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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11380 ***
+
+LE SOCIALISME
+
+EN DANGER
+
+
+
+Ce volume a été déposé au Ministère de l'intérieur (section de la
+librairie) en mai 1897.
+
+ * * * * *
+
+_Ouvrages déjà publiés dans la Bibliothèque Sociologique_:
+
+ 1.--LA CONQUÊTE DU PAIN, par _Pierre Kropotkine_. Un
+ volume in-18, avec préface par _Élisée Reclus_, 5e édition.
+ Prix....................................................... 3 50
+
+ 2.--LA SOCIÉTÉ MOURANTE ET L'ANARCHIE, _par Jean Grave_.
+ Un volume in-18, avec préface par _Octave Mirbeau._
+ (_Interdit_.--Rare). Prix............................. 5 fr.
+
+ 3.--DE LA COMMUNE À L'ANARCHIE, par _Charles Malato_.
+ Un volume in-18, 2e édition. Prix.......................... 3 50
+
+ 4.--OEUVRES de _Michel Bakounine_. Fédéralisme, Socialisme
+ et Antithéologisme. Lettres sur le Patriotisme.
+ Dieu et l'État. Un volume in-18, 2e édition. Prix.......... 3 50
+
+ 5.--ANARCHISTES, moeurs du jour, roman, par _John-Henry
+ Mackay_, traduction de _Louis de Hessem_. Un volume
+ in-18. (_Épuisé_.) Prix............................... 5 fr.
+
+ 6.--PSYCHOLOGIE DE L'ANARCHISTE-SOCIALISTE, par _A. Hamon_.
+ Un volume in-18, 2e édit. Prix............................. 3 50
+
+ 7.--PHILOSOPHIE DU DÉTERMINISME. Réflexions sociales, par
+ _Jacques Sautarel_. Un volume in-18, 2e édit. Prix.... 3 50
+
+ 8.--LA SOCIÉTÉ FUTURE, par _Jean Grave_. Un vol. in-18,
+ 6e édition.
+
+ 9.--L'ANARCHIE. Sa philosophie.--Son idéal, par _Pierre
+ Kropotkine_. Une brochure in-18, 3e édition. Prix....... 1 00
+
+ 10.--LA GRANDE FAMILLE, roman militaire, par _Jean
+ Grave_. Un vol. in-18, 3e édition. Prix................. 3 50
+
+ 11.--LE SOCIALISME ET LE CONGRÈS DE LONDRES, par
+ _A. Hamon_. Un volume in-18, 2e édit.................. 3 50
+
+ 12.--LES JOYEUSETÉS DE L'EXIL, par _Charles Malato_.
+ Un volume in-18. 2e édit. Prix............................. 3 50
+
+ 13.--HUMANISME INTÉGRAL. Le duel des sexes.--La cité
+ future, par _Léopold Lacour_. Un volume in-18, 2e édit.
+ Prix....................................................... 3 50
+
+ 14.--BIRIBI, armée d'Afrique, roman, par _Georges Darien_.
+ Un volume in-18, 2e édition. Prix.......................... 3 50
+
+ 15.--LE SOCIALISME EN DANGER, par _Domela Nieuwenhuis_
+ Un vol. in-18, avec préface par _Élisée Reclus_. Prix. 3 50
+
+ 16.--PHILOSOPHIE DE L'ANARCHIE, par _Charles Malato_. Un
+ vol. in-18. Prix........................................... 3 50
+
+ 17.--L'INDIVIDU ET LA SOCIÉTÉ, par _Jean Grave_. Un vol.
+ in-18. Prix................................................ 3 50
+
+_Sous Presse_:
+
+ L'ÉVOLUTION, LA RÉVOLUTION ET L'IDÉAL ANARCHIQUE, par
+ _Élisée Reclus_.
+
+ L'ÉTAT, par _Pierre Kropotkine_.
+
+ SOUS L'ASPECT DE LA RÉVOLUTION, par _Bernard Lazare_.
+
+
+
+
+F. DOMELA NIEUWENHUIS
+
+LE SOCIALISME EN DANGER
+
+PRÉFACE PAR ÉLISÉE RECLUS
+
+
+[Illustration]
+
+1897
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+
+L'ouvrage de notre ami, Domela Nieuwenhuis, est le fruit de patientes
+études et d'expériences personnelles très profondément vécues; quatre
+années ont été employées à la rédaction de ce travail. À une époque
+comme la nôtre, où les événements se pressent, où la rapide succession
+des faits rend de plus en plus âpre la critique des idées, quatre ans
+constituent déjà une longue période de la vie, et certes, pendant ce
+temps, l'auteur a pu observer bien des changements dans la société, et
+son propre esprit a subi une certaine évolution. Les trois parties de
+l'ouvrage, parues à de longs intervalles dans _la Société Nouvelle_,
+témoignent des étapes parcourues. En premier lieu, l'écrivain étudie
+les «divers courants de la Démocratie sociale en Allemagne»; puis,
+épouvanté par le recul de l'esprit révolutionnaire qu'il a reconnu dans
+le socialisme allemand, il se demande si l'évolution socialiste ne
+risque pas de se confondre avec les revendications anodines de la
+bourgeoisie libérale; enfin, reprenant l'étude des manifestations de la
+pensée sociale, il constate qu'il n'y a point à désespérer, et que la
+régression d'une école, où l'on s'occupe de commander et de discipliner
+plus que de penser et d'agir, est très largement compensée par la
+croissance du socialisme libertaire, où les compagnons d'oeuvre, sans
+dictateurs, sans asservissement à un livre ou à un recueil de formules,
+travaillent de concert à fonder une société d'égaux.
+
+Les documents cités dans ce livre ont une grande importance historique.
+Sous les mille apparences de la politique officielle--formules de
+diplomates, visites russes, génuflexions françaises, toasts d'empereurs,
+récitations de vers et décorations de valets,--apparences que l'on a
+souvent la naïveté de prendre pour de l'histoire, se produit la grande
+poussée des prolétaires naissant à la conscience de leur état, à la
+résolution ferme de se faire libres, et se préparant à changer l'axe de
+la vie sociale par la conquête pour tous d'un bien-être qui est encore
+le privilège de quelques-uns. Ce mouvement profond, c'est là l'histoire
+véritable, et nos descendants seront heureux de connaître les péripéties
+de la lutte d'où naquit leur liberté!
+
+Ils apprendront combien fut difficile dans notre siècle le progrès
+intellectuel et moral qui consiste à se «guérir des individus». Certes,
+un homme peut rendre de grands services à ses contemporains par
+l'énergie de sa pensée, la puissance de son action, l'intensité de son
+dévouement; mais, après avoir fait son oeuvre, qu'il n'ait pas la
+prétention de devenir un dieu, et surtout que, malgré lui, on ne le
+considère pas comme tel! Ce serait vouloir que le bien fait par
+l'individu se transformât en mal au nom de l'idole. Tout homme faiblit
+un jour après avoir lutté, et combien parmi nous cèdent à la fatigue, ou
+bien aux sollicitations de la vanité, aux embûches que tendent de
+perfides amis! Et même le lutteur fût-il resté vaillant et pur jusqu'à
+la fin, on lui prêtera certainement un autre langage que le sien, et
+même on utilisera les paroles qu'il a prononcées en les détournant de
+leur sens vrai.
+
+Ainsi voyez comment on a traité cette individualité puissante, Marx, en
+l'honneur duquel des fanatisés, par centaines de mille, lèvent les bras
+au ciel, se promettant d'observer religieusement sa doctrine! Tout un
+parti, toute une armée ayant plusieurs dizaines de députés au Parlement
+germanique, n'interprètent-ils pas maintenant cette doctrine marxiste
+précisément en un sens contraire de la pensée du maître? Il déclara que
+le pouvoir économique détermine la forme politique des sociétés, et l'on
+affirme maintenant en son nom que le pouvoir économique dépendra d'une
+majorité de parti dans les Assemblées politiques. Il proclama que
+«l'État, pour abolir le paupérisme, doit s'abolir lui-même, car
+l'essence du mal gît dans l'existence même de l'État!» Et l'on se met
+dévotement à son ombre pour conquérir et diriger l'État! Certes, si la
+politique de Marx doit triompher, ce sera, comme la religion du Christ,
+à la condition que le maître, adoré en apparence, soit renié dans la
+pratique des choses.
+
+Les lecteurs de Domela Nieuwenhuis apprendront aussi à redouter le
+danger que présentent les voies obliques des politiciens. Quel est
+l'objectif de tous les socialistes sincères? Sans doute chacun d'eux
+conviendra que son idéal serait une société où chaque individu, se
+développant intégralement dans sa force, son intelligence et sa beauté
+physique et morale, contribuera librement à l'accroissement de l'avoir
+humain. Mais quel est le moyen d'arriver le plus vite possible à cet
+état de choses? «Prêcher cet idéal, nous instruire mutuellement, nous
+grouper pour l'entr'aide, pour la pratique fraternelle de toute oeuvre
+bonne, pour la révolution!», diront tout d'abord les naïfs et les
+simples comme nous.--«Ah! quelle est votre erreur! nous est-il répondu:
+le moyen est de recueillir des votes et de conquérir les pouvoirs
+publics». D'après ce groupe parlementaire, il convient de se substituer
+à l'État et, par conséquent, de se servir des moyens de l'État, en
+attirant les électeurs par toutes les manoeuvres qui les séduisent, en
+se gardant bien de heurter leurs préjugés. N'est-il pas fatal que les
+candidats au pouvoir, dirigés par cette politique, prennent part aux
+intrigues, aux cabales, aux compromis parlementaires? Enfin, s'ils
+devenaient un jour les maîtres, ne seraient-ils pas forcément entraînés
+à employer la force, avec tout l'appareil de répression et de
+compression qu'on appelle l'armée citoyenne ou nationale, la
+gendarmerie, la police et tout le reste de l'immonde outillage? C'est
+par cette voie si largement ouverte depuis le commencement des âges, que
+les novateurs arriveront au pouvoir, en admettant que les baïonnettes ne
+renversent pas le scrutin avant la date bienheureuse.
+
+Le plus sûr encore est de rester naïfs et sincères, de dire simplement
+quelle est notre énergique volonté, au risque d'être appelés utopistes
+par les uns, abominables, monstrueux, par les autres. Notre idéal
+formel, certain, inébranlable est la destruction de l'État et de tous
+les obstacles qui nous séparent du but égalitaire. Ne jouons pas au plus
+fin avec nos ennemis. C'est en cherchant à duper que l'on devient dupe.
+
+Telle est la morale que nous trouvons dans l'oeuvre de Nieuwenhuis.
+Lisez-la, vous tous que possède la passion de la vérité et qui ne la
+cherchez pas dans une proclamation de dictateur ni dans un programme
+écrit par tout un conseil de grands hommes.
+
+
+Élisée RECLUS.
+
+
+
+
+I
+
+LES DIVERS COURANTS
+
+DE LA DÉMOCRATIE SOCIALISTE ALLEMANDE
+
+
+Au Congrès des démocrates-socialistes allemands tenu à Erfurt en 1891,
+une lutte s'est engagée, qui intéresse au plus haut degré le mouvement
+socialiste du monde entier, car, avec une légère nuance de terminologie,
+elle se reproduit identiquement entre les différentes fractions du parti
+socialiste.
+
+D'un côté (à droite) était Vollmar, l'homme que l'on s'attendait à voir
+sous peu se mettre à la tête des radicaux, comme, du reste, il l'avait
+déjà fait pressentir au Congrès de Halle. Il fit un discours qui, sous
+plus d'un rapport, était un véritable chef-d'oeuvre, démontrant qu'il
+était parfaitement en état de se défendre. De l'autre côté il y avait
+Wildberger, montant à la tribune comme porte-parole de l'opposition
+berlinoise. Et entre eux Bebel et Liebknecht, pris entre l'enclume et le
+marteau, apparaissaient comme de tristes témoignages d'insexualité.
+
+Une lecture consciencieuse du compte-rendu du Congrès--dont nous avons
+attendu la publication pour ne pas baser notre jugement sur des extraits
+de journaux--nous remplit d'une certaine pitié envers des hommes qui,
+durant de longues années, ont défendu et dirigé le mouvement en
+Allemagne et qui, à présent, occupent le «juste milieu» et ont été
+attaqués des deux côtés à la fois.
+
+Vollmar disait ne désirer «aucune tactique nouvelle», il ajoutait qu'il
+«se réclamait de la ligne de conduite suivie jusqu'ici, mais qu'il en
+voulait la continuation logique». Et pourtant Bebel lui répondait que:
+«Si le parti suivait la tactique de Vollmar, en concentrant toute son
+agitation sur la lutte pour ces cinq articles du programme[1] et
+abandonnait provisoirement le véritable but, cela ferait une agitation
+qui, d'après mon opinion (dit Bebel), aboutirait fatalement à la
+décomposition du parti. Cela signifierait l'abandon complet de notre but
+final. Nous agirions dans ce cas tout à fait autrement que nous ne le
+devrions et que nous l'avons fait jusqu'ici. Nous avons toujours lutté
+pour obtenir le plus possible de l'État actuel, sans perdre de vue
+pourtant que tout cela ne constitue qu'une faible concession, _ne change
+absolument rien au véritable état des choses_. Nous devons maintenir
+l'ensemble de nos revendications, et chaque nouvelle concession n'a pour
+nous d'autre but que d'améliorer nos bases d'action et nous permettre de
+mieux nous armer».
+
+Fischer alla plus loin et dit: «Si nous admettons le point de vue de
+Vollmar, nous n'avons qu'à supprimer immédiatement dans notre programme
+les mots: «parti socialiste-démocrate», pour les remplacer par:
+«programme du parti ouvrier allemand»... La tactique de Vollmar tend à
+obtenir la réalisation de ces cinq articles--qu'il considère comme les
+plus nécessaires--comme étant eux-mêmes le but final; nous tenons au
+contraire à déclarer que toutes ces reformes que nous réclamons, ne sont
+désirées par nous que parce que nous pensons qu'elles encourageront les
+ouvriers dans la lutte pour la conquête définitive de leurs droits.
+Elles ne sont pour nous que des moyens, tandis que pour Vollmar elles
+constituent le but même, la principale raison d'existence du parti... Le
+Congrès doit se prononcer, sans la moindre équivoque, soit pour le
+maintien des décisions prises à Saint-Gall, soit pour l'adoption de la
+tactique de Vollmar, laquelle--qu'il le veuille ou non--aura comme
+conséquence une scission et concentre toutes les forces du parti sur ces
+cinq revendications qui, suivant nous, n'ont qu'une importance
+secondaire à côté du but final.»
+
+Liebknecht est du même avis lorsqu'il dit: «Vollmar a le _droit_ de
+proposer qu'on suive une autre voie, mais le parti a le _devoir_, dans
+l'intérêt même de son existence, de rejeter résolument cette tactique
+nouvelle qui le conduirait à sa perte, à son émasculation complète, et
+qui transformerait le parti révolutionnaire et démocratique en un parti
+socialiste-gouvernemental ou socialiste-national-libéral. Bref, le
+succès, l'existence même de la social-démocratie exigent absolument que
+nous déclarions n'avoir rien de commun avec la tactique que Vollmar a
+préconisée à Munich et qu'il n'a pas rejetée ici».
+
+Cependant, dans son journal, _Die Münchener Post_, Vollmar avait réuni
+quelques citations, prises dans des discours prononcés au Reichstag par
+différents membres socialistes, et il les avait comparées avec certaines
+de ses propres assertions pour prouver que les mêmes principes,
+actuellement par lui défendus, avaient toujours été suivis par des
+députés socialistes sans qu'on les eût attaqués pour cela, et il
+déclarait que loin de proposer nullement une tactique nouvelle, il ne
+faisait que suivre l'ancienne.
+
+Voici quelques-unes de ces citations mises en regard des assertions de
+Vollmar:
+
+
+Si nous avions été consultés, L'annexion de
+nous aurions certainement l'Alsace-Lorraine est un fait
+fondé autrement l'unité accompli, et ici, dans cette
+allemande en 1870-71. Mais enceinte, nous avons, de notre
+puisque maintenant elle existe côté, déclaré de la façon la
+telle qu'elle, nous plus catégorique que nous
+n'entendons pas épuiser nos reconnaissons comme de droit
+forces en d'interminables et l'état actuel des choses.
+infructueuses récriminations AUER. Séance du 9 février
+sur le passé, mais, acceptant 1891.
+le fait accompli, nous ferons
+tout notre possible pour
+améliorer cette oeuvre
+défectueuse.
+
+
+S'il existe un parti ouvrier Personne, aussi enthousiaste
+qui a toujours rempli et qu'il soit pour des idées
+remplira encore les devoirs de internationalistes, ne dira
+fraternité internationale, que nous n'avons pas de
+c'est certainement le parti devoirs nationaux.
+allemand. Mais ceci n'exclut LIEBKNECHT. Congrès de Halle,
+pas pour nous l'existence de 15 octobre 1890.
+tâches et de devoirs
+nationaux.
+
+
+C'est un symptôme heureux de Je reconnais que l'Allemagne
+voir que nous avons en France est décidée à maintenir la
+des amis socialistes, qui paix. Je suis persuadé que ni
+combattent les tendances dans les sphères les plus
+chauvines. élevées, ni dans aucune autre
+Mais pourquoi nier que les couche de la société, le désir
+sphères dirigeantes dans ce n'existe de lancer l'Allemagne
+pays, par leur chauvinisme dans une nouvelle guerre. En
+néfaste et leur répugnante tout cas, nous vivons ici dans
+coquetterie avec le czarisme des conditions indépendantes
+russe, sont pour beaucoup la de notre volonté. En France,
+cause de l'inquiétude et des on peut le désapprouver ou le
+armements constants de regretter, mais dans les
+l'Europe? milieux prédominants, on
+ pense, aujourd'hui comme
+ jadis, à faire disparaître les
+ conséquences de la guerre de
+ 1870-71. L'alliance entre la
+ France et la Russie a été
+ motivée par ces faits. Que
+ cette alliance ait été
+ contractée par écrit ou non,
+ elle existe par une certaine
+ solidarité d'intérêts entre
+ ces deux pays contre
+ l'Allemagne, et elle
+ continuera d'exister.
+ BEBEL. Séance du 25 juin 1890.
+
+
+Nous n'avons pas besoin de Si la triple alliance a pu
+dire que la diplomatie et ses être conclue ... elle l'a été,
+oeuvres ne nous inspirent que parce que les intérêts des
+très peu de confiance. trois puissances, en face de
+Néanmoins, nous devons nous l'entente franco-russe, sont
+prononcer pour la triple nécessairement solidaires, en
+alliance dont la raison d'être dehors des rapports mutuels
+est le maintien de la paix et, des différents peuples de ces
+par conséquent, est utile. pays...
+ Je suis convaincu qu'aucun
+ homme d'État, ni en Autriche,
+ ni en Italie, ni en Allemagne,
+ ne voudra, tant que cette
+ situation durera, se détacher
+ de cette alliance, car il
+ exposerait, par cela même, son
+ pays à un grand danger, dans
+ le cas où les deux autres
+ puissances alliées seraient
+ vaincues dans une guerre.
+ BEBEL. Séance du 25 juin 1890.
+
+
+Si jamais quelque part à Nous avons déclaré déjà bien
+l'étranger, l'espoir existe souvent, et, pour moi, je
+qu'en cas d'une attaque contre renouvelle cette déclaration,
+l'Allemagne on pourrait compter que nous sommes prêts à remplir
+sur notre abstention, cet envers la patrie exactement
+espoir se verrait complètement les mêmes devoirs que tous les
+déçu. Dès que notre pays sera autres citoyens... Je sais
+attaqué, il n'y aura plus qu'il n'y a personne parmi
+qu'un parti, et nous autres, nous qui pense différemment à
+démocrates-socialistes, nous ce sujet.
+ne serions certes pas les AUER. Séance du 8 décembre
+derniers à remplir notre 1890.
+devoir.
+ Il a été dit ... que le
+ Reichstag allemand ne
+ travaille pas avec autant
+ d'ardeur à la défense de la
+ patrie que le Parlement
+ français.
+ Eh bien, moi je déclare que
+ quand il s'agit de la défense
+ de la patrie, tous les partis
+ sont unis; que s'il s'agit de
+ se défendre contre un ennemi
+ étranger, aucun parti ne
+ restera en arrière.
+ LIEBKNECHT. Séance du 16 mai
+ 1891.
+
+ L'attaque contre la Russie
+ officielle, cruelle, barbare,
+ voire l'anéantissement de
+ cette ennemie de la
+ civilisation, est donc notre
+ devoir le plus sacré, que nous
+ devons remplir jusqu'à notre
+ dernier soupir dans l'intérêt
+ même du peuple russe, opprimé
+ et gémissant sous le knout. Et
+ si alors nous combattons dans
+ les rangs à côté de ceux qui
+ actuellement sont nos
+ adversaires, nous ne le
+ faisons pas pour les sauver
+ eux et leurs institutions
+ politiques et économiques,
+ mais pour l'Allemagne en
+ général, c'est-à-dire pour
+ nous sauver nous-mêmes et pour
+ délivrer des barbares un pays, où nous
+ pensons un jour réaliser notre
+ propre idéal social.
+ BEBEL. _Vorwaerts_ du 27 septembre
+ 1891.
+
+Et maintenant, Liebknecht peut prétendre que «des citations mutilées
+n'ont aucune signification», que «les bases sur lesquelles Vollmar
+s'appuie s'effondrent». celui-ci se déclare prêt--et il a raison--à
+citer encore d'autres discours absolument analogues. Il paraît, du
+reste, que Liebknecht a conscience de sa faiblesse, lorsqu'il reconnaît
+que «les expressions citées, scrupuleusement pesées, ne sont peut-être
+pas des plus correctes», ce qui ne l'empêche pas de protester contre la
+supposition d'avoir, lui, Bebel et Auer, «voulu prescrire une autre
+tactique, une autre action au parti». Cette supposition s'impose
+cependant à tous ceux qui ont le moindre sens commun, et toutes les
+déclarations de Liebknecht et de la fraction socialiste entière
+n'infirmeront nullement ce que Vollmar leur reproche en s'appuyant sur
+des citations qui prouvent surabondamment que Bebel et Liebknecht ont
+dit exactement la même chose que lui. Il n'y a donc aucune raison pour
+attaquer Vollmar à ce propos, à moins que l'on veuille ici appliquer le
+dicton: _Quod licet Jovi, non licet bovi_. Ce qui est permis à Jupiter,
+n'est pas permis au boeuf.
+
+Quelle fut la réponse de Vollmar à l'accusation d'avoir voulu inaugurer
+une nouvelle tactique? «La stratégie que j'ai préconisée a déjà existé
+théoriquement, mais elle était moins généralement appliquée, et comme
+explication de cette inconséquence, je cite les «jeunes» avec leur
+phraséologie révolutionnaire. Je disais dans mon discours: «L'action
+que j'ai recommandée a déjà été appliquée, depuis la suppression de la
+loi d'exception, dans beaucoup de cas, tant dans le Reichstag qu'au
+dehors. Je ne l'ai donc pas inventée, mais je me suis identifié avec
+elle; du reste elle a été suivie depuis Halle. À présent on peut moins
+que jamais s'éloigner de cette manière de voir. Ceci prouve clairement
+que j'ai en vue la tactique existante, celle qui doit être suivie
+d'après le règlement du parti».
+
+Un autre délégué, Schulze, de Magdebourg, dit: «Moi aussi, je
+désapprouve la politique de Vollmar, mais celui-ci n'a pourtant rien dit
+d'autre, à mon avis, que ce qui a été fait par toute la fraction». Et
+Auerbach, de Berlin, ajoute: «La façon d'agir des membres du Reichstag
+conduit nécessairement à la tactique de Vollmar».
+
+Et le docteur Schonlank s'écrie: «Les discours de Vollmar à Munich
+eussent été mieux à leur place dans la bouche d'un membre de la
+«Volkspartei» que dans celle d'un démocrate-socialiste... À la suite
+d'un événement imprévu, la chute de Bismarck, Vollmar désire une
+transformation complète de tendance dans notre mouvement, et non
+seulement un changement de tactique: il veut remplacer la conception
+révolutionnaire, suivant laquelle l'oppression actuelle de la classe
+ouvrière ne pourra être supprimée qu'après une transformation radicale
+de la production, par un parti ouvrier à l'eau de rose, petit-bourgeois,
+et il veut que nous nous contentions de ces faibles concessions!»
+
+Auer est du même avis, lorsqu'il dit: «Vollmar s'est incontestablement
+prononcé, dans son discours comme dans sa brochure, pour la nécessité
+d'un changement de la tactique suivie jusqu'ici!» Et après le second
+discours de Vollmar, Bebel déclare fort justement «qu'il n'est pas
+possible d'admettre ce que Vollmar prétend aujourd'hui, c'est-à-dire
+qu'il n'ait jamais eu l'idée de proposer une nouvelle ligne de conduite.
+S'il s'agissait de maintenir l'ancienne, tous ces discours eussent été
+superflus». Il voit que Vollmar veut justement le contraire, car «la
+réalisation complète de notre programme c'est la chose principale et le
+reste n'a qu'une importance secondaire». Il nous importe peu de savoir
+où nous en sommes au sujet de certaines concessions au moment où nous
+croyons pouvoir obtenir le tout. Vollmar au contraire déclare le but
+final comme n'ayant pour l'instant qu'une importance secondaire et comme
+but principal les revendications directes et immédiatement praticables.
+_Ceci constitue une telle antithèse de principes, qu'il n'est guère
+possible d'en concevoir une plus catégorique, et c'est du devoir du
+Congrès de la résoudre..._»
+
+Avec des discours comme ceux de Vollmar, jamais une démocratie
+socialiste ne serait née. De semblables idées mènent au socialisme
+national-libéral, c'est-à-dire à l'introduction de la tactique
+nationale-libérale dans le parti démocratique socialiste. Bebel donne
+même une explication de l'évolution de Vollmar en l'attribuant à ses
+«conditions de vie personnelle radicalement changées et à la position
+sociale qu'il a acquise dans les dernières années. Au moment où l'homme
+qui occupe une place prépondérante dans un mouvement ne se trouve plus
+en contact ininterrompu avec la foule, parce qu'il est arrivé à une
+autre situation sociale, le danger naît qu'il abandonne la voie commune
+et qu'il perde le sentiment de cohésion avec la masse. Vollmar est,
+depuis quelques années déjà, plus ou moins isolé, d'un côté par son état
+physique et plus encore par des habitudes matérielles plus
+avantageuses. Il n'arrive que trop souvent, lorsqu'on se trouve dans une
+position qu'on peut considérer soi-même comme satisfaisante, de supposer
+chez la masse affamée les mêmes sentiments de satisfaction et de penser:
+Les réformes ne sont pas si urgentes; soyons prudents et essayons
+d'arriver, sans précipitation, peu à peu, à nos fins. Nous avons le
+temps».
+
+Cette remarque est sans doute fort judicieuse et pratique, mais il y a
+une chose qui nous étonne, c'est qu'aucun des soi-disant Jeunes gens ne
+se soit levé pour dire à Bebel: «Est-ce que cette explication de la
+façon d'agir de Vollmar n'est pas également applicable à vous et aux
+vôtres? Est-ce que le reproche que nous vous adressons d'avoir abandonné
+les idées révolutionnaires, jadis défendues par vous et suivies par nous
+sous votre direction, n'a pas les mêmes motifs que ceux que vous
+attribuez si justement à Vollmar?»
+
+Combien Bebel est révolutionnaire lorsqu'il se trouve en face de
+Vollmar! Et comme son discours peut servir aux Jeunes, contre lui-même,
+avec la légende: _De re fabula narratur_. C'est de toi qu'il s'agit. «Si
+nous faisions ce que désire Vollmar, nous deviendrions fatalement un
+parti opportuniste dans le plus mauvais sens du mot. Une pareille
+transformation serait pour le parti la même chose que si l'on brisait la
+colonne vertébrale à un être organique quelconque, auquel on demanderait
+ensuite les mêmes efforts qu'auparavant. Voilà pourquoi je m'oppose à ce
+que l'on brise l'épine dorsale à la démocratie socialiste, c'est-à-dire
+à ce que l'on refoule au second plan son principe essentiel: la lutte
+des classes pauvres contre les classes dirigeantes et l'autorité de
+l'État, pour le remplacer par une agitation édulcorée et par la lutte
+exclusivement en vue de revendications dites pratiques.»
+
+Donc, Bebel, Liebknecht, Auer, Fischer, etc., tous sont d'avis que
+Vollmar, dans ses discours de Munich, a réellement proposé une nouvelle
+tactique. Là-dessus il y avait unanimité d'appréciation, même après les
+discours prononcés par Vollmar au Congrès.
+
+En effet, Liebknecht ne déclarait-il pas qu'après avoir entendu Vollmar
+il était plus que jamais d'avis que le Congrès devait se prononcer? Car,
+ajoutait-il, «bien que Vollmar se défende de préconiser une nouvelle
+orientation, il la désire néanmoins, et nous emprunte pour le faire,
+d'anciens arguments, qu'il détourne du reste de leur véritable
+signification».
+
+Il fallait une déclaration. Bebel proposa donc une résolution conçue en
+ces termes:
+
+Le Congrès déclare:
+
+Considérant que la conquête du pouvoir politique est le premier et
+principal but vers lequel doit aspirer tout mouvement prolétaire
+conscient; que cependant la conquête du pouvoir politique ne peut être
+l'oeuvre d'un moment, d'une surprise donnant immédiatement la victoire,
+mais doit être obtenue par un travail assidu et persistant, par le juste
+emploi de tous les moyens qui s'offrent pour la propagation de nos idées
+et par l'effort de toute la classe ouvrière;
+
+Le Congrès décide:
+
+Il n'y a pas de raisons pour changer la direction donnée jusqu'ici au
+parti.
+
+Le Congrès considère plutôt comme étant toujours du devoir de ses
+membres de tenter par tous les moyens d'obtenir des succès aux élections
+du Reichstag, du Landtag et des conseils municipaux, partout où il y a
+encore des chances de triompher sans nuire au principe.
+
+Sans caresser la moindre illusion sur la valeur des victoires
+parlementaires par rapport à nos principes, étant donnés la mesquinerie
+et l'égoïsme de classe des partis bourgeois, le Congrès considère
+l'agitation pour les élections du Reichstag, du Landtag et des conseils
+municipaux comme particulièrement utile pour la propagande socialiste,
+parce qu'elle offre la meilleure occasion de se mettre en contact avec
+les classes prolétariennes et d'éclairer ces dernières sur leurs
+conditions de classe, et aussi parce que l'emploi de la tribune
+parlementaire est le moyen le plus efficace pour démontrer
+l'insuffisance des pouvoirs publics à supprimer les crimes sociaux, et
+pour dévoiler devant le monde entier l'incapacité des classes
+gouvernantes à satisfaire les besoins nouveaux de la classe ouvrière.
+
+Le Congrès demande aux chefs qu'ils travaillent énergiquement et
+sérieusement dans le sens du programme du parti, et qu'ils ne perdent
+jamais de vue le but intégral et final, sans pour cela négliger
+d'obtenir des concessions des classes dirigeantes.
+
+Le Congrès exige en outre de chaque membre en particulier, qu'il se
+soumette aux résolutions prises par le parti entier, qu'il obéisse aux
+prescriptions des journaux, tant que ces derniers agissent dans les
+limites des pouvoirs qui leur ont été accordés et que, en admettant
+qu'un parti d'agitation, comme la démocratie socialiste, ne peut
+atteindre son but que par la plus rigoureuse discipline et la soumission
+la plus complète, il reconnaisse la nécessité de cette discipline et de
+cette soumission.
+
+Le Congrès déclare expressément que le droit de critiquer les
+agissements ou les fautes commises soit par les organes, soit par les
+représentants parlementaires, est un droit que chaque membre peut
+exercer, mais il désire qu'il le critique en des formes permettant à la
+fraction attaquée de fournir des explications essentielles. Il
+recommande particulièrement qu'aucun membre ne formule publiquement des
+accusations ou des attaques personnelles avant de s'être assuré du
+bien-fondé de ces accusations ou de ces attaques et avant d'avoir épuisé
+préalablement tous les moyens qui, dans l'organisation du parti, se
+trouvent à sa disposition afin d'obtenir satisfaction.
+
+Finalement le Congrès est d'avis que le principe fondamental des statuts
+de l'Internationale de 1864 doit toujours être la ligne de conduite à
+suivre par ses membres, à savoir que: «La vérité, la justice et la
+moralité doivent être considérées comme bases de leurs rapports entre
+eux et avec tous les hommes, sans distinction de couleur, de religion ou
+de nationalité».
+
+Cette résolution est, comme la plupart des résolutions de ce genre,
+tellement vague et banale que tout le monde peut l'accepter. Et c'est
+justement ce fait, qu'elle peut être acceptée par tout le monde, qui en
+démontre l'insignifiance. Aussi Vollmar n'y voit pas d'inconvénient non
+plus. Seulement il déclare ne pas admettre l'explication qu'en donne
+Bebel. Certes, dit-il, il n'y a aucune raison pour changer la ligne de
+conduite du parti, entendant par là que la tactique, préconisée par lui,
+Vollmar, a toujours été suivie, mais point logiquement. La conséquence
+de cet habile arrangement est de remettre indéfiniment l'affirmation
+d'une déclaration catégorique et de tourner la difficulté.
+
+Un des délégués, Oertel, de Nuremberg, parut l'avoir compris. Il voulut
+provoquer une déclaration catégorique concernant l'attitude de Vollmar,
+et c'est dans ce but qu'il proposa d'ajouter à la motion Bebel
+l'amendement suivant: «Le Congrès déclare formellement ne pas partager
+l'opinion défendue par Vollmar dans ses deux discours prononcés à
+Munich, le 1er juin et le 6 juillet, concernant le plus urgent devoir de
+la démocratie socialiste allemande et la nouvelle tactique à suivre,
+mais la considère au contraire comme nuisible au développement ultérieur
+du parti».
+
+À la bonne heure! Voilà ce qui était clair. (La dernière partie de
+l'amendement fut abandonnée par l'auteur lui-même.)
+
+Et que pensaient les chefs, de cet amendement?
+
+Auer demande au Congrès d'adopter la résolution de Bebel _avec
+l'amendement Oertel._
+
+Fischer conclut également à l'adoption.
+
+Liebknecht déclare que «l'adoption de l'amendement Oertel est devenue
+_une nécessité absolue pour le parti_». Il juge même bon d'y ajouter:
+«Dans l'intérêt de la vérité, je me réjouis que cette proposition ait
+été faite; quant à moi, je voterai pour, et j'espère que le Congrès se
+prononcera avec une écrasante majorité pour la résolution Oertel. SI
+ELLE N'EST PAS ADOPTÉE, L'OPPOSITION AURAIT RAISON, ET DANS CE CAS JE
+PASSERAI MOI-MÊME À L'OPPOSITION». Bebel ajoutait qu'il était
+indispensable pour le Congrès de se prononcer nettement. Dans cette
+résolution il doit y avoir quelque chose d'obscur, car Vollmar déclare
+l'accepter, sauf les motifs, et Auerbach (de l'opposition) dit
+l'accepter intégralement. Donc l'extrême droite et l'extrême gauche se
+déclarent d'accord avec l'auteur de la proposition, quant aux termes
+dans laquelle cette dernière a été conçue. Oertel, lui, ne déteste rien
+autant que l'équivoque, et il est prêt, lorsqu'il n'y a pas moyen de
+faire autrement, à trancher le noeud gordien. Vollmar doit bien se
+persuader que ses idées ne trouvent point d'écho ici, et qu'il est donc
+indispensable de se prononcer par un catégorique _oui_ ou _non. Tous
+jugent donc indispensable l'adoption de l'amendement Oertel._
+
+Vollmar voit dans cet amendement une question personnelle, qu'il ne peut
+pas accepter, car elle a un caractère de méfiance. Liebknecht déclare
+qu'il n'y a là rien de personnel, car la personnalité de Vollmar n'est
+nullement en jeu. Bebel dit la même chose; il ne s'agit pas d'un désaveu
+mais d'une différence d'opinion. Il ne faut pas chercher à voir un vote
+de méfiance dans cette résolution. Il a voulu, par là permettre à
+Vollmar, de trouver, après réflexion et en toute connaissance de
+l'opinion du Congrès, un joint lui permettant d'abandonner les idées par
+lui préconisées dans ses discours.
+
+Que de considération à l'égard de Vollmar! Malgré les déclarations
+énergiques des chefs, la prudence paraît s'imposer en face d'un homme
+comme Vollmar, surtout lorsque celui-ci déclare: «Si la motion Oertel
+est adoptée, il ne me reste qu'à vous dire que dans ce cas je vous ai
+adressé la parole pour la dernière fois». Il accepte la résolution sur
+les faits, comme elle a été proposée par Bebel, mais la critique
+personnelle, formulée dans la motion Oertel, il la déclare inacceptable.
+
+Que faire à présent?
+
+Rompre avec Vollmar? Cela est fort risqué. Bebel n'a-t-il pas
+catégoriquement déclaré que «le discours prononcé par Vollmar dans ce
+milieu a trouvé plus d'approbation que ses propres paroles, il le
+reconnaît très franchement». Et il ne paraît pas avoir grande confiance
+dans les membres du parti, puisqu'il les conjure de bien savoir ce
+qu'ils font et de ne pas se laisser séduire «par les belles phrases du
+discours de Vollmar, ni par ses beaux yeux».
+
+Mais voilà qu'une proposition intermédiaire est faite par Ehrhardt, de
+Ludwigshafen: «Après que Vollmar s'est prononcé sans aucune réserve au
+sujet de l'opinion développée par Bebel et d'autres orateurs sur le
+maintien de la tactique suivie jusqu'ici, le Congrès déclare la
+discussion sur la proposition Oertel terminée, et passe à l'ordre du
+jour».
+
+C'est la planche du salut. On n'a plus qu'à la saisir et tout est dit.
+Ce qui suit maintenant ressemble beaucoup à une comédie.
+
+Oertel déclare retirer sa motion, si Vollmar veut agir conformément à la
+dernière proposition. (Comment concilier ceci avec son propre ultimatum:
+«Vollmar ne peut pas se placer au point de vue de la résolution de
+Bebel, car n'a-t-il dit: «Il ressort de tout ceci que notre tactique ne
+peut pas être la même.» Bebel cependant a déclaré qu'il n'y avait aucune
+raison pour changer la tactique actuelle. Vollmar doit donc s'expliquer
+plus clairement. L'agitation principale portera également dans l'avenir
+d'excellents fruits.») Et à présent Vollmar déclare solennellement:
+«J'ai déjà dit dans mon discours que, dès que la chose est sérieusement
+discutée, j'accepte la discussion pourvu qu'elle ne vise aucune
+personnalité. Depuis que celui qui a fait la proposition en a enlevé le
+côté personnel, la chose est pour moi terminée».
+
+Au fond, Vollmar n'a rien dit de catégorique, mais il s'est montré
+diplomate. Ce qui ne l'empêche pas de quitter le terrain en vainqueur.
+Et qu'est-ce que firent tous les autres, qui jugeaient absolument
+nécessaire l'adoption de la proposition Oertel (dans laquelle ils
+déclaraient expressément ne rien voir de personnel)? Ils acceptèrent le
+retrait de la proposition et personne ne la reprit pour son compte! On
+n'osait pas s'en prendre à Vollmar. Avec les «Jeunes» c'était moins
+risqué. Et l'on barrait à droite. Jusqu'ici nous n'avons pas encore
+appris que Liebknecht soit passé aux «Jeunes», et cependant la
+proposition Oertel n'a pas été votée. On est donc juste aussi avancé
+qu'avant! Reste à savoir si les événements donneront raison à Auerbach,
+quand il dit: «Je crains que Liebknecht, lui-même l'a dit, passe
+peut-être, dans un ou deux ans d'ici, à l'opposition de Berlin, si le
+Congrès n'accepte pas la résolution Oertel». Nous craignons le
+contraire, car une fois sur cette pente, on glisse rapidement. La
+tactique de Vollmar est désirée par un trop grand nombre de socialistes
+allemands, pour qu'elle n'ait pas chance de triompher.
+
+On peut même se demander si la proposition Oertel n'eût pas été rejetée,
+et si celui-ci ne l'a pas retirée de crainte qu'elle ne constituât un
+danger pour Bebel. Son rejet eût été la condamnation de la politique de
+la fraction socialiste du Reichstag. L'opposition a déjà eu son utilité,
+car qui sait ce qui se serait passé sans elle. Involontairement elle a
+même arrêté l'élément parlementaire dans une voie où sans doute celui-ci
+serait allé bien plus loin! Indirectement elle a déjà obtenu de bons
+résultats, car à présent, se sachant constamment observés, les
+parlementaires se garderont bien de trop incliner à droite.
+
+Il faudrait pourtant voir dans l'avenir si elle n'ira pas, poussée par
+la fatalité, de plus en plus dans cette direction et observer en même
+temps l'attitude de ceux qui, cette fois-ci, sont sortis encore en
+vainqueurs de la lutte, mais au prix d'une concession à Vollmar, lequel
+a pu partir content. Car ce n'est pas lui qui est allé, ne fût-ce que
+d'un pas, à gauche, mais ce sont ses «adversaires» qui sont allés à
+droite, à sa rencontre. Pour l'impartial lecteur du compte-rendu du
+Congrès, c'est là la moralité qui s'en dégage le plus clairement.
+
+Envisageons à présent quelle a été l'attitude envers les «Jeunes»,
+envers «l'opposition berlinoise». D'après l'impression que les débats
+firent sur nous, celle-ci était jugée avant le commencement de la
+discussion. Avec eux il n'y avait pas à user de tant de considération,
+car on était sûr de son affaire. Singer déclarait très judicieusement:
+«Les points de vue de Vollmar sont beaucoup plus dangereux pour le parti
+que les opinions des «Jeunes» et de leurs porte-parole.» Cela se voit
+fréquemment; la droite est toujours considérée comme plus dangereuse que
+la gauche, et en effet l'humanité a eu plus à souffrir à travers les
+âges par les virements à droite que par ceux à gauche.
+
+Pour défendre la thèse par lui développée, concernant une des questions
+capitales: _le parlementarisme_, Wildberger, un des orateurs de
+l'opposition, s'appuya principalement sur une brochure de Liebknecht,
+publiée en 1869. La préface d'une réédition de cet opuscule, nous
+apprend en 1874, que Liebknecht, après ces cinq années, et depuis la
+création du Reichstag, avait conservé les mêmes opinions. Il y dit entre
+autres: «Je n'ai rien à rétracter, rien à atténuer, surtout en ce qui
+concerne ma critique du parlementarisme bismarckien, lequel, dans le
+Reichstag allemand, ne se manifeste pas avec moins de morgue que jadis
+dans le Reichstag de l'Allemagne du Nord.» Il disait bien, au Congrès de
+Halle (1890), qu'il avait jadis condamné le parlementarisme, mais,
+ajoutait-il, «en ce temps-là, les conditions politiques étaient tout
+autres: la fédération de l'Allemagne du Nord était un avortement et il
+n'y avait pas encore d'empire allemand;» cependant, la préface de son
+livre de 1874 est en contradiction avec ce raisonnement. Ensuite
+Liebknecht veut faire croire qu'il ne s'agit point ici d'une question de
+_principe_, mais d'une question de _pratique_, et dans les questions de
+pratique il est particulièrement libéral; car il se déclare prêt à
+changer également de tactique dans l'avenir, si les circonstances
+l'exigent. On n'a donc plus qu'à ranger une question quelconque sous la
+rubrique: _tactique_, pour pouvoir en tout temps changer d'opinion! Il
+est du reste notoire que Liebknecht, professait, il y a peu de temps,
+exactement les mêmes opinions quant au parlementarisme, que les «Jeunes»
+de Berlin défendent à présent.
+
+Au Congrès de Gotha, en 1876, il disait: «Si la démocratie socialiste
+prend part à cette comédie, elle deviendra un parti socialiste
+officieux. Mais elle ne prendra pas part à un jeu de comédie
+quelconque». Aurait-il cru, à cette époque, qu'un jour viendrait où on
+l'accuserait d'avoir lui-même joué cette comédie? Et Bebel ne s'est-il
+pas également prononcé contre la tactique actuelle, lorsque, au Congrès
+de Saint-Gall, il déclarait ne pas regretter le petit nombre des députés
+élus, car--disait-il--s'il y en avait eu plus, il aurait considéré cette
+position séduisante comme très dangereuse; les tendances vers des
+compromis et le soi-disant «travail pratique» se seraient probablement
+«accentués» ce qui aurait provoqué des scissions. Le reproche de
+l'opposition actuelle est que l'on ait abandonné ces théories, et cela
+surtout à la suite du succès obtenu.
+
+Liebknecht prétend aussi que Wildberger n'avait que répété au Congrès ce
+qui avait été déjà dit mille fois mieux et plus énergiquement. Il en
+accepte même une grande partie. Ce qui ne l'empêche nullement d'ajouter
+que, si l'on se place à ce point de vue, il faudra rompre complètement
+avec le parlementarisme et avoir le courage de son opinion en se disant
+carrément anarchiste.
+
+Très adroitement Auerbach lui répond là-dessus: «Nous considérons comme
+juste encore aujourd'hui une grande partie des idées développées par
+Liebknecht dans sa brochure de 1869, et je ne crois pourtant pas que
+l'on ait jamais reproché au député Liebknecht de pencher vers l'anarchie
+ou qu'il ait voulu devenir anarchiste. Pourtant, en 1869, on aurait pu
+lui reprocher, en se basant sur sa brochure, la même tactique anarchiste
+dont aujourd'hui il nous fait un reproche!»
+
+Cette accusation d'anarchisme paraît être une douce manie chez
+Liebknecht: elle se manifeste envers chaque adversaire. L'anarchisme
+qu'il assure toujours «n'avoir aucune importance»--on pourrait fourrer
+tous les anarchistes de l'Europe dans une couple de _paniers à
+salade_--semble être un cauchemar qui le poursuit partout. Dès que l'on
+n'est pas du même avis que lui, on devient «anarchiste», et de là à être
+traité de mouchard il n'y a qu'un pas. Nous n'avons pas besoin de
+défendre les anarchistes, mais nous protestons contre une telle façon
+d'agir et nous déclarons qu'on ne saurait considérer le mot _anarchiste_
+comme une injure dont on aurait à rougir. Les noms des martyrs de
+Chicago, d'Élisée Reclus, de Kropotkine et de tant d'autres devraient
+suffire pour écarter à jamais ces insinuations malveillantes.
+
+Nous laissons de côté toutes les questions personnelles, lesquelles, ne
+nous touchant ni de près ni de loin, ne nous inspirent pas le moindre
+intérêt et parce que, probablement, il y a des torts de part et
+d'autre. Mais personne ne peut reprocher à Wildberger et à Auerbach de
+ne pas avoir soutenu une discussion sérieuse et serrée.
+
+Une preuve, par exemple, que l'on s'enfonce de plus en plus dans le
+bourbier parlementaire: Wildberger citait entre autres l'attitude de la
+fraction du Reichstag à propos de la journée de huit heures. Au Congrès
+international de Paris, on avait décidé à l'unanimité d'entreprendre une
+agitation commune pour l'introduction immédiate de la journée de huit
+heures. Les députés socialistes au Reichstag y firent la proposition
+d'introduire en 1890 la journée de _dix_ heures, en 1894 celle de _neuf_
+et finalement en 1898 celle de _huit_. Il aurait donc fallu attendre
+huit années avant d'arriver par le Reichstag à la journée de huit
+heures!
+
+Si nous voulions être méchants, nous demanderions s'il y a peut-être
+corrélation entre cette année et la fixation, par Engels, de l'époque de
+la «grande catastrophe» en 1898. S'il en était ainsi, on serait tenté de
+croire que l'obtention de la journée de huit heures est considérée comme
+l'heureux aboutissant de cette catastrophe. Nous laissons au lecteur
+impartial le soin de juger si cela n'équivaut pas à l'abandon du but
+final. Mais en tout cas nous considérons comme une faute impardonnable
+d'avoir fait une pareille proposition de loi. Et le bien-fondé des dires
+de l'opposition ressort indubitablement de la déclaration de Molkenbuhr;
+celui-ci dénie à cette opposition toute raison d'être, vu que la journée
+de dix heures serait actuellement déjà un grand progrès. Molkenbuhr
+ajoute que le projet de loi de la fraction socialiste est plus radical
+que ce qui est déjà appliqué en Suisse et en Autriche! En d'autres
+termes: nous devons déjà être très contents si nous obtenons la journée
+de dix heures, et celle de huit heures n'est pour nous qu'une question
+secondaire! Et nous demandons encore si après de telles paroles
+l'accusation d'avachissement par le parlementarisme est tellement dénuée
+de vérité?
+
+Tout le monde est de l'avis de Liebknecht lorsqu'il met si
+judicieusement en garde contre l'opportunisme, en réclamant le maintien
+du caractère révolutionnaire du parti et lorsqu'il déclare «qu'un
+compromis entre le capitalisme et le socialisme n'est pas possible, vu
+que tous les partis bourgeois se trouvent basés sur le capitalisme.
+(Comme cela diffère de son discours «ministériel» de Halle, où il dit
+«qu'en Allemagne les choses en sont là qu'une action parallèle avec les
+partis bourgeois ne peut pas être évitée jusqu'à un certain point!»)
+Même en abandonnant pour un instant la phrase de «la masse
+réactionnaire, une et indivisible», nous ne devons pourtant point perdre
+de vue que tous les autres partis constituent une masse compacte,
+formant une forteresse, qui ne peut être rasée ni par la douceur, ni par
+de belles paroles. Elle doit être prise d'assaut par le peuple arrivé à
+la conscience de sa situation particulière de classe». Personne non plus
+ne veut faire un grief à Singer de ce qu'il déclara être convaincu que
+«du moment que les démocrates-socialistes pourraient arriver par leurs
+efforts à faire adopter dans le Reichstag quelques projets de loi, les
+classes dirigeantes jetteraient par dessus bord, sans la moindre
+hésitation, le suffrage universel, et se serviraient de tous les moyens
+politiques et matériels à leur disposition pour empêcher qu'un trop
+grand nombre de socialistes n'arrivât au Reichstag». Il déclare en outre
+que «même en supposant--bien gratuitement du reste--qu'il fût possible
+d'aboutir à quelque chose _d'intelligent_ (sic) (comme c'est
+encourageant lorsqu'on s'aperçoit soi-même qu'il n'y a rien
+d'intelligent à faire!) par notre action parlementaire, cette action
+conduirait inéluctablement à l'émasculation du parti, étant donné
+qu'elle ne peut se réaliser que par l'alliance avec d'autres partis». Et
+qui voudrait condamner Bebel lorsqu'il maintient et défend fermement le
+principe révolutionnaire de la démocratie socialiste en face de tous les
+autres partis politiques?
+
+Il y a pourtant beaucoup de vérité dans les paroles d'Auerbach
+s'adressant à ceux de la fraction et à tous leurs fidèles: «Avec la
+politique défendue par Bebel on peut être d'accord jusqu'à un certain
+point. _Mais le parti n'agit point conformément à cette tactique!_ Il
+suit celle que Vollmar a non seulement exposée, mais encore appliquée».
+
+Nous arrivons ici a quelque chose d'indéfini, ni chair ni poisson, à
+l'accouplement de la théorie de Wildberger avec la pratique de Vollmar.
+Ce dualisme est jugé. Et à nos yeux la dissolution du parti moyen--celui
+de Bebel et de Liebknecht--n'est plus qu'une question de temps. Une
+fraction ira aux «Jeunes», la plus grande partie s'alliera peut-être à
+Vollmar, et la fraction du Reichstag restera isolée, à moins qu'elle
+n'aille carrément à gauche ou à droite.
+
+Wildberger soutenait les différents points d'accusation formulés dans
+une brochure publiée à Berlin, et qui avaient tellement indigné certains
+chefs du parti qu'ils n'avaient pu cacher leur grande colère.
+S'imaginaient-ils peut-être avoir, eux exclusivement, le droit de tonner
+contre Vollmar en déniant à d'autres le droit d'en faire autant contre
+eux-mêmes? Vollmar avait parfaitement raison de dire qu'il était
+difficile de faire un grief à l'opposition berlinoise d'avancer
+l'accusation d'avachissement (Versumpfung), là où l'on se permettait la
+même licence envers lui.
+
+Envisageons à présent les chefs d'accusation formulés par les «Jeunes»:
+
+1° L'esprit révolutionnaire du parti est systématiquement tué par
+certains chefs;
+
+2° La dictature exercée étouffe tout sentiment et toute pensée
+démocratiques;
+
+3° Le mouvement entier a perdu de plus en plus son allure virile
+(verflacht geworden) et il est devenu purement et simplement un parti de
+réformes à tendances «petit-bourgeoises»;
+
+4° Tout est mis en oeuvre pour arriver à une conciliation entre
+prolétaires et bourgeois;
+
+5° Les projets de loi demandant une législation ouvrière et
+l'établissement de caisses de retraite et d'assurances, ont fait
+disparaître l'enthousiasme parmi les membres du parti;
+
+6° Les résolutions de la majorité de la fraction sont généralement
+adoptées en tenant compte de l'opinion des autres partis et classes de
+la société et facilitent ainsi des virements à droite;
+
+7° La tactique est mauvaise et néfaste.
+
+Auerbach explique également pourquoi l'on croit que la tendance, de plus
+en plus mi-bourgeoise, devient dangereuse et comment l'on craint la
+politique opportuniste. Il trouve risible que l'on se demande toujours
+ce que pensent les adversaires de telle ou telle mesure. Lorsque
+Liebknecht et Bebel défendirent, dans le Parlement de la Fédération de
+l'Allemagne du Nord, le programme démocratique socialiste jusque dans
+ses extrêmes conséquences, ils furent hués et ridiculisés par les partis
+adverses; s'en sont-ils jamais émus? Auerbach cite également une lettre
+du Suisse Lang, de Zurich, dans laquelle ce dernier exprimait ses
+appréhensions par rapport à l'attitude de Vollmar, «étant donné que les
+chances pour l'apparition d'un parti possibiliste dans tous les pays
+sont très grandes».
+
+Et qu'est-ce que Bebel répondit à tout cela?
+
+À l'accusation de l'existence d'une dictature dans le parti, il répondit
+que tout ce que Wildberger citait à l'appui de cette affirmation datait
+d'avant le Congrès de Halle, et même en partie du début de la loi
+d'exception. Au reproche que la fraction réclamait ces réformes
+mi-bourgeoises, il répondit seulement que, pendant les élections,
+Wildberger, dans ses affiches, avait dit exactement les mêmes choses que
+les autres candidats. C'est ainsi qu'il se débarrassa de la question en
+incriminant la _forme_ des interpellations. La défense de Bebel est très
+faible, cela saute aux yeux de tous ceux qui, attentivement, et sans
+parti pris, relisent les discussions publiées dans le compte-rendu du
+Congrès. Si Bebel et Liebknecht disent vrai quand ils prétendent qu'ils
+préfèrent être du côté des ultra-révolutionnaires que du côté des
+endormeurs, alors nous ne comprenons pas pourquoi la proposition d'agir
+énergiquement et la franche et ouverte critique de l'attitude de la
+fraction aient été accueillies avec tant de déplaisir. Point de fumée
+sans feu. S'il y a une opposition, c'est qu'il existe une raison pour
+cela, et, au lieu de la rechercher, l'on se démène comme un diable dans
+un bénitier pour donner le change, pour faire croire qu'une opposition
+quelconque n'a aucune raison d'être, et que celle-ci n'existe que pour
+faire de l'obstruction quand même! La prétention de Liebknecht donne
+pour preuve de l'efficacité de la direction le succès si
+merveilleusement affirmé. Ceci crée un antécédent tellement dangereux,
+que l'on ne peut pas trop énergiquement protester contre une pareille
+conception. L'aventurier Napoléon III ne choisit-il pas pour devise: «Le
+succès justifie tout?» En d'autres termes: l'adoration du succès est le
+comble de l'impudence, chez Napoléon III comme chez Liebknecht.
+
+Cependant les espérances de Liebknecht et celles de Bebel, concernant
+les événements prochains, diffèrent de beaucoup entre elles. Lorsque
+Liebknecht dit: «Nous formons tout au plus 20 p. c. de la population et
+80 p. c. sont contre nous», il suppose évidemment qu'il faudra encore
+beaucoup de temps aux démocrates-socialistes avant de former la
+majorité. Vollmar ajoute: «Il serait ridicule de notre part d'exiger, et
+comme démocrates nous n'en avons même pas le droit, que ces 80 p. c. se
+soumettent à nous. Tout ce que nous pouvons faire, c'est attirer
+graduellement à nous ces 80 p. c.». Ceux-ci veulent donc suivre la voie
+légale et pacifique pour obtenir la majorité. Mais y aurait-il un
+individu assez naïf, disons le mot, assez ignorant, pour croire que le
+jour où nous aurions la majorité de notre côté, la bourgeoisie céderait
+et abdiquerait ses prérogatives? La force se trouve entre les mains des
+autorités établies et, comme le disait le philosophe Spinoza: «Chacun a
+juste autant de droit qu'il a de pouvoir». Est-ce que Bismarck n'a pas
+gouverné pendant un certain temps sans budget et sans majorité dans le
+Parlement de l'Allemagne du Nord? Est-ce qu'en Danemark, pendant des
+années, malgré une majorité parlementaire hostile au gouvernement, ce
+dernier ne se maintint pas comme si de rien n'était? Par conséquent, les
+gouvernants ne s'inquiètent guère d'avoir pour eux la majorité ou la
+minorité. Ils disposent de la force brutale et ils ne se gêneront
+nullement, le cas échéant, pour supprimer violemment les majorités
+parlementaires et rester les maîtres. Les minorités ont toujours été,
+dans l'histoire, une «force motrice» en quelque sorte, et si nous
+devions attendre jusqu'à ce que nous soyons arrivés de 20 à 60 ou 80 p.
+c., nous aurions le temps.
+
+Bebel envisage les choses autrement. Il est vrai qu'il met en garde
+contre les provocations et démontre que, dans ce temps de fusils à
+répétition et de canons perfectionnés, une révolution, entreprise par
+quelques centaines de mille individus, serait indubitablement écrasée.
+Néanmoins, il dit avoir beaucoup d'espoir dans un avenir très proche. Il
+s'exprime ainsi: «Je crois que nous n'avons qu'à nous féliciter de la
+marche des choses. Ceux-là seuls qui ne sont pas à même d'envisager
+l'ensemble des événements, pourront ne pas accueillir cette
+appréciation. La société bourgeoise travaille avec tant d'acharnement à
+sa propre destruction qu'il ne nous reste qu'à attendre tranquillement
+pour nous emparer du pouvoir qu'il lui échappe. Dans toute l'Europe,
+comme en Allemagne, les choses prennent une tournure dont nous n'avons
+qu'à nous réjouir. Je dirai même que la réalisation complète de notre
+but final est tellement proche qu'il y a peu de personnes dans cette
+salle qui n'en verront pas l'avènement».
+
+Bebel s'attend donc à un prompt changement de l'état des choses au
+profit de nos idées, ce qui ne l'empêche pourtant nullement de parler de
+«l'insanité d'une révolution commencée par quelques centaines de mille
+individus». Comment concilier ces deux raisonnements?
+
+En tout cas, il est beaucoup plus optimiste que Liebknecht et Vollmar,
+et il caresse de telles illusions qu'il se dit à côté d'Engels--quant
+aux prédictions de ce dernier qui fixe la date de la révolution en
+1898--le seul «Jeune» dans le parti. Reste à savoir si cet optimisme ne
+va pas trop loin lorsqu'on écrit, comme Engels: «Aux élections de 1895
+nous pourrons au moins compter sur 2,500,000 voix; vers 1900 le nombre
+de nos électeurs aura atteint 3,500,000 à 4,000,000, ce qui terminera ce
+siècle d'une façon fort agréable aux bourgeois[2]». Quant à nous, nous
+ne pouvons provisoirement partager ces espérances, qu'Engels nous
+présente avec une confiance absolue, comme si la réalisation du
+socialisme devait nous tomber du ciel, sans que nous ayons besoin de
+nous déranger.
+
+Dans leur imagination, nous voyons déjà Bebel ou Liebknecht chanceliers
+de l'empire sous Guillaume II, avec un ministère composé de
+démocrates-socialistes.
+
+Les voilà au travail! Est-on assez naïf pour s'imaginer qu'il en
+résultera quoi que ce soit?
+
+Certes, si déjà actuellement l'opportunisme ne leur répugne pas, nous ne
+serions pas du tout étonnés de les voir se perfectionner dans ce sens,
+une fois arrivés au pouvoir. S'ils y parviennent, cela ne sera qu'au
+détriment du socialisme, qui, en perdant tous ses côtés essentiels et
+caractéristiques, ne ressemblera plus que fort peu à l'idéal que s'en
+créent actuellement ses précurseurs. Une scission se produirait bien
+vite parmi ces millions d'électeurs et un gâchis formidable en
+résulterait. On a devant soi l'exemple du christianisme au début de
+notre ère, avec l'empereur Constantin.
+
+Pourquoi un empereur ne s'affublerait-il pas, dans un but politique,
+d'un manteau rouge-sang afin de gagner, comme empereur socialiste, la
+sympathie des masses? Il y aurait ainsi un socialisme officiel, tout
+comme il y eut un christianisme officiel, et ceux qui resteraient
+fidèles aux véritables principes socialistes seraient poursuivis comme
+hérétiques.
+
+Cela s'est vu. Et pourquoi ne pas profiter des enseignements de
+l'histoire?
+
+Il y a en chaque homme un peu de l'inquisiteur, et plus on est convaincu
+de la justice de ses opinions, plus aussi on tend à suspecter et à
+persécuter les autres. Jamais nous n'en vîmes un exemple plus frappant
+que celui de Robespierre, dont personne ne mettra en doute la probité.
+Et ne constatons-nous pas, déjà aujourd'hui, cette attitude
+inquisitoriale et intolérante du parti socialiste officiel allemand
+envers les «Jeunes»?
+
+Cela provient moins des personnalités que de l'autorité qui leur est
+accordée.
+
+Une personne revêtue d'une autorité quelconque veut et doit l'exercer,
+et de là à l'abus il n'y a qu'un pas. Voilà pourquoi nous constatons
+toujours le même mal dont la forme a été changée sans que l'on ait
+attaqué le fond et c'est pour cela que l'on ne doit accorder que le
+moins d'autorité possible aux individus et que ceux-ci ne doivent pas en
+réclamer.
+
+S'il est vrai que, sauf l'éventualité d'une guerre, le parti
+démocratique-socialiste en Allemagne est en mesure de «prédire avec une
+certitude quasi mathématique l'époque où il arrivera au pouvoir», la
+situation est vraiment merveilleuse; mais, sans être dépourvus d'un
+certain optimisme, il nous est impossible de partager cette opinion. Et
+c'est précisément le congrès d'Erfurt qui nous a donné la profonde
+conviction que l'Allemagne ne reprendra pas pour son compte le rôle
+libérateur traditionnel de la France. Nous sommes plutôt de l'avis de
+Marx lorsque celui-ci dit que «la révolution éclatera au chant du coq
+gaulois.»
+
+Avec l'histoire de l'Allemagne devant les yeux, nous croyons pouvoir
+affirmer que dans ce pays le sentiment révolutionnaire est fort peu
+développé. Est-ce à la consommation d'énormes quantités de bière qu'il
+faut attribuer ce manque presque absolu d'esprit révolutionnaire en
+Allemagne? Ce qui est certain, c'est que le mot «discipline» est
+beaucoup plus employé dans ce pays que le mot «liberté». Il en est ainsi
+dans tous les partis, sans en excepter la démocratie socialiste. Nous ne
+méconnaissons point le bon côté d'une certaine discipline, surtout dans
+un parti d'agitation, mais si l'on tombe dans l'exagération, la
+discipline devient forcément un obstacle à toute initiative et à toute
+indépendance.
+
+La direction d'un groupe, avec une telle discipline, aboutit fatalement
+au despotisme, qui est moins l'oeuvre de quelques personnalités que la
+conséquence de l'esprit de soumission passive chez la masse. Ce ne sont
+pas les despotes qui rendent le peuple docile et soumis, mais l'absence
+d'aspirations libertaires chez la masse qui rend les tyrans possibles.
+Il en est ici comme pour les jésuites. À quoi bon les persécuter et les
+chasser? Si une poignée d'hommes présente un tel danger pour une nation
+entière, celle-ci se trouve vraiment dans une situation pitoyable. Ce ne
+sont pas les jésuites qui créent les tartufes, mais un monde hypocrite
+comme le nôtre est le champ le plus propice au développement du
+jésuitisme.
+
+La discipline exagérée qui règne chez les socialistes-démocrates
+allemands s'explique très naturellement par la vie nationale du peuple
+entier.
+
+Tout, dans ce pays, est dressé militairement depuis la plus tendre
+jeunesse et si, au Congrès de Bruxelles, on a envisagé quelle devait
+être l'attitude du socialisme envers le militarisme, il eût été
+peut-être utile de traiter également des effets du militarisme _dans_
+le socialisme. Car ce phénomène existe en réalité. La Russie est
+toujours représentée--avec justice--comme le pays du knout, mais
+l'Allemagne peut être citée, non moins justement, comme le pays du
+bâton. Cet instrument constitue en Allemagne l'élément éducateur par
+excellence. Dans les familles, le bâton a sa place à côté des tableaux
+suspendus au mur et généralement les parents s'en servent fort
+généreusement envers leur progéniture. À l'école, le maître non
+seulement l'emploie mais il a même le _droit_ de s'en servir. Ce qui
+fait que les enfants, ayant quitté l'école et entrant à l'atelier ou à
+la fabrique, ne sont nullement étonnés de retrouver là également leur
+ancienne connaissance, et c'est dans l'armée que le bâton obtient son
+plus grand triomphe.
+
+Et l'influence du bâton, subie depuis la première jeunesse, ne se ferait
+point sentir dans le développement du caractère et ne ferait pas naître
+un esprit de soumission étouffant toute aspiration libertaire! À qui
+voudrait-on le faire croire?
+
+Il est tout naturel que ces hommes militairement dressés, en entrant
+dans un parti se soumettent là également à une discipline rigoureuse,
+telle qu'on la chercherait en vain dans un pays où une plus grande
+liberté existe depuis des siècles et où l'on ne supporterait pas les
+frasques de l'autorité avec la passivité qui paraît être de rigueur en
+Allemagne.
+
+Engels prétend que, si l'Allemagne continue en paix son développement
+politico-économique, le triomphe légal de la démocratie socialiste peut
+être escompté pour la fin de ce siècle, et Bebel croit également que la
+plupart de nos contemporains verront la réalisation intégrale de nos
+revendications. Mais une guerre quelconque peut complètement renverser
+ces belles espérances.
+
+Cette réflexion nous fait penser à l'attitude des chefs allemands lors
+de la discussion sur le militarisme au Congrès de Bruxelles. Personne
+n'ignore combien la haine de la Russie est innée chez Marx et chez
+Engels, et comment elle a été transmise par eux au parti entier. Pendant
+que nous nous imaginions naïvement que la légende de «l'ennemie
+héréditaire» devait être définitivement enterrée, la Russie est
+constamment présentée comme l'ennemie héréditaire de l'Allemagne. En
+1876, Liebknecht publia une brochure si véhémente contre la Russie[3]
+(non contre le _czarisme_ mais contre la _Russie_) qu'un autre
+démocrate-socialiste se crut obligé d'en écrire une autre, intitulée:
+_La démocratie socialiste doit-elle devenir turque?_ Actuellement encore
+Bebel, Liebknecht, Engels, et la _Volkstribüne_ de Berlin réclament en
+choeur, et recommandent même comme une nécessité, l'anéantissement de la
+Russie. Comme les anciens Israélites se crurent appelés à détruire les
+Cananéens, les chefs allemands croient de leur devoir de prendre une
+attitude analogue envers la Russie.
+
+On blâme généralement fort l'alliance franco-russe et, à notre avis, la
+République française s'est déshonorée en se jetant dans les bras du
+despote moscovite; mais à qui la faute? Est-ce que l'Allemagne, par sa
+triple alliance, n'a pas provoqué ce pacte? La France se voit
+horriblement spoliée par l'annexion de l'Alsace-Lorraine en 1871. Elle
+ne pardonne cette spoliation pas plus qu'elle ne l'oublie. Elle espère
+toujours reprendre ces deux provinces. Peut-on tellement lui en vouloir?
+Elle conclurait une alliance avec le diable en personne si celui-ci
+pouvait lui rendre le territoire perdu.
+
+C'EST DONC L'ALLEMAGNE SEULE QUI EST LA CAUSE DE LA SITUATION ACTUELLE!
+
+La triple alliance s'intitule la «gardienne de la paix,» mais elle n'est
+en réalité qu'une constante provocation à la guerre. L'Allemagne se
+sentant coupable s'est cherché des complices pour pouvoir garder le
+butin volé et pour le défendre, le cas échéant. La conséquence en a été
+que deux éléments, jadis antagonistes, se sont rapprochés. C'est
+l'Allemagne qui, en dernière instance, est responsable de l'alliance
+franco-russe.
+
+Et quelle est l'attitude du parti démocratique-socialiste en Allemagne?
+
+Il déclare par l'organe de plusieurs de ses mandataires qu'il reconnaît,
+_comme de droit_, la situation actuelle (Auer, séance du Reichstag,
+février 1891). C'est exactement la même chose que fait la société
+capitaliste. Après avoir volé toutes leurs richesses, les classes
+possédantes proclament, comme immuable, le droit à la propriété. Ils
+disent aux spoliés: Celui qui portera désormais une main sacrilège sur
+nos propriétés sera emprisonné; quant à nous, nous reconnaissons l'ordre
+de choses établi. Les possédants agissent toujours de même en rendant
+véridique le vieux dicton: _Beati possidentes_!
+
+Les Allemands accusent les Français de chauvinisme, parce que ces
+derniers réclament la rétrocession de l'Alsace-Lorraine. Mais n'a-t-on
+pas le droit de taxer également de chauvinisme les Allemands qui veulent
+garder ces deux provinces? Le parti socialiste allemand, en parlant de
+cette manière et en attaquant constamment la Russie, a fait le jeu du
+Gouvernement. Pour celui-ci, la grande question était en effet: «Comment
+nous débarrasser de l'ennemi de l'intérieur, de la démocratie
+socialiste?» C'était la crainte même du mouvement populaire qui
+empêchait jusqu'ici les gouvernements de faire la guerre. Ils avaient
+peur des conséquences éventuelles d'une pareille entreprise.
+
+Aujourd'hui cette crainte a disparu, car le parti a lui-même rassuré le
+Gouvernement.
+
+Nous comprenons parfaitement que l'on ait pu dire, après toutes ces
+excitations: «Les démocrates-socialistes allemands ne devront pas trop
+s'étonner lorsque, dans une guerre contre la Russie, ils seront
+organisés en corps d'élite pour servir de chair à canon de première
+qualité. Ils en ont formulé le désir. On ne leur marchandera pas un
+monument commémoratif, sous forme d'un gigantesque molosse en fer, par
+exemple».
+
+Que la Russie soit l'ennemie de toute liberté humaine, qui le niera?
+Mais nous doutons fort que ce soit précisément l'Allemagne qui soit
+appelée à remplir le rôle de défenseur de la liberté! La _liberté
+allemande_ est encore, au temps qui court, un article qui n'inspire
+guère confiance; à l'oreille de la plupart des mortels, ces deux mots,
+ce substantif et cet adjectif, sonnent faux! Et si Bebel, dans sa haine
+contre la Russie, va jusqu'à prêcher, comme une mission sacro-sainte à
+remplir, l'anéantissement de la Russie barbare et officielle, sans même
+faire allusion, ne fût-ce que d'un mot, au barbare couronné qui est à la
+tête de l'Allemagne officielle et qui proclame très autocratiquement à
+la face du monde entier que la «volonté du roi constitue la loi
+suprême»--_suprema lex regis voluntas_,--il oublie complètement le
+caractère international du socialisme. Il fait même un appel aux
+démocrates-socialistes, et les invite «à combattre coude à coude avec
+ceux qui aujourd'hui sont nos adversaires». On oublie donc la lutte des
+classes, pour ne voir dans le bourgeois allemand--qui est pourtant le
+plus mortel ennemi du prolétaire allemand,--qu'un précieux appui pour
+entreprendre une guerre de nationalité et exterminer la Russie!
+
+Il est donc bien établi que pour ces messieurs, dans l'éventualité d'une
+guerre contre la Russie, bourgeois et prolétaire ne font plus qu'un et
+que la lutte des classes est provisoirement mise de côté! Mais la guerre
+contre la Russie, c'est, dans l'état des choses actuel, la guerre contre
+la France, et Engels le reconnaît lui-même lorsqu'il écrit: «Au premier
+coup de canon tiré sur la Vistule, les Français marcheront vers le
+Rhin». Voilà précisément ce que nous craignons! Des travailleurs
+socialistes français marcheront dans les rangs contre des travailleurs
+socialistes allemands, enrégimentés, à leur tour, pour égorger leurs
+frères français. Ceci devrait à tout pris être évité, et qu'on le trouve
+mauvais ou non, qu'on nous traite d'anarchiste ou de tout ce que l'on
+voudra, nous n'en dirons pas moins que tous ceux qui se placent sur le
+même terrain que Bebel ont des idées chauvines et sont bien éloignés du
+principe internationaliste qui caractérise le socialisme.
+
+Est-ce que, par hasard, la Prusse serait autre chose qu'un royaume de
+proie? N'a-t-elle pas participé au démembrement de la Pologne pour
+s'emparer d'une partie du butin? (Que la Russie ait eu la part du lion,
+cela ne change rien à la chose et cela fut ainsi uniquement parce que la
+Prusse n'était pas assez forte pour l'avoir pour elle.) Et n'a-t-elle
+pas également arraché l'Alsace-Lorraine à la France? Au lieu de faire
+une Allemagne unitaire, où toutes les nuances diverses se confondraient,
+on a prussifié l'empire germanique et non pas germanisé la Prusse. Et un
+tel pays aurait la prétention de passer aux yeux de l'univers comme le
+rempart de la liberté!!!
+
+Certes, si la Russie était victorieuse, cela serait un désastre pour la
+civilisation. Mais si la Prusse sortait triomphante de la lutte, cela
+vaudrait-il beaucoup mieux? Est-ce que, dans ce pays, la
+«militarisation» de l'administration n'imprime pas sur tout le monde son
+cachet insupportablement autoritaire? C'est ce qui crève les yeux de
+tous ceux qui visitent l'Allemagne. Engels dit bien qu'en cas de
+victoire, «l'Allemagne ne trouvera nulle part des prétextes d'annexion».
+Comme s'il n'y avait pas les Pays-Bas à l'ouest, le Danemark à l'est et
+l'Autriche allemande au sud! Quand on veut annexer un pays quelconque on
+trouve toujours un prétexte et on le crée au besoin. La Lorraine nous en
+fournit l'exemple frappant. Lorsque toutes les autres raisons sont
+épuisées, on soutient la «nécessité stratégique» comme _ultima ratio_.
+Quant à nous, nous ne sommes nullement convaincus de l'avantage qui
+résulterait d'une victoire allemande pour le mouvement socialiste. Nous
+croyons, au contraire, qu'elle aurait comme conséquence immédiate de
+consolider le principe monarchique au détriment du mouvement
+révolutionnaire.
+
+Engels nous présente la chose ainsi: «La paix assure au parti
+démocrate-socialiste allemand la victoire dans _dix ans_. La guerre lui
+apportera _ou_ la victoire dans deux ou trois ans, _ou_ la destruction
+complète pour au moins quinze à vingt ans. Avec une telle perspective,
+ce serait folie de la part des démocrates-socialistes allemands de
+désirer la guerre qui mettrait tout en feu au lieu d'attendre le
+triomphe certain par la paix. Il y a plus. Aucun socialiste, à quelle
+nationalité qu'il appartienne, ne peut souhaiter la victoire, dans une
+guerre éventuelle, ni du gouvernement allemand, ni de la république
+bourgeoise française, ni surtout du czar, ce qui équivaudrait à
+l'oppression de l'Europe entière. Et voilà pourquoi les socialistes de
+tous les pays doivent être partisans de la paix. Si pourtant la guerre
+éclate, il y a une chose qui est certaine: cette guerre, où quinze à
+vingt millions d'hommes s'entr'égorgeront et dévasteront l'Europe comme
+jamais elle ne le fut avant, engendrera la victoire immédiate du
+socialisme, ou l'ancien ordre des choses sera tellement bouleversé qu'il
+n'en restera que des ruines dont la vieille société capitaliste ne
+pourra pas se relever, et la révolution sociale sera peut-être retardée
+de dix à quinze ans mais pour triompher plus radicalement.»
+
+Si l'analyse d'Engels était juste, un homme d'état énergique, croyant à
+ces prédictions, ne manquerait certainement pas de provoquer aussitôt
+que possible la guerre. En effet, si le triomphe du socialisme est
+certain après une paix de dix ans, l'adversaire serait bien naïf
+d'attendre sans coup férir cette échéance. Bien sot celui qui ne préfère
+point une chance de réussite à la certitude de la défaite!
+
+Quant à nous, nous croyons qu'Engels a perdu de vue que le peuple se
+prête encore trop souvent aux machinations du premier aventurier venu.
+On a encore eu, très récemment, l'exemple de l'aventure boulangiste en
+France. Et il est de notoriété publique qu'une partie des
+socialistes--voire même quelques chefs--se sont accrochés à l'habit de
+ce monsieur. Est-on bien sûr qu'un habile aventurier quelconque ne
+réussisse pas à faire avorter le mouvement démocratique-socialiste en
+s'affublant de quelques oripeaux socialistes, alors que Bebel manifeste
+déjà si peu de confiance, qu'il exprime sa crainte de voir «se laisser
+séduire l'élite du parti»--et l'on peut certainement bien appeler ainsi
+les délégués au Congrès d'Erfurt--en souvenir des belles phrases «et
+même des beaux yeux d'un Vollmar.» Ce témoignage n'indique pas
+précisément une grande dose d'indépendance chez les plus conscients, et
+l'on se demande quelle résistance possède la masse.
+
+La certitude du triomphe du socialisme par la paix est loin d'être
+universellement partagée. Beaucoup de personnes attendent même avec
+anxiété--depuis les derniers événements qui se sont produits dans les
+rangs du parti socialiste-démocrate allemand--l'avénement de cette
+espèce de socialisme qui, à présent, paraît tenir le haut du pavé en
+Allemagne, justement parce que cette doctrine ne ressemble plus du tout
+à l'idée que l'on s'en était formée.
+
+Nous sommes d'avis que les choses prendraient une tout autre allure si
+la guerre prochaine pouvait avoir comme conséquence la destruction du
+militarisme. Supposons l'Allemagne battue, soit par la Russie seule,
+soit par la France et la Russie réunies. Si alors l'autocrate allemand
+(qui, à l'instar de Louis XIV, se proclame l'unique autorité du pays),
+est culbuté par un mouvement populaire, et qu'ensuite le peuple, sachant
+que la victoire définitive de la Russie équivaudrait au retour du
+despotisme, se lève plein d'enthousiasme pour refouler l'invasion, ces
+armées populaires seront certainement victorieuses comme l'ont été les
+Français de 1793 contre les armées des tyrans coalisés.
+
+Les Russes sont battus à plate couture. On fraternise avec les Français,
+car la cause de l'animosité entre les deux peuples, l'annexion de
+l'Alsace-Lorraine, disparaît aussitôt.
+
+Et qui sait si le prolétariat français, dégoûté de la république de
+bourgeois tripoteurs, ne mettra pas un terme à un régime capable de
+détourner de lui le plus fougueux républicain.
+
+Est-ce qu'une pareille solution ne serait pas préférable?
+
+Mais, même en laissant de côté toute philosophie et toute prophétie,
+nous n'avons pas, comme socialistes, à encourager l'esprit guerrier
+contre qui que ce soit. Nous devons, au contraire, faire tout ce qui est
+en notre pouvoir afin de rendre la guerre impossible. Si les
+gouvernants, par crainte du socialisme, n'osent pas faire la guerre,
+nous avons déjà beaucoup gagné, et si la paix armée, qui est encore pire
+que la guerre parce qu'elle dure plus longtemps, pousse les puissances
+militaires vers la banqueroute, nous n'avons qu'à nous en féliciter,
+car, même de cette façon, le capitalisme devient son propre fossoyeur.
+
+Si nous étions d'accord avec Bebel et Liebknecht, nous nous verrions
+obligés d'approuver et de voter toutes les dépenses militaires, car en
+refusant, nous empêcherions le gouvernement de se procurer les moyens
+dont il croit avoir besoin pour mener à bonne fin la tâche qui, suivant
+les socialistes-démocrates de cette espèce, lui incombe.
+
+Une fois sur cette pente, on glisse de plus en plus rapidement. Au lieu
+du hautain: _Pas un homme et pas un centime!_ il faudrait dire: Autant
+d'hommes et autant d'argent que vous voudrez! Liebknecht a beau
+protester contre cette conclusion, elle ne se dégage pas moins de ses
+paroles et de ses actes.
+
+La logique est inexorable et ne tolère pas la moindre infraction! Si
+Liebknecht veut nous sauver du dangereux entraînement du chauvinisme, il
+doit donner l'exemple et ne pas s'y abandonner lui-même, comme il l'a
+indéniablement fait en compagnie de quelques autres.
+
+Nous devons au contraire nous placer sur le même terrain que les maîtres
+de la littérature allemande: d'un Lessing, qui a dit: «Je ne comprends
+pas le patriotisme et ce sentiment me paraît tout au plus une faiblesse
+héroïque que j'abandonne très volontiers»; d'un Schiller, lorsqu'il
+écrit: «Physiquement, nous voulons être des citoyens de notre époque,
+parce qu'il ne peut pas en être autrement; mais pour le reste, et
+mentalement c'est le privilège et le devoir du philosophe comme du
+poète, de n'appartenir à aucun peuple et à aucune époque en particulier,
+mais d'être en réalité le contemporain de tous les temps».
+
+Nous laissons à présent au lecteur le soin de juger si, après les débats
+du Congrès d'Erfurt, la démocratie socialiste allemande a fait un pas en
+avant ou en arrière. Pour éviter toute accusation de partialité, nous
+avons cité scrupuleusement les paroles de ses chefs.
+
+Notre impression est que, pour des raisons d'opportunité, la direction
+du parti a préféré aller vers la droite (pour ne pas perdre l'appui de
+Vollmar et les siens, dont le nombre était plus considérable qu'on ne
+l'avait pensé à gauche), et qu'elle a sacrifié l'opposition dans un but
+de salut personnel.
+
+Robespierre a agi de la même façon. Il a anéanti d'abord
+l'extrême-gauche, les hébertistes, avec l'appui de Danton et de
+Desmoulins, pour détruire ensuite la droite, représentée entre autres
+par ces deux derniers, et pour sortir seul victorieux de la lutte.
+
+Mais lorsque la réaction leva la tête, il s'aperçut qu'il avait lui-même
+tué ses protecteurs naturels et qu'il avait creusé son propre tombeau.
+
+NOTES:
+
+[1] Ces cinq points sont: 1° législation ouvrière; 2° droit de réunion;
+3° neutralité des autorités dans les conflits entre patrons et ouvriers;
+4° interdiction des kartel-ls et trusts; 5° suppression des impôts sur
+les denrées alimentaires.
+
+[2] _Neue Zeit_, livraison 19, 10e année.
+
+[3] _Zur Orientalischen Frage oder: Soll Europa Kosackisch werden?_
+
+
+
+
+II
+
+LE SOCIALISME EN DANGER?
+
+
+Le socialisme international traverse, en ce moment, une crise profonde.
+Dans tous les pays se révèle la même divergence de conception; dans tous
+les pays deux courants se manifestent: on pourrait les intituler
+parlementaire et antiparlementaire, ou parlementaire et révolutionnaire,
+ou encore autoritaire et libertaire.
+
+Cette divergence d'idées fut un des points principaux discutés au
+Congrès de Zurich en 1893 et, quoique l'on ait adopté finalement une
+résolution ayant toutes les caractéristiques d'un compromis, la question
+est restée à l'ordre du jour.
+
+Ce fut le Comité central révolutionnaire de Paris qui la présenta comme
+suit:
+
+«Le Congrès décide:
+
+«L'action incessante pour la conquête du pouvoir politique par le parti
+socialiste et la classe ouvrière est le premier des devoirs, car c'est
+seulement lorsqu'elle sera maîtresse du pouvoir politique que la classe
+ouvrière, anéantissant privilèges et classes, expropriant la classe
+gouvernante et possédante, pourra s'emparer entièrement de ce pouvoir et
+fonder le régime d'égalité et de solidarité de la République sociale.»
+
+On doit reconnaître que ce n'était pas habile. En effet, il est naïf de
+croire que l'on puisse se servir du pouvoir politique pour anéantir
+classes et privilèges, pour exproprier la classe possédante. Donc, nous
+devons travailler jusqu'à ce que nous ayons obtenu la majorité au
+Parlement et alors, calmes et sereins, nous procéderons, par décret du
+Parlement, à l'expropriation de la classe possédante. _O sancta
+simplicitas!_ Comme si la classe possédante, disposant de tous les
+moyens de force, le permettrait jamais.
+
+Une proposition de même tendance, mais formulée plus adroitement, fut
+soumise à la discussion par le parti social-démocrate allemand. On y
+disait que «la lutte contre la domination de classes et l'exploitation
+doit être POLITIQUE et avoir pour but LA CONQUÊTE DE LA PUISSANCE
+POLITIQUE.»
+
+Le but est donc la possession du pouvoir politique, ce qui est en
+parfaite concordance avec les paroles de Bebel à la réunion du parti à
+Erfurt:
+
+«En premier lieu nous avons à conquérir et utiliser le pouvoir
+politique, afin d'arriver «également» au pouvoir économique par
+l'expropriation de la société bourgeoise. Une fois le pouvoir politique
+dans nos mains, le reste suivra de soi.»
+
+Certes, Marx a dû se retourner dans son tombeau quand il a entendu
+défendre pareilles hérésies par des disciples qui ne jurent que par son
+nom. Il en est de Marx comme du Christ: on le vénère pour avoir la
+liberté de jeter ses principes par dessus bord. Le mot «également» vaut
+son pesant d'or. C'est comme si l'on voulait dire que, sous forme
+d'appendice, le pouvoir économique sera acquis également. Est-il
+possible de se figurer la toute-puissance politique à côté de
+l'impuissance économique? Jusqu'ici nous enseignâmes tous, sous
+l'influence de Marx et d'Engels, que c'est le pouvoir économique qui
+détermine le pouvoir politique et que les moyens de pouvoir politique
+d'une classe n'étaient que l'ombre des moyens économiques. La dépendance
+économique est la base du servage sous toutes ses formes. Et maintenant
+on vient nous dire que le pouvoir politique doit être conquis et que le
+reste se fera «de soi». Alors que c'est précisément l'inverse qui est
+vrai.
+
+Oui, on alla même si loin qu'il fut déclaré:
+
+«C'est ainsi que seul celui qui prendra une part active à cette lutte
+politique de classes et se servira de tous les moyens politiques de
+combat qui sont à la disposition de la classe ouvrière, sera reconnu
+comme un membre actif de la démocratie socialiste internationale
+révolutionnaire.»
+
+On connaît l'expression classique en honneur en Allemagne pour
+l'exclusion des membres du parti: _hinausfliegen_ (mettre à la porte).
+Lors de la réunion du parti à Erfurt, Bebel répéta ce qu'il avait écrit
+précédemment (voir _Protokoll_, p. 67):
+
+«On doit en finir enfin avec cette continuelle _Norglerei_[4] et ces
+brandons de discorde qui font croire au dehors que le parti est divisé;
+je ferai en sorte dans le cours de nos réunions que toute équivoque
+disparaisse entre le parti et l'opposition et que, si l'opposition ne se
+rallie pas à l'attitude et à la tactique du parti, elle ait l'occasion
+de fonder un parti séparé.»
+
+N'est-ce pas comme l'empereur Guillaume, parlant des _Norgler_ et
+disant: Si cela ne leur plaît pas, ils n'ont qu'à quitter
+l'Allemagne?--Moi, Guillaume, je ne souffre pas de _Norglerei_, dit
+l'empereur.--Moi, Bebel, je ne souffre pas de _Norglerei_ dans le parti,
+dit le dictateur socialiste.
+
+Touchante analogie!
+
+On voulait appliquer internationalement cette méthode nationale; de là
+cette proposition. Ceci accepté et Marx vivant encore, il aurait dû
+également «être mis à la porte» si l'on avait osé s'en prendre à lui. La
+chasse aux hérétiques aurait commencé, et dorénavant la condition
+d'acceptation eût été l'affirmation d'une profession de foi, dans
+laquelle chacun aurait dû déclarer solennellement sa croyance à l'unique
+puissance béatifique: celle du pouvoir politique.
+
+Opposée à ces propositions, se trouva celle du Parti social-démocrate
+hollandais, d'après laquelle «la lutte de classes ne peut être abolie
+par l'action parlementaire».
+
+Que cette thèse n'était pas dépourvue d'intérêt, cela a été prouvé par
+Owen, un des collaborateurs du journal socialiste anglais _Justice_,
+lorsqu'il écrivit dans ce journal que les principes affirmés par les
+Hollandais sont incontestablement les plus importants «parce qu'ils
+indiquent une direction que, j'en suis convaincu, le mouvement
+socialiste du monde entier sera forcé de suivre à bref délai.»
+
+On connaît le sort qui fut réservé à ces motions. Celle de la Hollande
+fut rejetée, mais ne restera pas sans influence, car les Allemands ont
+abandonné les points saillants de leur projet; finalement, un compromis
+fut conclu d'une manière toute parlementaire, auquel collaborèrent
+toutes les nationalités. Nous sommes fiers que seule la Hollande n'ait
+pris aucune part à ce tripatouillage, préférant chercher sa force dans
+l'isolement et ne rien dire dans cette avalanche de phrases.
+
+Cependant, il est tout à fait incompréhensible que l'Allemagne ait pu se
+rallier à une résolution dont le premier considérant est complètement
+l'inverse de la proposition allemande. On en jugera en comparant les
+deux textes:
+
+_Proposition allemande_. _Proposition votée._
+
+La lutte contre la domination Considérant que l'action
+de classes et l'exploitation politique n'est qu'un moyen
+doit être POLITIQUE et avoir pour arriver à
+pour but la CONQUÊTE DE LA l'affranchissement économique
+PUISSANCE POLITIQUE. du prolétariat,
+
+ Le Congrès déclare, en se
+ basant sur les résolutions du
+ Congrès de Bruxelles
+ concernant la lutte des
+ classes:
+
+ 1° Que l'organisation
+ nationale et internationale
+ des ouvriers de tous pays en
+ associations de métiers et
+ autres organisations pour
+ combattre l'exploitation, est
+ d'une nécessité absolue;
+
+ 2° Que l'action politique est
+ nécessaire, aussi bien dans un
+ but d'agitation et de
+ discussion ressortant des
+ principes du socialisme que
+ dans le but d'obtenir des
+ réformes urgentes. À cette
+ fin, il ordonne aux ouvriers
+ de tous pays de lutter pour la
+ conquête et l'exercice des
+ droits politiques qui se
+ présentent comme nécessaires
+ pour faire valoir avec le plus
+ d'accent et de force possibles
+ les prétentions des ouvriers
+ dans les corps législatifs et
+ gouvernants; de s'emparer des
+ moyens de pouvoir politique,
+ moyens de domination du
+ capital, et de les changer en
+ moyens utiles à la délivrance
+ du prolétariat;
+
+ 3° Le choix des formes et
+ espèces de la lutte économique
+ et politique doit, en raison des
+ situations particulières de chaque
+ pays, être laissé aux diverses
+ nationalités.
+
+ Néanmoins, le Congrès déclare
+ qu'il est nécessaire que,
+ dans cette lutte, le but révolutionnaire
+ du mouvement socialiste
+ soit mis à l'avant-plan,
+ ainsi que le bouleversement
+ complet, sous le rapport économique,
+ politique et moral,
+ de la société actuelle. L'action
+ politique ne peut servir en aucun
+ cas de prétexte à des compromis
+ et unions sur des bases
+ nuisibles à nos principes et à
+ notre homogénéité.
+
+
+Il est vrai que cette résolution, issue elle-même d'un compromis, ne
+brille pas, dans son ensemble, par une suite d'idées logique. Le premier
+considérant était une duperie, car il cadre avec nos idées. Plus loin
+quelques concessions sont faites à celles des autres, là où il est dit
+clairement que la conquête et l'exercice des droits politiques sont
+recommandés aux ouvriers, et enfin, pour contenter les deux fractions
+des socialistes, de manière que chacune puisse donner son approbation,
+on parle aussi bien d'un but d'agitation que du moyen d'obtenir des
+réformes urgentes.
+
+En fait, on n'a rien conclu par cette résolution; on avait peur
+d'effaroucher l'une ou l'autre fraction, et l'on voulait _pouvoir
+montrer à tout prix une apparence d'union; cela_ était le but du Congrès
+et _cela_ n'a pas réussi.
+
+Beaucoup d'Allemands n'auraient pas dû, non plus, approuver la dernière
+partie de la proposition, car on s'y déclare sans ambages pour le
+principe de la législation directe par le peuple, pour le droit de
+proposer et d'accepter (initiative et référendum), ainsi que pour le
+système de la représentation proportionnelle.
+
+Ce qui se trouve de nouveau en complète opposition avec les idées du
+spirituel conseiller Karl Kautsky, qui écrivait:
+
+«Les partisans de la législation directe chassent le diable par
+Belzébub, car accorder au peuple le droit de voter sur les projets de
+loi n'est autre chose que le transfert de la corruption, du parlement au
+peuple.»
+
+Voici sa conclusion:
+
+«En effet, en Europe, à l'est du Rhin, la bourgeoisie est devenue
+tellement affaiblie et lâche, qu'il semble que le gouvernement des
+bureaucrates et du sabre ne pourra être anéanti que lorsque le
+prolétariat sera capable de conquérir la puissance politique; comme si
+la chute de l'absolutisme militaire conduisait directement à
+l'acceptation du pouvoir politique par le prolétariat. Ce qui est
+certain, c'est qu'en Allemagne comme en Autriche, et dans la plupart des
+pays d'Europe, ces conditions, nécessaires à la marche régulière de la
+législation ouvrière, et, avant tout, les institutions démocratiques
+nécessaires au triomphe du prolétariat, ne deviendront pas une réalité.
+Aux États-Unis, en Angleterre et aux colonies anglaises, dans certaines
+circonstances en France également, la législation par le peuple pourra
+arriver à un certain développement; pour nous, Européens de l'Est, elle
+appartient a l'inventaire de l'État de l'avenir[5].»
+
+Est-ce que des gens pratiques comme les Allemands qui tâchent toujours
+de marcher avec l'actualité, vont se passionner maintenant pour
+«l'inventaire de l'État de l'avenir» et devenir des fanatiques et des
+rêveurs?
+
+On est donc allé bien plus loin qu'on ne l'aurait voulu.
+
+Quoique notre proposition ait été rejetée, nous avons la satisfaction
+d'être les initiateurs qui ont fait jouer, aux partisans du courant
+réactionnaire un rôle bien plus révolutionnaire qu'ils ne le voulaient.
+1° Ils ont reconnu que l'action politique _n'est qu'un moyen_ pour
+obtenir la liberté économique du prolétariat; 2° ils ont accepté la
+législation directe par le peuple. Ils se sont donc écartés totalement
+du point de départ primitif de leur proposition, pour se rapprocher de
+la nôtre. Et quand Liebknecht dit: «Ce qui nous sépare, ce n'est pas une
+différence de principes, c'est la phrase révolutionnaire et nous devons
+nous affranchir de la phrase», nous sommes, en ce qui concerne ces
+derniers mots, complètement d'accord avec lui, mais nous demandons qui
+fait le plus de phrases: lui et les siens qui se perdent dans des
+redondances insignifiantes, ou nous, qui cherchons à nous exprimer d'une
+manière simple et correcte?
+
+Il paraît toutefois que le succès, le succès momentané doit permettre de
+donner le coup de collier; du moins en 1891, lors de la réunion du parti
+à Erfurt, Liebknecht s'exprima comme suit[6]:
+
+«Nos armes étaient les meilleures. Finalement, la force brutale doit
+reculer devant les facteurs moraux, devant la logique des faits.
+Bismarck, écrasé, gît à terre, et le parti social-démocratique est le
+plus fort des partis en Allemagne. N'est-ce pas une preuve péremptoire
+de la justesse de notre tactique actuelle? Or, qu'est-ce que les
+anarchistes ont réalisé en Hollande, en France, en Italie, en Espagne,
+en Belgique? Rien, absolument rien! Ils ont gâté ce qu'ils ont
+entrepris et fait partout du tort au mouvement. Et les ouvriers
+européens se sont détournés d'eux.»
+
+On pourrait contester beaucoup dans ces phrases. Faisons remarquer
+d'abord l'habitude de Liebknecht d'appeler anarchiste tout socialiste
+qui n'est pas d'accord avec lui; anarchiste, dans sa bouche, a le sens
+de mouchard. C'est une tactique vile contre laquelle on doit protester
+sérieusement. Et si nous retournions la question en demandant ce que
+l'Allemagne a obtenu de plus que les pays précités, on ne saurait nous
+répondre. Liebknecht le sait pertinemment. Un instant avant de prononcer
+les phrases mentionnées plus haut, il avait dit[7]:
+
+«Le fait que jusqu'ici nous n'avons rien réalisé par le Parlement n'est
+pas imputable au parlementarisme, mais à ce que nous ne possédons pas
+encore la force nécessaire parmi le peuple, à la campagne.»
+
+En quoi consiste alors la suprématie de la méthode allemande? D'après
+Liebknecht, les Allemands n'ont rien fait, et les socialistes dans les
+pays précités non plus. Or, 0=0. Où se trouve maintenant le résultat
+splendide? Et quel tableau Liebknecht ne trace-t-il pas de cette
+démocratie sociale qui n'a absolument rien fait?
+
+Remarquez comment la loi du succès est sanctionnée de la manière la plus
+brutale. Nous avons raison, _car_ nous eûmes du succès. Ce fut le
+raisonnement de Napoléon III et de tous les tyrans. Et un tel
+raisonnement doit servir d'argument à la tactique allemande!
+
+Ce succès, dont on se vante tant est, d'ailleurs, très contestable.
+Qu'est-ce que le parti allemand? Une grande armée de mécontents et non
+de social-démocrates.
+
+Bebel ne disait-il pas à Halle, en 1890[8]:
+
+«Si la diminution des heures de travail, la suppression du travail des
+enfants, du travail du dimanche et du travail de nuit sont des
+accessoires, alors les neuf dixièmes de notre agitation deviennent
+superflus.»
+
+Chacun sait maintenant que ces revendications n'ont rien de
+spécifiquement socialiste; non, tout radical peut s'y associer. Bebel
+reconnaît que les neuf dixièmes de l'agitation se font en faveur de
+revendications non essentiellement socialistes; or, si le parti obtient
+un aussi grand nombre de voix aux élections, c'est grâce à l'agitation
+pour ces revendications pratiques, auxquelles peuvent s'associer les
+radicaux. Conséquemment, les neuf dixièmes des éléments qui composent le
+parti ne revendiquent que des réformes pareilles et le dixième restant
+se compose de social-démocrates. Quelle proposition essentiellement
+socialiste a été faite au Parlement par les députés socialistes? Il n'y
+en a pas eu. Bebel dit à Erfurt[9]:
+
+«Le point capital pour l'activité parlementaire est le développement des
+masses par rapport à nos antagonistes, et non la question de savoir si
+une réforme est obtenue immédiatement ou non. Toujours nous avons
+considéré nos propositions à ce point de vue.»
+
+C'est inexact. Si cela était, il n'y aurait aucune raison pour ne pas
+renseigner les masses sur le but final de la démocratie sociale.
+Pourquoi alors proposer la journée de dix heures de travail pour 1890,
+de neuf heures pour 1894 et de huit heures pour 1898, quand à Paris il
+avait été décidé de travailler d'un commun accord pour obtenir la
+journée de huit heures?
+
+Non, la tactique réglementaire ne cadre pas avec un mouvement
+prolétarien, mais avec un mouvement petit-bourgeois et les choses en
+sont arrivées à un tel point que Liebknecht ne sait plus se figurer une
+autre forme de combat. Voici ce qu'il disait à Halle[10]:
+
+«N'est-ce pas un moyen de combat anarchiste que de considérer comme
+inadmissible toute agitation légale? Que reste-t-il encore?»
+
+Ainsi, pour lui, plus d'autre agitation que l'agitation légale. Dans
+tout cela apparaît la peur de perdre des voix. Ce qui ressort
+incontestablement du rapport du comité général du parti au congrès
+d'Erfurt[11]:
+
+«Le comité du parti et les mandataires au Parlement n'ont pas donné
+suite au désir exprimé par l'opposition que les députés au lieu de se
+rendre au Parlement, aillent faire la propagande dans la campagne. Cette
+non-exécution des devoirs parlementaires n'aurait été accueillie
+favorablement que par nos ennemis politiques; d'abord, parce qu'ils
+auraient été délivrés d'un contrôle gênant au Parlement et ensuite parce
+que cette attitude de nos députés leur aurait servi de prétexte de blâme
+à notre parti auprès de la masse des électeurs indifférents. Conquérir
+cette masse à nos idées est une des exigences de l'agitation. En outre,
+il est avéré que les annales parlementaires sont lues également dans les
+milieux qui sont indifférents ou n'ont pas l'occasion d'assister aux
+réunions social-démocratiques. Le but d'agitation que poursuivent les
+antagonistes de l'action parlementaire que l'on trouve dans nos rangs,
+sera atteint dans toute son acception par une représentation active et
+énergique des intérêts du peuple travailleur au Parlement et sans
+fournir à nos ennemis le prétexte gratuit d'accusation de manquer à nos
+devoirs.»
+
+À ce sujet, M. le Dr Muller fait observer avec beaucoup de justesse dans
+sa très intéressante brochure[12]:
+
+«On reconnaît donc que la peur d'être accusé, par les masses électorales
+indifférentes, de négliger leurs devoirs parlementaires et de risquer
+ainsi de ne pas être réélus, constitue une des raisons invitant les
+délégués à se rendre au Parlement et à y travailler pratiquement.
+Évidemment. Quand on a fait accroire aux électeurs que le parlement
+pouvait apporter des améliorations, il est clair que les
+social-démocrates doivent s'y rendre. Mais que la classe ouvrière puisse
+obtenir du Parlement des améliorations valant la peine d'être notées,
+les chefs eux-mêmes n'en croient rien et ils l'ont dit assez souvent. Et
+on se permet d'appeler «agitation» et «développement de la masse» cette
+duperie, cette fourberie envers les travailleurs. Nous prétendons que
+cette espèce d'agitation et de développement fait du tort et vicie le
+mouvement au lieu de lui être utile. Si l'on prône continuellement le
+Parlement comme une _revalenta_, comment veut-on faire surgir alors des
+«masses indifférentes» les social-démocrates qui sont bien les ennemis
+mortels du parlementarisme et ne voient dans les réformes sociales
+parlementaires qu'un grand _humbug_ des classes dirigeantes pour duper
+le prolétariat? De cette manière la social-démocratie ne gagne pas les
+masses, mais les masses petit-bourgeoises gagnent, c'est-à-dire
+corrompent et anéantissent, la social-démocratie et ses principes.»
+
+Personne ne l'a senti et exprimé plus clairement que Liebknecht
+lui-même, mais, à ce moment-là, c'était le Liebknecht révolutionnaire de
+1869 et non pas le Liebknecht «parlementarisé» de 1894. Dans
+son intéressante conférence sur l'attitude politique de la
+social-démocratie, spécialement par rapport au Parlement, il s'exprima
+comme suit:
+
+«Nous trouvons un exemple instructif et avertisseur dans le parti
+progressiste. Lors du soi-disant conflit au sujet de la Constitution
+prussienne, les beaux et vigoureux discours ne manquèrent pas. Avec
+quelle énergie on protesta contre la réorganisation _en paroles!_ Avec
+quelle «opinion solide» et quel «talent» on prit la défense des droits
+du peuple ... _en paroles!_ Mais le gouvernement ne s'inquiéta guère de
+toutes ces réflexions juridiques. Il laissa le droit au parti
+progressiste, garda la force et s'en servit. Et le parti progressiste?
+Au lieu d'abandonner la lutte parlementaire, devenue, en ces
+circonstances, une sottise nuisible, au lieu de quitter la tribune, de
+forcer le gouvernement au pur absolutisme et de faire un appel au
+peuple,... il continua sereinement, flatté par ses propres phrases, à
+lancer dans le vide des protestations et des réflexions juridiques et à
+prendre des résolutions que tout le monde savait sans effet. Ainsi la
+Chambre des députés, au lieu d'être un champ clos politique, devint un
+théâtre de comédie: Le peuple entendait toujours les mêmes discours,
+voyait toujours le même manque de résultats et il se détourna, d'abord
+avec indifférence, plus tard avec dégoût. Les événements de l'année 1866
+devenaient possibles. Les «beaux et vigoureux» discours de l'opposition
+du parti progressiste prussien ont jeté les bases de la politique «du
+sang et du fer»: _ce furent les oraisons funèbres du parti progressiste
+même_. Au sens littéral du mot, le parti progressiste s'est tué à force
+de discourir.
+
+Eh bien! comme fit un jour le parti progressiste, ainsi fait aujourd'hui
+le parti social-démocratique. Combien piètre a été l'influence de
+Liebknecht sur un parti qui, malgré l'exemple avertisseur bien choisi
+cité par lui-même, a suivi la même voie! Et au lieu de montrer le
+chemin, il s'est laissé entraîner dans le «gouffre» du parlementarisme,
+pour y sombrer complètement.
+
+Que restait-il du Liebknecht révolutionnaire qui disait si justement que
+«le socialisme n'est plus une question de théorie mais une question
+brûlante qui doit être résolue, non au Parlement, mais dans la rue, sur
+le champ de bataille, comme toute autre question brûlante»?
+
+Toutes les idées émises dans sa brochure mériteraient d'être répandues
+universellement, afin que chacun puisse apprécier la différence énorme
+qu'il y a entre le vaillant représentant prolétarien de jadis et
+l'avocat petit-bourgeois d'aujourd'hui.
+
+Après avoir dit que «avec le suffrage universel, voter ou ne pas voter
+n'est qu'une question d'_utilité_, non de principes», il conclut:
+
+«NOS DISCOURS NE PEUVENT AVOIR AUCUNE INFLUENCE DIRECTE SUR LA
+LÉGISLATION;
+
+«NOUS NE CONVERTIRONS PAS LE PARLEMENT PAR DES PAROLES;
+
+«PAR NOS DISCOURS NOUS NE POUVONS JETER DANS LA MASSE DES VÉRITÉS QU'IL
+NE SOIT POSSIBLE DE MIEUX DIVULGUER D'UNE AUTRE MANIÈRE.
+
+«Quelle utilité pratique offrent alors les discours au Parlement?
+Aucune. Et parler sans but constitue la satisfaction des imbéciles. Pas
+un seul avantage. Et voici, de l'autre côté, les désavantages:
+
+«SACRIFICE DES PRINCIPES; ABAISSEMENT DE LA LUTTE POLITIQUE SÉRIEUSE À
+UNE ESCARMOUCHE PARLEMENTAIRE; FAIRE ACCROIRE AU PEUPLE QUE LE
+PARLEMENT BISMARCKIEN EST APPELÉ À RÉSOUDRE LA QUESTION SOCIALE.»
+
+Et pour des raisons pratiques, nous devrions nous occuper du Parlement?
+
+SEULE LA TRAHISON OU L'AVEUGLEMENT POURRAIT NOUS Y CONTRAINDRE.»
+
+On ne saurait s'exprimer plus énergiquement ni d'une façon plus juste.
+Quelle singulière inconséquence! D'après ses prémisses et après avoir
+fait un bilan qui se clôturait au désavantage de la participation aux
+travaux parlementaires, il aurait dû conclure inévitablement à la
+non-participation; pourtant il dit: «Pour éviter que le mouvement
+socialiste ne soutienne le césarisme, il faut que le socialisme entre
+dans la lutte politique.» Comprenne qui pourra comment un homme si
+logique peut s'abîmer ainsi dans les contradictions!
+
+Mais ils sont eux-mêmes dans l'embarras. Apparemment le parlementarisme
+est l'appât qui doit attirer les... ...et pourtant ils donnent à
+entendre qu'il a son utilité.
+
+De là cette indécision sur les deux principes.
+
+Ainsi, à la réunion du parti à Erfurt, Bebel disait[13]:
+
+«La social-démocratie se trouve envers tous les partis précédents, pour
+autant qu'ils obtinrent la suprématie, dans une tout autre position.
+Elle aspire à remplacer la manière de produire capitaliste par la
+manière socialiste et est forcée conséquemment de prendre un tout autre
+chemin que tous les partis précédents, pour obtenir la suprématie.»
+
+Voilà pourquoi l'on conseille de prendre la route parlementaire, suivie
+déjà par tous les autres partis, en la faisant passer peut-être par un
+tout autre chemin.
+
+Singer le comprit également lorsqu'il disait à Erfurt[14]:
+
+«En supposant même qu'il soit possible d'obtenir quelque chose de sensé
+par l'action parlementaire, cette action conduirait à l'affaiblissement
+du parti, parce qu'elle n'est possible qu'avec la coopération d'autres
+partis.»
+
+Isolément, les députés social-démocratiques ne peuvent rien faire, et
+«un parti révolutionnaire doit être préservé de toute espèce de
+politique qui n'est possible qu'avec l'assistance d'autres partis.»
+Qu'ont-ils donc à faire dans un Parlement pareil?
+
+Le _Züricher Socialdemokrat_ écrivait en 1883:
+
+«En général, le parlementarisme ne possède en soi rien qui puisse être
+considéré sympathiquement par un démocrate, et surtout par un démocrate
+conséquent, c'est-à-dire un social-démocrate. Au contraire, pour lui il
+est antidémocratique parce qu'il signifie le gouvernement d'une classe:
+de la bourgeoisie notamment.»
+
+Et plus tard on affirme que «la lutte contre le parlementarisme n'est
+pas révolutionnaire, mais réactionnaire».
+
+C'est-à-dire tout à fait l'inverse.
+
+Le danger d'affaiblissement était apparent et si le gouvernement n'avait
+eu la gentillesse de troubler cet état de choses par la loi contre les
+socialistes,--s'il y avait eu un véritable homme d'État à la tête, il
+n'aurait pas poursuivi, mais laissé faire la social-démocratie,--qui
+sait où nous en serions maintenant? Avec beaucoup de justesse, le
+journal pré-mentionné écrivait en 1881:
+
+«La loi contre les socialistes a fait du bien à notre parti. Il risquait
+de s'affaiblir; le mouvement social-démocratique était devenu trop
+facile, trop à la mode; il donnait à la fin trop d'occasions de
+remporter des triomphes aisés et de flatter la vanité personnelle. Pour
+empêcher l'embourgeoisement--théorique aussi bien que pratique--du
+parti, il fallait qu'il fût exposé à de rudes épreuves.» Bernstein
+également disait, dans le _Jahrbuch für Sozialwissenschaft_: «Dans les
+dernières années de son existence (avant 1878), le parti avait dévié
+considérablement de la ligne droite et d'une telle manière qu'il était à
+peine encore question d'une propagande semblable à celle de 1860-1870 et
+des premières années qui suivirent 1870.» Un petit journal
+social-démocratique, le _Berner Arbeiterzeitung_, rédigé par un
+socialiste éclairé, A. Steck, écrivait encore: «Il n'y en avait qu'un
+petit nombre qui croyaient que logiquement tout le parti devait dévier,
+par l'union de la tendance énergique et consciente «d'Eisenach» avec
+celle des plats Lassalliens. Le mot d'ordre des Lassalliens: «Par le
+suffrage libre à la victoire», raillé par les «Eisenachers» avant
+l'union, constitue maintenant en fait--quoi qu'on en dise--le principe
+essentiel du parti social-démocratique en Allemagne.»
+
+Il en fut de même que chez les chrétiens où d'abord les tendances
+étaient en forte opposition. Ne lisons-nous pas que les cris de guerre
+étaient: «Je suis de Kefas,» «Je suis de Paul,» «Je suis d'Apollo.»
+Enfin les coins s'arrondirent, l'on se rapprocha, l'on obtint une
+moyenne des deux doctrines et finalement un jour de fête fut institué en
+l'honneur de Pierre et Paul. Les partis s'étaient réconciliés, mais le
+principe était sacrifié.
+
+Remarquablement grande est l'analogie entre le christianisme à son
+origine et la social-démocratie moderne! Tous deux trouvèrent leurs
+adeptes parmi les déshérités, les souffre-douleur de la société. Tous
+deux furent exposés aux persécutions, aux souffrances, et grandirent en
+dépit de l'oppression.
+
+Après le pénible enfantement du christianisme, un empereur arriva, un
+des plus libertins qui aient gravi les marches du trône,--et ce n'est
+pas peu dire, car le libertinage occupa toujours le trône,--qui, dans
+l'intérêt de sa politique, se fit chrétien. Immédiatement on changea, on
+tritura le christianisme et on lui donna une forme convenable. Les
+chrétiens obtinrent les meilleures places dans l'État et finalement les
+vrais et sincères chrétiens, tels que les ébionites et d'autres, furent
+exclus, comme hérétiques, de la communauté chrétienne.
+
+De nos jours également nous voyons comment les plus forts se préparent à
+s'emparer du socialisme. On présente la doctrine sous toutes sortes de
+formes et peut-être, selon l'occasion, le soi-disant socialisme
+triomphera mais de nouveau les vrais socialistes seront excommuniés et
+exclus, comme hostiles aux projets des social-démocrates appelés au
+gouvernement.
+
+Le triomphe de la social-démocratie sera alors la défaite du socialisme,
+comme la victoire de l'église chrétienne constitua la chute du principe
+chrétien. Déjà les congrès internationaux ressemblent à des conciles
+_économiques_, où le parti triomphant expulse ceux qui pensent
+autrement.
+
+Déjà, la censure est appliquée à tout écrit socialiste: après seulement
+que Bernstein, à Londres, l'a examiné et qu'Engels y a apposé le sceau
+de «doctrine pure», l'écrit est accepté et l'on s'occupe de le
+vulgariser parmi les co-religionnaires.
+
+Le cadre dans lequel on mettra la social-démocratie est déjà prêt: alors
+ce sera complet. Y peut-on quelque chose? Qui le dira? En tout cas, nous
+avons donné l'alarme et nous verrons vers quelle tendance le socialisme
+se développera.
+
+On peut aller loin encore. Un jour Caprivi appela Bebel assez
+plaisamment «_Regierungskommissarius_» et quoique Bebel ait répondu:
+«Nous n'avons pas parlé comme commissaire du gouvernement, mais le
+gouvernement a parlé dans le sens de la social-démocratie», cela prouve
+de part et d'autre un rapprochement significatif.
+
+Rien d'étonnant que le mot hardi «Pas un homme ni un groschen au
+gouvernement actuel» soit perdu de vue, car Bebel a déjà promis son
+appui au gouvernement lorsque, à propos de la poudre sans fumée,
+celui-ci voulut conclure un emprunt pour des uniformes noirs. Quand on
+donne au militarisme une phalange, il prend le doigt, la main, le bras,
+le corps entier. Aujourd'hui l'on vote les crédits pour des uniformes
+noirs, demain pour des canons perfectionnés, après-demain pour
+l'augmentation de l'effectif de l'armée, etc., toujours sur les mêmes
+bases.
+
+Oui, l'affaiblissement des principes prit une telle extension à mesure
+qu'un plus grand nombre de voix s'obtenait aux élections, que la
+bourgeoisie trouva parfaitement inutile de laisser en vigueur la loi
+contre les socialistes. On ne sera pas assez naïf pour supposer qu'elle
+abolit la loi par esprit de justice! Le non-danger de la
+social-démocratie permit cette abolition... Et les événements qui
+suivirent ne prouvèrent-ils pas que le gouvernement avait vu juste?
+L'affaiblissement du parti n'a-t-il pas depuis lors marché à pas de
+géant?
+
+Liebknecht écrivait en 1874 (_Ueber die politische Stellung_):
+
+«Toute tentative d'action au Parlement, de collaboration à la
+législation, suppose nécessairement un abandon de notre principe, nous
+conduit sur la pente du compromis et du «parlementage», enfin dans le
+marécage infect du parlementarisme qui, par ses miasmes, tue tout ce qui
+est sain.»
+
+Et la conséquence? Coopérons quand même à la besogne. Cette conclusion
+est en opposition flagrante avec les prémisses, et l'on s'étonne qu'un
+penseur comme Liebknecht ne sente pas qu'il démolit par sa conclusion,
+tout l'échafaudage de son raisonnement. Comprenne qui pourra. Très
+instructives sont les réflexions suivantes de Steck pour caractériser
+les deux courants, parlementaire et révolutionnaire[15]:
+
+«Le courant réformiste arriverait également au pouvoir politique comme
+parti bourgeois. À cette fin, il ne reste pas tout à fait isolé, évite
+de proclamer un programme de principes et s'avance, toujours confondu,
+quoique avec une certaine instabilité, avec d'autres partis bourgeois.
+Il n'a pas de frontières bien délimitées, ni à droite ni à gauche.
+Partiellement, par-ci, par-là, et rarement, apparaît son caractère
+social-démocratique. Presque toujours il se présente comme parti
+démocratique, parti économique-démocratique ou parti ouvrier et
+démocratique.
+
+«La démocratie réformiste aspire toujours à la réalisation des réformes
+immédiates, comme si c'était son but unique. Elle les adapte, suivant
+leur caractère, à l'existence et aux tendances des partis bourgeois.
+Elle recherche une alliance avec eux si elle est possible, c'est-à-dire
+avec les éléments les plus progressistes. De cette manière elle se
+présente seule comme étant à la TÊTE DU PROGRÈS BOURGEOIS. Il n'y a
+aucun abîme entre elle et les fractions progressistes des partis, parce
+que chez elle non plus n'est mis en avant le principe révolutionnaire du
+programme social-démocratique. Cette tactique du courant réformiste
+amène un succès après l'autre; seulement ces succès, mesurés à l'aune de
+notre programme de principes, sont bien minces, souvent même très
+douteux. On peut ajouter qu'ils paraissent tout au plus favoriser la
+social-démocratie au lieu de l'entraîner.
+
+«On ne doit pas se figurer cependant que les détails de cette tactique
+soient sans importance. Le danger de dévier du but principal
+social-démocratique est grand, quoique moindre chez les meneurs, qui
+connaissent bien le chemin, que chez la masse conduite.
+L'affaiblissement de l'idéal social-démocratique est imminent, et
+d'autant plus que les conséquences immédiates, à cause du triomphe,
+seront taxées plus haut que leur valeur.
+
+«Ensuite, il est difficile d'éviter que cet embourgeoisement nuise à la
+_propagande pour les principes de la social-démocratie_ et l'empêche de
+se développer. Maintes fois les réformateurs se trouvent forcés, dans la
+pratique, de renier plus ou moins ces principes.
+
+«Si cette tendance social-démocratique réformiste l'emportait
+exclusivement, elle arriverait facilement à d'autres conséquences que
+celles où veut en venir le programme social-démocratique; peut-être,
+comme il a été dit déjà, le résultat serait-il un compromis avec la
+bourgeoisie sur les bases d'un ordre social capitaliste adouci et
+affaibli. Cet état de choses, limitant les privilèges, augmenterait
+notablement le nombre des privilégiés en apportant le bien-être à un
+grand nombre de personnes actuellement exploitées et dépendantes, mais
+laisserait toujours une masse exploitée et dépendante, fût-ce même dans
+une situation un peu meilleure que celle de la classe travailleuse non
+possédante.
+
+«CE NE SERAIT PAS LA PREMIÈRE FOIS QU'UNE RÉVOLUTION SATISFERAIT UNE
+PARTIE DES OPPRIMÉS AU DÉTRIMENT DE L'AUTRE PARTIE. Il est, d'ailleurs,
+tout à fait dans l'ordre d'idées des réformateurs de ne pas renverser le
+capitalisme, mais de le transformer et, en outre, de donner au
+socialisme seulement le «droit possible» inévitable.
+
+«À l'encontre de la remarque que le prolétariat organisé ne se
+contentera pas d'une demi-réussite, mais saura, en dépit des meneurs,
+aller jusqu'au bout de ses revendications, vient cette vérité que selon
+la marche des événements le prolétariat lui-même sera peu à peu divisé
+et qu'une soi-disant «classe meilleure» sortira de ses rangs, ayant la
+force d'empêcher des mesures plus radicales. Un oeil exercé peut déjà
+apercevoir par-ci par-là des symptômes de cette division.
+
+«Le parti révolutionnaire, au contraire, «veut seulement accomplir la
+conquête du pouvoir politique au nom de la social-démocratie. En mettant
+son but à l'avant-plan, il sera forcé, pendant longtemps, de lutter
+comme la minorité, de subir défaite sur défaite et de supporter de rudes
+persécutions. Le triomphe final du parti social-démocratique n'en sera
+que plus pur et plus complet.»
+
+Steck reconnaît également que «DANS LE FOND, _la tendance
+révolutionnaire est la plus juste_». «Notre parti, dit-il, doit être
+révolutionnaire, en tant qu'il possède une volonté décidément
+révolutionnaire et qu'il en donne le témoignage dans toutes ses
+déclarations et ses agissements politiques. Que notre propagande et nos
+revendications soient toujours révolutionnaires. Pensons continuellement
+à notre grand but et agissons seulement comme il l'exige. Le chemin
+droit est le meilleur. Soyons et restons toujours, dans la vie comme
+dans la mort, des social-démocrates révolutionnaires et rien d'autre. Le
+reste se fera bien.»
+
+Maintenant, il existe encore deux points de vue chez les parlementaires,
+notamment: il y en a qui veulent la conquête du pouvoir politique pour
+s'emparer par là du pouvoir économique; cela constitue la tactique de la
+social-démocratie allemande actuelle, d'après les déclarations formelles
+de Bebel, Liebknecht et leurs acolytes. D'un autre côté se trouvent ceux
+qui veulent bien participer à l'action politique et parlementaire, mais
+seulement dans un but d'agitation. Donc, les élections sont pour eux un
+moyen d'agitation. C'est toujours de la demi-besogne. Il faut qu'une
+porte soit ouverte ou fermée. On commence par proposer des candidats de
+protestation; si le mouvement augmente, ils deviennent des candidats
+sérieux. Une fois élus, les députés socialistes prennent une attitude
+négative, mais, leur nombre augmentant, ils sont bien forcés de
+présenter des projets de loi. Et s'ils veulent les faire accepter, ce ne
+sera qu'en proposant des compromis, comme Singer l'a fait remarquer.
+C'est le premier pas qui coûte et une fois sur la pente on est forcé de
+descendre. Le programme pratique voté à Erfurt n'est-il pas à peu près
+littéralement celui des radicaux français? Les ordres du jour des
+derniers congrès internationaux portaient-ils un seul point qui fût
+spécifiquement socialiste? Le véritable principe socialiste devient de
+plus en plus une enseigne pour un avenir éloigné, et en attendant on
+travaille aux revendications pratiques, ce que l'on peut faire
+parfaitement avec les radicaux.
+
+On se représente la chose un peu naïvement. Voici la base du
+raisonnement des parlementaires: il faut tâcher d'obtenir parmi les
+électeurs une majorité; ceux-ci enverront des socialistes au Parlement
+et si nous parvenons à y avoir la majorité plus un, tout est dit. Il n'y
+a plus qu'à faire des lois, à notre guise, dans l'intérêt général.
+
+Même, en faisant abstraction de ce fait qu'on rencontre dans presque
+tous les pays une deuxième ou plutôt une cinquième roue au chariot,
+c'est-à-dire une Chambre des lords, ou Sénat, ou première Chambre, dont
+les membres sont toujours les plus purs représentants de l'argent,
+personne ne sera assez naïf de croire que le pouvoir exécutif sera porté
+à se conformer docilement aux désirs d'une majorité socialiste des
+Chambres. Voici comment Liebknecht ridiculise cette opinion[16]:
+
+«Supposons que le gouvernement ne fasse pas usage de son droit, soit par
+conviction de sa force, soit par esprit de calcul, et qu'on en arrive
+(comme c'est le rêve de quelques politiciens socialistes fantaisistes) à
+constituer au Parlement une majorité social-démocratique; que
+ferait-elle? _Hic Rodhus, hic salta!_ Le moment est arrivé de réformer
+la société et l'État. La majorité prend une décision datant dans les
+annales de l'histoire universelle: les nouveaux temps sont arrivés! Oh,
+rien de tout cela... Une compagnie de soldats chasse la majorité
+social-démocratique hors du temple et si ces messieurs ne se laissent
+pas faire docilement, quelques agents de police les conduiront à la
+_Stadtvoigtei_[17] où ils auront le temps de réfléchir à leur conduite
+don-quichottesque.
+
+«LES RÉVOLUTIONS NE SE FONT PAS AVEC LA PERMISSION DE L'AUTORITÉ: L'IDÉE
+SOCIALISTE EST IRRÉALISABLE DANS LE CERCLE DE L'ÉTAT EXISTANT: ELLE DOIT
+S'ABOLIR POUR ENTRER DANS LA VIE.
+
+_À bas le culte du suffrage universel et direct!_
+
+«Prenons une part énergique aux élections, mais seulement comme _moyen
+d'agitation_ et n'oublions pas de déclarer que l'urne électorale ne peut
+donner naissance à l'État démocratique. Le suffrage universel acquerra
+son influence définitive sur l'État et la société, _immédiatement après_
+l'abolition de l'État policier et militaire.»
+
+Les faits sont présentés sobrement mais avec vérité. Il en sera ainsi,
+en effet. Car personne n'est assez naïf pour croire que la classe
+possédante renoncera volontairement à la propriété ou que cette réforme
+puisse être obtenue par décret du Parlement. D'abord, on représente
+l'action politique comme moyen d'agitation, mais une fois sur la pente,
+on glisse. Liebknecht, lors de la réunion du parti à Saint-Gall, ne
+dit-il pas: «Il ne peut exister d'erreur sur le point que, une fois
+électeurs, nous aurions à donner non seulement une signification
+agitative mais également positive aux élections et à l'action
+parlementaire.» Marchons donc pour réaliser ce but d'agitation.
+
+Vollmar, sous ce rapport, fut le plus conséquent parmi les
+social-démocrates allemands, et ses propositions indiquent de plus en
+plus la ligne de conduite que ceux-ci devront suivre à l'avenir[18].
+
+Le parlementarisme, comme système, est défectueux même si l'on tâchait
+de l'améliorer, ce serait peine perdue. L'ouvrage de Leverdays, _Les
+Assemblées parlantes_, est sous ce rapport très instructif et la
+question y est traitée à fond. Pourquoi les parlementaires ne
+tâchent-ils pas de réfuter ce livre? Les Chambres ou Parlements
+ressemblent beaucoup à un moulin à paroles ou, comme dit Leverdays, à
+«un gouvernement de bavards à portes ouvertes». Un bon député, ne s'en
+tenant qu'à sa _propre_ expérience, ses _propres_ intentions et sa
+_propre_ conviction, devrait être au moins aussi capable que l'ensemble
+des ministres, aidés par les employés spéciaux de leurs ministères. On
+doit savoir juger de tout, car les choses les plus diverses et les plus
+disparates viennent à l'ordre du jour d'un Parlement. Il faut être au
+moins une encyclopédie vivante. Quel supplice pour le député qui se
+donne pour devoir--et il doit le faire!--d'écouter tous les discours.
+
+«À La Haye, à la _Gevangenpoort_[19], le geôlier vous raconte qu'en des
+temps plus barbares, les criminels étaient jetés à terre sur le dos, et
+qu'on faisait tomber de l'eau, goutte à goutte, du plafond sur leur
+tête. Et le brave homme ajoute toujours que c'est là le plus _cruel_
+supplice.
+
+Eh bien, ce cruel supplice est transporté au _Binnenhof_[20], et un bon
+député subit journellement le martyre et le tourment de sentir tomber
+cette goutte d'eau continuelle, non sur sa tête, mais à son oreille,
+sous la forme de _speeches_ d'honorables confrères.
+
+«L'orateur peut seul, de temps en temps, prendre haleine: de là
+probablement le phénomène que celui qui parle tire en longueur ses
+«prises d'haleine» aux dépens de ses honorables confrères[21]».
+
+On a vu que cela n'allait guère; aussi a-t-on inventé toutes sortes de
+diversions afin de se rendre la vie supportable. On avait le buffet pour
+se reposer, on avait le système de «la spécialité», auquel on se
+soumettait en parlant et en votant, on avait des membres _actifs_ et
+_votants_. Ajoutons à cela qu'il fallait s'enfermer dans les limites
+d'un parti, car celui qui était isolé et travaillait individuellement,
+manquait absolument d'influence.
+
+Au sujet des Parlements, on pourrait citer cette parole de Mirabeau:
+«_Ils veulent toujours et ne font jamais._» Leverdays également mérite
+d'être médité: «Les Hollandais de nos jours, pour résister à la
+conquête, ne rompraient plus leurs digues comme au temps de Louis XIV.
+Nos Hollandais de la politique n'ouvrent pas pour noyer l'ennemi la
+digue à la Révolution. Sauvons la patrie, s'il se peut, mais à tout prix
+conservons l'_ordre!_ En d'autres termes, plutôt l'ennemi au dehors que
+la justice au dedans! Et c'est ainsi qu'on ment aux peuples pour les
+livrer comme un bétail. En général, tant que la défense d'un peuple
+envahi reste aux mains des gens _respectables_, vous pouvez prédire à
+coup sûr qu'il est perdu, car ils trahissent.»
+
+Il y a connexion entre liberté économique et liberté politique, de sorte
+qu'à chaque nouvelle phase économique de la vie correspond une nouvelle
+phase politique. Kropotkine l'a très bien démontré. La monarchie absolue
+dans la politique s'accorde avec le système de l'esclavage personnel et
+du servage dans l'économie. Le système représentatif en politique
+correspond au système mercenaire. Toutefois, ils constituent deux
+formes différentes d'un même principe. Un nouveau mode de production ne
+peut jamais s'accorder avec un ancien mode de consommation, et ne peut
+non plus s'accorder des formes surannées de l'organisation politique.
+Dans la société où la différence entre capitaliste et ouvrier disparaît,
+il n'y a pas de nécessité d'un gouvernement: ce serait un anachronisme,
+un obstacle. Des ouvriers libres demandent une organisation libre, et
+celle-ci est incompatible avec la suprématie d'individus dans l'État. Le
+système non capitaliste comprend en soi le système non gouvernemental.
+
+Les chemins suivis par les deux socialismes n'aboutissent pas au même
+point; non, ce sont des chemins parallèles qui ne se joindront jamais.
+
+Le socialisme parlementaire doit aboutir au socialisme de l'État. Les
+socialistes parlementaires ne s'en aperçoivent pas encore. En effet, les
+social-démocrates ont déclaré à Berlin que social-démocratie et
+socialisme d'État sont des «antithèses irréconciliables». Mais l'on
+commence par les chemins de fer de l'État, les pharmacies de l'État,
+assurance par l'État, etc., pour en arriver plus tard aux médicaments de
+l'État, à la moralité de l'État, à l'éducation de l'État. Les
+socialistes d'État ou socialistes parlementaires ne veulent PAS
+L'ABOLITION de l'État, mais la centralisation de la production aux mains
+du gouvernement, c'est-à-dire: l'État ORDONNATEUR GÉNÉRAL (_alregelaar_)
+DANS L'INDUSTRIE. Ne cite-t-on pas Glasgow et son organisation communale
+comme exemple de socialisme pratique? Émile Vandervelde, dans sa
+brochure _Le Collectivisme_, signale le même cas. Eh bien, si c'est là
+le modèle, les espérances de ce socialisme pratique ne sont pas fort
+grandes. En effet, l'armée des sans-travail y est immense; la
+population y vit entassée. Le même auteur cite encore le mouvement
+coopératif en Belgique, à Bruxelles, à Gand, à Jolimont, et dit qu'on
+pourrait l'appeler le collectivisme spontané. Tous ces échantillons
+constituent des exemples plutôt rebutants qu'attirants pour celui qui ne
+s'arrête pas à la surface, mais veut pénétrer jusqu'au fond les choses.
+Partout où fleurit le mouvement coopératif, c'est au détriment du
+socialisme, à moins que, comme à Gand, par exemple, l'on n'appelle les
+coopérateurs des socialistes. Là également ceux d'en bas règnent en
+apparence, quand, en réalité, ce sont ceux d'en haut, et la liberté
+disparaît comme dans les ateliers de l'État.
+
+Liebknecht, voyant le danger, a dit à Berlin[22]:
+
+«Croyez-vous qu'il ne serait pas très agréable à la plupart des
+fabricants de coton anglais que leur industrie passât aux mains de
+l'État? Surtout en ce qui concerne les mines, l'État, dans un délai plus
+ou moins rapproché, se verra forcé de les reprendre. Et chaque jour le
+nombre des capitalistes privés qui résistent deviendra plus petit. Non
+seulement toute l'industrie, mais également l'agriculture pourrait, avec
+le temps, devenir propriété d'État; cela ne se trouve aucunement en
+dehors des choses possibles, comme on l'a cru. Si, en Allemagne, on
+prenait aux grands propriétaires (qui se plaignent toujours de ne
+pouvoir exister) leurs terres au nom de l'État, en leur octroyant des
+indemnités convenables et le droit de devenir, en un certain sens, des
+satrapes de l'État (comme les satrapes de l'ancien royaume des Perses)
+en qualité de chefs suprêmes des petits bourgeois et des travailleurs de
+la campagne, pour diriger l'agriculture,--ne serait-ce pas une grande
+amélioration pour les seigneurs et croyez-vous que cela ne soit venu
+déjà souvent à l'idée des plus intelligents parmi les nobles? Évidemment
+ils s'empresseraient de consentir, car ils gagneraient aussi bien en
+influence qu'en revenus; mais cela s'aperçoit facilement au fond du
+socialisme d'État. L'idée ne doit pas être écartée comme étant
+complètement du domaine des chimères.»
+
+Oh! quand la classe disparaissante des industriels et des propriétaires
+s'apercevra que le socialisme est une issue excellente pour eux, afin de
+faire reprendre par l'État, moyennant indemnité convenable, leur
+succession à moitié en faillite, ils arriveront en rangs serrés pour
+embrasser le socialisme pratique. Nous voyons qu'Émile Vandervelde
+déclare déjà que «la grande industrie doit être le domaine du
+collectivisme et c'est pourquoi le parti ouvrier demande et se borne à
+demander l'_expropriation_ pour cause d'utilité publique des mines, des
+carrières, du sous-sol en général ainsi que des grands moyens de
+production et de transport.» Ainsi les petits peuvent se tranquilliser,
+car «la petite industrie et le petit commerce constituent le domaine de
+l'association libre» et les grands n'ont rien à craindre: si les
+affaires marchent mal, ils seront contents de s'en défaire contre
+indemnité. (Cf. _le Collectivisme_, p. 7.) Kautsky prédit la même chose
+aux petits bourgeois, dont, avant tout, l'on ne peut perdre les voix aux
+élections, quand il dit: «La transition à la société socialiste n'a
+aucunement comme condition l'expropriation de la petite industrie et des
+petits paysans. Cette transition, non seulement ne leur prendra rien,
+mais leur apportera au contraire certains profits.» (_Das Erfurter
+Programm in seinem grundsätzlichen Theil erläutert von_ K. Kautsky, p.
+150.) Ce danger, Liebknecht le voit parfaitement bien et la dernière
+bataille n'est pas livrée entre la social-démocratie et le socialisme
+d'État; mais il ne voit pas qu'il est impossible que le socialisme
+parlementaire se contente de l'action parlementaire comme but
+d'agitation, il doit avoir également un but positif--Liebknecht l'a
+démontré à la réunion du parti à Saint-Gall--et s'engagera forcément
+dans le sillage du socialisme d'État. À la réunion du parti à Berlin,
+Bebel en avait assez et déclara «qu'il n'était aucunement d'accord avec
+les théories de Liebknecht sur la signification du socialisme d'État».
+
+Quel galimatias dans la définition de l'État. Liebknecht appelle d'abord
+le socialisme d'État «_eminent staatsbildend_» et plus loin il y voit
+une «_staatsstürzende Kraft_»[23]. Tantôt l'on dit: «Nous, les
+socialistes, nous voulons sauver l'État en le transformant et vous, qui
+voulez conserver la société anarchiste existante, vous ruinez l'État
+actuel par la tactique que vous suivez»; et encore: «l'État actuel ne
+peut se rajeunir qu'en conduisant le socialisme sur le chemin de la
+législation... La social-démocratie constitue justement le parti sur
+lequel l'État devrait s'appuyer tout d'abord, s'il y avait réellement
+des hommes d'État au pouvoir». Quelle différence avec la parole fière:
+«Le socialisme n'est plus une question de théorie, mais simplement une
+question brûlante qu'on ne pourra résoudre au Parlement, mais dans la
+rue, sur le champ de bataille!» Tantôt Bebel tient «la réforme sociale
+de la part de l'État pour excessivement importante», ensuite il lui
+attribue une valeur éphémère. Une autre fois il considère la chute de la
+société bourgeoise «comme très proche» et conseille fortement la
+discussion des questions de principes et puis il est partisan de
+réformes pratiques, parce que la société bourgeoise est encore
+solidement constituée et que «la discussion sur des questions de
+principes ferait naître l'idée que la transformation de la société est
+prochaine». On critique ceux qui, dans leur impatience, pensent que la
+révolution est proche et pourtant Bebel et Engels ont déjà fixé une
+date, l'an 1898 notamment, comme l'année du salut, l'année de la
+victoire, par la voie parlementaire, au moyen de l'urne électorale.
+Est-ce là peut-être le grand «_Kladderadatsch_» qu'il croit proche?
+
+Liebknecht parle même de «l'enracinement (_hineinwachsen_) dans la
+société socialiste». Il croit maintenant qu'il est «possible d'arriver,
+par la voie des réformes, à la solution de la question sociale». Est-ce
+que l'État, l'État actuel, peut le faire? Marx et Engels se
+trompaient-ils quand ils enseignaient «que l'État est l'organisation des
+possédants pour l'asservissement des non-possédants»? Marx ne dit-il pas
+avec raison «que l'État, pour abolir le paupérisme, doit s'abolir
+lui-même, car l'essence du mal gît dans l'existence même de l'État»! Et
+Kautsky ne combattait-il pas Liebknecht lorsqu'il écrivait dans la _Neue
+Zeit_:
+
+«Le pouvoir politique proprement dit est le pouvoir organisé d'une
+classe pour en opprimer une autre. (_Manifeste communiste_.)
+L'expression «État de classes» pour désigner l'État existant, nous
+paraît mal choisie. Existe-t-il un autre État? On me cite «l'État
+populaire (_Volksstaat_)», c'est-à-dire l'État conquis par le
+prolétariat. Mais celui-ci également sera un «État de classes». Le
+prolétariat dominera les autres classes. _Il existera une grande
+différence en comparaison des États actuels_: l'intérêt de classe du
+prolétariat exige l'abolition de toute différence de classes. Le
+prolétariat ne pourra se servir de sa suprématie que pour écarter,
+aussi vite que possible, les bases d'une séparation de classes,
+c'est-à-dire que le prolétariat s'emparera de l'État, non pour en faire
+un État «vrai», mais pour l'abolir; non pour remplir le «véritable» but
+de l'État, mais pour rendre l'État «sans but».
+
+Comparez cette citation avec celles de Liebknecht et de Bebel et vous
+verrez qu'elles se contredisent absolument. L'une est l'essence du
+socialisme d'État contre laquelle l'autre doit lutter. Il faut choisir
+pourtant: _Ou_ nous travaillons--comme dit Bebel--à réaliser tout ce qui
+est possible sur le terrain des réformes et améliorer autant que faire
+se peut la situation des travailleurs, sur la base des conditions
+sociales existantes; et ceci constitue la «_praktisch eintreten_
+(l'intervention pratique)» par laquelle la social-démocratie allemande
+obtient aux élections un si grand nombre de voix;--ou l'on part de
+l'idée que, sur la base des conditions sociales existantes, la situation
+des travailleurs ne peut être améliorée. Choisit-on la première
+hypothèse, on prolonge les souffrances du prolétariat, car toutes ces
+réformes ne servent qu'à fortifier la société existante. Et Bebel veut
+quand même reconnaître, pour ne pas être en contradiction avec Engels,
+qu'en dernière instance il faut en arriver a l'abolition de l'État, «la
+constitution d'une organisation de gouvernement qui ne soit autre chose
+qu'un guide pour le commerce de production et d'échange, c'est-à-dire
+une organisation qui n'a rien de commun avec l'État actuel». En somme,
+pratiquement on travaille à consolider l'État actuel, et en principe on
+accorde qu'il faut en arriver à l'abolition de l'État. Cela n'a ni rime
+ni raison.
+
+Bebel dit au Parlement: «Je suis convaincu que, si l'évolution de la
+société actuelle se continue paisiblement, de telle façon qu'elle
+puisse atteindre son plus haut point de développement, il est possible
+que la transformation de la société actuelle en société socialiste se
+fasse également paisiblement et relativement vite; c'est ainsi que les
+Français, en 1870, devinrent républicains et se débarrassèrent de
+Napoléon, après qu'il eut été battu et fait prisonnier à Sedan.» Quelle
+autre signification peut-on donner à cette phrase que: Si tout se passe
+paisiblement, tout se passe paisiblement? Nommons des hommes capables
+pour remplir leurs fonctions--c'est le terme employé.--Comme si
+c'étaient les hommes et non le système qui est défectueux. N'est-on pas
+forcé de respirer de l'air vicié en entrant dans une chambre dont
+l'atmosphère est viciée? C'est la même chose que si l'on disait: Je suis
+convaincu que, si les oiseaux ne s'envolent pas, nous les attraperons;
+quand nous leur mettrons du sel sur la queue, nous les attraperons.
+Quand ... mais voilà justement ce qu'on ne fait pas. Et ces paroles sont
+dangereuses car elles créent chez les travailleurs l'idée qu'en effet
+tout peut se passer paisiblement et une fois cette idée ancrée, le
+caractère révolutionnaire disparaît. Frohme, député allemand, ne dit-il
+pas que «_vernünftigerweise_ (raisonnablement)» il ne peut venir à
+l'idée de la social-démocratie allemande de «vouloir abolir l'État»? Ne
+lit-on pas dans le _Hamburger Echo_ du 15 novembre 1890:
+
+«Nous déclarons franchement à M. le chancelier que nous lui dénions le
+droit de dénoncer la social-démocratie comme un parti menaçant l'État.
+Nous ne combattons pas l'État, mais les institutions de l'État et de la
+société qui ne s'accordent pas avec la véritable conception de l'État et
+de la société et avec sa mission. C'est nous, les social-démocrates, qui
+voulons ériger l'État dans toute sa grandeur et toute sa pureté. Nous
+défendons cela sans équivoque depuis plus d'un quart de siècle et M. le
+chancelier von Caprivi devrait bien le savoir. Là seulement où règne la
+véritable conception de l'État, existe le véritable amour de l'État.»
+
+Quand nous entendons parler et lisons les définitions du «véritable
+socialisme» de la «véritable conception de l'État», nous pensons
+toujours au temps du «véritable christianisme». Il est regrettable que,
+de même qu'il y a eu vingt, cent véritables christianismes qui
+s'excluaient et s'excommuniaient mutuellement, il existe actuellement
+vingt et plus de véritables socialismes. Nous aurions dû oublier depuis
+longtemps ces bêtises, mais, hélas! cela n'est pas.
+
+Non seulement l'État ne peut être conservé, mais il se montrera a peine
+sous sa véritable forme à l'avènement du socialisme. Non, cette action
+possibiliste, opportuniste, réformiste-parlementariste ne sert à rien et
+étouffe chez les travailleurs l'idée révolutionnaire que Marx tâcha de
+leur inculquer.
+
+Comme des enfants, nous attribuons, en politique, à des personnages et à
+des partis corrompus ce qui, en réalité, n'est que le produit de
+situations générales profondes. Quelles garanties possédons-nous que ces
+hommes de notre parti feront mieux que leurs devanciers? Sont-ils
+invulnérables? Non. Les autres ont été corrompus et les nôtres le seront
+également, parce que l'homme est le produit des circonstances et subit
+par conséquent l'influence du milieu où il vit.
+
+Engels a jugé si sévèrement l'action pratique dans les parlements, que
+nous ne pouvons comprendre comment il en arrive à ratifier la tactique
+du parti social-démocrate allemand. Voilà ce qu'il disait: «Une espèce
+de socialisme petit-bourgeois a ses représentants dans le parti
+social-démocratique, même en la fraction parlementaire; et d'une telle
+manière, que l'on reconnaît, il est vrai, comme justes les principes du
+socialisme moderne et le changement de tous les moyens de production en
+propriété collective, mais que l'on ne croit à leur réalisation possible
+que dans un avenir éloigné, pratiquement indéfinissable. C'est tout
+simplement du replâtrage social et, le cas échéant, on peut sympathiser
+avec la tendance réactionnaire pour le soi-disant «relèvement des
+classes travailleuses».
+
+C'est ce que nous avons toujours affirmé. L'abolition de la propriété
+privée devient l'enseigne que l'on montre de loin et pendant ce temps on
+s'occupe des revendications pratiques. Et il est triste de constater que
+même des hommes comme Liebknecht travaillent dans ce sens. Voici ce
+qu'il affirmait lors du Congrès international de Paris, en 1889: «Les
+réformes pratiques, les réformes immédiatement réalisables et apportant
+une utilité directe, se mettent à l'avant-plan et elles en ont d'autant
+plus le droit qu'elles possèdent une force de recrutement pour amener de
+plus en plus la classe ouvrière dans le courant socialiste et frayer
+ainsi la route au socialisme.» C'est-à-dire les socialistes sont des
+agents de recrutement! Que devient la phrase: «_Wer mit Feinden
+parlamentelt, parlamentirt; wer parlamentirt, paktirt_»[24]
+
+De cette manière l'on descend de plus en plus la pente où entraîne cette
+façon d'agir et l'on arrive à formuler un programme agricole, comme
+celui admis au Congrès ouvrier de Marseille, en 1892, où figurent
+«l'abolition des droits de mutation pour les propriétés d'une valeur
+moindre de 5000 francs» ainsi que «la révision du cadastre, et, en
+attendant cette mesure générale, la révision en parcelles par les
+communes». Un programme pareil a été accepté également par le parti
+ouvrier belge et le programme des social-démocrates suisses a les mêmes
+tendances. C'est ce qu'on appelle le socialisme petit-bourgeois.
+
+L'État a toujours été l'instrument de force des oppresseurs contre les
+opprimés. De là provient que «la classe ouvrière ne peut prendre
+possession de la machine de l'État, afin de l'utiliser pour ses propres
+besoins». Nous lisons dans l'avant-propos de l'adresse d'Engels de 1891:
+
+«D'après la conception philosophique, l'État est la «réalisation de
+l'idée» du royaume de Dieu sur terre, le domaine où l'éternelle vérité
+et l'éternelle justice se réalisent ou doivent se réaliser. Il en
+résulte une vénération superstitieuse pour l'État et pour tout ce qui
+est en rapport avec lui, qui se manifeste d'autant plus aisément qu'on
+s'est habitué, dès l'enfance, à la supposition que les affaires et les
+intérêts communs de toute la société ne peuvent être soignés autrement
+qu'ils l'ont été jusqu'ici, c'est-à-dire par l'État et ses employés bien
+rémunérés. Et l'on croit avoir fait un grand pas en avant lorsqu'on
+s'est affranchi de la croyance en la monarchie héréditaire et que l'on
+ne se réclame que de la république démocratique. En réalité l'État n'est
+autre chose qu'un instrument d'oppression d'une classe sur l'autre, et
+non moins sous la république démocratique que sous la monarchie; et en
+tout cas c'est un mal que, dans la lutte pour la suprématie des classes,
+ne pourra éviter le prolétariat triomphant, pas plus que la Commune n'a
+pu le faire; tout au plus en émoussera-t-on aussi vite que possible les
+angles les plus saillants jusqu'au moment où une génération future,
+élevée dans des conditions sociales nouvelles et libres, sera assez
+puissante pour se débarrasser du fatras de l'État.»
+
+Engels écrit dans le même sens en plusieurs de ses livres scientifiques
+et nous croyons rendre service à nos lecteurs en citant ces extraits.
+Dans son importante brochure: _Ursprung der Familie, des
+Privateigenthums und des Staates_[25], pp. 139-140, il dit:
+
+«L'État n'existe donc pas de toute éternité. Il y a eu des sociétés qui
+existaient sans État, ignorant complètement l'État et le pouvoir de
+l'État. À un certain degré de développement économique, lié
+nécessairement à la séparation en classes de la société, l'État, par
+suite de cette division, devint une nécessité. Nous approchons
+maintenant avec rapidité d'un degré de développement dans la production
+où l'existence de ces classes a non seulement cessé d'être une
+nécessité, mais constitue un obstacle positif à la production. Ces
+classes disparaîtront inéluctablement de la même manière qu'elles sont
+nées jadis. Avec elles disparaîtra également l'État. La société
+organisera de nouveau la production sur les bases de l'association libre
+et égale des producteurs et reléguera la machine de l'État à la place
+qui lui convient: le musée archéologique, à côté du rouet et de la hache
+de bronze.»
+
+C'est le développement de l'État dans les classes et cette manière de
+voir est partagée par les anarchistes. Dans son autre brochure:
+_Dühring's Umwalzung der Wissenschaft_, pp. 267-268, il dit:
+
+«L'État était le représentant officiel de toute la société, sa
+personnification en un corps visible, mais seulement en tant qu'il était
+l'État, de la classe qui représentait elle-même, pour lui, toute la
+société. Lorsqu'il devient réellement le représentant de toute la
+société, _il devient superflu_. Dès qu'il n'y a plus de classes
+sociales à opprimer, dès que disparaissent la suprématie des classes et
+la lutte pour la vie, avec ses antagonismes et ses extravagances
+résultant de l'anarchie dominant la production, il n'y a plus rien a
+réprimer, rien ne réclamant des mesures d'oppression. Le premier acte
+posé par l'État représentant en réalité toute la société,--la prise de
+possession des moyens de production au nom de la société,--est en même
+temps le dernier acte posé en sa qualité d'État. L'intrusion d'un
+pouvoir d'État dans les situations sociales devient superflue
+successivement sous tous les rapports et disparaît d'elle-même. Au lieu
+d'un gouvernement de personnes surgit un gouvernement d'affaires réglant
+la production. L'État n'est «pas aboli», il se meurt. C'est à ce point
+de vue-là que doit être considéré «l'État libre populaire», aussi bien
+après son droit d'agitation temporaire qu'après sa finale insuffisance
+scientifique, ainsi que la revendication soi-disant anarchiste affirmant
+qu'à un certain moment l'État sera aboli.»
+
+Il est curieux de constater qu'Engels, qui combat les anarchistes, est
+lui-même anarchiste dans sa conception du rôle de l'État. Sa pensée est
+anarchiste, mais par les liens du passé il se trouve attaché à la
+social-démocratie allemande.
+
+La nouvelle édition de quelques études, _Internationales aus dem
+Volksstaat_ (1871-1875), comprend un avant-propos d'Engels dans lequel
+il dit que dans ces études il s'est toujours à dessein appelé communiste
+et quoiqu'il accepte la dénomination de social-démocrate, il la trouve
+hors de propos pour un parti «dont le programme économique est non
+seulement complètement socialiste, mais directement communiste, et dont
+le but politique final est la disparition de l'État, donc également de
+la démocratie».
+
+Quelle différence y a-t-il avec l'opinion de Kropotkine lorsqu'il dit
+dans son _Étude sur la révolution_:
+
+«L'abolition de l'État, voilà la tâche qui s'impose au révolutionnaire,
+à celui du moins qui a l'audace de la pensée, sans laquelle on ne fait
+pas de révolutions. En cela, il a contre lui toutes les traditions de la
+bourgeoisie. Mais il a pour lui toute l'évolution de l'humanité qui nous
+impose à ce moment historique de nous affranchir d'une forme de
+groupement, rendue, peut-être, nécessaire par l'ignorance des temps
+passés, mais devenue hostile désormais à tout progrès ultérieur.»
+
+Du reste on s'aperçoit à quel degré l'on veut masquer cette évolution en
+combattant ceux qui l'ont dénoncée. Quoique l'ancienne Internationale
+eût écrit dans ses statuts que «la lutte économique doit primer la lutte
+politique», les soi-disant marxistes proclament qu'il faut s'emparer du
+pouvoir politique pour triompher dans la lutte économique. Et _la
+Révolte_ avait raison lorsqu'elle écrivait à ce propos[26]: «C'était
+mentir au principe de l'Internationale. C'était dire aux fondateurs de
+l'Internationale et surtout à Marx, qu'ils étaient des imbéciles en
+proclamant la prééminence de la lutte économique sur les luttes
+politiques. Que pouvaient gagner les meneurs bourgeois dans les luttes
+économiques? Une augmentation de salaires? Mais ils ne sont pas
+salariés. Une diminution des heures de travail? Mais ils travaillent
+déjà chez eux, comme littérateurs ou comme fabricants! Ils ne pouvaient
+profiter que de la lutte politique. Ils cherchaient à y pousser les
+travailleurs. Les préjugés des travailleurs aidant, ils y réussirent.»
+Et ailleurs: «En effet, l'idée des marxistes est d'empêcher les
+travailleurs de s'occuper de lutte économique. La lutte économique,
+c'est bon pour des rêveurs comme Marx et Bakounine. En gens pratiques,
+ils s'occuperont de votes. Ils feront des alliances, les uns avec les
+conservateurs, les autres avec Guillaume II, et ils pousseront les leurs
+au parlement. C'est l'article premier, le point essentiel de la bible
+marxiste.»
+
+Il paraît même qu'on s'abstient de parler du rôle de l'État; il en
+résulte que généralement on évite l'écueil par quelques phrases
+générales, sans approfondir aucunement la question. Ce fut encore
+Kropotkine qui traita le problème au véritable point de vue dans son
+_Étude sur la Révolution_:
+
+«Les bourgeois savaient ce qu'ils voulaient; ils y avaient pensé depuis
+longtemps. Pendant de longues années, ils avaient nourri un idéal de
+gouvernement et quand le peuple se souleva, ils le firent travailler à
+la réalisation de leur idéal, en lui accordant quelques concessions
+secondaires sur certains points, tels que l'abolition des droits féodaux
+ou l'égalité devant la loi. Sans s'embrouiller dans les détails, les
+bourgeois avaient établi, bien avant la révolution, les grandes lignes
+de l'avenir. Pouvons-nous en dire autant des travailleurs?
+Malheureusement non. Dans tout le socialisme moderne et surtout dans sa
+fraction modérée, nous voyons une tendance prononcée à ne pas
+approfondir les principes de la société que l'on voudrait dégager de la
+révolution. Cela se comprend. Pour les modérés, parler révolution c'est
+déjà se compromettre et ils entrevoient que s'ils traçaient devant les
+travailleurs un simple plan de réformes, ils perdraient leurs plus
+ardents partisans. Aussi préfèrent-ils traiter avec mépris ceux qui
+parlent de société future ou cherchent à préciser l'oeuvre de la
+révolution. On verra cela plus tard, on choisira les meilleurs hommes et
+ceux-ci feront tout pour le mieux! Voilà leur réponse. Et quant aux
+anarchistes, la crainte de se voir divisés sur des questions de société
+future et de paralyser l'élan révolutionnaire, opère dans un même sens;
+on préfère généralement, entre travailleurs, renvoyer à plus tard les
+discussions que l'on nomme (à tort, bien entendu) théoriques, et l'on
+oublie que peut-être dans un an ou deux on sera appelé à donner son avis
+sur toutes les questions de l'organisation de la société, depuis le
+fonctionnement des fours à pains jusqu'à celui des écoles ou de la
+défense du territoire--et que l'on n'aura même pas devant soi les
+modèles de l'antiquité dont s'inspiraient les révolutionnaires bourgeois
+du siècle passé.»
+
+Il est vrai que c'est peine inutile de chercher à greffer des idées de
+liberté et de justice sur des coutumes surannées, décrépites. Vouloir
+élever un monument sur des fondations pourries n'est certes pas oeuvre
+d'un bon architecte. Herbert Spencer, à ce point de vue dit avec raison:
+«Les briques d'une maison ne peuvent être utilisées d'une manière
+quelconque qu'après la démolition de cette maison. Si les briques sont
+jointes avec du mortier, il est très difficile de détruire leur
+assemblage. Et si le mortier est séculaire, la destruction de la masse
+compacte présentera de si grandes difficultés qu'une reconstruction avec
+des matériaux neufs sera plus économique qu'avec les vieux.»
+
+Beaucoup ne saisissent pas la corrélation existant entre le pouvoir et
+la propriété. Ce sont là les deux colonnes fondamentales d'un même
+bâtiment, la société actuelle, or celui qui veut renverser l'une et
+laisser l'autre debout, ne fait que de la demi-besogne. En fait on n'a
+jamais osé se heurter à la machine de l'État; on la reprit simplement
+sans comprendre que l'on introduisait dans ses propres remparts le
+cheval de Troie. Moritz Rittinghausen, dont l'ouvrage, _La Législation
+directe par le Peuple_, mérite d'être lu, mit le doigt sur la plaie
+lorsqu'il écrivit:
+
+«Si vous vous trompez dans les moyens d'application, dans la question
+gouvernementale, votre révolution sera bientôt la proie des partis du
+passé, eussiez-vous les idées les plus saines, les plus justes en
+science sociale. Mieux vaudrait, nous n'hésitons pas à le dire, mieux
+vaudrait bien comprendre la nature, l'essence du gouvernement
+démocratique, sans se soucier beaucoup des réformes que ce gouvernement
+doit, du reste, nécessairement amener.»
+
+Ici s'applique cette vérité du Nouveau Testament: «Personne ne met du
+vin nouveau dans de vieilles outres; sinon les outres crèvent, le vin
+s'écoule et les outres sont perdues; mais on met le vin nouveau dans des
+outres neuves pour conserver les deux ensemble.» L'oubli de ce principe
+fondamental a amené déjà beaucoup de maux dans le monde, car toujours on
+a voulu ciseler la nouvelle révolution sur le modèle de vieilles
+devancières:
+
+«Quand nous jetons un coup d'oeil sur la masse des révolutionnaires,
+marxistes, possibilistes, blanquistes et même bourgeois--car tous se
+retrouveront dans la révolution qui germe en ce moment; quand nous
+voyons que les mêmes partis (qui répondent, chacun à certaines manières
+de penser, et non à des querelles personnelles, ainsi qu'on l'affirme
+quelquefois) se retrouvent dans chaque nation, sous d'autres noms, mais
+avec les mêmes traits distinctifs; et quand nous analysons leurs fonds
+d'idées, leurs buts et leurs procédés--nous constatons avec effroi que
+tous ont le regard tourné vers le passé; qu'aucun n'ose envisager
+l'avenir et que chacun de ces partis n'a qu'une idée: faire revivre
+Louis Blanc ou Blanqui, Robespierre ou Marat, plus puissants comme force
+de gouvernement, mais tout aussi impuissants d'accoucher d'une seule
+idée capable de révolutionner le monde.»
+
+L'on doit bien se convaincre que toutes les révolutions n'ont servi qu'à
+fortifier et accroître la suprématie et la puissance de la bourgeoisie.
+Aussi longtemps que l'État, basé sur la loi, existe et développe de plus
+en plus ses fonctions, aussi longtemps que l'on continuera à travailler
+dans cette voie, aussi longtemps nous serons esclaves. Si, dans la
+révolution prochaine, le peuple ne se rend pas compte de sa mission, qui
+consiste à abolir l'État avec tous ses codes et à empêcher surtout son
+enracinement dans la société socialiste, tout le sang qui sera versé le
+sera inutilement et tous les sacrifices de la masse--car c'est elle qui
+fit toujours les plus grands sacrifices, quoiqu'on n'en parle jamais--ne
+serviront qu'à élever quelques ambitieux qui ne recherchent que
+l'application de l'«Ôte-toi de là que je m'y mette». Nous n'avons cure
+d'un changement de personnalités; nous voulons le changement complet de
+l'organisation sociale que nous subissons. De plus en plus sera prouvée
+la vérité que «l'avenir n'appartient plus au gouvernement des hommes,
+mais au gouvernement des affaires» (Aug. Comte). Il est indubitable que
+la décision sur le meilleur système dépendra de la demande: Quel système
+permet le plus d'expansion de liberté et de spontanéité? Car si la
+liberté de vivre à sa guise doit être sacrifiée, une des plus grandes
+caractéristiques de la nature humaine, l'individualité, disparaîtra.
+
+À ce point de vue tous pourraient marcher d'accord, Engels aussi bien
+que les anarchistes, si l'on ne se laissait arrêter par des mots. Mais,
+ce qui s'allie se réunira quand même malgré les séparations et quant à
+ce qui est opposé, on parvient parfois à l'accorder artificiellement et
+pour quelque temps, mais cela finit toujours par se désagréger. C'est ce
+qui nous console et nous fait espérer malgré toutes les controverses et
+divisions qui s'élèvent entre des personnes qui, en somme, devraient
+s'entendre.
+
+Considérons encore la question de savoir si des socialistes
+révolutionnaires et des anarchistes communistes peuvent marcher
+ensemble. Nous nous en tenons aux termes employés habituellement,
+quoique nous estimions que communisme et anarchisme sont des conceptions
+qui s'excluent l'une l'autre. Kropotkine, au contraire, dit dans son
+beau livre _La Conquête du pain_, p. 31, que «l'anarchie mène au
+communisme et le communisme à l'anarchie, l'un et l'autre n'étant que
+l'expression de la tendance prédominante des sociétés modernes à la
+recherche de l'égalité». Il m'a été impossible d'établir l'argumentation
+nécessaire. Qu'il appelle «le communisme anarchiste le communisme sans
+gouvernement, celui des hommes libres», et considère ceci comme «la
+synthèse des deux buts poursuivis par l'humanité à travers les âges: la
+liberté économique et la liberté politique», on y trouvera facilement à
+redire, mais une explication plus complète aurait été désirable.
+
+Les anarchistes proprement dits sont de purs individualistes, qui
+acceptent même la propriété privée et n'excluent ni la production
+individuelle ni l'échange. De là provient que des hommes comme Benjamin
+Tucker[27] et d'autres ne considèrent pas Kropotkine et Most comme
+anarchistes. Pour cette raison nous ferons peut-être mieux de parler
+dorénavant de _communistes révolutionnaires_. Ni les socialistes
+révolutionnaires ni les anarchistes communistes n'y trouveront à redire.
+
+Sur cette question nous ferons de nouveau une enquête, guidé par des
+hommes qu'apprécient leurs co-religionnaires.
+
+Existe-t-il une divergence de principes entre le socialisme et
+l'anarchie?
+
+Le parti social-démocratique allemand, à la réunion de Saint-Gall, vota
+la résolution suivante:
+
+«La réunion du parti déclare que la théorie anarchiste de la société, en
+tant qu'elle poursuit l'autonomie absolue de l'individu, est
+anti-socialiste; qu'elle n'est autre chose qu'une forme partielle des
+principes du libéralisme bourgeois, quoiqu'elle parte des points de vue
+socialistes dans sa critique de l'ordre social existant. Elle est
+surtout incompatible avec la revendication socialiste de la
+socialisation des moyens de production et du règlement social de la
+production, et finit dans une contradiction insoluble, à moins que la
+production ne soit reportée à la petite échelle de la main-d'oeuvre.
+
+«La religion anarchiste et la recommandation exclusive de la politique
+de violence se basent sur une conception erronée du rôle joué pas la
+violence dans l'histoire des peuples.
+
+«La violence est aussi bien un facteur réactionnaire qu'un facteur
+révolutionnaire, plus réactionnaire même que révolutionnaire. La
+tactique de la violence individuelle n'atteint pas le but et est
+nuisible et condamnable en tant qu'elle offense les sentiments de
+justice de la masse!
+
+«Nous rendons les persécuteurs responsables des actes de violence
+commis individuellement par des personnes poursuivies d'une manière
+excessive, et nous interprétons le penchant vers ces actes comme un
+phénomène ayant existé de tout temps en de pareilles situations et que
+des mouchards payés par la police emploient actuellement contre la
+classe ouvrière au profit de la réaction.»
+
+Liebknecht, qui prit la parole comme référendaire, distingua trois
+sortes d'anarchistes: 1° des agents provocateurs; 2° des criminels de
+droit commun qui entourent leur crime d'un voile anarchiste; 3° les
+soi-disant défenseurs de la propagande par le fait qui veulent amener ou
+faire une révolution par des actes individuels.
+
+Après avoir démontré la nécessité d'_agiter_, d'_organiser_ et
+d'_étudier_--gradation qui s'éteint comme une chandelle, comme s'il
+était possible d'agiter et d'organiser sans études préalables,
+c'est-à-dire sans savoir pourquoi l'on agite et organise, la série des
+termes exige: et se révolutionnariser, mais le Liebknecht d'aujourd'hui
+a craint pour ce mot--il exprime de la manière suivante la différence
+entre socialisme et anarchie:
+
+«Le socialisme concentre les forces, l'anarchie les sépare et est par
+conséquent politiquement et économiquement impuissante; elle ne
+s'accorde pas plus de l'action révolutionnaire que de la grande
+production moderne.» Et il trouve que l'anarchisme est et restera
+antirévolutionnaire.
+
+Nous croyons la question résolue inexactement ainsi. Dans une
+démonstration scientifique on n'avance guère d'un pas vers la solution
+avec de grandes phrases. Qu'on pose d'abord la question: Un anarchiste
+est-il socialiste, oui ou non? Et ceci, d'après nous, ne se demande même
+pas. Quel est, en somme, le noyau, la quintessence du socialisme? La
+reconnaissance ou la non-reconnaissance de la propriété privée.
+
+Il y a peu de temps parut le premier numéro d'une publication faite pour
+la propagande socialiste-anarchiste-révolutionnaire, intitulée:
+_Nécessité et bases d'une entente_, par Merlino; l'auteur y dit: «Nous
+sommes avant tout socialistes, c'est-à-dire que nous voulons détruire la
+cause de toutes les iniquités, de toutes les exploitations, de toutes
+les misères et de tous les crimes: la propriété individuelle.»
+
+C'est-à-dire que, anarchistes et socialistes, ont le même ennemi: la
+propriété privée. De même Adolphe Fischer, un de ceux qui furent pendus
+à Chicago, déclara catégoriquement:
+
+«Beaucoup voudraient savoir évidemment quelle est la corrélation entre
+anarchisme et socialisme et si ces deux doctrines ont quelque chose de
+commun. Plusieurs croient qu'un anarchiste ne peut être socialiste, ni
+un socialiste être anarchiste et réciproquement. C'est inexact. La
+philosophie du socialisme est une philosophie générale et comprend
+plusieurs doctrines subordonnées distinctes. À titre d'explication, nous
+voulons citer le terme «christianisme». Il existe des catholiques, des
+luthériens, des méthodistes, des anabaptistes, des membres d'Églises
+indépendantes et diverses autres sectes religieuses et tous
+s'intitulent: chrétiens. Quoique tout catholique soit chrétien, il
+serait inexact de dire que tout chrétien croit au catholicisme. Webster
+précise le socialisme comme suit: «Un règlement plus ordonné, plus juste
+et plus harmonieux des affaires sociales.» C'est le but de l'anarchisme;
+l'anarchisme cherche une meilleure forme pour la société. Donc, tout
+anarchiste est socialiste, mais tout socialiste n'est pas nécessairement
+un anarchiste. Les anarchistes, à leur tour, sont divisés en deux
+fractions: les anarchistes communistes et les anarchistes s'inspirant
+des idées de Proudhon. L'Association ouvrière internationale est
+l'organisation représentant les anarchistes communistes. Politiquement
+nous sommes des anarchistes et économiquement des communistes ou
+socialistes. En fait d'organisation politique, les communistes
+anarchistes demandent l'abolition du pouvoir politique; nous dénions à
+une seule classe ou à un seul individu le droit de régner sur une autre
+classe ou sur un seul individu. Nous pensons qu'il ne peut y avoir de
+liberté aussi longtemps qu'un homme se trouve sous la domination d'un
+autre, aussi longtemps que quelqu'un peut soumettre son semblable, sous
+quelque forme que ce soit, et aussi longtemps que les moyens d'existence
+sont monopolisés par certaines classes ou certains individus. Quant à
+l'organisation économique de la société, nous sommes partisans de la
+forme communiste ou méthode coopérative de production.»
+
+Nous pourrions citer encore beaucoup d'auteurs qui tous parlent dans le
+même sens. Il existe donc un point de départ commun pour les socialistes
+et les anarchistes.
+
+En second lieu, Merlino voudrait une _organisation de la production_:
+«Le principe fondamental de l'organisation de la production que chaque
+individu doit travailler, doit se rendre utile à ses semblables, à moins
+qu'il ne soit malade ou incapable ... ce principe que tout homme doit se
+rendre utile par le travail à la société, n'a pas besoin d'être codifié:
+il doit entrer dans les moeurs, inspirer l'opinion publique, devenir
+pour ainsi dire une partie de la nature humaine. Ce sera la pierre sur
+laquelle sera édifiée la nouvelle société. Un arrangement quelconque
+fondé sur ce principe ne produira pas d'injustices graves et durables,
+tandis que la violation de ce principe ramènerait infailliblement et en
+peu de temps l'humanité au régime actuel.»
+
+Conséquemment, nous sommes d'accord sur l'ABOLITION DE LA PROPRIÉTÉ
+PRIVÉE et L'ORGANISATION DE LA PRODUCTION.
+
+Voici le troisième point: Merlino part de l'idée que «l'expropriation de
+la bourgeoisie ne peut se faire que par la violence, par voies de fait.
+Les ouvriers révoltés n'ont à demander à personne la permission de
+s'emparer des usines, des ateliers, des magasins, des maisons et de s'y
+installer. Seulement ce n'est là, à peine, qu'un commencement de la
+prise de possession, un préliminaire: si chaque groupe d'ouvriers
+s'étant emparé d'une partie du capital ou de la richesse, voulait en
+demeurer maître absolu à l'exclusion des autres, si un groupe voulait
+vivre de la richesse accaparée et se refusait à travailler et s'entendre
+avec les autres pour l'organisation du travail, on aurait sous d'autres
+noms et au bénéfice d'autres personnes, la continuation du régime
+actuel. La prise de possession primitive ne peut donc qu'être
+provisoire: la richesse ne sera mise réellement en commun que quand tout
+le monde se mettra à travailler, quand la production aura été organisée
+dans l'intérêt commun.»
+
+Les socialistes furent toujours d'accord sur ce point, mais depuis que
+le microbe parlementaire a exercé ses ravages parmi les socialistes, il
+n'en est plus ainsi.
+
+À Erfurt, Liebknecht appela «la violence un facteur réactionnaire».
+Comment est-il possible, lorsque Marx, son maître, par lequel il jure,
+dit si clairement dans son _Capital_: «La violence est l'accoucheuse de
+toute vieille société enceinte d'une nouvelle. La violence est un
+facteur économique!» Il écrit, en outre, dans les _Deutsch-französischen
+Jahrbücher_, «L'arme de la critique ne peut remplacer la critique des
+armes; la violence matérielle ne peut être abolie que par la violence
+matérielle; la théorie elle-même devient violence matérielle dès qu'elle
+conquiert la masse.» Et si cela n'est pas encore assez explicite, que
+dire de cette citation de Marx dans la _Neue Rheinische Zeitung_: «Il
+n'y a qu'un seul moyen de diminuer, de simplifier, de concentrer les
+souffrances mortellement criminelles de la société actuelle, les
+sanglantes souffrances de gestation de la société nouvelle, c'est le
+TERRORISME RÉVOLUTIONNAIRE».
+
+Engels ajoute dans _The Condition of the working class in England_: «La
+seule solution possible est une révolution violente qui ne peut plus
+tarder d'arriver. Il est trop tard pour espérer encore une solution
+paisible. Les classes sont plus antagonistes que jamais, l'esprit de
+révolte pénètre l'âme des travailleurs, l'amertume s'accentue; les
+escarmouches se concentrent en des combats plus importants, et bientôt
+une petite poussée suffira pour mettre tout en mouvement: alors
+retentira dans le pays le cri: _Guerre aux palais, paix aux chaumières_!
+Et les riches arriveront trop tard pour arrêter le courant.»
+
+Marx et Engels reconnaissent donc la violence comme facteur
+révolutionnaire, et nous avons vu que Liebknecht l'appelle un facteur
+réactionnaire. N'est-il pas en complète opposition avec les deux
+premiers?
+
+Alors, ce Marx était un charlatan, un hâbleur révolutionnaire, un
+_Maulheld_ pour employer un qualificatif en honneur parmi les militants
+allemands. Il déclare carrément et sans ambages que la violence est un
+facteur révolutionnaire, et nulle part nous ne lisons qu'il se soit
+élevé au point de vue supérieur de quelques socialistes modernes, qui
+qualifient la violence de facteur réactionnaire.
+
+Aucun révolutionnaire ne considérera la violence comme révolutionnaire
+sous toutes les formes et dans toutes les circonstances. En ce cas,
+toute émeute, toute résistance à la police devraient être considérées
+comme telle. Mais il est excessivement singulier de traiter d'actes
+réactionnaires la prise de la Bastille et la lutte des travailleurs sur
+les barricades en 1848 et 1871.
+
+Est-ce que, par hasard, un discours au Parlement constitue un acte
+révolutionnaire? C'est possible, comme tout paraît possible aujourd'hui;
+on parle déjà de révolutionnaires parlementaires; oui, l'on considère
+les socialistes parlementaires comme les révolutionnaires par
+excellence. Il y a certains socialistes qui, pour certains faits,
+témoignent leur reconnaissance à la Couronne; il y en a même, comme
+Liebknecht et ses codéputés au Landtag saxon, qui jurent fidélité au
+roi, à la maison royale et à la patrie; sommé de s'expliquer, Liebknecht
+répondit: «Quant à l'assertion du commissaire du gouvernement par
+rapport au serment, je suis étonné que le président n'ait pas pris la
+défense de mon parti; il est reconnu que nous avons une autre conception
+de la religion, mais cela ne nous EXONÈRE PAS DE L'ENGAGEMENT PRIS EN
+PRÊTANT SERMENT. Dans mon parti on respecte la parole donnée, et, comme
+les socialistes démocrates ont tenu parole, ils sauront tenir leur
+serment.» Conséquemment, ils ont juré fidélité au roi et à sa maison: ce
+sont des socialistes royalistes. Il y en a en Hollande qui se trouvent
+sous le haut patronage du ministre, parce qu'ils appartiennent à la
+fraction distinguée, comme Bebel et Vollmar, qui poursuit un autre état
+de choses au moyen de la légalité.
+
+Mais croient-ils donc réellement que la société bourgeoise actuelle
+aurait pu naître de la société féodale sans chasser les paysans de
+leurs terres, sans les lois sanglantes contre les expropriés, sans
+l'abolition violente des anciennes conceptions de la propriété, et
+pensent-ils que de la société actuelle la société socialiste naîtra sans
+révolutions violentes? Il est impossible d'être naïf à ce point-là, et
+pourtant ils font croire au grand public des inepties pareilles.
+Liebknecht a dit au Reichstag qu'il «est possible de résoudre la
+question sociale par le moyen des réformes». Eh bien, le croit-il, oui
+ou non? Si oui, il a renié complètement le Liebknecht de jadis, qui
+enseigna absolument le contraire. Si non, il en fait accroire au peuple
+et mène les gens par le bout du nez. Il n'y a pas de milieu.
+
+Mais à quoi sert l'organisation des travailleurs, si ce n'est à en faire
+une puissance à opposer à la puissance des possesseurs? Est-ce que cette
+organisation est également un facteur réactionnaire? Si nous étions
+convaincus d'être assez forts, croyez-vous que nous supporterions un
+jour de plus notre état d'esclavage, de pauvreté et de misère?
+
+Ce serait un crime de le faire.
+
+La conviction de notre faiblesse, par manque d'organisation, est la
+seule raison pour laquelle nous subissons l'état de choses actuel.
+
+Les gouvernements le savent mieux que nous. Pourquoi chercheraient-ils
+toujours à renforcer leur puissance?
+
+Les partis antagonistes s'organisent et chacun tâche de pousser les
+autres à une action prématurée afin d'en profiter.
+
+Tout dépend en outre de la conception de l'État. Liebknecht et ses
+co-antirévolutionnaires prennent une autre voie que Marx. Tandis que
+celui-ci écrivait: «L'État est impuissant pour abolir le paupérisme.
+Pour autant que les États se sont occupés du paupérisme, ils se sont
+arrêtés aux règlements de police, à la bienfaisance, etc. L'État ne peut
+faire autrement. Pour abolir véritablement la misère, l'État doit
+s'abolir lui-même, car l'origine du mal gît dans l'existence même de
+l'État, et non, comme le croient beaucoup de radicaux et de
+révolutionnaires, dans une formule d'État définie, qu'ils proposent à la
+place de l'État existant. L'existence de l'État et l'esclavage antiques
+n'étaient pas plus profondément liés que l'État et la société usurière
+modernes», Liebknecht croit qu'il y a nécessité que l'on prenne soin du
+pauvre, du petit, aussi longtemps qu'il vit et, à ce propos, il prononça
+au Parlement les paroles suivantes, qui forment un contraste frappant
+avec les idées de Marx: «Nous pensons que c'est un signe de peu de
+civilisation que cette grande opposition entre riches et pauvres. Nous
+pensons que la marche ascendante de la civilisation fera disparaître peu
+à peu cette opposition, et nous croyons que l'État, duquel nous avons la
+plus haute conception quant au but qu'il doit atteindre, a la mission
+civilisatrice d'abolir la distance entre pauvres et riches, et parce que
+nous attribuons cette mission à l'État, nous acceptons, en principe, le
+projet de loi présenté.»
+
+Donc, tandis que l'un croit que l'État doit d'abord être aboli, avant de
+pouvoir faire disparaître l'antagonisme entre riches et pauvres, l'autre
+est d'avis que l'État a pour mission d'abolir cet antagonisme. Ces deux
+déclarations sont en complète opposition, ainsi que la suivante:
+
+«Seulement par une législation, non pas chrétienne mais vraiment
+humaine, civilisatrice, imbue de l'esprit socialiste, réglant les
+rapports du travail et des travailleurs, s'occupant sérieusement et
+énergiquement de la solution de la question ouvrière et donnant à
+l'État son véritable emploi, vous pourrez écarter le danger d'une
+révolution... En un mot, vous n'éviterez la révolution qu'en prenant le
+chemin des réformes, des réformes efficaces. Si vous votez la loi avec
+les amendements que nous y avons proposés, pour en corriger les défauts,
+vous aurez fait un grand pas dans la voie réformatrice. Par là vous ne
+saperez pas le socialisme dans ses bases, mais vous lui aurez rendu
+service, car cette loi est un témoignage en faveur de la vérité de
+l'idée socialiste.»
+
+Le Dr Muller, après avoir cité ces déclarations, dit avec raison: «Un
+replâtrage genre socialisme d'État est donc un témoignage en faveur de
+la vérité de l'idée socialiste!»
+
+Voilà où l'on en est déjà arrivé ... et l'on entendra bien des choses
+plus étonnantes. Sans le mouvement des soi-disant «Jeunes», le parti
+social-démocratique allemand serait embourbé encore plus profondément
+dans la vase.
+
+Que l'on craigne l'accroissement du parlementarisme qui subordonne la
+lutte économique à la lutte politique, cela ressort clairement des
+questions portées à l'ordre du jour du Congrès international de Zurich.
+Le parti social-démocratique suisse disait dans sa proposition que «le
+parlementarisme, là où son pouvoir est illimité, conduit à la corruption
+et à la duperie du peuple». Les Américains affirmaient qu'il fallait
+veiller à ce que le parti social-démocratique conservât fidèlement son
+caractère révolutionnaire et qu'on ne doit pas imiter le système moderne
+des détenteurs du pouvoir.
+
+On s'aperçoit clairement que le parlementarisme n'offre pas les
+garanties suffisantes pour conserver au socialisme son caractère
+révolutionnaire. Chaque fois que la social-démocratie sera sur
+le point de sombrer sur les récifs du parlementarisme, les
+anarchistes-communistes pousseront un cri d'alarme. Et cela nous viendra
+à propos.
+
+Nous croyons qu'anarchistes et socialistes révolutionnaires peuvent
+accepter sans arrière-pensée la formule suivante à laquelle les
+anarchistes, réunis à Zurich, ont déclaré n'y trouver rien à redire:
+
+«Tous ceux qui reconnaissent que la propriété privée est l'origine de
+tous les maux et croient que l'affranchissement de la classe ouvrière
+n'est possible que par l'abolition de la propriété privée;
+
+Tous ceux qui reconnaissent qu'une organisation de la production doit
+avoir pour point de départ l'obligation de travailler pour avoir un
+droit de quote-part aux produits résultant du travail en commun;
+
+Tous ceux qui acceptent que l'expropriation de la bourgeoisie doit être
+poursuivie par tous les moyens possibles, soit légaux, soit illégaux,
+soit paisibles, soit violents;
+
+Peuvent coopérer au renversement de la société moderne et à la création
+d'une nouvelle.»
+
+Au lieu d'être des antithèses incompatibles, le socialisme
+révolutionnaire et l'anarchisme peuvent donc coopérer. Nous sommes
+d'accord avec Teistler lorsqu'il écrit dans sa brochure: _Le
+Parlementarisme et la classe ouvrière_ (n° 1 de la bibliothèque
+socialiste de Berlin):
+
+«La classe ouvrière n'obtiendra jamais rien par la voie
+politico-parlementaire. Étant une couche sociale opprimée, elle
+n'exercera aucune influence tant que la domination de classes existera.
+Et le prolétariat possédera depuis longtemps la suprématie économique
+quand sera brisée la force politique de la bourgeoisie. Inutile donc de
+compter qu'il influence la législation. D'ailleurs, la puissance
+politique ne saurait jamais atteindre le but économique poursuivi par
+les travailleurs. Car voici comment les choses se passeront en réalité:
+Dès que le prolétariat aura aboli la forme de production, l'échafaudage
+politique de l'État de classes s'effondrera. Mais l'organisation
+politique entière ne peut être modifiée par une action politique.
+Comment, par exemple, par voie parlementaire, écarter ou rendre sans
+effet la loi des salaires? La supposition même est absurde! La
+législation économique entière n'est que la sanction, la codification de
+situations existantes et de choses exercées pratiquement. Seulement
+quand ils auront déjà acquis un résultat pratique ou quand ce sera dans
+l'intérêt des classes dominantes, les travailleurs obtiendront quelque
+chose par la voie parlementaire. En tous cas, le mouvement social
+constitue la force motrice. C'est pourquoi il est inexcusable de vouloir
+pousser les travailleurs, du terrain économique sur le terrain purement
+politique».
+
+Les socialistes révolutionnaires, avec les anarchistes-communistes si
+possible, doivent diriger la lutte des classes, organiser les masses et
+utiliser les grèves comme leur moyen de pouvoir politique, au lieu
+d'user leurs forces dans la lutte politique. Laissons la politique aux
+politiciens.
+
+Aussi longtemps qu'existera la puissance du capital, aussi longtemps
+également le parlementarisme sera un moyen employé par les possesseurs
+contre les non-possesseurs. Et le capitalisme se montre jusque dans le
+parti social-démocratique. Nous pourrions en donner nombre d'exemples.
+Nous pourrions citer la coopérative modèle des socialistes gantois, où
+règne la tyrannie et où la liberté de la critique est étouffée, oui,
+punie de la privation de travail! Et la même crainte qui empêche les
+ouvriers d'une fabrique, menacés de perdre leur gagne-pain, de témoigner
+la vérité contre leur patron, ou qui fait même signer une pièce dans
+laquelle, à l'encontre de la vérité, ils protestent contre une attaque
+envers le fabricant, cette même crainte empêche là-bas les socialistes
+de confirmer la vérité que je proclame, moi, parce que je suis
+indépendant.
+
+Regardez les pays de suffrage universel comme l'Allemagne et la France.
+Le sort de l'ouvrier y est-il meilleur? Voyez les États-Unis; les
+élections y sont la plus grande source de corruption sous la
+toute-puissance du capitalisme. Un de ces chefs électoraux qui, par la
+masse d'argent qu'il recevait, a fait élire les deux derniers
+présidents, Harrison et le respectable (?) Cleveland, fut dénoncé
+dernièrement et condamné à quelques années de prison. En fait, les
+États-Unis sont gouvernés par ces tripoteurs à la solde des banquiers et
+ce sont ceux-là qui indiquent la politique à suivre.
+
+Et nous ne pourrions condamner le pauvre diable qui préfère accepter
+quelques francs pour son vote plutôt que de souffrir la faim avec femme
+et enfants. C'est la chose la plus naturelle du monde. Qu'un autre lui
+donne un peu plus, il deviendra clérical, libéral ou socialiste
+convaincu. Il est poussé par la faim et dans ce cas nous n'avons pas le
+courage de le condamner.
+
+À ce sujet, la remarque de Henry George est très juste: «Le millionnaire
+soutient toujours le parti au pouvoir, quelque corrompu qu'il soit. Il
+ne s'efforce jamais de créer des réformes, car instinctivement il craint
+les changements. Jamais il ne combat de mauvais gouvernements. S'il est
+menacé par ceux qui possèdent le pouvoir politique, il ne se remue pas,
+il ne fait pas d'appel au peuple, mais il corrompt cette force par
+l'argent. En réalité, la politique est devenue une affaire commerciale
+et pas autre chose. N'est-il pas vrai «qu'une société, composée de gens
+excessivement riches et de gens excessivement pauvres, devient une proie
+facile pour ceux qui cherchent à s'emparer du pouvoir»?
+
+Eh bien, si cela est vrai, nous sommes convaincus que la lutte politique
+ne nous aide pas, ne saurait nous aider. Car, pendant ce temps,
+l'évolution économique va à la dérive. Une forme démocratique et un
+mauvais gouvernement peuvent marcher de pair. La base de tout problème
+politique est la question sociale et ceux qui tendent à s'emparer du
+pouvoir politique n'attaquent pas le mal à sa source vitale.
+
+Nous devons _bien_ voter et si le parlementarisme n'a rien produit
+jusqu'ici, c'est parce que nous avons voté _mal_. Tachez d'avoir des
+hommes capables de remplir leur mission, crient les charlatans
+politiques.--Parfaitement, répétons-nous, attrapons les oiseaux en leur
+mettant du sel sur la queue.
+
+Les collectivistes ont lieu d'être satisfaits de la marche des
+événements. Émile Vandervelde dit dans sa brochure précitée: «À ne
+considérer que l'état pécuniaire, la force motrice des deux systèmes
+serait sensiblement équivalente. Mais il faut tenir compte, en faveur de
+la solution collectiviste, d'un facteur moral dont l'influence ira
+toujours grandissant: au lieu d'être les subordonnés d'une société
+anonyme, ceux qui dirigent actuellement l'armée industrielle
+deviendraient des hommes publics, investis par les travailleurs
+eux-mêmes d'un mandat de confiance.»
+
+Mais il oublie d'ajouter que, d'après sa conception, les ouvriers seront
+tous «les subordonnés d'une grande société anonyme», l'État notamment,
+c'est-à-dire qu'il n'y aura pas beaucoup de progrès. Tâchons de ne pas
+avoir un changement de tyrannie au lieu de son abolition, et par le
+collectivisme on n'arrivera qu'à transformer le patronat et non à le
+supprimer. Un État pareil sera infiniment plus tyrannique que l'État
+actuel.
+
+Platon, dans sa _République_, fait la réflexion suivante:
+
+«Pour cette raison les bons refusent de gouverner pour l'argent ou
+l'honneur; car ils ne veulent pas avoir la réputation d'être des
+mercenaires ou des voleurs, en acceptant publiquement ou en
+s'appropriant secrètement de l'argent; ils ne tiennent pas non plus aux
+honneurs. Par la force et les amendes on doit les contraindre à accepter
+le pouvoir et on trouve scandaleuse la conduite de celui qui recherche
+une position gouvernementale et n'attend pas jusqu'à ce qu'il soit forcé
+de l'accepter. Actuellement la plus grande pénitence pour ceux qui ne
+veulent pas gouverner eux-mêmes, est qu'ils deviennent les subordonnés
+de moins bons qu'eux, et c'est pour éviter cela, je crois, que les bons
+prennent le gouvernement en mains. Mais alors ils ne l'acceptent pas
+comme une chose qui leur fera beaucoup de plaisir, mais comme une chose
+inévitable qu'ils ne peuvent laisser à d'autres. Pour cette raison je
+pense que si jamais il devait exister un État exclusivement composé
+d'hommes bons, on chercherait autant à ne pas gouverner qu'on cherche
+actuellement à gouverner; et qu'il serait prouvé que le véritable
+gouvernement ne recherche pas son propre intérêt mais celui de ses
+subordonnés et que, par conséquent, tout homme sensé préfère se trouver
+sous la direction des autres que de se charger lui-même du pouvoir.»
+
+Ce qui prouve que Platon avait aussi des tendances anarchistes.
+
+Actuellement, on dit souvent: Quoi qu'il arrive, nous devrons quand
+même franchir l'étape de l'État socialiste des social-démocrates, pour
+arriver à une société meilleure. Nous ne disons pas non. Mais si cela
+devrait être vrai, nous aurions encore beaucoup et longtemps à
+batailler. Si les symptômes actuels ne nous induisent pas en erreur,
+nous voyons déjà la petite bourgeoisie, alliée à l'aristocratie des
+travailleurs, se préparer à reprendre le pouvoir des mains de ceux qui
+gouvernent aujourd'hui. Ce sera la dictature du quatrième État derrière
+lequel s'en est déjà formé un cinquième. Et n'allez pas croire que ce
+cinquième État sera plus heureux sous la domination du quatrième que
+celui-ci ne l'est sous la domination du troisième. À en juger par
+quelques faits récents, nous pouvons avoir à ce sujet des appréhensions
+parfaitement justifiées. Que reste-t-il de la liberté de penser dans le
+parti officiel social-démocrate allemand? La discipline du parti est
+devenue une tyrannie et malheur à celui qui s'oppose à la direction du
+parti: sans pitié il est exécuté. Quelle liberté y a-t-il dans les
+coopératives tant prônées de la Belgique? Nous pourrions citer des faits
+prouvant qu'une telle liberté est un despotisme pire que celui exercé
+aujourd'hui[28]. En tout cas, le cinquième État aura la même lutte à
+soutenir et il faudra un effort énorme pour l'affranchir de la
+domination du quatrième État. Et s'il se produit encore une domination
+du cinquième État au détriment du sixième, etc., combien longues
+seront alors les souffrances du prolétariat? Une fois un État
+social-démocratique constitué, il ne sera pas facile de l'abolir et il
+est bien possible qu'il soit moins difficile de l'empêcher de se
+développer à sa naissance que de l'anéantir lorsqu'il sera constitué. On
+ne peut supposer que le peuple, après avoir épuisé ses forces dans la
+lutte homérique contre la bourgeoisie, sera immédiatement prêt à lutter
+contre l'État bureaucratique des social-démocrates. Si nous arrivons
+jamais à cet État-là nous serons pendant longtemps accablés par ses
+bénédictions. De la révolution chrétienne au commencement de notre
+ère--qui était d'abord également à tendance communiste--nous sommes
+tombés aux mains du despotisme clérical et féodal et nous le subissons
+actuellement à peu près depuis vingt siècles.
+
+Si cela peut être évité, employons-y nos efforts. Liebknecht croyait à
+Berlin que le socialisme d'État et la social-démocratie n'avaient plus
+que la dernière bataille à livrer: «Plus le capitalisme marche à sa
+ruine, s'émiette et se dissout, plus la société bourgeoise s'aperçoit
+que finalement elle ne peut se défendre contre les attaques des idées
+socialistes, et d'autant plus nous approchons de l'instant où le
+socialisme d'État sera proclamé sérieusement; et la dernière bataille
+que la social-démocratie aura à livrer se fera sous la devise: «Ici, la
+social-démocratie, là, le socialisme d'État.» La première partie est
+vraie, la seconde pas. Il est évident qu'alors les social-démocrates
+auront été tellement absorbés par les socialistes d'État, qu'ils feront
+cause commune. N'oublions pas que, d'après toute apparence, la
+révolution ne se fera pas par les social-démocrates, qui pour la plupart
+se sont dépouillés, excepté en paroles, de leur caractère
+révolutionnaire; mais par la masse qui, devenue impatiente, commencera
+la révolution à l'encontre de la volonté des meneurs. Et quand cette
+masse aura risqué sa vie, la révolution aboutissant, les
+social-démocrates surgiront tout à coup pour s'approprier, sans coup
+férir, les honneurs de la révolution et tâcher de s'en emparer.
+
+Actuellement les socialistes révolutionnaires ne sont pas tout à fait
+impuissants; ils peuvent aboutir aussi bien à la dictature qu'à la
+liberté. Ils doivent donc tâcher qu'après la lutte la masse ne soit
+renvoyée avec des remerciements pour services rendus, qu'elle ne soit
+pas désarmée; car celui qui possède la force prime le droit. Ils doivent
+empêcher que d'autres apparaissent et s'organisent comme comité central
+ou comme gouvernement, sous quelque forme que ce soit, et ne pas se
+montrer eux-mêmes comme tels. Le peuple doit s'occuper lui-même de ses
+affaires et défendre ses intérêts, s'il ne veut de nouveau être dupé. Le
+peuple doit éviter que des déclarations ronflantes, des droits de
+l'homme se fassent _sur le papier_, que la socialisation des moyens de
+production soit décrétée et que ne surgissent en réalité au pouvoir de
+nouveaux gouvernants, élus sous l'influence néfaste des tripotages
+électoraux--qui ne sont pas exclus sous le régime du suffrage
+universel--et sous l'apparence d'une fausse démocratie. Nous en avons
+assez des réformes sur le papier: il est temps que l'ère arrive des
+véritables réformes. Et cela ne se fera que lorsque le peuple possédera
+réellement le pouvoir. Qu'on ne joue pas, non plus, sur les mots
+«évolution» et «révolution» comme si c'étaient des antithèses. Tous deux
+ont la même signification; leur unique différence consiste dans la date
+de leur apparition. Deville, que personne ne soupçonnera d'anarchisme,
+mais qui est connu et reconnu comme social-démocrate et possède une
+certaine influence, Deville le déclare avec nous. À preuve son article:
+«Socialisme, Révolution, Internationalisme» (livraison de décembre de la
+revue _L'Ère nouvelle_), dans lequel il écrit: «Évolution et révolution
+ne se contredisent pas, au contraire: elles se succèdent en se
+complétant, la seconde est la conclusion de la première, la révolution
+n'est que la crise caractéristique qui termine effectivement une
+période évolutive.» Après il cite un exemple que j'ai moi-même rappelé
+déjà souvent: «Voyez ce qui se passe pour le poussin. Après avoir
+régulièrement évolué à l'intérieur de la coquille, la petite bête ignore
+que l'évolution a été décrétée exclusive de toute violence: au lieu
+d'employer ses loisirs à user tout doucement sa coquille, elle ne fait
+ni une ni deux et la brise sans façon. Eh bien! le socialisme, le cas
+échéant, imitera le poussin: si les événements le lui commandent, il
+brisera la légalité dans laquelle il se développe et dans laquelle il
+n'a, pour l'instant, qu'à poursuivre son développement régulier. Ce qui
+constitue essentiellement une révolution, c'est la rupture de la
+légalité en vigueur: c'est là la seule condition nécessaire pour la
+constituer, tout le reste n'est qu'éventuel.»
+
+En effet, la révolution n'est autre chose que la phase finale inévitable
+de toute évolution, mais il n'y a pas d'antithèse entre ces deux termes,
+comme on le proclame souvent. Qu'on ne l'oublie pas, pour éviter toute
+confusion. Une révolution est une transition vive, facilement
+perceptible, d'un état à un autre; une évolution, une transition
+beaucoup plus lente et partant moins perceptible.
+
+Résumons-nous et arrivons à établir cette conclusion que LE SOCIALISME
+EST EN DANGER par suite de la tendance de la grande majorité. Et ce
+danger est l'influence du capitalisme sur le parti social-démocrate. En
+effet, le caractère moins révolutionnaire du parti dans plusieurs pays
+provient de la circonstance qu'un nombre beaucoup plus grand d'adhérents
+du parti ont quelque chose à perdre si un changement violent de la
+société venait à se produire. Voilà pourquoi la social-démocratie se
+montre de plus en plus modérée, sage, pratique, diplomatique (d'après
+elle plus rusée), jusqu'à ce qu'elle s'anémie à force de ruse et
+devienne tellement pâle qu'elle ne se reconnaîtra plus. La
+social-démocratie obtiendra encore beaucoup de voix, quoique
+l'augmentation ne se fasse pas aussi vite que le rêvent Engels et
+Bebel,--comparez à ce sujet les dernières et les avant-dernières
+élections en Allemagne,--il y aura plus de députés, de conseillers
+communaux et autres dignitaires socialistes; plus de journaux, de
+librairies et d'imprimeries; dans les pays comme la Belgique et le
+Danemark il y aura plus de boulangeries, pharmacies, etc., coopératives;
+l'Allemagne comptera plus de marchands de cigares, de patrons de
+brasserie, etc.; en un mot, un grand nombre de personnes seront
+économiquement dépendantes du futur «développement paisible et calme» du
+mouvement, c'est-à-dire qu'il ne se produira aucune secousse
+révolutionnaire qui ne soit un danger pour eux. Et justement ils sont
+les meneurs du parti et, par suite de la discipline, presque
+tout-puissants. Ici également ce sont les conditions économiques qui
+dirigent leur politique. Quand on voit le parti allemand approuvé chez
+nous par la presse bourgeoise, qui l'oppose aux vulgaires socialistes
+révolutionnaires, cela donne déjà à réfléchir. Un de nos principaux
+journaux écrivait à ce sujet les lignes suivantes, dans lesquelles il y
+a quelque chose à apprendre pour l'observateur attentif: «Nos
+socialistes, dans les dernières années, ont pris tant de belles
+manières, se sont frisés et pommadés si parlementairement, que l'on peut
+se dire en présence de la lente transformation d'un parti conçu
+révolutionnairement en un parti non précisément radical, mais qui
+considère le cadre de la société existante comme assez élastique et
+suffisant pour enclaver même ce parti, fût-ce avec quelque résistance.
+Le développement actuel du socialisme allemand est un sujet très
+important, dont nous n'avons pas à nous occuper pour le moment. Même si
+le nombre des députés socialistes au Reichstag s'élève à 60-70, il n'y a
+pas encore de danger politique dont doive s'alarmer l'empire allemand.
+D'abord, le socialisme prouve sa faiblesse en devenant un parti
+parlementairement fort, car ses adhérents en attendent alors des
+résultats plus positifs, que cette fraction parlementaire ne pourra leur
+donner qu'en devenant encore plus apprivoisée, plus condescendante. En
+second lieu on peut supposer que les partis non socialistes aplaniront
+mainte opposition existant actuellement entre eux, et ce à mesure que le
+socialisme les combattra plus vivement comme un parti ayant de
+l'influence sur la législature.»
+
+Singer, au nom du parti social-démocratique, a reconnu qu'au Parlement
+on tâche de formuler ses revendications de telle manière qu'elles
+puissent être acceptées par les classes dominantes. Ce qui veut dire, en
+d'autres termes, que l'on devient un parti de réformes. L'idée
+révolutionnaire est supprimée par la confiance dans le parlementarisme.
+On demande l'aumône à la classe dominante, mais celle-ci agit d'après
+les besoins de ses propres intérêts. Lorsqu'elle prend en considération
+les revendications socialistes, elle ne le fait pas pour les
+social-démocrates, mais pour elle-même. L'on aboutit ainsi au marécage
+possibiliste petit-bourgeois et involontairement la lutte des classes
+est mise à l'arrière-plan.
+
+Cela sonne bien lorsqu'on veut nous faire accroire que la classe
+travailleuse doit s'emparer du pouvoir politique pour arriver à son
+affranchissement économique, mais, pratiquement, est-ce bien possible?
+Jules Guesde compare l'État à un canon qui est aux mains de l'ennemi et
+dont on doit s'emparer pour le diriger contre lui. Mais il oublie qu'un
+canon est inutile sans les munitions nécessaires et l'adversaire détient
+celles-ci en réglant en sa faveur les conditions économiques. Comment
+l'ouvrier, dépendant sous le rapport économique, pourra-t-il jamais
+s'emparer du pouvoir politique? Nous verrions plutôt le baron de
+Münchhausen passer au-dessus d'une rivière en tenant en main la queue de
+sa perruque que la classe ouvrière devenir maîtresse de la politique
+aussi longtemps qu'économiquement elle est complètement dépendante.
+
+Mais le danger qui nous menace n'est pas si grand; c'est visiblement une
+phase de l'évolution; nous n'avons pas à constituer un mouvement selon
+nos désirs, mais nous avons à analyser la situation; malgré tous les
+efforts des meneurs pour endiguer le mouvement, le développement
+économique poursuit sa marche et les hommes seront forcés de se
+conformer à ce développement, car lui ne se conforme pas aux hommes.
+
+Il n'est pas étonnant que des pays arriérés comme l'Allemagne et
+l'Autriche soient partisans de cette tendance autoritaire; car lorsque
+les pays occidentaux comme la France, l'Angleterre, les Pays-Bas et la
+Belgique avaient déjà bu depuis longtemps à la coupe de la liberté,
+l'Allemagne ne savait pas encore épeler le mot liberté. Voilà pourquoi
+le développement politique y est presque nul et tandis qu'elle a
+rattrapé les autres pays sur le chemin du développement économique, elle
+reste en arrière pour le développement politique. Celui qui connaît plus
+ou moins l'État policier allemand,--et ceci concerne encore plus
+l'Autriche,--sait combien l'on y est encore arriéré. Et quoique
+Belfort-Bax considère les socialistes allemands comme «les meneurs
+naturels du mouvement socialiste international», nous pensons que la
+direction d'un tel mouvement--il paraît qu'on rêve toujours de
+direction--ne peut être confiée à un des peuples orientaux. La
+germanisation du mouvement international, le _Deutschland, Deutschland
+über alles_[29] qu'on aime tant à appliquer là-bas, serait un recul, que
+doivent redouter les peuples occidentaux plus avancés.
+
+Nous envisageons l'avenir avec calme parce que nous avons la conviction
+que ce ne sont pas nos théories qui provoquent la marche suivie et que
+l'avenir appartient à ceux qui se seront le mieux rendu compte des
+événements, qui auront analysé le plus exactement les signes des temps.
+
+Pour nous la vérité est dans la parole suivante: Aujourd'hui le vol est
+Dieu, le parlementarisme est son prophète et l'État son bourreau; c'est
+pourquoi nous restons dans les rangs des socialistes libertaires, qui ne
+chassent pas le diable par Belzébub, le chef des diables, mais qui vont
+droit au but, sans compromis et sans faire des offrandes sur l'autel de
+notre société capitaliste corrompue.
+
+
+
+NOTES:
+
+[4] _Norglerei_, chicane; _Norgler_, chicaneur.
+
+[5] _Der Parlementarismus, die Volksgesetzgegebung und die
+Sozial-demokratie_, pp. 138 et 139.
+
+[6] _Protokoll über die Verhandlungen des Parteitages der
+sozial-demokratischen Partei Deutschlands_, p. 205.
+
+[7] _Idem_, p. 204.
+
+[8] _Protokoll Halle_, p. 102.
+
+[9] _Protokoll Erfurt_, p. 174.
+
+[10] _Protokoll Halle_, pp. 56-57.
+
+[11] _Protokoll Erfurt_, pp. 40-41.
+
+[12] _Der Klassenkampf in der deutschen Sozialdemokratie_, p. 38.
+
+[13] _Protokoll Erfurt_, p. 258.
+
+[14] _Idem_, p. 199.
+
+[15] «La Politique de la social-démocratie», conférence par A. Steck.
+(_Social-demokrat_ suisse.)
+
+[16] _Ueber die politische Stellung_, pp. 11 et 12.
+
+[17] Préfecture.
+
+[18] Voir «Les divers courants de la démocratie socialiste allemande».
+
+[19] Ancienne prison pour délinquants politiques.
+
+[20] La place où se trouve la Chambre des députés.
+
+[21] Citation d'un ex-membre, de la Chambre, plein de talent, Dr A.
+Kuyper.
+
+[22] _Protokoll Berlin_, p. 179.
+
+[23] _Eminent staatsbildend_: développant l'État éminemment;
+_staatsstürzende Kraft_: force pour renverser l'État.
+
+[24] Celui qui pactise avec ses ennemis, parlemente; celui qui
+parlemente, pactise.
+
+[25] _De l'origine de la Famille, de la Propriété privée et de l'État._
+
+[26] _La Révolte_, 5° année, n° 5, du 14 au 23 octobre 1891.
+
+[27] _Instead of a book by a man too busy to write one_.
+
+[28] Voir les procédés dans les coopératives de Gand, où la tyrannie la
+plus raffinée est exercée.
+
+[29] L'Allemagne, l'Allemagne au-dessus de tout.
+
+
+
+
+III
+
+SOCIALISME LIBERTAIRE ET SOCIALISME AUTORITAIRE[30]
+
+
+Les idées marchent--et plus vite qu'on ne le croit. Une année, au temps
+présent, équivaut, quant au développement des idées, à vingt-cinq années
+des temps passés, ce qui fait que d'aucuns ne peuvent suivre le
+mouvement.
+
+L'antique lutte entre l'autorité et la liberté qui, à travers les
+siècles, a absorbé l'esprit humain, est loin d'être terminée. Dans tous
+les partis elle se manifeste d'une façon différente et partout on la
+rencontre, sur le terrain religieux aussi bien que sur le terrain moral
+et politique.
+
+L'autorité, c'est la domination de l'homme par l'homme, quelle que soit
+la forme qu'elle revêt.
+
+La liberté, c'est la faculté laissée à chacun d'exprimer librement son
+opinion et de vivre conformément à cette opinion.
+
+L'homme est avant tout une individualité distincte de toutes les autres,
+et bien mal inspiré serait celui qui voudrait détruire cette
+individualité--cette part la meilleure et la plus noble de l'être
+humain--et qui désirerait que l'individu disparût complètement dans la
+collectivité. Ce serait étouffer la caractéristique et l'essence même de
+l'homme.
+
+Mais l'homme est encore un être social, et comme tel il doit
+nécessairement _tenir compte_ des droits et des besoins des autres
+hommes, vivant avec lui dans la communauté. Celui qui estime les
+avantages de la vie commune plus considérables que ceux que pourrait lui
+assurer une existence purement individuelle, sacrifiera volontiers à la
+communauté une partie de son individualisme. Cependant que
+l'individualiste pur préférera se priver de beaucoup de choses pourvu
+qu'il n'ait pas à subir le contact et la pression de la collectivité.
+
+La grande difficulté est de tracer la limite exacte entre ces deux
+principes. Cela est même presque impossible. Il faut en effet tenir
+compte, chez les personnalités comme chez les collectivités, du
+tempérament, de la nationalité, du milieu et de tant d'autres choses
+exerçant des influences variées.
+
+ * * * * *
+
+On rencontre ces deux courants, comme dans tous les autres groupements
+politiques, aussi dans le parti socialiste. On y trouve le socialisme
+_libertaire_ et le socialisme _autoritaire_.
+
+Le socialisme autoritaire est né en Allemagne et là aussi il est le plus
+fortement représenté. Mais il a fait école dans tous les pays. On
+pourrait l'intituler: le socialisme allemand.
+
+Le socialisme libertaire, plus conforme aux aspirations et à l'esprit du
+peuple français, nous vient de France pour se ramifier dans les pays où
+l'esprit libertaire est plus développé. On a essayé de greffer le
+socialisme allemand sur le tronc du socialisme français, et il en
+existe même une section en France, laquelle section, comme la copie
+exagère toujours l'original, est encore plus allemande que les Allemands
+eux-mêmes. Ce sont les marxistes ou guesdistes. Mais ce socialisme-là ne
+se propagera jamais dans des proportions considérables parmi le peuple
+français, qui, pour s'assimiler le socialisme allemand, devrait d'abord
+se débarrasser de son esprit libertaire. Or, cela est impossible, et de
+ce côté il n'y a donc nul danger à craindre. Les pays où la liberté
+n'est pas tout à fait chose inconnue--comme c'est le cas en Allemagne,
+pays à peine, et encore incomplètement, sorti du féodalisme--penchent
+plutôt vers le socialisme français. Tels l'Angleterre, les Pays-Bas,
+l'Italie et l'Espagne, tandis que l'Autriche, la Suisse, le Danemark et
+la Belgique copient plutôt le modèle allemand.
+
+Il ne faudrait pas prendre cette distinction d'une façon trop absolue.
+Car il existe, en effet, un courant libertaire dans les pays
+autoritaires et inversement. Néanmoins, dans les grandes lignes, notre
+définition est exacte.
+
+En continuation d'autres articles parus ici-même, à savoir: «Les divers
+courants de la démocratie socialiste allemande[31]» et «Le socialisme en
+danger[32]», nous voulons suivre le développement du socialisme comme il
+s'est manifesté depuis.
+
+Dans ma première étude je me suis efforcé de démontrer, preuves en
+main,--car les argumentations dont je me suis servi ont été empruntées
+aux porte-parole du parti eux-mêmes,--comment, dans le cours des années,
+la démocratie socialiste avait perdu son caractère révolutionnaire et
+comment elle était devenue, purement et simplement, un parti de
+réformes, nullement intransigeant à l'égard de la bourgeoisie. À la
+gauche du parti on vit les «Jeunes» ou «indépendants» lever la tête
+audacieusement, mais au congrès d'Erfurt ils furent exclus comme
+hérétiques. Pour la droite, guidée par Vollmar, on eut, par contre, plus
+de considération, on n'osa pas l'excommunier, et pour cause: le morceau
+était trop gros et les partisans de Vollmar trop nombreux. Entre ces
+deux fractions extrêmes se trouve pris le comité directeur sous la
+trinité Liebknecht-Bebel-Singer, et assez caractéristiquement dénommé
+par les social-démocrates allemands: «le gouvernement». Ce sont des
+hommes du juste-milieu, aux vues gouvernementales.
+
+À ces messieurs, Vollmar a donné pas mal de peine. Ce fut son attitude
+politique, telle qu'il l'avait expliquée dans quelques discours
+prononcés à Munich, qui, avec l'exécution des «Jeunes», fournit le
+morceau de résistance au congrès d'Erfurt. Au congrès de Berlin on
+traita la question du socialisme d'État, et à cette occasion Liebknecht
+et Vollmar accomplirent un véritable tour de prestidigitation en
+confectionnant un ordre du jour au goût de tout le monde. Au congrès de
+Francfort il s'agit des députés socialistes au Landtag bavarois et de
+leur vote approbatif du budget. Et chaque fois Vollmar sortit victorieux
+de ces joutes oratoires. Les chefs socialistes de l'Allemagne du Nord ne
+réussirent pas à battre en brèche son influence ni à lui faire la loi.
+Bien au contraire: leur parti penche de plus en plus à droite.
+
+À l'accusation d'avoir voulu prescrire une nouvelle ligne de conduite au
+parti, Vollmar répond fort justement que l'action qu'il a recommandée «a
+déjà été appliquée depuis la suppression de la loi d'exception, dans
+beaucoup de cas, tant dans le Reichstag qu'au dehors».
+
+Ensuite: «Je ne l'ai donc pas inventée, mais je me suis identifié avec
+elle; du reste, elle a été suivie depuis le congrès de Halle. À présent
+on peut moins que jamais s'éloigner de cette manière de voir. Ceci
+prouve clairement que j'ai en vue la tactique existante, celle qui doit
+être suivie d'après le règlement du parti.»
+
+Un autre délégué, de Magdebourg, dit: «Moi aussi je désapprouve la
+politique de Vollmar, mais celui-ci n'a pourtant rien dit d'autre à mon
+avis, que ce qui a été fait par toute la fraction.» Auerbach, de Berlin,
+y ajoute avec beaucoup de logique: «La façon d'agir des membres du
+Reichstag conduit nécessairement à la tactique de Vollmar.»
+
+Et quoique Bebel, Liebknecht, Auer et d'autres encore insistassent
+auprès du congrès pour faire adopter un ordre du jour sans équivoque;
+quoique Liebknecht se prononçât très catégoriquement et exigeât même que
+l'ordre du jour de Bebel, amendé par Oertel,--ordre du jour
+désapprouvant les discours de Vollmar et sa nouvelle tactique,--fût
+adopté, et qu'il allât même jusqu'à dire que «si la motion d'Oertel
+n'est pas adoptée, l'opposition aurait raison et dans ce cas j'irais
+moi-même à l'opposition»,--quoique Bebel insistât sur la nécessité de se
+prononcer carrément, on n'osa pas aller jusqu'au bout, surtout après la
+mise en demeure de Vollmar: «Si la motion d'Oertel est adoptée, il ne me
+reste qu'à vous dire que dans ce cas je vous ai adressé la parole pour
+la dernière fois.» Liebknecht n'alla pas à l'opposition et Bebel ni ses
+amis ne quittèrent le parti.
+
+En ce qui concerne la question du socialisme d'État, Vollmar et
+Liebknecht défendaient des points de vue absolument contraires. Qui ne
+se rappelle la polémique dans les journaux du parti et les aménités que
+ces messieurs se prodiguaient? Mais on finit par conjurer l'orage et les
+deux frères ennemis, Liebknecht et Vollmar, parurent au congrès où ils
+communièrent dans un ordre du jour de réconciliation, confectionné de
+commun accord. On voit d'ici ce morceau de littérature. Soigneusement
+arrondi, édulcoré, à la portée des intelligences les plus timides, cet
+ordre du jour n'est qu'un amalgame de phrases creuses, contentant tout
+le monde.
+
+Mais voici qu'une nouvelle surprise vint troubler cet accord harmonieux.
+Les députés au Landtag bavarois, et parmi eux Vollmar, allaient jusqu'à
+voter pour le budget. C'était excessif peut-être! Car voter le budget de
+l'État, c'est accorder sa confiance au gouvernement, et de la part d'un
+social-démocrate cela semble d'autant plus incohérent que ce
+gouvernement s'est toujours montré hostile à son parti.
+
+Cette affaire fut mise en question au congrès de Francfort. Deux ordres
+du jour furent soumis au congrès. L'un provenait des députés de
+l'Allemagne méridionale et était ainsi conçu:
+
+«Considérant que la lutte principielle contre les institutions
+existantes de l'État et de la société ressort de l'action d'ensemble du
+parti;»
+
+«Considérant ensuite que le vote, en leur entier, des lois de finance
+dans les différents États (de l'empire) est une question uniquement
+utilitaire: à apprécier seulement suivant les circonstances locales et
+de temps, et d'après les faits cités au congrès du parti tenu en
+Bavière;»
+
+«Le Congrès passe outre aux ordres du jour 1, 3 et 4 proposés par
+Berlin et à ceux proposés par Halle, Weimar, Brunswick et Hanau.»
+
+Tous ces ordres du jour contenaient un blâme à l'adresse des députés
+socialistes au Landtag bavarois.
+
+À côté de ces motions réprobatrices il y en avait une signée par les
+hommes les plus influents de la «fraction»: Auer, Bebel, Liebknecht,
+Singer, etc.
+
+Elle était ainsi conçue:
+
+Le congrès déclare: «Il est du devoir des représentants parlementaires
+du parti, tant au «Reichstag» qu'aux «Landtage», de vivement critiquer
+et de combattre tous les abus et toutes les injustices inhérentes au
+caractère de classes de l'État, qui n'est que la forme politique d'une
+organisation faite pour la sauvegarde des intérêts des classes
+gouvernantes; il est en outre du devoir des représentants du parti
+d'employer tous les moyens possibles pour faire disparaître des abus
+existants et de faire naître d'autres institutions dans le sens de notre
+programme. En plus, comme les gouvernements en tant que chefs d'États de
+classes combattent de la plus énergique façon les tendances
+social-démocrates et se servent de tous les moyens qui leur paraissent
+propices pour anéantir, si possible, la social-démocratie, il s'ensuit
+logiquement que les représentants du parti dans les «Landtage» ne
+peuvent accorder aux gouvernements leur confiance et que l'approbation
+du budget impliquant nécessairement un vote de confiance ils doivent
+voter contre le budget.»
+
+Et quel sort échut à ces deux ordres du jour?
+
+Le premier fut rejeté par 142 voix contre 93.
+
+Le second par 164 contre 94.
+
+On ne se décida donc à rien et la question en resta là. Et cela malgré
+la pression exercée par la trinité Bebel-Liebknecht-Singer! Bien loin
+de perdre de son influence, Vollmar en a donc gagné: Et il a pu s'en
+retourner chez lui avec la douce conviction d'être soutenu par une
+importante fraction du parti.
+
+Bebel aperçut le danger et, rentré à Berlin, il résolut de commencer la
+lutte. Dans une réunion, il manifeste son dépit à l'égard du congrès, le
+plus considérable de tous ceux tenus depuis la création du parti. Le
+parti, dit-il en substance, a pu s'accroître numériquement, _il a
+certainement perdu en qualité_. Des petits bourgeois, nullement d'accord
+avec les principes de la social-démocratie et de l'agitation
+internationale, se sont insinués dans le parti, pour y former l'élément
+modéré. L'opportunisme, le particularisme menacent de ruiner le parti.
+Pour lui, Bebel, un petit parti à principes déterminés est préférable à
+un parti fort numériquement et sans discipline. L'état actuel des choses
+lui est fort pénible. Il avait même songé à abandonner sa place au
+conseil central et ne l'avait conservée que sur les instances des
+compagnons et amis. Toutefois, il ne promettait rien et tenait à
+réserver son entière liberté d'action au cas où les affaires
+continueraient à marcher de même façon.
+
+Nous voudrions connaître l'opinion de Bebel--Bebel, qui, en tant que
+prophète, s'est si souvent lamentablement trompé--sur l'article qu'il
+publia peu avant le congrès dans la _Neue Zeit_[33]. Il nous semble que
+la lecture l'en doive légèrement embarrasser.
+
+Dans cet article Bebel dit:
+
+«Quant à des dissensions principielles ou sérieuses à propos de la
+tactique du parti, il ne saurait en être question. Nulle part n'existent
+des dissensions de principe. Le parti, chez _tous_ ses adhérents, se
+trouve sur une base de principe unique, définie dans le programme. Pour
+qui voudrait être ici d'une opinion différente, il n'y aurait pas de
+place dans le parti; il lui faudrait aller aux anarchistes ou bien
+aborder dans le camp bourgeois. Le parti n'aurait que faire de lui.»
+
+Les événements du congrès ont dû désenchanter Bebel, et le fait prouve
+en tous cas combien peu il est au courant de ce qui se passe dans son
+parti.
+
+Il est vrai que dans le troisième article d'une série publiée au
+_Vorwaerts_, Bebel avoue que, parti pour le congrès dans un état
+d'esprit optimiste, il avait été terriblement déçu.
+
+En ce qui concerne Liebknecht, il était tellement frappé d'aveuglement
+que, même après le congrès, il vantait encore l'unité inébranlée du
+parti. Il publia dans le _Vorwaerts_ un article redondant qui prouvait à
+quel point son auteur avait perdu la faculté d'appréciation. Liebknecht
+y dit: «Les dissensions tant escomptées par nos ennemis, disparurent à
+la suite d'une critique libre et sans ambages, et au lieu de la
+scission, invariablement prophétisée par nos adversaires, il y eut union
+plus étroite encore. Le cas «bavarois» qui devait conduire à la ruine du
+parti, ou du moins à l'irrémédiable rupture entre les chefs de Berlin et
+les rebelles de l'Allemagne du Sud, fut si bien aplani, grâce au tact et
+au bon sens de la majorité, que pas la moindre amertume n'a subsisté
+d'un côté ni de l'autre.»
+
+Un tel optimisme surpasse l'imagination la plus fantasque. Et si jamais
+le «tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes» a été illustré,
+ce fut par le vieux Liebknecht.
+
+Parmi d'autres choses, la question agraire fut mise en discussion au
+congrès. Ici, l'attitude de Vollmar et de Schonlank fut d'un
+opportunisme tel qu'ils jetèrent par dessus bord le principe socialiste,
+dans l'intérêt de la propagande «pratique». Homoéopathiquement, on
+n'administre que par doses infimes le socialisme aux paysans. On a peur
+de les tuer par une ingurgitation trop copieuse. Et ce qui frappe le
+plus le lecteur attentif du compte rendu, c'est qu'on ne s'adresse pas,
+pour les médiquer, aux paysans-ouvriers qui, eux, ne possèdent pas un
+pouce de terrain, mais ... aux petits propriétaires!
+
+Avec une indiscutable logique la _Frankfurter Zeitung_ a pu dire à ce
+sujet: «Quelques phrases mises à part, tout parti radical-bourgeois peut
+arriver aux mêmes conclusions.» Dans la _Réforme_, M. Lorand s'exprime à
+peu près identiquement.
+
+Vollmar ne manqua pas de ramasser le gant. Il parle du «pronunciamiento»
+de Bebel et s'écrie: «Les temps présents nous offrent un étrange
+spectacle. En face des ennemis marchant sur nous en rangs serrés et
+prêts à nous attaquer, nous voyons un de nos chefs se lever et lancer le
+brandon de discorde, _non parmi_ les adversaires, mais dans nos propres
+rangs.»
+
+Un des vétérans du parti, le député Grillenberger, se mêla à la dispute
+en se rangeant dans la presse, comme à Erfurt, du côté de Vollmar. Cette
+polémique trahit l'amertume et l'irritation que dans les deux camps on
+ressent. Vollmar dit «que les motifs de l'attitude de Bebel doivent être
+cherchés dans son amour-propre blessé et dans son manque de sens
+critique et de sang-froid, qui lui ont fait placer--lui, le chef d'un
+parti démocratique--sa propre personnalité au-dessus des intérêts les
+plus tangibles du parti, à la honte et au détriment de la
+social-démocratie et pour le plus grand bien et la joie des
+adversaires». Quant à Bebel, il reproche à Grillenberger son langage
+«sale et vulgaire comme le vocabulaire d'un voyou».
+
+Ces personnalités ne nous intéressent que médiocrement, mais elles
+illustrent néanmoins d'une façon particulière la complète «unité» du
+parti.
+
+Bebel prétend que l'élément petit-bourgeois, considérable surtout dans
+l'Allemagne du Sud, affaiblit le parti, et que l'opportunisme et le
+particularisme bavarois, encouragés systématiquement par Vollmar, sont
+irréconciliables avec le principe.
+
+Il constate donc l'existence de très réelles dissensions de principes et
+d'après lui, Vollmar, Grillenberger et les leurs se trouvent devant le
+dilemme d'aller soit vers les anarchistes soit dans le camp bourgeois.
+Or, Vollmar ne semble nullement disposé à obéir à cette mise en demeure.
+Bien au contraire: il s'imagine, après comme avant, d'être en parfait
+accord avec les principes de la social-démocratie.
+
+Bebel publia au _Vorwaerts_ quatre articles dans lesquels il précise sa
+façon de voir et apprécie les opinions de Vollmar. L'étude est
+intéressante et nous croyons utile d'en placer quelques fragments sous
+les yeux d'une plus grande fraction du public.
+
+Bebel rappelle combien de fois déjà Vollmar a obligé les divers congrès
+à s'occuper de sa politique et comment Vollmar est devenu une «colonne
+d'espérance» (_Hoffnungssäule_) pour «tous les tièdes _dans_ le parti et
+pour tous les réformateurs bourgeois du dehors». Lui, qui connaît
+Vollmar, sait que celui-ci arrivera peut-être un jour, comme il l'a fait
+avant, «à emboucher la trompette de l'ultra-radicalisme comme, à
+présent, il entonne l'air du «tout doux», pour piper Pierre et Paul et
+grossir ainsi les bagages du parti, si ... Oui, «si»? Voilà le grand
+point d'interrogation et, pour le moment, je ne désire pas davantage
+approfondir la question.»
+
+Vollmar fit ressortir, et avec raison, que ce que Bebel lui
+reprochait avait déjà été dit par Hans Müller[34] ... au sujet de
+l'embourgeoisement du parti. Avec la prétention propre aux personnages
+gouvernementaux, Bebel rejette loin de lui cette insinuation en
+affirmant qu'il n'a que superficiellement feuilleté la brochure de Hans
+Müller et qu'il sait à peine ce qu'elle contient.
+
+Malgré la solennelle affirmation de M. Bebel, nous nous permettons de
+n'en rien croire. Comment, voilà une critique essentielle contre le
+parti tout entier, faite par un homme dont Bebel lui-même a dit qu'il
+n'était pas le premier venu, et on voudrait nous faire croire que les
+chefs du parti ne l'ont pas lue? C'est par trop invraisemblable, et, si
+cela était _vrai_, ce serait inexcusable. Inexcusable en effet, car
+comme chef de parti on est tenu de prendre connaissance de tout ce qui
+peut être utile à un degré quelconque, au parti lui-même. Et
+invraisemblable aussi, car il est difficile d'admettre que l'on ait
+ignoré, ou à peu près, une brochure sensationnelle comme celle de Hans
+Müller. Mais j'imagine, combien cette brochure a dû être désagréable aux
+muphtis du parti, car, sans se perdre dans des personnalités, l'auteur y
+a démontré, avec preuves à l'appui et par des citations empruntées aux
+écrits mêmes des dits grands dignitaires, combien la social-démocratie
+s'était embourgeoisée et avait incliné à droite.
+
+Mais voilà! Hans Müller a eu l'infortune d'être plus perspicace que
+Bebel et de découvrir avant celui-ci les phénomènes, qui, à présent, se
+manifestent aux yeux de tous.
+
+N'était-ce pas Bebel qui, à cette époque, fit remarquer comment les
+conditions matérielles d'un individu influencent ses opinions? Il fit
+cette observation en visant Vollmar qui habite une villa plutôt
+somptueuse au bord d'un des lacs de Bavière. Mais la même remarque a été
+faite par d'autres, et avec autant de justesse, à l'égard de Bebel.
+
+ * * * * *
+
+Recherchons maintenant les causes de l'infiltration de plus en plus
+considérable d'éléments petit-bourgeois dans la social-démocratie et de
+la grande influence qu'ils y exercent.
+
+Le docteur Hans Müller a écrit tout un chapitre sur cette question.
+
+Jusqu'aux temps de la loi contre les social-démocrates en Allemagne, le
+mouvement social-démocratique fut un mouvement de classe purement
+prolétarien avec un caractère nettement révolutionnaire. Les adhérents
+furent presque exclusivement des ouvriers; les petits patrons, les
+paysans et les boutiquiers formaient un nombre insignifiant sans aucune
+influence sur le mouvement.
+
+Plus tard un changement complet se produisit. Quelles furent les causes
+de ce changement?
+
+Premièrement la dépendance où se trouvent les ouvriers salariés, qui
+leur rend difficile sinon impossible une activité politique publique. Un
+ouvrier salarié par exemple ne peut être membre du parlement, car son
+patron ne lui permettrait pas d'assister aux séances, et peut-on
+imaginer d'ailleurs un patron, permettant à un de ses ouvriers de siéger
+au parlement comme social-démocrate? Il ne faut pas oublier que la
+position financière du prolétaire est un obstacle, car les membres du
+parlement allemand (Reichstag) ne reçoivent aucune indemnité et, quoique
+le parti allemand paie à ses membres une indemnité, il ne les indemnise
+que pour les jours où le parlement s'assemble.
+
+Les ouvriers qui remplissent un rôle prépondérant, perdent leurs places
+et doivent chercher une autre carrière. Ici on ouvrait un café ou un
+bureau de tabac, là on devenait colporteur, on installait une librairie
+ou bien on se faisait rédacteur d'un journal pour les ouvriers. Ces
+hommes se créaient ainsi une existence petit-bourgeoise: Auer, qui fut
+garçon sellier, monta en 1881 un magasin de meubles; Schuhmacher, garçon
+tanneur, fonda en 1879 une tannerie; Stolle, jardinier-fleuriste, tint
+un café; Dreesbach, primitivement ébéniste devint marchand de tabac.
+
+On peut allonger cette liste à volonté. Naturellement ces hommes furent
+les meilleurs adhérents du parti. Mais on comprend que le milieu dans
+lequel on vit, exerce une grande influence sur l'existence et la façon
+de penser; les hommes dont nous venons de parler n'ont pu se soustraire
+à la règle générale et leur changement de position a été accompagné d'un
+changement d'opinion.
+
+Beaucoup des chefs locaux de la social-démocratie sont égarés par leur
+existence petit-bourgeoise. Ils ne sont plus les représentants du
+mouvement purement prolétarien, mais, arrachés des rangs des
+prolétaires, ils ont perdu leurs idées révolutionnaires. Ils commencent
+à parler de l'amélioration de la position des petits bourgeois, dans le
+cadre de la société actuelle.
+
+La prudence est conseillée. Déjà ils ont perdu leur place une première
+fois, ils vont désormais penser davantage à leurs femmes, à leurs
+enfants; ils ont maintenant quelque chose à perdre, ils se disent qu'on
+peut rester socialiste sans faire toujours le révolutionnaire.
+
+Le petit bourgeois de fraîche date abandonne ainsi son point de vue
+prolétarien et révolutionnaire et il devient un socialiste pratique et
+petit-bourgeois.
+
+Une telle explication est naturelle et compréhensible; il serait étrange
+que le contraire se produisît.
+
+Mais ces messieurs furent les chefs locaux et ces modérés exercèrent une
+certaine influence dans leur entourage. Dans la pratique il fallait se
+mêler aux élections et gagner les votes des petits patrons, des paysans,
+des fonctionnaires subalternes, etc.[35]. Dans les manifestes électoraux
+on trouve partout cette préoccupation, et de cette manière on gagnait
+toujours des votes.
+
+Avec les élections le succès est tout; et qui ne met volontiers de l'eau
+dans son vin, si c'est pour triompher? On parle rarement des principes
+ou même jamais, on veut être des hommes pratiques et on se borne aux
+réformes mesquines et proches.
+
+Le docteur Müller fait le récit d'une réunion dans le Mecklembourg, où
+on applaudissait beaucoup l'orateur socialiste. Il demanda à un des
+auditeurs ce que ces social-démocrates voulaient obtenir et la réponse
+fut: les social-démocrates veulent abolir l'impôt sur l'alcool.
+
+L'alcool est un facteur d'une considérable influence dans les
+élections, comme on peut le constater dans la brochure de Bebel sur
+l'attitude des social-démocrates au parlement allemand pendant les
+années 1887-90 et dans laquelle il dit textuellement: quand le peuple
+élit au parlement les mêmes membres qui ont voté pour l'augmentation des
+impôts et ont défendu les intérêts des agrariens, nous pouvons nous
+attendre à une augmentation de l'impôt sur l'eau-de-vie, et une
+augmentation de l'impôt sur la bière ne tardera pas. Donc les électeurs
+sont conduits à donner leurs votes aux candidats socialistes, de crainte
+que l'eau-de-vie et la bière ne soient beaucoup plus chères! Bebel
+disait la même chose que ce simple paysan de Mecklembourg!
+
+De même en Belgique l'influence de l'alcool est terrible et tous les
+partis, y compris les socialistes, en profitent.
+
+Dans certains manifestes pour les électeurs, on ne trouve aucun des
+desiderata prolétariens! Pour les élections du Landtag saxon, les
+social-démocrates demandaient la réglementation de la nomination des
+instituteurs par l'État, que les subventions pour les écoles soient aux
+mains de l'État, l'instruction obligatoire jusqu'à l'âge de quatorze
+ans, la distribution des fournitures scolaires, l'exonération de l'impôt
+jusqu'à un revenu de neuf cents marks, le suffrage universel, et un
+impôt sur le capital remplaçant les impôts indirects. On reconnaîtra
+qu'on peut ne pas se nommer socialiste, même quand on accepte tous ces
+desiderata.
+
+L'attitude du journal _Vorwaerts_ dans le mouvement des sans-travail en
+1892 fut caractéristique. L'indignation de ce journal, qui représente la
+classe des non-possédants, fut ridicule, lorsque la rédaction s'indigna
+du ravage de la propriété des trois social-démocrates honorables par
+une bande de sans-travail!!
+
+Un article sur la Psychologie de la petite bourgeoisie dans le _Neue
+Zeit_ (Nouveaux Temps de 1890 par le docteur Schonlank) mérite encore
+l'attention de tous, surtout des socialistes réformistes parlementaires.
+
+Il y a de cela quelques mois, une très intéressante brochure parut,
+écrite par M. Calwer[36], rédacteur d'un journal socialiste de
+Brunswick. Nous n'en pouvons trop recommander la lecture.
+
+D'après Bebel c'est surtout en l'Allemagne du Sud que l'élément
+petit-bourgeois est prédominant dans le parti: «L'Allemagne du Sud, dit
+Bebel, est un pays principalement petit-bourgeois, et petit-bourgeois
+veut dire en même temps petit-paysan. La grande industrie, à part dans
+l'Alsace-Lorraine et quelques villes, n'y est pas développée et la
+prolétarisation des masses, par conséquent, pas très avancée. Les masses
+y vivent--quoique parfois dans de misérables conditions--en général
+d'une vie de petits-bourgeois ou de petits-paysans, de sorte que la
+façon de penser prolétarienne n'y est pas encore parvenue à toute sa
+netteté. Il y a ensuite le sentiment de l'isolement politique, plus vif
+dans l'Allemagne du Sud à cause même des conditions économiques. La
+véritable expression politique de cet état de choses c'est le
+petit-bourgeois «parti du Peuple» (_Volkspartei_) qui, pour ces raisons,
+se manifeste le plus puissamment dans le Wurtemberg, le pays le plus
+petit-bourgeois de l'Allemagne et y a trouvé son Eldorado. Nos amis du
+Wurtemberg ont une très lourde tâche là-bas.
+
+«Il est donc très naturel, étant données les conditions sociales et
+politiques dans lesquelles vivent la plupart de nos partisans de
+l'Allemagne du Sud, que ceux-ci soient influencés par l'esprit
+incontestablement petit-bourgeois qui prédomine dans ces contrées. C'est
+ainsi qu'en Bade on nomma député social-démocrate au Landtag un
+philistin (_Spiesburger_) achevé, un mangeur de prêtre et braillard du
+Kulturkampf comme Rüdt qui sut là-bas acquérir l'influence qu'il possède
+encore aujourd'hui; c'est ainsi qu'un déplorable pitre comme Hansler a
+pu jouer un rôle à Mannheim. En disant cela, je n'ai nullement voulu
+adresser des reproches à qui que ce soit. J'ai tout simplement essayé de
+donner une explication objective, chose fort importante pour le
+développement de notre parti et pour laquelle je réclame, non seulement
+de nos amis de l'Allemagne du Nord mais aussi et surtout des Allemands
+du Sud, la plus intense attention.»
+
+Il nous semble qu'ici Bebel apprécie les choses d'un point de vue trop
+particulariste, et nous partageons plutôt l'avis de Calwer lorsqu'il
+attribue l'embourgeoisement du parti social-démocrate--phénomène observé
+aussi bien dans l'Allemagne septentrionale, en France et ailleurs que
+dans l'Allemagne du Sud--à des causes générales.
+
+
+
+En effet, que s'est-il passé dans tous pays selon Calwer?
+
+Au début ce furent les salariés qui composaient l'élément principal dans
+l'agitation socialiste. Ainsi qu'aux premiers temps du christianisme des
+pêcheurs et des artisans allèrent propager l'Évangile,--sans rétribution
+et pour sa seule cause,--ainsi il en fut du socialisme. Certains
+propagandistes, par leur attitude indépendante, perdirent leur
+gagne-pain. D'autres, afin de pouvoir continuer à propager leurs idées,
+furent contraints de chercher de nouveaux moyens d'existence. Les uns
+s'établirent mastroquets, les autres montaient une petite librairie où,
+à la vente des périodiques socialistes, se joignait un commerce de
+plumes, de papier, etc. D'autres encore ouvraient un débit de tabac et
+de cette façon tout ce monde cherchait à se caser, soutenu par des amis.
+Naturellement les braves citoyens ainsi mis à l'aise, en cessant d'être
+des salariés, deviennent de parfaits petits bourgeois et à partir de ce
+moment leurs intérêts diffèrent du tout au tout de ceux de leurs anciens
+camarades. De sorte qu'aujourd'hui on est arrivé à pouvoir satisfaire à
+tous ses besoins, depuis les vêtements jusqu'aux cigares, en accordant
+sa clientèle exclusivement à des boutiquiers socialistes. La presse du
+parti leur fait de la réclame et les ouvriers socialistes se voient
+moralement obligés à ne faire leurs achats qu'aux bonnes adresses.
+Calwer dit à ce sujet: «On attelle les chevaux du socialisme au char de
+l'effort réactionnaire et le travailleur, moyennant espèces, doit
+prendre place dans cet impraticable et dangereux véhicule. On ne peut
+pas en vouloir à ces personnes qui, contraintes par leur situation
+d'entreprendre ce genre de commerce, se remuent et s'agitent pour le
+faire réussir. Ils sont on ne peut mieux intentionnés tant à leur propre
+égard qu'à celui des travailleurs. Mais du point de vue strictement
+prolétarien, ces entreprises ne sont que des trafics réactionnaires,
+plutôt préjudiciables aux ouvriers. Car ceux-ci se laissent persuader
+qu'il est de leur devoir de favoriser ces entreprises. Ils y apportent
+leur bonne monnaie et reçoivent en échange des denrées qu'ils auraient
+pu se procurer bien plus avantageusement dans un grand magasin. Ceux que
+je vise ici auront beau insister sur la sincérité de leurs conceptions
+et de leurs considérations social-démocratiques, leur façon de procéder
+est anti-socialiste et aboutit finalement à cette tendance bourgeoise
+qui fait miroiter devant les yeux du travailleur la possibilité
+d'améliorer son sort par le «_selfhelp_» et lui en recommande l'essai.»
+
+En ce sens Calwer appelle l'apposition de marques de contrôle dans des
+chapeaux une tactique petit-bourgeoise, car, dit-il, «c'est un non-sens
+que cette prétention des travailleurs de vouloir, dans le cadre de la
+société bourgeoise, faire concurrence à la production bourgeoise. Il
+faut donc ouvertement combattre toutes ces tentatives dès qu'on essaye
+de les abriter sous le drapeau social-démocrate comme cela se fait
+aujourd'hui». Et plus loin: «Il est impossible d'éviter ces trafics
+petits-bourgeois et on ne peut pas en faire un crime à ceux qui tâchent
+d'y trouver une existence; on peut même, à la rigueur, les considérer
+avec plus de sympathie que d'autres et analogues institutions
+petit-bourgeoises,--mais c'est contraire aux intérêts du prolétariat, et
+blâmable au point de vue socialiste que de recommander aux ouvriers de
+soutenir par leurs gros sous des entreprises condamnées d'avance, et
+d'acheter des denrées qui ne sont pas aussi bien conditionnées (et ne
+sauraient l'être) que dans des magasins et usines techniquement mieux
+organisés.»
+
+Certes, c'est pénible de voir des ouvriers congédiés et privés de leur
+gagne-pain à cause de leurs principes, mais tout en reconnaissant que
+nous devons les aider suivant nos moyens, nous ne devons pas fermer les
+yeux aux phénomènes qui, dans leur développement, ont un effet
+réactionnaire. «La coopération est un misérable reflet du capitalisme
+spéculateur qui tente, d'une manière pitoyable et souvent déplorable,
+de forcer les moyens de production et de communication moderne, dans le
+cadre des anciennes conditions de propriété, au détriment du prolétariat
+consommateur. Ces ouvriers excommuniés par les patrons, qui créent des
+sociétés de consommation, ce prolétaire qui devient cabaretier ou
+boutiquier, tous ces gens-là changent bientôt leur vie prolétarienne
+pour une existence de petit-bourgeois.»
+
+Ces victimes de l'agitation prolétarienne se transforment donc en petits
+bourgeois. Leur existence matérielle dépend de façon directe de la
+situation plus ou moins florissante du parti. C'est ainsi qu'on arrive à
+un état de choses que l'on blâme dans l'organisation de l'Église: des
+personnages salariés, directement ou indirectement au service du parti
+et contraints, pour ainsi dire, à le soutenir envers et contre tous. Il
+se crée une armée compacte d'individus vivant sur ou par le parti. Et
+c'eut été bien extraordinaire si cette métamorphose de certains éléments
+n'avait pas exercé d'influence sur le mouvement socialiste, si purement
+prolétarien, si net dans son caractère révolutionnaire au début. Dès que
+l'élément petit-bourgeois s'infiltre et même commence à jouer un rôle
+prépondérant, il est tout naturel que le caractère révolutionnaire
+s'affaiblisse.
+
+Comment serait-il possible en effet, dans un parti révolutionnaire, de
+tenir chaque année un congrès qui dure toute une semaine? Nul
+travailleur _travaillant_, à part de fort rares exceptions, ne peut
+prendre part à un congrès de ce genre. Aussi les délégués sont-ils
+habituellement des chefs locaux, pour la plupart boutiquiers de
+naissance ou encore devenus petits bourgeois par droit de conquête.
+Ainsi se forme une espèce d'hiérarchie comme dans l'Église catholique.
+Les petits chefs locaux sont comme les curés de village. Les délégués au
+congrès sont les évêques, les membres de la fraction socialiste au
+Reichstag les cardinaux et des circonstances dépend s'il y a lieu ou non
+de procéder à la nomination d'un pape. La fraction socialiste au dernier
+Reichstag se décomposait ainsi: 1 avocat, 2 rentiers, 10 rédacteurs de
+journaux et auteurs, 4 cabaretiers, 7 fabricants de cigares et
+boutiquiers, 3 éditeurs et 3 négociants. Les six autres faisaient du
+trafic pour leur propre compte. Pas un seul travailleur sur ce quart de
+grosse de représentants du peuple! Et il ne saurait en être autrement,
+car un ouvrier ne peut pas risquer les chances si variables d'une
+élection. Les actes et la tactique d'un parti ne peuvent d'avance et
+volontairement être arrêtés; ils subissent l'influence des éléments
+sociaux dont se compose le parti. Si un parti se compose de bourgeois,
+il sera capitaliste; s'il se compose de petits bourgeois il pourra être
+anticapitaliste mais révolutionnaire jamais! Tout au plus sera-t-il
+réformiste. Seul un parti composé de prolétaires sera prolétarien et
+socialiste-révolutionnaire. Les éléments petit-bourgeois qui
+s'introduisent dans un parti tentent toujours d'y faire prévaloir leur
+influence, et fréquemment ils y réussissent. Souvent l'influence d'un
+petit-bourgeois équivaut à celle de dix ouvriers salariés. Le Dr Müller
+a grandement raison en disant que là où les chefs s'imaginent peut-être
+se trouver à la tête d'un parti prolétarien, ils n'ont derrière eux, en
+réalité, qu'un mouvement semi-prolétarien qui menace de dégénérer en un
+mouvement exclusivement petit-bourgeois.
+
+Bakounine[37] écrit dans le même sens: «Il faut bien le dire, la petite
+bourgeoisie, le petit commerce et la petite industrie commencent à
+souffrir aujourd'hui presque autant que les classes ouvrières et si les
+choses marchent du même pas, cette majorité bourgeoise respectable
+pourrait bien, par sa position économique, se confondre bientôt avec le
+prolétariat.» Il en est ainsi dans tous les pays et cela constitue un
+danger pour le socialisme. Mais il est vrai aussi que «l'initiative du
+nouveau développement n'appartiendra pas à elle (la petite bourgeoisie),
+mais au peuple: en l'occident--aux ouvriers des fabriques et des villes;
+chez nous, en Russie, en Pologne, et dans la majorité des pays
+slaves,--aux paysans. La petite bourgeoisie est devenue trop peureuse,
+trop timide, trop sceptique pour prendre d'elle-même une initiative
+quelconque; elle se laissera bien entraîner, mais elle n'entraînera
+personne; car en même temps qu'elle est pauvre d'idées, la foi et la
+passion lui manquent. Cette passion qui brise les obstacles et qui crée
+des mondes nouveaux se trouve exclusivement dans le peuple.» Tout ceci
+est exact en ce qui concerne le principe révolutionnaire, mais en temps
+ordinaire, la petite bourgeoisie fait tout son possible pour entraîner
+les prolétaires sur la voie des soi-disant réformes pratiques.
+
+C'est dans l'élément petit-bourgeois principalement que se recrutent les
+agitateurs ambulants, les chefs de mouvement dans les différentes
+localités et les rédacteurs des journaux du parti. Calwer juge
+sévèrement ce genre de personnages. Il dit: «Nos écrivains se recrutent
+dans les milieux les plus hétérogènes. Leur origine est toujours
+douteuse. Moi-même, par exemple, je suis un théologien qui n'ai pas
+passé d'examen. Tel autre est étudiant en droit, un tel maître d'école
+ou aspirant. Un quatrième n'a même pas pu arriver aux études
+supérieures. D'autres encore n'ont pas fait d'études du tout. Parce
+qu'il y a un Bebel dans notre parti, beaucoup: écrivains, artisans,
+typographes, journalistes, etc., s'imaginent que c'est chose très facile
+de devenir, par ses propres efforts, un écrivain socialiste.
+Heureusement nous n'avons pas institué de commission d'examens, mais des
+poumons solides et une langue venimeuse secondent puissamment l'écrivain
+socialiste. Et c'est ainsi grâce à la concurrence que se font
+réciproquement ces personnages de si différentes situations sociales,
+que des ignorants, n'ayant absolument rien compris au socialisme,
+s'introduisent dans notre mouvement en qualité de rédacteurs et
+d'écrivains. Parfois aussi on aime à faire parade d'un de ces transfuges
+des «classes civilisées» et quelque temps après on assiste au spectacle
+de voir le monsieur abjurer solennellement tout ce que dans sa juvénile
+présomption il a écrit ou raconté aux ouvriers. Et alors on fait des
+reproches à cet honnête homme! Si seulement nombre de ces écrivains qui
+n'ont jamais rien compris au socialisme voulaient suivre cet exemple!
+Quel bien n'en résulterait-il pas pour notre agitation! Oui, le
+«parvenir à l'entière compréhension» n'est pas chose aussi aisée qu'on
+le croit généralement. Cela exige en premier lieu de l'étude et de
+l'observation qui, à leur tour, demandent le loisir et les connaissances
+nécessaires. Les exceptions confirment la règle. S'imaginer que les
+connaissances qui précèdent les études académiques et ces études
+elles-mêmes puissent être remplacées par quelque lecture et par la seule
+bonne volonté de devenir écrivain, c'est donner une preuve de la plus
+absolue incompréhension du métier d'écrivain. Lorsque des personnages
+capables tout au plus de remplir les fonctions de second rédacteur sont
+à la tête d'un journal, et qu'ils traitent du haut de leur grandeur des
+sous-rédacteurs plus intelligents et qui ont plus de routine
+qu'eux-mêmes, alors ils donnent bien la preuve qu'ils possèdent toute la
+présomption adhérente à leur position mais nullement qu'ils disposent du
+_savoir_ qu'on a le droit d'exiger chez nos rédacteurs en chef. Or, ce
+savoir n'est pas uniquement basé sur des aptitudes naturelles mais
+encore sur des études méthodiques, continuées jusqu'à la fin des cours
+académiques. Ce qui ne veut pas dire que les études universitaires
+suffisent pour former l'écrivain socialiste. Nous avons, au contraire,
+des personnages ayant fait leurs études et qui cependant ne comprennent
+rien au socialisme. Mais, munis de toute leur présomption universitaire
+en même temps que de leur titre doctoral ils se croient appelés à jouer
+un rôle dans le mouvement.--Si je n'étais pas là, qu'adviendrait-il de
+la social-démocratie? Voilà ce qu'ils disent par leur attitude. À peine
+sont-ils entrés dans le mouvement qu'ils croient tout savoir et tout
+connaître et qu'ils se posent en pédagogues en face des travailleurs:
+Voilà ce que vous avez à faire, car moi, le docteur un tel, je crois
+cela juste. J'ai à peine besoin de faire ressortir ici que ces
+transfuges, dans la plupart des cas, eussent été totalement incapables
+de remplir les fonctions bourgeoises quelconques qui leur seraient
+échues. Il faut donc attribuer la médiocrité de la littérature de nos
+écrivains à leur éducation défectueuse et a leur présomption. Mais s'il
+leur a été possible de prendre une pareille attitude dans le parti, la
+faute en incombe moins à eux-mêmes qu'au petit-bourgeoisisme que nous
+avons déjà décrit.»
+
+Les grandes vérités contenues dans ces lignes me feront pardonner la
+longue citation. Moi-même j'avais écrit dans ce sens[38] et ma
+satisfaction est grande de retrouver les mêmes conclusions chez Calwer.
+
+Le Dr Müller traita la même question, ne fût-ce qu'en passant et voilà
+que nous voyons Bebel et autres arriver aux mêmes résultats. Quand
+j'écrivis que le parti avait gagné en quantité ce qu'il avait perdu en
+qualité, je fus traité de calomniateur du parti allemand. Il ne me
+déplaît pas d'entendre formuler maintenant les mêmes critiques par ceux
+qui, à l'époque, m'accusaient de calomnie. Bebel notamment écrit dans le
+_Vorwaerts_, quatrième article de sa série: «Le parti, en ce qui
+concerne son développement intellectuel, a plutôt augmenté en largeur
+qu'en profondeur; au point de vue numérique nous avons gagné
+considérablement, mais quant à la qualité, le parti ne s'est pas
+amélioré. Cela, je le maintiens! Car si cela n'était pas, la crainte de
+l'embourbement et de la débilitation (_Versumpfung, Verwasserung_) du
+parti ne serait pas aussi grande qu'elle l'est aujourd'hui.» Il écrit
+encore que «bon nombre de nos agitateurs devraient s'efforcer de
+beaucoup mieux se mettre au courant qu'ils ne le sont actuellement. Ce
+serait le devoir du parti d'aider en leurs efforts ces hommes qui, pour
+la plupart, sont surchargés de travail et qui vivent dans des conditions
+matérielles prolétariennes.» Et plus loin: «L'augmentation des forces
+éminentes et capables est restée de beaucoup en arrière comparée à la
+croissance du parti. Ce que nous avons gagné sous ce rapport dans les
+cinq dernières années peut aisément se compter.» Il rappelle comment, il
+y a de cela dix ans, et alors qu'il n'y avait pas encore autant à
+craindre de l'embourbement, ce fut précisément Vollmar qui, lorsque le
+renouvellement des lois d'exception contre les socialistes était à
+l'ordre du jour, écrivait dans le _Sozialdemocrat_ de Zurich que le
+renouvellement de ces lois serait profitable au développement du parti.
+À cette époque, il se rendait donc très bien compte du péril, et à
+présent que le parti est beaucoup plus en danger de perdre son caractère
+prolétarien et révolutionnaire, ce n'est plus, hélas! Vollmar qui lève
+la voix pour dénoncer le danger, mais, au contraire, il est devenu
+l'espoir de tous les éléments petit-bourgeois du parti. N'est-ce pas
+triste chose de voir ainsi sombrer, sous l'influence d'un changement de
+milieu, de si grandes facultés? Et s'il est du devoir du parti de
+repousser toute tendance aboutissant à la débilitation et l'embourbement
+du parti, comme le dit Bebel, alors on a agi d'une façon inexcusable par
+l'exclusion des «jeunes», qui, de fait, ont exercé la même critique que
+Bebel exerce maintenant. Pourquoi ne pas reconnaître l'erreur et la
+faute commises par cette exclusion, et pourquoi ne pas essayer de les
+séparer si possible?
+
+ * * * * *
+
+Mais revenons au congrès. Bebel a incontestablement raison dans sa
+crainte de la débilitation du parti, puisque des socialistes vont
+jusqu'à voter le budget de l'État, en Bavière. Mais pendant les
+discussions sur ce sujet, il fut prouvé que le même phénomène s'était
+déjà présenté à Bade et à Hesse, sans que l'on ait pensé à incriminer
+les députés socialistes coupables. Il y avait donc eu des antécédents.
+
+En ce qui concerne la question agraire, on fit preuve de la même
+indécision. Nous avons déjà montré, dans notre étude: _Le Socialisme en
+danger_[39], comment Kautsky, dans sa brochure sur le programme
+d'Erfurt, professe les mêmes idées que Vollmar au sujet de la question
+agraire. Messieurs les chefs du parti ne paraissent pas s'en être
+aperçus. Étaient-ils d'accord avec Kautsky ou bien s'intéressent-ils si
+peu à ce qui s'écrit, même de la part de leurs conseillers spirituels,
+que le fait leur ait échappé?
+
+Au cours des discussions sur la question agraire, Bebel disait: «Dans
+l'exposé de Vollmar nous constatons le même reniement du principe de la
+lutte des classes, la même idée non socialiste de conquérir, par
+l'agitation, des contrées qu'il est impossible de conquérir et qui, même
+si cela était possible, ne sauraient être gagnées à notre cause que par
+la dissimulation ou le reniement de nos principes social-démocratiques.
+Excellent dans un certain sens et irréprochable en ce qui concerne la
+détermination de certains modes d'agitation suivis jusqu'ici--la
+dernière partie quelque peu exagérée cependant--ce discours, dans sa
+partie positive, a été d'autant plus dangereux. Et ces passages
+dangereux ont été applaudis par un grand nombre de délégués, ce qui
+corrobore ma conviction que, sur ce terrain aussi, il existe un manque
+de clarté auquel on ne s'attendrait pas chez des social-démocrates.»
+
+Bebel fit remarquer que Vollmar n'avait rien dit des éléments qui
+devraient être l'objet principal de notre propagande: les valets de
+ferme, les ouvriers agricoles et les petits paysans. Par contre, il
+avait beaucoup parlé des agriculteurs proprement dits, envers qui notre
+propagande est de très minime importance.
+
+«Pas la moindre mention n'a été faite, dans la question agraire, du but
+final du parti. C'est comme si la chose n'existait pas. En 1870, lors
+d'un congrès tenu dans la capitale du pays par le parti ouvrier
+social-démocrate, l'État le plus «petit-paysan» de l'Allemagne, le
+Wurtemberg, se prononça ouvertement et sans ambages en faveur de la
+culture communautaire du sol. Le _Allgemeine Deutsche Arbeiterverein_
+fit de même. En l'an de grâce mil huit cent quatre-vingt-quatorze, on a
+tourné autour de cette question, comme le fait un chat autour d'une
+assiette de lait chaud. Voilà le progrès que nous avons réalisé.»
+
+Ledebour, se mêlant à la discussion, arrive à la même conclusion que
+nous, à savoir que Kautsky partageait les vues de Vollmar. Bebel
+prétendit ne pas avoir connaissance de ce fait, mais qu'il s'en
+informerait, et, que si la chose était vraie, il combattrait Kautsky
+aussi bien que Vollmar. Depuis, Bebel a déclaré que Kautsky, dans sa
+brochure, n'avait professé aucune hérésie contre le Principe.
+
+Ceci donna occasion à Ledebour de se prononcer plus catégoriquement et
+il maintint au sujet de Kautsky et de Bebel ce qu'il avait dit. Dans sa
+brochure, Kautsky écrit: «La transition à la production socialiste n'a
+non seulement pas comme condition l'expropriation des moyens de
+consommation, mais elle n'exige pas davantage l'expropriation générale
+des détenteurs des moyens de production.»
+
+«C'est la grande production qui nécessite la société socialiste. La
+production collective nécessite également la propriété collective des
+moyens de produire. Mais tout comme la propriété privée de ces moyens
+est en contradiction avec le travail collectif, la propriété collective
+ou sociale des moyens est en contradiction avec la petite production.
+Celle-ci demande la propriété privée des moyens. L'abolition, par
+rapport à la petite propriété, en serait d'autant plus injustifiable que
+le socialisme veut mettre les travailleurs en possession des moyens de
+produire. Pour la petite production, l'expropriation des moyens de
+produire équivaudrait donc à l'expropriation des possesseurs
+actuels--qui aussitôt rentreraient en possession de ce qu'on leur aurait
+enlevé ... Ce serait de la folie pure. _La transition de la société
+socialiste n'a donc nullement comme condition l'expropriation des petits
+producteurs et des petits paysans_. Cette transition non seulement ne
+leur prendra rien, mais elle leur profitera grandement. Car, la société
+socialiste tendant à remplacer la production des denrées par la
+production pour l'usage direct, doit aussi tendre à transformer tous les
+services (rendus) à la communauté: impôts ou intérêts hypothécaires
+devenus propriété commune,--en tant qu'ils n'auront pas été abolis,--de
+services pécuniaires qu'ils étaient en services en nature sous forme de
+froment, vin, bétail, etc. Cela serait un grand soulagement pour les
+paysans. Mais c'est impossible sous le régime de la production des
+denrées. Seule la société socialiste pourra effectuer cette
+transformation et combattre ainsi une des causes principales de la ruine
+de l'agriculture.»
+
+«Ce sont les capitalistes qui, en réalité, exproprient les paysans et
+les artisans, comme nous venons de le voir. La société socialiste mettra
+un terme à cette expropriation[40].»
+
+En dépit de leur style embrouillé, ces passages sont caractéristiques et
+Ledebour nous paraît avoir absolument raison lorsqu'il dit que les
+considérations politico-agraires de Kautsky sont en parfait accord avec
+la tactique de Vollmar. Et lorsque Kautsky s'irrite à cause de ces
+déductions si logiques, Ledebour a encore raison quand il dit: «Si
+Kautsky veut que son livre plein de contradictions soit compris
+différemment, il faut d'abord qu'il s'efforce d'être clair et qu'il
+refasse complètement ce livre. Un écrivain ne saurait être jugé que
+d'après ce qu'il a écrit et non d'après ce qu'il a voulu écrire.» Le
+fait est que Kautsky promet «un grand soulagement» (_Erleichterung_) aux
+petits paysans et qu'il croit possible la continuation de l'industrie
+petit-bourgeoise à côté de la production socialiste et collective. On ne
+veut donc exproprier que la grande industrie. Mais où tracera-t-on la
+ligne de démarcation? Et lorsque Kautsky ajoute que «d'aucune façon on
+ne peut dire que la réalisation du programme social-démocrate exige, en
+toute circonstance, la confiscation des biens dont l'expropriation
+serait devenue nécessaire», il faudrait être frappé d'aveuglement pour
+ne pas voir que c'est Kautsky qui, dans sa brochure, tend la main à
+Vollmar. Il paraît étrange que l'on ne s'en soit jamais aperçu et, pour
+nous, c'est certainement une satisfaction d'avoir fait remarquer, le
+premier, les tendances petit-bourgeoises que renferme ce livre. Nous
+n'oserions pourtant pas affirmer, comme le fait Grillenberger, que
+Kautsky soit de cent lieues «plus à droite» que Vollmar et Schonlank.
+
+Que Kautsky ait essayé de se laver de ces reproches, cela n'étonnera
+personne, mais nous doutons fort qu'il y ait réussi[41]. Il attribue
+l'interprétation erronée de son livre à ce fait «que la conception
+matérialiste n'a pas encore suffisamment pénétré ces mauvais
+entendeurs». Il distingue entre une certaine forme de propriété et un
+certain mode de production et nous devons voir dans son écrit non
+l'idée d'une continuation de la petite industrie dans la société
+socialiste, mais la conviction que la grande industrie socialiste y
+mettra plus vite un terme que, jusqu'ici, la grande industrie
+capitaliste n'a su le faire.
+
+Après tout, il est possible que Kautsky ait _voulu dire_ cela, mais on
+nous accordera qu'il ne l'a _pas dit_ et Kautsky ne doit donc s'en
+prendre qu'à lui-même si son incorrecte et défectueuse manière de
+s'exprimer a donné lieu à une interprétation erronée.
+
+Le congrès de Cologne avait donné mandat à une commission de préparer un
+programme agraire pour le congrès suivant de Breslau. La commission a
+fait son devoir et le programme agraire est publié.
+
+Quel est le résultat?
+
+Un pas en avant dans la direction du socialisme d'État. Personne n'en
+peut être surpris, car c'est une conséquence fatale.
+
+Dans les considérants du programme, on peut lire qu'on veut faire de
+l'agitation en restant dans le cadre de l'ordre existant de l'État et de
+la société. Figurez-vous bien qu'on veuille démocratiser les
+institutions publiques dans l'État et dans les communes en s'enfermant
+dans le cadre des lois de l'État prussien. Quel non-sens!
+
+Le programme est incompréhensible, car il est écrit dans un jargon
+allemand, soi-disant philosophique, et s'adresse au paysan allemand
+comme le latin dans la liturgie catholique. Quand ce paysan l'aura lu,
+il secouera certainement la tête et il dira qu'il ne comprend rien à ce
+galimatias scientifique.
+
+Seulement on peut constater que c'est l'État qui remplit dans le
+programme le rôle de providence terrestre. Le mot État se trouve au
+moins dix fois dans le programme. En voici les points principaux pour
+prouver ce que nous avons avoué plus haut:
+
+N° 7. L'établissement d'écoles industrielles et agricoles, de fermes
+modèles, de cours agricoles, de champs d'expérimentation agricoles.
+
+N° 11. La suppression de tous les privilèges résultant de certains modes
+de propriété foncière; la suppression de certains modes d'héritage, sans
+indemnité, et aussi des charges et des devoirs, résultant de ces modes.
+
+N° 12. Le maintien et l'augmentation de la propriété foncière et
+publique et la transformation des biens de l'église en propriété _sous
+le contrôle de la représentation_.
+
+Les _communes_ auront un droit de préemption sur tous les biens vendus à
+la suite de saisies immobilières.
+
+N° 13. _L'État et les communes_ devront louer à des associations
+agricoles ou à des paysans les biens domaniaux et commerciaux ou,
+lorsque cette méthode ne sera pas rationnelle, donner à bail à des
+paysans _sous le contrôle de l'État ou de la commune_.
+
+N° 14. _L'État_ doit accorder des crédits aux syndicats pour améliorer
+la terre par des travaux d'irrigation ou de drainage.
+
+_L'État_ doit prendre à sa charge l'entretien des voies ferrées, routes
+et canaux, ainsi que l'entretien des digues.
+
+N° 15 _L'État_ se charge des dettes hypothécaires et foncières et prend
+une rente égale aux frais.
+
+N° 16. Les assurances contre l'incendie, la grêle, les inondations et
+les épizooties seront monopolisées, et _l'État_ devra étendre le système
+d'assurances à toutes les exploitations agricoles et accorder de larges
+indemnités en cas de catastrophes.
+
+N° 17. Les droits de pacage et d'affouage devront être modifiés de
+façon à ce que tous les habitants en profitent également.
+
+Le droit de chasse ne sera plus un privilège et de larges indemnités
+devront être payées pour les dommages causés par le gibier.
+
+La législation protectrice des ouvriers devra être étendue aux ouvriers
+agricoles.
+
+On trouve aussi que pour la protection de la classe ouvrière, l'État
+fonde un office impérial de l'agriculture, des conseils d'agriculture
+dans chaque district et des chambres agricoles.
+
+C'est l'État toujours, partout! Hors l'État, point de salut!
+
+Si ce n'est pas là du socialisme d'État, quel nom faut-il donner à un
+tel projet? M. Liebknecht, qui dit toujours que la dernière lutte sera
+entre le socialisme d'État et la social-démocratie, devrait nous
+expliquer quelle est la différence entre le projet social-démocratique
+de la commission, dont il fut un des membres, et le socialisme d'État.
+
+Nous conseillons à chacun de lire dans les petits pamphlets de Bastiat
+(Oeuvres choisies chez Guillaumin) le chapitre de l'État et d'examiner
+sa définition, que «l'État est la grande fiction à travers laquelle tout
+le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde».
+
+Kautsky[42] a critiqué le projet de telle manière qu'il est tout à fait
+disloqué.
+
+Nous allons donner quelques-unes de ses conclusions comme un bouquet de
+fleurs, et chacun pourra juger combien admirable était le programme
+proposé.
+
+«Le projet supprime la caractéristique du parti entièrement; il ne donne
+pas ce qui nous sépare des démocrates et des réformateurs sociaux, mais
+bien ce que nous avons de commun et ainsi on reçoit l'impression que la
+social-démocratie n'est qu'une sorte de parti réformateur démocratique.
+
+«La social-démocratie déclare dans la partie principale du programme
+qu'il est impossible d'améliorer la position sociale de la classe
+prolétarienne dans la société actuelle. Quelques couches sociales
+peuvent arriver à un mode de vie qui, absolument, est plus élevé, mais,
+relativement, c'est-à-dire vis-à-vis de leurs exploiteurs, la position
+doit empirer. Et dans le second parti nous considérons comme de notre
+devoir d'améliorer avant tout la position sociale de la classe
+prolétarienne.»
+
+«Nous n'avons plus un programme agraire démocratique mais un simple
+programme agraire; non pas un programme, qui transporte la lutte des
+classes parmi les possédants et les non-possédants de la terre, mais un
+programme qui a pour but de subordonner la lutte des classes du
+prolétariat aux intérêts des propriétaires du sol.»
+
+«La commission agraire veut une augmentation considérable de la
+propriété de l'État dans le cadre de l'ordre actuel de l'État et de la
+société». Mais qu'est-ce que cela signifie, sinon d'alimenter le Moloch
+militaire? Les résultats de l'administration fiscale sont-ils si beaux?
+La position des ouvriers de chemins de fer d'État et des mines d'État
+est-elle si excellente, si libre, qu'on doive souhaiter une augmentation
+du nombre d'esclaves étatistes en faveur de la lutte des classes?
+
+La commission elle-même a compris le danger de ses desiderata et c'est
+pourquoi elle y a ajouté: «sous le contrôle de la représentation du
+peuple,» mais Kautsky dit très bien: «la croyance dans l'influence
+miraculeuse clé ce contrôle reste une pure fiction démocratique
+(Köhlerglaube[43]), dans cette période de Panamisme, de majorités
+Crispiennes, de pillages des politiciens américains, etc. Le «contrôle
+de la représentation du peuple» ne donne pas du tout une garantie pour
+l'intégrité des affaires qui se feront à la campagne, ni pour
+l'amélioration de la position des ouvriers d'État.
+
+Kautsky dit qu'on voulait que la commission agraire donnât: «Un
+programme, dans lequel l'harmonie des intérêts des propriétaires du sol
+et des non-propriétaires fût obtenue, c'est-à-dire la quadrature du
+cercle». Très bien, mais pourquoi la commission acceptait-elle un mandat
+aussi insensé? Est-ce que les social-démocrates, vieillis dans le
+mouvement, n'ont pas prévu cela?
+
+«Les propositions de la commission agraire pour la défense de la classe
+ouvrière sont muettes sur la défense même des ouvriers agricoles».
+
+Un programme agraire social-démocratique qui ne change rien au mode de
+reproduction capitaliste est un non sens.
+
+Est-ce que cette critique est suffisante, oui ou non?
+
+ * * * * *
+
+Au congrès de Breslau une lutte s'engagea entre les partisans et les
+ennemis du projet.
+
+Mais quel changement de rôles!
+
+Bebel, qui était encore, l'année d'avant, le défenseur des radicaux,
+l'ennemi des pitoyables tendances petit-bourgeoises dans le parti,
+s'était converti et fut l'avocat de la droite marchant avec Vollmar la
+main dans la main. Le Saul de l'année passée s'était changé
+miraculeusement en Paul et il fut le principal défenseur d'un programme
+qui ne mérite pas de place dans le cadre des revendications socialistes.
+
+Max Schippel disait au congrès, que «dans le projet social-démocratique
+on trouvait à peine un desideratum qui ne fût pas dans les programmes
+des agrairiens, des anti-sémites et des nobles, ces partis de la pire
+sorte», et il le nommait un «vol socialiste de propriété spirituelle».
+
+Il qualifie le projet chancelant de «charlatanisme politique» et il
+finissait par ces mots: «nous voulons aussi conquérir les paysans, mais
+nous ne voulons pas briser le cheval avec sa queue. Rejetez le projet et
+épargnez-nous la honte de faire notre entrée dans les campagnes comme
+l'abbé de Bürger: «retourné sur son âne, avec la queue dans la main au
+lieu de la bride.»
+
+Kautsky secondant Schippel émit l'opinion que les social-démocrates
+scindaient leur propre parti avec un tel programme, car ils commençaient
+par déclarer qu'on ne peut pas sauver les petits paysans, puisqu'ils
+sont condamnés impitoyablement à mort, et leur offraient ensuite un
+programme agraire, panacée de salut. «Le système actuel de la propriété
+foncière conduit à la dévastation, à la rapine du sol.
+
+Chaque amélioration de la production agricole dans la société actuelle
+est une amélioration des moyens d'exploitation du sol. Et pour obtenir
+ces résultats, dont l'avantage est problématique nous prenons le chemin
+glissant du socialisme d'État.»
+
+Très bien, seulement nous disons que la social-démocratie allemande
+s'est avancée déjà beaucoup dans cette direction comme la
+social-démocratie française et belge.
+
+Quand nous voulons «agir positivement pour la défense des paysans, il
+ne nous reste que le socialisme d'État, et la commission agraire a
+accepté cette conséquence.» On disait même: «quand nous acceptons les
+propositions de la commission, nous sommes les défenseurs du paysan
+comme propriétaire.»
+
+Les social-démocrates, défenseurs des propriétaires, qui pouvait penser
+à cela il y a quelques années!
+
+Liebknecht suivit sa méthode ordinaire. Il commença par dire qu'il ne
+s'agissait pas des principes, mais seulement de la tactique. On connaît
+l'élasticité de ce «soldat de la révolution», qui a dit qu'il change de
+tactique vingt-quatre fois par jour, si cela lui semble bon. Comme
+jongleur habile il change une question de principe en une question de
+tactique, et le tour est joué. Il marchait d'accord avec Bebel et
+disait: «Quiconque ne veut pas démocratiser dans le cadre des relations
+existantes, doit écarter toute la seconde partie de notre programme.»
+
+Eh bien, les socialistes hollandais, quoique rarement d'accord avec
+Liebknecht, avaient déjà rejeté cette seconde partie longtemps avant le
+conseil correct de Liebknecht.
+
+À la fin de la discussion on a renvoyé la question aux Calendes
+grecques. Mais nous croyons que Bebel a raison, quand il dit: À quoi
+bon? on ne vide pas une question en la remettant. Non, elle reviendra
+jusqu'à ce que la social-démocratie ait décidé qu'elle passe à l'ordre
+du jour, c'est-à-dire qu'elle reste socialiste ou bien qu'elle soit
+recueillie par les radicaux dans leur programme de réformes.
+
+La résolution de Kautsky et autres, acceptée par le Congrès, est
+celle-ci:
+
+Le Congrès décide:
+
+De rejeter le projet de programme agraire; car ce programme ouvre aux
+paysans la perspective d'améliorer leur position, donc fortifie la
+propriété privée et favorise la résurrection de leur fanatisme
+propriétaire;
+
+Déclare que l'intérêt de la production du sol dans l'ordre social actuel
+est en même temps l'intérêt du prolétariat, et que, cependant, l'intérêt
+de la culture comme l'intérêt de l'industrie, sous le régime de la
+propriété privée des moyens de production, est l'intérêt des possesseurs
+des moyens de production, des exploiteurs du prolétariat. Le projet
+donne aussi de nouveaux moyens à l'État exploiteur et aggrave la lutte
+des classes, et enfin donne à l'état capitaliste une tâche, que seul
+pourrait remplir d'une manière suffisante, un État dans lequel le
+prolétariat aurait conquis la force politique.
+
+Le congrès reconnaît que l'agriculture a ses lois particulières, qui
+sont très différentes de celles de l'industrie, et qu'il faut étudier si
+la social-démocratie veut développer à la campagne une activité féconde.
+Il donne le mandat au conseil général du parti de confier à un certain
+nombre de personnes la charge d'étudier les conditions agraires
+allemandes, en faisant usage des données que la commission agraire a
+déjà recueillies, et de publier le résultat de ces études dans une série
+de traités sous le nom de Recueil des traités politiques agraires du
+parti social-démocratique en Allemagne.
+
+Le conseil général reçoit l'autorisation de donner aux personnes
+auxquelles on a confié cette tâche l'argent nécessaire pour la remplir
+d'une manière convenable.
+
+On espérait éviter les écueils en acceptant cette résolution, mais on a
+simplement reculé et il faudra se rallier à gauche ou à droite.
+
+Quand Calwer a lu ce projet, il a pu répéter ces paroles: «Nous cinglons
+joyeusement avec des procédés théoriques vers un socialisme
+petit-bourgeois idéal, qui est en réalité réactionnaire et utopiste.»
+
+La _Galette de Francfort_ écrivait très bien:
+
+«Quand le programme agraire sera accepté, la pratique et la concurrence
+électorale feront le reste, de sorte que le parti se montrera carrément
+réformateur, un parti ayant premièrement pour but de démocratiser les
+institutions publiques dans l'État et la commune, d'améliorer la
+condition sociale de la classe ouvrière, de hausser l'industrie,
+l'agriculture, le commerce et les communications, dans le cadre de
+l'ordre actuel de l'État et de la société. Cette nouvelle définition de
+la position de la social-démocratie, qui écarte naturellement toute
+aspiration vers l'État futur, s'accorde tout à fait avec la position de
+la démocratie bourgeoise, en ce qui concerne le contenu du programme.
+Nous n'approuvons pas tous les détails du nouveau programme, mais cette
+position elle-même peut être acceptée pour tout parti avancé, qui veut
+être social ... La social-démocratie montre sa bonne volonté, pour
+coopérer à l'amélioration des conditions actuelles.»
+
+La critique du programme dans les journaux social-démocrates a été dure
+et surtout dans le sens désapprobatif. Dans un des journaux (Sachsische
+Arbeiterzeitung) on a demandé: «qu'est-ce qu'on trouve de socialiste
+dans ce projet? Les desiderata du programme peuvent tous être acceptés
+par la démocratie agraire.»
+
+La question agraire était d'une importance telle que Frédéric Engels se
+crut obligé de s'en occuper et, dans un intéressant article, il traita
+du problème agraire en France et en Allemagne[44].
+
+Quand on lit cet article, on admire l'habileté avec laquelle Engels,
+tout en ménageant leur susceptibilité, critique les marxistes français
+au sujet de leur programme pour les travailleurs agraires. Quelle
+différence dans les procédés. Si Eugène Dühring avait osé proposer la
+moitié des mesures adoptées par les marxistes français dans leur congrès
+de Mantes (1894), Engels l'eût cloué au pilori comme ignorant et
+imbécile. Mais lorsqu'il s'agit des marxistes français, lesquels, en ce
+qui concerne l' «embourbement», ont dépassé depuis longtemps leurs
+frères allemands, Engels applique la méthode que les Anglais appellent
+_the give-and-take-criticism_ et distribue tour à tour des coups et des
+caresses. Le lecteur attentif y découvre entre les lignes l'énumération
+de toutes les fautes commises. Mais à chaque bout de phrase, Engels,
+miséricordieux, ajoute: «Nos amis français ne sont pas aussi méchants
+qu'ils en ont l'air.» Engels énumère leurs demandes en faveur des petits
+agriculteurs;
+
+«Achat par la commune de machines agricoles et leur location au prix de
+revient aux travailleurs agricoles;
+
+«Création d'associations de travailleurs agricoles pour l'achat des
+engrais, de grains, de semences, de plantes, etc., et pour la vente des
+produits;
+
+«Suppression des droits de mutation pour les propriétés au-dessous de
+5,000 francs;
+
+«Réduction par des commissions d'arbitrage, comme en Irlande, des baux
+de fermage et de métayage et indemnité aux fermiers et aux métayers
+sortants pour la plus-value donnée à la propriété;
+
+«Suppression de l'article 2102 du Code civil, donnant au propriétaire un
+privilège sur la récolte;
+
+«Suppression de la saisie-brandon, c'est-à-dire des récoltes sur pied;
+constitution pour le cultivateur d'une réserve insaisissable, comprenant
+les instruments aratoires, le fumier et les têtes de bétail
+indispensables à l'exercice de son métier;
+
+«Révision du cadastre et, en attendant la réalisation générale de cette
+mesure, révision parcellaire pour les communes;
+
+«Cours gratuits d'agronomie et champs d'expérimentations agricoles[45].»
+
+Et ensuite il écrit: «On voit que les demandes en faveur des paysans ne
+vont pas loin. Une partie en a déjà été réalisée ailleurs. Des tribunaux
+d'arbitrage pour les métayers seront organisés d'après le modèle
+irlandais. Des associations coopératives de paysans existent déjà dans
+les provinces rhénanes. La révision du cadastre, souhait de tous les
+libéraux et même des bureaucrates, est constamment remise en question
+dans toute l'Europe occidentale. Toutes les autres clauses pourraient
+aussi bien être réalisées sans porter la moindre atteinte à la société
+bourgeoise existante.»
+
+C'est la caractéristique du programme.
+
+Et pourquoi?
+
+«Avec ce programme, le parti a si bien réussi auprès des paysans dans
+les contrées les plus diverses de la France,--l'appétit vient en
+mangeant!--que l'on fut tenté d'encore mieux l'assaisonner au goût des
+paysans. On se rendit très bien compte du dangereux terrain où on
+allait s'engager. Comment alors venir en aide au paysan, non en sa
+qualité de futur prolétaire mais en tant que paysan-propriétaire actuel,
+sans renier les principes du programme socialiste général?»
+
+À cette question on répondit en faisant précéder le programme par une
+série de considérations théoriques, tout comme l'avaient fait les
+socialistes allemands, belges et hollandais. Oui, certes, tous nous
+avons commis cette erreur, et, pour notre part, nous en faisons très
+franchement l'aveu. Tous nous avons eu un programme contenant les
+principes socialistes et où même l'idée communiste fondamentale: _De
+chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins_, trouva son
+expression. Ensuite venait l'énumération des soi-disant _réformes
+pratiques_ qui pourraient être réalisées immédiatement dans la société
+actuelle. Ainsi se rencontrèrent de fait deux éléments absolument
+hétérogènes: d'un côté les communistes purs, acceptant les
+«considérants», sans d'ailleurs s'occuper des «réformes pratiques» et,
+d'autre part, les partisans de ces réformes, lesquels, sans y attacher
+la moindre valeur, acceptaient aussi les «considérants», en même temps
+que le «programme pratique». Par suite du développement des idées,
+l'illogisme de cette situation se manifesta de plus en plus et,
+finalement, les vrais socialistes et les réformateurs se séparèrent[46].
+
+Voilà la lutte qui se livre entre les différentes tendances dans le
+parti socialiste même.
+
+Et voyez les beaux résultats auxquels on arrive!
+
+Dans tel «considérant» on déclare que la propriété parcellaire est
+irrémédiablement condamnée à disparaître, et aussitôt après on affirme
+qu'au socialisme incombe l'impérieux devoir de maintenir en possession
+de leur morceau de terre les petits paysans producteurs, et de les
+protéger contre le fisc, l'usure et la concurrence des grands
+cultivateurs[47].
+
+On pense ainsi conduire la population agricole à l'idéal collectiviste:
+la terre au paysan.
+
+Sans insister davantage sur l'illogisme de cette formule, à laquelle
+nous préférons celle-ci: la terre à tous, nous croyons cependant devoir
+faire remarquer que la réalisation de ces voeux nous éloignerait plus
+que jamais de l'idéal.
+
+Toutes ces réformes, en effet, ont pour but de prolonger
+artificiellement l'existence des petits agriculteurs; des laboureurs
+salariés, des véritables travailleurs de la terre, il est à peine fait
+mention.
+
+De simples radicaux pourraient parfaitement souscrire à un tel
+programme, qui est tout plutôt que socialiste.
+
+Il est temps de se mettre en garde!
+
+On veut donc sauver ce qui est irrémissiblement perdu!
+
+Quelle logique!
+
+Il est assez naturel que Engels finisse par s'en apercevoir et qu'il
+s'écrie: «Combien aisément et doucement on glisse une fois que l'on est
+sur la pente. Si maintenant le petit, le moyen agriculteur d'Allemagne
+vient s'adresser aux socialistes français pour les prier d'intervenir en
+sa faveur auprès des social-démocrates allemands afin que ceux-ci le
+protègent pour pouvoir exploiter ses domestiques et ses servantes et
+qu'il se base, pour justifier cette intervention, sur ce qu'il est
+lui-même victime de l'usurier, du percepteur, du spéculateur en grains
+et du marchand de bétail,--que pourront-ils bien lui répondre? Et qui
+leur garantit que nos grands propriétaires terriens ne leur enverront
+pas leur comte Kanitz qui, lui-même, a proposé la monopolisation
+(_Verstaatlichung_) de l'importation du blé, afin d'implorer également
+l'aide des socialistes pour l'exploitation des travailleurs agricoles,
+arguant, eux aussi, du traitement qu'ils ont à subir de la part des
+usuriers et des spéculateurs en argent et en grains?»
+
+Il est difficile de dire les choses d'une façon plus nette, et,
+néanmoins, aussitôt après les avoir dites, Engels plaide les
+circonstances atténuantes. Il affirme qu'il s'agit ici d'un cas
+exceptionnel, spécial aux départements septentrionaux de la France, où
+les paysans louent des terrains avec l'obligation qui leur est imposée
+d'y cultiver des betteraves et dans des conditions très onéreuses. En
+effet, ils s'obligent à vendre leurs betteraves aux usuriers contre un
+prix fixé d'avance, à ne cultiver qu'une certaine espèce de betteraves,
+à employer une certaine quantité d'engrais. Par dessus le marché ils
+sont encore horriblement volés à la livraison de leurs produits.
+
+
+Mais la situation, à quelques particularités près, n'est-elle pas
+partout la même dans l'Europe occidentale? Si l'on veut prendre sous sa
+protection une certaine catégorie de paysans, on doit en convenir
+loyalement. Engels a parfaitement raison lorsqu'il dit: «La phrase,
+telle quelle, dans sa généralité sans limites, est non seulement un
+reniement direct du programme français, mais du principe fondamental
+même du socialisme, et ses rédacteurs n'auront pas le droit de se
+plaindre si la rédaction défectueuse en a été exploitée contre leur
+intention et de la façon la plus différente.»
+
+Le désaveu est on ne peut plus catégorique.
+
+Et comme nous pensons avec Engels quand il dit: «COMBIEN AISÉMENT ET
+DOUCEMENT ON GLISSE, UNE FOIS SUR LA PENTE!» Cela devrait être inscrit
+au frontispice de tous les locaux de réunion et en tête de tous les
+journaux socialistes. Et si on ne veut pas écouter ma voix, il faut
+espérer qu'Engels du moins obtiendra plus de succès. Ou bien les
+social-démocrates sont-ils déjà tombés si bas qu'on puisse dire d'eux:
+«Quand même un ange (Engels) descendrait du ciel, ils ne l'écouteraient
+pas?»
+
+Ceci s'applique aux «considérants». Mais bien des points du programme
+aussi «trahissent la même légèreté de rédaction que ces considérants».
+Prenons par exemple cet article: Remplacement de tous les impôts directs
+par un impôt progressif sur le revenu, sur tous les revenus au-dessus de
+3,000 francs. On trouve cette proposition dans presque tous les
+programmes social-démocrates; mais ici on a ajouté--bizarre
+innovation!--que cette mesure s'appliquerait spécialement aux petits
+agriculteurs. Ce qui prouve combien peu on en a compris la portée.
+Engels cite l'exemple de l'Angleterre. Le budget de l'État y est de 90
+millions de livres sterling; l'impôt sur le revenu y est compris pour 13
+1/2 à 14 millions, tandis que les autres 76 millions sont fournis en
+partie par le revenu des postes et télégraphes et du timbre, et le reste
+par les droits d'entrée sur des articles de consommation. Dans la
+société actuelle il est quasi-impossible de faire face aux dépenses
+d'une autre façon. Supposons que la totalité de ces 90 millions de
+livres sterling doive être fournie par l'imposition progressive de tous
+les revenus de 120 livres (3,000 francs) et au-dessus. L'augmentation
+annuelle et moyenne de la richesse nationale a été, selon Giffen, de
+1865 à 1875, de _240_ millions de livres sterling. Supposons qu'elle
+soit actuellement de 300 millions. Une imposition de 90 millions
+engloutirait presque un tiers de cette augmentation. En d'autres termes,
+aucun gouvernement ne peut entreprendre une pareille chose, si ce n'est
+un gouvernement socialiste. Et lorsque les socialistes auront le
+pouvoir en mains, il est à espérer qu'ils prendront de tout autres
+mesures que cette réforme insignifiante.
+
+De tout cela on se rend bien compte et voilà pourquoi on fait miroiter
+aux yeux des paysans--«en attendant »!--la suppression des impôts
+fonciers pour tous les paysans cultivant eux-mêmes leurs terres et la
+diminution de ces impôts pour tous les terrains chargés d'hypothèques.
+Mais la deuxième moitié de cette réforme applicable seulement aux fermes
+considérables serait favorable à d'autres que le paysan. Elle le serait
+aussi aux paysans exploiteurs «d'ouvriers».
+
+Avec de nouvelles lois contre l'usure et d'autres réformes du même genre
+on n'avance pas d'un pas: il est donc tout à fait ridicule de les
+prôner.
+
+Et quel est le résultat pratique de toutes ces choses illogiques?
+
+«Bref, après le pompeux élan théorique des «considérants», les parties
+pratiques du nouveau programme agraire ne nous expliquent pas comment le
+parti ouvrier français compte s'y prendre pour laisser les petits
+paysans en possession de leur parcellaire propriété qui, selon cette
+même théorie, est vouée à la ruine.»
+
+Or, ceci n'est autre chose qu'une simple duperie, (_Bauernfaengerei_) à
+la manière de Vollmar et de Schonlank. Cela fait gagner des voix aux
+élections, Engels est bien forcé de le reconnaître et le fait
+loyalement: «Ils s'efforcent, autant que possible, à gagner les voix du
+petit paysan, pour les prochaines élections générales. Et ils ne peuvent
+atteindre ce but que par des promesses générales et risquées, pour la
+défense desquelles ils se voient obligés de formuler des considérants
+théoriques plus risqués encore. En y regardant de plus près on voit que
+ces promesses générales se contredisent elles-mêmes (l'assurance de
+vouloir conserver un état de choses que l'on déclare impossible) et que
+les autres mesures, ou bien seront absolument dérisoires (lois contre
+l'usure) ou répondront aux exigences générales des ouvriers, ou bien que
+ces règlements ne profiteront qu'à la grande propriété terrienne, ou
+encore seront de ces réformes dont la portée n'est d'aucune importance
+pour l'intérêt du petit paysan. De sorte que la partie directement
+pratique du programme pallie de soi-même la première tendance marquée et
+réduit les grands mots à aspect dangereux des considérants à un
+règlement tout à fait inoffensif.»
+
+Il y a encore un danger dans cette méthode. Car si nous réussissons
+ainsi à gagner le paysan, il se révoltera contre nous dès qu'il verra
+que nos promesses ne se réalisent pas. «Mous ne pouvons considérer comme
+un des nôtres le petit paysan qui nous demande d'éterniser sa propriété
+parcellaire, pas plus que le petit patron qui essaie de toujours rester
+patron.»
+
+Il serait difficile d'imaginer une critique plus véhémente et nous
+sourions lorsque nous voyons Engels flatter les frères français: «Je ne
+veux pas abandonner ce sujet sans exprimer la conviction, qu'au fond les
+rédacteurs du programme de Nantes sont du même avis que moi. Ils sont
+trop intelligents pour ne pas savoir que ces mêmes terrains qui
+actuellement sont propriété parcellaire, sont destinés à devenir
+propriété collective. Ils reconnaissent eux-mêmes que la propriété
+parcellaire est condamnée. L'exposé de Lafargue au congrès de Nantes
+confirme du tout au tout cette opinion. La contradiction dans les termes
+du programme indique suffisamment que ce que les rédacteurs ne disent
+n'est pas ce qu'ils voudraient dire. Et s'ils ne sont pas compris, et si
+leurs expressions sont mal interprétées, comme cela est arrivé, en
+effet, la faute en est à eux.
+
+Quoi qu'il en soit, ils seront obligés d'expliquer plus clairement leur
+programme et le prochain congrès français devra le réviser entièrement.»
+
+Que ces paroles sont conciliantes! Engels dit en d'autres termes: Il ne
+faut pas trop leur en vouloir pour ce qu'ils disent. Nous savons tous ce
+que parler veut dire! Mais il ne paraît pas comprendre que par de
+semblables excuses il place ses amis dans une situation peu favorable.
+Au lieu de faire croire à un mensonge inconscient, il dépeint leur façon
+de faire comme une duperie volontaire. Les social-démocrates français
+ont plein droit de s'écrier en présence des amabilités de Frédéric
+Engels: Dieu nous préserve de nos amis!
+
+ * * * * *
+
+Par ce qui précède nous croyons avoir suffisamment démontré comment les
+social-démocrates, une fois sur cette route, ont continué à marcher dans
+cette voie.
+
+Bebel, qui était de la «glissade», s'est tout à coup ressaisi en
+s'apercevant que Vollmar était homme à revendiquer la responsabilité de
+ses actes. Vollmar, en effet, dit: «Ce que je fais et ce qu'on me
+reproche a toujours été la ligne de conduite du parti tout entier.» Pour
+notre part nous sommes convaincus que Bebel n'osera pas aller jusqu'au
+bout, car en ce cas il lui faudrait rompre avec son parti et
+reconnaître, implicitement, que les jeunes avaient raison en se
+méfiant.
+
+La paix, un moment troublée, est déjà rétablie dans les rangs des
+social-démocrates allemands. Le cas Bebel-Vollmar appartient au passé et
+les deux champions reprennent fraternellement leur place dans les rangs.
+L'imbécile proposition de loi connue sous le nom de «Anti-Umsturzvorlage»
+a beaucoup contribué à cette réconciliation[48]. Cette proposition de loi
+elle-même prouve que le vieil esprit bismarckien a finalement triomphé
+chez l'empereur.
+
+Rien, pour le développement du socialisme autoritaire, ne vaut des lois
+d'exception et des persécutions. Aussi n'est-ce pas un hasard que ce
+socialisme-là prédomine, surtout en Allemagne.
+
+Combien vraies sont ces paroles de Bakounine: «La nation allemande
+possède beaucoup d'autres qualités solides qui en font une nation tout à
+fait respectable: elle est laborieuse, économe, raisonnable, studieuse,
+réfléchie, savante, grande raisonneuse et amoureuse de la discipline
+hiérarchique en même temps et douée d'une force d'expansion
+considérable; les Allemands, peu attachés à leur propre pays, vont
+chercher leurs moyens d'existence partout et, comme je l'ai déjà
+observé, ils adoptent facilement, sinon toujours heureusement, les
+moeurs et les coutumes des pays étrangers qu'ils habitent. Mais à côté
+de tant d'avantages indiscutables, IL LEUR EN MANQUE UN: L'AMOUR DE LA
+LIBERTÉ, L'INSTINCT DE LA RÉVOLTE. Ils sont le peuple le plus résigné et
+le plus obéissant du monde. Avec cela ils ont un autre grand défaut:
+c'est l'esprit d'accaparement, d'absorption systématique et lente, de
+domination, ce qui en fait, dans ce moment surtout, la nation la plus
+dangereuse pour la liberté du monde[49].»
+
+Cette citation nous montre le contraste entre les deux courants incarnés
+dans ces deux hommes: Bakounine et Marx. La lune que nous avons à
+soutenir actuellement dans le camp socialiste n'est en somme que la
+continuation de celle qui divisait l'ancienne «Internationale».
+
+Marx était le représentant attitré du socialisme autoritaire. En disant
+cela, je sais à quoi je m'expose. On m'accusera de sacrilège commis
+contre la mémoire de Marx. Accusation étrange, ainsi formulée contre un
+homme qui aime s'appeler élève de Marx et qui s'est efforcé de
+populariser son chef-d'oeuvre: _Das Kapital_, par la publication d'une
+brochure tirée de ce livre.
+
+Autant que qui que ce soit, je respecte Marx. Son esprit génial a fait
+de lui un Darwin sur le terrain économique. Qui donc ne rendrait
+volontiers hommage à un homme, qui, par sa méthode scientifique, a forcé
+la science officielle à l'honorer? Son adversaire Bakounine lui-même ne
+reste pas en arrière pour témoigner de Marx que sa «science économique
+était incontestablement très sérieuse, très profonde», et qu'il est un
+«révolutionnaire sérieux, sinon toujours très sincère, qu'il veut
+réellement le soulèvement des masses». Son influence fut tellement
+puissante que ses disciples en arrivèrent à une sorte d'adoration du
+maître. Ce que la tradition rapporte de Pythagore, à savoir que le
+[grec: autozepha] (_il l'a dit_) mettait fin, chez ses disciples, à
+toute controverse, s'applique aujourd'hui à l'école de Marx. La
+marxolâtrie est comme la vénération que certaines personnes ont pour la
+Bible. Il existe même une science, celle des commentaires officiels et,
+sous l'inspiration d'Engels, chaque déviation du dogme est stigmatisée
+comme une hérésie et le coupable est jeté hors du temple des fidèles.
+Moi-même, à un moment donné, j'ai senti cette puissance occulte,
+hypnotisé comme je l'étais par Marx, mais graduellement, surtout par
+suite de la conduite des fanatiques gardiens postés sur les murs de la
+Sion socialiste, je me suis ressaisi, et sans vouloir attenter à
+l'intégrité de Marx, je me suis aperçu aussi qu'il a été l'homme du
+socialisme autoritaire. Il est vrai que ses disciples l'ont dépassé en
+autoritarisme.
+
+On se rappelle peut-être la discussion sur la priorité de la découverte
+d'idée entre Rodbertus et Marx au sujet de la question de la
+«plus-value», traitée par Engels dans sa préface à la brochure de Marx
+contre Proudhon[50]. Pour notre part, nous avons toujours jugé ridicule
+cette question, car qui pourrait bien se vanter d'avoir, le premier,
+trouvé telle idée? Les idées sont dans l'air. En même temps que Darwin,
+Wallace et Herbert Spencer avaient des idées analogues sur la loi
+naturelle de l'évolution. Et si l'on appelle Rodbertus le père du
+socialisme étatiste, il nous semble qu'il partage cet honneur avec Marx
+lequel, très réellement, était un partisan décidé du socialisme d'État.
+«Les marxistes sont adorateurs du pouvoir de l'État et nécessairement
+aussi les prophètes de la discipline politique et sociale, les champions
+de l'ordre établi de haut en bas, toujours au nom du suffrage universel
+et de la souveraineté des masses, auxquelles on réserve le bonheur et
+l'honneur d'obéir à des chefs, à des maîtres élus. Les marxistes
+n'admettent point d'autre émancipation que celle qu'ils attendent de
+leur État soi-disant populaire. Ils sont si peu les ennemis du
+patriotisme que leur Internationale même porte trop souvent les couleurs
+du pangermanisme. Il existe entre la politique bismarckienne et la
+politique marxiste une différence sans doute très sensible, mais entre
+les marxistes et nous il y a un abîme.»
+
+Il y a une équivoque, qui fut éclaircie peu à peu.
+
+En mars 1848, le Conseil général de la fédération communiste
+(Kommunistenbund) formulait ses desiderata et on y parle surtout de
+l'État. Par exemple:
+
+n° 7: les mines, les carrières, les biens féodaux, etc., propriété _de
+l'État_; n° 8: les hypothèques, propriété _de l'État_, la rente payée
+par les paysans _à l'État_; n° 9: la rente foncière ou la ferme payée
+comme impôt _à l'État_; n° 11: les moyens de communication: les chemins
+de fer, les canaux, les bateaux à vapeur, les routes, la poste, etc.,
+dans les mains de _l'État._ Ils sont changés en _propriété d'État_ et
+mis à la disposition de la classe des déshérités; n° 16: établissement
+des ateliers nationaux. _L'État_ garantit l'existence à tous les
+ouvriers et prend soin des invalides.
+
+Selon ce manifeste, les prolétaires doivent combattre chaque effort
+tendant à donner les biens féodaux expropriés en libre propriété aux
+paysans. Les biens doivent rester _biens nationaux_ et être transformés
+en colonies ouvrières. Les ouvriers doivent faire tout le possible pour
+centraliser le pouvoir entre les mains de l'État contrairement a ceux
+qui veulent fonder la république fédéraliste.
+
+Voilà le pur socialisme d'État et qui le nierait ignore ce que veut le
+socialisme d'État.
+
+Mais on suivait alors la même méthode que maintenant, on était
+irréductible sur les principes dans les considérants, et on devenait
+opportuniste dans les desiderata pratiques en oubliant la signification
+des considérants.
+
+Comment peut-on accorder avec ces desiderata pratiques l'opinion
+suivante de la fédération communiste en mars 1850: «les ouvriers doivent
+veiller à ce que l'insurrection révolutionnaire immédiate ne soit pas
+supprimée directement après le triomphe. Leur intérêt est au contraire
+de la continuer aussi longtemps que possible. Au lieu de supprimer les
+soi-disant excès, on doit non seulement tolérer mais prendre la
+direction de la vengeance populaire contre les personnes les plus haïes
+ou les édifices publics.» Les intérêts des ouvriers sont opposés à ceux
+de la bourgeoisie, qui veut tirer profit de l'insurrection pour
+elle-même et frustrer le prolétariat des fruits du triomphe. Plus loin:
+«nous avons vu comment les démocrates prendront la direction des
+mouvements, comment ils seront obligés de proposer des mesures plus ou
+moins socialistes. On demandera quelles mesures les ouvriers vont
+opposer à ces propositions. Les ouvriers ne peuvent naturellement
+demander au début du mouvement des mesures purement communistes, mais
+ils peuvent:
+
+1° Forcer les démocrates à modifier l'ordre social actuel, à troubler la
+marche régulière et à se compromettre eux-mêmes;
+
+2° Amener les propositions des démocrates, qui ne sont pas
+révolutionnaires mais seulement réformatrices, à se transformer en
+attaques directes contre la propriété privée. Par exemple: quand les
+petits bourgeois proposent d'acheter les chemins de fer et les
+fabriques, les ouvriers exigent leur confiscation sans indemnité comme
+propriété des réactionnaires; quand les démocrates proposent les impôts
+proportionnels, les ouvriers exigent les impôts progressifs; quand les
+démocrates proposent une progression modérée, les ouvriers exigent une
+progression qui ruine le grand capital; quand les démocrates proposent
+une réduction des dettes nationales, les ouvriers exigent la banqueroute
+de l'État.» Et leur manifeste finit avec ces mots: «leur devise dans la
+lutte (c'est-à-dire, celle du parti prolétarien) doit être la révolution
+en permanence.»
+
+Quelle différence avec la tendance étatiste des premiers desiderata!
+Marx ne savait pas précisément ce qu'il voulait et c'est pourquoi tous
+les deux ont raison, M. le professeur Georg Adler, qui met le doigt sur
+les tendances anarchistes de Marx et M. Kautsky, qui affaiblit la
+signification des paroles de Marx et signale ses idées centralistes, car
+le premier cite la première moitié, les considérants, et le second la
+seconde moitié avec les desiderata pratiques[51].
+
+Contre ces traits caractéristiques des marxistes, il n'y a pas
+grand'chose à dire. Et si jadis j'ai pu croire qu'il ne fallait pas
+attribuer à Marx la tactique que ses partisans aveugles ont déclarée la
+seule salutaire, j'ai fini par me rendre compte que Marx lui-même
+suivrait cette direction. J'en ai acquis la certitude par la lecture de
+cette lettre de Bakounine où il écrit: «Le fait principal, qui se
+retrouve également dans le manifeste rédigé par M. Marx en 1864, au nom
+du conseil général provisoire et qui a été éliminé du programme de
+l'Internationale par le congrès de Genève, c'est la CONQUÊTE DU POUVOIR
+POLITIQUE PAR LA CLASSE OUVRIÈRE. On comprend que des hommes aussi
+indispensables que MM. Marx et Engels soient les partisans d'un
+programme qui, en consacrant et en préconisant le pouvoir politique,
+ouvre la porte à toutes les ambitions. Puisqu'il y aura un pouvoir
+politique, il y aura nécessairement des sujets travestis
+républicainement en citoyens, il est vrai, mais qui n'en seront pas
+moins des sujets, et qui comme tels seront forcés d'obéir, parce que
+sans obéissance il n'y a point de pouvoir possible. On m'objectera
+qu'ils n'obéissent pas à des hommes mais à des lois qu'ils auront faites
+eux-mêmes. À cela je répondrai que tout le monde sait comment, dans les
+pays les plus démocratiques les plus libres mais politiquement
+gouvernés, le peuple fait les lois, et ce que signifie son obéissance à
+ces lois. Quiconque n'a pas le parti pris de prendre des fictions pour
+des réalités, devra bien reconnaître que, même dans ces pays, le peuple
+obéit non à des lois qu'il fait réellement, mais qu'on fait en son nom,
+et qu'obéir à ces lois n'a jamais d'autre sens pour lui que de le
+soumettre à l'arbitraire d'une minorité tutélaire et gouvernante
+quelconque, ou, ce qui veut dire la même chose, d'être librement
+esclave.»
+
+Nous voyons que «la conquête du pouvoir politique par la classe
+ouvrière» fut déjà son idée fixe et lorsqu'il parlait de la dictature du
+prolétariat, ne voulait-il pas parler en réalité de la dictature des
+_meneurs_ du prolétariat? En ce cas, il faut l'avouer, le parti social
+démocrate allemand a suivi religieusement la ligne de conduite tracée
+par Marx. L'idéal peut donc se condenser dans ces quelques mots:
+«L'assujettissement politique et l'exploitation économique des classes.»
+Il est impossible de se soustraire à cette logique conclusion lorsqu'on
+vise à «la conquête du pouvoir politique par la classe ouvrière» avec
+toutes ses inévitables conséquences. Lorsque Bebel--au congrès de
+Francfort--dit, et fort justement: «Si les paysans ne veulent pas se
+laisser convaincre nous n'aurons pas à nous occuper des paysans. Leurs
+préjugés, leur ignorance, leur étroitesse d'esprit ne doivent pas nous
+pousser à abandonner en partie nos principes», et qu'en s'adressant aux
+députés bavarois il ajoute ceci: «Vous n'êtes pas les représentants des
+paysans bavarois, mais d'intelligents ouvriers industriels», il ne fit
+que répéter ce que Bakounine avait déjà dit en 1872. D'après Bakounine,
+en effet, les marxistes s'imaginent que «le prolétariat des villes est
+appelé aujourd'hui à détrôner la classe bourgeoise, à l'absorber et à
+partager avec elle la domination et l'exploitation du prolétariat des
+campagnes, ce dernier paria de l'histoire, sauf à celui-ci de se
+révolter et de supprimer toutes les classes, toutes les dominations,
+tous les pouvoirs, en un mot tous les États plus tard». Et comme il
+apprécie bien la signification des candidatures ouvrières pour les
+corps législatifs lorsqu'il écrit: «C'est toujours le même tempérament
+allemand et la même logique qui les conduit directement, fatalement dans
+ce que nous appelons le _socialisme bourgeois_, et à la conclusion d'un
+pacte politique nouveau entre la bourgeoisie radicale, ou forcée de se
+faire telle; et la minorité _intelligente_, respectable, c'est-à-dire
+_embourgeoisée_ du prolétariat des villes, à l'exclusion et au détriment
+de la masse du prolétariat, non seulement des campagnes mais des villes.
+Tel est le vrai sens des candidatures ouvrières aux parlements des États
+existants et celui de la conquête du pouvoir politique par la classe
+ouvrière.»
+
+Encore une fois, que peut-on raisonnablement objecter à cette
+argumentation? Et c'est vraiment étrange que cette lettre inédite de
+Bakounine, qui parut à la fin de l'année dernière, ait été absolument
+ignorée par les social-démocrates allemands. Pour dire vrai, cela n'est
+pas étrange du tout, mais au contraire fort naturel. Car ces messieurs
+ne désirent nullement se placer sur un terrain où leur socialisme
+autoritaire est aussi clairement et aussi véridiquement exposé et
+combattu.
+
+On sait que Marx lui-même pensait de cette façon, et nous ne comprenons
+pas qu'Engels, qui si pieusement veilla sur l'héritage spirituel de son
+ami, contemplât, en l'approuvant, le mouvement allemand, quoique dans
+ses productions scientifiques, il se montrât quelque peu anarchiste.
+
+D'étranges révélations ont cependant été faites au sujet de la situation
+de Marx vis-à-vis du programme social-démocrate allemand. Car, alors
+qu'universellement Marx était considéré comme le père spirituel de ce
+programme,--depuis 1875 le programme du parti,--on a appris par un
+article qu'Engels publia en 1891 dans la _Neue Zeit_ contre le désir
+formel de Bebel, que Marx, loin d'avoir été l'inspirateur de ce
+programme, l'avait véhémentement combattu et qu'on l'avait adopté malgré
+lui. La fraction social-démocrate du Reichstag s'est donc rendue
+coupable d'un véritable abus de confiance et rien n'a autant aidé à
+ébranler ma confiance dans les chefs du parti allemand que cette
+inexcusable action. Quinze ans durant on a laissé croire aux membres du
+parti que leur programme avait été élaboré avec l'approbation de Marx,
+et le plus étonnant est que cela se soit fait avec l'assentiment tacite
+de Marx et d'Engels qui, ni l'un ni l'autre, ne se sont opposés à cette
+_pia fraus_. Des chefs de parti qui se permettent de pareilles erreurs
+sont certes capables de bien d'autres choses encore. Voyons dans quels
+termes réprobateurs, anéantissants même, Marx critique ce programme: «Il
+est de mon devoir de ne pas accepter, même par un silence diplomatique,
+un programme qu'à mon avis il faudrait rejeter comme démoralisant le
+parti.» Ce qui n'empêche nullement Marx de se taire et de ne pas
+protester, le programme une fois adopté. En ce qui concerne la partie
+«pratique» du programme, Marx dit: «Ses réclamations politiques ne
+contiennent pas autre chose que l'antique et universelle litanie
+démocratique: suffrage universel, législation directe, droit populaire,
+etc. Elles ne sont qu'un écho du parti du peuple (_Volkspartei_)
+bourgeois et de la ligue de la paix et de la liberté[52].» Et pour de
+pareilles fariboles on engagerait la lutte contre le monde entier! Pour
+des niaiseries semblables nous risquerions la prison, voire même la
+potence! Et plus loin: «Le programme tout entier, malgré ses fioritures
+démocratiques, est complètement empoisonné par la croyance de «sujet à
+l'État» de la secte lassallienne, ou bien, ce qui ne vaut guère mieux,
+par la croyance aux merveilles démocratiques, ou, plutôt, par le
+compromis entre ces deux sortes de croyance aux miracles, toutes deux
+également éloignées du socialisme.»
+
+Marx dit encore: «Quel changement l'État subira-t-il dans une société
+communiste? En d'autres termes: Quelles fonctions sociales subsisteront,
+analogues aux fonctions actuelles de l'État? À cette question, il faut
+une réponse scientifique et on n'approche pas d'un saut de puce de la
+solution en faisant mille combinaisons du mot _peuple_ avec le mot
+_État_. Entre la société capitaliste et la société communiste il y a la
+période transitoire révolutionnaire. À celle-ci correspond une période
+transitoire politique dont la forme ne saurait être que la dictature
+révolutionnaire du prolétariat.» Fort judicieusement, Merlino dit à ce
+sujet: «Marx a bien prévu que l'État sombrerait un jour, mais il a
+renvoyé son abolition au lendemain de l'abolition du capitalisme, comme
+les prêtres placent après la mort le paradis.»
+
+Une lamentable mystification a donc eu lieu ici, contre laquelle on ne
+saurait trop protester.
+
+Au congrès de Halle, dit Merlino, les social-démocrates se sont
+démasqués: ils ont publiquement dit adieu à la révolution et désavoué
+quelques théories révolutionnaires d'antan, pour se lancer dans la
+politique parlementaire et dans le fatras de la législation ouvrière. À
+notre avis, on a _toujours_ suivi cette voie. Seulement, petit à petit,
+tout le monde s'en est aperçu. Si Marx juge le programme
+social-démocrate allemand «infecté, d'un bout à l'autre, de fétichisme
+envers l'État», on est bien tenté de croire qu'il y a quelque chose qui
+n'est pas net! Liebknecht lui-même ne reconnaît-il pas que le parti
+allemand--de 1875 à 1891, c'est-à-dire du moins du congrès de Gotha au
+congrès d'Erfurt--professait le socialisme d'État? Au congrès de Berlin,
+au sujet du socialisme étatiste, Liebknecht dit: «Si l'État faisait peau
+neuve, s'il cessait d'être un État de classes en faisant disparaître
+l'opposition des classes par l'abolition des classes mêmes, alors ...
+mais alors il devient l'État socialiste, en ce sens nous pourrions dire,
+si toutefois nous voulions encore donner le nom d'État à la société que
+nous désirons établir: Ce que nous voulons c'est le socialisme étatiste!
+Mais en ce sens-là seulement! Or, ce n'est pas cette signification qu'y
+attachent tous ces messieurs: ils ont en vue l'État actuel; ils veulent
+(réaliser) le socialisme dans l'État actuel, c'est-à-dire la quadrature
+du cercle,--un socialisme qui n'est pas le socialisme dans un État qui
+est tout le contraire du socialisme. Oui, une tentative a été faite
+d'instaurer en Allemagne le socialisme d'État dans son sens idéal: la
+réelle transformation de l'État en un État socialiste. Cette tentative
+fut l'oeuvre de Lassalle par sa fameuse proposition de créer, avec
+l'aide de l'État, des associations productrices qui, graduellement,
+prendraient en mains la production et réaliseraient, après une période
+transitoire de concurrence avec la production capitaliste privée, le
+véritable socialisme d'État. C'était une utopie et nous avons tous
+compris que cette idée n'est pas réalisable. Nous avons si complètement
+et formellement rompu avec cette idée utopique à présent que, au lieu du
+programme-compromis de 1875 qui contenait encore, quoique sous toutes
+sortes de réserves, l'idée de ce socialisme d'État, nous avons adopté le
+nouveau programme d'Erfurt. Je dis «avec toutes sortes de réserves», car
+alors on s'aperçut qu'il y avait ici une contradiction; que le
+socialisme est révolutionnaire, qu'il doit être révolutionnaire et qu'il
+est sur un pied de guerre à mort contre l'État réactionnaire. On
+s'efforça donc d'obtenir autant de garantie que possible, afin que
+l'État ne pût abuser du pouvoir économique obtenu par ces associations
+productrices et que tout bonnement il s'assassinât lui-même. Dans le
+programme de Gotha on lit: «Le parti ouvrier socialiste allemand
+réclame, afin d'aplanir la voie vers la solution de la question sociale,
+la création d'associations productrices socialistes avec l'aide de
+l'État et sous le contrôle démocratique du peuple travailleur.» On
+s'imaginait donc que dans l'État actuel, qui grâce à un miracle
+quelconque se serait converti à un honnête socialisme d'État, un
+contrôle démocratique serait possible, c'est-à-dire un État démocratique
+dans un État bureaucratique, semi-féodal et policier, qui, de par son
+essence même, ne saurait être ni socialiste ni démocrate. La phrase
+suivante: «Les associations productrices doivent être créées, pour
+l'industrie et pour l'agriculture, dans de telles proportions, que
+d'elles dérive l'organisation socialiste de la production tout entière»,
+prouve clairement jusqu'à quel degré on s'illusionnait encore au sujet
+des rapports entre l'État actuel et le socialisme. Autre garantie contre
+l'abus du socialisme d'État: ou déclara que nous voulions établir l'État
+_libre_ et la société socialiste. Mais l'État libre ne saurait jamais
+être l'État actuel; un État libre ne sera jamais possible sur les bases
+de la production capitaliste, parce que, comme cela est démontré
+clairement dans notre nouveau programme, le capitalisme, qui a comme
+condition vitale le monopole des moyens de production, réclame, outre le
+pouvoir économique, l'esclavage politique de sorte que l'État actuel ne
+pourra jamais être socialiste[53].»
+
+Malgré tout cela, et suivant les déclarations de Liebknecht lui-même, le
+parti social-démocrate allemand a professé pendant quinze années le
+socialisme d'État.
+
+Et il n'a pas encore perdu ce caractère, quoi qu'on en dise. Or n'est-il
+pas vrai que, dans l'idée des collectivistes, l'État, c'est-à-dire la
+représentation nationale ou communale, prend la place du patron et que,
+pour le reste, rien ne change[54]? Fort justement Kropotkine écrit: «Ce
+sont les représentants de la nation ou de la commune et leurs délégués,
+leurs fonctionnaires qui deviennent gérants de l'industrie. Ce sont eux
+aussi qui se réservent le droit d'employer dans l'intérêt de tous la
+plus-value de la production[55]». N'est-il pas vrai que le
+parlementarisme conduise inévitablement au socialisme étatiste?
+Bernstein ne parle-t-il pas d'une «étatisation» de la grande production
+(_Verstaatlichung der Grossproduktion_), laissant sans solution la
+question de savoir «si l'État réglera d'abord seulement le contrôle, ou
+bien s'il s'emparera immédiatement de la direction effective de la
+production[56]». Très catégoriquement Bernstein envisage donc la
+direction immédiate de l'industrie par l'État comme le _but final_ à
+atteindre.
+
+Certes, cela ne ressemble en rien à l'État _libre_. Il est vrai que les
+social-démocrates allemands ne désirent nullement la liberté. Pas plus
+qu'ils ne tolèrent la liberté dans leur propre parti, ils ne la
+toléreraient si en Allemagne ou ailleurs ils étaient les maîtres. Le lit
+de Procuste de la social-démocratie allemande n'est pas fait pour
+l'homme libre.
+
+Merlino disait du programme d'Erfurt: «Tel est le programme d'Erfurt,
+fruit de quinze ans de réaction socialiste et d'agitation électorale, à
+base de suffrage universel accordé aux classes ouvrières, pour les
+tromper, les diviser et les détourner de la voie révolutionnaire[57].»
+
+ * * * * *
+
+Il est regrettable que, généralement, les différences d'opinion donnent
+lieu à des discussions peu courtoises. Pourquoi, en effet, ne pas
+reconnaître loyalement les mérites ou le savoir de l'adversaire? Faut-il
+donc nécessairement être, dans le monde de la science, ou dieu, ou
+diable?
+
+S'il faut en croire Engels, Dühring ne serait qu'un faible esprit et un
+zéro «irresponsable et possédé par la manie des grandeurs». Par contre,
+Dühring, dans ses écrits, ne se borne pas à critiquer les oeuvres de
+Marx: il injurie l'écrivain. Quand même il aurait raison dans ses
+critiques, il y a quelque chose de repoussant dans l'allure personnelle
+et subjective de ses attaques. Il dit de Marx: «Son communisme d'État,
+théocratique et autoritaire est injuste, immoral et contraire à la
+liberté. Supposons, au jubilé marxiste, toute propriété dans la grande
+armoire à provisions de l'État socialiste. Chacun sera alors renseigné
+par Marx et ses amis sur ce qu'il mangera et boira et sur ce qu'il
+recevra de l'armoire aux provisions; puis encore sur les corvées à
+exécuter dans les casernes du travail. À en juger d'après la presse et
+l'agitation marxistes, la justice et la vérité seraient certainement la
+dernière des choses prises en considération dans cet État despotique et
+autoritaire[58]. La plus despotique confiscation de la liberté
+individuelle, oui, la spoliation à tous les degrés, sous la forme de
+l'arbitraire bureaucratique et communiste, serait la base de cet État.
+Par exemple, les productions de l'esprit ne seraient tolérées dans
+l'État marxiste qu'avec l'autorisation de Marx et des siens et Marx, en
+sa qualité de grand-policier, grand-censeur et grand-prêtre,
+n'hésiterait pas, au nom du bien-être socialiste, à exterminer les
+hérésies qu'actuellement il ne peut combattre qu'au moyen de quelques
+chicanes littéraires. Il n'y aurait, physiquement et moralement, que des
+serviteurs communistes de l'État et, pour se servir de la dénomination
+antique, que des esclaves publics. Quels sont, dans leurs subdivisions,
+les rapports mutuels du troupeau de cette étable communiste, combien les
+besoins de la nourriture, les rations à l'auge et les différentes
+corvées sont «_allerhöchst staatsspielerisch_» et comment on en
+tiendrait la comptabilité, voilà le secret qui doit rester caché
+jusqu'après l'année jubilaire; car Marx considérerait cette révélation
+comme du socialisme fantaisiste. C'est justement pour cette raison que
+le public, qui devait être mystifié, est renvoyé aux calendes grecques
+par l'inventeur de l'année jubilaire, Marx, qui prétend qu'on ne peut
+demander des renseignements sur les situations de l'avenir[59]»
+
+Une telle critique, quoique juste au fond, répugne par sa forme
+grossière. Soyez rigoureux dans l'analyse, ne ménagez rien dans la
+critique, mais ne gâtez pas votre cause en lui donnant une forme qui
+dépasse les bornes d'un début convenable.
+
+L'admirateur de Dühring, le Dr B. Friedlaender, va également trop loin
+lorsqu'il écrit dans son intéressante brochure[60]: «Pour être aussi
+hérésiarque que possible envers ceux qui prétendent que la liberté de
+la critique doit s'arrêter à Marx, je prétends: Avec la même somme de
+capital et de travail,--c'est-à-dire avec la somme d'argent, de réclame
+et de contre-réclame à l'aide de laquelle Marx est arrivé, parmi la
+masse, à la considération et à la gloire dont il jouit et dont il jouira
+encore quelque temps, probablement,--on aurait pu gonfler n'importe quel
+écrivain socialiste jusqu'à en faire une autorité inaccessible.» Même le
+plus grand adversaire de Marx considérera ce jugement comme inexact.
+Marx restera incontestablement, pour les générations futures, un des
+grands précurseurs de cette économie politique qui, surtout au point de
+vue critique, a combattu le vieux dogme. Par un jugement pareil on se
+fait plus de tort que de bien. Ceci nous remémore la réflexion
+spirituelle de Paul-Louis Courier: «Je voudrais bien répondre à ce
+monsieur, mais je le crois fâché. Il m'appelle jacobin, révolutionnaire,
+plagiaire, voleur, empoisonneur, faussaire, pestiféré ou pestifère,
+enragé, imposteur, calomniateur, libelliste, homme horrible, ordurier,
+grimacier, chiffonnier. C'est, tout, si j'ai mémoire. Je vois ce qu'il
+veut dire: il entend que lui et moi sommes d'avis différent.»
+
+Quels efforts que je fasse pour me faire une conception de l'État, je ne
+puis trouver comment le marxiste pourra se délivrer du socialisme
+d'État. En disant cela je n'accuse point Marx et ceux qui veulent me
+combattre n'ont qu'à prouver qu'on peut aboutir à un autre résultat.
+Comment les marxistes réaliseront-ils l'ensemble de leur programme
+pratique, _sinon par l'État_ et par l'extension continuelle de son
+autorité?--cela se passe déjà actuellement.--Son pouvoir et son champ
+d'action s'étendent d'une manière extraordinaire. Ainsi il s'empare
+continuellement de nouvelles organisations: chemins de fer de l'État,
+téléphones de l'État, assurance par l'État, banque hypothécaire d'État,
+pharmacies de l'État, médecins de l'État, mines de l'État, monopole
+d'État pour le sel, le tabac,... et où cela finira-t-il, une fois engagé
+sur cette route? Au lieu d'être des esclaves particuliers, les
+travailleurs seront les esclaves de l'État. Oui, on parle déjà de la
+protection légale des ouvriers contre les patrons, comme jadis on avait
+la protection des esclaves contre leurs propriétaires.
+
+À ce point de vue je suis de l'avis du Dr Friedlaender lorsqu'il écrit:
+«Quand on songe que c'est l'État qui encourage l'exploitation et la rend
+possible en maintenant par la force les soi-disant droits de propriété
+qui ne constituent pas précisément un vol, mais conduisent à une
+spoliation des travailleurs équivalant à un vol proprement dit,--on est
+tout étonné de voir précisément cet État--source du vol et de
+l'esclavage--jouer le rôle de protecteur des spoliés et de libérateur
+des esclaves salariés. L'État maintient l'exploitation par son pouvoir
+autoritaire et cherche en même temps à faire dévier les conséquences
+extrêmes de l'esclavage des salariés qu'il a érigé en principe, par des
+lois contre les accidents et la vieillesse, des lois sur les fabriques,
+et la fixation, par des règlements, de la durée de la journée de
+travail. Cette atténuation d'une contrainte remplacée par une autre peut
+être considérée en général comme un adoucissement, mais le côté
+dangereux de la chose c'est que la marche en avant dans cette voie
+consolide le pouvoir de l'État et aboutit finalement au socialisme
+d'État. La diminution du sentiment libertaire, à mesure que s'améliore
+la situation sociale, est un axiome connu déjà au temps des empereurs
+de l'ancienne Rome. _Panem et circenses_! Du pain et les jeux du cirque!
+Que leur chaut la liberté, l'indépendance, la dignité humaine? C'est
+ainsi que la soi-disant social-démocratie prépare de toutes ses forces
+l'avènement du socialisme d'État et favorise la servitude et le culte du
+pouvoir.»
+
+Nous demandons de nouveau que l'on nous prouve comment on se soustraira
+à ces conséquences fatales, une fois engagé dans cette voie. On n'arrive
+pas d'un seul effort aussi loin, mais on avance pas à pas et tout à coup
+on découvre qu'on est embourbé. Pour retourner il manque à la plupart le
+courage moral, la force pour renier leur passé et combattre leurs
+anciens amis. Bebel, par exemple, qui vient de retrouver son moi, pour
+ainsi dire, n'avancera plus et louvoiera toujours dans les mêmes
+eaux[61].
+
+On ne peut douter de la loyauté de quelqu'un, même lorsqu'il raconte des
+choses invraisemblables. Comment, par exemple, un ami du prolétariat, un
+révolutionnaire, qui prétend vouloir sérieusement l'affranchissement des
+masses et se met plus ou moins à la tête des mouvements révolutionnaires
+dans les divers pays, peut-il rêver que le prolétariat se soumettrait à
+une idée unique, éclose dans son cerveau? Comment peut-il se figurer la
+dictature d'une ou de quelques personnalités sans y voir en germe la
+destruction de son oeuvre? Bakounine a écrit si justement:
+
+«Je pense que M. Marx est un révolutionnaire très sérieux, sinon
+toujours très sincère, qu'il veut réellement le soulèvement des masses;
+et je me demande comment il fait pour ne point voir que l'établissement
+d'une dictature universelle, collective, ou individuelle,--d'une
+dictature qui ferait en quelque sorte la besogne d'un ingénieur en chef
+de la révolution mondiale, réglant et dirigeant le mouvement
+insurrectionnel des masses dans tous les pays, comme on dirige une
+machine,--que cet établissement suffirait à lui seul pour tuer la
+révolution, paralyser et fausser tous les mouvements populaires? Quel
+homme, quel groupe d'individus, si grand que soit leur génie, oseraient
+se flatter de pouvoir seulement embrasser et comprendre l'infinie
+multitude d'intérêts, de tendances et d'actions si diverses dans chaque
+pays, chaque province, chaque localité, chaque métier, dont l'ensemble
+immense, unifié mais non uniformisé par une grande aspiration commune et
+par quelques principes fondamentaux, passés désormais dans la conscience
+des masses, constituera la future révolution sociale?»
+
+Qu'on se remémore par exemple le congrès international où tous les pays
+étaient représentés, mais où une certaine fraction avait le droit de
+rappel à l'ordre, même par la force, qu'on songe à ce qui s'est passé à
+Zurich où une minorité, d'opinion divergente, mais socialiste comme les
+autres, fut tout simplement exclue! Comme on fait déjà fi de la liberté
+dans ces congrès où l'on ne dispose encore que de peu de pouvoir! Et
+qu'y fait-on de la soi-disant dictature du prolétariat? On peut s'écrier
+sans arrière-pensée: Adieu liberté ... Sur ce terrain-là on, a plutôt
+reculé qu'avancé et telle société posséderait déjà, à sa naissance, les
+germes de sa décomposition. C'est surtout sur le terrain intellectuel
+que toute contrainte doit être abolie car dès que la libre expression
+des idées est entravée, on nuit à la société. Mill dit à ce sujet[62]:
+«Le mal qu'il y a à étouffer une opinion réside en ce que par là
+l'humanité est spoliée: la postérité aussi bien que la génération
+actuelle, ceux qui ne préconisent pas cette idée encore plus que ceux
+qui en sont partisans. Si une opinion est vraie, ils n'auront pas
+l'occasion d'échanger une erreur contre une vérité; et si elle est
+fausse, ils y perdront un grand avantage: une conception plus nette, une
+impression plus vivante de la vérité, jaillie de sa lutte avec
+l'erreur.» Examinons n'importe quelle question: la nourriture, la
+vaccine, etc. La grande masse, ainsi que la science, prétend que la
+nourriture qui convient le plus à l'homme est un mélange de mets à base
+de viande et de végétaux. Pourra-t-on me forcer à renoncer au
+végétarisme pur, puisque celui-ci me paraît meilleur? N'aurai-je pas la
+liberté de travailler à sa diffusion? Dois-je me soumettre parce que mes
+idées diététiques sont des hérésies pour les autres? Il en est de même
+de la vaccine. Lorsque toute la Faculté considère la vaccine comme un
+préservatif contre la petite vérole et que je considère ce moyen comme
+un danger, peut-on me forcer à renier mon opinion et à me soumettre à
+une pratique que j'abhorre? Il a été prouvé maintes fois que l'hérésie
+d'un individu était la religion de l'avenir. S'il ne lui est pas
+possible de se faire entendre, la science y perd et l'humanité ne peut
+profiter des progrès de l'esprit librement développé.
+
+Les critiques du socialisme concernent spécialement le socialisme
+autoritaire, préconisé surtout par les social-démocrates allemands. À ce
+point de vue on comprend le livre de Richter[63] et sa critique atteint
+le but pour autant qu'elle s'adresse au socialisme autoritaire. Mais son
+grand défaut est de considérer un courant du socialisme--et non le
+meilleur--comme _le_ socialisme.
+
+En Allemagne et partout où les marxistes sont en majorité ils donnent à
+entendre qu'on n'obtiendra la justice économique qu'au prix de la
+liberté personnelle et par l'oppression des meilleures tendances du
+socialisme. C'est à peine si l'on connaît un autre courant socialiste;
+car dès qu'on osa combattre les théories de Marx: Dühring, Hertzka et
+Kropotkine par exemple, furent exécutés par le tribunal sectaire sous la
+présidence d'Engels. Utopiste, fanatique, imposteur, anarchiste,
+mouchard, voilà les épithètes employées en diverses circonstances. Et
+les petits faisaient chorus avec les grands, car ici vient à propos le
+dicton:
+
+ «Quand un gendarme rit
+ Dans la gendarmerie,
+ Tous les gendarmes rient
+ Dans la gendarmerie».
+
+On veut la réglementation de la production. C'est parfait; mais comment?
+La question de la propriété est résolue et toute la propriété
+individuelle est collective. L'État--ou, comme disent les prudents, la
+société--disposera donc du sol et de tous les moyens de production.
+(Souvent on emploie indifféremment les mots État et Société parce qu'on
+leur donne la même signification. On emploie encore le non-sens «État
+populaire».)
+
+Les propriétaires actuels seront remplacés par les employés de l'État;
+les esclaves privés deviendront esclaves de l'État. Le peuple souverain
+nommera des titulaires aux différentes fonctions. Cette organisation
+donnera, comme le remarque Herbert Spencer, une société ayant beaucoup
+de ressemblance avec l'ancien Pérou, «où la masse populaire était
+divisée artificiellement en groupes de 10, 50, 100, 500 et 1000
+individus, surveillés par des employés de tout grade, enchaînés à la
+terre, surveillés et contrôlés dans leur travail aussi bien que dans
+leur vie privée, s'exténuant sans espoir pour entretenir les employés du
+système gouvernemental». Il est vrai qu'ils reçoivent leur suffisance de
+tout et, loin de considérer cet avantage comme minime, nous
+reconnaissons volontiers que c'est un progrès, qui ne peut cependant
+être considéré comme un idéal par un homme pensant, un libertaire.
+
+Sur ce point-là également il n'y a pas de divergence d'opinion entre
+socialistes, à quelque école qu'ils appartiennent; tous changent le
+principe _ab Jove principium_ en _ab ventre principium_ ou, comme le
+disait Frédéric II: «Toute civilisation a pour origine l'estomac.»
+«C'est que la faim est un rude et invincible despote et la nécessité de
+se nourrir, nécessité tout individuelle, est la première loi, la
+condition suprême de l'existence. C'est la base de toute vie humaine et
+sociale, comme c'est aussi celle de la vie animale et végétale. Se
+révolter contre elle, c'est anéantir tout le reste, c'est se condamner
+au néant.» (BAKOUNINE.) Mais le despotisme également pourrait donner
+assez à tous, c'est donc une question qui ne peut nous laisser
+indifférents.
+
+Que ceux qui considèrent ceci comme une raillerie des idées marxistes,
+nous prouvent que dans leurs écrits ils parlent d'autre chose que de
+tutelle de l'État; qu'ils traitent de la prise de possession de
+certaines branches de production par des groupes autonomes d'ouvriers,
+ne dépendant pas de l'État, même pas de l'État populaire. La
+réglementation individuelle est autre chose que la réglementation
+centralisée de la production, quoique, en fait, on lui ait ôté
+superficiellement ce semblant d'individualisme par le suffrage
+universel. Même, par suite des critiques de Richter et d'autres, on a
+été forcé de donner un peu plus d'explications; toutefois, dans la
+brochure de Kurt Falk[64], on parle d' «associations économiques
+_(wirthschaftliche)_ indépendantes», qui forment probablement des
+fédérations avec d'autres associations, etc.; mais du côté scientifique
+socialiste officiel cette idée des tendances plus libres fut toujours
+combattue à outrance. Remarquons, entre parenthèses, que Kurt Falk (p.
+67), croyant être excessivement radical, fait la proposition que les
+habitants d'une prison choisissent eux-mêmes leurs gardiens! Quelle
+belle société, en effet, qui n'a pas su se délivrer seulement des
+prisons. Nous sommes de tels utopistes que nous entrevoyons une société
+où la prison n'existera plus et nous ne voudrions pas collaborer à la
+réalisation d'une société future, si nous avions la certitude de devoir
+y conserver des prisons avec leurs gardiens,--fussent-ils élus,--la
+police, la justice et autres inutilités.
+
+Voilà pourquoi les marxistes traitent d'une manière superficielle
+l'organisation de la société future, quoique Bebel se soit oublié un
+jour à en donner un aperçu dans un ouvrage où personne ne le
+chercherait, son livre sur la _Femme_, dont un quart traite la question
+féminine et, le reste l'organisation future de la société.
+
+Il y a une certaine vérité dans la réponse faite aux interrogateurs
+importuns, que «la forme future de la société sera le résultat de son
+développement et que prématurément nous ne pouvons la définir», mais ce
+n'est pas non plus sans raison que Kropotkine, interprétant ces paroles
+des marxistes: «Nous ne voulons pas discuter les théories de l'avenir»,
+prétend qu'elles signifient réellement: «Ne discutez pas notre théorie,
+mais aidez-nous à la réaliser». C'est-à-dire, on force la plupart à
+suivre les meneurs, sans savoir si on ne va pas au devant de nouvelles
+désillusions, qu'on aurait pu éviter en connaissant la direction vers
+laquelle on marchait.»
+
+Deux remarques de Kropotkine et de Quinet s'imposent à la réflexion.
+Elles sont tellement exactes que chaque fois que nous traitons ce sujet
+elles nous reviennent à la mémoire: D'abord celle de Quinet que la
+caractéristique de la Grande Révolution est la témérité des actes des
+_ancêtres_ et la simplicité de leurs idées, c'est-à-dire des actes
+ultra-révolutionnaires à côté d'idées timides et réactionnaires. En
+second lieu, que l'on ne sait pas abandonner les organisations du passé.
+On suppose l'avenir coulé dans le même moule que le passé contre lequel
+on se révolte, et on est tellement attaché à ce passé qu'on n'arrive pas
+à marcher crânement vers l'avenir. Les révolutions n'ont pas échoué
+parce qu'elles allaient trop loin, mais parce qu'elles n'allaient pas
+assez loin. _Échouer_ n'est en somme pas le mot propre, car toute
+révolution a donné ce qu'elle pouvait. Mais nous prétendons qu'elles
+n'apportèrent pas la délivrance des classes travailleuses et que
+celles-ci, malgré toutes les révolutions, croupissent toujours dans
+l'esclavage, la misère et l'ignorance.
+
+La bourgeoisie de 1789 ne savait pas non plus ce que l'avenir
+apporterait, mais elle savait ce qu'elle voulait et elle exécuta ses
+projets. Depuis longtemps elle s'y préparait et lorsque le peuple se
+révolta, elle le laissa collaborer à la réalisation de son idéal,
+qu'elle atteignit, en effet, dans ses grandes lignes.
+
+Mais aujourd'hui il n'est presque plus permis de parler de l'avenir. Ce
+n'est pas étonnant, la préoccupation principale étant de gagner des voix
+aux élections. Lorsqu'on traite de cet avenir où la classe intermédiaire
+des petits boutiquiers et paysans sera supprimée, on se fait de ces gens
+des ennemis et il n'y a plus à compter sur les victoires socialistes aux
+élections. Parlez-leur de réformes qui promettent de l'amélioration à
+leur situation, ils vous suivront, mais dès qu'on s'occupe du rôle de la
+révolution, ils vous lâchent. On doit bien se convaincre du rôle de la
+révolution et ériger à côté de l'oeuvre de destruction de l'idée, celle
+de sa revivification.
+
+C'est difficile parce qu'il faut se défaire, pour y arriver, d'une masse
+de préjugés, comme le dit Kropotkine: «Tous, nous avons été nourris de
+préjugés sur les formions providentielles de l'État. Toute notre
+éducation, depuis l'enseignement des traditions romaines jusqu'au code
+de Byzance que l'on étudie sous le nom de droit romain, et les sciences
+diverses professées dans les universités, nous habituent à croire au
+gouvernement et aux vertus de l'État-Providence. Des systèmes de
+philosophie ont été élaborés et enseignés pour maintenir ce préjugé. Des
+théories de la loi sont rédigées dans le même but. Toute la politique
+est basée sur ce principe; et chaque politicien, quelle que soit sa
+nuance, vient toujours dire au peuple: «Donnez-moi le pouvoir, je veux,
+je peux vous affranchir des misères qui pèsent sur vous. Du berceau au
+tombeau, tous nos agissements sont dirigés par ce principe.»
+
+Voilà l'obstacle, mais si difficile qu'il soit à surmonter, on ne doit
+pas s'arrêter. Nous sommes forcés, dans notre propre intérêt, de savoir
+ce que l'avenir peut et doit nous apporter.
+
+Il est donc inexact de prétendre que divers chemins mènent au même but;
+non, on ne cherche pas à atteindre la même solution, mais on suit des
+lignes parallèles qui ne se touchent pas. Et, quoiqu'il soit possible
+que l'avenir appartienne à ceux qui poursuivent la conquête du pouvoir
+politique, nous sommes convaincus que, par les expériences qu'ils font
+du parlementarisme, les ouvriers seront précisément guéris de croire à
+la possibilité d'obtenir par là leur affranchissement. De tels
+socialistes appartiennent à un parti radical de réformes, qui conserve
+dans son programme la transformation de la propriété privée en propriété
+collective, mais en mettant cette transformation à l'arrière-plan. Les
+considérants du programme étaient communistes et on y indiqua le but à
+atteindre; mais par le programme pratique on aida à la conservation de
+l'État actuel. Il y avait donc contradiction entre la partie théorique
+avec ses considérants principiels et la partie pratique, réalisable dans
+le cadre de la société actuelle, toutes deux se juxtaposant l'une à
+l'autre sans aucun trait d'union, comme nous l'avons prouvé
+précédemment.
+
+Cela fut possible, au commencement, mais, par suite du développement des
+idées, cette contradiction apparut plus nettement. Ce qui ne se
+ressemble ne s'assemble. Et ne vaudrait-il pas mieux se séparer à la
+bifurcation du chemin? Pas plus que précédemment, les marxistes
+n'admettent qu'il y ait différentes manières d'être socialiste.
+Bakounine s'en plaignait déjà lorsqu'il écrivait: «Nous reconnaissons
+parfaitement leur droit (des marxistes) de marcher dans la voie qui leur
+paraît la meilleure, pourvu qu'ils nous laissent la même liberté! Nous
+reconnaissons même qu'il est fort possible que, par toute leur histoire,
+leur nature particulière, l'état de leur civilisation et toute leur
+situation actuelle, ils soient forcés de marcher dans cette voie. Que
+les travailleurs allemands, américains et anglais s'efforcent de
+conquérir le pouvoir politique, puisque cela leur plaît. Mais qu'ils
+permettent aux travailleurs des autres pays de marcher avec la même
+énergie à la destruction de tous les pouvoirs politiques. La liberté
+pour tous et le respect mutuel de cette liberté, ai-je dit, telles sont
+les conditions essentielles de la solidarité internationale.
+
+Mais M. Marx ne veut évidemment pas de cette solidarité, puisqu'il
+refuse de reconnaître la liberté individuelle. Pour appuyer ce refus, il
+a une théorie toute spéciale, qui n'est, d'ailleurs, qu'une conséquence
+logique de son système. L'état politique de chaque pays, dit-il, est
+toujours le produit et l'expression fidèle de sa situation économique;
+pour changer le premier, il faut transformer cette dernière. Tout le
+secret des évolutions historiques, selon M. Marx, est là. Il ne tient
+aucun compte des autres éléments de l'histoire: tels que la réaction
+pourtant évidente des institutions politiques, juridiques et religieuses
+sur la situation économique.»
+
+Voici la parole d'un homme libertaire et tolérant: Ne mérite la liberté
+que celui qui respecte celle des autres! Combien peu, même parmi les
+grands hommes, respectent la liberté de pensée, surtout quand l'opinion
+des autres est diamétralement opposée à la leur. On conspue le dogme de
+l'infaillibilité papale, mais combien prônent leur propre
+infaillibilité! Comme si l'une n'était pas aussi absurde que l'autre!
+
+Il est impossible de comprimer les esprits dans l'étau de ses propres
+idées; mais on doit laisser à chacun la liberté de se développer suivant
+sa propre individualité. Dès qu'on prononce des mots comme le «véritable
+intérêt populaire», le «bien public», etc., c'est souvent avec
+l'arrière-pensée de masquer par là la dénégation de la liberté
+individuelle à la minorité. Et ce n'est autre chose que la proclamation
+de l'absolutisme le plus illimité. En effet, devant ce principe, tout
+gouvernement (monarchie, représentation du peuple ou majorité du peuple)
+ne doit pas seulement proclamer ce qu'_il_ considère comme le véritable
+intérêt populaire, le bien public, mais il est obligé de forcer tout
+individu à accepter son opinion. Toute autre doctrine, toute hérésie,
+toute religion, contraire doit être exterminée dès que le gouvernement
+croit que cela est nécessaire au véritable intérêt populaire, au bien
+public.
+
+Le Dr Friedlaender fait mention de trois courants de l'idée socialiste
+qu'il détermine comme suit:
+
+1° Les marxistes veulent, au nom de la «société», s'emparer du produit
+du travail et le faire partager par les bureaucrates pour le soi-disant
+«bien-être de tous». Et, si je ne me soumets pas, on emploiera la force.
+L'idée motrice de l'activité économique résulterait d'une espèce de
+sensation du devoir inspiré par le communisme d'État, et là où elle ne
+suffirait pas, de la contrainte économique ou brutale de l'État; d'après
+le modèle du soi-disant devoir militaire d'aujourd'hui, où il y a
+également des «volontaires».
+
+«2° Les anarchistes communistes proclament le «droit de jouissance» sur
+les produits du travail des autres. Quand on accepte cela sans une
+rémunération de même valeur, on se laisse doter. En vérité le communisme
+anarchiste aboutit à une dotation réciproque, sans s'occuper de la
+valeur des objets ou services échangés. L'idée motrice de l'activité
+économique serait d'une part le penchant inné vers le travail
+économique, penchant qui n'a pas de but égoïste, d'autre part, un
+sentiment de justice, pour ne pas dire de pudeur, qui empêcherait que
+l'on se laissât continuellement doter sans services réciproques.
+
+«3° Le système anticrate-socialitaire de Dühring, c'est-à-dire le
+socialisme-libertaire, proclame, à côté de l'égalité des conditions de
+production, le droit de jouissance complet sur le produit du travail
+individuel et, comme complément, le libre échange des produits de même
+valeur. L'idée motrice de l'activité économique serait l'intérêt
+personnel, non dans son acception égoïste basée sur la spoliation des
+autres, mais dans le sens d'un égoïsme salutaire. Nous travaillons pour
+vivre, pour consommer. Nous travaillons plus pour pouvoir consommer
+plus. Nous travaillons non par force, non par devoir, non pour notre
+propre satisfaction (tant mieux pour moi si le travail me procure une
+satisfaction), mais par intérêt personnel. Est-ce que ce système
+n'aurait pas une base plus solide que le communisme anarchiste? Celui
+qui aime à donner peut le faire, mais peut-on ériger en régie générale
+la dotation réciproque?»
+
+Cette explication ne brille ni par la clarté ni par la simplicité et
+elle est très mal formulée.
+
+Ces deux derniers systèmes sont donc défendus par des socialistes
+libertaires et le premier par les partisans du socialisme autoritaire.
+Comme Dühring n'est pas un communiste et diffère conséquemment avec nous
+sur ce point, nous ne pouvons admettre sa doctrine économique. Car nous
+avons la conviction qu'il est impossible de donner une formule plus
+simple et meilleure que: «Chacun donne selon ses forces; chacun reçoit
+selon ses besoins.» Et ceci ne suppose nullement une réglementation,
+individuelle ou collective, qui détermine les forces et les besoins.
+Chacun, mieux que n'importe qui, peut déterminer ses forces et quand
+nous supposons que dans une société communiste chacun sera bien nourri
+et éduqué, il est clair qu'un homme normalement développé, mettra ses
+forces à la disposition de la communauté sans y être contraint. Dès
+qu'il y a contrainte, elle ne peut avoir qu'une influence néfaste sur le
+travail.
+
+Il serait absurde de supposer que les socialistes autoritaires cherchent
+à sacrifier une partie de leur liberté individuelle à une forme
+particulière de gouvernement; eux aussi poursuivent la réalisation d'une
+société déterminée, parce qu'ils croient que celle-ci rendra possible le
+degré de liberté individuelle nécessaire au plus grand épanouissement du
+bien-être personnel. Mais c'est une utopie de leur part lorsqu'ils
+pensent garantir suffisamment par leur système le degré de liberté
+qu'ils souhaitent. Ils se rendent coupables d'une fausse conception qui
+pourrait avoir des résultats funestes, et nous devons tâcher de les en
+convaincre et de leur démontrer que leur système n'est pas l'affirmation
+de la liberté, mais la négation de toute liberté individuelle.
+
+Il y a là une tendance incontestable à renforcer le pouvoir de la
+société et à diminuer celui de l'individu. C'est une raison de plus pour
+s'y opposer.
+
+La question principale peut ainsi être nettement posée: «Comment peut et
+doit être limitée la liberté d'action de l'individu vis-à-vis de la
+société? Ceci est la plus grande énigme du sphynx social et nous ne
+pouvons nous soustraire à sa solution. En premier lieu l'homme est un
+être personnel, formant un tout en soi-même, _(individuum, in_ et
+_dividuum_, de _divido_, diviser, c'est-à-dire un être indivisé et
+indivisible). En second lieu, il est un animal vivant en troupeau.
+
+Celui qui vit isolé dans une île est complètement libre de ses actions,
+en tant que la nature et les éléments ne le contrarient pas. Mais
+lorsque, poussé par le sentiment de sociabilité, il veut vivre en
+groupe, ce sentiment doit être assez puissant qu'il lui sacrifie une
+partie de sa liberté individuelle. Celui qui aimera la liberté
+individuelle mènera une vie isolée, et celui qui préférera la
+communauté, la sociabilité, préconisera ces états sociaux, même en
+sacrifiant une partie de sa liberté.
+
+La liberté n'exclut pas tout pouvoir. Voici comment Bakounine répond à
+cette question[65]: «S'ensuit-il que je repousse toute autorité? Loin de
+moi cette pensée ... Mais je ne me contente pas de consulter une seule
+autorité spécialiste, j'en consulte plusieurs; je compare leurs opinions
+et je choisis celle qui me paraît la plus juste. Mais je ne reconnais
+point d'autorité infaillible, même dans les questions spéciales; par
+conséquent, quelque respect que je puisse avoir pour l'humanité et pour
+la sincérité de tel ou tel individu, je n'ai de foi absolue en personne.
+Une telle foi serait fatale à ma raison, à ma liberté et au succès même
+de mes entreprises; elle me transformerait immédiatement en un esclave
+stupide, en un instrument de la volonté et des intérêts d'autrui.» Et
+plus loin: «Je reçois et je donne, telle est la vie humaine. Chacun est
+dirigeant et chacun est dirigé à son tour. Donc il n'y a point
+d'autorité fixe et constante, mais un échange continu d'autorité et de
+subordination mutuelles, passagères et surtout volontaires.»
+
+C'est sous la foi d'autres personnes que nous acceptons comme vérités
+une foule de choses. Penser librement ne signifie pas: penser
+arbitrairement, mais mettre ses idées en concordance avec des phénomènes
+dûment constatés qui se produisent en nous et au dehors de nous, sans
+abstraire notre conception des lois de la logique. L'homme qui n'accepte
+rien sur la foi des autres, afin de pouvoir se faire une opinion
+personnelle, est certainement un homme éclairé. Mais nous ne craignons
+pas de prétendre qu'une soumission préalable à l'autorité d'autres
+personnes est nécessaire pour arriver à pouvoir exprimer un jugement
+sain et indépendant. La recherche de l'abolition de toute autorité n'est
+donc pas la caractéristique d'un esprit supérieur, ni la conséquence de
+l'amour de la liberté, mais généralement une preuve de pauvreté d'esprit
+et de vanité. Cette soumission se fait volontairement. Et de même qu'on
+n'a pas le droit de nous soumettre par force à une autorité quelconque,
+de même on n'a pas le droit de nous empêcher de nous soustraire à cette
+autorité.
+
+Quand et pourquoi recherche-t-on la société des autres? Parce que seul,
+isolé, on ne parviendrait pas à vivre et qu'on a besoin d'aide. Si nous
+pouvions nous suffire à nous-mêmes, nous ne songerions jamais à nous
+faire aider par d'autres. C'est l'intérêt qui pousse les hommes à faire
+dépendre leur volonté, dans des limites tracées d'avance, de la volonté
+d'autres hommes. Mais toujours nous devons être libres de reprendre
+notre liberté individuelle dès que les liens que nous avons acceptés
+librement et qui ne nous serraient pas, commencent à nous gêner, car un
+jour viendra ou peut venir où ces liens seront tellement lourds que nous
+tâcherons de nous en délivrer. La satisfaction de nos besoins est donc
+le but de la réglementation de la société. S'il est possible d'y arriver
+d'une manière différente et meilleure, chaque individu doit pouvoir se
+séparer du groupe dans lequel il lui a été jusque-là le plus facile de
+contenter ses besoins et se rallier à un autre groupe qui, d'après lui,
+répond mieux au but qu'il veut atteindre. Rien ne répugne plus à l'homme
+libre que de devoir remplir une tâche dont l'accomplissement est rendu
+obligatoire par la force; chaque fois même que sa conviction personnelle
+ne considère pas cette tâche comme un devoir, il la regarde comme un mal
+et s'efforce de ne pas l'accomplir. La contrainte de l'État--qu'il
+s'agisse d'un despote, du suffrage universel ou de n'importe quoi--est
+la plus odieuse de toutes, parce qu'on ne peut s'y soustraire. Si je
+suis membre d'une société quelconque qui prend des résolutions
+contraires à mes opinions, je puis démissionner. Ceci n'est pas le cas
+pour l'État. Presque toujours il est impossible de quitter l'État,
+c'est-à-dire le pays. Si c'est un indépendant qui cherche à le faire, il
+doit abandonner tout ce qui le retient au pays, au peuple, car les
+frontières de l'État sont les frontières du pays, du peuple. Et
+d'ailleurs, on ne peut quitter un État sans sentir aussitôt le joug d'un
+autre État. On peut ne plus être Hollandais, mais on devient Belge,
+Allemand, Français, etc. Quand on est coreligionnaire de l'Église
+réformée, personne ne vous force, lorsque vous la quittez, de devenir
+membre d'une autre Église, mais on ne peut cesser de faire partie d'un
+État sans devenir de droit membre d'un autre État. Quel intérêt y a-t-il
+à quitter un État mauvais pour un autre qui n'est pas meilleur? On doit
+payer pour ce qu'on n'admet pas, on doit remplir des devoirs qu'on
+considère comme opposés à sa dignité. Tout cela n'a aucune importance;
+vous n'avez qu'à vous soumettre au pouvoir et, si vous ne voulez pas,
+vous sentirez le bras pesant de l'autorité. Et pourtant on veut nous
+faire accroire que nous sommes des hommes libres dans un État libre.
+Plus grand est le territoire sur lequel l'État exerce son autorité,
+plus grande sera sa tyrannie sur nous.
+
+Le juriste allemand Lhering écrivait en toute vérité: «Quand l'État peut
+donner force de loi à tout ce qui lui semble bon, moral et utile, ce
+droit n'a pas de limites; ce que l'État permettra de faire ne sera
+qu'une concession. La conception d'une toute-puissance de l'État
+absorbant tout en soi et produisant tout, en dépit du riche vêtement
+dans lequel elle aime à se draper et des phrases ronflantes de bien-être
+du peuple, de respect des principes objectifs, de loi morale, n'est
+qu'un misérable produit de l'arbitraire et la théorie du despotisme,
+qu'elle soit mise en pratique par la volonté populaire ou par une
+monarchie absolue. Son acceptation constitue pour l'individu un suicide
+moral. On prive l'homme de la possibilité d'être bon, parce qu'on ne lui
+permet pas de faire le bien de son propre mouvement.»
+
+La toute-puissance de l'État est la plus grande tyrannie possible, même
+dans un État populaire. La soi-disant liberté, acquise lorsque le peuple
+nomme ses propres maîtres, est plutôt une comédie qu'une réalité, car,
+dès que le bulletin est déposé dans l'urne, le souverain redevient sujet
+pour longtemps. On croit être son propre maître et on se réjouit déjà de
+cette soi-disant suprématie. En 1529, à la diète de l'Empire, à Spiers,
+on proclama un principe dont la portée était bien plus grande qu'on le
+soupçonnait alors: «Dans beaucoup de cas la majorité n'a pas de droits
+envers la minorité, parce que la chose ne concerne pas l'ensemble mais
+chacun en particulier.» Si l'on avait agi d'après ce principe, il n'y
+aurait plus eu tant de contrainte et de tyrannie.
+
+Lorsque Bastiat considère l'État comme «la collection des individus», il
+oublie qu'une collection d'objets, de grains de sable, par exemple, ne
+constitue pas encore un ensemble.
+
+John-Stuart Mill, dans son excellent livre sur la liberté[66], parle de
+la liberté inviolable qui doit être réservée à tout individu, en
+opposition à la puissance de l'État et il dit: «L'unique cause pour
+laquelle des hommes, individuellement ou unis, puissent limiter la
+liberté d'un d'entre eux, est la conservation et la défense de soi-même.
+L'unique cause pour laquelle la puissance peut être légitimement exercée
+contre la volonté propre d'un membre d'une société civilisée, c'est pour
+empêcher ce membre de nuire aux autres. Son propre bien-être, tant
+matériel que moral, n'y donne pas le moindre droit. Les seuls actes de
+sa conduite pour lesquels un individu est responsable vis-à-vis de la
+société sont ceux qui ont rapport aux autres. Pour ceux qui le
+concernent personnellement, son indépendance est illimitée. L'individu
+est le maître souverain de soi-même, de son propre corps et esprit. Ici
+se présente néanmoins encore une difficulté: Existe-t-il des actions qui
+concernent uniquement celui qui en est l'auteur et n'ont d'influence sur
+aucune autre personne?» Et Mill répond: «Ce qui me concerne peut, d'une
+manière médiate, avoir une grande influence sur d'autres» et il proclame
+la liberté individuelle seulement dans le cas où par suite de l'action
+d'un individu, personne que lui n'est touché immédiatement. Mais
+existe-t-il une limite entre l'action médiate et l'action immédiate? Qui
+délimitera la frontière où l'une commence et l'autre finit?
+
+À côté de la liberté individuelle, Mill veut encore, «pour chaque groupe
+d'individus, une liberté de convenance, leur permettant de régler de
+commun accord tout ce qui les concerne et ne regarde personne d'autre».
+
+Nous ne voulons pas approfondir la chose, quoiqu'il faille constater que
+Mill est souvent en opposition avec ses propres principes. Ainsi il
+pense que celui qui s'enivre et ne nuit par là qu'à soi-même, doit être
+libre de le faire, et que l'État n'a pas le moindre droit de s'occuper
+de cette action. Qui proclamera que c'est uniquement à soi-même qu'il
+fait tort? Lorsque cet individu procrée des enfants héritiers du même
+mal, ne nuit-il pas à d'autres en dotant la société d'individus
+gangrenés? Mais, dit Mill, dès que, sous l'influence de la boisson, il a
+fait du tort à d'autres, il doit dommages et intérêts et, à l'avenir, il
+peut être mis sous la surveillance de la police; mais, lorsqu'il
+s'enivre encore, il ne peut être puni que pour cela. Il n'a donc pas la
+liberté de s'enivrer de nouveau, quoiqu'il ne fasse de tort à personne.
+La grande difficulté dans ce cas est la délimitation des droits
+respectifs de l'individu et de la société.
+
+Il y a des choses qui ne peuvent être faites que collectivement,
+d'autres ne concernent que l'individu et, quoiqu'il soit difficile de
+résoudre cette question, tous les penseurs s'en occupent. La disparition
+de l'individualisme ferait un tort considérable à la société, car celui
+qui a perdu son individualité ne possède plus ni caractère ni
+personnalité. L'homme de génie n'est pas celui qui produit une
+nouveauté, mais celui qui met le sceau de son génie personnel sur ce qui
+existait déjà avant lui et lui donne ainsi une nouvelle importance par
+la manière dont il le produit.
+
+Mill parle dans le même sens lorsqu'il dit: «Nul ne peut nier que la
+personnalité ne soit un élément de valeur. Il y a toujours manque
+d'individus, non seulement pour découvrir de nouvelles vérités, et
+montrer que ce qui fut la vérité ne l'est plus, mais également pour
+commencer de nouvelles actions et donner l'exemple d'une conduite plus
+éclairée, d'une meilleure compréhension et un meilleur sentiment de la
+vie humaine. Cela ne peut être nié que par ceux qui croient que le monde
+atteindra la perfection complète. Il est vrai que cet avantage n'est pas
+le privilège de tous à la fois; en comparaison de l'humanité entière il
+n'y a que peu d'hommes dont les expériences, acceptées par d'autres, ne
+seraient en même temps le perfectionnement d'une habitude déjà
+existante. Mais ce petit nombre d'hommes est comme le sel de la terre.
+Sans eux la vie humaine deviendrait un marécage stagnant. Non seulement
+ils nous apportent de bonnes choses qui n'existaient pas, mais ils
+maintiennent la vie dans ce qui existe déjà. Si rien de nouveau ne se
+produisait, la vie humaine deviendrait inutile. Les hommes de génie
+formeront toujours une faible minorité; mais pour les avoir, il est
+nécessaire de cultiver le sol qui les produit. Le génie ne peut respirer
+librement que dans une atmosphère de liberté. Les hommes de génie sont
+plus individualistes que les autres; par conséquent moins disposés a se
+soumettre, sans en être blessés, aux petites formes étriquées qu'emploie
+la société pour épargner à ses membres la peine de former leur propre
+caractère[67]».
+
+Et je craindrais que cette originalité ne se perdît si on mettait des
+entraves quelconques à la libre initiative.
+
+Donnons encore la parole à Bakounine: «Qu'est-ce que l'autorité? Est-ce
+la puissance inévitable des lois naturelles qui se manifestent dans
+l'enchaînement et dans la succession fatale des phénomènes du monde
+physique et du monde social? En effet, contre les lois, la révolte est
+non seulement défendue, mais elle est encore impossible. Mous pouvons
+les méconnaître ou ne point encore les connaître, mais nous ne pouvons
+pas leur désobéir, parce qu'elles consument la base et les conditions
+mêmes de notre existence: elles nous enveloppent, nous pénètrent,
+règlent tous nos mouvements, nos pensées et nos actes; alors même que
+nous croyons leur désobéir, nous ne faisons autre chose que manifester
+leur toute-puissance.
+
+Oui, nous sommes absolument les esclaves de ces lois. Mais il n'y a rien
+d'humiliant dans cet esclavage. Car l'esclavage suppose un maître
+extérieur, un législateur qui se trouve en dehors de celui auquel il
+commande; tandis que ces lois ne sont pas en dehors de nous: elles nous
+sont inhérentes, elles constituent notre être, tout notre être,
+corporellement, intellectuellement et moralement: nous ne vivons, nous
+ne respirons, nous n'agissons, nous ne pensons, nous ne voulons que par
+elles. En dehors d'elles, nous ne sommes rien, _nous ne sommes pas_.
+D'où nous viendrait donc le pouvoir et le vouloir de nous révolter
+contre elles? Vis-à-vis des lois naturelles, il n'est pour l'homme
+qu'une seule liberté possible: c'est de les reconnaître et de les
+appliquer toujours davantage, conformément au but d'émancipation ou
+d'humanisation collective et individuelle qu'il poursuit.»
+
+On ne peut réagir contre cette autorité-là. On pourrait dire: C'est
+l'autorité naturelle ou plutôt l'influence naturelle de l'un sur l'autre
+à laquelle nous ne pouvons nous soustraire et à laquelle nous nous
+soumettons, presque toujours sans le savoir.
+
+En quoi consiste la liberté?
+
+Bakounine répond: «La liberté de l'homme consiste uniquement en ceci:
+qu'il obéit aux lois naturelles, parce qu'il les a reconnues _lui-même_
+comme telles et non parce qu'elles lui ont été extérieurement imposées
+par une volonté étrangère, divine ou humaine, collective ou individuelle
+quelconque. Nous reconnaissons donc l'autorité absolue de la science,
+parce que la science n'a d'autre objet que la reproduction mentale,
+réfléchie et aussi systématique que possible des lois naturelles qui
+sont inhérentes à la vie matérielle, intellectuelle et morale, tant du
+monde physique que du monde social, ces deux mondes ne constituant, dans
+le fait, qu'un seul et même monde naturel. En dehors de cette autorité
+uniquement légitime, parce qu'elle est rationnelle et conforme à la
+liberté humaine, nous déclarons toutes les autres autorités mensongères,
+arbitraires et funestes. Nous reconnaissons l'autorité absolue de la
+science, mais nous repoussons l'infaillibilité et l'universalité du
+savant».
+
+Voilà la conception de l'autorité et de la liberté. Et celui qui aime la
+liberté n'acceptera d'autre autorité extérieure que celle qui se trouve
+dans le caractère même des choses.
+
+Lorsque Cicéron comprenait déjà que «la raison d'être de la liberté est
+de vivre comme on l'entend[68]», et que «la liberté ne peut avoir de
+résidence fixe que dans un État où les lois sont égales et le pouvoir de
+l'opinion publique fort[69]», cela prouve que l'humanité était déjà
+traversée par un courant libertaire et Spencer ne fit réellement que
+répéter les paroles de Cicéron lorsqu'il écrivit[70]: «L'homme doit
+avoir la liberté d'aller et de venir, de voir, de sentir, de parler, de
+travailler, d'obtenir sa nourriture, ses habillements, son logement, et
+de satisfaire les besoins de la nature aussi bien pour lui que pour les
+autres! Il doit être libre afin de pouvoir faire tout ce qui est
+nécessaire, soit directement soit indirectement, à la satisfaction de
+ses besoins moraux et physiques.»
+
+Ce que tout homme pensant désire posséder, c'est la liberté qui nous
+permet de développer notre individualité dans toute son expansion, mais,
+dès qu'il aspire à cette liberté pour lui-même, il doit collaborer à ce
+qu'on n'empêche personne de satisfaire ce besoin vital.
+
+Car l'aspiration vers la liberté est forte chez l'homme et après les
+besoins corporels, la liberté est incontestablement le plus puissant des
+besoins de l'homme.
+
+La définition du philosophe Spinoza dans son _Éthique_ est une des
+meilleures qu'on puisse trouver. Il dit: une chose est libre qui existe
+par la nécessité de sa nature et est définie par soi-même, pour agir; au
+contraire dépendant ou plutôt contraint cet objet qui est défini _par un
+autre_ pour exister et agir d'une manière fixe et inébranlable.
+
+Et le consciencieux savant Mill[71] a parfaitement bien compris que dans
+l'avenir la victoire serait au principe qui donnerait le plus de
+garanties à la liberté individuelle. Après avoir fait la comparaison
+entre la propriété individuelle et le socialisme avec la propriété
+collective, il dit très prudemment: «Si nous faisions une supposition,
+nous dirions que la réponse à la question: «Lequel des deux principes
+triomphera et donnera à la société sa forme définitive?» dépendra
+surtout de cette autre question: «Lequel des deux systèmes permet la
+plus grande expansion de la liberté et de la spontanéité des hommes?» Et
+plus loin: «Les institutions sociales aussi bien que la moralité
+pratique arriveraient à la perfection si la complète indépendance et
+liberté d'agir de chacun étaient garanties sans autre contrainte que le
+devoir de ne pas faire du mal à d'autres. Une éducation basée sur des
+institutions sociales nécessitant le sacrifice de la liberté d'action
+pour atteindre à un plus haut haut degré de bonheur ou d'abondance, ou
+pour avoir une égalité complète, annihilerait une des caractéristiques
+principales de la nature humaine.»
+
+Maintenant il nie que les critiques actuelles du communisme soient
+exagérées, car «les contraintes imposées par le communisme seraient de
+la liberté en les comparant à la situation de la grande majorité»; il
+trouve qu'aujourd'hui les travailleurs ont tout aussi peu de choix de
+travail ou de liberté de mouvement, qu'ils sont tout aussi dépendants de
+règles fixes et du bon vouloir d'étrangers qu'ils pourraient l'être sous
+n'importe quel système, l'esclavage excepté. Et il arrive à la
+conclusion que si un choix devait être fait entre le communisme avec ses
+bons et mauvais côtés et la situation actuelle avec ses souffrances et
+injustices, toutes les difficultés, grandes et petites du communisme ne
+compteraient pour lui que comme un peu de poussière dans la balance.
+
+Rarement un adversaire fit plus honnête déclaration. Pour lui la
+question n'est pas encore vidée, car il nie que nous connaissions dans
+leur meilleure expression le travail individuel et le socialisme. Et il
+tient tellement à l'individualisme, ce que l'on possède, du reste, de
+préférable, qu'il craint toujours qu'il ne soit effacé et annihilé. En
+exprimant un doute il dit: «La question est de savoir s'il restera
+quelque espace pour le caractère individuel; si l'opinion publique ne
+sera pas un joug tyrannique; si la dépendance totale de chacun à tous et
+le contrôle de tous sur tous ne seront pas la cause d'une sotte
+uniformité de sentir et d'agir.»
+
+On peut facilement glisser sur cette question et la noyer dans un flot
+de phrases creuses, comme: Quand chacun aura du pain, cette liberté
+viendra toute seule, mais ceci constitue pour nous une preuve
+d'étourderie et de superficialité, une preuve que soi-même l'on n'a pas
+un grand besoin de la liberté. Mill ne glisse pas si facilement sur
+cette question, car il y revient souvent. Le communisme lui sourirait
+s'il devait lui garantir son individualité. On doit encore prouver que
+le communisme s'accommoderait de ce développement multiforme de la
+nature humaine, de toutes ces variétés, de cette différence de goût et
+de talent, de cette richesse de points de vue intellectuels qui, non
+seulement rendent la vie humaine intéressante, mais constituent
+également la source principale de civilisation intellectuelle et de
+progrès moral en donnant à chaque individu une foule de conceptions que
+celui-ci n'aurait pas trouvées tout seul.
+
+Ne doit-on pas reconnaître que c'est vraiment _la_ question par
+excellence. Et les conceptions libertaires font de tels progrès que
+ceux-là mêmes qui sont partisans d'une réglementation centralisée de la
+production, font toutes sortes de concessions à leur principe dès qu'ils
+le discutent. Quelquefois les étatistes principiels sont anti-étatistes
+dans leurs raisonnements. Le malheur c'est que les social-démocrates
+précisent si peu. Ils sont tellement absorbés par les élections, par
+toutes sortes de réformes du système actuel, que le temps leur manque
+pour discuter les autres questions. Ces réformes sont pour la plus
+grande partie les mêmes que celles que demandent les radicaux et tendent
+toutes à maintenir le système actuel de propriété privée et à rendre le
+joug de l'esclavage un peu plus supportable pour les travailleurs. Ainsi
+se forment plus nettement deux fractions, dont l'une se fond avec la
+bourgeoisie radicale, quoiqu'elle garde, dans les considérants de son
+programme, l'abolition de la propriété privée, et dont l'autre poursuit
+plutôt un changement radical de la société, sans s'occuper de tous les
+compromis qui sont la suite inévitable du concours prêté aux besognes
+parlementaires dans nos assemblées actuelles.
+
+Les marxistes se basent sur l'État.
+
+Les anarchistes, au contraire, se basent sur l'individu et le groupement
+libre.
+
+Mais le choix n'est pas borné entre ces deux thèses.
+
+Est-ce que Kropotkine, par exemple, qui dans son livre _La Conquête du
+pain_ parle d'une réglementation, d'une organisation de la production,
+aurait bien le droit de se considérer comme anarchiste, d'après la
+signification que l'on donne habituellement à ce mot, et qui est la même
+que ce qu'en Hollande, nous avons considéré toujours comme le
+socialisme, tout en conservant le principe de la liberté?
+
+On s'oppose à cette classification et on dira que nous ne rendons pas
+justice à Marx. On dit que Marx donnait à l'État une tout autre
+signification que celle dans laquelle nous employons ce mot, qu'il ne
+croyait pas au vieil État patriarcal et absolu, mais considérait l'État
+et la société comme une unité. La réponse de Tucker est assez
+caractéristique: «Oui, il les considérait comme une unité, de la même
+manière que l'agneau et le lion forment une unité _lorsque le lion a
+dévoré l'agneau._ L'unité de l'État et de la société ressemble pour Marx
+à l'unité de l'homme et de la femme devant la loi. L'homme et la femme
+ne font qu'un, mais cette unité c'est l'homme. Ainsi, d'après Marx,
+l'État et la société forment une unité, mais, cette unité, c'est l'État
+seul. Si Marx avait unifié l'État et la société et que _cette unité fût
+la société_, les anarchistes n'auraient différé avec lui que de peu de
+chose. Car pour les anarchistes, la société est tout simplement le
+développement de l'ensemble des relations entre individus naturellement
+libres de toute puissance extérieure, constituée, autoritaire. Que Marx
+ne comprenait pas l'État de cette façon, cela ressort clairement de son
+plan qui comportait l'établissement et le maintien du socialisme,
+c'est-à-dire la prise de possession du capital et son administration
+publique par un pouvoir autoritaire, qui n'est pas moins autoritaire
+parce qu'il est démocratique au lieu d'être patriarcal[72].»
+
+En effet, pourquoi se disputer lorsqu'on poursuit le même but? Et si
+cela n'est pas, quelle autre différence y a-t-il que celle que nous
+avons fait ressortir? Je sais qu'on peut invoquer d'autres explications
+de Marx afin de prouver sa conception et, à ce point de vue là, on
+pourrait presque l'appeler le père de l'anarchie. Mais cette conception
+est en opposition complète avec sa principale argumentation. Aujourd'hui
+on en agit avec Marx comme avec la Bible: chacun y puise, pour se donner
+raison, ce qui lui convient, comme les croyants pillent les textes de la
+Bible pour défendre leurs propres idées.
+
+Mais lorsque Rodbertus déclare que si «jamais la justice et la liberté
+règnent sur terre, le remplacement de la propriété terrienne et
+capitaliste par la propriété collective du sol et des moyens de
+production sera nécessaire et inévitable»[73], nous voudrions bien
+connaître la différence entre lui et Marx, qui préconise la même chose
+comme base de toutes ses conceptions.
+
+Vollmar le reconnaît dans sa brochure sur le socialisme d'État, mais il
+prétend que «_trotzdem_ (quand même)» ils se trouvent à un tout autre
+point de vue que les socialistes d'État: «Leur caractère est
+autoritaire, leurs moyens, pour autant qu'ils mènent à la solution, sont
+si faibles que l'humanité pourrait attendre encore sa délivrance durant
+plusieurs siècles.» Pour cette raison il qualifiait le socialisme d'État
+de «tendance ennemie» et affirmait même que lorsqu'on prétend que la
+social-démocratie se rapproche de ce courant d'idées, cela signifie que
+le socialisme renie ses principes fondamentaux, ment à son essence
+intrinsèque.
+
+La résolution suivante du Congrès du parti socialiste allemand à Berlin
+exprima la même chose: «La démocratie socialiste est révolutionnaire
+dans son essence, le socialisme d'État est conservateur. Démocratie
+socialiste et socialisme d'État sont des antithèses irréconciliables.»
+
+Tout cela paraît très beau, mais ce que Liebknecht et Vollmar attribuent
+au socialisme d'État, nous le reprochons à leur démocratie socialiste.
+Il est vrai qu'ils parlent du «soi-disant socialisme d'État» et
+continuent comme suit: «Le soi-disant socialisme d'État, en tant qu'il a
+pour but des réglementations fiscales, veut remplacer les capitalistes
+privés par l'État et lui donner le pouvoir d'imposer au peuple
+travailleur le double joug de l'exploitation économique et de
+l'esclavage politique.»
+
+_Si duo faciunt idem, non est idem_ (si deux personnes font la même
+chose, ce n'est pas encore la même chose); ce proverbe est basé sur la
+grande différence qui peut exister dans les mobiles. Qu'une mesure soit
+prise dans un but fiscal ou dans un autre but, cela reste équivalent
+quant à la mesure prise. Ainsi, par exemple, ceux qui veulent augmenter
+les revenus de l'État avec les produits des chemins de fer, aussi bien
+que ceux qui, pour des raisons stratégiques, croient à la nécessité de
+l'exploitation des chemins de fer par l'État et ceux qui trouvent que
+les moyens généraux de communication doivent appartenir à l'État
+voteront la reprise des chemins de fer par l'État, tandis que ceux qui
+admettent le principe mais se défient de l'État actuel, voteront contre.
+Il nous paraît que la phrase «en tant qu'il a pour but des
+réglementations fiscales» peut être supprimée. Mais pourquoi parler de
+socialisme d'État lorsqu'on désigne plutôt le capitalisme d'État?
+Liebknecht remarque justement: «Si l'État était le maître de tous les
+métiers, l'ouvrier devrait se soumettre à toutes les conditions, parce
+qu'il ne saurait trouver d'autre besogne. Et ce soi-disant socialisme
+d'État, _qui est en réalité du capitalisme d'État_, ne ferait
+qu'augmenter dans de notables proportions la dépendance politique et
+économique; l'esclavage économique augmenterait l'esclavage politique,
+et celui-ci augmenterait et intensifierait l'esclavage économique.»
+
+Cela n'est pourtant pas exprimé sans parti-pris. Les socialistes de
+toute école combattent _ce socialisme d'État_, et ainsi Vollmar et
+Liebknecht, Rodbertus même, peuvent se tendre la main: ce n'est pas sans
+raison qu'on les traite aussi de capitalistes d'État, et le mot
+«soi-disant» joue le rôle de paratonnerre pour détourner l'attention.
+
+«Le socialisme d'État dans le sens actuel est la _Verstaatlichung_[74]
+poussée à l'extrême, la _Verstaatlichung_ des différentes branches de la
+production, comme cela existe déjà généralement pour les chemins de fer
+et ainsi que l'on a essayé de le faire pour l'industrie du tabac. Petit
+à petit on veut mettre un métier après l'autre sous la dépendance de
+l'État, c'est-à-dire remplacer les patrons par l'État, continuer le
+métier capitaliste, avec changement d'exploiteurs, mettre l'État à la
+place du capitaliste privé.»
+
+Voilà comment s'exprime Liebknecht. Mais les social-démocrates
+veulent-ils autre chose? Si les lois ouvrières, proposées par la
+fraction socialiste au Reichstag, étaient admises, est-ce que l'État ne
+serait pas leur exécuteur? Qu'on le veuille ou non, on serait forcé
+d'augmenter considérablement la compétence de l'État. Lisez les _Fabian
+Essays_[75] sur le socialisme et vous verrez que ce n'est autre chose
+que du socialisme d'État. Lisez ce qu'écrit Lacy[76]: «Le socialisme,
+c'est la justice basée sur la raison et fortifiée par la puissance de
+l'État. Ou bien: Le socialisme est la doctrine ou théorie qui assure que
+les intérêts de chacun et de tous seront le mieux servis par la
+subordination des intérêts individuels à ceux de tous. En reconnaissant
+que les intérêts individuels ne peuvent être assurés et confirmés que
+par l'autorité et la protection de l'État, il considère l'État comme
+étant placé au-dessus de tous les individus. Mais si l'essence de l'État
+dépend de l'existence des individus et si sa solidité est soumise à
+l'harmonie qu'il y a entre ses unités individuelles, il faut qu'il
+emploie son autorité de telle manière qu'il fasse disparaître toutes les
+causes de discorde, d'inégalité et d'injustice. Lacy ne craint pas de
+promettre à tous la plus grande somme de bonheur par la puissance et
+l'autorité de l'État.» Et plus clairement encore il dit: «Il n'existe
+pas de prévention contre l'État qui agit comme entrepreneur privé; mais
+jamais ne se présentera la nécessité que l'État soit le seul
+entrepreneur, en tant qu'une coopération fédéralisée répondrait à tous
+les besoins de justice et atteindrait plutôt le but en accordant des
+récompenses convenables aux produits, c'est-à-dire en provoquant et en
+soutenant l'individualisme. Les mines constituant une partie du pays,
+peuvent être la propriété de l'État et exploitées par lui, parce qu'il y
+a une grande différence entre les mines et l'agriculture. Les chemins de
+fer, routes ou canaux appartiendraient donc naturellement à l'État et
+seraient exploités par lui et l'État créerait également des lignes de
+bateaux à vapeur faisant le service avec les colonies et les pays
+étrangers. Le commerce de l'alcool pourrait être un monopole de l'État
+ainsi que la fabrication et la vente des matières explosibles, armes,
+poisons et autres choses nuisibles à la vie humaine. Étendue plus loin,
+la possession par l'État des moyens de production ne serait ni pratique
+ni utile et n'est pas réclamée par les principes du socialisme[77]».
+
+Parcourez l'opuscule de Blatchford, intitulé _Merrie England_, qui est
+écrit d'une manière attrayante, simple et aura beaucoup d'influence
+comme brochure de propagande. L'auteur en arrive à demander un monopole
+assurant à l'ouvrier la jouissance de tout ce qu'il produit. Mais
+comment le faire autrement que par un monopole d'État?
+
+Il me semble, du reste, que le socialisme d'État et le socialisme
+communal ne possèdent nulle part plus de défenseurs qu'en Angleterre.
+
+Tout cela n'est-il pas du socialisme d'État réclamé par des
+social-démocrates? Tous les barrages qu'on voudra élever seront
+inutiles. Une fois engagé sur cette pente, on doit glisser jusqu'au bout
+et on en fera l'expérience de gré ou de force.
+
+«Le soi-disant socialisme d'État, en tant qu'il s'occupe de réformes
+sociales ou de l'amélioration de la situation des classes ouvrières, est
+un système de demi-mesures, qui doit son existence à la peur de la
+social-démocratie. Il a pour but, par de petites concessions et toutes
+sortes de demi-moyens, de détourner la classe ouvrière de la
+social-démocratie et de diminuer la force de celle-ci.» Voilà ce que dit
+la résolution du congrès du parti à Berlin. Mais la social-démocratie,
+qui poursuit au Reichstag la réalisation du programme pratique, n'est en
+réalité autre chose qu'un système de demi-mesures. N'agrandit-on pas
+ainsi la compétence de l'État actuel? Qui donc, si ce n'est l'État, doit
+exécuter les résolutions, dès que les diverses revendications sont
+réalisées? On sait que la fraction socialiste du Reichstag allemand a
+présenté un projet de loi de protection. En supposant qu'il eût été
+admis dans son ensemble, l'on n'aurait eu que des demi-réformes. Le
+système capitaliste n'aurait pas été attaqué. Et quelle est alors,
+diantre! la différence entre socialistes d'État poursuivant
+l'amélioration de la situation des classes ouvrières, et
+social-démocrates qui font la même chose? La raison pour laquelle les
+socialistes d'État préconisent ces réformes n'a rien à y voir.
+
+«La social-démocratie n'a jamais dédaigné de réclamer de l'État, ou de
+s'y rallier, quand étaient proposées par d'autres, les réformes tendant
+à l'amélioration de la situation de la classe ouvrière sous le système
+économique actuel. Elle ne considère ces réformes que comme de petits
+acomptes qui ne pourront la détourner de son but: la transformation
+socialiste de l'État et de la société.»
+
+Les libéraux progressistes disent absolument la même chose: Soyez
+reconnaissants mais non satisfaits; acceptez ce que vous pouvez obtenir
+et considérez-le comme un acompte. Vraiment, alors il est inutile d'être
+social-démocrate.
+
+Rien d'étonnant qu'une telle résolution fût acceptée par les deux
+partis, que Liebknecht et Vollmar s'y ralliassent, car elle tourne
+adroitement autour du principe. À proprement parler, elle ne dit rien,
+mais avec des résolutions aussi vagues et sans signification on n'avance
+guère par rapport au principe. Seulement on a sauvé, aux yeux de
+l'étranger, le semblant d'unité du Parti allemand. Mais les idées se
+développent et nous croyons que la question du socialisme d'État prendra
+bientôt une place prépondérante dans les discussions. Et si la
+social-démocratie n'échoue pas sur le rocher du socialisme d'État, ce
+sera grâce aux anarchistes. Tous nous nous sommes inclinés plus ou moins
+devant l'autel où trônait le socialisme d'État; mais dans tous les pays
+la même évolution se produit maintenant; reconnaissons honnêtement que
+ce sont les anarchistes qui nous ont arrêtés pour la plupart et nous ont
+débarrassés du socialisme d'État. Personnellement, je me suis aperçu peu
+à peu que mes principes socialistes, modelés d'après Marx et le Parti
+allemand, étaient en réalité du socialisme d'État et loin d'en rougir je
+le reconnais; je les ai reniés parce que j'ai la conviction qu'ils
+constituaient une négation du principe de liberté. Je puis donc
+facilement me placer au point de vue des socialistes parlementaires, qui
+sont ou deviendront socialistes d'État, et j'ai la conviction que les
+événements les forceront à rompre à jamais avec leurs idées ou à devenir
+franchement des socialistes d'État.
+
+On a donc obtenu un nettoyage et nous soumettons à l'examen de tous
+l'idée de Kropotkine: «Si l'on veut parler de lois historiques, on
+pourrait plutôt dire que l'État faiblit à mesure qu'il ne se sent plus
+capable d'enrichir une classe de citoyens, soit aux dépens d'une autre
+classe, soit aux dépens d'autres États. Il dépérit dès qu'il manque à sa
+mission historique. Réveil des exploités et affaiblissement de l'idée de
+l'État sont, historiquement parlant, deux faits parallèles.»
+
+Nous avons donc un socialisme autoritaire et un socialisme libertaire.
+
+Le choix devra se faire entre les deux.
+
+Être libre est une conception générale qui ne signifie rien en
+elle-même. On doit toujours être libre en quelque manière. Mais la
+liberté est en soi-même une chose vide, négative. La liberté est
+l'atmosphère dans laquelle on veut vivre. La liberté c'est l'enveloppe.
+Et son contenu? Doit être l'égalité.
+
+Ces deux termes se complètent, forment en quelque sorte une dualité.
+L'égalité porte en soi la liberté, car inégalité signifie arbitraire et
+esclavage. La liberté sans égalité est un mensonge. Il ne peut être
+question de liberté que lorsqu'on est complètement indépendant sous le
+rapport économique. Tous ceux qui sont indépendants de la même manière
+et armés des mêmes moyens de pouvoir, sont libres parce qu'ils sont
+égaux.
+
+Le socialisme prétend qu'il y a une triple liberté:
+
+1° Une liberté économique ou la libre participation aux moyens de
+travail;
+
+2° Une liberté intellectuelle, ou la liberté de penser librement;
+
+3° Une liberté morale, ou la faculté de développer librement ses
+penchants.
+
+Après des siècles de lutte, les deux dernières sont reconnues comme
+droits abstraits par la majorité des peuples civilisés et instruits,
+mais elles sont complètement annihilées par l'absence de liberté
+économique, la clef de voûte de la liberté proprement dite.
+
+Pourquoi changer de joug si cela ne sert à rien?
+
+Bakounine le dit fort à propos: «Le premier mot de l'émancipation
+universelle ne peut être que la _liberté_, non cette _liberté_ politique
+bourgeoise tant préconisée et recommandée comme un objet de conquête
+préalable par M. Marx et ses adhérents, mais la _grande liberté humaine_
+qui, détruisant les chaînes dogmatiques, métaphysiques, politiques et
+juridiques dont tous se trouvent aujourd'hui accablés, rendra à tous,
+collectivités aussi bien qu'individus, la pleine autonomie, le libre
+développement, en nous délivrant une fois pour toutes de tous
+inspecteurs, directeurs et tuteurs.
+
+«Le second mot de cette émancipation, c'est la _solidarité_, non la
+solidarité marxienne, organisée de haut en bas par un gouvernement
+quelconque et imposée, soit par ruse, soit par force, aux masses
+populaires; non cette solidarité de tous qui est la négation de la
+liberté de chacun et qui par là-même devient un mensonge, une fiction,
+ayant pour doublure réelle l'esclavage, mais la solidarité qui est au
+contraire la confirmation et la réalisation de toute liberté, prenant sa
+source non dans une loi politique quelconque mais dans la propre nature
+collective de l'homme, en vertu de laquelle aucun homme n'est libre, si
+tous les hommes qui l'entourent et qui exercent la moindre influence sur
+sa vie, ne le sont également.»
+
+Et la solidarité a comme «bases essentielles l'_égalité_, le _travail
+collectif_, devenu obligatoire pour chacun, non par la force des lois
+mais par la force des choses, la _propriété collective_, pour guider
+l'expérience, c'est-à-dire la pratique et la science de la vie
+collective, et, pour but final, _la constitution de l'humanité_, par
+conséquent la ruine de tous les États».
+
+Le socialisme autoritaire présuppose toujours une camisole de force
+servant à dompter les insoumis, mais, quand la chose est jugée
+nécessaire, on laisse rentrer par la porte de derrière ceux qui avaient
+été jetés par la porte de devant.
+
+La plus forte condamnation de ce socialisme-là, ce sont ses institutions
+de police socialiste, de gendarmerie socialiste, de prisons socialistes?
+Car il est absolument égal, lorsqu'on n'a aucune envie d'être appréhendé
+au collet, de l'être par un agent de police socialiste ou par un agent
+de police capitaliste; de comparaître devant un juge socialiste ou
+capitaliste lorsqu'on ne veut pas avoir affaire aux juges; d'être
+enfermé dans une prison socialiste ou capitaliste, lorsqu'on ne veut pas
+être emprisonné. Le titre n'y fait rien, le fait seul importe et il n'y
+a rien à gagner au changement de nom.
+
+Avec le mot «république» ne disparaît pas encore le danger de tyrannie.
+Il y a quelques années nous avons vu à Paris un congrès ouvrier dissous
+par la police, pour la seule raison que l'on craignait les tendances
+socialistes de l'assemblée. Est-ce que ces ouvriers voyaient une
+différence à être dispersés par la police républicaine ou par les
+gendarmes impériaux? Que chaut au meurt-de-faim que la France ait un
+gouvernement républicain? Qui ne se rappelle l'effroyable drame de la
+famille Hayem à Paris: un père, une mère et six enfants s'asphyxiant
+pour en finir avec leur vie de privations et de misère, le même jour où
+Paris était en liesse et illuminé pour la fête du 14 Juillet,
+commémorative de la prise de la Bastille? Il importe peu au pauvre qu'il
+y ait des employés républicains, des receveurs républicains, mettant la
+main sur le peu qu'il possède lorsqu'il ne paie pas les contributions;
+qu'il y ait des huissiers républicains qui, après avoir tout vendu, le
+mettent à la porte; qu'il y ait des gendarmes républicains qui
+l'arrêtent comme vagabond lorsque la crise industrielle l'empêche de
+gagner sa vie; qu'il y ait des soldats républicains qui le fusillent
+lorsqu'il lutte par la grève; que lui fait que tout soit républicain,
+même l'hôpital où il crève de misère, même la prison où l'on a inscrit
+cette ironique devise: Liberté, égalité, fraternité!
+
+Voici du reste la déclaration faite par les socialistes au Parlement
+belge: «Étant donné qu'un gouvernement socialiste serait obligé de
+maintenir un corps de gendarmes pour arrêter les malfaiteurs de droit
+commun, nous ne voulons pas voter contre le budget et nous devons nous
+abstenir» (Séance du 8 mars 1895. Émile Vandervelde).
+
+Il me semble que le socialisme autoritaire ne peut se passer d'une telle
+espèce de camisole de force.
+
+Mais que ferez-vous des fainéants, des insoumis? nous dit-on.
+
+En premier lieu, leur nombre sera restreint dans une société où chacun
+pourra travailler selon son caractère et ses aptitudes, mais s'il en
+reste encore, je préfèrerais les entretenir dans l'inaction, plutôt que
+d'employer la force envers eux. Faites-leur sentir qu'ils ne mangent en
+réalité que du pain de miséricorde car ils n'aident pas à la production,
+faites appel à leur amour-propre, à leur sentiment d'honneur, et presque
+tous deviendront meilleurs; si, malgré tout, quelques-uns continuaient
+une vie aussi déshonorante, ce serait la preuve d'un état maladif qu'on
+devrait tâcher de guérir par l'hygiène. Pourquoi spéculer sur les
+sentiments vils de l'homme et non sur ses bons sentiments? Par
+application de la dernière méthode, on arriverait pourtant à de tout
+autres résultats qu'avec la première.
+
+Quant à moi, je suis convaincu qu'il n'y aura pas d'amélioration à cette
+situation tant qu'existera la famille, dans l'acception que l'on donne
+actuellement à ce mot. Chaque famille forme pour ainsi dire un groupe
+qui se pose plus ou moins en ennemi vis-à-vis d'un autre groupe.
+Longtemps encore on pourra prêcher la fraternité; tant que les enfants
+ne verront pas par l'éducation collective qu'ils appartiennent à une
+seule famille, ils ne connaîtront pas la fraternité. Règle générale, les
+parents sont les pires éducateurs de leurs propres enfants. Je pourrais
+citer des exemples d'excellents éducateurs pour les enfants des autres
+donnant une très mauvaise éducation à leurs propres enfants.
+
+Les enfants, aussi longtemps qu'ils prennent le sein, resteraient sous
+la surveillance de la mère, après quoi ils seraient élevés
+collectivement, sous la surveillance des parents. Nous ne voulons point
+d'orphelinats ou d'établissements où les enfants soient enfermés
+derrière d'épaisses murailles, sans connaître les soins familiaux; non,
+tout ce qui sent l'hospice doit être banni. Il faut des institutions
+accessibles à tous, et surveillées constamment par la communauté. Et
+nous ne croyons pas que l'affection en soit exclue et que les enfants y
+soient privés de la chaleur bienfaisante de l'amour.
+
+Nous devons demander d'abord s'il existe quelque chose que l'on puisse
+appeler amour maternel? si la soi-disant consanguinité a quelque valeur?
+Supposons qu'après la naissance d'un enfant on remplace celui-ci par un
+autre: la question est de savoir si la mère s'en apercevrait? S'il
+existe une sorte de lien du sang, elle devrait le remarquer. Il n'y a
+rien de tout cela. Quelqu'un qui s'est chargé de soigner continuellement
+un enfant, ne l'aime-t-il pas autant que si c'était son propre enfant?
+Nous ne parlons pas du père, car l'amour paternel est naturellement tout
+autre. Si l'enfant appartient à l'un des parents, c'est évidemment à la
+mère. Même par rapport à l'amour maternel la question se pose si ce
+n'est pas une suggestion, une imagination. Il existe évidemment un lien
+entre la mère et l'enfant, non parce qu'ils sont consanguins, mais parce
+que la mère a toujours soigné l'enfant. C'est une question d'habitude et
+la tyrannie des habitudes et coutumes est encore plus grande que celle
+des lois. (Songez par exemple à la puissance de la mode, à laquelle
+personne n'est forcé de se soumettre, mais à laquelle chacun obéit.) Si
+l'amour rend aveugle, c'est évidemment parce qu'il a tort. Les parents
+sont quelquefois tellement aveuglés qu'ils ne voient pas les défauts de
+leurs enfants--quelquefois leurs propres défauts--et ne font rien pour
+les corriger. D'autres parents sont injustes envers leurs enfants pour
+ne pas avoir l'air de les favoriser; cela aussi est blâmable. Nous
+pensons que le principe _mes enfants_, impliquant une idée de propriété
+privée, devra disparaître complètement et faire place au principe: _nos
+enfants_.
+
+Mais il serait insensé d'obliger les mères à se séparer de leurs
+enfants, car par là on ferait naître dans le coeur maternel un sentiment
+d'inimitié. Non, elles doivent en arriver, par suite d'une instruction
+appropriée, à se séparer de plein gré de leurs enfants et à comprendre
+qu'elles-mêmes ne pourraient jamais les entourer d'aussi bons soins que
+la collectivité; par elle les enfants seraient mieux traités,
+s'amuseraient davantage et comme, dans l'avenir, le nombre des mères
+instruites et sensées ne peut qu'augmenter, elles prouveront leur
+véritable amour maternel en se préoccupant plus du bien-être de leur
+enfant que de leur propre plaisir. Non par contrainte (car il est
+probable que quelques-uns des partisans du principe s'y opposeraient dès
+qu'on exercerait une contrainte quelconque), mais librement.
+
+Ainsi encore pour d'autres choses.
+
+Combien nous sommes redevables à l'initiative privée, poussée par
+l'intérêt! Kropotkine en a cité quelques exemples heureux, comme la
+Société de sauvetage, fondée par libre entente et initiative
+individuelle. Le système du volontariat y fut appliqué avec succès.
+Autre exemple: c'est la Société de la Croix-Rouge, qui soigne les
+blessés. L'abnégation des hommes et des femmes qui s'engagent
+volontairement à faire cette oeuvre d'amour, est au-dessus de tout
+éloge. Là où les officiers de santé salariés s'enfuient ainsi que leurs
+aides, les volontaires de la Croix-Rouge restent à leur poste au milieu
+du sifflement des balles et exposés à la brutalité des officiers
+ennemis.
+
+Pour l'autoritaire, «l'idéal, c'est le major du régiment, le salarié de
+l'État. Au diable donc la Croix-Rouge avec ses hôpitaux hygiéniques, si
+les garde-malade ne sont pas des fonctionnaires!» (Kropotkine.)
+
+Ne voyage-t-on pas directement de Paris à Constantinople, de Madrid à
+Saint-Pétersbourg, quoique plusieurs directions de chemins de fer aient
+dû contribuer à l'organisation de ces services internationaux? L'intérêt
+les a poussés à prendre de telles résolutions et cela s'est organisé
+parfaitement sans ordres de supérieurs.
+
+Aussi longtemps que le monde ne sera pas en état de comprendre ces
+choses-là et qu'elles devront être imposées, elles ne pourront prendre
+racine dans l'humanité.
+
+Mettons donc la libre initiative au premier plan et surtout ne
+l'anéantissons pas, car ce serait un préjudice énorme pour la société.
+Dans une assemblée de gens bien élevés, instruits, on ne commence pas
+par décréter des lois auxquelles on devra se soumettre; chacun sait se
+conformer aux lois non écrites qui nous disent de ne pas nous nuire
+respectivement, et chacun agit en conséquence. Les diverses forces et
+tendances de la société changeront toujours suivant les circonstances et
+prendront de nouvelles formes. L'esprit de combinaison rassemblera des
+éléments non assortis. Le monde est une incessante division, un
+changement, une transformation, c'est-à-dire un continuel devenir. Les
+formes de la société humaine possèdent une force de croissance aussi
+grande que les plantes dans la nature.
+
+Personne ne constitue un être isolé et la comparaison de la société au
+corps humain n'est pas dénuée de vérité. Lorsqu'un seul membre souffre,
+tout le corps souffre. Une chose dépend de l'autre et les plus petites
+causes ont parfois les plus grands effets, qui se font sentir partout.
+Le tort qu'un individu se fait à lui-même peut être non seulement la
+source de torts envers ses parents les plus proches, mais peut avoir
+des suites désastreuses pour le tout, pour la communauté.
+
+L'État et la société ne sont pas deux cercles qui ont un seul point
+central et dont les circonférences ne se touchent pas, par conséquent;
+mais ils se complètent, dépendent l'un de l'autre, se transforment
+continuellement. Parfois l'État est un lien qui enserre la société de
+telle manière qu'il l'empêche de se développer. C'est le cas
+aujourd'hui. L'État peut avoir été pendant un certain temps une
+transition nécessaire, sans qu'il soit nécessaire qu'il existe
+éternellement. En certaines circonstances même il peut avoir été un
+progrès dont on n'a plus que faire maintenant.
+
+Bakounine, dit également, que «l'État est un mal, mais un mal
+historiquement nécessaire, aussi nécessaire dans le passé que le sera
+tôt ou tard son extinction complète, aussi nécessaire que l'ont été la
+bestialité primitive et les divagations théologiques des hommes. L'État
+n'est point la société, il n'en est qu'une forme historique aussi
+brutale qu'abstraite».
+
+Actuellement nous nous éloignons de l'État dans lequel nous avons été
+enchaînés pendant des siècles, et de plus en plus se forme en nous la
+conviction: «Où l'État commence, la liberté individuelle finit, et vice
+versa.»
+
+On répondra: «Mais cet État, qui est le représentant du bien-être
+général, ne peut prendre à l'homme une partie de sa liberté quand ainsi
+il la lui assure toute.» Si cela était toujours vrai, comment expliquer
+alors l'opposition que l'on fait à l'État? Il s'agit en outre de savoir
+si la partie que l'on cite ne constitue justement pas l'essence, le
+commencement de la liberté. Et dès que cela se présente, on proteste
+naturellement contre cette contrainte qui, sous l'apparence de garantir
+la liberté, la supprime.
+
+«L'État, par son principe même, est un immense cimetière où viennent se
+sacrifier, mourir, s'enterrer toutes les manifestations de la vie
+individuelle et locale, tous les intérêts des parties dont l'ensemble
+constitue précisément la société. C'est l'autel où la liberté réelle et
+le bien-être des peuples sont immolés à la grandeur politique; et plus
+cette immolation est complète, plus l'État est parfait. J'en conclus, et
+c'est une conviction, que l'empire de Russie est l'État par excellence,
+l'État sans rhétorique et sans phrases, l'État le plus parfait en
+Europe. Tous les États au contraire dans lesquels les peuples peuvent
+encore respirer sont, au point de vue de l'idéal, des États incomplets,
+comme toutes les autres Églises, en comparaison de l'Église catholique
+romaine, sont des Églises manquées.» (Bakounine.)
+
+L'État doit donc être tout ou il devient rien, et ne constitue qu'une
+phase d'évolution prédestinée à disparaître. L'expression employée à ce
+sujet par Bakounine est spirituelle; il dit: «Chaque État est une Église
+terrestre, comme toute Église, à son tour, avec son ciel, séjour des
+bienheureux et ses dieux immortels, n'est rien qu'un céleste État.»
+
+Qui prétendra que l'État ne se dissoudra pas un jour dans la société,
+qu'un temps ne viendra pas où les individus se développeront librement
+sans nuire à la liberté? Si la conscience et la vie individuelle
+constituent une partie intégrale de l'homme, cette partie ne peut se
+fondre dans la communauté, mais reste séparée tout en donnant son
+empreinte à l'individu. On ne peut non plus anéantir le sentiment de
+solidarité, car celui-ci également se développe chez l'individu.
+
+Bakounine s'élève contre la prétention que la liberté individuelle de
+chacun est limitée par celle des autres. Il y trouve même «en germe,
+toute la théorie du despotisme». Et il le démontre de la manière
+suivante: «Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains
+qui m'entourent, hommes et femmes, sont également libres. La liberté
+d'autrui, loin d'être une limite ou la négation de ma liberté, en est au
+contraire la condition nécessaire et la confirmation. Je ne deviens
+libre vraiment que par la liberté des autres, de sorte que plus nombreux
+sont les hommes libres qui m'entourent et plus profonde et plus large
+est leur indépendance, plus étendue, plus profonde et plus large devient
+ma propre liberté. C'est au contraire l'esclavage des hommes qui pose
+une barrière à ma liberté, ou, ce qui revient au même, c'est leur
+bestialité qui est une négation de mon humanité, parce que, encore une
+fois, je ne puis me dire libre vraiment que lorsque ma liberté ou ce qui
+veut dire la même chose, lorsque ma dignité d'homme, mon droit humain,
+qui consiste à n'obéir à aucun autre homme et à ne déterminer mes actes
+que conformément à mes convictions propres, réfléchies par la conscience
+également libre de tous, me reviennent confirmés par l'assentiment de
+tout le monde. Ma liberté personnelle ainsi confirmée par la liberté de
+tout le monde s'étend à l'infini.»
+
+C'est jouer sur les mots. Liberté absolue est une impossibilité. Du
+reste, nous parlons de la liberté d'hommes libres l'un envers l'autre.
+Ne seront-ils jamais en conflit? Quoique le but consiste à éviter tout
+conflit, cela ne peut se réaliser dans son entier et alors la liberté de
+l'un vaut autant que celle de l'autre. Bakounine ne démolit pas cette
+affirmation et lorsqu'il divise la liberté en trois moments d'évolution,
+1° le plein développement et la pleine jouissance de toutes les facultés
+et puissances humaines pour chacun par l'éducation, par l'instruction
+scientifique et par la prospérité matérielle; 2° la révolte de
+l'individu humain contre toute autorité divine et humaine, collective et
+individuelle, qu'il subdivise de nouveau en «théorie du fantôme suprême
+de la théologie contre Dieu», c'est-à-dire l'Église, et la «révolte de
+chacun contre la tyrannie des hommes, contre l'autorité tant
+individuelle que sociale, représentée et légalisée par l'État», nous
+pouvons le suivre. Nous croyons que la probabilité de conflit croît en
+proportion du degré de développement des individus.
+
+Tâchons maintenant d'avoir assez d'espace, assez de liberté pour chaque
+individu, de manière à ce qu'ils ne se heurtent pas et que chacun trouve
+son propre terrain d'activité, et nous ferons disparaître une des
+pierres d'achoppement de l'humanité. Il est facile de philosopher
+là-dessus, mais dans la réalité on verra que la liberté absolue est
+impossible dans l'humanité et qu'il faut chercher une limite que chacun
+puisse accepter pour sa liberté personnelle; et si cette limite ne
+convient pas, on doit en donner une autre ou prouver que l'on peut s'en
+passer, mais alors on doit fournir de meilleurs arguments que les
+phrases de Bakounine.
+
+Ainsi, pour l'avenir, la question se pose: «Quelle place l'individu
+prendra-t-il dans la société?» Cette question sera décisive, et il
+vaudra toujours mieux l'attaquer en face.
+
+Que de choses oubliées parce qu'elles n'étaient plus en corrélation avec
+le monde moderne! Comme le dit Goethe: «Tout ce qui naît vaut qu'il
+disparaisse», c'est-à-dire rien n'est durable et tout ce qui naît porte
+en soi le germe de sa décomposition. Les formes et systèmes surannés
+s'anéantissent, non parce qu'ils sont combattus par des arguments, mais
+parce que de nouvelles situations sont nées auxquelles ils ne
+s'adaptent pas et qui empêchent par conséquent leur viabilité. Dans la
+lutte pour la vie plusieurs croyances n'existent plus et celles-là
+seules se sont maintenues qui ont pu s'adapter aux situations nouvelles.
+Si l'homme a besoin d'une religion--et il y a des gens qui prétendent
+que l'homme est un animal religieux--et que les anciennes religions sont
+malades, mourantes ou mortes, comme c'est le cas pour les religions
+existantes, il nous faut une religion nouvelle s'adaptant aux nouvelles
+situations. Impossible de précipiter la marche de la nature: c'est un
+enfant faible que celui qui naît avant terme.
+
+Il en est de même des systèmes politiques et économiques. Ils deviennent
+surannés et à de nouvelles conditions de vie il faut de nouvelles formes
+de vie.
+
+Le développement de la civilisation a été comparé avec raison à une
+spirale. L'humanité, en apparence, est arrêtée continuellement à la même
+hauteur, ou prend même une direction rétrograde, et il faut du temps
+avant de constater qu'elle ait avancé. Mais d'habitude, elle avance
+toujours car nous voyons l'horizon se déplacer continuellement.
+
+Progrès signifie plus de savoir intellectuel, plus de puissance
+matérielle, plus d'homogénéité dans la morale et dans la société.
+
+Il y a au monde deux principes: _autorité_ et _liberté_.
+
+L'un se retrouve dans le socialisme autoritaire, l'autre dans le
+socialisme libertaire.
+
+Nous appelons socialiste d'État celui qui préconise des réformes tendant
+à augmenter et agrandir la compétence de l'État dans la société
+existante. C'est ce que font les social-démocrates qui prennent
+l'Allemagne comme modèle; voilà pourquoi nous avons le droit de les
+classer sous cette rubrique.
+
+Le socialisme libertaire veut le groupement libre des hommes qui, par
+leurs intérêts, sont poussés à se réunir afin de coopérer au même idéal,
+mais qui gardent la liberté, instantanée pour ainsi dire, de se retirer
+de cette coopération.
+
+L'esprit de fraternité et de solidarité n'animera et pénétrera
+l'humanité que lorsqu'elle aura pris comme base l'égalité, comme forme
+la liberté.
+
+NOTES:
+
+[30] Ce chapitre a paru dans _la Société nouvelle_, mais il est révisé
+et augmenté.
+
+[31] Voir _Société nouvelle_, 1891.
+
+[32] Voir _Société nouvelle_, 1894.
+
+[33] _Neue Zeit_ 1895, Erster Band.
+
+[34] _Der Klassenkampf in der deutschen Sozialdemokratie_ von dr. Hans
+Müller.
+
+[35] Voyez les superbes pages sur les élections dans le roman de Georges
+Renard. _La conversion d'André Savenay_.
+
+Les parlementaires connaissent très bien la corruption électorale, mais
+comme hommes pratiques ils en font usage à leur profit si c'est
+possible. Leur théorie est: chacun son tour. C'est pour cela qu'ils
+pratiquent le «ôte-toi de là que je m'y mette.»
+
+[36] RICHARD CALWER, _Das kommunistische Manifest und die heutige
+Sozial-demokratie_.
+
+[37] _Oeuvres, Fédéralisme. Socialisme et Antithéologisme. Lettres sur
+le Patriotisme. Dieu et l'État._ Paris, Stock.
+
+[38] Voir _De sociale Gids_, IIe année, p. 346 et suiv.
+
+[39] Voir _La Société nouvelle_, année 1894, t. I, p. 607.
+
+[40] Nous regrettons amèrement de devoir infliger à nos lecteurs cet
+indigeste morceau de littérature social-démocrate. Mais il le faut.
+
+[41] Voir _Neue Zeit_, 1894-1895, no 10, pp. 262 et suiv.
+
+[42] _Neue Zeit_ XIII, tome 2.
+
+[43] La foi du charbonnier.
+
+[44] Voir _Neue Zeit_, 1894-1895, n° 9, pp. 278 et suiv.
+
+[45] _Revue socialiste_, juillet-décembre 1872, p. 490.
+
+[46] Lire la brochure de M. Edmond Picard: _Comment on devient
+socialiste_. Cette brochure aurait très bien pu être écrite par un
+radical malgré son titre socialiste. M. Picard y dit, en passant, qu'il
+veut l'abolition de la propriété privée. Et il ajoute: «J'y crois, à ce
+paradis terrestre, comme les chrétiens à leur idéal céleste.»
+
+[47] Voici, à titre documentaire, le programme agricole des socialistes
+belges, adopté au Congrès national des 25-26 décembre 1893:
+
+1° Réorganisation des comices agricoles:
+
+_a_. Nomination des délégués en nombre égal par les propriétaires, les
+fermiers et les ouvriers;
+
+_b_. Intervention des comices dans les contestations collectives et
+individuelles entre les propriétaires, les fermiers et les ouvriers
+agricoles.
+
+2° Réglementation du contrat de louage:
+
+_a_. Fixation du taux des fermages par des comités d'arbitrage ou par
+les comices agricoles réformés;
+
+_b_. Indemnité au fermier sortant pour la plus value donnée à la
+propriété;
+
+_c_. Participation du propriétaire dans une mesure plus étendue que
+celle fixée par la loi aux pertes subies par le fermier;
+
+_d_. Suppression du privilège du propriétaire;
+
+3 ° Assurance par les provinces et réassurance par l'État contre les
+épizooties, les maladies des plantes, la grêle, les inondations et
+autres risques agricoles;
+
+4° Organisation par les pouvoirs publics d'un enseignement agricole
+gratuit. Création ou développement de fermes modèles et de laboratoires
+agricoles;
+
+5° Organisation d'un service médical à la campagne;
+
+6° Réforme de la loi sur la chasse. Droit pour le locataire de détruire
+en toute saison les animaux nuisibles à la culture;
+
+7° Intervention des pouvoirs publics dans la coopération agricole pour:
+
+_a_. L'achat de semences et d'engrais;
+
+_b_. La fabrication du beurre;
+
+_c_. L'achat et l'exploitation en commun de machines agricoles;
+
+_d_. La vente des produits;
+
+_e_. L'exploitation collective des terres.
+
+[48] Comme on le sait, le parlement allemand a rejeté ce projet de loi.
+
+[49] Voir _la Société Nouvelle_, 10° année, t. II, p. 26.
+
+[50]_Das Elend der Philosophie. Antwort auf Proudhon's Philosophie des
+Elends_, von KARL MARX, 1885.
+
+Du reste, on retrouve non seulement cette question mais encore les noms
+dans les _Principes du Socialisme, manifeste de la démocratie au XIXe
+siècle_, par VICTOR CONSIDÉRANT.
+
+[51] Die neue Zeit XIII tome I, _Marx et Engels, le couple anarchiste_,
+par Kautsky.
+
+En parlant de la «révolution en permanence», il dit que Marx n'a pas
+voulu la révolution perpétuelle pour la révolution, car il ajoute les
+mots suivants: «les petits bourgeois veulent clore la révolution
+aussitôt que possible, mais notre intérêt et notre tâche est de faire la
+révolution permanente, jusqu'au moment où les classes plus ou moins
+possédantes seront chassées du pouvoir, où le prolétariat aura conquis
+le pouvoir et où l'association des prolétaires non seulement dans un
+seul pays, mais dans tous les pays du monde entier, sera affranchie de
+toute concurrence et concentrera toutes les forces productives.»
+
+Naturellement, mais personne ne veut la révolution pour la révolution
+elle-même, chacun sait que la révolution n'est qu'un moyen et non pas le
+but.
+
+Mais le point de vue de Marx en ce temps-là fut bien autre que celui de
+nos social-démocrates parlementaires et réformateurs d'aujourd'hui.
+
+[52] Comme cette raillerie concorde peu avec son idée de faire de la
+«conquête du pouvoir politique» le but principal du parti. Car comment
+réaliser cet idéal sans l'inéluctable litanie?
+
+[53] Voir le _Protokoll der Verhandlungen des Parteitages der
+Sozial-demokratischen Partei Deutschlands zu Berlin_, pp. 175-176.
+
+[54] Dans la _Revue Socialiste_ de mars 1895, M. Jaurès écrit: «En fait,
+le collectivisme que nous voulons réaliser dans l'ordre économique
+existe déjà dans l'ordre politique.» Donc, ce que veulent ces messieurs,
+c'est la centralisation politique autant qu'économique.
+
+[55] _La Conquête du pain_, p. 74.
+
+[56] _Sozial-demokratische Bibliothek, I. Gesellschaftliches und
+Privateigenthum_, von E. BERNSTEIN, pp. 27-29.
+
+[57] Les radicaux bourgeois voient avec satisfaction les socialistes
+devenir de plus en plus malléables. Aussi M. Georges Lorand, un radical
+perspicace, écrivit-il, après ce congrès, que les social démocrates
+allemands agissaient sagement et que, à peu de chose près, les radicaux
+pourraient très bien adhérer à leur programme. Cela ne prouve-t-il pas
+abondamment qu'il y a «quelque chose de pourri» dans la
+social-démocratie?
+
+Un autre radical, M. Émile Féron, écrit dans la _Réforme_ du 30 mars
+1895: «Il y a vingt-neuf députés socialistes qui ont, sur presque toutes
+les réformes pratiques et immédiatement réalisables, le même programme
+que les progressistes. L'accord n'existe pas sur le collectivisme, c'est
+entendu. Encore faut-il dire que plus on avance et plus ce qu'il y avait
+d'excessif et d'absolu dans le collectivisme du parti ouvrier se corrige
+et s'assouplit aux nécessités de la pratique des choses. Mais sans qu'il
+soit même nécessaire d'insister sur ce point, il reste acquis que
+députés socialistes et députés progressistes seront d'accord sur la
+plupart des réformes immédiatement nécessaires.» Ce n'est pas encore
+l'annexion du parti socialiste, mais peu s'en faut. L'évolution du
+socialisme promet!
+
+[58] De cela je puis parler en connaissance de cause. Dans le
+_Vorwaerts_ on se refuse à toute discussion principielle avec ses
+adversaires, on falsifie les textes et on calomnie de la plus impudente
+façon.
+
+[59] Dr T. DUEHRING. _Kritische Geschichte der Nationaloekonomie und des
+Socialismus_, 3e éd., pp. 557 et 558.
+
+[60] BENEDICT FRIEDLAENDER. _Der freiheitliche Sozialismus im Gegensatz
+zum Staatsknechtsthum der Marxisten_.
+
+[61] C'est déjà prouvé par son attitude au dernier congrès de Breslau en
+1896.
+
+[62] _On liberty_.
+
+[63] _Sozialdemokratische Zukunftsbilder_.
+
+[64] Social-démocrate, qui sous ce pseudonyme a critiqué le livre de M.
+Richter.
+
+[65] _Dieu et l'État_.
+
+[66] _On liberty._
+
+[67] MILL, _On liberty_.
+
+[68] _De Officio_.
+
+[69] _De Republica_.
+
+[70] _Social Statise_.
+
+[71] _Principles of political economy_.
+
+[72] BENJAMIN TUCKER, _Instead of a book_, pp. 375 et 376.
+
+[73] _Das Kapital_ (_vierter sozialer Brief an Kirchmann_).
+
+[74] Mise sous la dépendance de l'État.
+
+[75] Les _Fabian Essays_ sont une série d'articles écrits par les
+membres d'une société intitulée _Fabian Society_.
+
+[76] GEORGES LACY, _Liberty and Law_, p. 247.
+
+[77] LACY, p. 293.
+
+
+
+
+IV
+
+LE SOCIALISME D'ÉTAT DES SOCIAL-DÉMOCRATES ET LA LIBERTÉ DU SOCIALISME
+ANTI-AUTORITAIRE
+
+
+Un mouvement n'est jamais plus pur, plus idéologique qu'à ses débuts. Il
+est inspiré par des hommes de dévouement et de sacrifice, et nul
+ambitieux ne le gâte, car à y participer on a tout à perdre et rien à
+gagner. On ne connaît alors ni les compromis ni les intrigues, ni
+l'esprit d'opportunisme, prêt à accommoder les principes selon les
+intérêts. Un souffle bienfaisant de solidarité, de liberté et de
+fraternité anime tous les partisans de la même cause, et ils sont encore
+un de coeur, de pensée et d'âme.
+
+Que l'on prenne n'importe quel mouvement, on y trouve toujours cette
+période idéaliste pendant laquelle les individus sont susceptibles de
+s'élever à un tel degré de hauteur qu'ils peuvent sacrifier tous leurs
+biens, leur repos, même leur vie. Ils sont des apôtres prêts, si les
+circonstances l'exigent, à devenir des martyrs.
+
+Tous les grands courants d'idées offrent d'ailleurs si on les prend à
+leur naissance, des analogies singulières. Les points de ressemblance
+entre le christianisme au commencement de notre ère et le socialisme de
+notre temps à son éclosion, sont si remarquables que l'observateur
+historien doit en être frappé. Dans leur origine comme dans leur
+développement, les mêmes caractères se constatent et, toutes choses
+changées, on peut dire en étudiant les étapes du premier: il en est
+maintenant comme alors. On peut même dans leur commune dégénérescence
+observer les phénomènes identiques.
+
+Le christianisme apporta un évangile pour les pauvres, les opprimés et
+les déshérités. Parmi les premiers chrétiens on ne trouve ni savants, ni
+puissants, ni riches, mais seulement des ouvriers, des pêcheurs et des
+gueux. Ils peinaient pour subvenir à leurs besoins et c'était aux heures
+du repos, la journée finie, qu'ils allaient prêcher leur doctrine sans
+ambition d'en tirer profit. Aussi, quand, en traversant Jérusalem, on
+demandait, dans les maisons des gens aisés et responsables, ce que
+voulaient et ce qu'étaient ces chrétiens--dont le nom seul était à ce
+moment une injure,--ceux qui étaient interrogés répondaient que les
+chrétiens étaient de pauvres hères au milieu desquels on ne trouvait
+aucun personnage de rang ou de bonne famille.
+
+N'en est-il pas ainsi dans le socialisme d'aujourd'hui?
+
+Les socialistes, de nos jours, sont des prolétaires, des pauvres,
+méprisés par les savants et par les puissants, haïs et persécutés par
+les gouvernants et le monde officiel. Leurs orateurs sont pour la
+plupart des hommes qui ont beaucoup souffert, qu'on a chassés de
+l'usine, de l'atelier, dont on a brisé la carrière parce qu'ils avaient
+des principes que les chefs et les patrons ne tolèrent pas. Mais, malgré
+les persécutions, ils continuent leur route et ils prêchent leur
+évangile avec la même ardeur et la même conviction que les anciens
+chrétiens. Les persécutions même ont été pour eux un moyen de triompher,
+car, en les voyant souffrir et supporter leurs souffrances avec
+résignation et avec courage, beaucoup ont commencé à penser et à
+étudier. Une conviction susceptible de donner tant de force à braver la
+mort même, devait être quelque chose de bon et de beau. Ainsi souvent,
+un Saul fanatique devient un Paul convaincu.
+
+Lentement le christianisme triompha, ce ne fut qu'au commencement du
+quatrième siècle qu'il fut si fort qu'un empereur habile, Constantin le
+Grand--ainsi le nomme l'histoire, car l'histoire a été écrite par des
+chrétiens, sinon on le signalerait comme il le mérite, c'est-à-dire
+comme un monstre cruel et lâche--se convertit. Ce ne fut pas là un acte
+de foi, mais un acte de politique.
+
+Le christianisme était pour lui le chemin qui menait au trône. Le monde
+officiel suivit Constantin et la religion chrétienne devint religion
+d'État. Mais dès cette époque, les pieux, les vrais chrétiens voyaient
+tout cela avec inquiétude, ils comprenaient que lorsqu'un mouvement est
+détourné au profit d'un politique, ce mouvement est perdu. Un d'entre
+ces hommes nous a légué ces belles paroles: «Quand les églises furent de
+bois, le christianisme fut d'or, mais quand les églises furent d'or le
+christianisme fut de bois». Nous pouvons dire que Constantin, en faisant
+triompher l'église chrétienne, a tué le christianisme et l'esprit de
+Jésus-Christ. Naturellement les petites sectes, les vrais chrétiens
+furent chassés comme hérétiques, il n'y avait plus de place dans
+l'Église pour l'esprit de Jésus.
+
+L'histoire ne se répète-t-elle pas? pouvons-nous nous demander en
+observant le développement du socialisme. N'avons-nous pas vu que les
+puissants de la terre se sont emparés du socialisme ou bien qu'ils
+veulent s'en emparer. Un politicien anglais ne disait-il pas, il y a peu
+de temps: «nous sommes tous des socialistes»? M. de Bismarck s'est
+déclaré socialiste, tout comme le prédicateur de la cour de Berlin, M.
+Stöcker. L'empereur Guillaume II a commencé sa carrière en se donnant
+des airs de socialiste, il a même semblé un moment, que ce prince voulût
+jouer le rôle d'un nouveau Constantin. Le pape aussi, le chef du corps
+le plus réactionnaire du monde, de l'Église catholique, a donné une
+encyclique dans laquelle il se rapprochait du socialisme. Chaque jour
+enfin on entend dire de M. X ou de M. Y qu'il s'est déclaré socialiste.
+Kropotkine a très bien caractérisé ces gens-là, quand il a écrit: «Il se
+constituait au sein de la bourgeoisie, un noyau d'aventuriers qui
+comprenaient que, sans endosser l'étiquette socialiste, ils ne
+parviendraient jamais à escalader les marches du pouvoir. Il leur
+fallait donc un moyen de se faire accepter par le parti sans en adopter
+les principes. D'autre part, ceux qui ont compris que le moyen le plus
+facile de maîtriser le socialisme c'est d'entrer dans ses rangs, de
+corrompre ses principes, de faire dévier son action, faisaient une
+poussée dans le même sens».
+
+Cependant il y a peut-être plus de danger pour nous dans la politique de
+ces hommes qui se disent tous des socialistes, peut-être même les
+_vrais_ socialistes, et en acceptent l'étiquette que dans une politique
+qui consisterait à se montrer tels qu'ils sont, c'est-à-dire, des
+ennemis du socialisme, car de la première manière, ils trompent des gens
+simples qui pensent que le nom et le principe sont toujours chose
+conforme.
+
+Et que voulait-on ainsi? Le socialisme d'État, ainsi que Constantin et
+les siens voulaient le christianisme religion d'État. Les deux tendances
+sont étatistes, c'est-à-dire prétendent faire de l'État une providence
+terrestre omnipotente, réglant tout: les affaires matérielles aussi bien
+que les affaires spirituelles.
+
+Le développement de ces deux mouvements fut aussi le même. Les chrétiens
+eurent leurs conciles où les évêques venaient de partout délibérer
+ensemble pour établir les dogmes nécessaires au salut des croyants. Les
+socialistes ont leurs congrès où leurs chefs viennent de partout, pour
+délibérer ensemble, régler leur tactique et suivre le même chemin qui
+doit conduire le prolétariat au salut. Ils sont exclusivistes et
+intolérants, comme le furent les chrétiens, et on se tue à cause d'une
+seule lettre. Un exemple remarquable en va donner la preuve.
+
+Au concile de Nicée on discutait pour savoir si le fils est semblable au
+père (homoousios) ou bien si le fils est identique au père
+(homoïousios). On avait deux sectes, les homoousioï et les homoïousioï,
+se dévorant entre elles pour une lettre, pour un _i_.
+
+Au Congrès socialiste de Londres, on discutait la question de l'action
+politique. Les uns disaient: l'action politique est le salut pour les
+ouvriers, c'est la seule méthode pour conquérir les pouvoirs publics.
+
+Les autres disaient: _l'action_ politique n'est autre que _l'auction_
+politique, la corruption, l'intrigue, le moyen pour les ambitieux de
+monter sur le dos des ouvriers. Pensez à Tolain, à d'autres encore.
+Ainsi, on avait deux sectes combattant entre elles pour une seule lettre
+pour un _u_. Cette ressemblance n'est-elle pas curieuse?
+
+Donc le même esprit d'intolérance et de sectarisme domine les deux
+mouvements, et c'est pour cela que tous les siècles pendant lesquels ils
+se sont tous développés ont passé sans exercer une favorable influence
+sur la marche de l'humanité, dont on pourrait presque désespérer qu'elle
+se puisse émanciper des préjugés.
+
+Mais heureusement, maintenant comme auparavant, l'hérésie est le sel du
+monde, propre à le sauver des idées étroites et bornées, et les
+hérétiques sont encore les promoteurs du progrès.
+
+À ses débuts, le christianisme fut révolutionnaire, et qui le fut plus
+que Jésus lui-même qui chassait les marchands et les banquiers de la
+synagogue et disait ne pas être venu apporter la paix, mais le glaive?
+Toutefois, quand le christianisme devint la religion officielle,
+l'esprit révolutionnaire l'abandonna.
+
+Jadis aussi, les anciens socialistes et ceux qui sont restés tels
+disaient: «La prochaine révolution ne doit plus être un simple
+changement de gouvernement suivi de quelques améliorations de la machine
+gouvernementale, elle doit être la _Révolution Sociale_. Mais
+maintenant, l'esprit révolutionnaire va diminuant. Les chefs du
+socialisme espèrent arriver au pouvoir; dès lors ils tendent à devenir
+conservateurs, étant eux-mêmes l'autorité future, ils deviennent tout
+naturellement autoritaires.
+
+Ainsi, christianisme et socialisme ont sacrifié les principes à la
+tactique, l'un et l'autre sont devenus étatistes, à la religion d'État
+répond le socialisme d'État. Et la tristesse est grande à voir ceux qui
+combattaient autrefois avec ardeur, renier leur passé et devenir des
+radicaux et des réformateurs.
+
+Mais avant d'aller plus loin, avant de dire: ceux-ci ou ceux-là sont ou
+ne sont pas des socialistes, comme on le fait en niant le socialisme des
+anarchistes, il est nécessaire de savoir ce que c'est que le socialisme.
+N'est-il pas essentiel, si on veut discuter avec profit, de définir la
+chose même qu'on discute?
+
+Le principe fondamental du socialisme fut dès l'origine celui qui
+posait la nécessité d'abolir le salariat, et la propriété individuelle,
+propriété du sol, des habitations, des usines, des instruments de
+travail, le principe de la socialisation des moyens de production. Ce
+qui caractérisait le socialiste, était d'admettre la nécessité de
+supprimer la propriété individuelle, source de l'esclavage économique et
+moral, et cela non dans deux cents, cinq cents ou mille années, mais dès
+aujourd'hui. La propagande socialiste se faisait en vue de préparer
+l'expropriation lors de la révolution prochaine.
+
+Il semble désormais que plusieurs socialistes veuillent renvoyer cette
+suppression de la propriété individuelle ainsi que l'expropriation aux
+calendes grecques. Ils s'occupent de réformes réalisables dans l'état de
+la société actuelle et dans son cadre même et ils considèrent ceux qui
+restent fidèles à cette idée de l'expropriation comme des rêveurs et des
+utopistes. Qu'entend-on dire, en effet? Quand nous serons les maîtres de
+la machine gouvernementale et législative, nous améliorerons peu à peu
+le sort des ouvriers. Tout ne se fait pas en une seule fois. Et Bebel
+promettait: «Quand nous aurons en main le pouvoir législatif, tout
+s'arrangera bien.» Ils oublient les paroles de Clara Zetkin au Congrès
+de Breslau: «Quand on veut démocratiser et socialiser en gardant les
+cadres actuels de l'État et de la société, on demande à la
+social-démocratie une tâche qu'elle ne peut remplir. Qui veut
+démocratiser en conservant l'ordre existant, fait penser à celui qui
+voudrait une république avec un grand duc à la tête. Cependant cet
+esprit d'autrefois, cet effort de trouver la quadrature du cercle domine
+souvent[78].» Toutefois, Clara Zetkin n'a osé tirer les conséquences de
+ses paroles et tout en estimant certains révolutionnaires, elle trouve
+leurs opinions abominables.
+
+Quelles que soient ces opinions, il est évident que le principe de
+l'abolition de la propriété individuelle fut celui qui permettait de
+distinguer les socialistes des défenseurs de l'ordre.
+
+Consultons maintenant les dictionnaires des savants et voyons la
+définition qu'ils donnent du socialisme:
+
+_Webster_:
+
+Une théorie, ou un système de réformes sociales par lequel on aspire à
+une reconstruction complète de la société et à une distribution plus
+juste du travail.
+
+_Encyclopédie Américaine_:
+
+Le socialisme en général peut être défini comme un mouvement ayant pour
+but de détruire les inégalités des conditions sociales dans le monde,
+par une transformation économique. Dans tous les exposés socialistes on
+trouve l'idée du changement de gouvernement, avec cependant cette
+différence radicale que quelques socialistes désirent l'abolition finale
+des formes existantes de gouvernement et veulent l'établissement de la
+démocratie pure, tandis que quelques autres prétendent donner à l'État
+une forme patriarcale en augmentant ses fonctions au lieu de les
+diminuer.
+
+_Encyclopédie de Meyer_:
+
+Littéralement, un système d'organisation sociale; généralement une
+définition de toutes les doctrines et aspirations qui ont pour but un
+changement radical de l'ordre social et économique existant maintenant
+et son remplacement par un ordre nouveau, plus en harmonie avec les
+désirs de bien-être général et le sentiment de justice que ne l'est
+l'ordre actuel.
+
+_Encyclopédie de Brockhaus_:
+
+Le socialisme est un système de coopération ou bien l'ensemble des plans
+et doctrines ayant pour but la transformation entière de la société
+bourgeoise et la mise en pratique du principe du travail commun et de
+l'équitable répartition des biens.
+
+_Chamber's Encyclopédie_:
+
+Le nom donné à une classe d'opinions qui s'opposent à l'organisation
+présente de la société et veulent introduire une nouvelle distribution
+de la propriété et du travail dans laquelle le principe de coopération
+organisée remplacerait celui de la libre concurrence.
+
+_Dictionnaire de la langue française par Littré_:
+
+Un système qui offre un plan de réforme sociale, subordonnée aux
+réformes politiques. Le communisme, le mutualisme, le Saint-Simonisme,
+le Fouriérisme sont des socialismes.
+
+_Dictionnaire de l'Académie Française_:
+
+La doctrine de ceux qui désirent un changement des conditions de la
+société et qui la veulent reconstruire sur des bases tout à fait
+nouvelles.
+
+_Dictionnaire encyclopédique de Cassel et C°_:
+
+Le socialisme scientifique embrasse.
+
+1° _Le collectivisme_: un État idéaliste socialiste de la société, dans
+lequel les fonctions du gouvernement embrasseraient l'organisation de
+toutes les industries du pays. Dans un État collectiviste chacun serait
+un fonctionnaire de l'État et l'État un avec le peuple entier.
+
+2° _L'anarchisme_: (une négation du gouvernement et non pas une
+suppression de l'ordre social) veut garantir la liberté individuelle
+contre sa violation par l'État dans la communauté socialiste. Les
+anarchistes sont divisés en Mutualistes, qui cherchent à atteindre leur
+but par des banques d'échange et par la libre concurrence, et en
+Communistes, qui ont pour devise: chacun selon sa capacité, chacun selon
+ses besoins.
+
+_Nouveau dictionnaire de Paul Larousse_:
+
+Système de ceux qui veulent transformer la propriété au moyen d'une
+association universelle.
+
+Dans le livre de Hamon, paru après que j'avais écrit ce chapitre, sur le
+socialisme et le Congrès de Londres, on lit: socialisme--système social
+ou ensemble de systèmes sociaux dans lesquels les moyens de production
+sont socialisés; donc le caractère du socialisme est la socialisation
+des moyens de production.
+
+Quand on lit ces diverses définitions, on ne comprend pas du tout
+pourquoi les anarchistes ne seraient pas des socialistes. La plupart des
+définitions leur sont applicables aussi. Peu de temps avant le congrès
+de Londres, le _Labour Leader_ publia un article de Malatesta dans
+lequel celui-ci disait:
+
+«Nous, les communistes ou les collectivistes anarchistes, nous voulons
+l'abolition de tous les monopoles; nous désirons l'abolition des
+classes, la fin de toute domination et exploitation de l'homme par
+l'homme; nous voulons que le sol et tous les moyens de production, comme
+aussi les richesses accumulées par le travail des générations du passé,
+deviennent la propriété commune de l'humanité par l'expropriation des
+possesseurs actuels, de manière que les ouvriers puissent obtenir le
+produit intégral de leur travail, soit par le communisme absolu, soit en
+recevant chacun selon ses forces. Nous voulons la fraternité, la
+solidarité et le travail en faveur de tous au lieu de la concurrence.
+Nous avons prêché cet idéal, nous avons combattu et souffert pour sa
+réalisation, il y a longtemps, et dans certains pays, par exemple
+l'Italie et l'Espagne, bien avant la naissance du socialisme
+parlementaire. Quel homme honnête dira que nous ne sommes pas des
+socialistes?»
+
+Et continuant il dit: «On peut démontrer facilement que nous sommes
+sinon les seuls socialistes, en tous cas les plus logiques et les plus
+conséquents, parce que nous désirons que chacun ait non seulement part
+entière de la richesse sociale mais aussi sa part du pouvoir social,
+c'est-à-dire la faculté de faire aussi bien que les autres sentir son
+influence dans l'administration des affaires publiques.» Il est absurde
+de prétendre que les anarchistes qui veulent abolir la propriété
+individuelle ne sont pas des socialistes. Au contraire, ils ont plus de
+droit à se nommer ainsi que Liebknecht par exemple qui, dans un article
+du _Forum_[79], s'est montré simple radical. Un journal anglais n'a-t-il
+pas dit une fois aussi de M. Liebknecht et de son socialisme, que s'il
+vivait en Angleterre, on l'appelerait simplement un radical et non pas
+un socialiste? C'est vrai en effet, et chacun nous approuve après avoir
+lu ce que Liebknecht a dit dans l'article que nous signalons.
+
+«Qu'est-ce que nous demandons?--écrit-il.
+
+«La liberté absolue de la presse; la liberté absolue de réunion; la
+liberté absolue de religion; le suffrage universel pour tous les corps
+représentatifs et pour tous les pouvoirs publics, soit dans l'État, soit
+dans la commune; une éducation nationale, toutes les écoles ouvertes a
+tous; les mêmes facilités à tous pour s'instruire, l'abolition des
+armées permanentes et la création d'une milice nationale, de sorte que
+chaque citoyen soit soldat et chaque soldat citoyen; une cour
+internationale d'arbitrage entre les nations différentes; des droits
+égaux pour les hommes et les femmes,--une législation protectrice de la
+classe ouvrière (limitation des heures de travail, réglementation
+sanitaire, etc.) Est-ce que la liberté personnelle, le droit de
+l'individu peut être garanti d'une manière plus complète que par ce
+programme? Est-ce que chaque démocrate honnête trouve quelque chose de
+mauvais dans ce programme? Loin de supprimer la liberté personnelle,
+nous avons le droit de dire que nous sommes le seul parti en Allemagne
+qui lutte pour les principes de la démocratie.»
+
+Certainement, mais alors on est un parti démocrate, et non un parti
+démocrate-socialiste. Quand les démocrates peuvent accepter le programme
+des socialistes, nous disons que les principes socialistes sont
+escamotés et que ceux qui acceptent ce programme cessent d'être des
+socialistes pour être des radicaux. Liebknecht n'a-t-il pas dit lui-même
+qu'il veut la voie légale? Il continue ainsi: «par notre programme nous
+avons prouvé que nous aspirons à la transformation _légale_ et
+_constitutionnelle_ de la société. Nous sommes des révolutionnaires--sans
+aucun doute--parce que notre programme veut un changement total et
+fondamental de notre système social et économique, mais nous
+sommes aussi des évolutionistes et des réformateurs, ce qui
+n'est pas une contradiction. Les mesures et les institutions que nous
+réclamons sont déjà réalisées pour la plupart dans les pays avancés, ou
+bien leur réalisation est sur le point d'aboutir; elles sont toutes en
+harmonie avec les principes de la démocratie et en étant pratiques,
+elles constituent la meilleure preuve que nous ne sommes pas--comme on
+nous a dépeints--des hommes sans cerveaux, méconnaissant les faits de la
+réalité et allant casser leur tête contre les bastions de granit de
+l'État et de la société.»
+
+Et ailleurs, dans une conférence donnée à Berlin, en 1890 il disait:
+«Quand les délégués des ouvriers au parlement auront la
+majorité»--quelle naïveté de croire à cette possibilité!--«le
+gouvernement sera obligé de consentir à leurs desiderata, et je constate
+qu'il devra bien leur obéir.»
+
+Il y a vingt ans, on niait qu'il y eût une question sociale et on
+considérait chaque social-démocrate comme un lépreux; maintenant le
+gouvernement se nomme socialiste et tous les partis ouvrent un concours
+pour la solution de la question sociale. On dit que les conditions
+désirées par nous peuvent être réalisées seulement par les moyens
+révolutionnaires et sanglants, car les riches ne céderont jamais
+volontairement les moyens de production qu'ils ont en leur pouvoir.
+C'est _une grande erreur_. Nos desiderata peuvent être réalisés de la
+manière la plus pacifique. Nous voulons transformer les conditions
+sociales actuelles qui sont mauvaises, à l'aide de réformes sages et
+c'est pourquoi nous sommes le seul parti social réformateur. Nous
+voulons éviter la révolution violente.»
+
+On voit que ces messieurs ont perdu le caractère révolutionnaire que les
+socialistes de toutes les écoles ont eu toujours et partout, ils sont
+devenus seulement des réformateurs persuadés que le temps approche où
+ils auront le pouvoir et dans leur imagination ils se croient déjà
+ministres, ambassadeurs, fonctionnaires grassement payés. Leur tactique
+peut se résumer dans cette formule: ôte-toi de là, que je m'y mette.
+
+On fera bien de comparer ce langage avec celui d'autrefois, on saisira
+ainsi la différence entre les socialistes révolutionnaires et les
+modérés d'aujourd'hui qui sont devenus des politiciens aspirant au
+pouvoir et acceptant la société actuelle. Écoutons Gabriel Deville, un
+des théoriciens du parti social-démocrate en France, dans son Aperçu sur
+le socialisme, introduction à son résumé du capital Karl Marx: «Le
+suffrage universel voile, au bénéfice de la bourgeoisie, la véritable
+lutte à entreprendre. On amuse le peuple avec les fadaises
+politiciennes, on s'efforce de l'intéresser à la modification de tel ou
+tel rouage de la machine gouvernementale; qu'importe en réalité une
+modification si le but de la machine est toujours le même, et il sera le
+même tant qu'il y aura des privilèges économiques à protéger; qu'importe
+à ceux qu'elle doit toujours broyer un changement de forme dans le mode
+d'écrasement? Prétendre obtenir par le suffrage universel une réforme
+sociale, arriver par cet expédient à la destruction de la tyrannie de
+l'atelier, de la pire des monarchies, de la monarchie patronale; c'est
+singulièrement s'abuser sur le pouvoir de ce suffrage.
+
+Les faits sont là: qu'on examine les deux pays où le suffrage universel
+fonctionne depuis longtemps, favorisé dans son exercice par une
+plénitude de liberté dont nous ne jouissons pas en France. Lorsque la
+Suisse a voulu échapper à l'invasion cléricale, lorsque les États-Unis
+ont voulu supprimer l'esclavage, ces deux réformes dans ces pays de
+droit électoral n'ont pu sortir que de l'emploi de la force; la guerre
+du Sonderbund et la guerre de sécession sont là pour le prouver.»
+
+Mais quand on est candidat au siège de député, de telles déclarations
+sont nuisibles au succès, et nous ne sommes pas surpris de voir le
+candidat Deville abjurer solennellement les erreurs (?) de sa jeunesse.
+Quant à la petite bourgeoisie, elle lui a pardonné ses violences
+d'antan, car elle estime qu'un converti vaut mieux que cent autres qui
+ont besoin de conversion.
+
+«Imaginez un candidat, qui aspire à la Chambre, et dise franchement aux
+électeurs: qu'on le déplore ou non, la force est le seul moyen de
+procéder à la rénovation économique de la société ... Les
+révolutionnaires n'ont pas plus à choisir les armes qu'à décider du jour
+de la révolution. Ils n'auront à cet égard qu'à se préoccuper d'une
+chose, de l'efficacité de leurs armes, _sans s'inquiéter de leur
+nature_. Il leur faudra évidemment, afin de s'assurer les chances de
+victoire, n'être pas inférieurs à leurs adversaires et, par conséquent,
+_utiliser toute les ressources que la science met à la portée de ceux
+qui ont quelque chose à détruire._ Sont mal venus à les blâmer ceux qui
+les forcent à atteindre leur niveau, qui, dans notre siècle dit
+civilisé, président aux boucheries humaines, répandent le sang
+périodiquement, et s'attachent à perfectionner les engins de
+destruction.»
+
+Est-ce assez clair?
+
+Les révolutionnaires doivent utiliser toutes les ressources que la
+science met à la portée de ceux qui ont quelque chose à détruire, cela
+veut dire que la chimie et en général la science donne aux ouvriers tout
+ce dont ils ont besoin pour la destruction de la société. C'est un appel
+formel à la force, à la destruction et, si on voulait juger suivant la
+loi criminelle, c'est à M. Deville qu'on donnerait une place sur le banc
+des accusés.
+
+Au temps dont nous parlons, le même Deville ne voulait pas
+perfectionner, mais supprimer l'État «qui n'est que l'organisation de la
+classe exploitante pour garantir son exploitation et maintenir dans la
+soumission ses exploités.» Il voyait clairement que «c'est un mauvais
+système pour détruire quelque chose que de commencer par le fortifier.
+Et ce serait augmenter la force de résistance de l'État que de favoriser
+l'accaparement par lui des moyens de production, c'est-à-dire de
+domination.»
+
+Et que font ces messieurs maintenant, sinon fortifier l'État et
+favoriser l'accaparement des moyens de production?
+
+De même M. Jules Guesde voulait détruire l'État. Dans son _Catéchisme
+socialiste_ qu'il abjure solennellement désormais, il demandait d'une
+façon formelle aux socialistes réformateurs de l'État, «s'il est, je ne
+dis pas nécessaire, mais prudent de confondre sous une même dénomination
+des buts aussi différents que la liberté, le bien-être de tous et
+l'exploitation du plus grand nombre par quelques-uns, poursuivis par des
+moyens aussi différents que le libre concours des volontés et des bras
+et la coercition en tout et pour tout? N'est-ce pas prêter inutilement
+le flanc à nos adversaires, pour qui le socialisme ne poursuit pas
+l'émancipation de l'être humain dans la personne de chacun des membres
+de la collectivité, mais la conquête du pouvoir au profit d'une minorité
+ou d'une majorité d'ambitieux, jaloux de dominer, de régner, d'exploiter
+à leur tour»?
+
+Consentira-t-il, maintenant qu'il a pris place dans les rangs de ces
+ambitieux, à écrire la même chose? Nous lui disons: voyez votre image
+dans le miroir du _Catéchisme socialiste_ et dites-nous si vous n'êtes
+pas frappé de la ressemblance entre les ambitieux d'antan et le Guesde
+d'aujourd'hui! Dites-nous si vous n'auriez pas de raison pour rougir de
+vous-même?
+
+Mais combien le Parti Ouvrier a-t-il dégénéré! ne lisons-nous pas encore
+dans le programme du Parti Ouvrier, publié par Guesde et Lafargue: «Le
+Parti Ouvrier n'espère pas arriver à la solution du problème social par
+la conquête du pouvoir administratif dans la commune. Il ne croit pas,
+il n'a jamais cru que, même débarrassée de l'obstacle du pouvoir
+central, la voie communale puisse conduire à l'émancipation ouvrière et
+que, à l'aide des majorités municipales socialistes, des réformes
+sociales soient possibles et des réalisations immédiates».
+
+Le point de vue a changé et ils le voient bien maintenant. L'influence
+des chefs du parti social-démocrate allemand a été grande, car c'est en
+se modelant sur lui que le parti ouvrier français a dévié et il est allé
+plus loin encore, car la copie dépasse presque toujours l'original.
+
+Est-ce que M. Jaurès n'a pas dit que l'essence du socialisme est d'être
+politique? Est-ce que M. Rouanet n'a pas déclaré, dans la _Petite
+République_, que la conquête du pouvoir public est le socialisme? Est-ce
+qu'on n'a pas adopté au Congrès International Socialiste des
+travailleurs et des Chambres syndicales ouvrières de Londres (1896) que
+«la conquête du pouvoir politique est LE MOYEN PAR EXCELLENCE par lequel
+les travailleurs peuvent arriver à leur émancipation, à
+l'affranchissement de l'homme et du citoyen, par lequel ils peuvent
+établir la République socialiste internationale?»
+
+La conquête du pouvoir et encore cette conquête, et toujours cette
+conquête.
+
+N'est-ce pas tout à fait la même lutte qu'on a vue dans l'ancienne
+Internationale? Grâce au concours d'un délégué australien,--on voit que
+la délégation d'Australie joue toujours un grand rôle dans le mouvement
+socialiste, puisque c'était aussi le délégué d'Australie, le docteur
+Aveling, qui, au congrès de 1896, neutralisait par son vote toute la
+délégation britannique, composée de plus de 400 personnes!--Marx
+l'emportait au congrès de la Haye en 1872, mais sa majorité fut si
+minime qu'il voulut dominer l'Internationale en renvoyant le conseil
+général à New-York. Naturellement ce remplacement fut la mort de
+l'Internationale. L'histoire se répète, a dit le même Marx, une fois
+comme tragédie, une seconde fois comme farce[80]. Nous voyons maintenant
+la vérité de cette observation, car en décidant que le prochain congrès
+se tiendra en Allemagne, on a tué la nouvelle Internationale; en effet,
+quel révolutionnaire, quel libertaire pourra assister à un congrès en
+Allemagne? Peut-être verra-t-on là se répéter en grand la scène dont
+nous avons été témoin à Londres. Il y avait quatre délégués français,
+les sieurs Jaurès, Millerand, Viviani et Gérault-Richard, qui
+déclaraient n'avoir pas de mandat, et venaient au congrès en leur
+qualité de députés socialistes, «ce qui est, disaient-ils, un mandat
+supérieur à tout autre.» Leur programme électoral leur tenait lieu de
+mandat. Et parce qu'ils étaient les amis des social-démocrates
+allemands, leur prétention exorbitante fut approuvée par le congrès avec
+l'aide de l'Australie, des nations(?) tchèque, hongroise, bohémienne et
+aussi de la Roumanie, de la Serbie, etc.
+
+Figurez-vous que l'empereur d'Allemagne, Guillaume II, l'homme des
+surprises, paraisse au congrès prochain, à Berlin, ou ailleurs en
+Allemagne, et qu'il dise dans la séance de vérification des pouvoirs: je
+n'ai pas besoin d'un mandat spécial, je suis l'empereur des Allemands et
+par cela même, je suis le représentant du peuple par excellence, j'ai un
+mandat supérieur à tout autre, qu'est-ce que les délégués allemands
+diraient alors? Ils ont créé un antécédent très dangereux, car la
+logique serait du côté de l'empereur, s'ils combattaient son admission.
+
+À la dernière séance du congrès de la Haye, les quatorze délégués de la
+minorité déposèrent une déclaration protestant contre les résolutions
+prises. Cette minorité était formée des délégués suivants: 4 Espagnols,
+5 Belges, 2 Jurassiens, 2 Hollandais[81], un Américain. Ils partirent
+pour Saint-Imier en Suisse et y tinrent un congrès anti-autoritaire,
+dans lequel ils déclarèrent:
+
+1° Que la destruction de tout pouvoir politique était le premier devoir
+du prolétariat;
+
+2° Que toute organisation d'un pouvoir politique soi-disant provisoire
+et révolutionnaire pour amener cette destruction ne pouvait être qu'une
+tromperie de plus et serait aussi dangereuse pour le prolétariat que
+tous les gouvernements existant aujourd'hui.»
+
+Avons-nous donné assez d'arguments pour prouver que la lutte entre les
+autoritaires (école de Marx) et les libertaires (école de Bakounine)
+d'aujourd'hui est, au point de vue des principes en jeu, exactement la
+même que celle qui éclata dans l'ancienne Internationale entre Marx et
+Bakounine eux-mêmes?
+
+Chose curieuse, Jules Guesde, le chef des Marxistes et Paul Brousse, le
+chef des Possibilistes étaient jadis membres de l'Alliance de la
+démocratie-socialiste, ils étaient des anarchistes. Guesde fut même
+suspect aux yeux du Conseil général, c'est-à-dire de Marx et d'Engels.
+Comme ceux-ci voyaient toujours en leurs adversaires des policiers,
+Guesde fut traité de policier. Cette même tactique, imposée par Marx et
+Engels au parti social-démocrate allemand, est suivie maintenant par
+Guesde vis-à-vis de ses antagonistes qu'il signale d'abord comme
+anarchistes, ensuite comme policiers[82]. Dans une lettre de Guesde,
+datée du 22 septembre 1872, celui-ci fulminait contre le Conseil
+général qui empêchait les ouvriers de s'organiser dans chaque pays,
+librement, spontanément, d'après leur esprit propre, leurs habitudes
+particulières, et il disait que les Allemands du conseil les opprimaient
+et que, hors de l'église orthodoxe anti-autoritaire, il n'y avait point
+de salut.
+
+Toutefois, le socialisme qui a triomphé au dernier congrès est celui des
+petits bourgeois, des épiciers, celui qui est signalé déjà par Marx en
+ces termes dans son _XVIII Brumaire_: «On a émoussé la pointe
+révolutionnaire des revendications sociales du prolétariat pour leur
+donner une tournure démocratique.» Les social-démocrates du type
+allemand ont abandonné avec une rapidité curieuse ce qui était la raison
+même de leur existence comme socialistes et ils ont adopté le point de
+vue de la petite bourgeoisie commerçante et paysanne, «qui croit que les
+conditions _particulières_ de son émancipation sont les conditions
+_générales_ sous lesquelles seulement la société moderne peut obtenir sa
+libération et éviter la lutte de classe.»
+
+Ils font de la politique et voilà tout.
+
+L'ancienne Internationale était une association économique et, dans les
+statuts de 1886, on lisait que l'émancipation économique était le but
+principal auquel tout mouvement politique était subordonné. Dans la
+traduction anglaise de 1867 on a intercalé les mots, «comme moyen» (as a
+means) après «mouvement politique» sans que cela ait été approuvé par le
+congrès. Pour défendre l'action politique on en appelait à ces mots,
+mais on oubliait de dire qu'ils ne se trouvaient pas dans le texte
+original. Que l'action politique fût le moyen pratique c'était là
+l'opinion personnelle de Marx, mais non pas celle de l'Internationale.
+
+Le congrès de Londres a voté une résolution dans laquelle on dit que le
+but du socialisme est la conquête des pouvoirs publics.
+
+Bebel n'a-t-il pas affirmé que quand on aurait conquis les pouvoirs
+publics, le reste viendrait de soi-même?
+
+La conséquence logique de cette thèse est qu'on déplace l'émancipation
+publique comme le but principal, auquel chaque mouvement économique doit
+être subordonné.
+
+C'est exactement le contraire de la vérité.
+
+Les social-démocrates ont exposé devant le monde entier leur opinion que
+les conditions économiques peuvent être réglées par les conditions
+politiques et non que les conditions politiques sont le reflet des
+conditions économiques.
+
+La voie scientifique est abandonnée par eux, uniquement pour permettre
+aux politiciens de jouer leur rôle dans les parlements, et si les
+ouvriers ne sont pas assez intelligents pour prévenir leurs intrigues
+ils en seront de nouveau les dupes, comme ils l'ont toujours été.
+
+Le congrès de Londres n'a d'ailleurs été ni ouvrier ni socialiste; les
+soi-disant socialistes qui veulent réformer la société tout en
+conservant les cadres existants, ou pour mieux dire les radicaux, sont
+en train de devenir un parti gouvernemental, tel le Parti Ouvrier en
+France qui a soutenu le ministère Bourgeois, même quand ce dernier
+refusait d'abolir les lois criminelles contre les anarchistes, et qui
+n'a pas protesté quand ce même gouvernement expulsait Kropotkine[83].
+Les membres de ce parti ont flagorné les Russes, ainsi le maire de
+Marseille et d'autres encore.
+
+Sur le terrain économique les ouvriers peuvent marcher tous ensemble
+malgré les différences d'école.
+
+Sur le terrain politique il y a de grandes divergences d'opinions et
+naturellement on se sépare.
+
+Il nous semble que quiconque veut l'union des prolétaires doit rester
+fidèle à l'action économique et que quiconque veut la scission, la
+division, doit adopter l'action politique ou plutôt parlementaire.
+
+On parle toujours de l'action politique, et cela uniquement parce qu'on
+n'ose pas dire nettement l'action parlementaire, que visent, en réalité,
+les social-démocrates. Car nous non plus, antiparlementaires ni
+anarchistes, ne rejetons l'action politique. Par exemple l'assassinat de
+l'empereur Alexandre II de Russie fut une action politique, et nous
+l'avons approuvé en souhaitant qu'une telle action politique se produise
+partout. Travailler à abolir l'État, voilà l'action politique par
+excellence. C'est pourquoi il est inexact de dire que nous repoussons
+l'action politique. L'action parlementaire et l'action politique sont
+deux choses très différentes et, laissant la première aux ambitieux, aux
+politiciens, nous voulons appliquer la seconde. Chaque effort tenté en
+vue d'établir une opinion purement politique, a pour résultat de diviser
+les ouvriers et arrête le progrès de l'organisation économique.
+
+On rêve toujours d'un gouvernement socialiste qu'on imposera au
+mouvement socialiste international, d'une dictature social-démocrate qui
+arrêtera tous les mouvements ne rentrant pas dans le cadre du programme
+étroit de la social-démocratie.
+
+Les hommes ont toujours besoin d'un cauchemar. Pour la classe
+capitaliste le cauchemar est le socialisme et pour les social-démocrates
+c'est l'anarchie. Des gens intelligents perdent la tête quand ils
+entendent prononcer ce mot affreux. Le Conseil général du Parti ouvrier
+français n'a-t-il pas eu la brutalité de dire que le chauvinisme et
+l'anarchie étaient les deux moyens des capitalistes pour entraver le
+mouvement socialiste? Nous n'avons pas le texte exact, mais l'idée est
+telle. On va jusqu'à dire, avec Liebknecht et Rouanet, que socialisme et
+anarchie impliquent «deux idées, dont l'une exclut l'autre.
+
+Liebknecht a dit des anarchistes: «Je les connais dans l'ancien
+continent comme dans le nouveau[84] et, à l'exception des rêveurs et des
+enthousiastes, je n'ai jamais connu un seul anarchiste, qui ne cherchât
+à troubler nos affaires, à nous calomnier et à placer des obstacles sur
+notre route. M. Andrieux, le préfet de police français, n'a-t-il pas
+écrit cyniquement dans ses Mémoires, qu'il subventionnait les
+anarchistes parce qu'il pensait que le seul moyen de détruire
+l'influence du socialisme était de se mêler aux anarchistes afin de
+désorganiser les ouvriers et de discréditer le mouvement socialiste en
+le rendant responsable des sottises, des crimes et des folies des
+soi-disant anarchistes.»
+
+Mais les bourgeois disent-ils autre chose des socialistes? C'est
+toujours la même chose, les mots seuls sont changés. Si l'on exclut du
+socialisme les Kropotkine, les Reclus, les Cipriani, les Louise Michel,
+les Malatesta, on tombe dans le ridicule. Qui donc a le droit de
+monopoliser le socialisme? n'est-ce pas toujours la folie étatiste qui
+les saisit?
+
+Les _Fabians_ anglais sont plus sincères. Ils disent nettement que leur
+socialisme _est exclusivement le socialisme d'État_. Ils désirent que la
+nationalisation de l'industrie soit remise aux mains de l'État, de même
+celle du sol et du capital pour laquelle l'État offre les institutions
+les plus capables de l'accomplir dans la commune, la province ou le
+gouvernement du pays.
+
+Pourquoi les autres ne le disent-ils pas d'une manière aussi claire?
+Nous saurions alors qu'une scission s'est opérée, élucidant la
+situation, plaçant d'un côté les Étatistes qui veulent la tutelle
+providentielle de l'État, et de l'autre ceux qui désirent le libre
+groupement en dehors de l'intervention de l'État.
+
+C'est M. George Renard, directeur de la Revue socialiste, qui va
+maintenant nous dire pourquoi le socialisme est séparé de
+l'anarchisme[85].
+
+1° «Les anarchistes sont des chercheurs d'absolu, ils rêvent la
+suppression complète de toute autorité.
+
+Les socialistes croient que toute organisation sociale comporte un
+minimum d'autorité et, tout en désirant une extension indéfinie de la
+liberté, ils n'espèrent point qu'on arrive jamais à cette liberté
+illimitée qui ne leur semble possible que pour l'individu isolé.»
+
+Chercheurs d'absolu--où en est la preuve? Il n'existe pas d'absolu et
+qui l'accepte, est en principe un supranaturaliste. Toujours et partout
+la même objection, la même accusation: ce que les social-démocrates
+disent des anarchistes, les libéraux le disent des socialistes et les
+conservateurs des libéraux. Mais c'est là une phrase tout juste et
+[Note du transcripteur: mot illisible]. Quand on déclare à
+l'anarchiste: «L'idéal est beau mais irréalisable,» l'anarchiste peut
+répondre: «Il faut alors tâcher d'en approcher.» C'est un éloge que de
+dire à ces hommes: Votre idéal est beau...
+
+Et d'ailleurs, entre la suppression complète de toute autorité et ce
+minimum d'autorité, dont parle M. Renard, il y a une différence de degré
+et non de principe.
+
+Quand on désire un minimum d'autorité, on doit vouloir _à fortiori_ la
+suppression de toute autorité. Est-ce possible? C'est là une autre
+question. En tout cas, il n'y a pas entre les deux desiderata opposition
+de principe. Lorsque les socialistes désirent une «extension indéfinie
+de la liberté,» la fin de cette extension est la liberté arrivée à sa
+limite extrême.
+
+Quelle est maintenant cette limite? Nous savons tous que la liberté
+absolue est une impossibilité, parce que l'absolu lui-même n'existe pas,
+mais chacun veut la plus grande liberté pour soi-même et, s'il la
+comprend bien, il la veut aussi pour chaque individu, car il ne peut
+exister de bonheur parmi les hommes qui ne sont pas libres. Toutefois ce
+mot crée beaucoup de malentendus. La définition de Spinoza[86], au XVIIe
+siècle, est celle-ci: «une chose qui existe seulement par sa propre
+nature et est obligée d'agir uniquement par elle-même, sera appelée
+_libre_. Elle sera appelée nécessaire ou plutôt dépendante, quand une
+autre chose l'obligera à exister et à agir d'une façon définie et
+marquée.»
+
+Qu'est-ce donc qui constitue l'essence de la liberté?
+
+C'est le fait d'agir par soi-même sans obstacles extérieurs. La liberté,
+c'est l'absence de contrainte et par cela même quelque chose de négatif.
+
+Qui ne veut pas la contrainte désire la liberté, et cette liberté ne
+connaît nulles frontières artificielles, mais seulement les frontières
+que la nature établit.
+
+Écoutez ce qu'Albert Parsons, un des martyrs de Chicago, a écrit: «La
+philosophie de l'anarchie est contenue dans le seul mot liberté; et
+cependant ce mot comprend assez pour enfermer tout. Nulle limite pour le
+progrès humain, pour la pensée, pour le libre examen, n'est fixée par
+l'anarchie; rien n'est considéré si vrai ou si certain que les
+découvertes futures ne le puissent démontrer faux; il n'y a qu'une chose
+infaillible: «la liberté.» La liberté pour arriver à la vérité, la
+liberté pour que l'individu se développe, pour vivre naturellement et
+complètement. Toutes les autres écoles tablent sur des idées
+cristallisées; elles conservent enclos dans leurs programmes des
+principes qu'elles considèrent comme trop sacrés pour être modifiés par
+des investigations nouvelles. Il y a chez elles toujours une limite, une
+ligne imaginaire au delà de laquelle l'esprit de recherche n'ose pas
+pénétrer. La science, elle, est sans pitié et sans respect, parce
+qu'elle est obligée d'être ainsi; les découvertes et conclusions d'un
+jour sont anéanties par les découvertes et conclusions du jour suivant.
+Mais l'anarchie est pour toutes les formes de la vérité le maître de
+cérémonies. Elle veut abolir toutes les entraves qui s'opposent au
+développement naturel de l'être humain; elle veut écarter toutes les
+restrictions artificielles qui ne permettent pas de jouir du produit de
+la terre, de telle façon que le corps puisse être éduqué, et elle veut
+écarter toutes les bassesses de la superstition qui empêchent
+l'épanouissement de la vérité, de sorte que l'esprit puisse pleinement
+et harmonieusement s'élargir.»
+
+Voilà une confiance et une croyance dans la liberté qui élèvent, et il
+est meilleur d'avoir un tel idéal, même s'il ne se réalise jamais, que
+de vivre sans idéal, d'être pratique et opportuniste, d'accepter tous
+les compromis afin de conquérir dans l'État un pouvoir, grâce auquel on
+peut accomplir les actes mêmes qu'on a toujours désapprouvés lorsqu'ils
+ont été faits par les autres; en un mot afin de dominer. Toute autorité
+corrompt l'homme et c'est pour cela que nous devons lutter contre toute
+autorité.
+
+Quand Renard dit que les socialistes n'espèrent point qu'on arrive
+jamais à cette liberté illimitée qui ne leur semble atteignable que par
+l'individu isolé, je pense qu'il a tort, car il me paraît impossible de
+ne pas espérer conquérir le plus haut degré de liberté, de ne pas croire
+à son extension indéfinie. Stuart Mill se montre moins sectaire, quand
+il dit: «Nous savons trop peu ce que l'activité individuelle d'un côté
+et le socialisme de l'autre, pris tous les deux sous leur aspect le plus
+parfait, peuvent effectuer pour dire avec quelque certitude lequel de
+ces systèmes triomphera et donnera à la société humaine sa dernière
+forme.
+
+Si nous osions faire une hypothèse, nous dirions que la solution
+dépendra avant tout de la réponse qui sera faite à cette question:
+lequel des deux systèmes permet le plus grand développement de la
+liberté humaine et de la spontanéité? Quand les hommes ont pourvu à leur
+entretien, la liberté est pour eux le besoin le plus fort de tous et,
+contrairement aux besoins physiques qui deviennent plus modérés et plus
+faciles à dominer à mesure que la civilisation grandit, ce besoin croît
+et augmente en force au lieu de s'affaiblir à mesure que les qualités
+intellectuelles et morales se développent d'une façon plus harmonique.
+Les institutions sociales, comme aussi la moralité, atteindront la
+perfection, quand l'indépendance complète et la liberté d'agir seront
+garanties et quand aucune limite ne leur sera imposée, sinon le devoir
+de ne pas faire de mal à autrui. Si l'éducation ou bien les institutions
+sociales conduisaient à sacrifier la liberté d'agir à un plus complet
+bien-être, ou bien si on renonçait à la liberté pour l'égalité, une des
+plus précieuses qualités de la nature humaine disparaîtrait.»
+
+Nous préférons la forme prudente du philosophe anglais au jugement trop
+absolu de Renard.
+
+La différence qu'il fait entre les anarchistes et les socialistes n'est
+pas fondée, d'une part parce qu'il méconnaît ses adversaires en leur
+attribuant ce qu'ils ne disent pas, et d'autre part parce qu'il n'y a
+qu'une question de degré et non une différence de principe dans les
+doctrines qu'il leur oppose.
+
+N° 2. «Les socialistes répudient énergiquement l'attentat individuel,
+qui leur paraît inefficace pour supprimer un mal collectif et moins
+justifié que partout ailleurs dans les pays qui jouissent d'une
+constitution libérale ou républicaine; ils répudient par dessus tout la
+bombe stupide et aveugle dont les éclats vont frapper au hasard amis et
+ennemis, innocents et coupables.»
+
+Ce n'est pas là le caractère essentiel de l'anarchie, mais plutôt une
+question de tempérament. Il y a des socialistes, qui sont beaucoup plus
+violents que les anarchistes. On ne peut pas dire que la propagande par
+le fait soit une théorie essentiellement anarchiste[87].
+
+Qui a fait de l'attentat individuel un principe?
+
+Mais aussi qui ose désapprouver les actes violents dans une société qui
+est basée sur la violence? La mort d'un tyran n'est-elle pas un
+bienfait pour l'humanité? Qu'est la mort d'un tyran, qu'il soit un roi,
+un ministre, un général, un patron ou un propriétaire et même la mort
+d'une vingtaine de ces hommes, si on la met en parallèle avec les
+meurtres qui s'accomplissent quotidiennement dans les fabriques, dans
+les ateliers, partout? Seulement, on s'accoutume à ces assassinats parce
+qu'on ne les voit pas, parce que les chiffres des morts d'un champ de
+bataille sont beaucoup plus éloquents que ceux du champ de l'industrie.
+En réalité le nombre des victimes de l'industrie est beaucoup plus
+considérable que celui des victimes des guerres. Comparez ces chiffres
+tels qu'Élisée Reclus les donne. La mortalité annuelle moyenne parmi les
+classes aisées est d'un pour soixante. Or la population de l'Europe est
+d'environ trois cents millions; si l'on prenait pour base la moyenne des
+classes aisées, la mortalité devrait être de cinq millions. Or, il est
+en réalité de quinze millions; si nous interprétons ces données nous
+sommes fondés à conclure que dix millions d'êtres humains sont
+annuellement tués avant leur heure. Ne peut-on s'écrier: «Race de Caïn,
+qu'as-tu fait de tes frères?» Si on a ces faits présents à l'esprit, on
+comprend l'acte individuel--tout comprendre est tout pardonner--et c'est
+une lâcheté de notre part, que de le désapprouver si nous n'avons pas le
+courage de le faire nous-mêmes, et c'est par hypocrisie que nous
+élaborons une doctrine propre à voiler notre lâcheté.
+
+La défense d'Émile Henry est un chef-d'oeuvre de logique, qui donne
+beaucoup à penser.
+
+Voici sa théorie:
+
+Quand un anarchiste fait un attentat, tous les anarchistes sont
+persécutés en bloc par la société, eh bien! «puisque vous rendez ainsi
+tout un parti responsable des actes d'un seul homme, et que vous
+frappez en bloc, nous frappons en bloc.»
+
+Les socialistes n'ont-ils pas dit avec raison, ce n'est pas nous qui
+fixons les moyens de défense, ce sont nos adversaires?
+
+Émile Henry continue:
+
+«Il faut que la bourgeoisie comprenne bien que ceux qui ont souffert
+sont enfin las de leurs souffrances; ils montrent les dents et frappent
+d'autant plus brutalement qu'on a été plus brutal envers eux.
+
+Ils n'ont aucun respect de la vie humaine, parce que les bourgeois
+eux-mêmes n'en ont aucun souci.
+
+Ce n'est pas aux assassins qui ont fait la semaine sanglante et
+Fourmies, de traiter les autres d'assassins.
+
+Ils n'épargnent ni femmes ni enfants bourgeois, parce que les femmes et
+les enfants de ceux qu'ils aiment ne sont pas épargnés non plus. Ne
+sont-ce pas des victimes innocentes, ces enfants qui, dans les
+faubourgs, se meurent lentement d'anémie parce que le pain est rare à la
+maison, ces femmes qui, dans vos ateliers, pâlissent et s'épuisent pour
+gagner quarante sous par jour, heureuses encore quand la misère ne les
+force pas à se prostituer, ces vieillards dont vous avez fait des
+machines à produire toute leur vie, et que vous jetez à la voirie et à
+l'hôpital quand leurs forces sont exténuées?
+
+Ayez au moins le courage de vos crimes, messieurs les bourgeois, et
+convenez que nos représailles sont grandement légitimes.»
+
+Ce qu'Émile Henry disait devant le jury, est-il vrai ou non? Il savait
+très bien que les foules, les ouvriers pour lesquels il a lutté, ne
+comprendraient pas son acte, mais cependant il n'hésitait pas, car il
+était convaincu qu'il donnait sa vie pour une grande idée. Tous les
+attentats jusqu'à lui furent des attentats politiques qu'on peut
+comprendre facilement, il ouvrait l'ère des attentats sociaux, il fut le
+précurseur de cette théorie, et c'est pour cela que la sympathie pour
+son acte fut beaucoup moindre.
+
+Il peut s'être trompé, mais il était un homme de coeur, qui souffrait en
+voyant toutes les misères, toutes les tueries dont la classe ouvrière
+était l'objet et quand il disait: «La bombe du café Terminus est la
+réponse à toutes vos violations de la liberté, à vos arrestations, à vos
+perquisitions, à vos lois sur la presse, à vos expulsions en masse
+d'étrangers, à vos guillotinades», nous le comprenons et, nous aussi,
+nous avons en nous ce sentiment de haine dont son coeur fut rempli.
+
+On peut parler de la bombe stupide et aveugle, mais pourquoi pas du
+fusil et du canon stupide de la classe possédante?
+
+Nous croyons que la lutte serait facilitée si chaque tyran était frappé
+directement après son premier acte de tyrannie, si chaque ministre qui
+trompe le peuple était tué, si chaque juge qui condamne des pauvres, des
+innocents, était assassiné, si chaque patron, chaque capitaliste était
+poignardé après un acte d'intolérable tyrannie.
+
+Ces actes individuels répandraient l'horreur, la crainte et on a vu
+toujours et partout que seulement ces deux choses armeront nos
+adversaires: la violence ou bien la crainte de la violence. On ne doit
+jamais oublier que la classe ouvrière est en état de défense. Elle est
+toujours attaquée et quel est, dans la nature, l'être qui n'essaie pas
+de se défendre par tous les moyens possibles?
+
+Cette théorie n'est d'ailleurs pas essentiellement anarchiste; on l'a
+professée de tous temps, et il y a des anarchistes qui la
+désapprouvent; ainsi Tolstoï et son école qui prêchent la résistance
+passive.
+
+Lisez ce que Grave a écrit dans son livre: _La société mourante et
+l'anarchie_: «Nous ne sommes pas de ceux qui prêchent les actes de
+violence, ni de ceux qui mangent du patron et du capitaliste, comme
+jadis les bourgeois mangeaient du prêtre, ni de ceux qui excitent les
+individus à faire telle ou telle chose, à accomplir tel ou tel acte.
+Nous sommes persuadés que les individus ne font que ce qu'ils sont bien
+décidés par eux-mêmes à faire; nous croyons que les actes se prêchent
+par l'exemple et non par l'écrit ou les conseils. C'est pourquoi nous
+nous bornons à tirer les conséquences de chaque chose, afin que les
+individus choisissent d'eux-mêmes ce qu'ils veulent faire, car nous
+n'ignorons pas que les idées bien comprises doivent multiplier, dans
+leur marche ascendante, les actes de révolte.
+
+C'est pourquoi nous disons: l'attentat individuel peut être utile en
+certains cas, en certaines circonstances, personne ne peut le nier, mais
+comme théorie ce n'est point un principe nécessaire de l'anarchie.
+L'anarchie est une théorie, un principe, et l'exercice des moyens est
+une question de tactique. Les socialistes révolutionnaires d'autrefois
+qui n'étaient pas anarchistes, n'ont jamais eu la lâcheté de
+désapprouver les actes individuels, quoique sachant très bien qu'un
+attentat de cette sorte ne résout pas la question sociale. On l'a
+compris toujours comme un acte de revanche légitime, comme une
+représaille selon le soi-disant droit de guerre qui dit: _à la guerre
+comme à la guerre!_ «Les socialistes n'ont pas la prétention de créer du
+jour au lendemain une société parfaite; il leur suffit d'aiguiller la
+société actuelle sur la voie nouvelle où les hommes doivent s'engager
+pour devenir plus solidaires et plus libres; il leur suffit de l'aider à
+faire un pas décisif sur la route où elle chemine d'une façon pénible et
+si lente.»
+
+Qui donc veut cela? Personne ne soutiendra qu'on peut créer du jour au
+lendemain une société parfaite. Chacun sait que la société est le
+résultat d'une évolution accomplie durant des siècles et qu'on ne peut
+la refaire d'un coup. Le temps des miracles est mythologique. Les
+anarchistes ne se sont jamais présentés comme des prestidigitateurs.
+L'oeuvre incomplète des âges passés ne peut être transformée
+instantanément.
+
+Mais ce reproche est le même que les conservateurs font aux socialistes.
+N'entend-on pas dire: Ah! l'idéal socialiste est bien beau, il est
+admirable, mais le peuple n'est pas mûr encore pour vivre dans un tel
+milieu. Et nous répondons alors: est-ce une raison pour ne pas
+travailler à la réalisation de cet idéal? Si on veut attendre le moment
+où chacun sera mûr pour en jouir, on peut attendre jusqu'au plus
+lointain futur.
+
+Jean Grave le sait aussi bien que Renard. Il dit dans son livre: «Il est
+malheureusement trop vrai que les idées qui sont le but de nos
+aspirations ne sont pas immédiatement réalisables. Trop infime est la
+minorité qui les a comprises pour qu'elles aient une influence imminente
+sur les événements et la marche de l'organisation sociale. Mais si tout
+le monde dit: ce n'est pas possible! et accepte passivement le joug de
+la société actuelle, il est évident que l'ordre bourgeois aura encore de
+longs siècles devant lui. Si les premiers penseurs qui ont combattu
+l'église et la monarchie pour les idées naturelles et l'indépendance et
+ont affronté le bûcher et l'échafaud s'étaient dit cela, nous en serions
+encore aujourd'hui aux conceptions mystiques et au droit du seigneur.
+C'est parce qu'il y a toujours eu des gens qui n'étaient pas
+«pratiques», mais qui, uniquement convaincus de la vérité, ont cherché
+de toutes leurs forces, à la faire pénétrer partout, que l'homme
+commence à connaître son origine et à se dépêtrer des préjugés
+d'autorité divine et humaine.»
+
+Le reproche de Renard est donc immérité.
+
+Naturellement quand les circonstances seront plus favorables, les hommes
+seront meilleurs.
+
+Pourquoi volerait-on si chacun avait assez pour vivre?
+
+La doctrine, d'après laquelle le milieu dans lequel l'homme vit exerce
+une influence décisive sur sa formation, est adoptée par la science.
+
+Nous sommes des semeurs d'idées et nous avons la conviction que la
+semence doit croître et donner des fruits. Comme la goutte d'eau
+s'infiltre, dissout les minéraux, creuse et se fait jour, l'idée pénètre
+le monde intellectuel. Nous ne voyons pas les fruits, mais quand le
+temps arrive, ils mûrissent.
+
+On fait souvent une différence entre évolution et révolution, mais
+scientifiquement cela n'est pas possible. Évolution et révolution ne
+sont pas des contradictions, ce sont deux anneaux d'une même chaîne.
+Évolution est le commencement et révolution la fin de la même série d'un
+long développement.
+
+Quand nous nous appelons des révolutionnaires, ce n'est pas par plaisir
+mais seulement par la force des choses. La croyance que la lutte des
+classes peut être supprimée par un acte du parlement, ou que la
+propriété privée peut être abolie par une loi, est une naïveté si grande
+que nous ne nous imaginons pas qu'un homme sage la puisse concevoir.
+
+M. Renard donne des exemples.
+
+«La patrie se fondra un jour dans la grande unité humaine, comme les
+anciennes provinces françaises se sont fondues dans ce qu'on nomme
+aujourd'hui la France. Les anarchistes s'écrient en conséquence:
+agissons dès maintenant comme si la patrie n'existait plus. Les
+socialistes disent au contraire: ne commençons point par démolir la
+maison modeste et médiocrement bâtie où nous habitons, sous prétexte que
+nous pourrons avoir plus tard un palais magnifique.
+
+De même il viendra peut-être une époque (et nous ne demandons pas mieux
+que de l'aider à venir) où la contrainte de la loi sera inutile pour
+garantir les faibles contre l'oppression des forts et pour faire régner
+la justice sur la terre. Agissons donc, reprennent les anarchistes,
+comme si la loi n'était d'ores et déjà qu'une entrave toujours nuisible
+ou superflue. Non, répliquent les socialistes, émancipons
+progressivement l'individu; mais gardons-nous de prêter aux hommes tels
+qu'ils sont l'équité, la sagesse, la bonté que pourront avoir les hommes
+tels qu'ils seront après une longue période éducative.»
+
+De même encore il est permis à la rigueur de concevoir un régime où la
+production sera devenue assez abondante, où les hommes et les femmes
+sauront assez limiter leurs désirs pour que chacun puisse «prendre au
+tas» de quoi satisfaire ses besoins. Et les anarchistes de conclure: à
+quoi bon dès lors régler la production et la répartition de la richesse
+sociale? Agissons immédiatement comme si l'on pouvait puiser à pleines
+mains dans une provision inépuisable. Pardon! répondent les
+social-démocrates. Commençons par assurer la vie de la société en
+assurant au travailleur une rémunération équivalente à son travail! Pour
+le reste, nous verrons plus tard.
+
+Quelle est la différence entre les anarchistes et les
+social-démocrates?
+
+Que les social-démocrates sont de simples réformateurs, qui veulent
+transformer la société actuelle selon le socialisme d'État.
+
+Il n'y a pas de différence de principe et personne n'en trouvera dans
+les déductions précédentes.
+
+Il nous semble que Renard n'en a établi aucune. Le socialisme ne peut
+pas être séparé de l'anarchisme, chaque anarchiste est un socialiste,
+mais chaque socialiste n'est pas nécessairement un anarchiste.
+Économiquement on peut être communiste ou socialiste, politiquement on
+est anarchiste. En ce qui concerne l'organisation politique, les
+anarchistes communistes demandent l'abolition de l'autorité politique,
+c'est-à-dire de l'État, car ils nient le droit d'une seule classe ou
+d'un seul individu à dominer une autre classe où un autre individu.
+Tolstoï l'a dit d'une manière si parfaite qu'on ne peut rien ajouter à
+ses paroles. «Dominer, cela veut dire exercer la violence, et exercer la
+violence cela veut dire faire à autrui ce que l'on ne veut pas qu'autrui
+vous fasse; par conséquent dominer veut dire faire à autrui ce qu'on ne
+voudrait pas qu'autrui vous fasse, cela veut dire lui faire du mal. Se
+soumettre, cela veut dire qu'on préfère la patience à la violence et,
+préférer la patience à la violence, cela veut dire qu'on est excellent
+ou moins mauvais que ceux qui font aux autres ce qu'ils ne voudraient
+pas qu'on leur fît. Par conséquent ce ne sont pas les meilleurs mais les
+plus mauvais, qui ont toujours eu le pouvoir et l'ont encore. Il est
+possible qu'il y ait parmi eux de mauvaises gens qui se soumettent à
+l'autorité, mais il est impossible que les meilleurs dominent les plus
+mauvais.»
+
+Il est donc nécessaire pour prévenir une confusion fâcheuse de
+remplacer le mot socialisme par social-démocratie.
+
+Quelle est la différence entre les social-démocrates et les anarchistes?
+Les social-démocrates sont des socialistes qui ne cherchent pas
+l'abolition de l'État, mais au contraire veulent la centralisation des
+moyens de production entre les mains du gouvernement dont ils ont besoin
+pour contrôler l'industrie.
+
+«Anarchie et socialisme se ressemblent comme un oeuf à un autre. Ils
+diffèrent seulement par leur tactique.»
+
+Voilà une opinion tout à fait opposée à celle de Renard, qui prétend que
+ces deux principes sont en contradiction quoiqu'il les appelle «deux
+variétés indépendantes», appellation qui nous plaît beaucoup mieux, car
+elle répond davantage à la vérité. L'espèce est la même, mais ce sont
+deux variétés de cette même espèce.
+
+Albert Parsons exprimait la même opinion, quand il disait aux jurés: «le
+socialisme se recrute aujourd'hui sous deux formes dans le mouvement
+ouvrier du monde. L'une est comprise comme une anarchie, sous un
+gouvernement politique ou sans autorité, l'autre comme un socialisme
+d'État, ou paternalisme ou contrôle gouvernemental de chaque chose.
+L'étatiste tâche d'améliorer et d'émanciper les ouvriers par les lois,
+par la législation. L'étatiste demande le droit de choisir ses propres
+réglementateurs. Les anarchistes ne veulent avoir ni de réglementateurs
+ni de législateurs, ils poursuivent le même but par l'abolition des
+lois, par l'abolition de tout gouvernement, laissant au peuple la
+liberté d'unir on de diviser si le caprice ou l'intérêt l'exige;
+n'obligeant personne, ne dominant aucun parti.»
+
+C'est la même idée que l'illustre historien Buckle a développée dans
+son Histoire de la civilisation, en constatant les deux éléments opposés
+au progrès de la civilisation humaine. Le premier est l'Église qui
+détermine ce qu'on doit croire; le second est l'État qui détermine ce
+qu'il faut faire. Et il dit que les seules lois des trois ou quatre
+siècles passés ont été des lois qui abolissaient d'autres lois[88].
+
+Il serait curieux que nous, qui gémissons sous le joug de lois
+régulièrement augmentées par les parlements, nous donnions notre appui à
+un système dans lequel il n'y aurait pas une diminution mais au
+contraire une augmentation des lois. Il est possible que nous serons
+obligés dépasser par cette route, c'est-à-dire d'en venir par la
+multiplication des lois à l'abolition, des lois, mais cette période sera
+une _via dolorosa_. Par exemple on demande des lois protectrices du
+travail et du travailleur, dont une société rationnelle n'a pas besoin.
+Qui donc si la nécessité ne l'y obligeait, donnerait ses enfants à
+l'usine, à l'atelier, véritable holocauste?
+
+Toute loi est despotique et à mesure que nous aurons plus de lois, nous
+serons moins libres. Dans une assemblée d'hommes vraiment civilisés on
+n'a pas besoin de règlement d'ordre: quand vous avez la parole je me
+tais et j'attends le moment où vous aurez fini de parler, et quand il y
+a deux trois personnes qui veulent monter à la tribune, elles ne se
+battent pas mais attendent pour prendre la parole les unes après les
+autres. Quand on dîne à table d'hôte, on ne voit pas quelqu'un prendre
+tout, de façon que les autres n'aient rien, on ne se bat pas pour être
+servi le premier, tout va selon un certain ordre et les convives
+observent des règles de politesse, que personne n'a dictées. Chacun
+reçoit assez et la personne qui est servie la dernière aura sa portion
+comme les autres. Pourquoi oublie-t-on toujours ces exemples qui nous
+enseignent que dans une société civilisée où il y a abondance, on n'a
+rien à craindre du désordre ou des querelles? Le nombre des lois est
+toujours un témoignage du faible degré de civilisation d'une société. La
+loi est un lien par lequel on fait des esclaves et non des hommes
+libres. La loi est généralement une atteinte au droit humain, car «loi»
+et «droit» sont des mots qui n'ont pas du tout même signification.
+
+La plupart des crimes sont commis au nom de la loi, et cependant on veut
+honorer les lois et on donne aux enfants une éducation basée sur le
+respect des lois. Le système capitaliste d'aujourd'hui est-il autre
+chose que le vol légalisé, l'esclavage légalisé, l'assassinat légalisé?
+
+Quand la social-démocratie nous promet une centralisation, une
+réglementation avec le contrôle d'en haut, nous craignons un tel État.
+C'est une étrange méthode que d'abolir le pouvoir de l'État en
+commençant par augmenter ses prérogatives. Non, le gouvernement
+représentatif a rempli son rôle historique: vouloir conserver un tel
+gouvernement pour une phase économique nouvelle, c'est raccommoder un
+habit neuf avec de vieux lambeaux. À chaque phase économique correspond
+une phase politique et c'est une erreur que de penser pouvoir toucher
+aux bases de la vie économique actuelle, c'est-à-dire à la propriété
+individuelle, sans toucher à l'organisation politique. Ce n'est pas en
+augmentant les pouvoirs de l'État, ni en conquérant le pouvoir politique
+qu'on progresse, on exécute un changement de décors et voilà tout; on
+progresse en organisant librement tous les services qui sont considérés
+maintenant comme fonctions de l'État.
+
+Kropotkine l'a fort bien exprimé: «les lois sur la propriété ne sont pas
+faites pour garantir à l'individu ou à la société la jouissance des
+produits de leur travail. Elles sont faites, au contraire, pour en
+dérober une partie au producteur et pour assurer à quelques-uns les
+produits qu'ils ont dérobés, soit aux producteurs, soit à la société
+entière. Les socialistes ont déjà fait maintes fois l'histoire de la
+Genèse du capital. Ils ont raconté comment il est né des guerres et du
+butin, de l'esclavage, du servage, de la fraude et de l'exploitation
+moderne. Ils ont montré comment il s'est nourri du sang de l'ouvrier et
+comment il a conquis le monde entier. Ils ont à faire la même histoire
+concernant la Genèse et le développement de la loi. Faite pour garantir
+les fruits du pillage, de l'accaparement et de l'exploitation, la loi a
+suivi les mêmes phases de développement que le capital.»
+
+Et le système parlementaire ne fait qu'enregistrer ce qui, en réalité,
+existe déjà. De deux choses l'une: ou bien la loi est préalable, et
+alors, ainsi qu'en Amérique les lois sur le travail, dont les
+inspecteurs disent que l'application laisse beaucoup à désirer, elle
+n'est plus appliquée quand les patrons et avec eux la justice ne les
+veulent pas respecter; ou bien la loi est arriérée, et alors elle n'est
+plus nécessaire. Ce système est celui des carabiniers d'Offenbach:
+
+ Qui, par un malheureux hasard
+ Arrivent toujours trop tard.
+
+C'est la force qui décide toujours. Au lendemain d'une victoire, le
+peuple ne manque jamais de présenter une déclaration des droits aussi
+radicale que possible: tout le monde applaudit, on se croit libre enfin.
+
+Le peuple se satisfait de droits inscrits sur le papier. Le peuple se
+laissa toujours duper et il est possible qu'il se laisse de nouveau
+duper par les social-démocrates, qui une fois en place oublieront leurs
+promesses. C'est pourquoi il faut l'avertir, car un averti en vaut deux.
+Le peuple est toujours servi beaucoup moins bien que les souverains. Il
+a ses orateurs, qui ont une grande bouche et de belles paroles; mais les
+souverains ont leurs serviteurs, qui parlent moins mais agissent avec
+les canons et les fusils. Quelques jours après la victoire, et sous
+prétexte d'ordre légal, la constitution sera moins bien observée:
+quelques jours encore et, sous prétexte d'ordre administratif, on est
+gouverné par des règlements de police.
+
+Les souverains et les gouvernants sont comme les feuilles des arbres:
+ils changent d'opinion quand bon leur semble et, lorsqu'ils craignent de
+perdre leur trône, ils font comme Liebknecht, ils changent vingt-quatre
+fois par jour de tactique, et d'opinion.
+
+Voici un exemple curieux.
+
+Avant 1848 il y avait en Hollande un parti qui faisait de l'agitation
+pour obtenir la révision de la constitution, mais le roi Guillaume II ne
+la voulait pas et il avait dit une fois: «aussi longtemps que je vivrai,
+il n'y aura pas de révision de la constitution.» La révolution de
+février 1848 éclata à Paris et le roi Louis-Philippe fut chassé de
+France. Cette révolution fit son chemin. À Vienne, à Berlin et dans
+beaucoup de villes de l'Europe on éprouva l'influence de cette secousse
+politique; alors le roi Guillaume trembla pour son trône, il eut peur de
+suivre le même chemin que son collègue Louis-Philippe de France.
+Qu'arriva-t-il? Ce même roi prit l'initiative d'une révision et parlant
+aux ambassadeurs étrangers il déclara: Voici un homme qui en un jour de
+pur conservateur est devenu libéral. Pourquoi? Parce qu'il préférait un
+trône avec une constitution à la chance de perdre sa royauté.
+
+Si les circonstances changent, on voit souvent les mêmes personnes faire
+le contraire de ce qu'elles avaient juré.
+
+Ainsi, en 1848, le roi de Prusse Guillaume Frédéric craignait de perdre
+son trône. Pendant que le peuple était en armes et que la révolte
+menaçait de triompher, le roi fit toutes les promesses qu'on exigea de
+lui. Le mot d'ordre fut: si vous consentez à désarmer, je vous donnerai
+une constitution. Le peuple a toujours trop de confiance, il crut le
+roi, il déposa les armes, et quand l'effervescence fut passée, le roi
+restant très bien armé, fut le plus fort et oublia toutes ses promesses.
+Le peuple ne doit donc jamais désarmer au jour du combat, car un peuple
+désarmé n'est plus rien, tandis qu'un peuple armé est une force qui
+inspire du respect même aux adversaires.
+
+Et toujours et partout les princes marchent au despotisme et les peuples
+à la servitude.
+
+Ce ne sont pas les tyrans qui font les peuples esclaves, mais ce sont
+les peuples esclaves qui rendent possibles les tyrans.
+
+Un tyran peut-il dominer quand le peuple se sent libre? Non certes, sa
+puissance ne durerait pas un jour. Un tyran est toujours un peu
+supérieur à ceux qui l'ont fait tyran. Au lieu de condamner un tyran, il
+faut condamner encore plus le peuple esclave qui tolère la tyrannie.
+Mais en dominant on devient de plus en plus mauvais, car l'appétit vient
+en mangeant.
+
+Les institutions engendrent l'esclavage, et c'est pour cela que nous
+prêchons l'abolition des institutions. L'État est la tyrannie organisée
+et c'est pourquoi nous voulons la croisade contre l'État.
+
+On ne peut dire que l'émancipation de l'humanité viendra par
+l'émancipation des individus; mais on ne peut non plus dire qu'elle
+sortira d'une réorganisation violente de la société, arrivant
+spontanément, par une sorte de miracle. Sans les individus émancipés, il
+n'est pas possible de réorganiser et sans une organisation les individus
+ne peuvent être émancipés. Il y a des connexions remarquables et ce que
+la nature a uni, nous ne pouvons le désunir.
+
+On dit toujours: sans l'État se produirait l'anéantissement de
+l'organisation actuelle, le désordre complet, le retour à la barbarie.
+Mais qu'est-ce que l'État actuel sinon le vol, la rapine, l'assassinat,
+la barbarie? Chaque changement sera un progrès pour la grande masse, si
+impitoyablement maltraitée maintenant.
+
+Il faut rire quand on entend soutenir que les mauvais domineraient les
+bons, car ce sont justement les mauvais qui dominent aujourd'hui.
+
+Tolstoï nous dit que le christianisme dans sa vraie signification
+détruit l'État comme tel, et que c'est pour cela qu'on a crucifié le
+Christ. Et certainement, du jour où le christianisme fut établi comme
+religion d'État, le christianisme fut perdu. Il faut choisir entre
+l'organisation gouvernementale et le vrai christianisme qui est plus ou
+moins anarchiste. Qu'est-ce qu'enseigne l'apôtre saint Paul quand il dit
+que le péché est venu par la loi, et dans l'Épître aux Romains (ch. IV,
+v. 15): «Où il n'y a pas de loi, il n'y a pas de péché.» Oui, les
+ennemis de toute loi et de toute autorité peuvent faire appel à la
+Bible, qui considère la loi comme un degré inférieur du développement
+humain.
+
+Un État suppose toujours deux partis dont l'un commande et l'autre
+obéit; ce qui est le contraire du christianisme primitif, qui nous
+enseigne que personne ne doit commander car nous sommes tous des frères.
+
+Il est possible que l'État ait été nécessaire à une certaine époque,
+mais la question est aujourd'hui de savoir si désormais l'État est un
+obstacle au progrès et à la civilisation, oui ou non. Les divers
+raisonnements sur ce sujet sont curieux. Quand on demande à quelqu'un:
+Avez-vous personnellement besoin de l'État et de ses lois? on reçoit
+toujours la même réponse. L'État ne m'est pas nécessaire, mais il est
+nécessaire pour les autres. Chacun défend l'existence de l'État, non
+pour soi-même, mais pour les autres. Cependant ces autres le défendent
+de la même manière. Donc, personne n'a besoin de l'État et cependant il
+existe et il persiste. Quelle folie!
+
+Les non-résistants en Amérique ont un catéchisme dans lequel ils se
+montrent en tant que chrétiens les ennemis acharnés de toute autorité,
+et ils sont aussi conséquents qu'un anarchiste peut l'être.
+
+Écoutez seulement:
+
+«Est-il permis au chrétien de servir dans l'armée contre les ennemis
+étrangers?»
+
+Certainement non, cela n'est pas permis. Lui est-il permis de prendre
+part à une guerre et même aux préparatifs de cette guerre? Mais il
+n'ose pas seulement se servir d'armes meurtrières. Il n'ose pas venger
+une offense, soit qu'il agisse seul, soit en commun avec d'autres.
+
+Donne-t-il volontairement de l'argent pour un gouvernement, soutenu par
+la violence, grâce à la peine de mort et à l'armée?
+
+Seulement quand l'argent est destiné à une oeuvre juste en elle-même et
+dont le but comme les moyens sont bons.
+
+Ose-t-il payer l'impôt à un semblable gouvernement?
+
+Non, mais s'il n'ose payer les impôts, il n'ose non plus résister au
+paiement. Les impôts, réglés par le gouvernement, sont payés sans
+qu'intervienne la volonté des contribuables. On ne peut refuser de les
+payer sans user de violence, et le chrétien, qui ne doit pas user de
+violence, doit donner sa propriété.
+
+Un chrétien peut-il être électeur, juge ou fonctionnaire du
+gouvernement?
+
+Non, car qui prend part aux élections, à la jurisprudence, au
+gouvernement, prend part à la violence du gouvernement.»
+
+Ces anarchistes chrétiens sont des révolutionnaires par excellence, ils
+refusent tout; les non-résistants sont très dangereux pour les
+gouvernements et la doctrine de non-résistance est une terrible menace
+pour toute autorité. Les membres de la société fondée pour
+l'établissement de la paix universelle entre les hommes (Boston, 1838)
+ont pour devise: _ne résistez pas au méchant_ (saint Mathieu V:39). Ils
+disent sincèrement: «Nous ne reconnaissons qu'un roi et législateur,
+qu'un juge et chef de l'humanité.» Et Tolstoï a peut-être raison quand
+il dit: «les socialistes, les communistes, les anarchistes avec leurs
+bombes, leurs révoltes, leurs révolutions ne sont pas si dangereux pour
+les gouvernements que ces individus, qui prêchent le refus et se basent
+sur la doctrine que nous connaissons tous.»
+
+L'exemple individuel exerce une très grande influence sur la masse, et
+c'est pourquoi les gouvernements punissent sévèrement tout effort de
+l'individu pour s'émanciper.
+
+Mais les social-démocrates, formés d'après le modèle allemand, prêchent
+la soumission complète de l'individu à l'autorité de l'État. Tcherkessof
+l'a très bien dit[89]: «les publicistes et les orateurs du parti social
+démocrate prêchent aux ouvriers que l'industrie n'a aucune signification
+dans l'histoire et dans la société et que tous ceux qui pensent que la
+liberté individuelle et la satisfaction complète des besoins physiques
+et moraux de l'individu seront garanties dans la société future, sont
+des utopistes.» Seulement il y a des accommodements avec les chefs comme
+avec le ciel et ce même auteur dit aussi d'une façon aussi malicieuse
+que juste: «Marx et Engels sont les deux exceptions du genre humain.
+Font aussi exception leurs héritiers, Liebknecht, Bebel, Auer, Guesde,
+et autres. L'ouvrier ignorant, le troupeau humain, composé
+d'insignifiantes nullités, doivent se soumettre et obéir à tous ces
+«Übermenschen,» ces êtres surhumains. C'est ce qu'on appelle l'égalité
+social-démocratique et scientifique.»
+
+Et on ose dire cela après l'admirable étude de John Stuart Mill sur la
+Liberté! Lisez son chapitre troisième sur «la personnalité comme une des
+bases du bien public» et vous verrez quelle place prépondérante il veut
+donner à la personnalité, à l'individualité. Et certainement quand on
+tue l'individualité, on tue tout ce qu'il y a de haut et de
+caractéristique dans l'homme. En Allemagne tout est dressé
+militairement, le soldat est l'idéal de chaque Allemand, et voilà la
+raison pour laquelle le deuxième mot du social-démocrate allemand est:
+discipline du parti.
+
+La discipline de l'école vient avec la discipline de la maison
+paternelle, et elle est suivie de la discipline de l'usine et de
+l'atelier, pour être continuée par la discipline de l'armée et enfin par
+la discipline du parti. Toujours et partout, la discipline. Ce n'est pas
+par hasard que le livre de Max Stirner[90] nous vient d'Allemagne, c'est
+la réaction contre la discipline. Et il y a peu de personnes qui aient
+compris les idées supérieures de Wilhelm von Humboldt[91], quand il dit
+que «le but de l'homme ou ce qui est prescrit par les lois éternelles et
+immuables de la raison, et non pas inspiré par les désirs vains et
+passagers, doit résider dans le développement le plus harmonieux
+possible des forces en vue d'un tout complet et cohérent» et que deux
+choses y sont nécessaires: la liberté et la variété des circonstances,
+l'union de ces deux forces produisant «la force individuelle et la
+variété multipliée,» qui peuvent se combiner avec l' «originalité». La
+grande difficulté reste toujours de définir les limites de l'autorité de
+la société sur l'individu.
+
+«Quelle est la limite légitime où la souveraineté de l'individu finit de
+soi-même et où commence l'autorité de la société?
+
+Quelle part de la vie humaine est la propriété de l'individu et quelle
+la propriété de la société[92]?»
+
+Voilà une question qui intéresse tous les penseurs et qui est traitée
+d'une manière magistrale par Mill. En vain vous chercherez une
+discussion approfondie de ces questions théoriques chez les
+social-démocrates allemands. Nommez un penseur de valeur après les deux
+maîtres Marx et Engels. Il semble que le dernier mot de toute sagesse
+ait été dit par eux et qu'après eux la doctrine se soit cristallisée en
+un dogme comme dans l'église chrétienne. Les principaux écrivains du
+parti social-démocrate sont des commentateurs des maîtres, des
+compilateurs, mais non des penseurs indépendants. Et quelle médiocrité!
+Ne comprend-on pas qu'une doctrine cristallisée est condamnée à périr de
+stagnation car la stagnation est le commencement de la mort? Dans les
+dernières années on n'a fait que rééditer les oeuvres de Marx avec de
+nouvelles préfaces d'Engels ou les oeuvres d'Engels lui-même, mais on
+cherche en vain un livre de valeur, une idée nouvelle dans ce parti qui
+se prépare à conquérir le pouvoir public.
+
+Mill dit que le devoir de l'éducation est de développer les vertus de
+l'individu comme celles de la société. Chacun a le plus grand intérêt à
+amener son propre bien-être et c'est pourquoi chacun demande de la
+société l'occasion d'user de la vie dans son propre intérêt. Et quand il
+existe un droit, ce n'est pas celui d'opprimer une autre individualité
+mais de maintenir la sienne. Qui vient à l'encontre de cette thèse qu'un
+individu n'est pas responsable de ses actes vis-à-vis de la société
+quand ses actes ne mettent en cause que ses propres intérêts? Le droit
+de la société est seulement un droit de défense pour se maintenir.
+
+Prenez par exemple la vaccination obligatoire. C'est une atteinte à la
+liberté individuelle. L'État n'a pas le droit de m'obliger de faire
+vacciner mes enfants, car contre l'opinion de la science officielle que
+la vaccination est un préservatif de la variole, il y a l'opinion de
+beaucoup de médecins qui nient les avantages de la vaccination et, pis
+encore, qui craignent les conséquences de cette inoculation, par
+laquelle beaucoup de maladies sont répandues. Plus tard on rira de cette
+contrainte soi-disant scientifique, et on parlera de la tyrannie qui
+obligeait chacun à se soumettre à cette opération. On met un emplâtre
+sur la plaie au lieu de s'attaquer à la cause, et l'on se satisfait
+ainsi.
+
+Mais comme Mill le dit très bien: «le principe de la liberté ne peut pas
+exiger qu'on ait la liberté de n'être plus libre: ce n'est pas exercer
+sa liberté que d'avoir la permission de l'aliéner.» C'est pourquoi on ne
+doit jamais accepter la doctrine d'après laquelle on peut prendre des
+engagements irrévocables.
+
+Et que nous promet-on dans une société social-démocrate? Jules Guesde a
+prononcé à la Chambre française un discours dans lequel il esquisse un
+tableau qui n'a rien d'enchanteur. Il explique que l'antagonisme des
+intérêts ne sera pas extirpé radicalement. Même la loi de l'offre et de
+la demande fonctionnera quand même; seulement, au lieu de s'appliquer au
+tarif des salaires, elle s'appliquera au travail agréable ou non.
+
+De même, dans son chapitre IV n° 10, sur le socialisme et la
+liberté[93], Kautsky prétend que: «la production socialiste n'est pas
+compatible avec la liberté complète du travail, c'est-à-dire avec la
+liberté de travailler quand, où et comment on l'entendra. Il est vrai
+que, sous le régime du capitalisme, l'ouvrier jouit encore de la liberté
+jusqu'à un certain degré. S'il ne se plaît pas dans un atelier, il peut
+chercher du travail ailleurs. Dans la société socialiste (lisez:
+social-démocratique) tous les moyens de production seront concentrés par
+l'État et ce dernier sera le seul entrepreneur; il n'y aura pas de
+choix. L'OUVRIER DE NOS JOURS JOUIT DE PLUS DE LIBERTÉ QU'IL N'EN AURA
+DANS LA SOCIÉTÉ SOCIALISTE» (lisez: social-démocratique[94].) C'est nous
+qui soulignons.
+
+Mais, fidèle à ses maîtres il dit que «ce n'est pas la social-démocratie
+qui infirme le droit de choisir le travail et le temps, mais le
+développement même de la production; le seul changement sera «qu'au lieu
+d'être soit sous la dépendance d'un capitaliste, dont les intérêts sont
+opposés aux siens, l'ouvrier se trouvera sous la dépendance d'une
+société, dont il sera lui-même un membre, d'une société de camarades
+ayant les mêmes droits, comme les mêmes intérêts.» Cela veut dire que
+dans la société social-démocratique la production créera l'esclavage. On
+change de maître, voilà tout.
+
+Un autre, Sidney Webb, nous dit que «rêver d'un atelier autonome dans
+l'avenir, d'une production sans règles ni discipline ... n'est pas du
+socialisme.»
+
+Mais quelles étranges idées se forgent dans les têtes dogmatiques des
+chefs de la social-démocratie. Écoutez Kautsky, ce théoricien du parti
+allemand: «toutes les formes de salaires: rétribution à l'heure ou aux
+pièces; primes spéciales pour un travail au-dessus de la rétribution
+générale, salaires différents pour les genres différents de travail ...
+toutes ces formes du salariat contemporain, un peu modifiées, seront
+parfaitement praticables dans une société socialiste.» Et ailleurs: «la
+rétribution des produits dans une société socialiste (lisez
+social-démocratique) n'aura lieu dans l'avenir que d'après des formes
+qui seront le développement de celles qu'on pratique actuellement.»
+
+Donc un état social-démocratique avec le système du salariat. Mais
+est-ce que le salariat n'est pas la base du capitalisme? On prêchait
+l'abolition du salariat et ici on sanctionne ce système. C'est ainsi
+qu'on dénature les bases du socialisme; et les élèves de Marx et
+d'Engels, qui proclamaient la formule: «de chacun selon ses forces, à
+chacun selon ses besoins», sont devenus de simples radicaux, des
+démocrates bourgeois, ayant perdu leurs idées socialistes.
+
+Avec ce système nous aurons le triomphe du quatrième État, ce qui créera
+directement un cinquième État ayant à soutenir la même lutte cruelle
+contre les individus arrivés au pouvoir avec son aide. L'aristocratie
+ouvrière et la petite bourgeoisie seront les tyrans de l'avenir, et la
+liberté sera supprimée entièrement. L'oeuvre libératrice pour laquelle
+la nouvelle ère s'ouvrira, sera le massacre des anarchistes, comme le
+député Chauvin l'a prédit et comme d'autres l'ont préconisé.
+
+Guesde dit même: «que ce n'est pas lui qui a inventé la réquisition,
+qu'elle se trouve dans les codes bourgeois et que si lui et ses amis
+sont obligés d'y avoir recours, ils ne feront QU'EMPRUNTER UN DES
+ROUAGES DE LA SOCIÉTÉ ACTUELLE.»
+
+Belle perspective!
+
+Rien ou presque rien ne serait donc changé au système actuel et les
+ouvriers travaillent de nouveau à se donner des tyrans. Pauvre peuple,
+tu seras donc éternellement esclave!
+
+Mais «combien aisément et doucement on glisse une fois sur la pente»,
+comme Engels l'a si bien dit!
+
+Il n'y a pas d'autre alternative que le socialisme d'État et le
+socialisme libertaire.
+
+Lorsqu'on dit au congrès de Berlin (1892): «la social-démocratie est
+révolutionnaire dans son essence et le socialisme d'État conservateur;
+la social-démocratie et le socialisme d'État sont des antithèses
+irréconciliables», on a joué avec des mots.
+
+Qu'est-ce que le socialisme d'État?
+
+Liebknecht dit que les socialistes d'État veulent introduire le
+socialisme dans l'État actuel, c'est-à-dire cherchent la quadrature du
+cercle; un socialisme qui ne serait pas le socialisme dans un État
+adversaire du socialisme. Mais qu'est-ce que les social-démocrates
+désirent? N'est-ce pas le même Liebknecht qui parlait d'un «enracinement
+dans la société socialiste» (hineinwachsen)?
+
+Le socialisme d'État dans la compréhension générale est l'État
+régulateur de l'industrie, de l'agriculture, de tout. On veut faire de
+l'industrie un fonctionnement d'État, et au lieu des patrons
+capitalistes on aura l'État. Quand l'État actuel aura annexé
+l'industrie, il restera ce qu'il est. Mais avec le suffrage universel,
+lorsqu'en 1898, année de salut, les social-démocrates allemands auront
+la majorité, comme Engels et Bebel l'ont prédit, alors il est évident
+qu'on pourra transformer l'État à volonté, et le socialisme qu'on
+introduira alors sera le socialisme d'État.
+
+Liebknecht appelle le socialisme d'État d'aujourd'hui le capitalisme
+d'État, mais il y a une confusion terrible dans les mots. Nous demandons
+ceci: quand la majorité du parlement sera socialiste et qu'on aura mis
+telle ou telle branche de l'industrie entre les mains de l'État, sera-ce
+là le socialisme d'État, oui ou non?
+
+Nous disons: oui, certainement.
+
+Au Congrès de Berlin, Liebknecht disait dans sa résolution: «Le
+soi-disant socialisme d'État, en ce qui concerne la transformation de
+l'industrie et sa remise à l'État avec des dispositions fiscales, veut
+mettre l'État à la place des capitalistes et lui donner le pouvoir
+d'imposer au peuple ouvrier le double joug de l'exploitation économique
+et de l'esclavage politique.»
+
+Mais c'est justement ce que nous disons de la social-démocratie.
+Examinons ces desiderata.
+
+Si l'État réglait toutes les branches de l'administration, on serait
+obligé d'obéir, car autrement on ne pourrait trouver de travail
+ailleurs.
+
+Et de même que la dépendance économique, la dépendance politique serait
+plus dure; l'esclavage économique amènerait l'esclavage politique; et à
+son tour l'esclavage politique influerait sur l'esclavage économique, le
+rendant plus dur et plus rigoureux.
+
+Quand Liebknecht dit cela, il comprend très bien le danger et ne change
+pas la question en l'escamotant par un habile jeu de mots. Le
+capitalisme d'État comme il l'appelle sera le socialisme d'État, du
+moment que les socialistes seront devenus le gouvernement et encourra
+les mêmes reproches que ceux que l'on formule contre l'État actuel. On
+est esclave et non pas libre, et un esclave de l'État, monarchique ou
+socialiste, est un esclave. Nous qui voulons l'abolition de tout
+esclavage, nous combattons la social-démocratie qui est le socialisme
+d'État de l'avenir. Ce que Liebknecht dit de l'État des Jésuites du
+Paraguay est applicable à l'État social-démocratique selon la conception
+des soi-disant marxistes: «dans cet État modèle toutes les industries
+furent la propriété de l'État, c'est-à-dire des Jésuites. Tout était
+organisé et dressé militairement; les indigènes étaient alimentés d'une
+manière suffisante; ils travaillaient sous un contrôle sévère, comme
+forçats au bagne et ne jouissaient pas de la liberté; en un mot l'État
+était la caserne et le workhouse--l'idéal du socialisme d'État--le fouet
+commun et la mangeoire commune. Naturellement il n'y avait pas
+d'alimentation spirituelle--l'éducation était l'éducation pour
+l'esclavage.»
+
+Tel est aussi l'idéal des social-démocrates!
+
+Grand merci pour une telle perspective!
+
+Et cependant en distinguant bien, il arrive à dire: «Le socialisme veut
+et doit détruire la société capitaliste; il veut arracher le monopole
+des moyens de production des mains d'une classe et faire passer ces
+moyens aux mains de la communauté; il veut transformer le mode de
+production de fond en comble, le rendre socialiste, de sorte que
+l'exploitation ne soit plus possible et que l'égalité politique et
+économique et sociale la plus complète règne parmi les hommes. Tout ce
+qu'on comprend maintenant sous le nom de socialisme d'État et dont nous
+nous occupons, n'a rien de commun avec le socialisme.» Liebknecht nomme
+cela le _capitalisme_ d'État et il nomme le socialisme le vrai
+socialisme d'État. Nous sommes alors d'accord, mais n'oublions pas que
+l'esclavage ne sera pas aboli, même quand les social-démocrates seront
+nos maîtres et nous ne voulons pas de maîtres du tout.
+
+Ou dit souvent qu'on affaiblit l'État au lieu de le fortifier en
+étendant la législation ouvrière, et bien loin de fortifier l'État
+bourgeois, on le sape. Mais ceux qui disent cela diffèrent beaucoup de
+Frédéric Engels, qui, dans l'Appendice de son célèbre livre: _les
+classes ouvrières en Angleterre_, écrit: «la législation des fabriques,
+autrefois la terreur des patrons, non seulement fut observée par eux
+avec plaisir mais ils l'étendent plus ou moins sur la totalité des
+industries. Les syndicats, nommés l'oeuvre du diable il n'y a pas
+longtemps, sont cajolés maintenant par les patrons et protégés comme des
+institutions justes et un moyen énergique pour répandre les saines
+doctrines économiques parmi les travailleurs.
+
+On abolissait les plus odieuses des lois, celles qui privent le
+travailleur de droits égaux à ceux du patron. L'abolition du cens dans
+les élections fut introduite par la loi ainsi que le suffrage secret,
+etc., etc. Et il continue: «l'influence de cette domination fut
+considérable au début. Le commerce florissait formidablement et
+s'étendait même en Angleterre. Que fut la position delà classe ouvrière
+pendant cette période?
+
+Une amélioration même pour la grande masse suivait temporairement, cet
+essor. Mais, depuis l'invasion des sans-travail, elle est revenue à son
+ancienne position.
+
+L'État n'est pas aujourd'hui moins puissant, il l'est plus
+qu'auparavant. Et après avoir constaté que deux partis de la classe
+ouvrière, les mieux protégés, ont profité de cette amélioration d'une
+manière permanente, c'est-à-dire les ouvriers des fabriques et les
+ouvriers syndiqués, il dit: _mais en ce qui regarde la grande masse des
+ouvriers, les conditions de misère et d'insécurité dans lesquelles ils
+se trouvent maintenant sont aussi mauvaises que jamais, si elles ne sont
+pires_.
+
+Non, on n'affaiblit pas l'État en augmentant ses fonctions, on n'abolit
+pas l'État en étendant son pouvoir. Donc, partout où le gouvernement
+bourgeois sera le régulateur des branches différentes de l'industrie, du
+commerce, de l'agriculture, il ne fera qu'augmenter et fortifier son
+pouvoir sur la vie d'une partie des citoyens et les ouvriers resteront
+les anciens esclaves, et pour eux il sera tout à fait indifférent qu'ils
+soient les esclaves des capitalistes ou bien les esclaves de l'État.
+
+L'État conserve le caractère hiérarchique, et c'est là le mal.
+
+La question décisive est de savoir qui doit régler les conditions de
+travail. Si c'est le gouvernement de l'État, des provinces ou des
+communes, selon le modèle des postes par exemple, nous aurons le
+socialisme d'État, même si le suffrage universel est adopté. Si ce sont
+les ouvriers eux-mêmes qui règlent les conditions de travail selon leur
+gré, ce sera tout autre chose; mais nous avons entendu dire par Sidney
+Webb, que «rêver sans l'avouer d'un atelier autonome, d'une production
+sans règles ni discipline ... que cela n'est pas du socialisme.»
+
+Au contraire, nous disons que quiconque est d'avis que le prolétariat
+peut arriver au pouvoir par le suffrage universel et qu'il peut se
+servir de l'État pour organiser une nouvelle société, dans laquelle
+l'État lui-même sera supprimé, est un naïf, un utopiste. Imaginer que
+l'État disparaisse par le fait ... des serviteurs de l'État!
+
+Le capital se rendra-t-il volontairement? L'expérience de l'histoire est
+là pour prouver le contraire, car jamais une classe ne se supprimera
+volontairement. Chaque individu, chaque groupe lutte pour l'existence,
+c'est la loi de la nature, qui fait du droit de défense et de
+résistance, le plus sacré de tous les droits.
+
+Le socialisme veut l'expropriation des exploiteurs. Eh bien, peut-on
+penser que les patrons, les marchands, les propriétaires, en un mot les
+capitalistes dont la propriété privée sera transformée en propriété
+sociale ou commune, céderont jamais volontairement. Non, ils se
+défendront par tous les moyens possibles plutôt que de perdre leur
+position prépondérante. On les soumettra seulement par la violence.
+
+Tout pouvoir a en soi un germe de corruption, et c'est pourquoi il faut
+lutter non seulement contre le pouvoir d'aujourd'hui mais aussi contre
+celui de l'avenir. Stuart Mill a très bien dit: «le pouvoir corrompt
+l'homme. C'est la tradition du monde entier, basée sur l'expérience
+générale».
+
+Et parce que nous connaissons l'influence pernicieuse que l'autorité a
+sur le caractère de l'individu, il faut lutter contre l'autorité.
+Guillaume de Greef a formulé tout le programme de l'avenir d'une manière
+aussi claire que nette en ces mots: Liberté, instruction et bien-être
+pour tous; «le principe, aujourd'hui, n'est plus contestable: la société
+n'a que des organes et des fonctions; elle ne doit plus avoir de
+maîtres.» Et pourquoi l'homme, doué de plus de raison que les autres
+êtres dans la nature, ne serait-il pas capable de vivre dans une société
+sans autorité, lorsqu'on voit les fourmis et les abeilles former de
+telles sociétés? Dans son _Évolution politique_, Letourneau nous dit:
+«Au point de vue sociologique, ce qui est particulièrement intéressant
+dans les républiques des fourmis et des abeilles, c'est le parfait
+maintien de l'ordre social avec une anarchie complète. Nul gouvernement;
+personne n'obéit à personne, et cependant tout le monde s'acquitte de
+ses devoirs civiques avec un zèle infatigable; l'égoïsme semble
+inconnu: il est remplacé par un large amour social.»
+
+Nous n'allons pas examiner ici s'il est vrai que la propriété privée est
+une modalité particulière de l'autorité et si l'autorité est la source
+de tous les maux dans la société, comme le pense Sébastien Faure; ou
+bien si la propriété privée est la cause de l'autorité, car nous sommes
+d'avis que l'une et l'autre de ces propositions sont sérieuses, qu'on
+peut soutenir les deux thèses, car elles se tiennent. Peut-être est-ce
+la question de l'oeuf et de la poule; qui des deux est venu le premier?
+Mais en tout cas il n'est pas vrai de dire avec Faure que le socialisme
+autoritaire voit dans le principe de propriété individuelle la cause
+première de la structure sociale, et que le libertaire la découvre dans
+le principe d'autorité. Car s'il est vrai que la propriété individuelle
+donne le pouvoir, l'autorité--le maître du sol l'est aussi des personnes
+qui vivent sur le sol, le maître de la fabrique, de l'atelier est maître
+aussi des hommes qui y travaillent--il est vrai aussi que l'autorité
+sanctionne à son tour la propriété individuelle.
+
+Tout gouvernement de l'homme par l'homme est le commencement de
+l'esclavage et quiconque veut mettre fin à l'esclavage doit lutter
+contre le gouvernement sous toutes ses formes.
+
+Dans sa brochure _L'anarchie, sa philosophie, son idéal_, Kropotkine
+s'exprime ainsi: «C'est pourquoi l'anarchie, lorsqu'elle travaille à
+démolir l'autorité sous tous ses aspects, lorsqu'elle demande
+l'abrogation des lois et l'abolition du mécanisme qui sert à les
+imposer, lorsqu'elle refuse toute organisation hiérarchique et prêche la
+libre entente, travaille en même temps à maintenir et à élargir le noyau
+précieux des coutumes de sociabilité sans lesquelles aucune société
+humaine ou animale ne saurait exister. Seulement au lieu de demander le
+maintien de ces coutumes sociables à _l'autorité de quelques-uns_, elle
+le demande _à l'action continue de tous_.
+
+Les institutions et les coutumes communistes s'imposent à la société,
+non seulement comme une solution des difficultés économiques, mais aussi
+pour maintenir et développer les coutumes sociables qui mettent les
+hommes en contact les uns avec les autres, établissant entre eux des
+rapports qui font de l'intérêt de chacun l'intérêt de tous, et les
+unissent, au lieu de les diviser.»
+
+Tout le développement de l'humanité va dans la direction de la liberté
+et quand les socialistes, (c'est-à-dire les social-démocrates) veulent,
+avec Renard, un minimum d'autorité et une extension indéfinie de la
+liberté, ils sont perdus, car il n'y a plus entre eux et les anarchistes
+de différence de principes, mais seulement une différence de plus ou de
+moins.
+
+L'idéal pour tous est l'élimination complète du principe d'autorité,
+l'affirmation intégrale du principe de liberté.
+
+Si cet idéal est oui ou non réalisable, c'est une autre question, mais
+mieux vaut un idéal superbe, élevé, même s'il est irréalisable, que
+l'absence de tout idéal.
+
+Que chacun se demande ce qu'il désire et aura pour réponse: «Vivre en
+pleine liberté sans être entravé par des obstacles extérieurs; déployer
+ses forces, ses qualités, ses dispositions naturelles.» Eh bien! ce que
+vous demandez pour vous-même, il faut le donner aux autres, car les
+autres désirent ce que vous désirez. Donc il nous faut des conditions
+par lesquelles chaque individu puisse vivre en pleine liberté, puisse
+déployer ses forces. Quand on veut cela pour soi-même et qu'on ne
+l'accorde pas aux autres, on crée un privilège.
+
+Voilà tout ce qu'on demande: de l'air franc et libre pour respirer.
+
+Et si l'observation ne nous trompe pas, nous voyons que tout le
+développement humain est une évolution dans le sens de la liberté.
+
+La social-démocratie qui est et devient de plus en plus un socialisme
+d'État est un obstacle à la liberté, car au lieu d'augmenter la liberté,
+elle crée de nouveaux liens. Elle est de plus dangereuse parce qu'elle
+se montre sous le masque de la liberté. Les Étatistes sont les ennemis
+de la liberté et quand on veut unir le socialisme à la liberté, il faut
+accepter le socialisme libertaire dont le but est toujours d'unir la
+liberté au bien-être de tous.
+
+La plupart ne croient pas à la liberté et c'est pourquoi ils rejettent
+toujours sur elle la responsabilité des excès, s'il s'en produit dans un
+mouvement révolutionnaire. Nous croyons au contraire que les excès sont
+la conséquence du vieux système de limitation de la liberté.
+
+Ayez confiance dans la liberté, qui triomphera un jour. Il est vrai que
+même les hommes de science ont peur de cette terrible géante, cette
+fille des dieux antiques, dont personne ne pourra calculer la puissance
+le jour où elle se lèvera dans toute sa force. Tous la contemplent avec
+terreur en prédisant de terribles jours au monde, si jamais elle rompt
+ses liens, tous, excepté ses quelques rares amants appartenant
+principalement aux classes pauvres.
+
+Et cette petite troupe, troupe aussi de martyrs ou victimes, travaille
+incessamment à sa délivrance, desserrant tantôt de ci, tantôt de là un
+anneau, certaine que l'heure venue, la liberté secouera toutes ses
+chaînes et se dressera en face du monde, pour se donner à tous ceux qui
+l'attendent.
+
+Le triomphe viendra, mais pour cela il nous faut une foi absolue dans la
+liberté, seule atmosphère dans laquelle l'égalité et la fraternité se
+meuvent librement.
+
+NOTES:
+
+[78] _Protokoll des Parteitages in Breslau_.
+
+[79] The Forum Library, vol. 1, n° 3, avril 1895.
+
+[80] Le dix-huit Brumaire.
+
+[81] Nous sommes fiers de ce que les Hollandais furent alors comme
+aujourd'hui avec les libertaires et nous espérons qu'à l'avenir ils
+seront toujours avec la liberté contre toute oppression et toute
+autorité.
+
+[82] L'alliance de la démocratie socialiste et l'association
+internationale des travailleurs, p. 51 et 52.
+
+[83] Cela ne nous étonne pas, car M. Guesde a appelé Kropotkine un «fou,
+un hurluberlu sans aucune valeur.» Eh bien! nous croyons que le nom de
+Kropotkine vivra encore quand celui de M. Guesde sera oublié dans le
+monde.
+
+[84] Il a été une fois en Amérique, et cet unique voyage lui donne droit
+de parler en connaissance de cause d'un monde aussi grand que les
+États-Unis! C'est simplement ridicule.
+
+[85] Revue Socialiste, vol. 96, page 4, etc.
+
+[86] _Éthique_.
+
+[87] Voir Albert Parsons dans sa _Philosophie de l'Anarchie._
+
+[88] Dans le livre sur le parlementarisme par Lothar Bücher, tour à tour
+l'ami de Lassalle et de Bismarck, on trouve une liste des lois
+promulguées par les parlements anglais depuis Henri III (1225-1272)
+jusqu'à l'an 1853. Et quand on prend la moyenne annuelle des lois pour
+chaque siècle on trouve cette série du XIIIe au XIXe siècle: 1, 6, 9,
+20, 24, 123, 330. Déjà en 1853 plus de lois que le nombre des jours de
+travail! Où cela finira-t-il si on continue dans la voie qu'on a suivie
+jusqu'à présent?
+
+[89] Voyez son intéressante brochure: «Pages d'Histoire Socialiste;
+doctrines et actes de la social-démocratie.
+
+[90] Der Einzige und sein Eigenthum.
+
+[91] Ideen zu einem Versuch die Gränsen der Wirksamkeit des Staate zu
+bestimmen.
+
+[92] _On Liberty_.
+
+[93] Das Erfurter Programm in seinem grundsätzlichen Theil (Le programme
+d'Erfurt et ses bases).
+
+[94] Le socialisme véritable et le faux socialisme.
+
+
+
+
+V
+
+UN REVIREMENT DANS LES IDÉES MORALES
+
+
+Que de difficultés à surmonter lorsqu'on veut se défaire des idées
+conçues dans la jeunesse! Même en se croyant libre de beaucoup de
+préjugés, toujours on retrouve en soi un manque de raisonnement et on se
+bute à des conceptions surannées. Et tout en n'ayant, en théorie, aucune
+accusation à formuler, on éprouve certainement, en pratique, une sorte
+de répugnance envers ceux qui agissent en complète opposition avec les
+us et coutumes.
+
+C'est surtout le cas dans le domaine de la morale.
+
+Qu'est-ce qu'agir selon la morale?
+
+Se conformer aux prescriptions des moeurs.
+
+C'est-à-dire qu'on est moral lorsqu'on vit et agit de telle façon que la
+majorité approuve.
+
+Est-ce que cette morale-là est bonne?
+
+Peut-on la défendre par la raison?
+
+Voilà la question.
+
+Il y a une tyrannie de la morale et comme nous sommes adversaires de
+toute tyrannie, nous devons également examiner celle-ci et la combattre.
+
+Multatuli, dans ses _Idées_, fait, à ce sujet, quelques justes
+remarques. Il a parfaitement raison lorsqu'il prétend que le degré de
+liberté dépend bien plus de la morale que des _lois_. Que de peine l'on
+éprouve à faire exécuter une loi qui est en contradiction avec la
+morale?
+
+«Aucun législateur, fût-il le chef d'une armée dix fois plus nombreuse
+que les habitants mêmes d'un pays, n'oserait imposer ce que la morale
+prescrit aujourd'hui. Et, d'un autre côté, nous nous conformons à une
+morale que nous n'accepterions pas si elle était prescrite par un
+législateur, quelque puissant qu'il fût.»
+
+Examinez notre manière de vivre et bientôt vous serez convaincu de la
+vérité de ces paroles:
+
+«Un malfaiteur est puni de _quelques_ années de prison; ... La morale y
+ajoute: le mépris durant _toute_ la vie.
+
+«La loi parle d'habitants,... la morale, de sujets.
+
+«La loi dit: le Roi,... la morale: Sa Majesté.
+
+«La loi laisse le choix du vêtement,... la morale impose _tel_ vêtement.
+
+«La loi protège le mariage dans ses conséquences _civiles_,... la morale
+fait du mariage un lien religieux, moral, c'est-à-dire très _im_moral.
+
+«La loi, tout injuste qu'elle est envers la femme, la considère comme
+étant mineure ou sous curatelle,... la morale rend la femme esclave.
+
+«La loi accepte l'enfant naturel,... la morale tourmente, persécute,
+insulte l'enfant qui vient au monde sans passeport.
+
+«La loi concède certains droits à la mère non mariée, plus même qu'à la
+femme mariée,... la morale repousse cette mère, la punit, la maudit.
+
+«La loi, en fait d'éducation, concède _portion_ légitime et égale aux
+_enfants_,... la morale fait distinction entre garçons et filles pour
+l'éducation et l'instruction.
+
+«La loi ne reconnaît et ne fait payer que des contributions fixées _de
+telle_ manière, avec _telles_ stipulations, ... la morale fait payer des
+impôts à la vanité, la stupidité, le fanatisme, l'habitude, la fraude.
+
+«La loi traite la femme en mineure, mais n'empêche pas--directement, du
+moins--son développement intellectuel,... la morale force la femme à
+rester ignorante et même, quand elle ne l'est pas, à le paraître.
+
+«La loi opprime de temps en temps,... la morale, toujours.
+
+«Aussi stupide que soit une loi, il y a des moeurs plus stupides.
+
+«Aussi cruelle que soit une loi, il y a des moeurs plus brutales.»
+
+Et il donne encore à méditer les idées suivantes:
+
+«Quelle est la loi qui ordonne de négliger l'éducation de vos filles?
+Quelle est la loi qui fait de vos femmes des ménagères sans gages? C'est
+la morale.
+
+«Quelle est la loi qui prescrit d'envoyer vos enfants à l'école et
+d'achever leur éducation en payant l'écolage? C'est la morale.
+
+«Quelle est la loi qui vous force à laisser chloroformer votre
+descendance par le magister Pédant? C'est la morale.
+
+«Qui vous défend de donner de la _jouissance_ à votre famille? Qui vous
+charge de la tourmenter avec l'église, les sermons, le catéchisme et une
+masse d'exercices spirituels dont elle n'a que faire parce que tout cela
+n'existe pas? C'est la morale.
+
+«Qui vous dit d'imposer aux autres une religion que vous-même ne
+pratiquez plus depuis longtemps? C'est la morale.
+
+«Qui défend à la femme de s'occuper des intérêts de votre maison
+(également _ses_ intérêts) ainsi que des intérêts de _ses_ enfants?
+C'est la morale.
+
+«Qui vous dit de chasser votre fille lorsqu'elle devient mère d'un
+enfant, le fruit de l'amour, de l'inconscience, ... fût-ce même le fruit
+du désir et de l'étourderie? C'est la morale.
+
+Qui enfin considère un faible et lâche: «C'est l'habitude» comme une
+excuse valable d'avoir violé les lois les plus élevées et saintes du bon
+sens? C'est la morale.»
+
+Tout cela prouve que la morale nous empêche souvent d'être moral.
+Comparez également, sur la question, le beau développement que Multatuli
+fait dans son _Étude libre_.
+
+Il est impossible de décrire l'immense tyrannie de la morale sur
+l'humanité. Dès le berceau on empêche l'enfant de se mouvoir librement,
+et les parents intelligents ont une lutte ardente à soutenir contre les
+sages-femmes, les instituteurs, les catéchistes, les prêtres, etc., pour
+empêcher que la nature de leurs enfants ne soit détournée dès le bas
+âge.
+
+Les jeunes filles y sont plus exposées encore que les garçons; bien que,
+dans les dernières années, les idées se soient quelque peu modifiées, le
+principe d'une éducation de jeune fille convenable reste d'en faire «la
+surveillante de l'armoire à linge et une machine brevetée pour
+entretenir le fonctionnement régulier du respectable sexe masculin».
+
+Là même où publiquement on a émis le voeu d'égalité dans l'éducation des
+garçons et des filles, on réagit secrètement contre cette tendance. Il
+existe, par exemple, des écoles moyennes où garçons et filles restent
+séparés, et, quoique des écoles communes fussent préférables, nous
+trouvons injuste dans tous les cas que l'instruction donnée dans les
+écoles de garçons soit plus complète que celle des filles, comme cela se
+fait en pratique. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à comparer les deux
+programmes d'enseignement. Après les cinq années réglementaires
+d'études, la jeune fille est absolument incapable de passer l'examen de
+sortie prescrit pour les garçons. C'est une injustice envers les jeunes
+filles, car les deux programmes sont réputés être égaux et ne le sont
+pas en réalité.
+
+Un nouveau système social amène une autre morale et si nous nous butons
+maintes fois à des idées morales qui sont la conséquence de cette
+nouvelle conception, c'est parce que nous n'avons pas encore su nous
+défaire complètement de l'ancienne opinion; trop souvent nous remettons
+une pièce à la robe usée. Ceci ne peut ni ne doit étonner personne;
+nous, les vieux, nous avons rencontré plus de difficultés que les
+jeunes, car nous dûmes commencer par désapprendre avant d'apprendre.
+Beaucoup n'ont pas su accomplir cette rude tâche jusqu'à la fin et ont
+dû s'arrêter en chemin.
+
+Il faut qu'une révolution se produise dans les règles morales, et
+premièrement dans nos idées. Nous devons abandonner radicalement
+l'ancienne morale qui part d'une thèse erronée et instaurer la raison
+comme guide unique pour contrôler et juger nos actes. Constatons en même
+temps la duplicité de ceux qui sont au pouvoir et se servent de deux
+poids et de deux mesures, suivant que leur intérêt l'exige.
+
+Nous en donnerons quelques exemples, tout en suppliant le lecteur de ne
+pas s'offenser, mais de se demander si ce que nous avançons est en
+opposition avec la raison car, pour nous, n'est immoral que ce qui est
+irraisonnable. N'oublions pas que nous ne donnons ici aucunement les
+bases d'une nouvelle morale; nous voulons seulement prouver le jugement
+hypocrite du monde.
+
+Nos lois pénales, nos moeurs, tout est basé sur le principe de la
+propriété privée, mais la masse ne se demande jamais si ce principe est
+juste et s'il pourrait soutenir n'importe quelle discussion contre la
+logique et le bon sens.
+
+Nous considérons même les transgresseurs de ces lois comme des
+malfaiteurs, et peut-être ne sont-ils autre chose que les pionniers
+d'une société meilleure, moins funeste que la nôtre.
+
+Visitez les prisons, faites une enquête et que trouverez-vous?
+
+Les neuf dixièmes des malfaiteurs enfermés derrière des portes
+verrouillées ont fauté (si cela s'appelle fauter) par misère; leur crime
+consiste en leur pauvreté et en ce qu'ils ont préféré tendre la main et
+prendre le nécessaire plutôt que de mourir de faim, obscurément,
+tranquillement, sans protester. Ils ont attaqué le droit sacro-saint de
+la propriété, ils n'ont pas voulu se soumettre à un régime d'ordre
+qu'ils n'ont pas créé et auquel ils refusent de se conformer.
+
+Le professeur Albert Lange a écrit quelques mots qui sont dignes d'être
+portés, sur les ailes du vent, jusqu'aux confins de la terre. Les voici:
+Il n'y a pas à attendre qu'un homme se soumette à un régime d'ordre à la
+création duquel il n'a pas collaboré, ordre qui ne lui donne aucune
+participation aux productions et jouissances de la société et lui prend
+même les moyens de se les procurer par son travail dans une partie
+quelconque du monde, aussi peu qu'on puisse attendre qu'un homme dont
+la tête est mise à prix tienne le moindre compte de ceux qui le
+persécutent. La société doit comprendre que ces déshérités, qui sortent
+de son sein, s'inspireront du droit du plus fort; s'ils sont nombreux,
+ils renverseront le régime existant et en érigeront un autre sur les
+ruines, sans se préoccuper s'il est meilleur ou pire. La société ne peut
+faire excuser la perpétuation de son droit qu'en s'efforçant
+continuellement de l'appliquer à tous les besoins, en supprimant les
+causes qui font manquer à tout droit d'atteindre son but, et même, en
+cas de besoin, en donnant au droit existant une base nouvelle.
+
+Qu'on essaie seulement de renverser cette thèse et l'on s'apercevra
+qu'elle est irréfutable.
+
+C'est ainsi qu'on est forcé moralement d'accepter un régime d'ordre qui
+force à souffrir de la faim, de la misère, à avoir des soucis, des
+tourments.
+
+Quelqu'un a faim: la loi de la nature lui dit qu'il doit satisfaire aux
+besoins de son estomac. Il voit de la nourriture qui convient à ces
+besoins, la prend, est arrêté et mis en prison.
+
+Au cas où son esprit n'est pas encore faussé par la morale, qu'on tâche
+d'expliquer à cet homme qu'il a mal agi, qu'il a commis une mauvaise
+action, qu'il est un malfaiteur,... il ne le comprendra pas.
+
+On parle de voleurs; mais qu'est-ce qu'un voleur?
+
+C'est celui qui vole.
+
+Oui, mais cela ne me donne guère d'explication. Que signifie voler?
+
+C'est prendre ce qui ne vous appartient pas.
+
+Nous n'y sommes pas encore, car ici se place la question: Qu'est-ce qui
+m'appartient?
+
+Et que faut-il répliquer à cette question?
+
+Qu'est-ce qui nous revient comme êtres humains? Nourriture, vêtement,
+habitation, développement, loisirs, en un mot toutes les conditions qui
+garantissent notre existence.
+
+Est-il voleur celui qui, ne possédant pas ces conditions, se les
+approprie?
+
+C'est absurde de le soutenir.
+
+Et pourtant nos lois, notre morale le qualifient de voleur.
+
+Le contraire est vrai. Les voleurs sont ceux qui empêchent les autres
+d'acquérir les conditions de l'existence; et ce ne sont pas seulement
+des voleurs, mais des assassins de leurs semblables; car prendre à
+quelqu'un les conditions qui assurent son existence, c'est lui prendre
+la vie.
+
+Les meilleurs des précurseurs, ceux qui ont le plus d'autorité, nous
+apprennent la même chose.
+
+Nous lisons de Jésus (Evangile selon Marc, chap. II, vers. 28-24):
+
+«Et il arriva, un jour de sabbat que, traversant un champ de blé, ses
+disciples cueillirent des épis. Et les Pharisiens lui dirent: Regardez:
+pourquoi font-ils, le jour du sabbat, ce qui est défendu? Et il
+répondit: N'avez-vous jamais lu ce que fit David lorsqu'il était dans le
+besoin et avait faim, lui et ceux qui étaient avec lui? Il entra dans la
+maison de Dieu, du temps du grand prêtre Abiathar, mangea le pain des
+offrandes et en donna également à ceux qui étaient avec lui, quoiqu'il
+ne fût permis qu'aux prêtres d'en manger?»
+
+Quel est le sous-entendu de ce récit?
+
+Qu'il existe des lois, mais qu'il se présente des circonstances qui
+permettent de passer au-dessus de ces règlements. La loi prescrivait que
+personne, hormis les prêtres, ne pouvait manger du pain des offrandes,
+mais quand David et les siens eurent faim, ils transgressèrent ces
+arrêts. C'est-à-dire: Au-dessus des règles auxquelles on doit se
+conformer, il y a la loi de la conservation de soi-même et, selon Jésus,
+on peut enfreindre toute prescription lorsqu'on a faim. Et plus
+clairement: Celui qui a faim n'a pas à se préoccuper des décrets
+existants; pour lui il n'y a qu'un seul besoin, celui d'apaiser sa faim,
+et il lui est permis de le faire, même lorsque les lois le lui
+défendent.
+
+Du reste, nous lisons dans le livre des Proverbes (chap. 6, v. 30): «On
+ne doit pas mépriser le voleur qui vole pour apaiser sa faim.»
+
+Luther, le grand réformateur auquel on érige des statues, explique de la
+manière suivante le dixième commandement: «Tu ne voleras pas»[95]:
+
+«Je sais bien quels droits précis l'on peut édicter, mais la nécessité
+supprime tout, même un droit; car entre nécessité et non-nécessité il y
+a une différence énorme qui fait changer l'aspect des circonstances et
+des personnes. Ce qui est juste s'il n'y a pas nécessité, est injuste en
+cas de nécessité. Ainsi est voleur celui qui, sans nécessité, prend un
+pain chez le boulanger; mais il a raison lorsque c'est la faim qui le
+pousse à cette action, car alors on est obligé de le lui donner.»
+
+C'est-à-dire que celui qui a faim a le droit de pourvoir aux besoins de
+son estomac, enfreignant toutes les lois existantes[96].
+
+La loi de la conservation de soi-même est au-dessus de toutes autres
+lois.
+
+C'était également l'opinion de Frédéric (surnommé à tort le Grand), le
+roi-philosophe bien connu, lorsqu'il écrivait à d'Alembert, dans une
+lettre datée du 3 avril 1770:
+
+«Lorsqu'un ménage est dépourvu de toutes ressources et se trouve dans
+l'état misérable que vous esquissez, je n'hésiterais pas à déclarer que
+pour lui le vol est autorisé;
+
+«1° Parce que ce ménage n'a rencontré partout que des refus au lieu de
+secours.
+
+«2° Parce que ce serait un plus grand crime d'occasionner la mort de
+l'homme et celle de sa femme et de ses enfants que de prendre à
+quelqu'un le superflu.
+
+«3° Parce que leur dessein de voler est bon et que l'acte lui-même
+devient une nécessité inévitable.
+
+«J'ai même la conviction qu'on ne trouverait aucun tribunal qui, en
+pareille occurrence, n'acquitterait un voleur, si la vérité des
+circonstances était constatée. Les liens de la société sont basés sur
+des services réciproques; mais lorsque cette société se compose d'hommes
+sans pitié, toute obligation est rompue et on revient à l'état primitif,
+où le droit du plus fort prime tout.»
+
+On ne pourrait le dire plus clairement.
+
+Et pourtant tous les tribunaux continuent de nos jours à condamner en
+pareilles circonstances.
+
+Le tant exalté cardinal Manning a dit: «La nécessité ne connaît pas de
+loi et l'homme qui a faim a un droit naturel sur _une partie_ du pain de
+son voisin.»
+
+C'est toujours la même thèse, et nous constatons que tous, en théorie,
+sont d'accord: Si vous demandez du travail et qu'on le refuse, vous
+demanderez du pain; si on vous refuse du travail et du pain, eh bien!
+vous avez le droit de prendre du pain.
+
+_Car, il y a un droit qui s'élève au-dessus de tous les autres: c'est le
+droit à la vie.--Primum vivere_ (vivre d'abord) est un vieux précepte.
+
+Et pourtant, partout notre droit pénal est en contradiction flagrante
+avec ce précepte; la morale condamne l'homme qui, poussé par la faim,
+vole.
+
+Nous avons l'intime conviction que la propriété privée est la cause du
+plus grand nombre, sinon de tous les délits; et pourtant nous sommes
+forcés d'inculquer de bonne heure à nos enfants le principe de la
+propriété privée. Laissez grandir l'enfant simplement et naturellement,
+il prendra selon son goût et ses besoins, sans s'occuper quel est le
+possesseur de la chose prise.
+
+C'est nous-mêmes qui leur donnons et attisons artificiellement l'idée de
+«dérober», de «voler».» C'est _ta_ poupée; cela n'est pas _à toi_, c'est
+à un autre enfant; ne touche pas ça, cela ne _t'appartient_ pas», voilà
+ce que l'enfant entend continuellement. Plus tard, à l'école,
+l'instituteur développera encore cette conception de la propriété
+privée. Chaque enfant a son propre pupitre, reçoit sa propre plume, son
+propre cahier. Lorsque l'enfant prend un objet appartenant à un de ses
+camarades, il est puni, même si ce camarade en a plus qu'il ne lui en
+faut.
+
+Tous nous inculquons à nos enfants cette conception de la propriété
+privée et, ce qui est plus grave, _nous y sommes forcés_ en
+considération de l'enfant, car, si nous le laissions suivre sa nature,
+il aurait bientôt affaire à la police et serait envoyé par un juge
+intelligent (?) dans une école de correction pour y être corrompu à
+jamais.
+
+Pour se donner un brevet de bonne conduite, la société a séparé les
+diverses conceptions d'une manière arbitraire qui a pour conséquence
+que, dans l'une ou l'autre classe, on approuve ce qui partout ailleurs
+serait désapprouvé. Ainsi l'honneur militaire exige que le soldat
+provoque en duel son insulteur, et cherche à le tuer. Considérons, par
+exemple, le commerce. Ce n'est autre chose qu'une immense fraude.
+Franklin a dit cette grande vérité: «Le commerce, c'est la fraude; la
+guerre c'est le meurtre.» Que veut dire commerce? C'est vendre 5, 6
+francs ou plus un objet qui n'en vaut que 3, et acheter un objet qui
+vaut 3 francs, par exemple, à un prix beaucoup plus bas, en profitant de
+toutes sortes de circonstances. _Als twee ruilen, moet er een huilen_
+(de l'acheteur et du vendeur, un des deux est trompé), dit le proverbe
+populaire; ce qui prouve que, dans le commerce, il y en a toujours un
+qui est trompé, c'est-à-dire qu'il y a également un trompeur. Une bande
+de voleurs qui ont l'un envers l'autre quelque considération n'en reste
+pas moins une bande de voleurs. C'est ainsi que cela se passe dans le
+commerce. Mais lorsqu'on ne se soumet pas à ces habitudes, peut-on être
+qualifié directement du nom de coquin, de trompeur, etc.
+
+Il me fut toujours impossible de voir une différence entre l'ordinaire
+duperie et le commerce. Le commerce n'est qu'une duperie en grand. Celui
+qui dispose de grands capitaux n'admet pas les flibustiers et, en
+faisant beaucoup de bruit, il tâche d'attirer l'attention sur eux comme
+voleurs, afin de détourner cette attention de lui-même.
+
+Tolstoï a dit du marchand: «Tout son commerce est basé sur une suite de
+tromperies; il spécule sur l'ignorance ou la misère; il achète les
+marchandises au-dessous de leur valeur et les vend au-dessus. On serait
+enclin à croire que l'homme, dont toute l'activité repose sur ce qu'il
+considère lui-même comme tromperie, devrait rougir de sa profession et
+n'oserait se dire chrétien ou libéral tant qu'il continue à exercer son
+commerce.»
+
+Parlant du fabricant, il dit «que c'est un homme dont tout le revenu se
+compose des salaires retenus aux ouvriers et dont la profession est
+basée sur un travail forcé et extravagant qui ruine des générations
+entières».
+
+D'un employé civil, religieux ou militaire il dit «qu'il sert l'État
+pour satisfaire son ambition, ou, ce qui arrive le plus souvent, pour
+jouir d'appointements que le peuple travailleur paye, s'il ne vole pas
+directement l'argent au trésor, ce qui arrive rarement; pourtant il se
+considère et est considéré par ses pairs comme le membre le plus utile
+et le plus vertueux de la société».
+
+Il dit d'un juge, d'un procureur «qui sait que, d'après son verdict ou
+son réquisitoire, des centaines, des milliers de malheureux, arrachés à
+leur famille, sont enfermés en prison ou envoyés au bagne, perdent la
+raison, se suicident en se coupant les veines, se laissent mourir de
+faim», il dit que ce juge et ce procureur «sont tellement dominés par
+l'hypocrisie, qu'eux-mêmes, leurs confrères, leurs enfants, leur famille
+sont convaincus qu'il leur est possible en même temps d'être très bons
+et très sensibles».
+
+En effet, le monde est rempli d'hypocrisie et la plupart des hommes en
+sont tellement pénétrés que plus rien ne peut exciter leur indignation:
+tout au plus se contentent-ils de rire d'une manière outrageante.
+
+Aujourd'hui, maint commerçant solide et honnête(!) s'applique à
+combattre la flibusterie commerciale; mais en quoi leur commerce en
+diffère-t-il?
+
+Dernièrement le journal _Dagblad van Zuid-Hollanden's Gravenhage_
+contenait une correspondance londonienne dans laquelle l'auteur brisait
+une lance contre la flibusterie: «Le capital du flibustier commercial
+est son impudence; son matériel consiste en papier à lettres avec de
+ronflants en-tête joliment imprimés, un porte-plume et quelques plumes.
+L'impudence ne lui coûte rien, car elle est probablement un héritage
+paternel; quant au papier et aux plumes, il les obtient à crédit par
+l'entremise d'un collègue qui lui offre généreusement de «l'établir»
+comme «commerçant pour effets volés».
+
+Combien de maisons de commerce, aujourd'hui respectables et respectées,
+doivent leur prospérité à de fausses nouvelles, des filouteries, des
+chiffres falsifiés? Nathan Rothschild, par exemple, a commencé
+l'amoncellement de l'immense fortune de sa maison en portant directement
+à Londres la fausse nouvelle de la défaite des puissances alliées à
+Waterloo. Immédiatement les rentes de ces États baissèrent dans une
+proportion extraordinaire, tandis que Rothschild fit acheter sous main,
+par ses agents, les titres en baisse. Une fois la vérité connue, il
+frappa son grand coup et, grâce à sa flibusterie, «gagna» des millions.
+
+Examinez l'une après l'autre les grandes fortunes et vous rencontrerez
+maint fait équivalent.
+
+Le crédit constitue-t-il dans notre société un bien ou un mal? Nous
+pensons que c'est un mal; et pourtant, comment le commerce existerait-il
+sans crédit? Par conséquent la base est mauvaise. Que font les
+flibustiers? Ils sapent le crédit, c'est-à-dire qu'ils exécutent une
+besogne méritoire.
+
+Je ne prends nullement le flibustier sous ma protection; j'ai même une
+aversion innée pour la flibusterie, préjugé, probablement, mais je mets
+le flibustier au niveau du commerçant, dont l'«honnêteté» et la «bonne
+foi» sont pour moi sans valeur.
+
+Voici un échantillon d'honnêteté commerciale, qui me fut raconté au
+cours d'une conversation avec un grand commerçant unanimement respecté.
+Il faisait, entre autres, le commerce de l'indigo et avait vendu à une
+maison étrangère, sur échantillon, un indigo de deuxième qualité. Le
+client refusa la marchandise parce qu'elle n'était pas conforme à
+l'échantillon. Ceci était inexact. Mais mon commerçant connaissait son
+monde et savait que le directeur de la firme en question n'était pas
+grand connaisseur de l'article. Que fit-il? Il changea l'échantillon et
+vendit à cette firme, comme marchandise de première qualité, la
+marchandise refusée. Outre son courtage, il réalisa du coup un bénéfice
+de 30,000 florins. Le commerçant me raconta la chose comme une prouesse,
+une action dont il se glorifiait. Je le blâmai et cela donna lieu à un
+échange de vues qui m'apprit sous quel jour mon commerçant envisageait
+l'honnêteté. À ma demande de ce qu'il comprenait par honnêteté, il me
+répondit: Supposez que vous ne faites pas le commerce de l'indigo et que
+vous me demandiez de vous en procurer; eh bien, si dans ce cas je ne
+fournis pas de bonne marchandise, je ne suis pas honnête, car vous
+n'êtes pas de la partie et c'est un service d'ami que je vous rends;
+mais lorsque quelqu'un fait le commerce de l'indigo, il croit s'y
+connaître et n'a qu'à ouvrir les yeux.
+
+Voilà comment cet homme concevait l'honnêteté. Cela prouve que dans le
+commerce également il y a des conceptions d'honnêteté; seulement, elles
+diffèrent beaucoup les unes des autres.
+
+Luther a dit très justement: «L'usurier s'exprime ainsi: Mon cher, comme
+il est d'usage actuellement, je rends un grand service à mon prochain en
+lui prêtant cent florins à cinq, six, dix pour cent d'intérêt et il me
+remercie de ce prêt comme d'un bienfait extraordinaire. Ne puis-je
+accepter cet intérêt sans remords, la conscience tranquille? Comment
+peut-on considérer un bienfait comme de l'usure? Et je réponds: Ne vous
+occupez pas de ceux qui ergotent, tenez-vous-en au texte: On ne prendra
+ni plus ni mieux pour le prêt. Prendre mieux ou plus, c'est de l'usure
+et non un service rendu, c'est faire du préjudice à son prochain, comme
+si on le volait.» Et il ajoute: «Tout ce que l'on considère comme
+service et bienfait ne constitue pas un bienfait ou un service rendu:
+l'homme et la femme adultères se rendent réciproquement service et
+agrément; un guerrier rend un grand service à un assassin ou incendiaire
+en l'aidant à voler en pleine rue, combattre les habitants et conquérir
+le pays.»
+
+Et quelle que soit la dénomination que l'on applique à la chose, elle
+reste la même... Le «commerçant en marchandises» ne sera content que
+s'il «gagne» 40 à 50%, le commerçant en argent est considéré comme un
+usurier s'il demande 10%. Pourquoi? Le sucre et le café diffèrent-ils,
+comme marchandise, de l'argent et de l'or? Jamais on n'a su fixer les
+limites du bénéfice acceptable, c'est-à-dire la rente et l'usure. Tout
+bénéfice est en réalité un vol et que ce soit 1 ou 50%, le principe
+reste intact. La possibilité de payer un bénéfice prouve que, d'une
+manière ou d'une autre, on a volé sur le travail; car, si le travail
+avait reçu le salaire lui revenant, il ne resterait plus rien pour payer
+un bénéfice.
+
+Toutes les lois contre l'usure furent et sont inefficaces, car toujours
+on a su éviter leurs effets. Il n'existe aucun argument pour défendre
+l'honnêteté du commerce et condamner la flibusterie; entre les deux il y
+a qu'une différence relative. Le commerce actuel n'est en réalité que de
+la flibusterie.
+
+Je crois même que les flibustiers jouent un certain rôle dans la
+démolition de la société actuelle, car ils aident à supprimer le crédit
+et fournissent par là un moyen de rendre instable et impossible la
+propriété privée.
+
+Le faux-monnayage est puni de peines excessivement dures. Pourquoi?
+Parce que les États veulent conserver le monopole du faux-monnayage. En
+réalité, tous les États fabriquent actuellement de la fausse monnaie,
+sans parler des rois de jadis qui, tous, étaient de faux-monnayeurs.
+
+Que font les gouvernements?
+
+Ils frappent des pièces de monnaie indiquant une valeur de 5 francs et
+pourtant la valeur réelle est d'un peu moins de la moitié. La pièce n'a
+pas sa valeur et nous sommes forcés quand même de l'accepter pour la
+valeur qu'elle mentionne. Qu'un particulier agisse comme le
+gouvernement, qu'il achète de l'argent et le convertisse en argent
+monnayé, de manière à bénéficier de la moitié, il sera poursuivi comme
+faux monnayeur.
+
+Un journal hebdomadaire, _De Amsterdammer_, publia l'année passée une
+gravure assez curieuse, représentant le ministre de la justice assis à
+une table; à l'avant-plan, se débattant entre les mains de deux
+policiers un économiste réputé, M. Pierson, ministre des finances.
+
+Voici la légende de la gravure:
+
+M. PIERSON.--Laissez-moi, je suis le représentant de l'État néerlandais.
+
+LES POLICIERS.--Ta, ta, ta! Ce gaillard se trouve à la tête d'une bande
+qui émet des florins ne valant que 47 cents.
+
+L'enfant apprend de bonne heure qu'il doit à ses parents obéissance et
+amour. Un des commandements de l'Église dit: Respectez votre père et
+votre mère. Mais quel commandement oblige les parents à respecter leurs
+enfants? À juste titre Multatuli a appelé ce commandement une règle
+inventée pour les besoins des parents dont la mentalité est
+déséquilibrée et qui sont trop paresseux ou n'ont pas assez de coeur
+pour mériter d'être aimés. Il dit très justement: «Mes enfants, vous ne
+me devrez aucune reconnaissance pour ce que je fis après votre naissance
+ni même pour celle-ci. L'amour trouve sa récompense en soi.» Je ne puis
+exiger de l'amour «pour un acte que j'ai posé sans penser aucunement à
+vous, parce que j'ai fait un acte avant que vous fussiez au monde».
+Pourquoi les enfants doivent-ils être reconnaissants envers leurs
+parents puisque, pour la grande majorité, la vie n'est qu'une série
+ininterrompue de peines et de misères?
+
+Combien les relations entre l'homme et la femme sont fausses; combien de
+préjugés persistent dans le domaine sexuel. Max Nordau a intitulé une de
+ses oeuvres: _Les Mensonges de la société_. Il y traite du mensonge
+religieux, du mensonge monarchico-aristocratique, du mensonge politique,
+du mensonge économique et du mensonge du mariage.
+
+C'est, en réalité, un livre très instructif, susceptible d'être complété
+à l'infini; car notre société est tellement imprégnée du mensonge, que
+tous nous sommes forcés de mentir. Qu'on essaie seulement d'être vrai,
+sous tous les rapports et envers tous, on n'y réussira pas, ne fût-ce
+qu'un seul jour, dans une société mensongère comme la nôtre.
+
+Et tous ceux, hommes et femmes, qui ont entrepris, dans tous les
+domaines, la lutte contre le mensonge, le préjugé et l'hypocrisie, sont
+considérés comme des fous, des déséquilibrés ou des neurasthéniques,
+dont on admire les oeuvres, mais dont on combat à outrance les
+principes.
+
+Tolstoï, dans le _Royaume de Dieu est en vous_, plaidoyer éloquent
+contre le militarisme, dans lequel, au nom du Christ, il condamne la
+société chrétienne, considère que les hommes sont enchaînés dans un
+cercle de fer et de force, dont ils ne parviennent pas à se délivrer.
+Cette influence sur l'humanité est due à quatre causes qui se
+complètent:
+
+1° La peur;
+
+2° La corruption;
+
+3° L'hypnotisation du peuple;
+
+4° Le militarisme, grâce auquel les gouvernements détiennent le pouvoir.
+
+Tous les hommes à peu près ont la conviction que leurs actes sont
+mauvais; très peu osent remonter le courant ou braver l'opinion
+publique. C'est justement cette contradiction qui existe entre la
+conviction et les actes qui donne au monde son masque d'hypocrisie.
+
+La majorité des hommes sont ou prétendent être de vrais chrétiens, et
+l'un après l'autre ils battent en brèche les principes du Christ, ou du
+moins ce qui est considéré comme étant de lui.
+
+Comparez à la réalité la loi des dix commandements! Quel contraste!
+
+«Dieu en vain tu ne prendras», ce qui, en d'autres mots, signifie: Tu ne
+jureras pas; ce commandement a été rendu plus compréhensible encore par
+les paroles du Christ: Que ton «oui» soit oui et ton «non» non;
+autrement, c'est mal. Celui qui refuse de prêter serment est bafoué et
+voit nombre de relations se détourner de lui.
+
+«Tes père et mère honoreras», dit le commandement. Mous en avons dit
+quelques mots précédemment.
+
+«Les dimanches tu garderas»,--et les ouvriers sont condamnés à un
+travail excessif, qui ne laisse à la majorité d'entre eux aucun jour de
+repos. S'ils demandent à leurs patrons l'introduction de ce principe,
+ils sont renvoyés.
+
+«Homicide point ne feras»,--et tous les peuples chrétiens sont armés
+jusqu'aux dents pour s'entretuer. Malheur à celui qui refuse de
+s'exercer dans l'art de tuer, on lui rendra la vie impossible. Les
+prêtres de l'église même bénissent les armes et les drapeaux avant la
+bataille.
+
+«L'oeuvre de chair ne désireras qu'en mariage seulement»,--et les
+rapports matrimoniaux sont tels qu'on peut affirmer sans crainte qu'il y
+a deux sortes de prostitution: la prostitution extra-conjugale et la
+prostitution intra-conjugale, car le mariage a été avili à une
+prostitution légale. Dans le mariage, lorsque l'argent prend la place de
+l'amour, il est inévitable que la prostitution en forme le complément.
+
+«Tu ne voleras pas»,--et nous vivons dans une société à laquelle
+s'applique parfaitement ce que Burmeister dit des Brésiliens: «Chacun
+fait ce qu'il croit pouvoir faire impunément, trompe, vole, exploite son
+prochain autant que possible, assuré qu'il est que les autres en
+agissent de même envers lui.»
+
+«Point de faux serment ne feras»,--et chaque jour nous voyons les hommes
+s'entre-nuire par de faux serments.
+
+C'est une lutte générale de tous contre tous et où l'on ne craint pas de
+faire appel aux moyens les plus vils.
+
+«Bien d'autrui ne désireras»,--et cela dans une société où, par la
+misère des uns, les appétits des autres prennent de dangereuses
+proportions, de manière que chacun est exposé aux convoitises de son
+prochain.
+
+Toutes les morales prescrivent quantité de commandements ou plutôt
+d'interdictions. Il est impossible d'établir ainsi une base convenant à
+une morale saine nous permettant de penser, de chercher et d'agir en
+conséquence de nos pensées et de nos aspirations. La morale indépendante
+sera donc tout autre que celle qu'on a prêchée jusqu'à ce jour.
+
+Et pourtant tous ces commandements sont littéralement foulés aux pieds,
+car la bouche les prêche et en réalité on ne les exécute pas. Tout homme
+pensant doit être frappé par l'immensité de l'abîme qui existe entre
+l'idéal et la réalité. Prenez le précepte chrétien «Faites aux autres ce
+que vous voudriez qu'on vous fît» et faites-en la base d'une société
+socialiste. Pourtant les adversaires les plus acharnés des socialistes
+sont justement les chrétiens, (mais ils n'ont de chrétien que le nom,
+afin de pouvoir mieux renier la doctrine).
+
+Notre organisation sociale entière est basée sur l'hypocrisie, soutenue
+et maintenue par la force.
+
+L'homme intelligent peut-il approuver pareille société?
+
+Tout, absolument tout, devra être changé lorsque la société aura brisé
+les chaînes économiques qui l'enserrent.
+
+L'art lui-même n'est que de l'adresse. Et il n'en peut être autrement,
+car ce ne sont pas de nobles aspirations qui poussent l'artiste à créer,
+mais l'esprit de lucre. Et l'artiste, s'il ne veut pas mourir de faim,
+doit plier son talent au goût (bon ou mauvais) des Mécènes qui, pour la
+plupart, sont des parvenus millionnaires.
+
+La science n'est qu'un amas de connaissances comprimées, dans la gaine
+des notions académiques. Combien peu parmi les pionniers de la science
+occupent une chaire dans nos universités! À juste titre Busken Huet a
+dit: «Les murs des chambres sénatoriales de nos académies sont couverts
+de portraits de savants de moyenne valeur. Les portraits des vrais
+pionniers manquent.»
+
+Une révision de chaque branche de la science s'impose et nous
+trouverions beaucoup à changer si jamais une révolution nous délivrait
+du joug qui pèse si lourdement sur la société. Au commencement, on ne
+saura peut-être pas bien par où commencer. Tout un nettoyage devra se
+faire dans nos bibliothèques, remplies de livres sans valeur ni vérité,
+qui ont été écrits, non pour l'avancement de la science, mais pour
+plaire à ceux qui détiennent le pouvoir et leur fournir ainsi des
+arguments avocassiers, derrière lesquels ils se cachent et font semblant
+de défendre le droit et la société.
+
+J'ai été impressionné par la phrase suivante, recueillie dans la _Morale
+sans obligation ni sanction_, le beau livre du philosophe Guyau: «Nous
+n'avons pas assez de nous-mêmes; nous avons plus de pleurs qu'il n'en
+faut pour notre propre souffrance, plus de joie qu'il n'est juste d'en
+avoir pour notre propre existence.» Ces paroles ne contiennent-elles pas
+la base de la morale? Car, bon gré, mal gré, on doit marcher et, si l'on
+n'avance pas, on est entraîné par les autres. «On ressent le _besoin_
+d'aider les autres, de donner également un coup d'épaule pour faire
+avancer le char que l'humanité traîne si péniblement.» Ce même besoin,
+que l'on retrouve chez tous les animaux sociaux, a son plus grand
+développement chez l'homme, qui ferme, du reste, la série des animaux
+sociaux.
+
+Qu'à cette oeuvre chacun travaille, dans la mesure de ses forces, et, ne
+se confine pas, par préjugé, dans un cercle étroit; que chacun ouvre les
+yeux sur le vaste monde qui nous entoure, ne condamnant pas, mais
+expliquant les actes d'autrui, quelque différents qu'ils soient des
+nôtres. Alors, un jour, on pourra nous appliquer les belles paroles de
+Longfellow:
+
+
+ Laisse une empreinte
+ Dans le sable du temps,
+ Peut-être un jour,
+ Rendra-t-elle le courage à celui
+ Qui est ballotté par les flots de la vie
+ Ou jeté sur la côte.
+
+
+NOTES:
+
+[95] LUTHER, _Grand Catéchisme_, t. X. de ses _Oeuvres complètes._
+
+[96] Les catholiques appliquent également le même principe, lorsque
+c'est au profit de leur boutique.
+
+Marotte, vicaire général de l'évêque de Verdun (1874), dit: page 181 de
+son _Cours complet d'instruction chrétienne à l'usage des écoles
+chrétiennes_, ouvrage publié avec l'approbation des évêques.
+
+Est-il permis de commettre une mauvaise action ou de s'en réjouir, quel
+que soit le profit qu'elle rapporte?
+
+Il n'est jamais permis de commettre une mauvaise action ou de s'en
+réjouir à cause du profit qu'elle rapporte. Mois il est permis de se
+réjouir à cause d'un profit, même s'il provient d'une mauvaise action.
+Par exemple, un fils peut, avec plaisir, hériter de son père mort
+assassiné.
+
+Est-on toujours coupable de vol lorsqu'on prend le bien d'autrui? Non.
+Car le cas peut se présenter que celui dont on s'approprie le bien n'a
+pas le droit de protester, ce qui arrive, par exemple, lorsque celui qui
+prend le bien d'autrui se trouve dans une profonde misère, et qu'il se
+contente de prendre seulement le nécessaire pour se sauver ou qu'il
+prend secrètement à son prochain, à titre de restitution, ce que
+celui-ci lui doit réellement et qu'il ne peut obtenir d'une autre
+manière.
+
+Et à la page 276:
+
+Peut-on être exempté quelquefois de l'obligation de restituer la chose
+volée? Oui.
+
+Quelles sont les raisons qui permettent de ne pas faire cette
+restitution?
+
+Ces raisons sont: 1° Impuissance physique, c'est-à-dire que le débiteur
+ne possède rien ou se trouve dans un état de profonde misère; 2°
+impuissance morale, c'est-à-dire que le débiteur ne peut pas restituer
+sans perdre sa position acquise, sans se ruiner ou entraîner sa famille
+dans la misère, sans s'exposer au danger de perdre sa bonne réputation.
+
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+Préface d'Élisée Reclus.
+
+I. Les divers courants de la social-démocratie allemande.
+
+II. Le socialisme en danger?
+
+III. Le socialisme libertaire et le socialisme autoritaire.
+
+IV. Le socialisme d'état des social-démocrates et la liberté.
+
+V. Un revirement dans les idées morales.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le socialisme en danger
+by Ferdinand Domela Nieuwenhuis
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11380 ***