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+<html>
+<head>
+<meta http-equiv="Content-Type"
+ content="text/html; charset=UTF-8">
+<title>The Project Gutenberg eBook of
+ La Presse Clandestine en Belgique Occupée
+ by Jean Massart.
+</title>
+
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+
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+
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+</head>
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11048 ***</div>
+
+<h1>
+ LA<br>
+ PRESSE CLANDESTINE<br>
+ DANS LA<br>
+ BELGIQUE OCCUPÉE<br>
+</h1>
+<h3>
+ PAR<br>
+</h3>
+
+<H2>
+ JEAN MASSART<br>
+</H2>
+
+<p style="font-size: 14pt; font-family: serif; text-align: center;">VICE-DIRECTEUR DE LA CLASSE DES SCIENCES DE L'ACADÉMIE ROYALE DE BELGIQUE</p>
+
+<p style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: center;">
+ CE LIVRE EST VENDU AU PROFIT DES OEUVRES DE SOUTIEN DES BELGES
+</p>
+
+<p CLASS=LTC>
+ 1917
+</p>
+
+<h2><a name="2HAVA1"></a>
+ AVANT-PROPOS
+</h2>
+<p>
+ Dans un autre livre, <i>Comment les Belges résistent à la domination
+ allemande</i> <a href="#note-0"><small><sup>1</sup></small></a>, j'ai essayé de montrer combien la mentalité allemande
+ diffère de la nôtre: à la terreur que l'Allemand prétend inspirer, le
+ Belge répond par le calme le plus profond—et le plus agaçant aussi—et
+ par un humour ingénu.
+</p>
+<a name="note-0"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>*</u></sup> [ Chez Payot, à Paris et à Lausanne.]
+</p>
+<p>
+ Le présent ouvrage a pour objet de mettre en lumière l'une des modalités
+ de cette résistance: la publication et la distribution clandestines de
+ journaux, brochures, livres, cartes illustrées, etc.
+</p>
+<p>
+ Alors que le livre précédent était basé sur des documents venant
+ d'outre-Rhin, ou du moins revêtus de l'estampille officielle de la censure
+ allemande, celui-ci n'utilise guère que des écrits non censurés.
+ Le lecteur appréciera ainsi le contraste entre les deux genres de
+ littérature.
+</p>
+<p>
+ Jusqu'en août 1915, j'ai pu collaborer à la presse prohibée. Depuis que
+ je me suis évadé de mon pays, j'ai eu à ma disposition la plupart des
+ publications clandestines paraissant en Belgique. Pourtant j'ai dû parfois
+ me contenter de copier les articles qui sont reproduits dans les journaux
+ belges paraissant en Hollande.
+</p>
+
+<p>
+ Tout journal publie deux sortes d'articles: ceux qui sont écrits
+ spécialement pour ses lecteurs, et ceux qui sont découpés dans d'autres
+ journaux ou revues. La presse clandestine belge est rédigée presque
+ uniquement par des personnes de bonne volonté, et non par des journalistes
+ professionnels, que leur style ferait trop facilement reconnaître. Les
+ articles dont la forme est la meilleure sont donc, on le comprend sans
+ peine, ceux qui sont empruntés aux publications étrangères. Mais ceux-ci,
+ nous les supposons connus; c'est pourquoi on ne trouvera dans ce livre
+ presque rien de <i>La Soupe</i> ni de la <i>Revue hebdomadaire de la Presse
+ française</i>, qui sont les plus considérables de nos journaux défendus, mais
+ qui ne donnent guère que des réimpressions ou des traductions.
+</p>
+<p>
+ Nous copions presque toujours les articles en entier, sans coupures.
+ Nous avons vu trop clairement, par le parti que les Allemands tirent des
+ amputations de documents, combien ce procédé est malhonnête. Si la pièce
+ est vraiment trop longue et renferme des parties sans aucun intérêt pour
+ nous, nous indiquons où ont été faites les coupures.
+</p>
+<p>
+ Il a fallu faire un choix entre les articles. Nous ne reprenons que
+ ceux qui montrent le mieux l'opposition entre la mentalité belge et la
+ mentalité allemande.
+</p>
+<p>
+ Le texte écrit par l'auteur est aussi réduit que possible; il n'est là
+ que pour aider le lecteur à apprécier pleinement l'action de la presse
+ clandestine; il fallait pour cela indiquer l'état d'esprit du Belge
+ avant la publication des articles et l'influence qu'ils ont eue sur sa
+ mentalité.
+</p>
+
+<p>
+ Afin d'éviter les redites, je ne reproduis pas en général dans ce livre-ci
+ les affiches, proclamations, articles, photographies, etc., déjà donnés
+ dans <i>Comment les Belges résistent à la domination allemande</i>.
+</p>
+
+<p>
+ Les écrits prohibés ne sont qu'un épisode presque insignifiant dans la
+ lutte de chaque jour que les Belges de Belgique ont à soutenir contre les
+ exigences de plus en plus âpres et de plus en plus injustifiées du pouvoir
+ occupant. Mais mieux qu'aucun autre mode d'activité, la presse clandestine
+ permet à l'étranger de saisir sur le vif l'incompressible énergie et la
+ persistante bonne humeur d'un peuple qui refuse de se laisser écraser.
+</p>
+<p>
+ J. M.
+</p>
+<p>
+ Antibes (Villa Thuret), janvier 1917.
+</p>
+<br><br>
+<h1>
+ LA PRESSE CLANDESTINE DANS LA BELGIQUE OCCUPÉE
+<br><br>
+</h1>
+<h2>
+CE QUI EST DÉFENDU ET CE QUI EST TOLÉRÉ<br><br>
+ I
+</h2>
+<br><br>
+
+<h3> A. LES PUBLICATIONS PROHIBÉES
+</h3>
+
+<p class=LTC>
+ <b>1. Importation de journaux et de livres.</b>
+</p>
+
+<p>
+ Pendant les deux premières semaines de la guerre, la population
+ bruxelloise put participer à la fièvre universelle. Le 20 août 1914,
+ changement complet. Le matin, les journaux avaient encore été vendus par
+ les crieurs affairés. Le soir, plus rien: les Allemands étaient dans la
+ ville, et pas un seul journal n'avait accepté leur censure; bien plus,
+ le matériel de certaines imprimeries avait été rendu volontairement
+ inutilisable.
+</p>
+<p>
+ A l'excitation des premiers jours succédait sans transition le calme le
+ plus lugubre. Bientôt parurent les affiches allemandes annonçant les
+ succès de nos ennemis: la prise de Namur, la défaite des Français dans le
+ Luxembourg, le siège de Maubeuge, l'entrée des Autrichiens en Serbie,
+ puis la marche rapide des armées allemandes sur Paris, que les corps de
+ cavalerie allaient atteindre en deux jours.
+</p>
+<p>
+ Bien entendu, les Bruxellois refusaient de croire les «nouvelles
+ officielles» allemandes, d'autant plus que leur bourgmestre venait
+ d'infliger à l'autorité occupante un démenti qu'elle s'était bien gardée
+ de relever <a href="#note-1"><small><sup>2</sup></small></a>.
+</p>
+<a name="note-1"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>2</u></sup> [ Voir DAVIGNON, <i>La Belgique et l'Allemagne</i>, p. 29, et J.
+ MASSART, <i>Comment les Belges résistent à la domination allemande</i>, fig.
+ 2.]
+</p>
+<p>
+ Du reste, leurs bataillons en route «vers Paris» n'avaient pas fini de
+ défiler au pas de parade, musique en tête, à travers la ville, que déjà
+ des audacieux avaient organisé un service d'importation de journaux: <i>Le
+ Matin</i> et <i>La Métropole</i> d'Anvers, <i>La Flandre libérale</i> et <i>Le Bien
+ public</i>, de Gand. A partir des derniers jours d'août, le commerce
+ clandestin fonctionnait avec régularité, et nous lisions, dès 9 heures, à
+ Bruxelles, <i>La Flandre libérale</i> qui se vendait le même matin à Gand. Les
+ premiers exemplaires sortant de presse étaient apportés en automobiles
+ jusque tout près des avant-postes allemands de Ninove, de Lennick ou de
+ Hal, à une quinzaine de kilomètres de Bruxelles. Là, les paquets étaient
+ enfouis dans des paniers de légumes et amenés ainsi en ville. On les
+ déballait dans l'arrière-salle de quelque cabaret qui changeait tous les
+ jours. Immédiatement les camelots se mettaient en campagne. Les uns se
+ postaient dans les grandes artères et aux carrefours, où ils vendaient
+ ostensiblement des cartes illustrées, des insignes patriotiques ou
+ des journaux autorisés par la censure. Tout bas ils ajoutaient: «<i>La
+ Flandre</i>?—Combien?» C'était d'habitude 75 centimes, l'avant-midi, mais
+ plus tard on l'obtenait pour 40 ou 50 centimes. D'autres, munis de
+ quelques caissettes de raisins, se rendaient dans les faubourgs. Les
+ fruits n'étaient là que pour donner le change et pour permettre aux
+ vendeurs de sonner chez leurs clients habituels; dès que la porte s'était
+ refermée sur eux, les journaux sortaient du fond des poches.
+</p>
+<p>
+ Les charrettes des maraîchers apportaient à Bruxelles, en même temps que
+ les feuilles belges, des journaux étrangers. Les plus lus étaient: <i>Le
+ Journal</i>, <i>Le Petit Parisien</i>, <i>Le Matin</i> (de Paris), <i>Le Temps</i>, <i>The
+ Times</i>, <i>The Daily Mail</i>, parfois <i>De Tijd</i> et <i>De Telegraaf</i>; très
+ rarement <i>Le Journal de Genève</i>.
+</p>
+<p>
+ De loin en loin, les policiers allemands réussissaient à saisir la
+ contrebande. Ce jour-là nous n'avions les gazettes que l'après-midi, par
+ des marchands irréguliers agissant isolément; <i>La Flandre libérale</i> ou <i>La
+ Métropole</i> coûtait alors 2 ou 3 francs.
+</p>
+<p>
+ Cette organisation fonctionna normalement, malgré les sévérités
+ allemandes, jusqu'à la prise d'Anvers et à l'occupation des Flandres (en
+ dehors de la boucle de l'Yser). A partir de la mi-octobre, les derniers
+ quotidiens belges disparurent de la Belgique occupée. Quelques-uns
+ reparurent ailleurs: <i>L'Indépendance belge</i> à Londres, <i>La Métropole</i>
+ également à Londres, sur une page de <i>The Standard</i>, <i>Le XXe Siècle</i> au
+ Havre. Ils nous étaient apportés en même temps que les journaux français
+ et anglais.
+</p>
+<p>
+ Parfois nous recevions l'un ou l'autre des journaux occasionnels publiés
+ à l'étranger par des Belges. <i>L'Écho d'Anvers</i> à Bergen-op-Zoom, <i>Les
+ Nouvelles</i> et <i>Le Courrier de la Meuse</i> à Maestricht, <i>L'Écho belge</i>,
+ <i>Vrij België</i> et <i>Belgisch Dagblad</i> à la Haye, <i>La Belgique</i> à Rotterdam,
+ <i>De Vlaamsche Stem</i> à Amsterdam, <i>De Stem uit België</i> et <i>La Belgique
+ nouvelle</i> à Londres, <i>Le Franco-Belge</i> à Folkestone, <i>Le Courrier belge</i> à
+ Derby, <i>La Patrie Belge</i> et <i>La Nouvelle Belgique</i> à Paris, <i>Le Courrier
+ de l'Armée (De Legerbode)</i> et <i>Het Vaderland</i> au Havre, <i>Ons Vaderland</i> et
+ <i>De Belgische Standaard</i> à La Panne (Belgique libre).
+</p>
+<p>
+ De jour en jour, la circulation entre la Hollande et la Belgique était
+ rendue plus difficile: les sentinelles avaient ordre de tirer sur les
+ marchands de journaux qui tentaient de franchir la frontière, et elles
+ n'hésitaient pas à le faire. Mais même après que la frontière eut été
+ garnie d'une rangée de fils électrisés, puis de deux rangées, et enfin de
+ trois rangées, et après qu'on y eut délimité une zone où il était défendu
+ de pénétrer, les journaux étrangers continuèrent à se faufiler en
+ Belgique. Bien rares sont les jours où les fraudeurs sont tous arrêtés ou
+ tous tués<a href="#note-2"><small><sup>3</sup></small></a>. Assez souvent pourtant des périodiques volumineux comme <i>The
+ Times</i> trouvent acheteur à 200 francs. Mais en général <i>The Times</i> se vend
+ 5 francs et les journaux français coûtent de 2 à 3 francs.
+</p>
+<a name="note-2"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>2</u></sup> [ En décembre 1914, les sentinelles allemandes abattirent
+ deux marchands de journaux à Putte (province d'Anvers). En juillet 1915,
+ furent tués dans le Limbourg quatre personnes transportant des
+ correspondances et des journaux.]
+</p>
+<p>
+ La vente dans la rue a presque entièrement cessé: les risques sont trop
+ grands. Des espions allemands accostent les marchands de journaux censurés
+ et essaient de se faire remettre une feuille prohibée. Si le camelot a le
+ malheur d'acquiescer, l'Allemand lui met aussitôt la main au collet. C'est
+ une affaire de ce genre qui a valu à la ville de Bruxelles une amende de
+ 5 millions. Un sous-officier en civil, jouant au mouchard, voulait
+ appréhender un vendeur qui lui avait cédé un prohibé. Mais le marchand
+ résistait et l'espion se mit à le frapper à tour de bras. Deux agents de
+ la police bruxelloise, De Rijcke et Seghers, ne sachant pas qu'ils se
+ trouvaient en présence d'un espion (car il avait été entendu que les
+ policiers allemands porteraient toujours un signe distinctif), prirent
+ fait et cause pour le marchand qu'ils croyaient injustement attaqué par
+ un particulier. D'où condamnation de De Rijcke à cinq ans de prison et
+ de Seghers à trois ans; de plus, la ville de Bruxelles fut frappée d'une
+ amende de 5 millions<a href="#note-3"><small><sup>3</sup></small></a>.
+</p>
+<a name="note-3"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>3</u></sup> [Note 3: Voir _Comment les Belges résistent_..., p. 178.]
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p>
+ En même temps que les journaux, on introduit des livres et des brochures.
+ Nous pouvons lire ainsi tout ce qui s'imprime d'intéressant à l'étranger.
+ Le nombre d'exemplaires importés n'est d'ordinaire que de quelques
+ dizaines, mais on ne les laisse pas moisir dans les bibliothèques.
+ Ils passent sans interruption de main en main, jusqu'au jour où une
+ perquisition les fait tomber entre les mains des policiers allemands.
+</p>
+<p>
+ Alors que les journaux prohibés sont l'objet d'un commerce régulier, qui
+ fait vivre beaucoup de monde, les livres sont au contraire introduits pour
+ le compte de médecins, d'avocats, de professeurs, d'artistes, etc., qui ne
+ poursuivent pas un but de lucre. Ainsi les ouvrages de Bédier, <i>Les
+ Crimes allemands</i>; de Weiss, <i>La Violation de la neutralité belge et
+ luxembourgeoise par l'Allemagne</i>; de Durkheim et Denis, <i>Qui a voulu
+ la guerre?</i> se sont vendus par centaines à 75 centimes (au lieu de 50
+ centimes). Au même prix on pouvait acheter Van den Heuvel, <i>La Neutralité
+ belge. J'accuse</i> vaut 5 francs; Waxweiler, <i>La Belgique neutre et loyale</i>,
+ 3f 50. On introduit même des ouvrages volumineux; par exemple le livre de
+ Jan Feith, <i>De Oorlog in Prent</i>, qui se vend 9 francs, et <i>King Albert's
+ Book</i>; celui-ci valait d'abord 5 francs, mais la demande intense dont il
+ était l'objet fit rapidement monter son prix, et les derniers exemplaires
+ trouvèrent amateur à 20 francs (au profit d'oeuvres charitables).
+</p>
+<p>
+ Aux imprimés étrangers circulant sous le manteau à Bruxelles, il faut
+ ajouter ceux qui ont paru en août et septembre 1914 avant la grande
+ sévérité de la censure, mais qui furent interdits après coup. Citons:
+ <i>Adolphe Max, son administration du 20 août au 26 septembre 1914</i>; <i>Lettre
+ ouverte d'un Hollandais à un ami allemand</i>; <i>La Dernière Entrevue du
+ Chancelier allemand et de Sir E. Goschen</i>; <i>Discours prononcés à la
+ Chambre des Communes et à la Chambre des Députés de France</i>, etc.
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>2. Réimpression de journaux et de livres.</b>
+</p>
+<p>
+ On comprend que, malgré l'activité des introducteurs de journaux et de
+ livres étrangers, il n'y ait que quelques privilégiés qui puissent les
+ lire dans le texte original. Il était pourtant urgent d'immuniser la
+ population tout entière contre le virus allemand, qui sans cela aurait pu
+ s'infiltrer dans les esprits et énerver les courages. C'est pourquoi on
+ se préoccupa tout de suite de renseigner les Bruxellois sur la marche des
+ opérations militaires. Chaque jour, de multiples personnes achètent
+ des journaux anglais et français, et copient à la machine à écrire les
+ passages les plus saillants. Les feuillets sont ensuite distribués en
+ cachette, soit gratuitement, soit à un prix minime (et le plus souvent
+ au profit de la Croix-Rouge ou du Comité national de secours et
+ d'alimentation).
+</p>
+<p>
+ Ces sortes de journaux, qui sont au nombre d'une quinzaine, combattent
+ sans répit l'influence démoralisante des affiches allemandes. Rien
+ d'étonnant donc à ce que les autorités s'efforcent de dépister les
+ dactylographes. Naturellement, c'est surtout par le moyen d'agents
+ provocateurs qu'on met la main sur les éditeurs de nouvelles de la guerre.
+ Mais autre chose est d'emprisonner un patriote et d'arrêter une propagande
+ patriotique: à peine un éditeur est-il condamné qu'un autre prend sa
+ place.
+</p>
+<p>
+ A côté des feuillets qui permettent aux lecteurs de suivre au jour le jour
+ les événements de la guerre, d'autres oeuvres réimpriment des chroniques,
+ des poésies, des manifestes, des discours, des documents diplomatiques,
+ des articles de tout genre.
+</p>
+<p>
+ L'une de ces oeuvres est la <i>Revue hebdomadaire de la Presse française</i>,
+ qui paraît régulièrement en fascicules de seize pages. Elle se dit
+ «soumise à la censure K. K.» <a href="#PL09">(pl. IX)</a> et donne, outre quelques articles
+ originaux, des extraits de journaux français, tels que <i>Le Temps</i>, <i>Le
+ Figaro</i>, <i>Le Matin</i>, <i>Le Journal des Débats</i>... ou suisses, comme <i>Le
+ Journal de Genève</i> et <i>La Gazette de Lausanne</i>; elle reproduit aussi des
+ articles du <i>Bureau documentaire belge</i>, du <i>Courrier de l'Armée belge</i>,
+ du <i>XXe Siècle</i>, de <i>L'Écho belge</i> et d'autres journaux belges. De temps
+ en temps un numéro est consacré en entier à un seul auteur. C'est ainsi
+ que la <i>Revue</i> a reproduit <i>Sur la Voie glorieuse</i>, d'Anatole France,
+ et une belle série de dessins de Louis Raemaekers. (Pour ceux-ci elle
+ s'excuse de n'avoir pas pu les faire «grafer au purin».)
+</p>
+<p>
+ <i>L'Écho de ce que les journaux censurés n'osent ou ne peuvent pas dire</i>
+ paraît à intervalles irréguliers.
+</p>
+<p>
+ Une autre publication du même genre, <i>La Soupe</i>, donne chaque semaine une
+ cinquantaine de pages dactylographiées, ce qui équivaut à plus de cent
+ pages d'un volume in-8. C'est par elle que nous avons connu les <i>Rapports
+ de la Commission d'enquête belge</i>, des extraits du <i>Livre Bleu</i> et
+ du <i>Livre Jaune</i>, le texte français de <i>l'Appel des 93 Intellectuels
+ allemands</i> et une douzaine de ripostes à ce manifeste, la <i>Lettre de M.
+ Romain Rolland à Gerhart Hauptmann</i> et la réponse de celui-ci, les poésies
+ de M. Rostand (<i>La Cathédrale</i>), de M. Miguel Zamacoïs (<i>La Cathédrale de
+ Reims</i>, <i>Les Belges</i>), d'Émile Verhaeren (<i>La Belgique sanglante</i>), la
+ <i>Lettre pastorale</i> de Mgr Mercier, <i>La Belgique martyre</i> de M. Pierre
+ Nothomb, les discours de M. Henry Carton de Wiart à l'Hôtel de Ville de
+ Paris, de M. Lloyd George au Queen's Hall, de M. Maurice Maeterlinck à
+ la Scala de Milan, les lettres de Me Théodor au baron von Bissing, les
+ sermons du R. P. Janvier, de M. Bloch, grand rabbin de Belgique, etc.,
+ etc.
+</p>
+<p>
+ La même revue nous tenait aussi au courant des méthodes de la propagande
+ allemande. Elle nous a permis de juger à leur juste valeur, qui est peu
+ élevée, les publications de propagande tudesques: <i>Journal de la guerre</i>,
+ <i>La Guerre</i>, <i>Die Wahrheit über den Krieg</i> (La vérité au sujet de la
+ guerre), <i>Sturmnacht in Loewen</i> (Nuit d'alarme à Louvain), etc. Ces
+ extraits ont été largement répandus. Nous estimions en effet que rien
+ n'est plus utile à notre propagande que de donner de la publicité aux
+ brochures de propagande de nos ennemis, afin de montrer à tous comment
+ ils torturent la vérité. Ainsi en publiant leur récit, <i>Cruauté contre
+ un couvent</i> <a href="#note-4"><small><sup>4</sup></small></a>, ils nous ont rendu un service inappréciable, tant les
+ mensonges y sont lourds et évidents. Furent également traduits et publiés
+ les articles de M. le capitaine Bloem (<i>La Campagne des atrocités</i>) <a href="#note-5"><small><sup>5</sup></small></a>,
+ de M. von Bissing fils (<i>La Belgique sous l'administration allemande</i>)
+ <a href="#note-6"><small><sup>6</sup></small></a>, etc.
+</p>
+<a name="note-4"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>4</u></sup> [ Voir <i>Comment les Belges résistent</i>..., p. 278.]
+</p>
+<a name="note-5"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>5</u></sup> [ Ibid., p. 232.]
+</p>
+<a name="note-6"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>6</u></sup> [ Ibid., p. 409.]
+</p>
+<p>
+ Beaucoup de dessins aussi ont été reproduits par les Belges, soit par des
+ procédés mécaniques, soit par la photographie. Citons un seul cas. On
+ avait réussi à faire entrer en Belgique un exemplaire des admirables
+ dessins de M. Louis Raemaekers: <i>De Toppunt der Beschaving</i>. Il passait
+ rapidement d'une maison à l'autre jusqu'au jour où il fut découvert par
+ les Allemands lors d'une visite domiciliaire. Inutile de dire qu'il
+ fut aussitôt retiré de la circulation. Toutefois, l'un des premiers
+ possesseurs de la collection avait eu soin de photographier toutes les
+ planches, et bientôt l'exemplaire unique fut remplacé par une foule de
+ copies.
+</p>
+<p>
+ Plus tard, un prohibé spécial, <i>La Cravache</i>, a répandu par tout le pays
+ les dessins de Raemaekers.
+</p>
+<p>
+ Même de la musique fut imprimée en cachette et vendue à Bruxelles.
+ <i>Tipperary</i>, par exemple, coûtait 1 franc (au profit d'oeuvres
+ charitables), pendant l'hiver 1914-1915.
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p>
+ Nous n'avons guère parlé que des reproductions par la dactylographie ou la
+ photographie. Mais des procédés aussi encombrants ne sont naturellement
+ pas applicables à des ouvrages de longue haleine. Ceux-ci sont donc
+ réimprimés par la typographie. Le premier livre qui fut ainsi reproduit
+ est celui de Waxweiler, <i>La Belgique neutre et loyale</i>. Nous avions reçu
+ quelques exemplaires de la Suisse,—par l'Allemagne!—mais l'épaisseur
+ du papier rendait leur dissémination assez pénible. C'est pourquoi on le
+ réimprima sur papier fin. Depuis lors, on a réédité les articles de
+ Pierre Nothomb, <i>La Belgique martyre</i>; ceux du baron Beyens, <i>L'Empereur
+ Guillaume, La Famille impériale</i>; <i>Les Rapports de la Commission d'enquête
+ belge</i>; <i>Le Livre Jaune</i>, et bien d'autres. <i>La Libre Belgique</i> a donné en
+ supplément <i>J'accuse</i>. L'opération la plus délicate fut la traduction en
+ français du <i>King Albert's Book</i>. On en avait vendu plusieurs milliers
+ d'exemplaires au profit de La Soupe (c'est le nom que porte à Bruxelles le
+ Comité national de Secours et d'Alimentation). Mais une deuxième édition
+ était devenue nécessaire. Or, voilà qu'au milieu du tirage les Allemands
+ envahissent les ateliers et saisissent, en même temps que le personnel, la
+ composition, le papier, les feuilles déjà tirées et tout le matériel de
+ l'imprimerie. Ils se croyaient débarrassés définitivement du <i>Livre du
+ Roi Albert</i> quand, à leur profonde vexation, une semaine après, 10.000
+ nouveaux exemplaires apparurent sur le marché clandestin.
+</p>
+<p>
+ Autre exemple de réimpression. En mai 1916, a paru à Arlon une «édition de
+ guerre» du livre de M. H. Grimauty, <i>Six Mois de guerre en Belgique, par
+ un soldat belge</i>.
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>3. Les publications originales.</b>
+</p>
+<p>
+ Voyons maintenant les plus intéressantes de nos publications: les journaux
+ et les brochures donnant, non des réimpressions de livres, de chroniques,
+ de poésies... faites à l'étranger pour l'étranger, mais des articles
+ écrits par des Belges résidant en Belgique à l'intention de leurs
+ co-prisonniers.
+</p>
+<p>
+ La toute première place est tenue par un journal, <i>La Libre Belgique</i>. Du
+ 1er février 1915 au 31 décembre 1916, il en a paru 100 numéros.
+</p>
+<p>
+ Ceux-là seuls qui ont vécu sous une tyrannie tracassière et abhorrée
+ peuvent comprendre avec quelle curiosité ardente on attend <i>La Libre
+ Belgique</i>.
+</p>
+<p>
+ Quand le prochain numéro paraîtra-t-il? Nul ne le sait, car le journal est
+ <i>régulièrement irrégulier</i>, comme le dit le sous-titre.
+</p>
+<p>
+ Comment nous parviendra-t-il? On ne le sait pas non plus. Tantôt il est
+ déposé sous enveloppe dans la boîte aux lettres, tantôt un ami vous le
+ glisse mystérieusement dans la main, tantôt on le trouve en bonne place
+ sur sa table de travail (c'est de cette manière que M. le baron von
+ Bissing le reçoit).
+</p>
+<p>
+ Où l'imprime-t-on? Mystère. A en croire la manchette du journal, son
+ adresse télégraphique est «Kommandantur Bruxelles». Quant au bureau et à
+ l'administration, «ne pouvant être un emplacement de tout repos, ils sont
+ installés dans une cave automobile»!!
+</p>
+<p>
+ Quels sont les auteurs? Les jésuites, disent les uns; les francs-maçons,
+ assurent les seconds. Deux assertions aussi exactes l'une que l'autre; car
+ il n'y a plus en Belgique ni cléricaux, ni socialistes, ni libéraux, ni
+ flamingants, ni wallingants: il n'y a que des Belges, animés d'une même
+ ardeur et accomplissant indistinctement leur devoir patriotique.
+</p>
+<p>
+ A combien tire-t-il? A 10.000, assure-t-on. Mais nul ne pourrait le dire
+ avec précision, pas même ceux qui sont ses plus audacieux propagateurs.
+ Celui qui se charge de répandre <i>La Libre Belgique</i> reçoit de chaque
+ numéro un certain nombre d'exemplaires. Il en fait trois ou quatre paquets
+ qu'il remet à autant d'amis; chacun de ceux-ci partage de nouveau son
+ stock entre un petit nombre de personnes sûres, et ainsi de suite jusqu'à
+ ceux qui distribuent le journal aux «clients».
+</p>
+<p>
+ Chaque distributeur sait donc de qui il reçoit les numéros et à qui il les
+ remet, mais il ignore quels sont les échelons supérieurs et inférieurs.
+ Chacun répartit ses exemplaires entre quelques personnes qu'il connaît
+ bien; il n'est donc pas obligé d'inscrire leurs noms.
+</p>
+<p>
+ On saisit les avantages de cette façon de procéder. Si, lors d'une visite
+ domiciliaire, la police de la Kommandantur a accidentellement la chance
+ de mettre la main sur un paquet de numéros de <i>La Libre Belgique</i>,—tout
+ arrive!—elle pourra condamner le détenteur à quelques milliers de marks
+ d'amende, s'il est riche, ou à quelques mois de prison, s'il n'a pas de
+ fortune; mais on ne saura pas encore à qui les exemplaires sont destinés,
+ ni surtout quelle est leur origine. Le talent de conspirateur des Belges
+ s'est si bien aiguisé, et les intermédiaires entre le directeur et les
+ lecteurs sont si nombreux que, lorsqu'on a une idée à soumettre aux
+ rédacteurs, il faut de dix à quinze jours pour que le message arrive
+ d'échelon en échelon jusqu'à la «cave automobile».
+</p>
+<p>
+ De temps en temps, la première page du journal est illustrée. Le n° 50
+ nous montre Guillaume II en enfer, d'après le tableau bien connu d'Ant.
+ Wiertz, «Napoléon en enfer». Le n° 52 donne un bon portrait du roi Albert.
+ Le numéro anniversaire (n° 62) nous montre le pauvre baron von Bissing au
+ milieu d'une montagne de mandats de perquisitions destinés à mettre la
+ main sur les rédacteurs de <i>La Libre Belgique</i>; on y représente aussi la
+ cave automobile où siège la rédaction, celle où fonctionne la machine à
+ imprimer et celle où se fait l'emballage; puis la perquisition dans un
+ water-closet et l'arrestation de la statue d'André Vésale (voir page
+ suivante et <a href="#PL02">pl. II</a>). Le n° 83, «censuré le 21 juillet 1916», donne à
+ l'occasion de la fête nationale belge un dessin, «Vers la gloire», entouré
+ d'un cadre aux couleurs belges (<a href="#PL04">pl. IV</a>). Le n° 81 publie une reproduction
+ d'une carte illustrée qui a été vendue en Allemagne, avec le lion belge
+ chevauché par un Prussien (<a href="#PL03">pl. III</a>).
+</p>
+<p>
+ Mais la meilleure image reste celle du n° 30, reproduisant un «instantané»
+ du gouverneur général, baron von Bissing, lisant <i>La Libre Belgique</i> <a href="#note-7"><small><sup>7</sup></small></a>.
+ A partir de ce moment, ce ne fut plus une récompense de 5.000 francs qui
+ était offerte au dénonciateur de <i>La libre Belgique</i>, mais une prime
+ de 25.000 francs, puis de 75.000 francs. Ils nous prennent pour des
+ Allemands! Ils s'imaginent que l'intérêt nous fera oublier le devoir!
+</p>
+<a name="note-7"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>7</u></sup> [ Voir <i>Comment les Belges résistent</i>..., fig. 1.]
+</p>
+<p>
+ Cependant nos tyrans mettent tout en oeuvre pour échapper au cauchemar de
+ <i>La Libre Belgique</i>. Au printemps de 1915, des perquisitions ont mis sens
+ dessus dessous les maisons de tous ceux qui pouvaient être soupçonnés
+ d'aider à sa propagation. Nous vivions dans une incertitude perpétuelle; à
+ chaque coup de sonnette, nous nous demandions si ce n'était pas pour une
+ visite domiciliaire. On publiera après la guerre la liste des maisons qui
+ furent fouillées de la cave au grenier, sans que la police ait reconnu
+ sous leur maquillage les paquets de <i>La Libre Belgique</i>.
+</p>
+<p>
+ La traque aux prohibés se poursuit dans la rue. On arrête les avocats, les
+ employés de bureau, les fonctionnaires, bref tous ceux qui sont munis d'un
+ portefeuille, et on leur bouleverse leurs papiers pour y découvrir <i>La
+ Libre Belgique</i>.
+</p>
+<p>
+ Les Bruxellois racontent que la Kommandantur a reçu plusieurs fois des
+ lettres anonymes donnant des renseignements précis sur le local où
+ s'élabore <i>La Libre Belgique</i>. La police arrivait en grand secret, se
+ faisait ouvrir la maison, descendait vivement tel escalier, enfilait le
+ couloir, poussait la porte indiquée sur le plan et débouchait dans un
+ water-closet. La «chronique théâtrale» du n° 39 de <i>La Libre Belgique</i>
+ raconte une équipée de ce genre, ainsi que la mésaventure des Allemands
+ allant arrêter André Vésale dont la statue se dresse sur la place des
+ Barricades à Bruxelles!
+</p>
+<p>
+ Voici quelques faits qui donneront une idée de l'acharnement avec lequel
+ <i>La Libre Belgique</i> est poursuivie. Un rédemptoriste, le R. P. Verriest, a
+ été condamné à 4.000 marks d'amende pour s'être occupé de la répandre.
+ Par jugement du tribunal militaire d'Anvers, en date du 18 février 1916,
+ trente-deux personnes ont été condamnées à des peines de trois à dix-huit
+ mois de prison pour avoir procédé à la distribution de journaux prohibés.
+ Le tribunal militaire de Hasselt a condamné un restaurateur et sa femme à
+ des amendes et à la fermeture pendant six semaines de leur café <i>In het
+ Vosken</i> pour avoir répandu <i>La Libre Belgique</i>. Le bourgmestre intérimaire
+ de Bruxelles, M. Lemonnier, a vu bouleverser son habitation particulière
+ et son bureau à l'Hôtel de Ville: on ne découvrit rien, naturellement. M.
+ Lemonnier protesta contre ces agissements, le 27 décembre 1915:
+</p>
+<p class=CIT>
+ MONSIEUR LE GOUVERNEUR GÉNÉRAL,
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La police allemande vient de pratiquer des perquisitions dans mon cabinet
+ à l'Hôtel de Ville et dans ma maison privée.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Comme particulier, je ne songerais pas à me plaindre d'être traité
+ comme tant de mes concitoyens, mais en qualité de faisant fonctions de
+ bourgmestre, je dois élever une protestation contre cette perquisition
+ qui, pratiquée dans l'Hôtel de Ville, porte la plus grave atteinte à la
+ dignité et à l'autorité du premier magistrat de la cité, au moment où il a
+ besoin de tout le prestige dont sont entourées ses fonctions pour assurer
+ et maintenir l'ordre et la tranquillité publique.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Agréez, etc.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Le Bourgmestre faisant fonctions</i>,<br>
+M. LEMONNIER.
+</p>
+
+<p>
+ La réponse fut digne de la brutalité allemande:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Bruxelles, le 1er janvier 1916.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A la lettre du 27 décembre 1915, n° 4864, j'ai l'honneur de répondre que
+ la police militaire a eu des motifs fondés pour faire une perquisition
+ domiciliaire aussi bien dans votre habitation privée que dans votre
+ cabinet officiel.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Votre protestation contre les opérations de perquisitions pratiquées dans
+ votre cabinet officiel est sans fondement et sans objet, attendu que vous
+ ne pouvez invoquer des privilèges spéciaux pour les locaux officiels de
+ l'Hôtel de Ville.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (s.) Frhr. VON BISSING.
+</p>
+<p>
+ En juin 1916, ils ont mis en prison, prétendument pour avoir propagé <i>La
+ Libre Belgique</i>, un jeune homme de seize ans, M. Léon Lenertz, fils d'un
+ chef des travaux graphiques de l'Université de Louvain qui fut fusillé
+ devant sa maison du boulevard de Tirlemont pendant la nuit tragique du 25
+ au 26 août 1914.
+</p>
+<p>
+ En septembre 1916, sept des principaux imprimeurs de Gand ont été mis
+ sous les verrous. Ils devaient y rester, paraît-il, jusqu'à ce que les
+ rédacteurs de <i>La Libre Belgique</i> se soient fait connaître. Toutefois on
+ ne les a gardés que pendant un bon mois.
+</p>
+<p>
+ C'est surtout dans les couvents que M. le baron von Bissing s'obstine à
+ chercher les rédacteurs des journaux clandestins.
+</p>
+<p>
+ Le collège Saint-Michel, qui est le principal établissement des Jésuites
+ à Bruxelles, a été à diverses reprises fouillé et bouleversé de fond en
+ comble; le père Dubar fut condamné à douze ans de travaux forcés.
+</p>
+<p class=STC>
+ <b>Perquisitions au collège Saint-Michel.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Samedi 18 mars, de grand matin, 80 bandits prussiens armés jusqu'aux
+ dents se sont présentés aux fins de perquisition au collège Saint-Michel,
+ boulevard Saint-Michel, à Bruxelles.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Après que tous les élèves eurent été licenciés, ils ont commencé leurs
+ exploits, et, naturellement, puisqu'il n'y avait rien à saisir, ils s'en
+ sont retournés Gros-Jean comme devant.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ces imbéciles étaient à la recherche de... <i>La Libre Belgique</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Von Bissing a, une fois de plus, fait buisson creux. Et l'automobile
+ insaisissable roulait..., roulait..., roulait toujours...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>Écho de ce que les journaux censurés n'osent ou ne peuvent pas dire</i>,
+ avril 1916, p. 33.)
+</p>
+<p>
+ Le 4 juin 1916, le gouverneur général s'adressa à Mgr Heylen, évêque de
+ Namur, pour l'amener à agir sur son clergé. Après avoir signalé combien
+ il lui est pénible de se montrer sévère—sévère, mais juste—envers les
+ prêtres, il invoque... parfaitement, il invoque la Convention de La Haye.
+ Puis il ajoute:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Si l'on veut obtenir que les condamnations soient évitées, on ne
+ peut l'attendre que d'une conduite calme et exempte de politique des
+ ecclésiastiques eux-mêmes.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et c'est pour cette raison que je m'adresse à Votre Grandeur avec la
+ prière d'agir sur vos subordonnés de manière qu'ils s'abstiennent dans
+ l'exercice du ministère sacré et ailleurs encore de toute activité
+ politique, et moins encore qu'ils se rendent coupables de transgressions
+ graves de mes prescriptions. Il importerait surtout de les détourner de
+ la diffusion d'écrits inadmissibles, à laquelle des ecclésiastiques ont
+ récemment pris une grande part.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ M'est-il permis de prier Votre Grandeur de me faire savoir si je puis
+ compter sur Sa collaboration dans le sens indiqué? Au surplus, je ne
+ demande que la tenue des garanties auxquelles l'Épiscopat a souscrites, en
+ son temps, en ce qui concerne la bonne conduite du clergé.
+</p>
+<p>
+ Voici quelques passages de la réponse de Mgr Heylen:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Namur, 15 juin 1916.<br><br>
+ EXCELLENCE,
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+ Je suis heureux de constater, par la lettre de Votre Excellence en date
+ du 4 juin, qu'elle se rend parfaitement compte de l'effet déplorable et
+ excitant que produisent sur le peuple belge les arrestations journalières
+ d'ecclésiastiques, leur emprisonnement, leur condamnation, la déportation
+ d'un certain nombre dans les prisons ou les camps de l'Allemagne.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A plusieurs reprises, j'ai fait connaître mon sentiment sur ces objets et
+ je le redirai aujourd'hui à Votre Excellence, avec une entière franchise.
+ Le maintien de la tranquillité dans le pays n'est pas favorisé—loin de
+ là—par ces procédés d'intimidation et de violence; il s'obtiendrait plus
+ efficacement par une conduite qui serait en harmonie avec le tempérament
+ du peuple belge.
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+ ..............................................................<br>
+ Sur ce point, l'autorité allemande ne peut oublier qu'elle a aussi des
+ devoirs à remplir, et nous n'avons pas moins le droit qu'elle-même d'en
+ appeler à la Convention de La Haye. Cette Convention n'est pas faite
+ seulement dans l'intérêt de l'envahisseur, mais aussi du pays occupé; à
+ celui-ci elle assure le respect de ce qu'il y a dans l'âme humaine de plus
+ élevé et de plus noble, l'amour de la patrie, et elle impose à l'armée
+ occupante d'éviter tout outrage à ce patriotisme; or, nous subissons à ce
+ sujet de douloureuses violences et c'est ce que nous déplorons avec le
+ plus d'amertume dans l'occupation allemande.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il semble qu'on veuille partout contrarier, étouffer, réprimer le
+ sentiment patriotique, dont le maintien est pourtant un droit et est, de
+ plus, indispensable à la tranquillité du peuple. Je citerai seulement deux
+ faits. Au mois de décembre dernier, à l'occasion d'un envoi de vivres aux
+ prisonniers de mon diocèse internés en Allemagne, il m'a été interdit de
+ formuler le souhait qu'ils soient bientôt rendus à leur patrie bien-aimée;
+ ces mots ont été supprimés de ma carte-correspondance.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'un de mes vicaires généraux, cité vers la même date devant la police
+ secrète, s'est entendu reprocher d'avoir, dans une allocution, demandé de
+ prier pour notre Roi bien-aimé et son auguste famille...
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+ ............................................................<br>
+ On s'autorise aussi à faire vis-à-vis de nous ce qui n'est pas toléré
+ vis-à-vis de l'armée allemande: d'une part, on interdit aux prêtres belges
+ les publications qui ne sont pas à l'éloge de l'Allemagne et, d'autre
+ part, on permet aux aumôniers allemands et à d'autres de répandre des
+ écrits provocants et outrageants pour notre patrie.
+</p>
+<p>
+ En regard des vains efforts tentés par les Allemands pour supprimer <i>La
+ Libre Belgique</i>, soulignons l'ardeur avec laquelle les Belges s'occupent
+ de la répandre. Voici un petit trait caractéristique: les vingt premiers
+ numéros du journal ont été réimprimés trois ou quatre mois après leur
+ publication.
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p>
+ D'autres périodiques clandestins mènent le combat contre les procédés
+ allemands: <i>La Vérité</i>, qui publia sept numéros en mai et juin 1915 (<a href="#PL05">pl. V</a>); <i>Le Belge</i>, qui parut de septembre à novembre 1915; <i>Patrie!</i> (<a href="#PL07">pl. VII</a>), qui en est à sa deuxième année; un journal flamand, <i>De Vlaamsche
+ Leeuw</i> (<a href="#PL06">pl. VI</a>), qu'on peut se procurer «partout et nulle part» et
+ dont «la rédaction siège à la Kommandantur de Bruxelles, en face de
+ l'imprimerie de <i>La Libre Belgique</i>»; <i>De Vrije Stem</i>, d'Anvers (<a href="#PL06">pl. VI</a>),
+ etc.
+</p>
+<p>
+ Leur organisation est à peu près la même que celle de <i>La Libre Belgique</i>;
+ nous n'en reparlerons pas.
+</p>
+<p>
+ Un mot seulement sur un autre organe, <i>Motus, journal des gens occupés</i>,
+ feuille satirique qui était vendue, non distribuée gratuitement. Il n'en
+ parut que deux ou trois numéros, car elle eut la malchance de naître tout
+ juste au moment où la police allemande multipliait les visites dans les
+ échoppes à journaux, les librairies et les papeteries. De nombreuses
+ publications prohibées furent saisies pendant ces visites; mais, malgré
+ toutes les invitations allemandes, aucun marchand ne dénonça les auteurs
+ ou les imprimeurs des journaux, brochures, cartes illustrées, photos, etc.
+ Ils firent tranquillement leurs mois de prison, plutôt que d'accepter
+ la réduction de peine qui leur était offerte en échange d'une trahison.
+ Toutefois l'activité du pouvoir occupant fut fatale à <i>Motus</i>. Et c'est
+ dommage, car les plaisanteries de ce journal étaient fort amusantes. C'est
+ lui qui nous apprit que le Kronprinz venait d'avoir un fils, «un nouveau
+ prince-monseigneur»; il racontait aussi que Guillaume Il maigrissait
+ beaucoup, mais que les journaux d'outre-Rhin qui se permettaient de parler
+ du poids de l'Empereur étaient poursuivis pour crime de «pèse-majesté».
+</p>
+<p>
+ Voici quelques articles empruntés à <i>La Vérité</i> et à <i>La Libre Belgique</i>,
+ qui renseignent, mieux que nous ne pourrions le faire, sur le rôle des
+ prohibés et sur la façon dont ils circulent en Belgique:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Les feuilles sortant de Prusse.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Tous les quotidiens de Bruxelles, sans exception, ont cessé leur
+ publication. Dès le début de l'occupation, von der Goltz leur fit faire
+ des avances; elles échouèrent. Il n'est pas de la dignité de la presse
+ indépendante de reconnaître la loi de l'usurpation; il est antipatriotique
+ de se mettre au service de l'ennemi. Or, publier ce qui plaît à la censure
+ prussienne et omettre ce qui lui déplaît; ne pas se réjouir des avantages
+ obtenus par les armées alliées, mais les escamoter et insister, au
+ contraire, sur les prétendus succès des troupes ennemies; insérer des
+ articles imposés par les bureaux prussiens et reproduire les bulletins des
+ Alliés tels que ceux-ci sortent des tripatouillages berlinois; critiquer
+ des initiatives belges parce que ce sont les seules que la censure aime
+ à voir dénigrer; ne pas mettre au pilori les massacres de Visé, Dolhain,
+ Liège, Aerschot, Diest, Louvain, Dinant, Tamines, Termonde, etc., mais
+ s'indigner des petits abus à charge de Belges appauvris; signaler avec
+ complaisance les organisations de l'ennemi et rester muet devant ses
+ exactions, c'est s'aplatir, c'est fouler aux pieds toute fierté, c'est
+ donner sa veulerie en exemple et c'est servir les intérêts de l'agression
+ germanique.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le journalisme muselé aggrave son cas en gagnant beaucoup d'argent. Un
+ journal veule et cupide ne peut trouver des lecteurs que parmi les gens
+ sans grandeur morale.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A ces organes domestiqués s'oppose une autre presse d'occasion; celle-ci
+ répudie tout contact avec l'ennemi, dénonce ses crimes, entretient
+ l'esprit d'insoumission si admirable des populations. Des publications
+ telles que <i>La Vérité</i> ou <i>La Libre Belgique</i> ne se vendent pas et ne font
+ pas d'annonces. Au contraire, il s'agit d'y mettre de l'argent et il n'y
+ a d'autre chose à récolter que des années de prison, si l'on se fait
+ prendre...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Un tel organe ne dispose, pour se répandre, ni des trains, ni des
+ automobiles des Prussiens! C'est pourquoi nos lecteurs sont priés, avec
+ la plus vive insistance, d'y mettre du leur, de faire circuler ces pages
+ jusque dans les provinces. Il y a un risque? Tant mieux! L'action en
+ devient plus méritoire. Le pays est infesté de journaux émasculés. Que
+ l'on prenne aussi des copies, à la main ou à la machine, des articles que
+ l'on juge bons à répandre. Ainsi, la présente publication, petite, mais
+ fière, pauvre, mais inasservie, pourra déjouer les manoeuvres des agents
+ de l'Allemagne et apporter du réconfort à ceux qui n'ont d'autres sources
+ d'information que les affiches berlinoises et les feuilles censurées, où
+ les textes sont dénaturés de façon à distiller au jour le jour de l'ennui
+ et du mensonge, de la platitude et de la désespérance. A la longue,
+ cette veulerie et cette perfidie pourraient déprimer certains de nos
+ compatriotes: c'est pour eux que <i>La Vérité</i> sort de son puits!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Vérité</i>, n° 1, 2 mai 1915, p. 1.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Merci à tous.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous savons que des articles de <i>La Vérité</i>, reproduits à la machine
+ à écrire, circulent en province. Nous savons que des lectures en sont
+ organisées, entre amis. Que cela continue, se multiplie et se généralise!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Vérité</i>, n° 3, 20 mai 1915, p. 13.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Un peu d'indulgence, s'il vous plaît.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quelques lecteurs se sont plaints de l'odeur désagréable qu'avaient
+ certains de nos journaux; qu'ils veuillent bien nous excuser, mais ils
+ doivent comprendre qu'en temps de guerre on ne peut pas toujours choisir
+ ses compagnons de voyage. Aussi <i>La Libre Belgique</i> s'est vue forcée de
+ voyager avec des harengs saurs, des fromages de Herve et du carbure de
+ calcium. Nous prions nos lecteurs d'avoir pour <i>La Libre Belgique</i> la même
+ indulgence qu'ils se voient forcés d'avoir momentanément pour certains
+ voisins de tram. Toutefois le printemps est là, aussi nous ferons
+ l'impossible pour donner à <i>La Libre Belgique</i> le parfum de la rose ou de
+ la violette.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le présent numéro paraît en retard; voici l'explication: Nous avons dû le
+ réimprimer. <i>La Libre Belgique</i> a rencontré l'ennemi, elle s'est jetée à
+ l'eau pour se sauver à la nage et elle s'est noyée.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Requiescat in pace!</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 10, mars 1915, p. 1, col. 1.)
+</p>
+
+<p CLASS=STC>
+ <b>Prière de faire circuler ce bulletin.</b>
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+ Nos lecteurs n'auront pas été sans remarquer notre insistance à leur
+ répéter cet avis. Comme la prudence ne nous permet pas d'augmenter notre
+ tirage autant que nos amis le désireraient, vu la difficulté d'introduire
+ dans la capitale des colis trop volumineux, nous avons compté, dès le
+ premier jour, sur le patriotisme de nos «abonnés» pour nous aider dans
+ notre tâche. Que chacun des exemplaires de notre petite feuille passe
+ de main en main. Qu'importe si le propriétaire la voit revenir un peu
+ souillée, un peu déchirée; qu'importe même s'il ne la voit pas revenir du
+ tout. Il se consolera en se disant qu'elle fait du chemin puisqu'elle a
+ peine à retrouver sa route. Elle aura donc ainsi atteint le but cherché
+ par ses éditeurs.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cent exemplaires doivent représenter au moins mille lecteurs.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Or, comme nous tirons... chut! taisons-nous, les Boches ne doivent pas le
+ savoir.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 21, mai 1915, p. l, col. 1.)
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Par suite d'un accident de machine, notre service a été un peu désorganisé
+ la semaine dernière; nous n'avons pu faire qu'une réparation provisoire,
+ et, s'il arrivait quelques retards dans l'apparition du journal, nos
+ lecteurs voudront bien nous excuser.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous profitons de l'occasion pour remercier nos concitoyens pour toutes
+ les marques de sympathie dont nous avons entendu les échos et qui nous
+ étaient adressées à l'occasion de notre soi-disant arrestation.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Avis important à nos lecteurs et propagandistes.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'existence de notre publication et la liberté de ceux qui s'en occupent
+ dépendent avant tout de la discrétion de ceux qui la reçoivent et la
+ propagent. La curiosité, même la plus bienveillante, peut être aussi
+ dangereuse et aussi malfaisante que la délation coupable qui est
+ naturellement encouragée par nos pires ennemis. Nous prions donc
+ INSTAMMENT les vrais Belges, auxquels seuls notre bulletin est consacré,
+ de respecter l'anonymat des auteurs de <i>La Libre Belgique</i> et de
+ s'abstenir du moindre effort pour le connaître. Cette curiosité seule peut
+ devenir une trahison et avoir des résultats très graves, dont le moindre
+ serait la mort anticipée de <i>La Libre Belgique</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 29, juin 1915, p. 1, col. 1.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Avis à nos lecteurs.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ S'ils reçoivent la visite d'un honorable ecclésiastique qui voudra leur
+ parler de <i>La Libre Belgique</i>, du bien que fait ce journal, etc., ils sont
+ priés de prendre poliment par le bras ce Boche ensoutané et de le mettre à
+ la porte, sans plus.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Toutefois, à ceux qui croiraient devoir agrémenter cette mise au dehors
+ d'un maître coup de pied à l'endroit vulgairement dénommé «le Prussien»,
+ libre à eux. Ce serait mérité, sinon méritoire.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ LA RÉDACTION.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 31, juin 1915, p. 1, col. 1.)
+</p>
+
+<p CLASS=STC>
+ <b>A son Excellence le Baron von Bissing, gouverneur allemand.</b>
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+ EXCELLENCE,<br><br>
+ Vous nous comblez d'attentions. Vos agents secrets et publics multiplient
+ les perquisitions à la recherche de <i>La Libre Belgique</i>. Vous avez même
+ mobilisé, dit-on, une brigade spéciale de détectives venus de Berlin pour
+ en découvrir les rédacteurs, les éditeurs, distributeurs, reporters, etc.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vous perdez votre temps et vous gaspillez votre argent bien inutilement.
+ Il est vrai que vous avez déjà plus d'une fois mis la main sur un paquet
+ d'exemplaires du journal qui fait votre cauchemar et que vous avez frappé
+ d'amendes sévères ceux qui en étaient détenteurs. Mais <i>La Libre Belgique</i>
+ a continué à paraître aussi... irrégulièrement que par le passé et
+ son tirage n'a cessé de monter... régulièrement après chacune de vos
+ expéditions.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vous savez d'ailleurs fort bien, Excellence, que, si certaines de ces
+ expéditions ont abouti plus ou moins glorieusement, d'autres ont couvert
+ de ridicule vos agents et leurs chefs. Encore une fois, vous perdez votre
+ temps, cher Baron, et les bénéfices de vos saisies et de vos confiscations
+ ne vous paieront pas des peines que vous vous donnez et ne compenseront
+ pas le ridicule de votre insuccès.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Plus vous vous obstinerez, plus notre propagande s'étendra. Notre
+ imprimerie automobile, grâce à votre obligeance bien connue, se transporte
+ d'un point à l'autre du pays avec une facilité, avec une essence,—
+ pardon, je veux dire avec une aisance (ce que c'est de fréquenter la
+ Kommandantur, on en prend l'accent)—une aisance donc, que vous ne
+ soupçonnez pas.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cher Monsieur, vous devriez vous souvenir que <i>La Libre Belgique</i>, dès sa
+ naissance, s'est engagée à paraître envers et contre tous, tant que
+ notre chère patrie serait occupée par vos compatriotes et qu'il y aurait
+ nécessité de réagir contre la presse à votre solde et celle qui, par ses
+ mensonges ou par ses omissions, cherche à énerver notre patriotisme, à
+ lasser notre résistance, à amollir nos caractères, à semer dans nos rangs
+ le doute, la division, le désespoir, en un mot à rendre inutiles et vains
+ nos sacrifices et nos souffrances.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vous oubliez qu'en Belgique une promesse est un engagement sacré, qui
+ lie celui qui l'a faite aussi bien qu'un serment et mieux qu'un traité
+ diplomatique. Vous avez le grand tort de nous considérer comme annexés.
+ Vous pouvez nous voler, nous emprisonner, nous fusiller même, mais vous ne
+ nous ferez pas taire.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ NOUS NE SOMMES PAS DES ALLEMANDS, NE NOUS MESUREZ DONC PAS A VOTRE AUNE.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vous avez dit récemment, à ce qui nous a été rapporté, que les Belges sont
+ indécrottables. Ce mot, qui rappelle trop les souvenirs que vos officiers
+ ont laissés partout sur leur passage dans nos maisons et nos châteaux,
+ aurait dû vous brûler les lèvres, mais il est cependant l'expression
+ malheureuse d'une idée vraie: les Belges sont INDOMPTABLES.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quant à tuer <i>La Libre Belgique</i>, n'y comptez pas, c'est impossible. Elle
+ est insaisissable, parce qu'elle n'est nulle part. C'est un feu follet,
+ qui sort des tombes de ceux que vos compatriotes ont massacrés à Louvain,
+ Tamines et Dinant et qui vous poursuit. Mais c'est aussi le feu follet qui
+ sort des tombes des soldats allemands tombés à Liège, à Waelhem, à l'Yser.
+ Ceux-là voient à présent pour quel misérable projet de domination ils ont
+ été sacrifiés au Moloch de la guerre, sous prétexte de défendre la patrie;
+ c'est enfin la voix de toutes les mères, la voix de toutes les veuves et
+ de tous les orphelins qui pleurent ceux qu'ils ont perdus. Cette voix
+ augmente tous les jours d'intensité. Son retentissement s'étend sur toutes
+ nos provinces et va jusqu'au delà de nos frontières. Elle ne se taira que
+ lorsque le dernier de vos soldats et de vos agents aura cessé de fouler
+ notre sol envahi au mépris de tout droit.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ne pensez pas, cher Baron, que nous ayons la naïveté de croire que vous
+ allez, sur notre conseil, abandonner l'espoir de nous faire découvrir
+ par vos Sherlock Holmes de contrebande. Nous savons que rien n'arrête
+ un Allemand lorsqu'il s'est lancé sur une mauvaise voie, pas plus le
+ sentiment du ridicule qu'aucun scrupule ou la certitude de la défaite
+ finale. C'est pourquoi nous vous présentons, Excellence, à l'occasion
+ de vos mécomptes passés, présents et futurs, l'expression de nos très
+ sincères et tout à fait irrespectueuses condoléances.
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+ LA LIBRE BELGIQUE.<br><br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 49, octobre 1915, p. 1, col. 1.)
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p>
+ Dans la lutte de tous les instants que les Belges, prisonniers dans leur
+ propre pays, soutiennent contre la domination allemande, les journaux sont
+ secondés par de nombreuses brochures. Citons-en quelques-unes, simplement
+ pour donner une idée de leur diversité.
+</p>
+<p>
+ <i>Nécrologe dinantais</i>, août 1914.—Cette brochure donne d'abord un récit
+ des massacres et des incendies; puis la <i>Liste officielle des civils
+ fusillés à Dinant les 23 et 24 août 1914 par ordre de l'autorité militaire
+ allemande, sans aucun jugement préalable</i>. La liste comprend les noms et
+ prénoms de six cent six cadavres, avec leur profession, leur domicile et
+ leur âge. Puis on ajoute: «Cette liste est incomplète; elle ne contient
+ pas les noms de tous ceux dont on n'a pas pu identifier les corps, ni de
+ ceux qui sont morts dans les hôpitaux à la suite de leurs blessures.»
+</p>
+<p>
+ Le <i>Nécrologe dinantais</i> avait été précédé d'une autre liste imprimée qui
+ fut impitoyablement poursuivie par les Allemands à Dinant même<a href="#note-8"><small><sup>8</sup></small></a>.
+</p>
+<a name="note-8"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>8</u></sup> [ Voir DAVIGNON, <i>Belgique et Allemagne</i>, p. 66.]
+</p>
+<p>
+ <i>Pages du Livre des Douleurs de la Belgique</i>.—Récits objectifs, par des
+ témoins oculaires, de quelques horreurs commises en Belgique par l'armée
+ allemande.
+</p>
+<p>
+ <i>La Violation de la Neutralité belge</i>.—Exposé très simple de la perfidie
+ allemande, fait en janvier 1915. <i>Comment l'Yser n'a pas été franchi:
+ Yser, Nieuport, Inondations</i>.—Cartes et photographies de la région;
+ récits des combats et des inondations (voir <a href="#PL08">pl. VIII</a>).
+</p>
+<p>
+ <i>Le Manifeste des intellectuels allemands et les Réponses des
+ neutres</i>.—Traduction française du manifeste, et quelques-unes des
+ réponses.
+</p>
+<p>
+ <i>La Sozialdemokratie et la Guerre. Le Crime des Socialistes allemands.
+ Petit dossier documentaire</i>.—On y lit notamment le récit des visites
+ faites à la Maison du Peuple de Bruxelles par divers militants allemands:
+ Wendel, Liebknecht, Köster et Noske (voir p. 181).
+</p>
+<p>
+ <i>La Franc-Maçonnerie belge et les Loges allemandes</i>.—Reproduit l'appel
+ de M. Ch. Magnette à neuf loges allemandes, pour demander une enquête
+ impartiale sur ce qui s'est passé en Belgique; le refus des deux seules
+ loges qui aient répondu; la riposte de M. Magnette; des documents
+ justificatifs d'origine allemande.
+</p>
+<p>
+ <i>Patriotisme et Endurance</i>.—C'est la lettre pastorale bien connue de Mgr
+ Mercier, qui a produit une si grande impression. L'édition <i>princeps</i>,
+ imprimée à Malines chez Dessain, a été en partie saisie par l'autorité
+ allemande. Mais on en a fait une douzaine d'éditions en français et trois
+ éditions flamandes; elle a aussi été répandue par la dactylographie.
+ Chaque édition a eu de nombreux tirages. Chez un seul imprimeur de
+ Bruxelles, la police allemande a confisqué 35.000 brochures. Mais il en a
+ été publié tant de centaines de milliers que chaque maison de Belgique en
+ recèle au moins un exemplaire.
+</p>
+<p>
+ <i>Autour de la Lettre cardinalice</i>.—Réimpression de la principale
+ correspondance échangée entre les autorités allemandes et le clergé belge
+ à l'occasion de la prohibition de la lettre pastorale.
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p>
+ La propagande anti-allemande s'opère aussi à l'aide de cartes illustrées,
+ représentant le Roi, la Reine, le prince Léopold, M. Max, Mgr Mercier,
+ Miss Cavell et Ph. Baucq, etc.
+</p>
+<p>
+ La carte prohibée qui a dû vexer le plus profondément les Allemands est
+ celle qui reproduit les portraits de leurs espions. Une trentaine de
+ ceux-ci avaient eu l'ingénieuse idée de se faire photographier en corps.
+ Une semaine ne s'était pas écoulée que les Belges en possédaient une
+ épreuve et la faisaient reproduire en carte postale<a href="#note-9"><small><sup>9</sup></small></a>. Dès qu'un de ces
+ sympathiques mouchards entrait dans un tram, tout le monde le dévisageait
+ avec une insistance significative.
+</p>
+<p>
+ Quoiqu'il soit défendu de photographier, de nombreux amateurs bravent les
+ rigueurs de la «justice» allemande, et prennent des clichés des ruines
+ de Louvain<a href="#note-10"><small><sup>10</sup></small></a>, de Dinant, de Termonde<a href="#note-11"><small><sup>11</sup></small></a>, de Visé, des villages du
+ Luxembourg, etc.
+</p>
+<a name="note-9"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>9</u></sup> [ <i>Comment les Belges résistent</i>..., fig. 26.]<br>
+<a name="note-10"></a>
+<sup><u>10</u></sup> [ <i>Ibid.</i>, fig. 20.]<br>
+<a name="note-11"></a>
+<sup><u>11</u></sup>[ <i>Ibid.</i>, fig. 23.]
+</p>
+
+<p CLASS=LTC>
+ <b>4. Les arrêtés allemands sur la presse.</b>
+</p>
+<p>
+ Sont en présence: d'une part les Allemands détenteurs de l'autorité, et
+ décidés à en abuser sans le moindre scrupule, ne cherchant qu'à nous
+ démoraliser pour pouvoir plus facilement nous écraser sous leur botte;
+ d'autre part les Belges, abandonnés à eux-mêmes, exposés à toutes les
+ rigueurs des tribunaux militaires chaque fois qu'ils font un effort pour
+ se dégager de l'étouffoir. Dans cette lutte, tellement inégale que les
+ Belges semblent vaincus d'avance, ce sont pourtant eux qui gardent le
+ dessus; rien ne prouve mieux la victoire de nos compatriotes et la rage
+ impuissante de nos ennemis que les peines de plus en plus excessives
+ comminées par les règlements sur la presse.
+</p>
+<p>
+ Un avis du gouvernement militaire de Bruxelles, le 22 novembre 1914,
+ parlait d'emprisonnement prolongé:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Avis.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Je rappelle à la population de Bruxelles et des faubourgs qu'il est
+ strictement défendu de vendre ou de distribuer des journaux qui ne
+ sont pas expressément admis par le gouverneur militaire allemand. Les
+ contraventions entraînent l'arrestation immédiate des vendeurs ainsi que
+ des peines d'emprisonnement prolongé.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Bruxelles, le 22 septembre 1914.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Le Gouverneur militaire</i>,<br>
+ Baron VON LÜTTWITZ,<br>
+ <i>Général.</i>
+</p>
+<p>
+ L'arrêté du 13 octobre 1914, signé baron von der Goltz, menaçait d'une
+ punition, «conformément à la loi martiale, celui qui propage des écrits
+ non censurés»<a href="#note-12"><small><sup>12</sup></small></a>.
+</p>
+<p>
+ L'avis du 4 novembre 1914, signé également baron von der Goltz, disait que
+ les contrevenants seraient «punis d'emprisonnement de longue durée»<a href="#note-13"><small><sup>13</sup></small></a>.
+</p>
+<p>
+ Des condamnations furent effectivement prononcées à cette époque, par
+ exemple: Louis Prost, condamné à six mois de prison «pour avoir répandu
+ des copies de nouvelles menteuses de la guerre, reproduites par
+ dactylographie»<a href="#note-14"><small><sup>14</sup></small></a>.
+</p>
+<a name="note-12"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>12</u></sup> [ <i>Comment les Belges résistent</i>..., p. 4.]<br>
+<a name="note-13"></a>
+<sup><u>13</u></sup> [<i>Ibid.</i>, p. 6, 7.] <br>
+<a name="note-14"></a>
+<sup><u>14</u></sup>[ <i>lbid.</i>, p. 5.]
+</p>
+
+<p>
+ Mais les rigueurs allemandes n'empêchèrent pas l'introduction de journaux
+ étrangers ni la création de journaux clandestins. Dans un communiqué
+ officiel, reproduit par les journaux censurés, du 14 juin 1915, M. le
+ baron von Bissing, gouverneur général en Belgique, se plaint de cette
+ situation.
+</p>
+<p>
+ Quelques jours plus tard, un autre communiqué précise ces notions: les
+ contrevenants seront punis d'un emprisonnement de un jour à trois ans et
+ frappés d'une amende de 3.000 marks au maximum.
+</p>
+<p>
+ Un arrêté du gouverneur, en date du 25 juin 1915, dit:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les actions et les omissions défendues par l'arrêté du 13 octobre 1914
+ et l'avis du 4 novembre 1914, concernant la censure des imprimés,
+ récitations, etc., et par l'avis du 15 décembre 1914 concernant
+ le transport de lettres, écrits, etc., sont passibles d'une peine
+ d'emprisonnement de un jour à trois ans et d'une amende de 3.000 marks au
+ plus ou d'une de ces deux peines à l'exclusion de l'autre, à moins que
+ d'autres lois ou arrêtés ne prescrivent une peine plus élevée.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les tentatives de commettre les actions et omissions précitées sont
+ punissables; les objets soustraits au contrôle seront confisqués. Les
+ infractions seront jugées par les tribunaux militaires ou, s'il s'agit de
+ contraventions peu graves, par les autorités militaires.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le présent arrêté entrera en vigueur le jour de sa publication.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>L'Écho de la Presse internationale</i>, 5 juillet 1915.)
+</p>
+<p>
+ Mais aucune menace ne fait fléchir le patriotisme des Belges. Aussi le
+ gouverneur général exhale-t-il de nouvelles lamentations en janvier 1916.
+ Il y avoue—enfin!—que la population bruxelloise reste irréductiblement
+ hostile aux occupants. Cette petite crise de sincérité jure avec les
+ interviews qu'il accordait au début de 1915 à des journaux allemands,
+ notamment à la <i>Norddeutsche Allgemeine Zeitung</i>; il y disait
+ régulièrement que les rapports des Bruxellois avec les Allemands étaient
+ devenus meilleurs. Voici la plainte de janvier 1916:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'attitude de la population bruxelloise à l'égard de la garnison allemande
+ montre, dans tous les domaines, une hostilité non justifiée. Non seulement
+ on distribue et on achète volontiers continuellement dans la ville
+ des écrits injurieux, d'un caractère obscène contre l'Administration
+ allemande, sous les yeux de la police de la ville; non seulement des
+ officiers allemands ont été insultés en pleine rue (par exemple le cas de
+ Jonghe), mais souvent la population bruxelloise en est arrivée à prêter au
+ service de renseignements ennemi une aide active en lui fournissant des
+ renseignements sur la situation militaire en ville, par exemple, sur
+ l'occupation temporaire des hangars à aéroplanes, et elle a ainsi rendu
+ possible des actes hostiles contre la garnison allemande établie dans ses
+ murs. Il est regrettable que même des employés communaux n'aient pas eu
+ honte de participer à ces actes hostiles, et d'y prêter aide, comme agents
+ de l'espionnage ou comme détenteurs d'explosifs. De plus, et sur une
+ grande échelle, malgré des avis réitérés avec menace de pénalités sévères
+ du gouvernement général, la population bruxelloise a tenu des armes
+ cachées et a ainsi indiqué son intention de se garder armée en vue d'un
+ soulèvement.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ De même, dans le domaine des logements, l'attitude hostile de la
+ population bruxelloise s'est manifestée ouvertement. Non seulement on
+ a créé des difficultés de toutes sortes aux officiers et aux employés
+ allemands, pour la location d'appartements convenables, mais encore les
+ quelques bailleurs qui ont loué à des officiers ou employés allemands,
+ pour gagner ainsi légitimement leur vie, ont été en butte, de la part de
+ leurs concitoyens, à des chicanes continuelles, à des menaces et à des
+ humiliations. C'est ainsi que pour les officiers et employés allemands la
+ question du logement est devenue particulièrement embarrassante.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (Signé) VON BISSING.
+</p>
+<p>
+ De nouveau, quelques jours après, le 11 janvier 1916, confirmation
+ menaçante des plaintes du gouverneur général:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Arrêté.</b>
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+ .............................<BR>
+ ART. 2.—Quiconque, dans le territoire du gouvernement général,
+ aura lancé ou fait circuler sciemment, sur le nombre, la marche ou de
+ prétendues victoires des forces ennemies, de faux bruits pouvant induire
+ en erreur les autorités civiles ou militaires quant aux mesures à prendre
+ par elles;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ .............................<BR>
+ Sera puni d'une peine d'emprisonnement de cinq ans au plus, à moins que
+ les lois et arrêtés en vigueur ne prescrivent l'application d'une peine
+ d'emprisonnement plus élevée.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ ART. 3.—Les infractions au présent arrêté sont de la compétence des
+ tribunaux militaires allemands.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Bruxelles, le 11 janvier 1916.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ VON BISSING.&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; VON SAUBERZWEIG.
+</p><br>
+<p>
+ Jusqu'ici n'étaient exposés aux sévérités des tribunaux militaires que
+ ceux qui s'occupent de propager les «écrits provocateurs». A partir du
+ 5 février 1916, il est tout aussi criminel de les recevoir et de les
+ conserver.
+</p>
+<p>
+ Celui qui trouve <i>La Libre Belgique</i> dans sa boîte aux lettres est donc
+ tenu de la brûler immédiatement!
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Arrêté.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quiconque possède des imprimés qui, contrairement aux prescriptions en
+ vigueur, ont été soustraits à l'examen de la censure, sera puni, soit
+ d'une peine d'emprisonnement de trois ans au plus et d'une amende pouvant
+ atteindre 3.000 marks, soit d'une de ces deux peines à l'exclusion de
+ l'autre, à moins que les circonstances ne prouvent que le détenteur n'est
+ pas coupable.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les imprimés formant l'objet des infractions seront confisqués.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ces infractions sont de la compétence des tribunaux ou autorités
+ militaires allemands.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Bruxelles, le 5 février 1916.
+</p>
+<p>
+ C'est sans doute à la suite de cet arrêté que fut condamné le propriétaire
+ d'un café de Liège:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Liège</i>.—M. Adam Quaden, le propriétaire de la Taverne Britannique,
+ place Verte, vient d'être condamné par les tribunaux boches à quatre mois
+ de prison pour le fait suivant:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La Taverne Britannique, lieu de réunion de tous les vrais Liégeois, reçut
+ un jour la visite de quelques Allemands qui y procédèrent à une minutieuse
+ perquisition. On découvrit dans la loge du portier du café quelques
+ numéros de <i>La Libre Belgique</i>, que le portier reconnut avoir ramassés sur
+ une table, où un inconnu les avait déposés<a href="#note-15"><small><sup>15</sup></small></a>.
+</p>
+<a name="note-15"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>15</u></sup> [ On peut se demander qui est cet inconnu. Était-ce peut-être
+ un agent provocateur? Ne pas oublier qu'à Liège même, en décembre 1914, de
+ nombreuses personnes ont été condamnées parce que des mouchards allemands
+ avaient déposé dans leur boîte aux lettres <i>Le Courrier de la Meuse</i>, de
+ Maestricht. (Note de J.M.)]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ M. Quaden fut arrêté comme responsable, bien qu'innocent, et condamné.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>Le Courrier de l'Armée</i>, n° 245, 30 mars 1916, p. 4, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ Plus tard, en juin 1916, M. Préherbu, juge de paix de Schaerbeek, a été
+ suspendu de ses fonctions, pour avoir été trouvé détenteur du numéro du
+ journal exécré.
+</p>
+<p>
+ Deux remarques au sujet de ces arrêtés:
+</p>
+<p>
+ <i>a</i>) Dans le domaine, essentiellement civil, des délits de presse, ce
+ sont les autorités militaires ou les tribunaux militaires qui sont seuls
+ compétents et qui condamnent «conformément à la loi martiale»<a href="#note-16"><small><sup>16</sup></small></a>; cela
+ signifie qu'il n'y a ni publicité des débats ni recours contre les
+ jugements. Oh! «le respect des lois en vigueur dans le pays» exigé par
+ l'article 43 du règlement annexé à la Convention de La Haye, un chiffon de
+ papier qui est en partie l'oeuvre des juristes allemands et qui porte leur
+ signature.
+</p>
+<a name="note-16"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>16</u></sup> [ Il ne faut pas trop s'étonner de ce que les tribunaux
+ militaires jugent les délits de presse; à Anvers, c'est devant les
+ tribunaux militaires que comparaissent les restaurateurs coupables d'avoir
+ servi à leurs clients des pommes de terre épluchées d'avance!]
+</p>
+<p>
+ <i>b</i>) Chaque nouvel arrêté commine des peines plus fortes. Singulière
+ psychologie! Ils croient donc que les Belges qui n'ont pas été effrayés
+ par six mois de prison reculeront devant cinq années! A comparer avec la
+ prime offerte, dit-on, à celui qui ferait connaître les auteurs de <i>La
+ Libre Belgique</i>: 5.000 francs, puis 25.000 francs, puis 75.000 francs.
+</p>
+<p>
+ En province, les mêmes mesures sont prises contre les écrits non censurés.
+ Qu'il nous suffise de rappeler quelques arrêtés, déjà reproduits dans
+ <i>Comment les Belges résistent</i>... page 6 (à Spa), page 7 (à Louvain),
+ page 8 (à Namur), page 17 (à Anvers).
+</p>
+<p>
+ Nous ne résistons pas au désir de réimprimer ici la joyeuse affiche
+ placardée à Liège, le 10 septembre 1915, en pleine bataille de la Marne.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>A la population de Liège et de ses environs.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vu les succès croissants des troupes allemandes, on ne comprend pas que
+ le peuple de Liège soit toujours assez crédule pour croire les nouvelles
+ frivoles et absurdes répandues par les fabriques de mensonges installées
+ à Liège. Ceux qui s'occupent de propager de telles nouvelles s'exposent à
+ être rigoureusement punis. Ils jouent un jeu dangereux en abusant de
+ la crédulité de leurs concitoyens et en les engageant à des actes
+ irréfléchis. La population raisonnable de Liège s'opposera d'elle-même à
+ toutes les tentatives de la sorte!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Autrement elle s'expose non seulement aux désillusions les plus graves,
+ mais encore à être ridiculisée aux yeux du monde intelligent.
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+ VON KOLEWE,<br><br>
+ <i>Lieutenant général et<br>
+ Gouverneur allemand de la place de Liège</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Défense d'arracher ce placard ou de coller un autre dessus</i>.
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>5. Le supplément aérien de «La Libre Belgique».</b>
+</p>
+<p>
+ Depuis le printemps 1916, les Belges utilisent un nouveau moyen de
+ transport de publications prohibées: l'avion.
+</p>
+<p>
+ De petites feuilles «volantes» (<i>Le Clairon du Roi, supplément aérien de
+ La Libre Belgique</i>) sont imprimées à l'étranger et lancées sur les villes
+ belges par nos aviateurs. Elles donnent chaque mois, en français et en
+ flamand, des nouvelles de la guerre. Inutile de dire que les Allemands
+ font tout au monde pour empêcher nos compatriotes de saisir et de propager
+ ces communiqués. Ainsi, l'aéroplane qui survola, à la fin de juin 1916, la
+ région d'Anvers et de Saint-Nicolas, avait semé des quantités de petits
+ papiers; pendant plusieurs jours des patrouilles de cavalerie parcoururent
+ le pays, arrêtant et fouillant tous ceux qu'on pouvait soupçonner de
+ transporter des journaux tombés du ciel.
+</p>
+<p>
+ Le mercredi 6 septembre 1916, le lieutenant C... et l'adjudant M...
+ versèrent une pluie bienfaisante de suppléments aériens de <i>La Libre
+ Belgique</i> sur les promeneurs de la Porte de Namur et de la Grand'Place, à
+ Bruxelles.
+</p>
+<p>
+ A la suite de cette visite, les habitants des boulevards voisins de la
+ Porte de Namur ont été punis: ils doivent être rentrés à 20h 30 et rester
+ chez eux sans lumière. Comme cette perspective pourrait ne pas être
+ suffisamment désagréable pour empêcher les Bruxellois d'aller ramasser les
+ papiers distribués par les aviateurs, les Allemands ont imaginé un système
+ plus radical: ils lancent contre les aéroplanes des shrapnells qui
+ n'éclatent pas en l'air, mais au moment où ils retombent près du sol.
+ Beaucoup de curieux ont été tués et blessés de cette manière lors du raid
+ du 27 septembre 1916.
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>6. Les simili-prohibés.</b>
+</p>
+<p>
+ Voyant que ni l'intimidation brutale ni la corruption n'empêchaient nos
+ compatriotes d'acheter les journaux étrangers et de répandre des journaux
+ clandestins, l'autorité allemande employa notre propre arme: elle fit
+ imprimer des simili-prohibés.
+</p>
+<p>
+ Dès le mois de janvier 1915, circulait à Bruxelles un pamphlet insultant
+ les autorités civiles d'Anvers à l'occasion de l'entrée des troupes
+ allemandes dans la ville. Cette affaire n'est pas encore tirée au clair,
+ et la preuve de la complicité allemande n'est pas faite; mais tout au
+ moins les Allemands ont-ils avoué, par l'organe de M. le baron von Bissing
+ fils, professeur à l'université de Munich, qu'ils se sont efforcés de
+ profiter des dissensions qu'on avait essayé de semer<a href="#note-17"><small><sup>17</sup></small></a>.
+</p>
+<a name="note-17"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>17</u></sup> [ Voir <i>Belgien unter deutscher Verwaltung</i>, dans <i>Süddeutsche
+ Monatshefte</i>, avril 1915 (p. 31 du tiré à part), traduit dans: <i>Comment
+ les Belges résistent</i>..., p. 414, note 3.]
+</p>
+<p>
+ A la fin de juillet 1915, on vendait à Bruxelles une «proclamation du roi
+ Albert à l'occasion de la fête nationale du 21 juillet». C'était un tissu
+ d'inepties entremêlées de quelques attaques venimeuses contre les Alliés.
+ La pseudo-proclamation fut reprise par la presse allemande. La fraude
+ était tellement grossière que nous n'avons pas eu besoin de la note du n°
+ 42 de <i>La Libre Belgique</i> pour la percer à jour.
+</p>
+<p>
+ Leur plus belle invention fut de publier un journal, <i>Le Fouet</i>, qu'on
+ distribue en cachette. A côté de plaisanteries niaises sur «Bête-man,
+ Chandelier de l'Empire», le n° 1 attaque vivement le «gouvernement
+ clérical» de la Belgique et les «flamingants». Ceci est une marque de
+ fabrique indiscutable, car il n'y a pas un seul Belge qui n'ait oublié
+ aujourd'hui nos querelles intestines.
+</p>
+<p>
+ A diverses reprises on a vendu à Bruxelles des contre-façons de feuilles
+ étrangères, soit de journaux de Dunkerque, soit de journaux publiés par
+ des Belges en Néerlande. Ces sosies se vendaient 50 centimes à 1 franc,
+ alors que les journaux authentiques coûtaient au moins le double. Ils
+ présentaient cette particularité d'annoncer des victoires étourdissantes
+ des Alliés. Étaient-ils l'oeuvre de quelque imprimeur désireux de gagner
+ de l'argent, ou doit-on y voir la main des Allemands? c'est difficile à
+ dire. Toutefois, rappelons-nous que, pendant le siège de Paris, Bismarck
+ prit soin de faire parvenir de temps en temps aux Parisiens de faux
+ journaux relatant de prétendues victoires françaises; il savait que rien
+ ne conduit plus sûrement une population au désespoir que les illusions
+ déçues:
+</p>
+<br><br><br>
+ <h3>B. <i>LES PUBLICATIONS PERMISES</i></h3>
+<br>
+<p>
+ Nous venons de montrer les efforts faits par les Belges pour publier la
+ vérité malgré tous les obstacles. Disons maintenant de quelle manière
+ l'autorité occupante entend renseigner nos populations.
+</p>
+<p>
+ La documentation mise à notre disposition peut être classée en quatre
+ groupes:
+</p>
+<p>
+ 1° Les informations gratuites fournies par l'autorité allemande et par les
+ particuliers;
+</p>
+<p>
+ 2° Les imprimés d'origine allemande qu'on peut acheter en Belgique;
+</p>
+<p>
+ 3° Les journaux et brochures, prétendument belges, soumis à la censure;
+</p>
+<p>
+ 4° Les journaux hollandais tolérés par la censure.
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>1. Informations gratuites.</b>
+</p>
+<p>
+ Il y a d'abord les affiches officielles, rédigées premièrement en
+ allemand, français et flamand, mais depuis octobre 1914 en allemand,
+ flamand et français. Elles sont censées nous tenir au courant des
+ opérations militaires. Voici un article de <i>La Vérité</i> qui ne laisse aucun
+ doute sur leur sincérité:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>L'arsenal du mensonge.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Il est vraiment criminel de tromper la population<br>
+ belge en répandant de fausses nouvelles.</i><br>
+ LE GOUVERNEUR GÉNÉRAL.
+</p><br>
+
+<p CLASS=CIT>
+ Dans toute la machine militaire allemande, que les Alliés démolissent
+ pièce par pièce, l'organe qui marche encore le mieux est l'arsenal du
+ mensonge, établi à Berlin, avec succursale à Vienne.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Voulez-vous prendre sur le vif leur système d'informations truquées?
+ Passez rue de la Chancellerie, près de Sainte-Gudule, à Bruxelles, ou bien
+ rue des Paroissiens, à deux pas de là. C'est dans mon quartier; tous les
+ jours je revois une vieille affiche qui fut placardée le 15 septembre et
+ s'exprime en ces termes: «Berlin, 14 septembre (officiel).—Sur le théâtre
+ de la guerre à l'ouest (France), ont lieu des opérations dont les détails
+ ne peuvent encore être publiés et qui ont conduit à une bataille qui est
+ favorable pour nous. Toutes les nouvelles répandues à ce sujet, par tous
+ les moyens, par l'ennemi, et qui présentent la situation comme défavorable
+ pour nous, sont fausses.» Or, cette bataille, engagée dix jours
+ auparavant, est la grande victoire française de la Marne qui arrêta
+ définitivement l'invasion<a href="#note-18"><small><sup>18</sup></small></a>. Berlin savait alors la vérité et publiait
+ le mensonge! A tout bulletin victorieux de Berlin, rappelons-nous la
+ dépêche officielle du 14 septembre, où il y a autant de faussetés que de
+ mots et où la partie adverse est accusée de répandre des mensonges. Toute
+ la méthode germanique se trouve là!
+</p>
+<a name="note-18"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>18</u></sup> [ Cette défaite, que les Allemands n'ont jamais déclarée, leur
+ coûta, outre leurs morts et blessés, 65.000 prisonniers, 345 canons et
+ plus de 3.000 véhicules avec 5.000 chevaux. La bataille dura du 6 au 12
+ septembre, entre 1.500.000 Allemands et 1.250.000 Français renforcés de
+ 60.000 Anglais.]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Autre exemple: Si l'on se reporte aux informations que l'ennemi répandait
+ dans la seconde moitié d'octobre, l'armée belge, décimée, disloquée,
+ était en train de se reformer dans le nord de la France. Or, les Belges
+ accomplissaient alors, de Nieuport à Dixmude, des exploits admirables: ils
+ occupaient l'Yser, face à une armée supérieure en nombre d'hommes et de
+ canons, combattaient jours et nuits et infligeaient aux Barbares une
+ défaite décisive! Nous en racontons plus loin un épisode. Eh bien! il a
+ fallu de longs mois pour que la vérité se fît sur ces journées glorieuses
+ de notre campagne, dont les mensonges berlinois étaient parvenus à nous
+ cacher le vif éclat!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ce n'est pas tout. Récemment, l'affiche allemande nous manda la
+ destruction d'un dirigeable italien. Mais ni l'affiche ni les journaux
+ bruxellois sortant de Prusse ne soufflèrent mot de la destruction de deux
+ zeppelins, l'un à Evere-lez-Bruxelles, l'autre à Saint-Amand-lez-Gand,
+ pertes subies trois jours plus tôt!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le 10 juin, Berlin avoua que ses troupes ont «abandonné» (hum!) les
+ dernières maisons de Neuville, «qui est en possession des Français depuis
+ le 9 mai». Or, cette conquête, accomplie depuis un mois plein, Berlin
+ avait omis de nous en informer jusque-là! Au contraire, Berlin n'avait
+ cessé de nous dire que l'offensive au nord d'Arras n'obtenait aucun
+ succès!
+</p>
+<p>
+ Voilà quelques exemples typiques de la méthode d'information en usage à
+ Berlin: 1) on dément une grande victoire des Français en les accusant de
+ falsifier le vrai; 2) on déclare inexistante l'armée belge au moment même
+ où elle fait une résistance invincible; 3) on passe sous silence des faits
+ défavorables, dont des milliers de Belges furent les témoins réjouis; 4)
+ on met un mois à avouer un échec, après l'avoir attribué à l'adversaire...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il existe un «Bureau pour la diffusion des nouvelles allemandes à
+ l'étranger», dont le siège se trouve à Dusseldorf. Il a installé chez
+ nous des édicules où chacun peut lire le titre de l'officine: <i>Büro
+ zur Verbreitung von deutschen Nachrichten im Auslande</i>. Avec un pareil
+ organisme, et l'officielle Agence Wolff—sans oublier la presse à tout
+ faire—nous sommes bourrés de mensonges et de notes tendancieuses...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les concitoyens de Manneken-Pis crachent sur ces saletés—et la Belgique
+ entière en fait autant.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Vérité</i>, n° 6, p. 1, 21 juin 1915.)
+</p>
+<p>
+ Les renseignements relatifs aux combats de Champagne, en février 1915,
+ sont du même acabit, ainsi que nous l'apprend l'extrait suivant d'un
+ article de <i>La Libre Belgique</i>:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Les mensonges allemands.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Sur de grandes affiches bleues, placardées sur les murs de la ville, et
+ relatives aux combats qui se sont livrés en Champagne, les Allemands
+ avaient souligné, notamment, que deux faibles divisions rhénanes luttèrent
+ contre six corps d'armée français. Or, voici ce que nous apprend le
+ communiqué officiel français: «Les opérations militaires en Champagne ont
+ eu pour résultat, depuis le 16 février, de nous faire avancer sur un front
+ de 7 kilomètres et une profondeur de 2km 500.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «L'ennemi employa <i>quatre à cinq corps d'armée et demi</i>. Dix mille
+ cadavres ont été trouvés sur le champ de bataille, et nous avons fait deux
+ mille prisonniers.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ D'après ce même communiqué, les deux faibles divisions rhénanes!!...
+ étaient composées de 119 bataillons, 31 escadrons, 64 batteries de
+ campagne et 20 batteries lourdes. Jusqu'au 3 mars, les Allemands ont
+ encore amené 20 bataillons, parmi lesquels 6 bataillons de la Garde, 1
+ régiment d'artillerie de campagne et 2 batteries lourdes.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 9, mars 1915, p. 4, col. I.)
+</p>
+<p>
+ Où les nouvelles officielles allemandes atteignirent le summum de la
+ véracité, ce fut lors des attaques d'octobre et novembre, 1914 dans la
+ région d'Ypres. <i>La Soupe</i> se donna le plaisir de copier textuellement les
+ affiches allemandes et de les publier<a href="#note-19"><small><sup>19</sup></small></a>.
+</p>
+<a name="note-19"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>19</u></sup> [ Voir <i>Comment les Belges résistent</i>..., p. 222, 223.]
+</p>
+<p>
+ Ces affiches officielles ne se contentent pas de nous combler de nouvelles
+ authentiques sur les opérations militaires. Elles prennent également soin
+ de nous informer de l'opinion publique à l'étranger. Que ces coupures de
+ journaux sont sincères, il est à peine besoin de le dire.. Donnons-en
+ un seul exemple, celui de la toute première affiche qui nous intéresse
+ directement.
+</p>
+<p>
+ Jusqu'au 13 septembre 1914, les affiches placardées à Bruxelles n'avaient
+ résumé que des articles de journaux au sujet de la France et de
+ l'Angleterre. Le 14 septembre, nous pûmes lire deux extraits relatifs à
+ notre pays:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Nouvelles publiées par le Gouvernement allemand.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cologne, 12 septembre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La <i>Gazette de Cologne</i> ayant reproduit dans son numéro de jeudi un
+ article du <i>Corriere della Sera</i> d'après lequel le cardinal belge Mgr
+ Mercier se serait prononcé défavorablement sur les Allemands, en les
+ qualifiant de barbares, le cardinal von Hartmann, archevêque de Cologne,
+ écrit à la <i>Gazette de Cologne</i> ce qui suit:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Je m'empresse de vous dire, au sujet de l'article portant pour titre: «Le
+ cardinal Mercier comme accusateur» (no. 1011 de la <i>Gazette de Cologne</i>)
+ qu'au cours de sa présence récente à Rome, il a été interviewé par le
+ correspondant du <i>Corriere della Sera</i>. Lorsque cette interview parut
+ dans le journal, le cardinal a immédiatement contesté de la façon la plus
+ énergique de s'être prononcé comme le <i>Corriere</i> le prétend. Aussi fit-il
+ sur l'heure parvenir au ministre de Prusse près le Vatican, ainsi que par
+ mon intermédiaire, à l'abbé von Stotzingen, une protestation qui devait
+ être publiée dans <i>l'Osservatore Romano</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Je vous serais très obligé, Monsieur, de vouloir bien, dans l'intérêt de
+ la vérité, publier cette déclaration dans la <i>Gazette de Cologne</i>.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Francfort, 12 septembre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La <i>Gazette de Francfort</i> apprend de Stockholm: La vérité au sujet de
+ Louvain commence à percer même en Angleterre. Dans la <i>Westminster
+ Gazette</i>, un ancien membre du Parlement écrit: «Lorsque la population
+ urbaine tira tout d'un coup, de l'intérieur des maisons, sur les troupes
+ allemandes, cet acte de folie devait nécessairement entraîner des
+ conséquences justes. Le feld-maréchal Lord Roberts fit incendier pour des
+ faits analogues des fermes de Boers.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le Gouvernement militaire allemand.
+</p>
+<p>
+ Voyons d'abord l'extrait daté de Cologne, disant que Mgr Mercier a accordé
+ une interview à un rédacteur du <i>Corriere della Sera</i>. Cela est faux: ce
+ n'est pas avec un rédacteur du <i>Corriere della Sera</i>.. journal à tendances
+ libérales, que Mgr Mercier s'était entretenu à Rome, mais avec un
+ collaborateur du <i>Corriere d'Italia</i>. qui est franchement catholique.
+</p>
+<p>
+ Plus ingénieusement falsifié est le second extrait. Un ancien membre du
+ Parlement anglais aurait affirmé que la population de Louvain tira sur les
+ troupes allemandes. Or, ce membre reproduit tout bonnement,—et il le dit
+ de façon expresse,—les affirmations allemandes. La seule chose qu'il
+ déclare lui-même c'est qu'une troupe allemande fut défaite près de Malines
+ et qu'elle s'enfuit vers Louvain.
+</p>
+<p>
+ Voici l'article original de la <i>Westminster Gazette</i> ainsi que la
+ traduction du deuxième alinéa. Nous croyons inutile de traduire aussi le
+ premier: celui-ci répète un conte à dormir debout sur une prétendue
+ menace d'agression de la part des Bruxellois. Nous qui n'avons pas quitté
+ Bruxelles un instant pendant les mois d'août et de septembre 1914, pouvons
+ certifier qu'il n'y a pas la moindre apparence de vérité dans cette
+ histoire. D'ailleurs, vraie ou fausse, elle ne change rien à la
+ falsification intentionnelle appliquée par la censure allemande au seul
+ alinéa qui, soit résumé dans l'affiche. Ajoutons que les Allemands ne
+ soufflent mot de la première partie de l'article, tant ils savent qu'ils
+ se rendraient ridicules en racontant cela aux Bruxellois.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>The Truth about Louvain.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ To the Editor of the <i>Westminster Gazette</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Sir</i>,—In all British fairness some prominence might be given to the very
+ narrow escape Brussels had from the terrible fate of Louvain, as described
+ in the <i>Daily Telegraph</i> by its capable correspondent, Mr. Gerald Morgan.
+ He states that, «accompanied by Richard Harding Davis», he was «permitted
+ by the Germans to follow» their Army. A battle near Waterloo was expected,
+ but it did not come off. Mr. Morgan and his friend returned to Brussels,
+ and—I quote his exact words, as given in the <i>Pall Mall Gazette</i>—he
+ «found the town on the verge of a turmoil. This was owing to General von
+ Jarodzky's stupidity, and very nearly involved the town in the same rate
+ which afterwards overwhelmed Louvain. He was left in the city with a
+ brigade of 5.000 men. He moved 3.000 of these suddenly outside the city,
+ and then as suddenly became alarmed for the safety of the remainder
+ amongst so large a hostile population. He therefore marched the 3.000
+ camped outside hastily back again. It was reported that the Germans had
+ been completely defeated in a great battle fought at Waterloo, and were
+ fleeing in confusion. The inhabitants of Brussels wished to take up arms
+ and finish off Jarodzky and any survivors, but fortunately the error was
+ discovered in time». Now, this is exactly what the German generals declare
+ to have happened at Louvain. We know as a certainty that a small German
+ force was actually defeated outside Malines, and actually fled into
+ Louvain on the very evening it was burned and devastated. The Germans
+ allege that the townsfolk immediately started «to finish off the
+ survivors», firing from the windows and house-tops. This insane act would
+ rouse the devil in any soldiery, and may explain how, after a twenty-four
+ hours' struggle, the unhappy town was a heap of ruins. Lord Roberts, the
+ justest and gentlest of conquerors, most properly ordered widespread
+ farm-burning in South Africa for the same offence. If you shoot without
+ blame a soldier who tries to shoot you in the front, should you do less to
+ an armed civilian who shoots you in the back?—Yours, etc.,
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A LIBERAL Ex-M. P.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>Westminster Gazette</i>, September 5th 1914.)
+</p>
+<p style="font-size: 12pt; font-family: serif; text-align: center;">
+ TRADUCTION.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Or, c'est exactement cela que les généraux allemands déclarent s'être
+ passé à Louvain. Nous savons de façon certaine qu'une petite troupe
+ allemande fut effectivement défaite en dehors de Malines, et qu'elle
+ s'enfuit dans Louvain le soir même où la ville fut brûlée et dévastée. Les
+ Allemands affirment que la population de la ville se mit immédiatement à
+ «en finir avec les survivants», et qu'on tira des fenêtres et des toits.
+ Cet acte de folie mettrait le diable au corps de toute troupe de soldats,
+ et cela expliquerait comment, après un combat de vingt-quatre heures, la
+ malheureuse ville n'était plus qu'un amas de ruines. Lord Roberts, le plus
+ équitable et le plus doux des conquérants, ordonna à très juste titre
+ l'incendie de nombreuses fermes en Afrique australe, pour le même délit.
+ Si vous abattez à coups de fusil un soldat qui tente de vous tuer
+ loyalement par devant, feriez-vous moins au civil armé qui vous tire un
+ coup de fusil par derrière?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Votre, etc.<br>
+ Un ancien membre libéral du Parlement.
+</p>
+<p>
+ On voit immédiatement que tout l'intérêt de l'affiche allemande s'effondre
+ si le premier mot de la citation est inexact: Lorsque la population...
+</p>
+<p>
+ Or, le feuillet 3 du <i>Bureau des deutschen Handelstages, Berlin</i>, reçu
+ par plusieurs maisons de commerce bruxelloises (voir plus loin, p. 43),
+ reproduit aussi l'extrait de <i>Frankfurter Zeitung</i>; mais au lieu de dire:
+ «Lorsque la population urbaine...», le feuillet de propagande dit: «Si la
+ population de Louvain...», ce qui est conforme au texte anglais. Accès de
+ sincérité digne d'être signalé pour son caractère exceptionnel.
+</p>
+<p>
+ La fausseté des affiches allemandes ne nous est en général démontrée que
+ longtemps après leur publication. Mais une autre de leurs qualités, la
+ niaiserie, nous frappe tout de suite. Voici, à titre d'exemple, la copie
+ d'une affiche devant laquelle les Bruxellois s'égayaient le ll septembre 1914:
+</p>
+
+<p CLASS=STC>
+ <b>Nouvelles publiées par le Gouvernement allemand.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Berlin, 6 septembre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'ambassade d'Autriche-Hongrie publie la dépêche suivante qui lui a
+ été transmise par le ministre des Affaires étrangères de Vienne:
+ «L'information russe au sujet de la bataille de Lemberg et de la prise
+ triomphale de cette ville est un mensonge. La ville ouverte de Lemberg a
+ été abandonnée par nous, sans combat, pour des raisons stratégiques et
+ humanitaires.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Berlin, 8 septembre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le prince impérial, qui commandait en dernier lieu avec le grade de
+ colonel une division de la Garde, a été promu par l'Empereur au grade de
+ lieutenant-général.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Londres, 8 septembre (agence Reuter).
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Une escadre allemande, composée de 2 croiseurs et 4 torpilleurs, a capturé
+ 15 barques de pêcheurs anglaises, dans la mer du Nord, et conduit de
+ nombreux prisonniers à Wilhelmshafen.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le <i>Times</i> annonce que le croiseur allemand <i>Dresden</i> a fait couler un
+ navire à charbon anglais sur la côte brésilienne. En outre, deux navires
+ de transport anglais auraient touché à des mines.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ D'après des informations viennoises, deux croiseurs anglais gravement
+ endommagés se trouveraient dans le port d'Alexandrie; tous les deux
+ montrent de fortes traces de coups de feu.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Rome, 8 septembre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le cardinal Mercier, archevêque de Malines, qui se trouvait ici, est
+ reparti pour la Belgique avec un sauf-conduit en traversant les troupes
+ allemandes. Cette protection a été obtenue pour le cardinal par le
+ ministre de Prusse près le Vatican. Les informations contraires publiées
+ par la presse française, anglaise et belge sont donc contraires à la
+ vérité.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Breslau, 9 septembre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le commandant général du corps d'armée de Breslau publie ceci: «La
+ landwehr silésienne a livré hier un combat victorieux à la Garde impériale
+ du III° corps d'armée caucasien; nous avons fait prisonniers 17 officiers
+ et 1.000 hommes.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vienne, 9 septembre (communication officielle).
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On apprend au sujet des récents combats déjà relatés de l'armée
+ autrichienne Dankl, contre laquelle l'ennemi (les Russes) avait amené par
+ chemin de fer des renforts considérables, que l'armée commandée par le
+ lieutenant-feld-maréchal Kestranck a repoussé avec de sanglantes pertes
+ une forte attaque russe. A cette occasion, 600 nouveaux prisonniers ont
+ été ramenés. A part cela, un calme relatif a régné hier sur le théâtre de
+ la guerre russo-autrichien.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le Gouvernement militaire allemand.
+</p>
+<p>
+ On reste rêveur devant les «raisons humanitaires» de l'armée autrichienne,
+ qui se sont si éloquemment manifestées en Serbie, et devant l'activité de
+ l'escadre allemande qui «capture quinze barques de pêche». Ce qui nous
+ réjouit plus encore, ce fut d'apprendre que, malgré «les informations
+ contraires publiées par la presse française, anglaise et belge»,
+ le cardinal Mercier est revenu de Rome «en traversant les troupes
+ allemandes». Comme si nous n'avions pas tous lu le texte, imprimé et
+ répandu en cachette, du sermon prononcé par le cardinal au Havre, pendant
+ ce voyage de retour! Le Havre n'est pourtant pas sur le trajet de Rome à
+ Malines, en traversant les lignes allemandes.
+</p>
+<p>
+ Enfin, ce qui nous amusait aussi dans cette affiche, c'est qu'elle ne
+ soufflait mot de la bataille de la Marne, dont les péripéties nous étaient
+ connues par les journaux français introduits en fraude.
+</p>
+<p>
+ Tant par ce qu'elle raconte que par ce qu'elle tait, cette affiche est un
+ bon exemple des informations que l'autorité allemande fait placarder sur
+ nos murs. Quelle opinion les gouvernants de l'Allemagne ont-ils donc de
+ l'intelligence de leurs propres concitoyens, pour penser nous égarer par
+ de semblables inepties.
+</p>
+<p>
+ Quand les affiches sortent du genre niais, c'est d'ordinaire pour tomber
+ dans l'impudence, par exemple celle où von Hindenburg déclare que «plus
+ la guerre est cruellement menée, moins elle le sera en réalité, parce que
+ d'autant plus tôt elle sera finie» (20 novembre 1914), ou celle où M. Fox
+ dit n'avoir pas remarqué de «cruauté inutile» (26 avril 1915):
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Pfui!!!</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il faut rendre cette justice aux Allemands que certains commencent à avoir
+ honte des atrocités commises par l'armée de la «Kultur». Ils se donnent
+ une peine incroyable pour les nier ou les excuser. Ils sont vexés de
+ voir que tout le monde, en dehors de leurs alliés, les massacreurs
+ des Arméniens, les met au ban de la société. Eh quoi? Une «Kultur» si
+ enviable, si vantée, si supérieure, produire des fruits pareils! Non, non,
+ il ne faut pas se lasser de mentir et de démentir. Tous les témoignages
+ tendant à innocenter les Allemands, si osés qu'ils soient, doivent être
+ soigneusement recueillis et mis en lumière. Voici ce que le Freiherr von
+ Bissing, gouverneur général de Belgique, qui est cependant au courant
+ des cruautés des <i>Gott mit Uns</i>, a eu dernièrement l'impudence de faire
+ placarder sur les murs de la capitale:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Un certain Edward Fox, journaliste américain, homme sincère (oh!
+ combien!), qui a parcouru les fronts à l'Est et à l'Ouest, n'a pu
+ constater, en dépit de ses sérieuses recherches, un seul acte de cruauté
+ inutile commis par les Allemands.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ce digne homme peut se vanter d'être un reporter de tout premier ordre!
+ Par contre, il affirme que les Russes ont assassiné, violé, incendié
+ partout, d'une façon impossible à décrire. Comment, un homme qui a de si
+ bons yeux lorsqu'il s'agit des Russes, est-il aveugle comme une taupe
+ lorsqu'il s'agit des Teutons? Par quel miracle d'illusion d'optique
+ avons-nous pu croire, nous autres Belges, que nos villes ont été
+ incendiées, nos fermes détruites, nos concitoyens fusillés, nos femmes,
+ nos filles, nos religieuses outragées, nos maisons pillées? Nous aurons
+ sans doute mal vu, car le Fox, qui est un animal clairvoyant, n'a rien
+ constaté de semblable! Que le Freiherr von Bissing fasse placarder ses
+ affiches menteuses en Allemagne ou dans les pays neutres, soit, il y
+ trouvera peut-être quelque crédit; mais ici, en Belgique, à Visé, à
+ Dinant, à Andenne, à Battice, à Tamines, à Termonde, à Aerschot, à Louvain
+ et dans maints autres lieux, témoins des forfaits de la «Kultur»! Allons
+ donc!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le Freiherr s'en rend compte. Sachant bien qu'il ne lui est pas possible
+ de nous faire prendre ses vessies pour des lanternes, il ajoute comme
+ restrictif, au mot «cruautés», le mot «inutiles». Il y a donc des
+ cruautés <i>utiles</i>. Dans son idée, ce mot sauve tout.—Vous vous plaignez
+ d'atrocités? Elles étaient utiles, cher Monsieur. Les <i>Gott mit Uns</i> ont
+ assassiné des hommes, des femmes, des vieillards inoffensifs: <i>cruautés
+ utiles!</i> Ils ont outragé des femmes et des jeunes filles: <i>cruautés
+ utiles!</i> Ils se sont emparés de civils innocents, les ont brutalement
+ emmenés en captivité où ils ont été traités inhumainement: <i>cruautés
+ utiles!</i> Que diriez-vous, Herr Baron von Bissing, si, en 1916, nos
+ soldats allaient promener la torche en Allemagne? Appelleriez-vous ces
+ représailles des «cruautés utiles»?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 21, mai 1915, p. 4, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ D'autres affiches sont doublement instructives, en ce qu'elles nous
+ révèlent l'existence de livres dont l'importation est prohibée: nous nous
+ empressons alors de nous les procurer par fraude. Ainsi, celle du 21 juin
+ 1915 nous annonçait l'apparition du livre <i>La Guerre allemande et le
+ Catholicisme</i>:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Nouvelles publiées par le Gouvernement général allemand.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cologne, 21 juin.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On mande à la <i>Kölnische Volkszeitung</i>:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les cardinaux allemands von Bettinger (Munich) et von Hartmann (Cologne)
+ ont adressé la dépêche suivante à l'Empereur: «Révoltés des diffamations
+ dont la patrie allemande et sa glorieuse armée ont été l'objet dans le
+ livre: <i>La Guerre allemande et le Catholicisme</i>, nous éprouvons le besoin
+ d'exprimer à Votre Majesté la douloureuse indignation de tout l'épiscopat
+ allemand. Nous ne manquerons pas d'adresser une plainte au Souverain
+ Pontife.» L'archevêque de Cologne a reçu la réponse suivante: «Je
+ vous remercie vivement, vous et le cardinal Bettinger, des sentiments
+ d'indignation que vous m'avez exprimés au nom de l'épiscopat allemand au
+ sujet des honteuses calomnies que certains écrivains répandent sur l'armée
+ et le peuple allemands. Ces attaques, elles aussi, viennent se briser
+ contre la force morale et la bonne conscience du peuple allemand défendant
+ la juste cause, et elles retombent sur leurs auteurs.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Le Gouvernement général en Belgique.</i>
+</p>
+<p>
+ L'affiche fut commentée par <i>La Libre Belgique:</i>
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Un livre.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il a paru un livre qui s'appelle: <i>La Guerre allemande et le
+ Catholicisme</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous n'en savions rien.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ C'est devant le mur que nous l'avons appris, vous savez le mur—chacun a
+ le sien dans son quartier—où le Gouvernement militaire, vraiment trop
+ bon, colle chaque matin des nouvelles savamment dosées à seule fin
+ d'épater les Allemands avant tout, les Flamands ensuite et les Wallons
+ enfin.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Donc, il a paru un livre qui a mis en colère deux kardinaux allemands et
+ le Kaiser par-dessus le marché.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ J'aurais donné gros pour avoir ce bouquin. Les librairies aussi voudraient
+ l'avoir, mais ils ne l'ont pas, car nous vivons sous le régime délicieux
+ d'une liberté inkomparable.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Eh! qui sait! peut-être que cette vieille Excellence de von Bissing songe
+ à le mettre en vente, cet ouvrage qui a troublé Munich, Cologne et Berlin.
+ Notre gouverneur fait installer, à ses frais évidemment, à tous les
+ carrefours, dans tous les coins, sur toutes les places de Bruxelles des
+ aubettes d'une élégance toute teutonne, où s'étalent des karicatures d'une
+ finesse kolossale, des journaux austro-gothiques, des petits livres et des
+ cartes postales illustrées à l'usage d'un public spécial qui a beaucoup de
+ kulture et peu de marks.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous attendrons donc que le fameux livre nous arrive par la voie
+ hiérarchique; car chacun sait que nous ne pouvons, nous, recevoir ni
+ brochures ni journaux, pas même <i>Ma Jeannette</i>. Nous avons les Allemands,
+ et ça doit nous suffire.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais ce livre! ce livre!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Qu'est-ce qu'il a bien pu dire pour mettre sens dessus dessous les
+ cardinaux von Bettinger et von Hartmann qui se sont empressés de
+ télégraphier à sa très luthérienne Majesté que ce livre les plongeait dans
+ la désolation et qu'ils allaient se plaindre au Souverain Pontife?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Évidemment, les choses révélées doivent être énormes, énormes d'abord pour
+ avoir réussi à faire rougir des Allemands, énormes surtout pour avoir pu
+ indigner le sain des sains, le Kaiser.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Au fond, chacun le sait, l'Empereur se moque pas mal des catholiques et du
+ catholicisme, puisque étant l'inkarnation de <i>son</i> dieu sur terre, il n'a
+ pas de comptes à régler avec <i>notre</i> Dieu qu'il ignore. Mais, s'il se
+ soucie peu des catholiques, en tant que catholiques, il s'en occupe en
+ tant que chair à canon. Et comme il y en a pas mal de kilos dans l'Empire,
+ ça compte.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Or, tous les Allemands, pêle-mêle, sont à la guerre. L'auteur du livre en
+ question a des raisons de se plaindre de la façon dont cette soldatesque
+ fait la guerre non pas au point de vue de la technique, mais au point de
+ vue de la barbarie des procédés envers les catholiques. Si l'écrivain
+ a jeté à tous les vents sa protestation, c'est qu'il a eu de sérieuses
+ raisons de le faire.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Qu'a-t-il pu dire? Cherchons. Ne parlons pas de la France; nous avons,
+ hélas! assez et trop à dire de ce qu'ont fait en Belgique les doux sujets
+ du plus doux des souverains.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Systématiquement, ils ont essayé de démolir l'église métropolitaine de
+ Saint-Rombaud à Malines. Ce n'est pas de leur faute, si nous n'avons pas à
+ pleurer sur ses ruines. Une fois le coup fait, ils ont bien essayé de dire
+ que c'étaient les Belges qui avaient bombardé la cathédrale (<i>voyez
+ cliché Reims</i>). Ils ont depuis avoué leur bel exploit dans le n° 6 de
+ <i>l'Illustrirter Kriegskurier (encore un fameux spécimen de haute kulture,
+ celui-là!</i>). En effet ils y impriment ce charabia charmant: «Notre vue
+ montre la cathédrale de la côté de Bruxelles, donc la côté laquelle a
+ été exposée au bombardement des obus allemands. Comme on peut voir la
+ cathédrale est restée presque intacte.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Presque</i> intacte! Est-ce regret? Est-ce ironie?
+</p>
+<p>
+ Hélas! elles ne sont pas <i>presque</i> intactes la collégiale de Saint-Pierre
+ à Louvain, les nombreuses, les pauvres et jolies églises de nos campagnes.
+ La stratégie n'exigeait pas leur disparition. Elles étaient si humbles...
+ Elles furent cependant violées, souillées, spoliées, brûlées enfin par des
+ flammes dont la violence était décuplée par les essences incendiaires que
+ les soldats «à la conscience pure» lançaient sur les murailles. Qui dira
+ ce que sont devenus les vases sacrés dont certains servirent à boire du
+ champagne et d'autres à recevoir... hélas! n'insistons pas, car ce papier
+ rougirait?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Qui dira ce que sont devenues les hosties consacrées, jetées sur le pavé
+ foulées et piétinées, <i>panis angelicus, non mittendus canibus</i>? Qui
+ dira le martyre des prêtres assassinés; de ce doux curé de Herent;
+ des ecclésiastiques de Surice, Latour, Étalle, etc.; de ce tranquille
+ scolastique de la Compagnie de Jésus, abattu parce qu'il avait écrit sur
+ son agenda: «Nous revoyons les invasions des barbares»; de mon meilleur
+ ami, un saint curé de campagne, mort des suites des brutalités que lui
+ infligèrent des bourreaux puant l'alcool...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et ces prêtres promenés nus devant leurs ouailles qui devaient, sous peine
+ de mort, leur cracher au visage. Et ceux qu'on faisait galoper sur la
+ place portant des harnachements de cheval...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et dominant ce clergé martyr, notre vénérable et bien-aimé archevêque
+ qu'on aurait bien voulu frapper au front; si on l'avait osé,—car tout
+ est préméditation et calcul chez l'Allemand,—si on n'avait craint que
+ la chute de ce vieillard n'ait un retentissement énorme dans les deux
+ mondes...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Outrager Dieu, <i>notre</i> Dieu, qui est aussi le vôtre, Éminences de Munich
+ et de Cologne, salir des temples, assassiner ses ministres, ce sont choses
+ abominables, mais qui pâlissent presque, si j'ose dire, quand on songe
+ avec quelle rage sadique les soudards ont violenté des femmes, d'humbles
+ religieuses qui aujourd'hui lèvent vers le ciel, en baissant avec dégoût
+ leurs yeux de vierges profanées, le fruit vivant, l'horrible preuve d'une
+ bestialité qui déconcerte...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Est-ce de tout cela qu'ont rougi les cardinaux von Bettinger et von
+ Hartmann? Est-ce de cela qu'ils vont se plaindre au Père commun des
+ fidèles?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ah! oui!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ils font la roue devant Wilhelm II, I.R.!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Que veulent-ils donc? Qu'on mette à l'<i>index</i> le livre <i>in odium
+ auctoris</i>?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Allons, un bon mouvement, Éminences.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Venez vous-mêmes, venez en Belgique, vous êtes chez vous. Les autos de
+ la «Kommandantur» vous conduiront. Notre grand cardinal ira à pied. Vous
+ daignerez bien l'attendre, n'est-il pas vrai, ce sage, ce saint, ce
+ savant, ce patriote ardent, qu'un gratte-papier prussien, installé au
+ ministère de la Justice, a osé appeler: <i>un gamin!</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il vous mènera, pas à pas, là où il y eut des crimes sans nom, des stupres
+ sans précédents, il vous dira des noms, des dates, il vous en dira tant et
+ tant, et devant tant de témoins <i>—lapides clamabunt!</i>—qu'il vous faudra
+ finir par baisser le front et que vous vous surprendrez à murmurer, les
+ lèvres tremblantes, la prière que vous dites chaque matin au pied de
+ l'autel:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Judica me, Deus, et discerne causam meam de gente non sancta ..ab homine
+ iniquo et doloso erue me!</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Jugez-moi, Seigneur, et ne confondez pas ma cause avec celle des impies,
+ délivrez-moi de l'homme astucieux et injuste.</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Hélas! <i>vérité avant tout</i> se traduit en allemand par <i>Deutschland über
+ Alles!</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Si cependant vous vous décidiez à venir, Éminentissimes Seigneurs, ne
+ mettez pas vos robes rouges, c'est inutile. Une noire, sous votre manteau,
+ suffira. Quand vous aurez marché quelques heures, vos soutanes seront
+ rouges, trempées du sang de nos martyrs...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Au fait, vous viendrez peut-être en grand uniforme, casque en tête, le
+ revolver à la ceinture, comme vos aumôniers... C'est une idée. Mais alors,
+ Mgr Mercier ne voudra pas marcher à vos côtés... On ne fait pas les
+ enquêtes comme cela, <i>chez nous</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ FIDELIS.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 34, juillet 1915, p. 2, col. 2.)
+</p>
+<p>
+ Ils n'affichent pas seulement les produits de l'Agence Wolff. De temps
+ en temps ils essaient d'abattre notre courage par des inventions
+ personnelles.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Une calomnie.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Plusieurs milliers d'affichettes ont été placardées sur les murs de
+ Bruxelles. Ces affichettes ont dû être imprimées en Allemagne, étant donné
+ que les typos belges ne possèdent pas de caractères néo-gothiques du genre
+ de celui qui a servi à l'impression.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ En voici le texte:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Nous, mères et épouses belges, nous nous écrions: Assez de la tuerie,
+ assez de sang innocent versé de nos maris, de nos fils, pour des nations
+ étrangères. L'honneur belge est sauf. Nous, nous n'avons plus de larmes.
+ Nous réclamons la paix ou l'armistice.</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Au nom des femmes belges nous protestons. Pas une d'entre elles ne
+ regrette les sacrifices qu'elle a faits. Celles qui pleurent, pleurent
+ l'être cher disparu à jamais, mais à leurs larmes ne se mêle aucun honteux
+ regret comme celui que voudrait leur prêter l'auteur de cette infâme
+ affichette, aucun regret comme celui qu'il voudrait pouvoir glisser dans
+ leur coeur. Non, les femmes belges savent que leurs époux, leurs fils et
+ leurs fiancés ne se sont pas battus pour l'étranger. Le premier élan, le
+ premier cri de tous les Belges a été celui-ci: «L'honneur le veut, nous
+ devons opposer notre faiblesse à la force brutale du traître qui nous
+ attaque, alors qu'il avait juré de nous protéger. Nous savons tenir un
+ serment, nous, dût-il nous en coûter la vie.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais, si à ce moment-là il était possible de se faire illusion, si l'on
+ pouvait croire alors que seul l'honneur était en jeu et nous commandait
+ d'héroïques sacrifices, comment peut-on maintenant encore parler de se
+ «battre pour l'étranger», maintenant que tout le pays est envahi et que,
+ sauf sur quelques arpents de terre, l'envahisseur barbare nous opprime et
+ nous prive de toute liberté? Oui, nos soldats se battent pour leur pays,
+ mais comme ce qui doublait leur force et leur courage aux premiers mois
+ de la lutte c'était le sentiment de l'honneur à garder intact et de
+ l'injustice à venger, ce qui les anime à l'heure actuelle c'est un
+ sentiment aussi noble que celui-là et plus noble si possible que le
+ patriotisme, c'est la conviction qu'ils servent, avec les peuples dont ils
+ sont les Alliés, la cause sublime du Droit et de la Civilisation.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Répétons encore ce que nous avons déjà dit: il n'y a plus ni Belges, ni
+ Français, ni Anglais, ni Russes, ni Serbes, ni Italiens; il n'y a plus
+ que des Alliés. Les Belges qui se sont incorporés dans les contingents
+ canadiens ou australiens, ceux qui sont au service de l'armée anglaise ou
+ française, ceux qui travaillent dans les usines de munitions, ceux qui
+ ont voulu prendre part à l'expédition dans les Dardanelles, l'ont bien
+ compris. Ils ont compris que, sans ces alliés, il y a longtemps que notre
+ pauvre pays eût été écrasé. Quant aux promesses faites par l'Allemagne
+ dans son ultimatum, nul ne voudrait avoir la honte même d'y songer. On ne
+ discute pas avec l'honneur; il commande, on obéit.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+
+ LIBER,<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 35, juillet 1915, p. 3, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ Craignant que les affiches ne suffisent pas à nous convaincre, l'Allemagne
+ nous éclaire encore gratuitement de trois autres façons.
+</p>
+<p>
+ a) Le Gouvernement impérial fait distribuer des fascicules, en allemand,
+ flamand et français, imprimés à Bruxelles sur les presses du <i>Moniteur
+ belge</i>, entre autres: <i>Conventions anglo-belges</i> et le <i>Discours du
+ chancelier à la séance du Reichstag, le 2 décembre 1914</i>.
+</p>
+<p>
+ b) Il n'y a pas que les publications officielles. Plusieurs organismes
+ d'outre-Rhin éditent en plusieurs langues des feuillets de propagande qui
+ sont glissés dans les lettres d'affaires. Les maisons belges ont surtout
+ reçu des feuillets en français de <i>Bureau des deutschen Handelstages,
+ Berlin</i> et de <i>Kriegs-Ausschuss der deutschen Industrie, Berlin</i>. Dans la
+ plupart de ceux qui nous ont été envoyés pendant les douze premiers mois
+ de la guerre, il était question de la violation de la neutralité belge et
+ de l'incendie de Louvain. On voit tout de suite où le bât les blesse.
+</p>
+<p>
+ c) Enfin, il n'est pas un Belge ayant en Allemagne des relations de
+ famille, ou simplement d'affaires, qui ne reçoive de nombreuses lettres
+ destinées à apporter la conviction dans son esprit. Toutes ces missives
+ répètent les mêmes choses, comme une leçon apprise; mais précisément
+ afin d'effacer toute suspicion sur ce point, les correspondants ont soin
+ d'indiquer qu'ils expriment leur sentiment personnel:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Leczyza, 8 janvier 1915.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cher R...,
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quel changement depuis que nous nous sommes vus la dernière fois!
+ Les Allemands en Belgique; moi, comme soldat, en Pologne! Comment te
+ trouves-tu sous la domination allemande? J'espère que tu te plais sous le
+ nouveau régime. Nous sommes certains de vaincre et que la Belgique restera
+ allemande...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cher R., écris-moi vite à l'adresse ci-dessus. Je me réjouirais tant de
+ recevoir de bonnes nouvelles. Quel dommage que ton pauvre et beau pays ait
+ tant souffert de la guerre! Louvain, Malines, Anvers, Bruges, ont tant
+ souffert, dommage! Si la Belgique avait suivi l'exemple du Luxembourg!
+ J'espère que tu vas bien ainsi que tes chers parents.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Lettre d'une nièce allemande à son oncle belge.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 31 décembre 1914.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cette année néfaste touche à sa fin et espérons que la nouvelle rétablira
+ la paix; à toi aussi, à Jeanne et à tes petits enfants, mon mari et moi
+ souhaitons toutes sortes de bonheur dans l'année à venir. Vous ne sauriez
+ croire combien nous autres Allemands nous plaignons la pauvre Belgique, et
+ les Belges verront bien aussi maintenant quelle faute ils ont commise en
+ se rendant tributaires de l'Angleterre. Si la Belgique fût restée l'amie
+ de l'Allemagne, il ne lui serait pas arrivé le moindre mal. Et le sort
+ épouvantable qui lui est échu en partage, elle le doit à la collaboration
+ brutale du peuple et même des femmes et des enfants à la guerre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ De cela nous avons nombre de preuves (nous-mêmes) par les récits des
+ officiers et soldats allemands. Comme les Bruxellois sont sages en restant
+ tranquilles. Nous espérons que cet état de choses restera tel.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Un soldat qui a été en quartier chez nous nous écrit de Staden, aux
+ environs du canal de l'Yser, que le peuple belge ne désire pas le retour
+ des Français ni des Anglais, car ceux-ci s'y sont conduits d'une façon
+ indiciblement honteuse.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ils ne reviendront pas, car l'Allemagne est invincible et vous ne sauriez
+ vous figurer combien de réserves militaires nous avons encore. Dans tous
+ les cas, le fait que par cupidité et par jalousie on tâche d'anéantir un
+ peuple arrivé au comble de la civilisation et formant un État riche et
+ florissant est sans précédent dans l'histoire.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Oui, l'Angleterre a réussi à indisposer contre nous les nations par la
+ voie des journaux.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'Angleterre nous dépasse en une chose seulement: elle sait mieux mentir.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et quelle opinion mesquine se fait-elle des lecteurs de ses articles qui
+ souvent ajoutent foi à tous ses mensonges et à toutes ses folies? A des
+ lecteurs allemands on n'oserait pas raconter de pareilles sornettes.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Combien de fois notre magnifique Empereur n'a-t-il pas tendu à la France
+ la main de la réconciliation, mais elle l'a repoussée par un sentiment de
+ vengeance sotte et aveugle. Les Français et les Belges ne nous sont pas
+ antipathiques. Pourquoi ne s'allient-ils pas à nous contre l'Angleterre
+ cupide, rusée et perfide, qui veut subjuguer tout le monde? Nous ne
+ comprenons pas encore qu'en France, on ne se rende pas compte de cela.
+ C'est-à-dire qu'il y en a qui le comprennent, mais qui n'osent pas
+ l'avouer par peur de je ne sais quoi.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cher oncle, je te prie de m'excuser de m'être trop étendue en vous
+ communiquant mon opinion sur la guerre, mais tout cela m'est personnel.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous sommes charmés que vous, Jeanne et les enfants se portent bien et que
+ ceux-ci mettent tant de zèle à secourir les indigents.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'Allemagne est encore loin de périr par la faim. Nous avons assez de
+ pain, pommes de terre, etc., jusqu'à la prochaine récolte; notre stock de
+ bétail est considérable.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vous ferez bien de faire comprendre cela aux Français et aux Anglais pour
+ leur faire abandonner leurs illusions stupides.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ En France et en Angleterre, le peuple ne sait pas cela par la suppression
+ des journaux allemands.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Maintenant il faut que je finisse, nous espérons que vous recevrez cette
+ lettre, et nous serions charmés de recevoir de vos nouvelles de toi et de
+ Jeanne. Amitiés aussi de la part de mon mari.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ta nièce: Elza.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Extrait d'une lettre privée de Mlles Y et Z.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 12 février 1915.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ ...Nous avouons avoir été surprises de ce que, malgré la lecture de la
+ brochure <i>Die Wahrheit über den Krieg</i>, que nous t'avons envoyée, tu sois
+ tout de même d'un avis opposé au nôtre. Tu devrais cependant te souvenir
+ de ce que, de tout temps, les qualités dominantes des Allemands ont
+ toujours été: la sincérité et la vérité. Tu peux donc avoir une confiance
+ absolue dans l'exposé de la brochure en question et dans le <i>Livre Blanc</i>
+ allemand, et y croire. Après la fin de cette guerre, imposée à nous de
+ façon scélérate, vous aussi, vous aurez des éclaircissements sur les
+ points qui vous sont encore obscurs et vous reconnaîtrez la vérité.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ ...Nous sentons parfaitement combien le pain blanc habituel vous manquera;
+ la dernière récolte du froment a-t-elle donc été si mauvaise chez vous? A
+ ce point de vue nous ne manquons absolument de rien en Allemagne et l'on
+ ne s'aperçoit pas non plus d'un renchérissement quelconque; ceci est un
+ grand bonheur... .
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Carte reçue à Bruxelles en janvier 1915.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cher Comment allez-vous? Bien, j'espère. Mon mari va bien aussi, il a
+ été blessé d'une balle dans la jambe, mais il est en voie de guérison. A
+ Bruxelles tout est sans doute tranquille. En Belgique, les Anglais vous
+ ont trahis et vendus. Ce sont de mauvais génies. C'est au roi Albert
+ que vous devez cela. Pourquoi n'a-t-il pas laissé passer les Allemands?
+ Léopold aurait arrangé cela autrement. N'ayez aucune crainte, les
+ Allemands ne font de mal à personne, à moins que ce ne soit juste.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mes amitiés chez vous.
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>2. Les imprimés allemands vendus en Belgique.</b>
+</p>
+<p>
+ Plus personne au monde ne doute de la valeur documentaire des journaux
+ d'outre-Rhin: on les sait sous la coupe de leur censure, ce qui est tout
+ dire. Pourtant, un point qu'on ignore généralement, c'est que certaines
+ de ces feuilles publient deux numéros différents: l'un pour le front
+ orienta], l'autre pour le front occidental. <i>La Libre Belgique</i> a
+ reproduit en fac-similé les en-têtes des deux numéros du 14 juillet 1915
+ (édition du soir) de <i>Düsseldorfer General Anzeiger</i>.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Les procédés de leur presse.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Même date, même édition (<i>Abend-Ausgabe</i>). Les deuxième, troisième et
+ quatrième pages des deux numéros sont identiques. Seule, la première page
+ diffère suivant le public auquel le journal est destiné.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le numéro à envoyer au front de l'Ouest porte en manchette: «La Russie
+ mûrit pour la paix». Il contient des nouvelles sur la Russie que l'autre
+ ne reproduit pas.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le numéro destiné au front russe porte: «Nouvelle avance allemande en
+ Argonne».
+</p>
+<center>
+ * * *
+</center>
+<p CLASS=CIT>
+ C'est par une erreur de la poste qu'un ballot de la seconde espèce est
+ venu s'égarer en Belgique.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 41, août 1915, p. 4.)
+</p>
+<p>
+ Nous donnons en fac-similé (<a href="#PL14">pl. XIV</a>) les deux numéros 314 du 19 juillet
+ 1915 (édition du soir). Qu'on ne s'y trompe pas. Il s'agit bien réellement
+ de numéros distincts (tout au moins par leur première page), et non, comme
+ on pourrait le supposer, de numéros qui seraient simplement antidatés
+ pour l'un des fronts. Nous avons pu nous assurer que les articles
+ <i>Friedenspropaganda in England</i> et <i>Der Bergarbeiterstreik in Wales</i>
+ figurant à la page 1 du numéro 314 envoyé au front russe, n'ont jamais
+ paru dans ceux qu'on vendait en Belgique.
+</p>
+<p>
+ Les bibliothèques des gares et les aubettes sur toutes les places de
+ Bruxelles nous offrent aussi des illustrés. Les deux plus connus sont <i>Die
+ Woche</i> et <i>Berliner Illustrirte Zeitung</i>. Les photos reproduites sur
+ les planches <a href="#PL11">XI</a> et <a href="#PL12">XII</a> indiquent quel genre de renseignements ils nous
+ fournissent.
+</p>
+<p>
+ <i>Die Woche</i> nous montre, par exemple, les incendies allumés par l'armée
+ allemande à Liège (<a href="#PL11">pl. Xl</a>) Nous avons appris ainsi que, le 20 août 1914,
+ il y avait quatre cents étudiants russes, armés de fusils, qui tiraient
+ des maisons situées en face de l'Université, alors que celle-ci était
+ occupée par les troupes allemandes. Quelle stupidité, n'est-ce pas, de
+ la part de ces étudiants! Il est vrai que plus tard l'Allemagne a dû
+ officiellement reconnaître que ces quatre cents francs-tireurs avaient été
+ inventés pour les besoins de la cause. En effet, aucun Russe ne figure sur
+ la liste des fusillés de Liège, preuve qu'ils ne purent être le moins du
+ monde suspectés d'avoir pris part à la simili-agression de francs-tireurs.
+ Mieux encore: quelques jours plus tard, l'affiche suivante fut placardée
+ en ville (nous la copions dans G. SOMVILLE, <i>Vers Liège: le chemin du
+ crime, août 1914</i>, p. 272):
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Six cents étudiants russes qui, jusqu'ici, ont été à la charge de la
+ population de Liège, à laquelle ils ont fait beaucoup de difficultés, ont
+ été arrêtés et renvoyés par moi.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Le Général-Lieutenant Gouverneur.</i>
+</p>
+<p>
+ Si ces étudiants avaient pu être accusés d'avoir tiré contre les troupes
+ allemandes, l'affiche l'aurait constaté en grandes lettres, et ils ne s'en
+ seraient pas tirés avec un internement dans le camp de Münster.
+</p>
+<p>
+ Le même journal nous a appris, à nous Bruxellois, que des otages avaient
+ été pris à Woluwe (<a href="#PL11">pl. XI</a>), une localité suburbaine d'où chaque matin les
+ laitières viennent en ville avec leurs charrettes à chiens. Elles ne nous
+ avaient jamais rien dit de semblable!
+</p>
+<p>
+ Si les pauvres paysans, fuyant leurs villages décimés et incendiés, ne
+ nous avaient pas dépeint la férocité des soldats allemands, <i>Berliner
+ Illustrirte Zeitung</i>, dans le tout premier numéro qui fut vendu à
+ Bruxelles, nous aurait édifiés (<a href="#PL12">pl. XII</a>). Il nous faisait voir en effet
+ les femmes d'un village emmenées prisonnières. Les hommes étaient-ils déjà
+ fusillés?
+</p>
+<p>
+ Après avoir massacré plus de cinq mille de nos compatriotes et après
+ avoir brûlé vingt-six mille maisons, sous prétexte que les Belges avaient
+ organisé des bandes de francs-tireurs, l'Allemagne a pris soin de nous
+ mettre sous les yeux la façon dont ses alliés austro-hongrois s'y prennent
+ pour armer les paysans ruthènes. <i>Berliner Illustrirte Zeitung</i> du 16 mai
+ 1915 publie le portrait d'un officier donnant des instructions à un paysan
+ armé (<a href="#PL12">pl. XII</a>). Les Kulturés peuvent faire cela!
+</p>
+<p>
+ À côté du cynisme, mentionnons le ridicule. Dans ce domaine, la palme ne
+ peut pas être raisonnablement disputée à <i>Illustrierter Kriegskurier</i>, un
+ journal semi-officiel dont les seize pages ne coûtent que cinq centimes;
+ les explications sont données en allemand, flamand et français. Un seul
+ exemple suffira. Son numéro 3 donne trois figures représentant «L'entrée
+ de la division de marins allemands à Anvers». A peine le journal fut-il
+ mis en vente que tout Bruxelles éclata de rire; on allait, l'illustré en
+ main, se poster au coin de la rue de la Loi et de la rue Royale, pour
+ montrer aux passants que c'était là, et non à Anvers, que les photos
+ avaient été prises.
+</p>
+<p>
+ Les échoppes allemandes vendent également des livres. Ce sont d'abord des
+ récits de guerre, par exemple les ouvrages de F. von Zobeltitz, P. Höcker,
+ v. Gottberg, H. Osman, W. v. Trotha, etc. Puis des livres de propagande:
+ <i>Die Eroberang Belgiens; Lüttich; Antwerpen,</i> etc.
+</p>
+<p>
+ Le trait suivant montre combien ces ouvrages sont véridiques:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Un éditeur de Leipzig a publié dernièrement un ouvrage dans lequel étaient
+ reproduites et amplifiées les grossières accusations d'atrocités dirigées
+ contre notre pays, dès l'origine du conflit, par la presse teutonne. Un
+ chapitre spécial de cette publication était consacré à la ville d'Anvers.
+ On y accusait la population de s'être livrée à des sévices graves, d'avoir
+ jeté des femmes et des enfants par les fenêtres, etc. On ajoutait même
+ ce détail précis qu'à l'avenue De Keyser on n'avait pas relevé moins de
+ trente cadavres allemands!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Justement émue de la publicité donnée à de tels racontars et désireuse en
+ même temps de clouer une bonne fois les calomniateurs de la Belgique, la
+ ville d'Anvers avait décidé d'intenter un procès, en 100.000 francs de
+ dommages et intérêts, à l'éditeur du libelle.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais l'autorité allemande veillait... Avertie des intentions de la ville
+ et craignant le retentissement que les débats d'un pareil procès, où
+ serait prise sur le vif la bassesse des procédés chers aux calomniateurs
+ d'outre-Rhin, ne manquerait pas d'avoir à l'étranger, elle a adressé à
+ l'Administration communale de la métropole une lettre par laquelle elle
+ lui interdit, <i>pour des raisons politiques</i>, de faire le procès.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On ne saurait reconnaître ses torts avec plus d'étourderie et d'ingénuité.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 80, d'après <i>Le Courrier de l'Armée</i>, n° 229, 3
+ août 1916.)
+</p>
+<p>
+ On vend aussi en Belgique des réponses allemandes, mais en français, à des
+ livres que nous ne pouvons obtenir que par fraude, par exemple ceux de M.
+ Waxweiler (voir p. 5 et 8) et de Mgr Baudrillart (voir p. 39).
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>La Belgique coupable.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Sous ce titre vient de paraître à Berlin, sous la signature de M.
+ Grasshoff, une brochure en réponse à celle de M. Waxweiler, <i>La Belgique
+ neutre et loyale</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Puisque notre excellent gouverneur est assez aimable pour permettre qu'on
+ mette à la disposition des Belges la réponse à M. Waxweiler, il nous
+ semble qu'il ne serait que de stricte justice de nous permettre la lecture
+ de l'ouvrage lui-même. Jusqu'ici, seuls quelques privilégiés ont pu se
+ le procurer, au prix Dieu sait de quelles ruses et de quels dangers.
+ Connaissant les sentiments de haute loyauté du gouvernement qui nous
+ régit, nous sommes certains de voir dans quelques jours étalées côte à
+ côte aux vitrines des libraires les deux brochures.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ En attendant, nous nous demandons si ce n'a pas été pour l'auteur une bien
+ mauvaise spéculation que de faire traduire son oeuvre en français.
+ En effet, si ses arguments ont peut-être quelque valeur aux yeux des
+ Allemands, nous doutons qu'ils en aient pour les Belges, qui ont vu, de
+ leurs yeux vu, ce qui s'est passé lors de l'invasion du pays.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Habitants de Louvain, de Dinant, de Tamines, d'Aerschot et vous tous,
+ Belges,—car qui ne compte parmi ses proches ou ses amis au moins une
+ victime des barbares—lisez ces extraits des rapports de soldats allemands
+ et dites-moi si, après cette lecture, vous n'êtes pas indignés et
+ stupéfaits devant l'audace de pareils mensonges:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 1° A Louvain,
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Il est faux qu'une désignation arbitraire des personnes inculpées ait
+ réglé le sort de celles qui furent fusillées. Une rigoureuse légalité
+ présidait au contraire aux interrogatoires. <i>Je fus chargé de fouiller
+ les gens pour m'assurer s'ils étaient porteurs d'armes, et j'en trouvai
+ beaucoup dans ce cas.</i> Je fus chargé en outre de voir si les personnes
+ inculpées étaient des soldats belges déguisés, chose facile à constater
+ au moyen de la plaque d'identité individuelle. <i>Sur un grand nombre des
+ inculpés, je trouvai la plaque d'identité militaire dans la poche ou dans
+ le porte-monnaie.</i> Le capitaine Albrecht, qui dirigeait l'enquête, procéda
+ de telle sorte qu'il ordonna de fusiller les inculpés trouvés porteurs
+ d'une arme ou d'une plaque d'identité militaire, ou ceux contre lesquels
+ il était attesté par au moins deux témoins, soit qu'ils avaient tiré
+ eux-mêmes sur les troupes allemandes, soit qu'ils avaient été pris dans
+ une maison d'où l'on avait fait feu contre elles. <i>D'après ma ferme
+ conviction, il est absolument impossible que des gens complètement
+ innocents aient perdu la vie ainsi.</i>»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 2° A Andenne.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «A notre arrivée dans cette localité, un signal fut donné par la cloche
+ de l'église, à 6h 30 du soir, et au même instant les persiennes en fer de
+ toutes les maisons s'abaissèrent; les habitants, stationnant jusque-là
+ dans la rue, disparurent, et l'on tira sur mes troupes de tous les côtés,
+ mais surtout des soupiraux des caves et d'ouvertures pratiquées dans les
+ toits en enlevant des tuiles. <i>En outre, d'un grand nombre de maisons, on
+ versa de l'eau bouillante sur nos soldats.</i> A la suite de ce guet-apens
+ que la conduite de mes hommes ne justifiait en rien, un combat acharné
+ de rues s'engagea entre eux et la population civile. La preuve qu'il
+ s'agissait bien d'un plan concerté à l'avance, auquel prit part presque
+ toute la population d'Andenne et de la banlieue, <i>c'est que 100—cent—de
+ mes hommes furent blessés rien que par les brûlures provenant de l'eau
+ bouillante.</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 3° A Dinant.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Des parents, au dire d'un bourgeois de la ville, mirent entre les mains
+ d'enfants de dix à douze ans des revolvers pour tirer sur les troupes
+ allemandes. Un petit garçon, arrêté, puis relâché en raison de son jeune
+ âge, se vantait lui-même d'avoir abattu cinq Allemands.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Sans commentaire.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quant aux pillages, sachez qu'ils sont uniquement l'oeuvre des Belges, des
+ Français et des Anglais surtout.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Tongrois, vous vous êtes complètement mépris; je croirais même que vous
+ avez rêvé en croyant avoir vu votre argenterie rangée bien méthodiquement,
+ sur les trottoirs de vos maisons, avant d'être emballée et expédiée. C'est
+ pour vous faire faire une cure d'air très salutaire, à vous et à vos
+ enfants, qu'on vous a fait loger à la belle étoile pendant deux nuits. Et
+ si, à votre retour, vous avez trouvé vos maisons plus ou moins dévalisées,
+ les soldats allemands n'y sont pour rien, prenez-vous-en aux bandes de
+ voleurs qui pullulent en Belgique.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ M. Grasshoff ne nous dit pas comment ces voleurs ont pu rester en ville ou
+ s'y introduire, puisque tous les habitants en avaient été chassés et que
+ les Allemands veillaient soigneusement à ce que personne n'y entrât. Il
+ oublie de nous expliquer ce détail. Il oublie d'ailleurs de nous parler de
+ Tongres à propos des pillages, de Malines aussi. C'est un chapitre un peu
+ «brossé» de son ouvrage que celui-là. Il est vrai qu'il a oublié bien des
+ choses, entre autres de répondre à M. Waxweiler au sujet du Code de guerre
+ de l'État-major, des commentaires de ce code, faits par des juristes
+ allemands. Ce point forme cependant une des bases de l'argumentation de M.
+ Waxweiler, où il prouve que les massacres et les cruautés allemandes ne
+ sont que l'application logique des principes de ce code. Ainsi il prouve
+ aussi que, contrairement aux excès et abus qui peuvent exceptionnellement
+ se produire dans toute armée, les atrocités allemandes étaient
+ <i>commandées</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais, au fait, est-il bien certain que M. Grasshoff ait lu l'ouvrage de
+ M. Waxweiler? Nous nous le demandons, tant il laisse de points importants
+ dans l'ombre.
+</p>
+<center>
+ * * *
+</center>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>La Belgique coupable</i> doit évidemment nous parler de la violation de la
+ neutralité belge. Ici nous devons avouer que l'auteur a découvert après un
+ an quelque chose de neuf et de réellement sensationnel. Nous savions
+ que tous les Allemands (eux seuls bien entendu) étaient convaincus, ou
+ feignaient de l'être, que des avions avaient survolé la Belgique et que
+ des soldats français étaient cachés dans les forts de Liège. Eh bien! il
+ y a plus fort que cela: 8.000 hommes, deux régiments de dragons et des
+ batteries étaient à Bouillon et aux environs le <i>31 juillet</i>. Personne ne
+ les a vus, mais c'est comme cela, puisque deux prisonniers l'affirment;
+ ils disent même que la population belge leur a fait un excellent accueil.
+ Comment le témoignage de ces prisonniers a-t-il été obtenu? C'est la
+ question que se poseront peut-être les lecteurs neutres? Ici, en Belgique,
+ nous nous en doutons bien un peu, nous connaissons par expérience
+ l'enquête au revolver, l'interrogatoire avec menace de mort ou après
+ épuisement par la faim. Nous connaissons tous ces beaux expédients de la
+ «justice boche». Autre preuve de la violation: Il parait qu'on a vu, le
+ <i>26 juillet</i>, à Bruxelles—écoutez bien—deux officiers français et un
+ officier anglais en uniforme. Évidemment, ces messieurs ne pouvaient venir
+ ici que pour conférer avec notre État-major. Seulement, Messieurs nos
+ alliés avant la lettre, pourquoi êtes-vous venus en uniforme pour une
+ mission secrète? Franchement, quelle légèreté! On voit bien que vous
+ n'êtes pas Allemands.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et maintenant, chers lecteurs, si vous n'êtes pas convaincus que les
+ Français et les Anglais ont violé notre neutralité les premiers et que
+ nous aurions dû recevoir les Allemands à bras ouverts, c'est que vous êtes
+ des raisonneurs. Sous le régime nouveau, on apprendra à votre esprit à se
+ faire, plus vite que cela, une conviction selon la discipline.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Avant de terminer ce chapitre, constatons encore un «oubli» de notre
+ auteur: il ne souffle mot de l'aveu du chancelier. Cet aveu a pourtant
+ quelque importance, quand il s'agit de discuter la question de la
+ violation de la neutralité belge. Mais ce qu'il n'oublie pas, c'est de
+ nous ressasser l'histoire des fameuses conventions anglo-belges. Nous ne
+ fatiguerons pas nos lecteurs en la réfutant à nouveau.
+</p>
+<center>
+ * * *
+</center>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>La Belgique coupable</i> va nous apprendre encore autre chose de neuf: Vous
+ n'êtes pas sans avoir entendu parler de la guerre des francs-tireurs,
+ la guerre nationale, comme l'appelle M. Grasshoff, le grand cheval de
+ bataille des ennemis de notre pays quand il s'agit d'excuser les massacres
+ de leur armée.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais ce que vous ne saviez peut-être pas, c'est que cette guerre de
+ francs-tireurs avait été prévue et préparée par le Gouvernement, ainsi que
+ d'ailleurs aussi la Commission d'enquête sur la violation du droit des
+ gens, et la campagne de «calomnies» contre l'armée allemande. Peut-être
+ même, mais M. Grasshoff n'en est pas très sûr, les conventions
+ anglo-belges prévoyaient-elles déjà toute cette organisation défensive de
+ la Belgique. Dans le doute cependant, l'auteur veut bien, généreusement,
+ dégager la responsabilité de l'Angleterre dans cette affaire et la laisser
+ tout entière au Gouvernement belge.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il voit la preuve de ce qu'il avance dans toutes les circulaires au sujet
+ de la garde civique. Pour lui, garde civique non active et franc-tireur
+ ne font qu'un ou à peu près. Et pourtant, comme l'a si bien démontré M.
+ Waxweiler, cette garde civique des campagnes eût-elle fait le coup de
+ feu, ce qui est faux, qu'elle n'eût simplement usé que des droits que lui
+ conféraient les conventions de La Haye.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais même la circulaire de M. le ministre Berryer aux administrations
+ communales, cette circulaire qui résume si admirablement les devoirs tant
+ envers l'autorité occupante qu'envers l'autorité légitime, est imputée à
+ crime. Pourquoi M. Grasshoff n'admet-il pas qu'on appelle «seul légitime»
+ le Gouvernement du Roi? Nous l'avons relue, cette circulaire, et les
+ phrases soulignées à dessein par M. Grasshoff nous ont seulement prouvé
+ une fois de plus le désir du Gouvernement d'observer et de faire observer
+ la stricte légalité et de rappeler aux autorités quels étaient leurs
+ devoirs.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il y a encore le petit avis affiché partout et reproduit par tous les
+ journaux pour recommander le calme aux populations. Vous vous rappelez
+ sans doute cette phrase: «L'acte de violence commis par un seul civil
+ serait un véritable crime que la loi punit, etc.» Or, voici ce que
+ l'imagination de M. Grasshoff en tire:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Le terme de <i>un seul civil</i>, employé dans cette proclamation, frappe déjà
+ par la double interprétation qu'il est possible de lui donner. Ce <i>seul
+ civil</i>, auquel il est défendu de tirer, fait naître facilement dans le
+ cerveau d'un homme simple la pensée qu'<i>il est permis de tirer si l'on se
+ met deux ou trois.</i>»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Péremptoire, n'est-ce pas? Ça vous la coupe, littéralement. Quant à la
+ Commission d'enquête, il paraît, c'est toujours M. Grasshoff qui le dit,
+ que «son invitation à rapporter des cruautés allemandes précédait la
+ possibilité matérielle de leur exécution».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La vérité est que la Commission a été fondée le 8, et l'on sait avec
+ quelle désinvolture, avec quelle barbarie, les lois de la guerre avaient
+ été violées par les troupes allemandes entre le 4 et le 7 août, à la
+ frontière.
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ Il est superflu de dire que nous n'avons pu relever ici toutes les erreurs
+ et contre-vérités contenues dans l'ouvrage de M. Grasshoff. Nous avons
+ voulu seulement montrer de quelle valeur sont ses arguments et les
+ témoignages qu'il invoque. Nous nous permettons, à ce propos, de lui faire
+ remarquer—bien humblement, car nous ne sommes docteur ni en droit ni
+ en philosophie allemande—qu'il n'est pas logique de donner tant
+ d'importance, quand il s'agit des francs-tireurs, à des récits de neutres
+ basés entre autres sur de simples propos entendus en tramway, alors qu'on
+ vient de montrer, à propos des atrocités allemandes, quel fond il convient
+ de faire sur des récits colportés de bouche en bouche. Nous lui dirons
+ aussi qu'un Allemand est mal venu à se moquer des erreurs de détail de la
+ presse adverse, alors qu'on sait les bourdes kolossales répandues par les
+ journaux boches: témoin, pour n'en citer qu'une seule, l'histoire de la
+ prise de Bruxelles après un combat acharné et une résistance désespérée de
+ plusieurs jours!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ C'est dans un des récits de neutres dont nous venons de parler que nous
+ avons trouvé ce détail,—sans importance d'ailleurs—qui nous a fait
+ sourire: «A Nieuport, dans une villa occupée par les soldats belges,
+ les cabinets d'aisances étaient bouchés.» Horreur!!! Eh bien! nous vous
+ l'accordons volontiers, les soldats allemands n'auraient pas fait cela,
+ ils ont bien trop le respect—comme leurs officiers aussi—de ce petit
+ endroit. Ils le respectent même à ce point qu'ils n'osent pas en franchir
+ le seuil et préfèrent réserver à cet usage la fine porcelaine, les
+ cristaux, les couvertures, les lits et les tapis, voire même les boîtes à
+ provisions.
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous ne pouvons mieux terminer cet article qu'en reproduisant
+ quelques-unes des conclusions de l'ouvrage de M. Grasshoff:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «<i>Deux cent trente-cinq localités, dont la position géographique est
+ facile à trouver, ont servi de repaires aux francs-tireurs</i>, à celles-ci
+ s'en ajoutent quarante-six autres dont nous n'avons pas pu déterminer
+ l'emplacement sur les cartes à notre disposition, en général à cause de
+ l'écriture défectueuse. <i>Le passage de l'armée allemande en Belgique a
+ été un véritable calvaire</i>, dont pouvait seule triompher une discipline à
+ toute épreuve....
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «<i>Il n'existe pas dans le monde entier une seule armée qui soit en état
+ d'user de mesures plus douces que celles dont nous avons usé. Leur
+ exécution a sauvé la Belgique centrale et occidentale de la destruction
+ inévitable qu'entraînent forcément les combats de rues.</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «On est étonné, à la lecture des dossiers de la justice allemande dans les
+ territoires occupés, de la prédominance du nombre des acquittements; les
+ méfaits des habitants des territoires en question sont jugés <i>avec la
+ rigoureuse impartialité</i> de la conscience allemande.<br>
+ ............................<br>
+ «Nous voici au terme de cette étude. Détournons nos regards du passé pour
+ envisager l'avenir. Le printemps est encore une fois de retour. Derrière
+ le front où luttent les armées, <i>la main nerveuse du soldat allemand
+ dirige la charrue dans les champs de la Belgique</i>, pour fournir du pain
+ non à sa propre famille, mais au peuple belge, indignement trahi par
+ son Gouvernement et voué aux horreurs de la famine par ses bons amis
+ d'Angleterre. De toutes parts, l'assiduité allemande s'efforce de
+ réveiller l'âme belge assoupie et de la réchauffer sous son souffie, comme
+ elle était avant la guerre. Nous ne nous inquiétons guère des continuelles
+ piailleries dont <i>L'Écho belge</i> fait retentir ses colonnes, remplies des
+ sempiternels méfaits des Barbares. Elles ne peuvent troubler notre oeuvre.
+ Nous portons en nous le sentiment du devoir qui, d'après Kant, constitue
+ le seul idéal humain, la seule valeur propre de l'homme. Cette guerre à
+ laquelle nous avons été contraints nous impose le devoir de réaliser la
+ liberté de la patrie, la liberté du genre humain. Ce devoir, nous le
+ remplirons!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «M. Waxweiler saura-t-il s'arracher à son repos et participer à la lourde
+ tâche de rendre à la Belgique sa prospérité? Le jour vient où ce pauvre
+ peuple, si mal gouverné, sortira de son ignorance, et distinguera enfin
+ le bon grain de l'ivraie parmi ceux qui se flattent de présider à ses
+ destinées.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Pour l'Allemagne, il n'existe qu'une devise:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>«Sit ut est aut non sit. Erit in aevum!»</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais on reste rêveur en pensant à quel degré d'ignorance de la vérité la
+ nation allemande est encore, pour avaler de telles bourdes.
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+
+ B.A.R.F.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 46, septembre 1915, p. 2, col. 1.)
+</p>
+
+<p CLASS=STC>
+ <b>Le veuvage de la vérité.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'autorité allemande répand à profusion dans le pays une édition française
+ de la réponse des catholiques allemands au manifeste des catholiques
+ français, réponse rédigée, comme l'on sait, par M. l'abbé Rosenberg et
+ contresignée par un régiment de notabilités qui ne l'ont pas lue. Avec
+ cette naïveté obtuse qui est au fond de leur jactance et de leur cynisme,
+ nos maîtres se figurent, apparemment, que ce factum, destiné à tromper les
+ étrangers, va nous tromper nous-mêmes et nous faire oublier le témoignage
+ de notre conscience et de nos yeux. Tel un malfaiteur que l'habitude du
+ mensonge, tournant à la démence, pousserait à endoctriner sa victime
+ elle-même. Devant des lecteurs belges, ce triste plaidoyer n'appelle
+ aucune espèce de réfutation. Mais, pour un bon nombre d'entre eux, ce sera
+ un vrai soulagement d'apprendre que cette apologie diffamatoire a
+ déjà reçu son châtiment. Un neutre, de langue allemande, M. Em. Prüm,
+ bourgmestre de Clervaux (grand-duché de Luxembourg), l'a réfutée de
+ maîtresse et vengeresse façon dans un petit livre intitulé <i>Le Veuvage de
+ la Vérité (Der Witwenstand der Wahrheit</i>): c'est l'expression même dont
+ un écrivain allemand s'était servi pour caractériser la facilité avec
+ laquelle le mensonge se fait accepter aujourd'hui. Bien ou mal trouvée,
+ cette métaphore sentimentale n'est que trop juste en ce qui concerne
+ l'Allemagne: la vérité y est veuve et de plus reniée par ses enfants!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ M. Prüm est un catholique militant. Sa courageuse brochure, destinée
+ aux catholiques de tous les pays, s'adresse en tout premier lieu à ses
+ compatriotes, que des liens étroits et nombreux unissaient, comme lui, au
+ centre allemand: elle est donc écrite du même point de vue où ceux qu'elle
+ réfute ont voulu se mettre, ce qui, dans l'espèce, est une circonstance
+ très aggravante de leur mauvaise action. A cet égard, elle intéresse tous
+ les Belges sans distinction d'opinion. Ils seront heureux d'y voir jusqu'à
+ quel point MM. Rosenberg et ses cosignataires ont réussi à révolter un
+ de leurs meilleurs amis. Quant à l'autorité allemande, elle a, nous
+ assure-t-on, fait à M. Prüm une réponse digne d'elle et de lui: elle l'a
+ mis en prison du chef de publicité séditieuse. «Brigadier, vous avez
+ raison!...» Mais ce n'est pas là ce qui ressuscitera le défunt dont la
+ vérité allemande porte le deuil!
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+ BELGA.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, d'après <i>L'Écho belge</i>, 13 mars 1916.)
+</p>
+<p>
+ Les plus perfides de ces brochures et de ces livres sont ceux qui se
+ prétendent écrits par de bons patriotes belges, mais qui sont sans aucun
+ doute l'oeuvre d'Allemands déguisés.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Tartuferie tudesque.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous avons eu le courage de lire jusqu'au bout trois petits opuscules d'un
+ Teuton, caché sous le masque d'un philanthrope, malgré les nausées que
+ nous donnait la lecture de ces lignes distillant le fiel et le poison. Ces
+ compositions sont intitulées: «Lettre ouverte au peuple belge.» L'auteur,
+ qui garde courageusement l'anonymat, prévient le lecteur qu'il se bouchera
+ les oreilles et qu'il laissera crier. Soit, c'est son droit, tout comme
+ les Belges qui liront ces élucubrations pourront se boucher le nez,
+ car elles dégagent une telle infection qu'il est bon de recourir à un
+ antiseptique après les avoir parcourues.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous citerons deux ou trois phrases pour montrer jusqu'à quel degré peut
+ aller la décomposition cérébrale chez certains individus, avant qu'ils
+ ne soient inquiétés par les médecins aliénistes ou par les services
+ sanitaires.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Il</i> <b>(notre Roi)</b> <i>devrait demander la paix avec l'Allemagne. Assez de:
+ sang belge; maris, épouses, mères, frères, soeurs, fiancées, amis, je vous
+ en conjure, au nom de l'humanité, demandez la paix, demandez tout au moins
+ à pouvoir adresser au chef de ses armées une supplique pour l'obtention
+ d'un armistice... Offrons le Congo comme rançon de notre indépendance...
+ Qui sait si, lors de la conclusion de la paix, cette attitude ne nous
+ vaudra pas un traitement favorable, peut-être tiendra-t-il compte</i> <b>(il,
+ c'est Attila)</b> <i>de notre soumission, etc.</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ce passage est choisi parmi les moins veules, parmi les moins ignobles,
+ car il y en a que nous n'osons transcrire par respect pour le lecteur.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais il n'y a en tout cela qu'une chose qui nous déconcerte; c'est que cet
+ anonyme—dont la nationalité ne laisse subsister aucun doute—soit parvenu
+ à trouver un imprimeur.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ De deux choses l'une: ou l'imprimeur a été forcé de s'exécuter ou il a agi
+ de plein gré et, en ce dernier cas, il n'y a qu'un jugement à émettre,
+ c'est qu'il forme le «pendant» du «philanthrope».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 39, août 1915, p. 3, col. 2.)
+</p>
+<p>
+ <i>La Libre Belgique</i> ignorait qui avait imprimé ce factum. M. Passelecq
+ nous l'apprend:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Parmi ces pamphlets, citons une série de trois «Lettres ouvertes au peuple
+ belge» par «Un Philanthrope», portant comme nom d'éditeur: «Van Moer, rue
+ Euphrasie (<i>sic</i>) Beernaert, Ostende». Or il n'existe pas d'imprimeur
+ de ce nom rue Euphrosine-Beernaert, à Ostende. Les faussaires allemands
+ avaient donc emprunté un nom belge pour donner le change au public. D'une
+ enquête faite par le Parquet de Bruxelles, il résulte que les pamphlets en
+ question ont eu pour imprimeur un sieur Kropp, Allemand, rue de Ruysdael,
+ à Molenbeek-Saint-Jean (Bruxelles), qui éditait, avant la guerre, la
+ <i>Brüsseler Zeitung</i>, organe allemand hebdomadaire; il est actuellement
+ l'éditeur attitré de la Kommandantur et imprime, entre autres publications
+ suspectes, le journal germano-flamand <i>Gazet van Brussel</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (PASSELECQ, <i>Pour teutoniser la Belgique</i>, p. 41,
+ en note. Paris, Bloud et Gay, 1916.)
+</p>
+<p>
+ Enfin, il y a encore les cartes postales illustrées. A côté de nombreuses
+ images sentimentales (de cette sentimentalité bébête, propre à
+ l'Allemagne), il en est qui ambitionnent d'être prises pour des documents.
+ Elles nous montrent, par exemple, «les uhlans devant Paris» regardant la
+ tour Eiffel <a href="#note-20"><small><sup>20</sup></small></a>, ou «l'assaut de la forteresse de Liège» (on sait que
+ Liège est une ville ouverte, sans aucun rempart ni fortification).
+ Signalons aussi la carte représentant les «combats dans les rues de
+ Louvain», où l'on assiste à la furieuse attaque des francs-tireurs (<a href="#PL16">pl.
+ XVI</a>). Cette carte a valu une condamnation à un magistrat bruxellois, M.
+ Ernst.
+</p>
+<a name="note-20"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>20</u></sup> [ <i>Comment les Belges résistent</i>..., fig. 18.]
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>La douloureuse aventure d'un magistrat bruxellois.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Lecteurs, amis de <i>La Libre Belgique</i>, écoutez, pour votre esbaudissement,
+ cette aventure dont un de nos plus sympathiques magistrats bruxellois fut
+ à la fois le héros et la victime. L'aventure est du reste suggestive à des
+ titres divers; elle montre à quel régime de schlague nous soumettraient
+ les Boches s'ils pouvaient s'en donner à coeur joie; elle montre aussi
+ combien ils excellent dans l'art cauteleux d'inventer des préventions et
+ de battre monnaie à l'occasion d'un délit imaginaire.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Or donc, flânant il y a quelque temps au boulevard du Nord, notre
+ magistrat découvre à la vitrine d'une <i>Deutsche Buchhandlung</i> une carte
+ postale représentant le sac de Louvain. Avec la précision (?) du document
+ photographique, la carte montrait les civils de Louvain embusqués à tous
+ les coins de rue et faisant traîtreusement le coup de feu sur les braves
+ soldats allemands. Un document, à coup sûr, dont, sans doute, les <i>Herren
+ Professoren</i> feront leur profit pour justifier et blanchir l'Allemagne,
+ champion attitré des droits de l'humanité et de l'honneur guerrier. Mais,
+ sceptique par profession et très averti des truquages de la photographie,
+ notre magistrat se fit cette sage réflexion qu'il n'était guère
+ vraisemblable qu'un photographe se fût trouvé là à point donné, le 25
+ août, et il se douta d'une supercherie. Le calcul était sage. Un examen
+ plus attentif lui fit constater que la supercherie se sentait à plein nez
+ et, dans son zèle évidemment intempestif pour la vérité, notre magistrat
+ fit part de sa découverte au marchand.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vous croyez que l'honnête commerçant s'inclina? Point: il se fâcha. Et
+ comme le magistrat avait l'air de s'obstiner dans ses remontrances, il
+ héla des soldats allemands de passage et fit empoigner le juge. Le juge ne
+ fut pas trop marri de cette aventure, mais il se demanda quelle en serait
+ la suite.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La suite fut une mise en prévention du chef de—tenez-vous bien—
+ violation de domicile!!! avec renvoi devant le tribunal militaire!!! La
+ prévention était bouffonne, mais les tribunaux allemands ne sont pas
+ délicats sur ce chapitre: ils participent bien de la mentalité allemande
+ où tout se fait par ordre, et ils condamnèrent notre juge à 300 marks
+ d'amende.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Notre juge répondit: «Moi, payer 300 marks d'amende? Je ne les ai pas!!»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vous ne les avez pas? C'est bien invraisemblable, opina l'autorité
+ allemande... Et le lendemain, au petit jour, se présentait au domicile du
+ condamné un sous-off, flanqué de quatre pandores, baïonnette au canon. Le
+ sous-off, qui sans doute dans le civil devait être quelque chose comme
+ expert en meubles, procéda à une évaluation rapide et eut vite son choix
+ fait. «Enlevez-moi ce bronze, dit-il à ses hommes, cette garniture de
+ cheminée, ce sèvres...» Ses hommes obtempérèrent avec l'aisance de
+ professionnels du déménagement. Si bien qu'on raflait au juge à peu près
+ dix fois la valeur de la condamnation encourue. Ce que voyant, le juge dut
+ bien capituler. Il trouva les 300 marks et les paya.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La justice allemande était satisfaite.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Peut-être. Elle est bien capable de trouver que la capitulation du juge
+ bruxellois a été pour elle une mauvaise affaire.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 38, août 1915, p. 2, col. 2.)
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>3. Les journaux prétendument belges.</b>
+</p>
+<p>
+ A Bruxelles, tous les journaux sans exception avaient refusé le contrôle
+ allemand. Après une quinzaine de jours se créèrent de nouveaux journaux,
+ soumis à la censure.
+</p>
+<p>
+ Dans le début, ces feuilles ne donnaient pas les communiqués officiels
+ des Alliés. Mais après quelques semaines, la censure leur permettait
+ d'en reproduire quelques passages. Pas toujours cependant, nous apprend
+ l'entrefilet suivant:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Les communiqués français.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nos lecteurs pourraient peut-être trouver étrange que nous ne publions
+ plus régulièrement les communiqués officiels français. La raison en est
+ bien simple. <i>Il n'y en a plus ou presque plus</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>C'est à peine si de temps en temps le Gouvernement publie quelques
+ lignes</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le prétexte donné c'est que l'on ne veut pas fournir d'indication aux
+ Allemands sur les positions des troupes alliées et cacher les mouvements
+ de celles-ci.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>Le Bruxellois</i>, 24 octobre 1914.)
+</p>
+<p>
+ Voici un petit relevé, fait d'après <i>Le Temps</i>, qui permet de vérifier
+ cette affirmation. Ajoutons que, dans aucun des communiqués français, il
+ n'est dit que le Gouvernement veut cacher des mouvements de troupes.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nombre de lignes des communiqués officiels français publiés par <i>Le
+ Temps</i>:
+</p>
+<pre>
+Les communiqués du 15 octobre 1914 comptent 25 lignes.
+ - 16 - 12 -
+ - 17 - 18 -
+ - 18 - 18 -
+ - 19 - 30 -
+ - 20 - 29 -
+ - 21 - 16 -
+ - 22 - 24 -
+ - 23 - 43 -
+</pre>
+<p>
+ Encore plus tard, les «communiqués officiels» furent tolérés. La
+ photographie d'un journal de Bruxelles, tel qu'il revient de la censure
+ (<a href="#PL15">pl. XV</a>), fera voir au lecteur comment celle-ci procède. Tout commentaire
+ serait superflu.
+</p>
+<p>
+ Malheureusement pour les Allemands, nous continuons à recevoir des
+ journaux français non tronqués, ce qui nous met à même de rétablir le
+ texte authentique des communiqués et de constater du même coup l'imposture
+ des feuilles soumises. Il faut croire que le gouvernement occupant se
+ rendit compte de l'inutilité de son élagage, car, à partir de juillet-août
+ 1915, les communiqués alliés paraissent généralement au complet dans les
+ journaux de Bruxelles. Bien mieux, la <i>Kölnische Zeitung</i> elle-même en
+ donne le texte à peine falsifié.
+</p>
+<p>
+ Toutefois, de nombreux articles sont chaque fois retranchés par les
+ ciseaux de la censure. Au commencement, les journaux laissaient simplement
+ des blancs à la place des mutilations. Mais le lecteur était ainsi averti
+ du tripotage, chose que les Allemands ne peuvent pas admettre. Aussi
+ font-ils publier à Bruxelles, à l'usage des quotidiens bâillonnés, deux
+ journaux dactylographiés: <i>Le Courrier belge</i>. dont «tous les articles ont
+ passé par la censure», et <i>L'Hollando-Belge</i> (sic), qui jouit des mêmes
+ prérogatives. Les journaux châtrés sont tenus d'y découper des emplâtres
+ ayant la surface voulue pour cacher l'amputation.
+</p>
+<p>
+ Voici un nouvel exemple de ce qui reste d'un texte après que la censure y
+ a sévi:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Science allemande.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Genus mendacio natum.</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On n'aura jamais fini de démasquer le système de réticences et de
+ mensonges par lesquels le Gouvernement allemand essaie d'égarer l'opinion
+ belge. Le système se développe sans cesse et trouve parfois, hélas, de
+ tristes complicités parmi ceux qui se disaient hier nos compatriotes. En
+ voici un nouvel exemple. J'ai sous les yeux deux volumes jaunes imprimés
+ rue Van-Schoor, 32, à Bruxelles, et intitulés: <i>Histoire de la Guerre de
+ 1914-1915, d'après les documents officiels</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pareil titre est une promesse, un engagement d'honneur... dans les pays
+ sans «Kultur». Mais le livre est autorisé par le Gouvernement impérial,
+ et qui dit «censure allemande» dit «falsification». Les documents des
+ puissances centrales sont reproduits fidèlement et au complet (nous le
+ supposons du moins). Quant aux documents des Alliés, qu'on juge, par
+ cet exemple choisi <i>entre cent</i>, ce qu'ils deviennent dans une telle
+ publication.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il s'agit du rapport si connu de Sir Goschen, un des documents
+ diplomatiques les plus importants de cette guerre. Extrayons-en une partie
+ du récit de la fameuse entrevue avec M. von Bethmann-Hollweg. Nous donnons
+ en regard le texte authentique et la rédaction frelatée que tolère la
+ science loyale d'outre-Rhin.
+</p>
+<table cellpadding="5" cellspacing="5" border="0"
+ style="text-align: left; width: 100%;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: justify; font-size: 12pt; font-family: serif;">
+<p CLASS=CIT>
+ TEXTE FALSIFIÉ (<i>Histoire de la Guerre</i>, I, p. 206 et
+ suiv.)
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Je trouvai le chancelier dans une
+ visible agitation.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Son Excellence dit que la décision
+ de S. M. Britannique était terrible.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'Angleterre allume la guerre entre
+ deux nations soeurs qui ne désireraient
+ au fond que de vivre en paix. Tous nos
+ efforts ont été vains.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ce que vous faites dépasse toute
+ imagination; vous faites le coup de
+ l'homme qui attaque par derrière un
+ autre déjà aux prises avec deux
+ agresseurs.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Je protestai vigoureusement contre
+ ses arguments.
+</p>
+ </td>
+
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: justify; font-size: 12pt; font-family: serif;">
+<p CLASS=CIT>
+
+<center>
+ TEXTE AUTHENTIQUE
+</center>
+<p CLASS=CIT>
+ Je trouvai le chancelier dans une
+ grande agitation. <i>Son Excellence
+ commença une harangue qui dura vingt
+ minutes</i>. Il me dit que la décision
+ de S. M. Britannique était terrible.
+ <i>Tout cela pour un mot</i> neutralité, <i>un
+ mot auquel en temps de guerre on n'a
+ jamais fait attention, tout cela enfin
+ pour un chiffon de papier.</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'Angleterre allume la .guerre entre
+ deux nations soeurs qui ne désireraient
+ au fond que de vivre en paix. Tous
+ nos efforts ont été vains. <i>Toute ma
+ politique s'écroule comme un château
+ de cartes</i>. Ce que vous faites dépasse
+ toute imagination; vous faites le coup
+ de l'homme qui attaque par derrière
+ un autre déjà aux prises avec deux
+ agresseurs.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Je laissai passer l'orage, mais je<i>
+ protestai vigoureusement contre </i>son
+ langage. M. von Jagow m'a dit, lui
+ répliquai-je, que, pour des raisons
+ stratégiques qui sont pour vous une
+ question de vie ou de mort, vous
+ deviez violer la neutralité de la
+ Belgique. Souffrez que je vous dise, qu'au
+ point de vue de notre honneur, le
+ respect de cette neutralité est aussi
+ une question de vie ou de mort. Nous
+ devons faire respecter le traité, sinon<i>
+ quelle confiance aurait-on encore dans
+ la signature de l'Angleterre?
+ Le chancelier réplique: A quel
+ prix devrons-nous respecter ce traité?
+ L'Angleterre y a-t-elle pensé? Je fis
+ remarquer à Son Excellence que la
+ crainte d'événements même fâcheux
+ n'est jamais une excuse pour rompre
+ un traité. Mais Son Excellence devint
+ si exaltée que je m'aperçus qu'il était
+ inutile de continuer l'entretien et que
+ nos paroles étaient de l'huile jetée sur
+ le feu.</i>
+</p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p CLASS=CIT>
+ Le reste du récit de l'entrevue est à l'avenant, mais—et ici nous tombons
+ dans le ridicule—l'histoire du chiffon de papier par Sir Goschen est
+ omise, le misérable essai de réfutation de M. von Bethmann-Hollweg est
+ reproduit <i>in extenso</i>, page 465 du second volume.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et voilà comment depuis treize mois se prépare au delà du Rhin l'histoire
+ «définitive» de la guerre. La falsification s'y organise militairement...
+ comme tout le reste. Un document mérite-t-il plus d'égards qu'un traité?
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+ VERAX.
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 49, octobre 1915, p. 2, col. 1.)
+</p>
+
+<p>
+ Comment les journaux «belges» acceptent-ils leur muselière? Un article de
+ <i>La Belgique</i> (journal censuré de Bruxelles), reproduit et commenté par
+ <i>L'Echo belge</i> de La Haye, nous renseignera:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le nommé Ray Nyst, journaliste de métier, publie dans un quotidien imprimé
+ au pays occupé quelques aperçus sur la <i>censure</i>. Il sera utile de ne pas
+ les oublier à l'heure de la victoire. Nous ne prendrons pas la peine de
+ discuter l'opinion de M. Ray Nyst, évidemment, mais il est bon que nos
+ lecteurs en prennent connaissance:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «La censure! ah! voilà une grosse affaire! De loin, quel épouvantail!
+ De près, ce n'est rien. N'avez-vous jamais eu en main de ces libelles,
+ publiés sous le manteau, patriotards et crapuleux (<i>sic</i>)? De ces écrits
+ propageant des appels provocateurs malsains (est-ce à <i>La Libre Belgique</i>
+ que s'adresse M, Ray Nyst?) en opposition avec tout sentiment de droiture
+ et qui sont la négation même de l'évolution du droit et des conférences de
+ La Haye? Voilà quels papiers auraient à craindre la censure!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «En présence d'un honnête imprimé qui ose se montrer, la censure allemande
+ suit les règles de toutes les censures, nationale ou étrangère. Le
+ gouvernement volontaire ou imposé est toujours juge de l'opportunité de
+ laisser connaître ou non telle ou telle nouvelle d'ordre politique ou
+ militaire. Le droit international et les conférences sont d'accord
+ là-dessus.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et le bon sens de même! La censure ne fait pas les journaux ni les
+ fascicules scientifiques; la censure n'impose rien; elle biffe, supprime;
+ elle ne modifie pas, ne corrige pas, n'ajoute rien. La censure constitue
+ un rouage de l'ordre public auquel l'occupant est tenu de veiller,
+ conformément aux conférences de La Haye.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et plus loin:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Cette question de la censure porte, en réalité, plus loin que la lettre
+ qui la soulève. Mon désir n'est pas de faire l'apologie de la censure.
+ J'ai voulu montrer qu'une presse et des rédacteurs qui ont du jugement,
+ de l'équité, de l'éducation et le maniement de la langue, conservent une
+ indépendance suffisante sous le régime de la censure.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Donnez-moi une ligne de n'importe quel article, disait Machin, et je me
+ fais fort de faire condamner son auteur!»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Voici plus de trente lignes de Ray Nyst. Elles sont suffisantes pour juger
+ de la neutralité de celui-ci. Et juger, c'est condamner!<br><br>
+ (<i>L'Écho belge</i>, 16 octobre 1915.)
+</p>
+<p>
+ Le même M. Ray Nyst a publié dans <i>La Belgique</i> (de Bruxelles), en
+ septembre 1915, une série d'articles engageant les ouvriers belges à se
+ mettre au service de l'armée allemande. On a peine à croire qu'un Belge
+ écrive <i>proprio motu</i> de pareilles énormités; aussi faisons-nous à M. Ray
+ Nyst la générosité de supposer qu'il s'est laissé forcer la main.
+</p>
+<p>
+ Nos ennemis ne se font d'ailleurs pas scrupule d'exiger l'insertion
+ d'articles dans les journaux de tolérance. On ne peut pas douter, par
+ exemple, que le dithyrambe à l'adresse du gouverneur militaire de Namur
+ n'ait été imposé à <i>L'Ami de l'Ordre</i>, une feuille de Namur qui se vend
+ aussi à Bruxelles.
+</p>
+
+<p CLASS=STC>
+ <b>A quoi servent en Belgique les journaux embochés.</b>
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+ LES HOMMAGES DE «L'AMI DE L'ORDRE» A SON EXCELLENCE VON HIRSCHBERG...<br><br>
+
+ <i>L'Ami de l'Ordre</i> qui continue à paraître à Namur sous le contrôle de
+ l'autorité allemande a publié il y a quelques jours l'entrefilet suivant:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «S. Exc. le baron von Hirschberg, gouverneur militaire de la position
+ fortifiée et de la province de Namur, entre aujourd'hui dans sa soixante
+ et unième année.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Notre situation réciproque ne nous permet pas de formuler à l'adresse du
+ représentant de l'autorité occupante les félicitations et les voeux de
+ circonstance, mais nous ne croyons manquer à aucun de nos devoirs,
+ à aucune de nos convictions, en reconnaissant qu'il a apporté, dans
+ l'exercice des hautes fonctions qu'il remplit ici depuis plus d'un an, de
+ la bonne volonté, du tact, de la délicatesse. Sous son gouvernement, rares
+ ont été dans notre région les incidents sensationnels qui ont ému d'autres
+ provinces.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Nous souhaitons que finisse au plus tôt la situation actuelle, mais, tant
+ qu'elle dure, nous espérons que M. le baron von Hirschberg continuera
+ toujours dans l'avenir un régime de justice et de tolérance à notre ville
+ et notre province qui ont tant souffert de l'horrible guerre mondiale.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il faut lire et relire ce morceau pour en savourer l'indicible platitude.
+ Que de mots charmants, que d'euphémismes délicieux! Son Excellence, notre
+ situation réciproque, hautes fonctions, bonne volonté, tact, délicatesse,
+ incidents sensationnels, régime de justice et de tolérance, tout est
+ vraiment touchant dans ce chef-d'oeuvre où le nom de l'Allemagne n'est
+ même pas prononcé.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On se demande si on rêve quand on songe que le journal qui tresse ces
+ couronnes au représentant du Kaiser paraît à Namur, à quelques pas des
+ ruines amoncelées par les Boches, à quelques kilomètres de Dinant,
+ d'Andenne, de Tamines, trois villes qui, à elles seules, ont vu massacrer
+ plus d'un millier de civils inoffensifs, quand on se souvient que cette
+ feuille doit sa fortune passée à un clergé dont une trentaine de membres
+ ont été fusillés et plus de deux cents maltraités, au témoignage de leur
+ évêque.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Voilà ce qu'imprime <i>L'Ami de l'Ordre</i> imposé comme moniteur officiel à
+ toutes les communes des provinces si horriblement ravagées de Namur et du
+ Luxembourg.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Reproduits dans la presse allemande, des articles comme celui-là serviront
+ d'argument contre les malheureux du pays de Namur et contre tous les
+ Belges. Car nous n'avons pas appris que Namur ait échappé à la nouvelle
+ contribution mensuelle de 40 millions dont la Belgique a été frappée et
+ nous avons d'autre part reproduit l'autre jour trois longues colonnes
+ de condamnations infligées pour les motifs les plus futiles ou les plus
+ patriotiques à une foule d'habitants du pays de Namur.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Tout cela n'empêche pas les rédacteurs de <i>L'Ami de l'Ordre</i> de proclamer
+ que le régime sous lequel vit la province de Namur est un régime de
+ justice et de tolérance...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les rares journaux belges qui ont reparu sous la censure allemande ont
+ prétendu se justifier en déclarant qu'ils étaient nécessaires pour
+ réconforter la population et qu'ils n'écriraient jamais une ligne qui pût
+ faire tort à la cause belge.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On voit par l'exemple de <i>L'Ami de l'Ordre</i>—et il y en aurait bien
+ d'autres à citer—comment les feuilles KK se conforment à ce programme. Si
+ elles louent tant l'autorité allemande, c'est qu'elles ont besoin de sa
+ protection contre l'indignation populaire. Nous ne sommes pas bien sûrs
+ qu'elles souhaitent tant que cela «que finisse au plus tôt la situation
+ actuelle»...<br><br>
+ (<i>Le XXe Siècle</i>, 30 janvier 1916.)
+</p>
+<p>
+ Malgré la sévérité de la censure, des farceurs parviennent à introduire
+ dans les journaux «belges» des articles dont les Allemands n'aperçoivent
+ pas la signification. Voici un acrostiche qui fut glissé subrepticement
+ dans <i>L'Ami de l'Ordre</i>:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>La Guerre.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ma soeur, vous souvient-il qu'aux jours de notre enfance,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En lisant les hauts faits de l'histoire de France,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Remplis d'admiration pour nos frères gaulois,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Des généraux fameux nous vantions les exploits?<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En nos âmes d'enfants, les seuls noms des victoires<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Prenaient un sens mystique, évocateur de gloires;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; On ne rêvait qu'assauts et combats: à nos yeux<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Un général vainqueur était l'égal des dieux.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Rien ne semblait ternir l'éclat de ces conquêtes;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les batailles prenaient des allures de fêtes,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et nous ne songions pas qu'aux hourras triomphants<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Se mêlaient les sanglots des mères, des enfants.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ah! nous la connaissons, hélas, l'horrible guerre,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le fléau qui punit les crimes de la terre,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le mot qui fait trembler les mères à genoux<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et qui sème le deuil et la mort parmi nous.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais où sont les lauriers que réserve l'Histoire<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; A celui qui demain forcera la victoire?<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Nul ne les cueillera: les lauriers sont flétris;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Seul un cyprès s'élève aux tombes de nos fils.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>L'Ami de l'Ordre</i>, 29 novembre 1914.)
+</p>
+<p>
+ Les suites furent grotesques. Lisez l'avis affiché sur les ordres du doux
+ baron von Hirschberg:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Avis au public.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>L'Ami de l'Ordre</i>, le seul journal qui ait reçu l'autorisation de
+ paraître à Namur, a osé publier dans son édition du 29 novembre, à la
+ première page et précisément à l'endroit réservé pour les communications
+ de l'autorité allemande, un poème injurieux et outrageant pour la nation
+ allemande.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ J'exprime mon indignation, et en présence de sentiments aussi vilains que
+ lâches, j'ordonne:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 1° La publication du journal <i>L'Ami de l'Ordre</i> est suspendue;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 2° Le numéro visé doit être détruit; quiconque sera trouvé en possession
+ d'un exemplaire sera poursuivi;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 3° Le directeur et le rédacteur sont arrêtés;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 4° Des poursuites judiciaires sont introduites; les coupables subiront les
+ peines les plus sévères, conformément aux lois martiales;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 5° Il est défendu, jusqu'à une date ultérieure, de répandre et de vendre
+ des journaux non allemands, et ceci dans toute la place fortifiée de
+ Namur;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 6° Je fais l'obligation à toute la population de Namur de me dénoncer
+ les coupables et de porter à ma connaissance tout soupçon sérieux, qui
+ pourrait amener l'arrestation des coupables, mettant toute une population
+ en danger.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Baron VON HIRSCHBERG,<br>
+ <i>Lieutenant général et Gouverneur<br>
+ de la position fortifiée de Namur</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (Affiché à Namur le 3 décembre 1914.)
+</p>
+<p>
+ Mais, dès le 8 décembre, <i>L'Ami de l'Ordre</i> reçut l'autorisation de
+ reparaître; les Allemands avaient trop grand besoin de cette feuille qui
+ leur sert à répandre de fausses nouvelles dans le public namurois. Quand
+ nous disons que les Allemands lui permirent de reparaître, nous faisons
+ sans doute erreur: il faudrait dire qu'ils le forcèrent à reparaître, car
+ c'est en effet sous la contrainte que les rédacteurs de <i>L'Ami de l'Ordre</i>
+ publient leur feuille. Eux-mêmes l'ont avoué ouvertement dans les numéros
+ du 7 octobre 1914 et du 6 novembre 1914 <a href="#note-21"><small><sup>21</sup></small></a>. Quoi qu'il en soit, dans le
+ numéro qui suivit la suspension, <i>L'Ami de l'Ordre</i> s'humilia avec toute
+ la componction désirable.
+</p>
+<a name="note-21"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>21</u></sup> [ Voir <i>Comment les Belges résistent...</i>, p. 313.]
+</p>
+<p>
+ Que le lecteur ne s'étonne pas de ce que les Allemands obligent les
+ journaux à paraître. Voici, dit <i>La Métropole</i>, citée par <i>La Belgique</i>
+ (de Rotterdam), ce qui s'est passé à Ostende:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le 25 mai, MM. Elleboudt et Verbeeck, directeurs respectivement des
+ journaux <i>Le Littoral</i> (catholique) et <i>L'Écho d'Ostende</i> (libéral),
+ qui avaient été invités à faire reparaître leur journal sous la censure
+ allemande, mais avaient énergiquement refusé, furent condamnés pour
+ insubordination à l'autorité allemande, M. Elleboudt à trois mois et M.
+ Verbeeck à deux mois de prison.<br><br>
+ (<i>La Belgique</i> [de Rotterdam], 27 juin
+ 1916, p. 2, col. 3.)
+</p>
+<p>
+ Rien ne montre mieux la servitude où croupissent ces journaux que leurs
+ attaques contre ceux qui se permettent de ne pas être de leur avis.
+ Qu'il nous suffise de citer un article paru dans <i>Le Bruxellois (journal
+ quotidien indépendant</i>, dit le sous-titre):
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Nos patriotards.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Certain patriotard pointu répand certaines calomnies dans l'arrondissement
+ de Dinant, contre <i>Le Bruxellois</i> et contre son correspondant. Ce
+ tartufe base ses critiques simplement sur ceci: Les journaux paraissant
+ actuellement en Belgique, sont tous vendus à l'ennemi (<i>sic</i>)... et je
+ suis correspondant de ces feuilles «mensongères»... (<i>resic</i>).
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ce «patriote» si éclairé est-il certain de ne rien avoir sur la
+ conscience? D'ailleurs il est seul «à penser» de cette façon; car toute la
+ population dinantaise, depuis le début de l'occupation, est convaincue que
+ les quelques journaux qui n'ont pas cessé de paraître, et ceux qui ont vu
+ le jour depuis, ont rendu de grands et réels services au peuple belge, en
+ facilitant les relations entre la population de province et les autorités,
+ en ranimant la vie commerciale, et surtout en coupant les ailes à ces
+ canards ridicules qui se répandaient chez nous.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ce dresseur trop intéressé de listes noires tombe sous l'application
+ immédiate d'un arrêté récent et mérite d'être puni. Il fera bien de
+ ne plus l'oublier, sinon c'est nous qui le lui rappellerons.<br><br>
+ (<i>Le Bruxellois</i>, 13 octobre 1915.)
+</p>
+<p>
+ L'arrêté dont il menace son contradicteur est ainsi conçu:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Arrêté concernant la répression des abus commis au préjudice des
+ personnes germanophiles.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ ART. 1.—Quiconque tente de nuire à d'autres personnes en ce qui concerne
+ leur situation pécuniaire ou leurs ressources économiques (par exemple
+ leur gagne-pain), en les inscrivant sur des listes noires, en les menaçant
+ de certains préjudices ou en recourant à d'autres moyens du même genre,
+ parce que ces personnes sont de nationalité allemande, entretiennent des
+ relations avec les Allemands ou font preuve de sentiments germanophiles,
+ est passible d'une peine d'emprisonnement de deux ans au plus ou d'une
+ amende pouvant aller jusqu'à 10.000 marks. Les deux peines pourront être
+ réunies.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Est passible de la même peine tout qui offense ou maltraite une autre
+ personne pour une des raisons susmentionnées et tout qui, en menaçant de
+ certains préjudices ou en recourant à d'autres procédés analogues, tente
+ d'empêcher une autre personne de faire montre de sentiments germanophiles.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Si un des actes répréhensibles prévus aux premier et deuxième alinéas est
+ commis en commun par plusieurs personnes qui se sont entendues à cette
+ fin, chaque membre d'un tel groupement sera considéré comme contrevenant.
+ Dans ce cas, le maximum de la peine pourra être porté à cinq ans
+ d'emprisonnement.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ ART. 2.—Les infractions au présent arrêté seront jugées par les tribunaux
+ militaires.
+</p>
+<p>
+ Bruxelles, le 4 septembre 1915.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Le Gouverneur général en Belgique,</i><br>
+ Baron VON BISSING,<br>
+ <i>Général-Colonel.</i>
+</p>
+<p>
+ Citons encore deux faits qui mettent en évidence l'abjection des journaux
+ domestiqués. A la mort du tant regretté Émile Waxweiler, les feuilles
+ censurées relatèrent sa vie et ses occupations comme directeur de
+ l'Institut de Sociologie et comme professeur à l'Université de Bruxelles;
+ elles parlèrent de ses ouvrages et de ses cours d'Extension; mais de tout
+ ce qu'il accomplit pendant la guerre, pas un mot; ses deux livres, <i>La
+ Belgique neutre et loyale</i> et <i>Le Procès de la Neutralité belge</i>, ne sont
+ pas même mentionnés: silence d'autant plus significatif que ces ouvrages
+ sont parfaitement connus en Belgique; le premier y a même été réimprimé
+ (voir p. 8).
+</p>
+<p>
+ Enfin, dernier degré de l'avilissement, <i>Le Bruxellois</i> publie
+ journellement le nom et l'adresse des jeunes gens qui sont soupçonnés
+ d'avoir passé la frontière pour aller s'enrôler dans l'armée belge.
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p>
+ A côté des feuilles qui se disent libres de toute attache avec
+ l'ennemi,—et qui sont par conséquent les plus dangereuses,—il en
+ est qui sont directement inspirées ou rédigées par des créatures de
+ l'Allemagne. Citons parmi les quotidiens qui se vendent à Bruxelles:
+ <i>L'Information, De Gazet van Brussel, Het Vlaamsche Nieuws</i> (d'Anvers),
+ <i>De Vlaamsche Post</i> (de Gand). <i>La Libre Belgique</i> (nos 45 et 46) a donné
+ quelques indications au sujet de ce dernier journal (plus communément
+ appelé <i>De Vlaamsche Pest</i>) <a href="#note-22"><small><sup>22</sup></small></a>.
+</p>
+<a name="note-22"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>22</u></sup> [ Voir aussi <i>Comment les Belges résistent</i>..., p. 318.]
+</p>
+<p>
+ <i>De Vlaamsche Post</i> a succombé au printemps de 1916. Auto-intoxication
+ probablement.
+</p>
+<p>
+ Voici un détail intéressant relatif aux journaux allemands d'expression
+ belge. Par jugement rendu le 25 juin 1915, le tribunal de première
+ instance de Bruxelles a déclaré qu' «il n'existe plus actuellement, en
+ Belgique, de journaux belges, les feuilles paraissant depuis l'occupation
+ étrangère sous la censure allemande ne pouvant prétendre à ce titre».
+ Le jugement a paru au complet dans le n° 35 de <i>La Libre Belgique</i> mais
+ celle-ci l'avait déjà commenté dans son n° 34:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Il n'y a plus de journaux belges en Belgique.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le tribunal de première instance de Bruxelles, répondant à un plaideur qui
+ demandait l'insertion d'un jugement dans des journaux «belges», vient
+ de proclamer: «Il n'y a plus en Belgique de journaux «belges», depuis
+ l'occupation allemande, <i>les feuilles qui paraissent quotidiennement dans
+ le pays ne méritant pas ce titre <a href="#note-23"><small><sup>23</sup></small></a></i>.»
+</p>
+<a name="note-23"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>23</u></sup> [ Cet article, qui nous parvient en dernière heure, est
+ forcément incomplet. Ce jugement, important à plus d'un point de vue,
+ a été précédé d' «attendus» remarquables. <i>La Libre Belgique</i>, qui ose
+ revendiquer le titre de journal; «belge», est disposée à faire exception
+ dans ce cas à la règle qu'elle s'est imposée de ne pas accepter
+ d'annonces, et d'insérer le prononcé du jugement <i>in extenso</i> à titre de
+ «réparation judiciaire». (Pour conditions, s'adresser dans nos bureaux,
+ aux heures habituelles.) Si, contre toute attente, notre journal n'avait
+ pas l'honneur de cette insertion, nous nous verrions obligés de mettre
+ sous les yeux de nos lecteurs le prononcé tel que notre sténographe l'a
+ pris à l'audience.]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Justement pensé et exprimé en termes excellents. Mais que vont dire ces
+ bons journaux qui ont accepté la censure de l'autorité allemande, dont ils
+ sont devenus les instruments serviles? Gageons qu'ils ne vont pas cesser
+ pour cela d'inonder le pays de leurs intéressants numéros. Ne faut-il pas
+ encaisser de beaux billets de mille? Quant à servir la cause patriotique,
+ c'est bien le cadet des soucis des rédacteurs de ces tristes papiers. Le
+ pis est qu'ils font un mal énorme, car ils trompent le pays sur la réalité
+ des événements. Les communiqués allemands, autrichiens et turcs s'y
+ étalent avec la complaisance que l'on sait, tandis que les communiqués des
+ Alliés sont falsifiés, tronqués de façon à en élaguer le plus possible
+ les éléments favorables. Que dire des articles tendancieux, des nouvelles
+ habilement présentées, de ces lignes perfides par lesquelles, délibérément
+ et sans souci du mal qu'ils causent, ces consciencieux journalistes
+ s'évertuent à semer l'erreur et le découragement?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Belle besogne, en vérité! Ces gens-là jouent un rôle méprisable, indigne,
+ leurs productions devraient être conspuées, mises à l'index par tous; ils
+ ne perdront, en tout cas, rien pour attendre et nous leur promettons, au
+ jour de la libération prochaine, un magistral coup de balai.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 34, juillet 1915, p. 3, col. 2.)
+</p>
+<p>
+ L'Allemagne aurait-elle honte de laisser voir à l'étranger ce qu'elle a
+ fait des journaux domestiqués? Toujours est-il que leur exportation est
+ défendue à partir de novembre 1915:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Arrêté.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Par ordre du Gouvernement général allemand, les restrictions suivantes
+ entreront immédiatement en vigueur pour ce qui concerne l'expédition par
+ la poste de journaux, de revues, de livres et de musique.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'expédition par la poste des journaux n'est autorisée dans les limites du
+ Gouvernement général et à destination des pays neutres admis jusqu'ici au
+ service postal avec la Belgique: le Danemark, le Luxembourg, la Hollande,
+ la Suisse, la Suède et la Norvège, que:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ a) Si l'envoi est fait par l'éditeur ou l'imprimeur du journal ou de
+ la revue en question; b) si les envois sont adressés aux autorités
+ allemandes, à des fonctionnaires ou à des militaires allemands ou s'ils
+ sont expédiés par ceux-ci.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Aucun autre envoi de journaux ou de revues ne pourra se faire par la poste
+ dans les limites du Gouvernement général.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Est exclu également du service postal tout échange de musique et de livres
+ avec les pays neutres susmentionnés.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pour les correspondances avec l'Allemagne et les pays alliés à
+ l'Allemagne—l'Autriche-Hongrie, la Bosnie-Herzégovine et la Turquie—il
+ n'est apporté aucun changement. On pourra, par conséquent, continuer
+ à envoyer dans ces pays, par la poste, des journaux, des revues, des
+ imprimés et de la musique, sans aucune restriction. De même, les journaux
+ que l'on se fait envoyer par abonnement postal ne sont nullement compris
+ dans les restrictions susmentionnées, aussi bien pour le service a
+ l'intérieur de la Belgique que pour la correspondance de la Belgique avec
+ les autres pays.
+</p>
+<p>
+ Ce qui est remarquable, c'est que l'Allemagne a honte de montrer qu'elle
+ a honte. Cet arrêté, en effet, n'interdit pas franchement l'expédition
+ de journaux: «l'envoi doit être fait par l'éditeur ou l'imprimeur».
+ Seulement, comme on ne peut pas s'abonner à ces feuilles,—aucune
+ condition d'abonnement n'y est indiquée,—vous voyez que cela correspond à
+ une défense absolue.
+</p>
+<p>
+ Disons encore que, depuis mars 1916, on peut se procurer librement à
+ Bruxelles un journal soi-disant belge et indépendant, <i>La Belgique
+ indépendante</i>, publié à Genève. Sa vente est autorisée en Belgique par les
+ Allemands, et les journaux d'outre-Rhin lui font de fréquents emprunts: ce
+ double châtiment est plus que suffisant; ne l'accablons pas davantage. <i>La
+ Belgique indépendante</i> a cessé de paraître en mai 1916.
+</p>
+<p>
+ Plusieurs journaux allemands d'expression belge servent à la propagande
+ allemande à l'étranger. Ainsi, <i>De Gazet van Brussel</i> est régulièrement
+ introduit en Hollande par les soins de l'autorité occupante. Quant au
+ <i>Bruxellois</i> qui est envoyé gratuitement en Suisse, il y soulève le dégoût
+ général (<i>L'Impartial de Délémont</i>, 1er juin 1916, cité par <i>L'Écho
+ belge</i>, 15 juillet 1916).
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>4. Les journaux hollandais tolérés en Belgique.</b>
+</p>
+<p>
+ Nous recevons aussi quelques journaux hollandais dont la germanophilie
+ offre toute garantie. Le plus lu, et le plus anciennement toléré, est
+ <i>Nieuwe Rotterdamsche Courant</i>. Mais même lui renferme souvent des
+ articles dont la lecture ne peut pas être permise aux Belges, et ces
+ numéros-là, qui sont précisément les plus intéressants, sont arrêtés
+ par la censure. Il y a ainsi chaque mois une dizaine ou une douzaine de
+ numéros qui ne peuvent pas être distribués à Bruxelles. De plus, en avril
+ et en mai 1915, de nombreux numéros admis à la vente étaient passés au
+ caviar. Nous donnons la reproduction d'un article rendu illisible, à la
+ colonne 3, page 2, feuille B, de l'édition du matin du 10 mai 1915, et la
+ reproduction du même article dans le journal vendu en Hollande (<a href="#PL13">pl. XIII</a>).
+ Voici la traduction de l'article noirci:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Le chlore.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Londres, 9 mai (Reuter).—Le «témoin oculaire» au quartier général
+ britannique (en France et en Flandre) donne dans son plus récent compte
+ rendu des dernières opérations aux environs d'Ypres, le récit de la façon
+ dont un officier prussien fut fait prisonnier, puis amené derrière les
+ lignes, où quelques soldats anglais, mis hors de combat par les gaz
+ asphyxiants, agonisaient en faisant de pénibles efforts d'inspiration.
+ L'officier prussien s'arrêta, éclata de rire et, montrant les hommes
+ étendus par terre, demanda: «Comment trouvez-vous cela?» Le «témoin
+ oculaire» termine ainsi son récit: La vue de camarades, empoisonnés par
+ les gaz, qui gémissent et se contractent de douleur, et qui se tordent
+ en agonie, comme de la vermine empoisonnée, a produit chez les soldats
+ anglais une exaspération qui sera partagée, espérons-le, par tout le
+ royaume britannique; elle fera que nous ne nous reposerons pas avant
+ d'avoir obtenu satisfaction complète contre ceux qui portent la
+ responsabilité de ces horreurs!
+</p>
+<p>
+ Comprend-on maintenant le besoin qu'éprouvent les Belges de journaux non
+ censurés?
+</p>
+
+<h2><a name="2H_4_2"></a>
+ II<br><br>
+
+
+ COMMENT LES BELGES SE COMPORTENT EN BELGIQUE
+</h2>
+<HR WIDTH="50%">
+
+<p>
+ Nous allons maintenant comparer l'attitude des Belges avec celle des
+ Allemands. Aux emprunts que nous ferons à nos prohibés, nous n'ajouterons
+ que les quelques mots indispensables pour faire comprendre au lecteur la
+ façon de penser de nos compatriotes et l'effet produit sur eux par la
+ presse clandestine.
+</p>
+<p>
+ Nous examinerons successivement la confiance dans la victoire, l'aversion
+ pour les Allemands, l'union morale des Belges et leur esprit patriotique.
+</p>
+<h3>
+ A. <i>LA CONFIANCE DANS LA VICTOIRE FINALE</i>
+</h3>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>1. La marche des opérations militaires.</b>
+</p>
+<p>
+ Nous venons de voir combien peu de créance méritent les communiqués
+ officiels allemands au sujet de la guerre. Heureusement que les journaux
+ étrangers et les petites feuilles dactylographiées nous servaient
+ d'antidote aux télégrammes Wolff. De temps en temps nos prohibés donnent
+ des aperçus d'ensemble sur la situation. Inutile de les signaler en
+ détail, car des chroniques de ce genre perdent tout de suite leur intérêt.
+</p>
+<p>
+ Chaque fois que l'armée allemande reçoit une raclée, les autorités
+ s'empressent de faire afficher des «nouvelles authentiques», par exemple
+ lors de la bataille de la Marne<a href="#note-24"><small><sup>24</sup></small></a>; de la bataille d'Ypres et de
+ l'Yser<a href="#note-25"><small><sup>25</sup></small></a>, de la bataille de Champagne (voir p. 31). De plus, elles ont
+ soin de mettre les Belges en garde contre les «fausses nouvelles» données
+ par les prohibés. Nous avons déjà reproduit une affiche datant de la
+ bataille de la Marne (p. 27). Voici celle de la bataille de la Somme, en
+ juillet 1916:
+</p>
+<a name="note-24"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>24</u></sup> [ Voir <i>Comment les Belges résistent</i>..., p. 221, 222.]
+</p>
+<a name="note-25"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>25</u></sup> [ <i>Ibid</i>., p. 220, 222.]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Une fois de plus, on profite de l'offensive des forces franco-anglaises,
+ secondées par des troupes jaunes, brunes et noires, pour répandre des
+ bruits fantastiques et dénués de tout fondement, annonçant que les troupes
+ allemandes vont évacuer la Belgique. Le but de ces agissements est des
+ plus évidents. On veut inquiéter la population et, en se basant sur la
+ prétendue incertitude que présenterait l'avenir proche, détourner les
+ habitants de leurs travaux réguliers qui sont la condition <i>sine qua
+ non</i> de l'ordre public et de la satisfaction personnelle. Des meneurs
+ impardonnables, s'adressant à des ouvriers, qui, après un chômage plus
+ ou moins long, gagnent de nouveau bien leur vie, ont même essayé de les
+ décider à abandonner l'ouvrage.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ainsi que je l'ai déjà fait précédemment, en de semblables occasions,
+ je mets encore une fois les habitants travailleurs et raisonnables
+ formellement en garde, dans leur propre intérêt, contre ces faux bruits et
+ contre les menées tendant à troubler leur gagne-pain régulier. Un
+ avenir proche montrera combien j'étais en droit d'adresser ce nouvel
+ avertissement à la population.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les autorités placées sous mes ordres ont été chargées de rechercher les
+ propagateurs de fausses nouvelles et de les punir sévèrement. J'engage
+ ceux qui, parmi les habitants, font preuve de clairvoyance et de zèle dans
+ le travail à ne pas cesser de croire que, secondé par mon administration,
+ je m'efforce toujours, tout en tenant compte des autres missions qui
+ m'incombent, de veiller mieux au bien-être du territoire qui m'est confié
+ que ceux qui excitent à la haine et à la résistance, et dont je ne
+ tolérerai pas les agissements.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>L'Echo belge</i>, 4 août 1916, p. 1, col. 3.)
+</p>
+<p>
+ Tout le monde sait à l'étranger que les Allemands n'hésitent jamais à
+ mentir pour cacher leurs pertes. En Belgique, on est également au courant
+ de cette manoeuvre. Témoin l'entrefilet suivant qui relate les pertes
+ subies par les belligérants lors des combats sur l'Yser et l'Yperlee en
+ mai 1915: Steenstraate, Het Sas, la ferme Saint-Julien, Zonnebeke, les
+ Nonneboschen, Zillebeke, la hauteur 60, Fresenberg, etc.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Les pertes à l'Yser.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ De notre correspondant particulier à la «Kommandantur»:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans une lettre adressée par le gouverneur baron von Bissing à???,
+ et qui, par un heureux hasard, est tombée entre les mains de notre
+ correspondant particulier, il fait part des pertes qui ont eu lieu à
+ l'Yser, du 1er au 11 mai. Elles se répartissent comme suit:
+</p>
+
+<table cellpadding="0" cellspacing="10" border="0"
+ style="text-align: left; width: 740px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 10%; text-align: left; font-size: 12pt; font-family: serif;">
+Belges<br>
+Anglais<br>
+Français<br><br>
+
+TOTAL<br><br>
+
+Allemands
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 10%; text-align: right; font-size: 12pt; font-family: serif;">
+7.000<br>
+17.000<br>
+31.000<br><br>
+
+55.000<br><br>
+
+138.000
+
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 80%; text-align: left; font-size: 12pt; font-family: serif;">
+tués, blessés, prisonniers ou disparus.
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+<br>
+
+<p CLASS=CIT>
+ Cher Baron, croyez-moi, soyez prudent à l'avenir, défiez-vous de tous et
+ surtout de vous-même. Merci pour vos renseignements.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 22, mai 1915, p. 4, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ Voici un relevé encore plus significatif. Il est relatif à la «grande
+ victoire navale allemande du Jutland». N'oublions pas que l'autorité
+ allemande a avoué qu'elle avait, «pour des raisons militaires», caché la
+ perte du <i>Rostock</i> et du <i>Lützow</i>.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Pour qu'on croie les communiqués allemands.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'<i>Algemeen Handelsblad</i> du dimanche 4 juin a été autorisé—enfin!—par la
+ <i>K. K. Censur</i> à nous apporter le relevé des pertes subies par les flottes
+ dans le grand combat naval du 31 mai.
+</p>
+
+<table cellpadding="0" cellspacing="30" border="0"
+ style="text-align: left; width: 740px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: left; font-size: 12pt; font-family: serif;">
+
+<center>PERTES ANGLAISES</center>
+Queen Mary<br>
+Indefatigable<br>
+Invincible<br>
+Defence<br>
+Black Prince<br>
+Warrior<br>
+7 torpilleurs
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 25%; text-align: right; font-size: 12pt; font-family: serif;">
+<br>
+26.000<br>
+18.750<br>
+17.000<br>
+14.600<br>
+13.500<br>
+13.500<br>
+7.500<br>
+_______<br>
+10.850
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 30%; text-align: left; font-size: 12pt; font-family: serif;">
+<center>PERTES ALLEMANDES</center>
+Pommern<br>
+Wiesbaden<br>
+Frauenlob<br>
+Type Kaiser (1 cl.)<br>
+Type Kaiser (1 cl.)<br>
+Derfflinger<br>
+Lützow<br>
+Elbing<br>
+6 torpilleurs
+
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: right; font-size: 12pt; font-family: serif;">
+<br>
+13.200<br>
+2.715<br>
+2.715<br>
+24.700<br>
+24.700<br>
+28.000<br>
+28.000<br>
+4.000<br>
+5.700<br>
+_______<br>
+133.730
+ </td>
+
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p CLASS=CIT>
+ C'est une grosse perte pour la flotte allemande, qui a remporté la
+ victoire... en fuyant.
+</p>
+<p> CLASS=CIT
+ <i>In fuga salus</i>, dit une vieille devise. Les Boches pourront la mettre au
+ point: <i>In fuga victoria... wisewis boum boum</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>Revue hebdomadaire de la Presse française</i>, n° 58, p. 336.)
+</p>
+<p>
+ A qui d'ailleurs ferait-on croire que l'Allemagne est victorieuse
+ lorsqu'on voit les interminables trains de blessés qui traversent notre
+ pays et surtout lorsque l'Allemagne appelle sous les armes les fils
+ d'Allemands devenus Belges!
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Les Allemands contre les naturalisés belges.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Excellence,
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ De nombreux jeunes gens, nés de parents allemands sur le sol belge,
+ viennent d'être appelés au service de l'armée allemande, les uns à
+ Verviers, les autres à Bruxelles, dans l'arrondissement de Nivelles,
+ dans la province de Luxembourg, ailleurs encore. On leur a signifié, au
+ <i>Meldeamt</i>, que, nonobstant leur option pour la nationalité belge, ils
+ n'avaient pas perdu la nationalité allemande et que, en conséquence,
+ ils devaient le service militaire à l'Allemagne. On les a soumis séance
+ tenante à un examen médical et on leur a délivré un congé provisoire en
+ attendant que les autorités militaires d'Aix-la-Chapelle décident de
+ leur affectation. Il est donc à craindre que l'Allemagne se dispose à
+ incorporer dans ses armées tout sujet belge propre au service dont elle
+ croira pouvoir établir la filiation allemande.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ De telles mesures ont naturellement provoqué la plus profonde émotion dans
+ toutes les classes de la population, et nous ne faisons que traduire le
+ sentiment public en transmettant à Votre Excellence la protestation de nos
+ compatriotes.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A différentes reprises, Votre Excellence a énergiquement démenti, en
+ les traitant d'inventions malveillantes, les bruits qui prêtaient au
+ Gouvernement allemand l'intention de ranger sous ses drapeaux des sujets
+ du territoire occupé; il y a peu de jours encore, Votre Excellence a cru
+ devoir recourir à la presse pour renouveler ses déclarations les plus
+ rassurantes. Et voici qu'au même moment, les convocations sont lancées,
+ jetant l'alarme dans les familles, semant le trouble parmi nos concitoyens
+ habitués à ne faire aucune distinction entre les Belges, les Belges
+ d'origine, et les Belges d'adoption.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pour justifier la levée à laquelle on procède, on allègue que les
+ naturalisés en général, et les naturalisés par option en particulier,
+ posséderaient deux nationalités: leur ancienne et leur nouvelle; que les
+ fils d'Allemands ayant opté pour la Belgique n'en auraient pas moins
+ conservé leur qualité d'Allemand, au regard de la loi allemande, et qu'à
+ ce titre 1'Allemagne aurait le droit de les enrôler.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il n'appartient pas aux soussignés de prendre parti entre ceux qui
+ professent cette opinion et ceux qui soutiennent que la loi de l'Empire du
+ 23 juillet 1913, entrée en vigueur le 1er janvier 1914, ayant rompu avec
+ le système de la double nationalité, a frappé virtuellement de caducité le
+ système antérieur.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La question n'est pas là.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ce n'est pas une question de droit interne, mais une question relevant
+ exclusivement du droit public. Il ne s'agit pas seulement du droit des
+ États qui sont liés par des actes contractuels.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les lois qui régissent les rapports entre l'Allemagne et le territoire
+ belge occupé sont les conventions internationales de 1899 et 1907, signées
+ à La Haye et ratifiées tant en Allemagne qu'en Belgique. Ce sont ces
+ traités qu'il y a lieu d'interroger; c'est à eux de répondre et de dicter
+ la solution dans le conflit angoissant qui agite l'opinion publique.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Or, en vertu de l'article 45 du règlement annexé à la quatrième
+ Convention, l'occupant est tenu de respecter, sauf empêchement absolu, les
+ lois en vigueur dans le pays occupé. Les lois relatives à la matière qui
+ nous occupe, c'est-à-dire l'acquisition et la perte de la nationalité
+ belge du 16 juillet 1889 et du 8 juin 1909, ont consacré en l'étendant le
+ droit d'option inscrit dans l'article 9 du Code civil. Ces lois n'ont
+ subi depuis l'occupation qu'une seule restriction: celle décrétée par les
+ ordonnances de Votre Excellence du 21 octobre 1915 et du 15 avril 1916,
+ en vertu desquelles «les dispositions des lois belges établissant que la
+ qualité de Belge peut s'acquérir par une déclaration faite à cette fin
+ devant l'autorité compétente sont mises hors de vigueur». En suspendant
+ l'effet de ces déclarations, pour l'avenir, les arrêtés précités ne
+ portent et n'ont voulu porter atteinte aux droits acquis de ceux qui les
+ ont faites antérieurement et qui, de ce fait, sont et restent assimilés
+ aux nationaux.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ D'autre part, l'article 23 du même règlement «interdit à un belligérant de
+ forcer les nationaux de la partie adverse à prendre part aux opérations
+ de guerre contre leur pays, même dans le cas où ils auraient été à son
+ service avant le commencement de la guerre».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cette défense couvre donc en territoire occupé tous les nationaux, y
+ compris les assimilés, qui ont obtenu la qualité de national avant la
+ guerre; elle les protège contre l'incorporation dans les forces armées de
+ l'occupant. Cette règle, solennellement inscrite dans la législation de
+ l'Allemagne en vertu de la loi de ratification, est donc obligatoire pour
+ elle, et l'incorporation des nationaux belges dans l'armée allemande se
+ heurte à une impossibilité légale.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'impossibilité morale n'est pas moins flagrante. Aucun intérêt, aucune
+ affection n'a déterminé les naturalisés belges à réclamer une place dans
+ l'armée allemande, ni à l'ouverture des hostilités, ni à aucun moment
+ de leur vie. La nouvelle loi de l'Empire du 22 juillet 1913 les répudie
+ justement pour cette raison, parce qu'ils ont renoncé à une patrie pour en
+ adopter librement une autre. Jamais l'Allemagne n'a revendiqué ces jeunes
+ gens pour elle, jamais elle n'a requis d'eux l'exécution de leurs devoirs
+ civiques, jamais elle ne leur a offert la protection des citoyens
+ allemands. L'Allemagne les a traités en étrangers et elle est devenue pour
+ eux l'Étranger. Comment, au moment d'une guerre entre elle et la Belgique,
+ à l'heure où se dresse pour les citoyens de chaque État belligérant le
+ devoir suprême de servir sa patrie et de se sacrifier pour elle, comment
+ l'Allemagne en viendrait-elle à contraindre nos fils d'adoption à trahir
+ le pays où ils sont nés, où ils ont grandi, fondé une famille, choisi leur
+ carrière, installé le siège de leurs affaires, fixé leur foyer sans esprit
+ de retour? Ils y ont été miliciens, électeurs, gardes civiques, et y ont
+ prêté serment de fidélité au Roi, à la Constitution, aux lois du peuple
+ belge dans l'exercice de leurs charges publiques; tout ce qui, dans
+ l'acceptation naturelle et humaine du mot, signifie la patrie, est pour
+ eux synonyme de «Belgique». Leurs souvenirs, leurs joies et les douleurs
+ de la vie, leurs amitiés, leurs intérêts, leur présent et leur avenir se
+ lient indissolublement à la Belgique qui les a traités à l'égal de ses
+ enfants et contre laquelle on les forcerait à tourner leurs armes!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Aussi la raison et le coeur s'élèvent également contre une mesure qui fait
+ violence aux sentiments les plus intimes et les plus sacrés, et nous
+ ne doutons pas que Votre Excellence nous aura déjà devancés auprès du
+ Gouvernement impérial pour obtenir que cette extrémité soit épargnée à
+ tant de familles déjà si éprouvées.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Confiants dans la haute intervention de Votre Excellence, nous la prions
+ d'agréer l'assurance de notre considération la plus distinguée.
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+ MILES.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 88, septembre 1916, d'après <i>L'Écho belge</i>, 25
+ septembre, p. 2, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ Il est bon de faire remarquer qu'à diverses reprises l'autorité allemande
+ nous avait assuré que jamais des Belges ne seraient incorporés dans
+ l'armée allemande. Voir par exemple l'affiche du 26 janvier 1915:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Avis.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ces temps derniers, des personnes aptes au service militaire ont essayé,
+ à différentes reprises, de traverser secrètement la frontière hollandaise
+ pour rejoindre l'armée ennemie.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Par conséquent, je décide ce qui suit:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 1° Toutes les faveurs en vigueur pour la circulation dans les zones
+ limitrophes à la frontière sont supprimées pour les Belges aptes au
+ service militaire;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 2° Les Belges qui essaient, malgré la défense, de franchir la frontière
+ vers la Hollande, s'exposent au danger d'être tués par les sentinelles à
+ la frontière. Les Belges aptes au service militaire, capturés dans ces
+ conditions, seront punis et envoyés en Allemagne comme prisonniers de
+ guerre;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 3° Quiconque aidera ou favorisera le passage défendu en Hollande d'un
+ Belge apte au service militaire sera traité conformément aux lois de la
+ guerre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ceci s'applique également aux membres de la famille du Belge apte au
+ service militaire précité, qui n'empêchent pas celui-ci de se rendre en
+ Hollande;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 4° Seront considérés comme aptes au service militaire dans le sens de cet
+ arrêté tous les Belges du sexe masculin, âgés de seize à quarante ans
+ révolus.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Tous les bruits d'après lesquels des Belges seraient incorporés dans
+ l'armée allemande ne sont que des inventions malveillantes.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Bruxelles, le 26 janvier 1915.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Le Gouverneur général en Belgique,</i><br>
+ Baron von Bissing,<br>
+ <i>Colonel Général</i>.
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>2. L'effondrement économique de l'Allemagne.</b>
+</p>
+<p>
+ On est fermement convaincu en Belgique que si même, contre toute prévision
+ raisonnable, l'Allemagne sortait militairement victorieuse de cette
+ guerre, sa ruine économique et financière la contraindrait à s'avouer
+ vaincue. Un tel dénouement, ajoute-t-on, serait le meilleur qu'on puisse
+ espérer. L'unique idéal des Alliés, n'est-il pas, en effet, d'abattre
+ définitivement le militarisme prussien? Or, supposez nos ennemis vaincus
+ sur le champ de bataille; leur caste militaire attribuera certainement la
+ défaite à une préparation insuffisante de la guerre: si l'Allemagne avait
+ consenti depuis vingt ans à des sacrifices encore plus prodigieux, elle
+ aurait remporté la victoire. Conclusion: une recrudescence du militarisme
+ en vue de la revanche prochaine. Imaginez au contraire que la victoire
+ militaire soit impuissante à assurer la victoire tout court: c'est
+ la démonstration lumineuse que dans notre civilisation actuelle la
+ supériorité militaire n'est plus une supériorité réelle; c'est la
+ condamnation de l'esprit militariste; c'est la fin de l'âge de guerre,
+ puisque la victoire ne suit plus les succès militaires.
+</p>
+<p>
+ Rien d'étonnant donc à ce que les feuilles non censurées insistent sur
+ l'affaiblissement profond et irrémédiable de 1'Allemagne.
+</p>
+<p>
+ La dépréciation du change allemand est trop évidente pour qu'elle ait
+ pu être ignorée des Belges. Lire, par exemple, l'article intitulé
+ <i>Constatations</i>, dans <i>La Libre Belgique</i>, n° 45, septembre 1915.
+</p>
+<p>
+ <i>La Soupe</i> a procédé autrement. Elle a publié des tableaux et des
+ graphiques montrant la dégringolade du mark à la bourse d'Amsterdam du 1er
+ octobre 1914 au 1er juillet 1915<a href="#note-26"><small><sup>26</sup></small></a>.
+</p>
+<a name="note-26"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>26</u></sup> [ Voir <i>Comment les Belges résistent</i>..., fig. 30.]
+</p>
+<p>
+ Une question connexe est celle des emprunts de guerre. Voici l'avis d'un
+ prohibé belge sur le troisième emprunt allemand:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Un bluffeur.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous venons de dire ce qu'il faut penser des mensonges effrontés débités
+ par le chancelier impérial au Reichstag allemand dans le discours affiché
+ sur nos murs pour notre édification.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On aurait dû, pour compléter la démonstration, y ajouter le discours de M.
+ Helfferich, ministre des Finances. Les deux font la paire; c'est malheur
+ qu'on les ait séparés.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On sait qu'il fallait enlever le vote d'un emprunt de 10 milliards de
+ marks, le troisième, et qui porte le total emprunté à 25 milliards.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Demandant tant d'argent, M. Helfferich n'a pas hésité à promettre qu'il le
+ rendrait. Il le rendra à l'aide des indemnités que l'Allemagne recevra
+ des Alliés. Pas complètement peut-être, a-t-il dit, car leur situation
+ financière est aussi fâcheuse que celle de l'Allemagne est florissante.
+ Ils sont à bout de ressources et leur crédit épuisé. Chacun sait, a-t-il
+ affirmé, que l'Angleterre a échoué dans son dernier emprunt, et quant à la
+ France, il y a beau temps que son bas de laine est vide. Mais enfin, qu'on
+ rende l'argent ou qu'on ne le rende pas, l'Allemagne n'a cure de cette
+ misère. Et puis, ajoute M. Helfferich, tout ce que possèdent les citoyens
+ allemands n'appartient-il pas à l'État? Celui-ci reprend son bien où il le
+ trouve et il en dispose à sa guise. C'est la théorie du chiffon de papier,
+ appliquée aux bons de caisse et aux billets de banque.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On eût pu répondre à M. Helfferich en lui citant les articles plus sérieux
+ de quelques spécialistes allemands réprouvant ces procédés de discussion
+ et maintenant que la situation financière en Angleterre et en France est
+ solide et saine, et qu'il ne faut pas là-dessus se payer d'illusions; on
+ eût pu lui montrer aussi, par l'exemple de la Mittelrheinische Bank, où
+ mènent les prêts à jet continu sur les mêmes gages, fond de toute sa
+ science. Il eût confondu ses contradicteurs par quelques coups de grosse
+ caisse. La sienne résonne d'autant mieux qu'elle se vide.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cependant, il met en chasse les écoliers; il leur accorde médailles et
+ diplômes pour qu'ils lui apportent tout l'or encore gardé dans leurs
+ familles. Il en a besoin pour ses paiements à l'étranger, puisque le mark
+ n'y est accepté qu'avec 35% de perte.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et, à la Bourse de Berlin, des malheureux s'entassent, spéculent avec
+ frénésie pour gagner de quoi vivre dans les mouvements de hausse menés par
+ des aigrefins. Le jour où viendra la baisse, on fermera les portes et le
+ krach sera terrible.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Où sera alors l'impudent bluffeur?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>Le Belge</i>, n° 3, septembre 1915, p. 3.)
+</p>
+<p>
+ Autre grosse difficulté, contre laquelle l'Allemagne se débat en pure
+ perte: le blocus maritime où l'enserre la flotte anglaise. <i>La Libre
+ Belgique</i> commente à ce propos des articles autrichiens et allemands:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>L'armée de la disette.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La <i>Nouvelle Presse libre</i>, de Vienne, consacre un long article au
+ discours de M. Asquith, annonçant le blocus de la faim. Le journal
+ autrichien fait un tableau tragique des conséquences du blocus pour
+ l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie. Il demande si des milliers d'innocents
+ doivent périr parce que l'Angleterre a décrété contre eux une loi
+ impitoyable; si les fabriques doivent être fermées, les ouvriers
+ congédiés, les familles en proie à de nouveaux soucis parce que
+ l'Angleterre possède la maîtrise des mers et empêche l'arrivage des
+ matières premières.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La presse allemande consacre aussi de nombreux articles dans le même sens
+ au blocus de disette et proteste en déclarant que la mesure est contraire
+ au droit de la guerre. Berlin oublie et le langage de ses hommes d'État et
+ de ses chefs militaires, et le précédent capital, celui de Paris en 1870.
+ Le <i>Vorwärts</i>, avec droiture et courage, rappelle la théorie et les faits:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Les militaires allemands ont dit souvent que «la guerre la plus
+ «impitoyable serait la plus humaine, car elle abrégerait les terribles
+ souffrances «de la guerre».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «En réalité, le moyen de guerre qui consiste à affamer est le plus ancien
+ et, jusqu'ici, le plus privilégié par le droit des gens. Autrement, il n'y
+ aurait ni siège de la guerre sur terre, ni droit de prise, de visite et de
+ blocus dans la guerre maritime.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et l'organe socialiste ajoute:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Des places assiégées peuvent être forcées à se rendre par le fait qu'on
+ les a coupées de tout moyen de communication. C'est ainsi—c'est l'exemple
+ le plus considérable de ce genre—que les millions d'habitants de Paris
+ furent, en 1870-1871, amenés au bord de la famine—femmes, enfants,
+ vieillards, malades, blessés—et contraints par là à la capitulation.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'Allemagne à son tour peut méditer l'ordonnance humoristique de son
+ premier chancelier refusant le ravitaillement à Paris à moins de
+ capitulation sans condition. «Un peu de diète, avait dit Bismarck à nos
+ négociateurs, fera plutôt du bien à la santé de Paris.» On sait, au reste,
+ que les hygiénistes allemands eux-mêmes blâment leurs compatriotes de trop
+ manger.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 8, mars 1915, p. 4, col 1.)
+</p>
+<p>
+ <i>La Libre Belgique</i> a aussi consacré un bon article général à l'épuisement
+ économique de l'Allemagne.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Le ventre, le sang, les nerfs.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Nous avons des vivres à suffisance.»<br>
+ (Bethmann-Hollweg.)<br>
+ «La situation financière est excellente.»<br>
+ (Helfferich.)<br>
+ «La force de résistance de notre peuple est inépuisable.»<br>
+ (Journaux allemands.)
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On a comparé la vie d'un peuple à la vie de l'homme. L'assimilation
+ est juste. Comme l'individu, une nation possède sa digestion: c'est
+ l'abondance de la nourriture; elle possède sa circulation: ce sont ses
+ finances; elle possède son innervation: c'est sa force de résistance.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La première condition de la santé consiste dans l'alimentation. Où en est
+ la nation allemande à cet égard? Quelle est sa situation économique? La
+ <i>Kölnische Volkszeitung</i> du 24 décembre y répond d'une façon intéressante.
+ Le froment, dit-elle, ne manque pas, ce qui n'empêche que la portion de
+ pain accordée aux habitants est rudement congrue. Les pommes de terre
+ sont en quantité assez abondante, pour qu'on en fasse une... équitable
+ répartition; mais, précisément, c'est là le hic; cette juste répartition
+ est impossible, et de là provient la disette en tubercules dans les
+ milieux besogneux; de là aussi les énormes prélèvements de pommes de terre
+ en Belgique, expédiées en Allemagne et enlevées à la nourriture du peuple
+ belge. Le lait est suffisant, poursuit le journal, pour les besoins...
+ des enfants et des malades; quant aux adultes, il leur conseille de s'en
+ abstenir. Le fromage n'existe plus qu'à l'état de souvenir! La viande est
+ en pénurie, avoue la feuille de Cologne (malgré l'expédition du bétail
+ belge), et son insuffisance provoque des «plaintes justifiées», mais elle
+ fait remarquer qu'il est très hygiénique de n'en consommer que fort peu.
+ Le bon billet! La graisse: «nous ne nageons pas dans la graisse»; les
+ provisions en sont très limitées et il importe de se les partager
+ parcimonieusement; «celui qui épargne une livre de beurre ou de graisse
+ contribue à servir la cause patriotique; celui qui, volontairement, y
+ renonce, se conforme à une nécessité de la situation». C'est bien dit,
+ mais...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais, que diable! de quoi doit donc se nourrir ce peuple allemand si
+ goulu! Rationné pour le pain (le fameux K. K.!) et pour les pommes de
+ terre, presque sevré de viande, privé de graisse, de beurre, de lait,
+ de fromage, sans compter le reste! Quel paradis, mes frères! et quelle
+ perspective de félicités futures! Il est vrai qu'il peut se gaver des
+ belles paroles de Bethmann: «Nous avons des vivres à suffisance», et de la
+ littérature des journaux; mais, substantiellement, c'est plutôt maigre! Le
+ proverbe ancien reste vrai: ventre affamé n'a point d'oreilles...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On n'accusera pas la <i>Volkszeitung</i> d'avoir assombri son tableau. On peut
+ affirmer qu'en réalité la situation économique est des plus graves en
+ Allemagne, plus grave qu'on ne le soupçonne et qu'on n'ose l'avouer. Le
+ prix des denrées alimentaires y est inabordable, gémit le <i>Vorwärts</i>;
+ c'est la disette! Mais que doit être alors la situation en Autriche où
+ le prix des aliments atteint presque le double de celui de Berlin? On
+ comprend dès lors les plaintes, les lamentations, les appels à la paix,
+ les colères populaires dans ces deux empires: combien de temps pareille
+ situation est-elle encore tolérable?
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+
+<p CLASS=CIT>
+Si la digestion souffre, la circulation n'est pas en meilleur état; le
+sang qui contient précisément les globules nummulaires, c'est-à-dire
+l'argent, perd de sa valeur et de sa force; c'est à la Bourse que les
+argentiers tâtent le pouls d'un pays et reconnaissent sa faiblesse ou sa
+vigueur. Or, voici quelques données intéressantes des Bourses d'Amsterdam
+et Rotterdam (pays neutre) qui diagnostiquent exactement l'état financier
+de l'Allemagne et de l'Autriche. Le <i>Wisselkoers</i> (le change) y indique la
+valeur qu'on attribue à l'argent de ces deux pays. La valeur nominale du
+mark allemand est de 1f25, celle de la couronne autrichienne de 1f02;
+avant la guerre, la valeur réelle correspondait à la valeur nominale.
+Examinons la dépréciation, c'est-à-dire la perte de ces monnaies durant
+la guerre; le tableau suivant est suggestif:
+</p>
+
+<table cellpadding="0" cellspacing="10" border="0"
+ style="text-align: left; width: 740px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left; font-size: 12pt; font-family: serif;">
+<br>
+Janvier 1915<br>
+Février<br>
+Mars<br>
+Avril<br>
+Mai<br>
+Juin<br>
+Juillet<br>
+Août<br>
+Septembre<br>
+Octobre<br>
+Novembre<br>
+Décembre
+
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left; font-size: 12pt; font-family: serif;">
+MARK<br>
+54,35 cents<br>
+52,90<br>
+51,20<br>
+52,25<br>
+52,22<br>
+50,85<br>
+50,67<br>
+50,32<br>
+50,62<br>
+50,62<br>
+47,00<br>
+44,10
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left; font-size: 12pt; font-family: serif;">
+KRONE<br>
+42,50 cents<br>
+41,50<br>
+41,50<br>
+39,25<br>
+39,35<br>
+38,10<br>
+37,50<br>
+37,40<br>
+36,85<br>
+35,15<br>
+34,65<br>
+30,50
+ </td>
+
+<td style="vertical-align: top; width: 400%; text-align: left; font-size: 12pt; font-family: serif;">
+
+ </td>
+
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p CLASS=CIT>
+ Le cent vaut 2c08. Le mark vaut donc, en décembre 1915, 91c53;
+ perte: 33c47, soit plus de 37%!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La couronne vaut, en décembre 1915, 63c44; perte: 38c56, soit environ 40%!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quelle chute lamentable! Plus les victoires des Austro-Allemands se
+ multiplient en 1915, plus leur dégringolade financière s'accentue:
+ bizarre! C'est l'appauvrissement du sang de la nation, c'est la ruine.
+ Et la transfusion du sang belge (les 40 millions mensuels soustraits aux
+ provinces) n'a pu empêcher le dépérissement! Après cela, que Helfferich
+ vienne clamer que «la situation est excellente», la Bourse indépendante
+ lui répond par des faits précis inattaquables.
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ La physiologie enseigne que, lorsque la nutrition est insuffisante et que
+ le sang s'anémie, le système nerveux se trouble, se déprime et se révolte;
+ la résistance organique s'effondre, et, quand le médecin se trouve devant
+ pareille déchéance vitale, il hoche la tête et jette un regard découragé
+ sur l'entourage du malade.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Chez l'Allemagne aussi les nerfs ont des dépressions et des soubresauts.
+ Gretchen a beau fermer hermétiquement les fenêtres de la chambre où elle
+ languit, la censure a beau museler la presse, l'autorité a beau empêcher
+ l'arrivée en Belgique de certains numéros des feuilles germanophiles
+ de Hollande, la vérité n'en finit pas moins par filtrer à travers les
+ interstices. La vérité, la voici: en Allemagne, le découragement confine
+ au désespoir; l'ère des émeutes y débute, avant-coureur de l'insurrection.
+ La Germanie s'étiole, sa force de résistance décline, elle se sent à bout
+ de forces. Quel encouragement pour ses soldats épuisés!
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ Hallali! la bête est atteinte, la bête est en train d'agoniser!
+ Réjouis-toi, Belgique, innocente victime, si longtemps torturée par la
+ bête! Ta délivrance est proche....
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ego.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, d'après <i>L'Écho belge</i>, 16 mars 1916.)
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>3. L'optimisme en Belgique.</b>
+</p>
+<p>
+ Tous ceux qui ont été en contact avec les Belges de Belgique ont été
+ frappés de notre bonne humeur et de notre inaltérable confiance. Relisez
+ les correspondances bruxelloises de <i>Nieuwe Rotterdamsche Courant</i> et des
+ quotidiens allemands: toutes indistinctement expriment la stupéfaction, ou
+ même l'indignation, devant l'incompréhensible attitude de la population:
+ ne voilà-t-il pas que, malgré leurs épreuves, les Belges gardent la foi
+ dans la victoire intégrale des Alliés! Légèreté, pense le correspondant de
+ <i>Nieuwe Rotterdamsche Courant</i>; aveuglement qui frise la bêtise, écrivent
+ les Allemands.
+</p>
+<p>
+ La même impression défavorable nous a été communiquée par des Hollandais
+ qui étaient venus en Belgique pendant l'occupation. «Comment pouvez-vous
+ rester gais et souriants; seriez-vous assez naïfs pour croire encore à
+ l'écrasement final des Allemands? Vous êtes donc incapables de mesurer la
+ formidable puissance militaire qui vous étreint!»
+</p>
+<p>
+ Qui plus est, des Belges réfugiés en Hollande, en Angleterre ou en France,
+ nous ont tenu à peu près le même langage. Eux aussi commençaient à douter
+ de la possibilité de réduire le militarisme allemand.
+</p>
+<p>
+ Quel est le secret de notre optimisme tenace? Est-il, comme le pensent
+ les observateurs superficiels, dans un manque de réflexion ou de saine
+ compréhension des circonstances présentes? Non pas. Il tient à nos
+ souffrances mêmes, à l'incessante tension qui nous est nécessaire pour
+ lutter pied à pied contre les exigences de l'Allemand,—à notre volonté de
+ ne pas nous laisser intimider par les menaces et les exécutions,—à
+ la claire notion que nous avons de ses faiblesses et de ses fureurs
+ impuissantes. En un mot, nous avons la foi, parce que nous agissons.
+ Celui qui risque journellement sa liberté et sa vie, n'a pas le temps
+ de s'abandonner au désespoir; et il n'y a plus en Belgique que des
+ conspirateurs qui se sentent guettés par la police allemande! Notre
+ mentalité est en somme la même que celle du soldat de première ligne
+ comparée à celle des troupiers qui se reposent à l'arrière: autant dans
+ la tranchée règnent la bonne humeur et la confiance, autant les réserves
+ broient du noir.
+</p>
+<p>
+ Cet état d'âme devait être esquissé pour faire saisir le ton des articles
+ sur notre optimisme; car la même mentalité imprégnant tous les Belges, nos
+ journaux n'en parlent naturellement pas.
+</p>
+<p>
+ Quelques mots pourtant aux rares hypocondriaques:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Aux esprits chagrins.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A tort ou à raison, vous avez des inquiétudes. Vous broyez du noir. Vos
+ affaires vont mal. Votre tranquillité en est troublée.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Je vous plains, mais je vous blâme d'aller pleurnichant. Souhaitez-vous
+ que les autres aussi deviennent inquiets, sombres et décourageants? Quel
+ avantage auriez-vous à ce résultat? Et quel profit y aurait-il pour la
+ nation?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Si vous ne trouvez pas en vous la confiance et la bonne humeur, souffrez
+ au moins que d'autres soient pleins d'optimisme. Le plus grand service que
+ vous puissiez rendre au pays, c'est de ne pas communiquer aux autres le
+ mal qui vous consume.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Avant d'agir, de parler, de geindre, de soupirer, posez-vous ces
+ questions: «A quoi bon répandre mon humeur chagrine? Cela n'améliorera pas
+ les choses. Est-il souhaitable que tout le monde soit soucieux comme moi?
+ L'optimisme, même si je le juge excessif, ne vaut-il pas mieux, pour
+ l'ensemble de la nation, que le doute et le renfrognement?» Votre réponse
+ sera: «Oui, pour supporter les épreuves présentes et futures, il vaut
+ mieux que les gens aient le coeur léger, même s'ils se nourrissent
+ d'illusions.» Eh bien, votre devoir est de vous taire et de vous isoler.
+ Car il y a en vous une contagion dangereuse pour votre prochain. Vous
+ n'avez pas le droit de troubler sa tranquillité et ce qui le soutient. Si
+ vous en usez autrement, vous faites acte de mauvais citoyen!<br><br>
+ (<i>La Vérité</i>, n° l, 2 mai 1915, p. 15.)
+</p>
+<p>
+ Voici maintenant un article de <i>La Libre Belgique</i>, où se reflète la
+ confiance générale:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Patience, endurance, persévérance et confiance.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La terrible lutte imposée à l'Europe par l'aveugle fanatisme germain
+ continue à développer ses désastreuses et lamentables péripéties avec une
+ opiniâtreté monotone qui devient chaque jour plus obsédante et semble ne
+ laisser entrevoir aucun prochain espoir d'une solution quelconque. Chaque
+ jour, on apprend que des milliers d'existences humaines ont été immolées
+ sur terre et sur mer au Moloch de la guerre, que des millions ont été
+ engloutis et détruits, ou se sont évanouis en fumée; les deuils et les
+ regrets se succèdent et s'accumulent sans qu'apparaisse à l'horizon
+ l'aurore de jours meilleurs et l'espoir d'un avenir de délivrance et de
+ paix. Loin de s'atténuer et de restreindre ses ravages le fléau s'étend
+ sur les territoires de plus en plus grands, sans qu'on aperçoive chez ceux
+ qui ont déchaîné le simoun dévastateur le moindre signe de regret et de
+ remords. Impassibles et opiniâtres, ils continuent sans arrêt à envoyer
+ des milliers de victimes à la mort, à accumuler les ruines et les
+ désolations, qu'ils cachent d'ailleurs à leurs peuples, quand ils ne
+ peuvent les présenter comme des succès ou des victoires.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nos compatriotes auraient cependant tort de tenir compte de cette
+ impassibilité des Allemands. Elle est plus apparente que réelle, elle est
+ surtout plus fausse que sincère, plus artificielle que fondée.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous ne voyons qu'une des faces de la situation, étant sous la tyrannie de
+ l'occupant qui nous interdit la connaissance de la vérité et ne permet que
+ la diffusion des informations qui lui plaisent et servent sa cause.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous n'apercevons rien des ruines commerciales et économiques de
+ l'Allemagne résultant de l'arrêt complet de sa navigation, dû au nombre
+ énorme des ouvriers envoyés au front, et du chiffre sans précédent des
+ morts et des blessés. Ceux qui ont été à Berlin et dans certaines grandes
+ villes de Prusse y ont été frappés par l'aspect lugubre des quartiers
+ ouvriers. La discipline militaire et l'orgueil germanique n'y permettent
+ pas la manifestation des sentiments populaires, mais, malgré la consigne,
+ la vérité se fait jour de plus en plus sur l'échec du plan allemand.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A part le côté russe où la victoire ne couronne pas encore le Tsar, mais
+ qui peut tenir presque indéfiniment à cause des réserves inépuisables en
+ hommes que l'Empire moscovite renferme, il est clair que la tactique de
+ Joffre et de French a, jusqu'à présent, été couronnée de succès et que
+ l'usure des forces teutonnes progresse incessamment. Il serait presque
+ impossible de calculer les pertes d'hommes et de capitaux que l'Empire a
+ subies depuis dix mois, mais il est certain qu'elles sont colossales et
+ inouïes dans l'histoire du monde. L'entrée en scène de l'Italie avec ses
+ 2 millions de soldats n'est pas faite pour améliorer la situation des
+ empires austro-germains, et l'Italie sera très probablement suivie de près
+ par d'autres nations.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il y a enfin à compter avec les «impondérables», c'est-à-dire avec la
+ conscience de l'univers qui chaque jour se prononce davantage contre
+ l'Allemagne, à cause de sa trahison envers la Belgique, de son mépris du
+ droit des gens et de sa façon abominable de faire la guerre. Les Allemands
+ eux-mêmes, en dépit de leur fanatisme chauvin, se rendront compte de cette
+ réprobation universelle. Leur folie collective ne résistera pas toujours à
+ l'évidence du sens commun. Pour eux aussi la vérité est en marche.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous devons donc avoir confiance. L'épreuve que nous subissons est longue
+ et douloureuse, mais nous avons le bon droit pour nous. Persévérons avec
+ patiente et dignité. La victoire est certaine. Nous avons cent fois plus
+ de raisons de dire comme le Kaiser: <i>Gott mit Uns—Dieu est avec nous</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ HELBÉ.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 27, juin 1915, p. l, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ Une seule chose pourrait à la longue ébranler notre courage, c'est la
+ durée imprévue de notre calvaire. Aussi est-il utile de rappeler de temps
+ en temps que, sous peine de voir recommencer la guerre dans peu d'années,
+ la lutte actuelle doit être continuée jusqu'à l'aplatissement définitif de
+ la puissance militariste allemande.
+</p>
+<p>
+ Voici, à titre d'exemple, la conclusion de l'article Guerre aux Huns
+ modernes (<i>La Libre Belgique</i>, n° 39, août 1915).
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les milliers de nos frères, de nos parents, qui sont tombés sur les champs
+ de bataille ou sous la rage de nos envahisseurs, se lèveraient de leurs
+ tombes si nous cessions la lutte avant d'avoir jugulé le monstre de la
+ guerre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ HELBÉ.
+</p>
+<p>
+ Les journaux prohibés expriment l'avis de la masse. Les personnalités
+ élevées nourrissent-elles le même optimisme? Voici quelques extraits du
+ mandement de carême de 1916, écrit par Mgr Mercier, à son retour de Rome:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Fête de Saint-Thomas d'Aquin 1916.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ MES BIEN CHERS FRÈRES,
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ ...Il y a beaucoup de choses que je ne puis vous dire. Vous me
+ comprendrez. La situation anormale que nous avons à subir nous interdit
+ de vous exposer, à coeur ouvert, tout juste ce qu'il y a en notre âme de
+ meilleur et de plus intime pour vous; ce qui, venant de plus haut et vous
+ touchant de plus près, est à moi mon plus ferme soutien et serait pour
+ vous, si je pouvais parler, votre plus puissant réconfort: mais vous ne
+ douterez pas de ma parole, vous me croirez lorsque je vous assure que mon
+ voyage a été particulièrement béni, et que je vous reviens heureux, très
+ heureux....
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vous avez eu déjà des échos, je pense, des acclamations qui, sur tout le
+ parcours de notre voyage, à l'aller et au retour, en Suisse et en Italie,
+ saluèrent le nom belge.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Supposé même, mes bien chers Frères, que l'issue finale du duel
+ gigantesque engagé, en ce moment, en Europe et en Asie Mineure, fût encore
+ incertaine, un fait acquis à la civilisation et à l'histoire, c'est
+ le triomphe moral de la Belgique. En union avec votre Roi et votre
+ Gouvernement, vous avez consenti à la patrie un sacrifice immense.
+ Par respect pour notre parole d'honneur; pour affirmer que, dans vos
+ consciences, le droit prime tout, vous avez sacrifié vos biens, vos
+ foyers, vos fils, vos époux, et, après dix-huit mois de contrainte, vous
+ demeurez, comme le premier jour, fiers de votre geste; l'héroïsme vous
+ paraît si naturel, qu'il ne vous vient pas à la pensée d'en tirer
+ gloire pour vous-mêmes: mais si vous aviez pu, comme nous, franchir nos
+ frontières et contempler à distance la patrie belge; si vous aviez entendu
+ le peuple, «l'homme dans la rue», ainsi que s'expriment les Anglais, je
+ veux dire, l'ouvrier manuel, le petit employé, la femme de la classe qui
+ peine; si vous aviez recueilli les témoignages, vivants ou écrits, de
+ ceux qui représentent, avec autorité, les grandes forces sociales, la
+ politique, la presse, la science, l'art, la diplomatie, la religion, vous
+ auriez mieux pris conscience de la magnanimité de votre attitude, vos âmes
+ auraient tressailli d'allégresse et même, je crois, d'orgueil.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les expressions les plus vibrantes du respect, de l'admiration du culte
+ pour la grandeur morale, pour la noblesse d'âme, pour la patience calme et
+ obstinée de la nation belge nous arrivaient des cités et des villages de
+ Suisse, d'Italie, d'Espagne, de France, d'Angleterre et montaient, portées
+ par l'enthousiasme, à ceux-là qui personnifient le patriotisme belge, nos
+ Souverains, le Gouvernement, le clergé, notre vaillante armée.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pour nous, les hommages que nous recevions, nous les reportions
+ constamment vers vous, car un instinct secret nous rappelait toujours que
+ c'est vous qui, par votre endurance, les méritiez et nous les attiriez....
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La conviction, naturelle et surnaturelle, de notre victoire finale est,
+ plus profondément que jamais, ancrée en mon âme. Si, d'ailleurs, elle
+ avait pu être ébranlée, les assurances que m'ont fait partager plusieurs
+ observateurs désintéressés et attentifs de la situation générale,
+ appartenant notamment aux deux Amériques, l'eussent solidement raffermie.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous l'emporterons, n'en doutez pas, mais nous ne sommes pas au bout de
+ nos souffrances.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La France, l'Angleterre, la Russie, se sont engagées à ne pas conclure de
+ paix, tant que la Belgique n'aura pas recouvré son entière indépendance
+ et n'aura pas été largement indemnisée. L'Italie, à son tour, a adhéré au
+ pacte de Londres.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'avenir n'est point douteux pour nous.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais il faut le préparer....
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Imaginez une nation belligérante, sûre de ses corps d'armée, de ses
+ munitions, de son commandement, en passe de remporter un triomphe: que
+ Dieu laisse se propager dans les rangs les germes d'une épidémie, et voilà
+ ruinées, sur l'heure, les prévisions les plus optimistes!...<br><br>
+
+ D. J. CARDINAL MERCIER,<br>
+ <i>Archevêque de Malines</i>.<br>
+ Par mandement de S. Ém. le Cardinal Archevêque:<br>
+ L. MEEUS, <i>Secrétaire</i>.
+</p>
+<p>
+ Les Allemands se fâchèrent: l'imprimeur du mandement, M. Dessain, de
+ Malines, fut condamné à un an de prison. Il est à Anrath, en Allemagne,
+ dans une prison de droit commun. Les exemplaires du mandement furent
+ saisis, et les prêtres reçurent l'ordre de ne pas en souffler mot (ce
+ qui, bien entendu, ne les empêcha pas d'en donner lecture publiquement en
+ chaire). Enfin, M. le gouverneur général élabora le monument que voici:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>La lettre de Bissing au cardinal Mercier.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Voici le texte de la lettre impudente que le Bissing vient d'adresser au
+ cardinal Mercier. Le texte en est publié, bien entendu, par les soins des
+ journaux embochés de Belgique et par ordre de la Kommandantur:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ UNE LETTRE DU GOUVERNEUR GÉNÉRAL EN BELGIQUE A S. ÉM. LE CARDINAL MERCIER
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A la suite de la lettre pastorale qui vient d'être lue dans toutes les
+ églises de l'archidiocèse de Malines, le gouverneur général en Belgique
+ a adressé, le 15 mars dernier, la lettre suivante à S. Ém. le cardinal
+ Mercier:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Je porte ce qui suit à la connaissance de Votre Éminence:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Celui qui est le plus haut placé pour veiller à la sauvegarde des intérêt
+ de l'Église catholique m'a certifié, de la manière la plus formelle et à
+ différentes reprises, qu'à son retour de Rome, Votre Éminence observerait
+ une attitude pleine de modération. En conséquence, je pouvais m'attendre à
+ ce que Votre Éminence s'abstînt des manifestations qui continuent à jeter
+ le désarroi dans l'esprit, si facile à surexciter, de la population belge.
+ Dans cette attente, je m'étais gardé de discuter avec Votre Éminence des
+ incidents provoqués par votre voyage et notamment la lettre collective des
+ évêques belges et l'abus politique que vous avez fait du sauf-conduit que
+ le Saint-Père avait sollicité pour vous permettre de vous rendre à Rome
+ dans un but purement ecclésiastique.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Votre lettre pastorale me permet de dire que non seulement vous ne
+ vous êtes pas conformé aux assurances que nous avait données la haute
+ personnalité la mieux placée pour nous les donner, mais qu'en outre vous
+ avez fait en sorte que vos rapports avec le pouvoir occupant soient plus
+ tendus que jamais. Il ne peut naturellement faire doute pour personne
+ que je n'empêcherai jamais Votre Éminence de transmettre aux fidèles les
+ communications que le Saint-Père désirerait leur faire connaître par votre
+ intermédiaire. Mais Votre Éminence se livre dans sa lettre pastorale à
+ des commentaires purement politiques, et cela, je ne puis, en aucun cas,
+ l'admettre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Je ne puis admettre que Votre Éminence, à propos de l'issue de la guerre,
+ cherche à susciter des espoirs non fondés et contraires à la réalité des
+ faits. Notamment Votre Éminence, pour appuyer ses affirmations, cite des
+ déclarations imprécises émanant de personnalités absolument étrangères
+ aux événement, et qu'il est absolument impossible de considérer comme
+ compétentes. Dans un autre passage de votre lettre pastorale, vous
+ cherchez à faire impression en disant que la décision que vous espérez
+ pourrait être amenée par la propagation de maladies épidémiques. Par
+ cette argumentation arbitraire, Votre Éminence ne peut que provoquer
+ une surexcitation nuisible dans la population si crédule, et l'amener à
+ opposer une résistance active ou passive à l'administration du pouvoir
+ occupant.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Je dois signaler, comme particulièrement intolérable, l'allusion que vous
+ faites dans votre lettre pastorale à une atteinte à la liberté religieuse
+ de la population dans le territoire occupé. Votre Éminence sait mieux que
+ personne combien cette insinuation est injuste.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans ces conditions, contrairement à la longanimité dont j'ai fait preuve
+ jusqu'à présent, je poursuivrai désormais sans hésitation toute propagande
+ politique tendant à fomenter des sentiments hostiles à l'égard de
+ l'autorité légitime du pouvoir occupant, autorité reconnue par le droit
+ des gens, même si cette propagande est fomentée sous le couvert de la
+ liberté des cultes, comme c'est d'ailleurs mon devoir de le faire, en
+ conformité avec mes décrets et en accomplissement de ma mission. Si j'ai
+ jusqu'à présent signalé à Votre Éminence, pour qu'ils fussent punis
+ suivant la discipline canonique, les écarts dont se sont rendus coupables
+ des ecclésiastiques, je m'en abstiendrai désormais. En effet, Votre
+ Éminence elle-même a donné l'exemple de l'insubordination, de telle sorte
+ que son influence est maintenant sans poids. J'ai, en outre, l'obligation
+ de rendre de plus en plus Votre Éminence moralement responsable des
+ agissements regrettables auxquels de nombreux ecclésiastiques se laissent
+ entraîner et qui attirent à certains d'entre eux des châtiments sévères.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Votre Éminence m'objectera sans doute de nouveau que j'ai mal compris
+ certains passages de sa lettre pastorale ou que je leur ai donné une
+ interprétation qui n'était pas dans sa pensée. Toute discussion de ce
+ genre devant fatalement rester stérile, je n'ai pas l'intention de la
+ reprendre. Je suis, au contraire, fermement résolu à ne plus tolérer à
+ l'avenir que Votre Éminence, abusant de ses hautes fonctions et du respect
+ dû à sa robe ecclésiastique, poursuive une propagande politique effrénée
+ qui entraînerait pour tout simple citoyen des responsabilités pénales.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Je préviens donc Votre Éminence qu'elle aura à s'abstenir désormais de
+ toute activité politique.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Agréez l'expression de notre considération distinguée.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (s.) Baron VON BISSING,<br>
+ <i>Général-colonel</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Belgique</i> [de Rotterdam], 28 mars 1916, p. 3, col. 3.)
+</p>
+<p>
+ Notre optimisme ne nous fait pourtant pas oublier combien l'heure est
+ grave et triste: on montre un visage souriant, mais au dedans chacun est
+ fort sérieux. Des visiteurs occasionnels ont pu se méprendre sur notre
+ conduite et croire que la vie mondaine se poursuivait à Bruxelles. Erreur
+ profonde: presque toutes les salles de spectacle sont fermées; les
+ estaminets eux-mêmes sont presque déserts. La lettre d'un bourgmestre,
+ reproduite par <i>La Libre Belgique</i>, donne les raisons de notre gravité
+ intime:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Plus de fêtes, fussent-elles des fêtes de bienfaisance!</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il existe à Bruxelles une catégorie de gens que la guerre n'atteint pas et
+ qui sont trop indifférents ou trop égoïstes pour en souffrir. Ce sont ces
+ gens-là qui constituent la clientèle la plus assidue des théâtres et des
+ lieux de divertissement. Il en est d'autres aussi qui se persuadent à tort
+ que la charité retirerait de l'organisation de fêtes ou de représentations
+ théâtrales des profits plus abondants. Nous dédions aux premiers comme aux
+ seconds cette lettre d'une si belle tenue et d'une si noble élévation de
+ sentiments, adressée à la présidente d'une oeuvre destinée au soutien
+ des enfants en bas âge pendant la guerre par le bourgmestre d'une grosse
+ commune de province, qui est en même temps une des personnalités les plus
+ estimées du monde politique:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «MADAME LA PRÉSIDENTE,
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Vous me demandez de vous délivrer l'autorisation écrite d'organiser une
+ fête de bienfaisance qui consistera en un concert payant.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Je vous ferai remarquer qu'il ne m'appartient pas de vous accorder cette
+ autorisation; chacun est libre d'organiser, dans un local privé, tel
+ divertissement qu'il lui plaît. Mais je ne vous cacherai pas que, si
+ pareille autorisation m'était demandée pour une fête que je pourrais
+ interdire, je n'hésiterais pas à la refuser.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Et voici pourquoi:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Si, au milieu de mes préoccupations et des tracas que me suscite
+ ma charge, une chose m'a fait du bien, c'est de constater que notre
+ population a compris la gravité et la tristesse de la situation.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Le silence s'est fait dans la ville, ininterrompu depuis plus d'un
+ an; plus de chants dans les rues, plus de réunions d'aucune sorte; les
+ sociétés de musique se sont tues; plus d'exécutions, plus de répétitions.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «J'ai senti là l'instinctive et délicate attention de l'âme populaire
+ envers ceux qui souffrent du départ d'un époux, d'un fils ou d'un frère.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Ce deuil, il faut qu'il dure jusqu'à l'heure où, notre indépendance
+ reconquise, la liberté nous sera rendue.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Aussi, j'en sais beaucoup qui souffriraient, au fond d'eux-mêmes, de
+ tout ce qui, à cette heure douloureuse, nous distrairait de nos
+ angoisses patriotiques. Donc, plus de fêtes, fussent-elles des fêtes de
+ bienfaisance.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Bien faire!», chacun en a la stricte obligation, à tous les instants, et
+ notre bourgeoisie n'y a pas manqué quand, dans des circonstances récentes,
+ elle a mis, en deux journées, 20.000 francs à la disposition des
+ malheureux, sur un simple appel fait au devoir, sans perspective d'un
+ divertissement musical.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Elle renouvellerait, s'il le fallait, ce mouvement généreux. Mais le
+ soutien de «la soupe aux petits» ne réclame plus un tel effort, et je
+ pense qu'il ne serait pas difficile de réunir les quelques centaines de
+ francs que demande la bonne marche de l'oeuvre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «D'ailleurs, si vous aviez l'appréhension du contraire, je m'empresserais
+ de vous rassurer en vous disant que j'apprécie assez l'utilité de
+ l'institution pour me charger de vous trouver, tous les mois, les
+ ressources nécessaires à son fonctionnement régulier.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Mais, de grâce, chère Madame, pas de fête! Et puis, êtes-vous certaine
+ qu'elle réussirait? N'y en a-t-il pas d'autres que moi qui auraient peur,
+ en y assistant, d'entendre, dans les intervalles des morceaux, la voix
+ lointaine du canon pour rappeler qu'il y en a, là-bas, qui ne sont pas à
+ la fête.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Veuillez agréer, etc.,»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, d'après <i>L'Echo belge</i>, 21 mars 1916.)
+</p>
+<p>
+ Il convient de rappeler que dès les premiers jours de l'occupation un
+ journal censuré, Le Belge (qui n'est pas Le Belge clandestin), refusa
+ d'insérer les réclames de théâtres, cinémas et autres divertissements;
+ mais ce journal, trop peu souple, fut bientôt supprimé.
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>4. L'esprit goguenard des Belges.</b>
+</p>
+<p>
+ Il ne suffit pas qu'une nation reste ferme et confiante devant
+ l'oppression étrangère. Il faut encore qu'elle conserve sa bonne humeur.
+</p>
+<p>
+ La contemplation journalière des casques à pointe et de la Parade-Marsch
+ n'a pas fait perdre au Bruxellois son esprit frondeur, et la «zwanze»
+ fleurit autant qu'en temps de paix. Les auteurs de <i>La Libre Belgique</i>
+ savent parfaitement que s'ils sont pris ils risquent fort d'être placés
+ devant le peloton d'exécution, car l'Allemagne ne badine pas avec le crime
+ de lèse-majesté; mais cette perspective ne les empêche pas d'envoyer les
+ Polizisten faire visite à la statue d'André Vésale ou à un W.C. (p. 11).
+ On ne se prive même pas du plaisir d'épingler un numéro de <i>La Libre
+ Belgique</i> au dos d'un soldat, qui se charge ainsi de faire de la
+ propagande gratuite pour le journal traqué.
+</p>
+<p>
+ D'innombrables plaisanteries circulent en Belgique. Écrites à la machine
+ sur un bout de papier, elles passent rapidement de main en main, laissant
+ derrière elles un large sillage d'éclats de rire. Voici quelques-unes de
+ ces anecdotes, à titre d'échantillons:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Un paysan venait chaque jour en ville avec sa charrette attelée d'un âne.
+ Le vieux landsturm, tout-venant avec 80% de gros<a href="#note-27"><small><sup>27</sup></small></a>, qui était de faction
+ à l'entrée de la ville, examine ses papiers et demande le nom de l'Ane.
+</p>
+<a name="note-27"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>27</u></sup> [ C'est la formule classique des marchands de charbon à
+ Bruxelles: leur tout-venant contient 80% de gros. On désigne ainsi le
+ landsturm (Note de J.M.)]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Mon âne! il n'a pas de nom!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Il faudra lui en donner un. Chez nous, tous les ânes ont un nom. Je
+ pourrais facilement vous en citer 93.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quelques jours plus tard:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Eh bien, dit le landsturm, avez-vous choisi un nom?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —C'est que... je n'en trouve pas de convenable.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Appelez le donc Albert.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Ah! pardon! riposte le paysan, ce serait injurieux pour mon Roi.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Oh! là! là! En voilà des scrupules! Tenez! appelez-le Guillaume!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Ah! pardon! riposte le paysan, ce serait injurieux pour mon âne.
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ Chez un paysan logent des soldats allemands. Ils ne tarissent pas en
+ rodomontades sur la puissance de leur armée, sur son triomphe certain, sur
+ les inépuisables réserves en hommes de l'Empire, sur l'excellence du pain
+ K.K., etc. Un beau matin, ils annoncent l'arrivée de 100.000 nouveaux
+ hommes sur le front de l'Yser. Le paysan se gratte la tête.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Hein! qu'en dites-vous? 100.000 nouveaux!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le paysan se gratte toujours la tête.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Mais parlez donc, insistent les Teutons, dites ce que vous en pensez!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —J'en pense, dit enfin le Flamand, que c'est trop! Je ne sais vraiment
+ plus où nous trouverons encore de la place pour en enterrer 100.000,
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ Tout au début de la guerre, ils avaient réquisitionné dans la campagne
+ de Liège un homme pour les aider à enterrer leurs morts. La besogne ne
+ manquait pas. Ils le forcèrent à les accompagner à Haelen, puis devant
+ Anvers, enfin sur l'Yser. Il était de plus en plus surmené; bientôt, la
+ déformation professionnelle aidant, il en était arrivé à ne plus faire
+ grande différence entre les morts et les vivants, et il enterrait
+ indistinctement toute la bocherie qu'il ramassait. Si quelque blessé
+ hurlait trop fort:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Je ne suis pas mort, moi!» notre Liégeois se contentait de lui lancer un
+ «oui, oui, vous dites ça!» qui coupait court à toute discussion; et le
+ Boche dégringolait au fond du trou. «R.I.P.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pourtant sa façon d'agir vint aux oreilles de l'état-major, et on le fit
+ passer en conseil de guerre; non pas tant parce qu'on désapprouvait ses
+ procédés (les blessés ne sont qu'un embarras pour une armée en campagne),
+ mais pour se donner une contenance vis-à-vis des troupes.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Est-il vrai, lui demanda-t-on d'un air sévère, que vous enfouissez aussi
+ ceux qui vous déclarent qu'ils ne sont pas morts?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Ah ouiche! répondit-il, si on les écoutait, ils ne seraient jamais
+ morts.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Devant une telle fermeté de principe, il n'y avait qu'une chose à faire:
+ on lui donna de l'avancement. C'est lui maintenant qui est préposé à
+ l'incinération des Boches dans les hauts fourneaux de Seraing.
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ Un Bruxellois causant dans la rue avec un camarade prononce à haute voix
+ le mot «canaille». Aussitôt un rhum-cognac<a href="#note-28"><small><sup>28</sup></small></a> s'avance et emmène mon
+ homme à la Kommandantur. Après avoir été gardé à la diète pendant un jour
+ ou deux, dans le grenier, le voici mis sur la sellette.
+</p>
+<a name="note-28"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>28</u></sup> [ Les policiers allemands étalent fièrement sur la poitrine
+ une large plaque brillante en cuivre jaune, avec l'inscription <i>Polizei</i>.
+ Dans les cafés, les bouteilles de liqueurs portent une plaque analogue,
+ d'où le nom de rhum-cognac donné aux policiers. (Note de J. M.)]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Vous avez parlé de canaille?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Oui.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —De qui était-il question?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —...De personne en particulier.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Si, si, vous faisiez allusion à un souverain.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —...Soit; je l'avoue; je parlais de l'empereur de Chine.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Ta ta ta! Tout le monde sait que, lorsqu'on parle d'une canaille, c'est
+ toujours de l'empereur d'Allemagne qu'il s'agit.
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ Un cabaretier voit s'attabler chez lui un piquet de landsturm. Un soldat,
+ avisant une bascule, veut se peser. «Inutile, dit le cabaretier, vous
+ pesez 92 kilos.» Vérification faite, c'est le poids. A un deuxième soldat
+ qui désire savoir s'il a bien profité de son séjour en Belgique, le patron
+ dit aussi son poids d'avance: «98 kilos.» Étonnement général: c'était tout
+ à fait juste. Bref, tous les soldats se font dire leur poids avant de
+ monter sur la bascule: 105 kilos, 89 kilos, 96 kilos, 110 kilos.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Mais, lui dit-on, comment faites-vous pour deviner si exactement notre
+ poids?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Affaire d'habitude, dit le Belge: je suis marchand de cochons.
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ M. le baron von Bissing fils, professeur à l'Université de Munich, était
+ à Bruxelles. Comme il craignait, en sa qualité d'officier allemand, de
+ s'exposer aux bombes que les aviateurs alliés pourraient lancer sur le
+ château de Trois-Fontaines, où habite son père, il était descendu dans un
+ hôtel de la place du Luxembourg. Il travaillait du matin au soir à dresser
+ la liste des pendules à expédier en Allemagne comme butin de guerre. Il
+ n'avait donc pas le temps de visiter la ville. La veille de son départ,
+ il désira pourtant faire un tour dans Bruxelles, et il s'adressa à
+ l'hôtelier: «Ne pourriez-vous pas, lui dit-il, me faire accompagner par
+ quelqu'un qui me ferait voir les curiosités... s'il y en a.» L'hôtelier,
+ flatté malgré tout d'héberger un si haut personnage, s'offrit comme guide.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les voici au coin de la rue Royale et du boulevard Botanique. M. le baron
+ jette un coup d'oeil au paysage. «Oui, dit-il, c'est pas mal; si nous
+ avions ça à Berlin, nous en ferions quelque chose de kolossal.»—Sur la
+ Grand'Place, il lorgne d'un monocle rapide l'Hôtel de Ville, la Maison du
+ Roi et les Maisons des Corporations; puis il consent à déclarer que «c'est
+ gentil; mais qu'à Berlin ils auraient fait ça en plus kolossal».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'hôtelier le mène vers le Palais de justice. M. von Bissing se promène
+ devant la façade; il admire les canons et les remparts, en sacs de terre,
+ élevés par l'armée allemande; il note soigneusement le nombre des sacs,
+ leur couleur, les inscriptions qu'ils portent, leur volume et leur poids
+ approximatif (car il prépare un important mémoire sur les fortifications
+ de campagne construites dans les villes); il examine en connaisseur les
+ débris des meubles que les soldats ont démolis dans les grandes salles
+ du Palais; il en prend un instantané destiné au <i>Livre Blanc</i> que le
+ Gouvernement impérial va publier sur le respect des monuments par l'armée
+ allemande; il fait aussi une photographie des guérites aux élégantes
+ rayures obliques et des militaires qui se tiennent devant (pour son
+ intéressant mémoire sur le sentiment esthétique chez les Allemands). Au
+ moment de partir, M. von Bissing regarde aussi le Palais; il le trouve
+ bien, quoiqu'un peu mesquin, puis il fait remarquer que «si à Berlin on
+ avait éprouvé le besoin d'avoir un Palais de justice, ce qui n'a pas été
+ nécessaire jusqu'ici, mais le deviendra peut-être lorsque la Belgique
+ sera annexée, car chacun sait combien la population belge est perfide et
+ toujours prête à accomplir des actes <i>volkerrechtswidrig</i>, on en bâtira un
+ qui sera kolossal».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Devant ce parti pris, l'hôtelier ne pousse pas plus loin la visite. Mais
+ le soir, il dépose une forte tortue de jardin dans le lit de M. le baron.
+ Quand celui-ci veut se coucher, il recule épouvanté devant l'horrible bête
+ qui gigote entre ses draps. Comme il n'est pas fort brave (il est officier
+ allemand), il se précipite sur la sonnette. L'hôtelier parait en personne.
+ «Là, tenez! dans le lit!» hurle M. von Bissing, blême de terreur. «Ça! dit
+ l'hôtelier d'un ton léger, c'est une puce, tout simplement; en Belgique
+ elles sont kolossales!»
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ Au prône de M. le curé.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Mes chers paroissiens, ce ne sont pas toujours de bons Wallons qui ont
+ habité ce pays. D'abord il y avait ici des Gaulois; puis vinrent les
+ Romains, qui introduisirent une civilisation déjà fort avancée. Ensuite
+ eurent lieu les invasions des Barbares: les Burgondes, les Alains, les
+ Huns, les Suèves, les Francs, les Normands, les Goths: d'abord les
+ Visigoths, puis les Austrogoths, et en dernier lieu les Saligoths, encore
+ appelés Salboches ou Ostroboches, qui sont les plus barbares de tous.»
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ Des soldats allemands circulent dans Bruxelles. Tout à coup, passant au
+ coin de la rue de l'Étuve et de la rue du Chêne, ils saluent militairement
+ et se mettent au pas de l'oie. «Pourquoi?» leur demande un Bruxellois. Ils
+ montrent la statue de Mannekenpis: «Von Pissing!» disent-ils.
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ Saint Pierre inspecte le corps de garde à la porte du Paradis. Arrive
+ l'âme d'un soldat allemand tué sur l'Yser.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Qui êtes-vous? demande saint Pierre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'âme fait d'abord semblant de ne pas entendre, car personne n'aime à
+ avouer sa honte; elle espère se tirer d'affaire en répétant: <i>Gott mit
+ Huns! Gott mit Huns!</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Saint Pierre, qui ne connaît pas cette nouvelle orthographe, est d'abord
+ un peu ahuri; mais il finit par poser de nouveau la question:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Qui êtes-vous?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'âme se décide enfin à répondre:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Je suis l'âme d'un soldat allemand.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Arrière, menteur! s'écrie saint Pierre; je lis chaque jour les journaux
+ publiés à Bruxelles sous la censure allemande; ils n'ont pas encore
+ annoncé la mort d'un seul soldat allemand.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'instant d'après, arrive l'âme d'un Turc tué aux Dardanelles.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Votre passeport! demande saint Pierre... Bon, vous êtes Turc...
+ Bienheureux les pauvres d'esprit! Entrez!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Je veux voir le Bon Dieu, dit le Turc.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Comme vous y allez, vous! Savez-vous bien que...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Je veux voir le Bon Dieu! Les prêtres disent que ceux qui tombent dans
+ les combats peuvent voir le Bon Dieu. Je veux donc voir le Bon Dieu!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Bien, bien... Seulement...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —C'est pas tout, ça; je veux voir le Bon Dieu!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Écoutez, dit saint Pierre, on ne peut pas voir actuellement le Bon Dieu;
+ il est un peu indisposé.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Ça ne fait rien. Je veux voir le Bon Dieu!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Mais son état est plus grave que vous ne pensez. Il est atteint du délire
+ des grandeurs: il se croit le Kaiser.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quand ces propos parvinrent aux oreilles de Guillaume II, il en fut très
+ affecté, car il a besoin du vieux Bon Dieu pour ses proclamations. Et vous
+ comprenez, si on venait à savoir que le Bon Dieu n'a pas toute sa raison,
+ son nom ne produira plus aucun effet.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ De nombreuses notes, sur le modèle de celles du président Wilson, furent
+ échangées entre la Wilhelmstrasse et le Ciel. On conclut finalement
+ l'accord que voici: chacun restera à sa place, sans chercher à s'élever
+ au-dessus de sa condition; en échange, le Bon Dieu recevra des lettres
+ patentes de noblesse et il pourra signer <i>von Gott</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pourvu, mon Dieu, que cette convention ne soit pas traitée de chiffon de
+ papier!
+</p>
+<p>
+ Pas mal de plaisanteries ont aussi paru dans les prohibés réguliers.
+ Rappelons-en quelques-unes:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Esprit Liègeois.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans un tram de Liège, trois officiers parlant français détaillent avec
+ force gestes et à voix très haute, les «cruautés» russes. Personne ne
+ prête attention à leurs dires. Cependant, avant de descendre, un paysan
+ dit bien haut à sa femme: «Je te l'avais bien dit, Bertine, les Russes ont
+ été en Belgique.» Tout le monde de rire... les officiers plus fort que
+ les autres. Et rentrés au logis, ils content à leur hôte forcé ce trait
+ d'ignorance crasse des paysans belges qui croient encore que les Russes
+ sont venus à leur secours... L'hôte a mis une heure à les détromper.<br><br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 45, septembre 1915, p. 4, col. 2.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Ponchour, Madame...</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Elle est arrivée...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Elle en a soupé du Berlin où l'on a faim, où l'Empereur—cet incorrigible
+ bavard—est tellement baba qu'il a oublié de faire, le 1er janvier, une
+ proclamation à son peuple...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Elle a pris ses cliques et ses claques et vite, vite, elle a rappliqué
+ vers Brüssel.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Elle est ici...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais qui ça? Elle?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Elle! la moitié de von Bissinge <a href="#note-29"><small><sup>29</sup></small></a>... Parfaitement. Depuis le 29
+ décembre, elle nous comble de sa présence, et ce qu'elle comble elle le
+ comble bien.
+</p>
+<a name="note-29"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>29</u></sup> [ Si von Bissinge vaut deux singes, von Bissing ÷ 2 = 1
+ singe.]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais elle a mis Son Excellence dans le plus grand embarras.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Elle n'ose pas loger rue de la Loi: elle a peur de... sauter jusqu'aux
+ étoiles... Elle n'a aucune confiance dans le château de Trois-Fontaines où
+ réside son gouverneur: elle craint des chutes... d'étoiles...
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+ Il a fallu pourtant mettre quelque part cette illustre personne.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On l'a remisée au Grand Hôtel.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le séquestre, pour recevoir ce précieux dépôt, a mis sens dessus dessous
+ tous les appartements qui donnent sur la rue Grétry.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Faute de pouvoir creuser des tranchées, il a élevé des barricades pour
+ protéger la dame, et devant les cloisons il a semé des Polizei dont les
+ plaques, frottées au tripoli, luisent comme des réflecteurs <a href="#note-30"><small><sup>30</sup></small></a>... Il a
+ éparpillé un peu partout de la police aussi secrète qu'allemande... Il a
+ planté sur le trottoir les plus «cholies» sentinelles qu'il a pu dénicher<a href="#note-31"><small><sup>31</sup></small></a>...
+</p>
+
+<a name="note-30"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>30</u></sup> [ Voir p. 95. (Note de J.M.)]
+</p>
+
+<a name="note-31"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>31</u></sup> [Si Madame le désire, on pourrait lui servir un abonnement à <i>La Libre Belgique</i>.]
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+ Von Bissing a inspecté les lieux.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans la chambre à coucher, il y avait deux lits jumeaux. Il en a fait
+ enlever un.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «C'est trop étroit pour teux, Exzellenz», a risqué avec respect le
+ séquestre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'Excellence a répondu gravement:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Che ne couge bas ici. Che couge à Schloss Trois-Fontaines. Ma femme a
+ beur des pompes. Moi, che n'ai bas beur des pompes... Che fais la pompe...
+ Ne le dites bas à ma femme, surtout, et mettez des Polizei bartout!»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et le gouverneur est parti mélancolique vers son auto grise.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On l'a entendu murmurer:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Qu'est-ce qu'elle afait pesoin de fenir à Brüssel? Quel krampon! Mein
+ Gott! Ce qu'elle tient, elle le tient pien <a href="#note-32"><small><sup>32</sup></small></a>, celle-là!»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pauvre singe!
+</p>
+<a name="note-32"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>32</u></sup> [ Voir p. 123. (Note de J.M.)]
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+ FIDELIS.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, d'après <i>L'Écho belge</i>, 14 mars 1916, et d'après
+ <i>La Belgique</i> [de Rotterdam], 17 mars 1916.)
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+
+<p CLASS=CIT>
+ L'occupant n'accorde la fourniture de pommes de terre, dans certaines
+ régions spécialement éprouvées par la famine, qu'aux gens qui «travaillent
+ pour lui».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Un récipiendaire se présente devant les Boches et se déclare prêt, pour
+ avoir des pommes de terre, à travailler pour eux, et même rien que pour
+ eux. Et le bougre paraît vraiment bien décidé.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Alors fous êtes brêt bour signer la déclarazion?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Oui, bien sûr!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Et quel est fotre médier?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Fossoyeur!...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, d'après <i>L'Écho belge</i>, 12 mars 1916.)
+</p>
+<p>
+ Les farces qui ont eu le plus de succès sont le <i>Petit Diktionnaire de
+ Boche</i> et la traduction flamande des noms de rues. La première a été
+ répandue à la fois par la dactylographie et par l'imprimerie:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Petit Diktionnaire de Boche</b>
+</p>
+<p style="text-align: center; font-size: 12pt; font-family: serif;">
+ Par le Dr KOLOSSAL KANDIDE<br>
+ (Kouronné par l'Akadémie de Kôpenick.)
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ K.—Konsonne usitée pour germaniser les mots d'origine latine et leur
+ donner une forme appropriée à la Kultur teutonne.<br><br>
+
+ K.K. (prononcez «caca»).—Komestible exkluant, pour le konsommateur, toute
+ krainte de konstipation.<br><br>
+
+ KABOCHE.—Mot dérivant par kontraction du substantif latin kaput qui
+ signifie tête, et de l'adjectif boche. Tête karrée, dont les parois sont
+ parfaitement imperméables et dont le kôté facial ne présente aucune espèce
+ de physionomie, sauf à l'heure de la soupe.<br><br>
+
+ KABOTIN.—Voir le mot: Kaiser.<br><br>
+
+ KAFARD.—Espion allemand. Mouchard de
+ Boche.<br><br>
+
+ KAKOPHONIE,—Effet musikal produit sur des oreilles non kultivées,
+ par l'exécution des oeuvres de Richard Wagner.<br><br>
+
+ KAISER.—Bipède amphibie, de l'ordre des karnassiers, tribu des
+ Hohenzollern. Sur terre, ses moeurs sont celles des grands félins; sur
+ mer, celles des squales. Cet animal, à l'état libre, est extrêmement
+ prolifique, mais tout fait espérer qu'il ne se reproduit pas en kaptivité.
+ Par suite de la chasse particulièrement active dont cette espèce est
+ actuellement l'objet, elle tend à disparaître komplètement du monde
+ civilisé.<br><br>
+
+ KALAIS.—Ville konvoitée (Voir le mot: <i>Kalendes grecques</i>).<br><br>
+
+ KANARD.—Produit volatil fabriqué en grosses kantités par la Maison Wolff,
+ Berlin; très assimilable pour les estomaks teutoniques, provoque des
+ nausées chez les neutres.<br><br>
+
+ KATHÉDRALE.—Cible pour les obus de 420 (voir les mots: <i>Kultur</i> et
+ <i>Kristianisme</i>).<br><br>
+
+ KANNIBALES.—Se dit des gens qui mangent leurs semblables; applikable par
+ konséquent aux Boches qui ne mangent que du kochon.<br><br>
+
+ KAMARADE.—Terme s'appliquant au guerrier ennemi, lorsque celui-ci est le
+ plus fort.<br><br>
+
+ KAPOUT.—Terme définissant le sort du guerrier ennemi, lorsque celui-ci
+ est le plus faible.<br><br>
+
+ KALENDES GRECQUES.—Date présumée de l'entrée à Kalais des troupes du
+ général von Kluck.<br><br>
+
+ KAMELOTE.—Ensemble des produits de l'industrie allemande en temps de
+ paix.<br><br>
+
+ KANONS.—Ensemble des produits de l'industrie allemande en temps de
+ guerre.<br><br>
+
+ KAMBRIOLEUR.—Voir le mot: <i>Kronprinz</i>.<br><br>
+
+ KOCHONS.—Source des «delikatessen» teutonnes. Terme principal d'un
+ problème qui passionne l'Allemagne tout entière: les kochons doivent-ils
+ manger toutes les pommes de terre? Ou bien les Allemands doivent-ils
+ manger tous les kochons? Les pommes de terre pour les kochons? Les
+ épluchures pour les Teutons?...<br><br>
+
+ KONTREFAÇON.—Procédé artistique, littéraire, scientifique et industriel,
+ où s'est uniquement affirmé le génie de la race germanique.<br><br>
+
+ KRÉTIN.—Titre honorifique très recherché par les signataires du manifeste
+ dit des 93 <i>Intellectuels</i> boches.<br><br>
+
+ KRONPRINZ.—Espèce de Hohenzollern apparenté, par la forme de son bek,
+ à l'ordre des rapaces, mais se rattachant à la tribu des mammifères
+ supérieurs, en ceci qu'il a le pouce opposable aux autres doigts: cette
+ particularité lui permet de saisir et de retenir avec la plus grande
+ facilité tous les objets mobiliers.<br><br>
+
+ KRISTOF KOLOMB.—Explorateur allemand qui, sur l'ordre du Kaiser, annexa
+ l'Amérique à la Prusse et inventa l'oeuf dur.<br><br>
+
+ KOPERNIK.—Savant allemand qui, sur l'ordre du Kaiser, régla le mouvement
+ enveloppant de la terre autour du soleil et prépara l'annexion de cet
+ astre à la Prusse (1543).<br><br>
+
+ KULOT.—Se dit du résidu qui se trouve au fond du fourneau d'une pipe. Se
+ dit aussi de ce qu'il y a au fond du tuyau, quand il s'agit d'un tuyau de
+ <i>l'Agence Wolff</i>:<br><br>
+
+ KULTUR.—Vieil Heidelberg. Soulographies universitaires. Jeunesse
+ studieuse buvant à pleines bottes la bière de mars et se tailladant la
+ figure à coups de rapières. Littérature à forme de contes de nourrices
+ (<i>Niebelungen, Walkyries, Lohengrin</i>... Ballades de Schiller...
+ Divagations de <i>Faust</i>); philosophie à forme de brouillard (Leibnitz,
+ Kant, Nietzsche); arts plastiques à forme de choucroute... Kolossales
+ inventions prises à l'étranger... Chevaux kalkulateurs d'Elberfeld...
+ Kapitaine Koepenick... Gemütlichkeit et Delikatessen... Fabrication
+ intensive de petits Allemands. Expansion germanique. Exportation de
+ touristes à lunettes; viols, assassinats... Importation de pendules
+ acquises à la foire d'empoigne... Kroix de fer... <i>Deutschland über
+ Alles... Hoch! Hoch!</i> Karème; pain KK; katastrophe; kaptifs; korbeaux...
+ kapouts!<br><br>
+
+ HUNS.—Peuple pacifique et kultivé des bords de l'Oder et de la Spree,
+ dont le territoire fut envahi par des barbares appelés Belges, qui
+ détruisirent tous les monuments de kulte et de kultur, violèrent, puis
+ massacrèrent hommes et femmes, vieillards et enfants.<br><br>
+
+ HÉLAS.—Mot welsche adopté par le <i>Diktionnaire de Boche</i> après la
+ bataille de la Marne.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Soupe</i>, n° 353.)
+</p>
+<p>
+ Quant aux traductions des noms de rue, elles s'étaient propagées
+ longuement par tradition orale avant de cristalliser dans <i>La Libre
+ Belgique</i>:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>La Libre Belgique</i> a publié un petit dictionnaire à l'usage des receveurs
+ des tramways bruxellois. On s'en est beaucoup diverti: En voici quelques
+ extraits:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Rue de l'Empereur: Bloedighart-straat<a href="#note-33"><small><sup>33</sup></small></a>.<br>
+ Rue du Gouvernement Provisoire: von Bissing-straat.<br>
+ Rue du Bourgmestre: Onze Max-straat <a href="#note-34"><small><sup>34</sup></small></a>.<br>
+ Rue de Paris: Achteruit-straat <a href="#note-35"><small><sup>35</sup></small></a>.<br>
+ Rue des Comédiens: Bethmann-straat.<br>
+ Rue des Dirigeables: Kapot-straat.<br>
+ Rue de l'Éléphant: Zeppelin-straat.<br>
+ Rue des Déménageurs: Kronprinz-straat.<br>
+ Rue Meert: Kultur-straat.<br>
+ Marché aux Porcs: Boche-markt.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>L'Écho belge</i>, 15 février 1916.)
+</p>
+<a name="note-33"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>33</u></sup> [ Littéralement: rue du Coeur saignant. Rappel du télégramme
+ de l'Empereur au président Wilson où il déclare que «<i>son coeur saigne</i>».
+ A la suite de cette affiche on disait, par à peu près avec Guillaume le
+ Conquérant, «Guillaume au Coeur Saignant». (Note de J. M.)]
+</p>
+<a name="note-34"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>34</u></sup> [ Littéralement: rue de Notre Max. Le Bruxellois ne dit pas
+ «Le Bourgmestre» mais «Notre Max». (Note de J. M.)]
+</p>
+<a name="note-35"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>35</u></sup> [ Littéralement: rue de la Marche rétrograde. Allusion à un
+ jeu que les gamins de Bruxelles se donnent le malin plaisir de jouer sous
+ les yeux des soldats allemands. Ils se mettent en rang, puis le plus
+ grand commande avec l'accent à la fois guttural et aboyant des officiers
+ allemands: <i>Vorwärts! Marsch!</i> Le rang s'ébranle ou pas de l'oie.—<i>Halt!</i>
+ Arrêt brusque.—<i>Nach Paris! Marsch!</i> Ils se remettent en marche, mais à
+ reculons. (Note de J. M.)]
+</p>
+<p>
+ Les Belges ne négligent d'ailleurs jamais une occasion de se moquer de
+ leurs bourreaux. Lisez, par exemple, l'entrefilet suivant, publié par <i>La
+ Libre Belgique</i> (d'après <i>L'Echo belge</i> du 17 octobre 1916):
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Je ne lis jamais <i>Le Bruxellois</i>, cette ordure...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais j'ai tant et tant ri l'autre dimanche, en allant au bois, que je me
+ suis laissé mettre cet infect journal dans la main, par la marchande, sans
+ m'en douter...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et voici pourquoi, ce dimanche, tous les promeneurs ont été secoués d'un
+ fou rire, qui redoublait quand un officier boche s'arrêtait furieux pour
+ voir passer des cyclistes dernier cri.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Une douzaine de fervents de la bécane, après avoir respectueusement obéi
+ aux ordres de Son Excellence von Bissinge en remettant leurs bandages, ont
+ cru pouvoir, usant du peu de liberté qui nous reste, pratiquer quand même
+ leur sport favori. Ils ont donc été faire un tour de bois, en groupe. Ils
+ roulaient sans pneus, tout simplement. Ça faisait un bruit de casserole,
+ mais, à ça près, ils pédalaient vivement.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les bons types, ils avaient tous, attachée à une corde en bandoulière,
+ leur pompe. Sans doute, pour regonfler, le cas échéant, les Boches qui se
+ seraient dégonflés d'émotion. Ils pensent à tout.
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>5. Le fruit de la victoire.</b>
+</p>
+<p>
+ Copions aussi un article dans lequel on laisse entrevoir quelles seront
+ les conséquences de la guerre:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Une Belgique agrandie.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dernièrement nous avons entendu dire, non sans quelque étonnement, par un
+ homme que ses fonctions devaient précisément rendre prudent et réservé en
+ politique extérieure:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «A la conclusion de la paix, il faut qu'on rende justice à la Belgique
+ en élargissant ses frontières. La Zélande doit nous appartenir comme
+ complément de l'Escaut dont l'embouchure ne peut pas être fermée à ceux
+ qui voudraient venir nous aider à défendre Anvers.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Du côté de l'Est nous devons aussi avoir nos frontières plus logiquement
+ dessinées. Notre pays est trop petit pour sa population.» Il ajoutait:
+ «Ceux que nous annexerons seront enchantés d'être Belges.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Comme ce n'est pas la première fois que nous entendons de tels propos,
+ nous croyons utile de préciser à ce sujet ce que nous avons déjà dit dans
+ notre premier numéro-programme:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 1° Nous n'avons vu nulle part que des populations voisines aient témoigné
+ le désir d'être Belges;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 2° La Belgique a vécu heureuse et prospère depuis 1839. Elle ne peut et ne
+ doit vouloir à aucun prix et sous aucun prétexte s'annexer des territoires
+ occupés par des étrangers indifférents ou hostiles. Si nous avons fait
+ notre devoir et sauvé notre honneur en résistant à l'Allemagne qui, sous
+ de faux prétextes, voulait nous annexer, nous et notre Congo, afin de
+ nous imposer sa «Kultur» qu'elle estime supérieure à nos libertés
+ constitutionnelles, ce n'est pas une raison de nous laisser gagner par la
+ passion de la «Kilométrite», trop contagieuse, hélas! chez la plupart
+ des grandes et petites «puissances», de peur d'être amenés à devenir une
+ nuisance. Nous voulons rester neutres, perpétuellement neutres. Après
+ quatre-vingt-quatre ans de neutralité, nous venons de prouver à tous,
+ même à la nation douée de la «Kultur», que la neutralité n'est nullement
+ nuisible à la virilité. Cette preuve a généralement paru péremptoire
+ à tout le monde intelligent. Cela suffit à notre ambition, qui est
+ complètement étrangère à l'esprit et à toute envie de conquête.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Maîtres chez nous, nous entendons respecter la liberté d'autrui et n'avons
+ aucune envie de nous mêler de ses affaires, jugeant cette prétention
+ souverainement impertinente. A ceux qui voudraient nous faire adopter, en
+ la modifiant, la devise de nos voisins et nous faire dire: <i>Belgien über
+ Alles</i>, La Belgique au-dessus de tout, nous disons: Jamais; nous préférons
+ garder notre devise nationale. Nous voudrions seulement que «l'Union fait
+ la Force» devint la devise de toute l'Europe et même celle de l'univers.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et nous croyons même que ce désir d'union internationale se réaliser
+ progressivement, et nous espérons fermement que le commencement de cette
+ réalisation aura lieu à la conclusion de la paix où justice nous sera
+ rendue.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La guerre actuelle, ses désastres et ses atrocités extraordinaires, auront
+ converti l'univers à l'union. L'excès du mal aura produit une fois de plus
+ le bien.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ce qui précède ne veut pas dire que nous repousserions une rectification
+ de frontières régularisant le régime de l'Escaut ou élargissant
+ notre territoire à l'Est, mais à une double condition, c'est que ces
+ modifications seraient accomplies à l'amiable et avec l'assentiment de la
+ très grande majorité des populations intéressées.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous pensons, d'ailleurs, que pour ce qui concerne l'Escaut, une
+ convention avec nos anciens frères du Nord aboutirait au résultat désiré.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, .)
+</p>
+<p>
+ Nous voilà renseignés sur les maigres avantages que la Belgique compte
+ retirer de la victoire. Quant aux profits qu'escompte l'Allemagne,
+ ils sont exposés dans un livre de M. J. Losch, <i>Der mitteleuropäische
+ Wirtschaftsblock und der Schicksal Belgiens (Le Bloc économique de
+ l'Europe centrale et le sort de la Belgique)</i>. C'est le volume 13 d'une
+ importante collection intitulée: <i>Zwischen Krieg und Frieden (Entre la
+ guerre et la paix)</i>, publiée chez Hirzel, à Leipzig. Dans cette même série
+ ont paru notamment des ouvrages de M. Lamprecht et de M. v. Liszt. Celui
+ de M. Losch est sorti de presse en décembre 1914, donc au début de la
+ guerre. Il est l'un des premiers qui aient posé nettement le problème de
+ l'annexion de la Belgique. <i>La Soupe</i> a donné la traduction du chapitre V:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Le sort de la Belgique.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le problème belge se présente tout autrement. La question de savoir qui a
+ violé la <i>neutralité</i> de cet État doit être laissée au sentiment d'équité
+ des vrais neutres, et pour le reste abandonnée à la presse ennemie. Il
+ s'agit ici de faits réels, de considérations impartiales. Comme une
+ phraséologie onctueuse, pleine d'excuses et d'hypocrisies ne convient pas
+ aux Allemands, nous voulons déclarer sans détours: la guerre entre les
+ trois grandes puissances européennes ne se fait pas seulement en Belgique,
+ elle se fait aussi pour la Belgique.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ I. Ce que l'Angleterre a toujours craint, et essayé d'éviter (avec raison
+ à son point de vue), c'est qu'un même État possédât la côte belge de la
+ mer du Nord et la côte française de Boulogne à l'embouchure de la Somme.
+ C'est à cette préoccupation surtout que la Belgique doit, depuis 1831, son
+ existence comme État neutre indépendant: dans l'intérêt de l'Angleterre la
+ côte de Dunkerque aux bouches de l'Escaut ne devait pas appartenir à la
+ France. Cette neutralisation était pour l'Angleterre moins coûteuse et
+ moins dangereuse qu'une occupation par ses propres forces. Pour la France
+ la perte du domaine des «alluvions des fleuves français», comme certains
+ écrivains français appellent la Belgique, était douloureuse; mais il y
+ avait à cette perte une importante compensation: La Belgique était ainsi
+ soustraite à l'autorité immédiate de l'Angleterre, et elle était le seul
+ État de l'Europe où la langue française fût encore la langue officielle et
+ prépondérante.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La Belgique était acquise aux influences françaises, entre autres à
+ la politique financière, en même temps que les intérêts militaires de
+ l'Angleterre étaient saufs. La Prusse dut accepter cette solution. Il
+ valait mieux voir naître de l'époque post-napoléonienne un État-tampon
+ entre l'Angleterre et la France, qu'une forteresse anglaise sur le
+ continent, ou une absorption définitive de la région par la France. Cette
+ dernière alternative eût été d'autant plus vraisemblable que toute la
+ population de la Belgique, tant flamande que wallonne, était et est encore
+ catholique. Ainsi donc l'équilibre était établi et il subsista pendant et
+ après la guerre franco-allemande.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ II. Pourtant, il est à remarquer que cet équilibre était au fond rompu,
+ dès avant le début de la guerre, par des changements survenus dans toutes
+ les parties.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ En <i>Belgique</i> même, c'était moins la fondation de l'État du Congo (1882)
+ par Léopold II et la proclamation de souveraineté et de neutralité de
+ cet État à Berlin (1885), que son annexion par l'État-tampon <i>neutre</i>
+ (1907-1908) qui préparait d'inévitables conflits extérieurs.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le chiffre de sa population depuis sa création (3,5 millions) jusqu'en
+ 1910 avait plus que doublé (7,4 millions), la fusion des Wallons et
+ des Flamands avait non seulement échoué, mais conduit à de profondes
+ oppositions et à une violente poussée de la partie non wallonne du
+ peuple. Étant donnés ces contrastes géographiques et aussi une négligence
+ incompréhensible pour tout ce qui concerne les écoles primaires et les
+ devoirs de la politique sociale, la division des partis était arrivée à un
+ antagonisme aigu.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les <i>influences françaises</i> qui se faisaient sentir par Bruxelles sur les
+ banques, la presse et le Gouvernement étaient néfastes au point de vue
+ économique, parce qu'elles entraînaient le pays dans le monde de la
+ spéculation internationale, tandis que l'Angleterre profitait du
+ développement extraordinaire du commerce étranger, surtout du manque de
+ flotte marchande belge. Mais les changements les plus importants vinrent
+ cependant de l'Allemagne, et, à la vérité (il faut appuyer là-dessus), non
+ avec intention, ni par politique, etc., mais uniquement par le fait des
+ changements économiques survenus de part et d'autre. Il est reconnu que
+ le port d'Anvers doit son fabuleux et récent développement surtout à son
+ hinterland et au mouvement des bateaux allemands; tout aussi incontestable
+ est l'importance des commerçants allemands établis dans la ville. Mais ce
+ qui est moins connu, c'est le changement survenu récemment dans les plus
+ importantes industries belges, l'industrie charbonnière et celle du fer et
+ de l'acier.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La Belgique possède deux grands gisements houillers dans la Sambre-Meuse;
+ c'est là que sont installés les plus grandes forges et les hauts
+ fourneaux. Ils sont devenus tellement nombreux, leur domaine s'est
+ tellement étendu, qu'il n'est plus en rapport avec la production du
+ combustible. Tandis que la production du fer brut s'est élevée de 1.216
+ millions de tonnes en 1903, à 2.301 millions en 1912, et a donc presque
+ doublé, la production du charbon tombe pendant la même période de 24
+ millions de tonnes à moins de 23 millions. La valeur totale de la
+ production monte en même temps de 247 à 304 millions de marks. Il est vrai
+ que les prix des charbons sont variables, les salaires et autres frais de
+ production constituent précisément, en Belgique, un pourcentage de plus en
+ plus considérable, qui augmente d'autant le prix de revient.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Qu'on examine la valeur commerciale en millions de marks:
+</p>
+<pre>
+ IMPORTATION DE BELGIQUE EXPORTATION D'ALLEMAGNE
+ vers l'Allemagne vers la Belgique
+ 1910 1911 1912 1913 1910 1911 1912 1913
+Charbons . 5,7 5,6 5,4 4,7 49,3 59,4 79,3 90,9
+Cokes. . . . . . . (Insignifiant) 6,5 8,7 15,6 19,8
+Agglomérés . . . . (Insignifiant) 3,1 3,2 4,8 7,6
+</pre>
+<p CLASS=CIT>
+ Rien que pour ces trois produits essentiels, les importations de la
+ Belgique ont monté, dans ces quatre dernière années de 59 millions de
+ marks à 118 millions, donc exactement au double. Malgré l'accès facile de
+ la Belgique aux charbons anglais par voie de mer et par canaux, malgré
+ un certain mouvement d'exportation vers l'Allemagne, il faut reconnaître
+ qu'il s'est préparé ici une dépendance économique de la Belgique qui déjà
+ en temps de paix aurait dû faire réfléchir les hommes d'État et les hommes
+ politiques, d'autant plus qu'aucune aide n'est possible de la part de
+ la France, qui se trouve dans une situation identique, et que les
+ importations des charbons anglais pendant les trois années 1910-1912 n'ont
+ été que d'une valeur de 14,14 à 15,15 millions de marks. Il semble que
+ dans les milieux dirigeants en Belgique on n'ait prêté aucune attention
+ à ces considérations. De tels états de choses deviennent d'autant plus
+ significatifs pendant la guerre et lorsqu'il s'agit du sort économique
+ futur de la Belgique. Le Gouvernement belge, ainsi que la famille royale,
+ ont quitté le pays en emportant le trésor de l'État, l'or de la Banque
+ nationale et les matrices des billets de banque. Pendant ce temps, les
+ deux tiers au moins de la population du pays vit de vivres importés. La
+ flotte anglaise défend ces importations et le Gouvernement anglais a donné
+ officiellement comme prétexte de guerre contre l'Allemagne la protection
+ de la Belgique; c'est aussi ce qu'il a persuadé à sa population. Ainsi
+ l'Europe assiste au spectacle extraordinaire de puissances neutres comme
+ les États-Unis intervenant comme intéressés parce que l'Angleterre ne peut
+ protéger le peuple belge ni ne veut le nourrir. Au point de vue du but à
+ atteindre dans cette guerre, le concours que prêta à cette intervention le
+ gouverneur général allemand von der Goltz ne peut pas être approuvé; il ne
+ s'explique que par cette considération que l'Allemagne ne fait la guerre
+ qu'à l'État belge et à son Gouvernement peu clairvoyant, mais non à la
+ population de ce malheureux pays.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ III. De ce qui précède résultent inévitablement les faits suivants:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 1° Qu'il est impossible que tant de noble sang allemand ait été versé en
+ vain, sur le sol wallon et flamand. Ni le chancelier ni même l'auguste
+ personne de l'empereur Guillaume II ne pourraient persuader au peuple
+ qu'après la guerre la Belgique subsisterait comme elle aurait subsisté
+ si elle avait accédé à la première ou même à la seconde demande de
+ l'Allemagne: le passage libre pour ses armées;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 2° Par mesure de sécurité militaire, non seulement toute la côte belge,
+ mais aussi toutes les places fortes du pays doivent passer à l'Allemagne,
+ surtout Liège qui constitue un voisinage immédiat dangereux;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 3° La réunion artificielle des Wallons et des Flamands doit prendre fin;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 4° Le pays entier devra être incorporé au futur «bloc économique» de
+ l'Europe centrale. Avant tout, ni Anvers ni Zeebrugge ne peuvent devenir
+ des ports libres. Par le fait que la Belgique, en tant que domaine
+ douanier particulier, sera exclue du commerce international, elle ne
+ pourra plus avoir de représentation politique auprès des États qui
+ subsisteront en dehors du «bloc économique» de l'Europe centrale;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 5° Le réseau des chemins de fer de l'État tout entier, y compris le réseau
+ des postes, télégraphes et téléphones, deviendra propriété de l'État
+ allemand;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 6° La Banque nationale belge sera fermée et le pays sera soumis au régime
+ monétaire allemand.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ IV. Le sort politique de la Belgique n'est pas encore complètement réglé
+ par la réalisation de ces projets. Il ne faut absolument pas perdre de vue
+ ces objectifs économiques, car c'est par là seulement que le pays
+ pourra être soudé sûrement au «bloc économique de l'Europe centrale» et
+ constituer lui-même un «bloc économique». Si le pays subsistera encore en
+ tant qu'État politique, et de quelle façon; ce qu'il adviendra de l'annexe
+ congolaise, quelles langues seront autorisées et dans quelles limites,
+ d'autres questions encore, en elles-mêmes très importantes, sont moins
+ essentielles que les points traités plus haut.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ C'est aussi une question secondaire que de savoir si la petite région de
+ langue purement allemande, à l'est du pays, sera ajoutée aux provinces
+ rhénanes, et comment le futur Parlement sera organisé. Il faut écarter
+ l'idée d'un plébiscite exprimant les désirs de la population par suite de
+ la diversité des langues, etc. A ce propos, les observations faites par
+ exemple en Amérique sont sans objection: à notre connaissance, les Indiens
+ de l'Amérique au Nord, les habitants de Panama et des Philippines n'ont
+ pas été consultés par vote avant leur annexion.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ V. En rapport étroit avec la question des destinées de la Belgique, il y a
+ encore un point économique important. Un quart à un tiers de la population
+ belge seulement peut être nourri par l'agriculture belge. Il n'est pas
+ sage de déranger l'équilibre dans cette question si importante. De sorte
+ qu'il devient indispensable d'annexer, comme compensation, une autre
+ région, probablement à l'est ou au sud-est, dont l'apport des productions
+ économiques correspondrait au moins aux besoins croissants de la Belgique.
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ Un mot maintenant à nos coloniaux à tous crins. Ils ne sont pas
+ suffisamment convaincus de cette vérité que, pour augmenter la puissance
+ économique, il faut tout d'abord élargir le territoire en Europe même. La
+ première condition pour accroître la force coloniale, et même la force
+ maritime, est de disposer d'une base territoriale et humaine suffisante;
+ et l'inverse n'est pas vrai. Celui qui joint la Belgique à l'Europe
+ centrale aura aussi, tôt ou tard, le contrôle sur le Congo belge. Mais
+ celui qui accepterait le Congo belge sans la Belgique, n'aurait qu'un
+ cadeau des Danaïdes; il compromettrait sa sécurité personnelle, telle
+ qu'elle résulte forcément de toute la situation mondiale.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Soupe</i>, n° 411, juillet 1915.)
+</p>
+<p>
+ Très intéressante aussi la carte postale qui a été reproduite par <i>La
+ Libre Belgique</i> (<a href="#PL03">pl. III.</a>)
+</p>
+<p>
+ La comparaison des modestes désirs belges avec les exigences allemandes
+ est-elle assez instructive!
+</p>
+<p>
+ Mais l'Allemagne ne compte pas uniquement s'emparer de notre territoire.
+ Son appétit est plus grand: elle entend aussi nous enlever toutes les
+ oeuvres d'art qui lui seraient utiles. Et la Belgique, si débordante
+ d'art, possède naturellement beaucoup de choses qui feraient bon effet
+ dans les musées de Berlin, de Munich, de Dresde, etc. M. Emil Schaefer en
+ a fait l'énumération dans une importante revue d'outre-Rhin, <i>Kunst und
+ Künstler (L'Art et les Artistes)</i> Notre planche <a href="#PL06">VI</a> reproduit le début et
+ la fin de la traduction publiée par <i>La Soupe</i> <a href="#note-36"><small><sup>36</sup></small></a> (n° 293). La dernière
+ page se rapporte au retable de l'Adoration de l'Agneau Mystique,
+ des frères Van Eyck. Nous pensons que le lecteur savourera tout
+ particulièrement la note de la rédaction qui termine l'article.
+</p>
+<a name="note-36"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>36</u></sup> [ L'article a été publié en entier dans les <i>Cahiers
+ documentaires</i>, no. 37.]
+</p>
+<h3>
+ B. L'AVERSION POUR LES ALLEMANDS
+</h3>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>1: Les démonstrations individuelles.</b>
+</p>
+<p>
+ Si l'on en croyait les journalistes allemands, les sentiments des Belges
+ envers les pouvoirs occupants auraient passé par les alternatives
+ suivantes:
+</p>
+<p>
+ a) Tout au début de l'occupation, hostilité violente et non dissimulée.
+</p>
+<p>
+ b) Depuis septembre 1914 jusqu'en mars 1915, l'aversion première aurait
+ fait place a des rapports beaucoup moins aigres, parfois même assez
+ sympathiques.
+</p>
+<p>
+ c) Mais ces affirmations étaient si manifestement contraires à la
+ vérité,—que dis-je, au simple bon sens,—que les correspondants des
+ journaux en sont revenus à leur première manière, et ils ne parlent plus
+ maintenant que des regards chargés de haine que leur lancent les passants.
+</p>
+<p>
+ En réalité, notre antipathie, faite à la fois de haine et de mépris, n'a
+ jamais fléchi un instant, et nous ne l'avons jamais cachée. Loin de là,
+ nous avons eu soin de l'étaler devant eux, afin qu'ils ne puissent pas
+ feindre de se méprendre sur nos sentiments. L'un des moyens les plus
+ communément employés pour mettre en évidence notre germanophobie était.
+ de porter ostensiblement à la boutonnière, soit une médaille
+ patriotique,—soit un petit portrait sur celluloïde du Roi, de la Reine,
+ du bourgmestre Max, du cardinal Mercier, etc.,—soit une cocarde aux
+ couleurs nationales,—soit quelque autre insigne dont le sens ne prêtait
+ pas à équivoque.
+</p>
+<p>
+ Pendant longtemps, nos tyrans ne sévirent pas ouvertement contre le port
+ de ces emblèmes. Toutefois, ils agissaient en sourdine. Celui qui avait à
+ se présenter dans un bureau allemand pour un passeport ou pour un papier
+ quelconque, était prié d'enlever d'abord ces objets subversifs<a href="#note-37"><small><sup>37</sup></small></a>; quand
+ les policiers faisaient une perquisition dans un magasin, ils engageaient
+ les marchands, «dans leur propre intérêt», à ne pas exposer ces insignes à
+ la vitrine; de temps en temps, dans les trams ou aux carrefours, les mêmes
+ policiers conseillaient aux porteurs de médailles patriotiques de ne plus
+ les montrer, «afin de ne pas avoir l'air de provoquer les membres de
+ l'armée allemande»!
+</p>
+<a name="note-37"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>37</u></sup> [ Voici un alinéa de l'arrêté, signé von Huene, disant comment
+ les Anversois doivent se présenter au contrôle allemand à partir du 16
+ octobre 1916: «Pendant le contrôle il est défendu de porter des insignes,
+ de parler dans les rangs, de fumer ou de troubler l'ordre public.»]
+</p>
+<p>
+ Cette lutte sournoise se poursuivit jusqu'en juin 1915:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Arrêté.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quiconque porte, expose ou montre en public d'une façon provocatrice des
+ insignes belges ou quiconque porte, expose ou montre en public, même
+ d'une manière non provocatrice, des insignes d'autre pays en guerre avec
+ l'Allemagne ou ses alliés, est passible d'une amende de 600 mark au plus
+ ou d'une peine d'emprisonnement de six semaines au plus. Ces deux peines
+ peuvent aussi être réunies.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les contraventions seront jugées par les autorités ou les tribunaux
+ militaires allemands.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le présent arrêté entrera en vigueur le 1er juillet 1915.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Bruxelles, le 26 juin 1915.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Le Gouverneur général en Belgique,</i><br>
+ Baron VON BISSING,<br>
+ <i>Général-colonel</i>.
+</p>
+<p>
+ A partir de ce moment, on ne peut donc plus arborer aucun insigne, car
+ il ne dépend évidemment que de l'arbitraire ou de l'humeur momentanée du
+ policier de se sentir ou non «provoqué».
+</p>
+<p>
+ Beaucoup d'articles de nos prohibés reflètent la haine farouche,
+ implacable, que les Allemands se sont attirée par leur violation de la
+ neutralité belge et par leur conduite féroce envers nos populations.
+ Citons-en deux, de genres différents:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Der heilige Hass</b>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Der heilige Hass!</i> La sainte haine!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Qu'on se rappelle le début de la guerre, la marche foudroyante et
+ triomphale de l'armée allemande: c'était la victoire certaine et rapide.
+ En même temps, c'était la terrorisation des pays occupés, les meurtres,
+ les incendies, la destruction organisée, pendant qu'en Allemagne même les
+ écrivains instillaient dans le coeur des populations teutonnes la haine,
+ la sainte haine, <i>der heilige Hass</i>, envers les vaincus.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Depuis lors, les événements ont modifié la tournure des choses. Non
+ seulement la victoire échappe aux armes allemandes, mais dans le lointain
+ apparaît la vision de la débâcle finale. Et ce sont aujourd'hui des appels
+ indirects à la paix, appels dont on entend l'écho dans tous les pays
+ neutres.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ En Allemagne même, le parti socialiste, veule domestique du Gouvernement
+ impérial, a lancé dernièrement aux socialistes étrangers un document dont
+ nous ne citerons qu'un passage: «<i>Nous désirons que, aussitôt que nous
+ aurons obtenu toute garantie de sécurité et que nos ennemis seront
+ disposés à la paix, la guerre prenne fin par une paix qui rende possible
+ l'amitié avec les peuples voisins.</i>»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'amitié! ils osent parler d'amitié!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Libre aux autres peuples d'accepter plus tard la main, encore sanglante,
+ que les Allemands leur tendent déjà...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais parler d'une amitié possible avec nous, Belges, nous qu'ils menacent
+ d'annexer en cas de victoire!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Horreur! Comme si jamais, aujourd'hui, demain, pendant le siècle en
+ cours, un pareil sentiment pouvait lier le peuple assassin avec le peuple
+ meurtri! Comme si, entre eux et nous, il n'y avait pas un tel abîme qu'il
+ ne pourra être franchi qu'après de longues générations.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ah! bandits, vous avez parlé de haine, de la sainte haine! Eh oui! elle
+ existe cette haine, enracinée, irréductible, éternelle, horriblement
+ sainte, dans le coeur de tout homme qui a l'honneur de porter le fier nom
+ de Belge: c'est la haine des Teutons.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Teutons! race maudite par nos mères, à qui vous avez arraché leurs fils;
+ par nos épouses, qui portent le deuil du veuvage; par nos jeunes gens, qui
+ meurent pour la patrie violée; par nos filles, qui ne reverront plus
+ leurs fiancés; race maudite par notre peuple tout entier, témoin de vos
+ abominables forfaits, de vos lâches assassinats de civils désarmés, de
+ vos viols d'enfants et de vierges, de vos meurtres de vieillards et de
+ nourrissons, de vos tueries de prêtres, de vos incendies criminels, de
+ vos vols organisés, de vos emprisonnements d'innocents; race maudite
+ par l'univers civilisé, qui recule d'épouvante devant vos sanglantes
+ ignominies; race maudite par Dieu lui-même, que vous blasphémez par vos
+ invocations théâtrales et ostentatoires; Teutons, race infâme et dégradée
+ par le crime, entre vous et nous, Belges, il n'y a plus de place que pour
+ la haine.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Teutons! qui, hier, nous flattiez pour nous endormir et qui, au mépris
+ de vos serments, avez lâchement, par surprise, foulé aux pieds un petit
+ peuple pacifique qui vous accueillait en amis, qui nourrissait et choyait
+ vos pseudo-marchands devenus vos émissaires et vos espions; Teutons,
+ qui depuis plus d'un an nous avez enlevé notre sainte liberté, qui nous
+ opprimez et nous torturez dans tout ce qui nous est cher, qui nous avez
+ réduits à l'état de mendiants vivant de la charité étrangère; Teutons, qui
+ nous avez tout volé, notre existence, notre indépendance, notre royauté,
+ nos biens, nos vies, qui même voulez nous arracher plus que tout cela, ce
+ que nous aimons par-dessus tout, l'honneur; qui nous accusez de félonie
+ et de traîtrise, qui nous souillez dans votre infâme <i>Livre Blanc</i> et
+ vos turpides brochures où vous nous représentez comme des brutes, des
+ malfaiteurs, des fauves sanguinaires; Teutons, à vous notre haine, toute
+ notre haine, rien que notre haine!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Oh! la grande, la sainte, la légitime haine qui unit les deux races de
+ notre nation et se répercutera jusqu'aux enfants de nos petits-enfants!
+ Oui, la nation vous haît, parce qu'elle haît la lâcheté, le mensonge,
+ la fourberie, le parjure, la trahison, la barbarie, et que vous
+ quintessenciez tout cela!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Elle vous hait, parce qu'elle aime la droiture, la vérité, la justice, la
+ loyauté, la sainteté des serments et que sa patrie personnifie tout cela!
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ Les choses ont des larmes, elles ont aussi la haine.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Entendez-vous le sol patrial qui gémit sous le sabot de vos chevaux et le
+ pas lourd de vos hordes? C'est le gémissement de la haine!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Entendez-vous le murmure de nos ruisseaux rougis, le bruit sourd de nos
+ fleuves déserts, le clapotement de nos plages abandonnées? C'est le sourd
+ murmure de la haine!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Entendez-vous le son expirant des dernières cloches de nos villes et
+ villages incendiés se répandant en sanglots entre les pierres branlantes
+ et les ruines informes? C'est le sanglot de la haine!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et nos petites cocardes, que vous avez arrachées de nos poitrines, petits
+ emblèmes tricolores dont votre Bissinge, dans sa lourde raillerie de
+ Germain, ricanait en disant: «C'est la manie de la couleur», savez-vous
+ ce que disaient ces pauvres rubans? Nous ne pouvions dans la rue cracher
+ notre mépris sur votre face rubiconde; pour nous, ces petits morceaux
+ d'étoffe vous criaient notre haine!
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ Est-ce bien moi qui ai écrit tout ceci, moi qui ai vécu en Allemagne, qui
+ croyais la connaître, moi qui ai tant admiré ce peuple allemand dont je ne
+ soupçonnais pas la fausseté et la fourberie, moi qui me suis nourri à sa
+ science, qui ai tant vanté ses universités et ses docteurs, qui ai tant
+ défendu sa prétendue civilisation, moi qui, Flamand, tiens un peu par là
+ de son origine germanique? «Être Flamand ne signifie pas être Allemand»,
+ écrivait, il y a quelques jours, le Bissinge fils; c'est vrai, car autant
+ j'aimais et j'admirais jadis la grande Allemagne, autant je la déteste
+ aujourd'hui, je la méprise, je la hais—et pourtant je n'ai jamais connu
+ la haine... Quelques mois ont suffi pour cela, quelques mois de crimes
+ ininterrompus...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et c'est avec un sentiment de volupté que je lui renvoie son chant de
+ haine:
+</p>
+<pre>
+Deutschland,
+
+ Dich werden wir hassen mit langen Hass,
+ Wir werden nicht lassen von unserm Hass,
+ Hass zu Wasser und Hass zu Land,
+ Hass des Hauptes und Hass der Hand,
+ Hass der Haemmer und Hass der Kronen,
+ Drosselender Hass von sieben Millionen.
+ Wir lieben vereint, wir hassen vereint,
+ Wir haben alle nur einen Feind:
+
+Deutschland!
+</pre>
+<p CLASS=CIT>
+ Dr Z.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 50, octobre 1915, p. 3, col. 2.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Flair rare.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Un officier prussien, de l'innombrable catégorie de ceux que nous avons
+ hébergés pendant de longues années et qui en ont profité pour nous
+ espionner tout à l'aise, était, ces derniers jours, de passage à
+ Bruxelles. Voici en quels termes il a défini les sentiments que certaines
+ villes belges professent à l'égard des Boches:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —A Liège, a-t-il dit, on nous méprise.<br>
+ —A Namur, on nous craint.<br>
+ —A Bruxelles, on se f...t de nous.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ce soudard a de la psychologie des foules une notion très juste. Gageons
+ que notre excellent gouverneur partage son avis.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 37, juillet 1915, p. 4, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ Nous disions plus haut que les Allemands ont été forcés de rendre justice
+ à notre haine. Voici deux articles qui le constatent:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Le chancre belge.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Le poignard le plus aigu, le poison<br>
+ le plus actif et le plus durable, c'est la<br>
+ plume en des mains sales.</i><br>
+ Louis VEUILLOT,
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Connaissez-vous le chancre belge?.. Ne cherchez pas: c'est l'ardent
+ patriotisme qui anime nos populations. C'est le <i>Vaderland</i> qui a fait
+ cette trouvaille; sachons-lui-en gré.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le <i>Vaderland</i> est un journal hollandais de principes solides;
+ inaccessible à la corruption monétaire, évidemment; tout à la dévotion
+ de la Germanie par pur principe, s'entend. Le <i>Vaderland</i> aime le
+ patriotisme: sinon, s'appellerait-il <i>Vaderland</i> (patrie)? Le <i>Vaderland</i>,
+ à ce dûment autorisé (je n'ai pas dit stipendié, n'est-ce pas?) par
+ l'autorité allemande, vient journellement entretenir chez nous le saint
+ amour de la patrie et relever notre moral chancelant, en nous arrosant
+ chaque soir congrument de toutes les nouvelles qui peuvent faire plaisir
+ aux Allemands; ses renseignements sont impartiaux, mais sont fournis
+ presque exclusivement par la très véridique Agence Wolff: c'est sa façon
+ à lui de montrer sa reconnaissance à la Belgique. Si nous disions au
+ <i>Vaderland</i> que, grâce à leur héroïque résistance, les troupes belges ont
+ sauvé autant la Hollande que la Belgique de la domination teutonne, le
+ <i>Vaderland</i> se gondolerait comme une petite folle! De la reconnaissance?
+ Heu! il ne daignerait s'abaisser à un sentiment aussi vulgaire, il est
+ au-dessus de cela... Et voilà pourquoi, gardant une fière indépendance, il
+ vient jusque chez nous prodiguer ses insultes à ceux des Belges qui n'ont
+ pas sa mentalité ni sa compréhension du devoir patriotique.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Donc, le 21 septembre, le <i>Vaderland</i>, sitôt reproduit <i>con amore</i> par <i>La
+ Belgique</i> et par <i>Le Bruxellois,</i> a parlé de la germanophilie en Belgique.
+ Il affirme que les Belges sont profondément divisés en deux camps:
+ d'un côté se trouvent les gens sérieux, raisonnables, pratiques, qui
+ s'accommodent de la situation actuelle et ne refusent pas de donner un
+ petit coup de main au Gouvernement allemand; ces gens accordent entière
+ créance à toutes les nouvelles du <i>Vaderland</i> et aux bourdes des
+ incommensurables victoires germaines; ils n'ont pas de «haine» pour les
+ assassins de nos populations, n'ajoutent nulle foi aux récits des forfaits
+ des barbares; ce sont des courageux, des agneaux cruellement traqués par
+ les «tigres». Les «tigres», ce sont ceux qui forment l'autre camp: lâches,
+ ils persécutent leurs concitoyens qui acceptent le fait accompli; ils
+ osent traiter les allemanisants de «sales Boches», de <i>lielleken Deutsch,</i>
+ ils ne comprennent pas que certains Belges acceptent les offres et la
+ méprisante aumône du vainqueur et vont jusqu'à les menacer: <i>Wacht maar
+ tot dat d'alliés terug zijn</i> (attendez seulement le retour des Alliés);
+ ils ont le toupet, malgré le régime de terreur qui nous opprime, de
+ montrer publiquement leur patriotisme, un «patriotisme mal placé, jaloux
+ et brouillon», bref ils supportent mal les germanophiles et, par leurs
+ agissements odieux, ont provoqué le fameux arrêté de von Bissing punissant
+ sévèrement ceux qui «offensent» les bons Allemands et les personnes qui
+ leur sont sympathiques.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et ce qui dépasse l'entendement du <i>Vaderland</i>, c'est que, parmi les
+ <i>patriotards</i>, il n'y a pas que la «menue plèbe», mais des «personnes
+ intelligentes, des hommes cultivés, professeurs d'université, juristes,
+ artistes, etc.»; c'est qu'on rencontre dans leurs rangs des illuminés qui,
+ comme le cardinal Mercier, s'exposent de gaieté de coeur à la détention,
+ et d'autres encore qui, comme les bourgmestres Max et de Lalieux, paient
+ de leur liberté, ou comme Lenoir, Frank, Baekelmans, de leur vie même,
+ leurs écarts de jugement et d'imagination. Quelle aberration mentale! Et
+ cela indigne le <i>Vaderland</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ah! ce n'est pas parmi les rédacteurs du <i>Vaderland</i> qu'on trouverait
+ pareille engeance! Nous confessons le croire en toute sincérité; mais
+ que voulez-vous? nous ne sommes que des Belges; comme tels, nous aimons
+ par-dessus tout notre patrie, notre Roi, notre liberté; nous sommes même
+ devenus un tantinet chauvins et nous haïssons profondément l'étranger
+ violateur, assassin et pillard, et, non moins que lui, ceux qui, chez
+ nous, courbent bassement la tête devant l'oppresseur tout-puissant....
+ Nous traitons d'un même mépris le Teuton et le Germanophile: c'est devenu
+ «une maladie» chez nous!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Germanophiles! hélas, il faut bien l'avouer, il en existe parmi les
+ nôtres. Les connaissez-vous? Du côté <i>femmes</i>, ce sont, comment dire?...
+ ces fleurs de pavé qu'on rencontre au bras des officiers allemands et dont
+ la germanophilie est si intense qu'elle laisse souvent chez ces fils de
+ Mars des traces durables.... Du côté <i>hommes</i>? Dans tout pays il existe,
+ aux divers degrés de l'échelle sociale, une certaine population, sans
+ honneur, sans idéal, vivant en marge de la loi, candidats ou habitués de
+ la correctionnelle et des assises, capables de tout sauf d'une action
+ honnête, se vendant à qui veut les acheter, n'ayant même pas la notion
+ des mots patrie et patriotisme.... C'est cette écume, dont chaque
+ pays voudrait se débarrasser, qui, chez nous, montre des sentiments
+ germanophiles.... Tous deux, hommes et femmes, sont dignes des faveurs
+ allemandes, et nous les laissons volontiers pour compte à nos ennemis: ils
+ se valent.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cependant, ô journal étranger, ô <i>Vaderland</i>, n'en exagérez pas le nombre.
+ C'est l'infime exception, et, si vous les considérez comme des gens de
+ sens rassis et pratique, nous jugeons qu'ils font tache dans cette grande
+ et noble population belge qui, au sein des vexations et du malheur,
+ lève fièrement la tête et regarde en face le Germain insolent. Si votre
+ correspondant était capable de sentir battre le coeur à la vue d'un grand
+ spectacle, il s'inclinerait devant ce petit peuple infortuné, rebelle aux
+ puissants, fidèle à ses chefs exilés, et il conviendrait qu'il ne voit
+ pas chez lui la platitude et la lâcheté qui caractérisèrent la nation
+ prussienne aux temps de Napoléon 1er.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dr. Z.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 52, novembre 1915, p. 2, col. 2.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Comment ils voient.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ce qui suit est extrait d'un article, «Les Allemands en Belgique», publié
+ dans le <i>Düsseldorfer General-Anzeiger</i> du 20 septembre 1915 par un M.
+ Rudolph Bartsch qui doit être, dans le journalisme allemand, un personnage
+ de qualité. Le <i>Düsseldorfer</i> nous apprend, en effet, qu'il fut «chargé
+ par les Gouvernements allemand et autrichien d'observer le peuple allemand
+ durant la guerre»; ses articles paraissent dans les grands journaux
+ autrichiens et, en Allemagne, dans la <i>Vossische Zeitung</i> et le
+ <i>Düsseldorfer General-Anzeiger</i>; ils constituent donc, pour la
+ documentation du public allemand, un élément important.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans l'article susmentionné, l'auteur commence par nous expliquer qu'il ne
+ venait pas sans répugnance dans notre pays:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Bien que je me rendisse compte que la violation de la neutralité belge
+ était <i>une dure nécessité</i>, bien que sachant que les Allemands n'ont fait
+ que reprendre ici le procédé de Napoléon 1er, le sort de ce pays si riche
+ et pourtant si malheureux me faisait mal au coeur.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Heureusement pour sa conscience chatouilleuse, M. Bartsch apprit vite,
+ chez nous, comment la Belgique avait elle-même rompu sa neutralité, en se
+ mettant de mèche avec l'Angleterre. Il respira! Puis, le voilà pénétrant
+ dans l'intimité de l'âme belge, et il s'aperçoit <i>avec étonnement</i> que
+ nous détestons le conquérant. Nous n'inventons pas:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Haine! La population urbaine ne connaît que cela, je dois le dire
+ (dites-le, mon ami, dites-le!) à ma douleur <i>et à mon étonnement</i>.
+ Abstraction faite des mille vexations et tentatives de complot, dans aucun
+ oeil humain je n'ai vu, comme là, passer ostensiblement le sauvage et
+ obscur nuage de la tempête.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ça, M. Bartsch, c'est ce que l'on peut appeler une belle phrase—en
+ allemand. Mais continuons, l'auteur va nous consoler des menus
+ désagréments que nous a causés l'invasion, au moyen d'arguments
+ inattendus:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Certes, elles sont terribles à voir, les localités bombardées et brûlées,
+ et, au début, je ne pouvais retenir mes larmes en voyant tant de bonheur
+ familial détruit (la chère âme!), mais je pénétrai plus avant
+ dans l'intimité du pays et pus me rendre compte que <i>si une somme
+ incommensurable de beauté, de richesse et de culture a été conservée
+ au pays frappé de terreur, c'est précisément parce que les premières
+ sanctions contre les meurtres secrets et les bestialités des
+ francs-tireurs furent immédiates et effrayante</i>. Et je demeurai convaincu,
+ moi aussi, que cet exemple valait mieux que le sang, l'incendie et les
+ larmes qui sévirent pendant la guerre de Trente ans.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ En d'autres termes, nous pouvons nous estimer heureux de ce que les
+ Prussiens aient bien voulu brûler quantité de villages, torturer et
+ massacrer les habitants: c'était pour notre bien, ce fut même pour nous un
+ bonheur. Ceci n'est pas de l'interprétation; M. Bartsch va nous le dire
+ lui-même, dans ce qui suit, fort explicitement:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Partout où les troupes allemandes furent accueillies pacifiquement,
+ elles se conduisirent de façon exemplaire; et les soldats tinrent si
+ scrupuleusement à la discipline et à l'honneur que les propriétaires de
+ centaines de châteaux et de villas, qui avaient fui, retrouvèrent, rentrés
+ chez eux, la moindre nippe à sa place. (Ils y ont même, assure-t-on,
+ trouvé des choses qui n'y étaient pas... mais allons toujours.) Quand
+ je songe aux horreurs russes en Galicie et dans la Prusse Orientale,
+ <i>l'occupation de la Belgique m'apparaît plutôt comme un bonheur pour ce
+ peuple</i> (kommt mir die Besetzung Belgiens eher noch wie ein Glück für
+ dieses Volk vor). Il a ses fils chez lui, ses champs sont ensemencés, <i>la
+ paix et le bien-être règnent partout</i> (Frieden und <i>Wohlstand</i> herrschen
+ überall).»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous apprenons enfin, avec attendrissement, que, dès à présent, «nombreux
+ sont les ouvriers belges qui s'en vont travailler en Allemagne, où ils
+ apprennent à connaître les hautes paies, les ateliers sains, éclairés, les
+ exemplaires institutions de bienfaisance...».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Voilà ce que patronnent les Gouvernements allemand et autrichien, voilà
+ comment ils éclairent l'opinion chez eux. Est-ce écoeurant, odieux ou
+ stupide,—ou le tout ensemble?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 52, novembre 1915, p. 2, col. 2.)
+</p>
+<p>
+ M. le baron von Bissing, lui-même; dut convenir de l'aversion que les
+ Belges nourrissent pour le régime allemand: d'abord dans la lettre au
+ bourgmestre de Bruxelles (voir p. 24), puis dans son affiche sur la
+ germanophobie (voir p. 66).
+</p>
+<p>
+ Les Allemands ne se sont pas résignés facilement à notre hostilité et à
+ notre mépris.
+</p>
+<p>
+ Dès le milieu de l'année 1915, ils ont cherché à nous convertir à des
+ sentiments moins aigres.
+</p>
+<p>
+ Il essayèrent d'abord de la persuasion. Voici une «Lettre ouverte du
+ gouverneur général» qui a paru dans les journaux domestiqués:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>L'administration du pays occupé</b>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Du gouverneur général baron von Bissing en date du 18 juillet 1915:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La Convention de La Haye concernant les lois et coutumes de la guerre sur
+ terre stipule ce qui suit:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «ART. 42.—Un territoire est considéré comme occupé lorsqu'il se trouve
+ placé de fait sous l'autorité de l'armée ennemie.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «ART. 43.—L'autorité du pouvoir légal ayant passé de fait entre les mains
+ de l'occupant, celui-ci prendra toutes les mesures qui dépendent de lui en
+ vue de rétablir et d'assurer, autant qu'il est possible, l'ordre et la vie
+ publics en respectant, sauf empêchement absolu, les lois en vigueur dans
+ le pays.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ En exécution de ce devoir imposé par le droit des gens, S.M. l'Empereur
+ allemand, après l'occupation du royaume de Belgique par nos troupes
+ victorieuses, m'a confié l'administration de ce pays et m'a chargé
+ d'exécuter les obligations résultant de la Convention de La Haye. En
+ dirigeant l'administration du pays en ma qualité de gouverneur général, je
+ n'agis nullement par amour du despotisme ni pour favoriser uniquement les
+ intérêts de l'Empire allemand; j'accomplis la mission difficile qui m'a
+ été confiée et les multiples devoirs qu'elle m'impose envers la Belgique
+ occupée.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pour cette raison, je suis en droit d'attendre et j'attends de tout sujet
+ belge, et surtout des autorités du pays qui ont pu être laissées en
+ fonctions, que tous secondent mes efforts tendant à rétablir et assurer
+ l'ordre et la vie publics. Je reconnais volontiers qu'un nombre
+ relativement considérable de bourgmestres, de fonctionnaires de l'État, de
+ membres du clergé, d'habitants des villes et de la campagne, et surtout de
+ personnes charitables, a su comprendre mes intentions; je reconnais qu'il
+ en est résulté de sérieux avantages dont l'intérêt public—non leur
+ intérêt personnel—a tiré profit. Nombreux sont cependant ceux qui
+ opposent encore une résistance ouverte ou secrète aux mesures que je juge
+ nécessaires d'appliquer. Beaucoup, me semble-t-il, estiment, bien à tort,
+ faire acte de patriotisme ou de courage en contrecarrant les dispositions
+ du pouvoir actuel; d'aucuns croient qu'en secondant mes efforts ils
+ s'attireraient des ennuis ou même courraient des dangers si, par la suite,
+ l'ancien régime revenait au pouvoir.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ces deux façons de penser sont très regrettables; l'une provient d'un
+ malentendu fondamental; l'autre est l'indice d'un caractère peu digne.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quelle que soit la destinée que l'avenir réserve à la Belgique,
+ celle-ci est placée à présent sous l'administration allemande, sous mon
+ administration, en vertu du droit des gens. Tout Belge qui obéit à cette
+ administration ou seconde ses efforts ne sert pas le pouvoir occupant,
+ mais sa propre patrie. Tout Belge qui résiste à l'administration établie
+ de fait ne nuit pas à l'Empire allemand, mais à son pays, à la Belgique
+ même, et une telle manière d'agir n'est ni courageuse ni patriotique.
+ Jamais celui qui, sans réserve, coopérera au bien-être public, avec le
+ pouvoir occupant, ne pourra, équitablement, être accusé de soumission à
+ l'étranger ni de trahison envers sa patrie.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Je ne demande à personne de renoncer à ses idéals ou de désavouer
+ hypocritement ses convictions. Mais j'exige que chacun tienne compte de
+ l'état de choses existant; j'exige que tous les Belges reconnaissent que
+ le droit des gens et le droit de la guerre m'obligent à administrer le
+ pays; j'exige qu'ils comprennent que j'ai légalement le droit de recourir
+ à la collaboration des autorités du pays, de ses chefs intellectuels,
+ religieux et laïques. Tous ceux qui, ayant de l'influence, s'abstiennent,
+ par faux patriotisme, de la mettre au service de la cause commune,
+ desservent la patrie qu'ils prétendent aimer.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Je respecte toute conviction religieuse, politique ou patriotique, et
+ j'accueille avec plaisir toute collaboration loyale, d'où qu'elle vienne.
+ Mais j'ai le devoir de sévir sans ménagement contre ceux qui troublent
+ ouvertement ou secrètement l'ordre dans le pays et s'efforcent d'empêcher
+ le rétablissement et le développement paisibles de la vie publique.
+ Accomplissant ma mission, je punirai, sans égards pour la personnalité,
+ tous ceux qui résisteront par actes ou par paroles et, s'ils occupent des
+ fonctions publiques, je les destituerai.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ J'attends du bon sens de la population belge et de ses dirigeants que mes
+ paroles dissipent certaines idées fausses et fassent comprendre à tous,
+ sans distinction de classes, que je désire servir les intérêts du pays et
+ que, dans les circonstances présentes, le seul moyen de faire acte de vrai
+ patriotisme est de seconder mes efforts, de contribuer à leur réalisation.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Belgique</i> [de Bruxelles], 20 juillet 1915.)
+</p>
+<p>
+ Cette tentative fut commentée par <i>La Libre Belgique</i>:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Réponse à notre gouverneur.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ EXCELLENCE,<br><br>
+
+ A raison de la sollicitude que vous professez pour les intérêts de notre
+ pays, vous devez être soucieux de vous renseigner exactement sur l'état de
+ l'opinion publique. Il vous sera donc utile, sinon agréable, de connaître
+ l'impression produite par votre manifeste du 18 juillet, où vous nous
+ assurez de votre bienveillance sur un ton si étrangement comminatoire. Je
+ viens donc vous exprimer mon appréciation, conforme, je le sais, à celle
+ d'un très grand nombre de Belges.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ce fut pour nous tous, Excellence, un sujet de joyeuse surprise que
+ d'apprendre, un beau matin, que vous teniez à posséder la confiance de vos
+ administrés. Jusque-là, nous étions tous persuadés que vous vous flattiez
+ de nous réduire et de nous conduire par l'intimidation. Installé chez
+ nous par la force des armes, à la suite d'une agression aussi lâche que
+ perfide, chargé d'organiser dans notre pays le régime d'occupation, vous
+ avez accompli cette besogne avec un soin et une méthode où nous n'avons
+ jamais pu voir que le souci des intérêts militaires, économiques et
+ financiers de nos envahisseurs. La Belgique ruinée et meurtrie fut frappée
+ de lourdes contributions de guerre. Des réquisitions en masse drainèrent
+ les dernières ressources de notre pays ravagé. Des prestations de tout
+ genre pesèrent par surcroît sur la population des villes et des campagnes,
+ sans compter les abus individuels commis pas vos soldats. J'ignore dans
+ quelle mesure ce système d'oppression et de vexations vous est imputable;
+ mais j'ai pu voir, comme tout le monde, que votre administration y a prêté
+ main-forte. Elle a emprisonné toute la vie du peuple belge dans un réseau
+ de règlements, de décrets et d'arrêtés, où s'exerce sans retenue le souci
+ prépondérant, ou plutôt exclusif, des intérêts allemands. Quant aux
+ sentiments du peuple belge, vous n'aviez pas l'air de vous en préoccuper
+ beaucoup en ce temps-là. Votre police haute, basse et moyenne se
+ chargeait de suppléer au bon vouloir des habitants. Amendes, arrestations
+ préventives, détentions par mesure administrative, perquisitions
+ domiciliaires, condamnations à la prison, condamnations à mort ont grêlé
+ dru pendant toute la durée de votre règne. A vous voir faire; Excellence,
+ on devrait se dire qu'il vous était indifférent d'être cordialement
+ détesté. Puisqu'il vous a plu de nous signifier que la liberté de le
+ croire nous était retirée, nous sommes bien forcés de vous dire que vous
+ nous donnez en échange celle de rire à vos dépens.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ En soi, c'est une plaisante idée que de réclamer la confiance par
+ sommation officielle. Chez vous peut-être est-elle une contribution
+ qu'on lève par voie administrative sur la docilité populaire comme on
+ réquisitionne, par décret, le vieux cuivre, le pétrole ou les pommes de
+ terre. Si cela réussit en Allemagne, cela prouve une fois de plus que les
+ extrêmes se touchent et que la suprême «Kultur» confine à la simplicité
+ primitive. Dans nos pays moins «kultivés», il n'est pas d'usage que
+ l'autorité, quand le remords ou le dépit la démangent, se gratte aussi
+ ostensiblement. L'Allemagne serait-elle donc le seul endroit du monde
+ où le ridicule ne tue pas? Ou bien la valeur allemande se doit-elle à
+ elle-même de braver aussi cette mort-là? Mais en ce cas, il conviendrait
+ de montrer qu'on a regardé le danger bien en face et de ne pas se donner
+ la figure d'un personnage plus comique qu'il ne s'en doute. Vous manquez
+ un peu, Excellence, à cette précaution élémentaire.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il aurait dû vous suffire d'invoquer, avec les airs pénétrés que vous
+ y avez mis, les «Conventions de la Haye». Le commentaire que vous nous
+ faites des article 42 et 43 est savoureux à lire après celui que votre
+ soldatesque et votre état-major nous ont donné de cet autre chiffon de
+ papier. A vous entendre, vous seriez le seul bon juge de nos devoirs
+ envers notre chère et malheureuse patrie. Nous n'aurions plus qu'une seule
+ manière de la servir, et ce serait de nous mettre docilement aux ordres de
+ ses oppresseurs et de ses bourreaux, de seconder l'autorité allemande, de
+ travailler pour le compte de l'Administration allemande, de nous prêter
+ aveuglément à tout ce que le pouvoir allemand décide être l'intérêt de la
+ Belgique, devenu tout à coup identique à l'intérêt allemand.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Tout Belge—je vous cite—tout Belge qui résiste à l'administration
+ établie de fait, ne nuit pas à l'Empire allemand, mais à son pays, à
+ la Belgique même, et une telle manière d'agir n'est ni courageuse ni
+ patriotique.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vous auriez dû en rester là, Excellence, et vous tenir dans le ton de
+ la force encore tempérée, que nous pouvions écouter avec une ironie
+ bienveillante. Mais vous tombez dans la bouffonnerie odieuse quand vous
+ vous oubliez à écrire que les Belges qui vous résistent le font par peur,
+ c'est-à-dire par lâcheté. On sait pourtant ce qu'il en coûte de vous
+ déplaire, et vous ne vous privez pas de le répéter assez haut dans ce même
+ document où vous ne rougissez pas d'expliquer notre fidélité patriotique
+ par ce mobile déshonorant. Vous nous aviez déjà donné d'autres exemples de
+ cette étrange logique, notamment dans cette affiche demeurée célèbre,
+ où vous commenciez par verser un pleur sur le sort misérable des Belges
+ réfugiés en Angleterre, pour nous annoncer ensuite que vous veniez de
+ faire fusiller, à Liège, huit de nos compatriotes.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Au gré de cette même logique sans doute, nous vous paraîtrions des foudres
+ de bravoure et d'intrépidité, si nous consentions à trembler devant vos
+ argousins, vos mouchards et vos juges:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ De votre homélie nous retiendrons donc, Excellence, qu'il vous plairait
+ fort de posséder la confiance des Belges et que vous nous la demandez...
+ en allemand!!!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il nous est assez difficile de voir ce que vous en ferez de bon, mais,
+ puisque vous y tenez, il y aurait un moyen de la conquérir, dans la mesure
+ où elle peut vous être nécessaire. Chargé de maintenir sous le joug une
+ petite nation qui s'est courageusement sacrifiée pour son honneur et son
+ devoir, montrez-lui, si discrètement que ce soit, que vous comprenez la
+ tragique grandeur de sa conduite. Au lieu de proscrire jusque sur le
+ cercueil de nos morts les manifestations les plus innocentes de notre
+ loyalisme patriotique et de nos légitimes espérances, vous pourriez
+ traiter comme un noble vaincu le peuple belge prisonnier dans son propre
+ pays.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Affichez des airs victorieux et triomphants puisque cette morgue paraît
+ être l'empois nécessaire d'un uniforme prussien; mais sous cette armure
+ laissez-nous deviner une âme de gentilhomme et de soldat, où le peuple de
+ la libre Belgique retrouvera quelque chose des sentiments d'honneur et
+ de fierté pour lesquels il s'est dévoué aux horreurs de sa situation
+ présente. Alors, mais alors seulement, il consentira à croire que vous
+ songez aux intérêts de son pays momentanément tombé sous votre garde.
+ D'intérêt, nous n'en connaissons plus qu'un seul aujourd'hui: c'est celui
+ pour lequel notre Roi, notre Gouvernement et notre armée unissent en ce
+ moment leur courage, leurs efforts et leur bravoure, c'est celui auquel
+ tout véritable Belge songe, jour et nuit, avec une obstination indomptable
+ comme sa confiance. Quand vous nous aurez montré que vous comprenez ce
+ sentiment et la place qu'il tient dans nos coeurs, nous consentirons
+ joyeusement à croire que c'est pour le grand bien de l'agriculture belge
+ que vos maquignons en uniforme enlèvent les derniers chevaux du pays.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pour être sincère, je dois vous avouer que ce moyen de persuasion ne
+ réussit généralement qu'à ceux qui ont l'âme assez haute pour le trouver
+ eux-mêmes. Votre proclamation du 18 juillet montre que vous en êtes tout
+ de même un peu loin. Si celle-ci doit devenir la charte de vos rapports
+ avec vos administrés, il n'y aura pas grand'chose de changé dans la
+ Belgique occupée. Il se trouvera encore des Belges bornés et pusillanimes
+ pour refuser de comprendre qu'ils servent leur patrie en vous aidant à la
+ réduire. Vos juges, s'ils les attrapent, continueront de les condamner et
+ vous de les gracier après qu'ils seront morts.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Agréez, Excellence, l'expression de tous les sentiments de déférence dus à
+ vos fonctions, dans les formes protocolaires prévues par les Conventions
+ de La Haye.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+
+ BELGA.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 40, août 1915, p. 1, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ Comme les avances doucereuses nous laissaient insensibles, ils recoururent
+ à des procédés plus conformes à leur tempérament: l'intimidation. Copions
+ l'arrêté allemand d'octobre 1915 et la réponse publiée par <i>Le Belge</i>.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Nouvelles publiées par le Gouvernement allemand.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On connaît le résultat que l'offensive des Alliés, cette offensive
+ annoncée depuis si longtemps, a atteint sur le front occidental. Les
+ lignes allemandes ont résisté à une canonnade effrénée de soixante-dix
+ heures et à la supériorité numérique considérable de l'ennemi. Les
+ Français ont eu plusieurs centaines de milliers de tués et de blessés,
+ tandis que les Anglais blancs et de couleur ont subi des pertes
+ relativement plus élevées encore. Malgré le nombre énorme des vies
+ humaines et les immenses quantités de munitions qu'ils ont sacrifiées sans
+ ménagements, les ennemis de l'Empire allemand ne se sont rapprochés en
+ rien de leur but, qui est de reconquérir la Belgique et le nord de la
+ France.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pendant que cette bataille décisive faisait fureur sur le front, j'ai eu
+ à protéger le dos de l'armée allemande contre, des manoeuvres hostiles. A
+ cette occasion j'ai été obligé de combattre des tendances dues, tout comme
+ l'offensive désespérée des Alliés, à d'anciennes et vaines espérances,
+ à la croyance en un prompt rétablissement de l'ancien état de choses.
+ Certains milieux qui, plus que tout autre, devraient avoir à coeur de
+ favoriser la paix intérieure, ont incité les esprits à la résistance; des
+ personnes qui s'étaient déclarées prêtes à coopérer avec moi à rétablir le
+ bien-être dans le pays ont prêté de nouveau une oreille complaisante aux
+ insinuations venant du Havre et de Londres; de faux prophètes répandant de
+ fausses nouvelles ont séduit des malheureux crédules et les ont amenés à
+ commettre des actions criminelles. Par faux patriotisme, et plus encore
+ par cupidité, des Belges se sont laissé entraîner à un espionnage qui a
+ abouti au même échec que l'offensive ennemie.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Malgré tout, nous sommes parvenus à tenir à l'écart l'ennemi sournois et
+ lâche qui, perfidement, menaçait la sécurité de l'armée allemande. Les
+ peines les plus rigoureuses ont dû être appliquées sans pitié à ceux que
+ de vains espoirs ont amenés à se rendre coupables d'actions criminelles.
+ Les faits, qui parlent un langage éloquent, réfuteront par eux-mémes tous
+ les bruits de victoire de nos ennemis et les nouvelles annonçant que les
+ armées allemandes évacuent le pays. Ce que nous tenons, nous le tenons
+ bien.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cette dernière déception impose aux Belges le devoir d'en tirer des
+ enseignements quant à l'avenir et de ne plus prêter si crédulement foi à
+ des nouvelles qui, le lendemain, forcément, se révéleront mensongères.
+ Tous ceux qui, sous mon administration, travaillent, qui gagnent
+ suffisamment et qui ont su acquérir la satisfaction intérieure du devoir
+ accompli, doivent contribuer à faire jouir des mêmes bienfaits ceux de
+ leurs prochains qui sont encore aveuglés. L'expérience des dernières
+ semaines prouve que la sécurité des armées allemandes est assurée contre
+ des complots les mieux tramés. Mais la sécurité de la vie active, qui
+ seule peut guérir les maux de la Belgique souffrante, ne peut être
+ garantie qu'à ceux qui, laissant aux soldats le soin de combattre, et
+ secondant mes efforts, favorisent dans leur milieu la paix intérieure et
+ la prospérité économique du pays. Les arrêtés que je promulgue poursuivent
+ le même but; quiconque les enfreint subira, dans toute leur dureté,
+ les peines qu'ils édictent. Ceux qui contrecarrent mes efforts doivent
+ s'attendre à subir toutes les rigueurs de la loi martiale; ceux qui me
+ secondent dans ma tâche viennent en aide, de la manière la plus efficace,
+ à leur patrie, à leurs compatriotes et à eux-mêmes.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Le Gouverneur général en Belgique</i>,<br>
+ Baron VON BISSING.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>Le Bruxellois</i>, 13 octobre 1915.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>A nos maîtres.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vous avez fait afficher le 11 octobre un imprimé non signé, pour nous dire
+ que le patriotisme belge n'est que de la cupidité, pour nous parler de
+ centaines de mille Français tués, de la satisfaction que donne le devoir
+ accompli, de complots ténébreux, de faux prophètes, de vos bonnes
+ intentions et de répressions sévères. Ce fatras, où le ridicule le dispute
+ à l'odieux, devait nous préparer à recevoir l'annonce de vos derniers
+ assassinats.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vos mouchards, en se mêlant aux lecteurs de ces affiches, ont senti une
+ fois de plus les colères contenues gronder à côté d'eux.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Votre nouveau monument de cynisme ne pouvait inspirer que de l'indignation
+ et du mépris. C'est l'oeuvre d'hypocrites, gorgés de puissance, qui se
+ préparent à faire régner la terreur.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vous voulez nous faire trembler et nous soumettre par la crainte. Mais
+ vous ignorez donc que la violence ne peut rien contre un peuple conscient.
+ Vous ne savez donc pas que les inquisiteurs et les tortionnaires n'ont
+ jamais converti une seule de leurs victimes, et vous oubliez que les
+ martyrs n'ont jamais servi qu'à sanctifier la cause qui fut la leur.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vous voulez nous réduire par la peur, vous n'y parviendrez pas.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous ne relèverons ni vos mensonges ni vos insultes, mais sachez que sous
+ le bâillon que vous leur avez imposé tous les Belges vous crient avec
+ nous: assez d'affirmations stupides, assez de lourde vantardise, assez
+ de calomnies; n'en jetez plus..., nous sommes largement convaincus de
+ la faiblesse de vos arguments, de l'épaisseur de votre esprit et de
+ l'énormité de votre infamie.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais vous cherchez peut-être à vous faire haïr davantage?... en admettant
+ que cela soit possible. Alors, continuez, vous êtes les maîtres. Continuez
+ vos manières de terroristes, insultez vos victimes, torturez, mentez,
+ fusillez, mais au moins cessez de faire les bons apôtres, cela ne prend
+ plus chez nous.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vous êtes classés dans l'opinion du monde; vous tenez votre réputation et,
+ comme le dirait votre scribe tudesque, vous la tenez bien.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>Le Belge</i>, n° 6, octobre 1915, p. 1.)
+</p>
+<p>
+ Mais la manière forte ne leur réussit pas mieux que la douceur. Ils
+ essayèrent alors le chantage: ceux qui désiraient que leurs parents,
+ prisonniers en Allemagne, fussent traités d'une façon plus humaine,
+ devaient commencer par faire amende honorable..
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Texte d'une récente affiche de l'autorité allemande.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Transfert de prisonniers de guerre d'un camp dans un autre</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Les demandes adressées en vue d'obtenir le transfert de prisonniers
+ de guerre d'un camp dans un autre se sont tellement multipliées en ces
+ derniers temps, qu'il n'est plus possible d'y donner suite d'emblée,
+ ne fût-ce qu'à cause des frais de transport trop onéreux, sans parler
+ d'autres motifs qui s'y opposent. Le ministère de la Guerre à Berlin
+ n'accueillera plus à l'avenir que les demandes qui seront spécialement
+ motivées; en outre il ne suffira plus que les solliciteurs soient
+ méritants, il faudra aussi qu'ils aient rendu service à la cause et aux
+ intérêts allemands et que ce fait soit prouvé.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Le gouvernement général a ordonné que, pour toute demande du genre
+ précité, il soit examiné minutieusement si les solliciteurs remplissent
+ sous tous les rapports ces nouvelles conditions et surtout s'ils se
+ sont conformés sans réserve à toutes les prescriptions des autorités
+ allemandes. Dans ce cas seulement, les demandes pourront être accueillies
+ favorablement.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Voilà donc les souffrances et les privations de nos compatriotes
+ prisonniers devenues un moyen de pousser leurs malheureuses familles à la
+ trahison ou du moins à d'inacceptables connivences. L'odieux système des
+ étapes se perpétue et se perfectionne. Et l'homme qui s'est donné pour le
+ gardien loyal des intérêts du pays se prête à cette infâme exploitation de
+ la douleur publique. Il met sous cette ignominie sa signature de soldat et
+ de gentilhomme: <i>Freiherr von Bissing, Generaloberst</i>. Merci, Excellence,
+ vous venez, une fois de plus, de nous montrer au naturel, dans un de ses
+ meilleurs représentants, votre race, votre caste et votre pays.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il ne leur suffit pas des légitimes ressentiments qu'ils ont accumulés
+ contre eux, ils veulent absolument y ajouter notre mépris. C'est leur
+ manière de nous prouver la transcendance de leur <i>Kultur</i>!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais alors, Excellence, pourquoi vous donnez-vous le ridicule de paraître
+ désirer qu'on vous respecte?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 55, décembre 1915, p. 2, col. 2.)
+</p>
+<p>
+ Nous n'avons parlé jusqu'ici que de haine. Pourtant notre aversion
+ comprend encore plus de mépris que de haine. Seulement le dégoût ne
+ s'extériorise pas aussi facilement, et les Allemands affectent de ne pas
+ le remarquer. Peut-être, au fond, ne sont-ils pas capables de le sentir:
+ leurs facultés psychologiques sont peu développées, tout le monde le sait.
+</p>
+<p>
+ Si la presse clandestine ne s'occupe guère de ce sentiment, c'est
+ précisément parce qu'il est trop universel. Mais, je le répète, dans notre
+ antipathie, le mépris tient une plus large place que l'exécration.
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>2. Les manifestations collectives.</b>
+</p>
+<p>
+ L'autorité allemande avait défendu à Bruxelles toute démonstration pour
+ la fête nationale du 21 juillet 1915: elle interdisait notamment les
+ réunions, les cortèges et le pavoisement.
+</p>
+<p>
+ Les Bruxellois manifestèrent d'une autre façon, bien plus émouvante.
+</p>
+<p>
+ On fit circuler des petits papiers demandant à tout le monde de fermer
+ sa maison et de se promener en famille par les rues de la ville<a href="#note-38"><small><sup>38</sup></small></a>. <i>La
+ Libre Belgique</i> lança le même appel dans son n° 35. Aussi pas un seul
+ magasin ni un seul café n'était-il ouvert, tandis qu'une foule énorme
+ déambulait dans les rues de la capitale <a href="#note-39"><small><sup>39</sup></small></a>.
+</p>
+<a name="note-38"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>38</u></sup> [ Voir <i>Comment les Belges résistent</i>..., p. 339.]
+</p>
+<a name="note-39"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>39</u></sup> [ <i>Voir Comment les Belges résistent...</i>, p. 340.]
+</p>
+<p>
+ Au début de juillet 1916, les Bruxellois firent circuler subrepticement
+ l'avis suivant:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Citoyens belges,</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Depuis bientôt deux ans, les Allemands ont violé notre neutralité, ne
+ reculant devant aucun crime ni aucune forfaiture pour essayer de
+ nous plier à leur joug de barbarie. Prouvons-leur par une nouvelle
+ démonstration, plus formidable encore que celle de l'an dernier, que plus
+ que jamais nous resterons fidèles à notre patrie, à notre Roi, à notre
+ drapeau.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Belges, que le 21 juillet soit pour nous un jour de chômage complet et
+ général.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Abstenez-vous de tout travail, n'entrez dans aucun magasin pour y acheter
+ ni dans aucun café pour y consommer.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Promenez-vous en ville en costume de dimanche et portez à la boutonnière
+ un insigne vert: symbole de l'espérance.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Fermez magasins, cafés, administrations, bureaux, etc., 22 juillet.
+</p>
+<p style="font-size: 12pt; font-family: serif; text-align: center">
+ Vive la Belgique libre!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>N. B.</i>—Afin de faire boule de neige, copiez ceci plusieurs fois et
+ remettez-le à différentes personnes.
+</p>
+<p style="font-size: 12pt; font-family: serif; text-align: center">
+ <i>L'union fait la force</i>.<br>
+ (<i>La Belgique</i> [de Rotterdam], 17 août 1916, p. 2, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ Les Allemands ripostèrent par les deux arrêtés que voici: Le premier est
+ du 12 juillet; le second, imprimé sur papier rose, ne fut affiché que
+ le 20. Le premier a soin de faire remarquer que la fête nationale du 21
+ juillet a été instituée par une loi belge: l'interdiction allemande n'en
+ est que plus illégale. Ceci prouve, à toute évidence, que nos oppresseurs
+ violent sciemment la légalité et désirent qu'on le sache. Le second défend
+ de fermer les magasins le lendemain, 22 juillet, ainsi que le conseillait
+ l'avis reproduit plus haut.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il est défendu de célébrer d'une manière quelconque les fêtes nationales
+ du 21 juillet 1916, déclarées jours fériés par la loi belge du 27 mai l890.
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+ Je préviens la population qu'elle devra s'abstenir de toute démonstration
+ telle que réunions publiques, cortèges, rassemblements, harangues
+ et discours, fêtes scolaires, dépositions de fleurs devant certains
+ monuments, etc., pavoisements d'édifices publics ou privés, fermeture des
+ magasins ou cafés à des heures exceptionnelles. Les infractions seront
+ punies soit d'une peine d'emprisonnement de six mois au plus et d'une
+ amende pouvant atteindre 20.000 marks, soit d'une de ces deux peines à
+ l'exclusion de l'autre; seront passibles de ces peines non seulement les
+ auteurs des infractions, mais aussi les fauteurs et les complices.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ J'attire en outre l'attention du public sur ce qu'il est défendu
+ d'afficher et de répandre des écrits non censurés et de porter des
+ insignes d'une manière provocatrice.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Bruxelles, le 12 juillet 1916.<br><br>
+ <i>Der Gouverneur von Brüssel u. Brabant</i>,<br>
+ (S.) HURT,<br>
+ <i>Generalleutnant</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mon interdiction de célébrer la fête nationale belge a déterminé un groupe
+ de personnes irréfléchies à engager le public à résister à l'application
+ de mon arrêté.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Afin d'éviter tout incident désagréable, je mets formellement les
+ habitants en garde contre ces excitations qui ne peuvent que nuire aux
+ vrais intérêts de la population paisible du pays.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La peine prévue sera appliquée avec la plus grande rigueur et sans
+ indulgence à toute personne qui, le 21 juillet 1916 ou ultérieurement,
+ participera à une démonstration quelconque, y compris la cessation du
+ travail.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Bruxelles, le 20 juillet 1916.<br>
+ <i>Der Gouverneur von Brüssel u. Brabant</i>,<br>
+ (S.) HURT,<br>
+ <i>Generalleutnant</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>Le XXe Siècle</i>, 11 août 1916, p. 1, col. 5.)
+</p>
+<p>
+ Le 21 juillet 1916, <i>La Libre Belgique</i> paraissait avec un dessin entouré
+ d'un cadre aux couleurs nationales (<a href="#PL04">pl. IV</a>). Un souffle patriotique plus
+ ardent que d'habitude animait ses collaborateurs. Voici deux articles de
+ ce n° 83.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Vers la gloire.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ En ce jour de fête nationale, à l'heure où le pays tout entier battant
+ d'un même coeur se sent animé du même élan de foi patriotique, nos pensées
+ se reportent deux ans en arrière, au 21 juillet de l'année tragique.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Comme chaque année, la Belgique célébrait ce jour-là l'anniversaire
+ glorieux de son indépendance. Et tandis que dans tous nos sanctuaires,
+ dans nos plus humbles églises de village comme sous les voûtes
+ majestueuses de nos cathédrales, résonnaient les accents joyeux du
+ <i>Te Deum</i>, tandis que dans nos villes et dans notre capitale la foule
+ acclamait l'armée défilant dans nos rues aux accords entraînants de
+ marches d'allégresse, de l'autre côté de la frontière, le Prussien, ennemi
+ marqué à jamais du stigmate de la plus honteuse forfaiture, foulant aux
+ pieds les lois de l'honneur les plus inviolables, décidait froidement
+ d'écraser sous sa lourde botte le sol aimé de la Belgique en rêvant
+ annexion.—Quinze jours plus tard, le crime était consommé...,
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Sous l'étreinte d'une émotion profonde, mais se cabrant sous l'insulte,
+ fièrement, la tête haute, l'oeil décidé, avec dans l'âme la résolution
+ de défendre au prix de leur sang le cinglant outrage, de leurs mâles
+ poitrines les enfants de la petite Belgique barrèrent la route au colosse
+ allemand, et aujourd'hui, après deux ans de luttes et de combats sans
+ répit, là-bas, à l'Yser, le drapeau belge flotte toujours...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ C'est vers ces superbes héros que nous tournons nos regards, maintenant
+ surtout qu'un envahisseur despotique, mais impuissant, veut réduire notre
+ patriotisme au silence; c'est vers eux que s'envolent plus que jamais
+ nos espoirs, c'est dans un hommage commun que nous leur adressons notre
+ admiration reconnaissante.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Déjà le jour se lève où nos fiers soldats nous reviendront au son des
+ marches triomphales; où nos femmes iront au-devant d'eux, semant les
+ fleurs sous leurs pas; où le peuple entier, ivre de joie débordante; se
+ ruera sur eux pour les serrer, les écraser contre leur coeur; où tout le
+ pays, dans la folie de son enthousiasme, se disputera l'honneur de porter
+ en triomphe le Roi, l'Armée et le Drapeau.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ce jour-là sera la fête de la gloire!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Fière et noble Belgique, tu es glorieuse par ton Roi qui, t'aimant jusqu'à
+ l'héroïsme le plus sublime, a tiré l'épée pour venger l'insulte faite à ta
+ loyauté; tu es glorieuse par ta Reine, ange de douceur et de consolation,
+ qui passe ses jours aux chevets de nos chers blessés et leur dispense
+ maternellement des trésors de bonté et de tendresse; tu es glorieuse par
+ le digne héritier de ton grand Roi qui, bien qu'enfant encore, a revêtu
+ l'uniforme du soldat et avec une belle énergie, tandis qu'autour de lui
+ le canon crachait la mitraille, a juré devant le drapeau de te défendre
+ jusqu'à la mort; tu es glorieuse par tes enfants qui, superbes lions, se
+ battent avec une vaillance, un courage, une ténacité indéfectible pour
+ le maintien de ton indépendance et de tes plus chères libertés; tu es
+ glorieuse enfin par tes morts dont le sang a rougi le sol sacré de la
+ patrie et sur les tombes desquels des mains pieuses et reconnaissantes,
+ en attendant qu'elles leur élèvent plus tard un monument, déposent
+ aujourd'hui la couronne de l'immortalité.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ HELBÉ.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 83, juillet 1916, p. 2, col. 1.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Pour l'honneur!</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Par trois fois Satan le tentateur voulut séduire Jésus. Il lui dit: «J'ai
+ la gloire et j'ai la puissance; je te donnerai tout cela si tu tombes à
+ mes<br><br> Et la réponse fut: «Arrière, Satan! Je n'adore que Dieu et ne sers que
+ lui.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et les anges descendirent du Ciel et se prosternèrent devant Jésus.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Par trois fois Satan le moderne voulut tenter la Belgique.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le 2 août 1914, il lui dit: «J'ai la gloire et j'ai la force; j'ai le fer
+ pour châtier et j'ai l'or pour récompenser; donne-moi ton aide contre mes
+ ennemis, et tu pourras entrer dans mon giron et tu partageras ma gloire et
+ ma puissance... Sois félonne et sers-moi!»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et la réponse fut: «Je ne sers que l'honneur!...»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Alors se perpétra le crime initial: le pays qui servait l'honneur fut
+ lâchement envahi; le fer et le feu crachèrent la mort; Liège l'héroïque
+ tomba sous les coups de Satan.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Satan reprit: «Tu as servi l'honneur, et tu as vu ce qu'il t'en a coûté,
+ rends-toi! Si tu veux éviter de plus terribles châtiments, sers-moi!»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et la réponse fut encore: «Je ne sers que l'honneur!...»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Alors commença l'épouvantable martyre de la Belgique; les campagnes
+ furent dévastées, les villes furent détruites, les populations furent
+ exterminées; Bruxelles la capitale fut souillée par Satan.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Satan reprit pour la troisième fois: «En as-tu assez maintenant? Tu as
+ senti le poids de mon bras et l'effet de ma colère; si tu veux échapper à
+ l'anéantissement, sers-moi!»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et pour la troisième fois la réponse fut: «Je ne sers que l'honneur!...»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Alors se fit l'oeuvre d'anéantissement; Anvers la forte, le dernier refuge
+ de la nation loyale, succomba sous les blocs d'airain, et le pays fut
+ réduit en esclavage par Satan le moderne.
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ Le sacrifice était consommé. Tout ce qu'une nation peut souffrir, la
+ Belgique le souffrit. Son sol sacré fut piétiné par les hordes d'Attila;
+ les riantes campagnes furent ravagées; le commerce et l'industrie furent
+ ruinés; le Roi et son Gouvernement furent exilés; les villes furent
+ livrées aux flammes, et leurs trésors d'art brûlés impitoyablement; une
+ partie de la population errait triste et misérable, cherchant un refuge
+ chez l'étranger; ce qui en restait fut retenu dans le pays transformé
+ en immense prison, et fut séparé du monde extérieur; les vierges furent
+ odieusement outragées; les femmes et leurs enfants furent lâchement
+ assassinés, les hommes fusillés, et leurs cadavres furent enfouis dans des
+ charniers... Partout la liberté fut profanée et à sa place régnaient la
+ Terreur, l'Injustice et l'Arbitraire; la fortune publique fut écrasée
+ sous des impôts monstrueux; les produits des champs furent volés, et la
+ Belgique, hier encore heureuse dans son opulence, pour échapper à la
+ famine fut réduite à accepter l'aumône de peuples compatissants.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La Belgique était devenue le pays du chaos, de la ruine et de la
+ désolation, et l'immortel poète des Lamentations pouvait pleurer sur elle
+ comme il pleura il y a vingt-cinq siècles sur Sion: «Hélas! qu'elles sont
+ tristes les routes qui conduisent à Moria... toutes les portes de la cité
+ sont détruites; ses prêtres gémissent, ses vierges sont sans parure et
+ elle-même est noyée dans l'amertume. Oh! vous qui passez par les chemins,
+ voyez s'il est une douleur pareille à la mienne. Tous ceux qui traversent
+ le pays, remplis d'effroi, joignent les mains, secouent la tête et disent:
+ Est-ce là la cité magnifique, la beauté parfaite, la joie de la terre!»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et toutes ces indicibles horreurs, ce martyre sanglant, ce sacrifice
+ cruel, cette immolation d'elle-même, la Belgique les a soufferts pour
+ avoir servi l'honneur... Et de toutes ses richesses, de tout son bonheur,
+ de toutes ses gloires du passé, il ne lui restait plus rien; mais il lui
+ restait l'honneur.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et voilà que dans cet anéantissement, pareilles aux anges on vit les
+ nations s'approcher d'elle pour l'admirer dans sa tombe et pour contempler
+ en elle le grand principe moral de la civilisation, le principe de
+ l'Honneur et de la Loyauté. Et l'on vit les poètes de tous les pays
+ s'incliner devant elle, et ensemble chanter pour elle dans toutes les
+ langues ce cantique sublime de l'Honneur, qui est le <i>Livre du roi
+ Albert!</i>
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ La petite Belgique semblait morte; mais dans son tombeau une nouvelle
+ Belgique naissait, plus belle, plus grande que l'ancienne, magnifiée et
+ auréolée par l'honneur.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Trois fois dans le cours des siècles, la civilisation fut sauvée de la
+ barbarie, et trois fois une petite nation fut choisie par l'Éternel pour
+ accomplir ses desseins. Dans l'antiquité, la petite Grèce barra le chemin
+ aux barbares de la Perse et de la Médie; au Moyen Age, la pauvre
+ Pologne, conduite par Sobieski, arrêta le flot des barbares de l'Islam;
+ aujourd'hui, la faible Belgique, entraînée par Albert le Loyal, enraie le
+ torrent des barbares de la Kultur... Toutes trois servirent l'honneur,
+ et toutes trois moururent mais ceux qui sacrifient leur existence pour
+ l'honneur ne meurent pas pour toujours: la Grèce a secoué le joug du
+ Croissant, la Pologne attend sa résurrection prochaine; la Belgique voit
+ luire l'aube de sa délivrance.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Car voici qu'approche pour elle l'heure de la justice immanente: la
+ puissance de son gigantesque bourreau fléchit; pressé de toutes parts,
+ il est acculé dans une inutile résistance, et déjà il sent venir le jour
+ suprême du cataclysme final. Dans le lointain gronde le canon vengeur et
+ ses échos nous parviennent comme l'annonce de la libération... Nos coeurs
+ se gonflent d'espoir et de confiance...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pour la seconde fois nos fêtes nationales sont des jours de deuil; le
+ drapeau de la patrie ne peut se déployer que dans l'intimité de nos
+ demeures, comme notre amour pour elle se cache dans l'intimité de nos
+ âmes.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais ce sera la dernière fois... Le soleil de la liberté va luire et ses
+ rayons vont réchauffer nos enthousiasmes. A l'horizon brumeux, sur les
+ rives de l'Yser, je vois nos trois couleurs se déployer au-dessus des
+ landes de la vieille Flandre, dans ces plaines que César ne put enlever
+ aux. Morins, et que Guillaume ne put conquérir; j'entends le bruit confus
+ des marches de nos petits soldats... C'est la patrie qui ressuscite du
+ sépulcre, qui se dresse dans toute sa fierté et toute sa gloire, et qui
+ s'avance triomphante, tenant son labarum où ne se lit qu'un mot: Honneur!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Honneur à toi, ô ma Patrie, patrie des héros, patrie du devoir et de la
+ fidélité, immortelle désormais et invincible! Dans un siècle d'abjection
+ et d'égoïsme, où si facilement l'on s'incline en silence devant la force
+ bestiale, tu osas te lever, faible mais décidée, devant la barbarie d'une
+ nation qui te violait au nom de la science et de la culture; tu te donnas
+ en holocauste pour la sainteté d'un principe, et le sang de tes enfants
+ fut la rançon de la civilisation que tu sauvas. Honneur à toi qui sors
+ de la tombe resplendissante de pureté et de lumière. Ton nom brillera à
+ travers les siècles et les nations te salueront et te béniront à jamais
+ comme l'incarnation de l'honneur!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ego.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 83, juillet 1916, p. 3, col. 2.)
+</p>
+<p>
+ Empruntons aussi à <i>La Libre Belgique</i> une relation des événements qui se
+ déroulèrent à Bruxelles le 21 juillet.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>La grande journée du 21 juillet.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Depuis l'occupation allemande, la ville de Bruxelles a jeté au bac à
+ ordures les noms d'un tas de gouverneurs. Nous pensions être encore sous
+ la patte d'un nommé von Sauberschurke, et nous vivions sous celle de Hurt,
+ pas von Hurt, Hurt tout court, un pauvre petit Hurt de rien du tout.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le gouverneur <i>für Belgien</i> fit donc remarquer à ce mince gouverneur
+ <i>für Brüssel</i> que le 21 juillet était «un sale chournée, un chournée
+ danchereuse».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il s'agissait de mater les Bruxellois, ces «indécrottables» Bruxellois,
+ comme nous appelle von Bissing.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Hurt, après avoir beaucoup réfléchi, prépara son plan de campagne.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ D'abord il fit circuler dans le centre quelques mitrailleuses, bien
+ convaincu que ces joujoux dangereux donneraient aux Bruxellois la chair de
+ poule et le commencement de la sagesse.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les mitrailleuses circulèrent et les chiens continuèrent à flairer,
+ suivant des traditions plusieurs fois séculaires, le bas des murs.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Hurt alors rédigea une première affiche qui, tout en reconnaissant que le
+ 21 juillet était jour férié légal, défendait les manifestations, notamment
+ la fermeture des magasins, ateliers, etc., etc.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Hurt employait, pour se faire obéir, les grands moyens, la prison et
+ l'amende: 20.000 marks.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Par le temps qui court, n'a pas 20.000 marks qui veut. On ne trouve pas
+ cela sous les fers d'un Boche.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cependant le Bruxellois garde le sourire.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Hurt surprit ce sourire. Il rédigea une affiche rose pour avertir la
+ population qu'elle devait se défier des excitations de «quelques personnes
+ irréfléchies...». Le gouverneur était décidé à appliquer les pénalités
+ sans aucune indulgence.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Bref, de l'affiche blanche on passait à l'affiche rose en attendant
+ l'affiche rouge... Ces Allemands sont merveilleusement organisés.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Hurt était tranquille. Le 20 juillet au soir, on était allé jeter quelques
+ fleurs place des Martyrs. Il fit barrer la place jusqu'à la rue Neuve.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le bruit avait couru qu'on manifesterait le 22. Hurt avait menacé pour le
+ 22 et jours suivants.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les Bruxellois étaient bouclés... Ouais!
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ Avec le 21 juillet monta dans le ciel bleu le plus rayonnant soleil qu'on
+ pût rêver.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Hurt avait voulu que Bruxelles soit ouvert le 21 juillet, Bruxelles fut
+ <i>tout vert</i> le 21 juillet.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et comme le vert est la couleur de l'espérance, Hurt fut servi à souhait.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dès les premières heures du jour, toute la population avait son ruban
+ vert. Tous, hommes, femmes, enfants, même les chiens—parfaitement, Herr
+ Fritz Norden!—et aussi les chevaux, chacun manifestait.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les magasins étaient curieux à voir. Ici on avait vidé la vitrine, ou bien
+ encore on avait tout caché sous du papier vert. Là on avait étalé les
+ portraits du Roi et de la Reine. Dans telle grande maison, le gérant se
+ promenait tout seul, portes grandes ouvertes, en habit de cérémonie.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ C'était tordant.
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ Rue Neuve, le spectacle changeait.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On ne pouvait aller déposer des fleurs sur la cendre des martyrs de
+ l'indépendance. Des soldats allemands, baïonnette au canon, montaient la
+ garde...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Que faire?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Une chose très simple et qui fut faite simplement, avec respect.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Tout Bruxelles défila rue Neuve. Les femmes s'inclinaient, les yeux
+ tournés vers la blanche statue autour de laquelle les anges prient... Les
+ hommes enlevaient leur chapeau, la tête tournée vers le monument...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ C'était émotionnant. Et cela dura tout le jour au nez des polizei <i>verts</i>
+ de colère...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ils manifestaient eux aussi, malgré eux!
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ Et dans les églises, quelle affluence! Les fidèles en foule vont prier et
+ communier pour la patrie.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vers 10 heures, les cloches sonnent à la volée appelant les Belges, tous
+ les Belges, pour jeter vers le ciel le cri de l'espérance.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Bientôt la foule ne trouve plus place. Elle stationne sur les parvis. Elle
+ reste là, patiente et recueillie.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A Sainte-Marie, à Saint-Jacques, à Sainte-Croix, partout, c'est la même
+ poussée. On chante la <i>Brabançonne</i>, <i>Vers l'Avenir</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A Sainte-Gudule, à 10 heures, il y a plus de douze mille personnes
+ entassées dans l'immense collégiale.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les Allemands sont dans un état de fureur indescriptible. Rue d'Arenberg,
+ deux soldats emmènent brutalement vers la Kommandantur une pauvre femme
+ en cheveux. Quelques personnes suivent sans mot dire. Passe un groupe
+ d'officiers. Un vieillard frôle de la manche le bras d'un de ces nobles
+ guerriers. Aussitôt, le sang à la figure, l'écume et les gros mots sur les
+ lèvres, le traîneur de sabre assomme d'un coup de poing le petit vieux. Et
+ comme les quelques témoins de cet exploit poussent un cri d'indignation,
+ le poing se lève encore, puis retombe, prudemment cette fois, car la foule
+ s'amasse, et l'officier vient de remarquer la mer humaine qui bat les
+ murailles de la vieille basilique... Ça pourrait mal finir...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans l'église, vers la fin de la grand'messe de 10 heures, Mgr le doyen
+ annonce que dans quelques minutes, à 11 heures, un service funèbre sera
+ célébré pour les soldats tombés à l'ennemi, que le cardinal prendra la
+ parole et chantera l'absoute. Il demande qu'on s'abstienne de toute
+ manifestation.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Une partie du public quitte le temple et est remplacée par ceux qui
+ attendent au dehors.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'office commence.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A l'Évangile, le cardinal, la chape aux épaules, la mitre au front, suivi
+ solennellement par le Conseil communal de Bruxelles, M. Lemonnier en tête,
+ s'avance au milieu d'une émotion poignante vers la chaire, au pied de
+ laquelle nos édiles prennent place.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le grand archevêque lit d'une voix ferme un discours d'une piété élevée,
+ d'un patriotisme vibrant. Les feuillets tremblent dans ses mains. On sent
+ que devant cette foule énorme, au milieu de laquelle ont pris place
+ les magistrats de la cité, le coeur du prélat déborde de fierté et
+ d'espérance...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La messe continue. L'absoute est dite.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La <i>Brabançonne</i> éclate, grave, lente, d'une lenteur voulue, lénifiante
+ mais le peuple à qui on a recommandé d'être calme n'en peut plus...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Une voix claironnante a jeté trois mots dans l'air saturé: <i>Vive le Roi!</i>
+ et alors, oh! alors...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pendant quelques minutes, c'est une clameur immense, énorme, qui va et
+ vient, s'enfle, éclate, reprend de plus belle...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vive le Roi! Vive la Belgique! Vive la Reine! Vive le Cardinal! Vive
+ l'Armée! Vivent les Princes!...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ En vain l'orgue essaie de dominer cette tempête. Les bras tendus agitent
+ des mouchoirs, des chapeaux...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On pleure, on rit, on est heureux.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Hurt, vous êtes trop petit, beaucoup trop petit... Votre Empereur avait
+ avoué son impuissance en face de l'âme belge, et vous, Hurt, de quoi vous
+ êtes-vous mêlé? Hurt, pauvre petit Hurt!
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ La foule maintenant attend le cardinal à la sortie.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Un Boche plus ou moins galonné est figé devant la porte du doyen. De temps
+ à autre il invective la foule qui lui répond par des huées formidables et
+ des bordées de sifflet.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Un soldat vient d'empoigner un jeune homme et le traîne vers l'officier.
+ Celui-ci, qui sent croître de plus en plus le grondement de la foule,
+ enguirlande son subordonné pâle de colère. On lâche le prisonnier qui s'en
+ va tranquillement en rajustant ses vêtements.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Voilà le cardinal!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Des acclamations frénétiques éclatent. Le cordon d'agents de police est
+ rompu...
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ Toute l'après-midi une foule énorme parcourt la ville. Des incidents se
+ produisent un peu partout provoqués par des officiers ou des polizei
+ véritablement désorientés. A la place de Brouckère, les gradés se
+ démènent, revolver au poing, et font évacuer le terre-plein par les
+ soldats. Le public s'amuse visiblement.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vers 8 heures, l'auto du cardinal s'arrête devant l'Institut Saint-Louis
+ pour y prendre l'archevêque de Malines. En quelques minutes, une foule
+ immense se presse sur le boulevard.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quand paraît Mgr Mercier, souriant, une manifestation dont on ne se fait
+ pas idée a lieu. Le prélat lève les stores de la voiture et salue...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ C'est du délire!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'auto avance difficilement. Les acclamations redoublent.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quelques minutes après arrivent au pas de course les soldats boches,
+ baïonnette au canon, revolver au poing. Ils frappent sur les femmes,
+ sur les enfants. A quelques pas de moi, un soldat saute sur un passant
+ inoffensif, lui cogne la tête sur le pavé et contre un arbre, avec une
+ sauvagerie toute teutonne...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On hue copieusement l'ennemi, qui ne se sent pas à l'aise devant cette
+ foule désarmée.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Si nos maîtres avaient pour un pfennig d'esprit, ils comprendraient qu'ils
+ ont tout à gagner à nous laisser vivre tranquillement, passant notre
+ chemin...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Que voulez-vous, c'est la mode en Allemagne. On y supprime la liberté
+ quand elle gêne.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Il faut aimer la liberté, a dit Jules Simon, surtout pour ses
+ adversaires. Quand on ne l'aime que pour soi, on ne l'aime pas; on n'est
+ pas digne de l'aimer; on n'est pas digne de la comprendre.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Aujourd'hui, Hurt, le vainqueur ce n'est pas vous. De vous, on s'est
+ magistralement moqué, Hurt, petit Hurt.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et malgré vos mitrailleuses, vos placards, vos baïonnettes, vos revolvers,
+ vos charges, le 21 juillet 1916,
+</p>
+<p style="font-size: 12pt; font-family: serif; text-align: center">
+ Le peuple toujours indompté<br>
+ Chanta d'une voix forte et fière<br>
+ Le Roi, la Loi, la Liberté.<br>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ FIDELIS.
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 84, juillet 1916, p, 2, col. 2.)
+</p>
+<p>
+ L'Allemagne ne pouvait évidemment pas accepter le camouflet que lui
+ infligeaient les Bruxellois. Faute de mieux, elle frappa la Ville de
+ Bruxelles d'une amende de 1 million de marks. Voici le texte de la lettre,
+ signée Hurt, qui annonce cette condamnation:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Bruxelles, 22 juillet 1916,<br><br>
+
+ MONSIEUR LE BOURGMESTRE,<br><br>
+
+ Vu les circonstances actuelles en Belgique, M. le gouverneur général
+ avait pensé qu'une population sérieuse se serait dispensée de fêter
+ l'anniversaire national. Suite à l'expérience acquise l'année dernière,
+ il a cru néanmoins devoir publier des arrêtés pour prévenir tout désordre
+ provoqué par les plus exaltés,
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans l'intérêt de la population même, les autorités communales du
+ Grand-Bruxelles ont prêté énergiquement leur appui à l'autorité allemande,
+ de sorte qu'il a été possible pendant la journée d'hier d'éviter tout
+ incident sérieux, quoique une partie moins raisonnable de la population
+ ait voulu faire infraction aux mesures en répandant abondamment des
+ circulaires.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La police allemande n'a pas fait attention aux cocardes vertes, parce que
+ l'ordre public n'en fut pas dérangé.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais quand, au soir, le cardinal Mercier traversa la ville en auto, il y
+ eut des manifestations en opposition directe avec les arrêtés allemands,
+ qui excitèrent le peuple et pouvaient le stimuler à la résistance. Vous
+ conviendrez avec moi, Monsieur le Bourgmestre, qu'aucune puissance
+ occupante ne tolérerait cela.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Comme suite à ce qui précède, j'ai proposé au gouverneur général d'imposer
+ une amende au Grand-Bruxelles.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ M. le gouverneur général a donné suite à ma proposition et a imposé une
+ amende de 1 million de marks; en même temps il fait remarquer que, vu
+ le grand effort fait par les autorités communales pour le maintien de
+ l'ordre, l'amende est très modérée.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+
+ HURT,
+ <i>Lieutenant général et Gouverneur de Bruxelles et du Brabant.</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>L'Écho belge</i>, 31 juillet 1916, p. 1, col. 3.)
+</p>
+<p>
+ <i>La Libre Belgique</i> a commenté ce factum:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Chef-d'oeuvre d'imposture.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mes amis, conservez précieusement l'arrêté signé Hurt (typo, un H et pas
+ un F, s.v.p.). Ce sous-laquais mal embouché a l'honneur d'annoncer <i>urbi
+ et orbi</i> que son sympathique maître, von Bissing, celui qui a tant à coeur
+ la prospérité et le bonheur du peuple belge, a daigné donner une nouvelle
+ preuve de sa sollicitude paternelle en infligeant à la bonne ville de
+ Bruxelles une amende de 1 million de marks (excusez du peu 1), parce
+ que...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Parce que le susdit sympathique ne parvient pas à digérer la journée du 21
+ juillet, et qu'une mauvaise digestion de Son Excellence vaut cette modeste
+ somme.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Tordante, cette pièce qu'aurait dû signer Machiavel.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Le gouverneur avait espéré qu'une <i>population sérieuse</i> aurait
+ d'elle-même renoncé <i>à fêter sa fête</i> nationale.» Que voulez-vous,
+ Messire, vous saviez cependant que nous ne sommes que des «enfants mal
+ élevés», partant incapables de comprendre les leçons d'un homme de votre
+ valeur! Votre valet commet au surplus une légère erreur: les «enfants»
+ de Bruxelles n'ont nullement <i>fêté</i>, ils n'avaient guère le coeur à la
+ joie... Ils ont simplement remémoré. Ils ont protesté contre l'infinité
+ des forfaits allemands, ils ont publiquement et superbement manifesté leur
+ attachement à la patrie et leur fidélité au Roi..., et ils se souviennent
+ que votre prédécesseur, si malheureusement occis par ses amis turcs, leur
+ avait solennellement promis de ne pas vouloir imposer silence à leurs
+ sentiments patriotiques. Rien de plus, rien de moins; et vous avez pu vous
+ apercevoir que «les éléments légers et turbulents» forment l'universalité
+ de la population. Cela peine peut-être votre bon coeur, mais il est un
+ fait, c'est que jamais, ni en 1915, ni antérieurement, l'âme du peuple
+ belge ne s'est montrée aussi unanimement fière et grande dans le malheur.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Votre valet avait reçu ordre de le menacer, ce peuple! Vous «espériez» que
+ par l'annonce de vos emprisonnements et de vos punitions exorbitantes,
+ vous alliez étouffer sa voix. Comme vous connaissez mal les enfants!
+ Vos stupides menaces n'ont sur eux d'autre effet que d'accentuer leurs
+ sentiments intimes: à ce point de vue, vous avez merveilleusement
+ réussi...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Les autorités communales ont loyalement, intelligemment et énergiquement
+ soutenu les prescriptions de l'autorité allemande», proclame Hurt.
+ Mon Dieu, nous sommes déjà tellement habitués à vos impudences et vos
+ mensonges, qui semblent faire partie intégrante du caractère tudesque, que
+ nous n'y faisons plus guère attention... Mais tout de même nous voudrions
+ bien avoir l'opinion de M. Max sur vos... affirmations. Nous croyons bien
+ que Max vous répondrait comme doivent vous répondre ses successeurs:
+ Erreur! erreur! nous n'avons pas <i>soutenu</i> vos prescriptions, nous
+ les avons <i>subies</i>; nous nous inclinons devant elles, en tant
+ qu'administration, comme on s'incline devant la force brutale, mais de
+ coeur nous sommes avec cette vaillante population que nous aimons et
+ admirons. En voulez-vous la preuve? Pourquoi avez-vous dû mobiliser le ban
+ et l'arrière-ban de vos argousins, de vos soldats encore disponibles, de
+ vos répugnants espions, de vos infects policiers secrets? Pourquoi vos
+ officiers ont-ils été obligés de se ravaler au sale rôle d'indicateurs
+ habillés en civils? Est-ce que par hasard la police municipale n'était pas
+ assez loyale ni assez énergique?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Venons au morceau de résistance. L'ordre public, d'après Hurt, n'avait pas
+ été troublé; «lorsque, <i>dans la soirée</i>, le cardinal Mercier a traversé la
+ ville en auto, il s'est produit des manifestations en opposition directe
+ avec les prescriptions de l'autorité allemande et de nature à inciter la
+ population à la résistance et à des actes irréfléchis. Vous conviendrez
+ qu'aucune puissance occupante au monde ne peut souffrir de pareilles
+ provocations».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'ordre public n'avait pas été troublé... Très bien! Nous ajouterons que
+ sans vos affiches menaçantes et sans la brutalité de vos sbires, armés de
+ fusils et de revolvers, l'ordre public n'eût été troublé à aucun moment de
+ la journée... Sans doute vous vous êtes cru à Saverne, vos subordonnés se
+ sont plu à donner des coups de poing et de crosse, et leur face blême,
+ surtout chez les sous-officiers, extériorisait suffisamment la douceur qui
+ les animait; ils ont cru héroïque d'arrêter sans raison quelque quatre
+ cents citoyens, dont quelques-uns étaient blessés par la mansuétude des
+ procédés policiers allemands. Alors il y eut des protestations légitimes,
+ et vos oreilles, ô Hurt, ont dû tinter à certains moments, car
+ probablement en Allemagne, le pays de la musique, vous n'avez jamais pu
+ savourer un aussi formidable concert de huées que vous avez entendu le 21
+ juillet... Mais vous l'aviez cherché et provoqué, et vous avez ainsi eu
+ l'occasion de vous convaincre de l'ardente et générale sympathie que vous
+ avez su inspirer chez nous.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quant à l'incident Mercier, ne me fiant nullement à votre véracité, j'ai
+ fait une enquête très impartiale qui ne concorde pas précisément avec vos
+ affirmations. Voici ce qui s'est passé: Le cardinal Mercier a traversé
+ deux fois la ville, <i>mais pas dans la soirée:</i> une première fois le matin,
+ se rendant à Sainte-Gudule, la seconde fois à midi, pour en revenir.
+ Les deux fois il a été l'objet du respect et de la vénération de la
+ population, même de la partie non croyante. Le soir, <i>il n'a pas traversé
+ la ville:</i> vers 8 heures, quittant l'Institut Saint-Louis, il a simplement
+ traversé un boulevard de la ville, sur un parcours de 600 mètres, pour
+ se diriger directement vers Malines. Que s'est-il passé? A la sortie de
+ Saint-Louis, le stationnement de son auto a attiré un certain nombre de
+ curieux désireux de lui donner une dernière marque d'affection filiale...
+ Mais, coïncidence étrange, devant l'Institut se trouvait rangée une jolie
+ collection de brutes allemandes, fusils en main, commandée par un Forstner
+ quelconque, ce qui attira beaucoup plus encore la masse de curieux. Si
+ cet officier avait voulu réellement prévenir une «manifestation», il lui
+ aurait fallu deux minutes pour faire circuler la... foule. Il n'en fit
+ rien: avait-il peut-être reçu l'ordre de provoquer une manifestation? Et
+ que faisaient, dans son voisinage, les individus à face d'espions qui se
+ mêlaient aux curieux? Hurt parle de «provocation»... Que veut-il dire, qui
+ veut-il désigner? Évidemment il a en vue S. Ém. le cardinal, à moins qu'il
+ ne veuille parler de ces individus louches. Or, le fait de retourner
+ tranquillement chez soi, serait-ce un acte de provocation? Son Éminence
+ prit place dans la voiture, qui fut entourée par le public. On a crié:
+ «Vive le Cardinal!» Mais oui, et après? Hurt se figure-t-il peut-être
+ qu'on allait crier: «Vive Bissinge!» En ce moment les soldats allemands,
+ officier en tête, se sont rués sur la foule, ont tapé dans le tas à coups
+ de crosse et ont procédé à deux ou trois arrestations... Toute la scène a
+ duré cinq minutes!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et voilà pourquoi Bissing, sur la proposition de son Hurt, a frappé la
+ ville de Bruxelles d'une punition de 1 million de marks, «amende qui n'a
+ été fixée à un chiffre aussi modéré que par égard à la collaboration
+ loyale prêtée par les administrations communales au maintien de l'ordre»!
+ C'est en effet de la magnanimité, quand on songe que l'an dernier la ville
+ fut frappée d'une amende de 5 millions parce qu'un agent de police avait
+ manqué d'égards envers un mouchard tudesque!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Chose étonnante: précisément le jour où fut élaboré le Hurt-factum, était
+ arrivé à la Kommandantur la bonne nouvelle que voici: dans l'Afriqne
+ Orientale, les troupes belges ont mis à mal les troupes allemandes et ont
+ pris comme butin quarante coffres contenant de l'or... Von Bissing a sans
+ doute cru digne de lui de prélever une somme correspondante dans la caisse
+ communale. Pour un général c'est un exploit glorieux et sans danger<a href="#note-40"><small><sup>40</sup></small></a>.
+</p>
+<a name="note-40"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>40</u></sup> [ Von Bissing oublie une chose, c'est qu'au jour du règlement
+ des comptes il devra rembourser le million... avec les intérêts.]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Un mot encore et je lâche Hurt: De l'ensemble de son factum ressort
+ clairement que le sous-ordre a voulu mettre en opposition «la conduite
+ loyale, intelligente et énergique de l'autorité communale» avec la
+ conduite «provocatrice» de Mgr Mercier et de la population de la capitale.
+ Le sac est cousu de fil par trop épais, mais sent bien la fourberie
+ allemande, qui cherche par tous les moyens à diviser les citoyens. Mgr
+ Mercier agit comme M. Max, en patriote et aussi en homme réfléchi. Le
+ matin même, il avait prêché le calme et la modération. Et Hurt se trompe
+ s'il croit pouvoir injurier et calomnier l'Administration communale de
+ Bruxelles, en l'opposant à ces deux nobles figures: M. Max et Mgr Mercier!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ EGO.
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 84, juillet 1916, p. 3, col. 2.)
+</p>
+<p>
+ Contrairement à ce que les journaux ont raconté, l'amende de 1 million de
+ marks a été bel et bien maintenue.
+</p>
+<p>
+ A Gand, l'échevin de l'Instruction publique, M. Camille De Bruyne,
+ professeur à l'Université (avant la guerre), avait accordé un jour de
+ congé aux élèves des écoles, le 24 juillet, soit trois jours après la fête
+ nationale. Résultat: arrestation et déportation en Allemagne.
+</p>
+<p>
+ On se rappelle qu'en 1915 l'autorité allemande avait défendu de commémorer
+ la date du 4 août, anniversaire de la violation de la neutralité belge,
+ mais que les Belges trouvèrent le moyen de manifester à leur façon<a href="#note-41"><small><sup>41</sup></small></a>. A
+ la fin de juillet 1916, nouvel avertissement:
+</p>
+<a name="note-41"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>41</u></sup> [ <i>Comment les Belges résistent</i>..., p. 342.]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 1° Il est défendu de se livrer, en public, à des manifestations politiques
+ quelles qu'elles soient; qu'il s'agisse soit de rassemblements dans les
+ rues, soit de vociférations, acclamations ou invectives, soit de la
+ fermeture de magasins, restaurants, etc., soit de démonstrations
+ concertées et se produisant sous forme d'insignes spéciaux arborés ou
+ d'unité de couleur exhibée dans les costumes.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 2° Les infractions, à moins d'entraîner une sanction pénale plus sévère,
+ seront passibles soit d'arrêts ou d'une peine d'emprisonnement ne
+ dépassant pas six mois, soit d'une amende pouvant aller jusqu'à 20.000
+ marks au maximum. Les deux peines pourront s'appliquer simultanément.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les infractions au présent arrêté seront jugées par les tribunaux et
+ commandants militaires.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Bruxelles, le 30 juillet 1916.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Freiherr VON BISSING.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Belgique</i> [de Rotterdam], 9 août 1916, p. 2, col. 2.)
+</p>
+<p>
+ Que firent les Bruxellois? Ils se promenèrent tranquillement avec un
+ insigne brun: couleur K.K.: décidément, on leur en fera voir de toutes les
+ couleurs.
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>3. Le boycottage.</b>
+</p>
+<p>
+ Nous avons vu plus haut que les Belges ne peuvent plus arborer d'insigne
+ patriotique pour exprimer leur aversion envers les bourreaux de la
+ Belgique. Mais deux autres voies restent ouvertes: les manifestations
+ muettes, dont nous venons de parler <a href="#note-42"><small><sup>42</sup></small></a>, et le boycottage.
+</p>
+<a name="note-42"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>42</u></sup> [ <i>Voir aussi Comment les Belges résistent</i>..., p. 339 ss.]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La lettre suivante d'un négociant belge inaugure dès maintenant un procédé
+ de défense que tous les Belges pratiqueront à la conclusion de la paix: la
+ mise en interdit des produits allemands, quelle que soit leur nature et
+ sous quelque étiquette qu'on les présente:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Un exemple à suivre.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La lettre que nous reproduisons ci-dessous dénote bien la mentalité des
+ Teutons; nous la faisons suivre de la réponse de notre compatriote, en
+ engageant les Belges à suivre, le cas échéant, cet exemple:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Cher Monsieur,
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Par la guerre, je suis seulement aujourd'hui dans la position de vous
+ écrire, et je serais très bien aise si vous vouliez continuer nos
+ agréables relations d'affaires, s'il vous plaît.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «J'attends avec plaisir vos aimables ordres pour l'avenir, et dans cette
+ agréable espérance, j'ai l'honneur de vous présenter, cher Monsieur, mes
+ plus sincères salutations.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Voici la réponse:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Monsieur,
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «J'ai bien reçu votre carte du...et vos offres de services. Je vous dirai
+ que je n'aurai plus à y avoir recours à l'avenir. Nous avons ici un
+ compatriote très versé dans votre partie et qui nous libérera du concours
+ de l'étranger.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «D'autres raisons spéciales, que vous connaissez ou devez deviner, me font
+ un devoir strict de ne plus avoir recours à un produit allemand.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Je constate que vous prenez plaisir à me «chérir». Je regrette de ne
+ pouvoir vous suivre dans cet ordre d'idées, car nous avons, nous, Belges,
+ trop de raisons de haïr, sans trêve et sans cesse, tout ce qui porte un
+ nom devenu odieux pour nous.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Je me borne à ne répondre que tout juste à vos civilités déplacées.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 23, mai 1915, p. 4, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ Dans le même ordre d'idées, <i>La Libre Belgique</i> a engagé les Bruxellois à
+ ne plus mettre les pieds dans un cinéma devenu allemand par voie de
+ spoliation:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Boycottez.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les Bruxellois savent-ils que les établissements de <i>Cinéma Pathé</i>,
+ maisons françaises, sont placés sous séquestre?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Savent-ils, les Bruxellois, que le séquestre outrepassant ses pouvoirs,
+ a vendu les films dont beaucoup n'étaient même pas la propriété des
+ établissements Pathé? C'est le vol organisé.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Savent-ils, les Bruxellois, que le séquestre, <i>lisez voleur</i>, exploite les
+ établissements sous la firme U.T., Union théâtrale <i>belge</i>, entendez-vous,
+ alors que cette U.T. est du boche tout pur?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Si les Bruxellois, qui le jour de la réouverture du cinéma du boulevard du
+ Nord ont assiégé la salle, pour la satisfaction du séquestre, ne savaient
+ pas qu'ils donnaient leur argent aux Allemands, ils le savent aujourd'hui.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Conclusion: boycottez, boycottez sans pitié...</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 44, septembre 1915, p. 4, col. 2.)
+</p>
+<p>
+ Plus tard, elle intervint de même pour mettre le public en garde contre un
+ nouveau théâtre flamand:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Encore une affaire louche.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous avons signalé jadis à nos concitoyens l'exploitation du «cinéma
+ U.T.», qui s'est installé dans le cinéma Pathé du boulevard du Nord. Notre
+ avertissement a suffi pour faire déserter, par le public patriotique, ce
+ trou boche.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Voici maintenant une nouvelle entreprise boche que nous signalons aux
+ patriotes flamands; nous traduisons la réclame que lui fait le <i>Kölnische
+ Volkszeitung</i> du 21 décembre 1915:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Bruxelles, avec ses 500.000 Flamands, possède maintenant un théâtre
+ flamand, dont la direction et la mise en scène nous garantissent une
+ exécution artistique de bon aloi. Aux Flamands maintenant à agir! <i>Tua res
+ agitur!</i> Si les Flamands reconnaissent cela, leur devoir impérieux et le
+ sentiment de leur existence propre les obligent à soutenir «leur» théâtre
+ et à le fréquenter. Le soir de l'ouverture du théâtre en question, de
+ «bons amis» avaient coupé la conduite de l'éclairage électrique: Que ceci
+ serve de leçon aux Flamands et les incite à couper également les liens
+ qui les unissent à certains milieux, pour autant que ces liens existent
+ encore.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'entreprise en question est l'exploitation flamande du «Théâtre de
+ l'Alhambra».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous croyions que Bruxelles possédait déjà une scène flamande, rue de
+ Laeken, et il nous semble qu'en ce temps de deuil et de tristesse, où tant
+ de nos enfants souffrent et meurent dans les tranchées des Flandres, cette
+ scène était plus que suffisante pour les familles flamandes de Bruxelles.
+ Il faut croire que le «théâtre flamand» actuel ne donne pas assez de
+ garanties aux Allemands, car ils éprouvent le besoin d'en faire surgir un
+ nouveau, un concurrent. Ils veulent s'en faire un instrument, d'après le
+ <i>Volkszeitung</i>, pour semer la division parmi la population de la
+ capitale. Jusqu'ici la direction n'a pas protesté avec énergie contre ces
+ insinuations. Qu'y a-t-il là-dessous?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous croyons de notre devoir de signaler à notre peuple patriotique ces
+ nouvelles manoeuvres allemandes: il a boycotté le cinéma boche; qu'il
+ fasse de même du théâtre boche! Flamands, vous ne mettrez pas le pied dans
+ ces boites-là, «votre honneur l'exige»! Un Belge ne se montre pas dans une
+ maison recommandée par l'ennemi allemand pour servir de moyen de division
+ nationale.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 61, d'après <i>La Belgique</i> [de Rotterdam], 18
+ avril 1916.)
+</p>
+<p>
+ D'ailleurs les Allemands se rendent compte dès maintenant du danger
+ économique auquel les expose l'aversion des Belges. Voir par exemple: <i>Les
+ Boches sur la défensive</i> (<a href="#PL07">pl. VII</a>).
+</p>
+<p>
+ Un autre genre de boycottage consiste dans le refus d'écouter la musique
+ allemande:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Un bel exemple.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dimanche dernier la musique du régiment de la «Kultur», campé à Lessines,
+ donnait un concert sur la place de cette ville.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pas un seul habitant, remarquez le chiffre: pas un seul n'a été écouter
+ les flons-flons des chaudronniers de la «Kultur».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les portes et fenêtres des maisons de la place étaient soigneusement
+ fermées!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Inutile de dire la colère des gens de la «Kultur». Ils ont défendu tout
+ rassemblement, et forceront l'Administration à venir officiellement
+ écouter leurs futurs «miaulements».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il parait cependant que ladite Administration n'est pas d'avis de se
+ laisser faire!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Voilà un bel exemple de dignité patriotique.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Braine-l'Alleud et d'autres localités ont agi de même en semblable
+ circonstance.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Bruxellois, méditez et imitez!!!<br><br> <i>(Récit d'un témoin oculaire.)</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 19, mai 1915, p. 4, col. 2.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Bravo!!!</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La scène se passe dans la banlieue de Bruxelles, un dimanche, dans un café
+ de campagne des plus fréquentés. (Nous préférons ne pas le nommer pour ne
+ pas attirer d'ennuis à son propriétaire.)
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les consommateurs sont nombreux sur la terrasse et dans le jardin, car il
+ fait beau et chaud et c'est le moment du repos: 4 heures. C'était aussi
+ autrefois l'heure du concert.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il fait calme et tranquille. Pas d'uniforme gris, rien qui nous rappelle
+ l'esclavage et l'on se prend à désirer un peu de musique et à regretter
+ l'absence des tziganes d'autrefois.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Tout à coup, une bande de soldats débouche du chemin. Ah! ils ne se
+ laissent pas longtemps oublier! Ce sont des musiciens; ils déballent leurs
+ instruments et s'installent.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Changement à vue: tout le monde se lève et s'en va. Cette fois, la musique
+ était revenue... mais les auditeurs étaient partis.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Bravo! voilà une petite «manifestation tacite», si l'on peut s'exprimer
+ ainsi, contre laquelle la <i>force</i> est complètement désarmée.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A moins (avec la «liberté», on peut s'attendre à tout), à moins que nous
+ ne soyons un jour astreints à l'audition forcée des concerts de ces
+ messieurs. Dans ce cas-là, une solution nous reste: l'ouate dans les
+ oreilles.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ HELBÉ.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 23, mai 1915, p. 4, col. 2.)
+</p>
+<p>
+ Le conseil donné par Helbé avait déjà été mis en pratique à Bruxelles.
+ Pendant un concert donné à la Place Royale de Bruxelles, par une
+ <i>Militär-Kapelle</i>, en septembre 1914, des dames qui traversaient la place
+ se bouchaient les oreilles.
+</p>
+<p>
+ C'est sous le même angle qu'on doit envisager l'abstention du public
+ bruxellois au concert donné par les Allemands au Théâtre de la Monnaie, en
+ avril 1915. Seulement trois Bruxellois connus y assistèrent. L'un d'eux
+ était professeur à l'Université de Bruxelles. Aussitôt celle-ci prit
+ des mesures contre le collègue qui s'était méconduit. La punition a été
+ ratifiée par l'unanimité de la population, et tout le monde se détourne
+ de lui comme d'un pestiféré. Les journaux d'outre-Rhin ont naturellement
+ fulminé contre nos autorités universitaires. <i>La Soupe</i> (n° 319) a publié
+ divers documents intéressants sur cette affaire.
+</p>
+<p>
+ Il va de soi que les Allemands voulurent sévir contre l'Université. Mais à
+ cette époque l'arrêté sur la germanophobie (p. 66) n'avait pas encore paru
+ et nos tyrans durent arrêter les poursuites.
+</p>
+<p>
+ Autre exemple de boycottage. Les Allemands ont remis en activité les
+ chemins de fer belges. Mais nos compatriotes n'utilisent le train que s'il
+ n'y a pas moyen de faire autrement. En règle générale, on prend le tram
+ à vapeur ou une voiture. C'est ainsi, par exemple, qu'on va en tram de
+ Bruxelles à Louvain, à Gand, à Turnhout, à Aerschot, à Hasselt, à Liège, à
+ Maeseyck, à Charleroi, à Mons...
+</p>
+<p>
+ Enfin, citons encore un cas. On sait que les Allemands, après avoir
+ incendié nos villes, affichent maintenant la prétention de les rebâtir à
+ l'allemande. Les articles suivants indiquent l'avis des Belges sur ces
+ projets:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Kulturdenkmal.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Von Bissing a des loisirs. Il les emploie à des choses éminemment utiles.
+ L'autre jour, il a donné une conférence sur la reconstruction des villes
+ belges détruites par les soldats allemands. C'était à Aix-la-Chapelle. A
+ Bruxelles, il aurait pu parler devant des banquettes vides.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ D'après le compte rendu des journaux hollandais tolérés par la censure, il
+ y a débité des choses véritablement ahurissantes. «La reconstruction de
+ nos villes le préoccupe beaucoup, tant par un noble souci d'art que pour
+ enlever aux germanophobes un prétexte de critiques... Aussi voudrait-il
+ que quelques ingénieurs visitassent l'Allemagne pour y apprendre leur art
+ et nos villes reconstruites deviendraient un <i>Kulturdenkmal</i>, un <i>souvenir
+ de la culture allemande.</i>»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il faut un joli culot pour raconter des choses pareilles! Malheureusement,
+ ajoute-t-il naïvement, les communes belges ne veulent pas avancer l'argent
+ en ce moment. La psychologie de notre peuple reste pour lui une insoluble
+ énigme.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ C'est véritablement savoureux! von Bissing ne nous comprend pas. Notre
+ mentalité lui échappe et notre psychologie reste pour lui une énigme,
+ l'énigme belge.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Notre caractère, le voici en quelques mots: le Belge est essentiellement
+ bon garçon, franc, loyal, mais indépendant, ne s'en laissant imposer par
+ rien ni par personne; hospitalier et confiant, il devient intraitable dès
+ qu'on a abusé de sa confiance. Il est encore ce qu'il fut au cours des
+ siècles: irréductible et incompressible. On peut se l'attacher par
+ l'affection, mais on ne le domine pas.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vous croyiez nous tenir sous la lourde botte allemande et vous vous
+ étonnez de notre esprit d'indépendance, qui garde toute sa liberté
+ d'allures. Ignorez-vous que, malgré les dominations étrangères, nous avons
+ tout un passé d'indépendance, alors qu'il y a un siècle à peine (1807!)
+ vos paysans prussiens étaient encore des serfs attachés à la glèbe.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans nos provinces belges naquirent les franchises communales, germe
+ de toutes les libertés modernes, à l'époque où s'y développait cette
+ admirable architecture dont nos monuments témoignent encore.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous n'irons pas en Allemagne prendre le goût de ce qui est beau, noble
+ et élevé. A l'Exposition de Bruxelles, nous avons pu apprécier votre
+ architecture dans toute sa laideur. L'incendie mystérieux qui dévora en
+ une nuit la plus belle partie de l'exposition s'arrêta stupéfait devant
+ votre pavillon et recula devant tant de lourdeur.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vous et les vôtres, qui avez tout imité, tout contrefait, tout exploité,
+ vous n'avez rien à apprendre aux autres. Ce grand mouvement d'art qui
+ pénètre toute notre vie moderne, vos contrefacteurs n'en ont pas
+ compris la véritable beauté; ils n'ont pu que l'industrialiser et le
+ commercialiser.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous, nous avons une noble tradition d'art à continuer. Tout notre sol
+ fleurit de monuments qui redisent notre glorieux passé, ils attestent
+ l'incomparable génie de nos ouvriers d'art. Et vos musées s'enrichissent
+ des chefs-d'oeuvre de nos peintres, les premiers du monde. Vos élèves
+ peuvent s'instruire à l'école de ces grands maîtres.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vous ignorez peut-être que cette province rhénane dont vous vous vantez
+ était de notre sol; les maîtres qui l'embellirent étaient nôtres par le
+ sang et par l'éducation, et leur génie éclate resplendissant à côté de
+ l'oeuvre pitoyable de vos architectes, qui la déshonorent par leur style
+ allemand lourd et disgracieux.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous voulons rester nous-mêmes. L'oeuvre belge sera entièrement nôtre.
+ Elle réalisera ses propres aspirations en continuant la noble tradition de
+ nos ancêtres.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Si vous ignorez tout cela, vous êtes excusable quand vous nous proposez
+ d'aller étudier en Allemagne l'art de reconstruire nos villes que vos
+ barbares ont détruites. Ce n'est plus du cynisme, c'est de l'inconscience.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 51, novembre 1915, p. 4, col. I.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Leur impudence.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pour les Prussiens, même civils, nos provinces sont une proie à dévorer.
+ Ne se sont-ils pas mis en tête de réédifier chez nous ce que leurs
+ troupes ont brûlé ou dynamité? Comble d'audace et d'impudence! L'idée est
+ grossière, cynique. On l'espérait fructueuse... Inutile d'ajouter que
+ nos sinistrés envoient promener les chacals de Germanie qui cherchent à
+ ramasser de l'argent dans nos ruines!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il y a là du travail pour <i>nos</i> architectes, <i>nos</i> entrepreneurs, <i>nos</i>
+ briquetiers, <i>nos</i> carriers, <i>nos</i> ateliers de constructions, <i>nos</i>
+ industries: toute la nation en profitera!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nos bâtisseurs sauront respecter les exigences de l'esthétique; en
+ reconstruisant une ferme, par exemple, ils feront une aimable ferme et non
+ une vilaine petite usine; en restaurant un village bombardé, ils feront un
+ joli village et non une banalité rectiligne; pour rebâtir une gare, ils
+ ne prendront point pour modèle celle de Colmar! A bas le «pratique»
+ abominable, les maisons en série, les carrés de béton, les hangars en
+ dents de scie, les toits ondulés et autres horreurs! Nos groupes de
+ constructeurs comptent heureusement des artistes; ils se rendent compte
+ que la Belgique, terre historique, va devenir, pour le monde entier, un
+ but de pèlerinage. Comme il n'en coûte pas plus de faire beau que de faire
+ laid, <i>la restauration de la Belgique sera un embellissement</i>. Refusons
+ les lourdeurs massives, les uniformités ennuyeuses ou les pastiches de
+ l'architecture allemande! Ayons confiance dans notre art national pour
+ faire notre pays plus beau, plus attrayant!
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ Un monument à la gloire des soldats allemands vient d'être érigé sur un
+ champ de morts, près de Gand. Il faudra le mettre bas si tôt que possible.
+ Paix aux morts, certes; mais guerre à l'insultante outrecuidance des
+ vivants!<br><br>
+ (<i>La Vérité</i>, n° 5, 12 juin 1916, p. 12.)
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>4. L'Empereur et le gouverneur général.</b>
+</p>
+<p>
+ Ainsi qu'il convient, le Belge réserve une place d'honneur dans son mépris
+ à ceux qu'il regarde comme les auteurs responsables de tout le mal,
+ l'Empereur et le gouverneur général. Il nous suffira de copier quelques
+ articulets relatifs à Guillaume II:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>L'impérial menteur</b>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Une revue scientifique allemande,<i> Der Fels, </i>contient dans son dernier
+ numéro un article du publiciste catholique Lorenz Müller au sujet des
+ faits reprochés à l'occupation allemande en Belgique. Nous en extrayons ce
+ passage significatif:</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Officiellement, il n'a pas été constaté un seul cas où des francs-tireurs
+ auraient, avec la complicité des prêtres, tiré du haut des tours des
+ églises. Ce qui, jusqu'ici, a été connu et a été l'objet d'une enquête,
+ par rapport aux prétendues horreurs commises au cours de cette guerre par
+ des prêtres catholiques, a été, sans aucune exception, reconnu comme
+ faux, comme un pur produit de l'imagination. Notre Empereur a adressé au
+ Président des États-Unis un télégramme affirmant que même des femmes et
+ des prêtres s'étaient laissé entraîner à des horreurs au cours de cette
+ guerre de guérillas, qu'ils avaient blessé des soldats, des médecins et
+ des infirmières. Comment ce télégramme est-il conciliable avec le fait
+ établi que pas un seul cas n'a pu, jusqu'ici, être établi à charge des
+ prêtres, voilà ce que nous apprendrons seulement après la fin de cette
+ guerre.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La Liberté, <i>journal suisse, commente comme suit cette déclaration:</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Nous avons là une réhabilitation des prêtres belges qui nous vient
+ du côté allemand. Mais les quarante-neuf ecclésiastiques tombés comme
+ victimes de la fureur allemande, pendant la période des débuts de cette
+ guerre, ne se lèveront pas d'entre les morts pour se réjouir du jugement
+ qui reconnaît leur parfaite innocence.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 33, juillet 1915, p. 4, col. I.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Pardonnez-lui, Seigneur, car il ne sait ce qu'il dit.... </b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Un chef-d'oeuvre d'impériale impudence vient d'être affiché dans toute la
+ Germanie et dans les pays occupés par l'armée allemande.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il s'agit d'une proclamation de Guillaume II à l'occasion de
+ l'anniversaire du 2 août 1914. Un Bruxellois a trouvé la meilleure réponse
+ qu'il convienne de faire à ce document de la folie pangermaniste en
+ traçant en grandes lettres à travers l'affiche les mots mis en tête de ces
+ quelques lignes:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Pardonnez-lui, Seigneur, car il ne sait ce qu'il dit....</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'espace nous est trop mesuré dans ce bulletin pour analyser le factum
+ impérial qui se distingue comme toujours par le mensonge, la calomnie et
+ l'hypocrisie. Il mérite tout au plus un haussement d'épaules. C'est de
+ cette manière que le bon sens belge l'a immédiatement accueilli.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, no. 39, août 1915, p. 2, col. I.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Proclamations impériales.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le 7 août 1914, à Berlin, Guillaume II en prenant congé de sa Garde
+ impériale, commandée par son fils aîné le Kronprinz, lui adressait ces
+ paroles:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Souvenez-vous que le peuple allemand est le peuple élu de Dieu. Comme
+ empereur allemand, <i>l'esprit de Dieu est descendu sur moi. Je suis son
+ bouclier, son glaive et son incarnation.</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Malheur aux désobéissants, mort aux poltrons et aux incrédules.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cette proclamation impériale était la troisième du monarque allemand
+ depuis le 4 août. Elle constitue en somme le résumé, la quintessence des
+ trois autres. Dans la première il affirmait faussement que l'Allemagne
+ était menacée et, après avoir dit sa confiance en Dieu le Père, il
+ ordonnait à toute la nation de consacrer la journée du 5 août à des
+ prières publiques. Dans les deux autres manifestes, il répétait que la
+ haine et la jalousie des adversaires de l'Empire le forçaient à prendre
+ les armes, et après avoir dit d'abord le 6 août: «Que Dieu soit avec
+ nous», il disait le 8 août: «Dieu sera avec nous comme il fut avec nos
+ ancêtres.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans la bouche du chef suprême qui venait d'ordonner froidement la
+ violation de notre neutralité au mépris du droit et des conventions
+ internationales, les propos qu'il adresse à sa Garde ne peuvent être
+ considérés que comme d'impudents blasphèmes. Et ces quatre proclamations
+ démontrent qu'il n'est qu'un menteur, un hypocrite, le sinistre et
+ infernal impresario de la plus effroyable tragédie que le monde ait jamais
+ connue.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quand on relit après un an de guerre ces manifestations théâtrales, on
+ s'étonne que le côté ridicule, grotesque et odieux des prétentions du
+ Kaiser n'ait soulevé dans un peuple de 70 millions d'âmes, qui se proclame
+ à la tête de la civilisation et de la science, aucune protestation, pas
+ même un haussement d'épaules ou une timide raillerie. C'est que l'esprit
+ guerrier auquel le souverain fait plus expressément appel dans son second
+ «manifeste aux armées de terre et de mer» est réellement prédominant dans
+ la race. Il dirige non seulement les coeurs mais les intelligences, les
+ consciences et les volontés. Le fanatisme militaire est à la fois la
+ boussole du pilote et le vent qui enfle la voile de la barque nationale
+ allemande. On comprend maintenant, à la lueur des incendies de la Wallonie
+ et des Flandres, à la lecture des proclamations des généraux allemands,
+ la sincérité des déclarations des aumôniers protestants et catholiques
+ teutons: «Nous sommes Allemands d'abord, prêtres ensuite.» Cela n'est
+ pas seulement exact chronologiquement, mais essentiellement,
+ substantiellement, peut-on dire.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ En Allemagne, le guerrier ne laisse guère subsister dans l'homme ce qui
+ constitue ailleurs le citoyen, c'est-à-dire la liberté, le jugement, la
+ conscience et la responsabilité qui résultent essentiellement du libre
+ arbitre. L'Allemagne, éduquée à la prussienne depuis sa tendre enfance,
+ est, par-dessus tout, un rouage de la grande machine militaire, même
+ lorsque cette machine semble être au repos. Quand il s'agit de l'intérêt
+ de la Grande Allemagne, son unique idole, il n'a d'autre pensée, d'autre
+ opinion, d'autre règle de conduite que celle des chefs, celle du Kaiser,
+ du chancelier et des généraux. Et dans ce pays hiérarchisé à outrance,
+ celles-ci se résument finalement en une seule, celle de l'Empereur, le
+ divin inspiré, le chef infaillible du peuple élu de Dieu. Il ne peut se
+ tromper, il ne peut mentir, il ne peut se parjurer.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Un des vers les plus célèbres de Victor Hugo est ainsi conçu:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Ces deux moitiés de Dieu: le Pape et l'Empereur.</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ En Allemagne il n'y a qu'un représentant de Dieu, c'est Guillaume II. Et
+ son infaillibilité est universelle et permanente, au contraire de celle
+ du Pape qui n'est que relative aux questions de foi et de morale et ne
+ s'exerce que dans des conditions très rares et très solennelles.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le fanatisme pangermain permet de comprendre que les insanités et les
+ énormités des allocutions de Guillaume II à ses soldats et à sa Garde
+ impériale aient été accueillies avec une respectueuse déférence par ses
+ sujets. Partout ailleurs qu'en Germanie elles auraient pour le moins
+ soulevé le mépris et la pitié. On se serait même demandé si l'impérial
+ orateur ne devait pas être interné dans une maison de santé.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le monarque allemand mériterait en effet d'être qualifié d'insensé s'il
+ n'était pas avant tout un comédien et un parjure et si son passé ne
+ démontrait pas qu'après avoir été l'adorateur de la force, puis celui de
+ la paix, il est devenu pangermaniste surtout par raison politique, pour
+ conserver son influence sur ses courtisans et son peuple.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Notons d'ailleurs que sa démence est celle de toute une nation et n'est
+ que l'exacerbation du sentiment patriotique et de l'esprit guerrier.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Sans aller jusqu'à se proclamer les élus de Dieu ou inspirés par Dieu,
+ d'autres fanatiques de la guerre se rencontrent parmi des citoyens non
+ germains ou même antigermains qui professent que la victoire crée le droit
+ ou du moins le démontre parce que la force suppose et prouve la vertu.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ HELBÉ.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 43, septembre 1915, p. 2, col. 2.)
+</p>
+<p>
+ Une poésie résume nos sentiments à l'égard de l'Empereur:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Il ne faut pas qu'il meure!</b>
+</p>
+<pre style="font-size: 12pt; font-family: serif;">
+ On dit que dans l'ombre, à pas lents,
+ Courbé, comme un fantôme, il erre,
+ Loin du front, loin de ses uhlans,
+ Cachant sa honte et sa colère...
+ Lui qui, fanfaron, portait beau,
+ Voici que le remords l'effleure,
+ On dit qu'il va vers le tombeau...
+ Il ne faut pas qu'il meure!
+
+ Il faut qu'il vive pour savoir,
+ Pour réfléchir et pour entendre...
+ Il faut qu'il reste là pour voir.
+ Que le destin le fasse attendre.
+ Il faut qu'il sache avant sa fin
+ Que son rêve n'était qu'un leurre...
+ Il faut qu'il souffre et qu'il ait faim...
+ Il ne faut pas qu'il meure!
+
+ Il faut qu'il voie, au jour marqué,
+ Crouler l'empire qui s'effrite;
+ Que comme une bête, traqué,
+ Il soit sans repos et sans gîte...
+ Que le suive le hurlement
+ De son peuple écrasé qui pleure...
+ Pour la beauté du châtiment,
+ Il ne faut pas qu'il meure!
+
+ Il faut qu'il sente autour de lui
+ Grandir l'effroi, monter la haine,
+ Et si son dernier jour a lui,
+ A la vie il faut qu'on l'enchaîne.
+ Qu'il soit seul, vieilli, faible et las,
+ Quand debout la France demeure...
+ Pour écouter sonner son glas,
+ Il ne faut pas qu'il meure!
+
+ Dieu, Toi qu'il ose encor prier
+ Malgré tous tes temples en cendres,
+ Entends-tu les mères crier
+ Et l'appel suppliant des Flandres...
+ Dieu, nous T'invoquons à genoux,
+ Sauve-le, retarde son heure;
+ Sa vie est notre otage à nous...
+ Il ne faut pas qu'il meure!!!
+</pre>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Soupe</i>, n° 170.)
+</p>
+<p>
+ M. le baron von Bissing a une presse encore plus abondante. Opérons une
+ sélection.
+</p>
+<p>
+ Voici d'abord une petite étude synthétique:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Les Preux de Prusse.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Le gouverneur général ne se<br>
+ laisse guider, dans ses mesures, que par les<br>
+ principes d'équité et son désir de favoriser<br>
+ le bien-être du pays et de ses habitants.</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (VON BISSING, 15 juin 1915.)
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le vieux général de cavalerie bombardé gouverneur impérial en Belgique ne
+ peut se figurer que, dans le pays qu'il exploite, il existe un seul coeur
+ qui ne le tienne pas en profonde exécration. Von Bissing inspire le dégoût
+ par ses actes et par son hypocrisie; depuis six mois, il dépouille nos
+ compatriotes en répétant qu'il ne veut que leur bien! Il pille, il
+ rançonne les Belges, et il se rend odieux au suprême degré parce qu'il
+ couvre son brigandage de stupides palliatifs: faisant le mal et le pis, il
+ cherche à se donner des airs de bon apôtre! Cette duplicité explique la
+ malédiction dont les Belges accablent le chef de leurs spoliateurs, et
+ l'écho de ces sentiments que nous entendons à l'étranger. Il récolte ce
+ qu'il a semé!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et d'abord, qui est-il, ce maître exacteur? Un hobereau comme il y en
+ a des milliers en Allemagne. Il représente obscurément cette caste
+ militaire, nobiliaire et réactionnaire qu'on ne trouve plus ailleurs qu'en
+ terre germanique. La noblesse gît dans l'âme et non dans les parchemins.
+ Von Bissing offre le type du Teuton cupide et fourbe, en même temps que
+ celui du hobereau tyrannique. Une telle nature exclut tout scrupule et
+ toute finesse. Pour se donner un semblant de raffinement, von Bissing
+ assista à des concerts et organisa même une audition d'orgue au
+ Conservatoire de Bruxelles; il visita aussi les musées, sans oublier de
+ s'y faire photographier (lui, insignifiant, en face du buste de notre
+ grand Constantin Meunier!) ni de faire publier ce cliché en première page
+ d'un illustré allemand vendu en Belgique...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous eûmes d'abord pour gouverneur von der Goltz pacha: il laissa
+ d'exécrables souvenirs en préparant la besogne que son successeur devait
+ accomplir.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Von Bissing, vieux panache de soixante-douze ans, commandait
+ provisoirement un corps d'armée. Quand les hostilités éclatèrent, le VIIe
+ corps partit... sans von Bissing! Le ramollot ne quitta pas les bords
+ du Rhin! Mais ses troupes, en se ruant contre Liège, emportaient une
+ proclamation que le conquérant en pantoufles leur avait dédiée afin
+ qu'elles n'eussent point d'hésitation à répandre la terreur au delà
+ de leur frontière. En guise d'adieu il adressa à ses hordes le papier
+ suivant, où il mit toute son âme allemande:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Lorsque les civils se permettent de tirer sur vous, les innocents doivent
+ pâtir pour les coupables. A diverses reprises, les autorités militaires
+ ont dit qu'il ne faut pas épargner de vies dans la répression de ces
+ faits. Sans doute, il est regrettable que des maisons, des villages
+ florissants, voire des villes entières, soient détruits! Mais cela ne peut
+ vous laisser entraîner à des sentiments de pitié intempestive; tout cela
+ ne vaut point la vie d'un seul soldat allemand. D'ailleurs, cela va de
+ soi; il est superflu d'y insister.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ De loin, l'auteur de cette sinistre proclamation put se délecter à la
+ lecture des horreurs que l'invasion commit en Belgique: il restera, pour
+ l'opprobre de son nom, l'un des fabricants ou des propagateurs de l'infâme
+ légende des francs-tireurs belges qui servit à l'extermination de milliers
+ de nos compatriotes—parmi lesquels beaucoup de vieillards des deux sexes,
+ ainsi que des femmes en couches et nombre d'enfants! Plus tard, von
+ Bissing put voir de près, à Louvain et ailleurs, l'oeuvre immonde des
+ brutes auxquelles il avait par avance donné prétexte à tuer, piller et
+ brûler! Le chacal put parcourir ces cimetières d'innocents...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Demeuré à Dusseldorf, von Bissing s'embusqua dans l'administration
+ intérieure: il devint—poste glorieux!—inspecteur des camps de
+ prisonniers... Or, ce bon apôtre découvrit que le public allemand,
+ du moins la jeunesse, montrait un certain empressement auprès des
+ baraquements où l'on parque les captifs; à cet intérêt se mêlait parfois
+ un peu de pitié... Vite von Bissing publia des avis «pour qu'on cesse
+ d'étaler vis-à-vis des prisonniers un apitoiement déplacé»! Une de ces
+ diatribes vaut d'être citée: «Ayez donc plus de conscience allemande?
+ Dois-je encore répéter cette remontrance? On le dirait! D'après les
+ rapports qui me sont transmis de Munster et d'ailleurs, on a encore offert
+ aux prisonniers des friandises, notamment du chocolat, et ce malgré la
+ défense faite. Votre âme compatissante, mais antiallemande, n'entend-elle
+ pas les cris de détresse de nos prisonniers en France? Soyez sûrs que,
+ là-bas, on ne leur donne point de chocolat!.. Ce sont surtout des enfants,
+ des adolescents, en particulier des jeunes filles, qui se pressent
+ continuellement autour des prisonniers. Elles manquent tout à fait
+ d'éducation! Il appartient aux familles et aux écoles de changer cela:
+ si les avertissements restent sans effet, on recourra efficacement à des
+ punitions exemplaires pour réprimer ces façons d'agir antiallemandes.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Avec sa mensongère allusion aux mauvaises conditions de vie des
+ prisonniers allemands, ce texte constitue un document précieux. Retenons
+ que la jeunesse allemande n'est pas incapable de sentiments généreux, mais
+ que ses éducateurs s'accordent pour tuer ce bon germe. La pitié envers des
+ ennemis désarmés est antiallemande: ils font entrer cela, et bien d'autres
+ monstruosités, dans le coeur et dans la tête des enfants, soit par la
+ persuasion, soit par la force! Étonnez-vous alors de la férocité des
+ adultes! Instruction et barbarie obligatoires! Chez les cannibales, la
+ bonne éducation consiste à dévorer les captifs; chez d'autres sauvages;
+ on les empale ou on les scalpe. Von Bissing ne va pas si loin: il est
+ «kultivé», lui? Noblement il enseigne qu'il faut mépriser les vaincus
+ et n'avoir aucune compassion pour eux: voilà, Mesdemoiselles, la bonne
+ éducation et la pure conscience allemandes!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous verrons les effets de ces principes sur von Bissing et sur sa
+ famille. En décembre, il fit arrêter la comtesse de Mérode, femme du
+ grand maréchal de la Cour de Belgique. A défaut du moindre semblant de
+ culpabilité, le conseil de guerre dut acquitter l'inculpée. Alors, le
+ preux «freiherr», selon les règles de la chevalerie prussienne, voulut
+ user d'un droit extraordinaire dont il est investi et déporter Mme de
+ Mérode en Allemagne! Il fallut les plus grands efforts pour obliger ce
+ goujat à lâcher sa proie innocente! En mai, il parvint à prendre en défaut
+ la femme de notre ministre de la Justice; du moins lui fit-il octroyer
+ quelques mois de prison; puis, en vertu de son droit discrétionnaire, le
+ butor décida que la relégation en Allemagne durerait jusqu'à la fin des
+ hostilités! Voilà des exemples, entre cent, de sa parfaite éducation
+ allemande!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais continuons avec ordre l'examen de la carrière de ce
+ Jean-foudre-de-guerre. Après avoir banni des camps de prisonniers les
+ petites marques d'intérêt qui auraient pu mitiger les pénibles souvenirs
+ de captivité, von Bissing vint en Belgique. Il annonce d'abord par affiche
+ son intention de faire renaître en Belgique l'activité économique et de
+ soutenir les victimes de la guerre. Cela parut étrange, au moment où
+ Berlin mettait tout en oeuvre, mensonge et falsification, pour faire
+ croire que la Belgique méritait ses châtiments. Les Belges pensèrent comme
+ autrefois les Troyens: <i>Timeo Danaos, et dona ferentes</i>—traduction libre:
+ Je me défie des Alboches, même quand ils promettent de nous aider. Ou
+ la Belgique est innocente et tous les égards lui sont dus; ou elle est
+ coupable et ne mérite aucune sollicitude. Les Belges avaient raison de
+ se défier! En même temps qu'il publie ses bonnes intentions, von Bissing
+ inflige au pays, qui se débat dans les pires difficultés, une nouvelle
+ contribution de guerre de 480 millions! Cela lui vaut de l'avancement: le
+ voilà «generaloberst». Le grade qu'il n'avait pu décrocher comme officier,
+ il l'obtient comme spoliateur. <i>Gloria! Victoria!</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'hiver fut dur aux Belges. Von Bissing avait raflé les victuailles,
+ vidé les étables et poussé les producteurs à dissimuler des vivres. Aux
+ États-Unis, au Canada, au Chili, en Hollande, en Suisse, en Italie, on
+ s'indigne vivement des extorsions d'argent commises en Belgique. Le
+ gouverneur place sous la surveillance de ses bureaux les sociétés où des
+ étrangers belligérants ont des intérêts; ce qui permet à des banquiers
+ allemands de se caser en Belgique aux frais desdites sociétés qu'ils
+ dépouillent méthodiquement. La masse souffre de faim et de froid; la
+ détresse se généralise.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On ne voit le «generaloberst» que flanqué d'estafiers; il ne sort qu'en
+ auto. Ne croyez pas ses photographies, reproduites même en carte postale,
+ où la retouche donne au «freiherr» décrépit un air martial: comme une
+ vieille cocotte, il se fait rajeunir... En vérité, il est fort délabré.
+ Tête antipathique au possible; longue moustache horizontale, face osseuse
+ et mâchoire lourde; type bestial, annonçant une intelligence médiocre et
+ une âme vulgaire. Sa carrière et ses actes confirment ce pronostic. Ses
+ extorsions d'argent, grandes et petites, constituent véritablement du
+ banditisme. De tels faits n'ont aucun précédent dans la guerre moderne;
+ ils n'ont d'équivalent dans nulle expédition militaire; c'est une
+ innovation spécifiquement allemande. En s'assurant le versement de
+ 480 millions, von Bissing s'engagea à ne plus imposer ni provinces ni
+ communes; mais, ayant conservé son «droit» d'infliger des amendes, il en
+ use et en abuse. En outre, il se rattrape sur les particuliers et crée
+ notamment un impôt à charge des citoyens ayant quitté le pays!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Faute de chemins de fer, d'autos, de chevaux, certaines régions ne purent
+ recevoir les vivres du Comité national; aussi la nation belge connut-elle
+ les pires privations. L'évasion de nos jeunes gens et l'introduction de
+ fonds donnent beaucoup de tintouin à notre gouverneur; il suffit de lui
+ parler de cela pour voir frémir les muscles qui lui pendent sous le
+ menton. La frontière hollando-belge est barrée de postes à pied et à
+ cheval, avec réflecteurs et téléphone, de fils de fer, de fossés et de
+ pièges. Autant il soigne ces organisations-là, autant il néglige les
+ besoins du pays. Ainsi, il limite les déplacements dans les provinces;
+ puis il frappe d'interdit la plupart des produits industriels; les
+ transactions sont entravées. Voilà qui favorise à rebours la reprise des
+ affaires! Quand l'autorité prussienne édicte un tarif des denrées, des
+ fourrages ou des viandes, c'est à seule fin de soustraire l'intendance
+ militaire à la hausse générale, mais sans se soucier des intérêts de
+ la nation. Dans tous les domaines, poursuites, amendes, vexations
+ et spoliations continuent. Von Bissing provoque un conflit avec la
+ Croix-Rouge de Belgique; une fausse Croix-Rouge de Belgique est alors
+ constituée par von Bissing, avec l'argent de la vraie qu'il a confisqué.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dès les beaux jours de mai, le gouverneur se retire à la campagne. Quoi?
+ Au front? En campagne? Non, non! Pas de ça! Il s'octroie une villégiature:
+ ayant jeté son dévolu sur une propriété des environs de Bruxelles, à
+ Trois-Fontaines, il en dépossède le châtelain et s'y installe à sa place!
+ Pendant que lui et ses créatures vivent bien, la misère provoque des
+ émeutes dans le bassin de Liège... Puis, dans la presse qui lui obéit, von
+ Bissing expose que «<i>ses intentions</i> de faire renaître la vie économique
+ sont remises en question» parce que les ouvriers de l'arsenal de Malines
+ refusent de travailler! Il s'agit que tout le personnel des cheminots
+ prussiens soit mobilisé pour l'établissement d'une ligne stratégique
+ d'Aix-La-Chapelle à Bruxelles. Nos ouvriers refusent de reprendre le
+ travail.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et sa mission de restaurer les affaires en Belgique? Elle existe, mais
+ toujours à l'état d'<i>intentions</i>. Depuis décembre, il les annonce. En
+ juin, il les réitère. En attendant, il enlève nos machines-outils et nos
+ matières premières, pour les envoyer en Allemagne! Mais d'amélioration
+ économique, due à son initiative, pas trace!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Sachez que cet homme providentiel fait... de l'assistance sociale! Ne riez
+ pas! Cela se trouve imprimé dans le bulletin de la fausse Croix-Rouge de
+ Belgique et confirmé par une conférence donnée à Berlin par la <i>freifrau</i>
+ von Bissing en personne. Donc, cela aussi existe. N'en doutons pas. Tout
+ cela existe... sur le papier. On le chercherait vainement ailleurs. Mais
+ ce que l'on trouve dans toutes les provinces administrées par ce digne
+ Prussien, c'est le banditisme sous les formes les plus répugnantes; et
+ c'est le désoeuvrement forcé, avec la misère; et c'est l'exécration de
+ l'Allemagne! L'histoire de son séjour à Bruxelles se résume en peu
+ de mots: <i>continuelles extorsions d'argent; entraves à l'activité
+ industrielle des Belges; aggravation de la détresse publique; impuissance
+ totale à rien améliorer</i>. Ce n'est pas l'encaisse de la vraie Croix-Rouge
+ de Belgique (80.000 fr.), dont une petite partie serait distribuée à
+ quelques douzaines de pauvresses par la fausse Croix-Rouge de Belgique,
+ qui soulagerait les maux que von Bissing a répandus dans le pays entier!
+ Après tant d'autres bluffs prussiens, celui de l'assistance, comme les
+ autres, ne laissera que... du papier.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Au reste, un menteur finit toujours par se faire prendre. Von Bissing a
+ avoué lui-même son impuissance dans le domaine constructif: le 16 juin, un
+ avis du gouverneur, publié dans la presse à tout faire, vint nous rappeler
+ «son <i>désir</i> de favoriser le bien-être du pays». Donc, six mois après sa
+ première proclamation, il en est toujours à la période du «désir» et des
+ «intentions». Mais, en même temps, il unifie les ordonnances restrictives
+ du commerce et de l'industrie en ce qui regarde les vivres, les machines
+ métallurgiques, les moyens de transport, les métaux et minerais, les
+ produits chimiques, les textiles, les huiles et graisses, les cuirs, le
+ caoutchouc, le bois, le papier, etc. La liste des transactions soumises à
+ autorisation est interminable. Bien entendu, toutes les affaires restent
+ libres... vers l'Allemagne!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Au total, les uniques réalités qui marquent le règne de von Bissing en
+ Belgique sont d'abord son brigandage et ensuite son favoritisme au profit
+ des intérêts prussiens. Cela, ce sont des faits, attestés et signés
+ par lui-même dans une série d'arrêtés publics. Le surplus (renaissance
+ économique, assistance, souci du bien-être des Belges) est un composé
+ d'impudent mensonge, de bluff puéril et de basse hypocrisie.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Par ses excitations barbares, von Bissing a participé aux massacres commis
+ en Belgique. Par ses ordonnances, il y a organisé la rapine. Voilà son
+ oeuvre. Elle se traduit pour nous en un tas de cadavres et, pour lui, en
+ un tas d'or. Et ce vieux bandit s'étonne que ses victimes le traînent sur
+ la claie et que le monde entier lui jette l'anathème!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Vérité</i>, n° 7, 29 juin 1915, p. 5.)
+</p>
+<p>
+ Dans le n° 30 de <i>La Libre Belgique</i>, le même qui donne aussi l'amusant
+ portrait du gouverneur<a href="#note-43"><small><sup>43</sup></small></a>, on raconte son installation au château de
+ Trois-Fontaines.
+</p>
+<a name="note-43"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>43</u></sup> [ Voir <i>Comment les Belges résistent</i>..., fig. 1.]
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Inconvénients des grandeurs.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les sommets attirent la foudre. M. le freiherr von Bissing, gouverneur
+ général «oberst» de la Belgique, s'est installé gratis, on le sait, dans
+ le beau domaine des Trois-Fontaines-lez-Vilvorde, appartenant à M. Orban,
+ celui-ci ayant refusé de le lui louer. Des pancartes mises au coin des
+ rues principales de Bruxelles annoncent à tout le monde la route qu'on
+ doit prendre pour se rendre chez le bien-aimé gouverneur: <i>Zum Schloss
+ Trois-Fontaines</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Or, il paraît qu'il vient de déménager à la suite de l'incident qui a
+ marqué la chute des zeppelins d'Evere, de Mont-Saint-Amand-lez-Gand.
+ Un des aviateurs anglais aurait, paraît-il, en passant par-dessus les
+ Trois-Fontaines, salué irrespectueusement le château d'une bombe qui ne
+ l'a pas atteint. M. von Bissing a jugé qu'il serait plus sûrement protégé
+ contre ces manifestations intempestives, en logeant en dessous des
+ greniers qui abritent momentanément les Belges signalés à la vindicte de
+ la «Kommandantur allemande». Les aviateurs alliés respecteront évidemment
+ des citoyens aussi dignes d'égards.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Un conseil, M. von Bissing; allez à Saint-Gilles, vous y serez
+ certainement en sécurité, et la société qu'on y trouve actuellement est
+ des plus honorables.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ HELBÉ.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 30, juin 1915, p. 4, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ Un article qui a dû faire particulièrement plaisir à notre gouverneur
+ général est celui où l'on rappelle ses instincts de pillard:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Les exploits du gouverneur général en Belgique, baron von Bissing, pendant
+ la guerre de 1870.</b>
+</p>
+<p style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: center;">
+ RÉCIT D'UN TÉMOIN AMÉRICAIN
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans le numéro du 25 mars 1913, la revue <i>Le Correspondant</i> publiait une
+ étude intitulée: «Le premier des correspondants de guerre», contenant
+ l'histoire du célèbre Russell, correspondant du <i>Times</i>, sur les
+ principaux théâtres des diverses guerres survenues depuis un demi-siècle.
+ Au sujet de la guerre franco-allemande de 1870 et plus particulièrement de
+ l'incendie de Saint-Cloud, nous trouvons page 1211 ce qui suit:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Russell, chargé de suivre la campagne, ne voulut pas voir brûler
+ Saint-Cloud, mais il eut les impressions toutes fraîches d'un de ses
+ collègues, le Dr Scoffern, correspondant occasionnel d'un journal
+ AMÉRICAIN. Celui-ci fut le seul civil qui se trouvait au château quand
+ l'incendie éclata. Il profitait d'une accalmie du bombardement pour
+ vérifier les dégâts causés par les obus.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «C'est seulement jeudi matin 17 octobre, dit-il, que je m'aventurai à
+ visiter le palais et je suis bien content de l'avoir fait et d'avoir vu
+ ces merveilles, même abîmées. Ce qu'il y avait de porcelaines, de lits, de
+ pendules, de statues, etc., vous pouvez vous l'imaginer, mais cela ne peut
+ se décrire. Ge capitaine von Strautz, commandant du palais, m'avait donné
+ la permission de ramasser tout ce que je voudrais de porcelaines brisées;
+ je l'ai fait, ne me doutant guère que, quelques heures plus tard, nous
+ pourrions prendre autant de trésors que nous serions capables d'en
+ emporter.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Vers 2 heures, comme nous dînions, nous entendîmes un craquement si près
+ qu'il nous étonne, quelque accoutumés que nous fussions à cette sorte de
+ bruit. «Le palais brûle», crie un homme de garde. Nous laissâmes là notre
+ champagne pour aller voir. C'était vrai, les flammes sortaient d'un
+ grenier... Je rédigeai une dépêche et l'expédiai. Puis nous revînmes à
+ notre champagne. «Messieurs, dit le capitaine von Strautz «avec solennité,
+ je suis le dernier commandant de Saint-Cloud. Allons tous «dans les grands
+ appartements. Nous en emporterons un dernier coup «d'oeil et un souvenir.
+ Prenez ce que vous voudrez: vins, tableaux, livres, «n'importe quoi.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «J'y allai avec le lieutenant VON BISSING et le major von Glass; voyant
+ que je ne prenais rien pour moi, CES BONS CAMARADES ME PRESSÈRENT DE LE
+ FAIRE. «Ma position, parmi vous, est délicate, Messieurs, répondis-je; je
+ «ne prendrai rien qui ne me soit offert.» SI VOUS LES AVIEZ VUS!! De tous
+ côtés, de toutes les mains je recevais des objets aussi beaux que ceux
+ qu'aurait pu imaginer un conteur arabe. Hélas! la nuit venait, les
+ flammes et la fumée gagnaient. Les appartements du palais étaient un vrai
+ labyrinthe; je fus obligé d'abandonner des objets de grande valeur, car
+ je n'aurais jamais pu les sauver. Dehors toute la surface du gazon était
+ couverte de vases, de tableaux, de pendules, le tout éclairé par les feux
+ de bivouac, autour desquels passaient des soldats enveloppés de rideaux en
+ soie rouge, bleue, or, jaune, comme dans une pantomime. Un d'eux s'était
+ enroulé dans le couvre-pieds en soie de l'impératrice; un autre avait mis
+ cuire des pommes de terre dans une soupière en Sèvres, marquée aux armes
+ impériales.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Près des deux tiers de la bibliothèque furent sauvés, mais comme il
+ pleuvait, les livres furent quelque peu endommagés. Je vous laisse à
+ penser ce que fut la fin de cette nuit; je ne puis le dépeindre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «NOTE.—Russell suivit les opérations de la IIIe armée, grâce au bon
+ vouloir du général von Blumenthal, chef d'état-major. Von Bissing,
+ actuellement général de cavalerie, né le 30 janvier 1844, fit la campagne
+ de 1870 comme lieutenant adjudant près le commandement supérieur de la
+ IIIe armée.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Sans commentaire.—La Belgique est gouvernée par le pillard de
+ Saint-Cloud!!!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 45, septembre 1915, p. 4, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ Enfin, disons encore l'opinion excellente, et si juste, qu'on a de lui en
+ Allemagne:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>La vérité en Allemagne.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Extrait du journal Allemand <i>Die Woche</i>, du 18 avril 1915:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Mais l'homme qui fit merveille en Belgique est le sympathique freiherr
+ von Bissing, gouverneur général, qui sut se faire respecter par le peuple
+ belge, devenir populaire, et qui est à présent la vénération du peuple
+ belge.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Oh! là! là!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 51, novembre 1915, p. 4, col. 2.)
+</p>
+<br><br>
+<h3>
+ C.&nbsp; L'UNION MORALE DES BELGES
+</h3>
+<p>
+ Le jour de la Fête nationale, des Bruxellois appartenant à tous les partis
+ politiques assistaient à la grand'messe à Sainte-Gudule. En effet, depuis
+ l'occupation allemande, les Belges ont de commun accord oublié les anciens
+ désaccords de parti. Ceux qui appartenaient aux groupements politiques les
+ plus disparates siègent à présent dans les mêmes comités; jamais il n'y
+ est question de ce qui les divisait; ils ne parlent que de ce qui les
+ unit: la lutte contre les oppresseurs et les tortionnaires. Les anciens
+ antagonismes ont été aplanis, et les Belges sont entrés tous ensemble dans
+ une même confrérie, l'anti-prussianisme.
+</p>
+<p>
+ La plus belle manifestation de cette trêve des partis est la composition
+ de nos feuilles clandestines: toutes donnent indistinctement des articles
+ écrits par les personnalités politiques les plus diverses.
+</p>
+<p>
+ Quelle aubaine pour nos ennemis s'ils réussissaient à ranimer nos
+ querelles de jadis, à dresser de nouveau les flamingants contre les
+ Wallons, les doctrinaires contre les avancés, les socialistes contre les
+ bourgeois, les libéraux contre les catholiques...
+</p>
+<p>
+ Dès le mois de septembre 1914, ils avaient aidé à la création d'un
+ journal, <i>L'Écho de Bruxelles</i>, qui menait une campagne acharnée contre le
+ Gouvernement et contre nos Alliés. En pure perte, d'ailleurs.
+</p>
+<p>
+ Un article de <i>La Vérité</i> résume les vains efforts de l'Allemand pour
+ rompre l'accord patriotique des partis:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Défions-nous des Allemands.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Défions-nous comme de la peste des agents de l'Allemagne!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il en est de diverses espèces. Tout d'abord, la bande militaire et civile
+ qui se goberge à Bruxelles, à Anvers, à Liège, à Gand et dans une foule de
+ localités moins importantes. Ces gens sont grassement payés: comme base de
+ comparaison, sachez que von Bissing touche 100.000 francs l'an en qualité
+ de gouverneur général. Tous ces parasites touchent de la guerre des
+ profits immédiats.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Outre les embusqués à galons, von Bissing, von Kraewel, von Huene, etc.,
+ et les budgétivores des bureaux civils, von Sandt, Gerstein et des
+ milliers d'autres, il y a toute une nuée d'immigrés (près de 10.000 à
+ Bruxelles seulement) dont chacun est un agent de l'Allemagne.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'autre catégorie est composée de Belges, oui, de Belges! Ce sont les
+ bavards peu perspicaces qui vont colportant les insanités ou les perfidies
+ importées de Berlin. Le geignard qui se plaint de la lenteur des
+ opérations; le premier imbécile venu qui se permet de trancher les plus
+ épineuses questions diplomatiques ou de donner des conseils de stratégie à
+ Joffre; le médisant qui écoute et répète des rumeurs malveillantes: voilà
+ des agents de l'Allemagne; car l'ennemi, surpris et irrité de la sourde
+ insoumission des Belges, cherche à les diviser et se sert de l'irréflexion
+ de certains individus.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Déjouons cette tactique! Défions-nous de ces menées occultes! A ceux qui
+ s'y laissent prendre, ouvrons les yeux; et, s'ils s'entêtent, dans leur
+ incompréhension, ridiculisons-les de façon qu'ils perdent tout crédit.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On se rappelle les accusations lancées naguère contre trois notables
+ d'Anvers. Cette calomnie se fondait sur un article du <i>Tijd</i>, lequel
+ article n'avait qu'un défaut, celui de n'avoir jamais été publié dans ce
+ journal hollandais ni dans aucun autre. Il en circula une prétendue copie,
+ qui était l'oeuvre des Allemands <a href="#note-44"><small><sup>44</sup></small></a>. L'article et son contenu, tout
+ était faux, archifaux! Par ce moyen, on espérait diviser les Belges<a href="#note-45"><small><sup>45</sup></small></a>!
+</p>
+<a name="note-44"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>44</u></sup> [ Voir p. 28. (Note de J. M.)]
+</p>
+<a name="note-45"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>45</u></sup> [ Voir p. 29. (Note de J. M.)]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Défions-nous des pièges! Plus récemment, des cervelles obscures, amies
+ du dénigrement, ont découvert que le général Pau est brouillé avec le
+ maréchal Joffre! Pau avait un plan (évidemment admirable) pour libérer la
+ Belgique, mais Joffre n'en voulut point. D'où le départ de Pau pour la
+ Russie! C'est donc par la faute de Joffre que nous restons envahis, car
+ maintenant les conditions favorables sont changées... L'infamie berlinoise
+ embaume ce radotage, destiné à rendre antipathique le généralissime
+ français. Et il y a des Belges qui donnent dans ce panneau! Cela fait
+ pitié!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Une autre fable, colportée en ces derniers temps, opposait le Pape,
+ créature de l'Autriche, au cardinal Mercier. Benoît XV aurait désavoué le
+ prélat belge et celui-ci aurait fait acte de repentir... Cette trame est
+ teutonne: elle tend à diviser les Belges sur la question religieuse.
+ Remettons les discussions à plus tard et restons unis.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On a essayé également de mettre les Belges face à face au moyen de la
+ question des langues. On place le français au dernier rang, on impose
+ la traduction flamande au cinéma, on excite les flamingants et les
+ wallingants. C'est peine perdue! Pourtant, quelques gros malins, sans
+ se douter du coup d'épaule qu'ils donnaient à l'ennemi, ont ébauché une
+ querelle. Différons le débat, donnons-nous la main!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ N'a-t-on pas fait courir le bruit, avec l'aide des gens à courte vue, que
+ deux généraux belges, convaincus de trahison, étaient enfermés dans la
+ tour de Londres!!! Les esprits peu pénétrants et les gens qui cultivent
+ le potin ont repris ce conte inepte où tout, à commencer par l'ingérence
+ étrangère, révèle la manière berlinoise.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Celui qui écrit ces lignes connut la guerre de 1870 et peut attester que
+ ce système de calomnies se pratiquait déjà alors.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On dit que les lettres anonymes pleuvent aux «Kommandanturs». Mensonges!
+ Mais les faussaires qui ont altéré des documents trouvés à Bruxelles et
+ publié de faux journaux belges sont très capables de fabriquer des
+ pseudo-dénonciations. Ne croyez pas ces ignominies! Et n'oubliez pas que
+ des milliers de mouchards teutons épient les conversations, font jaser les
+ bavards et font leur sale métier dans l'ombre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La question des «absents» est du même tonneau... de Munich. Voilà à coup
+ sûr une machine des Alboches. S'ils ne l'ont pas inventée, ils ont certes
+ adapté à leurs manigances cette idée gantoise, qui leur parut un bon moyen
+ de division. On ne sait trop comment, naguère, la campagne menée à Londres
+ par quelques Belges contre le principe de la «taxe à charge des absents»
+ dégénéra en querelle et opposa les Belges du dehors à ceux du dedans.
+ Cette absurdité poussa sur la bonne cause comme un chancre sur l'arbre
+ fruitier; mais l'énormité resta pour compte à son auteur, qui fut désavoué
+ par ses compatriotes émigrés. Cet incident fut vite oublié. Or, cette
+ affaire, déjà grossie ici dans son temps, revient sur le tapis. Des agents
+ berlinois ont soufflé à quelques compères inconscients que les Belges de
+ Londres vivent bien, s'enrichissent et se moquent de leurs compatriotes
+ du continent. Sur ce thème méchant, injuste et bête, le compère peu
+ intelligent brode un peu, se fait le propagandiste de l'accusation
+ teutonne et lui donne de la dispersion. Évidemment, elle ne va pas loin,
+ mais l'ensemble de ces rumeurs peut écoeurer de braves gens mal informés.
+ Ce qui fait écumer les Prussiens, songez-y donc, c'est que les Belges
+ s'emploient utilement chez nos Alliés: nos ingénieurs, mécaniciens,
+ contremaîtres, armuriers, métallurgistes, tourneurs, horlogers fabriquent
+ des munitions d'artillerie; nos selliers et cordonniers travaillent pour
+ la cavalerie; charpentiers, carrossiers, pour l'équipage; ouvriers et
+ ouvrières de tissages et peignages, tailleurs, etc., s'occupent au
+ vêtement, et ainsi de suite. Les armées en campagne leur doivent en partie
+ leur bon équipement. N'est-ce pas servir son pays? Dans les services
+ du railway, dans les usines françaises, dans les champs, les Belges
+ remplacent ceux qui se trouvent au feu. N'est-ce pas se rendre utile à la
+ cause commune? Mais voilà ce que les agents berlinois ne soufflent pas à
+ leurs auditeurs trop crédules!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il était matériellement et humainement impossible que tous les Belges
+ prissent le chemin de l'étranger. Le droit de rester est aussi absolu que
+ celui de partir. Ceux qui sont demeurés au pays et montent la garde dans
+ nos villes et nos campagnes, protègent leurs foyers ou ceux des absents,
+ préservent les récoltes, etc., ceux-là prouvent la sincérité de leur
+ attachement au sol natal; ils se rendent utiles en maintenant, face à
+ l'ennemi, l'union belge; ils aident au ravitaillement des affamés... et au
+ recrutement des guerriers. Tout le long de l'histoire de l'occupation, on
+ verra s'affirmer l'insoumission des Belges, libres quand même! Cela aussi
+ était nécessaire.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A part la caste des commerçants exploiteurs qui s'avilit chez nous comme
+ en Allemagne, en Hongrie, en France et même en Hollande, en Espagne, etc.,
+ et qui forme le clan indigne, tous les Belges ont accompli leur devoir.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Malgré l'inconsciente complicité des imbéciles, l'union morale de la
+ nation en face des barbares n'a pas fléchi. Ce sera une des belles pages
+ de la guerre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Plus tard, nous redeviendrons catholiques ou anticléricaux, flamingants ou
+ francophiles, royalistes ou républicains, socialistes ou réactionnaires.
+ Mais, pour le moment, tout antagonisme doit rester en suspens. L'ennemi
+ ne parviendra pas à nous diviser. Une immense fraternité unit les coeurs
+ belges; français, anglais, contre l'ennemi commun: le Prussien.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Persévérons! Entr'aidons-nous! Aimons-nous! Ne critiquons personne;
+ d'ailleurs, nous ne possédons aucun document complet pour juger les
+ choses. Attendons unis, fermes et toujours confiants. Et continuons notre
+ résistance. Nous ne demandons pas de folles témérités. Il suffit de
+ n'aller au-devant d'aucun désir de l'ennemi et de se plier à ses ordres
+ lorsque, ayant fait tout son possible pour s'y dérober, on reconnaît
+ l'impossibilité d'y parvenir. Le pouvoir usurpateur est illégitime; ses
+ ordonnances, appuyées sur la force et la contrainte, n'ont aucune valeur;
+ les conventions imposées sont des chiffons de papier. Tâchons de ne pas
+ entrer en conflit avec l'arbitraire et la brutalité de nos tyrans; mais
+ n'hésitons pas à faire tout ce qui peut leur nuire puisque nous ne sommes
+ pas armés en face de leurs fusils, mitrailleuses et canons, combattons-les
+ par notre attitude indépendante qui les démoralise. Que notre optimisme
+ les démonte et les fasse douter d'eux-mêmes. Que notre constance et notre
+ sourde hostilité les découragent! Montrons nos couleurs nationales! Avec
+ cette insoumission continuelle et un complet éloignement des Prussiens qui
+ infestent nos cités, en un mot <i>avec du mépris et de la dignité</i>, chacun
+ de nous peut accomplir son devoir tel qu'on est en droit de l'attendre
+ d'un bon citoyen.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Vérité</i>, n° 1,2 mars 1915, p. 9..)
+</p>
+<p>
+ Nous avons cité plus haut (p. 29) <i>Le Fouet</i>, organe manifestement inspiré
+ par nos bourreaux, qui s'occupe de souffler la discorde entre libéraux et
+ cléricaux, entre Wallons et flamingants, entre les Belges et les Alliés.
+</p>
+<p>
+ C'est surtout la querelle flamande-wallonne qu'ils essaient d'exploiter
+ à leur profit, d'abord en créant de multiples journaux germanophiles
+ flamands (p. 67), dont le principal rôle doit être, sans aucun doute,
+ d'attirer sur eux, et par contrecoup sur les Flamands, la colère de la
+ population wallonne; puis en ouvrant à Bruxelles un théâtre flamand (p.
+ 141). Mais ce ne sont là que deux des chaînons dans la longue série
+ de tentatives faites pour raviver les animosités linguistiques. La
+ flamandisation de l'Université de Gand en est un autre. Nous n'insisterons
+ pas sur cette malencontreuse équipée, dont le fiasco est évident pour tout
+ esprit raisonnable.
+</p>
+<p>
+ Il nous suffira de reproduire deux passages de la lettre ouverte de M.
+ Wilmotte, qui a circulé sous le manteau en Belgique:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Lettre ouverte du professeur Maurice Wilmotte au recteur de
+ l'Université allemande de Gand.</b>
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+ MONSIEUR,<br>
+
+ Je ne vous connais pas, et ne veux point vous connaître. Êtes-vous
+ le pédagogue luxembourgeois dont le nom a été prononcé? Êtes-vous
+ l'inquiétant linguiste dont le cléricalisme foncé cachait mal les
+ appétits de faveurs et de places? Êtes-vous un juriste, un médecin ou un
+ apothicaire?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Je n'en sais rien, et il n'importe guère. Pour nous, Belges unis dans
+ l'espoir d'une revanche, due à notre loyauté, tout homme qui pactise avec
+ nos oppresseurs est un ennemi, dont nous souhaitons le châtiment. Si cet
+ homme est, en outre, un pédagogue attitré et assermenté, s'il a charge
+ d'âmes, son cas devient plus grave. Ce n'est pas lui seul qu'il déshonore,
+ c'est le troupeau dont il est le mauvais berger, sur lequel il attire
+ la malédiction des bons citoyens, restés fidèles à leur prince et
+ aux institutions nationales. Corrupteur des esprits, il pèche plus
+ criminellement par l'exemple et encourt une double responsabilité.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Sans doute nos collèges et nos écoles primaires sont restés ouverts; mais,
+ dans ces maisons où l'on n'a cessé de prêcher l'union de tous les Belges
+ et le respect de nos lois, l'espionnage germain n'a pu exercer son action
+ déprimante, et la vie scolaire, comme la vie administrative, n'a cessé de
+ poursuivre son cours, prouvant à nos maîtres du moment que les habitants
+ d'une terre libre gardaient, dans la pire calamité, des vertus
+ intangibles.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Au contraire, nos étudiants sont, depuis de longs mois,—et ils auraient
+ dû être toujours—appelés à remplir un devoir de solidarité sociale
+ infiniment plus sacré que celui de s'instruire au contact de maîtres
+ savants. Le grand maître de l'heure, c'est le canon, et il n'y a pas de
+ voix qui puisse rendre plus attentif un jeune homme de vingt ans, dont la
+ patrie est meurtrie sous les sabots des cavaliers ennemis. La place de
+ nos étudiants est aux environs de Dixmude; elle n'est pas dans les
+ amphithéâtres désertés, que nos professeurs refusent unanimement d'animer
+ de leur parole. Comme l'a dit admirablement le recteur de l'Université de
+ Bruxelles, les rares élèves qui se proposent maintenant la conquête d'un
+ diplôme ne valent pas la peine d'être enseignés....<br>
+ ....................<br>
+ Il est, Monsieur qui n'êtes point mon cher collègue, ni mon collègue du
+ tout, il est pour une telle apostasie des précédents historiques et des
+ désignations consacrées. Je veux vous les épargner et je préfère vous
+ envoyer l'expression du seul sentiment qui puisse survivre à votre égard
+ dans un coeur belge, du sentiment de pitié.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ M. Wilmotte.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>L'Echo belge</i>, 10 juillet 1916, p. I, col. 2.)
+</p>
+<p>
+ Hâtons-nous de dire que les chefs du mouvement flamand ont immédiatement
+ compris la nécessité de déjouer les manoeuvres allemandes. Ainsi, déjà en
+ juillet 1915, ils faisaient circuler une déclaration animée du plus pur
+ patriotisme. En voici la traduction:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les soussignés, Belges flamands, tiennent à faire la déclaration suivante:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 1° Toute faveur que l'autorité allemande accorderait, contrairement aux
+ lois belges, à une partie de la population, serait considérée comme
+ indésirable et inacceptable;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 2° Ils déclarent que des journaux récemment créés qui, sous le manteau du
+ flamingantisme, servent des intérêts autres que ceux de la Belgique, ne
+ représentent aucune fraction du mouvement flamand;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 3° Ils font un appel à leurs compatriotes flamands et wallons, pour qu'on
+ laisse reposer tous les différends linguistiques aussi longtemps que la
+ liberté de la Belgique est entravée par l'occupation étrangère.
+</p>
+<p>
+ Traduisons aussi la déclaration qui est inscrite en épigraphe à la
+ manchette de <i>De Vlaamsche Leeuw</i> (<a href="#PL06">pl. VI</a>):
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ En ces temps de deuil et d'épreuves, nous, Flamands, nous nous groupons
+ sans condition, avec nos frères wallons, autour du drapeau tricolore belge
+ et nous partageons avec eux les mêmes besoins et les mêmes dangers.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous sommes convaincus que, lorsque la victoire finale sera obtenue, nous
+ partagerons également ensemble les mêmes droits.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Aucun moyen n'est négligé par nos ennemis pour s'attirer la bienveillance
+ des Flamands. N'ont-ils pas imaginé de proscrire les noms français des
+ faubourgs de Bruxelles! Et voyez comme ils réussissent bien. Le cachet
+ que la poste allemande appliqué sur les lettres à Forest est ainsi conçu:
+ <i>Vorst bij Brüssel—Belgien</i> (<a href="#PL16">pl. XVI</a>). Or <i>Vorst bij</i> (Forest près) sont
+ des mots flamands, mais <i>Brüssel—Belgien</i> sont allemands.
+</p>
+
+<h3><a name="2H_4_3"></a>
+ D.&nbsp; L'ARDEUR PATRIOTIQUE
+</h3>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>1. Le recrutement.</b>
+</p>
+<p>
+ La patrie est en danger! Cette pensée a immédiatement aplani nos petits
+ dissentiments, si insignifiants devant nos angoisses actuelles. D'une
+ commune ardeur, tout le monde s'est mis à l'oeuvre. Les uns organisent
+ l'opposition contre la bande de spoliateurs armés qui sévit sur notre
+ pauvre pays; d'autres s'occupent du ravitaillement; les jeunes partent
+ pour l'armée.
+</p>
+
+<p CLASS=STC>
+ <b>a) <i>Les difficultés</i>.</b>
+</p>
+<p>
+ S'enrôler n'est pas chose facile, car les Allemands s'y opposent
+ naturellement de toutes leurs forces. La Belgique est comme une grande
+ cage, entourée d'une triple barrière de fils barbelés et de fils à haute
+ tension. A tous les débouchés de la clôture veillent des sentinelles;
+ entre les postes circulent des patrouilles de fantassins accompagnés de
+ chiens policiers, des cavaliers, des cyclistes, des canots automobiles.
+ La nuit, les rayons des projecteurs balaient l'espace. Le long de la
+ frontière, sur une largeur de 5 à 10 kilomètres, est une zone où nul ne
+ peut circuler sans autorisation; et il faut un autre permis pour pénétrer
+ dans une dernière bordure, large de 200 mètres, où toutes les maisons ont
+ été évacuées.
+</p>
+<p>
+ Malgré tout, plus de 20.000 jeunes gens se sont évadés de cette prison et
+ ont pris du service dans l'armée belge. Des métallurgistes, en nombre au
+ moins égal, sont allés vers les fabriques de munitions en Angleterre et en
+ France. Même, des milliers de femmes et de jeunes filles ont bravé la mort
+ par électrocution ou par fusillade, les unes pour rejoindre leurs maris,
+ les autres pour s'engager comme infirmières dans nos ambulances, car à
+ celles-ci aussi le Gouvernement allemand refuse systématiquement des
+ passeports.
+</p>
+<p>
+ Comment passent-ils? Le lecteur comprendra que nous ne puissions pas
+ donner de détails. Contentons-nous de citer quelques faits que nous
+ connaissons personnellement. En janvier 1916, 28 miliciens et 4
+ infirmières passèrent ensemble par la province d'Anvers. Pendant le mois
+ de décembre 1916, 70 jeunes gens, après avoir abattu un officier et deux
+ sentinelles, gagnèrent la Hollande par la frontière limbourgeoise;
+ un groupe de 20 Belges traversa la Meuse à la nage; enfin, 42 hommes
+ s'évadèrent par la frontière Liégeoise, sur un remorqueur.
+</p>
+<p>
+ Il n'y a pas que des barrières physiques. Chaque fois qu'un Belge est tué
+ à la frontière par le courant électrique, son cadavre reste accroché aux
+ fils de fer pendant plusieurs jours, en guise d'épouvantail, par exemple
+ le corps de M. Jacob, de Liège, en décembre 1915. Quand on en abat un à
+ coups de fusil, les journaux domestiqués s'empressent d'apprendre sa mort
+ à leurs lecteurs. Si les patrouilles réussissent à s'emparer d'un petit
+ groupe de miliciens, leur condamnation est publiée dans les mêmes
+ feuilles.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Par jugement du 11 février 1916, le tribunal militaire de Namur a
+ condamné:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Franz Sacré, ouvrier d'usine à Grand-Manil; Joseph Bourgeaux, électricien;
+ Paul Debroux, employé; Fernand Leclipteux, ébéniste; Hector Leroy,
+ ouvrier; Marcel-Augustin Colin, typographe, tous domiciliés à Gembloux, à
+ trois ans de prison pour avoir entrepris de passer la frontière sans la
+ permission prescrite, dans le but de s'enrôler dans l'armée belge.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>L'Ami de l'Ordre</i>, d'après <i>La Belgique</i> [de Rotterdam],
+ 1er mars 1915, p. 2, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ Nous avons vu plus haut (p. 67) que certains journaux, tombés encore plus
+ bas, publient les noms de ceux qui cherchent à passer la frontière.
+</p>
+<p>
+ Une autre barrière morale est celle-ci. Les Belges en âge de milice
+ doivent signer une déclaration disant qu'ils ne prendront pas les armes
+ contre l'Allemagne; ceux qui refusent sont envoyés comme prisonniers de
+ guerre dans un camp allemand (<i>L'Ami de l'Ordre</i>, 7 et 8 mai 1915).
+ Les jeunes gens de l'agglomération bruxelloise doivent se présenter
+ régulièrement au bureau allemand de milice (affiches du 17 mars 1915 et du
+ 3 avril 1915.) Voici la dernière de ces deux affiches:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Avis officiel concernant les Belges qui doivent se faire inscrire.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il résulte des listes remises par les communes de l'agglomération
+ bruxelloise qu'un certain nombre de Belges ayant l'obligation de se faire
+ inscrire, nés de 1892 à 1897 et habitant l'agglomération, ne se sont pas
+ présentés personnellement à l'École militaire.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il est accordé un dernier délai à ceux qui ne se sont pas encore fait
+ inscrire jusqu'à présent; ceux-ci devront se présenter à l'École militaire
+ les 8, 12, 13 et 16 avril, de 9 heures à midi ou de 3 à 6 heures (heure
+ allemande).
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Tout qui négligera de se faire inscrire sera puni. Quant aux Belges qui,
+ devant se faire inscrire, avaient quitté l'agglomération bruxelloise après
+ le début de la guerre, leurs père, mère ou autres parents ou les personnes
+ dont ils étaient les locataires ont l'obligation de communiquer l'adresse
+ de ces Belges jusqu'au 16 avril prochain au bureau d'inscription allemand
+ (Deutsches Meldeamt), 10, rue du Méridien. Les contrevenants s'exposent à
+ être punis.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Der Gouverneur von Brüssel.</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pour pouvoir s'éloigner de Bruxelles, ils doivent demander une permission
+ (affiche du 4 juin 1915). En décembre 1915, nouvelle affiche prescrivant
+ aux pères de famille de s'assurer que les jeunes gens se sont fait
+ inscrire (<i>L'Écho belge</i> 17 déc. 1915, p. 1. col. 3).
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>b) <i>Responsabilité des parents et des communes</i>.</b>
+</p>
+<p>
+ On voit par l'affiche, que l'on vient de citer, que les parents sont
+ rendus responsables de leurs fils en âge de milice. Des pères et même des
+ mères ont été emprisonnés parce que: leurs enfants étaient allés remplir
+ leur devoir envers leur patrie. Ainsi, à Bruxelles, M. Maurice Vauthier,
+ secrétaire communal, professeur à l'Université de Bruxelles et membre de
+ l'Académie royale de Belgique, a été arrêté pour cette raison.
+</p>
+<p>
+ Par jugement du tribunal militaire de Liège, M. Joseph Britte, voyageur à
+ Verviers, a été condamné à 200 marks d'amende, pour n'avoir pas empêché le
+ départ de son fils, militaire belge. Le même tribunal a condamné Mme veuve
+ Marie Allard, née François, à 90 marks d'amende, pour le même motif.
+</p>
+<p>
+ Quant aux moyens qui sont mis en oeuvre pour obtenir d'une mère l'aveu que
+ son fils a cherché à rejoindre l'armée belge, en voici deux échantillons.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ ...La mère d'un jeune patriote suspect est arrêtée; elle refuse de
+ dénoncer son enfant. Le juge lui montre une pièce signée par son fils,
+ où celui-ci avoue tout! Le juge s'apitoie sur le sort du malheureux:
+ «Courage, Madame, tout n'est peut-être pas perdu. Dites-moi comment les
+ choses se sont passées; il y a sans doute des circonstances atténuantes...
+ votre enfant est jeune, nous savons qui l'a entraîné..., parlez
+ franchement et je vous promets d'intervenir en sa faveur...» La
+ malheureuse mère parla; elle crut sauver son fils; sans le savoir elle le
+ trahissait! La fameuse pièce contenant l'aveu de son fils était fausse.
+ Son fils avait signé un interrogatoire, où il avait tout nié; mais, grâce
+ au procédé du papier au carbone, sa signature avait été reproduite sur une
+ feuille blanche, et les juges avaient rempli la feuille en y écrivant,
+ au-dessus de la signature, l'aveu qu'il n'avait jamais fait.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Une mère est emprisonnée parce qu'on soupçonne son fils d'avoir voulu
+ franchir la frontière et rejoindre l'armée belge; la pauvre dame est
+ accusée d'avoir coopéré à cette tentative; elle est brutalement arrachée à
+ sa famille, sans même pouvoir embrasser les petits enfants qui vont être
+ privés de ses soins maternels. Entrant en prison, elle est saisie d'une
+ crise nerveuse. Bonne aubaine! C'est une nature impressionnable, on
+ trouvera le moyen de la faite causer,.. Elle refuse, elle s'obstine.
+ Quelques jours plus tard, on l'amène au cabinet du juge; «Madame, lui
+ dit-il, je dois vous annoncer une triste nouvelle; votre plus jeune enfant
+ est tombé gravement malade et le médecin vous réclame d'urgence.» Elle
+ pâlit, croit que les portes de la prison vont s'ouvrir pour lui permettre
+ de donner les derniers soins au bébé mourant. Non pas! «Avant de vous
+ permettre de partir, il faut que l'instruction soit terminée; dites la
+ vérité, avouez la faute de votre fils, nous serons indulgents, et vous
+ pourrez voir votre pauvre petit.—Jamais, Monsieur. mon enfant mourra sans
+ moi!»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Peut-on imaginer cruauté pareille! Et connaissez-vous pareil héroïsme?
+ Cette femme belge n'atteint-elle pas à la sublime hauteur de la mère
+ des Gracques? Plus tard elle apprit que jamais son enfant n'avait été
+ souffrant.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, no. 80, juin 1916, d'après <i>Le XXe Siècle</i>, 7 août
+ 1916.)
+</p>
+<p>
+ Bien plus, les communes elles-mêmes doivent se porter garantes.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Arrêté.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les communes sont obligées de veiller à ce que les personnes placées sous
+ le contrôle d'un «Meldeamt» ne quittent pas le district qu'elles doivent
+ habiter conformément aux prescriptions du «Meldeamt» compétent. Si des
+ personnes placées sous contrôle transfèrent leur domicile dans une autre
+ localité sans y être autorisées, la commune sera passible d'une amende.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Si, par la suite, de telles contraventions continuent quand même,
+ j'envisagerai l'application des mesures suivantes:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 1° Placement sous contrôle de tous les habitants de la commune qui sont
+ en état de porter les armes et sont âgés de dix-sept à cinquante ans, et
+ exercice d'une surveillance plus rigoureuse à leur égard;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 2° Suppression pour tous les habitants du droit de transférer leur
+ domicile dans une autre localité.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ En outre, je rappelle que, selon l'arrêté du 26 janvier 1915, les
+ personnes convaincues d'avoir voulu transférer leur résidence dans une
+ autre localité sans en avoir le droit et même les membres de leur famille
+ s'exposent à être punis.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Bruxelles, le 20 juillet 1915.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Le Gouverneur général en Belgique</i>,<br>
+ VON BISSING,<br>
+ <i>Général-Colonel</i>.
+</p>
+<p>
+ Rien n'est négligé, on le voit, pour agir sur l'esprit des miliciens
+ et pour intéresser les parents et les autorités communales à ce que la
+ jeunesse n'aille pas s'enrôler sous les drapeaux. Bien entendu, les
+ arrêtés allemands n'empêchent ni les communes ni les parents de faire ce
+ que le patriotisme leur commande. Jamais nous n'avons vu un père ou
+ une mère déconseiller à son fils de partir pour la guerre; les parents
+ acceptent courageusement les menaces allemandes, tout comme les fils
+ savent qu'ils risquent d'être fusillés ou électrocutés, avant d'avoir pu
+ seulement avertir l'armée belge qu'ils font un effort pour la rejoindre.
+ N'est-ce pas de la part des vieux et des jeunes une preuve d'ardeur
+ patriotique encore plus admirable que celle de nos soldats qui luttent sur
+ l'Yser!
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>c)<i> Interdiction des communications entre les soldats et leurs parents.</i></b>
+</p>
+<p>
+ Les jeunes gens qui passent la frontière pour s'engager savent qu'ils
+ s'exposent eux-mêmes et qu'ils exposent leurs parents à un autre genre de
+ torture, une torture qui à la longue devient intolérable: la rupture de
+ toute relation entre les soldats et leur famille. D'après un article du
+ <i>Temps</i>, repris par <i>La Belgique</i> (de Rotterdam) du 30 novembre 1915,
+ même des Allemands se seraient émus de la souffrance supplémentaire dont
+ l'autorité allemande frappe les parents belges, et le journal socialiste
+ <i>Vorwärts</i> aurait préconisé l'institution d'un poste de transmission qui
+ recevrait périodiquement des nouvelles des combattants et les ferait
+ parvenir aux familles. Un tel bureau, facile à établir dans un pays
+ neutre, réduirait dans une large mesure les souffrances morales des
+ non-combattants. Inutile d'ajouter que l'Allemagne s'est bien gardée de
+ prendre aucune mesure qui pourrait alléger l'anxiété des Belges restés
+ au pays; car la suppression de la correspondance a un double effet: elle
+ amollit le courage de ceux qui veulent partir en leur faisant entrevoir
+ les angoisses de leurs parents; elle déprime ceux qui restent et les fait
+ aspirer à la fin de la guerre. Aussi les Allemands ont-ils encore redoublé
+ de sévérité envers les braves coeurs qui, malgré toutes les menaces,
+ s'efforcent de rétablir les communications entre le front, et la Belgique
+ occupée.
+</p>
+<p>
+ Comment réussit-on quand même à donner aux familles des nouvelles de
+ leurs fils? Il y a deux voies: le transport clandestin de lettres par la
+ frontière hollandaise et leur transmission à des intermédiaires habitant
+ les pays neutres. L'un et l'autre moyen sont également criminels aux yeux
+ des Allemands.
+</p>
+<p>
+ Des courriers hardis et habiles réussissent à se faufiler à travers les
+ multiples barrières de fils barbelés et de fils électrisés de notre
+ frontière septentrionale; à chaque voyage, tant à l'aller qu'au retour,
+ ils emportent une pleine charge de lettres. Plusieurs organismes,
+ fonctionnant à la fois en Belgique et au front, centralisent les
+ correspondances; les deux plus connus sont <i>Le Mot du soldat</i> et <i>Le
+ Bureau de la correspondance belge</i>.
+</p>
+<p>
+ Tant les courriers que les organisateurs sont traqués sans pitié par la
+ police allemande. Ainsi, M. Joseph Joppard, charron à Etterbeek,
+ fut condamné à mort et exécuté en octobre 1915, à la requête de la
+ Kommandantur de Gand, pour s'être occupé du transport de lettres. Parmi
+ les organisateurs, M. Laloux, de Liège, fut condamné à un an de prison
+ et 5.000 marks d'amende; Mme Frick, la femme du bourgmestre de
+ Saint-Josse-ten-Noode, et M. Fr. Vandermissen, accusés de s'être occupés
+ du <i>Mot du soldat</i>, sont déportés en Allemagne pour y purger une peine de
+ onze mois de prison. L'une des condamnations les plus odieuses qui aient
+ été prononcées du chef d'organisation d'une correspondance clandestine
+ est celle de M. W. van Rÿckevorsel, vice-consul des Pays-Bas à Dinant. Il
+ s'était appliqué à sauver de la mort les enfants des Dinantais fusillés
+ pendant les journées sanglantes des 23 et 24 août 1914; puis il avait
+ placé en Hollande un grand nombre de ces orphelins. Il a été condamné à
+ mort pour s'être occupé de la transmission de lettres entre les Dinantais
+ et les familles réfugiées en Hollande. De hautes interventions ont fait
+ commuer la peine de mort en celle des travaux forcés.
+</p>
+<p>
+ Chaque fois qu'un porteur de lettres tombe entre les mains de nos ennemis,
+ les condamnations pleuvent sur les destinataires des missives; car en
+ Belgique celui à qui une lettre prohibée est destinée, qu'il le sache ou
+ non, est considéré comme complice. Le plus souvent pourtant, on lui tend
+ un piège. Des espions, sous les apparences de bons patriotes belges, vont
+ remettre les lettres aux parents et s'offrent à porter aussi la réponse. A
+ peine ont-ils reçu celle-ci que les parents sont arrêtés. Tel a été le cas
+ pour M. Odeurs, chef de bureau à l'Hôtel de Ville d'Anvers; son aventure
+ a été racontée par les journaux; nous pouvons donc citer son nom sans
+ danger. Voici un autre cas:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A Chièvres, le Dr Canon fait célébrer un service funèbre pour son fils, le
+ P. Paul Canon, jésuite, tombé au champ d'honneur à Lizerne, en se dévouant
+ pour relever les blessés. La famille était encore sous le coup de cette
+ fatale nouvelle, quand M. Canon père est mandé à la Kommandantur.
+ L'officier prussien lui déclare: «Vous avez commandé un service pour votre
+ fils, soldat dans l'armée des Alliés. Comment avez-vous su qu'il était
+ mort? Vous communiquiez donc avec l'ennemi? Si jeudi (on était le lundi)
+ vous ne nous avez pas fait connaître vos moyens d'information, vous serez
+ condamné à 10.000 marks d'amende.» Le Dr Canon a payé l'amende.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>L'Écho belge</i>, 6 novembre 1915, p. 1, col. 6.)
+</p>
+<p>
+ De temps en temps ils dépistent l'un des locaux où s'opère la
+ centralisation des correspondances. C'est ce qui eut lieu en septembre
+ 1915 pour l'estaminet «In de Zwaan», rue des Émaux, à Anvers. Une
+ souricière fut établie et tous ceux qui pénétrèrent dans le café furent
+ condamnés, qu'ils eussent ou non des lettres sur eux. Une pauvre vieille
+ de soixante-cinq ans, qui apportait en toute confiance une lettre pour
+ son fils à l'Yser, fut condamnée à six mois de prison (<i>L'Écho belge</i>, 21
+ sept. 1915, p. 1, col. 3).
+</p>
+<p>
+ La correspondance par courriers est un moyen précaire et fort dangereux,
+ comme on le voit; du moins permet-elle de donner des nouvelles qui ne
+ passent pas par la censure allemande. Il n'en est pas de même pour
+ l'autre procédé: la correspondance par intermédiaires. Voici en quoi elle
+ consiste. Les Belges peuvent écrire à des personnes habitant le Danemark,
+ l'Espagne, les États-Unis, la Hollande, la Norvège, la Suède, la Suisse...
+ Un bureau de censure allemande, installé à Aix-la-Chapelle, examine les
+ correspondances et y appose son estampille ou, plus souvent, les jette
+ simplement au panier. Les parents envoient donc leurs cartes postales à
+ une personne d'un pays neutre, et cet intermédiaire, qui sait à qui le
+ message est effectivement destiné, le renvoie au soldat belge. On estime
+ que, sur quatre ou cinq cartes expédiées de Belgique, ou en Belgique, le
+ bureau d'Aix-la-Chapelle en laisse passer une.
+</p>
+<p>
+ Ce mode de correspondance est formellement défendu par les Allemands.
+ L'interdiction n'a jamais été publiée, à notre connaissance, par voie
+ d'affiche, mais uniquement par des communiqués imposés aux journaux de
+ Bruxelles, de Gand, de Namur <a href="#note-46"><small><sup>46</sup></small></a>, etc. Voici un communiqué de ce genre
+ inséré dans les journaux de Liège:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il est rappelé au public que toute correspondance avec les pays ennemis
+ et en particulier avec le front, est défendue et sévèrement réprimée. Se
+ rendent également punissables les personnes qui correspondent illicitement
+ par la poste et l'intermédiaire d'un tiers, séjournant en pays neutre.
+ (D'après <i>L'Écho belge</i>, 10 avril 1916, p. 1, col. 4.)
+</p>
+<a name="note-46"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>46</u></sup> [ Voir <i>Comment les Belges résistent</i>..., p. 448.]
+</p>
+<p>
+ L'Allemagne prit prétexte de cette correspondance indirecte pour
+ supprimer, à la fin de 1915, tout échange de lettres entre les Belges et
+ les soldats internés en Hollande. La correspondance ne fut rétablie qu'en
+ juin 1916.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>d) <i>Sociétés secrètes favorisant l'exode des miliciens.</i></b>
+</p>
+<p>
+ Pour faciliter le départ de nos jeunes gens, des sociétés secrètes se
+ sont constituées dans tous les centres. De temps en temps, les Allemands
+ arrêtent quelques-uns des membres de ces associations. Au début, on les
+ condamnait aux travaux forcés; mais, en présence des récidives, on passe
+ maintenant par les armes la plupart de ceux qui sont convaincus de
+ «trahison», ainsi que disent nos ennemis. Même, comme beaucoup de femmes
+ font partie de ces bureaux de recrutement, nos tyrans ont cru bon de faire
+ un exemple et, le 12 octobre 1915, ils ont tué Miss Edith Cavell.
+</p>
+<p>
+ Voici des affiches annonçant des condamnations aux travaux forcés,
+ l'exécution de Léon Parrant et celles de Miss Cavell et de Ph. Baucq:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Avis.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les tribunaux militaires ont eu à condamner, ces derniers temps, aux
+ travaux forcés pour tentative de trahison, un grand nombre de Belges qui
+ avaient aidé leurs compatriotes soumis au service militaire, dans leur
+ essai de rejoindre l'armée ennemie.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Je mets de nouveau en garde contre de semblables crimes à l'égard des
+ troupes allemandes, étant données les peines rigoureuses qu'ils font
+ encourir.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Bruxelles, le 3 mars 1915.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Le Gouverneur général en Belgique</i>,<br>
+ Général VON BISSING,<br>
+ <i>Général-Colonel</i>.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Avis.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le Belge Léon Parrant a été condamné à mort, par le tribunal militaire de
+ la position d'Anvers, pour haute trahison. Il a fourni sans discontinuer
+ des soldats et des volontaires de guerre à l'armée ennemie. Il se trouvait
+ en rapport également avec des espions français; il leur a prêté assistance
+ et a hébergé chez lui un de ces espions.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le jugement a été exécuté aujourd'hui par les balles.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Anvers, 8 décembre 1915.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Le Gouverneur</i>,<br>
+ VON HUENE.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Avis.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Par jugement du 9 octobre 1915, le tribunal de campagne a prononcé les
+ condamnations suivantes pour trahison commise pendant l'état de guerre
+ (pour avoir fait passer des recrues à l'ennemi):
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 1. Philippe Baucq, architecte à Bruxelles, à la peine de mort;<br> 2. Louise
+ Thuliez, professeur à Lille, à la peine de mort;<br> 3. Edith Cavell,
+ directrice d'un institut médical à Bruxelles, à la peine de mort;<br> 4. Louis
+ Severin, pharmacien à Bruxelles, à la peine de mort;<br> 5. Comtesse Jeanne de
+ Belleville, à Montignies, à la peine de mort;<br> 6. Herman Capiau, ingénieur
+ à Wasmes, à quinze ans de travaux forcés;<br> 7. Épouse Ada Bodart, à
+ Bruxelles, à quinze ans de travaux forcés;<br> 8. Albert Libiez, avocat à
+ Wasmes, à quinze ans de travaux forcés;<br> 9. Georges Derveau, pharmacien à
+ Pâturages, à quinze ans de travaux forcés;<br> 10. Princesse Maria de Croy, à
+ Bellignies, à dix ans de travaux forcés.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dix-sept autres accusés ont été condamnés à des peines de travaux forcés
+ ou d'emprisonnement allant de deux à huit ans.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Huit autres personnes, accusées de trahison commise pendant l'état de
+ guerre, ont été acquittées.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le jugement rendu contre Baucq et Cavell a déjà été exécuté.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Bruxelles, le 12 octobre 1915.<br>
+ <i>General-Gouvernement</i>.
+</p>
+<p>
+ L'indignation soulevée dans le monde entier par l'exécution de Miss Cavell
+ fut si vive que le pouvoir occupant crut devoir s'expliquer. Voici ce
+ communiqué, qu'un journal asservi n'a pas rougi d'insérer:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Berlin, 26 octobre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le sous-secrétaire d'État au département des Affaires étrangères, le
+ Dr Zimmermann, a eu l'occasion d'exposer au représentant à Berlin de
+ l'<i>United Press</i> d'Amérique, M. Charles W. Ackerman, le point de vue
+ allemand au sujet du cas de Miss Cavell. Il s'est exprimé à peu près comme
+ suit:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Il est certainement pénible qu'une femme doive être exécutée. Mais
+ qu'adviendrait-il d'un État, surtout en temps de guerre, s'il laissait
+ impunis des crimes commis contre la sûreté de ses armes, parce qu'ils ont
+ été commis par une femme? Le Code pénal ne connaît qu'un seul privilège
+ pour le sexe féminin, celui, notamment, qu'une femme enceinte ne peut être
+ exécutée. Hormis ce cas, l'homme et la femme sont égaux devant la loi, et
+ ce n'est pas la gravité du cas qui crée une différence dans le jugement
+ du crime et de ses conséquences. Le jugement a été très fortement motivé,
+ après que le cas eût été entièrement examiné et éclairci dans ses moindres
+ détails. Ce qui en est résulté est d'un si grand poids qu'aucun tribunal
+ militaire n'aurait pu prononcer un autre jugement. Car il ne s'agit pas
+ d'un acte commis dans un moment d'excitation passionnée par une seule
+ personne, mais plutôt, d'une conspiration bien préméditée et étendue au
+ loin, qui a réussi, pendant neuf mois, à fournir à l'ennemi des services
+ précieux au grand préjudice de notre armée. D'innombrables soldats belges,
+ anglais et français, combattent de nouveau maintenant dans les rangs des
+ Alliés, et ils doivent la possibilité d'avoir pu fuir hors de la Belgique
+ à l'activité de la bande, maintenant condamnée et à la tête de laquelle se
+ trouvait Miss Cavell. Les devoirs envers la sécurité de l'armée sont, en
+ temps de guerre, supérieurs à tous les autres points de vue. Les condamnés
+ savaient ce qu'ils faisaient.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Dans de nombreux appels publics on faisait toujours ressortir qu'un appui
+ aux armées ennemies doit être puni des peines les plus graves et même
+ que le traître, en temps de guerre, encourt la peine de mort. Je veux
+ reconnaître certainement que les raisons des condamnés n'étaient pas sans
+ noblesse, qu'ils ont agi par patriotisme, mais en temps de guerre on doit
+ être prêt à sceller son patriotisme de son sang. La peine a été exécutée,
+ afin d'effrayer toutes les femmes qui, se prévalant des privilèges de leur
+ sexe, participent à une entreprise qui est punie de la mort. Si on voulait
+ reconnaître ces privilèges, ce serait ouvrir portes et fenêtres aux menées
+ de femmes qui sont souvent plus habiles et plus rusées, dans ces choses,
+ que l'espion le plus raffiné. Mais celui qui assume une responsabilité
+ ne peut et ne doit pas reconnaître de tels privilèges. Inconscient du
+ jugement du monde, il doit fréquemment suivre la voie souvent très dure
+ du devoir. On dit que les soldats commandés pour l'exécution s'étaient
+ d'abord refusés à tirer et qu'ils auraient finalement si mal touché
+ la condamnée qu'un officier a dû lui donner le coup de grâce avec son
+ revolver. Il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela. Je possède le
+ rapport officiel dans lequel il a été constaté que l'exécution a été
+ accomplie dans les règles prescrites et que la mort a été instantanée à la
+ première salve, comme l'a constaté le médecin qui y assistait. Vous
+ voyez que cet incident est de nouveau exploité contre nous d'une façon
+ mensongère et méchante, incident qui comporte sa propre justification et
+ dont la légitimité ne peut être niée par quiconque se donne la peine de
+ réfléchir sur cette affaire et de la juger sans prévention et sans opinion
+ préconçue.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Belgique</i> [de Bruxelles], n° 349.)
+</p>
+<p>
+ En regard de ce vain essai de justification, publié dans un journal à tout
+ faire, plaçons quelques articles de nos prohibés:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Nos miliciens.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les miliciens belges continuent, malgré les sentinelles allemandes et la
+ double ligne de fils de fer barbelés qui longe la frontière, à passer
+ en Hollande tous les jours, pour de là se rendre en Angleterre, puis en
+ France où ils sont enrégimentés.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quelques-uns ont payé de leur vie leur vaillance.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans certains villages il ne reste plus un seul conscrit des classes de
+ 1914 et de 1915. Dans un certain village il n'y a plus qu'un seul conscrit
+ de la classe 1914; il n'ose se montrer. On cite un père de famille dont
+ un des trois fils est mort au front, le deuxième est estropié par la
+ mitraille, le troisième est au feu.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La liste des parents annonçant dernièrement un service funèbre à
+ Sainte-Gudule pour un volontaire belge, comprenait sept volontaires encore
+ au feu.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On cite de nombreux cas de jeunes Belges qui à la première nouvelle de
+ la guerre ont abandonné leurs entreprises, brillantes cependant, aux
+ États-Unis, en Afrique, au Brésil, etc., et ont pris du service dans
+ l'armée des Alliés.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ César disait des Belges: «Ce sont les plus vaillants des Gaulois»
+ (<i>Gallorum fortissimi Belgii</i>). Cela est resté vrai, Liège, Aerschot et
+ l'Yser l'ont prouvé en 1914.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 1, février 1915, p. 4, col. 1.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Excuse avant le crime.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La récente offensive des Alliés sur le front ouest a inquiété et irrité
+ notre gouverneur général. Il vient de publier un nouveau manifeste, dans
+ lequel il déclare:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 1° Que «ce que nous (les Allemands) tenons, nous le tenons bien»<a href="#note-47"><small><sup>47</sup></small></a>;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 2° Qu'en conséquence, le devoir des Belges est de seconder le gouvernement
+ du Freiherr von Bissing;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 3° Que ledit paternel gouvernement punira avec la dernière sévérité les
+ attentats sournois et lâches (<i>sic</i>) à l'armée allemande.
+</p>
+<a name="note-47"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>47</u></sup> [ Voir p. 123. (Note de J. M.)]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cette dernière menace, véritable excuse avant le crime, n'était pas
+ vaine. Par jugement du 9 octobre, la justice militaire a prononcé cinq
+ condamnations à mort et une série de condamnations aux travaux forcés pour
+ «trahison». Appeler trahison la fidélité à sa patrie est le comble de
+ l'aberration. La Belgique n'est pas annexée et les Belges ne reconnaissent
+ qu'une seule autorité légitime: celle du roi Albert.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Deux de ces condamnés, M. Philippe Baucq et Miss Edith Cavell, ont été
+ fusillés sans délai.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nos tyrans essaient donc de nous terroriser. Mais ils feignent d'oublier
+ que les justiciers ne sont pas loin et les enserrent étroitement et
+ définitivement.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quant à la Belgique, ils n'ont pu la dompter malgré leur force
+ extraordinaire et leur absence absolue de scrupules.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous attendons la fin, Freiherr von Bissing, avec une confiance absolue
+ dans la victoire du droit. Vos menaces nous laissent aussi fermes et
+ résolus que vos protestations de bienveillance nous laissent impassibles.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous saluons avec émotion et avec le plus profond respect les héros,
+ martyrs de la cause sacrée, frappés pour leur dévouement et leur fidélité
+ au pays. Celui-ci pourra bientôt, nous l'espérons, reconnaître en toute
+ liberté leur mérite et rendre à leur mémoire les honneurs qui lui sont
+ dus.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 50; octobre 1915, p. 3, col. 1.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ e) <i>Calomnies allemandes contre l'armée.</i>
+</p>
+<p>
+ Ne réussissant pas par l'intimidation à enrayer ni même à ralentir le
+ recrutement, nos tortionnaires essayèrent d'un peu de calomnie. L'affiche
+ suivante, placardée à Bruxelles, fait savoir à nos jeunes gens qu'ils
+ commettraient une sottise en allant s'engager dans une armée aussi mal
+ conduite:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Nouvelles publiées par le Gouvernement allemand.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Berlin, 30 octobre 1914.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le correspondant spécial du <i>Berliner Lokalanzeiger</i>, à Rosendael, écrit à
+ ce journal:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Des soldats belges, désarmés, qui ont pris part aux combats d'entre
+ Dixmude et Nieuport, font le récit de la marche indomptable en avant des
+ soldats allemands. Lorsque je demandai à un des ces garçons, à l'air
+ totalement miséreux par suite des souffrances endurées, si les pertes
+ des troupes, lors de leur passage sur l'Yser, avaient été grandes, il me
+ répondit carrément: «Ces gaillards nous repoussent avec leurs canons si
+ terriblement qu'ils n'ont que très peu d'hommes à sacrifier. Chez nous,
+ c'est, hélas, le contraire: on nous jette aveuglément dans la bataille.
+ Bien de mes camarades ont dit: Nos officiers ne savent rien; si nous
+ étions conduits par des Allemands, nous ferions notre affaire aussi bien
+ que les soldats allemands.» Comme dans les combats antérieurs, les Belges
+ ont surtout souffert des attaques irrésistibles nocturnes. «Nous ne
+ comprenons pas, s'écrie un autre Belge désarmé, comment les Allemands
+ parviennent à s'approcher de nous jusqu'à de très courtes distances, sans
+ que nous les apercevions. Leur manière de tirer profit des localités est
+ admirée par nos officiers. Ni les Français ni les Anglais n'y parviennent.
+ Les bataillons allemands ont le pas d'airain; lorsqu'on les entend
+ arriver, on croirait qu'ils sont le double de leur nombre.» Parmi les
+ Belges réfugiés, l'opinion est unanime: «Les Allemands vaincront.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Le Gouvernement allemand</i>.
+</p>
+<p>
+ Pour apprécier la valeur réelle de cette armée de «miséreux», il suffit de
+ rappeler que c'est elle qui s'oppose, depuis octobre 1914, à la marche des
+ Allemands vers Calais.
+</p>
+<p>
+ Un prohibé a donné une longue relation de la bataille de l'Yser (<i>La
+ Vérité</i>. n° 6, 21 juin 1915, p. 6).
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>2. La famille royale.</b>
+</p>
+<p>
+ Depuis que l'Allemagne a envahi notre pays, au mépris des traités, et
+ qu'elle a massacré notre population civile, au mépris de l'humanité,
+ patriotisme et loyalisme ne sont plus qu'un en Belgique.
+</p>
+<p>
+ Qu'il nous suffise de citer deux petites pièces de vers:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Le Roi.</b>
+</p>
+<pre style="font-size: 12pt; font-family: serif;">
+ Belges, les temps sont durs, mais déjà l'heure approche
+ Où l'ennemi traqué, fuyant en désarroi,
+ Entendra retentir du haut de nos beffrois
+ L'appel tumultueux et délirant des cloches.
+
+ Le temps vient où, sonnant d'héroïques clairons,
+ Sur la route qui va de la Gloire à la Flandre,
+ En bataillons serrés, sur nos villes en cendres
+ Et nos foyers détruits, les nôtres reviendront.
+
+ Rythmant leur pas au chant de l'<i>Entre-Sambre-et-Meuse</i>,
+ Suivis des Horse-guards et des dragons français,
+ Ils reviendront! Dixmude, Ypres, Furnes, Calais,
+ Vos noms seront inscrits sur leur face poudreuse ...
+
+ Voici venir le jour où, plus grand qu'au départ,
+ Celui qui fit crouler comme un pan de montagne
+ L'orgueilleuse, féroce et barbare Allemagne,
+ Ramènera vers nous ses plus beaux étendards.
+
+ Massée aux carrefours, à flots pressés, la foule,
+ Dominant le fracas ferraillant des charrois,
+ Guette le haut colback des Grenadiers du Roi,
+ Il approche ... Rumeur immense ... Bruit de houle ...
+
+ Baïonnette au canon, les plus fiers régiments
+ Précèdent Celui-là qui marchait à leur tête
+ Quand sonnaient sur l'Yser, comme aux grands jours de fête,
+ Les clochers secoués par le bombardement.
+
+ Le voici! Son cheval à tourné l'avenue;
+ Il passe, blême et droit, si sublime et si grand
+ Parmi tant de douleurs, que la foule en pleurant
+ Reste sans l'acclamer, muette et tête nue.
+</pre>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 16, avril 1915, p. 4, col. 2.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Sainte Élisabeth.</b>
+</p>
+<pre style="font-size: 12pt; font-family: serif;">
+
+ De sainte Élisabeth la légende est charmante;
+ Malades, malheureux, la voyaient chaque jour;
+ Et sa grâce céleste et sa bonté touchante
+ Leur prodiguaient les soins d'un charitable amour.
+ Son noble époux, l'hiver, revenant de la chasse,
+ Rencontra, gravissant un chemin montagneux,
+ Sa compagne chérie: «Eh quoi! le froid vous glace»,
+ Lui dit-il; «que venez-vous donc faire en ces lieux?
+ Qu'abritez-vous ainsi par-dessous votre mante?»
+ La sainte répondit: «Je n'ai là que du pain;
+ Dieu me garde à jamais qu'à mon Seigneur je mente.»
+ «Est-ce bien vrai», dit-il, et d'une prompte main,
+ Écartant le manteau, il trouve une corbeille,
+ Mais, miracle divin, par la grâce des cieux,
+ Le pain s'était changé, ravissante merveille,
+ En roses au parfum exquis, délicieux.
+
+ O Reine Élisabeth, douce petite reine,
+ Malades, pauvres gens, en des temps plus heureux,
+ Recevaient les bienfaits de ta bonté sereine;
+ Rien n'arrêtait l'élan de ton coeur généreux.
+ Tu n'es plus auprès d'eux, ô pauvre reine errante,
+ Tu n'as plus de palais, tu n'as plus de maison.
+ La Belgique est en deuil, la Patrie est sanglante,
+ La guerre a fait partout sa terrible moisson.
+ Mais il nous reste un coin de notre territoire;
+ Tu restes toujours là, près du Roi bien-aimé,
+ De ce Roi dont le nom est passé dans l'histoire,
+ Chevalier du courage et de la loyauté.
+ De nos soldats blessés c'est ta main blanche et fine
+ Qui panse la blessure et calme les douleurs;
+ Et par ton pur regard et ta grâce divine,
+ Renouvelant pour eux le miracle des fleurs,
+ En sourires d'espoir tu fais changer les pleurs.
+</pre>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 22, mai 1915, p. 4, col. 2.)
+</p>
+<p>
+ Inutile d'ajouter que les manifestations de sympathie pour le Roi et
+ la famille royale sont sévèrement réprimées. M. Bloch, grand rabbin de
+ Belgique, en sait quelque chose.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A l'occasion du Grand Pardon, M. Bloch dit textuellement aux fidèles
+ assemblés dans le temple de la rue de la Régence qu'«il défendait le droit
+ imprescriptible à un prêtre de prêcher la morale. Et que, dans cette
+ morale, il avait le droit et le devoir de comprendre le dévouement à la
+ patrie et à la famille royale. Ce prêche, ajouta-t-il, je le fais chaque
+ année à cette époque. Je le ferai cette année comme je l'ai fait les
+ années précédentes». Suivit un éloge de la patrie, du Roi et de la Reine.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>L'Echo belge</i>, 28 mai 1916, p. 1, col. 3.)
+</p>
+<p>
+ Aussitôt voilà le grand rabbin arrêté et mis en prison. Toutefois, à
+ l'occasion de la fête des Bar-Mitzwah, on lui accorda trois jours de
+ congé, pour lui permettre d'officier.
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>3. Refus de travailler pour les Allemands.</b>
+</p>
+<p>
+ Aucune parole n'est trop haute pour glorifier la vaillance de nos
+ volontaires qui, pour rejoindre l'armée, bravent l'électrocution, la
+ fusillade ou la déportation en Allemagne, et la résolution de nos
+ infirmières qui, elles aussi, achètent au péril de leur vie le droit
+ d'aller soigner leurs frères blessés.
+</p>
+<p>
+ Tout de même, l'Histoire exaltera encore davantage une autre catégorie de
+ Belges: les obscurs travailleurs qui, sans ostentation, simplement parce
+ que c'est leur devoir, acceptent la famine pour eux et pour leur famille,
+ plutôt que de mettre leurs bras au service de l'ennemi. D'après le
+ rapport de M. Walcott, délégué de l'Institut Rockefeller, qui s'occupe du
+ ravitaillement de notre pays, il y avait chez nous, en février 1916,
+ 3 millions d'habitants dont l'existence dépend uniquement des vivres
+ distribués par la Commission américaine. «Qu'ils réparent les locomotives,
+ disent les Allemands; qu'ils fabriquent des munitions, des fils de fer
+ barbelés ou des sacs pour les tranchées; qu'ils aillent réparer nos
+ routes; nous leur paierons de gros salaires!—Arrière, tentateurs!
+ répondent les ouvriers, nous aimons mieux nous serrer la ceinture que de
+ trahir notre patrie.—Nous crèverons de faim plutôt que de nous incliner»,
+ ont répondu ceux de Gand.
+</p>
+<p>
+ Il ne sera sans doute pas inutile de citer textuellement les articles 23
+ et 52 de la Convention de La Haye, qui sont systématiquement enfreints par
+ l'autorité allemande.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ ART. 23.—<i>Il est également interdit à un belligérant de forcer les
+ nationaux de la partie adverse à prendre part aux opérations de guerre
+ dirigées contre leur pays, même dans le cas où ils auraient été à son
+ service avant le commencement de la guerre.</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ ART. 52.—<i>Des réquisitions en nature et des services ne pourront être
+ réclamés des communes ou des habitants que pour les besoins de l'armée
+ d'occupation. Ils seront en rapport avec les ressources du pays et de
+ telle nature qu'ils n'impliquent pas pour les populations l'obligation de
+ prendre part aux opérations de la guerre contre leur patrie....</i>
+</p>
+<p>
+ Constatons aussi, la chose est piquante, que les Allemands violent leurs
+ propres <i>Lois de la guerre</i>, si féroces qu'elles soient (voir plus loin,
+ p. 223). Leurs <i>Lois de la guerre</i> ne seraient-elles plus qu'un chiffon de
+ papier?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Le principe qu'aucun habitant d'une région occupée ne peut être contraint
+ de prendre une part directe à la lutte menée contre son propre pays subit
+ cependant, d'après les lois généralement adoptées de la guerre, une
+ exception qui doit être mentionnée ici, à savoir l'emploi d'habitants
+ du pays comme guides dans des régions inconnues. (Les Lois de la guerre
+ continentale</i>, traduites et annotées par P. CARPENTIER. Paris, 1914, p. 110
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+ <i>De son côté, le gouvernement provisoire ne peut rien exiger de l'habitant
+ de ce qui apparaîtrait comme un crime contre sa propre patrie, ou comme
+ une participation directe ou indirecte à la guerre. (Ibid., p. 146.)</i>
+</p>
+<p>
+ L'autorité occupante avait tout de suite constaté le manque de souplesse
+ de notre population ouvrière, et, dès le mois de septembre 1914, elle
+ chercha à y mettre bon ordre. Chose singulière, c'est par la douceur
+ qu'elle débuta. Elle manda d'Allemagne des chefs socialistes pour aller
+ tâter le terrain. Les premiers qui vinrent à Bruxelles en septembre
+ 1914 ne dirent pas ouvertement qu'ils étaient chargés d'obtenir des
+ syndicalistes belges l'engagement de faire travailler pour l'Allemagne
+ (voir la relation ci-après). Mais, en novembre 1914, le socialiste
+ allemand Dittmann vint officiellement s'entretenir dans ce but, à la
+ Maison du Peuple de Bruxelles, avec nos dirigeants du parti ouvrier. Il y
+ fut bien reçu, comme on pense (voir <i>La Soupe</i>. n° 129).
+</p>
+<p>
+ Une relation des premières visites, celles de septembre, fut immédiatement
+ rédigée par M. Dewinne. A cette époque il n'y avait à Bruxelles aucune
+ publication indépendante, et le récit fut donc envoyé à l'étranger; il
+ parut dans <i>L'Humanité</i>, de Paris. Mais des numéros de ce journal
+ furent aussitôt introduits chez nous, et des copies à la machine furent
+ abondamment répandues. Puis <i>La Soupe</i> le réimprima dans son n° 28, à des
+ centaines d'exemplaires, en novembre 1914. Plus tard, au début de 1915,
+ le récit parut dans une brochure clandestine, <i>La Sozialdemokratie et la
+ Guerre</i> (p. 21). On verra qu'il est intéressant à beaucoup de titres:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Les députés socialdémocrates allemands à Bruxelles.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Septembre 1914.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous avons reçu ces jours derniers, à Bruxelles, la visite de plusieurs
+ députés et militants socialistes allemands. Ce fut d'abord <i>Wendel</i>, qui
+ fut si copieusement conspué par la presse germanique pour avoir osé crier
+ en plein Reichstag: «Vive la France!» Nous ne fîmes que l'entrevoir A la
+ «Maison du Peuple», où il se rendit revêtu de son uniforme d'officier de
+ la réserve, les camarades lui firent un accueil si glacial qu'il ne crut
+ pas devoir prolonger l'entrevue. Ce fut ensuite <i>Karl Liebknecht</i>, qui
+ venait de Liège, dans une auto mise à sa disposition par le gouverneur
+ militaire de cette ville. Hier, nous vîmes arriver, dans une auto conduite
+ par des soldats allemands, <i>Noske</i>, le député de Chemnitz, accompagné d'un
+ militant socialiste de Hambourg. <i>Liebknecht</i> disait être venu en Belgique
+ pour voir son beau-frère, un étudiant russe de l'Université de Liège;
+ <i>Noske</i> voulait s'entremettre entre la «Maison du Peuple» et le
+ gouvernement militaire de Bruxelles pour ravitailler nos coopérateurs.
+ Notre ville est, en ce moment, menacée de la famine, et <i>Noske</i> attribuait
+ la responsabilité de cette situation au bourgmestre, M. Max, qui, dans ses
+ rapports avec les autorités allemandes, se montrait, disait-il, par trop
+ désagréable. Le député de Chemnitz se faisait fort de faire venir de
+ Vilvorde autant de farine que la «Maison du Peuple» en aurait voulu. Les
+ soldats allemands allaient réfectionner le canal et un bateau serait mis à
+ notre disposition. De même, si nous voulions acheter de la farine à Gand,
+ un train irait la chercher jusqu'aux avant-postes allemands.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nos administrateurs de la «Maison du Peuple», très étonnés de cette
+ sollicitude subite des autorités allemandes pour les socialistes
+ bruxellois, se sont méfiés et ont demandé à réfléchir. Je vous dirai un
+ autre jour quelle décision fut prise.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous avons eu tous l'impression que nos visiteurs n'avaient pas uniquement
+ comme intention de venir saluer des camarades, de s'entretenir avec nous
+ des derniers événements, de chercher à dissiper les malentendus que la
+ guerre a fait surgir au sein de l'Internationale, mais que plusieurs
+ d'entre eux avaient été chargés par les autorités allemandes d'une
+ mission officieuse auprès des socialistes belges. Laquelle? Je ne saurais
+ naturellement pas la définir avec précision, mais je la devine. Le moment
+ ne me semble pas venu d'en dire davantage.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais vous pensez bien que nous avons profité de la présence parmi nous des
+ membres autorisés de la socialdémocratie pour les interroger sur leur
+ attitude en face de la déclaration de guerre. Nous les avons pressés de
+ questions. Était-il vrai que toute la fraction socialiste du Reichstag
+ avait voté les crédits militaires? Comment ce vote avait-il pu être
+ obtenu? Est-il vrai, ainsi qu'un socialiste allemand était venu nous le
+ rapporter, que le chancelier de l'Empire avait mis sous les yeux des
+ membres de la fraction parlementaire socialiste un document secret
+ établissant que la guerre était voulue par deux puissances de la Triple
+ Entente? Comment <i>Haase</i>, dans sa déclaration au nom du groupe, n'avait-il
+ pas même protesté contre la violation du territoire belge, cette «atteinte
+ au droit des gens», ainsi que l'avait avoué M. Bethmann-Hollweg lui-même?
+ Que pensent les socialistes démocrates, que pensent les Allemands cultivés
+ des atrocités sans nom commises en Belgique par la soldatesque du Kaiser,
+ de nos villes détruites, de nos villages incendiés, de nos campagnes
+ ravagées, de notre population civile massacrée, torturée, sans distinction
+ d'âge ou de sexe et très souvent par ordre des officiers?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Comment pourra-t-on, après les haines de races que la guerre a déchaînées,
+ reconstituer notre pauvre Internationale ouvrière?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les réponses qui nous furent données ne brillaient pas toujours par la
+ clarté, la précision et la logique. Elles étaient parfois accompagnées
+ de réserves et d'hésitation. Néanmoins, je veux tâcher de les résumer
+ globalement en y mettant le plus d'impartialité et d'objectivité que je
+ pourrai. Je ne dirai pas de qui elles émanent plus particulièrement, je ne
+ citerai pas de nom afin de ne compromettre personne.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La plupart de celles qui nous furent faites ont au surplus un tel
+ caractère de parenté, que je ne crois pas beaucoup me tromper en disant
+ qu'elles reflètent un état d'esprit général parmi la socialdémocratie
+ allemande.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Je résume, comme suit, l'opinion d'un de nos interlocuteurs:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La guerre est <i>impopulaire</i> dans beaucoup de régions. La masse ouvrière la
+ considère comme une guerre défensive. L'ennemi de l'Allemagne et aussi de
+ la démocratie, c'est la Russie, le pays de l'absolutisme et du tsarisme.
+ L'Allemagne a choisi son heure; demain c'eût été trop tard. C'est aussi
+ une guerre préventive. La Russie s'apprêtait depuis longtemps à cette
+ lutte contre l'Empire allemand. Tôt ou tard nous eussions eu à nous
+ défendre contre les Slaves.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'Allemagne est convaincue de l'heureuse issue de cette guerre: elle
+ triomphera. Elle regrette d'avoir été obligée, par nécessité militaire,
+ de violer la neutralité de la Belgique, d'avoir dû guerroyer contre les
+ Belges. Dans un mois (ceci était dit le 7 septembre), nos armes auront
+ eu raison de la France, et elles pourront alors tourner tout leur effort
+ contre la Russie. Quant à l'Angleterre, cette nation ne compte pas comme
+ une force militaire continentale. Sa flotte, qui est certes supérieure
+ en nombre et en qualité à la nôtre, ne saurait être un obstacle à notre
+ succès, qui est certain. Même si notre flotte était détruite, on ne
+ saurait escompter la défaite de l'Allemagne. L'Angleterre peut être
+ maîtresse de la mer; elle ne saurait nous empêcher d'être ravitaillés par
+ la Hollande, l'Italie et la Suisse, la Suède, la Norvège, le Danemark,
+ dont la neutralité sera respectée par la Grande-Bretagne, qui n'oserait
+ faire autrement <i>en raison de son attachement à la théorie sur le droit
+ des neutres!</i> Au surplus, les récoltes sont superbes. Nous avons des
+ approvisionnements considérables. Nous avons beaucoup d'or, du crédit tant
+ que nous voulons. Les vivres peuvent pénétrer en notre pays par le nord,
+ l'est et le sud. Nous avons organisé la production agricole avec le
+ concours des municipalités et poussé ainsi à un accroissement de nos
+ ressources. Dans la pratique, le Gouvernement allemand met en application
+ maintes théories de la socialdémocratie: fixation des prix maxima,
+ mainmise sur les denrées pour éviter l'accaparement, etc.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'Allemagne se ravitaillera par des navires ennemis battant au besoin
+ pavillon belge, anglais ou français.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Alors, demandons-nous, tous les députés socialistes ont voté les crédits
+ militaires?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Voici ce qui s'est passé. Le groupe parlementaire se réunit pour décider
+ de l'attitude à prendre. La séance fut très orageuse. Au vote, <i>quatorze
+ députés</i> se sont prononcés contre les crédits, dont <i>Haase</i>, qui donna sa
+ démission de président du groupe. Sur les instances de <i>Kautsky</i>, cette
+ démission fut retirée et <i>Haase</i> accepta de faire au Reichstag une
+ déclaration au nom de la fraction socialdémocrate, afin de ne pas laisser
+ cet honneur à un révisionniste!....
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La majorité s'étant prononcée, la minorité s'inclina. A la séance du
+ Reichstag il n'y eut en réalité pas de vote. Après les discours du
+ chancelier et des chefs des groupes bourgeois, <i>Haase</i> fit sa déclaration
+ et le président leva immédiatement la séance au milieu des <i>hoch!</i> à
+ l'Empereur.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il est faux que le chancelier nous ait mis sous les yeux un document
+ secret quelconque. Pour entraîner le vote de la Chambre, il a seulement
+ prétendu que la neutralité de la Belgique avait déjà été violée par la
+ France.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le <i>Vorwärts</i> continue à paraître, mais, comme tous les journaux, il est
+ soumis à la censure militaire. Il est dans la presse, avec trois autres
+ journaux socialistes, de ceux qui n'approuvent pas sans réserves la
+ guerre. Certains socialistes, notamment <i>Sudekum</i> et <i>Fischer</i>, peuvent
+ écrire, sans qu'il soit possible à leurs collègues socialistes, ne
+ partageant pas leur opinion, de répondre. <i>Fischer</i> a notamment écrit,
+ dans la <i>Volkszeitung</i> de Zurich (journal de la socialdémocratie
+ allemande), un article qui approuve, sans réserve, la guerre. Cet article
+ a paru vers le 5 septembre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les autres députés socialistes allemands que nous avons vus tiennent un
+ langage sensiblement le même. Ils ne s'expriment pas non plus différemment
+ quand on leur parle des atrocités commises par les troupes allemandes
+ en Belgique. On dirait qu'ils ne font que répéter certains articles de
+ journaux allemands.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ce sont les civils qui ont commencé par tirer sur les soldats allemands.
+ Ils avaient à leur tête des prêtres! La presse allemande a signalé nombre
+ d'atrocités commises par les Belges sur nos troupes. A Cologne, il y a
+ notamment des officiers dont les yeux ont été crevés et la gorge coupée.
+ A Anvers et à Bruxelles, des sujets allemands ont été torturés et
+ assassinés.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous avons déjà, en effet, lu tous ces audacieux mensonges dans la
+ <i>Gazette de Cologne</i>. Nous nous étonnons seulement que des socialistes
+ acceptent sans contrôle, sans enquête, les yeux fermés, les affirmations
+ suspectes de la presse militariste. Nous ne dirons pas que les soldats
+ allemands n'aient été, en aucun endroit, l'objet de malveillance et
+ d'attaque de la part des Belges, ni que l'on n'ait nulle part tiré sur
+ eux. Nous n'en savons rien, mais la chose est possible et même probable.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Était-ce une raison suffisante pour raser des villes entières, pour
+ fusiller des vieillards, des femmes et des enfants, qui ne s'étaient
+ livrés à aucun acte d'hostilité, pour répandre la dévastation, la ruine
+ et la mort presque partout où les troupes allemandes ont passé? Et puis,
+ pourquoi l'incendie de la bibliothèque de l'Université de Louvain?
+ Pourquoi la destruction du cabinet de physique? Pourquoi le bombardement
+ de la cathédrale de Reims? Les soldats allemands avaient emporté avec eux
+ tout un attirail d'incendiaires. Pourquoi?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A toutes ces questions nos interlocuteurs ont répondu que nous exagérions
+ beaucoup. Si on a tiré sur la cathédrale de Reims, c'est que les Français
+ avaient placé des canons sur les tours. Ne fallait-il pas riposter?
+ Certains autres faits signalés par nous leur semblent invraisemblables.
+ L'armée qui a passé par Louvain comptait des professeurs, des avocats,
+ des étudiants, l'élite de la population allemande. La grosse majorité des
+ soldats appartient à la socialdémocratie.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A ce moment l'un de nous intervient et demande:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Sont-ce les socialdémocrates qui ont éventré le coffre-fort de notre
+ coopérative <i>Le Prolétaire?</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Pas possible, dit le député socialiste.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On lui met sous les yeux la photographie du coffre-fort et des bureaux
+ saccagés du <i>Prolétaire</i>. Il finit par dire qu'il va se livrer à une
+ enquête, nous assurant que si les accusations portées contre les soldats
+ allemands étaient reconnues exactes, les coupables seraient punis avec la
+ dernière rigueur.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Les coupables sont trop nombreux, répondîmes-nous.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Mais avec qui ferez-vous l'enquête, questionna l'un des nôtres. Les
+ Belges refuseraient de répondre à des enquêteurs allemands. Voulez-vous
+ que je vous accompagne pour que l'enquête ne paraisse pas unilatérale?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La réponse fut évasive. On verra plus tard...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ce qui nous a particulièrement frappé, c'est la foi robuste, inébranlable,
+ que tous les socialistes allemands interrogés par nous ont dans la
+ victoire complète de l'Allemagne. On ne s'attendait pas à la résistance de
+ la Belgique, mais la victoire allemande ne sera retardée que de quelques
+ semaines. Trois ou quatre jours suffiront pour se rendre maître d'Anvers
+ et pour rendre disponibles 300.000 soldats de troupes allemandes. <i>En
+ Allemagne on considère la Belgique comme virtuellement annexée</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Et qu'y perdriez-vous, nous dit, avec un sérieux énorme, un député
+ socialiste. Le prolétariat belge jouirait d'une législation sociale bien
+ plus efficace que celle de son pays. Et puis, ne vaut-il pas mieux se
+ résigner?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il est urgent de reprendre le travail si l'on veut échapper aux affres
+ de la misère. Le parti socialiste devrait s'efforcer de conseiller aux
+ syndicats, aux ouvriers, de rentrer à la fabrique, à l'atelier. Le
+ ministre des Travaux publics à Berlin a envisagé cette question et avait
+ songé à envoyer des chômeurs allemands à Liège, au nombre de plusieurs
+ milliers. Mais, réflexion faite, l'idée a été abandonnée, craignant que la
+ présence d'ouvriers allemands dans l'industrie belge ne fût la cause de
+ conflits constants entre les travailleurs. Et puis, l'envoi de 20.000 à
+ 30.000 ouvriers allemands ne pourrait être qu'un soulagement bien minime
+ pour l'Allemagne, qui compte 300.000 ou 400.000 chômeurs. On renonça donc
+ à ce projet, craignant de jeter le trouble le plus profond dans les rangs
+ des travailleurs, de susciter des rivalités et des haines au sein des
+ ateliers.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ D'autres députés socialistes ont insisté sur cette nécessité de reprendre
+ le travail, et il semble bien que cet objet fasse partie de leur mission.
+ Mais ils se font illusion s'ils s'imaginent que les Belges sont déjà
+ résignés à l'annexion. Quant à nos travailleurs, s'ils ont encore une
+ législation sociale à conquérir, ils veulent la devoir à leurs propres
+ efforts, non à la bienveillance des hobereaux prussiens et du Kaiser.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Et l'Internationale, que devient-elle dans tout cela?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —L'Internationale sera reconstituée!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Mais <i>sans le prolétariat de Belgique,</i> interrompt avec colère l'un des
+ nôtres.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Nous sommes d'accord avec les socialistes danois, suédois, norvégiens,
+ hollandais et anglais...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Et sans doute aussi avec les Italiens?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Notre interlocuteur répondit ces mots qui nous paraissent refléter la
+ pensée profonde de l'Allemagne dirigeante:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Oh! les Italiens, ils sont de cette orgueilleuse race latine qui ne sait
+ pas se résoudre à ne plus commander au monde!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>L'Humanité</i>.)
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Auguste DEWINNE.
+</p>
+<p>
+ Au début de l'occupation, nos oppresseurs avaient obligé les Belges à
+ creuser des tranchées. Mais quand ils prétendirent faire travailler pour
+ eux nos ouvriers industriels, ils se heurtèrent à une forte organisation
+ syndicaliste qui permit aux travailleurs de se concerter et de décider
+ qu'ils déposeraient leurs outils.
+</p>
+<p>
+ Grâce aux fonds de chômage, la misère restait supportable. De même les
+ mécaniciens des chemins de fer de l'État, qui refusent leurs services à
+ l'armée allemande, continuaient à toucher une partie de leur salaire. Les
+ Allemands sévirent alors contre ceux qui servaient d'intermédiaires entre
+ l'État et les ouvriers.
+</p>
+<p>
+ Le premier article de <i>La Libre Belgique</i> sur ce sujet était consacré aux
+ ouvriers de Luttre. Cet exposé a été repris depuis par la presse des deux
+ mondes. On sait que, malgré tous les sévices, les ouvriers de Luttre
+ refusèrent de réparer des machines pour les Allemands, et qu'ils furent
+ finalement envoyés dans un camp de prisonniers en Allemagne. Là, à force
+ de mauvais traitements, l'autorité finit par les réduire à merci. <i>La
+ Soupe</i> (n° 439) a raconté les tortures subies par nos compatriotes. Ces
+ récits ont été publiés aussi par les 18e et 19e rapports de la Commission
+ d'Enquête belge<a href="#note-48"><small><sup>48</sup></small></a>.
+</p>
+<a name="note-48"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>48</u></sup> [ Voir aussi <i>Comment les Belges résistent</i>..., p. 309.]
+</p>
+<p>
+ Viennent ensuite les mesures prises dans le sud de la Flandre belge et
+ dans la Flandre française.
+</p>
+<p>
+ Une affiche placardée à Menin est particulièrement instructive, quant à la
+ punition qui sera appliquée:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>A Menin.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ci-dessous nous donnons le texte de l'affiche placardée à Menin et à
+ laquelle fait allusion notre collaborateur Helbé dans son article «Guerre
+ aux Huns modernes»:
+</p>
+<p style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: center;">
+
+ ORDRE
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>A partir d'aujourd'hui la ville ne peut plus accorder de secours—
+ quel qu'il soit, même pour les familles, femmes et enfants qu'aux seuls
+ ouvriers qui travaillent régulièrement à des travaux militaires et autres
+ ouvrages imposés.<br><br>
+
+ Tous les autres ouvriers et leurs familles ne pourront plus désormais être
+ secourus en aucune façon.</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 39, août 1915, p. 2, col. 1.)
+</p>
+
+<p>
+ Un autre article du même numéro de <i>La Libre Belgique</i> est aussi à
+ signaler:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Avis important.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous tenons de source absolument certaine que plusieurs Allemands
+ parcourent le pays, achetant et commandant des sacs aux paysans, aux
+ ouvriers et aux ouvrières. Ces sacs ne sont nullement destinés au
+ commerce, mais à un usage militaire: remplis de sable, ils serviront soit
+ à construire des abris, à faire des barrages dans les canaux ou même à
+ combler ceux-ci à certains endroits. Attention donc! Il ne faut pas que
+ les Belges involontairement servent l'armée allemande et lui fournissent
+ des armes défensives ou autres. Nous prions donc nos lecteurs de bien
+ vouloir faire répandre partout cet avis.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous savons qu'il suffira que les ouvriers belges soient avertis pour
+ qu'ils fassent leur devoir en refusant le gain qui leur est offert. Leurs
+ héroïques compagnons de Luttre et de Malines et d'ailleurs leur ont donné
+ un exemple magnifique et qui sera suivi.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La Convention votée à La Haye en 1907 à l'unanimité du monde civilisé
+ interdit aux armées belligérantes et occupantes de forcer les civils
+ à travailler pour les troupes ennemies, sauf pour les besoins de
+ l'alimentation. Cet article est clair et ne prête à aucune équivoque,
+ comme le prétendent les autorités allemandes pour les besoins de la cause.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 39, août 1915, p. 4, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ A Halluin, le commandant de place dit cyniquement son intention de ne pas
+ permettre aux habitants de protester lorsque les Allemands enfreignent
+ l'article 52 de la Convention de La Haye. A Roubaix, la Kommandantur
+ se propose d'emprisonner les ouvriers récalcitrants et de déporter les
+ notables <a href="#note-49"><small><sup>49</sup></small></a>. A Gand, précisant une ordonnance antérieure <a href="#note-50"><small><sup>50</sup></small></a>, le
+ commandant de l'étape rappelle que les Belges n'ont le droit d'invoquer ni
+ les lois belges ni les conventions internationales:
+</p>
+<a name="note-49"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>49</u></sup> [ <i>Comment les Belges résistent</i>..., p. 225.]
+</p>
+<a name="note-50"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>50</u></sup> [<i>Ibid</i>., p. 139.]
+</p>
+
+<p CLASS=STC>
+ <b>Arrêté concernant les mesures destinées à assurer l'exécution des
+ travaux dans lesquels l'Administration militaire allemande a de
+ l'intérêt.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans les derniers temps les ouvriers de différentes villes du rayon de
+ l'étape ont refusé, sans motif, de se conformer aux ordres des commandants
+ militaires allemands prescrivant l'exécution de travaux urgents. Les
+ récalcitrants ont par là occasionné de graves préjudices aux communes en
+ question ainsi qu'à leurs concitoyens.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pour éviter pareils incidents, et en vue de lancer un avertissement
+ général, j'ordonne ce qui suit:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 1.—Quiconque, sans motif, refuse d'entreprendre ou de continuer
+ un travail conforme à sa profession, et dans l'exécution duquel
+ l'Administration militaire allemande a de l'intérêt, travail ordonné par
+ un des commandants militaires allemands, sera—s'il est personnellement
+ à même de faire cette besogne—passible d'une peine d'emprisonnement
+ correctionnel d'un an au plus.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Aussi peut-il être déporté en Allemagne.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le fait que l'on invoque des lois belges soi-disant contraires ou même des
+ conventions internationales ne peut, en aucun cas, justifier le refus de
+ travailler. Au sujet de l'admissibilité du travail exigé, le commandant a
+ seul droit de prendre une décision.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 2.—Est passible d'une peine d'emprisonnement de cinq ans au plus
+ quiconque, par contrainte, menaces, persuasions ou autres moyens, tente de
+ décider une autre personne au refus désigné au paragraphe 1 sous menaces
+ de peines.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 3.—Quiconque, sciemment, par des secours ou d'autres moyens, favorise le
+ punissable refus de travailler, sera passible d'une amende pouvant aller
+ jusqu'à 10.000 marks; en outre, il pourra être condamné à une peine
+ d'emprisonnement d'un an au plus.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Si des communes ou associations se sont rendues coupables d'une telle
+ transgression, les chefs en seront punis en conséquence.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 4.—Indépendamment des pénalités, dont menacent les paragraphes 1-3
+ ci-devant, les autorités allemandes pourront, au cas de besoin, imposer
+ aux communes, où, sans motif, l'exécution d'un travail a été refusée, une
+ contribution ainsi que d'autres mesures coercitives de police.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 5.—Le présent arrêté entre immédiatement en vigueur. Gand, le 12 octobre 1915.
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Der Etappeninspekteur</i>,<br>
+ VON UNGER, Generalleutnant.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>L'Écho belge</i>, 26 octobre 1915, p. 1, col. 4.)
+</p>
+<p>
+ Dans le n° 42, <i>La Libre Belgique</i> raconte le conflit survenu entre
+ l'autorité allemande et le maire de Lille (<i>Un bel exemple de
+ patriotisme</i>), et il donne aux Bruxellois des conseils de sagesse et de
+ modération, mais en même temps de fermeté.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Aux patrons et aux ouvriers.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les Allemands commencent à user à Bruxelles des procédés odieux et
+ illégaux qu'ils ont employés à Menin, Luttre, Roubaix, Lille, etc., afin
+ de forcer la population à travailler pour le compte du Gouvernement et de
+ l'armée ennemis.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La Convention de La Haye défend expressément à l'occupant de contraindre
+ les habitants d'un pays de travailler pour l'ennemi. Elle lui ordonne
+ également de respecter les lois en vigueur avant l'occupation. Or, en
+ Belgique, nous vivons sous le régime de la liberté et nous prétendons
+ avoir le droit de garder la liberté entière; celle de travailler
+ comme celle de nous croiser les bras, lorsque nous jugeons le travail
+ incompatible avec notre devoir; celle d'ouvrir comme de fermer nos usines;
+ celle de donner aux ouvriers le salaire accepté par eux pour travailler,
+ comme celle de les payer pour ne rien faire.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous adjurons nos concitoyens de suivre l'admirable exemple de ceux qui
+ les ont devancés dans la lutte contre l'oppression. A Bruxelles ils ont
+ pour eux le nombre, et le nombre est une force devant laquelle même le
+ gouvernement actuel a dû plier. <i>Pas de révolte, pas d'émeute, la force
+ d'inertie</i>, comme à Malines et comme le 21 juillet. On fera des exemples
+ de répression, peut-être, et nos oppresseurs ne se tiendront pas si vite
+ pour battus. Comme à Malines, ils finiront cependant par céder...tout en
+ se disant satisfaits et en proclamant par affiches que c'est <i>nous</i> qui
+ avons cédé. Comme à Malines aussi, sans doute, ils diront qu'ils ne
+ demandent rien pour l'armée mais ont en vue uniquement le rétablissement
+ de la vie économique. Ne nous fions ni à leurs promesses ni à leurs
+ affirmations.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Honte aux mauvais patriotes qui céderaient devant la menace. L'ennemi
+ demande des bras; qu'il retire de ses armées les ouvriers dont il a
+ besoin. <i>Tout Belge qui travaille pour l'Allemagne permet à un Allemand
+ de prendre, au lieu de l'outil, le fusil</i>. C'est à peu près comme s'il se
+ battait lui-même contre ses frères.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Souvenons-nous aussi qu'il y a à Bruxelles des représentants des
+ puissances neutres auxquels nous pouvons adresser nos protestations contre
+ des procédés aussi scandaleux, aussi contraires au droit.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 42, août 1915, p. 1, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ Dans les carrières de Lessines, les Allemands voulaient faire préparer par
+ le personnel ouvrier des pierrailles pour le béton armé des tranchées:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Les ouvriers carriers.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les dirigeants et le personnel des carrières de Lessines ont décidé de
+ refuser tout travail pour le compte des Boches. Ainsi la solidarité
+ ouvrière s'affirme dans toutes les classes d'industrie, étroitement unies
+ contre l'oppresseur.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Bravo!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 48, octobre 1915, p.3, col. 1.)<br><br>
+
+ Conclusion: le bourgmestre de Lessines condamné à quatre mois de prison, 1
+maître de carrières à cinq années, 3 autres à un an, 6 contremaîtres à six
+mois, 160 ouvriers à six semaines (voir p. 192). N'importe! Les ouvriers
+persistèrent à refuser le travail, et finalement les Allemands eurent
+recours aux prisonniers russes.<br><br>
+
+Les arrêtés du 14 août et du 15 août 1915 (voir ci-dessous) résument les
+exigences de nos oppresseurs en ce qui concerne le travail: toute besogne
+commandée par les Allemands doit être exécutée; les chômeurs seront privés
+de secours. Il est bien vrai que le deuxième alinéa de l'article 1 parle
+du «droit des gens», mais les arrêtés de Halluin et de Gand (p. 187) nous
+donnent la mesure du respect qu'ont les Allemands pour la Convention de La
+Haye:
+</p>
+
+
+<p CLASS=STC>
+<b>Arrêté concernant les mesures destinées à assurer l'exécution des
+travaux d'intérêt public.</b>
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+ART. 1.—Quiconque, sans motif, refuse d'entreprendre ou de continuer
+un travail d'intérêt public conforme à sa profession et ordonné par une
+autorité allemande, sera passible d'une peine d'emprisonnement de police
+ou d'emprisonnement correctionnel d'un an au plus.<br><br>
+
+Tout motif concernant le refus de travailler sera valable s'il est admis
+par le droit des gens.<br><br>
+
+ART. 2.—L'article 2 de l'arrêté du 19 novembre 1914 (<i>Bulletin officiel
+des Lois et Arrêtés</i>, n° 17, p. 57) est remplacé par la disposition
+suivante: «Est passible d'une peine d'emprisonnement de cinq ans au plus
+quiconque, par contrainte, menaces, persuasion ou d'autres moyens, tente
+d'empêcher d'autres personnes d'entreprendre ou de continuer un travail
+d'intérêt public conforme à leur profession et ordonné par une autorité
+allemande, ou un travail pour compte d'une autorité allemande ou pour
+compte d'un entrepreneur agissant en vertu d'un mandat d'une autorité
+allemande.»<br><br>
+
+ART. 3.—Quiconque, sciemment, par des secours ou d'autres moyens,
+favorise le refus de travailler punissable en vertu de l'article 1, sera
+passible d'une amende pouvant aller jusqu'à 10,000 mark»; en outre, il
+pourra être condamné à une peine d'emprisonnement d'un an au plus.<br><br>
+
+ART. 4.—Si des communes, associations ou d'autres groupements favorisent
+le refus de travailler de la manière prévue à l'article 3, les chefs en
+seront rendus responsables conformément à cet article.<br><br>
+
+ART. 5.—S'il est prouvé que certaines sommes sont destinées à secourir
+des personnes désignées à l'article 1, ces sommes seront confisquées au
+profit de la Croix-Rouge de Belgique.<br><br>
+
+ART. 6.—Les infractions au présent arrêté seront jugées par les tribunaux
+ou autorités militaires allemands.<br><br>
+
+ART. 7.—Indépendamment des prescriptions précédentes, les autorités
+compétentes pourront, quand il y aura lieu, imposer des contributions.<br><br>
+
+ART. 8.—Le présent arrêté entrera en vigueur le jour de sa publication.
+Bruxelles, le 14 août 1915.<br><br>
+
+<i>Le Gouverneur général en Belgique</i>,<br>
+Baron VON BISSING,<br>
+<i>Général-Colonel</i>.
+</p>
+
+<p CLASS=STC>
+<b>Arrêté concernant les chômeurs qui, par paresse, se soustraient au
+travail.</b>
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+ART. 1.—Quiconque, sciemment ou par négligence, fait de fausses
+déclarations au sujet de sa situation personnelle lors d'une
+enquête destinée à établir son indigence, est passible d'une peine
+d'emprisonnement de six semaines au plus, à moins que les lois en vigueur
+ne prévoient l'application d'une peine plus forte; en outre, il pourra
+être condamné à une amende pouvant aller jusqu'à 1.250 francs.<br><br>
+
+ART. 2.—Quiconque est secouru par l'Assistance publique ou privée et,
+sans motif suffisant, refuse d'entreprendre ou de continuer un travail
+qu'on lui a proposé et qui répond à ses capacités, ou quiconque, en
+refusant un tel travail, tombe à charge de l'Assistance publique ou
+privée, sera passible d'une peine d'emprisonnement de quatorze jours à six
+mois.<br><br>
+
+Tout motif concernant le refus de travailler sera valable s'il est admis
+par le droit des gens.<br><br>
+
+Le tribunal peut, en outre, ordonner l'application de la mesure prévue à
+l'article 14 de la loi du 27 novembre 1891 (<i>Moniteur belge</i>, p. 3531 et
+suivantes).<br><br>
+
+ART. 3.—Quiconque, sciemment, favorise par des secours ou d'autres moyens
+le refus de travailler punissable en vertu de l'article 2, est passible
+d'une amende pouvant aller jusqu'à 12.500 francs; en outre, il pourra être
+condamné à une peine d'emprisonnement d'un an au plus.<br><br>
+
+ART. 4.—Si des communes, associations ou d'autres groupements favorisent
+le refus de travailler de la manière prévue à l'article 8, les chefs en
+seront rendus responsables conformément à cet article.<br><br>
+
+ART. 5.—S'il est prouvé que certaines sommes sont destinées à secourir
+les personnes désignées à l'article 2, ces sommes seront confisquées au
+profit de la Croix-Rouge de Belgique.<br><br>
+
+ART. 6.—Les infractions au présent arrêté seront jugées par les chambres
+correctionnelles des tribunaux belges de première instance.<br><br>
+
+ART. 7.—Le présent arrêté entrera en vigueur le jour de sa publication.
+
+Bruxelles, le 15 août 1915.<br><br>
+
+<i>Le Gouverneur général en Belgique</i>,<br>
+Baron VON BISSING,<br>
+<i>Général-Colonel</i>.
+</p>
+
+<p>
+Aussitôt les condamnations se mirent à pleuvoir. Voici une affiche
+placardée à Bruxelles:
+</p>
+
+<p CLASS=STC>
+<b>Avis.</b>
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+Le gouverneur militaire de la province du Hainaut a fait publier l'avis
+suivant:<br><br>
+
+Pour n'avoir pas repris le travail malgré les sommations du séquestre, les
+ouvriers suivants ont été condamnés, le 1er octobre, par le tribunal de
+campagne:<br><br>
+
+Louis Lenoir, à cinq ans de prison;<br>
+Victor Lepot, à un an de prison;<br>
+Émile Lenoir, à un an de prison;<br>
+Jules Brassart, à un an de prison;<br>
+Louis Van Langenhove, à un an de prison;<br>
+Émile Notté, à un an de prison;<br>
+Adelin Lepoivre, à quatre mois de prison;<br>
+Six contremaîtres, à six mois de prison;<br>
+Quatre-vingt-un ouvriers, à huit semaines de prison;<br>
+J'ai confirmé ce jugement.<br><br>
+
+Mons, le 2 octobre 1915.<br><br>
+
+Je porte cet avis à la connaissance de toute la population du territoire
+placé sous mes ordres.<br><br>
+
+Bruxelles, le 12 octobre 1915.<br><br>
+
+<i>Le Gouverneur général en Belgique,</i><br>
+Baron VON BISSING,<br>
+<i>Général-Colonel.</i>
+</p>
+
+<p>
+L'articulet que voici nous apprend ce qu'est un séquestre:
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+Une copie d'une lettre existe—qui en dira long—adressée par le major
+allemand d'Anvers à M. Henne, administrateur délégué de la Société
+«Sambre-Escaut» à Fontaine-l'Évêque. En voici la traduction: «Étant donné
+que vous avez refusé de travailler pour l'administration de l'armée
+allemande et, conformément à une ordonnance du gouvernement général en
+Belgique du 25 juin 1915, votre fabrique de fils barbelés à Hemixem
+est mise sous séquestre et remise en marche sous la direction de
+l'administration de la position fortifiée d'Anvers. La question du
+dédommagement sera réglée plus tard.»<br><br>
+
+Le refus de M. Henne était basé sur le principe que les fils barbelés,
+d'après les conventions de La Haye, sont considérés comme matériel de
+guerre.<br><br>
+
+(<i>L'Echo belge</i>, 21 février 1916, p. l, col. 3.)
+</p>
+
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+
+<p>
+Le 25 août 1915, l'autorité allemande convoqua à Bruxelles de nombreux
+industriels pour discuter ensemble la «reprise des affaires». Voici un
+article du journal <i>Le Belge</i> sur cette tentative:
+</p>
+
+<p CLASS=STC>
+<b>Toujours la «reprise des affaires».</b>
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+La grande réunion des industriels, convoquée par l'autorité allemande pour
+consacrer la reprise de l'activité et du travail en Belgique, a eu lieu le
+mardi 25 août. Cela a été un fiasco complet.<br><br>
+
+On s'était cependant mis en frais pour elle. Embusqués, industriels
+allemands, étaient là en groupe compact. Du grand quartier général de
+Mézières était tout exprès venu un général pour présider. Avec une
+franchise militaire, il a expliqué qu'en faisant marcher les ateliers et
+les mines, on supprimait les chômeurs, et avec les chômeurs, les causes
+de troubles, et avec les causes de troubles, la nécessité de maintenir
+de fortes garnisons pour les réprimer au besoin. On se doutait de la
+conclusion. L'Allemagne voudrait ne pas immobiliser dans nos régions
+industrielles des hommes dont elle a, au front, un besoin de plus en plus
+urgent. De là ses efforts pour enrayer le chômage, aux dépens des patrons
+et des ouvriers belges, qui seraient dupés par elle et plus ruinés encore,
+s'il est possible.<br><br>
+
+La malice était trop grosse pour réussir; on s'est séparé sans avoir
+abouti. On n'aboutira jamais.<br><br>
+
+Nous conseillons donc à tous ceux dont les démarches intéressées ou
+inconsidérées encouragent les Allemands à convoquer ces inutiles réunions
+à renoncer une bonne fois à leurs démarches. Nous parlons de certaines
+personnalités hollandaises trop remuantes, d'une part, et de certains
+hommes belges trop «impatients à se produire», de l'autre. Les
+premiers, depuis la fin de 1914, multiplient leurs efforts pour servir
+d'intermédiaires à un accord dont ils tireraient profit; les seconds,
+se persuadant qu'ils concourent à soulager les misères de leur pays, se
+laissent entraîner à des visites, à des entrevues compromettantes. En
+voilà assez!<br><br>
+
+A toutes les tentatives allemandes pour favoriser—jésuitiquement—la
+reprise du travail, mais en réalité pour fournir à l'Allemagne hommes,
+produits, matières et outils, il n'y a qu'une seule chose à opposer, la
+force d'inertie, et qu'un seul mot à répondre: Allez-vous-en!<br><br>
+
+(<i>Le Belge</i>, n° 3, septembre 1915, p. 5.)
+</p>
+
+<p>Plus récemment les chefs d'industrie ont de nouveau opposé un refus formel
+à la proposition de travailler pour les Allemands:</P>
+
+<p CLASS=CIT>
+Il y a quelques mois déjà que nous aurions voulu faire connaître M.
+Hinnenthal à nos lecteurs, car il caractérise un des types les plus
+particuliers de la civilisation allemande, en même temps qu'il personnifie
+par ses fonctions cette race d'agents serviles dont la haute Kultur se
+sert depuis son installation chez nous pour ruiner systématiquement notre
+pays. M. Hinnenthal est un Boche élégant; il n'a ni la tête carrée, ni le
+col dans les épaules. A le voir en pékin, il a un certain cachet et il
+doit certainement passer pour un chic type... à Breslau, car c'est là
+qu'il exerce, en temps de paix, ses fonctions de directeur d'une grande
+usine sidérurgique.<br><br>
+
+M. Hinnenthal est un de ces embusqués de marque qui feront récompenser
+leur courage à... l'arrière, pour avoir si bien réussi à organiser
+le pillage des usines belges. C'est un valeureux soldat; il en porte
+l'uniforme avec fierté.<br><br>
+
+M. Hinnenthal n'était pas, comme beaucoup d'autres, un étranger pour les
+Belges; non, il entretenait, avec la plupart de nos industriels, des
+relations d'affaires qui étaient toutes empreintes de cordialité. En un
+mot, c'était un ami d'outre-Rhin.<br><br>
+
+Ayant cherché à renouer ses anciennes relations d'amitié en Belgique, il a
+instamment prié les industriels belges, principalement les constructeurs
+de locomotives, de travailler pour lui.<br><br>
+
+L'État-major allemand avait précisément usé quelque 600 locomotives (on ne
+va pas pour rien de «devant Ypres» à «devant Riga» et vice versa) et il
+aurait bien voulu faire le travail de réparation en Belgique, puisque
+toutes les usines allemandes ne s'occupent plus que de faire des obus. M.
+Hinnenthal promettait de gros salaires, chaque usine aurait sa commande
+et... ferait son beurre. Du reste, il donnait sa parole d'Allemand que
+ces locomotives, une fois réparées, ne transporteraient que des Belges et
+serviraient pour le service intérieur du pays.<br><br>
+
+Il va de soi que M. Hinnenthal a été éconduit partout. Partout il a reçu
+cette réponse: réparer des locomotives, même destinées au transport
+des voyageurs et des marchandises belges, c'est libérer un nombre
+correspondant de machines qui conduiront au front des soldats et des
+munitions. Puisque ces réparations sont nécessaires, que l'État-major
+allemand les fasse entreprendre en Allemagne, où les usines feront un peu
+moins de munitions.<br><br>
+
+M. Hinnenthal ne s'était pas attendu à celle-là!<br><br>
+
+O naïf Allemand, ô prétentieux Teuton! Vous avez donc cru qu'il y avait
+chez nous des âmes assez viles pour entreprendre pareil métier! A quelle
+aune nous mesurez-vous donc? Vous pouvez sans scrupules, vous autres,
+Monsieur le Hauptmann, vous livrer à toutes les turpitudes, lancer les
+lettres de cachet contre de paisibles commerçants, déporter des citoyens
+inoffensifs, condamner aux travaux forcés un maître de carrières qui n'a
+pas voulu faire du gravier de béton pour vos tranchées, imposer le régime
+de forteresse au bourgmestre de Bruxelles, faire fusiller des femmes,
+envoyer en prison jusqu'à des enfants. Vous pouvez aussi venir sans honte
+pratiquer chez nous le joli métier que vous faites. Malgré tout, vous ne
+nous effrayez pas, nous autres Belges. Vous pourrez renouveler contre nos
+industriels vos sentences arbitraires, les menacer des foudres allemandes,
+ils ne céderont pas: ce sera leur gloire et leur honneur. Vous pourrez à
+votre aise occuper les usines, envoyer l'outillage en Allemagne,
+congédier le personnel ou le faire prisonnier, vous payer de plantureux
+appointements et réduire à rien nos moyens de production. Vous ne
+récolterez, vous et vos maîtres, que le mépris des neutres et la haine de
+la nation belge...<br><br>
+
+<i>P.-S.</i>—Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que plusieurs
+usines belges sont placées sous séquestre et occupées militairement. M.
+Hinnenthal se venge!<br><br>
+
+(<i>La Libre Belgique</i>, d'après <i>L'Écho belge</i>, 8 mars 1916, et
+d'après <i>La Belgique</i> [de Rotterdam], 11 mars 1916.)
+<p>
+
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+
+<p>
+Devant l'insuccès constant de leurs tentatives, les Allemands ont essayé
+d'amener chez eux nos ouvriers. L'avantage serait le même pour eux,
+puisqu'ils pourraient tout aussi bien libérer leurs hommes et les envoyer
+au front.
+</p>
+
+<p CLASS=STC>
+<b>Contrats de travail.</b>
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+Les Allemands ne se contentent pas de forcer les ouvriers belges à
+travailler pour eux en Belgique, ils font aussi tous leurs efforts pour
+les attirer chez eux. Nous avons sous les yeux le texte du contrat qu'ils
+font signer aux ouvriers qu'ils réussissent à entraîner en faisant
+miroiter devant eux, non seulement l'appât du gain, mais les nombreux
+«avantages» réservés aux compagnons allemands et qui leur sont également
+promis: assurances, obligation d'accepter un logement désigné, lois de
+travail allemandes, etc. Nous avons aussi sous les yeux le texte d'autres
+contrats, plus intéressants encore; contrats passés entre un certain
+M.H... (Allemand habitant Bruxelles) et des agents (Allemands aussi, parmi
+lesquels se glissent, hélas! peut-être des Belges) chargés de recruter les
+ouvriers pour les mines et les usines d'Allemagne.<br><br>
+
+Nous répétons ici et le répétons avec énergie, priant nos lecteurs de
+nous aider à répandre cette vérité par tous les moyens: <i>Tout Belge qui
+travaille pour l'Allemagne permet à un Allemand de prendre, au lieu de
+l'outil, le fusil.</i><br><br>
+
+Mais si le devoir de l'ouvrier est de ne pas travailler, celui des autres
+citoyens est de le soutenir, de lui rendre possible la résistance en lui
+permettant de vivre. Ne nous laissons pas influencer par les calomnies
+répandues contre les oeuvres d'alimentation et de secours aux chômeurs.
+Certes il y a des abus: il y en aura toujours et il est juste et sage de
+tâcher de les faire disparaître, mais ce qui est l'absolue vérité c'est
+que les oeuvres générales, si généreuses, si bien organisées soient-elles,
+ne peuvent répondre à tous les besoins.<br><br>
+
+Les chômeurs ont de la peine à vivre, et la charité et les oeuvres privées
+doivent venir à l'aide des grands organismes de secours.<br><br>
+
+Les Allemands savent bien ce qu'ils font lorsqu'ils interdisent de
+soutenir les chômeurs
+ <a href="#note-51"><small><sup>51</sup></small></a>,
+ils savent que la faim est mauvaise
+conseillère et qu'il est dur pour un père de refuser un bon salaire
+quand il n'est pas sûr du lendemain pour ses enfants: l'exil, si pénible
+soit-il, est moins affreux que la plainte des petits.
+</p>
+
+<a name="note-51"></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>51</u></sup> [Voir p. 191. (Note de J.M.)]
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+Nos maîtres font tous leurs efforts pour attirer la classe ouvrière en
+Allemagne, et, pendant ce temps, les journaux à leur solde versent des
+larmes de crocodile en pensant à l'avenir de nos industries compromises
+par le chômage et par l'exode des travailleurs et des ingénieurs en
+Angleterre, exode qui inquiète même les grands industriels belges! Ceux-ci
+protestent aussi, dit-on, contre les mesures prises par l'Angleterre pour
+empêcher l'importation en Belgique des matières premières destinées
+à l'industrie, malgré les assurances du baron von Bissing «que ces
+marchandises ne seront pas saisies».<br><br>
+
+On sait ce que valent les assurances de M. von Bissing. Dans ce cas-ci
+cependant, nous lui accordons une certaine confiance: les matières
+premières ne seront pas saisies, nous le croyons volontiers; il sera plus
+avantageux, en effet, d'attendre qu'elles soient confectionnées pour s'en
+emparer.<br><br>
+
+Que les Belges se résignent patriotiquement à se voir considérer par leurs
+Alliés comme faisant partie de l'Empire quand il s'agit de ces mesures de
+précautions contre l'ennemi.<br><br>
+
+C'est là un des moyens que nous, civils, prisonniers dans notre propre
+pays, avons de payer notre contribution à l'oeuvre de délivrance commune.
+Payons-la généreusement et sans nous plaindre.<br><br>
+
+(<i>La Libre Belgique</i>, n° 45, septembre 1915, p. 3, col. 1.)
+</p>
+
+<p>
+Quant au résultat de cette manoeuvre, le voici: Sur les 27.000 mineurs du
+bassin de Liège, 640 sont partis pour l'Allemagne; sur les 40.000 du basin
+de Charleroi, 590 sont partis.<br><br>
+
+Nous avons tenu à dénoter la plupart des documents publiés par nos
+prohibés au sujet de la contrainte au travail militaire. Rien ne montre
+mieux le mépris de l'Allemagne pour les prescriptions de la <i>Convention de
+la Haye</i>, à laquelle elle a collaboré, qu'elle a approuvée et signée,
+et pour celles des <i>Lois de la guerre</i> qui sont entièrement son oeuvre.
+D'autre part, on y voit aussi la froide résolution de notre population
+ouvrière résignée à «crever de faim», pour ne pas subir la contrainte. De
+tous les problèmes qui se posent aujourd'hui dans la Belgique occupée,
+aucun n'est plus angoissant. Hélas! c'est l'Allemagne qui détient la
+force, et notre peuple est menacé de mourir lentement d'inanition; mais
+il sait qu'il manquerait à ses devoirs s'il cédait à la force, et il
+s'obstinera dans sa roideur! Le Belge n'est pas de ceux qui plient.<br><br>
+
+Ne parvenant pas à faire travailler nos ouvriers pour l'armée allemande en
+Belgique, ni à obtenir qu'ils émigrent en Allemagne, nos ennemis ont eu
+finalement recours à une mesure dont l'iniquité crie vengeance au ciel:
+ils réduisent notre population ouvrière en esclavage et instituent la
+traite des Belges.
+</p>
+
+<p CLASS=LTC>
+<b>4. La fermeté devant les condamnations.</b>
+</p>
+
+<p>Dès le début de la guerre, l'Allemagne a prétendu nous soumettre par la
+terreur. Tout de suite des villes furent incendiées et leurs habitants
+fusillés ou déportés en Allemagne<a href="#note-52"><small><sup>52</sup></small></a>. Plus tard d'abominables menaces
+furent placardées partout. Peine perdue: ni les atrocités commises ni les
+atrocités promises n'ont rendu le Belge plus souple devant les exigences;
+fort de son bon droit, il refuse énergiquement de se courber devant
+l'injustice.</p>
+
+<a name="note-52"></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>52</u></sup> [On évalue à 5.000 au moins le nombre des civils belges
+assassinés par l'armée allemande pendant les mois d'août et de septembre
+1914. Quant au nombre de maisons brûlées ou détruites, un Allemand, le
+professeur W. von Bode, Exz., l'estime à 26.000, d'après le <i>Nieuwe
+Rotterdamsche Courant</i> du 27 juillet 1915, édition du soir, vendu à
+Bruxelles après autorisation de la censure allemande (<i>La Soupe</i>, n° 450).
+Dans la seule province du Brabant, 2.110 habitants ont été déportés en
+Allemagne en août et septembre 1914 (<i>La Soupe</i>, n° 354).]
+</p>
+
+
+<p>
+L'Allemand est, on le sait, un piètre psychologue, incapable de pénétrer
+la mentalité d'autrui. Habitué à voir ses concitoyens s'aplatir devant
+l'autorité, il croit pouvoir nous appliquer la méthode comminatoire qui
+lui réussit si bien chez lui. En quoi il se trompe totalement.<br><br>
+
+En décembre 1914 et en janvier 1915 sont revenus dans le Brabant les
+premiers déportés. Ces rapatriements de prisonniers civils, qui avaient
+été envoyés en Allemagne sans jugement,—que dis-je, sans même un
+simulacre de jugement,—ont été commentés par nos prohibés:
+</p>
+
+<p CLASS=STC>
+<b>Un nouveau chapitre à ajouter aux atrocités allemandes.</b>
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+La semaine dernière la Belgique a revu un assez grand nombre de ses
+enfants, prisonniers civils, retenus en Allemagne depuis quatre ou cinq
+mois au mépris des lois de la guerre. Il y avait parmi eux des femmes et
+des enfants et de paisibles promeneurs qui étaient allés voir les ruines
+de Louvain. Ils ont été emmenés ensemble en Allemagne, assis sur des
+planches dans des wagons à bestiaux, sur lesquels on avait inscrit en
+grandes lettres: <i>Civilisten</i>.<br><br>
+
+Ils sont restés ainsi à jeun, enfermés pendant quarante-cinq heures, sans
+pouvoir même se retourner du côté de la lucarne qui donne la lumière et
+l'air, et ce sous peine d'être fusillés.<br><br>
+
+Il est à peine besoin de dire que parmi ces prétendus francs-tireurs
+beaucoup n'avaient jamais tenu un fusil en main. Aucun, absolument aucun,
+n'avait tiré une seule cartouche.<br><br>
+
+Avant de les embarquer dans les wagons à bestiaux, on avait à la gare de
+Louvain fait ranger les hommes d'un côté, les femmes et les enfants de
+l'autre et l'on avait tué d'un coup de fusil un homme sur trois en les
+numérotant: on s'était arrêté au n° 12 par suite d'une reprise de la
+bataille. Cela se passait dix jours après le sac et l'incendie de Louvain,
+au milieu d'un combat où les Allemands, d'abord refoulés jusqu'à Louvain
+par les troupes régulières belges, avaient ensuite reçu de grands renforts
+et avaient repoussé nos soldats.<br><br>
+
+Les pauvres civils ainsi capturés ont été l'objet des insultes, des
+crachats et des violences de la population des villes allemandes par
+lesquelles ils ont passé, notamment à Friedrichsfeld et à Wesel.<br><br>
+
+A Wesel on leur a lancé le contenu de bacs à ordures.<br><br>
+
+Après ce voyage, accompli dans des conditions pires que celles qu'on a
+coutume d'imposer aux bêtes destinées à la boucherie, ils ont été parqués
+dans divers camps avec des prisonniers de guerre, soldats de diverses
+nationalités.<br><br>
+
+Pendant les quinze premiers jours ils ont dû dormir à la belle étoile par
+tous les temps. Quelques-uns sont morts.<br><br>
+
+On a édifié pendant ces quinze jours des baraquements où ils ont trouvé un
+abri, puis on a doté ces baraquements d'un plancher et enfin on a donné à
+ces malheureux de la paille, et enfin quelques matelas, et deux petites
+couvertures. Leur nourriture pendant les cinq mois de leur détention a
+consisté invariablement en une ration de café le matin, une soupe de
+légumes (carottes, betteraves, féveroles), où les heureux favorisés par le
+hasard trouvaient parfois un morceau de morue ou de viande, 300 grammes de
+pain bis (un pain de 5 livres partagé en sept) et le soir encore du café
+avec un petit morceau de boudin.<br><br>
+
+Au retour, qui a duré trois jours, on leur a donné une fois du café une
+fois du pain.<br><br>
+
+On devine dans quel état misérable se trouvaient les 1.700 civils
+brabançons qui ont ainsi regagné leur domicile.<br><br>
+
+En même temps qu'eux les gardes civiques du Limbourg ont, à ce qu'on nous
+a assuré, été rapatriés.<br><br>
+
+(<i>La Libre Belgique</i>, n° 1. février 1915, p. 2, col. 1.)
+</p>
+
+<p>Les carnages du début de la guerre ont fait place à des exécutions
+méthodiquement réparties dans le temps et dans l'espace: dans chaque ville
+importante paraît tous les deux ou trois mois une affiche annonçant qu'un
+certain nombre de Belges ont été passés par les armes:
+</p>
+
+<p CLASS=STC>
+<b>Nos héros.</b>
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+Freiherr von Bissing se charge de faire afficher sur nos murs un tableau
+d'honneur comprenant les noms des patriotes belges qui paient de leur sang
+les services qu'ils rendent à la patrie. La population l'en remercie,
+car sans le tableau elle ignorerait longtemps encore les vaillants qui,
+soupçonnés d' «espionnage», bravent fièrement les tortures et la mort.<br><br>
+
+Honneur et gloire à eux! La patrie reconnaissante érigera un jour un
+monument à ces grands citoyens, Flamands et Wallons, hommes et femmes, qui
+l'ont servie au prix de leurs jours.<br><br>
+
+Nous avions déjà nos héros des champs de bataille qui, malgré leur petit
+nombre, ont fait trembler les hordes teutonnes et ont rempli le monde
+d'admiration. Ils sont morts loin de nous, couverts de lauriers, après
+avoir sauvé l'Europe du despotisme des barbares.<br><br>
+
+Mais ceux qui meurent ici, au milieu de nous, inconnus, d'une mort
+obscure, pour avoir contribué au salut de la Belgique, ne sont ni moins
+grands ni moins glorieux! Que dis-je, leur courage dépasse encore, si
+c'est possible, celui de nos héroïques soldats. Ceux-ci tombent, entraînés
+par la fougue et l'ardeur du combat, défendant chèrement leur vie...
+Ceux-là tombent désarmés, sous les balles d'assassins, froidement,
+stoïquement, dans quelque préau solitaire, abandonnés, au milieu
+d'ennemis, sans pouvoir se défendre, songeant dans une suprême vision aux
+êtres chers qu'ils ne reverront plus, mais fixant aussi leur dernière
+pensée sur la patrie et ayant, avant d'expirer, la fierté de jeter à la
+face des bourreaux un dernier cri: <i>Vive la Belgique!!! Inclinons-nous
+devant les uns et les autres, ne les oublions jamais! jamais!!!</i><br><br>
+
+(<i>La Libre Belgique</i>, n° 49, octobre 1915, p. 1, col. 1.)
+</p>
+
+<p>
+Quand ils ont à se débarrasser de quelqu'un contre qui aucun prétexte,
+absolument aucun, ne peut être invoqué, ils le mettent en prison «par
+mesure administrative», puis ils le déportent en Allemagne. C'est ainsi
+qu'ils ont agi envers M. Max, le bourgmestre de Bruxelles, qui leur tenait
+trop efficacement tête, envers MM. P. Fredericq et Pirenne, professeurs à
+l'Université de Gand, qui ne voulaient pas se prêter à la flamandisation
+de cet établissement, et envers bien d'autres. Peut-on imaginer rien de
+plus arbitraire que cette guillotine sèche!<br><br>
+
+Voici un articulet relatif à M. de Lalieux, bourgmestre de Nivelles:
+</p>
+
+<p CLASS=STC>
+<b>«Indésirable» comme M. Max.</b>
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+Le respectable et très aimé bourgmestre de Nivelles vient d'être l'objet
+d'une inqualifiable mesure de la part du gouverneur allemand. Cette
+mesure a plongé sa famille et la ville de Nivelles dans un émoi bien
+compréhensible.<br><br>
+
+M. de Lalieux avait été l'objet d'une sévère condamnation parce qu'il
+avait fait son devoir en payant des fonctionnaires belges pour le compte
+du Gouvernement du Havre. Il avait subi sa peine et était à la veille de
+sortir de prison lorsque la Kommandantur, apprenant que ses administrés
+se promettaient de fêter son retour, décida de l'emmener prisonnier en
+Allemagne, sans lui permettre de rentrer chez lui. Le fait d'être bien
+vu de ses concitoyens est sans doute considéré par nos maîtres comme un
+crime, un attentat à l'honneur du <i>Deutschtum</i>.<br><br>
+
+On suppose du moins que c'est là la raison de cette mesure aussi
+arbitraire que cruelle, car ces messieurs n'ont pas même daigné répondre à
+ceux qui demandaient à connaître quel était le nouveau crime reproché à M.
+de Lalieux.<br><br>
+
+C'est à peine si Mme de Lalieux eut connaissance de l'inique décision
+qui frappait son mari. Elle ne put, en faisant grande diligence, que
+l'entrevoir pendant quelques instants avant son départ pour l'exil.<br><br>
+
+La mesure qui frappe l'honorable bourgmestre est d'autant plus cruelle
+qu'il est âgé et que son état de santé, constaté par trois médecins, dont
+un docteur allemand, ne laisse pas que d'inspirer de sérieuses inquiétudes
+à ceux qui l'aiment. Mais sa popularité porte ombrage au tout-puissant
+Empire de l'«Élu de Dieu». Qu'importe alors qu'il continue à vivre!
+L'amour de ses concitoyens lui est un crime. La même règle doit lui être
+appliquée à Nivelles comme à M. Max à Bruxelles. Tous deux étant également
+indésirables aux yeux clairvoyants du freiherr von Bissing, gouverneur,
+administrateur et souverain législateur provisoire de Belgique.<br><br>
+
+HELBÉ.<br>
+(<i>La Libre Belgique</i>, n° 39, août 1915, p. 3, col. 1.)
+</p>
+
+
+<p>M. de Lalieux, nous apprend cet articulet, était en prison lorsque sa
+déportation fut décidée. Il avait été arrêté en avril 1915, avec une
+trentaine d'autres personnes, pour avoir envoyé des secours aux chômeurs
+de Luttre (voir p. 186). La lettre suivante, adressée à une dame qui avait
+demandé les raisons de l'incarcération de son mari, prétend justifier ou
+au moins expliquer ces arrestations:
+</p>
+
+<p CLASS=STC>
+<b>Une lettre curieuse.</b>
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+Le prince héritier de Ratibor a pu seulement m'apprendre et me dire que
+l'arrestation a été faite par la police politique. Ce n'est ni le pouvoir
+civil ni le pouvoir militaire qui sont intervenus.<br><br>
+
+Aujourd'hui après-midi (samedi 17 avril) j'ai été chez le chef de la
+susdite police. Là on m'a dit qu'il s'agit seulement d'une arrestation de
+sécurité. Par cette arrestation on veut empêcher certaines influences que
+ces messieurs exerçaient et qui ne paraissaient pas désirables. Cette
+arrestation n'a donc eu pour cause aucune accusation. Il ne s'en suivra
+non plus aucun jugement. La chose est en réalité désagréable pour les
+intéressés, mais n'est pas dangereuse.<br><br>
+(S.) TRIMBORN<a href="#note-53"><small><sup>53</sup></small></a>.<br><br>
+
+(<i>La Soupe</i>, n° 320.)
+</p>
+
+<a name="note-53"></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>53</u></sup> [M. Trimborn est un juriste attaché au Gouvernement allemand
+en Belgique (Note de J. M.).]
+</p>
+
+
+<p>
+En septembre 1915, ce fut le tour de M. Théodor, bâtonnier de l'Ordre
+des Avocats à Bruxelles. Depuis longtemps il était la bête noire de
+l'Administration allemande, à cause de la fermeté avec laquelle il
+maintenait les droits de la justice belge. Ses lettres à M. von Sandt,
+chef de l'Administration civile, et à M. von Bissing, ont été publiées
+par <i>La Soupe</i> (n° 141, 240, 260). Les journaux domestiqués ne les ont
+naturellement pas reproduites, mais ils se sont empressés de publier le
+prétexte donné à sa déportation:
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+Bruxelles, 7 septembre.<br><br>
+
+M. Théodor, bâtonnier de l'Ordre des Avocats à Bruxelles, a interdit à un
+avocat de s'en référer, en défendant les intérêts de son client devant les
+tribunaux, au décret du gouverneur général du 10 novembre 1914 concernant
+les loyers, et spécialement à un arrêt de la Cour d'appel de Bruxelles
+qui reconnaît que ce décret est valable en droit. En agissant ainsi, le
+bâtonnier s'est rendu coupable d'un abus de pouvoir commis au détriment du
+public qui demande justice et au détriment des avocats. Il a transgressé
+l'article 37 du décret sur les avocats du 14 décembre 1810, suivant lequel
+les avocats «exerceront librement leur ministère pour la défense de la
+justice et de la vérité». C'est pourquoi le gouverneur général a fait
+transférer M. Théodor en Allemagne, où il restera jusqu'à la fin de la
+guerre.<br><br>
+
+(<i>La Belgique</i> [de Bruxelles], 9 septembre 1915.)
+</p>
+
+<p>Voici un article de <i>La Libre Belgique</i> relatif à M. Théodor:</p>
+
+<p CLASS=STC>
+<b>Malheur aux désobéissants!</b>
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+Le gouverneur général provisoire de Belgique vient de prendre une mesure
+qui prouve une fois de plus le mépris qu'il professe pour la légalité et
+le droit des gens. Sous prétexte que M. Théodor, bâtonnier des avocats à
+la Cour de Bruxelles, aurait interdit à un de ses collègues d'invoquer
+en plaidant le règlement édicté par M. von Bissing pour trancher les
+différends entre locataires et propriétaires, règlement qui a été reconnu
+légal par la Cour de Bruxelles, tandis que la Cour d'appel de Liège l'a
+déclaré contraire à la loi, il l'a déporté en Allemagne dans un camp de
+concentration pour officiers, où il devra rester jusqu'à la fin de la
+guerre.<br><br>
+
+
+M. Théodor, dit l'arrêté du freiherr von Bissing, a porté atteinte à la
+liberté de l'avocat et a contrevenu ainsi aux règles du Barreau belge,
+Inutile de dire que le motif invoqué n'est qu'un prétexte. Ce qui le
+prouve, c'est la peine prononcée contre le prétendu délinquant. Cette
+peine doit durer autant que la guerre. Elle est donc indéterminée et
+peut être très longue et sans aucune proportion avec le fait allégué. M.
+Théodor n'a pu dicter à un confrère les motifs de sa plaidoirie; il a pu
+tout au plus lui donner un conseil que ce confrère était libre de suivre
+ou de ne pas suivre. Et le gouverneur de Belgique met pour cela M. Théodor
+dans l'impossibilité d'exercer sa profession pendant des mois où des
+années, tout comme un bourgmestre de Bruxelles ou de Nivelles. La vérité
+est que M. Théodor est un vaillant défenseur des droits du Barreau et de
+la légalité, comme MM, Max, de Lalieux et S. Ém. le cardinal de Malines
+étaient les intrépides défenseurs des droits de leurs concitoyens. M.
+von Bissing a reçu ordre d'en haut de ne plus toucher à ce dernier. On
+reconnaît là la prudence hypocrite teutonne. Il y a en Allemagne 40% de
+catholiques. L'arrivée de Mgr Mercier prisonnier y ferait scandale et
+soulèverait des débats dangereux qu'il y a lieu d'éviter pour l'honneur
+déjà bien discuté de l'Empire. M, Théodor est condamné comme indésirable
+au même titre que MM. Max et de Lalieux. Il a protesté en plusieurs
+occasions contre les arrêtés bissingeois et récemment encore contre la
+confiscation d'un dossier par les Allemands chez les héritiers de M'e Sam
+Wiener. Or M. von Bissing n'accepte pas qu'on discute. Il s'est vengé
+comme se vengent nos maîtres, c'est-à-dire en foulant aux pieds
+brutalement nos droits les plus intangibles. Malheur aux désobéissants,
+a dit Guillaume II le 7 août 1914 en faisant ses adieux à sa Garde
+impériale.<br><br>
+
+
+Les désobéissants parviendront cependant à tordre le cou à l'aigle
+impérial.<br><br>
+
+
+(<i>La Libre Belgique</i>, n'o 46, septembre 1915, p. 4, col. 2.)
+</p>
+
+<p>
+L'occupant avoue d'ailleurs inconsciemment ces arrestations arbitraires.
+N'a-t-il pas fait imprimer dans les journaux à sa solde le communiqué que
+voici:
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+Dans la presse anti-allemande on a toujours parlé de la soi-disant terreur
+allemande en Belgique dans le but de susciter de la méfiance à l'égard des
+tribunaux de campagne. On a même essayé de faire passer leurs jugements
+pour de la comédie.<br><br>
+
+Il va de soi qu'on n'a jamais réussi à avancer des preuves à l'appui de
+cette calomnie.<br><br>
+
+Chaque condamnation a pu être expliquée.<br><br>
+
+Étant donné que, nonobstant ce fait, il se trouve encore des naïfs qui
+prêtent une oreille bienveillante aux bruits répandus, nous publions
+ci-dessous la statistique des sentences prononcées depuis que nos
+tribunaux fonctionnent. Cette statistique a été dressée d'après des
+données officielles et irréfutables:
+</p>
+
+<pre>
+ÉPOQUES ACQUITTEMENTS
+
+ Condamnations Acquittements Ordonnances
+ simples de non-lieu
+Jusqu'au 30 avril 1915. 1.215 167 1.310
+ Du 1er mai au 31 juillet 894 141 567
+ Du 1er août au 31 octobre 1.206 184 973
+ _____ ___ _____
+ TOTAUX 3.315 492 2.850
+
+
+Ce qui fait 3.342 acquittements contre 3.315 condamnations.
+</pre>
+
+<p CLASS=CIT>
+De ces chiffres, il ressort que le nombre des acquittements dépasse
+celui des condamnations et que les tribunaux allemands prononcent leurs
+sentences impartialement et ne s'inspirent que de l'esprit du droit et de
+justice. Chaque juriste admettra que la statistique comporte un caractère
+qu'on trouverait favorable, même en temps de paix, et qu'elle atteste un
+esprit de tolérance dans le droit et non une application arbitraire de la
+loi.<br><br>
+
+(<i>L'Écho belge</i>, 16 février 1916, p. 1, col. 3.)
+</p>
+
+<p>
+Le journal vraiment belge (paraissant en Hollande) auquel nous empruntons
+le communiqué, fait remarquer que sur 3.342 acquittements, il y a 2.850
+ordonnances de non-lieu. «Ce que ceci prouve? ajoute-t-il: que les Belges
+sont arrêtés à tort et à travers, uniquement pour semer la terreur parmi
+la population.»<br><br>
+
+Faut-il s'étonner, devant cette rage d'arrestations, qu'on ait jeté en
+prison de paisibles scouts?
+</p>
+
+<p CLASS=STC>
+<b>Une amusante méprise.</b>
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+Douze instituteurs de la ville viennent d'être arrêtés dans la forêt de
+Soignes et d'être conduits par des uhlans à la prison de Saint-Gilles où
+ils ont été retenus pendant quarante-huit heures. Après quoi on les a
+relâchés sans leur faire d'excuses, leur innocence ayant pu être aisément
+établie.<br><br>
+
+Ne riez pas, l'histoire est tout à fait sérieuse. Ces douze professeurs
+ont été, deux jours durant, accusés de se livrer à l'espionnage. Et leurs
+familles ont pu croire un moment qu'elles ne les reverraient plus.<br><br>
+
+Ce qu'ils faisaient dans la forêt de Soignes? Du scouting tout simplement.
+Ces instituteurs ambitionnaient de devenir scoutmasters après la guerre
+et ils commençaient, sous la direction d'un vétéran, leur initiation. Un
+cycliste teuton, les ayant surpris tandis qu'ils travaillaient ainsi en
+commun, trouva leur attitude suspecte. Il s'en fut, aussi vite que le lui
+permettait sa bécane, prévenir le poste le plus voisin que des espions se
+trouvaient dans la forêt à tel endroit qu'il désigna. Quelques minutes
+plus tard, trois uhlans à cheval apparaissaient dans la clairière où les
+instituteurs s'exerçaient et procédaient à leur arrestation. Ils eurent
+beau expliquer qu'en se livrant aux joies du scouting ils ne faisaient
+rien que de parfaitement licite, les trois cavaliers ne «foulurent rien
+zavoir». Ils escortèrent les douze fonctionnaires de la ville jusqu'à
+la prison de Saint-Gilles où on les mit tous au secret. Il fallut
+quarante-huit heures à la police allemande pour constater qu'il y avait eu
+là, une fois de plus, un regrettable excès de zèle.<br><br>
+
+L'Administration de M. von Bissing est si paternelle!!!<br><br>
+
+(<i>La Libre Belgique</i>, n'o 43., septembre 1915, p. 4, col. 2.)
+</p>
+
+<p>
+A la suite de cette sotte équipée, le gouverneur de Bruxelles prit son
+mémorable arrêté du 21 août 1915:
+</p>
+
+<p CLASS=STC>
+<b>Arrêté.</b>
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+Les sorties en groupe, cortèges et, en général, toute réunion publique
+quelconque, organisés par les boy-scouts ou d'autres sociétés du même
+genre, avec ou sans insignes, ne sont permis qu'avec mon autorisation
+expresse.<br><br>
+
+En cas de contravention au présent arrêté, les organisateurs et tous les
+participants sont passibles d'une peine d'emprisonnement de trois mois au
+plus et d'une amende pouvant aller jusqu'à 500 marks, ou d'une de ces deux
+peines à l'exclusion de l'autre.<br><br>
+
+Si les contrevenants jouissent de l'impunité, leurs parents, tuteurs,
+maîtres, etc., seront rendus responsables à leur place.<br><br>
+
+Les contraventions seront jugées par les autorités ou tribunaux militaires
+allemands.<br><br>
+
+Bruxelles, le 21 août 1915.<br><br>
+
+<i>Le Gouverneur de Bruxelles</i>,<br>
+VON KRAEWEL,<br>
+<i>Général-Lieutenant</i>.
+</p>
+
+<p>
+Or, le même jour, l'autorité allemande de Bruxelles défendait à nos
+policiers d'arrêter aucun Allemand, sauf en cas de flagrant délit lors de
+la perpétration d'un crime (<i>La Libre Belgique</i>, n° 49, octobre 1915).<br><br>
+
+La comparaison est piquante entre les procédés de la police allemande,
+arrêtant tout le monde sous le moindre prétexte et sans le moindre
+prétexte, et les entraves qu'on met à l'exercice de la police belge.<br><br>
+
+Pour finir, disons que le fait d'avoir été en prison n'est plus du tout
+regardé en Belgique comme infamant. Loin de là; la possession d'un casier
+judiciaire allemand est un titre à la considération publique. Le moment
+approche où l'on montrera du doigt, comme suspect, celui qui n'a jamais
+été arrêté. Ci un articulet de <i>La Libre Belgique</i>:
+</p>
+
+<p CLASS=STC>
+<b>Petites nouvelles.</b>
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+A Bruxelles.—Il y a en ce moment, à Saint-Gilles, 170 civils internés
+sous des prétextes quelconques, la plupart sans aucun fondement sérieux.
+Parmi ces prisonniers deux prêtres auxquels les Allemands reprochent leur
+langage trop patriotique. Si l'occupation allemande continue quelque temps
+encore, le fait d'avoir été interné à Saint-Gilles deviendra bientôt un
+certificat d'honorabilité exceptionnelle.<br><br>
+
+(<i>La Libre Belgique</i>, n° 7, mars 1915, col. 2.)
+</p>
+
+<p>
+A Anvers, aller en prison se dit «passer ses vacances à l'Hôtel des
+Patriotes». <i>La Belgique</i> (de Rotterdam) a donné dans ses numéros du 25
+octobre au 12 novembre 1915 une intéressante relation faite par un de
+ses correspondants anversois qui a passé par cette villégiature. Le plus
+piquant est que, pendant sa réclusion, le collaborateur de <i>La Belgique</i>
+trouva moyen d'envoyer sa copie au journal prohibé dont <i>La Belgique</i>
+donne un fac-similé de l'en-tête (voir <a href="#PL06">pl. VI</a>). Pour comble d'ironie,
+cette feuille clandestine, conçue dans une prison, s'appelle <i>De Vrije
+Stem (La Voix libre)</i>; elle déclare que les bureaux et la rédaction
+siègent: Hôtel des Patriotes, rue des Béguines, 42 (c'est l'adresse de
+la prison); comme adresse télégraphique elle donne: Kommandantur
+Anvers—Malines. Elle ajoute, suivant la formule consacrée d'il y a
+quelques siècles, qu'elle paraît «avec grâce et privilège».<br><br>
+
+Une dame de nos connaissances, enfermée inopinément à la prison d'Anvers,
+se plaignait de son sort à l'infirmière qui la soignait. «Oh! Madame! lui
+dit celle-ci, ne vous en faites pas pour ça! Depuis que les Allemands
+occupent Anvers, notre clientèle n'est plus du tout ce qu'elle était
+avant: nous ne recevons plus, maintenant que des gens du meilleur monde!.»
+</p>
+
+<HR WIDTH="50%">
+
+<br><br><br><br>
+
+
+<h2>
+ III<br><br>
+
+
+ COMMENT LES ALLEMANDS SE COMPORTENT EN BELGIQUE
+</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p>
+ La conduite des Belges envers leurs tyrans est dominée par les sentiments
+ que voici: la confiance mûrement réfléchie dans la victoire; le
+ patriotisme sous toutes ses formes, tant chez l'ouvrier qui brave la
+ famine que chez le milicien et l'infirmière qui risquent l'électrocution;
+ le mépris et la haine pour tout ce qui vient de l'ennemi.
+</p>
+<p>
+ Voyons à présent l'attitude des Allemands en Belgique. Pour tout dire en
+ peu de mots, leur conduite est féroce, fausse, outrecuidante et rapace.
+</p>
+<br><br>
+<h3>
+ A. <i>LA FÉROCITÉ</i>
+</h3>
+
+<p CLASS=CIT>
+ De nombreuses pages sont consacrées dans nos prohibés aux horreurs
+ commises par l'armée allemande: les massacres d'Andenne (<i>Le Belge</i>, n°.
+ 6), de Surice (<i>La Libre Belgique</i>, n°. 24; <i>La Soupe</i>, n°. 253), de
+ Dinant (<i>La Soupe</i>, n° 167); le meurtre du R.P. Dupierreux (<i>La Libre
+ Belgique</i>, n° 38); les Barbares chez nous (<i>La Vérité</i>, n°. 3), etc.,
+ etc. On a aussi reproduit des extraits de P. NOTHOMB, <i>La Belgique
+ martyre</i>, dans <i>La Libre Belgique</i>; la brochure a d'ailleurs été
+ réimprimée en entier. Plusieurs brochures clandestines, déjà citées (p.
+ 8 et 20), s'occupent aussi des sévices allemands. Mais la plupart de ces
+ récits ont été repris par la presse étrangère et par les Rapports de la
+ Commission d'enquête; il serait donc superflu de les réimprimer.
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>1. Quelques exemples d'inhumanité.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pour donner une idée du genre de relations qui ont paru en Belgique, nous
+ copierons les trois premiers numéros des <i>Pages du Livre des douleurs de
+ la Belgique</i>. Cette série a paru d'abord dans <i>La Soupe</i> (n°. 276, 280,
+ 315, 322, 403, 442, 449), puis en une brochure séparée (voir p. 20).
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Dans les Fonds-de-Leffe, près de Dinant<a href="#note-54"><small><sup>54</sup></small></a>.</b>
+</p>
+<a name="note-54"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>54</u></sup> [ C'est le village dont parle le soldat allemand Philipp, dans
+ BÉDIER, <i>Les Crimes allemands</i>, p. 12 et fac-similé 4. Ce soldat cite
+ quelques détails abominables. Voir aussi BÉDIER, <i>Comment l'Allemagne
+ essaye de justifier ses crimes</i>, p. 17, (Note de J. M.)]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les Allemands occupaient les villages du plateau, Sorinne, Thynes,
+ Lisogne, etc., depuis le 14 ou le 15 août. Le 15 il y avait eu un combat à
+ Dinant entre Allemands et Français.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le samedi 22 ils arrivent dans la partie d'amont des Fonds-de-Leffe, près
+ du château de M. Boucher. Ils entrent dans une maison en disant à la
+ femme: «Votre mari a tiré sur nous; nous venons de le voir dans les
+ buissons.—C'est impossible, répondit-elle, mon mari est absent; il est à
+ la guerre.» Dans une deuxième maison, même accusation: là aussi le mari
+ était parti comme soldat.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans une troisième habitation ils trouvent le père et le fils Jacquet:
+ «Vous étiez derrière votre maison, disent les Allemands, d'où vous avez
+ tiré sur nous.—Non, nous ne sommes pas sortis, et nous n'avons d'ailleurs
+ pas d'armes.—Vous mentez, venez avec nous.» On leur lie les mains
+ derrière le dos et on les emmène.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans une autre maison, ils prennent, toujours sous le même prétexte, un
+ marbrier nommé Bertulot.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ En même temps deux autres groupes de soldats descendent de Lisogne et de
+ Thynes; les premiers amènent huit hommes prisonniers, les seconds deux
+ seulement.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ D'autres troupes, au lieu de descendre directement dans la vallée,
+ continuent par la route de Liège à Dinant. Eux aussi font prisonniers
+ indistinctement tous les hommes qu'ils trouvent dans les maisons,
+ notamment Louis Neiper et son fils, âgé de treize à quatorze ans. Arrivés
+ devant la rangée de trente-trois petites maisons qui bordent la route dans
+ le fond de la vallée, ils tirent des centaines de coups de feu dans les
+ fenêtres.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ce jour-là ils ne commettent pas d'autres méfaits.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le dimanche 23 août, dès le matin, ils arrivent par milliers, descendant
+ du plateau dans la vallée.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les trois hommes des Fonds-de-Leffe, pris la veille, les huit de Lisogne
+ et les deux de Thynes, sont menés dans la prairie de M. Capelle. On en lie
+ un à un arbre et on le tue à coups de fusil. Le cadavre est détaché, et.
+ on en lie un second à l'arbre; il est fusillé. Et ainsi de suite jusqu'au
+ treizième qui a vu abattre successivement ses douze compagnons.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pendant que cette exécution se poursuit, les Allemands fouillent les
+ maisons et s'emparent systématiquement de toute la population masculine
+ âgée de plus de treize ou quatorze ans. Dès qu'un groupe de soldats a
+ capturé une demi-douzaine de civils, on les met contre un mur et on les
+ fusille. Parfois le supplice a lieu en présence des femmes, des mères,
+ des soeurs, des enfants. Lorsque les femmes n'assistent pas directement
+ à l'exécution, on s'arrange tout au moins pour qu'elles soient dans le
+ voisinage immédiat et qu'elles ne perdent rien des supplications des
+ hommes, des jurons des officiers et des feux de peloton qui abattent les
+ victimes.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mon père et ma mère, ma soeur, mon beau-frère et leurs enfants s'étaient
+ réfugiés chez nous. Tout à coup les soldats entrent et ordonnent à mon
+ mari, à mon père et à mon beau-frère de les suivre; on les ajoute à un
+ groupe de quatre autres hommes et on les conduit contre le moulin de M'me
+ Coppée. Nous avons entendu les cris poussés par les malheureux; chacune de
+ nous reconnaissait la voix de son mari ou de son père. Puis les coups de
+ feu: des gémissements inarticulés; encore quelques coups de fusil. C'était
+ fini.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous étions serrées les unes contre les autres, tremblantes, sans parler,
+ sans pleurer. On a alors amené quatre autres hommes, parmi lesquels j'ai
+ vu un frère de mon mari; il s'était caché depuis le matin dans une hutte
+ sur le coteau boisé à gauche des Fonds-de-Leffe; mais les Allemands ont
+ avec eux des chiens dressés à la chasse à l'homme, qui vont dépister les
+ fuyards. Quelques instants après, des détonations nous disaient que le
+ supplice était accompli.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Puis nous avons été traînées, avec une centaine de femmes et d'enfants,
+ dans le moulin de Mme Coppée. Nous avons dû passer auprès des fusillés; on
+ ne nous permettait pas de nous arrêter; j'ai pourtant reconnu mon père,
+ dont le crâne était ouvert.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous sommes restées enfermées dans le moulin, jusqu'au mercredi 26 août,
+ sans pouvoir sortir. On ne nous a pas donné la moindre nourriture, ni pour
+ nous ni pour nos petits enfants. Mais quand la soif nous torturait par
+ trop, on allait chercher pour nous de l'eau du ruisseau, de l'eau toute
+ sale. Plusieurs fois, pendant ces quatre jours, les soldats apportèrent
+ de la paille devant les fenêtres, et y mettaient le feu, pour nous brûler
+ vives, disaient-ils. D'ailleurs, le dimanche, les officiers nous avaient
+ déjà averties que si on ne réussissait pas à chasser les Français de
+ Dinant, nous serions toutes fusillées.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Après nous avoir enfermées dans le moulin, les soldats descendent plus bas
+ dans la vallée et continuent à capturer tous les hommes pour les fusiller.
+ Ils pillent à fond toutes les maisons. Ils mettent aussi le feu, dans la
+ rangée de trente-trois habitations, aux dix maisons les plus proches de
+ nous. S'ils n'allument pas les autres, c'est qu'ils se sont rendu compte
+ qu'en agissant ainsi, ils interceptaient toute communication entre
+ les Fonds-de-Leffe et Dinant dans la vallée de la Meuse, puisque les
+ Fonds-de-Leffe sont tellement étroits qu'il n'y aurait pas eu moyen de
+ passer à côté des maisons en flammes.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'après-midi de ce même jour, le dimanche 23, les Allemands avaient fait
+ venir huit hommes de Dinant pour enterrer les fusillés des Fonds-de-Leffe.
+ Le soir, les soldats ordonnent à ces huit hommes de creuser chacun une
+ fosse, puis ils en fusillent quatre et les font enterrer par leurs quatre
+ compagnons; ils se préparent à fusiller aussi ces survivants, lorsqu'un
+ officier qui passe leur fait grâce, à la condition que les jours suivants
+ ils continueront à enterrer les cadavres.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le dimanche soir, les Allemands avaient donc fusillé, sans aucune
+ exception, tous les hommes qu'ils s'étaient procurés dans les
+ Fonds-de-Leffe. Mais il en restait quelques-uns de cachés, que les chiens
+ n'avaient pas pu découvrir. Le lendemain lundi on en trouva dix-sept.
+ Ceux-ci furent amenés sur le talus près de la Cliche de Bois, un cabaret à
+ l'entrée de la ville, en face de l'abbaye des Prémontrés. Un officier les
+ plaça devant un peloton de soldats et commanda le feu. Mais la plupart des
+ soldats tirèrent en l'air; les hommes, croyant se sauver, se laissèrent
+ tous tomber et firent le mort. Seulement, l'officier avait remarqué la
+ supercherie. Il fit avancer une mitrailleuse. Puis il dit à haute voix en
+ français que ceux qui n'étaient pas morts pouvaient s'en aller, qu'on ne
+ leur ferait plus de mal. A peine se furent-ils relevés que la mitrailleuse
+ les faucha.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le dimanche matin, la population des Fonds-de-Leffe comprenait 251 hommes
+ et garçons. Le lundi soir 243 avaient été fusillés. Aucun de ceux qu'on
+ avait pris n'avait été épargné. Les huit qui ont échappé au massacre
+ avaient réussi à s'enfuir et ils ne sont revenus que longtemps après.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Heureusement que beaucoup de fils et de maris sont partis avec l'armée et
+ combattent sur l'Yser. Singulière guerre, où ceux qui sont soldats sont
+ moins exposés que les trop jeunes, les trop vieux et les infirmes, restés
+ à la maison.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il n'y a donc plus guère dans les Fonds-de-Leffe que des femmes et des
+ enfants. Nous vivons comme nous pouvons dans les maisons saccagées, dont
+ les portes et les fenêtres, fracturées par les Allemands, ont été réparées
+ tant bien que mal à l'aide de planches et de cartons bitumés.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La fabrique est rouverte, et j'y ai du travail trois jours toutes les deux
+ semaines. Grâce au Comité national de secours et d'alimentation, et au
+ Comité dinantais qui s'est constitué à Bruxelles, nous avons de la soupe,
+ du pain, des vêtements, du charbon. Tout le monde est misérable, mais
+ personne n'est mort de faim.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Bien plus à plaindre sont nos enfants qui ont assisté au massacre d'août.
+ Presque chaque nuit ma petite s'éveille en criant: «Maman, sauvons-nous,
+ ils viennent de nouveau tuer papa, bon-papa et les oncles!»
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>A Sorinne, près de Dinant.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les Allemands sont arrivés chez nous le 14 août au début de l'après-midi,
+ par Foy-Notre-Dame.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le 15, ils sont allés combattre sur les hauteurs qui couronnent Dinant;
+ vers 16 heures ils sont revenus furieux et affamés. Ils exigeaient à boire
+ et à manger, mais n'attendaient pas qu'on le leur donnât; ils fracturaient
+ les portes et les fenêtres pour pénétrer plus vite dans les maisons. Ils
+ ne laissèrent pas la plus petite croûte de pain ni le moindre bout de lard
+ dans le village. Quand tout fut mangé ils tuèrent les porcs, les vaches,
+ les poules. Bref le village fut totalement dévalisé. Cela dura jusqu'au
+ jeudi 20.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le 20, ils combattirent du côté de Thynes et d'Awagne, mais ils furent
+ repoussés. Ils revinrent l'après-midi, de nouveau furieux. Vers 17 heures,
+ nous avons entendu deux (ou trois) coups de canon, tirés tout près du
+ village. Une demi-heure après, quelques soldats entraient brusquement
+ dans chaque maison et commandaient à tout le monde de sortir. Ils ne nous
+ laissèrent pas le temps de mettre un chapeau ou des souliers; il fallait
+ s'en aller tel qu'on était. Pas un villageois ne resta dans une maison.
+ Nous fûmes tous conduits chez Moret, marchand de bétail, où nous fûmes
+ enfermés dans les écuries, les granges, les hangars, les greniers.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le soir, on nous fit sortir et on nous aligna tous, hommes, femmes,
+ enfants, vieillards, contre un mur; puis ils amenèrent notre curé, les
+ mains liées derrière le dos. Il nous dit: «Mes chers paroissiens, nous
+ allons tous être fusillés demain matin. Faisons un acte de contrition.
+ Ceux qui auront la chance d'échapper feront plus tard une confession
+ complète.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Puis on nous fit rentrer dans les bâtiments de Moret où nous avons passé
+ la nuit. On nous fouilla pour chercher des armes, qu'on ne trouva pas,
+ mais on nous prit tous les objets durs que nous avions sur nous, jusqu'à
+ nos clefs.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le 2l, vers 9 heures du matin, nous fûmes de nouveau alignés contre le
+ mur. En face de nous il y avait des milliers de soldats. La haie avait été
+ coupée sur l'autre côté de la route, et dans la prairie des mitrailleuses
+ étaient braquées vers nous. Un aumônier allemand, parlant le français,
+ passa devant nous et serra la main aux hommes.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Puis un colonel arrive et dit en français que pour avoir tiré sur les
+ troupes allemandes, nous méritons d'être tous fusillés; mais que nous
+ serons seulement emmenés prisonniers en Ardenne. Il ajoute que nous serons
+ dorénavant tous pauvres et malheureux (nous n'avons pas compris alors ce
+ qu'il voulait dire).
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On nous renvoie ensuite dans les bâtiments de Moret. Nous sommes alors
+ environ 700, car à nous ont été joints: 1° les habitants de Sorinne qui
+ s'étaient enfuis la veille quand on avait tiré les coups de canon, et qui
+ s'étaient cachés pendant la nuit dans les bois et dans les haies, mais
+ avaient été rattrapés le matin; 2° des habitants de Gemechenne, des
+ Fonds-de-Bouvigne et d'autres hameaux du voisinage, ainsi que deux Pères
+ prémontrés de l'abbaye de Leffe, qui sont, je crois, des Anglais.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quoiqu'on nous eût fouillés la veille au soir, et qu'on se fût assuré
+ que nous n'avions pas d'armes, les fenêtres et les portes durent rester
+ fermées pendant cette journée extrêmement étouffante. Ceux d'entre nous
+ qui devaient sortir pour un besoin étaient accompagnés de soldats,
+ baïonnette au canon. Nous sommes restés enfermés ainsi, sans boire et sans
+ manger, jusqu'au samedi soir 22 août. Alors nous avons reçu chacun un
+ petit morceau de viande, à moitié crue, provenant d'un cochon qu'on venait
+ de tuer.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le 22 août, vers 22 heures, on nous fit tous descendre, et on nous dit que
+ nous allions être emmenés. En même temps on commençait à mettre le feu au
+ village. Nous sommes partis en cinq groupes:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Premier groupe: les femmes ayant de petits enfants, dans des chariots
+ conduits et escortés par des soldats;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Deuxième groupe: les enfants de sept à treize ou quatorze ans, à pied;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Troisième groupe: les jeunes filles et les femmes non accompagnées de
+ petits enfants;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quatrième groupe: les vieillards;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cinquième groupe: les hommes. Ceux-ci ont dû marcher, en zigzag sur la
+ chaussée, les bras et la tête levés. Dès qu'on laissait retomber les
+ mains, on recevait des coups de crosse. Le curé et le bourgmestre, M. le
+ baron de Villenfagne, avaient les mains liées derrière le dos. C'était
+ surtout à ceux-ci et aux deux Pères blancs de Leffe qu'on en voulait.
+ On prétendait que c'étaient eux qui avaient organisé les attaques de
+ «francs-tireurs» (notez que pas un civil n'avait tiré un coup de feu),
+ et on menaçait à chaque instant de les fusiller. A droite et à gauche
+ marchaient des soldats. De temps en temps les officiers tiraient dans la
+ nuit des coups de revolver et accusaient aussitôt les hommes d'avoir tiré.
+ Or ils ne nous avaient pas même laissé une clef.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le dimanche 23, après trois ou quatre heures de marche, au milieu de la
+ nuit, on arrive à Leignon. Les chariots retournent aussitôt à Sorinne
+ pour prendre trois malades incapables de marcher, notamment un vieillard,
+ Joseph Hardy, qui mourut le lendemain. Ces malades avaient passé la nuit
+ en plein air à Sorinne. Parmi eux se trouvait Émile Haulo, qui s'était
+ blessé et ne pouvait pas marcher. A Leignon les Allemands l'enlevèrent du
+ chariot et le jetèrent à l'entrée de l'église, puis lui ordonnèrent d'y
+ entrer; comme il ne marchait pas assez vite à leur gré, ils lui percèrent
+ la cuisse d'un coup de baïonnette.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous sommes restés dans l'église de Leignon, couchés sur la paille,
+ jusqu'au 1er septembre. Deux autres d'entre nous y sont morts: un petit
+ enfant, Émile Gauthier, et un vieillard, Michel Monin. Pendant ces neuf
+ jours, les sentinelles qui étaient avec nous dans l'église tiraient de
+ temps en temps, toujours pendant la nuit, des coups de fusil pour nous
+ effrayer; ils menaçaient alors de tuer tout le monde, en commençant par
+ le curé, les Pères blancs et le bourgmestre. Le curé, les mains liées
+ derrière le dos, avait été jeté dans un confessionnal; on le tirait de là,
+ plusieurs fois certains jours, pour le cravacher devant ses paroissiens.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On nous apportait des pommes de terre cuites, mais le curé ne recevait
+ rien; nous le nourrissions en cachette; il fallait lui mettre les pommes
+ de terre dans la bouche, car on ne lui délia jamais les mains.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A plusieurs reprises, on fit mettre tous les hommes d'un côté de l'église
+ et les femmes de l'autre, puis on amenait le curé, le bourgmestre et les
+ deux Prémontrés, pour les fusiller. On les battait, puis on renvoyait
+ l'exécution à plus tard. Le curé et le bourgmestre avaient le corps tout,
+ bleu de meurtrissures.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le 1er septembre, un officier vint demander au curé s'il était vrai que
+ les soldats l'avaient battu, promettant de faire fusiller immédiatement
+ les coupables. Mais le curé assura que rien de désagréable ne lui était
+ arrivé de la part des soldats.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Puis chacun de nous dut donner aux Allemands tout son argent. Les soldats
+ déclaraient que, si la moindre pièce de monnaie était encore trouvée sur
+ quelqu'un, il serait fusillé séance tenante. A midi, les femmes et les
+ enfants durent sortir de l'église, et on rendit à chacune l'argent qu'elle
+ avait remis le matin aux soldats. Elles furent mises en liberté, mais avec
+ défense de retourner vers Sorinne ou vers Dinant. La plupart d'entre
+ elles allèrent à Ciney. Puis 94 hommes furent conduits à Hotton, où
+ ils restèrent quatre jours sans manger. On les remit en liberté le 5
+ septembre. Quand ils passèrent à Marche-en-Famenne, comme le couvre-feu
+ était déjà sonné, ils furent de nouveau coffrés jusqu'au lendemain. Les
+ autres hommes furent relâchés, mais il leur était aussi défendu de rentrer
+ chez eux. Ils allèrent à Ciney auprès des femmes et des enfants.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Après trois semaines, ils reçurent un passeport leur permettant de
+ s'éloigner pour un jour. Ceux qui allèrent à Sorinne constatèrent que
+ toutes les maisons sans exception étaient brûlées, ainsi que les étables,
+ les écuries, les granges, les meules, les abris à foin; bref, tout ce qui
+ pouvait être incendié était réduit en cendres. Il ne restait debout dans
+ tout le village que le château, une ferme et l'église. Encore celle-ci
+ avait-elle été dévalisée: le tabernacle avait été forcé et violé; le
+ calice, les crucifix, les chandeliers et tous les autres ornements avaient
+ été enlevés.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Du bâtiment Moret, où nous avions été emprisonnés, il ne restait que les
+ murs. Nous avons appris alors le sort de trois hommes qui n'avaient pas
+ été avec nous à Leignon. Ils étaient restés cachés chez Moret. L'un, le
+ berger de la ferme de Gemechenne, s'était aventuré à sortir quand il avait
+ cru que le danger était passé, mais il avait été fusillé sur-le-champ.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les deux autres, Jules et Albert Houzieaux, forgerons, avaient été
+ repoussés dans la maison par les soldats et brûlés vifs.
+</p>
+<p CLASS=stc>
+ <b>Le martyre d'un soldat belge.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les Allemands protestent avec indignation quand on les accuse d'avoir
+ achevé des blessés ou maltraité des prisonniers de guerre. Tout au plus
+ consentent-ils à admettre que des individus isolés, loin des officiers,
+ aient pu commettre des actes répréhensibles; mais, ajoutent-ils, ces
+ soldats agissaient sous l'empire de la légitime exaspération produite par
+ les «attaques de francs-tireurs» et par les «ignominies que de paisibles
+ commerçants allemands avaient subies à Bruxelles et à Anvers».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Voici un récit datant de la nuit du 4 au 5 août 1914.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La déclaration de guerre est arrivée à Bruxelles le 4 août, à 7 heures du
+ matin. L'armée allemande était entrée en Belgique dans la nuit précédente;
+ dès le soir du 4 août, elle tentait un coup de main contre Liège. Les
+ soldats dont voici les aventures combattaient dans l'intervalle entre deux
+ forts.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 23 heures.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Nous étions dans la tranchée, à une cinquantaine de soldats du 9e Ge. de
+ ligne, depuis le 4 au soir. Les ennemis cherchent à passer à droite et
+ à gauche de nous. Nous sommes de plus en plus entourés... Deux ou trois
+ régiments doivent être là... Les balles pleuvent de toutes parts, mais
+ heureusement le tir de l'adversaire est fort mauvais.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Prévoyant une charge à la baïonnette, j'enlève mon sac, j'y prends
+ certaines choses, entre autres des bottines, et je recommence le feu.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «En effet, quelques minutes plus tard, les Allemands tentent un assaut
+ repoussé par des feux de salve.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Jeudi 5 août, 1 heure du matin.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «La bataille continue toujours aussi ardente. Les Allemands ne savent à
+ quelles forces ils ont affaire et n'osent pas s'avancer. L'obscurité nous
+ est d'un très grand secours. De nombreux ennemis sont envoyés vers nous
+ pour se rendre compte de la situation. Ils veulent couper les fils
+ barbelés devant les tranchées, afin de faciliter leur assaut. Presque tous
+ sont arrêtés en chemin; un seul parvient grâce à l'ombre épaisse d'un
+ arbre jusqu'au-dessus de notre tranchée... Il ne racontera plus jamais ce
+ qu'il a vu.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 1h. 30.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Les cartouches diminuent, les fusils nous brûlent les mains, nos hommes
+ sont comme des furieux. Cependant la fin approche.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «A 80 mètres, on aperçoit l'éclair des fusils allemands. Nos forts tirent
+ avec une précision étonnante; la lueur du projecteur passe, l'obus éclate
+ à l'endroit même où a passé le raie lumineuse, au milieu des Allemands.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Je tire... je me baisse pour recharger; une balle traverse à ce
+ moment—même mon shako.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Il me reste quinze cartouches, mes coups se font de plus en plus rares...
+ Chacun tire de loin en loin, à coup sûr. Les Allemands approchent
+ toujours; il en arrive jusqu'à 8 et 10 mètres de nous.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Je les laisse venir et j'ai l'immense plaisir d'en voir tomber neuf en
+ une demi-heure, sous mes dernières balles.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 2h. 30.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «C'est la fin. Les dernières cartouches ont chacune abattu leur homme.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Quatre heures durant, à une cinquantaine d'hommes, nous avons arrêté
+ des centaines d'Allemands et nous périssons faute de munitions. Résultat
+ admirable, car nous n'avons qu'un mort et deux blessés. J'ai tiré environ
+ 280 cartouches.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Inutile de tenter de fuir, car nous sommes cernés de toutes parts. Nous
+ devons arborer le drapeau blanc.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Les Allemands dégringolent dans la tranchée et, sans tenir compte du
+ drapeau, ils nous lardent de coups de baïonnette. Bien que blessé à la
+ cuisse, je me défends; successivement j'entaille deux Allemands et dans
+ l'un d'eux ma baïonnette se brise..., tout cela en l'espace de quelques
+ secondes.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Survient un sous-officier allemand. Il arrête l'attaque et procède à
+ notre désarmement. Puis les Allemands, furieux d'avoir été tenus en échec
+ par cette poignée d'hommes, abattent à bout portant quarante de mes
+ camarades.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Je sens une baïonnette s'enfoncer dans ma cuisse gauche et le coup de feu
+ suivre; je fais un bond et je retombe au fond de la tranchée.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Alors commence le supplice le plus affreux qui se puisse imaginer. Les
+ blessés se lamentent et crient pendant que les Allemands continuent leur
+ barbare besogne; ils tirent au hasard et s'entretuent même. Deux coups de
+ crosse me sont encore assénés sur la tête, qui heureusement est solide.
+ Finalement intervient un officier; il arrête le carnage, abat à coups de
+ revolver un de ses hommes, nous exprime ses regrets et ses félicitations.
+ Toutefois, il permet à ses soldats de dépouiller les morts comme les
+ vivants, sauf à ne pas prendre l'argent: naturellement tout est enlevé.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Alors se produit spontanément de la part des rares Belges survivants une
+ action généreuse et admirable. Ces hommes, enivrés par le combat et fous
+ de rage, redeviennent instantanément calmes; ils jettent tout ce qu'ils
+ possèdent aux Allemands pour prodiguer leurs soins aux camarades blessés.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Je tiens ici à remercier spécialement mon camarade Leconte; sans crainte
+ du danger, il arrange de son mieux ma plaie béante; s'oubliant soi-même,
+ il me donne tout ce que contient sa gourde.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Sûr de ma fin, je lui confie mes derniers désirs dont il prend
+ soigneusement note... Il est enlevé comme prisonnier... Avant de me
+ quitter (car lui aussi croit, que c'est fini pour moi), il m'embrasse,
+ le brave, le boa ami. Au moment où nos quelques survivants valides sont
+ emmenés, j'ai la force de crier: «Au revoir, courage, vive le 9ième.!»
+ Mal m'en prend, car je n'ai pas achevé qu'une baïonnette enfoncée dans
+ ma jambe me rappelle à l'ordre. Les camarades partis, nous voilà seuls,
+ quelques blessés, abandonnés à 3 heures de la nuit sous une pluie
+ battante. Il me reste une veste, une chemise et mes bottines, Leconte
+ m'ayant enlevé mon pantalon pour me panser.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Le matin même, ayant envisagé la possibilité d'être blessé et m'étant
+ rappelé certains récits de la guerre de 1870, j'avais pris la précaution
+ de remplir ma gourde et de n'y point toucher durant le cours de la
+ journée. La soif se fait sentir... ma gourde est là, intacte, à quelques
+ mètres de moi, mais... impossible de l'atteindre... je ne puis remuer. Un
+ Allemand passe, je le supplie dans sa langue de me la donner...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «—Que contient-elle? me demande-t-il.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «—<i>Wasser</i>, lui réponds-je.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «—<i>Schön</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Il ramasse ma gourde, se désaltère, m'arrose avec le surplus et m'envoie
+ sur la bouche un formidable coup de pied, qui m'enlève une dent.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Deux Allemands successivement meurent près de moi; je n'en suis nullement
+ émotionné.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «La pluie tombe toujours, fine et serrée; les balles sifflent au-dessus de
+ nos têtes.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Un Allemand passe, il m'aperçoit; il se détourne de son chemin pour me
+ donner un coup de baïonnette au pouce et un coup de pied dans les reins.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Un Belge ayant trois balles dans le bras rampe jusqu'à moi; de mon mieux
+ j'essaie de faire une ligature; le malheureux a perdu déjà beaucoup de
+ sang, et moi-même je ne suis plus bien fort. Mes soins sont inutiles.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Je sens ma faiblesse s'accentuer, car le sang continue à s'épandre. A ma
+ portée se trouve un paquet de chocolat tombé d'une poche; je m'en empare
+ et j'en avale cinq bâtons. Je donne un morceau à mon camarade blessé,
+ couché près de moi; il accepte avec plaisir. Quelques minutes après, je
+ lui tends un second morceau; il ne me répond plus; hélas! dans sa main il
+ tient encore serré son morceau inachevé. Il est mort sans un râle, sans un
+ cri, sans une plainte.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «A peine mon camarade d'un jour, camarade de combat, a-t-il rendu son
+ dernier soupir, que, sans respect pour la mort, j'attire à moi sa capote
+ pour me réchauffer un peu... Un nouveau groupe d'Allemands se montre;
+ c'est avec terreur que nos pauvres blessés les regardent arriver.
+ J'attrape divers coups de pied et coups de crosse, notamment un coup sur
+ le coude, très douloureux celui-là, et qui paralysera mon bras pendant des
+ semaines, ils vont jusqu'à taper sur celui qui vient de s'éteindre à mes
+ côtés,
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Une nouvelle distraction leur vient soudainement à l'esprit: du haut des
+ tranchées, ils nous couvrent de terre, de boue.,. Ils s'amusent follement!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Toujours la pénible et cruelle attente... Que c'est long... Soudain un
+ shrapnell éclate au-dessus de moi; un éclat vient se loger dans mon dos...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Le jour paraît enfin.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «A partir de ce moment mes souvenirs sont un peu confus. La dernière
+ blessure ne me fait pas souffrir; c'est le coup de feu à la cuisse qui
+ provoque d'atroces douleurs, effaçant sans doute les autres.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Je me rappelle des hurlements et des gémissements.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Aucun secours n'arrive, personne ne peut et n'ose bouger. La soif,
+ l'horrible soif, voilà le pire mal; nos gorges sont en feu, nous ne
+ respirons plus qu'avec effort. Toujours les mêmes plaintes. «A boire! à
+ boire!» crient les blessés probablement tracassés par la fièvre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Nos gourdes sont toutes vides; il faut attendre... La mort fait son
+ oeuvre. Des soins immédiats auraient été le salut pour plusieurs...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Tout se trouble; je crois que tout est fini... La pluie s'abat sur nous
+ avec rage, de loin en loin une balle siffle encore au-dessus de nos têtes,
+ une rumeur lugubre monte... s'éteint... Puis c'est le calme complet.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Il me semble que je n'ai plus rien à attendre... et que je pars...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Pendant des heures je demande de l'aide aux brancardiers allemands. Les
+ uns font semblant de ne pas m'entendre, les autres me répondent qu'ils
+ sont chargés de ramasser les Allemands et non pas de secourir les Belges,
+ qui n'ont qu'à attendre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Je suis résigné... et j'attends.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Combien de temps suis-je resté dans cet état? Je l'ignore, j'allais dans
+ mon demi-rêve vers les choses passées qui ne devaient plus revenir pour
+ moi. La mort ne m'effrayait plus, j'étais résigné et sans crainte. J'avais
+ lutté et luttais encore, mais sans espoir, avec une infinie tristesse pour
+ ceux qui là-bas m'attendaient.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Soupe</i>, n'o 276, A, B, C,)
+</p>
+<p>
+ La presse clandestine s'est aussi occupée, cela se comprend, de la
+ barbarie préméditée avec laquelle les Allemands conduisent la guerre. Il
+ serait trop long de citer les articles relatifs au bombardement de villes
+ ouvertes, aux gaz asphyxiants, aux liquides enflammés. Voici seulement
+ quelques entrefilets sur la guerre sous-marine.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>La mentalité des Allemands.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans un article, concernant la perte du <i>Lusitania</i>, paru dans le journal
+ <i>Die Post</i>, M. le baron von Zedlitz, homme à haute Kultur s'exprime comme
+ suit:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «...Entre temps, nos ennemis auront peu à peu compris que la vie et la
+ santé d'un seul de nos hommes ont, pour nous, <i>plus de valeur que le
+ </i>Lusitania <i>avec tous ses passagers ou la cathédrale de Reims,</i> et que,
+ sans excuse, <i>nous détruisons tout</i> ce qui peut mettre en danger un seul
+ de nos hommes.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et dire que sans le courage et la ténacité des vaillants soldats des
+ armées alliées, nous aurions été gouvernés par des hommes à pareille
+ mentalité.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Aussi, il est de notre devoir de continuer à nous imposer tous les
+ sacrifices nécessaires, afin d'arriver à écraser définitivement cette race
+ de Barbares.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 22, mai 1915, p. 4, col. 2.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Leur mentalité.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Du <i>Lokal Anzeiger</i>, de Berlin:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «<i>Nous ne voulons pas gagner l'amour des Américains, mais leur respect,
+ et la perte du</i> Lusitania <i>nous le procurera plutôt que cent batailles
+ gagnées sur terre.</i>»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quel est donc le sens du mot <i>respect</i>, en Allemagne?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 23, mai 1915, p. 4, col. 1.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>La presse allemande et le «Falaba».</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les journaux allemands ne ressentent aucune honte de l'acte de piraterie
+ commis contre le <i>Falaba</i>; ils s'en réjouissent même.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Une dépêche de Copenhague, que publie le <i>Daily Mail</i>, représente ainsi
+ l'opinion manifestée par les journaux:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «La <i>Kreuz-Zeitung</i> considère le fait comme glorieux. «Le <i>Lokal Anzeiger</i>
+ dit: «Encore deux vapeurs anglais coulés et «123 passagers noyés.» «<i>La
+ Gazette de l'Allemagne du Nord</i> parle de «l'activité de nos sous-marins».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 14, avril 1915, p. 4, col. 2.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Les gens de coeur.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Le Matin</i> a publié une nouvelle qui aura chez les assassins d'Allemagne
+ un succès de fou rire. Imaginez-vous que des marins anglais armant un
+ sous-marin ont rencontré, à portée de leurs torpilles, dans la mer de
+ Marmara, des navires turcs chargés de femmes, d'enfants, de vieillards,
+ d'un tas de réfugiés dont les contorsions auraient été des plus
+ réjouissantes à contempler, si on les avait brusquement précipités à la
+ mer, et ces imbéciles (c'est des marins anglais qu'il est question), au
+ lieu de lancer <i>illico</i> leur engin et de couler tous ces navires, se sont
+ mêlés de faire de la générosité! Ils ont dit qu'ils étaient des soldats
+ et ne faisaient la guerre qu'aux soldats! Ils ont laissé tranquillement
+ passer ces non-combattants au nom de la civilisation! Poseurs, va!...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Parlez-moi des marins allemands! En voilà qui ne s'embarrassent pas de
+ vaines pruderies et qui savent s'amuser en toutes circonstances avec la
+ destruction de n'importe quoi et la mort de n'importe qui! Est-ce qu'ils
+ ont hésité, eux, à couler le <i>Lusitania</i> et les deux mille passagers
+ ou marins qu'il portait? Est-ce qu'on ne les a pas vus, accoudés à la
+ plate-forme de l'<i>U-26</i>, narguer avec de joyeux éclats de rire les gestes
+ désespérés de leurs victimes, lors de l'éventrement du <i>Falaba</i>, et se
+ donner le long et savoureux plaisir de tourner autour de la noyade, assez
+ près pour n'en rien perdre, assez loin pour n'être pas obligés de sauver,
+ malgré eux, un seul petit enfant.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —<i>Deutschland über Alles!</i> disent-ils.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ C'est vrai! Il n'y a que l'Allemagne pour atteindre à certains sommets
+ d'infamie.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ En attendant, vivent les bonnes bêtes et les braves gens d'Angleterre, et
+ ceux de France, de Russie, de Serbie, de Belgique—et ceux d'Italie!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 29, juin 1915, p. 4, col. 2.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Leur cynisme.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La Ligue navale allemande vient de publier un manifeste dont voici un
+ extrait:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «La flotte allemande n'était pas en mesure d'arrêter par les méthodes
+ ordinaires de blocus ce transport constant d'armes et de munitions
+ destinées à nos ennemis. C'est pour l'Allemagne le plus sacré des
+ devoirs de faire en sorte que le moins possible de ces envois américains
+ parviennent en Grande-Bretagne.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «La perquisition des navires transportant de la contrebande est la plupart
+ du temps impossible, surtout dans les cas où il s'agit de navires ayant le
+ tonnage et la vitesse du <i>Lusitania</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Il y a là un fait que ne pourront contester même les conseillers navals
+ du président Wilson. Un changement d'itinéraire de quelques points
+ seulement les met hors de la portée de nos torpilles et aucun sous-marin
+ ne possède les moyens de les arrêter.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Il n'y avait donc qu'un moyen d'empêcher que la vie des soldats allemands
+ fût mise en danger par les 5.400 caisses de munitions que transportait le
+ <i>Lusitania</i>; ce moyen était de couler le navire sans avertissement.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Il doit continuer à en être ainsi.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Notre armée a le droit d'attendre ce service de notre flotte.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Ce que les capitalistes et les fabricants de munitions américains peuvent
+ en penser nous est indifférent».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On ne peut pas jeter par-dessus bord avec plus de désinvolture les lois
+ et les conventions de la guerre. On ne peut pas non plus mettre plus
+ de cynisme dans la déclaration du même principe déjà défendu par le
+ chancelier de Bethmann: Nécessité fait loi, ou, si l'on préfère: La fin
+ justifie les moyens.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «La flotte allemande n'est pas en mesure d'arrêter par les méthodes
+ ordinaires (c'est-à-dire licites) le transport des munitions destinées à
+ l'Angleterre.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Remarquons que la Ligue navale ne conteste pas le droit des Américains de
+ faire ce commerce, mais, puisque l'Allemagne n'a pas les moyens d'être
+ honnête, force lui est de déchirer les conventions signées par elle.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «La perquisition des navires est la plupart du temps impossible... Il y
+ a un fait... Il n'y a qu'un moyen pour nous, c'est de couler les navires
+ sans avertissement.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ En d'autres termes: «Bon pour les Anglais d'observer cette loi de la
+ perquisition des navires. Ils peuvent se payer le luxe d'être honnêtes;
+ nous pas.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On le remarquera, il n'est plus question ici, pour excuser les crimes des
+ sous-marins, ni du blocus de famine ni des pauvres populations civiles.
+ Non; il s'agit des soldats allemands.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pensez donc!! Des neutres ont le toupet d'envoyer des munitions aux
+ ennemis de l'Allemagne. Ces neutres méritent la mort ainsi que les civils
+ qui ont l'imprudence de voyager quand les requins allemands se promènent
+ en mer.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais s'ils avaient appliqué ces beaux principes de la Kultur, les Belges
+ auraient certes pu renier les lois de la guerre. Qui plus qu'eux en face
+ de l'agression brutale des Germains eût pu revendiquer le principe:
+ Nécessité ne connaît pas de loi?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Qu'était-ce que notre petite, quoique vaillante armée, en comparaison des
+ millions d'agresseurs avec lesquels elle avait à lutter? Si ces messieurs
+ de la Kultur étaient logiques, ils devraient admettre le droit de tous les
+ Belges de se lever en masse, francs-tireurs ou non. Mais les Belges
+ ne l'ont pas fait; le Gouvernement et les autorités, dès l'entrée de
+ l'envahisseur, ont rappelé à tous le respect des lois de la guerre. Pour
+ nous le droit est sacré et nous ne connaissons pas votre honteuse maxime.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On sait quels prétextes nos ennemis ont invoqués pour répandre le meurtre
+ et l'incendie partout, quand le but de ces massacres était tout simplement
+ de terroriser les populations.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ En résumé les lois de la guerre sont ainsi considérées par les Allemands:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Sur terre, disent-ils, obligeons nos adversaires à les observer; quant à
+ nous, nous sommes au-dessus de tout, car <i>nous sommes les plus forts</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Sur mer, nous ne sommes tenus d'observer aucune loi, rien ne doit nous
+ arrêter quand il s'agit de la sécurité de nos armées et du ravitaillement
+ de notre population, car <i>nous sommes les plus faibles</i> et <i>nécessité fait
+ loi</i>.»<br><br>
+
+ LIBER.
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 35, juillet 1915, p. 2, col. 2.)
+</p>
+<p>
+ Un article de <i>La Vérité</i> résume la mentalité de nos ennemis:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>La guerre à la prussienne</b>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Massacre des désarmés, tantôt des civils, tantôt des soldats blessés; abus
+ d'uniformes et de drapeaux ennemis, ainsi que du fanion blanc et de la
+ Croix-Rouge; destruction d'édifices d'art; bombardement aérien et nocturne
+ de villes ouvertes; torpillage de navires non combattants; emploi du
+ poison: voilà quelques-uns des principes de la guerre à la prussienne!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La perversion de la race s'y trouve surabondamment.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les premiers de ces méfaits sont bien connus. Le poison a un rôle marqué
+ dans l'art militaire tel qu'on l'enseigne à la <i>Kriegsakademie</i> de Berlin.
+ En Europe, l'usage de vapeurs toxiques se généralise et les «braves»
+ guerriers de Germanie marchent au feu derrière un rideau de fumée qui les
+ cache et qui asphyxie l'adversaire! En Afrique, la prise de Swakopmund
+ permit au général Botha de constater que six sources avaient été
+ empoisonnées au moyen d'une préparation arsenicale: des sacs de poison
+ furent trouvés dans les puits! Les commandants allemands ne nient point
+ le fait; ils prétendent (ce que Botha déclare faux) que les populations
+ étaient averties...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cet avertissement est aussi l'excuse invoquée par l'Amirauté allemande,
+ qui, faute de pouvoir se couvrir de gloire, continue à se couvrir de
+ honte. Au torpillage de nombreux steamers de commerce, de chalutiers et
+ barques de pêche, s'ajoute la destruction récente du <i>Lusitania</i>: 1.500
+ noyés, voilà le nécrologe de cette piraterie criminelle qui n'a rien de
+ commun avec une opération militaire! Cyniquement, la <i>Kölnische Zeitung</i>
+ déclara: «Cette nouvelle sera reçue avec satisfaction par le peuple
+ allemand!» Toutefois, Berlin chercha des excuses. Il dit que le
+ transatlantique était armé de deux canons; c'est faux, réplique l'Amirauté
+ anglaise; c'est archifaux, confirme sous serment le capitaine Turner.
+ Berlin ajoute que, selon toute vraisemblance, ce bâtiment contenait de la
+ contrebande. Il était bien simple d'y aller voir! Mais la visite, qui est
+ de droit, n'eut pas lieu; c'est une formalité que les barbares suppriment;
+ la <i>vraisemblance</i> leur suffit! Enfin, dernier argument, les Américains
+ furent prévenus du danger de naviguer dans la zone de guerre! Comme le
+ dit la presse de New-York, un assassin ne justifie pas son forfait en
+ déclarant qu'il fut précédé de menaces!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ces circonstances atténuantes deviennent des charges plus lourdes pour
+ l'Amirauté berlinoise, car elles prouvent la criminelle préméditation.
+ Telle est la méthode: une excuse prépare le méfait et le justifie en
+ éludant les restrictions apportées par le droit international aux horreurs
+ de la guerre! Ainsi les barbares exterminent d'innocentes populations
+ après avoir déclaré sans preuve qu'elles ont fait acte d'hostilité; ils
+ détruisent des édifices précieux après avoir affirmé faussement que
+ l'ennemi les utilise à des fins militaires; ils empoisonnent les sources
+ d'eau potable pour arrêter la marche des troupes anglaises, etc. Quant
+ aux navires, ils n'ont qu'à suspendre leur service! C'est bien simple:
+ obéissez-nous et il ne vous arrivera rien de mal; mais si votre armée
+ résiste, nous maltraiterons jusqu'aux non-combattants; si vous défendez
+ les villes que nous voulons prendre, nous les bombarderons; nous
+ emploierons la torpille et le poison, vous voilà prévenus! Donc, ne
+ venez pas vous plaindre si vous vous attirez nos rigueurs! Pour vous les
+ épargner, il vous suffit de nous obéir.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Bref, voilà l'Amérique atteinte au vif: l'assassinat de deux cents de ses
+ nationaux marque la rupture définitive des amitiés germano-américaines.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le plus monstrueux, c'est que tout Allemand approuve et admire cette façon
+ hideuse de mener la guerre! Rappelez-vous qu'en avril une information
+ affichée à Bruxelles déclara ceci: les équipages des submersibles tombés
+ au pouvoir des Anglais se voient traités d'une façon «indigne» et
+ «contraire au droit des gens»... Ils sont internés dans des pontons. En
+ guise de représailles, un nombre égal de prisonniers anglais fut interné
+ dans une maison de détention! Une dépêche Wolff de Berlin, du 12 courant,
+ a annoncé qu'à la Commission budgétaire du Reichstag ces mesures de
+ représailles «furent généralement approuvées»! Toute la foncière barbarie
+ de la race ne s'étale-t-elle pas dans cette attitude? Nos marins, disait
+ encore l'affiche, ont «accompli fidèlement leur devoir». Mais c'est
+ justement ce «devoir» qui est infâme, et les sombres brutes qui
+ l'acceptent et l'accomplissent méritent autre chose qu'un trop confortable
+ ponton!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'Océan représente une plaine liquide, avec des routes ouvertes à tous, et
+ les navires sont des transports publics; la route ferme avec son charroi
+ n'en diffère point, au point de vue du droit. Eh bien, le «devoir» peut-il
+ consister à miner les chaussées publiques et à dynamiter les transports
+ pacifiques qui s'en servent? Ce serait là du banditisme de grand chemin;
+ on ne mine pas les routes continentales et l'on n'y détruit pas le charroi
+ civil; tout au plus, l'autorité militaire exerce-t-elle une surveillance
+ spéciale, avec visite et confiscation éventuelle des transports. Mais les
+ routes maritimes, les Prussiens les sèment d'engins explosifs et ils y
+ torpillent les transports non militaires! <i>Ce sont même les seuls qu'ils
+ aient visés jusqu'à présent!</i> Et cela sans enquête, sans avertissement!
+ Et quand le bâtiment coule, les barbares ne portent nul secours aux
+ naufragés! Au contraire (l'exemple du <i>Falaba</i> en donne l'horrible
+ preuve), ils raillent, ils outragent les malheureux qui périssent! C'est
+ ce banditisme de pleine mer que la morale allemande appelle le «devoir»!
+ Pour ces monstres, elle réclame des égards! Après avoir organisé la
+ violation continuelle du droit des gens contre les non-combattants, de
+ terre et de mer, elle ose invoquer ce même droit en faveur de ses pirates
+ sanguinaires! Cette dépravation du sentiment du bien et du mal existe
+ uniquement dans l'âme allemande; elle seule peut ne pas sentir ce qu'il y
+ a d'abjection dans l'ordre donné d'assaillir aveuglément, sauvagement,
+ des transports pacifiques, ni ce qu'il y a de turpitude dans le féroce
+ accomplissement d'une telle mission, assimilée à un «devoir»!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pour exterminer les civils sur terre, les armées se couvrent au moins d'un
+ prétexte, se prétendent attaquées par des francs-tireurs. Pour tuer les
+ civils sur mer, aucun expédient de ce genre n'est imaginé: c'est la
+ criminalité sans phrases!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Autrefois, tout pirate pris était pendu à la première vergue! L'Allemagne
+ ne peut rien ajouter à son ignominie.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Vérité</i>, n° 3, 20 mai 1915, p. 9.)
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>2. La justification, à l'allemande, des cruautés commises en Belgique.</b>
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>a) <i>Justification avant la lettre</i>.</b>
+</p>
+<p>
+ Ne pouvant pas essayer de nier entièrement les carnages et les incendies
+ ordonnés par ses chefs militaires, l'Allemagne a expliqué leurs procédés
+ en les décorant du nom de «représailles».
+</p>
+<p>
+ Rien n'est plus instructif à ce point de vue que la lecture des <i>Lois
+ de la guerre d'après le grand État-major allemand (Kriegsbrauch im
+ Landkriege, 1902)</i>. Malheureusement, il n'existe en Belgique qu'un assez
+ petit nombre d'exemplaires de la traduction française de ce livre (voir
+ p. 180). Comme il paraissait utile de répandre dans le public les
+ instructions du grand État-major allemand et de faire ressortir leur
+ froide cruauté, on joua à l'autorité allemande le tour que voici: on
+ reprit simplement les passages les plus saillants et on les publia sans
+ aucun commentaire, dans deux brochures à 10 centimes. Celles-ci, soumises
+ à la censure, durent être autorisées par elle. Dans une troisième
+ brochure, portant le même titre général: <i>Pour instruire le public</i>, on
+ réunit une collection des affiches allemandes les plus abominables, celles
+ qui violaient le plus ouvertement les lois de l'humanité et la Convention
+ de La Haye, mais qui étaient, par cela même, conformes à l'esprit des
+ <i>Lois de la guerre d'après le grand État-major allemand</i>.
+</p>
+<p>
+ Ces brochures forment les nos 12, 13 et 14 de la série éditée par M. Brian
+ Hill. Les nos 1 à 10 ont été prohibés en bloc, quoiqu'ils fussent au fond
+ beaucoup moins significatifs que les nos 12, 13 et 14. On emprisonna M.
+ Brian Hill pour la brochure sur M. Adolphe Max (p. 5). Mais on dut se
+ résigner à voir, en belle place, aux vitrines des libraires, les trois
+ brochures <i>Pour instruire le public</i>.
+</p>
+<p>
+ Plus tard les idées du grand État-major ont été reprises, et commentées
+ cette fois, dans les nos 12 et 13 de <i>La Libre Belgique</i>. Comme les <i>Lois
+ de la guerre</i> allemandes ont été mises au pilori dans tous les pays
+ civilisés, nous croyons inutile de reproduire ces articles.
+</p>
+<p>
+ Dans d'autres cas aussi nous avons travaillé à la propagation d'ouvrages
+ allemands. Ainsi l'un de nous avait remarqué à l'étalage d'une
+ librairie de province un <i>Dictionnaire pour le sac du soldat
+ (Tornister-Wörterbuch)</i>, qui est en même temps un petit recueil de
+ conversation usuelle. Les phrases de ce manuel sont tout à fait
+ concluantes quant à la mentalité allemande: «<i>A la première tentative de
+ fuite, vous serez fusillé.—Dites-nous la vérité. Le moindre mensonge
+ pourrait vous coûter la vie.—A la première tentative de fuite, ou si
+ vous essayez de m'égarer, je vous envoie une balle.</i>» Ces menaces sont
+ adressées à des habitants que l'armée allemande contraint à servir de
+ guides (d'accord avec ses <i>Lois de la guerre</i> [voir p. 180]).
+</p>
+<p>
+ Aussitôt notre ami acheta tous les exemplaires disponibles de cet aimable
+ petit manuel, afin de les faire circuler à Bruxelles. Mais il n'y en avait
+ pas assez. Nous désirions pouvoir les acheter à Bruxelles même, afin de
+ les répandre plus largement. Nous sommes allés importuner la tenancière de
+ la librairie allemande du boulevard du Nord, celle-là même dont le mari
+ fit condamner M. le juge Ernst (voir p. 57), jusqu'à ce qu'elle en eût
+ importé un stock suffisant.
+</p>
+<p>
+ A cette même librairie nous avions insisté pour obtenir des exemplaires
+ de la brochure de propagande: <i>Die Wahrheit über den Krieg (La Vérité au
+ sujet de la guerre)</i>, dont nous parlerons plus loin (p. 238). En vain.
+ Force nous fut de les faire venir directement d'Allemagne, procédé moins
+ anonyme et par conséquent plus compromettant. Nous avons réussi tout de
+ même à en obtenir une demi-douzaine, sans éveiller les susceptibilités de
+ l'ombrageux pouvoir occupant.
+</p>
+<p>
+ Les <i>Lois de la Guerre</i> et le <i>Tornister-Wörterbuch</i> sont comme une
+ justification avant la lettre des crimes allemands. D'après ces ouvrages,
+ en effet, toutes les cruautés sont non seulement admissibles, mais
+ méritoires, puisque «les considérations humanitaires, telles que les
+ ménagements relatifs aux personnes et aux biens, ne peuvent faire question
+ que si la nature et le but de la guerre s'en accommodent.» [Brochure n°
+ 12, p. 2) <a href="#note-55"><small><sup>55</sup></small></a>, et puisque «la seule véritable humanité réside souvent dans
+ l'emploi dépourvu de ménagements de ces sévérités» (<i>Ibid.</i>, p. 3) <a href="#note-56"><small><sup>56</sup></small></a>.
+ Du reste, rappelons-nous l'un des arguments de l'Allemagne après le
+ torpillage du <i>Lusitania</i>: elle s'était donné la peine, disait-elle, de
+ prévenir les passagers du risque qu'ils couraient, et ils n'avaient
+ donc pas à se plaindre d'avoir été torpillés. La Belgique, elle aussi,
+ n'avait-elle pas été prévenue, d'abord par <i>Les Lois de la guerre</i>, puis
+ par l'ultimatum allemand du 2 août 1914? Morale commode, et à la portée de
+ tous les criminels qui préparent un mauvais coup! C'est la préméditation
+ invoquée comme circonstance atténuante!
+</p>
+<a name="note-55"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>55</u></sup> [ <i>Les Lois de la guerre continentale</i> (publication de la
+ Section historique du grand État-major allemand, 1902), traduites et
+ annotées par Paul CARPENTIER (Paris, 1904), p. 3.]
+</p>
+<a name="note-56"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>56</u></sup> [ <i>Ibid.</i>, p. 7.]
+</p>
+<p>
+ Toutefois l'Allemagne sent bien que ces explications ne suffisent pas à
+ la blanchir entièrement. Aussi cherche-t-elle à se disculper d'autres
+ manières:
+</p>
+<p>
+ <i>a)</i> Les dégâts causés par l'armée allemande sont moins considérables
+ qu'on ne l'a dit;
+</p>
+<p>
+ <i>b)</i> Ce sont les Belges qui ont commencé;
+</p>
+<p>
+ <i>c)</i> L'Allemagne voulait simplement faire des exemples: grâce aux petits
+ massacres et incendies du début, les Belges se sont tenus tranquilles par
+ la suite.
+</p>
+<p>
+ Examinons comment nos prohibés ont répondu à ces «arguments».
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>b) <i>Atténuation des dégâts</i>.</b>
+</p>
+<p>
+ Il ne leur suffit pas de prétendre que les destructions ont été fortement
+ exagérées. Plus important, en effet, serait-il de faire croire que les
+ détériorations résultent de combats et de bombardements, c'est-à-dire que
+ ce sont des faits de guerre, et non l'effet de la barbarie allemande.
+</p>
+<p>
+ Voici d'abord un exemple typique d'atténuation pure et simple.
+</p>
+<p>
+ Le Gouvernement d'outre-Rhin publie depuis septembre 1914 une brochure
+ mensuelle, éditée en beaucoup de langues, qui est envoyée gratuitement
+ à des centaines de milliers d'exemplaires. L'édition française s'appela
+ d'abord <i>Diaire de la Guerre</i>, puis <i>Journal de la Guerre</i>. La Belgique
+ n'en a jamais reçu directement, à notre connaissance tout au moins.
+ Mais nous avions bientôt importé des exemplaires hollandais, puis des
+ exemplaires français (destinés à la Suisse). Les articles les plus
+ caractéristiques furent répandus par <i>La Soupe</i> (nos 311 et 326). Voici le
+ début du n° 311:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Journal de la Guerre</b>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Depuis le mois de septembre, les Allemands inondent de brochures de
+ propagande l'Amérique, la Hollande, les Pays scandinaves, la Suisse et les
+ autres pays neutres.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La principale de ces publications est mensuelle: elle s'appelle en
+ français <i>Journal de la Guerre</i>. Nous la connaissons aussi en allemand et
+ en hollandais; elle est traduite sans doute en d'autres langues. Chaque
+ fascicule compte de 40 à 72 pages et renferme des renseignements généraux,
+ une chronique de la guerre, des photographies et des dessins, des récits
+ de combats, etc., bref tout ce qui peut influencer l'opinion publique
+ des neutres. Il y a presque chaque fois un article tendant à montrer que
+ l'Allemagne était obligée, pour sa défense personnelle, d'investir la
+ Belgique, que celle-ci avait d'ailleurs violé d'avance sa neutralité,
+ que les Belges méritèrent amplement leur sort par les traitements qu'ils
+ infligèrent aux blessés (yeux crevés, etc.), par les scandaleuses attaques
+ de francs-tireurs... Si les Allemands ont détruit des villes belges, c'est
+ à contre-coeur qu'ils ont dû s'y résoudre; ils cherchaient plutôt à les
+ sauver. Ainsi dans un article sur le bombardement de la cathédrale de
+ Reims, M. le Dr Maximilien Pfeiffer, bibliothécaire de la bibliothèque
+ royale de Bavière, membre correspondant de la Société royale d'Archéologie
+ de Bruxelles, dit textuellement: «En face de ces accusations on doit se
+ rappeler que ce sont des soldats et des officiers allemands qui ont sauvé
+ l'Hôtel de Ville et les trésors d'art à Louvain et à Liège. En Belgique,
+ en général,—des témoins belges l'assurent—ce sont des soldats et
+ officiers allemands qui ont pourvu à ce que les oeuvres d'art restent
+ aussi parfaitement conservées qu'elles l'étaient auparavant.» (Fascicule
+ de septembre, p. 17.) Le numéro d'octobre donne d'ailleurs un plan de
+ Louvain, dont voici la légende: «<i>La Vérité sur Louvain</i>. Explication: la
+ partie non rayée est intacte. La carte ci-dessus prouve qu'on ne peut
+ pas parler d'une complète destruction de la ville de Louvain. Seules
+ les parties rayées ont été endommagées pendant le combat qui nous a été
+ imposé.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Un seul point montre combien ce plan est inexact. Tous ceux qui ont visité
+ Louvain depuis le désastre savent que le Vieux-Marché est entièrement
+ brûlé <a href="#note-57"><small><sup>57</sup></small></a>, sauf le collège des Joséphites et quelques maisons voisines.
+ Or, d'après le plan le Vieux-Marché est absolument intact: les abords ne
+ sont nulle part rayés. Tout est à l'avenant.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Soupe</i>, n° 311.)
+</p>
+<a name="note-57"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>57</u></sup> [ Voir <i>Comment les Belges résistent</i>..., fig. 20. (Note de
+ J.M.)]
+</p>
+<p>
+ Il était trop difficile de reproduire dans <i>La Soupe</i> le plan de Louvain
+ annexé au numéro d'octobre du <i>Journal de la Guerre</i>. Nous le donnons ici
+ (<a href="#PL10">pl. X</a>).
+</p>
+<p>
+ Ce plan porte bien d'autres inexactitudes que celles que signale <i>La
+ Soupe</i>. En voici deux. Aucune distinction n'est faite entre la partie
+ bâtie du territoire de Louvain et la partie non bâtie. Ce plan donne
+ l'impression que tout ce qui est à l'intérieur des boulevards circulaires
+ est garni de maisons. Or, au moins la moitié de cet espace est occupée
+ par des cultures maraîchères. La surface incendiée est donc
+ proportionnellement amoindrie sur le plan allemand. Puis faisons observer
+ ceci. Pour augmenter l'étendue de ce qui est resté indemne, le plan marque
+ des pâtés de maisons intactes, sur la Place du Peuple et sur le Marché au
+ Grain. Ces pâtés inexistants sont indiqués sur la planche <a href="#PL10">X</a> par de petits
+ cercles coupés d'une croix (ajoutés par nous). Remarquons enfin que la
+ légende parle de combat; chacun sait en Belgique que ce combat a été
+ inventé de toutes pièces par nos ennemis.
+</p>
+<p>
+ Ce sont surtout les architectes et les artistes allemands qui ont assumé
+ la tâche de faire croire que les dégâts sont imputables à des batailles et
+ à des bombardements, ou bien à des causes fortuites. MM. Clemen, v. Falke,
+ Stübben et v. Bode se sont distingués dans ce genre de mensonges. <i>La
+ Soupe</i> a publié en entier la traduction (n° 468) d'une conférence
+ faite par M. Stübben à l'occasion de la fête organisée en l'honneur de
+ l'architecte allemand Schinkel; dans son n° 348, elle avait commenté un
+ passage de la conférence:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>La véracité d'un architecte allemand</b>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ M. Stübben, architecte berlinois, est bien connu en Belgique. Il
+ s'occupe surtout de plans de villes et est l'auteur d'un gros livre
+ sur l'esthétique des agglomérations urbaines. Il a été échevin, puis
+ bourgmestre de Cologne, où il a fait le Ring.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ En Belgique il fit des projets pour le quartier du port à Bruges, pour
+ les extensions d'Ostende et d'Ixelles, pour l'aménagement de nouveaux
+ quartiers à Louvain; il dressa les plans des cités balnéaires de
+ Duinbergen et du Zoute; il fut consulté sur les transformations à faire
+ subir aux fortifications d'Anvers. Bref la Belgique était son meilleur
+ client.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il vient de publier dans le <i>Journal hebdomadaire de l'Union des
+ architectes à Berlin</i> une conférence jubilaire où il décrit les
+ destructions provoquées par la guerre actuelle; et où il expose ensuite la
+ façon d'opérer les reconstructions. Inutile de dire que les architectes
+ allemands ont seuls qualité pour s'occuper de la réédification de nos
+ villes détruites. Cela va de soi: après que leurs soldats ont incendié nos
+ villes, leurs architectes viendront les refaire, dans le goût allemand
+ qu'on peut si bien apprécier à Bruxelles, à la Deutsche Bank de la rue
+ d'Arenberg. On sait d'ailleurs, n'est-ce pas, que des Allemands se sont
+ déjà proposés pour reconstruire Louvain et Malines, et qu'ils ont été
+ éconduits avec tout le respect que commande une pareille délicatesse de
+ sentiments.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Occupons-nous seulement de ce que dit M. Stübben relativement aux
+ destructions des villes en Belgique. Voici un extrait de sa conférence:
+ <i>La Guerre et l'Architecture (Krieq and Baukunst)</i>, conférence jubilaire
+ faite par le conseiller intime supérieur d'architecture, docteur-ingénieur
+ Stübben. Dans <i>Wochenschrift des Architekten-Vereins zu Berlin</i>, 10e
+ année, nos 14 et 15 (3 et 10 avril 1915).
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «... Pauvre Belgique! Ton gouvernement était égaré par l'Angleterre; ta
+ population, embarrassée par sa propre sottise, était ameutée par les
+ fransquillons; et tu te précipitas dans la ruine. Ton Roi inexpérimenté
+ n'avait pas la clarté de jugement d'un Léopold, ton peuple débandé ne
+ connaissait pas la discipline que donnent l'instruction obligatoire et le
+ service militaire personnel. Sa passion et son excitation devinrent de la
+ sournoiserie. Et voilà que Louvain, Aerschot, Visé et Liège, Termonde et
+ Ypres sont en ruines. A Visé, à Aerschot et à Louvain, c'est la population
+ elle-même qui par sa fureur provoqua l'anéantissement de ses foyers. A
+ Lierre, à Termonde et à Ypres, au contraire, ce fut et c'est encore le
+ violent conflit de l'attaque et de la défense qui sacrifia à la fois les
+ maisons et les nobles édifices publics.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Lierre, bombardée à la fois par amis et par ennemis, lors des terribles
+ batailles du siège d'Anvers, est atrocement dévastée. La belle église
+ gothique tertiaire de Saint-Gommaire, les chapelles de Saint-Pierre et de
+ Saint-Jacques sont fortement endommagées.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «A Termonde, qui pendant ces mêmes combats fut bombardée neuf fois par
+ les Allemands et par les Belges, les trois quarts des habitations sont
+ détruites, ainsi que l'Hôtel de Ville.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Ypres, la pittoresque ville de la Flandre occidentale, une églantine
+ assoupie, a été terriblement éprouvée; depuis des mois elle est le point
+ de mire de puissants canons. Son sort final est entre les mains de Dieu.
+ La vénérable Halle aux draps avec ses merveilleuses fresques, le haut
+ beffroi, l'Hôtel de Ville connu sous le nom de Nieuwwerk, la cathédrale
+ et le musée, sont, pour autant qu'on le sache, démolis ou tout au moins
+ détériorés... et le malheur s'étend chaque jour.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Des batailles meurtrières ont fortement endommagé Dinant et Malines,
+ Dixmude (où le célèbre jubé de l'église Saint-Nicolas fut réduit en
+ cendres), Furnes et Nieuport. Ce qui existe encore des trois dernières
+ localités citées, et ce qui en restera finalement, n'est pas connu, mais
+ ce ne sera sans doute pas grand'chose....»
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ Voyons ce qu'il y a de vrai dans les assertions de M. Stübben.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Visé</i>.—Brûlé le 15-16 août 1914, parce qu'un commandant allemand avait
+ été tué sur la place de la Station. Les soldats, d'ailleurs ivres, ne
+ se sont pas donné la peine de rechercher par qui l'officier avait été
+ atteint: ils ont brûlé l'église, la maison communale, les écoles et
+ 575 maisons, c'est-à-dire presque tout Visé, sauf les faubourgs
+ (Devant-le-Pont et Souvré). Les maisons non brûlées de Visé et des
+ faubourgs ont été consciencieusement pillées. Une quarantaine d'habitants
+ furent fusillés, le 4 et le 16 août.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Aerschot</i>.—Incendié le 19 août. L'incendie et le massacre furent
+ ordonnés par le général Jacobi parce que le général Stenger avait été
+ tué sur le balcon du bourgmestre. Les Allemands accusèrent le fils du
+ bourgmestre, un enfant inoffensif; il est démontré maintenant que le coup
+ de fusil a été tiré par un soldat polonais. Le feu fut mis à l'église,
+ mais elle ne brûla pas. L'Hôtel de Ville et 386 maisons furent incendiés;
+ 151 civils furent fusillés. Toutes les maisons non brûlées ont été
+ saccagées; on a retrouvé partout les traces d'ivrognerie.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Louvain</i>.—Incendié surtout le 25-26 août; le prétexte fut que les
+ habitants avaient tiré sur les soldats; en vérité, les Allemands avaient
+ tiré les uns sur les autres. 1.120 maisons furent détruites; 500 fortement
+ endommagées. Beaucoup de monuments ont été brûlés. Au moins 150 civils
+ furent tués.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans les faubourgs de Louvain:
+</p>
+<pre>
+129 maisons furent incendiées à Corbeek-Loo.
+312 — — à Herent.
+ 95 — — à Heverlé.
+461 — — à Kessel-Loo.
+ 57 — — à Winxele.
+</pre>
+<p CLASS=CIT>
+ Toutes les maisons non brûlées ont été pillées.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Lierre</i>.—La ville fut bombardée à diverses reprises, surtout par les
+ Allemands, entre le 28 septembre et le 4 octobre. Le nombre des maisons
+ qui ont souffert du bombardement est de 753; mais le dommage est en
+ général facilement réparable. L'église Saint-Gommaire, l'église des
+ Jésuites, plusieurs chapelles, l'école normale de l'État, l'école
+ moyenne de l'État, l'Académie de dessin et 659 maisons ont été brûlées
+ complètement, entre le 8 et le 10 octobre, alors que tous les habitants
+ avaient fui et qu'il n'y avait plus aucun combat dans les environs. Toutes
+ les maisons non brûlées ont été pillées.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Termonde</i>.—La ville a été bombardée, mais ce ne sont pas les dégâts
+ causés par les obus qui sont les plus graves: ils n'intéressent que les
+ maisons et les fabriques situées contre la Porte d'Eau, tout près de
+ l'Escaut. Les dommages les plus importants ont été causés par l'incendie
+ intentionnel, allumé le 5 septembre, après la retraite des troupes belges.
+ L'Hôtel de Ville, plusieurs églises, des écoles, presque toutes les
+ usines, l'hôpital et environ 1.300 maisons sont réduits en cendres.
+ On peut encore voir en certains points de quelle manière les troupes
+ allemandes préparaient les maisons pour y mettre plus facilement le feu.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans le faubourg de Saint-Gilles, l'église, la maison communale et 152
+ maisons ont été entièrement détruites par le feu, 250 maisons sont
+ fortement endommagées, dont quelques-unes, peu nombreuses, par le
+ bombardement.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Ypres, Nieuport, Furnes, Dixmude</i>, ont été bombardés par les Allemands.
+ L'église de Dixmude possédait un jubé dont M. Stübben lui-même disait
+ récemment que s'il était anéanti ce serait une perte irréparable (<i>Die
+ Bauwelt</i>, 14 janvier 1915, p. 15). Or ce jubé fameux avait résisté par
+ miracle au bombardement, mais il succomba à la visite que lui firent, à
+ coups de crosse de fusil, les soldats allemands qui prirent la ville (<i>Le
+ Petit Parisien</i>, 17 décembre 1914).
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Dinant</i>.—N'a jamais été bombardé, mais incendié le 23 et le 24 août par
+ les Allemands, qui ne donnèrent même pas de prétexte. La collégiale et
+ plusieurs autres églises sont ou bien détériorées par le feu ou bien
+ brûlées complètement.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'Hôtel de Ville, des écoles et 1.263 maisons sont brûlés. Tout a été
+ pillé. Plus de 700 habitants ont été fusillés.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Malines</i>.—Pas une bombe belge n'a touché la ville, mais quelques-unes
+ sont tombées dans les faubourgs. Malines fut bombardé pour la dernière
+ fois le 27 septembre 1914 par les batteries allemandes établies à
+ Hofstade. Ce qui prouve à tout évidence que le bombardement de Malines a
+ été opéré par les Allemands, et non par les Belges, c'est que partout où
+ l'on peut localiser avec précision le sens du bombardement, par exemple
+ sur la cathédrale de Saint-Rombaut, on constate que les dégâts siègent
+ uniquement du côté du sud et de l'est. Le 27 et le 28 septembre tous les
+ habitants s'enfuirent. A ce moment la place des Bailles de Fer était
+ encore intacte, sauf quelques toits troués par les obus et facilement
+ réparables. Mais entre le 28 septembre et le 10 octobre les Allemands
+ pillèrent à fond toute la ville. En même temps ils mirent le feu à
+ plusieurs quartiers: place des Bailles, rue Léopold, et l'hôtel Busleyden
+ avec ses environs. Il y a à Malines 358 maisons entièrement détruites, 216
+ à moitié détruites, 401 gravement endommagées.
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ On voit donc que, sauf en Flandre occidentale, ce n'est pas le
+ bombardement mais l'incendie volontaire qui a commis le plus de dégâts. M.
+ le conseiller intime supérieur d'architecture, docteur-ingénieur Stübben,
+ se trompe par conséquent. Nous admettons provisoirement qu'il a été induit
+ en erreur, tout comme les 93 intellectuels: ceux-ci assurent en effet que
+ jamais les troupes allemandes n'ont touché à la personne ou aux biens des
+ Belges sans y être forcés par la plus amère nécessité. Il est sans doute
+ convaincu, lui aussi, que c'est sous l'empire de la nécessité que les
+ Allemands ont mis le feu en vingt et un endroits à l'église Saint-Pierre à
+ Louvain, et qu'ils ont fusillé le R.P. Dupierreux, dans la poche duquel on
+ avait trouvé un carnet avec des réflexions simplement désobligeantes pour
+ les Allemands.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Heureusement M. Stübben est venu en Belgique depuis qu'il a écrit sa
+ conférence. Il a visité notamment Louvain où il a eu l'occasion de se
+ renseigner <i>de visu</i>. Il a sans doute été dans d'autres villes ruinées.
+ Aussi pouvons-nous nous attendre à lire prochainement un article où M. le
+ conseiller intime supérieur d'architecture, docteur-ingénieur, reconnaîtra
+ qu'il a été trompé, et où il dira la vérité aux 93.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Soupe</i>, n° 348.)
+</p>
+<p>
+ Du reste, pour permettre à chacun de juger de l'étendue des crimes
+ allemands en Belgique, <i>La Soupe</i> a donné, dans ses nos. 354 et 380, des
+ tableaux qui ont été reproduits par le deuxième volume des Rapports de
+ la Commission d'enquête belge, tableaux donnant pour chaque commune du
+ Brabant le nombre de maisons incendiées, celui des maisons pillées, celui
+ des civils tués et celui des civils envoyés comme prisonniers civils en
+ Allemagne (n° 354); la statistique des maisons incendiées ou démolies des
+ provinces d'Anvers, de Liège et de Namur (n° 380).
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b><i>c) Accusations contre la population civile de Belgique.</i></b>
+</p>
+<p>
+ Il est malheureusement vrai, disent les Allemands, que nous avons dû sévir
+ contre les villes et les villages de Belgique, mais c'est parce que les
+ habitants étaient des francs-tireurs et commettaient contre nos troupes
+ les pires atrocités.
+</p>
+<p>
+ Sur quoi les Allemands basent-ils leurs affirmations? Sur des enquêtes
+ conduites par eux-mêmes. Dans le seul résultat d'enquête publié
+ officiellement, le <i>Livre Blanc</i> qui a paru en mai 1915, ne figurent pour
+ ainsi dire que des témoignages de militaires allemands. Le Livre Blanc a
+ été commenté par <i>La Libre Belgique</i>:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Le «Livre Blanc».</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le Gouvernement de Berlin a enfin livré au jugement du monde contemporain,
+ de la postérité et de l'histoire le fameux <i>Livre Blanc</i> qui doit le
+ justifier des crimes commis par ses armées en Belgique. Nous devons
+ convenir que ce document est remarquable. Il est très fort au moins en ce
+ sens que la mauvaise foi et la maladresse teutonnes y ont réalisé le tour
+ impossible de se surpasser elles-mêmes. Certes, aucun de ceux qui ont
+ appris à connaître la chancellerie de la Wilhelmstrasse n'en attendait
+ dans le cas présent rien d'habile ni d'honnête. L'État-major allemand,
+ ayant à répondre des atrocités commises avec son approbation et par ses
+ ordres, se trouve dans un cas qui n'est pas plus excusable qu'il n'est
+ niable. On savait d'avance que les plumitifs officiels qui ont accepté la
+ mission de blanchir ce nègre n'y épargneraient pas les ressources propres
+ de leur malpropre industrie. Ils ont donné assez de preuves de l'aplomb
+ impudent qui leur permet de contester l'évidence, de dénaturer les faits
+ les plus notoires et d'affirmer, la main sur le coeur, que deux et deux
+ font cinq ou tout au moins quatre et demi. Néanmoins, il y a des bornes
+ à tout, et il y en a notamment à ce qu'il est possible d'affirmer avec
+ quelque chance d'être cru. On pouvait donc s'attendre à voir filtrer,
+ à travers les mensonges et les dénégations cyniques du <i>Livre Blanc</i>,
+ quelques aveux inspirés non point par la probité ou par le remords, mais
+ par la nécessité de garder au moins une ombre de vraisemblance.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il n'y en a pas. Le Gouvernement de Berlin ne se repent de rien, il ne
+ regrette rien, il n'a rien à se reprocher. Il se présente devant le
+ monde civilisé avec le calme de l'innocence ou plutôt avec la tranquille
+ impudeur d'un Canaque. Le maître a voulu que le <i>Livre Blanc</i> ne fût que
+ le commentaire de la célèbre dépêche, où il soulageait les affres de son
+ coeur saignant des inévitables rigueurs qu'il ne lui avait pas été permis
+ de tempérer.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et, pour lui complaire, les scribes de sa chancellerie se sont mis à
+ triturer la vérité, aussi servilement que les généraux auxquels il
+ commande une opération insensée envoient des Polonais ou des Bavarois à la
+ boucherie. Donc il n'y a pas eu d'atrocités allemandes en Belgique. Les
+ troupes de S.M. Impériale et Royale y sont entrées animées des meilleures
+ intentions et pourvues des instructions les plus pacifiques. Si elles y
+ ont un peu pillé, un peu incendié, un peu mitraillé, si elles ont expédié
+ quelques milliers d'habitants en Allemagne ou dans l'autre monde, c'est
+ qu'elles y ont été forcées de se protéger contre des francs-tireurs des
+ deux sexes et de tous les âges, de trois semaines à quatre-vingt-dix ans.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Voilà ce que le <i>Livre Blanc</i> nous révèle, ce que l'Agence Wolff répète et
+ ce que le monde civilisé est prié de croire.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Sérieusement, se promettent-ils en Allemagne qu'il le croira? Nous mettons
+ à part celui qui a commandé la manoeuvre et à qui nulle expérience ne
+ persuadera jamais qu'une idée sortie de sa tête puisse ne pas être
+ géniale. Mais les autres, ceux qui ont encore à compter avec la réalité,
+ avec les faits et avec le sens commun, qu'en pensent-ils, s'ils ont
+ seulement un peu de prévoyance ou de mémoire?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Au fait, nous sommes bien simples de nous demander ce qu'ils en pensent.
+ Cela n'a aucune importance, aucune absolument. Le reste du monde a
+ maintenant son opinion faite par les soins des Teutons eux-mêmes. Venant
+ quelques semaines plus tôt, le <i>Livre Blanc</i> aurait encore pu en imposer
+ à quelques âmes honnêtes, à qui les horreurs imputées aux armées de la
+ «Kultur» paraissaient dépasser toutes les bornes de la vraisemblance.
+ Mais la chancellerie teutonne n'est pas plus expéditive que la stratégie
+ teutonne ne l'aura été pour passer l'Yser. On a plus tôt fait de brûler
+ une ville et de massacrer une population que de trouver une explication
+ congruente de ces exploits. Pendant que les rédacteurs du <i>Livre Blanc</i>
+ s'escrimaient sur ce thème impossible, la «Kultur» des armées de terre et
+ de mer de S.M. Impériale et Royale continuait de faire des siennes. Ses
+ pirates coulaient le <i>Lusitania</i>: l'Amirauté, l'Agence Wolff, toute la
+ presse allemande, tout le peuple allemand, saluaient par des cris de
+ joie féroces la mort de 1.500 victimes innocentes, sans même paraître
+ comprendre, les sots! que, du même coup, ils faisaient la preuve des
+ atrocités commises par leur armée, de la préméditation froide qui les
+ avait préparées et de l'assentiment moral qu'elles avaient rencontré dans
+ la masse de la nation allemande.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Venant là-dessus, le <i>Livre Blanc</i> n'est plus qu'un nouveau trait de la
+ démence furieuse qui entraîne à l'abîme l'empire des Hohenzollern. Soyons
+ sans crainte sur le genre de succès qu'il rencontrera.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pour nous, Belges, c'est assurément une épreuve cruelle que d'assister
+ garrottés et bâillonnés aux simagrées hypocrites de l'ennemi, qui profite
+ de son omnipotence d'un jour pour chercher à déshonorer notre malheureuse
+ patrie après l'avoir dévastée, ruinée et ensanglantée. Mais cette épreuve
+ est aussi de celles dont il faut savoir tirer profit. Et volontiers nous
+ dirions à nos compatriotes: lisez, faites lire et répandez le <i>Livre
+ Blanc</i>. Il n'y a pas de meilleur moyen pour propager et enraciner partout
+ le mépris de la domination que nous subissons. Il y a encore chez nous des
+ esprits timides ou accessibles à la suggestion qui croient les nouvelles
+ allemandes, qui s'effraient des affiches allemandes et qui prennent au
+ sérieux les communiqués allemands. Rien ne les en guérira mieux que la
+ lecture de ce <i>factum</i> qui, pour toutes les consciences belges, sue le
+ mensonge par toutes les lignes. Et si, au début au moins, l'organisation
+ de nos ennemis a pu nous donner une inquiétante impression de leur force,
+ le <i>Livre Blanc</i> nous donnera à toutes les pages la preuve de leur
+ perfidie et celle de leur stupidité.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ C'est faire oeuvre de patriotisme que de coopérer largement à la diffusion
+ de cette preuve.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 31, juin 1915, p. 2, col. 2.)
+</p>
+<p>
+ Au printemps de 1916 a paru en Belgique un livre clandestin: <i>L'Armée
+ allemande à Louvain et le</i> Livre Blanc <i>-Traduction et réfutation de la
+ partie du</i> Livre Blanc <i>relative au sac de Louvain</i> <a href="#note-58"><small><sup>58</sup></small></a>. Cet ouvrage
+ reprend une à une toutes les dépositions et les réfute en les opposant les
+ unes aux autres ou en montrant leur contradiction avec des faits que le
+ premier venu peut constater à Louvain (<a href="#PL09">pl. IX</a>).
+</p>
+<a name="note-58"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>58</u></sup> [ Ce volume va être réimprimé par les soins du Gouvernement
+ belge.]
+</p>
+<p>
+ Le <i>Livre Blanc</i> ne reproduit guère, disions-nous, que des dépositions
+ allemandes. Pourtant l'autorité occupante fait aussi en Belgique des
+ enquêtes où des Belges sont entendus. Comment fonctionnent ces enquêtes,
+ quelques articles clandestins nous le diront:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Comment ils font les enquêtes.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le journal catholique hollandais, <i>De Tijd</i>, rapporte que le cardinal
+ Mercier avait demandé, dans le courant de janvier, qu'une enquête
+ officielle impartiale fût ouverte sur l'accusation formulée contre des
+ prêtres d'avoir tiré contre les Allemands. Une commission d'officiers
+ a interrogé les Flamands et les Wallons au sujet des actes des
+ francs-tireurs; elle a dressé les procès-verbaux de dépositions en
+ allemand, alors que les témoins ne connaissent pas un traître mot de cette
+ langue, et a obligé ces derniers à les signer.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mgr Ladeuze, principal de l'École supérieure de Louvain, interrogé sur le
+ point de savoir si des femmes avaient été maltraitées à Louvain, répondit
+ que dans les faubourgs il avait été témoin d'actes de violences commis par
+ des soldats. On l'arrêta aussitôt: «Vous sortez de la question, il s'agit
+ de Louvain et pas des faubourgs.» Et la réponse de Mgr Ladeuze ne fut pas
+ portée au procès-verbal.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Poursuivant, Mgr Ladeuze déclara:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —De ma maison, le jour de la destruction de Louvain, je vis deux soldats
+ qui faisaient feu contre l'Institut Arenberg.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Avez-vous réellement vu?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —J'ai vu de mes yeux et j'avais à mes côtés un de mes adjoints.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Eh bien, dit un officier, membre de la commission, cela n'avait aucune
+ importance.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et l'incident ne figure pas dans la déposition.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 17, avril 1915, p. 3, col. 1.)
+</p>
+<p CLASS=stc>
+ <b>Il y a des juges à Berlin!!!</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les feuilles à la solde de l'Agence Wolff nous apprennent que le
+ Gouvernement impérial publiera prochainement un <i>Livre Blanc</i> sur les
+ affaires de Louvain, Malines, Dinant et autres lieux, qui ont spécialement
+ joui des lumières enflammantes de la «Kultur» teutonne. L'Agence Wolff ne
+ dit pas encore aujourd'hui, mais elle dira demain que ce <i>Livre Blanc</i> est
+ tout ce que l'on aura jamais pu écrire de plus impartial, de plus sincère,
+ de plus objectif, de plus consciencieux et de plus irréfutable. Nous
+ n'avons pas besoin d'en avoir lu une seule ligne pour annoncer que ce
+ livre nous montrera quelque chose de plus blanc que sa couverture: ce sera
+ l'âme candide et innocente de ces bons Teutons faussement accusés d'avoir
+ mis en Belgique tant de villes et de villages dans l'état où on les voit
+ aujourd'hui, et d'y avoir supprimé tant d'habitants qu'on n'en voit
+ plus. Erreur, mensonge et calomnie! Tout ce qu'on en a dit est de pure
+ invention: le <i>Livre Blanc</i> le prouve et l'Agence Wolff répétera aux
+ quatre vents du ciel que la preuve est aussi décisive que les victoires de
+ l'armée allemande en Flandre, et particulièrement à l'Yser, d'après les
+ bulletins du grand État-major. Sur le papier cela va toujours et, comme
+ dit le proverbe: quand on prend du galon, on n'en saurait trop prendre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ En attendant qu'il nous soit donné de contempler la «Kultur» allemande
+ dans sa robe d'innocence en papier blanc, voici un petit exemple de la
+ simplicité ingénue avec laquelle procèdent les enquêteurs qui opèrent pour
+ la chancellerie impériale (département des mensonges internationaux).
+ Quand le moment sera venu, on mettra les noms propres à cette histoire.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Durant la première période de l'invasion, les habitants du village de X...
+ sont emmenés par les gens de la «Kultur» sur le territoire de la commune
+ de Z... où ils sont fusillés. Ce fait-divers ayant attiré l'attention des
+ indiscrets, les préposés au blanchissage de la «Kultur» se transportent
+ sur les lieux illustrés par les soldats de ladite «Kultur». Enquête,
+ interrogatoire des témoins, procès-verbal, le tout se passe dans les
+ formes protocolaires, avec une correction impeccable. Les survivants du
+ drame prêtent serment, parlent suivant leur conscience et signent leurs
+ dépositions. La «Kultur» sort de là blanche comme neige. Au bourgmestre de
+ X..., les enquêteurs demandent d'attester que personne n'a été fusillé sur
+ le territoire de sa commune: la chose est vraie et le mayeur de X... est
+ forcé d'en convenir. On ne lui pose pas d'autre question et le brave homme
+ n'a pas l'occasion d'ajouter que ses administrés emmenés à Z... n'en
+ sont jamais revenus et pour cause. Personne n'a été fusillé à X Et d'un!
+ Maintenant c'est le tour du bourgmestre de Z... «Quelqu'un de Z... a-t-il
+ été fusillé?—Personne.» Il n'y a rien à redire, c'est l'exacte vérité.
+ L'interrogatoire s'arrête là, le procès-verbal <i>idem</i>, et la «Kultur»,
+ lavée à blanc, réapparaît reluisante et immaculée.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il y avait autrefois des juges à Berlin; il n'y en a plus. Il n'y reste
+ que des robins dignes de la cause qu'ils croient servir. La chancellerie
+ impériale et l'Agence Wolff ont les pourvoyeurs qui leur conviennent. Mais
+ il reste dans le monde des gens qui savent lire et ceux que le <i>Livre
+ Blanc</i> aura un moment égarés ouvriront de grands yeux quand on pourra le
+ leur commenter.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 24, mai 1915, p. l, col. 2.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Ce que le «Livre Blanc» ne dira pas ou ce que les journaux muselés ne
+ publieront pas.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Après la déposition du journaliste américain Fox, innocentant les
+ Allemands, voici des témoignages de Belges. Faut-il croire que, pris
+ de remords au souvenir des 526 civils massacrés le 22 août à Tamines,
+ —uniquement pour venger la mort d'un grand nombre des leurs fauchés dans
+ ce village par les mitrailleuses françaises <a href="#note-59"><small><sup>59</sup></small></a>,—les <i>Gott mit uns</i> ont
+ tenu à se laver, devant l'Europe civilisée, de ce forfait particulièrement
+ odieux?
+</p>
+<a name="note-59"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>59</u></sup> [ On sait que les soldats allemands hésitèrent à tirer sur les
+ malheureux civils, qu'ils savaient innocents. Mais l'officier, après les
+ avoir sévèrement admonestés, manoeuvra lui-même la mitrailleuse. A la
+ conclusion de la paix, les Alliés se feront livrer ce chef de bandits,
+ dont le nom est connu.]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Toujours est-il qu'à Tamines ils circulent de maison en maison à l'effet
+ de recueillir des témoignages à décharge. Le revolver sous le nez les
+ Taminiens sont priés de signer un papier comme quoi ce sont les Français
+ qui ont mitraillé leurs concitoyens. A Jemappes, ils ont déjà usé d'un
+ procédé analogue, en vue de faire déclarer par les habitants que c'étaient
+ les Anglais qui ont brûlé leurs maisons.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le revolver est persuasif de sa nature. Il l'emporte de beaucoup sur toute
+ figure de rhétorique. Si Quintilien l'avait connu, il l'aurait placé au
+ premier rang des moyens oratoires. Les Prussiens, gens avisés, se sont
+ révélés supérieurs à Quintilien. Évidemment, un témoignage obtenu par
+ cet engin n'a qu'une valeur relative; mais les Boches ne sont pas si
+ regardants. Ils envoient donc leurs procès-verbaux d'enquête au revolver,
+ <i>Comptoir du mensonge</i>, Wilhelmstrasse, à Berlin.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Là, le maître en truquage, Herr Otto Hammann, procède au dépouillement
+ et expédie à ses reptiles et aux nations neutres des communiqués dans ce
+ genre-ci:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Entre autres crimes dont les Belges accusent notre brave armée, nous
+ citerons les mitraillades de Tamines et les incendies de Jemappes. Or,
+ ces atrocités sont le fait des Français, d'une part, et des Anglais,
+ de l'autre. Témoins les attestations suivantes, émanant de personnes
+ honorables de ces deux localités, recueillies sous la foi du serment,
+ qui vengent une fois de plus nos soldats des légendes calomnieuses
+ (<i>verleumderische Märchen</i>), comme dit le Freiherr von Bissing, répandues
+ sur leur compte. Nous tenons ces signatures à la disposition de quiconque
+ voudra les contrôler, car nous, hommes de la «Kultur», nous agissons au
+ grand soleil.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ah! Mgr Mercier avait bien raison de dire: Refusez toute estime à ces
+ gens-là.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 25, mai 1915, p. 4, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ Aucune des dépositions relatées ci-dessus n'a été publiée, que nous
+ sachions. Par contre, en voici deux qui ont été reproduites par nos
+ ennemis.
+</p>
+<p>
+ Dans le n° 2 des feuillets de propagande émanant du <i>Bureau des deutschen
+ Handelstages</i> (voir p. 43) figurent les lignes suivantes reproduites par
+ <i>La Soupe</i> dans son n° 303, qui est consacré à la propagande allemande en
+ Belgique:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>La propagande allemande en Belgique.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Louvain.</i>—Un télégramme du Gouvernement belge au Gouvernement anglais
+ s'exprime en ces termes: «Un corps d'armée allemand s'est retiré en fuite
+ sur Louvain. La garnison allemande de cette dernière ville, incertaine sur
+ cette affluence de fuyards, les a pris pour des Belges et a ouvert le
+ feu sur ses propres compatriotes. Mais afin de pallier leur erreur,
+ les troupes de la garnison ont prétendu que la fusillade ainsi engagée
+ provenait du fait des habitants.» Un récit aussi insensé ne saurait
+ trouver accueil auprès de toute personne impartiale. La vérité est que les
+ autorités belges avaient organisé le soulèvement populaire, installé des
+ dépôts d'armes, chaque fusil portant le nom de l'habitant auquel il était
+ destiné. Louvain s'était rendu, la population semblait garder une attitude
+ paisible. Elle fit concorder une attaque criminelle dans les rues avec une
+ sortie de la garnison d'Anvers. De toutes les fenêtres, de tous les toits,
+ la fusillade fut engagée, même avec des mitrailleuses que servaient
+ des étudiants. Il fallut vingt-quatre heures avant que le feu ne fût
+ complètement éteint.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Témoignage des Pères dominicains belges (<i>Kölnische Volkszeitung</i>):
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Dans l'après-midi du 25 août, à 5 heures, arrivèrent de nouvelles troupes
+ allemandes, qui furent logées dans la ville comme les précédentes,
+ lesquelles avaient quitté Louvain. Bientôt après, le bruit circula que les
+ Anglais et les Français marchaient sur la ville de deux côtés. On entendit
+ en même temps une canonnade et une fusillade. Quelques coups de feu isolés
+ furent déjà tirés des maisons sur les soldats, et en conséquence, ceux-ci
+ se trouvaient rassemblés sous les armes à 7h 30 du soir. Les citoyens
+ commencèrent alors à tirer en grand nombre des maisons sur les Allemands.
+ Ceux-ci ripostèrent par une fusillade et le feu des mitrailleuses. Le
+ combat se prolongea toute la nuit. Déjà des maisons étaient en flammes,
+ principalement dans la rue de la gare. Chaque individu se montrant à la
+ fenêtre servait immédiatement de cible aux coups de feu. On se saisit de
+ nouveau des otages pour les conduire à l'Hôtel de Ville. Parmi eux se
+ trouvaient Mgr Coenraets, vice-recteur de l'Université, le sous-prieur des
+ Dominicains et encore deux prêtres. De l'Hôtel de Ville, ces otages furent
+ conduits sous escorte par les rues de la ville, afin d'exhorter les
+ habitants au calme, par des discours en français et en flamand, aux
+ différents carrefours. Cela dura jusqu'à 4 heures du matin, et pendant ce
+ temps le feu continua à être dirigé des maisons. Les soldats y répondaient
+ et les incendies augmentèrent. Le mercredi à midi, les otages furent
+ conduits de nouveau par les rues, annonçant dans les deux langues qu'ils
+ allaient être eux-mêmes fusillés, si la résistance ne cessait pas. Vains
+ efforts, le feu ne fut même pas interrompu pendant cette promenade, et
+ même on tira sur les soldats qui accompagnaient les otages, ainsi que sur
+ le médecin. Ces scènes honteuses se prolongèrent pendant toute la nuit
+ jusqu'au jeudi.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le magnifique Hôtel de Ville fut épargné par les troupes allemandes; de
+ même, dans la mesure du possible, l'église Saint-Pierre, bien qu'on y
+ eût trouvé un dépôt d'armes. Seule, la toiture de cette église a été
+ endommagée. Th. Wolff écrit dans le <i>Berliner Tageblatt</i>: «Impossible de
+ garantir une sûreté complète, si l'autel de Van Dyck sert à cacher des
+ assassins.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Soupe</i>, n° 303.)
+</p>
+<p>
+ L'autre témoignage publié se rapporte également à Louvain. Nous l'avons
+ connu par une brochure de propagande: <i>Die Wahrheit über den Krieg (La
+ Vérité au sujet de la guerre)</i>. La soi-disant déclaration de Mgr Coenraets
+ a été reproduite par <i>La Soupe</i>, qui y a ajouté le démenti formel de
+ l'intéressé:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>La sincérité allemande.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les Allemands ont fait grand bruit autour d'une prétendue déposition faite
+ par Mgr Coenraets, vice-recteur de l'Université de Louvain, qui fut otage
+ à Louvain.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Voici le récit que lui attribuent les Allemands. Il est traduit de <i>Die
+ Wahrheit über den Krieg (La Vérité au sujet de la guerre)</i> (E.S. Mittler
+ und Sohn, Berlin, 1914. 2e édition, 20 sept. 1914, p. 66).
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Quand j'entrai en fonctions le 25 août, l'après-midi, on commença à tirer
+ formidablement sur les troupes allemandes. Ce n'étaient pas des troupes
+ régulières qui tiraient puisqu'il n'y avait plus de soldats belges à
+ Louvain.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Comme nous étions perplexes et effrayés dans la chambre, un officier
+ supérieur allemand entra, nous déclarant qu'une conjuration avait dû être
+ préparée. Quand vers le soir le tir cessa, nous nous promenâmes rue de la
+ Station pour recommander le calme aux habitants. Le père Dillon parla en
+ flamand, le sénateur Orban de Xivry en français. Nous retournâmes alors à
+ l'Hôtel de Ville et allâmes nous coucher.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Le lendemain matin on nous conduisit à la gare pour nous loger dans des
+ wagons de chemin de fer. Dans la salle d'attente les officiers allemands
+ préparaient une proclamation qui devait être lue en ville; voici ce
+ qu'elle disait:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Nous avons de vous des otages. Si un seul coup est encore tiré, nous «les
+ fusillons. La ville sera punie et nous exigerons une contribution de «20
+ millions de francs.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Nous avons parcouru la ville avec cette proclamation. Le père Dillon l'a
+ lue quarante à cinquante fois; à côté de nous deux officiers tenaient leur
+ revolver sur nous, prêts à tirer. Vingt fantassins allemands suivaient,
+ des soeurs de charité se joignirent au cortège.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Des femmes, des enfants, des hommes pleuraient autour de nous, levant les
+ bras et criant qu'ils feraient tout pour nous sauver de la mort. Pendant
+ que nous lisions la proclamation au coin de la rue Frédéric Lints des
+ coups furent de nouveau tirés sur les Allemands. Nous avons ainsi parcouru
+ les rues pendant cinq heures en lisant la proclamation,
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Puis je demandai de pouvoir aller à la maison, le temps de mes fonctions
+ étant écoulé. Un médecin-major allemand, le Dr Berghausen, de Cologne,
+ s'offrit généreusement à me reconduire. C'est à lui que je dois la vie.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Nous étions déjà arrivés rue Léopold, quand un coup éclata de la rue
+ Marché-aux-Grains. Aussitôt des soldats allemands s'apprêtent de l'autre
+ côté à tirer sur moi. Mon compagnon se précipite devant moi, me couvre de
+ son corps, et je suis sauvé.»
+</p>
+<p style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: center;">
+ <b>UN DÉMENTI DE Mgr COENRAETS</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>La Métropole</i> (paraissant à Londres) du 8 avril 1915:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il est bon que nous mettions sous les yeux de nos lecteurs la lettre que
+ le vice-recteur de l'Université de Louvain a adressée au <i>Tijd</i> en réponse
+ à l'accusation allemande au sujet de prétendus francs-tireurs:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Je vous autorise à publier ce qui suit: Jamais je n'ai fait un récit à
+ la <i>Rheinisch-Westfülische Zeitung</i>; on ne me l'a jamais demandé; je n'ai
+ jamais vu aucun reporter de ce journal et—faut-il l'ajouter?—je n'ai
+ jamais rien dit de ce qu'on ose écrire dans cette feuille.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Il y a quelques mois, d'autres journaux ont publié des informations de ce
+ genre. J'ai fait alors insérer dans des journaux belges et hollandais le
+ démenti suivant:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Des journaux induisent leurs lecteurs en erreur en disant que, suivant
+ mon témoignage, des civils de Louvain auraient tiré sur des soldats
+ allemands. Vous me permettrez à ce propos de déclarer publiquement et
+ avec énergie par la présente que j'ignore totalement de qui venaient les
+ premiers coups de feu, que j'entendis de loin seulement et qui n'étaient
+ certainement pas dirigés sur les soldats qui m'accompagnaient. Je n'ai
+ aucune connaissance d'un seul coup de fusil tiré par un seul civil de
+ Louvain.»<br><br>
+
+ (s) E. COENRAETS,<br>
+ <i>Vice-Recteur</i>.<br><br>
+
+ (<i>La Soupe</i>, n° 287.)
+</p>
+<p>
+ A côté des enquêtes officielles, il y a eu en Belgique des instructions
+ ouvertes par des délégués ecclésiastiques. Les deux plus connues ont été
+ faites par l'Association de prêtres rhénans, <i>Pax</i> et par l'Association
+ sacerdotale de Vienne. M. Julius Bachem, directeur du principal journal
+ catholique de l'ouest de l'Allemagne, <i>Kölnische Volkszeitung</i>, exposa le
+ résultat de l'enquête <i>Pax</i> dans un travail sur la situation religieuse en
+ Belgique. Voici le début d'un article de <i>La Libre Belgique:</i>
+</p>
+<p>
+ <b>Lettre ouverte à quelques «Kulturés».</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vous vous êtes ingéniés, Messieurs de la «Kultur», à condenser dans le
+ tome d'avril de la <i>Süddeutsche Monatshefte</i>, tout ce qu'en deux cents
+ pages on peut mettre d'inexactitudes, de mensonges et d'injures au sujet
+ de la Belgique et des Belges. Permettez-nous cependant de trouver dans ce
+ fumier une perle: l'aveu de Herr Doctor Julius Bachem de Cologne. Vous
+ démontrez longuement, Herr Doctor (p. 31 et suiv.), qu'il n'y a jamais eu
+ de francs-tireurs parmi les prêtres belges, contrairement aux affirmations
+ des journaux officieux comme la <i>Frankfurter Zeitung</i>. Vous concluez
+ (p. 36) que toutes les accusations répandues «sont absolument fausses,
+ produites par une imagination en délire». Ainsi donc, Herr Doctor, votre
+ <i>Kaiser mentait</i>, quand il écrivait au président Wilson cette lettre,
+ monument de cynisme impérial, qui affirmait que «les femmes, enfants et
+ prêtres» massacraient ses soldats. Vous ne démentez qu'en ce qui concerne
+ le clergé, mais convenez, Herr Doctor, que les pauvres innocents qui
+ s'appellent Marcel Bovy (âgé de cinq ans), Edmond Gustin (trois ans),
+ Joseph Dupont (huit ans), Félix Fivet (trois semaines), Claire Stuvay
+ (deux ans et demi), Jean Rodrigue (six mois), etc., et qui figurent sur
+ la liste officielle, établie sous le contrôle allemand, des 594 Dinantais
+ massacrés,—avouez que ces petits martyrs ne pouvaient être des
+ francs-tireurs. Sans doute, Herr Doctor (p. 33), «la masse entière du
+ peuple belge est animée de sentiments peu amicaux pour l'Allemagne»; sans
+ doute (p. 37), «la haine pour les Allemands domine tout». Mais vous vous
+ trompez grossièrement en ajoutant que ces sentiments changeront avec
+ le temps. Non, sept millions de fois non! Ayant semé la haine, vous
+ récolterez la haine—une haine vigoureuse qui ne désarmera jamais, parce
+ qu'elle ne procède pas seulement de l'amour des siens, mais aussi du
+ mépris brûlant que tout honnête homme doit éprouver pour votre race de
+ bandits, dont le chef, vous le démontrez admirablement, Herr Doctor Julius
+ Bachem, non content d'assassiner, se fait un piédestal des cadavres de
+ ses victimes pour mieux les insulter...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 26, juin
+ 1915, p. 4, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ Au sujet de l'enquête ouverte par l'Association sacerdotale de Vienne, <i>La
+ Libre Belgique</i> reproduit en son n° 51 (novembre 1915) les conclusions
+ du rapport bien connu du T.R.M. Aloijsius van den Bergh, Hollandais
+ d'origine, mais naturalisé autrichien <a href="#note-60"><small><sup>60</sup></small></a>.
+</p>
+<a name="note-60"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>60</u></sup> [ Voir <i>Cahiers documentaires</i>, 31, 32, 35, 36.]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous avons dit plus haut un mot d'une enquête dont les résultats ont fait
+ l'objet du livre intitulé <i>La Presse allemande et le Catholicisme</i> (p.
+ 39). Une autre enquête, par des Alliés de la Belgique, fut faite à Londres
+ sous la présidence du vicomte Bryce. Les autorités allemandes récusent
+ naturellement ses témoignages.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Les audaces du chancelier.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans son dernier discours au Reichstag, M. von Bethmann-Hollweg a osé
+ parler en ces termes des atrocités commises en août et en septembre 1914 à
+ Louvain, Dinant, Andenne, Tamines. Aerschot, etc., par les soldats et les
+ officiers de la «Kultur»:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Le Gouvernement britannique ose publier un document contenant des
+ dépositions de témoins, dont il ne fournit pas les noms, relativement <i>aux
+ prétendues cruautés</i> commises en Belgique, <i>cruautés si monstrueuses qu'il
+ n'y a que des cerveaux de fous qui puissent y ajouter foi.</i>» Le plus
+ éminent des hommes d'Etat modernes, d'après le professeur berlinois
+ Lasson, a encore effrontément menti en prononçant les paroles ci-dessus.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Comme chef du service administratif politique de l'Empire, il a eu
+ certainement connaissance des enquêtes faites par les Allemands eux-mêmes
+ en Belgique, depuis que les faits odieux reprochés aux Allemands se sont
+ passés. Entre autres enquêtes, il y en eut une, faite en novembre 1914,
+ sur les lieux à Louvain, par M. von Bissing lui-même, et où le gouverneur
+ général de Belgique fut piloté longuement par le professeur Nerinckx, le
+ dévoué faisant fonction de bourgmestre louvaniste.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Des témoins nombreux ont assisté à distance aux pourparlers de M. von
+ Bissing et de M. Nerinckx, et ont pu voir que le gouverneur temporaire de
+ la Belgique ne paraissait nullement fier des agissements des détracteurs
+ de la cité universitaire.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ D'autres personnages importants ont également passé par Louvain depuis dix
+ mois. Le chancelier n'a pu ignorer l'impression qu'ils ont ressentie et
+ les rapports qu'ils ont faits de leur visite. Il doit donc être bien
+ convaincu de la réalité des horreurs commises par l'armée envahissante;
+ elles dépassent, en effet, ce que peut concevoir un cerveau bien
+ équilibré. Sous ce rapport, M. von Bethmann n'a pas exagéré la vérité.
+ Mais il nie ces horreurs dans l'intérêt de la Grande Allemagne. Comme
+ il l'a proclamé lui-même, au 4 août 1914, dans une séance à jamais
+ historique: «Nécessité ne connaît pas de loi. Quand on lutte pour un bien
+ suprême, <i>on s'arrange comme on peut</i>.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ M. le chancelier reste fidèle à ses principes. Cela lui est très facile,
+ puisque ces principes sont d'une élasticité vraiment idéale. Ils sont
+ l'élasticité même.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ HELBÉ.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 29, juin 1915, p. 1, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ Résumons. Les témoignages belges produits devant les commissions
+ allemandes officielles sont soit écartés, soit falsifiés; les témoignages
+ produits devant des commissions non officielles, allemandes ou
+ autrichiennes, sont passés sous silence par l'autorité; les témoignages
+ recueillis par les Alliés sont déclarés apocryphes. Que nous restait-il à
+ faire? Provoquer une enquête dont les résultats ne pussent être révoqués
+ par personne, c'est-à-dire une enquête poursuivie contradictoirement par
+ des Allemands et par des Belges, en nombre égal, sous la présidence d'un
+ neutre; elle a été offerte une dizaine de fois à l'Allemagne; en dernier
+ lieu, en mars 1916, par l'auteur de ce livre, s'adressant aux 93
+ signataires de l'<i>Appel aux Intellectuels</i>. Le refus opposé par les
+ Allemands à un examen loyal et impartial des crimes commis en Belgique, en
+ dit long sur leur sincérité. N'insistons pas.
+</p>
+<p>
+ Non contents de s'esquiver courageusement chaque fois qu'on leur propose
+ une enquête honnête, ils continuent à lancer sans répit leurs accusations
+ contre notre population civile. En voici encore deux exemples.
+</p>
+<p>
+ D'abord un articulet de <i>L'Ami de l'Ordre</i>, commenté par <i>L'Echo belge</i>:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On peut lire dans un journal imprimé en Belgique la petite infamie que
+ voici:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Henri Collin, cocher à Givet, a participé aux combats près de Givet
+ en qualité de franc-tireur. Il a fait le coup de feu sur les soldats
+ allemands au moyen d'un fusil militaire français. Le tribunal l'a condamné
+ à cinq ans de travaux forcés.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A cela, deux mots de réponse: si, vraiment, Henri Collin avait tiré sur
+ des soldats allemands, le tribunal l'eût condamné à mort. Il y a eu des
+ précédents. Il n'y a pas d'exemple, dans les annales judiciaires en
+ Belgique, depuis l'Invasion, d'une telle générosité dans l'application
+ d'une peine. Cinq ans de prison pour avoir tiré sur des soldats boches,
+ c'est pour rien, quand on sait la sévérité de nos ennemis pour ce genre
+ de délit. On voit par là, cependant, que les Teutons essaient toujours
+ d'accréditer la légende des «frank-tireurs». Seulement, ça ne prend pas.
+ Nous savons à quoi nous en tenir...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>L'Écho belge</i>, 17 février 1916, p. 1, col. 5.)
+</p>
+<p>
+ Puis un article de <i>Libre Belgique:</i>
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Un écrivain averti et consciencieux.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On sait que les notabilités catholiques d'Allemagne ont chargé le
+ professeur Rosenberg de Paderborn, de répondre au livre français: <i>La
+ Guerre allemande et le Catholicisme</i>, de Mgr Baudrillart, qui a attaqué
+ «méchamment et injustement» l'Allemagne et son armée.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'écrivain allemand, qualifié par ses compatriotes d'«homme qui a mis au
+ service de la vérité une conscience scrupuleuse et la stricte observation
+ des règles scientifiques», s'appuie—avec la plus naïve bonne foi—sur une
+ série de rapports «officiels» mensongers et de dépositions sous serment,
+ où le ridicule le dispute à la fausseté. Le digne homme part de cette idée
+ que «le Gouvernement belge a organisé la guerre des francs-tireurs». C'est
+ le <i>leitmotiv</i> de sa «Réponse». Cela suffit pour nous fixer sur la valeur
+ de cet écrit. Il admet comme article de foi cette affirmation du
+ ministre des Affaires étrangères de Berlin, à savoir que «sur les lignes
+ principales de la marche en avant des Allemands, <i>la population civile de
+ toutes les classes, de tout âge et de tout sexe a pris part à la lutte
+ avec la plus grande fureur et le plus grand acharnement</i>» (p. 70).
+ Accepter tout cela sans la moindre défiance, et tabler là-dessus, c'est ce
+ que les Allemands appellent «mettre au service de la vérité une conscience
+ scrupuleuse et la stricte observation des règles scientifiques». Faut-il
+ rire ou pleurer?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans des lettres supérieurement écrites, S. Ém. le Cardinal de Malines
+ et les évêques de Liège, Namur et Tournai ont mis à néant ces calomnies
+ tudesques et vengé l'honneur du nom belge; Néanmoins, nous voulons donner
+ ci-après un spécimen de la documentation du docte et consciencieux
+ professeur Rosenberg.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Un maréchal des logis allemand dépose que le 25 août 1914 il fut, étant
+ blessé, transporté au couvent de Champion. «A la pointe du jour, dit-il,
+ dans une maison juste en face de l'entrée principale du couvent et habitée
+ par un ecclésiastique, nous trouvâmes environ quarante caisses de dynamite
+ et près de trente caisses de cartouches de fusil.» (Ceci pour prouver la
+ participation du clergé belge à la guerre des francs-tireurs [p. 66].)
+ Le témoin ajoute: «J'ai assisté moi-même à la constatation, par un
+ artificier, du nombre et du contenu de ces pièces.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans une note très étendue que Mgr. Heylen a remise, il y a quelques
+ semaines, à S. Exc. von Bissing (et que Son Excellence cachera
+ soigneusement), il réfute toutes les accusations se rapportant à son
+ diocèse (Champion relève de Namur):
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Sur quoi reposent les accusations relatives à Champion? écrit l'évêque.
+ Sur l'affirmation du sergent Evers, du feldwebel Schulze et de quelques
+ grenadiers. Elles remplissent deux pages du <i>Livre Blanc</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Si, au lieu d'accepter naïvement ces puérilités, le général allemand
+ avait ordonné une enquête, il aurait découvert que ces prétendues caisses
+ <i>de</i> dynamite n'étaient que des caisses <i>à</i> dynamite, vides, que le génie
+ belge avait abandonnées en plein air contre la façade de l'aumônerie, où
+ il avait établi un bureau<a href="#note-61"><small><sup>61</sup></small></a>. Ces caisses avaient été manipulées par les
+ Allemands dès le dimanche (23 août). Et c'est le mardi seulement qu'on
+ s'en émeut, au cours de la fusillade.
+</p>
+<a name="note-61"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>61</u></sup> [ Il faut pardonner aux Teutons, qui ignorent les finesses de
+ la langue, de confondre le sens des prépositions <i>de</i> et <i>à</i>: <i>boîte de
+ sardines</i> et <i>boîtes à sardines</i>; <i>tasse de thé</i> et <i>tasse à thé</i>. etc.
+ Pas toujours cependant, car le plus épais d'entre eux sait parfaitement
+ distinguer entre bouteille de champagne et bouteille à champagne, entre
+ boîte de saucissons et boîte à saucissons, etc.]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Quant aux caisses de cartouches, elles avaient été de même abandonnées
+ par l'armée belge, non pas dans la maison de l'aumônier,—comme le dit le
+ véridique témoin boche,—mais dans une habitation fort éloignée.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pas de commentaires, n'est-ce pas?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cet exemple, ajouté à celui plus typique encore, que tous nos lecteurs
+ auront remarqué dans l'annexe de la lettre des évêques, au sujet
+ des attentats sur les religieuses, donne une idée de la «conscience
+ scrupuleuse» de M. Rosenberg et de la valeur des «règles scientifiques»
+ qu'il a «strictement» observées!<br><br>
+
+ MASTIX.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 62, février 1916, p. 3, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ On pourrait aligner indéfiniment les actes de mauvaise foi des Allemands
+ en matière d'enquête; montrer que jamais une instruction faite par eux n'a
+ été publiée sans avoir subi d'abord une falsification soignée, et qu'ils
+ ont repoussé indistinctement toutes les enquêtes bilatérales qui leur
+ étaient proposées. Mais à quoi bon? Les nations civilisées savent à quoi
+ s'en tenir sur les francs-tireurs. Si même, au moment de l'invasion de
+ la Belgique, elles avaient peut-être quelques doutes sur la conduite des
+ Belges, elles ont dû être édifiées quand les Allemands, en novembre 1916,
+ essayèrent de justifier exactement de la même manière les atrocités
+ commises contre les Roumains (voir <i>Norddeutsche Allgemeine Zeitung</i>, 19
+ novembre 1916, 2e édition). On se rappellera aussi que l'Allemagne traite
+ de francs-tireurs les navires marchands qui tentent de résister à ses
+ sous-marins, et que c'est sous ce prétexte que le capitaine Fryatt a été
+ fusillé. D'ailleurs, lors des premiers raids aériens sur l'Angleterre, nos
+ ennemis se sont plaints véhémentement de ce que des coups de fusil eussent
+ été tirés contre les zeppelins.
+</p>
+<p>
+ Il y a là une conception pour le moins abusive qui doit disparaître du
+ droit des gens: celle du caractère sacré de l'armée et de ses membres.
+ Comment! parce qu'un navire ou un ballon fait partie des forces
+ militaires, il devient par cela même inviolable, et quelques horreurs
+ qu'il plaise à son équipage de commettre, aucun civil, même directement
+ attaqué, ne peut lui résister? Nous avons vu en Belgique ce qui arrive,
+ quand un non-militaire a la témérité de s'opposer à une brute revêtue d'un
+ uniforme. Les lignes suivantes sont extraites de L.-H. GRONDIJS, <i>Les
+ Allemands en Belgique: Louvain et Aerschot</i>, page 35 (Berger-Levrault,
+ éditeurs, 1915):
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le village de Linden a été incendié parce qu'un habitant a tué un soldat
+ allemand. Celui-ci, en compagnie d'un autre, avait violé une jeune fille,
+ après avoir attaché ses parents à des chaises. Le père se dégagea de ses
+ liens et tua l'un des agresseurs. Les officiers allemands ordonnèrent de
+ mettre le feu aux maisons, et les parents de la jeune fille, de nouveau
+ attachés à des meubles, périrent dans les flammes.....
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les articles de M. Grondijs ont paru d'abord dans le <i>Nieuwe
+ Rotterdamsche Courant</i>. Nous avions lu à Bruxelles le récit ci-dessus
+ dans le numéro du soir du 7 septembre 1914, vendu avec l'autorisation de
+ la censure allemande.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b><i>d) Nécessité de l'intimidation.</i></b>
+</p>
+<p>
+ «Ne valait-il pas mieux, disent encore les Allemands, terroriser les
+ Belges tout au début de la guerre? Nous leur avons montré, par quelques
+ échantillons de notre savoir-faire, à quoi ils s'exposeraient s'ils nous
+ attaquaient, et nous leur avons épargné ainsi de plus grands malheurs.
+ Bref, c'est pour leur bien que nous les avons massacrés et que nous avons
+ fait flamber leurs villes et leurs villages.» Nos journaux clandestins
+ ont fait mieux que de discuter ces déclarations: il leur a suffi de les
+ reproduire textuellement pour en faire toucher toute l'horreur. <i>La
+ Soupe</i>, dans son n° 213, et <i>Le Belge</i>, dans ses no 2 et 3, ont publié
+ la traduction française de l'article de M. Walter Bloem dans <i>Kölnische
+ Zeitung</i> du 10 juin 1915<a href="#note-62"><small><sup>62</sup></small></a>. C'est un article qui deviendra classique
+ comme un exemple frappant d'une déformation professionnelle conduisant à
+ l'inhumanité cyniquement préméditée. Il est bon de dire que M. W. Bloem,
+ un littérateur connu, est capitaine dans l'armée allemande et adjudant de
+ M. le gouverneur général von Bissing. Il peut donc s'exprimer avec clarté
+ et il sait ce qu'il veut dire. Il nous suffira de citer un passage de son
+ article, celui dans lequel il justifie le principe d'après lequel, pour la
+ faute d'un seul, toute la collectivité doit être punie.
+</p>
+<a name="note-62"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>62</u></sup> [ Voir <i>Comment les Belges résistent</i>..., p. 232.]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ce principe peut paraître dur et cruel, mais il est d'application
+ constante dans l'histoire des guerres anciennes et modernes, et «reconnu»
+ pour autant que l'on puisse employer ce terme. De plus, il trouve sa
+ justification dans une théorie de la terrorisation. Les innocents doivent
+ payer avec les coupables, et, si ceux-ci ne sont pas découverts, ils
+ doivent payer pour eux, non pas tant parce qu'un attentat a été commis,
+ mais pour qu'il n'en soit plus commis dans la suite.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Tout incendie de village, toute fusillade d'otages, tout massacre partiel
+ (<i>Dezimierung</i>) de la population d'un village dont les habitants ont pris
+ les armes contre nous, ce sont là beaucoup moins des actes de vengeance
+ que des avertissements pour la partie du pays qui n'est pas encore
+ occupée.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et il n'y a pas à en douter: les incendies de Battice, Herve, Louvain,
+ Dinant, ont servi d'avertissement. Les incendies auxquels nous avons
+ été contraints, les effusions de sang des premiers jours de guerre ont
+ préservé les grandes villes belges de la tentation d'attaquer les faibles
+ garnisons que nous pouvions y laisser.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Y a-t-il au monde un homme qui s'imagine que la capitale de la Belgique
+ nous aurait permis de régner chez elle comme si nous étions dans notre
+ propre pays, si notre vengeance ne l'avait fait trembler alors et
+ maintenant?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>Le Belge</i>, n° 3, septembre 1915, p. 6.)
+</p>
+<p>
+ Dans son laborieux exposé, <i>La Belgique sous l'administration allemande</i>
+ (dans le numéro d'avril de <i>Süddeutsche Monatsheste</i>), M. le baron F.-W.
+ von Bissing, professeur à l'Université de Munich, fils du gouverneur
+ général en Belgique, a soutenu la même idée. «J'ai entendu dire à
+ plusieurs reprises à Bruxelles: L'incendie de Louvain nous a épargné un
+ malheur semblable qui aurait eu des suites plus terribles encore<a href="#note-63"><small><sup>63</sup></small></a>.»
+</p>
+<a name="note-63"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>63</u></sup> [ La traduction intégrale de ce travail a paru dans le n° 344
+ de <i>La Soupe</i>. Voir aussi <i>Comment les Belges résistent</i>..., p. 409.]
+</p>
+<p>
+ Voilà qui s'appelle parler: le massacre de 5.000 hommes, enfants, femmes
+ et vieillards, l'incendie d'une bonne vingtaine de milliers de maisons,
+ n'ont été faits qu'en guise d'avertissement!
+</p>
+<p>
+ On croirait peut-être qu'ils ont renoncé à la manière forte, au moins
+ dans la Belgique occupée. Erreur! La violence est trop intimement ancrée
+ dans leur mentalité! Ainsi ils ont menacé les villes belges de mettre
+ des notables comme otages dans les locaux occupés par les autorités
+ allemandes. A Anvers ils ont mis à exécution leur menace: en octobre 1916,
+ quatre échevins, MM. Aelbrecht, Cools, Franck et Strauss, sont obligés de
+ rester de 19 heures à 7 heures dans les hôtels qu'occupent les Allemands,
+ l'hôtel Saint-Antoine et le Grand Hôtel. Voilà les aviateurs alliés
+ avertis.
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p>
+ On voit par les exemples des pages précédentes, que les prohibés belges,
+ et notamment <i>La Soupe</i> reproduisent volontiers pour la propagande
+ anti-allemande les ouvrages destinés à la propagande allemande. Ce mode
+ d'activité de notre presse clandestine est généralement ignoré au dehors.
+</p>
+<p>
+ Nous ne pourrions mieux terminer le chapitre relatif à la férocité
+ allemande qu'en copiant quelques passages d'une «lettre ouverte» publiée
+ par <i>La Soupe</i>:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Lettre ouverte d'une mère belge à l'Impératrice allemande.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ MADAME,<br><br>
+
+ Je lis dans les journaux que votre fils Joachim est rentré blessé à
+ Berlin, que vous vous êtes rendue à sa rencontre et... que vous avez
+ contemplé avec orgueil la Croix de fer fixée sur sa poitrine.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Moi aussi, Madame, j'ai un fils à l'armée; il fut blessé comme le vôtre,
+ mais on ne me l'a pas envoyé. Je n'ai pu l'avoir chez moi. J'ai même passé
+ trois semaines à prier pour lui, dans l'ignorance de son sort.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il ne s'est pas battu, Dieu merci, sous le même drapeau que le prince
+ Joachim, mais, femme et mère, je comprends la joie que vous avez éprouvée
+ de voir votre fils vivant. Je ne ressens d'ailleurs aucune amertume contre
+ vos soldats qui ont blessé le mien sur le champ de bataille; c'est la
+ fortune de la guerre. Seulement, je songe que c'est dans la pauvre
+ Belgique que votre fils a combattu et sans doute commandé. C'est ici, au
+ milieu d'une soldatesque livrée aux rapines, aux assassinats, au délire
+ des horreurs les plus bestiales, qu'il aurait mérité sa Croix de
+ fer!.......
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Alors, Madame, vous seriez-vous sentie, en le regardant, aussi mère qu'on
+ le dit? Aucune arrière-pensée ne vous aurait-elle troublée? Et, à moins
+ que vous n'ignoriez tout de l'horrible ruée des bêtes d'enfer, parmi
+ lesquelles a commandé et combattu le prince Joachim, vous êtes-vous bien
+ assurée que sa Croix de fer ne porte aucune souillure, qu'elle honore des
+ actes de soldat et ne peut couvrir aucune part de la responsabilité dans
+ les forfaits dont ma patrie est victime de la part des vôtres?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ ...Je n'envie point votre fierté, Madame, vis-à-vis de votre fils rentrant
+ des régions saccagées de Visé, Dinant, Aerschot, Louvain, Termonde...
+</p>
+<p>
+ (<i>La Soupe</i>, n° 318.)
+</p>
+<h2>
+ <b>B. LA FOURBERIE</b>
+</h2>
+<p>
+ C'est certainement l'amour du mensonge qui anime les Allemands, car
+ souvent ils mentent sans nécessité, pour le plaisir. On ne voit pas, par
+ exemple, la raison pour laquelle <i>Illustrierter Kriegskurier</i> dit que
+ les marins allemands entrent à Anvers plutôt qu'à Bruxelles (p. 48) ni
+ pourquoi. <i>Die Woche</i> nous montre des otages à Woluwe, près de Bruxelles,
+ où il n'y en a jamais eu (p. 47 et <a href="#PL11">pl. XI</a>).
+</p>
+<p>
+ Nous ne relèverons parmi les articles consacrés à la fausseté allemande
+ que ceux qui se rapportent à l'origine de la guerre et à la violation de
+ la neutralité belge:
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>I. Qui a déchaîné la guerre?</b>
+</p>
+<p>
+ Tout commentaire serait superflu: il n'y a plus personne au monde dont
+ l'opinion ne soit faite.
+</p>
+<p>
+ Nos périodiques clandestins avaient une besogne fort ardue, puisque aucune
+ publication pouvant éclairer la Belgique n'y était admise et que nous
+ devions donc les obtenir par fraude. <i>La Soupe</i> a publié <i>La dernière
+ entrevue de Sir E. Goschen avec le chancelier</i> (no 6), des extraits du
+ <i>Livre Bleu</i> anglais (n° 7), du <i>Livre Jaune</i> français (n° 8), etc.
+</p>
+<p>
+ Copions, pour montrer le ton de nos clandestins, un article dans <i>Le
+ Belge</i>:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Un menteur.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Avec le tact surprenant qui les distingue, les Allemands ont tenu à nous
+ fournir la preuve de leur audacieuse duplicité. Sur tous nos murs, en
+ longues colonnes, a été affiché le discours prononcé à la rentrée du
+ Reichstag par le chancelier de l'Empire. La foule passe et ne lit
+ guère; ou bien elle hausse les épaules à la lecture de ces impudentes
+ contre-vérités.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ M. de Bethmann-Hollweg n'a certes pas improvisé.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Depuis un an tout entier, il prépare sa harangue et s'attache à la rédiger
+ de façon à faire oublier les premiers aveux échappés à son émotion. Il
+ polit ses mensonges. Persuader à l'Allemagne qu'elle a été attaquée et
+ qu'elle se défend est chose facile; elle ne demande qu'à le croire. On
+ n'en est pas avec elle à une fausseté de plus ou de moins. Pour les
+ autres, c'est différent, et Sir Edward Grey, imprudemment accusé, a donné
+ au chancelier impérial un de ses démentis cruels dans lesquels il excelle
+ et qui lui sont rendus faciles par les documents dont ses mains sont
+ remplies.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Avec des pièces, des dates, des faits irréfutables, il a fait crouler le
+ laborieux échafaudage de M. de Bethmann-Hollweg; il a montré comment,
+ depuis des années, l'Allemagne tentait de <i>rouler</i> l'Angleterre et de lui
+ lier les bras pendant que l'on tomberait sur la France, contre laquelle on
+ montait un mauvais coup. Le piège était trop visible; l'Angleterre n'était
+ pas assez naïve pour s'y laisser prendre. A ce démenti cinglant, le
+ chancelier a tenté de faire répliquer par son officieuse <i>Gazette de
+ l'Allemagne du Nord</i>. Sir Edward Grey a de nouveau riposté par des papiers
+ diplomatiques qui n'ont plus laissé le moindre doute sur la rouerie et
+ sur la suffisance des diplomates allemands. A présent, la lumière
+ est éblouissante. Dans les pays neutres les plus bienveillants pour
+ l'Allemagne, on est forcé d'en convenir; M. de Bethmann-Hollweg a une
+ presse déplorable.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais avant Sir Edward Grey, notre si clairvoyant et si distingué ministre
+ à Berlin, le baron Beyens, dans son admirable note sur La <i>Semaine
+ tragique</i>, avait montré ce qu'il fallait penser des affirmations de M. de
+ Bethmann-Hollweg et du rôle pitoyable qu'il a joué dans toute la crise qui
+ a précipité la guerre. Nous le citons:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Le samedi 1er août, dans l'après-midi, MM. de Jagow, ministre des
+ Affaires étrangères, et Zimmermann, sous-secrétaire d'État (<i>je le tiens
+ de ce dernier</i>), coururent chez le chancelier et chez l'Empereur afin
+ d'obtenir que l'ordre de mobilisation ne fût pas lancé encore et que Sa
+ Majesté attendît jusqu'au jour suivant... Leurs efforts se brisèrent
+ contre l'opposition irréductible du ministre de la Guerre et des chefs de
+ l'armée... L'ordre de mobilisation de l'armée et de la flotte fut donné à
+ 5 heures de l'après-midi.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le chancelier, chef responsable de la politique, et ses deux principaux
+ collaborateurs étaient donc mis en échec par les généraux et sans crédit
+ devant l'Empereur qui, sourd à leurs appels, déchaînait sur le monde la
+ plus effroyable des calamités qui l'aient jamais désolé.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A ce moment, terrifié, désolé, M. de Bethmann-Hollweg ne savait comment se
+ justifier; l'ultimatum de l'Angleterre d'avoir à respecter la Belgique le
+ rendit presque fou.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On sait quels incohérents propos il tint alors à l'ambassadeur Goschen.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Depuis, il s'est ressaisi. Il a cru se tirer d'affaire en mentant; il
+ mentira toujours de plus en plus, entassant les faussetés les unes sur les
+ autres.—C'est fatal.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le <i>Livre Blanc</i> dans lequel il a rassemblé les pièces relatives à la
+ crise de juillet 1914, révélait déjà sa mentalité et sa méthode. Il y
+ procédait, on l'a bien dit, par <i>omissions méthodiques</i>. Affirmations sans
+ preuves ou contraires à la vérité, non datées, volontairement dérangées de
+ leur ordre chronologique pour amener la confusion, suppression des pièces
+ principales, les seules qui eussent été probantes, parce qu'elles auraient
+ établi les origines réelles de la guerre et les excitations parties de
+ Berlin, on y trouve tous les trucs employés, en les perfectionnant, par M.
+ de Bethmann-Hollweg dans son dernier discours.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Feuilletez le <i>Livre Blanc</i> par exemple, et vous n'y trouverez pas la
+ réponse de la Belgique à l'ultimatum allemand. Jamais l'Allemagne n'en a
+ connu la teneur. Quand le général von Arnim entra à Bruxelles, il déclara
+ à M. le bourgmestre Max que nous n'avions pas daigné répondre à l'Empereur
+ et que nous avions, en traîtres, arrêté l'armée allemande s'avançant dans
+ un pays qui avait caché ses intentions de lui barrer le passage.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et voilà ce que vaut la parole du chancelier.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais à son maître qui n'a rien voulu entendre, à lui qui n'a rien osé
+ dire, la postérité imprimera un ineffaçable stigmate. Criminel maître,
+ complice le valet, qu'ils soient tous deux maudits, châtiés, flétris
+ jusqu'à la troisième génération pour tout le sang dont ils ont inondé
+ l'Europe!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>Le Belge</i>, n° 3, septembre 1915, p. 1.)
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>2. La violation de la neutralité belge.</b>
+</p>
+<p>
+ Ceci est un point auquel les Belges sont fort sensibles, autant, sinon
+ plus, qu'aux «représailles contre les francs-tireurs».
+</p>
+<p>
+ A diverses reprises, l'Allemagne a fait répandre en Belgique des brochures
+ destinées à montrer que, même en l'absence des fameuses <i>Conventions
+ anglo-belges</i>) elle avait le droit et le devoir d'envahir la Belgique. Nos
+ prohibés ont répondu à ces libelles. Mais comme il serait trop long de
+ reproduire ceux-ci, il n'y aurait pas grand intérêt pour le lecteur à
+ posséder les ripostes belges. Un mot seulement.
+</p>
+<p>
+ La première brochure émanait d'un religieux allemand de Chicago. Elle
+ voulait démontrer que la parole du chancelier «<i>Not kennt kein Gebol</i>»
+ (nécessité ne connaît pas de loi), était parfaitement justifiée, puisque
+ l'Allemagne était en état de légitime défense. Le n° 9 de <i>La Libre
+ Belgique</i> (mars 1915) combat cette curieuse théorie; il montre la
+ différence entre une personne morale et une personne physique.
+</p>
+<p>
+ Puis vint l'article de dom MORIN, un bénédictin français établi à Munich
+ depuis huit ans: <i>Appel à la foi et au bon sens des catholiques belges</i>.
+ Cet appel parut dans <i>L'Information</i>, une feuille de choucroute, comme on
+ dit à Bruxelles, rédigée par des Allemands. On le réimprima ensuite en une
+ brochure qui fut vendue—comble de perfidie—au profit des pauvres
+ des environs de l'abbaye de Maredsous, siège du principal couvent de
+ bénédictins en Belgique. Non content de déclarer que les Belges ont eu
+ tort de s'opposer à la nation allemande, si morale, si religieuse et si
+ forte, il ose ajouter que les Belges continuent leur mauvaise action en
+ résistant à l'autorité occupante. <i>La Libre Belgique</i> a répondu dans son
+ n° 50 (octobre J 915).
+</p>
+<p>
+ Le plus considérable de ces ouvrages est celui de M. Fritz NORDEN: <i>La
+ Belgique neutre et l'Allemagne, d'après les hommes d'État et les juristes
+ belges</i>. Celui-ci avait la prétention de nous faire croire que la Belgique
+ avait de sa neutralité une conception fausse; qu'elle n'avait pas le droit
+ de défendre par les armes sa soi-disant inviolabilité <a href="#note-64"><small><sup>64</sup></small></a>. <i>Le Belge</i>
+ consacre huit pages à la discussion de cette théorie, dans le supplément à
+ son n° 4 (septembre 1915). <i>La Libre Belgique</i> la passe au crible dans son
+ n° 49 (octobre 1915). Elle examine dans le même numéro la personnalité de
+ l'auteur:
+</p>
+<a name="note-64"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>64</u></sup> [ Les idées de M. Norden sont discutées dans le dernier livre
+ de WAXWEILER, <i>Le Procès de la neutralité belge</i>.]
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Une saleté.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il s'appelle Fritz comme les neuf dixièmes des Boches. Mais ce qui
+ karactérise ce Fritz-là, c'est qu'il est Norden. Et ce Fritz Norden est un
+ type à peu près unique en son genre. Au lieu de vendre des fourrures comme
+ ses parents, ce gros garçon a voulu s'élever d'un kran: il est avokat.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Parfaitement.. .
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Avokat à la Cour d'appel de Bruxelles. En effet, on a eu la faiblesse
+ d'admettre au stage, au serment et d'inscrire au tableau de l'Ordre
+ quelques étrangers et notamment ce juif d'outre-Rhin.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Encore une réforme qui s'imposera après la guerre.
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ Avant la guerre, on le blaguait volontiers, car il était de ceux qu'on
+ faisait aisément monter à l'arbre. Quand éclata la guerre, la plupart
+ des confrères ne le regardaient plus, et le pauvre Fritz, désolé, navré,
+ pleura dans le gilet d'avocats compatissants. Il ne savait pas assez
+ déclarer son regret de n'être pas Belge, <i>Il reniait l'Allemagne de tout
+ coeur</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quand les hordes du Kaiser souillèrent les pavés de Bruxelles en général
+ et les marches du Palais de Justice en particulier, Fritz Norden redressa
+ son buste épais et on ne vit plus que lui à la Kommandantur,
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Il reniait la Belgique</i> du moment que les fifres emplissaient la rue aux
+ Laines (où niche ce locataire du prince d'Arenberg) de la belle musique
+ que vous savez.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Au lieu de s'effacer proprement, ledit Norden traîna dans tous les coins.
+ Il plaidait toutes les affaires louches des Boches, empochant sans
+ sourciller affronts sur affronts, dénonçant rue de la Loi tout ce qu'il
+ pouvait dénoncer, collaborant à toutes les mesures vexatoires inventées
+ par la Bissingerie. .
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Chose inouïe, il se trouvait des avocats—rares, il est vrai—assez naïfs
+ pour frayer avec ce lapin-là.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pour bien marquer ce qu'était ce Boche, il suffira de raconter une
+ plaisante aventure.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il est strictement défendu aux avocats de faire de la réclame et de se
+ créer une clientèle grâce à cette réclame.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Un jour, le Norden en question, rouge d'indignation—cela se passait il
+ y a deux ou trois ans—signale à un membre du Conseil de l'Ordre que
+ plusieurs avocats, presque tous d'origine teutonne, font de la réclame
+ dans une revue allemande.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et il apporte, à l'appui de ses dires, un exemplaire de la revue.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Effectivement, le grand X..., le mince Y..., l'épais Z..., battaient la
+ caisse chez les Germains.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Norden trouvait cela dégoûtant.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Or, à quelques jours de là, le membre du Conseil de l'Ordre, pour se
+ documenter, demande à un autre avocat allemand—il y en a beaucoup à
+ Bruxelles—s'il connaît la revue en question...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Comment donc, répond l'interpellé, je connais celle-là et encore
+ une autre revue dans laquelle le petit Norden fait de la réclame en
+ Allemagne...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ -Pas possible!!!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le lendemain, la preuve est faite et le membre du Conseil de l'Ordre,
+ ahuri, constate que, moyennant un abonnement de 5 marks et une
+ souscription de 20 marks, le joli koko de Norden faisait précisément ce
+ qu'il trouvait dégoûtant chez les autres.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mouchard et hypocrite, c'est dans leur sang.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Voilà l'homme qui a toutes ses entrées à la Kommandantur.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Or, ce qui est ignoble, ce qui dépasse les bornes de l'inconscience, c'est
+ ce que vient de faire cet individu.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Avec une outrecuidance toute prussienne, oubliant que, jusqu'à nouvel
+ ordre, il est toujours avocat, lié par son serment,—on oublie tant de
+ choses en Allemagne—avec un manque de tact effarant, il a, cet homme,
+ écrit et publié un livre, <i>La Belgique neutre et l'Allemagne</i>, qui est
+ une infamie. Cauteleusement, se sachant à l'abri derrière les baïonnettes
+ prussiennes, il insulte notre patriotisme.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On n'analyse pas un livre pareil. On le lit avec douleur, on le ferme avec
+ dégoût.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La Kommandantur a chaudement accueilli cette saleté. Elle la place partout
+ bien en vue.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Norden a mérité la Croix de fer. Ça manquait à son genre de beauté.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Si ce gaillard-là ne file pas un quart d'heure avant le dernier soldat
+ allemand, il risque fort d'aller à Saint-Gilles, quand, les honnêtes gens
+ quittant leurs cellules, on y remisera les krapules.
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p CLASS=CIT>
+ C'est égal, s'il reste encore un seul avocat belge pour serrer la main de
+ Norden en question, c'est à douter de tout.<br><br>
+ FIDELIS.
+</p>
+
+<p CLASS=CIT>
+ <i>P.S.</i>—Voici l'épitaphe qu'on a composée illico pour ce monsieur, qu'on
+ peut considérer comme décédé... moralement.
+</p>
+<pre style="font-size: 12pt; font-family: serif;">
+ Ci-gît Maître Norden, doctor ès-trahison,
+ Avocat et mouchard, historien punique,
+ Juif évoquant le Christ, Boche sous un faux nom;
+ L'honneur est marchandise, il en tenait boutique;
+ Ayant de qui tenir: Judas de la Belgique.
+</pre>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 49, octobre 1915, p. 3, col. 2.)
+</p>
+<p>
+ Une même objection s'applique à toutes ces attaques contre la Belgique: Si
+ c'est nous qui avons tort, pourquoi le chancelier, dans son discours au
+ Reichstag du 4 août 1914, a-t-il dit que c'est l'Allemagne qui a tort: «En
+ envahissant la Belgique, nous commettons une injustice?»
+</p>
+<p>
+ Il est vrai que le même jour, dans une conversation avec l'ambassadeur
+ anglais, il a prononcé une autre parole historique: «Un traité est un
+ chiffon de papier.» Depuis lors, il s'est aperçu de sa sottise et il a
+ essayé de rattraper ses paroles, notamment dans une interview accordée
+ à un correspondant de l'<i>Associated Press</i>. Voici en entier un article
+ prohibé sur ce sujet. Il ne contient à la vérité rien qui ne soit
+ amplement connu à présent; mais nous croyons intéressant de montrer par un
+ exemple typique que les frontières belges, si hermétiquement fermées en
+ apparence, ne sont pourtant pas tout à fait étanches, et que les documents
+ étrangers nous parviennent malgré tous les obstacles allemands.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Le chiffon de papier (des traités de 1831, 1839 et 1870), les
+ broubelages du chancelier prussien M. von Bethmann-Hollweg et la réponse
+ de Sir E. Grey, secrétaire des Affaires étrangères d'Angleterre.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'<i>Associated Press</i> publie le récit d'une interview que son correspondant
+ près de l'état-major allemand dans une ville du nord de la France a eue
+ avec M. von Bethmann-Hollweg, le chancelier impérial.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ M. von Bethmann dans le cours de la conversation lui a dit: «Je suis
+ surpris d'apprendre que l'expression <i>un chiffon de papier</i> dont j'ai usé
+ dans ma dernière conversation avec l'ambassadeur britannique en parlant
+ du traité relatif à la neutralité belge, a pu causer une telle impression
+ défavorable aux États-Unis.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «L'expression avait une tout autre signification que celle qui ressort
+ du rapport de Sir Edw. Goschen. Le tour qui lui est donné dans les
+ commentaires ambigus de nos ennemis est certainement la cause de cette
+ mauvaise impression<a href="#note-65"><small><sup>65</sup></small></a>.»
+</p>
+<a name="note-65"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>65</u></sup> [ Voir p. 60 le texte authentique et le texte falsifié par la
+ censure allemande. (Note de J. M.)]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le chancelier improvisa alors une explication de cette réelle
+ signification; la voici en substance: il a parlé du traité non comme d'un
+ chiffon de papier pour l'Allemagne, mais comme d'un acte qui était
+ devenu comme un chiffon de papier parce que la Belgique avait contrevenu
+ elle-même à sa neutralité et que l'Angleterre avait tant d'autres raisons
+ d'entrer en guerre, que le traité de neutralité qu'elle invoquait n'était
+ qu'un chiffon de papier, en comparaison de ces raisons.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Ma conversation avec Sir E. Goschen, dit-il, eut lieu le 4 août.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Je venais de déclarer au Reichstag que seule une cruelle nécessité, la
+ lutte pour l'existence, avait forcé l'Allemagne à marcher à travers la
+ Belgique, mais qu'elle était prête à réparer le tort commis. Quand je
+ parlais ainsi j'avais déjà certaines indications—mais pas de preuves
+ absolues pouvant servir de base à une accusation publique—que la Belgique
+ avait depuis longtemps abandonné sa neutralité dans ses relations
+ avec l'Angleterre. Néanmoins, je prenais tellement au sérieux les
+ responsabilités de l'Allemagne vis-à-vis des États neutres, que je parlai
+ ouvertement du mal commis par l'Allemagne.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Quelle fut l'attitude de l'Angleterre dans cette même question? Le jour
+ avant ma conversation avec l'ambassadeur britannique, Sir Edward Grey
+ avait prononcé au Parlement son discours bien connu, dans lequel, tout en
+ ne disant pas expressément que l'Angleterre prendrait part à la guerre,
+ il laisse cependant fort peu de doute à ce propos. Il suffit de lire
+ attentivement ce discours pour connaître la cause de l'intervention de
+ l'Angleterre dans la guerre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Au milieu de toutes ces belles phrases sur l'honneur de l'Angleterre et
+ sur les obligations de l'Angleterre, nous trouvons sans cesse exprimé de
+ nouveau que les intérêts de l'Angleterre, ses seuls intérêts, l'appelaient
+ à participer au conflit parce qu'il n'était pas dans les intérêts de
+ l'Angleterre que l'Allemagne sortit victorieuse et par conséquent plus
+ forte de cette guerre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Le vieux principe de la politique anglaise, c'est-à-dire prendre comme
+ seule règle de ses actions ses intérêts privés, sans égard pour le droit,
+ la raison ou les considérations d'humanité, est exprimé dans ce discours
+ de Gladstone en 1870 sur la neutralité belge, discours que Sir Edward a
+ rappelé.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «L'Angleterre, a insisté le chancelier prussien, a tiré l'épée uniquement
+ parce qu'elle croyait que ses intérêts le demandaient. La neutralité belge
+ seule ne l'eût jamais entraînée à la guerre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «C'était ce que je voulais dire quand, dans ce dernier entretien avec Sir
+ Goschen, étant assis et causant intimement, d'homme à d'homme, je lui
+ dis que, parmi les raisons qui poussaient l'Angleterre à se battre, la
+ neutralité belge n'avait eu pour elle que la valeur d'un chiffon de
+ papier. J'ai pu être un peu excité et animé; qui ne l'eût pas été en
+ voyant les espoirs et le travail de toute une partie de ma vie de
+ chancelier s'en aller à la dérive?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Je rappelai à l'ambassadeur mes efforts durant des années pour arriver à
+ une entente entre l'Allemagne et l'Angleterre, une entente qui, je le
+ lui rappelai, eût rendu impossible une guerre générale et eût absolument
+ garanti la paix de l'Europe. Une telle entente eût formé les bases sur
+ lesquelles nous aurions pu rapprocher les États-Unis comme troisième
+ partenaire. Mais l'Angleterre n'avait pas adopté ce plan et par son entrée
+ en guerre détruisait pour toujours l'espoir de son accomplissement. En
+ présence de conséquences si importantes le traité n'était-il pas un
+ chiffon de papier? L'Angleterre devrait réellement cesser de «jouer de la
+ harpe» sur ce thème de la neutralité belge.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Herr von Bethmann-Hollweg affirme que les papiers «que nous avons trouvés
+ dans les archives du ministère des Affaires étrangères à Bruxelles,
+ montrent que l'Angleterre, en 1911, était déterminée à jeter des troupes
+ en Belgique sans l'assentiment du Gouvernement belge si la guerre avait
+ éclaté», en d'autres mots, de faire exactement ce qu'elle reproche
+ maintenant à l'Allemagne avec une si vertueuse indignation».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Dans un dernier rapport, Sir Edward Grey, je crois, informa la Belgique
+ qu'il ne croyait pas que l'Angleterre aurait pris une telle décision parce
+ qu'il ne pensait pas que l'opinion publique anglaise eût ratifié une
+ action semblable. Et cependant il y a des gens aux États-Unis qui
+ s'étonnent que j'ai traité de chiffon de papier, un traité dont
+ l'observation, selon l'avis d'hommes d'État responsables anglais, aurait
+ dépendu du bon plaisir de l'opinion publique anglaise, un traité que
+ l'Angleterre avait depuis longtemps sourdement détruit par des accords
+ militaires avec la Belgique.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Souvenez-vous que Sir Edward Grey a expressément refusé de nous assurer
+ de la neutralité anglaise même si l'Allemagne respectait la neutralité
+ belge. Aussi je comprends le déplaisir de l'Angleterre en m'entendant
+ caractériser le traité de 1839 de «chiffon de papier», car ce chiffon de
+ papier avait pour l'Angleterre une extrême valeur; il lui fournissait
+ devant le monde une excuse pour s'embarquer dans cette guerre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «J'espère donc qu'aux États-Unis vous penserez nettement que dans cette
+ affaire l'Angleterre a agi seulement d'après ce principe: Que cela soit
+ juste ou non, mes intérêts avant tout.»
+</p>
+<p style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: center;">
+ LA RÉPONSE DE SIR GREY
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le secrétaire d'État aux Affaires étrangères répond ainsi à l'interview
+ récemment accordée par le chancelier allemand à un correspondant
+ américain:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Il n'est pas étonnant que le chancelier allemand croit nécessaire
+ de donner de nouvelles explications au sujet de sa phrase désormais
+ historique sur le traité simple «chiffon de papier». La phrase a fait une
+ profonde impression parce que le progrès du monde dépend grandement
+ du respect des conventions entre individus et entre nations et que la
+ politique révélée par la phrase de Herr von Bethmann-Hollweg tend à
+ abaisser le niveau de la civilisation au point de vue légal et moral.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Ce qu'a dit le chancelier allemand est ceci: l'Angleterre en exigeant
+ que l'Allemagne respecte la neutralité de la Belgique va faire la guerre
+ «seulement pour un mot, seulement pour un chiffon de papier», c'est-à-dire
+ que l'Angleterre faisait d'une taupinière une montagne. Il demande
+ maintenant aux Américains de croire qu'il voulait dire exactement le
+ contraire de ce qu'il a dit: Que c'est l'Angleterre qui en réalité
+ regardait la neutralité de la Belgique comme une bagatelle et que
+ l'Allemagne prenait au sérieux ses responsabilités envers les États
+ neutres.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Les arguments par lesquels Herr von Bethmann-Hollweg cherche à asseoir sa
+ défense sont en flagrante contradiction avec les faits:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Le chancelier allemand allègue que «l'Angleterre en 1911 était déterminée
+ à jeter des troupes en Belgique sans l'assentiment du Gouvernement belge».
+ Cette allégation est absolument fausse. Elle est basée sur certains
+ documents trouvés à Bruxelles qui ont trait à des conversations entre
+ officiers belges et anglais en 1906 et de nouveau en 1911. Le fait
+ qu'aucune trace de ces conversations ne se trouve ni au ministère des
+ Affaires étrangères anglais ni au ministère de la Guerre anglais montre
+ qu'elles avaient un caractère non officiel et qu'aucune convention
+ militaire d'aucune sorte eut été jamais faite entre les deux Gouvernements
+ <a href="#note-66"><small><sup>66</sup></small></a>.»
+</p>
+<a name="note-66"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>66</u></sup> [ On pourrait ajouter que les Allemands ont falsifié le
+ document de 1911 en supprimant sa fin: voir <i>Comment les Belges résistent</i>
+ p. 42. (Note de J. M.)]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Avant que ces conversations aient eu lieu entre officiers anglais
+ et belges, il avait été expressément établi du côté anglais que les
+ engagements devant résulter des événements militaires seraient rédigés de
+ telle sorte qu'en cas de nécessité l'assistance de l'Angleterre puisse
+ être donnée à la Belgique de la manière la plus efficace pour <i>la défense
+ de sa neutralité</i>; et du côté belge une note en marge du document
+ expliquait que <i>l'entrée des Anglais en Belgique aurait lieu seulement
+ après la violation de la neutralité par l'Allemagne</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Dans la conversation de 1911, l'officier belge dit à l'officier anglais:
+ «<i>C'est avec notre consentement seulement que vous pourrez entrer dans
+ notre pays</i>» et, en 1913, Sir Edward Grey donnait au Gouvernement belge
+ l'assurance catégorique que le Gouvernement britannique ne violerait pas
+ la neutralité belge; et qu'aussi longtemps qu'elle ne serait pas violée
+ par aucune autre puissance nous n'enverrions certainement pas nos troupes
+ dans son territoire.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «La manière du chancelier d'abuser de ce document peut être citée à ce
+ sujet:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Il représente Sir Edward Grey comme disant qu«'il ne croyait pas que
+ l'Angleterre aurait pris une telle décision parce qu'il ne pensait pas que
+ l'opinion publique anglaise aurait approuvé une telle action». Ce que
+ Sir Edward Grey écrivait alors était: «Je disais que j'étais sûr que ce
+ Gouvernement ne violerait pas le premier la neutralité belge et que je
+ ne croyais pas qu'aucun Gouvernement britannique serait le premier à le
+ faire, ni que l'opinion publique d'ici approuverait jamais cela.»
+</p>
+<p style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: center;">
+ LES DESSEINS DE L'ALLEMAGNE SUR LA BELGIQUE
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Si le chancelier désire connaître pourquoi il y eut des conversations sur
+ des sujets militaires entre officiers britanniques et belges, il peut
+ en trouver la raison dans un fait bien connu de lui, savoir: que les
+ Allemands avaient établi un réseau préparé de chemins de fer stratégiques,
+ conduisant du Rhin à la frontière belge et traversant une contrée nue et
+ très peu peuplée, chemin de fer délibérément construit pour permettre une
+ attaque soudaine sur la Belgique, telle que celle qui s'est produite en
+ août dernier. Ce fait seul justifiait toutes les conversations entre la
+ Belgique et les autres puissances en vue de décider que la neutralité
+ belge ne serait violée que dans le cas où une autre puissance l'aurait
+ violée auparavant. La Belgique n'a jamais eu des communications sur
+ d'autres bases que celles-là.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «En dépit de ces faits le chancelier allemand parle de la Belgique comme
+ ayant par ce moyen «abandonné» et «aliéné» sa neutralité, et dit qu'il
+ n'aurait pas parlé de l'invasion allemande comme d'un tort ou d'une
+ injustice s'il avait connu alors les conversations de 1906 et 1911. Il
+ paraît découler de cela que, selon le code de Herr von Bethmann-Hollweg,
+ une injustice devient un droit, si la partie qui doit être la victime de
+ cette injustice en prévoit la possibilité et se prépare à y résister.
+ Ceux qui se contentent d'un idéal plus vieux et plus généralement accepté
+ seront plutôt de l'avis du cardinal Mercier; il dit dans sa lettre
+ pastorale: «La Belgique était engagée d'honneur à défendre son
+ indépendance. Elle a gardé son serment. Les autres puissances étaient
+ tenues de respecter et de protéger sa neutralité. L'Allemagne a violé son
+ serment, l'Angleterre y est fidèle. Voilà les faits.»
+</p>
+<p style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: center;">
+ LA VÉRITABLE RAISON DE L'INVASION
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «A l'appui de la seconde partie de la thèse du chancelier allemand,
+ savoir, que l'Allemagne a sérieusement saisi ses responsabilités envers
+ les États neutres, il allègue seulement qu'il a parle franchement de
+ l'injustice commise par l'Allemagne en envahissant la Belgique.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Qu'un homme connaissant ce qui est juste commette l'injustice, cela n'est
+ ordinairement pas accepté comme une preuve de sérieuse délicatesse de
+ conscience.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «La nature réelle du point de vue allemand au sujet de «ses
+ responsabilités envers les États neutres», peut être apprise par une
+ autorité qui ne peut être discutée, la lecture du <i>Livre Bleu</i> anglais.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Si ces responsabilités étaient réellement prises au sérieux par
+ l'Allemagne, pourquoi a-t-elle refusé de répondre, quand on lui a demandé
+ de respecter la neutralité belge si elle était respectée par la France?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Quand on a posé à la France la question correspondante, elle a accepté.
+ Ceci aurait garanti l'Allemagne de tout danger d'une attaque par la
+ Belgique.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «La raison du refus de l'Allemagne est donnée par le collègue de Herr von
+ Bethmann-Hollweg. Cela peut être paraphrase dans la glose bien connue
+ sur Shakespeare: «Il est armé trois fois celui qui a une querelle juste,
+ quatre fois s'il a porté le premier coup.» «Ils devaient avancer en
+ France, dit Herr von Jagow, par la route la plus courte et la plus facile,
+ afin d'être bien en tête pour leurs opérations et d'essayer de frapper un
+ coup décisif aussitôt que possible.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «L'attitude réelle de l'Allemagne envers la Belgique fut ainsi franchement
+ donnée par le secrétaire des Affaires étrangères allemand à l'ambassadeur
+ britannique, et le chancelier allemand, dans son discours au Reichstag,
+ réclamait le droit de commettre une injustice en vertu de la nécessité
+ militaire de «tailler une route au travers». Le traité qui défendait
+ l'injustice était en comparaison un «simple chiffon de papier». La vérité
+ fut dite dans ces premières déclarations des deux ministres allemands.
+ Toutes les apologies et les arguments qui ont suivi sont des réflexions
+ tardives faites pour excuser et expliquer une flagrante injustice.
+ D'ailleurs toutes attaques contre la Grande-Bretagne par rapport à ce
+ sujet et toutes les conversations touchant les «responsabilités envers
+ les États neutres» viennent vraiment mal de l'homme qui le 20 juillet
+ demandait à la Grande-Bretagne de conclure un marché qui ferait excuser la
+ violation de la neutralité de la Belgique.
+</p>
+<p style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: center;">
+ LE PRIX D'UNE ENTENTE ANGLO-ALLEMANDE
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Le chancelier allemand a parlé à un correspondant américain de ses
+ efforts durant des années pour amener une entente entre l'Allemagne et
+ l'Angleterre, «entente, ajoute-t-il, qui devait absolument garantir la
+ paix de l'Europe». Il omettait de mentionner ce que M. Asquith a rendu
+ public dans son discours à Cardiff; que l'Allemagne requérait, comme
+ prix de cette entente, un engagement sans conditions de la neutralité de
+ l'Angleterre. Le Gouvernement britannique était prêt à s'engager à ne
+ prendre part à aucune agression contre l'Allemagne; il n'était pas préparé
+ à engager sa neutralité en cas d'agression par l'Allemagne.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Une entente anglo-allemande dans ces derniers termes n'aurait pas donné
+ une garantie absolue pour la paix de l'Europe, mais elle aurait donné une
+ absolue liberté d'action à l'Allemagne, en ce qui concernait l'Angleterre,
+ pour rompre la paix de l'Europe.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Le chancelier disait que dans sa conversation avec l'ambassadeur
+ britannique en août dernier il «pouvait avoir été un peu excité en voyant
+ ses espérances et le travail de toute sa carrière de chancelier aller
+ à rien». Si l'on considère qu'à la date de la conversation (4 août)
+ l'Allemagne était déjà en guerre avec la France, la conclusion naturelle
+ est que le naufrage des espérances du chancelier consistait, non dans le
+ fait d'une guerre européenne, mais dans le fait que l'Angleterre n'avait
+ pas accepté de n'y point prendre part.
+</p>
+<p style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: center;">
+ UN TÉMOIGNAGE DU PEU DE SINCÉRITÉ DE L'ALLEMAGNE
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «La sincérité des déclarations du chancelier allemand au correspondant
+ américain peut être montré par un simple témoignage, dont l'application
+ vient ici très à propos parce qu'il sert à rappeler les principaux faits
+ qui ont produit la guerre présente. Herr von Bethmann-Hollweg refusa la
+ proposition faite par l'Angleterre et à laquelle la France, l'Italie et la
+ Russie devaient prendre part. L'Angleterre proposait une conférence où la
+ dispute eût été arrangée en termes honorables et clairs, sans guerre. Si
+ réellement il désirait agir avec l'Angleterre pour conserver la paix,
+ pourquoi n'a-t-il pas accepté cette proposition? Il devait savoir, après
+ la conférence des Balkans à Londres, qu'il pouvait avoir toute confiance
+ dans l'Angleterre. Herr von Jagow a rendu témoignage au Reichstag de la
+ bonne foi de l'Angleterre dans ces négociations.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «La proposition d'une seconde conférence entre les puissances fut faite
+ par Sir Edward Grey, en exprimant les mêmes désirs de paix qu'en 1912 et
+ 1913. Le chancelier allemand rejeta ce moyen d'éviter la guerre. Celui
+ qui ne veut pas les moyens ne doit pas se plaindre si la fin n'est pas ce
+ qu'il désire.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La seconde partie de l'entrevue avec le correspondant américain consistait
+ dans un discours sur la moralité de la guerre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les choses que l'Allemagne a faites en Belgique et en France ont été
+ certifiées devant le monde par ceux qui en ont souffert et qui les
+ connaissent de première main. Après cela il n'appartient pas au chancelier
+ d'apprendre aux autres belligérants la conduite à tenir en guerre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 2, février 1915, p. 1, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ On a vu plus haut que la censure ennemie ne permet pas qu'on parle du
+ chiffon de papier (p. 60).
+</p>
+<p>
+ Le chancelier ne fut pas le seul, le 4 août 1914, à tenir des propos
+ inconsidérés. Son secrétaire d'État, M. von Jagow, fit à notre ministre,
+ M. le baron Beyens, des déclarations qu'il a dû amèrement regretter
+ depuis: n'affirmait-il pas, en effet, que l'Allemagne n'avait rien à
+ reprocher à la Belgique!
+</p>
+
+<p CLASS=STC>
+ <b>Morale à double face.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ C'était le 4 août 1914, le jour où l'Allemagne commença sur le territoire
+ belge la longue série des crimes épouvantables qui devaient laisser sur
+ les traces de l'armée teutonne un immense fleuve de sang.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ce jour-là, à 9 heures du matin, eut lieu, au ministère des Affaires
+ étrangères de Berlin, une entrevue poignante, désormais historique, entre
+ von Jagow, secrétaire d'État, et le baron Beyens, ambassadeur belge.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Après avoir, avec une patriotique énergie et une fière indignation,
+ fustigé l'acte de forfaiture commis par l'empire germanique, le diplomate
+ belge, s'adressant directement à la conscience de son contradicteur, le
+ somma de dire d'une façon formelle son opinion sur la violation d'un pays
+ «auquel (venait de reconnaître le ministre allemand) l'Allemagne n'avait
+ rien à reprocher et dont l'attitude avait toujours été correcte». Pris à
+ l'improviste, le ministre rougit et, d'une voix tremblante, balbutia:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «..Je le reconnais, je comprends votre réponse..., je la comprends en tant
+ qu'homme privé, mais comme secrétaire d'État je n'ai pas d'appréciation à
+ donner...»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ces paroles infâmes, qui auraient dû brûler les lèvres de celui qui les
+ prononça, sont rappelées loyalement par le <i>Livre Gris</i> belge; elles
+ sont tellement déshonorantes, tellement flétrissantes pour la diplomatie
+ allemande que le Gouvernement de ce «pays de menteurs» a cru nécessaire
+ de les... rectifier et, dans une note officieuse de la <i>Norddeutsche
+ Allgemeine Zeitung</i>, fait dire que von Jagow a simplement dit que «e qui
+ est vrai pour l'individu ne peut s'appliquer à l'État!!»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Franchement, j'avoue ne pas savoir lequel des deux est le plus méprisable,
+ ou le Jagow qui rougit, ou le Gouvernement allemand qui se cache derrière
+ un journal pour faire connaître au monde pareil sentiment!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Voilà bien la mentalité teutonne peinte par elle-même! Pour elle, il
+ est donc avéré qu'il existe deux morales: l'une à l'usage des simples
+ citoyens, l'autre à l'usage des États et de ceux qui les gouvernent;
+ tel acte, réputé criminel pour les premiers, devient vertueux pour les
+ seconds; ce qui est malhonnête pour les uns, devient honnête pour les
+ autres...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Rêvons-nous? Dans notre candeur naïve, nous avions cru qu'il n'existe
+ qu'une justice, toujours la même, basée sur le droit éternel et
+ inviolable; que cette justice—qu'elle s'applique à un homme isolé ou à
+ une collectivité d'hommes—est toujours une, identique à elle-même, ne
+ se pliant ni aux circonstances, ni aux nécessités, ni aux intérêts d'un
+ particulier ou d'un État; que cette justice domine tout et condamne tout
+ acte criminel, toute forfaiture, toute félonie, tout manquement au droit,
+ au devoir, à l'honneur.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Sans ce grand principe, universellement admis depuis le Christ, la morale
+ n'existe plus; le devoir, le bien, l'honneur ne sont que des mots vides de
+ sens; sans lui, il n'y a plus de place, dans la conscience individuelle
+ et publique, que pour l'anarchie; sans lui, c'est l'effondrement des
+ fondements sacrés sur lesquels repose l'ordre moral et social.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Si l'on supprime ce principe essentiel et primordial, l'odieuse thèse
+ nietzschéenne, qui prétend que <i>la force crée le droit</i>, que <i>la force est
+ le droit</i>, apparaît supérieure au concept—le seul juste et vrai—qui veut
+ que la force soit uniquement le soutien du droit et ne puisse être mise en
+ action que pour faire triompher le droit.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quel infranchissable abîme entre la mentalité cultivée de l'Allemand et
+ celle de l'homme civilisé, entre le culte de la force et la pratique du
+ bien!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Parlant de la violation de la neutralité belge, Gladstone disait: <i>c'est
+ un crime dont aucune nation ne pourrait se rendre coupable</i>. Le <i>great old
+ man</i> parlait comme un sage ancien; il ne connaissait pas l'Allemagne, il
+ ne connaissait pas la «morale à double face» inventée par ce pays.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Parlant de la Belgique, Benoît XV proclamait, le 22 janvier 1915, que <i>NUL
+ ne peut, pour QUELQUE RAISON QUE CE SOIT, violer la justice</i>. Benoît XV
+ parlait comme un docteur des temps révolus. L'Allemagne a changé tout
+ cela: <i>Not kennt kein Gebot</i>. La nécessité domine tout, le droit, la
+ justice, la morale, tout!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La nouvelle philosophie, la <i>Real-Politik</i>, est au-dessus de tout,
+ <i>Deutschland aber Alles...</i> Tout doit plier devant elle, même les
+ principes immatériels de l'universelle justice.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et dire que cette conception nouvelle du droit a été frénétiquement
+ applaudie par le Parlement allemand tout entier, c'est-à-dire par le
+ peuple allemand tout entier.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quand, dans le silence et la solitude du soir, des hommes tels que
+ Erzberger et Pfeiffer, qui se donnent pour les champions de la vérité et
+ de la morale chrétiennes, se trouvent en face du Crucifié, qui a donné
+ au monde les grands principes du Droit et qui est mort pour consacrer ce
+ Droit, que doivent-ils ressentir au fond de leur conscience?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et cet empereur maudit, en regardant ses mains dégouttantes de sang
+ innocent, ne doit-il pas frémir quand il prononce le nom de Dieu, auquel
+ il ne croit pas, à moins d'être le plus grand criminel que l'humanité ait
+ enfanté?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dr. Z.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n°55, décembre 1915, p.2, col.1.)
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p>
+ L'Allemagne a-t-elle au moins tiré profit de sa félonie? S'est-elle assuré
+ des avantages qui compensent sa flétrissure? La violation de la neutralité
+ belge lui a-t-elle permis, par exemple, d'écraser la France et de prendre
+ Paris?
+</p>
+<p>
+ L'échec de l'agression brusquée contre la France n'est pas le seul salaire
+ qu'a reçu la diplomatie d'outre-Rhin pour son indigne conduite vis-à-vis
+ de notre pays. Il ne paraît pas douteux que c'est aussi la méfiance pour
+ les promesses allemandes qui a mis l'Italie aux côtés des Alliés.
+</p>
+
+<p CLASS=STC>
+ <b>Le châtiment.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'intervention de l'Italie, qui probablement mettra fin aux hésitations
+ des États balkaniques, semble revêtir tout particulièrement le caractère
+ d'un châtiment pour la criminelle et odieuse invasion de la Belgique. Peu
+ de jours avant la déclaration de guerre de l'Italie, un Teuton qui avait
+ passé les neuf derniers mois à Rome se lamentait en ces termes, dans le
+ <i>Vorwärts</i> de Berlin, sur l'échec des négociations astucieuses menées par
+ von Bulow:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «La publication des négociations politiques prouvera <i>combien fut néfaste
+ la pensée toujours présente que les traités ne sont que des chiffons de
+ papier.</i>»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n°26, juin 1915, p.4, col.2.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Les audaces du chancelier teuton.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous nous sommes expliqués au sujet de la rupture de la Triple Alliance
+ par l'Italie, mais le discours de M. de Bethmann-Hollweg au Reichstag nous
+ fournit l'occasion de montrer jusqu'à quel point va l'aveuglement germain
+ quand il s'agit de la morale et de la fidélité aux traités.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ce discours commence en demandant pourquoi Rome a refusé d'un coeur si
+ léger les propositions de Vienne, qui accordaient à l'Italie tant de
+ concessions au Trentin et sur l'Adriatique. A ce sujet le chancelier ose
+ dire qu'il n'appartient pas à l'Italie de juger à quel degré les autres
+ nations méritent la confiance, en prenant pour mesure le degré de loyauté
+ avec laquelle elle-même observe les traités.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et ce chancelier ose ajouter:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «L'Allemagne garantissait de sa parole que les concessions promises par
+ l'Autriche seraient observées. <i>Il n'y avait donc aucun motif de se
+ méfier</i>.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Comment ces paroles n'ont-elles pas brûlé les lèvres de celui qui
+ proclamait jadis à la même tribune et aux applaudissements des mêmes
+ auditeurs que <i>nécessité n'a pas de loi</i>, que, lorsqu'on défend un bien
+ suprême, on peut violer le droit des gens et qu'on <i>s'arrange comme on
+ peut</i>. Et le même monsieur qui déclarait à l'ambassadeur de Londres, il
+ y a dix mois, que le traité qui obligeait les grandes puissances et la
+ Prusse à respecter la Belgique et même au besoin à la défendre n'était
+ qu'un chiffon de papier, interdit à l'Italie le droit de juger à quel
+ point l'Allemagne, qui fait profession de mépriser également les lois de
+ la guerre, mérite confiance.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il est vraiment prodigieux ce chancelier, le plus éminent des hommes,
+ au dire du professeur Lasson, de Berlin (l'un des signataires du fameux
+ manifeste des intellectuels allemands en septembre 1914). Il est même
+ kolossal, pour employer une des expressions favorites aux hommes de la
+ «Kultur».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais ils sont également kolossaux et dignes de la «Kultur» les membres du
+ Reichstag qui ont couvert plusieurs fois de <i>tonnerres d'applaudissements</i>
+ l'exorde du même chancelier de chiffon. Celui-ci leur a d'abord fait
+ croire que les Anglais, les Français, les Belges et les Russes étaient
+ absolument trompés par leurs gouvernements et leurs presses au sujet de la
+ marche des affaires en Russie et même en France; puis il a terminé ainsi,
+ sans qu'aucun de ses auditeurs ait soupçonné l'amère ironie qui se cachait
+ derrière les prétentions allemandes:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Dans cette guerre, ce n'est pas la haine qui nous inspire, c'est
+ l'indignation (<i>Vifs applaudissements</i>), la sainte indignation (<i>Nouveau
+ tonnerre d'applaudissements sur tous les bancs</i>). Plus est grand le danger
+ auquel nous avons à faire face, entourés que nous sommes de tous côtés par
+ des ennemis, plus profondément l'amour de nos foyers étreint nos coeurs,
+ plus jalousement nous devons veiller à la protection de nos enfants, de
+ nos petits-enfants, plus nous devons tout endurer et tenir bon jusqu'à ce
+ que nous ayons conquis toutes les garanties d'assurance possibles qu'aucun
+ ennemi, soit seul, soit coalisé, n'osera jamais plus se mesurer avec nous
+ les armes à la main. (<i>Tonnerre d'applaudissements</i>.)
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Plus sauvagement sévit la tempête autour de nous, et plus solidement nous
+ devons établir les fondations de notre maison. Pour cette conscience de
+ l'union de ses forces, pour ce courage inébranlable, pour ce dévouement
+ sans borne que lui affirme le peuple tout entier, et pour la loyale
+ coopération que vous, Messieurs, n'avez, dès les premiers jours, jamais
+ cessé d'accorder à la patrie, je vous apporte, à vous, les représentants
+ de la nation tout entière, les remerciements chaleureux du Kaiser.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Pleins de la confiance mutuelle que nous sommes tous unis, nous vaincrons
+ en dépit d'un monde d'ennemis.» (<i>Applaudissements frénétiques et
+ prolongés</i>.)
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous osons croire, au contraire, nous, petits Belges, que si le Kaiser
+ avait à recommencer 1914, il continuerait à jouer les Lohengrin et
+ laisserait là les Attila.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ HELBÉ.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n°28, juin 1915, p.2, col.2.)
+</p>
+<p>
+ N'oublions pas que la Belgique est aussi en guerre avec l'Autriche. En
+ «brillant second», celle-ci s'est montrée aussi fourbe que l'Allemagne.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Leurs complices.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ N'ayant aucune raison pour nous déclarer la guerre, l'Allemagne dut se
+ rabattre sur la nécessité, pour son agression contre la France, d'aller le
+ plus vite possible. Mais l'Autriche-Hongrie ne put rien alléguer pour nous
+ traiter en ennemis. La déclaration de guerre du Kaiser autrichien à la
+ Belgique date du 28 août: elle devait légitimer l'emploi, contre nos
+ forts, de la grosse artillerie autrichienne. Or, en mars dernier, le
+ Gouvernement belge obtint la preuve (et la publia sans recevoir de
+ démenti) que ces obusiers se trouvaient déjà devant Namur le 16 août, donc
+ une douzaine de jours avant que nous fussions en guerre avec l'Autriche!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Du 4 au 28 août, pendant la première phase de notre résistance,
+ Autrichiens et Hongrois demeurèrent à Bruxelles, à Anvers, à Liège, à
+ Namur, etc. Ni les personnages diplomatiques ni les particuliers de cette
+ nationalité ne se virent inquiétés: ils purent renseigner leurs alliés sur
+ les mouvements des troupes belges, de même que sur la présence de forces
+ françaises dans notre Luxembourg et anglaises dans notre Hainaut...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ce perfide subterfuge, consistant à rompre avec la Belgique seulement
+ après l'occupation de Bruxelles, permit à l'espionnage autrichien de
+ s'exercer sans entraves jusqu'à la venue des «camarades».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Une telle attitude est à retenir! Elle confond et égalise dans la
+ turpitude les complices germaniques; elle les unit dans la répulsion que
+ tout Belge nourrit à l'endroit d'un aussi vil ennemi.<br><br> (<i>La Vérité</i>, n° 4,
+ 3 juin 1915, p. 15.)
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>3. Un exemple caractéristique de la manière allemande.</b>
+</p>
+<p>
+ Nous pourrions clore ici le chapitre traitant de la perfidie allemande.
+ Faisons pourtant un dernier emprunt à nos prohibés, tant le cas que voici
+ abonde en mensonges variés:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Les Allemands au séminaire de Tournai.</b>
+</p>
+<p style="font-size: 12pt; font-family: serif; text-align: center;">
+ CONTRIBUTION A L'HISTOIRE MILITAIRE ET DIPLOMATIQUE DE L'ALLEMAGNE
+ CONTEMPORAINE
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vers la fin de l'année dernière, quelques semaines après l'occupation
+ de Tournai par les armées de la Kultur, il prit fantaisie au commandant
+ militaire allemand de s'installer dans les locaux du séminaire épiscopal.
+ L'immeuble ne pouvait être considéré comme vacant, bien qu'il eût perdu
+ une grande partie de ses habitants, appelés sous les drapeaux de l'armée
+ belge en qualité de brancardiers. Mais l'autorité allemande le trouvait
+ à sa convenance; elle décida qu'il était disponible et donna ordre de
+ l'occuper. Ce fait d'armes fut exécuté le dimanche 22 novembre. Ce jour-là
+ avait eu lieu une ordination sacerdotale. Les nouveaux prêtres. évincés
+ de leur réfectoire; durent dîner dans un corridor. Puis ils quittèrent le
+ séminaire pour n'y plus rentrer. Seuls les professeurs furent autorisés à
+ y conserver leur logement, et lorsqu'en janvier 1915 le séminaire rouvrit
+ ses cours, les étudiants, relativement rares, qui répondirent à l'appel
+ durent aller chercher un gîte au village de Kain.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Une fois dans la place, les Teutons étalèrent impudemment l'intention
+ de ne plus s'en aller. Aux, réclamations des possesseurs expulsés, ils
+ opposèrent le dédain transcendant qui leur sert de réponse à toute
+ obligation comme à toute vérité qui les dérange. Cet état de choses durait
+ déjà depuis plus de huit mois, quand les journaux non censurés donnèrent
+ connaissance d'une lettre écrite le 6 juillet par le secrétaire d'État du
+ souverain Pontife, cardinal Gaspari, à M.J. Van den Heuvel, ministre de
+ Belgique près le Vatican. On y pouvait lire entre autres choses:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Ces visites (de S. Ém. le nonce apostolique) contribuèrent à faire
+ délivrer à l'évêque de Namur, ainsi qu'à l'évêque de Liège et à leurs
+ vicaires généraux, le permis de libre circulation dans leur diocèse,
+ à <i>faire ordonner que l'ambulance militaire fût évacuée du séminaire
+ diocésain de Tournai</i>, et à obtenir d'autres avantages importants dont,
+ pour être bref, nous omettons l'énumération.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Grande fut la surprise dans la cité des Choncq Clotiers. Le séminaire
+ évacué? C'étaient donc les séminaristes belges que l'on voyait entrer et
+ sortir de la vieille maison de la rue des Jésuites, bottés, éperonnés,
+ coiffés et armés comme des aumôniers allemands? La population
+ tournaisienne n'eut pas l'irrévérence de croire que le secrétaire d'État
+ avait voulu plaisanter, mais elle ne se priva pas de penser et de dire
+ qu'on s'était moqué de lui kolossalement.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les intéressés crurent avoir trouvé l'occasion propice qui les ferait
+ rentrer, eux dans leur habitation et le cardinal Gaspari dans la réalité
+ des choses. Depuis quelque temps déjà Tournai avait été exclu de la zone
+ de guerre et rattaché au gouvernement de S. Exc. le baron von Bissing.
+ Qu'on le pardonne aux évincés, ce ne fut pas de ce côté que se tournèrent
+ leurs espérances. Ils préférèrent soumettre leurs représentations à un
+ très haut et très bienveillant personnage qui se trouvait en situation de
+ dissiper les illusions de la secrétairerie d'État. Le malheur voulut que
+ ce haut personnage fût, pour des raisons d'étiquette diplomatique, obligé
+ de demander des explications à la plus mauvaise adresse.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A beau mentir qui vient de loin. Mais le grand chef interpellé ne venait
+ pas de loin. Il put donc avec un plein succès affirmer que le séminaire
+ était évacué. On le crut ou on ne le crut pas, peu importe; il avait mis
+ fin à la conversation d'autant plus sûrement que son interlocuteur
+ ne pouvait, à aucun prix, courir le risque d'être amené à lui dire:
+ «Excellence, vos renseignements sont faux.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les choses en restèrent donc là. Le séminaire «évacué» grouillait
+ d'Allemands autant que jamais lorsque, tout récemment, la situation prit
+ fin à l'improviste. Dans le courant du mois d'août, un pince-sans-rire
+ tournaisien, mis en rapport avec un officier allemand, lui dit avec l'air
+ de n'y pas toucher: «Il paraît que le nonce doit venir prochainement
+ visiter le séminaire.» A ces simples mots, l'Allemand prit la figure d'un
+ homme qui découvre tout à coup un horizon immense. Le nonce au séminaire.
+ Le cas devenait grave.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Sur-le-champ, l'exode ou plutôt l'hégire commença. A tout seigneur tout
+ honneur. La marche s'ouvrit par un peloton de soldats escortant six
+ magnifiques cochons, six bêtes de la plus belle race allemande, étalant
+ une prestance de cuirassiers blancs, qui défilèrent par la ville en
+ grognonnant comme de vrais <i>Unteroffizieren</i>. Le reste du campement suivit
+ avec armes et bagages, moins ce que l'imminence du péril ne permit pas de
+ déménager.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le dimanche 22 août, une foule de curieux allèrent contempler le séminaire
+ évacué pour tout de bon cette fois, tels les Troyens allant visiter
+ le camp délaissé par les Grecs, qui avaient fait aussi une retraite
+ stratégique.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Juvat ire et dorica castra desertos videre locos...</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Hélas! sans y songer, nous avons dit le mot de la situation: le mot
+ malsonnant qui peint au vif l'impression causée par un tel spectacle. Ils
+ sont donc les mêmes partout. L'herbe poussera plus que jamais là où les
+ Teutons ont passé. Sur le sol où ils ont laissé l'empreinte de leurs
+ talons ferrés, on peut se demander ce que l'on vient de fouler: une
+ compagnie de landsturm ou un troupeau de mulets. Mais dans les lieux
+ qu'ils ont habités en nombre, le doute n'est jamais possible. On les
+ reconnaît à ce qu'ils emportent et à ce qu'ils abandonnent.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Au séminaire de Tournai la cave était vide, mais la cour était encombrée
+ de literies d'une malpropreté ignoble. D'immondes chaussettes étaient
+ amoncelées dans le réfectoire et des inscriptions de même odeur
+ s'épanouissaient sur les murs. L'une d'elles portait: «<i>Nach den
+ Aborten.</i>» On en lit autant dans toutes les gares; mais au-dessous se
+ trouvait un avis complémentaire impossible à traduire: «Pour ceux qui sont
+ soumis à un traitement spécial, par ici; pour les autres, par là.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il y en avait donc qui se dénonçaient par le chemin qu'ils prenaient, et
+ pour un temps la confession publique aura été en usage au séminaire de
+ Tournai.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ainsi finit l'histoire de l'occupation allemande au séminaire diocésain.
+ Nous ne la donnons pas pour exceptionnellement importante. Il en est de
+ plus tristes, il en est de plus drôles; elle ne pose pas en héros d'épopée
+ les jeunes clercs expulsés de leur cassine. Elle a cependant pour nous
+ l'intérêt d'un symbole prophétique. Entré par la force dans la maison
+ d'autrui, nos maîtres s'y maintiennent par la ruse, puis, sur le point
+ d'être convaincus d'avoir menti au chef de la catholicité, ils détalent
+ dans un appareil comique. Ainsi ont-ils envahi notre pays, ainsi en
+ partiront-ils, et le cortège final pourrait fort bien ne pas se dérouler
+ suivant le cérémonial qui aura été réglé par la dernière affiche de notre
+ gouverneur.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Excellence, Excellence! puisque vous paraissez vouloir que votre règne
+ s'achève dans une atmosphère apaisée, ce n'est pas à nous seuls qu'il faut
+ adresser vos conseils. Tournez-vous vers ceux qui vous ont fait affirmer
+ officiellement des choses qui ne sont pas. Ils ont déjà. fortement écorné
+ votre prestige. Si vous leur confiez aussi votre honneur, ils le mettront
+ en charpie. C'est votre affaire plus que la nôtre, et rien ne nous oblige
+ à vous inculquer la seule manière de conduire le peuple belge. Mais pour
+ l'heure des adieux, nous vous souhaiterions, Excellence, d'avoir su le
+ forcer à vous estimer.<br><br>
+
+ BELGA.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 46, septembre 1915, p. 4, col. 1.)
+</p>
+<h3>
+ C. <i>L'OUTRECUIDANCE</i>
+</h3>
+<p>
+ Cette face-ci du caractère allemand est trop connue <a href="#note-67"><small><sup>67</sup></small></a> et a été trop
+ fustigée dans ces derniers mois, pour qu'il faille reproduire beaucoup
+ d'articles de nos prohibés: ceux-ci, pour personnels qu'ils soient,
+ n'ajouteraient pas grand'chose à ce que le lecteur sait déjà.
+ Contentons-nous de quelques articles, parmi les plus typiques.
+</p>
+<a name="note-67"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>67</u></sup> [ Citons, par exemple, les deux lettres de M. Lasson,
+ reproduites par <i>La Soupe</i>, no. 62.]
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>1. La «Kultur».</b>
+</p>
+<p>
+ D'abord la «Kultur», c'est-à-dire, si l'on en croit le Kaiser, cette
+ perfection intime, si supérieure à la civilisation, toute extérieure, des
+ autres nations:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>La «Kultur».</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Qu'est-ce donc que la «Kultur» allemande (prononcez <i>koultour</i>) dont les
+ occupants provisoires de la Belgique sont si fiers et qui les rend si
+ arrogants, si méprisants pour le reste de l'humanité?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La «Kultur» n'a rien de commun avec la culture française, belge, anglaise,
+ espagnole, italienne, américaine, etc. Elle n'est pas la civilisation; la
+ façon dont les Allemands envahisseurs se sont conduits chez nous et
+ dans le nord de la France, depuis le 4 août dernier, le démontre sans
+ contestations possibles.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On peut être civilisé instruit, gentilhomme accompli, appartenir à l'élite
+ d'une nation cultivée et honorée et n'avoir point la «Kultur», pour cette
+ péremptoire raison que pour avoir la «Kultur», il faut être Allemand
+ d'origine et surtout Allemand de coeur; il faut, de toute nécessité,
+ être foncièrement convaincu de la supériorité morale, intellectuelle,
+ scientifique et matérielle de l'Allemagne, et surtout de son droit
+ indéniable, imprescriptible et essentiel à la domination sur l'univers.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Deutschland über Alles</i>, telle est la devise de tout homme qui possède
+ la «Kultur». «L'Allemagne au-dessus de tout» est la pensée dominante,
+ la suprême règle de conduite de tout citoyen qui a l'insigne honneur et
+ l'insigne bonheur d'être doué de «Kultur». Ce don supérieur lui confère
+ d'ailleurs tous les droits et tient lieu de toutes les qualités; il peut
+ tout se permettre envers les êtres inférieurs qui n'ont pas la «Kultur».
+ Celui qui l'a reçue peut être arrogant vis-à-vis de ces malheureux, sauf
+ à être plat comme une punaise quand par accident les tristes créatures
+ privées de «Kultur» sont gens puissants et fortunés. Dans ces cas, il
+ conserve le droit imprescriptible de les mépriser intérieurement et de se
+ dire à lui-même qu'ils ont un sort dont ils sont indignes. Il conserve,
+ d'ailleurs, le droit de les dépouiller de tout ce qu'ils possèdent à la
+ première occasion favorable.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Un professeur de Berlin, M. Lasson, a fait sur ce sujet quelques
+ déclarations qui nous feront mieux saisir ce que c'est que la «Kultur».
+ Nous n'en donnons que la crème:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «L'organisation allemande et le peuple allemand <i>sont le chef-d'oeuvre de
+ la création</i>. «<i>Nous sommes sans égaux</i>. «Le peuple allemand a la science,
+ la douceur, <i>toutes les vertus chrétiennes</i>. Il est le peuple <i>le plus
+ libre parce qu'il sait le mieux obéir</i>. «M. von Bethmann-Hollweg est
+ l'homme le plus éminent de l'Europe.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le chancelier prussien a montré surtout son éminence dans la déclaration
+ sinistre qu'il a faite le 4 août au Reichstag, lorsqu'il a avoué que
+ l'Allemagne, en envahissant la Belgique, a attenté au droit des gens, mais
+ que la nécessité ne connaît pas de loi.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Un autre professeur, qui habite Iéna, a fait récemment une déclaration qui
+ a été reproduite dans le <i>Nieuwe Rotterdamsche Courant</i> de février,
+ dans laquelle il reconnaît qu'il y a des pays civilisés en Europe et en
+ Amérique, mais que seuls les Allemands ont la «Kultur».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On peut considérer cette déclaration comme résumant exactement la doctrine
+ allemande sur la «Kultur».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ En somme, la «Kultur», si on l'analyse avec soin, n'est autre chose que
+ l'infatuation germanique, un composé d'orgueil, de vanité, de suffisance,
+ de naïveté et de rapacité sans frein.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ajoutons, pour la déterminer plus complètement, ce détail important: la
+ «Kultur» exige beaucoup d'engrais. C'est pourquoi beaucoup d'officiers
+ allemands, qui ont séjourné pendant la guerre en Belgique et dans le nord
+ de la France, ont laissé, dans les maisons et les châteaux qu'ils ont
+ «honorés» de leur présence, la preuve odorante de la vérité de la
+ définition naturaliste, d'après laquelle l'homme est surtout un tube
+ digestif.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il ne faut pas oublier non plus, pour bien apprécier la «Kultur», cette
+ maxime dont l'expérience des siècles a vérifié la sagesse: «L'orgueil est
+ le père de tous les vices.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 5, mars 1915., p. 4, col. 2.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Incroyable</b>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Sous ce titre, la <i>Gazette de Cologne</i> publie ingénument la communication
+ suivante qu'elle a reçue d'un de ses abonnés de Bonn (Prusse rhénane) (Le
+ texte est donné en français et en allemand):
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Un négociant de Bonn, ayant adressé à la Maison Roulet, de Bienne
+ (Suisse), un chèque de 5.000 marks, à l'appui d'une commande de rubis pour
+ montres, a vu revenir son chèque avec cette mention:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «<i>La Maison ne fait d'affaires qu'avec les nations civilisées</i>.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ni l'abonné ni la <i>Gazette de Cologne</i> n'ont sans doute compris la leçon.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 15, avril 1915, p. 4, col. 2.)
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>2. Le pangermanisme.</b>
+</p>
+<p>
+ La manifestation la plus dangereuse pour nous de l'orgueil allemand est
+ sans contredit le pangermanisme, d'après lequel la Belgique, ou tout au
+ moins sa partie nord, doit être englobée dans la Grande Allemagne.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Le fanatisme pangermanique</b>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans notre cinquième bulletin nous avons consacré un article à la «Kultur»
+ que les Allemands, ou du moins les plus turbulents et les plus audacieux,
+ déclarent seuls posséder et dans laquelle ils croient trouver une base
+ sérieuse à leur droit de domination sur l'Europe et le monde. Nous jugeons
+ utile de revenir sur ce sujet, auquel les voisins de l'Allemagne et
+ nous-mêmes n'ont pas cru devoir prêter attention, parce qu'ils pensaient
+ que la prétention pangermaniste n'était adoptée en Allemagne que par une
+ minorité de toqués, composée surtout d'officiers retraités désireux de se
+ faire valoir.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La guerre déchaînée brutalement en 1914 par le Kaiser, et toutes les
+ circonstances qui l'ont accompagnée, ont démontré que les classes
+ dirigeantes de l'Allemagne sont malheureusement imprégnées de
+ pangermanisme, que ce fanatisme les domine et les mène, et qu'à cause des
+ universités, de l'enseignement officiel et de la caserne, il règne sur
+ une grande partie de la nation et réagit même sur les meilleurs éléments,
+ voire sur les plus religieux et les plus moraux, dont il fausse la
+ conscience et pervertit les sentiments.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le patriotisme en Allemagne est devenu, peut-on dire, la religion
+ principale. <i>Deutschland über Alles</i>, la devise chère à l'Empereur,
+ remplace en pratique la devise chrétienne: «Aimer Dieu par-dessus tout
+ et votre prochain comme vous-même.» L'Allemagne est la nation élue et le
+ Kaiser est l'élu de Dieu. Il en est persuadé et le proclame sans cesse.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Fin février 1914, ont paru dans la <i>Post</i>, journal de Berlin, deux
+ articles significatifs appelant la guerre prochaine, <i>une guerre
+ formidable, offensive, foudroyante et sans merci</i>; il faut profiter de la
+ première occasion, de la première difficulté diplomatique, la situation
+ devenant intolérable et ne pouvant se dénouer que par l'épée, <i>les 70
+ millions d'Allemands ne devant pas renoncer au rôle de nation dirigeante
+ de l'Europe</i>. On crut généralement que ce journal, non officiel, n'était
+ pas un organe sérieux; les événements ont prouvé qu'il reflétait la pensée
+ gouvernementale.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le général allemand von Bernhardi, après avoir émis l'opinion que
+ l'Allemagne, voyant sa population augmenter sans cesse, serait acculée à
+ la nécessité de déverser le trop-plein à l'extérieur, ajoutait qu'elle
+ ne devra pas augmenter la puissance de ses rivaux par le flot de ses
+ émigrants. Il continuait en disant:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «<i>Il nous faut prendre</i> des terres nouvelles aux États voisins ou bien les
+ acquérir d'accord avec eux. Nous devons devenir une puissance coloniale.
+ Ce que nous voulons, il nous faut l'<i>obtenir par la force, même au risque
+ d'une guerre</i>: A cet effet, le <i>Deutschtum doit affirmer avant tout sa
+ position au coeur de l'Europe</i>.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans une conférence en 1913, à Berlin, devant la Société coloniale,
+ le professeur Heutsch fait remarquer que la Belgique et le Portugal
+ <i>n'avaient rien fait</i> qui justifiât de vastes territoires au Congo.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cette phrase et celle de von Bernhardi<a href="#note-68"><small><sup>68</sup></small></a> nous feront comprendre pourquoi
+ l'Allemagne a violé la neutralité belge.
+</p>
+<a name="note-68"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>68</u></sup> [ Voir p. 279, (Note de J. M.)]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Un volume de 400 pages a été consacré avant 1914 par un écrivain nommé
+ J. L. Reimer, au pangermanisme, sous le titre de: <i>Une Allemagne
+ pangermaniste</i>. Voici, d'après ce livre, le résumé de la doctrine:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «La race allemande doit imposer aux autres peuples les bienfaits de sa
+ civilisation supérieure, <i>en les germanisant</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Comment ce plan s'exécutera-t-il? Par la force:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «L'Allemagne envahira la France et la réduira à merci. Elle établira
+ d'abord sa domination jusqu'à l'Atlantique et la Méditerranée. Puis l'État
+ expropriera les non-Germains, là où ils sont mêlés aux Germains. Ensuite,
+ dans les provinces où il n'y a que des non-Germains, on prendra les
+ mesures les meilleures pour les faire disparaître: travaux les plus
+ périlleux et les plus nuisibles à la santé, et autres malaxations
+ économiques ou morales sur lesquelles nous ne pouvons donner
+ d'explications, notre bulletin étant envoyé chez d'honnêtes familles.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Ceux des non-Germains qui résisteraient seraient exportés dans l'Amérique
+ du Sud ou en Asie, particulièrement en Chine; enfin, les gens sans enfants
+ verraient leurs propriétés remplacées par une pension aux frais de l'État.
+ Une germanisation plus faible serait appliquée aux Néerlandais, aux
+ Flamands et aux États scandinaves, dont l'auteur estime qu'on ferait plus
+ facilement de bons Germains, partisans du <i>Deutschland aber Alles</i>.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous ferons ici observer que parmi les moyens odieux préconisés par
+ l'auteur, il en est que l'Allemagne officielle emploie déjà pour
+ germaniser la Pologne prussienne: l'expropriation. Elle y emploie aussi
+ les verges pour désapprendre aux enfants polonais leur langue et les
+ forcer à dire leurs prières en allemand. Le langage de M. Reimer ne leur a
+ donc pas paru effronté comme à nous et n'a pu aucunement les scandaliser.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'empereur Guillaume a lui-même un jour dit: «L'Allemagne doit être à la
+ tête du monde.» Le général von der Goltz dont les proclamations cyniques
+ ont été si remarquées à Bruxelles, a dit en parlant de «la guerre future
+ que toute l'Allemagne attendait» en 1913, et qui a éclaté en août avec la
+ soudaineté de la tempête:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Elle sera violente et sérieuse comme l'est toute lutte décisive
+ entre peuples dont <i>l'un veut faire reconnaître sa suprématie sur les
+ autres</i>.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cette expression laconique est à méditer profondément. Elle fera
+ comprendre à tous que la lutte actuelle est une lutte d'une grandeur et
+ d'une importance primordiales et que la Belgique n'y combat pas seulement
+ pour son existence et son honneur, mais pour la liberté des peuples de
+ tout l'univers menacée par le monstre pangermain.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cette lutte doit être continuée jusqu'à ce que ce monstre rende le dernier
+ soupir et en expirant délivre à la fois l'Europe centrale et le monde.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 9, mars 1915, p. 1, col. 1.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Citations du Chancelier... et d'autres</b>!
+</p>
+<p style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: center;">
+ LA MODESTIE TEUTONNE
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Jamais, a proclamé le chancelier impérial, l'Allemagne n'a recherché la
+ domination du monde. M. de Bethmann-Hollweg est docteur et s'en honore.
+ Cela permet de lui supposer quelque lecture. Qu'il nous autorise à lui
+ citer un certain nombre d'auteurs qui ne sont pas dépourvus de mérite et
+ qui rendent assez aventurée sa pétition de principe.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Henri Heine, d'abord, n'avait-il pas écrit dans la préface de sa
+ <i>Germania</i>: «<i>Oui, le monde entier sera allemand. J'ai souvent pensé à
+ cette mission, à cette domination universelle de l'Allemagne, lorsque je
+ me promenais avec mes rêves sous les sapins éternellement verts de ma
+ patrie.</i>»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Vous m'objecterez qu'il ne faut voir là que l'aveu enthousiaste d'un
+ poète, entraîné par sa fantaisie, et que je ferais mieux de consulter un
+ de ces spécialistes, érudits et consciencieux, qui font la gloire de la
+ science allemande. Interrogeons, par exemple, le Dr Reimer; nous trouvons
+ dans son livre: <i>Une Allemagne pangermanique</i>, que la race germanique a le
+ droit de prétendre à l'hégémonie. «<i>Elle arrivera à l'exercer, dit-il, si
+ elle a conscience de sa force et la volonté d'employer cette force à se
+ faire la place qui lui revient. L'Allemagne doit s'unir aux populations
+ auxquelles la rattache une communauté d'origine, et doit dénationaliser
+ toutes les autres.</i>»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cela au moins est dit par un homme grave, c'est scientifique, c'est
+ précis. Mais un professeur, fût-il dix fois docteur, qu'est-ce en
+ Allemagne à côté d'un officier? Or voici ce que pense un militaire comme
+ le général von Meissendorf, auteur de <i>La France sous les armes</i> <a href="#note-69"><small><sup>69</sup></small></a>:
+ «<i>De même que la Prusse a été le noyau de l'Allemagne, de même l'Allemagne
+ régénérée sera le noyau du futur empire d'occident. Et afin que nul n'en
+ ignore, nous proclamons dès à présent que notre nation continentale
+ a droit à la mer, non seulement à la mer du Nord, mais encore à la
+ Méditerranée et à l'Atlantique</i>.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ C'est catégorique, c'est net comme un coup d'épée, mais von Meissendorf
+ n'est que général, peut-être ne pense-t-il pas comme il convient. Voyons
+ plus haut, l'avis d'un feldmaréchal, que dis-je, d'un pacha, de celui-là
+ même à qui nous devons la phrase heureuse qui sert de devise au Belge.
+ Voici ce qu'écrivit von der Goltz dans son chef-d'oeuvre: <i>La Nation
+ armée <a href="#note-70"><small><sup>70</sup></small></a>: «Il est nécessaire avant tout que nous comprenions et que
+ nous fassions comprendre à la génération que nous élevons que le temps du
+ repos n'est pas encore venu, que la prédiction d'une lutte finale pour
+ assurer l'existence et la grandeur de l'Allemagne n'est pas une chimère
+ née dans la tête de fous ambitieux, mais qu'elle viendra un jour
+ inévitablement, violente et sérieuse comme l'est toute lutte décisive
+ entre peuples</i> <b>dont l'un veut faire reconnaître définitivement sa
+ suprématie sur les autres.</b>»
+</p>
+<a name="note-69"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>69</u></sup> [ Trad. de Jaeglé, p. 458.]
+</p>
+<a name="note-70"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>70</u></sup> [ Trad. Hennebert, p. 375.]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et maintenant, voici une citation impériale presque divine. Guillaume II,
+ sur le point de partir en représentation au Maroc, laissa tomber de ses
+ augustes lèvres, le 23 mai 1905, un discours dont voici une des gemmes,
+ tenez-vous bien:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «<i>Si plus tard, on doit parler dans l'histoire d'un empire universel
+ allemand ou d'une domination universelle des Hohenzollern, il faudra que
+ cette domination soit établie non par des conquêtes militaires, mais sur
+ la confiance réciproque des nations qui poursuivent toutes un même idéal.
+ Il faut que vous ayez la ferme conviction que le bon Dieu ne se serait
+ jamais donné autant de peine pour notre patrie allemande et pour son
+ peuple, s'il ne nous réservait pas une grande destinée. Nous sommes le sel
+ de la terre...</i>»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Eh bien, d'après le chancelier de l'Empire, tous ces gens-là ne sont que
+ des mazettes; poètes, historiens, généraux, empereur et, s'il faut en
+ croire l'Empereur, Dieu lui-même, tous se sont trompés.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ M. de Bethmann-Hollweg seul détient la vérité: «L'Allemagne n'a jamais
+ cherché à dominer l'Europe.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il est vrai que des gens très sérieux prétendent qu'il n'en serait pas à
+ son premier mensonge.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>Le Belge</i>, n° 3, septembre 1915, p. 3.)
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>3. Leur talent d'organisation.</b>
+</p>
+<p>
+ Enfin, leur fameux talent d'organisation!
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Leur administration.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Finissons-en une bonne fois avec la tapée des stratèges politico-mystiques
+ en chambre qui nous assomment de leur bavardage, qu'ils tâchent de rendre
+ solennel, en pontifiant le pessimisme. «On a beau dire, répètent-ils
+ sur un ton entendu, l'Allemagne est le pays par excellence de
+ l'organisation...!»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Si «organisation» veut dire multiplicité des avis, arrêtés, prescriptions,
+ etc... et si cela suffit, il n'y a pas à dire, l'Allemagne est d'une force
+ sans pareille. On n'a qu'à parcourir jusqu'à nos plus modestes bourgades,
+ et l'on verra les murs enduits d'une couche épaisse de papiers
+ administratifs de tous calibres. Si cela suffit à nos bonshommes pour
+ chanter la gloire des Boches, que grand bien leur fasse!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il serait néanmoins intéressant de faire un bout d'enquête pour voir
+ à quoi rime tout ce papier. Or, il appert que très souvent ces
+ élucubrations, aussi savantes qu'impérieuses, ne sont que... lettre morte:
+ du bluff et encore du bluff. Plus tard les badauds resteront bouche bée
+ devant la sagesse de l'occupant, qui a su tout réglementer, tout prévoir.
+ Il sera bon alors de pouvoir opposer à cette documentation la constatation
+ de son inefficacité.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous nous proposions de relever ici des faits précis, mais, après
+ réflexion, nous craignons de rendre service à l'ennemi bien plus qu'aux
+ nôtres. Qu'il nous suffise de signaler la chose. Un peu d'attention fera
+ recueillir des observations inappréciables. A propos de la plupart des
+ ordonnances qu'on note donc leur inexistence pratique. Non seulement
+ toutes ces mesures ne sont pas appliquées, mais souvent elles ne le sont
+ pas du fait même des entraves que le législateur (le mot est bien gros!)
+ apporte à l'exécution de ses propres décisions.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>Revue hebdomadaire de la Presse française</i>, n° 52, p. 236.)
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Leur organisation.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il paraît qu'il se trouve en Belgique des gens que l'organisation
+ allemande réussit à épater. Vraiment ces gens sont encore plus
+ extraordinaires que les Allemands. Ont-ils perdu tout à fait le souvenir
+ de ce qui se passait ici avant la guerre?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous ne voulons pas parler de l'organisation militaire; celle-là est
+ réellement épatante, de malhonnêteté surtout, et de duplicité. Ils étaient
+ certes organisés et informés supérieurement, les officiers qui, arrivant
+ dans nos villes et nos villages savaient exactement, mieux parfois que les
+ autorités communales, comment ils pourraient loger leurs hommes, leurs
+ chevaux et leurs canons, de combien de chambres se composait l'habitation
+ du maire, du notaire ou du médecin; où se trouvaient dans les caves le bon
+ vin; dans les châteaux, les meubles dignes de faire un voyage en Germanie;
+ dans les usines, les réserves de métal ou de coton.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il n'y a pas à dire, c'est très beau cette organisation et il y a de quoi
+ en être fier. Superbe aussi d'être prêt à se jeter à la gorge d'un ennemi
+ cent fois moins fort que soi, de l'espionner et d'endormir sa confiance
+ tout en préparant son meurtre dans l'ombre et le mystère; superbe encore
+ de mobiliser ses troupes bien avant les menaces de guerre, pendant que les
+ pourparlers de paix se prolongent et que l'ennemi, non le petit voisin
+ dont on ne fera qu'une bouchée, mais l'autre, le grand, ne bouge pas pour
+ montrer son désir de conciliation et ne pas déchaîner l'orage. Nous vous
+ l'accordons, elle est vraiment épatante cette organisation du crime et de
+ la rapine.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais ce n'est pas cette organisation-là que certains Belges admirent,
+ c'est celle du territoire occupé. Pensez donc, après dix mois d'occupation
+ (non, soyons généreux, après sept ou huit, puisque depuis déjà quelque
+ temps cela marche ainsi) pensez donc, les chemins de fer roulent; ils
+ roulent même sans accroc, sans accident. Pas de rencontre, jamais; ils
+ roulent bien sagement sur leurs rails et jusqu'ici pas un n'a eu la
+ fantaisie de quitter la voie montante pour aller sur la voie descendante;
+ ce serait pourtant le seul moyen de faire un petit accident puisqu'il n'y
+ a pas de croisements et que les lignes secondaires ne sont pas exploitées;
+ jamais non plus un train ne s'est emballé au point de tamponner celui qui
+ le précédait de plusieurs heures. Je sais bien qu'il faudrait pour cela
+ que le machiniste de l'un d'eux s'endorme sur sa machine, les trains
+ étant si fréquents. Mais enfin ça pourrait arriver tout de même... si
+ l'organisation n'était pas si parfaite.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pour être juste pourtant, il nous faut mentionner les beaux accidents du
+ plan incliné de Liège. Ça c'était soigné et vraiment réussi.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et le transport des marchandises et des petits colis. Quelle rapidité! Et
+ les passeports!! Tout cela marche comme sur des roulettes. Voyager est
+ redevenu un plaisir et un plaisir si bon marché!!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Jamais en huit mois, c'est bien certain, les Belges n'auraient réussi à
+ rebâtir les ponts détruits et les voies endommagées ni à faire marcher
+ des trains dessus. Ce prodige d'organisation est bien au-dessus de
+ l'intelligence de nos ingénieurs.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Sérieusement, croit-on qu'en France, dans la région dévastée que les
+ armées alliées ont reconquise entre la Marne et l'Oise, les communications
+ ne sont pas rétablies depuis longtemps et que le transport des troupes,
+ des munitions et même des civils ne se fait pas aussi régulièrement et
+ peut-être mieux qu'ici?
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il y a aussi la réglementation de la vente des denrées, blés, fourrages,
+ viandes, etc. que d'aucuns ont la naïveté d'admirer. A entendre les
+ explications de ces messieurs de la Kommandantur, c'est parfait et le but
+ de ces mesures est vraiment admirable. Mais allez y voir de plus près: ce
+ maximum de prix n'est nullement respecté par les émissaires de l'armée
+ allemande qui, précédant sur les marchés les acheteurs belges, raflent
+ tout ce qui leur convient. Pour ce qui est de certaines marchandises,
+ tels les: fourrages, le recensement des bestiaux, chevaux, etc., le
+ rationnement de leur alimentation permettra tout simplement aux Allemands
+ de réquisitionner le surplus, tandis que nos fermiers et nos éleveurs
+ devront se contenter de donner à leurs bêtes la maigre ration imposée.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Réservons notre admiration pour un objet plus digne d'elle que
+ l'organisation allemande, et pensons à nos alliés français qui, en
+ quelques mois, avaient rattrapé la forte avance que leurs ennemis avaient
+ sur eux, ont monté, transformé, réorganisé leurs usines, leur ont fait
+ produire des munitions et encore des munitions, ce pendant qu'ils avaient
+ à faire face à d'autres charges, notamment aux besoins des réfugiés venus
+ par milliers de France et de Belgique. Tous ceux qui ont été témoins de
+ cet effort en ont été émerveillés.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Soyons bien certains que nos autres alliés entrés en lice avec une armée
+ et un outillage plus qu'incomplets, se rendant maintenant compte de
+ l'effort qui leur est demandé, égaleront et surpasseront bien vite leurs
+ ennemis. Les ouvriers volontaires affluent en Angleterre, on a construit
+ des usines, des machines, l'activité est intense. N'oublions pas non
+ plus que l'argent est le nerf de la guerre et que le commerce toujours
+ florissant de l'Angleterre, grâce à la protection de sa marine puissante,
+ lui a permis de drainer au profit de tous les alliés des sommes
+ considérables.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quant à nous Belges, si nous sommes ligotés ici, nos compatriotes de
+ l'autre côté du mur ont dans leurs tranchées et dans les usines de
+ munitions une organisation qui n'est certes pas inférieure à celle de
+ leurs alliés et de leurs ennemis. Et même ici; le fonds de chômage, les
+ oeuvres diverses, ne témoignent-elles pas d'un réel talent d'organisation?
+ Seulement, chez nous et chez les alliés l'organisation peut aller de pair
+ avec la liberté, tandis que chez les Germains tout est réglementé, tout se
+ fait par ordre. On doit agir et même penser comme les autorités ordonnent
+ de penser et d'agir. Le mot liberté existe peut-être dans leur langue,
+ mais ils n'en connaissent pas la véritable signification ni la pratique.<br><br>
+
+ LIBER.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 45, septembre 1915, p. 2, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ La <i>Libre Belgique</i> est modeste, comme on le voit. Elle aurait pu citer
+ bien d'autres domaines où s'est manifesté l'esprit d'organisation des
+ Belges, s'il n'avait pas été inutile de dire cela à nos compatriotes. Mais
+ nous ne pensons pas que nous tomberons nous-mêmes dans le péché d'orgueil
+ en les rappelant ici.
+</p>
+<p>
+ Ne vous semble-t-il pas que le seul fait d'imprimer et de remettre à
+ domicile des journaux prohibés, en plein pays envahi, sous la tyrannie
+ la plus brutale qu'on puisse imaginer, révèle déjà un joli talent
+ d'organisation?
+</p>
+<p>
+ Et l'exode de nos miliciens qui rejoignent l'armée, de nos métallurgistes
+ qui vont travailler aux munitions, de nos infirmières qui désirent
+ soigner nos blessés (voir p. 164)! Bravant les condamnations à mort, des
+ groupements d'hommes dévoués organisent cette émigration. Beaucoup de
+ ces patriotes ont déjà été passés par les armes, et leur exécution est
+ aussitôt portée à notre connaissance par des affiches officielles. Peu
+ importe. La disparition des chefs ne jette qu'un trouble passager;
+ aussitôt des bonnes volontés se présentent pour remplacer les fusillés.
+ Se figure-t-on bien ce qu'il faut de dévouement, d'ordre et de discipline
+ pour mener à bien une tâche aussi difficile, paraissant au premier abord
+ aussi irréalisable!
+</p>
+<p>
+ Et le ravitaillement de la Belgique? Voilà un pays complètement vidé
+ par les réquisitions et les contributions de guerre, le pays qui a la
+ population la plus dense du monde. En un mois, octobre 1914, des hommes
+ dont on ne saurait assez louer le patriotisme et l'activité, organisent le
+ ravitaillement du pays, malgré les incessantes difficultés que suscitent
+ les autorités occupantes.<a href="#note-71"><small><sup>71</sup></small></a>
+</p>
+<a name="note-71"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>71</u></sup> [ Voir <i>Comment les Belges résistent...,</i> p. 1490]
+</p>
+<p>
+ Les Allemands, eux, après avoir organisé pendant quarante ans l'attaque
+ brusquée de la France, ont vu échouer lamentablement leur plan de
+ campagne.
+</p>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>4. Ils commencent à entrevoir la vérité,</b>
+</p>
+<p>
+ ou, tout au moins, ils baissent de ton. Il n'y a plus que les pointus qui
+ restent fidèles à l'arrogance de jadis. Voici deux articles de <i>La Libre
+ Belgique</i>:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Une sensationnelle, mais hypocrite, conversion.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le <i>Times</i> du 23 mars écoulé publie une remarquable lettre d'un des plus
+ notables chefs du pangermanisme teuton, le général von Bernhardi.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cette lettre fera certainement sensation. On peut même dire qu'elle est un
+ véritable signe des temps, car elle décèle chez son auteur un sens vrai
+ des événements. Elle prouve qu'il commence à comprendre l'énormité de la
+ faute, ou, pour mieux dire, du crime auquel lui et ses pareils ont poussé
+ l'Allemagne et sa malheureuse alliée l'Autriche, en leur faisant préparer
+ et déclarer la guerre européenne.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Cette lettre est assez longue. Nous laisserons de côté tout ce qui
+ concerne l'histoire des faits qui ont précédé les déclarations de guerre
+ de l'Autriche à la Serbie et de l'Allemagne à la Russie, à la France et
+ à la Belgique. Cette histoire, arrangée selon les procédés allemands
+ habituels, n'est qu'une nouvelle édition de la fable que tous les Germains
+ et les germanophiles répètent depuis août dernier, avec une constance
+ qui jamais ne se lasse: l'Allemagne n'a fait que se défendre contre une
+ coalition qui voulait son écrasement.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais nous attirons l'attention sur la déclaration des principes et des
+ sentiments que M. von Bernhardi donne aujourd'hui, comme étant ceux de
+ toute la partie dirigeante de la nation et de l'Empire allemand et qui ont
+ toujours inspiré sa politique. M. von Bernhardi s'exprime ainsi à ce sujet
+ dans la lettre que le <i>Times</i> publie:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Il n'a jamais été dans nos intentions de conquérir ou d'assujettir des
+ nations étrangères; en faisant cela, nous nous créerions uniquement de
+ nouveaux ennemis. Nous n'avons pas exercé dans ce but notre pays aux
+ armes, ni complété nos armements. Mais il était de notre devoir de
+ renforcer notre pouvoir politique et militaire, jusqu'à ce que nous
+ ayons acquis l'assurance de développer nos intérêts industriels et notre
+ culture, sans être contrariés par les puissances étrangères. Le but du
+ militarisme allemand n'était pas d'attenter à la liberté des autres États,
+ mais de protéger notre propre liberté. Depuis des années nous pouvions
+ prévoir que les ennemis qui nous entourent presque de tous côtés en
+ viendraient à se donner les mains pour écraser l'Allemagne grandissante.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ce tableau de la mentalité pangermaniste que nous présente von Bernhardi,
+ après les échecs et les mécomptes que la triplice austro-germano-turque a
+ subis depuis huit mois, est bien différent de celui que le même général
+ nous offrait, il n'y a pas longtemps, au sujet des devoirs et des besoins
+ de l'empire. Aujourd'hui, il est respectueux de la liberté et de la
+ propriété d'autrui; il ne demande que la sécurité et la liberté de
+ l'Allemagne, cette malheureuse nation qui ne voulait attaquer ni
+ assujettir aucun peuple et qui n'a fait que se défendre contre les
+ implacables ennemis qui «l'entouraient de tous côtés».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Si l'on doutait encore de l'issue certaine du gigantesque conflit qui met
+ aux prises les principales puissances européennes et qui les ruine, on
+ verrait clairement de quel côté penche la balance, en comparant le von
+ Bernhardi doucereux et pacifique d'aujourd'hui, avec le von Bernhardi
+ belliqueux et sans scrupules d'hier.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ce général était devenu, depuis sa mise à la retraite, le plus fougueux
+ avocat des ambitions et des prétentions de la «Kultur», c'est-à-dire de
+ l'orgueil et de l'avidité allemandes.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Voici ce qu'il écrivait avant la guerre:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Notre population est de 65 millions d'habitants et elle augmente de
+ 1 million par an. Il est impossible que l'agriculture et l'industrie
+ parviennent à procurer à cette masse humaine, sans cesse croissante, des
+ moyens d'existence suffisants. Nous sommes donc acculés à la nécessité de
+ déverser dans les colonies le trop-plein de notre population. <i>Mais si
+ nous ne voulons pas augmenter la puissance de nos rivaux par le flot de
+ nos émigrants, il nous faut prendre des terres nouvelles, dont nous avons
+ besoin, aux Etats voisins, ou bien les acquérir, d'accord avec eux. Ce que
+ nous voulons, il nous faut l'acquérir par la force, même au risque d'une
+ guerre</i>. A cet effet, le <i>Deutschtum</i> doit affirmer avant tout sa position
+ au coeur de l'Europe et développer, tous ses moyens d'action, de manière
+ à jeter dans la balance le poids entier d'une nation de 65 millions
+ d'habitants.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le même général von Bernhardi disait aussi, avant 1914:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «La guerre est un <i>instrument de progrès, un régulateur de la vie de
+ l'humanité, un facteur indispensable de civilisation, une puissance
+ créatrice</i>. C'est une erreur de penser qu'il ne faille jamais rechercher
+ ou provoquer une guerre. Il ne faut pas voir dans la guerre les calamités
+ physiques qu'elle entraîne, pas plus qu'il ne faut déplorer le mal que
+ fait un chirurgien, sans penser aux conséquences d'une haute portée
+ qu'aura l'opération. <i>C'est à la diplomatie à arranger les questions
+ épineuses où la morale semble menacée</i>.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La comparaison des déclarations d'avant la guerre et de celles d'après
+ les événements des huit derniers mois, permet de juger des motifs de la
+ conversion du vieux guerrier et de la sincérité de cette conversion.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Si le pangermanisme était triomphant, l'ancien apologiste de la guerre
+ parlerait un langage tout différent.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Sa conversion, quelque forcée qu'elle soit, sera suivie de beaucoup
+ d'autres.<a href="#note-72"><small><sup>72</sup></small></a>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° II, avril 1915, p. 3, col. 2.)
+</p>
+<a name="note-72"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>72</u></sup> [ On pourrait ajouter que von Bernhardi a été jeté par-dessus
+ bord par ses anciens fidèles: voir <i>Comment les Belges résistent</i>..., p.
+ 211. (Note de J.M.)]
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Un aveu angoissé.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le <i>Tag</i> de Berlin, conservateur gouvernemental, fait l'énumération des
+ faux calculs de la politique allemande. C'est la première fois
+ qu'un journal de ce parti a la franchise de convenir de ces vérités
+ désagréables:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Nous nous sommes trompés dans tant de nos calculs. Nous nous attendions à
+ ce que l'Inde entière se révoltât au premier son des canons en Europe, et
+ voilà que des milliers et des dizaines de milliers d'Indiens combattent
+ maintenant avec les Anglais contre nous. Nous nous attendions à ce que
+ l'Empire britannique fût réduit en miettes; mais les colonies britanniques
+ se sont unies comme elles ne l'avaient jamais fait auparavant à la mère
+ patrie. Nous nous attendions à un soulèvement victorieux dans l'Afrique du
+ Sud britannique, et nous ne voyons là qu'un fiasco. Nous nous attendions à
+ des désordres en Irlande, et l'Irlande envoie contre nous quelques-uns de
+ ses meilleurs contingents. Nous croyions que le parti de la «paix à
+ tout prix» était tout-puissant en Angleterre, mais il a disparu dans
+ l'enthousiasme général qu'a suscité la guerre à l'Allemagne. Nous
+ calculions que l'Angleterre était dégénérée et incapable de constituer,
+ un facteur sérieux dans la guerre, et elle se montre notre ennemi le plus
+ dangereux.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Il en a été de même avec la France et la Russie. Nous pensions que la
+ France était corrompue et qu'elle avait perdu le sens de la solidarité
+ nationale, et nous constatons maintenant que les Français sont des
+ adversaires formidables. Nous croyions que la Russie ne pouvait rien
+ faire, nous jugions que ce peuple était trop profondément mécontent
+ pour combattre en faveur du Gouvernement russe, nous comptions sur son
+ effondrement rapide, en tant que grande puissance militaire. Mais la
+ Russie a mobilisé ses millions d'hommes très rapidement et très bien, son
+ peuple est plein d'enthousiasme et sa force est écrasante.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Ceux qui nous ont conduits à toutes ces erreurs, à tous ces faux calculs,
+ à toutes ces grosses méprises sur nos voisins et sur leurs affaires ont
+ assumé un lourd fardeau de responsabilités.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le <i>Tag</i> aurait pu ajouter:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Nous nous sommes trompés en comptant pour zéro la résistance des Belges,
+ et nous nous sommes trompés en espérant que l'Italie nous suivrait
+ dans une guerre agressive. Ces deux erreurs ont eu aussi de notables
+ résultats.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 12, avril 1915, p. 4, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ Leur retour à une plus saine conception des choses se manifeste encore
+ d'une autre façon: ils sont conscients de l'aversion qu'ils inspirent au
+ monde entier. Aussi assistons-nous depuis quelques mois à l'éclosion d'une
+ abondante littérature qu'on peut réunir sous ce titre général: Pourquoi on
+ les déteste. <i>La Soupe</i> (n° 396) a consacré un fascicule très intéressant
+ au résumé des idées de M.le professeur Dr Robert Jannasch, de M. le Dr
+ Konrad Lange et de M. le curé Willy Veit.
+</p>
+<h3>
+ D. <i>L'EXPLOITATION SYSTÉMATIQUE DE LA BELGIQUE</i>
+</h3>
+<p>
+ Il ne s'agit pas ici du pillage pratiqué sous les yeux et avec la
+ complicité évidente du haut commandement,<a href="#note-73"><small><sup>73</sup></small></a> mais du pressurage
+ méthodique, à coups d'arrêtés et de «jugements», auquel on soumet notre
+ pauvre pays.
+</p>
+<a name="note-73"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>73</u></sup> [ <i>Comment les Belges résistent</i>..., p. 159.]
+</p>
+<p>
+ Voici d'abord un exposé général, sous forme de chronique:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Le brigandage allemand.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>L'occupant doit nourrir l'occupé.</i><br>
+ (Droit international.)
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ce n'est pas assez de dire que l'attentat contre la Belgique était une
+ nécessité stratégique pour les agresseurs germains; elle était aussi une
+ nécessité économique; elle livrait aux barbares un grenier d'abondance.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Spoliés, razziés, affamés, toutes nos souffrances viennent des Prussiens.
+ Aucun soulagement ne leur est dû. Ce qui rend notre situation moins
+ pénible se créa à l'initiative des Belges, avec l'appui de neutres, et
+ en dépit des obstacles suscités par l'ennemi. Les impostures alboches ne
+ prévaudront jamais contre cette vérité.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les sommaires éphémérides ci-dessous sont extraites d'un dossier
+ volumineux. Que chacun en fasse le sujet de ses entretiens: il n'est point
+ de meilleure propagande! Voyez bien les conclusions finales.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Août 1914</i>.—Nos autorités prennent des mesures contre la cherté des
+ vivres.. Les hordes d'invasion gaspillent les aliment; nos populations ont
+ à peine le nécessaire.—Les Prussiens apposent une fausse signature du
+ gouverneur de la Banque nationale de Belgique sur des billets de 1 et
+ 2 francs qu'ils ont volés à la succursale d'Aerschot et mettent ces faux
+ billets en circulation.—Ils suppriment le téléphone public.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Septembre</i>.—L'envahisseur réquisitionne à tour de bras et impose
+ aux villes de lourds tributs payables en métal.—Malaise monétaire.
+ Renchérissement général, déterminé par le fait que l'ennemi abroge les
+ restrictions imposées par l'autorité belge, ce dont notre commerce
+ s'empresse de profiter!—Von der Goltz affiche que la rupture d'un fil de
+ téléphone ou télégraphe, partout où les troupes en installent, entraînera
+ le paiement d'une amende par les habitants, «qu'ils soient coupables ou
+ non»!—Usage des véhicules contrôlé; tramways vicinaux supprimés. Ces
+ ordonnances ont pour effet d'étendre le chômage.—Le régime des «bons de
+ guerre» fait faire la grimace aux marchands.—Von der Goltz ordonne le
+ paiement des contributions, patentes, etc., à la caisse allemande! La
+ farine manque dans la moitié du pays où les barbares sont passés; cette
+ disette s'étendra à mesure que l'invasion s'avancera.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Octobre</i>.—Von der Goltz se plaint d'attentats contre les communications
+ militaires; il prend des otages partout où ces faits sont constatés et
+ annonce que, s'ils se renouvellent, ces malheureux seront passés par les
+ armes «qu'ils soient coupables ou non»!—Bicyclettes proscrites.—Défense
+ de laisser sortir les pigeons.—Abondantes rafles de chevaux et de
+ vivres.—Le Gouvernement usurpateur place sous les lois de la guerre les
+ Belges nés en 1894, 1895 et 1896; si ces jeunes gens quittent le pays,
+ «leurs parents répondront d'eux avec leur propre vie»!—Pénurie de
+ farines. L'intendance prussienne enlève les réserves des villes et les
+ récoltes des campagnes; cela pousse des Belges à dissimuler des stocks;
+ voilà l'origine de déplorables accaparements.—L'automobile proscrite à
+ son tour, le ravitaillement devient extrêmement difficile: famine dans nos
+ provinces; à Bruxelles même, des boulangeries se ferment.—Des courtiers
+ d'outre-Rhin font leur réapparition et s'efforcent de renouer des
+ relations d'affaires! Beaucoup d'exportations industrielles sont frappées
+ d'interdiction... pour les Belges!—La monnaie allemande est imposée
+ au cours de 1 f 25 le mark <a href="#note-74"><small><sup>74</sup></small></a>.—Les espions organisent la chasse aux
+ apporteurs de fonds destinés aux familles de soldats, aux agents de
+ l'État, etc. Les pensionnés ne touchent plus leur dû; des fonctionnaires
+ se trouvent à bout de ressources, la gêne se généralise.—Entrés à
+ Anvers, les Prussiens y dévalisent les entrepôts particuliers,
+ en violation du Droit. Ce butin est pour l'Allemagne (valeur: 1
+ demi-milliard)!—Von der Goltz a proclamé sa volonté de «consolider la vie
+ économique du pays». A ces paroles, il suffit d'opposer ses actes!—Pour
+ remédier au paupérisme qui ne fait qu'empirer, s'est fondé, à Bruxelles,
+ le Comité de secours et d'alimentation. Après avoir créé la «Soupe
+ communale», il organise le ravitaillement du Brabant.—A la suite du
+ licenciement de la garde civique, on s'attend à une certaine amélioration
+ des affaires. Mais le Prussien somme les gardes civiques de se soumettre à
+ son contrôle, ce qui empêche les retours espérés. Déplacements interdits
+ dans toutes les directions, excepté Liège et le Limbourg.—Les produits
+ d'imprimerie, les théâtres, etc., sont soumis à la censure.—Anvers doit
+ verser aux spoliateurs une contribution de guerre de 50 millions; ce
+ même chiffre est définitivement arrêté pour Bruxelles; Liège a payé 30
+ millions; et ainsi de suite!
+</p>
+<a name="note-74"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>74</u></sup> [ En beaucoup d'endroits, le mark est même coté 1f30: voir
+ <i>Comment les Belges résistent</i>..., p. 175. (Note de J. M.)]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Novembre</i>.—Les Prussiens, parce qu'on a rossé, près de la Bourse, un
+ mouchard allemand (en civil) et un soldat venu à son aide, condamnent
+ la ville de Bruxelles à une amende de 5 millions!—Les États-Unis et le
+ Canada nous envoient de la farine. Le «Comité d'alimentation» s'étend
+ à tout le pays, que l'incurie allemande laisse dans le dénûment. Cette
+ impuissance, dans un domaine de première importance, prouve combien le
+ bluff a surfait l'organisation allemande.—Le Prussien mande aux autorités
+ communales de ne plus nourrir les ouvriers qui n'acceptent pas du
+ travail salarié (nos ouvriers refusent de collaborer aux fournitures
+ <i>militaires</i>).—L'heure allemande devient obligatoire; les délinquants
+ sont frappés d'amendes.—Le serment exigé des gardes civiques pousse à
+ l'exil un grand nombre de patrons; ils craignent de se voir déportés
+ en Allemagne, comme cela s'est fait ailleurs, et même aux portes de
+ la capitale (à Tervueren).—La situation économique s'empire; l'hiver
+ s'annonce dur... Par suite de la suppression de tout transport, le charbon
+ s'épuise et enchérit; la bâtisse ne peut reprendre. L'industrie chôme
+ forcément. Misère.—Tout passeport est refusé aux hommes de 18 à
+ 45 ans.—L'ennemi s'empare du cuivre, du nickel et d'autres métaux
+ nécessaires à la confection des munitions; fabriques arrêtées par suite
+ de l'enlèvement de leurs cuves de cuivre.—Vers cette époque commence
+ le pillage systématique de nos ateliers de construction: l'outillage
+ industriel (machines-outils) prend le chemin de l'Allemagne. Cela
+ continuera pendant plusieurs mois! Le matériel emporté représente une
+ valeur de plusieurs centaines de millions. Ces vols à peine déguisés
+ rendent le travail impossible dans beaucoup d'établissements, privent de
+ gagne-pain des centaines de milliers de familles!—Écrasée de charges
+ extraordinaires, la ville de Bruxelles ne peut commanditer un organisme
+ intercommunal d'assurance des risques de guerre qui cherche à se
+ constituer afin de ranimer l'industrie du bâtiment.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Décembre</i>.—Le spoliateur von der Goltz part. Le détrousseur von Bissing
+ arrive. En s'en allant, le premier déclare que la situation en Belgique
+ est «normale». Toutefois, son successeur annonce qu'il va faire tout son
+ possible pour restaurer l'activité économique du pays et soutenir les
+ faibles. Voilà les paroles; nous allons voir les actes.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A peine installé, von Bissing inflige aux provinces belges une nouvelle
+ contribution de guerre, de 480 millions de francs, payables par
+ mensualités!—L'envahisseur rétablit la circulation des tramways vicinaux
+ et prélève la moitié des recettes.—Il vide nos étables.—La presse
+ étrangère s'indigne de l'avidité prussienne à propos des extorsions
+ d'argent opérées en Belgique.—Von Bissing place les sociétés où des
+ étrangers belligérants ont des intérêts sous la surveillance de ses
+ bureaux. En revanche, il nous apprend que l'Allemagne, l'Autriche et
+ la Turquie «ne sont pas des puissances étrangères ou ennemies»! Il est
+ défendu d'inciter quelqu'un à refuser de travailler pour ces États...—Les
+ amendes pleuvent sur les communes et sur les particuliers. Tout prétexte
+ est bon. Von Bissing renforce la chasse aux importateurs d'argent. A la
+ frontière, on échange de force l'or contre des marks.—Le transport des
+ lettres est prohibé afin d'obliger le public à user de timbres allemands.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —En Italie, en Suisse, en Hollande, au Chili, au Canada, aux États-Unis,
+ la voracité des Prussiens provoque des manifestations publiques contre eux
+ et pour les Belges.—L'importation du sel est prohibée, sauf s'il vient
+ d'Allemagne. Nos Flandres manquent de froment, de seigle, de pommes de
+ terre, de charbon.—Faim et froid étreignent le pays. Détresse et
+ dénûment partout.—Von Bissing obtient de l'avancement: il est nommé
+ général-colonel.—Il destitue la Banque nationale de son privilège
+ d'émettre du papier-monnaie et le repasse à la Société générale.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —L'assurance des risques de guerre s'organise à Bruxelles en vue de
+ remettre en train la bâtisse et les industries qui s'y rattachent;
+ l'esprit de lucre est exclu de cette oeuvre mutualiste.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Janvier 1915</i>.—Les étages de nos ministères, dans les salons desquels
+ siègent les bureaux de l'Usurpation, sont convertis en prison temporaire.
+ Von Bissing réorganise le service des mouchards et en accroit le
+ «rendement».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Le Comité d'alimentation étend ses secours à plusieurs localités
+ françaises que l'ennemi laisse également dans la détresse.—Von Bissing
+ réglemente la confection des pâtisseries.—Mieux avisé, le Comité
+ belge-américain installe des magasins communaux qui mettent un frein à la
+ hausse des denrées.—En encaissant 40 millions par mois, von Bissing s'est
+ engagé à ne plus imposer provinces ni communes; mais il s'est réservé le
+ droit d'infliger des amendes, et il en use immodérément.—Redoublement
+ de la traque aux apporteurs d'argent d'État.—Il taxe les morts
+ (permis d'exhumer), les chasseurs, les pècheurs; il établit un impôt
+ extraordinaire à charge des citoyens ayant quitté le pays!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Malgré les efforts du Comité d'alimentation, lequel n'obtient aucune
+ espèce d'aide des Prussiens, une partie de la nation s'anémie dans les
+ privations; sans railway, sans automobiles, sans chevaux, même sans
+ bicyclettes, la distribution des vivres en province devient presque
+ impossible.—Grâce à l'Assurance mutuelle, la bâtisse reprend. En face
+ de l'incurie et de la mauvaise volonté de l'occupant, ces réalisations
+ représentent des efforts admirables.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Février</i>.—Von Bissing interdit les réunions politiques, traque les
+ mobilisés qui partent pour le front et vole le pain des ouvriers
+ du railway en confisquant les fonds destinés au paiement de leurs
+ demi-salaires.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Pour pouvoir donner de la farine à tout le monde, la ration de pain est
+ limitée dans les villes.—Von Bissing protège le cochon que le paysan
+ abat, faute de pouvoir l'engraisser. Cette mesure ne sert à rien. Mais
+ le Comité impose à Bruxelles et à Anvers le pain blanc, ce qui permet de
+ prélever le son nécessaire à l'élevage des porcs.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Le gouverneur impérial limite les déplacements dans les différentes
+ provinces. Il en résulte que 5 millions de Belges se voient claquemurés
+ dans leurs cantons.—Il soumet à son contrôle les prostituées et prévoit
+ de fortes amendes: l'argent n'a pas d'odeur!—Des commerces teutons se
+ multiplient à Bruxelles.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Mars</i>.—Sous prétexte d'empêcher la contrebande de guerre, von Bissing
+ interdit l'exportation de nombreux produits industriels; cela lui permet
+ de connaître les stocks. Même les transactions intérieures sont soumises
+ à autorisation, c'est-à-dire entravées pour les Belges.—Accapareurs et
+ haussiers opèrent librement. Les magasins communaux s'épuisent à cause de
+ la piraterie en mer. De nouveaux arrivages régulariseront plus ou moins le
+ marché.—Poursuites et condamnations du chef de recrutement militaire
+ se succèdent. Pour d'autres motifs, les amendes s'accumulent: les
+ kommandanturs et les bureaux allemands, encombrés de sinécuristes, battent
+ la dèche.—Les oeuvres d'assistance et d'entr'aide, créées par les Belges,
+ font beaucoup de bien: la mendicité diminue de jour en jour. Le Comité
+ Solvay patronne et subsidie toute initiative intéressante; la solidarité
+ supprime le paupérisme.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Avril</i>.—Pour avoir refusé de réfectionner la route de Malines (abîmée
+ par le charroi militaire) la ville de Bruxelles est frappée d'une pénalité
+ de 500.000 marks...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Grâce à l'activité de la section agricole du «Comité», les terrains
+ vagues se convertissent en cultures. Une coopérative intercommunale fait
+ des provisions de vivres.—La Croix-Rouge de Belgique disparaît plutôt
+ que d'assurer le service civil du corps de santé allemand; l'encaisse est
+ confisquée et une fausse Croix-Rouge de Belgique est constituée par les
+ Allemands.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Un tarif prussien refrène la hausse des vivres et des fourrages. Seule,
+ l'intendance militaire tire profit de cette mesure, qui demeure lettre
+ morte pour le public. Le régulateur des comptoirs communaux arrête
+ l'ascension des prix: ils restent néanmoins en hausse.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Mai</i>.—Les extorsions d'argent continuent en raison des besoins des
+ budgétivores qui se casent en Belgique. C'est vraiment du brigandage. En
+ Hollande, en Angleterre, des agents allemands substituent nos billets à
+ leurs marks dépréciés. La Deutsche Bank, de Bruxelles, ratisse la monnaie
+ d'or et les billets par l'appât d'une prime. Le billon de nickel est
+ drainé également.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ --Von Bissing met à la ration nos prisonniers en interdisant de leur
+ envoyer plus de 5 kilogrammes de vivres par mois.—Le pain renchérit
+ encore. En Flandre, la ration tombe à 200 et 175 grammes. Sur tous les
+ points du pays, on constate l'affaissement physiologique des ouvriers et
+ des ouvrières, ce qui les rend moins résistants à la fatigue et diminue
+ leur production. Des émeutes provoquées par la cherté des vivres éclatent
+ à Liège: les baïonnettes prussiennes aident la police à rétablir
+ l'ordre... Toutefois, le pain et les denrées sont tarifés.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Juin</i>.—Dans un communiqué publié par la presse à tout faire, von Bissing
+ expose comment ses «intentions de faire renaître la vie économique en
+ Belgique sont remises en question»: c'est la faute aux ouvriers de
+ l'arsenal de Malines! Ils refusent de reprendre le travail. Voilà pourquoi
+ ledit gouverneur pressure et affame le pays! Si l'on travaillait à
+ l'atelier de Malines, la Belgique entière serait un paradis! Rien de plus
+ simple! Mais voici la vérité: afin que tout le personnel prussien soit
+ disponible pour les travaux urgents d'une grande ligne <i>militaire</i> allant
+ d'Aix-la-Chapelle à Bruxelles, par Visé et Louvain, les ouvriers belges
+ des arsenaux de Gand, de Malines, de Jemelle, de Luttre, etc., furent
+ sommés de reprendre le travail. Pour les y contraindre, à Gand on a arrêté
+ leurs femmes; à Malines on les isole et, avec eux, tout le district.
+ En attendant, la nouvelle ligne n'avance guère! D'où la fureur de von
+ Bissing! Il était clair qu'il ne se serait pas fait une telle bile s'il
+ se fût agi, comme il le dit mensongèrement, de l'intérêt des populations
+ belges! Les intérêts allemands, voilà uniquement ce dont il s'occupe.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ —Le Prussien fixe un tarif des viandes dont bénéficie seule l'intendance
+ prussienne, aux abattoirs.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Conclusion</i>.—Les gouverneurs impériaux ne sont que des pantins: Berlin
+ tire les ficelles. C'est l'Allemagne qui administre la Belgique, et sa
+ science d'organisation devait étonner le monde. Elle l'étonne, en effet,
+ et l'indigne, par son impuissance à réparer les maux de la sauvagerie
+ militaire. <i>L'Allemagne excelle uniquement à piller et à affamer le pays,
+ à en extraire des tonnes de vivres et des milliards de francs, à voler son
+ outillage et à détruire le reste</i>. <a href="#note-75"><small><sup>75</sup></small></a>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Notre revanche consistera à mettre dehors les fournisseurs alboches,
+ à boycotter leur commerce et leur industrie. La nouvelle orientation
+ économique nous tournera vers les produits français, anglais, italiens,
+ etc., etc.; en outre, nous favoriserons les initiatives nationales qui se
+ créent pour expulser du marché belge les Allemands.</i>
+</p>
+<a name="note-75"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>75</u></sup> [ Le même brigandage s'opère dans le nord de la France, ainsi
+ qu'en Pologne.]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Leur geste consiste à nous mettre sous le nez un browning... puis un prix
+ courant. Notre réponse sera le coup de pied au derrière.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Vérité</i>, n° 5, 12 juin 1915, p. 2.)
+</p>
+<p>
+ Il sera intéressant pour le lecteur d'apprendre avec quelle désinvolture
+ les autorités allemandes, emportées par leur besoin d'extorsion, violent,
+ à deux jours de distance, les engagements souscrits par elles-mêmes. Les
+ pages suivantes sont extraites de la brochure sur M. Max:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>La contribution de guerre et les réquisitions.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'autorité allemande avait dès le début considéré M. Adolphe Max comme le
+ bourgmestre de toute l'agglomération bruxelloise, c'est-à-dire de
+ quinze communes qui, au point de vue légal, sont des administrations
+ indépendantes et ne relèvent que du Gouvernement. Le représentant de
+ celui-ci, M. Béco, gouverneur du Brabant, était parti avant l'entrée des
+ troupes allemandes à Bruxelles. Le Gouvernement était dans le refuge
+ d'Anvers. C'est sur Bruxelles que retombait tout le poids de l'occupation
+ des armées étrangères, du maintien de l'ordre, des réquisitions et de la
+ formidable contribution de guerre imposée par les envahisseurs! M. Adolphe
+ Max fit de courageuses tentatives pour adoucir les conditions imposées,
+ témoin ce document:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Comme suite à l'acte du 20 août 1914 arrêté par le capitaine Kriegsheim
+ et le bourgmestre de la ville ont eu lieu des pourparlers aujourd'hui
+ entre le général-major von Jarotzky, gouverneur de Bruxelles, et le
+ bourgmestre au sujet des 50 millions exigés.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Le bourgmestre a déclaré qu'il n'est pas en état, malgré la meilleure
+ volonté, de procurer la somme totale. Par contre, il s'engage à payer en
+ déduction tout de suite la somme de <i>1 million 500.000</i> et dans le délai
+ de huit jours d'autres sommes s'élevant ensemble à <i>18 millions 500.000</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Il a ajouté qu'il considérait comme une impossibilité de fournir la somme
+ de 50 millions et il a sollicité la diminution du montant.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Le gouverneur a déclaré qu'il n'avait pas de mandat à cet effet, mais il
+ a promis d'introduire auprès du commandant supérieur de l'armée une motion
+ en rapport avec la situation, aussitôt que les 20 millions visés ci-dessus
+ seraient payés. Le bourgmestre a acquiescé à cette solution.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Le bourgmestre a, en outre, fait remarquer que c'était tant au nom de
+ Bruxelles que de quinze communes-faubourgs qu'il agissait concernant
+ l'indemnité de guerre réclamée, mais qu'il ne pouvait être responsable
+ des désordres ou des actes d'hostilité s'il s'en produisait en dehors du
+ territoire de la ville, les faubourgs n'étant pas soumis légalement à son
+ autorité. Le gouverneur a donné sa parole que chaque commune serait rendue
+ responsable de tous désordres qui se produiraient chez elles.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Le gouverneur a ajouté, sur la demande du bourgmestre, que, pendant le
+ délai de huit jours, il ne sera plus fait, par l'autorité allemande, de
+ réquisitions en vivres ou approvisionnements soit à charge de la ville et
+ des faubourgs, soit à charge de leurs habitants, et ce afin de préserver
+ la population de la famine.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Bruxelles, le 24 août 1914.
+</p>
+<pre style="font-size: 12pt; font-family: serif;">
+«<i>Le Gouverneur</i>, «Adolphe MAX,
+«VON JAROTZKY. «<i>Bourgmestre</i>.
+ «GRABOWSKY, <i>Conseiller aulique</i>.»
+</pre>
+<p CLASS=CIT>
+ Les réquisitions imposées le 20 août cessèrent le 24: l'agglomération
+ bruxelloise, qui compte près de 800.000 habitants, était menacée de
+ manquer de vivres. L'avis suivant fut affiché:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>AVIS</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «J'ai l'honneur de porter à la connaissance de la population qu'en
+ vertu d'une convention que j'ai conclue le 24 août avec le Gouvernement
+ allemand, représenté par M. le général-major von Jarotzky et M. le
+ conseiller aulique Grabowsky, il a été stipulé que, pendant un délai
+ de huit jours, il ne serait plus fait par l'autorité militaire de
+ réquisitions de vivres et approvisionnements, soit à charge de la ville de
+ Bruxelles et des communes de l'agglomération bruxelloise, soit à charge
+ des habitants.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Les fournitures en vivres et approvisionnements ne devront donc être
+ faites, jusqu'à l'expiration de ce délai, que contre paiement comptant.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Bruxelles, le 25 août 1914.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «<i>Le Bourgmestre</i>,<br>
+ «Adolphe MAX.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais, dès le lendemain, des difficultés et de nouvelles exigences
+ surgissaient, et M. A. Max écrivait à M. le gouverneur militaire:
+</p>
+<p style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: center;">
+ «MONSIEUR LE GOUVERNEUR MILITAIRE»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Par une convention du 24 août portant, au nom du Gouvernement allemand,
+ les signatures de M. le général-major von Jarotzky et M. le conseiller
+ aulique Grabowsky, il a été stipulé que, pendant un délai de huit jours,
+ il ne serait plus fait, par l'autorité allemande, de réquisitions en
+ vivres et en approvisionnements, soit à charge de la ville, ou des
+ faubourgs, soit des habitants.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «A la date d'hier, le général en chef, qui se trouvait de passage à
+ Bruxelles, m'a fait connaître, en présence de M. le conseiller Grabowsky,
+ que cet engagement ne serait observé par l'autorité allemande qu'à
+ la condition qu'elle fût mise en mesure de faire amener elle-même et
+ rapidement par chemin de fer de Saint-Trond certaines quantités de vivres
+ et d'approvisionnements qu'elle y possède.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Afin qu'il pût être satisfait à cette condition, je me suis vu obligé
+ d'écrire au Gouvernement belge à Anvers pour lui demander d'autoriser
+ l'envoi de locomotives à Bruxelles. La réponse du Gouvernement belge
+ ne m'est pas encore parvenue. Quelle que soit cette réponse, je dois,
+ Monsieur le Gouverneur, protester auprès de vous contre la contrainte qui
+ m'a été imposée. L'engagement pris au nom du Gouvernement allemand par la
+ convention ci-dessus rappelée du 24 courant n'était subordonné à aucune
+ condition. En introduire une ultérieurement a été méconnaître la parole
+ donnée et détruire la confiance que doit inspirer un contrat souscrit
+ régulièrement au nom du Gouvernement allemand.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Vous reconnaîtrez, j'en suis convaincu, que mon devoir était de vous
+ exprimer les réserves que je viens de formuler.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «Le Bourgmestre,<br>
+ «Adolphe MAX.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Deux jours après, un officier allemand se présentait chez le bourgmestre
+ pour exiger de la levure. Voici le procès-verbal de l'entretien:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 28 août 1914.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «L'an 1914, le 28 août, à 9h 45 du matin, un officier supérieur allemand,
+ se disant envoyé par un général chef d'état-major commandant des troupes
+ cantonnées à environ 20 kilomètres de Bruxelles, s'est présenté à l'Hôtel
+ de Ville et m'a requis de lui fournir 20 à 25 livres et au besoin 50
+ livres de levure. J'ai répondu que je ne pouvais satisfaire à cette
+ demande; qu'en effet, par convention du 24 courant, le Gouvernement
+ allemand s'était engagé vis-à-vis de moi à ne plus faire de réquisitions
+ en vivres pendant un délai de huit jours. L'officier a fait observer que,
+ son mandant ayant un grade supérieur à celui du gouverneur allemand de
+ Bruxelles, il ne se considérait pas comme lié par cette convention et
+ persistait par conséquent dans sa demande, offrant au surplus de payer les
+ quantités de levure qui lui seraient fournies.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «J'ai déclaré qu'il allait de soi que toute réquisition de la part des
+ autorités allemandes devait donner lieu à paiement, mais que la convention
+ que j'invoquais suspendait le principe même dès réquisitions. Qu'au
+ surplus, cette convention n'émanait pas du gouvernement allemand militaire
+ de Bruxelles, en son nom personnel, mais qu'elle liait le Gouvernement
+ allemand lui-même, étant d'ailleurs signée non seulement par le
+ gouverneur, mais aussi par le conseiller aulique, seul représentant
+ autorisé de la légation allemande en ce moment à Bruxelles.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «L'officier ayant annoncé que, nécessité faisant loi et ses troupes
+ devant, être nourries, il se verrait forcé de passer outre, j'ai répondu
+ qu'en ce cas je réunirais les membres du corps diplomatique et les
+ prierais de faire connaître au monde civilisé que l'Empire allemand
+ violait une parole donnée en son nom. L'officier m'a prié de mettre à sa
+ disposition un membre du personnel de l'Administration communale pour le
+ guider dans ses recherches en vue de découvrir les magasins où il pourrait
+ se procurer de la levure. J'ai répondu que je ne pouvais accéder à sa
+ demande. Il s'est retiré alors en me faisant connaître qu'il allait en
+ référer au gouverneur militaire.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le 29 août, le bourgmestre pouvait annoncer que les bons de réquisition
+ étaient payables dans les bureaux du Sénat, rue de Louvain, de 9 heures à
+ midi et de 3 à 5 heures de relevée.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>(M. Adolphe Max, bourgmestre de Bruxelles. Son administration du 10 août
+ au 16 septembre 1914,</i> p. 25.)
+</p>
+<p>
+ Voici un bon exemple de confiscation:
+</p>
+<p CLASS=stc>
+ <b>Encore une confiscation allemande.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le Gouvernement allemand a congédié les dirigeants de la Croix-Rouge et a
+ confisqué leur caisse où se trouvait encore une somme de 250.000 francs.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Prétexte: La Croix-Rouge refusait d'obéir aux volontés du Gouvernement
+ allemand qui ordonnait à l'institution charitable belge de «coopérer
+ méthodiquement aux oeuvres de bienfaisance d'un caractère urgent» (<i>sic</i>),
+ d'après le texte de l'affiche allemande.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Motif réel: La Croix-Rouge refusait de s'occuper d'une catégorie spéciale
+ de blessés des deux sexes, que nous désignerons suffisamment sous cette
+ appellation: «les blessés du vice». Or, cette catégorie de blessés a subi
+ une très notable augmentation depuis l'invasion allemande. On a dû y
+ consacrer tout un hôpital rien que pour Bruxelles.
+</p>
+<p>
+ Tout prétexte leur est bon pour nous extorquer de l'argent. Bruxelles a dû
+ payer 5 millions parce qu'un de ses agents de police avait maltraité
+ un mouchard.<a href="#note-76"><small><sup>76</sup></small></a> La ville de Liège a été condamnée à une amende de 20
+ millions pour une prétendue attaque de francs-tireurs, complètement
+ inventée par les Allemands.
+</p>
+<p>
+ Toutefois, leurs trois plus grosses opérations financières restent les
+ réquisitions en masse à Anvers, <a href="#note-77"><small><sup>77</sup></small></a> la contribution annuelle de 480
+ millions et la saisie d'un milliard.
+</p>
+<a name="note-76"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>76</u></sup> [ Voir p. 4 et <i>Comment les Belges résistent</i>..., p. 177.]
+</p>
+<a name="note-77"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>77</u></sup> [ <i>La Soupe</i>, no. 357, a publié <i>in extenso</i> le rapport de M.Castelein, président de la Chambre de Commerce d'Anvers.]
+</p>
+
+<p CLASS=STC>
+ <b>Un épisode caractéristique de la furie allemande.</b>
+</p>
+<p style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: center;">
+ LES RÉQUISITIONS A ANVERS
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ M.E. Castelein, président de la Chambre cde Commerce d'Anvers, a envoyé,
+ le 18 mars dernier, aux membres de la Commission internationale d'Anvers,
+ un rapport sur les réquisitions en masse dont le commerce anversois a été
+ et est encore l'objet de la part des autorités allemandes.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ces réquisitions finiront par créer le vide dans les entrepôts et
+ amèneront la stagnation forcée de nombreuses industries.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Elles se chiffrent par dizaines de millions et atteindront des centaines
+ de millions si on ne les arrête point. Elles atteignent les matières
+ premières, les produits fabriqués, et même l'outillage des usines,
+ voire même des chantiers réquisitionnés en bloc. Quand les stocks de
+ marchandises ne sont pas absorbés par ces réquisitions, ils sont «bloqués»
+ par l'interdiction imposée à leurs détenteurs de les vendre ou de les
+ livrer s'ils ont été vendus antérieurement.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Sauf de minimes exceptions, ces réquisitions ne sont pas liquidées,
+ contrairement aux assurances données, il y a déjà près de quatre mois, en
+ termes catégoriques par les autorités de l'Administration allemande, et ce
+ en dépit d'une promesse formelle qui a été faite aux Anversois, en échange
+ de 60 millions de surcroît de charges qui fut imposé à la Belgique en plus
+ des 420 millions d'abord réclamés et dont elle s'acquitte correctement de
+ mois en mois.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous ne pourrions énumérer ici, faute de place, toutes les réquisitions
+ illégales dont se plaint le commerce anversois par l'organe de M.
+ Castelein. Le détail de ces réquisitions et celui des réductions de prix
+ imposées arbitrairement aux détenteurs seraient trop longs. Plus long
+ encore et plus important serait le détail de toutes les marchandises qui
+ ont été enlevées sans paiement préalable et même sans fixation préalable
+ de prix, ou à des prix imposés arbitrairement par les Allemands. Céréales,
+ graines diverses, tourteaux, nitrates, huiles diverses animales, végétales
+ et minérales, laines, cotons, caoutchoucs, cuirs, crins, ivoires, bois,
+ cacaos, cafés, riz, tout est livré ou bloqué, et la plupart du temps pas
+ payé depuis deux, trois et même quatre mois.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Sur 85 millions, 20 millions au maximum ont été payés. Environ 60 millions
+ de francs de marchandises brutes ont été enlevées sans fixation de prix.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il faut ajouter à ces sommes, qui ne comprennent pas la totalité des
+ réquisitions opérées (l'absence d'un certain nombre de réquisitionnés
+ rend impossible l'addition complète), les réquisitions qui ont frappé
+ les maisons maritimes et les maisons d'expéditions en frappant les
+ marchandises déposées pour leur compte dans des hangars, magasins et
+ entrepôts.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Tout cela a été réquisitionné et en grande partie enlevé et expédié depuis
+ octobre et novembre à des prix à convenir et à régler à Berlin.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Une des plus grandes firmes maritimes, qui avait insisté sur l'opportunité
+ de disposer d'un lot de marchandises réquisitionnées en voie de
+ détérioration, put la réaliser, mais à condition de la remplacer par une
+ même quantité de marchandises en état sain.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il faudrait encore supputer ce qui a été réquisitionné en masse dans les
+ industries chimiques et métallurgiques en matières premières; ce qui a
+ été réquisitionné en fait de métaux et ce que représentent les usines et
+ chantiers réquisitionnés en bloc, voire partiellement démontés.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Certains journaux allemands affirmaient préventivement, comme un fait dont
+ le commerce anversois aurait à se féliciter, la liquidation totale sans
+ précédent de tous les stocks anversois. Or, la plupart des marchandises
+ non réquisitionnées sont bloquées et étroitement contrôlées par l'autorité
+ allemande; elles ne peuvent donner lieu à aucune transaction ou de
+ livraison sans une autorisation rarement accordée. Et ainsi «la situation
+ économique normale», qu'on nous faisait entrevoir, se traduit en réalité
+ par une stagnation absolue de transactions, par la disparition
+ successive des stocks sans paiement ou même sans fixation de prix, par
+ l'immobilisation des soldes restés à Anvers, enfin, par la suppression de
+ tout trafic avec l'étranger, la privation des téléphones, des télégraphes,
+ de relations postales régulières et par des moyens de déplacement
+ inférieurs à ceux d'il y a trois siècles».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le rapport de M. Castelein démontre en terminant que tous les faits dont
+ le commerce anversois souffre et se plaint sont commis en violation des
+ engagements formels pris par les autorités allemandes, notamment par M. le
+ gouverneur von Bissing (ordres de décembre 1914 et du 9 janvier 1915), et
+ par le commissaire général près des banques de Belgique à Anvers (réunion
+ à Anvers du 13 janvier 1915 où se trouvaient les chefs de plusieurs firmes
+ allemandes).
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 16, avril 1915, p. 2, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ Le 31 août 1915, la Chambre de Commerce d'Anvers publia un nouveau rapport
+ protestant contre la violation de leurs engagements par les Allemands.
+</p>
+<p>
+ Voici la réponse de M. le gouverneur général. On y remarquera
+ principalement: a) le reproche fait au président de la Chambre de Commerce
+ de travestir les faits (les Allemands accusant les Belges de mensonge!!);
+ b) la supposition que les commerçants belges ont intentionnellement
+ négligé de se faire payer; c) la censure allemande établie sur tous les
+ actes de la Chambre de Commerce.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ LE GOUVERNEUR GÉNÉRAL<br>
+ B. A. N° 20.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Bruxelles, le 24 septembre 1915.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le commissaire général impérial auprès des banques en Belgique m'a soumis
+ le rapport en date du 31 août du président de la Chambre de Commerce aux
+ membres de la députation permanente à Anvers, ainsi qu'un rapport en date
+ du 18 mars 1915 aux président et membres de la Commission intercommunale
+ d'Anvers, ce second rapport étant invoqué dans le premier.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ De l'examen de ces documents, il ressort que les faits y sont travestis de
+ façon grossière, dans le but de provoquer de l'excitation dans des milieux
+ étendus, particulièrement à la Chambre de Commerce d'Anvers, chez les
+ personnalités actuellement appelées à représenter les intérêts des régions
+ belges occupées vis-à-vis de l'Administration allemande, de discréditer
+ les autorités civiles et militaires allemandes et de contrarier pour les
+ unes et les autres l'accomplissement des obligations de la guerre.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ D'après des constatations, les intendances, la Commission d'indemnisation
+ de Berlin et la Caisse d'avances de Bruxelles ont accordé en tout plus de
+ 40 millions de marks d'indemnité pour des marchandises réquisitionnées en
+ masse. Dans cette somme ne sont pas compris les paiements au comptant pour
+ d'autres marchandises de diverses sortes, qui, par exemple, depuis le 15
+ janvier 1915, à Gand seulement, ont dépassé mensuellement 6 millions de
+ marks, rien qu'en objets de nourriture et de fourrage pour la IVe armée.
+ Si les sommes consenties en Belgique par la Commission d'indemnisation et
+ la Caisse d'avances pour couverture de réquisitions en masse n'ont atteint
+ jusqu'au 15 septembre 1915 que la somme de 20 millions de marks, la raison
+ en est que les déclarations faites à ces administrations ne sont jusqu'à
+ présent aucunement en proportion des valeurs qui, suivant les deux
+ missives mentionnées ci-dessus, ont été saisies. Comme d'autre part
+ l'indemnité à accorder dépend nécessairement d'une réclamation, c'est une
+ erreur manifeste d'adresser un reproche à l'Administration allemande de
+ ce que les indemnités fixées ne soient pas en rapport avec les valeurs
+ déclarées et que la promesse de l'administration allemande d'effectuer le
+ paiement le plus tôt possible n'ait pas été exécutée. Cela fait soupçonner
+ que les groupes qui jusqu'à présent n'ont pas réclamé d'indemnité, ont
+ négligé de le faire dans l'intention de fournir au président de la Chambre
+ de Commerce l'occasion d'adresser à l'Administration allemande un reproche
+ qui pourrait être de nature à donner une impression d'exactitude aux
+ non-initiés et propre à ébranler la confiance de la population belge dans
+ l'Administration allemande.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans le but de mettre fin à ces procédés, le président de la Commission
+ impériale d'indemnités déléguera sous peu à Anvers, suivant mes
+ instructions, un commissaire spécial qui aura mission d'accueillir dans
+ les locaux de la Chambre de Commerce les demandes d'indemnisation pour
+ marchandises saisies en masse dans le ressort de la position fortifiée
+ d'Anvers et de préparer les solutions.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Je décrète à cet effet que les sujets belges dont des marchandises ont été
+ saisies en masse jusqu'au 30 septembre 1915 dans le ressort de la position
+ fortifiée d'Anvers, et qui y sont domiciliés, auront à présenter leurs
+ déclarations, soit à ce commissaire, soit à la Caisse d'avances à
+ Bruxelles, soit à la Commission impériale d'indemnités à Berlin, avant le
+ 15 novembre de cette année, ce par écrit ou verbalement, étant entendu
+ qu'en cas d'omission de déclaration par la faute de l'intéressé, la
+ vérification de sa déclaration sera ajournée jusqu'à la conclusion de la
+ paix et que le règlement sera prévu par le traité de paix.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ En vertu de ce qui précède, j'arrête de plus que toute la correspondance
+ de la Chambre de Commerce, y compris les imprimés expédiés par elle, sera
+ mise sous la surveillance de l'Administration allemande. Ce contrôle sera
+ exercé par le commissaire général impérial pour les banques de Belgique,
+ qui vous fera parvenir des instructions complémentaires au sujet de
+ l'exercice de ce contrôle. Je décide finalement que le commissaire général
+ impérial pour les banques sera informé, trois jours à l'avance, de chacune
+ des séances de la Chambre de Commerce et qu'il lui sera donné connaissance
+ de l'ordre du jour. Il aura le droit d'envoyer un délégué aux séances. Ce
+ délégué a pouvoirs pour interdire la discussion de questions ne figurant
+ pas à l'ordre du jour ou qui, par leur essence ou du fait de leur
+ discussion, sont de nature à léser les intérêts allemands; il peut
+ également, en cas de nécessité, lever la séance.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (S.) Freiherr VON BISSING,<br>
+ <i>Generaloberst</i>.
+</p>
+<p>
+ Dans son premier rapport, M. Edgar Castelein rappelait un passage de la
+ proclamation affichée à Anvers le 9 octobre 1914, le jour même de l'entrée
+ des Allemands:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La première proclamation adressée à la population anversoise par le
+ chef de l'armée d'occupation était aussi nette que concise. Elle nous
+ garantissait le respect de nos personnes et de nos propriétés, moyennant
+ l'observance, de notre part, des obligations imposées aux villes occupées
+ par les conventions internationales.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Soupe</i>, n° 357, p. 8.)
+</p>
+<p>
+ Le respect des Allemands pour la propriété privée s'affirma tout de suite:
+ dans le butin de guerre fait à Anvers, ils affectèrent de confondre les
+ canons et les munitions, propriété de l'État, avec le blé, la farine, la
+ laine, le cuivre, etc., appartenant à des particuliers. Bien plus, ils
+ affichèrent l'aveu de ces vols sur les murs de Bruxelles:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Nouvelles publiées par le Gouvernement allemand.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Berlin, 16 octobre.<br>
+ (Communications officielles du quartier général.)
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le butin de guerre à Anvers est considérable: au moins 500 canons, une
+ quantité immense de munitions, de selles, beaucoup d'objets pour le
+ service sanitaire, de nombreuses automobiles, des locomotives et des
+ wagons, 4 millions de kilos de blé, beaucoup de farines, de charbons et
+ de lin, de la laine d'une valeur de 10 millions de marks, du cuivre et de
+ l'argent-métal pour un demi-million de marks; un train blindé de chemin de
+ fer, plusieurs trains chargés de provisions et alimentation; de grandes
+ quantités de gros bétail...
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Le Gouvernement militaire allemand.</i>
+</p>
+<p>
+ Rien ne manque, comme on le voit, à ces «réquisitions en masse»,—comme
+ les appelle l'autorité allemande—pas même l'illégalité flagrante et
+ reconnue par les pillards eux-mêmes. Ce qui n'a pas empêché M. von Huene
+ (<i>Habent sua fata ...nomina</i>) et M. von Bodenhausen, les deux principales
+ autorités allemandes d'Anvers, d'injurier et de menacer personnellement M.
+ Castelein.
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p>
+ Voyons maintenant la contribution de 480 millions par an.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>La contribution de guerre de 40 millions.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'autorité allemande, qui vient de palper les derniers 40 millions restant
+ à payer sur la contribution de guerre de 480 millions dont le pays avait
+ été frappé à l'origine de l'occupation, vient de décider que nous lui
+ paierions désormais une nouvelle contribution de 40 millions par mois.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Pourquoi se gênerait-elle? Puisque ces bons Belges ont eu la faiblesse de
+ se laisser tondre, a dû penser von Bissing, nous serions bien naïfs de ne
+ pas récidiver. <i>Bis repetita placent!</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ C'est parfaitement raisonné, à la condition que les moutons se laissent
+ faire docilement, ce dont le gouverneur général en Belgique ne paraît pas
+ douter un seul instant.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A sa place, il nous semble cependant que nous afficherions moins de
+ confiance. Nous nous refusons, en effet, à croire que les autorités
+ belges, dans la partie occupée du pays, consentent à satisfaire à
+ perpétuité l'appétit dévorant de l'ogre germanique.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Un des journaux hollandais, dont la censure allemande autorise l'entrée
+ dans le royaume, écrivait ces jours-ci que le Gouvernement allemand
+ abusait vraiment de l'imprécision de certaines clauses de la Convention
+ de La Haye pour en faire une application arbitraire au détriment
+ des populations belges déjà épuisées par la guerre. Et le <i>Nieuwe
+ Courant</i>—car c'est de lui qu'il s'agit—résumait son opinion dans ces
+ mots sévères pour un organe germanophile: «Cette exigence nouvelle est
+ impitoyable!»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous espérons bien que les conseils provinciaux refuseront énergiquement,
+ fièrement, courageusement de déférer à cette incroyable sommation. En
+ acceptant de payer les 480 millions échus, ils ont déjà fait montre d'une
+ obéissance excessive et que nos alliés auraient peut-être sujet de leur
+ reprocher un jour. N'est-ce pas, en partie, grâce à l'argent qu'ils nous
+ ont prêté ou donné, que nous avons pu, avec l'appui du Comité américain,
+ résister jusqu'ici à la famine et pourvoir à tous nos besoins? Or, cet
+ argent, nous en avons généreusement disposé en faveur de l'ennemi, puisque
+ nous avons accepté de lui servir 40 millions par mois. Nous ne pouvons
+ continuer ce système. Ce serait un acte de lâcheté impardonnable, en
+ même temps qu'une trahison envers la patrie et les puissances qui nous
+ secondent.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Si les provinces sont intervenues pour liquider la première contribution,
+ c'est dans une louable intention et dans l'espoir que cette somme
+ constituerait un forfait qui nous mît à l'abri de toutes réquisitions
+ ultérieures. Mais les Allemands sont insatiables; ils veulent nous
+ arracher, par l'intimidation, un supplément de 40 millions par mois, ce
+ qui représenterait, à supposer qu'ils restent ici une année encore, le
+ joli total de 1 milliard.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous ne comptons évidemment pas, dans ce chiffre, tout ce qu'ils nous
+ ont volé sous forme d'amendes, de contributions de guerre spéciales, de
+ réquisitions de toutes espèces payées en bons, de matières premières, de
+ machines et d'outils enlevés aux usines, de locomotives et de matériel
+ roulant saisis à la Société nationale des Chemins de fer vicinaux, de
+ cuivre enlevé aux ménages gantois, de charges de tous genres imposées aux
+ particuliers.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous ne comptons pas non plus, dans ce chiffre, les 4.500.000 francs
+ inscrits au budget annuel pour solder les frais de l'Administration
+ allemande en Belgique, ni les 20 millions à payer chaque année sur nos
+ recettes comme «quote-part du pays dans les dépenses des chemins de fer et
+ des postes allemands».
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Tout cela nous dicte notre devoir. L'ennemi ne doit plus compter sur
+ nous. Les conseils provinciaux n'ont d'ailleurs pas à intervenir dans une
+ question qui est du domaine exclusif de l'État. Il ne leur appartient pas
+ de se substituer à lui.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Une autre raison doit les déterminer à la résistance que souhaitent tous
+ les patriotes. Jusqu'ici, les Allemands ont fait faire par les
+ provinces toutes leurs sales besognes; ils ont fait retomber sur elles
+ l'impopularité de leurs impositions brutales et tracassières. Il serait
+ naïf de leur fournir une nouvelle occasion de jeter sur elles le
+ discrédit. Si l'autorité allemande veut nous accabler de nouvelles charges
+ écrasantes, qu'elle le fasse elle-même ouvertement. Il ne faut pas que les
+ provinces continuent à jouer plus longtemps le rôle de dupes.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et ce que nous disons ici des provinces, nous le disons des communes et
+ de toutes les administrations publiques.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 54, décembre 1915, p. 2, col. 2.)
+</p>
+<p>
+ Pour faire saisir l'importance de la contribution de 480 millions,
+ rappelons qu'elle représente plus de six fois le montant annuel de nos
+ contributions directes en temps de paix. Et cela dans un pays ruiné, vidé,
+ dépouillé à fond, où le commerce et l'industrie sont immobilisés!
+</p>
+<p>
+ On sait que divers conseils provinciaux avaient d'abord agi comme le
+ conseillait <i>La Libre Belgique</i>. Mais l'autorité allemande les a forcés
+ à revenir sur leur décision. Déjà en décembre 1914, lors du vote de la
+ première contribution de 480 millions, des voix s'étaient élevées pour
+ protester. L'une des plus éloquentes de ces oppositions est celle de M.
+ François André à Mons, que la dactylographie a répandue à des milliers
+ d'exemplaires. <a href="#note-78"><small><sup>78</sup></small></a>
+</p>
+<a name="note-78"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>78</u></sup> [ Voir <i>Comment les Belges résistent</i>..., p. 163.]
+</p>
+<p>
+ Insensible aux souffrances d'une nation pressurée à l'excès depuis plus
+ de deux ans, l'autorité allemande a encore aggravé ses spoliations en
+ novembre 1916. Au lieu de 40 millions de francs par mois, elle exige
+ maintenant 50 millions. Cette fois la mesure était comble, et les conseils
+ provinciaux refusèrent de voter. Mais comme c'est M. von Bissing qui
+ détient le pouvoir, il a simplement annulé leurs décisions et les a
+ condamnés à payer.
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p>
+ Enfin, ils viennent de saisir 980 millions de marks déposés dans des
+ coffres-forts de la Banque nationale à Bruxelles et à Anvers. Comme M.
+ Carlier, directeur de la Banque nationale à Anvers, ne voulait pas céder
+ aux injonctions de M. von Lumm, commissaire général pour les banques
+ belges, ils l'ont déporté en Allemagne et ils ont arrêté Mlle Carlier, sa
+ fille.
+</p>
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+<p>
+ Mais tout cela ne suffit pas encore à leur appétit. Pour donner aux
+ particuliers leur part de la curée, ils ont modifié à leur avantage, et de
+ la façon la plus illégale, le décret de vendémiaire.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Un arrêté allemand peu connu.</b>
+</p>
+<p style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: center;">
+ LES MODIFICATIONS AU DÉCRET DE VENDÉMIAIRE SUR LA RESPONSABILITÉ DES
+ COMMUNES
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>Moniteur allemand pour la Belgique occupée</i>, n° 37, 9 février 1915.)
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le gouverneur allemand a publié un arrêté, non affiché sur les murs de
+ Bruxelles, et par ce fait peu connu, mais qui sort des limites permises au
+ pouvoir occupant.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Voici ce dont il s'agit: On se rappelle qu'au début de la guerre, la
+ population de certaines villes de Belgique, justement exaspérée de
+ l'attitude parjure de l'Allemagne à notre égard, s'était laissée aller
+ à des violences sur les établissements allemands se trouvant dans
+ ces villes. Or, d'après le décret de vendémiaire, les communes sont
+ responsables des dégâts commis par violence contre les propriétés des
+ habitants de cette commune. Les Allemands, revenus en Belgique lors de
+ l'occupation, vinrent réclamer aux communes l'indemnité décrétée par la
+ loi de vendémiaire. Beaucoup de communes tranchèrent à l'amiable, mais
+ d'autres durent recourir au jugement du tribunal à cause des prétentions
+ exagérées des «ressortissants allemands» qui voulaient exploiter la
+ situation et empocher de gros bénéfices au détriment des contribuables. La
+ justice belge, fidèle à la ligne de conduite qu'elle s'était tracée depuis
+ toujours, examina les questions avec la minutie qu'elle apporte aux
+ affaires importantes.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Mais la procédure belge—où la garantie des droits des parties est
+ assurée—ne plaisait pas à MM. les Allemands et semblait compromettre
+ leurs intérêts, d'où l'arrêté du 9 février 1915, dont voici la substance:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 1° Un tribunal arbitral est formé pour chaque province à la requête de la
+ personne lésée qui constatera le dommage causé et fixera les dommages
+ et intérêts dus de ce chef, <i>pour les excès commis en août 1914 dans
+ plusieurs communes belges;</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 2° Chaque tribunal se compose d'un président nommé par le gouverneur
+ général allemand et de deux assesseurs dont l'un nommé par
+ l'Administration civile de la province, l'autre par la députation
+ permanente;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 3° Le tribunal <i>déterminera lui-même la procédure à suivre</i>;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 4° Si l'un des assesseurs devait arrêter indûment la marche de la
+ procédure ou faillir à ses devoirs de juge, <i>le chef de l'Administration
+ civile à la demande du président peut nommer un autre arbitre</i>;
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 5° Les décisions du tribunal sont prises à la majorité des voix,
+ <i>définitives et immédiatement exécutoires</i>.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ C'est donc la création pure et simple d'un tribunal extraordinaire et
+ d'exception—puisqu'il n'est compétent que pour juger les dommages
+ résultant des excès commis au mois d'août—tribunal défendu expressément
+ par l'article 94 de notre Constitution. Or, d'après les Conventions de La
+ Haye le pouvoir occupant doit reconnaître et régler sa conduite d'après
+ la Constitution du pays occupé. Le gouverneur von Bissing l'a
+ d'ailleurs implicitement reconnu lorsque dans son arrêté du 3 décembre
+ 1914—concernant la délégation des pouvoirs—il déclare que les pouvoirs
+ appartenant au roi des Belges sont exercés par lui en qualité de
+ gouverneur général. Nous savons bien que les pouvoirs du roi des Belges
+ sont uniquement accordés par notre Constitution dans ses articles 60 et
+ suivants.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ L'arrêté en question viole non seulement notre Constitution, mais prète
+ tellement à l'arbitraire qu'aucune garantie de justice ne nous est
+ donnée: en effet, la procédure sera celle que les Allemands voudront; les
+ décisions de ces tribunaux étant définitives et immédiatement exécutoires,
+ la garantie de l'appel inhérente aux affaires de quelque importance est
+ supprimée. S'il plaît aux Allemands de condamner les communes à des
+ dommages et intérêts fort élevés, disproportionnés aux dégâts commis—et
+ d'un peuple parjure, rien ne doit nous étonner—nous n'aurons qu'à nous
+ taire, les décisions étant sans appel. L'arrêté allemand veut dorer
+ la pilule en donnant à la députation permanente le droit de nommer un
+ assesseur: mais ce qu'il donne d'une main il le retire de l'autre; car si
+ l'assesseur entrave «indûment la marche du procès»—et nous savons ce que
+ cela signifie ne pas pousser aux intérêts des Allemands—il sera destitué
+ et remplacé. Donc la garantie est illusoire.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Au surplus, espérons que les députations permanentes dont les membres ont
+ juré fidélité à la Constitution <a href="#note-79"><small><sup>79</sup></small></a> ne participeront pas à l'organisation
+ d'un tribunal d'exception qui est en contradiction manifeste avec
+ l'article 94 de notre loi fondamentale.
+</p>
+<a name="note-79"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>79</u></sup> [ Loi du 1er juillet 1860, article 1.]
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Cet arrêté est la mise au pillage systématiquement légalisé de nos caisses
+ communales et par le fait même des bourses de tous les contribuables!</i>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 6, mars 1915, p, 4, col. 1.)
+</p>
+<p>
+ Faut-il s'étonner qu'une spoliation poursuivie avec tant de méthode et
+ d'âpreté ait réduit notre pays à la famine.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Toujours le pillage méthodique.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Dans ses discours du 9 novembre, Bethmann-Hollweg a déclaré solennellement
+ devant son pays et devant le monde, que la situation économique de
+ l'Allemagne est bonne. «Nous avons des vivres à suffisance, tel est le
+ fait dominant et décisif.» Il ajouta: «Notre cohésion directe avec la
+ Turquie est d'une valeur inappréciable; au point de vue économique,
+ les arrivages des États balkaniques et de la Turquie complètent nos
+ approvisionnements de la manière la plus parfaite.»
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous ferons au chancelier l'honneur de croire qu'il n'a pas menti.
+ Venant d'un homme aussi haut placé et connaissant l'importance et la
+ responsabilité de ses paroles, nous admettrons donc que ces affirmations
+ officielles doivent être tenues pour l'expression de la vérité entière.
+ Par contre, nous avons le droit d'en tirer les conclusions qui s'imposent.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous disons: dans les conditions indiquées par Bethmann, si les Allemands
+ saisissent dans les pays occupés le nécessaire de la vie, la nourriture,
+ le bétail, les matières indispensables à l'industrie, s'ils appauvrissent
+ ces pays et y préparent la disette et la famine, ils y commettent
+ «inutilement» un crime dont ils porteront la responsabilité devant Dieu et
+ les hommes.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Or, que font-ils en Belgique? Eux, «qui ont des vivres à suffisance»,
+ ils enlèvent, pour l'expédier chez eux, ce qui est indispensable à la
+ sustentation populaire pour le moment et pour l'avenir; il y a disette de
+ pommes de terre, de beurre, de lait, de viande, de sucre, toutes choses
+ nécessaires à la vie. Ces produits atteignent des prix excessifs presque
+ uniquement parce que les Allemands en privent le pays pour les envoyer
+ en Allemagne où «on a tout à suffisance». Ces enlèvements prennent des
+ proportions invraisemblables: dans certaines régions, ils prélèvent
+ dans les étables le tiers, et plus, de ce qui reste encore de bétail;
+ dernièrement, dans les environs de Bertrix, ils ont fait une rafle de plus
+ de 4.500 bêtes à cornes; aux abattoirs des villes, ils saisissent plus
+ de la moitié des bêtes mises en vente; il n'y a pour ainsi dire plus
+ un cheval utilisable en Belgique; les animaux reproducteurs sont
+ impitoyablement transportés au delà des frontières; l'avoine nécessaire
+ aux chevaux est prise; le foin, le son font défaut, de sorte que les
+ agriculteurs, pour nourrir leurs derniers bestiaux, sont forcés de garder
+ une grande partie des pommes de terre qui devraient alimenter le peuple.
+ Par une dérision sinistre, nos maîtres établissent des prix maxima qui,
+ ils le savent, ne servent qu'à leurs spoliations et dont la population, de
+ par la loi de l'offre et de la demande, ne peut bénéficier.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Leurs exactions outrées sont poussées au point que, la reproduction étant
+ pour ainsi dire empêchée, le cheptel national aura disparu dans quelques
+ mois. De là, privation à courte échéance de la nourriture populaire, et
+ quasi-impossibilité de labourer les champs; de plus, disette d'engrais;
+ fumure insuffisante et nulle, rendement fortement réduit de la terre: Ces
+ manoeuvres sont vraiment diaboliques; c'est la préparation scientifique
+ (la Kultur allemande est méthodique dans ses crimes) de la ruine prochaine
+ de nos riches campagnes et de la famine de tout un peuple!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Et l'on dit et répète: le paysan s'enrichit. Mais on ne se dit jamais que
+ tout ce que le cultivateur a pu, ou dû réaliser, n'est pas bénéfice comme
+ on voudrait le faire croire au public ignorant. L'argent qu'il met en
+ réserve, s'il le peut, est, en partie du moins, le prix des réquisitions
+ abusives dont il a été victime, prix très souvent inférieur à la valeur
+ de la marchandise et du matériel enlevés. Plus tard, pour recommencer
+ l'exploitation normale de la terre, il faudra que les fermiers et les
+ éleveurs rachètent bétail, chevaux, véhicules, etc. (en a-t-on vu défiler
+ sur les routes des charrettes, camions, de tous genres, qui n'ont jamais
+ été payés!). Or, selon toutes prévisions, les prix de toute chose n'auront
+ pu qu'augmenter, d'où perte sérieuse pour tous ceux qui auront été
+ dépouillés même moyennant finances.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous le demandons à toute conscience loyale: quand un pays comme
+ l'Allemagne (qui, d'après le chancelier, a tout à suffisance) organise
+ ainsi sciemment, volontairement et sans nécessité pour lui, la disette
+ dans une région occupée, avec les conséquences funestes qui en résultent
+ (maladies, mortalité, misères morales, etc.), ce pays peut-il encore
+ prétendre au nom de pays civilisé, respecte-t-il les droits les plus
+ élémentaires de l'humanité, ne commet-il pas le plus impardonnable
+ des crimes de lèse-humanité? Certes, nous le savons, Bismarck et les
+ militaristes allemands considèrent ce crime comme une arme de guerre. Mais
+ que font-ils de la Convention de La Haye, signée par leur pays, qui, non
+ seulement impose à l'occupant de respecter les lois et règlements en
+ vigueur dans la région occupée, mais l'«oblige à pourvoir à l'alimentation
+ de cette région»? Invoquer les intérêts militaires est hors de saison:
+ la situation de la Belgique, bonne ou mauvaise, ne peut avoir aucune
+ influence sur les décisions des Alliés qui veulent, quoi qu'il en puisse
+ coûter, une victoire complète et définitive; bien plus, ces intérêts bien
+ compris devraient, au contraire, exiger l'écartement de mesures vexatoires
+ et criminelles qui pourraient provoquer contre l'armée occupante des
+ soulèvements, des révoltes, des massacres de soldats; un moment arrive où
+ le peuple, même désarmé, peut se croire en état de légitime défense: il
+ a droit à la subsistance pour l'avenir; la lui rendre impossible, c'est
+ créer une situation anormale, révolutionnaire, où il pourrait croire
+ légitime la violence contre l'affameur.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Surtout que les Allemands n'écoutent pas la parole d'un député du
+ Reichstag: «La Belgique est une source inépuisable!» Ceux qui envisagent
+ sainement la situation comprennent que la partie est désormais perdue pour
+ eux; ils savent que dans un avenir peu éloigné ils devront dégager la
+ Belgique pour aller défendre leur Rhin. Que diraient-ils s'ils voyaient
+ édicter chez eux ces proclamations impies que leurs généraux se plaisent à
+ édicter en territoire occupé et dont voici un exemple suggestif:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ «J'ordonne que l'on saisisse, sans formalité, tout ce qui peut être d'une
+ utilité quelconque à l'armée: vivres, couvertures, fourrures, chevaux,
+ vaches, chèvres, etc. Il y a lieu de ne tenir aucun compte des
+ supplications que les populations pourraient élever à ce propos; nous
+ sommes en territoire ennemi, nous ne pouvons prendre tout cela en
+ considération.» (Général Somer, 27 août 1914.)
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ EGO.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n°62, février 1916, p.2, col.1.)
+</p>
+<p>
+ De cette misère abominable, les prohibés n'ont pas besoin de parler. A
+ quoi bon? puisque tout le monde la supporte stoïquement. Silence aussi
+ dans nos journaux allemands d'expression belge. N'ont-ils pas pour
+ consigne de laisser croire que tout est pour le mieux dans le meilleur des
+ pays occupés? Mais les rapports mensuels du Comité national de secours et
+ d'alimentation contenaient des tableaux dont les chiffres en disaient long
+ sur l'épuisement de la Belgique. Aussi, à partir du mois de février 1915,
+ la censure ne renvoie-t-elle plus les épreuves de ces rapports; et ceux-ci
+ ne peuvent plus voir le jour!
+</p>
+<p>
+ Toutefois, si la presse clandestine ne croit pas devoir parler de la
+ famine qui nous étreint, elle a soin de rappeler la reconnaissance vouée
+ par notre pays à l'Amérique, la noble nation qui nous a sauvés de la mort
+ par inanition.
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Hommage aux États-Unis.</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Que le grand peuple des États-Unis reçoive mon solennel hommage. Géant
+ dans le cortège des nations, il vient au secours de la petite Belgique
+ opprimée, malheureuse, et donne au monde un exemple inégalé de fraternité
+ internationale.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ On célèbre notre héroïsme d'avoir tout sacrifié à la sainteté de la parole
+ donnée et d'avoir osé résister, au risque de l'existence, au cyclone d'une
+ invasion sauvage.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ A nous de célébrer la magnificence de l'aide que nous apportent de si loin
+ les coeurs magnanimes des citoyens d'Amérique.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ La Belgique meurtrie, ravagée, mourante, mais qui ne veut pas mourir,
+ dont le courage a paru sublime, a trouvé un sublime bienfaiteur pareil au
+ Samaritain de l'Évangile. .
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quel spectacle grandiose, jusqu'ici inconnu dans l'histoire, qu'un peuple
+ se faisant le nourricier d'un autre peuple tout entier, s'égalant aussi,
+ pour ainsi dire, à la Divine Providence, mettant sur les plaies affreuses
+ de la guerre le baume d'une immense charité. Gloire à cette âme collective
+ resplendissante au ciel de l'humanité comme un rayonnant soleil par un
+ jour d'été ou, comme au firmament d'une nuit de gel, les palpitantes
+ étoiles si noblement semées sur l'azur de son fier drapeau.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ 22 février de l'année terrible 1914-1915.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (Signé) ED. PICARD.<br>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, no.18, avril 1915, p.3, col.2.)
+</p>
+<p>
+ Notre gratitude s'est manifestée publiquement d'autres manières.
+</p>
+<p>
+ D'abord par des cartes postales illustrées, symbolisant l'aide offerte par
+ les États-Unis à la Belgique souffrante. Notre intention était d'écrire de
+ ces cartes à toutes les personnes que nous connaissions en Amérique. Mais
+ l'Allemagne ne l'entendait pas ainsi, et son administration des postes
+ refusa de transmettre nos témoignages de reconnaissance: Nous fûmes donc
+ forcés de les envoyer en Hollande par fraude, et de les faire timbrer de
+ là.
+</p>
+<p>
+ On a aussi imaginé d'orner les boulangeries de drapeaux américains et
+ de sacs à farine<a href="#note-80"><small><sup>80</sup></small></a>. Aussi longtemps que la décoration est purement
+ américaine, l'Allemagne ne sévit pas. Mais il ne faut pas qu'il s'y mêle
+ le plus petit drapeau français, anglais ou belge: aussitôt irruption de la
+ police avec injonction d'enlever les insignes subversifs.
+</p>
+<a name="note-80"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>80</u></sup> [ Ces sacs sont ceux dans lesquels l'Amérique nous envoyait de
+ la farine, au début de 1915. Ils portent des dessins et des inscriptions
+ variés. Voir <i>Comment les Belges résistent</i>..., fig. 6.]
+</p>
+<p>
+ Plus tard, la manie de prohibition de nos oppresseurs eut l'occasion
+ de s'exercer plus largement à propos de ces mêmes sacs. Des dames les
+ enjolivaient de broderies; des artistes y peignaient des sujets variés;
+ puis on les renvoyait en Amérique en guise de remerciements. Des
+ expositions publiques de sacs ainsi décorés eurent lieu à la maison
+ communale d'Auderghem (près de Bruxelles), au Palais du Cinquantenaire de
+ Bruxelles et à l'Harmonie d'Anvers. Naturellement l'autorité allemande
+ intervint: car de quoi ne se mêle-t-elle pas? Et tout aussi naturellement
+ elle intervint pour prohiber, puisque sa devise est: <i>Alles ist verboten</i>.
+ Bref, elle défendit l'exposition de tous les sacs qui avaient été ornés de
+ devises trop patriotiques à son gré, par exemple de portraits du Roi et
+ de la Reine dans les tranchées. Ces sacs-là ne sont plus montrés qu'en
+ cachette; leur qualité de prohibés a accru considérablement leur valeur.
+</p>
+
+<h2><a name="2HCON5"></a>
+ CONCLUSION
+</h2>
+<p CLASS=LTC>
+ <b>La fermeté dans le malheur. Appels à la modération.</b>
+</p>
+<p>
+ Relisez les dernières phrases de la <i>Lettre des ouvriers belges aux
+ ouvriers français</i>, lancée en décembre 1916, à la suite des déportations:
+</p>
+<p style="font-size: 10pt; font-family: serif; text-align: center;">
+ OUVRIERS FRANÇAIS!
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Du fond de notre détresse, nous comptons sur vous.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Agissez.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quant à nous, même si la force réussit un moment à réduire nos corps en
+ servitude, jamais nos âmes ne consentiront.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Nous ajoutons ceci: «Quelles que soient nos tortures, nous ne voulons la
+ paix que dans l'indépendance de notre pays et le triomphe de la justice.»
+</p>
+<p>
+ N'est-elle pas à la fois troublante et touchante, cette volonté
+ indomptable de supporter les pires souffrances plutôt que d'engager à
+ l'acceptation d'une paix allemande? Et qu'on n'imagine pas qu'ils se sont
+ laissé attraper dans le traquenard tendu par M. von Bethmann-Hollweg.
+ dans la séance du Reichstag du 12 décembre 1916! Le 25 décembre 1916, au
+ Congrès socialiste de Paris, M. le ministre Émile Vandervelde disait:
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Hier même, j'ai reçu un message de Belgique d'une assemblée qui m'envoyait
+ les noms des délégués du parti ouvrier belge à la conférence prochaine des
+ socialistes alliés, et ces noms, c'est tout un programme. Les ouvriers de
+ là-bas, réunis là-bas en assemblée secrète, n'ont élu pour délégués
+ que des militants qui sont d'avis que cette guerre ne peut finir dans
+ l'équivoque et dans l'indécision.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Il y a plus de deux ans que la classe ouvrière lutte. Elle a subi
+ l'invasion; elle a, pendant de longs mois, vu enlever aux patrons mêmes
+ les moyens de travail qui lui permettent de gagner un maigre salaire.
+ Elle vit aujourd'hui uniquement de ce que lui donne la solidarité
+ internationale. Elle a vu, ces temps derniers, des milliers de
+ travailleurs chaque jour entassés dans des wagons à bestiaux et entraînés
+ en Allemagne pour servir contre leur pays.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ J'ai écrit, il y a quelques jours, à un de mes amis à La Haye pour lui
+ dire ma douleur et ma tristesse devant ce nouveau crime, et, au moment
+ où cette lettre arrivait à son destinataire, entrait dans son bureau un
+ camarade de Belgique. Il disait de répondre à Vandervelde que c'est de
+ Belgique même que viennent les conseils de courage et de résistance aux
+ envahisseurs.
+</p>
+<p>
+ Après tout ce que la Belgique a souffert,—violation de la neutralité,
+ massacres d'innocents, incendies, déportations de prisonniers civils,
+ razzias de travailleurs, condamnations de tout genre, spoliations,
+ calomnies...—on s'attend peut-être à ce que les prohibés poussent
+ les Belges à se venger des bourreaux. Loin de là! Ils nous engagent à
+ boycotter tous les produits d'outre-Rhin, puisque ce sera à l'avenir notre
+ seule défense contre un retour de l'infiltration allemande; ils prêchent
+ l'exécration de l'Allemagne, afin que nos enfants et petits-enfants
+ n'oublient jamais combien notre pays a été torturé au moral et au
+ physique; mais la vengeance... non: nous les méprisons trop pour cela!
+</p>
+<p>
+ Il y a pourtant des têtes chaudes à qui il faut recommander le calme. Et
+ c'est à cela que s'appliquent nos journaux clandestins. L'appel suivant,
+ publié dans le n° 16 de <i>La Libre Belgique</i>, a été répété dans le n°30
+ <a href="#note-81"><small><sup>81</sup></small></a>, celui qui donne le portrait de M. le baron von Bissing lisant <i>La
+ Libre Belgique</i>.
+</p>
+<a name="note-81"><!--Note--></a>
+<p class=FTNOTE>
+<sup><u>81</u></sup> [ Voir la couverture de ce livre.]
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Restons calmes!</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Le jour viendra (lentement, mais sûrement) où nos ennemis, contraints de
+ reculer devant les Alliés, devront abandonner notre capitale.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Souvenons-nous alors des avis nombreux qui ont été donnés aux civils
+ par le Gouvernement et par notre bourgmestre M. Max: <i>Soyons calmes!!!</i>
+ Faisons taire les sentiments de légitime colère qui fermentent en nos
+ coeurs.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Soyons, comme nous l'avons été jusqu'ici, respectueux des lois de
+ la guerre. C'est ainsi que nous continuerons à mériter l'estime et
+ l'admiration de tous les peuples civilisés.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Ce serait une <i>inutile lâcheté</i>, une lâcheté indigne des Belges, que de
+ chercher à se venger ailleurs que sur le champ de bataille. Ce serait
+ de plus <i>exposer des innocents</i> à des représailles terribles de la part
+ d'ennemis sans pitié et sans justice.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Méfions-nous des agents provocateurs allemands qui, en exaltant notre
+ patriotisme, nous pousseraient à commettre des excès.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ <i>Restons maîtres de nous-mêmes et prêchons le calme autour de nous. C'est
+ le plus grand service que nous puissions rendre à notre chère patrie.</i>
+</p>
+<p>
+ Ce même journal a reproduit aussi un passage caractéristique d'un sermon
+ du R.P. Janvier:
+</p>
+<p CLASS=STC>
+ <b>Belges, n'oubliez pas ceci!</b>
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ Quand vous serez victorieux, vous n'userez pas de représailles, vous ne
+ confondrez pas la guerre avec le brigandage, vous n'immolerez ni les
+ vieillards, ni les prêtres, ni les enfants, vous ne les ferez pas marcher
+ au feu devant vous, vous ne brûlerez pas la bibliothèque de Nuremberg,
+ vous ne bombarderez ni la cathédrale d'Aix-la-Chapelle ni la cathédrale
+ de Cologne, vous imposerez silence à l'esprit de vengeance pour écouter
+ l'esprit chrétien et chevaleresque qui enflamme le courage à l'heure de la
+ bataille, qui inspire la miséricorde et la pitié avec la victoire.
+</p>
+<p CLASS=CIT>
+ (<i>La Libre Belgique</i>, n° 7, mars 1915.)
+</p>
+<p>
+ Résumons.
+</p>
+<p>
+ Les auteurs militaires d'outre-Rhin érigent en principe qu'il est utile de
+ faire souffrir le plus possible la population du pays occupé, afin qu'elle
+ agisse auprès de son gouvernement pour faire conclure une paix favorable à
+ l'occupant. Mais nos tortionnaires perdront leurs peines: jamais l'excès
+ des souffrances n'engagera la population belge à désirer une paix
+ prématurée; elle insiste pour que, malgré tout, la guerre soit continuée
+ jusqu'à l'écrasement du militarisme prussien, seul gage d'une paix
+ durable.
+</p>
+<p>
+ Les mauvais traitements que l'Allemagne nous inflige systématiquement ont
+ fait naître une aversion profonde, qui ne s'éteindra jamais. Mais notre
+ hostilité contre nos bourreaux ne nous empêche pas de manifester notre
+ reconnaissance à ceux qui nous font du bien: la haine n'a pas effacé dans
+ notre âme l'amour. Elle ne nous entraînera pas non plus à la vengeance;
+ nous avons contre celle-ci un antidote puissant: le mépris. Nous voulons
+ nous défendre,—non nous venger.
+</p>
+
+<center>*</center>
+<center>*&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</center>
+
+
+<h2>ILLUSTRATIONS</H2>
+<center>
+
+<a name="PL01"></a>
+
+<img src="images/PL01.png" alt="" style="width: 700px; height: 1105px;"><br><br><br>
+
+<a name="PL02"></a>
+
+<img src="images/PL02.png" alt="" style="width: 700px; height: 1019px;"><br><br><br>
+
+<a name="PL03"></a>
+
+<img src="images/PL03.png" alt="" style="width: 700px; height: 1154px;"><br><br><br>
+
+<a name="PL04"></a>
+
+<img src="images/PL04.png" alt="" style="width: 700px; height: 1177px;"><br><br><br>
+
+<a name="PL05"></a>
+
+<img src="images/PL05.png" alt="" style="width: 700px; height: 1212px;"><br><br><br>
+
+<a name="PL06"></a>
+
+<img src="images/PL06.png" alt="" style="width: 700px; height: 1325px;"><br><br><br>
+
+<a name="PL07"></a>
+
+<img src="images/PL07.png" alt="" style="width: 700px; height: 1228px;"><br><br><br>
+
+<a name="PL08"></a>
+
+<img src="images/PL08.png" alt="" style="width: 700px; height: 1251px;"><br><br><br>
+
+<a name="PL09"></a>
+
+<img src="images/PL09.png" alt="" style="width: 700px; height: 1023px;"><br><br><br>
+
+<a name="PL10"></a>
+
+<img src="images/PL10.png" alt="" style="width: 700px; height: 1138px;"><br><br><br>
+
+<a name="PL11"></a>
+
+<img src="images/PL11.png" alt="" style="width: 700px; height: 1181px;"><br><br><br>
+
+<a name="PL12"></a>
+
+<img src="images/PL12.png" alt="" style="width: 700px; height: 1189px;"><br><br><br>
+
+<a name="PL13"></a>
+
+<img src="images/PL13.png" alt="" style="width: 700px; height: 1156px;"><br><br><br>
+
+<a name="PL14"></a>
+
+<img src="images/PL14.png" alt="" style="width: 700px; height: 1284px;"><br><br><br>
+
+<a name="PL15"></a>
+
+<img src="images/PL15.png" alt="" style="width: 700px; height: 1079px;"><br><br><br>
+
+<a name="PL16"></a>
+
+<img src="images/PL16.png" alt="" style="width: 700px; height: 1321px;"><br><br><br>
+
+</center>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11048 ***</div>
+</body>
+</html>
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