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diff --git a/11301-0.txt b/11301-0.txt new file mode 100644 index 0000000..5f5d001 --- /dev/null +++ b/11301-0.txt @@ -0,0 +1,7305 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11301 *** + +LES GENS + +DE + +BUREAU + +par + +ÉMILE GABORIAU + + + + +SEPTIEME ÉDITION + + +PARIS + +1877 + + + + + +PRÉFACE + + +Il est toujours bon de consulter les hommes spéciaux. + +Aussi, avant de livrer ce volume à mon imprimeur, j'ai cru devoir +soumettre le manuscrit à un de mes amis, sous-chef dans une de nos +administrations publiques. + +Huit jours après, il me retournait mon livre avec le billet suivant: + + + «Je ne sais en vérité, mon cher, où vous avez puisé vos + renseignements. Vos personnages n'ont pas la moindre + vraisemblance. Ils n'existent pas. Que vous connaissez peu les + employés! Ce sont tous, sans exception, des hommes de mérite, + intelligents, laborieux, actifs, fanatiques de leurs + devoirs. Savez-vous qu'on n'ouvre pas les portes avant dix heures + pour les empêcher d'arriver trop tôt? Savez-vous que le soir il + faut leur faire violence pour les mettre dehors sur le coup + de quatre heures? J'en connais qui ont refusé à la fin du mois de + toucher leurs appointements, parce qu'ils ne croyaient pas les avoir + assez bien gagnés. Et le mécanisme administratif, quelle singulière + idée vous vous en faites! Y a-t-il exemple d'une seule affaire qui + ait traîné en longueur dans n'importe quel ministère? Et quelle + politesse dans tout le personnel, quelle urbanité parfaite, quel + savoir-vivre!... Demandez au public.--Quant au favoritisme, chacun + sait qu'il n'existe plus depuis les immortels principes de 89. + + Donc, puisque vous voulez un conseil, croyez-moi, + brûlez ces pages, et venez me demander ma collaboration. + A nous deux nous ferons quelque chose de bien. + + +Ce conseil si désintéressé m'a touché l'âme. Mais je me suis souvenu +que M. Josse est toujours orfèvre. + +Voilà pourquoi je publie ce volume. + + + + +LES GENS DE BUREAU + + + + +I + + +Romain Caldas, qui n'avait point eu de boules blanches à ses examens +de l'École de droit découvrit un matin qu'il devait être admirablement +propre à toutes les administrations. + +En conséquence, il prit une grande feuille de papier, et de sa plus +belle écriture, qui n'était pas belle, il adressa une demande +d'emplois à S. Exc. M. le Ministre de l'_Équilibre National_. + +Un vieux monsieur qu'il ne connaissait guère y mit une apostille dans +laquelle il déclarait que les talents du soussigné Caldas devaient +être utilisés sans retard au profit de l'État. + +En fait d'apostille, il n'y a que la première qui coûte. Romain eut +bientôt la satisfaction de voir tout à l'entour de sa pétition vingt +signatures de personnes qu'il ne connaissait pas du tout. + +Sa demande envoyée, Caldas se mit à piocher consciencieusement les +matières de son examen. + +L'administration de l'Équilibre, en effet, outre qu'elle exige des +candidats aux emplois dont elle dispose le diplôme de bachelier, les +astreint encore à passer un examen spécial. + +Peut-être l'administration s'est-elle aperçue que tous les bacheliers +ne savent pas l'orthographe. + +D'autres mobiles encore l'ont guidée, lorsqu'elle a inauguré le +système des épreuves. + +D'abord un vif désir de ne pas rester au-dessous de la civilisation +chinoise, qui donne au concours le tablier du cuisinier aussi bien que +le bouton de jaspe du général. + +Ensuite l'intention bien arrêtée de recruter désormais son personnel +dans un choix de sujets hors ligne. + +Enfin la généreuse pensée de déconcerter à tout jamais le népotisme et +de substituer le règne du mérite au régime de la faveur. + +Pour cette dernière raison sans doute, on est facilement admis à subir +l'examen, pourvu que l'on soit chaudement appuyé par trois ou quatre +grands personnages. + +Caldas avait déjà légèrement préparé les trois premiers numéros du +programme qui comprend quarante-sept numéros, lorsqu'il reçut l'avis +de se rendre au ministère pour y subir les épreuves écrites et orales. + +Il s'y rendit fort inquiet. Les matières sur lesquelles il fallait +répondre sont nombreuses et variées. + +On demande aux candidats: une page d'écriture, un problème de +trigonométrie, une dictée sur les difficultés les plus ardues de la +langue française, une dissertation sur une question de statistique, et +la géographie postale de la France. + +C'est dans la salle des archives que l'examen a lieu. + +Lorsque Caldas y pénétra, cent cinquante à deux cents concurrents l'y +avaient déjà devancé; il en vint encore près du double après lui. + +Tout ce monde s'asseyait en silence, et des garçons de bureau +donnaient à chacun une plume, une écritoire et un cahier de papier +blanc. + +Modestement placé près de la porte, Caldas considérait cette +singulière assemblée. Il était venu des candidats de toutes les +paroisses: il y en avait de très-jeunes qui n'avaient pas encore de +barbe, et de très-vieux qui n'avaient plus de cheveux; des gens d'une +mise soignée, et des pauvres diables presque en haillons. + +A un moment le silence fut troublé; les élèves de la pension Labadens, +qui prépare à tous les ministères (Trente ans de succès.--On traite à +forfait), venaient de faire leur entrée. + +Ces jeunes élèves portaient l'uniforme des lycées et empestaient la +pipe et l'absinthe. + +L'un d'eux vint s'asseoir à la gauche de Caldas; déjà il avait à sa +droite un vieillard sexagénaire dont les yeux s'abritaient derrière +des lunettes vertes. + +--Tous ces gens-là, pensait Caldas, ont pourtant un protecteur. Ils +ont eu une signature illustre. Comment, par quels ressorts, par quels +moyens?... Quelles ont été leurs influences? Sont-ils dans la manche +d'une jolie femme, d'une chambrière, d'un perruquier ou d'un +confesseur? Ce serait, en vérité, une curieuse statistique. + +Dix heures sonnèrent. On ferma les portes. + +Un monsieur très-décoré, qui occupait au fond de la salle un fauteuil +placé sur une estrade, semblait présider l'assemblée. + +Ce monsieur se leva et prononça à peu près ce petit discours: + +«--Je ne vous cacherai pas, jeunes candidats, les horribles +difficultés de cet examen; vous n'aurez cependant à répondre qu'à des +questions d'une extrême simplicité. La plus rigoureuse sévérité +présidera à la correction des compositions; les examinateurs seront +d'ailleurs aussi indulgents que possible. Rendons tous grâce à Son +Excellence Monsieur le Ministre.» + +L'examen commença. Il y eut une question qui embarrassa bien Caldas. + +C'était un problème ainsi posé: + +«Dire l'influence de la statistique sur la durée moyenne de la vie des +hommes depuis dix ans.» + +Il s'en tira pourtant en s'inspirant fort à propos d'un passage +humanitaire de la _Case de l'oncle Tom_. + +Du reste, Romain put travailler avec tranquillité. Il ne fut dérangé +que tous les quarts d'heure par son voisin le lycéen qui lui offrait +des prises de tabac dans sa _queue de rat_, et, de temps à autre, par +le sexagénaire, qui lui demandait des conseils sur les participes. +Trois messieurs, qui copièrent par-dessus son épaule, ne le gênèrent +aucunement. + +En rentrant chez lui, Caldas se disait: + +--Cet examen est une excellente chose pour les candidats; au numéro de +classement qu'obtient leur mérite, ils peuvent mesurer au juste +l'influence de leurs protecteurs. + + + + +II + + +Les hautes influences qu'avait fait jour Caldas lui garantissaient sa +réception dans un rang honorable. Aussi n'essaya-t-il pas +d'entreprendre quoi que ce soit, et son tailleur étant venu lui +présenter une petite facture, il lui promit de le payer le jour où il +toucherait des appointements. + +Et il attendit. + +Il attendit huit jours, un mois, six mois.... +.............................................. + +Après quoi il prit son chapeau et se rendit au Ministère afin d'avoir +des nouvelles de son examen. + +--Vous êtes reçu, lui dit un employé très-complaisant auquel on +l'adressa; et sans l'écriture qui vous a nui beaucoup, vous étiez reçu +le premier, hors ligne; mais vous écrivez si mal que vous vous êtes +trouvé rejeté à la quatre-vingt-troisième place. + +--Et quand aurai-je un emploi? demanda Caldas. + +--Mais à votre tour; vous avez le numéro neuf mille cent +quatre-vingt-sept. + +--Ciel! s'écria Romain épouvanté, j'aurai cent ans quand mon tour +viendra. + +--Pardon, dit l'employé, depuis l'examen il y a eu cinq nominations. + +Romain salua poliment et se retira fort édifié. + +Renonçant à dîner du budget, Caldas ne songea plus qu'à déjeuner de la +littérature. Dès le lendemain, il envoyait au _Bilboquet_, journal de +banque et de littérature mêlées, un article de haute fantaisie, qui +fit le succès du numéro et lui fut payé un franc trente-cinq centimes. + +Attaché à poste fixe à cet organe sérieux, il ne tarda pas avoir se +développer devant lui les resplendissants horizons de la fortune et de +la gloire. + +Un quart de vaudeville reçu au théâtre de Grenelle mit le sceau à sa +réputation. + +De ce jour il vécut de sa plume, indépendant et fier... + + * * * * * +Il y avait dix-neuf mois que Romain mourait de faim, lorsqu'un soir +où, par hasard, il rentrait chez lui, sa portière lui remit un pli +estampé d'un timbre officiel. + +Il rompit l'enveloppe d'une main fiévreuse, croyant y trouver des +propositions de collaboration à l'un des _Officiels_. + +Mais la lettre n'était pas de M. A. Wittersheim, ce n'était qu'un +imprimé. Il lut: + +«Le chef du personnel du ministère de l'_Équilibre national_ a +l'honneur d'informer M. Romain Caldas que par décision de Son +Excellence en date du 18 janvier 1869, il a été appelé à remplir les +fonctions d'employé surnuméraire dans les bureaux de son +administration. + + «(Signé) LE CAMPION.» + +--Je la trouve mauvaise, dit Caldas, qui fréquentait depuis quelque +temps un assez vilain monde. + +Sur cette réflexion il souffla sa bougie, et s'endormit en pensant aux +cheveux blonds de Mlle Célestine, l'ingénue de Grenelle, qui les a +rouges. + + * * * * * + +--Toc, toc, toc, toc... + +--Qui est là? dit Caldas, furieux d'être éveillé en sursaut. + +--C'est moi, Krugenstern, fit un accent souabe des plus prononcés. + +--Mon Dusautoy, murmura Caldas; et il ouvrit. + +Il était joliment en colère, le père Krugenstern, ce matin-là. Il +voulait de l'argent, il attendait son argent depuis dix-neuf mois. + +--Et voilà dix-neuf mois aussi que j'attends ma nomination, s'écria +Caldas, et je viens seulement de la recevoir; tenez, la voici. Mais +elle arrive trop tard... quand je n'ai plus d'habits... je vais +allumer ma pipe avec ce chiffon. + +Krugenstern retint la main de l'insensé. A ce mot de nomination, son +coeur de tailleur avait battu plus fort. Il avait compris que de ce +jour Caldas devenait un débiteur sérieux; sa créance allait avoir une +base; l'employé présente une surface, et l'on peut mettre opposition à +ses appointements. + +Sans mot dire, grave, contenu, M. Krugenstern tira de sa poche son +mètre et son morceau de craie, et prit mesure à Caldas, qu'il trouva +sensiblement maigri. + +--Mais... que faites-vous, mon cher ami? dit Caldas inquiet. + +--Che fous vais ein bartessus, ein baldot, ein bandalon et ein chilet; +fus aurez tut cela temain, temain madin, te ponne heure. + +Et il sortit. + +Caldas, qui avait des sentiments délicats, comprit qu'il était engagé +d'honneur à prendre le grattoir dans la grande armée de la paperasse. + +C'est ainsi qu'un tailleur allemand détermina la vocation d'un +administrateur français. + + + + +III + + +Il était beau, il était frais, il était distingué. + +Ah! M. Krugenstern avait bien fait les choses, mais Caldas l'avait +bien secondé. + +Il avait des bottines vernies avancées sur son compte de rédaction par +le rédacteur en chef du _Bilboquet_; il avait un chapeau de soie +presque tout neuf, résultat intelligent du libre-échange: toute sa +vieille défroque y avait passé. + +Même il avait des gants violet-tendre; mais ces gants lui coûtaient +cher. Pour eux il avait vendu à un Porcher du Gros-Caillou ses droits +d'auteur sur son quart de vaudeville. + +O France! reine du monde civilisé! salue à son aurore un de tes +maîtres futurs! + +--Monsieur, dit-il en s'inclinant devant un homme en livrée +marron-clair, j'ai reçu la lettre que voici... + +L'homme en livrée lisait au coin du poêle un article de M. Dréolle. + +A cette voix qui troublait ses délassements intellectuels, il releva +la tête; son regard, sous ses lunettes, remonta rapidement jusqu'à la +boutonnière supérieure du beau pardessus de M. Krugenstern, et comme +il n'y vit pas le plus petit bout de ruban, sans se donner la peine de +dévisager son interlocuteur, il se replongea dans sa lecture avec un +flegme imperturbable. + +--Monsieur, recommença Caldas... + +--Là-bas, au fond de la galerie, dit l'homme avec insouciance. + +Au fond de la galerie, Caldas trouva deux autres personnages, toujours +en marron-clair, qui prenaient leur café. + +Jugeant l'occurrence favorable pour glisser sa requête, le nouveau +tendit à l'un de ces messieurs sa lettre tout ouverte. + +Le moka était réussi, le monsieur de bonne humeur; il invita Caldas à +s'asseoir sur une banquette, et posant méthodiquement la lettre d'avis +sous un presse-papier, continua à vaguer sans façon à ses occupations +gastronomiques. + +Au bout de trois petits quarts d'heure, comme Romain se demandait s'il +ne ferait pas mieux d'aller rendre à Krugenstern les habits qu'il lui +avait confiés pour faire fortune, le garçon de bureau qui s'était +montré si bienveillant pour lui reprit en hochant la tête: + +--Monsieur, le chef du personnel ne reçoit jamais avant deux heures. + +--Diable! dit Caldas, il n'est pas encore midi. + +--Oh! vous pouvez rester, vous ne nous gênez pas... + +On étouffait dans cette galerie, mais il gelait dehors; Caldas resta. + +Cette couple d'heures ne fut pas d'ailleurs inutile à son +apprentissage administratif. Il avait eu jusqu'alors des idées tout à +fait anglaises sur la valeur du temps, l'oisiveté si occupée de ces +fonctionnaires marron-clair fut une révélation pour lui; et concluant +de leur fainéantise individuelle à la fainéantise universelle de la +gent bureaucratique, il caressa le doux espoir de mitiger par le +commerce des muses, pendant les heures réglementaires, l'austère +labeur de l'employé. + +Un coup de sonnette retentit; le garçon de bureau, qui s'était endormi +pendant que Caldas rêvait, se dressa comme mû par un ressort. + +--Monsieur, le chef du personnel est visible, dit-il. + +Et rendant au nouveau sa lettre d'introduction, que celui-ci fourra +machinalement dans une de ses poches, il poussa une portière +capitonnée en maroquin vert et l'introduisit dans une vaste pièce +éclairée par deux fenêtres et coupée vers le milieu par un paravent de +couleur claire. + +Caldas, qui avait l'instinct de la stratégie, eut l'heureuse +inspiration de tourner ce bastion, et derrière un vaste bureau il se +trouva face à face avec M. le chef du personnel. + + + + +IV + + +M. Edme Le Campion, chef du personnel au ministère de l'Équilibre, +chevalier de l'ordre impérial de la Légion d'honneur, commandeur de +l'ordre de Saint-Grégoire-le-Grand, est un homme de taille moyenne, au +front chauve, à l'oeil vacillant. Son âge est un mystère que nul n'a +pu sonder. Il n'a pas d'âge. + +Napoléon Ier connaissait, dit-on, par leurs noms tous les grognards de +sa vieille garde; il sait, lui, la biographie de tous les officiers, +caporaux et soldats de son corps d'armée administratif. Il n'ignore +pas plus la position intéressante de Balançard, le contrôleur de +l'Équilibre de Loudéac, chargé de neuf enfants et d'une mère aveugle, +que les habitudes vicieuses de Fadart, dit _Liche-à-l'oeil_, jeune +surnuméraire parisien, qui se galvaude dans tous les caboulots latins. + +Bref, le cerveau de M. Le Campion est un véritable bureau à +compartiments, divisé en une infinité de casiers administratifs. Dans +les lobes de ce cerveau, chaque employé a son dossier, avec pièces à +l'appui. Le tout ferme à secret. + +Le secret!... mais c'est la condition même de l'existence du chef du +personnel. Aussi, fait-il de la discrétion à outrance. On l'a +quelquefois entendu parler, jamais répondre. Il fuit les mots précis. +Oui et non sont rayés de son vocabulaire. Autant vaudrait interroger +la sibylle de Cumes. Ce n'est qu'avec les précautions les plus +humiliantes pour son interlocuteur, qu'il ouvrira en sa présence le +tiroir où il serre ses plumes et ses crayons; il tremble sans doute de +laisser s'évaporer le mystère de l'alchimie bureaucratique... + +Cet homme impénétrable est le grand ressort du ministère, un ressort +d'acier. C'est sur sa présentation que se font toutes les nominations +et toutes les promotions. Il est le dispensateur de l'avancement, +dispensateur avare; à lui s'adressent tous les voeux, à lui toutes les +prières; il est de la part du peuple employé l'objet d'un culte +analogue à celui que le lazzarone napolitain professe pour son grand +saint Janvier. Le fanatisme y touche de près à l'insulte, l'adoration +à l'outrage. Le miracle de l'avancement ou de la gratification a-t-il +eu lieu, Dieu ne fait pas fleurir assez de roses pour le saint Janvier +de l'Équilibre; mais le bienheureux du personnel a-t-il fait la sourde +oreille, ce n'est plus du rez-de-chaussée aux combles de la maison +qu'un formidable concert d'invectives et d'imprécations. Impassible, +il ne sait rien de cet orage. + +Lorsque, du même pas méthodique, son parapluie sous le bras, drapé +dans son nuage de mystère, il traverse les corridors, la crainte et +l'espoir ferment toutes les bouches et découvrent toutes les têtes. + +La renommée, qui grossit tout, exagère certainement l'omnipotence du +chef du personnel, et les employés de province qui, chaque année, font +deux cents lieues pour tenir le bougeoir à son petit lever, n'auraient +peut-être pas tort de faire cette économie de bouts de chandelles. +Non, Le Campion n'est pas tout-puissant; non, Le Campion ne fait pas +tous les jours ce qu'il veut; il est juste, mais il n'est pas le +maître; il propose le plus méritant, et le plus protégé est nommé. Il +est juste, et il fait des injustices; mais chacune de ces injustices +est comme une épine cruelle qui hérisse son oreiller et trouble la +nuit les rêves de sa conscience. + + + + +V + + +Quels pensers agitaient l'homme intérieur dans Caldas depuis tantôt +trois minutes qu'il se tenait au port d'armes, le chapeau à la main, +le coeur palpitant sous son gilet (étoffe anglaise)? + +Il m'en coûte peu de l'avouer. Caldas ne pensait à rien. La majesté +silencieuse de cette réception avait subitement cristallisé les idées +du nouveau. + +Le chef du personnel voulut bien enfin s'apercevoir qu'il y avait +quelqu'un là. Par habitude il cacha précipitamment une feuille de +papier blanc et son grattoir, souleva légèrement ses lunettes et... +peut être allait-il parler quand la peur du ridicule déliant tout à +coup la langue de Caldas: + +--Monsieur, dit-il, vous m'avez fait l'honneur de m'appeler... + +M. Le Campion, qui ne s'est jamais démenti, ne répondit ni oui ni +non... + +Caldas continua: + +--Vous avez bien voulu me convoquer par une lettre... + +Et il cherchait dans toutes ses poches... + +M. Le Campion avança la main. + +Caldas cherchait toujours avec rage, avec frénésie, sans rien +trouver.... Il ne connaissait pas la topographie de son vêtement neuf; +depuis avant-hier on portait les poches de côté sur les hanches, et +Krugenstern ne l'avait pas initié à ce détail. + +La main de M. Le Campion, toujours tendue vers lui, avait des +frémissements d'impatience; il le voyait clairement, et l'horreur de +cette situation paralysait ses moyens. Il se reprenait à fouiller dans +une poche déjà explorée cinq fois. + +--Canaille de tailleur! pensait-il, idiot, Allemand! me pousser dans +un habit dont je ne connais pas les dépendances! De quoi ai-je l'air? +d'avoir loué une _frusque_ chez le fripier. + +Enfin, abandonnant toute vergogne, il posa son chapeau à terre, et se +palpant par devant, par derrière, de droite et de gauche dans un +suprême effort, il réussit à trouver la lettre fatale qu'il glissa +respectueusement dans la main toujours tendue de M. le chef du +personnel. + +--Vous êtes M. Romain Caldas? demanda M. Le Campion en jetant les yeux +sur cette lettre qui portait sa signature. + +--Oui, Monsieur. + +M. le chef du personnel toisa rapidement le nouveau: il lui prenait sa +mesure administrative. Du reste, pas un pli sur sa physionomie qui pût +indiquer s'il était ou non satisfait de son examen. Il reprit avec +solennité: + +--Vous voulez suivre, Monsieur, la carrière de l'administration; c'est +une pénible et laborieuse carrière, féconde en déceptions, et que vous +ne connaissez sans doute pas encore; mais vous avez fait votre droit, +je crois. + +--Je suis licencié, dit Caldas; en outre, je crois pouvoir me rendre +utile dans l'administration... j'ai l'habitude de rédiger, j'ai publié +quelques ouvrages. + +--Ah! ah! fit sur deux tons différents M. le chef du personnel, vous +vous occupez de littérature. + +Et positivement cette fois sa figure exprima quelque chose. Ce n'était +pas de la satisfaction. + +Le nouveau s'aperçut qu'il faisait fausse route. + +--De littérature, dit-il d'un air désintéressé, pas précisément; +quelques travaux sérieux d'économie politique, de statistique... + +M. Le Campion, reculant subitement son fauteuil, se leva et s'adossant +à la cheminée: + +--Notre administration, dit-il en pesant ses paroles, a l'honneur de +compter dans son sein plusieurs littérateurs français... + +Il fit une pause. + +Caldas se reprenait à espérer. + +--Ce sont tous, ajouta le chef du personnel, d'exécrables employés. + +--Oh! dit le nouveau, je ne suivrai pas leurs traces; entré dans +l'administration, je ne veux plus m'occuper que d'elle. + +Le lâche reniait ses dieux. + +--Vous devez cela, et plus encore, reprit l'auguste fonctionnaire, à +l'éminent protecteur qui vous a si vivement recommandé à Son +Excellence. C'est à lui que vous avez dû de voir votre demande si +rapidement accueillie; et c'est par conséquent à lui aussi que vous +devez d'avoir été reçu à votre examen. + +Romain se demandait en lui-même quel était, parmi les vingt inconnus +qui avaient apostillé sa pétition, le protecteur assez puissant pour +la faire aboutir en moins de deux ans. + +Il se trouva que c'était un élève en pharmacie qui venait d'être nommé +rédacteur en chef d'une grande revue. + +M. Le Campion tira un cordon de sonnette suspendu juste au-dessus de +son bureau. + +L'homme marron-clair reparut. + +--Conduisez monsieur, dit le chef du personnel, chez M. +Mareschal,--votre chef de division, ajouta-t-il en s'adressant au +nouveau. + +Et, comme l'audience était finie, il tourna le dos à Caldas avec cette +urbanité parfaite que lui donne l'habitude de recevoir cent vingt +visites par jour. + + + + +VI + + +Romain suivit le garçon de bureau. + +Ils longèrent un grand corridor sombre, tournèrent à droite, +descendirent douze marches, traversèrent deux vestibules, une galerie, +remontèrent un étage et demi, s'engagèrent de nouveau dans un corridor +plus sombre que le premier, à la suite duquel se trouvait une grande +pièce où deux messieurs en habit noir causaient à un bureau. + +Caldas s'apprêtait à les saluer, quand il aperçut à leur cou certaine +chaîne d'acier en sautoir. + +Ces messieurs étaient deux huissiers de Son Excellence. + +--Peste! il fait bon ici, se dit-il, de remuer trois fois la main +avant de la porter à son chapeau. L'habit ne fait pas le chef. + +Sur cet aphorisme trouvé, il perdit son guide. Le garçon de M. Le +Campion avait brusquement tourné à gauche, Caldas prit à droite, +hâtant le pas pour rejoindre son pilote. Il marcha droit devant lui, +enfila le corridor B, descendit l'escalier 3, gagna l'aile nord, et +comme il n'avait pas eu la précaution en passant le matin dans le +Luxembourg de ramasser des cailloux à l'instar du Petit-Poucet, il se +trouva complètement désorienté dans les parages du corridor L. + +Un monsieur passa tête nue avec des paperasses sous le bras; Romain +l'aperçut avec plus de joie que Colomb les premiers oiseaux qui lui +annonçaient la terre, et c'est avec l'anxiété du naufragé qu'il le +pria de lui indiquer le cabinet de M. Mareschal. + +--Attendez, lui dit le monsieur, nous sommes ici dans le corridor L; +tout au fond à gauche vous prenez l'escalier 5, vous le descendez +jusqu'au bas; vous traversez la cour de la fontaine, le portique, la +cour des statues, et puis.... mais au fait, non, c'est inutile, vous +ne vous y retrouverez jamais. + +--Au moins, Monsieur, dit Caldas, je vous en prie, enseignez-moi +comment sortir d'ici. + +--Toujours devant vous et ensuite toujours à gauche, dit le monsieur +en s'éloignant. + +--Bien obligé, lui cria Caldas! Et il s'assit sur un coffre à bois. + +--Je ne m'étonne plus, pensa-t-il, que la moitié des affaires restent +en chemin; il y a trop de détours dans ce sérail. + +--Ah! vous voilà, grommela derrière lui une voix de mauvaise humeur, +par où diable êtes-vous passé? + +Caldas reconnut le profil de son cornac. + +--Vous me cherchiez? demanda-t-il. + +--Moi! pas du tout, répondit le garçon; mais puisque vous voilà, +suivez-moi et tâchez de ne plus me perdre. + +Caldas avait presque envie de prendre le pan de l'habit marron-clair, +comme les enfants prennent le pan du tablier de leur bonne; mais cette +précaution fut inutile, et il arriva sans encombre au cabinet du chef +de division. + + + + +VII + + +--Monsieur Romain Caldas, fit M. Mareschal en se levant, vous nous +étiez annoncé, Monsieur, et vous êtes le bienvenu. + +Charmé de cette façon ouverte et cordiale d'accueillir son monde, +Romain se sentit tout de suite pris d'une grande sympathie pour son +chef de division. + +Et vraiment M. Mareschal est l'homme le plus aimable du ministère; il +a le don si rare de parler aux petits sans les écraser. + +C'est le vrai signe de la force. + +--Romain Caldas! continua M. Mareschal après avoir fait asseoir son +subordonné, eh mais! j'ai vu ce nom-là quelque part. Vous écrivez dans +les journaux? + +--_Non bis in idem_, pensa le nouveau qui lisait quelquefois les +feuilletons de Janin; et il répondit avec une impudence qui +promettait: + +--Je n'ai jamais fait imprimer une ligne, Monsieur. + +--Ah! tant pis, dit le chef de division, nous avons ici quelques gens +de lettres, ce sont d'excellents garçons, je les aime beaucoup. + +--Encore une école, se dit Romain; drôle de boutique, on ne sait sur +quel pied danser. Et comme il avait soif de faire son chemin, il se +promit d'avoir toujours quelques cocardes de rechange dans sa poche. +Il reprit tout haut: + +--Me voici maintenant, Monsieur, tout à votre disposition, et je puis +aujourd'hui même, si vous voulez m'indiquer ma besogne... + +--Oh! oh! fit M. Mareschal en riant avec bonhomie, le feu sacré du +premier jour, je connais ça; il se refroidira. + +Caldas mit la main sur son coeur, comme pour prendre le ciel à témoin +de la sincérité de son intention. + +Le chef de division continua: + +--Écoutez, mon cher monsieur, on ne quitte pas ainsi ses occupations +(car je ne vous fais pas l'injure de supposer que vous n'en eussiez +pas), sans avoir quelques dispositions à prendre, quelques transitions +à ménager; je vous accorde huit jours de répit. Le service n'en +souffrira pas. Rien ne presse en ce moment, et d'ici là, je trouverai +quelque occupation intelligente à la mesure de vos capacités. + +--C'est à vous que j'aurai l'honneur de me représenter? demanda +Romain. + +--Inutile, répondit M. Mareschal, vous irez droit au bureau du +Sommier. J'aviserai de votre arrivée votre futur chef, M. Ganivet, un +homme charmant, avec qui vous n'aurez que des rapports agréables. Sans +adieu, Monsieur, et à huitaine. + +Romain sortit en se confondant en remercîments, convaincu qu'entre son +chef de division et lui, c'en était désormais à la vie, à la mort. + + + + +VIII + + +Caldas n'avait pas de transitions à ménager. + +On quitte la bohème comme une auberge mal famée, quand et comme on +peut; on part sans dire adieu à personne. + +Les huit jours de répit que lui accordait M. Mareschal furent donc +pour lui comme un congé anticipé. Il en profita pour visiter quelques +amis de sa famille, de la race de ces correspondants-amateurs auxquels +les gens de province recommandent instamment leurs fils à surveiller, +comme si à Paris on avait le temps de se mêler des affaires des +autres. + +Du jour où Romain s'était mis à écrire dans les journaux, il avait +cessé de voir ces excellents bourgeois, sachant bien qu'ils devaient +le considérer comme un homme à la mer. + +En entrant dans l'administration, il revenait sur l'eau et il +s'empressait d'aller leur faire part de son sauvetage. Peut-être +l'idée que quelqu'un d'entre eux écrirait à sa famille n'était-elle +pas étrangère à sa politesse. + +Partout il fut bien reçu, et M. Blandureau, riche négociant qui +professe pour la littérature l'estime qu'elle mérite, le retint à +dîner. + +--Vous avez pris un sage parti, jeune homme, lui dit ce commerçant à +cheval sur ses principes, en quittant un métier qui n'en est pas un. +En embrassant la carrière administrative, vous vous rattachez à la +société; vous devenez quelque chose. + +--Pardon, interrompit Romain; dans la littérature j'aurais pu devenir +quelqu'un. + +--Et après?... continua M. Blandureau; songez donc qu'aujourd'hui vous +avez une position dans le monde. Et tenez, moi qui vous parle, +j'aimerais mieux donner ma fille en mariage à un sous-chef de +ministère qu'à n'importe quel académicien. Ce sont les premiers de +votre état, et ils gagnent douze cents francs par an! + +--Et puis ils sont si vieux! dit Caldas. + +M. Blandureau aurait sans doute ajouté des choses bien plus fortes +encore, si Romain ne s'était esquivé pour courir au théâtre. + + * * * * * + +Ce soir-là il y avait première représentation aux Variétés: toute la +presse, grande et petite, était dans la salle. C'était la seconde +pièce d'un débutant dont on attendait monts et merveilles. + +A onze heures moins le quart, le critique Greluchet fit son apparition +au café du théâtre. Il promena son oeil flamboyant autour de la salle, +cherchant un visage ami. N'en trouvant pas, il appela le garçon par +son _petit_ nom, et se fit servir une chope. Le critique Greluchet, +qu'on avait outrageusement refusé au contrôle, était allé étudier son +compte rendu au Casino-Cadet; parti furieux, il revenait presque gai, +ayant recueilli deux mots méchants sur la pièce nouvelle à encadrer +dans son feuilleton. + +Bohême incurable, depuis huit jours Greluchet avait vu la fin de sa +dernière pièce de cent sous, ce qui ne l'empêchait pas d'entrer dans +ce café, se fiant, pour payer sa consommation, à la Providence qui +déjà tant de fois a bien voulu acquitter ses notes. + +Pour tuer le temps, il prit une feuille de théâtre et se mit à étudier +la distribution de la pièce. + +Déjà sa chope était à moitié vide, lorsque la porte du café +s'entrebâilla discrètement, et une tête barbue apparut qui +interrogeait l'horizon des consommateurs. + +Greluchet reconnut cette tête. + +Ce n'était pas le messager du Seigneur, le banquier de la +Providence... + +C'était Cahusac, le bohême qui travaille quelquefois et qui ferait de +si charmants articles, s'il prenait la peine de garder la monnaie de +sa conversation. Cahusac cause, il n'écrit pas; c'est un artiste en +mots, il pétille comme un feu d'artifice; et quand l'esprit lui +manque, il se sauve par la méchanceté. C'est du fiel champanisé. + +Greluchet ne connaissait que trop ce Rivarol de brasserie; son flanc +portait encore une plaie ouverte. Cahusac avait lancé plus d'un mot +terrible à son adresse. + +Greluchet est sans rancune. Il s'ennuyait tout seul, il appela son +bourreau. + +Cahusac hésita, mais il avait soif aussi, et il entra. + +--Hein! cria Greluchet, est-ce assez infect? + +Trois bourgeois qui jouaient aux dominos levèrent la tête, et +Greluchet fut content, il faisait sensation. + +--Que pouvez-vous trouver d'infect, vous? demanda Cahusac avec la +dernière insolence... + +--La pièce, parbleu! + +--Y étiez-vous? + +--J'en sors. + +L'oeil impitoyable de Cahusac se fixa sur son interlocuteur, qui se +sentit si décontenancé, qu'il fit servir une canette. + +--Racontez-moi donc la pièce, reprit Cahusac. + +--Il n'y a pas de pièce. + +--Et les mots? + +--Il n'y a pas de mots. + +--Mais enfin, de quoi est-il question? + +--Eh! de rien? toujours la même rengaine... + +--A-t-on sifflé? a-t-on applaudi? + +--Heu! heu! + +--Bon, dit Cahusac, je suis fixé. + +--Sur quoi? demanda Greluchet surpris. + +--Sur vous, parbleu! + +Le critique eut presque envie de se fâcher; mais la barbe noire de +Cahusac l'intimidait positivement. + +Le mot cependant jeta du froid dans la conversation, et Cahusac se +levait déjà pour prendre son chapeau, quand la sortie du théâtre fit +affluer dans le café un dernier ban de consommateurs. + +Parmi eux, l'oeil de lynx de Greluchet distingua--non, devina l'ami +Romain Caldas.--«La bière est payée, pensa-t-il, merci, mon Dieu!» Et +se dressant sur ses maigres jambes, il héla le sauveteur. Du même +coup, il fit apporter un moos. + +Le trop confiant Romain vint s'asseoir à la table des deux bohêmes. + +--Quel succès! dit-il; au dénoûment on nous a servi l'auteur. + +Greluchet n'était pas à la conversation; il admirait les beaux habits +de Caldas... + +--Ah çà! te voilà vêtu comme feu Gandin, dit-il avec envie; il y a +donc de l'or, au _Bilboquet_? + +--Pas trop, dit Romain, mais j'ai la confiance d'un tailleur. + +--Un tailleur à _tomber_, interrompit Cahusac, je demande son adresse. + +--Entendons-nous; reprit Caldas; j'ai sa confiance, parce que j'ai une +place. + +--Une place! firent en choeur les deux bohêmes. + +--Oui, mes amis, j'entre au ministère de l'Équilibre. + +--Paye-t-on la copie? demanda le critique. + +--Cent francs par mois, répondit Romain, pour commencer. + +--Alors, mordioux! fit le critique; saisissant la balle au bond, c'est +toi qui régleras la consommation. + +--Cent francs, reprit Cahusac, mais c'est la Californie; je demande +une pioche... Voyons, qu'est-ce qu'il faut faire pour gagner tout cet +argent-là? + +--Pas grand'chose, en vérité. On arrive au bureau sur les dix heures; +à cinq heures on est libre. + +--Ça fait sept heures, observa Cahusac, c'est long! + +--Y va-t-on tous les jours? demanda Greluchet. + +--Dame, oui, les dimanches exceptés. + +--Ça fait vingt-six jours par mois, remarqua le critique; c'est +beaucoup. + +--Je vous trouve superbes, reprit Caldas; est-ce que vous avez jamais +gagné cent francs à travailler dans vos journaux? + +--D'abord nous ne travaillons pas, répliqua Cahusac. + +--Et nous sommes libres, ajouta Greluchet. + +--Vous n'allez pas toujours où vous voulez, dit l'autre. + +--Pas toujours, mais qu'importe? + +--Il importe si bien, s'écria Cahusac, que de vos cent francs je ne +veux en aucune sorte, et ne voudrais pas même à ce prix d'un tailleur. + + + + +IX + + +La fable du loup et du chien ne fit point revenir Caldas sur sa +détermination. Il allait porter un collier, c'est vrai, mais le +blesserait-il plus que le collier de misère, dont il gardait encore +les cicatrices? + +Plein de confiance en l'avenir, il écrivit à son père pour lui +annoncer son changement d'existence. Cette lettre, qui devait combler +de joie la moitié de la population de Céret (Pyrénées-Orientales), +faisait honneur aux bons sentiments de Romain, le post-scriptum +surtout, où il demandait quelque argent: un fils respectueux n'écrit +jamais à ses parents sans leur demander de l'argent. + +Caldas en avait un grand besoin, d'argent. M. Krugenstern, par oubli +sans doute, avait négligé de payer le loyer et la pension de son +protégé. Une fausse honte avait empêché Romain de lui rappeler ce +détail important. + +Bachi-bozouk littéraire, Caldas dînait le plus souvent de la razzia de +l'imprévu. Il campait au bivouac de l'amitié ou de l'amour,--du crédit +quelquefois. Incorporé dans les bataillons réguliers de +l'administration, il lui fallait désormais un _ordinaire_ et un +casernement assurés. + +Voilà pourquoi il avait fait traite sur l'amour paternel. + +La civilisation, qui s'intéresse aux nègres, n'a pas encore prohibé la +traite des pères. + + + + +X + + +En attendant la réponse de Céret, Caldas rêvait aux moyens d'enterrer +sa liberté au bruit de cette musique qu'aime Marco. Aux placers vingt +fois remués de son imagination, il réclamait un peu d'or, oh! pas +beaucoup! le prix d'un souper. + +Ma foi, il se paya d'audace; il alla demander «de l'ouvrage» au +directeur d'un grand journal. Ce directeur, qui fait profession +d'aimer la jeunesse, accueilli avec empressement l'offre de +collaboration de Caldas. Sacrifiant pour lui cinq minutes du temps +qu'il consacre à l'éducation des peuples, cet homme politique ne +craignit point de lui révéler son dernier mot sur «l'Évêque de Rome,» +et finit en lui commandant un article sur une nouvelle pâte à faire +couper les rasoirs. + +En vingt-quatre heures, Romain fit un poëme. Le directeur du grand +journal, après avoir lu attentivement l'article, crut pouvoir lui +prédire un bel avenir littéraire, et, séance, tenante, lui fit compter +quarante francs. + +--J'aime la ligne de ce journal, pensa Caldas. + +Muni de ce viatique, il s'élança dans un fiacre: + +--A Grenelle, au théâtre! dit-il au cocher. + +Il y avait déjà plus de six semaines que le coeur de Caldas avait été +incendié par la chevelure de mademoiselle Célestine. C'était à la +descente de l'_Omnibus des Artistes_ qu'il l'avait aperçue pour la +première fois. + +--Le connaissez-vous, monsieur, cet omnibus? Il a fait la fortune du +directeur de génie qui a su appliquer ce véhicule à l'art dramatique. + +Ce grand homme a résolu pour le comédien le problème de l'ubiquité. +Avec une seule troupe, M. Mont-Saint-Jean dessert huit salles de la +banlieue, et, grâce au trot rapide de ses chevaux, le même «bon fils» +peut, le même soir, retrouver sur quatre théâtres aux quatres points +cardinaux la même «croix de sa mère.» + +Et des esprits chagrins viendront nous dire que l'art est dans le +marasme!... + +--Non, monsieur, la carrosserie a fait de grands progrès. + +Scarron ne donnait qu'une charrette à sa troupe ambulante. +Mont-Saint-Jean met à la disposition de ses artistes une voiture à +ressorts. + +C'est égal, l'auteur du _Roman comique_ reconnaîtrait les siens; il +saluerait plus d'un visage aux vitres de l'omnibus. + +Du reste, Mont-Saint-Jean est plus fort que lui. Son omnibus a +dix-huit places; il y fait tenir trente comédiens. + +L'étoile de Caldas brillait ce soir-là du plus vif éclat au firmament. +Il arriva au théâtre, juste comme mademoiselle Célestine, qui venait +d'être poignardée par le duc de Buckingham, chaussait ses caoutchoucs +pour regagner la loge paternelle. + +Cette ingénue avait été cruelle pour Romain: c'est en vain qu'il avait +composé pour elle des sonnets de la plus belle eau; c'est en vain +qu'il l'avait opposée dans le _Bilboquet_ à mademoiselle Fix de la +Comédie-Française; elle avait résisté. + +Elle ne résista pas à l'offre d'un souper chez Magny. Mais en passant +devant le Grand-Condé, elle s'aperçut que sa robe était déchirée. + +--Ah! si vous m'aimiez réellement, soupira-t-elle en lui serrant la +main. + +Caldas n'hésita point,--et pourtant il n'avait pas dîné. Mademoiselle +Célestine eut une robe qui fit longtemps le désespoir de sa bonne +amie, la forte jeune première amoureuse. Mais le souper des +fiançailles se fit chez Romain. La rôtisseuse de la rue Dauphine +fournit pour trois francs un frugal menu qui fut arrosé d'un +petit-bleu largement baptisé. + +Il monta pourtant à la tête de Romain, ce cru d'Argenteuil, si bien +qu'il commit l'imprudence d'avouer à Célestine sa récente nomination +au ministère de l'Équilibre national. Des rêves d'ambition se mêlaient +à ses rêves d'amour. Il ne cacha pas à son amante que le plus bel +avenir administratif lui était réservé. Il se voyait déjà chef de +division et lui faisait présent d'une voiture attelée de deux chevaux +gris pommelés. + +--Je t'aimerai toujours, lui dit l'ingénue, et je viendrai chez toi +tous les trente et un du mois. + + + + +XI + + +Elle avait l'habitude d'aller en voiture, la pensionnaire de +Mont-Saint-Jean. + +Caldas fut héroïque; il lui restait trente centimes, il offrit +l'omnibus. + +Et pourtant le jour qui se levait, était son premier jour de +servitude. Pour la première fois il se dit: + +--Allons, il faut aller à mon bureau! + +Il fallait aller au bureau, en effet, sans avoir déjeuné, sans un sou, +sans savoir s'il dînerait le soir... + +Il fut sur le point, le misérable, de regretter ses quarante francs. + +Qu'en restait-il à cette heure? une vague senteur ambrée dans sa +chambre de garçon, une épingle noire sur sa cheminée. + +Un espoir survivait chez lui, et c'est avec un battement de coeur +qu'en passant devant la loge de sa portière il lui jeta ces mots: + +--Avez-vous une lettre pour moi? + +La portière haussa les épaules avec mépris. + +--C'est fini, se dit-il, je ne dois plus compter sur mon père. + +Et serrant d'un cran la boucle de son pantalon, il courut au +ministère. + +M. Ganivet, son chef de bureau, l'attendait; même il avait gardé son +habit noir pour cette solennité: d'ordinaire, pour abattre de la +besogne, il se met en manche de chemise. + +Caldas n'avait jamais vu un homme aussi poli que M. Ganivet: poli est +trop peu dire; son geste moelleux, sa voix de miel, l'onction de son +sourire, en font l'incarnation vivante de cette formule stéréotypée: +«J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant +serviteur.» + +Mais cette urbanité perpétuelle n'est aussi qu'une formule chez M. +Ganivet. Très-orgueilleux au fond et très-fier de sa position, s'il +condescend à tant d'amabilité pour les inférieurs, c'est qu'il a fait +son profit du mot de Gavarni: «Les petits mordent.» + +C'est le _credo_ de sa politique. Cet ambitieux de bureau cherche son +levier dans la popularité. Si le ministre était nommé au suffrage +universel des employés, il aurait le portefeuille. + +Cet homme déconcerta Caldas par ses prévenances. Il lui roula un +fauteuil près de la cheminée et le pria de se chauffer les pieds sans +façon. Ensuite il lui tint un petit discours qui peut se résumer +ainsi: «Je vous connais, monsieur, je sais que les modestes fonctions +qui vous sont assignées ici sont bien au-dessous de vous; je rougis +presque d'avoir à vous tracer une besogne si mesquine. Des employés +comme vous, monsieur, rendent bien difficile la position d'un chef; +c'est vous qui devriez être à ma place.» + +--Oh! oh! se dit Caldas, tu me fais poser, mon bonhomme. + +M. Ganivet ne faisait pas poser Caldas; il lui récitait son petit +programme, voilà tout. + +Le reste de l'entretien fut digne du commencement. Le chef de bureau, +du ton de l'intérêt le plus profond, s'informa de tout ce qui touchait +Romain, de son passé, du présent et de son avenir; il lui demanda des +nouvelles de sa famille, et combien son père avait eu d'enfants. Il +termina en le félicitant d'avoir été nommé au bureau du Sommier, le +bureau le mieux composé de tout le ministère. Il lui traça un portrait +vraiment flatteur de ses collègues, gens spirituels, instruits, +aimables et de la meilleure compagnie, tous appelés au plus bel +avenir. Il prit la peine de le conduire lui-même jusqu'à la porte du +bureau. + +Là, il lui donna une chaude poignée de main, et finit en lui demandant +sa protection. + + + + +XII + + +Seul, au milieu du corridor, Caldas vit avec anxiété s'éloigner M. +Ganivet. + +L'idée de se présenter à des collègues si remarquables l'inquiétait +sérieusement; il éprouvait quelque chose de cette émotion du jeune +poëte qui, son manuscrit à la main, va frapper à la porte du +Théâtre-Français et sollicite une lecture de MM. les Sociétaires. Il +cherchait un mot aimable, dégagé, spirituel, à dire en entrant, un de +ces mots qui posent à tout jamais un homme. + +En attendant il restait immobile devant la porte; il étudiait la +physionomie de ces panneaux derrière lesquels se trouvait l'inconnu. +Il lut, sans y rien comprendre, les énigmatiques désignations que +voici: + + + VINGT ET UNIÈME DIVISION. + ~~~~~~~~~ + + +-------------+ +-----------+ + | SECTION 17e | SOMMIER | 9e BUREAU | + +-------------+ +-----------+ + ----- + + De la lettre A à la lettre H + + +-------------------------------------------+ + | LE PUBLIC N'EST ADMIS QUE DE 2 HEURES 1/4 | + | A 3 HEURES 1/2. | + +-------------------------------------------+ + +--Tout ceci ne m'apprend pas grand'chose, murmura Caldas. Bast, +entrons! + +Il ouvrit la porte... et reçut une pomme cuite sur l'oeil. + +--Sacrrrrebleu! s'écria-t-il en portant la main au siège de la +douleur. + +--Vous ne savez donc pas lire? lui cria un monsieur armé d'un balai et +perché sur une échelle; le public n'est admis que de deux heures un +quart à trois heures et demie. + +Deux autres messieurs, dont l'un brandissait des pincettes, tandis que +l'autre se faisait un bouclier de son pupitre, lui crièrent aussi: + +--Le public n'est admis... + +--Mais sapristi! je ne suis pas le public, riposta Caldas, je suis +employé dans ce bureau; M. Ganivet... + +--Tiens, c'est le nouveau, dit le monsieur aux pincettes. + +--Vous arrivez à propos, dit le monsieur sur l'échelle, nous sommes +accablés de besogne. + +--Voici votre place, ajouta le monsieur au bouclier, en lui montrant +une table non occupée. + +Et, profitant d'un moment d'inattention du monsieur aux pincettes, il +lui asséna sur les reins un coup de règle plate à assommer un boeuf. + +La petite guerre recommença, sans qu'on fit davantage attention au +nouveau, qui s'assit piteusement à sa place. + +La victoire ne tarda pas à se déclarer en faveur du monsieur à +l'échelle et du monsieur aux pincettes. Forcé dans ses derniers +retranchements, l'homme au pupitre lâcha pied et courut se réfugier +derrière Caldas pour éviter la bagarre. Le nouveau se leva +brusquement; sa chaise roula à trois pas, et, du coup, il fut atteint +par les pincettes. + +Ma foi, la moutarde lui monta au nez; il saisit un plumeau et se +rangea du côté de l'homme au pupitre, qui, grimpé sur une table, se +défendait courageusement. + +Caldas tapait comme un sourd, et le vacarme redoublait. + +Tout à coup la porte s'ouvrit; un quatrième monsieur entra. + +C'était un petit homme sec, jaune, bilieux, à l'oeil cave. Comme on +était au lundi, il était rasé de frais. + +M. Rafflard (tel était son nom) ne se fait raser que tous les +dimanches. M. Rafflard s'enrhume facilement; c'est pourquoi il porte +des chaussons fourrés et une calotte; il y a même une plaisanterie de +tradition à ce sujet dans le neuvième bureau: tous les ans, au 1er +janvier, les collègues de M. Rafflard lui offrent une calotte de +velours; il s'est fâché la première année, depuis il s'est fait à ce +cadeau, peut-être même se fâcherait-il si on négligeait cette +prévenance. + +Malheureusement on ne lui donne pas de paletot pour remplacer celui +qu'il porte à son bureau depuis l'année du retour des cendres; ce +paletot a juste deux ans de service de moins que M. Rafflard. C'est en +1838 qu'il fut nommé surnuméraire; il a mis vingt-trois ans à devenir +commis principal; on n'avançait pas vite de son temps; il croit qu'il +sera sous-chef au moment de sa retraite; mais il est le seul à le +croire. Rafflard a son bâton de maréchal; tout le monde sait qu'il +n'ira pas plus loin. Et s'il ne va pas plus loin, c'est simplement +parce qu'il n'a pas été plus vite. + +Son peu de chance dans l'administration a aigri son humeur; il avait +le caractère difficile en entrant au ministère de l'Équilibre; il est +devenu tout à fait insupportable. C'est la faute d'une gastrite, +produit de son ambition rentrée. + +Profondément inintelligent, il rachète son incapacité par une gravité +imperturbable. Il est fainéant, mais on ne l'a jamais vu inoccupé. +C'est le paresseux le plus actif et la nullité la plus solennelle de +l'Équilibre. + +M. Rafflard sembla fort choqué de la conduite de ses collègues. + +--C'est avec de pareils enfantillages, dit-il, que vous faites le plus +grand tort à tout le bureau. Vous ne serez donc jamais sérieux! + +Les fonctions de commis principal, au ministère de l'Équilibre, ne +comportent aucune prééminence sur les autres commis ou rédacteurs. Il +est chargé seulement de distribuer le travail quotidien aux +expéditionnaires. Si donc un commis principal a dans un bureau quelque +influence, il ne la doit qu'à sa valeur personnelle. M. Rafflard +n'avait ni l'une ni l'autre. + +Trois grognements accueillirent son observation, et l'homme aux +pincettes, se glissant derrière le commis principal, lui enleva +lestement sa calotte. + +--Que c'est bête, monsieur Basquin! s'écria-t-il, vous allez me faire +prendre un rhume. + +--On ne lui rendra sa calotte que s'il éternue, dit l'homme à +l'échelle. + +--Bravo, Nourrisson! firent les autres; éternuez mon oncle! + +«Mon oncle» est une autre plaisanterie traditionnelle dont la légende +se perd dans la nuit des temps. + +Le commis principal ne répondit rien. Il gagna d'un air revêche le +bureau séparé qu'il occupait auprès de la fenêtre. + +--Quand il vous plaira de rendre ma calotte, continua-t-il, vous me le +direz. + +--Qu'est-ce que tu payes si on te la rend? demanda l'homme au pupitre. + +--Je ne paye rien; je n'ai pas douze mille livres de rente comme toi, +Gérondeau. Si je les avais, je ne serais pas ici à faire ce métier de +galérien. + +A ces mots, «douze mille livres de rente,» Caldas laissa tomber son +plumeau; il considéra avec curiosité ce quadragénaire opulent qui +répondait au nom de Gérondeau. + +On rendit la calotte à M. Rafflard, qui n'en grogna que plus fort. + +--On ne peut jamais travailler ici, c'est dégoûtant. Si vous n'avez +rien à faire, moi, j'ai de la besogne: un rapport à faire copier. + +--Voilà votre homme, dit Gérondeau en montrant Caldas; monsieur est +notre nouveau collègue. + +Galdas se leva pour prendre des mains du commis principal le rapport +en question. + +--Vous n'êtes pas dégoûté, vous, dit l'autre, un travail destiné au +ministre! + +--C'est donc bien difficile? demanda Romain. + +--Parbleu! il faut avoir été maître d'écriture. + + + + +XIII + + +Tout rentra dans l'ordre peu à peu; le rapport fut confié au jeune +Basquin qui possède la plus belle ronde de l'administration: Gérondeau +et Nourrisson s'installèrent à leur pupitre; l'un se mit à tracer un +transparent, et l'autre se plongea dans le feuilleton de la _Patrie_. + +--Je voudrais cependant bien faire quelque chose, hasarda Caldas. + +--J'ai là un état de mutation, interrompit vivement Gérondeau. + +--Et moi un arrêté, minute et ampliation, ajouta Nourrisson. + +--Gardez donc votre besogne pour vous, répliqua le commis principal. +Le chef m'a spécialement recommandé monsieur, je vais lui faire +préparer des chemises. + +A l'idée que la préparation des chemises allait devenir son +attribution spéciale, Caldas fut saisi d'admiration. Il comprit qu'en +administration comme en industrie, la division du travail est la loi +fondamentale. L'aiguille, avant d'être livrée au commerce, a passé +dans les mains de vingt-sept ouvriers. S'il ne fallait que vingt-sept +employés pour le parachèvement d'un dossier! + +Romain se mit donc consciencieusement à préparer des chemises, en +attendant le jour où on le trouverait capable d'en écrire les +intitulés. + +Comme il s'escrimait de la règle et du couteau à papier, le garçon du +bureau entra. + +Une douce intimité régnait entre ce garçon et ses employés. + +--Eh bien! Népomucène, cria Basquin, et les amours, et l'écaillière? + +(Les amours de Népomucène et de l'écaillière, qui ont égayé plusieurs +générations au bureau du Sommier, ne sont plus aujourd'hui qu'une +rengaine qui peut se traduire ainsi: «quoi de neuf?»). + +Népomucène alla fermer soigneusement la porte qu'il avait laissée +entrebâillée, et revenant avec un air mystérieux: + +--Vous ne savez pas, dit-il, la femme du sous-chef du bureau de +l'Équilibre médical... + +--Eh bien? + +--Je ne vous dis que ça... + +--Ah! bah! + +--Et une drôle d'affaire encore!... Faut-il que les femmes aient de la +malice... C'est le garçon des lampes qui m'a conté la chose... Dame, +il n'est pas beau, M. Ravineux. + +--Ne nous faites donc pas languir, Népomucène, dit Gérondeau. + +--Eh bien! voilà: M'ame Ravineux, une blonde qui n'est pas piquée des +vers, allez, s'en est laissé conter par M. de Gandes du secrétariat... + +--De Gandes, un beau garçon, et qui est riche, fit Gérondeau. + +--Alors, comme M'ame Ravineux demeure à Auteuil dans une maison qui +n'a pas de concierge, elle avait donné une clef au jeune homme; les +soirs où M. Ravineux dînait à Paris, M. de Gandes allait à Auteuil. Il +était prévenu, et prévenu par le mari, ce qu'il y a de superbe... + +--Comment ça? demanda Basquin. + +--M. Ravineux porte habituellement des cravates noires; quand il +devait manger en ville, sa femme le matin lui faisait mettre une +cravate blanche, vous comprenez. + +--Pas bête, dit Gérondeau; elle me plaît, cette petite femme. + +--Oui, mais voilà le malheur: jeudi dernier, elle était malade; M. +Ravineux s'habille, il ne trouve pas de cravate noire, il en met une +blanche. M. de Gandes voit le signal, et le soir il court à Auteuil, +ouvre la porte, monte à tâtons l'escalier et tombe sur le mari. Dame, +tout se découvre! + +--J'aurais été plus adroit, dit Gérondeau. + +--Qu'est-ce que vous auriez fait? il apportait un gros bouquet de +camélias... Au fait, voilà deux jours que M. Ravineux n'a pas reparu, +M. de Gandes non plus. Il paraît que ça finira en police +correctionnelle. + +--Sacredieu! interrompit M. Rafflard en tapant du poing sur sa table, +il n'y a pas moyen de travailler ici! + +--Voyons, reprit le garçon de bureau, qu'est-ce que je vais prendre à +ces messieurs pour leur déjeuner? + +Chaque employé donna ses instructions. + +--Et vous, monsieur, dit Népomucène en s'adressant à Romain, ne vous +faut-il rien? + +--Merci, répondit Caldas qui mourait de faim, je n'ai pas d'appétit. + +--Moi non plus malheureusement, soupira Gérondeau, mais je mange tout +de même, ça m'occupe! + + + + +XIV + + +Au ministère de l'Équilibre national, le déjeuner est l'occupation la +plus sérieuse de la journée. + +Autrefois on accordait une heure aux employés pour déjeuner au dehors. +Mais le ministre ayant reconnu l'abus de cette tolérance, décida +qu'ils prendraient désormais leur repas dans les bureaux. Aujourd'hui, +grâce à cette mesure efficace, le déjeuner n'absorbe pas beaucoup plus +du tiers des six heures réglementaires. + +Il résulte de cette mesure un autre avantage: les miasmes des +paperasses se trouvent heureusement combinés avec les parfums +culinaires les plus variés. + +Chaque pièce révèle la nationalité gastronomique de ceux qui +l'occupent: il y a le bureau des Alsaciens qui sent la choucroute, et +le bureau des Provençaux qui sent l'ail. + +L'étranger qui arrive à Paris et va visiter la ménagerie au Jardin des +Plantes, ne regarde pas à donner la pièce aux gardiens pour assister +au repas des bêtes. De même, pour étudier l'employé de l'Équilibre, il +faut arriver à l'heure où il prend sa nourriture. A ce moment les +caractères se dessinent, les personnalités s'accusent, les situations +se révèlent. + +Caldas, qui a bien voulu me servir de cornac quelquefois, m'a promené +certain jour dans le dédale de son ministère entre midi et trois +heures; car tous les employés, depuis la nouvelle mesure, ne mangent +pas au même moment. + +Mon ami m'a fait voir l'employé sobre, qui grignotte l'antique petit +pain d'un sou et se désaltère de l'eau tiède de la carafe qui mijote +sur la cheminée; c'est un père de famille gêné, à moins que ce ne soit +un libertin qui nourrit un vice aux dépens de son estomac. + +Il m'a montré aussi l'employé goinfre, qui engloutit et digère des +montagnes de charcuterie; l'employé gourmet, qui traite son ventre +comme un ministre, qui élabore son café, mélange d'amateur, dans une +cafetière à condensateur; l'employé que son épouse soigne, à qui l'on +apporte chaque jour une collation chaude; l'employé à la bouteille de +vin, membre du nouveau Caveau; et l'employé à la bouteille +d'eau-de-vie, hélas!... + +Ce petit jeune homme a une mère qui le gâte; il arrive les poches +bourrées de friandises. + +Cet employé économe achète chaque mois sa provision de salaisons à la +halle et vit vingt-huit jours sur un jambonneau. + +Enfin Caldas m'a fait connaître un ambitieux qui fera son chemin: + +C'est l'employé qui ne déjeune pas. + + * * * * * + + + + +XV + + +Les quatre employés du bureau du Sommier, collégues de Caldas, étaient +éclectiques en gastronomie. + +A peine le garçon parti, chacun d'eux prépara sa petite batterie de +cuisine. + +Grattoirs, plumes et canifs rentrèrent dans les tiroirs pour faire +place aux assiettes, aux verres, aux couteaux, aux fourchettes. + +Nourrisson prit dans un carton sur lequel on lisait: _Affaires +litigieuses_, un plat de fer battu et un gril. + +Le commis principal tira d'une armoire la casserole où il prépare son +chocolat, et plaça devant le feu la bouilloire où il fait cuire son +oeuf mollet. + +Gérondeau avait fait table rase; il mettait la nappe en linge damassé, +ma foi! Gérondeau a un huilier, une salière, une cafetière et une cave +à liqueurs dont la clef ne le quitte jamais. + +Le calligraphe Basquin rinçait son verre; du déjeuner il ne soigne que +les liquides. + +Le garçon de bureau, messager des appétits, rentra ployant sous le +poids d'un filet rempli de comestibles divers; il portait aussi dans +un panier à trois étages la collation de Gérondeau, une douzaine +d'huîtres, un demi-perdreau truffé, une barbue aux fines herbes, une +tranche de roquefort, une poire duchesse et une bouteille de sauterne. +L'addition montait à 11 fr. 50 c. + +L'expéditionnaire Gérondeau dépense à son déjeuner les appointements +d'un sous-chef. + +--Ouf! dit le garçon en déposant son filet, j'ai cru que je n'en +finirais pas. La dame de comptoir me racontait qu'un des garçons a +volé plus de quatre-vingts bouteilles de vin à la cave. Nous lirons ça +dans la _Gazette des Tribunaux_. Et puis, j'ai eu joliment de peine à +trouver des harengs saurs, allez! + +--Qu'est-ce qui mange des harengs saurs? s'écria le commis principal +d'un ton furieux. + +--C'est moi, fit Nourrisson, après?... + +--C'est vraiment intolérable, continua M. Rafflard, vous semblez +prendre plaisir à nous empester! Hier des cervelas à l'ail, +aujourd'hui des harengs. + +--Vous mangez bien du chocolat purgatif, vous, ça empoisonne la +pharmacie! + +Au lieu de répondre, le commis principal se précipita vers sa +bouilloire. Depuis dix minutes qu'il discutait, il avait oublié son +oeuf. + +--Sacré tonnerre! s'écria-t-il, je n'ai pas de chance, mon oeuf est +dur! + +--Tant mieux, dit Nourrisson, je te l'achète pour ma salade. + +--Allez au diable, répondit Rafflard en piétinant avec rage sur son +oeuf. + +Népomucène était sorti. Les employés du bureau du Sommier causaient +gaiement la bouche pleine. Au jeu de toutes ces mâchoires, Caldas se +sentait défaillir, la faim, que dis-je? la fringale lui mordait +l'estomac; l'odeur des truffes de Gérondeau lui donnait le vertige. Il +songeait avec effroi, en louchant du côté de ces huîtres +appétissantes, que ce supplice de Cancale allait se renouveler tous +les jours, et il se demandait pourquoi l'administration ne paye pas +ses employés chaque soir. + +Le déjeuner tirait à sa fin: Gérondeau ouvrait sa cave à liqueurs. +Basquin, qui venait de se tailler quelques cure-dents dans un paquet +de plumes à quatre francs, arracha Romain à ses sombres réflexions. + +--Vous ne dites rien, collègue; acceptez donc un verre de cognac pour +vous égayer! + +Caldas se sentit profondément humilié; mais il ne refusa pas. + +Au même instant, le garçon de bureau rentra pour remplir la carafe +vidée par le seul Rafflard. + +--Avec tout ça, dit Basquin, en trinquant avec le nouveau, nous ne +savons pas encore votre nom. + +--Je m'appelle Romain Caldas. + +Népomucène dressa l'oreille: + +--Comment dites-vous, monsieur? demanda-t-il. + +Romain, un peu surpris de cette familiarité, répéta son nom. + +--Eh! j'ai une lettre pour vous, j'allais la rendre au facteur. + +Caldas ouvrit de grands yeux, mais il les écarquilla bien davantage en +reconnaissant l'écriture paternelle. + +Il rompit le cachet d'une main fiévreuse, et un mandat rouge tomba à +ses pieds. + +Gérondeau, qui sirotait un verre de chartreuse, se baissa pour +ramasser le mandat. + +--Ah! ah! jeune homme! s'écria-t-il, voilà pour payer votre bienvenue. +Cent vingt francs, ajouta-t-il, en recevez-vous souvent comme cela? + +--Tous les mois, répondit Romain, qui voulait se poser dans l'esprit +de ses collègues. + +La lettre de M. Caldas le père était ainsi conçue: + + +«Mon cher Romain, + +«Si tu ne m'as point menti, cette lettre te parviendra, et je ne +regretterai pas l'argent que j'y joins, puisqu'il te sera utile pour +t'assurer une position. Si au contraire, comme cela malheureusement +t'est arrivé quelquefois, tu avais cherché à m'en imposer cet argent +échappera à tes prodigalités. + +«Je t'adresse cette lettre au ministère où tu es nommé (à ce que tu me +dis), au bureau que tu me désignes. Puisses-tu, mon fils, persévérer +dans cette voie, et renoncer à ce dégoûtant métier de journaliste. La +statistique, mon fils, t'apprendra que ce métier peuple les hôpitaux +et parfois les prisons. + +«Adieu, ta mère t'embrasse, elle a joint vingt francs aux cent que je +m'étais proposé de t'envoyer.» + +La ruse paternelle affligea sensiblement Caldas, mais les cent francs +étaient un baume à cette blessure. + +Il n'eut plus qu'une idée: sortir pour aller manger. + +Mais comment faire? Il n'osait point s'ouvrir à ses collègues. +Demander conseil eût été avouer qu'il désirait passionnément toucher +ce mandat et faire soupçonner qu'il était sans le sou. L'insidieuse +proposition de Gérondeau lui offrit une planche de salut. + +--Messieurs, reprit-il, je serais heureux de vous offrir à dîner, mais +je voudrais auparavant toucher ce mandat, et je crains qu'à la fin de +la séance le bureau de poste ne soit fermé. + +--Parbleu! allez le toucher tout de suite, dit l'impudent Gérondeau. + +--Mais n'est-il pas défendu de sortir? + +--Sans doute, mais on sort tout de même, on exécute le tour du +chapeau. + +--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Romain. + +Basquin bondit de dessus sa chaise et retomba sur ses pieds au beau +milieu de la pièce; il releva ses manches à la façon d'un escamoteur, +et de la voix bouffonnement emphatique d'un joueur de gobelets: + +--Écoutez bien, jeune homme, dit-il, car je ne parle pas ici pour le +reste de l'honorable socilllliété. + + LE TOUR DU CHAPEAU + + OU + + L'ESCAMOTAGE DE L'EMPLOYÉ + +Il s'agit d'escamoter un employé sous l'oeil de ses supérieurs, et que +ceux-ci n'y voient que du feu! Ça vous paraît difficile, jeune homme, +c'est l'enfance de l'art. Mais, me direz-vous: «Malin, comment fais-tu +donc ce tour du chapeau?» Rien n'est plus simple, plus aisé, plus +commode et plus naturel. Il fait beau, vous voulez prendre l'air, un +petit verre ou une queue de billard: vous faites choix d'un collègue +sédentaire,--sédentaire, là gît toute la difficulté--d'un collègue +dont la tête soit en rapport avec la vôtre; vous lui empruntez son +gibus et vous filez avec. Vous avez eu soin de laisser le vôtre en +évidence sur votre pupitre, avec votre mouchoir et vos gants, si vous +en usez. Pendant ce temps-là le chef peut venir, il voit votre chapeau +et vous êtes bien noté. Le tour du chapeau est fait, et le vôtre +aussi. + + * * * * * + + + + +XVI + + +--Ma foi, dit Caldas, je vais exécuter le tour du chapeau et courir +jusqu'à la poste. + +Il essaya alors le couvre-chef de ses collègues. Celui de Gérondeau, +qui était beaucoup trop grand, ne lui allait pas mal. + +Basquin lui enseigna l'art de rétrécir le diamètre d'un chapeau en +insérant entre la doublure et le carton quelques feuilles d'un +magnifique papier à lettre. + +Nourrisson, qui mange des harengs saurs parce qu'il est coquet, lui +offrit une brosse, un peigne et du savon qui sentait le musc. + +Caldas n'accepta pas. Il était trop pressé. + +Au moment où il sortait, Basquin l'arrêta. + +--Il fait du soleil, lui dit-il, je vais vous accompagner. + +La mine de Romain s'allongea à cette proposition.--Si ce diable +d'homme vient avec moi, pensait-il, adieu mon déjeuner. + +Il n'osa pas cependant décliner l'offre gracieuse. + +--Attendez-moi, dit Basquin, le chapeau qui me va est deux étages plus +haut, à la comptabilité. Je vais le chercher. + +Gérondeau profita de ce retard pour faire à Caldas quelques +recommandations suprêmes. + +L'opulent expéditionnaire ne voyait pas sans angoisses son chapeau +aller se promener sur la tête d'autrui. + +--Ayez-en bien soin, lui dit-il, ne marchez pas trop près des maisons: +il tombe des gouttes d'eau souvent de la toiture, et si vous +rencontrez de vos connaissances, évitez de les saluer. + +Basquin reparut. + +--Faites comme moi, dit-il à Romain. + +Et il prit à la main une des chemises que Caldas avait confectionnées +le matin. + +--Pourquoi diable nous embarrassons-nous ainsi de cette feuille de +papier? demanda dans l'escalier le nouveau à son collègue. + +--Mon cher, nous pouvons rencontrer quelqu'un dans les couloirs. Notre +chapeau éveillerait des soupçons. Ce passeport administratif fera +croire à une commission à l'extérieur. + +Précisément parce que le temps était magnifique, beaucoup d'employés +avaient éprouvé la même velléité de promenade; ils en rencontrèrent un +certain nombre qui portaient gravement leur feuille de papier; +quelques-uns, les plus prudents, s'étaient précautionnés d'un dossier +pour de vrai. + +Le bureau de poste n'était pas loin. Romain, lorsqu'il eut son argent +en poche, calcula que, sans faire une trop longue absence, il pouvait +inviter le calligraphe à prendre quelque chose, la monnaie de son +petit verre. Il pensait offrir une absinthe et se faire servir une +bavaroise au chocolat. + +--Si nous entrions dans un café? proposa-t-il; nous avons le temps, +n'est-ce pas? + +--Si nous avons le temps! répondit Basquin, la feuille de présence ne +se signe que demain matin à dix heures! Je comptais bien vous proposer +une partie de billard; seulement permettez-moi de vous conduire à +notre café habituel. + +Et il le mena au + + CAFÉ DE L'ÉQUILIBRE + +Cet établissement n'est pas le plus luxueux des trois ou quatre de ce +genre qui débitent de la chicorée aux environs du ministère. + +Si les employés lui ont donné leur clientèle, c'est que le patron a eu +l'esprit de mettre aux vitres de sa devanture des rideaux fort épais. +Un chef de division peut passer dans la rue, il n'apercevra pas ses +subordonnés faisant l'école buissonnière autour d'un billard ou devant +un tapis vert. + +On a quitté en masse pour cet établissement si discret le café d'en +face. + +Un loustic de l'administration avait répandu le bruit que le +limonadier était un mouchard, en relations intimes avec le ministre, +et qu'il faisait _coller_ ceux dont les notes étaient en retard. + +Cette excellente plaisanterie a causé le suicide d'un père de famille, +trois faillites, et jeté onze enfants à l'hôpital. + +Le Café de l'Équilibre fait des affaires d'or. + +Lorsque Caldas y entra avec son collègue, les salles regorgeaient de +monde. Il y avait bien là cent cinquante jeunes gens, tous employés du +ministère. + +L'animation était grande; c'était l'heure de la demi-tasse. Il y avait +des allées et des venues. A chaque instant la porte s'ouvrait et +quelque nouveau consommateur se glissait dans la salle; d'autres +s'enfuyaient sans prendre même le temps d'essuyer leurs moustaches. + +Beaucoup absorbaient leur moka ou avalaient une chope furtive debout, +la tête nue, à la hâte: ceux-là n'avaient pas fait le tour du chapeau. +On reconnaissait les employés escamotés à leur quiétude; ces derniers +jouaient au billard ou comptaient les _cents_ d'une partie de bézigue +en trois mille. + +L'entrée de Basquin fut saluée d'un hurrah. Comme il est toujours au +café, il est connu de toute l'administration; même il y avait fait de +très-bonnes connaissances qui lui donneront plus tard un coup +d'épaule. Des gens en passe de monter très-haut ont pris de lui des +leçons de carambolage; ce garçon arrivera par le billard. + +Ce noble jeu est d'ailleurs, par excellence, un jeu administratif; il +a donné à la France un secrétaire d'État sous Louis XIV, M. de +Chamillard, qui n'avait pas son pareil pour _couler sur une bille_ et +pour _faire le bloc_. + +Le premier mot de Basquin fut pour le garçon. + +--Retenez-nous un billard, cria-t-il. + +Bientôt la partie commença entre les collègues du Sommier. Caldas, qui +avait mangé six flûtes au beurre avec sa bavaroise, était d'humeur +généreuse et clémente. Dès les premiers coups il vit bien qu'il +pouvait rendre quinze points de trente à son adversaire: il ne voulut +pas égaliser la partie, il préféra lâcher son jeu pour faire à Basquin +la politesse de le laisser gagner. + +Ils choquèrent longtemps l'ivoire en buvant des grogs et des chopes. +Romain ne s'ennuyait pas, le caractère de Basquin lui allait assez. Il +avait oublié tout à fait l'Équilibre, lorsque Gérondeau apparut sur le +seuil du café, le chapeau de Caldas à la main. + +Il ne l'avait pas mis sur sa tête, parce qu'il était trop étroit. +Comme la pluie, depuis tantôt trois heures, avait succédé au beau +temps, l'expéditionnaire avait reçu quelques gouttes d'eau, et il +arrivait fort mécontent. + +--En voilà une fugue! cria-t-il; il fallait au moins nous prévenir, +nous serions venus avec vous: ça n'est pas gentil. + +Et s'adressant plus particulièrement à Romain, avec un rictus +ironique: + +--M. Nourrisson craignait que vous n'eussiez oublié votre si aimable +invitation, et j'ai été obligé de l'amener de force. + +--Comment, dit Caldas, il est déjà quatre heures! Est-ce que nous ne +remontons pas au bureau? + +--Eh bien, merci, fit Basquin, vous trouvez peut-être que nous n'avons +pas assez donné à l'administration pour ce qu'elle nous paye. + +--La journée est finie, dit Nourrisson, bien finie! + +--Et on ne s'est pas aperçu de notre absence? demanda Romain. + +--Non, le chef est venu, on lui a fait voir vos chapeaux. + +--Mais j'y pense, dit Caldas à Basquin, vous n'avez pas rendu celui de +votre ami. + +--Mon ami est au-dessus de ça, riposta celui-ci; nous n'avons qu'une +tête à nous deux. + +Gérondeau s'informa de ce qu'avaient fait les deux fugitifs pendant la +journée. + +Basquin répondit qu'il avait joué au billard et qu'il avait gagné sept +parties. + +--Dame, vous êtes très-fort, mon petit, dit Gérondeau à Basquin qu'il +gagne toujours, vous devriez m'en rendre, je suis dupe; mais si M. +Caldas veut me faire le plaisir de jouer l'absinthe... + +L'honnêteté de Basquin se révolta de cette proposition. + +--Vous n'avez pas de honte! cria-t-il à Gérondeau. + +Et se retournant vers Romain: + +--Il est bien plus fort que moi, continua-t-il, n'acceptez pas. + +--Qu'importe! fit Caldas. + +Il joua mollement d'abord, en homme qui ne se soucie pas de gagner; au +milieu de la partie, Gérondeau, enhardi par une avance de dix points, +lui dit tout à coup: + +--Au lieu d'absinthe, êtes-vous homme à tenir quatre bouteilles de vin +de champagne pour le dîner? + +--Quelle canaille! s'écria Basquin. + +Caldas hésita un moment; il trouvait l'offre assez scandaleuse. Il +accepta pourtant, mais il soigna son jeu et gagna à un point de +différence, en n'en comptant pas trois que son adversaire lui vola. + +Gérondeau était furieux d'avoir perdu. Il reconnaissait bien là, +disait-il, sa déveine ordinaire. Comme il est plein d'amour-propre, il +ne voulait pas s'avouer la supériorité de Caldas, et, convaincu qu'il +devait gagner: + +--Me donnez-vous ma revanche? demanda-t-il. + +--Certainement, dit Romain. + +C'était à Gérondeau de commencer. Il fit onze points de suite; la +partie était en vingt. + +Au onzième carambolage qui ouvrait une série, il fit une seconde +motion: + +--Tenez, dit-il, je suis bon prince, je joue, contre votre dîner, les +quatre bouteilles de vin de Champagne que j'ai perdues et toute la +consommation. Garçon, une bouteille de madère et des londrès!... + +--Oh! oh! pensa Caldas, c'est par trop violent. Nous allons bien voir. + +Et comme la joie avait fait manquer à Gérondeau son carambolage sûr, +Caldas prit la queue et ne la quitta que la partie gagnée. + +L'expéditionnaire aux douze mille livres de rente fut anéanti sur le +moment. Mais, après réflexion, il dit tout bas à l'élégant Nourrisson: + +--Je crois qu'il faut se défier de ce jeune homme. C'est un filou. + +Au moment de partir, Caldas s'informa de ce monsieur maigre qu'il +avait invité et qui déjeunait de chocolat; on lui répondit qu'il ne +dînait jamais en ville, et Gérondeau ajouta que sa figure lui aurait +coupé l'appetit. + +Déjà l'expéditionnaire riche était consolé. Il est ainsi fait: +sensible à la perte comme à l'extraction d'une dent, il est aussitôt +guéri; il s'exécute de bonne grâce, et, bon convive, remarquable +fourchette, le commerce d'un bon dîner lui donne presque de l'esprit. + +Le dîner fut excellent. On se sépara à onze heures du soir, +raisonnablement gris. + +En rentrant chez lui avec ses cent vingt francs intacts, Caldas +faisait des calculs. + +--J'ai pourtant gagné trois francs trente-trois centimes aujourd'hui, +murmurait-il, et j'ai fait six chemises, soit cinquante-cinq centimes +et demi la chemise. C'est bien payé. + + * * * * * + + + + +XVII + + +Au bout de huit jours Caldas, qui commençait à se gratter à l'endroit +du collier, savait le fond du sac de ces quatre collègues. + +Il ne les eût pas observés, que M. Lorgelin les lui eût déshabillés. + +Caldas avait fait connaissance de cet employé un jour qu'il avait été +chargé d'aller faire des recherches au bureau voisin, qui comprend le +reste de l'alphabet depuis H jusqu'à Z. + +--Nous n'aimions pas beaucoup M. Lorgelin à l'Équilibre, me disait +Caldas; mais nous l'estimions tous. Je dirai plus: nous le +respections, bien qu'il ne soit que commis à deux mille sept +d'appointements. + +Lorgelin est un travailleur infatigable; il y a en lui l'étoffe d'un +administrateur; le chef de division lui-même, lorsqu'il se présente +quelque question épineuse, ne dédaigne pas de prendre son avis. A tout +cela se joignent un extérieur avantageux et des moeurs inattaquables. + +Cependant on dit de lui au ministère:--Lorgelin est _rasé_ comme +avancement. + +Pourquoi? comment? Tout le monde l'ignore, il ne le sait pas lui-même +sans doute. + +Évidemment il y a quelque chose dans le passé administratif de cet +homme remarquable. + +Quoi? + +Une bévue, une imprudence, un malentendu, moins peut-être. + +C'est un mystère que nul n'a jamais pénétré, et voilà vingt ans +bientôt que cet homme aux talents inutiles moisit dans les emplois +subalternes. Que de nullités lui ont passé sur le dos! que +d'incapables il a vus grandir et prospérer! devenus ses chefs, ils ne +se sont plus souvenus de lui. + +Il aurait donné sa démission depuis longtemps, à la première +injustice, ou à la dixième, s'il n'avait été très-pauvre. Il pouvait +gagner beaucoup plus ailleurs, il le croyait; mais il n'a pas osé +risquer sur la seule carte de son intelligence le pain de sa vieille +mère. + +Sa mère est morte. Il est resté, il restera jusqu'à la retraite. + +On lui a entendu dire une fois un mot douloureux: + +--On crève habituellement les yeux des chevaux qui font tourner les +manèges: on a oublié de me les crever, voilà tout. + +Cet homme serait peut-être le plus complet de tous ceux que j'ai +connus au ministère, ajoutait Romain, si parfois l'acrimonie ne lui +remontait à la gorge. Il a des accès de misanthropie. Alors il devient +aigre, rancunier, méchant; il s'en prend à ceux qui l'entourent; il +passe sa colère, comme on dit. + +Pitié ou envie, il est âpre aux jeunes gens; à ces enthousiastes de la +vie, il aime à arracher les illusions généreuses; il y prend un triste +plaisir, comme ces enfants cruels qui plument tout vifs les petits +oiseaux. + +Lorgelin dit à Caldas, un jour qu'ils se trouvaient seuls: + +--Vous devez périr d'ennui et de dégoût dans votre bureau. + +--Heu! répondit Romain, en allongeant prodigieusement la lèvre +inférieure. + +--Je le conçois et je vous plains. Vous êtes avec de petites gens. +Qu'est-ce que Gérondeau? un estomac. Et Rafflard? un estomac détruit. +Nourrisson? un garçon coiffeur; et Basquin? un... calligraphe! + +--Vous êtes impitoyable, répondit Caldas en riant malgré lui. + +--Impitoyable! s'écria M. Lorgelin en grinçant des dents. Ah! vous ne +connaissez pas ces... Mais non, la colère m'emporte. Voyons, mon cher +ami, regardez-moi ce Gérondeau, il a cent mille écus de capital. Que +fait-il ici? Rien, rien, rien!!! Il était agent d'affaires autrefois; +la mort de son père l'a fait riche. Alors il est entré dans +l'administration, comme les vieillards pauvres aux Petits-Ménages. +Savez-vous pourquoi il reste, pourquoi il y restera jusqu'à ce qu'on +le mette dehors? Parce qu'il a peur de se ruiner. Il compte comme le +peuple, il ne dit pas:--J'ai douze mille livres de rente; il dit: J'ai +trente-cinq francs à manger par jour. Eh bien! il mange ses +trente-cinq francs de cinq heures du soir à minuit. Il aime le jeu, le +vin, la bonne chère, les filles; tous les jours que Dieu fait, ce +poussah chasse à l'ouvrière entre chien et loup. Il appelle les +malheureuses créatures que la chaîne d'or de son gilet fascine «du +gibier.» S'il les payait encore, mais il les escroque sans pudeur, il +veut être aimé pour lui-même!... Enfin son bureau, c'est pour lui +comme un conseil de famille, ça le tient. Il reçoit cent vingt francs +par mois; mais l'argent est la moindre affaire; quoique avare, car il +est avare, il en donnerait autant pour rester à son pupitre, et il y +trouverait encore de l'économie... Moi je dis, reprit M. Lorgelin avec +une explosion d'indignation, que l'on n'a pas le droit de donner à des +gens riches de ces petits emplois. Place aux pauvres! + +--J'avoue, répondit Caldas, qu'en entrant ici je ne m'attendais pas à +coudoyer des millionnaires. + +--Il n'y a pas de millionnaires précisément, continua Lorgelin, mais +beaucoup de gens aisés: des timides qui redoutent les luttes de la +vie, des paresseux que le travail effraie, des cerveaux faibles qui ne +supporteraient pas l'ivresse de la liberté, éternels enfants qui ne +sauraient marcher sans lisières du berceau à la tombe, enfin la tourbe +des imbéciles incapables de faire autre chose que ce labeur +automatique. Eh bien! par le fait seul de leur fortune, ces gens +arrivent. L'administration aime les employés aisés.--Si je donne des +appointements insuffisants, dit-elle, c'est que j'entends bien qu'on +ne vive pas seulement des appointements. + +--Il est positif, dit Romain, qui songeait, à ses cent francs par +mois, qu'il est difficile de se tirer d'affaire avec ce que l'on +gagne. + +--Dites impossible, et pourtant plus de la moitié des employés +réalisent ce miracle. Vous vous plaignez! vous, jeune homme. Songez à +ce que peut faire l'employé marié. Avez-vous pénétré dans un de ces +tristes intérieurs? Le mari, au sortir de son bureau, prend à peine le +temps de manger; c'est alors que commence sa nouvelle existence, son +existence nocturne. Il tient des livres pour une maison de commerce, +donne des leçons de n'importe quoi, même de français, reçoit les +contremarques à la porte d'un théâtre, ou râcle de la contrebasse dans +une guinguette de barrière. J'en sais un qui tient un bazar à treize +et vingt-cinq. La femme, de son côté, exerce une petite industrie: +elle est mercière ou entrepreneuse de confections pour un magasin. +Quand ma mère vivait, moi, j'étais correcteur d'un journal du matin; +je doublais ainsi mes appointements, mais j'ai perdu mes yeux. + +--Peut-être, interrompit Caldas, y aurait-il moyen de supprimer toutes +ces misères. + +--Et lequel? + +--Doubler les appointements et tripler le travail. Nous sommes huit +dans mon bureau, je parie qu'à trois nous faisons la besogne. Qu'on en +congédie cinq, et qu'on répartisse leurs traitements entre les autres. + +M. Lorgelin se mit à rire: + +--Mon cher enfant, dit-il, il n'est pas un jeune surnuméraire qui +n'ait fait ce raisonnement après huit jours de présence. Je vous +engage cependant à le garder pour vous. Diminuer les traitements et +accroître le nombre des employés, c'est l'essence même de +l'administration. Restreindre les places, malheureux! Que feriez-vous +des nullités, des déclassés, et des cousins des grands personnages? +C'est pour eux qu'on a créé le ministère de l'Équilibre, dont le +besoin, croyez-moi, ne se faisait pas autrement sentir. Il y a, voyez +vous, deux catégories d'employés: ceux que la prévoyance étroite de la +famille y case au sortir du collège, parce qu'il faut bien qu'un jeune +homme fasse quelque chose, et ceux dont la vocation ne se révèle que +vers la trentième année, les fruits secs de toutes les carrières, les +naufragés de toutes les tempêtes. A votre sens, de ces deux variétés +du genre bureaucrate, quelle est celle qui se produit avec le plus +d'avantages? + +--Oh! dit Romain, si j'étais entré à dix-huit ans, je serais déjà +sous-chef. + +--Vous seriez probablement encore expéditionnaire, mon cher. On n'est +pas jeune impunément. A vingt ans vous auriez évidemment donné plus +d'un coup de canif dans le contrat qui vous lie à l'administration, +vous auriez fait des écoles; et lorsqu'à trente ans, riche +d'expérience, l'ambition vous aurait saisi, un dossier accablant vous +eût à tout jamais cloué au banc de votre galère. + +Caldas ne put s'empêcher de sourire de l'emphase de son collègue à +cheveux gris. + +--Je vous comprends, fit M. Lorgelin, vous trouvez que j'emploie de +bien grands mots pour de bien petites choses. Ne vous y trompez pas; +il s'agit de la vie. Rien ne se perd ici. Les suites d'un bal masqué +en 1822 ont empêché l'an dernier la nomination d'un homme de soixante +ans. Ouvrier de la dixième heure, vous avez tous les avantages: vous +ne traînez pas le boulet de votre passé et vous ne gâcherez pas sans +le savoir votre avenir; vous êtes vierge et fort. + +Ces sombres réflexions n'attristèrent point Caldas. Il n'y vit que le +pessimisme d'un homme échoué. + +--J'accepte, lui dit-il, votre horoscope; espérons que je ferai mon +chemin. + +--Que vous le fassiez ou non, répliqua Lorgelin, vous êtes un homme +perdu. + +--Perdu! fit Romain. + +--Oui, si vous ne trouvez en vous la force de réagir contre +l'administration. Ah! vous croyez que dans dix ans vous serez encore +ce que vous êtes, vous croyez qu'on respire impunément cette +atmosphère de bureau qui stupéfie comme l'opium, qu'on peut exister à +la façon des taupes, claquemuré au milieu des paperasses, tant que le +soleil est à l'horizon, lié à quelque besogne écoeurante, et dont +souvent je vous défierais de m'expliquer l'utilité. Libres, les autres +hommes pensent et agissent; s'ils font un effort, le succès les +récompense ou l'espoir les console du revers; pour nous, rien, ni +lutte, ni espoir; le même résultat attend le travailleur et le +paresseux. On confond la nullité et le mérite; où est le juge? Quoi +que vous fassiez, votre sort est écrit. La vie du bureaucrate est un +programme tracé à l'avance. Nous le connaissons, et l'on appelle cela +avoir son existence assurée! C'est cependant cette assurance contre +les risques de la vie qui détruit l'homme chez l'employé, qui lui ôte, +pièce à pièce, l'individualité, l'énergie, parfois l'intelligence. +L'homme libre vit, l'employé végète. Et c'est pour cela que je vous +répète: Réagissez contre l'administration! + +--Mais qu'appelez-vous réagir? demanda Caldas. + +--Agir en sens inverse de votre abrutissement. + +--Que faire? + +--Peu m'importe ce que vous fassiez; prenez du plaisir ou de la peine, +marchez, parlez, lisez, faites de la gymnastique, dansez, mais ne vous +écartez pas de ce principe: ne jamais voir en dehors du bureau les +gens à la société desquels le bureau vous condamne. N'imitez pas ces +malheureux qui, au sortir de leurs cabanons empestés, vont s'enfermer +avec leurs compagnons de chaîne dans un café plus étouffant encore. +Fréquentez plutôt des scélérats que des camarades. + +--Cela étant, dit Romain, j'irai ce soir au bal masqué, avec des +journalistes. + +--Bien! répondit Lorgelin, très-bien, jeune homme! C'est le +commencement de la sagesse. + + * * * * * + + + + +XVIII + + +Cependant Caldas, qui avait de l'ambition, se lassa vite de la +fabrication des chemises. + +Il conjura M. Rafflard de vouloir bien lui confier quelque travail où +il pût davantage faire briller son intelligence. + +Après bien des hésitations, le commis principal lui dit un jour: + +--Vous sentez-vous capable d'écrire l'intitulé de ces chemises? + +--Mais, je le pense, répondit Caldas d'un ton suffisant. + +--C'est ce que nous allons voir, dit M. Rafflard, avec un sourire +incrédule. Je vais vous donner un modèle et vous expliquer ce dont il +s'agit. + +Il s'agissait de reporter sur ces couvertures, de différentes couleurs +suivant les séries, les noms, prénoms, âge, demeures et qualités de +tous les sujets de l'Empire, contribuables ou non, car il y a cela +d'admirable dans l'Équilibre, qu'il s'occupe de gens dont n'a jamais +entendu parler le percepteur de l'impôt. + +Tous ces noms sont collectionnés sur des registres qui constituent une +bibliothèque de dix mille in-folios. + +On confia à Romain le tome premier de la série des DUBOIS, qui va du +trois mille septième au trois mille quatre cent trente et unième +volume du Répertoire général. + +A ce moment, une difficulté se présenta. + +Caldas, qui était au ministère depuis dix-sept jours, n'avait encore +ni plume, ni écritoire; il n'en avait pas eu besoin. + +--Tiens, dit Basquin, il n'a pas encore reçu sa fourniture de +surnuméraire. Je vais lui faire un _bon_. + +Et, sur une magnifique feuille de papier tellière, il écrivit, en +énonçant chaque article: + + 6me DIVISION + Section 17e + -- + 9e BUREAU + Sommier + ~~~~~~~~ + + BON POUR: + + _Une rame de papier à projets, conforme au modèle ci-joint: + + Une idem de papier d'expédition; + + Une idem de papier à lettre (Ministre); + + Deux idem de papier à lettre ordinaire..._ + +--Grand Dieu! interrompit Caldas, que ferai-je de tant de papier! J'en +aurai pour toute ma vie administrative. + +--Par exemple, répondit Nourrisson, il m'en faut autant tous les mois. + +--Et le feu à allumer, dit Gérondeau, et les lettres à écrire aux +petites dames, farceur! + +--Sans compter, ajouta Nourrisson, que rien ne pose comme d'employer +pour sa correspondance les têtes de lettres du ministère. + +Basquin continua: + + _... Six règles, dont deux plates et deux graduées._ + +--Qu'est-ce qu'une règle graduée? demanda Caldas. + +--Oh! dit Nourrisson, c'est très-joli, c'est en ivoire, et ça coûte +dix-huit francs. + +--Mais à quoi ça sert-il? insista Romain. + +--Ça sert aux architectes. + +_... Trois canifs; cinq grattoirs; deux paires de ciseaux; quatre +couteaux à papier; deux encriers siphoïdes; une bouteille d'encre +rouge; une bouteille d'encre bleue; deux petits flacons en cristal +taillé._ + +--Deux flacons de cristal! fit Romain, pourquoi faire? + +--Pour votre toilette, parbleu! répondit Nourrisson; j'y mets ma +pommade et mes essences, c'est très-commode. + +_... Trois sébiles à poudre; un paquet de pulvérin bleu et un idem de +sciure de bois d'acajou; un essuie-plumes; six boites de plumes de +fer; six paquets de plumes d'oie; deux douzaines de porte-plumes +assortis; deux boîtes de pains à cacheter; deux grimaces; une pelote; +une livre d'épingles..._ + +--Êtes-vous marié? demanda Nourrisson; on en mettrait deux. _... Six +paquets de ficelle couleurs variées; deux poinçons; trois +presse-papiers, dont un à sujet (bronze)..._ + +--Tiens, dit Gérondeau, il faudra que j'en demande un aussi pour la +pendule de ma blonde. + +_... Une livre de cire à cacheter, rouge, bleue, laque, verte et +noire._ + +--On ne sait pas ce qui peut arriver! + +_... Deux cachets riches aux initiales R. C..._ + +--Si vous étiez noble, dit Nourrisson, nous aurions fait graver vos +armes. + +_... Une grosse de crayons noirs; trois douzaines de crayons rouges; +deux de bleus; un paquet de colle à bouche; deux bouteilles de +sandaraque; six petites cuillers à prendre la poudre; une grosse +d'enveloppes assorties; une boîte à compas; six tire-lignes de +rechange; un dictionnaire français..._ + +--De qui le voulez-vous? demanda Basquin, s'interrompant... + +--De Bescherelle, répondit Caldas. + +--Vous avez grandement raison, c'est le plus cher. Nous disons donc: +_... Un Bescherelle, un dictionnaire de droit; un dictionnaire +d'économie politique; deux buvards de 1 mètre 25 sur 95; une +chancelière..._ + +--Pendant que vous y êtes, interrompit Caldas, je désirerais bien me +mettre dans mes meubles... + +--Ça viendra, répondit Nourrisson. + +---Je crois, dit Basquin, en relisant son bon, que je n'ai rien +oublié... Ah! si, ma foi! et il ajouta: + +_... Un porte-allumettes; une serviette d'avocat, chagrin violet..._ + +--Voulez-vous, continua-t-il, qu'on y mette votre nom en toutes +lettres? + +--Oh! inutile, dit Romain, mon chiffre suffira. + +--Fort bien... + +_... Avec le chiffre ci-dessus, estampé à froid._ + +--Et vous croyez, demanda Caldas, qu'on va ma donner tout cela? + +--Vous y avez droit, affirma le commis principal. + +--Quoi! tout de suite? + +--D'ici deux heures, répondit Basquin, le temps d'obtenir le visa du +sous-chef, le visa du chef de bureau, le visa du chef de la section, +le visa du chef de division, le visa du directeur, le visa du chef de +matériel, le visa du chef de la comptabilité, le visa du contrôleur +général, et enfin le visa du secrétariat... + +--Mais, demanda Romain, à quoi bon tant de visas? + +--Monsieur, répondit le commis principal, on ne saurait prendre trop +de précautions pour empêcher le gaspillage. + + + + +XIX + + +Le reste de la journée se passa pour Caldas à ranger son magasin de +papeterie dans ses tiroirs et ses cartons. Il admirait la beauté de +tous les articles que fournit le ministère à ses employés. + +--Il faut bien nous donner le superflu, puisqu'on nous prive du +nécessaire, se disait-il en essayant ses compas et les magnifiques +règles graduées qui coûtent dix-huit francs. + +Quant au papier à lettre, c'est le plus beau qui se fabrique en +France. + +La serviette d'avocat surtout ravit Caldas. + +--Il y a cinq ans, pensa-t-il, que je serais au ministère, si j'avais +su qu'on donnât aux employés ce meuble magnifique. + +Aussitôt il vida dans l'élégant portefeuille ses poches de littérateur +bohême; il y mit toutes ses notes; ses poésies fugitives, madrigaux, +bouquets à Chloris, sonnets, rondeaux, triolets, nouvelles à la main; +ses essais dramatiques consistant en trois titres de comédie, un +prologue de drame, et un plan de vaudeville; enfin les trente premiers +feuillets d'un roman réaliste, les _Coliques de miserere_. + +Mais il ne lui vint pas à l'idée d'y glisser quoi que ce fût de ses +fournitures. + +Et c'est ici le lieu de protester contre une atroce calomnie. D'aucuns +prétendent que les employés de l'Équilibre ne craignent point +d'exporter la plus grande partie de leurs fournitures soit pour leur +usage privé, soit pour celui de leurs amis. Rien n'est plus faux. +Jamais on n'a pratiqué de razzias de ce genre à l'Équilibre, et les +employés aimeraient mieux se chauffer tout l'hiver avec le papier de +l'administration que d'en emporter une seule feuille chez eux. + +Le lendemain, arrivé avant tout le monde, Caldas se hâta de préparer +son travail, et, sur le coup de deux heures, il fut heureux d'inscrire +sur la première chemise le nom du premier des DUBOIS; successivement +il inscrivit: + +DUBOIS, Aaron, 30 ans, marchand d'habits, Paris. + +DUBOIS, Abdon, 75 ans, marchand de contre-marques, Paris. + +DUBOIS, Abel, 3 ans, sans profession, Longjumeau. + +DUBOIS, Abel-Gontran-Zacharie-Apollinaire, 59 ans, paveur, Lyon. + +Il commençait à inscrire le cinquième DUBOIS, dont le prénom était +Abile, quand un «ah! ah!» qui exprimait tout à la fois le +désappointement et le mépris, lui fit tourner la tête. + +M. Rafflard, les bras croisés, était derrière lui: + +--Malheureux, quelle besogne faites-vous là? lui dit ce commis +principal. + +Caldas était fort satisfait de son ouvrage; il avait écrit, en gros de +sa plus belle anglaise, d'une écriture qui eût ravi les imprimeurs du +_Bilboquet_. + +Elle ne ravit pas M. Rafflard: + +--J'avais bien raison de me défier de vous, continua-t-il; +regardez-moi ces chemises, sont-elles présentables? + +--Que leur manque-t-il, s'il vous plaît? demanda Caldas vexé. + +--Ce qui leur manque! riposta le commis principal, tout. Le nom de +famille doit être en grosse bâtarde, le prénom en coulée moyenne, +l'âge en lettres moulées, la profession en ronde, et le domicile en +cursive. + +Caldas posa sa plume avec un profond découragement. + +---Je ne suis que bachelier ès lettres et ès sciences, dit-il, +licencié en droit; je ne sais pas encore toutes ces choses. + +--Eh bien, il faut les apprendre, répondit sèchement M. Rafflard. Vous +avez votre éducation à refaire. Dorénavant, vous vous contenterez de +préparer les chemises. + +Oh! comme il fut humilié, le pauvre Caldas, si humilié que, prenant à +part le jeune Basquin, il le conjura de vouloir bien lui donner +quelques leçons de pleins et de déliés. + +Mais Basquin ne donne pas de leçons. + +--Je ne suis pas maître d'écriture, dit-il, je me suis donné le petit +talent que j'ai pour attraper quelques travaux supplémentaires qui ne +sont pas mal payés; je ne saurais pas enseigner; d'ailleurs toutes mes +soirées sont consacrées à _la poule_. Mais je tiens votre homme; je +vais vous conduire au père Coquillet, le doyen des +expéditionnaires-calligraphes et la plume la plus magistrale de +l'administration. + +Caldas sortait, précédé de l'obligeant Basquin, lorsque, dans le +corridor, il fut arrêté par M. Ganivet, son chef de bureau: + +--Monsieur Caldas, dit, cet homme si poli, recevez mes compliments +sincères: nous savions déjà que nous avions acquis en vous un homme de +talent, nous savons aujourd'hui que nous avons acquis en même temps un +travailleur. + + * * * * * + + + + +XX + + +Le bureau de M. Coquillet est situé au troisième étage de l'aile nord, +à l'extrémité du corridor S. Ce bureau, qui dépend d'un service hors +cadres, la commission des rapports, est fort petit. Deux employés +cependant y tiennent à l'aise en se serrant. + +Le collègue de M. Coquillet est un vieux commis d'ordre, fort connu à +l'Équilibre, le bonhomme Cassegrain. Débris d'un autre âge, c'est lui +qui usera au ministère la dernière manche de lustrine. + +Ce vieillard croit avoir des idées; il passe une partie de ses nuits à +les rédiger sous la forme de projets dont il accable Son Excellence M. +le Ministre. + +La pièce où travaillent les deux vieux employés est la plus sombre du +bâtiment; aussi y a-t-on installé le prince des calligraphes. + +Le prince des calligraphes, M. Coquillet, est un vieillard +complètement idiot. Hors une belle écriture, il ne voit pas de quoi +peut se vanter un homme. S'il est surpris d'une chose, c'est de ne pas +être ministre, lui qui à main levée dessine autour de lettres d'une +admirable rectitude les plus merveilleuses arabesques. Il s'en console +cependant, et il est heureux, lorsque, dans ses six heures +réglementaires, il a couvert une page de parchemin de caractères à +faire briser ses planches à un graveur de lettres. + +La placidité de ce brave homme est inaltérable; il est naïf et doux; +la pureté de ses moeurs lui a laissé quelque chose d'enfantin dans +l'imagination et presque sur le visage. + +Coquillet est un homme de taille moyenne, ni gras ni maigre, il a la +joue rose, son gros oeil bleu-mat ne dit absolument rien; c'est bien +la fenêtre de son esprit. Son teint uni et clair vous dirait sa +sobriété d'anachorète. Ses cheveux jadis blonds ne sont pas encore +tout à fait gris. + +Sa mise simple, mais propre, indique un homme soigneux; c'est à la +brosse qu'il use ses redingotes. S'il fait quelques frais de +coquetterie, c'est pour ses mains blanches et potelées dont il tire +vanité. + +Il marche difficilement, parce qu'il souffre des pieds. Au pied gauche +surtout il a un cor qui lui cause d'intolérables douleurs quand le +temps doit changer. C'est pour cela qu'à la place de ce cor il fait +faire un gousset à sa chaussure. + +Coquillet parachevait une lettre majuscule, lorsque Basquin entra +suivi de Caldas. + +Le vieux calligraphe aimait Basquin, un élève qui lui faisait honneur. +Aussi il l'accueillit avec joie. + +--Maëstro, lui dit Basquin, voici un disciple que je vous amène. Dame, +il n'est pas fort, il ne sait pas distinguer la ronde de la cursive. + +Coquillet leva les yeux au ciel. + +--Comment peut-on, disait ce regard, admettre de pareilles gens au +ministère de l'Équilibre? + +--J'avoue mon ignorance, fit Romain en s'inclinant, mais on m'a fait +espérer, monsieur, que vous voudriez bien me donner des leçons. + +--C'est avec plaisir, répondit le calligraphe, d'un ton de fausse +modestie, que je mettrai à votre disposition tout mon petit savoir. + +Alors, sans doute pour éblouir son nouvel élève, M. Coquillet sortit +de son tiroir quelques spécimens de son talent. Véritablement c'était +magnifique. + +--Hein! comme c'est pur! dit Basquin en faisant admirer la délicatesse +de certains déliés. + +--Oui, c'est passable, répondit le bonhomme; peut-être arriverez-vous +à ce résultat d'ici à quelques années, si vous avez des dispositions +naturelles. + +--Il n'en a aucune, reprit Basquin. + +--Ah! dit M. Coquillet, c'est fâcheux, très-fâcheux; je ne pourrai +tout au plus vous donner qu'une bonne écriture de bureau, mais une +bonne écriture vous est absolument nécessaire. + +Et sur ce, le vieux calligraphe entreprit de démontrer les profits +d'une belle main: + +Les incapables seuls prétendent qu'une belle cursive est un signe de +bêtise. La mauvaise écriture de Napoléon Ier a fait beaucoup de tort à +la France. Des gens bien doués se sont gâté volontairement la main +pour imiter l'abominable griffonnage de ce grand homme. C'est sous ce +rapport surtout que les études en France sont d'une choquante +infériorité. A quoi pense donc le ministre de l'instruction publique? +On peut être reçu bachelier avec une copie presque illisible. On +déforme la main des enfants à leur faire imiter des caractères +étrangers, comme si on ne pouvait pas écrire le grec en belle coulée. +En cela nous sommes encore victimes des Anglais, qui ont débarqué sur +nos côtes leurs abominables plumes métalliques: la plume de fer a tué +la calligraphie. + +--Elle l'a tuée, continua en s'animant M. Coquillet, mais la plume +d'oie n'en restera pas moins l'outil de l'homme de talent. + +--Cependant, reprit Basquin, j'ai vu faire de jolies choses avec des +plumes de fer. + +--Quoi! vous aussi, vous, la gloire de mon école! Où allons-nous, mon +Dieu! où allons-nous? + +Coquillet se leva sur ces paroles, et s'adressant à Caldas: + +--Il faut avant tout que je voie ce dont vous êtes capable; +asseyez-vous sur ma chaise, et écrivez-moi quelque chose. + +Caldas prit place devant le pupitre de Coquillet, qui se retira pour +causer avec Basquin dans l'embrasure de la croisée. + +Le sous-main du prince des calligraphes attira l'oeil de Romain. Ce +sous-main disait l'homme lui-même; c'était le confident indiscret, +sinon de ses pensées (Coquillet ne pense pas), du moins des sensations +qui avaient traversé à un moment donné le vide de son cerveau. Ce +sous-main disait les agitations de son âme, ses rêveries, ses +passions. + +En haut, dans un angle, on apercevait une maison et un arbre exécutés +au trait: ce jour-là Coquillet rêvait villégiature. A côté, perdu dans +des paraphes, on y distinguait un cheval et un chien: on avait parlé +chasse devant Coquillet. + +Il y avait des volées d'oiseaux de paradis, et de ces têtes bouffies, +spécialité des maîtres d'écriture; des bouts de phrases commencées +indiquaient que Coquillet avait essayé une plume nouvelle; ces mots: +_Monsieur le Ministre et Son Excellence_, se trouvaient répétés une +vingtaine de fois. + +Au centre de ce monument curieux dans son genre, et comme la +déclaration des principes de cet apôtre de l'écriture, Caldas lut ces +deux versets de l'évangile du calligraphe: + + Il n'est pas donné à tout le monde + de savoir écrire; + Ce don vient de Dieu + + + Soyez béni mon Dieu + et faites + que je conserve longtemps + ma main. + +Romain fut ébloui, et il osa commettre une action peu louable. + +On ne le regardait pas, il saisit un canif, découpa ces deux phrases +dans le papier du sous-main, et les fourra dans sa poche. + +Je publie ce fac-simile, fort inférieur à l'original; je n'ai pas +hésité à profiter de l'abus de confiance de mon ami pour prouver au +lecteur mon grand amour de la vérité. + +--Eh bien, avez-vous fini? demanda Basquin a Caldas. + +--Encore un instant, répondit celui-ci; et d'inspiration il écrivit ce +quatrain, dans le goût des épitaphes anticipées dont il enrichit les +colonnes du _Bilboquet_: + + Du pèlerin demain je prendrai les coquilles, + Si Dieu veut m'accorder la main de Coquillet. + _Pinxit_ rageait devant ces pages sans coquilles, + _Pingebat_ se racoquillait. + +--Voilà! s'écria Romain fort satisfait, en présentant son oeuvre à son +futur professeur; et il attendit l'effet. + +Mais l'effet ne répondit pas à son espérance. Coquillet n'y vit que +quatre lignes de grandeurs inégales et abominablement mal écrites. + +Basquin découvrit que c'étaient des vers: même il pénétra la pointe +finale et essaya vainement d'en donner la clef au prince des +calligraphes. + +Une seule chose l'intriguait: quels étaient ces messieurs _Pinxit_ et +_Pingebat_ qu'on accusait de jalouser le talent de son maître? + +--Je connais pourtant ces noms-là, murmurait-il, j'ai vu ça quelque +part!... Ah! j'y suis... ce sont des artistes qui font des tableaux. + +--Des tableaux! répondit Coquillet saisissant le mot au vol; j'en ai +fait aussi, et des chefs-d'oeuvre, j'ose le dire. + +--Bah! fit Caldas étonné. + +--Je les ai vus, affirma Basquin, qui s'amusait du quiproquo; il a +fait les frais de cadres magnifiques; c'est le plus bel ornement de +son logis. + +--Et ces tableaux sont de M. Coquillet? + +--Certainement, ils sont de moi, reprit Coquillet blessé au vif; j'y +ai réuni un spécimen de toutes les écritures connues, et je défie +personne d'en faire autant. + +--Je vous crois, répondit Caldas; vous êtes, monsieur Coquillet, le +Raphaël de la calligraphie. + + + + +XXI + + +Cassegrain, l'homme qui envoie des projets à Son Excellence, n'avait +pas ouvert la bouche pendant la visite de Caldas au calligraphe. + +Tous les penseurs sont silencieux. + +Romain sorti, il prit des informations sur ce jeune homme. Elles +furent brillantes; on lui apprit qu'il était protégé par un personnage +influent, qu'il était de première force au billard, qu'il recevait des +mandats rouges de sa famille, enfin qu'il était un des hommes d'État +du _Bilboquet_. + +--Un journaliste, pensa-t-il, c'est mon affaire! Je lui ferai part de +mes plans, et, puisque le ministre n'en tient pas compte, j'en +appellerai au tribunal de l'opinion publique. + +En conséquence, lorsque Caldas vint demander à Coquillet une première +leçon d'écriture, Cassegrain l'accapara. + +--J'aurais à vous parler, lui dit-il; j'ai là (il montrait d'épais +cahiers de papier) de quoi changer la face de la France; c'est +l'oeuvre de ma vie, le résultat de trente années de méditations. Je +vous dirai tout, vous imprimerez ces mémoires, si vous voulez: et même +si vous l'exigez, je vous en abandonnerai toute la gloire et tout le +profit. Je ne veux, moi, que le bonheur de ma patrie. + +--De quoi s'agit-il? demanda Caldas intrigué par ce début. + +--Je vais vous livrer mon secret. Nous sommes seuls, car Coquillet ne +compte pas. Nous avons du temps devant nous, je puis parler. Mais +avant, dites-moi, aimez-vous l'administration? + +--Certainement, répondit diplomatiquement Romain, puisque j'y suis +entré. + +--Ce n'est pas une raison, mais peu importe. Vous avez pris le parti +le plus sage. Il n'y a qu'une carrière dans notre pays, +l'administration. On dit que le Français est léger, rieur, badin; +c'est faux. Le Français est employé. L'administration mène à tout. +Elle vous fera faire un beau mariage ou vous donnera la rédaction en +chef d'un grand journal. Soyez fier d'être employé, vous êtes un des +deux cent mille souverains de la France. Il peut y avoir une royauté, +une république ou un empire; en réalité c'est le bureau qui règne. + +--Il a lu M. de Cormenin, pensa Caldas. + +--Maintenant, continua Cassegrain, reste à savoir pourquoi les +administrations qui gouvernent semblent inférieures à l'armée qui nous +obéit en définitive. Vous ne vous en doutez pas, vous êtes trop jeune. +Eh bien, je vais vous le dire. Tout gît dans l'uniforme. Il nous faut +un uniforme. + +--Oh! fit Caldas, qui se voyait par la pensée revêtu de l'habit vert +des académiciens ou du pantalon gris-souris des eaux et forêts. + +--Je dis qu'il nous faut l'uniforme, et je le prouve, reprit +Cassegrain, sans tenir compte de l'interruption. Qu'est-ce qu'un +employé? Un soldat, mais un soldat incomplet, puisque rien ne le +distingue du bourgeois. Complétez-le. Donnez-lui un képi, un bonnet à +poil, un casque, quelque chose enfin, et vous doublez sa valeur et son +importance. Tenez, moi qui vous parle, j'ai proposé pour le ministère +de l'Équilibre un costume qui nous mettrait au premier rang: pantalon +de casimir vert-clair, tunique bleu-de-roi avec revers jaunes, +passepoils amarante et broderies d'argent figurant des plumes +entre-croisées; l'épée d'acier et le claque à plumes blanches: qu'en +dites-vous? + +--Je dis que ce serait fort pittoresque. + +--Vous avez trouvé le mot, dit l'innovateur enchanté; mais ce n'est +pas tout. J'ai là le plan d'un projet grandiose qui assimile chaque +ministère à un corps d'armée. Qu'est-ce que le ministre? un maréchal +de France commandant plusieurs divisions. Laissez-lui donc son titre +alors. Partant de ce principe, l'expéditionnaire est un simple soldat, +soldat administratif, le commis un caporal, le commis principal un +sergent, le sous-chef un lieutenant (sous-chef, lieutenant, ces deux +mots veulent dire la même chose); un chef de bureau est un capitaine, +toujours administratif (capitaine, chef, même étymologie, _caput_, +tête). + +--Vous m'intéressez prodigieusement, dit Caldas. + +--Je vois dans vos yeux que vous allez imprimer tout cela, continua +Cassegrain; mais attendez la fin. J'ai là de quoi enchaîner à tout +jamais l'hydre des révolutions. J'ai résolu d'un seul coup le problème +jusqu'alors insoluble de l'ordre social. Et c'est simple! simple comme +l'oeuf cassé de Colomb. Faites porter à chaque Français l'uniforme de +sa profession, enrôlez les citoyens, donnez une bannière à chaque +corps d'état; vous aurez ainsi le régiment des Boulangers et celui des +Couvreurs, le régiment des Cordonniers, des Médecins, des Marchands de +nouveautés, des Apothicaires et des Journalistes. + +--Oh! oh! fit Romain. + +--J'ai rêvé plus encore. A chaque Français je donne un numéro +matricule qui devient son nom de famille et simplifie la tenue des +registres de l'état civil: on ne sera plus M. Caldas ou M. Cassegrain; +appellations qui, soit dit en passant, n'éveillent que des idées +triviales; on sera monsieur trois mille sept cent quarante, ou +monsieur cent mille cent soixante-treize. C'est là, Monsieur, une des +inévitables conséquences de notre immortelle révolution de 89; c'est +l'égalité devant le chiffre. + +--Allons donc! dit Caldas, celui qui n'a que vingt sous ne sera jamais +l'égal de celui qui a cinq francs. + +--J'ai prévu l'objection, car je mets à la tête de cette France +nouvelle une administration universelle qui perçoit les revenus de la +terre, de l'industrie et du travail, et qui donne à chacun tant par +mois. + +--Décidément, pensa Caldas, il n'a pas lu M. de Cormenin. + +Et, sous un prétexte quelconque, il s'enfuit au plus vite en +murmurant: + +--Est-ce que je ne suis pas dans une maison de fous? + + * * * * * + + + + +XXII + + +On demandait un jour au duc d'Otrante: + +--Que faut-il, Monseigneur, pour faire de la bonne administration. + +--De l'exactitude, répondit le ministre de la police, encore de +l'exactitude, toujours de l'exactitude! + +L'exactitude, voilà ce que demandait aussi le ministère de +l'Équilibre. Malheureusement tous les employés étaient inexacts; ils +sortaient bien le soir à quatre heures précises ou même avant; mais le +matin on ne les voyait jamais venir. Ils arrivaient, qui à dix heures +et demie, qui à onze heures, qui à midi. + +Quelques-uns n'arrivaient pas du tout. + +En présence d'un tel abus, l'administration prit une mesure radicale. +Elle inventa la + + FEUILLE DE PRÉSENCE. + +Cette feuille, qui a fait le désespoir de Caldas et de beaucoup +d'autres, sert à constater l'arrivée des employés. C'est une simple +feuille volante, enregistrée et timbrée au secrétariat, sur laquelle +un chacun, depuis le sous-chef jusqu'au dernier surnuméraire, doit +apposer sa signature. On l'apporte à dix heures moins le quart dans +les bureaux; à dix heures sonnant elle est enlevée. + +Sont présumés manquants, et manquants par leur faute, ceux qui n'ont +pas signé. On relève soigneusement leurs noms sur un état spécial +qu'on transmet à la fin du mois à la caisse du service intérieur. + +Chaque absence emporte une amende de dix francs pour la première fois, +de quinze francs pour la récidive, et de vingt francs pour toutes les +autres. + +Cette mesure prise, l'administration dormit tranquille. + +Mais, hélas! il en est des abus comme de la mauvaise herbe, qu'on +coupe et qui repousse plus vite. + +Qu'advint-il? Les employés de l'Équilibre arrivaient avec une +exactitude exemplaire; ils signaient la feuille de présence... et ils +allaient se promener le reste de la journée. + +C'est alors qu'un secrétaire général ingénieux imagina la + +FEUILLE DE SURPRISE. + +Celle-ci vient à l'improviste, à toute heure du jour, mais surtout +quand il fait beau ou qu'il y a une revue au Champ-de-Mars. C'est +l'épée de Damoclès suspendue sur la tête de tout employé qui _file_. +Le tour du chapeau n'y peut rien. + +Il est vrai que le coeur maternel de l'administration semble répugner +à ce guet-apens. On cite les années où l'on a fait circuler une +feuille de surprise, et encore fut-ce sur la demande de chefs sournois +et pusillanimes qui ne pouvaient contenir par eux-mêmes leurs +subordonnés. + +L'homme éminent qui occupe aujourd'hui les fonctions de secrétaire +général de l'Équilibre, lorsqu'il a l'intention de faire passer une +feuille de surprise, a toujours soin de l'annoncer la veille. + +Aussi se plaint-on fort de sa sévérité. + +Mais qui dira les émotions que donne aux employés la feuille du matin? + +On peut s'en faire une idée en assistant à l'arrivée du personnel. + +Il faut aller s'installer un matin sous le péristyle du ministère de +l'Équilibre, situé, comme chacun sait, dans le haut de la +Chaussée-d'Antin. Il faut choisir au mois de janvier quelque jour de +dégel, lorsqu'il pleut à torrents et qu'on enfonce jusqu'aux genoux +dans le macadam. + +Attention! voici que commence le + +STEEPLE-CHASE + +A LA FEUILLE DE PRÉSENCE + +Le prix est de dix francs, non à gagner, mais à ne pas perdre. + +Il est neuf heures. + +Voici d'abord le bataillon des garçons de bureau. Ils sont en +bourgeois; c'est dans l'intérieur seulement qu'ils revêtiront leur +livrée marron-clair. Ils arrivent lentement, par petits groupes; leur +extérieur trahit l'aisance; si leurs paletots ne sont pas élégants, +ils sont cossus, ce qui vaut mieux. Beaucoup portent la cravate +blanche, ce qui leur donne l'air de notaires; ils ont tous des +parapluies. Si quelques lambeaux de leur conversation parviennent +jusqu'à vous, vous y distinguerez ces mots: primes, reports, +fin-courant. + +Il est neuf heures et demie. + +Un employé débouche de la chaussée. C'est le bon employé qui n'a pas +de montre. Il arrive une demi-heure trop tôt, dans la crainte +d'arriver une minute trop tard. Vous croyez peut-être qu'il va entrer +et faire cadeau de son temps à l'administration? Non, il aime mieux +user ses souliers à battre le pavé. + +Dix heures moins un quart. + +Les employés sérieux commencent à paraître à l'horizon. Ils vont plus +ou moins vite, suivant l'âge et en rapport inverse du grade. Un chef +de bureau ne fait pas sa lieue à l'heure. Parapluies sur toute la +ligne. + +Dix heures moins cinq. + +L'exactitude ne consiste pas à arriver avant l'heure, mais juste à +l'heure. + +Voici l'employé exact. Ne pas confondre avec le précédent, qui est +l'employé zélé. Ces derniers venus sont sûrs de leur montre. La veille +au soir, ils ont constaté qu'elle marchait toujours d'accord avec +l'horloge du ministère. Encore plus de parapluies. + +Dix heures moins deux minutes. + +Le steeple-chase prend des allures de plus en plus vives et +précipitées. Les parapluies deviennent rares. Au loin, dans toutes les +directions, apparaissent les retardataires. Ils vont au pas de course, +l'oeil fixé sur l'horloge fatale, les coudes au corps, ils ménagent +leur respiration. Ils arriveront. + +En voici quatre là-bas qui arriveront peut-être. Ils sont lancés à +fond de train, rien ne les arrête, ni le ruisseau grossi ni la flaque +de boue. + +Ah! celui-ci n'arrivera pas: il a heurté un commissionnaire; il y a eu +de la casse; il perd trois secondes, il est perdu! + +Perdu celui là-bas que j'aperçois sur l'omnibus. Il n'y avait pas de +place à l'intérieur, il s'est élancé sur l'étagère. Dix francs ou une +pleurésie: il n'y avait pas à hésiter. + +Il a fait coup double, perdu les dix francs et gagné la pleurésie. + +Rapide comme une flèche, crotté jusqu'à l'échine, d'un bond cet autre +franchit les dix marches du péristyle, il est sauvé. Merci, mon +Dieu!!! + +Dix heures sonnent. + +Tous ces dératés qui fendaient l'air aux quatre points cardinaux +s'arrêtent. + +Tel le jockey distancé cesse de lutter. + +Ils font volte-face et, d'un pas tranquille comme leur conscience, +s'acheminent à petites journées vers les cafés du voisinage. + +Longtemps après l'heure encore on en voit poindre dans la brume, qui +s'arrêtent aussi, dès qu'ils aperçoivent le cadran officiel. + +L'un, esclave de sa folie, a perdu cinq minutes à suivre--sans +espoir--un bas blanc bien tiré. + +L'autre a eu une explication le matin avec son épouse. + +Ce dernier enfin, les pantalons retroussés jusqu'aux genoux, victime +de ses bottines vernies, a triplé son trajet à chercher les pavés +luisants où il devait poser le pied. + +Tous ces vaincus vont rejoindre leurs confrères aux estaminets +d'alentour. + +Caldas n'avait pas de montre, et la pendule de sa chambre garnie +s'arrêtait quelquefois. + +Une nuit que le thermomètre avait marqué dix-sept degrés au-dessous de +zéro, elle s'arrêta sur six heures du matin. + +Lorsque Romain s'éveilla, il faisait grand jour; mais comme l'aiguille +restait sur six heures, sa fainéantise en profita pour faire un +nouveau somme. + +Ce jour-là, il arriva à midi et demi au ministère. + +--Nous vous avions cru malade, lui dit Basquin. + +--Je me porte comme le Pont-Neuf, répondit-il; et il raconta son +accident. + +--Vous savez que vous avez encouru dix francs d'amende, dit M. +Rafflard. + +--Comment cela? + +--Vous n'avez pas signé la feuille, reprit Basquin; mais, +rassurez-vous, notre chef, qui est homme du monde, vous aura +certainement mis une excuse. + +Caldas ouvrit de grands yeux, et Basquin lui analysa les petits moyens +mis en usage pour se soustraire à la tyrannie de la feuille de +présence, la contre-partie des précautions administratives. + +--Car, dit Basquin, elle est rusée, l'administration, mais les +employés sont bien plus rusés encore. Il y a donc deux moyens d'éviter +l'amende: il y a le faux en écriture publique, et la complaisance de +votre supérieur. Si vous nous aviez prévenus hier soir, j'aurais signé +pour vous ce matin. + +--Oh! dit Caldas, c'est grave! + +--Cela se fait dans beaucoup de bureaux, mon cher! Et je sais un chef +bien embarrassé aujourd'hui. Il a fait ce métier quinze ans lorsqu'il +était commis, que peut-il dire maintenant? + +--Je comprends, fit Romain; de là vient ce que vous appelez la +complaisance supérieure. + +--Pas le moins du monde, reprit M. Rafflard; mais il y a des chefs qui +ne craignent pas de pousser la longanimité jusqu'à déclarer l'absent +autorisé ou malade. C'est d'un bien mauvais exemple, car enfin... + +--As-tu fini? s'écria Basquin, on voit bien que ta gastrite t'empêche +de dormir et que tu arrives toujours à l'heure. + +--M. Ganivet, dit Nourrisson, met toujours une excuse. + +--Moi, dit Basquin, je ne m'y fie pas, et quand j'arrive en retard, je +vais droit au café; là j'écris que je suis malade. Caldas en aurait dû +faire autant. + +--Pourquoi cela? demanda Romain. + +--Parce que de deux choses l'une: ou vous êtes excusé, ou vous ne +l'êtes pas. Si oui, que faites-vous ici? Si non, qu'y faites-vous +encore? prenez-en pour votre argent. La maladie a réponse à tout. Le +commissionnaire coûte 50 centimes, bénéfice net: 9 francs 50 centimes. + +--Allons, dit Caldas, votre feuille, c'est encore la précaution +inutile, et l'administration joue toujours le rôle de Bartholo. + + + + +XXIII + + +Le bruit s'était bien vite répandu dans le ministère qu'un rédacteur +du _Bilboquet_ s'était faufilé au bureau du Sommier. + +Ce bureau, où l'amabilité de M. Rafflard attirait peu de monde, fut +dès lors assiégé. On y vit accourir tout ce que l'Équilibre compte +d'embryons dramatiques et de chrysalides de journalistes. + +Caldas dut renoncer à sa besogne pour donner des audiences. On lui lut +des vaudevilles, on lui lut des romans, on lui lut des poëmes. + +Tous ces affamés de publicité lui auraient formé, s'il l'avait voulu, +comme une petite cour. Il faisait un geste, on admirait; il ouvrait la +bouche, on riait d'avance; il ne s'était jamais cru si drôle. + +On recherchait avec empressement les bonnes grâces de cet homme +heureux qui avait un journal où dire du mal de ses camarades. + +Caldas, qui était modeste et qui n'avait aucune vocation pour l'état +de confident littéraire, fut bien vite assommé des élucubrations de +ces messieurs. Son air froid en rebuta quelques-uns; il renvoya les +autres, grâce à quelques mots méchants; mais il en est deux dont il +lui fut impossible de se débarrasser. + +Ces deux obstinés étaient le poëte Jouvard et l'aimable Sansonnet, +nouvelliste à la main par vocation. + +Quoi que pût faire Romain, Sansonnet ne le lâchait pas plus que son +ombre. Deux fois par jour régulièrement il venait le voir à son +bureau, et l'obsédait en lui offrant sans cesse des chopes, des +absinthes, des demi-tasses toujours refusées. + +Outre que l'insidieux Sansonnet désirait pouvoir faire parade de +l'amitié d'un _gendelettre_, il nourrissait le projet d'arriver par +Romain à connaître quelques célébrités, acteurs, actrices, +vaudevillistes; enfin et surtout, il espérait parvenir jusqu'au +_Bilboquet_ et orner de sa prose les colonnes de ce journal où il +s'était juré d'écrire, ou de mourir. + +Non moins intéressée et toujours pour le même motif était l'amitié de +Jouvard. + +Ce poëte, qui ne manque pas d'esprit, a eu le tort de chercher autour +de lui les sujets de ses couplets ou de ses satires. Si encore il +s'était souvenu de ce mot profond d'un chef de l'Équilibre: + +--«Écrasons les faibles!» + +Mais non, ce nigaud s'est attaqué à plus fort que lui; il a chansonné +son sous-chef, fait un quatrain, ô imprudence! sur son chef de +division, et enfin ridiculisé trois ou quatre gros bonnets par des +coq-à-l'âne en vers libres. + +Si bien qu'il peut vivre cent ans, il sera cent ans expéditionnaire. + +Sa réputation est faite. Se dit-il un mot méchant, se fait-il un +mauvais calembour, tout de suite on l'en accuse. Qu'un sot sur le mur +blanc d'un corridor écrive quelques injures, immédiatement on dit: + +--C'est Jouvard. + +Lui n'en est pas moins gai. Il rime toujours. + +Caldas avait eu l'imprudente faiblesse de rire à une des chansons de +ce Juvénal bureaucratique. + +Ah! comme il en fut puni! + +Un beau matin, Jouvard, qui guettait l'occasion, pénétra dans le +bureau du Sommier à un moment où Caldas s'y trouvait seul. + +--Je me fie à votre discrétion, lui dit-il, et je viens vous lire une +poésie en canif. + +--Qu'est-ce que la poésie en canif? demanda Romain vaguement inquiet. + +--Tout simplement des vers monorimes en _if_. C'est une réminiscence +d'un genre qu'on cultivait sous la Restauration. M. Thiers, dit-on, +est l'inventeur de la poésie en canif. + +--Bah! dit Caldas. + +--Écoutez, mon cher. + +Et, avec une volubilité dont une crecelle donnerait une imparfaite +idée, Jouvard récita ces vers: + + POÉSIE EN CANIF. + + Le voyez-vous, ce plumitif, + Qui s'avance d'un pas massif? + Voyez son oeil louche et furtif, + Et son doux air de lénitif. + + Plus pâle il est qu'un vomitif + Et plus froid qu'un récitatif. + Son aspect réfrigératif + Fait l'effet d'un soporatif. + + Devant ses chefs il est craintif + Cent fois plus qu'un filou fautif + Qu'on conduit devant le shérif + Après un vol bien positif. + + Cet homme, peu récréatif, + D'un faubourg de Caen est natif. + Un vieux paysan processif + Est, dit-on, son père adoptif. + Ce fait est très-explicatif + Et surtout significatif. + + Ce Normand, rien moins que naïf, + Se masque sous un air fictif; + Sa bêtise n'est qu'un faux pif. + Oui, son visage dormitif + Ment comme une face de juif. + Son oeil, rien moins qu'intuitif, + Cache un esprit alerte et vif. + Il affecte le ton plaintif, + Mais nous connaissons son motif, + Nous tous qui l'avons vu, pensif, + Presser son front méditatif. + + Cet ambitieux spéculatif + Roule en son cerveau subversif + Plus d'un projet résolutif + Pour lui très-rémunératif. + Attentif, décisif, actif, + Doué d'un sens pénétratif, + Il médite un plan offensif + Qui le fera grand, lui chétif. + + Et ce plan n'est pas évasif, + Excessif, exagératif. + Il est sûr et facultatif, + Et non le rêve convulsif + D'un sous-chef imaginatif. + + Ce Normand n'est pas expansif + Ni certes communicatif, + Encore moins démonstratif. + + Mais, sans être interrogatif, + Je suis bien certain qu'un oisif, + S'il était insinuatif, + Adroit, fin, interprétatif, + Partant de son dispositif, + Pour nous assez indicatif, + Saurait son plan définitif. + + Mais laissons ce plan présomptif. + Lui, va vers son but effectif; + Il va d'un pas sûr, peu hâtif, + Train continu, s'il est tardif, + Sans penser modificatif; + Nul obstacle législatif, + Aucun décret prohibitif + N'auront d'effet coërcitif. + + Rusé, mais au superlatif, + Sans heurter contre aucun récif, + Il saura guider son esquif + Vers quelque port très-lucratif. + Maître alors, maître exécutif + Du grand corps administratif, + Il n'aura plus l'air abusif + Qu'il donne à son front maladif. + + Alors, pacha cumulatif, + Incisif, accélératif, + Vindicatif, expéditif, + Il quittera son ton passif. + Nous qui l'avons vu subjonctif + Nous le verrons impératif. + +En achevant cette tirade que Romain avait bien essayé d'interrompre +par des gestes de protestation, le poëte Jouvard se laissa tomber sur +une chaise, sans force et sans haleine. + +Caldas avait le mal de mer. + +--Que le diable vous emporte! s'écria-t-il, avec votre poésie en +canif. + +--Je tiens aussi la poésie en grattoir, reprit l'émule de M. +Belmontet, et il recommença avec une volubilité nouvelle: + + POÉSIE EN GRATTOIR. + + Venez, et je vous ferai voir + Un flagorneur de tout pouvoir: + Ce petit homme en habit noir, + C'est mon chef... et mon éteignoir. + Figure en lame de rasoir, + Il porte sa morgue en sautoir. + Quand les dignités vont pleuvoir, + Il est toujours sous l'arrosoir. + S'agit-il de se bien pourvoir, + Aucun ne se fait mieux valoir; + Il sait manoeuvrer l'encensoir. + Aussi l'avons-nous vu s'asseoir + Rapidement sur le juchoir, + Quand plus d'un, qui devrait avoir + Sa place, fait encor trottoir... + + +C'est tout ce que put supporter Romain. + +Il sauta à la gorge de son adversaire. + +--Tais-toi, lui dit-il, misérable, je vois où tu veux en venir. C'est +la publicité du _Bilboquet_ que tu désires. + +--Oh! si vous vouliez, vous, dit Jouvard, tremblant de crainte et +d'espoir. + +--Tes vers passeront dans le prochain numéro, mais à une condition: +c'est que tu ne m'en liras plus jamais. + +--Je le jure! + +--Il y aura au moins pour six francs de copie, pensa Caldas, mais je +les ai bien gagnés. + + + + +XXIV + + +Dans le bureau voisin, séparé de celui du Sommier par une simple +cloison, Caldas, du matin au soir, entendait un bruit discordant de +querelles. + +Les récriminations et les gros mots éclataient tout d'un coup comme +des bombes et réveillaient les échos somnolents de la galerie. La +détonation des poings violemment frappés sur la table faisait +tressaillir M. Rafflard; puis c'étaient des bruits de porte ouverte +avec violence, de fenêtre refermée avec fureur. + +Caldas alla aux informations, et son enquête lui révéla encore une des +petites misères de la vie administrative. + +Ce bureau tapageur est celui de la Vérification. + +Dans cette pièce sont rivés côte à côte deux hommes aussi différents +de caractère, d'humeur et d'esprit que de tempérament; chien et chat, +si vous voulez. + +Naturellement ils en sont venus à se haïr de cette haine féroce des +forçats compagnons de chaîne dont le caractère ne sympathise pas. + +L'un tuera l'autre, soyez-en sûrs, si on ne les sépare,--et on ne les +séparera point. + +Le premier de ces employés est lymphatique; le second est sanguin. + +L'un est habituellement froid, maussade, compassé; l'autre est gai, +vif, remuant; tous deux ont l'humeur inégale, mais en sens contraire. +Quand l'un est bien disposé, l'autre est dans ses mauvais quarts +d'heure, et réciproquement. + +La température de la pièce est le motif habituel des querelles. + +L'employé lymphatique arrive d'ordinaire le premier, tout emmitouflé, +avec un triple étage de pardessus, un châle long pour cache-nez, un +plaid sur la poitrine, des bottes fourrées et des gants de peau de +lapin. + +Il a froid. + +Il ajoute une bûche ou deux au feu déjà allumé par le garçon et +s'installe devant la cheminée. De temps à autre il se lève pour aller +consulter un petit thermomètre placé derrière son bureau; il ne +commence à être un peu à son aise que quand la température dépasse +vingt-cinq degrés. + +Entre l'employé sanguin, sans cache-nez. + +Il a chaud. + +--On étouffe ici, s'écrie-t-il dès la porte, et il marche droit vers +la fenêtre qu'il ouvre à deux battants. + +--Ah ça! vous êtes fou! dit le lymphatique, il y a sept degrés +au-dessous de zéro. + +--Allons donc! réplique le sanguin, il dégèle, voyez plutôt... + +Et il montre son thermomètre; car il en a un, lui aussi, mais placé en +dehors de la fenêtre. + +--Il dégèle! ça vous plaît à dire; mais moi, je meurs de froid. + +--Parbleu! vous n'êtes pas un homme, vous êtes un ver-à-soie! + +--Et vous un ours blanc! + +--C'est du lait d'amandes douces que vous avez dans les veines! + +--Et vous, avec votre face rouge, on dirait toujours que vous avez bu! + +--Monsieur Gillet! + +--Eh bien, monsieur Lambrequin? + +La querelle s'envenime, et le lymphatique Gillet s'élance vers la +fenêtre. + +--Je vous déclare, s'écrie-t-il, que je veux la fermer. + +--Et moi, je vous affirme qu'elle restera ouverte. + +Le pauvre Gillet, qui n'est pas le plus fort, retourne tristement à la +cheminée qu'il emplit de bois à incendier le ministère. + +--C'est dégoûtant, ma parole d'honneur! murmure-t-il, c'est à donner +sa démission. + +Et il réendosse successivement tous ses pardessus, tandis que +Lambrequin, qui se met en bras de chemise, lui dit d'un ton goguenard: + +--Dites donc, si vous voulez ma redingote?... + +Gillet prend sa revanche à chaque fois que sort Lambrequin qui ne peut +pas tenir en place. + +Il ferme tout hermétiquement, et comme le bois est à discrétion, il a +vite rétabli une température de serre-chaude. + +L'instant d'après, au retour de Lambrequin, la serre-chaude redevient +une glacière. + +Qu'on s'étonne après cela du coryza chronique de l'employé Gillet! + +A ces brusques variations de température un thermomètre ne résiste +pas. + +L'instrument de Gillet, qui oscille perpétuellement entre le climat de +la Sibérie et celui du Sénégal, a besoin d'être renouvelé toutes les +six semaines. + +--Mais pourquoi ne change-t-on pas de pièce l'un de ces deux +malheureux? demanda Romain. + +--On s'en garderait bien! lui fut-il répondu; la devise de +l'administration est celle de Louis XI: Diviser pour régner. + +Grâce à cette politique habile, on brûle dans ce bureau, bon an mal +an, quinze voies de bois. + +Il y fait un froid de loup. + + + + +XXV + + +Les armées en marche ont de tout temps été suivies par des bandes +nomades de marchands. Ces petits industriels trouvent moyen de vivre +et de prospérer de la paye du soldat, si minime qu'elle soit. + +Sous le feu des canons russes de Sébastopol, ces bohêmes du négoce +avaient bâti toute une ville de planches et de toile cirée; ils +étaient à Magenta et à Solférino; ils ont suivi nos soldats jusqu'au +Mexique. + +Eh bien! le ministère de l'Équilibre, comme tous les ministères, a +aussi ses fournisseurs ambulants, et la race bénie de Jacob a le +privilége exclusif de cette industrie. + +L'administration, certes, n'est point chiche d'articles de bureau; +elle en donne à bouche que veux-tu. Cependant il vient tous les jours +au ministère des marchands de plumes et de crayons qui font des +affaires d'or. + +Il est vrai que ces marchands sont des marchandes. + +Caldas fut très-surpris lorsque pour la première fois il vit une jeune +et jolie petite juive entrer dans le bureau de Sommier, à l'heure où +le public n'entre pas. + +Elle était connue des employés, qui accueillirent avec une bonne +humeur galante cette distraction en jupons. + +Les grivoiseries de Gérondeau l'effarouchèrent peu, mais elle lui +vendit beaucoup de menus bibelots, et le riche expéditionnaire paya +une quinzaine de francs au moins le délicat plaisir de débiter de +triviales gaudrioles à cette petite vertu. + +Nourrisson, qui n'acheta qu'un pain de savon et un pot de pommade, +s'avisa d'être aussi hardi que son gros compagnon, mais il fut remis +vertement à sa place. + +Basquin, qui tenait à dire son mot, en fut quitte pour une douzaine de +plumes à trois becs (l'administration n'en donne pas). + +Caldas lui-même, en voyant les beaux cheveux de cette demoiselle, +s'aperçut qu'il avait besoin d'une brosse à ongles. + +Seul, M. Rafflard n'acheta rien, et lorsque l'israélite fut sortie, il +ne craignit point de dire vertement son opinion sur cette espèce de +négociantes auxquelles l'administration devrait bien fermer la porte. + +--Car il me paraît évident, continua-t-il, que le commerce n'est pour +elles qu'un prétexte, et que ce n'est point seulement pour leurs +crayons qu'elles cherchent un acheteur. + +--Il faut faire aller le commerce, dit Gérondeau. + +--Au dehors, tant que vous voudrez, reprit le commis principal; mais +dans les bureaux je dis, moi, qu'elles détournent les employés de leur +travail, quand elles ne les débauchent pas. Et enfin, qui vous dit +qu'elles ne viennent point ici pour surprendre les secrets de notre +administration? + +--Supposeriez-vous, demanda Romain, que ces juives sont payées par les +journaux belges? + +M. Rafflard fit un geste de mauvaise humeur, et Nourrisson expliqua à +Romain que les dispositions peu favorables du commis principal à +l'égard de la postérité féminine d'Abraham date de certain jour où il +acheta de l'une d'elles une douzaine de mouchoirs de fil qui étaient +en coton. + +Mais il y a des marchands plus sérieux et bien autrement dangereux +pour les employés; ce sont les marchands à tempérament. + +Pour le créancier, l'employé fut toujours le client de prédilection; +avec lui les chances de pertes sont presque nulles. + +Apporte-t-il quelque mauvaise volonté ou quelque négligence à +acquitter ses dettes, l'opposition aux appointements est là qui le +remet vite dans le droit chemin. + +Aussi du matin au soir des courtiers de toutes sortes viennent-ils +réciter leurs boniments dans les bureaux de l'Équilibre. + +C'est d'abord le courtier en horlogerie qui tient sous son bras un +cahier de modèles pour ceux qui désirent des pendules. Il vend à +raison de cent sous par mois, au prix de cent écus, de belles et +bonnes montres en or de soixante francs. + +Il y a le courtier en librairie, le plus mal vêtu de tous, qui place +les ouvrages en souscription; il vend les livres qui ne se vendent +plus, la collection de l'_Observateur religieux_, les cent vingt +volumes de l'_Encyclopédie des cuisiniers_, et fait les abonnements au +_Moniteur des sages-femmes_. Il propose encore les ouvrages à prime, +productions remarquables qui donnent droit à un dîner à deux francs au +Palais-Royal, à un gilet de flanelle, et à une entrée à la salle +Valentino. + +Il y a enfin le courtier marchand de vins, qui se charge de vous +livrer, au prix que vous coûterait un grand crû de Bourgogne, +d'excellent petit mâcon récolté à Argenteuil. + +Ces enjôleurs soufflent à l'oreille des employés besogneux la +tentation du crédit. S'il est timide, ils le rassurent par la longueur +des échéances. + +Lorsque, avant de faire une dépense inutile, et ce sont les plus +entraînantes, le pauvre garçon pèse et soupèse son budget, ils +l'étourdissent sur l'avenir, ils font luire à ses yeux des ressources +inattendues, des augmentations qui n'arriveront jamais, des +gratifications sur lesquelles il ne faut, hélas! guère compter. + +Ces audacieux l'endoctrinent de théories étranges. Ils affirment que +le crédit pose un homme, et qu'on est considéré en raison directe de +ce que l'on doit. + +«Allons, Monsieur, prenez cette montre, non pour savoir l'heure, mais +pour cette chaîne d'or qui fait si bien au gilet. + +«Prenez ce vin que je vous vends plus cher que le marchand au détail. +On a toujours de l'économie à acheter en gros. + +«Prenez ces livres à prime; rien que la prime en représente la valeur, +et la prime ne vaut rien. Demandez, achetez, prenez!» + +Et l'employé se laisse séduire. Il achète sous prétexte qu'il payera à +la longue, sans s'en apercevoir. C'est plus cher, mais c'est plus +mauvais. + +On en a vu, hélas! qui achetaient pour revendre, et ici commencent les +opérations irrégulières qui conduisent au déficit chronique et à +l'abîme. + +Le commis Chabannette est un exemple vivant de cette existence de +désordre en partie double. + +Un jour qu'il avait envie de faire une partie fine et qu'il était sans +argent, le démon lui apparut sous les traits du courtier en +horlogerie. Chabannette souscrivit pour trois cent cinquante francs de +billets, payables de mois en mois, et se trouva ainsi propriétaire +d'une superbe montre, dont le soir même l'administration du +Mont-de-Piété de Paris lui donnait en rechignant deux bons louis d'or. + +Il n'y a que le premier pas qui coûte. Ravi d'avoir découvert ce moyen +de battre monnaie, Chabannette eut très-souvent envie de faire des +parties fines. + +Il acheta, acheta, acheta: aujourd'hui du vin, demain des instruments +d'optique, et des livres, et des pendules, et des dentelles, et tout +ce qu'on lui proposa. + +Chaque nouvel achat ne grevait ses appointements mensuels que de dix +francs, l'un dans l'autre. + +A la dixième partie fine, Chabannette s'aperçut que son revenu était +diminué des deux tiers. Il lui restait juste cinquante francs pour la +pâtée et la niche. Il est vrai que ses appointements n'étaient +hypothéqués que pour trois ans. + +Vivre trois ans avec six cents livres par an, était-ce possible? A +partir de ce moment, Chabannette renonça aux parties fines, mais il +fut réduit à continuer d'acheter pour vivre. + +Aujourd'hui, sa dette flottante absorbe la totalité de ses revenus et +au delà. Il achète avec désespoir, il ne peut plus s'arrêter sur cette +pente fatale; comme au juif errant, une voix impitoyable, la voix de +la nécessité, lui crie: Achète... et il n'a pas cinq sous dans sa +poche. + +Si la dette est le signe manifeste de la prospérité d'un homme, on +peut dire que Chabannette a un bel avenir. + + * * * * * + + + + +XXVI + + +Caldas ayant ouvert un livre de statistique, ses yeux s'arrêtèrent +précisément sur cette phrase à l'article _Prisons_: + +«Sur cent décès de prisonniers, soixante-quinze ont lieu dans les +trois premiers mois de la détention. Cette première période constitue +le temps critique du régime claustral. Beaucoup de tempéraments n'y +résistent pas; mais passé ce terme fatal, la vie moyenne des +pénitentiaires excède de trois ans et quatre mois la vie moyenne du +reste des habitants de la France. Cet admirable résultat est dû, on +peut le dire hardiment, à l'existence sobre et réglée du détenu, et +l'honneur en revient à la sollicitude si éclairée de l'administration +supérieure.» + +Ce petit alinéa épouvanta Romain. + +--Évidemment, se dit-il, je suis dans la période critique. Le malaise +général que j'éprouve, je l'attribuais à l'ennui. Je m'abusais: c'est +que je ne m'acclimate pas. + +Il se regarda dans la glace, se tira la langue à lui-même et se tâta +le pouls. + +--Certainement, dit-il, je n'irai pas trois mois. + +Alors il se prouva qu'il était prudent, puisqu'il avait la faiblesse +de tenir à la vie, de renoncer à la carrière administrative. Il y +perdrait cent francs par mois, c'est vrai; mais que n'y gagnerait-il +pas en revanche? + +D'abord il ne s'ennuierait plus abominablement, comme il le faisait +depuis son entrée au ministère. + +Il pourrait être seul quelquefois, et ne serait plus condamné à cette +éternelle cohabitation qui devient insupportable à la longue et fait +trouver haïssables les gens que nous sommes le plus disposés à aimer. + +N'a-t-on pas entendu dire que des marins, partis les meilleurs amis du +monde, en arrivaient, après six mois de navigation, à échanger des +coups de couteau. + +Or, Romain était las de naviguer sur le même bord que Gérondeau, que +Rafflard, que Sansonnet et que Jouvard le poëte. + +Il savait bien que la pauvreté l'attendait, qu'il aurait la +malédiction de sa famille. Mais il était résolu à tout supporter. + +Il comptait d'ailleurs s'arranger une existence heureuse, égayé de +petits bonheurs négatifs; et certes au ministère, pendant un mois, il +avait fait provision pour l'avenir de ces jouissances peu coûteuses. + +Pourrait-il connaître le spleen désormais après la besogne +affadissante à laquelle il avait été condamné? + +Il lui semblait aujourd'hui qu'il eût écouté sans bâiller une +conférence de M. Frédéric Morin. + +Le matin il se lèverait tard; en se roulant paresseusement sous ses +couvertures, il se dirait: Voici l'heure d'aller au bureau! Rafflard +patauge dans la boue, Basquin sera malade. + +Dans l'après-midi, autres félicités. + +Peut-être ne déjeunerait-il pas; mais s'il déjeunait, il ne ferait pas +sa cuisine lui-même, il mangerait au restaurant, et il ne serait pas +exposé par distraction à boire son encrier. + +Il irait, il viendrait; il ne serait point cloué sur sa chaise, comme +un tailleur sur son établi; il ne ferait plus, à force de rester +assis, des genouillères à son pantalon, ce qui empêche un jeune homme +de se produire avantageusement dans le monde. + +Enfin dans les beaux jours il vivrait au grand air, et se griserait de +soleil dans la campagne de Paris. + +--Voilà donc qui est décidé, conclut-il; je patiente jusqu'à la fin du +mois; je touche mes appointements, et je dis à l'administration: «Tu +n'auras pas mes os!» Avec mes cent francs je me lance dans la haute +industrie. Heureusement je n'ai plus beaucoup à attendre. Nous sommes +le 29, et c'est après-demain. + +LE JOUR DE L'ÉMARGEMENT + +Il n'y a que douze jours d'émargement dans l'année administrative, un +par mois. + +C'est dommage. C'est le seul jour qui offre quelque agrément. + +Aussi comme ils soupirent après, les employés de l'Equilibre! Comme +ils comptent avec impatience, à l'instar des écoliers à l'approche des +vacances, les heures qui les séparent de ce fortuné moment! Dès le +premier du mois, il y en a qui disent: + +--Allons! dans vingt-neuf jours nous toucherons! + +Toucher!... c'est la fin de l'employé sur cette terre. + +Toucher!... Que les deux syllabes de ce mot sont caressantes pour +l'oreille du bureaucrate! + +Aussi, à l'Équilibre, ne dit-on pas: «le jour de l'émargement,» c'est +le terme officiel; on ne dit pas: «la paie,» comme dans le bâtiment; +on ne dit pas: «la solde ou le prêt,» comme dans l'armée. Non, comme +l'ouvrier parisien et comme la grisette, l'employé de l'Équilibre dit: + + LA SAINTE TOUCHE + +Oh! SAINTE TOUCHE, qu'il est doux de célébrer le jour de votre fête! +Comme il est bon de sentir dans sa poche frétiller vos médailles! + +SAINTE TOUCHE, venez à mon aide! dit le pauvre diable qui vient de +voir filer sa dernière pièce de cinq francs. + +SAINTE TOUCHE, secourez-moi! voici mon pantalon qui s'effrange, mes +souliers qui éclatent de rire, et mon chapeau qui rougit, le traître. + +SAINTE TOUCHE, soyez-moi propice! vous savez avec quelle impatience ma +femme attend cette jolie robe de soie qui plaira tant à son cousin +Alfred, cette robe de soie qui me ramènera peut-être un quart de lune +de miel. + +SAINTE TOUCHE, écoutez-nous! le propriétaire s'impatiente, le +restaurateur ne veut plus faire crédit, le limonadier demande de +l'argent. + +SAINTE TOUCHE, priez pour nous! les créanciers hurlent à nos chausses. + +SAINTE TOUCHE, ayez pitié de nous! + +SAINTE TOUCHE, exaucez-nous! + +Sainte Touche a entendu toutes ces voix éplorées qui criaient du fond +de l'abîme... + +Et c'est aujourd'hui le jour de sa fête. + +Dès hier les employés étaient plus frais, plus gais, plus dispos; +beaucoup ont parlé de travailler, quelques-uns même ont essayé de se +mettre à la besogne. + +Tous bâtissaient leurs châteaux en Espagne; ils dépensaient l'argent +de leur mois. Les hommes d'ordre, avec un crayon, faisaient leurs +petits calculs sur un coin de leur sous-main. + +Ceux qui ont des dettes s'ingéniaient à trouver un moyen pour ne pas +les payer. C'est à quoi on songe toujours quand on vient de recevoir +de l'argent. + +Les gens de plaisir complotaient dans un coin quelque aimable folie. + +Ce matin ils sont tous arrivés à l'heure; il n'y avait pas de +retardataires; il n'y avait pas de malades. + +Braves employés! ils n'ont pas de bouquets à leur boutonnière, comme +les noceux de campagne, mais leur figure est endimanchée. + +La bienveillance est à l'ordre du jour; l'employé lymphatique et +l'employé sanguin ne se prennent plus aux cheveux; M. Rafflard est +presque aimable, et Lorgelin oublie un peu ses griefs contre +l'administration. + +L'hôtel du ministère même semble avoir changé d'aspect; la figure du +portier est moins rébarbative; les corridors sont moins sombres, les +cours moins humides, les vitres moins poussiéreuses. + +Comme on voit bien qu'on va livrer à tous ces rongeurs une tranche du +budget! Un nuage d'or a crevé au-dessus de la maison. + +Tombe, tombe, manne bénie que produit le contribuable!... + +Il rit, il chante, il est en fête l'hôtel de l'Équilibre; il est en +branle comme un campanile italien pour la sainte Madone; à tous les +étages le carillon de l'or dit sa chanson. + +Cependant tout le personnel est sens dessus-dessous; les bureaux sont +désertés; on court, on se heurte dans les corridors, on monte, on +descend, on s'appelle, on crie; à la porte aboie la meute des +créanciers qui flaire la curée. + +Hallali! hallali!!! + +Seul peut-être au milieu de toutes ces joies, le caissier est triste. + +C'est son mauvais jour. + +Le voyez-vous derrière sa grille, maigre, blême; son oeil a des +paillettes jaunes, reflet de l'or qu'il manie à la journée. + +Il grogne comme le dogue à qui l'on arrache un os. C'est qu'on lui +arrache son or, à lui; c'est qu'il ne serait pas caissier, s'il +n'éprouvait pas une douleur à l'âme de voir s'enfuir tant d'argent. Il +est plus pâle ce jour-là que l'homme dont on a coupé les veines et qui +voit se tarir sa vie avec son sang. + +Il grogne, le caissier; il est d'une humeur massacrante; il a des +paroles bourrues, des regards haineux. Et pourtant, comme ils le +saluent, les employés! comme ils sont obséquieux! comme ils se font +doux et petits garçons en allongeant la main sous le guichet étroit. + +Tous ne viennent pas à la caisse, pourtant. Chaque bureau délègue un +homme de confiance, d'une probité reconnue, qui, lorsqu'il y va, muni +du reçu de tous ses camarades, ne manque jamais cette plaisanterie: + +--Adieu, Messieurs, je pars pour la Belgique. + +Il ne va jamais jusqu'en Belgique, mais il va toujours au Café de +l'Équilibre et s'y livre à d'interminables parties de billard. + +Comme on s'impatiente en son absence! comme on le maudit! S'il +revenait, on pourrait s'en aller. Mais non, le misérable ne reparaît +qu'au moment où quatre heures vont sonner. + +Un hurrah salue son entrée. On oublie ses torts en entendant le bruit +pesant du sac qu'il jette sur la table. Un religieux silence se fait, +tandis qu'il établit le compte de chacun. Puis il paye ses amis en or, +les indifférents en argent, et ses victimes moitié menue monnaie et +moitié billon. + +Lorsque chacun a reçu ses appointements, l'homme de confiance ne +manque jamais de s'apercevoir qu'il s'est trompé de cent sous à son +désavantage. D'un ton de mauvaise humeur, il proteste qu'il ne se +chargera plus d'une mission qui ne lui rapporte que des désagréments +et des pertes, et il insiste pour que chacun recompte son argent. + +La pièce de cent sous ne se retrouve pas. + +Alors, d'un ton furieux et toisant toute la compagnie: + +--Je ne soupçonne certes, dit-il, la délicatesse de personne, mais à +coup sûr il y a un voleur ici. + + + + +XXVII + + +Au bureau du Sommier, c'est ordinairement le jeune Basquin qui se +charge d'aller toucher les émoluments de ses confrères. Comme les +autres, Caldas s'approcha pour mettre sa signature sur la feuille +d'émargement. Basquin l'arrêta. + +--Vil surnuméraire, lui dit-il, apprenez que vos pareils ne signent +pas à côté de nous sur cet état. Ils vont toucher eux-mêmes à la +caisse. + +--Pourquoi cette humiliation? demanda Romain. + +--Parce qu'ici, répondit M. Rafflard, les surnuméraires ne comptent +pas. Les cent francs qu'on vous alloue par mois ne sont pas des +appointements, vous les recevrez à titre gracieux de l'administration, +qui ne vous doit rien. + +--Ah! c'est un peu fort, dit Caldas; est-ce que je ne travaille pas +comme les autres? + +--Il est vrai, dit Gérondeau, que vous n'en faites pas plus que nous. + +--Enfin, vous auriez tort de vous plaindre, ajouta Basquin; le +ministère de l'Équilibre est le seul qui paye les surnuméraires. Allez +donc voir à la Guerre et aux Finances. Ainsi, croyez-moi, passez à la +caisse, et estimez-vous encore trop heureux. + +Caldas se levait pour suivre ce conseil, tout en se disant qu'il +allait goûter du budget pour la première et dernière fois, lorsque la +porte s'entre-bâilla et une voix flûtée demanda: + +--Pardon, Messieurs, est-ce ici le bureau de M. Caldas? + +Romain fit un bond; il venait de reconnaître le timbre argentin de +Mlle Célestine. + +--C'est ici, fit Gérondeau en quittant sa place; veuillez donc entrer, +Madame. + +L'ingénue de Grenelle ne se le fit pas dire deux fois. + +Elle avait une toilette étrange et singulièrement tapageuse. Un +chapeau noir en tulle avec une énorme rosé rouge ponceau sur le côté, +une robe à trente-six volants et un burnous gris-perle traînant sur +ses talons. Tout ce luxe sentait le temple à un quart de lieue, mais +Gérondeau fut fasciné. + +--Caldas est un scélérat, dit-il tout bas à Nourrisson, ça doit être +une femme du grand monde. + +--Je le crois, répondit-il, elle sent l'eau de lavande ambrée. + +--Oh! que j'ai eu de peine à vous trouver, monsieur Caldas, fit +Célestine en minaudant, j'ai cru que j'allais _remporter ma veste_. +Personne ne vous connaissait ici. Heureusement j'ai rencontré un +garçon complaisant qui m'a conduite au chef du secrétariat. + +--A M. Le Campion? fit Romain épouvanté. + +--Je crois que oui, un vieux qui a une bonne balle de père noble avec +son paravent comme dans _Michel Perrin_. En voilà un qui a _allumé son +gaz_ en me voyant. Faut dire que j'avais soigné mon entrée comme dans +le _père de la débutante_; je lui ai _vendu mon piano_, et me voilà. + +--Au fait, pensa Caldas, que m'importe! je m'en vais demain. + +Pendant ce commencement d'entretien, Gérondeau, d'habitude si familier +avec les dames, était resté debout et découvert. + +L'argot des coulisses, que parlait Mlle Célestine, lui imposait, et il +croyait y deviner le langage des castes privilégiées où il n'est pas +admis. + +Mlle Célestine avait fait d'un coup d'oeil l'inventaire du bureau. +Elle reprit en tutoyant Romain, oublieuse du décorum qu'elle avait +arboré d'abord: + +--Ça n'est pas d'une gaieté folle, ton bocal! C'est comme dans +_Pierrot bureaucrate_. En voilà des cartons verts! Qu'est-ce qu'il y a +dedans, des souris? + +--Les souris et les grâces y logeraient, Madame, si vous y veniez +quelquefois, soupira Gérondeau. + +L'ingénue de Grenelle considéra un instant le gros expéditionnaire, et +se penchant à l'oreille de Caldas: + +--Il me va, à moi, ce petit père; il a l'air farce, c'est comme dans +_Roger-Bontemps_. Mais ris donc un peu, tu n'as pas l'air content. +J'ai été gentille pourtant, j'espère que je suis exacte. + +--Comme une lettre de change, dit Caldas. + +Mlle Célestine ne releva pas cette épigramme. + +--Est-ce que nous ne _jouerons pas les filles de l'air?_ +continua-t-elle; d'abord je dîne avec toi, j'ai fait coller une bande +sur l'affiche: _relâche pour cause d'indisposition._ + +--Saperlotte! fit Gérondeau suffoqué, une actrice!!! ô mes rêves!!! + +--Viens-tu, Romain? insista l'ingénue. + +Comme ils allaient sortir tous les deux, la porte s'ouvrit derechef et +la tête carrée de M. Krugenstern apparut. + +--Monsir Galtas? demanda-t-il. + +Romain, qui ne voulut pas initier davantage ses collègues à sa vie +d'intérieur, jugea à propos de donner audience à son tailleur dans le +corridor. + +C'est un brave homme que Krugenstern. Quand il eût appris que les +appointements de son client n'étaient que de cent francs par mois, il +déclara qu'il se contenterait de dix pour cent. + +--Suivez-moi donc à la caisse, dit Caldas à son tailleur et à son +amie. + +Ils étaient à peu près aux trois quarts de l'escalier, lorsque Romain +s'entendit héler par une voix perçante. + +Il se retourna et se trouva face à face avec le critique Greluchet. + +--Enfin, je te repince, s'écria ce littérateur, après t'avoir réclamé +aux quatre vents du ciel. Il y a un mois que j'arrête tous les +passants dans la rue pour leur demander ton adresse. + +--Et c'est le 31 qu'on te l'a donnée, observa Caldas. + +--A ne te rien céler, comme on dit à la Comédie-Française, continua +Greluchet, ce jour m'a paru propice. Mais quelle est donc cette belle +enfant? + +L'ingénue se présenta elle-même. Au paletot de Greluchet elle avait +flairé un homme de lettres, et ses grandes manières lui donnaient une +haute idée de son influence. + +--Je suis Mlle Célestine du théâtre de Grenelle, répondit-elle en +avançant la bouche en coeur. + +--Nous vous aurons un engagement pour le Vaudeville, affirma le +critique. + +Et comme Caldas se remettait en marche, il suivit la bande. + +Au guichet de la caisse il fallut attendre quelques instants. + +Quand le tour de Romain fut venu: + +--Votre nom? demanda le caissier. + +--Caldas, dit-il. + +Le caissier ouvrit un registre. + +--Surnuméraire au bureau du Sommier, n'est-ce pas? + +--C'est cela même. + +--Eh bien, vous me redevez dix francs. + +--Comment, comment cela? demanda Caldas, qui trouvait la plaisanterie +de mauvais goût. + +--Oui, dix francs,--une amende du 29. + +--Soit, mais il me revient quatre-vingt-dix francs sur mes +appointements. + +Le caissier haussa les épaules. + +--Vous savez bien, reprit-il, que le premier mois de vos appointements +est versé à la caisse des retraites, vous le toucherez dans trente-six +ans. + +--Est-ce sérieux ce que vous dites là? balbutia Caldas frappé au +coeur. + +--Ne me faites donc pas poser, répondit le caissier en refermant +brusquement son guichet. + +Alors ce fut un terrible concert d'imprécations et de plaintes. + +--C'est une abomination! criait Caldas, un vol manifeste! Gardez mon +argent, je vous en fais cadeau et ne remets plus les pieds dans cette +baraque. + +Mais Caldas n'était pas le plus indigne. + +Qui peindra la fureur de Greluchet le critique? Son exaspération se +mesurait à la perte qu'il faisait; et il perdait à cette déconvenue +dix francs qu'il comptait emprunter à Romain, et un bon dîner qu'il +était sûr de faire avec lui. + +--Il faut leur faire un procès, hurlait-il, leur envoyer des +huissiers. + +Krugenstern n'était pas satisfait, mais il semblait supporter +philosophiquement son malheur. + +Mlle Célestine, si elle fit une petite moue, reprit vite sa bonne +humeur. + +Elle tira Caldas par la manche. + +--Console-toi, lui souffla-t-elle dans l'oreille, Mont-Saint-Jean m'a +payé ma semaine ce matin, j'ai sept francs dix sous, c'est moi qui +t'invite. + +Krugenstern, à son tour, prit Caldas à part. Il le conjura de ne pas +donner sa démission, de patienter; et comme Romain lui faisait +observer qu'il ne pourrait rester trente jours sans manger, ce +tailleur-providence lui offrit sa table et lui glissa vingt francs +dans la main pour son argent de poche. + +Désarmé par tant de générosité, Caldas lui promit de rester dans +l'administration. + +A ce moment Romain entendit des rires étouffés dans le corridor, et +dans la pénombre il aperçut un groupe qui se tenait les côtes. + +C'étaient les bons petits camarades de bureau. Ils s'étaient bien +gardés de lui apprendre cette retenue du premier mois, afin d'avoir +l'agréable spectacle de sa consternation; et l'événement avait dépassé +leur attente. + +C'est une mystification qu'à l'Équilibre on réserve toujours à +l'innocence du surnuméraire. + +Un nouveau personnage apparut tout essoufflé. C'était l'aimable +Sansonnet. + +Ce bon jeune homme, qui venait de toucher ses appointements, avait +couru au bureau de Caldas pour l'inviter à dîner. Ayant su qu'il était +avec une actrice, il avait pris ses maigres jambes à son cou pour ne +pas manquer cette bonne fortune de dîner avec une femme de théâtre. + +--Je vous emmène, dit-il à Caldas. + +--Je ne puis, répondit celui-ci; je suis avec madame et ces messieurs, +M. Greluchet, un de nos critiques éminents, et monsieur.... + +--Mais j'espère, interrompit Sansonnet, que madame et ces messieurs me +feront l'honneur d'accepter mon invitation. + +Tout le monde accepta, et Sansonnet, ravi de dîner avec tant de gens +de lettres, prit le bras du tailleur pour se rendre au restaurant. + + + + +XXVIII + + +On ne se résigne pas volontiers à perdre quatre-vingt-dix francs, et +un honnête homme n'a qu'une parole, même avec son tailleur. + +Voilà pourquoi le lendemain retrouva Caldas à son bureau. Mais comme +il n'avait pas encore digéré l'affront de la veille, il s'était +procuré les tables de mortalité de Déparcieux afin d'étudier la +question économique des caisses de retraite. + +Ce précieux ouvrage lui apprit que la vie probable d'un homme parvenu +à l'âge de vingt-cinq ans (et Caldas les aurait à la Saint-Jean d'été) +est de quatorze ans et huit mois. + +--Ah! dit-il, je vois bien que l'on trompe ici! Mais consultons +quelque autre statisticien. + +Ricardo, Adam Smith et M. Schnitzler, dont il invoqua tour à tour +l'autorité, ne s'éloignent guère que de quelques mois du chiffre de +Déparcieux. + +--Allons, pensa Caldas, mes quatre-vingt-dix francs courent grand +risque d'être flambés! Mais non, j'en aurai le coeur net, je veux +rattraper mon argent, je resterai ici, je ferai mes trente-six ans, et +quand j'aurai ma retraite (je suis décidé à vivre très-longtemps) pour +vexer l'administration et lui faire du tort, je vivrai plus vieux que +le centenaire du _Constitutionnel_, et l'on mettra ma longévité dans +les faits-divers! + +Cette résolution prise, il concentra toute son intelligence à se +donner l'air et l'esprit bureaucratiques. + +Pour commencer, il apporta un vieux paletot, déférant enfin aux +observations de M. Rafflard, qui, à plusieurs reprises, avait paru +choqué de lui voir conserver pour travailler au bureau ses habits +neufs. + +Le vêtement de travail, en effet, est aussi nécessaire à l'employé +qu'au canotier la vareuse. + +Il n'est pas riche, l'employé, en général, et il lui faut faire des +miracles d'industrie pour n'avoir pas des chapeaux trop gras avec des +appointements si maigres. + +Il est presque toujours très-propre. A le voir dans la rue on ne +devine pas sa gêne périodique. Il a chaîne d'or vrai ou faux au gilet, +sa chaussure est soigneusement cirée, et si son couvre-chef laisse à +désirer, c'est que les chapeliers n'ont pas imaginé encore de vendre +les chapeaux soixante francs, payables à raison de deux francs par +mois. + +Le pantalon seul trahit l'employé; ces plis affreux qui se font aux +genoux sont sa désolation. + +Quelques-uns ont essayé de les prévenir. Pour cela, une fois emboîtés +dans leur chaise, ils lâchent leurs bretelles et retroussent leurs +pantalons jusqu'à mi-jambe. Vains efforts! la genouillère paraît +toujours; seulement, au lieu d'être à sa place ordinaire, elle est +vers le milieu des tibias, ce qui leur donne l'air d'avoir des +exostoses. + +Cette nécessité d'une mise convenable est une des sept plaies de +l'employé de l'Equilibre. Il doit être habillé comme un monsieur, lui +qui ne gagne pas tant que l'ouvrier. + +Et l'ouvrier imbécile qu envie le sort de ce bourgeois en redingote! + +Obligé ainsi de sacrifier au paraître, tous, au ministère, depuis le +chef de bureau jusqu'au surnuméraire, ont une double garde-robe. + +La grande tenue, celle du dehors; la petite tenue, celle du dedans. + +Que cette dernière est horrible, grand Dieu! + +C'est avec des pincettes, lecteur, que je voudrais te présenter les +vieux habits noirs, les redingotes ou les paletots que j'ai vus sur le +dos de plus d'un collègue de Caldas. + +On ne les brosse jamais, ces fidèles serviteurs. + +La poussière, l'encre, les taches s'y entassent d'une année à l'autre, +si bien qu'un géologue en friperie pourrait, à ces couches +successives, assigner, avec précision l'âge de chacune de ces loques. + +Car elles ne s'usent jamais; les vêtements neufs passent, les +guenilles restent. + +La plupart des gens de bureau se bornent à déposer chaque matin dans +l'armoire aux habits dont est pourvue chaque pièce, leur redingote, +leur pardessus, et le haillon qu'ils endossent à la place forme un +singulier contraste avec leurs pantalons et leurs gilets quelquefois +élégants. + +On dirait un alliage de Brummel et de Chodruc-Duclos. + +Cependant il est un genre d'employé qui sait éviter ce contraste; +c'est + +L'EMPLOYÉ COQUET. + +Celui-là met sur son dos tout ce qu'il gagne, comme dit le peuple; il +a l'air d'un gandin, et dîne à vingt-deux sous; il porte la raie au +milieu du front; sa barbe est soigneusement ratissée; il fait canne, +gants et lorgnon. + +L'employé coquet transforme son bureau en cabinet de toilette. Son +premier soin, en arrivant, est de changer de tout,--de tout ce dont il +peut changer. Il quitte ses bottines vernies pour chausser des +savates, et par-dessus sa chemise de batiste il glisse une blouse de +flanelle. + +Plus heureux est le sous-chef du bureau n° 10, le d'Orsay de +l'Équilibre, qui arrive en toute saison avec une fleur à la +boutonnière, rose en été, camélia en hiver. Il occupe une pièce à lui +seul, et il peut à son aise, en poussant les verroux,--faire peau sale +de la tête aux pieds. Il arrive pimpant, s'enferme cinq minutes dans +son cabinet; lorsqu'il en sort, on lui donnerait un sou. + +Le chef du bureau n° 4 est bien heureux aussi d'avoir une pièce pour +son usage particulier. C'est le ci-devant beau. Il se teint les +cheveux, se peint les veines, et réussit presque à réparer des ans +l'irréparable outrage. Ses dents surtout sont un chef-d'oeuvre, et +s'il se renferme toujours dans son bureau, c'est qu'il a l'habitude, +dit-on, de les ôter pour travailler. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il +y rend la liberté à son ventre, emprisonné, hors du bureau, dans un +corset énergiquement sanglé. + +Cet homme «bien conservé» a eu jadis des succès auprès des femmes; il +en a encore moyennant une douzaine de mille francs par an. Il +roucoulait la romance dans les salons sous la Restauration; d'aucunes +assurent qu'on peut encore le faire chanter aujourd'hui. + +Il affectionne les étoffes de couleurs tendres, porte l'habit bleu +barbeau à boutons d'or, et l'été se montre avec des pantalons de +nankin. + +A côté de ces représentants de la fashion se place naturellement + + L'EMPLOYÉ QUI VA DANS LE MONDE + +Celui-ci fait de son bureau un petit pied-à-terre dans Paris où son +budget restreint ne lui permet pas d'habiter; c'est dans les environs +de Montrouge ou de Charonne qu'il a son domicile effectif. + +Sa tenue de danseur est soigneusement pliée dans une petite armoire +fermant à clef. Il y enferme également des chemises que la +blanchisseuse vient prendre tous les huit jours. + +Lorsqu'il est invité à une soirée ou à un bal, il va dîner sans se +presser, passe ensuite une ou deux heures au café, et sur les huit +heures du soir regagne son bureau, où le portier, à qui il a donné le +mot et peut-être la pièce, le laisse pénétrer sans difficultés. + +Là il se rase, se peigne, se lave, s'habille et se pomponne. + +Les maisons où les fêtes se prolongent jusqu'au jour sont celles qu'il +préfère; il reste jusqu'au dernier cotillon, et alors regagne encore +son bureau. + +Il se déshabille, revêt sa défroque de travail, allume un grand feu et +s'endort. L'arrivée de ses collègues ne le réveille pas; il les a +dressés à respecter son somme. + +L'employé qui va dans le monde y va rarement pour son plaisir. C'est +une besogne, une tâche qu'il s'impose. + +Toujours un motif secret le guide. + +Il chasse à l'héritière. + +Il cherche des relations et recrute des protecteurs. + +Il y en a qui ne vont au bal que pour être invités ensuite à dîner. + +Dans tous les cas, l'employé qui va dans le monde est cher à la +maîtresse de maison: c'est le danseur dont les jambes sont +infatigables; une fois monté, il va toujours, pourvu qu'entre chaque +danse il ait le temps d'avaler un rafraîchissement. C'est l'homme +précieux et dévoué; il fait valser des dames qui pèsent deux cents, et +polke avec les jeunes demoiselles de six ans. + +Il est le cavalier servant des dames en turban qui font tapisserie, et +on lui donne, lorsqu'il entre, la liste des quadrilles qu'il devra +faire danser. + +Le rêve de tous ces danseurs diplomates serait d'être invités aux bals +officiels, aux bals surtout que donne le ministre de l'Équilibre. Mais +les invitations passent bien au-dessus de leur tête. + +On en cite un cependant, simple commis, qui s'avisa l'an passé d'un +stratagème qui lui ouvrit l'Eldorado de ses rêves. Cet homme intrépide +avait d'avance revêtu son costume de bal; il réussit, à la sortie des +bureaux, à se glisser dans le corps de logis occupé par le ministre. + +Là il s'enferma dans un de ces réduits où d'ordinaire on reste le +moins longtemps possible. Il y resta, lui, de quatre heures à dix +heures du soir. + +A ce moment les salons étaient pleins, et il aurait passé inaperçu +sans les émanations subtiles et exotiques qu'il traînait après lui. + +Chacun se demandait d'où venait cet homme, plus parfumé qu'un couplet +de M. Clairville. + +Un employé supérieur, présent à la fête, éventa ce mystère. + +On sut par où avait passé l'intrus pour pénétrer dans les salons. + +Depuis, par ordre supérieur, on n'oublie plus de l'inviter à tous les +bals. + + + + +XXIX + + +Déterminé à rester à l'Équilibre, Caldas en arriva vite à se poser ce +problème: + +«A quoi mène l'administration?» + +Parmi les amis qu'il s'était faits au ministère, il avait distingué +deux fortes têtes, deux commis principaux à peu près du même âge, +appartenant au même bureau, et travaillant dans la même pièce. + +L'un s'appelle Bizos, et l'autre Sangdemoy. + +M. Bizos est un homme de trente-quatre ans, maigre et de haute taille, +à l'air à la fois intelligent et distingué. Il est commis principal +depuis trois ans et n'a en tout que cinq ans de service. + +Bizos est un déclassé. + +Son adolescence a été orageuse, et de toutes les entreprises qu'il a +tentées avant d'entrer dans l'administration, aucune ne lui a réussi. + +A dix-sept ans, à la suite de fredaines de jeune homme, il s'est +engagé dans un régiment de cuirassiers. Après deux ans de service, son +père était obligé de le faire remplacer, pour lui épargner les +désagréments de passer devant un conseil de discipline. + +Depuis, successivement, il a été associé d'une fonderie de fer, +sous-directeur d'une ferme modèle, commissionnaire en marchandises, et +juge suppléant au tribunal d'Oloron, dans le Béarn; car il a trouvé le +moyen de se faire recevoir docteur en droit, tout en courant ces +aventures. + +En dernier lieu, il avait entrepris l'exploitation d'un brevet pour le +dévidage des cocons du ver à soie de l'aliante; un incendie, une +inondation et l'avant-dernière crise sur les soies le frappèrent coup +sur coup et firent avorter toutes ses combinaisons. + +C'est après ce dernier désastre, et lorsqu'il allait avoir vingt-neuf +ans, que, désespéré, sans positions, sans fortune, il se décida à +entrer dans l'administration. + +Pour lui ce n'était pas le port après le naufrage. Il comptait bien +n'y pas rester. Il voulait prendre terre, attendre les événements, et +se remettre en mer à la première brise favorable. + +Sans doute l'occasion ne s'est pas encore présentée, puisqu'il est +toujours ancré au ministère; son avancement d'ailleurs a été rapide, +et cependant il a perdu toutes ses illusions sur la carrière +bureaucratique. + +C'est le type achevé de + + L'EMPLOYÉ TANT PIS + +Il n'aime pas l'administration; à tout et toujours il trouve à redire. +Lui demande-t-on comment il s'y prendrait pour faire mieux, il répond +que quand il sera ministre, il dira son secret. + +En attendant, il n'est pas une décision qu'il ne critique. Dans chaque +mesure, dans chaque acte émanant de l'autorité supérieure, il voit +autant de fautes, autant de pas de clerc. + +L'administration a-t-elle eu raison, ce succès le désole; il hausse +les épaules et se remet de plus belle à la chasse des balourdises et +des inadvertances. + +Mais si vraiment l'administration s'est trompée, il se frotte les +mains, il est radieux. + +Il a en médiocre estime le caractère de ses chefs, en plus médiocre +estime encore celui de ses égaux et de ses subordonnés. Il trouve les +premiers insolents et vains, les seconds plats et envieux. + +Lui-même n'est pas envieux. La réussite d'un collègue ne le chagrine +aucunement. Il y a beaucoup de mépris dans cette indulgence. Il rit +des petites ambitions qui s'agitent autour de lui. Son orgueil en fait +comme un géant au milieu des nains. + +Il s'est fabriqué une philosophie qui est le contraire de celle de +Pangloss: il ne voit les choses que par leur mauvais côté, et +s'attend, pour lui-même comme pour les autres, à toutes les +déconvenues imaginables. + +Il prétend qu'en entrant au ministère, il a lu au-dessus de la loge du +portier les mots que Dante écrit à la porte de l'enfer: «Laissez ici +toute espérance.» + +Il faut l'entendre argumenter à perte de vue sur ce sujet, avec son +collègue et son voisin. + + L'EMPLOYÉ TANT MIEUX. + +Celui-ci fait profession de respect et d'amour; son dévouement est à +toute épreuve, et son admiration ne connaît pas de bornes. + +Depuis qu'il est au ministère, on a déjà cinq ou six fois changé de +systèmes, il les a tour à tour défendus avec chaleur, et, qui plus +est, avec conviction. Il parle bien, et dans une autre enceinte ferait +peut-être un orateur, mais à coup sûr ce serait un orateur du +gouvernement. + +Peut-être pense-t-il, comme M. G. de Cassagnac, qu'il faut toujours +défendre l'autorité. + +Il croit au dogme de l'infaillibilité ministérielle. + +Et ce n'est pas un jeu joué, un parti pris, il obéit à la tournure de +son esprit. Il réalise le type du parfait croyant entrevu par ce +mystique docteur du moyen âge, qui s'écriait, brûlant de foi: _Credo +quia absurdum_. + +La foi de l'employé Tant Mieux est inébranlable. Homme d'esprit, il a +pu jauger certains de ses chefs sans que son respect en fût altéré. Un +supérieur incapable ne prouve pas plus à ses yeux contre l'excellence +du système administratif, qu'un Alexandre VI sur le trône pontifical +n'ébranle les convictions d'un catholique. + +Victime d'injustices, il ne s'est jamais plaint, et, ce qui vaut +mieux, ne s'est pas trop attristé. S'il en a souffert, il ne s'en +prend pas à ses Dieux, il s'en prend au hasard, à l'inconnu, et il +reste parfaitement convaincu que la réparation ne peut tarder à venir. +Il en est sûr, et il attend. + +L'administration sait bien qu'il ne se plaindra pas. C'est l'employé +selon son coeur, toujours content, toujours louangeant. Faut-il une +victime, c'est lui qu'elle choisit. + +Cette vivante contre-partie de M. Bizos est M. Sangdemoy. + +Tels sont les deux oracles qu'alla consulter Romain. + +--J'ai vingt-cinq ans, leur dit-il, j'ai fait mon droit, et voilà cinq +semaines que je suis entré ici. + +--Tant pis, dit M. Bizos. + +--Tant mieux, dit M. Sangdemoy. + +--Vous avez peut-être raison tous les deux, reprit Caldas, mais enfin +puisque j'y suis, que dois-je faire? + +--Donner votre démission tout de suite, dit M. Bizos. + +--Rester, travailler, et attendre, dit M. Sangdemoy. + +--Pourquoi? demanda Caldas. + +--Nous y voici, reprit M. Bizos. L'administration est une impasse, il +faut en sortir; aujourd'hui vous le pouvez, demain il sera trop tard. +En trois mois la vie de bureau use l'énergie. On s'habitue à tout, +même à recevoir tous les matins une volée de coups de bâton. Vous +prendrez l'habitude de vous ennuyer. Regardez-moi, je vieillis ici +d'un an tous les jours, et je n'ai pas le courage de m'en aller. Il +faudra un événement pour me décider à donner ma démission. La porte +vous est encore ouverte: sortez par la porte, et n'attendez pas d'être +obligé de sauter par la fenêtre. + +--A mon tour, dit Sangdemoy. Il faut rester, parce qu'ailleurs vous +seriez sans doute plus mal qu'ici. Il vaut mieux tenir que courir. +Vous gagnez peu, mais c'est sûr. Il faut travailler, parce que le +travail est l'artisan du succès et qu'on ne s'ennuie jamais quand on +travaille. Il faut attendre, parce que l'administration ne peut +manquer de vous récompenser et que chaque heure qui s'écoule vous +donne un droit de plus à ses faveurs. L'homme intelligent et actif +peut compter sur elle; l'avancement est pour lui seul en définitive, +et si l'on vous dit qu'elle voit du même oeil le fainéant et le +travailleur, n'en croyez rien; c'est un bruit que les paresseux font +courir. + +--Je goûte fort vos raisonnements, dit Caldas; mais vous êtes resté +dans les généralités, et sur ce terrain on plaide avec un égal +avantage le pour et le contre. Passons, s'il vous plaît, à mon cas +particulier, et puisqu'il s'agit de moi, faites de la personnalité. + +--Soit, continua M. Bizos. Vous gagnez aujourd'hui douze cents francs, +dans trois ans vous en gagnerez quinze cents, dans six ans dix-huit, +et ainsi de suite. A quarante ans vous aurez un traitement de quatre +mille francs, c'est-à-dire à peu près de quoi manger quand vous +n'aurez plus de dents. Et notez bien que je vous dore la pilule, je +vous suppose de ces gens heureux ou adroits qui retournent le roi cinq +fois par partie. Vous ne serez ni heureux ni adroit: attendez-vous +donc à végéter toute votre vie dans un emploi de mille écus. + +--J'admets le calcul de M. Bizos, riposta M. Sangdemoy; seulement il +porte à faux. Si tous les appelés ne sont pas élus, c'est de leur +faute. Nous sommes trois mille employés à l'Équilibre: quinze cents +resteront copistes, parce qu'ils sont inintelligents ou paresseux; ce +sont les traînards et les éclopés; ils peuvent faire leur _mea culpa_. +Mille ne dépasseront pas les grades intermédiaires, ce sont les +négligents et les insoucieux, c'est le noyau de notre corps d'armée; +_mea culpa_ encore pour ceux-ci. Les cinq cents autres forment +l'état-major: avec des capacités et du tact, du tact surtout, on est +toujours de ceux-là, monsieur Caldas. D'ici trois ans vous devez être +commis principal, sous-chef dans cinq ans, chef de bureau deux ou +trois ans plus tard. Vous aurez trente-trois ans et toutes vos dents +encore pour manger vos huit mille francs d'appointements. Arrivé là, +l'avenir est à vous. Vous devenez chef de division et enfin directeur, +conseiller d'État, etc. Tous les chefs de bureau deviennent +directeurs: c'est écrit là-haut. + +--Parbleu, dit M. Bizos, je vous engage à vous citer pour exemple. +Vous êtes un excellent employé, et après dix-huit ans de service vous +avez trois mille francs d'appointements. + +--Je puis avoir été négligé en apparence, répondit M. Sangdemoy, mais +un dédommagement certain m'attend. Mon avancement, pour avoir été +tardif, n'en sera que plus rapide. D'ailleurs vous-même, vous êtes la +preuve de ce que j'avance, vous qui en cinq ans, sans protection et +sans intrigue, êtes arrivé au même point que moi. + +--Si je vous entends bien, fit Caldas, les chances sont à peu près +égales, comme à la roulette; et puisque je suis ici, ma foi, j'ai +bonne envie d'y rester. + +--Ah! tant mieux, s'écria M. Sangdemoy. + +--Ah! tant pis, s'écria M. Bizos. + +--Élucidons encore la question, reprit Caldas. Considérons la chose au +point de vue de la vie privée. Un employé de l'Équilibre doit-il se +marier? + +--Toujours! fit M. Sangdemoy. + +--Jamais! fit M. Bizos. + +--Parlez, dit Romain. + +--Le mariage est une chose grave, reprit M. Bizos. On se marie par +amour ou pour de l'argent. Mais les mariages d'amour ne sont permis +qu'aux millionnaires, qui sont trop raisonnables pour faire cette +folie. Donc il vous faut une dot, et les dots ne se jettent pas à la +tête des jeunes commis à deux mille quatre. C'est à la fleur du bel +âge de cinquante ans que vous pourrez songer à prendre femme. Si vous +vous mariez jeune, ce sera avec une fille pauvre; vous ne mangerez que +des pommes de terre dans votre ménage. Si vous vous mariez vieux, vous +serez odieux ou ridicule. Dans tous les cas, époux imberbe ou barbon, +le métier que vous faites est dangereux pour un mari. Absent toute la +journée, votre femme s'ennuie; et quand une femme s'ennuie... + +--Est-ce qu'une femme a le temps de s'ennuyer dans la journée? +répliqua M. Sangdemoy; elle trouve trop d'occupation dans son +intérieur, alors même qu'elle n'aurait pas à ses côtés un enfant, ange +gardien du foyer. Une femme ne s'ennuie que le soir, quand son mari +déserte la maison. Et d'ailleurs, où sont les hommes qui appartiennent +exclusivement à leurs femmes? Est-ce le médecin, cet homme de +dévouement qui n'est même pas maître de ses nuits? Est-ce l'avocat, le +juge, l'artiste? Il faut que l'employé se marie, et le plus tôt est le +mieux. L'employé marié présente plus de surface, plus de garanties; +c'est un citoyen, tandis qu'on devrait refuser ce titre au célibataire +inutile. Et les bons partis ne vous manqueront pas: quel père de +famille ne s'estime heureux de donner sa fille à un homme muni d'un +emploi sûr? Ne sait-on pas d'ailleurs que l'administration protège +l'employé marié et lui donne de l'avancement en raison du nombre de +ses enfants? + +--Comme je veux être directeur, dit Caldas, je me marie, et j'ai +beaucoup d'enfants. + +--Tant mieux! fit M. Sangdemoy. + +--Tant pis! fit M. Bizos. + +--Mille remercîments, messieurs! dit Caldas. Si l'on suivait jamais +les conseils qu'on demande, je serais vraiment fort embarrassé. + + + + +XXX + + +Une occasion se présenta pour Romain de changer de bureau: il en +profita. Un des employés du Service Extérieur était malade, il obtint +d'être chargé de son travail. + +Le chef de ce bureau passe au ministère de l'Équilibre pour un homme +sévère: la ponctualité est sa marotte, et c'est lui qui, en 1846, +proposa à Son Excellence d'établir un service de voitures qui, tous +les matins, auraient été chercher les employés à leur domicile. + +Ce projet allait être adopté lorsque les marchands de soupe +s'emparèrent de l'idée. L'administration des postes l'utilisa pour ses +facteurs, mais celle de l'Équilibre recula devant la crainte du +ridicule. + +Les employés de cet homme exact sont par lui mal notés s'ils n'ont pas +de montre. Il prétend qu'un homme sans montre est un homme incomplet. + +Lui-même est un chronomètre, et les petits boutiquiers de son quartier +règlent leurs pendules sur son passage. + +Il est d'ailleurs très-méticuleux, distribue lui-même la besogne à +chacun, et corrige le travail de ses subordonnés avec plus de soin +qu'un professeur de quatrième les devoirs de ses élèves. + +Ce chef de bureau daigna agréer Caldas. + +--Vous allez remplacer momentanément, lui dit-il, un de nos meilleurs +employés, un homme exact, ponctuel, soigneux. C'est un travailleur +infatigable, âpre à la besogne, qui en une semaine fait plus que +d'autres en six mois. Je ne le remplacerais pas, si je venais à le +perdre. Malheureusement il est d'une complexion délicate avec des +apparences de santé. A travailler sans relâche, il a ruiné son +tempérament. Tâchez de marcher sur ses traces. + +Cet employé précieux, qui se nomme Ildefonse Brugnolles, travaille +seul dans une petite pièce attenant au cabinet de son chef. C'est là +que l'on installa Caldas à une table dont l'ordre symétrique disait +les habitudes du propriétaire. + +Confiance oblige, dit-on. Romain, qui se sentait fier de suppléer un +homme indispensable, prit la résolution sinon de le dépasser, au moins +de l'égaler. + +--Mon garçon, se dit-il, il s'agit de te bien tenir. Tu as ton +avancement au bout de tes doigts. Chaque employé de l'Équilibre a son +brevet de directeur dans son écritoire. Il s'agit de l'en faire +sortir. + +Malheureusement il avait peu à faire pour l'instant, et Caldas dut +faire preuve d'un génie fort inventif pour trouver à s'occuper un peu. + +Il avait bien copié cinq bonnes pages en huit jours, et son activité +commençait à faire oublier au chef de bureau son employé absent, +lorsqu'il arriva un matin, cet employé. + +M. Brugnolles est un grand et gros garçon à la lèvre épaisse, à l'oeil +vif, aux cheveux crépus. Sa barbe en éventail, épaisse et forte, tire +légèrement sur le roux. Les roses de Provins fleurissent sur ses joues +un peu hâlées. Il a le ventre déjà proéminent, les bras courts, la +main grosse, grasse et rouge. Il a cette démarche des épaules qui +donne en province de l'importance à un homme. Il a la parole facile, +le verbe haut, le geste libre et même un peu casseur. Quand il cause +il met ordinairement la main droite dans la poche de son pantalon, +tandis que l'autre joue négligemment avec une superbe chaîne de montre +qui ne fait pas moins de trois fois le tour de son corps. + +En apercevant Caldas, M. Brugnolles fit un geste de mécontentement. + +--Qui vous a mis là? demanda-t-il à Romain. + +--Le chef de bureau, répondit celui-ci; je remplace un employé malade. + +--C'est moi qui suis malade, dit M. Brugnolles, et je trouve fort +singulier qu'on se soit avisé de me remplacer. Je vais éclaircir la +chose avec le chef. + +M. Brugnolles sortit, sans que Caldas songeât à répondre quoi que ce +soit. Il était stupéfié. Jamais il n'avait vu un malade si bien +portant. + +Quelle maladie pouvait se cacher sous cet aspect si florissant? Romain +cherchait encore, lorsque M. Brugnolles rentra. + +--Tout est expliqué, dit-il; notre chef sait qu'il m'est impossible de +me ménager en face de la besogne. Je me «crèverais» si on me laissait +faire. Vous m'aiderez; et, puisque vous devez rester là, j'espère que +nous serons bons amis. + +--J'en suis sûr, dit Caldas, à qui la physionomie de cet original +revenait. + +C'était un rude travailleur, en effet, que ce Brugnolles; une +avalanche de besogne arriva, il sauta dessus comme un affamé sur un +pain de quatre livres. + +Romain ne reconnaissait plus le procédé de ses collègues du Sommier, +bureaucrates de la vieille roche, qui travaillent lentement pour +travailler longtemps, gens prudents qui économisent la besogne afin +d'en avoir toujours sur la planche. + +Non, Brugnolles travaillait comme un ouvrier à ses pièces, sans repos +ni trêve; il ne déjeunait pas, il avalait un petit pain et sifflait, +tout en écrivant, une bouteille de vin. Caldas, lorsqu'il arrivait le +matin, le trouvait toujours aux prises avec un dossier, et le soir il +faisait allumer une lampe pour piocher jusqu'à six heures. + +Deux ou trois fois le chef de bureau était venu, et en présence de +tout le travail abattu il s'était fâché: + +--Vous êtes incorrigible, mon cher Brugnolles, avait-il dit, vous +allez encore vous rendre malade. + +Caldas avait beau regarder Brugnolles; rien sur sa figure n'annonçait +l'altération de sa santé. + +Cependant ils étaient au mieux ensemble, et pendant une semaine, où +Romain fit tous ses efforts pour se tenir à la hauteur de son +collègue, il reçut de lui les meilleurs conseils. + +--Vous avez tort, cher confrère, lui disait celui-ci, de suivre les +traces de tous ces jeunes étourneaux et de ces vieux enfants avec +lesquels je vous voyais hier soir aller prendre l'absinthe au café de +l'Équilibre. + +--Mais je ne suis pas leurs traces, dit Caldas. + +--Vous y arriverez, si vous les fréquentez. Déjà vous allez au café de +l'Équilibre, ce qui est une faute. On va ailleurs, au boulevard, +n'importe où. Vous arriverez en retard, vous écrirez que vous êtes +malade, pour éviter l'amende. Vous emploierez toute votre finesse à +vous décharger de travail. Bientôt vous vous absenterez pendant la +séance. Qui sait? vous avez déjà peut-être fait le tour du chapeau. + +--Je l'avoue, dit Romain. + +--Quel enfantillage! continua M. Brugnolles; vous voulez jouer au plus +fin avec l'administration, vous pensez «l'enfoncer,» et vous vous +croyez bien habile. Que gagnez-vous à cela? Quelques heures d'oisiveté +la haine de vos chefs. La dupe, c'est vous. Car toutes vos malices +sont cousues de fil blanc. On les connaît. Vos supérieurs, qui en ont +usé avant vous, feignent de ne s'apercevoir de rien, mais au fond ils +sont furieux. + +--Vous croyez que cela peut nuire? + +--Parbleu! fit M. Brugnolles, vous avez le front de me le demander! +Mais vous ne voyez donc pas plus loin que votre nez! Il se trouve +toujours quelque bouche indiscrète. Tout revient aux oreilles de +l'administration, et, si elle a l'air de fermer les yeux, elle ne vous +en garde pas moins une dent. + +--Peste! dit Caldas, vos mots ne sont pas tirés par les cheveux; vous +parlez bien notre langue, vous feriez bonne figure au _Bilboquet_. + +--Je ne lis que ça, j'y suis abonné. + +--Ciel! s'écria Caldas, un homme qui paye pour lire ma prose! +Laissez-moi vous admirer! + +--Quoi! vous êtes le célèbre Caldas du _Bilboquet_, l'auteur des +_Pensées d'un ferblantier_! + +--J'ai cet honneur, murmura Romain. + +--Il y a longtemps que je vous connais, dit M. Brugnolles, qui se mit +à réciter à Caldas une dizaine de ses nouvelles à la main. Mais au +fait, continua-t-il, vous allez me dire pourquoi, depuis trois mois, +on ne voit plus d'articles de vous. + +--C'est que depuis trois mois je suis employé de l'Équilibre. + +--Et c'est là ce qui vous empêche... Mais, mon cher ami, vous ne +trouverez jamais un bureau plus commode que celui-ci pour faire de la +littérature. + +--Oh! fit Caldas révolté, mon temps appartient à l'administration, et +je ne voudrais pas nuire à mon avenir. Tout à l'heure vous m'avez dit +vous-même... + +--Eh! tout à l'heure je parlais à un collègue quelconque, mais +maintenant je sais à qui j'ai affaire, je puis vous ouvrir mon coeur +et vous livrer mon secret; vous êtes un homme, et je compte sur votre +discrétion. + +--Oh! soyez sans crainte, dit Caldas. + +--Alors écoutez-moi bien, je vais vous initier à la + +THÉORIE DE LA CAROTTE. + +Il y a deux espèces de carotte bien distinctes: la petite, et la +grande. + +On connaît la première. Les carottiers de cette catégorie sont de +véritables lycéens, heureux de faire la nique à leurs professeurs. + +Ils s'échappent du bureau pour courir au café. + +Ils s'esquivent afin d'aller fumer un cigare. + +Ils prétextent un mal de tête ou un mal de dents les jours de soleil, +pour avoir leur demi-journée. + +Ils se font adresser une lettre de faire-part, encadrée de noir, pour +assister à un service funèbre imaginaire, et ils ne manquent jamais +d'aller jusqu'au cimetière. + +Ils se font envoyer un commissionnaire pour affaire urgente. + +Ils ont tous les huit jours un parent à conduire au chemin de fer. + +Ils exploitent en un mot tous les menus détails de la vie ordinaire; +ils mettent les accidents en coupe réglée. Noces, indisposition, +baptême, incendie, naissance, garde nationale, prise de voile, +déménagement, tirage au sort, enterrement, élections, accouchement, +inondation, etc., etc.; ils savent tirer parti de tout aux dépens de +l'administration. + +Tels sont les carottiers vulgaires, qui semblent bien mesquins à côté +des tireurs de grande carotte. + +Les premiers sont des pillards qui filoutent une à une les heures +réglementaires; les seconds sont des conquérants qui, de par leur +audace, s'assurent des mois entiers de liberté. + +Au premier abord on pourrait croire que la grande carotte expose à de +plus graves dangers que la petite. + +C'est une erreur. + +Pour dix petites carottes on a dix mauvaises notes; une grande passe +presque toujours inaperçue, et, fût-elle découverte, elle ne peut +valoir qu'une seule mauvaise note. + +Le grand carotteur perd tous les dix-huit mois son père ou sa mère à +deux cents lieues de Paris. + +Il a à suivre au fond de l'Allemagne un procès dont dépend toute sa +fortune. + +Il conduit en Italie une soeur poitrinaire. + +Il poursuit en Valachie sa femme qui vient de se faire lever par un +boyard qui étudiait en médecine. + +Le petit carottier exploitait les accidents de l'existence; le grand +carotteur exploite les catastrophes. Les morts, les héritages, les +crimes, les procès, autant de cordes à son arc. + +--Moi, continua M. Brugnolles, je n'ai qu'une corde à mon arc; mais +c'est la corde infaillible. Je suis malade. + +--Maladie incurable! je m'en doutais depuis que je vous écoute, dit +Caldas. + +--Ne croyez pas que cela soit facile. Il ne s'agit pas de dire: «Je +suis malade, je vais prendre un congé;» il faut arriver à se faire +dire: «Vous êtes malade, prenez donc un congé!» Voilà pourquoi je me +tue de travail ici. Chacun sait bien que ces excès de labeur ont +délabré ma santé. Je dois dire du reste qu'en huit jours je mets mon +service au courant pour deux mois. J'ai fini ma besogne aujourd'hui; +demain je commencerai à éprouver des vertiges. Après-demain mon chef +me suppliera d'aller me soigner. Et c'est ainsi, mon cher, que, tout +en passant pour un excellent employé, toujours porté au tableau +d'avancement, j'ai trouvé le moyen de ne venir au ministère que +quarante jours par an. + +--Mais que faites-vous du reste de votre temps? demanda Caldas. + +--Moi, je suis voyageur de commerce. + + + + +XXXI + + +--Allez vous coucher, Brugnolles, allez vous coucher. + +Ainsi parla le chef de bureau. + +--Je crois en effet que j'ai la fièvre, dit Brugnolles, qui prit son +chapeau. + +Et, s'approchant de Caldas comme pour le mettre au courant de la +besogne: + +--Si vous avez des commissions pour Lille, lui souffla-t-il, j'y vais +placer des vins. + +Romain de nouveau se trouva seul, et de nouveau la besogne lui manqua +complètement. Il s'ennuyait sérieusement dans son cabinet. + +Comme il ne remplissait au Service Extérieur qu'un emploi intérimaire, +un officieux vint lui dire fort à propos que deux autres places +étaient vacantes sous deux chefs différents. + +--C'est bien, dit-il, j'y réfléchirai. + +Il voulait prendre des renseignements sur les chefs de ces bureaux, et +on lui fit connaître tour à tour le chef qui ne fait rien, et le chef +qui fait tout. + + + LE CHEF QUI NE FAIT RIEN + +Paraît au bureau tous les deux ou trois jours, et c'est vers deux +heures qu'il y arrive. + +Il confère alors dix minutes avec son sous-chef, qui est un homme +capable. + +Ensuite, il lit son journal, fait sa correspondance particulière, et +donne quelques signatures. + +Ces signatures à donner l'ennuient beaucoup. + +Dans les premiers temps il lisait exactement tout ce qu'on lui +présentait, il redoutait de parapher quelque absurdité. Il s'est +façonné depuis; il sait qu'il peut se reposer absolument sur son +sous-chef, et il signe les yeux fermés. Il signerait, comme on dit, sa +condamnation à mort. + +Oh! combien il regrette que l'administration n'autorise pas l'usage +des griffes pour les chefs de bureau! Comme il serait heureux de +confier la sienne à son sous-chef! + +Le chef qui ne fait rien est ordinairement gras; c'est un excellent +père de famille; il n'a point de vice à proprement parler, sauf qu'il +s'occupe parfois de littérature ou de jardinage. C'est lui qui +trouvera la verveine noire, et il est en correspondance avec Alphonse +Karr. + +Le bureau du chef qui ne fait rien marche admirablement. Ses employés +l'aiment, car ils n'ont pas affaire à lui. Son sous-chef encourage et +exploite la nonchalance de son supérieur au profit de son ambition. + +On dit dans l'administration que le chef qui ne fait rien a de grandes +capacités. + + + LE CHEF QUI FAIT TOUT + +Arrive de bonne heure, veille tard, et emporte du travail chez lui; + +Ne laisse pas écrire une ligne même à son sous-chef; + +Ne supporte pas qu'un de ses employés travaille, et s'il lui en vient +un qui soit laborieux, il lui cherche des querelles d'Allemand pour +lui faire quitter le bureau. + +Cet homme, qui a la manie du travail, se plaît à dire que tous ceux +qui l'entourent sont des idiots; il a si peu confiance en eux qu'il +fait tout, absolument tout par lui-même. Il rédige, copie et recopie +lui-même, fait les projets, les minutes et les expéditions. + +Son sous-chef le déteste; les employés, qu'il laisse parfaitement +libres, ne savent que faire de leur temps. + +On les rencontre un peu partout, excepté dans leur bureau. Ils +n'aiment point leur chef, et disent qu'il accapare toute la besogne +pour les empêcher de se produire. + +Le chef qui fait tout est maigre, soigne peu sa tenue, et porte un +parapluie en toute saison. + +--Je n'irai certainement dans aucun de ces bureaux, se dit Caldas; +l'important pour moi est de rester seul, et, comme je veux faire +honneur à l'administration, je vais écrire une pièce pour le +Théâtre-Français. + + + + +XXXII + + +Romain travaillait comme un noir à son drame, et déjà il ne lui +restait plus à écrire que le cinquième acte, lorsqu'on annonça pour le +premier juillet une réorganisation générale du ministère de +l'Équilibre, arrêtée en principe depuis dix ans. + +On avait encore six semaines à attendre ce grand jour, mais dès +l'instant où la décision de l'autorité supérieure fut connue, c'en fut +fait de tout travail. A quoi bon s'occuper d'un service qu'on allait +peut-être quitter? On comptait sur des remaniements gigantesques, sur +des promotions nombreuses, sur un avancement fabuleux. Toutes les +petites ambitions s'agitèrent, et on les vit éclater comme un incendie +qui couve depuis longtemps sous la cendre. + +Les employés de l'Équilibre, qui savent parfaitement que pour avancer +on ne doit compter que sur son mérite, se répandirent par la ville en +quête de protecteurs. Personne dans les bureaux désertés en masse; +plus de feuille de présence. On ne rencontrait dans les corridors que +des gentlemen en habit noir, en cravate blanche et en gants paille. +Les bureaucrates avaient quitté la livrée du travail pour endosser +celle du solliciteur, mais ils ne faisaient qu'apparaître, prendre le +vent et s'enfuir. + +Le ministère de l'Équilibre avait un faux air de la Chambre des +notaires. + +Pour cette grave circonstance, M. Brugnolles, qui faisait une tournée +sur les bords du Rhin, accourut à son poste. + +--Toujours sur la brèche! lui dit le chef de bureau; pour Dieu! +monsieur Brugnolles, ménagez-vous. + +Caldas crut devoir faire comme tout le monde un petit brin de +toilette, et M. Krugenstern, complice de ses menées ambitieuses, lui +ayant fourni un habillement de soirée, il se rendit de son pied léger +chez son protecteur, l'ancien élève en pharmacie. + +Cet homme important avait quitté la direction de sa Revue pour des +fonctions indéfinies qui lui donnaient une grande influence. Il était +depuis dix-huit mois en train d'ouvrir une enquête sur une question +économique à l'ordre du jour. + +Après deux visites infructueuses, Romain put enfin forcer la porte de +son protecteur. + +Celui-ci ne reconnut point son protégé. Caldas fut obligé de se +nommer, et comme son nom n'éveillait aucun souvenir, il eut +l'imprudence de rappeler à ce personnage le temps où il élaborait les +ordonnances suivant la formule. + +Aussitôt il fut mis à la porte. Romain regagna son ministère, méditant +sur le danger qu'il y a de parler aux hommes arrivés de leurs débuts. + +Enfin, le grand jour se leva. Dès l'aurore, une armée d'ouvriers prit +possession du ministère. On perça des galeries, on en ferma d'autres; +on créa sept escaliers; on fit une salle de conseil d'une enfilade de +bureaux, et une enfilade de bureaux de la salle du conseil. Les +employés du second étage furent transportés du quatrième au +rez-de-chaussée, et ceux du rez-de-chaussée dans les combles. Pas une +cloison ne resta debout; là où il y avait des cheminées on mit des +poêles, et là où il y avait des poêles ou mit des cheminées. + +Cette réinstallation fit le plus grand honneur à l'architecte. Le +service en fut singulièrement simplifié. Il est vrai que dans le +déménagement une partie des archives fut perdue, mais on combla cette +lacune par la création de trois cent quarante nouveaux emplois. + +Caldas aussi perdit quelque chose. Il avait laissé le troisième acte +de son drame dans le tiroir de son bureau, tiroir dont il avait la +clef. Le meuble fut emporté par des hommes de peine à six heures du +matin, et depuis, Romain ne l'a pas retrouvé. + +Cette réorganisation des services désorganisa peut-être un peu le +travail pendant un trimestre. + +Mais telle était la simplification qui en résultait, que le temps +perdu fut bien vite compensé. + +Deux mois après que tout était rentré dans l'ordre, on rencontrait +encore dans le corridor des employés qui erraient comme des âmes en +peine et qui demandaient à tous ceux qu'ils rencontraient: + +--Pardon, vous ne sauriez pas où est mon bureau? + + * * * * * + + + + +XXXIII + + +Caldas avait perdu son troisième acte; mais il fut nommé commis. Ses +appointements se trouvèrent du coup presque doublés. + +Il était donc dans les satisfaits; par contre, il y avait des +mécontents, M. Rafflard, par exemple, qui venait d'être nommé au +bureau des Affaires Prescrites, une impasse définitive, et Nourrisson, +qui était resté au bureau du Sommier. + +M. Bizos, promu au grade de sous-chef était furieux; M. Sangdemoy, au +contraire, n'ayant eu aucun avancement, se frottait les mains et plus +que jamais bénissait l'administration. + +Gérondeau, lui aussi, était dans les satisfaits. Cet adroit +expéditionnaire avait réussi à s'emparer de fonctions qu'il convoitait +depuis longtemps, c'est-à-dire à s'introduire dans un bureau +complètement hors cadre, le + +BUREAU DES VOITURES. + +Les employés de ce bureau forment une classe à part dans +l'administration. Ce sont des paresseux intelligents. L'autorité +supérieure a su tirer parti de leurs défauts et utiliser des gens +jusqu'alors inutiles. + +Dans l'intérieur du ministère, ils ne faisaient oeuvre de leurs dix +doigts. Renonçant à combattre leur horreur insurmontable pour le +bureau, l'administration les emploie à l'extérieur. + +Ils font les courses qui exigent la présence d'un homme entendu et +capable; ils s'occupent des affaires litigieuses; discutent les +transactions, et enfin évitent, pour les affaires urgentes, les +lenteurs de la correspondance administrative. + +Le nom de ce bureau vient de ce que l'administration autorise tous ces +employés à prendre des voitures à son compte. Leurs six heures +réglementaires se passent donc dans un coupé, dont quelques-uns sont +heureux d'offrir la moitié aux petites dames qu'ils rencontrent. + +D'autres voyagent, dit-on, sur l'impériale des omnibus, et réalisent +ainsi d'honnêtes bénéfices. + +Gérondeau n'est pas de ceux-là. Il affirme qu'il y met du sien. + + * * * * * + +Basquin n'était ni content, ni mécontent. On l'avait fait passer, +toujours en qualité d'expéditionnaire, à un bureau de création +nouvelle, le + +BUREAU DE LA CORRESPONDANCE PARTICULIÈRE. + +Ce nouveau service est l'oeuvre et l'invention d'un sous-chef rempli +d'astuce. Depuis cinq ans il rumine ce projet, depuis trois ans il +travaille à le faire aboutir. + +C'est au portier du ministère que jadis les facteurs de la poste +remettaient les lettres particulières adressées à Messieurs les +Employés. + +Le portier les distribuait aux garçons de bureau, lesquels les +transmettaient à leurs destinataires. + +Le sous-chef rempli d'astuce vit là matière à centralisation. Il fit +remarquer que le portier empiétait sur les droits de l'administration; +il rédigea un projet où il était démontré, clair comme le jour, que la +distribution de ces lettres ne devait pas être dans les attributions +du concierge et nuisait à ses fonctions administratives. + +Dans un second rapport, il indiqua tous les désavantages de ce mode de +procéder. Les lettres pouvaient se perdre, et dans ce cas à qui s'en +prendrait-on? Elles pouvaient arriver en retard; de qui serait-ce la +faute? Où trouver une responsabilité? + +En conséquence il proposait une amélioration notable à cet état de +choses, et concluait à la nomination d'un chef de service, aux +appointements de huit mille francs. En même temps il s'offrait pour +remplir cette mission toute de dévouement. + +Ce sous-chef rempli d'astuce avait de nombreuses relations; il fit +parler, agir, et ma foi, à la faveur de la réorganisation qui venait +d'être enfin réalisée, il enleva sa nomination. + +C'est alors qu'il installa son bureau. Il lui fallait un état +nominatif de tous les employés du ministère de l'Équilibre, avec +l'indication du bureau auquel ils appartenaient et de la pièce dans +laquelle ils travaillaient. + +Pour dresser ces états, il obtint deux expéditionnaires. Il avait déjà +un garçon de bureau chargé de porter les lettres. + +Il ne s'en tint pas là. Comme il devait être toujours au courant de +toutes les mutations, il se mit en rapport, avec le bureau du +personnel et se fit donner un commis principal, chargé de tenir à jour +un registre des mutations. Le garçon de bureau se trouvant +insuffisant, il en eut deux. + +A la tête de ce personnel de cinq individus, il se déclara +littéralement accablé de besogne; il cria, clabauda, se plaignit +amèrement, et enfin se fit accorder un sous-chef. + +Ce nouveau venu était un ambitieux; il fut mécontent d'avoir peu de +chose à faire, et résolut d'innover pour se faire valoir. Il décida +qu'on transcrirait sur des registres spéciaux l'adresse de toutes les +lettres, y compris la désignation du timbre et du lieu d'expédition. + +Ce surcroît de travail n'exigea pas moins de trois employés nouveaux, +dont deux commis et un surnuméraire. Depuis lors ce bureau fonctionne +régulièrement. + +Chaque année on dresse un relevé exact de ces registres, et ainsi on +se rend compte du nombre des lettres reçues et on sait, ce qui n'est +pas moins important et utile, quel est l'employé dont la +correspondance est la plus étendue. + +Autrefois, lorsque le portier faisait par complaisance le service de +vaguemestre, toutes les lettres arrivaient en temps utile, aucune ne +s'égarait. + +Aujourd'hui, on les reçoit très-exactement le surlendemain, excepté +celles qui se perdent en route. + + + + +XXXIV + + +Bonheur nuit quelquefois. Caldas nommé commis dut changer de bureau. +M. Brugnolles, qui a toujours su tirer son épingle du jeu, avait été +nommé sous-chef. Il fut remplacé par cinq employés, et Romain dut +aller exercer ses fonctions de commis dans un des sept bureaux du +ministère où l'on travaille, le bureau de l'Alimentation. + +Le chef de cette branche du service, un des hommes les plus capables +de l'administration, s'appelle Izarn. Il est entré à l'Équilibre au +sortir du collège, vers la fin de 1850. Son avancement, on le voit, a +été assez rapide, sans avoir rien de scandaleux. Il en est redevable, +un peu à son mérite, beaucoup à la politique raffinée dont il ne s'est +jamais départi un instant. + +M. Izarn est le type achevé de + +L'EMPLOYE QUI SE FAIT PETIT. + +A quarante ans il est encore petit garçon, très-petit garçon; il feint +devant ses supérieurs une timide et respectueuse émotion. Loin de +chercher à se faire valoir, il cache ses talents administratifs avec +plus de soin que les autres n'en mettent à les étaler. Fait-il quelque +chose de bien, de remarquable, il laisse tout l'honneur en rejaillir +sur son chef immédiat, et il pousse si loin l'habileté, que celui-ci +n'éprouve aucun embarras à se parer des plumes qu'il n'a point +trempées dans l'encre. + +A-t-il été commis une boulette au contraire, l'employé qui se fait +petit n'hésite pas, si étranger qu'il y soit, à en assumer la +responsabilité. Il devient le bouc émissaire, tend le dos à tous les +reproches, reçoit volontiers les savons, et sans murmurer se laisse +laver la tête. + +Ce plan de conduite repose sur une connaissance approfondie du coeur +humain. L'homme qui, ***(lacune)*** ment d'humeur, a passé sa colère +sur un innocent, éprouve toujours le regret d'avoir été trop loin. Il +répare, surtout lorsque la réparation ne lui coûte rien; et le +supérieur, qui a dit à l'employé qui se fait petit des choses +désagréables, se sent obligé de faire pour lui des choses qui lui +seront utiles. + +C'est ainsi que M. Izarn est arrivé à diriger le bureau de +l'Alimentation. Il y a dix-huit employés sous ses ordres, qui tous +travaillent comme des nègres. Dans son service, pas moyen de flâner. +S'il n'y a pas de besogne, il en invente, et du matin au soir il est +sur le dos de ses employés, qui le trouvent «taonnant.» + +La manière dont M. Izarn a composé ce bureau exceptionnel mérite +vraiment d'être rapportée. + +Il a procédé par élimination. Sur dix employés qu'on lui donnait, il +s'en trouvait toujours un qui, bien stylé et exactement surveillé, +faisait à peu près son affaire; cet homme précieux, il le gardait et +se débarrassait des autres en faveur de ses collègues. + +C'est ainsi que, depuis trois ans, il n'est pas passé moins de cent +quatre-vingts commis et expéditionnaires dans le bureau de M. Izarn; +il en est resté dix-huit; mais aussi quels piocheurs! Chacun d'eux est +de la force de dix employés-vapeur. Aussi n'avancent-ils jamais. Ils +sont là à vie. + +On sait trop bien que si on venait à les perdre, on ne les +remplacerait pas. L'avancement même de M. Izarn, qui sera chef de +division avant qu'il soit trois ans, ne les fera pas rentrer dans le +droit commun. Il les léguera à son successeur. + +On cite de M. Izarn, pour se défaire des employés qui ne lui vont pas, +des traits héroïques. + +Vers 1867, on lui envoya un commis principal qui était le plus +paresseux et le plus inexact des bureaucrates; au bout de huit jours +il en était positivement excédé. Le nouveau venu entravait le travail, +débauchait ses camarades et leur soufflait l'esprit d'insubordination. +M. Izarn demanda d'abord son changement; il ne lui fut point accordé. + +Alors il proposa purement et simplement la destitution de ce cancre. +Par malheur ce cancre était bien en cour, si bien qu'il fut maintenu +envers et contre son chef de bureau. + +Le pauvre chef était au désespoir. + +N'osant plus attaquer le taureau par les cornes, il employa mille +petits moyens pour se dépêtrer de ce commis impossible. Il répandit, +c'est un fait avéré, des bruits étranges sur le malheureux; il insinua +que ce pouvait bien être un agent secret de quelque pouvoir occulte, +espérant ainsi le faire malmener et renvoyer par ses collègues. + +La ruse ne réussit pas, et, dans son exaspération, M. Izarn alla +jusqu'à lui susciter un duel. Le commis principal en sortit sain et +sauf. + +C'est alors que M. Izarn fit voir de quoi il était capable. Du jour au +lendemain il changea de tactique... + +Et trois mois après le cancre était nommé sous-chef dans un autre +service. + + * * * * * + + + + +XXXV + + +--Comment sortir de cette galère? se demandait Caldas. + +Et de fait il n'avait plus un instant à lui. Pour achever sa pièce et +refaire le troisième acte, perdu dans le déménagement, Romain fut +réduit à travailler le soir chez lui, sur les genoux de Mlle +Célestine, ce qui était bien dur. + +Autre malheur. Il avait plu à M. Izarn. + +Caldas, qui n'avait pas acquis dans la petite presse la réputation +d'un Bénédictin, se trouvait, sans faire le moindre effort, à la +hauteur des travailleurs austères du bureau de l'Alimentation. N'ayant +aucune chance de passer sous-chef, il songeait sérieusement à tomber +malade. + +A ce moment une grande nouvelle mit en émoi tout le bureau. Un chef de +division voulait choisir un secrétaire parmi les forçats de M. Izarn. +Romain se serait mis sur les rangs, sans les sages avis de M. Lorgelin +qu'il était allé consulter. + +--Vous voulez donc perdre votre avenir administratif? lui dit +celui-ci. + +--Mais il me semble, répondit-il, que lorsqu'on s'approche du +soleil... + +--On se grille, répliqua M. Lorgelin. De deux choses l'une: ou vous +ferez l'affaire de votre chef de division, ou vous ne la ferez pas. + +--Je ne vois pas d'autre alternative, observa Caldas. + +--Si vous faites son affaire, il vous confisque à son profit, et vous +voilà devenu secrétaire perpétuel. + +--Comme M. Villemain, mais sans les jetons. + +--Si vous ne faites pas son affaire, il vous renvoie honteusement, et +vous voilà noté d'incapacité ou de paresse pour le restant de votre +vie. + +--Je vous comprends, reprit Romain, vous me conseillez de ne pas +m'enterrer: mais je suis enterré vif dans ce maudit bureau de +l'Alimentation. + +--Vous êtes sous la coupe d'Izarn? fit M. Lorgelin. + +--Oui. + +--Et vous lui plaisez? + +--J'ai ce malheur. + +--Vous avez donc travaillé? + +--J'ai commis cette imprudence. + +--Alors, c'est fini, pourquoi me demandez-vous conseil? + +--C'est que je voudrais sortir à tout prix de cet étouffoir, je +n'entends pas renoncer à l'avancement. + +--Alors, ne faites plus rien. + + + + +XXXVI + + +Caldas montra bien qu'il était un ambitieux. Il suivit strictement les +avis de Lorgelin-Mentor. Pendant quinze jours on ne le vit pas écrire +une seule ligne. Il allait dans la journée faire des parties de +billard au café de l'Équilibre. M. Izarn, qui entre cent fois par jour +dans le bureau de ses subordonnés, ne le trouvait jamais à sa place. + +Surpris de ce changement à vue, le chef de bureau essaya d'abord de +ramener le réfractaire à de meilleurs sentiments; il lui parla +affectueusement, du ton de l'intérêt le mieux senti, et humecta à +propos sa paupière de deux ou trois petites larmes qu'il a à sa +disposition. Il lui représenta le désespoir de sa famille, lorsqu'elle +apprendrait que par des étourderies de jeune homme il compromettait sa +carrière. Caldas, que deux ans de bureaucratie avaient vigoureusement +trempé, ne s'attendrit point à ces larmes de crocodile. Il promit +hypocritement de s'amender, et resta huit jours sans venir. + +Pendant sa maladie qui tomba bien, car le temps fut superbe, il fit +savoir adroitement à son chef qu'il écrivait dans les journaux. + +Lorsqu'il reparut, il trouva sa place prise. Il alla demander une +explication à M. Izarn. + +--Je m'étais bien trompé sur votre compte, répondit celui-ci; vous +êtes, je le vois, de ceux qui désertent devant l'ennemi. + +--Quel ennemi? demanda Caldas. + +--Le travail, puisque le travail est votre ennemi, à vous autres, +mauvais employés. + +Caldas, ravi au fond de l'âme, baissa la tête comme un coupable. + +M. Izarn reprit: + +--Vous serez enchanté, j'imagine, de l'emploi qu'on vous donne; vous +passez au bureau des Duplicatas, on n'y fait absolument rien, et le +chef, M. Deslauriers, est aussi un homme de lettres, un homme +d'esprit; on joue des pièces de lui sur les théâtres, il vient des +actrices le voir pendant la séance. Vous serez au mieux ensemble. +Adieu, grand bien vous fasse! + +--Deslauriers! se disait Romain en gagnant le bureau des Duplicatas, +Deslauriers, je n'ai jamais vu ce nom sur aucune affiche. + +Ce chef de bureau, qui s'appelle Deslauriers au ministère et dans la +vie privée, signe du nom charmant de Saint-Adolphe les levers de +rideau qu'il fait représenter aux théâtres de flons-flons. + +C'est un homme de cinquante-cinq ans, rond comme une pomme, à l'oeil +vif, à la bouche souriante, et portant au bout du nez la décoration +des membres du Caveau. Quoi qu'en dise M. Izarn, il travaille et mène +fort bien son service. Il est un peu causeur, mais ce n'est pas un +défaut, lorsque comme lui surtout on cause bien. Il en tire vanité, et +n'est jamais plus heureux que lorsqu'il trouve un auditeur +bienveillant qui rie à ses calembours et comprenne ses mots. Sa +mémoire est un inépuisable répertoire d'anecdotes mi-partie +administratives, mi-partie théâtrales. + +M. Deslauriers accueillit admirablement Romain. + +--Vous êtes monsieur Caldas, lui dit-il, je suis, parbleu! enchanté de +faire votre connaissance. C'est vous qui, dans le _Bilboquet_, avez +parlé si avantageusement du _Gondolier des Pyrénées_ dont je suis +l'auteur. + +--Quoi! vous seriez Saint-Adolphe? dit Caldas abasourdi. + +Saint-Adolphe s'inclina modestement. + +M. Deslauriers reprit: + +--J'espère qu'en entrant dans l'Administration vous ne faites pas +d'infidélités à Melpomène. + +--Oh! dit Caldas, quand on veut faire son chemin... + +--Eh bien, est-ce que l'un empêche l'autre? La littérature et la +bureaucratie sont soeurs. Que dis-je, l'Administration est le noviciat +des grands hommes. + +--Il est vrai, balbutia Romain, rougissant de cette impudente +flagornerie, il est vrai que votre exemple le prouverait. + +--Je ne suis pas le seul, continua Saint-Adolphe. Ainsi, nous +revendiquons Dumas père, qui est entré au Théâtre-Français par le +Palais-Royal; Ancelot, qui n'a fait qu'un saut du ministère de la +marine à l'Académie. Ah! ah! il aiguisait bien l'épigramme, Ancelot; +connaissez-vous celle qu'il fit à la première représentation de la +_Pie Voleuse_? + +--Oh! oh! fit Caldas. + +--Oui, je sais, c'est un peu leste, mais c'est gai, très-gai. Dans les +jeunes nous comptons Barrière, l'auteur des _Faux Bonshommes_, un +échappé de la Guerre. Nous aurons bientôt Caldas. + +--Peut-être, répondit Romain, j'ai en portefeuille une pièce en cinq +actes que je destine aux Français. + +--Quel titre? + +--_Les Oisifs_. + +--Bon! toute l'Administration ira voir ça. Avez-vous lu? + +--Pas encore, je ne connais personne. + +--Eh bien! je vous donnerai un coup d'épaule. Je ne suis pas votre +chef de bureau pour rien. Nous irons voir Got et M. Régnier, et puis +j'ai dans ma manche certain personnage... + +--Oh! Monsieur, comment vous remercier! s'écria Caldas enthousiasmé. + +--C'est bon, c'est bon! vous me remercierez le soir de la première +représentation. Mais il faudra m'apporter le manuscrit. Vous en êtes +content? + +--Ma foi, oui; il n'y a que le troisième acte qui m'inquiète. Je +l'avais écrit, il était bon, et puis voilà que je le perds dans le +déménagement. Je l'ai refait deux fois, mais il n'est pas aussi bien +venu que la première. + +M. Deslauriers hocha la tête. + +--Ces déménagements, dit-il, amènent toujours des catastrophes. + +--Il faut bien s'en consoler, fit Caldas; et pour tâcher d'oublier mon +malheur, je vais aller noyer mon chagrin dans des flots d'encre +administrative. Quand on a le tort d'être homme de lettres, on a +raison de déployer tout son zèle bureaucratique. + +--Du zèle! s'écria M. Deslauriers; comment, c'est vous, un lettré, qui +prononcez ce mot-là! Vous ne savez donc pas ce qu'a dit Talleyrand? + +--Oui, répondit Romain, je sais: «Surtout pas de zèle!» Voilà une +maxime qui a dû rassurer bien des consciences de paresseux. + +--Ne riez pas de ce mot profond. Il est toujours d'actualité. On peut +être zélé et paresseux. Le zèle, mon cher ami, c'est la plaie de +l'Administration. C'est lui qui dénature toutes les intentions et fait +des absurdités des choses les plus raisonnables. Connaissez-vous +l'histoire des chapeaux gris? + +--Est-elle dans Aristote? demanda Caldas. + +--Ah! très-joli! fit Saint-Adolphe; non, c'est une histoire presque +contemporaine. Je vais vous la conter. Mais tirez donc le verrou, +qu'on ne vienne pas nous interrompre. + +Caldas obéit. + +--Vous devez savoir, reprit M. Deslauriers, que pendant l'été de 1829, +les adversaires de la Restauration (elle en avait beaucoup) +s'avisèrent de porter des chapeaux de feutre gris. C'était, vous +comprenez, un signe de ralliement, une cocarde. Tous ces mécontents +faisaient ainsi de l'opposition et étaient bien aises de vexer le +gouvernement sans danger. Ils pouvaient de la sorte se compter, et le +gouvernement de Charles X n'avait rien à dire, car, en bonne +politique, on ne peut arrêter un homme parce qu'il porte un chapeau de +feutre gris. + +--Mais le zèle? demanda Caldas. + +--Nous y voici. Le ministre de l'Équilibre, qui était à cette époque +M. le comte de... ma foi, je ne me rappelle pas son nom, fut informé +qu'en province, un certain nombre d'employés de son ressort portaient +cet emblème du libéralisme. + +--Y voyaient-ils malice? + +--Peut-être bien que non. Toujours est-il que le ministre prit une +feuille de papier et y griffonna la note que voici textuellement, car +je me la rappelle: + + + _«Prier MM. les chefs de service des départements d'engager leurs + subordonnés à ne point porter de chapeaux de feutre gris.»_ + + +--L'avertissement était paternel, remarqua Caldas. + +--N'est-ce pas? Mais la note du ministre tomba entre les mains de son +secrétaire, un homme fort zélé, et il en changea légèrement la +rédaction; il écrivit: + + + _«MM. les chefs de service des départements veilleront à ce que + leurs subordonnés ne portent plus à l'avenir de chapeaux de feutre + gris.»_ + +Romain sourit. + +--L'avis du secrétaire fut transmis à un chef de division, qui était +zélé lui aussi; il crut saisir la pensée intime du ministre et la +traduisit de la sorte: + + _«MM. les chefs de service des départements feront savoir à leurs + subordonnés que, conformément aux ordres de Son Excellence, il leur + est interdit, sous les peines les plus sévères, de porter à l'avenir + des chapeaux de feutre gris.»_ + + +--J'aime assez ce _crescendo_, dit Romain. + +--Ecoutez le _rinforzando_, reprit M. Deslauriers. Le directeur auquel +fut transmise cette circulaire était zélé aussi; il l'interpréta de la +façon que voici: + + + _«MM. les chefs de service des départements notifieront à leurs + subordonnés que, par ordre de Son Excellence, il leur est absolument + interdit de porter à l'avenir des chapeaux de feutre gris. Les + contrevenants seront destitués dans les vingt-quatre heures et + poursuivis conformément aux lois.»_ + +--Et qu'arriva-t-il? demanda Caldas. + +--Peu de chose, les journées de Juillet. + +--Savez-vous, reprit Romain, qu'il y a dans votre histoire le sujet +d'une comédie qu'on appellerait _le Zèle?_ + +--Vous croyez? + +--Permettez-moi de vous apporter le scénario: s'il vous convient, nous +pourrons y travailler ensemble. + +--C'est entendu, mon cher ami; et quand me l'apporterez-vous, ce +scénario? + +--Dans deux ou trois jours. + +--A l'oeuvre alors, vite à l'oeuvre, dit le chef de bureau. + +Caldas, qui causait depuis trois heures, se leva pour sortir et +s'inclina respectueusement devant son supérieur. + +--Pas de cérémonies entre nous, je vous en prie, mon cher +collaborateur; devant le monde vous m'appellerez monsieur Deslauriers, +mais quand nous serons seuls, tu me diras: Saint-Adolphe! + + + + +XXXVII + + +Le bureau des Duplicatas, où Caldas était désormais condamné à passer +ses journées, ressemble fort à l'étude d'un lycée. C'est une grande +salle tapissée de cartons, meublée de quelques vieilles chaises +dépaillées et de tables malpropres. + +Les deux fenêtres donnent sur une cour qui n'est pas moins large qu'un +puits; on y verrait cependant assez clair en plein midi sans l'épaisse +couche de poussière gluante collée aux vitres. + +De même que dans une voiture, l'hiver, le voyageur, pour regarder une +jambe qui passe ou voir l'heure d'une horloge publique, essuie par +endroits sur les glaces la vapeur de la respiration, de même les +employés du bureau des Duplicatas, pour observer ce qui se passe dans +la galerie voisine, pratiquent des judas dans la crasse opaque qui +recouvre la vitre, avec le bout de leurs doigts légèrement humecté de +salive. + +Ah! la poussière! comme la cendre du Vésuve qui a enseveli Pompéï, +elle couvre de son linceul morne cette nécropole bureaucratique, et +l'araignée file le crêpe de ce deuil. + +D'où vient-elle, cette poussière? + +Les balais des garçons de bureaux sont impuissants à la combattre; +quant au plumeau mis à leur disposition, comme il leur faudrait lever +les bras, ils ne s'en sont jamais servis. + +Chaque matin les employés apportent à leurs souliers un échantillon de +toutes les boues de Paris: il y a la boue noire et fétide de la rue du +Four-Saint-Germain, cette boue dont M. Bertron tire de l'huile +d'olive, et la boue crayeuse de Montmartre; il y a la boue rouge de la +rue de Rivoli et la boue verte du Père-Lachaise. + +A la chaleur du poêle toutes ces ordures sèchent et s'émiettent en +pulverin impalpable; l'atmosphère s'alourdit d'évaporations malsaines, +de miasmes délétères. Le vent, quand on ouvre la porte avec violence, +soulève des tourbillons comme le simoun dans le désert. + +La caserne empeste le cuir, le crottin et le tabac; la sacristie a +l'odeur affadissante de la cire et des cierges éteints; la gargote +empoisonne le graillon, la viande et le vin; l'air nauséabond de +l'hôpital soulève l'estomac: eh bien! les bureaux du ministère de +l'Équilibre ont aussi leur odeur _sui generis_, odeur indescriptible +et indéfinissable, où se mêlent et se confondent les plus horribles +exhalaisons, l'eau qui cuit sur le poêle, la souris crevée entre deux +dossiers, les débris en putréfaction des repas quotidiens oubliés dans +les coins; l'haleine fétide, la sueur des habits qu'on change, le cuir +des souliers qui rissolent près du feu, enfin les effluves de toutes +les misères, de toutes les corruptions et de toutes les infirmités des +gens qui y vivent. Aux vapeurs de cet odieux alambic s'ajoute la fumée +des lampes qu'on allume en plein jour, et l'on est surpris de voir une +lumière brûler dans un pareil milieu. + +L'étranger qui entre dans le bureau est saisi à la gorge; il est +frappé de vertige et chancelle comme le visiteur dans la grotte du +Chien; il suffoque et demande de l'air comme l'asphyxié. Mais qu'il se +garde bien d'ouvrir la fenêtre; les employés furieux la lui feraient +refermer: une bouffée de brise les enrhume, et ils ne peuvent plus +respirer dès qu'il y a de l'air. + +Telle est la pièce où travaillait Romain; on en compte quelques-unes +de ce genre dans l'Administration. Cela tient au nombre trop grand +d'employés qu'on y entasse pour les avoir tous sous la main. Ils +étaient là dix qui noircissaient du papier, sans compter le commis +principal installé à une table plus élevée, comme un pion de collége. + +Cette cohabitation forcée rend l'existence épouvantable; il en résulte +des rapports dignes du Petit-Bicêtre. + +Aussi Caldas dut renoncer à faire quoi que ce soit, il imita ses +collègues. Impossible de travailler au milieu du bruit. Si par hasard +l'un d'eux voulait se mettre à la besogne, les neuf autres +commençaient une scie, et à force de tapage lui faisaient vite poser +la plume. + +Pour tuer le temps, Romain se résigna à observer ses collègues, comme +un naturaliste observe à la loupe des helminthes. La collection était +variée. + +Le plus ennuyeux de tous était un jeune commis répondant au nom de +Gobin. Celui-là faisait le désespoir de Caldas, qui ne pouvait ouvrir +son pupitre ou remuer une feuille de papier sans l'avoir sur son dos. + + * * * * * + +Gobin est l'EMPLOYÉ CURIEUX. + +Cet employé est informé de tout ce qui se passe dans le ministère et +même ailleurs. Il doit avoir à ses ordres une police secrète. Dans son +pupitre est un état fort exact du personnel. Il y suit pas à pas les +promotions de tout l'Équilibre. En marge de l'état sont des notes à +l'encre rouge, tout ce qu'il a appris sur le compte de Pierre ou de +Paul. + +On peut l'interroger avec plus de certitude que M. Le Campion, il se +fait un plaisir de répondre. + +Il sait les noms et prénoms de tous ses collègues, leur âge, le lieu +de leur naissance, la date de leur entrée dans l'Administration. Il +possède aussi leur biographie. + +Il recueille les détails intimes. Il connaît le chiffre de fortune de +celui-ci, le nombre des enfants de cet autre, il n'ignore pas le nom +du protecteur de ce troisième. Il peut vous renseigner sur les amours +de son sous-chef et vous conter les anecdotes scandaleuses qui +circulent sur les femmes de deux ou trois commis principaux. + +Ce Gobin est l'homme le plus affairé de l'Équilibre. + +Le matin il pratique des visites domiciliaires dans les pupitres des +camarades en retard. Pendant le déjeuner il fait sa tournée dans toute +la maison. + +Les garçons de bureau sont ses amis; il écoute aux portes, fait +bâiller les lettres et ramasse soigneusement tous les petits morceaux +de papier perdus. + +Cet homme dangereux compte pour avancer sur les petits mystères qu'il +a su surprendre. On le redoute. C'est le chiffonnier des secrets. + + * * * * * + +Un chiffonnier dans un autre genre est l'EMPLOYÉ COLLECTIONNEUR. + +Les lauriers de MM. Dusommerard et Sauvageot ont troublé les idées de +ce brave homme. + +Il a entendu dire qu'une collection d'objets, de quelque nature qu'ils +soient, peut acquérir une grande valeur; depuis lors il collectionne. + +Il s'est condamné à recueillir les flacons, les fioles et les pots de +pommade. + +Ce bureaucrate inoffensif arrive tous les matins harassé au ministère; +il a fouillé avant de venir les boutiques des innombrables Auvergnats +adonnés au commerce des détritus de Paris. Il dort la moitié du jour, +rêvant de pots et de fioles chimériques. + +Il est décidé, lorsque sa collection atteindra le numéro d'ordre +50,000, à en faire présent à l'État; il espère en obtenir en retour un +magnifique local au Louvre, vingt mille francs d'appointements, et le +titre de Directeur du musée des Pots de pommade. + + * * * * * + +L'EMPLOYÉ QUI FRÉQUENTE LES THÉATRES est un être tout à fait +assommant. Sa conversation est un habit d'arlequin cousu des pièces +qu'il a vu jouer; il a la spécialité des imitations, comme Brasseur. + +Jadis le gnouf-gnouf de Grassot l'avait enthousiasmé, il a dit «mon +dieur-je!» comme Lassagne, et «mordious!» comme M. Mélingue. + +Aujourd'hui il se mouche comme Paulin Ménier dans _la Fille du +Paysan_, il éternue comme Got dans _les Effrontés_, il remue les +jambes comme Dupuis dans _la Grande Duchesse_, et les bras comme +Raynard dans _les Chevaliers du Pince-nez_. + +Une seule fois dans sa vie il a su citer à propos, et du Scribe +encore! C'est l'an dernier, lorsqu'on lui a refusé de l'avancement. + +--Sapristi! j'y avais pourtant droit. Voilà cinq ans que je le +demande! + + * * * * * + +L'EMPLOYÉ MALADE est d'un voisinage plus désagréable encore. Son +pupitre est une pharmacie, et il apporte, dit-on, dans une bouteille +certain médicament cher aux malades de Molière. + +Comme il est réellement valétudinaire, il passe pour un carottier. + + * * * * * + +L'EMPLOYÉ TIMIDE est au moins réjouissant. Celui-là a peur de tout, et +il ne met pas une virgule sans se demander sérieusement si elle ne +doit pas nuire à son avenir administratif. C'est sans doute dans la +crainte de se compromettre qu'il ne fait absolument rien. + + * * * * * + +L'EMPLOYÉ FORT DE SES DROITS est l'avocat consultant du bureau; il +donne des conseils aux collègues et voudrait qu'une chambre syndicale +de commis contrebalançât le pouvoir absolu du ministre. + +On lui reprochait un jour de voler l'Administration en ne travaillant +pas: + +--On me paye, je donne mon temps, répondit-il fièrement, on n'a rien à +exiger de plus. + + * * * * * + +L'EMPLOYÉ QUI REÇOIT MAL LE PUBLIC est pénétré de son importance. Il +traite les administrés du haut de son pupitre. C'est dans le bureau de +cet employé qu'un jour entra le ministre lui-même; il ne le +connaissait pas, le reçut très-mal, et finit par l'envoyer promener. +Le soir même ce bureaucrate incongru était congédié. Malheureusement +on l'a remplacé depuis, et il y a longtemps que le ministre ne s'est +promené incognito. + + * * * * * + +L'EMPLOYÉ ANCIEN SOUS-OFFICIER tient sa canne comme un sabre et se +coiffe le chapeau sur l'oreille; ne dit pas: «je vais déjeuner,» mais +«je vais manger la soupe,» appelle l'heure de la sortie «la retraite» +et le ministère «la caserne;» écrit supérieurement la bâtarde et +débauche les autres sous prétexte d'aller boire la goutte. + +C'est du reste ce qu'on appelle un bon garçon. Et voici un feuillet +arraché au livre de sa dépense mensuelle: + + JANVIER 1862. + + Chambre 9fr.50c. + + Cordonnier et tailleur 14 00 + + Blanchissage 1 15 + + Pension 85 00 + + Tabac 20 00 + + Absinthe, petits verres et autres 70 35 + + Total égal 150fr.00c. + + + * * * * * + +L'EMPLOYÉ QUI A DÉPASSÉ LA LIMITE D'AGE passe sa vie à lutter contre +son extrait de naissance. + +L'administration, qui n'est pas encore entrée dans les idées de M. +Flourens, met à la retraite les employés qui ont plus de +soixante-douze ans. + +Le bureaucrate qui a franchi cette limite cherche continuellement à +réparer des ans l'irréparable outrage; il affecte, pour faire croire à +sa jeunesse, les airs d'un jouvenceau étourdi. + +Il n'est sorte de ruses qu'il ne déploie. + +Il y a deux ans, il s'est avisé d'annoncer par une lettre imprimée +qu'il épousait une demoiselle de dix-sept ans. L'invention de ce +mariage imaginaire eut un bon résultat, chacun se dit: «Ah ça, mais il +n'est donc pas si vieux!» + +Cette année-ci il a fait part à toute l'Administration de la naissance +d'un fils aussi fantastique que son mariage, et tout le monde de +s'écrier: + +«Voyez-vous, le gaillard!» + +Il a un fils, en effet; mais ce rejeton, commis principal à +l'Équilibre, a quarante-cinq ans. + +Quelqu'un disait à ce fils: + +--Votre père rajeunit donc tous les ans d'une année? + +--Ne m'en parlez pas, répondit-il; si cela continue, je serai bientôt +plus vieux que lui. + + + + +XXXVIII + + +--Monsieur, dit le garçon de bureau a Caldas, il y a une dame qui vous +demande. + +D'après les ordres de son ami, Mlle Célestine ne pénétrait plus dans +le bureau; il avait fait ce coup d'État pour éviter d'être classé +parmi les Lovelaces bureaucratiques, car l'administration de +l'Équilibre est peuplée de Lovelaces. Ce sont de jeunes messieurs bien +peignés et bien mis, qu'on prendrait pour des gandins, n'était la +maudite genouillère. Ils donnent dans la journée des rendez-vous à des +dames ébouriffantes de toilette qui viennent avec des petits chiens +sous le bras. Ils trouvent que ça les pose. + +Caldas, qui ne tenait pas à être posé, courut au café de l'Équilibre +rejoindre l'ingénue de Grenelle. + +--Cher Romain, lui dit-elle dès qu'il entra, je viens te demander un +petit service. + +--Pourvu qu'il ne soit pas en argenterie, dit Caldas qui a déjà +imprimé dix fois le mot dans le _Bilboquet_. + +--Mon ami, c'est aujourd'hui la fête de mon propriétaire. + +--Il s'appelle donc Huit Avril, ton propriétaire? + +--Juste, mais il a encore trois autres noms de baptême; il se fait +souhaiter sa fête quatre fois l'an. + +--Et tiens-tu beaucoup à la lui souhaiter, sa fête? + +--Oh! c'est lui qui paraît tenir à la chose; il m'a fait gracieusement +avertir par un de ses amis qui est huissier. + +--Bigre! et combien te faut-il? + +--Il ne me manque que trente-cinq francs. + +--C'est grave, dit Romain en portant la main à sa poche avec un geste +désespéré; est-ce que son ami n'attendrait pas? + +--Oh! si, il attendra dix jours pour vendre mes meubles! + +--C'est impossible, je ne saurais plus où reposer ma tête. +Attends-moi, je remonte négocier un emprunt. + +C'est au riche Gérondeau que Caldas s'adressa: + +--Vous voulez deux louis, lui dit l'opulent expéditionnaire, je suis +bien gêné dans ce moment-ci, j'ai mis mes boutons de diamant au clou +pour payer la différence de mes Nord. + +--Pauvre homme! fit Caldas vexé, je vous plains beaucoup. + +--Oui, je suis fort à plaindre, en effet, mais je sais me sacrifier +pour mes amis, moi; j'ai trop bon coeur pour vous laisser dans +l'embarras. Asseyez-vous là, faites-moi un billet, et demain je vous +apporterai les fonds. + +--Comment, un billet, vous plaisantez? + +--Mon petit, voyez-vous, ce n'est pas que je me défie, mais on ne sait +ni qui vit ni qui meurt. Si vous veniez à mourir, je pourrais attaquer +votre famille. + +--Soit, je vais vous donner ma signature, mais il faut de l'argent +séance tenante. + +--Oh! impossible alors, n'en parlons plus! + +Et Gérondeau s'éloigna joyeux en marmottant entre ses dents: + +--Je l'ai échappé belle! + +Dans sa désolation, Caldas songea à Basquin; il tombait mal. + +--Pour qui me prenez-vous? lui dit le calligraphe vit-on jamais +employé de l'Equilibre possesseur de trente-cinq francs après le six +du mois! Les bureaucrates rangés sont en retard d'un mois seulement, +les autres sont en retard d'une année. + +--Il me faut de l'argent à tout prix, dit Romain. + +--Achetez une montre. + +--J'y ai pensé, mais je n'aurais pas le temps de réaliser. Le +créancier attend. + +--Écoutez, il y a encore deux moyens: empruntez au garçon de bureau +usurier, ou faites-vous faire une avance sur la caisse. + +--Je ne suis pas financier, dit Caldas, lequel de ces modes d'emprunt +vaut le mieux? + +--Cela dépend de la somme et des circonstances. Le garçon de bureau +usurier est bon enfant; il aime les employés, et comme il est chagrin +de les voir gênés, il se plaît à leur avancer ses petites économies. +On le règle en billets à un, deux ou trois mois, ou on lui donne une +délégation sur les appointements; vous le voyez, c'est très-commode. + +--Honnête garçon de bureau! dit Caldas, fait-il payer cher ses petits +services? + +--Oh! non, il demande à peine vingt pour cent par mois. + +--C'est pour rien. Parlons du caissier: il fait donc des avances? + +--Oui, aux gens qu'il connaît, c'est pure obligeance de sa part. +Comment, vous ne le saviez pas? + +--Heureusement, dit Romain. + +--Eh bien! je vais vous présenter à lui. + +Le caissier refuse rarement aux employés un léger service dans le +courant du mois. + +Est-il autorisé par l'Administration? on n'en sait rien. + +Mais on n'a pas souvent recours à lui, on préfère s'adresser au garçon +de bureau usurier. Il est de fait qu'en tirant sur la caisse, on +contracte une obligation, et la reconnaissance est un fardeau lourd à +porter. + +Avec le garçon usurier, on a le droit de se croire parfaitement quitte +lorsqu'on a payé deux cent quarante pour cent par an. + +Le caissier reçut parfaitement Caldas et lui donna gracieusement ce +dont il avait besoin; le propriétaire de Mlle Célestine dut être +content. + +C'est un mauvais service que rendit là Basquin à Caldas. Depuis ce +jour, celui-ci mangea ses appointements en herbe. + +C'est vers le 3, d'ordinaire, qu'il commençait à demander des avances. +Mais il comptait, pour rétablir sec affaires, sur sa pièce du +Théâtre-Français et sur celle qu'il faisait en collaboration avec +Saint-Adolphe. + +Il était d'ailleurs au mieux avec le caissier. Parfois il allait lui +tenir compagnie derrière sa grille et il s'amusait à regarder les +visages des gens qui venaient toucher. + +C'est là qu'un jour d'émargement, il vit un monsieur bien mis qui +présenta un bon et reçut en échange cinq cents francs. + +--Quel est ce monsieur? demanda-t-il au caissier, et pourquoi lui +donne-t-on tout cet argent? + +--Comment pourquoi? c'est un de nos collègues. + +--Mais je ne le connais pas, moi qui connais tout le monde ici! Ne +vient-il donc jamais? + +--Parbleu si, tous les trente ou trente et un du mois. + +--Que fait-il alors? qui est-ce? + +--Mon cher, murmura le caissier, c'est l'EMPLOYÉ QUI REND DES +SERVICES. + + + + +XXXIX + + +_Le Zèle_, comédie en quatre actes, en prose, par MM. Saint-Adolphe et +Romain Caldas, allait être terminé et présenté à M. de Chilly. + +M. Deslauriers, qui n'est pas un collaborateur pour rire, avait +vigoureusement pioché. Il avait bel et bien mis pour sa part deux mots +plaisants qui n'étaient pas drôles du tout. De plus il avait recopié +de sa plus belle écriture les deux premiers actes. + +Il achevait la copie du troisième un matin, lorsque Caldas entra. + +--Cher Saint-Adolphe, dit le jeune homme, nous n'en, finirons jamais, +si vous me laissez dans le bureau où je suis. Il faut absolument me +mettre ailleurs. + +--Ah! si je pouvais te faire travailler dans mon propre bureau, dit +tristement Saint-Adolphe, je voudrais faire concurrence à Sardou et +devenir le marquis de Carabas du boulevard. Malheureusement c'est +impossible. + +--Pourquoi? demanda Romain. + +--Parce que ce n'est pas l'usage, et que l'usage est le tyran de +l'Équilibre. Ah! tu ne connais pas nos bureaucrates, mon ami! l'usage +les guide comme le caniche guide l'aveugle, et ils vont en aveugles, +en effet. L'usage pour eux, c'est le transparent qu'on donne aux +enfants qui s'exercent à écrire. La routine est leur foi, ils ont pour +l'innovation l'horreur qu'éprouve pour l'eau la bête enragée. Avant de +faire la moindre broutille, l'employé se gratte la tête. Vous croyez +qu'il réfléchit? non; il se demande: «--Cela s'est-il déjà fait?» + +Cela s'est-il fait? voilà le grand mot. + +Vous venez proposer quelque chose de grand, de beau, d'utile, +d'indispensable, on vous demande d'abord: «--Cela s'est-il +fait?--Non.--Alors, serviteur.» Vous insistez, vous prouvez qu'il fait +jour à midi au mois de juin. A quoi bon? Cela ne s'est jamais fait. +Aussi, chaque année, dans les mêmes circonstances, on voit se +reproduire les mêmes boulettes. Cela s'est fait, cela se fera. Tout +est gravé, stéréotypé, cliché. Vous avez, vous, une lettre de dix +lignes à écrire, vous prenez la plume; votre sous-chef arrive: + +«--Malheureux, que faites-vous? dit-il, il y a un précédent. + +«--A quoi bon? répondez-vous, la chose est simple comme bonjour, +j'aurai fini dans cinq minutes. + +«--Ce n'est pas ainsi qu'on procède, réplique le sous-chef, il y a un +précédent, il faut le trouver.» + +On cherche, on fait fouiller vingt bureaux, quatre cents cartons, on +remue des dunes de poussière, on dérange cinquante employés et on ne +trouve rien. + +--Et que fait-on alors? demanda Caldas. + +--On en revient à votre première idée. La lettre est écrite en cinq +minutes; on a perdu trois jours, mais on a sauvegardé LA TRADITION +ADMINISTRATIVE. + +XL + + +--Prenez patience, avait dit M. Deslauriers à Caldas, restez encore +quelque temps dans la pièce où vous êtes. Je vais m'occuper de vous et +tâcher de vous bien caser. + +Infortuné chef de bureau! + +Il ne réussit pas à obtenir pour Romain la place qu'il demandait, mais +on lui en donna une à lui-même qu'il ne demandait pas. + +Il fut nommé sans avancement au bureau de la Dette. C'est à +l'administration de l'Équilibre, qui est très-pauvre, le moins chargé +de tous les services. On le considère comme un cul-de-sac, et on y +fourre les chefs dont on est mécontent. + +M. Deslauriers, qui se flattait d'arriver au poste de chef de +division, fut frappé au coeur de cette disgrâce. Il poussa les hauts +cris, se remua, réclama. Trop tard. Le pape n'est pas seul +infaillible: Son Excellence avait signé. + +Il voulut au moins savoir pourquoi on l'envoyait chez les Sarmates, +et, après une enquête souterraine, il apprit toute l'histoire de ce +terrible coup de Jarnac. M. Deslauriers, tandis qu'il sommeillait dans +la quiétude, avait pour sous-chef un homme que l'envie empêchait de +dormir. Ils avaient toujours été fort bien ensemble, car le malheureux +chef ne soupçonnait même pas le caractère cauteleux de son subordonné. + +Cet envieux, nommé Cluche, qui réussit longtemps à se faire passer +pour un brave homme, est par excellence le SUPÉRIEUR SOURNOIS. + +Affable et traitant en apparence son monde sur le pied de la +camaraderie, il se fait un plaisir de desservir dans l'ombre les naïfs +qui ont eu l'imprudence de se fier à lui. Qu'un employé se mette dans +son tort, il l'excuse et le rassure, mais à la fin du mois il charge +son dossier d'une note accablante. Il accorde volontiers la permission +de s'absenter, et si l'on s'absente, il ne manque pas de faire un +rapport. C'est l'homme des coups de couteau dans le dos. + +Ce Cluche s'ennuyait d'être sous-chef. Il avait plusieurs fois fait +valoir ses droits à l'avancement. Il ne lui en était rien revenu. + +C'est alors qu'il jeta les yeux sur la place de M. Deslauriers. On +appelle cela à l'Équilibre: _convoiter les souliers d'un mort_. +Certaines gens ne sont à l'aise que dans ces chaussures-là. Cluche +imagina une combinaison assez ingénieuse, il dressa ses batteries, et +un beau matin l'Administration s'aperçut que le chef du bureau de la +Dette avait depuis onze ans dépassé la limite d'âge. On s'empressa de +réparer cet oubli, et on mit l'oublié à la retraite. + +L'Administration cherchait sur son Livre-Noir un chef mal noté à +envoyer en disgrâce, lorsqu'elle apprit à propos que Deslauriers, non +content de compromettre dans les coulisses la dignité de +l'Administration, collaborait avec ses propres employés, et ce, +pendant la séance, à verroux tirés. + +--Voilà l'homme à sacrifier, se dit-elle. + +Le jour même où était signée la déportation du vaudevilliste, Cluche +arrivait juste à point pour demander sa succession. Il l'aurait +obtenue sans un de ces coups de fortune qui renversent les plans les +plus savamment conçus. + +Un protecteur influent qu'il avait mourut dans la nuit d'une +indigestion. L'affaire s'était ébruitée dans l'intervalle, et deux +autres sous-chefs arrivèrent à la curée. + +Ah! l'Administration fut bien embarrassée! Les protecteurs des deux +nouveaux venus avaient juste autant de crédit l'un que l'autre. Devant +deux employés d'un mérite si parfaitement égal, on prit un moyen +terme, et un quatrième, qui n'avait rien demandé et qui ne s'y +attendait guère, eut la place. + +Il se trouva qu'il la méritait. + +XLI + + +Cette promotion mit sens dessus dessous le bureau des Duplicatas. M. +Castelouze, le nouveau chef, tenait à faire autrement que son +prédécesseur. Ce n'est pas qu'il changeât rien au fond, mais il +modifia singulièrement la forme: là où on se servait de fiches, il +employa des registres, et réciproquement. Il fit plus: on écrivait sur +les répertoires les chiffres d'ordre à droite et à l'encre rouge, il +décréta qu'on les écrirait à gauche et à l'encre bleue. + +Ces réformes si radicales firent crier les mauvais esprits. + +En dépit de la routine, tous les chefs en agissent ainsi, à +l'Équilibre, afin d'imprimer au travail qu'ils dirigent un caractère +de personnalité. + +M. Castelouze, l'homme aux chiffres à gauche, n'est pas le premier +venu. Il a su se créer dans l'Administration la renommée d'un +spécialiste. C'est l'homme des affaires litigieuses, des créances +douteuses, des négociations délicates. + +C'est au bureau qu'il vient de quitter (le service des Recouvrements) +qu'il a pris l'habitude de considérer le public comme un gibier. Il +chasse, pour le compte de l'Administration, avec le désintéressement +du chien bien dressé qui rapporte la perdrix dont il n'aura même pas +les os. + +Il n'est pas de Normand madré, d'avoué retors qu'il ne puisse rouler +sur son terrain, et il ne s'en fait pas faute. Autrefois, aux débuts +de sa carrière, le zèle de Castelouze était tout politique. Quand il +avait fait rentrer dans la caisse de l'Administration un franc dix +centimes sur lesquels elle ne comptait pas, quand il avait découvert +la fraude d'un administré, il s'en réjouissait comme de titres à +l'avancement. Avec le temps, il s'est passionné, et ce qu'il en fait +maintenant n'est plus du tout dans l'intérêt de son ambition ou dans +celui de l'État, il agit pour son plaisir personnel; il fait de l'art +pour l'art. Mais quel flair! quelle subtilité! quelle ardeur! Un rien +le met sur la trace; et quand il tient une piste, arrive toujours +jusqu'au gîte. Ah! qu'il est heureux quand il a levé un lièvre, +heureux quand il l'a forcé! + +Le lièvre, c'est le débiteur. + +Et il ne s'en prend pas seulement aux affaires présentes, il remonte +dans le passé, à dix ans, quinze ans; il remonterait au déluge, sans +la loi sur la prescription. Il fouille les vieux dossiers, se roule +dans la poussière des cartons oubliés, et ce n'est jamais en vain +qu'il bat ainsi le passé. Son sens de chasseur ne le trompe jamais; il +évente des fumées insaisissables pour tout autre, et comme l'ogre il +dit d'un ton joyeux:--Ça sent la chair fraîche! + +Et le débiteur, qui dormait paisible sur une fraude vieille de dix +ans, est tout surpris un matin de voir arriver un avertissement qui +l'engage à se présenter dans la huitaine au bureau pour se libérer. + +Pour nombre d'employés qui ne font pas leur devoir, il fait, lui, plus +que son devoir. Il outrepasse ses droits, souvent au mépris de la +justice; il abuse de l'ignorance de l'un, de la faiblesse de celui-ci, +et de l'incurie de ce troisième. Il prie, il menace, il est +impitoyable, et pour que l'Administration ne soit pas lésée, il lèse +au besoin le public. + +On connaît bien son penchant à l'Équilibre, et un chef de division, +qui comme M. Dupin cultive le calembour, disait en parlant de +Castelouze: Il a le regard _fisc_. + +En réalité Castelouze a l'oeil de l'oiseau de proie; son nez est +busqué comme le bec de l'aigle; il a la dent blanche et pointue du +carnassier; ses aptitudes morales ont modifié son physique; il a la +tête fureteuse et des allures de limier; il ne marche pas, il quête; +sa narine mobile semble prendre le vent. Quand il se pose, il tombe en +arrêt, la tête allongée en avant, les épaules infléchies, les jambes +légèrement ployées sur le jarret, les bras prêts à saisir la proie. + +Malgré toutes ces qualités de race, les capacités de Castelouze ne +s'élèvent pas au-dessus d'un certain ordre; il a les vues bornées, +comme tous les gens qui se passionnent, et il est entêté comme les +hommes à idées fixes. En dépit du mouvement qu'il se donne et des +services qu'il rend, on ne le considère pas en haut lieu comme un des +Directeurs de l'avenir. + +C'est de lui que le ministre disait: + +--Il bat des ailes, mais il ne vole pas. + + * * * * * + +XLII + + +Le passe-droit dont M. Deslauriers avait été victime fit à Caldas le +plus grand tort. + +Quand on est employé, à l'Équilibre, on commet une faute grave si on +se lie d'amitié avec un autre employé, quel qu'il soit, supérieur ou +subalterne. Jamais on ne partage, en effet, la bonne fortune de cet +ami, si la faveur enfle ses voiles; on est toujours éclaboussé par sa +disgrâce, s'il vient à sombrer. + +Caldas apprit cette belle maxime d'un jeune commis, fils d'un garçon +de bureau, qui avait été élevé par son père dans la crainte de Son +Excellence et de la hiérarchie. + +Ah! c'était un bon père, ce garçon de bureau, et surtout un homme +convaincu. Du jour où son fils fut nommé commis, il le salua dans la +rue et ne lui parla plus qu'avec vénération. + +La Hiérarchie avec la Tradition, voilà les deux pivots de l'Équilibre. +Aussi l'Administration s'efforce-t-elle de multiplier entre tous les +grades les lignes de démarcation, et c'est elle-même autant que +l'orgueil personnel qui creuse un abîme entre le supérieur et son +subordonné. + +Le caractère national aussi y aide beaucoup, et le Français, qui est +fou d'égalité, est bien aise d'avoir quelqu'un à saluer avec +déférence, à la condition d'avoir quelqu'un à regarder avec mépris. + +La politesse jette une planche sur ce gouffre qui sépare deux hommes +d'un grade différent, mais c'est une planche pourrie qui rompt au +moindre effort. Quelle que soit l'urbanité de l'un et de l'autre, dans +la rue, à table, dans un salon, vous distinguerez à coup sûr le chef +de son inférieur. + +La familiarité de ce dernier, quoi qu'il fasse, aura quelque chose de +courtisanesque; ce ne sera qu'une nuance, mais on pourra la saisir, et +l'intimité de l'autre aura toujours l'air d'une condescendance. + +Entre les hommes, cependant, il faut un observateur pour deviner ces +sous-entendus. Mais de femmes femmes, quelle hauteur d'un côté, quelle +humilité révoltée de l'autre! + +En dehors de l'Équilibre, il y a tout un ministère en jupons; il y a +madame la directrice et madame la _cheffe_ de division, la _cheffe_ de +bureau et la _sous-cheffe_; le reste ne compte pas. On invite parfois +la femme du commis principal, qui ce jour-là met sur son dos trois +mois des appointements de son mari, mais c'est une exception. + +Quant aux commis et aux expéditionnaires, on a soin, si on les invite, +d'oublier mesdames leurs épouses. + +La hiérarchie féminine est toujours une puissance, et l'employé de +l'Équilibre arrivé par les femmes prouve que les jeunes gens qui vont +dans le monde n'ont pas tort. + +Par malheur le beau sexe est mauvais juge des capacités, et les +dignitaires qu'il fait ne payent souvent que de mine. Ce n'est pas au +théâtre seul que l'emploi des jeunes premiers va s'effaçant de jour en +jour. Caldas, qui fréquentait peu les salons administratifs, ne put +observer ces choses que de loin. Il n'espérait point arriver par les +femmes; comme il visait haut cependant, il cherchait à se rendre bien +compte de tous les rouages de l'immense machine bureaucratique. A ses +instants perdus il la démontait, cette machine, pour son instruction +particulière, à peu près comme on démonte un tourne-broche. + +Il y découvrit un mouvement très-simple, fonctionnant +très-régulièrement, mais surchargé et entravé par beaucoup de ressorts +inutiles et d'engrenages superflus. Peut-être l'Administration +n'a-t-elle pu éviter ces mille et une complications dans son +mécanisme. Dans les bureaux, qui véritablement sont restés les mêmes +depuis Colbert, il s'est toujours trouvé des hommes qui ont su +exploiter à leur profit les besoins du moment. La nécessité passée, le +bureau créé reste, et pour lui donner alors une apparence d'utilité, +on détourne les affaires et on les y fait passer, à peu près comme on +fertilise un champ en saignant une rivière. + +Le nombre toujours croissant des services tient encore à deux causes: + +A la manie qu'a la petite bourgeoisie de pousser ses enfants dans +l'Administration. Elle croit leur avoir donné un état libéral quand +elle leur a posé une plume derrière l'oreille. Le négociant enrichi +s'imagine grandir dans son héritier quand il a réussi à le faire +entrer au ministère. Ce fils ira dans le monde officiel, il sera un +personnage. Et la croix d'honneur! il est sûr de l'avoir dans un temps +donné. + +Les ministères assiégés se défendent comme ils peuvent, ils +multiplient les obstacles devant leurs portes. Ils font tout pour +décourager; ils exigent des titres nouveaux; ils augmentent chaque +année la difficulté des examens. L'ardeur ne se ralentit pas. +Cependant les ministères semblent crier: + +«Bourgeois mesquins, gardez donc vos enfants. N'en savez-vous donc que +faire? L'agriculture manque moins de bras que de têtes. L'industrie a +besoin de renforts? le commerce va croissant tous les jours. Que me +chantez-vous donc avec votre profession libérale. L'homme qui gagne +six mille francs par an dans un bon métier est financièrement plus +riche que l'employé appointé à dix mille. Je ne peux pas vous enrôler +tous, il faut bien qu'aux administrateurs il reste quelques +administrés.» + +L'autre cause provient de l'esprit de défiance naturel au peuple +français. Ce gros mot de concussion est un épouvantail ruineux. Lui +qui admire la bureaucratie, voit toujours dans ses cauchemars des +employés puisant à pleines mains dans les caisses publiques, et, pour +se délivrer de cette obsession, il a multiplié le contrôle à l'infini. +Il paye tous les ans quinze millions dans la crainte qu'on ne lui +prenne vingt-cinq centimes. + +Aussi l'Administration française est la plus régulière et la plus +honnête qu'il y ait au monde. Ce résultat coûte un peu cher, mais la +France est assez riche pour payer sa vertu. + +Pour en revenir à l'Administration de l'Équilibre, elle est minutieuse +et fouilleuse, chercheuse, méticuleuse, soigneuse, éplucheuse, +ombrageuse, fureteuse, contrôleuse, mais par-dessus tout +consciencieuse. + +Elle est aussi tracassière, paperassière, écrivassière, coutumière, +cartonnière, mais avant tout régulière. + +Pour obtenir la solution de la moindre affaire, il y faut vingt visas +et quarante contrôles; le solliciteur est renvoyé de Pilate à Caïphe; +chacun reconnaît qu'elle est juste, mais personne n'épouse sa cause, +tous les employés s'en lavent les mains (au figuré), et sa passion +dure parfois des années entières. + +S'il se fâche, ce bon solliciteur, s'il s'irrite; + +--Votre affaire viendra en son temps, lui répond-on, elle suit: + +LA FILIÈRE ADMINISTRATIVE + +Quand les maçons construisent une maison, pour monter les briques ou +les moellons du sol jusqu'au dernier étage, ils dressent une échelle, +se placent sur les divers échelons et se passent les briques de mains +en mains. Les maçons sont paresseux, mais les entrepreneurs sont +rusés. On calcule donc les distances et l'on met juste le nombre +d'hommes nécessaire, ni trop ni trop peu, pour que les matériaux +arrivent rapidement à leur destination, avec le moins de fatigue +possible pour les travailleurs, afin qu'ils travaillent longuement. + +La filière administrative, au ministère de l'Équilibre, était au début +quelque chose d'analogue: l'organisation du travail, divisé pour +arriver à une somme de travail plus grande et plus rapide. + +Mais les hommes de génie qui ont créé l'administration de l'Équilibre +comptaient sans les abus. + +Chaque année est venue ajouter un rouage inutile à la machine; la +centralisation, géant aux mille bras, a tout absorbé et tout +compliqué. + +Aujourd'hui la filière est un labyrinthe inextricable dont il est +difficile de sortir sans fil conducteur. + +Une affaire est présentée à un bureau. Vous croyez peut-être qu'elle +va s'y traiter? point; s'y préparer au moins? pas encore. Nous avons, +s'il vous plaît, quelques petites formalités à remplir, oh! mon Dieu! +moins que rien. Il faut d'abord prendre l'avis de trente autres +bureaux. Quand on a colligé ces trente avis différents, un grand pas +est fait. Nous entrons dans une phase nouvelle, il s'agit maintenant +de consulter les fonctionnaires spéciaux, commissionnés _ad hoc_. + +Nouveaux délais; autres consultations. + +Des incidents sans nombre peuvent surgir; mais passons, et supposons +encore ce temps d'arrêt franchi. Voici enfin le bureau saisi +régulièrement avec toutes les pièces à l'appui. Il va s'occuper de +vous; mais patience, il s'en occupera quand votre tour sera venu. +Enfin il est arrivé, votre tour. On traite l'affaire, on en décide. Ce +n'est point encore fini. Le bureau propose, mais le chef dispose. Et +quand le chef a disposé, il faut encore que le chef de division +confirme, après quoi vous avez grande chance de voir enfin la chose +aboutir, à moins que l'autorité supérieure ne juge qu'on a fait fausse +route, auquel cas tout est à recommencer. + +Caldas connut à fond la filière administrative à l'occasion d'un sien +cousin qui depuis sept ans activait au ministère de l'Équilibre la +liquidation d'une indemnité. + +Comme ce cousin était pressé, comptant là-dessus pour manger, il +venait dans les bureaux tous les deux jours. Par bonheur il rencontra +Romain, qui en moins de cinq semaines obtint une solution. + +L'argent arriva fort à propos. Le cousin étant mort de faim la veille, +il servit à le faire enterrer. + +XLII + + +Autrefois, lorsque les chemins de fer n'avaient pas détrôné la malle +pour le transport des dépêches, les maîtres de poste et les postillons +distinguaient quatre espèces de chevaux. + +D'abord le cheval emporté: celui-là s'épuisait en efforts, tirait +comme un diable à plein collier, aux montées, aux descentes, toujours +et partout; il rentrait à l'écurie, trempé d'écume et de sueur, il +durait peu. Pour modérer son ardeur, on tapait dessus. + +Ensuite le cheval quinteux: il tirait ou ne tirait pas, suivant son +caprice. Il faisait un mauvais usage. On tapait dessus. + +Puis la rosse; c'était un mauvais cheval qui ne tirait jamais, il +succombait bientôt aux mauvais traitements. On tapait, on tapait +dessus. + +Enfin le bon cheval: il tirait quelquefois, quand il ne pouvait faire +autrement, mais il avait toujours l'air de tirer; il allait d'un train +égal, la tête basse, regardant sournoisement le cheval quinteux qu'on +rouait de coups, et le cheval emporté qui faisait toute la besogne. Il +rentrait à l'écurie sans un poil mouillé. Eh bien! il était considéré, +on lui donnait double ration d'avoine; il durait dix ans: on ne tapait +pas dessus. + +Quatre bons chevaux attelés à la malle, et la malle n'aurait pas +roulé. + +Cette parabole peut s'appliquer à l'administration de l'Équilibre, si +ce n'est que jamais elle n'a tué employé de travail. Sa conscience à +cet égard ne lui reproche rien. + +Donc, à l'Équilibre, ou divise aussi les bureaucrates eu quatre +classes: + +L'EMPLOYÉ FERVENT: il a encore le beau feu de ses débuts. + +L'EMPLOYÉ TIÈDE: il se soucie médiocrement de l'Administration et le +laisse voir. + +Le MAUVAIS EMPLOYÉ: il a jeté son bonnet par-dessus les moulins et ne +compte plus que comme un zéro. + +LE BON EMPLOYÉ: il est, pour tout ce qui touche l'Administration, d'un +désintéressement sublime; il se soucie de la besogne comme de +Colin-Tampon, mais, comme le bon cheval du maître de poste, il a +toujours l'air de tirer; il est considéré, il a l'estime de ses chefs +et, ce qui lui plaît davantage, des gratifications au jour de l'an. + +Caldas, depuis l'affaire Saint-Adolphe, passait pour un employé tiède, +et, sans doute pour l'encourager à rentrer dans le droit chemin, on le +désigna pour faire partie du + +BUREAU DES MAUVAIS SUJETS + +Le bureau des Liquidations jouit, depuis la fondation de l'Équilibre, +de la plus détestable des réputations. + +Il est convenu que du matin au soir les employés y font une vie +d'enfer. + +A une certaine époque ce service n'était composé que de vieillards +tristes et laborieux; mais telle est la force du renom, que ces +pauvres diables passaient pour des diables-à-quatre. + +Ils sont aujourd'hui remplacés par une majorité de jeunes gens qui ont +à coeur de ne point faire mentir la tradition. + +Ce bureau est le salon de conversation du ministère. C'est le +rendez-vous des oisifs; on y cause, on y joue au bouchon, on y fait la +partie de piquet, on y boit de la bière toute la journée. Là +s'organisent les pique-niques, se machinent les mauvaises +plaisanteries, s'élaborent les charges. On y blague l'Administration à +outrance; on y parle politique avec de grands éclats de voix, et +souvent on s'y prend aux cheveux. + +En dépit du tapage, des conversations à douze, des visites +continuelles, des chansons en choeur, des batailles, la besogne marche +fort bien dans ce bureau, le plus chargé de tout le ministère et le +seul qui ait à traiter des affaires sérieuses et délicates. + +Le chef de ce bureau est le plus formaliste des hommes. Les honneurs +administratifs lui ont monté au cerveau, et il porte la tête comme un +Saint-Sacrement. C'est lui qui fait toujours faire antichambre un +quart d'heure à tous ses subordonnés, surtout à son sous-chef, afin de +bien établir la ligne de démarcation. + +Il est au plus mal avec ses employés, dont il a vainement essayé de +réformer la tenue. Il évite d'entrer dans leur pièce; il est vrai que +s'il y pénètre quelquefois, la présence de cet homme digne n'arrête ni +les jeux, ni les ris. Sa figure glacée ne les intimide pas plus que +les mannequins dans les cerisiers n'effarouchent les oiseaux. + +Le sous-chef de ce service passe sa vie à porter des paroles de paix +des employés au chef de bureau, et réciproquement; il discute les +trêves et les armistices; c'est le négociateur juré. + +L'entrée de Caldas dans ce bureau inaugura une recrudescence de +visites et par conséquent de vacarme. + +Il amena toute sa clientèle, Jouvard, l'aimable Sansonnet, les +bureaucrates Tant-pis et Tant-mieux, Gérondeau, Basquin qui venait +quatre fois par jour, et bien d'autres encore. + +On comptait sur le rédacteur du _Bilboquet_ pour organiser des scies +désopilantes; mais il se trouva que Romain goûta modérément les +excellentes plaisanteries de ses collègues. Ils venaient de faire +mourir de chagrin un pauvre vieil employé égaré parmi eux. Ils étaient +en train d'en envoyer un autre à Charenton. + +Le vieillard qui avait succombé aux farces de ces messieurs était un +brave homme, isolé, sans famille, qui n'avait que sa place pour vivre. + +Il n'était pas fort, et les employés, qui tous pétillent d'esprit +comme on sait, sont impitoyables pour les pauvres d'esprit. + +Le père Germinal, comme on l'appelait à l'Équilibre, devint leur +souffre-douleur. On commença par de petites tracasseries, on trempait +ses plumes dans l'huile, on mettait du sable dans son écritoire; on +lui attachait des queues de papier au collet de sa redingote; on +cousait les poches de son paletot. + +Si parfois il s'endormait, on l'éveillait en sursaut en arrosant d'eau +froide son crâne dénudé. Mais comme il souffrait en silence, comme il +n'osait se plaindre, on passa à des charges plus fortes. + +On lui persuada que l'Administration était décidée à supprimer son +emploi (le pauvre homme n'avait pas droit à la retraite). De ce moment +il ne vécut plus. + +Comme ses tristesses et ses inquiétudes n'étaient pas encore assez +risibles, on s'arrangea de façon à lui faire croire qu'il avait à +l'Équilibre la réputation d'un mouchard. Soixante employés au moins, +qui avaient reçu le mot, trempèrent dans cette excellente +bouffonnerie. + +Tout d'abord on battit froid au père Germinal; on se taisait quand il +entrait; on chuchotait en sa présence; on affectait de le regarder +avec défiance; on évitait sa société. Inquiet de ces procédés, le +bonhomme s'enhardit jusqu'à en demander la cause à celui de tous ses +collègues qui l'effrayait le moins. + +Celui-ci haussa les épaules. + +--Vous savez bien ce dont il s'agit, lui répondit-il avec mépris. + +--Moi, je vous jure que je ne sais rien! + +--Allons donc! reprit l'impitoyable farceur, on sait que vous êtes la +créature de notre chef, et on n'ignore pas que vous lui faites des +rapports sur nous. + +Cette révélation consterna Germinal. Il se voyait, lui innocent, +accusé d'infamie, odieux à tous et perdu de réputation. Pendant quatre +ou cinq jours, à moitié fou de douleur, il n'osa plus reparaître au +ministère; la réprobation générale l'épouvantait. + +Enfin, un matin, il se décida à venir; fort de sa conscience, il +voulait se disculper. + +Devant tous ses collègues, il entreprit, d'une voix émue et les yeux +pleins de larmes, de prouver l'injustice des soupçons dont il était +victime. + +Son plaidoyer fut vraiment grotesque, mais ne désarma personne. On lui +répondit qu'on n'était pas dupe de ses pleurnicheries. + +Un des plaisants l'appela: + +--Vieux Judas! + +Sur ce mot il sortit au milieu des huées, rentra chez lui et se +pendit. + +Ce résultat n'a pas refroidi complétement les farceurs, et c'est +maintenant après M. Givrod qu'ils s'acharnent. + +Monsieur Givrod, qui est aussi naïf que feu Germinal, donne tête +baissée dans tous les panneaux qu'on lui tend. Voici la dernière +mystification dont il a été victime; on en rit encore à l'Équilibre. + +Un matin un des employés du bureau arrive avec un journal dans sa +poche. Le feuilleton de ce journal rendait compte d'un concert donné +par un célèbre flûtiste qui porte le même nom qu'un chef de division +de l'Équilibre. + +--Messieurs, commença cet employé, vous savez que notre chef de +division est de première force sur la flûte. + +--Ah bah! fit Givrod. + +--Comment! vous l'ignorez, continua le farceur. Hier soir il a donné +un concert à la salle Herz et a obtenu un succès étourdissant. Lisez +ce qu'en dit M. Scudo. + +Le journal passa de main en main et arriva jusqu'à Givrod, qui de sa +vie n'avait été si étonné. + +--Messieurs, proposa alors un camarade, en présence d'un tel triomphe +il est, je crois, de notre devoir de complimenter notre chef de +division. + +--Croyez-vous! demanda Givrod. + +--Nous n'en doutons pas, s'écrièrent tous les autres et, dans +l'intérêt de notre avancement, chacun de nous doit aller à son tour le +féliciter. + +Tous sortirent en effet l'un après l'autre. En revenant tous +déclaraient que le chef de division avait paru extrêmement sensible à +leur démarche. + +Givrod veut faire comme tout le monde. Il court au bureau du chef de +division, insiste auprès du garçon pour être admis, et a le bonheur +enfin d'y pénétrer. + +--Ah! Monsieur! s'écrie-t-il dès le seuil, permettez-moi de joindre +mes félicitations à celles de mes collègues. Quel admirable talent +vous avez! + +--Que voulez-vous dire? demande le chef surpris. + +--Oh! ne vous en défendez pas, continue Givrod d'un air fin, j'y +étais, je vous ai vu. Quelle embouchure! quel doigté! + +Le chef de division tombait des nues. + +--Ah! c'est plus fort que Tulou, reprend Givrod; et faisant le geste +d'un homme qui joue de la flûte: Monsieur, laissez-moi vous le dire, +vous en pincez comme personne! + +Le chef qui n'est pas patient, convaincu que l'infortuné est ivre ou +fou, sonne et le fait mettre dehors. + +Givrod revient au bureau fort piteux, et ses camarades lui prouvent +qu'il aura blessé son supérieur par quelque flatterie grossière et +maladroite. Il le croit, et au prochain concert il compte bien s'y +prendre plus délicatement. + +XLIV + + +Le premier jour de son entrée au bureau des Mauvais sujets, Caldas +trouva que ses collègues étaient vraiment trop gais. Le soir, pressé +de sortir, il voulut prendre son chapeau, mais les bords lui restèrent +à la main: on avait mis au fond un poids de dix kilos. + +Caldas goûta peu la charge, mais il ne dit rien. + +Le lendemain, comme il entrait, un carton préparé à l'avance et rempli +de poussière lui tomba sur la tête et faillit l'éborgner. + +Il trouva la plaisanterie mauvaise, s'épousseta, s'essuya, mais ne dit +rien. + +Dans la journée, ayant eu soif, il voulut boire un verre d'eau et +avala d'un trait une rasade d'eau bouillante. + +Il fut sur le point de se mettre en colère; pourtant il ne dit rien +encore. + +Au moment de partir, il ne trouva plus son paletot; tous les camarades +avaient filé sournoisement. Après avoir cherché une heure, il fut +réduit à regagner son domicile avec son habit de travail, une loque +immonde. + +C'en était trop, et comme il n'aime pas les disputes, il arriva de +bonne heure le jour suivant, et au premier qui entra il donna une +paire de calottes. + +Le calotté était le seul qui n'eût pas trempé dans la plaisanterie. +Aussi fit-il des excuses à Caldas, qui daigna s'en contenter, mais +passa dès lors pour un mauvais coucheur. + +--Vous n'avez vraiment pas le mot pour rire, lui dit un de ses +collègues; on ne croirait jamais que vous rédacteur du _Bilboquet_. + +Cependant cette histoire de soufflet fit beaucoup pour la gloire de +Romain et, ce qui vaut mieux, elle assura sa tranquillité. Les farces +ne s'adressèrent plus à lui. + +Une des grandes occupations du bureau des Liquidations, lorsque la +charge n'est pas à l'ordre du jour, c'est la politique et la +discussion des affaires publiques. + +La question italienne et la politique de M. de Bismark ont été +étudiées et traitées à fond; on s'y intéresse même aux événements +intérieurs; on y a discuté les moyens de défense de Troppmann, et on +ne crée pas un impôt nouveau sans que des orateurs s'inscrivent pour +ou contre. + +Toutes les opinions d'ailleurs, et même toutes les nuances d'opinions, +y ont leurs représentants. En cherchant bien, on y trouverait quelque +adhérent des vieux partis, si jamais les vieux partis ont existé +ailleurs que dans les causeries littéraires de Sainte-Beuve. + +Il y a des hommes des anciens régimes, c'est là le plus bel éloge +qu'on puisse faire de l'Administration de l'Équilibre, qui permet à +chacun d'avoir une opinion, pourvu que personne ne s'en aperçoive. + +Caldas n'a pas d'opinion, ou plutôt il s'en est composé une de +fantaisie qu'il développe avec beaucoup de vivacité et de profondeur; +il s'intitule philosophe-aristocrate-socialiste. Il est d'ailleurs +tolérant, et peut causer de quoi que ce soit sans devenir rouge de +colère et sans appeler son adversaire: «Navet,» comme a l'habitude de +le faire M. Louis Veuillot. + +Aussi, au bureau des Liquidations, le prenait on volontiers pour +arbitre lorsqu'on n'était pas d'accord, et on n'était jamais d'accord. + +La divergence des opinions de ces messieurs s'explique. + +Deux se cotisent pour s'abonner au _Temps_; il y en a un qui ne lit +que la _Gazette de France_; le plus riche, reçoit le _Journal des +Débats_; un autre achète le _Siècle_; celui-ci adhère au +_Constitutionnel_, cet autre à l'_Ami de la Religion_. Un dernier n'a +d'opinion qu'une fois par semaine, et cela tient à ce que _l'Électeur +libre_ est un journal hebdomadaire. + +Tous se feraient hacher menu comme chair à pâté pour soutenir le dire +de leurs feuilles. Parole imprimée est pour eux parole d'Évangile, et +tout rédacteur est un prophète. + +Il y a trois employés que la politique touche mediocrement: un qui n'y +comprend absolument rien, c'est le plus intelligent de tous, et deux +qui ont bien d'autres chats à fouetter. + +Caldas avait remarqué chez l'employé qui ne comprend rien à la +politique des allures mystérieuses, il le voyait tirer de temps à +autre un petit cahier de son tiroir et y inscrire quelques notes à la +dérobée. Son cahier ne le quittait pas. Chaque fois qu'il avait +occasion de sortir, fût-ce vingt fois par journée, il le mettait +ostensiblement dans sa poche en disant: «Au revoir, Messieurs!» Romain +intrigué résolut de pénétrer cette ténébreuse affaire, et, après trois +semaines de flagorneries audacieuses, l'homme mystérieux lui ouvrit +son coeur et son carnet. + +Cet employé assimile le ministère à une ménagerie et il passe sa vie à +chercher des analogies entre ses camarades et les divers animaux de la +création. Il est convaincu que si on trouvait son cahier, il serait +destitué par son chef et lapidé par ses collègues. De là toutes ses +précautions. Dans ce cahier il compare Lorgelin à un ours, Coquiller à +une huître, Nourrisson à un perroquet, Rafflard à un hérisson, le +Cluche à un serpent à lunettes, Basquin à un ouistiti, le caissier du +Service intérieur à un boule-dogue, et Gérondeau à un dindon. + +Caldas, comme journaliste, y était inscrit en qualité de caméléon. Il +ne fut pas flatté du rapprochement; aussi répondit-il à ce Van-Amburg +de la bureaucratie, qui lui demandait son avis sur ce petit travail: + +--Je ne vous trouve pas Buffon! + +L'un des deux employés qui ont bien d'autres chats à fouetter est +L'EMPLOYÉ QUI NE DÉPENSE PAS SES APPOINTEMENTS. + +Il thésaurise et place à gros intérêt, probablement à la petite +semaine. C'est lui qui organise des loteries dans l'intérieur du +ministère; c'est une vieille pendule, une lampe, une montre avec la +chaîne en jazeron, qu'il place à un franc le billet. Il écoule ainsi +des rossignols qu'il achète à vil prix. + +Depuis vingt ans il est au ministère: il gagne deux mille francs +d'appointements, et, entré avec vingt-cinq francs pour toute fortune, +il possède aujourd'hui, sans avoir rien volé à personne, un capital +clair et net de plus de cinquante mille francs. + +Cet employé a une maîtresse qui lui fait ses pantalons, et il porte +des souliers vernis en moleskine. + +L'autre original est un homme bien malheureux, allez! Sa femme est +jeune, jolie et coquette, et il est jaloux... + +Avant de venir au ministère le matin, il enferme, dit-on, son épouse; +mais ce n'est pas vrai, et la preuve, c'est que trois ou quatre fois +par jour il s'esquive et court jusqu'à son domicile, afin de s'assurer +de la présence réelle de la dame. + +Il a entendu dire (ce doit être un conte bleu) que certains employés +ont dû aux charmes de leur moitié un avancement rapide. Sa cervelle en +a été troublée, et l'année dernière, ayant obtenu une augmentation +d'appointments de soixante-cinq francs par an, il a fait une scène +horrible à sa femme et battu froid à son chef pendant six mois. + +Dans ce bureau des Mauvais sujets, Caldas trouva cependant un type et +un ami. + +Le type est l'employé qui a une cousine femme du monde et immensément +riche. Il est allé chez elle en soirée, une fois, il y a quelque +dix-huit ans; depuis, il fait chaque semaine le récit détaillé de +cette fête mémorable. + +L'ami est l'employé gentilhomme, l'héritier d'un grand nom. Il est +venu chercher au ministère un abri contre l'orage. Quels que soient +les hasards de son existence, son coeur sera toujours au-dessus de sa +fortune. On le trouve fier à l'Équilibre; cela tient peut-être à ce +qu'il est bien élevé. + +Au bureau des Mauvais sujets, outre qu'on boit de la bière, on fume du +matin au soir. Pipes et cigares cependant sont sévèrement proscrits du +ministère. De petites pancartes qu'on lit à tous les étages, le long +de tous les corridors et dans toutes les pièces, l'apprennent aux +visiteurs. Ces petites pancartes sont ainsi conçues: + + +---------------------------------------------+ + | Il est expressément défendu de fumer dans | + | l'intérieur du ministère de l'Équilibre | + +---------------------------------------------+ + +Cet avertissement, comme de juste, n'empêche rien. On cite des chefs +incorrigibles qui se renferment pour brûler un cigare. Les employés +formalistes ne manquent jamais, lorsqu'ils vont «_en griller une_» +dans quelque réduit inaccessible, de laisser sur leur pupitre une note +au crayon qui explique leur absence. + +Même cette note au crayon est le pendant du tour du chapeau. + +En voici la teneur ordinaire: + + _«Je suis au bureau 73 à prendre un renseignement.»_ + +Il n'y a pas d'exemple qu'un chef soit jamais allé vérifier la chose +au bureau 73. A l'Équilibre, on aime mieux croire que d'aller voir. + +Autre effet de la défense expresse: + +Un jour Caldas vit s'escrimer de la pipe un employé que le tabac +semblait incommoder. Il pâlissait à vue d'oeil... + +--Vous avez tort de fumer, lui dit Romain. + +--Eh! je le sais bien, répondit l'autre; mais que voulez-vous? c'est +défendu! + +XLV + + +On était au vingt-neuf décembre. L'espoir de la gratification agitait +tous les coeurs. Comme tous ses collégues, Caldas comptait sur la +munificence de l'Administration. Même il avait d'avance arrêté +l'emploi de cet argent. + +Et ce n'était certes pas présomption de sa part. Ses droits valaient +bien les droits des autres. L'Administration d'ailleurs ne fait point +de jaloux. En bonne mère qu'elle est, elle ouvre sa caisse pour tous +ses enfants. + +Pour les bons employés, la gratification est une récompense; pour les +mauvais, c'est un encouragement à mieux faire. + +Caldas ne fut ni encouragé, ni récompensé. + +Le jour des étrennes arriva. Romain se mêla à la foule des +bureaucrates qui va chaque année applaudir au petit discours que fait +Son Excellence Monsieur le Ministre. Il envoya quarante-trois cartes à +un nombre égal de sommités de l'Administration; et cependant il ne lui +fut pas octroyé un sou. + +Le pot au lait de ses espérances fut renversé. + +Saint-Adolphe, chef de bureau, avait commis une faute, Caldas fut +puni. Rien n'est plus juste. Si Caldas avait fait quelque chose de +bien, Saint-Adolphe eût été récompensé. + +En présence d'un déficit de cent cinquante francs, Romain songeait +très sérieusement à s'arracher les cheveux, lorsque deux agréables +surprises compensèrent ce léger mécompte. + +Son père lui envoya encore un mandat rouge, et sa pièce, _les Oisifs_, +fut mise en répétition au Théâtre-Français. + +Il n'avait donc plus qu'à attendre. Et il attendit, sans trop de +contrainte, sans presque sentir l'ennui; car il avait beau dire, beau +faire, le temps critique était passé, il s'habituait. + +Oui, il s'habituait, il prenait les allures d'une montre réglée par +Bréguet: il ne retardait plus pour arriver le matin, et pour sortir il +n'était pas trop en avance. + +Il mangeait, buvait à heure fixe, et il y prenait un certain plaisir; +les miasmes du bureau ne l'horripilaient plus. + +Tous les dimanches, sous prétexte de respirer l'air pur à la campagne, +il allait se promener dans la poussière à Saint-Cloud ou ailleurs. + +Il avait surpris le secret de travailler sans rien faire. Il pouvait +s'occuper énormément pendant six heures à écrire soixante mots. Enfin, +symptôme plus grave, deux ou trois fois il s'aperçut qu'il souriait +aux plaisanteries de ses collègues. + +Avouez-le, monsieur, il était temps qu'une crise décisive se produisît +dans son existence. + +Donc il était en train de reconquérir la réputation de bon employé, +lorsqu'un matin son garçon de bureau lui remit un petit livre qui lui +était adressé sous pli. + +Sur la première page, il aperçut cette dédicace manuscrite: + +_A monsieur Romain Caldas, rédacteur du_ BILBOQUET._ + +HOMMAGE DE L'AUTEUR. + +Cette dédicace était signée du nom d'un de ses collègues. + +Il tourna le feuillet et lut: + + CATÉCHISME DE L'EMPLOYÉ + + A L'USAGE + + DU MINISTERE DE L'ÉQUILIBRE(1) + + (1)_Petit catéchisme des employés des Droits Réunis_, par J. B. + (Justin Bonraignon); Paris 1843, petit in-32, édité par Guillaume + (_très rare_). + + +Tout d'abord Caldas crut à une charge. + +--Celle-ci est drôle, pensa-t-il. + +Mais ce n'était pas une charge, ainsi qu'il s'en put convaincre en +poursuivant la lecture du petit livre dont voici un extrait exact: + +DEMANDE:--_Qui vous a créé et mis au monde de l'Administration?_ + +REPONSE:--Son Excellence Monsieur le Ministre. + +D.--_Comment?_ + +R.--Par une simple signature. + +D.--_Pourquoi?_ + +R.--Pour toucher des appointements tous les mois, une gratification au +jour de l'an, travailler le moins possible, monter en grade s'il se +peut, et mériter ainsi une bonne retraite à la fin de mes jours. + +D.--_Qu'est-ce que monsieur le ministre?_ + +R.--Un être impersonnel que je ne connais pas et que probablement je +ne connaîtrai jamais. + +D.--_Pourquoi dites-vous qu'il est impersonnel?_ + +R.--Parce que le ministre et le portefeuille existent indépendamment +de la personne. + +D.--_Expliquez mieux votre pensée?_ + +R.--Je reconnais pour ministre l'homme dont la signature peut me +donner de l'avancement, que ce soit Pierre ou Paul. + +D.--_Pourquoi dites-vous que vous ne le connaîtrez probablement +jamais?_ + +R.--Parce que nous ne fréquentons pas les mêmes sociétés. + +D.--_Quels sont vos devoirs envers monsieur le ministre?_ + +R.--Respect, vénération, obéissance, admiration, amour sans bornes, +tant qu'il est au pouvoir; rien, quand il n'y est plus. + +D.--_Pourquoi cette distinction?_ + +R.--Parce qu'alors je n'attends plus rien de lui et qu'il doit me +demeurer étranger. + +D.--_N'avez-vous pas des devoirs à remplir envers d'autre personnes?_ + +R.--Je dois honorer tous mes chefs en raison de ce qu'ils peuvent +pour moi. + +D.--_Comment honorez-vous vos chefs?_ + +R.--Je fléchis le genou devant mon directeur, je salue jusqu'à terre +mon chef de division, je me découvre et je m'incline devant mon chef +de bureau, je soulève simplement mon chapeau pour mon sous-chef, et +je le garde sur ma tête pour tout autre. + +D.--_Quels sont vos devoirs vis-à-vis de vos inférieurs?_ + +R.--Exiger d'eux les hommages que je rends à mes supérieurs. + +D.--_Comment devez-vous vous conduire avec le public?_ + +R.--Je dois être très-raide avec lui, afin de lui inspirer la plus +haute idée de l'Administration. + +D.--_Pourquoi lui inspirer la plus haute idée de l'Administration?_ + +R.--Afin que le pays ne soit jamais induit en tentation de diminuer le +nombre des emplois. + +D.--_ Qu'est-ce qu'un emploi?_ + +R.--Une grâce d'état qui permet de traverser, en paix avec sa +conscience et son estomac, cette vallée de larmes qu'on appelle la +vie. + +D.--_Tout le monde peut-il remplir un emploi?_ + +R.--Non. + +D.--_Que faut-il pour cela?_ + +R.--Une commission. + +D.--_Qu'entendez-vous par une commission?_ + +R.--La commission est une feuille de papier revêtue du sceau officiel +qui donne le pouvoir pour faire les fonctions bureaucratiques et la +grâce pour les exercer dignement. + +D.--_D'où vient ce pouvoir?_ + +R.--De Son Excellence qui le transmet à ses Directeurs avec faculté de +le communiquer aux autres. + +D.--_Comment ce pouvoir se transmet-il de Son Excellence jusqu'au +dernier employé?_ + +R.--Ce pouvoir se transmet comme il s'est transmis en tout temps, par +une succession qui n'a point été interrompue et qui continuera dans +les bureaux jusqu'à la consommation des siècles. + +D.--_En quelle disposition doit-on recevoir sa commission?_ + +R.--Il y a quatre principales dispositions pour recevoir sa +commission. + +D.--_Quelle est la première?_ + +R.--La première est d'être en état de grâce. + +D.--_Quelle est la seconde?_ + +R.--La seconde est d'y être appelé et de ne s'y pas ingérer de +soi-même. + +D.--_Quelle est la troisième?_ + +R.--La troisième est d'être irréprochable dans son écriture. + +D.--_Quelle est la quatrième?_ + +R.--La quatrième est d'être animé du zèle de la gloire de +l'Administration. + +D.--_Expliquez ce que c'est que l'Administration?_ + +R.--L'Administration est l'assemblée des fidèles employés, qui, sous +la conduite des supérieurs légitimes, ne font qu'un même corps dont +Son Excellence est le chef invisible. + +D.--_Pourquoi dites-vous invisible?_ + +R.--Parce qu'il faut des mérites particuliers pour en obtenir une +audience. + +D.--_Qu'entendez-vous par la gloire de l'Administration?_ + +R.--Sa prépondérance universelle. + +D.--_Comment l'assurez-vous?_ + +R.--En ne permettant pas que jamais on discute ses actes avec les +faibles lumières de la raison. Elle doit être vénérée comme l'arche +sainte. Hors de l'Administration, point de salut! + + * * * * * + +Le catéchisme tomba des mains de Caldas. + +--Voilà, dit-il, un fanatique pour qui l'Administration est une +religion. Il dit tout haut ce que la France pense tout bas: c'est un +signe des temps. + +XLVI + + +Trois mois s'écoulèrent pleins de périls pour Caldas, obligé à la fois +d'être présent à son bureau et de suivre les répétitions des _Oisifs_, +de ménager la chèvre de l'Administration et le chou du +Théâtre-Français. + +Comme il s'en allait en catimini sur les deux heures, au détour d'une +galerie quelqu'un lui sauta au cou. + +C'était un ancien camarade de collége. + +--Que fais-tu ici? demanda-t-il à Romain. + +--Rien. + +--Tu es donc employé? + +--Tu l'as dit. Mais toi-même? + +--Depuis six mois, mon cher, je suis attaché au cabinet du ministre. + +--Je te demande ta protection, dit Caldas. + +--Tout ce que tu voudras, répondit l'attaché du cabinet. Mais viens +jusqu'à mon bureau me présenter ta requête, nous causerons mieux +qu'ici; j'ai d'excellents londrès. + +Romain suivit son ami et pénétra dans un cabinet somptueusement +meublé, où l'on ne sentait nullement l'odeur des paperasses. + +--Sais-tu que tu es admirablement logé, dit-il. + +--Que veux-tu? répondit l'ami, il faut bien orner sa prison; et comme +je travaille du matin au soir.... + +--Tu travailles? dit Romain au comble de l'étonnement. On travaille +donc quelque part ici? + +--Ah ça! où crois-tu que se fait toute la besogne car enfin il se fait +de la besogne au ministère. + +--En es-tu bien sûr? + +L'attaché du cabinet haussa les épaules. + +--Voilà bien, dit-il, les petites idées d'un employé à deux mille +francs! + +--Je parie d'après ce que j'ai vu, répondit Romain. + +--Eh! tu n'as rien vu, mon cher. Tu n'as pas franchi l'horizon des +bureaux. Tes collègues sont des fainéants, je le sais. Mais regarde un +peu au-dessus de toi. A l'Équilibre, le travail sérieux ne commence +qu'au chef de bureau, au sous-chef quelquefois par exception. Et plus +on monte, plus la besogne devient âpre et difficile. + +--Bravo! dit Caldas, est-ce pour moi que tu poses? Dis-moi tout de +suite que l'état-major fait toute la besogne. + +--Tu crois rire, tu as dit la vérité. Tous nos employés supérieurs, +dont vous jalousez les gros traitements, sont en réalité moins payés +que vous, car ils travaillent dix fois, cent fois davantage. D'abord +ils se réservent toutes les affaires véritablement importantes, et les +autres, celles qu'ils envoient aux bureaux, ils sont, les trois quarts +du temps, obligés de les refaire. Nos directeurs, nos chefs de +division veillent une nuit sur trois. Victimes de la centralisation, +tout leur passe entre les mains et ils sont responsables de tout. +Quant au Ministre, il travaille à lui seul autant que tout le +ministère. + +--Tu m'épouvantes, dit Romain; alors je retire ma demande de +protection. + +--Tu fais aussi bien, répondit l'ami. Où ma protection te +conduirait-elle, grand Dieu! à être sous-chef dans sept ou huit ans; +et moi-même aurai-je encore une influence dans six mois? Que diable +es-tu venu faire ici? + +--Faire ma carrière, comme tout le monde; ne puis-je pas prétendre aux +plus hauts emplois? + +--Encore une erreur, reprit l'attaché du cabinet. L'Administration +mène à tout, sauf à ses hauts emplois. Celui qui veut y arriver doit +commencer par faire toute autre chose. + +--Cependant il y a parmi nous des gens très-capables et qui ont tout +ce qu'il faut pour parvenir. + +--Je ne te dis pas le contraire; mais ils ne parviennent pas, et ils +ne dépassent pas une fois sur mille le grade de chef de bureau. + +--A qui la faute? + +--Eh! le sais-je? + +--On les décourage, reprit Romain. Ainsi, moi, je connais un simple +commis qui ne serait pas déplacé à la tête d'une division, et tout le +monde l'avoue. Tu le connais peut-être, un nommé Lorgelin. On dit +qu'il n'arrivera jamais, personne ne dirait pourquoi. + +--Je puis te le dire, moi! Lorgelin est victime d'une lettre anonyme. +C'est le poignard dont s'arment les misérables dans l'administration +de l'Équilibre. Il n'y a point de position sûre jusqu'à ce qu'on ait +atteint les hautes régions. Vous êtes toujours à la merci d'un lâche +ou d'un goujat. + +--Comment peut-on accorder créance à de pareilles dénonciations! fit +Caldas. On fait une enquête, au moins. + +--Eh! mon cher, on jette la lettre au feu, mais l'impression reste. + +--Ceci, dit Romain, est la dernière goutte d'eau. Ma détermination est +prise. On joue demain une pièce de moi aux Français. Si je ne suis pas +outrageusement sifflé, je donne ma démission. + +--Comment! la pièce qu'on donne demain, _les Oisifs_, est de toi! Tu +as réussi à te faire jouer à la Comédie-Française? + +--J'en suis surpris moi-même, mais c'est ainsi. + +--Alors, mon cher garçon, ne te plains jamais de l'Administration, tu +vois bien qu'elle mène à tout. + +XLVII + + +C'était le lendemain de la première représentation des _Oisifs_, qui +avaient obtenu un immense succès. + +Caldas, que l'émotion avait empêché de dîner la veille, déjeunait de +bon appétit entre mademoiselle Célestine et Saint-Adolphe. Sa modeste +chambre d'hôtel garni était la salle du banquet, mais le menu avait +été fourni par Chevet. + +Saint-Adolphe avait la parole: + +--Savez-vous, disait-il à son collaborateur, que votre succès d'hier +soir avance diablement mes affaires. L'Odéon met demain notre pièce en +répétition. + +--Et j'y aurai un rôle? demanda mademoiselle Célestine. + +--Il y en a un, reprit le galant chef de bureau, que j'ai écrit exprès +pour vous. Mais revenons à la représentation d'hier. Tout l'Équilibre +y était, et par ma foi, j'ai lieu d'être satisfait de nos +bureaucrates. + +--Je parie, dit mademoiselle Célestine, que chacun d'eux croyait avoir +fait la pièce. + +--Parbleu! répondit Saint-Adolphe, qui croyait bien avoir fait la +moitié du _Zèle_. J'ai vu dans des loges un directeur et deux chefs de +division. Got a joué devant un parterre de chefs de bureau. + +--Est-ce pour cela, dit Romain, que j'ai entendu deux coups de sifflet +au troisième acte? + +--C'était mon ancien sous-chef, dit Saint-Adolphe; quelle canaille! + +--J'ai idée, reprit Romain, que ce doit être l'inconnu qui a hérité de +mon tiroir et n'a pas jugé à propos de me rendre mon _troisième_ acte. +Il aura trouvé la seconde épreuve plus faible que la première; il a +fait preuve de goût. + +Mademoiselle Célestine, de sa blanche main, servit le café aux +convives. + +Caldas prit une feuille de papier et, sous la dictée de Saint-Adolphe, +il commença à écrire sa démission. + +A ce moment la porte s'ouvrit, et M. Krugenstern apparut. + +Il était radieux aujourd'hui, M. Krugenstern; il avait eu un billet +pour la première représentation, un billet de famille; il y avait mené +sa femme et ses deux demoiselles. Il avait ri, il avait pleuré, il +avait applaudi surtout. + +Quelque chose de la gloire de Romain rejaillissait sur lui, et il +avait dit au foyer, dans un cercle de journalistes: + +--C'édre moi gue che l'hapille! + +Aussi il venait proposer à son client de lui faire douze habillements +complets. + +--Ah! prenez garde, dit Romain, posant sa plume, c'est que je quitte +le ministère. + +--Che fus audorise, répondit M. Krugenstern. + +La réussite n'a point fait oublier à Caldas son savoir vivre. Il +reconnaît encore ses amis, quand il les rencontre. + +Sa démission envoyée officiellement par la poste, il se rendit au +ministère prendre congé des gens à côté desquels il avait vécu. + +M. Le Campion est le dernier qu'il eut l'honneur de saluer. + +Cet homme impénétrable se départit en cette circonstance de son +mutisme habituel: + +--J'ai vu votre pièce, lui dit-il; elle révèle un grand talent. Vous +avez tort pourtant de quitter l'Administration; votre écriture s'y +était beaucoup améliorée. + +FIN. + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11301 *** |
