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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11301 ***
+
+LES GENS
+
+DE
+
+BUREAU
+
+par
+
+ÉMILE GABORIAU
+
+
+
+
+SEPTIEME ÉDITION
+
+
+PARIS
+
+1877
+
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Il est toujours bon de consulter les hommes spéciaux.
+
+Aussi, avant de livrer ce volume à mon imprimeur, j'ai cru devoir
+soumettre le manuscrit à un de mes amis, sous-chef dans une de nos
+administrations publiques.
+
+Huit jours après, il me retournait mon livre avec le billet suivant:
+
+
+ «Je ne sais en vérité, mon cher, où vous avez puisé vos
+ renseignements. Vos personnages n'ont pas la moindre
+ vraisemblance. Ils n'existent pas. Que vous connaissez peu les
+ employés! Ce sont tous, sans exception, des hommes de mérite,
+ intelligents, laborieux, actifs, fanatiques de leurs
+ devoirs. Savez-vous qu'on n'ouvre pas les portes avant dix heures
+ pour les empêcher d'arriver trop tôt? Savez-vous que le soir il
+ faut leur faire violence pour les mettre dehors sur le coup
+ de quatre heures? J'en connais qui ont refusé à la fin du mois de
+ toucher leurs appointements, parce qu'ils ne croyaient pas les avoir
+ assez bien gagnés. Et le mécanisme administratif, quelle singulière
+ idée vous vous en faites! Y a-t-il exemple d'une seule affaire qui
+ ait traîné en longueur dans n'importe quel ministère? Et quelle
+ politesse dans tout le personnel, quelle urbanité parfaite, quel
+ savoir-vivre!... Demandez au public.--Quant au favoritisme, chacun
+ sait qu'il n'existe plus depuis les immortels principes de 89.
+
+ Donc, puisque vous voulez un conseil, croyez-moi,
+ brûlez ces pages, et venez me demander ma collaboration.
+ A nous deux nous ferons quelque chose de bien.
+
+
+Ce conseil si désintéressé m'a touché l'âme. Mais je me suis souvenu
+que M. Josse est toujours orfèvre.
+
+Voilà pourquoi je publie ce volume.
+
+
+
+
+LES GENS DE BUREAU
+
+
+
+
+I
+
+
+Romain Caldas, qui n'avait point eu de boules blanches à ses examens
+de l'École de droit découvrit un matin qu'il devait être admirablement
+propre à toutes les administrations.
+
+En conséquence, il prit une grande feuille de papier, et de sa plus
+belle écriture, qui n'était pas belle, il adressa une demande
+d'emplois à S. Exc. M. le Ministre de l'_Équilibre National_.
+
+Un vieux monsieur qu'il ne connaissait guère y mit une apostille dans
+laquelle il déclarait que les talents du soussigné Caldas devaient
+être utilisés sans retard au profit de l'État.
+
+En fait d'apostille, il n'y a que la première qui coûte. Romain eut
+bientôt la satisfaction de voir tout à l'entour de sa pétition vingt
+signatures de personnes qu'il ne connaissait pas du tout.
+
+Sa demande envoyée, Caldas se mit à piocher consciencieusement les
+matières de son examen.
+
+L'administration de l'Équilibre, en effet, outre qu'elle exige des
+candidats aux emplois dont elle dispose le diplôme de bachelier, les
+astreint encore à passer un examen spécial.
+
+Peut-être l'administration s'est-elle aperçue que tous les bacheliers
+ne savent pas l'orthographe.
+
+D'autres mobiles encore l'ont guidée, lorsqu'elle a inauguré le
+système des épreuves.
+
+D'abord un vif désir de ne pas rester au-dessous de la civilisation
+chinoise, qui donne au concours le tablier du cuisinier aussi bien que
+le bouton de jaspe du général.
+
+Ensuite l'intention bien arrêtée de recruter désormais son personnel
+dans un choix de sujets hors ligne.
+
+Enfin la généreuse pensée de déconcerter à tout jamais le népotisme et
+de substituer le règne du mérite au régime de la faveur.
+
+Pour cette dernière raison sans doute, on est facilement admis à subir
+l'examen, pourvu que l'on soit chaudement appuyé par trois ou quatre
+grands personnages.
+
+Caldas avait déjà légèrement préparé les trois premiers numéros du
+programme qui comprend quarante-sept numéros, lorsqu'il reçut l'avis
+de se rendre au ministère pour y subir les épreuves écrites et orales.
+
+Il s'y rendit fort inquiet. Les matières sur lesquelles il fallait
+répondre sont nombreuses et variées.
+
+On demande aux candidats: une page d'écriture, un problème de
+trigonométrie, une dictée sur les difficultés les plus ardues de la
+langue française, une dissertation sur une question de statistique, et
+la géographie postale de la France.
+
+C'est dans la salle des archives que l'examen a lieu.
+
+Lorsque Caldas y pénétra, cent cinquante à deux cents concurrents l'y
+avaient déjà devancé; il en vint encore près du double après lui.
+
+Tout ce monde s'asseyait en silence, et des garçons de bureau
+donnaient à chacun une plume, une écritoire et un cahier de papier
+blanc.
+
+Modestement placé près de la porte, Caldas considérait cette
+singulière assemblée. Il était venu des candidats de toutes les
+paroisses: il y en avait de très-jeunes qui n'avaient pas encore de
+barbe, et de très-vieux qui n'avaient plus de cheveux; des gens d'une
+mise soignée, et des pauvres diables presque en haillons.
+
+A un moment le silence fut troublé; les élèves de la pension Labadens,
+qui prépare à tous les ministères (Trente ans de succès.--On traite à
+forfait), venaient de faire leur entrée.
+
+Ces jeunes élèves portaient l'uniforme des lycées et empestaient la
+pipe et l'absinthe.
+
+L'un d'eux vint s'asseoir à la gauche de Caldas; déjà il avait à sa
+droite un vieillard sexagénaire dont les yeux s'abritaient derrière
+des lunettes vertes.
+
+--Tous ces gens-là, pensait Caldas, ont pourtant un protecteur. Ils
+ont eu une signature illustre. Comment, par quels ressorts, par quels
+moyens?... Quelles ont été leurs influences? Sont-ils dans la manche
+d'une jolie femme, d'une chambrière, d'un perruquier ou d'un
+confesseur? Ce serait, en vérité, une curieuse statistique.
+
+Dix heures sonnèrent. On ferma les portes.
+
+Un monsieur très-décoré, qui occupait au fond de la salle un fauteuil
+placé sur une estrade, semblait présider l'assemblée.
+
+Ce monsieur se leva et prononça à peu près ce petit discours:
+
+«--Je ne vous cacherai pas, jeunes candidats, les horribles
+difficultés de cet examen; vous n'aurez cependant à répondre qu'à des
+questions d'une extrême simplicité. La plus rigoureuse sévérité
+présidera à la correction des compositions; les examinateurs seront
+d'ailleurs aussi indulgents que possible. Rendons tous grâce à Son
+Excellence Monsieur le Ministre.»
+
+L'examen commença. Il y eut une question qui embarrassa bien Caldas.
+
+C'était un problème ainsi posé:
+
+«Dire l'influence de la statistique sur la durée moyenne de la vie des
+hommes depuis dix ans.»
+
+Il s'en tira pourtant en s'inspirant fort à propos d'un passage
+humanitaire de la _Case de l'oncle Tom_.
+
+Du reste, Romain put travailler avec tranquillité. Il ne fut dérangé
+que tous les quarts d'heure par son voisin le lycéen qui lui offrait
+des prises de tabac dans sa _queue de rat_, et, de temps à autre, par
+le sexagénaire, qui lui demandait des conseils sur les participes.
+Trois messieurs, qui copièrent par-dessus son épaule, ne le gênèrent
+aucunement.
+
+En rentrant chez lui, Caldas se disait:
+
+--Cet examen est une excellente chose pour les candidats; au numéro de
+classement qu'obtient leur mérite, ils peuvent mesurer au juste
+l'influence de leurs protecteurs.
+
+
+
+
+II
+
+
+Les hautes influences qu'avait fait jour Caldas lui garantissaient sa
+réception dans un rang honorable. Aussi n'essaya-t-il pas
+d'entreprendre quoi que ce soit, et son tailleur étant venu lui
+présenter une petite facture, il lui promit de le payer le jour où il
+toucherait des appointements.
+
+Et il attendit.
+
+Il attendit huit jours, un mois, six mois....
+..............................................
+
+Après quoi il prit son chapeau et se rendit au Ministère afin d'avoir
+des nouvelles de son examen.
+
+--Vous êtes reçu, lui dit un employé très-complaisant auquel on
+l'adressa; et sans l'écriture qui vous a nui beaucoup, vous étiez reçu
+le premier, hors ligne; mais vous écrivez si mal que vous vous êtes
+trouvé rejeté à la quatre-vingt-troisième place.
+
+--Et quand aurai-je un emploi? demanda Caldas.
+
+--Mais à votre tour; vous avez le numéro neuf mille cent
+quatre-vingt-sept.
+
+--Ciel! s'écria Romain épouvanté, j'aurai cent ans quand mon tour
+viendra.
+
+--Pardon, dit l'employé, depuis l'examen il y a eu cinq nominations.
+
+Romain salua poliment et se retira fort édifié.
+
+Renonçant à dîner du budget, Caldas ne songea plus qu'à déjeuner de la
+littérature. Dès le lendemain, il envoyait au _Bilboquet_, journal de
+banque et de littérature mêlées, un article de haute fantaisie, qui
+fit le succès du numéro et lui fut payé un franc trente-cinq centimes.
+
+Attaché à poste fixe à cet organe sérieux, il ne tarda pas avoir se
+développer devant lui les resplendissants horizons de la fortune et de
+la gloire.
+
+Un quart de vaudeville reçu au théâtre de Grenelle mit le sceau à sa
+réputation.
+
+De ce jour il vécut de sa plume, indépendant et fier...
+
+ * * * * *
+Il y avait dix-neuf mois que Romain mourait de faim, lorsqu'un soir
+où, par hasard, il rentrait chez lui, sa portière lui remit un pli
+estampé d'un timbre officiel.
+
+Il rompit l'enveloppe d'une main fiévreuse, croyant y trouver des
+propositions de collaboration à l'un des _Officiels_.
+
+Mais la lettre n'était pas de M. A. Wittersheim, ce n'était qu'un
+imprimé. Il lut:
+
+«Le chef du personnel du ministère de l'_Équilibre national_ a
+l'honneur d'informer M. Romain Caldas que par décision de Son
+Excellence en date du 18 janvier 1869, il a été appelé à remplir les
+fonctions d'employé surnuméraire dans les bureaux de son
+administration.
+
+ «(Signé) LE CAMPION.»
+
+--Je la trouve mauvaise, dit Caldas, qui fréquentait depuis quelque
+temps un assez vilain monde.
+
+Sur cette réflexion il souffla sa bougie, et s'endormit en pensant aux
+cheveux blonds de Mlle Célestine, l'ingénue de Grenelle, qui les a
+rouges.
+
+ * * * * *
+
+--Toc, toc, toc, toc...
+
+--Qui est là? dit Caldas, furieux d'être éveillé en sursaut.
+
+--C'est moi, Krugenstern, fit un accent souabe des plus prononcés.
+
+--Mon Dusautoy, murmura Caldas; et il ouvrit.
+
+Il était joliment en colère, le père Krugenstern, ce matin-là. Il
+voulait de l'argent, il attendait son argent depuis dix-neuf mois.
+
+--Et voilà dix-neuf mois aussi que j'attends ma nomination, s'écria
+Caldas, et je viens seulement de la recevoir; tenez, la voici. Mais
+elle arrive trop tard... quand je n'ai plus d'habits... je vais
+allumer ma pipe avec ce chiffon.
+
+Krugenstern retint la main de l'insensé. A ce mot de nomination, son
+coeur de tailleur avait battu plus fort. Il avait compris que de ce
+jour Caldas devenait un débiteur sérieux; sa créance allait avoir une
+base; l'employé présente une surface, et l'on peut mettre opposition à
+ses appointements.
+
+Sans mot dire, grave, contenu, M. Krugenstern tira de sa poche son
+mètre et son morceau de craie, et prit mesure à Caldas, qu'il trouva
+sensiblement maigri.
+
+--Mais... que faites-vous, mon cher ami? dit Caldas inquiet.
+
+--Che fous vais ein bartessus, ein baldot, ein bandalon et ein chilet;
+fus aurez tut cela temain, temain madin, te ponne heure.
+
+Et il sortit.
+
+Caldas, qui avait des sentiments délicats, comprit qu'il était engagé
+d'honneur à prendre le grattoir dans la grande armée de la paperasse.
+
+C'est ainsi qu'un tailleur allemand détermina la vocation d'un
+administrateur français.
+
+
+
+
+III
+
+
+Il était beau, il était frais, il était distingué.
+
+Ah! M. Krugenstern avait bien fait les choses, mais Caldas l'avait
+bien secondé.
+
+Il avait des bottines vernies avancées sur son compte de rédaction par
+le rédacteur en chef du _Bilboquet_; il avait un chapeau de soie
+presque tout neuf, résultat intelligent du libre-échange: toute sa
+vieille défroque y avait passé.
+
+Même il avait des gants violet-tendre; mais ces gants lui coûtaient
+cher. Pour eux il avait vendu à un Porcher du Gros-Caillou ses droits
+d'auteur sur son quart de vaudeville.
+
+O France! reine du monde civilisé! salue à son aurore un de tes
+maîtres futurs!
+
+--Monsieur, dit-il en s'inclinant devant un homme en livrée
+marron-clair, j'ai reçu la lettre que voici...
+
+L'homme en livrée lisait au coin du poêle un article de M. Dréolle.
+
+A cette voix qui troublait ses délassements intellectuels, il releva
+la tête; son regard, sous ses lunettes, remonta rapidement jusqu'à la
+boutonnière supérieure du beau pardessus de M. Krugenstern, et comme
+il n'y vit pas le plus petit bout de ruban, sans se donner la peine de
+dévisager son interlocuteur, il se replongea dans sa lecture avec un
+flegme imperturbable.
+
+--Monsieur, recommença Caldas...
+
+--Là-bas, au fond de la galerie, dit l'homme avec insouciance.
+
+Au fond de la galerie, Caldas trouva deux autres personnages, toujours
+en marron-clair, qui prenaient leur café.
+
+Jugeant l'occurrence favorable pour glisser sa requête, le nouveau
+tendit à l'un de ces messieurs sa lettre tout ouverte.
+
+Le moka était réussi, le monsieur de bonne humeur; il invita Caldas à
+s'asseoir sur une banquette, et posant méthodiquement la lettre d'avis
+sous un presse-papier, continua à vaguer sans façon à ses occupations
+gastronomiques.
+
+Au bout de trois petits quarts d'heure, comme Romain se demandait s'il
+ne ferait pas mieux d'aller rendre à Krugenstern les habits qu'il lui
+avait confiés pour faire fortune, le garçon de bureau qui s'était
+montré si bienveillant pour lui reprit en hochant la tête:
+
+--Monsieur, le chef du personnel ne reçoit jamais avant deux heures.
+
+--Diable! dit Caldas, il n'est pas encore midi.
+
+--Oh! vous pouvez rester, vous ne nous gênez pas...
+
+On étouffait dans cette galerie, mais il gelait dehors; Caldas resta.
+
+Cette couple d'heures ne fut pas d'ailleurs inutile à son
+apprentissage administratif. Il avait eu jusqu'alors des idées tout à
+fait anglaises sur la valeur du temps, l'oisiveté si occupée de ces
+fonctionnaires marron-clair fut une révélation pour lui; et concluant
+de leur fainéantise individuelle à la fainéantise universelle de la
+gent bureaucratique, il caressa le doux espoir de mitiger par le
+commerce des muses, pendant les heures réglementaires, l'austère
+labeur de l'employé.
+
+Un coup de sonnette retentit; le garçon de bureau, qui s'était endormi
+pendant que Caldas rêvait, se dressa comme mû par un ressort.
+
+--Monsieur, le chef du personnel est visible, dit-il.
+
+Et rendant au nouveau sa lettre d'introduction, que celui-ci fourra
+machinalement dans une de ses poches, il poussa une portière
+capitonnée en maroquin vert et l'introduisit dans une vaste pièce
+éclairée par deux fenêtres et coupée vers le milieu par un paravent de
+couleur claire.
+
+Caldas, qui avait l'instinct de la stratégie, eut l'heureuse
+inspiration de tourner ce bastion, et derrière un vaste bureau il se
+trouva face à face avec M. le chef du personnel.
+
+
+
+
+IV
+
+
+M. Edme Le Campion, chef du personnel au ministère de l'Équilibre,
+chevalier de l'ordre impérial de la Légion d'honneur, commandeur de
+l'ordre de Saint-Grégoire-le-Grand, est un homme de taille moyenne, au
+front chauve, à l'oeil vacillant. Son âge est un mystère que nul n'a
+pu sonder. Il n'a pas d'âge.
+
+Napoléon Ier connaissait, dit-on, par leurs noms tous les grognards de
+sa vieille garde; il sait, lui, la biographie de tous les officiers,
+caporaux et soldats de son corps d'armée administratif. Il n'ignore
+pas plus la position intéressante de Balançard, le contrôleur de
+l'Équilibre de Loudéac, chargé de neuf enfants et d'une mère aveugle,
+que les habitudes vicieuses de Fadart, dit _Liche-à-l'oeil_, jeune
+surnuméraire parisien, qui se galvaude dans tous les caboulots latins.
+
+Bref, le cerveau de M. Le Campion est un véritable bureau à
+compartiments, divisé en une infinité de casiers administratifs. Dans
+les lobes de ce cerveau, chaque employé a son dossier, avec pièces à
+l'appui. Le tout ferme à secret.
+
+Le secret!... mais c'est la condition même de l'existence du chef du
+personnel. Aussi, fait-il de la discrétion à outrance. On l'a
+quelquefois entendu parler, jamais répondre. Il fuit les mots précis.
+Oui et non sont rayés de son vocabulaire. Autant vaudrait interroger
+la sibylle de Cumes. Ce n'est qu'avec les précautions les plus
+humiliantes pour son interlocuteur, qu'il ouvrira en sa présence le
+tiroir où il serre ses plumes et ses crayons; il tremble sans doute de
+laisser s'évaporer le mystère de l'alchimie bureaucratique...
+
+Cet homme impénétrable est le grand ressort du ministère, un ressort
+d'acier. C'est sur sa présentation que se font toutes les nominations
+et toutes les promotions. Il est le dispensateur de l'avancement,
+dispensateur avare; à lui s'adressent tous les voeux, à lui toutes les
+prières; il est de la part du peuple employé l'objet d'un culte
+analogue à celui que le lazzarone napolitain professe pour son grand
+saint Janvier. Le fanatisme y touche de près à l'insulte, l'adoration
+à l'outrage. Le miracle de l'avancement ou de la gratification a-t-il
+eu lieu, Dieu ne fait pas fleurir assez de roses pour le saint Janvier
+de l'Équilibre; mais le bienheureux du personnel a-t-il fait la sourde
+oreille, ce n'est plus du rez-de-chaussée aux combles de la maison
+qu'un formidable concert d'invectives et d'imprécations. Impassible,
+il ne sait rien de cet orage.
+
+Lorsque, du même pas méthodique, son parapluie sous le bras, drapé
+dans son nuage de mystère, il traverse les corridors, la crainte et
+l'espoir ferment toutes les bouches et découvrent toutes les têtes.
+
+La renommée, qui grossit tout, exagère certainement l'omnipotence du
+chef du personnel, et les employés de province qui, chaque année, font
+deux cents lieues pour tenir le bougeoir à son petit lever, n'auraient
+peut-être pas tort de faire cette économie de bouts de chandelles.
+Non, Le Campion n'est pas tout-puissant; non, Le Campion ne fait pas
+tous les jours ce qu'il veut; il est juste, mais il n'est pas le
+maître; il propose le plus méritant, et le plus protégé est nommé. Il
+est juste, et il fait des injustices; mais chacune de ces injustices
+est comme une épine cruelle qui hérisse son oreiller et trouble la
+nuit les rêves de sa conscience.
+
+
+
+
+V
+
+
+Quels pensers agitaient l'homme intérieur dans Caldas depuis tantôt
+trois minutes qu'il se tenait au port d'armes, le chapeau à la main,
+le coeur palpitant sous son gilet (étoffe anglaise)?
+
+Il m'en coûte peu de l'avouer. Caldas ne pensait à rien. La majesté
+silencieuse de cette réception avait subitement cristallisé les idées
+du nouveau.
+
+Le chef du personnel voulut bien enfin s'apercevoir qu'il y avait
+quelqu'un là. Par habitude il cacha précipitamment une feuille de
+papier blanc et son grattoir, souleva légèrement ses lunettes et...
+peut être allait-il parler quand la peur du ridicule déliant tout à
+coup la langue de Caldas:
+
+--Monsieur, dit-il, vous m'avez fait l'honneur de m'appeler...
+
+M. Le Campion, qui ne s'est jamais démenti, ne répondit ni oui ni
+non...
+
+Caldas continua:
+
+--Vous avez bien voulu me convoquer par une lettre...
+
+Et il cherchait dans toutes ses poches...
+
+M. Le Campion avança la main.
+
+Caldas cherchait toujours avec rage, avec frénésie, sans rien
+trouver.... Il ne connaissait pas la topographie de son vêtement neuf;
+depuis avant-hier on portait les poches de côté sur les hanches, et
+Krugenstern ne l'avait pas initié à ce détail.
+
+La main de M. Le Campion, toujours tendue vers lui, avait des
+frémissements d'impatience; il le voyait clairement, et l'horreur de
+cette situation paralysait ses moyens. Il se reprenait à fouiller dans
+une poche déjà explorée cinq fois.
+
+--Canaille de tailleur! pensait-il, idiot, Allemand! me pousser dans
+un habit dont je ne connais pas les dépendances! De quoi ai-je l'air?
+d'avoir loué une _frusque_ chez le fripier.
+
+Enfin, abandonnant toute vergogne, il posa son chapeau à terre, et se
+palpant par devant, par derrière, de droite et de gauche dans un
+suprême effort, il réussit à trouver la lettre fatale qu'il glissa
+respectueusement dans la main toujours tendue de M. le chef du
+personnel.
+
+--Vous êtes M. Romain Caldas? demanda M. Le Campion en jetant les yeux
+sur cette lettre qui portait sa signature.
+
+--Oui, Monsieur.
+
+M. le chef du personnel toisa rapidement le nouveau: il lui prenait sa
+mesure administrative. Du reste, pas un pli sur sa physionomie qui pût
+indiquer s'il était ou non satisfait de son examen. Il reprit avec
+solennité:
+
+--Vous voulez suivre, Monsieur, la carrière de l'administration; c'est
+une pénible et laborieuse carrière, féconde en déceptions, et que vous
+ne connaissez sans doute pas encore; mais vous avez fait votre droit,
+je crois.
+
+--Je suis licencié, dit Caldas; en outre, je crois pouvoir me rendre
+utile dans l'administration... j'ai l'habitude de rédiger, j'ai publié
+quelques ouvrages.
+
+--Ah! ah! fit sur deux tons différents M. le chef du personnel, vous
+vous occupez de littérature.
+
+Et positivement cette fois sa figure exprima quelque chose. Ce n'était
+pas de la satisfaction.
+
+Le nouveau s'aperçut qu'il faisait fausse route.
+
+--De littérature, dit-il d'un air désintéressé, pas précisément;
+quelques travaux sérieux d'économie politique, de statistique...
+
+M. Le Campion, reculant subitement son fauteuil, se leva et s'adossant
+à la cheminée:
+
+--Notre administration, dit-il en pesant ses paroles, a l'honneur de
+compter dans son sein plusieurs littérateurs français...
+
+Il fit une pause.
+
+Caldas se reprenait à espérer.
+
+--Ce sont tous, ajouta le chef du personnel, d'exécrables employés.
+
+--Oh! dit le nouveau, je ne suivrai pas leurs traces; entré dans
+l'administration, je ne veux plus m'occuper que d'elle.
+
+Le lâche reniait ses dieux.
+
+--Vous devez cela, et plus encore, reprit l'auguste fonctionnaire, à
+l'éminent protecteur qui vous a si vivement recommandé à Son
+Excellence. C'est à lui que vous avez dû de voir votre demande si
+rapidement accueillie; et c'est par conséquent à lui aussi que vous
+devez d'avoir été reçu à votre examen.
+
+Romain se demandait en lui-même quel était, parmi les vingt inconnus
+qui avaient apostillé sa pétition, le protecteur assez puissant pour
+la faire aboutir en moins de deux ans.
+
+Il se trouva que c'était un élève en pharmacie qui venait d'être nommé
+rédacteur en chef d'une grande revue.
+
+M. Le Campion tira un cordon de sonnette suspendu juste au-dessus de
+son bureau.
+
+L'homme marron-clair reparut.
+
+--Conduisez monsieur, dit le chef du personnel, chez M.
+Mareschal,--votre chef de division, ajouta-t-il en s'adressant au
+nouveau.
+
+Et, comme l'audience était finie, il tourna le dos à Caldas avec cette
+urbanité parfaite que lui donne l'habitude de recevoir cent vingt
+visites par jour.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Romain suivit le garçon de bureau.
+
+Ils longèrent un grand corridor sombre, tournèrent à droite,
+descendirent douze marches, traversèrent deux vestibules, une galerie,
+remontèrent un étage et demi, s'engagèrent de nouveau dans un corridor
+plus sombre que le premier, à la suite duquel se trouvait une grande
+pièce où deux messieurs en habit noir causaient à un bureau.
+
+Caldas s'apprêtait à les saluer, quand il aperçut à leur cou certaine
+chaîne d'acier en sautoir.
+
+Ces messieurs étaient deux huissiers de Son Excellence.
+
+--Peste! il fait bon ici, se dit-il, de remuer trois fois la main
+avant de la porter à son chapeau. L'habit ne fait pas le chef.
+
+Sur cet aphorisme trouvé, il perdit son guide. Le garçon de M. Le
+Campion avait brusquement tourné à gauche, Caldas prit à droite,
+hâtant le pas pour rejoindre son pilote. Il marcha droit devant lui,
+enfila le corridor B, descendit l'escalier 3, gagna l'aile nord, et
+comme il n'avait pas eu la précaution en passant le matin dans le
+Luxembourg de ramasser des cailloux à l'instar du Petit-Poucet, il se
+trouva complètement désorienté dans les parages du corridor L.
+
+Un monsieur passa tête nue avec des paperasses sous le bras; Romain
+l'aperçut avec plus de joie que Colomb les premiers oiseaux qui lui
+annonçaient la terre, et c'est avec l'anxiété du naufragé qu'il le
+pria de lui indiquer le cabinet de M. Mareschal.
+
+--Attendez, lui dit le monsieur, nous sommes ici dans le corridor L;
+tout au fond à gauche vous prenez l'escalier 5, vous le descendez
+jusqu'au bas; vous traversez la cour de la fontaine, le portique, la
+cour des statues, et puis.... mais au fait, non, c'est inutile, vous
+ne vous y retrouverez jamais.
+
+--Au moins, Monsieur, dit Caldas, je vous en prie, enseignez-moi
+comment sortir d'ici.
+
+--Toujours devant vous et ensuite toujours à gauche, dit le monsieur
+en s'éloignant.
+
+--Bien obligé, lui cria Caldas! Et il s'assit sur un coffre à bois.
+
+--Je ne m'étonne plus, pensa-t-il, que la moitié des affaires restent
+en chemin; il y a trop de détours dans ce sérail.
+
+--Ah! vous voilà, grommela derrière lui une voix de mauvaise humeur,
+par où diable êtes-vous passé?
+
+Caldas reconnut le profil de son cornac.
+
+--Vous me cherchiez? demanda-t-il.
+
+--Moi! pas du tout, répondit le garçon; mais puisque vous voilà,
+suivez-moi et tâchez de ne plus me perdre.
+
+Caldas avait presque envie de prendre le pan de l'habit marron-clair,
+comme les enfants prennent le pan du tablier de leur bonne; mais cette
+précaution fut inutile, et il arriva sans encombre au cabinet du chef
+de division.
+
+
+
+
+VII
+
+
+--Monsieur Romain Caldas, fit M. Mareschal en se levant, vous nous
+étiez annoncé, Monsieur, et vous êtes le bienvenu.
+
+Charmé de cette façon ouverte et cordiale d'accueillir son monde,
+Romain se sentit tout de suite pris d'une grande sympathie pour son
+chef de division.
+
+Et vraiment M. Mareschal est l'homme le plus aimable du ministère; il
+a le don si rare de parler aux petits sans les écraser.
+
+C'est le vrai signe de la force.
+
+--Romain Caldas! continua M. Mareschal après avoir fait asseoir son
+subordonné, eh mais! j'ai vu ce nom-là quelque part. Vous écrivez dans
+les journaux?
+
+--_Non bis in idem_, pensa le nouveau qui lisait quelquefois les
+feuilletons de Janin; et il répondit avec une impudence qui
+promettait:
+
+--Je n'ai jamais fait imprimer une ligne, Monsieur.
+
+--Ah! tant pis, dit le chef de division, nous avons ici quelques gens
+de lettres, ce sont d'excellents garçons, je les aime beaucoup.
+
+--Encore une école, se dit Romain; drôle de boutique, on ne sait sur
+quel pied danser. Et comme il avait soif de faire son chemin, il se
+promit d'avoir toujours quelques cocardes de rechange dans sa poche.
+Il reprit tout haut:
+
+--Me voici maintenant, Monsieur, tout à votre disposition, et je puis
+aujourd'hui même, si vous voulez m'indiquer ma besogne...
+
+--Oh! oh! fit M. Mareschal en riant avec bonhomie, le feu sacré du
+premier jour, je connais ça; il se refroidira.
+
+Caldas mit la main sur son coeur, comme pour prendre le ciel à témoin
+de la sincérité de son intention.
+
+Le chef de division continua:
+
+--Écoutez, mon cher monsieur, on ne quitte pas ainsi ses occupations
+(car je ne vous fais pas l'injure de supposer que vous n'en eussiez
+pas), sans avoir quelques dispositions à prendre, quelques transitions
+à ménager; je vous accorde huit jours de répit. Le service n'en
+souffrira pas. Rien ne presse en ce moment, et d'ici là, je trouverai
+quelque occupation intelligente à la mesure de vos capacités.
+
+--C'est à vous que j'aurai l'honneur de me représenter? demanda
+Romain.
+
+--Inutile, répondit M. Mareschal, vous irez droit au bureau du
+Sommier. J'aviserai de votre arrivée votre futur chef, M. Ganivet, un
+homme charmant, avec qui vous n'aurez que des rapports agréables. Sans
+adieu, Monsieur, et à huitaine.
+
+Romain sortit en se confondant en remercîments, convaincu qu'entre son
+chef de division et lui, c'en était désormais à la vie, à la mort.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Caldas n'avait pas de transitions à ménager.
+
+On quitte la bohème comme une auberge mal famée, quand et comme on
+peut; on part sans dire adieu à personne.
+
+Les huit jours de répit que lui accordait M. Mareschal furent donc
+pour lui comme un congé anticipé. Il en profita pour visiter quelques
+amis de sa famille, de la race de ces correspondants-amateurs auxquels
+les gens de province recommandent instamment leurs fils à surveiller,
+comme si à Paris on avait le temps de se mêler des affaires des
+autres.
+
+Du jour où Romain s'était mis à écrire dans les journaux, il avait
+cessé de voir ces excellents bourgeois, sachant bien qu'ils devaient
+le considérer comme un homme à la mer.
+
+En entrant dans l'administration, il revenait sur l'eau et il
+s'empressait d'aller leur faire part de son sauvetage. Peut-être
+l'idée que quelqu'un d'entre eux écrirait à sa famille n'était-elle
+pas étrangère à sa politesse.
+
+Partout il fut bien reçu, et M. Blandureau, riche négociant qui
+professe pour la littérature l'estime qu'elle mérite, le retint à
+dîner.
+
+--Vous avez pris un sage parti, jeune homme, lui dit ce commerçant à
+cheval sur ses principes, en quittant un métier qui n'en est pas un.
+En embrassant la carrière administrative, vous vous rattachez à la
+société; vous devenez quelque chose.
+
+--Pardon, interrompit Romain; dans la littérature j'aurais pu devenir
+quelqu'un.
+
+--Et après?... continua M. Blandureau; songez donc qu'aujourd'hui vous
+avez une position dans le monde. Et tenez, moi qui vous parle,
+j'aimerais mieux donner ma fille en mariage à un sous-chef de
+ministère qu'à n'importe quel académicien. Ce sont les premiers de
+votre état, et ils gagnent douze cents francs par an!
+
+--Et puis ils sont si vieux! dit Caldas.
+
+M. Blandureau aurait sans doute ajouté des choses bien plus fortes
+encore, si Romain ne s'était esquivé pour courir au théâtre.
+
+ * * * * *
+
+Ce soir-là il y avait première représentation aux Variétés: toute la
+presse, grande et petite, était dans la salle. C'était la seconde
+pièce d'un débutant dont on attendait monts et merveilles.
+
+A onze heures moins le quart, le critique Greluchet fit son apparition
+au café du théâtre. Il promena son oeil flamboyant autour de la salle,
+cherchant un visage ami. N'en trouvant pas, il appela le garçon par
+son _petit_ nom, et se fit servir une chope. Le critique Greluchet,
+qu'on avait outrageusement refusé au contrôle, était allé étudier son
+compte rendu au Casino-Cadet; parti furieux, il revenait presque gai,
+ayant recueilli deux mots méchants sur la pièce nouvelle à encadrer
+dans son feuilleton.
+
+Bohême incurable, depuis huit jours Greluchet avait vu la fin de sa
+dernière pièce de cent sous, ce qui ne l'empêchait pas d'entrer dans
+ce café, se fiant, pour payer sa consommation, à la Providence qui
+déjà tant de fois a bien voulu acquitter ses notes.
+
+Pour tuer le temps, il prit une feuille de théâtre et se mit à étudier
+la distribution de la pièce.
+
+Déjà sa chope était à moitié vide, lorsque la porte du café
+s'entrebâilla discrètement, et une tête barbue apparut qui
+interrogeait l'horizon des consommateurs.
+
+Greluchet reconnut cette tête.
+
+Ce n'était pas le messager du Seigneur, le banquier de la
+Providence...
+
+C'était Cahusac, le bohême qui travaille quelquefois et qui ferait de
+si charmants articles, s'il prenait la peine de garder la monnaie de
+sa conversation. Cahusac cause, il n'écrit pas; c'est un artiste en
+mots, il pétille comme un feu d'artifice; et quand l'esprit lui
+manque, il se sauve par la méchanceté. C'est du fiel champanisé.
+
+Greluchet ne connaissait que trop ce Rivarol de brasserie; son flanc
+portait encore une plaie ouverte. Cahusac avait lancé plus d'un mot
+terrible à son adresse.
+
+Greluchet est sans rancune. Il s'ennuyait tout seul, il appela son
+bourreau.
+
+Cahusac hésita, mais il avait soif aussi, et il entra.
+
+--Hein! cria Greluchet, est-ce assez infect?
+
+Trois bourgeois qui jouaient aux dominos levèrent la tête, et
+Greluchet fut content, il faisait sensation.
+
+--Que pouvez-vous trouver d'infect, vous? demanda Cahusac avec la
+dernière insolence...
+
+--La pièce, parbleu!
+
+--Y étiez-vous?
+
+--J'en sors.
+
+L'oeil impitoyable de Cahusac se fixa sur son interlocuteur, qui se
+sentit si décontenancé, qu'il fit servir une canette.
+
+--Racontez-moi donc la pièce, reprit Cahusac.
+
+--Il n'y a pas de pièce.
+
+--Et les mots?
+
+--Il n'y a pas de mots.
+
+--Mais enfin, de quoi est-il question?
+
+--Eh! de rien? toujours la même rengaine...
+
+--A-t-on sifflé? a-t-on applaudi?
+
+--Heu! heu!
+
+--Bon, dit Cahusac, je suis fixé.
+
+--Sur quoi? demanda Greluchet surpris.
+
+--Sur vous, parbleu!
+
+Le critique eut presque envie de se fâcher; mais la barbe noire de
+Cahusac l'intimidait positivement.
+
+Le mot cependant jeta du froid dans la conversation, et Cahusac se
+levait déjà pour prendre son chapeau, quand la sortie du théâtre fit
+affluer dans le café un dernier ban de consommateurs.
+
+Parmi eux, l'oeil de lynx de Greluchet distingua--non, devina l'ami
+Romain Caldas.--«La bière est payée, pensa-t-il, merci, mon Dieu!» Et
+se dressant sur ses maigres jambes, il héla le sauveteur. Du même
+coup, il fit apporter un moos.
+
+Le trop confiant Romain vint s'asseoir à la table des deux bohêmes.
+
+--Quel succès! dit-il; au dénoûment on nous a servi l'auteur.
+
+Greluchet n'était pas à la conversation; il admirait les beaux habits
+de Caldas...
+
+--Ah çà! te voilà vêtu comme feu Gandin, dit-il avec envie; il y a
+donc de l'or, au _Bilboquet_?
+
+--Pas trop, dit Romain, mais j'ai la confiance d'un tailleur.
+
+--Un tailleur à _tomber_, interrompit Cahusac, je demande son adresse.
+
+--Entendons-nous; reprit Caldas; j'ai sa confiance, parce que j'ai une
+place.
+
+--Une place! firent en choeur les deux bohêmes.
+
+--Oui, mes amis, j'entre au ministère de l'Équilibre.
+
+--Paye-t-on la copie? demanda le critique.
+
+--Cent francs par mois, répondit Romain, pour commencer.
+
+--Alors, mordioux! fit le critique; saisissant la balle au bond, c'est
+toi qui régleras la consommation.
+
+--Cent francs, reprit Cahusac, mais c'est la Californie; je demande
+une pioche... Voyons, qu'est-ce qu'il faut faire pour gagner tout cet
+argent-là?
+
+--Pas grand'chose, en vérité. On arrive au bureau sur les dix heures;
+à cinq heures on est libre.
+
+--Ça fait sept heures, observa Cahusac, c'est long!
+
+--Y va-t-on tous les jours? demanda Greluchet.
+
+--Dame, oui, les dimanches exceptés.
+
+--Ça fait vingt-six jours par mois, remarqua le critique; c'est
+beaucoup.
+
+--Je vous trouve superbes, reprit Caldas; est-ce que vous avez jamais
+gagné cent francs à travailler dans vos journaux?
+
+--D'abord nous ne travaillons pas, répliqua Cahusac.
+
+--Et nous sommes libres, ajouta Greluchet.
+
+--Vous n'allez pas toujours où vous voulez, dit l'autre.
+
+--Pas toujours, mais qu'importe?
+
+--Il importe si bien, s'écria Cahusac, que de vos cent francs je ne
+veux en aucune sorte, et ne voudrais pas même à ce prix d'un tailleur.
+
+
+
+
+IX
+
+
+La fable du loup et du chien ne fit point revenir Caldas sur sa
+détermination. Il allait porter un collier, c'est vrai, mais le
+blesserait-il plus que le collier de misère, dont il gardait encore
+les cicatrices?
+
+Plein de confiance en l'avenir, il écrivit à son père pour lui
+annoncer son changement d'existence. Cette lettre, qui devait combler
+de joie la moitié de la population de Céret (Pyrénées-Orientales),
+faisait honneur aux bons sentiments de Romain, le post-scriptum
+surtout, où il demandait quelque argent: un fils respectueux n'écrit
+jamais à ses parents sans leur demander de l'argent.
+
+Caldas en avait un grand besoin, d'argent. M. Krugenstern, par oubli
+sans doute, avait négligé de payer le loyer et la pension de son
+protégé. Une fausse honte avait empêché Romain de lui rappeler ce
+détail important.
+
+Bachi-bozouk littéraire, Caldas dînait le plus souvent de la razzia de
+l'imprévu. Il campait au bivouac de l'amitié ou de l'amour,--du crédit
+quelquefois. Incorporé dans les bataillons réguliers de
+l'administration, il lui fallait désormais un _ordinaire_ et un
+casernement assurés.
+
+Voilà pourquoi il avait fait traite sur l'amour paternel.
+
+La civilisation, qui s'intéresse aux nègres, n'a pas encore prohibé la
+traite des pères.
+
+
+
+
+X
+
+
+En attendant la réponse de Céret, Caldas rêvait aux moyens d'enterrer
+sa liberté au bruit de cette musique qu'aime Marco. Aux placers vingt
+fois remués de son imagination, il réclamait un peu d'or, oh! pas
+beaucoup! le prix d'un souper.
+
+Ma foi, il se paya d'audace; il alla demander «de l'ouvrage» au
+directeur d'un grand journal. Ce directeur, qui fait profession
+d'aimer la jeunesse, accueilli avec empressement l'offre de
+collaboration de Caldas. Sacrifiant pour lui cinq minutes du temps
+qu'il consacre à l'éducation des peuples, cet homme politique ne
+craignit point de lui révéler son dernier mot sur «l'Évêque de Rome,»
+et finit en lui commandant un article sur une nouvelle pâte à faire
+couper les rasoirs.
+
+En vingt-quatre heures, Romain fit un poëme. Le directeur du grand
+journal, après avoir lu attentivement l'article, crut pouvoir lui
+prédire un bel avenir littéraire, et, séance, tenante, lui fit compter
+quarante francs.
+
+--J'aime la ligne de ce journal, pensa Caldas.
+
+Muni de ce viatique, il s'élança dans un fiacre:
+
+--A Grenelle, au théâtre! dit-il au cocher.
+
+Il y avait déjà plus de six semaines que le coeur de Caldas avait été
+incendié par la chevelure de mademoiselle Célestine. C'était à la
+descente de l'_Omnibus des Artistes_ qu'il l'avait aperçue pour la
+première fois.
+
+--Le connaissez-vous, monsieur, cet omnibus? Il a fait la fortune du
+directeur de génie qui a su appliquer ce véhicule à l'art dramatique.
+
+Ce grand homme a résolu pour le comédien le problème de l'ubiquité.
+Avec une seule troupe, M. Mont-Saint-Jean dessert huit salles de la
+banlieue, et, grâce au trot rapide de ses chevaux, le même «bon fils»
+peut, le même soir, retrouver sur quatre théâtres aux quatres points
+cardinaux la même «croix de sa mère.»
+
+Et des esprits chagrins viendront nous dire que l'art est dans le
+marasme!...
+
+--Non, monsieur, la carrosserie a fait de grands progrès.
+
+Scarron ne donnait qu'une charrette à sa troupe ambulante.
+Mont-Saint-Jean met à la disposition de ses artistes une voiture à
+ressorts.
+
+C'est égal, l'auteur du _Roman comique_ reconnaîtrait les siens; il
+saluerait plus d'un visage aux vitres de l'omnibus.
+
+Du reste, Mont-Saint-Jean est plus fort que lui. Son omnibus a
+dix-huit places; il y fait tenir trente comédiens.
+
+L'étoile de Caldas brillait ce soir-là du plus vif éclat au firmament.
+Il arriva au théâtre, juste comme mademoiselle Célestine, qui venait
+d'être poignardée par le duc de Buckingham, chaussait ses caoutchoucs
+pour regagner la loge paternelle.
+
+Cette ingénue avait été cruelle pour Romain: c'est en vain qu'il avait
+composé pour elle des sonnets de la plus belle eau; c'est en vain
+qu'il l'avait opposée dans le _Bilboquet_ à mademoiselle Fix de la
+Comédie-Française; elle avait résisté.
+
+Elle ne résista pas à l'offre d'un souper chez Magny. Mais en passant
+devant le Grand-Condé, elle s'aperçut que sa robe était déchirée.
+
+--Ah! si vous m'aimiez réellement, soupira-t-elle en lui serrant la
+main.
+
+Caldas n'hésita point,--et pourtant il n'avait pas dîné. Mademoiselle
+Célestine eut une robe qui fit longtemps le désespoir de sa bonne
+amie, la forte jeune première amoureuse. Mais le souper des
+fiançailles se fit chez Romain. La rôtisseuse de la rue Dauphine
+fournit pour trois francs un frugal menu qui fut arrosé d'un
+petit-bleu largement baptisé.
+
+Il monta pourtant à la tête de Romain, ce cru d'Argenteuil, si bien
+qu'il commit l'imprudence d'avouer à Célestine sa récente nomination
+au ministère de l'Équilibre national. Des rêves d'ambition se mêlaient
+à ses rêves d'amour. Il ne cacha pas à son amante que le plus bel
+avenir administratif lui était réservé. Il se voyait déjà chef de
+division et lui faisait présent d'une voiture attelée de deux chevaux
+gris pommelés.
+
+--Je t'aimerai toujours, lui dit l'ingénue, et je viendrai chez toi
+tous les trente et un du mois.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Elle avait l'habitude d'aller en voiture, la pensionnaire de
+Mont-Saint-Jean.
+
+Caldas fut héroïque; il lui restait trente centimes, il offrit
+l'omnibus.
+
+Et pourtant le jour qui se levait, était son premier jour de
+servitude. Pour la première fois il se dit:
+
+--Allons, il faut aller à mon bureau!
+
+Il fallait aller au bureau, en effet, sans avoir déjeuné, sans un sou,
+sans savoir s'il dînerait le soir...
+
+Il fut sur le point, le misérable, de regretter ses quarante francs.
+
+Qu'en restait-il à cette heure? une vague senteur ambrée dans sa
+chambre de garçon, une épingle noire sur sa cheminée.
+
+Un espoir survivait chez lui, et c'est avec un battement de coeur
+qu'en passant devant la loge de sa portière il lui jeta ces mots:
+
+--Avez-vous une lettre pour moi?
+
+La portière haussa les épaules avec mépris.
+
+--C'est fini, se dit-il, je ne dois plus compter sur mon père.
+
+Et serrant d'un cran la boucle de son pantalon, il courut au
+ministère.
+
+M. Ganivet, son chef de bureau, l'attendait; même il avait gardé son
+habit noir pour cette solennité: d'ordinaire, pour abattre de la
+besogne, il se met en manche de chemise.
+
+Caldas n'avait jamais vu un homme aussi poli que M. Ganivet: poli est
+trop peu dire; son geste moelleux, sa voix de miel, l'onction de son
+sourire, en font l'incarnation vivante de cette formule stéréotypée:
+«J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant
+serviteur.»
+
+Mais cette urbanité perpétuelle n'est aussi qu'une formule chez M.
+Ganivet. Très-orgueilleux au fond et très-fier de sa position, s'il
+condescend à tant d'amabilité pour les inférieurs, c'est qu'il a fait
+son profit du mot de Gavarni: «Les petits mordent.»
+
+C'est le _credo_ de sa politique. Cet ambitieux de bureau cherche son
+levier dans la popularité. Si le ministre était nommé au suffrage
+universel des employés, il aurait le portefeuille.
+
+Cet homme déconcerta Caldas par ses prévenances. Il lui roula un
+fauteuil près de la cheminée et le pria de se chauffer les pieds sans
+façon. Ensuite il lui tint un petit discours qui peut se résumer
+ainsi: «Je vous connais, monsieur, je sais que les modestes fonctions
+qui vous sont assignées ici sont bien au-dessous de vous; je rougis
+presque d'avoir à vous tracer une besogne si mesquine. Des employés
+comme vous, monsieur, rendent bien difficile la position d'un chef;
+c'est vous qui devriez être à ma place.»
+
+--Oh! oh! se dit Caldas, tu me fais poser, mon bonhomme.
+
+M. Ganivet ne faisait pas poser Caldas; il lui récitait son petit
+programme, voilà tout.
+
+Le reste de l'entretien fut digne du commencement. Le chef de bureau,
+du ton de l'intérêt le plus profond, s'informa de tout ce qui touchait
+Romain, de son passé, du présent et de son avenir; il lui demanda des
+nouvelles de sa famille, et combien son père avait eu d'enfants. Il
+termina en le félicitant d'avoir été nommé au bureau du Sommier, le
+bureau le mieux composé de tout le ministère. Il lui traça un portrait
+vraiment flatteur de ses collègues, gens spirituels, instruits,
+aimables et de la meilleure compagnie, tous appelés au plus bel
+avenir. Il prit la peine de le conduire lui-même jusqu'à la porte du
+bureau.
+
+Là, il lui donna une chaude poignée de main, et finit en lui demandant
+sa protection.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Seul, au milieu du corridor, Caldas vit avec anxiété s'éloigner M.
+Ganivet.
+
+L'idée de se présenter à des collègues si remarquables l'inquiétait
+sérieusement; il éprouvait quelque chose de cette émotion du jeune
+poëte qui, son manuscrit à la main, va frapper à la porte du
+Théâtre-Français et sollicite une lecture de MM. les Sociétaires. Il
+cherchait un mot aimable, dégagé, spirituel, à dire en entrant, un de
+ces mots qui posent à tout jamais un homme.
+
+En attendant il restait immobile devant la porte; il étudiait la
+physionomie de ces panneaux derrière lesquels se trouvait l'inconnu.
+Il lut, sans y rien comprendre, les énigmatiques désignations que
+voici:
+
+
+ VINGT ET UNIÈME DIVISION.
+ ~~~~~~~~~
+
+ +-------------+ +-----------+
+ | SECTION 17e | SOMMIER | 9e BUREAU |
+ +-------------+ +-----------+
+ -----
+
+ De la lettre A à la lettre H
+
+ +-------------------------------------------+
+ | LE PUBLIC N'EST ADMIS QUE DE 2 HEURES 1/4 |
+ | A 3 HEURES 1/2. |
+ +-------------------------------------------+
+
+--Tout ceci ne m'apprend pas grand'chose, murmura Caldas. Bast,
+entrons!
+
+Il ouvrit la porte... et reçut une pomme cuite sur l'oeil.
+
+--Sacrrrrebleu! s'écria-t-il en portant la main au siège de la
+douleur.
+
+--Vous ne savez donc pas lire? lui cria un monsieur armé d'un balai et
+perché sur une échelle; le public n'est admis que de deux heures un
+quart à trois heures et demie.
+
+Deux autres messieurs, dont l'un brandissait des pincettes, tandis que
+l'autre se faisait un bouclier de son pupitre, lui crièrent aussi:
+
+--Le public n'est admis...
+
+--Mais sapristi! je ne suis pas le public, riposta Caldas, je suis
+employé dans ce bureau; M. Ganivet...
+
+--Tiens, c'est le nouveau, dit le monsieur aux pincettes.
+
+--Vous arrivez à propos, dit le monsieur sur l'échelle, nous sommes
+accablés de besogne.
+
+--Voici votre place, ajouta le monsieur au bouclier, en lui montrant
+une table non occupée.
+
+Et, profitant d'un moment d'inattention du monsieur aux pincettes, il
+lui asséna sur les reins un coup de règle plate à assommer un boeuf.
+
+La petite guerre recommença, sans qu'on fit davantage attention au
+nouveau, qui s'assit piteusement à sa place.
+
+La victoire ne tarda pas à se déclarer en faveur du monsieur à
+l'échelle et du monsieur aux pincettes. Forcé dans ses derniers
+retranchements, l'homme au pupitre lâcha pied et courut se réfugier
+derrière Caldas pour éviter la bagarre. Le nouveau se leva
+brusquement; sa chaise roula à trois pas, et, du coup, il fut atteint
+par les pincettes.
+
+Ma foi, la moutarde lui monta au nez; il saisit un plumeau et se
+rangea du côté de l'homme au pupitre, qui, grimpé sur une table, se
+défendait courageusement.
+
+Caldas tapait comme un sourd, et le vacarme redoublait.
+
+Tout à coup la porte s'ouvrit; un quatrième monsieur entra.
+
+C'était un petit homme sec, jaune, bilieux, à l'oeil cave. Comme on
+était au lundi, il était rasé de frais.
+
+M. Rafflard (tel était son nom) ne se fait raser que tous les
+dimanches. M. Rafflard s'enrhume facilement; c'est pourquoi il porte
+des chaussons fourrés et une calotte; il y a même une plaisanterie de
+tradition à ce sujet dans le neuvième bureau: tous les ans, au 1er
+janvier, les collègues de M. Rafflard lui offrent une calotte de
+velours; il s'est fâché la première année, depuis il s'est fait à ce
+cadeau, peut-être même se fâcherait-il si on négligeait cette
+prévenance.
+
+Malheureusement on ne lui donne pas de paletot pour remplacer celui
+qu'il porte à son bureau depuis l'année du retour des cendres; ce
+paletot a juste deux ans de service de moins que M. Rafflard. C'est en
+1838 qu'il fut nommé surnuméraire; il a mis vingt-trois ans à devenir
+commis principal; on n'avançait pas vite de son temps; il croit qu'il
+sera sous-chef au moment de sa retraite; mais il est le seul à le
+croire. Rafflard a son bâton de maréchal; tout le monde sait qu'il
+n'ira pas plus loin. Et s'il ne va pas plus loin, c'est simplement
+parce qu'il n'a pas été plus vite.
+
+Son peu de chance dans l'administration a aigri son humeur; il avait
+le caractère difficile en entrant au ministère de l'Équilibre; il est
+devenu tout à fait insupportable. C'est la faute d'une gastrite,
+produit de son ambition rentrée.
+
+Profondément inintelligent, il rachète son incapacité par une gravité
+imperturbable. Il est fainéant, mais on ne l'a jamais vu inoccupé.
+C'est le paresseux le plus actif et la nullité la plus solennelle de
+l'Équilibre.
+
+M. Rafflard sembla fort choqué de la conduite de ses collègues.
+
+--C'est avec de pareils enfantillages, dit-il, que vous faites le plus
+grand tort à tout le bureau. Vous ne serez donc jamais sérieux!
+
+Les fonctions de commis principal, au ministère de l'Équilibre, ne
+comportent aucune prééminence sur les autres commis ou rédacteurs. Il
+est chargé seulement de distribuer le travail quotidien aux
+expéditionnaires. Si donc un commis principal a dans un bureau quelque
+influence, il ne la doit qu'à sa valeur personnelle. M. Rafflard
+n'avait ni l'une ni l'autre.
+
+Trois grognements accueillirent son observation, et l'homme aux
+pincettes, se glissant derrière le commis principal, lui enleva
+lestement sa calotte.
+
+--Que c'est bête, monsieur Basquin! s'écria-t-il, vous allez me faire
+prendre un rhume.
+
+--On ne lui rendra sa calotte que s'il éternue, dit l'homme à
+l'échelle.
+
+--Bravo, Nourrisson! firent les autres; éternuez mon oncle!
+
+«Mon oncle» est une autre plaisanterie traditionnelle dont la légende
+se perd dans la nuit des temps.
+
+Le commis principal ne répondit rien. Il gagna d'un air revêche le
+bureau séparé qu'il occupait auprès de la fenêtre.
+
+--Quand il vous plaira de rendre ma calotte, continua-t-il, vous me le
+direz.
+
+--Qu'est-ce que tu payes si on te la rend? demanda l'homme au pupitre.
+
+--Je ne paye rien; je n'ai pas douze mille livres de rente comme toi,
+Gérondeau. Si je les avais, je ne serais pas ici à faire ce métier de
+galérien.
+
+A ces mots, «douze mille livres de rente,» Caldas laissa tomber son
+plumeau; il considéra avec curiosité ce quadragénaire opulent qui
+répondait au nom de Gérondeau.
+
+On rendit la calotte à M. Rafflard, qui n'en grogna que plus fort.
+
+--On ne peut jamais travailler ici, c'est dégoûtant. Si vous n'avez
+rien à faire, moi, j'ai de la besogne: un rapport à faire copier.
+
+--Voilà votre homme, dit Gérondeau en montrant Caldas; monsieur est
+notre nouveau collègue.
+
+Galdas se leva pour prendre des mains du commis principal le rapport
+en question.
+
+--Vous n'êtes pas dégoûté, vous, dit l'autre, un travail destiné au
+ministre!
+
+--C'est donc bien difficile? demanda Romain.
+
+--Parbleu! il faut avoir été maître d'écriture.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Tout rentra dans l'ordre peu à peu; le rapport fut confié au jeune
+Basquin qui possède la plus belle ronde de l'administration: Gérondeau
+et Nourrisson s'installèrent à leur pupitre; l'un se mit à tracer un
+transparent, et l'autre se plongea dans le feuilleton de la _Patrie_.
+
+--Je voudrais cependant bien faire quelque chose, hasarda Caldas.
+
+--J'ai là un état de mutation, interrompit vivement Gérondeau.
+
+--Et moi un arrêté, minute et ampliation, ajouta Nourrisson.
+
+--Gardez donc votre besogne pour vous, répliqua le commis principal.
+Le chef m'a spécialement recommandé monsieur, je vais lui faire
+préparer des chemises.
+
+A l'idée que la préparation des chemises allait devenir son
+attribution spéciale, Caldas fut saisi d'admiration. Il comprit qu'en
+administration comme en industrie, la division du travail est la loi
+fondamentale. L'aiguille, avant d'être livrée au commerce, a passé
+dans les mains de vingt-sept ouvriers. S'il ne fallait que vingt-sept
+employés pour le parachèvement d'un dossier!
+
+Romain se mit donc consciencieusement à préparer des chemises, en
+attendant le jour où on le trouverait capable d'en écrire les
+intitulés.
+
+Comme il s'escrimait de la règle et du couteau à papier, le garçon du
+bureau entra.
+
+Une douce intimité régnait entre ce garçon et ses employés.
+
+--Eh bien! Népomucène, cria Basquin, et les amours, et l'écaillière?
+
+(Les amours de Népomucène et de l'écaillière, qui ont égayé plusieurs
+générations au bureau du Sommier, ne sont plus aujourd'hui qu'une
+rengaine qui peut se traduire ainsi: «quoi de neuf?»).
+
+Népomucène alla fermer soigneusement la porte qu'il avait laissée
+entrebâillée, et revenant avec un air mystérieux:
+
+--Vous ne savez pas, dit-il, la femme du sous-chef du bureau de
+l'Équilibre médical...
+
+--Eh bien?
+
+--Je ne vous dis que ça...
+
+--Ah! bah!
+
+--Et une drôle d'affaire encore!... Faut-il que les femmes aient de la
+malice... C'est le garçon des lampes qui m'a conté la chose... Dame,
+il n'est pas beau, M. Ravineux.
+
+--Ne nous faites donc pas languir, Népomucène, dit Gérondeau.
+
+--Eh bien! voilà: M'ame Ravineux, une blonde qui n'est pas piquée des
+vers, allez, s'en est laissé conter par M. de Gandes du secrétariat...
+
+--De Gandes, un beau garçon, et qui est riche, fit Gérondeau.
+
+--Alors, comme M'ame Ravineux demeure à Auteuil dans une maison qui
+n'a pas de concierge, elle avait donné une clef au jeune homme; les
+soirs où M. Ravineux dînait à Paris, M. de Gandes allait à Auteuil. Il
+était prévenu, et prévenu par le mari, ce qu'il y a de superbe...
+
+--Comment ça? demanda Basquin.
+
+--M. Ravineux porte habituellement des cravates noires; quand il
+devait manger en ville, sa femme le matin lui faisait mettre une
+cravate blanche, vous comprenez.
+
+--Pas bête, dit Gérondeau; elle me plaît, cette petite femme.
+
+--Oui, mais voilà le malheur: jeudi dernier, elle était malade; M.
+Ravineux s'habille, il ne trouve pas de cravate noire, il en met une
+blanche. M. de Gandes voit le signal, et le soir il court à Auteuil,
+ouvre la porte, monte à tâtons l'escalier et tombe sur le mari. Dame,
+tout se découvre!
+
+--J'aurais été plus adroit, dit Gérondeau.
+
+--Qu'est-ce que vous auriez fait? il apportait un gros bouquet de
+camélias... Au fait, voilà deux jours que M. Ravineux n'a pas reparu,
+M. de Gandes non plus. Il paraît que ça finira en police
+correctionnelle.
+
+--Sacredieu! interrompit M. Rafflard en tapant du poing sur sa table,
+il n'y a pas moyen de travailler ici!
+
+--Voyons, reprit le garçon de bureau, qu'est-ce que je vais prendre à
+ces messieurs pour leur déjeuner?
+
+Chaque employé donna ses instructions.
+
+--Et vous, monsieur, dit Népomucène en s'adressant à Romain, ne vous
+faut-il rien?
+
+--Merci, répondit Caldas qui mourait de faim, je n'ai pas d'appétit.
+
+--Moi non plus malheureusement, soupira Gérondeau, mais je mange tout
+de même, ça m'occupe!
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Au ministère de l'Équilibre national, le déjeuner est l'occupation la
+plus sérieuse de la journée.
+
+Autrefois on accordait une heure aux employés pour déjeuner au dehors.
+Mais le ministre ayant reconnu l'abus de cette tolérance, décida
+qu'ils prendraient désormais leur repas dans les bureaux. Aujourd'hui,
+grâce à cette mesure efficace, le déjeuner n'absorbe pas beaucoup plus
+du tiers des six heures réglementaires.
+
+Il résulte de cette mesure un autre avantage: les miasmes des
+paperasses se trouvent heureusement combinés avec les parfums
+culinaires les plus variés.
+
+Chaque pièce révèle la nationalité gastronomique de ceux qui
+l'occupent: il y a le bureau des Alsaciens qui sent la choucroute, et
+le bureau des Provençaux qui sent l'ail.
+
+L'étranger qui arrive à Paris et va visiter la ménagerie au Jardin des
+Plantes, ne regarde pas à donner la pièce aux gardiens pour assister
+au repas des bêtes. De même, pour étudier l'employé de l'Équilibre, il
+faut arriver à l'heure où il prend sa nourriture. A ce moment les
+caractères se dessinent, les personnalités s'accusent, les situations
+se révèlent.
+
+Caldas, qui a bien voulu me servir de cornac quelquefois, m'a promené
+certain jour dans le dédale de son ministère entre midi et trois
+heures; car tous les employés, depuis la nouvelle mesure, ne mangent
+pas au même moment.
+
+Mon ami m'a fait voir l'employé sobre, qui grignotte l'antique petit
+pain d'un sou et se désaltère de l'eau tiède de la carafe qui mijote
+sur la cheminée; c'est un père de famille gêné, à moins que ce ne soit
+un libertin qui nourrit un vice aux dépens de son estomac.
+
+Il m'a montré aussi l'employé goinfre, qui engloutit et digère des
+montagnes de charcuterie; l'employé gourmet, qui traite son ventre
+comme un ministre, qui élabore son café, mélange d'amateur, dans une
+cafetière à condensateur; l'employé que son épouse soigne, à qui l'on
+apporte chaque jour une collation chaude; l'employé à la bouteille de
+vin, membre du nouveau Caveau; et l'employé à la bouteille
+d'eau-de-vie, hélas!...
+
+Ce petit jeune homme a une mère qui le gâte; il arrive les poches
+bourrées de friandises.
+
+Cet employé économe achète chaque mois sa provision de salaisons à la
+halle et vit vingt-huit jours sur un jambonneau.
+
+Enfin Caldas m'a fait connaître un ambitieux qui fera son chemin:
+
+C'est l'employé qui ne déjeune pas.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+XV
+
+
+Les quatre employés du bureau du Sommier, collégues de Caldas, étaient
+éclectiques en gastronomie.
+
+A peine le garçon parti, chacun d'eux prépara sa petite batterie de
+cuisine.
+
+Grattoirs, plumes et canifs rentrèrent dans les tiroirs pour faire
+place aux assiettes, aux verres, aux couteaux, aux fourchettes.
+
+Nourrisson prit dans un carton sur lequel on lisait: _Affaires
+litigieuses_, un plat de fer battu et un gril.
+
+Le commis principal tira d'une armoire la casserole où il prépare son
+chocolat, et plaça devant le feu la bouilloire où il fait cuire son
+oeuf mollet.
+
+Gérondeau avait fait table rase; il mettait la nappe en linge damassé,
+ma foi! Gérondeau a un huilier, une salière, une cafetière et une cave
+à liqueurs dont la clef ne le quitte jamais.
+
+Le calligraphe Basquin rinçait son verre; du déjeuner il ne soigne que
+les liquides.
+
+Le garçon de bureau, messager des appétits, rentra ployant sous le
+poids d'un filet rempli de comestibles divers; il portait aussi dans
+un panier à trois étages la collation de Gérondeau, une douzaine
+d'huîtres, un demi-perdreau truffé, une barbue aux fines herbes, une
+tranche de roquefort, une poire duchesse et une bouteille de sauterne.
+L'addition montait à 11 fr. 50 c.
+
+L'expéditionnaire Gérondeau dépense à son déjeuner les appointements
+d'un sous-chef.
+
+--Ouf! dit le garçon en déposant son filet, j'ai cru que je n'en
+finirais pas. La dame de comptoir me racontait qu'un des garçons a
+volé plus de quatre-vingts bouteilles de vin à la cave. Nous lirons ça
+dans la _Gazette des Tribunaux_. Et puis, j'ai eu joliment de peine à
+trouver des harengs saurs, allez!
+
+--Qu'est-ce qui mange des harengs saurs? s'écria le commis principal
+d'un ton furieux.
+
+--C'est moi, fit Nourrisson, après?...
+
+--C'est vraiment intolérable, continua M. Rafflard, vous semblez
+prendre plaisir à nous empester! Hier des cervelas à l'ail,
+aujourd'hui des harengs.
+
+--Vous mangez bien du chocolat purgatif, vous, ça empoisonne la
+pharmacie!
+
+Au lieu de répondre, le commis principal se précipita vers sa
+bouilloire. Depuis dix minutes qu'il discutait, il avait oublié son
+oeuf.
+
+--Sacré tonnerre! s'écria-t-il, je n'ai pas de chance, mon oeuf est
+dur!
+
+--Tant mieux, dit Nourrisson, je te l'achète pour ma salade.
+
+--Allez au diable, répondit Rafflard en piétinant avec rage sur son
+oeuf.
+
+Népomucène était sorti. Les employés du bureau du Sommier causaient
+gaiement la bouche pleine. Au jeu de toutes ces mâchoires, Caldas se
+sentait défaillir, la faim, que dis-je? la fringale lui mordait
+l'estomac; l'odeur des truffes de Gérondeau lui donnait le vertige. Il
+songeait avec effroi, en louchant du côté de ces huîtres
+appétissantes, que ce supplice de Cancale allait se renouveler tous
+les jours, et il se demandait pourquoi l'administration ne paye pas
+ses employés chaque soir.
+
+Le déjeuner tirait à sa fin: Gérondeau ouvrait sa cave à liqueurs.
+Basquin, qui venait de se tailler quelques cure-dents dans un paquet
+de plumes à quatre francs, arracha Romain à ses sombres réflexions.
+
+--Vous ne dites rien, collègue; acceptez donc un verre de cognac pour
+vous égayer!
+
+Caldas se sentit profondément humilié; mais il ne refusa pas.
+
+Au même instant, le garçon de bureau rentra pour remplir la carafe
+vidée par le seul Rafflard.
+
+--Avec tout ça, dit Basquin, en trinquant avec le nouveau, nous ne
+savons pas encore votre nom.
+
+--Je m'appelle Romain Caldas.
+
+Népomucène dressa l'oreille:
+
+--Comment dites-vous, monsieur? demanda-t-il.
+
+Romain, un peu surpris de cette familiarité, répéta son nom.
+
+--Eh! j'ai une lettre pour vous, j'allais la rendre au facteur.
+
+Caldas ouvrit de grands yeux, mais il les écarquilla bien davantage en
+reconnaissant l'écriture paternelle.
+
+Il rompit le cachet d'une main fiévreuse, et un mandat rouge tomba à
+ses pieds.
+
+Gérondeau, qui sirotait un verre de chartreuse, se baissa pour
+ramasser le mandat.
+
+--Ah! ah! jeune homme! s'écria-t-il, voilà pour payer votre bienvenue.
+Cent vingt francs, ajouta-t-il, en recevez-vous souvent comme cela?
+
+--Tous les mois, répondit Romain, qui voulait se poser dans l'esprit
+de ses collègues.
+
+La lettre de M. Caldas le père était ainsi conçue:
+
+
+«Mon cher Romain,
+
+«Si tu ne m'as point menti, cette lettre te parviendra, et je ne
+regretterai pas l'argent que j'y joins, puisqu'il te sera utile pour
+t'assurer une position. Si au contraire, comme cela malheureusement
+t'est arrivé quelquefois, tu avais cherché à m'en imposer cet argent
+échappera à tes prodigalités.
+
+«Je t'adresse cette lettre au ministère où tu es nommé (à ce que tu me
+dis), au bureau que tu me désignes. Puisses-tu, mon fils, persévérer
+dans cette voie, et renoncer à ce dégoûtant métier de journaliste. La
+statistique, mon fils, t'apprendra que ce métier peuple les hôpitaux
+et parfois les prisons.
+
+«Adieu, ta mère t'embrasse, elle a joint vingt francs aux cent que je
+m'étais proposé de t'envoyer.»
+
+La ruse paternelle affligea sensiblement Caldas, mais les cent francs
+étaient un baume à cette blessure.
+
+Il n'eut plus qu'une idée: sortir pour aller manger.
+
+Mais comment faire? Il n'osait point s'ouvrir à ses collègues.
+Demander conseil eût été avouer qu'il désirait passionnément toucher
+ce mandat et faire soupçonner qu'il était sans le sou. L'insidieuse
+proposition de Gérondeau lui offrit une planche de salut.
+
+--Messieurs, reprit-il, je serais heureux de vous offrir à dîner, mais
+je voudrais auparavant toucher ce mandat, et je crains qu'à la fin de
+la séance le bureau de poste ne soit fermé.
+
+--Parbleu! allez le toucher tout de suite, dit l'impudent Gérondeau.
+
+--Mais n'est-il pas défendu de sortir?
+
+--Sans doute, mais on sort tout de même, on exécute le tour du
+chapeau.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Romain.
+
+Basquin bondit de dessus sa chaise et retomba sur ses pieds au beau
+milieu de la pièce; il releva ses manches à la façon d'un escamoteur,
+et de la voix bouffonnement emphatique d'un joueur de gobelets:
+
+--Écoutez bien, jeune homme, dit-il, car je ne parle pas ici pour le
+reste de l'honorable socilllliété.
+
+ LE TOUR DU CHAPEAU
+
+ OU
+
+ L'ESCAMOTAGE DE L'EMPLOYÉ
+
+Il s'agit d'escamoter un employé sous l'oeil de ses supérieurs, et que
+ceux-ci n'y voient que du feu! Ça vous paraît difficile, jeune homme,
+c'est l'enfance de l'art. Mais, me direz-vous: «Malin, comment fais-tu
+donc ce tour du chapeau?» Rien n'est plus simple, plus aisé, plus
+commode et plus naturel. Il fait beau, vous voulez prendre l'air, un
+petit verre ou une queue de billard: vous faites choix d'un collègue
+sédentaire,--sédentaire, là gît toute la difficulté--d'un collègue
+dont la tête soit en rapport avec la vôtre; vous lui empruntez son
+gibus et vous filez avec. Vous avez eu soin de laisser le vôtre en
+évidence sur votre pupitre, avec votre mouchoir et vos gants, si vous
+en usez. Pendant ce temps-là le chef peut venir, il voit votre chapeau
+et vous êtes bien noté. Le tour du chapeau est fait, et le vôtre
+aussi.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+XVI
+
+
+--Ma foi, dit Caldas, je vais exécuter le tour du chapeau et courir
+jusqu'à la poste.
+
+Il essaya alors le couvre-chef de ses collègues. Celui de Gérondeau,
+qui était beaucoup trop grand, ne lui allait pas mal.
+
+Basquin lui enseigna l'art de rétrécir le diamètre d'un chapeau en
+insérant entre la doublure et le carton quelques feuilles d'un
+magnifique papier à lettre.
+
+Nourrisson, qui mange des harengs saurs parce qu'il est coquet, lui
+offrit une brosse, un peigne et du savon qui sentait le musc.
+
+Caldas n'accepta pas. Il était trop pressé.
+
+Au moment où il sortait, Basquin l'arrêta.
+
+--Il fait du soleil, lui dit-il, je vais vous accompagner.
+
+La mine de Romain s'allongea à cette proposition.--Si ce diable
+d'homme vient avec moi, pensait-il, adieu mon déjeuner.
+
+Il n'osa pas cependant décliner l'offre gracieuse.
+
+--Attendez-moi, dit Basquin, le chapeau qui me va est deux étages plus
+haut, à la comptabilité. Je vais le chercher.
+
+Gérondeau profita de ce retard pour faire à Caldas quelques
+recommandations suprêmes.
+
+L'opulent expéditionnaire ne voyait pas sans angoisses son chapeau
+aller se promener sur la tête d'autrui.
+
+--Ayez-en bien soin, lui dit-il, ne marchez pas trop près des maisons:
+il tombe des gouttes d'eau souvent de la toiture, et si vous
+rencontrez de vos connaissances, évitez de les saluer.
+
+Basquin reparut.
+
+--Faites comme moi, dit-il à Romain.
+
+Et il prit à la main une des chemises que Caldas avait confectionnées
+le matin.
+
+--Pourquoi diable nous embarrassons-nous ainsi de cette feuille de
+papier? demanda dans l'escalier le nouveau à son collègue.
+
+--Mon cher, nous pouvons rencontrer quelqu'un dans les couloirs. Notre
+chapeau éveillerait des soupçons. Ce passeport administratif fera
+croire à une commission à l'extérieur.
+
+Précisément parce que le temps était magnifique, beaucoup d'employés
+avaient éprouvé la même velléité de promenade; ils en rencontrèrent un
+certain nombre qui portaient gravement leur feuille de papier;
+quelques-uns, les plus prudents, s'étaient précautionnés d'un dossier
+pour de vrai.
+
+Le bureau de poste n'était pas loin. Romain, lorsqu'il eut son argent
+en poche, calcula que, sans faire une trop longue absence, il pouvait
+inviter le calligraphe à prendre quelque chose, la monnaie de son
+petit verre. Il pensait offrir une absinthe et se faire servir une
+bavaroise au chocolat.
+
+--Si nous entrions dans un café? proposa-t-il; nous avons le temps,
+n'est-ce pas?
+
+--Si nous avons le temps! répondit Basquin, la feuille de présence ne
+se signe que demain matin à dix heures! Je comptais bien vous proposer
+une partie de billard; seulement permettez-moi de vous conduire à
+notre café habituel.
+
+Et il le mena au
+
+ CAFÉ DE L'ÉQUILIBRE
+
+Cet établissement n'est pas le plus luxueux des trois ou quatre de ce
+genre qui débitent de la chicorée aux environs du ministère.
+
+Si les employés lui ont donné leur clientèle, c'est que le patron a eu
+l'esprit de mettre aux vitres de sa devanture des rideaux fort épais.
+Un chef de division peut passer dans la rue, il n'apercevra pas ses
+subordonnés faisant l'école buissonnière autour d'un billard ou devant
+un tapis vert.
+
+On a quitté en masse pour cet établissement si discret le café d'en
+face.
+
+Un loustic de l'administration avait répandu le bruit que le
+limonadier était un mouchard, en relations intimes avec le ministre,
+et qu'il faisait _coller_ ceux dont les notes étaient en retard.
+
+Cette excellente plaisanterie a causé le suicide d'un père de famille,
+trois faillites, et jeté onze enfants à l'hôpital.
+
+Le Café de l'Équilibre fait des affaires d'or.
+
+Lorsque Caldas y entra avec son collègue, les salles regorgeaient de
+monde. Il y avait bien là cent cinquante jeunes gens, tous employés du
+ministère.
+
+L'animation était grande; c'était l'heure de la demi-tasse. Il y avait
+des allées et des venues. A chaque instant la porte s'ouvrait et
+quelque nouveau consommateur se glissait dans la salle; d'autres
+s'enfuyaient sans prendre même le temps d'essuyer leurs moustaches.
+
+Beaucoup absorbaient leur moka ou avalaient une chope furtive debout,
+la tête nue, à la hâte: ceux-là n'avaient pas fait le tour du chapeau.
+On reconnaissait les employés escamotés à leur quiétude; ces derniers
+jouaient au billard ou comptaient les _cents_ d'une partie de bézigue
+en trois mille.
+
+L'entrée de Basquin fut saluée d'un hurrah. Comme il est toujours au
+café, il est connu de toute l'administration; même il y avait fait de
+très-bonnes connaissances qui lui donneront plus tard un coup
+d'épaule. Des gens en passe de monter très-haut ont pris de lui des
+leçons de carambolage; ce garçon arrivera par le billard.
+
+Ce noble jeu est d'ailleurs, par excellence, un jeu administratif; il
+a donné à la France un secrétaire d'État sous Louis XIV, M. de
+Chamillard, qui n'avait pas son pareil pour _couler sur une bille_ et
+pour _faire le bloc_.
+
+Le premier mot de Basquin fut pour le garçon.
+
+--Retenez-nous un billard, cria-t-il.
+
+Bientôt la partie commença entre les collègues du Sommier. Caldas, qui
+avait mangé six flûtes au beurre avec sa bavaroise, était d'humeur
+généreuse et clémente. Dès les premiers coups il vit bien qu'il
+pouvait rendre quinze points de trente à son adversaire: il ne voulut
+pas égaliser la partie, il préféra lâcher son jeu pour faire à Basquin
+la politesse de le laisser gagner.
+
+Ils choquèrent longtemps l'ivoire en buvant des grogs et des chopes.
+Romain ne s'ennuyait pas, le caractère de Basquin lui allait assez. Il
+avait oublié tout à fait l'Équilibre, lorsque Gérondeau apparut sur le
+seuil du café, le chapeau de Caldas à la main.
+
+Il ne l'avait pas mis sur sa tête, parce qu'il était trop étroit.
+Comme la pluie, depuis tantôt trois heures, avait succédé au beau
+temps, l'expéditionnaire avait reçu quelques gouttes d'eau, et il
+arrivait fort mécontent.
+
+--En voilà une fugue! cria-t-il; il fallait au moins nous prévenir,
+nous serions venus avec vous: ça n'est pas gentil.
+
+Et s'adressant plus particulièrement à Romain, avec un rictus
+ironique:
+
+--M. Nourrisson craignait que vous n'eussiez oublié votre si aimable
+invitation, et j'ai été obligé de l'amener de force.
+
+--Comment, dit Caldas, il est déjà quatre heures! Est-ce que nous ne
+remontons pas au bureau?
+
+--Eh bien, merci, fit Basquin, vous trouvez peut-être que nous n'avons
+pas assez donné à l'administration pour ce qu'elle nous paye.
+
+--La journée est finie, dit Nourrisson, bien finie!
+
+--Et on ne s'est pas aperçu de notre absence? demanda Romain.
+
+--Non, le chef est venu, on lui a fait voir vos chapeaux.
+
+--Mais j'y pense, dit Caldas à Basquin, vous n'avez pas rendu celui de
+votre ami.
+
+--Mon ami est au-dessus de ça, riposta celui-ci; nous n'avons qu'une
+tête à nous deux.
+
+Gérondeau s'informa de ce qu'avaient fait les deux fugitifs pendant la
+journée.
+
+Basquin répondit qu'il avait joué au billard et qu'il avait gagné sept
+parties.
+
+--Dame, vous êtes très-fort, mon petit, dit Gérondeau à Basquin qu'il
+gagne toujours, vous devriez m'en rendre, je suis dupe; mais si M.
+Caldas veut me faire le plaisir de jouer l'absinthe...
+
+L'honnêteté de Basquin se révolta de cette proposition.
+
+--Vous n'avez pas de honte! cria-t-il à Gérondeau.
+
+Et se retournant vers Romain:
+
+--Il est bien plus fort que moi, continua-t-il, n'acceptez pas.
+
+--Qu'importe! fit Caldas.
+
+Il joua mollement d'abord, en homme qui ne se soucie pas de gagner; au
+milieu de la partie, Gérondeau, enhardi par une avance de dix points,
+lui dit tout à coup:
+
+--Au lieu d'absinthe, êtes-vous homme à tenir quatre bouteilles de vin
+de champagne pour le dîner?
+
+--Quelle canaille! s'écria Basquin.
+
+Caldas hésita un moment; il trouvait l'offre assez scandaleuse. Il
+accepta pourtant, mais il soigna son jeu et gagna à un point de
+différence, en n'en comptant pas trois que son adversaire lui vola.
+
+Gérondeau était furieux d'avoir perdu. Il reconnaissait bien là,
+disait-il, sa déveine ordinaire. Comme il est plein d'amour-propre, il
+ne voulait pas s'avouer la supériorité de Caldas, et, convaincu qu'il
+devait gagner:
+
+--Me donnez-vous ma revanche? demanda-t-il.
+
+--Certainement, dit Romain.
+
+C'était à Gérondeau de commencer. Il fit onze points de suite; la
+partie était en vingt.
+
+Au onzième carambolage qui ouvrait une série, il fit une seconde
+motion:
+
+--Tenez, dit-il, je suis bon prince, je joue, contre votre dîner, les
+quatre bouteilles de vin de Champagne que j'ai perdues et toute la
+consommation. Garçon, une bouteille de madère et des londrès!...
+
+--Oh! oh! pensa Caldas, c'est par trop violent. Nous allons bien voir.
+
+Et comme la joie avait fait manquer à Gérondeau son carambolage sûr,
+Caldas prit la queue et ne la quitta que la partie gagnée.
+
+L'expéditionnaire aux douze mille livres de rente fut anéanti sur le
+moment. Mais, après réflexion, il dit tout bas à l'élégant Nourrisson:
+
+--Je crois qu'il faut se défier de ce jeune homme. C'est un filou.
+
+Au moment de partir, Caldas s'informa de ce monsieur maigre qu'il
+avait invité et qui déjeunait de chocolat; on lui répondit qu'il ne
+dînait jamais en ville, et Gérondeau ajouta que sa figure lui aurait
+coupé l'appetit.
+
+Déjà l'expéditionnaire riche était consolé. Il est ainsi fait:
+sensible à la perte comme à l'extraction d'une dent, il est aussitôt
+guéri; il s'exécute de bonne grâce, et, bon convive, remarquable
+fourchette, le commerce d'un bon dîner lui donne presque de l'esprit.
+
+Le dîner fut excellent. On se sépara à onze heures du soir,
+raisonnablement gris.
+
+En rentrant chez lui avec ses cent vingt francs intacts, Caldas
+faisait des calculs.
+
+--J'ai pourtant gagné trois francs trente-trois centimes aujourd'hui,
+murmurait-il, et j'ai fait six chemises, soit cinquante-cinq centimes
+et demi la chemise. C'est bien payé.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Au bout de huit jours Caldas, qui commençait à se gratter à l'endroit
+du collier, savait le fond du sac de ces quatre collègues.
+
+Il ne les eût pas observés, que M. Lorgelin les lui eût déshabillés.
+
+Caldas avait fait connaissance de cet employé un jour qu'il avait été
+chargé d'aller faire des recherches au bureau voisin, qui comprend le
+reste de l'alphabet depuis H jusqu'à Z.
+
+--Nous n'aimions pas beaucoup M. Lorgelin à l'Équilibre, me disait
+Caldas; mais nous l'estimions tous. Je dirai plus: nous le
+respections, bien qu'il ne soit que commis à deux mille sept
+d'appointements.
+
+Lorgelin est un travailleur infatigable; il y a en lui l'étoffe d'un
+administrateur; le chef de division lui-même, lorsqu'il se présente
+quelque question épineuse, ne dédaigne pas de prendre son avis. A tout
+cela se joignent un extérieur avantageux et des moeurs inattaquables.
+
+Cependant on dit de lui au ministère:--Lorgelin est _rasé_ comme
+avancement.
+
+Pourquoi? comment? Tout le monde l'ignore, il ne le sait pas lui-même
+sans doute.
+
+Évidemment il y a quelque chose dans le passé administratif de cet
+homme remarquable.
+
+Quoi?
+
+Une bévue, une imprudence, un malentendu, moins peut-être.
+
+C'est un mystère que nul n'a jamais pénétré, et voilà vingt ans
+bientôt que cet homme aux talents inutiles moisit dans les emplois
+subalternes. Que de nullités lui ont passé sur le dos! que
+d'incapables il a vus grandir et prospérer! devenus ses chefs, ils ne
+se sont plus souvenus de lui.
+
+Il aurait donné sa démission depuis longtemps, à la première
+injustice, ou à la dixième, s'il n'avait été très-pauvre. Il pouvait
+gagner beaucoup plus ailleurs, il le croyait; mais il n'a pas osé
+risquer sur la seule carte de son intelligence le pain de sa vieille
+mère.
+
+Sa mère est morte. Il est resté, il restera jusqu'à la retraite.
+
+On lui a entendu dire une fois un mot douloureux:
+
+--On crève habituellement les yeux des chevaux qui font tourner les
+manèges: on a oublié de me les crever, voilà tout.
+
+Cet homme serait peut-être le plus complet de tous ceux que j'ai
+connus au ministère, ajoutait Romain, si parfois l'acrimonie ne lui
+remontait à la gorge. Il a des accès de misanthropie. Alors il devient
+aigre, rancunier, méchant; il s'en prend à ceux qui l'entourent; il
+passe sa colère, comme on dit.
+
+Pitié ou envie, il est âpre aux jeunes gens; à ces enthousiastes de la
+vie, il aime à arracher les illusions généreuses; il y prend un triste
+plaisir, comme ces enfants cruels qui plument tout vifs les petits
+oiseaux.
+
+Lorgelin dit à Caldas, un jour qu'ils se trouvaient seuls:
+
+--Vous devez périr d'ennui et de dégoût dans votre bureau.
+
+--Heu! répondit Romain, en allongeant prodigieusement la lèvre
+inférieure.
+
+--Je le conçois et je vous plains. Vous êtes avec de petites gens.
+Qu'est-ce que Gérondeau? un estomac. Et Rafflard? un estomac détruit.
+Nourrisson? un garçon coiffeur; et Basquin? un... calligraphe!
+
+--Vous êtes impitoyable, répondit Caldas en riant malgré lui.
+
+--Impitoyable! s'écria M. Lorgelin en grinçant des dents. Ah! vous ne
+connaissez pas ces... Mais non, la colère m'emporte. Voyons, mon cher
+ami, regardez-moi ce Gérondeau, il a cent mille écus de capital. Que
+fait-il ici? Rien, rien, rien!!! Il était agent d'affaires autrefois;
+la mort de son père l'a fait riche. Alors il est entré dans
+l'administration, comme les vieillards pauvres aux Petits-Ménages.
+Savez-vous pourquoi il reste, pourquoi il y restera jusqu'à ce qu'on
+le mette dehors? Parce qu'il a peur de se ruiner. Il compte comme le
+peuple, il ne dit pas:--J'ai douze mille livres de rente; il dit: J'ai
+trente-cinq francs à manger par jour. Eh bien! il mange ses
+trente-cinq francs de cinq heures du soir à minuit. Il aime le jeu, le
+vin, la bonne chère, les filles; tous les jours que Dieu fait, ce
+poussah chasse à l'ouvrière entre chien et loup. Il appelle les
+malheureuses créatures que la chaîne d'or de son gilet fascine «du
+gibier.» S'il les payait encore, mais il les escroque sans pudeur, il
+veut être aimé pour lui-même!... Enfin son bureau, c'est pour lui
+comme un conseil de famille, ça le tient. Il reçoit cent vingt francs
+par mois; mais l'argent est la moindre affaire; quoique avare, car il
+est avare, il en donnerait autant pour rester à son pupitre, et il y
+trouverait encore de l'économie... Moi je dis, reprit M. Lorgelin avec
+une explosion d'indignation, que l'on n'a pas le droit de donner à des
+gens riches de ces petits emplois. Place aux pauvres!
+
+--J'avoue, répondit Caldas, qu'en entrant ici je ne m'attendais pas à
+coudoyer des millionnaires.
+
+--Il n'y a pas de millionnaires précisément, continua Lorgelin, mais
+beaucoup de gens aisés: des timides qui redoutent les luttes de la
+vie, des paresseux que le travail effraie, des cerveaux faibles qui ne
+supporteraient pas l'ivresse de la liberté, éternels enfants qui ne
+sauraient marcher sans lisières du berceau à la tombe, enfin la tourbe
+des imbéciles incapables de faire autre chose que ce labeur
+automatique. Eh bien! par le fait seul de leur fortune, ces gens
+arrivent. L'administration aime les employés aisés.--Si je donne des
+appointements insuffisants, dit-elle, c'est que j'entends bien qu'on
+ne vive pas seulement des appointements.
+
+--Il est positif, dit Romain, qui songeait, à ses cent francs par
+mois, qu'il est difficile de se tirer d'affaire avec ce que l'on
+gagne.
+
+--Dites impossible, et pourtant plus de la moitié des employés
+réalisent ce miracle. Vous vous plaignez! vous, jeune homme. Songez à
+ce que peut faire l'employé marié. Avez-vous pénétré dans un de ces
+tristes intérieurs? Le mari, au sortir de son bureau, prend à peine le
+temps de manger; c'est alors que commence sa nouvelle existence, son
+existence nocturne. Il tient des livres pour une maison de commerce,
+donne des leçons de n'importe quoi, même de français, reçoit les
+contremarques à la porte d'un théâtre, ou râcle de la contrebasse dans
+une guinguette de barrière. J'en sais un qui tient un bazar à treize
+et vingt-cinq. La femme, de son côté, exerce une petite industrie:
+elle est mercière ou entrepreneuse de confections pour un magasin.
+Quand ma mère vivait, moi, j'étais correcteur d'un journal du matin;
+je doublais ainsi mes appointements, mais j'ai perdu mes yeux.
+
+--Peut-être, interrompit Caldas, y aurait-il moyen de supprimer toutes
+ces misères.
+
+--Et lequel?
+
+--Doubler les appointements et tripler le travail. Nous sommes huit
+dans mon bureau, je parie qu'à trois nous faisons la besogne. Qu'on en
+congédie cinq, et qu'on répartisse leurs traitements entre les autres.
+
+M. Lorgelin se mit à rire:
+
+--Mon cher enfant, dit-il, il n'est pas un jeune surnuméraire qui
+n'ait fait ce raisonnement après huit jours de présence. Je vous
+engage cependant à le garder pour vous. Diminuer les traitements et
+accroître le nombre des employés, c'est l'essence même de
+l'administration. Restreindre les places, malheureux! Que feriez-vous
+des nullités, des déclassés, et des cousins des grands personnages?
+C'est pour eux qu'on a créé le ministère de l'Équilibre, dont le
+besoin, croyez-moi, ne se faisait pas autrement sentir. Il y a, voyez
+vous, deux catégories d'employés: ceux que la prévoyance étroite de la
+famille y case au sortir du collège, parce qu'il faut bien qu'un jeune
+homme fasse quelque chose, et ceux dont la vocation ne se révèle que
+vers la trentième année, les fruits secs de toutes les carrières, les
+naufragés de toutes les tempêtes. A votre sens, de ces deux variétés
+du genre bureaucrate, quelle est celle qui se produit avec le plus
+d'avantages?
+
+--Oh! dit Romain, si j'étais entré à dix-huit ans, je serais déjà
+sous-chef.
+
+--Vous seriez probablement encore expéditionnaire, mon cher. On n'est
+pas jeune impunément. A vingt ans vous auriez évidemment donné plus
+d'un coup de canif dans le contrat qui vous lie à l'administration,
+vous auriez fait des écoles; et lorsqu'à trente ans, riche
+d'expérience, l'ambition vous aurait saisi, un dossier accablant vous
+eût à tout jamais cloué au banc de votre galère.
+
+Caldas ne put s'empêcher de sourire de l'emphase de son collègue à
+cheveux gris.
+
+--Je vous comprends, fit M. Lorgelin, vous trouvez que j'emploie de
+bien grands mots pour de bien petites choses. Ne vous y trompez pas;
+il s'agit de la vie. Rien ne se perd ici. Les suites d'un bal masqué
+en 1822 ont empêché l'an dernier la nomination d'un homme de soixante
+ans. Ouvrier de la dixième heure, vous avez tous les avantages: vous
+ne traînez pas le boulet de votre passé et vous ne gâcherez pas sans
+le savoir votre avenir; vous êtes vierge et fort.
+
+Ces sombres réflexions n'attristèrent point Caldas. Il n'y vit que le
+pessimisme d'un homme échoué.
+
+--J'accepte, lui dit-il, votre horoscope; espérons que je ferai mon
+chemin.
+
+--Que vous le fassiez ou non, répliqua Lorgelin, vous êtes un homme
+perdu.
+
+--Perdu! fit Romain.
+
+--Oui, si vous ne trouvez en vous la force de réagir contre
+l'administration. Ah! vous croyez que dans dix ans vous serez encore
+ce que vous êtes, vous croyez qu'on respire impunément cette
+atmosphère de bureau qui stupéfie comme l'opium, qu'on peut exister à
+la façon des taupes, claquemuré au milieu des paperasses, tant que le
+soleil est à l'horizon, lié à quelque besogne écoeurante, et dont
+souvent je vous défierais de m'expliquer l'utilité. Libres, les autres
+hommes pensent et agissent; s'ils font un effort, le succès les
+récompense ou l'espoir les console du revers; pour nous, rien, ni
+lutte, ni espoir; le même résultat attend le travailleur et le
+paresseux. On confond la nullité et le mérite; où est le juge? Quoi
+que vous fassiez, votre sort est écrit. La vie du bureaucrate est un
+programme tracé à l'avance. Nous le connaissons, et l'on appelle cela
+avoir son existence assurée! C'est cependant cette assurance contre
+les risques de la vie qui détruit l'homme chez l'employé, qui lui ôte,
+pièce à pièce, l'individualité, l'énergie, parfois l'intelligence.
+L'homme libre vit, l'employé végète. Et c'est pour cela que je vous
+répète: Réagissez contre l'administration!
+
+--Mais qu'appelez-vous réagir? demanda Caldas.
+
+--Agir en sens inverse de votre abrutissement.
+
+--Que faire?
+
+--Peu m'importe ce que vous fassiez; prenez du plaisir ou de la peine,
+marchez, parlez, lisez, faites de la gymnastique, dansez, mais ne vous
+écartez pas de ce principe: ne jamais voir en dehors du bureau les
+gens à la société desquels le bureau vous condamne. N'imitez pas ces
+malheureux qui, au sortir de leurs cabanons empestés, vont s'enfermer
+avec leurs compagnons de chaîne dans un café plus étouffant encore.
+Fréquentez plutôt des scélérats que des camarades.
+
+--Cela étant, dit Romain, j'irai ce soir au bal masqué, avec des
+journalistes.
+
+--Bien! répondit Lorgelin, très-bien, jeune homme! C'est le
+commencement de la sagesse.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Cependant Caldas, qui avait de l'ambition, se lassa vite de la
+fabrication des chemises.
+
+Il conjura M. Rafflard de vouloir bien lui confier quelque travail où
+il pût davantage faire briller son intelligence.
+
+Après bien des hésitations, le commis principal lui dit un jour:
+
+--Vous sentez-vous capable d'écrire l'intitulé de ces chemises?
+
+--Mais, je le pense, répondit Caldas d'un ton suffisant.
+
+--C'est ce que nous allons voir, dit M. Rafflard, avec un sourire
+incrédule. Je vais vous donner un modèle et vous expliquer ce dont il
+s'agit.
+
+Il s'agissait de reporter sur ces couvertures, de différentes couleurs
+suivant les séries, les noms, prénoms, âge, demeures et qualités de
+tous les sujets de l'Empire, contribuables ou non, car il y a cela
+d'admirable dans l'Équilibre, qu'il s'occupe de gens dont n'a jamais
+entendu parler le percepteur de l'impôt.
+
+Tous ces noms sont collectionnés sur des registres qui constituent une
+bibliothèque de dix mille in-folios.
+
+On confia à Romain le tome premier de la série des DUBOIS, qui va du
+trois mille septième au trois mille quatre cent trente et unième
+volume du Répertoire général.
+
+A ce moment, une difficulté se présenta.
+
+Caldas, qui était au ministère depuis dix-sept jours, n'avait encore
+ni plume, ni écritoire; il n'en avait pas eu besoin.
+
+--Tiens, dit Basquin, il n'a pas encore reçu sa fourniture de
+surnuméraire. Je vais lui faire un _bon_.
+
+Et, sur une magnifique feuille de papier tellière, il écrivit, en
+énonçant chaque article:
+
+ 6me DIVISION
+ Section 17e
+ --
+ 9e BUREAU
+ Sommier
+ ~~~~~~~~
+
+ BON POUR:
+
+ _Une rame de papier à projets, conforme au modèle ci-joint:
+
+ Une idem de papier d'expédition;
+
+ Une idem de papier à lettre (Ministre);
+
+ Deux idem de papier à lettre ordinaire..._
+
+--Grand Dieu! interrompit Caldas, que ferai-je de tant de papier! J'en
+aurai pour toute ma vie administrative.
+
+--Par exemple, répondit Nourrisson, il m'en faut autant tous les mois.
+
+--Et le feu à allumer, dit Gérondeau, et les lettres à écrire aux
+petites dames, farceur!
+
+--Sans compter, ajouta Nourrisson, que rien ne pose comme d'employer
+pour sa correspondance les têtes de lettres du ministère.
+
+Basquin continua:
+
+ _... Six règles, dont deux plates et deux graduées._
+
+--Qu'est-ce qu'une règle graduée? demanda Caldas.
+
+--Oh! dit Nourrisson, c'est très-joli, c'est en ivoire, et ça coûte
+dix-huit francs.
+
+--Mais à quoi ça sert-il? insista Romain.
+
+--Ça sert aux architectes.
+
+_... Trois canifs; cinq grattoirs; deux paires de ciseaux; quatre
+couteaux à papier; deux encriers siphoïdes; une bouteille d'encre
+rouge; une bouteille d'encre bleue; deux petits flacons en cristal
+taillé._
+
+--Deux flacons de cristal! fit Romain, pourquoi faire?
+
+--Pour votre toilette, parbleu! répondit Nourrisson; j'y mets ma
+pommade et mes essences, c'est très-commode.
+
+_... Trois sébiles à poudre; un paquet de pulvérin bleu et un idem de
+sciure de bois d'acajou; un essuie-plumes; six boites de plumes de
+fer; six paquets de plumes d'oie; deux douzaines de porte-plumes
+assortis; deux boîtes de pains à cacheter; deux grimaces; une pelote;
+une livre d'épingles..._
+
+--Êtes-vous marié? demanda Nourrisson; on en mettrait deux. _... Six
+paquets de ficelle couleurs variées; deux poinçons; trois
+presse-papiers, dont un à sujet (bronze)..._
+
+--Tiens, dit Gérondeau, il faudra que j'en demande un aussi pour la
+pendule de ma blonde.
+
+_... Une livre de cire à cacheter, rouge, bleue, laque, verte et
+noire._
+
+--On ne sait pas ce qui peut arriver!
+
+_... Deux cachets riches aux initiales R. C..._
+
+--Si vous étiez noble, dit Nourrisson, nous aurions fait graver vos
+armes.
+
+_... Une grosse de crayons noirs; trois douzaines de crayons rouges;
+deux de bleus; un paquet de colle à bouche; deux bouteilles de
+sandaraque; six petites cuillers à prendre la poudre; une grosse
+d'enveloppes assorties; une boîte à compas; six tire-lignes de
+rechange; un dictionnaire français..._
+
+--De qui le voulez-vous? demanda Basquin, s'interrompant...
+
+--De Bescherelle, répondit Caldas.
+
+--Vous avez grandement raison, c'est le plus cher. Nous disons donc:
+_... Un Bescherelle, un dictionnaire de droit; un dictionnaire
+d'économie politique; deux buvards de 1 mètre 25 sur 95; une
+chancelière..._
+
+--Pendant que vous y êtes, interrompit Caldas, je désirerais bien me
+mettre dans mes meubles...
+
+--Ça viendra, répondit Nourrisson.
+
+---Je crois, dit Basquin, en relisant son bon, que je n'ai rien
+oublié... Ah! si, ma foi! et il ajouta:
+
+_... Un porte-allumettes; une serviette d'avocat, chagrin violet..._
+
+--Voulez-vous, continua-t-il, qu'on y mette votre nom en toutes
+lettres?
+
+--Oh! inutile, dit Romain, mon chiffre suffira.
+
+--Fort bien...
+
+_... Avec le chiffre ci-dessus, estampé à froid._
+
+--Et vous croyez, demanda Caldas, qu'on va ma donner tout cela?
+
+--Vous y avez droit, affirma le commis principal.
+
+--Quoi! tout de suite?
+
+--D'ici deux heures, répondit Basquin, le temps d'obtenir le visa du
+sous-chef, le visa du chef de bureau, le visa du chef de la section,
+le visa du chef de division, le visa du directeur, le visa du chef de
+matériel, le visa du chef de la comptabilité, le visa du contrôleur
+général, et enfin le visa du secrétariat...
+
+--Mais, demanda Romain, à quoi bon tant de visas?
+
+--Monsieur, répondit le commis principal, on ne saurait prendre trop
+de précautions pour empêcher le gaspillage.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Le reste de la journée se passa pour Caldas à ranger son magasin de
+papeterie dans ses tiroirs et ses cartons. Il admirait la beauté de
+tous les articles que fournit le ministère à ses employés.
+
+--Il faut bien nous donner le superflu, puisqu'on nous prive du
+nécessaire, se disait-il en essayant ses compas et les magnifiques
+règles graduées qui coûtent dix-huit francs.
+
+Quant au papier à lettre, c'est le plus beau qui se fabrique en
+France.
+
+La serviette d'avocat surtout ravit Caldas.
+
+--Il y a cinq ans, pensa-t-il, que je serais au ministère, si j'avais
+su qu'on donnât aux employés ce meuble magnifique.
+
+Aussitôt il vida dans l'élégant portefeuille ses poches de littérateur
+bohême; il y mit toutes ses notes; ses poésies fugitives, madrigaux,
+bouquets à Chloris, sonnets, rondeaux, triolets, nouvelles à la main;
+ses essais dramatiques consistant en trois titres de comédie, un
+prologue de drame, et un plan de vaudeville; enfin les trente premiers
+feuillets d'un roman réaliste, les _Coliques de miserere_.
+
+Mais il ne lui vint pas à l'idée d'y glisser quoi que ce fût de ses
+fournitures.
+
+Et c'est ici le lieu de protester contre une atroce calomnie. D'aucuns
+prétendent que les employés de l'Équilibre ne craignent point
+d'exporter la plus grande partie de leurs fournitures soit pour leur
+usage privé, soit pour celui de leurs amis. Rien n'est plus faux.
+Jamais on n'a pratiqué de razzias de ce genre à l'Équilibre, et les
+employés aimeraient mieux se chauffer tout l'hiver avec le papier de
+l'administration que d'en emporter une seule feuille chez eux.
+
+Le lendemain, arrivé avant tout le monde, Caldas se hâta de préparer
+son travail, et, sur le coup de deux heures, il fut heureux d'inscrire
+sur la première chemise le nom du premier des DUBOIS; successivement
+il inscrivit:
+
+DUBOIS, Aaron, 30 ans, marchand d'habits, Paris.
+
+DUBOIS, Abdon, 75 ans, marchand de contre-marques, Paris.
+
+DUBOIS, Abel, 3 ans, sans profession, Longjumeau.
+
+DUBOIS, Abel-Gontran-Zacharie-Apollinaire, 59 ans, paveur, Lyon.
+
+Il commençait à inscrire le cinquième DUBOIS, dont le prénom était
+Abile, quand un «ah! ah!» qui exprimait tout à la fois le
+désappointement et le mépris, lui fit tourner la tête.
+
+M. Rafflard, les bras croisés, était derrière lui:
+
+--Malheureux, quelle besogne faites-vous là? lui dit ce commis
+principal.
+
+Caldas était fort satisfait de son ouvrage; il avait écrit, en gros de
+sa plus belle anglaise, d'une écriture qui eût ravi les imprimeurs du
+_Bilboquet_.
+
+Elle ne ravit pas M. Rafflard:
+
+--J'avais bien raison de me défier de vous, continua-t-il;
+regardez-moi ces chemises, sont-elles présentables?
+
+--Que leur manque-t-il, s'il vous plaît? demanda Caldas vexé.
+
+--Ce qui leur manque! riposta le commis principal, tout. Le nom de
+famille doit être en grosse bâtarde, le prénom en coulée moyenne,
+l'âge en lettres moulées, la profession en ronde, et le domicile en
+cursive.
+
+Caldas posa sa plume avec un profond découragement.
+
+---Je ne suis que bachelier ès lettres et ès sciences, dit-il,
+licencié en droit; je ne sais pas encore toutes ces choses.
+
+--Eh bien, il faut les apprendre, répondit sèchement M. Rafflard. Vous
+avez votre éducation à refaire. Dorénavant, vous vous contenterez de
+préparer les chemises.
+
+Oh! comme il fut humilié, le pauvre Caldas, si humilié que, prenant à
+part le jeune Basquin, il le conjura de vouloir bien lui donner
+quelques leçons de pleins et de déliés.
+
+Mais Basquin ne donne pas de leçons.
+
+--Je ne suis pas maître d'écriture, dit-il, je me suis donné le petit
+talent que j'ai pour attraper quelques travaux supplémentaires qui ne
+sont pas mal payés; je ne saurais pas enseigner; d'ailleurs toutes mes
+soirées sont consacrées à _la poule_. Mais je tiens votre homme; je
+vais vous conduire au père Coquillet, le doyen des
+expéditionnaires-calligraphes et la plume la plus magistrale de
+l'administration.
+
+Caldas sortait, précédé de l'obligeant Basquin, lorsque, dans le
+corridor, il fut arrêté par M. Ganivet, son chef de bureau:
+
+--Monsieur Caldas, dit, cet homme si poli, recevez mes compliments
+sincères: nous savions déjà que nous avions acquis en vous un homme de
+talent, nous savons aujourd'hui que nous avons acquis en même temps un
+travailleur.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+XX
+
+
+Le bureau de M. Coquillet est situé au troisième étage de l'aile nord,
+à l'extrémité du corridor S. Ce bureau, qui dépend d'un service hors
+cadres, la commission des rapports, est fort petit. Deux employés
+cependant y tiennent à l'aise en se serrant.
+
+Le collègue de M. Coquillet est un vieux commis d'ordre, fort connu à
+l'Équilibre, le bonhomme Cassegrain. Débris d'un autre âge, c'est lui
+qui usera au ministère la dernière manche de lustrine.
+
+Ce vieillard croit avoir des idées; il passe une partie de ses nuits à
+les rédiger sous la forme de projets dont il accable Son Excellence M.
+le Ministre.
+
+La pièce où travaillent les deux vieux employés est la plus sombre du
+bâtiment; aussi y a-t-on installé le prince des calligraphes.
+
+Le prince des calligraphes, M. Coquillet, est un vieillard
+complètement idiot. Hors une belle écriture, il ne voit pas de quoi
+peut se vanter un homme. S'il est surpris d'une chose, c'est de ne pas
+être ministre, lui qui à main levée dessine autour de lettres d'une
+admirable rectitude les plus merveilleuses arabesques. Il s'en console
+cependant, et il est heureux, lorsque, dans ses six heures
+réglementaires, il a couvert une page de parchemin de caractères à
+faire briser ses planches à un graveur de lettres.
+
+La placidité de ce brave homme est inaltérable; il est naïf et doux;
+la pureté de ses moeurs lui a laissé quelque chose d'enfantin dans
+l'imagination et presque sur le visage.
+
+Coquillet est un homme de taille moyenne, ni gras ni maigre, il a la
+joue rose, son gros oeil bleu-mat ne dit absolument rien; c'est bien
+la fenêtre de son esprit. Son teint uni et clair vous dirait sa
+sobriété d'anachorète. Ses cheveux jadis blonds ne sont pas encore
+tout à fait gris.
+
+Sa mise simple, mais propre, indique un homme soigneux; c'est à la
+brosse qu'il use ses redingotes. S'il fait quelques frais de
+coquetterie, c'est pour ses mains blanches et potelées dont il tire
+vanité.
+
+Il marche difficilement, parce qu'il souffre des pieds. Au pied gauche
+surtout il a un cor qui lui cause d'intolérables douleurs quand le
+temps doit changer. C'est pour cela qu'à la place de ce cor il fait
+faire un gousset à sa chaussure.
+
+Coquillet parachevait une lettre majuscule, lorsque Basquin entra
+suivi de Caldas.
+
+Le vieux calligraphe aimait Basquin, un élève qui lui faisait honneur.
+Aussi il l'accueillit avec joie.
+
+--Maëstro, lui dit Basquin, voici un disciple que je vous amène. Dame,
+il n'est pas fort, il ne sait pas distinguer la ronde de la cursive.
+
+Coquillet leva les yeux au ciel.
+
+--Comment peut-on, disait ce regard, admettre de pareilles gens au
+ministère de l'Équilibre?
+
+--J'avoue mon ignorance, fit Romain en s'inclinant, mais on m'a fait
+espérer, monsieur, que vous voudriez bien me donner des leçons.
+
+--C'est avec plaisir, répondit le calligraphe, d'un ton de fausse
+modestie, que je mettrai à votre disposition tout mon petit savoir.
+
+Alors, sans doute pour éblouir son nouvel élève, M. Coquillet sortit
+de son tiroir quelques spécimens de son talent. Véritablement c'était
+magnifique.
+
+--Hein! comme c'est pur! dit Basquin en faisant admirer la délicatesse
+de certains déliés.
+
+--Oui, c'est passable, répondit le bonhomme; peut-être arriverez-vous
+à ce résultat d'ici à quelques années, si vous avez des dispositions
+naturelles.
+
+--Il n'en a aucune, reprit Basquin.
+
+--Ah! dit M. Coquillet, c'est fâcheux, très-fâcheux; je ne pourrai
+tout au plus vous donner qu'une bonne écriture de bureau, mais une
+bonne écriture vous est absolument nécessaire.
+
+Et sur ce, le vieux calligraphe entreprit de démontrer les profits
+d'une belle main:
+
+Les incapables seuls prétendent qu'une belle cursive est un signe de
+bêtise. La mauvaise écriture de Napoléon Ier a fait beaucoup de tort à
+la France. Des gens bien doués se sont gâté volontairement la main
+pour imiter l'abominable griffonnage de ce grand homme. C'est sous ce
+rapport surtout que les études en France sont d'une choquante
+infériorité. A quoi pense donc le ministre de l'instruction publique?
+On peut être reçu bachelier avec une copie presque illisible. On
+déforme la main des enfants à leur faire imiter des caractères
+étrangers, comme si on ne pouvait pas écrire le grec en belle coulée.
+En cela nous sommes encore victimes des Anglais, qui ont débarqué sur
+nos côtes leurs abominables plumes métalliques: la plume de fer a tué
+la calligraphie.
+
+--Elle l'a tuée, continua en s'animant M. Coquillet, mais la plume
+d'oie n'en restera pas moins l'outil de l'homme de talent.
+
+--Cependant, reprit Basquin, j'ai vu faire de jolies choses avec des
+plumes de fer.
+
+--Quoi! vous aussi, vous, la gloire de mon école! Où allons-nous, mon
+Dieu! où allons-nous?
+
+Coquillet se leva sur ces paroles, et s'adressant à Caldas:
+
+--Il faut avant tout que je voie ce dont vous êtes capable;
+asseyez-vous sur ma chaise, et écrivez-moi quelque chose.
+
+Caldas prit place devant le pupitre de Coquillet, qui se retira pour
+causer avec Basquin dans l'embrasure de la croisée.
+
+Le sous-main du prince des calligraphes attira l'oeil de Romain. Ce
+sous-main disait l'homme lui-même; c'était le confident indiscret,
+sinon de ses pensées (Coquillet ne pense pas), du moins des sensations
+qui avaient traversé à un moment donné le vide de son cerveau. Ce
+sous-main disait les agitations de son âme, ses rêveries, ses
+passions.
+
+En haut, dans un angle, on apercevait une maison et un arbre exécutés
+au trait: ce jour-là Coquillet rêvait villégiature. A côté, perdu dans
+des paraphes, on y distinguait un cheval et un chien: on avait parlé
+chasse devant Coquillet.
+
+Il y avait des volées d'oiseaux de paradis, et de ces têtes bouffies,
+spécialité des maîtres d'écriture; des bouts de phrases commencées
+indiquaient que Coquillet avait essayé une plume nouvelle; ces mots:
+_Monsieur le Ministre et Son Excellence_, se trouvaient répétés une
+vingtaine de fois.
+
+Au centre de ce monument curieux dans son genre, et comme la
+déclaration des principes de cet apôtre de l'écriture, Caldas lut ces
+deux versets de l'évangile du calligraphe:
+
+ Il n'est pas donné à tout le monde
+ de savoir écrire;
+ Ce don vient de Dieu
+
+
+ Soyez béni mon Dieu
+ et faites
+ que je conserve longtemps
+ ma main.
+
+Romain fut ébloui, et il osa commettre une action peu louable.
+
+On ne le regardait pas, il saisit un canif, découpa ces deux phrases
+dans le papier du sous-main, et les fourra dans sa poche.
+
+Je publie ce fac-simile, fort inférieur à l'original; je n'ai pas
+hésité à profiter de l'abus de confiance de mon ami pour prouver au
+lecteur mon grand amour de la vérité.
+
+--Eh bien, avez-vous fini? demanda Basquin a Caldas.
+
+--Encore un instant, répondit celui-ci; et d'inspiration il écrivit ce
+quatrain, dans le goût des épitaphes anticipées dont il enrichit les
+colonnes du _Bilboquet_:
+
+ Du pèlerin demain je prendrai les coquilles,
+ Si Dieu veut m'accorder la main de Coquillet.
+ _Pinxit_ rageait devant ces pages sans coquilles,
+ _Pingebat_ se racoquillait.
+
+--Voilà! s'écria Romain fort satisfait, en présentant son oeuvre à son
+futur professeur; et il attendit l'effet.
+
+Mais l'effet ne répondit pas à son espérance. Coquillet n'y vit que
+quatre lignes de grandeurs inégales et abominablement mal écrites.
+
+Basquin découvrit que c'étaient des vers: même il pénétra la pointe
+finale et essaya vainement d'en donner la clef au prince des
+calligraphes.
+
+Une seule chose l'intriguait: quels étaient ces messieurs _Pinxit_ et
+_Pingebat_ qu'on accusait de jalouser le talent de son maître?
+
+--Je connais pourtant ces noms-là, murmurait-il, j'ai vu ça quelque
+part!... Ah! j'y suis... ce sont des artistes qui font des tableaux.
+
+--Des tableaux! répondit Coquillet saisissant le mot au vol; j'en ai
+fait aussi, et des chefs-d'oeuvre, j'ose le dire.
+
+--Bah! fit Caldas étonné.
+
+--Je les ai vus, affirma Basquin, qui s'amusait du quiproquo; il a
+fait les frais de cadres magnifiques; c'est le plus bel ornement de
+son logis.
+
+--Et ces tableaux sont de M. Coquillet?
+
+--Certainement, ils sont de moi, reprit Coquillet blessé au vif; j'y
+ai réuni un spécimen de toutes les écritures connues, et je défie
+personne d'en faire autant.
+
+--Je vous crois, répondit Caldas; vous êtes, monsieur Coquillet, le
+Raphaël de la calligraphie.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Cassegrain, l'homme qui envoie des projets à Son Excellence, n'avait
+pas ouvert la bouche pendant la visite de Caldas au calligraphe.
+
+Tous les penseurs sont silencieux.
+
+Romain sorti, il prit des informations sur ce jeune homme. Elles
+furent brillantes; on lui apprit qu'il était protégé par un personnage
+influent, qu'il était de première force au billard, qu'il recevait des
+mandats rouges de sa famille, enfin qu'il était un des hommes d'État
+du _Bilboquet_.
+
+--Un journaliste, pensa-t-il, c'est mon affaire! Je lui ferai part de
+mes plans, et, puisque le ministre n'en tient pas compte, j'en
+appellerai au tribunal de l'opinion publique.
+
+En conséquence, lorsque Caldas vint demander à Coquillet une première
+leçon d'écriture, Cassegrain l'accapara.
+
+--J'aurais à vous parler, lui dit-il; j'ai là (il montrait d'épais
+cahiers de papier) de quoi changer la face de la France; c'est
+l'oeuvre de ma vie, le résultat de trente années de méditations. Je
+vous dirai tout, vous imprimerez ces mémoires, si vous voulez: et même
+si vous l'exigez, je vous en abandonnerai toute la gloire et tout le
+profit. Je ne veux, moi, que le bonheur de ma patrie.
+
+--De quoi s'agit-il? demanda Caldas intrigué par ce début.
+
+--Je vais vous livrer mon secret. Nous sommes seuls, car Coquillet ne
+compte pas. Nous avons du temps devant nous, je puis parler. Mais
+avant, dites-moi, aimez-vous l'administration?
+
+--Certainement, répondit diplomatiquement Romain, puisque j'y suis
+entré.
+
+--Ce n'est pas une raison, mais peu importe. Vous avez pris le parti
+le plus sage. Il n'y a qu'une carrière dans notre pays,
+l'administration. On dit que le Français est léger, rieur, badin;
+c'est faux. Le Français est employé. L'administration mène à tout.
+Elle vous fera faire un beau mariage ou vous donnera la rédaction en
+chef d'un grand journal. Soyez fier d'être employé, vous êtes un des
+deux cent mille souverains de la France. Il peut y avoir une royauté,
+une république ou un empire; en réalité c'est le bureau qui règne.
+
+--Il a lu M. de Cormenin, pensa Caldas.
+
+--Maintenant, continua Cassegrain, reste à savoir pourquoi les
+administrations qui gouvernent semblent inférieures à l'armée qui nous
+obéit en définitive. Vous ne vous en doutez pas, vous êtes trop jeune.
+Eh bien, je vais vous le dire. Tout gît dans l'uniforme. Il nous faut
+un uniforme.
+
+--Oh! fit Caldas, qui se voyait par la pensée revêtu de l'habit vert
+des académiciens ou du pantalon gris-souris des eaux et forêts.
+
+--Je dis qu'il nous faut l'uniforme, et je le prouve, reprit
+Cassegrain, sans tenir compte de l'interruption. Qu'est-ce qu'un
+employé? Un soldat, mais un soldat incomplet, puisque rien ne le
+distingue du bourgeois. Complétez-le. Donnez-lui un képi, un bonnet à
+poil, un casque, quelque chose enfin, et vous doublez sa valeur et son
+importance. Tenez, moi qui vous parle, j'ai proposé pour le ministère
+de l'Équilibre un costume qui nous mettrait au premier rang: pantalon
+de casimir vert-clair, tunique bleu-de-roi avec revers jaunes,
+passepoils amarante et broderies d'argent figurant des plumes
+entre-croisées; l'épée d'acier et le claque à plumes blanches: qu'en
+dites-vous?
+
+--Je dis que ce serait fort pittoresque.
+
+--Vous avez trouvé le mot, dit l'innovateur enchanté; mais ce n'est
+pas tout. J'ai là le plan d'un projet grandiose qui assimile chaque
+ministère à un corps d'armée. Qu'est-ce que le ministre? un maréchal
+de France commandant plusieurs divisions. Laissez-lui donc son titre
+alors. Partant de ce principe, l'expéditionnaire est un simple soldat,
+soldat administratif, le commis un caporal, le commis principal un
+sergent, le sous-chef un lieutenant (sous-chef, lieutenant, ces deux
+mots veulent dire la même chose); un chef de bureau est un capitaine,
+toujours administratif (capitaine, chef, même étymologie, _caput_,
+tête).
+
+--Vous m'intéressez prodigieusement, dit Caldas.
+
+--Je vois dans vos yeux que vous allez imprimer tout cela, continua
+Cassegrain; mais attendez la fin. J'ai là de quoi enchaîner à tout
+jamais l'hydre des révolutions. J'ai résolu d'un seul coup le problème
+jusqu'alors insoluble de l'ordre social. Et c'est simple! simple comme
+l'oeuf cassé de Colomb. Faites porter à chaque Français l'uniforme de
+sa profession, enrôlez les citoyens, donnez une bannière à chaque
+corps d'état; vous aurez ainsi le régiment des Boulangers et celui des
+Couvreurs, le régiment des Cordonniers, des Médecins, des Marchands de
+nouveautés, des Apothicaires et des Journalistes.
+
+--Oh! oh! fit Romain.
+
+--J'ai rêvé plus encore. A chaque Français je donne un numéro
+matricule qui devient son nom de famille et simplifie la tenue des
+registres de l'état civil: on ne sera plus M. Caldas ou M. Cassegrain;
+appellations qui, soit dit en passant, n'éveillent que des idées
+triviales; on sera monsieur trois mille sept cent quarante, ou
+monsieur cent mille cent soixante-treize. C'est là, Monsieur, une des
+inévitables conséquences de notre immortelle révolution de 89; c'est
+l'égalité devant le chiffre.
+
+--Allons donc! dit Caldas, celui qui n'a que vingt sous ne sera jamais
+l'égal de celui qui a cinq francs.
+
+--J'ai prévu l'objection, car je mets à la tête de cette France
+nouvelle une administration universelle qui perçoit les revenus de la
+terre, de l'industrie et du travail, et qui donne à chacun tant par
+mois.
+
+--Décidément, pensa Caldas, il n'a pas lu M. de Cormenin.
+
+Et, sous un prétexte quelconque, il s'enfuit au plus vite en
+murmurant:
+
+--Est-ce que je ne suis pas dans une maison de fous?
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+XXII
+
+
+On demandait un jour au duc d'Otrante:
+
+--Que faut-il, Monseigneur, pour faire de la bonne administration.
+
+--De l'exactitude, répondit le ministre de la police, encore de
+l'exactitude, toujours de l'exactitude!
+
+L'exactitude, voilà ce que demandait aussi le ministère de
+l'Équilibre. Malheureusement tous les employés étaient inexacts; ils
+sortaient bien le soir à quatre heures précises ou même avant; mais le
+matin on ne les voyait jamais venir. Ils arrivaient, qui à dix heures
+et demie, qui à onze heures, qui à midi.
+
+Quelques-uns n'arrivaient pas du tout.
+
+En présence d'un tel abus, l'administration prit une mesure radicale.
+Elle inventa la
+
+ FEUILLE DE PRÉSENCE.
+
+Cette feuille, qui a fait le désespoir de Caldas et de beaucoup
+d'autres, sert à constater l'arrivée des employés. C'est une simple
+feuille volante, enregistrée et timbrée au secrétariat, sur laquelle
+un chacun, depuis le sous-chef jusqu'au dernier surnuméraire, doit
+apposer sa signature. On l'apporte à dix heures moins le quart dans
+les bureaux; à dix heures sonnant elle est enlevée.
+
+Sont présumés manquants, et manquants par leur faute, ceux qui n'ont
+pas signé. On relève soigneusement leurs noms sur un état spécial
+qu'on transmet à la fin du mois à la caisse du service intérieur.
+
+Chaque absence emporte une amende de dix francs pour la première fois,
+de quinze francs pour la récidive, et de vingt francs pour toutes les
+autres.
+
+Cette mesure prise, l'administration dormit tranquille.
+
+Mais, hélas! il en est des abus comme de la mauvaise herbe, qu'on
+coupe et qui repousse plus vite.
+
+Qu'advint-il? Les employés de l'Équilibre arrivaient avec une
+exactitude exemplaire; ils signaient la feuille de présence... et ils
+allaient se promener le reste de la journée.
+
+C'est alors qu'un secrétaire général ingénieux imagina la
+
+FEUILLE DE SURPRISE.
+
+Celle-ci vient à l'improviste, à toute heure du jour, mais surtout
+quand il fait beau ou qu'il y a une revue au Champ-de-Mars. C'est
+l'épée de Damoclès suspendue sur la tête de tout employé qui _file_.
+Le tour du chapeau n'y peut rien.
+
+Il est vrai que le coeur maternel de l'administration semble répugner
+à ce guet-apens. On cite les années où l'on a fait circuler une
+feuille de surprise, et encore fut-ce sur la demande de chefs sournois
+et pusillanimes qui ne pouvaient contenir par eux-mêmes leurs
+subordonnés.
+
+L'homme éminent qui occupe aujourd'hui les fonctions de secrétaire
+général de l'Équilibre, lorsqu'il a l'intention de faire passer une
+feuille de surprise, a toujours soin de l'annoncer la veille.
+
+Aussi se plaint-on fort de sa sévérité.
+
+Mais qui dira les émotions que donne aux employés la feuille du matin?
+
+On peut s'en faire une idée en assistant à l'arrivée du personnel.
+
+Il faut aller s'installer un matin sous le péristyle du ministère de
+l'Équilibre, situé, comme chacun sait, dans le haut de la
+Chaussée-d'Antin. Il faut choisir au mois de janvier quelque jour de
+dégel, lorsqu'il pleut à torrents et qu'on enfonce jusqu'aux genoux
+dans le macadam.
+
+Attention! voici que commence le
+
+STEEPLE-CHASE
+
+A LA FEUILLE DE PRÉSENCE
+
+Le prix est de dix francs, non à gagner, mais à ne pas perdre.
+
+Il est neuf heures.
+
+Voici d'abord le bataillon des garçons de bureau. Ils sont en
+bourgeois; c'est dans l'intérieur seulement qu'ils revêtiront leur
+livrée marron-clair. Ils arrivent lentement, par petits groupes; leur
+extérieur trahit l'aisance; si leurs paletots ne sont pas élégants,
+ils sont cossus, ce qui vaut mieux. Beaucoup portent la cravate
+blanche, ce qui leur donne l'air de notaires; ils ont tous des
+parapluies. Si quelques lambeaux de leur conversation parviennent
+jusqu'à vous, vous y distinguerez ces mots: primes, reports,
+fin-courant.
+
+Il est neuf heures et demie.
+
+Un employé débouche de la chaussée. C'est le bon employé qui n'a pas
+de montre. Il arrive une demi-heure trop tôt, dans la crainte
+d'arriver une minute trop tard. Vous croyez peut-être qu'il va entrer
+et faire cadeau de son temps à l'administration? Non, il aime mieux
+user ses souliers à battre le pavé.
+
+Dix heures moins un quart.
+
+Les employés sérieux commencent à paraître à l'horizon. Ils vont plus
+ou moins vite, suivant l'âge et en rapport inverse du grade. Un chef
+de bureau ne fait pas sa lieue à l'heure. Parapluies sur toute la
+ligne.
+
+Dix heures moins cinq.
+
+L'exactitude ne consiste pas à arriver avant l'heure, mais juste à
+l'heure.
+
+Voici l'employé exact. Ne pas confondre avec le précédent, qui est
+l'employé zélé. Ces derniers venus sont sûrs de leur montre. La veille
+au soir, ils ont constaté qu'elle marchait toujours d'accord avec
+l'horloge du ministère. Encore plus de parapluies.
+
+Dix heures moins deux minutes.
+
+Le steeple-chase prend des allures de plus en plus vives et
+précipitées. Les parapluies deviennent rares. Au loin, dans toutes les
+directions, apparaissent les retardataires. Ils vont au pas de course,
+l'oeil fixé sur l'horloge fatale, les coudes au corps, ils ménagent
+leur respiration. Ils arriveront.
+
+En voici quatre là-bas qui arriveront peut-être. Ils sont lancés à
+fond de train, rien ne les arrête, ni le ruisseau grossi ni la flaque
+de boue.
+
+Ah! celui-ci n'arrivera pas: il a heurté un commissionnaire; il y a eu
+de la casse; il perd trois secondes, il est perdu!
+
+Perdu celui là-bas que j'aperçois sur l'omnibus. Il n'y avait pas de
+place à l'intérieur, il s'est élancé sur l'étagère. Dix francs ou une
+pleurésie: il n'y avait pas à hésiter.
+
+Il a fait coup double, perdu les dix francs et gagné la pleurésie.
+
+Rapide comme une flèche, crotté jusqu'à l'échine, d'un bond cet autre
+franchit les dix marches du péristyle, il est sauvé. Merci, mon
+Dieu!!!
+
+Dix heures sonnent.
+
+Tous ces dératés qui fendaient l'air aux quatre points cardinaux
+s'arrêtent.
+
+Tel le jockey distancé cesse de lutter.
+
+Ils font volte-face et, d'un pas tranquille comme leur conscience,
+s'acheminent à petites journées vers les cafés du voisinage.
+
+Longtemps après l'heure encore on en voit poindre dans la brume, qui
+s'arrêtent aussi, dès qu'ils aperçoivent le cadran officiel.
+
+L'un, esclave de sa folie, a perdu cinq minutes à suivre--sans
+espoir--un bas blanc bien tiré.
+
+L'autre a eu une explication le matin avec son épouse.
+
+Ce dernier enfin, les pantalons retroussés jusqu'aux genoux, victime
+de ses bottines vernies, a triplé son trajet à chercher les pavés
+luisants où il devait poser le pied.
+
+Tous ces vaincus vont rejoindre leurs confrères aux estaminets
+d'alentour.
+
+Caldas n'avait pas de montre, et la pendule de sa chambre garnie
+s'arrêtait quelquefois.
+
+Une nuit que le thermomètre avait marqué dix-sept degrés au-dessous de
+zéro, elle s'arrêta sur six heures du matin.
+
+Lorsque Romain s'éveilla, il faisait grand jour; mais comme l'aiguille
+restait sur six heures, sa fainéantise en profita pour faire un
+nouveau somme.
+
+Ce jour-là, il arriva à midi et demi au ministère.
+
+--Nous vous avions cru malade, lui dit Basquin.
+
+--Je me porte comme le Pont-Neuf, répondit-il; et il raconta son
+accident.
+
+--Vous savez que vous avez encouru dix francs d'amende, dit M.
+Rafflard.
+
+--Comment cela?
+
+--Vous n'avez pas signé la feuille, reprit Basquin; mais,
+rassurez-vous, notre chef, qui est homme du monde, vous aura
+certainement mis une excuse.
+
+Caldas ouvrit de grands yeux, et Basquin lui analysa les petits moyens
+mis en usage pour se soustraire à la tyrannie de la feuille de
+présence, la contre-partie des précautions administratives.
+
+--Car, dit Basquin, elle est rusée, l'administration, mais les
+employés sont bien plus rusés encore. Il y a donc deux moyens d'éviter
+l'amende: il y a le faux en écriture publique, et la complaisance de
+votre supérieur. Si vous nous aviez prévenus hier soir, j'aurais signé
+pour vous ce matin.
+
+--Oh! dit Caldas, c'est grave!
+
+--Cela se fait dans beaucoup de bureaux, mon cher! Et je sais un chef
+bien embarrassé aujourd'hui. Il a fait ce métier quinze ans lorsqu'il
+était commis, que peut-il dire maintenant?
+
+--Je comprends, fit Romain; de là vient ce que vous appelez la
+complaisance supérieure.
+
+--Pas le moins du monde, reprit M. Rafflard; mais il y a des chefs qui
+ne craignent pas de pousser la longanimité jusqu'à déclarer l'absent
+autorisé ou malade. C'est d'un bien mauvais exemple, car enfin...
+
+--As-tu fini? s'écria Basquin, on voit bien que ta gastrite t'empêche
+de dormir et que tu arrives toujours à l'heure.
+
+--M. Ganivet, dit Nourrisson, met toujours une excuse.
+
+--Moi, dit Basquin, je ne m'y fie pas, et quand j'arrive en retard, je
+vais droit au café; là j'écris que je suis malade. Caldas en aurait dû
+faire autant.
+
+--Pourquoi cela? demanda Romain.
+
+--Parce que de deux choses l'une: ou vous êtes excusé, ou vous ne
+l'êtes pas. Si oui, que faites-vous ici? Si non, qu'y faites-vous
+encore? prenez-en pour votre argent. La maladie a réponse à tout. Le
+commissionnaire coûte 50 centimes, bénéfice net: 9 francs 50 centimes.
+
+--Allons, dit Caldas, votre feuille, c'est encore la précaution
+inutile, et l'administration joue toujours le rôle de Bartholo.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Le bruit s'était bien vite répandu dans le ministère qu'un rédacteur
+du _Bilboquet_ s'était faufilé au bureau du Sommier.
+
+Ce bureau, où l'amabilité de M. Rafflard attirait peu de monde, fut
+dès lors assiégé. On y vit accourir tout ce que l'Équilibre compte
+d'embryons dramatiques et de chrysalides de journalistes.
+
+Caldas dut renoncer à sa besogne pour donner des audiences. On lui lut
+des vaudevilles, on lui lut des romans, on lui lut des poëmes.
+
+Tous ces affamés de publicité lui auraient formé, s'il l'avait voulu,
+comme une petite cour. Il faisait un geste, on admirait; il ouvrait la
+bouche, on riait d'avance; il ne s'était jamais cru si drôle.
+
+On recherchait avec empressement les bonnes grâces de cet homme
+heureux qui avait un journal où dire du mal de ses camarades.
+
+Caldas, qui était modeste et qui n'avait aucune vocation pour l'état
+de confident littéraire, fut bien vite assommé des élucubrations de
+ces messieurs. Son air froid en rebuta quelques-uns; il renvoya les
+autres, grâce à quelques mots méchants; mais il en est deux dont il
+lui fut impossible de se débarrasser.
+
+Ces deux obstinés étaient le poëte Jouvard et l'aimable Sansonnet,
+nouvelliste à la main par vocation.
+
+Quoi que pût faire Romain, Sansonnet ne le lâchait pas plus que son
+ombre. Deux fois par jour régulièrement il venait le voir à son
+bureau, et l'obsédait en lui offrant sans cesse des chopes, des
+absinthes, des demi-tasses toujours refusées.
+
+Outre que l'insidieux Sansonnet désirait pouvoir faire parade de
+l'amitié d'un _gendelettre_, il nourrissait le projet d'arriver par
+Romain à connaître quelques célébrités, acteurs, actrices,
+vaudevillistes; enfin et surtout, il espérait parvenir jusqu'au
+_Bilboquet_ et orner de sa prose les colonnes de ce journal où il
+s'était juré d'écrire, ou de mourir.
+
+Non moins intéressée et toujours pour le même motif était l'amitié de
+Jouvard.
+
+Ce poëte, qui ne manque pas d'esprit, a eu le tort de chercher autour
+de lui les sujets de ses couplets ou de ses satires. Si encore il
+s'était souvenu de ce mot profond d'un chef de l'Équilibre:
+
+--«Écrasons les faibles!»
+
+Mais non, ce nigaud s'est attaqué à plus fort que lui; il a chansonné
+son sous-chef, fait un quatrain, ô imprudence! sur son chef de
+division, et enfin ridiculisé trois ou quatre gros bonnets par des
+coq-à-l'âne en vers libres.
+
+Si bien qu'il peut vivre cent ans, il sera cent ans expéditionnaire.
+
+Sa réputation est faite. Se dit-il un mot méchant, se fait-il un
+mauvais calembour, tout de suite on l'en accuse. Qu'un sot sur le mur
+blanc d'un corridor écrive quelques injures, immédiatement on dit:
+
+--C'est Jouvard.
+
+Lui n'en est pas moins gai. Il rime toujours.
+
+Caldas avait eu l'imprudente faiblesse de rire à une des chansons de
+ce Juvénal bureaucratique.
+
+Ah! comme il en fut puni!
+
+Un beau matin, Jouvard, qui guettait l'occasion, pénétra dans le
+bureau du Sommier à un moment où Caldas s'y trouvait seul.
+
+--Je me fie à votre discrétion, lui dit-il, et je viens vous lire une
+poésie en canif.
+
+--Qu'est-ce que la poésie en canif? demanda Romain vaguement inquiet.
+
+--Tout simplement des vers monorimes en _if_. C'est une réminiscence
+d'un genre qu'on cultivait sous la Restauration. M. Thiers, dit-on,
+est l'inventeur de la poésie en canif.
+
+--Bah! dit Caldas.
+
+--Écoutez, mon cher.
+
+Et, avec une volubilité dont une crecelle donnerait une imparfaite
+idée, Jouvard récita ces vers:
+
+ POÉSIE EN CANIF.
+
+ Le voyez-vous, ce plumitif,
+ Qui s'avance d'un pas massif?
+ Voyez son oeil louche et furtif,
+ Et son doux air de lénitif.
+
+ Plus pâle il est qu'un vomitif
+ Et plus froid qu'un récitatif.
+ Son aspect réfrigératif
+ Fait l'effet d'un soporatif.
+
+ Devant ses chefs il est craintif
+ Cent fois plus qu'un filou fautif
+ Qu'on conduit devant le shérif
+ Après un vol bien positif.
+
+ Cet homme, peu récréatif,
+ D'un faubourg de Caen est natif.
+ Un vieux paysan processif
+ Est, dit-on, son père adoptif.
+ Ce fait est très-explicatif
+ Et surtout significatif.
+
+ Ce Normand, rien moins que naïf,
+ Se masque sous un air fictif;
+ Sa bêtise n'est qu'un faux pif.
+ Oui, son visage dormitif
+ Ment comme une face de juif.
+ Son oeil, rien moins qu'intuitif,
+ Cache un esprit alerte et vif.
+ Il affecte le ton plaintif,
+ Mais nous connaissons son motif,
+ Nous tous qui l'avons vu, pensif,
+ Presser son front méditatif.
+
+ Cet ambitieux spéculatif
+ Roule en son cerveau subversif
+ Plus d'un projet résolutif
+ Pour lui très-rémunératif.
+ Attentif, décisif, actif,
+ Doué d'un sens pénétratif,
+ Il médite un plan offensif
+ Qui le fera grand, lui chétif.
+
+ Et ce plan n'est pas évasif,
+ Excessif, exagératif.
+ Il est sûr et facultatif,
+ Et non le rêve convulsif
+ D'un sous-chef imaginatif.
+
+ Ce Normand n'est pas expansif
+ Ni certes communicatif,
+ Encore moins démonstratif.
+
+ Mais, sans être interrogatif,
+ Je suis bien certain qu'un oisif,
+ S'il était insinuatif,
+ Adroit, fin, interprétatif,
+ Partant de son dispositif,
+ Pour nous assez indicatif,
+ Saurait son plan définitif.
+
+ Mais laissons ce plan présomptif.
+ Lui, va vers son but effectif;
+ Il va d'un pas sûr, peu hâtif,
+ Train continu, s'il est tardif,
+ Sans penser modificatif;
+ Nul obstacle législatif,
+ Aucun décret prohibitif
+ N'auront d'effet coërcitif.
+
+ Rusé, mais au superlatif,
+ Sans heurter contre aucun récif,
+ Il saura guider son esquif
+ Vers quelque port très-lucratif.
+ Maître alors, maître exécutif
+ Du grand corps administratif,
+ Il n'aura plus l'air abusif
+ Qu'il donne à son front maladif.
+
+ Alors, pacha cumulatif,
+ Incisif, accélératif,
+ Vindicatif, expéditif,
+ Il quittera son ton passif.
+ Nous qui l'avons vu subjonctif
+ Nous le verrons impératif.
+
+En achevant cette tirade que Romain avait bien essayé d'interrompre
+par des gestes de protestation, le poëte Jouvard se laissa tomber sur
+une chaise, sans force et sans haleine.
+
+Caldas avait le mal de mer.
+
+--Que le diable vous emporte! s'écria-t-il, avec votre poésie en
+canif.
+
+--Je tiens aussi la poésie en grattoir, reprit l'émule de M.
+Belmontet, et il recommença avec une volubilité nouvelle:
+
+ POÉSIE EN GRATTOIR.
+
+ Venez, et je vous ferai voir
+ Un flagorneur de tout pouvoir:
+ Ce petit homme en habit noir,
+ C'est mon chef... et mon éteignoir.
+ Figure en lame de rasoir,
+ Il porte sa morgue en sautoir.
+ Quand les dignités vont pleuvoir,
+ Il est toujours sous l'arrosoir.
+ S'agit-il de se bien pourvoir,
+ Aucun ne se fait mieux valoir;
+ Il sait manoeuvrer l'encensoir.
+ Aussi l'avons-nous vu s'asseoir
+ Rapidement sur le juchoir,
+ Quand plus d'un, qui devrait avoir
+ Sa place, fait encor trottoir...
+
+
+C'est tout ce que put supporter Romain.
+
+Il sauta à la gorge de son adversaire.
+
+--Tais-toi, lui dit-il, misérable, je vois où tu veux en venir. C'est
+la publicité du _Bilboquet_ que tu désires.
+
+--Oh! si vous vouliez, vous, dit Jouvard, tremblant de crainte et
+d'espoir.
+
+--Tes vers passeront dans le prochain numéro, mais à une condition:
+c'est que tu ne m'en liras plus jamais.
+
+--Je le jure!
+
+--Il y aura au moins pour six francs de copie, pensa Caldas, mais je
+les ai bien gagnés.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Dans le bureau voisin, séparé de celui du Sommier par une simple
+cloison, Caldas, du matin au soir, entendait un bruit discordant de
+querelles.
+
+Les récriminations et les gros mots éclataient tout d'un coup comme
+des bombes et réveillaient les échos somnolents de la galerie. La
+détonation des poings violemment frappés sur la table faisait
+tressaillir M. Rafflard; puis c'étaient des bruits de porte ouverte
+avec violence, de fenêtre refermée avec fureur.
+
+Caldas alla aux informations, et son enquête lui révéla encore une des
+petites misères de la vie administrative.
+
+Ce bureau tapageur est celui de la Vérification.
+
+Dans cette pièce sont rivés côte à côte deux hommes aussi différents
+de caractère, d'humeur et d'esprit que de tempérament; chien et chat,
+si vous voulez.
+
+Naturellement ils en sont venus à se haïr de cette haine féroce des
+forçats compagnons de chaîne dont le caractère ne sympathise pas.
+
+L'un tuera l'autre, soyez-en sûrs, si on ne les sépare,--et on ne les
+séparera point.
+
+Le premier de ces employés est lymphatique; le second est sanguin.
+
+L'un est habituellement froid, maussade, compassé; l'autre est gai,
+vif, remuant; tous deux ont l'humeur inégale, mais en sens contraire.
+Quand l'un est bien disposé, l'autre est dans ses mauvais quarts
+d'heure, et réciproquement.
+
+La température de la pièce est le motif habituel des querelles.
+
+L'employé lymphatique arrive d'ordinaire le premier, tout emmitouflé,
+avec un triple étage de pardessus, un châle long pour cache-nez, un
+plaid sur la poitrine, des bottes fourrées et des gants de peau de
+lapin.
+
+Il a froid.
+
+Il ajoute une bûche ou deux au feu déjà allumé par le garçon et
+s'installe devant la cheminée. De temps à autre il se lève pour aller
+consulter un petit thermomètre placé derrière son bureau; il ne
+commence à être un peu à son aise que quand la température dépasse
+vingt-cinq degrés.
+
+Entre l'employé sanguin, sans cache-nez.
+
+Il a chaud.
+
+--On étouffe ici, s'écrie-t-il dès la porte, et il marche droit vers
+la fenêtre qu'il ouvre à deux battants.
+
+--Ah ça! vous êtes fou! dit le lymphatique, il y a sept degrés
+au-dessous de zéro.
+
+--Allons donc! réplique le sanguin, il dégèle, voyez plutôt...
+
+Et il montre son thermomètre; car il en a un, lui aussi, mais placé en
+dehors de la fenêtre.
+
+--Il dégèle! ça vous plaît à dire; mais moi, je meurs de froid.
+
+--Parbleu! vous n'êtes pas un homme, vous êtes un ver-à-soie!
+
+--Et vous un ours blanc!
+
+--C'est du lait d'amandes douces que vous avez dans les veines!
+
+--Et vous, avec votre face rouge, on dirait toujours que vous avez bu!
+
+--Monsieur Gillet!
+
+--Eh bien, monsieur Lambrequin?
+
+La querelle s'envenime, et le lymphatique Gillet s'élance vers la
+fenêtre.
+
+--Je vous déclare, s'écrie-t-il, que je veux la fermer.
+
+--Et moi, je vous affirme qu'elle restera ouverte.
+
+Le pauvre Gillet, qui n'est pas le plus fort, retourne tristement à la
+cheminée qu'il emplit de bois à incendier le ministère.
+
+--C'est dégoûtant, ma parole d'honneur! murmure-t-il, c'est à donner
+sa démission.
+
+Et il réendosse successivement tous ses pardessus, tandis que
+Lambrequin, qui se met en bras de chemise, lui dit d'un ton goguenard:
+
+--Dites donc, si vous voulez ma redingote?...
+
+Gillet prend sa revanche à chaque fois que sort Lambrequin qui ne peut
+pas tenir en place.
+
+Il ferme tout hermétiquement, et comme le bois est à discrétion, il a
+vite rétabli une température de serre-chaude.
+
+L'instant d'après, au retour de Lambrequin, la serre-chaude redevient
+une glacière.
+
+Qu'on s'étonne après cela du coryza chronique de l'employé Gillet!
+
+A ces brusques variations de température un thermomètre ne résiste
+pas.
+
+L'instrument de Gillet, qui oscille perpétuellement entre le climat de
+la Sibérie et celui du Sénégal, a besoin d'être renouvelé toutes les
+six semaines.
+
+--Mais pourquoi ne change-t-on pas de pièce l'un de ces deux
+malheureux? demanda Romain.
+
+--On s'en garderait bien! lui fut-il répondu; la devise de
+l'administration est celle de Louis XI: Diviser pour régner.
+
+Grâce à cette politique habile, on brûle dans ce bureau, bon an mal
+an, quinze voies de bois.
+
+Il y fait un froid de loup.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Les armées en marche ont de tout temps été suivies par des bandes
+nomades de marchands. Ces petits industriels trouvent moyen de vivre
+et de prospérer de la paye du soldat, si minime qu'elle soit.
+
+Sous le feu des canons russes de Sébastopol, ces bohêmes du négoce
+avaient bâti toute une ville de planches et de toile cirée; ils
+étaient à Magenta et à Solférino; ils ont suivi nos soldats jusqu'au
+Mexique.
+
+Eh bien! le ministère de l'Équilibre, comme tous les ministères, a
+aussi ses fournisseurs ambulants, et la race bénie de Jacob a le
+privilége exclusif de cette industrie.
+
+L'administration, certes, n'est point chiche d'articles de bureau;
+elle en donne à bouche que veux-tu. Cependant il vient tous les jours
+au ministère des marchands de plumes et de crayons qui font des
+affaires d'or.
+
+Il est vrai que ces marchands sont des marchandes.
+
+Caldas fut très-surpris lorsque pour la première fois il vit une jeune
+et jolie petite juive entrer dans le bureau de Sommier, à l'heure où
+le public n'entre pas.
+
+Elle était connue des employés, qui accueillirent avec une bonne
+humeur galante cette distraction en jupons.
+
+Les grivoiseries de Gérondeau l'effarouchèrent peu, mais elle lui
+vendit beaucoup de menus bibelots, et le riche expéditionnaire paya
+une quinzaine de francs au moins le délicat plaisir de débiter de
+triviales gaudrioles à cette petite vertu.
+
+Nourrisson, qui n'acheta qu'un pain de savon et un pot de pommade,
+s'avisa d'être aussi hardi que son gros compagnon, mais il fut remis
+vertement à sa place.
+
+Basquin, qui tenait à dire son mot, en fut quitte pour une douzaine de
+plumes à trois becs (l'administration n'en donne pas).
+
+Caldas lui-même, en voyant les beaux cheveux de cette demoiselle,
+s'aperçut qu'il avait besoin d'une brosse à ongles.
+
+Seul, M. Rafflard n'acheta rien, et lorsque l'israélite fut sortie, il
+ne craignit point de dire vertement son opinion sur cette espèce de
+négociantes auxquelles l'administration devrait bien fermer la porte.
+
+--Car il me paraît évident, continua-t-il, que le commerce n'est pour
+elles qu'un prétexte, et que ce n'est point seulement pour leurs
+crayons qu'elles cherchent un acheteur.
+
+--Il faut faire aller le commerce, dit Gérondeau.
+
+--Au dehors, tant que vous voudrez, reprit le commis principal; mais
+dans les bureaux je dis, moi, qu'elles détournent les employés de leur
+travail, quand elles ne les débauchent pas. Et enfin, qui vous dit
+qu'elles ne viennent point ici pour surprendre les secrets de notre
+administration?
+
+--Supposeriez-vous, demanda Romain, que ces juives sont payées par les
+journaux belges?
+
+M. Rafflard fit un geste de mauvaise humeur, et Nourrisson expliqua à
+Romain que les dispositions peu favorables du commis principal à
+l'égard de la postérité féminine d'Abraham date de certain jour où il
+acheta de l'une d'elles une douzaine de mouchoirs de fil qui étaient
+en coton.
+
+Mais il y a des marchands plus sérieux et bien autrement dangereux
+pour les employés; ce sont les marchands à tempérament.
+
+Pour le créancier, l'employé fut toujours le client de prédilection;
+avec lui les chances de pertes sont presque nulles.
+
+Apporte-t-il quelque mauvaise volonté ou quelque négligence à
+acquitter ses dettes, l'opposition aux appointements est là qui le
+remet vite dans le droit chemin.
+
+Aussi du matin au soir des courtiers de toutes sortes viennent-ils
+réciter leurs boniments dans les bureaux de l'Équilibre.
+
+C'est d'abord le courtier en horlogerie qui tient sous son bras un
+cahier de modèles pour ceux qui désirent des pendules. Il vend à
+raison de cent sous par mois, au prix de cent écus, de belles et
+bonnes montres en or de soixante francs.
+
+Il y a le courtier en librairie, le plus mal vêtu de tous, qui place
+les ouvrages en souscription; il vend les livres qui ne se vendent
+plus, la collection de l'_Observateur religieux_, les cent vingt
+volumes de l'_Encyclopédie des cuisiniers_, et fait les abonnements au
+_Moniteur des sages-femmes_. Il propose encore les ouvrages à prime,
+productions remarquables qui donnent droit à un dîner à deux francs au
+Palais-Royal, à un gilet de flanelle, et à une entrée à la salle
+Valentino.
+
+Il y a enfin le courtier marchand de vins, qui se charge de vous
+livrer, au prix que vous coûterait un grand crû de Bourgogne,
+d'excellent petit mâcon récolté à Argenteuil.
+
+Ces enjôleurs soufflent à l'oreille des employés besogneux la
+tentation du crédit. S'il est timide, ils le rassurent par la longueur
+des échéances.
+
+Lorsque, avant de faire une dépense inutile, et ce sont les plus
+entraînantes, le pauvre garçon pèse et soupèse son budget, ils
+l'étourdissent sur l'avenir, ils font luire à ses yeux des ressources
+inattendues, des augmentations qui n'arriveront jamais, des
+gratifications sur lesquelles il ne faut, hélas! guère compter.
+
+Ces audacieux l'endoctrinent de théories étranges. Ils affirment que
+le crédit pose un homme, et qu'on est considéré en raison directe de
+ce que l'on doit.
+
+«Allons, Monsieur, prenez cette montre, non pour savoir l'heure, mais
+pour cette chaîne d'or qui fait si bien au gilet.
+
+«Prenez ce vin que je vous vends plus cher que le marchand au détail.
+On a toujours de l'économie à acheter en gros.
+
+«Prenez ces livres à prime; rien que la prime en représente la valeur,
+et la prime ne vaut rien. Demandez, achetez, prenez!»
+
+Et l'employé se laisse séduire. Il achète sous prétexte qu'il payera à
+la longue, sans s'en apercevoir. C'est plus cher, mais c'est plus
+mauvais.
+
+On en a vu, hélas! qui achetaient pour revendre, et ici commencent les
+opérations irrégulières qui conduisent au déficit chronique et à
+l'abîme.
+
+Le commis Chabannette est un exemple vivant de cette existence de
+désordre en partie double.
+
+Un jour qu'il avait envie de faire une partie fine et qu'il était sans
+argent, le démon lui apparut sous les traits du courtier en
+horlogerie. Chabannette souscrivit pour trois cent cinquante francs de
+billets, payables de mois en mois, et se trouva ainsi propriétaire
+d'une superbe montre, dont le soir même l'administration du
+Mont-de-Piété de Paris lui donnait en rechignant deux bons louis d'or.
+
+Il n'y a que le premier pas qui coûte. Ravi d'avoir découvert ce moyen
+de battre monnaie, Chabannette eut très-souvent envie de faire des
+parties fines.
+
+Il acheta, acheta, acheta: aujourd'hui du vin, demain des instruments
+d'optique, et des livres, et des pendules, et des dentelles, et tout
+ce qu'on lui proposa.
+
+Chaque nouvel achat ne grevait ses appointements mensuels que de dix
+francs, l'un dans l'autre.
+
+A la dixième partie fine, Chabannette s'aperçut que son revenu était
+diminué des deux tiers. Il lui restait juste cinquante francs pour la
+pâtée et la niche. Il est vrai que ses appointements n'étaient
+hypothéqués que pour trois ans.
+
+Vivre trois ans avec six cents livres par an, était-ce possible? A
+partir de ce moment, Chabannette renonça aux parties fines, mais il
+fut réduit à continuer d'acheter pour vivre.
+
+Aujourd'hui, sa dette flottante absorbe la totalité de ses revenus et
+au delà. Il achète avec désespoir, il ne peut plus s'arrêter sur cette
+pente fatale; comme au juif errant, une voix impitoyable, la voix de
+la nécessité, lui crie: Achète... et il n'a pas cinq sous dans sa
+poche.
+
+Si la dette est le signe manifeste de la prospérité d'un homme, on
+peut dire que Chabannette a un bel avenir.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Caldas ayant ouvert un livre de statistique, ses yeux s'arrêtèrent
+précisément sur cette phrase à l'article _Prisons_:
+
+«Sur cent décès de prisonniers, soixante-quinze ont lieu dans les
+trois premiers mois de la détention. Cette première période constitue
+le temps critique du régime claustral. Beaucoup de tempéraments n'y
+résistent pas; mais passé ce terme fatal, la vie moyenne des
+pénitentiaires excède de trois ans et quatre mois la vie moyenne du
+reste des habitants de la France. Cet admirable résultat est dû, on
+peut le dire hardiment, à l'existence sobre et réglée du détenu, et
+l'honneur en revient à la sollicitude si éclairée de l'administration
+supérieure.»
+
+Ce petit alinéa épouvanta Romain.
+
+--Évidemment, se dit-il, je suis dans la période critique. Le malaise
+général que j'éprouve, je l'attribuais à l'ennui. Je m'abusais: c'est
+que je ne m'acclimate pas.
+
+Il se regarda dans la glace, se tira la langue à lui-même et se tâta
+le pouls.
+
+--Certainement, dit-il, je n'irai pas trois mois.
+
+Alors il se prouva qu'il était prudent, puisqu'il avait la faiblesse
+de tenir à la vie, de renoncer à la carrière administrative. Il y
+perdrait cent francs par mois, c'est vrai; mais que n'y gagnerait-il
+pas en revanche?
+
+D'abord il ne s'ennuierait plus abominablement, comme il le faisait
+depuis son entrée au ministère.
+
+Il pourrait être seul quelquefois, et ne serait plus condamné à cette
+éternelle cohabitation qui devient insupportable à la longue et fait
+trouver haïssables les gens que nous sommes le plus disposés à aimer.
+
+N'a-t-on pas entendu dire que des marins, partis les meilleurs amis du
+monde, en arrivaient, après six mois de navigation, à échanger des
+coups de couteau.
+
+Or, Romain était las de naviguer sur le même bord que Gérondeau, que
+Rafflard, que Sansonnet et que Jouvard le poëte.
+
+Il savait bien que la pauvreté l'attendait, qu'il aurait la
+malédiction de sa famille. Mais il était résolu à tout supporter.
+
+Il comptait d'ailleurs s'arranger une existence heureuse, égayé de
+petits bonheurs négatifs; et certes au ministère, pendant un mois, il
+avait fait provision pour l'avenir de ces jouissances peu coûteuses.
+
+Pourrait-il connaître le spleen désormais après la besogne
+affadissante à laquelle il avait été condamné?
+
+Il lui semblait aujourd'hui qu'il eût écouté sans bâiller une
+conférence de M. Frédéric Morin.
+
+Le matin il se lèverait tard; en se roulant paresseusement sous ses
+couvertures, il se dirait: Voici l'heure d'aller au bureau! Rafflard
+patauge dans la boue, Basquin sera malade.
+
+Dans l'après-midi, autres félicités.
+
+Peut-être ne déjeunerait-il pas; mais s'il déjeunait, il ne ferait pas
+sa cuisine lui-même, il mangerait au restaurant, et il ne serait pas
+exposé par distraction à boire son encrier.
+
+Il irait, il viendrait; il ne serait point cloué sur sa chaise, comme
+un tailleur sur son établi; il ne ferait plus, à force de rester
+assis, des genouillères à son pantalon, ce qui empêche un jeune homme
+de se produire avantageusement dans le monde.
+
+Enfin dans les beaux jours il vivrait au grand air, et se griserait de
+soleil dans la campagne de Paris.
+
+--Voilà donc qui est décidé, conclut-il; je patiente jusqu'à la fin du
+mois; je touche mes appointements, et je dis à l'administration: «Tu
+n'auras pas mes os!» Avec mes cent francs je me lance dans la haute
+industrie. Heureusement je n'ai plus beaucoup à attendre. Nous sommes
+le 29, et c'est après-demain.
+
+LE JOUR DE L'ÉMARGEMENT
+
+Il n'y a que douze jours d'émargement dans l'année administrative, un
+par mois.
+
+C'est dommage. C'est le seul jour qui offre quelque agrément.
+
+Aussi comme ils soupirent après, les employés de l'Equilibre! Comme
+ils comptent avec impatience, à l'instar des écoliers à l'approche des
+vacances, les heures qui les séparent de ce fortuné moment! Dès le
+premier du mois, il y en a qui disent:
+
+--Allons! dans vingt-neuf jours nous toucherons!
+
+Toucher!... c'est la fin de l'employé sur cette terre.
+
+Toucher!... Que les deux syllabes de ce mot sont caressantes pour
+l'oreille du bureaucrate!
+
+Aussi, à l'Équilibre, ne dit-on pas: «le jour de l'émargement,» c'est
+le terme officiel; on ne dit pas: «la paie,» comme dans le bâtiment;
+on ne dit pas: «la solde ou le prêt,» comme dans l'armée. Non, comme
+l'ouvrier parisien et comme la grisette, l'employé de l'Équilibre dit:
+
+ LA SAINTE TOUCHE
+
+Oh! SAINTE TOUCHE, qu'il est doux de célébrer le jour de votre fête!
+Comme il est bon de sentir dans sa poche frétiller vos médailles!
+
+SAINTE TOUCHE, venez à mon aide! dit le pauvre diable qui vient de
+voir filer sa dernière pièce de cinq francs.
+
+SAINTE TOUCHE, secourez-moi! voici mon pantalon qui s'effrange, mes
+souliers qui éclatent de rire, et mon chapeau qui rougit, le traître.
+
+SAINTE TOUCHE, soyez-moi propice! vous savez avec quelle impatience ma
+femme attend cette jolie robe de soie qui plaira tant à son cousin
+Alfred, cette robe de soie qui me ramènera peut-être un quart de lune
+de miel.
+
+SAINTE TOUCHE, écoutez-nous! le propriétaire s'impatiente, le
+restaurateur ne veut plus faire crédit, le limonadier demande de
+l'argent.
+
+SAINTE TOUCHE, priez pour nous! les créanciers hurlent à nos chausses.
+
+SAINTE TOUCHE, ayez pitié de nous!
+
+SAINTE TOUCHE, exaucez-nous!
+
+Sainte Touche a entendu toutes ces voix éplorées qui criaient du fond
+de l'abîme...
+
+Et c'est aujourd'hui le jour de sa fête.
+
+Dès hier les employés étaient plus frais, plus gais, plus dispos;
+beaucoup ont parlé de travailler, quelques-uns même ont essayé de se
+mettre à la besogne.
+
+Tous bâtissaient leurs châteaux en Espagne; ils dépensaient l'argent
+de leur mois. Les hommes d'ordre, avec un crayon, faisaient leurs
+petits calculs sur un coin de leur sous-main.
+
+Ceux qui ont des dettes s'ingéniaient à trouver un moyen pour ne pas
+les payer. C'est à quoi on songe toujours quand on vient de recevoir
+de l'argent.
+
+Les gens de plaisir complotaient dans un coin quelque aimable folie.
+
+Ce matin ils sont tous arrivés à l'heure; il n'y avait pas de
+retardataires; il n'y avait pas de malades.
+
+Braves employés! ils n'ont pas de bouquets à leur boutonnière, comme
+les noceux de campagne, mais leur figure est endimanchée.
+
+La bienveillance est à l'ordre du jour; l'employé lymphatique et
+l'employé sanguin ne se prennent plus aux cheveux; M. Rafflard est
+presque aimable, et Lorgelin oublie un peu ses griefs contre
+l'administration.
+
+L'hôtel du ministère même semble avoir changé d'aspect; la figure du
+portier est moins rébarbative; les corridors sont moins sombres, les
+cours moins humides, les vitres moins poussiéreuses.
+
+Comme on voit bien qu'on va livrer à tous ces rongeurs une tranche du
+budget! Un nuage d'or a crevé au-dessus de la maison.
+
+Tombe, tombe, manne bénie que produit le contribuable!...
+
+Il rit, il chante, il est en fête l'hôtel de l'Équilibre; il est en
+branle comme un campanile italien pour la sainte Madone; à tous les
+étages le carillon de l'or dit sa chanson.
+
+Cependant tout le personnel est sens dessus-dessous; les bureaux sont
+désertés; on court, on se heurte dans les corridors, on monte, on
+descend, on s'appelle, on crie; à la porte aboie la meute des
+créanciers qui flaire la curée.
+
+Hallali! hallali!!!
+
+Seul peut-être au milieu de toutes ces joies, le caissier est triste.
+
+C'est son mauvais jour.
+
+Le voyez-vous derrière sa grille, maigre, blême; son oeil a des
+paillettes jaunes, reflet de l'or qu'il manie à la journée.
+
+Il grogne comme le dogue à qui l'on arrache un os. C'est qu'on lui
+arrache son or, à lui; c'est qu'il ne serait pas caissier, s'il
+n'éprouvait pas une douleur à l'âme de voir s'enfuir tant d'argent. Il
+est plus pâle ce jour-là que l'homme dont on a coupé les veines et qui
+voit se tarir sa vie avec son sang.
+
+Il grogne, le caissier; il est d'une humeur massacrante; il a des
+paroles bourrues, des regards haineux. Et pourtant, comme ils le
+saluent, les employés! comme ils sont obséquieux! comme ils se font
+doux et petits garçons en allongeant la main sous le guichet étroit.
+
+Tous ne viennent pas à la caisse, pourtant. Chaque bureau délègue un
+homme de confiance, d'une probité reconnue, qui, lorsqu'il y va, muni
+du reçu de tous ses camarades, ne manque jamais cette plaisanterie:
+
+--Adieu, Messieurs, je pars pour la Belgique.
+
+Il ne va jamais jusqu'en Belgique, mais il va toujours au Café de
+l'Équilibre et s'y livre à d'interminables parties de billard.
+
+Comme on s'impatiente en son absence! comme on le maudit! S'il
+revenait, on pourrait s'en aller. Mais non, le misérable ne reparaît
+qu'au moment où quatre heures vont sonner.
+
+Un hurrah salue son entrée. On oublie ses torts en entendant le bruit
+pesant du sac qu'il jette sur la table. Un religieux silence se fait,
+tandis qu'il établit le compte de chacun. Puis il paye ses amis en or,
+les indifférents en argent, et ses victimes moitié menue monnaie et
+moitié billon.
+
+Lorsque chacun a reçu ses appointements, l'homme de confiance ne
+manque jamais de s'apercevoir qu'il s'est trompé de cent sous à son
+désavantage. D'un ton de mauvaise humeur, il proteste qu'il ne se
+chargera plus d'une mission qui ne lui rapporte que des désagréments
+et des pertes, et il insiste pour que chacun recompte son argent.
+
+La pièce de cent sous ne se retrouve pas.
+
+Alors, d'un ton furieux et toisant toute la compagnie:
+
+--Je ne soupçonne certes, dit-il, la délicatesse de personne, mais à
+coup sûr il y a un voleur ici.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Au bureau du Sommier, c'est ordinairement le jeune Basquin qui se
+charge d'aller toucher les émoluments de ses confrères. Comme les
+autres, Caldas s'approcha pour mettre sa signature sur la feuille
+d'émargement. Basquin l'arrêta.
+
+--Vil surnuméraire, lui dit-il, apprenez que vos pareils ne signent
+pas à côté de nous sur cet état. Ils vont toucher eux-mêmes à la
+caisse.
+
+--Pourquoi cette humiliation? demanda Romain.
+
+--Parce qu'ici, répondit M. Rafflard, les surnuméraires ne comptent
+pas. Les cent francs qu'on vous alloue par mois ne sont pas des
+appointements, vous les recevrez à titre gracieux de l'administration,
+qui ne vous doit rien.
+
+--Ah! c'est un peu fort, dit Caldas; est-ce que je ne travaille pas
+comme les autres?
+
+--Il est vrai, dit Gérondeau, que vous n'en faites pas plus que nous.
+
+--Enfin, vous auriez tort de vous plaindre, ajouta Basquin; le
+ministère de l'Équilibre est le seul qui paye les surnuméraires. Allez
+donc voir à la Guerre et aux Finances. Ainsi, croyez-moi, passez à la
+caisse, et estimez-vous encore trop heureux.
+
+Caldas se levait pour suivre ce conseil, tout en se disant qu'il
+allait goûter du budget pour la première et dernière fois, lorsque la
+porte s'entre-bâilla et une voix flûtée demanda:
+
+--Pardon, Messieurs, est-ce ici le bureau de M. Caldas?
+
+Romain fit un bond; il venait de reconnaître le timbre argentin de
+Mlle Célestine.
+
+--C'est ici, fit Gérondeau en quittant sa place; veuillez donc entrer,
+Madame.
+
+L'ingénue de Grenelle ne se le fit pas dire deux fois.
+
+Elle avait une toilette étrange et singulièrement tapageuse. Un
+chapeau noir en tulle avec une énorme rosé rouge ponceau sur le côté,
+une robe à trente-six volants et un burnous gris-perle traînant sur
+ses talons. Tout ce luxe sentait le temple à un quart de lieue, mais
+Gérondeau fut fasciné.
+
+--Caldas est un scélérat, dit-il tout bas à Nourrisson, ça doit être
+une femme du grand monde.
+
+--Je le crois, répondit-il, elle sent l'eau de lavande ambrée.
+
+--Oh! que j'ai eu de peine à vous trouver, monsieur Caldas, fit
+Célestine en minaudant, j'ai cru que j'allais _remporter ma veste_.
+Personne ne vous connaissait ici. Heureusement j'ai rencontré un
+garçon complaisant qui m'a conduite au chef du secrétariat.
+
+--A M. Le Campion? fit Romain épouvanté.
+
+--Je crois que oui, un vieux qui a une bonne balle de père noble avec
+son paravent comme dans _Michel Perrin_. En voilà un qui a _allumé son
+gaz_ en me voyant. Faut dire que j'avais soigné mon entrée comme dans
+le _père de la débutante_; je lui ai _vendu mon piano_, et me voilà.
+
+--Au fait, pensa Caldas, que m'importe! je m'en vais demain.
+
+Pendant ce commencement d'entretien, Gérondeau, d'habitude si familier
+avec les dames, était resté debout et découvert.
+
+L'argot des coulisses, que parlait Mlle Célestine, lui imposait, et il
+croyait y deviner le langage des castes privilégiées où il n'est pas
+admis.
+
+Mlle Célestine avait fait d'un coup d'oeil l'inventaire du bureau.
+Elle reprit en tutoyant Romain, oublieuse du décorum qu'elle avait
+arboré d'abord:
+
+--Ça n'est pas d'une gaieté folle, ton bocal! C'est comme dans
+_Pierrot bureaucrate_. En voilà des cartons verts! Qu'est-ce qu'il y a
+dedans, des souris?
+
+--Les souris et les grâces y logeraient, Madame, si vous y veniez
+quelquefois, soupira Gérondeau.
+
+L'ingénue de Grenelle considéra un instant le gros expéditionnaire, et
+se penchant à l'oreille de Caldas:
+
+--Il me va, à moi, ce petit père; il a l'air farce, c'est comme dans
+_Roger-Bontemps_. Mais ris donc un peu, tu n'as pas l'air content.
+J'ai été gentille pourtant, j'espère que je suis exacte.
+
+--Comme une lettre de change, dit Caldas.
+
+Mlle Célestine ne releva pas cette épigramme.
+
+--Est-ce que nous ne _jouerons pas les filles de l'air?_
+continua-t-elle; d'abord je dîne avec toi, j'ai fait coller une bande
+sur l'affiche: _relâche pour cause d'indisposition._
+
+--Saperlotte! fit Gérondeau suffoqué, une actrice!!! ô mes rêves!!!
+
+--Viens-tu, Romain? insista l'ingénue.
+
+Comme ils allaient sortir tous les deux, la porte s'ouvrit derechef et
+la tête carrée de M. Krugenstern apparut.
+
+--Monsir Galtas? demanda-t-il.
+
+Romain, qui ne voulut pas initier davantage ses collègues à sa vie
+d'intérieur, jugea à propos de donner audience à son tailleur dans le
+corridor.
+
+C'est un brave homme que Krugenstern. Quand il eût appris que les
+appointements de son client n'étaient que de cent francs par mois, il
+déclara qu'il se contenterait de dix pour cent.
+
+--Suivez-moi donc à la caisse, dit Caldas à son tailleur et à son
+amie.
+
+Ils étaient à peu près aux trois quarts de l'escalier, lorsque Romain
+s'entendit héler par une voix perçante.
+
+Il se retourna et se trouva face à face avec le critique Greluchet.
+
+--Enfin, je te repince, s'écria ce littérateur, après t'avoir réclamé
+aux quatre vents du ciel. Il y a un mois que j'arrête tous les
+passants dans la rue pour leur demander ton adresse.
+
+--Et c'est le 31 qu'on te l'a donnée, observa Caldas.
+
+--A ne te rien céler, comme on dit à la Comédie-Française, continua
+Greluchet, ce jour m'a paru propice. Mais quelle est donc cette belle
+enfant?
+
+L'ingénue se présenta elle-même. Au paletot de Greluchet elle avait
+flairé un homme de lettres, et ses grandes manières lui donnaient une
+haute idée de son influence.
+
+--Je suis Mlle Célestine du théâtre de Grenelle, répondit-elle en
+avançant la bouche en coeur.
+
+--Nous vous aurons un engagement pour le Vaudeville, affirma le
+critique.
+
+Et comme Caldas se remettait en marche, il suivit la bande.
+
+Au guichet de la caisse il fallut attendre quelques instants.
+
+Quand le tour de Romain fut venu:
+
+--Votre nom? demanda le caissier.
+
+--Caldas, dit-il.
+
+Le caissier ouvrit un registre.
+
+--Surnuméraire au bureau du Sommier, n'est-ce pas?
+
+--C'est cela même.
+
+--Eh bien, vous me redevez dix francs.
+
+--Comment, comment cela? demanda Caldas, qui trouvait la plaisanterie
+de mauvais goût.
+
+--Oui, dix francs,--une amende du 29.
+
+--Soit, mais il me revient quatre-vingt-dix francs sur mes
+appointements.
+
+Le caissier haussa les épaules.
+
+--Vous savez bien, reprit-il, que le premier mois de vos appointements
+est versé à la caisse des retraites, vous le toucherez dans trente-six
+ans.
+
+--Est-ce sérieux ce que vous dites là? balbutia Caldas frappé au
+coeur.
+
+--Ne me faites donc pas poser, répondit le caissier en refermant
+brusquement son guichet.
+
+Alors ce fut un terrible concert d'imprécations et de plaintes.
+
+--C'est une abomination! criait Caldas, un vol manifeste! Gardez mon
+argent, je vous en fais cadeau et ne remets plus les pieds dans cette
+baraque.
+
+Mais Caldas n'était pas le plus indigne.
+
+Qui peindra la fureur de Greluchet le critique? Son exaspération se
+mesurait à la perte qu'il faisait; et il perdait à cette déconvenue
+dix francs qu'il comptait emprunter à Romain, et un bon dîner qu'il
+était sûr de faire avec lui.
+
+--Il faut leur faire un procès, hurlait-il, leur envoyer des
+huissiers.
+
+Krugenstern n'était pas satisfait, mais il semblait supporter
+philosophiquement son malheur.
+
+Mlle Célestine, si elle fit une petite moue, reprit vite sa bonne
+humeur.
+
+Elle tira Caldas par la manche.
+
+--Console-toi, lui souffla-t-elle dans l'oreille, Mont-Saint-Jean m'a
+payé ma semaine ce matin, j'ai sept francs dix sous, c'est moi qui
+t'invite.
+
+Krugenstern, à son tour, prit Caldas à part. Il le conjura de ne pas
+donner sa démission, de patienter; et comme Romain lui faisait
+observer qu'il ne pourrait rester trente jours sans manger, ce
+tailleur-providence lui offrit sa table et lui glissa vingt francs
+dans la main pour son argent de poche.
+
+Désarmé par tant de générosité, Caldas lui promit de rester dans
+l'administration.
+
+A ce moment Romain entendit des rires étouffés dans le corridor, et
+dans la pénombre il aperçut un groupe qui se tenait les côtes.
+
+C'étaient les bons petits camarades de bureau. Ils s'étaient bien
+gardés de lui apprendre cette retenue du premier mois, afin d'avoir
+l'agréable spectacle de sa consternation; et l'événement avait dépassé
+leur attente.
+
+C'est une mystification qu'à l'Équilibre on réserve toujours à
+l'innocence du surnuméraire.
+
+Un nouveau personnage apparut tout essoufflé. C'était l'aimable
+Sansonnet.
+
+Ce bon jeune homme, qui venait de toucher ses appointements, avait
+couru au bureau de Caldas pour l'inviter à dîner. Ayant su qu'il était
+avec une actrice, il avait pris ses maigres jambes à son cou pour ne
+pas manquer cette bonne fortune de dîner avec une femme de théâtre.
+
+--Je vous emmène, dit-il à Caldas.
+
+--Je ne puis, répondit celui-ci; je suis avec madame et ces messieurs,
+M. Greluchet, un de nos critiques éminents, et monsieur....
+
+--Mais j'espère, interrompit Sansonnet, que madame et ces messieurs me
+feront l'honneur d'accepter mon invitation.
+
+Tout le monde accepta, et Sansonnet, ravi de dîner avec tant de gens
+de lettres, prit le bras du tailleur pour se rendre au restaurant.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+On ne se résigne pas volontiers à perdre quatre-vingt-dix francs, et
+un honnête homme n'a qu'une parole, même avec son tailleur.
+
+Voilà pourquoi le lendemain retrouva Caldas à son bureau. Mais comme
+il n'avait pas encore digéré l'affront de la veille, il s'était
+procuré les tables de mortalité de Déparcieux afin d'étudier la
+question économique des caisses de retraite.
+
+Ce précieux ouvrage lui apprit que la vie probable d'un homme parvenu
+à l'âge de vingt-cinq ans (et Caldas les aurait à la Saint-Jean d'été)
+est de quatorze ans et huit mois.
+
+--Ah! dit-il, je vois bien que l'on trompe ici! Mais consultons
+quelque autre statisticien.
+
+Ricardo, Adam Smith et M. Schnitzler, dont il invoqua tour à tour
+l'autorité, ne s'éloignent guère que de quelques mois du chiffre de
+Déparcieux.
+
+--Allons, pensa Caldas, mes quatre-vingt-dix francs courent grand
+risque d'être flambés! Mais non, j'en aurai le coeur net, je veux
+rattraper mon argent, je resterai ici, je ferai mes trente-six ans, et
+quand j'aurai ma retraite (je suis décidé à vivre très-longtemps) pour
+vexer l'administration et lui faire du tort, je vivrai plus vieux que
+le centenaire du _Constitutionnel_, et l'on mettra ma longévité dans
+les faits-divers!
+
+Cette résolution prise, il concentra toute son intelligence à se
+donner l'air et l'esprit bureaucratiques.
+
+Pour commencer, il apporta un vieux paletot, déférant enfin aux
+observations de M. Rafflard, qui, à plusieurs reprises, avait paru
+choqué de lui voir conserver pour travailler au bureau ses habits
+neufs.
+
+Le vêtement de travail, en effet, est aussi nécessaire à l'employé
+qu'au canotier la vareuse.
+
+Il n'est pas riche, l'employé, en général, et il lui faut faire des
+miracles d'industrie pour n'avoir pas des chapeaux trop gras avec des
+appointements si maigres.
+
+Il est presque toujours très-propre. A le voir dans la rue on ne
+devine pas sa gêne périodique. Il a chaîne d'or vrai ou faux au gilet,
+sa chaussure est soigneusement cirée, et si son couvre-chef laisse à
+désirer, c'est que les chapeliers n'ont pas imaginé encore de vendre
+les chapeaux soixante francs, payables à raison de deux francs par
+mois.
+
+Le pantalon seul trahit l'employé; ces plis affreux qui se font aux
+genoux sont sa désolation.
+
+Quelques-uns ont essayé de les prévenir. Pour cela, une fois emboîtés
+dans leur chaise, ils lâchent leurs bretelles et retroussent leurs
+pantalons jusqu'à mi-jambe. Vains efforts! la genouillère paraît
+toujours; seulement, au lieu d'être à sa place ordinaire, elle est
+vers le milieu des tibias, ce qui leur donne l'air d'avoir des
+exostoses.
+
+Cette nécessité d'une mise convenable est une des sept plaies de
+l'employé de l'Equilibre. Il doit être habillé comme un monsieur, lui
+qui ne gagne pas tant que l'ouvrier.
+
+Et l'ouvrier imbécile qu envie le sort de ce bourgeois en redingote!
+
+Obligé ainsi de sacrifier au paraître, tous, au ministère, depuis le
+chef de bureau jusqu'au surnuméraire, ont une double garde-robe.
+
+La grande tenue, celle du dehors; la petite tenue, celle du dedans.
+
+Que cette dernière est horrible, grand Dieu!
+
+C'est avec des pincettes, lecteur, que je voudrais te présenter les
+vieux habits noirs, les redingotes ou les paletots que j'ai vus sur le
+dos de plus d'un collègue de Caldas.
+
+On ne les brosse jamais, ces fidèles serviteurs.
+
+La poussière, l'encre, les taches s'y entassent d'une année à l'autre,
+si bien qu'un géologue en friperie pourrait, à ces couches
+successives, assigner, avec précision l'âge de chacune de ces loques.
+
+Car elles ne s'usent jamais; les vêtements neufs passent, les
+guenilles restent.
+
+La plupart des gens de bureau se bornent à déposer chaque matin dans
+l'armoire aux habits dont est pourvue chaque pièce, leur redingote,
+leur pardessus, et le haillon qu'ils endossent à la place forme un
+singulier contraste avec leurs pantalons et leurs gilets quelquefois
+élégants.
+
+On dirait un alliage de Brummel et de Chodruc-Duclos.
+
+Cependant il est un genre d'employé qui sait éviter ce contraste;
+c'est
+
+L'EMPLOYÉ COQUET.
+
+Celui-là met sur son dos tout ce qu'il gagne, comme dit le peuple; il
+a l'air d'un gandin, et dîne à vingt-deux sous; il porte la raie au
+milieu du front; sa barbe est soigneusement ratissée; il fait canne,
+gants et lorgnon.
+
+L'employé coquet transforme son bureau en cabinet de toilette. Son
+premier soin, en arrivant, est de changer de tout,--de tout ce dont il
+peut changer. Il quitte ses bottines vernies pour chausser des
+savates, et par-dessus sa chemise de batiste il glisse une blouse de
+flanelle.
+
+Plus heureux est le sous-chef du bureau n° 10, le d'Orsay de
+l'Équilibre, qui arrive en toute saison avec une fleur à la
+boutonnière, rose en été, camélia en hiver. Il occupe une pièce à lui
+seul, et il peut à son aise, en poussant les verroux,--faire peau sale
+de la tête aux pieds. Il arrive pimpant, s'enferme cinq minutes dans
+son cabinet; lorsqu'il en sort, on lui donnerait un sou.
+
+Le chef du bureau n° 4 est bien heureux aussi d'avoir une pièce pour
+son usage particulier. C'est le ci-devant beau. Il se teint les
+cheveux, se peint les veines, et réussit presque à réparer des ans
+l'irréparable outrage. Ses dents surtout sont un chef-d'oeuvre, et
+s'il se renferme toujours dans son bureau, c'est qu'il a l'habitude,
+dit-on, de les ôter pour travailler. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il
+y rend la liberté à son ventre, emprisonné, hors du bureau, dans un
+corset énergiquement sanglé.
+
+Cet homme «bien conservé» a eu jadis des succès auprès des femmes; il
+en a encore moyennant une douzaine de mille francs par an. Il
+roucoulait la romance dans les salons sous la Restauration; d'aucunes
+assurent qu'on peut encore le faire chanter aujourd'hui.
+
+Il affectionne les étoffes de couleurs tendres, porte l'habit bleu
+barbeau à boutons d'or, et l'été se montre avec des pantalons de
+nankin.
+
+A côté de ces représentants de la fashion se place naturellement
+
+ L'EMPLOYÉ QUI VA DANS LE MONDE
+
+Celui-ci fait de son bureau un petit pied-à-terre dans Paris où son
+budget restreint ne lui permet pas d'habiter; c'est dans les environs
+de Montrouge ou de Charonne qu'il a son domicile effectif.
+
+Sa tenue de danseur est soigneusement pliée dans une petite armoire
+fermant à clef. Il y enferme également des chemises que la
+blanchisseuse vient prendre tous les huit jours.
+
+Lorsqu'il est invité à une soirée ou à un bal, il va dîner sans se
+presser, passe ensuite une ou deux heures au café, et sur les huit
+heures du soir regagne son bureau, où le portier, à qui il a donné le
+mot et peut-être la pièce, le laisse pénétrer sans difficultés.
+
+Là il se rase, se peigne, se lave, s'habille et se pomponne.
+
+Les maisons où les fêtes se prolongent jusqu'au jour sont celles qu'il
+préfère; il reste jusqu'au dernier cotillon, et alors regagne encore
+son bureau.
+
+Il se déshabille, revêt sa défroque de travail, allume un grand feu et
+s'endort. L'arrivée de ses collègues ne le réveille pas; il les a
+dressés à respecter son somme.
+
+L'employé qui va dans le monde y va rarement pour son plaisir. C'est
+une besogne, une tâche qu'il s'impose.
+
+Toujours un motif secret le guide.
+
+Il chasse à l'héritière.
+
+Il cherche des relations et recrute des protecteurs.
+
+Il y en a qui ne vont au bal que pour être invités ensuite à dîner.
+
+Dans tous les cas, l'employé qui va dans le monde est cher à la
+maîtresse de maison: c'est le danseur dont les jambes sont
+infatigables; une fois monté, il va toujours, pourvu qu'entre chaque
+danse il ait le temps d'avaler un rafraîchissement. C'est l'homme
+précieux et dévoué; il fait valser des dames qui pèsent deux cents, et
+polke avec les jeunes demoiselles de six ans.
+
+Il est le cavalier servant des dames en turban qui font tapisserie, et
+on lui donne, lorsqu'il entre, la liste des quadrilles qu'il devra
+faire danser.
+
+Le rêve de tous ces danseurs diplomates serait d'être invités aux bals
+officiels, aux bals surtout que donne le ministre de l'Équilibre. Mais
+les invitations passent bien au-dessus de leur tête.
+
+On en cite un cependant, simple commis, qui s'avisa l'an passé d'un
+stratagème qui lui ouvrit l'Eldorado de ses rêves. Cet homme intrépide
+avait d'avance revêtu son costume de bal; il réussit, à la sortie des
+bureaux, à se glisser dans le corps de logis occupé par le ministre.
+
+Là il s'enferma dans un de ces réduits où d'ordinaire on reste le
+moins longtemps possible. Il y resta, lui, de quatre heures à dix
+heures du soir.
+
+A ce moment les salons étaient pleins, et il aurait passé inaperçu
+sans les émanations subtiles et exotiques qu'il traînait après lui.
+
+Chacun se demandait d'où venait cet homme, plus parfumé qu'un couplet
+de M. Clairville.
+
+Un employé supérieur, présent à la fête, éventa ce mystère.
+
+On sut par où avait passé l'intrus pour pénétrer dans les salons.
+
+Depuis, par ordre supérieur, on n'oublie plus de l'inviter à tous les
+bals.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Déterminé à rester à l'Équilibre, Caldas en arriva vite à se poser ce
+problème:
+
+«A quoi mène l'administration?»
+
+Parmi les amis qu'il s'était faits au ministère, il avait distingué
+deux fortes têtes, deux commis principaux à peu près du même âge,
+appartenant au même bureau, et travaillant dans la même pièce.
+
+L'un s'appelle Bizos, et l'autre Sangdemoy.
+
+M. Bizos est un homme de trente-quatre ans, maigre et de haute taille,
+à l'air à la fois intelligent et distingué. Il est commis principal
+depuis trois ans et n'a en tout que cinq ans de service.
+
+Bizos est un déclassé.
+
+Son adolescence a été orageuse, et de toutes les entreprises qu'il a
+tentées avant d'entrer dans l'administration, aucune ne lui a réussi.
+
+A dix-sept ans, à la suite de fredaines de jeune homme, il s'est
+engagé dans un régiment de cuirassiers. Après deux ans de service, son
+père était obligé de le faire remplacer, pour lui épargner les
+désagréments de passer devant un conseil de discipline.
+
+Depuis, successivement, il a été associé d'une fonderie de fer,
+sous-directeur d'une ferme modèle, commissionnaire en marchandises, et
+juge suppléant au tribunal d'Oloron, dans le Béarn; car il a trouvé le
+moyen de se faire recevoir docteur en droit, tout en courant ces
+aventures.
+
+En dernier lieu, il avait entrepris l'exploitation d'un brevet pour le
+dévidage des cocons du ver à soie de l'aliante; un incendie, une
+inondation et l'avant-dernière crise sur les soies le frappèrent coup
+sur coup et firent avorter toutes ses combinaisons.
+
+C'est après ce dernier désastre, et lorsqu'il allait avoir vingt-neuf
+ans, que, désespéré, sans positions, sans fortune, il se décida à
+entrer dans l'administration.
+
+Pour lui ce n'était pas le port après le naufrage. Il comptait bien
+n'y pas rester. Il voulait prendre terre, attendre les événements, et
+se remettre en mer à la première brise favorable.
+
+Sans doute l'occasion ne s'est pas encore présentée, puisqu'il est
+toujours ancré au ministère; son avancement d'ailleurs a été rapide,
+et cependant il a perdu toutes ses illusions sur la carrière
+bureaucratique.
+
+C'est le type achevé de
+
+ L'EMPLOYÉ TANT PIS
+
+Il n'aime pas l'administration; à tout et toujours il trouve à redire.
+Lui demande-t-on comment il s'y prendrait pour faire mieux, il répond
+que quand il sera ministre, il dira son secret.
+
+En attendant, il n'est pas une décision qu'il ne critique. Dans chaque
+mesure, dans chaque acte émanant de l'autorité supérieure, il voit
+autant de fautes, autant de pas de clerc.
+
+L'administration a-t-elle eu raison, ce succès le désole; il hausse
+les épaules et se remet de plus belle à la chasse des balourdises et
+des inadvertances.
+
+Mais si vraiment l'administration s'est trompée, il se frotte les
+mains, il est radieux.
+
+Il a en médiocre estime le caractère de ses chefs, en plus médiocre
+estime encore celui de ses égaux et de ses subordonnés. Il trouve les
+premiers insolents et vains, les seconds plats et envieux.
+
+Lui-même n'est pas envieux. La réussite d'un collègue ne le chagrine
+aucunement. Il y a beaucoup de mépris dans cette indulgence. Il rit
+des petites ambitions qui s'agitent autour de lui. Son orgueil en fait
+comme un géant au milieu des nains.
+
+Il s'est fabriqué une philosophie qui est le contraire de celle de
+Pangloss: il ne voit les choses que par leur mauvais côté, et
+s'attend, pour lui-même comme pour les autres, à toutes les
+déconvenues imaginables.
+
+Il prétend qu'en entrant au ministère, il a lu au-dessus de la loge du
+portier les mots que Dante écrit à la porte de l'enfer: «Laissez ici
+toute espérance.»
+
+Il faut l'entendre argumenter à perte de vue sur ce sujet, avec son
+collègue et son voisin.
+
+ L'EMPLOYÉ TANT MIEUX.
+
+Celui-ci fait profession de respect et d'amour; son dévouement est à
+toute épreuve, et son admiration ne connaît pas de bornes.
+
+Depuis qu'il est au ministère, on a déjà cinq ou six fois changé de
+systèmes, il les a tour à tour défendus avec chaleur, et, qui plus
+est, avec conviction. Il parle bien, et dans une autre enceinte ferait
+peut-être un orateur, mais à coup sûr ce serait un orateur du
+gouvernement.
+
+Peut-être pense-t-il, comme M. G. de Cassagnac, qu'il faut toujours
+défendre l'autorité.
+
+Il croit au dogme de l'infaillibilité ministérielle.
+
+Et ce n'est pas un jeu joué, un parti pris, il obéit à la tournure de
+son esprit. Il réalise le type du parfait croyant entrevu par ce
+mystique docteur du moyen âge, qui s'écriait, brûlant de foi: _Credo
+quia absurdum_.
+
+La foi de l'employé Tant Mieux est inébranlable. Homme d'esprit, il a
+pu jauger certains de ses chefs sans que son respect en fût altéré. Un
+supérieur incapable ne prouve pas plus à ses yeux contre l'excellence
+du système administratif, qu'un Alexandre VI sur le trône pontifical
+n'ébranle les convictions d'un catholique.
+
+Victime d'injustices, il ne s'est jamais plaint, et, ce qui vaut
+mieux, ne s'est pas trop attristé. S'il en a souffert, il ne s'en
+prend pas à ses Dieux, il s'en prend au hasard, à l'inconnu, et il
+reste parfaitement convaincu que la réparation ne peut tarder à venir.
+Il en est sûr, et il attend.
+
+L'administration sait bien qu'il ne se plaindra pas. C'est l'employé
+selon son coeur, toujours content, toujours louangeant. Faut-il une
+victime, c'est lui qu'elle choisit.
+
+Cette vivante contre-partie de M. Bizos est M. Sangdemoy.
+
+Tels sont les deux oracles qu'alla consulter Romain.
+
+--J'ai vingt-cinq ans, leur dit-il, j'ai fait mon droit, et voilà cinq
+semaines que je suis entré ici.
+
+--Tant pis, dit M. Bizos.
+
+--Tant mieux, dit M. Sangdemoy.
+
+--Vous avez peut-être raison tous les deux, reprit Caldas, mais enfin
+puisque j'y suis, que dois-je faire?
+
+--Donner votre démission tout de suite, dit M. Bizos.
+
+--Rester, travailler, et attendre, dit M. Sangdemoy.
+
+--Pourquoi? demanda Caldas.
+
+--Nous y voici, reprit M. Bizos. L'administration est une impasse, il
+faut en sortir; aujourd'hui vous le pouvez, demain il sera trop tard.
+En trois mois la vie de bureau use l'énergie. On s'habitue à tout,
+même à recevoir tous les matins une volée de coups de bâton. Vous
+prendrez l'habitude de vous ennuyer. Regardez-moi, je vieillis ici
+d'un an tous les jours, et je n'ai pas le courage de m'en aller. Il
+faudra un événement pour me décider à donner ma démission. La porte
+vous est encore ouverte: sortez par la porte, et n'attendez pas d'être
+obligé de sauter par la fenêtre.
+
+--A mon tour, dit Sangdemoy. Il faut rester, parce qu'ailleurs vous
+seriez sans doute plus mal qu'ici. Il vaut mieux tenir que courir.
+Vous gagnez peu, mais c'est sûr. Il faut travailler, parce que le
+travail est l'artisan du succès et qu'on ne s'ennuie jamais quand on
+travaille. Il faut attendre, parce que l'administration ne peut
+manquer de vous récompenser et que chaque heure qui s'écoule vous
+donne un droit de plus à ses faveurs. L'homme intelligent et actif
+peut compter sur elle; l'avancement est pour lui seul en définitive,
+et si l'on vous dit qu'elle voit du même oeil le fainéant et le
+travailleur, n'en croyez rien; c'est un bruit que les paresseux font
+courir.
+
+--Je goûte fort vos raisonnements, dit Caldas; mais vous êtes resté
+dans les généralités, et sur ce terrain on plaide avec un égal
+avantage le pour et le contre. Passons, s'il vous plaît, à mon cas
+particulier, et puisqu'il s'agit de moi, faites de la personnalité.
+
+--Soit, continua M. Bizos. Vous gagnez aujourd'hui douze cents francs,
+dans trois ans vous en gagnerez quinze cents, dans six ans dix-huit,
+et ainsi de suite. A quarante ans vous aurez un traitement de quatre
+mille francs, c'est-à-dire à peu près de quoi manger quand vous
+n'aurez plus de dents. Et notez bien que je vous dore la pilule, je
+vous suppose de ces gens heureux ou adroits qui retournent le roi cinq
+fois par partie. Vous ne serez ni heureux ni adroit: attendez-vous
+donc à végéter toute votre vie dans un emploi de mille écus.
+
+--J'admets le calcul de M. Bizos, riposta M. Sangdemoy; seulement il
+porte à faux. Si tous les appelés ne sont pas élus, c'est de leur
+faute. Nous sommes trois mille employés à l'Équilibre: quinze cents
+resteront copistes, parce qu'ils sont inintelligents ou paresseux; ce
+sont les traînards et les éclopés; ils peuvent faire leur _mea culpa_.
+Mille ne dépasseront pas les grades intermédiaires, ce sont les
+négligents et les insoucieux, c'est le noyau de notre corps d'armée;
+_mea culpa_ encore pour ceux-ci. Les cinq cents autres forment
+l'état-major: avec des capacités et du tact, du tact surtout, on est
+toujours de ceux-là, monsieur Caldas. D'ici trois ans vous devez être
+commis principal, sous-chef dans cinq ans, chef de bureau deux ou
+trois ans plus tard. Vous aurez trente-trois ans et toutes vos dents
+encore pour manger vos huit mille francs d'appointements. Arrivé là,
+l'avenir est à vous. Vous devenez chef de division et enfin directeur,
+conseiller d'État, etc. Tous les chefs de bureau deviennent
+directeurs: c'est écrit là-haut.
+
+--Parbleu, dit M. Bizos, je vous engage à vous citer pour exemple.
+Vous êtes un excellent employé, et après dix-huit ans de service vous
+avez trois mille francs d'appointements.
+
+--Je puis avoir été négligé en apparence, répondit M. Sangdemoy, mais
+un dédommagement certain m'attend. Mon avancement, pour avoir été
+tardif, n'en sera que plus rapide. D'ailleurs vous-même, vous êtes la
+preuve de ce que j'avance, vous qui en cinq ans, sans protection et
+sans intrigue, êtes arrivé au même point que moi.
+
+--Si je vous entends bien, fit Caldas, les chances sont à peu près
+égales, comme à la roulette; et puisque je suis ici, ma foi, j'ai
+bonne envie d'y rester.
+
+--Ah! tant mieux, s'écria M. Sangdemoy.
+
+--Ah! tant pis, s'écria M. Bizos.
+
+--Élucidons encore la question, reprit Caldas. Considérons la chose au
+point de vue de la vie privée. Un employé de l'Équilibre doit-il se
+marier?
+
+--Toujours! fit M. Sangdemoy.
+
+--Jamais! fit M. Bizos.
+
+--Parlez, dit Romain.
+
+--Le mariage est une chose grave, reprit M. Bizos. On se marie par
+amour ou pour de l'argent. Mais les mariages d'amour ne sont permis
+qu'aux millionnaires, qui sont trop raisonnables pour faire cette
+folie. Donc il vous faut une dot, et les dots ne se jettent pas à la
+tête des jeunes commis à deux mille quatre. C'est à la fleur du bel
+âge de cinquante ans que vous pourrez songer à prendre femme. Si vous
+vous mariez jeune, ce sera avec une fille pauvre; vous ne mangerez que
+des pommes de terre dans votre ménage. Si vous vous mariez vieux, vous
+serez odieux ou ridicule. Dans tous les cas, époux imberbe ou barbon,
+le métier que vous faites est dangereux pour un mari. Absent toute la
+journée, votre femme s'ennuie; et quand une femme s'ennuie...
+
+--Est-ce qu'une femme a le temps de s'ennuyer dans la journée?
+répliqua M. Sangdemoy; elle trouve trop d'occupation dans son
+intérieur, alors même qu'elle n'aurait pas à ses côtés un enfant, ange
+gardien du foyer. Une femme ne s'ennuie que le soir, quand son mari
+déserte la maison. Et d'ailleurs, où sont les hommes qui appartiennent
+exclusivement à leurs femmes? Est-ce le médecin, cet homme de
+dévouement qui n'est même pas maître de ses nuits? Est-ce l'avocat, le
+juge, l'artiste? Il faut que l'employé se marie, et le plus tôt est le
+mieux. L'employé marié présente plus de surface, plus de garanties;
+c'est un citoyen, tandis qu'on devrait refuser ce titre au célibataire
+inutile. Et les bons partis ne vous manqueront pas: quel père de
+famille ne s'estime heureux de donner sa fille à un homme muni d'un
+emploi sûr? Ne sait-on pas d'ailleurs que l'administration protège
+l'employé marié et lui donne de l'avancement en raison du nombre de
+ses enfants?
+
+--Comme je veux être directeur, dit Caldas, je me marie, et j'ai
+beaucoup d'enfants.
+
+--Tant mieux! fit M. Sangdemoy.
+
+--Tant pis! fit M. Bizos.
+
+--Mille remercîments, messieurs! dit Caldas. Si l'on suivait jamais
+les conseils qu'on demande, je serais vraiment fort embarrassé.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Une occasion se présenta pour Romain de changer de bureau: il en
+profita. Un des employés du Service Extérieur était malade, il obtint
+d'être chargé de son travail.
+
+Le chef de ce bureau passe au ministère de l'Équilibre pour un homme
+sévère: la ponctualité est sa marotte, et c'est lui qui, en 1846,
+proposa à Son Excellence d'établir un service de voitures qui, tous
+les matins, auraient été chercher les employés à leur domicile.
+
+Ce projet allait être adopté lorsque les marchands de soupe
+s'emparèrent de l'idée. L'administration des postes l'utilisa pour ses
+facteurs, mais celle de l'Équilibre recula devant la crainte du
+ridicule.
+
+Les employés de cet homme exact sont par lui mal notés s'ils n'ont pas
+de montre. Il prétend qu'un homme sans montre est un homme incomplet.
+
+Lui-même est un chronomètre, et les petits boutiquiers de son quartier
+règlent leurs pendules sur son passage.
+
+Il est d'ailleurs très-méticuleux, distribue lui-même la besogne à
+chacun, et corrige le travail de ses subordonnés avec plus de soin
+qu'un professeur de quatrième les devoirs de ses élèves.
+
+Ce chef de bureau daigna agréer Caldas.
+
+--Vous allez remplacer momentanément, lui dit-il, un de nos meilleurs
+employés, un homme exact, ponctuel, soigneux. C'est un travailleur
+infatigable, âpre à la besogne, qui en une semaine fait plus que
+d'autres en six mois. Je ne le remplacerais pas, si je venais à le
+perdre. Malheureusement il est d'une complexion délicate avec des
+apparences de santé. A travailler sans relâche, il a ruiné son
+tempérament. Tâchez de marcher sur ses traces.
+
+Cet employé précieux, qui se nomme Ildefonse Brugnolles, travaille
+seul dans une petite pièce attenant au cabinet de son chef. C'est là
+que l'on installa Caldas à une table dont l'ordre symétrique disait
+les habitudes du propriétaire.
+
+Confiance oblige, dit-on. Romain, qui se sentait fier de suppléer un
+homme indispensable, prit la résolution sinon de le dépasser, au moins
+de l'égaler.
+
+--Mon garçon, se dit-il, il s'agit de te bien tenir. Tu as ton
+avancement au bout de tes doigts. Chaque employé de l'Équilibre a son
+brevet de directeur dans son écritoire. Il s'agit de l'en faire
+sortir.
+
+Malheureusement il avait peu à faire pour l'instant, et Caldas dut
+faire preuve d'un génie fort inventif pour trouver à s'occuper un peu.
+
+Il avait bien copié cinq bonnes pages en huit jours, et son activité
+commençait à faire oublier au chef de bureau son employé absent,
+lorsqu'il arriva un matin, cet employé.
+
+M. Brugnolles est un grand et gros garçon à la lèvre épaisse, à l'oeil
+vif, aux cheveux crépus. Sa barbe en éventail, épaisse et forte, tire
+légèrement sur le roux. Les roses de Provins fleurissent sur ses joues
+un peu hâlées. Il a le ventre déjà proéminent, les bras courts, la
+main grosse, grasse et rouge. Il a cette démarche des épaules qui
+donne en province de l'importance à un homme. Il a la parole facile,
+le verbe haut, le geste libre et même un peu casseur. Quand il cause
+il met ordinairement la main droite dans la poche de son pantalon,
+tandis que l'autre joue négligemment avec une superbe chaîne de montre
+qui ne fait pas moins de trois fois le tour de son corps.
+
+En apercevant Caldas, M. Brugnolles fit un geste de mécontentement.
+
+--Qui vous a mis là? demanda-t-il à Romain.
+
+--Le chef de bureau, répondit celui-ci; je remplace un employé malade.
+
+--C'est moi qui suis malade, dit M. Brugnolles, et je trouve fort
+singulier qu'on se soit avisé de me remplacer. Je vais éclaircir la
+chose avec le chef.
+
+M. Brugnolles sortit, sans que Caldas songeât à répondre quoi que ce
+soit. Il était stupéfié. Jamais il n'avait vu un malade si bien
+portant.
+
+Quelle maladie pouvait se cacher sous cet aspect si florissant? Romain
+cherchait encore, lorsque M. Brugnolles rentra.
+
+--Tout est expliqué, dit-il; notre chef sait qu'il m'est impossible de
+me ménager en face de la besogne. Je me «crèverais» si on me laissait
+faire. Vous m'aiderez; et, puisque vous devez rester là, j'espère que
+nous serons bons amis.
+
+--J'en suis sûr, dit Caldas, à qui la physionomie de cet original
+revenait.
+
+C'était un rude travailleur, en effet, que ce Brugnolles; une
+avalanche de besogne arriva, il sauta dessus comme un affamé sur un
+pain de quatre livres.
+
+Romain ne reconnaissait plus le procédé de ses collègues du Sommier,
+bureaucrates de la vieille roche, qui travaillent lentement pour
+travailler longtemps, gens prudents qui économisent la besogne afin
+d'en avoir toujours sur la planche.
+
+Non, Brugnolles travaillait comme un ouvrier à ses pièces, sans repos
+ni trêve; il ne déjeunait pas, il avalait un petit pain et sifflait,
+tout en écrivant, une bouteille de vin. Caldas, lorsqu'il arrivait le
+matin, le trouvait toujours aux prises avec un dossier, et le soir il
+faisait allumer une lampe pour piocher jusqu'à six heures.
+
+Deux ou trois fois le chef de bureau était venu, et en présence de
+tout le travail abattu il s'était fâché:
+
+--Vous êtes incorrigible, mon cher Brugnolles, avait-il dit, vous
+allez encore vous rendre malade.
+
+Caldas avait beau regarder Brugnolles; rien sur sa figure n'annonçait
+l'altération de sa santé.
+
+Cependant ils étaient au mieux ensemble, et pendant une semaine, où
+Romain fit tous ses efforts pour se tenir à la hauteur de son
+collègue, il reçut de lui les meilleurs conseils.
+
+--Vous avez tort, cher confrère, lui disait celui-ci, de suivre les
+traces de tous ces jeunes étourneaux et de ces vieux enfants avec
+lesquels je vous voyais hier soir aller prendre l'absinthe au café de
+l'Équilibre.
+
+--Mais je ne suis pas leurs traces, dit Caldas.
+
+--Vous y arriverez, si vous les fréquentez. Déjà vous allez au café de
+l'Équilibre, ce qui est une faute. On va ailleurs, au boulevard,
+n'importe où. Vous arriverez en retard, vous écrirez que vous êtes
+malade, pour éviter l'amende. Vous emploierez toute votre finesse à
+vous décharger de travail. Bientôt vous vous absenterez pendant la
+séance. Qui sait? vous avez déjà peut-être fait le tour du chapeau.
+
+--Je l'avoue, dit Romain.
+
+--Quel enfantillage! continua M. Brugnolles; vous voulez jouer au plus
+fin avec l'administration, vous pensez «l'enfoncer,» et vous vous
+croyez bien habile. Que gagnez-vous à cela? Quelques heures d'oisiveté
+la haine de vos chefs. La dupe, c'est vous. Car toutes vos malices
+sont cousues de fil blanc. On les connaît. Vos supérieurs, qui en ont
+usé avant vous, feignent de ne s'apercevoir de rien, mais au fond ils
+sont furieux.
+
+--Vous croyez que cela peut nuire?
+
+--Parbleu! fit M. Brugnolles, vous avez le front de me le demander!
+Mais vous ne voyez donc pas plus loin que votre nez! Il se trouve
+toujours quelque bouche indiscrète. Tout revient aux oreilles de
+l'administration, et, si elle a l'air de fermer les yeux, elle ne vous
+en garde pas moins une dent.
+
+--Peste! dit Caldas, vos mots ne sont pas tirés par les cheveux; vous
+parlez bien notre langue, vous feriez bonne figure au _Bilboquet_.
+
+--Je ne lis que ça, j'y suis abonné.
+
+--Ciel! s'écria Caldas, un homme qui paye pour lire ma prose!
+Laissez-moi vous admirer!
+
+--Quoi! vous êtes le célèbre Caldas du _Bilboquet_, l'auteur des
+_Pensées d'un ferblantier_!
+
+--J'ai cet honneur, murmura Romain.
+
+--Il y a longtemps que je vous connais, dit M. Brugnolles, qui se mit
+à réciter à Caldas une dizaine de ses nouvelles à la main. Mais au
+fait, continua-t-il, vous allez me dire pourquoi, depuis trois mois,
+on ne voit plus d'articles de vous.
+
+--C'est que depuis trois mois je suis employé de l'Équilibre.
+
+--Et c'est là ce qui vous empêche... Mais, mon cher ami, vous ne
+trouverez jamais un bureau plus commode que celui-ci pour faire de la
+littérature.
+
+--Oh! fit Caldas révolté, mon temps appartient à l'administration, et
+je ne voudrais pas nuire à mon avenir. Tout à l'heure vous m'avez dit
+vous-même...
+
+--Eh! tout à l'heure je parlais à un collègue quelconque, mais
+maintenant je sais à qui j'ai affaire, je puis vous ouvrir mon coeur
+et vous livrer mon secret; vous êtes un homme, et je compte sur votre
+discrétion.
+
+--Oh! soyez sans crainte, dit Caldas.
+
+--Alors écoutez-moi bien, je vais vous initier à la
+
+THÉORIE DE LA CAROTTE.
+
+Il y a deux espèces de carotte bien distinctes: la petite, et la
+grande.
+
+On connaît la première. Les carottiers de cette catégorie sont de
+véritables lycéens, heureux de faire la nique à leurs professeurs.
+
+Ils s'échappent du bureau pour courir au café.
+
+Ils s'esquivent afin d'aller fumer un cigare.
+
+Ils prétextent un mal de tête ou un mal de dents les jours de soleil,
+pour avoir leur demi-journée.
+
+Ils se font adresser une lettre de faire-part, encadrée de noir, pour
+assister à un service funèbre imaginaire, et ils ne manquent jamais
+d'aller jusqu'au cimetière.
+
+Ils se font envoyer un commissionnaire pour affaire urgente.
+
+Ils ont tous les huit jours un parent à conduire au chemin de fer.
+
+Ils exploitent en un mot tous les menus détails de la vie ordinaire;
+ils mettent les accidents en coupe réglée. Noces, indisposition,
+baptême, incendie, naissance, garde nationale, prise de voile,
+déménagement, tirage au sort, enterrement, élections, accouchement,
+inondation, etc., etc.; ils savent tirer parti de tout aux dépens de
+l'administration.
+
+Tels sont les carottiers vulgaires, qui semblent bien mesquins à côté
+des tireurs de grande carotte.
+
+Les premiers sont des pillards qui filoutent une à une les heures
+réglementaires; les seconds sont des conquérants qui, de par leur
+audace, s'assurent des mois entiers de liberté.
+
+Au premier abord on pourrait croire que la grande carotte expose à de
+plus graves dangers que la petite.
+
+C'est une erreur.
+
+Pour dix petites carottes on a dix mauvaises notes; une grande passe
+presque toujours inaperçue, et, fût-elle découverte, elle ne peut
+valoir qu'une seule mauvaise note.
+
+Le grand carotteur perd tous les dix-huit mois son père ou sa mère à
+deux cents lieues de Paris.
+
+Il a à suivre au fond de l'Allemagne un procès dont dépend toute sa
+fortune.
+
+Il conduit en Italie une soeur poitrinaire.
+
+Il poursuit en Valachie sa femme qui vient de se faire lever par un
+boyard qui étudiait en médecine.
+
+Le petit carottier exploitait les accidents de l'existence; le grand
+carotteur exploite les catastrophes. Les morts, les héritages, les
+crimes, les procès, autant de cordes à son arc.
+
+--Moi, continua M. Brugnolles, je n'ai qu'une corde à mon arc; mais
+c'est la corde infaillible. Je suis malade.
+
+--Maladie incurable! je m'en doutais depuis que je vous écoute, dit
+Caldas.
+
+--Ne croyez pas que cela soit facile. Il ne s'agit pas de dire: «Je
+suis malade, je vais prendre un congé;» il faut arriver à se faire
+dire: «Vous êtes malade, prenez donc un congé!» Voilà pourquoi je me
+tue de travail ici. Chacun sait bien que ces excès de labeur ont
+délabré ma santé. Je dois dire du reste qu'en huit jours je mets mon
+service au courant pour deux mois. J'ai fini ma besogne aujourd'hui;
+demain je commencerai à éprouver des vertiges. Après-demain mon chef
+me suppliera d'aller me soigner. Et c'est ainsi, mon cher, que, tout
+en passant pour un excellent employé, toujours porté au tableau
+d'avancement, j'ai trouvé le moyen de ne venir au ministère que
+quarante jours par an.
+
+--Mais que faites-vous du reste de votre temps? demanda Caldas.
+
+--Moi, je suis voyageur de commerce.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+--Allez vous coucher, Brugnolles, allez vous coucher.
+
+Ainsi parla le chef de bureau.
+
+--Je crois en effet que j'ai la fièvre, dit Brugnolles, qui prit son
+chapeau.
+
+Et, s'approchant de Caldas comme pour le mettre au courant de la
+besogne:
+
+--Si vous avez des commissions pour Lille, lui souffla-t-il, j'y vais
+placer des vins.
+
+Romain de nouveau se trouva seul, et de nouveau la besogne lui manqua
+complètement. Il s'ennuyait sérieusement dans son cabinet.
+
+Comme il ne remplissait au Service Extérieur qu'un emploi intérimaire,
+un officieux vint lui dire fort à propos que deux autres places
+étaient vacantes sous deux chefs différents.
+
+--C'est bien, dit-il, j'y réfléchirai.
+
+Il voulait prendre des renseignements sur les chefs de ces bureaux, et
+on lui fit connaître tour à tour le chef qui ne fait rien, et le chef
+qui fait tout.
+
+
+ LE CHEF QUI NE FAIT RIEN
+
+Paraît au bureau tous les deux ou trois jours, et c'est vers deux
+heures qu'il y arrive.
+
+Il confère alors dix minutes avec son sous-chef, qui est un homme
+capable.
+
+Ensuite, il lit son journal, fait sa correspondance particulière, et
+donne quelques signatures.
+
+Ces signatures à donner l'ennuient beaucoup.
+
+Dans les premiers temps il lisait exactement tout ce qu'on lui
+présentait, il redoutait de parapher quelque absurdité. Il s'est
+façonné depuis; il sait qu'il peut se reposer absolument sur son
+sous-chef, et il signe les yeux fermés. Il signerait, comme on dit, sa
+condamnation à mort.
+
+Oh! combien il regrette que l'administration n'autorise pas l'usage
+des griffes pour les chefs de bureau! Comme il serait heureux de
+confier la sienne à son sous-chef!
+
+Le chef qui ne fait rien est ordinairement gras; c'est un excellent
+père de famille; il n'a point de vice à proprement parler, sauf qu'il
+s'occupe parfois de littérature ou de jardinage. C'est lui qui
+trouvera la verveine noire, et il est en correspondance avec Alphonse
+Karr.
+
+Le bureau du chef qui ne fait rien marche admirablement. Ses employés
+l'aiment, car ils n'ont pas affaire à lui. Son sous-chef encourage et
+exploite la nonchalance de son supérieur au profit de son ambition.
+
+On dit dans l'administration que le chef qui ne fait rien a de grandes
+capacités.
+
+
+ LE CHEF QUI FAIT TOUT
+
+Arrive de bonne heure, veille tard, et emporte du travail chez lui;
+
+Ne laisse pas écrire une ligne même à son sous-chef;
+
+Ne supporte pas qu'un de ses employés travaille, et s'il lui en vient
+un qui soit laborieux, il lui cherche des querelles d'Allemand pour
+lui faire quitter le bureau.
+
+Cet homme, qui a la manie du travail, se plaît à dire que tous ceux
+qui l'entourent sont des idiots; il a si peu confiance en eux qu'il
+fait tout, absolument tout par lui-même. Il rédige, copie et recopie
+lui-même, fait les projets, les minutes et les expéditions.
+
+Son sous-chef le déteste; les employés, qu'il laisse parfaitement
+libres, ne savent que faire de leur temps.
+
+On les rencontre un peu partout, excepté dans leur bureau. Ils
+n'aiment point leur chef, et disent qu'il accapare toute la besogne
+pour les empêcher de se produire.
+
+Le chef qui fait tout est maigre, soigne peu sa tenue, et porte un
+parapluie en toute saison.
+
+--Je n'irai certainement dans aucun de ces bureaux, se dit Caldas;
+l'important pour moi est de rester seul, et, comme je veux faire
+honneur à l'administration, je vais écrire une pièce pour le
+Théâtre-Français.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Romain travaillait comme un noir à son drame, et déjà il ne lui
+restait plus à écrire que le cinquième acte, lorsqu'on annonça pour le
+premier juillet une réorganisation générale du ministère de
+l'Équilibre, arrêtée en principe depuis dix ans.
+
+On avait encore six semaines à attendre ce grand jour, mais dès
+l'instant où la décision de l'autorité supérieure fut connue, c'en fut
+fait de tout travail. A quoi bon s'occuper d'un service qu'on allait
+peut-être quitter? On comptait sur des remaniements gigantesques, sur
+des promotions nombreuses, sur un avancement fabuleux. Toutes les
+petites ambitions s'agitèrent, et on les vit éclater comme un incendie
+qui couve depuis longtemps sous la cendre.
+
+Les employés de l'Équilibre, qui savent parfaitement que pour avancer
+on ne doit compter que sur son mérite, se répandirent par la ville en
+quête de protecteurs. Personne dans les bureaux désertés en masse;
+plus de feuille de présence. On ne rencontrait dans les corridors que
+des gentlemen en habit noir, en cravate blanche et en gants paille.
+Les bureaucrates avaient quitté la livrée du travail pour endosser
+celle du solliciteur, mais ils ne faisaient qu'apparaître, prendre le
+vent et s'enfuir.
+
+Le ministère de l'Équilibre avait un faux air de la Chambre des
+notaires.
+
+Pour cette grave circonstance, M. Brugnolles, qui faisait une tournée
+sur les bords du Rhin, accourut à son poste.
+
+--Toujours sur la brèche! lui dit le chef de bureau; pour Dieu!
+monsieur Brugnolles, ménagez-vous.
+
+Caldas crut devoir faire comme tout le monde un petit brin de
+toilette, et M. Krugenstern, complice de ses menées ambitieuses, lui
+ayant fourni un habillement de soirée, il se rendit de son pied léger
+chez son protecteur, l'ancien élève en pharmacie.
+
+Cet homme important avait quitté la direction de sa Revue pour des
+fonctions indéfinies qui lui donnaient une grande influence. Il était
+depuis dix-huit mois en train d'ouvrir une enquête sur une question
+économique à l'ordre du jour.
+
+Après deux visites infructueuses, Romain put enfin forcer la porte de
+son protecteur.
+
+Celui-ci ne reconnut point son protégé. Caldas fut obligé de se
+nommer, et comme son nom n'éveillait aucun souvenir, il eut
+l'imprudence de rappeler à ce personnage le temps où il élaborait les
+ordonnances suivant la formule.
+
+Aussitôt il fut mis à la porte. Romain regagna son ministère, méditant
+sur le danger qu'il y a de parler aux hommes arrivés de leurs débuts.
+
+Enfin, le grand jour se leva. Dès l'aurore, une armée d'ouvriers prit
+possession du ministère. On perça des galeries, on en ferma d'autres;
+on créa sept escaliers; on fit une salle de conseil d'une enfilade de
+bureaux, et une enfilade de bureaux de la salle du conseil. Les
+employés du second étage furent transportés du quatrième au
+rez-de-chaussée, et ceux du rez-de-chaussée dans les combles. Pas une
+cloison ne resta debout; là où il y avait des cheminées on mit des
+poêles, et là où il y avait des poêles ou mit des cheminées.
+
+Cette réinstallation fit le plus grand honneur à l'architecte. Le
+service en fut singulièrement simplifié. Il est vrai que dans le
+déménagement une partie des archives fut perdue, mais on combla cette
+lacune par la création de trois cent quarante nouveaux emplois.
+
+Caldas aussi perdit quelque chose. Il avait laissé le troisième acte
+de son drame dans le tiroir de son bureau, tiroir dont il avait la
+clef. Le meuble fut emporté par des hommes de peine à six heures du
+matin, et depuis, Romain ne l'a pas retrouvé.
+
+Cette réorganisation des services désorganisa peut-être un peu le
+travail pendant un trimestre.
+
+Mais telle était la simplification qui en résultait, que le temps
+perdu fut bien vite compensé.
+
+Deux mois après que tout était rentré dans l'ordre, on rencontrait
+encore dans le corridor des employés qui erraient comme des âmes en
+peine et qui demandaient à tous ceux qu'ils rencontraient:
+
+--Pardon, vous ne sauriez pas où est mon bureau?
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Caldas avait perdu son troisième acte; mais il fut nommé commis. Ses
+appointements se trouvèrent du coup presque doublés.
+
+Il était donc dans les satisfaits; par contre, il y avait des
+mécontents, M. Rafflard, par exemple, qui venait d'être nommé au
+bureau des Affaires Prescrites, une impasse définitive, et Nourrisson,
+qui était resté au bureau du Sommier.
+
+M. Bizos, promu au grade de sous-chef était furieux; M. Sangdemoy, au
+contraire, n'ayant eu aucun avancement, se frottait les mains et plus
+que jamais bénissait l'administration.
+
+Gérondeau, lui aussi, était dans les satisfaits. Cet adroit
+expéditionnaire avait réussi à s'emparer de fonctions qu'il convoitait
+depuis longtemps, c'est-à-dire à s'introduire dans un bureau
+complètement hors cadre, le
+
+BUREAU DES VOITURES.
+
+Les employés de ce bureau forment une classe à part dans
+l'administration. Ce sont des paresseux intelligents. L'autorité
+supérieure a su tirer parti de leurs défauts et utiliser des gens
+jusqu'alors inutiles.
+
+Dans l'intérieur du ministère, ils ne faisaient oeuvre de leurs dix
+doigts. Renonçant à combattre leur horreur insurmontable pour le
+bureau, l'administration les emploie à l'extérieur.
+
+Ils font les courses qui exigent la présence d'un homme entendu et
+capable; ils s'occupent des affaires litigieuses; discutent les
+transactions, et enfin évitent, pour les affaires urgentes, les
+lenteurs de la correspondance administrative.
+
+Le nom de ce bureau vient de ce que l'administration autorise tous ces
+employés à prendre des voitures à son compte. Leurs six heures
+réglementaires se passent donc dans un coupé, dont quelques-uns sont
+heureux d'offrir la moitié aux petites dames qu'ils rencontrent.
+
+D'autres voyagent, dit-on, sur l'impériale des omnibus, et réalisent
+ainsi d'honnêtes bénéfices.
+
+Gérondeau n'est pas de ceux-là. Il affirme qu'il y met du sien.
+
+ * * * * *
+
+Basquin n'était ni content, ni mécontent. On l'avait fait passer,
+toujours en qualité d'expéditionnaire, à un bureau de création
+nouvelle, le
+
+BUREAU DE LA CORRESPONDANCE PARTICULIÈRE.
+
+Ce nouveau service est l'oeuvre et l'invention d'un sous-chef rempli
+d'astuce. Depuis cinq ans il rumine ce projet, depuis trois ans il
+travaille à le faire aboutir.
+
+C'est au portier du ministère que jadis les facteurs de la poste
+remettaient les lettres particulières adressées à Messieurs les
+Employés.
+
+Le portier les distribuait aux garçons de bureau, lesquels les
+transmettaient à leurs destinataires.
+
+Le sous-chef rempli d'astuce vit là matière à centralisation. Il fit
+remarquer que le portier empiétait sur les droits de l'administration;
+il rédigea un projet où il était démontré, clair comme le jour, que la
+distribution de ces lettres ne devait pas être dans les attributions
+du concierge et nuisait à ses fonctions administratives.
+
+Dans un second rapport, il indiqua tous les désavantages de ce mode de
+procéder. Les lettres pouvaient se perdre, et dans ce cas à qui s'en
+prendrait-on? Elles pouvaient arriver en retard; de qui serait-ce la
+faute? Où trouver une responsabilité?
+
+En conséquence il proposait une amélioration notable à cet état de
+choses, et concluait à la nomination d'un chef de service, aux
+appointements de huit mille francs. En même temps il s'offrait pour
+remplir cette mission toute de dévouement.
+
+Ce sous-chef rempli d'astuce avait de nombreuses relations; il fit
+parler, agir, et ma foi, à la faveur de la réorganisation qui venait
+d'être enfin réalisée, il enleva sa nomination.
+
+C'est alors qu'il installa son bureau. Il lui fallait un état
+nominatif de tous les employés du ministère de l'Équilibre, avec
+l'indication du bureau auquel ils appartenaient et de la pièce dans
+laquelle ils travaillaient.
+
+Pour dresser ces états, il obtint deux expéditionnaires. Il avait déjà
+un garçon de bureau chargé de porter les lettres.
+
+Il ne s'en tint pas là. Comme il devait être toujours au courant de
+toutes les mutations, il se mit en rapport, avec le bureau du
+personnel et se fit donner un commis principal, chargé de tenir à jour
+un registre des mutations. Le garçon de bureau se trouvant
+insuffisant, il en eut deux.
+
+A la tête de ce personnel de cinq individus, il se déclara
+littéralement accablé de besogne; il cria, clabauda, se plaignit
+amèrement, et enfin se fit accorder un sous-chef.
+
+Ce nouveau venu était un ambitieux; il fut mécontent d'avoir peu de
+chose à faire, et résolut d'innover pour se faire valoir. Il décida
+qu'on transcrirait sur des registres spéciaux l'adresse de toutes les
+lettres, y compris la désignation du timbre et du lieu d'expédition.
+
+Ce surcroît de travail n'exigea pas moins de trois employés nouveaux,
+dont deux commis et un surnuméraire. Depuis lors ce bureau fonctionne
+régulièrement.
+
+Chaque année on dresse un relevé exact de ces registres, et ainsi on
+se rend compte du nombre des lettres reçues et on sait, ce qui n'est
+pas moins important et utile, quel est l'employé dont la
+correspondance est la plus étendue.
+
+Autrefois, lorsque le portier faisait par complaisance le service de
+vaguemestre, toutes les lettres arrivaient en temps utile, aucune ne
+s'égarait.
+
+Aujourd'hui, on les reçoit très-exactement le surlendemain, excepté
+celles qui se perdent en route.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Bonheur nuit quelquefois. Caldas nommé commis dut changer de bureau.
+M. Brugnolles, qui a toujours su tirer son épingle du jeu, avait été
+nommé sous-chef. Il fut remplacé par cinq employés, et Romain dut
+aller exercer ses fonctions de commis dans un des sept bureaux du
+ministère où l'on travaille, le bureau de l'Alimentation.
+
+Le chef de cette branche du service, un des hommes les plus capables
+de l'administration, s'appelle Izarn. Il est entré à l'Équilibre au
+sortir du collège, vers la fin de 1850. Son avancement, on le voit, a
+été assez rapide, sans avoir rien de scandaleux. Il en est redevable,
+un peu à son mérite, beaucoup à la politique raffinée dont il ne s'est
+jamais départi un instant.
+
+M. Izarn est le type achevé de
+
+L'EMPLOYE QUI SE FAIT PETIT.
+
+A quarante ans il est encore petit garçon, très-petit garçon; il feint
+devant ses supérieurs une timide et respectueuse émotion. Loin de
+chercher à se faire valoir, il cache ses talents administratifs avec
+plus de soin que les autres n'en mettent à les étaler. Fait-il quelque
+chose de bien, de remarquable, il laisse tout l'honneur en rejaillir
+sur son chef immédiat, et il pousse si loin l'habileté, que celui-ci
+n'éprouve aucun embarras à se parer des plumes qu'il n'a point
+trempées dans l'encre.
+
+A-t-il été commis une boulette au contraire, l'employé qui se fait
+petit n'hésite pas, si étranger qu'il y soit, à en assumer la
+responsabilité. Il devient le bouc émissaire, tend le dos à tous les
+reproches, reçoit volontiers les savons, et sans murmurer se laisse
+laver la tête.
+
+Ce plan de conduite repose sur une connaissance approfondie du coeur
+humain. L'homme qui, ***(lacune)*** ment d'humeur, a passé sa colère
+sur un innocent, éprouve toujours le regret d'avoir été trop loin. Il
+répare, surtout lorsque la réparation ne lui coûte rien; et le
+supérieur, qui a dit à l'employé qui se fait petit des choses
+désagréables, se sent obligé de faire pour lui des choses qui lui
+seront utiles.
+
+C'est ainsi que M. Izarn est arrivé à diriger le bureau de
+l'Alimentation. Il y a dix-huit employés sous ses ordres, qui tous
+travaillent comme des nègres. Dans son service, pas moyen de flâner.
+S'il n'y a pas de besogne, il en invente, et du matin au soir il est
+sur le dos de ses employés, qui le trouvent «taonnant.»
+
+La manière dont M. Izarn a composé ce bureau exceptionnel mérite
+vraiment d'être rapportée.
+
+Il a procédé par élimination. Sur dix employés qu'on lui donnait, il
+s'en trouvait toujours un qui, bien stylé et exactement surveillé,
+faisait à peu près son affaire; cet homme précieux, il le gardait et
+se débarrassait des autres en faveur de ses collègues.
+
+C'est ainsi que, depuis trois ans, il n'est pas passé moins de cent
+quatre-vingts commis et expéditionnaires dans le bureau de M. Izarn;
+il en est resté dix-huit; mais aussi quels piocheurs! Chacun d'eux est
+de la force de dix employés-vapeur. Aussi n'avancent-ils jamais. Ils
+sont là à vie.
+
+On sait trop bien que si on venait à les perdre, on ne les
+remplacerait pas. L'avancement même de M. Izarn, qui sera chef de
+division avant qu'il soit trois ans, ne les fera pas rentrer dans le
+droit commun. Il les léguera à son successeur.
+
+On cite de M. Izarn, pour se défaire des employés qui ne lui vont pas,
+des traits héroïques.
+
+Vers 1867, on lui envoya un commis principal qui était le plus
+paresseux et le plus inexact des bureaucrates; au bout de huit jours
+il en était positivement excédé. Le nouveau venu entravait le travail,
+débauchait ses camarades et leur soufflait l'esprit d'insubordination.
+M. Izarn demanda d'abord son changement; il ne lui fut point accordé.
+
+Alors il proposa purement et simplement la destitution de ce cancre.
+Par malheur ce cancre était bien en cour, si bien qu'il fut maintenu
+envers et contre son chef de bureau.
+
+Le pauvre chef était au désespoir.
+
+N'osant plus attaquer le taureau par les cornes, il employa mille
+petits moyens pour se dépêtrer de ce commis impossible. Il répandit,
+c'est un fait avéré, des bruits étranges sur le malheureux; il insinua
+que ce pouvait bien être un agent secret de quelque pouvoir occulte,
+espérant ainsi le faire malmener et renvoyer par ses collègues.
+
+La ruse ne réussit pas, et, dans son exaspération, M. Izarn alla
+jusqu'à lui susciter un duel. Le commis principal en sortit sain et
+sauf.
+
+C'est alors que M. Izarn fit voir de quoi il était capable. Du jour au
+lendemain il changea de tactique...
+
+Et trois mois après le cancre était nommé sous-chef dans un autre
+service.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+--Comment sortir de cette galère? se demandait Caldas.
+
+Et de fait il n'avait plus un instant à lui. Pour achever sa pièce et
+refaire le troisième acte, perdu dans le déménagement, Romain fut
+réduit à travailler le soir chez lui, sur les genoux de Mlle
+Célestine, ce qui était bien dur.
+
+Autre malheur. Il avait plu à M. Izarn.
+
+Caldas, qui n'avait pas acquis dans la petite presse la réputation
+d'un Bénédictin, se trouvait, sans faire le moindre effort, à la
+hauteur des travailleurs austères du bureau de l'Alimentation. N'ayant
+aucune chance de passer sous-chef, il songeait sérieusement à tomber
+malade.
+
+A ce moment une grande nouvelle mit en émoi tout le bureau. Un chef de
+division voulait choisir un secrétaire parmi les forçats de M. Izarn.
+Romain se serait mis sur les rangs, sans les sages avis de M. Lorgelin
+qu'il était allé consulter.
+
+--Vous voulez donc perdre votre avenir administratif? lui dit
+celui-ci.
+
+--Mais il me semble, répondit-il, que lorsqu'on s'approche du
+soleil...
+
+--On se grille, répliqua M. Lorgelin. De deux choses l'une: ou vous
+ferez l'affaire de votre chef de division, ou vous ne la ferez pas.
+
+--Je ne vois pas d'autre alternative, observa Caldas.
+
+--Si vous faites son affaire, il vous confisque à son profit, et vous
+voilà devenu secrétaire perpétuel.
+
+--Comme M. Villemain, mais sans les jetons.
+
+--Si vous ne faites pas son affaire, il vous renvoie honteusement, et
+vous voilà noté d'incapacité ou de paresse pour le restant de votre
+vie.
+
+--Je vous comprends, reprit Romain, vous me conseillez de ne pas
+m'enterrer: mais je suis enterré vif dans ce maudit bureau de
+l'Alimentation.
+
+--Vous êtes sous la coupe d'Izarn? fit M. Lorgelin.
+
+--Oui.
+
+--Et vous lui plaisez?
+
+--J'ai ce malheur.
+
+--Vous avez donc travaillé?
+
+--J'ai commis cette imprudence.
+
+--Alors, c'est fini, pourquoi me demandez-vous conseil?
+
+--C'est que je voudrais sortir à tout prix de cet étouffoir, je
+n'entends pas renoncer à l'avancement.
+
+--Alors, ne faites plus rien.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Caldas montra bien qu'il était un ambitieux. Il suivit strictement les
+avis de Lorgelin-Mentor. Pendant quinze jours on ne le vit pas écrire
+une seule ligne. Il allait dans la journée faire des parties de
+billard au café de l'Équilibre. M. Izarn, qui entre cent fois par jour
+dans le bureau de ses subordonnés, ne le trouvait jamais à sa place.
+
+Surpris de ce changement à vue, le chef de bureau essaya d'abord de
+ramener le réfractaire à de meilleurs sentiments; il lui parla
+affectueusement, du ton de l'intérêt le mieux senti, et humecta à
+propos sa paupière de deux ou trois petites larmes qu'il a à sa
+disposition. Il lui représenta le désespoir de sa famille, lorsqu'elle
+apprendrait que par des étourderies de jeune homme il compromettait sa
+carrière. Caldas, que deux ans de bureaucratie avaient vigoureusement
+trempé, ne s'attendrit point à ces larmes de crocodile. Il promit
+hypocritement de s'amender, et resta huit jours sans venir.
+
+Pendant sa maladie qui tomba bien, car le temps fut superbe, il fit
+savoir adroitement à son chef qu'il écrivait dans les journaux.
+
+Lorsqu'il reparut, il trouva sa place prise. Il alla demander une
+explication à M. Izarn.
+
+--Je m'étais bien trompé sur votre compte, répondit celui-ci; vous
+êtes, je le vois, de ceux qui désertent devant l'ennemi.
+
+--Quel ennemi? demanda Caldas.
+
+--Le travail, puisque le travail est votre ennemi, à vous autres,
+mauvais employés.
+
+Caldas, ravi au fond de l'âme, baissa la tête comme un coupable.
+
+M. Izarn reprit:
+
+--Vous serez enchanté, j'imagine, de l'emploi qu'on vous donne; vous
+passez au bureau des Duplicatas, on n'y fait absolument rien, et le
+chef, M. Deslauriers, est aussi un homme de lettres, un homme
+d'esprit; on joue des pièces de lui sur les théâtres, il vient des
+actrices le voir pendant la séance. Vous serez au mieux ensemble.
+Adieu, grand bien vous fasse!
+
+--Deslauriers! se disait Romain en gagnant le bureau des Duplicatas,
+Deslauriers, je n'ai jamais vu ce nom sur aucune affiche.
+
+Ce chef de bureau, qui s'appelle Deslauriers au ministère et dans la
+vie privée, signe du nom charmant de Saint-Adolphe les levers de
+rideau qu'il fait représenter aux théâtres de flons-flons.
+
+C'est un homme de cinquante-cinq ans, rond comme une pomme, à l'oeil
+vif, à la bouche souriante, et portant au bout du nez la décoration
+des membres du Caveau. Quoi qu'en dise M. Izarn, il travaille et mène
+fort bien son service. Il est un peu causeur, mais ce n'est pas un
+défaut, lorsque comme lui surtout on cause bien. Il en tire vanité, et
+n'est jamais plus heureux que lorsqu'il trouve un auditeur
+bienveillant qui rie à ses calembours et comprenne ses mots. Sa
+mémoire est un inépuisable répertoire d'anecdotes mi-partie
+administratives, mi-partie théâtrales.
+
+M. Deslauriers accueillit admirablement Romain.
+
+--Vous êtes monsieur Caldas, lui dit-il, je suis, parbleu! enchanté de
+faire votre connaissance. C'est vous qui, dans le _Bilboquet_, avez
+parlé si avantageusement du _Gondolier des Pyrénées_ dont je suis
+l'auteur.
+
+--Quoi! vous seriez Saint-Adolphe? dit Caldas abasourdi.
+
+Saint-Adolphe s'inclina modestement.
+
+M. Deslauriers reprit:
+
+--J'espère qu'en entrant dans l'Administration vous ne faites pas
+d'infidélités à Melpomène.
+
+--Oh! dit Caldas, quand on veut faire son chemin...
+
+--Eh bien, est-ce que l'un empêche l'autre? La littérature et la
+bureaucratie sont soeurs. Que dis-je, l'Administration est le noviciat
+des grands hommes.
+
+--Il est vrai, balbutia Romain, rougissant de cette impudente
+flagornerie, il est vrai que votre exemple le prouverait.
+
+--Je ne suis pas le seul, continua Saint-Adolphe. Ainsi, nous
+revendiquons Dumas père, qui est entré au Théâtre-Français par le
+Palais-Royal; Ancelot, qui n'a fait qu'un saut du ministère de la
+marine à l'Académie. Ah! ah! il aiguisait bien l'épigramme, Ancelot;
+connaissez-vous celle qu'il fit à la première représentation de la
+_Pie Voleuse_?
+
+--Oh! oh! fit Caldas.
+
+--Oui, je sais, c'est un peu leste, mais c'est gai, très-gai. Dans les
+jeunes nous comptons Barrière, l'auteur des _Faux Bonshommes_, un
+échappé de la Guerre. Nous aurons bientôt Caldas.
+
+--Peut-être, répondit Romain, j'ai en portefeuille une pièce en cinq
+actes que je destine aux Français.
+
+--Quel titre?
+
+--_Les Oisifs_.
+
+--Bon! toute l'Administration ira voir ça. Avez-vous lu?
+
+--Pas encore, je ne connais personne.
+
+--Eh bien! je vous donnerai un coup d'épaule. Je ne suis pas votre
+chef de bureau pour rien. Nous irons voir Got et M. Régnier, et puis
+j'ai dans ma manche certain personnage...
+
+--Oh! Monsieur, comment vous remercier! s'écria Caldas enthousiasmé.
+
+--C'est bon, c'est bon! vous me remercierez le soir de la première
+représentation. Mais il faudra m'apporter le manuscrit. Vous en êtes
+content?
+
+--Ma foi, oui; il n'y a que le troisième acte qui m'inquiète. Je
+l'avais écrit, il était bon, et puis voilà que je le perds dans le
+déménagement. Je l'ai refait deux fois, mais il n'est pas aussi bien
+venu que la première.
+
+M. Deslauriers hocha la tête.
+
+--Ces déménagements, dit-il, amènent toujours des catastrophes.
+
+--Il faut bien s'en consoler, fit Caldas; et pour tâcher d'oublier mon
+malheur, je vais aller noyer mon chagrin dans des flots d'encre
+administrative. Quand on a le tort d'être homme de lettres, on a
+raison de déployer tout son zèle bureaucratique.
+
+--Du zèle! s'écria M. Deslauriers; comment, c'est vous, un lettré, qui
+prononcez ce mot-là! Vous ne savez donc pas ce qu'a dit Talleyrand?
+
+--Oui, répondit Romain, je sais: «Surtout pas de zèle!» Voilà une
+maxime qui a dû rassurer bien des consciences de paresseux.
+
+--Ne riez pas de ce mot profond. Il est toujours d'actualité. On peut
+être zélé et paresseux. Le zèle, mon cher ami, c'est la plaie de
+l'Administration. C'est lui qui dénature toutes les intentions et fait
+des absurdités des choses les plus raisonnables. Connaissez-vous
+l'histoire des chapeaux gris?
+
+--Est-elle dans Aristote? demanda Caldas.
+
+--Ah! très-joli! fit Saint-Adolphe; non, c'est une histoire presque
+contemporaine. Je vais vous la conter. Mais tirez donc le verrou,
+qu'on ne vienne pas nous interrompre.
+
+Caldas obéit.
+
+--Vous devez savoir, reprit M. Deslauriers, que pendant l'été de 1829,
+les adversaires de la Restauration (elle en avait beaucoup)
+s'avisèrent de porter des chapeaux de feutre gris. C'était, vous
+comprenez, un signe de ralliement, une cocarde. Tous ces mécontents
+faisaient ainsi de l'opposition et étaient bien aises de vexer le
+gouvernement sans danger. Ils pouvaient de la sorte se compter, et le
+gouvernement de Charles X n'avait rien à dire, car, en bonne
+politique, on ne peut arrêter un homme parce qu'il porte un chapeau de
+feutre gris.
+
+--Mais le zèle? demanda Caldas.
+
+--Nous y voici. Le ministre de l'Équilibre, qui était à cette époque
+M. le comte de... ma foi, je ne me rappelle pas son nom, fut informé
+qu'en province, un certain nombre d'employés de son ressort portaient
+cet emblème du libéralisme.
+
+--Y voyaient-ils malice?
+
+--Peut-être bien que non. Toujours est-il que le ministre prit une
+feuille de papier et y griffonna la note que voici textuellement, car
+je me la rappelle:
+
+
+ _«Prier MM. les chefs de service des départements d'engager leurs
+ subordonnés à ne point porter de chapeaux de feutre gris.»_
+
+
+--L'avertissement était paternel, remarqua Caldas.
+
+--N'est-ce pas? Mais la note du ministre tomba entre les mains de son
+secrétaire, un homme fort zélé, et il en changea légèrement la
+rédaction; il écrivit:
+
+
+ _«MM. les chefs de service des départements veilleront à ce que
+ leurs subordonnés ne portent plus à l'avenir de chapeaux de feutre
+ gris.»_
+
+Romain sourit.
+
+--L'avis du secrétaire fut transmis à un chef de division, qui était
+zélé lui aussi; il crut saisir la pensée intime du ministre et la
+traduisit de la sorte:
+
+ _«MM. les chefs de service des départements feront savoir à leurs
+ subordonnés que, conformément aux ordres de Son Excellence, il leur
+ est interdit, sous les peines les plus sévères, de porter à l'avenir
+ des chapeaux de feutre gris.»_
+
+
+--J'aime assez ce _crescendo_, dit Romain.
+
+--Ecoutez le _rinforzando_, reprit M. Deslauriers. Le directeur auquel
+fut transmise cette circulaire était zélé aussi; il l'interpréta de la
+façon que voici:
+
+
+ _«MM. les chefs de service des départements notifieront à leurs
+ subordonnés que, par ordre de Son Excellence, il leur est absolument
+ interdit de porter à l'avenir des chapeaux de feutre gris. Les
+ contrevenants seront destitués dans les vingt-quatre heures et
+ poursuivis conformément aux lois.»_
+
+--Et qu'arriva-t-il? demanda Caldas.
+
+--Peu de chose, les journées de Juillet.
+
+--Savez-vous, reprit Romain, qu'il y a dans votre histoire le sujet
+d'une comédie qu'on appellerait _le Zèle?_
+
+--Vous croyez?
+
+--Permettez-moi de vous apporter le scénario: s'il vous convient, nous
+pourrons y travailler ensemble.
+
+--C'est entendu, mon cher ami; et quand me l'apporterez-vous, ce
+scénario?
+
+--Dans deux ou trois jours.
+
+--A l'oeuvre alors, vite à l'oeuvre, dit le chef de bureau.
+
+Caldas, qui causait depuis trois heures, se leva pour sortir et
+s'inclina respectueusement devant son supérieur.
+
+--Pas de cérémonies entre nous, je vous en prie, mon cher
+collaborateur; devant le monde vous m'appellerez monsieur Deslauriers,
+mais quand nous serons seuls, tu me diras: Saint-Adolphe!
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Le bureau des Duplicatas, où Caldas était désormais condamné à passer
+ses journées, ressemble fort à l'étude d'un lycée. C'est une grande
+salle tapissée de cartons, meublée de quelques vieilles chaises
+dépaillées et de tables malpropres.
+
+Les deux fenêtres donnent sur une cour qui n'est pas moins large qu'un
+puits; on y verrait cependant assez clair en plein midi sans l'épaisse
+couche de poussière gluante collée aux vitres.
+
+De même que dans une voiture, l'hiver, le voyageur, pour regarder une
+jambe qui passe ou voir l'heure d'une horloge publique, essuie par
+endroits sur les glaces la vapeur de la respiration, de même les
+employés du bureau des Duplicatas, pour observer ce qui se passe dans
+la galerie voisine, pratiquent des judas dans la crasse opaque qui
+recouvre la vitre, avec le bout de leurs doigts légèrement humecté de
+salive.
+
+Ah! la poussière! comme la cendre du Vésuve qui a enseveli Pompéï,
+elle couvre de son linceul morne cette nécropole bureaucratique, et
+l'araignée file le crêpe de ce deuil.
+
+D'où vient-elle, cette poussière?
+
+Les balais des garçons de bureaux sont impuissants à la combattre;
+quant au plumeau mis à leur disposition, comme il leur faudrait lever
+les bras, ils ne s'en sont jamais servis.
+
+Chaque matin les employés apportent à leurs souliers un échantillon de
+toutes les boues de Paris: il y a la boue noire et fétide de la rue du
+Four-Saint-Germain, cette boue dont M. Bertron tire de l'huile
+d'olive, et la boue crayeuse de Montmartre; il y a la boue rouge de la
+rue de Rivoli et la boue verte du Père-Lachaise.
+
+A la chaleur du poêle toutes ces ordures sèchent et s'émiettent en
+pulverin impalpable; l'atmosphère s'alourdit d'évaporations malsaines,
+de miasmes délétères. Le vent, quand on ouvre la porte avec violence,
+soulève des tourbillons comme le simoun dans le désert.
+
+La caserne empeste le cuir, le crottin et le tabac; la sacristie a
+l'odeur affadissante de la cire et des cierges éteints; la gargote
+empoisonne le graillon, la viande et le vin; l'air nauséabond de
+l'hôpital soulève l'estomac: eh bien! les bureaux du ministère de
+l'Équilibre ont aussi leur odeur _sui generis_, odeur indescriptible
+et indéfinissable, où se mêlent et se confondent les plus horribles
+exhalaisons, l'eau qui cuit sur le poêle, la souris crevée entre deux
+dossiers, les débris en putréfaction des repas quotidiens oubliés dans
+les coins; l'haleine fétide, la sueur des habits qu'on change, le cuir
+des souliers qui rissolent près du feu, enfin les effluves de toutes
+les misères, de toutes les corruptions et de toutes les infirmités des
+gens qui y vivent. Aux vapeurs de cet odieux alambic s'ajoute la fumée
+des lampes qu'on allume en plein jour, et l'on est surpris de voir une
+lumière brûler dans un pareil milieu.
+
+L'étranger qui entre dans le bureau est saisi à la gorge; il est
+frappé de vertige et chancelle comme le visiteur dans la grotte du
+Chien; il suffoque et demande de l'air comme l'asphyxié. Mais qu'il se
+garde bien d'ouvrir la fenêtre; les employés furieux la lui feraient
+refermer: une bouffée de brise les enrhume, et ils ne peuvent plus
+respirer dès qu'il y a de l'air.
+
+Telle est la pièce où travaillait Romain; on en compte quelques-unes
+de ce genre dans l'Administration. Cela tient au nombre trop grand
+d'employés qu'on y entasse pour les avoir tous sous la main. Ils
+étaient là dix qui noircissaient du papier, sans compter le commis
+principal installé à une table plus élevée, comme un pion de collége.
+
+Cette cohabitation forcée rend l'existence épouvantable; il en résulte
+des rapports dignes du Petit-Bicêtre.
+
+Aussi Caldas dut renoncer à faire quoi que ce soit, il imita ses
+collègues. Impossible de travailler au milieu du bruit. Si par hasard
+l'un d'eux voulait se mettre à la besogne, les neuf autres
+commençaient une scie, et à force de tapage lui faisaient vite poser
+la plume.
+
+Pour tuer le temps, Romain se résigna à observer ses collègues, comme
+un naturaliste observe à la loupe des helminthes. La collection était
+variée.
+
+Le plus ennuyeux de tous était un jeune commis répondant au nom de
+Gobin. Celui-là faisait le désespoir de Caldas, qui ne pouvait ouvrir
+son pupitre ou remuer une feuille de papier sans l'avoir sur son dos.
+
+ * * * * *
+
+Gobin est l'EMPLOYÉ CURIEUX.
+
+Cet employé est informé de tout ce qui se passe dans le ministère et
+même ailleurs. Il doit avoir à ses ordres une police secrète. Dans son
+pupitre est un état fort exact du personnel. Il y suit pas à pas les
+promotions de tout l'Équilibre. En marge de l'état sont des notes à
+l'encre rouge, tout ce qu'il a appris sur le compte de Pierre ou de
+Paul.
+
+On peut l'interroger avec plus de certitude que M. Le Campion, il se
+fait un plaisir de répondre.
+
+Il sait les noms et prénoms de tous ses collègues, leur âge, le lieu
+de leur naissance, la date de leur entrée dans l'Administration. Il
+possède aussi leur biographie.
+
+Il recueille les détails intimes. Il connaît le chiffre de fortune de
+celui-ci, le nombre des enfants de cet autre, il n'ignore pas le nom
+du protecteur de ce troisième. Il peut vous renseigner sur les amours
+de son sous-chef et vous conter les anecdotes scandaleuses qui
+circulent sur les femmes de deux ou trois commis principaux.
+
+Ce Gobin est l'homme le plus affairé de l'Équilibre.
+
+Le matin il pratique des visites domiciliaires dans les pupitres des
+camarades en retard. Pendant le déjeuner il fait sa tournée dans toute
+la maison.
+
+Les garçons de bureau sont ses amis; il écoute aux portes, fait
+bâiller les lettres et ramasse soigneusement tous les petits morceaux
+de papier perdus.
+
+Cet homme dangereux compte pour avancer sur les petits mystères qu'il
+a su surprendre. On le redoute. C'est le chiffonnier des secrets.
+
+ * * * * *
+
+Un chiffonnier dans un autre genre est l'EMPLOYÉ COLLECTIONNEUR.
+
+Les lauriers de MM. Dusommerard et Sauvageot ont troublé les idées de
+ce brave homme.
+
+Il a entendu dire qu'une collection d'objets, de quelque nature qu'ils
+soient, peut acquérir une grande valeur; depuis lors il collectionne.
+
+Il s'est condamné à recueillir les flacons, les fioles et les pots de
+pommade.
+
+Ce bureaucrate inoffensif arrive tous les matins harassé au ministère;
+il a fouillé avant de venir les boutiques des innombrables Auvergnats
+adonnés au commerce des détritus de Paris. Il dort la moitié du jour,
+rêvant de pots et de fioles chimériques.
+
+Il est décidé, lorsque sa collection atteindra le numéro d'ordre
+50,000, à en faire présent à l'État; il espère en obtenir en retour un
+magnifique local au Louvre, vingt mille francs d'appointements, et le
+titre de Directeur du musée des Pots de pommade.
+
+ * * * * *
+
+L'EMPLOYÉ QUI FRÉQUENTE LES THÉATRES est un être tout à fait
+assommant. Sa conversation est un habit d'arlequin cousu des pièces
+qu'il a vu jouer; il a la spécialité des imitations, comme Brasseur.
+
+Jadis le gnouf-gnouf de Grassot l'avait enthousiasmé, il a dit «mon
+dieur-je!» comme Lassagne, et «mordious!» comme M. Mélingue.
+
+Aujourd'hui il se mouche comme Paulin Ménier dans _la Fille du
+Paysan_, il éternue comme Got dans _les Effrontés_, il remue les
+jambes comme Dupuis dans _la Grande Duchesse_, et les bras comme
+Raynard dans _les Chevaliers du Pince-nez_.
+
+Une seule fois dans sa vie il a su citer à propos, et du Scribe
+encore! C'est l'an dernier, lorsqu'on lui a refusé de l'avancement.
+
+--Sapristi! j'y avais pourtant droit. Voilà cinq ans que je le
+demande!
+
+ * * * * *
+
+L'EMPLOYÉ MALADE est d'un voisinage plus désagréable encore. Son
+pupitre est une pharmacie, et il apporte, dit-on, dans une bouteille
+certain médicament cher aux malades de Molière.
+
+Comme il est réellement valétudinaire, il passe pour un carottier.
+
+ * * * * *
+
+L'EMPLOYÉ TIMIDE est au moins réjouissant. Celui-là a peur de tout, et
+il ne met pas une virgule sans se demander sérieusement si elle ne
+doit pas nuire à son avenir administratif. C'est sans doute dans la
+crainte de se compromettre qu'il ne fait absolument rien.
+
+ * * * * *
+
+L'EMPLOYÉ FORT DE SES DROITS est l'avocat consultant du bureau; il
+donne des conseils aux collègues et voudrait qu'une chambre syndicale
+de commis contrebalançât le pouvoir absolu du ministre.
+
+On lui reprochait un jour de voler l'Administration en ne travaillant
+pas:
+
+--On me paye, je donne mon temps, répondit-il fièrement, on n'a rien à
+exiger de plus.
+
+ * * * * *
+
+L'EMPLOYÉ QUI REÇOIT MAL LE PUBLIC est pénétré de son importance. Il
+traite les administrés du haut de son pupitre. C'est dans le bureau de
+cet employé qu'un jour entra le ministre lui-même; il ne le
+connaissait pas, le reçut très-mal, et finit par l'envoyer promener.
+Le soir même ce bureaucrate incongru était congédié. Malheureusement
+on l'a remplacé depuis, et il y a longtemps que le ministre ne s'est
+promené incognito.
+
+ * * * * *
+
+L'EMPLOYÉ ANCIEN SOUS-OFFICIER tient sa canne comme un sabre et se
+coiffe le chapeau sur l'oreille; ne dit pas: «je vais déjeuner,» mais
+«je vais manger la soupe,» appelle l'heure de la sortie «la retraite»
+et le ministère «la caserne;» écrit supérieurement la bâtarde et
+débauche les autres sous prétexte d'aller boire la goutte.
+
+C'est du reste ce qu'on appelle un bon garçon. Et voici un feuillet
+arraché au livre de sa dépense mensuelle:
+
+ JANVIER 1862.
+
+ Chambre 9fr.50c.
+
+ Cordonnier et tailleur 14 00
+
+ Blanchissage 1 15
+
+ Pension 85 00
+
+ Tabac 20 00
+
+ Absinthe, petits verres et autres 70 35
+
+ Total égal 150fr.00c.
+
+
+ * * * * *
+
+L'EMPLOYÉ QUI A DÉPASSÉ LA LIMITE D'AGE passe sa vie à lutter contre
+son extrait de naissance.
+
+L'administration, qui n'est pas encore entrée dans les idées de M.
+Flourens, met à la retraite les employés qui ont plus de
+soixante-douze ans.
+
+Le bureaucrate qui a franchi cette limite cherche continuellement à
+réparer des ans l'irréparable outrage; il affecte, pour faire croire à
+sa jeunesse, les airs d'un jouvenceau étourdi.
+
+Il n'est sorte de ruses qu'il ne déploie.
+
+Il y a deux ans, il s'est avisé d'annoncer par une lettre imprimée
+qu'il épousait une demoiselle de dix-sept ans. L'invention de ce
+mariage imaginaire eut un bon résultat, chacun se dit: «Ah ça, mais il
+n'est donc pas si vieux!»
+
+Cette année-ci il a fait part à toute l'Administration de la naissance
+d'un fils aussi fantastique que son mariage, et tout le monde de
+s'écrier:
+
+«Voyez-vous, le gaillard!»
+
+Il a un fils, en effet; mais ce rejeton, commis principal à
+l'Équilibre, a quarante-cinq ans.
+
+Quelqu'un disait à ce fils:
+
+--Votre père rajeunit donc tous les ans d'une année?
+
+--Ne m'en parlez pas, répondit-il; si cela continue, je serai bientôt
+plus vieux que lui.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+--Monsieur, dit le garçon de bureau a Caldas, il y a une dame qui vous
+demande.
+
+D'après les ordres de son ami, Mlle Célestine ne pénétrait plus dans
+le bureau; il avait fait ce coup d'État pour éviter d'être classé
+parmi les Lovelaces bureaucratiques, car l'administration de
+l'Équilibre est peuplée de Lovelaces. Ce sont de jeunes messieurs bien
+peignés et bien mis, qu'on prendrait pour des gandins, n'était la
+maudite genouillère. Ils donnent dans la journée des rendez-vous à des
+dames ébouriffantes de toilette qui viennent avec des petits chiens
+sous le bras. Ils trouvent que ça les pose.
+
+Caldas, qui ne tenait pas à être posé, courut au café de l'Équilibre
+rejoindre l'ingénue de Grenelle.
+
+--Cher Romain, lui dit-elle dès qu'il entra, je viens te demander un
+petit service.
+
+--Pourvu qu'il ne soit pas en argenterie, dit Caldas qui a déjà
+imprimé dix fois le mot dans le _Bilboquet_.
+
+--Mon ami, c'est aujourd'hui la fête de mon propriétaire.
+
+--Il s'appelle donc Huit Avril, ton propriétaire?
+
+--Juste, mais il a encore trois autres noms de baptême; il se fait
+souhaiter sa fête quatre fois l'an.
+
+--Et tiens-tu beaucoup à la lui souhaiter, sa fête?
+
+--Oh! c'est lui qui paraît tenir à la chose; il m'a fait gracieusement
+avertir par un de ses amis qui est huissier.
+
+--Bigre! et combien te faut-il?
+
+--Il ne me manque que trente-cinq francs.
+
+--C'est grave, dit Romain en portant la main à sa poche avec un geste
+désespéré; est-ce que son ami n'attendrait pas?
+
+--Oh! si, il attendra dix jours pour vendre mes meubles!
+
+--C'est impossible, je ne saurais plus où reposer ma tête.
+Attends-moi, je remonte négocier un emprunt.
+
+C'est au riche Gérondeau que Caldas s'adressa:
+
+--Vous voulez deux louis, lui dit l'opulent expéditionnaire, je suis
+bien gêné dans ce moment-ci, j'ai mis mes boutons de diamant au clou
+pour payer la différence de mes Nord.
+
+--Pauvre homme! fit Caldas vexé, je vous plains beaucoup.
+
+--Oui, je suis fort à plaindre, en effet, mais je sais me sacrifier
+pour mes amis, moi; j'ai trop bon coeur pour vous laisser dans
+l'embarras. Asseyez-vous là, faites-moi un billet, et demain je vous
+apporterai les fonds.
+
+--Comment, un billet, vous plaisantez?
+
+--Mon petit, voyez-vous, ce n'est pas que je me défie, mais on ne sait
+ni qui vit ni qui meurt. Si vous veniez à mourir, je pourrais attaquer
+votre famille.
+
+--Soit, je vais vous donner ma signature, mais il faut de l'argent
+séance tenante.
+
+--Oh! impossible alors, n'en parlons plus!
+
+Et Gérondeau s'éloigna joyeux en marmottant entre ses dents:
+
+--Je l'ai échappé belle!
+
+Dans sa désolation, Caldas songea à Basquin; il tombait mal.
+
+--Pour qui me prenez-vous? lui dit le calligraphe vit-on jamais
+employé de l'Equilibre possesseur de trente-cinq francs après le six
+du mois! Les bureaucrates rangés sont en retard d'un mois seulement,
+les autres sont en retard d'une année.
+
+--Il me faut de l'argent à tout prix, dit Romain.
+
+--Achetez une montre.
+
+--J'y ai pensé, mais je n'aurais pas le temps de réaliser. Le
+créancier attend.
+
+--Écoutez, il y a encore deux moyens: empruntez au garçon de bureau
+usurier, ou faites-vous faire une avance sur la caisse.
+
+--Je ne suis pas financier, dit Caldas, lequel de ces modes d'emprunt
+vaut le mieux?
+
+--Cela dépend de la somme et des circonstances. Le garçon de bureau
+usurier est bon enfant; il aime les employés, et comme il est chagrin
+de les voir gênés, il se plaît à leur avancer ses petites économies.
+On le règle en billets à un, deux ou trois mois, ou on lui donne une
+délégation sur les appointements; vous le voyez, c'est très-commode.
+
+--Honnête garçon de bureau! dit Caldas, fait-il payer cher ses petits
+services?
+
+--Oh! non, il demande à peine vingt pour cent par mois.
+
+--C'est pour rien. Parlons du caissier: il fait donc des avances?
+
+--Oui, aux gens qu'il connaît, c'est pure obligeance de sa part.
+Comment, vous ne le saviez pas?
+
+--Heureusement, dit Romain.
+
+--Eh bien! je vais vous présenter à lui.
+
+Le caissier refuse rarement aux employés un léger service dans le
+courant du mois.
+
+Est-il autorisé par l'Administration? on n'en sait rien.
+
+Mais on n'a pas souvent recours à lui, on préfère s'adresser au garçon
+de bureau usurier. Il est de fait qu'en tirant sur la caisse, on
+contracte une obligation, et la reconnaissance est un fardeau lourd à
+porter.
+
+Avec le garçon usurier, on a le droit de se croire parfaitement quitte
+lorsqu'on a payé deux cent quarante pour cent par an.
+
+Le caissier reçut parfaitement Caldas et lui donna gracieusement ce
+dont il avait besoin; le propriétaire de Mlle Célestine dut être
+content.
+
+C'est un mauvais service que rendit là Basquin à Caldas. Depuis ce
+jour, celui-ci mangea ses appointements en herbe.
+
+C'est vers le 3, d'ordinaire, qu'il commençait à demander des avances.
+Mais il comptait, pour rétablir sec affaires, sur sa pièce du
+Théâtre-Français et sur celle qu'il faisait en collaboration avec
+Saint-Adolphe.
+
+Il était d'ailleurs au mieux avec le caissier. Parfois il allait lui
+tenir compagnie derrière sa grille et il s'amusait à regarder les
+visages des gens qui venaient toucher.
+
+C'est là qu'un jour d'émargement, il vit un monsieur bien mis qui
+présenta un bon et reçut en échange cinq cents francs.
+
+--Quel est ce monsieur? demanda-t-il au caissier, et pourquoi lui
+donne-t-on tout cet argent?
+
+--Comment pourquoi? c'est un de nos collègues.
+
+--Mais je ne le connais pas, moi qui connais tout le monde ici! Ne
+vient-il donc jamais?
+
+--Parbleu si, tous les trente ou trente et un du mois.
+
+--Que fait-il alors? qui est-ce?
+
+--Mon cher, murmura le caissier, c'est l'EMPLOYÉ QUI REND DES
+SERVICES.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+_Le Zèle_, comédie en quatre actes, en prose, par MM. Saint-Adolphe et
+Romain Caldas, allait être terminé et présenté à M. de Chilly.
+
+M. Deslauriers, qui n'est pas un collaborateur pour rire, avait
+vigoureusement pioché. Il avait bel et bien mis pour sa part deux mots
+plaisants qui n'étaient pas drôles du tout. De plus il avait recopié
+de sa plus belle écriture les deux premiers actes.
+
+Il achevait la copie du troisième un matin, lorsque Caldas entra.
+
+--Cher Saint-Adolphe, dit le jeune homme, nous n'en, finirons jamais,
+si vous me laissez dans le bureau où je suis. Il faut absolument me
+mettre ailleurs.
+
+--Ah! si je pouvais te faire travailler dans mon propre bureau, dit
+tristement Saint-Adolphe, je voudrais faire concurrence à Sardou et
+devenir le marquis de Carabas du boulevard. Malheureusement c'est
+impossible.
+
+--Pourquoi? demanda Romain.
+
+--Parce que ce n'est pas l'usage, et que l'usage est le tyran de
+l'Équilibre. Ah! tu ne connais pas nos bureaucrates, mon ami! l'usage
+les guide comme le caniche guide l'aveugle, et ils vont en aveugles,
+en effet. L'usage pour eux, c'est le transparent qu'on donne aux
+enfants qui s'exercent à écrire. La routine est leur foi, ils ont pour
+l'innovation l'horreur qu'éprouve pour l'eau la bête enragée. Avant de
+faire la moindre broutille, l'employé se gratte la tête. Vous croyez
+qu'il réfléchit? non; il se demande: «--Cela s'est-il déjà fait?»
+
+Cela s'est-il fait? voilà le grand mot.
+
+Vous venez proposer quelque chose de grand, de beau, d'utile,
+d'indispensable, on vous demande d'abord: «--Cela s'est-il
+fait?--Non.--Alors, serviteur.» Vous insistez, vous prouvez qu'il fait
+jour à midi au mois de juin. A quoi bon? Cela ne s'est jamais fait.
+Aussi, chaque année, dans les mêmes circonstances, on voit se
+reproduire les mêmes boulettes. Cela s'est fait, cela se fera. Tout
+est gravé, stéréotypé, cliché. Vous avez, vous, une lettre de dix
+lignes à écrire, vous prenez la plume; votre sous-chef arrive:
+
+«--Malheureux, que faites-vous? dit-il, il y a un précédent.
+
+«--A quoi bon? répondez-vous, la chose est simple comme bonjour,
+j'aurai fini dans cinq minutes.
+
+«--Ce n'est pas ainsi qu'on procède, réplique le sous-chef, il y a un
+précédent, il faut le trouver.»
+
+On cherche, on fait fouiller vingt bureaux, quatre cents cartons, on
+remue des dunes de poussière, on dérange cinquante employés et on ne
+trouve rien.
+
+--Et que fait-on alors? demanda Caldas.
+
+--On en revient à votre première idée. La lettre est écrite en cinq
+minutes; on a perdu trois jours, mais on a sauvegardé LA TRADITION
+ADMINISTRATIVE.
+
+XL
+
+
+--Prenez patience, avait dit M. Deslauriers à Caldas, restez encore
+quelque temps dans la pièce où vous êtes. Je vais m'occuper de vous et
+tâcher de vous bien caser.
+
+Infortuné chef de bureau!
+
+Il ne réussit pas à obtenir pour Romain la place qu'il demandait, mais
+on lui en donna une à lui-même qu'il ne demandait pas.
+
+Il fut nommé sans avancement au bureau de la Dette. C'est à
+l'administration de l'Équilibre, qui est très-pauvre, le moins chargé
+de tous les services. On le considère comme un cul-de-sac, et on y
+fourre les chefs dont on est mécontent.
+
+M. Deslauriers, qui se flattait d'arriver au poste de chef de
+division, fut frappé au coeur de cette disgrâce. Il poussa les hauts
+cris, se remua, réclama. Trop tard. Le pape n'est pas seul
+infaillible: Son Excellence avait signé.
+
+Il voulut au moins savoir pourquoi on l'envoyait chez les Sarmates,
+et, après une enquête souterraine, il apprit toute l'histoire de ce
+terrible coup de Jarnac. M. Deslauriers, tandis qu'il sommeillait dans
+la quiétude, avait pour sous-chef un homme que l'envie empêchait de
+dormir. Ils avaient toujours été fort bien ensemble, car le malheureux
+chef ne soupçonnait même pas le caractère cauteleux de son subordonné.
+
+Cet envieux, nommé Cluche, qui réussit longtemps à se faire passer
+pour un brave homme, est par excellence le SUPÉRIEUR SOURNOIS.
+
+Affable et traitant en apparence son monde sur le pied de la
+camaraderie, il se fait un plaisir de desservir dans l'ombre les naïfs
+qui ont eu l'imprudence de se fier à lui. Qu'un employé se mette dans
+son tort, il l'excuse et le rassure, mais à la fin du mois il charge
+son dossier d'une note accablante. Il accorde volontiers la permission
+de s'absenter, et si l'on s'absente, il ne manque pas de faire un
+rapport. C'est l'homme des coups de couteau dans le dos.
+
+Ce Cluche s'ennuyait d'être sous-chef. Il avait plusieurs fois fait
+valoir ses droits à l'avancement. Il ne lui en était rien revenu.
+
+C'est alors qu'il jeta les yeux sur la place de M. Deslauriers. On
+appelle cela à l'Équilibre: _convoiter les souliers d'un mort_.
+Certaines gens ne sont à l'aise que dans ces chaussures-là. Cluche
+imagina une combinaison assez ingénieuse, il dressa ses batteries, et
+un beau matin l'Administration s'aperçut que le chef du bureau de la
+Dette avait depuis onze ans dépassé la limite d'âge. On s'empressa de
+réparer cet oubli, et on mit l'oublié à la retraite.
+
+L'Administration cherchait sur son Livre-Noir un chef mal noté à
+envoyer en disgrâce, lorsqu'elle apprit à propos que Deslauriers, non
+content de compromettre dans les coulisses la dignité de
+l'Administration, collaborait avec ses propres employés, et ce,
+pendant la séance, à verroux tirés.
+
+--Voilà l'homme à sacrifier, se dit-elle.
+
+Le jour même où était signée la déportation du vaudevilliste, Cluche
+arrivait juste à point pour demander sa succession. Il l'aurait
+obtenue sans un de ces coups de fortune qui renversent les plans les
+plus savamment conçus.
+
+Un protecteur influent qu'il avait mourut dans la nuit d'une
+indigestion. L'affaire s'était ébruitée dans l'intervalle, et deux
+autres sous-chefs arrivèrent à la curée.
+
+Ah! l'Administration fut bien embarrassée! Les protecteurs des deux
+nouveaux venus avaient juste autant de crédit l'un que l'autre. Devant
+deux employés d'un mérite si parfaitement égal, on prit un moyen
+terme, et un quatrième, qui n'avait rien demandé et qui ne s'y
+attendait guère, eut la place.
+
+Il se trouva qu'il la méritait.
+
+XLI
+
+
+Cette promotion mit sens dessus dessous le bureau des Duplicatas. M.
+Castelouze, le nouveau chef, tenait à faire autrement que son
+prédécesseur. Ce n'est pas qu'il changeât rien au fond, mais il
+modifia singulièrement la forme: là où on se servait de fiches, il
+employa des registres, et réciproquement. Il fit plus: on écrivait sur
+les répertoires les chiffres d'ordre à droite et à l'encre rouge, il
+décréta qu'on les écrirait à gauche et à l'encre bleue.
+
+Ces réformes si radicales firent crier les mauvais esprits.
+
+En dépit de la routine, tous les chefs en agissent ainsi, à
+l'Équilibre, afin d'imprimer au travail qu'ils dirigent un caractère
+de personnalité.
+
+M. Castelouze, l'homme aux chiffres à gauche, n'est pas le premier
+venu. Il a su se créer dans l'Administration la renommée d'un
+spécialiste. C'est l'homme des affaires litigieuses, des créances
+douteuses, des négociations délicates.
+
+C'est au bureau qu'il vient de quitter (le service des Recouvrements)
+qu'il a pris l'habitude de considérer le public comme un gibier. Il
+chasse, pour le compte de l'Administration, avec le désintéressement
+du chien bien dressé qui rapporte la perdrix dont il n'aura même pas
+les os.
+
+Il n'est pas de Normand madré, d'avoué retors qu'il ne puisse rouler
+sur son terrain, et il ne s'en fait pas faute. Autrefois, aux débuts
+de sa carrière, le zèle de Castelouze était tout politique. Quand il
+avait fait rentrer dans la caisse de l'Administration un franc dix
+centimes sur lesquels elle ne comptait pas, quand il avait découvert
+la fraude d'un administré, il s'en réjouissait comme de titres à
+l'avancement. Avec le temps, il s'est passionné, et ce qu'il en fait
+maintenant n'est plus du tout dans l'intérêt de son ambition ou dans
+celui de l'État, il agit pour son plaisir personnel; il fait de l'art
+pour l'art. Mais quel flair! quelle subtilité! quelle ardeur! Un rien
+le met sur la trace; et quand il tient une piste, arrive toujours
+jusqu'au gîte. Ah! qu'il est heureux quand il a levé un lièvre,
+heureux quand il l'a forcé!
+
+Le lièvre, c'est le débiteur.
+
+Et il ne s'en prend pas seulement aux affaires présentes, il remonte
+dans le passé, à dix ans, quinze ans; il remonterait au déluge, sans
+la loi sur la prescription. Il fouille les vieux dossiers, se roule
+dans la poussière des cartons oubliés, et ce n'est jamais en vain
+qu'il bat ainsi le passé. Son sens de chasseur ne le trompe jamais; il
+évente des fumées insaisissables pour tout autre, et comme l'ogre il
+dit d'un ton joyeux:--Ça sent la chair fraîche!
+
+Et le débiteur, qui dormait paisible sur une fraude vieille de dix
+ans, est tout surpris un matin de voir arriver un avertissement qui
+l'engage à se présenter dans la huitaine au bureau pour se libérer.
+
+Pour nombre d'employés qui ne font pas leur devoir, il fait, lui, plus
+que son devoir. Il outrepasse ses droits, souvent au mépris de la
+justice; il abuse de l'ignorance de l'un, de la faiblesse de celui-ci,
+et de l'incurie de ce troisième. Il prie, il menace, il est
+impitoyable, et pour que l'Administration ne soit pas lésée, il lèse
+au besoin le public.
+
+On connaît bien son penchant à l'Équilibre, et un chef de division,
+qui comme M. Dupin cultive le calembour, disait en parlant de
+Castelouze: Il a le regard _fisc_.
+
+En réalité Castelouze a l'oeil de l'oiseau de proie; son nez est
+busqué comme le bec de l'aigle; il a la dent blanche et pointue du
+carnassier; ses aptitudes morales ont modifié son physique; il a la
+tête fureteuse et des allures de limier; il ne marche pas, il quête;
+sa narine mobile semble prendre le vent. Quand il se pose, il tombe en
+arrêt, la tête allongée en avant, les épaules infléchies, les jambes
+légèrement ployées sur le jarret, les bras prêts à saisir la proie.
+
+Malgré toutes ces qualités de race, les capacités de Castelouze ne
+s'élèvent pas au-dessus d'un certain ordre; il a les vues bornées,
+comme tous les gens qui se passionnent, et il est entêté comme les
+hommes à idées fixes. En dépit du mouvement qu'il se donne et des
+services qu'il rend, on ne le considère pas en haut lieu comme un des
+Directeurs de l'avenir.
+
+C'est de lui que le ministre disait:
+
+--Il bat des ailes, mais il ne vole pas.
+
+ * * * * *
+
+XLII
+
+
+Le passe-droit dont M. Deslauriers avait été victime fit à Caldas le
+plus grand tort.
+
+Quand on est employé, à l'Équilibre, on commet une faute grave si on
+se lie d'amitié avec un autre employé, quel qu'il soit, supérieur ou
+subalterne. Jamais on ne partage, en effet, la bonne fortune de cet
+ami, si la faveur enfle ses voiles; on est toujours éclaboussé par sa
+disgrâce, s'il vient à sombrer.
+
+Caldas apprit cette belle maxime d'un jeune commis, fils d'un garçon
+de bureau, qui avait été élevé par son père dans la crainte de Son
+Excellence et de la hiérarchie.
+
+Ah! c'était un bon père, ce garçon de bureau, et surtout un homme
+convaincu. Du jour où son fils fut nommé commis, il le salua dans la
+rue et ne lui parla plus qu'avec vénération.
+
+La Hiérarchie avec la Tradition, voilà les deux pivots de l'Équilibre.
+Aussi l'Administration s'efforce-t-elle de multiplier entre tous les
+grades les lignes de démarcation, et c'est elle-même autant que
+l'orgueil personnel qui creuse un abîme entre le supérieur et son
+subordonné.
+
+Le caractère national aussi y aide beaucoup, et le Français, qui est
+fou d'égalité, est bien aise d'avoir quelqu'un à saluer avec
+déférence, à la condition d'avoir quelqu'un à regarder avec mépris.
+
+La politesse jette une planche sur ce gouffre qui sépare deux hommes
+d'un grade différent, mais c'est une planche pourrie qui rompt au
+moindre effort. Quelle que soit l'urbanité de l'un et de l'autre, dans
+la rue, à table, dans un salon, vous distinguerez à coup sûr le chef
+de son inférieur.
+
+La familiarité de ce dernier, quoi qu'il fasse, aura quelque chose de
+courtisanesque; ce ne sera qu'une nuance, mais on pourra la saisir, et
+l'intimité de l'autre aura toujours l'air d'une condescendance.
+
+Entre les hommes, cependant, il faut un observateur pour deviner ces
+sous-entendus. Mais de femmes femmes, quelle hauteur d'un côté, quelle
+humilité révoltée de l'autre!
+
+En dehors de l'Équilibre, il y a tout un ministère en jupons; il y a
+madame la directrice et madame la _cheffe_ de division, la _cheffe_ de
+bureau et la _sous-cheffe_; le reste ne compte pas. On invite parfois
+la femme du commis principal, qui ce jour-là met sur son dos trois
+mois des appointements de son mari, mais c'est une exception.
+
+Quant aux commis et aux expéditionnaires, on a soin, si on les invite,
+d'oublier mesdames leurs épouses.
+
+La hiérarchie féminine est toujours une puissance, et l'employé de
+l'Équilibre arrivé par les femmes prouve que les jeunes gens qui vont
+dans le monde n'ont pas tort.
+
+Par malheur le beau sexe est mauvais juge des capacités, et les
+dignitaires qu'il fait ne payent souvent que de mine. Ce n'est pas au
+théâtre seul que l'emploi des jeunes premiers va s'effaçant de jour en
+jour. Caldas, qui fréquentait peu les salons administratifs, ne put
+observer ces choses que de loin. Il n'espérait point arriver par les
+femmes; comme il visait haut cependant, il cherchait à se rendre bien
+compte de tous les rouages de l'immense machine bureaucratique. A ses
+instants perdus il la démontait, cette machine, pour son instruction
+particulière, à peu près comme on démonte un tourne-broche.
+
+Il y découvrit un mouvement très-simple, fonctionnant
+très-régulièrement, mais surchargé et entravé par beaucoup de ressorts
+inutiles et d'engrenages superflus. Peut-être l'Administration
+n'a-t-elle pu éviter ces mille et une complications dans son
+mécanisme. Dans les bureaux, qui véritablement sont restés les mêmes
+depuis Colbert, il s'est toujours trouvé des hommes qui ont su
+exploiter à leur profit les besoins du moment. La nécessité passée, le
+bureau créé reste, et pour lui donner alors une apparence d'utilité,
+on détourne les affaires et on les y fait passer, à peu près comme on
+fertilise un champ en saignant une rivière.
+
+Le nombre toujours croissant des services tient encore à deux causes:
+
+A la manie qu'a la petite bourgeoisie de pousser ses enfants dans
+l'Administration. Elle croit leur avoir donné un état libéral quand
+elle leur a posé une plume derrière l'oreille. Le négociant enrichi
+s'imagine grandir dans son héritier quand il a réussi à le faire
+entrer au ministère. Ce fils ira dans le monde officiel, il sera un
+personnage. Et la croix d'honneur! il est sûr de l'avoir dans un temps
+donné.
+
+Les ministères assiégés se défendent comme ils peuvent, ils
+multiplient les obstacles devant leurs portes. Ils font tout pour
+décourager; ils exigent des titres nouveaux; ils augmentent chaque
+année la difficulté des examens. L'ardeur ne se ralentit pas.
+Cependant les ministères semblent crier:
+
+«Bourgeois mesquins, gardez donc vos enfants. N'en savez-vous donc que
+faire? L'agriculture manque moins de bras que de têtes. L'industrie a
+besoin de renforts? le commerce va croissant tous les jours. Que me
+chantez-vous donc avec votre profession libérale. L'homme qui gagne
+six mille francs par an dans un bon métier est financièrement plus
+riche que l'employé appointé à dix mille. Je ne peux pas vous enrôler
+tous, il faut bien qu'aux administrateurs il reste quelques
+administrés.»
+
+L'autre cause provient de l'esprit de défiance naturel au peuple
+français. Ce gros mot de concussion est un épouvantail ruineux. Lui
+qui admire la bureaucratie, voit toujours dans ses cauchemars des
+employés puisant à pleines mains dans les caisses publiques, et, pour
+se délivrer de cette obsession, il a multiplié le contrôle à l'infini.
+Il paye tous les ans quinze millions dans la crainte qu'on ne lui
+prenne vingt-cinq centimes.
+
+Aussi l'Administration française est la plus régulière et la plus
+honnête qu'il y ait au monde. Ce résultat coûte un peu cher, mais la
+France est assez riche pour payer sa vertu.
+
+Pour en revenir à l'Administration de l'Équilibre, elle est minutieuse
+et fouilleuse, chercheuse, méticuleuse, soigneuse, éplucheuse,
+ombrageuse, fureteuse, contrôleuse, mais par-dessus tout
+consciencieuse.
+
+Elle est aussi tracassière, paperassière, écrivassière, coutumière,
+cartonnière, mais avant tout régulière.
+
+Pour obtenir la solution de la moindre affaire, il y faut vingt visas
+et quarante contrôles; le solliciteur est renvoyé de Pilate à Caïphe;
+chacun reconnaît qu'elle est juste, mais personne n'épouse sa cause,
+tous les employés s'en lavent les mains (au figuré), et sa passion
+dure parfois des années entières.
+
+S'il se fâche, ce bon solliciteur, s'il s'irrite;
+
+--Votre affaire viendra en son temps, lui répond-on, elle suit:
+
+LA FILIÈRE ADMINISTRATIVE
+
+Quand les maçons construisent une maison, pour monter les briques ou
+les moellons du sol jusqu'au dernier étage, ils dressent une échelle,
+se placent sur les divers échelons et se passent les briques de mains
+en mains. Les maçons sont paresseux, mais les entrepreneurs sont
+rusés. On calcule donc les distances et l'on met juste le nombre
+d'hommes nécessaire, ni trop ni trop peu, pour que les matériaux
+arrivent rapidement à leur destination, avec le moins de fatigue
+possible pour les travailleurs, afin qu'ils travaillent longuement.
+
+La filière administrative, au ministère de l'Équilibre, était au début
+quelque chose d'analogue: l'organisation du travail, divisé pour
+arriver à une somme de travail plus grande et plus rapide.
+
+Mais les hommes de génie qui ont créé l'administration de l'Équilibre
+comptaient sans les abus.
+
+Chaque année est venue ajouter un rouage inutile à la machine; la
+centralisation, géant aux mille bras, a tout absorbé et tout
+compliqué.
+
+Aujourd'hui la filière est un labyrinthe inextricable dont il est
+difficile de sortir sans fil conducteur.
+
+Une affaire est présentée à un bureau. Vous croyez peut-être qu'elle
+va s'y traiter? point; s'y préparer au moins? pas encore. Nous avons,
+s'il vous plaît, quelques petites formalités à remplir, oh! mon Dieu!
+moins que rien. Il faut d'abord prendre l'avis de trente autres
+bureaux. Quand on a colligé ces trente avis différents, un grand pas
+est fait. Nous entrons dans une phase nouvelle, il s'agit maintenant
+de consulter les fonctionnaires spéciaux, commissionnés _ad hoc_.
+
+Nouveaux délais; autres consultations.
+
+Des incidents sans nombre peuvent surgir; mais passons, et supposons
+encore ce temps d'arrêt franchi. Voici enfin le bureau saisi
+régulièrement avec toutes les pièces à l'appui. Il va s'occuper de
+vous; mais patience, il s'en occupera quand votre tour sera venu.
+Enfin il est arrivé, votre tour. On traite l'affaire, on en décide. Ce
+n'est point encore fini. Le bureau propose, mais le chef dispose. Et
+quand le chef a disposé, il faut encore que le chef de division
+confirme, après quoi vous avez grande chance de voir enfin la chose
+aboutir, à moins que l'autorité supérieure ne juge qu'on a fait fausse
+route, auquel cas tout est à recommencer.
+
+Caldas connut à fond la filière administrative à l'occasion d'un sien
+cousin qui depuis sept ans activait au ministère de l'Équilibre la
+liquidation d'une indemnité.
+
+Comme ce cousin était pressé, comptant là-dessus pour manger, il
+venait dans les bureaux tous les deux jours. Par bonheur il rencontra
+Romain, qui en moins de cinq semaines obtint une solution.
+
+L'argent arriva fort à propos. Le cousin étant mort de faim la veille,
+il servit à le faire enterrer.
+
+XLII
+
+
+Autrefois, lorsque les chemins de fer n'avaient pas détrôné la malle
+pour le transport des dépêches, les maîtres de poste et les postillons
+distinguaient quatre espèces de chevaux.
+
+D'abord le cheval emporté: celui-là s'épuisait en efforts, tirait
+comme un diable à plein collier, aux montées, aux descentes, toujours
+et partout; il rentrait à l'écurie, trempé d'écume et de sueur, il
+durait peu. Pour modérer son ardeur, on tapait dessus.
+
+Ensuite le cheval quinteux: il tirait ou ne tirait pas, suivant son
+caprice. Il faisait un mauvais usage. On tapait dessus.
+
+Puis la rosse; c'était un mauvais cheval qui ne tirait jamais, il
+succombait bientôt aux mauvais traitements. On tapait, on tapait
+dessus.
+
+Enfin le bon cheval: il tirait quelquefois, quand il ne pouvait faire
+autrement, mais il avait toujours l'air de tirer; il allait d'un train
+égal, la tête basse, regardant sournoisement le cheval quinteux qu'on
+rouait de coups, et le cheval emporté qui faisait toute la besogne. Il
+rentrait à l'écurie sans un poil mouillé. Eh bien! il était considéré,
+on lui donnait double ration d'avoine; il durait dix ans: on ne tapait
+pas dessus.
+
+Quatre bons chevaux attelés à la malle, et la malle n'aurait pas
+roulé.
+
+Cette parabole peut s'appliquer à l'administration de l'Équilibre, si
+ce n'est que jamais elle n'a tué employé de travail. Sa conscience à
+cet égard ne lui reproche rien.
+
+Donc, à l'Équilibre, ou divise aussi les bureaucrates eu quatre
+classes:
+
+L'EMPLOYÉ FERVENT: il a encore le beau feu de ses débuts.
+
+L'EMPLOYÉ TIÈDE: il se soucie médiocrement de l'Administration et le
+laisse voir.
+
+Le MAUVAIS EMPLOYÉ: il a jeté son bonnet par-dessus les moulins et ne
+compte plus que comme un zéro.
+
+LE BON EMPLOYÉ: il est, pour tout ce qui touche l'Administration, d'un
+désintéressement sublime; il se soucie de la besogne comme de
+Colin-Tampon, mais, comme le bon cheval du maître de poste, il a
+toujours l'air de tirer; il est considéré, il a l'estime de ses chefs
+et, ce qui lui plaît davantage, des gratifications au jour de l'an.
+
+Caldas, depuis l'affaire Saint-Adolphe, passait pour un employé tiède,
+et, sans doute pour l'encourager à rentrer dans le droit chemin, on le
+désigna pour faire partie du
+
+BUREAU DES MAUVAIS SUJETS
+
+Le bureau des Liquidations jouit, depuis la fondation de l'Équilibre,
+de la plus détestable des réputations.
+
+Il est convenu que du matin au soir les employés y font une vie
+d'enfer.
+
+A une certaine époque ce service n'était composé que de vieillards
+tristes et laborieux; mais telle est la force du renom, que ces
+pauvres diables passaient pour des diables-à-quatre.
+
+Ils sont aujourd'hui remplacés par une majorité de jeunes gens qui ont
+à coeur de ne point faire mentir la tradition.
+
+Ce bureau est le salon de conversation du ministère. C'est le
+rendez-vous des oisifs; on y cause, on y joue au bouchon, on y fait la
+partie de piquet, on y boit de la bière toute la journée. Là
+s'organisent les pique-niques, se machinent les mauvaises
+plaisanteries, s'élaborent les charges. On y blague l'Administration à
+outrance; on y parle politique avec de grands éclats de voix, et
+souvent on s'y prend aux cheveux.
+
+En dépit du tapage, des conversations à douze, des visites
+continuelles, des chansons en choeur, des batailles, la besogne marche
+fort bien dans ce bureau, le plus chargé de tout le ministère et le
+seul qui ait à traiter des affaires sérieuses et délicates.
+
+Le chef de ce bureau est le plus formaliste des hommes. Les honneurs
+administratifs lui ont monté au cerveau, et il porte la tête comme un
+Saint-Sacrement. C'est lui qui fait toujours faire antichambre un
+quart d'heure à tous ses subordonnés, surtout à son sous-chef, afin de
+bien établir la ligne de démarcation.
+
+Il est au plus mal avec ses employés, dont il a vainement essayé de
+réformer la tenue. Il évite d'entrer dans leur pièce; il est vrai que
+s'il y pénètre quelquefois, la présence de cet homme digne n'arrête ni
+les jeux, ni les ris. Sa figure glacée ne les intimide pas plus que
+les mannequins dans les cerisiers n'effarouchent les oiseaux.
+
+Le sous-chef de ce service passe sa vie à porter des paroles de paix
+des employés au chef de bureau, et réciproquement; il discute les
+trêves et les armistices; c'est le négociateur juré.
+
+L'entrée de Caldas dans ce bureau inaugura une recrudescence de
+visites et par conséquent de vacarme.
+
+Il amena toute sa clientèle, Jouvard, l'aimable Sansonnet, les
+bureaucrates Tant-pis et Tant-mieux, Gérondeau, Basquin qui venait
+quatre fois par jour, et bien d'autres encore.
+
+On comptait sur le rédacteur du _Bilboquet_ pour organiser des scies
+désopilantes; mais il se trouva que Romain goûta modérément les
+excellentes plaisanteries de ses collègues. Ils venaient de faire
+mourir de chagrin un pauvre vieil employé égaré parmi eux. Ils étaient
+en train d'en envoyer un autre à Charenton.
+
+Le vieillard qui avait succombé aux farces de ces messieurs était un
+brave homme, isolé, sans famille, qui n'avait que sa place pour vivre.
+
+Il n'était pas fort, et les employés, qui tous pétillent d'esprit
+comme on sait, sont impitoyables pour les pauvres d'esprit.
+
+Le père Germinal, comme on l'appelait à l'Équilibre, devint leur
+souffre-douleur. On commença par de petites tracasseries, on trempait
+ses plumes dans l'huile, on mettait du sable dans son écritoire; on
+lui attachait des queues de papier au collet de sa redingote; on
+cousait les poches de son paletot.
+
+Si parfois il s'endormait, on l'éveillait en sursaut en arrosant d'eau
+froide son crâne dénudé. Mais comme il souffrait en silence, comme il
+n'osait se plaindre, on passa à des charges plus fortes.
+
+On lui persuada que l'Administration était décidée à supprimer son
+emploi (le pauvre homme n'avait pas droit à la retraite). De ce moment
+il ne vécut plus.
+
+Comme ses tristesses et ses inquiétudes n'étaient pas encore assez
+risibles, on s'arrangea de façon à lui faire croire qu'il avait à
+l'Équilibre la réputation d'un mouchard. Soixante employés au moins,
+qui avaient reçu le mot, trempèrent dans cette excellente
+bouffonnerie.
+
+Tout d'abord on battit froid au père Germinal; on se taisait quand il
+entrait; on chuchotait en sa présence; on affectait de le regarder
+avec défiance; on évitait sa société. Inquiet de ces procédés, le
+bonhomme s'enhardit jusqu'à en demander la cause à celui de tous ses
+collègues qui l'effrayait le moins.
+
+Celui-ci haussa les épaules.
+
+--Vous savez bien ce dont il s'agit, lui répondit-il avec mépris.
+
+--Moi, je vous jure que je ne sais rien!
+
+--Allons donc! reprit l'impitoyable farceur, on sait que vous êtes la
+créature de notre chef, et on n'ignore pas que vous lui faites des
+rapports sur nous.
+
+Cette révélation consterna Germinal. Il se voyait, lui innocent,
+accusé d'infamie, odieux à tous et perdu de réputation. Pendant quatre
+ou cinq jours, à moitié fou de douleur, il n'osa plus reparaître au
+ministère; la réprobation générale l'épouvantait.
+
+Enfin, un matin, il se décida à venir; fort de sa conscience, il
+voulait se disculper.
+
+Devant tous ses collègues, il entreprit, d'une voix émue et les yeux
+pleins de larmes, de prouver l'injustice des soupçons dont il était
+victime.
+
+Son plaidoyer fut vraiment grotesque, mais ne désarma personne. On lui
+répondit qu'on n'était pas dupe de ses pleurnicheries.
+
+Un des plaisants l'appela:
+
+--Vieux Judas!
+
+Sur ce mot il sortit au milieu des huées, rentra chez lui et se
+pendit.
+
+Ce résultat n'a pas refroidi complétement les farceurs, et c'est
+maintenant après M. Givrod qu'ils s'acharnent.
+
+Monsieur Givrod, qui est aussi naïf que feu Germinal, donne tête
+baissée dans tous les panneaux qu'on lui tend. Voici la dernière
+mystification dont il a été victime; on en rit encore à l'Équilibre.
+
+Un matin un des employés du bureau arrive avec un journal dans sa
+poche. Le feuilleton de ce journal rendait compte d'un concert donné
+par un célèbre flûtiste qui porte le même nom qu'un chef de division
+de l'Équilibre.
+
+--Messieurs, commença cet employé, vous savez que notre chef de
+division est de première force sur la flûte.
+
+--Ah bah! fit Givrod.
+
+--Comment! vous l'ignorez, continua le farceur. Hier soir il a donné
+un concert à la salle Herz et a obtenu un succès étourdissant. Lisez
+ce qu'en dit M. Scudo.
+
+Le journal passa de main en main et arriva jusqu'à Givrod, qui de sa
+vie n'avait été si étonné.
+
+--Messieurs, proposa alors un camarade, en présence d'un tel triomphe
+il est, je crois, de notre devoir de complimenter notre chef de
+division.
+
+--Croyez-vous! demanda Givrod.
+
+--Nous n'en doutons pas, s'écrièrent tous les autres et, dans
+l'intérêt de notre avancement, chacun de nous doit aller à son tour le
+féliciter.
+
+Tous sortirent en effet l'un après l'autre. En revenant tous
+déclaraient que le chef de division avait paru extrêmement sensible à
+leur démarche.
+
+Givrod veut faire comme tout le monde. Il court au bureau du chef de
+division, insiste auprès du garçon pour être admis, et a le bonheur
+enfin d'y pénétrer.
+
+--Ah! Monsieur! s'écrie-t-il dès le seuil, permettez-moi de joindre
+mes félicitations à celles de mes collègues. Quel admirable talent
+vous avez!
+
+--Que voulez-vous dire? demande le chef surpris.
+
+--Oh! ne vous en défendez pas, continue Givrod d'un air fin, j'y
+étais, je vous ai vu. Quelle embouchure! quel doigté!
+
+Le chef de division tombait des nues.
+
+--Ah! c'est plus fort que Tulou, reprend Givrod; et faisant le geste
+d'un homme qui joue de la flûte: Monsieur, laissez-moi vous le dire,
+vous en pincez comme personne!
+
+Le chef qui n'est pas patient, convaincu que l'infortuné est ivre ou
+fou, sonne et le fait mettre dehors.
+
+Givrod revient au bureau fort piteux, et ses camarades lui prouvent
+qu'il aura blessé son supérieur par quelque flatterie grossière et
+maladroite. Il le croit, et au prochain concert il compte bien s'y
+prendre plus délicatement.
+
+XLIV
+
+
+Le premier jour de son entrée au bureau des Mauvais sujets, Caldas
+trouva que ses collègues étaient vraiment trop gais. Le soir, pressé
+de sortir, il voulut prendre son chapeau, mais les bords lui restèrent
+à la main: on avait mis au fond un poids de dix kilos.
+
+Caldas goûta peu la charge, mais il ne dit rien.
+
+Le lendemain, comme il entrait, un carton préparé à l'avance et rempli
+de poussière lui tomba sur la tête et faillit l'éborgner.
+
+Il trouva la plaisanterie mauvaise, s'épousseta, s'essuya, mais ne dit
+rien.
+
+Dans la journée, ayant eu soif, il voulut boire un verre d'eau et
+avala d'un trait une rasade d'eau bouillante.
+
+Il fut sur le point de se mettre en colère; pourtant il ne dit rien
+encore.
+
+Au moment de partir, il ne trouva plus son paletot; tous les camarades
+avaient filé sournoisement. Après avoir cherché une heure, il fut
+réduit à regagner son domicile avec son habit de travail, une loque
+immonde.
+
+C'en était trop, et comme il n'aime pas les disputes, il arriva de
+bonne heure le jour suivant, et au premier qui entra il donna une
+paire de calottes.
+
+Le calotté était le seul qui n'eût pas trempé dans la plaisanterie.
+Aussi fit-il des excuses à Caldas, qui daigna s'en contenter, mais
+passa dès lors pour un mauvais coucheur.
+
+--Vous n'avez vraiment pas le mot pour rire, lui dit un de ses
+collègues; on ne croirait jamais que vous rédacteur du _Bilboquet_.
+
+Cependant cette histoire de soufflet fit beaucoup pour la gloire de
+Romain et, ce qui vaut mieux, elle assura sa tranquillité. Les farces
+ne s'adressèrent plus à lui.
+
+Une des grandes occupations du bureau des Liquidations, lorsque la
+charge n'est pas à l'ordre du jour, c'est la politique et la
+discussion des affaires publiques.
+
+La question italienne et la politique de M. de Bismark ont été
+étudiées et traitées à fond; on s'y intéresse même aux événements
+intérieurs; on y a discuté les moyens de défense de Troppmann, et on
+ne crée pas un impôt nouveau sans que des orateurs s'inscrivent pour
+ou contre.
+
+Toutes les opinions d'ailleurs, et même toutes les nuances d'opinions,
+y ont leurs représentants. En cherchant bien, on y trouverait quelque
+adhérent des vieux partis, si jamais les vieux partis ont existé
+ailleurs que dans les causeries littéraires de Sainte-Beuve.
+
+Il y a des hommes des anciens régimes, c'est là le plus bel éloge
+qu'on puisse faire de l'Administration de l'Équilibre, qui permet à
+chacun d'avoir une opinion, pourvu que personne ne s'en aperçoive.
+
+Caldas n'a pas d'opinion, ou plutôt il s'en est composé une de
+fantaisie qu'il développe avec beaucoup de vivacité et de profondeur;
+il s'intitule philosophe-aristocrate-socialiste. Il est d'ailleurs
+tolérant, et peut causer de quoi que ce soit sans devenir rouge de
+colère et sans appeler son adversaire: «Navet,» comme a l'habitude de
+le faire M. Louis Veuillot.
+
+Aussi, au bureau des Liquidations, le prenait on volontiers pour
+arbitre lorsqu'on n'était pas d'accord, et on n'était jamais d'accord.
+
+La divergence des opinions de ces messieurs s'explique.
+
+Deux se cotisent pour s'abonner au _Temps_; il y en a un qui ne lit
+que la _Gazette de France_; le plus riche, reçoit le _Journal des
+Débats_; un autre achète le _Siècle_; celui-ci adhère au
+_Constitutionnel_, cet autre à l'_Ami de la Religion_. Un dernier n'a
+d'opinion qu'une fois par semaine, et cela tient à ce que _l'Électeur
+libre_ est un journal hebdomadaire.
+
+Tous se feraient hacher menu comme chair à pâté pour soutenir le dire
+de leurs feuilles. Parole imprimée est pour eux parole d'Évangile, et
+tout rédacteur est un prophète.
+
+Il y a trois employés que la politique touche mediocrement: un qui n'y
+comprend absolument rien, c'est le plus intelligent de tous, et deux
+qui ont bien d'autres chats à fouetter.
+
+Caldas avait remarqué chez l'employé qui ne comprend rien à la
+politique des allures mystérieuses, il le voyait tirer de temps à
+autre un petit cahier de son tiroir et y inscrire quelques notes à la
+dérobée. Son cahier ne le quittait pas. Chaque fois qu'il avait
+occasion de sortir, fût-ce vingt fois par journée, il le mettait
+ostensiblement dans sa poche en disant: «Au revoir, Messieurs!» Romain
+intrigué résolut de pénétrer cette ténébreuse affaire, et, après trois
+semaines de flagorneries audacieuses, l'homme mystérieux lui ouvrit
+son coeur et son carnet.
+
+Cet employé assimile le ministère à une ménagerie et il passe sa vie à
+chercher des analogies entre ses camarades et les divers animaux de la
+création. Il est convaincu que si on trouvait son cahier, il serait
+destitué par son chef et lapidé par ses collègues. De là toutes ses
+précautions. Dans ce cahier il compare Lorgelin à un ours, Coquiller à
+une huître, Nourrisson à un perroquet, Rafflard à un hérisson, le
+Cluche à un serpent à lunettes, Basquin à un ouistiti, le caissier du
+Service intérieur à un boule-dogue, et Gérondeau à un dindon.
+
+Caldas, comme journaliste, y était inscrit en qualité de caméléon. Il
+ne fut pas flatté du rapprochement; aussi répondit-il à ce Van-Amburg
+de la bureaucratie, qui lui demandait son avis sur ce petit travail:
+
+--Je ne vous trouve pas Buffon!
+
+L'un des deux employés qui ont bien d'autres chats à fouetter est
+L'EMPLOYÉ QUI NE DÉPENSE PAS SES APPOINTEMENTS.
+
+Il thésaurise et place à gros intérêt, probablement à la petite
+semaine. C'est lui qui organise des loteries dans l'intérieur du
+ministère; c'est une vieille pendule, une lampe, une montre avec la
+chaîne en jazeron, qu'il place à un franc le billet. Il écoule ainsi
+des rossignols qu'il achète à vil prix.
+
+Depuis vingt ans il est au ministère: il gagne deux mille francs
+d'appointements, et, entré avec vingt-cinq francs pour toute fortune,
+il possède aujourd'hui, sans avoir rien volé à personne, un capital
+clair et net de plus de cinquante mille francs.
+
+Cet employé a une maîtresse qui lui fait ses pantalons, et il porte
+des souliers vernis en moleskine.
+
+L'autre original est un homme bien malheureux, allez! Sa femme est
+jeune, jolie et coquette, et il est jaloux...
+
+Avant de venir au ministère le matin, il enferme, dit-on, son épouse;
+mais ce n'est pas vrai, et la preuve, c'est que trois ou quatre fois
+par jour il s'esquive et court jusqu'à son domicile, afin de s'assurer
+de la présence réelle de la dame.
+
+Il a entendu dire (ce doit être un conte bleu) que certains employés
+ont dû aux charmes de leur moitié un avancement rapide. Sa cervelle en
+a été troublée, et l'année dernière, ayant obtenu une augmentation
+d'appointments de soixante-cinq francs par an, il a fait une scène
+horrible à sa femme et battu froid à son chef pendant six mois.
+
+Dans ce bureau des Mauvais sujets, Caldas trouva cependant un type et
+un ami.
+
+Le type est l'employé qui a une cousine femme du monde et immensément
+riche. Il est allé chez elle en soirée, une fois, il y a quelque
+dix-huit ans; depuis, il fait chaque semaine le récit détaillé de
+cette fête mémorable.
+
+L'ami est l'employé gentilhomme, l'héritier d'un grand nom. Il est
+venu chercher au ministère un abri contre l'orage. Quels que soient
+les hasards de son existence, son coeur sera toujours au-dessus de sa
+fortune. On le trouve fier à l'Équilibre; cela tient peut-être à ce
+qu'il est bien élevé.
+
+Au bureau des Mauvais sujets, outre qu'on boit de la bière, on fume du
+matin au soir. Pipes et cigares cependant sont sévèrement proscrits du
+ministère. De petites pancartes qu'on lit à tous les étages, le long
+de tous les corridors et dans toutes les pièces, l'apprennent aux
+visiteurs. Ces petites pancartes sont ainsi conçues:
+
+ +---------------------------------------------+
+ | Il est expressément défendu de fumer dans |
+ | l'intérieur du ministère de l'Équilibre |
+ +---------------------------------------------+
+
+Cet avertissement, comme de juste, n'empêche rien. On cite des chefs
+incorrigibles qui se renferment pour brûler un cigare. Les employés
+formalistes ne manquent jamais, lorsqu'ils vont «_en griller une_»
+dans quelque réduit inaccessible, de laisser sur leur pupitre une note
+au crayon qui explique leur absence.
+
+Même cette note au crayon est le pendant du tour du chapeau.
+
+En voici la teneur ordinaire:
+
+ _«Je suis au bureau 73 à prendre un renseignement.»_
+
+Il n'y a pas d'exemple qu'un chef soit jamais allé vérifier la chose
+au bureau 73. A l'Équilibre, on aime mieux croire que d'aller voir.
+
+Autre effet de la défense expresse:
+
+Un jour Caldas vit s'escrimer de la pipe un employé que le tabac
+semblait incommoder. Il pâlissait à vue d'oeil...
+
+--Vous avez tort de fumer, lui dit Romain.
+
+--Eh! je le sais bien, répondit l'autre; mais que voulez-vous? c'est
+défendu!
+
+XLV
+
+
+On était au vingt-neuf décembre. L'espoir de la gratification agitait
+tous les coeurs. Comme tous ses collégues, Caldas comptait sur la
+munificence de l'Administration. Même il avait d'avance arrêté
+l'emploi de cet argent.
+
+Et ce n'était certes pas présomption de sa part. Ses droits valaient
+bien les droits des autres. L'Administration d'ailleurs ne fait point
+de jaloux. En bonne mère qu'elle est, elle ouvre sa caisse pour tous
+ses enfants.
+
+Pour les bons employés, la gratification est une récompense; pour les
+mauvais, c'est un encouragement à mieux faire.
+
+Caldas ne fut ni encouragé, ni récompensé.
+
+Le jour des étrennes arriva. Romain se mêla à la foule des
+bureaucrates qui va chaque année applaudir au petit discours que fait
+Son Excellence Monsieur le Ministre. Il envoya quarante-trois cartes à
+un nombre égal de sommités de l'Administration; et cependant il ne lui
+fut pas octroyé un sou.
+
+Le pot au lait de ses espérances fut renversé.
+
+Saint-Adolphe, chef de bureau, avait commis une faute, Caldas fut
+puni. Rien n'est plus juste. Si Caldas avait fait quelque chose de
+bien, Saint-Adolphe eût été récompensé.
+
+En présence d'un déficit de cent cinquante francs, Romain songeait
+très sérieusement à s'arracher les cheveux, lorsque deux agréables
+surprises compensèrent ce léger mécompte.
+
+Son père lui envoya encore un mandat rouge, et sa pièce, _les Oisifs_,
+fut mise en répétition au Théâtre-Français.
+
+Il n'avait donc plus qu'à attendre. Et il attendit, sans trop de
+contrainte, sans presque sentir l'ennui; car il avait beau dire, beau
+faire, le temps critique était passé, il s'habituait.
+
+Oui, il s'habituait, il prenait les allures d'une montre réglée par
+Bréguet: il ne retardait plus pour arriver le matin, et pour sortir il
+n'était pas trop en avance.
+
+Il mangeait, buvait à heure fixe, et il y prenait un certain plaisir;
+les miasmes du bureau ne l'horripilaient plus.
+
+Tous les dimanches, sous prétexte de respirer l'air pur à la campagne,
+il allait se promener dans la poussière à Saint-Cloud ou ailleurs.
+
+Il avait surpris le secret de travailler sans rien faire. Il pouvait
+s'occuper énormément pendant six heures à écrire soixante mots. Enfin,
+symptôme plus grave, deux ou trois fois il s'aperçut qu'il souriait
+aux plaisanteries de ses collègues.
+
+Avouez-le, monsieur, il était temps qu'une crise décisive se produisît
+dans son existence.
+
+Donc il était en train de reconquérir la réputation de bon employé,
+lorsqu'un matin son garçon de bureau lui remit un petit livre qui lui
+était adressé sous pli.
+
+Sur la première page, il aperçut cette dédicace manuscrite:
+
+_A monsieur Romain Caldas, rédacteur du_ BILBOQUET._
+
+HOMMAGE DE L'AUTEUR.
+
+Cette dédicace était signée du nom d'un de ses collègues.
+
+Il tourna le feuillet et lut:
+
+ CATÉCHISME DE L'EMPLOYÉ
+
+ A L'USAGE
+
+ DU MINISTERE DE L'ÉQUILIBRE(1)
+
+ (1)_Petit catéchisme des employés des Droits Réunis_, par J. B.
+ (Justin Bonraignon); Paris 1843, petit in-32, édité par Guillaume
+ (_très rare_).
+
+
+Tout d'abord Caldas crut à une charge.
+
+--Celle-ci est drôle, pensa-t-il.
+
+Mais ce n'était pas une charge, ainsi qu'il s'en put convaincre en
+poursuivant la lecture du petit livre dont voici un extrait exact:
+
+DEMANDE:--_Qui vous a créé et mis au monde de l'Administration?_
+
+REPONSE:--Son Excellence Monsieur le Ministre.
+
+D.--_Comment?_
+
+R.--Par une simple signature.
+
+D.--_Pourquoi?_
+
+R.--Pour toucher des appointements tous les mois, une gratification au
+jour de l'an, travailler le moins possible, monter en grade s'il se
+peut, et mériter ainsi une bonne retraite à la fin de mes jours.
+
+D.--_Qu'est-ce que monsieur le ministre?_
+
+R.--Un être impersonnel que je ne connais pas et que probablement je
+ne connaîtrai jamais.
+
+D.--_Pourquoi dites-vous qu'il est impersonnel?_
+
+R.--Parce que le ministre et le portefeuille existent indépendamment
+de la personne.
+
+D.--_Expliquez mieux votre pensée?_
+
+R.--Je reconnais pour ministre l'homme dont la signature peut me
+donner de l'avancement, que ce soit Pierre ou Paul.
+
+D.--_Pourquoi dites-vous que vous ne le connaîtrez probablement
+jamais?_
+
+R.--Parce que nous ne fréquentons pas les mêmes sociétés.
+
+D.--_Quels sont vos devoirs envers monsieur le ministre?_
+
+R.--Respect, vénération, obéissance, admiration, amour sans bornes,
+tant qu'il est au pouvoir; rien, quand il n'y est plus.
+
+D.--_Pourquoi cette distinction?_
+
+R.--Parce qu'alors je n'attends plus rien de lui et qu'il doit me
+demeurer étranger.
+
+D.--_N'avez-vous pas des devoirs à remplir envers d'autre personnes?_
+
+R.--Je dois honorer tous mes chefs en raison de ce qu'ils peuvent
+pour moi.
+
+D.--_Comment honorez-vous vos chefs?_
+
+R.--Je fléchis le genou devant mon directeur, je salue jusqu'à terre
+mon chef de division, je me découvre et je m'incline devant mon chef
+de bureau, je soulève simplement mon chapeau pour mon sous-chef, et
+je le garde sur ma tête pour tout autre.
+
+D.--_Quels sont vos devoirs vis-à-vis de vos inférieurs?_
+
+R.--Exiger d'eux les hommages que je rends à mes supérieurs.
+
+D.--_Comment devez-vous vous conduire avec le public?_
+
+R.--Je dois être très-raide avec lui, afin de lui inspirer la plus
+haute idée de l'Administration.
+
+D.--_Pourquoi lui inspirer la plus haute idée de l'Administration?_
+
+R.--Afin que le pays ne soit jamais induit en tentation de diminuer le
+nombre des emplois.
+
+D.--_ Qu'est-ce qu'un emploi?_
+
+R.--Une grâce d'état qui permet de traverser, en paix avec sa
+conscience et son estomac, cette vallée de larmes qu'on appelle la
+vie.
+
+D.--_Tout le monde peut-il remplir un emploi?_
+
+R.--Non.
+
+D.--_Que faut-il pour cela?_
+
+R.--Une commission.
+
+D.--_Qu'entendez-vous par une commission?_
+
+R.--La commission est une feuille de papier revêtue du sceau officiel
+qui donne le pouvoir pour faire les fonctions bureaucratiques et la
+grâce pour les exercer dignement.
+
+D.--_D'où vient ce pouvoir?_
+
+R.--De Son Excellence qui le transmet à ses Directeurs avec faculté de
+le communiquer aux autres.
+
+D.--_Comment ce pouvoir se transmet-il de Son Excellence jusqu'au
+dernier employé?_
+
+R.--Ce pouvoir se transmet comme il s'est transmis en tout temps, par
+une succession qui n'a point été interrompue et qui continuera dans
+les bureaux jusqu'à la consommation des siècles.
+
+D.--_En quelle disposition doit-on recevoir sa commission?_
+
+R.--Il y a quatre principales dispositions pour recevoir sa
+commission.
+
+D.--_Quelle est la première?_
+
+R.--La première est d'être en état de grâce.
+
+D.--_Quelle est la seconde?_
+
+R.--La seconde est d'y être appelé et de ne s'y pas ingérer de
+soi-même.
+
+D.--_Quelle est la troisième?_
+
+R.--La troisième est d'être irréprochable dans son écriture.
+
+D.--_Quelle est la quatrième?_
+
+R.--La quatrième est d'être animé du zèle de la gloire de
+l'Administration.
+
+D.--_Expliquez ce que c'est que l'Administration?_
+
+R.--L'Administration est l'assemblée des fidèles employés, qui, sous
+la conduite des supérieurs légitimes, ne font qu'un même corps dont
+Son Excellence est le chef invisible.
+
+D.--_Pourquoi dites-vous invisible?_
+
+R.--Parce qu'il faut des mérites particuliers pour en obtenir une
+audience.
+
+D.--_Qu'entendez-vous par la gloire de l'Administration?_
+
+R.--Sa prépondérance universelle.
+
+D.--_Comment l'assurez-vous?_
+
+R.--En ne permettant pas que jamais on discute ses actes avec les
+faibles lumières de la raison. Elle doit être vénérée comme l'arche
+sainte. Hors de l'Administration, point de salut!
+
+ * * * * *
+
+Le catéchisme tomba des mains de Caldas.
+
+--Voilà, dit-il, un fanatique pour qui l'Administration est une
+religion. Il dit tout haut ce que la France pense tout bas: c'est un
+signe des temps.
+
+XLVI
+
+
+Trois mois s'écoulèrent pleins de périls pour Caldas, obligé à la fois
+d'être présent à son bureau et de suivre les répétitions des _Oisifs_,
+de ménager la chèvre de l'Administration et le chou du
+Théâtre-Français.
+
+Comme il s'en allait en catimini sur les deux heures, au détour d'une
+galerie quelqu'un lui sauta au cou.
+
+C'était un ancien camarade de collége.
+
+--Que fais-tu ici? demanda-t-il à Romain.
+
+--Rien.
+
+--Tu es donc employé?
+
+--Tu l'as dit. Mais toi-même?
+
+--Depuis six mois, mon cher, je suis attaché au cabinet du ministre.
+
+--Je te demande ta protection, dit Caldas.
+
+--Tout ce que tu voudras, répondit l'attaché du cabinet. Mais viens
+jusqu'à mon bureau me présenter ta requête, nous causerons mieux
+qu'ici; j'ai d'excellents londrès.
+
+Romain suivit son ami et pénétra dans un cabinet somptueusement
+meublé, où l'on ne sentait nullement l'odeur des paperasses.
+
+--Sais-tu que tu es admirablement logé, dit-il.
+
+--Que veux-tu? répondit l'ami, il faut bien orner sa prison; et comme
+je travaille du matin au soir....
+
+--Tu travailles? dit Romain au comble de l'étonnement. On travaille
+donc quelque part ici?
+
+--Ah ça! où crois-tu que se fait toute la besogne car enfin il se fait
+de la besogne au ministère.
+
+--En es-tu bien sûr?
+
+L'attaché du cabinet haussa les épaules.
+
+--Voilà bien, dit-il, les petites idées d'un employé à deux mille
+francs!
+
+--Je parie d'après ce que j'ai vu, répondit Romain.
+
+--Eh! tu n'as rien vu, mon cher. Tu n'as pas franchi l'horizon des
+bureaux. Tes collègues sont des fainéants, je le sais. Mais regarde un
+peu au-dessus de toi. A l'Équilibre, le travail sérieux ne commence
+qu'au chef de bureau, au sous-chef quelquefois par exception. Et plus
+on monte, plus la besogne devient âpre et difficile.
+
+--Bravo! dit Caldas, est-ce pour moi que tu poses? Dis-moi tout de
+suite que l'état-major fait toute la besogne.
+
+--Tu crois rire, tu as dit la vérité. Tous nos employés supérieurs,
+dont vous jalousez les gros traitements, sont en réalité moins payés
+que vous, car ils travaillent dix fois, cent fois davantage. D'abord
+ils se réservent toutes les affaires véritablement importantes, et les
+autres, celles qu'ils envoient aux bureaux, ils sont, les trois quarts
+du temps, obligés de les refaire. Nos directeurs, nos chefs de
+division veillent une nuit sur trois. Victimes de la centralisation,
+tout leur passe entre les mains et ils sont responsables de tout.
+Quant au Ministre, il travaille à lui seul autant que tout le
+ministère.
+
+--Tu m'épouvantes, dit Romain; alors je retire ma demande de
+protection.
+
+--Tu fais aussi bien, répondit l'ami. Où ma protection te
+conduirait-elle, grand Dieu! à être sous-chef dans sept ou huit ans;
+et moi-même aurai-je encore une influence dans six mois? Que diable
+es-tu venu faire ici?
+
+--Faire ma carrière, comme tout le monde; ne puis-je pas prétendre aux
+plus hauts emplois?
+
+--Encore une erreur, reprit l'attaché du cabinet. L'Administration
+mène à tout, sauf à ses hauts emplois. Celui qui veut y arriver doit
+commencer par faire toute autre chose.
+
+--Cependant il y a parmi nous des gens très-capables et qui ont tout
+ce qu'il faut pour parvenir.
+
+--Je ne te dis pas le contraire; mais ils ne parviennent pas, et ils
+ne dépassent pas une fois sur mille le grade de chef de bureau.
+
+--A qui la faute?
+
+--Eh! le sais-je?
+
+--On les décourage, reprit Romain. Ainsi, moi, je connais un simple
+commis qui ne serait pas déplacé à la tête d'une division, et tout le
+monde l'avoue. Tu le connais peut-être, un nommé Lorgelin. On dit
+qu'il n'arrivera jamais, personne ne dirait pourquoi.
+
+--Je puis te le dire, moi! Lorgelin est victime d'une lettre anonyme.
+C'est le poignard dont s'arment les misérables dans l'administration
+de l'Équilibre. Il n'y a point de position sûre jusqu'à ce qu'on ait
+atteint les hautes régions. Vous êtes toujours à la merci d'un lâche
+ou d'un goujat.
+
+--Comment peut-on accorder créance à de pareilles dénonciations! fit
+Caldas. On fait une enquête, au moins.
+
+--Eh! mon cher, on jette la lettre au feu, mais l'impression reste.
+
+--Ceci, dit Romain, est la dernière goutte d'eau. Ma détermination est
+prise. On joue demain une pièce de moi aux Français. Si je ne suis pas
+outrageusement sifflé, je donne ma démission.
+
+--Comment! la pièce qu'on donne demain, _les Oisifs_, est de toi! Tu
+as réussi à te faire jouer à la Comédie-Française?
+
+--J'en suis surpris moi-même, mais c'est ainsi.
+
+--Alors, mon cher garçon, ne te plains jamais de l'Administration, tu
+vois bien qu'elle mène à tout.
+
+XLVII
+
+
+C'était le lendemain de la première représentation des _Oisifs_, qui
+avaient obtenu un immense succès.
+
+Caldas, que l'émotion avait empêché de dîner la veille, déjeunait de
+bon appétit entre mademoiselle Célestine et Saint-Adolphe. Sa modeste
+chambre d'hôtel garni était la salle du banquet, mais le menu avait
+été fourni par Chevet.
+
+Saint-Adolphe avait la parole:
+
+--Savez-vous, disait-il à son collaborateur, que votre succès d'hier
+soir avance diablement mes affaires. L'Odéon met demain notre pièce en
+répétition.
+
+--Et j'y aurai un rôle? demanda mademoiselle Célestine.
+
+--Il y en a un, reprit le galant chef de bureau, que j'ai écrit exprès
+pour vous. Mais revenons à la représentation d'hier. Tout l'Équilibre
+y était, et par ma foi, j'ai lieu d'être satisfait de nos
+bureaucrates.
+
+--Je parie, dit mademoiselle Célestine, que chacun d'eux croyait avoir
+fait la pièce.
+
+--Parbleu! répondit Saint-Adolphe, qui croyait bien avoir fait la
+moitié du _Zèle_. J'ai vu dans des loges un directeur et deux chefs de
+division. Got a joué devant un parterre de chefs de bureau.
+
+--Est-ce pour cela, dit Romain, que j'ai entendu deux coups de sifflet
+au troisième acte?
+
+--C'était mon ancien sous-chef, dit Saint-Adolphe; quelle canaille!
+
+--J'ai idée, reprit Romain, que ce doit être l'inconnu qui a hérité de
+mon tiroir et n'a pas jugé à propos de me rendre mon _troisième_ acte.
+Il aura trouvé la seconde épreuve plus faible que la première; il a
+fait preuve de goût.
+
+Mademoiselle Célestine, de sa blanche main, servit le café aux
+convives.
+
+Caldas prit une feuille de papier et, sous la dictée de Saint-Adolphe,
+il commença à écrire sa démission.
+
+A ce moment la porte s'ouvrit, et M. Krugenstern apparut.
+
+Il était radieux aujourd'hui, M. Krugenstern; il avait eu un billet
+pour la première représentation, un billet de famille; il y avait mené
+sa femme et ses deux demoiselles. Il avait ri, il avait pleuré, il
+avait applaudi surtout.
+
+Quelque chose de la gloire de Romain rejaillissait sur lui, et il
+avait dit au foyer, dans un cercle de journalistes:
+
+--C'édre moi gue che l'hapille!
+
+Aussi il venait proposer à son client de lui faire douze habillements
+complets.
+
+--Ah! prenez garde, dit Romain, posant sa plume, c'est que je quitte
+le ministère.
+
+--Che fus audorise, répondit M. Krugenstern.
+
+La réussite n'a point fait oublier à Caldas son savoir vivre. Il
+reconnaît encore ses amis, quand il les rencontre.
+
+Sa démission envoyée officiellement par la poste, il se rendit au
+ministère prendre congé des gens à côté desquels il avait vécu.
+
+M. Le Campion est le dernier qu'il eut l'honneur de saluer.
+
+Cet homme impénétrable se départit en cette circonstance de son
+mutisme habituel:
+
+--J'ai vu votre pièce, lui dit-il; elle révèle un grand talent. Vous
+avez tort pourtant de quitter l'Administration; votre écriture s'y
+était beaucoup améliorée.
+
+FIN.
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11301 ***