summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/11131-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '11131-0.txt')
-rw-r--r--11131-0.txt6482
1 files changed, 6482 insertions, 0 deletions
diff --git a/11131-0.txt b/11131-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..746527d
--- /dev/null
+++ b/11131-0.txt
@@ -0,0 +1,6482 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11131 ***
+
+PIERRE & JEAN
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+
+
+
+«LE ROMAN»
+
+
+Je n'ai point l'intention de plaider ici pour le petit roman qui suit.
+Tout au contraire les idées que je vais essayer de faire comprendre
+entraîneraient plutôt la critique du genre d'étude psychologique que
+j'ai entrepris dans _Pierre et Jean_.
+
+Je veux m'occuper du Roman en général.
+
+Je ne suis pas le seul à qui le même reproche soit adressé par les mêmes
+critiques, chaque fois que paraît un livre nouveau.
+
+Au milieu de phrases élogieuses, je trouve régulièrement celle-ci, sous
+les mêmes plumes:
+
+--Le plus grand défaut de cette oeuvre c'est qu'elle n'est pas un roman
+à proprement parler.
+
+On pourrait répondre par le même argument.
+
+--Le plus grand défaut de l'écrivain qui me fait l'honneur de me juger,
+c'est qu'il n'est pas un critique.
+
+Quels sont en effet les caractères essentiels du critique?
+
+Il faut que, sans parti pris, sans opinions préconçues, sans idées
+d'école, sans attaches avec aucune famille d'artistes, il comprenne,
+distingue et explique toutes les tendances les plus opposées, les
+tempéraments les plus contraires, et admette les recherches d'art les
+plus diverses.
+
+Or, le critique qui, après _Manon Lescaut, Paul et Virginie, Don
+Quichotte, les Liaisons dangereuses, Werther, les Affinités électives,
+Clarisse Harlowe, Émile, Candide, Cinq-Mars, René, les Trois
+Mousquetaires, Mauprat, le Père Goriot, la Cousine Bette, Colomba, le
+Rouge et le Noir, Mademoiselle de Maupin, Notre-Dame de Paris, Salammbô,
+Madame Bovary, Adolphe, M. de Camors, l'Assommoir, Sapho_, etc., ose
+encore écrire: «Ceci est un roman et cela n'en est pas un», me paraît
+doué d'une perspicacité qui ressemble fort à de l'incompétence.
+
+Généralement ce critique entend par roman une aventure plus ou moins
+vraisemblable, arrangée à la façon d'une pièce de théâtre en trois
+actes dont le premier contient l'exposition, le second l'action et le
+troisième le dénouement.
+
+Cette manière de composer est absolument admissible à la condition qu'on
+acceptera également toutes les autres.
+
+Existe-t-il des règles pour faire un roman, en dehors desquelles une
+histoire écrite devrait porter un autre nom?
+
+Si _Don Quichotte_ est un roman, le _Rouge et le Noir_ en
+est-il un autre? Si _Monte-Cristo_ est un roman, _l'Assommoir_
+en est-il un? Peut-on établir une comparaison entre les _Affinités
+électives_ de Goethe, les _Trois Mousquetaires_ de Dumas,
+_Madame Bovary_ de Flaubert, _M. de Camors_ de M.O. Feuillet
+et _Germinal_ de M. Zola? Laquelle de ces oeuvres est un roman?
+Quelles sont ces fameuses règles? D'où viennent-elles? Qui les a
+établies? En vertu de quel principe, de quelle autorité et de quels
+raisonnements?
+
+Il semble cependant que ces critiques savent d'une façon certaine,
+indubitable, ce qui constitue un roman et ce qui le distingue d'un
+autre, qui n'en est pas un. Cela signifie tout simplement, que, sans
+être des producteurs, ils sont enrégimentés dans une école, et qu'ils
+rejettent, à la façon des romanciers eux-mêmes, toutes les oeuvres
+conçues et exécutées en dehors de leur esthétique.
+
+Un critique intelligent devrait, au contraire, rechercher tout ce qui
+ressemble le moins aux romans déjà faits, et pousser autant que possible
+les jeunes gens à tenter des voies nouvelles.
+
+Tous les écrivains, Victor Hugo comme M. Zola, ont réclamé avec
+persistance le droit absolu, droit indiscutable, de composer,
+c'est-à-dire d'imaginer ou d'observer, suivant leur conception
+personnelle de l'art. Le talent provient de l'originalité, qui est une
+manière spéciale de penser, de voir, de comprendre et de juger. Or, le
+critique qui prétend définir le Roman suivant l'idée qu'il s'en fait
+d'après les romans qu'il aime, et établir certaines règles invariables
+de composition, luttera toujours contre un tempérament d'artiste
+apportant une manière nouvelle. Un critique, qui mériterait absolument
+ce nom, ne devrait être qu'un analyste sans tendances, sans préférences,
+sans passions, et, comme un expert en tableaux, n'apprécier que la
+valeur artiste de l'objet d'art qu'on lui soumet. Sa compréhension,
+ouverte à tout, doit absorber assez complètement sa personnalité pour
+qu'il puisse découvrir et vanter les livres même qu'il n'aime pas comme
+homme et qu'il doit comprendre comme juge.
+
+Mais la plupart des critiques ne sont, en somme, que des lecteurs, d'où
+il résulte qu'ils nous gourmandent presque toujours à faux ou qu'ils
+nous complimentent sans réserve et sans mesure.
+
+Le lecteur, qui cherche uniquement dans un livre à satisfaire la
+tendance naturelle de son esprit, demande à l'écrivain de répondre à son
+goût prédominant, et il qualifie invariablement de remarquable ou de
+_bien écrit_, l'ouvrage ou le passage qui plaît à son imagination
+idéaliste, gaie, grivoise, triste, rêveuse ou positive.
+
+En somme, le public est composé de groupes nombreux qui nous crient:
+
+--Consolez-moi.
+
+--Amusez-moi.
+
+--Attristez-moi.
+
+--Attendrissez-moi.
+
+--Faites-moi rêver.
+
+--Faites-moi rire.
+
+--Faites-moi frémir.
+
+--Faites-moi pleurer.
+
+--Faites-moi penser.
+
+Seuls, quelques esprits d'élite demandent à l'artiste:
+
+--Faites-moi quelque chose de beau, dans la forme qui vous conviendra le
+mieux, suivant votre tempérament.
+
+L'artiste essaie, réussit ou échoue.
+
+Le critique ne doit apprécier le résultat que suivant la nature de
+l'effort; et il n'a pas le droit de se préoccuper des tendances.
+
+Cela a été écrit déjà mille fois. Il faudra toujours le répéter.
+
+Donc, après les écoles littéraires qui ont voulu nous donner une vision
+déformée, surhumaine, poétique, attendrissante, charmante ou superbe de
+la vie, est venue une école réaliste ou naturaliste qui a prétendu nous
+montrer la vérité, rien que la vérité et toute la vérité.
+
+Il faut admettre avec un égal intérêt ces théories d'art si différentes
+et juger les oeuvres qu'elles produisent, uniquement au point de vue de
+leur valeur artistique en acceptant _a priori_ les idées générales
+d'où elles sont nées.
+
+Contester le droit d'un écrivain de faire une oeuvre poétique ou une
+oeuvre réaliste, c'est vouloir le forcer à modifier son tempérament,
+récuser son originalité, ne pas lui permettre de se servir de l'oeil et
+de l'intelligence que la nature lui a donnés.
+
+Lui reprocher de voir les choses belles ou laides, petites ou épiques,
+gracieuses ou sinistres, c'est lui reprocher d'être conformé de telle ou
+telle façon et de ne pas avoir une vision concordant avec la nôtre.
+
+Laissons-le libre de comprendre, d'observer, de concevoir comme il lui
+plaira, pourvu qu'il soit un artiste. Devenons poétiquement exaltés pour
+juger un idéaliste et prouvons-lui que son rêve est médiocre, banal,
+pas assez fou ou magnifique. Mais si nous jugeons un naturaliste,
+montrons-lui en quoi la vérité dans la vie diffère de la vérité dans son
+livre.
+
+Il est évident que des écoles si différentes ont dû employer des
+procédés de composition absolument opposés.
+
+Le romancier qui transforme la vérité constante, brutale et déplaisante,
+pour en tirer une aventure exceptionnelle et séduisante, doit, sans
+souci exagéré de la vraisemblance, manipuler les événements à son gré,
+les préparer et les arranger pour plaire au lecteur, l'émouvoir ou
+l'attendrir. Le plan de son roman n'est qu'une série de combinaisons
+ingénieuses conduisant avec adresse au dénouement. Les incidents sont
+disposés et gradués vers le point culminant et l'effet de la fin, qui
+est un événement capital et décisif, satisfaisant toutes les curiosités
+éveillées au début, mettant une barrière à l'intérêt, et terminant si
+complètement l'histoire racontée qu'on ne désire plus savoir ce que
+deviendront, le lendemain, les personnages les plus attachants.
+
+Le romancier, au contraire, qui prétend nous donner une image exacte
+delà vie, doit éviter avec soin tout enchaînement d'événements qui
+paraîtrait exceptionnel. Son but n'est point de nous raconter une
+histoire, de nous amuser ou de nous attendrir, mais de nous forcer à
+penser, à comprendre le sens profond et caché des événements. A force
+d'avoir vu et médité il regarde l'univers, les choses, les faits et
+les hommes d'une certaine façon qui lui est propre et qui résulte
+de l'ensemble de ses observations réfléchies. C'est cette vision
+personnelle du monde qu'il cherche à nous communiquer en la reproduisant
+dans un livre. Pour nous émouvoir, comme il l'a été lui-même par le
+spectacle de la vie, il doit la reproduire devant nos yeux avec une
+scrupuleuse ressemblance. Il devra donc composer son oeuvre d'une
+manière si adroite, si dissimulée, et d'apparence si simple, qu'il soit
+impossible d'en apercevoir et d'en indiquer le plan, de découvrir ses
+intentions.
+
+Au lieu de machiner une aventure et de la dérouler de façon à la rendre
+intéressante jusqu'au dénouement, il prendra son ou ses personnages
+à une certaine période de leur existence et les conduira, par des
+transitions naturelles, jusqu'à la période suivante. Il montrera de
+cette façon, tantôt comment les esprits se modifient sous l'influence
+des circonstances environnantes, tantôt comment se développent les
+sentiments et les passions, comment on s'aime, comment on se hait,
+comment on se combat dans tous les milieux sociaux, comment luttent les
+intérêts bourgeois, les intérêts d'argent, les intérêts de famille, les
+intérêts politiques.
+
+L'habileté de son plan ne consistera donc point dans l'émotion ou dans
+le charme, dans un début attachant ou dans une catastrophe émouvante,
+mais dans le groupement adroit de petits faits constants d'où se
+dégagera le sens définitif de l'oeuvre. S'il fait tenir dans trois cents
+pages dix ans d'une vie pour montrer quelle a été, au milieu de tous
+les êtres qui l'ont entourée, sa signification particulière et bien
+caractéristique, il devra savoir éliminer, parmi les menus événements
+innombrables et quotidiens, tous ceux qui lui sont inutiles, et mettre
+en lumière, d'une façon spéciale, tous ceux qui seraient demeurés
+inaperçus pour des observateurs peu clairvoyants et qui donnent au livre
+sa portée, sa valeur d'ensemble.
+
+On comprend qu'une semblable manière de composer, si différente de
+l'ancien procédé visible à tous les yeux, déroute souvent les critiques,
+et qu'ils ne découvrent pas tous les fils si minces, si secrets, presque
+invisibles, employés par certains artistes modernes à la place de la
+ficelle unique qui avait nom: l'Intrigue.
+
+En somme, si le Romancier d'hier choisissait et racontait les crises de
+la vie, les états aigus de l'âme et du coeur, le Romancier d'aujourd'hui
+écrit l'histoire du coeur, de l'âme et de l'intelligence à l'état
+normal. Pour produire l'effet qu'il poursuit, c'est-à-dire l'émotion de
+la simple réalité et pour dégager l'enseignement artistique qu'il en
+veut tirer, c'est-à-dire la révélation de ce qu'est véritablement
+l'homme contemporain devant ses yeux, il devra n'employer que des faits
+d'une vérité irrécusable et constante.
+
+Mais en se plaçant au point de vue même de ces artistes réalistes, on
+doit discuter et contester leur théorie qui semble pouvoir être résumée
+par ces mots: «Rien que la vérité et toute la vérité.»
+
+Leur intention étant de dégager la philosophie de certains faits
+constants et courants, ils devront souvent corriger les événements au
+profit de la vraisemblance et au détriment de la vérité, car:
+
+Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
+
+Le réaliste, s'il est un artiste, cherchera, non pas à nous montrer la
+photographie banale de la vie, mais à nous en donner la vision plus
+complète, plus saisissante, plus probante que la réalité même.
+
+Raconter tout serait impossible, car il faudrait alors un volume
+au moins par journée, pour énumérer les multitudes d'incidents
+insignifiants qui emplissent notre existence. Un choix s'impose
+donc,--ce qui estime première atteinte à la théorie de toute la vérité.
+
+La vie, en outre, est composée des choses les plus différentes, les plus
+imprévues, les plus contraires, les plus disparates; elle est brutale,
+sans suite, sans chaîne, pleine de catastrophes inexplicables,
+illogiques et contradictoires qui doivent être classées au chapitre
+_faits divers_.
+
+Voilà pourquoi l'artiste, ayant choisi son thème, ne prendra dans
+cette vie encombrée de hasards et de futilités que les détails
+caractéristiques utiles à son sujet, et il rejettera tout le reste, tout
+l'à-côté.
+
+Un exemple entre mille:
+
+Le nombre des gens qui meurent chaque jour par accident est considérable
+sur la terre. Mais pouvons-nous faire tomber une tuile sur la tête d'un
+personnage principal, ou le jeter sous les roues d'une voiture, au
+milieu d'un récit, sous prétexte qu'il faut faire la part de l'accident?
+
+La vie encore laisse tout au même plan, précipite les faits ou les
+traîne indéfiniment. L'art, au contraire, consiste à user de précautions
+et de préparations, à ménager des transitions savantes et dissimulées,
+à mettre en pleine lumière, par la seule adresse de la composition, les
+événements essentiels et à donner à tous les autres le degré de relief
+qui leur convient, suivant leur importance, pour produire la sensation
+profonde de la vérité spéciale qu'on veut montrer.
+
+Faire vrai consiste donc à donner l'illusion complète du vrai, suivant
+la logique ordinaire des faits, et non à les transcrire servilement dans
+le pêle-mêle de leur succession.
+
+J'en conclus que les Réalistes de talent devraient s'appeler plutôt des
+Illusionnistes.
+
+Quel enfantillage, d'ailleurs, de croire à la réalité puisque nous
+portons chacun la nôtre dans notre pensée et dans nos organes. Nos yeux,
+nos oreilles, notre odorat, notre goût différents créent autant de
+vérités qu'il y a d'hommes sur la terre. Et nos esprits qui reçoivent
+les instructions de ces organes, diversement impressionnés, comprennent,
+analysent et jugent comme si chacun de nous appartenait à une autre
+race.
+
+Chacun de nous se fait donc simplement une illusion du monde, illusion
+poétique, sentimentale, joyeuse, mélancolique, sale ou lugubre suivant
+sa nature. Et l'écrivain n'a d'autre mission que de reproduire
+fidèlement cette illusion avec tous les procédés d'art qu'il a appris et
+dont il peut disposer.
+
+Illusion du beau qui est une convention humaine! Illusion du laid qui
+est une opinion changeante! Illusion du vrai jamais immuable! Illusion
+de l'ignoble qui attire tant d'êtres! Les grands artistes sont ceux qui
+imposent à l'humanité leur illusion particulière.
+
+Ne nous fâchons donc contre aucune théorie puisque chacune d'elles est
+simplement l'expression généralisée d'un tempérament qui s'analyse.
+
+Il en est deux surtout qu'on a souvent discutées en les opposant l'une
+à l'autre au lieu de les admettre l'une et l'autre, celle du roman
+d'analyse pure et celle du roman objectif. Les partisans de l'analyse
+demandent que l'écrivain s'attache à indiquer les moindres évolutions
+d'un esprit et tous les mobiles les plus secrets qui déterminent
+nos actions, en n'accordant au fait lui-même qu'une importance très
+secondaire. Il est le point d'arrivée, une simple borne, le prétexte du
+roman. Il faudrait donc, d'après eux, écrire ces oeuvres précises et
+rêvées où l'imagination se confond avec l'observation, à la manière d'un
+philosophe composant un livre de psychologie, exposer les causes en les
+prenant aux origines les plus lointaines, dire tous les pourquoi de tous
+les vouloirs et discerner toutes les réactions de l'âme agissant sous
+l'impulsion des intérêts, des passions ou des instincts.
+
+Les partisans de l'objectivité, (quel vilain mot!) prétendant, au
+contraire, nous donner la représentation exacte de ce qui a lieu dans la
+vie, évitent avec soin toute explication compliquée, toute dissertation
+sur les motifs, et se bornent à faire passer sous nos yeux les
+personnages et les événements.
+
+Pour eux, la psychologie doit être cachée dans le livre comme elle est
+cachée en réalité sous les faits dans l'existence.
+
+Le roman conçu de cette manière y gagne de l'intérêt, du mouvement dans
+le récit, de la couleur, de la vie remuante.
+
+Donc, au lieu d'expliquer longuement l'état d'esprit d'un personnage,
+les écrivains objectifs cherchent l'action ou le geste que cet état
+d'âme doit faire accomplir fatalement à cet homme dans une situation
+déterminée. Et ils le font se conduire de telle manière, d'un bout à
+l'autre du volume, que tous ses actes, tous ses mouvements, soient
+le reflet de sa nature intime, de toutes ses pensées, de toutes ses
+volontés ou de toutes ses hésitations. Ils cachent donc la psychologie
+au lieu de l'étaler, ils en font la carcasse de l'oeuvre, comme
+l'ossature invisible est la carcasse du corps humain. Le peintre qui
+fait notre portrait ne montre pas notre squelette.
+
+Il me semble aussi que le roman exécuté de cette façon y gagne en
+sincérité. Il est d'abord plus vraisemblable, car les gens que nous
+voyons agir autour de nous ne nous racontent point les mobiles auxquels
+ils obéissent.
+
+Il faut ensuite tenir compte de ce que, si, à force d'observer les
+hommes, nous pouvons déterminer leur nature assez exactement pour
+prévoir leur manière d'être dans presque toutes les circonstances, si
+nous pouvons dire avec précision: «Tel homme de tel tempérament, dans
+tel cas, fera ceci», il ne s'ensuit point que nous puissions déterminer,
+une à une, toutes les secrètes évolutions de sa pensée qui n'est pas la
+nôtre, toutes les mystérieuses sollicitations de ses instincts qui ne
+sont pas pareils aux nôtres, toutes les incitations confuses de sa
+nature dont les organes, les nerfs, le sang, la chair, sont différents
+des nôtres.
+
+Quel que soit le génie d'un homme faible, doux, sans passions, aimant
+uniquement la science et le travail, jamais il ne pourra se transporter
+assez complètement dans l'âme et dans le corps d'un gaillard exubérant,
+sensuel, violent, soulevé par tous les désirs et même par tous les
+vices, pour comprendre et indiquer les impulsions et les sensations les
+plus intimes de cet être si différent, alors même qu'il peut fort bien
+prévoir et raconter tous les actes de sa vie.
+
+En somme, celui qui fait de la psychologie pure ne peut que se
+substituer à tous ses personnages dans les différentes situations où il
+les place, car il lui est impossible de changer ses organes, qui sont
+les seuls intermédiaires entre la vie extérieure et nous, qui nous
+imposent leurs perceptions, déterminent notre sensibilité, créent en
+nous une âme essentiellement différente de toutes celles qui nous
+entourent. Notre vision, notre connaissance du monde acquise par le
+secours de nos sens, nos idées sur la vie, nous ne pouvons que les
+transporter en partie dans tous les personnages dont nous prétendons
+dévoiler l'être intime et inconnu. C'est donc toujours nous que nous
+montrons dans le corps d'un roi, d'un assassin, d'un voleur ou d'un
+honnête homme, d'une courtisane, d'une religieuse, d'une jeune fille ou
+d'une marchande aux halles, car nous sommes obligés de nous poser ainsi
+le problème: «Si _j'_étais roi, assassin, voleur, courtisane,
+religieuse, jeune fille ou marchande aux halles, qu'est-ce que
+_je_ ferais, qu'est-ce que _je_ penserais, comment est-ce
+que _j'_agirais?» Nous ne diversifions donc nos personnages
+qu'en changeant l'âge, le sexe, la situation sociale et toutes les
+circonstances de la vie de notre _moi_ que la nature a entouré
+d'une barrière d'organes infranchissable.
+
+L'adresse consiste à ne pas laisser reconnaître ce _moi_ par le
+lecteur sous tous les masques divers qui nous servent à le cacher.
+
+Mais si, au seul point de vue de la complète exactitude, la pure analyse
+psychologique est contestable, elle peut cependant nous donner des
+oeuvres d'art aussi belles que toutes les autres méthodes de travail.
+
+Voici, aujourd'hui, les symbolistes. Pourquoi pas? Leur rêve d'artistes
+est respectable; et ils ont cela de particulièrement intéressant qu'ils
+savent et qu'ils proclament l'extrême difficulté de l'art.
+
+Il faut être, en effet, bien fou, bien audacieux, bien outrecuidant ou
+bien sot, pour écrire encore aujourd'hui! Après tant de maîtres aux
+natures si variées, au génie si multiple, que reste-t-il à faire qui
+n'ait été fait, que reste-t-il à dire qui n'ait été dit? Qui peut se
+vanter, parmi nous, d'avoir écrit une page, une phrase qui ne se trouve
+déjà, à peu près pareille, quelque part. Quand nous lisons, nous,
+si saturés d'écriture française que notre corps entier nous donne
+l'impression d'être une pâte faite avec des mots, trouvons-nous jamais
+une ligne, une pensée qui ne nous soit familière, dont nous n'ayons eu,
+au moins, le confus pressentiment?
+
+L'homme qui cherche seulement à amuser son public par des moyens déjà
+connus, écrit avec confiance, dans la candeur de sa médiocrité, des
+oeuvres destinées à la foule ignorante et désoeuvrée. Mais ceux sur
+qui pèsent tous les siècles de la littérature passée, ceux que rien
+ne satisfait, que tout dégoûte, parce qu'ils rêvent mieux, à qui tout
+semble défloré déjà, à qui leur oeuvre donne toujours l'impression d'un
+travail inutile et commun, en arrivent à juger l'art littéraire une
+chose insaisissable, mystérieuse, que nous dévoilent à peine quelques
+pages des plus grands maîtres.
+
+Vingt vers, vingt phrases, lus tout à coup nous font tressaillir
+jusqu'au coeur comme une révélation surprenante; mais les vers suivants
+ressemblent à tous les vers, la prose qui coule ensuite ressemble à
+toutes les proses.
+
+Les hommes de génie n'ont point, sans doute, ces angoisses et ces
+tourments, parce qu'ils portent en eux une force créatrice irrésistible.
+Ils ne se jugent pas eux-mêmes. Les autres, nous autres qui sommes
+simplement des travailleurs conscients et tenaces, nous ne pouvons
+lutter contre l'invincible découragement que par la continuité de
+l'effort.
+
+Deux hommes par leurs enseignements simples et lumineux m'ont donné
+cette force de toujours tenter: Louis Bouilhet et Gustave Flaubert.
+
+Si je parle ici d'eux et de moi c'est que leurs conseils, résumés en
+peu de lignes, seront peut-être utiles à quelques jeunes gens moins
+confiants en eux-mêmes qu'on ne l'est d'ordinaire quand on débute dans
+les lettres.
+
+Bouilhet, que je connus le premier d'une façon un peu intime, deux ans
+environ avant de gagner l'amitié de Flaubert, à force de me répéter que
+cent vers, peut-être moins, suffisent à la réputation d'un artiste,
+s'ils sont irréprochables et s'ils contiennent l'essence du talent et de
+l'originalité d'un homme même de second ordre, me fît comprendre que le
+travail continuel et la connaissance profonde du métier peuvent, un jour
+de lucidité, de puissance et d'entraînement, par la rencontre heureuse
+d'un sujet concordant bien avec toutes les tendances de notre esprit,
+amener cette éclosion de l'oeuvre courte, unique et aussi parfaite que
+nous la pouvons produire.
+
+Je compris ensuite que les écrivains les plus connus n'ont presque
+jamais laissé plus d'un volume et qu'il faut, avant tout, avoir cette
+chance de trouver et de discerner, au milieu de la multitude des
+matières qui se présentent à notre choix, celle qui absorbera toutes nos
+facultés, toute notre valeur, toute notre puissance artiste.
+
+Plus tard, Flaubert, que je voyais quelquefois, se prit d'affection pour
+moi. J'osai lui soumettre quelques essais. Il les lut avec bonté et me
+répondit: «Je ne sais pas si vous aurez du talent. Ce que vous m'avez
+apporté prouve une certaine intelligence, mais n'oubliez point ceci,
+jeune homme, que le talent--suivant le mot de Chateaubriand--n'est
+qu'une longue patience. Travaillez.»
+
+Je travaillai, et je revins souvent chez lui, comprenant que je lui
+plaisais, car il s'était mis à m'appeler, en riant, son disciple.
+
+Pendant sept ans je fis des vers, je fis des contes, je fis des
+nouvelles, je fis même un drame détestable. Il n'en est rien resté. Le
+maître lisait tout, puis le dimanche suivant, en déjeunant, développait
+ses critiques et enfonçait en moi, peu à peu, deux ou trois principes
+qui sont le résumé de ses longs et patients enseignements. «Si on a une
+originalité, disait-il, il faut avant tout la dégager; si on n'en a pas,
+il faut en acquérir une.»
+
+--Le talent est une longue patience.--Il s'agit de regarder tout ce
+qu'on veut exprimer assez longtemps et avec assez d'attention pour en
+découvrir un aspect qui n'ait été vu et dit par personne. Il y a, dans
+tout, de l'inexploré, parce que nous sommes habitués à ne nous servir de
+nos yeux qu'avec le souvenir de ce qu'on a pensé avant nous sur ce
+que nous contemplons. La moindre chose contient un peu d'inconnu.
+Trouvons-le. Pour décrire un feu qui flambe et un arbre dans une plaine,
+demeurons en face de ce feu et de cet arbre jusqu'à ce qu'ils ne
+ressemblent plus, pour nous, à aucun autre arbre et à aucun autre feu.
+
+C'est de cette façon qu'on devient original.
+
+Ayant, en outre, posé cette vérité qu'il n'y a pas, de par le monde
+entier, deux grains de sable, deux mouches, deux mains ou deux nez
+absolument pareils, il me forçait à exprimer, en quelques phrases,
+un être ou un objet de manière à le particulariser nettement, à le
+distinguer de tous les autres êtres ou de tous les autres objets de même
+race ou de même espèce.
+
+«Quand vous passez, me disait-il, devant un épicier assis sur sa porte,
+devant un concierge qui fume sa pipe, devant une station de fiacres,
+montrez-moi cet épicier et ce concierge, leur pose, toute leur apparence
+physique contenant aussi, indiquée par l'adresse de l'image, toute leur
+nature morale, de façon à ce que je ne les confonde avec aucun autre
+épicier ou avec aucun autre concierge, et faites-moi voir, par un seul
+mot, en quoi un cheval de fiacre ne ressemble pas aux cinquante autres
+qui le suivent et le précèdent.»
+
+J'ai développé ailleurs ses idées sur le style. Elles ont de grands
+rapports avec la théorie de l'observation que je viens d'exposer. Quelle
+que soit la chose qu'on veut dire, il n'y a qu'un mot pour l'exprimer,
+qu'un verbe pour l'animer et qu'un adjectif pour la qualifier. Il faut
+donc chercher, jusqu'à ce qu'on les ait découverts, ce mot, ce verbe et
+cet adjectif, et ne jamais se contenter de l'à peu près, ne jamais avoir
+recours à des supercheries, même heureuses, à des clowneries de langage
+pour éviter la difficulté.
+
+On peut traduire et indiquer les choses les plus subtiles en appliquant
+ce vers de Boileau:
+
+D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir.
+
+Il n'est point besoin du vocabulaire bizarre, compliqué, nombreux et
+chinois qu'on nous impose aujourd'hui sous le nom d'écriture artiste,
+pour fixer toutes les nuances de la pensée; mais il faut discerner avec
+une extrême lucidité toutes les modifications de la valeur d'un mot
+suivant la place qu'il occupe. Ayons moins de noms, de verbes et
+d'adjectifs aux sens presque insaisissables, mais plus de phrases
+différentes, diversement construites, ingénieusement coupées, pleines
+de sonorités et de rythmes savants. Efforçons-nous d'être des stylistes
+excellents plutôt que des collectionneurs de termes rares.
+
+Il est, en effet, plus difficile de manier la phrase à son gré, de
+lui faire tout dire, même ce qu'elle n'exprime pas, de l'emplir de
+sous-entendus, d'intentions secrètes et non formulées, que d'inventer
+des expressions nouvelles ou de rechercher, au fond de vieux
+livres inconnus, toutes celles dont nous avons perdu l'usage et la
+signification, et qui sont pour nous comme des verbes morts.
+
+La langue française, d'ailleurs, est une eau pure que les écrivains
+maniérés n'ont jamais pu et ne pourront jamais troubler. Chaque siècle a
+jeté dans ce courant limpide, ses modes, ses archaïsmes prétentieux et
+ses préciosités, sans que rien surnage de ces tentatives inutiles, de
+ces efforts impuissants. La nature de cette langue est d'être claire,
+logique et nerveuse. Elle ne se laisse pas affaiblir, obscurcir ou
+corrompre.
+
+Ceux qui font aujourd'hui des images, sans prendre garde aux
+termes abstraits, ceux qui font tomber la grêle ou la pluie sur la
+_propreté_ des vitres, peuvent aussi jeter des pierres à la
+simplicité de leurs confrères! Elles frapperont peut-être les confrères
+qui ont un corps, mais n'atteindront jamais la simplicité qui n'en a
+pas.
+
+
+GUY DE MAUPASSANT.
+
+La Guillette, Étretat, septembre 1887.
+
+
+
+
+
+
+
+
+PIERRE ET JEAN
+
+
+
+I
+
+
+--Zut! s'écria tout à coup le père Roland qui depuis un quart d'heure
+demeurait immobile, les yeux fixés sur l'eau, et soulevant par moments,
+d'un mouvement très léger, sa ligne descendue au fond de la mer.
+
+Mme Roland, assoupie à l'arrière du bateau, à côté de Mme Rosémilly
+invitée à cette partie de pêche, se réveilla, et tournant la tête vers
+son mari:
+
+--Eh bien!... eh bien!... Gérôme!
+
+Le bonhomme furieux répondit:
+
+--Ça ne mord plus du tout. Depuis midi je n'ai rien pris. On ne devrait
+jamais pêcher qu'entre hommes; les femmes vous font embarquer toujours
+trop tard.
+
+Ses deux fils, Pierre et Jean, qui tenaient, l'un à bâbord, l'autre à
+tribord, chacun une ligne enroulée à l'index, se mirent à rire en même
+temps et Jean répondit:
+
+---Tu n'es pas galant pour notre invitée, papa.
+
+M. Roland fut confus et s'excusa:
+
+--Je vous demande pardon, madame Rosémilly, je suis comme ça. J'invite
+des dames parce que j'aime me trouver avec elles, et puis, dès que je
+sens de l'eau sous moi, je ne pense plus qu'au poisson.
+
+Mme Roland s'était tout à fait réveillée et regardait d'un air attendri
+le large horizon de falaises et de mer. Elle murmura:
+
+--Vous avez cependant fait une belle pêche.
+
+Mais son mari remuait la tête pour dire non, tout en jetant un coup
+d'oeil bienveillant sur le panier où le poisson capturé par les trois
+hommes palpitait vaguement encore, avec un bruit doux d'écailles
+gluantes et de nageoires soulevées, d'efforts impuissants et mous, et de
+bâillements dans l'air mortel.
+
+Le père Roland saisit la manne entre ses genoux, la pencha, fit couler
+jusqu'au bord le flot d'argent des bêtes pour voir celles du fond, et
+leur palpitation d'agonie s'accentua, et l'odeur forte de leur corps,
+une saine puanteur de marée, monta du ventre plein de la corbeille.
+
+Le vieux pêcheur la huma vivement, comme on sent des rosés, et déclara:
+
+--Cristi! ils sont frais, ceux-là!
+
+Puis il continua:
+
+--Combien en as-tu pris, toi, docteur?
+
+Son fils aîné, Pierre, un homme de trente ans à favoris noirs coupés
+comme ceux des magistrats, moustaches et menton rasés, répondit:
+
+--Oh! pas grand'chose, trois ou quatre.
+
+Le père se tourna vers le cadet:
+
+--Et toi, Jean?
+
+Jean, un grand garçon blond, très barbu, beaucoup plus jeune que son
+frère, sourit et murmura:
+
+--A peu près comme Pierre, quatre ou cinq.
+
+Ils faisaient, chaque fois, le même mensonge qui ravissait le père
+Roland.
+
+Il avait enroulé son fil au tolet d'un aviron, et croisant ses bras il
+annonça:
+
+--Je n'essayerai plus jamais de pêcher l'après-midi. Une fois dix heures
+passées, c'est fini. Il ne mord plus, le gredin, il fait la sieste au
+soleil.
+
+Le bonhomme regardait la mer autour de lui avec un air satisfait de
+propriétaire.
+
+C'était un ancien bijoutier parisien qu'un amour immodéré de la
+navigation et de la pêche avait arraché au comptoir dès qu'il eut assez
+d'aisance pour vivre modestement de ses rentes.
+
+Il se retira donc au Havre, acheta une barque et devint matelot amateur.
+Ses deux fils, Pierre et Jean, restèrent à Paris pour continuer leurs
+études et vinrent en congé de temps en temps partager les plaisirs de
+leur père.
+
+A la sortie du collège, l'aîné, Pierre, de cinq ans plus âgé que Jean,
+s'étant senti successivement de la vocation pour des professions
+variées, en avait essayé, l'une après l'autre, une demi-douzaine,
+et, vite dégoûté de chacune, se lançait aussitôt dans de nouvelles
+espérances.
+
+En dernier lieu la médecine l'avait tenté, et il s'était mis au travail
+avec tant d'ardeur, qu'il venait d'être reçu docteur après d'assez
+courtes études et des dispenses de temps obtenues du ministre. Il était
+exalté, intelligent, changeant et tenace, plein d'utopies et d'idées
+philosophiques.
+
+Jean, aussi blond que son frère était noir, aussi calme que son frère
+était emporté, aussi doux que son frère était rancunier, avait fait
+tranquillement son droit et venait d'obtenir son diplôme de licencié en
+même temps que Pierre obtenait celui de docteur.
+
+Tous les deux prenaient donc un peu de repos dans leur famille, et tous
+les deux formaient le projet de s'établir au Havre s'ils parvenaient à
+le faire dans des conditions satisfaisantes.
+
+Mais une vague jalousie, une de ces jalousies dormantes qui grandissent
+presque invisibles entre frères ou entre soeurs jusqu'à la maturité et
+qui éclatent à l'occasion d'un mariage ou d'un bonheur tombant sur l'un,
+les tenait en éveil dans une fraternelle et inoffensive inimitié. Certes
+ils s'aimaient, mais ils s'épiaient. Pierre, âgé de cinq ans à la
+naissance de Jean, avait regardé avec une hostilité de petite bête gâtée
+cette autre petite bête apparue tout à coup dans les bras de son père et
+de sa mère, et tant aimée, tant caressée par eux.
+
+Jean, dès son enfance, avait été un modèle de douceur, de bonté et de
+caractère égal; et Pierre s'était énervé, peu à peu, à entendre vanter
+sans cesse ce gros garçon dont la douceur lui semblait être de la
+mollesse, la bonté de la niaiserie et la bienveillance de l'aveuglement.
+Ses parents, gens placides, qui rêvaient pour leurs fils des situations
+honorables et médiocres, lui reprochaient ses indécisions, ses
+enthousiasmes, ses tentatives avortées, tous ses élans impuissants vers
+des idées généreuses et vers des professions décoratives.
+
+Depuis qu'il était homme, on ne lui disait plus: «Regarde Jean et
+imite-le!» mais chaque fois qu'il entendait répéter: «Jean a fait ceci,
+Jean a fait cela,» il comprenait bien le sens et l'allusion cachés sous
+ces paroles.
+
+Leur mère, une femme d'ordre, une économe bourgeoise un peu
+sentimentale, douée d'une âme tendre de caissière, apaisait sans cesse
+les petites rivalités nées chaque jour entre ses deux grands fils, de
+tous les menus faits de la vie commune. Un léger événement, d'ailleurs,
+troublait en ce moment sa quiétude, et elle craignait une complication,
+car elle avait fait la connaissance pendant l'hiver, pendant que ses
+enfants achevaient l'un et l'autre leurs éludes spéciales, d'une
+voisine, Mme Rosémilly, veuve d'un capitaine au long cours, mort à la
+mer deux ans auparavant. La jeune veuve, toute jeune, vingt-trois trois
+ans, une maîtresse femme qui connaissait l'existence d'instinct, comme
+un animal libre, comme si elle eût vu, subi, compris et pesé tous les
+événements possibles, qu'elle jugeait avec un esprit sain, étroit et
+bienveillant, avait pris l'habitude de venir faire un bout de tapisserie
+et de causette, le soir, chez ces voisins aimables qui lui offraient une
+tasse de thé.
+
+Le père Roland, que sa manie de pose marine aiguillonnait sans cesse,
+interrogeait leur nouvelle amie sur le défunt capitaine, et elle parlait
+de lui, de ses voyages, de ses anciens récits, sans embarras, en femme
+raisonnable et résignée qui aime la vie et respecte la mort.
+
+Les deux fils, à leur retour, trouvant cette jolie veuve installée dans
+la maison, avaient aussitôt commencé à la courtiser, moins par désir de
+lui plaire que par envie de se supplanter.
+
+Leur mère, prudente et pratique, espérait vivement qu'un des deux
+triompherait, car la jeune femme était riche, mais elle aurait aussi
+bien voulu que l'autre n'en eût point de chagrin.
+
+Mme Rosémilly était blonde avec des yeux bleus, une couronne de cheveux
+follets envolés à la moindre brise et un petit air crâne, hardi,
+batailleur, qui ne concordait point du tout avec la sage méthode de son
+esprit.
+
+Déjà elle semblait préférer Jean, portée vers lui par une similitude de
+nature. Cette préférence d'ailleurs ne se montrait que par une presque
+insensible différence dans la voix et le regard, et en ceci encore
+qu'elle prenait quelquefois son avis.
+
+Elle semblait deviner que l'opinion de Jean fortifierait la sienne
+propre, tandis que l'opinion de Pierre devait fatalement être
+différente. Quand elle parlait des idées du docteur, de ses idées
+politiques, artistiques, philosophiques, morales, elle disait par
+moments: «Vos billevesées.» Alors, il la regardait d'un regard froid de
+magistrat qui instruit le procès des femmes, de toutes les femmes, ces
+pauvres êtres!
+
+Jamais, avant le retour de ses fils, le père Roland ne l'avait invitée à
+ses parties de pêche où il n'emmenait jamais non plus sa femme, car
+il aimait s'embarquer avant le jour, avec le capitaine Beausire, un
+long-courrier retraité, rencontré aux heures de marée sur le port et
+devenu intime ami, et le vieux matelot Papagris, surnomme Jean-Bart,
+chargé delà garde du bateau.
+
+Or, un soir de la semaine précédente, comme Mme Rosémilly qui avait
+dîné chez lui disait: «Ça doit être très amusant, la pêche?» l'ancien
+bijoutier, flatté dans sa passion, et saisi de l'envie de la
+communiquer, de faire des croyants à la façon des prêtres, s'écria:
+
+--Voulez-vous y venir?
+
+--Mais oui.
+
+--Mardi prochain?
+
+--Oui, mardi prochain.
+
+--Êtes-vous femme à partir à cinq heures du matin?
+
+Elle poussa un cri de stupeur:
+
+--Ah! mais non, par exemple.
+
+Il fut désappointé, refroidi, et il douta tout à coup de cette vocation.
+
+Il demanda cependant:
+
+--A quelle heure pourriez-vous partir?
+
+--Mais ... à neuf heures!
+
+--Pas avant?
+
+--Non, pas avant, c'est déjà très tôt!
+
+Le bonhomme hésitait. Assurément on ne prendrait rien, car si le soleil
+chauffe, le poisson ne mord plus; mais les deux frères s'étaient
+empressés d'arranger la partie, de tout organiser et de tout régler
+séance tenante.
+
+Donc, le mardi suivant, la _Perle_ avait été jeter l'ancre sous les
+rochers blancs du cap de la Hève; et on avait péché jusqu'à midi,
+puis sommeillé, puis repêché, sans rien prendre, et le père Roland,
+comprenant un peu tard que Mme Rosémilly n'aimait et n'appréciait
+en vérité que la promenade en mer, et voyant que ses lignes ne
+tressaillaient plus, avait jeté, dans un mouvement d'impatience
+irraisonnée, un _zut_ énergique qui s'adressait autant à la veuve
+indifférente qu'aux bêtes insaisissables. Maintenant il regardait le
+poisson capturé, son poisson, avec une joie vibrante d'avare; puis il
+leva les yeux vers le ciel, remarqua que le soleil baissait:
+
+--Eh bien! les enfants, dit-il, si nous revenions un peu?
+
+Tous deux tirèrent leurs fils, les roulèrent, accrochèrent dans les
+bouchons de liège les hameçons nettoyés et attendirent.
+
+Roland s'était levé pour interroger l'horizon à la façon d'un capitaine:
+
+--Plus de vent, dit-il, on va ramer, les gars!
+
+Et soudain, le bras allongé vers le nord, il ajouta:
+
+--Tiens, tiens, le bateau de Southampton.
+
+Sur la mer plate, tendue comme une étoffe bleue, immense, luisante, aux
+reflets d'or et de feu, s'élevait là-bas, dans la direction indiquée, un
+nuage noirâtre sur le ciel rose. Et on apercevait, au-dessous, le navire
+qui semblait tout petit de si loin.
+
+Vers le sud on voyait encore d'autres fumées, nombreuses, venant toutes
+vers la jetée du Havre dont on distinguait à peine la ligne blanche et
+le phare, droit comme une corne sur le bout.
+
+Roland demanda:
+
+--N'est-ce pas aujourd'hui que doit entrer la _Normandie_?
+
+Jean répondit:
+
+--Oui, papa.
+
+--Donne-moi ma longue vue, je crois que c'est elle, là-bas.
+
+Le père déploya le tube de cuivre, l'ajusta contre son oeil, chercha le
+point, et soudain, ravi d'avoir vu:
+
+--Oui, oui, c'est elle, je reconnais ses deux cheminées. Voulez-vous
+regarder, madame Rosémilly?
+
+Elle prit l'objet qu'elle dirigea vers le transatlantique lointain, sans
+parvenir sans doute à le mettre en face de lui, car elle ne distinguait
+rien, rien que du bleu, avec un cercle de couleur, un arc-en-ciel tout
+rond, et puis des choses bizarres, des espèces d'éclipsés, qui lui
+faisaient tourner le coeur.
+
+Elle dit en rendant la longue-vue:
+
+--D'ailleurs je n'ai jamais su me servir de cet instrument-là. Ça
+mettait même en colère mon mari qui restait des heures à la fenêtre à
+regarder passer les navires.
+
+Le père Roland, vexé, reprit:
+
+--Ça doit tenir à un défaut de votre oeil, car ma lunette est
+excellente.
+
+Puis il l'offrit à sa femme:
+
+--Veux-tu voir?
+
+--Non, merci, je sais d'avance que je ne pourrais pas.
+
+Mme Roland, une femme de quarante-huit ans et qui ne les portait pas,
+semblait jouir, plus que tout le monde, de cette promenade et de cette
+fin de jour.
+
+Ses cheveux châtains commençaient seulement à blanchir. Elle avait un
+air calme et raisonnable, un air heureux et bon qui plaisait à voir.
+Selon le mot de son fils Pierre, elle savait le prix de l'argent, ce
+qui ne l'empêchait point de goûter le charme du rêve. Elle aimait les
+lectures, les romans et les poésies, non pour leur valeur d'art, mais
+pour la songerie mélancolique et tendre qu'ils éveillaient en elle. Un
+vers, souvent banal, souvent mauvais, faisait vibrer la petite corde,
+comme elle disait, lui donnait la sensation d'un désir mystérieux
+presque réalisé. Et elle se complaisait à ces émotions légères qui
+troublaient un peu son âme bien tenue comme un livre de comptes.
+
+Elle prenait, depuis son arrivée au Havre, un embonpoint assez visible
+qui alourdissait sa taille autrefois très souple et très mince.
+
+Cette sortie en mer l'avait ravie. Son mari, sans être méchant, la
+rudoyait comme rudoient sans colère et sans haine les despotes en
+boutique pour qui commander équivaut à jurer. Devant tout étranger il
+se tenait, mais dans sa famille il s'abandonnait et se donnait des airs
+terribles, bien qu'il eût peur de tout le monde. Elle, par horreur du
+bruit, des scènes, des explications inutiles, cédait toujours et ne
+demandait jamais rien; aussi n'osait-elle plus, depuis bien longtemps,
+prier Roland de la promener en mer. Elle avait donc saisi avec joie
+cette occasion, et elle savourait ce plaisir rare et nouveau.
+
+Depuis le départ elle s'abandonnait tout entière, tout son esprit et
+toute sa chair, à ce doux glissement sur l'eau. Elle ne pensait point,
+elle ne vagabondait ni dans les souvenirs ni dans les espérances, il lui
+semblait que son coeur flottait comme son corps sur quelque chose de
+moelleux, de fluide, de délicieux, qui la berçait et l'engourdissait.
+
+Quand le père commanda le retour: «Allons, en place pour la nage!» elle
+sourit en voyant ses fils, ses deux grands fils, ôter leurs jaquettes et
+relever sur leurs bras nus les manches de leur chemise.
+
+Pierre, le plus rapproché des deux femmes, prit l'aviron de tribord,
+Jean l'aviron de bâbord, et ils attendirent que le patron criât: «Avant
+partout!» car il tenait à ce que les manoeuvres fussent exécutées
+régulièrement.
+
+Ensemble, d'un même effort, ils laissèrent tomber les rames puis se
+couchèrent en arrière en tirant de toutes leurs forces; et une lutte
+commença pour montrer leur vigueur. Ils étaient venus à la voile tout
+doucement, mais la brise était tombée et l'orgueil de mâles des deux
+frères s'éveilla tout à coup à la perspective de se mesurer l'un contre
+l'autre.
+
+Quand ils allaient pêcher seuls avec le père, ils ramaient ainsi
+sans que personne gouvernât, car Roland préparait les lignes tout en
+surveillant la marche de l'embarcation, qu'il dirigeait d'un geste ou
+d'un mot: «Jean, mollis.»--«A toi, Pierre, souque.» Ou bien il disait:
+«Allons le _un_, allons le _deux_, un peu d'huile de bras.»
+Celui qui rêvassait tirait plus fort, celui qui s'emballait devenait
+moins ardent, et le bateau se redressait.
+
+Aujourd'hui ils allaient montrer leurs biceps. Les bras de Pierre
+étaient velus, un peu maigres, mais nerveux; ceux de Jean gras et
+blancs, un peu rosés, avec une bosse de muscles qui roulait sous la
+peau.
+
+Pierre eut d'abord l'avantage. Les dents serrées, le front plissé, les
+jambes tendues, les mains crispées sur l'aviron, il le faisait plier
+dans toute sa longueur à chacun de ses efforts; et la _Perle_ s'en
+venait vers la côte. Le père Roland, assis à l'avant afin de laisser
+tout le banc d'arrière aux deux femmes, s'époumonait à commander:
+«Doucement, le _un_--souque le _deux_.» Le _un_ redoublait de rage
+et le _deux_ ne pouvait répondre à cette nage désordonnée.
+
+Le patron, enfin, ordonna: «Stop!» Les deux rames se levèrent ensemble,
+et Jean, sur l'ordre de son père, tira seul quelques instants. Mais à
+partir de ce moment l'avantage lui resta; il s'animait, s'échauffait,
+tandis que Pierre, essoufflé, épuisé par sa crise de vigueur,
+faiblissait et haletait. Quatre fois de suite, le père Roland fit
+stopper pour permettre à l'aîné de reprendre haleine et de redresser la
+barque dérivant. Le docteur alors, le front en sueur, les joues pâles,
+humilié et rageur, balbutiait:
+
+--Je ne sais pas ce qui me prend, j'ai un spasme au coeur. J'étais très
+bien parti, et cela m'a coupé les bras.
+
+Jean demandait:
+
+--Veux-tu que je tire seul avec les avirons de couple?
+
+--Non, merci, cela passera.
+
+La mère ennuyée disait:
+
+--Voyons, Pierre, à quoi cela rime-t-il de se mettre dans un état
+pareil, tu n'es pourtant pas un enfant.
+
+Il haussait les épaules et recommençait à ramer.
+
+Mme Rosémilly semblait ne pas voir, ne pas comprendre, ne pas entendre.
+Sa petite tête blonde, à chaque mouvement du bateau, faisait en arrière
+un mouvement brusque et joli qui soulevait sur les tempes ses fins
+cheveux.
+
+Mais le père Roland cria: «Tenez, voici le _Prince-Albert_ qui nous
+rattrape.» Et tout le monde regarda. Long, bas, avec ses deux cheminées
+inclinées en arrière et ses deux tambours jaunes, ronds comme des joues,
+le bateau de Southampton arrivait à toute vapeur, chargé de passagers et
+d'ombrelles ouvertes. Ses roues rapides, bruyantes, battant l'eau qui
+retombait en écume, lui donnaient un air de hâte, un air de courrier
+pressé; et l'avant tout droit coupait la mer en soulevant deux lames
+minces et transparentes qui glissaient le long des bords.
+
+Quand il fut tout près de la _Perle_, le père Roland leva son
+chapeau, les deux femmes agitèrent leurs mouchoirs, et une demi-douzaine
+d'ombrelles répondirent à ces saluts en se balançant vivement sur le
+paquebot qui s'éloigna, laissant derrière lui, sur la surface paisible
+et luisante de la mer, quelques lentes ondulations.
+
+Et on voyait d'autres navires, coiffés aussi de fumée, accourant de tous
+les points de l'horizon vers la jetée courte et blanche qui les avalait
+comme une bouche, l'un après l'autre. Et les barques de pêche et les
+grands voiliers aux mâtures légères glissant sur le ciel, traînés par
+d'imperceptibles remorqueurs, arrivaient tous, vite ou lentement, vers
+cet ogre dévorant, qui de temps en temps, semblait repu, et rejetait
+vers la pleine mer une autre flotte de paquebots, de bricks, de
+goélettes, de trois-mâts chargés de ramures emmêlées. Les steamers
+hâtifs s'enfuyaient à droite, à gauche, sur le ventre plat de l'Océan,
+tandis que les bâtiments à voile, abandonnés par les mouches qui les
+avaient haies, demeuraient immobiles, tout en s'habillant, de la grande
+hune au petit perroquet, de toile blanche ou de toile brune qui semblait
+rouge au soleil couchant.
+
+Mme Roland, les yeux mi-clos, murmura:
+
+--Dieu! que c'est beau, cette mer!
+
+Mme Rosémilly répondit, avec un soupir prolongé, qui n'avait cependant
+rien de triste:
+
+--Oui, mais elle fait bien du mal quelquefois.
+
+Roland s'écria:
+
+--Tenez, voici la _Normandie_ qui se présente à l'entrée. Est-elle
+grande, hein?
+
+Puis il expliqua la côte en face, là-bas, là-bas, de l'autre côté de
+l'embouchure de la Seine--vingt kilomètres, cette embouchure--disait-il.
+Il montra Villerville, Trouville, Houlgate, Luc, Arromanches, la rivière
+de Caen, et les roches du Calvados qui rendent la navigation dangereuse
+jusqu'à Cherbourg. Puis il traita la question des bancs de sable de la
+Seine, qui se déplacent à chaque marée et mettent en défaut les pilotes
+de Quilleboeuf eux-mêmes, s'ils ne font pas tous les jours le parcours
+du chenal. Il fit remarquer comment le Havre séparait la basse de
+la haute Normandie. En basse Normandie, la côte plate descendait en
+pâturages, en prairies et en champs jusqu'à la mer. Le rivage de
+la haute Normandie, au contraire, était droit, une grande falaise,
+découpée, dentelée, superbe, faisant jusqu'à Dunkerque une immense
+muraille blanche dont toutes les échancrures cachaient un village ou un
+port: Etretat, Fécamp, Saint-Valery, Le Tréport, Dieppe, etc.
+
+Les deux femmes ne l'écoutaient point, engourdies par le bien-être,
+émues par la vue de cet Océan couvert de navires qui couraient comme des
+bêtes autour de leur tanière; et elles se taisaient, un peu écrasées par
+ce vaste horizon d'air et d'eau, rendues silencieuses par ce coucher de
+soleil apaisant et magnifique. Seul, Roland parlait sans fin; il était
+de ceux que rien ne trouble. Les femmes, plus nerveuses, sentent
+parfois, sans comprendre pourquoi, que le bruit d'une voix inutile est
+irritant comme une grossièreté.
+
+Pierre et Jean, calmés, ramaient avec lenteur; et la _Perle_ s'en
+allait vers le port, toute petite à côté des gros navires.
+
+Quand elle toucha le quai, le matelot Papa-gris qui l'attendait, prit la
+main des dames pour les faire descendre; et on pénétra dans la ville.
+Une foule nombreuse, tranquille, la foule qui va chaque jour aux jetées
+à l'heure de la pleine mer, rentrait aussi.
+
+Mmes Roland et Rosémilly marchaient devant, suivies des trois hommes. En
+montant la rue de Paris elles s'arrêtaient parfois devant un magasin de
+modes ou d'orfèvrerie pour contempler un chapeau ou bien un bijou; puis
+elles repartaient après avoir échangé leurs idées.
+
+Devant la place de la Bourse, Roland contempla, comme il faisait chaque
+jour, le bassin du Commerce plein de navires, prolongé par d'autres
+bassins, où les grosses coques, ventre à ventre, se touchaient sur
+quatre ou cinq rangs. Tous les mâts innombrables; sur une étendue de
+plusieurs kilomètres de quais, tous les mâts avec les vergues, les
+flèches, les cordages, donnaient à cette ouverture au milieu de la ville
+l'aspect d'un grand bois mort. Au-dessus de cette forêt sans feuilles,
+les goélands tournoyaient, épiant pour s'abattre, comme une pierre qui
+tombe, tous les débris jetés à l'eau; et un mousse, qui rattachait une
+poulie à l'extrémité d'un cacatois, semblait monté là pour chercher des
+nids.
+
+--Voulez-vous dîner avec nous sans cérémonie aucune, afin de finir
+ensemble la journée? demanda Mme Roland à Mme Rosémilly.
+
+--Mais oui, avec plaisir; j'accepte aussi sans cérémonie. Ce serait
+triste de rentrer toute seule ce soir.
+
+Pierre, qui avait entendu et que l'indifférence de la jeune femme
+commençait à froisser, murmura: «Bon, voici la veuve qui s'incruste,
+maintenant.» Depuis quelques jours il l'appelait «la veuve». Ce mot,
+sans rien exprimer, agaçait Jean rien que par l'intonation, qui lui
+paraissait méchante et blessante.
+
+Et les trois hommes ne prononcèrent plus un mot jusqu'au seuil de leur
+logis. C'était une maison étroite, composée d'un rez-de-chaussée et
+de deux petits étages, rue Belle-Normande. La bonne, Joséphine, une
+fillette de dix-neuf ans, servante campagnarde à bon marché, qui
+possédait à l'excès l'air étonné et bestial des paysans, vint ouvrir,
+referma la porte, monta derrière ses maîtres jusqu'au salon qui était au
+premier, puis elle dit:
+
+--Il est v'nu un m'sieu trois fois.
+
+Le père Roland, qui ne lui parlait pas sans hurler et sans sacrer, cria:
+
+--Qui ça est venu, nom d'un chien?
+
+Elle ne se troublait jamais des éclats de voix de son maître, et elle
+reprit:
+
+--Un m'sieu d'chez l'notaire.
+
+--Quel notaire?
+
+--D'chez m'sieu Canu, donc.
+
+--Et qu'est-ce qu'il a dit, ce monsieur?
+
+--Qu'm'sieu Canu y viendrait en personne dans la soirée.
+
+Me Lecanu était le notaire et un peu l'ami du père Roland, dont il
+faisait les affaires. Pour qu'il eût annoncé sa visite dans la soirée,
+il fallait qu'il s'agît d'une chose urgente et importante; et les quatre
+Roland se regardèrent, troublés par cette nouvelle comme le sont les
+gens de fortune modeste à toute intervention d'un notaire, qui éveille
+une foule d'idées de contrats, d'héritages, de procès, de choses
+désirables ou redoutables. Le père, après quelques secondes de silence,
+murmura:
+
+--Qu'est-ce que cela peut vouloir dire?
+
+Mme Rosémilly se mit à rire:
+
+--Allez, c'est un héritage. J'en suis sûre. Je porte bonheur.
+
+Mais ils n'espéraient la mort de personne qui pût leur laisser quelque
+chose.
+
+Mme Roland, douée d'une excellente mémoire pour les parentés, se mit
+aussitôt à rechercher toutes les alliances du côté de son mari et du
+sien, à remonter les filiations, à suivre les branches des cousinages.
+
+Elle demandait, sans avoir même ôté son chapeau:
+
+--Dis donc, père (elle appelait son mari «père» dans la maison, et
+quelquefois «monsieur Roland» devant les étrangers), dis donc, père, te
+rappelles-tu qui a épousé Joseph Lebru, en secondes noces?
+
+--Oui, une petite Duménil, la fille d'un papetier.
+
+--En a-t-il eu des enfants?
+
+--Je crois bien, quatre ou cinq, au moins.
+
+--Non. Alors il n'y a rien par là.
+
+Déjà elle s'animait à cette recherche, elle s'attachait à cette
+espérance d'un peu d'aisance leur tombant du ciel. Mais Pierre, qui
+aimait beaucoup sa mère, qui la savait un peu rêveuse, et qui craignait
+une désillusion, un petit chagrin, une petite tristesse, si la nouvelle,
+au lieu d'être bonne, était mauvaise, l'arrêta.
+
+--Ne t'emballe pas, maman, il n'y a plus d'oncle d'Amérique! Moi, je
+croirais bien plutôt qu'il s'agit d'un mariage pour Jean.
+
+Tout le monde fut surpris à cette idée, et Jean demeura un peu froissé
+que son frère eût parlé de cela devant Mme Rosémilly.
+
+--Pourquoi pour moi plutôt que pour toi? La supposition est très
+contestable. Tu es l'aîné; c'est donc à toi qu'on aurait songé d'abord.
+Et puis, moi, je ne veux pas me marier.
+
+Pierre ricana:
+
+--Tu es donc amoureux?
+
+L'autre, mécontent, répondit:
+
+--Est-il nécessaire d'être amoureux pour dire qu'on ne veut pas encore
+se marier?
+
+--Ah! bon, le «encore» corrige tout; tu attends.
+
+--Admets que j'attends, si tu veux.
+
+Mais le père Roland, qui avait écouté et réfléchi, trouva tout à coup la
+solution la plus vraisemblable.
+
+--Parbleu! nous sommes bien bêtes de nous creuser la tête. Maître Lecanu
+est notre ami, il sait que Pierre cherche un cabinet de médecin, et Jean
+un cabinet d'avocat, il a trouvé à caser l'un de vous deux.
+
+C'était tellement simple et probable que tout le monde en fut d'accord.
+
+--C'est servi, dit la bonne.
+
+Et chacun gagna sa chambre afin de se laver les mains avant de se mettre
+à table.
+
+Dix minutes plus tard, ils dînaient dans la petite salle à manger, au
+rez-de-chaussée.
+
+On ne parla guère tout d'abord; mais, au bout de quelques instants,
+Roland s'étonna de nouveau de cette visite du notaire.
+
+--En somme, pourquoi n'a-t-il pas écrit, pourquoi a-t-il envoyé trois
+fois son clerc, pourquoi vient-il lui-même?
+
+Pierre trouvait cela naturel.
+
+--Il faut sans doute une réponse immédiate; et il a peut-être à nous
+communiquer des clauses confidentielles qu'on n'aime pas beaucoup
+écrire.
+
+Mais ils demeuraient préoccupés et un peu ennuyés tous les quatre
+d'avoir invité cette étrangère qui gênerait leur discussion et les
+résolutions à prendre.
+
+Ils venaient de remonter au salon quand le notaire fut annoncé.
+
+Roland s'élança.
+
+--Bonjour, cher maître.
+
+Il donnait comme titre à M. Lecanu le «maître» qui précède le nom de
+tous les notaires.
+
+Mme Rosémilly se leva:
+
+--Je m'en vais, je suis très fatiguée.
+
+On tenta faiblement de la retenir; mais elle n'y consentit point et
+elle s'en alla sans qu'un des trois hommes la reconduisît, comme on le
+faisait toujours.
+
+Mme Roland s'empressa près du nouveau venu:
+
+--Une tasse de café, Monsieur?
+
+--Non, merci, je sors de table.
+
+--Une tasse de thé, alors?
+
+--Je ne dis pas non, mais un peu plus tard, nous allons d'abord parler
+affaires.
+
+Dans le profond silence qui suivit ces mots on n'entendit plus que le
+mouvement rythmé de la pendule et, à l'étage au-dessous, le bruit des
+casseroles lavées par la bonne trop bête même pour écouter aux portes.
+
+Le notaire reprit:
+
+--Avez-vous connu à Paris un certain M. Maréchal, Léon Maréchal?
+
+M. et Mme Roland poussèrent la même exclamation: Je crois bien!
+
+--C'était un de vos amis?
+
+Roland déclara:
+
+--Le meilleur, Monsieur, mais un Parisien enragé; il ne quitte pas le
+boulevard. Il est chef de bureau aux finances. Je ne l'ai plus revu
+depuis mon départ de la capitale. Et puis nous avons cessé de nous
+écrire. Vous savez, quand on vit loin l'un de l'autre....
+
+Le notaire reprit gravement:
+
+--M. Maréchal est décédé!
+
+L'homme et la femme eurent ensemble ce petit mouvement de surprise
+triste, feint ou vrai, mais toujours prompt, dont on accueille ces
+nouvelles.
+
+M. Lecanu continua:
+
+--Mon confrère de Paris vient de me communiquer la principale
+disposition de son testament par laquelle il institue votre fils Jean,
+M. Jean Roland, son légataire universel.
+
+L'étonnement fut si grand qu'on ne trouvait pas un mot à dire.
+
+Mme Roland, la première, dominant son émotion, balbutia:
+
+--Mon Dieu, ce pauvre Léon ... notre pauvre ami ... mon Dieu ... mon
+Dieu ... mort!...
+
+Des larmes apparurent dans ses yeux, ces larmes silencieuses des femmes,
+gouttes de chagrin venues de l'âme qui coulent sur les joues et semblent
+si douloureuses, étant si claires.
+
+Mais Roland songeait moins à la tristesse de cette perte qu'à
+l'espérance annoncée. Il n'osait cependant interroger tout de suite sur
+les clauses de ce testament, et sur le chiffre de la fortune; et il
+demanda, pour arriver à la question intéressante:
+
+--De quoi est-il mort, ce pauvre Maréchal?
+
+M. Lecanu l'ignorait parfaitement.
+
+--Je sais seulement, disait-il, que, décédé sans héritiers directs, il
+laisse toute sa fortune, une vingtaine de mille francs de rentes en
+obligations trois pour cent, à votre second fils, qu'il a vu naître,
+grandir, et qu'il juge digne de ce legs. A défaut d'acceptation de la
+part de M. Jean, l'héritage irait aux enfants abandonnés.
+
+Le père Roland déjà ne pouvait plus dissimuler sa joie et il s'écria:
+
+--Sacristi! voilà une bonne pensée du coeur. Moi, si je n'avais pas eu
+de descendant, je ne l'aurais certainement point oublié non plus, ce
+brave ami!
+
+Le notaire souriait:
+
+--J'ai été bien aise, dit-il, de vous annoncer moi-même la chose. Ça
+fait toujours plaisir d'apporter aux gens une bonne nouvelle.
+
+Il n'avait point du tout songé que cette bonne nouvelle était la mort
+d'un ami, du meilleur ami du père Roland, qui venait lui-même d'oublier
+subitement cette intimité annoncée tout à l'heure avec conviction.
+
+Seuls, Mme Roland et ses fils gardaient une physionomie triste. Elle
+pleurait toujours un peu, essuyant ses yeux avec son mouchoir qu'elle
+appuyait ensuite sur sa bouche pour comprimer de gros soupirs.
+
+Le docteur murmura:
+
+--C'était un brave homme, bien affectueux. Il nous invitait souvent à
+dîner, mon frère et moi.
+
+Jean, les yeux grands ouverts et brillants, prenait d'un geste familier
+sa belle barbe blonde dans sa main droite, et l'y faisait glisser,
+jusqu'aux derniers poils, comme pour l'allonger et l'amincir.
+
+Il remua deux fois les lèvres pour prononcer aussi une phrase
+convenable, et, après avoir longtemps cherché, il ne trouva que ceci:
+
+--Il m'aimait bien, en effet, il m'embrassait toujours quand j'allais le
+voir.
+
+Mais la pensée du père galopait; elle galopait autour de cet héritage
+annoncé, acquis déjà, de cet argent caché derrière la porte et qui
+allait entrer tout à l'heure, demain, sur un mot d'acceptation.
+
+Il demanda:
+
+--Il n'y a pas de difficultés possibles? ... pas de procès? ... pas de
+contestations?...
+
+Me Lecanu semblait tranquille:
+
+--Non, mon confrère de Paris me signale la situation comme très nette.
+Il ne nous faut que l'acceptation de M. Jean.
+
+--Parfait, alors ... et la fortune est bien claire?
+
+--Très claire.
+
+--Toutes les formalités ont été remplies?
+
+--Toutes.
+
+Soudain, l'ancien bijoutier eut un peu honte, une honte vague,
+instinctive et passagère de sa hâte à se renseigner, et il reprit:
+
+--Vous comprenez bien que si je vous demande immédiatement toutes ces
+choses, c'est pour éviter à mon fils des désagréments qu'il pourrait ne
+pas prévoir. Quelquefois il y a des dettes, une situation embarrassée,
+est-ce que je sais, moi? et on se fourre dans un roncier inextricable.
+En somme, ce n'est pas moi qui hérite, mais je pense au petit avant
+tout.
+
+Dans la famille on appelait toujours Jean «le petit», bien qu'il fût
+beaucoup plus grand que Pierre.
+
+Mme Roland, tout à coup, parut sortir d'un rêve, se rappeler une chose
+lointaine, presque oubliée, qu'elle avait entendue autrefois, dont elle
+n'était pas sûre d'ailleurs, et elle balbutia:
+
+--Ne disiez-vous point que notre pauvre Maréchal avait laissé sa fortune
+à mon petit Jean?
+
+--Oui, Madame.
+
+Elle reprit alors simplement:
+
+--Cela me fait grand plaisir, car cela prouve qu'il nous aimait.
+
+Roland s'était levé:
+
+--Voulez-vous, cher maître, que mon fils signe tout de suite
+l'acceptation?
+
+--Non ... non ... monsieur Roland. Demain, demain, à mon étude, à deux
+heures, si cela vous convient.
+
+--Mais oui, mais oui, je crois bien!
+
+Alors, Mme Roland qui s'était levée aussi, et qui souriait, après les
+larmes, fit deux pas vers le notaire, posa sa main sur le dos de son
+fauteuil, et le couvrant d'un regard attendri de mère reconnaissante,
+elle demanda:
+
+--Et cette tasse de thé, monsieur Lecanu?
+
+--Maintenant, je veux bien, Madame, avec plaisir.
+
+La bonne appelée apporta d'abord des gâteaux secs en de profondes boîtes
+de fer-blanc, ces fades et cassantes pâtisseries anglaises qui semblent
+cuites pour des becs de perroquet et soudées en des caisses de métal
+pour des voyages autour du monde. Elle alla chercher ensuite des
+serviettes grises, pliées en petits carrés, ces serviettes à thé qu'on
+ne lave jamais dans les familles besoigneuses. Elle revint une troisième
+fois avec le sucrier et les tasses; puis elle ressortit pour faire
+chauffer l'eau. Alors on attendit.
+
+Personne ne pouvait parler; on avait trop à penser, et rien à dire.
+Seule Mme Roland cherchait des phrases banales. Elle raconta la partie
+de pêche, fit l'éloge de la _Perle_ et de Mme Rosémilly.
+
+--Charmante, charmante, répétait le notaire.
+
+Roland, les reins appuyés au marbre de la cheminée, comme en hiver,
+quand le feu brûle, les mains dans ses poches et les lèvres remuantes
+comme pour siffler, ne pouvait plus tenir en place, torturé du désir
+impérieux de laisser sortir toute sa joie.
+
+Les deux frères, en deux fauteuils pareils, les jambes croisées de
+la même façon, à droite et à gauche du guéridon central, regardaient
+fixement devant eux, en des attitudes semblables, pleines d'expressions
+différentes.
+
+Le thé parut enfin. Le notaire prit, sucra et but sa tasse, après avoir
+émietté dedans une petite galette trop dure pour être croquée; puis il
+se leva, serra les mains et sortit.
+
+--C'est entendu, répétait Roland, demain, chez vous, à deux heures.
+
+--C'est entendu, demain, deux heures. Jean n'avait pas dit un mot.
+
+Après ce départ il y eut encore un silence, puis le père Roland vint
+taper de ses deux mains ouvertes sur les deux épaules de son jeune fils
+en criant:
+
+--Eh bien! sacré veinard, tu ne m'embrasses pas?
+
+Alors Jean eut un sourire, et il embrassa son père en disant:
+
+--Cela ne m'apparaissait pas comme indispensable.
+
+Mais le bonhomme ne se possédait plus d'allégresse. Il marchait, jouait
+du piano sur les meubles avec ses ongles maladroits, pivotait sur ses
+talons, et répétait:
+
+--Quelle chance! quelle chance! En voilà une, de chance!
+
+Pierre demanda:
+
+--Vous le connaissiez donc beaucoup, autrefois, ce Maréchal?
+
+Le père répondit:
+
+--Parbleu, il passait toutes ses soirées à la maison; mais tu te
+rappelles bien qu'il allait te prendre au collège, les jours de sortie,
+et qu'il t'y reconduisait souvent après dîner. Tiens, justement, le
+matin de la naissance de Jean, c'est lui qui est allé chercher le
+médecin! Il avait déjeuné chez nous quand ta mère s'est trouvée
+souffrante. Nous avons compris tout de suite de quoi il s'agissait, et
+il est parti en courant. Dans sa hâte il a pris mon chapeau au lieu du
+sien. Je me rappelle cela parce que nous en avons beaucoup ri, plus
+tard. Il est même probable qu'il s'est souvenu de ce détail au moment de
+mourir; et comme il n'avait aucun héritier il s'est dit: «Tiens,
+j'ai contribué à la naissance de ce petit-là, je vais lui laisser ma
+fortune.» Mme Roland, enfoncée dans une bergère, semblait partie en ses
+souvenirs. Elle murmura, comme si elle pensait tout haut:
+
+--Ah! c'était un brave ami, bien dévoué, bien fidèle, un homme rare, par
+le temps qui court.
+
+Jean s'était levé:
+
+--Je vais faire un bout de promenade, dit-il.
+
+Son père s'étonna, voulut le retenir, car ils avaient à causer, à faire
+des projets, à arrêter des résolutions. Mais le jeune homme s'obstina,
+prétextant un rendez-vous. On aurait d'ailleurs tout le temps de
+s'entendre bien avant d'être en possession de l'héritage.
+
+Et il s'en alla, car il désirait être seul, pour réfléchir. Pierre, à
+son tour, déclara qu'il sortait, et suivit son frère, après quelques
+minutes.
+
+Dès qu'il fut en tête à tête avec sa femme, le père Roland la saisit
+dans ses bras, l'embrassa dix fois sur chaque joue, et, pour répondre à
+un reproche qu'elle lui avait souvent adressé:
+
+--Tu vois, ma chérie, que cela ne m'aurait servi à rien de rester à
+Paris plus longtemps, de m'esquinter pour les enfants, au lieu de venir
+ici refaire ma santé, puisque la fortune nous tombe du ciel.
+
+Elle était devenue toute sérieuse:
+
+--Elle tombe du ciel pour Jean, dit-elle, mais Pierre?
+
+--Pierre! mais il est docteur, il en gagnera ... de l'argent ... et puis
+son frère fera bien quelque chose pour lui.
+
+--Non. Il n'accepterait pas. Et puis cet héritage est à Jean, rien qu'à
+Jean. Pierre se trouve ainsi très désavantagé.
+
+Le bonhomme semblait perplexe:
+
+--Alors, nous lui laisserons un peu plus par testament, nous.
+
+--Non. Ce n'est pas très juste non plus.
+
+I1 s'écria:
+
+--Ah! bien alors, zut! Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse, moi? Tu vas
+toujours chercher un tas d'idées désagréables. Il faut que tu gâtes tous
+mes plaisirs. Tiens, je vais me coucher. Bonsoir. C'est égal, en voilà
+une veine, une rude veine!
+
+Et il s'en alla, enchanté, malgré tout, et sans un mot de regret pour
+l'ami mort si généreusement.
+
+Mme Roland se remit à songer devant la lampe qui charbonnait.
+
+
+
+II
+
+
+Dès qu'il fut dehors, Pierre se dirigea vers la rue de Paris, la
+principale rue du Havre, éclairée, animée, bruyante. L'air un peu frais
+des bords de mer lui caressait la figure, et il marchait lentement, la
+canne sous le bras, les mains derrière le dos.
+
+Il se sentait mal à l'aise, alourdi, mécontent comme lorsqu'on a reçu
+quelque fâcheuse nouvelle. Aucune pensée précise ne l'affligeait et il
+n'aurait su dire tout d'abord d'où lui venait cette pesanteur de l'âme
+et cet engourdissement du corps. Il avait mal quelque part, sans savoir
+où; il portait en lui un petit point douloureux, une de ces presque
+insensibles meurtrissures dont on ne trouve pas la place, mais qui
+gênent, fatiguent, attristent, irritent, une souffrance inconnue et
+légère, quelque chose comme une graine de chagrin.
+
+Lorsqu'il arriva place du Théâtre, il se sentit attiré par les lumières
+du café Tortoni, et il s'en vint lentement vers la façade illuminée;
+mais au moment d'entrer, il songea qu'il allait trouver là des amis, des
+connaissances, des gens avec qui il faudrait causer; et une répugnance
+brusque l'envahit pour cette banale camaraderie des demi-tasses et des
+petits verres. Alors, retournant sur ses pas, il revint prendre la rue
+principale qui le conduisait vers le port.
+
+Il se demandait: «Où irais-je bien?» cherchant un endroit qui lui plût,
+qui fût agréable à son état d'esprit. Il n'en trouvait pas, car il
+s'irritait d'être seul, et il n'aurait voulu rencontrer personne.
+
+En arrivant sur le grand quai, il hésita encore une fois, puis tourna
+vers la jetée; il avait choisi la solitude.
+
+Comme il frôlait un banc sur le brise-lames, il s'assit, déjà las de
+marcher et dégoûté de sa promenade avant même de l'avoir faite.
+
+Il se demanda: «Qu'ai-je donc ce soir?» Et il se mit à chercher dans son
+souvenir quelle contrariété avait pu l'atteindre, comme on interroge un
+malade pour trouver la cause de sa fièvre.
+
+Il avait l'esprit excitable et réfléchi en même temps, il s'emballait,
+puis raisonnait, approuvait ou blâmait ses élans; mais chez lui la
+nature première demeurait en dernier lieu la plus forte, et l'homme
+sensitif dominait toujours l'homme intelligent.
+
+Donc il cherchait d'où lui venait cet énervement, ce besoin de mouvement
+sans avoir envie de rien, ce désir de rencontrer quelqu'un pour n'être
+pas du même avis, et aussi ce dégoût pour les gens qu'il pourrait voir
+et pour les choses qu'ils pourraient lui dire.
+
+Et il se posa cette question: «Serait-ce l'héritage de Jean?»
+
+Oui, c'était possible, après tout. Quand le notaire avait annoncé cette
+nouvelle, il avait senti son coeur battre un peu plus fort. Certes, on
+n'est pas toujours maître de soi, et on subit des émotions spontanées et
+persistantes, contre lesquelles on lutte en vain.
+
+Il se mit à réfléchir profondément à ce problème physiologique de
+l'impression produite par un fait sur l'être instinctif et créant en lui
+un courant d'idées et de sensations douloureuses ou joyeuses, contraires
+à celles que désire, qu'appelle, que juge bonnes et saines l'être
+pensant, devenu supérieur à lui-même par la culture de son intelligence.
+
+Il cherchait à concevoir l'état d'âme dû fils qui hérite d'une grosse
+fortune, qui va goûter, grâce à elle, beaucoup de joies désirées depuis
+longtemps et interdites par l'avarice d'un père, aimé pourtant, et
+regretté.
+
+Il se leva et se remit à marcher vers le bout de la jetée. Il se sentait
+mieux, content d'avoir compris, de s'être surpris lui-même, d'avoir
+dévoilé l'autre qui est en nous.
+
+--Donc j'ai été jaloux de Jean, pensait-il.
+
+C'est vraiment assez bas, cela! J'en suis sûr maintenant, car la
+première idée qui m'est venue est celle de son mariage avec Mme
+Rosémilly. Je n'aime pourtant pas cette petite dinde raisonnable, bien
+faite pour dégoûter du bon sens et de la sagesse. C'est donc de la
+jalousie gratuite, l'essence même de la jalousie, celle qui est parce
+qu'elle est! Faut soigner cela!
+
+Il arrivait devant le mât des signaux qui indique la hauteur de l'eau
+dans le port, et il alluma une allumette pour lire la liste des navires
+signalés au large et devant entrer à la prochaine marée. On attendait
+des steamers du Brésil, de la Plata, du Chili et du Japon, deux bricks
+danois, une goélette norvégienne et un vapeur turc, ce qui surprit
+Pierre autant que s'il avait lu «un vapeur suisse»; et il aperçut dans
+une sorte de songe bizarre un grand vaisseau couvert d'hommes en turban,
+qui montaient dans les cordages avec de larges pantalons.
+
+--Que c'est bête, pensait-il; le peuple turc est pourtant un peuple
+marin.
+
+Ayant fait encore quelques pas, il s'arrêta pour contempler la rade. Sur
+sa droite, au-dessus de Sainte-Adresse, les deux phares électriques
+du cap de la Hève, semblables à deux cyclopes monstrueux et jumeaux,
+jetaient sur la mer leurs longs et puissants regards. Partis des deux
+foyers voisins, les deux rayons parallèles, pareils aux queues géantes
+de deux comètes, descendaient, suivant une pente droite et démesurée, du
+sommet de la côte au fond de l'horizon. Puis sur les deux jetées, deux
+autres feux, enfants de ces colosses, indiquaient l'entrée du Havre;
+et là-bas, de l'autre côté de la Seine, on en voyait d'autres encore,
+beaucoup d'autres, fixes ou clignotants, à éclats et à éclipses,
+s'ouvrant et se fermant comme des yeux, les yeux des ports, jaunes,
+rouges, verts, guettant la mer obscure couverte de navires, les yeux
+vivants de la terre hospitalière disant, rien que par le mouvement
+mécanique invariable et régulier de leurs paupières: «C'est moi. Je suis
+Trouville, je suis Honfleur, je suis la rivière de Pont-Audemer.» Et
+dominant tous les autres, si haut que, de si loin, on le prenait pour
+une planète, le phare aérien d'Étouville montrait la route de Rouen, à
+travers les bancs de sable de l'embouchure du grand fleuve.
+
+Puis sur l'eau profonde, sur l'eau sans limites, plus sombre que le
+ciel, on croyait voir, çà et là, des étoiles. Elles tremblotaient dans
+la brume nocturne, petites, proches ou lointaines, blanches, vertes
+ou rouges aussi. Presque toutes étaient immobiles, quelques-unes,
+cependant, semblaient courir; c'étaient les feux des bâtiments à l'ancre
+attendant la marée prochaine, ou des bâtiments en marche venant chercher
+un mouillage.
+
+Juste à ce moment la lune se leva derrière la ville; et elle avait l'air
+du phare énorme et divin, allumé dans le firmament pour guider la flotte
+infinie des vraies étoiles.
+
+Pierre murmura, presque à haute voix: «Voilà, et nous nous faisons de la
+bile pour quatre sous!»
+
+Tout près de lui soudain, dans la tranchée large et noire ouverte entre
+les jetées, une ombre, une grande ombre fantastique, glissa. S'étant
+penché sur le parapet de granit, il vit une barque de pêche qui
+rentrait, sans un bruit de voix, sans un bruit de flot, sans un bruit
+d'aviron, doucement poussée par sa haute voile brune tendue à la brise
+du large.
+
+Il pensa: «Si on pouvait vivre là-dessus, comme on serait tranquille,
+peut-être!» Puis ayant fait encore quelques pas, il aperçut un homme
+assis à l'extrémité du môle.
+
+Un rêveur, un amoureux, un sage, un heureux ou un triste? Qui était-ce?
+Il s'approcha, curieux, pour voir la figure de ce solitaire; et il
+reconnut son frère.
+
+--Tiens, c'est toi, Jean?
+
+--Tiens ... Pierre ... Qu'est-ce que tu viens faire ici?
+
+--Mais je prends l'air. Et toi?
+
+Jean se mit à rire:
+
+--Je prends l'air également.
+
+Et Pierre s'assit à côté de son frère.
+
+--Hein, c'est rudement beau?
+
+--Mais oui.
+
+Au son de la voix il comprit que Jean n'avait rien regardé; il reprit:
+
+--Moi, quand je viens ici, j'ai des désirs fous de partir, de m'en aller
+avec tous ces bateaux, vers le nord ou vers le sud. Songe que ces petits
+feux, là-bas, arrivent de tous les coins du monde, des pays aux
+grandes fleurs et aux belles filles pâles ou cuivrées, des pays aux
+oiseaux-mouches, aux éléphants, aux lions libres, aux rois nègres, de
+tous les pays qui sont nos contes de fées à nous qui ne croyons plus à
+la Chatte blanche ni à la Belle au bois dormant. Ce serait rudement chic
+de pouvoir s'offrir une promenade par là-bas; mais voilà, il faudrait de
+l'argent, beaucoup....
+
+Il se tut brusquement, songeant que son frère l'avait maintenant, cet
+argent, et que délivré de tout souci, délivré du travail quotidien,
+libre, sans entraves, heureux, joyeux, il pouvait aller où bon lui
+semblerait, vers les blondes Suédoises ou les brunes Havanaises.
+
+Puis une de ces pensées involontaires, fréquentes chez lui, si brusques,
+si rapides qu'il ne pouvait ni les prévoir, ni les arrêter, ni les
+modifier, venues, semblait-il, d'une seconde âme indépendante et
+violente, le traversa: «Bah! il est trop niais, il épousera la petite
+Rosémilly.»
+
+Il s'était levé.
+
+--Je te laisse rêver d'avenir; moi, j'ai besoin de marcher.
+
+Il serra la main de son frère, et reprit avec un accent très cordial:
+
+--Eh bien, mon petit Jean, te voilà riche! Je suis bien content de
+t'avoir rencontré tout seul ce soir, pour te dire combien cela me fait
+plaisir, combien je te félicite, et combien je t'aime.
+
+Jean d'une nature douce et tendre, très ému, balbutiait:
+
+--Merci ... merci ... mon bon Pierre, merci.
+
+Et Pierre s'en retourna, de son pas lent, la canne sous le bras, les
+mains derrière le dos.
+
+Lorsqu'il fut rentré dans la ville, il se demanda de nouveau ce qu'il
+ferait, mécontent de cette promenade écourtée; d'avoir été privé de la
+mer par la présence de son frère.
+
+Il eut une inspiration: «Je vais boire un verre de liqueur chez le père
+Marowsko»; et il remonta vers le quartier d'Ingouville.
+
+Il avait connu le père Marowsko dans les hôpitaux, à Paris. C'était un
+vieux Polonais, réfugié politique, disait-on, qui avait eu des histoires
+terribles là-bas, et qui était venu exercer en France, après nouveaux
+examens, son métier de pharmacien. On ne savait rien de sa vie passée;
+aussi des légendes avaient-elles couru parmi les internes, les externes,
+et plus tard parmi les voisins. Cette réputation de conspirateur
+redoutable, de nihiliste, de régicide, de patriote prêt à tout, échappé
+à la mort par miracle, avait séduit l'imagination aventureuse et vive de
+Pierre Roland; et il était devenu l'ami du vieux Polonais, sans avoir
+jamais obtenu de lui, d'ailleurs, aucun aveu sur son existence ancienne.
+C'était encore grâce au jeune médecin que le bonhomme était venu
+s'établir au Havre, comptant sur une belle clientèle que le nouveau
+docteur lui fournirait.
+
+En attendant il vivait pauvrement dans sa modeste pharmacie, en vendant
+des remèdes aux petits bourgeois et aux ouvriers de son quartier.
+
+Pierre allait souvent le voir après dîner et causer une heure avec lui,
+car il aimait la figure calme et la rare conversation de Marowsko, dont
+il jugeait profonds les longs silences.
+
+Un seul bec de gaz brûlait au-dessus du comptoir chargé de fioles. Ceux
+de la devanture n'avaient point été allumés, par économie. Derrière
+ce comptoir, assis sur une chaise et les jambes allongées l'une sur
+l'autre, un vieux homme chauve, avec un grand nez d'oiseau qui,
+continuant son front dégarni, lui donnait un air triste de perroquet,
+dormait profondément, le menton sur la poitrine.
+
+Au bruit du timbre il s'éveilla, se leva, et reconnaissant le docteur,
+vint au-devant de lui, les mains tendues.
+
+Sa redingote noire, tigrée de taches d'acides et de sirops, beaucoup
+trop vaste pour son corps maigre et petit, avait un aspect d'antique
+soutane; et l'homme parlait avec un fort accent polonais qui donnait
+à sa voix fluette quelque chose d'enfantin, un zézaiement et des
+intonations de jeune être qui commence à prononcer.
+
+Pierre s'assit et Marowsko demanda:
+
+--Quoi de neuf, mon cher docteur?
+
+--Rien. Toujours la même chose partout.
+
+--Vous n'avez pas l'air gai, ce soir.
+
+--Je ne le suis pas souvent.
+
+--Allons, allons, il faut secouer cela. Voulez-vous un verre de liqueur?
+
+--Oui, je veux bien.
+
+--Alors je vais vous faire goûter une préparation nouvelle. Voilà deux
+mois que je cherche à tirer quelque chose de la groseille, dont on n'a
+fait jusqu'ici que du sirop ... eh bien! j'ai trouvé ... j'ai trouvé ...
+une bonne liqueur, très bonne, très bonne.
+
+Et ravi, il alla vers une armoire, l'ouvrit et choisit une fiole qu'il
+apporta. Il remuait et agissait par gestes courts, jamais complets,
+jamais il n'allongeait le bras tout à fait, n'ouvrait toutes grandes
+les jambes, ne faisait un mouvement entier et définitif. Ses idées
+semblaient pareilles à ses actes; il les indiquait, les promettait, les
+esquissait, les suggérait, mais ne les énonçait pas.
+
+Sa plus grande préoccupation dans la vie semblait être d'ailleurs la
+préparation des sirops et des liqueurs. «Avec un bon sirop ou une bonne
+liqueur, on fait fortune», disait-il souvent.
+
+Il avait inventé des centaines de préparations sucrées sans parvenir à
+en lancer une seule. Pierre affirmait que Marowsko le faisait penser à
+Marat.
+
+Deux petits verres furent pris dans l'arrière-boutique et apportés
+sur la planche aux préparations; puis les deux hommes examinèrent en
+l'élevant vers le gaz la coloration du liquide.
+
+--Joli rubis! déclara Pierre.
+
+--N'est-ce pas?
+
+La vieille tête de perroquet du Polonais semblait ravie.
+
+Le docteur goûta, savoura, réfléchit, goûta de nouveau, réfléchit encore
+et se prononça:
+
+--Très bon, très bon, et très neuf comme saveur; une trouvaille, mon
+cher!
+
+--Ah! vraiment, je suis bien content.
+
+Alors Marowsko demanda conseil pour baptiser la liqueur nouvelle; il
+voulait l'appeler «essence de groseille», ou bien «fine groseille», ou
+bien «grosélia», ou bien «groséline».
+
+Pierre n'approuvait aucun de ces noms.
+
+Le vieux eut une idée:
+
+--Ce que vous avez dit tout à l'heure est très bon, très bon: «Joli
+rubis.»
+
+Le docteur contesta encore la valeur de ce nom, bien qu'il l'eût
+trouvé, et il conseilla simplement «groseillette», que Marowsko déclara
+admirable.
+
+Puis ils se turent et demeurèrent assis quelques minutes, sans prononcer
+un mot, sous l'unique bec de gaz.
+
+Pierre, enfin, presque malgré lui:
+
+--Tiens, il nous est arrivé une chose assez bizarre, ce soir. Un des
+amis de mon père, en mourant, a laissé sa fortune à mon frère.
+
+Le pharmacien sembla ne pas comprendre tout de suite, mais, après avoir
+songé, il espéra que le docteur héritait par moitié. Quand la chose eut
+été bien expliquée, il parut surpris et fâché; et pour exprimer son
+mécontentement de voir son jeune ami sacrifié, il répéta plusieurs fois:
+
+--Ça ne fera pas un bon effet.
+
+Pierre, que son énervement reprenait, voulut savoir ce que Marowsko
+entendait par cette phrase.--Pourquoi cela ne ferait-il pas un bon
+effet? Quel mauvais effet pouvait résulter de ce que son frère héritait
+la fortune d'un ami de la famille?
+
+Mais le bonhomme circonspect ne s'expliqua pas davantage.
+
+--Dans ce cas-là on laisse aux deux frères également, je vous dis que ça
+ne fera pas un bon effet.
+
+Et le docteur, impatienté, s'en alla, rentra dans la maison paternelle
+et se coucha.
+
+Pendant quelque temps, il entendit Jean qui marchait doucement dans la
+chambre voisine, puis il s'endormit après avoir bu deux verres d'eau.
+
+
+
+III
+
+
+Le docteur se réveilla le lendemain avec la résolution bien arrêtée de
+faire fortune.
+
+Plusieurs fois déjà il avait pris cette détermination sans en poursuivre
+la réalité. Au début de toutes ses tentatives de carrière nouvelle,
+l'espoir de la richesse vite acquise soutenait ses efforts et sa
+confiance jusqu'au premier obstacle, jusqu'au premier échec qui le
+jetait dans une voie nouvelle.
+
+Enfoncé dans son lit entre les draps chauds, il méditait. Combien de
+médecins étaient devenus millionnaires en peu de temps! Il suffisait
+d'un grain de savoir-faire, car, dans le cours de ses études, il avait
+pu apprécier les plus célèbres professeurs, et il les jugeait des ânes.
+Certes il valait autant qu'eux, sinon mieux. S'il parvenait par un moyen
+quelconque à capter la clientèle élégante et riche du Havre, il pouvait
+gagner cent mille francs par an avec facilité. Et il calculait, d'une
+façon précise, les gains assurés. Le matin il sortirait, il irait chez
+ses malades. En prenant la moyenne, bien faible, de dix par jour, à
+vingt francs l'un, cela lui ferait, au minimum, soixante-douze mille
+francs par an, même soixante-quinze mille, car le chiffre de dix malades
+était inférieur à la réalisation certaine. Après midi, il recevrait
+dans son cabinet une autre moyenne de dix visiteurs à dix francs, soit
+trente-six mille francs. Voilà donc cent vingt mille francs, chiffre
+rond. Les clients anciens et les amis qu'il irait voir à dix francs et
+qu'il recevrait à cinq francs feraient peut-être sur ce total une légère
+diminution compensée par les consultations avec d'autres médecins et par
+tous les petits bénéfices courants de la profession. Rien de plus
+facile que d'arriver là avec de la réclame habile, des échos dans le
+_Figaro_ indiquant que le corps scientifique parisien avait les
+yeux sur lui, s'intéressait à des cures surprenantes entreprises par le
+jeune et modeste savant havrais. Et il serait plus riche que son frère,
+plus riche et célèbre, et content de lui-même, car il ne devrait sa
+fortune qu'à lui; et il se montrerait généreux pour ses vieux parents,
+justement fiers de sa renommée. Il ne se marierait pas, ne voulant point
+encombrer son existence d'une femme unique et gênante, mais il aurait
+des maîtresses parmi ses clientes les plus jolies.
+
+Il se sentait si sûr du succès, qu'il sauta hors du lit comme pour le
+saisir tout de suite, et il s'habilla afin d'aller chercher par la ville
+l'appartement qui lui convenait.
+
+Alors, en rôdant à travers les rues, il songea combien sont légères les
+causes déterminantes de nos actions. Depuis trois semaines il aurait pu,
+il aurait dû prendre cette résolution née brusquement en lui, sans aucun
+doute, à la suite de l'héritage de son frère.
+
+Il s'arrêtait devant les portes où pendait un écriteau annonçant soit un
+bel appartement, soit un riche appartement à louer, les indications sans
+adjectif le laissant toujours plein de dédain. Alors il visitait avec
+des façons hautaines, mesurait la hauteur des plafonds, dessinait sur
+son calepin le plan du logis, les communications, la disposition des
+issues, annonçait qu'il était médecin et qu'il recevait beaucoup. Il
+fallait que l'escalier fût large et bien tenu; il ne pouvait monter
+d'ailleurs au-dessus du premier étage.
+
+Après avoir noté sept ou huit adresses et griffonné deux cents
+renseignements, il rentra pour déjeuner avec un quart d'heure de retard.
+
+Dès le vestibule, il entendit un bruit d'assiettes. On mangeait donc
+sans lui. Pourquoi? Jamais on n'était aussi exact dans la maison. Il fut
+froissé, mécontent, car il était un peu susceptible. Dès qu'il entra,
+Roland lui dit:
+
+--Allons, Pierre, dépêche-toi, sacrebleu! Tu sais que nous allons à deux
+heures chez le notaire. Ce n'est pas le jour de musarder.
+
+Le docteur s'assit, sans répondre, après avoir embrassé sa mère et serré
+la main de son père et de son frère; et il prit dans le plat creux, au
+milieu de la table, la côtelette réservée pour lui. Elle était froide
+et sèche. Ce devait être la plus mauvaise. Il pensa qu'on aurait pu la
+laisser dans le fourneau jusqu'à son arrivée, et ne pas perdre la
+tête au point d'oublier complètement l'autre fils, le fils aîné. La
+conversation, interrompue par son entrée, reprit au point où il l'avait
+coupée.
+
+--Moi, disait à Jean Mme Roland, voici ce que je ferais tout de
+suite. Je m'installerais richement, de façon à frapper l'oeil, je me
+montrerais dans le monde, je monterais à cheval, et je choisirais une ou
+deux causes intéressantes pour les plaider et me bien poser au Palais.
+Je voudrais être une sorte d'avocat amateur très recherché. Grâce à
+Dieu, te voici à l'abri du besoin, et si tu prends une profession, en
+somme, c'est pour ne pas perdre le fruit de tes études et parce qu'un
+homme ne doit jamais rester à rien faire.
+
+Le père Roland, qui pelait une poire, déclara:
+
+--Cristi! à ta place, c'est moi qui achèterais un joli bateau, un cotre
+sur le modèle de nos pilotes. J'irais jusqu'au Sénégal, avec ça.
+
+Pierre, à son tour, donna son avis. En somme, ce n'était pas la fortune
+qui faisait la valeur morale, la valeur intellectuelle d'un homme. Pour
+les médiocres elle n'était qu'une cause d'abaissement, tandis qu'elle
+mettait au contraire un levier puissant aux mains des forts. Ils étaient
+rares d'ailleurs, ceux-là. Si Jean était vraiment un homme supérieur,
+il le pourrait montrer maintenant qu'il se trouvait à l'abri du besoin.
+Mais il lui faudrait travailler cent fois plus qu'il ne l'aurait fait en
+d'autres circonstances. Il ne s'agissait pas de plaider pour ou contre
+la veuve et l'orphelin et d'empocher tant d'écus pour tout procès gagné
+ou perdu, mais de devenir un jurisconsulte éminent, une lumière du
+droit.
+
+Et il ajouta comme conclusion:
+
+--Si j'avais de l'argent, moi, j'en découperais, des cadavres!
+
+Le père Roland haussa les épaules:
+
+--Tra la la! Le plus sage dans la vie c'est de se la couler douce. Nous
+ne sommes pas des bêtes de peine, mais des hommes. Quand on naît pauvre,
+il faut travailler; eh bien! tant pis, on travaille; mais quand on a
+des rentes, sacristi! il faudrait être jobard pour s'esquinter le
+tempérament.
+
+Pierre répondit avec hauteur:
+
+--Nos tendances ne sont pas les mêmes! Moi je ne respecte au monde que
+le savoir et l'intelligence, tout le reste est méprisable.
+
+Mme Roland s'efforçait toujours d'amortir les heurts incessants entre
+le père et le fils; elle détourna donc la conversation, et parla d'un
+meurtre qui avait été commis, la semaine précédente, à Bolbec-Nointot.
+Les esprits aussitôt furent occupés par les circonstances environnant le
+forfait, et attirés par l'horreur intéressante, par le mystère attrayant
+des crimes, qui, même vulgaires, honteux et répugnants, exercent sur la
+curiosité humaine une étrange et générale fascination.
+
+De temps en temps, cependant, le père Roland tirait sa montre:
+
+--Allons, dit-il, il va falloir se mettre en route.
+
+Pierre ricana:
+
+--Il n'est pas encore une heure. Vrai, ça n'était point la peine de me
+faire manger une côtelette froide.
+
+--Viens-tu chez le notaire? demanda sa mère.
+
+Il répondit sèchement:
+
+--Moi, non, pour quoi faire? Ma présence est fort inutile.
+
+Jean demeurait silencieux comme s'il ne s'agissait point de lui. Quand
+on avait parlé du meurtre de Bolbec, il avait émis, en juriste, quelques
+idées et développé quelques considérations sur les crimes et sur les
+criminels. Maintenant, il se taisait de nouveau, mais la clarté de son
+oeil, la rougeur animée de ses joues, jusqu'au luisant de sa barbe,
+semblaient proclamer son bonheur.
+
+Après le départ de sa famille, Pierre, se trouvant seul de nouveau,
+recommença ses investigations du matin à travers les appartements à
+louer. Après deux ou trois heures d'escaliers montés et descendus, il
+découvrit enfin, sur le boulevard François Ier, quelque chose de
+joli: un grand entre-sol avec deux portes sur des rues différentes, deux
+salons, une galerie vitrée où les malades, en attendant leur tour, se
+promèneraient au milieu des fleurs, et une délicieuse salle à manger en
+rotonde ayant vue sur la mer.
+
+Au moment de louer, le prix de trois mille francs l'arrêta, car il
+fallait payer d'avance le premier terme, et il n'avait rien, pas un sou
+devant lui.
+
+La petite fortune amassée par son père s'élevait à peine à huit mille
+francs de rentes, et Pierre se faisait ce reproche d'avoir mis souvent
+ses parents dans l'embarras par ses longues hésitations dans le choix
+d'une carrière, ses tentatives toujours abandonnées et ses continuels
+recommencements d'études. Il partit donc en promettant une réponse
+avant deux jours; et l'idée lui vint de demander à son frère ce premier
+trimestre, ou même le semestre, soit quinze cents francs, dès que Jean
+serait en possession de son héritage.
+
+«Ce sera un prêt de quelques mois à peine, pensait-il. Je le
+rembourserai peut-être même avant la fin de l'année. C'est tout simple,
+d'ailleurs, et il sera content de faire cela pour moi.»
+
+Comme il n'était pas encore quatre heures, et qu'il n'avait rien à
+faire, absolument rien, il alla s'asseoir dans le Jardin public; et il
+demeura longtemps sur son banc, sans idées, les yeux à terre, accablé
+par une lassitude qui devenait de la détresse.
+
+Tous les jours précédents, depuis son retour dans la maison paternelle,
+il avait vécu ainsi pourtant, sans souffrir aussi cruellement du vide de
+l'existence et de son inaction. Comment avait-il donc passé son temps du
+lever jusqu'au coucher?
+
+Il avait flâné sur la jetée aux heures de marée, flâné par les rues,
+flâné dans les cafés, flâné chez Marowsko, flâné partout. Et voilà que,
+tout à coup, cette vie, supportée jusqu'ici, lui devenait odieuse,
+intolérable. S'il avait eu quelque argent il aurait pris une voiture
+pour faire une longue promenade dans la campagne, le long des fossés de
+ferme ombragés de hêtres et d'ormes; mais il devait compter le prix d'un
+bock ou d'un timbre-poste, et ces fantaisies-là ne lui étaient point
+permises. Il songea soudain combien il est dur, à trente ans passés,
+d'être réduit à demander, en rougissant, un louis à sa mère, de temps en
+temps; et il murmura, en grattant la terre du bout de sa canne:
+
+--Cristi! si j'avais de l'argent!
+
+Et la pensée de l'héritage de son frère entra en lui de nouveau, à la
+façon d'une piqûre de guêpe; mais il la chassa avec impatience, ne
+voulant point s'abandonner sur cette pente de jalousie.
+
+Autour de lui des enfants jouaient dans la poussière des chemins. Ils
+étaient blonds avec de longs cheveux, et ils faisaient d'un air très
+sérieux, avec une attention grave, de petites montagnes de sable pour
+les écraser ensuite d'un coup de pied.
+
+Pierre était dans un de ces jours mornes où on regarde dans tous les
+coins de son âme, où on en secoue tous les plis.
+
+«Nos besognes ressemblent aux travaux de ces mioches,» pensait-il. Puis
+il se demanda si le plus sage dans la vie n'était pas encore d'engendrer
+deux ou trois de ces petits êtres inutiles et de les regarder grandir
+avec complaisance et curiosité. Et le désir du mariage l'effleura.
+On n'est pas si perdu, n'étant plus seul. On entend au moins remuer
+quelqu'un près de soi aux heures de trouble et d'incertitude, c'est déjà
+quelque chose de dire «tu» à une femme, quand on souffre.
+
+Il se mit à songer aux femmes.
+
+Il les connaissait très peu, n'ayant eu au quartier Latin que des
+liaisons de quinzaine, rompues quand était mangé l'argent du mois, et
+renouées ou remplacées le mois suivant. Il devait exister, cependant,
+des créatures très bonnes, très douces et très consolantes. Sa mère
+n'avait-elle pas été la raison et le charme du foyer paternel? Comme il
+aurait voulu connaître une femme, une vraie femme!
+
+Il se releva tout à coup avec la résolution d'aller faire une petite
+visite à Mme Rosémilly.
+
+Puis il se rassit brusquement. Elle lui déplaisait, celle-là! Pourquoi?
+Elle avait trop de bon sens vulgaire et bas; et puis, ne semblait-elle
+pas lui préférer Jean? Sans se l'avouer à lui-même d'une façon
+nette, cette préférence entrait pour beaucoup dans sa mésestime pour
+l'intelligence de la veuve, car, s'il aimait son frère, il ne pouvait
+s'abstenir de le juger un peu médiocre et de se croire supérieur.
+
+Il n'allait pourtant point rester là jusqu'à la nuit; et, comme la
+veille au soir, il se demanda anxieusement: «Que vais-je faire?»
+
+Il se sentait maintenant à l'âme un besoin de s'attendrir, d'être
+embrassé et consolé. Consolé de quoi? Il ne l'aurait su dire, mais il
+était dans une de ces heures de faiblesse et de lassitude où la présence
+d'une femme, la caresse d'une femme, le toucher d'une main, le frôlement
+d'une robe, un doux regard noir ou bleu semblent indispensables, et tout
+de suite, à notre coeur.
+
+Et le souvenir lui vint d'une petite bonne de brasserie ramenée un soir
+chez elle et revue de temps en temps.
+
+Il se leva donc de nouveau pour aller boire un bock avec cette fille.
+Que lui dirait-il? Que lui dirait-elle? Rien, sans doute. Qu'importe?
+il lui tiendrait la main quelques secondes! Elle semblait avoir du goût
+pour lui. Pourquoi donc ne la voyait-il pas plus souvent?
+
+Il la trouva sommeillant sur une chaise dans la salle de brasserie
+presque vide. Trois buveurs fumaient leurs pipes, accoudés aux tables de
+chêne, la caissière lisait un roman, tandis que le patron, en manches de
+chemise, dormait tout à fait sur la banquette.
+
+Dès qu'elle l'aperçut, la fille se leva vivement et, venant à lui:
+
+--Bonjour, comment allez-vous?
+
+--Pas mal, et toi?
+
+--Moi, très bien. Comme vous êtes rare?
+
+--Oui, j'ai très peu de temps à moi. Tu sais que je suis médecin.
+
+--Tiens, vous ne me l'aviez pas dit. Si j'avais su, j'ai été souffrante
+la semaine dernière, je vous aurais consulté. Qu'est-ce que vous prenez?
+
+--Un bock, et toi?
+
+--Moi, un bock aussi, puisque tu me le payes.
+
+Et elle continua à le tutoyer comme si l'offre de cette consommation en
+avait été la permission tacite. Alors, assis face à face, ils causèrent.
+De temps en temps elle lui prenait la main avec cette familiarité facile
+des filles dont la caresse est à vendre, et le regardant avec des yeux
+engageants elle lui disait:
+
+--Pourquoi ne viens-tu pas plus souvent? Tu me plais beaucoup, mon
+chéri.
+
+Mais déjà il se dégoûtait d'elle, la voyait bête, commune, sentant le
+peuple. Les femmes, se disait-il, doivent nous apparaître dans un rêve
+ou dans une auréole de luxe qui poétise leur vulgarité.
+
+Elle lui demandait:
+
+--Tu es passé l'autre matin avec un beau blond à grande barbe, est-ce
+ton frère?
+
+--Oui, c'est mon frère.
+
+--Il est rudement joli garçon.
+
+--Tu trouves?
+
+--Mais oui, et puis il a l'air d'un bon vivant.
+
+Quel étrange besoin le poussa tout à coup à raconter à cette servante de
+brasserie l'héritage de Jean? Pourquoi cette idée, qu'il rejetait de
+lui lorsqu'il se trouvait seul, qu'il repoussait par crainte du trouble
+apporté dans son âme, lui vint-elle aux lèvres en cet instant, et
+pourquoi la laissa-t-il couler, comme s'il eût eu besoin de vider de
+nouveau devant quelqu'un son coeur gonflé d'amertume?
+
+Il dit en croisant ses jambes:
+
+--Il a joliment de la chance, mon frère, il vient d'hériter de vingt
+mille francs de rente.
+
+Elle ouvrit tout grands ses yeux bleus et cupides:
+
+--Oh! et qui est-ce qui lui a laissé cela, sa grand'mère ou bien sa
+tante?
+
+--Non, un vieil ami de mes parents.
+
+--Rien qu'un ami? Pas possible! Et il ne t'a rien laissé, à toi?
+
+--Non. Moi je le connaissais très peu.
+
+Elle réfléchit quelques instants, puis, avec un sourire drôle sur les
+lèvres:
+
+--Eh bien! il a de la chance ton frère d'avoir des amis de cette
+espèce-là! Vrai, ça n'est pas étonnant qu'il te ressemble si peu!
+
+Il eut envie de la gifler sans savoir au juste pourquoi, et il demanda,
+la bouche crispée:
+
+--Qu'est-ce que tu entends par là?
+
+Elle avait pris un air bête et naïf:
+
+--Moi, rien. Je veux dire qu'il a plus de chance que toi.
+
+Il jeta vingt sous sur la table et sortit.
+
+Maintenant il se répétait cette phrase: «Ça n'est pas étonnant qu'il te
+ressemble si peu.»
+
+Qu'avait-elle pensé, qu'avait-elle sous-entendu dans ces mots? Certes
+il y avait là une malice, une méchanceté, une infamie. Oui, cette fille
+avait dû croire que Jean était le fils du Maréchal.
+
+L'émotion qu'il ressentit à l'idée de ce soupçon jeté sur sa mère, fut
+si violente qu'il s'arrêta et qu'il chercha de l'oeil un endroit pour
+s'asseoir.
+
+Un autre café se trouvait en face de lui, il y entra, prit une chaise,
+et comme le garçon se présentait: «Un bock», dit-il.
+
+Il sentait battre son coeur; des frissons lui couraient sur la peau. Et
+tout à coup le souvenir lui vint de ce qu'avait dit Marowsko la veille:
+«Ça ne fera pas un bon effet.» Avait-il eu la même pensée, le même
+soupçon que cette drôlesse?
+
+La tête penchée sur son bock il regardait la mousse blanche pétiller
+et fondre, et il se demandait: «Est-ce possible qu'on croie une chose
+pareille?»
+
+Les raisons qui feraient naître ce doute odieux dans les esprits lui
+apparaissaient maintenant, l'une après l'autre, claires, évidentes,
+exaspérantes. Qu'un vieux garçon sans héritiers laisse sa fortune aux
+deux enfants d'un ami, rien de plus simple et de plus naturel, mais
+qu'il 1s donne tout entière à un seul de ces enfants, certes le monde
+s'étonnera, chuchotera et finira par sourire. Comment n'avait-il pas
+prévu cela, comment son père ne l'avait-il pas senti, comment sa mère ne
+l'avait-elle pas deviné? Non, ils s'étaient trouvés trop heureux de cet
+argent inespéré pour que cette idée les effleurât. Et puis comment ces
+honnêtes gens auraient-ils soupçonné une pareille ignominie?
+
+Mais le public, mais le voisin, le marchand, le fournisseur, tous ceux
+qui les connaissaient n'allaient-ils pas répéter cette chose abominable,
+s'en amuser, s'en réjouir, rire de son père et mépriser sa mère?
+
+Et la remarque faite par la fille de brasserie que Jean était blond et
+lui brun, qu'ils ne se ressemblaient ni de figure, ni de démarche, ni de
+tournure, ni d'intelligence, frapperait maintenant tous les yeux et tous
+les esprits. Quand on parlerait d'un fils Roland on dirait: «Lequel, le
+vrai ou le faux?»
+
+Il se leva avec la résolution de prévenir son frère, de le mettre en
+garde contre cet affreux danger menaçant l'honneur de leur mère.
+Mais que ferait Jean? Le plus simple, assurément, serait de refuser
+l'héritage qui irait alors aux pauvres, et de dire seulement aux amis et
+connaissances informés de ce legs que le testament contenait des clauses
+et conditions inacceptables qui auraient fait de Jean, non pas un
+héritier, mais un dépositaire.
+
+Tout en rentrant à la maison paternelle, il songeait qu'il devait voir
+son frère seul, afin de ne point parler devant ses parents d'un pareil
+sujet.
+
+Dès la porte il entendit un grand bruit de voix et de rires dans le
+salon, et, comme il entrait, il entendit Mme Rosémilly et le capitaine
+Beausire, ramenés par son père et gardés à dîner afin de fêter la bonne
+nouvelle.
+
+On avait fait apporter du vermouth et de l'absinthe pour se mettre
+en appétit, et on s'était mis d'abord en belle humeur. Le capitaine
+Beausire, un petit homme tout rond à force d'avoir roulé sur la mer,
+et dont toutes les idées semblaient rondes aussi, comme les galets des
+rivages, et qui riait avec des _r_ plein la gorge, jugeait la vie
+une chose excellente dont tout était bon à prendre.
+
+Il trinquait avec le père Roland, tandis que Jean présentait aux dames
+deux nouveaux verres pleins.
+
+Mme Rosémilly refusait, quand le capitaine Beausire, qui avait connu feu
+son époux, s'écria:
+
+--Allons, allons, Madame, _bis repetita placent_, comme nous disons
+en patois, ce qui signifie: «Deux vermouths ne font jamais mal.» Moi,
+voyez-vous, depuis que je ne navigue plus, je me donne comme ça, chaque
+jour, avant dîner, deux ou trois coups de roulis artificiel! J'y ajoute
+un coup de tangage après le café, ce qui me fait grosse mer pour la
+soirée. Je ne vais jamais jusqu'à la tempête par exemple, jamais,
+jamais, car je crains les avaries.
+
+Roland, dont le vieux long-courier flattait la manie nautique, riait de
+tout son coeur, la face déjà rouge et l'oeil troublé par l'absinthe.
+Il avait un gros ventre de boutiquier, rien qu'un ventre où semblait
+réfugié le reste de son corps, un de ces ventres mous d'hommes toujours
+assis, qui n'ont plus ni cuisses, ni poitrine, ni bras, ni cou, le fond
+de leur chaise ayant tassé toute leur matière au même endroit.
+
+Beausire au contraire, bien que court et gros, semblait plein comme un
+oeuf et dur comme une balle.
+
+Mme Roland n'avait point vidé son premier verre, et, rose de bonheur, le
+regard brillant, elle contemplait son fils Jean.
+
+Chez lui maintenant la crise de joie éclatait. C'était une affaire
+finie, une affaire signée, il avait vingt mille francs de rentes. Dans
+la façon dont il riait, dont il parlait avec une voix plus sonore, dont
+il regardait les gens, à ses manières plus nettes, à son assurance plus
+grande, on sentait l'aplomb que donne l'argent.
+
+Le dîner fut annoncé, et comme le vieux Roland allait offrir son bras à
+Mme Rosémilly: «Non, non, père, cria sa femme, aujourd'hui tout est
+pour Jean.»
+
+Sur la table éclatait un luxe inaccoutumé: devant l'assiette de Jean,
+assis à la place de son père, un énorme bouquet rempli de faveurs de
+soie, un vrai bouquet de grande cérémonie, s'élevait comme un dôme
+pavoisé, flanqué de quatre compotiers dont l'un contenait une pyramide
+de pêches magnifiques, le second un gâteau monumental gorgé de crème
+fouettée et couvert de clochettes de sucre fondu, une cathédrale en
+biscuit, le troisième des tranches d'ananas noyées dans un sirop clair,
+et le quatrième, luxe inouï, du raisin noir, venu des pays chauds.
+
+--Bigre! dit Pierre en s'asseyant, nous célébrons l'avènement de Jean le
+Riche.
+
+Après le potage on offrit du madère; et tout le monde déjà parlait
+en même temps. Beausire racontait un dîner qu'il avait fait à
+Saint-Domingue à la table d'un général nègre. Le père Roland l'écoutait,
+tout en cherchant à glisser entre les phrases le récit d'un autre repas
+donné par un de ses amis, à Meudon, et dont chaque convive avait été
+quinze jours malade. Mme Rosémilly, Jean et sa mère faisaient
+un projet d'excursion et de déjeuner à Saint-Jouin, dont ils se
+promettaient déjà un plaisir infini; et Pierre regrettait de ne pas
+avoir dîné seul, dans une gargote au bord de la mer, pour éviter tout ce
+bruit, ces rires et cette joie qui l'énervaient.
+
+Il cherchait comment il allait s'y prendre, maintenant, pour dire à son
+frère ses craintes et pour le faire renoncer à cette fortune acceptée
+déjà, dont il jouissait, dont il se grisait d'avance. Ce serait dur pour
+lui, certes, mais il le fallait; il ne pouvait hésiter, la réputation de
+leur mère étant menacée.
+
+L'apparition d'un bar énorme rejeta Roland dans les récits de pêche.
+Beausire en narra de surprenantes au Gabon, à Sainte-Marie de Madagascar
+et surtout sur les côtes de la Chine et du Japon, où les poissons ont
+des figures drôles comme les habitants. Et il racontait les mines de ces
+poissons, leurs gros yeux d'or, leurs ventres bleus ou rouges, leurs
+nageoires bizarres, pareilles à des éventails, leur queue coupée en
+croissant de lune, en mimant d'une façon si plaisante que tout le monde
+riait aux larmes en l'écoutant.
+
+Seul, Pierre paraissait incrédule et murmurait: «On a bien raison de
+dire que les Normands sont les Gascons du Nord.»
+
+Après le poisson vint un vol-au-vent, puis un poulet rôti, une salade,
+des haricots verts et un pâté d'alouettes de Pithiviers. La bonne de
+Mme Rosémilly aidait au service; et la gaieté allait croissant avec
+le nombre des verres de vin. Quand sauta le bouchon de la première
+bouteille de champagne, le père Roland, très excité, imita avec sa
+bouche le bruit de cette détonation, puis déclara:
+
+--J'aime mieux ça qu'un coup de pistolet.
+
+Pierre, de plus en plus agacé, répondit en ricanant:
+
+--Cela est peut-être, cependant, plus dangereux pour toi.
+
+Roland, qui allait boire, reposa son verre plein sur la table et
+demanda:
+
+--Pourquoi donc?
+
+Depuis longtemps il se plaignait de sa santé, de lourdeurs, de vertiges,
+de malaises constants et inexplicables. Le docteur reprit:
+
+--Parce que la balle du pistolet peut fort bien passer à côté de toi,
+tandis que le verre de vin te passe forcément dans le ventre.
+
+--Et puis?
+
+--Et puis il te brûle l'estomac, désorganise le système nerveux,
+alourdit la circulation et prépare l'apoplexie dont sont menacés tous
+les hommes de ton tempérament.
+
+L'ivresse croissante de l'ancien bijoutier paraissait dissipée comme une
+fumée par le vent; et il regardait son fils avec des yeux inquiets et
+fixes, cherchant à comprendre s'il ne se moquait pas.
+
+Mais Beausire s'écria:
+
+--Ah! ces sacrés médecins, toujours les mêmes: ne mangez pas, ne buvez
+pas, n'aimez pas, et ne dansez pas en rond. Tout ça fait du bobo à
+petite santé. Eh bien! j'ai pratiqué tout ça, moi, Monsieur, dans toutes
+les parties du monde, partout où j'ai pu, et le plus que j'ai pu, et je
+ne m'en porte pas plus mal.
+
+Pierre répondit avec aigreur:
+
+--D'abord, vous, capitaine, vous êtes plus fort que mon père; et puis
+tous les viveurs parlent comme vous jusqu'au jour où ... et ils ne
+reviennent pas le lendemain dire au médecin prudent: «Vous aviez raison,
+docteur.» Quand je vois mon père faire ce qu'il y a de plus mauvais et
+de plus dangereux pour lui, il est bien naturel que je le prévienne. Je
+serais un mauvais fils si j'agissais autrement.
+
+Mme Roland désolée intervint à son tour:--Voyons, Pierre, qu'est-ce
+que tu as? Pour une fois, ça ne lui fera pas de mal. Songe quelle fête
+pour lui, pour nous. Tu vas gâter tout son plaisir et nous chagriner
+tous. C'est vilain, ce que tu fais là!
+
+Il murmura en haussant les épaules:
+
+--Qu'il fasse ce qu'il voudra, je l'ai prévenu.
+
+Mais le père Roland ne buvait pas. Il regardait son verre, son verre
+plein de vin lumineux et clair, dont l'âme légère, l'âme enivrante
+s'envolait par petites bulles venues du fond et montant, pressées et
+rapides, s'évaporer à la surface; il le regardait avec une méfiance de
+renard qui trouve une poule morte et flaire un piège.
+
+Il demanda, en hésitant:
+
+--Tu crois que ça me ferait beaucoup de mal?
+
+Pierre eut un remords et se reprocha de faire souffrir les autres de sa
+mauvaise humeur:
+
+--Non, va, pour une fois, tu peux le boire; mais n'en abuse point et
+n'en prends pas l'habitude.
+
+Alors le père Roland leva son verre sans se décider encore à le porter
+à sa bouche. Il le contemplait douloureusement, avec envie et avec
+crainte; puis il le flaira, le goûta, le but par petits coups, en les
+savourant, le coeur plein d'angoisse, de faiblesse et de gourmandise,
+puis de regrets, dès qu'il eut absorbé la dernière goutte.
+
+Pierre, soudain, rencontra l'oeil de Mme Rosémilly; il était fixé sur
+lui limpide et bleu, clairvoyant et dur. Et il sentit, il pénétra, il
+devina la pensée nette qui animait ce regard, la pensée irritée de cette
+petite femme à l'esprit simple et droit, car ce regard disait: «Tu es
+jaloux, toi. C'est honteux, cela.»
+
+Il baissa la tête en se remettant à manger.
+
+Il n'avait pas faim, il trouvait tout mauvais. Une envie de partir le
+harcelait, une envie de n'être plus au milieu de ces gens, de ne plus
+les entendre causer, plaisanter et rire.
+
+Cependant le père Roland, que les fumées du vin recommençaient à
+troubler, oubliait déjà les conseils de son fils et regardait d'un oeil
+oblique et tendre une bouteille de champagne presque pleine encore à
+côté de son assiette. Il n'osait la toucher, par crainte d'admonestation
+nouvelle, et il cherchait par quelle malice, par quelle adresse, il
+pourrait s'en emparer sans éveiller les remarques de Pierre. Une
+ruse lui vint, la plus simple de toutes: il prit la bouteille avec
+nonchalance et, la tenant par le fond, tendit le bras à travers la table
+pour emplir d'abord le verre du docteur qui était vide; puis il fit le
+tour des autres verres, et quand il en vint au sien il se mit à parler
+très haut, et s'il versa quelque chose dedans on eût juré certainement
+que c'était par inadvertance. Personne d'ailleurs n'y fit attention.
+
+Pierre, sans y songer, buvait beaucoup. Nerveux et agacé, il prenait à
+tout instant, et portait à ses lèvres d'un geste inconscient la longue
+flûte de cristal où l'on voyait courir les bulles dans le liquide vivant
+et transparent. Il le faisait alors couler très lentement dans sa bouche
+pour sentir la petite piqûre sucrée du gaz évaporé sur sa langue.
+
+Peu à peu une chaleur douce emplit son corps. Partie du ventre, qui
+semblait en être le foyer, elle gagnait la poitrine, envahissait les
+membres, se répandait dans toute la chair, comme une onde tiède et
+bienfaisante portant de la joie avec elle. Il se sentait mieux, moins
+impatient, moins mécontent; et sa résolution de parler à son frère ce
+soir-là même s'affaiblissait, non pas que la pensée d'y renoncer l'eût
+effleuré, mais pour ne point troubler si vite le bien-être qu'il sentait
+en lui.
+
+Beausire se leva afin de porter un toast.
+
+Ayant salué à la ronde il prononça:
+
+--Très gracieuses dames, Messeigneurs, nous sommes réunis pour célébrer
+un événement heureux qui vient de frapper un de nos amis. On disait
+autrefois que la fortune était aveugle, je crois qu'elle était
+simplement myope ou malicieuse et qu'elle vient de faire emplette d'une
+excellente jumelle marine, qui lui a permis de distinguer dans le
+port du Havre le fils de notre brave camarade Roland, capitaine de la
+_Perle_.
+
+Des bravos jaillirent des bouches, soutenus par des battements de mains;
+et Roland père se leva pour répondre.
+
+Après avoir toussé, car il sentait sa gorge grasse et sa langue un peu
+lourde, il bégaya:
+
+--Merci, capitaine, merci pour moi et mon fils. Je n'oublierai jamais
+votre conduite en cette circonstance. Je bois à vos désirs.
+
+Il avait les yeux et le nez pleins de larmes, et il se rassit, ne
+trouvant plus rien.
+
+Jean, qui riait, prit la parole à son tour:
+
+--C'est moi, dit-il, qui dois remercier ici les amis dévoués, les amis
+excellents (il regardait Mme Rosémilly), qui me donnent aujourd'hui
+cette preuve touchante de leur affection. Mais ce n'est point par
+des paroles que je peux leur témoigner ma reconnaissance. Je la leur
+prouverai demain, à tous les instants de ma vie, toujours, car notre
+amitié n'est point de celles qui passent.
+
+Sa mère, fort émue, murmura:
+
+--Très bien, mon enfant. Mais Beausire s'écriait:
+
+--Allons, madame Rosémilly, parlez au nom du beau sexe.
+
+Elle leva son verre, et, d'une voix gentille, un peu nuancée de
+tristesse:
+
+--Moi, dit-elle, je bois à la mémoire bénie de M. Maréchal.
+
+Il y eut quelques secondes d'accalmie, de recueillement décent, comme
+après une prière; et Beausire, qui avait le compliment coulant, fit
+cette remarque:
+
+--Il n'y a que les femmes pour trouver de ces délicatesses.
+
+Puis se tournant vers Roland père:
+
+--Au fond, qu'est-ce que c'était que ce Maréchal? Vous étiez donc bien
+intimes avec lui?
+
+Le vieux, attendri par l'ivresse, se mit à pleurer, et d'une voix
+bredouillante:
+
+--Un frère ... vous savez ... un de ceux qu'on ne retrouve plus ... nous
+ne nous quittions pas ... il dînait à la maison tous les soirs ... et il
+nous payait de petites fêtes au théâtre ... je ne vous dis que ça ...
+que ça ... que ça ... Un ami, un vrai ... un vrai.....n'est-ce pas,
+Louise?
+
+Sa femme répondit simplement:
+
+--Oui, c'était un fidèle ami.
+
+Pierre regardait son père et sa mère, mais comme on parla d'autre chose,
+il se remit à boire.
+
+De la fin de cette soirée il n'eut guère de souvenir. On avait pris le
+café, absorbé des liqueurs, et beaucoup ri en plaisantant. Puis il se
+coucha, vers minuit, l'esprit confus et la tête lourde. Et il dormit
+comme une brute jusqu'à neuf heures le lendemain.
+
+
+
+IV
+
+
+Ce sommeil baigné de champagne et de chartreuse l'avait sans doute
+adouci et calmé, car il s'éveilla en des dispositions d'âme très
+bienveillantes. Il appréciait, pesait et résumait, en s'habillant, ses
+émotions de la veille, cherchant à en dégager bien nettement et bien
+complètement les causes réelles, secrètes, les causes personnelles en
+même temps que les causes extérieures.
+
+Il se pouvait en effet que la fille de brasserie eût eu une mauvaise
+pensée, une vraie pensée de prostituée, en apprenant qu'un seul des fils
+Roland héritait d'un inconnu; mais ces créatures-là n'ont-elles pas
+toujours des soupçons pareils, sans l'ombre d'un motif, sur toutes les
+honnêtes femmes? Ne les entend-on pas, chaque fois qu'elles parlent,
+injurier, calomnier, diffamer toutes celles qu'elles devinent
+irréprochables? Chaque fois qu'on cite devant elles une personne
+inattaquable, elles se fâchent, comme si on les outrageait, et
+s'écrient: «Ah! tu sais, je les connais tes femmes mariées, c'est du
+propre! Elles ont plus d'amants que nous, seulement elles les cachent
+parce qu'elles sont hypocrites. Ah! oui, c'est du propre!»
+
+En toute autre occasion il n'aurait certes pas compris, pas même supposé
+possibles des insinuations de cette nature sur sa pauvre mère, si bonne,
+si simple, si digne. Mais il avait l'âme troublée par ce levain de
+jalousie qui fermentait en lui. Son esprit surexcité, à l'affût pour
+ainsi dire, et malgré lui, de tout ce qui pouvait nuire à son frère,
+avait même peut-être prêté à cette vendeuse de bocks des intentions
+odieuses qu'elle n'avait pas eues. Il se pouvait que son imagination
+seule, cette imagination qu'il ne gouvernait point, qui échappait sans
+cesse à sa volonté, s'en allait libre, hardie, aventureuse et sournoise
+dans l'univers infini des idées, et en rapportait parfois d'inavouables,
+de honteuses, qu'elle cachait en lui, au fond de son âme, dans les
+replis insondables, comme des choses volées; il se pouvait que cette
+imagination seule eût créé, inventé cet affreux doute. Son coeur,
+assurément, son propre coeur avait des secrets pour lui; et ce coeur
+blessé n'avait-il pas trouvé dans ce doute abominable un moyen de priver
+son frère de cet héritage qu'il jalousait. Il se suspectait lui-même,
+à présent, interrogeant, comme les dévots leur conscience, tous les
+mystères de sa pensée.
+
+Certes, Mme Rosémilly, bien que son intelligence fût limitée, avait le
+tact, le flair et le sens subtil des femmes. Or cette idée ne lui était
+pas venue, puisqu'elle avait bu, avec une simplicité parfaite, à la
+mémoire bénie de feu Maréchal. Elle n'aurait point fait cela, elle, si
+le moindre soupçon l'eût effleurée. Maintenant frère: «Mais défends-la
+donc, jobard; tu as beau être riche, je t'éclipserai toujours quand il
+me plaira.»
+
+Au café, il dit à son père:
+
+--Est-ce que tu te sers de la _Perle_ aujourd'hui?
+
+--Non, mon garçon.
+
+--Je peux la prendre avec Jean-Bart?
+
+--Mais oui, tant que tu voudras.
+
+Il acheta un bon cigare, au premier débit de tabac rencontré, et il
+descendit, d'un pied joyeux, vers le port.
+
+Il regardait le ciel clair, lumineux, d'un bleu léger, rafraîchi, lavé
+par la brise de la mer.
+
+Le matelot Papagris, dit Jean-Bart, sommeillait au fond de la barque
+qu'il devait tenir prête à sortir tous les jours à midi, quand on
+n'allait pas à la pêche le matin.
+
+--A nous deux, patron! cria Pierre.
+
+Il descendit l'échelle de fer du quai et sauta dans l'embarcation.
+
+--Quel vent? dit-il.
+
+--Toujours vent d'amont, m'sieu Pierre. J'avons bonne brise au large.
+
+--Eh bien! mon père, en route.
+
+Ils hissèrent la misaine, levèrent l'ancre, et le bateau, libre, se mit
+à glisser lentement vers la jetée sur l'eau calme du port. Le faible
+souffle d'air venu par les rues tombait sur le haut de la voile, si
+doucement qu'on ne sentait rien, et la _Perle_ semblait animée
+d'une vie propre, de la vie des barques, poussée par une force
+mystérieuse cachée en elle. Pierre avait pris la barre, et, le cigare
+aux dents, les jambes allongées sur le banc, les yeux mi-fermés sous les
+rayons aveuglants du soleil, il regardait passer contre lui les grosses
+pièces de bois goudronné du brise-lames.
+
+Quand ils débouchèrent en pleine mer, en atteignant la pointe de la
+jetée nord qui les abritait, la brise, plus fraîche, glissa sur le
+visage et sur les mains du docteur comme une caresse un peu froide,
+entra dans sa poitrine qui s'ouvrit, en un long soupir, pour la
+boire, et, enflant la voile brune qui s'arrondit, fit s'incliner la
+_Perle_ et la rendit plus alerte.
+
+Jean-Bart tout à coup hissa le foc, dont le triangle, plein de vent,
+semblait une aile, puis gagnant l'arrière en deux enjambées il dénoua le
+tapecul amarré contre son mât.
+
+Alors, sur le flanc de la barque couchée brusquement, et courant
+maintenant de toute sa vitesse, ce fut un bruit doux et vif d'eau qui
+bouillonne et qui fuit.
+
+L'avant ouvrait la mer, comme le soc d'une charrue folle, et l'onde
+soulevée, souple et blanche d'écume, s'arrondissait et retombait, comme
+retombe, brune et lourde, la terre labourée des champs.
+
+A chaque vague rencontrée,--elles étaient courtes et rapprochées,--une
+secousse secouait la _Perle_ du bout du foc au gouvernail qui
+frémissait dans la main de Pierre; et quand le vent, pendant quelques
+secondes, soufflait plus fort, les flots effleuraient le bordage comme
+s'ils allaient envahir la barque. Un vapeur charbonnier de Liverpool
+était à l'ancre attendant la marée; ils allèrent tourner par derrière,
+puis ils visitèrent, l'un après l'autre, les navires en rade, puis ils
+s'éloignèrent un peu plus pour voir se dérouler la côte.
+
+Pendant trois heures, Pierre tranquille, calme et content, vagabonda sur
+l'eau frémissante, gouvernant, comme une bête ailée, rapide et docile,
+cette chose de bois et de toile qui allait et venait à son caprice, sous
+une pression de ses doigts.
+
+Il rêvassait, comme on rêvasse sur le dos d'un cheval ou sur le pont
+d'un bateau, pensant à son avenir, qui serait beau, et à la douceur de
+vivre avec intelligence. Dès le lendemain il demanderait à son frère de
+lui prêter, pour trois mois, quinze cents francs afin de s'installer
+tout de suite dans le joli appartement du boulevard François Ier.
+
+Le matelot dit tout à coup:
+
+--V'la d'la brume, m'sieu Pierre, faut rentrer.
+
+Il leva les yeux et aperçut vers le nord une ombre grise, profonde et
+légère, noyant le ciel et couvrant la mer, accourant vers eux, comme un
+nuage tombé d'en haut.
+
+Il vira de bord, et vent arrière fit route vers la jetée, suivi par la
+brume rapide qui le gagnait. Lorsqu'elle atteignit la _Perle_,
+l'enveloppant dans son imperceptible épaisseur, un frisson de froid
+courut sur les membres de Pierre, et une odeur de fumée et de
+moisissure, l'odeur bizarre des brouillards marins, lui fit fermer la
+bouche pour ne point goûter cette nuée humide et glacée. Quand la
+barque reprit dans le port sa place accoutumée, la ville entière était
+ensevelie déjà sous cette vapeur menue, qui, sans tomber, mouillait
+comme une pluie et glissait sur les maisons et les rues à la façon d'un
+fleuve qui coule.
+
+Pierre, les pieds et les mains gelés, rentra vite, et se jeta sur son
+lit pour sommeiller jusqu'au dîner. Lorsqu'il parut dans la salle à
+manger, sa mère disait à Jean:
+
+--La galerie sera ravissante. Nous y mettrons des fleurs. Tu verras.
+Je me chargerai de leur entretien et de leur renouvellement. Quand tu
+donneras des fêtes, ça aura un coup d'oeil féerique.
+
+--De quoi parlez-vous donc? demanda le docteur.
+
+--D'un appartement délicieux que je viens de louer pour ton frère. Une
+trouvaille, un entresol donnant sur deux rues. Il a deux salons, une
+galerie vitrée et une petite salle à manger en rotonde, tout à fait
+coquette pour un garçon.
+
+Pierre pâlit. Une colère lui serrait le coeur.
+
+--Où est-ce situé, cela? dit-il.
+
+--Boulevard François Ier.
+
+Il n'eut plus de doutes et s'assit, tellement exaspéré qu'il avait envie
+de crier: «C'est trop fort à la fin! Il n'y en a donc plus que pour
+lui!»
+
+Sa mère, radieuse, parlait toujours:
+
+--Et figure-toi que j'ai eu cela pour deux mille huit cents francs. On
+en voulait trois mille, mais j'ai obtenu deux cents francs de
+diminution en faisant un bail de trois, six ou neuf ans. Ton frère sera
+parfaitement là dedans. Il suffit d'un intérieur élégant pour faire la
+fortune d'un avocat. Cela attire le client, le séduit, le retient, lui
+donne du respect et lui fait comprendre qu'un homme ainsi logé fait
+payer cher ses paroles.
+
+Elle se tut quelques secondes, et reprit:
+
+--Il faudrait trouver quelque chose d'approchant pour toi, bien plus
+modeste puisque tu n'as rien, mais assez gentil tout de même. Je
+t'assure que cela te servirait beaucoup.
+
+Pierre répondit d'un ton dédaigneux:
+
+--Oh! moi, c'est par le travail et la science que j'arriverai.
+
+Sa mère insista:
+
+--Oui, mais je t'assure qu'un joli logement te servirait beaucoup tout
+de même.
+
+Vers le milieu du repas il demanda tout à coup:
+
+--Comment l'aviez-vous connu, ce Maréchal?
+
+Le père Roland leva la tête et chercha dans ses souvenirs:
+
+--Attends, je ne me rappelle plus trop. C'est si vieux. Ah! oui, j'y
+suis. C'est ta mère qui a fait sa connaissance dans la boutique,
+n'est-ce pas, Louise? Il était venu commander quelque chose, et puis
+il est revenu souvent. Nous l'avons connu comme client avant de le
+connaître comme ami.
+
+Pierre, qui mangeait des flageolets et les piquait un à un avec une
+pointe de sa fourchette, comme s'il les eût embrochés, reprit:
+
+--A quelle époque ça s'est-il fait, cette connaissance-là?
+
+Roland chercha de nouveau, mais ne se souvenant plus de rien, il fit
+appel à la mémoire de sa femme:
+
+--En quelle année, voyons, Louise, tu ne dois pas avoir oublié, toi qui
+as un si bon souvenir? Voyons, c'était en ... en ... en cinquante-cinq
+ou cinquante-six?... Mais cherche donc, tu dois le savoir mieux que moi?
+
+Elle chercha quelque temps en effet, puis d'une voix sûre et tranquille:
+
+--C'était en cinquante-huit, mon gros. Pierre avait alors trois ans. Je
+suis bien certaine de ne pas me tromper, car c'est l'année où l'enfant
+eut la fièvre scarlatine, et Maréchal, que nous connaissions encore très
+peu, nous a été d'un grand secours.
+
+Roland s'écria:
+
+--C'est vrai, c'est vrai, il a été admirable, même! Comme ta mère n'en
+pouvait plus de fatigue et que moi j'étais occupé à la boutique, il
+allait chez le pharmacien chercher tes médicaments. Vraiment, c'était un
+brave coeur. Et quand tu as été guéri, tu ne te figures pas comme il fut
+content et comme il t'embrassait. C'est à partir de ce moment-là que
+nous sommes devenus de grands amis.
+
+Et cette pensée brusque, violente, entra dans l'âme de. Pierre comme une
+balle qui troue et déchire: «Puisqu'il m'a connu le premier, qu'il fut
+si dévoué pour moi, puisqu'il m'aimait et m'embrassait tant, puisque je
+suis la cause de sa grande liaison avec mes parents, pourquoi a-t-il
+laissé toute sa fortune à mon frère et rien à moi?»
+
+Il ne posa plus de questions et demeura sombre, absorbé plutôt que
+songeur, gardant en lui une inquiétude nouvelle, encore indécise, le
+germe secret d'un nouveau mal.
+
+Il sortit de bonne heure et se remit à rôder par les rues. Elles étaient
+ensevelies sous le brouillard qui rendait pesante, opaque et nauséabonde
+la nuit. On eût dit une fumée pestilentielle abattue sur la terre. On
+la voyait passer sur les becs de gaz qu'elle paraissait éteindre par
+moments. Les pavés des rues devenaient glissants comme par les soirs de
+verglas, et toutes les mauvaises odeurs semblaient sortir du ventre
+des maisons, puanteurs des caves, des fosses, des égouts, des cuisines
+pauvres, pour se mêler à l'affreuse senteur de cette brume errante.
+
+Pierre, le dos arrondi et les mains dans ses poches, ne voulant point
+rester dehors par ce froid, se rendit chez Marowsko.
+
+Sous le bec de gaz qui veillait pour lui, le vieux pharmacien dormait
+toujours. En reconnaissant Pierre, qu'il aimait d'un amour de chien
+fidèle, il secoua sa torpeur, alla chercher deux verres et apporta la
+groseillette.
+
+--Eh bien! demanda le docteur, où on êtes-vous avec votre liqueur?
+
+Le Polonais expliqua comment quatre des principaux cafés de la ville
+consentaient à la lancer dans la circulation, et comment le _Phare de
+la Côte_ et le _Sémaphore havrais_ lui feraient de la réclame en
+échange de quelques produits pharmaceutiques mis à la disposition des
+rédacteurs.
+
+Après un long silence, Marowsko demanda si Jean, décidément, était en
+possession de sa fortune; puis il fit encore deux ou trois questions
+vagues sur le même sujet. Son dévouement ombrageux pour Pierre se
+révoltait de cette préférence. Et Pierre croyait l'entendre penser,
+devinait, comprenait, lisait dans ses yeux détournés, dans le ton
+hésitant de sa voix, les phrases, qui lui venaient aux lèvres et qu'il
+ne disait pas, qu'il ne dirait point, lui si prudent, si timide, si
+cauteleux.
+
+Maintenant il ne doutait plus, le vieux pensait: «Vous n'auriez pas dû
+lui laisser accepter cet héritage qui fera mal parler de votre mère.»
+Peut-être même croyait-il que Jean était le fils de Maréchal. Certes il
+le croyait! Comment ne le croirait-il pas, tant la chose devait paraître
+vraisemblable, probable, évidente? Mais lui-même, lui Pierre, le fils,
+depuis trois jours ne luttait-il pas de toute sa force, avec toutes
+les subtilités de son coeur, pour tromper sa raison, ne luttait-il pas
+contre ce soupçon terrible?
+
+Et de nouveau, tout à coup, le besoin d'être seul pour songer, pour
+discuter cela avec lui-même, pour envisager hardiment, sans scrupules,
+sans faiblesse, cette chose possible et monstrueuse, entra en lui si
+dominateur qu'il se leva sans même boire son verre de groseillette,
+serra la main du pharmacien stupéfait et se replongea dans le brouillard
+de la rue.
+
+Il se disait: «Pourquoi ce Maréchal a-t-il laissé toute sa fortune à
+Jean?»
+
+Ce n'était plus la jalousie maintenant qui lui faisait chercher cela, ce
+n'était plus cette envie un peu basse et naturelle qu'il savait cachée
+en lui et qu'il combattait depuis trois jours, mais la terreur d'une
+chose épouvantable, la terreur de croire lui-même que Jean, que son
+frère était le fils de cet homme!
+
+Non, il ne le croyait pas, il ne pouvait même se poser cette question
+criminelle! Cependant il fallait que ce soupçon si léger, si
+invraisemblable, fût rejeté de lui, complètement, pour toujours. Il lui
+fallait la lumière, la certitude, il fallait dans son coeur la sécurité
+complète, car il n'aimait que sa mère au monde.
+
+Et tout seul en errant par la nuit, il allait faire, dans ses souvenirs,
+dans sa raison, l'enquête minutieuse d'où résulterait l'éclatante
+vérité. Après cela ce serait fini, il n'y penserait plus, plus jamais.
+Il irait dormir.
+
+Il songeait: «Voyons, examinons d'abord les faits; puis je me
+rappellerai tout ce que je sais de lui, de sou allure avec mon frère
+et avec moi, je chercherai toutes les causes qui ont pu motiver cette
+préférence... Il a vu naître Jean?--oui, mais il me connaissait
+auparavant.--S'il avait aimé ma mère d'un amour muet et réservé, c'est
+moi qu'il aurait préféré puisque c'est grâce à moi, grâce à ma fièvre
+scarlatine, qu'il est devenu l'ami intime de mes parents. Donc,
+logiquement, il devait me choisir, avoir pour moi une tendresse plus
+vive, à moins qu'il n'eût éprouvé pour mon frère, en le voyant grandir,
+une attraction, une prédilection instinctives.»
+
+Alors il chercha dans sa mémoire, avec une tension désespérée de toute
+sa pensée, de toute sa puissance intellectuelle, à reconstituer, à
+revoir, à reconnaître, à pénétrer l'homme, cet homme qui avait passé
+devant lui, indifférent à son coeur, pendant toutes ses années de Paris.
+
+Mais il sentit que la marche, le léger mouvement de ses pas, troublait
+un peu ses idées, dérangeait leur fixité, affaiblissait leur portée,
+voilait sa mémoire.
+
+Pour jeter sur le passé et les événements inconnus ce regard aigu, à qui
+rien ne devait échapper, il fallait qu'il fût immobile, dans un lieu
+vaste et vide. Et il se décida à aller s'asseoir sur la jetée, comme
+l'autre nuit.
+
+En approchant du port il entendit vers la pleine mer une plainte
+lamentable et sinistre, pareille au meuglement d'un taureau, mais plus
+longue et plus puissante. C'était le cri d'une sirène, le cri des
+navires perdus dans la brume.
+
+Un frisson remua sa chair, crispa son coeur, tant il avait retenti dans
+son âme et dans ses nerfs, ce cri de détresse, qu'il croyait avoir jeté
+lui-même. Une autre voix semblable gémit à son tour, un peu plus loin;
+puis, tout près, la sirène du port, leur répondant, poussa une clameur
+déchirante.
+
+Pierre gagna la jetée à grands pas, ne pensant plus à rien, satisfait
+d'entrer dans ces ténèbres lugubres et mugissantes.
+
+Lorsqu'il se fut assis à l'extrémité du môle, il ferma les yeux pour ne
+point voir les foyers électriques, voilés de brouillard, qui rendent
+le port accessible la nuit, ni le feu rouge du phare sur la jetée sud,
+qu'on distinguait à peine cependant. Puis se tournant à moitié, il posa
+ses coudes sur le granit et cacha sa figure dans ses mains.
+
+Sa pensée, sans qu'il prononçât ce mot avec ses lèvres, répétait comme
+pour l'appeler, pour évoquer et provoquer son ombre: «Maréchal...
+Maréchal.» Et dans le noir de ses paupières baissées, il le vit tout à
+coup tel qu'il l'avait connu. C'était un homme de soixante ans, portant
+en pointe sa barbe blanche, avec des sourcils épais, tout blancs aussi.
+Il n'était ni grand ni petit, avait l'air affable, les yeux gris et
+doux, le geste modeste, l'aspect d'un brave être, simple et tendre.
+Il appelait Pierre et Jean «mes chers enfants», n'avait jamais paru
+préférer l'un ou l'autre, et les recevait ensemble à dîner.
+
+Et Pierre, avec une ténacité de chien qui suit une piste évaporée, se
+mit à rechercher les paroles, les gestes, les intonations, les regards
+de cet homme disparu de la terre. Il le retrouvait peu à peu, tout
+entier, dans son appartement de la rue Tronchet quand il les recevait à
+sa table, son frère et lui.
+
+Deux bonnes le servaient, vieilles toutes deux, qui avaient pris, depuis
+bien longtemps sans doute, l'habitude de dire «monsieur Pierre» et
+«monsieur Jean».
+
+Maréchal tendait ses deux mains aux jeunes gens, la droite à l'un, la
+gauche à l'autre, au hasard de leur entrée.
+
+--Bonjour, mes enfants, disait-il, avez-vous des nouvelles de vos
+parents? Quant à moi, ils ne m'écrivent jamais.
+
+On causait, doucement et familièrement, de choses ordinaires. Rien de
+hors ligne dans l'esprit de cet homme, mais beaucoup d'aménité, de
+charme et de grâce. C'était certainement pour eux un bon ami, un de ces
+bons amis auxquels on ne songe guère parce qu'on les sent très sûrs.
+
+Maintenant les souvenirs affluaient dans l'esprit de Pierre. Le voyant
+soucieux plusieurs fois, et devinant sa pauvreté d'étudiant, Maréchal
+lui avait offert et prêté, spontanément, de l'argent, quelques centaines
+de francs peut-être, oubliées par l'un et par l'autre et jamais rendues.
+Donc cet homme l'aimait toujours, s'intéressait toujours à lui,
+puisqu'il s'inquiétait de ses besoins. Alors ... alors pourquoi laisser
+toute sa fortune à Jean? Non, il n'avait jamais été visiblement plus
+affectueux pour le cadet que pour l'aîné, plus préoccupé de l'un que de
+l'autre, moins tendre en-apparence avec celui-ci qu'avec celui-là. Alors
+... alors ... il avait donc eu une raison puissante et secrète de tout
+donner à Jean--tout--et rien à Pierre.
+
+Plus il y songeait, plus il revivait le passé des dernières années, plus
+le docteur jugeait invraisemblable, incroyable cette différence établie
+entre eux.
+
+Et une souffrance aiguë, une inexprimable angoisse entrée dans sa
+poitrine, faisait aller son coeur comme une loque agitée. Les ressorts
+en paraissaient brisés, et le sang y passait à flots, librement, en le
+secouant d'un ballottement tumultueux.
+
+Alors, à mi-voix, comme on parle dans les cauchemars, il murmura: «Il
+faut savoir. Mon Dieu, il faut savoir.»
+
+Il cherchait plus loin, maintenant, dans les temps plus anciens où ses
+parents habitaient Paris. Mais les visages lui échappaient, ce qui
+brouillait ses souvenirs. Il s'acharnait surtout à retrouver Maréchal
+avec des cheveux blonds, châtains ou noirs? Il ne le pouvait pas, la
+dernière figure de cet homme, sa figure de vieillard, ayant effacé les
+autres. Il se rappelait pourtant qu'il était plus mince, qu'il avait la
+main douce et qu'il apportait souvent des fleurs, très souvent, car son
+père répétait sans cesse: «Encore des bouquets! mais c'est de la folie,
+mon cher, vous vous ruinerez en roses.»
+
+Maréchal répondait: «Laissez donc, cela me fait plaisir.»
+
+Et soudain l'intonation de sa mère, de sa mère qui souriait et disait:
+«Merci, mon ami,» lui traversa l'esprit, si nette qu'il crut l'entendre.
+Elle les avait donc prononcés bien souvent, ces trois mots, pour qu'ils
+se fussent gravés ainsi dans la mémoire de son fils!
+
+Donc Maréchal apportait des fleurs, lui, l'homme riche, le monsieur, le
+client, à cette petite boutiquière, à la femme de ce bijoutier modeste.
+L'avait-il aimée? Comment serait-il devenu l'ami de ces marchands s'il
+n'avait pas aimé la femme? C'était un homme instruit, d'esprit assez
+fin. Que de fois il avait parlé poètes et poésie avec Pierre! Il
+n'appréciait point les écrivains en artiste, mais en bourgeois qui
+vibre. Le docteur avait souvent souri de ces attendrissements,
+qu'il jugeait un peu niais. Aujourd'hui il comprenait que cet homme
+sentimental n'avait jamais pu, jamais, être l'ami de son père, de son
+père si positif, si terre à terre, si lourd, pour qui le mot «poésie»
+signifiait sottise.
+
+Donc, ce Maréchal, jeune, libre, riche, prêt à toutes les tendresses,
+était entré, un jour, par hasard, dans une boutique, ayant remarqué
+peut-être la jolie marchande. Il avait acheté, était revenu, avait
+causé, de jour en jour plus familier, et payant par des acquisitions
+fréquentes le droit de s'asseoir dans cette maison, de sourire à la
+jeune femme et de serrer la main du mari.
+
+Et puis après... après... oh! mon Dieu... après?...
+
+Il avait aimé et caressé le premier enfant, l'enfant du bijoutier,
+jusqu'à la naissance de l'autre, puis il était demeuré impénétrable
+jusqu'à la mort, puis, son tombeau fermé, sa chair décomposée, son nom
+effacé des noms vivants, tout son être disparu pour toujours, n'ayant
+plus rien à ménager, à redouter et à cacher, il avait donné toute
+sa fortune au deuxième enfant!... Pourquoi?... Cet homme était
+intelligent... il avait dû comprendre et prévoir qu'il pouvait, qu'il
+allait presque infailliblement laisser supposer que cet enfant était à
+lui.--Donc il déshonorait une femme? Comment aurait-il fait cela si Jean
+n'était point son fils?
+
+Et soudain un souvenir précis, terrible, traversa l'âme de Pierre.
+Maréchal avait été blond, blond comme Jean. Il se rappelait maintenant
+un petit portrait miniature vu autrefois, à Paris, sur la cheminée de
+leur salon, et disparu à présent. Où était-il? Perdu, ou caché! Oh! s'il
+pouvait le tenir rien qu'une seconde? Sa mère l'avait gardé peut-être
+dans le tiroir inconnu où l'on serre les reliques d'amour.
+
+Sa détresse, à cette pensée, devint si déchirante qu'il poussa un
+gémissement, une de ces courtes plaintes arrachées à la gorge par les
+douleurs trop vives. Et soudain, comme si elle l'eût entendu, comme si
+elle l'eût compris et lui eût répondu, la sirène de la jetée hurla tout
+près de lui. Sa clameur de monstre surnaturel, plus retentissante que le
+tonnerre, rugissement sauvage et formidable fait pour dominer les
+voix du vent et des vagues, se répandit dans les ténèbres sur la mer
+invisible ensevelie sous les brouillards.
+
+Alors, à travers la brume, proches ou lointains, des cris pareils
+s'élevèrent de nouveau dans la nuit. Ils étaient effrayants, ces appels
+poussés par les grands paquebots aveugles.
+
+Puis tout se tut encore.
+
+Pierre avait ouvert les yeux et regardait, surpris d'être là, réveillé
+de son cauchemar.
+
+«Je suis fou, pensa-t-il, je soupçonne ma mère.» Et un flot d'amour et
+d'attendrissement, de repentir, de prière et de désolation noya son
+coeur. Sa mère! La connaissant comme il la connaissait, comment avait-il
+pu la suspecter? Est-ce que l'âme, est-ce que la vie de cette femme
+simple, chaste et loyale, n'étaient pas plus claires que l'eau? Quand
+ou l'avait vue et connue, comment ne pas la juger insoupçonnable? Et
+c'était lui, le fils, qui avait douté d'elle! Oh! s'il avait pu la
+prendre en ses bras à ce moment, comme il l'eût embrassée, caressée,
+comme il se fût agenouillé pour demander grâce!
+
+Elle aurait trompé son père, elle?... Son père! Certes, c'était un brave
+homme, honorable et probe en affaires, mais dont l'esprit n'avait jamais
+franchi l'horizon de sa boutique. Comment cette femme, fort jolie
+autrefois, il le savait et on le voyait encore, douée d'une âme
+délicate, affectueuse, attendrie, avait-elle accepté comme fiancé et
+comme mari un homme si différent d'elle?
+
+Pourquoi chercher? Elle avait épousé comme les fillettes épousent le
+garçon doté que présentent les parents. Ils s'étaient installés aussitôt
+dans leur magasin de la rue Montmartre; et la jeune femme, régnant au
+comptoir, animée par l'esprit du foyer nouveau, par ce sens subtil et
+sacré de l'intérêt commun qui remplace l'amour et même l'affection dans
+la plupart des ménages commerçants de Paris, s'était mise à travailler
+avec toute son intelligence active et fine à la fortune espérée de leur
+maison. Et sa vie s'était écoulée ainsi, uniforme, tranquille, honnête,
+sans tendresse!...
+
+Sans tendresse?... Était-il possible qu'une femme n'aimât point? Une
+femme jeune, jolie, vivant à Paris, lisant des livres, applaudissant
+des actrices mourant de passion sur la scène, pouvait-elle aller de
+l'adolescence à la vieillesse sans qu'une fois seulement, son coeur fût
+touché? D'une autre il ne le croirait pas,--pourquoi le croirait-il de
+sa mère?
+
+Certes, elle avait pu aimer, comme une autre! car pourquoi serait-elle
+différente d'une autre, bien qu'elle fût sa mère?
+
+Elle avait été jeune, avec toutes les défaillances poétiques qui
+troublent le coeur des jeunes êtres! Enfermée, emprisonnée dans la
+boutique à côté d'un mari vulgaire et parlant toujours commerce, elle
+avait rêvé de clairs de lune, de voyages, de baisers donnés dans l'ombre
+des soirs. Et puis un homme, un jour, était entré comme entrent les
+amoureux dans les livres, et il avait parlé comme eux.
+
+Elle l'avait aimé. Pourquoi pas? C'était sa mère! Eh bien! fallait-il
+être aveugle et stupide au point de rejeter l'évidence parce qu'il
+s'agissait de sa mère?
+
+S'était-elle donnée?... Mais oui, puisque cet homme n'avait pas eu
+d'autre amie;--mais oui, puisqu'il était resté fidèle à la femme
+éloignée et vieillie,--mais oui, puisqu'il avait laissé toute sa fortune
+à son fils, à leur fils!...
+
+Et Pierre se leva, frémissant d'une telle fureur qu'il eût voulu tuer
+quelqu'un! Son bras tendu, sa main grande ouverte avaient envie de
+frapper, de meurtrir, de broyer, d'étrangler! Qui? tout le monde, son
+père, son frère, le mort, sa mère!
+
+Il s'élança pour rentrer. Qu'allait-il faire?
+
+Comme il passait devant une tourelle auprès du mât des signaux, le cri
+strident de la sirène lui partit dans la figure. Sa surprise fut si
+violente qu'il faillit tomber et recula jusqu'au parapet de granit. Il
+s'y assit, n'ayant plus de force, brisé par cette commotion.
+
+Le vapeur qui répondit le premier semblait tout proche et se présentait
+à l'entrée, la marée étant haute.
+
+Pierre se retourna et aperçut son oeil rouge, terni de brume. Puis, sous
+la clarté diffuse des feux électriques du port, une grande ombre noire
+se dessina entre les deux jetées. Derrière lui, la voix du veilleur,
+voix enrouée de vieux capitaine en retraite, criait:
+
+--Le nom du navire?
+
+Et dans le brouillard la voix du pilote debout sur le pont, enrouée
+aussi, répondit.
+
+--_Santa-Lucia._
+
+--Le pays?
+
+--Italie.
+
+--Le port?
+
+--Naples.
+
+Et Pierre devant ses yeux troublés crut apercevoir le panache de feu du
+Vésuve tandis qu'au pied du volcan, des lucioles voltigeaient dans les
+bosquets d'orangers de Sorrente ou de Castellamare! Que de fois il avait
+rêvé de ces noms familiers, comme s'il en connaissait les paysages. Oh!
+s'il avait pu partir, tout de suite, n'importe où, et ne jamais revenir,
+ne jamais écrire, ne jamais laisser savoir ce qu'il était devenu! Mais
+non, il fallait rentrer, rentrer dans la maison paternelle et se coucher
+dans son lit.
+
+Tant pis, il ne rentrerait pas, il attendrait le jour. La voix des
+sirènes lui plaisait. Il se releva et se mit à marcher comme un officier
+qui fait le quart sur un pont.
+
+Un autre navire s'approchait derrière le premier, énorme et mystérieux.
+C'était un anglais qui revenait des Indes.
+
+Il en vit venir encore plusieurs, sortant l'un après l'autre de l'ombre
+impénétrable. Puis, comme l'humidité du brouillard devenait intolérable,
+Pierre se remit en route vers la ville. Il avait si froid qu'il entra
+dans un café de matelots pour boire un grog; et quand l'eau-de-vie
+poivrée et chaude lui eut brûlé le palais et la gorge, il sentit en lui
+renaître un espoir.
+
+Il s'était trompé, peut-être? Il la connaissait si bien, sa déraison
+vagabonde! Il s'était trompé sans doute? Il avait accumulé les preuves
+ainsi qu'on dresse un réquisitoire contre un innocent toujours facile à
+condamner quand on veut le croire coupable. Lorsqu'il aurait dormi, il
+penserait tout autrement. Alors il rentra pour se coucher, et, à force
+de volonté, il finit par s'assoupir.
+
+
+
+V
+
+
+Mais le corps du docteur s'engourdit à peine une heure ou deux dans
+l'agitation d'un sommeil troublé. Quand il se réveilla, dans l'obscurité
+de sa chambre chaude et fermée, il ressentit, avant même que la pensée
+se fût rallumée en lui, cette oppression douloureuse, ce malaise de
+l'âme que laisse en nous le chagrin sur lequel on a dormi. Il semble
+que le malheur, dont le choc nous a seulement heurté la veille, se soit
+glissé, durant notre repos, dans notre chair elle-même, qu'il meurtrit
+et fatigue comme une fièvre. Brusquement le souvenir lui revint, et il
+s'assit dans son lit.
+
+Alors il recommença lentement, un à un, tous les raisonnements qui
+avaient torturé son coeur sur la jetée pendant que criaient les sirènes.
+Plus il songeait, moins il doutait. Il se sentait traîné par sa logique,
+comme par une main qui attire et étrangle vers l'intolérable certitude.
+
+Il avait soif, il avait chaud, son coeur battait. Il se leva pour ouvrir
+sa fenêtre et respirer, et, quand il fut debout, un bruit léger lui
+parvint à travers le mur.
+
+Jean dormait tranquille et ronflait doucement. Il dormait, lui! Il
+n'avait rien pressenti, rien deviné! Un homme qui avait connu leur mère
+lui laissait toute sa fortune. Il prenait l'argent, trouvant cela juste
+et naturel.
+
+Il dormait, riche et satisfait, sans savoir que son frère haletait de
+souffrance et de détresse. Et une colère se levait en lui contre ce
+ronfleur insouciant et content.
+
+La veille il eût frappé contre sa porte, serait entré, et, assis près du
+lit, lui aurait dit dans l'effarement de son réveil subit: «Jean, tu ne
+dois pas garder ce legs qui pourrait demain faire suspecter notre mère
+et la déshonorer.» Mais aujourd'hui il ne pouvait plus parler, il ne
+pouvait pas dire à Jean qu'il ne le croyait point le fils de leur père.
+Il fallait à présent garder, enterrer en lui cette honte découverte
+par lui, cacher à tous la tache aperçue, et que personne ne devait
+découvrir, pas même son frère, surtout son frère.
+
+Il ne songeait plus guère maintenant au vain respect de l'opinion
+publique. Il aurait voulu que tout le monde accusât sa mère pourvu qu'il
+la sût innocente, lui, lui seul! Comment pourrait-il supporter de vivre
+près d'elle, tous les jours, et de croire, en la regardant, qu'elle
+avait enfanté son frère de la caresse d'un étranger? Comme elle était
+calme et sereine pourtant, comme elle paraissait sûre d'elle! Etait-il
+possible qu'une femme comme elle, d'une âme pure et d'un coeur droit,
+pût tomber, entraînée par la passion, sans que, plus tard, rien
+n'apparût de ses remords, des souvenirs de sa conscience Troublée?
+
+Ah! les remords! les remords! ils avaient dû, jadis, dans les premiers
+temps, la torturer, puis ils s'étaient effacés, comme tout s'efface.
+Certes, elle avait pleuré sa faute, et, peu à peu, l'avait presque
+oubliée. Est-ce que toutes les femmes, toutes, n'ont pas cette faculté
+d'oubli prodigieuse qui leur fait reconnaître à peine, après quelques
+années passées, l'homme à qui elles ont donné leur bouche et tout leur
+corps à baiser? Le baiser frappe comme la foudre, l'amour passe comme un
+orage, puis la vie, de nouveau, se calme comme le ciel, et recommence
+ainsi qu'avant. Se souvient-on d'un nuage?
+
+Pierre ne pouvait plus demeurer dans sa chambre! Cette maison, la maison
+de son père l'écrasait. Il sentait peser le toit sur sa tête et les
+murs l'étouffer. Et comme il avait très soif, il alluma sa bougie afin
+d'aller boire un verre d'eau fraîche au filtre de la cuisine.
+
+Il descendit les deux étages, puis, comme il remontait avec la carafe
+pleine, il s'assit en chemise sur une marche de l'escalier où circulait
+un courant d'air, et il but, sans verre, par longues gorgées, comme un
+coureur essoufflé. Quand il eut cessé de remuer, le silence de cette
+demeure l'émut; puis, un à un, il en distingua les moindres bruits.
+Ce fut d'abord l'horloge de la salle à manger dont le battement lui
+paraissait grandir de seconde en seconde. Puis il entendit de nouveau un
+ronflement, un ronflement de vieux, court, pénible et dur, celui de son
+père sans aucun doute; et il fut crispé par celle idée, comme si elle
+venait seulement de jaillir en lui, que ces deux hommes qui ronflaient
+dans ce même logis, le père et le fils, n'étaient rien l'un à l'autre!
+Aucun lien, même le plus léger, ne les unissait, et ils ne le
+savaient pas! Ils se parlaient avec tendresse, ils s'embrassaient, se
+réjouissaient et s'attendrissaient ensemble des mêmes choses, comme si
+le même sang eût coulé dans leurs veines. Et deux personnes nées aux
+deux extrémités du monde ne pouvaient pas être plus étrangères l'une à
+l'autre que ce père et que ce fils. Ils croyaient s'aimer parce qu'un
+mensonge avait grandi entre eux. C'était un mensonge qui faisait cet
+amour paternel et cet amour filial, un mensonge impossible à dévoiler et
+que personne ne connaîtrait jamais que lui, le vrai fils.
+
+Pourtant, pourtant, s'il se trompait? Comment le savoir? Ah! si une
+ressemblance, même légère, pouvait exister entre son père et Jean,
+une de ces ressemblances mystérieuses qui vont de l'aïeul aux
+arrière-petits-fils, montrant que toute une race descend directement
+du même baiser. Il aurait fallu si peu de chose, à lui médecin,
+pour reconnaître cela, la forme de la mâchoire, la courbure du nez,
+l'écartement des yeux, la nature des dents ou des poils, moins encore,
+un geste, une habitude, une manière d'être, un goût transmis, un signe
+quelconque bien caractéristique pour un oeil exercé.
+
+Il cherchait et ne se rappelait rien, non, rien. Mais il avait mal
+regardé, mal observé, n'ayant aucune raison pour découvrir ces
+imperceptibles indications.
+
+Il se leva pour rentrer dans sa chambre et se mit à monter l'escalier, à
+pas lents, songeant toujours. En passant devant la porte de son frère,
+il s'arrêta net, la main tendue pour l'ouvrir. Un désir impérieux venait
+de surgir en lui de voir Jean tout de suite, de le regarder longuement,
+de le surprendre pendant le sommeil, pendant que la figure apaisée,
+que les traits détendus se reposent, que toute la grimace de la vie a
+disparu. Il saisirait ainsi le secret dormant de sa physionomie; et si
+quelque ressemblance existait, appréciable, elle ne lui échapperait pas.
+
+Mais si Jean s'éveillait, que dirait-il? Comment expliquer cette visite?
+
+Il demeurait debout, les doigts crispés sur la serrure et cherchant une
+raison, un prétexte.
+
+Il se rappela tout à coup que, huit jours plus tôt, il avait prêté à son
+frère une fiole de laudanum pour calmer une rage de dents. Il pouvait
+lui-même souffrir, cette nuit-là, et venir réclamer sa drogue. Donc il
+entra, mais d'un pied furtif, comme un voleur.
+
+Jean, la bouche entr'ouverte, dormait d'un sommeil animal et profond. Sa
+barbe et ses cheveux blonds faisaient une tache d'or sur le linge blanc.
+Il ne s'éveilla point, mais il cessa de ronfler.
+
+Pierre, penché vers lui, le contemplait d'un oeil avide. Non, ce
+jeune homme-là ne ressemblait pas à Roland; et, pour la seconde fois,
+s'éveilla dans son esprit le souvenir du petit portrait disparu de
+Maréchal. Il fallait qu'il le trouvât! En le voyant, peut-être, il ne
+douterait plus.
+
+Son frère remua, gêné sans doute par sa présence, ou par la lueur de sa
+bougie pénétrant ses paupières. Alors le docteur recula, sur la pointe
+des pieds, vers la porte, qu'il referma sans bruit; puis il retourna
+dans sa chambre, mais il ne se coucha pas.
+
+Le jour fut lent à venir. Les heures sonnaient, l'une après l'autre, à
+la pendule de la salle à manger, dont le timbre avait un son profond et
+grave, comme si ce petit instrument d'horlogerie eût avalé une cloche de
+cathédrale. Elles montaient, dans l'escalier vide, traversaient les
+murs et les portes, allaient mourir au fond des chambres dans l'oreille
+inerte des dormeurs. Pierre s'était mis à marcher de long en large, de
+son lit à sa fenêtre. Qu'allait-il faire? Il se sentait trop bouleversé
+pour passer ce jour-là dans sa famille. Il voulait encore rester seul,
+au moins jusqu'au lendemain, pour réfléchir, se calmer, se fortifier
+pour la vie de chaque jour qu'il lui faudrait reprendre.
+
+Eh bien! il irait à Trouville, voir grouiller la foule sur la plage.
+Cela le distrairait, changerait l'air de sa pensée, lui donnerait le
+temps de se préparer à l'horrible chose qu'il avait découverte.
+
+Dès que l'aurore parut, il fit sa toilette et s'habilla. Le brouillard
+s'était dissipé, il faisait beau, très beau. Comme le bateau de
+Trouville ne quittait le port qu'à neuf heures, le docteur songea qu'il
+lui faudrait embrasser sa mère avant de partir.
+
+Il attendit le moment où elle se levait tous les jours, puis il
+descendit. Son coeur battait si fort en touchant sa porte qu'il s'arrêta
+pour respirer. Sa main, posée sur la serrure, était molle et vibrante,
+presque incapable du léger effort de tourner le bouton pour entrer. Il
+frappa. La voix de sa mère demanda:
+
+--Qui est-ce?
+
+--Moi, Pierre.
+
+--Qu'est-ce que tu veux?
+
+--Te dire bonjour parce que je vais passer la journée à Trouville avec
+des amis.
+
+--C'est que je suis encore au lit.
+
+--Bon, alors ne te dérange pas. Je t'embrasserai en rentrant, ce soir.
+
+Il espéra qu'il pourrait partir sans la voir, sans poser sur ses joues
+le baiser faux qui lui soulevait le coeur d'avance.
+
+Mais elle répondit:
+
+--Un moment, je t'ouvre. Tu attendras que je me sois recouchée.
+
+Il entendit ses pieds nus sur le parquet puis le bruit du verrou
+glissant. Elle cria:
+
+--Entre.
+
+Il entra. Elle était assise dans son lit tandis qu'à son côté, Roland,
+un foulard sur la tête et tourné vers le mur, s'obstinait à dormir. Rien
+ne l'éveillait tant qu'on ne l'avait pas secoué à lui arracher le bras.
+Les jours de pêche, c'était la bonne, sonnée à l'heure convenue par le
+matelot Papagris, qui venait tirer son maître de cet invincible repos.
+
+Pierre, en allant vers elle, regardait sa mère; et il lui sembla tout à
+coup qu'il ne l'avait jamais vue.
+
+Elle lui tendit ses joues, il y mit deux baisers, puis s'assit sur une
+chaise basse.
+
+--C'est hier soir que tu as décidé cette partie? dit-elle.
+
+--Oui, hier soir.
+
+--Tu reviens pour dîner?
+
+--Je ne sais pas encore. En tout cas, ne m'attendez point.
+
+Il l'examinait avec une curiosité stupéfaite. C'était sa mère, cette
+femme! Toute cette figure, vue dès l'enfance, dès que son oeil avait
+pu distinguer, ce sourire, cette voix si connue, si familière, lui
+paraissaient brusquement nouveaux et autres de ce qu'ils avaient été
+jusque-là pour lui. Il comprenait à présent que, l'aimant, il ne l'avait
+jamais regardée. C'était bien elle pourtant, et il n'ignorait rien
+des plus petits détails de son visage; mais ces petits détails il les
+apercevait nettement pour la première fois. Son attention anxieuse,
+fouillant cette tête chérie, la lui révélait différente, avec une
+physionomie qu'il n'avait jamais découverte.
+
+Il se leva pour partir, puis, cédant soudain à l'invincible envie de
+savoir qui lui mordait le coeur depuis la veille:
+
+--Dis donc, j'ai cru me rappeler qu'il y avait autrefois, à Paris, un
+petit portrait de Maréchal dans notre salon.
+
+Elle hésita une seconde ou deux; ou du moins il se figura qu'elle
+hésitait; puis elle dit:
+
+--Mais oui.
+
+--Et qu'est-ce qu'il est devenu, ce portrait? Elle aurait pu encore
+répondre plus vite:
+
+--Ce portrait ... attends ... je ne sais pas trop ... Peut-être que je
+l'ai dans mon secrétaire.
+
+--Tu serais bien aimable de le retrouver.
+
+--Oui, je chercherai. Pourquoi le veux-tu?
+
+--Oh! ce n'est pas pour moi. J'ai songé qu'il serait tout naturel de le
+donner à Jean, et que cela ferait plaisir à mon frère.
+
+--Oui, tu as raison, c'est une bonne pensée. Je vais le chercher dès que
+je serai levée.
+
+Et il sortit.
+
+C'était un jour bleu, sans un souffle d'air. Les gens dans la rue
+semblaient gais, les commerçants allant à leurs affaires, les employés
+allant à leur bureau, les jeunes filles allant à leur magasin.
+Quelques-uns chantonnaient, mis en joie par la clarté.
+
+Sur le bateau, de Trouville les passagers montaient déjà. Pierre
+s'assit, tout à l'arrière, sur un banc de bois.
+
+Il se demandait:
+
+--A-t-elle été inquiétée par ma question sur le portrait, ou seulement
+surprise? L'a-t-elle égaré ou caché? Sait-elle où il est, ou bien ne
+sait-elle pas? Si elle l'a caché, pourquoi?
+
+Et son esprit, suivant toujours la même marche, de déduction en
+déduction, conclut ceci:
+
+Le portrait, portrait d'ami, portrait d'amant, était resté dans le salon
+bien en vue, jusqu'au jour où la femme, où la mère s'était aperçue, la
+première, avant tout le monde, que ce portrait ressemblait à son fils.
+Sans doute, depuis longtemps, elle épiait cette ressemblance; puis,
+l'ayant découverte, l'ayant vue naître et comprenant que chacun
+pourrait, un jour ou l'autre, l'apercevoir aussi, elle avait enlevé, un
+soir, la petite peinture redoutable et l'avait cachée, n'osant pas la
+détruire.
+
+Et Pierre se rappelait fort bien maintenant que cette miniature avait
+disparu longtemps, longtemps avant leur départ de Paris! Elle avait
+disparu, croyait-il, quand la barbe de Jean, se mettant à pousser,
+l'avait rendu tout à coup pareil au jeune homme blond qui souriait dans
+le cadre.
+
+Le mouvement du bateau qui partait troubla sa pensée et la dispersa!
+Alors, s'étant levé, il regarda la mer.
+
+Le petit paquebot sortit des jetées, tourna à gauche et soufflant,
+haletant, frémissant, s'en alla vers la côte lointaine qu'on apercevait
+dans la brume matinale. De place en place la voile rouge d'un lourd
+bateau de pêche immobile sur la mer plate avait l'air d'un gros rocher
+sortant de l'eau. Et la Seine descendant de Rouen semblait un large bras
+de mer séparant deux terres voisines.
+
+En moins d'une heure on parvint au port de Trouville, et comme c'était
+le moment du bain, Pierre se rendit sur la plage.
+
+De loin, elle avait l'air d'un long jardin plein de fleurs éclatantes.
+Sur la grande dune de sable jaune, depuis la jetée jusqu'aux
+Roches-Noires, les ombrelles de toutes les couleurs, les chapeaux de
+toutes les formes, les toilettes de toutes les nuances, par groupes
+devant les cabines, par lignes le long du flot ou dispersés ça et
+là, ressemblaient vraiment à des bouquets énormes dans une prairie
+démesurée. Et le bruit confus, proche et lointain des voix égrenées dans
+l'air léger, les appels, les cris d'enfants qu'on baigne, les rires
+clairs des femmes faisaient une rumeur continue et douce, mêlée à la
+brise insensible et qu'on aspirait avec elle.
+
+Pierre marchait au milieu de ces gens, plus perdu, plus séparé d'eux,
+plus isolé, plus noyé dans sa pensée torturante, que si on l'avait jeté
+à la mer du pont d'un navire, à cent lieues au large. Il les frôlait,
+entendait, sans écouter, quelques phrases; et il voyait, sans regarder,
+les hommes parler aux femmes et les femmes sourire aux hommes.
+
+Mais tout à coup, comme s'il s'éveillait, il les aperçut distinctement;
+et une haine surgit en lui contre eux, car ils semblaient heureux et
+contents.
+
+Il allait maintenant frôlant les groupes, tournant autour, saisi par des
+pensées nouvelles. Toutes ces toilettes multicolores qui couvraient le
+sable comme un bouquet, ces étoffes jolies, ces ombrelles voyantes,
+la grâce factice des tailles emprisonnées, toutes ces inventions
+ingénieuses de la mode depuis la chaussure mignonne jusqu'au chapeau
+extravagant, la séduction du geste, de la voix et du sourire, la
+coquetterie enfin étalée sur cette plage lui apparaissaient soudain
+comme une immense floraison de la perversité féminine. Toutes ces femmes
+parées voulaient plaire, séduire, et tenter quelqu'un. Elles s'étaient
+faites belles pour les hommes, pour tous les hommes, excepté pour
+l'époux qu'elles n'avaient plus besoin de conquérir. Elles s'étaient
+faites belles pour l'amant d'aujourd'hui et l'amant de demain, pour
+l'inconnu rencontré, remarqué, attendu peut-être.
+
+Et ces hommes, assis près d'elles, les yeux dans les yeux, parlant
+la bouche près de la bouche, les appelaient et les désiraient, les
+chassaient comme un gibier souple et fuyant, bien qu'il semblât si
+proche et si facile. Cette vaste plage n'était donc qu'une halle
+d'amour où les unes se vendaient, les autres se donnaient, celles-ci
+marchandaient leurs caresses et celles-là se promettaient seulement.
+Toutes ces femmes ne pensaient qu'à la même chose, offrir et faire
+désirer leur chair déjà donnée, déjà vendue, déjà promise à d'autres
+hommes. Et il songea que sur la terre entière c'était toujours la même
+chose. Sa mère avait fait comme les autres, voilà tout! Comme les
+autres?--non! Il existait des exceptions, et beaucoup, beaucoup! Celles
+qu'il voyait autour de lui, des riches, des folles, des chercheuses
+d'amour, appartenaient en somme à la galanterie élégante et mondaine ou
+même à la galanterie tarifée, car on ne rencontrait pas sur les plages
+piétinées par la légion des désoeuvrées, le peuple des honnêtes femmes
+enfermées dans la maison close.
+
+La mer montait, chassant peu à peu vers la ville les premières lignes
+des baigneurs. On voyait les groupes se lever vivement et fuir, en
+emportant leurs sièges, devant le flot jaune qui s'en venait frangé
+d'une petite dentelle d'écume. Les cabines roulantes, attelées d'un
+cheval, remontaient aussi; et sur les planches de la promenade, qui
+borde la plage d'un bout à l'autre, c'était maintenant une coulée
+continue, épaisse et lente, de foule élégante, formant deux courants
+contraires qui se coudoyaient et se mêlaient. Pierre, nerveux, exaspéré
+par ce frôlement, s'enfuit, s'enfonça dans la ville et s'arrêta pour
+déjeuner chez un simple marchand de vins, à l'entrée des champs.
+
+Quand il eut pris son café, il s'étendit sur deux chaises devant la
+porte, et comme il n'avait guère dormi cette nuit-là, il s'assoupit à
+l'ombre d'un tilleul.
+
+Après quelques heures de repos, s'étant secoué, il s'aperçut qu'il
+était temps de revenir pour reprendre le bateau, et il se mit en
+route, accablé par une courbature subite tombée sur lui pendant son
+assoupissement. Maintenant il voulait rentrer, il voulait savoir si
+sa mère avait retrouvé le portrait de Maréchal. En parlerait-elle la
+première, ou faudrait-il qu'il le demandât de nouveau? Certes si elle
+attendait qu'on l'interrogeât encore, elle avait une raison secrète de
+ne point montrer ce portrait.
+
+Mais lorsqu'il fut rentré dans sa chambre, il hésita à descendre pour
+le dîner. Il souffrait trop. Son coeur soulevé n'avait pas encore eu le
+temps de s'apaiser. Il se décida pourtant, et il parut dans la salle à
+manger comme on se mettait à table.
+
+Un air de joie animait les visages.
+
+--Eh bien! dit Roland, ça avance-t-il, vos achats? Moi, je ne veux rien
+voir avant que tout soit installé.
+
+Sa femme répondit:
+
+--Mais oui, ça va. Seulement il faut longtemps réfléchir pour ne pas
+commettre d'impair. La question du mobilier nous préoccupe beaucoup.
+
+Elle avait passé la journée à visiter avec Jean des boutiques de
+tapissiers et des magasins d'ameublement. Elle voulait des étoffes
+riches, un peu pompeuses, pour frapper l'oeil. Son fils, au contraire,
+désirait quelque chose de simple et de distingué. Alors, devant tous
+les échantillons proposés ils avaient répété, l'un et l'autre, leurs
+arguments. Elle prétendait que le client, le plaideur a besoin d'être
+impressionné, qu'il doit ressentir, en entrant dans le salon d'attente,
+l'émotion de la richesse.
+
+Jean au contraire, désirant n'attirer que la clientèle élégante et
+opulente, voulait conquérir l'esprit des gens fins par son goût modeste
+et sûr.
+
+Et la discussion, qui avait duré toute la journée, reprit dès le potage.
+
+Roland n'avait pas d'opinion. Il répétait:
+
+--Moi, je ne veux entendre parler de rien. J'irai voir quand ce sera
+fini.
+
+Mme Roland fit appel au jugement de son fils aîné:
+
+--Voyons, toi, Pierre, qu'eu penses-tu?
+
+Il avait les nerfs tellement surexcités qu'il eut envie de répondre par
+un juron. Il dit cependant sur un ton sec, où vibrait son irritation:
+
+--Oh! moi, je suis tout à fait de l'avis de Jean. Je n'aime que la
+simplicité, qui est, quand il s'agit de goût, comparable à la droiture
+quand il s'agit de caractère.
+
+Sa mère reprit:
+
+--Songe que nous habitons une ville de commerçants, où le bon goût ne
+court pas les rues.
+
+Pierre répondit:
+
+--Et qu'importe? Est-ce une raison pour imiter les sots? Si mes
+compatriotes sont bêtes ou malhonnêtes, ai-je besoin de suivre leur
+exemple? Une femme ne commettra pas une faute pour cette raison que ses
+voisines ont des amants.
+
+Jean se mit à rire:
+
+--Tu as des arguments par comparaison qui semblent pris dans les maximes
+d'un moraliste.
+
+Pierre ne répliqua point. Sa mère et son frère recommencèrent à parler
+d'étoffes et de fauteuils.
+
+Il les regardait comme il avait regardé sa mère, le matin, avant de
+partir pour Trouville; il les regardait en étranger qui observe, et il
+se croyait en effet entré tout à coup dans une famille inconnue.
+
+Son père, surtout, étonnait son oeil et sa pensée. Ce gros homme
+flasque, content et niais, c'était son père, à lui! Non, non, Jean ne
+lui ressemblait en rien.
+
+Sa famille! Depuis deux jours une main inconnue et malfaisante, la main
+d'un mort, avait arraché et cassé, un à un, tous les liens qui tenaient
+l'un à l'autre ces quatre êtres. C'était fini, c'était brisé. Plus de
+mère, car il ne pourrait plus la chérir, ne la pouvant vénérer avec ce
+respect absolu, tendre et pieux, dont a besoin le coeur des fils; plus
+de frère, puisque ce frère était l'enfant d'un étranger; il ne lui
+restait qu'un père, ce gros homme, qu'il n'aimait pas, malgré lui.
+
+Et tout à coup:
+
+--Dis donc, maman, as-tu retrouvé ce portrait?
+
+Elle ouvrit des yeux surpris:
+
+--Quel portrait?
+
+--Le portrait de Maréchal.
+
+--Non ... c'est-à-dire oui ... je ne l'ai pas retrouvé, mais je crois
+savoir où il est.
+
+--Quoi donc? demanda Roland.
+
+Pierre lui dit:
+
+--Un petit portrait de Maréchal qui était autrefois dans notre salon à
+Paris. J'ai pensé que Jean serait content de le posséder.
+
+Roland s'écria:
+
+--Mais oui, mais oui, je m'en souviens parfaitement; je l'ai même
+vu encore à la fin de l'autre semaine. Ta mère l'avait tiré de son
+secrétaire en rangeant ses papiers. C'était jeudi ou vendredi. Tu te
+rappelles bien, Louise? J'étais en train de me raser quand tu l'as pris
+dans un tiroir et posé sur une chaise à côté de toi, avec un tas de
+lettres dont tu as brûlé la moitié. Hein? est-ce drôle que tu aies
+touché à ce portrait deux ou trois jours à peine avant l'héritage de
+Jean? Si je croyais aux pressentiments, je dirais que c'en est un!
+
+Mme Roland répondit avec tranquillité:
+
+--Oui, oui, je sais où il est; j'irai le chercher tout à l'heure.
+
+Donc elle avait menti! Elle avait menti en répondant, ce matin-là même,
+à son fils qui lui demandait ce qu'était devenue cette miniature: «Je ne
+sais pas trop ... peut-être que je l'ai dans mon secrétaire.»
+
+Elle l'avait vue, touchée, maniée, contemplée quelques jours auparavant,
+puis elle l'avait recachée dans le tiroir secret, avec des lettres, ses
+lettres à lui.
+
+Pierre regardait sa mère, qui avait menti! Il la regardait avec une
+colère exaspérée de fils trompé, volé dans son affection sacrée, et avec
+une jalousie d'homme longtemps aveugle qui découvre enfin une trahison
+honteuse. S'il avait été le mari de cette femme, lui, son enfant, il
+l'aurait saisie par les poignets, par les épaules ou par les cheveux, et
+jetée à terre, frappée, meurtrie, écrasée! Et il ne pouvait rien dire,
+rien faire, rien montrer, rien révéler. Il était son fils, il n'avait
+rien à venger, lui, on ne l'avait pas trompé.
+
+Mais oui, elle l'avait trompé dans sa tendresse, trompé dans son pieux
+respect. Elle se devait à lui irréprochable, comme se doivent toutes
+les mères à leurs enfants. Si la fureur dont il était soulevé arrivait
+presque à de la haine, c'est qu'il la sentait plus criminelle envers lui
+qu'envers son père lui-même.
+
+L'amour de l'homme et de la femme est un pacte volontaire où celui qui
+faiblit n'est coupable que de perfidie; mais quand la femme est devenue
+mère, son devoir a grandi puisque la nature lui confie une race. Si elle
+succombe alors, elle est lâche, indigne et infâme!
+
+--C'est égal, dit tout à coup Roland en allongeant ses jambes sous la
+table, comme il faisait chaque soir pour siroter son verre de cassis, ça
+n'est pas mauvais de vivre à rien faire quand on a une petite aisance.
+J'espère que Jean nous offrira des dîners extra, maintenant. Ma foi,
+tant pis si j'attrape quelquefois mal à l'estomac.
+
+Puis se tournant vers sa femme:
+
+--Va donc chercher ce portrait, ma chatte, puisque tu as fini de manger.
+Ça me fera plaisir aussi de le revoir.
+
+Elle se leva, prit une bougie et sortit. Puis, après une absence qui
+parut longue à Pierre, bien qu'elle n'eût pas duré trois minutes, Mme
+Roland rentra, souriante, et tenant par l'anneau un cadre doré de forme
+ancienne.
+
+--Voilà, dit-elle, je l'ai retrouvé presque tout de suite.
+
+Le docteur, le premier, avait tendu la main. Il reçut le portrait, et,
+d'un peu loin, à bout de bras, l'examina. Puis, sentant bien que sa mère
+le regardait, il leva lentement les yeux sur son frère, pour comparer.
+Il faillit dire, emporté par sa violence: «Tiens, cela ressemble à
+Jean.» S'il n'osa pas prononcer ces redoutables paroles, il manifesta
+sa pensée par la façon dont il comparait la figure vivante à la figure
+peinte.
+
+Elles avaient, certes, des signes communs: la même barbe et le même
+front, mais rien d'assez précis pour permettre de déclarer: «Voilà le
+père, et voilà le fils.» C'était plutôt un air de famille, une parenté
+de physionomies qu'anime le même sang. Or, ce qui fut pour Pierre plus
+décisif encore que cette allure des visages, c'est que sa mère s'était
+levée, avait tourné le dos et feignait d'enfermer, avec trop de lenteur,
+le sucre et le cassis dans un placard.
+
+Elle avait compris qu'il savait, ou du moins qu'il soupçonnait!
+
+--Passe-moi donc ça, disait Roland.
+
+Pierre tendit la miniature et son père attira la bougie pour bien voir;
+puis il murmura d'une voix attendrie:
+
+--Pauvre garçon! dire qu'il était comme ça quand nous l'avons connu.
+Cristi! comme ça va vite! Il était joli homme, tout de même, à cette
+époque, et si plaisant de manière, n'est-ce pas, Louise?
+
+Comme sa femme ne répondait pas, il reprit:
+
+--Et quel caractère égal! Je ne lui ai jamais vu de mauvaise humeur.
+Voilà, c'est fini, il n'en reste plus rien... que ce qu'il a laissé à
+Jean. Enfin, on pourra jurer que celui-là s'est montré bon ami et fidèle
+jusqu'au bout. Même en mourant il ne nous a pas oubliés.
+
+Jean, à son tour, tendit le bras pour prendre le portrait. Il le
+contempla quelques instants, puis, avec regret:
+
+--Moi, je ne le reconnais pas du tout. Je ne me le rappelle qu'avec ses
+cheveux blancs.
+
+Et il rendit la miniature à sa mère. Elle y jeta un regard rapide, vite
+détourné, qui semblait craintif; puis de sa voix naturelle:
+
+--Cela t'appartient maintenant, mon Jeannot, puisque tu es son héritier.
+Nous le porterons dans ton nouvel appartement.
+
+Et comme on entrait au salon, elle posa la miniature sur la cheminée,
+près de la pendule, où elle était autrefois.
+
+Roland bourrait sa pipe, Pierre et Jean allumèrent des cigarettes. Ils
+les fumaient ordinairement l'un en marchant à travers la pièce, l'autre
+assis, enfoncé dans un fauteuil, et les jambes croisées. Le père se
+mettait toujours à cheval sur une chaise et crachait de loin dans la
+cheminée.
+
+Mme Roland, sur un siège bas, près d'une petite table qui portait la
+lampe, brodait, tricotait ou marquait du linge.
+
+Elle commençait, ce soir-là, une tapisserie destinée à la chambre de
+Jean. C'était un travail difficile et compliqué dont le début exigeait
+toute son attention. De temps en temps cependant son oeil qui comptait
+les points se levait et allait, prompt et furtif, vers le petit portrait
+du mort appuyé contre la pendule. Et le docteur qui traversait l'étroit
+salon en quatre ou cinq enjambées, les mains derrière le dos et la
+cigarette aux lèvres, rencontrait chaque fois le regard de sa mère.
+
+On eût dit qu'ils s'épiaient, qu'une lutte venait de se déclarer entre
+eux; et un malaise douloureux, un malaise insoutenable crispait le coeur
+de Pierre. Il se disait, torturé et satisfait pourtant: «Doit-elle
+souffrir en ce moment, si elle sait que je l'ai devinée!» Et à chaque
+retour vers le foyer, il s'arrêtait quelques secondes à contempler le
+visage blond de Maréchal, pour bien montrer qu'une idée fixe le hantait.
+Et ce petit portrait, moins grand qu'une main ouverte, semblait une
+personne vivante, méchante, redoutable, entrée soudain dans cette maison
+et dans cette famille.
+
+Tout à coup la sonnette de la rue tinta.
+
+Mme Roland, toujours si calme, eut un sursaut qui révéla le trouble de
+ses nerfs au docteur.
+
+Puis elle dit: «Ça doit être Mme Rosémilly.» Et son oeil anxieux encore
+une fois se leva vers la cheminée.
+
+Pierre comprit, ou crut comprendre sa terreur et son angoisse. Le regard
+des femmes est perçant, leur esprit agile, et leur pensée soupçonneuse.
+Quand celle qui allait entrer apercevrait cette miniature inconnue, du
+premier coup, peut-être, elle découvrirait la ressemblance entre cette
+figure et celle de Jean. Alors elle saurait et comprendrait tout! Il eut
+peur, une peur brusque et horrible que cette honte fût dévoilée, et se
+retournant, comme la porte s'ouvrait, il prit la petite peinture et la
+glissa sous la pendule sans que son père et son frère l'eussent vu.
+
+Rencontrant de nouveau les yeux de sa mère ils lui parurent changés,
+troubles et hagards.
+
+--Bonjour, disait Mme Rosémilly, je viens boire avec vous une tasse de
+thé.
+
+Mais pendant qu'on s'agitait autour d'elle pour s'informer de sa santé,
+Pierre disparut par la porte restée ouverte.
+
+Quand on s'aperçut de son départ, on s'étonna. Jean mécontent, à cause
+de la jeune veuve qu'il craignait blessée, murmurait:
+
+--Quel ours!
+
+Mme Roland répondit:
+
+--Il ne faut pas lui en vouloir, il est un peu malade aujourd'hui et
+fatigué d'ailleurs de sa promenade à Trouville.
+
+--N'importe, reprit Roland, ce n'est pas une raison pour s'en aller
+comme un sauvage.
+
+Mme Rosémilly voulut arranger les choses en affirmant:
+
+--Mais non, mais non, il est parti à l'anglaise; on se sauve toujours
+ainsi dans le monde quand on s'en va de bonne heure.
+
+--Oh! répondit Jean, dans le monde c'est possible, mais on ne traite pas
+sa famille à l'anglaise, et mon frère ne fait que cela, depuis quelque
+temps.
+
+
+
+VI
+
+
+Rien ne survint chez les Roland pendant une semaine ou deux. Le père
+péchait, Jean s'installait aidé de sa mère, Pierre, très sombre, ne
+paraissait plus qu'aux heures des repas.
+
+Son père lui ayant demandé un soir:
+
+--Pourquoi diable nous fais-tu une figure d'enterrement? Ça n'est pas
+d'aujourd'hui que je le remarque!
+
+Le docteur répondit:
+
+--C'est que je sens terriblement le poids de la vie.
+
+Le bonhomme n'y comprit rien et, d'un air désolé:
+
+--Vraiment c'est trop fort. Depuis que nous avons eu le bonheur de cet
+héritage, tout le monde semble malheureux. C'est comme s'il nous était
+arrivé un accident, comme si nous pleurions quelqu'un!
+
+--Je pleure quelqu'un en effet, dit Pierre.
+
+--Toi? Qui donc?
+
+--Oh! quelqu'un que tu n'as pas connu, et que j'aimais trop.
+
+Roland s'imagina qu'il s'agissait d'une amourette, d'une personne légère
+courtisée par son fils, et il demanda:
+
+--Une femme, sans doute?
+
+--Oui, une femme.
+
+--Morte?
+
+--Non, c'est pis, perdue.
+
+--Ah!
+
+Bien qu'il s'étonnât de cette confidence imprévue, faite devant sa
+femme, et du ton bizarre de son fils, le vieux n'insista point, car il
+estimait que ces choses-là ne regardent pas les tiers.
+
+Mme Roland semblait n'avoir point entendu; elle paraissait malade, étant
+très pâle. Plusieurs fois déjà son mari, surpris de la voir s'asseoir
+comme si elle tombait sur son siège, de l'entendre souffler comme si
+elle ne pouvait plus respirer, lui avait dit:
+
+--Vraiment, Louise, tu as mauvaise mine, tu te fatigues trop sans doute
+à installer Jean! Repose-toi un peu, sacristi! Il n'est pas pressé, le
+gaillard, puisqu'il est riche.
+
+Elle remuait la tête sans répondre.
+
+Sa pâleur, ce jour-là, devint si grande que Roland, de nouveau, la
+remarqua.
+
+--Allons, dit-il, ça ne va pas du tout, ma pauvre vieille, il faut te
+soigner.
+
+Puis se tournant vers son fils:
+
+--Tu le vois bien, toi, qu'elle est souffrante, ta mère. L'as-tu
+examinée, au moins?
+
+Pierre répondit:
+
+--Non, je ne m'étais pas aperçu qu'elle eût quelque chose.
+
+Alors Roland se fâcha:
+
+--Mais ça crève les yeux, nom d'un chien! A quoi ça te sert-il d'être
+docteur alors, si tu ne t'aperçois même pas que ta mère est indisposée?
+
+Mais regarde-la, tiens, regarde-la. Non, vrai, on pourrait crever, ce
+médecin-là ne s'en douterait pas!
+
+Mme Roland s'était mise à haleter, si blême que son mari s'écria:
+
+--Mais elle va se trouver mal.
+
+--Non ... non ... ce n'est rien ... ça va passer ... ce n'est rien.
+
+Pierre s'était approché, et la regardant fixement:
+
+--Voyons, qu'est-ce que tu as? dit-il.
+
+Elle répétait, d'une voix basse, précipitée:
+
+--Mais rien ... rien ... je t'assure ... rien.
+
+Roland était parti chercher du vinaigre; il rentra, et tendant la
+bouteille à son fils:
+
+--Tiens ... mais soulage-la donc, toi. As-tu tâté son coeur, au moins?
+
+Comme Pierre se penchait pour prendre son pouls, elle retira sa main
+d'un mouvement si brusque qu'elle heurta une chaise voisine.
+
+--Allons, dit-il d'une voix froide, laisse-toi soigner puisque tu es
+malade.
+
+Alors elle souleva et lui tendit son bras.
+
+Elle avait la peau brûlante, les battements du sang tumultueux et
+saccadés. Il murmura:
+
+--En effet, c'est assez sérieux. Il faudra prendre des calmants. Je vais
+te faire une ordonnance.
+
+Et comme il écrivait, courbé sur son papier, un bruit léger de soupirs
+pressés, de suffocation, de souffles courts et retenus, le fit se
+retourner soudain.
+
+Elle pleurait, les deux mains sur la face.
+
+Roland, éperdu, demandait:
+
+--Louise, Louise, qu'est-ce que tu as? mais qu'est-ce que tu as donc?
+
+Elle ne répondait pas et semblait déchirée par un chagrin horrible et
+profond.
+
+Son mari voulut prendre ses mains et les ôter de son visage. Elle
+résista, répétant:
+
+--Non, non, non.
+
+Il se tourna vers son fils.
+
+--Mais qu'est-ce qu'elle a? Je ne l'ai jamais vue ainsi.
+
+--Ce n'est rien, dit Pierre, une petite crise de nerfs.
+
+Et il lui semblait que son coeur à lui se soulageait à la voir ainsi
+torturée, que cette douleur allégeait son ressentiment, diminuait la
+dette d'opprobre de sa mère. Il la contemplait comme un juge satisfait
+de sa besogne.
+
+Mais soudain elle se leva, se jeta vers la porte, d'un élan si brusque
+qu'on ne put ni le prévoir ni l'arrêter; et elle courut s'enfermer dans
+sa chambre.
+
+Roland et le docteur demeurèrent face à face.
+
+--Est-ce que tu y comprends quelque chose? dit l'un.
+
+--Oui, répondit l'autre, cela vient d'un simple petit malaise nerveux
+qui se déclare souvent à l'âge de maman. Il est probable qu'elle aura
+encore beaucoup de crises comme celle-là.
+
+Elle en eut d'autres en effet, presque chaque jour, et que Pierre
+semblait provoquer d'une parole, comme s'il avait eu le secret de son
+mal étrange et inconnu. Il guettait sur sa figure les intermittences de
+repos, et, avec des ruses de tortionnaire, réveillait par un seul mot la
+douleur un instant calmée.
+
+Et il souffrait autant qu'elle, lui! Il souffrait affreusement de ne
+plus l'aimer, de ne plus la respecter et de la torturer. Quand il avait
+bien avivé la plaie saignante, ouverte par lui dans ce coeur de femme et
+de mère, quand il sentait combien elle était misérable et désespérée, il
+s'en allait seul, par la ville, si tenaillé par les remords, si meurtri
+par la pitié, si désolé de l'avoir ainsi broyée sous son mépris de fils,
+qu'il avait envie de se jeter à la mer, de se noyer pour en finir.
+
+Oh! comme il aurait voulu pardonner, maintenant! mais il ne le pouvait
+point, étant incapable d'oublier. Si seulement il avait pu ne pas la
+faire souffrir; mais il ne le pouvait pas non plus, souffrant toujours
+lui-même. Il rentrait aux heures des repas, plein de résolutions
+attendries, puis dès qu'il l'apercevait, dès qu'il voyait son oeil,
+autrefois si droit et si franc, et fuyant à présent, craintif, éperdu,
+il frappait malgré lui, ne pouvant garder la phrase perfide qui lui
+montait aux lèvres.
+
+L'infâme secret, connu d'eux seuls, l'aiguillonnait contre elle. C'était
+un venin qu'il portait à présent dans les veines et qui lui donnait des
+envies de mordre à la façon d'un chien enragé.
+
+Rien ne le gênait plus pour la déchirer sans cesse, car Jean habitait
+maintenant presque tout à fait son nouvel appartement, et il revenait
+seulement pour dîner et pour coucher, chaque soir, dans sa famille.
+
+Il s'apercevait souvent des amertumes et des violences de son frère,
+qu'il attribuait à la jalousie. Il se promettait bien de le remettre à
+sa place, et de lui donner une leçon un jour ou l'autre, car la vie de
+famille devenait fort pénible à la suite de ces scènes continuelles.
+Mais comme il vivait à part maintenant, il souffrait moins de ces
+brutalités; et son amour de la tranquillité le poussait à la patience.
+La fortune, d'ailleurs, l'avait grisé, et sa pensée ne s'arrêtait plus
+guère qu'aux choses ayant pour lui un intérêt direct. Il arrivait,
+l'esprit plein de petits soucis nouveaux, préoccupé de la coupe d'une
+jaquette, de la forme d'un chapeau de feutre, de la grandeur convenable
+pour des cartes de visite. Et il parlait avec persistance de tous les
+détails de sa maison, de planches posées dans le placard de sa chambre
+pour serrer le linge, de portemanteaux installés dans le vestibule,
+de sonneries électriques disposées pour prévenir toute pénétration
+clandestine dans le logis.
+
+Il avait été décidé qu'à l'occasion de son installation, on ferait une
+partie de campagne à Saint-Jouin, et qu'on reviendrait prendre le thé,
+chez lui, après dîner. Roland voulait aller par mer, mais la distance
+et l'incertitude où l'on était d'arriver par cette voie, si le vent
+contraire soufflait, firent repousser son avis, et un break fut loué
+pour cette excursion.
+
+On partit vers dix heures afin d'arriver pour le déjeuner. La
+grand'route poudreuse se déployait à travers la campagne normande que
+les ondulations des plaines et les fermes entourées d'arbres font
+ressembler à un parc sans fin. Dans la voiture emportée au trot lent
+de deux gros chevaux, la famille Roland, Mme Rosémilly et le capitaine
+Beausire, se taisaient, assourdis par le bruit des roues, et fermaient
+les yeux dans un nuage de poussière.
+
+C'était l'époque des récoltes mûres. A côté des trèfles d'un vert
+sombre, et des betteraves d'un vert cru, les blés jaunes éclairaient la
+campagne d'une lueur dorée et blonde. Ils semblaient avoir bu la lumière
+du soleil tombée sur eux. On commençait à moissonner par places, et dans
+les champs attaqués par les faux on voyait les hommes se balancer en
+promenant au ras du sol leur grande lame en forme d'aile.
+
+Après deux heures de marche, le break prit un chemin à gauche, passa
+près d'un moulin à vent qui tournait, mélancolique épave grise, à moitié
+pourrie et condamnée, dernier survivant des vieux moulins, puis il entra
+dans une jolie cour et s'arrêta devant une maison coquette, auberge
+célèbre dans le pays.
+
+La patronne, qu'on appelle la belle Alphonsine, s'en vint, souriante,
+sur sa porte, et tendit la main aux deux dames qui hésitaient devant le
+marchepied trop haut.
+
+Sous une tente, au bord de l'herbage ombragé de pommiers, des étrangers
+déjeunaient déjà, des Parisiens venus d'Étretat; et on entendait dans
+l'intérieur de la maison des voix, des rires et des bruits de vaisselle.
+
+On dut manger dans une chambre, toutes les salles étant pleines. Soudain
+Roland aperçut contre la muraille des filets à salicoques.
+
+--Ah! ah! cria-t-il, on pêche du bouquet ici?
+
+--Oui, répondit Beausire, c'est même l'endroit où on en prend le plus de
+toute la côte.
+
+--Bigre! si nous y allions après déjeuner?
+
+Il se trouvait justement que la marée était basse à trois heures; et
+on décida que tout le monde passerait l'après-midi dans les rochers, à
+chercher des salicoques.
+
+On mangea peu, pour éviter l'afflux de sang à la tête quand on aurait
+les pieds dans l'eau. On voulait d'ailleurs se réserver pour le dîner,
+qui fut commandé magnifique et qui devait être prêt dès six heures,
+quand on rentrerait.
+
+Roland ne se tenait pas d'impatience. Il voulait acheter les engins
+spéciaux employés pour cette pêche, et qui ressemblent beaucoup à ceux
+dont on se sert pour attraper des papillons dans les prairies.
+
+On les nomme lanets. Ce sont de petites poches en filet attachées sur un
+cercle de bois, au bout d'un long bâton. Alphonsine, souriant toujours,
+les lui prêta. Puis elle aida les deux femmes à faire une toilette
+improvisée pour ne point mouiller leurs robes. Elle offrit des jupes,
+de gros bas de laine et des espadrilles. Les hommes ôtèrent leurs
+chaussettes et achetèrent chez le cordonnier du lieu des savates et des
+sabots.
+
+Puis on se mit en route, le lanet sur l'épaule et la hotte sur le dos.
+Mme Rosémilly, dans ce costume, était tout à fait gentille, d'une
+gentillesse imprévue, paysanne et hardie.
+
+La jupe prêtée par Alphonsine, coquettement relevée et fermée par un
+point de couture afin de pouvoir courir et sauter sans peur dans les
+roches, montrait la cheville et le bas du mollet, un ferme mollet de
+petite femme souple et forte. La taille était libre pour laisser aux
+mouvements leur aisance; et elle avait trouvé, pour se couvrir la tête,
+un immense chapeau de jardinier, en paille jaune, aux bords démesurés,
+à qui une branche de tamaris, tenant un côté retroussé, donnait un air
+mousquetaire et crâne.
+
+Jean, depuis son héritage, se demandait tous les jours s'il l'épouserait
+ou non. Chaque fois qu'il la revoyait, il se sentait décidé à en faire
+sa femme, puis, dès qu'il se trouvait seul, il songeait qu'en attendant
+on a le temps de réfléchir. Elle était moins riche que lui maintenant,
+car elle ne possédait qu'une douzaine de mille francs de revenu, mais en
+biens-fonds, en fermes et en terrains dans le Havre, sur les bassins; et
+cela, plus tard, pouvait valoir une grosse somme. La fortune était
+donc à peu près équivalente, et la jeune veuve assurément lui plaisait
+beaucoup.
+
+En la regardant marcher devant lui ce jour-là, il pensait: «Allons, il
+faut que je me décide. Certes, je ne trouverai pas mieux.»
+
+Ils suivirent un petit vallon en pente, descendant du village vers
+la falaise; et la falaise, au bout de ce vallon, dominait la mer de
+quatre-vingts mètres. Dans l'encadrement des côtes vertes, s'abaissant à
+droite et à gauche, un grand triangle d'eau, d'un bleu d'argent sous le
+soleil, apparaissait au loin, et une voile, à peine visible, avait l'air
+d'un insecte là-bas. Le ciel plein de lumière se mêlait tellement
+à l'eau qu'on ne distinguait point du tout où finissait l'un et où
+commençait l'autre; et les deux femmes, qui précédaient les trois
+hommes, dessinaient sur cet horizon clair leurs tailles serrées dans
+leurs corsages.
+
+Jean, l'oeil allumé, regardait fuir devant lui la cheville mince, la
+jambe fine, la hanche souple et le grand chapeau provocant de Mme
+Rosémilly. Et cette fuite activait son désir, le poussait aux
+résolutions décisives que prennent brusquement les hésitants et les
+timides. L'air tiède, où se mêlait à l'odeur des côtes, des ajoncs,
+des trèfles et des herbes, la senteur marine des roches découvertes,
+l'animait encore en le grisant doucement, et il se décidait un peu plus
+à chaque pas, à chaque seconde, à chaque regard jeté sur la silhouette
+alerte de la jeune femme; il se décidait à ne plus hésiter, à lui dire
+qu'il l'aimait et qu'il désirait l'épouser. La pêche lui servirait,
+facilitant leur tête-à-tête; et ce serait en outre un joli cadre,
+un joli endroit pour parler d'amour, les pieds dans un bassin d'eau
+limpide, en regardant fuir sous les varechs les longues barbes des
+crevettes.
+
+Quand ils arrivèrent au bout du vallon, au bord de l'abîme, ils
+aperçurent un petit sentier qui descendait le long de la falaise, et
+sous eux, entre la mer et le pied de la montagne, à mi-côte à peu près,
+un surprenant chaos de rochers énormes, écroulés, renversés, entassés
+les uns sur les autres dans une espèce de plaine herbeuse et mouvementée
+qui courait à perte de vue vers le sud, formée par les éboulements
+anciens. Sur cette longue bande de broussailles et de gazon secouée,
+eût-on dit, par des sursauts de volcan, les rocs tombés semblaient les
+ruines d'une grande cité disparue qui regardait autrefois l'Océan,
+dominée elle-même par la muraille blanche et sans fin de la falaise.
+
+--Ça, c'est beau, dit en s'arrêtant Mme Rosémilly.
+
+Jean l'avait rejointe, et, le coeur ému, lui offrait la main pour
+descendre l'étroit escalier taillé dans la roche.
+
+Ils partirent en avant, tandis que Beausire, se raidissant sur ses
+courtes jambes, tendait son bras replié à Mme Roland étourdie par le
+vide.
+
+Roland et Pierre venaient les derniers, et le docteur dut traîner son
+père, tellement troublé par le vertige, qu'il se laissait glisser, de
+marche en marche, sur son derrière.
+
+Les jeunes gens, qui dévalaient en tête, allaient vite, et soudain ils
+aperçurent à côté d'un banc de bois qui marquait un repos vers le milieu
+de la valeuse, un filet d'eau claire jaillissant d'un petit trou de la
+falaise. Il se répandait d'abord en un bassin grand comme une cuvette
+qu'il s'était creusé lui-même, puis tombant en cascade haute de deux
+pieds à peine, il s'enfuyait à travers le sentier, où avait poussé un
+tapis de cresson, puis disparaissait dans les ronces et les herbes, à
+travers la plaine soulevée où s'entassaient les éboulements.--Oh! que
+j'ai soif, s'écria Mme Rosémilly. Mais comment boire? Elle essayait de
+recueillir dans le fond de sa main l'eau qui lui fuyait à travers les
+doigts. Jean eut une idée, mit une pierre dans le chemin; et elle
+s'agenouilla dessus afin de puiser à la source même avec ses lèvres qui
+se trouvaient ainsi à la même hauteur.
+
+Quand elle releva sa tête, couverte de gouttelettes brillantes semées
+par milliers sur la peau, sur les cheveux, sur les cils, sur le corsage,
+Jean penché vers elle murmura:--Comme vous êtes jolie! Elle répondit,
+sur le ton qu'on prend pour gronder un enfant:
+
+--Voulez-vous bien vous taire? C'étaient les premières paroles un peu
+galantes qu'ils échangeaient.
+
+--Allons, dit Jean fort troublé, sauvons-nous avant qu'on nous rejoigne.
+
+Il apercevait, en effet, tout près d'eux maintenant, le dos du capitaine
+Beausire qui descendait à reculons afin de soutenir par les deux mains
+Mme Roland, et, plus haut, plus loin, Roland se laissait toujours
+glisser, calé sur son fond de culotte en se traînant sur les pieds et
+sur les coudes avec une allure de tortue, tandis que Pierre le précédait
+en surveillant ses mouvements.
+
+Le sentier moins escarpé devenait une sorte de chemin en pente
+contournant les blocs énormes tombés autrefois de la montagne. Mme
+Rosémilly et Jean se mirent à courir et furent bientôt sur le galet. Ils
+le traversèrent pour gagner les roches. Elles s'étendaient en une
+longue et plate surface couverte d'herbes marines et où brillaient
+d'innombrables flaques d'eau. La mer basse était là-bas, très loin,
+derrière cette plaine gluante de varechs, d'un vert luisant et noir.
+
+Jean releva son pantalon jusqu'au-dessus du mollet et ses manches
+jusqu'au coude, afin de se mouiller sans crainte, puis il dit: «En
+avant!» et sauta avec résolution dans la première mare rencontrée.
+
+Plus prudente, bien que décidée aussi à entrer dans l'eau tout à
+l'heure, la jeune femme tournait autour de l'étroit, bassin, à pas
+craintifs, car elle glissait sur les plantes visqueuses.
+
+--Voyez-vous quelque chose? disait-elle.
+
+--Oui, je vois votre visage qui se reflète dans l'eau.
+
+--Si vous ne voyez que cela, vous n'aurez pas une fameuse pêche.
+
+Il murmura d'une voix tendre:
+
+--Oh! de toutes les pêches c'est encore celle que je préférerais faire.
+
+Elle riait:
+
+--Essayez donc, vous allez voir comme il passera à travers votre filet.
+
+--Pourtant ... si vous vouliez?
+
+--Je veux vous voir prendre des salicoques ... et rien de plus ... pour
+le moment.
+
+--Vous êtes méchante. Allons plus loin, il n'y a rien ici.
+
+Et il lui offrit la main pour marcher sur les rochers gras. Elle
+s'appuyait un peu craintive, et lui, tout à coup, se sentait envahi par
+l'amour, soulevé de désirs, affamé d'elle, comme si le mal qui germait
+en lui avait attendu ce jour-là pour éclore.
+
+Ils arrivèrent bientôt auprès d'une crevasse plus profonde, où
+flottaient sous l'eau frémissante et coulant vers la mer lointaine par
+une fissure invisible, des herbes longues, fines, bizarrement colorées,
+des chevelures roses et vertes, qui semblaient nager.
+
+Mme Rosémilly s'écria:
+
+--Tenez, tenez, j'en vois une, une grosse, une très grosse là-bas!
+
+Il l'aperçut à son tour, et descendit dans le trou résolument, bien
+qu'il se mouillât jusqu'à la ceinture.
+
+Mais la bête remuant ses longues moustaches reculait doucement devant le
+filet. Jean la poussait vers les varechs, sûr de l'y prendre. Quand elle
+se sentit bloquée, elle glissa d'un brusque élan par-dessus le lanet,
+traversa la mare et disparut.
+
+La jeune femme qui regardait, toute palpitante, cette chasse, ne put
+retenir ce cri:--Oh! maladroit.
+
+Il fut vexé, et d'un mouvement irréfléchi traîna son filet dans un fond
+plein d'herbes. En le ramenant à la surface de l'eau, il vit dedans
+trois grosses salicoques transparentes, cueillies à l'aveuglette dans
+leur cachette invisible.
+
+Il les présenta, triomphant, à Mme Rosémilly qui n'osait point les
+prendre, par peur de la pointe aiguë et dentelée dont leur tête fine est
+armée.
+
+Elle s'y décida pourtant, et pinçant entre deux doigts le bout effilé de
+leur barbe, elle les mit, l'une après l'autre, dans sa hotte, avec un
+peu de varech qui les conserverait vivantes. Puis ayant trouvé une
+flaque d'eau moins creuse, elle y entra, à pas hésitants, un peu
+suffoquée par le froid qui lui saisissait les pieds, et elle se mit à
+pêcher elle-même. Elle était adroite et rusée, ayant la main souple et
+le flair de chasseur qu'il fallait. Presque à chaque coup, elle ramenait
+des bêtes trompées et surprises par la lenteur ingénieuse de sa
+poursuite.
+
+Jean maintenant ne trouvait rien, mais il la suivait pas à pas, la
+frôlait, se penchait sur elle, simulait un grand désespoir de sa
+maladresse, voulait apprendre.
+
+--Oh! montrez-moi, disait-il, montrez-moi!
+
+Puis, comme leurs deux visages se reflétaient, l'un contre l'autre, dans
+l'eau si claire dont les plantes noires du fond faisaient une glace
+limpide, Jean souriait à cette tête voisine qui le regardait d'en bas,
+et parfois, du bout des doigts, lui jetait un baiser qui semblait tomber
+dessus.
+
+--Ah! que vous êtes ennuyeux, disait la jeune femme; mon cher, il ne
+faut jamais faire deux choses à la fois.
+
+Il répondit:
+
+--Je n'en fais qu'une. Je vous aime.
+
+Elle se redressa, et d'un ton sérieux:
+
+--Voyons, qu'est-ce qui vous prend depuis dix minutes, avez-vous perdu
+la tête?
+
+--Non, je n'ai pas perdu la tête. Je vous aime, et j'ose, enfin, vous le
+dire.
+
+Ils étaient debout maintenant dans la mare salée qui les mouillait
+jusqu'aux mollets, et les mains ruisselantes appuyées sur leurs filets,
+ils se regardaient au fond des yeux.
+
+Elle reprit, d'un ton plaisant et contrarié:
+
+--Que vous êtes malavisé de me parler de ça en ce moment. Ne
+pouviez-vous attendre un autre jour et ne pas me gâter ma pêche?
+
+Il murmura:
+
+--Pardon, mais je ne pouvais plus me taire. Je vous aime depuis
+longtemps. Aujourd'hui vous m'avez grisé à me faire perdre la raison.
+
+Alors, tout à coup, elle sembla en prendre son parti, se résigner à
+parler d'affaires et à renoncer aux plaisirs.
+
+--Asseyons-nous sur ce rocher, dit-elle, nous pourrons causer
+tranquillement.
+
+Ils grimpèrent sur le roc un peu haut, et lorsqu'ils y furent installés
+côte à côte, les pieds pendants, en plein soleil, elle reprit:
+
+--Mon cher ami, vous n'êtes plus un enfant et je ne suis pas une jeune
+fille. Nous savons fort bien l'un et l'autre de quoi il s'agit, et nous
+pouvons peser toutes les conséquences de nos actes. Si vous vous décidez
+aujourd'hui à me déclarer votre amour, je suppose naturellement que vous
+désirez m'épouser.
+
+Il ne s'attendait guère à cet exposé net de la situation, et il répondit
+niaisement:
+
+--Mais oui.
+
+--En avez-vous parlé à votre père et à votre mère?
+
+--Non, je voulais savoir si vous m'accepteriez.
+
+Elle lui tendit sa main encore mouillée, et comme il y mettait la sienne
+avec élan:
+
+--Moi, je veux bien, dit-elle. Je vous crois bon et loyal. Mais
+n'oubliez point, que je ne voudrais pas déplaire à vos parents.
+
+--Oh! pensez-vous que ma mère n'a rien prévu et qu'elle vous aimerait
+comme elle vous aime si elle ne désirait pas un mariage entre nous?
+
+--C'est vrai, je suis un peu troublée.
+
+Ils se turent. Et il s'étonnait, lui, au contraire, qu'elle fût si peu
+troublée, si raisonnable. Il s'attendait à des gentillesses galantes, à
+des refus qui disent oui, à toute une coquette comédie d'amour mêlée à
+la pêche, dans le clapotement de l'eau! Et c'était fini, il se sentait
+lié, marié, en vingt paroles. Ils n'avaient plus rien à se dire
+puisqu'ils étaient d'accord, et ils demeuraient maintenant un peu
+embarrassés tous deux de ce qui s'était passé, si vite, entre eux, un
+peu confus même, n'osant plus parler, n'osant plus pêcher, ne sachant
+que faire.
+
+La voix de Roland les sauva:
+
+--Par ici, par ici, les enfants. Venez voir Beausire. Il vide la mer, ce
+gaillard-là.
+
+Le capitaine, en effet, faisait une pêche merveilleuse. Mouillé
+jusqu'aux reins, il allait de mare en mare, reconnaissant d'un seul coup
+d'oeil les meilleures places, et fouillant, d'un mouvement lent et sûr
+de son lanet, toutes les cavités cachées sous les varechs.
+
+Et les belles salicoques transparentes, d'un blond gris, frétillaient au
+fond de sa main quand il les prenait d'un geste sec pour les jeter dans
+sa hotte.
+
+Mme Rosémilly surprise, ravie, ne le quitta plus, l'imitant de son
+mieux, oubliant presque sa promesse et Jean qui suivait, rêveur, pour se
+donner tout entière à cette joie enfantine de ramasser des bêtes sous
+les herbes flottantes.
+
+Roland s'écria tout à coup:
+
+--Tiens, Mme Roland qui nous rejoint.
+
+Elle était restée d'abord seule avec Pierre sur la plage, car ils
+n'avaient envie ni l'un ni l'autre de s'amuser à courir dans les roches
+et à barboter dans les flaques; et pourtant ils hésitaient à demeurer
+ensemble. Elle avait peur de lui, et son fils avait peur d'elle et de
+lui-même, peur de sa cruauté qu'il ne maîtrisait point.
+
+Ils s'assirent donc, l'un près de l'autre, sur le galet.
+
+Et tous deux, sous la chaleur du soleil calmée par l'air marin, devant
+le vaste et doux horizon d'eau bleue moirée d'argent, pensaient en même
+temps: «Comme il aurait fait bon ici, autrefois.»
+
+Elle n'osait point parler à Pierre, sachant bien qu'il répondrait une
+dureté; et il n'osait pas parler à sa mère sachant aussi que, malgré
+lui, il le ferait avec violence.
+
+Du bout de sa canne il tourmentait les galets ronds, les remuait et les
+battait. Elle, les yeux vagues, avait pris entre ses doigts trois ou
+quatre petits cailloux qu'elle faisait passer d'une main dans l'autre,
+d'un geste lent et machinal. Puis son regard indécis, qui errait devant
+elle, aperçut, au milieu des varechs, son fils Jean qui péchait avec Mme
+Rosémilly. Alors elle les suivit, épiant leurs mouvements, comprenant
+confusément, avec son instinct de mère, qu'ils ne causaient point
+comme tous les jours. Elle les vit se pencher côte à côte quand ils
+se regardaient dans l'eau, demeurer debout face à face quand ils
+interrogeaient leurs coeurs, puis grimper et, s'asseoir sur le rocher
+pour s'engager l'un envers l'autre.
+
+Leurs silhouettes se détachaient bien nettes, semblaient seules au
+milieu de l'horizon, prenaient dans ce large espace de ciel, de mer, de
+falaises, quelque chose de grand et de symbolique.
+
+Pierre aussi les regardait, et un rire sec sortit brusquement de ses
+lèvres.
+
+Sans se tourner vers lui, Mme Roland lui dit:
+
+--Qu'est-ce que tu as donc?
+
+Il ricanait toujours:
+
+--Je m'instruis. J'apprends comment on se prépare à être cocu.
+
+Elle eut un sursaut de colère, de révolte, choquée du mot, exaspérée de
+ce qu'elle croyait comprendre.
+
+--Pour qui dis-tu ça?
+
+--Pour Jean, parbleu! C'est très comique de les voir ainsi!
+
+Elle murmura, d'une voix basse, tremblante d'émotion:
+
+--Oh! Pierre, que tu es cruel! Cette femme est la droiture même. Ton
+frère ne pourrait trouver mieux.
+
+Il se mit à rire tout à fait, d'un rive voulu et saccadé:
+
+--Ah! ah! ah! La droiture même! Toutes les femmes sont la droiture même
+... et tous leurs maris sont cocus. Ah! ah! ah!
+
+Sans répondre elle se leva, descendit vivement la pente de galets, et,
+au risque de glisser, de tomber dans les trous cachés sous les herbes,
+de se casser la jambe ou le bras, elle s'en alla, courant presque,
+marchant à travers les mares, sans voir, tout droit devant elle, vers
+son autre fils.
+
+En la voyant approcher, Jean lui cria:
+
+--Eh bien? maman, tu te décides?
+
+Sans répondre elle lui saisit le bras comme pour lui dire: «Sauve-moi,
+défends-moi.»
+
+Il vit son trouble et, très surpris:
+
+--Comme tu es pâle! Qu'est-ce que tu as?
+
+Elle balbutia:
+
+--J'ai failli tomber, j'ai eu peur sur ces roches.
+
+Alors Jean la guida, la soutint, lui expliquant la pêche pour qu'elle y
+prît intérêt. Mais comme elle ne l'écoutait guère, et comme il éprouvait
+un besoin violent de se confier à quelqu'un, il l'entraîna plus loin et,
+à voix basse:
+
+--Devine ce que j'ai fait?
+
+--Mais ... mais ... je ne sais pas.
+
+--Devine.
+
+--Je ne ... je ne sais pas
+
+--Eh bien, j'ai dit à Mme Rosémilly que je désirais l'épouser.
+
+Elle ne répondit rien, ayant la tête bourdonnante, l'esprit en détresse
+au point de ne plus comprendre qu'à peine. Elle répéta:
+
+--L'épouser
+
+--Oui, ai-je bien fait? Elle est charmante, n'est-ce pas?
+
+--Oui ... charmante ... tu as bien fait.
+
+--Alors tu m'approuves?
+
+--Oui ... je t'approuve.
+
+--Comme tu dis ça drôlement. On croirait que ... que ... tu n'es pas
+contente.
+
+--Mais oui ... je suis ... contente.
+
+--Bien vrai?
+
+--Bien vrai.
+
+Et pour le lui prouver, elle le saisit à pleins bras et l'embrassa à
+plein visage, par grands baisers de mère.
+
+Puis, quand elle se fut essuyé les yeux, où des larmes étaient venues,
+elle aperçut là-bas sur la plage un corps étendu sur le ventre, comme un
+cadavre, la figure dans le galet: c'était l'autre, Pierre, qui songeait,
+désespéré.
+
+Alors elle emmena son petit Jean plus loin encore, tout près du flot, et
+ils parlèrent longtemps de ce mariage où se rattachait son coeur.
+
+La mer montant les chassa vers les pêcheurs qu'ils rejoignirent, puis
+tout le monde regagna la côte. On réveilla Pierre qui feignait de
+dormir; et le dîner fut très long, arrosé de beaucoup de vins.
+
+
+
+VII
+
+
+Dans le break, en revenant, tous les hommes, hormis Jean, sommeillèrent.
+Beausire et Roland s'abattaient, toutes les cinq minutes, sur une épaule
+voisine qui les repoussait d'une secousse. Ils se redressaient alors,
+cessaient de ronfler, ouvraient les yeux, murmuraient: «Bien beau
+temps,» et retombaient, presque aussitôt, de l'autre côté.
+
+Lorsqu'on entra dans le Havre, leur engourdissement était si profond
+qu'ils eurent beaucoup de peine à le secouer, et Beausire refusa même de
+monter chez Jean où le thé les attendait. On dut le déposer devant sa
+porte.
+
+Le jeune avocat, pour la première fois, allait coucher dans son logis
+nouveau; et une grande joie, un peu puérile, l'avait saisi tout à coup
+de montrer, justement ce soir-là, à sa fiancée l'appartement qu'elle
+habiterait bientôt.
+
+La bonne était partie, Mme Roland ayant déclaré qu'elle ferait chauffer
+l'eau et servirait elle-même, car elle n'aimait pas laisser veiller les
+domestiques, par crainte du feu.
+
+Personne, autre qu'elle, son fils et les ouvriers, n'était encore entré,
+afin que la surprise fût complète quand on verrait combien c'était joli.
+
+Dans le vestibule Jean pria qu'on attendît. Il voulait allumer les
+bougies et les lampes, et il laissa dans l'obscurité Mme Rosémilly, son
+père et son frère, puis il cria: «Arrivez!» en ouvrant toute grande la
+porte à deux battants.
+
+La galerie vitrée, éclairée par un lustre et des verres de couleur
+cachés dans les palmiers, les caoutchoucs et les fleurs, apparaissait
+d'abord pareille à un décor de théâtre. Il y eut une seconde
+d'étonnement. Roland, émerveillé de ce luxe, murmura: «Nom d'un chien,»
+saisi par l'envie de battre des mains comme devant les apothéoses.
+
+Puis on pénétra dans le premier salon, petit, tendu avec une étoffe
+vieil or, pareille à celle des sièges. Le grand salon de consultation
+très simple, d'un rouge saumon pâle, avait grand air.
+
+Jean s'assit dans le fauteuil devant son bureau chargé de livres, et
+d'une voix grave, un peu forcée:
+
+--Oui, Madame, les textes de loi sont formels et me donnent, avec
+l'assentiment que je vous avais annoncé, l'absolue certitude qu'avant
+trois mois l'affaire dont nous nous sommes entretenus recevra une
+heureuse solution.
+
+Il regardait Mme Rosémilly qui se mit à sourire en regardant Mme Roland;
+et Mme Roland, lui prenant la main, la serra.
+
+Jean, radieux, fit une gambade de collégien et s'écria:
+
+--Hein, comme la voix porte bien. Il serait excellent pour plaider, ce
+salon.
+
+Il se mit à déclamer:
+
+--Si l'humanité seule, si ce sentiment de bienveillance naturelle
+que nous éprouvons pour toute souffrance devait être le mobile de
+l'acquittement que nous sollicitons de vous, nous ferions appel à votre
+pitié, messieurs les jurés, à votre coeur de père et d'homme; mais nous
+avons pour nous le droit, et c'est la seule question du droit que nous
+allons soulever devant vous ...
+
+Pierre regardait ce logis qui aurait pu être le sien, et il s'irritait
+des gamineries de son frère, le jugeant, décidément, trop niais et
+pauvre d'esprit.
+
+Mme Roland ouvrit une porte à droite.
+
+--Voici la chambre à coucher, dit-elle.
+
+Elle avait mis à la parer tout son amour de mère. La tenture était en
+cretonne de Rouen qui imitait la vieille toile normande. Un dessin Louis
+XV--une bergère dans un médaillon que fermaient les becs unis de deux
+colombes--donnait aux murs, aux rideaux, au lit, aux fauteuils un air
+galant et champêtre tout à fait gentil.
+
+--Oh! c'est charmant, dit Mme Rosémilly, devenue un peu sérieuse, en
+entrant dans cette pièce.
+
+--Cela vous plaît? demanda Jean.
+
+--Enormément.
+
+--Si vous saviez comme ça me fait plaisir.
+
+Ils se regardèrent une seconde, avec beaucoup de tendresse confiante au
+fond des yeux.
+
+Elle était gênée un peu cependant, un peu confuse dans cette chambre à
+coucher qui serait sa chambre nuptiale. Elle avait remarqué, en entrant,
+que la couche était très large, une vraie couche de ménage, choisie par
+Mme Roland qui avait prévu sans doute et désiré le prochain mariage de
+son fils; et cette précaution de mère lui faisait plaisir cependant,
+semblait lui dire qu'on l'attendait dans la famille.
+
+Puis quand on fut rentré dans le salon, Jean ouvrit brusquement la
+porte de gauche et on aperçut la salle à manger ronde, percée de trois
+fenêtres, et décorée en lanterne japonaise. La mère et le fils avaient
+mis là toute la fantaisie dont ils étaient capables. Cette pièce à
+meubles de bambou, à magots, à potiches, à soieries pailletées d'or, à
+stores transparents où des perles de verre semblaient des gouttes d'eau,
+à éventails cloués aux murs pour maintenir les étoffes, avec ses écrans,
+ses sabres, ses masques, ses grues faites en plumes véritables, tous ses
+menus bibelots de porcelaine, de bois, de papier, d'ivoire, de nacre et
+de bronze, avait l'aspect prétentieux et maniéré que donnent les mains
+inhabiles et les yeux ignorants aux choses qui exigent le plus de tact,
+de goût et d'éducation artiste. Ce fut celle cependant qu'on admira le
+plus. Pierre seul fit des réserves avec une ironie un peu amère dont son
+frère se sentit blessé.
+
+Sur la table, les fruits se dressaient en pyramides, et les gâteaux
+s'élevaient en monuments.
+
+On n'avait guère faim; on suça les fruits et on grignota les pâtisseries
+plutôt qu'on ne les mangea. Puis, au bout d'une heure, Mme Rosémilly
+demanda la permission de se retirer.
+
+Il fut décidé que le père Roland l'accompagnerait à sa porte et
+partirait immédiatement avec elle, tandis que Mme Roland, en l'absence
+de la bonne, jetterait son coup d'oeil de mère sur le logis afin que son
+fils ne manquât de rien.
+
+--Faut-il revenir te chercher? demanda Roland.
+
+Elle hésita, puis répondit:
+
+--Non, mon gros, couche-toi. Pierre me ramènera.
+
+Dès qu'ils furent partis, elle souffla les bougies, serra les gâteaux,
+le sucre et les liqueurs dans un meuble dont la clef fut remise à Jean;
+puis elle passa dans la chambre à coucher, entr'ouvrit le lit, regarda
+si la carafe était remplie d'eau fraîche et la fenêtre bien fermée.
+
+Pierre et Jean étaient demeurés dans le petit salon, celui-ci encore
+froissé de la critique faite sur son goût, et celui-là de plus en plus
+agacé de voir son frère dans ce logis.
+
+Ils fumaient assis tous les deux, sans se parler. Pierre tout à coup se
+leva:
+
+--Cristi! dit-il, la veuve avait l'air bien vanné ce soir, les
+excursions ne lui réussissent pas.
+
+Jean se sentit soulevé soudain par une de ces promptes et furieuses
+colères de débonnaires blessés au coeur.
+
+Le souffle lui manquait tant son émotion était vive, et il balbutia:
+
+--Je te défends désormais de dire «la veuve» quand tu parleras de Mme
+Rosémilly.
+
+Pierre se tourna vers lui, hautain:
+
+--Je crois que tu me donnes des ordres. Deviens-tu fou, par hasard?
+
+Jean aussitôt s'était dressé:
+
+--Je ne deviens pas fou, mais j'en ai assez de tes manières envers moi.
+
+Pierre ricana:
+
+--Envers toi? Est-ce que tu fais partie de Mme Rosémilly?
+
+--Sache que Mme Rosémilly va devenir ma femme.
+
+L'autre rit plus fort:
+
+--Ah! ah! très bien. Je comprends maintenant pourquoi je ne devrai
+plus l'appeler «la veuve». Mais tu as pris une drôle de manière pour
+m'annoncer ton mariage.
+
+--Je te défends de plaisanter ... tu entends ... je te le défends.
+
+Jean s'était approché, pâle, la voix tremblante, exaspéré de cette
+ironie poursuivant la femme qu'il aimait et qu'il avait choisie.
+
+Mais Pierre soudain devint aussi furieux. Tout ce qui s'amassait eu lui
+de colères impuissantes, de rancunes écrasées, de révoltes domptées
+depuis quelque temps et de désespoir silencieux, lui montant à la tête,
+l'étourdit comme un coup de sang.
+
+--Tu oses? ... Tu oses? ... Et moi je t'ordonne de te taire, tu entends,
+je te l'ordonne.
+
+Jean, surpris de cette violence, se tut quelques secondes, cherchant,
+dans ce trouble d'esprit où nous jette la fureur, la chose, la phrase,
+le mot, qui pourrait blesser son frère jusqu'au coeur.
+
+Il reprit, en s'efforçant de se maîtriser pour bien frapper, de ralentir
+sa parole pour la rendre plus aiguë:
+
+--Voilà longtemps que je te sais jaloux de moi, depuis le jour où tu as
+commencé à dire «la veuve» parce que tu as compris que cela me faisait
+mal.
+
+Pierre poussa un de ces rires stridents et méprisants qui lui étaient
+familiers:
+
+--Ah! ah! mon Dieu! Jaloux de toi! ... moi? ... moi? ... moi? ... et de
+quoi? ... de quoi, mon Dieu? ... de ta figure ou de ton esprit? ...
+
+Mais Jean sentit bien qu'il avait touché la plaie de cette âme.
+
+--Oui, tu es jaloux de moi, et jaloux depuis l'enfance; et tu es devenu
+furieux quand tu as vu que cette femme me préférait et qu'elle ne
+voulait pas de toi.
+
+Pierre bégayait, exaspéré de cette supposition:
+
+--Moi ... moi... jaloux de toi? à cause de cette cruche, de cette dinde,
+de cette oie grasse? ...
+
+Jean qui voyait porter ses coups reprit:
+
+--Et le jour où tu as essayé de ramer plus fort que moi, dans la
+_Perle_? Et tout ce que tu dis devant elle pour te faire valoir?
+Mais tu crèves de jalousie! Et quand cette fortune m'est arrivée, tu
+es devenu enragé, et tu m'as détesté, et tu l'as montré de toutes les
+manières, et tu as fait souffrir tout le monde, et tu n'es pas une heure
+sans cracher la bile qui t'étouffe.
+
+Pierre ferma ses poings de fureur avec une envie irrésistible de sauter
+sur son frère et de le prendre à la gorge:
+
+--Ah! tais-toi, cette fois, ne parle point de cette fortune.
+
+Jean s'écria:
+
+--Mais la jalousie te suinte de la peau. Tu ne dis pas un mot à mon
+père, à ma mère ou à moi, où elle n'éclate. Tu feins de me mépriser
+parce que tu es jaloux! tu cherches querelle à tout le monde parce que
+tu es jaloux. Et maintenant que je suis riche, tu ne te contiens plus,
+tu es devenu venimeux, tu tortures notre mère comme si c'était sa faute!
+...
+
+Pierre avait reculé jusqu'à la cheminée, la bouche entr'ouverte, l'oeil
+dilaté, en proie à une de ces folies de rage qui font commettre des
+crimes.
+
+Il répéta d'une voix plus basse, mais haletante:
+
+--Tais-toi, tais-toi donc!
+
+--Non. Voilà longtemps que je voulais te dire ma pensée entière; tu m'en
+donnes l'occasion, tant pis pour toi. J'aime une femme! Tu le sais et tu
+la railles devant moi, tu me pousses à bout; tant pis pour toi. Mais je
+casserai tes dents de vipère, moi! Je te forcerai à me respecter.
+
+--Te respecter, toi?
+
+--Oui, moi!
+
+--Te respecter ... toi ... qui nous as tous déshonorés, par ta cupidité!
+
+--Tu dis? Répète ... répète? ...
+
+--Je dis qu'on n'accepte pas la fortune d'un homme quand on passe pour
+le fils d'un autre.
+
+Jean demeurait immobile, ne comprenant pas, effaré devant l'insinuation
+qu'il pressentait:
+
+--Comment? Tu dis ... répète encore?
+
+--Je dis ce que tout le monde chuchote, ce que tout le monde colporte,
+que tu es le fils de l'homme qui t'a laissé sa fortune. Eh bien! un
+garçon propre n'accepte pas l'argent qui déshonore sa mère.
+
+--Pierre ... Pierre ... Pierre ... y songes-tu? ... Toi ... c'est toi
+... toi ... qui prononces cette infamie?
+
+--Oui ... moi ... c'est moi. Tu ne vois donc point que j'en crève de
+chagrin depuis un mois, que je passe mes nuits sans dormir et mes jours
+à me cacher comme une bête, que je ne sais plus ce que je dis ni ce que
+je fais, ni ce que je deviendrai tant je souffre, tant je suis affolé de
+honte et de douleur, car j'ai deviné d'abord et je sais maintenant.
+
+--Pierre ... Tais-toi ... Maman est dans la chambre à côté! Songe
+qu'elle peut nous entendre ... qu'elle nous entend ...
+
+Mais il fallait qu'il vidât son coeur! et il dit tout, ses soupçons,
+ses raisonnements, ses luttes, sa certitude, et l'histoire du portrait
+encore une fois disparu.
+
+Il parlait par phrases courtes, hachées, presque sans suite, des phrases
+d'halluciné.
+
+Il semblait maintenant avoir oublié Jean et sa mère dans la pièce
+voisine. Il parlait comme si personne ne l'écoutait, parce qu'il devait
+parler, parce qu'il avait trop souffert, trop comprimé et refermé sa
+plaie. Elle avait grossi comme une tumeur, et cette tumeur venait de
+crever, éclaboussant tout le monde. Il s'était mis à marcher comme il
+faisait presque toujours; et les yeux fixes devant lui, gesticulant,
+dans une frénésie de désespoir, avec des sanglots dans la gorge, des
+retours de haine contre lui-même, il parlait comme s'il eût confessé
+sa misère et la misère des siens, comme s'il eût jeté sa peine à l'air
+invisible et sourd où s'envolaient ses paroles.
+
+Jean éperdu, et presque convaincu soudain par l'énergie aveugle de son
+frère, s'était adossé contre la porte derrière laquelle il devinait que
+leur mère les avait entendus.
+
+Elle ne pouvait point sortir; il fallait passer par le salon. Elle
+n'était point revenue; donc elle n'avait pas osé.
+
+Pierre tout à coup frappant du pied, cria:
+
+--Tiens, je suis un cochon d'avoir dit ça!
+
+Et il s'enfuit, nu-tête, dans l'escalier.
+
+Le bruit de la grande porte de la rue, retombant avec fracas, réveilla
+Jean de la torpeur profonde où il était tombé. Quelques secondes
+s'étaient écoulées, plus longues que des heures, et son âme s'était
+engourdie dans un hébétement d'idiot. Il sentait bien qu'il lui faudrait
+penser tout à l'heure, et agir, mais il attendait, ne voulant même plus
+comprendre, savoir, se rappeler, par peur, par faiblesse, par lâcheté.
+Il était de la race des temporiseurs qui remettent toujours au
+lendemain; et quand il lui fallait, sur-le-champ, prendre une
+résolution, il cherchait encore, par instinct, à gagner quelques
+moments.
+
+Mais le silence profond qui l'entourait maintenant, après les
+vociférations de Pierre, ce silence subit des murs, des meubles, avec
+cette lumière vive des six bougies et des deux lampes, l'effraya si fort
+tout à coup qu'il eut envie de se sauver aussi.
+
+Alors il secoua sa pensée, il secoua son coeur, et il essaya de
+réfléchir.
+
+Jamais il n'avait rencontré une difficulté dans sa vie. Il est des
+hommes qui se laissent aller comme l'eau qui coule. Il avait fait ses
+classes avec soin, pour n'être pas puni, et terminé ses études de droit
+avec régularité parce que son existence était calme. Toutes les choses
+du monde lui paraissaient naturelles sans éveiller autrement son
+attention. Il aimait l'ordre, la sagesse, le repos par tempérament,
+n'ayant point de replis dans l'esprit; et il demeurait, devant cette
+catastrophe, comme un homme qui tombe à l'eau sans avoir jamais nagé.
+
+Il essaya de douter d'abord. Son frère avait menti par haine, et par
+jalousie?
+
+Et pourtant, comment aurait-il été assez misérable pour dire de leur
+mère une chose pareille s'il n'avait pas été lui-même égaré par le
+désespoir? Et puis Jean gardait dans l'oreille, dans le regard, dans les
+nerfs, jusque dans le fond de la chair, certaines paroles, certains cris
+de souffrance, des intonations et des gestes de Pierre, si douloureux
+qu'ils étaient irrésistibles, aussi irrécusables que la certitude.
+
+Il demeurait trop écrasé pour faire un mouvement ou pour avoir une
+volonté. Sa détresse devenait intolérable; et il sentait que, derrière
+la porte, sa mère était là qui avait tout entendu et qui attendait.
+
+Que faisait-elle? Pas un mouvement, pas un frisson, pas un souffle, pas
+un soupir ne révélait la présence d'un être derrière cette planche. Se
+serait-elle sauvée? Mais par où? Si elle s'était sauvée ... elle avait
+donc sauté de la fenêtre dans la rue!
+
+Un sursaut de frayeur le souleva, si prompt et si dominateur qu'il
+enfonça plutôt qu'il n'ouvrit la porte et se jeta dans sa chambre.
+
+Elle semblait vide. Une seule bougie l'éclairait, posée sur la commode.
+
+Jean s'élança vers la fenêtre, elle était fermée, avec les volets clos.
+Il se retourna, fouillant les coins noirs de son regard anxieux, et il
+s'aperçut que les rideaux du lit avaient été tirés. Il y courut et les
+ouvrit. Sa mère était étendue sur sa couche, la figure enfouie dans
+l'oreiller qu'elle avait ramené de ses deux mains crispées sur sa tête,
+pour ne plus entendre.
+
+Il la crut d'abord étouffée. Puis, l'ayant saisie par les épaules, il
+la retourna sans qu'elle lâchât l'oreiller qui lui cachait le visage et
+qu'elle mordait pour ne pas crier.
+
+Mais le contact de ce corps raidi, de ces bras crispés, lui communiqua
+la secousse de son indicible torture. L'énergie et la force dont elle
+retenait avec ses doigts et avec ses dents la toile gonflée de plumes,
+sur sa bouche, sur ses yeux et sur ses oreilles pour qu'il ne la vît
+point et ne lui parlât pas, lui fit deviner, par la commotion qu'il
+reçut, jusqu'à quel point on peut souffrir. Et son coeur, son simple
+coeur, fut déchiré de pitié. Il n'était pas un juge, lui, même un juge
+miséricordieux, il était un homme plein de faiblesse et un fils plein de
+tendresse. Il ne se rappela rien de ce que l'autre lui avait dit, il ne
+raisonna pas et ne discuta point, il toucha seulement de ses deux mains
+le corps inerte de sa mère, et ne pouvant arracher l'oreiller de sa
+figure, il cria, en baisant sa robe:
+
+--Maman, maman, ma pauvre maman, regarde-moi!
+
+Elle aurait semblé morte si tous ses membres n'eussent été parcourus
+d'un frémissement presque insensible, d'une vibration de corde tendue.
+Il répétait:
+
+--Maman, maman, écoute-moi. Ça n'est pas vrai. Je sais bien que ça n'est
+pas vrai.
+
+Elle eut un spasme, une suffocation, puis tout à coup elle sanglota dans
+l'oreiller. Alors tous ses nerfs se détendirent, ses muscles raidis
+s'amollirent, ses doigts s'entr'ouvrant lâchèrent la toile; et il lui
+découvrit la face.
+
+Elle était toute pâle, toute blanche, et de ses paupières fermées on
+voyait couler des gouttes d'eau. L'ayant enlacée par le cou, il lui
+baisa les yeux, lentement, par grands baisers désolés qui se mouillaient
+à ses larmes, et il disait toujours:
+
+--Maman, ma chère maman, je sais bien que ça n'est pas vrai. Ne pleure
+pas, je le sais! Ça n'est pas vrai!
+
+Elle se souleva, s'assit, le regarda, et avec un de ces efforts de
+courage qu'il faut, en certains cas, pour se tuer, elle lui dit:
+
+--Non, c'est vrai, mon enfant.
+
+Et ils restèrent sans paroles, l'un devant l'autre. Pendant quelques
+instants encore elle suffoqua, tendant la gorge, en renversant la tête
+pour respirer, puis elle se vainquit de nouveau et reprit:
+
+--C'est vrai, mon enfant. Pourquoi mentir? C'est vrai. Tu ne me croirais
+pas, si je mentais.
+
+Elle avait l'air d'une folle. Saisi de terreur, il tomba à genoux près
+du lit en murmurant:
+
+--Tais-toi, maman, tais-toi.
+
+Elle s'était levée, avec une résolution et une énergie effrayantes.
+
+--Mais je n'ai plus rien à te dire, mon enfant, adieu.
+
+Et elle marcha vers la porte.
+
+Il la saisit à pleins bras, criant:
+
+--Qu'est-ce que tu fais, maman, où vas-tu?
+
+--Je ne sais pas ... est-ce que je sais ... je n'ai plus rien à faire
+... puisque je suis toute seule.
+
+Elle se débattait pour s'échapper. La retenant, il ne trouvait qu'un mot
+à lui répéter:
+
+--Maman ... maman ... maman...
+
+Et elle disait dans ses efforts pour rompre cette étreinte:
+
+--Mais non, mais non, je ne suis plus la mère maintenant, je ne suis
+plus rien pour toi, pour personne, plus rien, plus rien! Tu n'as plus ni
+père ni mère, mon pauvre enfant ... adieu.
+
+Il comprit brusquement que s'il la laissait partir il ne la reverrait
+jamais, et, l'enlevant, il la porta sur un fauteuil, l'assit de force,
+puis s'agenouillant et formant une chaîne de ses bras:
+
+--Tu ne sortiras point d'ici, maman; moi je t'aime, et je te garde. Je
+te garde toujours, tu es à moi.
+
+Elle murmura d'une voix accablée:
+
+--Non, mon pauvre garçon, ça n'est plus possible. Ce soir tu pleures, et
+demain tu me jetterais dehors. Tu ne me pardonnerais pas non plus.
+
+Il répondit avec un si grand élan de si sincère amour:--Oh! moi? moi?
+Comme tu me connais peu!--qu'elle poussa un cri, lui prit la tête
+par les cheveux, à pleines mains, l'attira avec violence et le baisa
+éperdument à travers la figure.
+
+Puis elle demeura immobile, la joue contre la joue de son fils, sentant,
+à travers sa barbe, la chaleur de sa chair; et elle lui dit, tout bas,
+dans l'oreille:
+
+--Non, mon petit Jean. Tu ne me pardonnerais pas demain. Tu le crois et
+tu te trompes. Tu m'as pardonné ce soir, et ce pardon-là m'a sauvé la
+vie; mais il ne faut plus que tu me voies.
+
+Il répéta, en l'étreignant:
+
+--Maman, ne dis pas ça!
+
+--Si, mon petit, il faut que je m'en aille.
+
+Je ne sais pas où, ni comment je m'y prendrai, ni ce que je dirai, mais
+il le faut. Je n'oserais plus te regarder, ni t'embrasser, comprends-tu?
+
+Alors, à son tour, il lui dit, tout bas, dans l'oreille:
+
+--Ma petite mère, tu resteras, parce je le veux, parce que j'ai besoin
+de toi. Et tu vas me jurer de m'obéir, tout de suite.
+
+--Non, mon enfant.
+
+--Oh! maman, il le faut, tu entends. Il le faut.
+
+--Non, mon enfant, c'est impossible. Ce serait nous condamner tous à
+l'enfer. Je sais ce que c'est, moi, que ce supplice-là, depuis un mois.
+Tu es attendri, mais quand ce sera passé, quand tu me regarderas comme
+me regarde Pierre, quand tu te rappelleras ce que je t'ai dit! ... Oh!
+... mon petit Jean, songe ... songe que je suis ta mère! ...
+
+--Je ne veux pas que tu me quittes, maman. Je n'ai que toi.
+
+--Mais pense, mon fils, que nous ne pourrons plus nous voir sans rougir
+tous les deux, sans que je me sente mourir de honte et sans que tes yeux
+fassent baisser les miens.
+
+--Ça n'est pas vrai, maman.
+
+--Oui, oui, oui, c'est vrai! Oh! j'ai compris, va, toutes les luttes de
+ton pauvre frère, toutes, depuis le premier jour. Maintenant, lorsque
+je devine son pas dans la maison, mon coeur saute à briser ma poitrine,
+lorsque j'entends sa voix, je sens que je vais m'évanouir. Je t'avais
+encore, toi! Maintenant, je ne t'ai plus. Oh! mon petit Jean, crois-tu
+que je pourrais vivre entre vous deux?
+
+--Oui, maman. Je t'aimerai tant que tu n'y penseras plus.
+
+--Oh! oh! comme si c'était possible!
+
+--Oui, c'est possible.
+
+--Comment veux-tu que je n'y pense plus entre ton frère et toi? Est-ce
+que vous n'y penserez plus, vous?
+
+--Moi. Je te le jure!
+
+--Mais tu y penseras à toutes les heures du jour.
+
+--Non, je te le jure. Et puis, écoute: si tu pars, je m'engage et je me
+fais tuer.
+
+Elle fut bouleversée par cette menace puérile et étreignit Jean en le
+caressant avec une tendresse passionnée. Il reprit:
+
+--Je t'aime plus que tu ne crois, va, bien plus, bien plus. Voyons, sois
+raisonnable. Essaye de rester seulement huit jours. Veux-tu me promettre
+huit jours? Tu ne peux pas me refuser ça?
+
+Elle posa ses deux mains sur les épaules de Jean, et le tenant à la
+longueur de ses bras:
+
+--Mon enfant ... tâchons d'être calmes et de ne pas nous attendrir.
+Laisse-moi te parler d'abord. Si je devais une seule fois entendre sur
+tes lèvres ce que j'entends depuis un mois dans la bouche de ton frère,
+si je devais une seule fois voir dans tes yeux ce que je lis dans les
+siens, si je devais deviner rien que par un mot ou par un regard que je
+te suis odieuse comme à lui ... une heure après, tu entends, une heure
+après ... je serais partie pour toujours.
+
+--Maman, je te jure ...
+
+--Laisse-moi parler ... Depuis un mois j'ai souffert tout ce qu'une
+créature peut souffrir. A partir du moment où j'ai compris que ton
+frère, que mon autre fils me soupçonnait, et qu'il devinait, minute par
+minute, la vérité, tous les instants de ma vie ont été un martyre qu'il
+est impossible de t'exprimer.
+
+Elle avait une voix si douloureuse que la contagion de sa torture emplit
+de larmes les yeux de Jean.
+
+Il voulut l'embrasser, mais elle le repoussa.
+
+--Laisse-moi ... écoute ... j'ai encore tant de choses à te dire pour
+que tu comprennes ... mais tu ne comprendras pas ... c'est que ... si je
+devais rester ... il faudrait ... Non, je ne peux pas! ...
+
+--Dis, maman, dis.
+
+--Eh bien! oui. Au moins je ne t'aurai pas trompé ... Tu veux que je
+reste avec toi, n'est-ce pas? Pour cela, pour que nous puissions nous
+voir encore, nous parler, nous rencontrer toute la journée dans la
+maison, car je n'ose plus ouvrir une porte dans la peur de trouver
+ton frère derrière elle, pour cela il faut, non pas que tu me
+pardonnes,--rien ne fait plus de mal qu'un pardon,--mais que tu ne m'en
+veuilles pas de ce que j'ai fait ... Il faut que tu te sentes assez
+fort, assez différent de tout le monde pour te dire que tu n'es pas le
+fils de Roland, sans rougir de cela et sans me mépriser! ... Moi j'ai
+assez souffert ... j'ai trop souffert, je ne peux plus, non, je ne peux
+plus! Et ce n'est pas d'hier, va, c'est de longtemps ... Mais tu ne
+pourras jamais comprendre ça, toi! Pour que nous puissions encore vivre
+ensemble, et nous embrasser, mon petit Jean, dis-toi bien que si j'ai
+été la maîtresse de ton père, j'ai été encore plus sa femme, sa vraie
+femme, que je n'en ai pas honte au fond du coeur, que je ne regrette
+rien, que je l'aime encore tout mort qu'il est, que je l'aimerai
+toujours, que je n'ai aimé que lui, qu'il a été toute ma vie, toute ma
+joie, tout mon espoir, toute ma consolation, tout, tout, tout pour moi,
+pendant si longtemps! Écoute, mon petit, devant Dieu qui m'entend, je
+n'aurais jamais rien eu de bon dans l'existence, si je ne l'avais pas
+rencontré, jamais rien, pas une tendresse, pas une douceur, pas une de
+ces heures qui nous font tant regretter de vieillir, rien! Je lui dois
+tout! Je n'ai eu que lui au monde, et puis vous deux, ton frère et toi.
+Sans vous ce serait vide, noir et vide comme la nuit. Je n'aurais jamais
+aimé rien, rien connu, rien désiré, je n'aurais pas seulement pleuré,
+car j'ai pleuré, mon petit Jean. Oh! oui, j'ai pleuré, depuis que nous
+sommes venus ici. Je m'étais donnée à lui tout entière, corps et âme,
+pour toujours, avec bonheur, et pendant plus de dix ans j'ai été sa
+femme comme il a été mon mari devant Dieu qui nous avait faits l'un pour
+l'autre. Et puis, j'ai compris qu'il m'aimait moins. Il était toujours
+bon et prévenant, mais je n'étais plus pour lui ce que j'avais été.
+C'était fini! Oh! que j'ai pleuré! ... Comme c'est misérable et
+trompeur, la vie!.. Il n'y a rien qui dure ... Et nous sommes arrivés
+ici; et jamais je ne l'ai plus revu, jamais il n'est venu ... Il
+promettait dans toutes ses lettres! ... Je l'attendais toujours! ...
+et je ne l'ai plus revu! ... et voilà qu'il est mort! ... Mais il nous
+aimait encore puisqu'il a pensé à toi. Moi je l'aimerai jusqu'à mon
+dernier soupir, et je ne le renierai jamais, et je t'aime parce que tu
+es son enfant, et je ne pourrais pas avoir honte de lui devant toi!
+Comprends-tu? je ne pourrais pas! Si tu veux que je reste, il faut que
+tu acceptes d'être son fils et que nous parlions de lui quelquefois,
+et que tu l'aimes un peu, et que nous pensions à lui quand nous nous
+regarderons. Si tu ne veux pas, si tu ne peux pas, adieu, mon petit, il
+est impossible que nous restions ensemble maintenant! je ferai ce que tu
+décideras: Jean répondit d'une voix douce:
+
+--Reste, maman.
+
+Elle le serra dans ses bras et se remit à pleurer; puis elle reprit, la
+joue contre sa joue:
+
+--Oui, mais Pierre? Qu'allons-nous devenir avec lui?
+
+Jean murmura:
+
+--Nous trouverons quelque chose. Tu ne peux plus vivre auprès de lui.
+
+Au souvenir de l'aîné elle fut crispée d'angoisse.
+
+--Non, je ne puis plus, non! non!
+
+Et se jetant sur le coeur de Jean, elle s'écria, l'âme en détresse:
+
+--Sauve-moi de lui, toi, mon petit, sauve-moi, fais quelque chose, je ne
+sais pas ... trouve ... sauve-moi!
+
+--Oui, maman, je chercherai.
+
+--Tout de suite ... il faut ... Tout de suite ... ne me quitte pas! J'ai
+si peur de lui ... si peur!
+
+--Oui, je trouverai. Je te promets.
+
+--Oh! mais vite, vite! Tu ne comprends pas ce qui se passe en moi quand
+je le vois.
+
+Puis elle lui murmura tout bas, dans l'oreille:
+
+--Garde-moi ici, chez toi.
+
+Il hésita, réfléchit et comprit, avec son bon sens positif, le danger de
+cette combinaison.
+
+Mais il dut raisonner longtemps, discuter, combattre avec des arguments
+précis son affolement et sa terreur.
+
+--Seulement ce soir, disait-elle, seulement cette nuit. Tu feras dire
+demain à Roland que je me suis trouvée malade.
+
+--Ce n'est pas possible, puisque Pierre est rentré. Voyons, aie du
+courage. J'arrangerai tout, je te le promets, dès demain. Je serai
+à neuf heures à la maison. Voyons, mets ton chapeau. Je vais te
+reconduire.
+
+--Je ferai ce que tu voudras, dit-elle avec un abandon enfantin,
+craintif et reconnaissant.
+
+Elle essaya de se lever; mais la secousse avait été trop forte; elle ne
+pouvait encore se tenir sur ses jambes.
+
+Alors il lui fit boire de l'eau sucrée, respirer de l'alcali, et il lui
+lava les tempes avec du vinaigre. Elle se laissait faire, brisée et
+soulagée comme après un accouchement.
+
+Elle put enfin marcher et prit son bras. Trois heures sonnaient quand
+ils passèrent à l'hôtel de ville.
+
+Devant la porte de leur logis il l'embrassa et lui dit: «Adieu, maman,
+bon courage.»
+
+Elle monta, à pas furtifs, l'escalier silencieux, entra dans sa chambre,
+se dévêtit bien vite, et se glissa, avec l'émotion retrouvée des
+adultères anciens, auprès de Roland qui ronflait.
+
+Seul dans la maison, Pierre ne dormait pas et l'avait entendue revenir.
+
+
+
+VIII
+
+
+Quand il fut rentré dans son appartement, Jean s'affaissa sur un divan,
+car les chagrins et les soucis qui donnaient à son frère des envies de
+courir et de fuir comme une bête chassée, agissant diversement sur sa
+nature somnolente, lui cassaient les jambes et les bras. Il se sentait
+mou à ne plus faire un mouvement, à ne pouvoir gagner son lit, mou de
+corps et d'esprit, écrasé et désolé. Il n'était point frappé, comme
+l'avait été Pierre, dans la pureté de son amour filial, dans cette
+dignité secrète qui est l'enveloppe des coeurs fiers, mais accablé par
+un coup du destin qui menaçait en même temps ses intérêts les plus
+chers.
+
+Quand son âme enfin se fut calmée, quand sa pensée se fut éclaircie
+ainsi qu'une eau battue et remuée, il envisagea la situation qu'on
+venait de lui révéler. S'il eût appris de toute autre manière le secret
+de sa naissance, il se serait assurément indigné et aurait ressenti un
+profond chagrin; mais après sa querelle avec son frère, après cette
+délation violente et brutale ébranlant ses nerfs, l'émotion poignante
+de la confession de sa mère le laissa sans énergie pour se révolter. Le
+choc reçu par sa sensibilité avait été assez fort pour emporter, dans un
+irrésistible attendrissement, tous les préjugés et toutes les saintes
+susceptibilités de la morale naturelle. D'ailleurs, il n'était pas un
+homme de résistance. Il n'aimait lutter contre personne et encore moins
+contre lui-même; il se résigna donc, et par un penchant instinctif, par
+un amour inné du repos, de la vie douce et tranquille, il s'inquiéta
+aussitôt des perturbations qui allaient surgir autour de lui et
+l'atteindre du même coup. Il les pressentait inévitables, et, pour les
+écarter, il se décida à des efforts surhumains d'énergie et d'activité.
+Il fallait que tout de suite, dès le lendemain, la difficulté fût
+tranchée, car il avait aussi par instants ce besoin impérieux des
+solutions immédiates qui constitue toute la force des faibles,
+incapables de vouloir longtemps. Son esprit d'avocat, habitué d'ailleurs
+à démêler et à étudier les situations compliquées, les questions d'ordre
+intime, dans les familles troublées, découvrit immédiatement toutes les
+conséquences prochaines de l'état d'âme de son frère. Malgré lui il en
+envisageait les suites à un point de vue presque professionnel, comme
+s'il eût réglé les relations futures de clients après une catastrophe
+d'ordre moral. Certes un contact continuel avec Pierre lui devenait
+impossible. Il l'éviterait facilement en restant chez lui, mais il était
+encore inadmissible que leur mère continuât à demeurer sous le même toit
+que son fils aîné.
+
+Et longtemps il médita, immobile sur les coussins, imaginant et rejetant
+des combinaisons sans trouver rien qui pût le satisfaire.
+
+Mais une idée soudaine l'assaillit:--Cette fortune qu'il avait reçue, un
+honnête homme la garderait-il?
+
+Il se répondit: «Non» d'abord, et se décida à la donner aux pauvres.
+C'était dur, tant pis, il vendrait son mobilier et travaillerait comme
+un autre, comme travaillent tous ceux qui débutent. Cette résolution
+virile et douloureuse fouettant son courage, il se leva et vint poser
+son front contre les vitres. Il avait été pauvre, il redeviendrait
+pauvre. Il n'en mourrait pas, après tout. Ses yeux regardaient le bec de
+gaz qui brûlait en face de lui de l'autre côté de la rue. Or, comme une
+femme attardée passait sur le trottoir, il songea brusquement à Mme
+Rosémilly, et il reçut au coeur la secousse des émotions profondes nées
+en nous d'une pensée cruelle. Toutes les conséquences désespérantes de
+sa décision lui apparurent en même temps. Il devrait renoncer à épouser
+cette femme, renoncer au bonheur, renoncer à tout. Pouvait-il agir
+ainsi, maintenant qu'il s'était engagé vis-à-vis d'elle? Elle l'avait
+accepté le sachant riche. Pauvre, elle l'accepterait encore; mais
+avait-il le droit de lui demander, de lui imposer ce sacrifice? Ne
+valait-il pas mieux garder cet argent comme un dépôt qu'il restituerait
+plus tard aux indigents?
+
+Et dans son âme où l'égoïsme prenait des masques honnêtes, tous les
+intérêts déguisés luttaient et se combattaient. Les scrupules premiers
+cédaient la place aux raisonnements ingénieux, puis reparaissaient, puis
+s'effaçaient de nouveau.
+
+Il revint s'asseoir, cherchant un motif décisif, un prétexte
+tout-puissant pour fixer ses hésitations et convaincre sa droiture
+native. Vingt fois déjà il s'était posé cette question: «Puisque je suis
+le fils de cet homme, que je le sais et que je l'accepte, n'est-il pas
+naturel que j'accepte aussi son héritage?» Mais cet argument ne pouvait
+empêcher le «non» murmuré par la conscience intime.
+
+Soudain il songea: «Puisque je ne suis pas le fils de celui que j'avais
+cru être mon père, je ne puis plus rien accepter de lui, ni de son
+vivant, ni après sa mort. Ce ne serait ni digne ni équitable. Ce serait
+voler mon frère.»
+
+Cette nouvelle manière de voir l'ayant soulagé, ayant apaisé sa
+conscience, il retourna vers la fenêtre.
+
+«Oui, se disait-il, il faut que je renonce à l'héritage de ma famille,
+que je le laisse à Pierre tout entier, puisque je ne suis pas l'enfant
+de son père. Cela est juste. Alors n'est-il pas juste aussi que je garde
+l'argent de mon père à moi?»
+
+Ayant reconnu qu'il ne pouvait profiter de la fortune de Roland, s'étant
+décidé à l'abandonner intégralement, il consentit donc et se résigna
+à garder celle de Maréchal, car en repoussant l'une et l'autre il se
+trouverait réduit à la pure mendicité.
+
+Cette affaire délicate une fois réglée, il revint à la question de la
+présence de Pierre dans la famille. Comment l'écarter? Il désespérait de
+découvrir une solution pratique, quand le sifflet d'un vapeur entrant au
+port sembla lui jeter une réponse en lui suggérant une idée.
+
+Alors il s'étendit tout habillé sur son lit et rêvassa jusqu'au jour.
+
+Vers neuf heures il sortit pour s'assurer si l'exécution de son projet
+était possible. Puis, après quelques démarches et quelques visites, il
+se rendit à la maison de ses parents. Sa mère l'attendait enfermée dans
+sa chambre.
+
+--Si tu n'étais pas venu, dit-elle, je n'aurais jamais osé descendre.
+
+On entendit aussitôt Roland qui criait dans l'escalier:
+
+--On ne mange donc point aujourd'hui, nom d'un chien!
+
+On ne répondit pas, et il hurla:
+
+--Joséphine, nom de Dieu! qu'est-ce que vous faites?
+
+La voix de la bonne sortit des profondeurs du sous-sol:
+
+--V'la, M'sieu, qué qui faut?
+
+--Où est Madame?
+
+--Madame est en haut avec M'sieu Jean!
+
+Alors il vociféra en levant la tête vers l'étage supérieur:
+
+--Louise?
+
+Mme Roland entr'ouvrit la porte et répondit:
+
+--Quoi? mon ami.
+
+--On ne mange donc pas, nom d'un chien!
+
+--Voilà, mon ami, nous venons. Et elle descendit, suivie de Jean.
+
+Roland s'écria en apercevant le jeune homme:
+
+--Tiens, te voilà, toi! Tu t'embêtes déjà dans ton logis.
+
+--Non, père, mais j'avais à causer avec maman ce matin.
+
+Jean s'avança, la main ouverte, et quand il sentit se refermer sur
+ses doigts l'étreinte paternelle du vieillard, une émotion bizarre et
+imprévue le crispa, l'émotion des séparations et des adieux sans espoir
+de retour.
+
+Mme Roland demanda:
+
+--Pierre n'est pas arrivé?
+
+Son mari haussa les épaules:
+
+--Non, mais tant pis, il est toujours en retard. Commençons sans lui.
+
+Elle se tourna vers Jean:
+
+--Tu devrais aller le chercher, mon enfant; ça le blesse quand on ne
+l'attend pas.
+
+--Oui, maman, j'y vais. Et le jeune homme sortit.
+
+Il monta l'escalier, avec la résolution fiévreuse d'un craintif qui va
+se battre.
+
+Quand il eut heurté la porte, Pierre répondit:
+
+--Entrez.
+
+Il entra.
+
+L'autre écrivait, penché sur sa table.
+
+--Bonjour, dit Jean.
+
+Pierre se leva.
+
+--Bonjour.
+
+Et ils se tendirent la main comme si rien ne s'était passé.
+
+--Tu ne descends pas déjeuner?
+
+--Mais ... c'est que ... j'ai beaucoup à travailler.
+
+La voix de l'aîné tremblait, et son oeil anxieux demandait au cadet ce
+qu'il allait faire.
+
+--On t'attend.
+
+--Ah! est-ce que ... est-ce que notre mère est en bas? ...
+
+--Oui. c'est même elle qui m'a envoyé te chercher.
+
+--Ah! alors ... je descends.
+
+Devant la porte de la salle il hésita à se montrer le premier; puis il
+l'ouvrit d'un geste saccadé, et il aperçut son père et sa mère assis à
+table, face à face.
+
+Il s'approcha d'elle d'abord sans lever les yeux, sans prononcer un mot,
+et s'étant penché il lui tendit son front à baiser comme il faisait
+depuis quelque temps, au lieu de l'embrasser sur les joues comme jadis.
+Il devina qu'elle approchait sa bouche, mais il ne sentit point les
+lèvres sur sa peau, et il se redressa, le coeur battant, après ce
+simulacre de caresse.
+
+Il se demandait: «Que se sont-ils dit, après mon départ?»
+
+Jean répétait avec tendresse «mère» et «chère maman», prenait soin
+d'elle, la servait et lui versait à boire. Pierre alors comprit qu'ils
+avaient pleuré ensemble, mais il ne put pénétrer leur pensée! Jean
+croyait-il sa mère coupable ou son frère un misérable?
+
+Et tous les reproches qu'il s'était faits d'avoir dit l'horrible chose
+l'assaillirent de nouveau, lui serrant la gorge et lui fermant la
+bouche, l'empêchant de manger et de parler.
+
+Il était envahi maintenant par un besoin de fuir intolérable, de quitter
+cette maison qui n'était plus sienne, ces gens qui ne tenaient plus
+à lui que par d'imperceptibles liens. Et il aurait voulu partir sur
+l'heure, n'importe où, sentant que c'était fini, qu'il ne pouvait plus
+rester près d'eux, qu'il les torturerait toujours malgré lui, rien
+que par sa présence, et qu'ils lui feraient souffrir sans cesse un
+insoutenable supplice.
+
+Jean parlait, causait avec Roland. Pierre n'écoutant pas, n'entendait
+point. Il crut sentir cependant une intention dans la voix de son frère
+et prit garde au sens des paroles.
+
+Jean disait:
+
+--Ce sera, paraît-il, le plus beau bâtiment de leur flotte On parle
+de six mille cinq cents tonneaux. Il fera son premier voyage le mois
+prochain.
+
+Roland s'étonnait:
+
+--Déjà! Je croyais qu'il ne serait pas en état de prendre la mer cet
+été.
+
+--Pardon; on a poussé les travaux avec ardeur pour que la première
+traversée ait lieu avant l'automne. J'ai passé ce matin aux bureaux de
+la Compagnie et j'ai causé avec un des administrateurs.
+
+--Ah! ah! lequel?
+
+--M. Marchand, l'ami particulier du président du conseil
+d'administration.
+
+--Tiens, tu le connais?
+
+--Oui. Et puis j'avais un petit service à lui demander.
+
+--Ah! alors tu me feras visiter en grand détail la _Lorraine_ dès
+qu'elle entrera dans le port, n'est-ce pas?
+
+--Certainement, c'est très facile!
+
+Jean paraissait hésiter, chercher ses phrases, poursuivre une
+introuvable transition. Il reprit:--En somme, c'est une vie très
+acceptable qu'on mène sur ces grands transatlantiques. On passe plus de
+la moitié des mois à terre dans deux villes superbes, New-York et le
+Havre, et le reste en mer avec des gens charmants. On peut même faire
+là des connaissances très agréables et très utiles pour plus tard, oui,
+très utiles, parmi les passagers. Songe que le capitaine, avec les
+économies sur le charbon, peut arriver à vingt-cinq mille francs par an,
+sinon plus ...
+
+Roland fit un «bigre!» suivi d'un sifflement, qui témoignaient d'un
+profond respect pour la somme et pour le capitaine.
+
+Jean reprit:
+
+--Le commissaire de bord peut atteindre dix mille, et le médecin a
+cinq mille de traitement fixe, avec logement, nourriture, éclairage,
+chauffage, service, etc., etc. Ce qui équivaut à dix mille au moins,
+c'est très beau.
+
+Pierre, qui avait levé les yeux, rencontra ceux de son frère, et le
+comprit.
+
+Alors, après une hésitation, il demanda:
+
+--Est-ce très difficile à obtenir, les places de médecin sur un
+transatlantique?
+
+--Oui et non. Tout dépend des circonstances et des protections.
+
+Il y eut un long silence, puis le docteur reprit:
+
+--C'est le mois prochain que part la _Lorraine_?
+
+--Oui, le sept. Et ils se turent.
+
+Pierre songeait. Certes ce serait une solution s'il pouvait s'embarquer
+comme médecin sur ce paquebot. Plus tard on verrait; il le quitterait
+peut-être. En attendant il y gagnerait sa vie sans demander rien à sa
+famille. Il avait dû, l'avant-veille, vendre sa montre, car maintenant
+il ne tendait plus la main devant sa mère! Il n'avait donc aucune
+ressource, hors celle-là, aucun moyen de manger d'autre pain que le pain
+de la maison inhabitable, de dormir dans un autre lit, sous un autre
+toit. Il dit alors, en hésitant un peu:
+
+--Si je pouvais, je partirais volontiers là-dessus, moi.
+
+Jean demanda:
+
+--Pourquoi ne pourrais-tu pas?
+
+--Parce que je ne connais personne à la Compagnie transatlantique.
+
+Roland demeurait stupéfait:
+
+--Et tous tes beaux projets de réussite, que deviennent-ils?
+
+Pierre murmura:
+
+--Il y a des jours où il faut savoir tout sacrifier, et renoncer aux
+meilleurs espoirs. D'ailleurs, ce n'est qu'un début, un moyen d'amasser
+quelques milliers de francs pour m'établir ensuite.
+
+Son père, aussitôt, fut convaincu:
+
+--Ça, c'est vrai. En deux ans tu peux mettre de côté six ou sept mille
+francs, qui bien employés te mèneront loin. Qu'en penses-tu, Louise?
+
+Elle répondit d'une voix basse, presque inintelligible:
+
+--Je pense que Pierre a raison.
+
+Roland s'écria:
+
+--Mais je vais en parler à M. Poulin, que je connais beaucoup! Il
+est juge au tribunal de commerce et il s'occupe des affaires de la
+Compagnie. J'ai aussi M. Lenient, l'armateur, qui est intime avec un des
+vice-présidents.
+
+Jean demandait à son frère:
+
+--Veux-tu que je tâte aujourd'hui même M. Marchand?
+
+--Oui, je veux bien.
+
+Pierre reprit, après avoir songé quelques instants:
+
+--Le meilleur moyen serait peut-être encore d'écrire à mes maîtres de
+l'Ecole de médecine qui m'avaient en grande estime. On embarque souvent
+sur ces bateaux-là des sujets médiocres. Des lettres très chaudes des
+professeurs Mas-Roussel, Rémusot, Flache et Borriquel enlèveraient la
+chose en une heure mieux que toutes les recommandations douteuses. Il
+suffirait de faire présenter ces lettres par ton ami M. Marchand au
+conseil d'administration.
+
+Jean approuvait tout à fait:
+
+--Ton idée est excellente, excellente!
+
+Et il souriait, rassuré, presque content, sûr du succès, étant incapable
+de s'affliger longtemps.
+
+--Tu vas leur écrire aujourd'hui même, dit-il.
+
+--Tout à l'heure, tout de suite. J'y vais. Je ne prendrai pas de café ce
+matin, je suis trop nerveux.
+
+Il se leva et sortit.
+
+Alors Jean se tourna vers sa mère:
+
+--Toi, maman, qu'est-ce que tu fais?
+
+--Rien ... Je ne sais pas.
+
+--Veux-tu venir avec moi jusque chez Mme Rosémilly?
+
+--Mais ... oui ... oui ...
+
+--Tu sais ... il est indispensable que j'y aille aujourd'hui.
+
+--Oui ... oui ... C'est vrai.
+
+--Pourquoi ça, indispensable?--demanda Roland, habitué d'ailleurs à ne
+jamais comprendre ce qu'on disait devant lui.
+
+--Parce que je lui ai promis d'y aller.
+
+--Ah! très bien. C'est différent, alors.
+
+Et il se mit à bourrer sa pipe, tandis que la mère et le fils montaient
+l'escalier pour prendre leurs chapeaux.
+
+Quand ils furent dans la rue, Jean lui demanda:
+
+--Veux-tu mon bras, maman?
+
+Il ne le lui offrait jamais, car ils avaient l'habitude de marcher côte
+à côte. Elle accepta et s'appuya sur lui.
+
+Ils ne parlèrent point pendant quelque temps, puis il lui dit:
+
+--Tu vois que Pierre consent parfaitement à s'en aller.
+
+Elle murmura:
+
+--Le pauvre garçon!
+
+--Pourquoi ça, le pauvre garçon? Il ne sera pas malheureux du tout sur
+la _Lorraine_.
+
+--Non ... je sais bien, mais je pense à tant de choses.
+
+Longtemps elle songea, la tête baissée, marchant du même pas que son
+fils, puis avec cette voix bizarre qu'on prend par moments pour conclure
+une longue et secrète pensée:
+
+--C'est vilain, la vie! Si on y trouve une fois un peu de douceur, on
+est coupable de s'y abandonner et on le paye bien cher plus tard.
+
+Il dit, très bas:
+
+--Ne parle plus de ça, maman.
+
+--Est-ce possible? j'y pense tout le temps.
+
+--Tu oublieras.
+
+Elle se tut encore, puis, avec un regret profond:
+
+--Ah! comme j'aurais pu être heureuse en épousant un autre homme!
+
+A présent, elle s'exaspérait contre Roland, rejetant sur sa laideur, sur
+sa bêtise, sur sa gaucherie, sur la pesanteur de son esprit et l'aspect
+commun de sa personne toute la responsabilité de sa faute et de son
+malheur. C'était à cela, à la vulgarité de cet homme, qu'elle devait de
+l'avoir trompé, d'avoir désespéré un de ses fils et fait à l'autre la
+plus douloureuse confession dont pût saigner le coeur d'une mère.
+
+Elle murmura: «C'est si affreux pour une jeune fille d'épouser un mari
+comme le mien.» Jean ne répondait pas. Il pensait à celui dont il avait
+cru jusqu'ici être le fils, et peut-être la notion confuse qu'il portait
+depuis longtemps de la médiocrité paternelle, l'ironie constante de son
+frère, l'indifférence dédaigneuse des autres et jusqu'au mépris de la
+bonne pour Roland avaient-ils préparé son âme à l'aveu terrible de sa
+mère. Il lui en coûtait moins d'être le fils d'un autre; et après
+la grande secousse d'émotion de la veille, s'il n'avait pas eu le
+contre-coup de révolte, d'indignation et de colère redouté par Mme
+Roland, c'est que depuis bien longtemps il souffrait inconsciemment de
+se sentir l'enfant de ce lourdaud bonasse.
+
+Ils étaient arrivés devant la maison de Mme Rosémilly.
+
+Elle habitait, sur la route de Sainte-Adresse, le deuxième étage d'une
+grande construction qui lui appartenait. De ses fenêtres on découvrait
+toute la rade du Havre.
+
+En apercevant Mme Roland qui entrait la première, au lieu de lui tendre
+les mains comme toujours, elle ouvrit les bras et l'embrassa, car elle
+devinait l'intention de sa démarche.
+
+Le mobilier du salon, en velours frappé, était toujours recouvert
+de housses. Les murs, tapissés de papier à fleurs, portaient
+quatre gravures achetées par le premier mari, le capitaine. Elles
+représentaient des scènes maritimes et sentimentales. On voyait sur la
+première la femme d'un pêcheur agitant un mouchoir sur une côte, tandis
+que disparaît à l'horizon la voile, qui emporte son homme. Sur la
+seconde, la même femme, à genoux sur la même côte, se tord les bras en
+regardant au loin, sous un ciel plein d'éclairs, sur une mer de vagues
+invraisemblables, la barque de l'époux qui va sombrer.
+
+Les deux autres gravures représentaient des scènes analogues dans une
+classe supérieure de la société.
+
+Une jeune femme blonde rêve, accoudée sur le bordage d'un grand paquebot
+qui s'en va. Elle regarde la côte déjà lointaine d'un oeil mouillé de
+larmes et de regrets.
+
+Qui a-t-elle laissé derrière elle?
+
+Puis, la même jeune femme assise près d'une fenêtre ouverte sur l'Océan
+est évanouie dans un fauteuil. Une lettre vient de tomber de ses genoux
+sur le tapis.
+
+Il est donc mort, quel désespoir!
+
+Les visiteurs, généralement, étaient émus et séduits par la tristesse
+banale de ces sujets transparents et poétiques. On comprenait tout de
+suite, sans explication, et sans recherche, et on plaignait les pauvres
+femmes, bien qu'on ne sût pas au juste la nature du chagrin de la plus
+distinguée. Mais ce doute même aidait à la rêverie. Elle avait dû perdre
+son fiancé! L'oeil, dès l'entrée, était attiré invinciblement vers ces
+quatre sujets et retenu comme par une fascination. Il ne s'en écartait
+que pour y revenir toujours, et toujours contempler les quatre
+expressions des deux femmes qui se ressemblaient comme deux soeurs. Il
+se dégageait surtout du dessin net, bien fini, soigné distingué à la
+façon, d'une gravure de mode, ainsi que du cadre bien luisant, une
+sensation de propreté et de rectitude qu'accentuait encore le reste de
+l'ameublement.
+
+Les sièges demeuraient rangés suivant un ordre invariable, les uns
+contre la muraille, les autres autour du guéridon. Les rideaux blancs,
+immaculés, avaient des plis si droits et si réguliers qu'on avait envie
+de les friper un peu; et jamais un grain de poussière ne ternissait le
+globe où la pendule dorée, de style Empire, une mappemonde portée par
+Atlas agenouillé, semblait mûrir comme un melon d'appartement.
+
+Les deux femmes en s'asseyant modifièrent un peu la place normale de
+leurs chaises.
+
+--Vous n'êtes pas sortie aujourd'hui? demandait Mme Roland.
+
+--Non. Je vous avoue que je suis un peu fatiguée.
+
+Et elle rappela, comme pour en remercier Jean et sa mère, tout le
+plaisir qu'elle avait pris à cette excursion et à cette pêche.
+
+--Vous savez, disait-elle, que j'ai mangé ce matin mes salicoques. Elles
+étaient délicieuses. Si vous voulez, nous recommencerons un jour ou
+l'autre cette partie-là ...
+
+Le jeune homme l'interrompit:
+
+--Avant d'en commencer une seconde, si nous terminions la première?
+
+--Comment ça? Mais il me semble qu'elle est finie.
+
+--Oh! Madame, j'ai fait, de mon côté, dans ce rocher de Saint-Jouin, une
+pêche que je veux aussi rapporter chez moi.
+
+Elle prit un air naïf et malin:
+
+--Vous? Quoi donc? Qu'est-ce que vous avez trouvé?
+
+--Une femme! Et nous venons, maman et moi, vous demander si elle n'a pas
+changé d'avis ce matin.
+
+Elle se mit à sourire:
+
+--Non, Monsieur, je ne change jamais d'avis, moi.
+
+Ce fut lui qui lui tendit alors sa main toute grande, où elle fit tomber
+la sienne d'un geste vif et résolu. Et il demanda:
+
+--Le plus tôt possible, n'est-ce pas?
+
+--Quand vous voudrez.
+
+--Six semaines?
+
+--Je n'ai pas d'opinion. Qu'en pense ma future belle-mère?
+
+Mme Roland répondit avec un sourire un peu mélancolique:
+
+--Oh! moi, je ne pense rien. Je vous remercie seulement d'avoir bien
+voulu Jean, car vous le rendrez très heureux.
+
+--On fera ce qu'on pourra, maman.
+
+Un peu attendrie, pour la première fois, Mme Rosémilly se leva et,
+prenant à pleins bras Mme Roland, l'embrassa longtemps comme un enfant;
+et sous cette caresse nouvelle une émotion puissante gonfla le coeur
+malade de la pauvre femme. Elle n'aurait pu dire ce qu'elle éprouvait.
+C'était triste et doux en même temps. Elle avait perdu un fils, un grand
+fils, et on lui rendait à la place une fille, une grande fille.
+
+Quand elles se retrouvèrent face à face, sur leurs sièges, elles se
+prirent les mains, et restèrent ainsi, se regardant et se souriant,
+tandis que Jean semblait presque oublié d'elles.
+
+Puis elles parlèrent d'un tas de choses auxquelles il fallait songer
+pour ce prochain mariage, et quand tout fut décidé, réglé, Mme Rosémilly
+parut soudain se souvenir d'un détail et demanda:
+
+--Vous avez consulté M. Roland, n'est-ce pas?
+
+La même rougeur couvrit soudain les joues de la mère et du fils. Ce fut
+la mère qui répondit:
+
+--Oh! non, c'est inutile!
+
+Puis elle hésita, sentant qu'une explication était nécessaire, et elle
+reprit:
+
+--Nous faisons tout sans lui rien dire. Il suffit de lui annoncer ce que
+nous avons décidé.
+
+Mme Rosémilly, nullement surprise, souriait, jugeant cela bien naturel,
+car le bonhomme comptait si peu.
+
+Quand Mme Roland se retrouva dans la rue avec son fils:
+
+--Si nous allions chez toi, dit-elle. Je voudrais bien me reposer.
+
+Elle se sentait sans abri, sans refuge, ayant l'épouvante de sa maison.
+
+Ils entrèrent chez Jean.
+
+Dès qu'elle sentit la porte fermée derrière elle, elle poussa un gros
+soupir comme si cette serrure l'avait mise en sûreté; puis, au lieu de
+se reposer, comme elle l'avait dit, elle commença à ouvrir les
+armoires, à vérifier les piles de linge, le nombre des mouchoirs et
+des chaussettes. Elle changeait l'ordre établi pour chercher des
+arrangements plus harmonieux, qui plaisaient davantage à son oeil de
+ménagère; et quand elle eut disposé les choses à son gré, aligné les
+serviettes, les caleçons et les chemises sur leurs tablettes spéciales,
+divisé tout le linge en trois classes principales, linge de corps, linge
+de maison et linge de table, elle se recula pour contempler son oeuvre,
+et elle dit:
+
+--Jean, viens donc voir comme c'est joli.
+
+Il se leva et admira pour lui faire plaisir.
+
+Soudain, comme il s'était rassis, elle s'approcha de son fauteuil à pas
+légers, par derrière, et, lui enlaçant le cou de son bras droit, elle
+l'embrassa en posant sur la cheminée un petit objet enveloppé dans un
+papier blanc, qu'elle tenait de l'autre main.
+
+Il demanda:
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+Comme elle ne répondait pas, il comprit, en reconnaissant la forme du
+cadre:
+
+--Donne! dit-il.
+
+Mais elle feignit de ne pas entendre, et retourna vers ses armoires.
+Il se leva, prit vivement cette relique douloureuse et, traversant
+l'appartement, alla l'enfermer à double tour, dans le tiroir de son
+bureau. Alors elle essuya du bout de ses doigts une larme au bord de ses
+yeux, puis elle dit, d'une voix un peu chevrotante:
+
+--Maintenant, je vais voir si ta nouvelle bonne tient bien ta cuisine.
+Comme elle est sortie en ce moment, je pourrai tout inspecter pour me
+rendre compte.
+
+
+
+IX
+
+
+Les lettres de recommandation des professeurs Mas-Roussel, Rémusot,
+Flache et Borriquel, écrites dans les termes les plus flatteurs pour le
+Mme Pierre Roland, leur élève, avaient été soumises par M. Marchand au
+conseil de la Compagnie transatlantique, appuyées par MM. Poulin, juge
+au tribunal de commerce, Lenient, gros armateur, et Marival, adjoint au
+maire du Havre, ami particulier du capitaine Beausire.
+
+Il se trouvait que le médecin de la _Lorraine_ n'était pas encore
+désigné, et Pierre eut la chance d'être nommé en quelques jours.
+
+Le pli qui l'en prévenait lui fut remis par la bonne Joséphine, un
+matin, comme il finissait sa toilette.
+
+Sa première émotion fut celle du condamné à mort à qui on annonce sa
+peine commuée; et il sentit immédiatement sa souffrance adoucie un peu
+par la pensée de ce départ et de cette vie calme, toujours bercée par
+l'eau qui roule, toujours errante, toujours fuyante.
+
+Il vivait maintenant dans la maison paternelle en étranger muet et
+réservé. Depuis le soir où il avait laissé s'échapper devant son frère
+l'infâme secret découvert par lui, il sentait qu'il avait brisé les
+dernières attaches avec les siens. Un remords le harcelait d'avoir
+dit cette chose à Jean. Il se jugeait odieux, malpropre, méchant, et
+cependant il était soulagé d'avoir parlé.
+
+Jamais il ne rencontrait plus le regard de sa mère ou le regard de son
+frère. Leurs yeux pour s'éviter avaient pris une mobilité surprenante
+et des ruses d'ennemis qui redoutent de se croiser. Toujours il se
+demandait: «Qu'a-t-elle pu dire à Jean? A-t-elle avoué ou a-t-elle nié?
+Que croit mon frère? Que pense-t-il d'elle, que pense-t-il de moi?» Il
+ne devinait pas et s'en exaspérait. Il ne leur parlait presque plus
+d'ailleurs, sauf devant Roland, afin d'éviter ses questions.
+
+Quand il eut reçu la lettre lui annonçant sa nomination, il la présenta,
+le jour même, à sa famille. Son père, qui avait une grande tendance à se
+réjouir de tout, battit des mains. Jean répondit d'un ton sérieux, mais
+l'âme pleine de joie:
+
+--Je te félicite de tout mon coeur, car je sais qu'il y avait
+beaucoup de concurrents. Tu dois cela certainement aux lettres de tes
+professeurs.
+
+Et sa mère baissa la tête en murmurant:
+
+--Je suis bien heureuse que tu aies réussi.
+
+Il alla, après le déjeuner, aux bureaux de la Compagnie, afin de se
+renseigner sur mille choses; et il demanda le nom du médecin de la
+_Picardie_ qui devait partir le lendemain, pour s'informer près de
+lui de tous les détails de sa vie nouvelle et des particularités qu'il y
+devait rencontrer.
+
+Le Mme Pirette étant à bord, il s'y rendit, et il fut reçu dans une
+petite chambre de paquebot par un jeune homme à barbe blonde qui
+ressemblait à son frère. Ils causèrent longtemps.
+
+On entendait dans les profondeurs sonores de l'immense bâtiment une
+grande agitation confuse et continue, où la chute des marchandises
+entassées dans les cales se mêlait aux pas, aux voix, au mouvement des
+machines chargeant les caisses, aux sifflets des contremaîtres et à la
+rumeur des chaînes traînées ou enroulées sur les treuils par l'haleine
+rauque de la vapeur qui faisait vibrer un peu le corps entier du gros
+navire.
+
+Mais lorsque Pierre eut quitté son collègue et se retrouva dans la rue,
+une tristesse nouvelle s'abattit sur lui, et l'enveloppa comme ces
+brumes qui courent sur la mer, venues du bout du monde et qui portent
+dans leur épaisseur insaisissable quelque chose de mystérieux et d'impur
+comme le souffle pestilentiel de terres malfaisantes et lointaines.
+
+En ses heures de plus grande souffrance il ne s'était jamais senti
+plongé ainsi dans un cloaque de misère. C'est que la dernière déchirure
+était faite; il ne tenait plus à rien. En arrachant de son coeur les
+racines de toutes ses tendresses, il n'avait pas éprouvé encore cette
+détresse de chien perdu qui venait soudain de le saisir.
+
+Ce n'était plus une douleur morale et torturante, mais l'affolement
+d'une bête sans abri, une angoisse matérielle d'être errant qui n'a plus
+de toit et que la pluie, le vent, l'orage, toutes les forces brutales
+du monde vont assaillir. En mettant le pied sur ce paquebot, en entrant
+dans cette chambrette balancée sur les vagues, la chair de l'homme qui
+a toujours dormi dans un lit immobile et tranquille s'était révoltée
+contre l'insécurité de tous les lendemains futurs. Jusqu'alors elle
+s'était sentie protégée, cette chair, par le mur solide enfoncé dans la
+terre qui le tient, et par la certitude du repos à la même place, sous
+le toit qui résiste au vent. Maintenant, tout ce qu'on aime braver
+dans la chaleur du logis fermé deviendrait un danger et une constante
+souffrance.
+
+Plus de sol sous les pas, mais la mer qui roule, qui gronde et
+engloutit. Plus d'espace autour de soi, pour se promener, courir, se
+perdre par les chemins, mais quelques mètres de planches pour marcher
+comme un condamné au milieu d'autres prisonniers. Plus d'arbres, de
+jardins, de rues, de maisons, rien que de l'eau et des nuages. Et sans
+cesse il sentirait remuer ce navire sous ses pieds. Les jours d'orage il
+faudrait s'appuyer aux cloisons, s'accrocher aux portes, se cramponner
+aux bords de la couchette étroite pour ne point rouler par terre. Les
+jours de calme il entendrait la trépidation ronflante de l'hélice et
+sentirait fuir ce bateau qui le porte, d'une fuite continue, régulière,
+exaspérante.
+
+Et il se trouvait condamné à cette vie de forçat vagabond, uniquement
+parce que sa mère s'était livrée aux caresses d'un homme.
+
+Il allait devant lui, défaillant à présent sous la mélancolie désolée
+des gens qui vont s'expatrier.
+
+Il ne se sentait plus au coeur ce mépris hautain, cette haine
+dédaigneuse pour les inconnus qui passent, mais une triste envie de leur
+parler, de leur dire qu'il allait quitter la France, d'être écouté et
+consolé. C'était, au fond de lui, un besoin honteux de pauvre qui va
+tendre la main, un besoin timide et fort de sentir quelqu'un souffrir de
+son départ.
+
+Il songea à Marowsko. Seul le vieux Polonais l'aimait assez pour
+ressentir une vraie et poignante émotion; et le docteur se décida tout
+de suite à l'aller voir.
+
+Quand il entra dans la boutique, le pharmacien, qui pilait des poudres
+au fond d'un mortier de marbre, eut un petit tressaillement et quitta sa
+besogne:
+
+--On ne vous aperçoit plus jamais? dit-il.
+
+Le jeune homme expliqua qu'il avait eu à entreprendre des démarches
+nombreuses, sans en dévoiler le motif, et il s'assit en demandant:
+
+--Eh bien! les affaires vont-elles?
+
+Elles n'allaient pas, les affaires. La concurrence était terrible, le
+malade rare et pauvre dans ce quartier travailleur. On n'y pouvait
+vendre que des médicaments à bon marché; et les médecins n'y ordonnaient
+point ces remèdes rares et compliqués sur lesquels on gagne cinq cents
+pour cent. Le bonhomme conclut:
+
+--Si ça dure encore trois mois comme ça, il faudra fermer boutique. Si
+je ne comptais pas sur vous, mon bon docteur, je me serais déjà mis à
+cirer des bottes.
+
+Pierre sentit son coeur se serrer, et il se décida brusquement à porter
+le coup, puisqu'il le fallait:
+
+--Oh! moi... moi... je ne pourrai plus vous être d'aucun secours. Je
+quitte le Havre au commencement du mois prochain.
+
+Marowsko ôta ses lunettes, tant son émotion fut vive:
+
+--Vous... vous... qu'est-ce que vous dites là?
+
+--Je dis que je m'en vais, mon pauvre ami.
+
+Le vieux demeurait atterré, sentant crouler son dernier espoir, et il se
+révolta soudain contre cet homme qu'il avait suivi, qu'il aimait, en qui
+il avait eu tant de confiance, et qui l'abandonnait ainsi.
+
+Il bredouilla:
+
+--Mais vous n'allez pas me trahir à votre tour, vous?
+
+Pierre se sentait tellement attendri qu'il avait envie de l'embrasser:
+
+--Mais je ne vous trahis pas. Je n'ai point trouvé à me caser ici et je
+pars comme médecin sur un paquebot transatlantique.
+
+--Oh! monsieur Pierre! Vous m'aviez si bien promis de m'aider à vivre!
+
+--Que voulez-vous! Il faut que je vive moi-même. Je n'ai pas un sou de
+fortune.
+
+Marowsko répétait:
+
+--C'est mal, c'est mal, ce que vous faites. Je n'ai plus qu'à mourir de
+faim, moi. À mon âge, c'est fini. C'est mal. Vous abandonnez un pauvre
+vieux qui est venu pour vous suivre. C'est mal.
+
+Pierre voulait s'expliquer, protester, donner ses raisons, prouver qu'il
+n'avait pu faire autrement; le Polonais n'écoutait point, révolté de
+cette désertion, et il finit par dire, faisant allusion sans doute à des
+événements politiques:
+
+--Vous autres Français, vous ne tenez pas vos promesses.
+
+Alors Pierre se leva, froissé à son tour, et le prenant d'un peu haut:
+
+--Vous êtes injuste, père Marowsko. Pour se décider à ce que j'ai fait,
+il faut de puissants motifs; et vous devriez le comprendre. Au revoir.
+J'espère que je vous retrouverai plus raisonnable.
+
+Et il sortit.
+
+--Allons, pensait-il, personne n'aura pour moi un regret sincère.
+
+Sa pensée cherchait, allant à tous ceux qu'il connaissait, ou qu'il
+avait connus, et elle retrouva, au milieu de tous les visages défilant
+dans son souvenir, celui de la fille de brasserie qui lui avait fait
+soupçonner sa mère.
+
+Il hésita, gardant contre elle une rancune instinctive, puis soudain,
+se décidant, il pensa: «Elle avait raison, après tout.» Et il s'orienta
+pour retrouver sa rue.
+
+La brasserie était, par hasard, remplie de monde et remplie aussi de
+fumée. Les consommateurs, bourgeois et ouvriers, car c'était un jour
+de fête, appelaient, riaient, criaient, et le patron lui-même servait,
+courant de table en table, emportant des bocks vides et les rapportant
+pleins de mousse.
+
+Quand Pierre eut trouvé une place, non loin du comptoir, il attendit,
+espérant que la bonne le verrait et le reconnaîtrait.
+
+Mais elle passait et repassait devant lui, sans un coup d'oeil, trottant
+menu sous ses jupes avec un petit dandinement gentil.
+
+Il finit par frapper la table d'une pièce d'argent. Elle accourut:
+
+--Que désirez-vous, Monsieur?
+
+Elle ne le regardait pas, l'esprit perdu dans le calcul des
+consommations servies.
+
+--Eh bien! fit-il, c'est comme ça qu'on dit bonjour à ses amis?
+
+Elle fixa ses yeux sur lui, et d'une voix pressée:
+
+--Ah! c'est vous. Vous allez bien. Mais je n'ai pas le temps
+aujourd'hui. C'est un bock que vous voulez?
+
+--Oui, un bock.
+
+Quand elle l'apporta, il reprit:
+
+--Je viens te faire mes adieux. Je pars.
+
+Elle répondit avec indifférence:
+
+--Ah bah! Où allez-vous?
+
+--En Amérique.
+
+--On dit que c'est un beau pays.
+
+Et rien de plus. Vraiment il fallait être bien malavisé pour lui parler
+ce jour-là. Il y avait trop de monde au café!
+
+Et Pierre s'en alla vers la mer. En arrivant sur la jetée il vit la
+_Perle_ qui rentrait portant son père et le capitaine Beausire. Le
+matelot Papagris ramait; et les deux hommes, assis à l'arrière, fumaient
+leur pipe avec un air de parfait bonheur. Le docteur songea en les
+voyant passer: «Bienheureux les simples d'esprit.»
+
+Et il s'assit sur un des bancs du brise-lames pour tâcher de s'engourdir
+dans une somnolence de brute.
+
+Quand il rentra, le soir, à la maison, sa mère lui dit, sans oser lever
+les yeux sur lui:
+
+--Il va te falloir un tas d'affaires pour partir, et je suis un peu
+embarrassée. Je t'ai commandé tantôt ton linge de corps et j'ai passé
+chez le tailleur pour les habits; mais n'as-tu besoin de rien autre, de
+choses que je ne connais pas, peut-être?
+
+Il ouvrit la bouche pour dire: «Non, de rien.» Mais il songea qu'il lui
+fallait au moins accepter de quoi se vêtir décemment, et ce fut d'un ton
+très calme qu'il répondit:
+
+--Je ne sais pas encore, moi; je m'informerai à la Compagnie.
+
+Il s'informa, et on lui remit la liste des objets indispensables. Sa
+mère, en la recevant de ses mains, le regarda pour la première fois
+depuis bien longtemps, et elle avait au fond des yeux l'expression si
+humble, si douce, si triste, si suppliante des pauvres chiens battus qui
+demandent grâce.
+
+Le 1er octobre, la _Lorraine_, venant de Saint-Nazaire, entra au
+port du Havre, pour en repartir le 7 du même mois à destination de
+New-York; et Pierre Roland dut prendre possession de la petite cabine
+flottante où serait désormais emprisonnée sa vie.
+
+Le lendemain, comme il sortait, il rencontra dans l'escalier sa mère qui
+l'attendait et qui murmura d'une voix à peine intelligible.
+
+--Tu ne veux pas que je t'aide à t'installer sur ce bateau?
+
+--Non, merci, tout est fini.
+
+Elle murmura:
+
+--Je désire tant voir ta chambrette.
+
+--Ce n'est pas la peine. C'est très laid et très petit.
+
+Il passa, la laissant atterrée, appuyée au mur, et la face blême.
+
+Or Roland, qui visita la _Lorraine_ ce jour-là même, ne parla
+pendant le dîner que de ce magnifique navire et s'étonna beaucoup que
+sa femme n'eût aucune envie de le connaître puisque leur fils allait
+s'embarquer dessus.
+
+Pierre ne vécut guère dans sa famille pendant les jours qui suivirent.
+Il était nerveux, irritable, dur, et sa parole brutale semblait fouetter
+tout le monde. Mais la veille de son départ il parut soudain très
+changé, très adouci. Il demanda, au moment d'embrasser ses parents avant
+d'aller coucher à bord pour la première fois:
+
+--Vous viendrez me dire adieu, demain sur le bateau?
+
+Roland s'écria:
+
+--Mais oui, mais oui, parbleu. N'est-ce pas, Louise?
+
+--Mais certainement, dit-elle tout bas.
+
+Pierre reprit:
+
+--Nous partons à onze heures juste. Il faut être là-bas à neuf heures et
+demie au plus tard.
+
+--Tiens! s'écria son père, une idée. En te quittant nous courrons bien
+vite nous embarquer sur la _Perle_ afin de t'attendre hors des
+jetées et de te voir encore une fois. N'est-ce pas, Louise?
+
+--Oui, certainement.
+
+Roland reprit:
+
+--De cette façon, tu ne nous confondras pas avec la foule qui encombre
+le môle quand partent les transatlantiques. On ne peut jamais
+reconnaître les siens dans le tas. Ça te va?
+
+--Mais oui, ça me va. C'est entendu.
+
+Une heure plus tard il était étendu dans son petit lit marin, étroit et
+long comme un cercueil. Il y resta longtemps, les yeux ouverts, songeant
+à tout ce qui s'était passé depuis deux mois dans sa vie, et surtout
+dans son âme. À force d'avoir souffert et fait souffrir les autres,
+sa douleur agressive et vengeresse s'était fatiguée, comme une lame
+émoussée. Il n'avait presque plus le courage d'en vouloir à quelqu'un
+et de quoi que ce fût, et il laissait aller sa révolte à vau-l'eau à la
+façon de son existence. Il se sentait tellement las de lutter, las
+de frapper, las de détester, las de tout, qu'il n'en pouvait plus et
+tâchait d'engourdir son coeur dans l'oubli, comme on tombe dans le
+sommeil. Il entendait vaguement autour de lui les bruits nouveaux du
+navire, bruits légers, à peine perceptibles en cette nuit calme du port;
+et de sa blessure jusque-là si cruelle il ne sentait plus aussi que les
+tiraillements douloureux des plaies qui se cicatrisent.
+
+Il avait dormi profondément quand le mouvement des matelots le tira de
+son repos. Il faisait jour, le train de marée arrivait au quai amenant
+les voyageurs de Paris.
+
+Alors il erra sur le navire au milieu de ces gens affairés, inquiets,
+cherchant leurs cabines, s'appelant, se questionnant et se répondant au
+hasard, dans l'effarement du voyage commencé. Après qu'il eut salué le
+capitaine et serré la main de son compagnon le commissaire du bord, il
+entra dans le salon où quelques Anglais sommeillaient déjà dans les
+coins. La grande pièce aux murs de marbre blanc encadrés de filets d'or
+prolongeait indéfiniment dans les glaces la perspective de ses longues
+tables flanquées de deux lignes illimitées de sièges tournants, en
+velours grenat. C'était bien là le vaste hall flottant et cosmopolite où
+devaient manger en commun les gens riches de tous les continents. Son
+luxe opulent était celui des grands hôtels, des théâtres, des
+lieux publics, le luxe imposant et banal qui satisfait l'oeil des
+millionnaires. Le docteur allait passer dans la partie du navire
+réservée à la seconde classe, quand il se souvint qu'on avait embarqué
+la veille au soir un grand troupeau d'émigrants, et il descendit dans
+l'entrepont. En y pénétrant, il fut saisi par une odeur nauséabonde
+d'humanité pauvre et malpropre, puanteur de chair nue plus écoeurante
+que celle du poil ou de la laine des bêtes. Alors, dans une sorte de
+souterrain obscur et bas, pareil aux galeries des mines, Pierre aperçut
+des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants étendus sur des planches
+superposées ou grouillant par tas sur le sol. Il ne distinguait point
+les visages mais voyait vaguement cette foule sordide en haillons, cette
+foule de misérables vaincus par la vie, épuisés, écrasés, partant avec
+une femme maigre et des enfants exténués pour une terre inconnue, où ils
+espéraient ne point mourir de faim, peut-être.
+
+Et songeant au travail passé, au travail perdu, aux efforts stériles, à
+la lutte acharnée, reprise chaque jour en vain, à l'énergie dépensée
+par ces gueux, qui allaient recommencer encore, sans savoir où, cette
+existence d'abominable misère, le docteur eut envie de leur crier: «Mais
+foutez-vous donc à l'eau avec vos femelles et vos petits!» Et son coeur
+fut tellement étreint par la pitié qu'il s'en alla, ne pouvant supporter
+leur vue.
+
+Son père, sa mère, son frère et Mme Rosémilly l'attendaient déjà dans sa
+cabine.
+
+--Si tôt, dit-il.
+
+--Oui, répondit Mme Roland d'une voix tremblante, nous voulions avoir le
+temps de te voir un peu.
+
+Il la regarda. Elle était en noir, comme si elle eût porté un deuil, et
+il s'aperçut brusquement que ses cheveux, encore gris le mois dernier,
+devenaient tout blancs à présent.
+
+Il eut grand'peine à faire asseoir les quatre personnes dans sa petite
+demeure, et il sauta sur son lit. Par la porte restée ouverte on voyait
+passer une foule nombreuse comme celle d'une rue un jour de fête, car
+tous les amis des embarqués et une armée de simples curieux avaient
+envahi l'immense paquebot. On se promenait dans les couloirs, dans les
+salons, partout, et des têtes s'avançaient jusque dans la chambre tandis
+que des voix murmuraient au dehors: «C'est l'appartement du docteur.»
+
+Alors Pierre poussa la porte; mais dès qu'il se sentit enfermé avec les
+siens, il eut envie de la rouvrir, car l'agitation du navire trompait
+leur gêne et leur silence.
+
+Mme Rosémilly voulut enfin parler:
+
+--Il vient bien peu d'air par ces petites fenêtres, dit-elle.
+
+--C'est un hublot, répondit Pierre.
+
+Il en montra l'épaisseur qui rendait le verre capable de résister aux
+chocs les plus violents, puis il expliqua longuement le système de
+fermeture. Roland à son tour demanda:
+
+--Tu as ici même la pharmacie?
+
+Le docteur ouvrit une armoire et fit voir une bibliothèque de fioles qui
+portaient des noms latins sur des carrés de papier blanc.
+
+Il en prit une pour énumérer les propriétés de la matière qu'elle
+contenait, puis une seconde, puis une troisième, et il fit un vrai cours
+de thérapeutique qu'on semblait écouter avec grande attention.
+
+Roland répétait en remuant la tête:
+
+--Est-ce intéressant cela!
+
+On frappa doucement contre la porte.
+
+--Entrez! cria Pierre.
+
+Et le capitaine Beausire parut.
+
+Il dit, en tendant la main:
+
+--Je viens tard parce que je n'ai pas voulu gêner vos épanchements.
+
+Il dut aussi s'asseoir sur le lit. Et le silence recommença.
+
+Mais, tout à coup, le capitaine prêta l'oreille. Des commandements lui
+parvenaient à travers la cloison, et il annonça:
+
+--Il est temps de nous en aller si nous voulons embarquer dans la
+_Perle_ pour vous voir encore à la sortie, et vous dire adieu en
+pleine mer.
+
+Roland père y tenait beaucoup, afin d'impressionner les voyageurs de la
+_Lorraine_ sans doute, et il se leva avec empressement:
+
+--Allons, adieu, mon garçon.
+
+Il embrassa Pierre sur ses favoris, puis rouvrit la porte.
+
+Mme Roland ne bougeait point et demeurait les yeux baissés, très pâle.
+
+Sou mari lui toucha le bras:
+
+--Allons, dépêchons-nous, nous n'avons pas une minute à perdre.
+
+Elle se dressa, fit un pas vers son fils et lui tendit, l'une après
+l'autre, deux joues de cire blanche, qu'il baisa sans dire un mot.
+Puis il serra la main de Mme Rosémilly, et celle de son frère en lui
+demandant:
+
+--À quand ton mariage?
+
+--Je ne sais pas encore au juste. Nous le ferons coïncider avec un de
+tes voyages.
+
+Tout le monde enfin sortit de la chambre et remonta sur le pont encombré
+de public, de porteurs de paquets et de marins.
+
+La vapeur ronflait dans le ventre énorme du navire qui semblait frémir
+d'impatience.
+
+--Adieu, dit Roland toujours pressé.
+
+--Adieu, répondit Pierre debout au bord d'un des petits ponts de bois
+qui faisaient communiquer la _Lorraine_ avec le quai.
+
+Il serra de nouveau toutes les mains et sa famille s'éloigna.
+
+--Vite, vite, en voiture! criait le père.
+
+Un fiacre les attendait qui les conduisit à l'avant-port où Papagris
+tenait la _Perle_ toute prête à prendre le large.
+
+Il n'y avait aucun souffle d'air; c'était un de ces jours secs et calmes
+d'automne, où la mer polie semble froide et dure comme de l'acier.
+
+Jean saisit un aviron, le matelot borda l'autre et ils se mirent à
+ramer. Sur le brise-lames, sur les jetées, jusque sur les parapets
+de granit, une foule innombrable, remuante et bruyante, attendait la
+_Lorraine_.
+
+La _Perle_ passa entre ces deux vagues humaines et fut bientôt hors
+du môle.
+
+Le capitaine Beausire, assis entre les deux femmes, tenait la barre et
+il disait:
+
+--Vous allez voir que nous nous trouverons juste sur sa route, mais là,
+juste.
+
+Et les deux rameurs tiraient de toute leur force pour aller le plus loin
+possible. Tout à coup Roland s'écria:
+
+--La voilà. J'aperçois sa mâture et ses deux cheminées. Elle sort du
+bassin.
+
+--Hardi! les enfants, répétait Beausire.
+
+Mme Roland prit son mouchoir dans sa poche et le posa sur ses yeux.
+
+Roland était debout, cramponné au mât; il annonçait:
+
+--En ce moment elle évolue dans l'avant-port... Elle ne bouge plus...
+Elle se remet en mouvement... Elle a dû prendre son remorqueur... Elle
+marche... bravo!... Elle s'engage dans les jetées!... Entendez-vous la
+foule qui crie... bravo!... c'est le _Neptune_ qui la tire... je
+vois son avant maintenant... la voilà, la voilà... Nom de Dieu, quel
+bateau! Nom de Dieu! regardez donc!...
+
+Mme Rosémilly et Beausire se retournèrent; les deux hommes cessèrent de
+ramer; seule Mme Roland ne remua point.
+
+L'immense paquebot, traîné par un puissant remorqueur qui avait l'air,
+devant lui, d'une chenille, sortait lentement et royalement du port.
+Et le peuple havrais massé sur les môles, sur la plage, aux fenêtres,
+emporté soudain par un élan patriotique se mit à crier: «Vive la
+_Lorraine_!» acclamant et applaudissant ce départ magnifique, cet
+enfantement d'une grande ville maritime qui donnait à la mer sa plus
+belle fille.
+
+Mais Elle, dès qu'elle eut franchi l'étroit passage enfermé entre deux
+murs de granit, se sentant libre enfin, abandonna son remorqueur, et
+elle partit toute seule comme un énorme monstre courant sur l'eau.
+
+--La voilà... la voilà!... criait toujours Roland. Elle vient droit, sur
+nous.
+
+Et Beausire, radieux, répétait:
+
+--Qu'est-ce que je vous avais promis, hein? Est-ce que je connais leur
+route?
+
+Jean, tout bas, dit à sa mère:
+
+--Regarde, maman, elle approche.
+
+Et Mme Roland découvrit ses yeux aveuglés par les larmes.
+
+La _Lorraine_ arrivait, lancée à toute vitesse dès sa sortie du
+port, par ce beau temps clair, calme. Beausire, la lunette braquée,
+annonça:
+
+--Attention! M. Pierre est à l'arrière, tout seul, bien en vue.
+Attention!
+
+Haut comme une montagne et rapide comme un train, le navire, maintenant,
+passait presque à toucher la _Perle_.
+
+Et Mme Roland, éperdue, affolée, tendit les bras vers lui, et elle vit
+son fils, son fils Pierre, coiffé de sa casquette galonnée, qui lui
+jetait à deux mains des baisers d'adieu.
+
+Mais il s'en allait, il fuyait, disparaissait, devenu déjà tout petit,
+effacé comme une tache imperceptible sur le gigantesque bâtiment. Elle
+s'efforçait de le reconnaître encore et ne le distinguait plus.
+
+Jean lui avait pris la main:
+
+--Tu as vu? dit-il.
+
+--Oui, j'ai vu. Comme il est bon!
+
+Et on retourna vers la ville.
+
+--Cristi! ça va vite, déclarait Roland avec une conviction enthousiaste.
+
+Le paquebot, en effet, diminuait de seconde en seconde comme s'il eût
+fondu dans l'Océan. Mme Roland tournée vers lui le regardait s'enfoncer
+à l'horizon vers une terre inconnue, à l'autre bout du monde. Sur ce
+bateau que rien ne pouvait arrêter, sur ce bateau qu'elle n'apercevrait
+plus tout à l'heure, était son fils, son pauvre fils. Et il lui semblait
+que la moitié de son coeur s'en allait avec lui, il lui semblait aussi
+que sa vie était finie, il lui semblait encore qu'elle ne reverrait
+jamais plus son enfant.
+
+--Pourquoi pleures-tu, demanda son mari, puisqu'il sera de retour avant
+un mois?
+
+Elle balbutia:
+
+--Je ne sais pas. Je pleure parce que j'ai mal.
+
+Lorsqu'ils furent revenus à terre, Beausire les quitta tout de suite
+pour aller déjeuner chez un ami. Alors Jean partit en avant avec Mme
+Rosémilly, et Roland dit à sa femme:
+
+--Il a une belle tournure, tout de même, notre Jean.
+
+--Oui, répondit la mère.
+
+Et comme elle avait l'âme trop troublée pour songer à ce qu'elle disait,
+elle ajouta:
+
+--Je suis bien heureuse qu'il épouse Mme Rosémilly.
+
+Le bonhomme fut stupéfait:
+
+--Ah bah! Comment? Il va épouser Mme Rosémilly?
+
+--Mais oui. Nous comptions te demander ton avis aujourd'hui même.
+
+--Tiens! tiens! Y a-t-il longtemps qu'il est question de cette
+affaire-là?
+
+--Oh! non. Depuis quelques jours seulement. Jean voulait être sûr d'être
+agréé par elle avant de te consulter.
+
+Roland se frottait les mains:
+
+--Très bien, très bien. C'est parfait. Moi je l'approuve absolument.
+
+Comme ils allaient quitter le quai et prendre le boulevard François Ier,
+sa femme se retourna encore une fois pour jeter un dernier regard sur
+la haute mer; mais elle ne vit plus rien qu'une petite fumée grise, si
+lointaine, si légère qu'elle avait l'air d'un peu de brume.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Pierre et Jean, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11131 ***