diff options
Diffstat (limited to '11131-0.txt')
| -rw-r--r-- | 11131-0.txt | 6482 |
1 files changed, 6482 insertions, 0 deletions
diff --git a/11131-0.txt b/11131-0.txt new file mode 100644 index 0000000..746527d --- /dev/null +++ b/11131-0.txt @@ -0,0 +1,6482 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11131 *** + +PIERRE & JEAN + +GUY DE MAUPASSANT + + + + +«LE ROMAN» + + +Je n'ai point l'intention de plaider ici pour le petit roman qui suit. +Tout au contraire les idées que je vais essayer de faire comprendre +entraîneraient plutôt la critique du genre d'étude psychologique que +j'ai entrepris dans _Pierre et Jean_. + +Je veux m'occuper du Roman en général. + +Je ne suis pas le seul à qui le même reproche soit adressé par les mêmes +critiques, chaque fois que paraît un livre nouveau. + +Au milieu de phrases élogieuses, je trouve régulièrement celle-ci, sous +les mêmes plumes: + +--Le plus grand défaut de cette oeuvre c'est qu'elle n'est pas un roman +à proprement parler. + +On pourrait répondre par le même argument. + +--Le plus grand défaut de l'écrivain qui me fait l'honneur de me juger, +c'est qu'il n'est pas un critique. + +Quels sont en effet les caractères essentiels du critique? + +Il faut que, sans parti pris, sans opinions préconçues, sans idées +d'école, sans attaches avec aucune famille d'artistes, il comprenne, +distingue et explique toutes les tendances les plus opposées, les +tempéraments les plus contraires, et admette les recherches d'art les +plus diverses. + +Or, le critique qui, après _Manon Lescaut, Paul et Virginie, Don +Quichotte, les Liaisons dangereuses, Werther, les Affinités électives, +Clarisse Harlowe, Émile, Candide, Cinq-Mars, René, les Trois +Mousquetaires, Mauprat, le Père Goriot, la Cousine Bette, Colomba, le +Rouge et le Noir, Mademoiselle de Maupin, Notre-Dame de Paris, Salammbô, +Madame Bovary, Adolphe, M. de Camors, l'Assommoir, Sapho_, etc., ose +encore écrire: «Ceci est un roman et cela n'en est pas un», me paraît +doué d'une perspicacité qui ressemble fort à de l'incompétence. + +Généralement ce critique entend par roman une aventure plus ou moins +vraisemblable, arrangée à la façon d'une pièce de théâtre en trois +actes dont le premier contient l'exposition, le second l'action et le +troisième le dénouement. + +Cette manière de composer est absolument admissible à la condition qu'on +acceptera également toutes les autres. + +Existe-t-il des règles pour faire un roman, en dehors desquelles une +histoire écrite devrait porter un autre nom? + +Si _Don Quichotte_ est un roman, le _Rouge et le Noir_ en +est-il un autre? Si _Monte-Cristo_ est un roman, _l'Assommoir_ +en est-il un? Peut-on établir une comparaison entre les _Affinités +électives_ de Goethe, les _Trois Mousquetaires_ de Dumas, +_Madame Bovary_ de Flaubert, _M. de Camors_ de M.O. Feuillet +et _Germinal_ de M. Zola? Laquelle de ces oeuvres est un roman? +Quelles sont ces fameuses règles? D'où viennent-elles? Qui les a +établies? En vertu de quel principe, de quelle autorité et de quels +raisonnements? + +Il semble cependant que ces critiques savent d'une façon certaine, +indubitable, ce qui constitue un roman et ce qui le distingue d'un +autre, qui n'en est pas un. Cela signifie tout simplement, que, sans +être des producteurs, ils sont enrégimentés dans une école, et qu'ils +rejettent, à la façon des romanciers eux-mêmes, toutes les oeuvres +conçues et exécutées en dehors de leur esthétique. + +Un critique intelligent devrait, au contraire, rechercher tout ce qui +ressemble le moins aux romans déjà faits, et pousser autant que possible +les jeunes gens à tenter des voies nouvelles. + +Tous les écrivains, Victor Hugo comme M. Zola, ont réclamé avec +persistance le droit absolu, droit indiscutable, de composer, +c'est-à-dire d'imaginer ou d'observer, suivant leur conception +personnelle de l'art. Le talent provient de l'originalité, qui est une +manière spéciale de penser, de voir, de comprendre et de juger. Or, le +critique qui prétend définir le Roman suivant l'idée qu'il s'en fait +d'après les romans qu'il aime, et établir certaines règles invariables +de composition, luttera toujours contre un tempérament d'artiste +apportant une manière nouvelle. Un critique, qui mériterait absolument +ce nom, ne devrait être qu'un analyste sans tendances, sans préférences, +sans passions, et, comme un expert en tableaux, n'apprécier que la +valeur artiste de l'objet d'art qu'on lui soumet. Sa compréhension, +ouverte à tout, doit absorber assez complètement sa personnalité pour +qu'il puisse découvrir et vanter les livres même qu'il n'aime pas comme +homme et qu'il doit comprendre comme juge. + +Mais la plupart des critiques ne sont, en somme, que des lecteurs, d'où +il résulte qu'ils nous gourmandent presque toujours à faux ou qu'ils +nous complimentent sans réserve et sans mesure. + +Le lecteur, qui cherche uniquement dans un livre à satisfaire la +tendance naturelle de son esprit, demande à l'écrivain de répondre à son +goût prédominant, et il qualifie invariablement de remarquable ou de +_bien écrit_, l'ouvrage ou le passage qui plaît à son imagination +idéaliste, gaie, grivoise, triste, rêveuse ou positive. + +En somme, le public est composé de groupes nombreux qui nous crient: + +--Consolez-moi. + +--Amusez-moi. + +--Attristez-moi. + +--Attendrissez-moi. + +--Faites-moi rêver. + +--Faites-moi rire. + +--Faites-moi frémir. + +--Faites-moi pleurer. + +--Faites-moi penser. + +Seuls, quelques esprits d'élite demandent à l'artiste: + +--Faites-moi quelque chose de beau, dans la forme qui vous conviendra le +mieux, suivant votre tempérament. + +L'artiste essaie, réussit ou échoue. + +Le critique ne doit apprécier le résultat que suivant la nature de +l'effort; et il n'a pas le droit de se préoccuper des tendances. + +Cela a été écrit déjà mille fois. Il faudra toujours le répéter. + +Donc, après les écoles littéraires qui ont voulu nous donner une vision +déformée, surhumaine, poétique, attendrissante, charmante ou superbe de +la vie, est venue une école réaliste ou naturaliste qui a prétendu nous +montrer la vérité, rien que la vérité et toute la vérité. + +Il faut admettre avec un égal intérêt ces théories d'art si différentes +et juger les oeuvres qu'elles produisent, uniquement au point de vue de +leur valeur artistique en acceptant _a priori_ les idées générales +d'où elles sont nées. + +Contester le droit d'un écrivain de faire une oeuvre poétique ou une +oeuvre réaliste, c'est vouloir le forcer à modifier son tempérament, +récuser son originalité, ne pas lui permettre de se servir de l'oeil et +de l'intelligence que la nature lui a donnés. + +Lui reprocher de voir les choses belles ou laides, petites ou épiques, +gracieuses ou sinistres, c'est lui reprocher d'être conformé de telle ou +telle façon et de ne pas avoir une vision concordant avec la nôtre. + +Laissons-le libre de comprendre, d'observer, de concevoir comme il lui +plaira, pourvu qu'il soit un artiste. Devenons poétiquement exaltés pour +juger un idéaliste et prouvons-lui que son rêve est médiocre, banal, +pas assez fou ou magnifique. Mais si nous jugeons un naturaliste, +montrons-lui en quoi la vérité dans la vie diffère de la vérité dans son +livre. + +Il est évident que des écoles si différentes ont dû employer des +procédés de composition absolument opposés. + +Le romancier qui transforme la vérité constante, brutale et déplaisante, +pour en tirer une aventure exceptionnelle et séduisante, doit, sans +souci exagéré de la vraisemblance, manipuler les événements à son gré, +les préparer et les arranger pour plaire au lecteur, l'émouvoir ou +l'attendrir. Le plan de son roman n'est qu'une série de combinaisons +ingénieuses conduisant avec adresse au dénouement. Les incidents sont +disposés et gradués vers le point culminant et l'effet de la fin, qui +est un événement capital et décisif, satisfaisant toutes les curiosités +éveillées au début, mettant une barrière à l'intérêt, et terminant si +complètement l'histoire racontée qu'on ne désire plus savoir ce que +deviendront, le lendemain, les personnages les plus attachants. + +Le romancier, au contraire, qui prétend nous donner une image exacte +delà vie, doit éviter avec soin tout enchaînement d'événements qui +paraîtrait exceptionnel. Son but n'est point de nous raconter une +histoire, de nous amuser ou de nous attendrir, mais de nous forcer à +penser, à comprendre le sens profond et caché des événements. A force +d'avoir vu et médité il regarde l'univers, les choses, les faits et +les hommes d'une certaine façon qui lui est propre et qui résulte +de l'ensemble de ses observations réfléchies. C'est cette vision +personnelle du monde qu'il cherche à nous communiquer en la reproduisant +dans un livre. Pour nous émouvoir, comme il l'a été lui-même par le +spectacle de la vie, il doit la reproduire devant nos yeux avec une +scrupuleuse ressemblance. Il devra donc composer son oeuvre d'une +manière si adroite, si dissimulée, et d'apparence si simple, qu'il soit +impossible d'en apercevoir et d'en indiquer le plan, de découvrir ses +intentions. + +Au lieu de machiner une aventure et de la dérouler de façon à la rendre +intéressante jusqu'au dénouement, il prendra son ou ses personnages +à une certaine période de leur existence et les conduira, par des +transitions naturelles, jusqu'à la période suivante. Il montrera de +cette façon, tantôt comment les esprits se modifient sous l'influence +des circonstances environnantes, tantôt comment se développent les +sentiments et les passions, comment on s'aime, comment on se hait, +comment on se combat dans tous les milieux sociaux, comment luttent les +intérêts bourgeois, les intérêts d'argent, les intérêts de famille, les +intérêts politiques. + +L'habileté de son plan ne consistera donc point dans l'émotion ou dans +le charme, dans un début attachant ou dans une catastrophe émouvante, +mais dans le groupement adroit de petits faits constants d'où se +dégagera le sens définitif de l'oeuvre. S'il fait tenir dans trois cents +pages dix ans d'une vie pour montrer quelle a été, au milieu de tous +les êtres qui l'ont entourée, sa signification particulière et bien +caractéristique, il devra savoir éliminer, parmi les menus événements +innombrables et quotidiens, tous ceux qui lui sont inutiles, et mettre +en lumière, d'une façon spéciale, tous ceux qui seraient demeurés +inaperçus pour des observateurs peu clairvoyants et qui donnent au livre +sa portée, sa valeur d'ensemble. + +On comprend qu'une semblable manière de composer, si différente de +l'ancien procédé visible à tous les yeux, déroute souvent les critiques, +et qu'ils ne découvrent pas tous les fils si minces, si secrets, presque +invisibles, employés par certains artistes modernes à la place de la +ficelle unique qui avait nom: l'Intrigue. + +En somme, si le Romancier d'hier choisissait et racontait les crises de +la vie, les états aigus de l'âme et du coeur, le Romancier d'aujourd'hui +écrit l'histoire du coeur, de l'âme et de l'intelligence à l'état +normal. Pour produire l'effet qu'il poursuit, c'est-à-dire l'émotion de +la simple réalité et pour dégager l'enseignement artistique qu'il en +veut tirer, c'est-à-dire la révélation de ce qu'est véritablement +l'homme contemporain devant ses yeux, il devra n'employer que des faits +d'une vérité irrécusable et constante. + +Mais en se plaçant au point de vue même de ces artistes réalistes, on +doit discuter et contester leur théorie qui semble pouvoir être résumée +par ces mots: «Rien que la vérité et toute la vérité.» + +Leur intention étant de dégager la philosophie de certains faits +constants et courants, ils devront souvent corriger les événements au +profit de la vraisemblance et au détriment de la vérité, car: + +Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. + +Le réaliste, s'il est un artiste, cherchera, non pas à nous montrer la +photographie banale de la vie, mais à nous en donner la vision plus +complète, plus saisissante, plus probante que la réalité même. + +Raconter tout serait impossible, car il faudrait alors un volume +au moins par journée, pour énumérer les multitudes d'incidents +insignifiants qui emplissent notre existence. Un choix s'impose +donc,--ce qui estime première atteinte à la théorie de toute la vérité. + +La vie, en outre, est composée des choses les plus différentes, les plus +imprévues, les plus contraires, les plus disparates; elle est brutale, +sans suite, sans chaîne, pleine de catastrophes inexplicables, +illogiques et contradictoires qui doivent être classées au chapitre +_faits divers_. + +Voilà pourquoi l'artiste, ayant choisi son thème, ne prendra dans +cette vie encombrée de hasards et de futilités que les détails +caractéristiques utiles à son sujet, et il rejettera tout le reste, tout +l'à-côté. + +Un exemple entre mille: + +Le nombre des gens qui meurent chaque jour par accident est considérable +sur la terre. Mais pouvons-nous faire tomber une tuile sur la tête d'un +personnage principal, ou le jeter sous les roues d'une voiture, au +milieu d'un récit, sous prétexte qu'il faut faire la part de l'accident? + +La vie encore laisse tout au même plan, précipite les faits ou les +traîne indéfiniment. L'art, au contraire, consiste à user de précautions +et de préparations, à ménager des transitions savantes et dissimulées, +à mettre en pleine lumière, par la seule adresse de la composition, les +événements essentiels et à donner à tous les autres le degré de relief +qui leur convient, suivant leur importance, pour produire la sensation +profonde de la vérité spéciale qu'on veut montrer. + +Faire vrai consiste donc à donner l'illusion complète du vrai, suivant +la logique ordinaire des faits, et non à les transcrire servilement dans +le pêle-mêle de leur succession. + +J'en conclus que les Réalistes de talent devraient s'appeler plutôt des +Illusionnistes. + +Quel enfantillage, d'ailleurs, de croire à la réalité puisque nous +portons chacun la nôtre dans notre pensée et dans nos organes. Nos yeux, +nos oreilles, notre odorat, notre goût différents créent autant de +vérités qu'il y a d'hommes sur la terre. Et nos esprits qui reçoivent +les instructions de ces organes, diversement impressionnés, comprennent, +analysent et jugent comme si chacun de nous appartenait à une autre +race. + +Chacun de nous se fait donc simplement une illusion du monde, illusion +poétique, sentimentale, joyeuse, mélancolique, sale ou lugubre suivant +sa nature. Et l'écrivain n'a d'autre mission que de reproduire +fidèlement cette illusion avec tous les procédés d'art qu'il a appris et +dont il peut disposer. + +Illusion du beau qui est une convention humaine! Illusion du laid qui +est une opinion changeante! Illusion du vrai jamais immuable! Illusion +de l'ignoble qui attire tant d'êtres! Les grands artistes sont ceux qui +imposent à l'humanité leur illusion particulière. + +Ne nous fâchons donc contre aucune théorie puisque chacune d'elles est +simplement l'expression généralisée d'un tempérament qui s'analyse. + +Il en est deux surtout qu'on a souvent discutées en les opposant l'une +à l'autre au lieu de les admettre l'une et l'autre, celle du roman +d'analyse pure et celle du roman objectif. Les partisans de l'analyse +demandent que l'écrivain s'attache à indiquer les moindres évolutions +d'un esprit et tous les mobiles les plus secrets qui déterminent +nos actions, en n'accordant au fait lui-même qu'une importance très +secondaire. Il est le point d'arrivée, une simple borne, le prétexte du +roman. Il faudrait donc, d'après eux, écrire ces oeuvres précises et +rêvées où l'imagination se confond avec l'observation, à la manière d'un +philosophe composant un livre de psychologie, exposer les causes en les +prenant aux origines les plus lointaines, dire tous les pourquoi de tous +les vouloirs et discerner toutes les réactions de l'âme agissant sous +l'impulsion des intérêts, des passions ou des instincts. + +Les partisans de l'objectivité, (quel vilain mot!) prétendant, au +contraire, nous donner la représentation exacte de ce qui a lieu dans la +vie, évitent avec soin toute explication compliquée, toute dissertation +sur les motifs, et se bornent à faire passer sous nos yeux les +personnages et les événements. + +Pour eux, la psychologie doit être cachée dans le livre comme elle est +cachée en réalité sous les faits dans l'existence. + +Le roman conçu de cette manière y gagne de l'intérêt, du mouvement dans +le récit, de la couleur, de la vie remuante. + +Donc, au lieu d'expliquer longuement l'état d'esprit d'un personnage, +les écrivains objectifs cherchent l'action ou le geste que cet état +d'âme doit faire accomplir fatalement à cet homme dans une situation +déterminée. Et ils le font se conduire de telle manière, d'un bout à +l'autre du volume, que tous ses actes, tous ses mouvements, soient +le reflet de sa nature intime, de toutes ses pensées, de toutes ses +volontés ou de toutes ses hésitations. Ils cachent donc la psychologie +au lieu de l'étaler, ils en font la carcasse de l'oeuvre, comme +l'ossature invisible est la carcasse du corps humain. Le peintre qui +fait notre portrait ne montre pas notre squelette. + +Il me semble aussi que le roman exécuté de cette façon y gagne en +sincérité. Il est d'abord plus vraisemblable, car les gens que nous +voyons agir autour de nous ne nous racontent point les mobiles auxquels +ils obéissent. + +Il faut ensuite tenir compte de ce que, si, à force d'observer les +hommes, nous pouvons déterminer leur nature assez exactement pour +prévoir leur manière d'être dans presque toutes les circonstances, si +nous pouvons dire avec précision: «Tel homme de tel tempérament, dans +tel cas, fera ceci», il ne s'ensuit point que nous puissions déterminer, +une à une, toutes les secrètes évolutions de sa pensée qui n'est pas la +nôtre, toutes les mystérieuses sollicitations de ses instincts qui ne +sont pas pareils aux nôtres, toutes les incitations confuses de sa +nature dont les organes, les nerfs, le sang, la chair, sont différents +des nôtres. + +Quel que soit le génie d'un homme faible, doux, sans passions, aimant +uniquement la science et le travail, jamais il ne pourra se transporter +assez complètement dans l'âme et dans le corps d'un gaillard exubérant, +sensuel, violent, soulevé par tous les désirs et même par tous les +vices, pour comprendre et indiquer les impulsions et les sensations les +plus intimes de cet être si différent, alors même qu'il peut fort bien +prévoir et raconter tous les actes de sa vie. + +En somme, celui qui fait de la psychologie pure ne peut que se +substituer à tous ses personnages dans les différentes situations où il +les place, car il lui est impossible de changer ses organes, qui sont +les seuls intermédiaires entre la vie extérieure et nous, qui nous +imposent leurs perceptions, déterminent notre sensibilité, créent en +nous une âme essentiellement différente de toutes celles qui nous +entourent. Notre vision, notre connaissance du monde acquise par le +secours de nos sens, nos idées sur la vie, nous ne pouvons que les +transporter en partie dans tous les personnages dont nous prétendons +dévoiler l'être intime et inconnu. C'est donc toujours nous que nous +montrons dans le corps d'un roi, d'un assassin, d'un voleur ou d'un +honnête homme, d'une courtisane, d'une religieuse, d'une jeune fille ou +d'une marchande aux halles, car nous sommes obligés de nous poser ainsi +le problème: «Si _j'_étais roi, assassin, voleur, courtisane, +religieuse, jeune fille ou marchande aux halles, qu'est-ce que +_je_ ferais, qu'est-ce que _je_ penserais, comment est-ce +que _j'_agirais?» Nous ne diversifions donc nos personnages +qu'en changeant l'âge, le sexe, la situation sociale et toutes les +circonstances de la vie de notre _moi_ que la nature a entouré +d'une barrière d'organes infranchissable. + +L'adresse consiste à ne pas laisser reconnaître ce _moi_ par le +lecteur sous tous les masques divers qui nous servent à le cacher. + +Mais si, au seul point de vue de la complète exactitude, la pure analyse +psychologique est contestable, elle peut cependant nous donner des +oeuvres d'art aussi belles que toutes les autres méthodes de travail. + +Voici, aujourd'hui, les symbolistes. Pourquoi pas? Leur rêve d'artistes +est respectable; et ils ont cela de particulièrement intéressant qu'ils +savent et qu'ils proclament l'extrême difficulté de l'art. + +Il faut être, en effet, bien fou, bien audacieux, bien outrecuidant ou +bien sot, pour écrire encore aujourd'hui! Après tant de maîtres aux +natures si variées, au génie si multiple, que reste-t-il à faire qui +n'ait été fait, que reste-t-il à dire qui n'ait été dit? Qui peut se +vanter, parmi nous, d'avoir écrit une page, une phrase qui ne se trouve +déjà, à peu près pareille, quelque part. Quand nous lisons, nous, +si saturés d'écriture française que notre corps entier nous donne +l'impression d'être une pâte faite avec des mots, trouvons-nous jamais +une ligne, une pensée qui ne nous soit familière, dont nous n'ayons eu, +au moins, le confus pressentiment? + +L'homme qui cherche seulement à amuser son public par des moyens déjà +connus, écrit avec confiance, dans la candeur de sa médiocrité, des +oeuvres destinées à la foule ignorante et désoeuvrée. Mais ceux sur +qui pèsent tous les siècles de la littérature passée, ceux que rien +ne satisfait, que tout dégoûte, parce qu'ils rêvent mieux, à qui tout +semble défloré déjà, à qui leur oeuvre donne toujours l'impression d'un +travail inutile et commun, en arrivent à juger l'art littéraire une +chose insaisissable, mystérieuse, que nous dévoilent à peine quelques +pages des plus grands maîtres. + +Vingt vers, vingt phrases, lus tout à coup nous font tressaillir +jusqu'au coeur comme une révélation surprenante; mais les vers suivants +ressemblent à tous les vers, la prose qui coule ensuite ressemble à +toutes les proses. + +Les hommes de génie n'ont point, sans doute, ces angoisses et ces +tourments, parce qu'ils portent en eux une force créatrice irrésistible. +Ils ne se jugent pas eux-mêmes. Les autres, nous autres qui sommes +simplement des travailleurs conscients et tenaces, nous ne pouvons +lutter contre l'invincible découragement que par la continuité de +l'effort. + +Deux hommes par leurs enseignements simples et lumineux m'ont donné +cette force de toujours tenter: Louis Bouilhet et Gustave Flaubert. + +Si je parle ici d'eux et de moi c'est que leurs conseils, résumés en +peu de lignes, seront peut-être utiles à quelques jeunes gens moins +confiants en eux-mêmes qu'on ne l'est d'ordinaire quand on débute dans +les lettres. + +Bouilhet, que je connus le premier d'une façon un peu intime, deux ans +environ avant de gagner l'amitié de Flaubert, à force de me répéter que +cent vers, peut-être moins, suffisent à la réputation d'un artiste, +s'ils sont irréprochables et s'ils contiennent l'essence du talent et de +l'originalité d'un homme même de second ordre, me fît comprendre que le +travail continuel et la connaissance profonde du métier peuvent, un jour +de lucidité, de puissance et d'entraînement, par la rencontre heureuse +d'un sujet concordant bien avec toutes les tendances de notre esprit, +amener cette éclosion de l'oeuvre courte, unique et aussi parfaite que +nous la pouvons produire. + +Je compris ensuite que les écrivains les plus connus n'ont presque +jamais laissé plus d'un volume et qu'il faut, avant tout, avoir cette +chance de trouver et de discerner, au milieu de la multitude des +matières qui se présentent à notre choix, celle qui absorbera toutes nos +facultés, toute notre valeur, toute notre puissance artiste. + +Plus tard, Flaubert, que je voyais quelquefois, se prit d'affection pour +moi. J'osai lui soumettre quelques essais. Il les lut avec bonté et me +répondit: «Je ne sais pas si vous aurez du talent. Ce que vous m'avez +apporté prouve une certaine intelligence, mais n'oubliez point ceci, +jeune homme, que le talent--suivant le mot de Chateaubriand--n'est +qu'une longue patience. Travaillez.» + +Je travaillai, et je revins souvent chez lui, comprenant que je lui +plaisais, car il s'était mis à m'appeler, en riant, son disciple. + +Pendant sept ans je fis des vers, je fis des contes, je fis des +nouvelles, je fis même un drame détestable. Il n'en est rien resté. Le +maître lisait tout, puis le dimanche suivant, en déjeunant, développait +ses critiques et enfonçait en moi, peu à peu, deux ou trois principes +qui sont le résumé de ses longs et patients enseignements. «Si on a une +originalité, disait-il, il faut avant tout la dégager; si on n'en a pas, +il faut en acquérir une.» + +--Le talent est une longue patience.--Il s'agit de regarder tout ce +qu'on veut exprimer assez longtemps et avec assez d'attention pour en +découvrir un aspect qui n'ait été vu et dit par personne. Il y a, dans +tout, de l'inexploré, parce que nous sommes habitués à ne nous servir de +nos yeux qu'avec le souvenir de ce qu'on a pensé avant nous sur ce +que nous contemplons. La moindre chose contient un peu d'inconnu. +Trouvons-le. Pour décrire un feu qui flambe et un arbre dans une plaine, +demeurons en face de ce feu et de cet arbre jusqu'à ce qu'ils ne +ressemblent plus, pour nous, à aucun autre arbre et à aucun autre feu. + +C'est de cette façon qu'on devient original. + +Ayant, en outre, posé cette vérité qu'il n'y a pas, de par le monde +entier, deux grains de sable, deux mouches, deux mains ou deux nez +absolument pareils, il me forçait à exprimer, en quelques phrases, +un être ou un objet de manière à le particulariser nettement, à le +distinguer de tous les autres êtres ou de tous les autres objets de même +race ou de même espèce. + +«Quand vous passez, me disait-il, devant un épicier assis sur sa porte, +devant un concierge qui fume sa pipe, devant une station de fiacres, +montrez-moi cet épicier et ce concierge, leur pose, toute leur apparence +physique contenant aussi, indiquée par l'adresse de l'image, toute leur +nature morale, de façon à ce que je ne les confonde avec aucun autre +épicier ou avec aucun autre concierge, et faites-moi voir, par un seul +mot, en quoi un cheval de fiacre ne ressemble pas aux cinquante autres +qui le suivent et le précèdent.» + +J'ai développé ailleurs ses idées sur le style. Elles ont de grands +rapports avec la théorie de l'observation que je viens d'exposer. Quelle +que soit la chose qu'on veut dire, il n'y a qu'un mot pour l'exprimer, +qu'un verbe pour l'animer et qu'un adjectif pour la qualifier. Il faut +donc chercher, jusqu'à ce qu'on les ait découverts, ce mot, ce verbe et +cet adjectif, et ne jamais se contenter de l'à peu près, ne jamais avoir +recours à des supercheries, même heureuses, à des clowneries de langage +pour éviter la difficulté. + +On peut traduire et indiquer les choses les plus subtiles en appliquant +ce vers de Boileau: + +D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir. + +Il n'est point besoin du vocabulaire bizarre, compliqué, nombreux et +chinois qu'on nous impose aujourd'hui sous le nom d'écriture artiste, +pour fixer toutes les nuances de la pensée; mais il faut discerner avec +une extrême lucidité toutes les modifications de la valeur d'un mot +suivant la place qu'il occupe. Ayons moins de noms, de verbes et +d'adjectifs aux sens presque insaisissables, mais plus de phrases +différentes, diversement construites, ingénieusement coupées, pleines +de sonorités et de rythmes savants. Efforçons-nous d'être des stylistes +excellents plutôt que des collectionneurs de termes rares. + +Il est, en effet, plus difficile de manier la phrase à son gré, de +lui faire tout dire, même ce qu'elle n'exprime pas, de l'emplir de +sous-entendus, d'intentions secrètes et non formulées, que d'inventer +des expressions nouvelles ou de rechercher, au fond de vieux +livres inconnus, toutes celles dont nous avons perdu l'usage et la +signification, et qui sont pour nous comme des verbes morts. + +La langue française, d'ailleurs, est une eau pure que les écrivains +maniérés n'ont jamais pu et ne pourront jamais troubler. Chaque siècle a +jeté dans ce courant limpide, ses modes, ses archaïsmes prétentieux et +ses préciosités, sans que rien surnage de ces tentatives inutiles, de +ces efforts impuissants. La nature de cette langue est d'être claire, +logique et nerveuse. Elle ne se laisse pas affaiblir, obscurcir ou +corrompre. + +Ceux qui font aujourd'hui des images, sans prendre garde aux +termes abstraits, ceux qui font tomber la grêle ou la pluie sur la +_propreté_ des vitres, peuvent aussi jeter des pierres à la +simplicité de leurs confrères! Elles frapperont peut-être les confrères +qui ont un corps, mais n'atteindront jamais la simplicité qui n'en a +pas. + + +GUY DE MAUPASSANT. + +La Guillette, Étretat, septembre 1887. + + + + + + + + +PIERRE ET JEAN + + + +I + + +--Zut! s'écria tout à coup le père Roland qui depuis un quart d'heure +demeurait immobile, les yeux fixés sur l'eau, et soulevant par moments, +d'un mouvement très léger, sa ligne descendue au fond de la mer. + +Mme Roland, assoupie à l'arrière du bateau, à côté de Mme Rosémilly +invitée à cette partie de pêche, se réveilla, et tournant la tête vers +son mari: + +--Eh bien!... eh bien!... Gérôme! + +Le bonhomme furieux répondit: + +--Ça ne mord plus du tout. Depuis midi je n'ai rien pris. On ne devrait +jamais pêcher qu'entre hommes; les femmes vous font embarquer toujours +trop tard. + +Ses deux fils, Pierre et Jean, qui tenaient, l'un à bâbord, l'autre à +tribord, chacun une ligne enroulée à l'index, se mirent à rire en même +temps et Jean répondit: + +---Tu n'es pas galant pour notre invitée, papa. + +M. Roland fut confus et s'excusa: + +--Je vous demande pardon, madame Rosémilly, je suis comme ça. J'invite +des dames parce que j'aime me trouver avec elles, et puis, dès que je +sens de l'eau sous moi, je ne pense plus qu'au poisson. + +Mme Roland s'était tout à fait réveillée et regardait d'un air attendri +le large horizon de falaises et de mer. Elle murmura: + +--Vous avez cependant fait une belle pêche. + +Mais son mari remuait la tête pour dire non, tout en jetant un coup +d'oeil bienveillant sur le panier où le poisson capturé par les trois +hommes palpitait vaguement encore, avec un bruit doux d'écailles +gluantes et de nageoires soulevées, d'efforts impuissants et mous, et de +bâillements dans l'air mortel. + +Le père Roland saisit la manne entre ses genoux, la pencha, fit couler +jusqu'au bord le flot d'argent des bêtes pour voir celles du fond, et +leur palpitation d'agonie s'accentua, et l'odeur forte de leur corps, +une saine puanteur de marée, monta du ventre plein de la corbeille. + +Le vieux pêcheur la huma vivement, comme on sent des rosés, et déclara: + +--Cristi! ils sont frais, ceux-là! + +Puis il continua: + +--Combien en as-tu pris, toi, docteur? + +Son fils aîné, Pierre, un homme de trente ans à favoris noirs coupés +comme ceux des magistrats, moustaches et menton rasés, répondit: + +--Oh! pas grand'chose, trois ou quatre. + +Le père se tourna vers le cadet: + +--Et toi, Jean? + +Jean, un grand garçon blond, très barbu, beaucoup plus jeune que son +frère, sourit et murmura: + +--A peu près comme Pierre, quatre ou cinq. + +Ils faisaient, chaque fois, le même mensonge qui ravissait le père +Roland. + +Il avait enroulé son fil au tolet d'un aviron, et croisant ses bras il +annonça: + +--Je n'essayerai plus jamais de pêcher l'après-midi. Une fois dix heures +passées, c'est fini. Il ne mord plus, le gredin, il fait la sieste au +soleil. + +Le bonhomme regardait la mer autour de lui avec un air satisfait de +propriétaire. + +C'était un ancien bijoutier parisien qu'un amour immodéré de la +navigation et de la pêche avait arraché au comptoir dès qu'il eut assez +d'aisance pour vivre modestement de ses rentes. + +Il se retira donc au Havre, acheta une barque et devint matelot amateur. +Ses deux fils, Pierre et Jean, restèrent à Paris pour continuer leurs +études et vinrent en congé de temps en temps partager les plaisirs de +leur père. + +A la sortie du collège, l'aîné, Pierre, de cinq ans plus âgé que Jean, +s'étant senti successivement de la vocation pour des professions +variées, en avait essayé, l'une après l'autre, une demi-douzaine, +et, vite dégoûté de chacune, se lançait aussitôt dans de nouvelles +espérances. + +En dernier lieu la médecine l'avait tenté, et il s'était mis au travail +avec tant d'ardeur, qu'il venait d'être reçu docteur après d'assez +courtes études et des dispenses de temps obtenues du ministre. Il était +exalté, intelligent, changeant et tenace, plein d'utopies et d'idées +philosophiques. + +Jean, aussi blond que son frère était noir, aussi calme que son frère +était emporté, aussi doux que son frère était rancunier, avait fait +tranquillement son droit et venait d'obtenir son diplôme de licencié en +même temps que Pierre obtenait celui de docteur. + +Tous les deux prenaient donc un peu de repos dans leur famille, et tous +les deux formaient le projet de s'établir au Havre s'ils parvenaient à +le faire dans des conditions satisfaisantes. + +Mais une vague jalousie, une de ces jalousies dormantes qui grandissent +presque invisibles entre frères ou entre soeurs jusqu'à la maturité et +qui éclatent à l'occasion d'un mariage ou d'un bonheur tombant sur l'un, +les tenait en éveil dans une fraternelle et inoffensive inimitié. Certes +ils s'aimaient, mais ils s'épiaient. Pierre, âgé de cinq ans à la +naissance de Jean, avait regardé avec une hostilité de petite bête gâtée +cette autre petite bête apparue tout à coup dans les bras de son père et +de sa mère, et tant aimée, tant caressée par eux. + +Jean, dès son enfance, avait été un modèle de douceur, de bonté et de +caractère égal; et Pierre s'était énervé, peu à peu, à entendre vanter +sans cesse ce gros garçon dont la douceur lui semblait être de la +mollesse, la bonté de la niaiserie et la bienveillance de l'aveuglement. +Ses parents, gens placides, qui rêvaient pour leurs fils des situations +honorables et médiocres, lui reprochaient ses indécisions, ses +enthousiasmes, ses tentatives avortées, tous ses élans impuissants vers +des idées généreuses et vers des professions décoratives. + +Depuis qu'il était homme, on ne lui disait plus: «Regarde Jean et +imite-le!» mais chaque fois qu'il entendait répéter: «Jean a fait ceci, +Jean a fait cela,» il comprenait bien le sens et l'allusion cachés sous +ces paroles. + +Leur mère, une femme d'ordre, une économe bourgeoise un peu +sentimentale, douée d'une âme tendre de caissière, apaisait sans cesse +les petites rivalités nées chaque jour entre ses deux grands fils, de +tous les menus faits de la vie commune. Un léger événement, d'ailleurs, +troublait en ce moment sa quiétude, et elle craignait une complication, +car elle avait fait la connaissance pendant l'hiver, pendant que ses +enfants achevaient l'un et l'autre leurs éludes spéciales, d'une +voisine, Mme Rosémilly, veuve d'un capitaine au long cours, mort à la +mer deux ans auparavant. La jeune veuve, toute jeune, vingt-trois trois +ans, une maîtresse femme qui connaissait l'existence d'instinct, comme +un animal libre, comme si elle eût vu, subi, compris et pesé tous les +événements possibles, qu'elle jugeait avec un esprit sain, étroit et +bienveillant, avait pris l'habitude de venir faire un bout de tapisserie +et de causette, le soir, chez ces voisins aimables qui lui offraient une +tasse de thé. + +Le père Roland, que sa manie de pose marine aiguillonnait sans cesse, +interrogeait leur nouvelle amie sur le défunt capitaine, et elle parlait +de lui, de ses voyages, de ses anciens récits, sans embarras, en femme +raisonnable et résignée qui aime la vie et respecte la mort. + +Les deux fils, à leur retour, trouvant cette jolie veuve installée dans +la maison, avaient aussitôt commencé à la courtiser, moins par désir de +lui plaire que par envie de se supplanter. + +Leur mère, prudente et pratique, espérait vivement qu'un des deux +triompherait, car la jeune femme était riche, mais elle aurait aussi +bien voulu que l'autre n'en eût point de chagrin. + +Mme Rosémilly était blonde avec des yeux bleus, une couronne de cheveux +follets envolés à la moindre brise et un petit air crâne, hardi, +batailleur, qui ne concordait point du tout avec la sage méthode de son +esprit. + +Déjà elle semblait préférer Jean, portée vers lui par une similitude de +nature. Cette préférence d'ailleurs ne se montrait que par une presque +insensible différence dans la voix et le regard, et en ceci encore +qu'elle prenait quelquefois son avis. + +Elle semblait deviner que l'opinion de Jean fortifierait la sienne +propre, tandis que l'opinion de Pierre devait fatalement être +différente. Quand elle parlait des idées du docteur, de ses idées +politiques, artistiques, philosophiques, morales, elle disait par +moments: «Vos billevesées.» Alors, il la regardait d'un regard froid de +magistrat qui instruit le procès des femmes, de toutes les femmes, ces +pauvres êtres! + +Jamais, avant le retour de ses fils, le père Roland ne l'avait invitée à +ses parties de pêche où il n'emmenait jamais non plus sa femme, car +il aimait s'embarquer avant le jour, avec le capitaine Beausire, un +long-courrier retraité, rencontré aux heures de marée sur le port et +devenu intime ami, et le vieux matelot Papagris, surnomme Jean-Bart, +chargé delà garde du bateau. + +Or, un soir de la semaine précédente, comme Mme Rosémilly qui avait +dîné chez lui disait: «Ça doit être très amusant, la pêche?» l'ancien +bijoutier, flatté dans sa passion, et saisi de l'envie de la +communiquer, de faire des croyants à la façon des prêtres, s'écria: + +--Voulez-vous y venir? + +--Mais oui. + +--Mardi prochain? + +--Oui, mardi prochain. + +--Êtes-vous femme à partir à cinq heures du matin? + +Elle poussa un cri de stupeur: + +--Ah! mais non, par exemple. + +Il fut désappointé, refroidi, et il douta tout à coup de cette vocation. + +Il demanda cependant: + +--A quelle heure pourriez-vous partir? + +--Mais ... à neuf heures! + +--Pas avant? + +--Non, pas avant, c'est déjà très tôt! + +Le bonhomme hésitait. Assurément on ne prendrait rien, car si le soleil +chauffe, le poisson ne mord plus; mais les deux frères s'étaient +empressés d'arranger la partie, de tout organiser et de tout régler +séance tenante. + +Donc, le mardi suivant, la _Perle_ avait été jeter l'ancre sous les +rochers blancs du cap de la Hève; et on avait péché jusqu'à midi, +puis sommeillé, puis repêché, sans rien prendre, et le père Roland, +comprenant un peu tard que Mme Rosémilly n'aimait et n'appréciait +en vérité que la promenade en mer, et voyant que ses lignes ne +tressaillaient plus, avait jeté, dans un mouvement d'impatience +irraisonnée, un _zut_ énergique qui s'adressait autant à la veuve +indifférente qu'aux bêtes insaisissables. Maintenant il regardait le +poisson capturé, son poisson, avec une joie vibrante d'avare; puis il +leva les yeux vers le ciel, remarqua que le soleil baissait: + +--Eh bien! les enfants, dit-il, si nous revenions un peu? + +Tous deux tirèrent leurs fils, les roulèrent, accrochèrent dans les +bouchons de liège les hameçons nettoyés et attendirent. + +Roland s'était levé pour interroger l'horizon à la façon d'un capitaine: + +--Plus de vent, dit-il, on va ramer, les gars! + +Et soudain, le bras allongé vers le nord, il ajouta: + +--Tiens, tiens, le bateau de Southampton. + +Sur la mer plate, tendue comme une étoffe bleue, immense, luisante, aux +reflets d'or et de feu, s'élevait là-bas, dans la direction indiquée, un +nuage noirâtre sur le ciel rose. Et on apercevait, au-dessous, le navire +qui semblait tout petit de si loin. + +Vers le sud on voyait encore d'autres fumées, nombreuses, venant toutes +vers la jetée du Havre dont on distinguait à peine la ligne blanche et +le phare, droit comme une corne sur le bout. + +Roland demanda: + +--N'est-ce pas aujourd'hui que doit entrer la _Normandie_? + +Jean répondit: + +--Oui, papa. + +--Donne-moi ma longue vue, je crois que c'est elle, là-bas. + +Le père déploya le tube de cuivre, l'ajusta contre son oeil, chercha le +point, et soudain, ravi d'avoir vu: + +--Oui, oui, c'est elle, je reconnais ses deux cheminées. Voulez-vous +regarder, madame Rosémilly? + +Elle prit l'objet qu'elle dirigea vers le transatlantique lointain, sans +parvenir sans doute à le mettre en face de lui, car elle ne distinguait +rien, rien que du bleu, avec un cercle de couleur, un arc-en-ciel tout +rond, et puis des choses bizarres, des espèces d'éclipsés, qui lui +faisaient tourner le coeur. + +Elle dit en rendant la longue-vue: + +--D'ailleurs je n'ai jamais su me servir de cet instrument-là. Ça +mettait même en colère mon mari qui restait des heures à la fenêtre à +regarder passer les navires. + +Le père Roland, vexé, reprit: + +--Ça doit tenir à un défaut de votre oeil, car ma lunette est +excellente. + +Puis il l'offrit à sa femme: + +--Veux-tu voir? + +--Non, merci, je sais d'avance que je ne pourrais pas. + +Mme Roland, une femme de quarante-huit ans et qui ne les portait pas, +semblait jouir, plus que tout le monde, de cette promenade et de cette +fin de jour. + +Ses cheveux châtains commençaient seulement à blanchir. Elle avait un +air calme et raisonnable, un air heureux et bon qui plaisait à voir. +Selon le mot de son fils Pierre, elle savait le prix de l'argent, ce +qui ne l'empêchait point de goûter le charme du rêve. Elle aimait les +lectures, les romans et les poésies, non pour leur valeur d'art, mais +pour la songerie mélancolique et tendre qu'ils éveillaient en elle. Un +vers, souvent banal, souvent mauvais, faisait vibrer la petite corde, +comme elle disait, lui donnait la sensation d'un désir mystérieux +presque réalisé. Et elle se complaisait à ces émotions légères qui +troublaient un peu son âme bien tenue comme un livre de comptes. + +Elle prenait, depuis son arrivée au Havre, un embonpoint assez visible +qui alourdissait sa taille autrefois très souple et très mince. + +Cette sortie en mer l'avait ravie. Son mari, sans être méchant, la +rudoyait comme rudoient sans colère et sans haine les despotes en +boutique pour qui commander équivaut à jurer. Devant tout étranger il +se tenait, mais dans sa famille il s'abandonnait et se donnait des airs +terribles, bien qu'il eût peur de tout le monde. Elle, par horreur du +bruit, des scènes, des explications inutiles, cédait toujours et ne +demandait jamais rien; aussi n'osait-elle plus, depuis bien longtemps, +prier Roland de la promener en mer. Elle avait donc saisi avec joie +cette occasion, et elle savourait ce plaisir rare et nouveau. + +Depuis le départ elle s'abandonnait tout entière, tout son esprit et +toute sa chair, à ce doux glissement sur l'eau. Elle ne pensait point, +elle ne vagabondait ni dans les souvenirs ni dans les espérances, il lui +semblait que son coeur flottait comme son corps sur quelque chose de +moelleux, de fluide, de délicieux, qui la berçait et l'engourdissait. + +Quand le père commanda le retour: «Allons, en place pour la nage!» elle +sourit en voyant ses fils, ses deux grands fils, ôter leurs jaquettes et +relever sur leurs bras nus les manches de leur chemise. + +Pierre, le plus rapproché des deux femmes, prit l'aviron de tribord, +Jean l'aviron de bâbord, et ils attendirent que le patron criât: «Avant +partout!» car il tenait à ce que les manoeuvres fussent exécutées +régulièrement. + +Ensemble, d'un même effort, ils laissèrent tomber les rames puis se +couchèrent en arrière en tirant de toutes leurs forces; et une lutte +commença pour montrer leur vigueur. Ils étaient venus à la voile tout +doucement, mais la brise était tombée et l'orgueil de mâles des deux +frères s'éveilla tout à coup à la perspective de se mesurer l'un contre +l'autre. + +Quand ils allaient pêcher seuls avec le père, ils ramaient ainsi +sans que personne gouvernât, car Roland préparait les lignes tout en +surveillant la marche de l'embarcation, qu'il dirigeait d'un geste ou +d'un mot: «Jean, mollis.»--«A toi, Pierre, souque.» Ou bien il disait: +«Allons le _un_, allons le _deux_, un peu d'huile de bras.» +Celui qui rêvassait tirait plus fort, celui qui s'emballait devenait +moins ardent, et le bateau se redressait. + +Aujourd'hui ils allaient montrer leurs biceps. Les bras de Pierre +étaient velus, un peu maigres, mais nerveux; ceux de Jean gras et +blancs, un peu rosés, avec une bosse de muscles qui roulait sous la +peau. + +Pierre eut d'abord l'avantage. Les dents serrées, le front plissé, les +jambes tendues, les mains crispées sur l'aviron, il le faisait plier +dans toute sa longueur à chacun de ses efforts; et la _Perle_ s'en +venait vers la côte. Le père Roland, assis à l'avant afin de laisser +tout le banc d'arrière aux deux femmes, s'époumonait à commander: +«Doucement, le _un_--souque le _deux_.» Le _un_ redoublait de rage +et le _deux_ ne pouvait répondre à cette nage désordonnée. + +Le patron, enfin, ordonna: «Stop!» Les deux rames se levèrent ensemble, +et Jean, sur l'ordre de son père, tira seul quelques instants. Mais à +partir de ce moment l'avantage lui resta; il s'animait, s'échauffait, +tandis que Pierre, essoufflé, épuisé par sa crise de vigueur, +faiblissait et haletait. Quatre fois de suite, le père Roland fit +stopper pour permettre à l'aîné de reprendre haleine et de redresser la +barque dérivant. Le docteur alors, le front en sueur, les joues pâles, +humilié et rageur, balbutiait: + +--Je ne sais pas ce qui me prend, j'ai un spasme au coeur. J'étais très +bien parti, et cela m'a coupé les bras. + +Jean demandait: + +--Veux-tu que je tire seul avec les avirons de couple? + +--Non, merci, cela passera. + +La mère ennuyée disait: + +--Voyons, Pierre, à quoi cela rime-t-il de se mettre dans un état +pareil, tu n'es pourtant pas un enfant. + +Il haussait les épaules et recommençait à ramer. + +Mme Rosémilly semblait ne pas voir, ne pas comprendre, ne pas entendre. +Sa petite tête blonde, à chaque mouvement du bateau, faisait en arrière +un mouvement brusque et joli qui soulevait sur les tempes ses fins +cheveux. + +Mais le père Roland cria: «Tenez, voici le _Prince-Albert_ qui nous +rattrape.» Et tout le monde regarda. Long, bas, avec ses deux cheminées +inclinées en arrière et ses deux tambours jaunes, ronds comme des joues, +le bateau de Southampton arrivait à toute vapeur, chargé de passagers et +d'ombrelles ouvertes. Ses roues rapides, bruyantes, battant l'eau qui +retombait en écume, lui donnaient un air de hâte, un air de courrier +pressé; et l'avant tout droit coupait la mer en soulevant deux lames +minces et transparentes qui glissaient le long des bords. + +Quand il fut tout près de la _Perle_, le père Roland leva son +chapeau, les deux femmes agitèrent leurs mouchoirs, et une demi-douzaine +d'ombrelles répondirent à ces saluts en se balançant vivement sur le +paquebot qui s'éloigna, laissant derrière lui, sur la surface paisible +et luisante de la mer, quelques lentes ondulations. + +Et on voyait d'autres navires, coiffés aussi de fumée, accourant de tous +les points de l'horizon vers la jetée courte et blanche qui les avalait +comme une bouche, l'un après l'autre. Et les barques de pêche et les +grands voiliers aux mâtures légères glissant sur le ciel, traînés par +d'imperceptibles remorqueurs, arrivaient tous, vite ou lentement, vers +cet ogre dévorant, qui de temps en temps, semblait repu, et rejetait +vers la pleine mer une autre flotte de paquebots, de bricks, de +goélettes, de trois-mâts chargés de ramures emmêlées. Les steamers +hâtifs s'enfuyaient à droite, à gauche, sur le ventre plat de l'Océan, +tandis que les bâtiments à voile, abandonnés par les mouches qui les +avaient haies, demeuraient immobiles, tout en s'habillant, de la grande +hune au petit perroquet, de toile blanche ou de toile brune qui semblait +rouge au soleil couchant. + +Mme Roland, les yeux mi-clos, murmura: + +--Dieu! que c'est beau, cette mer! + +Mme Rosémilly répondit, avec un soupir prolongé, qui n'avait cependant +rien de triste: + +--Oui, mais elle fait bien du mal quelquefois. + +Roland s'écria: + +--Tenez, voici la _Normandie_ qui se présente à l'entrée. Est-elle +grande, hein? + +Puis il expliqua la côte en face, là-bas, là-bas, de l'autre côté de +l'embouchure de la Seine--vingt kilomètres, cette embouchure--disait-il. +Il montra Villerville, Trouville, Houlgate, Luc, Arromanches, la rivière +de Caen, et les roches du Calvados qui rendent la navigation dangereuse +jusqu'à Cherbourg. Puis il traita la question des bancs de sable de la +Seine, qui se déplacent à chaque marée et mettent en défaut les pilotes +de Quilleboeuf eux-mêmes, s'ils ne font pas tous les jours le parcours +du chenal. Il fit remarquer comment le Havre séparait la basse de +la haute Normandie. En basse Normandie, la côte plate descendait en +pâturages, en prairies et en champs jusqu'à la mer. Le rivage de +la haute Normandie, au contraire, était droit, une grande falaise, +découpée, dentelée, superbe, faisant jusqu'à Dunkerque une immense +muraille blanche dont toutes les échancrures cachaient un village ou un +port: Etretat, Fécamp, Saint-Valery, Le Tréport, Dieppe, etc. + +Les deux femmes ne l'écoutaient point, engourdies par le bien-être, +émues par la vue de cet Océan couvert de navires qui couraient comme des +bêtes autour de leur tanière; et elles se taisaient, un peu écrasées par +ce vaste horizon d'air et d'eau, rendues silencieuses par ce coucher de +soleil apaisant et magnifique. Seul, Roland parlait sans fin; il était +de ceux que rien ne trouble. Les femmes, plus nerveuses, sentent +parfois, sans comprendre pourquoi, que le bruit d'une voix inutile est +irritant comme une grossièreté. + +Pierre et Jean, calmés, ramaient avec lenteur; et la _Perle_ s'en +allait vers le port, toute petite à côté des gros navires. + +Quand elle toucha le quai, le matelot Papa-gris qui l'attendait, prit la +main des dames pour les faire descendre; et on pénétra dans la ville. +Une foule nombreuse, tranquille, la foule qui va chaque jour aux jetées +à l'heure de la pleine mer, rentrait aussi. + +Mmes Roland et Rosémilly marchaient devant, suivies des trois hommes. En +montant la rue de Paris elles s'arrêtaient parfois devant un magasin de +modes ou d'orfèvrerie pour contempler un chapeau ou bien un bijou; puis +elles repartaient après avoir échangé leurs idées. + +Devant la place de la Bourse, Roland contempla, comme il faisait chaque +jour, le bassin du Commerce plein de navires, prolongé par d'autres +bassins, où les grosses coques, ventre à ventre, se touchaient sur +quatre ou cinq rangs. Tous les mâts innombrables; sur une étendue de +plusieurs kilomètres de quais, tous les mâts avec les vergues, les +flèches, les cordages, donnaient à cette ouverture au milieu de la ville +l'aspect d'un grand bois mort. Au-dessus de cette forêt sans feuilles, +les goélands tournoyaient, épiant pour s'abattre, comme une pierre qui +tombe, tous les débris jetés à l'eau; et un mousse, qui rattachait une +poulie à l'extrémité d'un cacatois, semblait monté là pour chercher des +nids. + +--Voulez-vous dîner avec nous sans cérémonie aucune, afin de finir +ensemble la journée? demanda Mme Roland à Mme Rosémilly. + +--Mais oui, avec plaisir; j'accepte aussi sans cérémonie. Ce serait +triste de rentrer toute seule ce soir. + +Pierre, qui avait entendu et que l'indifférence de la jeune femme +commençait à froisser, murmura: «Bon, voici la veuve qui s'incruste, +maintenant.» Depuis quelques jours il l'appelait «la veuve». Ce mot, +sans rien exprimer, agaçait Jean rien que par l'intonation, qui lui +paraissait méchante et blessante. + +Et les trois hommes ne prononcèrent plus un mot jusqu'au seuil de leur +logis. C'était une maison étroite, composée d'un rez-de-chaussée et +de deux petits étages, rue Belle-Normande. La bonne, Joséphine, une +fillette de dix-neuf ans, servante campagnarde à bon marché, qui +possédait à l'excès l'air étonné et bestial des paysans, vint ouvrir, +referma la porte, monta derrière ses maîtres jusqu'au salon qui était au +premier, puis elle dit: + +--Il est v'nu un m'sieu trois fois. + +Le père Roland, qui ne lui parlait pas sans hurler et sans sacrer, cria: + +--Qui ça est venu, nom d'un chien? + +Elle ne se troublait jamais des éclats de voix de son maître, et elle +reprit: + +--Un m'sieu d'chez l'notaire. + +--Quel notaire? + +--D'chez m'sieu Canu, donc. + +--Et qu'est-ce qu'il a dit, ce monsieur? + +--Qu'm'sieu Canu y viendrait en personne dans la soirée. + +Me Lecanu était le notaire et un peu l'ami du père Roland, dont il +faisait les affaires. Pour qu'il eût annoncé sa visite dans la soirée, +il fallait qu'il s'agît d'une chose urgente et importante; et les quatre +Roland se regardèrent, troublés par cette nouvelle comme le sont les +gens de fortune modeste à toute intervention d'un notaire, qui éveille +une foule d'idées de contrats, d'héritages, de procès, de choses +désirables ou redoutables. Le père, après quelques secondes de silence, +murmura: + +--Qu'est-ce que cela peut vouloir dire? + +Mme Rosémilly se mit à rire: + +--Allez, c'est un héritage. J'en suis sûre. Je porte bonheur. + +Mais ils n'espéraient la mort de personne qui pût leur laisser quelque +chose. + +Mme Roland, douée d'une excellente mémoire pour les parentés, se mit +aussitôt à rechercher toutes les alliances du côté de son mari et du +sien, à remonter les filiations, à suivre les branches des cousinages. + +Elle demandait, sans avoir même ôté son chapeau: + +--Dis donc, père (elle appelait son mari «père» dans la maison, et +quelquefois «monsieur Roland» devant les étrangers), dis donc, père, te +rappelles-tu qui a épousé Joseph Lebru, en secondes noces? + +--Oui, une petite Duménil, la fille d'un papetier. + +--En a-t-il eu des enfants? + +--Je crois bien, quatre ou cinq, au moins. + +--Non. Alors il n'y a rien par là. + +Déjà elle s'animait à cette recherche, elle s'attachait à cette +espérance d'un peu d'aisance leur tombant du ciel. Mais Pierre, qui +aimait beaucoup sa mère, qui la savait un peu rêveuse, et qui craignait +une désillusion, un petit chagrin, une petite tristesse, si la nouvelle, +au lieu d'être bonne, était mauvaise, l'arrêta. + +--Ne t'emballe pas, maman, il n'y a plus d'oncle d'Amérique! Moi, je +croirais bien plutôt qu'il s'agit d'un mariage pour Jean. + +Tout le monde fut surpris à cette idée, et Jean demeura un peu froissé +que son frère eût parlé de cela devant Mme Rosémilly. + +--Pourquoi pour moi plutôt que pour toi? La supposition est très +contestable. Tu es l'aîné; c'est donc à toi qu'on aurait songé d'abord. +Et puis, moi, je ne veux pas me marier. + +Pierre ricana: + +--Tu es donc amoureux? + +L'autre, mécontent, répondit: + +--Est-il nécessaire d'être amoureux pour dire qu'on ne veut pas encore +se marier? + +--Ah! bon, le «encore» corrige tout; tu attends. + +--Admets que j'attends, si tu veux. + +Mais le père Roland, qui avait écouté et réfléchi, trouva tout à coup la +solution la plus vraisemblable. + +--Parbleu! nous sommes bien bêtes de nous creuser la tête. Maître Lecanu +est notre ami, il sait que Pierre cherche un cabinet de médecin, et Jean +un cabinet d'avocat, il a trouvé à caser l'un de vous deux. + +C'était tellement simple et probable que tout le monde en fut d'accord. + +--C'est servi, dit la bonne. + +Et chacun gagna sa chambre afin de se laver les mains avant de se mettre +à table. + +Dix minutes plus tard, ils dînaient dans la petite salle à manger, au +rez-de-chaussée. + +On ne parla guère tout d'abord; mais, au bout de quelques instants, +Roland s'étonna de nouveau de cette visite du notaire. + +--En somme, pourquoi n'a-t-il pas écrit, pourquoi a-t-il envoyé trois +fois son clerc, pourquoi vient-il lui-même? + +Pierre trouvait cela naturel. + +--Il faut sans doute une réponse immédiate; et il a peut-être à nous +communiquer des clauses confidentielles qu'on n'aime pas beaucoup +écrire. + +Mais ils demeuraient préoccupés et un peu ennuyés tous les quatre +d'avoir invité cette étrangère qui gênerait leur discussion et les +résolutions à prendre. + +Ils venaient de remonter au salon quand le notaire fut annoncé. + +Roland s'élança. + +--Bonjour, cher maître. + +Il donnait comme titre à M. Lecanu le «maître» qui précède le nom de +tous les notaires. + +Mme Rosémilly se leva: + +--Je m'en vais, je suis très fatiguée. + +On tenta faiblement de la retenir; mais elle n'y consentit point et +elle s'en alla sans qu'un des trois hommes la reconduisît, comme on le +faisait toujours. + +Mme Roland s'empressa près du nouveau venu: + +--Une tasse de café, Monsieur? + +--Non, merci, je sors de table. + +--Une tasse de thé, alors? + +--Je ne dis pas non, mais un peu plus tard, nous allons d'abord parler +affaires. + +Dans le profond silence qui suivit ces mots on n'entendit plus que le +mouvement rythmé de la pendule et, à l'étage au-dessous, le bruit des +casseroles lavées par la bonne trop bête même pour écouter aux portes. + +Le notaire reprit: + +--Avez-vous connu à Paris un certain M. Maréchal, Léon Maréchal? + +M. et Mme Roland poussèrent la même exclamation: Je crois bien! + +--C'était un de vos amis? + +Roland déclara: + +--Le meilleur, Monsieur, mais un Parisien enragé; il ne quitte pas le +boulevard. Il est chef de bureau aux finances. Je ne l'ai plus revu +depuis mon départ de la capitale. Et puis nous avons cessé de nous +écrire. Vous savez, quand on vit loin l'un de l'autre.... + +Le notaire reprit gravement: + +--M. Maréchal est décédé! + +L'homme et la femme eurent ensemble ce petit mouvement de surprise +triste, feint ou vrai, mais toujours prompt, dont on accueille ces +nouvelles. + +M. Lecanu continua: + +--Mon confrère de Paris vient de me communiquer la principale +disposition de son testament par laquelle il institue votre fils Jean, +M. Jean Roland, son légataire universel. + +L'étonnement fut si grand qu'on ne trouvait pas un mot à dire. + +Mme Roland, la première, dominant son émotion, balbutia: + +--Mon Dieu, ce pauvre Léon ... notre pauvre ami ... mon Dieu ... mon +Dieu ... mort!... + +Des larmes apparurent dans ses yeux, ces larmes silencieuses des femmes, +gouttes de chagrin venues de l'âme qui coulent sur les joues et semblent +si douloureuses, étant si claires. + +Mais Roland songeait moins à la tristesse de cette perte qu'à +l'espérance annoncée. Il n'osait cependant interroger tout de suite sur +les clauses de ce testament, et sur le chiffre de la fortune; et il +demanda, pour arriver à la question intéressante: + +--De quoi est-il mort, ce pauvre Maréchal? + +M. Lecanu l'ignorait parfaitement. + +--Je sais seulement, disait-il, que, décédé sans héritiers directs, il +laisse toute sa fortune, une vingtaine de mille francs de rentes en +obligations trois pour cent, à votre second fils, qu'il a vu naître, +grandir, et qu'il juge digne de ce legs. A défaut d'acceptation de la +part de M. Jean, l'héritage irait aux enfants abandonnés. + +Le père Roland déjà ne pouvait plus dissimuler sa joie et il s'écria: + +--Sacristi! voilà une bonne pensée du coeur. Moi, si je n'avais pas eu +de descendant, je ne l'aurais certainement point oublié non plus, ce +brave ami! + +Le notaire souriait: + +--J'ai été bien aise, dit-il, de vous annoncer moi-même la chose. Ça +fait toujours plaisir d'apporter aux gens une bonne nouvelle. + +Il n'avait point du tout songé que cette bonne nouvelle était la mort +d'un ami, du meilleur ami du père Roland, qui venait lui-même d'oublier +subitement cette intimité annoncée tout à l'heure avec conviction. + +Seuls, Mme Roland et ses fils gardaient une physionomie triste. Elle +pleurait toujours un peu, essuyant ses yeux avec son mouchoir qu'elle +appuyait ensuite sur sa bouche pour comprimer de gros soupirs. + +Le docteur murmura: + +--C'était un brave homme, bien affectueux. Il nous invitait souvent à +dîner, mon frère et moi. + +Jean, les yeux grands ouverts et brillants, prenait d'un geste familier +sa belle barbe blonde dans sa main droite, et l'y faisait glisser, +jusqu'aux derniers poils, comme pour l'allonger et l'amincir. + +Il remua deux fois les lèvres pour prononcer aussi une phrase +convenable, et, après avoir longtemps cherché, il ne trouva que ceci: + +--Il m'aimait bien, en effet, il m'embrassait toujours quand j'allais le +voir. + +Mais la pensée du père galopait; elle galopait autour de cet héritage +annoncé, acquis déjà, de cet argent caché derrière la porte et qui +allait entrer tout à l'heure, demain, sur un mot d'acceptation. + +Il demanda: + +--Il n'y a pas de difficultés possibles? ... pas de procès? ... pas de +contestations?... + +Me Lecanu semblait tranquille: + +--Non, mon confrère de Paris me signale la situation comme très nette. +Il ne nous faut que l'acceptation de M. Jean. + +--Parfait, alors ... et la fortune est bien claire? + +--Très claire. + +--Toutes les formalités ont été remplies? + +--Toutes. + +Soudain, l'ancien bijoutier eut un peu honte, une honte vague, +instinctive et passagère de sa hâte à se renseigner, et il reprit: + +--Vous comprenez bien que si je vous demande immédiatement toutes ces +choses, c'est pour éviter à mon fils des désagréments qu'il pourrait ne +pas prévoir. Quelquefois il y a des dettes, une situation embarrassée, +est-ce que je sais, moi? et on se fourre dans un roncier inextricable. +En somme, ce n'est pas moi qui hérite, mais je pense au petit avant +tout. + +Dans la famille on appelait toujours Jean «le petit», bien qu'il fût +beaucoup plus grand que Pierre. + +Mme Roland, tout à coup, parut sortir d'un rêve, se rappeler une chose +lointaine, presque oubliée, qu'elle avait entendue autrefois, dont elle +n'était pas sûre d'ailleurs, et elle balbutia: + +--Ne disiez-vous point que notre pauvre Maréchal avait laissé sa fortune +à mon petit Jean? + +--Oui, Madame. + +Elle reprit alors simplement: + +--Cela me fait grand plaisir, car cela prouve qu'il nous aimait. + +Roland s'était levé: + +--Voulez-vous, cher maître, que mon fils signe tout de suite +l'acceptation? + +--Non ... non ... monsieur Roland. Demain, demain, à mon étude, à deux +heures, si cela vous convient. + +--Mais oui, mais oui, je crois bien! + +Alors, Mme Roland qui s'était levée aussi, et qui souriait, après les +larmes, fit deux pas vers le notaire, posa sa main sur le dos de son +fauteuil, et le couvrant d'un regard attendri de mère reconnaissante, +elle demanda: + +--Et cette tasse de thé, monsieur Lecanu? + +--Maintenant, je veux bien, Madame, avec plaisir. + +La bonne appelée apporta d'abord des gâteaux secs en de profondes boîtes +de fer-blanc, ces fades et cassantes pâtisseries anglaises qui semblent +cuites pour des becs de perroquet et soudées en des caisses de métal +pour des voyages autour du monde. Elle alla chercher ensuite des +serviettes grises, pliées en petits carrés, ces serviettes à thé qu'on +ne lave jamais dans les familles besoigneuses. Elle revint une troisième +fois avec le sucrier et les tasses; puis elle ressortit pour faire +chauffer l'eau. Alors on attendit. + +Personne ne pouvait parler; on avait trop à penser, et rien à dire. +Seule Mme Roland cherchait des phrases banales. Elle raconta la partie +de pêche, fit l'éloge de la _Perle_ et de Mme Rosémilly. + +--Charmante, charmante, répétait le notaire. + +Roland, les reins appuyés au marbre de la cheminée, comme en hiver, +quand le feu brûle, les mains dans ses poches et les lèvres remuantes +comme pour siffler, ne pouvait plus tenir en place, torturé du désir +impérieux de laisser sortir toute sa joie. + +Les deux frères, en deux fauteuils pareils, les jambes croisées de +la même façon, à droite et à gauche du guéridon central, regardaient +fixement devant eux, en des attitudes semblables, pleines d'expressions +différentes. + +Le thé parut enfin. Le notaire prit, sucra et but sa tasse, après avoir +émietté dedans une petite galette trop dure pour être croquée; puis il +se leva, serra les mains et sortit. + +--C'est entendu, répétait Roland, demain, chez vous, à deux heures. + +--C'est entendu, demain, deux heures. Jean n'avait pas dit un mot. + +Après ce départ il y eut encore un silence, puis le père Roland vint +taper de ses deux mains ouvertes sur les deux épaules de son jeune fils +en criant: + +--Eh bien! sacré veinard, tu ne m'embrasses pas? + +Alors Jean eut un sourire, et il embrassa son père en disant: + +--Cela ne m'apparaissait pas comme indispensable. + +Mais le bonhomme ne se possédait plus d'allégresse. Il marchait, jouait +du piano sur les meubles avec ses ongles maladroits, pivotait sur ses +talons, et répétait: + +--Quelle chance! quelle chance! En voilà une, de chance! + +Pierre demanda: + +--Vous le connaissiez donc beaucoup, autrefois, ce Maréchal? + +Le père répondit: + +--Parbleu, il passait toutes ses soirées à la maison; mais tu te +rappelles bien qu'il allait te prendre au collège, les jours de sortie, +et qu'il t'y reconduisait souvent après dîner. Tiens, justement, le +matin de la naissance de Jean, c'est lui qui est allé chercher le +médecin! Il avait déjeuné chez nous quand ta mère s'est trouvée +souffrante. Nous avons compris tout de suite de quoi il s'agissait, et +il est parti en courant. Dans sa hâte il a pris mon chapeau au lieu du +sien. Je me rappelle cela parce que nous en avons beaucoup ri, plus +tard. Il est même probable qu'il s'est souvenu de ce détail au moment de +mourir; et comme il n'avait aucun héritier il s'est dit: «Tiens, +j'ai contribué à la naissance de ce petit-là, je vais lui laisser ma +fortune.» Mme Roland, enfoncée dans une bergère, semblait partie en ses +souvenirs. Elle murmura, comme si elle pensait tout haut: + +--Ah! c'était un brave ami, bien dévoué, bien fidèle, un homme rare, par +le temps qui court. + +Jean s'était levé: + +--Je vais faire un bout de promenade, dit-il. + +Son père s'étonna, voulut le retenir, car ils avaient à causer, à faire +des projets, à arrêter des résolutions. Mais le jeune homme s'obstina, +prétextant un rendez-vous. On aurait d'ailleurs tout le temps de +s'entendre bien avant d'être en possession de l'héritage. + +Et il s'en alla, car il désirait être seul, pour réfléchir. Pierre, à +son tour, déclara qu'il sortait, et suivit son frère, après quelques +minutes. + +Dès qu'il fut en tête à tête avec sa femme, le père Roland la saisit +dans ses bras, l'embrassa dix fois sur chaque joue, et, pour répondre à +un reproche qu'elle lui avait souvent adressé: + +--Tu vois, ma chérie, que cela ne m'aurait servi à rien de rester à +Paris plus longtemps, de m'esquinter pour les enfants, au lieu de venir +ici refaire ma santé, puisque la fortune nous tombe du ciel. + +Elle était devenue toute sérieuse: + +--Elle tombe du ciel pour Jean, dit-elle, mais Pierre? + +--Pierre! mais il est docteur, il en gagnera ... de l'argent ... et puis +son frère fera bien quelque chose pour lui. + +--Non. Il n'accepterait pas. Et puis cet héritage est à Jean, rien qu'à +Jean. Pierre se trouve ainsi très désavantagé. + +Le bonhomme semblait perplexe: + +--Alors, nous lui laisserons un peu plus par testament, nous. + +--Non. Ce n'est pas très juste non plus. + +I1 s'écria: + +--Ah! bien alors, zut! Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse, moi? Tu vas +toujours chercher un tas d'idées désagréables. Il faut que tu gâtes tous +mes plaisirs. Tiens, je vais me coucher. Bonsoir. C'est égal, en voilà +une veine, une rude veine! + +Et il s'en alla, enchanté, malgré tout, et sans un mot de regret pour +l'ami mort si généreusement. + +Mme Roland se remit à songer devant la lampe qui charbonnait. + + + +II + + +Dès qu'il fut dehors, Pierre se dirigea vers la rue de Paris, la +principale rue du Havre, éclairée, animée, bruyante. L'air un peu frais +des bords de mer lui caressait la figure, et il marchait lentement, la +canne sous le bras, les mains derrière le dos. + +Il se sentait mal à l'aise, alourdi, mécontent comme lorsqu'on a reçu +quelque fâcheuse nouvelle. Aucune pensée précise ne l'affligeait et il +n'aurait su dire tout d'abord d'où lui venait cette pesanteur de l'âme +et cet engourdissement du corps. Il avait mal quelque part, sans savoir +où; il portait en lui un petit point douloureux, une de ces presque +insensibles meurtrissures dont on ne trouve pas la place, mais qui +gênent, fatiguent, attristent, irritent, une souffrance inconnue et +légère, quelque chose comme une graine de chagrin. + +Lorsqu'il arriva place du Théâtre, il se sentit attiré par les lumières +du café Tortoni, et il s'en vint lentement vers la façade illuminée; +mais au moment d'entrer, il songea qu'il allait trouver là des amis, des +connaissances, des gens avec qui il faudrait causer; et une répugnance +brusque l'envahit pour cette banale camaraderie des demi-tasses et des +petits verres. Alors, retournant sur ses pas, il revint prendre la rue +principale qui le conduisait vers le port. + +Il se demandait: «Où irais-je bien?» cherchant un endroit qui lui plût, +qui fût agréable à son état d'esprit. Il n'en trouvait pas, car il +s'irritait d'être seul, et il n'aurait voulu rencontrer personne. + +En arrivant sur le grand quai, il hésita encore une fois, puis tourna +vers la jetée; il avait choisi la solitude. + +Comme il frôlait un banc sur le brise-lames, il s'assit, déjà las de +marcher et dégoûté de sa promenade avant même de l'avoir faite. + +Il se demanda: «Qu'ai-je donc ce soir?» Et il se mit à chercher dans son +souvenir quelle contrariété avait pu l'atteindre, comme on interroge un +malade pour trouver la cause de sa fièvre. + +Il avait l'esprit excitable et réfléchi en même temps, il s'emballait, +puis raisonnait, approuvait ou blâmait ses élans; mais chez lui la +nature première demeurait en dernier lieu la plus forte, et l'homme +sensitif dominait toujours l'homme intelligent. + +Donc il cherchait d'où lui venait cet énervement, ce besoin de mouvement +sans avoir envie de rien, ce désir de rencontrer quelqu'un pour n'être +pas du même avis, et aussi ce dégoût pour les gens qu'il pourrait voir +et pour les choses qu'ils pourraient lui dire. + +Et il se posa cette question: «Serait-ce l'héritage de Jean?» + +Oui, c'était possible, après tout. Quand le notaire avait annoncé cette +nouvelle, il avait senti son coeur battre un peu plus fort. Certes, on +n'est pas toujours maître de soi, et on subit des émotions spontanées et +persistantes, contre lesquelles on lutte en vain. + +Il se mit à réfléchir profondément à ce problème physiologique de +l'impression produite par un fait sur l'être instinctif et créant en lui +un courant d'idées et de sensations douloureuses ou joyeuses, contraires +à celles que désire, qu'appelle, que juge bonnes et saines l'être +pensant, devenu supérieur à lui-même par la culture de son intelligence. + +Il cherchait à concevoir l'état d'âme dû fils qui hérite d'une grosse +fortune, qui va goûter, grâce à elle, beaucoup de joies désirées depuis +longtemps et interdites par l'avarice d'un père, aimé pourtant, et +regretté. + +Il se leva et se remit à marcher vers le bout de la jetée. Il se sentait +mieux, content d'avoir compris, de s'être surpris lui-même, d'avoir +dévoilé l'autre qui est en nous. + +--Donc j'ai été jaloux de Jean, pensait-il. + +C'est vraiment assez bas, cela! J'en suis sûr maintenant, car la +première idée qui m'est venue est celle de son mariage avec Mme +Rosémilly. Je n'aime pourtant pas cette petite dinde raisonnable, bien +faite pour dégoûter du bon sens et de la sagesse. C'est donc de la +jalousie gratuite, l'essence même de la jalousie, celle qui est parce +qu'elle est! Faut soigner cela! + +Il arrivait devant le mât des signaux qui indique la hauteur de l'eau +dans le port, et il alluma une allumette pour lire la liste des navires +signalés au large et devant entrer à la prochaine marée. On attendait +des steamers du Brésil, de la Plata, du Chili et du Japon, deux bricks +danois, une goélette norvégienne et un vapeur turc, ce qui surprit +Pierre autant que s'il avait lu «un vapeur suisse»; et il aperçut dans +une sorte de songe bizarre un grand vaisseau couvert d'hommes en turban, +qui montaient dans les cordages avec de larges pantalons. + +--Que c'est bête, pensait-il; le peuple turc est pourtant un peuple +marin. + +Ayant fait encore quelques pas, il s'arrêta pour contempler la rade. Sur +sa droite, au-dessus de Sainte-Adresse, les deux phares électriques +du cap de la Hève, semblables à deux cyclopes monstrueux et jumeaux, +jetaient sur la mer leurs longs et puissants regards. Partis des deux +foyers voisins, les deux rayons parallèles, pareils aux queues géantes +de deux comètes, descendaient, suivant une pente droite et démesurée, du +sommet de la côte au fond de l'horizon. Puis sur les deux jetées, deux +autres feux, enfants de ces colosses, indiquaient l'entrée du Havre; +et là-bas, de l'autre côté de la Seine, on en voyait d'autres encore, +beaucoup d'autres, fixes ou clignotants, à éclats et à éclipses, +s'ouvrant et se fermant comme des yeux, les yeux des ports, jaunes, +rouges, verts, guettant la mer obscure couverte de navires, les yeux +vivants de la terre hospitalière disant, rien que par le mouvement +mécanique invariable et régulier de leurs paupières: «C'est moi. Je suis +Trouville, je suis Honfleur, je suis la rivière de Pont-Audemer.» Et +dominant tous les autres, si haut que, de si loin, on le prenait pour +une planète, le phare aérien d'Étouville montrait la route de Rouen, à +travers les bancs de sable de l'embouchure du grand fleuve. + +Puis sur l'eau profonde, sur l'eau sans limites, plus sombre que le +ciel, on croyait voir, çà et là, des étoiles. Elles tremblotaient dans +la brume nocturne, petites, proches ou lointaines, blanches, vertes +ou rouges aussi. Presque toutes étaient immobiles, quelques-unes, +cependant, semblaient courir; c'étaient les feux des bâtiments à l'ancre +attendant la marée prochaine, ou des bâtiments en marche venant chercher +un mouillage. + +Juste à ce moment la lune se leva derrière la ville; et elle avait l'air +du phare énorme et divin, allumé dans le firmament pour guider la flotte +infinie des vraies étoiles. + +Pierre murmura, presque à haute voix: «Voilà, et nous nous faisons de la +bile pour quatre sous!» + +Tout près de lui soudain, dans la tranchée large et noire ouverte entre +les jetées, une ombre, une grande ombre fantastique, glissa. S'étant +penché sur le parapet de granit, il vit une barque de pêche qui +rentrait, sans un bruit de voix, sans un bruit de flot, sans un bruit +d'aviron, doucement poussée par sa haute voile brune tendue à la brise +du large. + +Il pensa: «Si on pouvait vivre là-dessus, comme on serait tranquille, +peut-être!» Puis ayant fait encore quelques pas, il aperçut un homme +assis à l'extrémité du môle. + +Un rêveur, un amoureux, un sage, un heureux ou un triste? Qui était-ce? +Il s'approcha, curieux, pour voir la figure de ce solitaire; et il +reconnut son frère. + +--Tiens, c'est toi, Jean? + +--Tiens ... Pierre ... Qu'est-ce que tu viens faire ici? + +--Mais je prends l'air. Et toi? + +Jean se mit à rire: + +--Je prends l'air également. + +Et Pierre s'assit à côté de son frère. + +--Hein, c'est rudement beau? + +--Mais oui. + +Au son de la voix il comprit que Jean n'avait rien regardé; il reprit: + +--Moi, quand je viens ici, j'ai des désirs fous de partir, de m'en aller +avec tous ces bateaux, vers le nord ou vers le sud. Songe que ces petits +feux, là-bas, arrivent de tous les coins du monde, des pays aux +grandes fleurs et aux belles filles pâles ou cuivrées, des pays aux +oiseaux-mouches, aux éléphants, aux lions libres, aux rois nègres, de +tous les pays qui sont nos contes de fées à nous qui ne croyons plus à +la Chatte blanche ni à la Belle au bois dormant. Ce serait rudement chic +de pouvoir s'offrir une promenade par là-bas; mais voilà, il faudrait de +l'argent, beaucoup.... + +Il se tut brusquement, songeant que son frère l'avait maintenant, cet +argent, et que délivré de tout souci, délivré du travail quotidien, +libre, sans entraves, heureux, joyeux, il pouvait aller où bon lui +semblerait, vers les blondes Suédoises ou les brunes Havanaises. + +Puis une de ces pensées involontaires, fréquentes chez lui, si brusques, +si rapides qu'il ne pouvait ni les prévoir, ni les arrêter, ni les +modifier, venues, semblait-il, d'une seconde âme indépendante et +violente, le traversa: «Bah! il est trop niais, il épousera la petite +Rosémilly.» + +Il s'était levé. + +--Je te laisse rêver d'avenir; moi, j'ai besoin de marcher. + +Il serra la main de son frère, et reprit avec un accent très cordial: + +--Eh bien, mon petit Jean, te voilà riche! Je suis bien content de +t'avoir rencontré tout seul ce soir, pour te dire combien cela me fait +plaisir, combien je te félicite, et combien je t'aime. + +Jean d'une nature douce et tendre, très ému, balbutiait: + +--Merci ... merci ... mon bon Pierre, merci. + +Et Pierre s'en retourna, de son pas lent, la canne sous le bras, les +mains derrière le dos. + +Lorsqu'il fut rentré dans la ville, il se demanda de nouveau ce qu'il +ferait, mécontent de cette promenade écourtée; d'avoir été privé de la +mer par la présence de son frère. + +Il eut une inspiration: «Je vais boire un verre de liqueur chez le père +Marowsko»; et il remonta vers le quartier d'Ingouville. + +Il avait connu le père Marowsko dans les hôpitaux, à Paris. C'était un +vieux Polonais, réfugié politique, disait-on, qui avait eu des histoires +terribles là-bas, et qui était venu exercer en France, après nouveaux +examens, son métier de pharmacien. On ne savait rien de sa vie passée; +aussi des légendes avaient-elles couru parmi les internes, les externes, +et plus tard parmi les voisins. Cette réputation de conspirateur +redoutable, de nihiliste, de régicide, de patriote prêt à tout, échappé +à la mort par miracle, avait séduit l'imagination aventureuse et vive de +Pierre Roland; et il était devenu l'ami du vieux Polonais, sans avoir +jamais obtenu de lui, d'ailleurs, aucun aveu sur son existence ancienne. +C'était encore grâce au jeune médecin que le bonhomme était venu +s'établir au Havre, comptant sur une belle clientèle que le nouveau +docteur lui fournirait. + +En attendant il vivait pauvrement dans sa modeste pharmacie, en vendant +des remèdes aux petits bourgeois et aux ouvriers de son quartier. + +Pierre allait souvent le voir après dîner et causer une heure avec lui, +car il aimait la figure calme et la rare conversation de Marowsko, dont +il jugeait profonds les longs silences. + +Un seul bec de gaz brûlait au-dessus du comptoir chargé de fioles. Ceux +de la devanture n'avaient point été allumés, par économie. Derrière +ce comptoir, assis sur une chaise et les jambes allongées l'une sur +l'autre, un vieux homme chauve, avec un grand nez d'oiseau qui, +continuant son front dégarni, lui donnait un air triste de perroquet, +dormait profondément, le menton sur la poitrine. + +Au bruit du timbre il s'éveilla, se leva, et reconnaissant le docteur, +vint au-devant de lui, les mains tendues. + +Sa redingote noire, tigrée de taches d'acides et de sirops, beaucoup +trop vaste pour son corps maigre et petit, avait un aspect d'antique +soutane; et l'homme parlait avec un fort accent polonais qui donnait +à sa voix fluette quelque chose d'enfantin, un zézaiement et des +intonations de jeune être qui commence à prononcer. + +Pierre s'assit et Marowsko demanda: + +--Quoi de neuf, mon cher docteur? + +--Rien. Toujours la même chose partout. + +--Vous n'avez pas l'air gai, ce soir. + +--Je ne le suis pas souvent. + +--Allons, allons, il faut secouer cela. Voulez-vous un verre de liqueur? + +--Oui, je veux bien. + +--Alors je vais vous faire goûter une préparation nouvelle. Voilà deux +mois que je cherche à tirer quelque chose de la groseille, dont on n'a +fait jusqu'ici que du sirop ... eh bien! j'ai trouvé ... j'ai trouvé ... +une bonne liqueur, très bonne, très bonne. + +Et ravi, il alla vers une armoire, l'ouvrit et choisit une fiole qu'il +apporta. Il remuait et agissait par gestes courts, jamais complets, +jamais il n'allongeait le bras tout à fait, n'ouvrait toutes grandes +les jambes, ne faisait un mouvement entier et définitif. Ses idées +semblaient pareilles à ses actes; il les indiquait, les promettait, les +esquissait, les suggérait, mais ne les énonçait pas. + +Sa plus grande préoccupation dans la vie semblait être d'ailleurs la +préparation des sirops et des liqueurs. «Avec un bon sirop ou une bonne +liqueur, on fait fortune», disait-il souvent. + +Il avait inventé des centaines de préparations sucrées sans parvenir à +en lancer une seule. Pierre affirmait que Marowsko le faisait penser à +Marat. + +Deux petits verres furent pris dans l'arrière-boutique et apportés +sur la planche aux préparations; puis les deux hommes examinèrent en +l'élevant vers le gaz la coloration du liquide. + +--Joli rubis! déclara Pierre. + +--N'est-ce pas? + +La vieille tête de perroquet du Polonais semblait ravie. + +Le docteur goûta, savoura, réfléchit, goûta de nouveau, réfléchit encore +et se prononça: + +--Très bon, très bon, et très neuf comme saveur; une trouvaille, mon +cher! + +--Ah! vraiment, je suis bien content. + +Alors Marowsko demanda conseil pour baptiser la liqueur nouvelle; il +voulait l'appeler «essence de groseille», ou bien «fine groseille», ou +bien «grosélia», ou bien «groséline». + +Pierre n'approuvait aucun de ces noms. + +Le vieux eut une idée: + +--Ce que vous avez dit tout à l'heure est très bon, très bon: «Joli +rubis.» + +Le docteur contesta encore la valeur de ce nom, bien qu'il l'eût +trouvé, et il conseilla simplement «groseillette», que Marowsko déclara +admirable. + +Puis ils se turent et demeurèrent assis quelques minutes, sans prononcer +un mot, sous l'unique bec de gaz. + +Pierre, enfin, presque malgré lui: + +--Tiens, il nous est arrivé une chose assez bizarre, ce soir. Un des +amis de mon père, en mourant, a laissé sa fortune à mon frère. + +Le pharmacien sembla ne pas comprendre tout de suite, mais, après avoir +songé, il espéra que le docteur héritait par moitié. Quand la chose eut +été bien expliquée, il parut surpris et fâché; et pour exprimer son +mécontentement de voir son jeune ami sacrifié, il répéta plusieurs fois: + +--Ça ne fera pas un bon effet. + +Pierre, que son énervement reprenait, voulut savoir ce que Marowsko +entendait par cette phrase.--Pourquoi cela ne ferait-il pas un bon +effet? Quel mauvais effet pouvait résulter de ce que son frère héritait +la fortune d'un ami de la famille? + +Mais le bonhomme circonspect ne s'expliqua pas davantage. + +--Dans ce cas-là on laisse aux deux frères également, je vous dis que ça +ne fera pas un bon effet. + +Et le docteur, impatienté, s'en alla, rentra dans la maison paternelle +et se coucha. + +Pendant quelque temps, il entendit Jean qui marchait doucement dans la +chambre voisine, puis il s'endormit après avoir bu deux verres d'eau. + + + +III + + +Le docteur se réveilla le lendemain avec la résolution bien arrêtée de +faire fortune. + +Plusieurs fois déjà il avait pris cette détermination sans en poursuivre +la réalité. Au début de toutes ses tentatives de carrière nouvelle, +l'espoir de la richesse vite acquise soutenait ses efforts et sa +confiance jusqu'au premier obstacle, jusqu'au premier échec qui le +jetait dans une voie nouvelle. + +Enfoncé dans son lit entre les draps chauds, il méditait. Combien de +médecins étaient devenus millionnaires en peu de temps! Il suffisait +d'un grain de savoir-faire, car, dans le cours de ses études, il avait +pu apprécier les plus célèbres professeurs, et il les jugeait des ânes. +Certes il valait autant qu'eux, sinon mieux. S'il parvenait par un moyen +quelconque à capter la clientèle élégante et riche du Havre, il pouvait +gagner cent mille francs par an avec facilité. Et il calculait, d'une +façon précise, les gains assurés. Le matin il sortirait, il irait chez +ses malades. En prenant la moyenne, bien faible, de dix par jour, à +vingt francs l'un, cela lui ferait, au minimum, soixante-douze mille +francs par an, même soixante-quinze mille, car le chiffre de dix malades +était inférieur à la réalisation certaine. Après midi, il recevrait +dans son cabinet une autre moyenne de dix visiteurs à dix francs, soit +trente-six mille francs. Voilà donc cent vingt mille francs, chiffre +rond. Les clients anciens et les amis qu'il irait voir à dix francs et +qu'il recevrait à cinq francs feraient peut-être sur ce total une légère +diminution compensée par les consultations avec d'autres médecins et par +tous les petits bénéfices courants de la profession. Rien de plus +facile que d'arriver là avec de la réclame habile, des échos dans le +_Figaro_ indiquant que le corps scientifique parisien avait les +yeux sur lui, s'intéressait à des cures surprenantes entreprises par le +jeune et modeste savant havrais. Et il serait plus riche que son frère, +plus riche et célèbre, et content de lui-même, car il ne devrait sa +fortune qu'à lui; et il se montrerait généreux pour ses vieux parents, +justement fiers de sa renommée. Il ne se marierait pas, ne voulant point +encombrer son existence d'une femme unique et gênante, mais il aurait +des maîtresses parmi ses clientes les plus jolies. + +Il se sentait si sûr du succès, qu'il sauta hors du lit comme pour le +saisir tout de suite, et il s'habilla afin d'aller chercher par la ville +l'appartement qui lui convenait. + +Alors, en rôdant à travers les rues, il songea combien sont légères les +causes déterminantes de nos actions. Depuis trois semaines il aurait pu, +il aurait dû prendre cette résolution née brusquement en lui, sans aucun +doute, à la suite de l'héritage de son frère. + +Il s'arrêtait devant les portes où pendait un écriteau annonçant soit un +bel appartement, soit un riche appartement à louer, les indications sans +adjectif le laissant toujours plein de dédain. Alors il visitait avec +des façons hautaines, mesurait la hauteur des plafonds, dessinait sur +son calepin le plan du logis, les communications, la disposition des +issues, annonçait qu'il était médecin et qu'il recevait beaucoup. Il +fallait que l'escalier fût large et bien tenu; il ne pouvait monter +d'ailleurs au-dessus du premier étage. + +Après avoir noté sept ou huit adresses et griffonné deux cents +renseignements, il rentra pour déjeuner avec un quart d'heure de retard. + +Dès le vestibule, il entendit un bruit d'assiettes. On mangeait donc +sans lui. Pourquoi? Jamais on n'était aussi exact dans la maison. Il fut +froissé, mécontent, car il était un peu susceptible. Dès qu'il entra, +Roland lui dit: + +--Allons, Pierre, dépêche-toi, sacrebleu! Tu sais que nous allons à deux +heures chez le notaire. Ce n'est pas le jour de musarder. + +Le docteur s'assit, sans répondre, après avoir embrassé sa mère et serré +la main de son père et de son frère; et il prit dans le plat creux, au +milieu de la table, la côtelette réservée pour lui. Elle était froide +et sèche. Ce devait être la plus mauvaise. Il pensa qu'on aurait pu la +laisser dans le fourneau jusqu'à son arrivée, et ne pas perdre la +tête au point d'oublier complètement l'autre fils, le fils aîné. La +conversation, interrompue par son entrée, reprit au point où il l'avait +coupée. + +--Moi, disait à Jean Mme Roland, voici ce que je ferais tout de +suite. Je m'installerais richement, de façon à frapper l'oeil, je me +montrerais dans le monde, je monterais à cheval, et je choisirais une ou +deux causes intéressantes pour les plaider et me bien poser au Palais. +Je voudrais être une sorte d'avocat amateur très recherché. Grâce à +Dieu, te voici à l'abri du besoin, et si tu prends une profession, en +somme, c'est pour ne pas perdre le fruit de tes études et parce qu'un +homme ne doit jamais rester à rien faire. + +Le père Roland, qui pelait une poire, déclara: + +--Cristi! à ta place, c'est moi qui achèterais un joli bateau, un cotre +sur le modèle de nos pilotes. J'irais jusqu'au Sénégal, avec ça. + +Pierre, à son tour, donna son avis. En somme, ce n'était pas la fortune +qui faisait la valeur morale, la valeur intellectuelle d'un homme. Pour +les médiocres elle n'était qu'une cause d'abaissement, tandis qu'elle +mettait au contraire un levier puissant aux mains des forts. Ils étaient +rares d'ailleurs, ceux-là. Si Jean était vraiment un homme supérieur, +il le pourrait montrer maintenant qu'il se trouvait à l'abri du besoin. +Mais il lui faudrait travailler cent fois plus qu'il ne l'aurait fait en +d'autres circonstances. Il ne s'agissait pas de plaider pour ou contre +la veuve et l'orphelin et d'empocher tant d'écus pour tout procès gagné +ou perdu, mais de devenir un jurisconsulte éminent, une lumière du +droit. + +Et il ajouta comme conclusion: + +--Si j'avais de l'argent, moi, j'en découperais, des cadavres! + +Le père Roland haussa les épaules: + +--Tra la la! Le plus sage dans la vie c'est de se la couler douce. Nous +ne sommes pas des bêtes de peine, mais des hommes. Quand on naît pauvre, +il faut travailler; eh bien! tant pis, on travaille; mais quand on a +des rentes, sacristi! il faudrait être jobard pour s'esquinter le +tempérament. + +Pierre répondit avec hauteur: + +--Nos tendances ne sont pas les mêmes! Moi je ne respecte au monde que +le savoir et l'intelligence, tout le reste est méprisable. + +Mme Roland s'efforçait toujours d'amortir les heurts incessants entre +le père et le fils; elle détourna donc la conversation, et parla d'un +meurtre qui avait été commis, la semaine précédente, à Bolbec-Nointot. +Les esprits aussitôt furent occupés par les circonstances environnant le +forfait, et attirés par l'horreur intéressante, par le mystère attrayant +des crimes, qui, même vulgaires, honteux et répugnants, exercent sur la +curiosité humaine une étrange et générale fascination. + +De temps en temps, cependant, le père Roland tirait sa montre: + +--Allons, dit-il, il va falloir se mettre en route. + +Pierre ricana: + +--Il n'est pas encore une heure. Vrai, ça n'était point la peine de me +faire manger une côtelette froide. + +--Viens-tu chez le notaire? demanda sa mère. + +Il répondit sèchement: + +--Moi, non, pour quoi faire? Ma présence est fort inutile. + +Jean demeurait silencieux comme s'il ne s'agissait point de lui. Quand +on avait parlé du meurtre de Bolbec, il avait émis, en juriste, quelques +idées et développé quelques considérations sur les crimes et sur les +criminels. Maintenant, il se taisait de nouveau, mais la clarté de son +oeil, la rougeur animée de ses joues, jusqu'au luisant de sa barbe, +semblaient proclamer son bonheur. + +Après le départ de sa famille, Pierre, se trouvant seul de nouveau, +recommença ses investigations du matin à travers les appartements à +louer. Après deux ou trois heures d'escaliers montés et descendus, il +découvrit enfin, sur le boulevard François Ier, quelque chose de +joli: un grand entre-sol avec deux portes sur des rues différentes, deux +salons, une galerie vitrée où les malades, en attendant leur tour, se +promèneraient au milieu des fleurs, et une délicieuse salle à manger en +rotonde ayant vue sur la mer. + +Au moment de louer, le prix de trois mille francs l'arrêta, car il +fallait payer d'avance le premier terme, et il n'avait rien, pas un sou +devant lui. + +La petite fortune amassée par son père s'élevait à peine à huit mille +francs de rentes, et Pierre se faisait ce reproche d'avoir mis souvent +ses parents dans l'embarras par ses longues hésitations dans le choix +d'une carrière, ses tentatives toujours abandonnées et ses continuels +recommencements d'études. Il partit donc en promettant une réponse +avant deux jours; et l'idée lui vint de demander à son frère ce premier +trimestre, ou même le semestre, soit quinze cents francs, dès que Jean +serait en possession de son héritage. + +«Ce sera un prêt de quelques mois à peine, pensait-il. Je le +rembourserai peut-être même avant la fin de l'année. C'est tout simple, +d'ailleurs, et il sera content de faire cela pour moi.» + +Comme il n'était pas encore quatre heures, et qu'il n'avait rien à +faire, absolument rien, il alla s'asseoir dans le Jardin public; et il +demeura longtemps sur son banc, sans idées, les yeux à terre, accablé +par une lassitude qui devenait de la détresse. + +Tous les jours précédents, depuis son retour dans la maison paternelle, +il avait vécu ainsi pourtant, sans souffrir aussi cruellement du vide de +l'existence et de son inaction. Comment avait-il donc passé son temps du +lever jusqu'au coucher? + +Il avait flâné sur la jetée aux heures de marée, flâné par les rues, +flâné dans les cafés, flâné chez Marowsko, flâné partout. Et voilà que, +tout à coup, cette vie, supportée jusqu'ici, lui devenait odieuse, +intolérable. S'il avait eu quelque argent il aurait pris une voiture +pour faire une longue promenade dans la campagne, le long des fossés de +ferme ombragés de hêtres et d'ormes; mais il devait compter le prix d'un +bock ou d'un timbre-poste, et ces fantaisies-là ne lui étaient point +permises. Il songea soudain combien il est dur, à trente ans passés, +d'être réduit à demander, en rougissant, un louis à sa mère, de temps en +temps; et il murmura, en grattant la terre du bout de sa canne: + +--Cristi! si j'avais de l'argent! + +Et la pensée de l'héritage de son frère entra en lui de nouveau, à la +façon d'une piqûre de guêpe; mais il la chassa avec impatience, ne +voulant point s'abandonner sur cette pente de jalousie. + +Autour de lui des enfants jouaient dans la poussière des chemins. Ils +étaient blonds avec de longs cheveux, et ils faisaient d'un air très +sérieux, avec une attention grave, de petites montagnes de sable pour +les écraser ensuite d'un coup de pied. + +Pierre était dans un de ces jours mornes où on regarde dans tous les +coins de son âme, où on en secoue tous les plis. + +«Nos besognes ressemblent aux travaux de ces mioches,» pensait-il. Puis +il se demanda si le plus sage dans la vie n'était pas encore d'engendrer +deux ou trois de ces petits êtres inutiles et de les regarder grandir +avec complaisance et curiosité. Et le désir du mariage l'effleura. +On n'est pas si perdu, n'étant plus seul. On entend au moins remuer +quelqu'un près de soi aux heures de trouble et d'incertitude, c'est déjà +quelque chose de dire «tu» à une femme, quand on souffre. + +Il se mit à songer aux femmes. + +Il les connaissait très peu, n'ayant eu au quartier Latin que des +liaisons de quinzaine, rompues quand était mangé l'argent du mois, et +renouées ou remplacées le mois suivant. Il devait exister, cependant, +des créatures très bonnes, très douces et très consolantes. Sa mère +n'avait-elle pas été la raison et le charme du foyer paternel? Comme il +aurait voulu connaître une femme, une vraie femme! + +Il se releva tout à coup avec la résolution d'aller faire une petite +visite à Mme Rosémilly. + +Puis il se rassit brusquement. Elle lui déplaisait, celle-là! Pourquoi? +Elle avait trop de bon sens vulgaire et bas; et puis, ne semblait-elle +pas lui préférer Jean? Sans se l'avouer à lui-même d'une façon +nette, cette préférence entrait pour beaucoup dans sa mésestime pour +l'intelligence de la veuve, car, s'il aimait son frère, il ne pouvait +s'abstenir de le juger un peu médiocre et de se croire supérieur. + +Il n'allait pourtant point rester là jusqu'à la nuit; et, comme la +veille au soir, il se demanda anxieusement: «Que vais-je faire?» + +Il se sentait maintenant à l'âme un besoin de s'attendrir, d'être +embrassé et consolé. Consolé de quoi? Il ne l'aurait su dire, mais il +était dans une de ces heures de faiblesse et de lassitude où la présence +d'une femme, la caresse d'une femme, le toucher d'une main, le frôlement +d'une robe, un doux regard noir ou bleu semblent indispensables, et tout +de suite, à notre coeur. + +Et le souvenir lui vint d'une petite bonne de brasserie ramenée un soir +chez elle et revue de temps en temps. + +Il se leva donc de nouveau pour aller boire un bock avec cette fille. +Que lui dirait-il? Que lui dirait-elle? Rien, sans doute. Qu'importe? +il lui tiendrait la main quelques secondes! Elle semblait avoir du goût +pour lui. Pourquoi donc ne la voyait-il pas plus souvent? + +Il la trouva sommeillant sur une chaise dans la salle de brasserie +presque vide. Trois buveurs fumaient leurs pipes, accoudés aux tables de +chêne, la caissière lisait un roman, tandis que le patron, en manches de +chemise, dormait tout à fait sur la banquette. + +Dès qu'elle l'aperçut, la fille se leva vivement et, venant à lui: + +--Bonjour, comment allez-vous? + +--Pas mal, et toi? + +--Moi, très bien. Comme vous êtes rare? + +--Oui, j'ai très peu de temps à moi. Tu sais que je suis médecin. + +--Tiens, vous ne me l'aviez pas dit. Si j'avais su, j'ai été souffrante +la semaine dernière, je vous aurais consulté. Qu'est-ce que vous prenez? + +--Un bock, et toi? + +--Moi, un bock aussi, puisque tu me le payes. + +Et elle continua à le tutoyer comme si l'offre de cette consommation en +avait été la permission tacite. Alors, assis face à face, ils causèrent. +De temps en temps elle lui prenait la main avec cette familiarité facile +des filles dont la caresse est à vendre, et le regardant avec des yeux +engageants elle lui disait: + +--Pourquoi ne viens-tu pas plus souvent? Tu me plais beaucoup, mon +chéri. + +Mais déjà il se dégoûtait d'elle, la voyait bête, commune, sentant le +peuple. Les femmes, se disait-il, doivent nous apparaître dans un rêve +ou dans une auréole de luxe qui poétise leur vulgarité. + +Elle lui demandait: + +--Tu es passé l'autre matin avec un beau blond à grande barbe, est-ce +ton frère? + +--Oui, c'est mon frère. + +--Il est rudement joli garçon. + +--Tu trouves? + +--Mais oui, et puis il a l'air d'un bon vivant. + +Quel étrange besoin le poussa tout à coup à raconter à cette servante de +brasserie l'héritage de Jean? Pourquoi cette idée, qu'il rejetait de +lui lorsqu'il se trouvait seul, qu'il repoussait par crainte du trouble +apporté dans son âme, lui vint-elle aux lèvres en cet instant, et +pourquoi la laissa-t-il couler, comme s'il eût eu besoin de vider de +nouveau devant quelqu'un son coeur gonflé d'amertume? + +Il dit en croisant ses jambes: + +--Il a joliment de la chance, mon frère, il vient d'hériter de vingt +mille francs de rente. + +Elle ouvrit tout grands ses yeux bleus et cupides: + +--Oh! et qui est-ce qui lui a laissé cela, sa grand'mère ou bien sa +tante? + +--Non, un vieil ami de mes parents. + +--Rien qu'un ami? Pas possible! Et il ne t'a rien laissé, à toi? + +--Non. Moi je le connaissais très peu. + +Elle réfléchit quelques instants, puis, avec un sourire drôle sur les +lèvres: + +--Eh bien! il a de la chance ton frère d'avoir des amis de cette +espèce-là! Vrai, ça n'est pas étonnant qu'il te ressemble si peu! + +Il eut envie de la gifler sans savoir au juste pourquoi, et il demanda, +la bouche crispée: + +--Qu'est-ce que tu entends par là? + +Elle avait pris un air bête et naïf: + +--Moi, rien. Je veux dire qu'il a plus de chance que toi. + +Il jeta vingt sous sur la table et sortit. + +Maintenant il se répétait cette phrase: «Ça n'est pas étonnant qu'il te +ressemble si peu.» + +Qu'avait-elle pensé, qu'avait-elle sous-entendu dans ces mots? Certes +il y avait là une malice, une méchanceté, une infamie. Oui, cette fille +avait dû croire que Jean était le fils du Maréchal. + +L'émotion qu'il ressentit à l'idée de ce soupçon jeté sur sa mère, fut +si violente qu'il s'arrêta et qu'il chercha de l'oeil un endroit pour +s'asseoir. + +Un autre café se trouvait en face de lui, il y entra, prit une chaise, +et comme le garçon se présentait: «Un bock», dit-il. + +Il sentait battre son coeur; des frissons lui couraient sur la peau. Et +tout à coup le souvenir lui vint de ce qu'avait dit Marowsko la veille: +«Ça ne fera pas un bon effet.» Avait-il eu la même pensée, le même +soupçon que cette drôlesse? + +La tête penchée sur son bock il regardait la mousse blanche pétiller +et fondre, et il se demandait: «Est-ce possible qu'on croie une chose +pareille?» + +Les raisons qui feraient naître ce doute odieux dans les esprits lui +apparaissaient maintenant, l'une après l'autre, claires, évidentes, +exaspérantes. Qu'un vieux garçon sans héritiers laisse sa fortune aux +deux enfants d'un ami, rien de plus simple et de plus naturel, mais +qu'il 1s donne tout entière à un seul de ces enfants, certes le monde +s'étonnera, chuchotera et finira par sourire. Comment n'avait-il pas +prévu cela, comment son père ne l'avait-il pas senti, comment sa mère ne +l'avait-elle pas deviné? Non, ils s'étaient trouvés trop heureux de cet +argent inespéré pour que cette idée les effleurât. Et puis comment ces +honnêtes gens auraient-ils soupçonné une pareille ignominie? + +Mais le public, mais le voisin, le marchand, le fournisseur, tous ceux +qui les connaissaient n'allaient-ils pas répéter cette chose abominable, +s'en amuser, s'en réjouir, rire de son père et mépriser sa mère? + +Et la remarque faite par la fille de brasserie que Jean était blond et +lui brun, qu'ils ne se ressemblaient ni de figure, ni de démarche, ni de +tournure, ni d'intelligence, frapperait maintenant tous les yeux et tous +les esprits. Quand on parlerait d'un fils Roland on dirait: «Lequel, le +vrai ou le faux?» + +Il se leva avec la résolution de prévenir son frère, de le mettre en +garde contre cet affreux danger menaçant l'honneur de leur mère. +Mais que ferait Jean? Le plus simple, assurément, serait de refuser +l'héritage qui irait alors aux pauvres, et de dire seulement aux amis et +connaissances informés de ce legs que le testament contenait des clauses +et conditions inacceptables qui auraient fait de Jean, non pas un +héritier, mais un dépositaire. + +Tout en rentrant à la maison paternelle, il songeait qu'il devait voir +son frère seul, afin de ne point parler devant ses parents d'un pareil +sujet. + +Dès la porte il entendit un grand bruit de voix et de rires dans le +salon, et, comme il entrait, il entendit Mme Rosémilly et le capitaine +Beausire, ramenés par son père et gardés à dîner afin de fêter la bonne +nouvelle. + +On avait fait apporter du vermouth et de l'absinthe pour se mettre +en appétit, et on s'était mis d'abord en belle humeur. Le capitaine +Beausire, un petit homme tout rond à force d'avoir roulé sur la mer, +et dont toutes les idées semblaient rondes aussi, comme les galets des +rivages, et qui riait avec des _r_ plein la gorge, jugeait la vie +une chose excellente dont tout était bon à prendre. + +Il trinquait avec le père Roland, tandis que Jean présentait aux dames +deux nouveaux verres pleins. + +Mme Rosémilly refusait, quand le capitaine Beausire, qui avait connu feu +son époux, s'écria: + +--Allons, allons, Madame, _bis repetita placent_, comme nous disons +en patois, ce qui signifie: «Deux vermouths ne font jamais mal.» Moi, +voyez-vous, depuis que je ne navigue plus, je me donne comme ça, chaque +jour, avant dîner, deux ou trois coups de roulis artificiel! J'y ajoute +un coup de tangage après le café, ce qui me fait grosse mer pour la +soirée. Je ne vais jamais jusqu'à la tempête par exemple, jamais, +jamais, car je crains les avaries. + +Roland, dont le vieux long-courier flattait la manie nautique, riait de +tout son coeur, la face déjà rouge et l'oeil troublé par l'absinthe. +Il avait un gros ventre de boutiquier, rien qu'un ventre où semblait +réfugié le reste de son corps, un de ces ventres mous d'hommes toujours +assis, qui n'ont plus ni cuisses, ni poitrine, ni bras, ni cou, le fond +de leur chaise ayant tassé toute leur matière au même endroit. + +Beausire au contraire, bien que court et gros, semblait plein comme un +oeuf et dur comme une balle. + +Mme Roland n'avait point vidé son premier verre, et, rose de bonheur, le +regard brillant, elle contemplait son fils Jean. + +Chez lui maintenant la crise de joie éclatait. C'était une affaire +finie, une affaire signée, il avait vingt mille francs de rentes. Dans +la façon dont il riait, dont il parlait avec une voix plus sonore, dont +il regardait les gens, à ses manières plus nettes, à son assurance plus +grande, on sentait l'aplomb que donne l'argent. + +Le dîner fut annoncé, et comme le vieux Roland allait offrir son bras à +Mme Rosémilly: «Non, non, père, cria sa femme, aujourd'hui tout est +pour Jean.» + +Sur la table éclatait un luxe inaccoutumé: devant l'assiette de Jean, +assis à la place de son père, un énorme bouquet rempli de faveurs de +soie, un vrai bouquet de grande cérémonie, s'élevait comme un dôme +pavoisé, flanqué de quatre compotiers dont l'un contenait une pyramide +de pêches magnifiques, le second un gâteau monumental gorgé de crème +fouettée et couvert de clochettes de sucre fondu, une cathédrale en +biscuit, le troisième des tranches d'ananas noyées dans un sirop clair, +et le quatrième, luxe inouï, du raisin noir, venu des pays chauds. + +--Bigre! dit Pierre en s'asseyant, nous célébrons l'avènement de Jean le +Riche. + +Après le potage on offrit du madère; et tout le monde déjà parlait +en même temps. Beausire racontait un dîner qu'il avait fait à +Saint-Domingue à la table d'un général nègre. Le père Roland l'écoutait, +tout en cherchant à glisser entre les phrases le récit d'un autre repas +donné par un de ses amis, à Meudon, et dont chaque convive avait été +quinze jours malade. Mme Rosémilly, Jean et sa mère faisaient +un projet d'excursion et de déjeuner à Saint-Jouin, dont ils se +promettaient déjà un plaisir infini; et Pierre regrettait de ne pas +avoir dîné seul, dans une gargote au bord de la mer, pour éviter tout ce +bruit, ces rires et cette joie qui l'énervaient. + +Il cherchait comment il allait s'y prendre, maintenant, pour dire à son +frère ses craintes et pour le faire renoncer à cette fortune acceptée +déjà, dont il jouissait, dont il se grisait d'avance. Ce serait dur pour +lui, certes, mais il le fallait; il ne pouvait hésiter, la réputation de +leur mère étant menacée. + +L'apparition d'un bar énorme rejeta Roland dans les récits de pêche. +Beausire en narra de surprenantes au Gabon, à Sainte-Marie de Madagascar +et surtout sur les côtes de la Chine et du Japon, où les poissons ont +des figures drôles comme les habitants. Et il racontait les mines de ces +poissons, leurs gros yeux d'or, leurs ventres bleus ou rouges, leurs +nageoires bizarres, pareilles à des éventails, leur queue coupée en +croissant de lune, en mimant d'une façon si plaisante que tout le monde +riait aux larmes en l'écoutant. + +Seul, Pierre paraissait incrédule et murmurait: «On a bien raison de +dire que les Normands sont les Gascons du Nord.» + +Après le poisson vint un vol-au-vent, puis un poulet rôti, une salade, +des haricots verts et un pâté d'alouettes de Pithiviers. La bonne de +Mme Rosémilly aidait au service; et la gaieté allait croissant avec +le nombre des verres de vin. Quand sauta le bouchon de la première +bouteille de champagne, le père Roland, très excité, imita avec sa +bouche le bruit de cette détonation, puis déclara: + +--J'aime mieux ça qu'un coup de pistolet. + +Pierre, de plus en plus agacé, répondit en ricanant: + +--Cela est peut-être, cependant, plus dangereux pour toi. + +Roland, qui allait boire, reposa son verre plein sur la table et +demanda: + +--Pourquoi donc? + +Depuis longtemps il se plaignait de sa santé, de lourdeurs, de vertiges, +de malaises constants et inexplicables. Le docteur reprit: + +--Parce que la balle du pistolet peut fort bien passer à côté de toi, +tandis que le verre de vin te passe forcément dans le ventre. + +--Et puis? + +--Et puis il te brûle l'estomac, désorganise le système nerveux, +alourdit la circulation et prépare l'apoplexie dont sont menacés tous +les hommes de ton tempérament. + +L'ivresse croissante de l'ancien bijoutier paraissait dissipée comme une +fumée par le vent; et il regardait son fils avec des yeux inquiets et +fixes, cherchant à comprendre s'il ne se moquait pas. + +Mais Beausire s'écria: + +--Ah! ces sacrés médecins, toujours les mêmes: ne mangez pas, ne buvez +pas, n'aimez pas, et ne dansez pas en rond. Tout ça fait du bobo à +petite santé. Eh bien! j'ai pratiqué tout ça, moi, Monsieur, dans toutes +les parties du monde, partout où j'ai pu, et le plus que j'ai pu, et je +ne m'en porte pas plus mal. + +Pierre répondit avec aigreur: + +--D'abord, vous, capitaine, vous êtes plus fort que mon père; et puis +tous les viveurs parlent comme vous jusqu'au jour où ... et ils ne +reviennent pas le lendemain dire au médecin prudent: «Vous aviez raison, +docteur.» Quand je vois mon père faire ce qu'il y a de plus mauvais et +de plus dangereux pour lui, il est bien naturel que je le prévienne. Je +serais un mauvais fils si j'agissais autrement. + +Mme Roland désolée intervint à son tour:--Voyons, Pierre, qu'est-ce +que tu as? Pour une fois, ça ne lui fera pas de mal. Songe quelle fête +pour lui, pour nous. Tu vas gâter tout son plaisir et nous chagriner +tous. C'est vilain, ce que tu fais là! + +Il murmura en haussant les épaules: + +--Qu'il fasse ce qu'il voudra, je l'ai prévenu. + +Mais le père Roland ne buvait pas. Il regardait son verre, son verre +plein de vin lumineux et clair, dont l'âme légère, l'âme enivrante +s'envolait par petites bulles venues du fond et montant, pressées et +rapides, s'évaporer à la surface; il le regardait avec une méfiance de +renard qui trouve une poule morte et flaire un piège. + +Il demanda, en hésitant: + +--Tu crois que ça me ferait beaucoup de mal? + +Pierre eut un remords et se reprocha de faire souffrir les autres de sa +mauvaise humeur: + +--Non, va, pour une fois, tu peux le boire; mais n'en abuse point et +n'en prends pas l'habitude. + +Alors le père Roland leva son verre sans se décider encore à le porter +à sa bouche. Il le contemplait douloureusement, avec envie et avec +crainte; puis il le flaira, le goûta, le but par petits coups, en les +savourant, le coeur plein d'angoisse, de faiblesse et de gourmandise, +puis de regrets, dès qu'il eut absorbé la dernière goutte. + +Pierre, soudain, rencontra l'oeil de Mme Rosémilly; il était fixé sur +lui limpide et bleu, clairvoyant et dur. Et il sentit, il pénétra, il +devina la pensée nette qui animait ce regard, la pensée irritée de cette +petite femme à l'esprit simple et droit, car ce regard disait: «Tu es +jaloux, toi. C'est honteux, cela.» + +Il baissa la tête en se remettant à manger. + +Il n'avait pas faim, il trouvait tout mauvais. Une envie de partir le +harcelait, une envie de n'être plus au milieu de ces gens, de ne plus +les entendre causer, plaisanter et rire. + +Cependant le père Roland, que les fumées du vin recommençaient à +troubler, oubliait déjà les conseils de son fils et regardait d'un oeil +oblique et tendre une bouteille de champagne presque pleine encore à +côté de son assiette. Il n'osait la toucher, par crainte d'admonestation +nouvelle, et il cherchait par quelle malice, par quelle adresse, il +pourrait s'en emparer sans éveiller les remarques de Pierre. Une +ruse lui vint, la plus simple de toutes: il prit la bouteille avec +nonchalance et, la tenant par le fond, tendit le bras à travers la table +pour emplir d'abord le verre du docteur qui était vide; puis il fit le +tour des autres verres, et quand il en vint au sien il se mit à parler +très haut, et s'il versa quelque chose dedans on eût juré certainement +que c'était par inadvertance. Personne d'ailleurs n'y fit attention. + +Pierre, sans y songer, buvait beaucoup. Nerveux et agacé, il prenait à +tout instant, et portait à ses lèvres d'un geste inconscient la longue +flûte de cristal où l'on voyait courir les bulles dans le liquide vivant +et transparent. Il le faisait alors couler très lentement dans sa bouche +pour sentir la petite piqûre sucrée du gaz évaporé sur sa langue. + +Peu à peu une chaleur douce emplit son corps. Partie du ventre, qui +semblait en être le foyer, elle gagnait la poitrine, envahissait les +membres, se répandait dans toute la chair, comme une onde tiède et +bienfaisante portant de la joie avec elle. Il se sentait mieux, moins +impatient, moins mécontent; et sa résolution de parler à son frère ce +soir-là même s'affaiblissait, non pas que la pensée d'y renoncer l'eût +effleuré, mais pour ne point troubler si vite le bien-être qu'il sentait +en lui. + +Beausire se leva afin de porter un toast. + +Ayant salué à la ronde il prononça: + +--Très gracieuses dames, Messeigneurs, nous sommes réunis pour célébrer +un événement heureux qui vient de frapper un de nos amis. On disait +autrefois que la fortune était aveugle, je crois qu'elle était +simplement myope ou malicieuse et qu'elle vient de faire emplette d'une +excellente jumelle marine, qui lui a permis de distinguer dans le +port du Havre le fils de notre brave camarade Roland, capitaine de la +_Perle_. + +Des bravos jaillirent des bouches, soutenus par des battements de mains; +et Roland père se leva pour répondre. + +Après avoir toussé, car il sentait sa gorge grasse et sa langue un peu +lourde, il bégaya: + +--Merci, capitaine, merci pour moi et mon fils. Je n'oublierai jamais +votre conduite en cette circonstance. Je bois à vos désirs. + +Il avait les yeux et le nez pleins de larmes, et il se rassit, ne +trouvant plus rien. + +Jean, qui riait, prit la parole à son tour: + +--C'est moi, dit-il, qui dois remercier ici les amis dévoués, les amis +excellents (il regardait Mme Rosémilly), qui me donnent aujourd'hui +cette preuve touchante de leur affection. Mais ce n'est point par +des paroles que je peux leur témoigner ma reconnaissance. Je la leur +prouverai demain, à tous les instants de ma vie, toujours, car notre +amitié n'est point de celles qui passent. + +Sa mère, fort émue, murmura: + +--Très bien, mon enfant. Mais Beausire s'écriait: + +--Allons, madame Rosémilly, parlez au nom du beau sexe. + +Elle leva son verre, et, d'une voix gentille, un peu nuancée de +tristesse: + +--Moi, dit-elle, je bois à la mémoire bénie de M. Maréchal. + +Il y eut quelques secondes d'accalmie, de recueillement décent, comme +après une prière; et Beausire, qui avait le compliment coulant, fit +cette remarque: + +--Il n'y a que les femmes pour trouver de ces délicatesses. + +Puis se tournant vers Roland père: + +--Au fond, qu'est-ce que c'était que ce Maréchal? Vous étiez donc bien +intimes avec lui? + +Le vieux, attendri par l'ivresse, se mit à pleurer, et d'une voix +bredouillante: + +--Un frère ... vous savez ... un de ceux qu'on ne retrouve plus ... nous +ne nous quittions pas ... il dînait à la maison tous les soirs ... et il +nous payait de petites fêtes au théâtre ... je ne vous dis que ça ... +que ça ... que ça ... Un ami, un vrai ... un vrai.....n'est-ce pas, +Louise? + +Sa femme répondit simplement: + +--Oui, c'était un fidèle ami. + +Pierre regardait son père et sa mère, mais comme on parla d'autre chose, +il se remit à boire. + +De la fin de cette soirée il n'eut guère de souvenir. On avait pris le +café, absorbé des liqueurs, et beaucoup ri en plaisantant. Puis il se +coucha, vers minuit, l'esprit confus et la tête lourde. Et il dormit +comme une brute jusqu'à neuf heures le lendemain. + + + +IV + + +Ce sommeil baigné de champagne et de chartreuse l'avait sans doute +adouci et calmé, car il s'éveilla en des dispositions d'âme très +bienveillantes. Il appréciait, pesait et résumait, en s'habillant, ses +émotions de la veille, cherchant à en dégager bien nettement et bien +complètement les causes réelles, secrètes, les causes personnelles en +même temps que les causes extérieures. + +Il se pouvait en effet que la fille de brasserie eût eu une mauvaise +pensée, une vraie pensée de prostituée, en apprenant qu'un seul des fils +Roland héritait d'un inconnu; mais ces créatures-là n'ont-elles pas +toujours des soupçons pareils, sans l'ombre d'un motif, sur toutes les +honnêtes femmes? Ne les entend-on pas, chaque fois qu'elles parlent, +injurier, calomnier, diffamer toutes celles qu'elles devinent +irréprochables? Chaque fois qu'on cite devant elles une personne +inattaquable, elles se fâchent, comme si on les outrageait, et +s'écrient: «Ah! tu sais, je les connais tes femmes mariées, c'est du +propre! Elles ont plus d'amants que nous, seulement elles les cachent +parce qu'elles sont hypocrites. Ah! oui, c'est du propre!» + +En toute autre occasion il n'aurait certes pas compris, pas même supposé +possibles des insinuations de cette nature sur sa pauvre mère, si bonne, +si simple, si digne. Mais il avait l'âme troublée par ce levain de +jalousie qui fermentait en lui. Son esprit surexcité, à l'affût pour +ainsi dire, et malgré lui, de tout ce qui pouvait nuire à son frère, +avait même peut-être prêté à cette vendeuse de bocks des intentions +odieuses qu'elle n'avait pas eues. Il se pouvait que son imagination +seule, cette imagination qu'il ne gouvernait point, qui échappait sans +cesse à sa volonté, s'en allait libre, hardie, aventureuse et sournoise +dans l'univers infini des idées, et en rapportait parfois d'inavouables, +de honteuses, qu'elle cachait en lui, au fond de son âme, dans les +replis insondables, comme des choses volées; il se pouvait que cette +imagination seule eût créé, inventé cet affreux doute. Son coeur, +assurément, son propre coeur avait des secrets pour lui; et ce coeur +blessé n'avait-il pas trouvé dans ce doute abominable un moyen de priver +son frère de cet héritage qu'il jalousait. Il se suspectait lui-même, +à présent, interrogeant, comme les dévots leur conscience, tous les +mystères de sa pensée. + +Certes, Mme Rosémilly, bien que son intelligence fût limitée, avait le +tact, le flair et le sens subtil des femmes. Or cette idée ne lui était +pas venue, puisqu'elle avait bu, avec une simplicité parfaite, à la +mémoire bénie de feu Maréchal. Elle n'aurait point fait cela, elle, si +le moindre soupçon l'eût effleurée. Maintenant frère: «Mais défends-la +donc, jobard; tu as beau être riche, je t'éclipserai toujours quand il +me plaira.» + +Au café, il dit à son père: + +--Est-ce que tu te sers de la _Perle_ aujourd'hui? + +--Non, mon garçon. + +--Je peux la prendre avec Jean-Bart? + +--Mais oui, tant que tu voudras. + +Il acheta un bon cigare, au premier débit de tabac rencontré, et il +descendit, d'un pied joyeux, vers le port. + +Il regardait le ciel clair, lumineux, d'un bleu léger, rafraîchi, lavé +par la brise de la mer. + +Le matelot Papagris, dit Jean-Bart, sommeillait au fond de la barque +qu'il devait tenir prête à sortir tous les jours à midi, quand on +n'allait pas à la pêche le matin. + +--A nous deux, patron! cria Pierre. + +Il descendit l'échelle de fer du quai et sauta dans l'embarcation. + +--Quel vent? dit-il. + +--Toujours vent d'amont, m'sieu Pierre. J'avons bonne brise au large. + +--Eh bien! mon père, en route. + +Ils hissèrent la misaine, levèrent l'ancre, et le bateau, libre, se mit +à glisser lentement vers la jetée sur l'eau calme du port. Le faible +souffle d'air venu par les rues tombait sur le haut de la voile, si +doucement qu'on ne sentait rien, et la _Perle_ semblait animée +d'une vie propre, de la vie des barques, poussée par une force +mystérieuse cachée en elle. Pierre avait pris la barre, et, le cigare +aux dents, les jambes allongées sur le banc, les yeux mi-fermés sous les +rayons aveuglants du soleil, il regardait passer contre lui les grosses +pièces de bois goudronné du brise-lames. + +Quand ils débouchèrent en pleine mer, en atteignant la pointe de la +jetée nord qui les abritait, la brise, plus fraîche, glissa sur le +visage et sur les mains du docteur comme une caresse un peu froide, +entra dans sa poitrine qui s'ouvrit, en un long soupir, pour la +boire, et, enflant la voile brune qui s'arrondit, fit s'incliner la +_Perle_ et la rendit plus alerte. + +Jean-Bart tout à coup hissa le foc, dont le triangle, plein de vent, +semblait une aile, puis gagnant l'arrière en deux enjambées il dénoua le +tapecul amarré contre son mât. + +Alors, sur le flanc de la barque couchée brusquement, et courant +maintenant de toute sa vitesse, ce fut un bruit doux et vif d'eau qui +bouillonne et qui fuit. + +L'avant ouvrait la mer, comme le soc d'une charrue folle, et l'onde +soulevée, souple et blanche d'écume, s'arrondissait et retombait, comme +retombe, brune et lourde, la terre labourée des champs. + +A chaque vague rencontrée,--elles étaient courtes et rapprochées,--une +secousse secouait la _Perle_ du bout du foc au gouvernail qui +frémissait dans la main de Pierre; et quand le vent, pendant quelques +secondes, soufflait plus fort, les flots effleuraient le bordage comme +s'ils allaient envahir la barque. Un vapeur charbonnier de Liverpool +était à l'ancre attendant la marée; ils allèrent tourner par derrière, +puis ils visitèrent, l'un après l'autre, les navires en rade, puis ils +s'éloignèrent un peu plus pour voir se dérouler la côte. + +Pendant trois heures, Pierre tranquille, calme et content, vagabonda sur +l'eau frémissante, gouvernant, comme une bête ailée, rapide et docile, +cette chose de bois et de toile qui allait et venait à son caprice, sous +une pression de ses doigts. + +Il rêvassait, comme on rêvasse sur le dos d'un cheval ou sur le pont +d'un bateau, pensant à son avenir, qui serait beau, et à la douceur de +vivre avec intelligence. Dès le lendemain il demanderait à son frère de +lui prêter, pour trois mois, quinze cents francs afin de s'installer +tout de suite dans le joli appartement du boulevard François Ier. + +Le matelot dit tout à coup: + +--V'la d'la brume, m'sieu Pierre, faut rentrer. + +Il leva les yeux et aperçut vers le nord une ombre grise, profonde et +légère, noyant le ciel et couvrant la mer, accourant vers eux, comme un +nuage tombé d'en haut. + +Il vira de bord, et vent arrière fit route vers la jetée, suivi par la +brume rapide qui le gagnait. Lorsqu'elle atteignit la _Perle_, +l'enveloppant dans son imperceptible épaisseur, un frisson de froid +courut sur les membres de Pierre, et une odeur de fumée et de +moisissure, l'odeur bizarre des brouillards marins, lui fit fermer la +bouche pour ne point goûter cette nuée humide et glacée. Quand la +barque reprit dans le port sa place accoutumée, la ville entière était +ensevelie déjà sous cette vapeur menue, qui, sans tomber, mouillait +comme une pluie et glissait sur les maisons et les rues à la façon d'un +fleuve qui coule. + +Pierre, les pieds et les mains gelés, rentra vite, et se jeta sur son +lit pour sommeiller jusqu'au dîner. Lorsqu'il parut dans la salle à +manger, sa mère disait à Jean: + +--La galerie sera ravissante. Nous y mettrons des fleurs. Tu verras. +Je me chargerai de leur entretien et de leur renouvellement. Quand tu +donneras des fêtes, ça aura un coup d'oeil féerique. + +--De quoi parlez-vous donc? demanda le docteur. + +--D'un appartement délicieux que je viens de louer pour ton frère. Une +trouvaille, un entresol donnant sur deux rues. Il a deux salons, une +galerie vitrée et une petite salle à manger en rotonde, tout à fait +coquette pour un garçon. + +Pierre pâlit. Une colère lui serrait le coeur. + +--Où est-ce situé, cela? dit-il. + +--Boulevard François Ier. + +Il n'eut plus de doutes et s'assit, tellement exaspéré qu'il avait envie +de crier: «C'est trop fort à la fin! Il n'y en a donc plus que pour +lui!» + +Sa mère, radieuse, parlait toujours: + +--Et figure-toi que j'ai eu cela pour deux mille huit cents francs. On +en voulait trois mille, mais j'ai obtenu deux cents francs de +diminution en faisant un bail de trois, six ou neuf ans. Ton frère sera +parfaitement là dedans. Il suffit d'un intérieur élégant pour faire la +fortune d'un avocat. Cela attire le client, le séduit, le retient, lui +donne du respect et lui fait comprendre qu'un homme ainsi logé fait +payer cher ses paroles. + +Elle se tut quelques secondes, et reprit: + +--Il faudrait trouver quelque chose d'approchant pour toi, bien plus +modeste puisque tu n'as rien, mais assez gentil tout de même. Je +t'assure que cela te servirait beaucoup. + +Pierre répondit d'un ton dédaigneux: + +--Oh! moi, c'est par le travail et la science que j'arriverai. + +Sa mère insista: + +--Oui, mais je t'assure qu'un joli logement te servirait beaucoup tout +de même. + +Vers le milieu du repas il demanda tout à coup: + +--Comment l'aviez-vous connu, ce Maréchal? + +Le père Roland leva la tête et chercha dans ses souvenirs: + +--Attends, je ne me rappelle plus trop. C'est si vieux. Ah! oui, j'y +suis. C'est ta mère qui a fait sa connaissance dans la boutique, +n'est-ce pas, Louise? Il était venu commander quelque chose, et puis +il est revenu souvent. Nous l'avons connu comme client avant de le +connaître comme ami. + +Pierre, qui mangeait des flageolets et les piquait un à un avec une +pointe de sa fourchette, comme s'il les eût embrochés, reprit: + +--A quelle époque ça s'est-il fait, cette connaissance-là? + +Roland chercha de nouveau, mais ne se souvenant plus de rien, il fit +appel à la mémoire de sa femme: + +--En quelle année, voyons, Louise, tu ne dois pas avoir oublié, toi qui +as un si bon souvenir? Voyons, c'était en ... en ... en cinquante-cinq +ou cinquante-six?... Mais cherche donc, tu dois le savoir mieux que moi? + +Elle chercha quelque temps en effet, puis d'une voix sûre et tranquille: + +--C'était en cinquante-huit, mon gros. Pierre avait alors trois ans. Je +suis bien certaine de ne pas me tromper, car c'est l'année où l'enfant +eut la fièvre scarlatine, et Maréchal, que nous connaissions encore très +peu, nous a été d'un grand secours. + +Roland s'écria: + +--C'est vrai, c'est vrai, il a été admirable, même! Comme ta mère n'en +pouvait plus de fatigue et que moi j'étais occupé à la boutique, il +allait chez le pharmacien chercher tes médicaments. Vraiment, c'était un +brave coeur. Et quand tu as été guéri, tu ne te figures pas comme il fut +content et comme il t'embrassait. C'est à partir de ce moment-là que +nous sommes devenus de grands amis. + +Et cette pensée brusque, violente, entra dans l'âme de. Pierre comme une +balle qui troue et déchire: «Puisqu'il m'a connu le premier, qu'il fut +si dévoué pour moi, puisqu'il m'aimait et m'embrassait tant, puisque je +suis la cause de sa grande liaison avec mes parents, pourquoi a-t-il +laissé toute sa fortune à mon frère et rien à moi?» + +Il ne posa plus de questions et demeura sombre, absorbé plutôt que +songeur, gardant en lui une inquiétude nouvelle, encore indécise, le +germe secret d'un nouveau mal. + +Il sortit de bonne heure et se remit à rôder par les rues. Elles étaient +ensevelies sous le brouillard qui rendait pesante, opaque et nauséabonde +la nuit. On eût dit une fumée pestilentielle abattue sur la terre. On +la voyait passer sur les becs de gaz qu'elle paraissait éteindre par +moments. Les pavés des rues devenaient glissants comme par les soirs de +verglas, et toutes les mauvaises odeurs semblaient sortir du ventre +des maisons, puanteurs des caves, des fosses, des égouts, des cuisines +pauvres, pour se mêler à l'affreuse senteur de cette brume errante. + +Pierre, le dos arrondi et les mains dans ses poches, ne voulant point +rester dehors par ce froid, se rendit chez Marowsko. + +Sous le bec de gaz qui veillait pour lui, le vieux pharmacien dormait +toujours. En reconnaissant Pierre, qu'il aimait d'un amour de chien +fidèle, il secoua sa torpeur, alla chercher deux verres et apporta la +groseillette. + +--Eh bien! demanda le docteur, où on êtes-vous avec votre liqueur? + +Le Polonais expliqua comment quatre des principaux cafés de la ville +consentaient à la lancer dans la circulation, et comment le _Phare de +la Côte_ et le _Sémaphore havrais_ lui feraient de la réclame en +échange de quelques produits pharmaceutiques mis à la disposition des +rédacteurs. + +Après un long silence, Marowsko demanda si Jean, décidément, était en +possession de sa fortune; puis il fit encore deux ou trois questions +vagues sur le même sujet. Son dévouement ombrageux pour Pierre se +révoltait de cette préférence. Et Pierre croyait l'entendre penser, +devinait, comprenait, lisait dans ses yeux détournés, dans le ton +hésitant de sa voix, les phrases, qui lui venaient aux lèvres et qu'il +ne disait pas, qu'il ne dirait point, lui si prudent, si timide, si +cauteleux. + +Maintenant il ne doutait plus, le vieux pensait: «Vous n'auriez pas dû +lui laisser accepter cet héritage qui fera mal parler de votre mère.» +Peut-être même croyait-il que Jean était le fils de Maréchal. Certes il +le croyait! Comment ne le croirait-il pas, tant la chose devait paraître +vraisemblable, probable, évidente? Mais lui-même, lui Pierre, le fils, +depuis trois jours ne luttait-il pas de toute sa force, avec toutes +les subtilités de son coeur, pour tromper sa raison, ne luttait-il pas +contre ce soupçon terrible? + +Et de nouveau, tout à coup, le besoin d'être seul pour songer, pour +discuter cela avec lui-même, pour envisager hardiment, sans scrupules, +sans faiblesse, cette chose possible et monstrueuse, entra en lui si +dominateur qu'il se leva sans même boire son verre de groseillette, +serra la main du pharmacien stupéfait et se replongea dans le brouillard +de la rue. + +Il se disait: «Pourquoi ce Maréchal a-t-il laissé toute sa fortune à +Jean?» + +Ce n'était plus la jalousie maintenant qui lui faisait chercher cela, ce +n'était plus cette envie un peu basse et naturelle qu'il savait cachée +en lui et qu'il combattait depuis trois jours, mais la terreur d'une +chose épouvantable, la terreur de croire lui-même que Jean, que son +frère était le fils de cet homme! + +Non, il ne le croyait pas, il ne pouvait même se poser cette question +criminelle! Cependant il fallait que ce soupçon si léger, si +invraisemblable, fût rejeté de lui, complètement, pour toujours. Il lui +fallait la lumière, la certitude, il fallait dans son coeur la sécurité +complète, car il n'aimait que sa mère au monde. + +Et tout seul en errant par la nuit, il allait faire, dans ses souvenirs, +dans sa raison, l'enquête minutieuse d'où résulterait l'éclatante +vérité. Après cela ce serait fini, il n'y penserait plus, plus jamais. +Il irait dormir. + +Il songeait: «Voyons, examinons d'abord les faits; puis je me +rappellerai tout ce que je sais de lui, de sou allure avec mon frère +et avec moi, je chercherai toutes les causes qui ont pu motiver cette +préférence... Il a vu naître Jean?--oui, mais il me connaissait +auparavant.--S'il avait aimé ma mère d'un amour muet et réservé, c'est +moi qu'il aurait préféré puisque c'est grâce à moi, grâce à ma fièvre +scarlatine, qu'il est devenu l'ami intime de mes parents. Donc, +logiquement, il devait me choisir, avoir pour moi une tendresse plus +vive, à moins qu'il n'eût éprouvé pour mon frère, en le voyant grandir, +une attraction, une prédilection instinctives.» + +Alors il chercha dans sa mémoire, avec une tension désespérée de toute +sa pensée, de toute sa puissance intellectuelle, à reconstituer, à +revoir, à reconnaître, à pénétrer l'homme, cet homme qui avait passé +devant lui, indifférent à son coeur, pendant toutes ses années de Paris. + +Mais il sentit que la marche, le léger mouvement de ses pas, troublait +un peu ses idées, dérangeait leur fixité, affaiblissait leur portée, +voilait sa mémoire. + +Pour jeter sur le passé et les événements inconnus ce regard aigu, à qui +rien ne devait échapper, il fallait qu'il fût immobile, dans un lieu +vaste et vide. Et il se décida à aller s'asseoir sur la jetée, comme +l'autre nuit. + +En approchant du port il entendit vers la pleine mer une plainte +lamentable et sinistre, pareille au meuglement d'un taureau, mais plus +longue et plus puissante. C'était le cri d'une sirène, le cri des +navires perdus dans la brume. + +Un frisson remua sa chair, crispa son coeur, tant il avait retenti dans +son âme et dans ses nerfs, ce cri de détresse, qu'il croyait avoir jeté +lui-même. Une autre voix semblable gémit à son tour, un peu plus loin; +puis, tout près, la sirène du port, leur répondant, poussa une clameur +déchirante. + +Pierre gagna la jetée à grands pas, ne pensant plus à rien, satisfait +d'entrer dans ces ténèbres lugubres et mugissantes. + +Lorsqu'il se fut assis à l'extrémité du môle, il ferma les yeux pour ne +point voir les foyers électriques, voilés de brouillard, qui rendent +le port accessible la nuit, ni le feu rouge du phare sur la jetée sud, +qu'on distinguait à peine cependant. Puis se tournant à moitié, il posa +ses coudes sur le granit et cacha sa figure dans ses mains. + +Sa pensée, sans qu'il prononçât ce mot avec ses lèvres, répétait comme +pour l'appeler, pour évoquer et provoquer son ombre: «Maréchal... +Maréchal.» Et dans le noir de ses paupières baissées, il le vit tout à +coup tel qu'il l'avait connu. C'était un homme de soixante ans, portant +en pointe sa barbe blanche, avec des sourcils épais, tout blancs aussi. +Il n'était ni grand ni petit, avait l'air affable, les yeux gris et +doux, le geste modeste, l'aspect d'un brave être, simple et tendre. +Il appelait Pierre et Jean «mes chers enfants», n'avait jamais paru +préférer l'un ou l'autre, et les recevait ensemble à dîner. + +Et Pierre, avec une ténacité de chien qui suit une piste évaporée, se +mit à rechercher les paroles, les gestes, les intonations, les regards +de cet homme disparu de la terre. Il le retrouvait peu à peu, tout +entier, dans son appartement de la rue Tronchet quand il les recevait à +sa table, son frère et lui. + +Deux bonnes le servaient, vieilles toutes deux, qui avaient pris, depuis +bien longtemps sans doute, l'habitude de dire «monsieur Pierre» et +«monsieur Jean». + +Maréchal tendait ses deux mains aux jeunes gens, la droite à l'un, la +gauche à l'autre, au hasard de leur entrée. + +--Bonjour, mes enfants, disait-il, avez-vous des nouvelles de vos +parents? Quant à moi, ils ne m'écrivent jamais. + +On causait, doucement et familièrement, de choses ordinaires. Rien de +hors ligne dans l'esprit de cet homme, mais beaucoup d'aménité, de +charme et de grâce. C'était certainement pour eux un bon ami, un de ces +bons amis auxquels on ne songe guère parce qu'on les sent très sûrs. + +Maintenant les souvenirs affluaient dans l'esprit de Pierre. Le voyant +soucieux plusieurs fois, et devinant sa pauvreté d'étudiant, Maréchal +lui avait offert et prêté, spontanément, de l'argent, quelques centaines +de francs peut-être, oubliées par l'un et par l'autre et jamais rendues. +Donc cet homme l'aimait toujours, s'intéressait toujours à lui, +puisqu'il s'inquiétait de ses besoins. Alors ... alors pourquoi laisser +toute sa fortune à Jean? Non, il n'avait jamais été visiblement plus +affectueux pour le cadet que pour l'aîné, plus préoccupé de l'un que de +l'autre, moins tendre en-apparence avec celui-ci qu'avec celui-là. Alors +... alors ... il avait donc eu une raison puissante et secrète de tout +donner à Jean--tout--et rien à Pierre. + +Plus il y songeait, plus il revivait le passé des dernières années, plus +le docteur jugeait invraisemblable, incroyable cette différence établie +entre eux. + +Et une souffrance aiguë, une inexprimable angoisse entrée dans sa +poitrine, faisait aller son coeur comme une loque agitée. Les ressorts +en paraissaient brisés, et le sang y passait à flots, librement, en le +secouant d'un ballottement tumultueux. + +Alors, à mi-voix, comme on parle dans les cauchemars, il murmura: «Il +faut savoir. Mon Dieu, il faut savoir.» + +Il cherchait plus loin, maintenant, dans les temps plus anciens où ses +parents habitaient Paris. Mais les visages lui échappaient, ce qui +brouillait ses souvenirs. Il s'acharnait surtout à retrouver Maréchal +avec des cheveux blonds, châtains ou noirs? Il ne le pouvait pas, la +dernière figure de cet homme, sa figure de vieillard, ayant effacé les +autres. Il se rappelait pourtant qu'il était plus mince, qu'il avait la +main douce et qu'il apportait souvent des fleurs, très souvent, car son +père répétait sans cesse: «Encore des bouquets! mais c'est de la folie, +mon cher, vous vous ruinerez en roses.» + +Maréchal répondait: «Laissez donc, cela me fait plaisir.» + +Et soudain l'intonation de sa mère, de sa mère qui souriait et disait: +«Merci, mon ami,» lui traversa l'esprit, si nette qu'il crut l'entendre. +Elle les avait donc prononcés bien souvent, ces trois mots, pour qu'ils +se fussent gravés ainsi dans la mémoire de son fils! + +Donc Maréchal apportait des fleurs, lui, l'homme riche, le monsieur, le +client, à cette petite boutiquière, à la femme de ce bijoutier modeste. +L'avait-il aimée? Comment serait-il devenu l'ami de ces marchands s'il +n'avait pas aimé la femme? C'était un homme instruit, d'esprit assez +fin. Que de fois il avait parlé poètes et poésie avec Pierre! Il +n'appréciait point les écrivains en artiste, mais en bourgeois qui +vibre. Le docteur avait souvent souri de ces attendrissements, +qu'il jugeait un peu niais. Aujourd'hui il comprenait que cet homme +sentimental n'avait jamais pu, jamais, être l'ami de son père, de son +père si positif, si terre à terre, si lourd, pour qui le mot «poésie» +signifiait sottise. + +Donc, ce Maréchal, jeune, libre, riche, prêt à toutes les tendresses, +était entré, un jour, par hasard, dans une boutique, ayant remarqué +peut-être la jolie marchande. Il avait acheté, était revenu, avait +causé, de jour en jour plus familier, et payant par des acquisitions +fréquentes le droit de s'asseoir dans cette maison, de sourire à la +jeune femme et de serrer la main du mari. + +Et puis après... après... oh! mon Dieu... après?... + +Il avait aimé et caressé le premier enfant, l'enfant du bijoutier, +jusqu'à la naissance de l'autre, puis il était demeuré impénétrable +jusqu'à la mort, puis, son tombeau fermé, sa chair décomposée, son nom +effacé des noms vivants, tout son être disparu pour toujours, n'ayant +plus rien à ménager, à redouter et à cacher, il avait donné toute +sa fortune au deuxième enfant!... Pourquoi?... Cet homme était +intelligent... il avait dû comprendre et prévoir qu'il pouvait, qu'il +allait presque infailliblement laisser supposer que cet enfant était à +lui.--Donc il déshonorait une femme? Comment aurait-il fait cela si Jean +n'était point son fils? + +Et soudain un souvenir précis, terrible, traversa l'âme de Pierre. +Maréchal avait été blond, blond comme Jean. Il se rappelait maintenant +un petit portrait miniature vu autrefois, à Paris, sur la cheminée de +leur salon, et disparu à présent. Où était-il? Perdu, ou caché! Oh! s'il +pouvait le tenir rien qu'une seconde? Sa mère l'avait gardé peut-être +dans le tiroir inconnu où l'on serre les reliques d'amour. + +Sa détresse, à cette pensée, devint si déchirante qu'il poussa un +gémissement, une de ces courtes plaintes arrachées à la gorge par les +douleurs trop vives. Et soudain, comme si elle l'eût entendu, comme si +elle l'eût compris et lui eût répondu, la sirène de la jetée hurla tout +près de lui. Sa clameur de monstre surnaturel, plus retentissante que le +tonnerre, rugissement sauvage et formidable fait pour dominer les +voix du vent et des vagues, se répandit dans les ténèbres sur la mer +invisible ensevelie sous les brouillards. + +Alors, à travers la brume, proches ou lointains, des cris pareils +s'élevèrent de nouveau dans la nuit. Ils étaient effrayants, ces appels +poussés par les grands paquebots aveugles. + +Puis tout se tut encore. + +Pierre avait ouvert les yeux et regardait, surpris d'être là, réveillé +de son cauchemar. + +«Je suis fou, pensa-t-il, je soupçonne ma mère.» Et un flot d'amour et +d'attendrissement, de repentir, de prière et de désolation noya son +coeur. Sa mère! La connaissant comme il la connaissait, comment avait-il +pu la suspecter? Est-ce que l'âme, est-ce que la vie de cette femme +simple, chaste et loyale, n'étaient pas plus claires que l'eau? Quand +ou l'avait vue et connue, comment ne pas la juger insoupçonnable? Et +c'était lui, le fils, qui avait douté d'elle! Oh! s'il avait pu la +prendre en ses bras à ce moment, comme il l'eût embrassée, caressée, +comme il se fût agenouillé pour demander grâce! + +Elle aurait trompé son père, elle?... Son père! Certes, c'était un brave +homme, honorable et probe en affaires, mais dont l'esprit n'avait jamais +franchi l'horizon de sa boutique. Comment cette femme, fort jolie +autrefois, il le savait et on le voyait encore, douée d'une âme +délicate, affectueuse, attendrie, avait-elle accepté comme fiancé et +comme mari un homme si différent d'elle? + +Pourquoi chercher? Elle avait épousé comme les fillettes épousent le +garçon doté que présentent les parents. Ils s'étaient installés aussitôt +dans leur magasin de la rue Montmartre; et la jeune femme, régnant au +comptoir, animée par l'esprit du foyer nouveau, par ce sens subtil et +sacré de l'intérêt commun qui remplace l'amour et même l'affection dans +la plupart des ménages commerçants de Paris, s'était mise à travailler +avec toute son intelligence active et fine à la fortune espérée de leur +maison. Et sa vie s'était écoulée ainsi, uniforme, tranquille, honnête, +sans tendresse!... + +Sans tendresse?... Était-il possible qu'une femme n'aimât point? Une +femme jeune, jolie, vivant à Paris, lisant des livres, applaudissant +des actrices mourant de passion sur la scène, pouvait-elle aller de +l'adolescence à la vieillesse sans qu'une fois seulement, son coeur fût +touché? D'une autre il ne le croirait pas,--pourquoi le croirait-il de +sa mère? + +Certes, elle avait pu aimer, comme une autre! car pourquoi serait-elle +différente d'une autre, bien qu'elle fût sa mère? + +Elle avait été jeune, avec toutes les défaillances poétiques qui +troublent le coeur des jeunes êtres! Enfermée, emprisonnée dans la +boutique à côté d'un mari vulgaire et parlant toujours commerce, elle +avait rêvé de clairs de lune, de voyages, de baisers donnés dans l'ombre +des soirs. Et puis un homme, un jour, était entré comme entrent les +amoureux dans les livres, et il avait parlé comme eux. + +Elle l'avait aimé. Pourquoi pas? C'était sa mère! Eh bien! fallait-il +être aveugle et stupide au point de rejeter l'évidence parce qu'il +s'agissait de sa mère? + +S'était-elle donnée?... Mais oui, puisque cet homme n'avait pas eu +d'autre amie;--mais oui, puisqu'il était resté fidèle à la femme +éloignée et vieillie,--mais oui, puisqu'il avait laissé toute sa fortune +à son fils, à leur fils!... + +Et Pierre se leva, frémissant d'une telle fureur qu'il eût voulu tuer +quelqu'un! Son bras tendu, sa main grande ouverte avaient envie de +frapper, de meurtrir, de broyer, d'étrangler! Qui? tout le monde, son +père, son frère, le mort, sa mère! + +Il s'élança pour rentrer. Qu'allait-il faire? + +Comme il passait devant une tourelle auprès du mât des signaux, le cri +strident de la sirène lui partit dans la figure. Sa surprise fut si +violente qu'il faillit tomber et recula jusqu'au parapet de granit. Il +s'y assit, n'ayant plus de force, brisé par cette commotion. + +Le vapeur qui répondit le premier semblait tout proche et se présentait +à l'entrée, la marée étant haute. + +Pierre se retourna et aperçut son oeil rouge, terni de brume. Puis, sous +la clarté diffuse des feux électriques du port, une grande ombre noire +se dessina entre les deux jetées. Derrière lui, la voix du veilleur, +voix enrouée de vieux capitaine en retraite, criait: + +--Le nom du navire? + +Et dans le brouillard la voix du pilote debout sur le pont, enrouée +aussi, répondit. + +--_Santa-Lucia._ + +--Le pays? + +--Italie. + +--Le port? + +--Naples. + +Et Pierre devant ses yeux troublés crut apercevoir le panache de feu du +Vésuve tandis qu'au pied du volcan, des lucioles voltigeaient dans les +bosquets d'orangers de Sorrente ou de Castellamare! Que de fois il avait +rêvé de ces noms familiers, comme s'il en connaissait les paysages. Oh! +s'il avait pu partir, tout de suite, n'importe où, et ne jamais revenir, +ne jamais écrire, ne jamais laisser savoir ce qu'il était devenu! Mais +non, il fallait rentrer, rentrer dans la maison paternelle et se coucher +dans son lit. + +Tant pis, il ne rentrerait pas, il attendrait le jour. La voix des +sirènes lui plaisait. Il se releva et se mit à marcher comme un officier +qui fait le quart sur un pont. + +Un autre navire s'approchait derrière le premier, énorme et mystérieux. +C'était un anglais qui revenait des Indes. + +Il en vit venir encore plusieurs, sortant l'un après l'autre de l'ombre +impénétrable. Puis, comme l'humidité du brouillard devenait intolérable, +Pierre se remit en route vers la ville. Il avait si froid qu'il entra +dans un café de matelots pour boire un grog; et quand l'eau-de-vie +poivrée et chaude lui eut brûlé le palais et la gorge, il sentit en lui +renaître un espoir. + +Il s'était trompé, peut-être? Il la connaissait si bien, sa déraison +vagabonde! Il s'était trompé sans doute? Il avait accumulé les preuves +ainsi qu'on dresse un réquisitoire contre un innocent toujours facile à +condamner quand on veut le croire coupable. Lorsqu'il aurait dormi, il +penserait tout autrement. Alors il rentra pour se coucher, et, à force +de volonté, il finit par s'assoupir. + + + +V + + +Mais le corps du docteur s'engourdit à peine une heure ou deux dans +l'agitation d'un sommeil troublé. Quand il se réveilla, dans l'obscurité +de sa chambre chaude et fermée, il ressentit, avant même que la pensée +se fût rallumée en lui, cette oppression douloureuse, ce malaise de +l'âme que laisse en nous le chagrin sur lequel on a dormi. Il semble +que le malheur, dont le choc nous a seulement heurté la veille, se soit +glissé, durant notre repos, dans notre chair elle-même, qu'il meurtrit +et fatigue comme une fièvre. Brusquement le souvenir lui revint, et il +s'assit dans son lit. + +Alors il recommença lentement, un à un, tous les raisonnements qui +avaient torturé son coeur sur la jetée pendant que criaient les sirènes. +Plus il songeait, moins il doutait. Il se sentait traîné par sa logique, +comme par une main qui attire et étrangle vers l'intolérable certitude. + +Il avait soif, il avait chaud, son coeur battait. Il se leva pour ouvrir +sa fenêtre et respirer, et, quand il fut debout, un bruit léger lui +parvint à travers le mur. + +Jean dormait tranquille et ronflait doucement. Il dormait, lui! Il +n'avait rien pressenti, rien deviné! Un homme qui avait connu leur mère +lui laissait toute sa fortune. Il prenait l'argent, trouvant cela juste +et naturel. + +Il dormait, riche et satisfait, sans savoir que son frère haletait de +souffrance et de détresse. Et une colère se levait en lui contre ce +ronfleur insouciant et content. + +La veille il eût frappé contre sa porte, serait entré, et, assis près du +lit, lui aurait dit dans l'effarement de son réveil subit: «Jean, tu ne +dois pas garder ce legs qui pourrait demain faire suspecter notre mère +et la déshonorer.» Mais aujourd'hui il ne pouvait plus parler, il ne +pouvait pas dire à Jean qu'il ne le croyait point le fils de leur père. +Il fallait à présent garder, enterrer en lui cette honte découverte +par lui, cacher à tous la tache aperçue, et que personne ne devait +découvrir, pas même son frère, surtout son frère. + +Il ne songeait plus guère maintenant au vain respect de l'opinion +publique. Il aurait voulu que tout le monde accusât sa mère pourvu qu'il +la sût innocente, lui, lui seul! Comment pourrait-il supporter de vivre +près d'elle, tous les jours, et de croire, en la regardant, qu'elle +avait enfanté son frère de la caresse d'un étranger? Comme elle était +calme et sereine pourtant, comme elle paraissait sûre d'elle! Etait-il +possible qu'une femme comme elle, d'une âme pure et d'un coeur droit, +pût tomber, entraînée par la passion, sans que, plus tard, rien +n'apparût de ses remords, des souvenirs de sa conscience Troublée? + +Ah! les remords! les remords! ils avaient dû, jadis, dans les premiers +temps, la torturer, puis ils s'étaient effacés, comme tout s'efface. +Certes, elle avait pleuré sa faute, et, peu à peu, l'avait presque +oubliée. Est-ce que toutes les femmes, toutes, n'ont pas cette faculté +d'oubli prodigieuse qui leur fait reconnaître à peine, après quelques +années passées, l'homme à qui elles ont donné leur bouche et tout leur +corps à baiser? Le baiser frappe comme la foudre, l'amour passe comme un +orage, puis la vie, de nouveau, se calme comme le ciel, et recommence +ainsi qu'avant. Se souvient-on d'un nuage? + +Pierre ne pouvait plus demeurer dans sa chambre! Cette maison, la maison +de son père l'écrasait. Il sentait peser le toit sur sa tête et les +murs l'étouffer. Et comme il avait très soif, il alluma sa bougie afin +d'aller boire un verre d'eau fraîche au filtre de la cuisine. + +Il descendit les deux étages, puis, comme il remontait avec la carafe +pleine, il s'assit en chemise sur une marche de l'escalier où circulait +un courant d'air, et il but, sans verre, par longues gorgées, comme un +coureur essoufflé. Quand il eut cessé de remuer, le silence de cette +demeure l'émut; puis, un à un, il en distingua les moindres bruits. +Ce fut d'abord l'horloge de la salle à manger dont le battement lui +paraissait grandir de seconde en seconde. Puis il entendit de nouveau un +ronflement, un ronflement de vieux, court, pénible et dur, celui de son +père sans aucun doute; et il fut crispé par celle idée, comme si elle +venait seulement de jaillir en lui, que ces deux hommes qui ronflaient +dans ce même logis, le père et le fils, n'étaient rien l'un à l'autre! +Aucun lien, même le plus léger, ne les unissait, et ils ne le +savaient pas! Ils se parlaient avec tendresse, ils s'embrassaient, se +réjouissaient et s'attendrissaient ensemble des mêmes choses, comme si +le même sang eût coulé dans leurs veines. Et deux personnes nées aux +deux extrémités du monde ne pouvaient pas être plus étrangères l'une à +l'autre que ce père et que ce fils. Ils croyaient s'aimer parce qu'un +mensonge avait grandi entre eux. C'était un mensonge qui faisait cet +amour paternel et cet amour filial, un mensonge impossible à dévoiler et +que personne ne connaîtrait jamais que lui, le vrai fils. + +Pourtant, pourtant, s'il se trompait? Comment le savoir? Ah! si une +ressemblance, même légère, pouvait exister entre son père et Jean, +une de ces ressemblances mystérieuses qui vont de l'aïeul aux +arrière-petits-fils, montrant que toute une race descend directement +du même baiser. Il aurait fallu si peu de chose, à lui médecin, +pour reconnaître cela, la forme de la mâchoire, la courbure du nez, +l'écartement des yeux, la nature des dents ou des poils, moins encore, +un geste, une habitude, une manière d'être, un goût transmis, un signe +quelconque bien caractéristique pour un oeil exercé. + +Il cherchait et ne se rappelait rien, non, rien. Mais il avait mal +regardé, mal observé, n'ayant aucune raison pour découvrir ces +imperceptibles indications. + +Il se leva pour rentrer dans sa chambre et se mit à monter l'escalier, à +pas lents, songeant toujours. En passant devant la porte de son frère, +il s'arrêta net, la main tendue pour l'ouvrir. Un désir impérieux venait +de surgir en lui de voir Jean tout de suite, de le regarder longuement, +de le surprendre pendant le sommeil, pendant que la figure apaisée, +que les traits détendus se reposent, que toute la grimace de la vie a +disparu. Il saisirait ainsi le secret dormant de sa physionomie; et si +quelque ressemblance existait, appréciable, elle ne lui échapperait pas. + +Mais si Jean s'éveillait, que dirait-il? Comment expliquer cette visite? + +Il demeurait debout, les doigts crispés sur la serrure et cherchant une +raison, un prétexte. + +Il se rappela tout à coup que, huit jours plus tôt, il avait prêté à son +frère une fiole de laudanum pour calmer une rage de dents. Il pouvait +lui-même souffrir, cette nuit-là, et venir réclamer sa drogue. Donc il +entra, mais d'un pied furtif, comme un voleur. + +Jean, la bouche entr'ouverte, dormait d'un sommeil animal et profond. Sa +barbe et ses cheveux blonds faisaient une tache d'or sur le linge blanc. +Il ne s'éveilla point, mais il cessa de ronfler. + +Pierre, penché vers lui, le contemplait d'un oeil avide. Non, ce +jeune homme-là ne ressemblait pas à Roland; et, pour la seconde fois, +s'éveilla dans son esprit le souvenir du petit portrait disparu de +Maréchal. Il fallait qu'il le trouvât! En le voyant, peut-être, il ne +douterait plus. + +Son frère remua, gêné sans doute par sa présence, ou par la lueur de sa +bougie pénétrant ses paupières. Alors le docteur recula, sur la pointe +des pieds, vers la porte, qu'il referma sans bruit; puis il retourna +dans sa chambre, mais il ne se coucha pas. + +Le jour fut lent à venir. Les heures sonnaient, l'une après l'autre, à +la pendule de la salle à manger, dont le timbre avait un son profond et +grave, comme si ce petit instrument d'horlogerie eût avalé une cloche de +cathédrale. Elles montaient, dans l'escalier vide, traversaient les +murs et les portes, allaient mourir au fond des chambres dans l'oreille +inerte des dormeurs. Pierre s'était mis à marcher de long en large, de +son lit à sa fenêtre. Qu'allait-il faire? Il se sentait trop bouleversé +pour passer ce jour-là dans sa famille. Il voulait encore rester seul, +au moins jusqu'au lendemain, pour réfléchir, se calmer, se fortifier +pour la vie de chaque jour qu'il lui faudrait reprendre. + +Eh bien! il irait à Trouville, voir grouiller la foule sur la plage. +Cela le distrairait, changerait l'air de sa pensée, lui donnerait le +temps de se préparer à l'horrible chose qu'il avait découverte. + +Dès que l'aurore parut, il fit sa toilette et s'habilla. Le brouillard +s'était dissipé, il faisait beau, très beau. Comme le bateau de +Trouville ne quittait le port qu'à neuf heures, le docteur songea qu'il +lui faudrait embrasser sa mère avant de partir. + +Il attendit le moment où elle se levait tous les jours, puis il +descendit. Son coeur battait si fort en touchant sa porte qu'il s'arrêta +pour respirer. Sa main, posée sur la serrure, était molle et vibrante, +presque incapable du léger effort de tourner le bouton pour entrer. Il +frappa. La voix de sa mère demanda: + +--Qui est-ce? + +--Moi, Pierre. + +--Qu'est-ce que tu veux? + +--Te dire bonjour parce que je vais passer la journée à Trouville avec +des amis. + +--C'est que je suis encore au lit. + +--Bon, alors ne te dérange pas. Je t'embrasserai en rentrant, ce soir. + +Il espéra qu'il pourrait partir sans la voir, sans poser sur ses joues +le baiser faux qui lui soulevait le coeur d'avance. + +Mais elle répondit: + +--Un moment, je t'ouvre. Tu attendras que je me sois recouchée. + +Il entendit ses pieds nus sur le parquet puis le bruit du verrou +glissant. Elle cria: + +--Entre. + +Il entra. Elle était assise dans son lit tandis qu'à son côté, Roland, +un foulard sur la tête et tourné vers le mur, s'obstinait à dormir. Rien +ne l'éveillait tant qu'on ne l'avait pas secoué à lui arracher le bras. +Les jours de pêche, c'était la bonne, sonnée à l'heure convenue par le +matelot Papagris, qui venait tirer son maître de cet invincible repos. + +Pierre, en allant vers elle, regardait sa mère; et il lui sembla tout à +coup qu'il ne l'avait jamais vue. + +Elle lui tendit ses joues, il y mit deux baisers, puis s'assit sur une +chaise basse. + +--C'est hier soir que tu as décidé cette partie? dit-elle. + +--Oui, hier soir. + +--Tu reviens pour dîner? + +--Je ne sais pas encore. En tout cas, ne m'attendez point. + +Il l'examinait avec une curiosité stupéfaite. C'était sa mère, cette +femme! Toute cette figure, vue dès l'enfance, dès que son oeil avait +pu distinguer, ce sourire, cette voix si connue, si familière, lui +paraissaient brusquement nouveaux et autres de ce qu'ils avaient été +jusque-là pour lui. Il comprenait à présent que, l'aimant, il ne l'avait +jamais regardée. C'était bien elle pourtant, et il n'ignorait rien +des plus petits détails de son visage; mais ces petits détails il les +apercevait nettement pour la première fois. Son attention anxieuse, +fouillant cette tête chérie, la lui révélait différente, avec une +physionomie qu'il n'avait jamais découverte. + +Il se leva pour partir, puis, cédant soudain à l'invincible envie de +savoir qui lui mordait le coeur depuis la veille: + +--Dis donc, j'ai cru me rappeler qu'il y avait autrefois, à Paris, un +petit portrait de Maréchal dans notre salon. + +Elle hésita une seconde ou deux; ou du moins il se figura qu'elle +hésitait; puis elle dit: + +--Mais oui. + +--Et qu'est-ce qu'il est devenu, ce portrait? Elle aurait pu encore +répondre plus vite: + +--Ce portrait ... attends ... je ne sais pas trop ... Peut-être que je +l'ai dans mon secrétaire. + +--Tu serais bien aimable de le retrouver. + +--Oui, je chercherai. Pourquoi le veux-tu? + +--Oh! ce n'est pas pour moi. J'ai songé qu'il serait tout naturel de le +donner à Jean, et que cela ferait plaisir à mon frère. + +--Oui, tu as raison, c'est une bonne pensée. Je vais le chercher dès que +je serai levée. + +Et il sortit. + +C'était un jour bleu, sans un souffle d'air. Les gens dans la rue +semblaient gais, les commerçants allant à leurs affaires, les employés +allant à leur bureau, les jeunes filles allant à leur magasin. +Quelques-uns chantonnaient, mis en joie par la clarté. + +Sur le bateau, de Trouville les passagers montaient déjà. Pierre +s'assit, tout à l'arrière, sur un banc de bois. + +Il se demandait: + +--A-t-elle été inquiétée par ma question sur le portrait, ou seulement +surprise? L'a-t-elle égaré ou caché? Sait-elle où il est, ou bien ne +sait-elle pas? Si elle l'a caché, pourquoi? + +Et son esprit, suivant toujours la même marche, de déduction en +déduction, conclut ceci: + +Le portrait, portrait d'ami, portrait d'amant, était resté dans le salon +bien en vue, jusqu'au jour où la femme, où la mère s'était aperçue, la +première, avant tout le monde, que ce portrait ressemblait à son fils. +Sans doute, depuis longtemps, elle épiait cette ressemblance; puis, +l'ayant découverte, l'ayant vue naître et comprenant que chacun +pourrait, un jour ou l'autre, l'apercevoir aussi, elle avait enlevé, un +soir, la petite peinture redoutable et l'avait cachée, n'osant pas la +détruire. + +Et Pierre se rappelait fort bien maintenant que cette miniature avait +disparu longtemps, longtemps avant leur départ de Paris! Elle avait +disparu, croyait-il, quand la barbe de Jean, se mettant à pousser, +l'avait rendu tout à coup pareil au jeune homme blond qui souriait dans +le cadre. + +Le mouvement du bateau qui partait troubla sa pensée et la dispersa! +Alors, s'étant levé, il regarda la mer. + +Le petit paquebot sortit des jetées, tourna à gauche et soufflant, +haletant, frémissant, s'en alla vers la côte lointaine qu'on apercevait +dans la brume matinale. De place en place la voile rouge d'un lourd +bateau de pêche immobile sur la mer plate avait l'air d'un gros rocher +sortant de l'eau. Et la Seine descendant de Rouen semblait un large bras +de mer séparant deux terres voisines. + +En moins d'une heure on parvint au port de Trouville, et comme c'était +le moment du bain, Pierre se rendit sur la plage. + +De loin, elle avait l'air d'un long jardin plein de fleurs éclatantes. +Sur la grande dune de sable jaune, depuis la jetée jusqu'aux +Roches-Noires, les ombrelles de toutes les couleurs, les chapeaux de +toutes les formes, les toilettes de toutes les nuances, par groupes +devant les cabines, par lignes le long du flot ou dispersés ça et +là, ressemblaient vraiment à des bouquets énormes dans une prairie +démesurée. Et le bruit confus, proche et lointain des voix égrenées dans +l'air léger, les appels, les cris d'enfants qu'on baigne, les rires +clairs des femmes faisaient une rumeur continue et douce, mêlée à la +brise insensible et qu'on aspirait avec elle. + +Pierre marchait au milieu de ces gens, plus perdu, plus séparé d'eux, +plus isolé, plus noyé dans sa pensée torturante, que si on l'avait jeté +à la mer du pont d'un navire, à cent lieues au large. Il les frôlait, +entendait, sans écouter, quelques phrases; et il voyait, sans regarder, +les hommes parler aux femmes et les femmes sourire aux hommes. + +Mais tout à coup, comme s'il s'éveillait, il les aperçut distinctement; +et une haine surgit en lui contre eux, car ils semblaient heureux et +contents. + +Il allait maintenant frôlant les groupes, tournant autour, saisi par des +pensées nouvelles. Toutes ces toilettes multicolores qui couvraient le +sable comme un bouquet, ces étoffes jolies, ces ombrelles voyantes, +la grâce factice des tailles emprisonnées, toutes ces inventions +ingénieuses de la mode depuis la chaussure mignonne jusqu'au chapeau +extravagant, la séduction du geste, de la voix et du sourire, la +coquetterie enfin étalée sur cette plage lui apparaissaient soudain +comme une immense floraison de la perversité féminine. Toutes ces femmes +parées voulaient plaire, séduire, et tenter quelqu'un. Elles s'étaient +faites belles pour les hommes, pour tous les hommes, excepté pour +l'époux qu'elles n'avaient plus besoin de conquérir. Elles s'étaient +faites belles pour l'amant d'aujourd'hui et l'amant de demain, pour +l'inconnu rencontré, remarqué, attendu peut-être. + +Et ces hommes, assis près d'elles, les yeux dans les yeux, parlant +la bouche près de la bouche, les appelaient et les désiraient, les +chassaient comme un gibier souple et fuyant, bien qu'il semblât si +proche et si facile. Cette vaste plage n'était donc qu'une halle +d'amour où les unes se vendaient, les autres se donnaient, celles-ci +marchandaient leurs caresses et celles-là se promettaient seulement. +Toutes ces femmes ne pensaient qu'à la même chose, offrir et faire +désirer leur chair déjà donnée, déjà vendue, déjà promise à d'autres +hommes. Et il songea que sur la terre entière c'était toujours la même +chose. Sa mère avait fait comme les autres, voilà tout! Comme les +autres?--non! Il existait des exceptions, et beaucoup, beaucoup! Celles +qu'il voyait autour de lui, des riches, des folles, des chercheuses +d'amour, appartenaient en somme à la galanterie élégante et mondaine ou +même à la galanterie tarifée, car on ne rencontrait pas sur les plages +piétinées par la légion des désoeuvrées, le peuple des honnêtes femmes +enfermées dans la maison close. + +La mer montait, chassant peu à peu vers la ville les premières lignes +des baigneurs. On voyait les groupes se lever vivement et fuir, en +emportant leurs sièges, devant le flot jaune qui s'en venait frangé +d'une petite dentelle d'écume. Les cabines roulantes, attelées d'un +cheval, remontaient aussi; et sur les planches de la promenade, qui +borde la plage d'un bout à l'autre, c'était maintenant une coulée +continue, épaisse et lente, de foule élégante, formant deux courants +contraires qui se coudoyaient et se mêlaient. Pierre, nerveux, exaspéré +par ce frôlement, s'enfuit, s'enfonça dans la ville et s'arrêta pour +déjeuner chez un simple marchand de vins, à l'entrée des champs. + +Quand il eut pris son café, il s'étendit sur deux chaises devant la +porte, et comme il n'avait guère dormi cette nuit-là, il s'assoupit à +l'ombre d'un tilleul. + +Après quelques heures de repos, s'étant secoué, il s'aperçut qu'il +était temps de revenir pour reprendre le bateau, et il se mit en +route, accablé par une courbature subite tombée sur lui pendant son +assoupissement. Maintenant il voulait rentrer, il voulait savoir si +sa mère avait retrouvé le portrait de Maréchal. En parlerait-elle la +première, ou faudrait-il qu'il le demandât de nouveau? Certes si elle +attendait qu'on l'interrogeât encore, elle avait une raison secrète de +ne point montrer ce portrait. + +Mais lorsqu'il fut rentré dans sa chambre, il hésita à descendre pour +le dîner. Il souffrait trop. Son coeur soulevé n'avait pas encore eu le +temps de s'apaiser. Il se décida pourtant, et il parut dans la salle à +manger comme on se mettait à table. + +Un air de joie animait les visages. + +--Eh bien! dit Roland, ça avance-t-il, vos achats? Moi, je ne veux rien +voir avant que tout soit installé. + +Sa femme répondit: + +--Mais oui, ça va. Seulement il faut longtemps réfléchir pour ne pas +commettre d'impair. La question du mobilier nous préoccupe beaucoup. + +Elle avait passé la journée à visiter avec Jean des boutiques de +tapissiers et des magasins d'ameublement. Elle voulait des étoffes +riches, un peu pompeuses, pour frapper l'oeil. Son fils, au contraire, +désirait quelque chose de simple et de distingué. Alors, devant tous +les échantillons proposés ils avaient répété, l'un et l'autre, leurs +arguments. Elle prétendait que le client, le plaideur a besoin d'être +impressionné, qu'il doit ressentir, en entrant dans le salon d'attente, +l'émotion de la richesse. + +Jean au contraire, désirant n'attirer que la clientèle élégante et +opulente, voulait conquérir l'esprit des gens fins par son goût modeste +et sûr. + +Et la discussion, qui avait duré toute la journée, reprit dès le potage. + +Roland n'avait pas d'opinion. Il répétait: + +--Moi, je ne veux entendre parler de rien. J'irai voir quand ce sera +fini. + +Mme Roland fit appel au jugement de son fils aîné: + +--Voyons, toi, Pierre, qu'eu penses-tu? + +Il avait les nerfs tellement surexcités qu'il eut envie de répondre par +un juron. Il dit cependant sur un ton sec, où vibrait son irritation: + +--Oh! moi, je suis tout à fait de l'avis de Jean. Je n'aime que la +simplicité, qui est, quand il s'agit de goût, comparable à la droiture +quand il s'agit de caractère. + +Sa mère reprit: + +--Songe que nous habitons une ville de commerçants, où le bon goût ne +court pas les rues. + +Pierre répondit: + +--Et qu'importe? Est-ce une raison pour imiter les sots? Si mes +compatriotes sont bêtes ou malhonnêtes, ai-je besoin de suivre leur +exemple? Une femme ne commettra pas une faute pour cette raison que ses +voisines ont des amants. + +Jean se mit à rire: + +--Tu as des arguments par comparaison qui semblent pris dans les maximes +d'un moraliste. + +Pierre ne répliqua point. Sa mère et son frère recommencèrent à parler +d'étoffes et de fauteuils. + +Il les regardait comme il avait regardé sa mère, le matin, avant de +partir pour Trouville; il les regardait en étranger qui observe, et il +se croyait en effet entré tout à coup dans une famille inconnue. + +Son père, surtout, étonnait son oeil et sa pensée. Ce gros homme +flasque, content et niais, c'était son père, à lui! Non, non, Jean ne +lui ressemblait en rien. + +Sa famille! Depuis deux jours une main inconnue et malfaisante, la main +d'un mort, avait arraché et cassé, un à un, tous les liens qui tenaient +l'un à l'autre ces quatre êtres. C'était fini, c'était brisé. Plus de +mère, car il ne pourrait plus la chérir, ne la pouvant vénérer avec ce +respect absolu, tendre et pieux, dont a besoin le coeur des fils; plus +de frère, puisque ce frère était l'enfant d'un étranger; il ne lui +restait qu'un père, ce gros homme, qu'il n'aimait pas, malgré lui. + +Et tout à coup: + +--Dis donc, maman, as-tu retrouvé ce portrait? + +Elle ouvrit des yeux surpris: + +--Quel portrait? + +--Le portrait de Maréchal. + +--Non ... c'est-à-dire oui ... je ne l'ai pas retrouvé, mais je crois +savoir où il est. + +--Quoi donc? demanda Roland. + +Pierre lui dit: + +--Un petit portrait de Maréchal qui était autrefois dans notre salon à +Paris. J'ai pensé que Jean serait content de le posséder. + +Roland s'écria: + +--Mais oui, mais oui, je m'en souviens parfaitement; je l'ai même +vu encore à la fin de l'autre semaine. Ta mère l'avait tiré de son +secrétaire en rangeant ses papiers. C'était jeudi ou vendredi. Tu te +rappelles bien, Louise? J'étais en train de me raser quand tu l'as pris +dans un tiroir et posé sur une chaise à côté de toi, avec un tas de +lettres dont tu as brûlé la moitié. Hein? est-ce drôle que tu aies +touché à ce portrait deux ou trois jours à peine avant l'héritage de +Jean? Si je croyais aux pressentiments, je dirais que c'en est un! + +Mme Roland répondit avec tranquillité: + +--Oui, oui, je sais où il est; j'irai le chercher tout à l'heure. + +Donc elle avait menti! Elle avait menti en répondant, ce matin-là même, +à son fils qui lui demandait ce qu'était devenue cette miniature: «Je ne +sais pas trop ... peut-être que je l'ai dans mon secrétaire.» + +Elle l'avait vue, touchée, maniée, contemplée quelques jours auparavant, +puis elle l'avait recachée dans le tiroir secret, avec des lettres, ses +lettres à lui. + +Pierre regardait sa mère, qui avait menti! Il la regardait avec une +colère exaspérée de fils trompé, volé dans son affection sacrée, et avec +une jalousie d'homme longtemps aveugle qui découvre enfin une trahison +honteuse. S'il avait été le mari de cette femme, lui, son enfant, il +l'aurait saisie par les poignets, par les épaules ou par les cheveux, et +jetée à terre, frappée, meurtrie, écrasée! Et il ne pouvait rien dire, +rien faire, rien montrer, rien révéler. Il était son fils, il n'avait +rien à venger, lui, on ne l'avait pas trompé. + +Mais oui, elle l'avait trompé dans sa tendresse, trompé dans son pieux +respect. Elle se devait à lui irréprochable, comme se doivent toutes +les mères à leurs enfants. Si la fureur dont il était soulevé arrivait +presque à de la haine, c'est qu'il la sentait plus criminelle envers lui +qu'envers son père lui-même. + +L'amour de l'homme et de la femme est un pacte volontaire où celui qui +faiblit n'est coupable que de perfidie; mais quand la femme est devenue +mère, son devoir a grandi puisque la nature lui confie une race. Si elle +succombe alors, elle est lâche, indigne et infâme! + +--C'est égal, dit tout à coup Roland en allongeant ses jambes sous la +table, comme il faisait chaque soir pour siroter son verre de cassis, ça +n'est pas mauvais de vivre à rien faire quand on a une petite aisance. +J'espère que Jean nous offrira des dîners extra, maintenant. Ma foi, +tant pis si j'attrape quelquefois mal à l'estomac. + +Puis se tournant vers sa femme: + +--Va donc chercher ce portrait, ma chatte, puisque tu as fini de manger. +Ça me fera plaisir aussi de le revoir. + +Elle se leva, prit une bougie et sortit. Puis, après une absence qui +parut longue à Pierre, bien qu'elle n'eût pas duré trois minutes, Mme +Roland rentra, souriante, et tenant par l'anneau un cadre doré de forme +ancienne. + +--Voilà, dit-elle, je l'ai retrouvé presque tout de suite. + +Le docteur, le premier, avait tendu la main. Il reçut le portrait, et, +d'un peu loin, à bout de bras, l'examina. Puis, sentant bien que sa mère +le regardait, il leva lentement les yeux sur son frère, pour comparer. +Il faillit dire, emporté par sa violence: «Tiens, cela ressemble à +Jean.» S'il n'osa pas prononcer ces redoutables paroles, il manifesta +sa pensée par la façon dont il comparait la figure vivante à la figure +peinte. + +Elles avaient, certes, des signes communs: la même barbe et le même +front, mais rien d'assez précis pour permettre de déclarer: «Voilà le +père, et voilà le fils.» C'était plutôt un air de famille, une parenté +de physionomies qu'anime le même sang. Or, ce qui fut pour Pierre plus +décisif encore que cette allure des visages, c'est que sa mère s'était +levée, avait tourné le dos et feignait d'enfermer, avec trop de lenteur, +le sucre et le cassis dans un placard. + +Elle avait compris qu'il savait, ou du moins qu'il soupçonnait! + +--Passe-moi donc ça, disait Roland. + +Pierre tendit la miniature et son père attira la bougie pour bien voir; +puis il murmura d'une voix attendrie: + +--Pauvre garçon! dire qu'il était comme ça quand nous l'avons connu. +Cristi! comme ça va vite! Il était joli homme, tout de même, à cette +époque, et si plaisant de manière, n'est-ce pas, Louise? + +Comme sa femme ne répondait pas, il reprit: + +--Et quel caractère égal! Je ne lui ai jamais vu de mauvaise humeur. +Voilà, c'est fini, il n'en reste plus rien... que ce qu'il a laissé à +Jean. Enfin, on pourra jurer que celui-là s'est montré bon ami et fidèle +jusqu'au bout. Même en mourant il ne nous a pas oubliés. + +Jean, à son tour, tendit le bras pour prendre le portrait. Il le +contempla quelques instants, puis, avec regret: + +--Moi, je ne le reconnais pas du tout. Je ne me le rappelle qu'avec ses +cheveux blancs. + +Et il rendit la miniature à sa mère. Elle y jeta un regard rapide, vite +détourné, qui semblait craintif; puis de sa voix naturelle: + +--Cela t'appartient maintenant, mon Jeannot, puisque tu es son héritier. +Nous le porterons dans ton nouvel appartement. + +Et comme on entrait au salon, elle posa la miniature sur la cheminée, +près de la pendule, où elle était autrefois. + +Roland bourrait sa pipe, Pierre et Jean allumèrent des cigarettes. Ils +les fumaient ordinairement l'un en marchant à travers la pièce, l'autre +assis, enfoncé dans un fauteuil, et les jambes croisées. Le père se +mettait toujours à cheval sur une chaise et crachait de loin dans la +cheminée. + +Mme Roland, sur un siège bas, près d'une petite table qui portait la +lampe, brodait, tricotait ou marquait du linge. + +Elle commençait, ce soir-là, une tapisserie destinée à la chambre de +Jean. C'était un travail difficile et compliqué dont le début exigeait +toute son attention. De temps en temps cependant son oeil qui comptait +les points se levait et allait, prompt et furtif, vers le petit portrait +du mort appuyé contre la pendule. Et le docteur qui traversait l'étroit +salon en quatre ou cinq enjambées, les mains derrière le dos et la +cigarette aux lèvres, rencontrait chaque fois le regard de sa mère. + +On eût dit qu'ils s'épiaient, qu'une lutte venait de se déclarer entre +eux; et un malaise douloureux, un malaise insoutenable crispait le coeur +de Pierre. Il se disait, torturé et satisfait pourtant: «Doit-elle +souffrir en ce moment, si elle sait que je l'ai devinée!» Et à chaque +retour vers le foyer, il s'arrêtait quelques secondes à contempler le +visage blond de Maréchal, pour bien montrer qu'une idée fixe le hantait. +Et ce petit portrait, moins grand qu'une main ouverte, semblait une +personne vivante, méchante, redoutable, entrée soudain dans cette maison +et dans cette famille. + +Tout à coup la sonnette de la rue tinta. + +Mme Roland, toujours si calme, eut un sursaut qui révéla le trouble de +ses nerfs au docteur. + +Puis elle dit: «Ça doit être Mme Rosémilly.» Et son oeil anxieux encore +une fois se leva vers la cheminée. + +Pierre comprit, ou crut comprendre sa terreur et son angoisse. Le regard +des femmes est perçant, leur esprit agile, et leur pensée soupçonneuse. +Quand celle qui allait entrer apercevrait cette miniature inconnue, du +premier coup, peut-être, elle découvrirait la ressemblance entre cette +figure et celle de Jean. Alors elle saurait et comprendrait tout! Il eut +peur, une peur brusque et horrible que cette honte fût dévoilée, et se +retournant, comme la porte s'ouvrait, il prit la petite peinture et la +glissa sous la pendule sans que son père et son frère l'eussent vu. + +Rencontrant de nouveau les yeux de sa mère ils lui parurent changés, +troubles et hagards. + +--Bonjour, disait Mme Rosémilly, je viens boire avec vous une tasse de +thé. + +Mais pendant qu'on s'agitait autour d'elle pour s'informer de sa santé, +Pierre disparut par la porte restée ouverte. + +Quand on s'aperçut de son départ, on s'étonna. Jean mécontent, à cause +de la jeune veuve qu'il craignait blessée, murmurait: + +--Quel ours! + +Mme Roland répondit: + +--Il ne faut pas lui en vouloir, il est un peu malade aujourd'hui et +fatigué d'ailleurs de sa promenade à Trouville. + +--N'importe, reprit Roland, ce n'est pas une raison pour s'en aller +comme un sauvage. + +Mme Rosémilly voulut arranger les choses en affirmant: + +--Mais non, mais non, il est parti à l'anglaise; on se sauve toujours +ainsi dans le monde quand on s'en va de bonne heure. + +--Oh! répondit Jean, dans le monde c'est possible, mais on ne traite pas +sa famille à l'anglaise, et mon frère ne fait que cela, depuis quelque +temps. + + + +VI + + +Rien ne survint chez les Roland pendant une semaine ou deux. Le père +péchait, Jean s'installait aidé de sa mère, Pierre, très sombre, ne +paraissait plus qu'aux heures des repas. + +Son père lui ayant demandé un soir: + +--Pourquoi diable nous fais-tu une figure d'enterrement? Ça n'est pas +d'aujourd'hui que je le remarque! + +Le docteur répondit: + +--C'est que je sens terriblement le poids de la vie. + +Le bonhomme n'y comprit rien et, d'un air désolé: + +--Vraiment c'est trop fort. Depuis que nous avons eu le bonheur de cet +héritage, tout le monde semble malheureux. C'est comme s'il nous était +arrivé un accident, comme si nous pleurions quelqu'un! + +--Je pleure quelqu'un en effet, dit Pierre. + +--Toi? Qui donc? + +--Oh! quelqu'un que tu n'as pas connu, et que j'aimais trop. + +Roland s'imagina qu'il s'agissait d'une amourette, d'une personne légère +courtisée par son fils, et il demanda: + +--Une femme, sans doute? + +--Oui, une femme. + +--Morte? + +--Non, c'est pis, perdue. + +--Ah! + +Bien qu'il s'étonnât de cette confidence imprévue, faite devant sa +femme, et du ton bizarre de son fils, le vieux n'insista point, car il +estimait que ces choses-là ne regardent pas les tiers. + +Mme Roland semblait n'avoir point entendu; elle paraissait malade, étant +très pâle. Plusieurs fois déjà son mari, surpris de la voir s'asseoir +comme si elle tombait sur son siège, de l'entendre souffler comme si +elle ne pouvait plus respirer, lui avait dit: + +--Vraiment, Louise, tu as mauvaise mine, tu te fatigues trop sans doute +à installer Jean! Repose-toi un peu, sacristi! Il n'est pas pressé, le +gaillard, puisqu'il est riche. + +Elle remuait la tête sans répondre. + +Sa pâleur, ce jour-là, devint si grande que Roland, de nouveau, la +remarqua. + +--Allons, dit-il, ça ne va pas du tout, ma pauvre vieille, il faut te +soigner. + +Puis se tournant vers son fils: + +--Tu le vois bien, toi, qu'elle est souffrante, ta mère. L'as-tu +examinée, au moins? + +Pierre répondit: + +--Non, je ne m'étais pas aperçu qu'elle eût quelque chose. + +Alors Roland se fâcha: + +--Mais ça crève les yeux, nom d'un chien! A quoi ça te sert-il d'être +docteur alors, si tu ne t'aperçois même pas que ta mère est indisposée? + +Mais regarde-la, tiens, regarde-la. Non, vrai, on pourrait crever, ce +médecin-là ne s'en douterait pas! + +Mme Roland s'était mise à haleter, si blême que son mari s'écria: + +--Mais elle va se trouver mal. + +--Non ... non ... ce n'est rien ... ça va passer ... ce n'est rien. + +Pierre s'était approché, et la regardant fixement: + +--Voyons, qu'est-ce que tu as? dit-il. + +Elle répétait, d'une voix basse, précipitée: + +--Mais rien ... rien ... je t'assure ... rien. + +Roland était parti chercher du vinaigre; il rentra, et tendant la +bouteille à son fils: + +--Tiens ... mais soulage-la donc, toi. As-tu tâté son coeur, au moins? + +Comme Pierre se penchait pour prendre son pouls, elle retira sa main +d'un mouvement si brusque qu'elle heurta une chaise voisine. + +--Allons, dit-il d'une voix froide, laisse-toi soigner puisque tu es +malade. + +Alors elle souleva et lui tendit son bras. + +Elle avait la peau brûlante, les battements du sang tumultueux et +saccadés. Il murmura: + +--En effet, c'est assez sérieux. Il faudra prendre des calmants. Je vais +te faire une ordonnance. + +Et comme il écrivait, courbé sur son papier, un bruit léger de soupirs +pressés, de suffocation, de souffles courts et retenus, le fit se +retourner soudain. + +Elle pleurait, les deux mains sur la face. + +Roland, éperdu, demandait: + +--Louise, Louise, qu'est-ce que tu as? mais qu'est-ce que tu as donc? + +Elle ne répondait pas et semblait déchirée par un chagrin horrible et +profond. + +Son mari voulut prendre ses mains et les ôter de son visage. Elle +résista, répétant: + +--Non, non, non. + +Il se tourna vers son fils. + +--Mais qu'est-ce qu'elle a? Je ne l'ai jamais vue ainsi. + +--Ce n'est rien, dit Pierre, une petite crise de nerfs. + +Et il lui semblait que son coeur à lui se soulageait à la voir ainsi +torturée, que cette douleur allégeait son ressentiment, diminuait la +dette d'opprobre de sa mère. Il la contemplait comme un juge satisfait +de sa besogne. + +Mais soudain elle se leva, se jeta vers la porte, d'un élan si brusque +qu'on ne put ni le prévoir ni l'arrêter; et elle courut s'enfermer dans +sa chambre. + +Roland et le docteur demeurèrent face à face. + +--Est-ce que tu y comprends quelque chose? dit l'un. + +--Oui, répondit l'autre, cela vient d'un simple petit malaise nerveux +qui se déclare souvent à l'âge de maman. Il est probable qu'elle aura +encore beaucoup de crises comme celle-là. + +Elle en eut d'autres en effet, presque chaque jour, et que Pierre +semblait provoquer d'une parole, comme s'il avait eu le secret de son +mal étrange et inconnu. Il guettait sur sa figure les intermittences de +repos, et, avec des ruses de tortionnaire, réveillait par un seul mot la +douleur un instant calmée. + +Et il souffrait autant qu'elle, lui! Il souffrait affreusement de ne +plus l'aimer, de ne plus la respecter et de la torturer. Quand il avait +bien avivé la plaie saignante, ouverte par lui dans ce coeur de femme et +de mère, quand il sentait combien elle était misérable et désespérée, il +s'en allait seul, par la ville, si tenaillé par les remords, si meurtri +par la pitié, si désolé de l'avoir ainsi broyée sous son mépris de fils, +qu'il avait envie de se jeter à la mer, de se noyer pour en finir. + +Oh! comme il aurait voulu pardonner, maintenant! mais il ne le pouvait +point, étant incapable d'oublier. Si seulement il avait pu ne pas la +faire souffrir; mais il ne le pouvait pas non plus, souffrant toujours +lui-même. Il rentrait aux heures des repas, plein de résolutions +attendries, puis dès qu'il l'apercevait, dès qu'il voyait son oeil, +autrefois si droit et si franc, et fuyant à présent, craintif, éperdu, +il frappait malgré lui, ne pouvant garder la phrase perfide qui lui +montait aux lèvres. + +L'infâme secret, connu d'eux seuls, l'aiguillonnait contre elle. C'était +un venin qu'il portait à présent dans les veines et qui lui donnait des +envies de mordre à la façon d'un chien enragé. + +Rien ne le gênait plus pour la déchirer sans cesse, car Jean habitait +maintenant presque tout à fait son nouvel appartement, et il revenait +seulement pour dîner et pour coucher, chaque soir, dans sa famille. + +Il s'apercevait souvent des amertumes et des violences de son frère, +qu'il attribuait à la jalousie. Il se promettait bien de le remettre à +sa place, et de lui donner une leçon un jour ou l'autre, car la vie de +famille devenait fort pénible à la suite de ces scènes continuelles. +Mais comme il vivait à part maintenant, il souffrait moins de ces +brutalités; et son amour de la tranquillité le poussait à la patience. +La fortune, d'ailleurs, l'avait grisé, et sa pensée ne s'arrêtait plus +guère qu'aux choses ayant pour lui un intérêt direct. Il arrivait, +l'esprit plein de petits soucis nouveaux, préoccupé de la coupe d'une +jaquette, de la forme d'un chapeau de feutre, de la grandeur convenable +pour des cartes de visite. Et il parlait avec persistance de tous les +détails de sa maison, de planches posées dans le placard de sa chambre +pour serrer le linge, de portemanteaux installés dans le vestibule, +de sonneries électriques disposées pour prévenir toute pénétration +clandestine dans le logis. + +Il avait été décidé qu'à l'occasion de son installation, on ferait une +partie de campagne à Saint-Jouin, et qu'on reviendrait prendre le thé, +chez lui, après dîner. Roland voulait aller par mer, mais la distance +et l'incertitude où l'on était d'arriver par cette voie, si le vent +contraire soufflait, firent repousser son avis, et un break fut loué +pour cette excursion. + +On partit vers dix heures afin d'arriver pour le déjeuner. La +grand'route poudreuse se déployait à travers la campagne normande que +les ondulations des plaines et les fermes entourées d'arbres font +ressembler à un parc sans fin. Dans la voiture emportée au trot lent +de deux gros chevaux, la famille Roland, Mme Rosémilly et le capitaine +Beausire, se taisaient, assourdis par le bruit des roues, et fermaient +les yeux dans un nuage de poussière. + +C'était l'époque des récoltes mûres. A côté des trèfles d'un vert +sombre, et des betteraves d'un vert cru, les blés jaunes éclairaient la +campagne d'une lueur dorée et blonde. Ils semblaient avoir bu la lumière +du soleil tombée sur eux. On commençait à moissonner par places, et dans +les champs attaqués par les faux on voyait les hommes se balancer en +promenant au ras du sol leur grande lame en forme d'aile. + +Après deux heures de marche, le break prit un chemin à gauche, passa +près d'un moulin à vent qui tournait, mélancolique épave grise, à moitié +pourrie et condamnée, dernier survivant des vieux moulins, puis il entra +dans une jolie cour et s'arrêta devant une maison coquette, auberge +célèbre dans le pays. + +La patronne, qu'on appelle la belle Alphonsine, s'en vint, souriante, +sur sa porte, et tendit la main aux deux dames qui hésitaient devant le +marchepied trop haut. + +Sous une tente, au bord de l'herbage ombragé de pommiers, des étrangers +déjeunaient déjà, des Parisiens venus d'Étretat; et on entendait dans +l'intérieur de la maison des voix, des rires et des bruits de vaisselle. + +On dut manger dans une chambre, toutes les salles étant pleines. Soudain +Roland aperçut contre la muraille des filets à salicoques. + +--Ah! ah! cria-t-il, on pêche du bouquet ici? + +--Oui, répondit Beausire, c'est même l'endroit où on en prend le plus de +toute la côte. + +--Bigre! si nous y allions après déjeuner? + +Il se trouvait justement que la marée était basse à trois heures; et +on décida que tout le monde passerait l'après-midi dans les rochers, à +chercher des salicoques. + +On mangea peu, pour éviter l'afflux de sang à la tête quand on aurait +les pieds dans l'eau. On voulait d'ailleurs se réserver pour le dîner, +qui fut commandé magnifique et qui devait être prêt dès six heures, +quand on rentrerait. + +Roland ne se tenait pas d'impatience. Il voulait acheter les engins +spéciaux employés pour cette pêche, et qui ressemblent beaucoup à ceux +dont on se sert pour attraper des papillons dans les prairies. + +On les nomme lanets. Ce sont de petites poches en filet attachées sur un +cercle de bois, au bout d'un long bâton. Alphonsine, souriant toujours, +les lui prêta. Puis elle aida les deux femmes à faire une toilette +improvisée pour ne point mouiller leurs robes. Elle offrit des jupes, +de gros bas de laine et des espadrilles. Les hommes ôtèrent leurs +chaussettes et achetèrent chez le cordonnier du lieu des savates et des +sabots. + +Puis on se mit en route, le lanet sur l'épaule et la hotte sur le dos. +Mme Rosémilly, dans ce costume, était tout à fait gentille, d'une +gentillesse imprévue, paysanne et hardie. + +La jupe prêtée par Alphonsine, coquettement relevée et fermée par un +point de couture afin de pouvoir courir et sauter sans peur dans les +roches, montrait la cheville et le bas du mollet, un ferme mollet de +petite femme souple et forte. La taille était libre pour laisser aux +mouvements leur aisance; et elle avait trouvé, pour se couvrir la tête, +un immense chapeau de jardinier, en paille jaune, aux bords démesurés, +à qui une branche de tamaris, tenant un côté retroussé, donnait un air +mousquetaire et crâne. + +Jean, depuis son héritage, se demandait tous les jours s'il l'épouserait +ou non. Chaque fois qu'il la revoyait, il se sentait décidé à en faire +sa femme, puis, dès qu'il se trouvait seul, il songeait qu'en attendant +on a le temps de réfléchir. Elle était moins riche que lui maintenant, +car elle ne possédait qu'une douzaine de mille francs de revenu, mais en +biens-fonds, en fermes et en terrains dans le Havre, sur les bassins; et +cela, plus tard, pouvait valoir une grosse somme. La fortune était +donc à peu près équivalente, et la jeune veuve assurément lui plaisait +beaucoup. + +En la regardant marcher devant lui ce jour-là, il pensait: «Allons, il +faut que je me décide. Certes, je ne trouverai pas mieux.» + +Ils suivirent un petit vallon en pente, descendant du village vers +la falaise; et la falaise, au bout de ce vallon, dominait la mer de +quatre-vingts mètres. Dans l'encadrement des côtes vertes, s'abaissant à +droite et à gauche, un grand triangle d'eau, d'un bleu d'argent sous le +soleil, apparaissait au loin, et une voile, à peine visible, avait l'air +d'un insecte là-bas. Le ciel plein de lumière se mêlait tellement +à l'eau qu'on ne distinguait point du tout où finissait l'un et où +commençait l'autre; et les deux femmes, qui précédaient les trois +hommes, dessinaient sur cet horizon clair leurs tailles serrées dans +leurs corsages. + +Jean, l'oeil allumé, regardait fuir devant lui la cheville mince, la +jambe fine, la hanche souple et le grand chapeau provocant de Mme +Rosémilly. Et cette fuite activait son désir, le poussait aux +résolutions décisives que prennent brusquement les hésitants et les +timides. L'air tiède, où se mêlait à l'odeur des côtes, des ajoncs, +des trèfles et des herbes, la senteur marine des roches découvertes, +l'animait encore en le grisant doucement, et il se décidait un peu plus +à chaque pas, à chaque seconde, à chaque regard jeté sur la silhouette +alerte de la jeune femme; il se décidait à ne plus hésiter, à lui dire +qu'il l'aimait et qu'il désirait l'épouser. La pêche lui servirait, +facilitant leur tête-à-tête; et ce serait en outre un joli cadre, +un joli endroit pour parler d'amour, les pieds dans un bassin d'eau +limpide, en regardant fuir sous les varechs les longues barbes des +crevettes. + +Quand ils arrivèrent au bout du vallon, au bord de l'abîme, ils +aperçurent un petit sentier qui descendait le long de la falaise, et +sous eux, entre la mer et le pied de la montagne, à mi-côte à peu près, +un surprenant chaos de rochers énormes, écroulés, renversés, entassés +les uns sur les autres dans une espèce de plaine herbeuse et mouvementée +qui courait à perte de vue vers le sud, formée par les éboulements +anciens. Sur cette longue bande de broussailles et de gazon secouée, +eût-on dit, par des sursauts de volcan, les rocs tombés semblaient les +ruines d'une grande cité disparue qui regardait autrefois l'Océan, +dominée elle-même par la muraille blanche et sans fin de la falaise. + +--Ça, c'est beau, dit en s'arrêtant Mme Rosémilly. + +Jean l'avait rejointe, et, le coeur ému, lui offrait la main pour +descendre l'étroit escalier taillé dans la roche. + +Ils partirent en avant, tandis que Beausire, se raidissant sur ses +courtes jambes, tendait son bras replié à Mme Roland étourdie par le +vide. + +Roland et Pierre venaient les derniers, et le docteur dut traîner son +père, tellement troublé par le vertige, qu'il se laissait glisser, de +marche en marche, sur son derrière. + +Les jeunes gens, qui dévalaient en tête, allaient vite, et soudain ils +aperçurent à côté d'un banc de bois qui marquait un repos vers le milieu +de la valeuse, un filet d'eau claire jaillissant d'un petit trou de la +falaise. Il se répandait d'abord en un bassin grand comme une cuvette +qu'il s'était creusé lui-même, puis tombant en cascade haute de deux +pieds à peine, il s'enfuyait à travers le sentier, où avait poussé un +tapis de cresson, puis disparaissait dans les ronces et les herbes, à +travers la plaine soulevée où s'entassaient les éboulements.--Oh! que +j'ai soif, s'écria Mme Rosémilly. Mais comment boire? Elle essayait de +recueillir dans le fond de sa main l'eau qui lui fuyait à travers les +doigts. Jean eut une idée, mit une pierre dans le chemin; et elle +s'agenouilla dessus afin de puiser à la source même avec ses lèvres qui +se trouvaient ainsi à la même hauteur. + +Quand elle releva sa tête, couverte de gouttelettes brillantes semées +par milliers sur la peau, sur les cheveux, sur les cils, sur le corsage, +Jean penché vers elle murmura:--Comme vous êtes jolie! Elle répondit, +sur le ton qu'on prend pour gronder un enfant: + +--Voulez-vous bien vous taire? C'étaient les premières paroles un peu +galantes qu'ils échangeaient. + +--Allons, dit Jean fort troublé, sauvons-nous avant qu'on nous rejoigne. + +Il apercevait, en effet, tout près d'eux maintenant, le dos du capitaine +Beausire qui descendait à reculons afin de soutenir par les deux mains +Mme Roland, et, plus haut, plus loin, Roland se laissait toujours +glisser, calé sur son fond de culotte en se traînant sur les pieds et +sur les coudes avec une allure de tortue, tandis que Pierre le précédait +en surveillant ses mouvements. + +Le sentier moins escarpé devenait une sorte de chemin en pente +contournant les blocs énormes tombés autrefois de la montagne. Mme +Rosémilly et Jean se mirent à courir et furent bientôt sur le galet. Ils +le traversèrent pour gagner les roches. Elles s'étendaient en une +longue et plate surface couverte d'herbes marines et où brillaient +d'innombrables flaques d'eau. La mer basse était là-bas, très loin, +derrière cette plaine gluante de varechs, d'un vert luisant et noir. + +Jean releva son pantalon jusqu'au-dessus du mollet et ses manches +jusqu'au coude, afin de se mouiller sans crainte, puis il dit: «En +avant!» et sauta avec résolution dans la première mare rencontrée. + +Plus prudente, bien que décidée aussi à entrer dans l'eau tout à +l'heure, la jeune femme tournait autour de l'étroit, bassin, à pas +craintifs, car elle glissait sur les plantes visqueuses. + +--Voyez-vous quelque chose? disait-elle. + +--Oui, je vois votre visage qui se reflète dans l'eau. + +--Si vous ne voyez que cela, vous n'aurez pas une fameuse pêche. + +Il murmura d'une voix tendre: + +--Oh! de toutes les pêches c'est encore celle que je préférerais faire. + +Elle riait: + +--Essayez donc, vous allez voir comme il passera à travers votre filet. + +--Pourtant ... si vous vouliez? + +--Je veux vous voir prendre des salicoques ... et rien de plus ... pour +le moment. + +--Vous êtes méchante. Allons plus loin, il n'y a rien ici. + +Et il lui offrit la main pour marcher sur les rochers gras. Elle +s'appuyait un peu craintive, et lui, tout à coup, se sentait envahi par +l'amour, soulevé de désirs, affamé d'elle, comme si le mal qui germait +en lui avait attendu ce jour-là pour éclore. + +Ils arrivèrent bientôt auprès d'une crevasse plus profonde, où +flottaient sous l'eau frémissante et coulant vers la mer lointaine par +une fissure invisible, des herbes longues, fines, bizarrement colorées, +des chevelures roses et vertes, qui semblaient nager. + +Mme Rosémilly s'écria: + +--Tenez, tenez, j'en vois une, une grosse, une très grosse là-bas! + +Il l'aperçut à son tour, et descendit dans le trou résolument, bien +qu'il se mouillât jusqu'à la ceinture. + +Mais la bête remuant ses longues moustaches reculait doucement devant le +filet. Jean la poussait vers les varechs, sûr de l'y prendre. Quand elle +se sentit bloquée, elle glissa d'un brusque élan par-dessus le lanet, +traversa la mare et disparut. + +La jeune femme qui regardait, toute palpitante, cette chasse, ne put +retenir ce cri:--Oh! maladroit. + +Il fut vexé, et d'un mouvement irréfléchi traîna son filet dans un fond +plein d'herbes. En le ramenant à la surface de l'eau, il vit dedans +trois grosses salicoques transparentes, cueillies à l'aveuglette dans +leur cachette invisible. + +Il les présenta, triomphant, à Mme Rosémilly qui n'osait point les +prendre, par peur de la pointe aiguë et dentelée dont leur tête fine est +armée. + +Elle s'y décida pourtant, et pinçant entre deux doigts le bout effilé de +leur barbe, elle les mit, l'une après l'autre, dans sa hotte, avec un +peu de varech qui les conserverait vivantes. Puis ayant trouvé une +flaque d'eau moins creuse, elle y entra, à pas hésitants, un peu +suffoquée par le froid qui lui saisissait les pieds, et elle se mit à +pêcher elle-même. Elle était adroite et rusée, ayant la main souple et +le flair de chasseur qu'il fallait. Presque à chaque coup, elle ramenait +des bêtes trompées et surprises par la lenteur ingénieuse de sa +poursuite. + +Jean maintenant ne trouvait rien, mais il la suivait pas à pas, la +frôlait, se penchait sur elle, simulait un grand désespoir de sa +maladresse, voulait apprendre. + +--Oh! montrez-moi, disait-il, montrez-moi! + +Puis, comme leurs deux visages se reflétaient, l'un contre l'autre, dans +l'eau si claire dont les plantes noires du fond faisaient une glace +limpide, Jean souriait à cette tête voisine qui le regardait d'en bas, +et parfois, du bout des doigts, lui jetait un baiser qui semblait tomber +dessus. + +--Ah! que vous êtes ennuyeux, disait la jeune femme; mon cher, il ne +faut jamais faire deux choses à la fois. + +Il répondit: + +--Je n'en fais qu'une. Je vous aime. + +Elle se redressa, et d'un ton sérieux: + +--Voyons, qu'est-ce qui vous prend depuis dix minutes, avez-vous perdu +la tête? + +--Non, je n'ai pas perdu la tête. Je vous aime, et j'ose, enfin, vous le +dire. + +Ils étaient debout maintenant dans la mare salée qui les mouillait +jusqu'aux mollets, et les mains ruisselantes appuyées sur leurs filets, +ils se regardaient au fond des yeux. + +Elle reprit, d'un ton plaisant et contrarié: + +--Que vous êtes malavisé de me parler de ça en ce moment. Ne +pouviez-vous attendre un autre jour et ne pas me gâter ma pêche? + +Il murmura: + +--Pardon, mais je ne pouvais plus me taire. Je vous aime depuis +longtemps. Aujourd'hui vous m'avez grisé à me faire perdre la raison. + +Alors, tout à coup, elle sembla en prendre son parti, se résigner à +parler d'affaires et à renoncer aux plaisirs. + +--Asseyons-nous sur ce rocher, dit-elle, nous pourrons causer +tranquillement. + +Ils grimpèrent sur le roc un peu haut, et lorsqu'ils y furent installés +côte à côte, les pieds pendants, en plein soleil, elle reprit: + +--Mon cher ami, vous n'êtes plus un enfant et je ne suis pas une jeune +fille. Nous savons fort bien l'un et l'autre de quoi il s'agit, et nous +pouvons peser toutes les conséquences de nos actes. Si vous vous décidez +aujourd'hui à me déclarer votre amour, je suppose naturellement que vous +désirez m'épouser. + +Il ne s'attendait guère à cet exposé net de la situation, et il répondit +niaisement: + +--Mais oui. + +--En avez-vous parlé à votre père et à votre mère? + +--Non, je voulais savoir si vous m'accepteriez. + +Elle lui tendit sa main encore mouillée, et comme il y mettait la sienne +avec élan: + +--Moi, je veux bien, dit-elle. Je vous crois bon et loyal. Mais +n'oubliez point, que je ne voudrais pas déplaire à vos parents. + +--Oh! pensez-vous que ma mère n'a rien prévu et qu'elle vous aimerait +comme elle vous aime si elle ne désirait pas un mariage entre nous? + +--C'est vrai, je suis un peu troublée. + +Ils se turent. Et il s'étonnait, lui, au contraire, qu'elle fût si peu +troublée, si raisonnable. Il s'attendait à des gentillesses galantes, à +des refus qui disent oui, à toute une coquette comédie d'amour mêlée à +la pêche, dans le clapotement de l'eau! Et c'était fini, il se sentait +lié, marié, en vingt paroles. Ils n'avaient plus rien à se dire +puisqu'ils étaient d'accord, et ils demeuraient maintenant un peu +embarrassés tous deux de ce qui s'était passé, si vite, entre eux, un +peu confus même, n'osant plus parler, n'osant plus pêcher, ne sachant +que faire. + +La voix de Roland les sauva: + +--Par ici, par ici, les enfants. Venez voir Beausire. Il vide la mer, ce +gaillard-là. + +Le capitaine, en effet, faisait une pêche merveilleuse. Mouillé +jusqu'aux reins, il allait de mare en mare, reconnaissant d'un seul coup +d'oeil les meilleures places, et fouillant, d'un mouvement lent et sûr +de son lanet, toutes les cavités cachées sous les varechs. + +Et les belles salicoques transparentes, d'un blond gris, frétillaient au +fond de sa main quand il les prenait d'un geste sec pour les jeter dans +sa hotte. + +Mme Rosémilly surprise, ravie, ne le quitta plus, l'imitant de son +mieux, oubliant presque sa promesse et Jean qui suivait, rêveur, pour se +donner tout entière à cette joie enfantine de ramasser des bêtes sous +les herbes flottantes. + +Roland s'écria tout à coup: + +--Tiens, Mme Roland qui nous rejoint. + +Elle était restée d'abord seule avec Pierre sur la plage, car ils +n'avaient envie ni l'un ni l'autre de s'amuser à courir dans les roches +et à barboter dans les flaques; et pourtant ils hésitaient à demeurer +ensemble. Elle avait peur de lui, et son fils avait peur d'elle et de +lui-même, peur de sa cruauté qu'il ne maîtrisait point. + +Ils s'assirent donc, l'un près de l'autre, sur le galet. + +Et tous deux, sous la chaleur du soleil calmée par l'air marin, devant +le vaste et doux horizon d'eau bleue moirée d'argent, pensaient en même +temps: «Comme il aurait fait bon ici, autrefois.» + +Elle n'osait point parler à Pierre, sachant bien qu'il répondrait une +dureté; et il n'osait pas parler à sa mère sachant aussi que, malgré +lui, il le ferait avec violence. + +Du bout de sa canne il tourmentait les galets ronds, les remuait et les +battait. Elle, les yeux vagues, avait pris entre ses doigts trois ou +quatre petits cailloux qu'elle faisait passer d'une main dans l'autre, +d'un geste lent et machinal. Puis son regard indécis, qui errait devant +elle, aperçut, au milieu des varechs, son fils Jean qui péchait avec Mme +Rosémilly. Alors elle les suivit, épiant leurs mouvements, comprenant +confusément, avec son instinct de mère, qu'ils ne causaient point +comme tous les jours. Elle les vit se pencher côte à côte quand ils +se regardaient dans l'eau, demeurer debout face à face quand ils +interrogeaient leurs coeurs, puis grimper et, s'asseoir sur le rocher +pour s'engager l'un envers l'autre. + +Leurs silhouettes se détachaient bien nettes, semblaient seules au +milieu de l'horizon, prenaient dans ce large espace de ciel, de mer, de +falaises, quelque chose de grand et de symbolique. + +Pierre aussi les regardait, et un rire sec sortit brusquement de ses +lèvres. + +Sans se tourner vers lui, Mme Roland lui dit: + +--Qu'est-ce que tu as donc? + +Il ricanait toujours: + +--Je m'instruis. J'apprends comment on se prépare à être cocu. + +Elle eut un sursaut de colère, de révolte, choquée du mot, exaspérée de +ce qu'elle croyait comprendre. + +--Pour qui dis-tu ça? + +--Pour Jean, parbleu! C'est très comique de les voir ainsi! + +Elle murmura, d'une voix basse, tremblante d'émotion: + +--Oh! Pierre, que tu es cruel! Cette femme est la droiture même. Ton +frère ne pourrait trouver mieux. + +Il se mit à rire tout à fait, d'un rive voulu et saccadé: + +--Ah! ah! ah! La droiture même! Toutes les femmes sont la droiture même +... et tous leurs maris sont cocus. Ah! ah! ah! + +Sans répondre elle se leva, descendit vivement la pente de galets, et, +au risque de glisser, de tomber dans les trous cachés sous les herbes, +de se casser la jambe ou le bras, elle s'en alla, courant presque, +marchant à travers les mares, sans voir, tout droit devant elle, vers +son autre fils. + +En la voyant approcher, Jean lui cria: + +--Eh bien? maman, tu te décides? + +Sans répondre elle lui saisit le bras comme pour lui dire: «Sauve-moi, +défends-moi.» + +Il vit son trouble et, très surpris: + +--Comme tu es pâle! Qu'est-ce que tu as? + +Elle balbutia: + +--J'ai failli tomber, j'ai eu peur sur ces roches. + +Alors Jean la guida, la soutint, lui expliquant la pêche pour qu'elle y +prît intérêt. Mais comme elle ne l'écoutait guère, et comme il éprouvait +un besoin violent de se confier à quelqu'un, il l'entraîna plus loin et, +à voix basse: + +--Devine ce que j'ai fait? + +--Mais ... mais ... je ne sais pas. + +--Devine. + +--Je ne ... je ne sais pas + +--Eh bien, j'ai dit à Mme Rosémilly que je désirais l'épouser. + +Elle ne répondit rien, ayant la tête bourdonnante, l'esprit en détresse +au point de ne plus comprendre qu'à peine. Elle répéta: + +--L'épouser + +--Oui, ai-je bien fait? Elle est charmante, n'est-ce pas? + +--Oui ... charmante ... tu as bien fait. + +--Alors tu m'approuves? + +--Oui ... je t'approuve. + +--Comme tu dis ça drôlement. On croirait que ... que ... tu n'es pas +contente. + +--Mais oui ... je suis ... contente. + +--Bien vrai? + +--Bien vrai. + +Et pour le lui prouver, elle le saisit à pleins bras et l'embrassa à +plein visage, par grands baisers de mère. + +Puis, quand elle se fut essuyé les yeux, où des larmes étaient venues, +elle aperçut là-bas sur la plage un corps étendu sur le ventre, comme un +cadavre, la figure dans le galet: c'était l'autre, Pierre, qui songeait, +désespéré. + +Alors elle emmena son petit Jean plus loin encore, tout près du flot, et +ils parlèrent longtemps de ce mariage où se rattachait son coeur. + +La mer montant les chassa vers les pêcheurs qu'ils rejoignirent, puis +tout le monde regagna la côte. On réveilla Pierre qui feignait de +dormir; et le dîner fut très long, arrosé de beaucoup de vins. + + + +VII + + +Dans le break, en revenant, tous les hommes, hormis Jean, sommeillèrent. +Beausire et Roland s'abattaient, toutes les cinq minutes, sur une épaule +voisine qui les repoussait d'une secousse. Ils se redressaient alors, +cessaient de ronfler, ouvraient les yeux, murmuraient: «Bien beau +temps,» et retombaient, presque aussitôt, de l'autre côté. + +Lorsqu'on entra dans le Havre, leur engourdissement était si profond +qu'ils eurent beaucoup de peine à le secouer, et Beausire refusa même de +monter chez Jean où le thé les attendait. On dut le déposer devant sa +porte. + +Le jeune avocat, pour la première fois, allait coucher dans son logis +nouveau; et une grande joie, un peu puérile, l'avait saisi tout à coup +de montrer, justement ce soir-là, à sa fiancée l'appartement qu'elle +habiterait bientôt. + +La bonne était partie, Mme Roland ayant déclaré qu'elle ferait chauffer +l'eau et servirait elle-même, car elle n'aimait pas laisser veiller les +domestiques, par crainte du feu. + +Personne, autre qu'elle, son fils et les ouvriers, n'était encore entré, +afin que la surprise fût complète quand on verrait combien c'était joli. + +Dans le vestibule Jean pria qu'on attendît. Il voulait allumer les +bougies et les lampes, et il laissa dans l'obscurité Mme Rosémilly, son +père et son frère, puis il cria: «Arrivez!» en ouvrant toute grande la +porte à deux battants. + +La galerie vitrée, éclairée par un lustre et des verres de couleur +cachés dans les palmiers, les caoutchoucs et les fleurs, apparaissait +d'abord pareille à un décor de théâtre. Il y eut une seconde +d'étonnement. Roland, émerveillé de ce luxe, murmura: «Nom d'un chien,» +saisi par l'envie de battre des mains comme devant les apothéoses. + +Puis on pénétra dans le premier salon, petit, tendu avec une étoffe +vieil or, pareille à celle des sièges. Le grand salon de consultation +très simple, d'un rouge saumon pâle, avait grand air. + +Jean s'assit dans le fauteuil devant son bureau chargé de livres, et +d'une voix grave, un peu forcée: + +--Oui, Madame, les textes de loi sont formels et me donnent, avec +l'assentiment que je vous avais annoncé, l'absolue certitude qu'avant +trois mois l'affaire dont nous nous sommes entretenus recevra une +heureuse solution. + +Il regardait Mme Rosémilly qui se mit à sourire en regardant Mme Roland; +et Mme Roland, lui prenant la main, la serra. + +Jean, radieux, fit une gambade de collégien et s'écria: + +--Hein, comme la voix porte bien. Il serait excellent pour plaider, ce +salon. + +Il se mit à déclamer: + +--Si l'humanité seule, si ce sentiment de bienveillance naturelle +que nous éprouvons pour toute souffrance devait être le mobile de +l'acquittement que nous sollicitons de vous, nous ferions appel à votre +pitié, messieurs les jurés, à votre coeur de père et d'homme; mais nous +avons pour nous le droit, et c'est la seule question du droit que nous +allons soulever devant vous ... + +Pierre regardait ce logis qui aurait pu être le sien, et il s'irritait +des gamineries de son frère, le jugeant, décidément, trop niais et +pauvre d'esprit. + +Mme Roland ouvrit une porte à droite. + +--Voici la chambre à coucher, dit-elle. + +Elle avait mis à la parer tout son amour de mère. La tenture était en +cretonne de Rouen qui imitait la vieille toile normande. Un dessin Louis +XV--une bergère dans un médaillon que fermaient les becs unis de deux +colombes--donnait aux murs, aux rideaux, au lit, aux fauteuils un air +galant et champêtre tout à fait gentil. + +--Oh! c'est charmant, dit Mme Rosémilly, devenue un peu sérieuse, en +entrant dans cette pièce. + +--Cela vous plaît? demanda Jean. + +--Enormément. + +--Si vous saviez comme ça me fait plaisir. + +Ils se regardèrent une seconde, avec beaucoup de tendresse confiante au +fond des yeux. + +Elle était gênée un peu cependant, un peu confuse dans cette chambre à +coucher qui serait sa chambre nuptiale. Elle avait remarqué, en entrant, +que la couche était très large, une vraie couche de ménage, choisie par +Mme Roland qui avait prévu sans doute et désiré le prochain mariage de +son fils; et cette précaution de mère lui faisait plaisir cependant, +semblait lui dire qu'on l'attendait dans la famille. + +Puis quand on fut rentré dans le salon, Jean ouvrit brusquement la +porte de gauche et on aperçut la salle à manger ronde, percée de trois +fenêtres, et décorée en lanterne japonaise. La mère et le fils avaient +mis là toute la fantaisie dont ils étaient capables. Cette pièce à +meubles de bambou, à magots, à potiches, à soieries pailletées d'or, à +stores transparents où des perles de verre semblaient des gouttes d'eau, +à éventails cloués aux murs pour maintenir les étoffes, avec ses écrans, +ses sabres, ses masques, ses grues faites en plumes véritables, tous ses +menus bibelots de porcelaine, de bois, de papier, d'ivoire, de nacre et +de bronze, avait l'aspect prétentieux et maniéré que donnent les mains +inhabiles et les yeux ignorants aux choses qui exigent le plus de tact, +de goût et d'éducation artiste. Ce fut celle cependant qu'on admira le +plus. Pierre seul fit des réserves avec une ironie un peu amère dont son +frère se sentit blessé. + +Sur la table, les fruits se dressaient en pyramides, et les gâteaux +s'élevaient en monuments. + +On n'avait guère faim; on suça les fruits et on grignota les pâtisseries +plutôt qu'on ne les mangea. Puis, au bout d'une heure, Mme Rosémilly +demanda la permission de se retirer. + +Il fut décidé que le père Roland l'accompagnerait à sa porte et +partirait immédiatement avec elle, tandis que Mme Roland, en l'absence +de la bonne, jetterait son coup d'oeil de mère sur le logis afin que son +fils ne manquât de rien. + +--Faut-il revenir te chercher? demanda Roland. + +Elle hésita, puis répondit: + +--Non, mon gros, couche-toi. Pierre me ramènera. + +Dès qu'ils furent partis, elle souffla les bougies, serra les gâteaux, +le sucre et les liqueurs dans un meuble dont la clef fut remise à Jean; +puis elle passa dans la chambre à coucher, entr'ouvrit le lit, regarda +si la carafe était remplie d'eau fraîche et la fenêtre bien fermée. + +Pierre et Jean étaient demeurés dans le petit salon, celui-ci encore +froissé de la critique faite sur son goût, et celui-là de plus en plus +agacé de voir son frère dans ce logis. + +Ils fumaient assis tous les deux, sans se parler. Pierre tout à coup se +leva: + +--Cristi! dit-il, la veuve avait l'air bien vanné ce soir, les +excursions ne lui réussissent pas. + +Jean se sentit soulevé soudain par une de ces promptes et furieuses +colères de débonnaires blessés au coeur. + +Le souffle lui manquait tant son émotion était vive, et il balbutia: + +--Je te défends désormais de dire «la veuve» quand tu parleras de Mme +Rosémilly. + +Pierre se tourna vers lui, hautain: + +--Je crois que tu me donnes des ordres. Deviens-tu fou, par hasard? + +Jean aussitôt s'était dressé: + +--Je ne deviens pas fou, mais j'en ai assez de tes manières envers moi. + +Pierre ricana: + +--Envers toi? Est-ce que tu fais partie de Mme Rosémilly? + +--Sache que Mme Rosémilly va devenir ma femme. + +L'autre rit plus fort: + +--Ah! ah! très bien. Je comprends maintenant pourquoi je ne devrai +plus l'appeler «la veuve». Mais tu as pris une drôle de manière pour +m'annoncer ton mariage. + +--Je te défends de plaisanter ... tu entends ... je te le défends. + +Jean s'était approché, pâle, la voix tremblante, exaspéré de cette +ironie poursuivant la femme qu'il aimait et qu'il avait choisie. + +Mais Pierre soudain devint aussi furieux. Tout ce qui s'amassait eu lui +de colères impuissantes, de rancunes écrasées, de révoltes domptées +depuis quelque temps et de désespoir silencieux, lui montant à la tête, +l'étourdit comme un coup de sang. + +--Tu oses? ... Tu oses? ... Et moi je t'ordonne de te taire, tu entends, +je te l'ordonne. + +Jean, surpris de cette violence, se tut quelques secondes, cherchant, +dans ce trouble d'esprit où nous jette la fureur, la chose, la phrase, +le mot, qui pourrait blesser son frère jusqu'au coeur. + +Il reprit, en s'efforçant de se maîtriser pour bien frapper, de ralentir +sa parole pour la rendre plus aiguë: + +--Voilà longtemps que je te sais jaloux de moi, depuis le jour où tu as +commencé à dire «la veuve» parce que tu as compris que cela me faisait +mal. + +Pierre poussa un de ces rires stridents et méprisants qui lui étaient +familiers: + +--Ah! ah! mon Dieu! Jaloux de toi! ... moi? ... moi? ... moi? ... et de +quoi? ... de quoi, mon Dieu? ... de ta figure ou de ton esprit? ... + +Mais Jean sentit bien qu'il avait touché la plaie de cette âme. + +--Oui, tu es jaloux de moi, et jaloux depuis l'enfance; et tu es devenu +furieux quand tu as vu que cette femme me préférait et qu'elle ne +voulait pas de toi. + +Pierre bégayait, exaspéré de cette supposition: + +--Moi ... moi... jaloux de toi? à cause de cette cruche, de cette dinde, +de cette oie grasse? ... + +Jean qui voyait porter ses coups reprit: + +--Et le jour où tu as essayé de ramer plus fort que moi, dans la +_Perle_? Et tout ce que tu dis devant elle pour te faire valoir? +Mais tu crèves de jalousie! Et quand cette fortune m'est arrivée, tu +es devenu enragé, et tu m'as détesté, et tu l'as montré de toutes les +manières, et tu as fait souffrir tout le monde, et tu n'es pas une heure +sans cracher la bile qui t'étouffe. + +Pierre ferma ses poings de fureur avec une envie irrésistible de sauter +sur son frère et de le prendre à la gorge: + +--Ah! tais-toi, cette fois, ne parle point de cette fortune. + +Jean s'écria: + +--Mais la jalousie te suinte de la peau. Tu ne dis pas un mot à mon +père, à ma mère ou à moi, où elle n'éclate. Tu feins de me mépriser +parce que tu es jaloux! tu cherches querelle à tout le monde parce que +tu es jaloux. Et maintenant que je suis riche, tu ne te contiens plus, +tu es devenu venimeux, tu tortures notre mère comme si c'était sa faute! +... + +Pierre avait reculé jusqu'à la cheminée, la bouche entr'ouverte, l'oeil +dilaté, en proie à une de ces folies de rage qui font commettre des +crimes. + +Il répéta d'une voix plus basse, mais haletante: + +--Tais-toi, tais-toi donc! + +--Non. Voilà longtemps que je voulais te dire ma pensée entière; tu m'en +donnes l'occasion, tant pis pour toi. J'aime une femme! Tu le sais et tu +la railles devant moi, tu me pousses à bout; tant pis pour toi. Mais je +casserai tes dents de vipère, moi! Je te forcerai à me respecter. + +--Te respecter, toi? + +--Oui, moi! + +--Te respecter ... toi ... qui nous as tous déshonorés, par ta cupidité! + +--Tu dis? Répète ... répète? ... + +--Je dis qu'on n'accepte pas la fortune d'un homme quand on passe pour +le fils d'un autre. + +Jean demeurait immobile, ne comprenant pas, effaré devant l'insinuation +qu'il pressentait: + +--Comment? Tu dis ... répète encore? + +--Je dis ce que tout le monde chuchote, ce que tout le monde colporte, +que tu es le fils de l'homme qui t'a laissé sa fortune. Eh bien! un +garçon propre n'accepte pas l'argent qui déshonore sa mère. + +--Pierre ... Pierre ... Pierre ... y songes-tu? ... Toi ... c'est toi +... toi ... qui prononces cette infamie? + +--Oui ... moi ... c'est moi. Tu ne vois donc point que j'en crève de +chagrin depuis un mois, que je passe mes nuits sans dormir et mes jours +à me cacher comme une bête, que je ne sais plus ce que je dis ni ce que +je fais, ni ce que je deviendrai tant je souffre, tant je suis affolé de +honte et de douleur, car j'ai deviné d'abord et je sais maintenant. + +--Pierre ... Tais-toi ... Maman est dans la chambre à côté! Songe +qu'elle peut nous entendre ... qu'elle nous entend ... + +Mais il fallait qu'il vidât son coeur! et il dit tout, ses soupçons, +ses raisonnements, ses luttes, sa certitude, et l'histoire du portrait +encore une fois disparu. + +Il parlait par phrases courtes, hachées, presque sans suite, des phrases +d'halluciné. + +Il semblait maintenant avoir oublié Jean et sa mère dans la pièce +voisine. Il parlait comme si personne ne l'écoutait, parce qu'il devait +parler, parce qu'il avait trop souffert, trop comprimé et refermé sa +plaie. Elle avait grossi comme une tumeur, et cette tumeur venait de +crever, éclaboussant tout le monde. Il s'était mis à marcher comme il +faisait presque toujours; et les yeux fixes devant lui, gesticulant, +dans une frénésie de désespoir, avec des sanglots dans la gorge, des +retours de haine contre lui-même, il parlait comme s'il eût confessé +sa misère et la misère des siens, comme s'il eût jeté sa peine à l'air +invisible et sourd où s'envolaient ses paroles. + +Jean éperdu, et presque convaincu soudain par l'énergie aveugle de son +frère, s'était adossé contre la porte derrière laquelle il devinait que +leur mère les avait entendus. + +Elle ne pouvait point sortir; il fallait passer par le salon. Elle +n'était point revenue; donc elle n'avait pas osé. + +Pierre tout à coup frappant du pied, cria: + +--Tiens, je suis un cochon d'avoir dit ça! + +Et il s'enfuit, nu-tête, dans l'escalier. + +Le bruit de la grande porte de la rue, retombant avec fracas, réveilla +Jean de la torpeur profonde où il était tombé. Quelques secondes +s'étaient écoulées, plus longues que des heures, et son âme s'était +engourdie dans un hébétement d'idiot. Il sentait bien qu'il lui faudrait +penser tout à l'heure, et agir, mais il attendait, ne voulant même plus +comprendre, savoir, se rappeler, par peur, par faiblesse, par lâcheté. +Il était de la race des temporiseurs qui remettent toujours au +lendemain; et quand il lui fallait, sur-le-champ, prendre une +résolution, il cherchait encore, par instinct, à gagner quelques +moments. + +Mais le silence profond qui l'entourait maintenant, après les +vociférations de Pierre, ce silence subit des murs, des meubles, avec +cette lumière vive des six bougies et des deux lampes, l'effraya si fort +tout à coup qu'il eut envie de se sauver aussi. + +Alors il secoua sa pensée, il secoua son coeur, et il essaya de +réfléchir. + +Jamais il n'avait rencontré une difficulté dans sa vie. Il est des +hommes qui se laissent aller comme l'eau qui coule. Il avait fait ses +classes avec soin, pour n'être pas puni, et terminé ses études de droit +avec régularité parce que son existence était calme. Toutes les choses +du monde lui paraissaient naturelles sans éveiller autrement son +attention. Il aimait l'ordre, la sagesse, le repos par tempérament, +n'ayant point de replis dans l'esprit; et il demeurait, devant cette +catastrophe, comme un homme qui tombe à l'eau sans avoir jamais nagé. + +Il essaya de douter d'abord. Son frère avait menti par haine, et par +jalousie? + +Et pourtant, comment aurait-il été assez misérable pour dire de leur +mère une chose pareille s'il n'avait pas été lui-même égaré par le +désespoir? Et puis Jean gardait dans l'oreille, dans le regard, dans les +nerfs, jusque dans le fond de la chair, certaines paroles, certains cris +de souffrance, des intonations et des gestes de Pierre, si douloureux +qu'ils étaient irrésistibles, aussi irrécusables que la certitude. + +Il demeurait trop écrasé pour faire un mouvement ou pour avoir une +volonté. Sa détresse devenait intolérable; et il sentait que, derrière +la porte, sa mère était là qui avait tout entendu et qui attendait. + +Que faisait-elle? Pas un mouvement, pas un frisson, pas un souffle, pas +un soupir ne révélait la présence d'un être derrière cette planche. Se +serait-elle sauvée? Mais par où? Si elle s'était sauvée ... elle avait +donc sauté de la fenêtre dans la rue! + +Un sursaut de frayeur le souleva, si prompt et si dominateur qu'il +enfonça plutôt qu'il n'ouvrit la porte et se jeta dans sa chambre. + +Elle semblait vide. Une seule bougie l'éclairait, posée sur la commode. + +Jean s'élança vers la fenêtre, elle était fermée, avec les volets clos. +Il se retourna, fouillant les coins noirs de son regard anxieux, et il +s'aperçut que les rideaux du lit avaient été tirés. Il y courut et les +ouvrit. Sa mère était étendue sur sa couche, la figure enfouie dans +l'oreiller qu'elle avait ramené de ses deux mains crispées sur sa tête, +pour ne plus entendre. + +Il la crut d'abord étouffée. Puis, l'ayant saisie par les épaules, il +la retourna sans qu'elle lâchât l'oreiller qui lui cachait le visage et +qu'elle mordait pour ne pas crier. + +Mais le contact de ce corps raidi, de ces bras crispés, lui communiqua +la secousse de son indicible torture. L'énergie et la force dont elle +retenait avec ses doigts et avec ses dents la toile gonflée de plumes, +sur sa bouche, sur ses yeux et sur ses oreilles pour qu'il ne la vît +point et ne lui parlât pas, lui fit deviner, par la commotion qu'il +reçut, jusqu'à quel point on peut souffrir. Et son coeur, son simple +coeur, fut déchiré de pitié. Il n'était pas un juge, lui, même un juge +miséricordieux, il était un homme plein de faiblesse et un fils plein de +tendresse. Il ne se rappela rien de ce que l'autre lui avait dit, il ne +raisonna pas et ne discuta point, il toucha seulement de ses deux mains +le corps inerte de sa mère, et ne pouvant arracher l'oreiller de sa +figure, il cria, en baisant sa robe: + +--Maman, maman, ma pauvre maman, regarde-moi! + +Elle aurait semblé morte si tous ses membres n'eussent été parcourus +d'un frémissement presque insensible, d'une vibration de corde tendue. +Il répétait: + +--Maman, maman, écoute-moi. Ça n'est pas vrai. Je sais bien que ça n'est +pas vrai. + +Elle eut un spasme, une suffocation, puis tout à coup elle sanglota dans +l'oreiller. Alors tous ses nerfs se détendirent, ses muscles raidis +s'amollirent, ses doigts s'entr'ouvrant lâchèrent la toile; et il lui +découvrit la face. + +Elle était toute pâle, toute blanche, et de ses paupières fermées on +voyait couler des gouttes d'eau. L'ayant enlacée par le cou, il lui +baisa les yeux, lentement, par grands baisers désolés qui se mouillaient +à ses larmes, et il disait toujours: + +--Maman, ma chère maman, je sais bien que ça n'est pas vrai. Ne pleure +pas, je le sais! Ça n'est pas vrai! + +Elle se souleva, s'assit, le regarda, et avec un de ces efforts de +courage qu'il faut, en certains cas, pour se tuer, elle lui dit: + +--Non, c'est vrai, mon enfant. + +Et ils restèrent sans paroles, l'un devant l'autre. Pendant quelques +instants encore elle suffoqua, tendant la gorge, en renversant la tête +pour respirer, puis elle se vainquit de nouveau et reprit: + +--C'est vrai, mon enfant. Pourquoi mentir? C'est vrai. Tu ne me croirais +pas, si je mentais. + +Elle avait l'air d'une folle. Saisi de terreur, il tomba à genoux près +du lit en murmurant: + +--Tais-toi, maman, tais-toi. + +Elle s'était levée, avec une résolution et une énergie effrayantes. + +--Mais je n'ai plus rien à te dire, mon enfant, adieu. + +Et elle marcha vers la porte. + +Il la saisit à pleins bras, criant: + +--Qu'est-ce que tu fais, maman, où vas-tu? + +--Je ne sais pas ... est-ce que je sais ... je n'ai plus rien à faire +... puisque je suis toute seule. + +Elle se débattait pour s'échapper. La retenant, il ne trouvait qu'un mot +à lui répéter: + +--Maman ... maman ... maman... + +Et elle disait dans ses efforts pour rompre cette étreinte: + +--Mais non, mais non, je ne suis plus la mère maintenant, je ne suis +plus rien pour toi, pour personne, plus rien, plus rien! Tu n'as plus ni +père ni mère, mon pauvre enfant ... adieu. + +Il comprit brusquement que s'il la laissait partir il ne la reverrait +jamais, et, l'enlevant, il la porta sur un fauteuil, l'assit de force, +puis s'agenouillant et formant une chaîne de ses bras: + +--Tu ne sortiras point d'ici, maman; moi je t'aime, et je te garde. Je +te garde toujours, tu es à moi. + +Elle murmura d'une voix accablée: + +--Non, mon pauvre garçon, ça n'est plus possible. Ce soir tu pleures, et +demain tu me jetterais dehors. Tu ne me pardonnerais pas non plus. + +Il répondit avec un si grand élan de si sincère amour:--Oh! moi? moi? +Comme tu me connais peu!--qu'elle poussa un cri, lui prit la tête +par les cheveux, à pleines mains, l'attira avec violence et le baisa +éperdument à travers la figure. + +Puis elle demeura immobile, la joue contre la joue de son fils, sentant, +à travers sa barbe, la chaleur de sa chair; et elle lui dit, tout bas, +dans l'oreille: + +--Non, mon petit Jean. Tu ne me pardonnerais pas demain. Tu le crois et +tu te trompes. Tu m'as pardonné ce soir, et ce pardon-là m'a sauvé la +vie; mais il ne faut plus que tu me voies. + +Il répéta, en l'étreignant: + +--Maman, ne dis pas ça! + +--Si, mon petit, il faut que je m'en aille. + +Je ne sais pas où, ni comment je m'y prendrai, ni ce que je dirai, mais +il le faut. Je n'oserais plus te regarder, ni t'embrasser, comprends-tu? + +Alors, à son tour, il lui dit, tout bas, dans l'oreille: + +--Ma petite mère, tu resteras, parce je le veux, parce que j'ai besoin +de toi. Et tu vas me jurer de m'obéir, tout de suite. + +--Non, mon enfant. + +--Oh! maman, il le faut, tu entends. Il le faut. + +--Non, mon enfant, c'est impossible. Ce serait nous condamner tous à +l'enfer. Je sais ce que c'est, moi, que ce supplice-là, depuis un mois. +Tu es attendri, mais quand ce sera passé, quand tu me regarderas comme +me regarde Pierre, quand tu te rappelleras ce que je t'ai dit! ... Oh! +... mon petit Jean, songe ... songe que je suis ta mère! ... + +--Je ne veux pas que tu me quittes, maman. Je n'ai que toi. + +--Mais pense, mon fils, que nous ne pourrons plus nous voir sans rougir +tous les deux, sans que je me sente mourir de honte et sans que tes yeux +fassent baisser les miens. + +--Ça n'est pas vrai, maman. + +--Oui, oui, oui, c'est vrai! Oh! j'ai compris, va, toutes les luttes de +ton pauvre frère, toutes, depuis le premier jour. Maintenant, lorsque +je devine son pas dans la maison, mon coeur saute à briser ma poitrine, +lorsque j'entends sa voix, je sens que je vais m'évanouir. Je t'avais +encore, toi! Maintenant, je ne t'ai plus. Oh! mon petit Jean, crois-tu +que je pourrais vivre entre vous deux? + +--Oui, maman. Je t'aimerai tant que tu n'y penseras plus. + +--Oh! oh! comme si c'était possible! + +--Oui, c'est possible. + +--Comment veux-tu que je n'y pense plus entre ton frère et toi? Est-ce +que vous n'y penserez plus, vous? + +--Moi. Je te le jure! + +--Mais tu y penseras à toutes les heures du jour. + +--Non, je te le jure. Et puis, écoute: si tu pars, je m'engage et je me +fais tuer. + +Elle fut bouleversée par cette menace puérile et étreignit Jean en le +caressant avec une tendresse passionnée. Il reprit: + +--Je t'aime plus que tu ne crois, va, bien plus, bien plus. Voyons, sois +raisonnable. Essaye de rester seulement huit jours. Veux-tu me promettre +huit jours? Tu ne peux pas me refuser ça? + +Elle posa ses deux mains sur les épaules de Jean, et le tenant à la +longueur de ses bras: + +--Mon enfant ... tâchons d'être calmes et de ne pas nous attendrir. +Laisse-moi te parler d'abord. Si je devais une seule fois entendre sur +tes lèvres ce que j'entends depuis un mois dans la bouche de ton frère, +si je devais une seule fois voir dans tes yeux ce que je lis dans les +siens, si je devais deviner rien que par un mot ou par un regard que je +te suis odieuse comme à lui ... une heure après, tu entends, une heure +après ... je serais partie pour toujours. + +--Maman, je te jure ... + +--Laisse-moi parler ... Depuis un mois j'ai souffert tout ce qu'une +créature peut souffrir. A partir du moment où j'ai compris que ton +frère, que mon autre fils me soupçonnait, et qu'il devinait, minute par +minute, la vérité, tous les instants de ma vie ont été un martyre qu'il +est impossible de t'exprimer. + +Elle avait une voix si douloureuse que la contagion de sa torture emplit +de larmes les yeux de Jean. + +Il voulut l'embrasser, mais elle le repoussa. + +--Laisse-moi ... écoute ... j'ai encore tant de choses à te dire pour +que tu comprennes ... mais tu ne comprendras pas ... c'est que ... si je +devais rester ... il faudrait ... Non, je ne peux pas! ... + +--Dis, maman, dis. + +--Eh bien! oui. Au moins je ne t'aurai pas trompé ... Tu veux que je +reste avec toi, n'est-ce pas? Pour cela, pour que nous puissions nous +voir encore, nous parler, nous rencontrer toute la journée dans la +maison, car je n'ose plus ouvrir une porte dans la peur de trouver +ton frère derrière elle, pour cela il faut, non pas que tu me +pardonnes,--rien ne fait plus de mal qu'un pardon,--mais que tu ne m'en +veuilles pas de ce que j'ai fait ... Il faut que tu te sentes assez +fort, assez différent de tout le monde pour te dire que tu n'es pas le +fils de Roland, sans rougir de cela et sans me mépriser! ... Moi j'ai +assez souffert ... j'ai trop souffert, je ne peux plus, non, je ne peux +plus! Et ce n'est pas d'hier, va, c'est de longtemps ... Mais tu ne +pourras jamais comprendre ça, toi! Pour que nous puissions encore vivre +ensemble, et nous embrasser, mon petit Jean, dis-toi bien que si j'ai +été la maîtresse de ton père, j'ai été encore plus sa femme, sa vraie +femme, que je n'en ai pas honte au fond du coeur, que je ne regrette +rien, que je l'aime encore tout mort qu'il est, que je l'aimerai +toujours, que je n'ai aimé que lui, qu'il a été toute ma vie, toute ma +joie, tout mon espoir, toute ma consolation, tout, tout, tout pour moi, +pendant si longtemps! Écoute, mon petit, devant Dieu qui m'entend, je +n'aurais jamais rien eu de bon dans l'existence, si je ne l'avais pas +rencontré, jamais rien, pas une tendresse, pas une douceur, pas une de +ces heures qui nous font tant regretter de vieillir, rien! Je lui dois +tout! Je n'ai eu que lui au monde, et puis vous deux, ton frère et toi. +Sans vous ce serait vide, noir et vide comme la nuit. Je n'aurais jamais +aimé rien, rien connu, rien désiré, je n'aurais pas seulement pleuré, +car j'ai pleuré, mon petit Jean. Oh! oui, j'ai pleuré, depuis que nous +sommes venus ici. Je m'étais donnée à lui tout entière, corps et âme, +pour toujours, avec bonheur, et pendant plus de dix ans j'ai été sa +femme comme il a été mon mari devant Dieu qui nous avait faits l'un pour +l'autre. Et puis, j'ai compris qu'il m'aimait moins. Il était toujours +bon et prévenant, mais je n'étais plus pour lui ce que j'avais été. +C'était fini! Oh! que j'ai pleuré! ... Comme c'est misérable et +trompeur, la vie!.. Il n'y a rien qui dure ... Et nous sommes arrivés +ici; et jamais je ne l'ai plus revu, jamais il n'est venu ... Il +promettait dans toutes ses lettres! ... Je l'attendais toujours! ... +et je ne l'ai plus revu! ... et voilà qu'il est mort! ... Mais il nous +aimait encore puisqu'il a pensé à toi. Moi je l'aimerai jusqu'à mon +dernier soupir, et je ne le renierai jamais, et je t'aime parce que tu +es son enfant, et je ne pourrais pas avoir honte de lui devant toi! +Comprends-tu? je ne pourrais pas! Si tu veux que je reste, il faut que +tu acceptes d'être son fils et que nous parlions de lui quelquefois, +et que tu l'aimes un peu, et que nous pensions à lui quand nous nous +regarderons. Si tu ne veux pas, si tu ne peux pas, adieu, mon petit, il +est impossible que nous restions ensemble maintenant! je ferai ce que tu +décideras: Jean répondit d'une voix douce: + +--Reste, maman. + +Elle le serra dans ses bras et se remit à pleurer; puis elle reprit, la +joue contre sa joue: + +--Oui, mais Pierre? Qu'allons-nous devenir avec lui? + +Jean murmura: + +--Nous trouverons quelque chose. Tu ne peux plus vivre auprès de lui. + +Au souvenir de l'aîné elle fut crispée d'angoisse. + +--Non, je ne puis plus, non! non! + +Et se jetant sur le coeur de Jean, elle s'écria, l'âme en détresse: + +--Sauve-moi de lui, toi, mon petit, sauve-moi, fais quelque chose, je ne +sais pas ... trouve ... sauve-moi! + +--Oui, maman, je chercherai. + +--Tout de suite ... il faut ... Tout de suite ... ne me quitte pas! J'ai +si peur de lui ... si peur! + +--Oui, je trouverai. Je te promets. + +--Oh! mais vite, vite! Tu ne comprends pas ce qui se passe en moi quand +je le vois. + +Puis elle lui murmura tout bas, dans l'oreille: + +--Garde-moi ici, chez toi. + +Il hésita, réfléchit et comprit, avec son bon sens positif, le danger de +cette combinaison. + +Mais il dut raisonner longtemps, discuter, combattre avec des arguments +précis son affolement et sa terreur. + +--Seulement ce soir, disait-elle, seulement cette nuit. Tu feras dire +demain à Roland que je me suis trouvée malade. + +--Ce n'est pas possible, puisque Pierre est rentré. Voyons, aie du +courage. J'arrangerai tout, je te le promets, dès demain. Je serai +à neuf heures à la maison. Voyons, mets ton chapeau. Je vais te +reconduire. + +--Je ferai ce que tu voudras, dit-elle avec un abandon enfantin, +craintif et reconnaissant. + +Elle essaya de se lever; mais la secousse avait été trop forte; elle ne +pouvait encore se tenir sur ses jambes. + +Alors il lui fit boire de l'eau sucrée, respirer de l'alcali, et il lui +lava les tempes avec du vinaigre. Elle se laissait faire, brisée et +soulagée comme après un accouchement. + +Elle put enfin marcher et prit son bras. Trois heures sonnaient quand +ils passèrent à l'hôtel de ville. + +Devant la porte de leur logis il l'embrassa et lui dit: «Adieu, maman, +bon courage.» + +Elle monta, à pas furtifs, l'escalier silencieux, entra dans sa chambre, +se dévêtit bien vite, et se glissa, avec l'émotion retrouvée des +adultères anciens, auprès de Roland qui ronflait. + +Seul dans la maison, Pierre ne dormait pas et l'avait entendue revenir. + + + +VIII + + +Quand il fut rentré dans son appartement, Jean s'affaissa sur un divan, +car les chagrins et les soucis qui donnaient à son frère des envies de +courir et de fuir comme une bête chassée, agissant diversement sur sa +nature somnolente, lui cassaient les jambes et les bras. Il se sentait +mou à ne plus faire un mouvement, à ne pouvoir gagner son lit, mou de +corps et d'esprit, écrasé et désolé. Il n'était point frappé, comme +l'avait été Pierre, dans la pureté de son amour filial, dans cette +dignité secrète qui est l'enveloppe des coeurs fiers, mais accablé par +un coup du destin qui menaçait en même temps ses intérêts les plus +chers. + +Quand son âme enfin se fut calmée, quand sa pensée se fut éclaircie +ainsi qu'une eau battue et remuée, il envisagea la situation qu'on +venait de lui révéler. S'il eût appris de toute autre manière le secret +de sa naissance, il se serait assurément indigné et aurait ressenti un +profond chagrin; mais après sa querelle avec son frère, après cette +délation violente et brutale ébranlant ses nerfs, l'émotion poignante +de la confession de sa mère le laissa sans énergie pour se révolter. Le +choc reçu par sa sensibilité avait été assez fort pour emporter, dans un +irrésistible attendrissement, tous les préjugés et toutes les saintes +susceptibilités de la morale naturelle. D'ailleurs, il n'était pas un +homme de résistance. Il n'aimait lutter contre personne et encore moins +contre lui-même; il se résigna donc, et par un penchant instinctif, par +un amour inné du repos, de la vie douce et tranquille, il s'inquiéta +aussitôt des perturbations qui allaient surgir autour de lui et +l'atteindre du même coup. Il les pressentait inévitables, et, pour les +écarter, il se décida à des efforts surhumains d'énergie et d'activité. +Il fallait que tout de suite, dès le lendemain, la difficulté fût +tranchée, car il avait aussi par instants ce besoin impérieux des +solutions immédiates qui constitue toute la force des faibles, +incapables de vouloir longtemps. Son esprit d'avocat, habitué d'ailleurs +à démêler et à étudier les situations compliquées, les questions d'ordre +intime, dans les familles troublées, découvrit immédiatement toutes les +conséquences prochaines de l'état d'âme de son frère. Malgré lui il en +envisageait les suites à un point de vue presque professionnel, comme +s'il eût réglé les relations futures de clients après une catastrophe +d'ordre moral. Certes un contact continuel avec Pierre lui devenait +impossible. Il l'éviterait facilement en restant chez lui, mais il était +encore inadmissible que leur mère continuât à demeurer sous le même toit +que son fils aîné. + +Et longtemps il médita, immobile sur les coussins, imaginant et rejetant +des combinaisons sans trouver rien qui pût le satisfaire. + +Mais une idée soudaine l'assaillit:--Cette fortune qu'il avait reçue, un +honnête homme la garderait-il? + +Il se répondit: «Non» d'abord, et se décida à la donner aux pauvres. +C'était dur, tant pis, il vendrait son mobilier et travaillerait comme +un autre, comme travaillent tous ceux qui débutent. Cette résolution +virile et douloureuse fouettant son courage, il se leva et vint poser +son front contre les vitres. Il avait été pauvre, il redeviendrait +pauvre. Il n'en mourrait pas, après tout. Ses yeux regardaient le bec de +gaz qui brûlait en face de lui de l'autre côté de la rue. Or, comme une +femme attardée passait sur le trottoir, il songea brusquement à Mme +Rosémilly, et il reçut au coeur la secousse des émotions profondes nées +en nous d'une pensée cruelle. Toutes les conséquences désespérantes de +sa décision lui apparurent en même temps. Il devrait renoncer à épouser +cette femme, renoncer au bonheur, renoncer à tout. Pouvait-il agir +ainsi, maintenant qu'il s'était engagé vis-à-vis d'elle? Elle l'avait +accepté le sachant riche. Pauvre, elle l'accepterait encore; mais +avait-il le droit de lui demander, de lui imposer ce sacrifice? Ne +valait-il pas mieux garder cet argent comme un dépôt qu'il restituerait +plus tard aux indigents? + +Et dans son âme où l'égoïsme prenait des masques honnêtes, tous les +intérêts déguisés luttaient et se combattaient. Les scrupules premiers +cédaient la place aux raisonnements ingénieux, puis reparaissaient, puis +s'effaçaient de nouveau. + +Il revint s'asseoir, cherchant un motif décisif, un prétexte +tout-puissant pour fixer ses hésitations et convaincre sa droiture +native. Vingt fois déjà il s'était posé cette question: «Puisque je suis +le fils de cet homme, que je le sais et que je l'accepte, n'est-il pas +naturel que j'accepte aussi son héritage?» Mais cet argument ne pouvait +empêcher le «non» murmuré par la conscience intime. + +Soudain il songea: «Puisque je ne suis pas le fils de celui que j'avais +cru être mon père, je ne puis plus rien accepter de lui, ni de son +vivant, ni après sa mort. Ce ne serait ni digne ni équitable. Ce serait +voler mon frère.» + +Cette nouvelle manière de voir l'ayant soulagé, ayant apaisé sa +conscience, il retourna vers la fenêtre. + +«Oui, se disait-il, il faut que je renonce à l'héritage de ma famille, +que je le laisse à Pierre tout entier, puisque je ne suis pas l'enfant +de son père. Cela est juste. Alors n'est-il pas juste aussi que je garde +l'argent de mon père à moi?» + +Ayant reconnu qu'il ne pouvait profiter de la fortune de Roland, s'étant +décidé à l'abandonner intégralement, il consentit donc et se résigna +à garder celle de Maréchal, car en repoussant l'une et l'autre il se +trouverait réduit à la pure mendicité. + +Cette affaire délicate une fois réglée, il revint à la question de la +présence de Pierre dans la famille. Comment l'écarter? Il désespérait de +découvrir une solution pratique, quand le sifflet d'un vapeur entrant au +port sembla lui jeter une réponse en lui suggérant une idée. + +Alors il s'étendit tout habillé sur son lit et rêvassa jusqu'au jour. + +Vers neuf heures il sortit pour s'assurer si l'exécution de son projet +était possible. Puis, après quelques démarches et quelques visites, il +se rendit à la maison de ses parents. Sa mère l'attendait enfermée dans +sa chambre. + +--Si tu n'étais pas venu, dit-elle, je n'aurais jamais osé descendre. + +On entendit aussitôt Roland qui criait dans l'escalier: + +--On ne mange donc point aujourd'hui, nom d'un chien! + +On ne répondit pas, et il hurla: + +--Joséphine, nom de Dieu! qu'est-ce que vous faites? + +La voix de la bonne sortit des profondeurs du sous-sol: + +--V'la, M'sieu, qué qui faut? + +--Où est Madame? + +--Madame est en haut avec M'sieu Jean! + +Alors il vociféra en levant la tête vers l'étage supérieur: + +--Louise? + +Mme Roland entr'ouvrit la porte et répondit: + +--Quoi? mon ami. + +--On ne mange donc pas, nom d'un chien! + +--Voilà, mon ami, nous venons. Et elle descendit, suivie de Jean. + +Roland s'écria en apercevant le jeune homme: + +--Tiens, te voilà, toi! Tu t'embêtes déjà dans ton logis. + +--Non, père, mais j'avais à causer avec maman ce matin. + +Jean s'avança, la main ouverte, et quand il sentit se refermer sur +ses doigts l'étreinte paternelle du vieillard, une émotion bizarre et +imprévue le crispa, l'émotion des séparations et des adieux sans espoir +de retour. + +Mme Roland demanda: + +--Pierre n'est pas arrivé? + +Son mari haussa les épaules: + +--Non, mais tant pis, il est toujours en retard. Commençons sans lui. + +Elle se tourna vers Jean: + +--Tu devrais aller le chercher, mon enfant; ça le blesse quand on ne +l'attend pas. + +--Oui, maman, j'y vais. Et le jeune homme sortit. + +Il monta l'escalier, avec la résolution fiévreuse d'un craintif qui va +se battre. + +Quand il eut heurté la porte, Pierre répondit: + +--Entrez. + +Il entra. + +L'autre écrivait, penché sur sa table. + +--Bonjour, dit Jean. + +Pierre se leva. + +--Bonjour. + +Et ils se tendirent la main comme si rien ne s'était passé. + +--Tu ne descends pas déjeuner? + +--Mais ... c'est que ... j'ai beaucoup à travailler. + +La voix de l'aîné tremblait, et son oeil anxieux demandait au cadet ce +qu'il allait faire. + +--On t'attend. + +--Ah! est-ce que ... est-ce que notre mère est en bas? ... + +--Oui. c'est même elle qui m'a envoyé te chercher. + +--Ah! alors ... je descends. + +Devant la porte de la salle il hésita à se montrer le premier; puis il +l'ouvrit d'un geste saccadé, et il aperçut son père et sa mère assis à +table, face à face. + +Il s'approcha d'elle d'abord sans lever les yeux, sans prononcer un mot, +et s'étant penché il lui tendit son front à baiser comme il faisait +depuis quelque temps, au lieu de l'embrasser sur les joues comme jadis. +Il devina qu'elle approchait sa bouche, mais il ne sentit point les +lèvres sur sa peau, et il se redressa, le coeur battant, après ce +simulacre de caresse. + +Il se demandait: «Que se sont-ils dit, après mon départ?» + +Jean répétait avec tendresse «mère» et «chère maman», prenait soin +d'elle, la servait et lui versait à boire. Pierre alors comprit qu'ils +avaient pleuré ensemble, mais il ne put pénétrer leur pensée! Jean +croyait-il sa mère coupable ou son frère un misérable? + +Et tous les reproches qu'il s'était faits d'avoir dit l'horrible chose +l'assaillirent de nouveau, lui serrant la gorge et lui fermant la +bouche, l'empêchant de manger et de parler. + +Il était envahi maintenant par un besoin de fuir intolérable, de quitter +cette maison qui n'était plus sienne, ces gens qui ne tenaient plus +à lui que par d'imperceptibles liens. Et il aurait voulu partir sur +l'heure, n'importe où, sentant que c'était fini, qu'il ne pouvait plus +rester près d'eux, qu'il les torturerait toujours malgré lui, rien +que par sa présence, et qu'ils lui feraient souffrir sans cesse un +insoutenable supplice. + +Jean parlait, causait avec Roland. Pierre n'écoutant pas, n'entendait +point. Il crut sentir cependant une intention dans la voix de son frère +et prit garde au sens des paroles. + +Jean disait: + +--Ce sera, paraît-il, le plus beau bâtiment de leur flotte On parle +de six mille cinq cents tonneaux. Il fera son premier voyage le mois +prochain. + +Roland s'étonnait: + +--Déjà! Je croyais qu'il ne serait pas en état de prendre la mer cet +été. + +--Pardon; on a poussé les travaux avec ardeur pour que la première +traversée ait lieu avant l'automne. J'ai passé ce matin aux bureaux de +la Compagnie et j'ai causé avec un des administrateurs. + +--Ah! ah! lequel? + +--M. Marchand, l'ami particulier du président du conseil +d'administration. + +--Tiens, tu le connais? + +--Oui. Et puis j'avais un petit service à lui demander. + +--Ah! alors tu me feras visiter en grand détail la _Lorraine_ dès +qu'elle entrera dans le port, n'est-ce pas? + +--Certainement, c'est très facile! + +Jean paraissait hésiter, chercher ses phrases, poursuivre une +introuvable transition. Il reprit:--En somme, c'est une vie très +acceptable qu'on mène sur ces grands transatlantiques. On passe plus de +la moitié des mois à terre dans deux villes superbes, New-York et le +Havre, et le reste en mer avec des gens charmants. On peut même faire +là des connaissances très agréables et très utiles pour plus tard, oui, +très utiles, parmi les passagers. Songe que le capitaine, avec les +économies sur le charbon, peut arriver à vingt-cinq mille francs par an, +sinon plus ... + +Roland fit un «bigre!» suivi d'un sifflement, qui témoignaient d'un +profond respect pour la somme et pour le capitaine. + +Jean reprit: + +--Le commissaire de bord peut atteindre dix mille, et le médecin a +cinq mille de traitement fixe, avec logement, nourriture, éclairage, +chauffage, service, etc., etc. Ce qui équivaut à dix mille au moins, +c'est très beau. + +Pierre, qui avait levé les yeux, rencontra ceux de son frère, et le +comprit. + +Alors, après une hésitation, il demanda: + +--Est-ce très difficile à obtenir, les places de médecin sur un +transatlantique? + +--Oui et non. Tout dépend des circonstances et des protections. + +Il y eut un long silence, puis le docteur reprit: + +--C'est le mois prochain que part la _Lorraine_? + +--Oui, le sept. Et ils se turent. + +Pierre songeait. Certes ce serait une solution s'il pouvait s'embarquer +comme médecin sur ce paquebot. Plus tard on verrait; il le quitterait +peut-être. En attendant il y gagnerait sa vie sans demander rien à sa +famille. Il avait dû, l'avant-veille, vendre sa montre, car maintenant +il ne tendait plus la main devant sa mère! Il n'avait donc aucune +ressource, hors celle-là, aucun moyen de manger d'autre pain que le pain +de la maison inhabitable, de dormir dans un autre lit, sous un autre +toit. Il dit alors, en hésitant un peu: + +--Si je pouvais, je partirais volontiers là-dessus, moi. + +Jean demanda: + +--Pourquoi ne pourrais-tu pas? + +--Parce que je ne connais personne à la Compagnie transatlantique. + +Roland demeurait stupéfait: + +--Et tous tes beaux projets de réussite, que deviennent-ils? + +Pierre murmura: + +--Il y a des jours où il faut savoir tout sacrifier, et renoncer aux +meilleurs espoirs. D'ailleurs, ce n'est qu'un début, un moyen d'amasser +quelques milliers de francs pour m'établir ensuite. + +Son père, aussitôt, fut convaincu: + +--Ça, c'est vrai. En deux ans tu peux mettre de côté six ou sept mille +francs, qui bien employés te mèneront loin. Qu'en penses-tu, Louise? + +Elle répondit d'une voix basse, presque inintelligible: + +--Je pense que Pierre a raison. + +Roland s'écria: + +--Mais je vais en parler à M. Poulin, que je connais beaucoup! Il +est juge au tribunal de commerce et il s'occupe des affaires de la +Compagnie. J'ai aussi M. Lenient, l'armateur, qui est intime avec un des +vice-présidents. + +Jean demandait à son frère: + +--Veux-tu que je tâte aujourd'hui même M. Marchand? + +--Oui, je veux bien. + +Pierre reprit, après avoir songé quelques instants: + +--Le meilleur moyen serait peut-être encore d'écrire à mes maîtres de +l'Ecole de médecine qui m'avaient en grande estime. On embarque souvent +sur ces bateaux-là des sujets médiocres. Des lettres très chaudes des +professeurs Mas-Roussel, Rémusot, Flache et Borriquel enlèveraient la +chose en une heure mieux que toutes les recommandations douteuses. Il +suffirait de faire présenter ces lettres par ton ami M. Marchand au +conseil d'administration. + +Jean approuvait tout à fait: + +--Ton idée est excellente, excellente! + +Et il souriait, rassuré, presque content, sûr du succès, étant incapable +de s'affliger longtemps. + +--Tu vas leur écrire aujourd'hui même, dit-il. + +--Tout à l'heure, tout de suite. J'y vais. Je ne prendrai pas de café ce +matin, je suis trop nerveux. + +Il se leva et sortit. + +Alors Jean se tourna vers sa mère: + +--Toi, maman, qu'est-ce que tu fais? + +--Rien ... Je ne sais pas. + +--Veux-tu venir avec moi jusque chez Mme Rosémilly? + +--Mais ... oui ... oui ... + +--Tu sais ... il est indispensable que j'y aille aujourd'hui. + +--Oui ... oui ... C'est vrai. + +--Pourquoi ça, indispensable?--demanda Roland, habitué d'ailleurs à ne +jamais comprendre ce qu'on disait devant lui. + +--Parce que je lui ai promis d'y aller. + +--Ah! très bien. C'est différent, alors. + +Et il se mit à bourrer sa pipe, tandis que la mère et le fils montaient +l'escalier pour prendre leurs chapeaux. + +Quand ils furent dans la rue, Jean lui demanda: + +--Veux-tu mon bras, maman? + +Il ne le lui offrait jamais, car ils avaient l'habitude de marcher côte +à côte. Elle accepta et s'appuya sur lui. + +Ils ne parlèrent point pendant quelque temps, puis il lui dit: + +--Tu vois que Pierre consent parfaitement à s'en aller. + +Elle murmura: + +--Le pauvre garçon! + +--Pourquoi ça, le pauvre garçon? Il ne sera pas malheureux du tout sur +la _Lorraine_. + +--Non ... je sais bien, mais je pense à tant de choses. + +Longtemps elle songea, la tête baissée, marchant du même pas que son +fils, puis avec cette voix bizarre qu'on prend par moments pour conclure +une longue et secrète pensée: + +--C'est vilain, la vie! Si on y trouve une fois un peu de douceur, on +est coupable de s'y abandonner et on le paye bien cher plus tard. + +Il dit, très bas: + +--Ne parle plus de ça, maman. + +--Est-ce possible? j'y pense tout le temps. + +--Tu oublieras. + +Elle se tut encore, puis, avec un regret profond: + +--Ah! comme j'aurais pu être heureuse en épousant un autre homme! + +A présent, elle s'exaspérait contre Roland, rejetant sur sa laideur, sur +sa bêtise, sur sa gaucherie, sur la pesanteur de son esprit et l'aspect +commun de sa personne toute la responsabilité de sa faute et de son +malheur. C'était à cela, à la vulgarité de cet homme, qu'elle devait de +l'avoir trompé, d'avoir désespéré un de ses fils et fait à l'autre la +plus douloureuse confession dont pût saigner le coeur d'une mère. + +Elle murmura: «C'est si affreux pour une jeune fille d'épouser un mari +comme le mien.» Jean ne répondait pas. Il pensait à celui dont il avait +cru jusqu'ici être le fils, et peut-être la notion confuse qu'il portait +depuis longtemps de la médiocrité paternelle, l'ironie constante de son +frère, l'indifférence dédaigneuse des autres et jusqu'au mépris de la +bonne pour Roland avaient-ils préparé son âme à l'aveu terrible de sa +mère. Il lui en coûtait moins d'être le fils d'un autre; et après +la grande secousse d'émotion de la veille, s'il n'avait pas eu le +contre-coup de révolte, d'indignation et de colère redouté par Mme +Roland, c'est que depuis bien longtemps il souffrait inconsciemment de +se sentir l'enfant de ce lourdaud bonasse. + +Ils étaient arrivés devant la maison de Mme Rosémilly. + +Elle habitait, sur la route de Sainte-Adresse, le deuxième étage d'une +grande construction qui lui appartenait. De ses fenêtres on découvrait +toute la rade du Havre. + +En apercevant Mme Roland qui entrait la première, au lieu de lui tendre +les mains comme toujours, elle ouvrit les bras et l'embrassa, car elle +devinait l'intention de sa démarche. + +Le mobilier du salon, en velours frappé, était toujours recouvert +de housses. Les murs, tapissés de papier à fleurs, portaient +quatre gravures achetées par le premier mari, le capitaine. Elles +représentaient des scènes maritimes et sentimentales. On voyait sur la +première la femme d'un pêcheur agitant un mouchoir sur une côte, tandis +que disparaît à l'horizon la voile, qui emporte son homme. Sur la +seconde, la même femme, à genoux sur la même côte, se tord les bras en +regardant au loin, sous un ciel plein d'éclairs, sur une mer de vagues +invraisemblables, la barque de l'époux qui va sombrer. + +Les deux autres gravures représentaient des scènes analogues dans une +classe supérieure de la société. + +Une jeune femme blonde rêve, accoudée sur le bordage d'un grand paquebot +qui s'en va. Elle regarde la côte déjà lointaine d'un oeil mouillé de +larmes et de regrets. + +Qui a-t-elle laissé derrière elle? + +Puis, la même jeune femme assise près d'une fenêtre ouverte sur l'Océan +est évanouie dans un fauteuil. Une lettre vient de tomber de ses genoux +sur le tapis. + +Il est donc mort, quel désespoir! + +Les visiteurs, généralement, étaient émus et séduits par la tristesse +banale de ces sujets transparents et poétiques. On comprenait tout de +suite, sans explication, et sans recherche, et on plaignait les pauvres +femmes, bien qu'on ne sût pas au juste la nature du chagrin de la plus +distinguée. Mais ce doute même aidait à la rêverie. Elle avait dû perdre +son fiancé! L'oeil, dès l'entrée, était attiré invinciblement vers ces +quatre sujets et retenu comme par une fascination. Il ne s'en écartait +que pour y revenir toujours, et toujours contempler les quatre +expressions des deux femmes qui se ressemblaient comme deux soeurs. Il +se dégageait surtout du dessin net, bien fini, soigné distingué à la +façon, d'une gravure de mode, ainsi que du cadre bien luisant, une +sensation de propreté et de rectitude qu'accentuait encore le reste de +l'ameublement. + +Les sièges demeuraient rangés suivant un ordre invariable, les uns +contre la muraille, les autres autour du guéridon. Les rideaux blancs, +immaculés, avaient des plis si droits et si réguliers qu'on avait envie +de les friper un peu; et jamais un grain de poussière ne ternissait le +globe où la pendule dorée, de style Empire, une mappemonde portée par +Atlas agenouillé, semblait mûrir comme un melon d'appartement. + +Les deux femmes en s'asseyant modifièrent un peu la place normale de +leurs chaises. + +--Vous n'êtes pas sortie aujourd'hui? demandait Mme Roland. + +--Non. Je vous avoue que je suis un peu fatiguée. + +Et elle rappela, comme pour en remercier Jean et sa mère, tout le +plaisir qu'elle avait pris à cette excursion et à cette pêche. + +--Vous savez, disait-elle, que j'ai mangé ce matin mes salicoques. Elles +étaient délicieuses. Si vous voulez, nous recommencerons un jour ou +l'autre cette partie-là ... + +Le jeune homme l'interrompit: + +--Avant d'en commencer une seconde, si nous terminions la première? + +--Comment ça? Mais il me semble qu'elle est finie. + +--Oh! Madame, j'ai fait, de mon côté, dans ce rocher de Saint-Jouin, une +pêche que je veux aussi rapporter chez moi. + +Elle prit un air naïf et malin: + +--Vous? Quoi donc? Qu'est-ce que vous avez trouvé? + +--Une femme! Et nous venons, maman et moi, vous demander si elle n'a pas +changé d'avis ce matin. + +Elle se mit à sourire: + +--Non, Monsieur, je ne change jamais d'avis, moi. + +Ce fut lui qui lui tendit alors sa main toute grande, où elle fit tomber +la sienne d'un geste vif et résolu. Et il demanda: + +--Le plus tôt possible, n'est-ce pas? + +--Quand vous voudrez. + +--Six semaines? + +--Je n'ai pas d'opinion. Qu'en pense ma future belle-mère? + +Mme Roland répondit avec un sourire un peu mélancolique: + +--Oh! moi, je ne pense rien. Je vous remercie seulement d'avoir bien +voulu Jean, car vous le rendrez très heureux. + +--On fera ce qu'on pourra, maman. + +Un peu attendrie, pour la première fois, Mme Rosémilly se leva et, +prenant à pleins bras Mme Roland, l'embrassa longtemps comme un enfant; +et sous cette caresse nouvelle une émotion puissante gonfla le coeur +malade de la pauvre femme. Elle n'aurait pu dire ce qu'elle éprouvait. +C'était triste et doux en même temps. Elle avait perdu un fils, un grand +fils, et on lui rendait à la place une fille, une grande fille. + +Quand elles se retrouvèrent face à face, sur leurs sièges, elles se +prirent les mains, et restèrent ainsi, se regardant et se souriant, +tandis que Jean semblait presque oublié d'elles. + +Puis elles parlèrent d'un tas de choses auxquelles il fallait songer +pour ce prochain mariage, et quand tout fut décidé, réglé, Mme Rosémilly +parut soudain se souvenir d'un détail et demanda: + +--Vous avez consulté M. Roland, n'est-ce pas? + +La même rougeur couvrit soudain les joues de la mère et du fils. Ce fut +la mère qui répondit: + +--Oh! non, c'est inutile! + +Puis elle hésita, sentant qu'une explication était nécessaire, et elle +reprit: + +--Nous faisons tout sans lui rien dire. Il suffit de lui annoncer ce que +nous avons décidé. + +Mme Rosémilly, nullement surprise, souriait, jugeant cela bien naturel, +car le bonhomme comptait si peu. + +Quand Mme Roland se retrouva dans la rue avec son fils: + +--Si nous allions chez toi, dit-elle. Je voudrais bien me reposer. + +Elle se sentait sans abri, sans refuge, ayant l'épouvante de sa maison. + +Ils entrèrent chez Jean. + +Dès qu'elle sentit la porte fermée derrière elle, elle poussa un gros +soupir comme si cette serrure l'avait mise en sûreté; puis, au lieu de +se reposer, comme elle l'avait dit, elle commença à ouvrir les +armoires, à vérifier les piles de linge, le nombre des mouchoirs et +des chaussettes. Elle changeait l'ordre établi pour chercher des +arrangements plus harmonieux, qui plaisaient davantage à son oeil de +ménagère; et quand elle eut disposé les choses à son gré, aligné les +serviettes, les caleçons et les chemises sur leurs tablettes spéciales, +divisé tout le linge en trois classes principales, linge de corps, linge +de maison et linge de table, elle se recula pour contempler son oeuvre, +et elle dit: + +--Jean, viens donc voir comme c'est joli. + +Il se leva et admira pour lui faire plaisir. + +Soudain, comme il s'était rassis, elle s'approcha de son fauteuil à pas +légers, par derrière, et, lui enlaçant le cou de son bras droit, elle +l'embrassa en posant sur la cheminée un petit objet enveloppé dans un +papier blanc, qu'elle tenait de l'autre main. + +Il demanda: + +--Qu'est-ce que c'est? + +Comme elle ne répondait pas, il comprit, en reconnaissant la forme du +cadre: + +--Donne! dit-il. + +Mais elle feignit de ne pas entendre, et retourna vers ses armoires. +Il se leva, prit vivement cette relique douloureuse et, traversant +l'appartement, alla l'enfermer à double tour, dans le tiroir de son +bureau. Alors elle essuya du bout de ses doigts une larme au bord de ses +yeux, puis elle dit, d'une voix un peu chevrotante: + +--Maintenant, je vais voir si ta nouvelle bonne tient bien ta cuisine. +Comme elle est sortie en ce moment, je pourrai tout inspecter pour me +rendre compte. + + + +IX + + +Les lettres de recommandation des professeurs Mas-Roussel, Rémusot, +Flache et Borriquel, écrites dans les termes les plus flatteurs pour le +Mme Pierre Roland, leur élève, avaient été soumises par M. Marchand au +conseil de la Compagnie transatlantique, appuyées par MM. Poulin, juge +au tribunal de commerce, Lenient, gros armateur, et Marival, adjoint au +maire du Havre, ami particulier du capitaine Beausire. + +Il se trouvait que le médecin de la _Lorraine_ n'était pas encore +désigné, et Pierre eut la chance d'être nommé en quelques jours. + +Le pli qui l'en prévenait lui fut remis par la bonne Joséphine, un +matin, comme il finissait sa toilette. + +Sa première émotion fut celle du condamné à mort à qui on annonce sa +peine commuée; et il sentit immédiatement sa souffrance adoucie un peu +par la pensée de ce départ et de cette vie calme, toujours bercée par +l'eau qui roule, toujours errante, toujours fuyante. + +Il vivait maintenant dans la maison paternelle en étranger muet et +réservé. Depuis le soir où il avait laissé s'échapper devant son frère +l'infâme secret découvert par lui, il sentait qu'il avait brisé les +dernières attaches avec les siens. Un remords le harcelait d'avoir +dit cette chose à Jean. Il se jugeait odieux, malpropre, méchant, et +cependant il était soulagé d'avoir parlé. + +Jamais il ne rencontrait plus le regard de sa mère ou le regard de son +frère. Leurs yeux pour s'éviter avaient pris une mobilité surprenante +et des ruses d'ennemis qui redoutent de se croiser. Toujours il se +demandait: «Qu'a-t-elle pu dire à Jean? A-t-elle avoué ou a-t-elle nié? +Que croit mon frère? Que pense-t-il d'elle, que pense-t-il de moi?» Il +ne devinait pas et s'en exaspérait. Il ne leur parlait presque plus +d'ailleurs, sauf devant Roland, afin d'éviter ses questions. + +Quand il eut reçu la lettre lui annonçant sa nomination, il la présenta, +le jour même, à sa famille. Son père, qui avait une grande tendance à se +réjouir de tout, battit des mains. Jean répondit d'un ton sérieux, mais +l'âme pleine de joie: + +--Je te félicite de tout mon coeur, car je sais qu'il y avait +beaucoup de concurrents. Tu dois cela certainement aux lettres de tes +professeurs. + +Et sa mère baissa la tête en murmurant: + +--Je suis bien heureuse que tu aies réussi. + +Il alla, après le déjeuner, aux bureaux de la Compagnie, afin de se +renseigner sur mille choses; et il demanda le nom du médecin de la +_Picardie_ qui devait partir le lendemain, pour s'informer près de +lui de tous les détails de sa vie nouvelle et des particularités qu'il y +devait rencontrer. + +Le Mme Pirette étant à bord, il s'y rendit, et il fut reçu dans une +petite chambre de paquebot par un jeune homme à barbe blonde qui +ressemblait à son frère. Ils causèrent longtemps. + +On entendait dans les profondeurs sonores de l'immense bâtiment une +grande agitation confuse et continue, où la chute des marchandises +entassées dans les cales se mêlait aux pas, aux voix, au mouvement des +machines chargeant les caisses, aux sifflets des contremaîtres et à la +rumeur des chaînes traînées ou enroulées sur les treuils par l'haleine +rauque de la vapeur qui faisait vibrer un peu le corps entier du gros +navire. + +Mais lorsque Pierre eut quitté son collègue et se retrouva dans la rue, +une tristesse nouvelle s'abattit sur lui, et l'enveloppa comme ces +brumes qui courent sur la mer, venues du bout du monde et qui portent +dans leur épaisseur insaisissable quelque chose de mystérieux et d'impur +comme le souffle pestilentiel de terres malfaisantes et lointaines. + +En ses heures de plus grande souffrance il ne s'était jamais senti +plongé ainsi dans un cloaque de misère. C'est que la dernière déchirure +était faite; il ne tenait plus à rien. En arrachant de son coeur les +racines de toutes ses tendresses, il n'avait pas éprouvé encore cette +détresse de chien perdu qui venait soudain de le saisir. + +Ce n'était plus une douleur morale et torturante, mais l'affolement +d'une bête sans abri, une angoisse matérielle d'être errant qui n'a plus +de toit et que la pluie, le vent, l'orage, toutes les forces brutales +du monde vont assaillir. En mettant le pied sur ce paquebot, en entrant +dans cette chambrette balancée sur les vagues, la chair de l'homme qui +a toujours dormi dans un lit immobile et tranquille s'était révoltée +contre l'insécurité de tous les lendemains futurs. Jusqu'alors elle +s'était sentie protégée, cette chair, par le mur solide enfoncé dans la +terre qui le tient, et par la certitude du repos à la même place, sous +le toit qui résiste au vent. Maintenant, tout ce qu'on aime braver +dans la chaleur du logis fermé deviendrait un danger et une constante +souffrance. + +Plus de sol sous les pas, mais la mer qui roule, qui gronde et +engloutit. Plus d'espace autour de soi, pour se promener, courir, se +perdre par les chemins, mais quelques mètres de planches pour marcher +comme un condamné au milieu d'autres prisonniers. Plus d'arbres, de +jardins, de rues, de maisons, rien que de l'eau et des nuages. Et sans +cesse il sentirait remuer ce navire sous ses pieds. Les jours d'orage il +faudrait s'appuyer aux cloisons, s'accrocher aux portes, se cramponner +aux bords de la couchette étroite pour ne point rouler par terre. Les +jours de calme il entendrait la trépidation ronflante de l'hélice et +sentirait fuir ce bateau qui le porte, d'une fuite continue, régulière, +exaspérante. + +Et il se trouvait condamné à cette vie de forçat vagabond, uniquement +parce que sa mère s'était livrée aux caresses d'un homme. + +Il allait devant lui, défaillant à présent sous la mélancolie désolée +des gens qui vont s'expatrier. + +Il ne se sentait plus au coeur ce mépris hautain, cette haine +dédaigneuse pour les inconnus qui passent, mais une triste envie de leur +parler, de leur dire qu'il allait quitter la France, d'être écouté et +consolé. C'était, au fond de lui, un besoin honteux de pauvre qui va +tendre la main, un besoin timide et fort de sentir quelqu'un souffrir de +son départ. + +Il songea à Marowsko. Seul le vieux Polonais l'aimait assez pour +ressentir une vraie et poignante émotion; et le docteur se décida tout +de suite à l'aller voir. + +Quand il entra dans la boutique, le pharmacien, qui pilait des poudres +au fond d'un mortier de marbre, eut un petit tressaillement et quitta sa +besogne: + +--On ne vous aperçoit plus jamais? dit-il. + +Le jeune homme expliqua qu'il avait eu à entreprendre des démarches +nombreuses, sans en dévoiler le motif, et il s'assit en demandant: + +--Eh bien! les affaires vont-elles? + +Elles n'allaient pas, les affaires. La concurrence était terrible, le +malade rare et pauvre dans ce quartier travailleur. On n'y pouvait +vendre que des médicaments à bon marché; et les médecins n'y ordonnaient +point ces remèdes rares et compliqués sur lesquels on gagne cinq cents +pour cent. Le bonhomme conclut: + +--Si ça dure encore trois mois comme ça, il faudra fermer boutique. Si +je ne comptais pas sur vous, mon bon docteur, je me serais déjà mis à +cirer des bottes. + +Pierre sentit son coeur se serrer, et il se décida brusquement à porter +le coup, puisqu'il le fallait: + +--Oh! moi... moi... je ne pourrai plus vous être d'aucun secours. Je +quitte le Havre au commencement du mois prochain. + +Marowsko ôta ses lunettes, tant son émotion fut vive: + +--Vous... vous... qu'est-ce que vous dites là? + +--Je dis que je m'en vais, mon pauvre ami. + +Le vieux demeurait atterré, sentant crouler son dernier espoir, et il se +révolta soudain contre cet homme qu'il avait suivi, qu'il aimait, en qui +il avait eu tant de confiance, et qui l'abandonnait ainsi. + +Il bredouilla: + +--Mais vous n'allez pas me trahir à votre tour, vous? + +Pierre se sentait tellement attendri qu'il avait envie de l'embrasser: + +--Mais je ne vous trahis pas. Je n'ai point trouvé à me caser ici et je +pars comme médecin sur un paquebot transatlantique. + +--Oh! monsieur Pierre! Vous m'aviez si bien promis de m'aider à vivre! + +--Que voulez-vous! Il faut que je vive moi-même. Je n'ai pas un sou de +fortune. + +Marowsko répétait: + +--C'est mal, c'est mal, ce que vous faites. Je n'ai plus qu'à mourir de +faim, moi. À mon âge, c'est fini. C'est mal. Vous abandonnez un pauvre +vieux qui est venu pour vous suivre. C'est mal. + +Pierre voulait s'expliquer, protester, donner ses raisons, prouver qu'il +n'avait pu faire autrement; le Polonais n'écoutait point, révolté de +cette désertion, et il finit par dire, faisant allusion sans doute à des +événements politiques: + +--Vous autres Français, vous ne tenez pas vos promesses. + +Alors Pierre se leva, froissé à son tour, et le prenant d'un peu haut: + +--Vous êtes injuste, père Marowsko. Pour se décider à ce que j'ai fait, +il faut de puissants motifs; et vous devriez le comprendre. Au revoir. +J'espère que je vous retrouverai plus raisonnable. + +Et il sortit. + +--Allons, pensait-il, personne n'aura pour moi un regret sincère. + +Sa pensée cherchait, allant à tous ceux qu'il connaissait, ou qu'il +avait connus, et elle retrouva, au milieu de tous les visages défilant +dans son souvenir, celui de la fille de brasserie qui lui avait fait +soupçonner sa mère. + +Il hésita, gardant contre elle une rancune instinctive, puis soudain, +se décidant, il pensa: «Elle avait raison, après tout.» Et il s'orienta +pour retrouver sa rue. + +La brasserie était, par hasard, remplie de monde et remplie aussi de +fumée. Les consommateurs, bourgeois et ouvriers, car c'était un jour +de fête, appelaient, riaient, criaient, et le patron lui-même servait, +courant de table en table, emportant des bocks vides et les rapportant +pleins de mousse. + +Quand Pierre eut trouvé une place, non loin du comptoir, il attendit, +espérant que la bonne le verrait et le reconnaîtrait. + +Mais elle passait et repassait devant lui, sans un coup d'oeil, trottant +menu sous ses jupes avec un petit dandinement gentil. + +Il finit par frapper la table d'une pièce d'argent. Elle accourut: + +--Que désirez-vous, Monsieur? + +Elle ne le regardait pas, l'esprit perdu dans le calcul des +consommations servies. + +--Eh bien! fit-il, c'est comme ça qu'on dit bonjour à ses amis? + +Elle fixa ses yeux sur lui, et d'une voix pressée: + +--Ah! c'est vous. Vous allez bien. Mais je n'ai pas le temps +aujourd'hui. C'est un bock que vous voulez? + +--Oui, un bock. + +Quand elle l'apporta, il reprit: + +--Je viens te faire mes adieux. Je pars. + +Elle répondit avec indifférence: + +--Ah bah! Où allez-vous? + +--En Amérique. + +--On dit que c'est un beau pays. + +Et rien de plus. Vraiment il fallait être bien malavisé pour lui parler +ce jour-là. Il y avait trop de monde au café! + +Et Pierre s'en alla vers la mer. En arrivant sur la jetée il vit la +_Perle_ qui rentrait portant son père et le capitaine Beausire. Le +matelot Papagris ramait; et les deux hommes, assis à l'arrière, fumaient +leur pipe avec un air de parfait bonheur. Le docteur songea en les +voyant passer: «Bienheureux les simples d'esprit.» + +Et il s'assit sur un des bancs du brise-lames pour tâcher de s'engourdir +dans une somnolence de brute. + +Quand il rentra, le soir, à la maison, sa mère lui dit, sans oser lever +les yeux sur lui: + +--Il va te falloir un tas d'affaires pour partir, et je suis un peu +embarrassée. Je t'ai commandé tantôt ton linge de corps et j'ai passé +chez le tailleur pour les habits; mais n'as-tu besoin de rien autre, de +choses que je ne connais pas, peut-être? + +Il ouvrit la bouche pour dire: «Non, de rien.» Mais il songea qu'il lui +fallait au moins accepter de quoi se vêtir décemment, et ce fut d'un ton +très calme qu'il répondit: + +--Je ne sais pas encore, moi; je m'informerai à la Compagnie. + +Il s'informa, et on lui remit la liste des objets indispensables. Sa +mère, en la recevant de ses mains, le regarda pour la première fois +depuis bien longtemps, et elle avait au fond des yeux l'expression si +humble, si douce, si triste, si suppliante des pauvres chiens battus qui +demandent grâce. + +Le 1er octobre, la _Lorraine_, venant de Saint-Nazaire, entra au +port du Havre, pour en repartir le 7 du même mois à destination de +New-York; et Pierre Roland dut prendre possession de la petite cabine +flottante où serait désormais emprisonnée sa vie. + +Le lendemain, comme il sortait, il rencontra dans l'escalier sa mère qui +l'attendait et qui murmura d'une voix à peine intelligible. + +--Tu ne veux pas que je t'aide à t'installer sur ce bateau? + +--Non, merci, tout est fini. + +Elle murmura: + +--Je désire tant voir ta chambrette. + +--Ce n'est pas la peine. C'est très laid et très petit. + +Il passa, la laissant atterrée, appuyée au mur, et la face blême. + +Or Roland, qui visita la _Lorraine_ ce jour-là même, ne parla +pendant le dîner que de ce magnifique navire et s'étonna beaucoup que +sa femme n'eût aucune envie de le connaître puisque leur fils allait +s'embarquer dessus. + +Pierre ne vécut guère dans sa famille pendant les jours qui suivirent. +Il était nerveux, irritable, dur, et sa parole brutale semblait fouetter +tout le monde. Mais la veille de son départ il parut soudain très +changé, très adouci. Il demanda, au moment d'embrasser ses parents avant +d'aller coucher à bord pour la première fois: + +--Vous viendrez me dire adieu, demain sur le bateau? + +Roland s'écria: + +--Mais oui, mais oui, parbleu. N'est-ce pas, Louise? + +--Mais certainement, dit-elle tout bas. + +Pierre reprit: + +--Nous partons à onze heures juste. Il faut être là-bas à neuf heures et +demie au plus tard. + +--Tiens! s'écria son père, une idée. En te quittant nous courrons bien +vite nous embarquer sur la _Perle_ afin de t'attendre hors des +jetées et de te voir encore une fois. N'est-ce pas, Louise? + +--Oui, certainement. + +Roland reprit: + +--De cette façon, tu ne nous confondras pas avec la foule qui encombre +le môle quand partent les transatlantiques. On ne peut jamais +reconnaître les siens dans le tas. Ça te va? + +--Mais oui, ça me va. C'est entendu. + +Une heure plus tard il était étendu dans son petit lit marin, étroit et +long comme un cercueil. Il y resta longtemps, les yeux ouverts, songeant +à tout ce qui s'était passé depuis deux mois dans sa vie, et surtout +dans son âme. À force d'avoir souffert et fait souffrir les autres, +sa douleur agressive et vengeresse s'était fatiguée, comme une lame +émoussée. Il n'avait presque plus le courage d'en vouloir à quelqu'un +et de quoi que ce fût, et il laissait aller sa révolte à vau-l'eau à la +façon de son existence. Il se sentait tellement las de lutter, las +de frapper, las de détester, las de tout, qu'il n'en pouvait plus et +tâchait d'engourdir son coeur dans l'oubli, comme on tombe dans le +sommeil. Il entendait vaguement autour de lui les bruits nouveaux du +navire, bruits légers, à peine perceptibles en cette nuit calme du port; +et de sa blessure jusque-là si cruelle il ne sentait plus aussi que les +tiraillements douloureux des plaies qui se cicatrisent. + +Il avait dormi profondément quand le mouvement des matelots le tira de +son repos. Il faisait jour, le train de marée arrivait au quai amenant +les voyageurs de Paris. + +Alors il erra sur le navire au milieu de ces gens affairés, inquiets, +cherchant leurs cabines, s'appelant, se questionnant et se répondant au +hasard, dans l'effarement du voyage commencé. Après qu'il eut salué le +capitaine et serré la main de son compagnon le commissaire du bord, il +entra dans le salon où quelques Anglais sommeillaient déjà dans les +coins. La grande pièce aux murs de marbre blanc encadrés de filets d'or +prolongeait indéfiniment dans les glaces la perspective de ses longues +tables flanquées de deux lignes illimitées de sièges tournants, en +velours grenat. C'était bien là le vaste hall flottant et cosmopolite où +devaient manger en commun les gens riches de tous les continents. Son +luxe opulent était celui des grands hôtels, des théâtres, des +lieux publics, le luxe imposant et banal qui satisfait l'oeil des +millionnaires. Le docteur allait passer dans la partie du navire +réservée à la seconde classe, quand il se souvint qu'on avait embarqué +la veille au soir un grand troupeau d'émigrants, et il descendit dans +l'entrepont. En y pénétrant, il fut saisi par une odeur nauséabonde +d'humanité pauvre et malpropre, puanteur de chair nue plus écoeurante +que celle du poil ou de la laine des bêtes. Alors, dans une sorte de +souterrain obscur et bas, pareil aux galeries des mines, Pierre aperçut +des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants étendus sur des planches +superposées ou grouillant par tas sur le sol. Il ne distinguait point +les visages mais voyait vaguement cette foule sordide en haillons, cette +foule de misérables vaincus par la vie, épuisés, écrasés, partant avec +une femme maigre et des enfants exténués pour une terre inconnue, où ils +espéraient ne point mourir de faim, peut-être. + +Et songeant au travail passé, au travail perdu, aux efforts stériles, à +la lutte acharnée, reprise chaque jour en vain, à l'énergie dépensée +par ces gueux, qui allaient recommencer encore, sans savoir où, cette +existence d'abominable misère, le docteur eut envie de leur crier: «Mais +foutez-vous donc à l'eau avec vos femelles et vos petits!» Et son coeur +fut tellement étreint par la pitié qu'il s'en alla, ne pouvant supporter +leur vue. + +Son père, sa mère, son frère et Mme Rosémilly l'attendaient déjà dans sa +cabine. + +--Si tôt, dit-il. + +--Oui, répondit Mme Roland d'une voix tremblante, nous voulions avoir le +temps de te voir un peu. + +Il la regarda. Elle était en noir, comme si elle eût porté un deuil, et +il s'aperçut brusquement que ses cheveux, encore gris le mois dernier, +devenaient tout blancs à présent. + +Il eut grand'peine à faire asseoir les quatre personnes dans sa petite +demeure, et il sauta sur son lit. Par la porte restée ouverte on voyait +passer une foule nombreuse comme celle d'une rue un jour de fête, car +tous les amis des embarqués et une armée de simples curieux avaient +envahi l'immense paquebot. On se promenait dans les couloirs, dans les +salons, partout, et des têtes s'avançaient jusque dans la chambre tandis +que des voix murmuraient au dehors: «C'est l'appartement du docteur.» + +Alors Pierre poussa la porte; mais dès qu'il se sentit enfermé avec les +siens, il eut envie de la rouvrir, car l'agitation du navire trompait +leur gêne et leur silence. + +Mme Rosémilly voulut enfin parler: + +--Il vient bien peu d'air par ces petites fenêtres, dit-elle. + +--C'est un hublot, répondit Pierre. + +Il en montra l'épaisseur qui rendait le verre capable de résister aux +chocs les plus violents, puis il expliqua longuement le système de +fermeture. Roland à son tour demanda: + +--Tu as ici même la pharmacie? + +Le docteur ouvrit une armoire et fit voir une bibliothèque de fioles qui +portaient des noms latins sur des carrés de papier blanc. + +Il en prit une pour énumérer les propriétés de la matière qu'elle +contenait, puis une seconde, puis une troisième, et il fit un vrai cours +de thérapeutique qu'on semblait écouter avec grande attention. + +Roland répétait en remuant la tête: + +--Est-ce intéressant cela! + +On frappa doucement contre la porte. + +--Entrez! cria Pierre. + +Et le capitaine Beausire parut. + +Il dit, en tendant la main: + +--Je viens tard parce que je n'ai pas voulu gêner vos épanchements. + +Il dut aussi s'asseoir sur le lit. Et le silence recommença. + +Mais, tout à coup, le capitaine prêta l'oreille. Des commandements lui +parvenaient à travers la cloison, et il annonça: + +--Il est temps de nous en aller si nous voulons embarquer dans la +_Perle_ pour vous voir encore à la sortie, et vous dire adieu en +pleine mer. + +Roland père y tenait beaucoup, afin d'impressionner les voyageurs de la +_Lorraine_ sans doute, et il se leva avec empressement: + +--Allons, adieu, mon garçon. + +Il embrassa Pierre sur ses favoris, puis rouvrit la porte. + +Mme Roland ne bougeait point et demeurait les yeux baissés, très pâle. + +Sou mari lui toucha le bras: + +--Allons, dépêchons-nous, nous n'avons pas une minute à perdre. + +Elle se dressa, fit un pas vers son fils et lui tendit, l'une après +l'autre, deux joues de cire blanche, qu'il baisa sans dire un mot. +Puis il serra la main de Mme Rosémilly, et celle de son frère en lui +demandant: + +--À quand ton mariage? + +--Je ne sais pas encore au juste. Nous le ferons coïncider avec un de +tes voyages. + +Tout le monde enfin sortit de la chambre et remonta sur le pont encombré +de public, de porteurs de paquets et de marins. + +La vapeur ronflait dans le ventre énorme du navire qui semblait frémir +d'impatience. + +--Adieu, dit Roland toujours pressé. + +--Adieu, répondit Pierre debout au bord d'un des petits ponts de bois +qui faisaient communiquer la _Lorraine_ avec le quai. + +Il serra de nouveau toutes les mains et sa famille s'éloigna. + +--Vite, vite, en voiture! criait le père. + +Un fiacre les attendait qui les conduisit à l'avant-port où Papagris +tenait la _Perle_ toute prête à prendre le large. + +Il n'y avait aucun souffle d'air; c'était un de ces jours secs et calmes +d'automne, où la mer polie semble froide et dure comme de l'acier. + +Jean saisit un aviron, le matelot borda l'autre et ils se mirent à +ramer. Sur le brise-lames, sur les jetées, jusque sur les parapets +de granit, une foule innombrable, remuante et bruyante, attendait la +_Lorraine_. + +La _Perle_ passa entre ces deux vagues humaines et fut bientôt hors +du môle. + +Le capitaine Beausire, assis entre les deux femmes, tenait la barre et +il disait: + +--Vous allez voir que nous nous trouverons juste sur sa route, mais là, +juste. + +Et les deux rameurs tiraient de toute leur force pour aller le plus loin +possible. Tout à coup Roland s'écria: + +--La voilà. J'aperçois sa mâture et ses deux cheminées. Elle sort du +bassin. + +--Hardi! les enfants, répétait Beausire. + +Mme Roland prit son mouchoir dans sa poche et le posa sur ses yeux. + +Roland était debout, cramponné au mât; il annonçait: + +--En ce moment elle évolue dans l'avant-port... Elle ne bouge plus... +Elle se remet en mouvement... Elle a dû prendre son remorqueur... Elle +marche... bravo!... Elle s'engage dans les jetées!... Entendez-vous la +foule qui crie... bravo!... c'est le _Neptune_ qui la tire... je +vois son avant maintenant... la voilà, la voilà... Nom de Dieu, quel +bateau! Nom de Dieu! regardez donc!... + +Mme Rosémilly et Beausire se retournèrent; les deux hommes cessèrent de +ramer; seule Mme Roland ne remua point. + +L'immense paquebot, traîné par un puissant remorqueur qui avait l'air, +devant lui, d'une chenille, sortait lentement et royalement du port. +Et le peuple havrais massé sur les môles, sur la plage, aux fenêtres, +emporté soudain par un élan patriotique se mit à crier: «Vive la +_Lorraine_!» acclamant et applaudissant ce départ magnifique, cet +enfantement d'une grande ville maritime qui donnait à la mer sa plus +belle fille. + +Mais Elle, dès qu'elle eut franchi l'étroit passage enfermé entre deux +murs de granit, se sentant libre enfin, abandonna son remorqueur, et +elle partit toute seule comme un énorme monstre courant sur l'eau. + +--La voilà... la voilà!... criait toujours Roland. Elle vient droit, sur +nous. + +Et Beausire, radieux, répétait: + +--Qu'est-ce que je vous avais promis, hein? Est-ce que je connais leur +route? + +Jean, tout bas, dit à sa mère: + +--Regarde, maman, elle approche. + +Et Mme Roland découvrit ses yeux aveuglés par les larmes. + +La _Lorraine_ arrivait, lancée à toute vitesse dès sa sortie du +port, par ce beau temps clair, calme. Beausire, la lunette braquée, +annonça: + +--Attention! M. Pierre est à l'arrière, tout seul, bien en vue. +Attention! + +Haut comme une montagne et rapide comme un train, le navire, maintenant, +passait presque à toucher la _Perle_. + +Et Mme Roland, éperdue, affolée, tendit les bras vers lui, et elle vit +son fils, son fils Pierre, coiffé de sa casquette galonnée, qui lui +jetait à deux mains des baisers d'adieu. + +Mais il s'en allait, il fuyait, disparaissait, devenu déjà tout petit, +effacé comme une tache imperceptible sur le gigantesque bâtiment. Elle +s'efforçait de le reconnaître encore et ne le distinguait plus. + +Jean lui avait pris la main: + +--Tu as vu? dit-il. + +--Oui, j'ai vu. Comme il est bon! + +Et on retourna vers la ville. + +--Cristi! ça va vite, déclarait Roland avec une conviction enthousiaste. + +Le paquebot, en effet, diminuait de seconde en seconde comme s'il eût +fondu dans l'Océan. Mme Roland tournée vers lui le regardait s'enfoncer +à l'horizon vers une terre inconnue, à l'autre bout du monde. Sur ce +bateau que rien ne pouvait arrêter, sur ce bateau qu'elle n'apercevrait +plus tout à l'heure, était son fils, son pauvre fils. Et il lui semblait +que la moitié de son coeur s'en allait avec lui, il lui semblait aussi +que sa vie était finie, il lui semblait encore qu'elle ne reverrait +jamais plus son enfant. + +--Pourquoi pleures-tu, demanda son mari, puisqu'il sera de retour avant +un mois? + +Elle balbutia: + +--Je ne sais pas. Je pleure parce que j'ai mal. + +Lorsqu'ils furent revenus à terre, Beausire les quitta tout de suite +pour aller déjeuner chez un ami. Alors Jean partit en avant avec Mme +Rosémilly, et Roland dit à sa femme: + +--Il a une belle tournure, tout de même, notre Jean. + +--Oui, répondit la mère. + +Et comme elle avait l'âme trop troublée pour songer à ce qu'elle disait, +elle ajouta: + +--Je suis bien heureuse qu'il épouse Mme Rosémilly. + +Le bonhomme fut stupéfait: + +--Ah bah! Comment? Il va épouser Mme Rosémilly? + +--Mais oui. Nous comptions te demander ton avis aujourd'hui même. + +--Tiens! tiens! Y a-t-il longtemps qu'il est question de cette +affaire-là? + +--Oh! non. Depuis quelques jours seulement. Jean voulait être sûr d'être +agréé par elle avant de te consulter. + +Roland se frottait les mains: + +--Très bien, très bien. C'est parfait. Moi je l'approuve absolument. + +Comme ils allaient quitter le quai et prendre le boulevard François Ier, +sa femme se retourna encore une fois pour jeter un dernier regard sur +la haute mer; mais elle ne vit plus rien qu'une petite fumée grise, si +lointaine, si légère qu'elle avait l'air d'un peu de brume. + + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Pierre et Jean, by Guy de Maupassant + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11131 *** |
