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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11048 ***
+
+Credits: Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+
+
+JEAN MASSART
+
+VICE-DIRECTEUR DE LA CLASSE DES SCIENCES DE L'ACADÉMIE ROYALE DE BELGIQUE
+
+LA
+
+PRESSE CLANDESTINE
+
+DANS LA
+
+BELGIQUE OCCUPÉE
+
+_AVEC VINGT-SIX FAC-SIMILÉS HORS TEXTE_
+
+CE LIVRE EST VENDU AU PROFIT DES OEUVRES DE SOUTIEN DES BELGES
+
+1917
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+Dans un autre livre, _Comment les Belges résistent à la domination
+allemande_ [*], j'ai essayé de montrer combien la mentalité allemande
+diffère de la nôtre: à la terreur que l'Allemand prétend inspirer, le
+Belge répond par le calme le plus profond--et le plus agaçant aussi--et
+par un humour ingénu.
+
+[Note *: Chez Payot, à Paris et à Lausanne.]
+
+Le présent ouvrage a pour objet de mettre en lumière l'une des modalités
+de cette résistance: la publication et la distribution clandestines de
+journaux, brochures, livres, cartes illustrées, etc.
+
+Alors que le livre précédent était basé sur des documents venant
+d'outre-Rhin, ou du moins revêtus de l'estampille officielle de la censure
+allemande, celui-ci n'utilise guère que des écrits non censurés.
+Le lecteur appréciera ainsi le contraste entre les deux genres de
+littérature.
+
+Jusqu'en août 1915, j'ai pu collaborer à la presse prohibée. Depuis que
+je me suis évadé de mon pays, j'ai eu à ma disposition la plupart des
+publications clandestines paraissant en Belgique. Pourtant j'ai dû parfois
+me contenter de copier les articles qui sont reproduits dans les journaux
+belges paraissant en Hollande.
+
+ * * * * *
+
+Tout journal publie deux sortes d'articles: ceux qui sont écrits
+spécialement pour ses lecteurs, et ceux qui sont découpés dans d'autres
+journaux ou revues. La presse clandestine belge est rédigée presque
+uniquement par des personnes de bonne volonté, et non par des journalistes
+professionnels, que leur style ferait trop facilement reconnaître. Les
+articles dont la forme est la meilleure sont donc, on le comprend sans
+peine, ceux qui sont empruntés aux publications étrangères. Mais ceux-ci,
+nous les supposons connus; c'est pourquoi on ne trouvera dans ce livre
+presque rien de _La Soupe_ ni de la _Revue hebdomadaire de la Presse
+française_, qui sont les plus considérables de nos journaux défendus, mais
+qui ne donnent guère que des réimpressions ou des traductions.
+
+Nous copions presque toujours les articles en entier, sans coupures.
+Nous avons vu trop clairement, par le parti que les Allemands tirent des
+amputations de documents, combien ce procédé est malhonnête. Si la pièce
+est vraiment trop longue et renferme des parties sans aucun intérêt pour
+nous, nous indiquons où ont été faites les coupures.
+
+Il a fallu faire un choix entre les articles. Nous ne reprenons que
+ceux qui montrent le mieux l'opposition entre la mentalité belge et la
+mentalité allemande.
+
+Le texte écrit par l'auteur est aussi réduit que possible; il n'est là
+que pour aider le lecteur à apprécier pleinement l'action de la presse
+clandestine; il fallait pour cela indiquer l'état d'esprit du Belge
+avant la publication des articles et l'influence qu'ils ont eue sur sa
+mentalité.
+
+ * * * * *
+
+Afin d'éviter les redites, je ne reproduis pas en général dans ce livre-ci
+les affiches, proclamations, articles, photographies, etc., déjà donnés
+dans _Comment les Belges résistent à la domination allemande_.
+
+ * * * * *
+
+Les écrits prohibés ne sont qu'un épisode presque insignifiant dans la
+lutte de chaque jour que les Belges de Belgique ont à soutenir contre les
+exigences de plus en plus âpres et de plus en plus injustifiées du pouvoir
+occupant. Mais mieux qu'aucun autre mode d'activité, la presse clandestine
+permet à l'étranger de saisir sur le vif l'incompressible énergie et la
+persistante bonne humeur d'un peuple qui refuse de se laisser écraser.
+
+J. M.
+
+Antibes (Villa Thuret), janvier 1917.
+
+
+
+LA PRESSE CLANDESTINE DANS LA BELGIQUE OCCUPÉE
+
+
+I
+
+CE QUI EST DÉFENDU ET CE QUI EST TOLÉRÉ
+
+A. LES PUBLICATIONS PROHIBÉES
+
+1. Importation de journaux et de livres.
+
+Pendant les deux premières semaines de la guerre, la population
+bruxelloise put participer à la fièvre universelle. Le 20 août 1914,
+changement complet. Le matin, les journaux avaient encore été vendus par
+les crieurs affairés. Le soir, plus rien: les Allemands étaient dans la
+ville, et pas un seul journal n'avait accepté leur censure; bien plus,
+le matériel de certaines imprimeries avait été rendu volontairement
+inutilisable.
+
+A l'excitation des premiers jours succédait sans transition le calme le
+plus lugubre. Bientôt parurent les affiches allemandes annonçant les
+succès de nos ennemis: la prise de Namur, la défaite des Français dans le
+Luxembourg, le siège de Maubeuge, l'entrée des Autrichiens en Serbie,
+puis la marche rapide des armées allemandes sur Paris, que les corps de
+cavalerie allaient atteindre en deux jours.
+
+Bien entendu, les Bruxellois refusaient de croire les «nouvelles
+officielles» allemandes, d'autant plus que leur bourgmestre venait
+d'infliger à l'autorité occupante un démenti qu'elle s'était bien gardée
+de relever [1].
+
+[Note 1: Voir DAVIGNON, _La Belgique et l'Allemagne_, p. 29, et J.
+MASSART, _Comment les Belges résistent à la domination allemande_, fig.
+2.]
+
+Du reste, leurs bataillons en route «vers Paris» n'avaient pas fini de
+défiler au pas de parade, musique en tête, à travers la ville, que déjà
+des audacieux avaient organisé un service d'importation de journaux: _Le
+Matin_ et _La Métropole_ d'Anvers, _La Flandre libérale_ et _Le Bien
+public_, de Gand. A partir des derniers jours d'août, le commerce
+clandestin fonctionnait avec régularité, et nous lisions, dès 9 heures, à
+Bruxelles, _La Flandre libérale_ qui se vendait le même matin à Gand. Les
+premiers exemplaires sortant de presse étaient apportés en automobiles
+jusque tout près des avant-postes allemands de Ninove, de Lennick ou de
+Hal, à une quinzaine de kilomètres de Bruxelles. Là, les paquets étaient
+enfouis dans des paniers de légumes et amenés ainsi en ville. On les
+déballait dans l'arrière-salle de quelque cabaret qui changeait tous les
+jours. Immédiatement les camelots se mettaient en campagne. Les uns se
+postaient dans les grandes artères et aux carrefours, où ils vendaient
+ostensiblement des cartes illustrées, des insignes patriotiques ou
+des journaux autorisés par la censure. Tout bas ils ajoutaient: «_La
+Flandre_?--Combien?» C'était d'habitude 75 centimes, l'avant-midi, mais
+plus tard on l'obtenait pour 40 ou 50 centimes. D'autres, munis de
+quelques caissettes de raisins, se rendaient dans les faubourgs. Les
+fruits n'étaient là que pour donner le change et pour permettre aux
+vendeurs de sonner chez leurs clients habituels; dès que la porte s'était
+refermée sur eux, les journaux sortaient du fond des poches.
+
+Les charrettes des maraîchers apportaient à Bruxelles, en même temps que
+les feuilles belges, des journaux étrangers. Les plus lus étaient: _Le
+Journal_, _Le Petit Parisien_, _Le Matin_ (de Paris), _Le Temps_, _The
+Times_, _The Daily Mail_, parfois _De Tijd_ et _De Telegraaf_; très
+rarement _Le Journal de Genève_.
+
+De loin en loin, les policiers allemands réussissaient à saisir la
+contrebande. Ce jour-là nous n'avions les gazettes que l'après-midi, par
+des marchands irréguliers agissant isolément; _La Flandre libérale_ ou _La
+Métropole_ coûtait alors 2 ou 3 francs.
+
+Cette organisation fonctionna normalement, malgré les sévérités
+allemandes, jusqu'à la prise d'Anvers et à l'occupation des Flandres (en
+dehors de la boucle de l'Yser). A partir de la mi-octobre, les derniers
+quotidiens belges disparurent de la Belgique occupée. Quelques-uns
+reparurent ailleurs: _L'Indépendance belge_ à Londres, _La Métropole_
+également à Londres, sur une page de _The Standard_, _Le XXe Siècle_ au
+Havre. Ils nous étaient apportés en même temps que les journaux français
+et anglais.
+
+Parfois nous recevions l'un ou l'autre des journaux occasionnels publiés
+à l'étranger par des Belges. _L'Écho d'Anvers_ à Bergen-op-Zoom, _Les
+Nouvelles_ et _Le Courrier de la Meuse_ à Maestricht, _L'Écho belge_,
+_Vrij België_ et _Belgisch Dagblad_ à la Haye, _La Belgique_ à Rotterdam,
+_De Vlaamsche Stem_ à Amsterdam, _De Stem uit België_ et _La Belgique
+nouvelle_ à Londres, _Le Franco-Belge_ à Folkestone, _Le Courrier belge_ à
+Derby, _La Patrie Belge_ et _La Nouvelle Belgique_ à Paris, _Le Courrier
+de l'Armée (De Legerbode)_ et _Het Vaderland_ au Havre, _Ons Vaderland_ et
+_De Belgische Standaard_ à La Panne (Belgique libre).
+
+De jour en jour, la circulation entre la Hollande et la Belgique était
+rendue plus difficile: les sentinelles avaient ordre de tirer sur les
+marchands de journaux qui tentaient de franchir la frontière, et elles
+n'hésitaient pas à le faire. Mais même après que la frontière eut été
+garnie d'une rangée de fils électrisés, puis de deux rangées, et enfin de
+trois rangées, et après qu'on y eut délimité une zone où il était défendu
+de pénétrer, les journaux étrangers continuèrent à se faufiler en
+Belgique. Bien rares sont les jours où les fraudeurs sont tous arrêtés ou
+tous tués[2]. Assez souvent pourtant des périodiques volumineux comme _The
+Times_ trouvent acheteur à 200 francs. Mais en général _The Times_ se vend
+5 francs et les journaux français coûtent de 2 à 3 francs.
+
+[Note 2: En décembre 1914, les sentinelles allemandes abattirent
+deux marchands de journaux à Putte (province d'Anvers). En juillet 1915,
+furent tués dans le Limbourg quatre personnes transportant des
+correspondances et des journaux.]
+
+La vente dans la rue a presque entièrement cessé: les risques sont trop
+grands. Des espions allemands accostent les marchands de journaux censurés
+et essaient de se faire remettre une feuille prohibée. Si le camelot a le
+malheur d'acquiescer, l'Allemand lui met aussitôt la main au collet. C'est
+une affaire de ce genre qui a valu à la ville de Bruxelles une amende de
+5 millions. Un sous-officier en civil, jouant au mouchard, voulait
+appréhender un vendeur qui lui avait cédé un prohibé. Mais le marchand
+résistait et l'espion se mit à le frapper à tour de bras. Deux agents de
+la police bruxelloise, De Rijcke et Seghers, ne sachant pas qu'ils se
+trouvaient en présence d'un espion (car il avait été entendu que les
+policiers allemands porteraient toujours un signe distinctif), prirent
+fait et cause pour le marchand qu'ils croyaient injustement attaqué par
+un particulier. D'où condamnation de De Rijcke à cinq ans de prison et
+de Seghers à trois ans; de plus, la ville de Bruxelles fut frappée d'une
+amende de 5 millions[3].
+
+[Note 3: Voir _Comment les Belges résistent_..., p. 178.]
+
+ * * * * *
+
+En même temps que les journaux, on introduit des livres et des brochures.
+Nous pouvons lire ainsi tout ce qui s'imprime d'intéressant à l'étranger.
+Le nombre d'exemplaires importés n'est d'ordinaire que de quelques
+dizaines, mais on ne les laisse pas moisir dans les bibliothèques.
+Ils passent sans interruption de main en main, jusqu'au jour où une
+perquisition les fait tomber entre les mains des policiers allemands.
+
+Alors que les journaux prohibés sont l'objet d'un commerce régulier, qui
+fait vivre beaucoup de monde, les livres sont au contraire introduits pour
+le compte de médecins, d'avocats, de professeurs, d'artistes, etc., qui ne
+poursuivent pas un but de lucre. Ainsi les ouvrages de Bédier, _Les
+Crimes allemands_; de Weiss, _La Violation de la neutralité belge et
+luxembourgeoise par l'Allemagne_; de Durkheim et Denis, _Qui a voulu
+la guerre?_ se sont vendus par centaines à 75 centimes (au lieu de 50
+centimes). Au même prix on pouvait acheter Van den Heuvel, _La Neutralité
+belge. J'accuse_ vaut 5 francs; Waxweiler, _La Belgique neutre et loyale_,
+3f 50. On introduit même des ouvrages volumineux; par exemple le livre de
+Jan Feith, _De Oorlog in Prent_, qui se vend 9 francs, et _King Albert's
+Book_; celui-ci valait d'abord 5 francs, mais la demande intense dont il
+était l'objet fit rapidement monter son prix, et les derniers exemplaires
+trouvèrent amateur à 20 francs (au profit d'oeuvres charitables).
+
+Aux imprimés étrangers circulant sous le manteau à Bruxelles, il faut
+ajouter ceux qui ont paru en août et septembre 1914 avant la grande
+sévérité de la censure, mais qui furent interdits après coup. Citons:
+_Adolphe Max, son administration du 20 août au 26 septembre 1914_; _Lettre
+ouverte d'un Hollandais à un ami allemand_; _La Dernière Entrevue du
+Chancelier allemand et de Sir E. Goschen_; _Discours prononcés à la
+Chambre des Communes et à la Chambre des Députés de France_, etc.
+
+2. Réimpression de journaux et de livres.
+
+On comprend que, malgré l'activité des introducteurs de journaux et de
+livres étrangers, il n'y ait que quelques privilégiés qui puissent les
+lire dans le texte original. Il était pourtant urgent d'immuniser la
+population tout entière contre le virus allemand, qui sans cela aurait pu
+s'infiltrer dans les esprits et énerver les courages. C'est pourquoi on
+se préoccupa tout de suite de renseigner les Bruxellois sur la marche des
+opérations militaires. Chaque jour, de multiples personnes achètent
+des journaux anglais et français, et copient à la machine à écrire les
+passages les plus saillants. Les feuillets sont ensuite distribués en
+cachette, soit gratuitement, soit à un prix minime (et le plus souvent
+au profit de la Croix-Rouge ou du Comité national de secours et
+d'alimentation).
+
+Ces sortes de journaux, qui sont au nombre d'une quinzaine, combattent
+sans répit l'influence démoralisante des affiches allemandes. Rien
+d'étonnant donc à ce que les autorités s'efforcent de dépister les
+dactylographes. Naturellement, c'est surtout par le moyen d'agents
+provocateurs qu'on met la main sur les éditeurs de nouvelles de la guerre.
+Mais autre chose est d'emprisonner un patriote et d'arrêter une propagande
+patriotique: à peine un éditeur est-il condamné qu'un autre prend sa
+place.
+
+A côté des feuillets qui permettent aux lecteurs de suivre au jour le jour
+les événements de la guerre, d'autres oeuvres réimpriment des chroniques,
+des poésies, des manifestes, des discours, des documents diplomatiques,
+des articles de tout genre.
+
+L'une de ces oeuvres est la _Revue hebdomadaire de la Presse française_,
+qui paraît régulièrement en fascicules de seize pages. Elle se dit
+«soumise à la censure K. K.» (pl. IX) et donne, outre quelques articles
+originaux, des extraits de journaux français, tels que _Le Temps_, _Le
+Figaro_, _Le Matin_, _Le Journal des Débats_... ou suisses, comme _Le
+Journal de Genève_ et _La Gazette de Lausanne_; elle reproduit aussi des
+articles du _Bureau documentaire belge_, du _Courrier de l'Armée belge_,
+du _XXe Siècle_, de _L'Écho belge_ et d'autres journaux belges. De temps
+en temps un numéro est consacré en entier à un seul auteur. C'est ainsi
+que la _Revue_ a reproduit _Sur la Voie glorieuse_, d'Anatole France,
+et une belle série de dessins de Louis Raemaekers. (Pour ceux-ci elle
+s'excuse de n'avoir pas pu les faire «grafer au purin».)
+
+_L'Écho de ce que les journaux censurés n'osent ou ne peuvent pas dire_
+paraît à intervalles irréguliers.
+
+Une autre publication du même genre, _La Soupe_, donne chaque semaine une
+cinquantaine de pages dactylographiées, ce qui équivaut à plus de cent
+pages d'un volume in-8. C'est par elle que nous avons connu les _Rapports
+de la Commission d'enquête belge_, des extraits du _Livre Bleu_ et
+du _Livre Jaune_, le texte français de _l'Appel des 93 Intellectuels
+allemands_ et une douzaine de ripostes à ce manifeste, la _Lettre de M.
+Romain Rolland à Gerhart Hauptmann_ et la réponse de celui-ci, les poésies
+de M. Rostand (_La Cathédrale_), de M. Miguel Zamacoïs (_La Cathédrale de
+Reims_, _Les Belges_), d'Émile Verhaeren (_La Belgique sanglante_), la
+_Lettre pastorale_ de Mgr Mercier, _La Belgique martyre_ de M. Pierre
+Nothomb, les discours de M. Henry Carton de Wiart à l'Hôtel de Ville de
+Paris, de M. Lloyd George au Queen's Hall, de M. Maurice Maeterlinck à
+la Scala de Milan, les lettres de Me Théodor au baron von Bissing, les
+sermons du R. P. Janvier, de M. Bloch, grand rabbin de Belgique, etc.,
+etc.
+
+La même revue nous tenait aussi au courant des méthodes de la propagande
+allemande. Elle nous a permis de juger à leur juste valeur, qui est peu
+élevée, les publications de propagande tudesques: _Journal de la guerre_,
+_La Guerre_, _Die Wahrheit über den Krieg_ (La vérité au sujet de la
+guerre), _Sturmnacht in Loewen_ (Nuit d'alarme à Louvain), etc. Ces
+extraits ont été largement répandus. Nous estimions en effet que rien
+n'est plus utile à notre propagande que de donner de la publicité aux
+brochures de propagande de nos ennemis, afin de montrer à tous comment
+ils torturent la vérité. Ainsi en publiant leur récit, _Cruauté contre
+un couvent_ [4], ils nous ont rendu un service inappréciable, tant les
+mensonges y sont lourds et évidents. Furent également traduits et publiés
+les articles de M. le capitaine Bloem (_La Campagne des atrocités_) [5],
+de M. von Bissing fils (_La Belgique sous l'administration allemande_)
+[6], etc.
+
+[Note 4: Voir _Comment les Belges résistent_..., p. 278.]
+
+[Note 5: Ibid., p. 232.]
+
+[Note 6: Ibid., p. 409.]
+
+
+Beaucoup de dessins aussi ont été reproduits par les Belges, soit par des
+procédés mécaniques, soit par la photographie. Citons un seul cas. On
+avait réussi à faire entrer en Belgique un exemplaire des admirables
+dessins de M. Louis Raemaekers: _De Toppunt der Beschaving_. Il passait
+rapidement d'une maison à l'autre jusqu'au jour où il fut découvert par
+les Allemands lors d'une visite domiciliaire. Inutile de dire qu'il
+fut aussitôt retiré de la circulation. Toutefois, l'un des premiers
+possesseurs de la collection avait eu soin de photographier toutes les
+planches, et bientôt l'exemplaire unique fut remplacé par une foule de
+copies.
+
+Plus tard, un prohibé spécial, _La Cravache_, a répandu par tout le pays
+les dessins de Raemaekers.
+
+Même de la musique fut imprimée en cachette et vendue à Bruxelles.
+_Tipperary_, par exemple, coûtait 1 franc (au profit d'oeuvres
+charitables), pendant l'hiver 1914-1915.
+
+ * * * * *
+
+Nous n'avons guère parlé que des reproductions par la dactylographie ou la
+photographie. Mais des procédés aussi encombrants ne sont naturellement
+pas applicables à des ouvrages de longue haleine. Ceux-ci sont donc
+réimprimés par la typographie. Le premier livre qui fut ainsi reproduit
+est celui de Waxweiler, _La Belgique neutre et loyale_. Nous avions reçu
+quelques exemplaires de la Suisse,--par l'Allemagne!--mais l'épaisseur
+du papier rendait leur dissémination assez pénible. C'est pourquoi on le
+réimprima sur papier fin. Depuis lors, on a réédité les articles de
+Pierre Nothomb, _La Belgique martyre_; ceux du baron Beyens, _L'Empereur
+Guillaume, La Famille impériale_; _Les Rapports de la Commission d'enquête
+belge_; _Le Livre Jaune_, et bien d'autres. _La Libre Belgique_ a donné en
+supplément _J'accuse_. L'opération la plus délicate fut la traduction en
+français du _King Albert's Book_. On en avait vendu plusieurs milliers
+d'exemplaires au profit de La Soupe (c'est le nom que porte à Bruxelles le
+Comité national de Secours et d'Alimentation). Mais une deuxième édition
+était devenue nécessaire. Or, voilà qu'au milieu du tirage les Allemands
+envahissent les ateliers et saisissent, en même temps que le personnel, la
+composition, le papier, les feuilles déjà tirées et tout le matériel de
+l'imprimerie. Ils se croyaient débarrassés définitivement du _Livre du
+Roi Albert_ quand, à leur profonde vexation, une semaine après, 10.000
+nouveaux exemplaires apparurent sur le marché clandestin.
+
+Autre exemple de réimpression. En mai 1916, a paru à Arlon une «édition de
+guerre» du livre de M. H. Grimauty, _Six Mois de guerre en Belgique, par
+un soldat belge_.
+
+
+3. Les publications originales.
+
+Voyons maintenant les plus intéressantes de nos publications: les journaux
+et les brochures donnant, non des réimpressions de livres, de chroniques,
+de poésies... faites à l'étranger pour l'étranger, mais des articles
+écrits par des Belges résidant en Belgique à l'intention de leurs
+co-prisonniers.
+
+La toute première place est tenue par un journal, _La Libre Belgique_. Du
+1er février 1915 au 31 décembre 1916, il en a paru 100 numéros.
+
+Ceux-là seuls qui ont vécu sous une tyrannie tracassière et abhorrée
+peuvent comprendre avec quelle curiosité ardente on attend _La Libre
+Belgique_.
+
+Quand le prochain numéro paraîtra-t-il? Nul ne le sait, car le journal est
+_régulièrement irrégulier_, comme le dit le sous-titre.
+
+Comment nous parviendra-t-il? On ne le sait pas non plus. Tantôt il est
+déposé sous enveloppe dans la boîte aux lettres, tantôt un ami vous le
+glisse mystérieusement dans la main, tantôt on le trouve en bonne place
+sur sa table de travail (c'est de cette manière que M. le baron von
+Bissing le reçoit).
+
+Où l'imprime-t-on? Mystère. A en croire la manchette du journal, son
+adresse télégraphique est «Kommandantur Bruxelles». Quant au bureau et à
+l'administration, «ne pouvant être un emplacement de tout repos, ils sont
+installés dans une cave automobile»!!
+
+Quels sont les auteurs? Les jésuites, disent les uns; les francs-maçons,
+assurent les seconds. Deux assertions aussi exactes l'une que l'autre; car
+il n'y a plus en Belgique ni cléricaux, ni socialistes, ni libéraux, ni
+flamingants, ni wallingants: il n'y a que des Belges, animés d'une même
+ardeur et accomplissant indistinctement leur devoir patriotique.
+
+A combien tire-t-il? A 10.000, assure-t-on. Mais nul ne pourrait le dire
+avec précision, pas même ceux qui sont ses plus audacieux propagateurs.
+Celui qui se charge de répandre _La Libre Belgique_ reçoit de chaque
+numéro un certain nombre d'exemplaires. Il en fait trois ou quatre paquets
+qu'il remet à autant d'amis; chacun de ceux-ci partage de nouveau son
+stock entre un petit nombre de personnes sûres, et ainsi de suite jusqu'à
+ceux qui distribuent le journal aux «clients».
+
+Chaque distributeur sait donc de qui il reçoit les numéros et à qui il les
+remet, mais il ignore quels sont les échelons supérieurs et inférieurs.
+Chacun répartit ses exemplaires entre quelques personnes qu'il connaît
+bien; il n'est donc pas obligé d'inscrire leurs noms.
+
+On saisit les avantages de cette façon de procéder. Si, lors d'une visite
+domiciliaire, la police de la Kommandantur a accidentellement la chance
+de mettre la main sur un paquet de numéros de _La Libre Belgique_,--tout
+arrive!--elle pourra condamner le détenteur à quelques milliers de marks
+d'amende, s'il est riche, ou à quelques mois de prison, s'il n'a pas de
+fortune; mais on ne saura pas encore à qui les exemplaires sont destinés,
+ni surtout quelle est leur origine. Le talent de conspirateur des Belges
+s'est si bien aiguisé, et les intermédiaires entre le directeur et les
+lecteurs sont si nombreux que, lorsqu'on a une idée à soumettre aux
+rédacteurs, il faut de dix à quinze jours pour que le message arrive
+d'échelon en échelon jusqu'à la «cave automobile».
+
+De temps en temps, la première page du journal est illustrée. Le n° 50
+nous montre Guillaume II en enfer, d'après le tableau bien connu d'Ant.
+Wiertz, «Napoléon en enfer». Le n° 52 donne un bon portrait du roi Albert.
+Le numéro anniversaire (n° 62) nous montre le pauvre baron von Bissing au
+milieu d'une montagne de mandats de perquisitions destinés à mettre la
+main sur les rédacteurs de _La Libre Belgique_; on y représente aussi la
+cave automobile où siège la rédaction, celle où fonctionne la machine à
+imprimer et celle où se fait l'emballage; puis la perquisition dans un
+water-closet et l'arrestation de la statue d'André Vésale (voir page
+suivante et pl. II). Le n° 83, «censuré le 21 juillet 1916», donne à
+l'occasion de la fête nationale belge un dessin, «Vers la gloire», entouré
+d'un cadre aux couleurs belges (pl. IV). Le n° 81 publie une reproduction
+d'une carte illustrée qui a été vendue en Allemagne, avec le lion belge
+chevauché par un Prussien (pl. III).
+
+Mais la meilleure image reste celle du n° 30, reproduisant un «instantané»
+du gouverneur général, baron von Bissing, lisant _La Libre Belgique_ [7].
+A partir de ce moment, ce ne fut plus une récompense de 5.000 francs qui
+était offerte au dénonciateur de _La libre Belgique_, mais une prime
+de 25.000 francs, puis de 75.000 francs. Ils nous prennent pour des
+Allemands! Ils s'imaginent que l'intérêt nous fera oublier le devoir!
+
+[Note 7: Voir _Comment les Belges résistent_..., fig. 1.]
+
+Cependant nos tyrans mettent tout en oeuvre pour échapper au cauchemar de
+_La Libre Belgique_. Au printemps de 1915, des perquisitions ont mis sens
+dessus dessous les maisons de tous ceux qui pouvaient être soupçonnés
+d'aider à sa propagation. Nous vivions dans une incertitude perpétuelle; à
+chaque coup de sonnette, nous nous demandions si ce n'était pas pour une
+visite domiciliaire. On publiera après la guerre la liste des maisons qui
+furent fouillées de la cave au grenier, sans que la police ait reconnu
+sous leur maquillage les paquets de _La Libre Belgique_.
+
+La traque aux prohibés se poursuit dans la rue. On arrête les avocats, les
+employés de bureau, les fonctionnaires, bref tous ceux qui sont munis d'un
+portefeuille, et on leur bouleverse leurs papiers pour y découvrir _La
+Libre Belgique_.
+
+Les Bruxellois racontent que la Kommandantur a reçu plusieurs fois des
+lettres anonymes donnant des renseignements précis sur le local où
+s'élabore _La Libre Belgique_. La police arrivait en grand secret, se
+faisait ouvrir la maison, descendait vivement tel escalier, enfilait le
+couloir, poussait la porte indiquée sur le plan et débouchait dans un
+water-closet. La «chronique théâtrale» du n° 39 de _La Libre Belgique_
+raconte une équipée de ce genre, ainsi que la mésaventure des Allemands
+allant arrêter André Vésale dont la statue se dresse sur la place des
+Barricades à Bruxelles!
+
+Voici quelques faits qui donneront une idée de l'acharnement avec lequel
+_La Libre Belgique_ est poursuivie. Un rédemptoriste, le R. P. Verriest, a
+été condamné à 4.000 marks d'amende pour s'être occupé de la répandre.
+Par jugement du tribunal militaire d'Anvers, en date du 18 février 1916,
+trente-deux personnes ont été condamnées à des peines de trois à dix-huit
+mois de prison pour avoir procédé à la distribution de journaux prohibés.
+Le tribunal militaire de Hasselt a condamné un restaurateur et sa femme à
+des amendes et à la fermeture pendant six semaines de leur café _In het
+Vosken_ pour avoir répandu _La Libre Belgique_. Le bourgmestre intérimaire
+de Bruxelles, M. Lemonnier, a vu bouleverser son habitation particulière
+et son bureau à l'Hôtel de Ville: on ne découvrit rien, naturellement. M.
+Lemonnier protesta contre ces agissements, le 27 décembre 1915:
+
+
+MONSIEUR LE GOUVERNEUR GÉNÉRAL,
+
+La police allemande vient de pratiquer des perquisitions dans mon cabinet
+à l'Hôtel de Ville et dans ma maison privée.
+
+Comme particulier, je ne songerais pas à me plaindre d'être traité
+comme tant de mes concitoyens, mais en qualité de faisant fonctions de
+bourgmestre, je dois élever une protestation contre cette perquisition
+qui, pratiquée dans l'Hôtel de Ville, porte la plus grave atteinte à la
+dignité et à l'autorité du premier magistrat de la cité, au moment où il a
+besoin de tout le prestige dont sont entourées ses fonctions pour assurer
+et maintenir l'ordre et la tranquillité publique.
+
+Agréez, etc.
+
+_Le Bourgmestre faisant fonctions_,
+
+M. LEMONNIER.
+
+
+La réponse fut digne de la brutalité allemande:
+
+
+Bruxelles, le 1er janvier 1916.
+
+A la lettre du 27 décembre 1915, n° 4864, j'ai l'honneur de répondre que
+la police militaire a eu des motifs fondés pour faire une perquisition
+domiciliaire aussi bien dans votre habitation privée que dans votre
+cabinet officiel.
+
+Votre protestation contre les opérations de perquisitions pratiquées dans
+votre cabinet officiel est sans fondement et sans objet, attendu que vous
+ne pouvez invoquer des privilèges spéciaux pour les locaux officiels de
+l'Hôtel de Ville.
+
+(s.) Frhr. VON BISSING.
+
+
+En juin 1916, ils ont mis en prison, prétendument pour avoir propagé _La
+Libre Belgique_, un jeune homme de seize ans, M. Léon Lenertz, fils d'un
+chef des travaux graphiques de l'Université de Louvain qui fut fusillé
+devant sa maison du boulevard de Tirlemont pendant la nuit tragique du 25
+au 26 août 1914.
+
+En septembre 1916, sept des principaux imprimeurs de Gand ont été mis
+sous les verrous. Ils devaient y rester, paraît-il, jusqu'à ce que les
+rédacteurs de _La Libre Belgique_ se soient fait connaître. Toutefois on
+ne les a gardés que pendant un bon mois.
+
+C'est surtout dans les couvents que M. le baron von Bissing s'obstine à
+chercher les rédacteurs des journaux clandestins.
+
+Le collège Saint-Michel, qui est le principal établissement des Jésuites
+à Bruxelles, a été à diverses reprises fouillé et bouleversé de fond en
+comble; le père Dubar fut condamné à douze ans de travaux forcés.
+
+Perquisitions au collège Saint-Michel.
+
+Samedi 18 mars, de grand matin, 80 bandits prussiens armés jusqu'aux
+dents se sont présentés aux fins de perquisition au collège Saint-Michel,
+boulevard Saint-Michel, à Bruxelles.
+
+Après que tous les élèves eurent été licenciés, ils ont commencé leurs
+exploits, et, naturellement, puisqu'il n'y avait rien à saisir, ils s'en
+sont retournés Gros-Jean comme devant.
+
+Ces imbéciles étaient à la recherche de... _La Libre Belgique_.
+
+Von Bissing a, une fois de plus, fait buisson creux. Et l'automobile
+insaisissable roulait..., roulait..., roulait toujours...
+
+(_Écho de ce que les journaux censurés n'osent ou ne peuvent pas dire_,
+avril 1916, p. 33.)
+
+
+Le 4 juin 1916, le gouverneur général s'adressa à Mgr Heylen, évêque de
+Namur, pour l'amener à agir sur son clergé. Après avoir signalé combien
+il lui est pénible de se montrer sévère--sévère, mais juste--envers les
+prêtres, il invoque... parfaitement, il invoque la Convention de La Haye.
+Puis il ajoute:
+
+
+Si l'on veut obtenir que les condamnations soient évitées, on ne
+peut l'attendre que d'une conduite calme et exempte de politique des
+ecclésiastiques eux-mêmes.
+
+Et c'est pour cette raison que je m'adresse à Votre Grandeur avec la
+prière d'agir sur vos subordonnés de manière qu'ils s'abstiennent dans
+l'exercice du ministère sacré et ailleurs encore de toute activité
+politique, et moins encore qu'ils se rendent coupables de transgressions
+graves de mes prescriptions. Il importerait surtout de les détourner de
+la diffusion d'écrits inadmissibles, à laquelle des ecclésiastiques ont
+récemment pris une grande part.
+
+M'est-il permis de prier Votre Grandeur de me faire savoir si je puis
+compter sur Sa collaboration dans le sens indiqué? Au surplus, je ne
+demande que la tenue des garanties auxquelles l'Épiscopat a souscrites, en
+son temps, en ce qui concerne la bonne conduite du clergé.
+
+
+Voici quelques passages de la réponse de Mgr Heylen:
+
+
+Namur, 15 juin 1916.
+
+EXCELLENCE,
+
+Je suis heureux de constater, par la lettre de Votre Excellence en date
+du 4 juin, qu'elle se rend parfaitement compte de l'effet déplorable et
+excitant que produisent sur le peuple belge les arrestations journalières
+d'ecclésiastiques, leur emprisonnement, leur condamnation, la déportation
+d'un certain nombre dans les prisons ou les camps de l'Allemagne.
+
+A plusieurs reprises, j'ai fait connaître mon sentiment sur ces objets et
+je le redirai aujourd'hui à Votre Excellence, avec une entière franchise.
+Le maintien de la tranquillité dans le pays n'est pas favorisé--loin de
+là--par ces procédés d'intimidation et de violence; il s'obtiendrait plus
+efficacement par une conduite qui serait en harmonie avec le tempérament
+du peuple belge.
+
+ * * * * *
+
+Sur ce point, l'autorité allemande ne peut oublier qu'elle a aussi des
+devoirs à remplir, et nous n'avons pas moins le droit qu'elle-même d'en
+appeler à la Convention de La Haye. Cette Convention n'est pas faite
+seulement dans l'intérêt de l'envahisseur, mais aussi du pays occupé; à
+celui-ci elle assure le respect de ce qu'il y a dans l'âme humaine de plus
+élevé et de plus noble, l'amour de la patrie, et elle impose à l'armée
+occupante d'éviter tout outrage à ce patriotisme; or, nous subissons à ce
+sujet de douloureuses violences et c'est ce que nous déplorons avec le
+plus d'amertume dans l'occupation allemande.
+
+Il semble qu'on veuille partout contrarier, étouffer, réprimer le
+sentiment patriotique, dont le maintien est pourtant un droit et est, de
+plus, indispensable à la tranquillité du peuple. Je citerai seulement deux
+faits. Au mois de décembre dernier, à l'occasion d'un envoi de vivres aux
+prisonniers de mon diocèse internés en Allemagne, il m'a été interdit de
+formuler le souhait qu'ils soient bientôt rendus à leur patrie bien-aimée;
+ces mots ont été supprimés de ma carte-correspondance.
+
+L'un de mes vicaires généraux, cité vers la même date devant la police
+secrète, s'est entendu reprocher d'avoir, dans une allocution, demandé de
+prier pour notre Roi bien-aimé et son auguste famille...
+
+ * * * * *
+
+On s'autorise aussi à faire vis-à-vis de nous ce qui n'est pas toléré
+vis-à-vis de l'armée allemande: d'une part, on interdit aux prêtres belges
+les publications qui ne sont pas à l'éloge de l'Allemagne et, d'autre
+part, on permet aux aumôniers allemands et à d'autres de répandre des
+écrits provocants et outrageants pour notre patrie.
+
+En regard des vains efforts tentés par les Allemands pour supprimer _La
+Libre Belgique_, soulignons l'ardeur avec laquelle les Belges s'occupent
+de la répandre. Voici un petit trait caractéristique: les vingt premiers
+numéros du journal ont été réimprimés trois ou quatre mois après leur
+publication.
+
+ * * * * *
+
+D'autres périodiques clandestins mènent le combat contre les procédés
+allemands: _La Vérité_, qui publia sept numéros en mai et juin 1915 (pl.
+V); _Le Belge_, qui parut de septembre à novembre 1915; _Patrie!_ (pl.
+VII), qui en est à sa deuxième année; un journal flamand, _De Vlaamsche
+Leeuw_ (pl. VI), qu'on peut se procurer «partout et nulle part» et
+dont «la rédaction siège à la Kommandantur de Bruxelles, en face de
+l'imprimerie de _La Libre Belgique_»; _De Vrije Stem_, d'Anvers (pl. VI),
+etc.
+
+Leur organisation est à peu près la même que celle de _La Libre Belgique_;
+nous n'en reparlerons pas.
+
+Un mot seulement sur un autre organe, _Motus, journal des gens occupés_,
+feuille satirique qui était vendue, non distribuée gratuitement. Il n'en
+parut que deux ou trois numéros, car elle eut la malchance de naître tout
+juste au moment où la police allemande multipliait les visites dans les
+échoppes à journaux, les librairies et les papeteries. De nombreuses
+publications prohibées furent saisies pendant ces visites; mais, malgré
+toutes les invitations allemandes, aucun marchand ne dénonça les auteurs
+ou les imprimeurs des journaux, brochures, cartes illustrées, photos, etc.
+Ils firent tranquillement leurs mois de prison, plutôt que d'accepter
+la réduction de peine qui leur était offerte en échange d'une trahison.
+Toutefois l'activité du pouvoir occupant fut fatale à _Motus_. Et c'est
+dommage, car les plaisanteries de ce journal étaient fort amusantes. C'est
+lui qui nous apprit que le Kronprinz venait d'avoir un fils, «un nouveau
+prince-monseigneur»; il racontait aussi que Guillaume Il maigrissait
+beaucoup, mais que les journaux d'outre-Rhin qui se permettaient de parler
+du poids de l'Empereur étaient poursuivis pour crime de «pèse-majesté».
+
+Voici quelques articles empruntés à _La Vérité_ et à _La Libre Belgique_,
+qui renseignent, mieux que nous ne pourrions le faire, sur le rôle des
+prohibés et sur la façon dont ils circulent en Belgique:
+
+Les feuilles sortant de Prusse.
+
+Tous les quotidiens de Bruxelles, sans exception, ont cessé leur
+publication. Dès le début de l'occupation, von der Goltz leur fit faire
+des avances; elles échouèrent. Il n'est pas de la dignité de la presse
+indépendante de reconnaître la loi de l'usurpation; il est antipatriotique
+de se mettre au service de l'ennemi. Or, publier ce qui plaît à la censure
+prussienne et omettre ce qui lui déplaît; ne pas se réjouir des avantages
+obtenus par les armées alliées, mais les escamoter et insister, au
+contraire, sur les prétendus succès des troupes ennemies; insérer des
+articles imposés par les bureaux prussiens et reproduire les bulletins des
+Alliés tels que ceux-ci sortent des tripatouillages berlinois; critiquer
+des initiatives belges parce que ce sont les seules que la censure aime
+à voir dénigrer; ne pas mettre au pilori les massacres de Visé, Dolhain,
+Liège, Aerschot, Diest, Louvain, Dinant, Tamines, Termonde, etc., mais
+s'indigner des petits abus à charge de Belges appauvris; signaler avec
+complaisance les organisations de l'ennemi et rester muet devant ses
+exactions, c'est s'aplatir, c'est fouler aux pieds toute fierté, c'est
+donner sa veulerie en exemple et c'est servir les intérêts de l'agression
+germanique.
+
+Le journalisme muselé aggrave son cas en gagnant beaucoup d'argent. Un
+journal veule et cupide ne peut trouver des lecteurs que parmi les gens
+sans grandeur morale.
+
+A ces organes domestiqués s'oppose une autre presse d'occasion; celle-ci
+répudie tout contact avec l'ennemi, dénonce ses crimes, entretient
+l'esprit d'insoumission si admirable des populations. Des publications
+telles que _La Vérité_ ou _La Libre Belgique_ ne se vendent pas et ne font
+pas d'annonces. Au contraire, il s'agit d'y mettre de l'argent et il n'y
+a d'autre chose à récolter que des années de prison, si l'on se fait
+prendre...
+
+Un tel organe ne dispose, pour se répandre, ni des trains, ni des
+automobiles des Prussiens! C'est pourquoi nos lecteurs sont priés, avec
+la plus vive insistance, d'y mettre du leur, de faire circuler ces pages
+jusque dans les provinces. Il y a un risque? Tant mieux! L'action en
+devient plus méritoire. Le pays est infesté de journaux émasculés. Que
+l'on prenne aussi des copies, à la main ou à la machine, des articles que
+l'on juge bons à répandre. Ainsi, la présente publication, petite, mais
+fière, pauvre, mais inasservie, pourra déjouer les manoeuvres des agents
+de l'Allemagne et apporter du réconfort à ceux qui n'ont d'autres sources
+d'information que les affiches berlinoises et les feuilles censurées, où
+les textes sont dénaturés de façon à distiller au jour le jour de l'ennui
+et du mensonge, de la platitude et de la désespérance. A la longue,
+cette veulerie et cette perfidie pourraient déprimer certains de nos
+compatriotes: c'est pour eux que _La Vérité_ sort de son puits!
+
+(_La Vérité_, n° 1, 2 mai 1915, p. 1.)
+
+Merci à tous.
+
+Nous savons que des articles de _La Vérité_, reproduits à la machine
+à écrire, circulent en province. Nous savons que des lectures en sont
+organisées, entre amis. Que cela continue, se multiplie et se généralise!
+(_La Vérité_, n° 3, 20 mai 1915, p. 13.)
+
+
+Un peu d'indulgence, s'il vous plaît.
+
+Quelques lecteurs se sont plaints de l'odeur désagréable qu'avaient
+certains de nos journaux; qu'ils veuillent bien nous excuser, mais ils
+doivent comprendre qu'en temps de guerre on ne peut pas toujours choisir
+ses compagnons de voyage. Aussi _La Libre Belgique_ s'est vue forcée de
+voyager avec des harengs saurs, des fromages de Herve et du carbure de
+calcium. Nous prions nos lecteurs d'avoir pour _La Libre Belgique_ la même
+indulgence qu'ils se voient forcés d'avoir momentanément pour certains
+voisins de tram. Toutefois le printemps est là, aussi nous ferons
+l'impossible pour donner à _La Libre Belgique_ le parfum de la rose ou de
+la violette.
+
+Le présent numéro paraît en retard; voici l'explication: Nous avons dû le
+réimprimer. _La Libre Belgique_ a rencontré l'ennemi, elle s'est jetée à
+l'eau pour se sauver à la nage et elle s'est noyée.
+
+_Requiescat in pace!_
+
+(_La Libre Belgique_, n° 10, mars 1915, p. 1, col. 1.)
+
+
+Prière de faire circuler ce bulletin.
+
+Nos lecteurs n'auront pas été sans remarquer notre insistance à leur
+répéter cet avis. Comme la prudence ne nous permet pas d'augmenter notre
+tirage autant que nos amis le désireraient, vu la difficulté d'introduire
+dans la capitale des colis trop volumineux, nous avons compté, dès le
+premier jour, sur le patriotisme de nos «abonnés» pour nous aider dans
+notre tâche. Que chacun des exemplaires de notre petite feuille passe
+de main en main. Qu'importe si le propriétaire la voit revenir un peu
+souillée, un peu déchirée; qu'importe même s'il ne la voit pas revenir du
+tout. Il se consolera en se disant qu'elle fait du chemin puisqu'elle a
+peine à retrouver sa route. Elle aura donc ainsi atteint le but cherché
+par ses éditeurs.
+
+Cent exemplaires doivent représenter au moins mille lecteurs.
+
+Or, comme nous tirons... chut! taisons-nous, les Boches ne doivent pas le
+savoir.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 21, mai 1915, p. 1, col. 1.)
+
+
+Par suite d'un accident de machine, notre service a été un peu désorganisé
+la semaine dernière; nous n'avons pu faire qu'une réparation provisoire,
+et, s'il arrivait quelques retards dans l'apparition du journal, nos
+lecteurs voudront bien nous excuser.
+
+Nous profitons de l'occasion pour remercier nos concitoyens pour toutes
+les marques de sympathie dont nous avons entendu les échos et qui nous
+étaient adressées à l'occasion de notre soi-disant arrestation.
+
+
+Avis important à nos lecteurs et propagandistes.
+
+L'existence de notre publication et la liberté de ceux qui s'en occupent
+dépendent avant tout de la discrétion de ceux qui la reçoivent et la
+propagent. La curiosité, même la plus bienveillante, peut être aussi
+dangereuse et aussi malfaisante que la délation coupable qui est
+naturellement encouragée par nos pires ennemis. Nous prions donc
+INSTAMMENT les vrais Belges, auxquels seuls notre bulletin est consacré,
+de respecter l'anonymat des auteurs de _La Libre Belgique_ et de
+s'abstenir du moindre effort pour le connaître. Cette curiosité seule peut
+devenir une trahison et avoir des résultats très graves, dont le moindre
+serait la mort anticipée de _La Libre Belgique_.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 29, juin 1915, p. 1, col. 1.)
+
+
+Avis à nos lecteurs.
+
+S'ils reçoivent la visite d'un honorable ecclésiastique qui voudra leur
+parler de _La Libre Belgique_, du bien que fait ce journal, etc., ils sont
+priés de prendre poliment par le bras ce Boche ensoutané et de le mettre à
+la porte, sans plus.
+
+Toutefois, à ceux qui croiraient devoir agrémenter cette mise au dehors
+d'un maître coup de pied à l'endroit vulgairement dénommé «le Prussien»,
+libre à eux. Ce serait mérité, sinon méritoire.
+
+LA RÉDACTION.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 31, juin 1915, p. 1, col. 1.)
+
+
+A son Excellence le Baron von Bissing, gouverneur allemand.
+
+EXCELLENCE,
+
+Vous nous comblez d'attentions. Vos agents secrets et publics multiplient
+les perquisitions à la recherche de _La Libre Belgique_. Vous avez même
+mobilisé, dit-on, une brigade spéciale de détectives venus de Berlin pour
+en découvrir les rédacteurs, les éditeurs, distributeurs, reporters, etc.
+
+Vous perdez votre temps et vous gaspillez votre argent bien inutilement.
+Il est vrai que vous avez déjà plus d'une fois mis la main sur un paquet
+d'exemplaires du journal qui fait votre cauchemar et que vous avez frappé
+d'amendes sévères ceux qui en étaient détenteurs. Mais _La Libre Belgique_
+a continué à paraître aussi... irrégulièrement que par le passé et
+son tirage n'a cessé de monter... régulièrement après chacune de vos
+expéditions.
+
+Vous savez d'ailleurs fort bien, Excellence, que, si certaines de ces
+expéditions ont abouti plus ou moins glorieusement, d'autres ont couvert
+de ridicule vos agents et leurs chefs. Encore une fois, vous perdez votre
+temps, cher Baron, et les bénéfices de vos saisies et de vos confiscations
+ne vous paieront pas des peines que vous vous donnez et ne compenseront
+pas le ridicule de votre insuccès.
+
+Plus vous vous obstinerez, plus notre propagande s'étendra. Notre
+imprimerie automobile, grâce à votre obligeance bien connue, se transporte
+d'un point à l'autre du pays avec une facilité, avec une essence,--
+pardon, je veux dire avec une aisance (ce que c'est de fréquenter la
+Kommandantur, on en prend l'accent)--une aisance donc, que vous ne
+soupçonnez pas.
+
+Cher Monsieur, vous devriez vous souvenir que _La Libre Belgique_, dès sa
+naissance, s'est engagée à paraître envers et contre tous, tant que
+notre chère patrie serait occupée par vos compatriotes et qu'il y aurait
+nécessité de réagir contre la presse à votre solde et celle qui, par ses
+mensonges ou par ses omissions, cherche à énerver notre patriotisme, à
+lasser notre résistance, à amollir nos caractères, à semer dans nos rangs
+le doute, la division, le désespoir, en un mot à rendre inutiles et vains
+nos sacrifices et nos souffrances.
+
+Vous oubliez qu'en Belgique une promesse est un engagement sacré, qui
+lie celui qui l'a faite aussi bien qu'un serment et mieux qu'un traité
+diplomatique. Vous avez le grand tort de nous considérer comme annexés.
+Vous pouvez nous voler, nous emprisonner, nous fusiller même, mais vous ne
+nous ferez pas taire.
+
+NOUS NE SOMMES PAS DES ALLEMANDS, NE NOUS MESUREZ DONC PAS A VOTRE AUNE.
+
+Vous avez dit récemment, à ce qui nous a été rapporté, que les Belges sont
+indécrottables. Ce mot, qui rappelle trop les souvenirs que vos officiers
+ont laissés partout sur leur passage dans nos maisons et nos châteaux,
+aurait dû vous brûler les lèvres, mais il est cependant l'expression
+malheureuse d'une idée vraie: les Belges sont INDOMPTABLES.
+
+Quant à tuer _La Libre Belgique_, n'y comptez pas, c'est impossible. Elle
+est insaisissable, parce qu'elle n'est nulle part. C'est un feu follet,
+qui sort des tombes de ceux que vos compatriotes ont massacrés à Louvain,
+Tamines et Dinant et qui vous poursuit. Mais c'est aussi le feu follet qui
+sort des tombes des soldats allemands tombés à Liège, à Waelhem, à l'Yser.
+Ceux-là voient à présent pour quel misérable projet de domination ils ont
+été sacrifiés au Moloch de la guerre, sous prétexte de défendre la patrie;
+c'est enfin la voix de toutes les mères, la voix de toutes les veuves et
+de tous les orphelins qui pleurent ceux qu'ils ont perdus. Cette voix
+augmente tous les jours d'intensité. Son retentissement s'étend sur toutes
+nos provinces et va jusqu'au delà de nos frontières. Elle ne se taira que
+lorsque le dernier de vos soldats et de vos agents aura cessé de fouler
+notre sol envahi au mépris de tout droit.
+
+Ne pensez pas, cher Baron, que nous ayons la naïveté de croire que vous
+allez, sur notre conseil, abandonner l'espoir de nous faire découvrir
+par vos Sherlock Holmes de contrebande. Nous savons que rien n'arrête
+un Allemand lorsqu'il s'est lancé sur une mauvaise voie, pas plus le
+sentiment du ridicule qu'aucun scrupule ou la certitude de la défaite
+finale. C'est pourquoi nous vous présentons, Excellence, à l'occasion
+de vos mécomptes passés, présents et futurs, l'expression de nos très
+sincères et tout à fait irrespectueuses condoléances.
+
+LA LIBRE BELGIQUE.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 49, octobre 1915, p. 1, col. 1.)
+
+ * * * * *
+
+Dans la lutte de tous les instants que les Belges, prisonniers dans leur
+propre pays, soutiennent contre la domination allemande, les journaux sont
+secondés par de nombreuses brochures. Citons-en quelques-unes, simplement
+pour donner une idée de leur diversité.
+
+_Nécrologe dinantais_, août 1914.--Cette brochure donne d'abord un récit
+des massacres et des incendies; puis la _Liste officielle des civils
+fusillés à Dinant les 23 et 24 août 1914 par ordre de l'autorité militaire
+allemande, sans aucun jugement préalable_. La liste comprend les noms et
+prénoms de six cent six cadavres, avec leur profession, leur domicile et
+leur âge. Puis on ajoute: «Cette liste est incomplète; elle ne contient
+pas les noms de tous ceux dont on n'a pas pu identifier les corps, ni de
+ceux qui sont morts dans les hôpitaux à la suite de leurs blessures.»
+
+Le _Nécrologe dinantais_ avait été précédé d'une autre liste imprimée qui
+fut impitoyablement poursuivie par les Allemands à Dinant même[8].
+
+[Note 8: Voir DAVIGNON, _Belgique et Allemagne_, p. 66.]
+
+_Pages du Livre des Douleurs de la Belgique_.--Récits objectifs, par des
+témoins oculaires, de quelques horreurs commises en Belgique par l'armée
+allemande.
+
+_La Violation de la Neutralité belge_.--Exposé très simple de la perfidie
+allemande, fait en janvier 1915. _Comment l'Yser n'a pas été franchi:
+Yser, Nieuport, Inondations_.--Cartes et photographies de la région;
+récits des combats et des inondations (voir pl. VIII).
+
+_Le Manifeste des intellectuels allemands et les Réponses des
+neutres_.--Traduction française du manifeste, et quelques-unes des
+réponses.
+
+_La Sozialdemokratie et la Guerre. Le Crime des Socialistes allemands.
+Petit dossier documentaire_.--On y lit notamment le récit des visites
+faites à la Maison du Peuple de Bruxelles par divers militants allemands:
+Wendel, Liebknecht, Köster et Noske (voir p. 181).
+
+_La Franc-Maçonnerie belge et les Loges allemandes_.--Reproduit l'appel
+de M. Ch. Magnette à neuf loges allemandes, pour demander une enquête
+impartiale sur ce qui s'est passé en Belgique; le refus des deux seules
+loges qui aient répondu; la riposte de M. Magnette; des documents
+justificatifs d'origine allemande.
+
+_Patriotisme et Endurance_.--C'est la lettre pastorale bien connue de Mgr
+Mercier, qui a produit une si grande impression. L'édition _princeps_,
+imprimée à Malines chez Dessain, a été en partie saisie par l'autorité
+allemande. Mais on en a fait une douzaine d'éditions en français et trois
+éditions flamandes; elle a aussi été répandue par la dactylographie.
+Chaque édition a eu de nombreux tirages. Chez un seul imprimeur de
+Bruxelles, la police allemande a confisqué 35.000 brochures. Mais il en a
+été publié tant de centaines de milliers que chaque maison de Belgique en
+recèle au moins un exemplaire.
+
+_Autour de la Lettre cardinalice_.--Réimpression de la principale
+correspondance échangée entre les autorités allemandes et le clergé belge
+à l'occasion de la prohibition de la lettre pastorale.
+
+ * * * * *
+
+La propagande anti-allemande s'opère aussi à l'aide de cartes illustrées,
+représentant le Roi, la Reine, le prince Léopold, M. Max, Mgr Mercier,
+Miss Cavell et Ph. Baucq, etc.
+
+La carte prohibée qui a dû vexer le plus profondément les Allemands est
+celle qui reproduit les portraits de leurs espions. Une trentaine de
+ceux-ci avaient eu l'ingénieuse idée de se faire photographier en corps.
+Une semaine ne s'était pas écoulée que les Belges en possédaient une
+épreuve et la faisaient reproduire en carte postale[9]. Dès qu'un de ces
+sympathiques mouchards entrait dans un tram, tout le monde le dévisageait
+avec une insistance significative.
+
+Quoiqu'il soit défendu de photographier, de nombreux amateurs bravent les
+rigueurs de la «justice» allemande, et prennent des clichés des ruines
+de Louvain[10], de Dinant, de Termonde[11], de Visé, des villages du
+Luxembourg, etc.
+
+[Note 9: _Comment les Belges résistent_..., fig. 26.]
+[Note 10: _Ibid._, fig. 20.]
+[Note 11: _Ibid._, fig. 23.]
+
+
+4. Les arrêtés allemands sur la presse.
+
+Sont en présence: d'une part les Allemands détenteurs de l'autorité, et
+décidés à en abuser sans le moindre scrupule, ne cherchant qu'à nous
+démoraliser pour pouvoir plus facilement nous écraser sous leur botte;
+d'autre part les Belges, abandonnés à eux-mêmes, exposés à toutes les
+rigueurs des tribunaux militaires chaque fois qu'ils font un effort pour
+se dégager de l'étouffoir. Dans cette lutte, tellement inégale que les
+Belges semblent vaincus d'avance, ce sont pourtant eux qui gardent le
+dessus; rien ne prouve mieux la victoire de nos compatriotes et la rage
+impuissante de nos ennemis que les peines de plus en plus excessives
+comminées par les règlements sur la presse.
+
+Un avis du gouvernement militaire de Bruxelles, le 22 novembre 1914,
+parlait d'emprisonnement prolongé:
+
+
+Avis.
+
+Je rappelle à la population de Bruxelles et des faubourgs qu'il est
+strictement défendu de vendre ou de distribuer des journaux qui ne
+sont pas expressément admis par le gouverneur militaire allemand. Les
+contraventions entraînent l'arrestation immédiate des vendeurs ainsi que
+des peines d'emprisonnement prolongé.
+
+Bruxelles, le 22 septembre 1914.
+
+_Le Gouverneur militaire_,
+Baron VON LÜTTWITZ,
+_Général._
+
+L'arrêté du 13 octobre 1914, signé baron von der Goltz, menaçait d'une
+punition, «conformément à la loi martiale, celui qui propage des écrits
+non censurés»[12].
+
+L'avis du 4 novembre 1914, signé également baron von der Goltz, disait que
+les contrevenants seraient «punis d'emprisonnement de longue durée»[13].
+
+Des condamnations furent effectivement prononcées à cette époque, par
+exemple: Louis Prost, condamné à six mois de prison «pour avoir répandu
+des copies de nouvelles menteuses de la guerre, reproduites par
+dactylographie»[14].
+
+[Note 12: _Comment les Belges résistent_..., p. 4.]
+[Note 13: _Ibid._, p. 6, 7.]
+[Note 14: _lbid._, p. 5.]
+
+
+Mais les rigueurs allemandes n'empêchèrent pas l'introduction de journaux
+étrangers ni la création de journaux clandestins. Dans un communiqué
+officiel, reproduit par les journaux censurés, du 14 juin 1915, M. le
+baron von Bissing, gouverneur général en Belgique, se plaint de cette
+situation.
+
+Quelques jours plus tard, un autre communiqué précise ces notions: les
+contrevenants seront punis d'un emprisonnement de un jour à trois ans et
+frappés d'une amende de 3.000 marks au maximum.
+
+Un arrêté du gouverneur, en date du 25 juin 1915, dit:
+
+
+Les actions et les omissions défendues par l'arrêté du 13 octobre 1914
+et l'avis du 4 novembre 1914, concernant la censure des imprimés,
+récitations, etc., et par l'avis du 15 décembre 1914 concernant
+le transport de lettres, écrits, etc., sont passibles d'une peine
+d'emprisonnement de un jour à trois ans et d'une amende de 3.000 marks au
+plus ou d'une de ces deux peines à l'exclusion de l'autre, à moins que
+d'autres lois ou arrêtés ne prescrivent une peine plus élevée.
+
+Les tentatives de commettre les actions et omissions précitées sont
+punissables; les objets soustraits au contrôle seront confisqués. Les
+infractions seront jugées par les tribunaux militaires ou, s'il s'agit de
+contraventions peu graves, par les autorités militaires.
+
+Le présent arrêté entrera en vigueur le jour de sa publication.
+
+(_L'Écho de la Presse internationale_, 5 juillet 1915.)
+
+
+Mais aucune menace ne fait fléchir le patriotisme des Belges. Aussi le
+gouverneur général exhale-t-il de nouvelles lamentations en janvier 1916.
+Il y avoue--enfin!--que la population bruxelloise reste irréductiblement
+hostile aux occupants. Cette petite crise de sincérité jure avec les
+interviews qu'il accordait au début de 1915 à des journaux allemands,
+notamment à la _Norddeutsche Allgemeine Zeitung_; il y disait
+régulièrement que les rapports des Bruxellois avec les Allemands étaient
+devenus meilleurs. Voici la plainte de janvier 1916:
+
+
+L'attitude de la population bruxelloise à l'égard de la garnison allemande
+montre, dans tous les domaines, une hostilité non justifiée. Non seulement
+on distribue et on achète volontiers continuellement dans la ville
+des écrits injurieux, d'un caractère obscène contre l'Administration
+allemande, sous les yeux de la police de la ville; non seulement des
+officiers allemands ont été insultés en pleine rue (par exemple le cas de
+Jonghe), mais souvent la population bruxelloise en est arrivée à prêter au
+service de renseignements ennemi une aide active en lui fournissant des
+renseignements sur la situation militaire en ville, par exemple, sur
+l'occupation temporaire des hangars à aéroplanes, et elle a ainsi rendu
+possible des actes hostiles contre la garnison allemande établie dans ses
+murs. Il est regrettable que même des employés communaux n'aient pas eu
+honte de participer à ces actes hostiles, et d'y prêter aide, comme agents
+de l'espionnage ou comme détenteurs d'explosifs. De plus, et sur une
+grande échelle, malgré des avis réitérés avec menace de pénalités sévères
+du gouvernement général, la population bruxelloise a tenu des armes
+cachées et a ainsi indiqué son intention de se garder armée en vue d'un
+soulèvement.
+
+De même, dans le domaine des logements, l'attitude hostile de la
+population bruxelloise s'est manifestée ouvertement. Non seulement on
+a créé des difficultés de toutes sortes aux officiers et aux employés
+allemands, pour la location d'appartements convenables, mais encore les
+quelques bailleurs qui ont loué à des officiers ou employés allemands,
+pour gagner ainsi légitimement leur vie, ont été en butte, de la part de
+leurs concitoyens, à des chicanes continuelles, à des menaces et à des
+humiliations. C'est ainsi que pour les officiers et employés allemands la
+question du logement est devenue particulièrement embarrassante.
+
+(Signé) VON BISSING.
+
+De nouveau, quelques jours après, le 11 janvier 1916, confirmation
+menaçante des plaintes du gouverneur général:
+
+
+Arrêté.
+
+ * * * * *
+
+ART. 2.--Quiconque, dans le territoire du gouvernement général,
+aura lancé ou fait circuler sciemment, sur le nombre, la marche ou de
+prétendues victoires des forces ennemies, de faux bruits pouvant induire
+en erreur les autorités civiles ou militaires quant aux mesures à prendre
+par elles;
+
+Sera puni d'une peine d'emprisonnement de cinq ans au plus, à moins que
+les lois et arrêtés en vigueur ne prescrivent l'application d'une peine
+d'emprisonnement plus élevée.
+
+ART. 3.--Les infractions au présent arrêté sont de la compétence des
+tribunaux militaires allemands.
+
+Bruxelles, le 11 janvier 1916.
+
+VON BISSING. VON SAUBERZWEIG.
+
+
+Jusqu'ici n'étaient exposés aux sévérités des tribunaux militaires que
+ceux qui s'occupent de propager les «écrits provocateurs». A partir du
+5 février 1916, il est tout aussi criminel de les recevoir et de les
+conserver.
+
+Celui qui trouve _La Libre Belgique_ dans sa boîte aux lettres est donc
+tenu de la brûler immédiatement!
+
+
+Arrêté.
+
+Quiconque possède des imprimés qui, contrairement aux prescriptions en
+vigueur, ont été soustraits à l'examen de la censure, sera puni, soit
+d'une peine d'emprisonnement de trois ans au plus et d'une amende pouvant
+atteindre 3.000 marks, soit d'une de ces deux peines à l'exclusion de
+l'autre, à moins que les circonstances ne prouvent que le détenteur n'est
+pas coupable.
+
+Les imprimés formant l'objet des infractions seront confisqués.
+
+Ces infractions sont de la compétence des tribunaux ou autorités
+militaires allemands.
+
+Bruxelles, le 5 février 1916.
+
+
+C'est sans doute à la suite de cet arrêté que fut condamné le propriétaire
+d'un café de Liège:
+
+
+_Liège_.--M. Adam Quaden, le propriétaire de la Taverne Britannique,
+place Verte, vient d'être condamné par les tribunaux boches à quatre mois
+de prison pour le fait suivant:
+
+La Taverne Britannique, lieu de réunion de tous les vrais Liégeois, reçut
+un jour la visite de quelques Allemands qui y procédèrent à une minutieuse
+perquisition. On découvrit dans la loge du portier du café quelques
+numéros de _La Libre Belgique_, que le portier reconnut avoir ramassés sur
+une table, où un inconnu les avait déposés[15].
+
+[Note 15: On peut se demander qui est cet inconnu. Était-ce peut-être
+un agent provocateur? Ne pas oublier qu'à Liège même, en décembre 1914, de
+nombreuses personnes ont été condamnées parce que des mouchards allemands
+avaient déposé dans leur boîte aux lettres _Le Courrier de la Meuse_, de
+Maestricht. (Note de J.M.)]
+
+M. Quaden fut arrêté comme responsable, bien qu'innocent, et condamné.
+
+(_Le Courrier de l'Armée_, n° 245, 30 mars 1916, p. 4, col. 1.)
+
+
+Plus tard, en juin 1916, M. Préherbu, juge de paix de Schaerbeek, a été
+suspendu de ses fonctions, pour avoir été trouvé détenteur du numéro du
+journal exécré.
+
+Deux remarques au sujet de ces arrêtés:
+
+_a_) Dans le domaine, essentiellement civil, des délits de presse, ce
+sont les autorités militaires ou les tribunaux militaires qui sont seuls
+compétents et qui condamnent «conformément à la loi martiale»[16]; cela
+signifie qu'il n'y a ni publicité des débats ni recours contre les
+jugements. Oh! «le respect des lois en vigueur dans le pays» exigé par
+l'article 43 du règlement annexé à la Convention de La Haye, un chiffon de
+papier qui est en partie l'oeuvre des juristes allemands et qui porte leur
+signature.
+
+[Note 16: Il ne faut pas trop s'étonner de ce que les tribunaux
+militaires jugent les délits de presse; à Anvers, c'est devant les
+tribunaux militaires que comparaissent les restaurateurs coupables d'avoir
+servi à leurs clients des pommes de terre épluchées d'avance!]
+
+_b_) Chaque nouvel arrêté commine des peines plus fortes. Singulière
+psychologie! Ils croient donc que les Belges qui n'ont pas été effrayés
+par six mois de prison reculeront devant cinq années! A comparer avec la
+prime offerte, dit-on, à celui qui ferait connaître les auteurs de _La
+Libre Belgique_: 5.000 francs, puis 25.000 francs, puis 75.000 francs.
+
+En province, les mêmes mesures sont prises contre les écrits non censurés.
+Qu'il nous suffise de rappeler quelques arrêtés, déjà reproduits dans
+_Comment les Belges résistent_... page 6 (à Spa), page 7 (à Louvain),
+page 8 (à Namur), page 17 (à Anvers).
+
+Nous ne résistons pas au désir de réimprimer ici la joyeuse affiche
+placardée à Liège, le 10 septembre 1915, en pleine bataille de la Marne.
+
+
+A la population de Liège et de ses environs.
+
+Vu les succès croissants des troupes allemandes, on ne comprend pas que
+le peuple de Liège soit toujours assez crédule pour croire les nouvelles
+frivoles et absurdes répandues par les fabriques de mensonges installées
+à Liège. Ceux qui s'occupent de propager de telles nouvelles s'exposent à
+être rigoureusement punis. Ils jouent un jeu dangereux en abusant de
+la crédulité de leurs concitoyens et en les engageant à des actes
+irréfléchis. La population raisonnable de Liège s'opposera d'elle-même à
+toutes les tentatives de la sorte!
+
+Autrement elle s'expose non seulement aux désillusions les plus graves,
+mais encore à être ridiculisée aux yeux du monde intelligent.
+
+VON KOLEWE,
+_Lieutenant général et
+Gouverneur allemand de la place de Liège_.
+
+_Défense d'arracher ce placard ou de coller un autre dessus_.
+
+
+5. Le supplément aérien de «La Libre Belgique».
+
+Depuis le printemps 1916, les Belges utilisent un nouveau moyen de
+transport de publications prohibées: l'avion.
+
+De petites feuilles «volantes» (_Le Clairon du Roi, supplément aérien de
+La Libre Belgique_) sont imprimées à l'étranger et lancées sur les villes
+belges par nos aviateurs. Elles donnent chaque mois, en français et en
+flamand, des nouvelles de la guerre. Inutile de dire que les Allemands
+font tout au monde pour empêcher nos compatriotes de saisir et de propager
+ces communiqués. Ainsi, l'aéroplane qui survola, à la fin de juin 1916, la
+région d'Anvers et de Saint-Nicolas, avait semé des quantités de petits
+papiers; pendant plusieurs jours des patrouilles de cavalerie parcoururent
+le pays, arrêtant et fouillant tous ceux qu'on pouvait soupçonner de
+transporter des journaux tombés du ciel.
+
+Le mercredi 6 septembre 1916, le lieutenant C... et l'adjudant M...
+versèrent une pluie bienfaisante de suppléments aériens de _La Libre
+Belgique_ sur les promeneurs de la Porte de Namur et de la Grand'Place, à
+Bruxelles.
+
+A la suite de cette visite, les habitants des boulevards voisins de la
+Porte de Namur ont été punis: ils doivent être rentrés à 20h 30 et rester
+chez eux sans lumière. Comme cette perspective pourrait ne pas être
+suffisamment désagréable pour empêcher les Bruxellois d'aller ramasser les
+papiers distribués par les aviateurs, les Allemands ont imaginé un système
+plus radical: ils lancent contre les aéroplanes des shrapnells qui
+n'éclatent pas en l'air, mais au moment où ils retombent près du sol.
+Beaucoup de curieux ont été tués et blessés de cette manière lors du raid
+du 27 septembre 1916.
+
+
+6. Les simili-prohibés.
+
+Voyant que ni l'intimidation brutale ni la corruption n'empêchaient nos
+compatriotes d'acheter les journaux étrangers et de répandre des journaux
+clandestins, l'autorité allemande employa notre propre arme: elle fit
+imprimer des simili-prohibés.
+
+Dès le mois de janvier 1915, circulait à Bruxelles un pamphlet insultant
+les autorités civiles d'Anvers à l'occasion de l'entrée des troupes
+allemandes dans la ville. Cette affaire n'est pas encore tirée au clair,
+et la preuve de la complicité allemande n'est pas faite; mais tout au
+moins les Allemands ont-ils avoué, par l'organe de M. le baron von Bissing
+fils, professeur à l'université de Munich, qu'ils se sont efforcés de
+profiter des dissensions qu'on avait essayé de semer[17].
+
+[Note 17: Voir _Belgien unter deutscher Verwaltung_, dans _Süddeutsche
+Monatshefte_, avril 1915 (p. 31 du tiré à part), traduit dans: _Comment
+les Belges résistent_..., p. 414, note 3.]
+
+A la fin de juillet 1915, on vendait à Bruxelles une «proclamation du roi
+Albert à l'occasion de la fête nationale du 21 juillet». C'était un tissu
+d'inepties entremêlées de quelques attaques venimeuses contre les Alliés.
+La pseudo-proclamation fut reprise par la presse allemande. La fraude
+était tellement grossière que nous n'avons pas eu besoin de la note du n°
+42 de _La Libre Belgique_ pour la percer à jour.
+
+Leur plus belle invention fut de publier un journal, _Le Fouet_, qu'on
+distribue en cachette. A côté de plaisanteries niaises sur «Bête-man,
+Chandelier de l'Empire», le n° 1 attaque vivement le «gouvernement
+clérical» de la Belgique et les «flamingants». Ceci est une marque de
+fabrique indiscutable, car il n'y a pas un seul Belge qui n'ait oublié
+aujourd'hui nos querelles intestines.
+
+A diverses reprises on a vendu à Bruxelles des contre-façons de feuilles
+étrangères, soit de journaux de Dunkerque, soit de journaux publiés par
+des Belges en Néerlande. Ces sosies se vendaient 50 centimes à 1 franc,
+alors que les journaux authentiques coûtaient au moins le double. Ils
+présentaient cette particularité d'annoncer des victoires étourdissantes
+des Alliés. Étaient-ils l'oeuvre de quelque imprimeur désireux de gagner
+de l'argent, ou doit-on y voir la main des Allemands? c'est difficile à
+dire. Toutefois, rappelons-nous que, pendant le siège de Paris, Bismarck
+prit soin de faire parvenir de temps en temps aux Parisiens de faux
+journaux relatant de prétendues victoires françaises; il savait que rien
+ne conduit plus sûrement une population au désespoir que les illusions
+déçues:
+
+
+
+B. _LES PUBLICATIONS PERMISES_
+
+
+Nous venons de montrer les efforts faits par les Belges pour publier la
+vérité malgré tous les obstacles. Disons maintenant de quelle manière
+l'autorité occupante entend renseigner nos populations.
+
+La documentation mise à notre disposition peut être classée en quatre
+groupes:
+
+1° Les informations gratuites fournies par l'autorité allemande et par les
+particuliers;
+
+2° Les imprimés d'origine allemande qu'on peut acheter en Belgique;
+
+3° Les journaux et brochures, prétendument belges, soumis à la censure;
+
+4° Les journaux hollandais tolérés par la censure.
+
+
+1. Informations gratuites.
+
+Il y a d'abord les affiches officielles, rédigées premièrement en
+allemand, français et flamand, mais depuis octobre 1914 en allemand,
+flamand et français. Elles sont censées nous tenir au courant des
+opérations militaires. Voici un article de _La Vérité_ qui ne laisse aucun
+doute sur leur sincérité:
+
+
+L'arsenal du mensonge.
+
+_Il est vraiment criminel de tromper la population
+belge en répandant de fausses nouvelles._
+
+LE GOUVERNEUR GÉNÉRAL.
+
+
+
+Dans toute la machine militaire allemande, que les Alliés démolissent
+pièce par pièce, l'organe qui marche encore le mieux est l'arsenal du
+mensonge, établi à Berlin, avec succursale à Vienne.
+
+Voulez-vous prendre sur le vif leur système d'informations truquées?
+Passez rue de la Chancellerie, près de Sainte-Gudule, à Bruxelles, ou bien
+rue des Paroissiens, à deux pas de là. C'est dans mon quartier; tous les
+jours je revois une vieille affiche qui fut placardée le 15 septembre et
+s'exprime en ces termes: «Berlin, 14 septembre (officiel).--Sur le théâtre
+de la guerre à l'ouest (France), ont lieu des opérations dont les détails
+ne peuvent encore être publiés et qui ont conduit à une bataille qui est
+favorable pour nous. Toutes les nouvelles répandues à ce sujet, par tous
+les moyens, par l'ennemi, et qui présentent la situation comme défavorable
+pour nous, sont fausses.» Or, cette bataille, engagée dix jours
+auparavant, est la grande victoire française de la Marne qui arrêta
+définitivement l'invasion[18]. Berlin savait alors la vérité et publiait
+le mensonge! A tout bulletin victorieux de Berlin, rappelons-nous la
+dépêche officielle du 14 septembre, où il y a autant de faussetés que de
+mots et où la partie adverse est accusée de répandre des mensonges. Toute
+la méthode germanique se trouve là!
+
+[Note 18: Cette défaite, que les Allemands n'ont jamais déclarée, leur
+coûta, outre leurs morts et blessés, 65.000 prisonniers, 345 canons et
+plus de 3.000 véhicules avec 5.000 chevaux. La bataille dura du 6 au 12
+septembre, entre 1.500.000 Allemands et 1.250.000 Français renforcés de
+60.000 Anglais.]
+
+Autre exemple: Si l'on se reporte aux informations que l'ennemi répandait
+dans la seconde moitié d'octobre, l'armée belge, décimée, disloquée,
+était en train de se reformer dans le nord de la France. Or, les Belges
+accomplissaient alors, de Nieuport à Dixmude, des exploits admirables: ils
+occupaient l'Yser, face à une armée supérieure en nombre d'hommes et de
+canons, combattaient jours et nuits et infligeaient aux Barbares une
+défaite décisive! Nous en racontons plus loin un épisode. Eh bien! il a
+fallu de longs mois pour que la vérité se fît sur ces journées glorieuses
+de notre campagne, dont les mensonges berlinois étaient parvenus à nous
+cacher le vif éclat!
+
+Ce n'est pas tout. Récemment, l'affiche allemande nous manda la
+destruction d'un dirigeable italien. Mais ni l'affiche ni les journaux
+bruxellois sortant de Prusse ne soufflèrent mot de la destruction de deux
+zeppelins, l'un à Evere-lez-Bruxelles, l'autre à Saint-Amand-lez-Gand,
+pertes subies trois jours plus tôt!
+
+Le 10 juin, Berlin avoua que ses troupes ont «abandonné» (hum!) les
+dernières maisons de Neuville, «qui est en possession des Français depuis
+le 9 mai». Or, cette conquête, accomplie depuis un mois plein, Berlin
+avait omis de nous en informer jusque-là! Au contraire, Berlin n'avait
+cessé de nous dire que l'offensive au nord d'Arras n'obtenait aucun
+succès!
+
+Voilà quelques exemples typiques de la méthode d'information en usage à
+Berlin: 1) on dément une grande victoire des Français en les accusant de
+falsifier le vrai; 2) on déclare inexistante l'armée belge au moment même
+où elle fait une résistance invincible; 3) on passe sous silence des faits
+défavorables, dont des milliers de Belges furent les témoins réjouis; 4)
+on met un mois à avouer un échec, après l'avoir attribué à l'adversaire...
+
+Il existe un «Bureau pour la diffusion des nouvelles allemandes à
+l'étranger», dont le siège se trouve à Dusseldorf. Il a installé chez
+nous des édicules où chacun peut lire le titre de l'officine: _Büro
+zur Verbreitung von deutschen Nachrichten im Auslande_. Avec un pareil
+organisme, et l'officielle Agence Wolff--sans oublier la presse à tout
+faire--nous sommes bourrés de mensonges et de notes tendancieuses...
+
+Les concitoyens de Manneken-Pis crachent sur ces saletés--et la Belgique
+entière en fait autant.
+
+(_La Vérité_, n° 6, p. 1, 21 juin 1915.)
+
+Les renseignements relatifs aux combats de Champagne, en février 1915,
+sont du même acabit, ainsi que nous l'apprend l'extrait suivant d'un
+article de _La Libre Belgique_:
+
+
+Les mensonges allemands.
+
+Sur de grandes affiches bleues, placardées sur les murs de la ville, et
+relatives aux combats qui se sont livrés en Champagne, les Allemands
+avaient souligné, notamment, que deux faibles divisions rhénanes luttèrent
+contre six corps d'armée français. Or, voici ce que nous apprend le
+communiqué officiel français: «Les opérations militaires en Champagne ont
+eu pour résultat, depuis le 16 février, de nous faire avancer sur un front
+de 7 kilomètres et une profondeur de 2km 500.»
+
+«L'ennemi employa _quatre à cinq corps d'armée et demi_. Dix mille
+cadavres ont été trouvés sur le champ de bataille, et nous avons fait deux
+mille prisonniers.»
+
+D'après ce même communiqué, les deux faibles divisions rhénanes!!...
+étaient composées de 119 bataillons, 31 escadrons, 64 batteries de
+campagne et 20 batteries lourdes. Jusqu'au 3 mars, les Allemands ont
+encore amené 20 bataillons, parmi lesquels 6 bataillons de la Garde, 1
+régiment d'artillerie de campagne et 2 batteries lourdes.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 9, mars 1915, p. 4, col. I.)
+
+
+Où les nouvelles officielles allemandes atteignirent le summum de la
+véracité, ce fut lors des attaques d'octobre et novembre, 1914 dans la
+région d'Ypres. _La Soupe_ se donna le plaisir de copier textuellement les
+affiches allemandes et de les publier[19].
+
+[Note 19: Voir _Comment les Belges résistent_..., p. 222, 223.]
+
+Ces affiches officielles ne se contentent pas de nous combler de nouvelles
+authentiques sur les opérations militaires. Elles prennent également soin
+de nous informer de l'opinion publique à l'étranger. Que ces coupures de
+journaux sont sincères, il est à peine besoin de le dire.. Donnons-en
+un seul exemple, celui de la toute première affiche qui nous intéresse
+directement.
+
+Jusqu'au 13 septembre 1914, les affiches placardées à Bruxelles n'avaient
+résumé que des articles de journaux au sujet de la France et de
+l'Angleterre. Le 14 septembre, nous pûmes lire deux extraits relatifs à
+notre pays:
+
+
+Nouvelles publiées par le Gouvernement allemand.
+
+Cologne, 12 septembre.
+
+La _Gazette de Cologne_ ayant reproduit dans son numéro de jeudi un
+article du _Corriere della Sera_ d'après lequel le cardinal belge Mgr
+Mercier se serait prononcé défavorablement sur les Allemands, en les
+qualifiant de barbares, le cardinal von Hartmann, archevêque de Cologne,
+écrit à la _Gazette de Cologne_ ce qui suit:
+
+«Je m'empresse de vous dire, au sujet de l'article portant pour titre: «Le
+cardinal Mercier comme accusateur» (no. 1011 de la _Gazette de Cologne_)
+qu'au cours de sa présence récente à Rome, il a été interviewé par le
+correspondant du _Corriere della Sera_. Lorsque cette interview parut
+dans le journal, le cardinal a immédiatement contesté de la façon la plus
+énergique de s'être prononcé comme le _Corriere_ le prétend. Aussi fit-il
+sur l'heure parvenir au ministre de Prusse près le Vatican, ainsi que par
+mon intermédiaire, à l'abbé von Stotzingen, une protestation qui devait
+être publiée dans _l'Osservatore Romano_.
+
+«Je vous serais très obligé, Monsieur, de vouloir bien, dans l'intérêt de
+la vérité, publier cette déclaration dans la _Gazette de Cologne_.»
+
+Francfort, 12 septembre.
+
+
+La _Gazette de Francfort_ apprend de Stockholm: La vérité au sujet de
+Louvain commence à percer même en Angleterre. Dans la _Westminster
+Gazette_, un ancien membre du Parlement écrit: «Lorsque la population
+urbaine tira tout d'un coup, de l'intérieur des maisons, sur les troupes
+allemandes, cet acte de folie devait nécessairement entraîner des
+conséquences justes. Le feld-maréchal Lord Roberts fit incendier pour des
+faits analogues des fermes de Boers.»
+
+Le Gouvernement militaire allemand.
+
+Voyons d'abord l'extrait daté de Cologne, disant que Mgr Mercier a accordé
+une interview à un rédacteur du _Corriere della Sera_. Cela est faux: ce
+n'est pas avec un rédacteur du _Corriere della Sera_.. journal à tendances
+libérales, que Mgr Mercier s'était entretenu à Rome, mais avec un
+collaborateur du _Corriere d'Italia_. qui est franchement catholique.
+
+Plus ingénieusement falsifié est le second extrait. Un ancien membre du
+Parlement anglais aurait affirmé que la population de Louvain tira sur les
+troupes allemandes. Or, ce membre reproduit tout bonnement,--et il le dit
+de façon expresse,--les affirmations allemandes. La seule chose qu'il
+déclare lui-même c'est qu'une troupe allemande fut défaite près de Malines
+et qu'elle s'enfuit vers Louvain.
+
+Voici l'article original de la _Westminster Gazette_ ainsi que la
+traduction du deuxième alinéa. Nous croyons inutile de traduire aussi le
+premier: celui-ci répète un conte à dormir debout sur une prétendue
+menace d'agression de la part des Bruxellois. Nous qui n'avons pas quitté
+Bruxelles un instant pendant les mois d'août et de septembre 1914, pouvons
+certifier qu'il n'y a pas la moindre apparence de vérité dans cette
+histoire. D'ailleurs, vraie ou fausse, elle ne change rien à la
+falsification intentionnelle appliquée par la censure allemande au seul
+alinéa qui, soit résumé dans l'affiche. Ajoutons que les Allemands ne
+soufflent mot de la première partie de l'article, tant ils savent qu'ils
+se rendraient ridicules en racontant cela aux Bruxellois.
+
+
+The Truth about Louvain.
+
+To the Editor of the _Westminster Gazette_.
+
+_Sir_,--In all British fairness some prominence might be given to the very
+narrow escape Brussels had from the terrible fate of Louvain, as described
+in the _Daily Telegraph_ by its capable correspondent, Mr. Gerald Morgan.
+He states that, «accompanied by Richard Harding Davis», he was «permitted
+by the Germans to follow» their Army. A battle near Waterloo was expected,
+but it did not come off. Mr. Morgan and his friend returned to Brussels,
+and--I quote his exact words, as given in the _Pall Mall Gazette_--he
+«found the town on the verge of a turmoil. This was owing to General von
+Jarodzky's stupidity, and very nearly involved the town in the same rate
+which afterwards overwhelmed Louvain. He was left in the city with a
+brigade of 5.000 men. He moved 3.000 of these suddenly outside the city,
+and then as suddenly became alarmed for the safety of the remainder
+amongst so large a hostile population. He therefore marched the 3.000
+camped outside hastily back again. It was reported that the Germans had
+been completely defeated in a great battle fought at Waterloo, and were
+fleeing in confusion. The inhabitants of Brussels wished to take up arms
+and finish off Jarodzky and any survivors, but fortunately the error was
+discovered in time». Now, this is exactly what the German generals declare
+to have happened at Louvain. We know as a certainty that a small German
+force was actually defeated outside Malines, and actually fled into
+Louvain on the very evening it was burned and devastated. The Germans
+allege that the townsfolk immediately started «to finish off the
+survivors», firing from the windows and house-tops. This insane act would
+rouse the devil in any soldiery, and may explain how, after a twenty-four
+hours' struggle, the unhappy town was a heap of ruins. Lord Roberts, the
+justest and gentlest of conquerors, most properly ordered widespread
+farm-burning in South Africa for the same offence. If you shoot without
+blame a soldier who tries to shoot you in the front, should you do less to
+an armed civilian who shoots you in the back?--Yours, etc.,
+
+A LIBERAL Ex-M. P.
+
+(_Westminster Gazette_, September 5th 1914.)
+
+TRADUCTION.
+
+Or, c'est exactement cela que les généraux allemands déclarent s'être
+passé à Louvain. Nous savons de façon certaine qu'une petite troupe
+allemande fut effectivement défaite en dehors de Malines, et qu'elle
+s'enfuit dans Louvain le soir même où la ville fut brûlée et dévastée. Les
+Allemands affirment que la population de la ville se mit immédiatement à
+«en finir avec les survivants», et qu'on tira des fenêtres et des toits.
+Cet acte de folie mettrait le diable au corps de toute troupe de soldats,
+et cela expliquerait comment, après un combat de vingt-quatre heures, la
+malheureuse ville n'était plus qu'un amas de ruines. Lord Roberts, le plus
+équitable et le plus doux des conquérants, ordonna à très juste titre
+l'incendie de nombreuses fermes en Afrique australe, pour le même délit.
+Si vous abattez à coups de fusil un soldat qui tente de vous tuer
+loyalement par devant, feriez-vous moins au civil armé qui vous tire un
+coup de fusil par derrière?
+
+Votre, etc.
+Un ancien membre libéral du Parlement.
+
+On voit immédiatement que tout l'intérêt de l'affiche allemande s'effondre
+si le premier mot de la citation est inexact: Lorsque la population...
+
+Or, le feuillet 3 du _Bureau des deutschen Handelstages, Berlin_, reçu
+par plusieurs maisons de commerce bruxelloises (voir plus loin, p. 43),
+reproduit aussi l'extrait de _Frankfurter Zeitung_; mais au lieu de dire:
+«Lorsque la population urbaine...», le feuillet de propagande dit: «Si la
+population de Louvain...», ce qui est conforme au texte anglais. Accès de
+sincérité digne d'être signalé pour son caractère exceptionnel.
+
+La fausseté des affiches allemandes ne nous est en général démontrée que
+longtemps après leur publication. Mais une autre de leurs qualités, la
+niaiserie, nous frappe tout de suite. Voici, à titre d'exemple, la copie
+d'une affiche devant laquelle les Bruxellois s'égayaient le 11 septembre
+1914:
+
+
+Nouvelles publiées par le Gouvernement allemand.
+
+Berlin, 6 septembre.
+
+L'ambassade d'Autriche-Hongrie publie la dépêche suivante qui lui a
+été transmise par le ministre des Affaires étrangères de Vienne:
+«L'information russe au sujet de la bataille de Lemberg et de la prise
+triomphale de cette ville est un mensonge. La ville ouverte de Lemberg a
+été abandonnée par nous, sans combat, pour des raisons stratégiques et
+humanitaires.»
+
+Berlin, 8 septembre.
+
+Le prince impérial, qui commandait en dernier lieu avec le grade de
+colonel une division de la Garde, a été promu par l'Empereur au grade de
+lieutenant-général.
+
+Londres, 8 septembre (agence Reuter).
+
+Une escadre allemande, composée de 2 croiseurs et 4 torpilleurs, a capturé
+15 barques de pêcheurs anglaises, dans la mer du Nord, et conduit de
+nombreux prisonniers à Wilhelmshafen.
+
+Le _Times_ annonce que le croiseur allemand _Dresden_ a fait couler un
+navire à charbon anglais sur la côte brésilienne. En outre, deux navires
+de transport anglais auraient touché à des mines.
+
+D'après des informations viennoises, deux croiseurs anglais gravement
+endommagés se trouveraient dans le port d'Alexandrie; tous les deux
+montrent de fortes traces de coups de feu.
+
+Rome, 8 septembre.
+
+Le cardinal Mercier, archevêque de Malines, qui se trouvait ici, est
+reparti pour la Belgique avec un sauf-conduit en traversant les troupes
+allemandes. Cette protection a été obtenue pour le cardinal par le
+ministre de Prusse près le Vatican. Les informations contraires publiées
+par la presse française, anglaise et belge sont donc contraires à la
+vérité.
+
+Breslau, 9 septembre.
+
+Le commandant général du corps d'armée de Breslau publie ceci: «La
+landwehr silésienne a livré hier un combat victorieux à la Garde impériale
+du III° corps d'armée caucasien; nous avons fait prisonniers 17 officiers
+et 1.000 hommes.»
+
+Vienne, 9 septembre (communication officielle).
+
+On apprend au sujet des récents combats déjà relatés de l'armée
+autrichienne Dankl, contre laquelle l'ennemi (les Russes) avait amené par
+chemin de fer des renforts considérables, que l'armée commandée par le
+lieutenant-feld-maréchal Kestranck a repoussé avec de sanglantes pertes
+une forte attaque russe. A cette occasion, 600 nouveaux prisonniers ont
+été ramenés. A part cela, un calme relatif a régné hier sur le théâtre de
+la guerre russo-autrichien.
+
+Le Gouvernement militaire allemand.
+
+On reste rêveur devant les «raisons humanitaires» de l'armée autrichienne,
+qui se sont si éloquemment manifestées en Serbie, et devant l'activité de
+l'escadre allemande qui «capture quinze barques de pêche». Ce qui nous
+réjouit plus encore, ce fut d'apprendre que, malgré «les informations
+contraires publiées par la presse française, anglaise et belge»,
+le cardinal Mercier est revenu de Rome «en traversant les troupes
+allemandes». Comme si nous n'avions pas tous lu le texte, imprimé et
+répandu en cachette, du sermon prononcé par le cardinal au Havre, pendant
+ce voyage de retour! Le Havre n'est pourtant pas sur le trajet de Rome à
+Malines, en traversant les lignes allemandes.
+
+Enfin, ce qui nous amusait aussi dans cette affiche, c'est qu'elle ne
+soufflait mot de la bataille de la Marne, dont les péripéties nous étaient
+connues par les journaux français introduits en fraude.
+
+Tant par ce qu'elle raconte que par ce qu'elle tait, cette affiche est un
+bon exemple des informations que l'autorité allemande fait placarder sur
+nos murs. Quelle opinion les gouvernants de l'Allemagne ont-ils donc de
+l'intelligence de leurs propres concitoyens, pour penser nous égarer par
+de semblables inepties.
+
+Quand les affiches sortent du genre niais, c'est d'ordinaire pour tomber
+dans l'impudence, par exemple celle où von Hindenburg déclare que «plus
+la guerre est cruellement menée, moins elle le sera en réalité, parce que
+d'autant plus tôt elle sera finie» (20 novembre 1914), ou celle où M. Fox
+dit n'avoir pas remarqué de «cruauté inutile» (26 avril 1915):
+
+
+Pfui!!!
+
+Il faut rendre cette justice aux Allemands que certains commencent à avoir
+honte des atrocités commises par l'armée de la «Kultur». Ils se donnent
+une peine incroyable pour les nier ou les excuser. Ils sont vexés de
+voir que tout le monde, en dehors de leurs alliés, les massacreurs
+des Arméniens, les met au ban de la société. Eh quoi? Une «Kultur» si
+enviable, si vantée, si supérieure, produire des fruits pareils! Non, non,
+il ne faut pas se lasser de mentir et de démentir. Tous les témoignages
+tendant à innocenter les Allemands, si osés qu'ils soient, doivent être
+soigneusement recueillis et mis en lumière. Voici ce que le Freiherr von
+Bissing, gouverneur général de Belgique, qui est cependant au courant
+des cruautés des _Gott mit Uns_, a eu dernièrement l'impudence de faire
+placarder sur les murs de la capitale:
+
+«Un certain Edward Fox, journaliste américain, homme sincère (oh!
+combien!), qui a parcouru les fronts à l'Est et à l'Ouest, n'a pu
+constater, en dépit de ses sérieuses recherches, un seul acte de cruauté
+inutile commis par les Allemands.»
+
+Ce digne homme peut se vanter d'être un reporter de tout premier ordre!
+Par contre, il affirme que les Russes ont assassiné, violé, incendié
+partout, d'une façon impossible à décrire. Comment, un homme qui a de si
+bons yeux lorsqu'il s'agit des Russes, est-il aveugle comme une taupe
+lorsqu'il s'agit des Teutons? Par quel miracle d'illusion d'optique
+avons-nous pu croire, nous autres Belges, que nos villes ont été
+incendiées, nos fermes détruites, nos concitoyens fusillés, nos femmes,
+nos filles, nos religieuses outragées, nos maisons pillées? Nous aurons
+sans doute mal vu, car le Fox, qui est un animal clairvoyant, n'a rien
+constaté de semblable! Que le Freiherr von Bissing fasse placarder ses
+affiches menteuses en Allemagne ou dans les pays neutres, soit, il y
+trouvera peut-être quelque crédit; mais ici, en Belgique, à Visé, à
+Dinant, à Andenne, à Battice, à Tamines, à Termonde, à Aerschot, à Louvain
+et dans maints autres lieux, témoins des forfaits de la «Kultur»! Allons
+donc!
+
+Le Freiherr s'en rend compte. Sachant bien qu'il ne lui est pas possible
+de nous faire prendre ses vessies pour des lanternes, il ajoute comme
+restrictif, au mot «cruautés», le mot «inutiles». Il y a donc des
+cruautés _utiles_. Dans son idée, ce mot sauve tout.--Vous vous plaignez
+d'atrocités? Elles étaient utiles, cher Monsieur. Les _Gott mit Uns_ ont
+assassiné des hommes, des femmes, des vieillards inoffensifs: _cruautés
+utiles!_ Ils ont outragé des femmes et des jeunes filles: _cruautés
+utiles!_ Ils se sont emparés de civils innocents, les ont brutalement
+emmenés en captivité où ils ont été traités inhumainement: _cruautés
+utiles!_ Que diriez-vous, Herr Baron von Bissing, si, en 1916, nos
+soldats allaient promener la torche en Allemagne? Appelleriez-vous ces
+représailles des «cruautés utiles»?
+
+ (_La Libre Belgique_, n° 21, mai 1915, p. 4, col. 1.)
+
+D'autres affiches sont doublement instructives, en ce qu'elles nous
+révèlent l'existence de livres dont l'importation est prohibée: nous nous
+empressons alors de nous les procurer par fraude. Ainsi, celle du 21 juin
+1915 nous annonçait l'apparition du livre _La Guerre allemande et le
+Catholicisme_:
+
+
+Nouvelles publiées par le Gouvernement général allemand.
+
+Cologne, 21 juin.
+
+On mande à la _Kölnische Volkszeitung_:
+
+Les cardinaux allemands von Bettinger (Munich) et von Hartmann (Cologne)
+ont adressé la dépêche suivante à l'Empereur: «Révoltés des diffamations
+dont la patrie allemande et sa glorieuse armée ont été l'objet dans le
+livre: _La Guerre allemande et le Catholicisme_, nous éprouvons le besoin
+d'exprimer à Votre Majesté la douloureuse indignation de tout l'épiscopat
+allemand. Nous ne manquerons pas d'adresser une plainte au Souverain
+Pontife.» L'archevêque de Cologne a reçu la réponse suivante: «Je
+vous remercie vivement, vous et le cardinal Bettinger, des sentiments
+d'indignation que vous m'avez exprimés au nom de l'épiscopat allemand au
+sujet des honteuses calomnies que certains écrivains répandent sur l'armée
+et le peuple allemands. Ces attaques, elles aussi, viennent se briser
+contre la force morale et la bonne conscience du peuple allemand défendant
+la juste cause, et elles retombent sur leurs auteurs.»
+
+_Le Gouvernement général en Belgique._
+
+
+L'affiche fut commentée par _La Libre Belgique:_
+
+
+Un livre.
+
+Il a paru un livre qui s'appelle: _La Guerre allemande et le
+Catholicisme_.
+
+Nous n'en savions rien.
+
+C'est devant le mur que nous l'avons appris, vous savez le mur--chacun a
+le sien dans son quartier--où le Gouvernement militaire, vraiment trop
+bon, colle chaque matin des nouvelles savamment dosées à seule fin
+d'épater les Allemands avant tout, les Flamands ensuite et les Wallons
+enfin.
+
+Donc, il a paru un livre qui a mis en colère deux kardinaux allemands et
+le Kaiser par-dessus le marché.
+
+J'aurais donné gros pour avoir ce bouquin. Les librairies aussi voudraient
+l'avoir, mais ils ne l'ont pas, car nous vivons sous le régime délicieux
+d'une liberté inkomparable.
+
+Eh! qui sait! peut-être que cette vieille Excellence de von Bissing songe
+à le mettre en vente, cet ouvrage qui a troublé Munich, Cologne et Berlin.
+Notre gouverneur fait installer, à ses frais évidemment, à tous les
+carrefours, dans tous les coins, sur toutes les places de Bruxelles des
+aubettes d'une élégance toute teutonne, où s'étalent des karicatures d'une
+finesse kolossale, des journaux austro-gothiques, des petits livres et des
+cartes postales illustrées à l'usage d'un public spécial qui a beaucoup de
+kulture et peu de marks.
+
+Nous attendrons donc que le fameux livre nous arrive par la voie
+hiérarchique; car chacun sait que nous ne pouvons, nous, recevoir ni
+brochures ni journaux, pas même _Ma Jeannette_. Nous avons les Allemands,
+et ça doit nous suffire.
+
+Mais ce livre! ce livre!
+
+Qu'est-ce qu'il a bien pu dire pour mettre sens dessus dessous les
+cardinaux von Bettinger et von Hartmann qui se sont empressés de
+télégraphier à sa très luthérienne Majesté que ce livre les plongeait dans
+la désolation et qu'ils allaient se plaindre au Souverain Pontife?
+
+Évidemment, les choses révélées doivent être énormes, énormes d'abord pour
+avoir réussi à faire rougir des Allemands, énormes surtout pour avoir pu
+indigner le sain des sains, le Kaiser.
+
+Au fond, chacun le sait, l'Empereur se moque pas mal des catholiques et du
+catholicisme, puisque étant l'inkarnation de _son_ dieu sur terre, il n'a
+pas de comptes à régler avec _notre_ Dieu qu'il ignore. Mais, s'il se
+soucie peu des catholiques, en tant que catholiques, il s'en occupe en
+tant que chair à canon. Et comme il y en a pas mal de kilos dans l'Empire,
+ça compte.
+
+Or, tous les Allemands, pêle-mêle, sont à la guerre. L'auteur du livre en
+question a des raisons de se plaindre de la façon dont cette soldatesque
+fait la guerre non pas au point de vue de la technique, mais au point de
+vue de la barbarie des procédés envers les catholiques. Si l'écrivain
+a jeté à tous les vents sa protestation, c'est qu'il a eu de sérieuses
+raisons de le faire.
+
+Qu'a-t-il pu dire? Cherchons. Ne parlons pas de la France; nous avons,
+hélas! assez et trop à dire de ce qu'ont fait en Belgique les doux sujets
+du plus doux des souverains.
+
+Systématiquement, ils ont essayé de démolir l'église métropolitaine de
+Saint-Rombaud à Malines. Ce n'est pas de leur faute, si nous n'avons pas à
+pleurer sur ses ruines. Une fois le coup fait, ils ont bien essayé de dire
+que c'étaient les Belges qui avaient bombardé la cathédrale (_voyez
+cliché Reims_). Ils ont depuis avoué leur bel exploit dans le n° 6 de
+_l'Illustrirter Kriegskurier (encore un fameux spécimen de haute kulture,
+celui-là!_). En effet ils y impriment ce charabia charmant: «Notre vue
+montre la cathédrale de la côté de Bruxelles, donc la côté laquelle a
+été exposée au bombardement des obus allemands. Comme on peut voir la
+cathédrale est restée presque intacte.»
+
+_Presque_ intacte! Est-ce regret? Est-ce ironie?
+
+Hélas! elles ne sont pas _presque_ intactes la collégiale de Saint-Pierre
+à Louvain, les nombreuses, les pauvres et jolies églises de nos campagnes.
+La stratégie n'exigeait pas leur disparition. Elles étaient si humbles...
+Elles furent cependant violées, souillées, spoliées, brûlées enfin par des
+flammes dont la violence était décuplée par les essences incendiaires que
+les soldats «à la conscience pure» lançaient sur les murailles. Qui dira
+ce que sont devenus les vases sacrés dont certains servirent à boire du
+champagne et d'autres à recevoir... hélas! n'insistons pas, car ce papier
+rougirait?
+
+Qui dira ce que sont devenues les hosties consacrées, jetées sur le pavé
+foulées et piétinées, _panis angelicus, non mittendus canibus_? Qui
+dira le martyre des prêtres assassinés; de ce doux curé de Herent;
+des ecclésiastiques de Surice, Latour, Étalle, etc.; de ce tranquille
+scolastique de la Compagnie de Jésus, abattu parce qu'il avait écrit sur
+son agenda: «Nous revoyons les invasions des barbares»; de mon meilleur
+ami, un saint curé de campagne, mort des suites des brutalités que lui
+infligèrent des bourreaux puant l'alcool...
+
+Et ces prêtres promenés nus devant leurs ouailles qui devaient, sous peine
+de mort, leur cracher au visage. Et ceux qu'on faisait galoper sur la
+place portant des harnachements de cheval...
+
+Et dominant ce clergé martyr, notre vénérable et bien-aimé archevêque
+qu'on aurait bien voulu frapper au front; si on l'avait osé,--car tout
+est préméditation et calcul chez l'Allemand,--si on n'avait craint que
+la chute de ce vieillard n'ait un retentissement énorme dans les deux
+mondes...
+
+Outrager Dieu, _notre_ Dieu, qui est aussi le vôtre, Éminences de Munich
+et de Cologne, salir des temples, assassiner ses ministres, ce sont choses
+abominables, mais qui pâlissent presque, si j'ose dire, quand on songe
+avec quelle rage sadique les soudards ont violenté des femmes, d'humbles
+religieuses qui aujourd'hui lèvent vers le ciel, en baissant avec dégoût
+leurs yeux de vierges profanées, le fruit vivant, l'horrible preuve d'une
+bestialité qui déconcerte...
+
+Est-ce de tout cela qu'ont rougi les cardinaux von Bettinger et von
+Hartmann? Est-ce de cela qu'ils vont se plaindre au Père commun des
+fidèles?
+
+Ah! oui!
+
+Ils font la roue devant Wilhelm II, I.R.!
+
+Que veulent-ils donc? Qu'on mette à l'_index_ le livre _in odium
+auctoris_?
+
+Allons, un bon mouvement, Éminences.
+
+Venez vous-mêmes, venez en Belgique, vous êtes chez vous. Les autos de
+la «Kommandantur» vous conduiront. Notre grand cardinal ira à pied. Vous
+daignerez bien l'attendre, n'est-il pas vrai, ce sage, ce saint, ce
+savant, ce patriote ardent, qu'un gratte-papier prussien, installé au
+ministère de la Justice, a osé appeler: _un gamin!_
+
+Il vous mènera, pas à pas, là où il y eut des crimes sans nom, des stupres
+sans précédents, il vous dira des noms, des dates, il vous en dira tant et
+tant, et devant tant de témoins _--lapides clamabunt!_--qu'il vous faudra
+finir par baisser le front et que vous vous surprendrez à murmurer, les
+lèvres tremblantes, la prière que vous dites chaque matin au pied de
+l'autel:
+
+_Judica me, Deus, et discerne causam meam de gente non sancta ..ab homine
+iniquo et doloso erue me!_
+
+_Jugez-moi, Seigneur, et ne confondez pas ma cause avec celle des impies,
+délivrez-moi de l'homme astucieux et injuste._
+
+Hélas! _vérité avant tout_ se traduit en allemand par _Deutschland über
+Alles!_
+
+Si cependant vous vous décidiez à venir, Éminentissimes Seigneurs, ne
+mettez pas vos robes rouges, c'est inutile. Une noire, sous votre manteau,
+suffira. Quand vous aurez marché quelques heures, vos soutanes seront
+rouges, trempées du sang de nos martyrs...
+
+Au fait, vous viendrez peut-être en grand uniforme, casque en tête, le
+revolver à la ceinture, comme vos aumôniers... C'est une idée. Mais alors,
+Mgr Mercier ne voudra pas marcher à vos côtés... On ne fait pas les
+enquêtes comme cela, _chez nous_.
+
+FIDELIS.
+(_La Libre Belgique_, n° 34, juillet 1915, p. 2, col. 2.)
+
+Ils n'affichent pas seulement les produits de l'Agence Wolff. De temps
+en temps ils essaient d'abattre notre courage par des inventions
+personnelles.
+
+
+Une calomnie.
+
+Plusieurs milliers d'affichettes ont été placardées sur les murs de
+Bruxelles. Ces affichettes ont dû être imprimées en Allemagne, étant donné
+que les typos belges ne possèdent pas de caractères néo-gothiques du genre
+de celui qui a servi à l'impression.
+
+En voici le texte:
+
+_Nous, mères et épouses belges, nous nous écrions: Assez de la tuerie,
+assez de sang innocent versé de nos maris, de nos fils, pour des nations
+étrangères. L'honneur belge est sauf. Nous, nous n'avons plus de larmes.
+Nous réclamons la paix ou l'armistice._
+
+Au nom des femmes belges nous protestons. Pas une d'entre elles ne
+regrette les sacrifices qu'elle a faits. Celles qui pleurent, pleurent
+l'être cher disparu à jamais, mais à leurs larmes ne se mêle aucun honteux
+regret comme celui que voudrait leur prêter l'auteur de cette infâme
+affichette, aucun regret comme celui qu'il voudrait pouvoir glisser dans
+leur coeur. Non, les femmes belges savent que leurs époux, leurs fils et
+leurs fiancés ne se sont pas battus pour l'étranger. Le premier élan, le
+premier cri de tous les Belges a été celui-ci: «L'honneur le veut, nous
+devons opposer notre faiblesse à la force brutale du traître qui nous
+attaque, alors qu'il avait juré de nous protéger. Nous savons tenir un
+serment, nous, dût-il nous en coûter la vie.»
+
+Mais, si à ce moment-là il était possible de se faire illusion, si l'on
+pouvait croire alors que seul l'honneur était en jeu et nous commandait
+d'héroïques sacrifices, comment peut-on maintenant encore parler de se
+«battre pour l'étranger», maintenant que tout le pays est envahi et que,
+sauf sur quelques arpents de terre, l'envahisseur barbare nous opprime et
+nous prive de toute liberté? Oui, nos soldats se battent pour leur pays,
+mais comme ce qui doublait leur force et leur courage aux premiers mois
+de la lutte c'était le sentiment de l'honneur à garder intact et de
+l'injustice à venger, ce qui les anime à l'heure actuelle c'est un
+sentiment aussi noble que celui-là et plus noble si possible que le
+patriotisme, c'est la conviction qu'ils servent, avec les peuples dont ils
+sont les Alliés, la cause sublime du Droit et de la Civilisation.
+
+Répétons encore ce que nous avons déjà dit: il n'y a plus ni Belges, ni
+Français, ni Anglais, ni Russes, ni Serbes, ni Italiens; il n'y a plus
+que des Alliés. Les Belges qui se sont incorporés dans les contingents
+canadiens ou australiens, ceux qui sont au service de l'armée anglaise ou
+française, ceux qui travaillent dans les usines de munitions, ceux qui
+ont voulu prendre part à l'expédition dans les Dardanelles, l'ont bien
+compris. Ils ont compris que, sans ces alliés, il y a longtemps que notre
+pauvre pays eût été écrasé. Quant aux promesses faites par l'Allemagne
+dans son ultimatum, nul ne voudrait avoir la honte même d'y songer. On ne
+discute pas avec l'honneur; il commande, on obéit.
+
+LIBER,
+(_La Libre Belgique_, n° 35, juillet 1915, p. 3, col. 1.)
+
+
+Craignant que les affiches ne suffisent pas à nous convaincre, l'Allemagne
+nous éclaire encore gratuitement de trois autres façons.
+
+a) Le Gouvernement impérial fait distribuer des fascicules, en allemand,
+flamand et français, imprimés à Bruxelles sur les presses du _Moniteur
+belge_, entre autres: _Conventions anglo-belges_ et le _Discours du
+chancelier à la séance du Reichstag, le 2 décembre 1914_.
+
+b) Il n'y a pas que les publications officielles. Plusieurs organismes
+d'outre-Rhin éditent en plusieurs langues des feuillets de propagande qui
+sont glissés dans les lettres d'affaires. Les maisons belges ont surtout
+reçu des feuillets en français de _Bureau des deutschen Handelstages,
+Berlin_ et de _Kriegs-Ausschuss der deutschen Industrie, Berlin_. Dans la
+plupart de ceux qui nous ont été envoyés pendant les douze premiers mois
+de la guerre, il était question de la violation de la neutralité belge et
+de l'incendie de Louvain. On voit tout de suite où le bât les blesse.
+
+c) Enfin, il n'est pas un Belge ayant en Allemagne des relations de
+famille, ou simplement d'affaires, qui ne reçoive de nombreuses lettres
+destinées à apporter la conviction dans son esprit. Toutes ces missives
+répètent les mêmes choses, comme une leçon apprise; mais précisément
+afin d'effacer toute suspicion sur ce point, les correspondants ont soin
+d'indiquer qu'ils expriment leur sentiment personnel:
+
+Leczyza, 8 janvier 1915.
+
+Cher R...,
+
+Quel changement depuis que nous nous sommes vus la dernière fois!
+Les Allemands en Belgique; moi, comme soldat, en Pologne! Comment te
+trouves-tu sous la domination allemande? J'espère que tu te plais sous le
+nouveau régime. Nous sommes certains de vaincre et que la Belgique restera
+allemande...
+
+Cher R., écris-moi vite à l'adresse ci-dessus. Je me réjouirais tant de
+recevoir de bonnes nouvelles. Quel dommage que ton pauvre et beau pays ait
+tant souffert de la guerre! Louvain, Malines, Anvers, Bruges, ont tant
+souffert, dommage! Si la Belgique avait suivi l'exemple du Luxembourg!
+J'espère que tu vas bien ainsi que tes chers parents.
+
+Lettre d'une nièce allemande à son oncle belge.
+
+31 décembre 1914.
+
+Cette année néfaste touche à sa fin et espérons que la nouvelle rétablira
+la paix; à toi aussi, à Jeanne et à tes petits enfants, mon mari et moi
+souhaitons toutes sortes de bonheur dans l'année à venir. Vous ne sauriez
+croire combien nous autres Allemands nous plaignons la pauvre Belgique, et
+les Belges verront bien aussi maintenant quelle faute ils ont commise en
+se rendant tributaires de l'Angleterre. Si la Belgique fût restée l'amie
+de l'Allemagne, il ne lui serait pas arrivé le moindre mal. Et le sort
+épouvantable qui lui est échu en partage, elle le doit à la collaboration
+brutale du peuple et même des femmes et des enfants à la guerre.
+
+De cela nous avons nombre de preuves (nous-mêmes) par les récits des
+officiers et soldats allemands. Comme les Bruxellois sont sages en restant
+tranquilles. Nous espérons que cet état de choses restera tel.
+
+Un soldat qui a été en quartier chez nous nous écrit de Staden, aux
+environs du canal de l'Yser, que le peuple belge ne désire pas le retour
+des Français ni des Anglais, car ceux-ci s'y sont conduits d'une façon
+indiciblement honteuse.
+
+Ils ne reviendront pas, car l'Allemagne est invincible et vous ne sauriez
+vous figurer combien de réserves militaires nous avons encore. Dans tous
+les cas, le fait que par cupidité et par jalousie on tâche d'anéantir un
+peuple arrivé au comble de la civilisation et formant un État riche et
+florissant est sans précédent dans l'histoire.
+
+Oui, l'Angleterre a réussi à indisposer contre nous les nations par la
+voie des journaux.
+
+L'Angleterre nous dépasse en une chose seulement: elle sait mieux mentir.
+
+Et quelle opinion mesquine se fait-elle des lecteurs de ses articles qui
+souvent ajoutent foi à tous ses mensonges et à toutes ses folies? A des
+lecteurs allemands on n'oserait pas raconter de pareilles sornettes.
+
+Combien de fois notre magnifique Empereur n'a-t-il pas tendu à la France
+la main de la réconciliation, mais elle l'a repoussée par un sentiment de
+vengeance sotte et aveugle. Les Français et les Belges ne nous sont pas
+antipathiques. Pourquoi ne s'allient-ils pas à nous contre l'Angleterre
+cupide, rusée et perfide, qui veut subjuguer tout le monde? Nous ne
+comprenons pas encore qu'en France, on ne se rende pas compte de cela.
+C'est-à-dire qu'il y en a qui le comprennent, mais qui n'osent pas
+l'avouer par peur de je ne sais quoi.
+
+Cher oncle, je te prie de m'excuser de m'être trop étendue en vous
+communiquant mon opinion sur la guerre, mais tout cela m'est personnel.
+
+Nous sommes charmés que vous, Jeanne et les enfants se portent bien et que
+ceux-ci mettent tant de zèle à secourir les indigents.
+
+L'Allemagne est encore loin de périr par la faim. Nous avons assez de
+pain, pommes de terre, etc., jusqu'à la prochaine récolte; notre stock de
+bétail est considérable.
+
+Vous ferez bien de faire comprendre cela aux Français et aux Anglais pour
+leur faire abandonner leurs illusions stupides.
+
+En France et en Angleterre, le peuple ne sait pas cela par la suppression
+des journaux allemands.
+
+Maintenant il faut que je finisse, nous espérons que vous recevrez cette
+lettre, et nous serions charmés de recevoir de vos nouvelles de toi et de
+Jeanne. Amitiés aussi de la part de mon mari.
+
+Ta nièce: Elza.
+
+
+Extrait d'une lettre privée de Mlles Y et Z.
+
+12 février 1915.
+
+...Nous avouons avoir été surprises de ce que, malgré la lecture de la
+brochure _Die Wahrheit über den Krieg_, que nous t'avons envoyée, tu sois
+tout de même d'un avis opposé au nôtre. Tu devrais cependant te souvenir
+de ce que, de tout temps, les qualités dominantes des Allemands ont
+toujours été: la sincérité et la vérité. Tu peux donc avoir une confiance
+absolue dans l'exposé de la brochure en question et dans le _Livre Blanc_
+allemand, et y croire. Après la fin de cette guerre, imposée à nous de
+façon scélérate, vous aussi, vous aurez des éclaircissements sur les
+points qui vous sont encore obscurs et vous reconnaîtrez la vérité.
+
+...Nous sentons parfaitement combien le pain blanc habituel vous manquera;
+la dernière récolte du froment a-t-elle donc été si mauvaise chez vous? A
+ce point de vue nous ne manquons absolument de rien en Allemagne et l'on
+ne s'aperçoit pas non plus d'un renchérissement quelconque; ceci est un
+grand bonheur... .
+
+Carte reçue à Bruxelles en janvier 1915.
+
+Cher Comment allez-vous? Bien, j'espère. Mon mari va bien aussi, il a
+été blessé d'une balle dans la jambe, mais il est en voie de guérison. A
+Bruxelles tout est sans doute tranquille. En Belgique, les Anglais vous
+ont trahis et vendus. Ce sont de mauvais génies. C'est au roi Albert
+que vous devez cela. Pourquoi n'a-t-il pas laissé passer les Allemands?
+Léopold aurait arrangé cela autrement. N'ayez aucune crainte, les
+Allemands ne font de mal à personne, à moins que ce ne soit juste.
+
+Mes amitiés chez vous.
+
+2. Les imprimés allemands vendus en Belgique.
+
+
+Plus personne au monde ne doute de la valeur documentaire des journaux
+d'outre-Rhin: on les sait sous la coupe de leur censure, ce qui est tout
+dire. Pourtant, un point qu'on ignore généralement, c'est que certaines
+de ces feuilles publient deux numéros différents: l'un pour le front
+oriental, l'autre pour le front occidental. _La Libre Belgique_ a
+reproduit en fac-similé les en-têtes des deux numéros du 14 juillet 1915
+(édition du soir) de _Düsseldorfer General Anzeiger_.
+
+
+Les procédés de leur presse.
+
+Même date, même édition (_Abend-Ausgabe_). Les deuxième, troisième et
+quatrième pages des deux numéros sont identiques. Seule, la première page
+diffère suivant le public auquel le journal est destiné.
+
+Le numéro à envoyer au front de l'Ouest porte en manchette: «La Russie
+mûrit pour la paix». Il contient des nouvelles sur la Russie que l'autre
+ne reproduit pas.
+
+Le numéro destiné au front russe porte: «Nouvelle avance allemande en
+Argonne».
+
+C'est par une erreur de la poste qu'un ballot de la seconde espèce est
+venu s'égarer en Belgique.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 41, août 1915, p. 4.)
+
+Nous donnons en fac-similé (pl. XIV) les deux numéros 314 du 19 juillet
+1915 (édition du soir). Qu'on ne s'y trompe pas. Il s'agit bien réellement
+de numéros distincts (tout au moins par leur première page), et non, comme
+on pourrait le supposer, de numéros qui seraient simplement antidatés
+pour l'un des fronts. Nous avons pu nous assurer que les articles
+_Friedenspropaganda in England_ et _Der Bergarbeiterstreik in Wales_
+figurant à la page 1 du numéro 314 envoyé au front russe, n'ont jamais
+paru dans ceux qu'on vendait en Belgique.
+
+Les bibliothèques des gares et les aubettes sur toutes les places de
+Bruxelles nous offrent aussi des illustrés. Les deux plus connus sont _Die
+Woche_ et _Berliner Illustrirte Zeitung_. Les photos reproduites sur
+les planches XI et XII indiquent quel genre de renseignements ils nous
+fournissent.
+
+_Die Woche_ nous montre, par exemple, les incendies allumés par l'armée
+allemande à Liège (pl. Xl) Nous avons appris ainsi que, le 20 août 1914,
+il y avait quatre cents étudiants russes, armés de fusils, qui tiraient
+des maisons situées en face de l'Université, alors que celle-ci était
+occupée par les troupes allemandes. Quelle stupidité, n'est-ce pas, de
+la part de ces étudiants! Il est vrai que plus tard l'Allemagne a dû
+officiellement reconnaître que ces quatre cents francs-tireurs avaient été
+inventés pour les besoins de la cause. En effet, aucun Russe ne figure sur
+la liste des fusillés de Liège, preuve qu'ils ne purent être le moins du
+monde suspectés d'avoir pris part à la simili-agression de francs-tireurs.
+Mieux encore: quelques jours plus tard, l'affiche suivante fut placardée
+en ville (nous la copions dans G. SOMVILLE, _Vers Liège: le chemin du
+crime, août 1914_, p. 272):
+
+Six cents étudiants russes qui, jusqu'ici, ont été à la charge de la
+population de Liège, à laquelle ils ont fait beaucoup de difficultés, ont
+été arrêtés et renvoyés par moi.
+
+_Le Général-Lieutenant Gouverneur._
+
+Si ces étudiants avaient pu être accusés d'avoir tiré contre les troupes
+allemandes, l'affiche l'aurait constaté en grandes lettres, et ils ne s'en
+seraient pas tirés avec un internement dans le camp de Münster.
+
+Le même journal nous a appris, à nous Bruxellois, que des otages avaient
+été pris à Woluwe (pl. XI), une localité suburbaine d'où chaque matin les
+laitières viennent en ville avec leurs charrettes à chiens. Elles ne nous
+avaient jamais rien dit de semblable!
+
+Si les pauvres paysans, fuyant leurs villages décimés et incendiés, ne
+nous avaient pas dépeint la férocité des soldats allemands, _Berliner
+Illustrirte Zeitung_, dans le tout premier numéro qui fut vendu à
+Bruxelles, nous aurait édifiés (pl. XII). Il nous faisait voir en effet
+les femmes d'un village emmenées prisonnières. Les hommes étaient-ils déjà
+fusillés?
+
+Après avoir massacré plus de cinq mille de nos compatriotes et après
+avoir brûlé vingt-six mille maisons, sous prétexte que les Belges avaient
+organisé des bandes de francs-tireurs, l'Allemagne a pris soin de nous
+mettre sous les yeux la façon dont ses alliés austro-hongrois s'y prennent
+pour armer les paysans ruthènes. _Berliner Illustrirte Zeitung_ du 16 mai
+1915 publie le portrait d'un officier donnant des instructions à un paysan
+armé (pl. XII). Les Kulturés peuvent faire cela!
+
+A côté du cynisme, mentionnons le ridicule. Dans ce domaine, la palme ne
+peut pas être raisonnablement disputée à _Illustrierter Kriegskurier_, un
+journal semi-officiel dont les seize pages ne coûtent que cinq centimes;
+les explications sont données en allemand, flamand et français. Un seul
+exemple suffira. Son numéro 3 donne trois figures représentant «L'entrée
+de la division de marins allemands à Anvers». A peine le journal fut-il
+mis en vente que tout Bruxelles éclata de rire; on allait, l'illustré en
+main, se poster au coin de la rue de la Loi et de la rue Royale, pour
+montrer aux passants que c'était là, et non à Anvers, que les photos
+avaient été prises.
+
+Les échoppes allemandes vendent également des livres. Ce sont d'abord des
+récits de guerre, par exemple les ouvrages de F. von Zobeltitz, P. Höcker,
+v. Gottberg, H. Osman, W. v. Trotha, etc. Puis des livres de propagande:
+_Die Eroberang Belgiens; Lüttich; Antwerpen,_ etc.
+
+Le trait suivant montre combien ces ouvrages sont véridiques:
+
+Un éditeur de Leipzig a publié dernièrement un ouvrage dans lequel étaient
+reproduites et amplifiées les grossières accusations d'atrocités dirigées
+contre notre pays, dès l'origine du conflit, par la presse teutonne. Un
+chapitre spécial de cette publication était consacré à la ville d'Anvers.
+On y accusait la population de s'être livrée à des sévices graves, d'avoir
+jeté des femmes et des enfants par les fenêtres, etc. On ajoutait même
+ce détail précis qu'à l'avenue De Keyser on n'avait pas relevé moins de
+trente cadavres allemands!
+
+Justement émue de la publicité donnée à de tels racontars et désireuse en
+même temps de clouer une bonne fois les calomniateurs de la Belgique, la
+ville d'Anvers avait décidé d'intenter un procès, en 100.000 francs de
+dommages et intérêts, à l'éditeur du libelle.
+
+Mais l'autorité allemande veillait... Avertie des intentions de la ville
+et craignant le retentissement que les débats d'un pareil procès, où
+serait prise sur le vif la bassesse des procédés chers aux calomniateurs
+d'outre-Rhin, ne manquerait pas d'avoir à l'étranger, elle a adressé à
+l'Administration communale de la métropole une lettre par laquelle elle
+lui interdit, _pour des raisons politiques_, de faire le procès.
+
+On ne saurait reconnaître ses torts avec plus d'étourderie et d'ingénuité.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 80, d'après _Le Courrier de l'Armée_, n° 229, 3
+août 1916.)
+
+On vend aussi en Belgique des réponses allemandes, mais en français, à des
+livres que nous ne pouvons obtenir que par fraude, par exemple ceux de M.
+Waxweiler (voir p. 5 et 8) et de Mgr Baudrillart (voir p. 39).
+
+
+
+La Belgique coupable.
+
+
+Sous ce titre vient de paraître à Berlin, sous la signature de M.
+Grasshoff, une brochure en réponse à celle de M. Waxweiler, _La Belgique
+neutre et loyale_.
+
+Puisque notre excellent gouverneur est assez aimable pour permettre qu'on
+mette à la disposition des Belges la réponse à M. Waxweiler, il nous
+semble qu'il ne serait que de stricte justice de nous permettre la lecture
+de l'ouvrage lui-même. Jusqu'ici, seuls quelques privilégiés ont pu se
+le procurer, au prix Dieu sait de quelles ruses et de quels dangers.
+Connaissant les sentiments de haute loyauté du gouvernement qui nous
+régit, nous sommes certains de voir dans quelques jours étalées côte à
+côte aux vitrines des libraires les deux brochures.
+
+En attendant, nous nous demandons si ce n'a pas été pour l'auteur une bien
+mauvaise spéculation que de faire traduire son oeuvre en français.
+En effet, si ses arguments ont peut-être quelque valeur aux yeux des
+Allemands, nous doutons qu'ils en aient pour les Belges, qui ont vu, de
+leurs yeux vu, ce qui s'est passé lors de l'invasion du pays.
+
+Habitants de Louvain, de Dinant, de Tamines, d'Aerschot et vous tous,
+Belges,--car qui ne compte parmi ses proches ou ses amis au moins une
+victime des barbares--lisez ces extraits des rapports de soldats allemands
+et dites-moi si, après cette lecture, vous n'êtes pas indignés et
+stupéfaits devant l'audace de pareils mensonges:
+
+1° A Louvain,
+
+«Il est faux qu'une désignation arbitraire des personnes inculpées ait
+réglé le sort de celles qui furent fusillées. Une rigoureuse légalité
+présidait au contraire aux interrogatoires. _Je fus chargé de fouiller
+les gens pour m'assurer s'ils étaient porteurs d'armes, et j'en trouvai
+beaucoup dans ce cas._ Je fus chargé en outre de voir si les personnes
+inculpées étaient des soldats belges déguisés, chose facile à constater
+au moyen de la plaque d'identité individuelle. _Sur un grand nombre des
+inculpés, je trouvai la plaque d'identité militaire dans la poche ou dans
+le porte-monnaie._ Le capitaine Albrecht, qui dirigeait l'enquête, procéda
+de telle sorte qu'il ordonna de fusiller les inculpés trouvés porteurs
+d'une arme ou d'une plaque d'identité militaire, ou ceux contre lesquels
+il était attesté par au moins deux témoins, soit qu'ils avaient tiré
+eux-mêmes sur les troupes allemandes, soit qu'ils avaient été pris dans
+une maison d'où l'on avait fait feu contre elles. _D'après ma ferme
+conviction, il est absolument impossible que des gens complètement
+innocents aient perdu la vie ainsi._»
+
+2° A Andenne.
+
+«A notre arrivée dans cette localité, un signal fut donné par la cloche
+de l'église, à 6h 30 du soir, et au même instant les persiennes en fer de
+toutes les maisons s'abaissèrent; les habitants, stationnant jusque-là
+dans la rue, disparurent, et l'on tira sur mes troupes de tous les côtés,
+mais surtout des soupiraux des caves et d'ouvertures pratiquées dans les
+toits en enlevant des tuiles. _En outre, d'un grand nombre de maisons, on
+versa de l'eau bouillante sur nos soldats._ A la suite de ce guet-apens
+que la conduite de mes hommes ne justifiait en rien, un combat acharné
+de rues s'engagea entre eux et la population civile. La preuve qu'il
+s'agissait bien d'un plan concerté à l'avance, auquel prit part presque
+toute la population d'Andenne et de la banlieue, _c'est que 100--cent--de
+mes hommes furent blessés rien que par les brûlures provenant de l'eau
+bouillante._
+
+
+3° A Dinant.
+
+«Des parents, au dire d'un bourgeois de la ville, mirent entre les mains
+d'enfants de dix à douze ans des revolvers pour tirer sur les troupes
+allemandes. Un petit garçon, arrêté, puis relâché en raison de son jeune
+âge, se vantait lui-même d'avoir abattu cinq Allemands.»
+
+Sans commentaire.
+
+Quant aux pillages, sachez qu'ils sont uniquement l'oeuvre des Belges, des
+Français et des Anglais surtout.
+
+Tongrois, vous vous êtes complètement mépris; je croirais même que vous
+avez rêvé en croyant avoir vu votre argenterie rangée bien méthodiquement,
+sur les trottoirs de vos maisons, avant d'être emballée et expédiée. C'est
+pour vous faire faire une cure d'air très salutaire, à vous et à vos
+enfants, qu'on vous a fait loger à la belle étoile pendant deux nuits. Et
+si, à votre retour, vous avez trouvé vos maisons plus ou moins dévalisées,
+les soldats allemands n'y sont pour rien, prenez-vous-en aux bandes de
+voleurs qui pullulent en Belgique.
+
+M. Grasshoff ne nous dit pas comment ces voleurs ont pu rester en ville ou
+s'y introduire, puisque tous les habitants en avaient été chassés et que
+les Allemands veillaient soigneusement à ce que personne n'y entrât. Il
+oublie de nous expliquer ce détail. Il oublie d'ailleurs de nous parler de
+Tongres à propos des pillages, de Malines aussi. C'est un chapitre un peu
+«brossé» de son ouvrage que celui-là. Il est vrai qu'il a oublié bien des
+choses, entre autres de répondre à M. Waxweiler au sujet du Code de guerre
+de l'État-major, des commentaires de ce code, faits par des juristes
+allemands. Ce point forme cependant une des bases de l'argumentation de M.
+Waxweiler, où il prouve que les massacres et les cruautés allemandes ne
+sont que l'application logique des principes de ce code. Ainsi il prouve
+aussi que, contrairement aux excès et abus qui peuvent exceptionnellement
+se produire dans toute armée, les atrocités allemandes étaient
+_commandées_.
+
+Mais, au fait, est-il bien certain que M. Grasshoff ait lu l'ouvrage de
+M. Waxweiler? Nous nous le demandons, tant il laisse de points importants
+dans l'ombre.
+
+
+_La Belgique coupable_ doit évidemment nous parler de la violation de la
+neutralité belge. Ici nous devons avouer que l'auteur a découvert après un
+an quelque chose de neuf et de réellement sensationnel. Nous savions
+que tous les Allemands (eux seuls bien entendu) étaient convaincus, ou
+feignaient de l'être, que des avions avaient survolé la Belgique et que
+des soldats français étaient cachés dans les forts de Liège. Eh bien! il
+y a plus fort que cela: 8.000 hommes, deux régiments de dragons et des
+batteries étaient à Bouillon et aux environs le _31 juillet_. Personne ne
+les a vus, mais c'est comme cela, puisque deux prisonniers l'affirment;
+ils disent même que la population belge leur a fait un excellent accueil.
+Comment le témoignage de ces prisonniers a-t-il été obtenu? C'est la
+question que se poseront peut-être les lecteurs neutres? Ici, en Belgique,
+nous nous en doutons bien un peu, nous connaissons par expérience
+l'enquête au revolver, l'interrogatoire avec menace de mort ou après
+épuisement par la faim. Nous connaissons tous ces beaux expédients de la
+«justice boche». Autre preuve de la violation: Il parait qu'on a vu, le
+_26 juillet_, à Bruxelles--écoutez bien--deux officiers français et un
+officier anglais en uniforme. Évidemment, ces messieurs ne pouvaient venir
+ici que pour conférer avec notre État-major. Seulement, Messieurs nos
+alliés avant la lettre, pourquoi êtes-vous venus en uniforme pour une
+mission secrète? Franchement, quelle légèreté! On voit bien que vous
+n'êtes pas Allemands.
+
+Et maintenant, chers lecteurs, si vous n'êtes pas convaincus que les
+Français et les Anglais ont violé notre neutralité les premiers et que
+nous aurions dû recevoir les Allemands à bras ouverts, c'est que vous êtes
+des raisonneurs. Sous le régime nouveau, on apprendra à votre esprit à se
+faire, plus vite que cela, une conviction selon la discipline.
+
+Avant de terminer ce chapitre, constatons encore un «oubli» de notre
+auteur: il ne souffle mot de l'aveu du chancelier. Cet aveu a pourtant
+quelque importance, quand il s'agit de discuter la question de la
+violation de la neutralité belge. Mais ce qu'il n'oublie pas, c'est de
+nous ressasser l'histoire des fameuses conventions anglo-belges. Nous ne
+fatiguerons pas nos lecteurs en la réfutant à nouveau.
+
+
+_La Belgique coupable_ va nous apprendre encore autre chose de neuf: Vous
+n'êtes pas sans avoir entendu parler de la guerre des francs-tireurs,
+la guerre nationale, comme l'appelle M. Grasshoff, le grand cheval de
+bataille des ennemis de notre pays quand il s'agit d'excuser les massacres
+de leur armée.
+
+Mais ce que vous ne saviez peut-être pas, c'est que cette guerre de
+francs-tireurs avait été prévue et préparée par le Gouvernement, ainsi que
+d'ailleurs aussi la Commission d'enquête sur la violation du droit des
+gens, et la campagne de «calomnies» contre l'armée allemande. Peut-être
+même, mais M. Grasshoff n'en est pas très sûr, les conventions
+anglo-belges prévoyaient-elles déjà toute cette organisation défensive de
+la Belgique. Dans le doute cependant, l'auteur veut bien, généreusement,
+dégager la responsabilité de l'Angleterre dans cette affaire et la laisser
+tout entière au Gouvernement belge.
+
+Il voit la preuve de ce qu'il avance dans toutes les circulaires au sujet
+de la garde civique. Pour lui, garde civique non active et franc-tireur
+ne font qu'un ou à peu près. Et pourtant, comme l'a si bien démontré M.
+Waxweiler, cette garde civique des campagnes eût-elle fait le coup de
+feu, ce qui est faux, qu'elle n'eût simplement usé que des droits que lui
+conféraient les conventions de La Haye.
+
+Mais même la circulaire de M. le ministre Berryer aux administrations
+communales, cette circulaire qui résume si admirablement les devoirs tant
+envers l'autorité occupante qu'envers l'autorité légitime, est imputée à
+crime. Pourquoi M. Grasshoff n'admet-il pas qu'on appelle «seul légitime»
+le Gouvernement du Roi? Nous l'avons relue, cette circulaire, et les
+phrases soulignées à dessein par M. Grasshoff nous ont seulement prouvé
+une fois de plus le désir du Gouvernement d'observer et de faire observer
+la stricte légalité et de rappeler aux autorités quels étaient leurs
+devoirs.
+
+Il y a encore le petit avis affiché partout et reproduit par tous les
+journaux pour recommander le calme aux populations. Vous vous rappelez
+sans doute cette phrase: «L'acte de violence commis par un seul civil
+serait un véritable crime que la loi punit, etc.» Or, voici ce que
+l'imagination de M. Grasshoff en tire:
+
+«Le terme de _un seul civil_, employé dans cette proclamation, frappe déjà
+par la double interprétation qu'il est possible de lui donner. Ce _seul
+civil_, auquel il est défendu de tirer, fait naître facilement dans le
+cerveau d'un homme simple la pensée qu'_il est permis de tirer si l'on se
+met deux ou trois._»
+
+Péremptoire, n'est-ce pas? Ça vous la coupe, littéralement. Quant à la
+Commission d'enquête, il paraît, c'est toujours M. Grasshoff qui le dit,
+que «son invitation à rapporter des cruautés allemandes précédait la
+possibilité matérielle de leur exécution».
+
+La vérité est que la Commission a été fondée le 8, et l'on sait avec
+quelle désinvolture, avec quelle barbarie, les lois de la guerre avaient
+été violées par les troupes allemandes entre le 4 et le 7 août, à la
+frontière.
+
+ * * * * *
+
+Il est superflu de dire que nous n'avons pu relever ici toutes les erreurs
+et contre-vérités contenues dans l'ouvrage de M. Grasshoff. Nous avons
+voulu seulement montrer de quelle valeur sont ses arguments et les
+témoignages qu'il invoque. Nous nous permettons, à ce propos, de lui faire
+remarquer--bien humblement, car nous ne sommes docteur ni en droit ni
+en philosophie allemande--qu'il n'est pas logique de donner tant
+d'importance, quand il s'agit des francs-tireurs, à des récits de neutres
+basés entre autres sur de simples propos entendus en tramway, alors qu'on
+vient de montrer, à propos des atrocités allemandes, quel fond il convient
+de faire sur des récits colportés de bouche en bouche. Nous lui dirons
+aussi qu'un Allemand est mal venu à se moquer des erreurs de détail de la
+presse adverse, alors qu'on sait les bourdes kolossales répandues par les
+journaux boches: témoin, pour n'en citer qu'une seule, l'histoire de la
+prise de Bruxelles après un combat acharné et une résistance désespérée de
+plusieurs jours!
+
+C'est dans un des récits de neutres dont nous venons de parler que nous
+avons trouvé ce détail,--sans importance d'ailleurs--qui nous a fait
+sourire: «A Nieuport, dans une villa occupée par les soldats belges,
+les cabinets d'aisances étaient bouchés.» Horreur!!! Eh bien! nous vous
+l'accordons volontiers, les soldats allemands n'auraient pas fait cela,
+ils ont bien trop le respect--comme leurs officiers aussi--de ce petit
+endroit. Ils le respectent même à ce point qu'ils n'osent pas en franchir
+le seuil et préfèrent réserver à cet usage la fine porcelaine, les
+cristaux, les couvertures, les lits et les tapis, voire même les boîtes à
+provisions.
+
+ * * * * *
+
+Nous ne pouvons mieux terminer cet article qu'en reproduisant
+quelques-unes des conclusions de l'ouvrage de M. Grasshoff:
+
+«_Deux cent trente-cinq localités, dont la position géographique est
+facile à trouver, ont servi de repaires aux francs-tireurs_, à celles-ci
+s'en ajoutent quarante-six autres dont nous n'avons pas pu déterminer
+l'emplacement sur les cartes à notre disposition, en général à cause de
+l'écriture défectueuse. _Le passage de l'armée allemande en Belgique a
+été un véritable calvaire_, dont pouvait seule triompher une discipline à
+toute épreuve....
+
+«_Il n'existe pas dans le monde entier une seule armée qui soit en état
+d'user de mesures plus douces que celles dont nous avons usé. Leur
+exécution a sauvé la Belgique centrale et occidentale de la destruction
+inévitable qu'entraînent forcément les combats de rues._
+
+«On est étonné, à la lecture des dossiers de la justice allemande dans les
+territoires occupés, de la prédominance du nombre des acquittements; les
+méfaits des habitants des territoires en question sont jugés _avec la
+rigoureuse impartialité_ de la conscience allemande.
+
+ * * * * *
+
+«Nous voici au terme de cette étude. Détournons nos regards du passé pour
+envisager l'avenir. Le printemps est encore une fois de retour. Derrière
+le front où luttent les armées, _la main nerveuse du soldat allemand
+dirige la charrue dans les champs de la Belgique_, pour fournir du pain
+non à sa propre famille, mais au peuple belge, indignement trahi par
+son Gouvernement et voué aux horreurs de la famine par ses bons amis
+d'Angleterre. De toutes parts, l'assiduité allemande s'efforce de
+réveiller l'âme belge assoupie et de la réchauffer sous son souffle, comme
+elle était avant la guerre. Nous ne nous inquiétons guère des continuelles
+piailleries dont _L'Écho belge_ fait retentir ses colonnes, remplies des
+sempiternels méfaits des Barbares. Elles ne peuvent troubler notre oeuvre.
+Nous portons en nous le sentiment du devoir qui, d'après Kant, constitue
+le seul idéal humain, la seule valeur propre de l'homme. Cette guerre à
+laquelle nous avons été contraints nous impose le devoir de réaliser la
+liberté de la patrie, la liberté du genre humain. Ce devoir, nous le
+remplirons!
+
+«M. Waxweiler saura-t-il s'arracher à son repos et participer à la lourde
+tâche de rendre à la Belgique sa prospérité? Le jour vient où ce pauvre
+peuple, si mal gouverné, sortira de son ignorance, et distinguera enfin
+le bon grain de l'ivraie parmi ceux qui se flattent de présider à ses
+destinées.
+
+«Pour l'Allemagne, il n'existe qu'une devise:
+
+_«Sit ut est aut non sit. Erit in aevum!»_
+
+Mais on reste rêveur en pensant à quel degré d'ignorance de la vérité la
+nation allemande est encore, pour avaler de telles bourdes.
+
+B.A.R.F.
+(_La Libre Belgique_, n° 46, septembre 1915, p. 2, col. 1.)
+
+
+Le veuvage de la vérité.
+
+L'autorité allemande répand à profusion dans le pays une édition française
+de la réponse des catholiques allemands au manifeste des catholiques
+français, réponse rédigée, comme l'on sait, par M. l'abbé Rosenberg et
+contresignée par un régiment de notabilités qui ne l'ont pas lue. Avec
+cette naïveté obtuse qui est au fond de leur jactance et de leur cynisme,
+nos maîtres se figurent, apparemment, que ce factum, destiné à tromper les
+étrangers, va nous tromper nous-mêmes et nous faire oublier le témoignage
+de notre conscience et de nos yeux. Tel un malfaiteur que l'habitude du
+mensonge, tournant à la démence, pousserait à endoctriner sa victime
+elle-même. Devant des lecteurs belges, ce triste plaidoyer n'appelle
+aucune espèce de réfutation. Mais, pour un bon nombre d'entre eux, ce sera
+un vrai soulagement d'apprendre que cette apologie diffamatoire a
+déjà reçu son châtiment. Un neutre, de langue allemande, M. Em. Prüm,
+bourgmestre de Clervaux (grand-duché de Luxembourg), l'a réfutée de
+maîtresse et vengeresse façon dans un petit livre intitulé _Le Veuvage de
+la Vérité (Der Witwenstand der Wahrheit_): c'est l'expression même dont
+un écrivain allemand s'était servi pour caractériser la facilité avec
+laquelle le mensonge se fait accepter aujourd'hui. Bien ou mal trouvée,
+cette métaphore sentimentale n'est que trop juste en ce qui concerne
+l'Allemagne: la vérité y est veuve et de plus reniée par ses enfants!
+
+M. Prüm est un catholique militant. Sa courageuse brochure, destinée
+aux catholiques de tous les pays, s'adresse en tout premier lieu à ses
+compatriotes, que des liens étroits et nombreux unissaient, comme lui, au
+centre allemand: elle est donc écrite du même point de vue où ceux qu'elle
+réfute ont voulu se mettre, ce qui, dans l'espèce, est une circonstance
+très aggravante de leur mauvaise action. A cet égard, elle intéresse tous
+les Belges sans distinction d'opinion. Ils seront heureux d'y voir jusqu'à
+quel point MM. Rosenberg et ses cosignataires ont réussi à révolter un
+de leurs meilleurs amis. Quant à l'autorité allemande, elle a, nous
+assure-t-on, fait à M. Prüm une réponse digne d'elle et de lui: elle l'a
+mis en prison du chef de publicité séditieuse. «Brigadier, vous avez
+raison!...» Mais ce n'est pas là ce qui ressuscitera le défunt dont la
+vérité allemande porte le deuil!
+
+BELGA.
+(_La Libre Belgique_, d'après _L'Écho belge_, 13 mars 1916.)
+
+Les plus perfides de ces brochures et de ces livres sont ceux qui se
+prétendent écrits par de bons patriotes belges, mais qui sont sans aucun
+doute l'oeuvre d'Allemands déguisés.
+
+
+Tartuferie tudesque.
+
+Nous avons eu le courage de lire jusqu'au bout trois petits opuscules d'un
+Teuton, caché sous le masque d'un philanthrope, malgré les nausées que
+nous donnait la lecture de ces lignes distillant le fiel et le poison. Ces
+compositions sont intitulées: «Lettre ouverte au peuple belge.» L'auteur,
+qui garde courageusement l'anonymat, prévient le lecteur qu'il se bouchera
+les oreilles et qu'il laissera crier. Soit, c'est son droit, tout comme
+les Belges qui liront ces élucubrations pourront se boucher le nez,
+car elles dégagent une telle infection qu'il est bon de recourir à un
+antiseptique après les avoir parcourues.
+
+Nous citerons deux ou trois phrases pour montrer jusqu'à quel degré peut
+aller la décomposition cérébrale chez certains individus, avant qu'ils
+ne soient inquiétés par les médecins aliénistes ou par les services
+sanitaires.
+
+_Il_ (notre Roi) _devrait demander la paix avec l'Allemagne. Assez de:
+sang belge; maris, épouses, mères, frères, soeurs, fiancées, amis, je vous
+en conjure, au nom de l'humanité, demandez la paix, demandez tout au moins
+à pouvoir adresser au chef de ses armées une supplique pour l'obtention
+d'un armistice... Offrons le Congo comme rançon de notre indépendance...
+Qui sait si, lors de la conclusion de la paix, cette attitude ne nous
+vaudra pas un traitement favorable, peut-être tiendra-t-il compte_ (il,
+c'est Attila) _de notre soumission, etc._
+
+Ce passage est choisi parmi les moins veules, parmi les moins ignobles,
+car il y en a que nous n'osons transcrire par respect pour le lecteur.
+
+Mais il n'y a en tout cela qu'une chose qui nous déconcerte; c'est que cet
+anonyme--dont la nationalité ne laisse subsister aucun doute--soit parvenu
+à trouver un imprimeur.
+
+De deux choses l'une: ou l'imprimeur a été forcé de s'exécuter ou il a agi
+de plein gré et, en ce dernier cas, il n'y a qu'un jugement à émettre,
+c'est qu'il forme le «pendant» du «philanthrope».
+
+(_La Libre Belgique_, n° 39, août 1915, p. 3, col. 2.)
+
+_La Libre Belgique_ ignorait qui avait imprimé ce factum. M. Passelecq
+nous l'apprend:
+
+Parmi ces pamphlets, citons une série de trois «Lettres ouvertes au peuple
+belge» par «Un Philanthrope», portant comme nom d'éditeur: «Van Moer, rue
+Euphrasie (_sic_) Beernaert, Ostende». Or il n'existe pas d'imprimeur
+de ce nom rue Euphrosine-Beernaert, à Ostende. Les faussaires allemands
+avaient donc emprunté un nom belge pour donner le change au public. D'une
+enquête faite par le Parquet de Bruxelles, il résulte que les pamphlets en
+question ont eu pour imprimeur un sieur Kropp, Allemand, rue de Ruysdael,
+à Molenbeek-Saint-Jean (Bruxelles), qui éditait, avant la guerre, la
+_Brüsseler Zeitung_, organe allemand hebdomadaire; il est actuellement
+l'éditeur attitré de la Kommandantur et imprime, entre autres publications
+suspectes, le journal germano-flamand _Gazet van Brussel_.
+
+(PASSELECQ, _Pour teutoniser la Belgique_, p. 41, en note. Paris, Bloud et
+Gay, 1916.)
+
+Enfin, il y a encore les cartes postales illustrées. A côté de nombreuses
+images sentimentales (de cette sentimentalité bébête, propre à
+l'Allemagne), il en est qui ambitionnent d'être prises pour des documents.
+Elles nous montrent, par exemple, «les uhlans devant Paris» regardant la
+tour Eiffel [20], ou «l'assaut de la forteresse de Liège» (on sait que
+Liège est une ville ouverte, sans aucun rempart ni fortification).
+Signalons aussi la carte représentant les «combats dans les rues de
+Louvain», où l'on assiste à la furieuse attaque des francs-tireurs (pl.
+XVI). Cette carte a valu une condamnation à un magistrat bruxellois, M.
+Ernst.
+
+[Note 20: _Comment les Belges résistent_..., fig. 18.]
+
+
+La douloureuse aventure d'un magistrat bruxellois.
+
+Lecteurs, amis de _La Libre Belgique_, écoutez, pour votre esbaudissement,
+cette aventure dont un de nos plus sympathiques magistrats bruxellois fut
+à la fois le héros et la victime. L'aventure est du reste suggestive à des
+titres divers; elle montre à quel régime de schlague nous soumettraient
+les Boches s'ils pouvaient s'en donner à coeur joie; elle montre aussi
+combien ils excellent dans l'art cauteleux d'inventer des préventions et
+de battre monnaie à l'occasion d'un délit imaginaire.
+
+Or donc, flânant il y a quelque temps au boulevard du Nord, notre
+magistrat découvre à la vitrine d'une _Deutsche Buchhandlung_ une carte
+postale représentant le sac de Louvain. Avec la précision (?) du document
+photographique, la carte montrait les civils de Louvain embusqués à tous
+les coins de rue et faisant traîtreusement le coup de feu sur les braves
+soldats allemands. Un document, à coup sûr, dont, sans doute, les _Herren
+Professoren_ feront leur profit pour justifier et blanchir l'Allemagne,
+champion attitré des droits de l'humanité et de l'honneur guerrier. Mais,
+sceptique par profession et très averti des truquages de la photographie,
+notre magistrat se fit cette sage réflexion qu'il n'était guère
+vraisemblable qu'un photographe se fût trouvé là à point donné, le 25
+août, et il se douta d'une supercherie. Le calcul était sage. Un examen
+plus attentif lui fit constater que la supercherie se sentait à plein nez
+et, dans son zèle évidemment intempestif pour la vérité, notre magistrat
+fit part de sa découverte au marchand.
+
+Vous croyez que l'honnête commerçant s'inclina? Point: il se fâcha. Et
+comme le magistrat avait l'air de s'obstiner dans ses remontrances, il
+héla des soldats allemands de passage et fit empoigner le juge. Le juge ne
+fut pas trop marri de cette aventure, mais il se demanda quelle en serait
+la suite.
+
+La suite fut une mise en prévention du chef de--tenez-vous bien--
+violation de domicile!!! avec renvoi devant le tribunal militaire!!! La
+prévention était bouffonne, mais les tribunaux allemands ne sont pas
+délicats sur ce chapitre: ils participent bien de la mentalité allemande
+où tout se fait par ordre, et ils condamnèrent notre juge à 300 marks
+d'amende.
+
+Notre juge répondit: «Moi, payer 300 marks d'amende? Je ne les ai pas!!»
+
+Vous ne les avez pas? C'est bien invraisemblable, opina l'autorité
+allemande... Et le lendemain, au petit jour, se présentait au domicile du
+condamné un sous-off, flanqué de quatre pandores, baïonnette au canon. Le
+sous-off, qui sans doute dans le civil devait être quelque chose comme
+expert en meubles, procéda à une évaluation rapide et eut vite son choix
+fait. «Enlevez-moi ce bronze, dit-il à ses hommes, cette garniture de
+cheminée, ce sèvres...» Ses hommes obtempérèrent avec l'aisance de
+professionnels du déménagement. Si bien qu'on raflait au juge à peu près
+dix fois la valeur de la condamnation encourue. Ce que voyant, le juge dut
+bien capituler. Il trouva les 300 marks et les paya.
+
+La justice allemande était satisfaite.
+
+Peut-être. Elle est bien capable de trouver que la capitulation du juge
+bruxellois a été pour elle une mauvaise affaire.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 38, août 1915, p. 2, col. 2.)
+
+
+3. Les journaux prétendument belges.
+
+A Bruxelles, tous les journaux sans exception avaient refusé le contrôle
+allemand. Après une quinzaine de jours se créèrent de nouveaux journaux,
+soumis à la censure.
+
+Dans le début, ces feuilles ne donnaient pas les communiqués officiels
+des Alliés. Mais après quelques semaines, la censure leur permettait
+d'en reproduire quelques passages. Pas toujours cependant, nous apprend
+l'entrefilet suivant:
+
+
+Les communiqués français.
+
+Nos lecteurs pourraient peut-être trouver étrange que nous ne publions
+plus régulièrement les communiqués officiels français. La raison en est
+bien simple. _Il n'y en a plus ou presque plus_.
+
+_C'est à peine si de temps en temps le Gouvernement publie quelques
+lignes_.
+
+Le prétexte donné c'est que l'on ne veut pas fournir d'indication aux
+Allemands sur les positions des troupes alliées et cacher les mouvements
+de celles-ci.
+
+(_Le Bruxellois_, 24 octobre 1914.)
+
+Voici un petit relevé, fait d'après _Le Temps_, qui permet de vérifier
+cette affirmation. Ajoutons que, dans aucun des communiqués français, il
+n'est dit que le Gouvernement veut cacher des mouvements de troupes.
+
+Nombre de lignes des communiqués officiels français publiés par _Le
+Temps_:
+
+Les communiqués du 15 octobre 1914 comptent 25 lignes.
+ - 16 - 12 -
+ - 17 - 18 -
+ - 18 - 18 -
+ - 19 - 30 -
+ - 20 - 29 -
+ - 21 - 16 -
+ - 22 - 24 -
+ - 23 - 43 -
+
+Encore plus tard, les «communiqués officiels» furent tolérés. La
+photographie d'un journal de Bruxelles, tel qu'il revient de la censure
+(pl. XV), fera voir au lecteur comment celle-ci procède. Tout commentaire
+serait superflu.
+
+Malheureusement pour les Allemands, nous continuons à recevoir des
+journaux français non tronqués, ce qui nous met à même de rétablir le
+texte authentique des communiqués et de constater du même coup l'imposture
+des feuilles soumises. Il faut croire que le gouvernement occupant se
+rendit compte de l'inutilité de son élagage, car, à partir de juillet-août
+1915, les communiqués alliés paraissent généralement au complet dans les
+journaux de Bruxelles. Bien mieux, la _Kölnische Zeitung_ elle-même en
+donne le texte à peine falsifié.
+
+Toutefois, de nombreux articles sont chaque fois retranchés par les
+ciseaux de la censure. Au commencement, les journaux laissaient simplement
+des blancs à la place des mutilations. Mais le lecteur était ainsi averti
+du tripotage, chose que les Allemands ne peuvent pas admettre. Aussi
+font-ils publier à Bruxelles, à l'usage des quotidiens bâillonnés, deux
+journaux dactylographiés: _Le Courrier belge_. dont «tous les articles ont
+passé par la censure», et _L'Hollando-Belge_ (sic), qui jouit des mêmes
+prérogatives. Les journaux châtrés sont tenus d'y découper des emplâtres
+ayant la surface voulue pour cacher l'amputation.
+
+Voici un nouvel exemple de ce qui reste d'un texte après que la censure y
+a sévi:
+
+
+Science allemande.
+
+_Genus mendacio natum._
+
+On n'aura jamais fini de démasquer le système de réticences et de
+mensonges par lesquels le Gouvernement allemand essaie d'égarer l'opinion
+belge. Le système se développe sans cesse et trouve parfois, hélas, de
+tristes complicités parmi ceux qui se disaient hier nos compatriotes. En
+voici un nouvel exemple. J'ai sous les yeux deux volumes jaunes imprimés
+rue Van-Schoor, 32, à Bruxelles, et intitulés: _Histoire de la Guerre de
+1914-1915, d'après les documents officiels_.
+
+Pareil titre est une promesse, un engagement d'honneur... dans les pays
+sans «Kultur». Mais le livre est autorisé par le Gouvernement impérial,
+et qui dit «censure allemande» dit «falsification». Les documents des
+puissances centrales sont reproduits fidèlement et au complet (nous le
+supposons du moins). Quant aux documents des Alliés, qu'on juge, par
+cet exemple choisi _entre cent_, ce qu'ils deviennent dans une telle
+publication.
+
+Il s'agit du rapport si connu de Sir Goschen, un des documents
+diplomatiques les plus importants de cette guerre. Extrayons-en une partie
+du récit de la fameuse entrevue avec M. von Bethmann-Hollweg. Nous donnons
+en regard le texte authentique et la rédaction frelatée que tolère la
+science loyale d'outre-Rhin.
+
+
+
+TEXTE FALSIFIÉ (_Histoire de la Guerre_, I, p. 206 et
+suiv.)
+
+Je trouvai le chancelier dans une
+visible agitation.
+
+Son Excellence dit que la décision
+de S. M. Britannique était terrible.
+
+L'Angleterre allume la guerre entre
+deux nations soeurs qui ne désireraient
+au fond que de vivre en paix. Tous nos
+efforts ont été vains.
+
+Ce que vous faites dépasse toute
+imagination; vous faites le coup de
+l'homme qui attaque par derrière un
+autre déjà aux prises avec deux
+agresseurs.
+
+Je protestai vigoureusement contre
+ses arguments.
+
+TEXTE AUTHENTIQUE
+
+Je trouvai le chancelier dans une
+grande agitation. _Son Excellence
+commença une harangue qui dura vingt
+minutes_. Il me dit que la décision
+de S. M. Britannique était terrible.
+_Tout cela pour un mot_ neutralité, _un
+mot auquel en temps de guerre on n'a
+jamais fait attention, tout cela enfin
+pour un chiffon de papier._
+
+L'Angleterre allume la .guerre entre
+deux nations soeurs qui ne désireraient
+au fond que de vivre en paix. Tous
+nos efforts ont été vains. _Toute ma
+politique s'écroule comme un château
+de cartes_. Ce que vous faites dépasse
+toute imagination; vous faites le coup
+de l'homme qui attaque par derrière
+un autre déjà aux prises avec deux
+agresseurs.
+
+_Je laissai passer l'orage, mais je_
+protestai vigoureusement contre _son
+langage. M. von Jagow m'a dit, lui
+répliquai-je, que, pour des raisons
+stratégiques qui sont pour vous une
+question de vie ou de mort, vous
+deviez violer la neutralité de la
+Belgique. Souffrez que je vous dise, qu'au
+point de vue de notre honneur, le
+respect de cette neutralité est aussi
+une question de vie ou de mort. Nous
+devons faire respecter le traité, sinon_
+quelle confiance aurait-on encore dans
+la signature de l'Angleterre?
+Le chancelier réplique: A quel
+prix devrons-nous respecter ce traité?
+L'Angleterre y a-t-elle pensé? Je fis
+remarquer à Son Excellence que la
+crainte d'événements même fâcheux
+n'est jamais une excuse pour rompre
+un traité. Mais Son Excellence devint
+si exaltée que je m'aperçus qu'il était
+inutile de continuer l'entretien et que
+nos paroles étaient de l'huile jetée sur
+le feu._
+
+
+
+Le reste du récit de l'entrevue est à l'avenant, mais--et ici nous tombons
+dans le ridicule--l'histoire du chiffon de papier par Sir Goschen est
+omise, le misérable essai de réfutation de M. von Bethmann-Hollweg est
+reproduit _in extenso_, page 465 du second volume.
+
+Et voilà comment depuis treize mois se prépare au delà du Rhin l'histoire
+«définitive» de la guerre. La falsification s'y organise militairement...
+comme tout le reste. Un document mérite-t-il plus d'égards qu'un traité?
+
+VERAX.
+(_La Libre Belgique_, n° 49, octobre 1915, p. 2, col. 1.)
+
+Comment les journaux «belges» acceptent-ils leur muselière? Un article de
+_La Belgique_ (journal censuré de Bruxelles), reproduit et commenté par
+_L'Echo belge_ de La Haye, nous renseignera:
+
+Le nommé Ray Nyst, journaliste de métier, publie dans un quotidien imprimé
+au pays occupé quelques aperçus sur la _censure_. Il sera utile de ne pas
+les oublier à l'heure de la victoire. Nous ne prendrons pas la peine de
+discuter l'opinion de M. Ray Nyst, évidemment, mais il est bon que nos
+lecteurs en prennent connaissance:
+
+«La censure! ah! voilà une grosse affaire! De loin, quel épouvantail!
+De près, ce n'est rien. N'avez-vous jamais eu en main de ces libelles,
+publiés sous le manteau, patriotards et crapuleux (_sic_)? De ces écrits
+propageant des appels provocateurs malsains (est-ce à _La Libre Belgique_
+que s'adresse M, Ray Nyst?) en opposition avec tout sentiment de droiture
+et qui sont la négation même de l'évolution du droit et des conférences de
+La Haye? Voilà quels papiers auraient à craindre la censure!
+
+«En présence d'un honnête imprimé qui ose se montrer, la censure allemande
+suit les règles de toutes les censures, nationale ou étrangère. Le
+gouvernement volontaire ou imposé est toujours juge de l'opportunité de
+laisser connaître ou non telle ou telle nouvelle d'ordre politique ou
+militaire. Le droit international et les conférences sont d'accord
+là-dessus.
+
+Et le bon sens de même! La censure ne fait pas les journaux ni les
+fascicules scientifiques; la censure n'impose rien; elle biffe, supprime;
+elle ne modifie pas, ne corrige pas, n'ajoute rien. La censure constitue
+un rouage de l'ordre public auquel l'occupant est tenu de veiller,
+conformément aux conférences de La Haye.»
+
+Et plus loin:
+
+«Cette question de la censure porte, en réalité, plus loin que la lettre
+qui la soulève. Mon désir n'est pas de faire l'apologie de la censure.
+J'ai voulu montrer qu'une presse et des rédacteurs qui ont du jugement,
+de l'équité, de l'éducation et le maniement de la langue, conservent une
+indépendance suffisante sous le régime de la censure.»
+
+«Donnez-moi une ligne de n'importe quel article, disait Machin, et je me
+fais fort de faire condamner son auteur!»
+
+Voici plus de trente lignes de Ray Nyst. Elles sont suffisantes pour juger
+de la neutralité de celui-ci. Et juger, c'est condamner!
+(_L'Écho belge_, 16 octobre 1915.)
+
+Le même M. Ray Nyst a publié dans _La Belgique_ (de Bruxelles), en
+septembre 1915, une série d'articles engageant les ouvriers belges à se
+mettre au service de l'armée allemande. On a peine à croire qu'un Belge
+écrive _proprio motu_ de pareilles énormités; aussi faisons-nous à M. Ray
+Nyst la générosité de supposer qu'il s'est laissé forcer la main.
+
+Nos ennemis ne se font d'ailleurs pas scrupule d'exiger l'insertion
+d'articles dans les journaux de tolérance. On ne peut pas douter, par
+exemple, que le dithyrambe à l'adresse du gouverneur militaire de Namur
+n'ait été imposé à _L'Ami de l'Ordre_, une feuille de Namur qui se vend
+aussi à Bruxelles.
+
+A quoi servent en Belgique les journaux embochés.
+
+LES HOMMAGES DE «L'AMI DE L'ORDRE» A SON EXCELLENCE VON HIRSCHBERG...
+
+_L'Ami de l'Ordre_ qui continue à paraître à Namur sous le contrôle de
+l'autorité allemande a publié il y a quelques jours l'entrefilet suivant:
+
+«S. Exc. le baron von Hirschberg, gouverneur militaire de la position
+fortifiée et de la province de Namur, entre aujourd'hui dans sa soixante
+et unième année.
+
+«Notre situation réciproque ne nous permet pas de formuler à l'adresse du
+représentant de l'autorité occupante les félicitations et les voeux de
+circonstance, mais nous ne croyons manquer à aucun de nos devoirs,
+à aucune de nos convictions, en reconnaissant qu'il a apporté, dans
+l'exercice des hautes fonctions qu'il remplit ici depuis plus d'un an, de
+la bonne volonté, du tact, de la délicatesse. Sous son gouvernement, rares
+ont été dans notre région les incidents sensationnels qui ont ému d'autres
+provinces.
+
+«Nous souhaitons que finisse au plus tôt la situation actuelle, mais, tant
+qu'elle dure, nous espérons que M. le baron von Hirschberg continuera
+toujours dans l'avenir un régime de justice et de tolérance à notre ville
+et notre province qui ont tant souffert de l'horrible guerre mondiale.»
+
+Il faut lire et relire ce morceau pour en savourer l'indicible platitude.
+Que de mots charmants, que d'euphémismes délicieux! Son Excellence, notre
+situation réciproque, hautes fonctions, bonne volonté, tact, délicatesse,
+incidents sensationnels, régime de justice et de tolérance, tout est
+vraiment touchant dans ce chef-d'oeuvre où le nom de l'Allemagne n'est
+même pas prononcé.
+
+On se demande si on rêve quand on songe que le journal qui tresse ces
+couronnes au représentant du Kaiser paraît à Namur, à quelques pas des
+ruines amoncelées par les Boches, à quelques kilomètres de Dinant,
+d'Andenne, de Tamines, trois villes qui, à elles seules, ont vu massacrer
+plus d'un millier de civils inoffensifs, quand on se souvient que cette
+feuille doit sa fortune passée à un clergé dont une trentaine de membres
+ont été fusillés et plus de deux cents maltraités, au témoignage de leur
+évêque.
+
+Voilà ce qu'imprime _L'Ami de l'Ordre_ imposé comme moniteur officiel à
+toutes les communes des provinces si horriblement ravagées de Namur et du
+Luxembourg.
+
+Reproduits dans la presse allemande, des articles comme celui-là serviront
+d'argument contre les malheureux du pays de Namur et contre tous les
+Belges. Car nous n'avons pas appris que Namur ait échappé à la nouvelle
+contribution mensuelle de 40 millions dont la Belgique a été frappée et
+nous avons d'autre part reproduit l'autre jour trois longues colonnes
+de condamnations infligées pour les motifs les plus futiles ou les plus
+patriotiques à une foule d'habitants du pays de Namur.
+
+Tout cela n'empêche pas les rédacteurs de _L'Ami de l'Ordre_ de proclamer
+que le régime sous lequel vit la province de Namur est un régime de
+justice et de tolérance...
+
+Les rares journaux belges qui ont reparu sous la censure allemande ont
+prétendu se justifier en déclarant qu'ils étaient nécessaires pour
+réconforter la population et qu'ils n'écriraient jamais une ligne qui pût
+faire tort à la cause belge.
+
+On voit par l'exemple de _L'Ami de l'Ordre_--et il y en aurait bien
+d'autres à citer--comment les feuilles KK se conforment à ce programme. Si
+elles louent tant l'autorité allemande, c'est qu'elles ont besoin de sa
+protection contre l'indignation populaire. Nous ne sommes pas bien sûrs
+qu'elles souhaitent tant que cela «que finisse au plus tôt la situation
+actuelle»...
+
+(_Le XXe Siècle_, 30 janvier 1916.)
+
+Malgré la sévérité de la censure, des farceurs parviennent à introduire
+dans les journaux «belges» des articles dont les Allemands n'aperçoivent
+pas la signification. Voici un acrostiche qui fut glissé subrepticement
+dans _L'Ami de l'Ordre_:
+
+La Guerre.
+
+Ma soeur, vous souvient-il qu'aux jours de notre enfance,
+En lisant les hauts faits de l'histoire de France,
+Remplis d'admiration pour nos frères gaulois,
+Des généraux fameux nous vantions les exploits?
+En nos âmes d'enfants, les seuls noms des victoires
+Prenaient un sens mystique, évocateur de gloires;
+On ne rêvait qu'assauts et combats: à nos yeux
+Un général vainqueur était l'égal des dieux.
+Rien ne semblait ternir l'éclat de ces conquêtes;
+Les batailles prenaient des allures de fêtes,
+Et nous ne songions pas qu'aux hourras triomphants
+Se mêlaient les sanglots des mères, des enfants.
+Ah! nous la connaissons, hélas, l'horrible guerre,
+Le fléau qui punit les crimes de la terre,
+Le mot qui fait trembler les mères à genoux
+Et qui sème le deuil et la mort parmi nous.
+Mais où sont les lauriers que réserve l'Histoire
+A celui qui demain forcera la victoire?
+Nul ne les cueillera: les lauriers sont flétris;
+Seul un cyprès s'élève aux tombes de nos fils.
+
+(_L'Ami de l'Ordre_, 29 novembre 1914.)
+
+Les suites furent grotesques. Lisez l'avis affiché sur les ordres du doux
+baron von Hirschberg:
+
+Avis au public.
+
+_L'Ami de l'Ordre_, le seul journal qui ait reçu l'autorisation de
+paraître à Namur, a osé publier dans son édition du 29 novembre, à la
+première page et précisément à l'endroit réservé pour les communications
+de l'autorité allemande, un poème injurieux et outrageant pour la nation
+allemande.
+
+J'exprime mon indignation, et en présence de sentiments aussi vilains que
+lâches, j'ordonne:
+
+1° La publication du journal _L'Ami de l'Ordre_ est suspendue;
+
+2° Le numéro visé doit être détruit; quiconque sera trouvé en possession
+d'un exemplaire sera poursuivi;
+
+3° Le directeur et le rédacteur sont arrêtés;
+
+4° Des poursuites judiciaires sont introduites; les coupables subiront les
+peines les plus sévères, conformément aux lois martiales;
+
+5° Il est défendu, jusqu'à une date ultérieure, de répandre et de vendre
+des journaux non allemands, et ceci dans toute la place fortifiée de
+Namur;
+
+6° Je fais l'obligation à toute la population de Namur de me dénoncer
+les coupables et de porter à ma connaissance tout soupçon sérieux, qui
+pourrait amener l'arrestation des coupables, mettant toute une population
+en danger.
+
+Baron VON HIRSCHBERG,
+_Lieutenant général et Gouverneur
+de la position fortifiée de Namur_.
+
+(Affiché à Namur le 3 décembre 1914.)
+
+Mais, dès le 8 décembre, _L'Ami de l'Ordre_ reçut l'autorisation de
+reparaître; les Allemands avaient trop grand besoin de cette feuille qui
+leur sert à répandre de fausses nouvelles dans le public namurois. Quand
+nous disons que les Allemands lui permirent de reparaître, nous faisons
+sans doute erreur: il faudrait dire qu'ils le forcèrent à reparaître, car
+c'est en effet sous la contrainte que les rédacteurs de _L'Ami de l'Ordre_
+publient leur feuille. Eux-mêmes l'ont avoué ouvertement dans les numéros
+du 7 octobre 1914 et du 6 novembre 1914 [21]. Quoi qu'il en soit, dans le
+numéro qui suivit la suspension, _L'Ami de l'Ordre_ s'humilia avec toute
+la componction désirable.
+
+[Note 21: Voir _Comment les Belges résistent..._, p. 313.]
+
+Que le lecteur ne s'étonne pas de ce que les Allemands obligent les
+journaux à paraître. Voici, dit _La Métropole_, citée par _La Belgique_
+(de Rotterdam), ce qui s'est passé à Ostende:
+
+Le 25 mai, MM. Elleboudt et Verbeeck, directeurs respectivement des
+journaux _Le Littoral_ (catholique) et _L'Écho d'Ostende_ (libéral),
+qui avaient été invités à faire reparaître leur journal sous la censure
+allemande, mais avaient énergiquement refusé, furent condamnés pour
+insubordination à l'autorité allemande, M. Elleboudt à trois mois et M.
+Verbeeck à deux mois de prison. (_La Belgique_ [de Rotterdam], 27 juin
+1916, p. 2, col. 3.)
+
+Rien ne montre mieux la servitude où croupissent ces journaux que leurs
+attaques contre ceux qui se permettent de ne pas être de leur avis.
+Qu'il nous suffise de citer un article paru dans _Le Bruxellois (journal
+quotidien indépendant_, dit le sous-titre):
+
+
+Nos patriotards.
+
+Certain patriotard pointu répand certaines calomnies dans l'arrondissement
+de Dinant, contre _Le Bruxellois_ et contre son correspondant. Ce
+tartufe base ses critiques simplement sur ceci: Les journaux paraissant
+actuellement en Belgique, sont tous vendus à l'ennemi (_sic_)... et je
+suis correspondant de ces feuilles «mensongères»... (_resic_).
+
+Ce «patriote» si éclairé est-il certain de ne rien avoir sur la
+conscience? D'ailleurs il est seul «à penser» de cette façon; car toute la
+population dinantaise, depuis le début de l'occupation, est convaincue que
+les quelques journaux qui n'ont pas cessé de paraître, et ceux qui ont vu
+le jour depuis, ont rendu de grands et réels services au peuple belge, en
+facilitant les relations entre la population de province et les autorités,
+en ranimant la vie commerciale, et surtout en coupant les ailes à ces
+canards ridicules qui se répandaient chez nous.
+
+Ce dresseur trop intéressé de listes noires tombe sous l'application
+immédiate d'un arrêté récent et mérite d'être puni. Il fera bien de
+ne plus l'oublier, sinon c'est nous qui le lui rappellerons.
+(_Le Bruxellois_, 13 octobre 1915.)
+
+L'arrêté dont il menace son contradicteur est ainsi conçu:
+
+
+Arrêté concernant la répression des abus commis au préjudice des
+personnes germanophiles.
+
+ART. 1.--Quiconque tente de nuire à d'autres personnes en ce qui concerne
+leur situation pécuniaire ou leurs ressources économiques (par exemple
+leur gagne-pain), en les inscrivant sur des listes noires, en les menaçant
+de certains préjudices ou en recourant à d'autres moyens du même genre,
+parce que ces personnes sont de nationalité allemande, entretiennent des
+relations avec les Allemands ou font preuve de sentiments germanophiles,
+est passible d'une peine d'emprisonnement de deux ans au plus ou d'une
+amende pouvant aller jusqu'à 10.000 marks. Les deux peines pourront être
+réunies.
+
+Est passible de la même peine tout qui offense ou maltraite une autre
+personne pour une des raisons susmentionnées et tout qui, en menaçant de
+certains préjudices ou en recourant à d'autres procédés analogues, tente
+d'empêcher une autre personne de faire montre de sentiments germanophiles.
+
+Si un des actes répréhensibles prévus aux premier et deuxième alinéas est
+commis en commun par plusieurs personnes qui se sont entendues à cette
+fin, chaque membre d'un tel groupement sera considéré comme contrevenant.
+Dans ce cas, le maximum de la peine pourra être porté à cinq ans
+d'emprisonnement.
+
+ART. 2.--Les infractions au présent arrêté seront jugées par les tribunaux
+militaires.
+
+Bruxelles, le 4 septembre 1915.
+
+_Le Gouverneur général en Belgique,_
+Baron VON BISSING,
+_Général-Colonel._
+
+
+Citons encore deux faits qui mettent en évidence l'abjection des journaux
+domestiqués. A la mort du tant regretté Émile Waxweiler, les feuilles
+censurées relatèrent sa vie et ses occupations comme directeur de
+l'Institut de Sociologie et comme professeur à l'Université de Bruxelles;
+elles parlèrent de ses ouvrages et de ses cours d'Extension; mais de tout
+ce qu'il accomplit pendant la guerre, pas un mot; ses deux livres, _La
+Belgique neutre et loyale_ et _Le Procès de la Neutralité belge_, ne sont
+pas même mentionnés: silence d'autant plus significatif que ces ouvrages
+sont parfaitement connus en Belgique; le premier y a même été réimprimé
+(voir p. 8).
+
+Enfin, dernier degré de l'avilissement, _Le Bruxellois_ publie
+journellement le nom et l'adresse des jeunes gens qui sont soupçonnés
+d'avoir passé la frontière pour aller s'enrôler dans l'armée belge.
+
+
+* * *
+
+
+A côté des feuilles qui se disent libres de toute attache avec
+l'ennemi,--et qui sont par conséquent les plus dangereuses,--il en
+est qui sont directement inspirées ou rédigées par des créatures de
+l'Allemagne. Citons parmi les quotidiens qui se vendent à Bruxelles:
+_L'Information, De Gazet van Brussel, Het Vlaamsche Nieuws_ (d'Anvers),
+_De Vlaamsche Post_ (de Gand). _La Libre Belgique_ (nos 45 et 46) a donné
+quelques indications au sujet de ce dernier journal (plus communément
+appelé _De Vlaamsche Pest_) [22].
+
+[Note 22: Voir aussi _Comment les Belges résistent_..., p. 318.]
+
+_De Vlaamsche Post_ a succombé au printemps de 1916. Auto-intoxication
+probablement.
+
+Voici un détail intéressant relatif aux journaux allemands d'expression
+belge. Par jugement rendu le 25 juin 1915, le tribunal de première
+instance de Bruxelles a déclaré qu' «il n'existe plus actuellement, en
+Belgique, de journaux belges, les feuilles paraissant depuis l'occupation
+étrangère sous la censure allemande ne pouvant prétendre à ce titre».
+Le jugement a paru au complet dans le n° 35 de _La Libre Belgique_ mais
+celle-ci l'avait déjà commenté dans son n° 34:
+
+
+Il n'y a plus de journaux belges en Belgique.
+
+Le tribunal de première instance de Bruxelles, répondant à un plaideur qui
+demandait l'insertion d'un jugement dans des journaux «belges», vient
+de proclamer: «Il n'y a plus en Belgique de journaux «belges», depuis
+l'occupation allemande, _les feuilles qui paraissent quotidiennement dans
+le pays ne méritant pas ce titre [23]_.»
+
+[Note 23: Cet article, qui nous parvient en dernière heure, est
+forcément incomplet. Ce jugement, important à plus d'un point de vue,
+a été précédé d' «attendus» remarquables. _La Libre Belgique_, qui ose
+revendiquer le titre de journal; «belge», est disposée à faire exception
+dans ce cas à la règle qu'elle s'est imposée de ne pas accepter
+d'annonces, et d'insérer le prononcé du jugement _in extenso_ à titre de
+«réparation judiciaire». (Pour conditions, s'adresser dans nos bureaux,
+aux heures habituelles.) Si, contre toute attente, notre journal n'avait
+pas l'honneur de cette insertion, nous nous verrions obligés de mettre
+sous les yeux de nos lecteurs le prononcé tel que notre sténographe l'a
+pris à l'audience.]
+
+Justement pensé et exprimé en termes excellents. Mais que vont dire ces
+bons journaux qui ont accepté la censure de l'autorité allemande, dont ils
+sont devenus les instruments serviles? Gageons qu'ils ne vont pas cesser
+pour cela d'inonder le pays de leurs intéressants numéros. Ne faut-il pas
+encaisser de beaux billets de mille? Quant à servir la cause patriotique,
+c'est bien le cadet des soucis des rédacteurs de ces tristes papiers. Le
+pis est qu'ils font un mal énorme, car ils trompent le pays sur la réalité
+des événements. Les communiqués allemands, autrichiens et turcs s'y
+étalent avec la complaisance que l'on sait, tandis que les communiqués des
+Alliés sont falsifiés, tronqués de façon à en élaguer le plus possible
+les éléments favorables. Que dire des articles tendancieux, des nouvelles
+habilement présentées, de ces lignes perfides par lesquelles, délibérément
+et sans souci du mal qu'ils causent, ces consciencieux journalistes
+s'évertuent à semer l'erreur et le découragement?
+
+Belle besogne, en vérité! Ces gens-là jouent un rôle méprisable, indigne,
+leurs productions devraient être conspuées, mises à l'index par tous; ils
+ne perdront, en tout cas, rien pour attendre et nous leur promettons, au
+jour de la libération prochaine, un magistral coup de balai.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 34, juillet 1915, p. 3, col. 2.)
+
+L'Allemagne aurait-elle honte de laisser voir à l'étranger ce qu'elle a
+fait des journaux domestiqués? Toujours est-il que leur exportation est
+défendue à partir de novembre 1915:
+
+
+Arrêté.
+
+Par ordre du Gouvernement général allemand, les restrictions suivantes
+entreront immédiatement en vigueur pour ce qui concerne l'expédition par
+la poste de journaux, de revues, de livres et de musique.
+
+L'expédition par la poste des journaux n'est autorisée dans les limites du
+Gouvernement général et à destination des pays neutres admis jusqu'ici au
+service postal avec la Belgique: le Danemark, le Luxembourg, la Hollande,
+la Suisse, la Suède et la Norvège, que:
+
+a) Si l'envoi est fait par l'éditeur ou l'imprimeur du journal ou de
+la revue en question; b) si les envois sont adressés aux autorités
+allemandes, à des fonctionnaires ou à des militaires allemands ou s'ils
+sont expédiés par ceux-ci.
+
+Aucun autre envoi de journaux ou de revues ne pourra se faire par la poste
+dans les limites du Gouvernement général.
+
+Est exclu également du service postal tout échange de musique et de livres
+avec les pays neutres susmentionnés.
+
+Pour les correspondances avec l'Allemagne et les pays alliés à
+l'Allemagne--l'Autriche-Hongrie, la Bosnie-Herzégovine et la Turquie--il
+n'est apporté aucun changement. On pourra, par conséquent, continuer
+à envoyer dans ces pays, par la poste, des journaux, des revues, des
+imprimés et de la musique, sans aucune restriction. De même, les journaux
+que l'on se fait envoyer par abonnement postal ne sont nullement compris
+dans les restrictions susmentionnées, aussi bien pour le service a
+l'intérieur de la Belgique que pour la correspondance de la Belgique avec
+les autres pays.
+
+Ce qui est remarquable, c'est que l'Allemagne a honte de montrer qu'elle
+a honte. Cet arrêté, en effet, n'interdit pas franchement l'expédition
+de journaux: «l'envoi doit être fait par l'éditeur ou l'imprimeur».
+Seulement, comme on ne peut pas s'abonner à ces feuilles,--aucune
+condition d'abonnement n'y est indiquée,--vous voyez que cela correspond à
+une défense absolue.
+
+Disons encore que, depuis mars 1916, on peut se procurer librement à
+Bruxelles un journal soi-disant belge et indépendant, _La Belgique
+indépendante_, publié à Genève. Sa vente est autorisée en Belgique par les
+Allemands, et les journaux d'outre-Rhin lui font de fréquents emprunts: ce
+double châtiment est plus que suffisant; ne l'accablons pas davantage. _La
+Belgique indépendante_ a cessé de paraître en mai 1916.
+
+Plusieurs journaux allemands d'expression belge servent à la propagande
+allemande à l'étranger. Ainsi, _De Gazet van Brussel_ est régulièrement
+introduit en Hollande par les soins de l'autorité occupante. Quant au
+_Bruxellois_ qui est envoyé gratuitement en Suisse, il y soulève le dégoût
+général (_L'Impartial de Délémont_, 1er juin 1916, cité par _L'Écho
+belge_, 15 juillet 1916).
+
+
+4. Les journaux hollandais tolérés en Belgique.
+
+Nous recevons aussi quelques journaux hollandais dont la germanophilie
+offre toute garantie. Le plus lu, et le plus anciennement toléré, est
+_Nieuwe Rotterdamsche Courant_. Mais même lui renferme souvent des
+articles dont la lecture ne peut pas être permise aux Belges, et ces
+numéros-là, qui sont précisément les plus intéressants, sont arrêtés
+par la censure. Il y a ainsi chaque mois une dizaine ou une douzaine de
+numéros qui ne peuvent pas être distribués à Bruxelles. De plus, en avril
+et en mai 1915, de nombreux numéros admis à la vente étaient passés au
+caviar. Nous donnons la reproduction d'un article rendu illisible, à la
+colonne 3, page 2, feuille B, de l'édition du matin du 10 mai 1915, et la
+reproduction du même article dans le journal vendu en Hollande (pl. XIII).
+Voici la traduction de l'article noirci:
+
+
+Le chlore.
+
+Londres, 9 mai (Reuter).--Le «témoin oculaire» au quartier général
+britannique (en France et en Flandre) donne dans son plus récent compte
+rendu des dernières opérations aux environs d'Ypres, le récit de la façon
+dont un officier prussien fut fait prisonnier, puis amené derrière les
+lignes, où quelques soldats anglais, mis hors de combat par les gaz
+asphyxiants, agonisaient en faisant de pénibles efforts d'inspiration.
+L'officier prussien s'arrêta, éclata de rire et, montrant les hommes
+étendus par terre, demanda: «Comment trouvez-vous cela?» Le «témoin
+oculaire» termine ainsi son récit: La vue de camarades, empoisonnés par
+les gaz, qui gémissent et se contractent de douleur, et qui se tordent
+en agonie, comme de la vermine empoisonnée, a produit chez les soldats
+anglais une exaspération qui sera partagée, espérons-le, par tout le
+royaume britannique; elle fera que nous ne nous reposerons pas avant
+d'avoir obtenu satisfaction complète contre ceux qui portent la
+responsabilité de ces horreurs!
+
+Comprend-on maintenant le besoin qu'éprouvent les Belges de journaux non
+censurés?
+
+
+
+
+II
+
+COMMENT LES BELGES SE COMPORTENT EN BELGIQUE
+
+ * * * * *
+
+Nous allons maintenant comparer l'attitude des Belges avec celle des
+Allemands. Aux emprunts que nous ferons à nos prohibés, nous n'ajouterons
+que les quelques mots indispensables pour faire comprendre au lecteur la
+façon de penser de nos compatriotes et l'effet produit sur eux par la
+presse clandestine.
+
+Nous examinerons successivement la confiance dans la victoire, l'aversion
+pour les Allemands, l'union morale des Belges et leur esprit patriotique.
+
+A. _LA CONFIANCE DANS LA VICTOIRE FINALE_
+
+1. La marche des opérations militaires.
+
+Nous venons de voir combien peu de créance méritent les communiqués
+officiels allemands au sujet de la guerre. Heureusement que les journaux
+étrangers et les petites feuilles dactylographiées nous servaient
+d'antidote aux télégrammes Wolff. De temps en temps nos prohibés donnent
+des aperçus d'ensemble sur la situation. Inutile de les signaler en
+détail, car des chroniques de ce genre perdent tout de suite leur intérêt.
+
+Chaque fois que l'armée allemande reçoit une raclée, les autorités
+s'empressent de faire afficher des «nouvelles authentiques», par exemple
+lors de la bataille de la Marne[24]; de la bataille d'Ypres et de
+l'Yser[25], de la bataille de Champagne (voir p. 31). De plus, elles ont
+soin de mettre les Belges en garde contre les «fausses nouvelles» données
+par les prohibés. Nous avons déjà reproduit une affiche datant de la
+bataille de la Marne (p. 27). Voici celle de la bataille de la Somme, en
+juillet 1916:
+
+[Note 24: Voir _Comment les Belges résistent_..., p. 221, 222.]
+[Note 25: _Ibid_., p. 220, 222.]
+
+Une fois de plus, on profite de l'offensive des forces franco-anglaises,
+secondées par des troupes jaunes, brunes et noires, pour répandre des
+bruits fantastiques et dénués de tout fondement, annonçant que les troupes
+allemandes vont évacuer la Belgique. Le but de ces agissements est des
+plus évidents. On veut inquiéter la population et, en se basant sur la
+prétendue incertitude que présenterait l'avenir proche, détourner les
+habitants de leurs travaux réguliers qui sont la condition _sine qua
+non_ de l'ordre public et de la satisfaction personnelle. Des meneurs
+impardonnables, s'adressant à des ouvriers, qui, après un chômage plus
+ou moins long, gagnent de nouveau bien leur vie, ont même essayé de les
+décider à abandonner l'ouvrage.
+
+Ainsi que je l'ai déjà fait précédemment, en de semblables occasions,
+je mets encore une fois les habitants travailleurs et raisonnables
+formellement en garde, dans leur propre intérêt, contre ces faux bruits et
+contre les menées tendant à troubler leur gagne-pain régulier. Un
+avenir proche montrera combien j'étais en droit d'adresser ce nouvel
+avertissement à la population.
+
+Les autorités placées sous mes ordres ont été chargées de rechercher les
+propagateurs de fausses nouvelles et de les punir sévèrement. J'engage
+ceux qui, parmi les habitants, font preuve de clairvoyance et de zèle dans
+le travail à ne pas cesser de croire que, secondé par mon administration,
+je m'efforce toujours, tout en tenant compte des autres missions qui
+m'incombent, de veiller mieux au bien-être du territoire qui m'est confié
+que ceux qui excitent à la haine et à la résistance, et dont je ne
+tolérerai pas les agissements.
+
+(_L'Echo belge_, 4 août 1916, p. 1, col. 3.)
+
+Tout le monde sait à l'étranger que les Allemands n'hésitent jamais à
+mentir pour cacher leurs pertes. En Belgique, on est également au courant
+de cette manoeuvre. Témoin l'entrefilet suivant qui relate les pertes
+subies par les belligérants lors des combats sur l'Yser et l'Yperlee en
+mai 1915: Steenstraate, Het Sas, la ferme Saint-Julien, Zonnebeke, les
+Nonneboschen, Zillebeke, la hauteur 60, Fresenberg, etc.
+
+Les pertes à l'Yser.
+
+De notre correspondant particulier à la «Kommandantur»:
+
+Dans une lettre adressée par le gouverneur baron von Bissing à???,
+et qui, par un heureux hasard, est tombée entre les mains de notre
+correspondant particulier, il fait part des pertes qui ont eu lieu à
+l'Yser, du 1er au 11 mai. Elles se répartissent comme suit:
+
+Belges 7.000 tués, blessés, prisonniers ou disparus.
+Anglais 17.000 ---
+Français 31.000 ---
+ ------
+TOTAL 55.000 ---
+
+Allemands 138.000 ---
+
+Cher Baron, croyez-moi, soyez prudent à l'avenir, défiez-vous de tous et
+surtout de vous-même. Merci pour vos renseignements.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 22, mai 1915, p. 4, col. 1.)
+
+Voici un relevé encore plus significatif. Il est relatif à la «grande
+victoire navale allemande du Jutland». N'oublions pas que l'autorité
+allemande a avoué qu'elle avait, «pour des raisons militaires», caché la
+perte du _Rostock_ et du _Lützow_.
+
+Pour qu'on croie les communiqués allemands.
+
+L'_Algemeen Handelsblad_ du dimanche 4 juin a été autorisé--enfin!--par la
+_K. K. Censur_ à nous apporter le relevé des pertes subies par les flottes
+dans le grand combat naval du 31 mai.
+
+PERTES ANGLAISES PERTES ALLEMANDES
+Queen Mary 26.000 Pommern 13.200
+Indefatigable 18.750 Wiesbaden 2.715
+Invincible 17.000 Frauenlob 2.715
+Defence 14.600 Type Kaiser (1 cl.) 24.700
+Black Prince 13.500 --- 24.700
+Warrior 13.500 Derfflinger 28.000
+7 torpilleurs 7.500 Lützow 28.000
+ Elbing 4.000
+ 6 torpilleurs 5.700
+ ------- -------
+ 110.850 133.730
+
+C'est une grosse perte pour la flotte allemande, qui a remporté la
+victoire... en fuyant.
+
+_In fuga salus_, dit une vieille devise. Les Boches pourront la mettre au
+point: _In fuga victoria... wisewis boum boum_.
+
+(_Revue hebdomadaire de la Presse française_, n° 58, p. 336.)
+
+A qui d'ailleurs ferait-on croire que l'Allemagne est victorieuse
+lorsqu'on voit les interminables trains de blessés qui traversent notre
+pays et surtout lorsque l'Allemagne appelle sous les armes les fils
+d'Allemands devenus Belges!
+
+Les Allemands contre les naturalisés belges.
+
+Excellence,
+
+De nombreux jeunes gens, nés de parents allemands sur le sol belge,
+viennent d'être appelés au service de l'armée allemande, les uns à
+Verviers, les autres à Bruxelles, dans l'arrondissement de Nivelles,
+dans la province de Luxembourg, ailleurs encore. On leur a signifié, au
+_Meldeamt_, que, nonobstant leur option pour la nationalité belge, ils
+n'avaient pas perdu la nationalité allemande et que, en conséquence,
+ils devaient le service militaire à l'Allemagne. On les a soumis séance
+tenante à un examen médical et on leur a délivré un congé provisoire en
+attendant que les autorités militaires d'Aix-la-Chapelle décident de
+leur affectation. Il est donc à craindre que l'Allemagne se dispose à
+incorporer dans ses armées tout sujet belge propre au service dont elle
+croira pouvoir établir la filiation allemande.
+
+De telles mesures ont naturellement provoqué la plus profonde émotion dans
+toutes les classes de la population, et nous ne faisons que traduire le
+sentiment public en transmettant à Votre Excellence la protestation de nos
+compatriotes.
+
+A différentes reprises, Votre Excellence a énergiquement démenti, en
+les traitant d'inventions malveillantes, les bruits qui prêtaient au
+Gouvernement allemand l'intention de ranger sous ses drapeaux des sujets
+du territoire occupé; il y a peu de jours encore, Votre Excellence a cru
+devoir recourir à la presse pour renouveler ses déclarations les plus
+rassurantes. Et voici qu'au même moment, les convocations sont lancées,
+jetant l'alarme dans les familles, semant le trouble parmi nos concitoyens
+habitués à ne faire aucune distinction entre les Belges, les Belges
+d'origine, et les Belges d'adoption.
+
+Pour justifier la levée à laquelle on procède, on allègue que les
+naturalisés en général, et les naturalisés par option en particulier,
+posséderaient deux nationalités: leur ancienne et leur nouvelle; que les
+fils d'Allemands ayant opté pour la Belgique n'en auraient pas moins
+conservé leur qualité d'Allemand, au regard de la loi allemande, et qu'à
+ce titre l'Allemagne aurait le droit de les enrôler.
+
+Il n'appartient pas aux soussignés de prendre parti entre ceux qui
+professent cette opinion et ceux qui soutiennent que la loi de l'Empire du
+23 juillet 1913, entrée en vigueur le 1er janvier 1914, ayant rompu avec
+le système de la double nationalité, a frappé virtuellement de caducité le
+système antérieur.
+
+La question n'est pas là.
+
+Ce n'est pas une question de droit interne, mais une question relevant
+exclusivement du droit public. Il ne s'agit pas seulement du droit des
+États qui sont liés par des actes contractuels.
+
+Les lois qui régissent les rapports entre l'Allemagne et le territoire
+belge occupé sont les conventions internationales de 1899 et 1907, signées
+à La Haye et ratifiées tant en Allemagne qu'en Belgique. Ce sont ces
+traités qu'il y a lieu d'interroger; c'est à eux de répondre et de dicter
+la solution dans le conflit angoissant qui agite l'opinion publique.
+
+Or, en vertu de l'article 45 du règlement annexé à la quatrième
+Convention, l'occupant est tenu de respecter, sauf empêchement absolu, les
+lois en vigueur dans le pays occupé. Les lois relatives à la matière qui
+nous occupe, c'est-à-dire l'acquisition et la perte de la nationalité
+belge du 16 juillet 1889 et du 8 juin 1909, ont consacré en l'étendant le
+droit d'option inscrit dans l'article 9 du Code civil. Ces lois n'ont
+subi depuis l'occupation qu'une seule restriction: celle décrétée par les
+ordonnances de Votre Excellence du 21 octobre 1915 et du 15 avril 1916,
+en vertu desquelles «les dispositions des lois belges établissant que la
+qualité de Belge peut s'acquérir par une déclaration faite à cette fin
+devant l'autorité compétente sont mises hors de vigueur». En suspendant
+l'effet de ces déclarations, pour l'avenir, les arrêtés précités ne
+portent et n'ont voulu porter atteinte aux droits acquis de ceux qui les
+ont faites antérieurement et qui, de ce fait, sont et restent assimilés
+aux nationaux.
+
+D'autre part, l'article 23 du même règlement «interdit à un belligérant de
+forcer les nationaux de la partie adverse à prendre part aux opérations
+de guerre contre leur pays, même dans le cas où ils auraient été à son
+service avant le commencement de la guerre».
+
+Cette défense couvre donc en territoire occupé tous les nationaux, y
+compris les assimilés, qui ont obtenu la qualité de national avant la
+guerre; elle les protège contre l'incorporation dans les forces armées de
+l'occupant. Cette règle, solennellement inscrite dans la législation de
+l'Allemagne en vertu de la loi de ratification, est donc obligatoire pour
+elle, et l'incorporation des nationaux belges dans l'armée allemande se
+heurte à une impossibilité légale.
+
+L'impossibilité morale n'est pas moins flagrante. Aucun intérêt, aucune
+affection n'a déterminé les naturalisés belges à réclamer une place dans
+l'armée allemande, ni à l'ouverture des hostilités, ni à aucun moment
+de leur vie. La nouvelle loi de l'Empire du 22 juillet 1913 les répudie
+justement pour cette raison, parce qu'ils ont renoncé à une patrie pour en
+adopter librement une autre. Jamais l'Allemagne n'a revendiqué ces jeunes
+gens pour elle, jamais elle n'a requis d'eux l'exécution de leurs devoirs
+civiques, jamais elle ne leur a offert la protection des citoyens
+allemands. L'Allemagne les a traités en étrangers et elle est devenue pour
+eux l'Étranger. Comment, au moment d'une guerre entre elle et la Belgique,
+à l'heure où se dresse pour les citoyens de chaque État belligérant le
+devoir suprême de servir sa patrie et de se sacrifier pour elle, comment
+l'Allemagne en viendrait-elle à contraindre nos fils d'adoption à trahir
+le pays où ils sont nés, où ils ont grandi, fondé une famille, choisi leur
+carrière, installé le siège de leurs affaires, fixé leur foyer sans esprit
+de retour? Ils y ont été miliciens, électeurs, gardes civiques, et y ont
+prêté serment de fidélité au Roi, à la Constitution, aux lois du peuple
+belge dans l'exercice de leurs charges publiques; tout ce qui, dans
+l'acceptation naturelle et humaine du mot, signifie la patrie, est pour
+eux synonyme de «Belgique». Leurs souvenirs, leurs joies et les douleurs
+de la vie, leurs amitiés, leurs intérêts, leur présent et leur avenir se
+lient indissolublement à la Belgique qui les a traités à l'égal de ses
+enfants et contre laquelle on les forcerait à tourner leurs armes!
+
+Aussi la raison et le coeur s'élèvent également contre une mesure qui fait
+violence aux sentiments les plus intimes et les plus sacrés, et nous
+ne doutons pas que Votre Excellence nous aura déjà devancés auprès du
+Gouvernement impérial pour obtenir que cette extrémité soit épargnée à
+tant de familles déjà si éprouvées.
+
+Confiants dans la haute intervention de Votre Excellence, nous la prions
+d'agréer l'assurance de notre considération la plus distinguée.
+
+MILES.
+(_La Libre Belgique_, n° 88, septembre 1916, d'après _L'Écho belge_, 25
+septembre, p. 2, col. 1.)
+
+Il est bon de faire remarquer qu'à diverses reprises l'autorité allemande
+nous avait assuré que jamais des Belges ne seraient incorporés dans
+l'armée allemande. Voir par exemple l'affiche du 26 janvier 1915:
+
+Avis.
+
+Ces temps derniers, des personnes aptes au service militaire ont essayé,
+à différentes reprises, de traverser secrètement la frontière hollandaise
+pour rejoindre l'armée ennemie.
+
+Par conséquent, je décide ce qui suit:
+
+1° Toutes les faveurs en vigueur pour la circulation dans les zones
+limitrophes à la frontière sont supprimées pour les Belges aptes au
+service militaire;
+
+2° Les Belges qui essaient, malgré la défense, de franchir la frontière
+vers la Hollande, s'exposent au danger d'être tués par les sentinelles à
+la frontière. Les Belges aptes au service militaire, capturés dans ces
+conditions, seront punis et envoyés en Allemagne comme prisonniers de
+guerre;
+
+3° Quiconque aidera ou favorisera le passage défendu en Hollande d'un
+Belge apte au service militaire sera traité conformément aux lois de la
+guerre.
+
+Ceci s'applique également aux membres de la famille du Belge apte au
+service militaire précité, qui n'empêchent pas celui-ci de se rendre en
+Hollande;
+
+4° Seront considérés comme aptes au service militaire dans le sens de cet
+arrêté tous les Belges du sexe masculin, âgés de seize à quarante ans
+révolus.
+
+Tous les bruits d'après lesquels des Belges seraient incorporés dans
+l'armée allemande ne sont que des inventions malveillantes.
+
+Bruxelles, le 26 janvier 1915.
+
+_Le Gouverneur général en Belgique,_
+Baron von Bissing,
+_Colonel Général_.
+
+
+2. L'effondrement économique de l'Allemagne.
+
+On est fermement convaincu en Belgique que si même, contre toute prévision
+raisonnable, l'Allemagne sortait militairement victorieuse de cette
+guerre, sa ruine économique et financière la contraindrait à s'avouer
+vaincue. Un tel dénouement, ajoute-t-on, serait le meilleur qu'on puisse
+espérer. L'unique idéal des Alliés, n'est-il pas, en effet, d'abattre
+définitivement le militarisme prussien? Or, supposez nos ennemis vaincus
+sur le champ de bataille; leur caste militaire attribuera certainement la
+défaite à une préparation insuffisante de la guerre: si l'Allemagne avait
+consenti depuis vingt ans à des sacrifices encore plus prodigieux, elle
+aurait remporté la victoire. Conclusion: une recrudescence du militarisme
+en vue de la revanche prochaine. Imaginez au contraire que la victoire
+militaire soit impuissante à assurer la victoire tout court: c'est
+la démonstration lumineuse que dans notre civilisation actuelle la
+supériorité militaire n'est plus une supériorité réelle; c'est la
+condamnation de l'esprit militariste; c'est la fin de l'âge de guerre,
+puisque la victoire ne suit plus les succès militaires.
+
+Rien d'étonnant donc à ce que les feuilles non censurées insistent sur
+l'affaiblissement profond et irrémédiable de l'Allemagne.
+
+La dépréciation du change allemand est trop évidente pour qu'elle ait
+pu être ignorée des Belges. Lire, par exemple, l'article intitulé
+_Constatations_, dans _La Libre Belgique_, n° 45, septembre 1915.
+
+_La Soupe_ a procédé autrement. Elle a publié des tableaux et des
+graphiques montrant la dégringolade du mark à la bourse d'Amsterdam du 1er
+octobre 1914 au 1er juillet 1915[26].
+
+[Note 26: Voir _Comment les Belges résistent_..., fig. 30.]
+
+Une question connexe est celle des emprunts de guerre. Voici l'avis d'un
+prohibé belge sur le troisième emprunt allemand:
+
+Un bluffeur.
+
+Nous venons de dire ce qu'il faut penser des mensonges effrontés débités
+par le chancelier impérial au Reichstag allemand dans le discours affiché
+sur nos murs pour notre édification.
+
+On aurait dû, pour compléter la démonstration, y ajouter le discours de M.
+Helfferich, ministre des Finances. Les deux font la paire; c'est malheur
+qu'on les ait séparés.
+
+On sait qu'il fallait enlever le vote d'un emprunt de 10 milliards de
+marks, le troisième, et qui porte le total emprunté à 25 milliards.
+
+Demandant tant d'argent, M. Helfferich n'a pas hésité à promettre qu'il le
+rendrait. Il le rendra à l'aide des indemnités que l'Allemagne recevra
+des Alliés. Pas complètement peut-être, a-t-il dit, car leur situation
+financière est aussi fâcheuse que celle de l'Allemagne est florissante.
+Ils sont à bout de ressources et leur crédit épuisé. Chacun sait, a-t-il
+affirmé, que l'Angleterre a échoué dans son dernier emprunt, et quant à la
+France, il y a beau temps que son bas de laine est vide. Mais enfin, qu'on
+rende l'argent ou qu'on ne le rende pas, l'Allemagne n'a cure de cette
+misère. Et puis, ajoute M. Helfferich, tout ce que possèdent les citoyens
+allemands n'appartient-il pas à l'État? Celui-ci reprend son bien où il le
+trouve et il en dispose à sa guise. C'est la théorie du chiffon de papier,
+appliquée aux bons de caisse et aux billets de banque.
+
+On eût pu répondre à M. Helfferich en lui citant les articles plus sérieux
+de quelques spécialistes allemands réprouvant ces procédés de discussion
+et maintenant que la situation financière en Angleterre et en France est
+solide et saine, et qu'il ne faut pas là-dessus se payer d'illusions; on
+eût pu lui montrer aussi, par l'exemple de la Mittelrheinische Bank, où
+mènent les prêts à jet continu sur les mêmes gages, fond de toute sa
+science. Il eût confondu ses contradicteurs par quelques coups de grosse
+caisse. La sienne résonne d'autant mieux qu'elle se vide.
+
+Cependant, il met en chasse les écoliers; il leur accorde médailles et
+diplômes pour qu'ils lui apportent tout l'or encore gardé dans leurs
+familles. Il en a besoin pour ses paiements à l'étranger, puisque le mark
+n'y est accepté qu'avec 35% de perte.
+
+Et, à la Bourse de Berlin, des malheureux s'entassent, spéculent avec
+frénésie pour gagner de quoi vivre dans les mouvements de hausse menés par
+des aigrefins. Le jour où viendra la baisse, on fermera les portes et le
+krach sera terrible.
+
+Où sera alors l'impudent bluffeur?
+
+(_Le Belge_, n° 3, septembre 1915, p. 3.)
+
+Autre grosse difficulté, contre laquelle l'Allemagne se débat en pure
+perte: le blocus maritime où l'enserre la flotte anglaise. _La Libre
+Belgique_ commente à ce propos des articles autrichiens et allemands:
+
+L'armée de la disette.
+
+La _Nouvelle Presse libre_, de Vienne, consacre un long article au
+discours de M. Asquith, annonçant le blocus de la faim. Le journal
+autrichien fait un tableau tragique des conséquences du blocus pour
+l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie. Il demande si des milliers d'innocents
+doivent périr parce que l'Angleterre a décrété contre eux une loi
+impitoyable; si les fabriques doivent être fermées, les ouvriers
+congédiés, les familles en proie à de nouveaux soucis parce que
+l'Angleterre possède la maîtrise des mers et empêche l'arrivage des
+matières premières.
+
+La presse allemande consacre aussi de nombreux articles dans le même sens
+au blocus de disette et proteste en déclarant que la mesure est contraire
+au droit de la guerre. Berlin oublie et le langage de ses hommes d'État et
+de ses chefs militaires, et le précédent capital, celui de Paris en 1870.
+Le _Vorwärts_, avec droiture et courage, rappelle la théorie et les faits:
+
+«Les militaires allemands ont dit souvent que «la guerre la plus
+«impitoyable serait la plus humaine, car elle abrégerait les terribles
+souffrances «de la guerre».
+
+«En réalité, le moyen de guerre qui consiste à affamer est le plus ancien
+et, jusqu'ici, le plus privilégié par le droit des gens. Autrement, il n'y
+aurait ni siège de la guerre sur terre, ni droit de prise, de visite et de
+blocus dans la guerre maritime.»
+
+Et l'organe socialiste ajoute:
+
+«Des places assiégées peuvent être forcées à se rendre par le fait qu'on
+les a coupées de tout moyen de communication. C'est ainsi--c'est l'exemple
+le plus considérable de ce genre--que les millions d'habitants de Paris
+furent, en 1870-1871, amenés au bord de la famine--femmes, enfants,
+vieillards, malades, blessés--et contraints par là à la capitulation.»
+
+L'Allemagne à son tour peut méditer l'ordonnance humoristique de son
+premier chancelier refusant le ravitaillement à Paris à moins de
+capitulation sans condition. «Un peu de diète, avait dit Bismarck à nos
+négociateurs, fera plutôt du bien à la santé de Paris.» On sait, au reste,
+que les hygiénistes allemands eux-mêmes blâment leurs compatriotes de trop
+manger.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 8, mars 1915, p. 4, col 1.)
+
+_La Libre Belgique_ a aussi consacré un bon article général à l'épuisement
+économique de l'Allemagne.
+
+Le ventre, le sang, les nerfs.
+
+«Nous avons des vivres à suffisance.»
+(Bethmann-Hollweg.)
+«La situation financière est excellente.»
+(Helfferich.)
+«La force de résistance de notre peuple est inépuisable.»
+(Journaux allemands.)
+
+On a comparé la vie d'un peuple à la vie de l'homme. L'assimilation
+est juste. Comme l'individu, une nation possède sa digestion: c'est
+l'abondance de la nourriture; elle possède sa circulation: ce sont ses
+finances; elle possède son innervation: c'est sa force de résistance.
+
+La première condition de la santé consiste dans l'alimentation. Où en est
+la nation allemande à cet égard? Quelle est sa situation économique? La
+_Kölnische Volkszeitung_ du 24 décembre y répond d'une façon intéressante.
+Le froment, dit-elle, ne manque pas, ce qui n'empêche que la portion de
+pain accordée aux habitants est rudement congrue. Les pommes de terre
+sont en quantité assez abondante, pour qu'on en fasse une... équitable
+répartition; mais, précisément, c'est là le hic; cette juste répartition
+est impossible, et de là provient la disette en tubercules dans les
+milieux besogneux; de là aussi les énormes prélèvements de pommes de terre
+en Belgique, expédiées en Allemagne et enlevées à la nourriture du peuple
+belge. Le lait est suffisant, poursuit le journal, pour les besoins...
+des enfants et des malades; quant aux adultes, il leur conseille de s'en
+abstenir. Le fromage n'existe plus qu'à l'état de souvenir! La viande est
+en pénurie, avoue la feuille de Cologne (malgré l'expédition du bétail
+belge), et son insuffisance provoque des «plaintes justifiées», mais elle
+fait remarquer qu'il est très hygiénique de n'en consommer que fort peu.
+Le bon billet! La graisse: «nous ne nageons pas dans la graisse»; les
+provisions en sont très limitées et il importe de se les partager
+parcimonieusement; «celui qui épargne une livre de beurre ou de graisse
+contribue à servir la cause patriotique; celui qui, volontairement, y
+renonce, se conforme à une nécessité de la situation». C'est bien dit,
+mais...
+
+Mais, que diable! de quoi doit donc se nourrir ce peuple allemand si
+goulu! Rationné pour le pain (le fameux K. K.!) et pour les pommes de
+terre, presque sevré de viande, privé de graisse, de beurre, de lait,
+de fromage, sans compter le reste! Quel paradis, mes frères! et quelle
+perspective de félicités futures! Il est vrai qu'il peut se gaver des
+belles paroles de Bethmann: «Nous avons des vivres à suffisance», et de la
+littérature des journaux; mais, substantiellement, c'est plutôt maigre! Le
+proverbe ancien reste vrai: ventre affamé n'a point d'oreilles...
+
+On n'accusera pas la _Volkszeitung_ d'avoir assombri son tableau. On peut
+affirmer qu'en réalité la situation économique est des plus graves en
+Allemagne, plus grave qu'on ne le soupçonne et qu'on n'ose l'avouer. Le
+prix des denrées alimentaires y est inabordable, gémit le _Vorwärts_;
+c'est la disette! Mais que doit être alors la situation en Autriche où
+le prix des aliments atteint presque le double de celui de Berlin? On
+comprend dès lors les plaintes, les lamentations, les appels à la paix,
+les colères populaires dans ces deux empires: combien de temps pareille
+situation est-elle encore tolérable?
+
+ * * * * *
+
+Si la digestion souffre, la circulation n'est pas en meilleur état; le
+sang qui contient précisément les globules nummulaires, c'est-à-dire
+l'argent, perd de sa valeur et de sa force; c'est à la Bourse que les
+argentiers tâtent le pouls d'un pays et reconnaissent sa faiblesse ou sa
+vigueur. Or, voici quelques données intéressantes des Bourses d'Amsterdam
+et Rotterdam (pays neutre) qui diagnostiquent exactement l'état financier
+de l'Allemagne et de l'Autriche. Le _Wisselkoers_ (le change) y indique la
+valeur qu'on attribue à l'argent de ces deux pays. La valeur nominale du
+mark allemand est de 1f25, celle de la couronne autrichienne de 1f02;
+avant la guerre, la valeur réelle correspondait à la valeur nominale.
+Examinons la dépréciation, c'est-à-dire la perte de ces monnaies durant
+la guerre; le tableau suivant est suggestif:
+
+ MARK KRONE
+Janvier 1915 54,35 cents 42,50 cents
+Février 52,90 41,50
+Mars 51,20 41,50
+Avril 52,25 39,25
+Mai 52,22 39,35
+Juin 50,85 38,10
+Juillet 50,67 37,50
+Août 50,32 37,40
+Septembre 50,62 36,85
+Octobre 50,62 35,15
+Novembre 47,00 34,65
+Décembre 44,l0 30,50
+
+Le cent vaut 2c08. Le mark vaut donc, en décembre 1915, 91c53;
+perte: 33c47, soit plus de 37%!
+
+La couronne vaut, en décembre 1915, 63c44; perte: 38c56, soit environ 40%!
+
+Quelle chute lamentable! Plus les victoires des Austro-Allemands se
+multiplient en 1915, plus leur dégringolade financière s'accentue:
+bizarre! C'est l'appauvrissement du sang de la nation, c'est la ruine.
+Et la transfusion du sang belge (les 40 millions mensuels soustraits aux
+provinces) n'a pu empêcher le dépérissement! Après cela, que Helfferich
+vienne clamer que «la situation est excellente», la Bourse indépendante
+lui répond par des faits précis inattaquables.
+
+ * * * * *
+
+La physiologie enseigne que, lorsque la nutrition est insuffisante et que
+le sang s'anémie, le système nerveux se trouble, se déprime et se révolte;
+la résistance organique s'effondre, et, quand le médecin se trouve devant
+pareille déchéance vitale, il hoche la tête et jette un regard découragé
+sur l'entourage du malade.
+
+Chez l'Allemagne aussi les nerfs ont des dépressions et des soubresauts.
+Gretchen a beau fermer hermétiquement les fenêtres de la chambre où elle
+languit, la censure a beau museler la presse, l'autorité a beau empêcher
+l'arrivée en Belgique de certains numéros des feuilles germanophiles
+de Hollande, la vérité n'en finit pas moins par filtrer à travers les
+interstices. La vérité, la voici: en Allemagne, le découragement confine
+au désespoir; l'ère des émeutes y débute, avant-coureur de l'insurrection.
+La Germanie s'étiole, sa force de résistance décline, elle se sent à bout
+de forces. Quel encouragement pour ses soldats épuisés!
+
+ * * * * *
+
+Hallali! la bête est atteinte, la bête est en train d'agoniser!
+Réjouis-toi, Belgique, innocente victime, si longtemps torturée par la
+bête! Ta délivrance est proche....
+
+Ego.
+(_La Libre Belgique_, d'après _L'Écho belge_, 16 mars 1916.)
+
+
+3. L'optimisme en Belgique.
+
+Tous ceux qui ont été en contact avec les Belges de Belgique ont été
+frappés de notre bonne humeur et de notre inaltérable confiance. Relisez
+les correspondances bruxelloises de _Nieuwe Rotterdamsche Courant_ et des
+quotidiens allemands: toutes indistinctement expriment la stupéfaction, ou
+même l'indignation, devant l'incompréhensible attitude de la population:
+ne voilà-t-il pas que, malgré leurs épreuves, les Belges gardent la foi
+dans la victoire intégrale des Alliés! Légèreté, pense le correspondant de
+_Nieuwe Rotterdamsche Courant_; aveuglement qui frise la bêtise, écrivent
+les Allemands.
+
+La même impression défavorable nous a été communiquée par des Hollandais
+qui étaient venus en Belgique pendant l'occupation. «Comment pouvez-vous
+rester gais et souriants; seriez-vous assez naïfs pour croire encore à
+l'écrasement final des Allemands? Vous êtes donc incapables de mesurer la
+formidable puissance militaire qui vous étreint!»
+
+Qui plus est, des Belges réfugiés en Hollande, en Angleterre ou en France,
+nous ont tenu à peu près le même langage. Eux aussi commençaient à douter
+de la possibilité de réduire le militarisme allemand.
+
+Quel est le secret de notre optimisme tenace? Est-il, comme le pensent
+les observateurs superficiels, dans un manque de réflexion ou de saine
+compréhension des circonstances présentes? Non pas. Il tient à nos
+souffrances mêmes, à l'incessante tension qui nous est nécessaire pour
+lutter pied à pied contre les exigences de l'Allemand,--à notre volonté de
+ne pas nous laisser intimider par les menaces et les exécutions,--à
+la claire notion que nous avons de ses faiblesses et de ses fureurs
+impuissantes. En un mot, nous avons la foi, parce que nous agissons.
+Celui qui risque journellement sa liberté et sa vie, n'a pas le temps
+de s'abandonner au désespoir; et il n'y a plus en Belgique que des
+conspirateurs qui se sentent guettés par la police allemande! Notre
+mentalité est en somme la même que celle du soldat de première ligne
+comparée à celle des troupiers qui se reposent à l'arrière: autant dans
+la tranchée règnent la bonne humeur et la confiance, autant les réserves
+broient du noir.
+
+Cet état d'âme devait être esquissé pour faire saisir le ton des articles
+sur notre optimisme; car la même mentalité imprégnant tous les Belges, nos
+journaux n'en parlent naturellement pas.
+
+Quelques mots pourtant aux rares hypocondriaques:
+
+Aux esprits chagrins.
+
+A tort ou à raison, vous avez des inquiétudes. Vous broyez du noir. Vos
+affaires vont mal. Votre tranquillité en est troublée.
+
+Je vous plains, mais je vous blâme d'aller pleurnichant. Souhaitez-vous
+que les autres aussi deviennent inquiets, sombres et décourageants? Quel
+avantage auriez-vous à ce résultat? Et quel profit y aurait-il pour la
+nation?
+
+Si vous ne trouvez pas en vous la confiance et la bonne humeur, souffrez
+au moins que d'autres soient pleins d'optimisme. Le plus grand service que
+vous puissiez rendre au pays, c'est de ne pas communiquer aux autres le
+mal qui vous consume.
+
+Avant d'agir, de parler, de geindre, de soupirer, posez-vous ces
+questions: «A quoi bon répandre mon humeur chagrine? Cela n'améliorera pas
+les choses. Est-il souhaitable que tout le monde soit soucieux comme moi?
+L'optimisme, même si je le juge excessif, ne vaut-il pas mieux, pour
+l'ensemble de la nation, que le doute et le renfrognement?» Votre réponse
+sera: «Oui, pour supporter les épreuves présentes et futures, il vaut
+mieux que les gens aient le coeur léger, même s'ils se nourrissent
+d'illusions.» Eh bien, votre devoir est de vous taire et de vous isoler.
+Car il y a en vous une contagion dangereuse pour votre prochain. Vous
+n'avez pas le droit de troubler sa tranquillité et ce qui le soutient. Si
+vous en usez autrement, vous faites acte de mauvais citoyen!
+(_La Vérité_, n° 1, 2 mai 1915, p. 15.)
+
+Voici maintenant un article de _La Libre Belgique_, où se reflète la
+confiance générale:
+
+Patience, endurance, persévérance et confiance.
+
+La terrible lutte imposée à l'Europe par l'aveugle fanatisme germain
+continue à développer ses désastreuses et lamentables péripéties avec une
+opiniâtreté monotone qui devient chaque jour plus obsédante et semble ne
+laisser entrevoir aucun prochain espoir d'une solution quelconque. Chaque
+jour, on apprend que des milliers d'existences humaines ont été immolées
+sur terre et sur mer au Moloch de la guerre, que des millions ont été
+engloutis et détruits, ou se sont évanouis en fumée; les deuils et les
+regrets se succèdent et s'accumulent sans qu'apparaisse à l'horizon
+l'aurore de jours meilleurs et l'espoir d'un avenir de délivrance et de
+paix. Loin de s'atténuer et de restreindre ses ravages le fléau s'étend
+sur les territoires de plus en plus grands, sans qu'on aperçoive chez ceux
+qui ont déchaîné le simoun dévastateur le moindre signe de regret et de
+remords. Impassibles et opiniâtres, ils continuent sans arrêt à envoyer
+des milliers de victimes à la mort, à accumuler les ruines et les
+désolations, qu'ils cachent d'ailleurs à leurs peuples, quand ils ne
+peuvent les présenter comme des succès ou des victoires.
+
+Nos compatriotes auraient cependant tort de tenir compte de cette
+impassibilité des Allemands. Elle est plus apparente que réelle, elle est
+surtout plus fausse que sincère, plus artificielle que fondée.
+
+Nous ne voyons qu'une des faces de la situation, étant sous la tyrannie de
+l'occupant qui nous interdit la connaissance de la vérité et ne permet que
+la diffusion des informations qui lui plaisent et servent sa cause.
+
+Nous n'apercevons rien des ruines commerciales et économiques de
+l'Allemagne résultant de l'arrêt complet de sa navigation, dû au nombre
+énorme des ouvriers envoyés au front, et du chiffre sans précédent des
+morts et des blessés. Ceux qui ont été à Berlin et dans certaines grandes
+villes de Prusse y ont été frappés par l'aspect lugubre des quartiers
+ouvriers. La discipline militaire et l'orgueil germanique n'y permettent
+pas la manifestation des sentiments populaires, mais, malgré la consigne,
+la vérité se fait jour de plus en plus sur l'échec du plan allemand.
+
+A part le côté russe où la victoire ne couronne pas encore le Tsar, mais
+qui peut tenir presque indéfiniment à cause des réserves inépuisables en
+hommes que l'Empire moscovite renferme, il est clair que la tactique de
+Joffre et de French a, jusqu'à présent, été couronnée de succès et que
+l'usure des forces teutonnes progresse incessamment. Il serait presque
+impossible de calculer les pertes d'hommes et de capitaux que l'Empire a
+subies depuis dix mois, mais il est certain qu'elles sont colossales et
+inouïes dans l'histoire du monde. L'entrée en scène de l'Italie avec ses
+2 millions de soldats n'est pas faite pour améliorer la situation des
+empires austro-germains, et l'Italie sera très probablement suivie de près
+par d'autres nations.
+
+Il y a enfin à compter avec les «impondérables», c'est-à-dire avec la
+conscience de l'univers qui chaque jour se prononce davantage contre
+l'Allemagne, à cause de sa trahison envers la Belgique, de son mépris du
+droit des gens et de sa façon abominable de faire la guerre. Les Allemands
+eux-mêmes, en dépit de leur fanatisme chauvin, se rendront compte de cette
+réprobation universelle. Leur folie collective ne résistera pas toujours à
+l'évidence du sens commun. Pour eux aussi la vérité est en marche.
+
+Nous devons donc avoir confiance. L'épreuve que nous subissons est longue
+et douloureuse, mais nous avons le bon droit pour nous. Persévérons avec
+patiente et dignité. La victoire est certaine. Nous avons cent fois plus
+de raisons de dire comme le Kaiser: _Gott mit Uns--Dieu est avec nous_.
+
+HELBÉ.
+(_La Libre Belgique_, n° 27, juin 1915, p. 1, col. 1.)
+
+Une seule chose pourrait à la longue ébranler notre courage, c'est la
+durée imprévue de notre calvaire. Aussi est-il utile de rappeler de temps
+en temps que, sous peine de voir recommencer la guerre dans peu d'années,
+la lutte actuelle doit être continuée jusqu'à l'aplatissement définitif de
+la puissance militariste allemande.
+
+Voici, à titre d'exemple, la conclusion de l'article Guerre aux Huns
+modernes (_La Libre Belgique_, n° 39, août 1915).
+
+Les milliers de nos frères, de nos parents, qui sont tombés sur les champs
+de bataille ou sous la rage de nos envahisseurs, se lèveraient de leurs
+tombes si nous cessions la lutte avant d'avoir jugulé le monstre de la
+guerre.
+
+HELBÉ.
+
+Les journaux prohibés expriment l'avis de la masse. Les personnalités
+élevées nourrissent-elles le même optimisme? Voici quelques extraits du
+mandement de carême de 1916, écrit par Mgr Mercier, à son retour de Rome:
+
+Fête de Saint-Thomas d'Aquin 1916.
+
+MES BIEN CHERS FRÈRES,
+
+...Il y a beaucoup de choses que je ne puis vous dire. Vous me
+comprendrez. La situation anormale que nous avons à subir nous interdit
+de vous exposer, à coeur ouvert, tout juste ce qu'il y a en notre âme de
+meilleur et de plus intime pour vous; ce qui, venant de plus haut et vous
+touchant de plus près, est à moi mon plus ferme soutien et serait pour
+vous, si je pouvais parler, votre plus puissant réconfort: mais vous ne
+douterez pas de ma parole, vous me croirez lorsque je vous assure que mon
+voyage a été particulièrement béni, et que je vous reviens heureux, très
+heureux....
+
+Vous avez eu déjà des échos, je pense, des acclamations qui, sur tout le
+parcours de notre voyage, à l'aller et au retour, en Suisse et en Italie,
+saluèrent le nom belge.
+
+Supposé même, mes bien chers Frères, que l'issue finale du duel
+gigantesque engagé, en ce moment, en Europe et en Asie Mineure, fût encore
+incertaine, un fait acquis à la civilisation et à l'histoire, c'est
+le triomphe moral de la Belgique. En union avec votre Roi et votre
+Gouvernement, vous avez consenti à la patrie un sacrifice immense.
+Par respect pour notre parole d'honneur; pour affirmer que, dans vos
+consciences, le droit prime tout, vous avez sacrifié vos biens, vos
+foyers, vos fils, vos époux, et, après dix-huit mois de contrainte, vous
+demeurez, comme le premier jour, fiers de votre geste; l'héroïsme vous
+paraît si naturel, qu'il ne vous vient pas à la pensée d'en tirer
+gloire pour vous-mêmes: mais si vous aviez pu, comme nous, franchir nos
+frontières et contempler à distance la patrie belge; si vous aviez entendu
+le peuple, «l'homme dans la rue», ainsi que s'expriment les Anglais, je
+veux dire, l'ouvrier manuel, le petit employé, la femme de la classe qui
+peine; si vous aviez recueilli les témoignages, vivants ou écrits, de
+ceux qui représentent, avec autorité, les grandes forces sociales, la
+politique, la presse, la science, l'art, la diplomatie, la religion, vous
+auriez mieux pris conscience de la magnanimité de votre attitude, vos âmes
+auraient tressailli d'allégresse et même, je crois, d'orgueil.
+
+Les expressions les plus vibrantes du respect, de l'admiration du culte
+pour la grandeur morale, pour la noblesse d'âme, pour la patience calme et
+obstinée de la nation belge nous arrivaient des cités et des villages de
+Suisse, d'Italie, d'Espagne, de France, d'Angleterre et montaient, portées
+par l'enthousiasme, à ceux-là qui personnifient le patriotisme belge, nos
+Souverains, le Gouvernement, le clergé, notre vaillante armée.
+
+Pour nous, les hommages que nous recevions, nous les reportions
+constamment vers vous, car un instinct secret nous rappelait toujours que
+c'est vous qui, par votre endurance, les méritiez et nous les attiriez....
+
+La conviction, naturelle et surnaturelle, de notre victoire finale est,
+plus profondément que jamais, ancrée en mon âme. Si, d'ailleurs, elle
+avait pu être ébranlée, les assurances que m'ont fait partager plusieurs
+observateurs désintéressés et attentifs de la situation générale,
+appartenant notamment aux deux Amériques, l'eussent solidement raffermie.
+
+Nous l'emporterons, n'en doutez pas, mais nous ne sommes pas au bout de
+nos souffrances.
+
+La France, l'Angleterre, la Russie, se sont engagées à ne pas conclure de
+paix, tant que la Belgique n'aura pas recouvré son entière indépendance
+et n'aura pas été largement indemnisée. L'Italie, à son tour, a adhéré au
+pacte de Londres.
+
+L'avenir n'est point douteux pour nous.
+
+Mais il faut le préparer....
+
+Imaginez une nation belligérante, sûre de ses corps d'armée, de ses
+munitions, de son commandement, en passe de remporter un triomphe: que
+Dieu laisse se propager dans les rangs les germes d'une épidémie, et voilà
+ruinées, sur l'heure, les prévisions les plus optimistes!...
+
+D. J. CARDINAL MERCIER,
+_Archevêque de Malines_.
+Par mandement de S. Ém. le Cardinal Archevêque:
+L. MEEUS, _Secrétaire_.
+
+Les Allemands se fâchèrent: l'imprimeur du mandement, M. Dessain, de
+Malines, fut condamné à un an de prison. Il est à Anrath, en Allemagne,
+dans une prison de droit commun. Les exemplaires du mandement furent
+saisis, et les prêtres reçurent l'ordre de ne pas en souffler mot (ce
+qui, bien entendu, ne les empêcha pas d'en donner lecture publiquement en
+chaire). Enfin, M. le gouverneur général élabora le monument que voici:
+
+La lettre de Bissing au cardinal Mercier.
+
+Voici le texte de la lettre impudente que le Bissing vient d'adresser au
+cardinal Mercier. Le texte en est publié, bien entendu, par les soins des
+journaux embochés de Belgique et par ordre de la Kommandantur:
+
+
+UNE LETTRE DU GOUVERNEUR GÉNÉRAL EN BELGIQUE A S. ÉM. LE CARDINAL MERCIER
+
+A la suite de la lettre pastorale qui vient d'être lue dans toutes les
+églises de l'archidiocèse de Malines, le gouverneur général en Belgique
+a adressé, le 15 mars dernier, la lettre suivante à S. Ém. le cardinal
+Mercier:
+
+Je porte ce qui suit à la connaissance de Votre Éminence:
+
+Celui qui est le plus haut placé pour veiller à la sauvegarde des intérêt
+de l'Église catholique m'a certifié, de la manière la plus formelle et à
+différentes reprises, qu'à son retour de Rome, Votre Éminence observerait
+une attitude pleine de modération. En conséquence, je pouvais m'attendre à
+ce que Votre Éminence s'abstînt des manifestations qui continuent à jeter
+le désarroi dans l'esprit, si facile à surexciter, de la population belge.
+Dans cette attente, je m'étais gardé de discuter avec Votre Éminence des
+incidents provoqués par votre voyage et notamment la lettre collective des
+évêques belges et l'abus politique que vous avez fait du sauf-conduit que
+le Saint-Père avait sollicité pour vous permettre de vous rendre à Rome
+dans un but purement ecclésiastique.
+
+Votre lettre pastorale me permet de dire que non seulement vous ne
+vous êtes pas conformé aux assurances que nous avait données la haute
+personnalité la mieux placée pour nous les donner, mais qu'en outre vous
+avez fait en sorte que vos rapports avec le pouvoir occupant soient plus
+tendus que jamais. Il ne peut naturellement faire doute pour personne
+que je n'empêcherai jamais Votre Éminence de transmettre aux fidèles les
+communications que le Saint-Père désirerait leur faire connaître par votre
+intermédiaire. Mais Votre Éminence se livre dans sa lettre pastorale à
+des commentaires purement politiques, et cela, je ne puis, en aucun cas,
+l'admettre.
+
+Je ne puis admettre que Votre Éminence, à propos de l'issue de la guerre,
+cherche à susciter des espoirs non fondés et contraires à la réalité des
+faits. Notamment Votre Éminence, pour appuyer ses affirmations, cite des
+déclarations imprécises émanant de personnalités absolument étrangères
+aux événement, et qu'il est absolument impossible de considérer comme
+compétentes. Dans un autre passage de votre lettre pastorale, vous
+cherchez à faire impression en disant que la décision que vous espérez
+pourrait être amenée par la propagation de maladies épidémiques. Par
+cette argumentation arbitraire, Votre Éminence ne peut que provoquer
+une surexcitation nuisible dans la population si crédule, et l'amener à
+opposer une résistance active ou passive à l'administration du pouvoir
+occupant.
+
+Je dois signaler, comme particulièrement intolérable, l'allusion que vous
+faites dans votre lettre pastorale à une atteinte à la liberté religieuse
+de la population dans le territoire occupé. Votre Éminence sait mieux que
+personne combien cette insinuation est injuste.
+
+Dans ces conditions, contrairement à la longanimité dont j'ai fait preuve
+jusqu'à présent, je poursuivrai désormais sans hésitation toute propagande
+politique tendant à fomenter des sentiments hostiles à l'égard de
+l'autorité légitime du pouvoir occupant, autorité reconnue par le droit
+des gens, même si cette propagande est fomentée sous le couvert de la
+liberté des cultes, comme c'est d'ailleurs mon devoir de le faire, en
+conformité avec mes décrets et en accomplissement de ma mission. Si j'ai
+jusqu'à présent signalé à Votre Éminence, pour qu'ils fussent punis
+suivant la discipline canonique, les écarts dont se sont rendus coupables
+des ecclésiastiques, je m'en abstiendrai désormais. En effet, Votre
+Éminence elle-même a donné l'exemple de l'insubordination, de telle sorte
+que son influence est maintenant sans poids. J'ai, en outre, l'obligation
+de rendre de plus en plus Votre Éminence moralement responsable des
+agissements regrettables auxquels de nombreux ecclésiastiques se laissent
+entraîner et qui attirent à certains d'entre eux des châtiments sévères.
+
+Votre Éminence m'objectera sans doute de nouveau que j'ai mal compris
+certains passages de sa lettre pastorale ou que je leur ai donné une
+interprétation qui n'était pas dans sa pensée. Toute discussion de ce
+genre devant fatalement rester stérile, je n'ai pas l'intention de la
+reprendre. Je suis, au contraire, fermement résolu à ne plus tolérer à
+l'avenir que Votre Éminence, abusant de ses hautes fonctions et du respect
+dû à sa robe ecclésiastique, poursuive une propagande politique effrénée
+qui entraînerait pour tout simple citoyen des responsabilités pénales.
+
+Je préviens donc Votre Éminence qu'elle aura à s'abstenir désormais de
+toute activité politique.
+
+Agréez l'expression de notre considération distinguée.
+
+(s.) Baron VON BISSING,
+_Général-colonel_.
+
+(_La Belgique_ [de Rotterdam], 28 mars 1916, p. 3, col. 3.)
+
+Notre optimisme ne nous fait pourtant pas oublier combien l'heure est
+grave et triste: on montre un visage souriant, mais au dedans chacun est
+fort sérieux. Des visiteurs occasionnels ont pu se méprendre sur notre
+conduite et croire que la vie mondaine se poursuivait à Bruxelles. Erreur
+profonde: presque toutes les salles de spectacle sont fermées; les
+estaminets eux-mêmes sont presque déserts. La lettre d'un bourgmestre,
+reproduite par _La Libre Belgique_, donne les raisons de notre gravité
+intime:
+
+
+Plus de fêtes, fussent-elles des fêtes de bienfaisance!
+
+Il existe à Bruxelles une catégorie de gens que la guerre n'atteint pas et
+qui sont trop indifférents ou trop égoïstes pour en souffrir. Ce sont ces
+gens-là qui constituent la clientèle la plus assidue des théâtres et des
+lieux de divertissement. Il en est d'autres aussi qui se persuadent à tort
+que la charité retirerait de l'organisation de fêtes ou de représentations
+théâtrales des profits plus abondants. Nous dédions aux premiers comme aux
+seconds cette lettre d'une si belle tenue et d'une si noble élévation de
+sentiments, adressée à la présidente d'une oeuvre destinée au soutien
+des enfants en bas âge pendant la guerre par le bourgmestre d'une grosse
+commune de province, qui est en même temps une des personnalités les plus
+estimées du monde politique:
+
+«MADAME LA PRÉSIDENTE,
+
+«Vous me demandez de vous délivrer l'autorisation écrite d'organiser une
+fête de bienfaisance qui consistera en un concert payant.
+
+«Je vous ferai remarquer qu'il ne m'appartient pas de vous accorder cette
+autorisation; chacun est libre d'organiser, dans un local privé, tel
+divertissement qu'il lui plaît. Mais je ne vous cacherai pas que, si
+pareille autorisation m'était demandée pour une fête que je pourrais
+interdire, je n'hésiterais pas à la refuser.
+
+«Et voici pourquoi:
+
+«Si, au milieu de mes préoccupations et des tracas que me suscite
+ma charge, une chose m'a fait du bien, c'est de constater que notre
+population a compris la gravité et la tristesse de la situation.
+
+«Le silence s'est fait dans la ville, ininterrompu depuis plus d'un
+an; plus de chants dans les rues, plus de réunions d'aucune sorte; les
+sociétés de musique se sont tues; plus d'exécutions, plus de répétitions.
+
+«J'ai senti là l'instinctive et délicate attention de l'âme populaire
+envers ceux qui souffrent du départ d'un époux, d'un fils ou d'un frère.
+
+«Ce deuil, il faut qu'il dure jusqu'à l'heure où, notre indépendance
+reconquise, la liberté nous sera rendue.
+
+«Aussi, j'en sais beaucoup qui souffriraient, au fond d'eux-mêmes, de
+tout ce qui, à cette heure douloureuse, nous distrairait de nos
+angoisses patriotiques. Donc, plus de fêtes, fussent-elles des fêtes de
+bienfaisance.
+
+«Bien faire!», chacun en a la stricte obligation, à tous les instants, et
+notre bourgeoisie n'y a pas manqué quand, dans des circonstances récentes,
+elle a mis, en deux journées, 20.000 francs à la disposition des
+malheureux, sur un simple appel fait au devoir, sans perspective d'un
+divertissement musical.
+
+«Elle renouvellerait, s'il le fallait, ce mouvement généreux. Mais le
+soutien de «la soupe aux petits» ne réclame plus un tel effort, et je
+pense qu'il ne serait pas difficile de réunir les quelques centaines de
+francs que demande la bonne marche de l'oeuvre.
+
+«D'ailleurs, si vous aviez l'appréhension du contraire, je m'empresserais
+de vous rassurer en vous disant que j'apprécie assez l'utilité de
+l'institution pour me charger de vous trouver, tous les mois, les
+ressources nécessaires à son fonctionnement régulier.
+
+«Mais, de grâce, chère Madame, pas de fête! Et puis, êtes-vous certaine
+qu'elle réussirait? N'y en a-t-il pas d'autres que moi qui auraient peur,
+en y assistant, d'entendre, dans les intervalles des morceaux, la voix
+lointaine du canon pour rappeler qu'il y en a, là-bas, qui ne sont pas à
+la fête.
+
+«Veuillez agréer, etc.,»
+
+(_La Libre Belgique_, d'après _L'Echo belge_, 21 mars 1916.)
+
+Il convient de rappeler que dès les premiers jours de l'occupation un
+journal censuré, Le Belge (qui n'est pas Le Belge clandestin), refusa
+d'insérer les réclames de théâtres, cinémas et autres divertissements;
+mais ce journal, trop peu souple, fut bientôt supprimé.
+
+
+4. L'esprit goguenard des Belges.
+
+Il ne suffit pas qu'une nation reste ferme et confiante devant
+l'oppression étrangère. Il faut encore qu'elle conserve sa bonne humeur.
+
+La contemplation journalière des casques à pointe et de la Parade-Marsch
+n'a pas fait perdre au Bruxellois son esprit frondeur, et la «zwanze»
+fleurit autant qu'en temps de paix. Les auteurs de _La Libre Belgique_
+savent parfaitement que s'ils sont pris ils risquent fort d'être placés
+devant le peloton d'exécution, car l'Allemagne ne badine pas avec le crime
+de lèse-majesté; mais cette perspective ne les empêche pas d'envoyer les
+Polizisten faire visite à la statue d'André Vésale ou à un W.C. (p. 11).
+On ne se prive même pas du plaisir d'épingler un numéro de _La Libre
+Belgique_ au dos d'un soldat, qui se charge ainsi de faire de la
+propagande gratuite pour le journal traqué.
+
+D'innombrables plaisanteries circulent en Belgique. Écrites à la machine
+sur un bout de papier, elles passent rapidement de main en main, laissant
+derrière elles un large sillage d'éclats de rire. Voici quelques-unes de
+ces anecdotes, à titre d'échantillons:
+
+Un paysan venait chaque jour en ville avec sa charrette attelée d'un âne.
+Le vieux landsturm, tout-venant avec 80% de gros[27], qui était de faction
+à l'entrée de la ville, examine ses papiers et demande le nom de l'Ane.
+
+[Note 27: C'est la formule classique des marchands de charbon à
+Bruxelles: leur tout-venant contient 80% de gros. On désigne ainsi le
+landsturm (Note de J.M.)]
+
+--Mon âne! il n'a pas de nom!
+
+--Il faudra lui en donner un. Chez nous, tous les ânes ont un nom. Je
+pourrais facilement vous en citer 93.
+
+Quelques jours plus tard:
+
+--Eh bien, dit le landsturm, avez-vous choisi un nom?
+
+--C'est que... je n'en trouve pas de convenable.
+
+--Appelez le donc Albert.
+
+--Ah! pardon! riposte le paysan, ce serait injurieux pour mon Roi.
+
+--Oh! là! là! En voilà des scrupules! Tenez! appelez-le Guillaume!
+
+--Ah! pardon! riposte le paysan, ce serait injurieux pour mon âne.
+
+ * * * * *
+
+Chez un paysan logent des soldats allemands. Ils ne tarissent pas en
+rodomontades sur la puissance de leur armée, sur son triomphe certain, sur
+les inépuisables réserves en hommes de l'Empire, sur l'excellence du pain
+K.K., etc. Un beau matin, ils annoncent l'arrivée de 100.000 nouveaux
+hommes sur le front de l'Yser. Le paysan se gratte la tête.
+
+--Hein! qu'en dites-vous? 100.000 nouveaux!
+
+Le paysan se gratte toujours la tête.
+
+--Mais parlez donc, insistent les Teutons, dites ce que vous en pensez!
+
+--J'en pense, dit enfin le Flamand, que c'est trop! Je ne sais vraiment
+plus où nous trouverons encore de la place pour en enterrer 100.000.
+
+ * * * * *
+
+Tout au début de la guerre, ils avaient réquisitionné dans la campagne
+de Liège un homme pour les aider à enterrer leurs morts. La besogne ne
+manquait pas. Ils le forcèrent à les accompagner à Haelen, puis devant
+Anvers, enfin sur l'Yser. Il était de plus en plus surmené; bientôt, la
+déformation professionnelle aidant, il en était arrivé à ne plus faire
+grande différence entre les morts et les vivants, et il enterrait
+indistinctement toute la bocherie qu'il ramassait. Si quelque blessé
+hurlait trop fort:
+
+«Je ne suis pas mort, moi!» notre Liégeois se contentait de lui lancer un
+«oui, oui, vous dites ça!» qui coupait court à toute discussion; et le
+Boche dégringolait au fond du trou. «R.I.P.»
+
+Pourtant sa façon d'agir vint aux oreilles de l'état-major, et on le fit
+passer en conseil de guerre; non pas tant parce qu'on désapprouvait ses
+procédés (les blessés ne sont qu'un embarras pour une armée en campagne),
+mais pour se donner une contenance vis-à-vis des troupes.
+
+--Est-il vrai, lui demanda-t-on d'un air sévère, que vous enfouissez aussi
+ceux qui vous déclarent qu'ils ne sont pas morts?
+
+--Ah ouiche! répondit-il, si on les écoutait, ils ne seraient jamais
+morts.
+
+Devant une telle fermeté de principe, il n'y avait qu'une chose à faire:
+on lui donna de l'avancement. C'est lui maintenant qui est préposé à
+l'incinération des Boches dans les hauts fourneaux de Seraing.
+
+ * * * * *
+
+Un Bruxellois causant dans la rue avec un camarade prononce à haute voix
+le mot «canaille». Aussitôt un rhum-cognac[28] s'avance et emmène mon
+homme à la Kommandantur. Après avoir été gardé à la diète pendant un jour
+ou deux, dans le grenier, le voici mis sur la sellette.
+
+[Note 28: Les policiers allemands étalent fièrement sur la poitrine
+une large plaque brillante en cuivre jaune, avec l'inscription _Polizei_.
+Dans les cafés, les bouteilles de liqueurs portent une plaque analogue,
+d'où le nom de rhum-cognac donné aux policiers. (Note de J. M.)]
+
+--Vous avez parlé de canaille?
+
+--Oui.
+
+--De qui était-il question?
+
+--...De personne en particulier.
+
+--Si, si, vous faisiez allusion à un souverain.
+
+--...Soit; je l'avoue; je parlais de l'empereur de Chine.
+
+--Ta ta ta! Tout le monde sait que, lorsqu'on parle d'une canaille, c'est
+toujours de l'empereur d'Allemagne qu'il s'agit.
+
+ * * * * *
+
+Un cabaretier voit s'attabler chez lui un piquet de landsturm. Un soldat,
+avisant une bascule, veut se peser. «Inutile, dit le cabaretier, vous
+pesez 92 kilos.» Vérification faite, c'est le poids. A un deuxième soldat
+qui désire savoir s'il a bien profité de son séjour en Belgique, le patron
+dit aussi son poids d'avance: «98 kilos.» Étonnement général: c'était tout
+à fait juste. Bref, tous les soldats se font dire leur poids avant de
+monter sur la bascule: 105 kilos, 89 kilos, 96 kilos, 110 kilos.
+
+--Mais, lui dit-on, comment faites-vous pour deviner si exactement notre
+poids?
+
+--Affaire d'habitude, dit le Belge: je suis marchand de cochons.
+
+ * * * * *
+
+M. le baron von Bissing fils, professeur à l'Université de Munich, était
+à Bruxelles. Comme il craignait, en sa qualité d'officier allemand, de
+s'exposer aux bombes que les aviateurs alliés pourraient lancer sur le
+château de Trois-Fontaines, où habite son père, il était descendu dans un
+hôtel de la place du Luxembourg. Il travaillait du matin au soir à dresser
+la liste des pendules à expédier en Allemagne comme butin de guerre. Il
+n'avait donc pas le temps de visiter la ville. La veille de son départ,
+il désira pourtant faire un tour dans Bruxelles, et il s'adressa à
+l'hôtelier: «Ne pourriez-vous pas, lui dit-il, me faire accompagner par
+quelqu'un qui me ferait voir les curiosités... s'il y en a.» L'hôtelier,
+flatté malgré tout d'héberger un si haut personnage, s'offrit comme guide.
+
+Les voici au coin de la rue Royale et du boulevard Botanique. M. le baron
+jette un coup d'oeil au paysage. «Oui, dit-il, c'est pas mal; si nous
+avions ça à Berlin, nous en ferions quelque chose de kolossal.»--Sur la
+Grand'Place, il lorgne d'un monocle rapide l'Hôtel de Ville, la Maison du
+Roi et les Maisons des Corporations; puis il consent à déclarer que «c'est
+gentil; mais qu'à Berlin ils auraient fait ça en plus kolossal».
+
+L'hôtelier le mène vers le Palais de justice. M. von Bissing se promène
+devant la façade; il admire les canons et les remparts, en sacs de terre,
+élevés par l'armée allemande; il note soigneusement le nombre des sacs,
+leur couleur, les inscriptions qu'ils portent, leur volume et leur poids
+approximatif (car il prépare un important mémoire sur les fortifications
+de campagne construites dans les villes); il examine en connaisseur les
+débris des meubles que les soldats ont démolis dans les grandes salles
+du Palais; il en prend un instantané destiné au _Livre Blanc_ que le
+Gouvernement impérial va publier sur le respect des monuments par l'armée
+allemande; il fait aussi une photographie des guérites aux élégantes
+rayures obliques et des militaires qui se tiennent devant (pour son
+intéressant mémoire sur le sentiment esthétique chez les Allemands). Au
+moment de partir, M. von Bissing regarde aussi le Palais; il le trouve
+bien, quoiqu'un peu mesquin, puis il fait remarquer que «si à Berlin on
+avait éprouvé le besoin d'avoir un Palais de justice, ce qui n'a pas été
+nécessaire jusqu'ici, mais le deviendra peut-être lorsque la Belgique
+sera annexée, car chacun sait combien la population belge est perfide et
+toujours prête à accomplir des actes _volkerrechtswidrig_, on en bâtira un
+qui sera kolossal».
+
+Devant ce parti pris, l'hôtelier ne pousse pas plus loin la visite. Mais
+le soir, il dépose une forte tortue de jardin dans le lit de M. le baron.
+Quand celui-ci veut se coucher, il recule épouvanté devant l'horrible bête
+qui gigote entre ses draps. Comme il n'est pas fort brave (il est officier
+allemand), il se précipite sur la sonnette. L'hôtelier parait en personne.
+«Là, tenez! dans le lit!» hurle M. von Bissing, blême de terreur. «Ça! dit
+l'hôtelier d'un ton léger, c'est une puce, tout simplement; en Belgique
+elles sont kolossales!»
+
+ * * * * *
+
+Au prône de M. le curé.
+
+«Mes chers paroissiens, ce ne sont pas toujours de bons Wallons qui ont
+habité ce pays. D'abord il y avait ici des Gaulois; puis vinrent les
+Romains, qui introduisirent une civilisation déjà fort avancée. Ensuite
+eurent lieu les invasions des Barbares: les Burgondes, les Alains, les
+Huns, les Suèves, les Francs, les Normands, les Goths: d'abord les
+Visigoths, puis les Austrogoths, et en dernier lieu les Saligoths, encore
+appelés Salboches ou Ostroboches, qui sont les plus barbares de tous.»
+
+* * *
+
+Des soldats allemands circulent dans Bruxelles. Tout à coup, passant au
+coin de la rue de l'Étuve et de la rue du Chêne, ils saluent militairement
+et se mettent au pas de l'oie. «Pourquoi?» leur demande un Bruxellois. Ils
+montrent la statue de Mannekenpis: «Von Pissing!» disent-ils.
+
+
+* * *
+
+
+Saint Pierre inspecte le corps de garde à la porte du Paradis. Arrive
+l'âme d'un soldat allemand tué sur l'Yser.
+
+-Qui êtes-vous? demande saint Pierre.
+
+L'âme fait d'abord semblant de ne pas entendre, car personne n'aime à
+avouer sa honte; elle espère se tirer d'affaire en répétant: _Gott mit
+Huns! Gott mit Huns!_
+
+Saint Pierre, qui ne connaît pas cette nouvelle orthographe, est d'abord
+un peu ahuri; mais il finit par poser de nouveau la question:
+
+-Qui êtes-vous?
+
+L'âme se décide enfin à répondre:
+
+-Je suis l'âme d'un soldat allemand.
+
+-Arrière, menteur! s'écrie saint Pierre; je lis chaque jour les journaux
+publiés à Bruxelles sous la censure allemande; ils n'ont pas encore
+annoncé la mort d'un seul soldat allemand.
+
+L'instant d'après, arrive l'âme d'un Turc tué aux Dardanelles.
+
+-Votre passeport! demande saint Pierre... Bon, vous êtes Turc...
+Bienheureux les pauvres d'esprit! Entrez!
+
+-Je veux voir le Bon Dieu, dit le Turc.
+
+-Comme vous y allez, vous! Savez-vous bien que...
+
+-Je veux voir le Bon Dieu! Les prêtres disent que ceux qui tombent dans
+les combats peuvent voir le Bon Dieu. Je veux donc voir le Bon Dieu!
+
+-Bien, bien... Seulement...
+
+-C'est pas tout, ça; je veux voir le Bon Dieu!
+
+-Écoutez, dit saint Pierre, on ne peut pas voir actuellement le Bon Dieu;
+il est un peu indisposé.
+
+-Ça ne fait rien. Je veux voir le Bon Dieu!
+
+-Mais son état est plus grave que vous ne pensez. Il est atteint du délire
+des grandeurs: il se croit le Kaiser.
+
+Quand ces propos parvinrent aux oreilles de Guillaume II, il en fut très
+affecté, car il a besoin du vieux Bon Dieu pour ses proclamations. Et vous
+comprenez, si on venait à savoir que le Bon Dieu n'a pas toute sa raison,
+son nom ne produira plus aucun effet.
+
+De nombreuses notes, sur le modèle de celles du président Wilson, furent
+échangées entre la Wilhelmstrasse et le Ciel. On conclut finalement
+l'accord que voici: chacun restera à sa place, sans chercher à s'élever
+au-dessus de sa condition; en échange, le Bon Dieu recevra des lettres
+patentes de noblesse et il pourra signer _von Gott_.
+
+Pourvu, mon Dieu, que cette convention ne soit pas traitée de chiffon de
+papier!
+
+Pas mal de plaisanteries ont aussi paru dans les prohibés réguliers.
+Rappelons-en quelques-unes:
+
+Esprit Liègeois.
+
+Dans un tram de Liège, trois officiers parlant français détaillent avec
+force gestes et à voix très haute, les «cruautés» russes. Personne ne
+prête attention à leurs dires. Cependant, avant de descendre, un paysan
+dit bien haut à sa femme: «Je te l'avais bien dit, Bertine, les Russes ont
+été en Belgique.» Tout le monde de rire... les officiers plus fort que
+les autres. Et rentrés au logis, ils content à leur hôte forcé ce trait
+d'ignorance crasse des paysans belges qui croient encore que les Russes
+sont venus à leur secours... L'hôte a mis une heure à les détromper. (_La
+Libre Belgique_, n° 45, septembre 1915, p. 4, col. 2.)
+
+Ponchour, Madame...
+
+Elle est arrivée...
+
+Elle en a soupé du Berlin où l'on a faim, où l'Empereur--cet incorrigible
+bavard--est tellement baba qu'il a oublié de faire, le 1er janvier, une
+proclamation à son peuple...
+
+Elle a pris ses cliques et ses claques et vite, vite, elle a rappliqué
+vers Brüssel.
+
+Elle est ici...
+
+Mais qui ça? Elle?
+
+Elle! la moitié de von Bissinge [29]... Parfaitement. Depuis le 29
+décembre, elle nous comble de sa présence, et ce qu'elle comble elle le
+comble bien.
+
+[Note 29: Si von Bissinge vaut deux singes, von Bissing ÷ 2 = 1
+singe.]
+
+Mais elle a mis Son Excellence dans le plus grand embarras.
+
+Elle n'ose pas loger rue de la Loi: elle a peur de... sauter jusqu'aux
+étoiles... Elle n'a aucune confiance dans le château de Trois-Fontaines où
+réside son gouverneur: elle craint des chutes... d'étoiles...
+
+ * * * * *
+
+Il a fallu pourtant mettre quelque part cette illustre personne.
+
+On l'a remisée au Grand Hôtel.
+
+Le séquestre, pour recevoir ce précieux dépôt, a mis sens dessus dessous
+tous les appartements qui donnent sur la rue Grétry.
+
+Faute de pouvoir creuser des tranchées, il a élevé des barricades pour
+protéger la dame, et devant les cloisons il a semé des Polizei dont les
+plaques, frottées au tripoli, luisent comme des réflecteurs [30]... Il a
+éparpillé un peu partout de la police aussi secrète qu'allemande... Il a
+planté sur le trottoir les plus «cholies» sentinelles qu'il a pu dénicher
+[31]...
+
+[Note 30: Voir p. 95. (Note de J.M.)]
+[Note 31: Si Madame le désire, on pourrait lui servir un abonnement à
+_La Libre Belgique_.]
+
+Von Bissing a inspecté les lieux.
+
+Dans la chambre à coucher, il y avait deux lits jumeaux. Il en a fait
+enlever un.
+
+«C'est trop étroit pour teux, Exzellenz», a risqué avec respect le
+séquestre.
+
+L'Excellence a répondu gravement:
+
+«Che ne couge bas ici. Che couge à Schloss Trois-Fontaines. Ma femme a
+beur des pompes. Moi, che n'ai bas beur des pompes... Che fais la pompe...
+Ne le dites bas à ma femme, surtout, et mettez des Polizei bartout!»
+
+Et le gouverneur est parti mélancolique vers son auto grise.
+
+On l'a entendu murmurer:
+
+«Qu'est-ce qu'elle afait pesoin de fenir à Brüssel? Quel krampon! Mein
+Gott! Ce qu'elle tient, elle le tient pien [32], celle-là!»
+
+Pauvre singe!
+
+[Note 32: Voir p. 123. (Note de J.M.)]
+
+
+FIDELIS.
+(_La Libre Belgique_, d'après _L'Écho belge_, 14 mars 1916, et d'après
+_La Belgique_ [de Rotterdam], 17 mars 1916.)
+
+
+* * *
+
+
+L'occupant n'accorde la fourniture de pommes de terre, dans certaines
+régions spécialement éprouvées par la famine, qu'aux gens qui «travaillent
+pour lui».
+
+Un récipiendaire se présente devant les Boches et se déclare prêt, pour
+avoir des pommes de terre, à travailler pour eux, et même rien que pour
+eux. Et le bougre paraît vraiment bien décidé.
+
+--Alors fous êtes brêt bour signer la déclarazion?
+
+--Oui, bien sûr!
+
+--Et quel est fotre médier?
+
+--Fossoyeur!...
+
+(_La Libre Belgique_, d'après _L'Écho belge_, 12 mars 1916.)
+
+
+Les farces qui ont eu le plus de succès sont le _Petit Diktionnaire de
+Boche_ et la traduction flamande des noms de rues. La première a été
+répandue à la fois par la dactylographie et par l'imprimerie:
+
+
+Petit Diktionnaire de Boche
+
+Par le Dr KOLOSSAL KANDIDE
+(Kouronné par l'Akadémie de Kôpenick.)
+
+K.--Konsonne usitée pour germaniser les mots d'origine latine et leur
+donner une forme appropriée à la Kultur teutonne.
+
+K.K. (prononcez «caca»).--Komestible exkluant, pour le konsommateur, toute
+krainte de konstipation.
+
+KABOCHE.--Mot dérivant par kontraction du substantif latin kaput qui
+signifie tête, et de l'adjectif boche. Tête karrée, dont les parois sont
+parfaitement imperméables et dont le kôté facial ne présente aucune espèce
+de physionomie, sauf à l'heure de la soupe.
+
+KABOTIN.--Voir le mot: Kaiser.
+
+KAFARD.--Espion allemand. Mouchard de Boche.
+
+KAKOPHONIE,--Effet musikal produit sur des oreilles non kultivées, par
+l'exécution des oeuvres de Richard Wagner.
+
+KAISER.--Bipède amphibie, de l'ordre des karnassiers, tribu des
+Hohenzollern. Sur terre, ses moeurs sont celles des grands félins; sur
+mer, celles des squales. Cet animal, à l'état libre, est extrêmement
+prolifique, mais tout fait espérer qu'il ne se reproduit pas en kaptivité.
+Par suite de la chasse particulièrement active dont cette espèce est
+actuellement l'objet, elle tend à disparaître komplètement du monde
+civilisé.
+
+KALAIS.--Ville konvoitée (Voir le mot: _Kalendes grecques_).
+
+KANARD.--Produit volatil fabriqué en grosses kantités par la Maison Wolff,
+Berlin; très assimilable pour les estomaks teutoniques, provoque des
+nausées chez les neutres.
+
+KATHÉDRALE.--Cible pour les obus de 420 (voir les mots: _Kultur_ et
+_Kristianisme_).
+
+KANNIBALES.--Se dit des gens qui mangent leurs semblables; applikable par
+konséquent aux Boches qui ne mangent que du kochon.
+
+KAMARADE.--Terme s'appliquant au guerrier ennemi, lorsque celui-ci est le
+plus fort.
+
+KAPOUT.--Terme définissant le sort du guerrier ennemi, lorsque celui-ci
+est le plus faible.
+
+KALENDES GRECQUES.--Date présumée de l'entrée à Kalais des troupes du
+général von Kluck.
+
+KAMELOTE.--Ensemble des produits de l'industrie allemande en temps de
+paix.
+
+KANONS.--Ensemble des produits de l'industrie allemande en temps de
+guerre.
+
+KAMBRIOLEUR.--Voir le mot: _Kronprinz_.
+
+KOCHONS.--Source des «delikatessen» teutonnes. Terme principal d'un
+problème qui passionne l'Allemagne tout entière: les kochons doivent-ils
+manger toutes les pommes de terre? Ou bien les Allemands doivent-ils
+manger tous les kochons? Les pommes de terre pour les kochons? Les
+épluchures pour les Teutons?...
+
+KONTREFAÇON.--Procédé artistique, littéraire, scientifique et industriel,
+où s'est uniquement affirmé le génie de la race germanique.
+
+KRÉTIN.--Titre honorifique très recherché par les signataires du manifeste
+dit des 93 _Intellectuels_ boches.
+
+KRONPRINZ.--Espèce de Hohenzollern apparenté, par la forme de son bek,
+à l'ordre des rapaces, mais se rattachant à la tribu des mammifères
+supérieurs, en ceci qu'il a le pouce opposable aux autres doigts: cette
+particularité lui permet de saisir et de retenir avec la plus grande
+facilité tous les objets mobiliers.
+
+KRISTOF KOLOMB.--Explorateur allemand qui, sur l'ordre du Kaiser, annexa
+l'Amérique à la Prusse et inventa l'oeuf dur.
+
+KOPERNIK.--Savant allemand qui, sur l'ordre du Kaiser, régla le mouvement
+enveloppant de la terre autour du soleil et prépara l'annexion de cet
+astre à la Prusse (1543).
+
+KULOT.--Se dit du résidu qui se trouve au fond du fourneau d'une pipe. Se
+dit aussi de ce qu'il y a au fond du tuyau, quand il s'agit d'un tuyau de
+_l'Agence Wolff_:
+
+KULTUR.--Vieil Heidelberg. Soulographies universitaires. Jeunesse
+studieuse buvant à pleines bottes la bière de mars et se tailladant la
+figure à coups de rapières. Littérature à forme de contes de nourrices
+(_Niebelungen, Walkyries, Lohengrin_... Ballades de Schiller...
+Divagations de _Faust_); philosophie à forme de brouillard (Leibnitz,
+Kant, Nietzsche); arts plastiques à forme de choucroute... Kolossales
+inventions prises à l'étranger... Chevaux kalkulateurs d'Elberfeld...
+Kapitaine Koepenick... Gemütlichkeit et Delikatessen... Fabrication
+intensive de petits Allemands. Expansion germanique. Exportation de
+touristes à lunettes; viols, assassinats... Importation de pendules
+acquises à la foire d'empoigne... Kroix de fer... _Deutschland über
+Alles... Hoch! Hoch!_ Karème; pain KK; katastrophe; kaptifs; korbeaux...
+kapouts!
+
+HUNS.--Peuple pacifique et kultivé des bords de l'Oder et de la Spree,
+dont le territoire fut envahi par des barbares appelés Belges, qui
+détruisirent tous les monuments de kulte et de kultur, violèrent, puis
+massacrèrent hommes et femmes, vieillards et enfants.
+
+HÉLAS.--Mot welsche adopté par le _Diktionnaire de Boche_ après la
+bataille de la Marne.
+
+(_La Soupe_, n° 353.)
+
+Quant aux traductions des noms de rue, elles s'étaient propagées
+longuement par tradition orale avant de cristalliser dans _La Libre
+Belgique_:
+
+_La Libre Belgique_ a publié un petit dictionnaire à l'usage des receveurs
+des tramways bruxellois. On s'en est beaucoup diverti: En voici quelques
+extraits:
+
+Rue de l'Empereur: Bloedighart-straat[33].
+Rue du Gouvernement Provisoire: von Bissing-straat.
+Rue du Bourgmestre: Onze Max-straat [34].
+Rue de Paris: Achteruit-straat [35].
+Rue des Comédiens: Bethmann-straat.
+Rue des Dirigeables: Kapot-straat.
+Rue de l'Éléphant: Zeppelin-straat.
+Rue des Déménageurs: Kronprinz-straat.
+Rue Meert: Kultur-straat.
+Marché aux Porcs: Boche-markt.
+
+(_L'Écho belge_, 15 février 1916.)
+
+[Note 33: Littéralement: rue du Coeur saignant. Rappel du télégramme
+de l'Empereur au président Wilson où il déclare que «_son coeur saigne_».
+A la suite de cette affiche on disait, par à peu près avec Guillaume le
+Conquérant, «Guillaume au Coeur Saignant». (Note de J. M.)]
+
+[Note 34: Littéralement: rue de Notre Max. Le Bruxellois ne dit pas
+«Le Bourgmestre» mais «Notre Max». (Note de J. M.)]
+
+[Note 35: Littéralement: rue de la Marche rétrograde. Allusion à un
+jeu que les gamins de Bruxelles se donnent le malin plaisir de jouer sous
+les yeux des soldats allemands. Ils se mettent en rang, puis le plus
+grand commande avec l'accent à la fois guttural et aboyant des officiers
+allemands: _Vorwärts! Marsch!_ Le rang s'ébranle ou pas de l'oie.--_Halt!_
+Arrêt brusque.--_Nach Paris! Marsch!_ Ils se remettent en marche, mais à
+reculons. (Note de J. M.)]
+
+Les Belges ne négligent d'ailleurs jamais une occasion de se moquer de
+leurs bourreaux. Lisez, par exemple, l'entrefilet suivant, publié par _La
+Libre Belgique_ (d'après _L'Echo belge_ du 17 octobre 1916):
+
+Je ne lis jamais _Le Bruxellois_, cette ordure...
+
+Mais j'ai tant et tant ri l'autre dimanche, en allant au bois, que je me
+suis laissé mettre cet infect journal dans la main, par la marchande, sans
+m'en douter...
+
+Et voici pourquoi, ce dimanche, tous les promeneurs ont été secoués d'un
+fou rire, qui redoublait quand un officier boche s'arrêtait furieux pour
+voir passer des cyclistes dernier cri.
+
+Une douzaine de fervents de la bécane, après avoir respectueusement obéi
+aux ordres de Son Excellence von Bissinge en remettant leurs bandages, ont
+cru pouvoir, usant du peu de liberté qui nous reste, pratiquer quand même
+leur sport favori. Ils ont donc été faire un tour de bois, en groupe. Ils
+roulaient sans pneus, tout simplement. Ça faisait un bruit de casserole,
+mais, à ça près, ils pédalaient vivement.
+
+Les bons types, ils avaient tous, attachée à une corde en bandoulière,
+leur pompe. Sans doute, pour regonfler, le cas échéant, les Boches qui se
+seraient dégonflés d'émotion. Ils pensent à tout.
+
+
+5. Le fruit de la victoire.
+
+Copions aussi un article dans lequel on laisse entrevoir quelles seront
+les conséquences de la guerre:
+
+
+Une Belgique agrandie.
+
+Dernièrement nous avons entendu dire, non sans quelque étonnement, par un
+homme que ses fonctions devaient précisément rendre prudent et réservé en
+politique extérieure:
+
+«A la conclusion de la paix, il faut qu'on rende justice à la Belgique
+en élargissant ses frontières. La Zélande doit nous appartenir comme
+complément de l'Escaut dont l'embouchure ne peut pas être fermée à ceux
+qui voudraient venir nous aider à défendre Anvers.
+
+«Du côté de l'Est nous devons aussi avoir nos frontières plus logiquement
+dessinées. Notre pays est trop petit pour sa population.» Il ajoutait:
+«Ceux que nous annexerons seront enchantés d'être Belges.»
+
+Comme ce n'est pas la première fois que nous entendons de tels propos,
+nous croyons utile de préciser à ce sujet ce que nous avons déjà dit dans
+notre premier numéro-programme:
+
+1° Nous n'avons vu nulle part que des populations voisines aient témoigné
+le désir d'être Belges;
+
+2° La Belgique a vécu heureuse et prospère depuis 1839. Elle ne peut et ne
+doit vouloir à aucun prix et sous aucun prétexte s'annexer des territoires
+occupés par des étrangers indifférents ou hostiles. Si nous avons fait
+notre devoir et sauvé notre honneur en résistant à l'Allemagne qui, sous
+de faux prétextes, voulait nous annexer, nous et notre Congo, afin de
+nous imposer sa «Kultur» qu'elle estime supérieure à nos libertés
+constitutionnelles, ce n'est pas une raison de nous laisser gagner par la
+passion de la «Kilométrite», trop contagieuse, hélas! chez la plupart
+des grandes et petites «puissances», de peur d'être amenés à devenir une
+nuisance. Nous voulons rester neutres, perpétuellement neutres. Après
+quatre-vingt-quatre ans de neutralité, nous venons de prouver à tous,
+même à la nation douée de la «Kultur», que la neutralité n'est nullement
+nuisible à la virilité. Cette preuve a généralement paru péremptoire
+à tout le monde intelligent. Cela suffit à notre ambition, qui est
+complètement étrangère à l'esprit et à toute envie de conquête.
+
+Maîtres chez nous, nous entendons respecter la liberté d'autrui et n'avons
+aucune envie de nous mêler de ses affaires, jugeant cette prétention
+souverainement impertinente. A ceux qui voudraient nous faire adopter, en
+la modifiant, la devise de nos voisins et nous faire dire: _Belgien über
+Alles_, La Belgique au-dessus de tout, nous disons: Jamais; nous préférons
+garder notre devise nationale. Nous voudrions seulement que «l'Union fait
+la Force» devint la devise de toute l'Europe et même celle de l'univers.
+
+Et nous croyons même que ce désir d'union internationale se réaliser
+progressivement, et nous espérons fermement que le commencement de cette
+réalisation aura lieu à la conclusion de la paix où justice nous sera
+rendue.
+
+La guerre actuelle, ses désastres et ses atrocités extraordinaires, auront
+converti l'univers à l'union. L'excès du mal aura produit une fois de plus
+le bien.
+
+Ce qui précède ne veut pas dire que nous repousserions une rectification
+de frontières régularisant le régime de l'Escaut ou élargissant
+notre territoire à l'Est, mais à une double condition, c'est que ces
+modifications seraient accomplies à l'amiable et avec l'assentiment de la
+très grande majorité des populations intéressées.
+
+Nous pensons, d'ailleurs, que pour ce qui concerne l'Escaut, une
+convention avec nos anciens frères du Nord aboutirait au résultat désiré.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 10, mars 1915.)
+
+
+Nous voilà renseignés sur les maigres avantages que la Belgique compte
+retirer de la victoire. Quant aux profits qu'escompte l'Allemagne,
+ils sont exposés dans un livre de M. J. Losch, _Der mitteleuropäische
+Wirtschaftsblock und der Schicksal Belgiens (Le Bloc économique de
+l'Europe centrale et le sort de la Belgique)_. C'est le volume 13 d'une
+importante collection intitulée: _Zwischen Krieg und Frieden (Entre la
+guerre et la paix)_, publiée chez Hirzel, à Leipzig. Dans cette même série
+ont paru notamment des ouvrages de M. Lamprecht et de M. v. Liszt. Celui
+de M. Losch est sorti de presse en décembre 1914, donc au début de la
+guerre. Il est l'un des premiers qui aient posé nettement le problème de
+l'annexion de la Belgique. _La Soupe_ a donné la traduction du chapitre V:
+
+
+Le sort de la Belgique.
+
+Le problème belge se présente tout autrement. La question de savoir qui a
+violé la _neutralité_ de cet État doit être laissée au sentiment d'équité
+des vrais neutres, et pour le reste abandonnée à la presse ennemie. Il
+s'agit ici de faits réels, de considérations impartiales. Comme une
+phraséologie onctueuse, pleine d'excuses et d'hypocrisies ne convient pas
+aux Allemands, nous voulons déclarer sans détours: la guerre entre les
+trois grandes puissances européennes ne se fait pas seulement en Belgique,
+elle se fait aussi pour la Belgique.
+
+I. Ce que l'Angleterre a toujours craint, et essayé d'éviter (avec raison
+à son point de vue), c'est qu'un même État possédât la côte belge de la
+mer du Nord et la côte française de Boulogne à l'embouchure de la Somme.
+C'est à cette préoccupation surtout que la Belgique doit, depuis 1831, son
+existence comme État neutre indépendant: dans l'intérêt de l'Angleterre la
+côte de Dunkerque aux bouches de l'Escaut ne devait pas appartenir à la
+France. Cette neutralisation était pour l'Angleterre moins coûteuse et
+moins dangereuse qu'une occupation par ses propres forces. Pour la France
+la perte du domaine des «alluvions des fleuves français», comme certains
+écrivains français appellent la Belgique, était douloureuse; mais il y
+avait à cette perte une importante compensation: La Belgique était ainsi
+soustraite à l'autorité immédiate de l'Angleterre, et elle était le seul
+État de l'Europe où la langue française fût encore la langue officielle et
+prépondérante.
+
+La Belgique était acquise aux influences françaises, entre autres à
+la politique financière, en même temps que les intérêts militaires de
+l'Angleterre étaient saufs. La Prusse dut accepter cette solution. Il
+valait mieux voir naître de l'époque post-napoléonienne un État-tampon
+entre l'Angleterre et la France, qu'une forteresse anglaise sur le
+continent, ou une absorption définitive de la région par la France. Cette
+dernière alternative eût été d'autant plus vraisemblable que toute la
+population de la Belgique, tant flamande que wallonne, était et est encore
+catholique. Ainsi donc l'équilibre était établi et il subsista pendant et
+après la guerre franco-allemande.
+
+II. Pourtant, il est à remarquer que cet équilibre était au fond rompu,
+dès avant le début de la guerre, par des changements survenus dans toutes
+les parties.
+
+En _Belgique_ même, c'était moins la fondation de l'État du Congo (1882)
+par Léopold II et la proclamation de souveraineté et de neutralité de
+cet État à Berlin (1885), que son annexion par l'État-tampon _neutre_
+(1907-1908) qui préparait d'inévitables conflits extérieurs.
+
+Le chiffre de sa population depuis sa création (3,5 millions) jusqu'en
+1910 avait plus que doublé (7,4 millions), la fusion des Wallons et
+des Flamands avait non seulement échoué, mais conduit à de profondes
+oppositions et à une violente poussée de la partie non wallonne du
+peuple. Étant donnés ces contrastes géographiques et aussi une négligence
+incompréhensible pour tout ce qui concerne les écoles primaires et les
+devoirs de la politique sociale, la division des partis était arrivée à un
+antagonisme aigu.
+
+Les _influences françaises_ qui se faisaient sentir par Bruxelles sur les
+banques, la presse et le Gouvernement étaient néfastes au point de vue
+économique, parce qu'elles entraînaient le pays dans le monde de la
+spéculation internationale, tandis que l'Angleterre profitait du
+développement extraordinaire du commerce étranger, surtout du manque de
+flotte marchande belge. Mais les changements les plus importants vinrent
+cependant de l'Allemagne, et, à la vérité (il faut appuyer là-dessus), non
+avec intention, ni par politique, etc., mais uniquement par le fait des
+changements économiques survenus de part et d'autre. Il est reconnu que
+le port d'Anvers doit son fabuleux et récent développement surtout à son
+hinterland et au mouvement des bateaux allemands; tout aussi incontestable
+est l'importance des commerçants allemands établis dans la ville. Mais ce
+qui est moins connu, c'est le changement survenu récemment dans les plus
+importantes industries belges, l'industrie charbonnière et celle du fer et
+de l'acier.
+
+La Belgique possède deux grands gisements houillers dans la Sambre-Meuse;
+c'est là que sont installés les plus grandes forges et les hauts
+fourneaux. Ils sont devenus tellement nombreux, leur domaine s'est
+tellement étendu, qu'il n'est plus en rapport avec la production du
+combustible. Tandis que la production du fer brut s'est élevée de 1.216
+millions de tonnes en 1903, à 2.301 millions en 1912, et a donc presque
+doublé, la production du charbon tombe pendant la même période de 24
+millions de tonnes à moins de 23 millions. La valeur totale de la
+production monte en même temps de 247 à 304 millions de marks. Il est vrai
+que les prix des charbons sont variables, les salaires et autres frais de
+production constituent précisément, en Belgique, un pourcentage de plus en
+plus considérable, qui augmente d'autant le prix de revient.
+
+Qu'on examine la valeur commerciale en millions de marks:
+
+ IMPORTATION DE BELGIQUE EXPORTATION D'ALLEMAGNE
+ vers l'Allemagne vers la Belgique
+ 1910 1911 1912 1913 1910 1911 1912 1913
+Charbons . 5,7 5,6 5,4 4,7 49,3 59,4 79,3 90,9
+Cokes. . . . . . . (Insignifiant) 6,5 8,7 15,6 19,8
+Agglomérés . . . . (Insignifiant) 3,1 3,2 4,8 7,6
+
+Rien que pour ces trois produits essentiels, les importations de la
+Belgique ont monté, dans ces quatre dernière années de 59 millions de
+marks à 118 millions, donc exactement au double. Malgré l'accès facile de
+la Belgique aux charbons anglais par voie de mer et par canaux, malgré
+un certain mouvement d'exportation vers l'Allemagne, il faut reconnaître
+qu'il s'est préparé ici une dépendance économique de la Belgique qui déjà
+en temps de paix aurait dû faire réfléchir les hommes d'État et les hommes
+politiques, d'autant plus qu'aucune aide n'est possible de la part de
+la France, qui se trouve dans une situation identique, et que les
+importations des charbons anglais pendant les trois années 1910-1912 n'ont
+été que d'une valeur de 14,14 à 15,15 millions de marks. Il semble que
+dans les milieux dirigeants en Belgique on n'ait prêté aucune attention
+à ces considérations. De tels états de choses deviennent d'autant plus
+significatifs pendant la guerre et lorsqu'il s'agit du sort économique
+futur de la Belgique. Le Gouvernement belge, ainsi que la famille royale,
+ont quitté le pays en emportant le trésor de l'État, l'or de la Banque
+nationale et les matrices des billets de banque. Pendant ce temps, les
+deux tiers au moins de la population du pays vit de vivres importés. La
+flotte anglaise défend ces importations et le Gouvernement anglais a donné
+officiellement comme prétexte de guerre contre l'Allemagne la protection
+de la Belgique; c'est aussi ce qu'il a persuadé à sa population. Ainsi
+l'Europe assiste au spectacle extraordinaire de puissances neutres comme
+les États-Unis intervenant comme intéressés parce que l'Angleterre ne peut
+protéger le peuple belge ni ne veut le nourrir. Au point de vue du but à
+atteindre dans cette guerre, le concours que prêta à cette intervention le
+gouverneur général allemand von der Goltz ne peut pas être approuvé; il ne
+s'explique que par cette considération que l'Allemagne ne fait la guerre
+qu'à l'État belge et à son Gouvernement peu clairvoyant, mais non à la
+population de ce malheureux pays.
+
+III. De ce qui précède résultent inévitablement les faits suivants:
+
+1° Qu'il est impossible que tant de noble sang allemand ait été versé en
+vain, sur le sol wallon et flamand. Ni le chancelier ni même l'auguste
+personne de l'empereur Guillaume II ne pourraient persuader au peuple
+qu'après la guerre la Belgique subsisterait comme elle aurait subsisté
+si elle avait accédé à la première ou même à la seconde demande de
+l'Allemagne: le passage libre pour ses armées;
+
+2° Par mesure de sécurité militaire, non seulement toute la côte belge,
+mais aussi toutes les places fortes du pays doivent passer à l'Allemagne,
+surtout Liège qui constitue un voisinage immédiat dangereux;
+
+3° La réunion artificielle des Wallons et des Flamands doit prendre fin;
+
+4° Le pays entier devra être incorporé au futur «bloc économique» de
+l'Europe centrale. Avant tout, ni Anvers ni Zeebrugge ne peuvent devenir
+des ports libres. Par le fait que la Belgique, en tant que domaine
+douanier particulier, sera exclue du commerce international, elle ne
+pourra plus avoir de représentation politique auprès des États qui
+subsisteront en dehors du «bloc économique» de l'Europe centrale;
+
+5° Le réseau des chemins de fer de l'État tout entier, y compris le réseau
+des postes, télégraphes et téléphones, deviendra propriété de l'État
+allemand;
+
+6° La Banque nationale belge sera fermée et le pays sera soumis au régime
+monétaire allemand.
+
+
+IV. Le sort politique de la Belgique n'est pas encore complètement réglé
+par la réalisation de ces projets. Il ne faut absolument pas perdre de vue
+ces objectifs économiques, car c'est par là seulement que le pays
+pourra être soudé sûrement au «bloc économique de l'Europe centrale» et
+constituer lui-même un «bloc économique». Si le pays subsistera encore en
+tant qu'État politique, et de quelle façon; ce qu'il adviendra de l'annexe
+congolaise, quelles langues seront autorisées et dans quelles limites,
+d'autres questions encore, en elles-mêmes très importantes, sont moins
+essentielles que les points traités plus haut.
+
+C'est aussi une question secondaire que de savoir si la petite région de
+langue purement allemande, à l'est du pays, sera ajoutée aux provinces
+rhénanes, et comment le futur Parlement sera organisé. Il faut écarter
+l'idée d'un plébiscite exprimant les désirs de la population par suite de
+la diversité des langues, etc. A ce propos, les observations faites par
+exemple en Amérique sont sans objection: à notre connaissance, les Indiens
+de l'Amérique au Nord, les habitants de Panama et des Philippines n'ont
+pas été consultés par vote avant leur annexion.
+
+V. En rapport étroit avec la question des destinées de la Belgique, il y a
+encore un point économique important. Un quart à un tiers de la population
+belge seulement peut être nourri par l'agriculture belge. Il n'est pas
+sage de déranger l'équilibre dans cette question si importante. De sorte
+qu'il devient indispensable d'annexer, comme compensation, une autre
+région, probablement à l'est ou au sud-est, dont l'apport des productions
+économiques correspondrait au moins aux besoins croissants de la Belgique.
+
+
+* * *
+
+
+Un mot maintenant à nos coloniaux à tous crins. Ils ne sont pas
+suffisamment convaincus de cette vérité que, pour augmenter la puissance
+économique, il faut tout d'abord élargir le territoire en Europe même. La
+première condition pour accroître la force coloniale, et même la force
+maritime, est de disposer d'une base territoriale et humaine suffisante;
+et l'inverse n'est pas vrai. Celui qui joint la Belgique à l'Europe
+centrale aura aussi, tôt ou tard, le contrôle sur le Congo belge. Mais
+celui qui accepterait le Congo belge sans la Belgique, n'aurait qu'un
+cadeau des Danaïdes; il compromettrait sa sécurité personnelle, telle
+qu'elle résulte forcément de toute la situation mondiale.
+
+(_La Soupe_, n° 411, juillet 1915.)
+
+
+Très intéressante aussi la carte postale qui a été reproduite par _La
+Libre Belgique_ (pl. III.)
+
+La comparaison des modestes désirs belges avec les exigences allemandes
+est-elle assez instructive!
+
+Mais l'Allemagne ne compte pas uniquement s'emparer de notre territoire.
+Son appétit est plus grand: elle entend aussi nous enlever toutes les
+oeuvres d'art qui lui seraient utiles. Et la Belgique, si débordante
+d'art, possède naturellement beaucoup de choses qui feraient bon effet
+dans les musées de Berlin, de Munich, de Dresde, etc. M. Emil Schaefer en
+a fait l'énumération dans une importante revue d'outre-Rhin, _Kunst und
+Künstler (L'Art et les Artistes)_ Notre planche VI reproduit le début et
+la fin de la traduction publiée par _La Soupe_ [36] (n° 293). La dernière
+page se rapporte au retable de l'Adoration de l'Agneau Mystique,
+des frères Van Eyck. Nous pensons que le lecteur savourera tout
+particulièrement la note de la rédaction qui termine l'article.
+
+[Note 36: L'article a été publié en entier dans les _Cahiers
+documentaires_, no. 37.]
+
+
+B. L'AVERSION POUR LES ALLEMANDS
+
+
+1: Les démonstrations individuelles.
+
+
+Si l'on en croyait les journalistes allemands, les sentiments des Belges
+envers les pouvoirs occupants auraient passé par les alternatives
+suivantes:
+
+a) Tout au début de l'occupation, hostilité violente et non dissimulée.
+
+b) Depuis septembre 1914 jusqu'en mars 1915, l'aversion première aurait
+fait place a des rapports beaucoup moins aigres, parfois même assez
+sympathiques.
+
+c) Mais ces affirmations étaient si manifestement contraires à la
+vérité,--que dis-je, au simple bon sens,--que les correspondants des
+journaux en sont revenus à leur première manière, et ils ne parlent plus
+maintenant que des regards chargés de haine que leur lancent les passants.
+
+En réalité, notre antipathie, faite à la fois de haine et de mépris, n'a
+jamais fléchi un instant, et nous ne l'avons jamais cachée. Loin de là,
+nous avons eu soin de l'étaler devant eux, afin qu'ils ne puissent pas
+feindre de se méprendre sur nos sentiments. L'un des moyens les plus
+communément employés pour mettre en évidence notre germanophobie était.
+de porter ostensiblement à la boutonnière, soit une médaille
+patriotique,--soit un petit portrait sur celluloïde du Roi, de la Reine,
+du bourgmestre Max, du cardinal Mercier, etc.,--soit une cocarde aux
+couleurs nationales,--soit quelque autre insigne dont le sens ne prêtait
+pas à équivoque.
+
+Pendant longtemps, nos tyrans ne sévirent pas ouvertement contre le port
+de ces emblèmes. Toutefois, ils agissaient en sourdine. Celui qui avait à
+se présenter dans un bureau allemand pour un passeport ou pour un papier
+quelconque, était prié d'enlever d'abord ces objets subversifs[37]; quand
+les policiers faisaient une perquisition dans un magasin, ils engageaient
+les marchands, «dans leur propre intérêt», à ne pas exposer ces insignes à
+la vitrine; de temps en temps, dans les trams ou aux carrefours, les mêmes
+policiers conseillaient aux porteurs de médailles patriotiques de ne plus
+les montrer, «afin de ne pas avoir l'air de provoquer les membres de
+l'armée allemande»!
+
+[Note 37: Voici un alinéa de l'arrêté, signé von Huene, disant comment
+les Anversois doivent se présenter au contrôle allemand à partir du 16
+octobre 1916: «Pendant le contrôle il est défendu de porter des insignes,
+de parler dans les rangs, de fumer ou de troubler l'ordre public.»]
+
+Cette lutte sournoise se poursuivit jusqu'en juin 1915:
+
+
+Arrêté.
+
+Quiconque porte, expose ou montre en public d'une façon provocatrice des
+insignes belges ou quiconque porte, expose ou montre en public, même
+d'une manière non provocatrice, des insignes d'autre pays en guerre avec
+l'Allemagne ou ses alliés, est passible d'une amende de 600 mark au plus
+ou d'une peine d'emprisonnement de six semaines au plus. Ces deux peines
+peuvent aussi être réunies.
+
+Les contraventions seront jugées par les autorités ou les tribunaux
+militaires allemands.
+
+Le présent arrêté entrera en vigueur le 1er juillet 1915.
+
+Bruxelles, le 26 juin 1915.
+
+_Le Gouverneur général en Belgique,_
+Baron VON BISSING,
+_Général-colonel_.
+
+A partir de ce moment, on ne peut donc plus arborer aucun insigne, car
+il ne dépend évidemment que de l'arbitraire ou de l'humeur momentanée du
+policier de se sentir ou non «provoqué».
+
+Beaucoup d'articles de nos prohibés reflètent la haine farouche,
+implacable, que les Allemands se sont attirée par leur violation de la
+neutralité belge et par leur conduite féroce envers nos populations.
+Citons-en deux, de genres différents:
+
+
+Der heilige Hass.
+
+_Der heilige Hass!_ La sainte haine!
+
+Qu'on se rappelle le début de la guerre, la marche foudroyante et
+triomphale de l'armée allemande: c'était la victoire certaine et rapide.
+En même temps, c'était la terrorisation des pays occupés, les meurtres,
+les incendies, la destruction organisée, pendant qu'en Allemagne même les
+écrivains instillaient dans le coeur des populations teutonnes la haine,
+la sainte haine, _der heilige Hass_, envers les vaincus.
+
+Depuis lors, les événements ont modifié la tournure des choses. Non
+seulement la victoire échappe aux armes allemandes, mais dans le lointain
+apparaît la vision de la débâcle finale. Et ce sont aujourd'hui des appels
+indirects à la paix, appels dont on entend l'écho dans tous les pays
+neutres.
+
+En Allemagne même, le parti socialiste, veule domestique du Gouvernement
+impérial, a lancé dernièrement aux socialistes étrangers un document dont
+nous ne citerons qu'un passage: «_Nous désirons que, aussitôt que nous
+aurons obtenu toute garantie de sécurité et que nos ennemis seront
+disposés à la paix, la guerre prenne fin par une paix qui rende possible
+l'amitié avec les peuples voisins._»
+
+L'amitié! ils osent parler d'amitié!
+
+Libre aux autres peuples d'accepter plus tard la main, encore sanglante,
+que les Allemands leur tendent déjà...
+
+Mais parler d'une amitié possible avec nous, Belges, nous qu'ils menacent
+d'annexer en cas de victoire!
+
+Horreur! Comme si jamais, aujourd'hui, demain, pendant le siècle en
+cours, un pareil sentiment pouvait lier le peuple assassin avec le peuple
+meurtri! Comme si, entre eux et nous, il n'y avait pas un tel abîme qu'il
+ne pourra être franchi qu'après de longues générations.
+
+Ah! bandits, vous avez parlé de haine, de la sainte haine! Eh oui! elle
+existe cette haine, enracinée, irréductible, éternelle, horriblement
+sainte, dans le coeur de tout homme qui a l'honneur de porter le fier nom
+de Belge: c'est la haine des Teutons.
+
+Teutons! race maudite par nos mères, à qui vous avez arraché leurs fils;
+par nos épouses, qui portent le deuil du veuvage; par nos jeunes gens, qui
+meurent pour la patrie violée; par nos filles, qui ne reverront plus
+leurs fiancés; race maudite par notre peuple tout entier, témoin de vos
+abominables forfaits, de vos lâches assassinats de civils désarmés, de
+vos viols d'enfants et de vierges, de vos meurtres de vieillards et de
+nourrissons, de vos tueries de prêtres, de vos incendies criminels, de
+vos vols organisés, de vos emprisonnements d'innocents; race maudite
+par l'univers civilisé, qui recule d'épouvante devant vos sanglantes
+ignominies; race maudite par Dieu lui-même, que vous blasphémez par vos
+invocations théâtrales et ostentatoires; Teutons, race infâme et dégradée
+par le crime, entre vous et nous, Belges, il n'y a plus de place que pour
+la haine.
+
+Teutons! qui, hier, nous flattiez pour nous endormir et qui, au mépris
+de vos serments, avez lâchement, par surprise, foulé aux pieds un petit
+peuple pacifique qui vous accueillait en amis, qui nourrissait et choyait
+vos pseudo-marchands devenus vos émissaires et vos espions; Teutons,
+qui depuis plus d'un an nous avez enlevé notre sainte liberté, qui nous
+opprimez et nous torturez dans tout ce qui nous est cher, qui nous avez
+réduits à l'état de mendiants vivant de la charité étrangère; Teutons, qui
+nous avez tout volé, notre existence, notre indépendance, notre royauté,
+nos biens, nos vies, qui même voulez nous arracher plus que tout cela, ce
+que nous aimons par-dessus tout, l'honneur; qui nous accusez de félonie
+et de traîtrise, qui nous souillez dans votre infâme _Livre Blanc_ et
+vos turpides brochures où vous nous représentez comme des brutes, des
+malfaiteurs, des fauves sanguinaires; Teutons, à vous notre haine, toute
+notre haine, rien que notre haine!
+
+Oh! la grande, la sainte, la légitime haine qui unit les deux races de
+notre nation et se répercutera jusqu'aux enfants de nos petits-enfants!
+Oui, la nation vous haît, parce qu'elle haît la lâcheté, le mensonge,
+la fourberie, le parjure, la trahison, la barbarie, et que vous
+quintessenciez tout cela!
+
+Elle vous hait, parce qu'elle aime la droiture, la vérité, la justice, la
+loyauté, la sainteté des serments et que sa patrie personnifie tout cela!
+
+
+* * *
+
+
+Les choses ont des larmes, elles ont aussi la haine.
+
+Entendez-vous le sol patrial qui gémit sous le sabot de vos chevaux et le
+pas lourd de vos hordes? C'est le gémissement de la haine!
+
+Entendez-vous le murmure de nos ruisseaux rougis, le bruit sourd de nos
+fleuves déserts, le clapotement de nos plages abandonnées? C'est le sourd
+murmure de la haine!
+
+Entendez-vous le son expirant des dernières cloches de nos villes et
+villages incendiés se répandant en sanglots entre les pierres branlantes
+et les ruines informes? C'est le sanglot de la haine!
+
+Et nos petites cocardes, que vous avez arrachées de nos poitrines, petits
+emblèmes tricolores dont votre Bissinge, dans sa lourde raillerie de
+Germain, ricanait en disant: «C'est la manie de la couleur», savez-vous
+ce que disaient ces pauvres rubans? Nous ne pouvions dans la rue cracher
+notre mépris sur votre face rubiconde; pour nous, ces petits morceaux
+d'étoffe vous criaient notre haine!
+
+
+* * *
+
+
+Est-ce bien moi qui ai écrit tout ceci, moi qui ai vécu en Allemagne, qui
+croyais la connaître, moi qui ai tant admiré ce peuple allemand dont je ne
+soupçonnais pas la fausseté et la fourberie, moi qui me suis nourri à sa
+science, qui ai tant vanté ses universités et ses docteurs, qui ai tant
+défendu sa prétendue civilisation, moi qui, Flamand, tiens un peu par là
+de son origine germanique? «Être Flamand ne signifie pas être Allemand»,
+écrivait, il y a quelques jours, le Bissinge fils; c'est vrai, car autant
+j'aimais et j'admirais jadis la grande Allemagne, autant je la déteste
+aujourd'hui, je la méprise, je la hais--et pourtant je n'ai jamais connu
+la haine... Quelques mois ont suffi pour cela, quelques mois de crimes
+ininterrompus...
+
+Et c'est avec un sentiment de volupté que je lui renvoie son chant de
+haine:
+
+Deutschland,
+ Dich werden wir hassen mit langen Hass,
+ Wir werden nicht lassen von unserm Hass,
+ Hass zu Wasser und Hass zu Land,
+ Hass des Hauptes und Hass der Hand,
+ Hass der Haemmer und Hass der Kronen,
+ Drosselender Hass von sieben Millionen.
+ Wir lieben vereint, wir hassen vereint,
+ Wir haben alle nur einen Feind:
+Deutschland!
+
+Dr Z.
+(_La Libre Belgique_, n° 50, octobre 1915, p. 3, col. 2.)
+
+
+Flair rare.
+
+Un officier prussien, de l'innombrable catégorie de ceux que nous avons
+hébergés pendant de longues années et qui en ont profité pour nous
+espionner tout à l'aise, était, ces derniers jours, de passage à
+Bruxelles. Voici en quels termes il a défini les sentiments que certaines
+villes belges professent à l'égard des Boches:
+
+--A Liège, a-t-il dit, on nous méprise.
+--A Namur, on nous craint.
+--A Bruxelles, on se f...t de nous.
+
+Ce soudard a de la psychologie des foules une notion très juste. Gageons
+que notre excellent gouverneur partage son avis.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 37, juillet 1915, p. 4, col. 1.)
+
+Nous disions plus haut que les Allemands ont été forcés de rendre justice
+à notre haine. Voici deux articles qui le constatent:
+
+
+Le chancre belge.
+
+_Le poignard le plus aigu, le poison
+le plus actif et le plus durable, c'est la
+plume en des mains sales._
+Louis VEUILLOT.
+
+
+Connaissez-vous le chancre belge?.. Ne cherchez pas: c'est l'ardent
+patriotisme qui anime nos populations. C'est le _Vaderland_ qui a fait
+cette trouvaille; sachons-lui-en gré.
+
+Le _Vaderland_ est un journal hollandais de principes solides;
+inaccessible à la corruption monétaire, évidemment; tout à la dévotion
+de la Germanie par pur principe, s'entend. Le _Vaderland_ aime le
+patriotisme: sinon, s'appellerait-il _Vaderland_ (patrie)? Le _Vaderland_,
+à ce dûment autorisé (je n'ai pas dit stipendié, n'est-ce pas?) par
+l'autorité allemande, vient journellement entretenir chez nous le saint
+amour de la patrie et relever notre moral chancelant, en nous arrosant
+chaque soir congrûment de toutes les nouvelles qui peuvent faire plaisir
+aux Allemands; ses renseignements sont impartiaux, mais sont fournis
+presque exclusivement par la très véridique Agence Wolff: c'est sa façon
+à lui de montrer sa reconnaissance à la Belgique. Si nous disions au
+_Vaderland_ que, grâce à leur héroïque résistance, les troupes belges ont
+sauvé autant la Hollande que la Belgique de la domination teutonne, le
+_Vaderland_ se gondolerait comme une petite folle! De la reconnaissance?
+Heu! il ne daignerait s'abaisser à un sentiment aussi vulgaire, il est
+au-dessus de cela... Et voilà pourquoi, gardant une fière indépendance, il
+vient jusque chez nous prodiguer ses insultes à ceux des Belges qui n'ont
+pas sa mentalité ni sa compréhension du devoir patriotique.
+
+Donc, le 21 septembre, le _Vaderland_, sitôt reproduit _con amore_ par _La
+Belgique_ et par _Le Bruxellois,_ a parlé de la germanophilie en Belgique.
+Il affirme que les Belges sont profondément divisés en deux camps:
+d'un côté se trouvent les gens sérieux, raisonnables, pratiques, qui
+s'accommodent de la situation actuelle et ne refusent pas de donner un
+petit coup de main au Gouvernement allemand; ces gens accordent entière
+créance à toutes les nouvelles du _Vaderland_ et aux bourdes des
+incommensurables victoires germaines; ils n'ont pas de «haine» pour les
+assassins de nos populations, n'ajoutent nulle foi aux récits des forfaits
+des barbares; ce sont des courageux, des agneaux cruellement traqués par
+les «tigres». Les «tigres», ce sont ceux qui forment l'autre camp: lâches,
+ils persécutent leurs concitoyens qui acceptent le fait accompli; ils
+osent traiter les allemanisants de «sales Boches», de _lielleken Deutsch,_
+ils ne comprennent pas que certains Belges acceptent les offres et la
+méprisante aumône du vainqueur et vont jusqu'à les menacer: _Wacht maar
+tot dat d'alliés terug zijn_ (attendez seulement le retour des Alliés);
+ils ont le toupet, malgré le régime de terreur qui nous opprime, de
+montrer publiquement leur patriotisme, un «patriotisme mal placé, jaloux
+et brouillon», bref ils supportent mal les germanophiles et, par leurs
+agissements odieux, ont provoqué le fameux arrêté de von Bissing punissant
+sévèrement ceux qui «offensent» les bons Allemands et les personnes qui
+leur sont sympathiques.
+
+Et ce qui dépasse l'entendement du _Vaderland_, c'est que, parmi les
+_patriotards_, il n'y a pas que la «menue plèbe», mais des «personnes
+intelligentes, des hommes cultivés, professeurs d'université, juristes,
+artistes, etc.»; c'est qu'on rencontre dans leurs rangs des illuminés qui,
+comme le cardinal Mercier, s'exposent de gaieté de coeur à la détention,
+et d'autres encore qui, comme les bourgmestres Max et de Lalieux, paient
+de leur liberté, ou comme Lenoir, Frank, Baekelmans, de leur vie même,
+leurs écarts de jugement et d'imagination. Quelle aberration mentale! Et
+cela indigne le _Vaderland_.
+
+Ah! ce n'est pas parmi les rédacteurs du _Vaderland_ qu'on trouverait
+pareille engeance! Nous confessons le croire en toute sincérité; mais
+que voulez-vous? nous ne sommes que des Belges; comme tels, nous aimons
+par-dessus tout notre patrie, notre Roi, notre liberté; nous sommes même
+devenus un tantinet chauvins et nous haïssons profondément l'étranger
+violateur, assassin et pillard, et, non moins que lui, ceux qui, chez
+nous, courbent bassement la tête devant l'oppresseur tout-puissant....
+Nous traitons d'un même mépris le Teuton et le Germanophile: c'est devenu
+«une maladie» chez nous!
+
+Germanophiles! hélas, il faut bien l'avouer, il en existe parmi les
+nôtres. Les connaissez-vous? Du côté _femmes_, ce sont, comment dire?...
+ces fleurs de pavé qu'on rencontre au bras des officiers allemands et dont
+la germanophilie est si intense qu'elle laisse souvent chez ces fils de
+Mars des traces durables.... Du côté _hommes_? Dans tout pays il existe,
+aux divers degrés de l'échelle sociale, une certaine population, sans
+honneur, sans idéal, vivant en marge de la loi, candidats ou habitués de
+la correctionnelle et des assises, capables de tout sauf d'une action
+honnête, se vendant à qui veut les acheter, n'ayant même pas la notion
+des mots patrie et patriotisme.... C'est cette écume, dont chaque
+pays voudrait se débarrasser, qui, chez nous, montre des sentiments
+germanophiles.... Tous deux, hommes et femmes, sont dignes des faveurs
+allemandes, et nous les laissons volontiers pour compte à nos ennemis: ils
+se valent.
+
+Cependant, ô journal étranger, ô _Vaderland_, n'en exagérez pas le nombre.
+C'est l'infime exception, et, si vous les considérez comme des gens de
+sens rassis et pratique, nous jugeons qu'ils font tache dans cette grande
+et noble population belge qui, au sein des vexations et du malheur,
+lève fièrement la tête et regarde en face le Germain insolent. Si votre
+correspondant était capable de sentir battre le coeur à la vue d'un grand
+spectacle, il s'inclinerait devant ce petit peuple infortuné, rebelle aux
+puissants, fidèle à ses chefs exilés, et il conviendrait qu'il ne voit
+pas chez lui la platitude et la lâcheté qui caractérisèrent la nation
+prussienne aux temps de Napoléon 1er.
+
+Dr. Z.
+(_La Libre Belgique_, n° 52, novembre 1915, p. 2, col. 2.)
+
+
+Comment ils voient.
+
+Ce qui suit est extrait d'un article, «Les Allemands en Belgique», publié
+dans le _Düsseldorfer General-Anzeiger_ du 20 septembre 1915 par un M.
+Rudolph Bartsch qui doit être, dans le journalisme allemand, un personnage
+de qualité. Le _Düsseldorfer_ nous apprend, en effet, qu'il fut «chargé
+par les Gouvernements allemand et autrichien d'observer le peuple allemand
+durant la guerre»; ses articles paraissent dans les grands journaux
+autrichiens et, en Allemagne, dans la _Vossische Zeitung_ et le
+_Düsseldorfer General-Anzeiger_; ils constituent donc, pour la
+documentation du public allemand, un élément important.
+
+Dans l'article susmentionné, l'auteur commence par nous expliquer qu'il ne
+venait pas sans répugnance dans notre pays:
+
+«Bien que je me rendisse compte que la violation de la neutralité belge
+était _une dure nécessité_, bien que sachant que les Allemands n'ont fait
+que reprendre ici le procédé de Napoléon 1er, le sort de ce pays si riche
+et pourtant si malheureux me faisait mal au coeur.»
+
+Heureusement pour sa conscience chatouilleuse, M. Bartsch apprit vite,
+chez nous, comment la Belgique avait elle-même rompu sa neutralité, en se
+mettant de mèche avec l'Angleterre. Il respira! Puis, le voilà pénétrant
+dans l'intimité de l'âme belge, et il s'aperçoit _avec étonnement_ que
+nous détestons le conquérant. Nous n'inventons pas:
+
+«Haine! La population urbaine ne connaît que cela, je dois le dire
+(dites-le, mon ami, dites-le!) à ma douleur _et à mon étonnement_.
+Abstraction faite des mille vexations et tentatives de complot, dans aucun
+oeil humain je n'ai vu, comme là, passer ostensiblement le sauvage et
+obscur nuage de la tempête.»
+
+Ça, M. Bartsch, c'est ce que l'on peut appeler une belle phrase--en
+allemand. Mais continuons, l'auteur va nous consoler des menus
+désagréments que nous a causés l'invasion, au moyen d'arguments
+inattendus:
+
+«Certes, elles sont terribles à voir, les localités bombardées et brûlées,
+et, au début, je ne pouvais retenir mes larmes en voyant tant de bonheur
+familial détruit (la chère âme!), mais je pénétrai plus avant
+dans l'intimité du pays et pus me rendre compte que _si une somme
+incommensurable de beauté, de richesse et de culture a été conservée
+au pays frappé de terreur, c'est précisément parce que les premières
+sanctions contre les meurtres secrets et les bestialités des
+francs-tireurs furent immédiates et effrayante_. Et je demeurai convaincu,
+moi aussi, que cet exemple valait mieux que le sang, l'incendie et les
+larmes qui sévirent pendant la guerre de Trente ans.»
+
+En d'autres termes, nous pouvons nous estimer heureux de ce que les
+Prussiens aient bien voulu brûler quantité de villages, torturer et
+massacrer les habitants: c'était pour notre bien, ce fut même pour nous un
+bonheur. Ceci n'est pas de l'interprétation; M. Bartsch va nous le dire
+lui-même, dans ce qui suit, fort explicitement:
+
+«Partout où les troupes allemandes furent accueillies pacifiquement,
+elles se conduisirent de façon exemplaire; et les soldats tinrent si
+scrupuleusement à la discipline et à l'honneur que les propriétaires de
+centaines de châteaux et de villas, qui avaient fui, retrouvèrent, rentrés
+chez eux, la moindre nippe à sa place. (Ils y ont même, assure-t-on,
+trouvé des choses qui n'y étaient pas... mais allons toujours.) Quand
+je songe aux horreurs russes en Galicie et dans la Prusse Orientale,
+_l'occupation de la Belgique m'apparaît plutôt comme un bonheur pour ce
+peuple_ (kommt mir die Besetzung Belgiens eher noch wie ein Glück für
+dieses Volk vor). Il a ses fils chez lui, ses champs sont ensemencés, _la
+paix et le bien-être règnent partout_ (Frieden und _Wohlstand_ herrschen
+überall).»
+
+Nous apprenons enfin, avec attendrissement, que, dès à présent, «nombreux
+sont les ouvriers belges qui s'en vont travailler en Allemagne, où ils
+apprennent à connaître les hautes paies, les ateliers sains, éclairés, les
+exemplaires institutions de bienfaisance...».
+
+Voilà ce que patronnent les Gouvernements allemand et autrichien, voilà
+comment ils éclairent l'opinion chez eux. Est-ce écoeurant, odieux ou
+stupide,--ou le tout ensemble?
+
+(_La Libre Belgique_, n° 52, novembre 1915, p. 2, col. 2.)
+
+
+M. le baron von Bissing, lui-même; dut convenir de l'aversion que les
+Belges nourrissent pour le régime allemand: d'abord dans la lettre au
+bourgmestre de Bruxelles (voir p. 24), puis dans son affiche sur la
+germanophobie (voir p. 66).
+
+
+Les Allemands ne se sont pas résignés facilement à notre hostilité et à
+notre mépris.
+
+Dès le milieu de l'année 1915, ils ont cherché à nous convertir à des
+sentiments moins aigres.
+
+Il essayèrent d'abord de la persuasion. Voici une «Lettre ouverte du
+gouverneur général» qui a paru dans les journaux domestiqués:
+
+
+L'administration du pays occupé.
+
+Du gouverneur général baron von Bissing en date du 18 juillet 1915:
+
+La Convention de La Haye concernant les lois et coutumes de la guerre sur
+terre stipule ce qui suit:
+
+«ART. 42.--Un territoire est considéré comme occupé lorsqu'il se trouve
+placé de fait sous l'autorité de l'armée ennemie.
+
+«ART. 43.--L'autorité du pouvoir légal ayant passé de fait entre les mains
+de l'occupant, celui-ci prendra toutes les mesures qui dépendent de lui en
+vue de rétablir et d'assurer, autant qu'il est possible, l'ordre et la vie
+publics en respectant, sauf empêchement absolu, les lois en vigueur dans
+le pays.»
+
+En exécution de ce devoir imposé par le droit des gens, S.M. l'Empereur
+allemand, après l'occupation du royaume de Belgique par nos troupes
+victorieuses, m'a confié l'administration de ce pays et m'a chargé
+d'exécuter les obligations résultant de la Convention de La Haye. En
+dirigeant l'administration du pays en ma qualité de gouverneur général, je
+n'agis nullement par amour du despotisme ni pour favoriser uniquement les
+intérêts de l'Empire allemand; j'accomplis la mission difficile qui m'a
+été confiée et les multiples devoirs qu'elle m'impose envers la Belgique
+occupée.
+
+Pour cette raison, je suis en droit d'attendre et j'attends de tout sujet
+belge, et surtout des autorités du pays qui ont pu être laissées en
+fonctions, que tous secondent mes efforts tendant à rétablir et assurer
+l'ordre et la vie publics. Je reconnais volontiers qu'un nombre
+relativement considérable de bourgmestres, de fonctionnaires de l'État, de
+membres du clergé, d'habitants des villes et de la campagne, et surtout de
+personnes charitables, a su comprendre mes intentions; je reconnais qu'il
+en est résulté de sérieux avantages dont l'intérêt public--non leur
+intérêt personnel--a tiré profit. Nombreux sont cependant ceux qui
+opposent encore une résistance ouverte ou secrète aux mesures que je juge
+nécessaires d'appliquer. Beaucoup, me semble-t-il, estiment, bien à tort,
+faire acte de patriotisme ou de courage en contrecarrant les dispositions
+du pouvoir actuel; d'aucuns croient qu'en secondant mes efforts ils
+s'attireraient des ennuis ou même courraient des dangers si, par la suite,
+l'ancien régime revenait au pouvoir.
+
+Ces deux façons de penser sont très regrettables; l'une provient d'un
+malentendu fondamental; l'autre est l'indice d'un caractère peu digne.
+
+Quelle que soit la destinée que l'avenir réserve à la Belgique,
+celle-ci est placée à présent sous l'administration allemande, sous mon
+administration, en vertu du droit des gens. Tout Belge qui obéit à cette
+administration ou seconde ses efforts ne sert pas le pouvoir occupant,
+mais sa propre patrie. Tout Belge qui résiste à l'administration établie
+de fait ne nuit pas à l'Empire allemand, mais à son pays, à la Belgique
+même, et une telle manière d'agir n'est ni courageuse ni patriotique.
+Jamais celui qui, sans réserve, coopérera au bien-être public, avec le
+pouvoir occupant, ne pourra, équitablement, être accusé de soumission à
+l'étranger ni de trahison envers sa patrie.
+
+Je ne demande à personne de renoncer à ses idéals ou de désavouer
+hypocritement ses convictions. Mais j'exige que chacun tienne compte de
+l'état de choses existant; j'exige que tous les Belges reconnaissent que
+le droit des gens et le droit de la guerre m'obligent à administrer le
+pays; j'exige qu'ils comprennent que j'ai légalement le droit de recourir
+à la collaboration des autorités du pays, de ses chefs intellectuels,
+religieux et laïques. Tous ceux qui, ayant de l'influence, s'abstiennent,
+par faux patriotisme, de la mettre au service de la cause commune,
+desservent la patrie qu'ils prétendent aimer.
+
+Je respecte toute conviction religieuse, politique ou patriotique, et
+j'accueille avec plaisir toute collaboration loyale, d'où qu'elle vienne.
+Mais j'ai le devoir de sévir sans ménagement contre ceux qui troublent
+ouvertement ou secrètement l'ordre dans le pays et s'efforcent d'empêcher
+le rétablissement et le développement paisibles de la vie publique.
+Accomplissant ma mission, je punirai, sans égards pour la personnalité,
+tous ceux qui résisteront par actes ou par paroles et, s'ils occupent des
+fonctions publiques, je les destituerai.
+
+J'attends du bon sens de la population belge et de ses dirigeants que mes
+paroles dissipent certaines idées fausses et fassent comprendre à tous,
+sans distinction de classes, que je désire servir les intérêts du pays et
+que, dans les circonstances présentes, le seul moyen de faire acte de vrai
+patriotisme est de seconder mes efforts, de contribuer à leur réalisation.
+
+(_La Belgique_ [de Bruxelles], 20 juillet 1915.)
+
+Cette tentative fut commentée par _La Libre Belgique_:
+
+Réponse à notre gouverneur.
+
+EXCELLENCE,
+
+A raison de la sollicitude que vous professez pour les intérêts de notre
+pays, vous devez être soucieux de vous renseigner exactement sur l'état de
+l'opinion publique. Il vous sera donc utile, sinon agréable, de connaître
+l'impression produite par votre manifeste du 18 juillet, où vous nous
+assurez de votre bienveillance sur un ton si étrangement comminatoire. Je
+viens donc vous exprimer mon appréciation, conforme, je le sais, à celle
+d'un très grand nombre de Belges.
+
+Ce fut pour nous tous, Excellence, un sujet de joyeuse surprise que
+d'apprendre, un beau matin, que vous teniez à posséder la confiance de vos
+administrés. Jusque-là, nous étions tous persuadés que vous vous flattiez
+de nous réduire et de nous conduire par l'intimidation. Installé chez
+nous par la force des armes, à la suite d'une agression aussi lâche que
+perfide, chargé d'organiser dans notre pays le régime d'occupation, vous
+avez accompli cette besogne avec un soin et une méthode où nous n'avons
+jamais pu voir que le souci des intérêts militaires, économiques et
+financiers de nos envahisseurs. La Belgique ruinée et meurtrie fut frappée
+de lourdes contributions de guerre. Des réquisitions en masse drainèrent
+les dernières ressources de notre pays ravagé. Des prestations de tout
+genre pesèrent par surcroît sur la population des villes et des campagnes,
+sans compter les abus individuels commis pas vos soldats. J'ignore dans
+quelle mesure ce système d'oppression et de vexations vous est imputable;
+mais j'ai pu voir, comme tout le monde, que votre administration y a prêté
+main-forte. Elle a emprisonné toute la vie du peuple belge dans un réseau
+de règlements, de décrets et d'arrêtés, où s'exerce sans retenue le souci
+prépondérant, ou plutôt exclusif, des intérêts allemands. Quant aux
+sentiments du peuple belge, vous n'aviez pas l'air de vous en préoccuper
+beaucoup en ce temps-là. Votre police haute, basse et moyenne se
+chargeait de suppléer au bon vouloir des habitants. Amendes, arrestations
+préventives, détentions par mesure administrative, perquisitions
+domiciliaires, condamnations à la prison, condamnations à mort ont grêlé
+dru pendant toute la durée de votre règne. A vous voir faire; Excellence,
+on devrait se dire qu'il vous était indifférent d'être cordialement
+détesté. Puisqu'il vous a plu de nous signifier que la liberté de le
+croire nous était retirée, nous sommes bien forcés de vous dire que vous
+nous donnez en échange celle de rire à vos dépens.
+
+En soi, c'est une plaisante idée que de réclamer la confiance par
+sommation officielle. Chez vous peut-être est-elle une contribution
+qu'on lève par voie administrative sur la docilité populaire comme on
+réquisitionne, par décret, le vieux cuivre, le pétrole ou les pommes de
+terre. Si cela réussit en Allemagne, cela prouve une fois de plus que les
+extrêmes se touchent et que la suprême «Kultur» confine à la simplicité
+primitive. Dans nos pays moins «kultivés», il n'est pas d'usage que
+l'autorité, quand le remords ou le dépit la démangent, se gratte aussi
+ostensiblement. L'Allemagne serait-elle donc le seul endroit du monde
+où le ridicule ne tue pas? Ou bien la valeur allemande se doit-elle à
+elle-même de braver aussi cette mort-là? Mais en ce cas, il conviendrait
+de montrer qu'on a regardé le danger bien en face et de ne pas se donner
+la figure d'un personnage plus comique qu'il ne s'en doute. Vous manquez
+un peu, Excellence, à cette précaution élémentaire.
+
+Il aurait dû vous suffire d'invoquer, avec les airs pénétrés que vous
+y avez mis, les «Conventions de la Haye». Le commentaire que vous nous
+faites des article 42 et 43 est savoureux à lire après celui que votre
+soldatesque et votre état-major nous ont donné de cet autre chiffon de
+papier. A vous entendre, vous seriez le seul bon juge de nos devoirs
+envers notre chère et malheureuse patrie. Nous n'aurions plus qu'une seule
+manière de la servir, et ce serait de nous mettre docilement aux ordres de
+ses oppresseurs et de ses bourreaux, de seconder l'autorité allemande, de
+travailler pour le compte de l'Administration allemande, de nous prêter
+aveuglément à tout ce que le pouvoir allemand décide être l'intérêt de la
+Belgique, devenu tout à coup identique à l'intérêt allemand.
+
+«Tout Belge--je vous cite--tout Belge qui résiste à l'administration
+établie de fait, ne nuit pas à l'Empire allemand, mais à son pays, à
+la Belgique même, et une telle manière d'agir n'est ni courageuse ni
+patriotique.»
+
+Vous auriez dû en rester là, Excellence, et vous tenir dans le ton de
+la force encore tempérée, que nous pouvions écouter avec une ironie
+bienveillante. Mais vous tombez dans la bouffonnerie odieuse quand vous
+vous oubliez à écrire que les Belges qui vous résistent le font par peur,
+c'est-à-dire par lâcheté. On sait pourtant ce qu'il en coûte de vous
+déplaire, et vous ne vous privez pas de le répéter assez haut dans ce même
+document où vous ne rougissez pas d'expliquer notre fidélité patriotique
+par ce mobile déshonorant. Vous nous aviez déjà donné d'autres exemples de
+cette étrange logique, notamment dans cette affiche demeurée célèbre,
+où vous commenciez par verser un pleur sur le sort misérable des Belges
+réfugiés en Angleterre, pour nous annoncer ensuite que vous veniez de
+faire fusiller, à Liège, huit de nos compatriotes.
+
+Au gré de cette même logique sans doute, nous vous paraîtrions des foudres
+de bravoure et d'intrépidité, si nous consentions à trembler devant vos
+argousins, vos mouchards et vos juges:
+
+De votre homélie nous retiendrons donc, Excellence, qu'il vous plairait
+fort de posséder la confiance des Belges et que vous nous la demandez...
+en allemand!!!
+
+Il nous est assez difficile de voir ce que vous en ferez de bon, mais,
+puisque vous y tenez, il y aurait un moyen de la conquérir, dans la mesure
+où elle peut vous être nécessaire. Chargé de maintenir sous le joug une
+petite nation qui s'est courageusement sacrifiée pour son honneur et son
+devoir, montrez-lui, si discrètement que ce soit, que vous comprenez la
+tragique grandeur de sa conduite. Au lieu de proscrire jusque sur le
+cercueil de nos morts les manifestations les plus innocentes de notre
+loyalisme patriotique et de nos légitimes espérances, vous pourriez
+traiter comme un noble vaincu le peuple belge prisonnier dans son propre
+pays.
+
+Affichez des airs victorieux et triomphants puisque cette morgue paraît
+être l'empois nécessaire d'un uniforme prussien; mais sous cette armure
+laissez-nous deviner une âme de gentilhomme et de soldat, où le peuple de
+la libre Belgique retrouvera quelque chose des sentiments d'honneur et
+de fierté pour lesquels il s'est dévoué aux horreurs de sa situation
+présente. Alors, mais alors seulement, il consentira à croire que vous
+songez aux intérêts de son pays momentanément tombé sous votre garde.
+D'intérêt, nous n'en connaissons plus qu'un seul aujourd'hui: c'est celui
+pour lequel notre Roi, notre Gouvernement et notre armée unissent en ce
+moment leur courage, leurs efforts et leur bravoure, c'est celui auquel
+tout véritable Belge songe, jour et nuit, avec une obstination indomptable
+comme sa confiance. Quand vous nous aurez montré que vous comprenez ce
+sentiment et la place qu'il tient dans nos coeurs, nous consentirons
+joyeusement à croire que c'est pour le grand bien de l'agriculture belge
+que vos maquignons en uniforme enlèvent les derniers chevaux du pays.
+
+Pour être sincère, je dois vous avouer que ce moyen de persuasion ne
+réussit généralement qu'à ceux qui ont l'âme assez haute pour le trouver
+eux-mêmes. Votre proclamation du 18 juillet montre que vous en êtes tout
+de même un peu loin. Si celle-ci doit devenir la charte de vos rapports
+avec vos administrés, il n'y aura pas grand'chose de changé dans la
+Belgique occupée. Il se trouvera encore des Belges bornés et pusillanimes
+pour refuser de comprendre qu'ils servent leur patrie en vous aidant à la
+réduire. Vos juges, s'ils les attrapent, continueront de les condamner et
+vous de les gracier après qu'ils seront morts.
+
+Agréez, Excellence, l'expression de tous les sentiments de déférence dus à
+vos fonctions, dans les formes protocolaires prévues par les Conventions
+de La Haye.
+
+BELGA.
+(_La Libre Belgique_, n° 40, août 1915, p. 1, col. 1.)
+
+Comme les avances doucereuses nous laissaient insensibles, ils recoururent
+à des procédés plus conformes à leur tempérament: l'intimidation. Copions
+l'arrêté allemand d'octobre 1915 et la réponse publiée par _Le Belge_.
+
+
+Nouvelles publiées par le Gouvernement allemand.
+
+On connaît le résultat que l'offensive des Alliés, cette offensive
+annoncée depuis si longtemps, a atteint sur le front occidental. Les
+lignes allemandes ont résisté à une canonnade effrénée de soixante-dix
+heures et à la supériorité numérique considérable de l'ennemi. Les
+Français ont eu plusieurs centaines de milliers de tués et de blessés,
+tandis que les Anglais blancs et de couleur ont subi des pertes
+relativement plus élevées encore. Malgré le nombre énorme des vies
+humaines et les immenses quantités de munitions qu'ils ont sacrifiées sans
+ménagements, les ennemis de l'Empire allemand ne se sont rapprochés en
+rien de leur but, qui est de reconquérir la Belgique et le nord de la
+France.
+
+Pendant que cette bataille décisive faisait fureur sur le front, j'ai eu
+à protéger le dos de l'armée allemande contre, des manoeuvres hostiles. A
+cette occasion j'ai été obligé de combattre des tendances dues, tout comme
+l'offensive désespérée des Alliés, à d'anciennes et vaines espérances,
+à la croyance en un prompt rétablissement de l'ancien état de choses.
+Certains milieux qui, plus que tout autre, devraient avoir à coeur de
+favoriser la paix intérieure, ont incité les esprits à la résistance; des
+personnes qui s'étaient déclarées prêtes à coopérer avec moi à rétablir le
+bien-être dans le pays ont prêté de nouveau une oreille complaisante aux
+insinuations venant du Havre et de Londres; de faux prophètes répandant de
+fausses nouvelles ont séduit des malheureux crédules et les ont amenés à
+commettre des actions criminelles. Par faux patriotisme, et plus encore
+par cupidité, des Belges se sont laissé entraîner à un espionnage qui a
+abouti au même échec que l'offensive ennemie.
+
+Malgré tout, nous sommes parvenus à tenir à l'écart l'ennemi sournois et
+lâche qui, perfidement, menaçait la sécurité de l'armée allemande. Les
+peines les plus rigoureuses ont dû être appliquées sans pitié à ceux que
+de vains espoirs ont amenés à se rendre coupables d'actions criminelles.
+Les faits, qui parlent un langage éloquent, réfuteront par eux-mêmes tous
+les bruits de victoire de nos ennemis et les nouvelles annonçant que les
+armées allemandes évacuent le pays. Ce que nous tenons, nous le tenons
+bien.
+
+Cette dernière déception impose aux Belges le devoir d'en tirer des
+enseignements quant à l'avenir et de ne plus prêter si crédulement foi à
+des nouvelles qui, le lendemain, forcément, se révéleront mensongères.
+Tous ceux qui, sous mon administration, travaillent, qui gagnent
+suffisamment et qui ont su acquérir la satisfaction intérieure du devoir
+accompli, doivent contribuer à faire jouir des mêmes bienfaits ceux de
+leurs prochains qui sont encore aveuglés. L'expérience des dernières
+semaines prouve que la sécurité des armées allemandes est assurée contre
+des complots les mieux tramés. Mais la sécurité de la vie active, qui
+seule peut guérir les maux de la Belgique souffrante, ne peut être
+garantie qu'à ceux qui, laissant aux soldats le soin de combattre, et
+secondant mes efforts, favorisent dans leur milieu la paix intérieure et
+la prospérité économique du pays. Les arrêtés que je promulgue poursuivent
+le même but; quiconque les enfreint subira, dans toute leur dureté,
+les peines qu'ils édictent. Ceux qui contrecarrent mes efforts doivent
+s'attendre à subir toutes les rigueurs de la loi martiale; ceux qui me
+secondent dans ma tâche viennent en aide, de la manière la plus efficace,
+à leur patrie, à leurs compatriotes et à eux-mêmes.
+
+_Le Gouverneur général en Belgique_,
+Baron VON BISSING.
+
+(_Le Bruxellois_, 13 octobre 1915.)
+
+A nos maîtres.
+
+Vous avez fait afficher le 11 octobre un imprimé non signé, pour nous dire
+que le patriotisme belge n'est que de la cupidité, pour nous parler de
+centaines de mille Français tués, de la satisfaction que donne le devoir
+accompli, de complots ténébreux, de faux prophètes, de vos bonnes
+intentions et de répressions sévères. Ce fatras, où le ridicule le dispute
+à l'odieux, devait nous préparer à recevoir l'annonce de vos derniers
+assassinats.
+
+Vos mouchards, en se mêlant aux lecteurs de ces affiches, ont senti une
+fois de plus les colères contenues gronder à côté d'eux.
+
+Votre nouveau monument de cynisme ne pouvait inspirer que de l'indignation
+et du mépris. C'est l'oeuvre d'hypocrites, gorgés de puissance, qui se
+préparent à faire régner la terreur.
+
+Vous voulez nous faire trembler et nous soumettre par la crainte. Mais
+vous ignorez donc que la violence ne peut rien contre un peuple conscient.
+Vous ne savez donc pas que les inquisiteurs et les tortionnaires n'ont
+jamais converti une seule de leurs victimes, et vous oubliez que les
+martyrs n'ont jamais servi qu'à sanctifier la cause qui fut la leur.
+
+Vous voulez nous réduire par la peur, vous n'y parviendrez pas.
+
+Nous ne relèverons ni vos mensonges ni vos insultes, mais sachez que sous
+le bâillon que vous leur avez imposé tous les Belges vous crient avec
+nous: assez d'affirmations stupides, assez de lourde vantardise, assez
+de calomnies; n'en jetez plus..., nous sommes largement convaincus de
+la faiblesse de vos arguments, de l'épaisseur de votre esprit et de
+l'énormité de votre infamie.
+
+Mais vous cherchez peut-être à vous faire haïr davantage?... en admettant
+que cela soit possible. Alors, continuez, vous êtes les maîtres. Continuez
+vos manières de terroristes, insultez vos victimes, torturez, mentez,
+fusillez, mais au moins cessez de faire les bons apôtres, cela ne prend
+plus chez nous.
+
+Vous êtes classés dans l'opinion du monde; vous tenez votre réputation et,
+comme le dirait votre scribe tudesque, vous la tenez bien.
+
+(_Le Belge_, n° 6, octobre 1915, p. 1.)
+
+Mais la manière forte ne leur réussit pas mieux que la douceur. Ils
+essayèrent alors le chantage: ceux qui désiraient que leurs parents,
+prisonniers en Allemagne, fussent traités d'une façon plus humaine,
+devaient commencer par faire amende honorable..
+
+
+Texte d'une récente affiche de l'autorité allemande.
+
+_Transfert de prisonniers de guerre d'un camp dans un autre_.
+
+«Les demandes adressées en vue d'obtenir le transfert de prisonniers
+de guerre d'un camp dans un autre se sont tellement multipliées en ces
+derniers temps, qu'il n'est plus possible d'y donner suite d'emblée,
+ne fût-ce qu'à cause des frais de transport trop onéreux, sans parler
+d'autres motifs qui s'y opposent. Le ministère de la Guerre à Berlin
+n'accueillera plus à l'avenir que les demandes qui seront spécialement
+motivées; en outre il ne suffira plus que les solliciteurs soient
+méritants, il faudra aussi qu'ils aient rendu service à la cause et aux
+intérêts allemands et que ce fait soit prouvé.
+
+«Le gouvernement général a ordonné que, pour toute demande du genre
+précité, il soit examiné minutieusement si les solliciteurs remplissent
+sous tous les rapports ces nouvelles conditions et surtout s'ils se
+sont conformés sans réserve à toutes les prescriptions des autorités
+allemandes. Dans ce cas seulement, les demandes pourront être accueillies
+favorablement.»
+
+Voilà donc les souffrances et les privations de nos compatriotes
+prisonniers devenues un moyen de pousser leurs malheureuses familles à la
+trahison ou du moins à d'inacceptables connivences. L'odieux système des
+étapes se perpétue et se perfectionne. Et l'homme qui s'est donné pour le
+gardien loyal des intérêts du pays se prête à cette infâme exploitation de
+la douleur publique. Il met sous cette ignominie sa signature de soldat et
+de gentilhomme: _Freiherr von Bissing, Generaloberst_. Merci, Excellence,
+vous venez, une fois de plus, de nous montrer au naturel, dans un de ses
+meilleurs représentants, votre race, votre caste et votre pays.
+
+Il ne leur suffit pas des légitimes ressentiments qu'ils ont accumulés
+contre eux, ils veulent absolument y ajouter notre mépris. C'est leur
+manière de nous prouver la transcendance de leur _Kultur_!
+
+Mais alors, Excellence, pourquoi vous donnez-vous le ridicule de paraître
+désirer qu'on vous respecte?
+
+(_La Libre Belgique_, n° 55, décembre 1915, p. 2, col. 2.)
+
+Nous n'avons parlé jusqu'ici que de haine. Pourtant notre aversion
+comprend encore plus de mépris que de haine. Seulement le dégoût ne
+s'extériorise pas aussi facilement, et les Allemands affectent de ne pas
+le remarquer. Peut-être, au fond, ne sont-ils pas capables de le sentir:
+leurs facultés psychologiques sont peu développées, tout le monde le sait.
+
+Si la presse clandestine ne s'occupe guère de ce sentiment, c'est
+précisément parce qu'il est trop universel. Mais, je le répète, dans notre
+antipathie, le mépris tient une plus large place que l'exécration.
+
+
+2. Les manifestations collectives.
+
+L'autorité allemande avait défendu à Bruxelles toute démonstration pour
+la fête nationale du 21 juillet 1915: elle interdisait notamment les
+réunions, les cortèges et le pavoisement.
+
+Les Bruxellois manifestèrent d'une autre façon, bien plus émouvante.
+
+On fit circuler des petits papiers demandant à tout le monde de fermer
+sa maison et de se promener en famille par les rues de la ville[38]. _La
+Libre Belgique_ lança le même appel dans son n° 35. Aussi pas un seul
+magasin ni un seul café n'était-il ouvert, tandis qu'une foule énorme
+déambulait dans les rues de la capitale [39].
+
+[Note 38: Voir _Comment les Belges résistent_..., p. 339.]
+[Note 39: _Voir Comment les Belges résistent..._, p. 340.]
+
+Au début de juillet 1916, les Bruxellois firent circuler subrepticement
+l'avis suivant:
+
+
+Citoyens belges,
+
+Depuis bientôt deux ans, les Allemands ont violé notre neutralité, ne
+reculant devant aucun crime ni aucune forfaiture pour essayer de
+nous plier à leur joug de barbarie. Prouvons-leur par une nouvelle
+démonstration, plus formidable encore que celle de l'an dernier, que plus
+que jamais nous resterons fidèles à notre patrie, à notre Roi, à notre
+drapeau.
+
+Belges, que le 21 juillet soit pour nous un jour de chômage complet et
+général.
+
+Abstenez-vous de tout travail, n'entrez dans aucun magasin pour y acheter
+ni dans aucun café pour y consommer.
+
+Promenez-vous en ville en costume de dimanche et portez à la boutonnière
+un insigne vert: symbole de l'espérance.
+
+Fermez magasins, cafés, administrations, bureaux, etc., 22 juillet.
+
+Vive la Belgique libre!
+_N. B._--Afin de faire boule de neige, copiez ceci plusieurs fois et
+remettez-le à différentes personnes.
+
+_L'union fait la force_.
+(_La Belgique_ [de Rotterdam], 17 août 1916, p. 2, col. 1.)
+
+Les Allemands ripostèrent par les deux arrêtés que voici: Le premier est
+du 12 juillet; le second, imprimé sur papier rose, ne fut affiché que
+le 20. Le premier a soin de faire remarquer que la fête nationale du 21
+juillet a été instituée par une loi belge: l'interdiction allemande n'en
+est que plus illégale. Ceci prouve, à toute évidence, que nos oppresseurs
+violent sciemment la légalité et désirent qu'on le sache. Le second défend
+de fermer les magasins le lendemain, 22 juillet, ainsi que le conseillait
+l'avis reproduit plus haut.
+
+Il est défendu de célébrer d'une manière quelconque les fêtes nationales
+du 21 juillet 1916, déclarées jours fériés par la loi belge du 27 mai
+1890.
+
+Je préviens la population qu'elle devra s'abstenir de toute démonstration
+telle que réunions publiques, cortèges, rassemblements, harangues
+et discours, fêtes scolaires, dépositions de fleurs devant certains
+monuments, etc., pavoisements d'édifices publics ou privés, fermeture des
+magasins ou cafés à des heures exceptionnelles. Les infractions seront
+punies soit d'une peine d'emprisonnement de six mois au plus et d'une
+amende pouvant atteindre 20.000 marks, soit d'une de ces deux peines à
+l'exclusion de l'autre; seront passibles de ces peines non seulement les
+auteurs des infractions, mais aussi les fauteurs et les complices.
+
+J'attire en outre l'attention du public sur ce qu'il est défendu
+d'afficher et de répandre des écrits non censurés et de porter des
+insignes d'une manière provocatrice.
+
+Bruxelles, le 12 juillet 1916.
+_Der Gouverneur von Brüssel u. Brabant_,
+(S.) HURT,
+_Generalleutnant_.
+
+Mon interdiction de célébrer la fête nationale belge a déterminé un groupe
+de personnes irréfléchies à engager le public à résister à l'application
+de mon arrêté.
+
+Afin d'éviter tout incident désagréable, je mets formellement les
+habitants en garde contre ces excitations qui ne peuvent que nuire aux
+vrais intérêts de la population paisible du pays.
+
+La peine prévue sera appliquée avec la plus grande rigueur et sans
+indulgence à toute personne qui, le 21 juillet 1916 ou ultérieurement,
+participera à une démonstration quelconque, y compris la cessation du
+travail.
+
+Bruxelles, le 20 juillet 1916.
+_Der Gouverneur von Brüssel u. Brabant_,
+(S.) HURT,
+_Generalleutnant_.
+
+(_Le XXe Siècle_, 11 août 1916, p. 1, col. 5.)
+
+Le 21 juillet 1916, _La Libre Belgique_ paraissait avec un dessin entouré
+d'un cadre aux couleurs nationales (pl. IV). Un souffle patriotique plus
+ardent que d'habitude animait ses collaborateurs. Voici deux articles de
+ce n° 83.
+
+
+Vers la gloire.
+
+En ce jour de fête nationale, à l'heure où le pays tout entier battant
+d'un même coeur se sent animé du même élan de foi patriotique, nos pensées
+se reportent deux ans en arrière, au 21 juillet de l'année tragique.
+
+Comme chaque année, la Belgique célébrait ce jour-là l'anniversaire
+glorieux de son indépendance. Et tandis que dans tous nos sanctuaires,
+dans nos plus humbles églises de village comme sous les voûtes
+majestueuses de nos cathédrales, résonnaient les accents joyeux du
+_Te Deum_, tandis que dans nos villes et dans notre capitale la foule
+acclamait l'armée défilant dans nos rues aux accords entraînants de
+marches d'allégresse, de l'autre côté de la frontière, le Prussien, ennemi
+marqué à jamais du stigmate de la plus honteuse forfaiture, foulant aux
+pieds les lois de l'honneur les plus inviolables, décidait froidement
+d'écraser sous sa lourde botte le sol aimé de la Belgique en rêvant
+annexion.--Quinze jours plus tard, le crime était consommé....
+
+Sous l'étreinte d'une émotion profonde, mais se cabrant sous l'insulte,
+fièrement, la tête haute, l'oeil décidé, avec dans l'âme la résolution
+de défendre au prix de leur sang le cinglant outrage, de leurs mâles
+poitrines les enfants de la petite Belgique barrèrent la route au colosse
+allemand, et aujourd'hui, après deux ans de luttes et de combats sans
+répit, là-bas, à l'Yser, le drapeau belge flotte toujours...
+
+C'est vers ces superbes héros que nous tournons nos regards, maintenant
+surtout qu'un envahisseur despotique, mais impuissant, veut réduire notre
+patriotisme au silence; c'est vers eux que s'envolent plus que jamais
+nos espoirs, c'est dans un hommage commun que nous leur adressons notre
+admiration reconnaissante.
+
+Déjà le jour se lève où nos fiers soldats nous reviendront au son des
+marches triomphales; où nos femmes iront au-devant d'eux, semant les
+fleurs sous leurs pas; où le peuple entier, ivre de joie débordante; se
+ruera sur eux pour les serrer, les écraser contre leur coeur; où tout le
+pays, dans la folie de son enthousiasme, se disputera l'honneur de porter
+en triomphe le Roi, l'Armée et le Drapeau.
+
+Ce jour-là sera la fête de la gloire!
+
+Fière et noble Belgique, tu es glorieuse par ton Roi qui, t'aimant jusqu'à
+l'héroïsme le plus sublime, a tiré l'épée pour venger l'insulte faite à ta
+loyauté; tu es glorieuse par ta Reine, ange de douceur et de consolation,
+qui passe ses jours aux chevets de nos chers blessés et leur dispense
+maternellement des trésors de bonté et de tendresse; tu es glorieuse par
+le digne héritier de ton grand Roi qui, bien qu'enfant encore, a revêtu
+l'uniforme du soldat et avec une belle énergie, tandis qu'autour de lui
+le canon crachait la mitraille, a juré devant le drapeau de te défendre
+jusqu'à la mort; tu es glorieuse par tes enfants qui, superbes lions, se
+battent avec une vaillance, un courage, une ténacité indéfectible pour
+le maintien de ton indépendance et de tes plus chères libertés; tu es
+glorieuse enfin par tes morts dont le sang a rougi le sol sacré de la
+patrie et sur les tombes desquels des mains pieuses et reconnaissantes,
+en attendant qu'elles leur élèvent plus tard un monument, déposent
+aujourd'hui la couronne de l'immortalité.
+
+HELBÉ.
+(_La Libre Belgique_, n° 83, juillet 1916, p. 2, col. 1.)
+
+
+Pour l'honneur!
+
+Par trois fois Satan le tentateur voulut séduire Jésus. Il lui dit: «J'ai
+la gloire et j'ai la puissance; je te donnerai tout cela si tu tombes à
+mes Et la réponse fut: «Arrière, Satan! Je n'adore que Dieu et ne sers que
+lui.»
+
+Et les anges descendirent du Ciel et se prosternèrent devant Jésus.
+
+Par trois fois Satan le moderne voulut tenter la Belgique.
+
+Le 2 août 1914, il lui dit: «J'ai la gloire et j'ai la force; j'ai le fer
+pour châtier et j'ai l'or pour récompenser; donne-moi ton aide contre mes
+ennemis, et tu pourras entrer dans mon giron et tu partageras ma gloire et
+ma puissance... Sois félonne et sers-moi!»
+
+Et la réponse fut: «Je ne sers que l'honneur!...»
+
+Alors se perpétra le crime initial: le pays qui servait l'honneur fut
+lâchement envahi; le fer et le feu crachèrent la mort; Liège l'héroïque
+tomba sous les coups de Satan.
+
+Satan reprit: «Tu as servi l'honneur, et tu as vu ce qu'il t'en a coûté,
+rends-toi! Si tu veux éviter de plus terribles châtiments, sers-moi!»
+
+Et la réponse fut encore: «Je ne sers que l'honneur!...»
+
+Alors commença l'épouvantable martyre de la Belgique; les campagnes
+furent dévastées, les villes furent détruites, les populations furent
+exterminées; Bruxelles la capitale fut souillée par Satan.
+
+Satan reprit pour la troisième fois: «En as-tu assez maintenant? Tu as
+senti le poids de mon bras et l'effet de ma colère; si tu veux échapper à
+l'anéantissement, sers-moi!»
+
+Et pour la troisième fois la réponse fut: «Je ne sers que l'honneur!...»
+
+Alors se fit l'oeuvre d'anéantissement; Anvers la forte, le dernier refuge
+de la nation loyale, succomba sous les blocs d'airain, et le pays fut
+réduit en esclavage par Satan le moderne.
+
+
+
+
+Le sacrifice était consommé. Tout ce qu'une nation peut souffrir, la
+Belgique le souffrit. Son sol sacré fut piétiné par les hordes d'Attila;
+les riantes campagnes furent ravagées; le commerce et l'industrie furent
+ruinés; le Roi et son Gouvernement furent exilés; les villes furent
+livrées aux flammes, et leurs trésors d'art brûlés impitoyablement; une
+partie de la population errait triste et misérable, cherchant un refuge
+chez l'étranger; ce qui en restait fut retenu dans le pays transformé
+en immense prison, et fut séparé du monde extérieur; les vierges furent
+odieusement outragées; les femmes et leurs enfants furent lâchement
+assassinés, les hommes fusillés, et leurs cadavres furent enfouis dans des
+charniers... Partout la liberté fut profanée et à sa place régnaient la
+Terreur, l'Injustice et l'Arbitraire; la fortune publique fut écrasée
+sous des impôts monstrueux; les produits des champs furent volés, et la
+Belgique, hier encore heureuse dans son opulence, pour échapper à la
+famine fut réduite à accepter l'aumône de peuples compatissants.
+
+La Belgique était devenue le pays du chaos, de la ruine et de la
+désolation, et l'immortel poète des Lamentations pouvait pleurer sur elle
+comme il pleura il y a vingt-cinq siècles sur Sion: «Hélas! qu'elles sont
+tristes les routes qui conduisent à Moria... toutes les portes de la cité
+sont détruites; ses prêtres gémissent, ses vierges sont sans parure et
+elle-même est noyée dans l'amertume. Oh! vous qui passez par les chemins,
+voyez s'il est une douleur pareille à la mienne. Tous ceux qui traversent
+le pays, remplis d'effroi, joignent les mains, secouent la tête et disent:
+Est-ce là la cité magnifique, la beauté parfaite, la joie de la terre!»
+
+Et toutes ces indicibles horreurs, ce martyre sanglant, ce sacrifice
+cruel, cette immolation d'elle-même, la Belgique les a soufferts pour
+avoir servi l'honneur... Et de toutes ses richesses, de tout son bonheur,
+de toutes ses gloires du passé, il ne lui restait plus rien; mais il lui
+restait l'honneur.
+
+Et voilà que dans cet anéantissement, pareilles aux anges on vit les
+nations s'approcher d'elle pour l'admirer dans sa tombe et pour contempler
+en elle le grand principe moral de la civilisation, le principe de
+l'Honneur et de la Loyauté. Et l'on vit les poètes de tous les pays
+s'incliner devant elle, et ensemble chanter pour elle dans toutes les
+langues ce cantique sublime de l'Honneur, qui est le _Livre du roi
+Albert!_
+
+
+
+
+La petite Belgique semblait morte; mais dans son tombeau une nouvelle
+Belgique naissait, plus belle, plus grande que l'ancienne, magnifiée et
+auréolée par l'honneur.
+
+Trois fois dans le cours des siècles, la civilisation fut sauvée de la
+barbarie, et trois fois une petite nation fut choisie par l'Éternel pour
+accomplir ses desseins. Dans l'antiquité, la petite Grèce barra le chemin
+aux barbares de la Perse et de la Médie; au Moyen Age, la pauvre
+Pologne, conduite par Sobieski, arrêta le flot des barbares de l'Islam;
+aujourd'hui, la faible Belgique, entraînée par Albert le Loyal, enraie le
+torrent des barbares de la Kultur... Toutes trois servirent l'honneur,
+et toutes trois moururent mais ceux qui sacrifient leur existence pour
+l'honneur ne meurent pas pour toujours: la Grèce a secoué le joug du
+Croissant, la Pologne attend sa résurrection prochaine; la Belgique voit
+luire l'aube de sa délivrance.
+
+Car voici qu'approche pour elle l'heure de la justice immanente: la
+puissance de son gigantesque bourreau fléchit; pressé de toutes parts,
+il est acculé dans une inutile résistance, et déjà il sent venir le jour
+suprême du cataclysme final. Dans le lointain gronde le canon vengeur et
+ses échos nous parviennent comme l'annonce de la libération... Nos coeurs
+se gonflent d'espoir et de confiance...
+
+Pour la seconde fois nos fêtes nationales sont des jours de deuil; le
+drapeau de la patrie ne peut se déployer que dans l'intimité de nos
+demeures, comme notre amour pour elle se cache dans l'intimité de nos
+âmes.
+
+Mais ce sera la dernière fois... Le soleil de la liberté va luire et ses
+rayons vont réchauffer nos enthousiasmes. A l'horizon brumeux, sur les
+rives de l'Yser, je vois nos trois couleurs se déployer au-dessus des
+landes de la vieille Flandre, dans ces plaines que César ne put enlever
+aux. Morins, et que Guillaume ne put conquérir; j'entends le bruit confus
+des marches de nos petits soldats... C'est la patrie qui ressuscite du
+sépulcre, qui se dresse dans toute sa fierté et toute sa gloire, et qui
+s'avance triomphante, tenant son labarum où ne se lit qu'un mot: Honneur!
+
+Honneur à toi, ô ma Patrie, patrie des héros, patrie du devoir et de la
+fidélité, immortelle désormais et invincible! Dans un siècle d'abjection
+et d'égoïsme, où si facilement l'on s'incline en silence devant la force
+bestiale, tu osas te lever, faible mais décidée, devant la barbarie d'une
+nation qui te violait au nom de la science et de la culture; tu te donnas
+en holocauste pour la sainteté d'un principe, et le sang de tes enfants
+fut la rançon de la civilisation que tu sauvas. Honneur à toi qui sors
+de la tombe resplendissante de pureté et de lumière. Ton nom brillera à
+travers les siècles et les nations te salueront et te béniront à jamais
+comme l'incarnation de l'honneur!
+
+Ego.
+(_La Libre Belgique_, n° 83, juillet 1916, p. 3, col. 2.)
+
+Empruntons aussi à _La Libre Belgique_ une relation des événements qui se
+déroulèrent à Bruxelles le 21 juillet.
+
+
+La grande journée du 21 juillet.
+
+Depuis l'occupation allemande, la ville de Bruxelles a jeté au bac à
+ordures les noms d'un tas de gouverneurs. Nous pensions être encore sous
+la patte d'un nommé von Sauberschurke, et nous vivions sous celle de Hurt,
+pas von Hurt, Hurt tout court, un pauvre petit Hurt de rien du tout.
+
+Le gouverneur _für Belgien_ fit donc remarquer à ce mince gouverneur
+_für Brüssel_ que le 21 juillet était «un sale chournée, un chournée
+danchereuse».
+
+Il s'agissait de mater les Bruxellois, ces «indécrottables» Bruxellois,
+comme nous appelle von Bissing.
+
+Hurt, après avoir beaucoup réfléchi, prépara son plan de campagne.
+
+D'abord il fit circuler dans le centre quelques mitrailleuses, bien
+convaincu que ces joujoux dangereux donneraient aux Bruxellois la chair de
+poule et le commencement de la sagesse.
+
+Les mitrailleuses circulèrent et les chiens continuèrent à flairer,
+suivant des traditions plusieurs fois séculaires, le bas des murs.
+
+Hurt alors rédigea une première affiche qui, tout en reconnaissant que le
+21 juillet était jour férié légal, défendait les manifestations, notamment
+la fermeture des magasins, ateliers, etc., etc.
+
+Hurt employait, pour se faire obéir, les grands moyens, la prison et
+l'amende: 20.000 marks.
+
+Par le temps qui court, n'a pas 20.000 marks qui veut. On ne trouve pas
+cela sous les fers d'un Boche.
+
+Cependant le Bruxellois garde le sourire.
+
+Hurt surprit ce sourire. Il rédigea une affiche rose pour avertir la
+population qu'elle devait se défier des excitations de «quelques personnes
+irréfléchies...». Le gouverneur était décidé à appliquer les pénalités
+sans aucune indulgence.
+
+Bref, de l'affiche blanche on passait à l'affiche rose en attendant
+l'affiche rouge... Ces Allemands sont merveilleusement organisés.
+
+Hurt était tranquille. Le 20 juillet au soir, on était allé jeter quelques
+fleurs place des Martyrs. Il fit barrer la place jusqu'à la rue Neuve.
+
+Le bruit avait couru qu'on manifesterait le 22. Hurt avait menacé pour le
+22 et jours suivants.
+
+Les Bruxellois étaient bouclés... Ouais!
+
+
+* * *
+
+
+Avec le 21 juillet monta dans le ciel bleu le plus rayonnant soleil qu'on
+pût rêver.
+
+Hurt avait voulu que Bruxelles soit ouvert le 21 juillet, Bruxelles fut
+_tout vert_ le 21 juillet.
+
+Et comme le vert est la couleur de l'espérance, Hurt fut servi à souhait.
+
+Dès les premières heures du jour, toute la population avait son ruban
+vert. Tous, hommes, femmes, enfants, même les chiens--parfaitement, Herr
+Fritz Norden!--et aussi les chevaux, chacun manifestait.
+
+Les magasins étaient curieux à voir. Ici on avait vidé la vitrine, ou bien
+encore on avait tout caché sous du papier vert. Là on avait étalé les
+portraits du Roi et de la Reine. Dans telle grande maison, le gérant se
+promenait tout seul, portes grandes ouvertes, en habit de cérémonie.
+
+C'était tordant.
+
+
+Rue Neuve, le spectacle changeait.
+
+On ne pouvait aller déposer des fleurs sur la cendre des martyrs de
+l'indépendance. Des soldats allemands, baïonnette au canon, montaient la
+garde...
+
+Que faire?
+
+Une chose très simple et qui fut faite simplement, avec respect.
+
+Tout Bruxelles défila rue Neuve. Les femmes s'inclinaient, les yeux
+tournés vers la blanche statue autour de laquelle les anges prient... Les
+hommes enlevaient leur chapeau, la tête tournée vers le monument...
+
+C'était émotionnant. Et cela dura tout le jour au nez des polizei _verts_
+de colère...
+
+Ils manifestaient eux aussi, malgré eux!
+
+
+Et dans les églises, quelle affluence! Les fidèles en foule vont prier et
+communier pour la patrie.
+
+Vers 10 heures, les cloches sonnent à la volée appelant les Belges, tous
+les Belges, pour jeter vers le ciel le cri de l'espérance.
+
+Bientôt la foule ne trouve plus place. Elle stationne sur les parvis. Elle
+reste là, patiente et recueillie.
+
+A Sainte-Marie, à Saint-Jacques, à Sainte-Croix, partout, c'est la même
+poussée. On chante la _Brabançonne_, _Vers l'Avenir_.
+
+A Sainte-Gudule, à 10 heures, il y a plus de douze mille personnes
+entassées dans l'immense collégiale.
+
+Les Allemands sont dans un état de fureur indescriptible. Rue d'Arenberg,
+deux soldats emmènent brutalement vers la Kommandantur une pauvre femme
+en cheveux. Quelques personnes suivent sans mot dire. Passe un groupe
+d'officiers. Un vieillard frôle de la manche le bras d'un de ces nobles
+guerriers. Aussitôt, le sang à la figure, l'écume et les gros mots sur les
+lèvres, le traîneur de sabre assomme d'un coup de poing le petit vieux. Et
+comme les quelques témoins de cet exploit poussent un cri d'indignation,
+le poing se lève encore, puis retombe, prudemment cette fois, car la foule
+s'amasse, et l'officier vient de remarquer la mer humaine qui bat les
+murailles de la vieille basilique... Ça pourrait mal finir...
+
+Dans l'église, vers la fin de la grand'messe de 10 heures, Mgr le doyen
+annonce que dans quelques minutes, à 11 heures, un service funèbre sera
+célébré pour les soldats tombés à l'ennemi, que le cardinal prendra la
+parole et chantera l'absoute. Il demande qu'on s'abstienne de toute
+manifestation.
+
+Une partie du public quitte le temple et est remplacée par ceux qui
+attendent au dehors.
+
+L'office commence.
+
+A l'Évangile, le cardinal, la chape aux épaules, la mitre au front, suivi
+solennellement par le Conseil communal de Bruxelles, M. Lemonnier en tête,
+s'avance au milieu d'une émotion poignante vers la chaire, au pied de
+laquelle nos édiles prennent place.
+
+Le grand archevêque lit d'une voix ferme un discours d'une piété élevée,
+d'un patriotisme vibrant. Les feuillets tremblent dans ses mains. On sent
+que devant cette foule énorme, au milieu de laquelle ont pris place
+les magistrats de la cité, le coeur du prélat déborde de fierté et
+d'espérance...
+
+La messe continue. L'absoute est dite.
+
+La _Brabançonne_ éclate, grave, lente, d'une lenteur voulue, lénifiante
+mais le peuple à qui on a recommandé d'être calme n'en peut plus...
+
+Une voix claironnante a jeté trois mots dans l'air saturé: _Vive le Roi!_
+et alors, oh! alors...
+
+Pendant quelques minutes, c'est une clameur immense, énorme, qui va et
+vient, s'enfle, éclate, reprend de plus belle...
+
+Vive le Roi! Vive la Belgique! Vive la Reine! Vive le Cardinal! Vive
+l'Armée! Vivent les Princes!...
+
+En vain l'orgue essaie de dominer cette tempête. Les bras tendus agitent
+des mouchoirs, des chapeaux...
+
+On pleure, on rit, on est heureux.
+
+Hurt, vous êtes trop petit, beaucoup trop petit... Votre Empereur avait
+avoué son impuissance en face de l'âme belge, et vous, Hurt, de quoi vous
+êtes-vous mêlé? Hurt, pauvre petit Hurt!
+
+
+La foule maintenant attend le cardinal à la sortie.
+
+Un Boche plus ou moins galonné est figé devant la porte du doyen. De temps
+à autre il invective la foule qui lui répond par des huées formidables et
+des bordées de sifflet.
+
+Un soldat vient d'empoigner un jeune homme et le traîne vers l'officier.
+Celui-ci, qui sent croître de plus en plus le grondement de la foule,
+enguirlande son subordonné pâle de colère. On lâche le prisonnier qui s'en
+va tranquillement en rajustant ses vêtements.
+
+Voilà le cardinal!
+
+Des acclamations frénétiques éclatent. Le cordon d'agents de police est
+rompu...
+
+
+Toute l'après-midi une foule énorme parcourt la ville. Des incidents se
+produisent un peu partout provoqués par des officiers ou des polizei
+véritablement désorientés. A la place de Brouckère, les gradés se
+démènent, revolver au poing, et font évacuer le terre-plein par les
+soldats. Le public s'amuse visiblement.
+
+Vers 8 heures, l'auto du cardinal s'arrête devant l'Institut Saint-Louis
+pour y prendre l'archevêque de Malines. En quelques minutes, une foule
+immense se presse sur le boulevard.
+
+Quand paraît Mgr Mercier, souriant, une manifestation dont on ne se fait
+pas idée a lieu. Le prélat lève les stores de la voiture et salue...
+
+C'est du délire!
+
+L'auto avance difficilement. Les acclamations redoublent.
+
+
+Quelques minutes après arrivent au pas de course les soldats boches,
+baïonnette au canon, revolver au poing. Ils frappent sur les femmes,
+sur les enfants. A quelques pas de moi, un soldat saute sur un passant
+inoffensif, lui cogne la tête sur le pavé et contre un arbre, avec une
+sauvagerie toute teutonne...
+
+On hue copieusement l'ennemi, qui ne se sent pas à l'aise devant cette
+foule désarmée.
+
+Si nos maîtres avaient pour un pfennig d'esprit, ils comprendraient qu'ils
+ont tout à gagner à nous laisser vivre tranquillement, passant notre
+chemin...
+
+Que voulez-vous, c'est la mode en Allemagne. On y supprime la liberté
+quand elle gêne.
+
+«Il faut aimer la liberté, a dit Jules Simon, surtout pour ses
+adversaires. Quand on ne l'aime que pour soi, on ne l'aime pas; on n'est
+pas digne de l'aimer; on n'est pas digne de la comprendre.»
+
+Aujourd'hui, Hurt, le vainqueur ce n'est pas vous. De vous, on s'est
+magistralement moqué, Hurt, petit Hurt.
+
+Et malgré vos mitrailleuses, vos placards, vos baïonnettes, vos revolvers,
+vos charges, le 21 juillet 1916,
+
+Le peuple toujours indompté
+Chanta d'une voix forte et fière
+Le Roi, la Loi, la Liberté.
+
+FIDELIS.
+(_La Libre Belgique_, n° 84, juillet 1916, p, 2, col. 2.)
+
+L'Allemagne ne pouvait évidemment pas accepter le camouflet que lui
+infligeaient les Bruxellois. Faute de mieux, elle frappa la Ville de
+Bruxelles d'une amende de 1 million de marks. Voici le texte de la lettre,
+signée Hurt, qui annonce cette condamnation:
+
+Bruxelles, 22 juillet 1916,
+
+MONSIEUR LE BOURGMESTRE,
+
+Vu les circonstances actuelles en Belgique, M. le gouverneur général
+avait pensé qu'une population sérieuse se serait dispensée de fêter
+l'anniversaire national. Suite à l'expérience acquise l'année dernière,
+il a cru néanmoins devoir publier des arrêtés pour prévenir tout désordre
+provoqué par les plus exaltés.
+
+Dans l'intérêt de la population même, les autorités communales du
+Grand-Bruxelles ont prêté énergiquement leur appui à l'autorité allemande,
+de sorte qu'il a été possible pendant la journée d'hier d'éviter tout
+incident sérieux, quoique une partie moins raisonnable de la population
+ait voulu faire infraction aux mesures en répandant abondamment des
+circulaires.
+
+La police allemande n'a pas fait attention aux cocardes vertes, parce que
+l'ordre public n'en fut pas dérangé.
+
+Mais quand, au soir, le cardinal Mercier traversa la ville en auto, il y
+eut des manifestations en opposition directe avec les arrêtés allemands,
+qui excitèrent le peuple et pouvaient le stimuler à la résistance. Vous
+conviendrez avec moi, Monsieur le Bourgmestre, qu'aucune puissance
+occupante ne tolérerait cela.
+
+Comme suite à ce qui précède, j'ai proposé au gouverneur général d'imposer
+une amende au Grand-Bruxelles.
+
+M. le gouverneur général a donné suite à ma proposition et a imposé une
+amende de 1 million de marks; en même temps il fait remarquer que, vu
+le grand effort fait par les autorités communales pour le maintien de
+l'ordre, l'amende est très modérée.
+
+HURT,
+_Lieutenant général et Gouverneur de Bruxelles et du Brabant._
+
+(_L'Écho belge_, 31 juillet 1916, p. 1, col. 3.)
+
+_La Libre Belgique_ a commenté ce factum:
+
+
+Chef-d'oeuvre d'imposture.
+
+Mes amis, conservez précieusement l'arrêté signé Hurt (typo, un H et pas
+un F, s.v.p.). Ce sous-laquais mal embouché a l'honneur d'annoncer _urbi
+et orbi_ que son sympathique maître, von Bissing, celui qui a tant à coeur
+la prospérité et le bonheur du peuple belge, a daigné donner une nouvelle
+preuve de sa sollicitude paternelle en infligeant à la bonne ville de
+Bruxelles une amende de 1 million de marks (excusez du peu 1), parce
+que...
+
+Parce que le susdit sympathique ne parvient pas à digérer la journée du 21
+juillet, et qu'une mauvaise digestion de Son Excellence vaut cette modeste
+somme.
+
+Tordante, cette pièce qu'aurait dû signer Machiavel.
+
+«Le gouverneur avait espéré qu'une _population sérieuse_ aurait
+d'elle-même renoncé _à fêter sa fête_ nationale.» Que voulez-vous,
+Messire, vous saviez cependant que nous ne sommes que des «enfants mal
+élevés», partant incapables de comprendre les leçons d'un homme de votre
+valeur! Votre valet commet au surplus une légère erreur: les «enfants»
+de Bruxelles n'ont nullement _fêté_, ils n'avaient guère le coeur à la
+joie... Ils ont simplement remémoré. Ils ont protesté contre l'infinité
+des forfaits allemands, ils ont publiquement et superbement manifesté leur
+attachement à la patrie et leur fidélité au Roi..., et ils se souviennent
+que votre prédécesseur, si malheureusement occis par ses amis turcs, leur
+avait solennellement promis de ne pas vouloir imposer silence à leurs
+sentiments patriotiques. Rien de plus, rien de moins; et vous avez pu vous
+apercevoir que «les éléments légers et turbulents» forment l'universalité
+de la population. Cela peine peut-être votre bon coeur, mais il est un
+fait, c'est que jamais, ni en 1915, ni antérieurement, l'âme du peuple
+belge ne s'est montrée aussi unanimement fière et grande dans le malheur.
+
+Votre valet avait reçu ordre de le menacer, ce peuple! Vous «espériez» que
+par l'annonce de vos emprisonnements et de vos punitions exorbitantes,
+vous alliez étouffer sa voix. Comme vous connaissez mal les enfants!
+Vos stupides menaces n'ont sur eux d'autre effet que d'accentuer leurs
+sentiments intimes: à ce point de vue, vous avez merveilleusement
+réussi...
+
+«Les autorités communales ont loyalement, intelligemment et énergiquement
+soutenu les prescriptions de l'autorité allemande», proclame Hurt.
+Mon Dieu, nous sommes déjà tellement habitués à vos impudences et vos
+mensonges, qui semblent faire partie intégrante du caractère tudesque, que
+nous n'y faisons plus guère attention... Mais tout de même nous voudrions
+bien avoir l'opinion de M. Max sur vos... affirmations. Nous croyons bien
+que Max vous répondrait comme doivent vous répondre ses successeurs:
+Erreur! erreur! nous n'avons pas _soutenu_ vos prescriptions, nous
+les avons _subies_; nous nous inclinons devant elles, en tant
+qu'administration, comme on s'incline devant la force brutale, mais de
+coeur nous sommes avec cette vaillante population que nous aimons et
+admirons. En voulez-vous la preuve? Pourquoi avez-vous dû mobiliser le ban
+et l'arrière-ban de vos argousins, de vos soldats encore disponibles, de
+vos répugnants espions, de vos infects policiers secrets? Pourquoi vos
+officiers ont-ils été obligés de se ravaler au sale rôle d'indicateurs
+habillés en civils? Est-ce que par hasard la police municipale n'était pas
+assez loyale ni assez énergique?
+
+Venons au morceau de résistance. L'ordre public, d'après Hurt, n'avait pas
+été troublé; «lorsque, _dans la soirée_, le cardinal Mercier a traversé la
+ville en auto, il s'est produit des manifestations en opposition directe
+avec les prescriptions de l'autorité allemande et de nature à inciter la
+population à la résistance et à des actes irréfléchis. Vous conviendrez
+qu'aucune puissance occupante au monde ne peut souffrir de pareilles
+provocations».
+
+L'ordre public n'avait pas été troublé... Très bien! Nous ajouterons que
+sans vos affiches menaçantes et sans la brutalité de vos sbires, armés de
+fusils et de revolvers, l'ordre public n'eût été troublé à aucun moment de
+la journée... Sans doute vous vous êtes cru à Saverne, vos subordonnés se
+sont plu à donner des coups de poing et de crosse, et leur face blême,
+surtout chez les sous-officiers, extériorisait suffisamment la douceur qui
+les animait; ils ont cru héroïque d'arrêter sans raison quelque quatre
+cents citoyens, dont quelques-uns étaient blessés par la mansuétude des
+procédés policiers allemands. Alors il y eut des protestations légitimes,
+et vos oreilles, ô Hurt, ont dû tinter à certains moments, car
+probablement en Allemagne, le pays de la musique, vous n'avez jamais pu
+savourer un aussi formidable concert de huées que vous avez entendu le 21
+juillet... Mais vous l'aviez cherché et provoqué, et vous avez ainsi eu
+l'occasion de vous convaincre de l'ardente et générale sympathie que vous
+avez su inspirer chez nous.
+
+Quant à l'incident Mercier, ne me fiant nullement à votre véracité, j'ai
+fait une enquête très impartiale qui ne concorde pas précisément avec vos
+affirmations. Voici ce qui s'est passé: Le cardinal Mercier a traversé
+deux fois la ville, _mais pas dans la soirée:_ une première fois le matin,
+se rendant à Sainte-Gudule, la seconde fois à midi, pour en revenir.
+Les deux fois il a été l'objet du respect et de la vénération de la
+population, même de la partie non croyante. Le soir, _il n'a pas traversé
+la ville:_ vers 8 heures, quittant l'Institut Saint-Louis, il a simplement
+traversé un boulevard de la ville, sur un parcours de 600 mètres, pour
+se diriger directement vers Malines. Que s'est-il passé? A la sortie de
+Saint-Louis, le stationnement de son auto a attiré un certain nombre de
+curieux désireux de lui donner une dernière marque d'affection filiale...
+Mais, coïncidence étrange, devant l'Institut se trouvait rangée une jolie
+collection de brutes allemandes, fusils en main, commandée par un Forstner
+quelconque, ce qui attira beaucoup plus encore la masse de curieux. Si
+cet officier avait voulu réellement prévenir une «manifestation», il lui
+aurait fallu deux minutes pour faire circuler la... foule. Il n'en fit
+rien: avait-il peut-être reçu l'ordre de provoquer une manifestation? Et
+que faisaient, dans son voisinage, les individus à face d'espions qui se
+mêlaient aux curieux? Hurt parle de «provocation»... Que veut-il dire, qui
+veut-il désigner? Évidemment il a en vue S. Ém. le cardinal, à moins qu'il
+ne veuille parler de ces individus louches. Or, le fait de retourner
+tranquillement chez soi, serait-ce un acte de provocation? Son Éminence
+prit place dans la voiture, qui fut entourée par le public. On a crié:
+«Vive le Cardinal!» Mais oui, et après? Hurt se figure-t-il peut-être
+qu'on allait crier: «Vive Bissinge!» En ce moment les soldats allemands,
+officier en tête, se sont rués sur la foule, ont tapé dans le tas à coups
+de crosse et ont procédé à deux ou trois arrestations... Toute la scène a
+duré cinq minutes!
+
+Et voilà pourquoi Bissing, sur la proposition de son Hurt, a frappé la
+ville de Bruxelles d'une punition de 1 million de marks, «amende qui n'a
+été fixée à un chiffre aussi modéré que par égard à la collaboration
+loyale prêtée par les administrations communales au maintien de l'ordre»!
+C'est en effet de la magnanimité, quand on songe que l'an dernier la ville
+fut frappée d'une amende de 5 millions parce qu'un agent de police avait
+manqué d'égards envers un mouchard tudesque!
+
+Chose étonnante: précisément le jour où fut élaboré le Hurt-factum, était
+arrivé à la Kommandantur la bonne nouvelle que voici: dans l'Afrique
+Orientale, les troupes belges ont mis à mal les troupes allemandes et ont
+pris comme butin quarante coffres contenant de l'or... Von Bissing a sans
+doute cru digne de lui de prélever une somme correspondante dans la caisse
+communale. Pour un général c'est un exploit glorieux et sans danger[40].
+
+[Note 40: Von Bissing oublie une chose, c'est qu'au jour du règlement
+des comptes il devra rembourser le million... avec les intérêts.]
+
+Un mot encore et je lâche Hurt: De l'ensemble de son factum ressort
+clairement que le sous-ordre a voulu mettre en opposition «la conduite
+loyale, intelligente et énergique de l'autorité communale» avec la
+conduite «provocatrice» de Mgr Mercier et de la population de la capitale.
+Le sac est cousu de fil par trop épais, mais sent bien la fourberie
+allemande, qui cherche par tous les moyens à diviser les citoyens. Mgr
+Mercier agit comme M. Max, en patriote et aussi en homme réfléchi. Le
+matin même, il avait prêché le calme et la modération. Et Hurt se trompe
+s'il croit pouvoir injurier et calomnier l'Administration communale de
+Bruxelles, en l'opposant à ces deux nobles figures: M. Max et Mgr Mercier!
+
+EGO.
+(_La Libre Belgique_, n° 84, juillet 1916, p. 3, col. 2.)
+
+Contrairement à ce que les journaux ont raconté, l'amende de 1 million de
+marks a été bel et bien maintenue.
+
+A Gand, l'échevin de l'Instruction publique, M. Camille De Bruyne,
+professeur à l'Université (avant la guerre), avait accordé un jour de
+congé aux élèves des écoles, le 24 juillet, soit trois jours après la fête
+nationale. Résultat: arrestation et déportation en Allemagne.
+
+On se rappelle qu'en 1915 l'autorité allemande avait défendu de commémorer
+la date du 4 août, anniversaire de la violation de la neutralité belge,
+mais que les Belges trouvèrent le moyen de manifester à leur façon[41]. A
+la fin de juillet 1916, nouvel avertissement:
+
+[Note 41: _Comment les Belges résistent_..., p. 342.]
+
+1° Il est défendu de se livrer, en public, à des manifestations politiques
+quelles qu'elles soient; qu'il s'agisse soit de rassemblements dans les
+rues, soit de vociférations, acclamations ou invectives, soit de la
+fermeture de magasins, restaurants, etc., soit de démonstrations
+concertées et se produisant sous forme d'insignes spéciaux arborés ou
+d'unité de couleur exhibée dans les costumes.
+
+2° Les infractions, à moins d'entraîner une sanction pénale plus sévère,
+seront passibles soit d'arrêts ou d'une peine d'emprisonnement ne
+dépassant pas six mois, soit d'une amende pouvant aller jusqu'à 20.000
+marks au maximum. Les deux peines pourront s'appliquer simultanément.
+
+Les infractions au présent arrêté seront jugées par les tribunaux et
+commandants militaires.
+
+Bruxelles, le 30 juillet 1916.
+
+ Freiherr VON BISSING.
+
+(_La Belgique_ [de Rotterdam], 9 août 1916, p. 2, col. 2.)
+
+Que firent les Bruxellois? Ils se promenèrent tranquillement avec un
+insigne brun: couleur K.K.: décidément, on leur en fera voir de toutes les
+couleurs.
+
+
+3. Le boycottage.
+
+
+Nous avons vu plus haut que les Belges ne peuvent plus arborer d'insigne
+patriotique pour exprimer leur aversion envers les bourreaux de la
+Belgique. Mais deux autres voies restent ouvertes: les manifestations
+muettes, dont nous venons de parler [42], et le boycottage.
+
+[Note 42: _Voir aussi Comment les Belges résistent_..., p. 339 ss.]
+
+La lettre suivante d'un négociant belge inaugure dès maintenant un procédé
+de défense que tous les Belges pratiqueront à la conclusion de la paix: la
+mise en interdit des produits allemands, quelle que soit leur nature et
+sous quelque étiquette qu'on les présente:
+
+
+Un exemple à suivre.
+
+La lettre que nous reproduisons ci-dessous dénote bien la mentalité des
+Teutons; nous la faisons suivre de la réponse de notre compatriote, en
+engageant les Belges à suivre, le cas échéant, cet exemple:
+
+«Cher Monsieur,
+
+«Par la guerre, je suis seulement aujourd'hui dans la position de vous
+écrire, et je serais très bien aise si vous vouliez continuer nos
+agréables relations d'affaires, s'il vous plaît.
+
+«J'attends avec plaisir vos aimables ordres pour l'avenir, et dans cette
+agréable espérance, j'ai l'honneur de vous présenter, cher Monsieur, mes
+plus sincères salutations.»
+
+Voici la réponse:
+
+«Monsieur,
+
+«J'ai bien reçu votre carte du...et vos offres de services. Je vous dirai
+que je n'aurai plus à y avoir recours à l'avenir. Nous avons ici un
+compatriote très versé dans votre partie et qui nous libérera du concours
+de l'étranger.
+
+«D'autres raisons spéciales, que vous connaissez ou devez deviner, me font
+un devoir strict de ne plus avoir recours à un produit allemand.
+
+«Je constate que vous prenez plaisir à me «chérir». Je regrette de ne
+pouvoir vous suivre dans cet ordre d'idées, car nous avons, nous, Belges,
+trop de raisons de haïr, sans trêve et sans cesse, tout ce qui porte un
+nom devenu odieux pour nous.
+
+«Je me borne à ne répondre que tout juste à vos civilités déplacées.»
+
+(_La Libre Belgique_, n° 23, mai 1915, p. 4, col. 1.)
+
+Dans le même ordre d'idées, _La Libre Belgique_ a engagé les Bruxellois à
+ne plus mettre les pieds dans un cinéma devenu allemand par voie de
+spoliation:
+
+
+Boycottez.
+
+Les Bruxellois savent-ils que les établissements de _Cinéma Pathé_,
+maisons françaises, sont placés sous séquestre?
+
+Savent-ils, les Bruxellois, que le séquestre outrepassant ses pouvoirs,
+a vendu les films dont beaucoup n'étaient même pas la propriété des
+établissements Pathé? C'est le vol organisé.
+
+Savent-ils, les Bruxellois, que le séquestre, _lisez voleur_, exploite les
+établissements sous la firme U.T., Union théâtrale _belge_, entendez-vous,
+alors que cette U.T. est du boche tout pur?
+
+Si les Bruxellois, qui le jour de la réouverture du cinéma du boulevard du
+Nord ont assiégé la salle, pour la satisfaction du séquestre, ne savaient
+pas qu'ils donnaient leur argent aux Allemands, ils le savent aujourd'hui.
+
+_Conclusion: boycottez, boycottez sans pitié..._
+
+(_La Libre Belgique_, n° 44, septembre 1915, p. 4, col. 2.)
+
+
+Plus tard, elle intervint de même pour mettre le public en garde contre un
+nouveau théâtre flamand:
+
+
+Encore une affaire louche.
+
+Nous avons signalé jadis à nos concitoyens l'exploitation du «cinéma
+U.T.», qui s'est installé dans le cinéma Pathé du boulevard du Nord. Notre
+avertissement a suffi pour faire déserter, par le public patriotique, ce
+trou boche.
+
+Voici maintenant une nouvelle entreprise boche que nous signalons aux
+patriotes flamands; nous traduisons la réclame que lui fait le _Kölnische
+Volkszeitung_ du 21 décembre 1915:
+
+«Bruxelles, avec ses 500.000 Flamands, possède maintenant un théâtre
+flamand, dont la direction et la mise en scène nous garantissent une
+exécution artistique de bon aloi. Aux Flamands maintenant à agir! _Tua res
+agitur!_ Si les Flamands reconnaissent cela, leur devoir impérieux et le
+sentiment de leur existence propre les obligent à soutenir «leur» théâtre
+et à le fréquenter. Le soir de l'ouverture du théâtre en question, de
+«bons amis» avaient coupé la conduite de l'éclairage électrique: Que ceci
+serve de leçon aux Flamands et les incite à couper également les liens
+qui les unissent à certains milieux, pour autant que ces liens existent
+encore.»
+
+L'entreprise en question est l'exploitation flamande du «Théâtre de
+l'Alhambra».
+
+Nous croyions que Bruxelles possédait déjà une scène flamande, rue de
+Laeken, et il nous semble qu'en ce temps de deuil et de tristesse, où tant
+de nos enfants souffrent et meurent dans les tranchées des Flandres, cette
+scène était plus que suffisante pour les familles flamandes de Bruxelles.
+Il faut croire que le «théâtre flamand» actuel ne donne pas assez de
+garanties aux Allemands, car ils éprouvent le besoin d'en faire surgir un
+nouveau, un concurrent. Ils veulent s'en faire un instrument, d'après le
+_Volkszeitung_, pour semer la division parmi la population de la
+capitale. Jusqu'ici la direction n'a pas protesté avec énergie contre ces
+insinuations. Qu'y a-t-il là-dessous?
+
+Nous croyons de notre devoir de signaler à notre peuple patriotique ces
+nouvelles manoeuvres allemandes: il a boycotté le cinéma boche; qu'il
+fasse de même du théâtre boche! Flamands, vous ne mettrez pas le pied dans
+ces boites-là, «votre honneur l'exige»! Un Belge ne se montre pas dans une
+maison recommandée par l'ennemi allemand pour servir de moyen de division
+nationale.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 61, d'après _La Belgique_ [de Rotterdam], 18
+avril 1916.)
+
+D'ailleurs les Allemands se rendent compte dès maintenant du danger
+économique auquel les expose l'aversion des Belges. Voir par exemple: _Les
+Boches sur la défensive_ (pl. VII).
+
+Un autre genre de boycottage consiste dans le refus d'écouter la musique
+allemande:
+
+
+Un bel exemple.
+
+Dimanche dernier la musique du régiment de la «Kultur», campé à Lessines,
+donnait un concert sur la place de cette ville.
+
+Pas un seul habitant, remarquez le chiffre: pas un seul n'a été écouter
+les flons-flons des chaudronniers de la «Kultur».
+
+Les portes et fenêtres des maisons de la place étaient soigneusement
+fermées!
+
+Inutile de dire la colère des gens de la «Kultur». Ils ont défendu tout
+rassemblement, et forceront l'Administration à venir officiellement
+écouter leurs futurs «miaulements».
+
+Il parait cependant que ladite Administration n'est pas d'avis de se
+laisser faire!
+
+Voilà un bel exemple de dignité patriotique.
+
+Braine-l'Alleud et d'autres localités ont agi de même en semblable
+circonstance.
+
+Bruxellois, méditez et imitez!!! _(Récit d'un témoin oculaire.)_
+
+(_La Libre Belgique_, n° 19, mai 1915, p. 4, col. 2.)
+
+
+Bravo!!!
+
+La scène se passe dans la banlieue de Bruxelles, un dimanche, dans un café
+de campagne des plus fréquentés. (Nous préférons ne pas le nommer pour ne
+pas attirer d'ennuis à son propriétaire.)
+
+Les consommateurs sont nombreux sur la terrasse et dans le jardin, car il
+fait beau et chaud et c'est le moment du repos: 4 heures. C'était aussi
+autrefois l'heure du concert.
+
+Il fait calme et tranquille. Pas d'uniforme gris, rien qui nous rappelle
+l'esclavage et l'on se prend à désirer un peu de musique et à regretter
+l'absence des tziganes d'autrefois.
+
+Tout à coup, une bande de soldats débouche du chemin. Ah! ils ne se
+laissent pas longtemps oublier! Ce sont des musiciens; ils déballent leurs
+instruments et s'installent.
+
+Changement à vue: tout le monde se lève et s'en va. Cette fois, la musique
+était revenue... mais les auditeurs étaient partis.
+
+Bravo! voilà une petite «manifestation tacite», si l'on peut s'exprimer
+ainsi, contre laquelle la _force_ est complètement désarmée.
+
+A moins (avec la «liberté», on peut s'attendre à tout), à moins que nous
+ne soyons un jour astreints à l'audition forcée des concerts de ces
+messieurs. Dans ce cas-là, une solution nous reste: l'ouate dans les
+oreilles.
+
+HELBÉ.
+(_La Libre Belgique_, n° 23, mai 1915, p. 4, col. 2.)
+
+Le conseil donné par Helbé avait déjà été mis en pratique à Bruxelles.
+Pendant un concert donné à la Place Royale de Bruxelles, par une
+_Militär-Kapelle_, en septembre 1914, des dames qui traversaient la place
+se bouchaient les oreilles.
+
+C'est sous le même angle qu'on doit envisager l'abstention du public
+bruxellois au concert donné par les Allemands au Théâtre de la Monnaie, en
+avril 1915. Seulement trois Bruxellois connus y assistèrent. L'un d'eux
+était professeur à l'Université de Bruxelles. Aussitôt celle-ci prit
+des mesures contre le collègue qui s'était méconduit. La punition a été
+ratifiée par l'unanimité de la population, et tout le monde se détourne
+de lui comme d'un pestiféré. Les journaux d'outre-Rhin ont naturellement
+fulminé contre nos autorités universitaires. _La Soupe_ (n° 319) a publié
+divers documents intéressants sur cette affaire.
+
+Il va de soi que les Allemands voulurent sévir contre l'Université. Mais à
+cette époque l'arrêté sur la germanophobie (p. 66) n'avait pas encore paru
+et nos tyrans durent arrêter les poursuites.
+
+Autre exemple de boycottage. Les Allemands ont remis en activité les
+chemins de fer belges. Mais nos compatriotes n'utilisent le train que s'il
+n'y a pas moyen de faire autrement. En règle générale, on prend le tram
+à vapeur ou une voiture. C'est ainsi, par exemple, qu'on va en tram de
+Bruxelles à Louvain, à Gand, à Turnhout, à Aerschot, à Hasselt, à Liège, à
+Maeseyck, à Charleroi, à Mons...
+
+Enfin, citons encore un cas. On sait que les Allemands, après avoir
+incendié nos villes, affichent maintenant la prétention de les rebâtir à
+l'allemande. Les articles suivants indiquent l'avis des Belges sur ces
+projets:
+
+
+Kulturdenkmal.
+
+Von Bissing a des loisirs. Il les emploie à des choses éminemment utiles.
+L'autre jour, il a donné une conférence sur la reconstruction des villes
+belges détruites par les soldats allemands. C'était à Aix-la-Chapelle. A
+Bruxelles, il aurait pu parler devant des banquettes vides.
+
+D'après le compte rendu des journaux hollandais tolérés par la censure, il
+y a débité des choses véritablement ahurissantes. «La reconstruction de
+nos villes le préoccupe beaucoup, tant par un noble souci d'art que pour
+enlever aux germanophobes un prétexte de critiques... Aussi voudrait-il
+que quelques ingénieurs visitassent l'Allemagne pour y apprendre leur art
+et nos villes reconstruites deviendraient un _Kulturdenkmal_, un _souvenir
+de la culture allemande._»
+
+Il faut un joli culot pour raconter des choses pareilles! Malheureusement,
+ajoute-t-il naïvement, les communes belges ne veulent pas avancer l'argent
+en ce moment. La psychologie de notre peuple reste pour lui une insoluble
+énigme.
+
+C'est véritablement savoureux! von Bissing ne nous comprend pas. Notre
+mentalité lui échappe et notre psychologie reste pour lui une énigme,
+l'énigme belge.
+
+Notre caractère, le voici en quelques mots: le Belge est essentiellement
+bon garçon, franc, loyal, mais indépendant, ne s'en laissant imposer par
+rien ni par personne; hospitalier et confiant, il devient intraitable dès
+qu'on a abusé de sa confiance. Il est encore ce qu'il fut au cours des
+siècles: irréductible et incompressible. On peut se l'attacher par
+l'affection, mais on ne le domine pas.
+
+Vous croyiez nous tenir sous la lourde botte allemande et vous vous
+étonnez de notre esprit d'indépendance, qui garde toute sa liberté
+d'allures. Ignorez-vous que, malgré les dominations étrangères, nous avons
+tout un passé d'indépendance, alors qu'il y a un siècle à peine (1807!)
+vos paysans prussiens étaient encore des serfs attachés à la glèbe.
+
+Dans nos provinces belges naquirent les franchises communales, germe
+de toutes les libertés modernes, à l'époque où s'y développait cette
+admirable architecture dont nos monuments témoignent encore.
+
+Nous n'irons pas en Allemagne prendre le goût de ce qui est beau, noble
+et élevé. A l'Exposition de Bruxelles, nous avons pu apprécier votre
+architecture dans toute sa laideur. L'incendie mystérieux qui dévora en
+une nuit la plus belle partie de l'exposition s'arrêta stupéfait devant
+votre pavillon et recula devant tant de lourdeur.
+
+Vous et les vôtres, qui avez tout imité, tout contrefait, tout exploité,
+vous n'avez rien à apprendre aux autres. Ce grand mouvement d'art qui
+pénètre toute notre vie moderne, vos contrefacteurs n'en ont pas
+compris la véritable beauté; ils n'ont pu que l'industrialiser et le
+commercialiser.
+
+Nous, nous avons une noble tradition d'art à continuer. Tout notre sol
+fleurit de monuments qui redisent notre glorieux passé, ils attestent
+l'incomparable génie de nos ouvriers d'art. Et vos musées s'enrichissent
+des chefs-d'oeuvre de nos peintres, les premiers du monde. Vos élèves
+peuvent s'instruire à l'école de ces grands maîtres.
+
+Vous ignorez peut-être que cette province rhénane dont vous vous vantez
+était de notre sol; les maîtres qui l'embellirent étaient nôtres par le
+sang et par l'éducation, et leur génie éclate resplendissant à côté de
+l'oeuvre pitoyable de vos architectes, qui la déshonorent par leur style
+allemand lourd et disgracieux.
+
+Nous voulons rester nous-mêmes. L'oeuvre belge sera entièrement nôtre.
+Elle réalisera ses propres aspirations en continuant la noble tradition de
+nos ancêtres.
+
+Si vous ignorez tout cela, vous êtes excusable quand vous nous proposez
+d'aller étudier en Allemagne l'art de reconstruire nos villes que vos
+barbares ont détruites. Ce n'est plus du cynisme, c'est de l'inconscience.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 51, novembre 1915, p. 4, col. I.)
+
+
+Leur impudence.
+
+Pour les Prussiens, même civils, nos provinces sont une proie à dévorer.
+Ne se sont-ils pas mis en tête de réédifier chez nous ce que leurs
+troupes ont brûlé ou dynamité? Comble d'audace et d'impudence! L'idée est
+grossière, cynique. On l'espérait fructueuse... Inutile d'ajouter que
+nos sinistrés envoient promener les chacals de Germanie qui cherchent à
+ramasser de l'argent dans nos ruines!
+
+Il y a là du travail pour _nos_ architectes, _nos_ entrepreneurs, _nos_
+briquetiers, _nos_ carriers, _nos_ ateliers de constructions, _nos_
+industries: toute la nation en profitera!
+
+Nos bâtisseurs sauront respecter les exigences de l'esthétique; en
+reconstruisant une ferme, par exemple, ils feront une aimable ferme et non
+une vilaine petite usine; en restaurant un village bombardé, ils feront un
+joli village et non une banalité rectiligne; pour rebâtir une gare, ils
+ne prendront point pour modèle celle de Colmar! A bas le «pratique»
+abominable, les maisons en série, les carrés de béton, les hangars en
+dents de scie, les toits ondulés et autres horreurs! Nos groupes de
+constructeurs comptent heureusement des artistes; ils se rendent compte
+que la Belgique, terre historique, va devenir, pour le monde entier, un
+but de pèlerinage. Comme il n'en coûte pas plus de faire beau que de faire
+laid, _la restauration de la Belgique sera un embellissement_. Refusons
+les lourdeurs massives, les uniformités ennuyeuses ou les pastiches de
+l'architecture allemande! Ayons confiance dans notre art national pour
+faire notre pays plus beau, plus attrayant!
+
+ * * * * *
+
+Un monument à la gloire des soldats allemands vient d'être érigé sur un
+champ de morts, près de Gand. Il faudra le mettre bas si tôt que possible.
+Paix aux morts, certes; mais guerre à l'insultante outrecuidance des
+vivants!
+
+(_La Vérité_, n° 5, 12 juin 1916, p. 12.)
+
+
+4. L'Empereur et le gouverneur général.
+
+Ainsi qu'il convient, le Belge réserve une place d'honneur dans son mépris
+à ceux qu'il regarde comme les auteurs responsables de tout le mal,
+l'Empereur et le gouverneur général. Il nous suffira de copier quelques
+articulets relatifs à Guillaume II:
+
+
+L'impérial menteur.
+
+_Une revue scientifique allemande,_ Der Fels, _contient dans son dernier
+numéro un article du publiciste catholique Lorenz Müller au sujet des
+faits reprochés à l'occupation allemande en Belgique. Nous en extrayons ce
+passage significatif:_
+
+«Officiellement, il n'a pas été constaté un seul cas où des francs-tireurs
+auraient, avec la complicité des prêtres, tiré du haut des tours des
+églises. Ce qui, jusqu'ici, a été connu et a été l'objet d'une enquête,
+par rapport aux prétendues horreurs commises au cours de cette guerre par
+des prêtres catholiques, a été, sans aucune exception, reconnu comme
+faux, comme un pur produit de l'imagination. Notre Empereur a adressé au
+Président des États-Unis un télégramme affirmant que même des femmes et
+des prêtres s'étaient laissé entraîner à des horreurs au cours de cette
+guerre de guérillas, qu'ils avaient blessé des soldats, des médecins et
+des infirmières. Comment ce télégramme est-il conciliable avec le fait
+établi que pas un seul cas n'a pu, jusqu'ici, être établi à charge des
+prêtres, voilà ce que nous apprendrons seulement après la fin de cette
+guerre.»
+
+La Liberté, _journal suisse, commente comme suit cette déclaration:_
+
+«Nous avons là une réhabilitation des prêtres belges qui nous vient
+du côté allemand. Mais les quarante-neuf ecclésiastiques tombés comme
+victimes de la fureur allemande, pendant la période des débuts de cette
+guerre, ne se lèveront pas d'entre les morts pour se réjouir du jugement
+qui reconnaît leur parfaite innocence.»
+
+(_La Libre Belgique_, n° 33, juillet 1915, p. 4, col. I.)
+
+Pardonnez-lui, Seigneur, car il ne sait ce qu'il dit....
+
+Un chef-d'oeuvre d'impériale impudence vient d'être affiché dans toute la
+Germanie et dans les pays occupés par l'armée allemande.
+
+Il s'agit d'une proclamation de Guillaume II à l'occasion de
+l'anniversaire du 2 août 1914. Un Bruxellois a trouvé la meilleure réponse
+qu'il convienne de faire à ce document de la folie pangermaniste en
+traçant en grandes lettres à travers l'affiche les mots mis en tête de ces
+quelques lignes:
+
+_Pardonnez-lui, Seigneur, car il ne sait ce qu'il dit...._
+
+L'espace nous est trop mesuré dans ce bulletin pour analyser le factum
+impérial qui se distingue comme toujours par le mensonge, la calomnie et
+l'hypocrisie. Il mérite tout au plus un haussement d'épaules. C'est de
+cette manière que le bon sens belge l'a immédiatement accueilli.
+
+(_La Libre Belgique_, no. 39, août 1915, p. 2, col. I.)
+
+
+Proclamations impériales.
+
+Le 7 août 1914, à Berlin, Guillaume II en prenant congé de sa Garde
+impériale, commandée par son fils aîné le Kronprinz, lui adressait ces
+paroles:
+
+«Souvenez-vous que le peuple allemand est le peuple élu de Dieu. Comme
+empereur allemand, _l'esprit de Dieu est descendu sur moi. Je suis son
+bouclier, son glaive et son incarnation._
+
+«Malheur aux désobéissants, mort aux poltrons et aux incrédules.»
+
+Cette proclamation impériale était la troisième du monarque allemand
+depuis le 4 août. Elle constitue en somme le résumé, la quintessence des
+trois autres. Dans la première il affirmait faussement que l'Allemagne
+était menacée et, après avoir dit sa confiance en Dieu le Père, il
+ordonnait à toute la nation de consacrer la journée du 5 août à des
+prières publiques. Dans les deux autres manifestes, il répétait que la
+haine et la jalousie des adversaires de l'Empire le forçaient à prendre
+les armes, et après avoir dit d'abord le 6 août: «Que Dieu soit avec
+nous», il disait le 8 août: «Dieu sera avec nous comme il fut avec nos
+ancêtres.»
+
+Dans la bouche du chef suprême qui venait d'ordonner froidement la
+violation de notre neutralité au mépris du droit et des conventions
+internationales, les propos qu'il adresse à sa Garde ne peuvent être
+considérés que comme d'impudents blasphèmes. Et ces quatre proclamations
+démontrent qu'il n'est qu'un menteur, un hypocrite, le sinistre et
+infernal impresario de la plus effroyable tragédie que le monde ait jamais
+connue.
+
+Quand on relit après un an de guerre ces manifestations théâtrales, on
+s'étonne que le côté ridicule, grotesque et odieux des prétentions du
+Kaiser n'ait soulevé dans un peuple de 70 millions d'âmes, qui se proclame
+à la tête de la civilisation et de la science, aucune protestation, pas
+même un haussement d'épaules ou une timide raillerie. C'est que l'esprit
+guerrier auquel le souverain fait plus expressément appel dans son second
+«manifeste aux armées de terre et de mer» est réellement prédominant dans
+la race. Il dirige non seulement les coeurs mais les intelligences, les
+consciences et les volontés. Le fanatisme militaire est à la fois la
+boussole du pilote et le vent qui enfle la voile de la barque nationale
+allemande. On comprend maintenant, à la lueur des incendies de la Wallonie
+et des Flandres, à la lecture des proclamations des généraux allemands,
+la sincérité des déclarations des aumôniers protestants et catholiques
+teutons: «Nous sommes Allemands d'abord, prêtres ensuite.» Cela n'est
+pas seulement exact chronologiquement, mais essentiellement,
+substantiellement, peut-on dire.
+
+En Allemagne, le guerrier ne laisse guère subsister dans l'homme ce qui
+constitue ailleurs le citoyen, c'est-à-dire la liberté, le jugement, la
+conscience et la responsabilité qui résultent essentiellement du libre
+arbitre. L'Allemagne, éduquée à la prussienne depuis sa tendre enfance,
+est, par-dessus tout, un rouage de la grande machine militaire, même
+lorsque cette machine semble être au repos. Quand il s'agit de l'intérêt
+de la Grande Allemagne, son unique idole, il n'a d'autre pensée, d'autre
+opinion, d'autre règle de conduite que celle des chefs, celle du Kaiser,
+du chancelier et des généraux. Et dans ce pays hiérarchisé à outrance,
+celles-ci se résument finalement en une seule, celle de l'Empereur, le
+divin inspiré, le chef infaillible du peuple élu de Dieu. Il ne peut se
+tromper, il ne peut mentir, il ne peut se parjurer.
+
+Un des vers les plus célèbres de Victor Hugo est ainsi conçu:
+
+_Ces deux moitiés de Dieu: le Pape et l'Empereur._
+
+En Allemagne il n'y a qu'un représentant de Dieu, c'est Guillaume II. Et
+son infaillibilité est universelle et permanente, au contraire de celle
+du Pape qui n'est que relative aux questions de foi et de morale et ne
+s'exerce que dans des conditions très rares et très solennelles.
+
+Le fanatisme pangermain permet de comprendre que les insanités et les
+énormités des allocutions de Guillaume II à ses soldats et à sa Garde
+impériale aient été accueillies avec une respectueuse déférence par ses
+sujets. Partout ailleurs qu'en Germanie elles auraient pour le moins
+soulevé le mépris et la pitié. On se serait même demandé si l'impérial
+orateur ne devait pas être interné dans une maison de santé.
+
+Le monarque allemand mériterait en effet d'être qualifié d'insensé s'il
+n'était pas avant tout un comédien et un parjure et si son passé ne
+démontrait pas qu'après avoir été l'adorateur de la force, puis celui de
+la paix, il est devenu pangermaniste surtout par raison politique, pour
+conserver son influence sur ses courtisans et son peuple.
+
+Notons d'ailleurs que sa démence est celle de toute une nation et n'est
+que l'exacerbation du sentiment patriotique et de l'esprit guerrier.
+
+Sans aller jusqu'à se proclamer les élus de Dieu ou inspirés par Dieu,
+d'autres fanatiques de la guerre se rencontrent parmi des citoyens non
+germains ou même antigermains qui professent que la victoire crée le droit
+ou du moins le démontre parce que la force suppose et prouve la vertu.
+
+HELBÉ.
+(_La Libre Belgique_, n° 43, septembre 1915, p. 2, col. 2.)
+
+Une poésie résume nos sentiments à l'égard de l'Empereur:
+
+
+Il ne faut pas qu'il meure!
+
+On dit que dans l'ombre, à pas lents,
+Courbé, comme un fantôme, il erre,
+Loin du front, loin de ses uhlans,
+Cachant sa honte et sa colère...
+Lui qui, fanfaron, portait beau,
+Voici que le remords l'effleure,
+On dit qu'il va vers le tombeau...
+Il ne faut pas qu'il meure!
+
+Il faut qu'il vive pour savoir,
+Pour réfléchir et pour entendre...
+Il faut qu'il reste là pour voir.
+Que le destin le fasse attendre.
+Il faut qu'il sache avant sa fin
+Que son rêve n'était qu'un leurre...
+Il faut qu'il souffre et qu'il ait faim...
+Il ne faut pas qu'il meure!
+
+Il faut qu'il voie, au jour marqué,
+Crouler l'empire qui s'effrite;
+Que comme une bête, traqué,
+Il soit sans repos et sans gîte...
+Que le suive le hurlement
+De son peuple écrasé qui pleure...
+Pour la beauté du châtiment,
+Il ne faut pas qu'il meure!
+
+Il faut qu'il sente autour de lui
+Grandir l'effroi, monter la haine,
+Et si son dernier jour a lui,
+A la vie il faut qu'on l'enchaîne.
+Qu'il soit seul, vieilli, faible et las,
+Quand debout la France demeure...
+Pour écouter sonner son glas,
+Il ne faut pas qu'il meure!
+
+Dieu, Toi qu'il ose encor prier
+Malgré tous tes temples en cendres,
+Entends-tu les mères crier
+Et l'appel suppliant des Flandres...
+Dieu, nous T'invoquons à genoux,
+Sauve-le, retarde son heure;
+Sa vie est notre otage à nous...
+Il ne faut pas qu'il meure!!!
+
+(_La Soupe_, n° 170.)
+
+
+
+M. le baron von Bissing a une presse encore plus abondante. Opérons une
+sélection.
+
+Voici d'abord une petite étude synthétique:
+
+
+Les Preux de Prusse.
+
+_Le gouverneur général ne se
+laisse guider, dans ses mesures, que par les
+principes d'équité et son désir de favoriser
+le bien-être du pays et de ses habitants._
+
+(VON BISSING, 15 juin 1915.)
+
+Le vieux général de cavalerie bombardé gouverneur impérial en Belgique ne
+peut se figurer que, dans le pays qu'il exploite, il existe un seul coeur
+qui ne le tienne pas en profonde exécration. Von Bissing inspire le dégoût
+par ses actes et par son hypocrisie; depuis six mois, il dépouille nos
+compatriotes en répétant qu'il ne veut que leur bien! Il pille, il
+rançonne les Belges, et il se rend odieux au suprême degré parce qu'il
+couvre son brigandage de stupides palliatifs: faisant le mal et le pis, il
+cherche à se donner des airs de bon apôtre! Cette duplicité explique la
+malédiction dont les Belges accablent le chef de leurs spoliateurs, et
+l'écho de ces sentiments que nous entendons à l'étranger. Il récolte ce
+qu'il a semé!
+
+Et d'abord, qui est-il, ce maître exacteur? Un hobereau comme il y en
+a des milliers en Allemagne. Il représente obscurément cette caste
+militaire, nobiliaire et réactionnaire qu'on ne trouve plus ailleurs qu'en
+terre germanique. La noblesse gît dans l'âme et non dans les parchemins.
+Von Bissing offre le type du Teuton cupide et fourbe, en même temps que
+celui du hobereau tyrannique. Une telle nature exclut tout scrupule et
+toute finesse. Pour se donner un semblant de raffinement, von Bissing
+assista à des concerts et organisa même une audition d'orgue au
+Conservatoire de Bruxelles; il visita aussi les musées, sans oublier de
+s'y faire photographier (lui, insignifiant, en face du buste de notre
+grand Constantin Meunier!) ni de faire publier ce cliché en première page
+d'un illustré allemand vendu en Belgique...
+
+Nous eûmes d'abord pour gouverneur von der Goltz pacha: il laissa
+d'exécrables souvenirs en préparant la besogne que son successeur devait
+accomplir.
+
+Von Bissing, vieux panache de soixante-douze ans, commandait
+provisoirement un corps d'armée. Quand les hostilités éclatèrent, le VIIe
+corps partit... sans von Bissing! Le ramollot ne quitta pas les bords
+du Rhin! Mais ses troupes, en se ruant contre Liège, emportaient une
+proclamation que le conquérant en pantoufles leur avait dédiée afin
+qu'elles n'eussent point d'hésitation à répandre la terreur au delà
+de leur frontière. En guise d'adieu il adressa à ses hordes le papier
+suivant, où il mit toute son âme allemande:
+
+«Lorsque les civils se permettent de tirer sur vous, les innocents doivent
+pâtir pour les coupables. A diverses reprises, les autorités militaires
+ont dit qu'il ne faut pas épargner de vies dans la répression de ces
+faits. Sans doute, il est regrettable que des maisons, des villages
+florissants, voire des villes entières, soient détruits! Mais cela ne peut
+vous laisser entraîner à des sentiments de pitié intempestive; tout cela
+ne vaut point la vie d'un seul soldat allemand. D'ailleurs, cela va de
+soi; il est superflu d'y insister.»
+
+De loin, l'auteur de cette sinistre proclamation put se délecter à la
+lecture des horreurs que l'invasion commit en Belgique: il restera, pour
+l'opprobre de son nom, l'un des fabricants ou des propagateurs de l'infâme
+légende des francs-tireurs belges qui servit à l'extermination de milliers
+de nos compatriotes--parmi lesquels beaucoup de vieillards des deux sexes,
+ainsi que des femmes en couches et nombre d'enfants! Plus tard, von
+Bissing put voir de près, à Louvain et ailleurs, l'oeuvre immonde des
+brutes auxquelles il avait par avance donné prétexte à tuer, piller et
+brûler! Le chacal put parcourir ces cimetières d'innocents...
+
+Demeuré à Dusseldorf, von Bissing s'embusqua dans l'administration
+intérieure: il devint--poste glorieux!--inspecteur des camps de
+prisonniers... Or, ce bon apôtre découvrit que le public allemand,
+du moins la jeunesse, montrait un certain empressement auprès des
+baraquements où l'on parque les captifs; à cet intérêt se mêlait parfois
+un peu de pitié... Vite von Bissing publia des avis «pour qu'on cesse
+d'étaler vis-à-vis des prisonniers un apitoiement déplacé»! Une de ces
+diatribes vaut d'être citée: «Ayez donc plus de conscience allemande?
+Dois-je encore répéter cette remontrance? On le dirait! D'après les
+rapports qui me sont transmis de Munster et d'ailleurs, on a encore offert
+aux prisonniers des friandises, notamment du chocolat, et ce malgré la
+défense faite. Votre âme compatissante, mais antiallemande, n'entend-elle
+pas les cris de détresse de nos prisonniers en France? Soyez sûrs que,
+là-bas, on ne leur donne point de chocolat!.. Ce sont surtout des enfants,
+des adolescents, en particulier des jeunes filles, qui se pressent
+continuellement autour des prisonniers. Elles manquent tout à fait
+d'éducation! Il appartient aux familles et aux écoles de changer cela:
+si les avertissements restent sans effet, on recourra efficacement à des
+punitions exemplaires pour réprimer ces façons d'agir antiallemandes.»
+
+Avec sa mensongère allusion aux mauvaises conditions de vie des
+prisonniers allemands, ce texte constitue un document précieux. Retenons
+que la jeunesse allemande n'est pas incapable de sentiments généreux, mais
+que ses éducateurs s'accordent pour tuer ce bon germe. La pitié envers des
+ennemis désarmés est antiallemande: ils font entrer cela, et bien d'autres
+monstruosités, dans le coeur et dans la tête des enfants, soit par la
+persuasion, soit par la force! Étonnez-vous alors de la férocité des
+adultes! Instruction et barbarie obligatoires! Chez les cannibales, la
+bonne éducation consiste à dévorer les captifs; chez d'autres sauvages;
+on les empale ou on les scalpe. Von Bissing ne va pas si loin: il est
+«kultivé», lui? Noblement il enseigne qu'il faut mépriser les vaincus
+et n'avoir aucune compassion pour eux: voilà, Mesdemoiselles, la bonne
+éducation et la pure conscience allemandes!
+
+Nous verrons les effets de ces principes sur von Bissing et sur sa
+famille. En décembre, il fit arrêter la comtesse de Mérode, femme du
+grand maréchal de la Cour de Belgique. A défaut du moindre semblant de
+culpabilité, le conseil de guerre dut acquitter l'inculpée. Alors, le
+preux «freiherr», selon les règles de la chevalerie prussienne, voulut
+user d'un droit extraordinaire dont il est investi et déporter Mme de
+Mérode en Allemagne! Il fallut les plus grands efforts pour obliger ce
+goujat à lâcher sa proie innocente! En mai, il parvint à prendre en défaut
+la femme de notre ministre de la Justice; du moins lui fit-il octroyer
+quelques mois de prison; puis, en vertu de son droit discrétionnaire, le
+butor décida que la relégation en Allemagne durerait jusqu'à la fin des
+hostilités! Voilà des exemples, entre cent, de sa parfaite éducation
+allemande!
+
+Mais continuons avec ordre l'examen de la carrière de ce
+Jean-foudre-de-guerre. Après avoir banni des camps de prisonniers les
+petites marques d'intérêt qui auraient pu mitiger les pénibles souvenirs
+de captivité, von Bissing vint en Belgique. Il annonce d'abord par affiche
+son intention de faire renaître en Belgique l'activité économique et de
+soutenir les victimes de la guerre. Cela parut étrange, au moment où
+Berlin mettait tout en oeuvre, mensonge et falsification, pour faire
+croire que la Belgique méritait ses châtiments. Les Belges pensèrent comme
+autrefois les Troyens: _Timeo Danaos, et dona ferentes_--traduction libre:
+Je me défie des Alboches, même quand ils promettent de nous aider. Ou
+la Belgique est innocente et tous les égards lui sont dus; ou elle est
+coupable et ne mérite aucune sollicitude. Les Belges avaient raison de
+se défier! En même temps qu'il publie ses bonnes intentions, von Bissing
+inflige au pays, qui se débat dans les pires difficultés, une nouvelle
+contribution de guerre de 480 millions! Cela lui vaut de l'avancement: le
+voilà «generaloberst». Le grade qu'il n'avait pu décrocher comme officier,
+il l'obtient comme spoliateur. _Gloria! Victoria!_
+
+L'hiver fut dur aux Belges. Von Bissing avait raflé les victuailles,
+vidé les étables et poussé les producteurs à dissimuler des vivres. Aux
+États-Unis, au Canada, au Chili, en Hollande, en Suisse, en Italie, on
+s'indigne vivement des extorsions d'argent commises en Belgique. Le
+gouverneur place sous la surveillance de ses bureaux les sociétés où des
+étrangers belligérants ont des intérêts; ce qui permet à des banquiers
+allemands de se caser en Belgique aux frais desdites sociétés qu'ils
+dépouillent méthodiquement. La masse souffre de faim et de froid; la
+détresse se généralise.
+
+On ne voit le «generaloberst» que flanqué d'estafiers; il ne sort qu'en
+auto. Ne croyez pas ses photographies, reproduites même en carte postale,
+où la retouche donne au «freiherr» décrépit un air martial: comme une
+vieille cocotte, il se fait rajeunir... En vérité, il est fort délabré.
+Tête antipathique au possible; longue moustache horizontale, face osseuse
+et mâchoire lourde; type bestial, annonçant une intelligence médiocre et
+une âme vulgaire. Sa carrière et ses actes confirment ce pronostic. Ses
+extorsions d'argent, grandes et petites, constituent véritablement du
+banditisme. De tels faits n'ont aucun précédent dans la guerre moderne;
+ils n'ont d'équivalent dans nulle expédition militaire; c'est une
+innovation spécifiquement allemande. En s'assurant le versement de
+480 millions, von Bissing s'engagea à ne plus imposer ni provinces ni
+communes; mais, ayant conservé son «droit» d'infliger des amendes, il en
+use et en abuse. En outre, il se rattrape sur les particuliers et crée
+notamment un impôt à charge des citoyens ayant quitté le pays!
+
+Faute de chemins de fer, d'autos, de chevaux, certaines régions ne purent
+recevoir les vivres du Comité national; aussi la nation belge connut-elle
+les pires privations. L'évasion de nos jeunes gens et l'introduction de
+fonds donnent beaucoup de tintouin à notre gouverneur; il suffit de lui
+parler de cela pour voir frémir les muscles qui lui pendent sous le
+menton. La frontière hollando-belge est barrée de postes à pied et à
+cheval, avec réflecteurs et téléphone, de fils de fer, de fossés et de
+pièges. Autant il soigne ces organisations-là, autant il néglige les
+besoins du pays. Ainsi, il limite les déplacements dans les provinces;
+puis il frappe d'interdit la plupart des produits industriels; les
+transactions sont entravées. Voilà qui favorise à rebours la reprise des
+affaires! Quand l'autorité prussienne édicte un tarif des denrées, des
+fourrages ou des viandes, c'est à seule fin de soustraire l'intendance
+militaire à la hausse générale, mais sans se soucier des intérêts de
+la nation. Dans tous les domaines, poursuites, amendes, vexations
+et spoliations continuent. Von Bissing provoque un conflit avec la
+Croix-Rouge de Belgique; une fausse Croix-Rouge de Belgique est alors
+constituée par von Bissing, avec l'argent de la vraie qu'il a confisqué.
+
+Dès les beaux jours de mai, le gouverneur se retire à la campagne. Quoi?
+Au front? En campagne? Non, non! Pas de ça! Il s'octroie une villégiature:
+ayant jeté son dévolu sur une propriété des environs de Bruxelles, à
+Trois-Fontaines, il en dépossède le châtelain et s'y installe à sa place!
+Pendant que lui et ses créatures vivent bien, la misère provoque des
+émeutes dans le bassin de Liège... Puis, dans la presse qui lui obéit, von
+Bissing expose que «_ses intentions_ de faire renaître la vie économique
+sont remises en question» parce que les ouvriers de l'arsenal de Malines
+refusent de travailler! Il s'agit que tout le personnel des cheminots
+prussiens soit mobilisé pour l'établissement d'une ligne stratégique
+d'Aix-La-Chapelle à Bruxelles. Nos ouvriers refusent de reprendre le
+travail.
+
+Et sa mission de restaurer les affaires en Belgique? Elle existe, mais
+toujours à l'état d'_intentions_. Depuis décembre, il les annonce. En
+juin, il les réitère. En attendant, il enlève nos machines-outils et nos
+matières premières, pour les envoyer en Allemagne! Mais d'amélioration
+économique, due à son initiative, pas trace!
+
+Sachez que cet homme providentiel fait... de l'assistance sociale! Ne riez
+pas! Cela se trouve imprimé dans le bulletin de la fausse Croix-Rouge de
+Belgique et confirmé par une conférence donnée à Berlin par la _freifrau_
+von Bissing en personne. Donc, cela aussi existe. N'en doutons pas. Tout
+cela existe... sur le papier. On le chercherait vainement ailleurs. Mais
+ce que l'on trouve dans toutes les provinces administrées par ce digne
+Prussien, c'est le banditisme sous les formes les plus répugnantes; et
+c'est le désoeuvrement forcé, avec la misère; et c'est l'exécration de
+l'Allemagne! L'histoire de son séjour à Bruxelles se résume en peu
+de mots: _continuelles extorsions d'argent; entraves à l'activité
+industrielle des Belges; aggravation de la détresse publique; impuissance
+totale à rien améliorer_. Ce n'est pas l'encaisse de la vraie Croix-Rouge
+de Belgique (80.000 fr.), dont une petite partie serait distribuée à
+quelques douzaines de pauvresses par la fausse Croix-Rouge de Belgique,
+qui soulagerait les maux que von Bissing a répandus dans le pays entier!
+Après tant d'autres bluffs prussiens, celui de l'assistance, comme les
+autres, ne laissera que... du papier.
+
+Au reste, un menteur finit toujours par se faire prendre. Von Bissing a
+avoué lui-même son impuissance dans le domaine constructif: le 16 juin, un
+avis du gouverneur, publié dans la presse à tout faire, vint nous rappeler
+«son _désir_ de favoriser le bien-être du pays». Donc, six mois après sa
+première proclamation, il en est toujours à la période du «désir» et des
+«intentions». Mais, en même temps, il unifie les ordonnances restrictives
+du commerce et de l'industrie en ce qui regarde les vivres, les machines
+métallurgiques, les moyens de transport, les métaux et minerais, les
+produits chimiques, les textiles, les huiles et graisses, les cuirs, le
+caoutchouc, le bois, le papier, etc. La liste des transactions soumises à
+autorisation est interminable. Bien entendu, toutes les affaires restent
+libres... vers l'Allemagne!
+
+Au total, les uniques réalités qui marquent le règne de von Bissing en
+Belgique sont d'abord son brigandage et ensuite son favoritisme au profit
+des intérêts prussiens. Cela, ce sont des faits, attestés et signés
+par lui-même dans une série d'arrêtés publics. Le surplus (renaissance
+économique, assistance, souci du bien-être des Belges) est un composé
+d'impudent mensonge, de bluff puéril et de basse hypocrisie.
+
+Par ses excitations barbares, von Bissing a participé aux massacres commis
+en Belgique. Par ses ordonnances, il y a organisé la rapine. Voilà son
+oeuvre. Elle se traduit pour nous en un tas de cadavres et, pour lui, en
+un tas d'or. Et ce vieux bandit s'étonne que ses victimes le traînent sur
+la claie et que le monde entier lui jette l'anathème!
+
+(_La Vérité_, n° 7, 29 juin 1915, p. 5.)
+
+Dans le n° 30 de _La Libre Belgique_, le même qui donne aussi l'amusant
+portrait du gouverneur[43], on raconte son installation au château de
+Trois-Fontaines.
+
+[Note 43: Voir _Comment les Belges résistent_..., fig. 1.]
+
+Inconvénients des grandeurs.
+
+Les sommets attirent la foudre. M. le freiherr von Bissing, gouverneur
+général «oberst» de la Belgique, s'est installé gratis, on le sait, dans
+le beau domaine des Trois-Fontaines-lez-Vilvorde, appartenant à M. Orban,
+celui-ci ayant refusé de le lui louer. Des pancartes mises au coin des
+rues principales de Bruxelles annoncent à tout le monde la route qu'on
+doit prendre pour se rendre chez le bien-aimé gouverneur: _Zum Schloss
+Trois-Fontaines_.
+
+Or, il paraît qu'il vient de déménager à la suite de l'incident qui a
+marqué la chute des zeppelins d'Evere, de Mont-Saint-Amand-lez-Gand.
+Un des aviateurs anglais aurait, paraît-il, en passant par-dessus les
+Trois-Fontaines, salué irrespectueusement le château d'une bombe qui ne
+l'a pas atteint. M. von Bissing a jugé qu'il serait plus sûrement protégé
+contre ces manifestations intempestives, en logeant en dessous des
+greniers qui abritent momentanément les Belges signalés à la vindicte de
+la «Kommandantur allemande». Les aviateurs alliés respecteront évidemment
+des citoyens aussi dignes d'égards.
+
+Un conseil, M. von Bissing; allez à Saint-Gilles, vous y serez
+certainement en sécurité, et la société qu'on y trouve actuellement est
+des plus honorables.
+
+HELBÉ.
+(_La Libre Belgique_, n° 30, juin 1915, p. 4, col. 1.)
+
+Un article qui a dû faire particulièrement plaisir à notre gouverneur
+général est celui où l'on rappelle ses instincts de pillard:
+
+Les exploits du gouverneur général en Belgique, baron von Bissing, pendant
+la guerre de 1870.
+
+RÉCIT D'UN TÉMOIN AMÉRICAIN
+
+Dans le numéro du 25 mars 1913, la revue _Le Correspondant_ publiait une
+étude intitulée: «Le premier des correspondants de guerre», contenant
+l'histoire du célèbre Russell, correspondant du _Times_, sur les
+principaux théâtres des diverses guerres survenues depuis un demi-siècle.
+Au sujet de la guerre franco-allemande de 1870 et plus particulièrement de
+l'incendie de Saint-Cloud, nous trouvons page 1211 ce qui suit:
+
+«Russell, chargé de suivre la campagne, ne voulut pas voir brûler
+Saint-Cloud, mais il eut les impressions toutes fraîches d'un de ses
+collègues, le Dr Scoffern, correspondant occasionnel d'un journal
+AMÉRICAIN. Celui-ci fut le seul civil qui se trouvait au château quand
+l'incendie éclata. Il profitait d'une accalmie du bombardement pour
+vérifier les dégâts causés par les obus.
+
+«C'est seulement jeudi matin 17 octobre, dit-il, que je m'aventurai à
+visiter le palais et je suis bien content de l'avoir fait et d'avoir vu
+ces merveilles, même abîmées. Ce qu'il y avait de porcelaines, de lits, de
+pendules, de statues, etc., vous pouvez vous l'imaginer, mais cela ne peut
+se décrire. Le capitaine von Strautz, commandant du palais, m'avait donné
+la permission de ramasser tout ce que je voudrais de porcelaines brisées;
+je l'ai fait, ne me doutant guère que, quelques heures plus tard, nous
+pourrions prendre autant de trésors que nous serions capables d'en
+emporter.
+
+«Vers 2 heures, comme nous dînions, nous entendîmes un craquement si près
+qu'il nous étonne, quelque accoutumés que nous fussions à cette sorte de
+bruit. «Le palais brûle», crie un homme de garde. Nous laissâmes là notre
+champagne pour aller voir. C'était vrai, les flammes sortaient d'un
+grenier... Je rédigeai une dépêche et l'expédiai. Puis nous revînmes à
+notre champagne. «Messieurs, dit le capitaine von Strautz «avec solennité,
+je suis le dernier commandant de Saint-Cloud. Allons tous «dans les grands
+appartements. Nous en emporterons un dernier coup «d'oeil et un souvenir.
+Prenez ce que vous voudrez: vins, tableaux, livres, «n'importe quoi.»
+
+«J'y allai avec le lieutenant VON BISSING et le major von Glass; voyant
+que je ne prenais rien pour moi, CES BONS CAMARADES ME PRESSÈRENT DE LE
+FAIRE. «Ma position, parmi vous, est délicate, Messieurs, répondis-je; je
+«ne prendrai rien qui ne me soit offert.» SI VOUS LES AVIEZ VUS!! De tous
+côtés, de toutes les mains je recevais des objets aussi beaux que ceux
+qu'aurait pu imaginer un conteur arabe. Hélas! la nuit venait, les
+flammes et la fumée gagnaient. Les appartements du palais étaient un vrai
+labyrinthe; je fus obligé d'abandonner des objets de grande valeur, car
+je n'aurais jamais pu les sauver. Dehors toute la surface du gazon était
+couverte de vases, de tableaux, de pendules, le tout éclairé par les feux
+de bivouac, autour desquels passaient des soldats enveloppés de rideaux en
+soie rouge, bleue, or, jaune, comme dans une pantomime. Un d'eux s'était
+enroulé dans le couvre-pieds en soie de l'impératrice; un autre avait mis
+cuire des pommes de terre dans une soupière en Sèvres, marquée aux armes
+impériales.
+
+«Près des deux tiers de la bibliothèque furent sauvés, mais comme il
+pleuvait, les livres furent quelque peu endommagés. Je vous laisse à
+penser ce que fut la fin de cette nuit; je ne puis le dépeindre.
+
+«NOTE.--Russell suivit les opérations de la IIIe armée, grâce au bon
+vouloir du général von Blumenthal, chef d'état-major. Von Bissing,
+actuellement général de cavalerie, né le 30 janvier 1844, fit la campagne
+de 1870 comme lieutenant adjudant près le commandement supérieur de la
+IIIe armée.»
+
+Sans commentaire.--La Belgique est gouvernée par le pillard de
+Saint-Cloud!!!
+
+(_La Libre Belgique_, n° 45, septembre 1915, p. 4, col. 1.)
+
+Enfin, disons encore l'opinion excellente, et si juste, qu'on a de lui en
+Allemagne:
+
+
+La vérité en Allemagne.
+
+Extrait du journal Allemand _Die Woche_, du 18 avril 1915:
+
+«Mais l'homme qui fit merveille en Belgique est le sympathique freiherr
+von Bissing, gouverneur général, qui sut se faire respecter par le peuple
+belge, devenir populaire, et qui est à présent la vénération du peuple
+belge.»
+
+Oh! là! là!
+
+(_La Libre Belgique_, n° 51, novembre 1915, p. 4, col. 2.)
+
+
+
+C. _L'UNION MORALE DES BELGES_
+
+
+Le jour de la Fête nationale, des Bruxellois appartenant à tous les partis
+politiques assistaient à la grand'messe à Sainte-Gudule. En effet, depuis
+l'occupation allemande, les Belges ont de commun accord oublié les anciens
+désaccords de parti. Ceux qui appartenaient aux groupements politiques les
+plus disparates siègent à présent dans les mêmes comités; jamais il n'y
+est question de ce qui les divisait; ils ne parlent que de ce qui les
+unit: la lutte contre les oppresseurs et les tortionnaires. Les anciens
+antagonismes ont été aplanis, et les Belges sont entrés tous ensemble dans
+une même confrérie, l'anti-prussianisme.
+
+La plus belle manifestation de cette trêve des partis est la composition
+de nos feuilles clandestines: toutes donnent indistinctement des articles
+écrits par les personnalités politiques les plus diverses.
+
+Quelle aubaine pour nos ennemis s'ils réussissaient à ranimer nos
+querelles de jadis, à dresser de nouveau les flamingants contre les
+Wallons, les doctrinaires contre les avancés, les socialistes contre les
+bourgeois, les libéraux contre les catholiques...
+
+Dès le mois de septembre 1914, ils avaient aidé à la création d'un
+journal, _L'Écho de Bruxelles_, qui menait une campagne acharnée contre le
+Gouvernement et contre nos Alliés. En pure perte, d'ailleurs.
+
+Un article de _La Vérité_ résume les vains efforts de l'Allemand pour
+rompre l'accord patriotique des partis:
+
+
+Défions-nous des Allemands.
+
+
+Défions-nous comme de la peste des agents de l'Allemagne!
+
+Il en est de diverses espèces. Tout d'abord, la bande militaire et civile
+qui se goberge à Bruxelles, à Anvers, à Liège, à Gand et dans une foule de
+localités moins importantes. Ces gens sont grassement payés: comme base de
+comparaison, sachez que von Bissing touche 100.000 francs l'an en qualité
+de gouverneur général. Tous ces parasites touchent de la guerre des
+profits immédiats.
+
+Outre les embusqués à galons, von Bissing, von Kraewel, von Huene, etc.,
+et les budgétivores des bureaux civils, von Sandt, Gerstein et des
+milliers d'autres, il y a toute une nuée d'immigrés (près de 10.000 à
+Bruxelles seulement) dont chacun est un agent de l'Allemagne.
+
+L'autre catégorie est composée de Belges, oui, de Belges! Ce sont les
+bavards peu perspicaces qui vont colportant les insanités ou les perfidies
+importées de Berlin. Le geignard qui se plaint de la lenteur des
+opérations; le premier imbécile venu qui se permet de trancher les plus
+épineuses questions diplomatiques ou de donner des conseils de stratégie à
+Joffre; le médisant qui écoute et répète des rumeurs malveillantes: voilà
+des agents de l'Allemagne; car l'ennemi, surpris et irrité de la sourde
+insoumission des Belges, cherche à les diviser et se sert de l'irréflexion
+de certains individus.
+
+Déjouons cette tactique! Défions-nous de ces menées occultes! A ceux qui
+s'y laissent prendre, ouvrons les yeux; et, s'ils s'entêtent, dans leur
+incompréhension, ridiculisons-les de façon qu'ils perdent tout crédit.
+
+On se rappelle les accusations lancées naguère contre trois notables
+d'Anvers. Cette calomnie se fondait sur un article du _Tijd_, lequel
+article n'avait qu'un défaut, celui de n'avoir jamais été publié dans ce
+journal hollandais ni dans aucun autre. Il en circula une prétendue copie,
+qui était l'oeuvre des Allemands [44]. L'article et son contenu, tout
+était faux, archifaux! Par ce moyen, on espérait diviser les Belges[45]!
+
+[Note 44: Voir p. 28. (Note de J. M.)]
+[Note 45: Voir p. 29. (Note de J. M.)]
+
+Défions-nous des pièges! Plus récemment, des cervelles obscures, amies
+du dénigrement, ont découvert que le général Pau est brouillé avec le
+maréchal Joffre! Pau avait un plan (évidemment admirable) pour libérer la
+Belgique, mais Joffre n'en voulut point. D'où le départ de Pau pour la
+Russie! C'est donc par la faute de Joffre que nous restons envahis, car
+maintenant les conditions favorables sont changées... L'infamie berlinoise
+embaume ce radotage, destiné à rendre antipathique le généralissime
+français. Et il y a des Belges qui donnent dans ce panneau! Cela fait
+pitié!
+
+Une autre fable, colportée en ces derniers temps, opposait le Pape,
+créature de l'Autriche, au cardinal Mercier. Benoît XV aurait désavoué le
+prélat belge et celui-ci aurait fait acte de repentir... Cette trame est
+teutonne: elle tend à diviser les Belges sur la question religieuse.
+Remettons les discussions à plus tard et restons unis.
+
+On a essayé également de mettre les Belges face à face au moyen de la
+question des langues. On place le français au dernier rang, on impose
+la traduction flamande au cinéma, on excite les flamingants et les
+wallingants. C'est peine perdue! Pourtant, quelques gros malins, sans
+se douter du coup d'épaule qu'ils donnaient à l'ennemi, ont ébauché une
+querelle. Différons le débat, donnons-nous la main!
+
+N'a-t-on pas fait courir le bruit, avec l'aide des gens à courte vue, que
+deux généraux belges, convaincus de trahison, étaient enfermés dans la
+tour de Londres!!! Les esprits peu pénétrants et les gens qui cultivent
+le potin ont repris ce conte inepte où tout, à commencer par l'ingérence
+étrangère, révèle la manière berlinoise.
+
+Celui qui écrit ces lignes connut la guerre de 1870 et peut attester que
+ce système de calomnies se pratiquait déjà alors.
+
+On dit que les lettres anonymes pleuvent aux «Kommandanturs». Mensonges!
+Mais les faussaires qui ont altéré des documents trouvés à Bruxelles et
+publié de faux journaux belges sont très capables de fabriquer des
+pseudo-dénonciations. Ne croyez pas ces ignominies! Et n'oubliez pas que
+des milliers de mouchards teutons épient les conversations, font jaser les
+bavards et font leur sale métier dans l'ombre.
+
+La question des «absents» est du même tonneau... de Munich. Voilà à coup
+sûr une machine des Alboches. S'ils ne l'ont pas inventée, ils ont certes
+adapté à leurs manigances cette idée gantoise, qui leur parut un bon moyen
+de division. On ne sait trop comment, naguère, la campagne menée à Londres
+par quelques Belges contre le principe de la «taxe à charge des absents»
+dégénéra en querelle et opposa les Belges du dehors à ceux du dedans.
+Cette absurdité poussa sur la bonne cause comme un chancre sur l'arbre
+fruitier; mais l'énormité resta pour compte à son auteur, qui fut désavoué
+par ses compatriotes émigrés. Cet incident fut vite oublié. Or, cette
+affaire, déjà grossie ici dans son temps, revient sur le tapis. Des agents
+berlinois ont soufflé à quelques compères inconscients que les Belges de
+Londres vivent bien, s'enrichissent et se moquent de leurs compatriotes
+du continent. Sur ce thème méchant, injuste et bête, le compère peu
+intelligent brode un peu, se fait le propagandiste de l'accusation
+teutonne et lui donne de la dispersion. Évidemment, elle ne va pas loin,
+mais l'ensemble de ces rumeurs peut écoeurer de braves gens mal informés.
+Ce qui fait écumer les Prussiens, songez-y donc, c'est que les Belges
+s'emploient utilement chez nos Alliés: nos ingénieurs, mécaniciens,
+contremaîtres, armuriers, métallurgistes, tourneurs, horlogers fabriquent
+des munitions d'artillerie; nos selliers et cordonniers travaillent pour
+la cavalerie; charpentiers, carrossiers, pour l'équipage; ouvriers et
+ouvrières de tissages et peignages, tailleurs, etc., s'occupent au
+vêtement, et ainsi de suite. Les armées en campagne leur doivent en partie
+leur bon équipement. N'est-ce pas servir son pays? Dans les services
+du railway, dans les usines françaises, dans les champs, les Belges
+remplacent ceux qui se trouvent au feu. N'est-ce pas se rendre utile à la
+cause commune? Mais voilà ce que les agents berlinois ne soufflent pas à
+leurs auditeurs trop crédules!
+
+Il était matériellement et humainement impossible que tous les Belges
+prissent le chemin de l'étranger. Le droit de rester est aussi absolu que
+celui de partir. Ceux qui sont demeurés au pays et montent la garde dans
+nos villes et nos campagnes, protègent leurs foyers ou ceux des absents,
+préservent les récoltes, etc., ceux-là prouvent la sincérité de leur
+attachement au sol natal; ils se rendent utiles en maintenant, face à
+l'ennemi, l'union belge; ils aident au ravitaillement des affamés... et au
+recrutement des guerriers. Tout le long de l'histoire de l'occupation, on
+verra s'affirmer l'insoumission des Belges, libres quand même! Cela aussi
+était nécessaire.
+
+A part la caste des commerçants exploiteurs qui s'avilit chez nous comme
+en Allemagne, en Hongrie, en France et même en Hollande, en Espagne, etc.,
+et qui forme le clan indigne, tous les Belges ont accompli leur devoir.
+
+Malgré l'inconsciente complicité des imbéciles, l'union morale de la
+nation en face des barbares n'a pas fléchi. Ce sera une des belles pages
+de la guerre.
+
+Plus tard, nous redeviendrons catholiques ou anticléricaux, flamingants ou
+francophiles, royalistes ou républicains, socialistes ou réactionnaires.
+Mais, pour le moment, tout antagonisme doit rester en suspens. L'ennemi
+ne parviendra pas à nous diviser. Une immense fraternité unit les coeurs
+belges; français, anglais, contre l'ennemi commun: le Prussien.
+
+Persévérons! Entr'aidons-nous! Aimons-nous! Ne critiquons personne;
+d'ailleurs, nous ne possédons aucun document complet pour juger les
+choses. Attendons unis, fermes et toujours confiants. Et continuons notre
+résistance. Nous ne demandons pas de folles témérités. Il suffit de
+n'aller au-devant d'aucun désir de l'ennemi et de se plier à ses ordres
+lorsque, ayant fait tout son possible pour s'y dérober, on reconnaît
+l'impossibilité d'y parvenir. Le pouvoir usurpateur est illégitime; ses
+ordonnances, appuyées sur la force et la contrainte, n'ont aucune valeur;
+les conventions imposées sont des chiffons de papier. Tâchons de ne pas
+entrer en conflit avec l'arbitraire et la brutalité de nos tyrans; mais
+n'hésitons pas à faire tout ce qui peut leur nuire puisque nous ne sommes
+pas armés en face de leurs fusils, mitrailleuses et canons, combattons-les
+par notre attitude indépendante qui les démoralise. Que notre optimisme
+les démonte et les fasse douter d'eux-mêmes. Que notre constance et notre
+sourde hostilité les découragent! Montrons nos couleurs nationales! Avec
+cette insoumission continuelle et un complet éloignement des Prussiens qui
+infestent nos cités, en un mot _avec du mépris et de la dignité_, chacun
+de nous peut accomplir son devoir tel qu'on est en droit de l'attendre
+d'un bon citoyen.
+
+(_La Vérité_, n° 1,2 mars 1915, p. 9..)
+
+
+Nous avons cité plus haut (p. 29) _Le Fouet_, organe manifestement inspiré
+par nos bourreaux, qui s'occupe de souffler la discorde entre libéraux et
+cléricaux, entre Wallons et flamingants, entre les Belges et les Alliés.
+
+C'est surtout la querelle flamande-wallonne qu'ils essaient d'exploiter
+à leur profit, d'abord en créant de multiples journaux germanophiles
+flamands (p. 67), dont le principal rôle doit être, sans aucun doute,
+d'attirer sur eux, et par contrecoup sur les Flamands, la colère de la
+population wallonne; puis en ouvrant à Bruxelles un théâtre flamand (p.
+141). Mais ce ne sont là que deux des chaînons dans la longue série
+de tentatives faites pour raviver les animosités linguistiques. La
+flamandisation de l'Université de Gand en est un autre. Nous n'insisterons
+pas sur cette malencontreuse équipée, dont le fiasco est évident pour tout
+esprit raisonnable.
+
+Il nous suffira de reproduire deux passages de la lettre ouverte de M.
+Wilmotte, qui a circulé sous le manteau en Belgique:
+
+
+Lettre ouverte du professeur Maurice Wilmotte au recteur de
+l'Université allemande de Gand.
+
+
+MONSIEUR,
+
+Je ne vous connais pas, et ne veux point vous connaître. Êtes-vous
+le pédagogue luxembourgeois dont le nom a été prononcé? Êtes-vous
+l'inquiétant linguiste dont le cléricalisme foncé cachait mal les
+appétits de faveurs et de places? Êtes-vous un juriste, un médecin ou un
+apothicaire?
+
+Je n'en sais rien, et il n'importe guère. Pour nous, Belges unis dans
+l'espoir d'une revanche, due à notre loyauté, tout homme qui pactise avec
+nos oppresseurs est un ennemi, dont nous souhaitons le châtiment. Si cet
+homme est, en outre, un pédagogue attitré et assermenté, s'il a charge
+d'âmes, son cas devient plus grave. Ce n'est pas lui seul qu'il déshonore,
+c'est le troupeau dont il est le mauvais berger, sur lequel il attire
+la malédiction des bons citoyens, restés fidèles à leur prince et
+aux institutions nationales. Corrupteur des esprits, il pèche plus
+criminellement par l'exemple et encourt une double responsabilité.
+
+Sans doute nos collèges et nos écoles primaires sont restés ouverts; mais,
+dans ces maisons où l'on n'a cessé de prêcher l'union de tous les Belges
+et le respect de nos lois, l'espionnage germain n'a pu exercer son action
+déprimante, et la vie scolaire, comme la vie administrative, n'a cessé de
+poursuivre son cours, prouvant à nos maîtres du moment que les habitants
+d'une terre libre gardaient, dans la pire calamité, des vertus
+intangibles.
+
+Au contraire, nos étudiants sont, depuis de longs mois,--et ils auraient
+dû être toujours--appelés à remplir un devoir de solidarité sociale
+infiniment plus sacré que celui de s'instruire au contact de maîtres
+savants. Le grand maître de l'heure, c'est le canon, et il n'y a pas de
+voix qui puisse rendre plus attentif un jeune homme de vingt ans, dont la
+patrie est meurtrie sous les sabots des cavaliers ennemis. La place de
+nos étudiants est aux environs de Dixmude; elle n'est pas dans les
+amphithéâtres désertés, que nos professeurs refusent unanimement d'animer
+de leur parole. Comme l'a dit admirablement le recteur de l'Université de
+Bruxelles, les rares élèves qui se proposent maintenant la conquête d'un
+diplôme ne valent pas la peine d'être enseignés....
+
+ * * * * *
+
+Il est, Monsieur qui n'êtes point mon cher collègue, ni mon collègue du
+tout, il est pour une telle apostasie des précédents historiques et des
+désignations consacrées. Je veux vous les épargner et je préfère vous
+envoyer l'expression du seul sentiment qui puisse survivre à votre égard
+dans un coeur belge, du sentiment de pitié.
+
+M. Wilmotte.
+
+(_L'Echo belge_, 10 juillet 1916, p. 1, col. 2.)
+
+Hâtons-nous de dire que les chefs du mouvement flamand ont immédiatement
+compris la nécessité de déjouer les manoeuvres allemandes. Ainsi, déjà en
+juillet 1915, ils faisaient circuler une déclaration animée du plus pur
+patriotisme. En voici la traduction:
+
+
+Les soussignés, Belges flamands, tiennent à faire la déclaration suivante:
+
+1° Toute faveur que l'autorité allemande accorderait, contrairement aux
+lois belges, à une partie de la population, serait considérée comme
+indésirable et inacceptable;
+
+2° Ils déclarent que des journaux récemment créés qui, sous le manteau du
+flamingantisme, servent des intérêts autres que ceux de la Belgique, ne
+représentent aucune fraction du mouvement flamand;
+
+3° Ils font un appel à leurs compatriotes flamands et wallons, pour qu'on
+laisse reposer tous les différends linguistiques aussi longtemps que la
+liberté de la Belgique est entravée par l'occupation étrangère.
+
+
+Traduisons aussi la déclaration qui est inscrite en épigraphe à la
+manchette de _De Vlaamsche Leeuw_ (pl. VI):
+
+
+En ces temps de deuil et d'épreuves, nous, Flamands, nous nous groupons
+sans condition, avec nos frères wallons, autour du drapeau tricolore belge
+et nous partageons avec eux les mêmes besoins et les mêmes dangers.
+
+Nous sommes convaincus que, lorsque la victoire finale sera obtenue, nous
+partagerons également ensemble les mêmes droits.
+
+
+Aucun moyen n'est négligé par nos ennemis pour s'attirer la bienveillance
+des Flamands. N'ont-ils pas imaginé de proscrire les noms français des
+faubourgs de Bruxelles! Et voyez comme ils réussissent bien. Le cachet
+que la poste allemande appliqué sur les lettres à Forest est ainsi conçu:
+_Vorst bij Brüssel--Belgien_ (pl. XVI). Or _Vorst bij_ (Forest près) sont
+des mots flamands, mais _Brüssel--Belgien_ sont allemands.
+
+
+
+
+D. _L'ARDEUR PATRIOTIQUE_
+
+1. Le recrutement.
+
+
+La patrie est en danger! Cette pensée a immédiatement aplani nos petits
+dissentiments, si insignifiants devant nos angoisses actuelles. D'une
+commune ardeur, tout le monde s'est mis à l'oeuvre. Les uns organisent
+l'opposition contre la bande de spoliateurs armés qui sévit sur notre
+pauvre pays; d'autres s'occupent du ravitaillement; les jeunes partent
+pour l'armée.
+
+a) _Les difficultés_.
+
+S'enrôler n'est pas chose facile, car les Allemands s'y opposent
+naturellement de toutes leurs forces. La Belgique est comme une grande
+cage, entourée d'une triple barrière de fils barbelés et de fils à haute
+tension. A tous les débouchés de la clôture veillent des sentinelles;
+entre les postes circulent des patrouilles de fantassins accompagnés de
+chiens policiers, des cavaliers, des cyclistes, des canots automobiles.
+La nuit, les rayons des projecteurs balaient l'espace. Le long de la
+frontière, sur une largeur de 5 à 10 kilomètres, est une zone où nul ne
+peut circuler sans autorisation; et il faut un autre permis pour pénétrer
+dans une dernière bordure, large de 200 mètres, où toutes les maisons ont
+été évacuées.
+
+Malgré tout, plus de 20.000 jeunes gens se sont évadés de cette prison et
+ont pris du service dans l'armée belge. Des métallurgistes, en nombre au
+moins égal, sont allés vers les fabriques de munitions en Angleterre et en
+France. Même, des milliers de femmes et de jeunes filles ont bravé la mort
+par électrocution ou par fusillade, les unes pour rejoindre leurs maris,
+les autres pour s'engager comme infirmières dans nos ambulances, car à
+celles-ci aussi le Gouvernement allemand refuse systématiquement des
+passeports.
+
+Comment passent-ils? Le lecteur comprendra que nous ne puissions pas
+donner de détails. Contentons-nous de citer quelques faits que nous
+connaissons personnellement. En janvier 1916, 28 miliciens et 4
+infirmières passèrent ensemble par la province d'Anvers. Pendant le mois
+de décembre 1916, 70 jeunes gens, après avoir abattu un officier et deux
+sentinelles, gagnèrent la Hollande par la frontière limbourgeoise;
+un groupe de 20 Belges traversa la Meuse à la nage; enfin, 42 hommes
+s'évadèrent par la frontière Liégeoise, sur un remorqueur.
+
+Il n'y a pas que des barrières physiques. Chaque fois qu'un Belge est tué
+à la frontière par le courant électrique, son cadavre reste accroché aux
+fils de fer pendant plusieurs jours, en guise d'épouvantail, par exemple
+le corps de M. Jacob, de Liège, en décembre 1915. Quand on en abat un à
+coups de fusil, les journaux domestiqués s'empressent d'apprendre sa mort
+à leurs lecteurs. Si les patrouilles réussissent à s'emparer d'un petit
+groupe de miliciens, leur condamnation est publiée dans les mêmes
+feuilles.
+
+Par jugement du 11 février 1916, le tribunal militaire de Namur a
+condamné:
+
+Franz Sacré, ouvrier d'usine à Grand-Manil; Joseph Bourgeaux, électricien;
+Paul Debroux, employé; Fernand Leclipteux, ébéniste; Hector Leroy,
+ouvrier; Marcel-Augustin Colin, typographe, tous domiciliés à Gembloux, à
+trois ans de prison pour avoir entrepris de passer la frontière sans la
+permission prescrite, dans le but de s'enrôler dans l'armée belge.
+
+(_L'Ami de l'Ordre_, d'après _La Belgique_ [de Rotterdam],
+1er mars 1915, p. 2, col. 1.)
+
+Nous avons vu plus haut (p. 67) que certains journaux, tombés encore plus
+bas, publient les noms de ceux qui cherchent à passer la frontière.
+
+Une autre barrière morale est celle-ci. Les Belges en âge de milice
+doivent signer une déclaration disant qu'ils ne prendront pas les armes
+contre l'Allemagne; ceux qui refusent sont envoyés comme prisonniers de
+guerre dans un camp allemand (_L'Ami de l'Ordre_, 7 et 8 mai 1915).
+Les jeunes gens de l'agglomération bruxelloise doivent se présenter
+régulièrement au bureau allemand de milice (affiches du 17 mars 1915 et du
+3 avril 1915.) Voici la dernière de ces deux affiches:
+
+
+Avis officiel concernant les Belges qui doivent se faire inscrire.
+
+Il résulte des listes remises par les communes de l'agglomération
+bruxelloise qu'un certain nombre de Belges ayant l'obligation de se faire
+inscrire, nés de 1892 à 1897 et habitant l'agglomération, ne se sont pas
+présentés personnellement à l'École militaire.
+
+Il est accordé un dernier délai à ceux qui ne se sont pas encore fait
+inscrire jusqu'à présent; ceux-ci devront se présenter à l'École militaire
+les 8, 12, 13 et 16 avril, de 9 heures à midi ou de 3 à 6 heures (heure
+allemande).
+
+Tout qui négligera de se faire inscrire sera puni. Quant aux Belges qui,
+devant se faire inscrire, avaient quitté l'agglomération bruxelloise après
+le début de la guerre, leurs père, mère ou autres parents ou les personnes
+dont ils étaient les locataires ont l'obligation de communiquer l'adresse
+de ces Belges jusqu'au 16 avril prochain au bureau d'inscription allemand
+(Deutsches Meldeamt), JO, rue du Méridien. Les contrevenants s'exposent à
+être punis.
+
+ _Der Gouverneur von Brüssel._
+
+Pour pouvoir s'éloigner de Bruxelles, ils doivent demander une permission
+(affiche du 4 juin 1915). En décembre 1915, nouvelle affiche prescrivant
+aux pères de famille de s'assurer que les jeunes gens se sont fait
+inscrire.
+
+ (_L'Écho belge_ 17 déc. 1915, p. 1. col. 3).
+
+
+b) _Responsabilité des parents et des communes_.
+
+On voit par l'affiche, que l'on vient de citer, que les parents sont
+rendus responsables de leurs fils en âge de milice. Des pères et même des
+mères ont été emprisonnés parce que: leurs enfants étaient allés remplir
+leur devoir envers leur patrie. Ainsi, à Bruxelles, M. Maurice Vauthier,
+secrétaire communal, professeur à l'Université de Bruxelles et membre de
+l'Académie royale de Belgique, a été arrêté pour cette raison.
+
+Par jugement du tribunal militaire de Liège, M. Joseph Britte, voyageur à
+Verviers, a été condamné à 200 marks d'amende, pour n'avoir pas empêché le
+départ de son fils, militaire belge. Le même tribunal a condamné Mme veuve
+Marie Allard, née François, à 90 marks d'amende, pour le même motif.
+
+Quant aux moyens qui sont mis en oeuvre pour obtenir d'une mère l'aveu que
+son fils a cherché à rejoindre l'armée belge, en voici deux échantillons.
+
+...La mère d'un jeune patriote suspect est arrêtée; elle refuse de
+dénoncer son enfant. Le juge lui montre une pièce signée par son fils,
+où celui-ci avoue tout! Le juge s'apitoie sur le sort du malheureux:
+«Courage, Madame, tout n'est peut-être pas perdu. Dites-moi comment les
+choses se sont passées; il y a sans doute des circonstances atténuantes...
+votre enfant est jeune, nous savons qui l'a entraîné..., parlez
+franchement et je vous promets d'intervenir en sa faveur...» La
+malheureuse mère parla; elle crut sauver son fils; sans le savoir elle le
+trahissait! La fameuse pièce contenant l'aveu de son fils était fausse.
+Son fils avait signé un interrogatoire, où il avait tout nié; mais, grâce
+au procédé du papier au carbone, sa signature avait été reproduite sur une
+feuille blanche, et les juges avaient rempli la feuille en y écrivant,
+au-dessus de la signature, l'aveu qu'il n'avait jamais fait.
+
+Une mère est emprisonnée parce qu'on soupçonne son fils d'avoir voulu
+franchir la frontière et rejoindre l'armée belge; la pauvre dame est
+accusée d'avoir coopéré à cette tentative; elle est brutalement arrachée à
+sa famille, sans même pouvoir embrasser les petits enfants qui vont être
+privés de ses soins maternels. Entrant en prison, elle est saisie d'une
+crise nerveuse. Bonne aubaine! C'est une nature impressionnable, on
+trouvera le moyen de la faite causer,.. Elle refuse, elle s'obstine.
+Quelques jours plus tard, on l'amène au cabinet du juge; «Madame, lui
+dit-il, je dois vous annoncer une triste nouvelle; votre plus jeune enfant
+est tombé gravement malade et le médecin vous réclame d'urgence.» Elle
+pâlit, croit que les portes de la prison vont s'ouvrir pour lui permettre
+de donner les derniers soins au bébé mourant. Non pas! «Avant de vous
+permettre de partir, il faut que l'instruction soit terminée; dites la
+vérité, avouez la faute de votre fils, nous serons indulgents, et vous
+pourrez voir votre pauvre petit.--Jamais, Monsieur. mon enfant mourra sans
+moi!»
+
+Peut-on imaginer cruauté pareille! Et connaissez-vous pareil héroïsme?
+Cette femme belge n'atteint-elle pas à la sublime hauteur de la mère
+des Gracques? Plus tard elle apprit que jamais son enfant n'avait été
+souffrant.
+
+(_La Libre Belgique_, no. 80, juin 1916, d'après _Le XXe Siècle_, 7 août
+1916.)
+
+Bien plus, les communes elles-mêmes doivent se porter garantes.
+
+
+Arrêté.
+
+Les communes sont obligées de veiller à ce que les personnes placées sous
+le contrôle d'un «Meldeamt» ne quittent pas le district qu'elles doivent
+habiter conformément aux prescriptions du «Meldeamt» compétent. Si des
+personnes placées sous contrôle transfèrent leur domicile dans une autre
+localité sans y être autorisées, la commune sera passible d'une amende.
+
+Si, par la suite, de telles contraventions continuent quand même,
+j'envisagerai l'application des mesures suivantes:
+
+1° Placement sous contrôle de tous les habitants de la commune qui sont
+en état de porter les armes et sont âgés de dix-sept à cinquante ans, et
+exercice d'une surveillance plus rigoureuse à leur égard;
+
+2° Suppression pour tous les habitants du droit de transférer leur
+domicile dans une autre localité.
+
+En outre, je rappelle que, selon l'arrêté du 26 janvier 1915, les
+personnes convaincues d'avoir voulu transférer leur résidence dans une
+autre localité sans en avoir le droit et même les membres de leur famille
+s'exposent à être punis.
+
+Bruxelles, le 20 juillet 1915.
+
+_Le Gouverneur général en Belgique_,
+VON BISSING,
+_Général-Colonel_.
+
+Rien n'est négligé, on le voit, pour agir sur l'esprit des miliciens
+et pour intéresser les parents et les autorités communales à ce que la
+jeunesse n'aille pas s'enrôler sous les drapeaux. Bien entendu, les
+arrêtés allemands n'empêchent ni les communes ni les parents de faire ce
+que le patriotisme leur commande. Jamais nous n'avons vu un père ou
+une mère déconseiller à son fils de partir pour la guerre; les parents
+acceptent courageusement les menaces allemandes, tout comme les fils
+savent qu'ils risquent d'être fusillés ou électrocutés, avant d'avoir pu
+seulement avertir l'armée belge qu'ils font un effort pour la rejoindre.
+N'est-ce pas de la part des vieux et des jeunes une preuve d'ardeur
+patriotique encore plus admirable que celle de nos soldats qui luttent sur
+l'Yser!
+
+
+c)_Interdiction des communications entre les soldats et leurs parents._
+
+Les jeunes gens qui passent la frontière pour s'engager savent qu'ils
+s'exposent eux-mêmes et qu'ils exposent leurs parents à un autre genre de
+torture, une torture qui à la longue devient intolérable: la rupture de
+toute relation entre les soldats et leur famille. D'après un article du
+_Temps_, repris par _La Belgique_ (de Rotterdam) du 30 novembre 1915,
+même des Allemands se seraient émus de la souffrance supplémentaire dont
+l'autorité allemande frappe les parents belges, et le journal socialiste
+_Vorwärts_ aurait préconisé l'institution d'un poste de transmission qui
+recevrait périodiquement des nouvelles des combattants et les ferait
+parvenir aux familles. Un tel bureau, facile à établir dans un pays
+neutre, réduirait dans une large mesure les souffrances morales des
+non-combattants. Inutile d'ajouter que l'Allemagne s'est bien gardée de
+prendre aucune mesure qui pourrait alléger l'anxiété des Belges restés
+au pays; car la suppression de la correspondance a un double effet: elle
+amollit le courage de ceux qui veulent partir en leur faisant entrevoir
+les angoisses de leurs parents; elle déprime ceux qui restent et les fait
+aspirer à la fin de la guerre. Aussi les Allemands ont-ils encore redoublé
+de sévérité envers les braves coeurs qui, malgré toutes les menaces,
+s'efforcent de rétablir les communications entre le front, et la Belgique
+occupée.
+
+Comment réussit-on quand même à donner aux familles des nouvelles de
+leurs fils? Il y a deux voies: le transport clandestin de lettres par la
+frontière hollandaise et leur transmission à des intermédiaires habitant
+les pays neutres. L'un et l'autre moyen sont également criminels aux yeux
+des Allemands.
+
+Des courriers hardis et habiles réussissent à se faufiler à travers les
+multiples barrières de fils barbelés et de fils électrisés de notre
+frontière septentrionale; à chaque voyage, tant à l'aller qu'au retour,
+ils emportent une pleine charge de lettres. Plusieurs organismes,
+fonctionnant à la fois en Belgique et au front, centralisent les
+correspondances; les deux plus connus sont _Le Mot du soldat_ et _Le
+Bureau de la correspondance belge_.
+
+Tant les courriers que les organisateurs sont traqués sans pitié par la
+police allemande. Ainsi, M. Joseph Joppard, charron à Etterbeek,
+fut condamné à mort et exécuté en octobre 1915, à la requête de la
+Kommandantur de Gand, pour s'être occupé du transport de lettres. Parmi
+les organisateurs, M. Laloux, de Liège, fut condamné à un an de prison
+et 5.000 marks d'amende; Mme Frick, la femme du bourgmestre de
+Saint-Josse-ten-Noode, et M. Fr. Vandermissen, accusés de s'être occupés
+du _Mot du soldat_, sont déportés en Allemagne pour y purger une peine de
+onze mois de prison. L'une des condamnations les plus odieuses qui aient
+été prononcées du chef d'organisation d'une correspondance clandestine
+est celle de M. W. van Rÿckevorsel, vice-consul des Pays-Bas à Dinant. Il
+s'était appliqué à sauver de la mort les enfants des Dinantais fusillés
+pendant les journées sanglantes des 23 et 24 août 1914; puis il avait
+placé en Hollande un grand nombre de ces orphelins. Il a été condamné à
+mort pour s'être occupé de la transmission de lettres entre les Dinantais
+et les familles réfugiées en Hollande. De hautes interventions ont fait
+commuer la peine de mort en celle des travaux forcés.
+
+Chaque fois qu'un porteur de lettres tombe entre les mains de nos ennemis,
+les condamnations pleuvent sur les destinataires des missives; car en
+Belgique celui à qui une lettre prohibée est destinée, qu'il le sache ou
+non, est considéré comme complice. Le plus souvent pourtant, on lui tend
+un piège. Des espions, sous les apparences de bons patriotes belges, vont
+remettre les lettres aux parents et s'offrent à porter aussi la réponse. A
+peine ont-ils reçu celle-ci que les parents sont arrêtés. Tel a été le cas
+pour M. Odeurs, chef de bureau à l'Hôtel de Ville d'Anvers; son aventure
+a été racontée par les journaux; nous pouvons donc citer son nom sans
+danger. Voici un autre cas:
+
+A Chièvres, le Dr Canon fait célébrer un service funèbre pour son fils, le
+P. Paul Canon, jésuite, tombé au champ d'honneur à Lizerne, en se dévouant
+pour relever les blessés. La famille était encore sous le coup de cette
+fatale nouvelle, quand M. Canon père est mandé à la Kommandantur.
+L'officier prussien lui déclare: «Vous avez commandé un service pour votre
+fils, soldat dans l'armée des Alliés. Comment avez-vous su qu'il était
+mort? Vous communiquiez donc avec l'ennemi? Si jeudi (on était le lundi)
+vous ne nous avez pas fait connaître vos moyens d'information, vous serez
+condamné à 10.000 marks d'amende.» Le Dr Canon a payé l'amende.
+
+(_L'Écho belge_, 6 novembre 1915, p. 1, col. 6.)
+
+De temps en temps ils dépistent l'un des locaux où s'opère la
+centralisation des correspondances. C'est ce qui eut lieu en septembre
+1915 pour l'estaminet «In de Zwaan», rue des Émaux, à Anvers. Une
+souricière fut établie et tous ceux qui pénétrèrent dans le café furent
+condamnés, qu'ils eussent ou non des lettres sur eux. Une pauvre vieille
+de soixante-cinq ans, qui apportait en toute confiance une lettre pour
+son fils à l'Yser, fut condamnée à six mois de prison (_L'Écho belge_, 21
+sept. 1915, p. 1, col. 3).
+
+La correspondance par courriers est un moyen précaire et fort dangereux,
+comme on le voit; du moins permet-elle de donner des nouvelles qui ne
+passent pas par la censure allemande. Il n'en est pas de même pour
+l'autre procédé: la correspondance par intermédiaires. Voici en quoi elle
+consiste. Les Belges peuvent écrire à des personnes habitant le Danemark,
+l'Espagne, les États-Unis, la Hollande, la Norvège, la Suède, la Suisse...
+Un bureau de censure allemande, installé à Aix-la-Chapelle, examine les
+correspondances et y appose son estampille ou, plus souvent, les jette
+simplement au panier. Les parents envoient donc leurs cartes postales à
+une personne d'un pays neutre, et cet intermédiaire, qui sait à qui le
+message est effectivement destiné, le renvoie au soldat belge. On estime
+que, sur quatre ou cinq cartes expédiées de Belgique, ou en Belgique, le
+bureau d'Aix-la-Chapelle en laisse passer une.
+
+Ce mode de correspondance est formellement défendu par les Allemands.
+L'interdiction n'a jamais été publiée, à notre connaissance, par voie
+d'affiche, mais uniquement par des communiqués imposés aux journaux de
+Bruxelles, de Gand, de Namur [46], etc. Voici un communiqué de ce genre
+inséré dans les journaux de Liège:
+
+
+Il est rappelé au public que toute correspondance avec les pays ennemis
+et en particulier avec le front, est défendue et sévèrement réprimée. Se
+rendent également punissables les personnes qui correspondent illicitement
+par la poste et l'intermédiaire d'un tiers, séjournant en pays neutre.
+(D'après _L'Écho belge_, 10 avril 1916, p. 1, col. 4.)
+
+[Note 46: Voir _Comment les Belges résistent_..., p. 448.]
+
+L'Allemagne prit prétexte de cette correspondance indirecte pour
+supprimer, à la fin de 1915, tout échange de lettres entre les Belges et
+les soldats internés en Hollande. La correspondance ne fut rétablie qu'en
+juin 1916.
+
+
+d) _Sociétés secrètes favorisant l'exode des miliciens._
+
+Pour faciliter le départ de nos jeunes gens, des sociétés secrètes se
+sont constituées dans tous les centres. De temps en temps, les Allemands
+arrêtent quelques-uns des membres de ces associations. Au début, on les
+condamnait aux travaux forcés; mais, en présence des récidives, on passe
+maintenant par les armes la plupart de ceux qui sont convaincus de
+«trahison», ainsi que disent nos ennemis. Même, comme beaucoup de femmes
+font partie de ces bureaux de recrutement, nos tyrans ont cru bon de faire
+un exemple et, le 12 octobre 1915, ils ont tué Miss Edith Cavell.
+
+Voici des affiches annonçant des condamnations aux travaux forcés,
+l'exécution de Léon Parrant et celles de Miss Cavell et de Ph. Baucq:
+
+
+Avis.
+
+Les tribunaux militaires ont eu à condamner, ces derniers temps, aux
+travaux forcés pour tentative de trahison, un grand nombre de Belges qui
+avaient aidé leurs compatriotes soumis au service militaire, dans leur
+essai de rejoindre l'armée ennemie.
+
+Je mets de nouveau en garde contre de semblables crimes à l'égard des
+troupes allemandes, étant données les peines rigoureuses qu'ils font
+encourir.
+
+Bruxelles, le 3 mars 1915.
+
+_Le Gouverneur général en Belgique_,
+Général VON BISSING,
+_Général-Colonel_.
+
+
+Avis.
+
+Le Belge Léon Parrant a été condamné à mort, par le tribunal militaire de
+la position d'Anvers, pour haute trahison. Il a fourni sans discontinuer
+des soldats et des volontaires de guerre à l'armée ennemie. Il se trouvait
+en rapport également avec des espions français; il leur a prêté assistance
+et a hébergé chez lui un de ces espions.
+
+Le jugement a été exécuté aujourd'hui par les balles.
+
+Anvers, 8 décembre 1915.
+
+_Le Gouverneur_,
+VON HUENE.
+
+
+Avis.
+
+Par jugement du 9 octobre 1915, le tribunal de campagne a prononcé les
+condamnations suivantes pour trahison commise pendant l'état de guerre
+(pour avoir fait passer des recrues à l'ennemi):
+
+1. Philippe Baucq, architecte à Bruxelles, à la peine de mort; 2. Louise
+Thuliez, professeur à Lille, à la peine de mort; 3. Edith Cavell,
+directrice d'un institut médical à Bruxelles, à la peine de mort; 4. Louis
+Severin, pharmacien à Bruxelles, à la peine de mort; 5. Comtesse Jeanne de
+Belleville, à Montignies, à la peine de mort; 6. Herman Capiau, ingénieur
+à Wasmes, à quinze ans de travaux forcés; 7. Épouse Ada Bodart, à
+Bruxelles, à quinze ans de travaux forcés; 8. Albert Libiez, avocat à
+Wasmes, à quinze ans de travaux forcés; 9. Georges Derveau, pharmacien à
+Pâturages, à quinze ans de travaux forcés; 10. Princesse Maria de Croy, à
+Bellignies, à dix ans de travaux forcés.
+
+Dix-sept autres accusés ont été condamnés à des peines de travaux forcés
+ou d'emprisonnement allant de deux à huit ans.
+
+Huit autres personnes, accusées de trahison commise pendant l'état de
+guerre, ont été acquittées.
+
+Le jugement rendu contre Baucq et Cavell a déjà été exécuté.
+
+Bruxelles, le 12 octobre 1915.
+
+_General-Gouvernement_.
+
+L'indignation soulevée dans le monde entier par l'exécution de Miss Cavell
+fut si vive que le pouvoir occupant crut devoir s'expliquer. Voici ce
+communiqué, qu'un journal asservi n'a pas rougi d'insérer:
+
+Berlin, 26 octobre.
+
+Le sous-secrétaire d'État au département des Affaires étrangères, le
+Dr Zimmermann, a eu l'occasion d'exposer au représentant à Berlin de
+l'_United Press_ d'Amérique, M. Charles W. Ackerman, le point de vue
+allemand au sujet du cas de Miss Cavell. Il s'est exprimé à peu près comme
+suit:
+
+«Il est certainement pénible qu'une femme doive être exécutée. Mais
+qu'adviendrait-il d'un État, surtout en temps de guerre, s'il laissait
+impunis des crimes commis contre la sûreté de ses armes, parce qu'ils ont
+été commis par une femme? Le Code pénal ne connaît qu'un seul privilège
+pour le sexe féminin, celui, notamment, qu'une femme enceinte ne peut être
+exécutée. Hormis ce cas, l'homme et la femme sont égaux devant la loi, et
+ce n'est pas la gravité du cas qui crée une différence dans le jugement
+du crime et de ses conséquences. Le jugement a été très fortement motivé,
+après que le cas eût été entièrement examiné et éclairci dans ses moindres
+détails. Ce qui en est résulté est d'un si grand poids qu'aucun tribunal
+militaire n'aurait pu prononcer un autre jugement. Car il ne s'agit pas
+d'un acte commis dans un moment d'excitation passionnée par une seule
+personne, mais plutôt, d'une conspiration bien préméditée et étendue au
+loin, qui a réussi, pendant neuf mois, à fournir à l'ennemi des services
+précieux au grand préjudice de notre armée. D'innombrables soldats belges,
+anglais et français, combattent de nouveau maintenant dans les rangs des
+Alliés, et ils doivent la possibilité d'avoir pu fuir hors de la Belgique
+à l'activité de la bande, maintenant condamnée et à la tête de laquelle se
+trouvait Miss Cavell. Les devoirs envers la sécurité de l'armée sont, en
+temps de guerre, supérieurs à tous les autres points de vue. Les condamnés
+savaient ce qu'ils faisaient.
+
+«Dans de nombreux appels publics on faisait toujours ressortir qu'un appui
+aux armées ennemies doit être puni des peines les plus graves et même
+que le traître, en temps de guerre, encourt la peine de mort. Je veux
+reconnaître certainement que les raisons des condamnés n'étaient pas sans
+noblesse, qu'ils ont agi par patriotisme, mais en temps de guerre on doit
+être prêt à sceller son patriotisme de son sang. La peine a été exécutée,
+afin d'effrayer toutes les femmes qui, se prévalant des privilèges de leur
+sexe, participent à une entreprise qui est punie de la mort. Si on voulait
+reconnaître ces privilèges, ce serait ouvrir portes et fenêtres aux menées
+de femmes qui sont souvent plus habiles et plus rusées, dans ces choses,
+que l'espion le plus raffiné. Mais celui qui assume une responsabilité
+ne peut et ne doit pas reconnaître de tels privilèges. Inconscient du
+jugement du monde, il doit fréquemment suivre la voie souvent très dure
+du devoir. On dit que les soldats commandés pour l'exécution s'étaient
+d'abord refusés à tirer et qu'ils auraient finalement si mal touché
+la condamnée qu'un officier a dû lui donner le coup de grâce avec son
+revolver. Il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela. Je possède le
+rapport officiel dans lequel il a été constaté que l'exécution a été
+accomplie dans les règles prescrites et que la mort a été instantanée à la
+première salve, comme l'a constaté le médecin qui y assistait. Vous
+voyez que cet incident est de nouveau exploité contre nous d'une façon
+mensongère et méchante, incident qui comporte sa propre justification et
+dont la légitimité ne peut être niée par quiconque se donne la peine de
+réfléchir sur cette affaire et de la juger sans prévention et sans opinion
+préconçue.»
+
+(_La Belgique_ [de Bruxelles], n° 349.)
+
+En regard de ce vain essai de justification, publié dans un journal à tout
+faire, plaçons quelques articles de nos prohibés:
+
+Nos miliciens.
+
+Les miliciens belges continuent, malgré les sentinelles allemandes et la
+double ligne de fils de fer barbelés qui longe la frontière, à passer
+en Hollande tous les jours, pour de là se rendre en Angleterre, puis en
+France où ils sont enrégimentés.
+
+Quelques-uns ont payé de leur vie leur vaillance.
+
+Dans certains villages il ne reste plus un seul conscrit des classes de
+1914 et de 1915. Dans un certain village il n'y a plus qu'un seul conscrit
+de la classe 1914; il n'ose se montrer. On cite un père de famille dont
+un des trois fils est mort au front, le deuxième est estropié par la
+mitraille, le troisième est au feu.
+
+La liste des parents annonçant dernièrement un service funèbre à
+Sainte-Gudule pour un volontaire belge, comprenait sept volontaires encore
+au feu.
+
+On cite de nombreux cas de jeunes Belges qui à la première nouvelle de
+la guerre ont abandonné leurs entreprises, brillantes cependant, aux
+États-Unis, en Afrique, au Brésil, etc., et ont pris du service dans
+l'armée des Alliés.
+
+César disait des Belges: «Ce sont les plus vaillants des Gaulois»
+(_Gallorum fortissimi Belgii_). Cela est resté vrai, Liège, Aerschot et
+l'Yser l'ont prouvé en 1914.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 1, février 1915, p. 4, col. 1.)
+
+Excuse avant le crime.
+
+La récente offensive des Alliés sur le front ouest a inquiété et irrité
+notre gouverneur général. Il vient de publier un nouveau manifeste, dans
+lequel il déclare:
+
+1° Que «ce que nous (les Allemands) tenons, nous le tenons bien»[47];
+
+2° Qu'en conséquence, le devoir des Belges est de seconder le gouvernement
+du Freiherr von Bissing;
+
+3° Que ledit paternel gouvernement punira avec la dernière sévérité les
+attentats sournois et lâches (_sic_) à l'armée allemande.
+
+[Note 47: Voir p. 123. (Note de J. M.)]
+
+Cette dernière menace, véritable excuse avant le crime, n'était pas
+vaine. Par jugement du 9 octobre, la justice militaire a prononcé cinq
+condamnations à mort et une série de condamnations aux travaux forcés pour
+«trahison». Appeler trahison la fidélité à sa patrie est le comble de
+l'aberration. La Belgique n'est pas annexée et les Belges ne reconnaissent
+qu'une seule autorité légitime: celle du roi Albert.
+
+Deux de ces condamnés, M. Philippe Baucq et Miss Edith Cavell, ont été
+fusillés sans délai.
+
+Nos tyrans essaient donc de nous terroriser. Mais ils feignent d'oublier
+que les justiciers ne sont pas loin et les enserrent étroitement et
+définitivement.
+
+Quant à la Belgique, ils n'ont pu la dompter malgré leur force
+extraordinaire et leur absence absolue de scrupules.
+
+Nous attendons la fin, Freiherr von Bissing, avec une confiance absolue
+dans la victoire du droit. Vos menaces nous laissent aussi fermes et
+résolus que vos protestations de bienveillance nous laissent impassibles.
+
+Nous saluons avec émotion et avec le plus profond respect les héros,
+martyrs de la cause sacrée, frappés pour leur dévouement et leur fidélité
+au pays. Celui-ci pourra bientôt, nous l'espérons, reconnaître en toute
+liberté leur mérite et rendre à leur mémoire les honneurs qui lui sont
+dus.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 50; octobre 1915, p. 3, col. 1.)
+
+
+e) _Calomnies allemandes contre l'armée._
+
+Ne réussissant pas par l'intimidation à enrayer ni même à ralentir le
+recrutement, nos tortionnaires essayèrent d'un peu de calomnie. L'affiche
+suivante, placardée à Bruxelles, fait savoir à nos jeunes gens qu'ils
+commettraient une sottise en allant s'engager dans une armée aussi mal
+conduite:
+
+
+Nouvelles publiées par le Gouvernement allemand.
+
+Berlin, 30 octobre 1914.
+
+Le correspondant spécial du _Berliner Lokalanzeiger_, à Rosendael, écrit à
+ce journal:
+
+Des soldats belges, désarmés, qui ont pris part aux combats d'entre
+Dixmude et Nieuport, font le récit de la marche indomptable en avant des
+soldats allemands. Lorsque je demandai à un des ces garçons, à l'air
+totalement miséreux par suite des souffrances endurées, si les pertes
+des troupes, lors de leur passage sur l'Yser, avaient été grandes, il me
+répondit carrément: «Ces gaillards nous repoussent avec leurs canons si
+terriblement qu'ils n'ont que très peu d'hommes à sacrifier. Chez nous,
+c'est, hélas, le contraire: on nous jette aveuglément dans la bataille.
+Bien de mes camarades ont dit: Nos officiers ne savent rien; si nous
+étions conduits par des Allemands, nous ferions notre affaire aussi bien
+que les soldats allemands.» Comme dans les combats antérieurs, les Belges
+ont surtout souffert des attaques irrésistibles nocturnes. «Nous ne
+comprenons pas, s'écrie un autre Belge désarmé, comment les Allemands
+parviennent à s'approcher de nous jusqu'à de très courtes distances, sans
+que nous les apercevions. Leur manière de tirer profit des localités est
+admirée par nos officiers. Ni les Français ni les Anglais n'y parviennent.
+Les bataillons allemands ont le pas d'airain; lorsqu'on les entend
+arriver, on croirait qu'ils sont le double de leur nombre.» Parmi les
+Belges réfugiés, l'opinion est unanime: «Les Allemands vaincront.»
+
+_Le Gouvernement allemand_.
+
+
+Pour apprécier la valeur réelle de cette armée de «miséreux», il suffit de
+rappeler que c'est elle qui s'oppose, depuis octobre 1914, à la marche des
+Allemands vers Calais.
+
+Un prohibé a donné une longue relation de la bataille de l'Yser (_La
+Vérité_. n° 6, 21 juin 1915, p. 6).
+
+2. La famille royale.
+
+Depuis que l'Allemagne a envahi notre pays, au mépris des traités, et
+qu'elle a massacré notre population civile, au mépris de l'humanité,
+patriotisme et loyalisme ne sont plus qu'un en Belgique.
+
+Qu'il nous suffise de citer deux petites pièces de vers:
+
+Le Roi.
+
+Belges, les temps sont durs, mais déjà l'heure approche
+Où l'ennemi traqué, fuyant en désarroi,
+Entendra retentir du haut de nos beffrois
+L'appel tumultueux et délirant des cloches.
+
+Le temps vient où, sonnant d'héroïques clairons,
+Sur la route qui va de la Gloire à la Flandre,
+En bataillons serrés, sur nos villes en cendres
+Et nos foyers détruits, les nôtres reviendront.
+
+Rythmant leur pas au chant de l'_Entre-Sambre-et-Meuse_,
+Suivis des Horse-guards et des dragons français,
+Ils reviendront! Dixmude, Ypres, Furnes, Calais,
+Vos noms seront inscrits sur leur face poudreuse ...
+
+Voici venir le jour où, plus grand qu'au départ,
+Celui qui fit crouler comme un pan de montagne
+L'orgueilleuse, féroce et barbare Allemagne,
+Ramènera vers nous ses plus beaux étendards.
+
+Massée aux carrefours, à flots pressés, la foule,
+Dominant le fracas ferraillant des charrois,
+Guette le haut colback des Grenadiers du Roi,
+Il approche ... Rumeur immense ... Bruit de houle ...
+
+Baïonnette au canon, les plus fiers régiments
+Précèdent Celui-là qui marchait à leur tête
+Quand sonnaient sur l'Yser, comme aux grands jours de fête,
+Les clochers secoués par le bombardement.
+
+Le voici! Son cheval à tourné l'avenue;
+Il passe, blême et droit, si sublime et si grand
+Parmi tant de douleurs, que la foule en pleurant
+Reste sans l'acclamer, muette et tête nue.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 16, avril 1915, p. 4, col. 2.)
+
+
+Sainte Élisabeth.
+
+De sainte Élisabeth la légende est charmante;
+Malades, malheureux, la voyaient chaque jour;
+Et sa grâce céleste et sa bonté touchante
+Leur prodiguaient les soins d'un charitable amour.
+Son noble époux, l'hiver, revenant de la chasse,
+Rencontra, gravissant un chemin montagneux,
+Sa compagne chérie: «Eh quoi! le froid vous glace»,
+Lui dit-il; «que venez-vous donc faire en ces lieux?
+Qu'abritez-vous ainsi par-dessous votre mante?»
+La sainte répondit: «Je n'ai là que du pain;
+Dieu me garde à jamais qu'à mon Seigneur je mente.»
+«Est-ce bien vrai», dit-il, et d'une prompte main,
+Écartant le manteau, il trouve une corbeille,
+Mais, miracle divin, par la grâce des cieux,
+Le pain s'était changé, ravissante merveille,
+En roses au parfum exquis, délicieux.
+
+O Reine Élisabeth, douce petite reine,
+Malades, pauvres gens, en des temps plus heureux,
+Recevaient les bienfaits de ta bonté sereine;
+Rien n'arrêtait l'élan de ton coeur généreux.
+Tu n'es plus auprès d'eux, ô pauvre reine errante,
+Tu n'as plus de palais, tu n'as plus de maison.
+La Belgique est en deuil, la Patrie est sanglante,
+La guerre a fait partout sa terrible moisson.
+Mais il nous reste un coin de notre territoire;
+Tu restes toujours là, près du Roi bien-aimé,
+De ce Roi dont le nom est passé dans l'histoire,
+Chevalier du courage et de la loyauté.
+De nos soldats blessés c'est ta main blanche et fine
+Qui panse la blessure et calme les douleurs;
+Et par ton pur regard et ta grâce divine,
+Renouvelant pour eux le miracle des fleurs,
+En sourires d'espoir tu fais changer les pleurs.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 22, mai 1915, p. 4, col. 2.)
+
+Inutile d'ajouter que les manifestations de sympathie pour le Roi et
+la famille royale sont sévèrement réprimées. M. Bloch, grand rabbin de
+Belgique, en sait quelque chose.
+
+A l'occasion du Grand Pardon, M. Bloch dit textuellement aux fidèles
+assemblés dans le temple de la rue de la Régence qu'«il défendait le droit
+imprescriptible à un prêtre de prêcher la morale. Et que, dans cette
+morale, il avait le droit et le devoir de comprendre le dévouement à la
+patrie et à la famille royale. Ce prêche, ajouta-t-il, je le fais chaque
+année à cette époque. Je le ferai cette année comme je l'ai fait les
+années précédentes». Suivit un éloge de la patrie, du Roi et de la Reine.
+
+(_L'Echo belge_, 28 mai 1916, p. 1, col. 3.)
+
+
+Aussitôt voilà le grand rabbin arrêté et mis en prison. Toutefois, à
+l'occasion de la fête des Bar-Mitzwah, on lui accorda trois jours de
+congé, pour lui permettre d'officier.
+
+
+3. Refus de travailler pour les Allemands.
+
+
+Aucune parole n'est trop haute pour glorifier la vaillance de nos
+volontaires qui, pour rejoindre l'armée, bravent l'électrocution, la
+fusillade ou la déportation en Allemagne, et la résolution de nos
+infirmières qui, elles aussi, achètent au péril de leur vie le droit
+d'aller soigner leurs frères blessés.
+
+Tout de même, l'Histoire exaltera encore davantage une autre catégorie de
+Belges: les obscurs travailleurs qui, sans ostentation, simplement parce
+que c'est leur devoir, acceptent la famine pour eux et pour leur famille,
+plutôt que de mettre leurs bras au service de l'ennemi. D'après le
+rapport de M. Walcott, délégué de l'Institut Rockefeller, qui s'occupe du
+ravitaillement de notre pays, il y avait chez nous, en février 1916,
+3 millions d'habitants dont l'existence dépend uniquement des vivres
+distribués par la Commission américaine. «Qu'ils réparent les locomotives,
+disent les Allemands; qu'ils fabriquent des munitions, des fils de fer
+barbelés ou des sacs pour les tranchées; qu'ils aillent réparer nos
+routes; nous leur paierons de gros salaires!--Arrière, tentateurs!
+répondent les ouvriers, nous aimons mieux nous serrer la ceinture que de
+trahir notre patrie.--Nous crèverons de faim plutôt que de nous incliner»,
+ont répondu ceux de Gand.
+
+Il ne sera sans doute pas inutile de citer textuellement les articles 23
+et 52 de la Convention de La Haye, qui sont systématiquement enfreints par
+l'autorité allemande.
+
+ART. 23.--_Il est également interdit à un belligérant de forcer les
+nationaux de la partie adverse à prendre part aux opérations de guerre
+dirigées contre leur pays, même dans le cas où ils auraient été à son
+service avant le commencement de la guerre._
+
+ART. 52.--_Des réquisitions en nature et des services ne pourront être
+réclamés des communes ou des habitants que pour les besoins de l'armée
+d'occupation. Ils seront en rapport avec les ressources du pays et de
+telle nature qu'ils n'impliquent pas pour les populations l'obligation de
+prendre part aux opérations de la guerre contre leur patrie...._
+
+Constatons aussi, la chose est piquante, que les Allemands violent leurs
+propres _Lois de la guerre_, si féroces qu'elles soient (voir plus loin,
+p. 223). Leurs _Lois de la guerre_ ne seraient-elles plus qu'un chiffon de
+papier?
+
+_Le principe qu'aucun habitant d'une région occupée ne peut être contraint
+de prendre une part directe à la lutte menée contre son propre pays subit
+cependant, d'après les lois généralement adoptées de la guerre, une
+exception qui doit être mentionnée ici, à savoir l'emploi d'habitants
+du pays comme guides dans des régions inconnues. (Les Lois de la guerre
+continentale_, traduites et annotées par P. CARPENTIER. Paris, 1914, p.
+110.)
+
+_De son côté, le gouvernement provisoire ne peut rien exiger de l'habitant
+de ce qui apparaîtrait comme un crime contre sa propre patrie, ou comme
+une participation directe ou indirecte à la guerre. (Ibid., p. 146.)_
+
+L'autorité occupante avait tout de suite constaté le manque de souplesse
+de notre population ouvrière, et, dès le mois de septembre 1914, elle
+chercha à y mettre bon ordre. Chose singulière, c'est par la douceur
+qu'elle débuta. Elle manda d'Allemagne des chefs socialistes pour aller
+tâter le terrain. Les premiers qui vinrent à Bruxelles en septembre
+1914 ne dirent pas ouvertement qu'ils étaient chargés d'obtenir des
+syndicalistes belges l'engagement de faire travailler pour l'Allemagne
+(voir la relation ci-après). Mais, en novembre 1914, le socialiste
+allemand Dittmann vint officiellement s'entretenir dans ce but, à la
+Maison du Peuple de Bruxelles, avec nos dirigeants du parti ouvrier. Il y
+fut bien reçu, comme on pense (voir _La Soupe_. n° 129).
+
+Une relation des premières visites, celles de septembre, fut immédiatement
+rédigée par M. Dewinne. A cette époque il n'y avait à Bruxelles aucune
+publication indépendante, et le récit fut donc envoyé à l'étranger; il
+parut dans _L'Humanité_, de Paris. Mais des numéros de ce journal
+furent aussitôt introduits chez nous, et des copies à la machine furent
+abondamment répandues. Puis _La Soupe_ le réimprima dans son n° 28, à des
+centaines d'exemplaires, en novembre 1914. Plus tard, au début de 1915,
+le récit parut dans une brochure clandestine, _La Sozialdemokratie et la
+Guerre_ (p. 21). On verra qu'il est intéressant à beaucoup de titres:
+
+
+Les députés socialdémocrates allemands à Bruxelles.
+
+Septembre 1914.
+
+Nous avons reçu ces jours derniers, à Bruxelles, la visite de plusieurs
+députés et militants socialistes allemands. Ce fut d'abord _Wendel_, qui
+fut si copieusement conspué par la presse germanique pour avoir osé crier
+en plein Reichstag: «Vive la France!» Nous ne fîmes que l'entrevoir A la
+«Maison du Peuple», où il se rendit revêtu de son uniforme d'officier de
+la réserve, les camarades lui firent un accueil si glacial qu'il ne crut
+pas devoir prolonger l'entrevue. Ce fut ensuite _Karl Liebknecht_, qui
+venait de Liège, dans une auto mise à sa disposition par le gouverneur
+militaire de cette ville. Hier, nous vîmes arriver, dans une auto conduite
+par des soldats allemands, _Noske_, le député de Chemnitz, accompagné d'un
+militant socialiste de Hambourg. _Liebknecht_ disait être venu en Belgique
+pour voir son beau-frère, un étudiant russe de l'Université de Liège;
+_Noske_ voulait s'entremettre entre la «Maison du Peuple» et le
+gouvernement militaire de Bruxelles pour ravitailler nos coopérateurs.
+Notre ville est, en ce moment, menacée de la famine, et _Noske_ attribuait
+la responsabilité de cette situation au bourgmestre, M. Max, qui, dans ses
+rapports avec les autorités allemandes, se montrait, disait-il, par trop
+désagréable. Le député de Chemnitz se faisait fort de faire venir de
+Vilvorde autant de farine que la «Maison du Peuple» en aurait voulu. Les
+soldats allemands allaient réfectionner le canal et un bateau serait mis à
+notre disposition. De même, si nous voulions acheter de la farine à Gand,
+un train irait la chercher jusqu'aux avant-postes allemands.
+
+Nos administrateurs de la «Maison du Peuple», très étonnés de cette
+sollicitude subite des autorités allemandes pour les socialistes
+bruxellois, se sont méfiés et ont demandé à réfléchir. Je vous dirai un
+autre jour quelle décision fut prise.
+
+Nous avons eu tous l'impression que nos visiteurs n'avaient pas uniquement
+comme intention de venir saluer des camarades, de s'entretenir avec nous
+des derniers événements, de chercher à dissiper les malentendus que la
+guerre a fait surgir au sein de l'Internationale, mais que plusieurs
+d'entre eux avaient été chargés par les autorités allemandes d'une
+mission officieuse auprès des socialistes belges. Laquelle? Je ne saurais
+naturellement pas la définir avec précision, mais je la devine. Le moment
+ne me semble pas venu d'en dire davantage.
+
+Mais vous pensez bien que nous avons profité de la présence parmi nous des
+membres autorisés de la socialdémocratie pour les interroger sur leur
+attitude en face de la déclaration de guerre. Nous les avons pressés de
+questions. Était-il vrai que toute la fraction socialiste du Reichstag
+avait voté les crédits militaires? Comment ce vote avait-il pu être
+obtenu? Est-il vrai, ainsi qu'un socialiste allemand était venu nous le
+rapporter, que le chancelier de l'Empire avait mis sous les yeux des
+membres de la fraction parlementaire socialiste un document secret
+établissant que la guerre était voulue par deux puissances de la Triple
+Entente? Comment _Haase_, dans sa déclaration au nom du groupe, n'avait-il
+pas même protesté contre la violation du territoire belge, cette «atteinte
+au droit des gens», ainsi que l'avait avoué M. Bethmann-Hollweg lui-même?
+Que pensent les socialistes démocrates, que pensent les Allemands cultivés
+des atrocités sans nom commises en Belgique par la soldatesque du Kaiser,
+de nos villes détruites, de nos villages incendiés, de nos campagnes
+ravagées, de notre population civile massacrée, torturée, sans distinction
+d'âge ou de sexe et très souvent par ordre des officiers?
+
+Comment pourra-t-on, après les haines de races que la guerre a déchaînées,
+reconstituer notre pauvre Internationale ouvrière?
+
+Les réponses qui nous furent données ne brillaient pas toujours par la
+clarté, la précision et la logique. Elles étaient parfois accompagnées
+de réserves et d'hésitation. Néanmoins, je veux tâcher de les résumer
+globalement en y mettant le plus d'impartialité et d'objectivité que je
+pourrai. Je ne dirai pas de qui elles émanent plus particulièrement, je ne
+citerai pas de nom afin de ne compromettre personne.
+
+La plupart de celles qui nous furent faites ont au surplus un tel
+caractère de parenté, que je ne crois pas beaucoup me tromper en disant
+qu'elles reflètent un état d'esprit général parmi la socialdémocratie
+allemande.
+
+Je résume, comme suit, l'opinion d'un de nos interlocuteurs:
+
+La guerre est _impopulaire_ dans beaucoup de régions. La masse ouvrière la
+considère comme une guerre défensive. L'ennemi de l'Allemagne et aussi de
+la démocratie, c'est la Russie, le pays de l'absolutisme et du tsarisme.
+L'Allemagne a choisi son heure; demain c'eût été trop tard. C'est aussi
+une guerre préventive. La Russie s'apprêtait depuis longtemps à cette
+lutte contre l'Empire allemand. Tôt ou tard nous eussions eu à nous
+défendre contre les Slaves.
+
+L'Allemagne est convaincue de l'heureuse issue de cette guerre: elle
+triomphera. Elle regrette d'avoir été obligée, par nécessité militaire,
+de violer la neutralité de la Belgique, d'avoir dû guerroyer contre les
+Belges. Dans un mois (ceci était dit le 7 septembre), nos armes auront
+eu raison de la France, et elles pourront alors tourner tout leur effort
+contre la Russie. Quant à l'Angleterre, cette nation ne compte pas comme
+une force militaire continentale. Sa flotte, qui est certes supérieure
+en nombre et en qualité à la nôtre, ne saurait être un obstacle à notre
+succès, qui est certain. Même si notre flotte était détruite, on ne
+saurait escompter la défaite de l'Allemagne. L'Angleterre peut être
+maîtresse de la mer; elle ne saurait nous empêcher d'être ravitaillés par
+la Hollande, l'Italie et la Suisse, la Suède, la Norvège, le Danemark,
+dont la neutralité sera respectée par la Grande-Bretagne, qui n'oserait
+faire autrement _en raison de son attachement à la théorie sur le droit
+des neutres!_ Au surplus, les récoltes sont superbes. Nous avons des
+approvisionnements considérables. Nous avons beaucoup d'or, du crédit tant
+que nous voulons. Les vivres peuvent pénétrer en notre pays par le nord,
+l'est et le sud. Nous avons organisé la production agricole avec le
+concours des municipalités et poussé ainsi à un accroissement de nos
+ressources. Dans la pratique, le Gouvernement allemand met en application
+maintes théories de la socialdémocratie: fixation des prix maxima,
+mainmise sur les denrées pour éviter l'accaparement, etc.
+
+L'Allemagne se ravitaillera par des navires ennemis battant au besoin
+pavillon belge, anglais ou français.
+
+--Alors, demandons-nous, tous les députés socialistes ont voté les crédits
+militaires?
+
+--Voici ce qui s'est passé. Le groupe parlementaire se réunit pour décider
+de l'attitude à prendre. La séance fut très orageuse. Au vote, _quatorze
+députés_ se sont prononcés contre les crédits, dont _Haase_, qui donna sa
+démission de président du groupe. Sur les instances de _Kautsky_, cette
+démission fut retirée et _Haase_ accepta de faire au Reichstag une
+déclaration au nom de la fraction socialdémocrate, afin de ne pas laisser
+cet honneur à un révisionniste!....
+
+La majorité s'étant prononcée, la minorité s'inclina. A la séance du
+Reichstag il n'y eut en réalité pas de vote. Après les discours du
+chancelier et des chefs des groupes bourgeois, _Haase_ fit sa déclaration
+et le président leva immédiatement la séance au milieu des _hoch!_ à
+l'Empereur.
+
+Il est faux que le chancelier nous ait mis sous les yeux un document
+secret quelconque. Pour entraîner le vote de la Chambre, il a seulement
+prétendu que la neutralité de la Belgique avait déjà été violée par la
+France.
+
+Le _Vorwärts_ continue à paraître, mais, comme tous les journaux, il est
+soumis à la censure militaire. Il est dans la presse, avec trois autres
+journaux socialistes, de ceux qui n'approuvent pas sans réserves la
+guerre. Certains socialistes, notamment _Sudekum_ et _Fischer_, peuvent
+écrire, sans qu'il soit possible à leurs collègues socialistes, ne
+partageant pas leur opinion, de répondre. _Fischer_ a notamment écrit,
+dans la _Volkszeitung_ de Zurich (journal de la socialdémocratie
+allemande), un article qui approuve, sans réserve, la guerre. Cet article
+a paru vers le 5 septembre.
+
+Les autres députés socialistes allemands que nous avons vus tiennent un
+langage sensiblement le même. Ils ne s'expriment pas non plus différemment
+quand on leur parle des atrocités commises par les troupes allemandes
+en Belgique. On dirait qu'ils ne font que répéter certains articles de
+journaux allemands.
+
+Ce sont les civils qui ont commencé par tirer sur les soldats allemands.
+Ils avaient à leur tête des prêtres! La presse allemande a signalé nombre
+d'atrocités commises par les Belges sur nos troupes. A Cologne, il y a
+notamment des officiers dont les yeux ont été crevés et la gorge coupée.
+A Anvers et à Bruxelles, des sujets allemands ont été torturés et
+assassinés.
+
+Nous avons déjà, en effet, lu tous ces audacieux mensonges dans la
+_Gazette de Cologne_. Nous nous étonnons seulement que des socialistes
+acceptent sans contrôle, sans enquête, les yeux fermés, les affirmations
+suspectes de la presse militariste. Nous ne dirons pas que les soldats
+allemands n'aient été, en aucun endroit, l'objet de malveillance et
+d'attaque de la part des Belges, ni que l'on n'ait nulle part tiré sur
+eux. Nous n'en savons rien, mais la chose est possible et même probable.
+
+Était-ce une raison suffisante pour raser des villes entières, pour
+fusiller des vieillards, des femmes et des enfants, qui ne s'étaient
+livrés à aucun acte d'hostilité, pour répandre la dévastation, la ruine
+et la mort presque partout où les troupes allemandes ont passé? Et puis,
+pourquoi l'incendie de la bibliothèque de l'Université de Louvain?
+Pourquoi la destruction du cabinet de physique? Pourquoi le bombardement
+de la cathédrale de Reims? Les soldats allemands avaient emporté avec eux
+tout un attirail d'incendiaires. Pourquoi?
+
+A toutes ces questions nos interlocuteurs ont répondu que nous exagérions
+beaucoup. Si on a tiré sur la cathédrale de Reims, c'est que les Français
+avaient placé des canons sur les tours. Ne fallait-il pas riposter?
+Certains autres faits signalés par nous leur semblent invraisemblables.
+L'armée qui a passé par Louvain comptait des professeurs, des avocats,
+des étudiants, l'élite de la population allemande. La grosse majorité des
+soldats appartient à la socialdémocratie.
+
+A ce moment l'un de nous intervient et demande:
+
+--Sont-ce les socialdémocrates qui ont éventré le coffre-fort de notre
+coopérative _Le Prolétaire?_
+
+--Pas possible, dit le député socialiste.
+
+On lui met sous les yeux la photographie du coffre-fort et des bureaux
+saccagés du _Prolétaire_. Il finit par dire qu'il va se livrer à une
+enquête, nous assurant que si les accusations portées contre les soldats
+allemands étaient reconnues exactes, les coupables seraient punis avec la
+dernière rigueur.
+
+--Les coupables sont trop nombreux, répondîmes-nous.
+
+--Mais avec qui ferez-vous l'enquête, questionna l'un des nôtres. Les
+Belges refuseraient de répondre à des enquêteurs allemands. Voulez-vous
+que je vous accompagne pour que l'enquête ne paraisse pas unilatérale?
+
+La réponse fut évasive. On verra plus tard...
+
+Ce qui nous a particulièrement frappé, c'est la foi robuste, inébranlable,
+que tous les socialistes allemands interrogés par nous ont dans la
+victoire complète de l'Allemagne. On ne s'attendait pas à la résistance de
+la Belgique, mais la victoire allemande ne sera retardée que de quelques
+semaines. Trois ou quatre jours suffiront pour se rendre maître d'Anvers
+et pour rendre disponibles 300.000 soldats de troupes allemandes. _En
+Allemagne on considère la Belgique comme virtuellement annexée_.
+
+--Et qu'y perdriez-vous, nous dit, avec un sérieux énorme, un député
+socialiste. Le prolétariat belge jouirait d'une législation sociale bien
+plus efficace que celle de son pays. Et puis, ne vaut-il pas mieux se
+résigner?
+
+Il est urgent de reprendre le travail si l'on veut échapper aux affres
+de la misère. Le parti socialiste devrait s'efforcer de conseiller aux
+syndicats, aux ouvriers, de rentrer à la fabrique, à l'atelier. Le
+ministre des Travaux publics à Berlin a envisagé cette question et avait
+songé à envoyer des chômeurs allemands à Liège, au nombre de plusieurs
+milliers. Mais, réflexion faite, l'idée a été abandonnée, craignant que la
+présence d'ouvriers allemands dans l'industrie belge ne fût la cause de
+conflits constants entre les travailleurs. Et puis, l'envoi de 20.000 à
+30.000 ouvriers allemands ne pourrait être qu'un soulagement bien minime
+pour l'Allemagne, qui compte 300.000 ou 400.000 chômeurs. On renonça donc
+à ce projet, craignant de jeter le trouble le plus profond dans les rangs
+des travailleurs, de susciter des rivalités et des haines au sein des
+ateliers.
+
+D'autres députés socialistes ont insisté sur cette nécessité de reprendre
+le travail, et il semble bien que cet objet fasse partie de leur mission.
+Mais ils se font illusion s'ils s'imaginent que les Belges sont déjà
+résignés à l'annexion. Quant à nos travailleurs, s'ils ont encore une
+législation sociale à conquérir, ils veulent la devoir à leurs propres
+efforts, non à la bienveillance des hobereaux prussiens et du Kaiser.
+
+--Et l'Internationale, que devient-elle dans tout cela?
+
+--L'Internationale sera reconstituée!
+
+--Mais _sans le prolétariat de Belgique,_ interrompt avec colère l'un des
+nôtres.
+
+--Nous sommes d'accord avec les socialistes danois, suédois, norvégiens,
+hollandais et anglais...
+
+--Et sans doute aussi avec les Italiens?
+
+Notre interlocuteur répondit ces mots qui nous paraissent refléter la
+pensée profonde de l'Allemagne dirigeante:
+
+--Oh! les Italiens, ils sont de cette orgueilleuse race latine qui ne sait
+pas se résoudre à ne plus commander au monde!
+
+(_L'Humanité_.)
+
+Auguste DEWINNE.
+
+
+Au début de l'occupation, nos oppresseurs avaient obligé les Belges à
+creuser des tranchées. Mais quand ils prétendirent faire travailler pour
+eux nos ouvriers industriels, ils se heurtèrent à une forte organisation
+syndicaliste qui permit aux travailleurs de se concerter et de décider
+qu'ils déposeraient leurs outils.
+
+Grâce aux fonds de chômage, la misère restait supportable. De même les
+mécaniciens des chemins de fer de l'État, qui refusent leurs services à
+l'armée allemande, continuaient à toucher une partie de leur salaire. Les
+Allemands sévirent alors contre ceux qui servaient d'intermédiaires entre
+l'État et les ouvriers.
+
+Le premier article de _La Libre Belgique_ sur ce sujet était consacré aux
+ouvriers de Luttre. Cet exposé a été repris depuis par la presse des deux
+mondes. On sait que, malgré tous les sévices, les ouvriers de Luttre
+refusèrent de réparer des machines pour les Allemands, et qu'ils furent
+finalement envoyés dans un camp de prisonniers en Allemagne. Là, à force
+de mauvais traitements, l'autorité finit par les réduire à merci. _La
+Soupe_ (n° 439) a raconté les tortures subies par nos compatriotes. Ces
+récits ont été publiés aussi par les 18e et 19e rapports de la Commission
+d'Enquête belge[48].
+
+[Note 48: Voir aussi _Comment les Belges résistent_..., p. 309.]
+
+Viennent ensuite les mesures prises dans le sud de la Flandre belge et
+dans la Flandre française.
+
+Une affiche placardée à Menin est particulièrement instructive, quant à la
+punition qui sera appliquée:
+
+
+A Menin.
+
+Ci-dessous nous donnons le texte de l'affiche placardée à Menin et à
+laquelle fait allusion notre collaborateur Helbé dans son article «Guerre
+aux Huns modernes»:
+
+ORDRE
+
+_A partir d'aujourd'hui la ville ne peut plus accorder de secours--
+quel qu'il soit, même pour les familles, femmes et enfants qu'aux seuls
+ouvriers qui travaillent régulièrement à des travaux militaires et autres
+ouvrages imposés.
+
+Tous les autres ouvriers et leurs familles ne pourront plus désormais être
+secourus en aucune façon._
+
+(_La Libre Belgique_, n° 39, août 1915, p. 2, col. 1.)
+
+ * * * * *
+
+
+
+Un autre article du même numéro de _La Libre Belgique_ est aussi à
+signaler:
+
+
+Avis important.
+
+Nous tenons de source absolument certaine que plusieurs Allemands
+parcourent le pays, achetant et commandant des sacs aux paysans, aux
+ouvriers et aux ouvrières. Ces sacs ne sont nullement destinés au
+commerce, mais à un usage militaire: remplis de sable, ils serviront soit
+à construire des abris, à faire des barrages dans les canaux ou même à
+combler ceux-ci à certains endroits. Attention donc! Il ne faut pas que
+les Belges involontairement servent l'armée allemande et lui fournissent
+des armes défensives ou autres. Nous prions donc nos lecteurs de bien
+vouloir faire répandre partout cet avis.
+
+Nous savons qu'il suffira que les ouvriers belges soient avertis pour
+qu'ils fassent leur devoir en refusant le gain qui leur est offert. Leurs
+héroïques compagnons de Luttre et de Malines et d'ailleurs leur ont donné
+un exemple magnifique et qui sera suivi.
+
+La Convention votée à La Haye en 1907 à l'unanimité du monde civilisé
+interdit aux armées belligérantes et occupantes de forcer les civils
+à travailler pour les troupes ennemies, sauf pour les besoins de
+l'alimentation. Cet article est clair et ne prête à aucune équivoque,
+comme le prétendent les autorités allemandes pour les besoins de la cause.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 39, août 1915, p. 4, col. 1.)
+
+A Halluin, le commandant de place dit cyniquement son intention de ne pas
+permettre aux habitants de protester lorsque les Allemands enfreignent
+l'article 52 de la Convention de La Haye. A Roubaix, la Kommandantur
+se propose d'emprisonner les ouvriers récalcitrants et de déporter les
+notables [49]. A Gand, précisant une ordonnance antérieure [50], le
+commandant de l'étape rappelle que les Belges n'ont le droit d'invoquer ni
+les lois belges ni les conventions internationales:
+
+[Note 49: _Comment les Belges résistent_..., p. 225.] [Note 50:
+_Ibid_., p. 139.]
+
+Arrêté concernant les mesures destinées à assurer l'exécution des
+travaux dans lesquels l'Administration militaire allemande a de
+l'intérêt.
+
+Dans les derniers temps les ouvriers de différentes villes du rayon de
+l'étape ont refusé, sans motif, de se conformer aux ordres des commandants
+militaires allemands prescrivant l'exécution de travaux urgents. Les
+récalcitrants ont par là occasionné de graves préjudices aux communes en
+question ainsi qu'à leurs concitoyens.
+
+
+Pour éviter pareils incidents, et en vue de lancer un avertissement
+général, j'ordonne ce qui suit:
+
+1.--Quiconque, sans motif, refuse d'entreprendre ou de continuer
+un travail conforme à sa profession, et dans l'exécution duquel
+l'Administration militaire allemande a de l'intérêt, travail ordonné par
+un des commandants militaires allemands, sera--s'il est personnellement
+à même de faire cette besogne--passible d'une peine d'emprisonnement
+correctionnel d'un an au plus.
+
+Aussi peut-il être déporté en Allemagne.
+
+Le fait que l'on invoque des lois belges soi-disant contraires ou même des
+conventions internationales ne peut, en aucun cas, justifier le refus de
+travailler. Au sujet de l'admissibilité du travail exigé, le commandant a
+seul droit de prendre une décision.
+
+2.--Est passible d'une peine d'emprisonnement de cinq ans au plus
+quiconque, par contrainte, menaces, persuasions ou autres moyens, tente de
+décider une autre personne au refus désigné au paragraphe 1 sous menaces
+de peines.
+
+3.--Quiconque, sciemment, par des secours ou d'autres moyens, favorise le
+punissable refus de travailler, sera passible d'une amende pouvant aller
+jusqu'à 10.000 marks; en outre, il pourra être condamné à une peine
+d'emprisonnement d'un an au plus.
+
+Si des communes ou associations se sont rendues coupables d'une telle
+transgression, les chefs en seront punis en conséquence.
+
+4.--Indépendamment des pénalités, dont menacent les paragraphes 1-3
+ci-devant, les autorités allemandes pourront, au cas de besoin, imposer
+aux communes, où, sans motif, l'exécution d'un travail a été refusée, une
+contribution ainsi que d'autres mesures coercitives de police.
+
+5.--Le présent arrêté entre immédiatement en vigueur. Gand, le 12 octobre
+1915.
+
+_Der Etappeninspekteur_,
+VON UNGER, Generalleutnant.
+
+(_L'Écho belge_, 26 octobre 1915, p. 1, col. 4.)
+
+Dans le n° 42, _La Libre Belgique_ raconte le conflit survenu entre
+l'autorité allemande et le maire de Lille (_Un bel exemple de
+patriotisme_), et il donne aux Bruxellois des conseils de sagesse et de
+modération, mais en même temps de fermeté.
+
+
+Aux patrons et aux ouvriers.
+
+Les Allemands commencent à user à Bruxelles des procédés odieux et
+illégaux qu'ils ont employés à Menin, Luttre, Roubaix, Lille, etc., afin
+de forcer la population à travailler pour le compte du Gouvernement et de
+l'armée ennemis.
+
+La Convention de La Haye défend expressément à l'occupant de contraindre
+les habitants d'un pays de travailler pour l'ennemi. Elle lui ordonne
+également de respecter les lois en vigueur avant l'occupation. Or, en
+Belgique, nous vivons sous le régime de la liberté et nous prétendons
+avoir le droit de garder la liberté entière; celle de travailler
+comme celle de nous croiser les bras, lorsque nous jugeons le travail
+incompatible avec notre devoir; celle d'ouvrir comme de fermer nos usines;
+celle de donner aux ouvriers le salaire accepté par eux pour travailler,
+comme celle de les payer pour ne rien faire.
+
+Nous adjurons nos concitoyens de suivre l'admirable exemple de ceux qui
+les ont devancés dans la lutte contre l'oppression. A Bruxelles ils ont
+pour eux le nombre, et le nombre est une force devant laquelle même le
+gouvernement actuel a dû plier. _Pas de révolte, pas d'émeute, la force
+d'inertie_, comme à Malines et comme le 21 juillet. On fera des exemples
+de répression, peut-être, et nos oppresseurs ne se tiendront pas si vite
+pour battus. Comme à Malines, ils finiront cependant par céder...tout en
+se disant satisfaits et en proclamant par affiches que c'est _nous_ qui
+avons cédé. Comme à Malines aussi, sans doute, ils diront qu'ils ne
+demandent rien pour l'armée mais ont en vue uniquement le rétablissement
+de la vie économique. Ne nous fions ni à leurs promesses ni à leurs
+affirmations.
+
+Honte aux mauvais patriotes qui céderaient devant la menace. L'ennemi
+demande des bras; qu'il retire de ses armées les ouvriers dont il a
+besoin. _Tout Belge qui travaille pour l'Allemagne permet à un Allemand
+de prendre, au lieu de l'outil, le fusil_. C'est à peu près comme s'il se
+battait lui-même contre ses frères.
+
+Souvenons-nous aussi qu'il y a à Bruxelles des représentants des
+puissances neutres auxquels nous pouvons adresser nos protestations contre
+des procédés aussi scandaleux, aussi contraires au droit.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 42, août 1915, p. 1, col. 1.)
+
+
+Dans les carrières de Lessines, les Allemands voulaient faire préparer par
+le personnel ouvrier des pierrailles pour le béton armé des tranchées:
+
+
+
+Les ouvriers carriers.
+
+Les dirigeants et le personnel des carrières de Lessines ont décidé de
+refuser tout travail pour le compte des Boches. Ainsi la solidarité
+ouvrière s'affirme dans toutes les classes d'industrie, étroitement unies
+contre l'oppresseur.
+
+Bravo!
+
+(_La Libre Belgique_, n° 48, octobre 1915, p.3, col. 1.)
+
+
+Conclusion: le bourgmestre de Lessines condamné à quatre mois de prison, 1
+maître de carrières à cinq années, 3 autres à un an, 6 contremaîtres à six
+mois, 160 ouvriers à six semaines (voir p. 192). N'importe! Les ouvriers
+persistèrent à refuser le travail, et finalement les Allemands eurent
+recours aux prisonniers russes.
+
+Les arrêtés du 14 août et du 15 août 1915 (voir ci-dessous) résument les
+exigences de nos oppresseurs en ce qui concerne le travail: toute besogne
+commandée par les Allemands doit être exécutée; les chômeurs seront privés
+de secours. Il est bien vrai que le deuxième alinéa de l'article 1 parle
+du «droit des gens», mais les arrêtés de Halluin et de Gand (p. 187) nous
+donnent la mesure du respect qu'ont les Allemands pour la Convention de La
+Haye:
+
+
+Arrêté concernant les mesures destinées à assurer l'exécution des
+travaux d'intérêt public.
+
+ART. 1.--Quiconque, sans motif, refuse d'entreprendre ou de continuer
+un travail d'intérêt public conforme à sa profession et ordonné par une
+autorité allemande, sera passible d'une peine d'emprisonnement de police
+ou d'emprisonnement correctionnel d'un an au plus.
+
+Tout motif concernant le refus de travailler sera valable s'il est admis
+par le droit des gens.
+
+ART. 2.--L'article 2 de l'arrêté du 19 novembre 1914 (_Bulletin officiel
+des Lois et Arrêtés_, n° 17, p. 57) est remplacé par la disposition
+suivante: «Est passible d'une peine d'emprisonnement de cinq ans au plus
+quiconque, par contrainte, menaces, persuasion ou d'autres moyens, tente
+d'empêcher d'autres personnes d'entreprendre ou de continuer un travail
+d'intérêt public conforme à leur profession et ordonné par une autorité
+allemande, ou un travail pour compte d'une autorité allemande ou pour
+compte d'un entrepreneur agissant en vertu d'un mandat d'une autorité
+allemande.»
+
+ART. 3.--Quiconque, sciemment, par des secours ou d'autres moyens,
+favorise le refus de travailler punissable en vertu de l'article 1, sera
+passible d'une amende pouvant aller jusqu'à 10,000 mark»; en outre, il
+pourra être condamné à une peine d'emprisonnement d'un an au plus.
+
+ART. 4.--Si des communes, associations ou d'autres groupements favorisent
+le refus de travailler de la manière prévue à l'article 3, les chefs en
+seront rendus responsables conformément à cet article.
+
+ART. 5.--S'il est prouvé que certaines sommes sont destinées à secourir
+des personnes désignées à l'article 1, ces sommes seront confisquées au
+profit de la Croix-Rouge de Belgique.
+
+ART. 6.--Les infractions au présent arrêté seront jugées par les tribunaux
+ou autorités militaires allemands.
+
+ART. 7.--Indépendamment des prescriptions précédentes, les autorités
+compétentes pourront, quand il y aura lieu, imposer des contributions.
+
+ART. 8.--Le présent arrêté entrera en vigueur le jour de sa publication.
+Bruxelles, le 14 août 1915.
+
+_Le Gouverneur général en Belgique_,
+Baron VON BISSING,
+_Général-Colonel_.
+
+
+Arrêté concernant les chômeurs qui, par paresse, se soustraient au
+travail.
+
+ART. 1.--Quiconque, sciemment ou par négligence, fait de fausses
+déclarations au sujet de sa situation personnelle lors d'une
+enquête destinée à établir son indigence, est passible d'une peine
+d'emprisonnement de six semaines au plus, à moins que les lois en vigueur
+ne prévoient l'application d'une peine plus forte; en outre, il pourra
+être condamné à une amende pouvant aller jusqu'à 1.250 francs.
+
+ART. 2.--Quiconque est secouru par l'Assistance publique ou privée et,
+sans motif suffisant, refuse d'entreprendre ou de continuer un travail
+qu'on lui a proposé et qui répond à ses capacités, ou quiconque, en
+refusant un tel travail, tombe à charge de l'Assistance publique ou
+privée, sera passible d'une peine d'emprisonnement de quatorze jours à six
+mois.
+
+Tout motif concernant le refus de travailler sera valable s'il est admis
+par le droit des gens.
+
+Le tribunal peut, en outre, ordonner l'application de la mesure prévue à
+l'article 14 de la loi du 27 novembre 1891 (_Moniteur belge_, p. 3531 et
+suivantes).
+
+ART. 3.--Quiconque, sciemment, favorise par des secours ou d'autres moyens
+le refus de travailler punissable en vertu de l'article 2, est passible
+d'une amende pouvant aller jusqu'à 12.500 francs; en outre, il pourra être
+condamné à une peine d'emprisonnement d'un an au plus.
+
+ART. 4.--Si des communes, associations ou d'autres groupements favorisent
+le refus de travailler de la manière prévue à l'article 8, les chefs en
+seront rendus responsables conformément à cet article.
+
+ART. 5.--S'il est prouvé que certaines sommes sont destinées à secourir
+les personnes désignées à l'article 2, ces sommes seront confisquées au
+profit de la Croix-Rouge de Belgique.
+
+ART. 6.--Les infractions au présent arrêté seront jugées par les chambres
+correctionnelles des tribunaux belges de première instance.
+
+ART. 7.--Le présent arrêté entrera en vigueur le jour de sa publication.
+
+Bruxelles, le 15 août 1915.
+
+_Le Gouverneur général en Belgique_,
+Baron VON BISSING,
+_Général-Colonel_.
+
+Aussitôt les condamnations se mirent à pleuvoir. Voici une affiche
+placardée à Bruxelles:
+
+
+Avis.
+
+Le gouverneur militaire de la province du Hainaut a fait publier l'avis
+suivant:
+
+Pour n'avoir pas repris le travail malgré les sommations du séquestre, les
+ouvriers suivants ont été condamnés, le 1er octobre, par le tribunal de
+campagne:
+
+Louis Lenoir, à cinq ans de prison;
+Victor Lepot, à un an de prison;
+Émile Lenoir, à un an de prison;
+Jules Brassart, à un an de prison;
+Louis Van Langenhove, à un an de prison;
+Émile Notté, à un an de prison;
+Adelin Lepoivre, à quatre mois de prison;
+Six contremaîtres, à six mois de prison;
+Quatre-vingt-un ouvriers, à huit semaines de prison;
+J'ai confirmé ce jugement.
+
+Mons, le 2 octobre 1915.
+
+
+Je porte cet avis à la connaissance de toute la population du territoire
+placé sous mes ordres.
+
+Bruxelles, le 12 octobre 1915.
+
+_Le Gouverneur général en Belgique,_
+Baron VON BISSING,
+_Général-Colonel._
+
+L'articulet que voici nous apprend ce qu'est un séquestre:
+
+Une copie d'une lettre existe--qui en dira long--adressée par le major
+allemand d'Anvers à M. Henne, administrateur délégué de la Société
+«Sambre-Escaut» à Fontaine-l'Évêque. En voici la traduction: «Étant donné
+que vous avez refusé de travailler pour l'administration de l'armée
+allemande et, conformément à une ordonnance du gouvernement général en
+Belgique du 25 juin 1915, votre fabrique de fils barbelés à Hemixem
+est mise sous séquestre et remise en marche sous la direction de
+l'administration de la position fortifiée d'Anvers. La question du
+dédommagement sera réglée plus tard.»
+
+Le refus de M. Henne était basé sur le principe que les fils barbelés,
+d'après les conventions de La Haye, sont considérés comme matériel de
+guerre.
+
+(_L'Echo belge_, 21 février 1916, p. 1, col. 3.)
+
+
+Le 25 août 1915, l'autorité allemande convoqua à Bruxelles de nombreux
+industriels pour discuter ensemble la «reprise des affaires». Voici un
+article du journal _Le Belge_ sur cette tentative:
+
+
+Toujours la «reprise des affaires».
+
+La grande réunion des industriels, convoquée par l'autorité allemande pour
+consacrer la reprise de l'activité et du travail en Belgique, a eu lieu le
+mardi 25 août. Cela a été un fiasco complet.
+
+On s'était cependant mis en frais pour elle. Embusqués, industriels
+allemands, étaient là en groupe compact. Du grand quartier général de
+Mézières était tout exprès venu un général pour présider. Avec une
+franchise militaire, il a expliqué qu'en faisant marcher les ateliers et
+les mines, on supprimait les chômeurs, et avec les chômeurs, les causes
+de troubles, et avec les causes de troubles, la nécessité de maintenir
+de fortes garnisons pour les réprimer au besoin. On se doutait de la
+conclusion. L'Allemagne voudrait ne pas immobiliser dans nos régions
+industrielles des hommes dont elle a, au front, un besoin de plus en plus
+urgent. De là ses efforts pour enrayer le chômage, aux dépens des patrons
+et des ouvriers belges, qui seraient dupés par elle et plus ruinés encore,
+s'il est possible.
+
+La malice était trop grosse pour réussir; on s'est séparé sans avoir
+abouti. On n'aboutira jamais.
+
+Nous conseillons donc à tous ceux dont les démarches intéressées ou
+inconsidérées encouragent les Allemands à convoquer ces inutiles réunions
+à renoncer une bonne fois à leurs démarches. Nous parlons de certaines
+personnalités hollandaises trop remuantes, d'une part, et de certains
+hommes belges trop «impatients à se produire», de l'autre. Les
+premiers, depuis la fin de 1914, multiplient leurs efforts pour servir
+d'intermédiaires à un accord dont ils tireraient profit; les seconds,
+se persuadant qu'ils concourent à soulager les misères de leur pays, se
+laissent entraîner à des visites, à des entrevues compromettantes. En
+voilà assez!
+
+A toutes les tentatives allemandes pour favoriser--jésuitiquement--la
+reprise du travail, mais en réalité pour fournir à l'Allemagne hommes,
+produits, matières et outils, il n'y a qu'une seule chose à opposer, la
+force d'inertie, et qu'un seul mot à répondre: Allez-vous-en!
+
+(_Le Belge_, n° 3, septembre 1915, p. 5.)
+
+Plus récemment les chefs d'industrie ont de nouveau opposé un refus formel
+à la proposition de travailler pour les Allemands:
+
+Il y a quelques mois déjà que nous aurions voulu faire connaître M.
+Hinnenthal à nos lecteurs, car il caractérise un des types les plus
+particuliers de la civilisation allemande, en même temps qu'il personnifie
+par ses fonctions cette race d'agents serviles dont la haute Kultur se
+sert depuis son installation chez nous pour ruiner systématiquement notre
+pays. M. Hinnenthal est un Boche élégant; il n'a ni la tête carrée, ni le
+col dans les épaules. A le voir en pékin, il a un certain cachet et il
+doit certainement passer pour un chic type... à Breslau, car c'est là
+qu'il exerce, en temps de paix, ses fonctions de directeur d'une grande
+usine sidérurgique.
+
+M. Hinnenthal est un de ces embusqués de marque qui feront récompenser
+leur courage à... l'arrière, pour avoir si bien réussi à organiser
+le pillage des usines belges. C'est un valeureux soldat; il en porte
+l'uniforme avec fierté.
+
+M. Hinnenthal n'était pas, comme beaucoup d'autres, un étranger pour les
+Belges; non, il entretenait, avec la plupart de nos industriels, des
+relations d'affaires qui étaient toutes empreintes de cordialité. En un
+mot, c'était un ami d'outre-Rhin.
+
+Ayant cherché à renouer ses anciennes relations d'amitié en Belgique, il a
+instamment prié les industriels belges, principalement les constructeurs
+de locomotives, de travailler pour lui.
+
+L'État-major allemand avait précisément usé quelque 600 locomotives (on ne
+va pas pour rien de «devant Ypres» à «devant Riga» et vice versa) et il
+aurait bien voulu faire le travail de réparation en Belgique, puisque
+toutes les usines allemandes ne s'occupent plus que de faire des obus. M.
+Hinnenthal promettait de gros salaires, chaque usine aurait sa commande
+et... ferait son beurre. Du reste, il donnait sa parole d'Allemand que
+ces locomotives, une fois réparées, ne transporteraient que des Belges et
+serviraient pour le service intérieur du pays.
+
+Il va de soi que M. Hinnenthal a été éconduit partout. Partout il a reçu
+cette réponse: réparer des locomotives, même destinées au transport
+des voyageurs et des marchandises belges, c'est libérer un nombre
+correspondant de machines qui conduiront au front des soldats et des
+munitions. Puisque ces réparations sont nécessaires, que l'État-major
+allemand les fasse entreprendre en Allemagne, où les usines feront un peu
+moins de munitions.
+
+M. Hinnenthal ne s'était pas attendu à celle-là!
+
+O naïf Allemand, ô prétentieux Teuton! Vous avez donc cru qu'il y avait
+chez nous des âmes assez viles pour entreprendre pareil métier! A quelle
+aune nous mesurez-vous donc? Vous pouvez sans scrupules, vous autres,
+Monsieur le Hauptmann, vous livrer à toutes les turpitudes, lancer les
+lettres de cachet contre de paisibles commerçants, déporter des citoyens
+inoffensifs, condamner aux travaux forcés un maître de carrières qui n'a
+pas voulu faire du gravier de béton pour vos tranchées, imposer le régime
+de forteresse au bourgmestre de Bruxelles, faire fusiller des femmes,
+envoyer en prison jusqu'à des enfants. Vous pouvez aussi venir sans honte
+pratiquer chez nous le joli métier que vous faites. Malgré tout, vous ne
+nous effrayez pas, nous autres Belges. Vous pourrez renouveler contre nos
+industriels vos sentences arbitraires, les menacer des foudres allemandes,
+ils ne céderont pas: ce sera leur gloire et leur honneur. Vous pourrez à
+votre aise occuper les usines, envoyer l'outillage en Allemagne,
+congédier le personnel ou le faire prisonnier, vous payer de plantureux
+appointements et réduire à rien nos moyens de production. Vous ne
+récolterez, vous et vos maîtres, que le mépris des neutres et la haine de
+la nation belge...
+
+_P.-S._--Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que plusieurs
+usines belges sont placées sous séquestre et occupées militairement. M.
+Hinnenthal se venge!
+
+(_La Libre Belgique_, d'après _L'Écho belge_, 8 mars 1916, et
+d'après _La Belgique_ [de Rotterdam], 11 mars 1916.)
+
+Devant l'insuccès constant de leurs tentatives, les Allemands ont essayé
+d'amener chez eux nos ouvriers. L'avantage serait le même pour eux,
+puisqu'ils pourraient tout aussi bien libérer leurs hommes et les envoyer
+au front.
+
+
+Contrats de travail.
+
+Les Allemands ne se contentent pas de forcer les ouvriers belges à
+travailler pour eux en Belgique, ils font aussi tous leurs efforts pour
+les attirer chez eux. Nous avons sous les yeux le texte du contrat qu'ils
+font signer aux ouvriers qu'ils réussissent à entraîner en faisant
+miroiter devant eux, non seulement l'appât du gain, mais les nombreux
+«avantages» réservés aux compagnons allemands et qui leur sont également
+promis: assurances, obligation d'accepter un logement désigné, lois de
+travail allemandes, etc. Nous avons aussi sous les yeux le texte d'autres
+contrats, plus intéressants encore; contrats passés entre un certain
+M.H... (Allemand habitant Bruxelles) et des agents (Allemands aussi, parmi
+lesquels se glissent, hélas! peut-être des Belges) chargés de recruter les
+ouvriers pour les mines et les usines d'Allemagne.
+
+Nous répétons ici et le répétons avec énergie, priant nos lecteurs de
+nous aider à répandre cette vérité par tous les moyens: _Tout Belge qui
+travaille pour l'Allemagne permet à un Allemand de prendre, au lieu de
+l'outil, le fusil._
+
+Mais si le devoir de l'ouvrier est de ne pas travailler, celui des autres
+citoyens est de le soutenir, de lui rendre possible la résistance en lui
+permettant de vivre. Ne nous laissons pas influencer par les calomnies
+répandues contre les oeuvres d'alimentation et de secours aux chômeurs.
+Certes il y a des abus: il y en aura toujours et il est juste et sage de
+tâcher de les faire disparaître, mais ce qui est l'absolue vérité c'est
+que les oeuvres générales, si généreuses, si bien organisées soient-elles,
+ne peuvent répondre à tous les besoins.
+
+Les chômeurs ont de la peine à vivre, et la charité et les oeuvres privées
+doivent venir à l'aide des grands organismes de secours.
+
+Les Allemands savent bien ce qu'ils font lorsqu'ils interdisent de
+soutenir les chômeurs [51], ils savent que la faim est mauvaise
+conseillère et qu'il est dur pour un père de refuser un bon salaire
+quand il n'est pas sûr du lendemain pour ses enfants: l'exil, si pénible
+soit-il, est moins affreux que la plainte des petits.
+
+[Note 51: Voir p. 191. (Note de J.M.)]
+
+Nos maîtres font tous leurs efforts pour attirer la classe ouvrière en
+Allemagne, et, pendant ce temps, les journaux à leur solde versent des
+larmes de crocodile en pensant à l'avenir de nos industries compromises
+par le chômage et par l'exode des travailleurs et des ingénieurs en
+Angleterre, exode qui inquiète même les grands industriels belges! Ceux-ci
+protestent aussi, dit-on, contre les mesures prises par l'Angleterre pour
+empêcher l'importation en Belgique des matières premières destinées
+à l'industrie, malgré les assurances du baron von Bissing «que ces
+marchandises ne seront pas saisies».
+
+On sait ce que valent les assurances de M. von Bissing. Dans ce cas-ci
+cependant, nous lui accordons une certaine confiance: les matières
+premières ne seront pas saisies, nous le croyons volontiers; il sera plus
+avantageux, en effet, d'attendre qu'elles soient confectionnées pour s'en
+emparer.
+
+Que les Belges se résignent patriotiquement à se voir considérer par leurs
+Alliés comme faisant partie de l'Empire quand il s'agit de ces mesures de
+précautions contre l'ennemi.
+
+C'est là un des moyens que nous, civils, prisonniers dans notre propre
+pays, avons de payer notre contribution à l'oeuvre de délivrance commune.
+Payons-la généreusement et sans nous plaindre.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 45, septembre 1915, p. 3, col. 1.)
+
+Quant au résultat de cette manoeuvre, le voici: Sur les 27.000 mineurs du
+bassin de Liège, 640 sont partis pour l'Allemagne; sur les 40.000 du basin
+de Charleroi, 590 sont partis.
+
+Nous avons tenu à dénoter la plupart des documents publiés par nos
+prohibés au sujet de la contrainte au travail militaire. Rien ne montre
+mieux le mépris de l'Allemagne pour les prescriptions de la _Convention de
+la Haye_, à laquelle elle a collaboré, qu'elle a approuvée et signée,
+et pour celles des _Lois de la guerre_ qui sont entièrement son oeuvre.
+D'autre part, on y voit aussi la froide résolution de notre population
+ouvrière résignée à «crever de faim», pour ne pas subir la contrainte. De
+tous les problèmes qui se posent aujourd'hui dans la Belgique occupée,
+aucun n'est plus angoissant. Hélas! c'est l'Allemagne qui détient la
+force, et notre peuple est menacé de mourir lentement d'inanition; mais
+il sait qu'il manquerait à ses devoirs s'il cédait à la force, et il
+s'obstinera dans sa roideur! Le Belge n'est pas de ceux qui plient.
+
+Ne parvenant pas à faire travailler nos ouvriers pour l'armée allemande en
+Belgique, ni à obtenir qu'ils émigrent en Allemagne, nos ennemis ont eu
+finalement recours à une mesure dont l'iniquité crie vengeance au ciel:
+ils réduisent notre population ouvrière en esclavage et instituent la
+traite des Belges.
+
+
+4. La fermeté devant les condamnations.
+
+Dès le début de la guerre, l'Allemagne a prétendu nous soumettre par la
+terreur. Tout de suite des villes furent incendiées et leurs habitants
+fusillés ou déportés en Allemagne[52]. Plus tard d'abominables menaces
+furent placardées partout. Peine perdue: ni les atrocités commises ni les
+atrocités promises n'ont rendu le Belge plus souple devant les exigences;
+fort de son bon droit, il refuse énergiquement de se courber devant
+l'injustice.
+
+[Note 52: On évalue à 5.000 au moins le nombre des civils belges
+assassinés par l'armée allemande pendant les mois d'août et de septembre
+1914. Quant au nombre de maisons brûlées ou détruites, un Allemand, le
+professeur W. von Bode, Exz., l'estime à 26.000, d'après le _Nieuwe
+Rotterdamsche Courant_ du 27 juillet 1915, édition du soir, vendu à
+Bruxelles après autorisation de la censure allemande (_La Soupe_, n° 450).
+Dans la seule province du Brabant, 2.110 habitants ont été déportés en
+Allemagne en août et septembre 1914 (_La Soupe_, n° 354).]
+
+L'Allemand est, on le sait, un piètre psychologue, incapable de pénétrer
+la mentalité d'autrui. Habitué à voir ses concitoyens s'aplatir devant
+l'autorité, il croit pouvoir nous appliquer la méthode comminatoire qui
+lui réussit si bien chez lui. En quoi il se trompe totalement.
+
+En décembre 1914 et en janvier 1915 sont revenus dans le Brabant les
+premiers déportés. Ces rapatriements de prisonniers civils, qui avaient
+été envoyés en Allemagne sans jugement,--que dis-je, sans même un
+simulacre de jugement,--ont été commentés par nos prohibés:
+
+
+Un nouveau chapitre à ajouter aux atrocités allemandes.
+
+La semaine dernière la Belgique a revu un assez grand nombre de ses
+enfants, prisonniers civils, retenus en Allemagne depuis quatre ou cinq
+mois au mépris des lois de la guerre. Il y avait parmi eux des femmes et
+des enfants et de paisibles promeneurs qui étaient allés voir les ruines
+de Louvain. Ils ont été emmenés ensemble en Allemagne, assis sur des
+planches dans des wagons à bestiaux, sur lesquels on avait inscrit en
+grandes lettres: _Civilisten_.
+
+Ils sont restés ainsi à jeun, enfermés pendant quarante-cinq heures, sans
+pouvoir même se retourner du côté de la lucarne qui donne la lumière et
+l'air, et ce sous peine d'être fusillés.
+
+Il est à peine besoin de dire que parmi ces prétendus francs-tireurs
+beaucoup n'avaient jamais tenu un fusil en main. Aucun, absolument aucun,
+n'avait tiré une seule cartouche.
+
+Avant de les embarquer dans les wagons à bestiaux, on avait à la gare de
+Louvain fait ranger les hommes d'un côté, les femmes et les enfants de
+l'autre et l'on avait tué d'un coup de fusil un homme sur trois en les
+numérotant: on s'était arrêté au n° 12 par suite d'une reprise de la
+bataille. Cela se passait dix jours après le sac et l'incendie de Louvain,
+au milieu d'un combat où les Allemands, d'abord refoulés jusqu'à Louvain
+par les troupes régulières belges, avaient ensuite reçu de grands renforts
+et avaient repoussé nos soldats.
+
+Les pauvres civils ainsi capturés ont été l'objet des insultes, des
+crachats et des violences de la population des villes allemandes par
+lesquelles ils ont passé, notamment à Friedrichsfeld et à Wesel.
+
+A Wesel on leur a lancé le contenu de bacs à ordures.
+
+Après ce voyage, accompli dans des conditions pires que celles qu'on a
+coutume d'imposer aux bêtes destinées à la boucherie, ils ont été parqués
+dans divers camps avec des prisonniers de guerre, soldats de diverses
+nationalités.
+
+Pendant les quinze premiers jours ils ont dû dormir à la belle étoile par
+tous les temps. Quelques-uns sont morts.
+
+On a édifié pendant ces quinze jours des baraquements où ils ont trouvé un
+abri, puis on a doté ces baraquements d'un plancher et enfin on a donné à
+ces malheureux de la paille, et enfin quelques matelas, et deux petites
+couvertures. Leur nourriture pendant les cinq mois de leur détention a
+consisté invariablement en une ration de café le matin, une soupe de
+légumes (carottes, betteraves, féveroles), où les heureux favorisés par le
+hasard trouvaient parfois un morceau de morue ou de viande, 300 grammes de
+pain bis (un pain de 5 livres partagé en sept) et le soir encore du café
+avec un petit morceau de boudin.
+
+Au retour, qui a duré trois jours, on leur a donné une fois du café une
+fois du pain.
+
+On devine dans quel état misérable se trouvaient les 1.700 civils
+brabançons qui ont ainsi regagné leur domicile.
+
+En même temps qu'eux les gardes civiques du Limbourg ont, à ce qu'on nous
+a assuré, été rapatriés.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 1. février 1915, p. 2, col. 1.)
+
+Les carnages du début de la guerre ont fait place à des exécutions
+méthodiquement réparties dans le temps et dans l'espace: dans chaque ville
+importante paraît tous les deux ou trois mois une affiche annonçant qu'un
+certain nombre de Belges ont été passés par les armes:
+
+
+Nos héros.
+
+Freiherr von Bissing se charge de faire afficher sur nos murs un tableau
+d'honneur comprenant les noms des patriotes belges qui paient de leur sang
+les services qu'ils rendent à la patrie. La population l'en remercie,
+car sans le tableau elle ignorerait longtemps encore les vaillants qui,
+soupçonnés d' «espionnage», bravent fièrement les tortures et la mort.
+
+Honneur et gloire à eux! La patrie reconnaissante érigera un jour un
+monument à ces grands citoyens, Flamands et Wallons, hommes et femmes, qui
+l'ont servie au prix de leurs jours.
+
+Nous avions déjà nos héros des champs de bataille qui, malgré leur petit
+nombre, ont fait trembler les hordes teutonnes et ont rempli le monde
+d'admiration. Ils sont morts loin de nous, couverts de lauriers, après
+avoir sauvé l'Europe du despotisme des barbares.
+
+Mais ceux qui meurent ici, au milieu de nous, inconnus, d'une mort
+obscure, pour avoir contribué au salut de la Belgique, ne sont ni moins
+grands ni moins glorieux! Que dis-je, leur courage dépasse encore, si
+c'est possible, celui de nos héroïques soldats. Ceux-ci tombent, entraînés
+par la fougue et l'ardeur du combat, défendant chèrement leur vie...
+Ceux-là tombent désarmés, sous les balles d'assassins, froidement,
+stoïquement, dans quelque préau solitaire, abandonnés, au milieu
+d'ennemis, sans pouvoir se défendre, songeant dans une suprême vision aux
+êtres chers qu'ils ne reverront plus, mais fixant aussi leur dernière
+pensée sur la patrie et ayant, avant d'expirer, la fierté de jeter à la
+face des bourreaux un dernier cri: _Vive la Belgique!!!_ _Inclinons-nous
+devant les uns et les autres, ne les oublions jamais! jamais!!!_
+
+(_La Libre Belgique_, n^o 49, octobre 1915, p. 1, col. 1.)
+
+Quand ils ont à se débarrasser de quelqu'un contre qui aucun prétexte,
+absolument aucun, ne peut être invoqué, ils le mettent en prison «par
+mesure administrative», puis ils le déportent en Allemagne. C'est ainsi
+qu'ils ont agi envers M. Max, le bourgmestre de Bruxelles, qui leur tenait
+trop efficacement tête, envers MM. P. Fredericq et Pirenne, professeurs à
+l'Université de Gand, qui ne voulaient pas se prêter à la flamandisation
+de cet établissement, et envers bien d'autres. Peut-on imaginer rien de
+plus arbitraire que cette guillotine sèche!
+
+Voici un articulet relatif à M. de Lalieux, bourgmestre de Nivelles:
+
+«Indésirable» comme M. Max.
+
+Le respectable et très aimé bourgmestre de Nivelles vient d'être l'objet
+d'une inqualifiable mesure de la part du gouverneur allemand. Cette
+mesure a plongé sa famille et la ville de Nivelles dans un émoi bien
+compréhensible.
+
+M. de Lalieux avait été l'objet d'une sévère condamnation parce qu'il
+avait fait son devoir en payant des fonctionnaires belges pour le compte
+du Gouvernement du Havre. Il avait subi sa peine et était à la veille de
+sortir de prison lorsque la Kommandantur, apprenant que ses administrés
+se promettaient de fêter son retour, décida de l'emmener prisonnier en
+Allemagne, sans lui permettre de rentrer chez lui. Le fait d'être bien
+vu de ses concitoyens est sans doute considéré par nos maîtres comme un
+crime, un attentat à l'honneur du _Deutschtum_.
+
+On suppose du moins que c'est là la raison de cette mesure aussi
+arbitraire que cruelle, car ces messieurs n'ont pas même daigné répondre à
+ceux qui demandaient à connaître quel était le nouveau crime reproché à M.
+de Lalieux.
+
+C'est à peine si Mme de Lalieux eut connaissance de l'inique décision
+qui frappait son mari. Elle ne put, en faisant grande diligence, que
+l'entrevoir pendant quelques instants avant son départ pour l'exil.
+
+La mesure qui frappe l'honorable bourgmestre est d'autant plus cruelle
+qu'il est âgé et que son état de santé, constaté par trois médecins, dont
+un docteur allemand, ne laisse pas que d'inspirer de sérieuses inquiétudes
+à ceux qui l'aiment. Mais sa popularité porte ombrage au tout-puissant
+Empire de l'«Élu de Dieu». Qu'importe alors qu'il continue à vivre!
+L'amour de ses concitoyens lui est un crime. La même règle doit lui être
+appliquée à Nivelles comme à M. Max à Bruxelles. Tous deux étant également
+indésirables aux yeux clairvoyants du freiherr von Bissing, gouverneur,
+administrateur et souverain législateur provisoire de Belgique.
+
+HELBÉ.
+(_La Libre Belgique_, n° 39, août 1915, p. 3, col. 1.)
+
+
+M. de Lalieux, nous apprend cet articulet, était en prison lorsque sa
+déportation fut décidée. Il avait été arrêté en avril 1915, avec une
+trentaine d'autres personnes, pour avoir envoyé des secours aux chômeurs
+de Luttre (voir p. 186). La lettre suivante, adressée à une dame qui avait
+demandé les raisons de l'incarcération de son mari, prétend justifier ou
+au moins expliquer ces arrestations:
+
+
+Une lettre curieuse.
+
+Le prince héritier de Ratibor a pu seulement m'apprendre et me dire que
+l'arrestation a été faite par la police politique. Ce n'est ni le pouvoir
+civil ni le pouvoir militaire qui sont intervenus.
+
+Aujourd'hui après-midi (samedi 17 avril) j'ai été chez le chef de la
+susdite police. Là on m'a dit qu'il s'agit seulement d'une arrestation de
+sécurité. Par cette arrestation on veut empêcher certaines influences que
+ces messieurs exerçaient et qui ne paraissaient pas désirables. Cette
+arrestation n'a donc eu pour cause aucune accusation. Il ne s'en suivra
+non plus aucun jugement. La chose est en réalité désagréable pour les
+intéressés, mais n'est pas dangereuse. (S.) TRIMBORN[53].
+
+(_La Soupe_, n° 320.)
+
+[Note 53: M. Trimborn est un juriste attaché au Gouvernement allemand
+en Belgique (Note de J. M.).]
+
+En septembre 1915, ce fut le tour de M. Théodor, bâtonnier de l'Ordre
+des Avocats à Bruxelles. Depuis longtemps il était la bête noire de
+l'Administration allemande, à cause de la fermeté avec laquelle il
+maintenait les droits de la justice belge. Ses lettres à M. von Sandt,
+chef de l'Administration civile, et à M. von Bissing, ont été publiées
+par _La Soupe_ (n'os 141, 240, 260). Les journaux domestiqués ne les ont
+naturellement pas reproduites, mais ils se sont empressés de publier le
+prétexte donné à sa déportation:
+
+
+Bruxelles, 7 septembre.
+
+M. Théodor, bâtonnier de l'Ordre des Avocats à Bruxelles, a interdit à un
+avocat de s'en référer, en défendant les intérêts de son client devant les
+tribunaux, au décret du gouverneur général du 10 novembre 1914 concernant
+les loyers, et spécialement à un arrêt de la Cour d'appel de Bruxelles
+qui reconnaît que ce décret est valable en droit. En agissant ainsi, le
+bâtonnier s'est rendu coupable d'un abus de pouvoir commis au détriment du
+public qui demande justice et au détriment des avocats. Il a transgressé
+l'article 37 du décret sur les avocats du 14 décembre 1810, suivant lequel
+les avocats «exerceront librement leur ministère pour la défense de la
+justice et de la vérité». C'est pourquoi le gouverneur général a fait
+transférer M. Théodor en Allemagne, où il restera jusqu'à la fin de la
+guerre.
+
+(_La Belgique_ [de Bruxelles], 9 septembre 1915.)
+
+
+Voici un article de _La Libre Belgique_ relatif à M. Théodor:
+
+
+Malheur aux désobéissants!
+
+Le gouverneur général provisoire de Belgique vient de prendre une mesure
+qui prouve une fois de plus le mépris qu'il professe pour la légalité et
+le droit des gens. Sous prétexte que M. Théodor, bâtonnier des avocats à
+la Cour de Bruxelles, aurait interdit à un de ses collègues d'invoquer
+en plaidant le règlement édicté par M. von Bissing pour trancher les
+différends entre locataires et propriétaires, règlement qui a été reconnu
+légal par la Cour de Bruxelles, tandis que la Cour d'appel de Liège l'a
+déclaré contraire à la loi, il l'a déporté en Allemagne dans un camp de
+concentration pour officiers, où il devra rester jusqu'à la fin de la
+guerre.
+
+M. Théodor, dit l'arrêté du freiherr von Bissing, a porté atteinte à la
+liberté de l'avocat et a contrevenu ainsi aux règles du Barreau belge,
+Inutile de dire que le motif invoqué n'est qu'un prétexte. Ce qui le
+prouve, c'est la peine prononcée contre le prétendu délinquant. Cette
+peine doit durer autant que la guerre. Elle est donc indéterminée et
+peut être très longue et sans aucune proportion avec le fait allégué. M.
+Théodor n'a pu dicter à un confrère les motifs de sa plaidoirie; il a pu
+tout au plus lui donner un conseil que ce confrère était libre de suivre
+ou de ne pas suivre. Et le gouverneur de Belgique met pour cela M. Théodor
+dans l'impossibilité d'exercer sa profession pendant des mois où des
+années, tout comme un bourgmestre de Bruxelles ou de Nivelles. La vérité
+est que M. Théodor est un vaillant défenseur des droits du Barreau et de
+la légalité, comme MM, Max, de Lalieux et S. Ém. le cardinal de Malines
+étaient les intrépides défenseurs des droits de leurs concitoyens. M.
+von Bissing a reçu ordre d'en haut de ne plus toucher à ce dernier. On
+reconnaît là la prudence hypocrite teutonne. Il y a en Allemagne 40% de
+catholiques. L'arrivée de Mgr Mercier prisonnier y ferait scandale et
+soulèverait des débats dangereux qu'il y a lieu d'éviter pour l'honneur
+déjà bien discuté de l'Empire. M, Théodor est condamné comme indésirable
+au même titre que MM. Max et de Lalieux. Il a protesté en plusieurs
+occasions contre les arrêtés bissingeois et récemment encore contre la
+confiscation d'un dossier par les Allemands chez les héritiers de M'e Sam
+Wiener. Or M. von Bissing n'accepte pas qu'on discute. Il s'est vengé
+comme se vengent nos maîtres, c'est-à-dire en foulant aux pieds
+brutalement nos droits les plus intangibles. Malheur aux désobéissants,
+a dit Guillaume II le 7 août 1914 en faisant ses adieux à sa Garde
+impériale.
+
+Les désobéissants parviendront cependant à tordre le cou à l'aigle
+impérial.
+
+(_La Libre Belgique_, n'o 46, septembre 1915, p. 4, col. 2.)
+
+
+L'occupant avoue d'ailleurs inconsciemment ces arrestations arbitraires.
+N'a-t-il pas fait imprimer dans les journaux à sa solde le communiqué que
+voici:
+
+
+Dans la presse anti-allemande on a toujours parlé de la soi-disant terreur
+allemande en Belgique dans le but de susciter de la méfiance à l'égard des
+tribunaux de campagne. On a même essayé de faire passer leurs jugements
+pour de la comédie.
+
+Il va de soi qu'on n'a jamais réussi à avancer des preuves à l'appui de
+cette calomnie.
+
+Chaque condamnation a pu être expliquée.
+
+Étant donné que, nonobstant ce fait, il se trouve encore des naïfs qui
+prêtent une oreille bienveillante aux bruits répandus, nous publions
+ci-dessous la statistique des sentences prononcées depuis que nos
+tribunaux fonctionnent. Cette statistique a été dressée d'après des
+données officielles et irréfutables:
+
+ÉPOQUES ACQUITTEMENTS
+
+ Condamnations Acquittements Ordonnances
+ simples de non-lieu
+Jusqu'au 30 avril 1915. 1.215 167 1.310
+ Du 1er mai au 31 juillet 894 141 567
+ Du 1er août au 31 octobre 1.206 184 973
+ _____ ___ _____
+ TOTAUX 3.315 492 2.850
+
+
+Ce qui fait 3.342 acquittements contre 3.315 condamnations.
+
+De ces chiffres, il ressort que le nombre des acquittements dépasse
+celui des condamnations et que les tribunaux allemands prononcent leurs
+sentences impartialement et ne s'inspirent que de l'esprit du droit et de
+justice. Chaque juriste admettra que la statistique comporte un caractère
+qu'on trouverait favorable, même en temps de paix, et qu'elle atteste un
+esprit de tolérance dans le droit et non une application arbitraire de la
+loi.
+
+(_L'Écho belge_, 16 février 1916, p. 1, col. 3.)
+
+Le journal vraiment belge (paraissant en Hollande) auquel nous empruntons
+le communiqué, fait remarquer que sur 3.342 acquittements, il y a 2.850
+ordonnances de non-lieu. «Ce que ceci prouve? ajoute-t-il: que les Belges
+sont arrêtés à tort et à travers, uniquement pour semer la terreur parmi
+la population.»
+
+Faut-il s'étonner, devant cette rage d'arrestations, qu'on ait jeté en
+prison de paisibles scouts?
+
+
+Une amusante méprise.
+
+Douze instituteurs de la ville viennent d'être arrêtés dans la forêt de
+Soignes et d'être conduits par des uhlans à la prison de Saint-Gilles où
+ils ont été retenus pendant quarante-huit heures. Après quoi on les a
+relâchés sans leur faire d'excuses, leur innocence ayant pu être aisément
+établie.
+
+Ne riez pas, l'histoire est tout à fait sérieuse. Ces douze professeurs
+ont été, deux jours durant, accusés de se livrer à l'espionnage. Et leurs
+familles ont pu croire un moment qu'elles ne les reverraient plus.
+
+Ce qu'ils faisaient dans la forêt de Soignes? Du scouting tout simplement.
+Ces instituteurs ambitionnaient de devenir scoutmasters après la guerre
+et ils commençaient, sous la direction d'un vétéran, leur initiation. Un
+cycliste teuton, les ayant surpris tandis qu'ils travaillaient ainsi en
+commun, trouva leur attitude suspecte. Il s'en fut, aussi vite que le lui
+permettait sa bécane, prévenir le poste le plus voisin que des espions se
+trouvaient dans la forêt à tel endroit qu'il désigna. Quelques minutes
+plus tard, trois uhlans à cheval apparaissaient dans la clairière où les
+instituteurs s'exerçaient et procédaient à leur arrestation. Ils eurent
+beau expliquer qu'en se livrant aux joies du scouting ils ne faisaient
+rien que de parfaitement licite, les trois cavaliers ne «foulurent rien
+zavoir». Ils escortèrent les douze fonctionnaires de la ville jusqu'à
+la prison de Saint-Gilles où on les mit tous au secret. Il fallut
+quarante-huit heures à la police allemande pour constater qu'il y avait eu
+là, une fois de plus, un regrettable excès de zèle.
+
+L'Administration de M. von Bissing est si paternelle!!!
+
+(_La Libre Belgique_, n'o 43., septembre 1915, p. 4, col. 2.)
+
+
+A la suite de cette sotte équipée, le gouverneur de Bruxelles prit son
+mémorable arrêté du 21 août 1915:
+
+
+Arrêté.
+
+Les sorties en groupe, cortèges et, en général, toute réunion publique
+quelconque, organisés par les boy-scouts ou d'autres sociétés du même
+genre, avec ou sans insignes, ne sont permis qu'avec mon autorisation
+expresse.
+
+En cas de contravention au présent arrêté, les organisateurs et tous les
+participants sont passibles d'une peine d'emprisonnement de trois mois au
+plus et d'une amende pouvant aller jusqu'à 500 marks, ou d'une de ces deux
+peines à l'exclusion de l'autre.
+
+Si les contrevenants jouissent de l'impunité, leurs parents, tuteurs,
+maîtres, etc., seront rendus responsables à leur place.
+
+Les contraventions seront jugées par les autorités ou tribunaux militaires
+allemands.
+
+Bruxelles, le 21 août 1915.
+
+_Le Gouverneur de Bruxelles_,
+VON KRAEWEL,
+_Général-Lieutenant_.
+
+
+Or, le même jour, l'autorité allemande de Bruxelles défendait à nos
+policiers d'arrêter aucun Allemand, sauf en cas de flagrant délit lors de
+la perpétration d'un crime (_La Libre Belgique_, n'o 49, octobre 1915).
+
+La comparaison est piquante entre les procédés de la police allemande,
+arrêtant tout le monde sous le moindre prétexte et sans le moindre
+prétexte, et les entraves qu'on met à l'exercice de la police belge.
+
+Pour finir, disons que le fait d'avoir été en prison n'est plus du tout
+regardé en Belgique comme infamant. Loin de là; la possession d'un casier
+judiciaire allemand est un titre à la considération publique. Le moment
+approche où l'on montrera du doigt, comme suspect, celui qui n'a jamais
+été arrêté. Ci un articulet de _La Libre Belgique_:
+
+
+Petites nouvelles.
+
+A Bruxelles.--Il y a en ce moment, à Saint-Gilles, 170 civils internés
+sous des prétextes quelconques, la plupart sans aucun fondement sérieux.
+Parmi ces prisonniers deux prêtres auxquels les Allemands reprochent leur
+langage trop patriotique. Si l'occupation allemande continue quelque temps
+encore, le fait d'avoir été interné à Saint-Gilles deviendra bientôt un
+certificat d'honorabilité exceptionnelle.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 7, mars 1915, col. 2.)
+
+
+A Anvers, aller en prison se dit «passer ses vacances à l'Hôtel des
+Patriotes». _La Belgique_ (de Rotterdam) a donné dans ses numéros du 25
+octobre au 12 novembre 1915 une intéressante relation faite par un de
+ses correspondants anversois qui a passé par cette villégiature. Le plus
+piquant est que, pendant sa réclusion, le collaborateur de _La Belgique_
+trouva moyen d'envoyer sa copie au journal prohibé dont _La Belgique_
+donne un fac-similé de l'en-tête (voir pl. VI). Pour comble d'ironie,
+cette feuille clandestine, conçue dans une prison, s'appelle _De Vrije
+Stem (La Voix libre)_; elle déclare que les bureaux et la rédaction
+siègent: Hôtel des Patriotes, rue des Béguines, 42 (c'est l'adresse de
+la prison); comme adresse télégraphique elle donne: Kommandantur
+Anvers--Malines. Elle ajoute, suivant la formule consacrée d'il y a
+quelques siècles, qu'elle paraît «avec grâce et privilège».
+
+Une dame de nos connaissances, enfermée inopinément à la prison d'Anvers,
+se plaignait de son sort à l'infirmière qui la soignait. «Oh! Madame! lui
+dit celle-ci, ne vous en faites pas pour ça! Depuis que les Allemands
+occupent Anvers, notre clientèle n'est plus du tout ce qu'elle était
+avant: nous ne recevons plus, maintenant que des gens du meilleur monde!.»
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+III
+
+COMMENT LES ALLEMANDS SE COMPORTENT EN BELGIQUE
+
+ * * * * *
+
+
+La conduite des Belges envers leurs tyrans est dominée par les sentiments
+que voici: la confiance mûrement réfléchie dans la victoire; le
+patriotisme sous toutes ses formes, tant chez l'ouvrier qui brave la
+famine que chez le milicien et l'infirmière qui risquent l'électrocution;
+le mépris et la haine pour tout ce qui vient de l'ennemi.
+
+Voyons à présent l'attitude des Allemands en Belgique. Pour tout dire en
+peu de mots, leur conduite est féroce, fausse, outrecuidante et rapace.
+
+
+
+
+A. _LA FÉROCITÉ_
+
+
+De nombreuses pages sont consacrées dans nos prohibés aux horreurs
+commises par l'armée allemande: les massacres d'Andenne (_Le Belge_, n°.
+6), de Surice (_La Libre Belgique_, n°. 24; _La Soupe_, n°. 253), de
+Dinant (_La Soupe_, n° 167); le meurtre du R.P. Dupierreux (_La Libre
+Belgique_, n° 38); les Barbares chez nous (_La Vérité_, n°. 3), etc.,
+etc. On a aussi reproduit des extraits de P. NOTHOMB, _La Belgique
+martyre_, dans _La Libre Belgique_; la brochure a d'ailleurs été
+réimprimée en entier. Plusieurs brochures clandestines, déjà citées (p.
+8 et 20), s'occupent aussi des sévices allemands. Mais la plupart de ces
+récits ont été repris par la presse étrangère et par les Rapports de la
+Commission d'enquête; il serait donc superflu de les réimprimer.
+
+
+
+1. Quelques exemples d'inhumanité.
+
+
+Pour donner une idée du genre de relations qui ont paru en Belgique, nous
+copierons les trois premiers numéros des _Pages du Livre des douleurs de
+la Belgique_. Cette série a paru d'abord dans _La Soupe_ (n°. 276, 280,
+315, 322, 403, 442, 449), puis en une brochure séparée (voir p. 20).
+
+
+Dans les Fonds-de-Leffe, près de Dinant[54].
+
+[Note 54: C'est le village dont parle le soldat allemand Philipp, dans
+BÉDIER, _Les Crimes allemands_, p. 12 et fac-similé 4. Ce soldat cite
+quelques détails abominables. Voir aussi BÉDIER, _Comment l'Allemagne
+essaye de justifier ses crimes_, p. 17, (Note de J. M.)]
+
+Les Allemands occupaient les villages du plateau, Sorinne, Thynes,
+Lisogne, etc., depuis le 14 ou le 15 août. Le 15 il y avait eu un combat à
+Dinant entre Allemands et Français.
+
+Le samedi 22 ils arrivent dans la partie d'amont des Fonds-de-Leffe, près
+du château de M. Boucher. Ils entrent dans une maison en disant à la
+femme: «Votre mari a tiré sur nous; nous venons de le voir dans les
+buissons.--C'est impossible, répondit-elle, mon mari est absent; il est à
+la guerre.» Dans une deuxième maison, même accusation: là aussi le mari
+était parti comme soldat.
+
+Dans une troisième habitation ils trouvent le père et le fils Jacquet:
+«Vous étiez derrière votre maison, disent les Allemands, d'où vous avez
+tiré sur nous.--Non, nous ne sommes pas sortis, et nous n'avons d'ailleurs
+pas d'armes.--Vous mentez, venez avec nous.» On leur lie les mains
+derrière le dos et on les emmène.
+
+Dans une autre maison, ils prennent, toujours sous le même prétexte, un
+marbrier nommé Bertulot.
+
+En même temps deux autres groupes de soldats descendent de Lisogne et de
+Thynes; les premiers amènent huit hommes prisonniers, les seconds deux
+seulement.
+
+D'autres troupes, au lieu de descendre directement dans la vallée,
+continuent par la route de Liège à Dinant. Eux aussi font prisonniers
+indistinctement tous les hommes qu'ils trouvent dans les maisons,
+notamment Louis Neiper et son fils, âgé de treize à quatorze ans. Arrivés
+devant la rangée de trente-trois petites maisons qui bordent la route dans
+le fond de la vallée, ils tirent des centaines de coups de feu dans les
+fenêtres.
+
+Ce jour-là ils ne commettent pas d'autres méfaits.
+
+Le dimanche 23 août, dès le matin, ils arrivent par milliers, descendant
+du plateau dans la vallée.
+
+Les trois hommes des Fonds-de-Leffe, pris la veille, les huit de Lisogne
+et les deux de Thynes, sont menés dans la prairie de M. Capelle. On en lie
+un à un arbre et on le tue à coups de fusil. Le cadavre est détaché, et.
+on en lie un second à l'arbre; il est fusillé. Et ainsi de suite jusqu'au
+treizième qui a vu abattre successivement ses douze compagnons.
+
+Pendant que cette exécution se poursuit, les Allemands fouillent les
+maisons et s'emparent systématiquement de toute la population masculine
+âgée de plus de treize ou quatorze ans. Dès qu'un groupe de soldats a
+capturé une demi-douzaine de civils, on les met contre un mur et on les
+fusille. Parfois le supplice a lieu en présence des femmes, des mères,
+des soeurs, des enfants. Lorsque les femmes n'assistent pas directement
+à l'exécution, on s'arrange tout au moins pour qu'elles soient dans le
+voisinage immédiat et qu'elles ne perdent rien des supplications des
+hommes, des jurons des officiers et des feux de peloton qui abattent les
+victimes.
+
+Mon père et ma mère, ma soeur, mon beau-frère et leurs enfants s'étaient
+réfugiés chez nous. Tout à coup les soldats entrent et ordonnent à mon
+mari, à mon père et à mon beau-frère de les suivre; on les ajoute à un
+groupe de quatre autres hommes et on les conduit contre le moulin de M'me
+Coppée. Nous avons entendu les cris poussés par les malheureux; chacune de
+nous reconnaissait la voix de son mari ou de son père. Puis les coups de
+feu: des gémissements inarticulés; encore quelques coups de fusil. C'était
+fini.
+
+Nous étions serrées les unes contre les autres, tremblantes, sans parler,
+sans pleurer. On a alors amené quatre autres hommes, parmi lesquels j'ai
+vu un frère de mon mari; il s'était caché depuis le matin dans une hutte
+sur le coteau boisé à gauche des Fonds-de-Leffe; mais les Allemands ont
+avec eux des chiens dressés à la chasse à l'homme, qui vont dépister les
+fuyards. Quelques instants après, des détonations nous disaient que le
+supplice était accompli.
+
+Puis nous avons été traînées, avec une centaine de femmes et d'enfants,
+dans le moulin de Mme Coppée. Nous avons dû passer auprès des fusillés; on
+ne nous permettait pas de nous arrêter; j'ai pourtant reconnu mon père,
+dont le crâne était ouvert.
+
+Nous sommes restées enfermées dans le moulin, jusqu'au mercredi 26 août,
+sans pouvoir sortir. On ne nous a pas donné la moindre nourriture, ni pour
+nous ni pour nos petits enfants. Mais quand la soif nous torturait par
+trop, on allait chercher pour nous de l'eau du ruisseau, de l'eau toute
+sale. Plusieurs fois, pendant ces quatre jours, les soldats apportèrent
+de la paille devant les fenêtres, et y mettaient le feu, pour nous brûler
+vives, disaient-ils. D'ailleurs, le dimanche, les officiers nous avaient
+déjà averties que si on ne réussissait pas à chasser les Français de
+Dinant, nous serions toutes fusillées.
+
+Après nous avoir enfermées dans le moulin, les soldats descendent plus bas
+dans la vallée et continuent à capturer tous les hommes pour les fusiller.
+Ils pillent à fond toutes les maisons. Ils mettent aussi le feu, dans la
+rangée de trente-trois habitations, aux dix maisons les plus proches de
+nous. S'ils n'allument pas les autres, c'est qu'ils se sont rendu compte
+qu'en agissant ainsi, ils interceptaient toute communication entre
+les Fonds-de-Leffe et Dinant dans la vallée de la Meuse, puisque les
+Fonds-de-Leffe sont tellement étroits qu'il n'y aurait pas eu moyen de
+passer à côté des maisons en flammes.
+
+L'après-midi de ce même jour, le dimanche 23, les Allemands avaient fait
+venir huit hommes de Dinant pour enterrer les fusillés des Fonds-de-Leffe.
+Le soir, les soldats ordonnent à ces huit hommes de creuser chacun une
+fosse, puis ils en fusillent quatre et les font enterrer par leurs quatre
+compagnons; ils se préparent à fusiller aussi ces survivants, lorsqu'un
+officier qui passe leur fait grâce, à la condition que les jours suivants
+ils continueront à enterrer les cadavres.
+
+Le dimanche soir, les Allemands avaient donc fusillé, sans aucune
+exception, tous les hommes qu'ils s'étaient procurés dans les
+Fonds-de-Leffe. Mais il en restait quelques-uns de cachés, que les chiens
+n'avaient pas pu découvrir. Le lendemain lundi on en trouva dix-sept.
+Ceux-ci furent amenés sur le talus près de la Cliche de Bois, un cabaret à
+l'entrée de la ville, en face de l'abbaye des Prémontrés. Un officier les
+plaça devant un peloton de soldats et commanda le feu. Mais la plupart des
+soldats tirèrent en l'air; les hommes, croyant se sauver, se laissèrent
+tous tomber et firent le mort. Seulement, l'officier avait remarqué la
+supercherie. Il fit avancer une mitrailleuse. Puis il dit à haute voix en
+français que ceux qui n'étaient pas morts pouvaient s'en aller, qu'on ne
+leur ferait plus de mal. A peine se furent-ils relevés que la mitrailleuse
+les faucha.
+
+Le dimanche matin, la population des Fonds-de-Leffe comprenait 251 hommes
+et garçons. Le lundi soir 243 avaient été fusillés. Aucun de ceux qu'on
+avait pris n'avait été épargné. Les huit qui ont échappé au massacre
+avaient réussi à s'enfuir et ils ne sont revenus que longtemps après.
+
+Heureusement que beaucoup de fils et de maris sont partis avec l'armée et
+combattent sur l'Yser. Singulière guerre, où ceux qui sont soldats sont
+moins exposés que les trop jeunes, les trop vieux et les infirmes, restés
+à la maison.
+
+Il n'y a donc plus guère dans les Fonds-de-Leffe que des femmes et des
+enfants. Nous vivons comme nous pouvons dans les maisons saccagées, dont
+les portes et les fenêtres, fracturées par les Allemands, ont été réparées
+tant bien que mal à l'aide de planches et de cartons bitumés.
+
+La fabrique est rouverte, et j'y ai du travail trois jours toutes les deux
+semaines. Grâce au Comité national de secours et d'alimentation, et au
+Comité dinantais qui s'est constitué à Bruxelles, nous avons de la soupe,
+du pain, des vêtements, du charbon. Tout le monde est misérable, mais
+personne n'est mort de faim.
+
+Bien plus à plaindre sont nos enfants qui ont assisté au massacre d'août.
+Presque chaque nuit ma petite s'éveille en criant: «Maman, sauvons-nous,
+ils viennent de nouveau tuer papa, bon-papa et les oncles!»
+
+A Sorinne, près de Dinant.
+
+Les Allemands sont arrivés chez nous le 14 août au début de l'après-midi,
+par Foy-Notre-Dame.
+
+Le 15, ils sont allés combattre sur les hauteurs qui couronnent Dinant;
+vers 16 heures ils sont revenus furieux et affamés. Ils exigeaient à boire
+et à manger, mais n'attendaient pas qu'on le leur donnât; ils fracturaient
+les portes et les fenêtres pour pénétrer plus vite dans les maisons. Ils
+ne laissèrent pas la plus petite croûte de pain ni le moindre bout de lard
+dans le village. Quand tout fut mangé ils tuèrent les porcs, les vaches,
+les poules. Bref le village fut totalement dévalisé. Cela dura jusqu'au
+jeudi 20.
+
+Le 20, ils combattirent du côté de Thynes et d'Awagne, mais ils furent
+repoussés. Ils revinrent l'après-midi, de nouveau furieux. Vers 17 heures,
+nous avons entendu deux (ou trois) coups de canon, tirés tout près du
+village. Une demi-heure après, quelques soldats entraient brusquement
+dans chaque maison et commandaient à tout le monde de sortir. Ils ne nous
+laissèrent pas le temps de mettre un chapeau ou des souliers; il fallait
+s'en aller tel qu'on était. Pas un villageois ne resta dans une maison.
+Nous fûmes tous conduits chez Moret, marchand de bétail, où nous fûmes
+enfermés dans les écuries, les granges, les hangars, les greniers.
+
+Le soir, on nous fit sortir et on nous aligna tous, hommes, femmes,
+enfants, vieillards, contre un mur; puis ils amenèrent notre curé, les
+mains liées derrière le dos. Il nous dit: «Mes chers paroissiens, nous
+allons tous être fusillés demain matin. Faisons un acte de contrition.
+Ceux qui auront la chance d'échapper feront plus tard une confession
+complète.»
+
+Puis on nous fit rentrer dans les bâtiments de Moret où nous avons passé
+la nuit. On nous fouilla pour chercher des armes, qu'on ne trouva pas,
+mais on nous prit tous les objets durs que nous avions sur nous, jusqu'à
+nos clefs.
+
+Le 2l, vers 9 heures du matin, nous fûmes de nouveau alignés contre le
+mur. En face de nous il y avait des milliers de soldats. La haie avait été
+coupée sur l'autre côté de la route, et dans la prairie des mitrailleuses
+étaient braquées vers nous. Un aumônier allemand, parlant le français,
+passa devant nous et serra la main aux hommes.
+
+Puis un colonel arrive et dit en français que pour avoir tiré sur les
+troupes allemandes, nous méritons d'être tous fusillés; mais que nous
+serons seulement emmenés prisonniers en Ardenne. Il ajoute que nous serons
+dorénavant tous pauvres et malheureux (nous n'avons pas compris alors ce
+qu'il voulait dire).
+
+On nous renvoie ensuite dans les bâtiments de Moret. Nous sommes alors
+environ 700, car à nous ont été joints: 1° les habitants de Sorinne qui
+s'étaient enfuis la veille quand on avait tiré les coups de canon, et qui
+s'étaient cachés pendant la nuit dans les bois et dans les haies, mais
+avaient été rattrapés le matin; 2° des habitants de Gemechenne, des
+Fonds-de-Bouvigne et d'autres hameaux du voisinage, ainsi que deux Pères
+prémontrés de l'abbaye de Leffe, qui sont, je crois, des Anglais.
+
+Quoiqu'on nous eût fouillés la veille au soir, et qu'on se fût assuré
+que nous n'avions pas d'armes, les fenêtres et les portes durent rester
+fermées pendant cette journée extrêmement étouffante. Ceux d'entre nous
+qui devaient sortir pour un besoin étaient accompagnés de soldats,
+baïonnette au canon. Nous sommes restés enfermés ainsi, sans boire et sans
+manger, jusqu'au samedi soir 22 août. Alors nous avons reçu chacun un
+petit morceau de viande, à moitié crue, provenant d'un cochon qu'on venait
+de tuer.
+
+Le 22 août, vers 22 heures, on nous fit tous descendre, et on nous dit que
+nous allions être emmenés. En même temps on commençait à mettre le feu au
+village. Nous sommes partis en cinq groupes:
+
+Premier groupe: les femmes ayant de petits enfants, dans des chariots
+conduits et escortés par des soldats;
+
+Deuxième groupe: les enfants de sept à treize ou quatorze ans, à pied;
+
+Troisième groupe: les jeunes filles et les femmes non accompagnées de
+petits enfants;
+
+Quatrième groupe: les vieillards;
+
+Cinquième groupe: les hommes. Ceux-ci ont dû marcher, en zigzag sur la
+chaussée, les bras et la tête levés. Dès qu'on laissait retomber les
+mains, on recevait des coups de crosse. Le curé et le bourgmestre, M. le
+baron de Villenfagne, avaient les mains liées derrière le dos. C'était
+surtout à ceux-ci et aux deux Pères blancs de Leffe qu'on en voulait.
+On prétendait que c'étaient eux qui avaient organisé les attaques de
+«francs-tireurs» (notez que pas un civil n'avait tiré un coup de feu),
+et on menaçait à chaque instant de les fusiller. A droite et à gauche
+marchaient des soldats. De temps en temps les officiers tiraient dans la
+nuit des coups de revolver et accusaient aussitôt les hommes d'avoir tiré.
+Or ils ne nous avaient pas même laissé une clef.
+
+Le dimanche 23, après trois ou quatre heures de marche, au milieu de la
+nuit, on arrive à Leignon. Les chariots retournent aussitôt à Sorinne
+pour prendre trois malades incapables de marcher, notamment un vieillard,
+Joseph Hardy, qui mourut le lendemain. Ces malades avaient passé la nuit
+en plein air à Sorinne. Parmi eux se trouvait Émile Haulo, qui s'était
+blessé et ne pouvait pas marcher. A Leignon les Allemands l'enlevèrent du
+chariot et le jetèrent à l'entrée de l'église, puis lui ordonnèrent d'y
+entrer; comme il ne marchait pas assez vite à leur gré, ils lui percèrent
+la cuisse d'un coup de baïonnette.
+
+Nous sommes restés dans l'église de Leignon, couchés sur la paille,
+jusqu'au 1er septembre. Deux autres d'entre nous y sont morts: un petit
+enfant, Émile Gauthier, et un vieillard, Michel Monin. Pendant ces neuf
+jours, les sentinelles qui étaient avec nous dans l'église tiraient de
+temps en temps, toujours pendant la nuit, des coups de fusil pour nous
+effrayer; ils menaçaient alors de tuer tout le monde, en commençant par
+le curé, les Pères blancs et le bourgmestre. Le curé, les mains liées
+derrière le dos, avait été jeté dans un confessionnal; on le tirait de là,
+plusieurs fois certains jours, pour le cravacher devant ses paroissiens.
+
+On nous apportait des pommes de terre cuites, mais le curé ne recevait
+rien; nous le nourrissions en cachette; il fallait lui mettre les pommes
+de terre dans la bouche, car on ne lui délia jamais les mains.
+
+A plusieurs reprises, on fit mettre tous les hommes d'un côté de l'église
+et les femmes de l'autre, puis on amenait le curé, le bourgmestre et les
+deux Prémontrés, pour les fusiller. On les battait, puis on renvoyait
+l'exécution à plus tard. Le curé et le bourgmestre avaient le corps tout,
+bleu de meurtrissures.
+
+Le 1er septembre, un officier vint demander au curé s'il était vrai que
+les soldats l'avaient battu, promettant de faire fusiller immédiatement
+les coupables. Mais le curé assura que rien de désagréable ne lui était
+arrivé de la part des soldats.
+
+Puis chacun de nous dut donner aux Allemands tout son argent. Les soldats
+déclaraient que, si la moindre pièce de monnaie était encore trouvée sur
+quelqu'un, il serait fusillé séance tenante. A midi, les femmes et les
+enfants durent sortir de l'église, et on rendit à chacune l'argent qu'elle
+avait remis le matin aux soldats. Elles furent mises en liberté, mais avec
+défense de retourner vers Sorinne ou vers Dinant. La plupart d'entre
+elles allèrent à Ciney. Puis 94 hommes furent conduits à Hotton, où
+ils restèrent quatre jours sans manger. On les remit en liberté le 5
+septembre. Quand ils passèrent à Marche-en-Famenne, comme le couvre-feu
+était déjà sonné, ils furent de nouveau coffrés jusqu'au lendemain. Les
+autres hommes furent relâchés, mais il leur était aussi défendu de rentrer
+chez eux. Ils allèrent à Ciney auprès des femmes et des enfants.
+
+Après trois semaines, ils reçurent un passeport leur permettant de
+s'éloigner pour un jour. Ceux qui allèrent à Sorinne constatèrent que
+toutes les maisons sans exception étaient brûlées, ainsi que les étables,
+les écuries, les granges, les meules, les abris à foin; bref, tout ce qui
+pouvait être incendié était réduit en cendres. Il ne restait debout dans
+tout le village que le château, une ferme et l'église. Encore celle-ci
+avait-elle été dévalisée: le tabernacle avait été forcé et violé; le
+calice, les crucifix, les chandeliers et tous les autres ornements avaient
+été enlevés.
+
+Du bâtiment Moret, où nous avions été emprisonnés, il ne restait que les
+murs. Nous avons appris alors le sort de trois hommes qui n'avaient pas
+été avec nous à Leignon. Ils étaient restés cachés chez Moret. L'un, le
+berger de la ferme de Gemechenne, s'était aventuré à sortir quand il avait
+cru que le danger était passé, mais il avait été fusillé sur-le-champ.
+
+Les deux autres, Jules et Albert Houzieaux, forgerons, avaient été
+repoussés dans la maison par les soldats et brûlés vifs.
+
+Le martyre d'un soldat belge.
+
+Les Allemands protestent avec indignation quand on les accuse d'avoir
+achevé des blessés ou maltraité des prisonniers de guerre. Tout au plus
+consentent-ils à admettre que des individus isolés, loin des officiers,
+aient pu commettre des actes répréhensibles; mais, ajoutent-ils, ces
+soldats agissaient sous l'empire de la légitime exaspération produite par
+les «attaques de francs-tireurs» et par les «ignominies que de paisibles
+commerçants allemands avaient subies à Bruxelles et à Anvers».
+
+Voici un récit datant de la nuit du 4 au 5 août 1914.
+
+La déclaration de guerre est arrivée à Bruxelles le 4 août, à 7 heures du
+matin. L'armée allemande était entrée en Belgique dans la nuit précédente;
+dès le soir du 4 août, elle tentait un coup de main contre Liège. Les
+soldats dont voici les aventures combattaient dans l'intervalle entre deux
+forts.
+
+23 heures.
+
+«Nous étions dans la tranchée, à une cinquantaine de soldats du 9e Ge. de
+ligne, depuis le 4 au soir. Les ennemis cherchent à passer à droite et
+à gauche de nous. Nous sommes de plus en plus entourés... Deux ou trois
+régiments doivent être là... Les balles pleuvent de toutes parts, mais
+heureusement le tir de l'adversaire est fort mauvais.
+
+«Prévoyant une charge à la baïonnette, j'enlève mon sac, j'y prends
+certaines choses, entre autres des bottines, et je recommence le feu.
+
+«En effet, quelques minutes plus tard, les Allemands tentent un assaut
+repoussé par des feux de salve.
+
+Jeudi 5 août, 1 heure du matin.
+
+«La bataille continue toujours aussi ardente. Les Allemands ne savent à
+quelles forces ils ont affaire et n'osent pas s'avancer. L'obscurité nous
+est d'un très grand secours. De nombreux ennemis sont envoyés vers nous
+pour se rendre compte de la situation. Ils veulent couper les fils
+barbelés devant les tranchées, afin de faciliter leur assaut. Presque tous
+sont arrêtés en chemin; un seul parvient grâce à l'ombre épaisse d'un
+arbre jusqu'au-dessus de notre tranchée... Il ne racontera plus jamais ce
+qu'il a vu.
+
+1h. 30.
+
+«Les cartouches diminuent, les fusils nous brûlent les mains, nos hommes
+sont comme des furieux. Cependant la fin approche.
+
+«A 80 mètres, on aperçoit l'éclair des fusils allemands. Nos forts tirent
+avec une précision étonnante; la lueur du projecteur passe, l'obus éclate
+à l'endroit même où a passé le raie lumineuse, au milieu des Allemands.
+
+«Je tire... je me baisse pour recharger; une balle traverse à ce
+moment--même mon shako.
+
+«Il me reste quinze cartouches, mes coups se font de plus en plus rares...
+Chacun tire de loin en loin, à coup sûr. Les Allemands approchent
+toujours; il en arrive jusqu'à 8 et 10 mètres de nous.
+
+«Je les laisse venir et j'ai l'immense plaisir d'en voir tomber neuf en
+une demi-heure, sous mes dernières balles.
+
+2h. 30.
+
+«C'est la fin. Les dernières cartouches ont chacune abattu leur homme.
+
+«Quatre heures durant, à une cinquantaine d'hommes, nous avons arrêté
+des centaines d'Allemands et nous périssons faute de munitions. Résultat
+admirable, car nous n'avons qu'un mort et deux blessés. J'ai tiré environ
+280 cartouches.
+
+«Inutile de tenter de fuir, car nous sommes cernés de toutes parts. Nous
+devons arborer le drapeau blanc.
+
+«Les Allemands dégringolent dans la tranchée et, sans tenir compte du
+drapeau, ils nous lardent de coups de baïonnette. Bien que blessé à la
+cuisse, je me défends; successivement j'entaille deux Allemands et dans
+l'un d'eux ma baïonnette se brise..., tout cela en l'espace de quelques
+secondes.
+
+«Survient un sous-officier allemand. Il arrête l'attaque et procède à
+notre désarmement. Puis les Allemands, furieux d'avoir été tenus en échec
+par cette poignée d'hommes, abattent à bout portant quarante de mes
+camarades.
+
+«Je sens une baïonnette s'enfoncer dans ma cuisse gauche et le coup de feu
+suivre; je fais un bond et je retombe au fond de la tranchée.
+
+«Alors commence le supplice le plus affreux qui se puisse imaginer. Les
+blessés se lamentent et crient pendant que les Allemands continuent leur
+barbare besogne; ils tirent au hasard et s'entretuent même. Deux coups de
+crosse me sont encore assénés sur la tête, qui heureusement est solide.
+Finalement intervient un officier; il arrête le carnage, abat à coups de
+revolver un de ses hommes, nous exprime ses regrets et ses félicitations.
+Toutefois, il permet à ses soldats de dépouiller les morts comme les
+vivants, sauf à ne pas prendre l'argent: naturellement tout est enlevé.
+
+«Alors se produit spontanément de la part des rares Belges survivants une
+action généreuse et admirable. Ces hommes, enivrés par le combat et fous
+de rage, redeviennent instantanément calmes; ils jettent tout ce qu'ils
+possèdent aux Allemands pour prodiguer leurs soins aux camarades blessés.
+
+«Je tiens ici à remercier spécialement mon camarade Leconte; sans crainte
+du danger, il arrange de son mieux ma plaie béante; s'oubliant soi-même,
+il me donne tout ce que contient sa gourde.
+
+«Sûr de ma fin, je lui confie mes derniers désirs dont il prend
+soigneusement note... Il est enlevé comme prisonnier... Avant de me
+quitter (car lui aussi croit, que c'est fini pour moi), il m'embrasse,
+le brave, le boa ami. Au moment où nos quelques survivants valides sont
+emmenés, j'ai la force de crier: «Au revoir, courage, vive le 9ième!»
+Mal m'en prend, car je n'ai pas achevé qu'une baïonnette enfoncée dans
+ma jambe me rappelle à l'ordre. Les camarades partis, nous voilà seuls,
+quelques blessés, abandonnés à 3 heures de la nuit sous une pluie
+battante. Il me reste une veste, une chemise et mes bottines, Leconte
+m'ayant enlevé mon pantalon pour me panser.
+
+«Le matin même, ayant envisagé la possibilité d'être blessé et m'étant
+rappelé certains récits de la guerre de 1870, j'avais pris la précaution
+de remplir ma gourde et de n'y point toucher durant le cours de la
+journée. La soif se fait sentir... ma gourde est là, intacte, à quelques
+mètres de moi, mais... impossible de l'atteindre... je ne puis remuer. Un
+Allemand passe, je le supplie dans sa langue de me la donner...
+
+«--Que contient-elle? me demande-t-il.
+
+«--_Wasser_, lui réponds-je.
+
+«--_Schön_.
+
+«Il ramasse ma gourde, se désaltère, m'arrose avec le surplus et m'envoie
+sur la bouche un formidable coup de pied, qui m'enlève une dent.
+
+«Deux Allemands successivement meurent près de moi; je n'en suis nullement
+émotionné.
+
+«La pluie tombe toujours, fine et serrée; les balles sifflent au-dessus de
+nos têtes.
+
+«Un Allemand passe, il m'aperçoit; il se détourne de son chemin pour me
+donner un coup de baïonnette au pouce et un coup de pied dans les reins.
+
+«Un Belge ayant trois balles dans le bras rampe jusqu'à moi; de mon mieux
+j'essaie de faire une ligature; le malheureux a perdu déjà beaucoup de
+sang, et moi-même je ne suis plus bien fort. Mes soins sont inutiles.
+
+«Je sens ma faiblesse s'accentuer, car le sang continue à s'épandre. A ma
+portée se trouve un paquet de chocolat tombé d'une poche; je m'en empare
+et j'en avale cinq bâtons. Je donne un morceau à mon camarade blessé,
+couché près de moi; il accepte avec plaisir. Quelques minutes après, je
+lui tends un second morceau; il ne me répond plus; hélas! dans sa main il
+tient encore serré son morceau inachevé. Il est mort sans un râle, sans un
+cri, sans une plainte.
+
+«A peine mon camarade d'un jour, camarade de combat, a-t-il rendu son
+dernier soupir, que, sans respect pour la mort, j'attire à moi sa capote
+pour me réchauffer un peu... Un nouveau groupe d'Allemands se montre;
+c'est avec terreur que nos pauvres blessés les regardent arriver.
+J'attrape divers coups de pied et coups de crosse, notamment un coup sur
+le coude, très douloureux celui-là, et qui paralysera mon bras pendant des
+semaines, ils vont jusqu'à taper sur celui qui vient de s'éteindre à mes
+Côtés.
+
+«Une nouvelle distraction leur vient soudainement à l'esprit: du haut des
+tranchées, ils nous couvrent de terre, de boue.,. Ils s'amusent follement!
+
+«Toujours la pénible et cruelle attente... Que c'est long... Soudain un
+shrapnell éclate au-dessus de moi; un éclat vient se loger dans mon dos...
+
+«Le jour paraît enfin.
+
+«A partir de ce moment mes souvenirs sont un peu confus. La dernière
+blessure ne me fait pas souffrir; c'est le coup de feu à la cuisse qui
+provoque d'atroces douleurs, effaçant sans doute les autres.
+
+«Je me rappelle des hurlements et des gémissements.
+
+«Aucun secours n'arrive, personne ne peut et n'ose bouger. La soif,
+l'horrible soif, voilà le pire mal; nos gorges sont en feu, nous ne
+respirons plus qu'avec effort. Toujours les mêmes plaintes. «A boire! à
+boire!» crient les blessés probablement tracassés par la fièvre.
+
+«Nos gourdes sont toutes vides; il faut attendre... La mort fait son
+oeuvre. Des soins immédiats auraient été le salut pour plusieurs...
+
+«Tout se trouble; je crois que tout est fini... La pluie s'abat sur nous
+avec rage, de loin en loin une balle siffle encore au-dessus de nos têtes,
+une rumeur lugubre monte... s'éteint... Puis c'est le calme complet.
+
+«Il me semble que je n'ai plus rien à attendre... et que je pars...
+
+«Pendant des heures je demande de l'aide aux brancardiers allemands. Les
+uns font semblant de ne pas m'entendre, les autres me répondent qu'ils
+sont chargés de ramasser les Allemands et non pas de secourir les Belges,
+qui n'ont qu'à attendre.
+
+«Je suis résigné... et j'attends.
+
+«Combien de temps suis-je resté dans cet état? Je l'ignore, j'allais dans
+mon demi-rêve vers les choses passées qui ne devaient plus revenir pour
+moi. La mort ne m'effrayait plus, j'étais résigné et sans crainte. J'avais
+lutté et luttais encore, mais sans espoir, avec une infinie tristesse pour
+ceux qui là-bas m'attendaient.»
+
+(_La Soupe_, n'o 276, A, B, C,)
+
+La presse clandestine s'est aussi occupée, cela se comprend, de la
+barbarie préméditée avec laquelle les Allemands conduisent la guerre. Il
+serait trop long de citer les articles relatifs au bombardement de villes
+ouvertes, aux gaz asphyxiants, aux liquides enflammés. Voici seulement
+quelques entrefilets sur la guerre sous-marine.
+
+La mentalité des Allemands.
+
+Dans un article, concernant la perte du _Lusitania_, paru dans le journal
+_Die Post_, M. le baron von Zedlitz, homme à haute Kultur s'exprime comme
+suit:
+
+«...Entre temps, nos ennemis auront peu à peu compris que la vie et la
+santé d'un seul de nos hommes ont, pour nous, _plus de valeur que le
+_Lusitania_ avec tous ses passagers ou la cathédrale de Reims,_ et que,
+sans excuse, _nous détruisons tout_ ce qui peut mettre en danger un seul
+de nos hommes.»
+
+Et dire que sans le courage et la ténacité des vaillants soldats des
+armées alliées, nous aurions été gouvernés par des hommes à pareille
+mentalité.
+
+Aussi, il est de notre devoir de continuer à nous imposer tous les
+sacrifices nécessaires, afin d'arriver à écraser définitivement cette race
+de Barbares.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 22, mai 1915, p. 4, col. 2.)
+
+
+Leur mentalité.
+
+Du _Lokal Anzeiger_, de Berlin:
+
+«_Nous ne voulons pas gagner l'amour des Américains, mais leur respect,
+et la perte du _Lusitania_ nous le procurera plutôt que cent batailles
+gagnées sur terre._»
+
+Quel est donc le sens du mot _respect_, en Allemagne?
+
+(_La Libre Belgique_, n° 23, mai 1915, p. 4, col. 1.)
+
+
+La presse allemande et le «Falaba».
+
+Les journaux allemands ne ressentent aucune honte de l'acte de piraterie
+commis contre le _Falaba_; ils s'en réjouissent même.
+
+Une dépêche de Copenhague, que publie le _Daily Mail_, représente ainsi
+l'opinion manifestée par les journaux:
+
+«La _Kreuz-Zeitung_ considère le fait comme glorieux. «Le _Lokal Anzeiger_
+dit: «Encore deux vapeurs anglais coulés et «123 passagers noyés.» «_La
+Gazette de l'Allemagne du Nord_ parle de «l'activité de nos sous-marins».
+
+(_La Libre Belgique_, n° 14, avril 1915, p. 4, col. 2.)
+
+
+Les gens de coeur.
+
+_Le Matin_ a publié une nouvelle qui aura chez les assassins d'Allemagne
+un succès de fou rire. Imaginez-vous que des marins anglais armant un
+sous-marin ont rencontré, à portée de leurs torpilles, dans la mer de
+Marmara, des navires turcs chargés de femmes, d'enfants, de vieillards,
+d'un tas de réfugiés dont les contorsions auraient été des plus
+réjouissantes à contempler, si on les avait brusquement précipités à la
+mer, et ces imbéciles (c'est des marins anglais qu'il est question), au
+lieu de lancer _illico_ leur engin et de couler tous ces navires, se sont
+mêlés de faire de la générosité! Ils ont dit qu'ils étaient des soldats
+et ne faisaient la guerre qu'aux soldats! Ils ont laissé tranquillement
+passer ces non-combattants au nom de la civilisation! Poseurs, va!...
+
+Parlez-moi des marins allemands! En voilà qui ne s'embarrassent pas de
+vaines pruderies et qui savent s'amuser en toutes circonstances avec la
+destruction de n'importe quoi et la mort de n'importe qui! Est-ce qu'ils
+ont hésité, eux, à couler le _Lusitania_ et les deux mille passagers
+ou marins qu'il portait? Est-ce qu'on ne les a pas vus, accoudés à la
+plate-forme de l'_U-26_, narguer avec de joyeux éclats de rire les gestes
+désespérés de leurs victimes, lors de l'éventrement du _Falaba_, et se
+donner le long et savoureux plaisir de tourner autour de la noyade, assez
+près pour n'en rien perdre, assez loin pour n'être pas obligés de sauver,
+malgré eux, un seul petit enfant.
+
+--_Deutschland über Alles!_ disent-ils.
+
+C'est vrai! Il n'y a que l'Allemagne pour atteindre à certains sommets
+d'infamie.
+
+En attendant, vivent les bonnes bêtes et les braves gens d'Angleterre, et
+ceux de France, de Russie, de Serbie, de Belgique--et ceux d'Italie!
+
+(_La Libre Belgique_, n° 29, juin 1915, p. 4, col. 2.)
+
+
+Leur cynisme.
+
+La Ligue navale allemande vient de publier un manifeste dont voici un
+extrait:
+
+«La flotte allemande n'était pas en mesure d'arrêter par les méthodes
+ordinaires de blocus ce transport constant d'armes et de munitions
+destinées à nos ennemis. C'est pour l'Allemagne le plus sacré des
+devoirs de faire en sorte que le moins possible de ces envois américains
+parviennent en Grande-Bretagne.
+
+«La perquisition des navires transportant de la contrebande est la plupart
+du temps impossible, surtout dans les cas où il s'agit de navires ayant le
+tonnage et la vitesse du _Lusitania_.
+
+«Il y a là un fait que ne pourront contester même les conseillers navals
+du président Wilson. Un changement d'itinéraire de quelques points
+seulement les met hors de la portée de nos torpilles et aucun sous-marin
+ne possède les moyens de les arrêter.
+
+«Il n'y avait donc qu'un moyen d'empêcher que la vie des soldats allemands
+fût mise en danger par les 5.400 caisses de munitions que transportait le
+_Lusitania_; ce moyen était de couler le navire sans avertissement.
+
+«Il doit continuer à en être ainsi.
+
+«Notre armée a le droit d'attendre ce service de notre flotte.
+
+«Ce que les capitalistes et les fabricants de munitions américains peuvent
+en penser nous est indifférent».
+
+On ne peut pas jeter par-dessus bord avec plus de désinvolture les lois
+et les conventions de la guerre. On ne peut pas non plus mettre plus
+de cynisme dans la déclaration du même principe déjà défendu par le
+chancelier de Bethmann: Nécessité fait loi, ou, si l'on préfère: La fin
+justifie les moyens.
+
+«La flotte allemande n'est pas en mesure d'arrêter par les méthodes
+ordinaires (c'est-à-dire licites) le transport des munitions destinées à
+l'Angleterre.»
+
+Remarquons que la Ligue navale ne conteste pas le droit des Américains de
+faire ce commerce, mais, puisque l'Allemagne n'a pas les moyens d'être
+honnête, force lui est de déchirer les conventions signées par elle.
+
+«La perquisition des navires est la plupart du temps impossible... Il y
+a un fait... Il n'y a qu'un moyen pour nous, c'est de couler les navires
+sans avertissement.»
+
+En d'autres termes: «Bon pour les Anglais d'observer cette loi de la
+perquisition des navires. Ils peuvent se payer le luxe d'être honnêtes;
+nous pas.»
+
+On le remarquera, il n'est plus question ici, pour excuser les crimes des
+sous-marins, ni du blocus de famine ni des pauvres populations civiles.
+Non; il s'agit des soldats allemands.
+
+Pensez donc!! Des neutres ont le toupet d'envoyer des munitions aux
+ennemis de l'Allemagne. Ces neutres méritent la mort ainsi que les civils
+qui ont l'imprudence de voyager quand les requins allemands se promènent
+en mer.
+
+Mais s'ils avaient appliqué ces beaux principes de la Kultur, les Belges
+auraient certes pu renier les lois de la guerre. Qui plus qu'eux en face
+de l'agression brutale des Germains eût pu revendiquer le principe:
+Nécessité ne connaît pas de loi?
+
+Qu'était-ce que notre petite, quoique vaillante armée, en comparaison des
+millions d'agresseurs avec lesquels elle avait à lutter? Si ces messieurs
+de la Kultur étaient logiques, ils devraient admettre le droit de tous les
+Belges de se lever en masse, francs-tireurs ou non. Mais les Belges
+ne l'ont pas fait; le Gouvernement et les autorités, dès l'entrée de
+l'envahisseur, ont rappelé à tous le respect des lois de la guerre. Pour
+nous le droit est sacré et nous ne connaissons pas votre honteuse maxime.
+
+On sait quels prétextes nos ennemis ont invoqués pour répandre le meurtre
+et l'incendie partout, quand le but de ces massacres était tout simplement
+de terroriser les populations.
+
+En résumé les lois de la guerre sont ainsi considérées par les Allemands:
+
+«Sur terre, disent-ils, obligeons nos adversaires à les observer; quant à
+nous, nous sommes au-dessus de tout, car _nous sommes les plus forts_.
+
+«Sur mer, nous ne sommes tenus d'observer aucune loi, rien ne doit nous
+arrêter quand il s'agit de la sécurité de nos armées et du ravitaillement
+de notre population, car _nous sommes les plus faibles_ et _nécessité fait
+loi_.»
+
+LIBER.
+(_La Libre Belgique_, n° 35, juillet 1915, p. 2, col. 2.)
+
+
+Un article de _La Vérité_ résume la mentalité de nos ennemis:
+
+
+La guerre à la prussienne.
+
+Massacre des désarmés, tantôt des civils, tantôt des soldats blessés; abus
+d'uniformes et de drapeaux ennemis, ainsi que du fanion blanc et de la
+Croix-Rouge; destruction d'édifices d'art; bombardement aérien et nocturne
+de villes ouvertes; torpillage de navires non combattants; emploi du
+poison: voilà quelques-uns des principes de la guerre à la prussienne!
+
+La perversion de la race s'y trouve surabondamment.
+
+Les premiers de ces méfaits sont bien connus. Le poison a un rôle marqué
+dans l'art militaire tel qu'on l'enseigne à la _Kriegsakademie_ de Berlin.
+En Europe, l'usage de vapeurs toxiques se généralise et les «braves»
+guerriers de Germanie marchent au feu derrière un rideau de fumée qui les
+cache et qui asphyxie l'adversaire! En Afrique, la prise de Swakopmund
+permit au général Botha de constater que six sources avaient été
+empoisonnées au moyen d'une préparation arsenicale: des sacs de poison
+furent trouvés dans les puits! Les commandants allemands ne nient point
+le fait; ils prétendent (ce que Botha déclare faux) que les populations
+étaient averties...
+
+Cet avertissement est aussi l'excuse invoquée par l'Amirauté allemande,
+qui, faute de pouvoir se couvrir de gloire, continue à se couvrir de
+honte. Au torpillage de nombreux steamers de commerce, de chalutiers et
+barques de pêche, s'ajoute la destruction récente du _Lusitania_: 1.500
+noyés, voilà le nécrologe de cette piraterie criminelle qui n'a rien de
+commun avec une opération militaire! Cyniquement, la _Kölnische Zeitung_
+déclara: «Cette nouvelle sera reçue avec satisfaction par le peuple
+allemand!» Toutefois, Berlin chercha des excuses. Il dit que le
+transatlantique était armé de deux canons; c'est faux, réplique l'Amirauté
+anglaise; c'est archifaux, confirme sous serment le capitaine Turner.
+Berlin ajoute que, selon toute vraisemblance, ce bâtiment contenait de la
+contrebande. Il était bien simple d'y aller voir! Mais la visite, qui est
+de droit, n'eut pas lieu; c'est une formalité que les barbares suppriment;
+la _vraisemblance_ leur suffit! Enfin, dernier argument, les Américains
+furent prévenus du danger de naviguer dans la zone de guerre! Comme le
+dit la presse de New-York, un assassin ne justifie pas son forfait en
+déclarant qu'il fut précédé de menaces!
+
+Ces circonstances atténuantes deviennent des charges plus lourdes pour
+l'Amirauté berlinoise, car elles prouvent la criminelle préméditation.
+Telle est la méthode: une excuse prépare le méfait et le justifie en
+éludant les restrictions apportées par le droit international aux horreurs
+de la guerre! Ainsi les barbares exterminent d'innocentes populations
+après avoir déclaré sans preuve qu'elles ont fait acte d'hostilité; ils
+détruisent des édifices précieux après avoir affirmé faussement que
+l'ennemi les utilise à des fins militaires; ils empoisonnent les sources
+d'eau potable pour arrêter la marche des troupes anglaises, etc. Quant
+aux navires, ils n'ont qu'à suspendre leur service! C'est bien simple:
+obéissez-nous et il ne vous arrivera rien de mal; mais si votre armée
+résiste, nous maltraiterons jusqu'aux non-combattants; si vous défendez
+les villes que nous voulons prendre, nous les bombarderons; nous
+emploierons la torpille et le poison, vous voilà prévenus! Donc, ne
+venez pas vous plaindre si vous vous attirez nos rigueurs! Pour vous les
+épargner, il vous suffit de nous obéir.
+
+Bref, voilà l'Amérique atteinte au vif: l'assassinat de deux cents de ses
+nationaux marque la rupture définitive des amitiés germano-américaines.
+
+Le plus monstrueux, c'est que tout Allemand approuve et admire cette façon
+hideuse de mener la guerre! Rappelez-vous qu'en avril une information
+affichée à Bruxelles déclara ceci: les équipages des submersibles tombés
+au pouvoir des Anglais se voient traités d'une façon «indigne» et
+«contraire au droit des gens»... Ils sont internés dans des pontons. En
+guise de représailles, un nombre égal de prisonniers anglais fut interné
+dans une maison de détention! Une dépêche Wolff de Berlin, du 12 courant,
+a annoncé qu'à la Commission budgétaire du Reichstag ces mesures de
+représailles «furent généralement approuvées»! Toute la foncière barbarie
+de la race ne s'étale-t-elle pas dans cette attitude? Nos marins, disait
+encore l'affiche, ont «accompli fidèlement leur devoir». Mais c'est
+justement ce «devoir» qui est infâme, et les sombres brutes qui
+l'acceptent et l'accomplissent méritent autre chose qu'un trop confortable
+ponton!
+
+L'Océan représente une plaine liquide, avec des routes ouvertes à tous, et
+les navires sont des transports publics; la route ferme avec son charroi
+n'en diffère point, au point de vue du droit. Eh bien, le «devoir» peut-il
+consister à miner les chaussées publiques et à dynamiter les transports
+pacifiques qui s'en servent? Ce serait là du banditisme de grand chemin;
+on ne mine pas les routes continentales et l'on n'y détruit pas le charroi
+civil; tout au plus, l'autorité militaire exerce-t-elle une surveillance
+spéciale, avec visite et confiscation éventuelle des transports. Mais les
+routes maritimes, les Prussiens les sèment d'engins explosifs et ils y
+torpillent les transports non militaires! _Ce sont même les seuls qu'ils
+aient visés jusqu'à présent!_ Et cela sans enquête, sans avertissement!
+Et quand le bâtiment coule, les barbares ne portent nul secours aux
+naufragés! Au contraire (l'exemple du _Falaba_ en donne l'horrible
+preuve), ils raillent, ils outragent les malheureux qui périssent! C'est
+ce banditisme de pleine mer que la morale allemande appelle le «devoir»!
+Pour ces monstres, elle réclame des égards! Après avoir organisé la
+violation continuelle du droit des gens contre les non-combattants, de
+terre et de mer, elle ose invoquer ce même droit en faveur de ses pirates
+sanguinaires! Cette dépravation du sentiment du bien et du mal existe
+uniquement dans l'âme allemande; elle seule peut ne pas sentir ce qu'il y
+a d'abjection dans l'ordre donné d'assaillir aveuglément, sauvagement,
+des transports pacifiques, ni ce qu'il y a de turpitude dans le féroce
+accomplissement d'une telle mission, assimilée à un «devoir»!
+
+Pour exterminer les civils sur terre, les armées se couvrent au moins d'un
+prétexte, se prétendent attaquées par des francs-tireurs. Pour tuer les
+civils sur mer, aucun expédient de ce genre n'est imaginé: c'est la
+criminalité sans phrases!
+
+Autrefois, tout pirate pris était pendu à la première vergue! L'Allemagne
+ne peut rien ajouter à son ignominie.
+
+(_La Vérité_, n° 3, 20 mai 1915, p. 9.)
+
+
+2. La justification, à l'allemande, des cruautés commises en Belgique.
+
+
+a) _Justification avant la lettre_.
+
+
+Ne pouvant pas essayer de nier entièrement les carnages et les incendies
+ordonnés par ses chefs militaires, l'Allemagne a expliqué leurs procédés
+en les décorant du nom de «représailles».
+
+Rien n'est plus instructif à ce point de vue que la lecture des _Lois
+de la guerre d'après le grand État-major allemand (Kriegsbrauch im
+Landkriege, 1902)_. Malheureusement, il n'existe en Belgique qu'un assez
+petit nombre d'exemplaires de la traduction française de ce livre (voir
+p. 180). Comme il paraissait utile de répandre dans le public les
+instructions du grand État-major allemand et de faire ressortir leur
+froide cruauté, on joua à l'autorité allemande le tour que voici: on
+reprit simplement les passages les plus saillants et on les publia sans
+aucun commentaire, dans deux brochures à 10 centimes. Celles-ci, soumises
+à la censure, durent être autorisées par elle. Dans une troisième
+brochure, portant le même titre général: _Pour instruire le public_, on
+réunit une collection des affiches allemandes les plus abominables, celles
+qui violaient le plus ouvertement les lois de l'humanité et la Convention
+de La Haye, mais qui étaient, par cela même, conformes à l'esprit des
+_Lois de la guerre d'après le grand État-major allemand_.
+
+Ces brochures forment les nos 12, 13 et 14 de la série éditée par M. Brian
+Hill. Les nos 1 à 10 ont été prohibés en bloc, quoiqu'ils fussent au fond
+beaucoup moins significatifs que les nos 12, 13 et 14. On emprisonna M.
+Brian Hill pour la brochure sur M. Adolphe Max (p. 5). Mais on dut se
+résigner à voir, en belle place, aux vitrines des libraires, les trois
+brochures _Pour instruire le public_.
+
+Plus tard les idées du grand État-major ont été reprises, et commentées
+cette fois, dans les nos 12 et 13 de _La Libre Belgique_. Comme les _Lois
+de la guerre_ allemandes ont été mises au pilori dans tous les pays
+civilisés, nous croyons inutile de reproduire ces articles.
+
+Dans d'autres cas aussi nous avons travaillé à la propagation d'ouvrages
+allemands. Ainsi l'un de nous avait remarqué à l'étalage d'une
+librairie de province un _Dictionnaire pour le sac du soldat
+(Tornister-Wörterbuch)_, qui est en même temps un petit recueil de
+conversation usuelle. Les phrases de ce manuel sont tout à fait
+concluantes quant à la mentalité allemande: «_A la première tentative de
+fuite, vous serez fusillé.--Dites-nous la vérité. Le moindre mensonge
+pourrait vous coûter la vie.--A la première tentative de fuite, ou si
+vous essayez de m'égarer, je vous envoie une balle._» Ces menaces sont
+adressées à des habitants que l'armée allemande contraint à servir de
+guides (d'accord avec ses _Lois de la guerre_ [voir p. 180]).
+
+Aussitôt notre ami acheta tous les exemplaires disponibles de cet aimable
+petit manuel, afin de les faire circuler à Bruxelles. Mais il n'y en avait
+pas assez. Nous désirions pouvoir les acheter à Bruxelles même, afin de
+les répandre plus largement. Nous sommes allés importuner la tenancière de
+la librairie allemande du boulevard du Nord, celle-là même dont le mari
+fit condamner M. le juge Ernst (voir p. 57), jusqu'à ce qu'elle en eût
+importé un stock suffisant.
+
+A cette même librairie nous avions insisté pour obtenir des exemplaires
+de la brochure de propagande: _Die Wahrheit über den Krieg (La Vérité au
+sujet de la guerre)_, dont nous parlerons plus loin (p. 238). En vain.
+Force nous fut de les faire venir directement d'Allemagne, procédé moins
+anonyme et par conséquent plus compromettant. Nous avons réussi tout de
+même à en obtenir une demi-douzaine, sans éveiller les susceptibilités de
+l'ombrageux pouvoir occupant.
+
+Les _Lois de la Guerre_ et le _Tornister-Wörterbuch_ sont comme une
+justification avant la lettre des crimes allemands. D'après ces ouvrages,
+en effet, toutes les cruautés sont non seulement admissibles, mais
+méritoires, puisque «les considérations humanitaires, telles que les
+ménagements relatifs aux personnes et aux biens, ne peuvent faire question
+que si la nature et le but de la guerre s'en accommodent.» (Brochure n°
+12, p. 2) [55], et puisque «la seule véritable humanité réside souvent dans
+l'emploi dépourvu de ménagements de ces sévérités» (_Ibid._, p. 3) [56].
+Du reste, rappelons-nous l'un des arguments de l'Allemagne après le
+torpillage du _Lusitania_: elle s'était donné la peine, disait-elle, de
+prévenir les passagers du risque qu'ils couraient, et ils n'avaient
+donc pas à se plaindre d'avoir été torpillés. La Belgique, elle aussi,
+n'avait-elle pas été prévenue, d'abord par _Les Lois de la guerre_, puis
+par l'ultimatum allemand du 2 août 1914? Morale commode, et à la portée de
+tous les criminels qui préparent un mauvais coup! C'est la préméditation
+invoquée comme circonstance atténuante!
+
+[Note 55: _Les Lois de la guerre continentale_ (publication de la
+Section historique du grand État-major allemand, 1902), traduites et
+annotées par Paul CARPENTIER (Paris, 1904), p. 3.]
+
+[Note 56: _Ibid._, p. 7.]
+
+Toutefois l'Allemagne sent bien que ces explications ne suffisent pas à
+la blanchir entièrement. Aussi cherche-t-elle à se disculper d'autres
+manières:
+
+_a)_ Les dégâts causés par l'armée allemande sont moins considérables
+qu'on ne l'a dit;
+
+_b)_ Ce sont les Belges qui ont commencé;
+
+_c)_ L'Allemagne voulait simplement faire des exemples: grâce aux petits
+massacres et incendies du début, les Belges se sont tenus tranquilles par
+la suite.
+
+Examinons comment nos prohibés ont répondu à ces «arguments».
+
+
+b) _Atténuation des dégâts_.
+
+Il ne leur suffit pas de prétendre que les destructions ont été fortement
+exagérées. Plus important, en effet, serait-il de faire croire que les
+détériorations résultent de combats et de bombardements, c'est-à-dire que
+ce sont des faits de guerre, et non l'effet de la barbarie allemande.
+
+Voici d'abord un exemple typique d'atténuation pure et simple.
+
+Le Gouvernement d'outre-Rhin publie depuis septembre 1914 une brochure
+mensuelle, éditée en beaucoup de langues, qui est envoyée gratuitement
+à des centaines de milliers d'exemplaires. L'édition française s'appela
+d'abord _Diaire de la Guerre_, puis _Journal de la Guerre_. La Belgique
+n'en a jamais reçu directement, à notre connaissance tout au moins.
+Mais nous avions bientôt importé des exemplaires hollandais, puis des
+exemplaires français (destinés à la Suisse). Les articles les plus
+caractéristiques furent répandus par _La Soupe_ (nos 311 et 326). Voici le
+début du n° 311:
+
+
+Journal de la Guerre.
+
+
+Depuis le mois de septembre, les Allemands inondent de brochures de
+propagande l'Amérique, la Hollande, les Pays scandinaves, la Suisse et les
+autres pays neutres.
+
+La principale de ces publications est mensuelle: elle s'appelle en
+français _Journal de la Guerre_. Nous la connaissons aussi en allemand et
+en hollandais; elle est traduite sans doute en d'autres langues. Chaque
+fascicule compte de 40 à 72 pages et renferme des renseignements généraux,
+une chronique de la guerre, des photographies et des dessins, des récits
+de combats, etc., bref tout ce qui peut influencer l'opinion publique
+des neutres. Il y a presque chaque fois un article tendant à montrer que
+l'Allemagne était obligée, pour sa défense personnelle, d'investir la
+Belgique, que celle-ci avait d'ailleurs violé d'avance sa neutralité,
+que les Belges méritèrent amplement leur sort par les traitements qu'ils
+infligèrent aux blessés (yeux crevés, etc.), par les scandaleuses attaques
+de francs-tireurs... Si les Allemands ont détruit des villes belges, c'est
+à contre-coeur qu'ils ont dû s'y résoudre; ils cherchaient plutôt à les
+sauver. Ainsi dans un article sur le bombardement de la cathédrale de
+Reims, M. le Dr Maximilien Pfeiffer, bibliothécaire de la bibliothèque
+royale de Bavière, membre correspondant de la Société royale d'Archéologie
+de Bruxelles, dit textuellement: «En face de ces accusations on doit se
+rappeler que ce sont des soldats et des officiers allemands qui ont sauvé
+l'Hôtel de Ville et les trésors d'art à Louvain et à Liège. En Belgique,
+en général,--des témoins belges l'assurent--ce sont des soldats et
+officiers allemands qui ont pourvu à ce que les oeuvres d'art restent
+aussi parfaitement conservées qu'elles l'étaient auparavant.» (Fascicule
+de septembre, p. 17.) Le numéro d'octobre donne d'ailleurs un plan de
+Louvain, dont voici la légende: «_La Vérité sur Louvain_. Explication: la
+partie non rayée est intacte. La carte ci-dessus prouve qu'on ne peut
+pas parler d'une complète destruction de la ville de Louvain. Seules
+les parties rayées ont été endommagées pendant le combat qui nous a été
+imposé.»
+
+Un seul point montre combien ce plan est inexact. Tous ceux qui ont visité
+Louvain depuis le désastre savent que le Vieux-Marché est entièrement
+brûlé [57], sauf le collège des Joséphites et quelques maisons voisines.
+Or, d'après le plan le Vieux-Marché est absolument intact: les abords ne
+sont nulle part rayés. Tout est à l'avenant.
+
+(_La Soupe_, n° 311.)
+
+[Note 57: Voir _Comment les Belges résistent_..., fig. 20. (Note de
+J.M.)]
+
+Il était trop difficile de reproduire dans _La Soupe_ le plan de Louvain
+annexé au numéro d'octobre du _Journal de la Guerre_. Nous le donnons ici
+(pl. X).
+
+Ce plan porte bien d'autres inexactitudes que celles que signale _La
+Soupe_. En voici deux. Aucune distinction n'est faite entre la partie
+bâtie du territoire de Louvain et la partie non bâtie. Ce plan donne
+l'impression que tout ce qui est à l'intérieur des boulevards circulaires
+est garni de maisons. Or, au moins la moitié de cet espace est occupée
+par des cultures maraîchères. La surface incendiée est donc
+proportionnellement amoindrie sur le plan allemand. Puis faisons observer
+ceci. Pour augmenter l'étendue de ce qui est resté indemne, le plan marque
+des pâtés de maisons intactes, sur la Place du Peuple et sur le Marché au
+Grain. Ces pâtés inexistants sont indiqués sur la planche X par de petits
+cercles coupés d'une croix (ajoutés par nous). Remarquons enfin que la
+légende parle de combat; chacun sait en Belgique que ce combat a été
+inventé de toutes pièces par nos ennemis.
+
+Ce sont surtout les architectes et les artistes allemands qui ont assumé
+la tâche de faire croire que les dégâts sont imputables à des batailles et
+à des bombardements, ou bien à des causes fortuites. MM. Clemen, v. Falke,
+Stübben et v. Bode se sont distingués dans ce genre de mensonges. _La
+Soupe_ a publié en entier la traduction (n° 468) d'une conférence
+faite par M. Stübben à l'occasion de la fête organisée en l'honneur de
+l'architecte allemand Schinkel; dans son n° 348, elle avait commenté un
+passage de la conférence:
+
+
+La véracité d'un architecte allemand.
+
+
+M. Stübben, architecte berlinois, est bien connu en Belgique. Il
+s'occupe surtout de plans de villes et est l'auteur d'un gros livre
+sur l'esthétique des agglomérations urbaines. Il a été échevin, puis
+bourgmestre de Cologne, où il a fait le Ring.
+
+En Belgique il fit des projets pour le quartier du port à Bruges, pour
+les extensions d'Ostende et d'Ixelles, pour l'aménagement de nouveaux
+quartiers à Louvain; il dressa les plans des cités balnéaires de
+Duinbergen et du Zoute; il fut consulté sur les transformations à faire
+subir aux fortifications d'Anvers. Bref la Belgique était son meilleur
+client.
+
+Il vient de publier dans le _Journal hebdomadaire de l'Union des
+architectes à Berlin_ une conférence jubilaire où il décrit les
+destructions provoquées par la guerre actuelle; et où il expose ensuite la
+façon d'opérer les reconstructions. Inutile de dire que les architectes
+allemands ont seuls qualité pour s'occuper de la réédification de nos
+villes détruites. Cela va de soi: après que leurs soldats ont incendié nos
+villes, leurs architectes viendront les refaire, dans le goût allemand
+qu'on peut si bien apprécier à Bruxelles, à la Deutsche Bank de la rue
+d'Arenberg. On sait d'ailleurs, n'est-ce pas, que des Allemands se sont
+déjà proposés pour reconstruire Louvain et Malines, et qu'ils ont été
+éconduits avec tout le respect que commande une pareille délicatesse de
+sentiments.
+
+Occupons-nous seulement de ce que dit M. Stübben relativement aux
+destructions des villes en Belgique. Voici un extrait de sa conférence:
+_La Guerre et l'Architecture (Krieq and Baukunst)_, conférence jubilaire
+faite par le conseiller intime supérieur d'architecture, docteur-ingénieur
+Stübben. Dans _Wochenschrift des Architekten-Vereins zu Berlin_, 10e
+année, nos 14 et 15 (3 et 10 avril 1915).
+
+«... Pauvre Belgique! Ton gouvernement était égaré par l'Angleterre; ta
+population, embarrassée par sa propre sottise, était ameutée par les
+fransquillons; et tu te précipitas dans la ruine. Ton Roi inexpérimenté
+n'avait pas la clarté de jugement d'un Léopold, ton peuple débandé ne
+connaissait pas la discipline que donnent l'instruction obligatoire et le
+service militaire personnel. Sa passion et son excitation devinrent de la
+sournoiserie. Et voilà que Louvain, Aerschot, Visé et Liège, Termonde et
+Ypres sont en ruines. A Visé, à Aerschot et à Louvain, c'est la population
+elle-même qui par sa fureur provoqua l'anéantissement de ses foyers. A
+Lierre, à Termonde et à Ypres, au contraire, ce fut et c'est encore le
+violent conflit de l'attaque et de la défense qui sacrifia à la fois les
+maisons et les nobles édifices publics.
+
+«Lierre, bombardée à la fois par amis et par ennemis, lors des terribles
+batailles du siège d'Anvers, est atrocement dévastée. La belle église
+gothique tertiaire de Saint-Gommaire, les chapelles de Saint-Pierre et de
+Saint-Jacques sont fortement endommagées.
+
+«A Termonde, qui pendant ces mêmes combats fut bombardée neuf fois par
+les Allemands et par les Belges, les trois quarts des habitations sont
+détruites, ainsi que l'Hôtel de Ville.
+
+«Ypres, la pittoresque ville de la Flandre occidentale, une églantine
+assoupie, a été terriblement éprouvée; depuis des mois elle est le point
+de mire de puissants canons. Son sort final est entre les mains de Dieu.
+La vénérable Halle aux draps avec ses merveilleuses fresques, le haut
+beffroi, l'Hôtel de Ville connu sous le nom de Nieuwwerk, la cathédrale
+et le musée, sont, pour autant qu'on le sache, démolis ou tout au moins
+détériorés... et le malheur s'étend chaque jour.
+
+«Des batailles meurtrières ont fortement endommagé Dinant et Malines,
+Dixmude (où le célèbre jubé de l'église Saint-Nicolas fut réduit en
+cendres), Furnes et Nieuport. Ce qui existe encore des trois dernières
+localités citées, et ce qui en restera finalement, n'est pas connu, mais
+ce ne sera sans doute pas grand'chose....»
+
+
+ * * * * *
+
+
+Voyons ce qu'il y a de vrai dans les assertions de M. Stübben.
+
+_Visé_.--Brûlé le 15-16 août 1914, parce qu'un commandant allemand avait
+été tué sur la place de la Station. Les soldats, d'ailleurs ivres, ne
+se sont pas donné la peine de rechercher par qui l'officier avait été
+atteint: ils ont brûlé l'église, la maison communale, les écoles et
+575 maisons, c'est-à-dire presque tout Visé, sauf les faubourgs
+(Devant-le-Pont et Souvré). Les maisons non brûlées de Visé et des
+faubourgs ont été consciencieusement pillées. Une quarantaine d'habitants
+furent fusillés, le 4 et le 16 août.
+
+_Aerschot_.--Incendié le 19 août. L'incendie et le massacre furent
+ordonnés par le général Jacobi parce que le général Stenger avait été
+tué sur le balcon du bourgmestre. Les Allemands accusèrent le fils du
+bourgmestre, un enfant inoffensif; il est démontré maintenant que le coup
+de fusil a été tiré par un soldat polonais. Le feu fut mis à l'église,
+mais elle ne brûla pas. L'Hôtel de Ville et 386 maisons furent incendiés;
+151 civils furent fusillés. Toutes les maisons non brûlées ont été
+saccagées; on a retrouvé partout les traces d'ivrognerie.
+
+_Louvain_.--Incendié surtout le 25-26 août; le prétexte fut que les
+habitants avaient tiré sur les soldats; en vérité, les Allemands avaient
+tiré les uns sur les autres. 1.120 maisons furent détruites; 500 fortement
+endommagées. Beaucoup de monuments ont été brûlés. Au moins 150 civils
+furent tués.
+
+Dans les faubourgs de Louvain:
+
+129 maisons furent incendiées à Corbeek-Loo.
+312 -- -- à Herent.
+ 95 -- -- à Heverlé.
+461 -- -- à Kessel-Loo.
+ 57 -- -- à Winxele.
+
+Toutes les maisons non brûlées ont été pillées.
+
+_Lierre_.--La ville fut bombardée à diverses reprises, surtout par les
+Allemands, entre le 28 septembre et le 4 octobre. Le nombre des maisons
+qui ont souffert du bombardement est de 753; mais le dommage est en
+général facilement réparable. L'église Saint-Gommaire, l'église des
+Jésuites, plusieurs chapelles, l'école normale de l'État, l'école
+moyenne de l'État, l'Académie de dessin et 659 maisons ont été brûlées
+complètement, entre le 8 et le 10 octobre, alors que tous les habitants
+avaient fui et qu'il n'y avait plus aucun combat dans les environs. Toutes
+les maisons non brûlées ont été pillées.
+
+_Termonde_.--La ville a été bombardée, mais ce ne sont pas les dégâts
+causés par les obus qui sont les plus graves: ils n'intéressent que les
+maisons et les fabriques situées contre la Porte d'Eau, tout près de
+l'Escaut. Les dommages les plus importants ont été causés par l'incendie
+intentionnel, allumé le 5 septembre, après la retraite des troupes belges.
+L'Hôtel de Ville, plusieurs églises, des écoles, presque toutes les
+usines, l'hôpital et environ 1.300 maisons sont réduits en cendres.
+On peut encore voir en certains points de quelle manière les troupes
+allemandes préparaient les maisons pour y mettre plus facilement le feu.
+
+Dans le faubourg de Saint-Gilles, l'église, la maison communale et 152
+maisons ont été entièrement détruites par le feu, 250 maisons sont
+fortement endommagées, dont quelques-unes, peu nombreuses, par le
+bombardement.
+
+_Ypres, Nieuport, Furnes, Dixmude_, ont été bombardés par les Allemands.
+L'église de Dixmude possédait un jubé dont M. Stübben lui-même disait
+récemment que s'il était anéanti ce serait une perte irréparable (_Die
+Bauwelt_, 14 janvier 1915, p. 15). Or ce jubé fameux avait résisté par
+miracle au bombardement, mais il succomba à la visite que lui firent, à
+coups de crosse de fusil, les soldats allemands qui prirent la ville (_Le
+Petit Parisien_, 17 décembre 1914).
+
+_Dinant_.--N'a jamais été bombardé, mais incendié le 23 et le 24 août par
+les Allemands, qui ne donnèrent même pas de prétexte. La collégiale et
+plusieurs autres églises sont ou bien détériorées par le feu ou bien
+brûlées complètement.
+
+L'Hôtel de Ville, des écoles et 1.263 maisons sont brûlés. Tout a été
+pillé. Plus de 700 habitants ont été fusillés.
+
+_Malines_.--Pas une bombe belge n'a touché la ville, mais quelques-unes
+sont tombées dans les faubourgs. Malines fut bombardé pour la dernière
+fois le 27 septembre 1914 par les batteries allemandes établies à
+Hofstade. Ce qui prouve à tout évidence que le bombardement de Malines a
+été opéré par les Allemands, et non par les Belges, c'est que partout où
+l'on peut localiser avec précision le sens du bombardement, par exemple
+sur la cathédrale de Saint-Rombaut, on constate que les dégâts siègent
+uniquement du côté du sud et de l'est. Le 27 et le 28 septembre tous les
+habitants s'enfuirent. A ce moment la place des Bailles de Fer était
+encore intacte, sauf quelques toits troués par les obus et facilement
+réparables. Mais entre le 28 septembre et le 10 octobre les Allemands
+pillèrent à fond toute la ville. En même temps ils mirent le feu à
+plusieurs quartiers: place des Bailles, rue Léopold, et l'hôtel Busleyden
+avec ses environs. Il y a à Malines 358 maisons entièrement détruites, 216
+à moitié détruites, 401 gravement endommagées.
+
+
+* * *
+
+
+On voit donc que, sauf en Flandre occidentale, ce n'est pas le
+bombardement mais l'incendie volontaire qui a commis le plus de dégâts. M.
+le conseiller intime supérieur d'architecture, docteur-ingénieur Stübben,
+se trompe par conséquent. Nous admettons provisoirement qu'il a été induit
+en erreur, tout comme les 93 intellectuels: ceux-ci assurent en effet que
+jamais les troupes allemandes n'ont touché à la personne ou aux biens des
+Belges sans y être forcés par la plus amère nécessité. Il est sans doute
+convaincu, lui aussi, que c'est sous l'empire de la nécessité que les
+Allemands ont mis le feu en vingt et un endroits à l'église Saint-Pierre à
+Louvain, et qu'ils ont fusillé le R.P. Dupierreux, dans la poche duquel on
+avait trouvé un carnet avec des réflexions simplement désobligeantes pour
+les Allemands.
+
+Heureusement M. Stübben est venu en Belgique depuis qu'il a écrit sa
+conférence. Il a visité notamment Louvain où il a eu l'occasion de se
+renseigner _de visu_. Il a sans doute été dans d'autres villes ruinées.
+Aussi pouvons-nous nous attendre à lire prochainement un article où M. le
+conseiller intime supérieur d'architecture, docteur-ingénieur, reconnaîtra
+qu'il a été trompé, et où il dira la vérité aux 93.
+
+(_La Soupe_, n° 348.)
+
+Du reste, pour permettre à chacun de juger de l'étendue des crimes
+allemands en Belgique, _La Soupe_ a donné, dans ses nos. 354 et 380, des
+tableaux qui ont été reproduits par le deuxième volume des Rapports de
+la Commission d'enquête belge, tableaux donnant pour chaque commune du
+Brabant le nombre de maisons incendiées, celui des maisons pillées, celui
+des civils tués et celui des civils envoyés comme prisonniers civils en
+Allemagne (n° 354); la statistique des maisons incendiées ou démolies des
+provinces d'Anvers, de Liège et de Namur (n° 380).
+
+
+_c) Accusations contre la population civile de Belgique._
+
+Il est malheureusement vrai, disent les Allemands, que nous avons dû sévir
+contre les villes et les villages de Belgique, mais c'est parce que les
+habitants étaient des francs-tireurs et commettaient contre nos troupes
+les pires atrocités.
+
+Sur quoi les Allemands basent-ils leurs affirmations? Sur des enquêtes
+conduites par eux-mêmes. Dans le seul résultat d'enquête publié
+officiellement, le _Livre Blanc_ qui a paru en mai 1915, ne figurent pour
+ainsi dire que des témoignages de militaires allemands. Le Livre Blanc a
+été commenté par _La Libre Belgique_:
+
+
+Le «Livre Blanc».
+
+Le Gouvernement de Berlin a enfin livré au jugement du monde contemporain,
+de la postérité et de l'histoire le fameux _Livre Blanc_ qui doit le
+justifier des crimes commis par ses armées en Belgique. Nous devons
+convenir que ce document est remarquable. Il est très fort au moins en ce
+sens que la mauvaise foi et la maladresse teutonnes y ont réalisé le tour
+impossible de se surpasser elles-mêmes. Certes, aucun de ceux qui ont
+appris à connaître la chancellerie de la Wilhelmstrasse n'en attendait
+dans le cas présent rien d'habile ni d'honnête. L'État-major allemand,
+ayant à répondre des atrocités commises avec son approbation et par ses
+ordres, se trouve dans un cas qui n'est pas plus excusable qu'il n'est
+niable. On savait d'avance que les plumitifs officiels qui ont accepté la
+mission de blanchir ce nègre n'y épargneraient pas les ressources propres
+de leur malpropre industrie. Ils ont donné assez de preuves de l'aplomb
+impudent qui leur permet de contester l'évidence, de dénaturer les faits
+les plus notoires et d'affirmer, la main sur le coeur, que deux et deux
+font cinq ou tout au moins quatre et demi. Néanmoins, il y a des bornes
+à tout, et il y en a notamment à ce qu'il est possible d'affirmer avec
+quelque chance d'être cru. On pouvait donc s'attendre à voir filtrer,
+à travers les mensonges et les dénégations cyniques du _Livre Blanc_,
+quelques aveux inspirés non point par la probité ou par le remords, mais
+par la nécessité de garder au moins une ombre de vraisemblance.
+
+Il n'y en a pas. Le Gouvernement de Berlin ne se repent de rien, il ne
+regrette rien, il n'a rien à se reprocher. Il se présente devant le
+monde civilisé avec le calme de l'innocence ou plutôt avec la tranquille
+impudeur d'un Canaque. Le maître a voulu que le _Livre Blanc_ ne fût que
+le commentaire de la célèbre dépêche, où il soulageait les affres de son
+coeur saignant des inévitables rigueurs qu'il ne lui avait pas été permis
+de tempérer.
+
+Et, pour lui complaire, les scribes de sa chancellerie se sont mis à
+triturer la vérité, aussi servilement que les généraux auxquels il
+commande une opération insensée envoient des Polonais ou des Bavarois à la
+boucherie. Donc il n'y a pas eu d'atrocités allemandes en Belgique. Les
+troupes de S.M. Impériale et Royale y sont entrées animées des meilleures
+intentions et pourvues des instructions les plus pacifiques. Si elles y
+ont un peu pillé, un peu incendié, un peu mitraillé, si elles ont expédié
+quelques milliers d'habitants en Allemagne ou dans l'autre monde, c'est
+qu'elles y ont été forcées de se protéger contre des francs-tireurs des
+deux sexes et de tous les âges, de trois semaines à quatre-vingt-dix ans.
+
+Voilà ce que le _Livre Blanc_ nous révèle, ce que l'Agence Wolff répète et
+ce que le monde civilisé est prié de croire.
+
+Sérieusement, se promettent-ils en Allemagne qu'il le croira? Nous mettons
+à part celui qui a commandé la manoeuvre et à qui nulle expérience ne
+persuadera jamais qu'une idée sortie de sa tête puisse ne pas être
+géniale. Mais les autres, ceux qui ont encore à compter avec la réalité,
+avec les faits et avec le sens commun, qu'en pensent-ils, s'ils ont
+seulement un peu de prévoyance ou de mémoire?
+
+Au fait, nous sommes bien simples de nous demander ce qu'ils en pensent.
+Cela n'a aucune importance, aucune absolument. Le reste du monde a
+maintenant son opinion faite par les soins des Teutons eux-mêmes. Venant
+quelques semaines plus tôt, le _Livre Blanc_ aurait encore pu en imposer
+à quelques âmes honnêtes, à qui les horreurs imputées aux armées de la
+«Kultur» paraissaient dépasser toutes les bornes de la vraisemblance.
+Mais la chancellerie teutonne n'est pas plus expéditive que la stratégie
+teutonne ne l'aura été pour passer l'Yser. On a plus tôt fait de brûler
+une ville et de massacrer une population que de trouver une explication
+congruente de ces exploits. Pendant que les rédacteurs du _Livre Blanc_
+s'escrimaient sur ce thème impossible, la «Kultur» des armées de terre et
+de mer de S.M. Impériale et Royale continuait de faire des siennes. Ses
+pirates coulaient le _Lusitania_: l'Amirauté, l'Agence Wolff, toute la
+presse allemande, tout le peuple allemand, saluaient par des cris de
+joie féroces la mort de 1.500 victimes innocentes, sans même paraître
+comprendre, les sots! que, du même coup, ils faisaient la preuve des
+atrocités commises par leur armée, de la préméditation froide qui les
+avait préparées et de l'assentiment moral qu'elles avaient rencontré dans
+la masse de la nation allemande.
+
+Venant là-dessus, le _Livre Blanc_ n'est plus qu'un nouveau trait de la
+démence furieuse qui entraîne à l'abîme l'empire des Hohenzollern. Soyons
+sans crainte sur le genre de succès qu'il rencontrera.
+
+Pour nous, Belges, c'est assurément une épreuve cruelle que d'assister
+garrottés et bâillonnés aux simagrées hypocrites de l'ennemi, qui profite
+de son omnipotence d'un jour pour chercher à déshonorer notre malheureuse
+patrie après l'avoir dévastée, ruinée et ensanglantée. Mais cette épreuve
+est aussi de celles dont il faut savoir tirer profit. Et volontiers nous
+dirions à nos compatriotes: lisez, faites lire et répandez le _Livre
+Blanc_. Il n'y a pas de meilleur moyen pour propager et enraciner partout
+le mépris de la domination que nous subissons. Il y a encore chez nous des
+esprits timides ou accessibles à la suggestion qui croient les nouvelles
+allemandes, qui s'effraient des affiches allemandes et qui prennent au
+sérieux les communiqués allemands. Rien ne les en guérira mieux que la
+lecture de ce _factum_ qui, pour toutes les consciences belges, sue le
+mensonge par toutes les lignes. Et si, au début au moins, l'organisation
+de nos ennemis a pu nous donner une inquiétante impression de leur force,
+le _Livre Blanc_ nous donnera à toutes les pages la preuve de leur
+perfidie et celle de leur stupidité.
+
+C'est faire oeuvre de patriotisme que de coopérer largement à la diffusion
+de cette preuve.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 31, juin 1915, p. 2, col. 2.)
+
+
+Au printemps de 1916 a paru en Belgique un livre clandestin: _L'Armée
+allemande à Louvain et le _Livre Blanc _-Traduction et réfutation de la
+partie du _Livre Blanc_ relative au sac de Louvain [58]._ Cet ouvrage
+reprend une à une toutes les dépositions et les réfute en les opposant les
+unes aux autres ou en montrant leur contradiction avec des faits que le
+premier venu peut constater à Louvain (pl. IX).
+
+[Note 58: Ce volume va être réimprimé par les soins du Gouvernement
+belge.]
+
+Le _Livre Blanc_ ne reproduit guère, disions-nous, que des dépositions
+allemandes. Pourtant l'autorité occupante fait aussi en Belgique des
+enquêtes où des Belges sont entendus. Comment fonctionnent ces enquêtes,
+quelques articles clandestins nous le diront:
+
+Comment ils font les enquêtes.
+
+Le journal catholique hollandais, _De Tijd_, rapporte que le cardinal
+Mercier avait demandé, dans le courant de janvier, qu'une enquête
+officielle impartiale fût ouverte sur l'accusation formulée contre des
+prêtres d'avoir tiré contre les Allemands. Une commission d'officiers
+a interrogé les Flamands et les Wallons au sujet des actes des
+francs-tireurs; elle a dressé les procès-verbaux de dépositions en
+allemand, alors que les témoins ne connaissent pas un traître mot de cette
+langue, et a obligé ces derniers à les signer.
+
+Mgr Ladeuze, principal de l'École supérieure de Louvain, interrogé sur le
+point de savoir si des femmes avaient été maltraitées à Louvain, répondit
+que dans les faubourgs il avait été témoin d'actes de violences commis par
+des soldats. On l'arrêta aussitôt: «Vous sortez de la question, il s'agit
+de Louvain et pas des faubourgs.» Et la réponse de Mgr Ladeuze ne fut pas
+portée au procès-verbal.
+
+Poursuivant, Mgr Ladeuze déclara:
+
+--De ma maison, le jour de la destruction de Louvain, je vis deux soldats
+qui faisaient feu contre l'Institut Arenberg.
+
+--Avez-vous réellement vu?
+
+--J'ai vu de mes yeux et j'avais à mes côtés un de mes adjoints.
+
+--Eh bien, dit un officier, membre de la commission, cela n'avait aucune
+importance.
+
+Et l'incident ne figure pas dans la déposition.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 17, avril 1915, p. 3, col. 1.)
+
+
+Il y a des juges à Berlin!!!
+
+Les feuilles à la solde de l'Agence Wolff nous apprennent que le
+Gouvernement impérial publiera prochainement un _Livre Blanc_ sur les
+affaires de Louvain, Malines, Dinant et autres lieux, qui ont spécialement
+joui des lumières enflammantes de la «Kultur» teutonne. L'Agence Wolff ne
+dit pas encore aujourd'hui, mais elle dira demain que ce _Livre Blanc_ est
+tout ce que l'on aura jamais pu écrire de plus impartial, de plus sincère,
+de plus objectif, de plus consciencieux et de plus irréfutable. Nous
+n'avons pas besoin d'en avoir lu une seule ligne pour annoncer que ce
+livre nous montrera quelque chose de plus blanc que sa couverture: ce sera
+l'âme candide et innocente de ces bons Teutons faussement accusés d'avoir
+mis en Belgique tant de villes et de villages dans l'état où on les voit
+aujourd'hui, et d'y avoir supprimé tant d'habitants qu'on n'en voit
+plus. Erreur, mensonge et calomnie! Tout ce qu'on en a dit est de pure
+invention: le _Livre Blanc_ le prouve et l'Agence Wolff répétera aux
+quatre vents du ciel que la preuve est aussi décisive que les victoires de
+l'armée allemande en Flandre, et particulièrement à l'Yser, d'après les
+bulletins du grand État-major. Sur le papier cela va toujours et, comme
+dit le proverbe: quand on prend du galon, on n'en saurait trop prendre.
+
+En attendant qu'il nous soit donné de contempler la «Kultur» allemande
+dans sa robe d'innocence en papier blanc, voici un petit exemple de la
+simplicité ingénue avec laquelle procèdent les enquêteurs qui opèrent pour
+la chancellerie impériale (département des mensonges internationaux).
+Quand le moment sera venu, on mettra les noms propres à cette histoire.
+
+Durant la première période de l'invasion, les habitants du village de X...
+sont emmenés par les gens de la «Kultur» sur le territoire de la commune
+de Z... où ils sont fusillés. Ce fait-divers ayant attiré l'attention des
+indiscrets, les préposés au blanchissage de la «Kultur» se transportent
+sur les lieux illustrés par les soldats de ladite «Kultur». Enquête,
+interrogatoire des témoins, procès-verbal, le tout se passe dans les
+formes protocolaires, avec une correction impeccable. Les survivants du
+drame prêtent serment, parlent suivant leur conscience et signent leurs
+dépositions. La «Kultur» sort de là blanche comme neige. Au bourgmestre de
+X..., les enquêteurs demandent d'attester que personne n'a été fusillé sur
+le territoire de sa commune: la chose est vraie et le mayeur de X... est
+forcé d'en convenir. On ne lui pose pas d'autre question et le brave homme
+n'a pas l'occasion d'ajouter que ses administrés emmenés à Z... n'en
+sont jamais revenus et pour cause. Personne n'a été fusillé à X Et d'un!
+Maintenant c'est le tour du bourgmestre de Z... «Quelqu'un de Z... a-t-il
+été fusillé?--Personne.» Il n'y a rien à redire, c'est l'exacte vérité.
+L'interrogatoire s'arrête là, le procès-verbal _idem_, et la «Kultur»,
+lavée à blanc, réapparaît reluisante et immaculée.
+
+Il y avait autrefois des juges à Berlin; il n'y en a plus. Il n'y reste
+que des robins dignes de la cause qu'ils croient servir. La chancellerie
+impériale et l'Agence Wolff ont les pourvoyeurs qui leur conviennent. Mais
+il reste dans le monde des gens qui savent lire et ceux que le _Livre
+Blanc_ aura un moment égarés ouvriront de grands yeux quand on pourra le
+leur commenter.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 24, mai 1915, p. 1, col. 2.)
+
+
+Ce que le «Livre Blanc» ne dira pas ou ce que les journaux muselés ne
+publieront pas.
+
+Après la déposition du journaliste américain Fox, innocentant les
+Allemands, voici des témoignages de Belges. Faut-il croire que, pris
+de remords au souvenir des 526 civils massacrés le 22 août à Tamines,
+--uniquement pour venger la mort d'un grand nombre des leurs fauchés dans
+ce village par les mitrailleuses françaises [59],--les _Gott mit uns_ ont
+tenu à se laver, devant l'Europe civilisée, de ce forfait particulièrement
+odieux?
+
+[Note 59: On sait que les soldats allemands hésitèrent à tirer sur les
+malheureux civils, qu'ils savaient innocents. Mais l'officier, après les
+avoir sévèrement admonestés, manoeuvra lui-même la mitrailleuse. A la
+conclusion de la paix, les Alliés se feront livrer ce chef de bandits,
+dont le nom est connu.]
+
+Toujours est-il qu'à Tamines ils circulent de maison en maison à l'effet
+de recueillir des témoignages à décharge. Le revolver sous le nez les
+Taminiens sont priés de signer un papier comme quoi ce sont les Français
+qui ont mitraillé leurs concitoyens. A Jemappes, ils ont déjà usé d'un
+procédé analogue, en vue de faire déclarer par les habitants que c'étaient
+les Anglais qui ont brûlé leurs maisons.
+
+Le revolver est persuasif de sa nature. Il l'emporte de beaucoup sur toute
+figure de rhétorique. Si Quintilien l'avait connu, il l'aurait placé au
+premier rang des moyens oratoires. Les Prussiens, gens avisés, se sont
+révélés supérieurs à Quintilien. Évidemment, un témoignage obtenu par
+cet engin n'a qu'une valeur relative; mais les Boches ne sont pas si
+regardants. Ils envoient donc leurs procès-verbaux d'enquête au revolver,
+_Comptoir du mensonge_, Wilhelmstrasse, à Berlin.
+
+Là, le maître en truquage, Herr Otto Hammann, procède au dépouillement
+et expédie à ses reptiles et aux nations neutres des communiqués dans ce
+genre-ci:
+
+«Entre autres crimes dont les Belges accusent notre brave armée, nous
+citerons les mitraillades de Tamines et les incendies de Jemappes. Or,
+ces atrocités sont le fait des Français, d'une part, et des Anglais,
+de l'autre. Témoins les attestations suivantes, émanant de personnes
+honorables de ces deux localités, recueillies sous la foi du serment,
+qui vengent une fois de plus nos soldats des légendes calomnieuses
+(_verleumderische Märchen_), comme dit le Freiherr von Bissing, répandues
+sur leur compte. Nous tenons ces signatures à la disposition de quiconque
+voudra les contrôler, car nous, hommes de la «Kultur», nous agissons au
+grand soleil.»
+
+Ah! Mgr Mercier avait bien raison de dire: Refusez toute estime à ces
+gens-là.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 25, mai 1915, p. 4, col. 1.)
+
+Aucune des dépositions relatées ci-dessus n'a été publiée, que nous
+sachions. Par contre, en voici deux qui ont été reproduites par nos
+ennemis.
+
+Dans le n° 2 des feuillets de propagande émanant du _Bureau des deutschen
+Handelstages_ (voir p. 43) figurent les lignes suivantes reproduites par
+_La Soupe_ dans son n° 303, qui est consacré à la propagande allemande en
+Belgique:
+
+
+La propagande allemande en Belgique.
+
+_Louvain._--Un télégramme du Gouvernement belge au Gouvernement anglais
+s'exprime en ces termes: «Un corps d'armée allemand s'est retiré en fuite
+sur Louvain. La garnison allemande de cette dernière ville, incertaine sur
+cette affluence de fuyards, les a pris pour des Belges et a ouvert le
+feu sur ses propres compatriotes. Mais afin de pallier leur erreur,
+les troupes de la garnison ont prétendu que la fusillade ainsi engagée
+provenait du fait des habitants.» Un récit aussi insensé ne saurait
+trouver accueil auprès de toute personne impartiale. La vérité est que les
+autorités belges avaient organisé le soulèvement populaire, installé des
+dépôts d'armes, chaque fusil portant le nom de l'habitant auquel il était
+destiné. Louvain s'était rendu, la population semblait garder une attitude
+paisible. Elle fit concorder une attaque criminelle dans les rues avec une
+sortie de la garnison d'Anvers. De toutes les fenêtres, de tous les toits,
+la fusillade fut engagée, même avec des mitrailleuses que servaient
+des étudiants. Il fallut vingt-quatre heures avant que le feu ne fût
+complètement éteint.
+
+Témoignage des Pères dominicains belges (_Kölnische Volkszeitung_):
+
+«Dans l'après-midi du 25 août, à 5 heures, arrivèrent de nouvelles troupes
+allemandes, qui furent logées dans la ville comme les précédentes,
+lesquelles avaient quitté Louvain. Bientôt après, le bruit circula que les
+Anglais et les Français marchaient sur la ville de deux côtés. On entendit
+en même temps une canonnade et une fusillade. Quelques coups de feu isolés
+furent déjà tirés des maisons sur les soldats, et en conséquence, ceux-ci
+se trouvaient rassemblés sous les armes à 7h 30 du soir. Les citoyens
+commencèrent alors à tirer en grand nombre des maisons sur les Allemands.
+Ceux-ci ripostèrent par une fusillade et le feu des mitrailleuses. Le
+combat se prolongea toute la nuit. Déjà des maisons étaient en flammes,
+principalement dans la rue de la gare. Chaque individu se montrant à la
+fenêtre servait immédiatement de cible aux coups de feu. On se saisit de
+nouveau des otages pour les conduire à l'Hôtel de Ville. Parmi eux se
+trouvaient Mgr Coenraets, vice-recteur de l'Université, le sous-prieur des
+Dominicains et encore deux prêtres. De l'Hôtel de Ville, ces otages furent
+conduits sous escorte par les rues de la ville, afin d'exhorter les
+habitants au calme, par des discours en français et en flamand, aux
+différents carrefours. Cela dura jusqu'à 4 heures du matin, et pendant ce
+temps le feu continua à être dirigé des maisons. Les soldats y répondaient
+et les incendies augmentèrent. Le mercredi à midi, les otages furent
+conduits de nouveau par les rues, annonçant dans les deux langues qu'ils
+allaient être eux-mêmes fusillés, si la résistance ne cessait pas. Vains
+efforts, le feu ne fut même pas interrompu pendant cette promenade, et
+même on tira sur les soldats qui accompagnaient les otages, ainsi que sur
+le médecin. Ces scènes honteuses se prolongèrent pendant toute la nuit
+jusqu'au jeudi.»
+
+Le magnifique Hôtel de Ville fut épargné par les troupes allemandes; de
+même, dans la mesure du possible, l'église Saint-Pierre, bien qu'on y
+eût trouvé un dépôt d'armes. Seule, la toiture de cette église a été
+endommagée. Th. Wolff écrit dans le _Berliner Tageblatt_: «Impossible de
+garantir une sûreté complète, si l'autel de Van Dyck sert à cacher des
+assassins.»
+
+(_La Soupe_, n° 303.)
+
+L'autre témoignage publié se rapporte également à Louvain. Nous l'avons
+connu par une brochure de propagande: _Die Wahrheit über den Krieg (La
+Vérité au sujet de la guerre)_. La soi-disant déclaration de Mgr Coenraets
+a été reproduite par _La Soupe_, qui y a ajouté le démenti formel de
+l'intéressé:
+
+
+La sincérité allemande.
+
+Les Allemands ont fait grand bruit autour d'une prétendue déposition faite
+par Mgr Coenraets, vice-recteur de l'Université de Louvain, qui fut otage
+à Louvain.
+
+Voici le récit que lui attribuent les Allemands. Il est traduit de _Die
+Wahrheit über den Krieg (La Vérité au sujet de la guerre)_ (E.S. Mittler
+und Sohn, Berlin, 1914. 2e édition, 20 sept. 1914, p. 66).
+
+«Quand j'entrai en fonctions le 25 août, l'après-midi, on commença à tirer
+formidablement sur les troupes allemandes. Ce n'étaient pas des troupes
+régulières qui tiraient puisqu'il n'y avait plus de soldats belges à
+Louvain.
+
+«Comme nous étions perplexes et effrayés dans la chambre, un officier
+supérieur allemand entra, nous déclarant qu'une conjuration avait dû être
+préparée. Quand vers le soir le tir cessa, nous nous promenâmes rue de la
+Station pour recommander le calme aux habitants. Le père Dillon parla en
+flamand, le sénateur Orban de Xivry en français. Nous retournâmes alors à
+l'Hôtel de Ville et allâmes nous coucher.
+
+«Le lendemain matin on nous conduisit à la gare pour nous loger dans des
+wagons de chemin de fer. Dans la salle d'attente les officiers allemands
+préparaient une proclamation qui devait être lue en ville; voici ce
+qu'elle disait:
+
+«Nous avons de vous des otages. Si un seul coup est encore tiré, nous «les
+fusillons. La ville sera punie et nous exigerons une contribution de «20
+millions de francs.»
+
+«Nous avons parcouru la ville avec cette proclamation. Le père Dillon l'a
+lue quarante à cinquante fois; à côté de nous deux officiers tenaient leur
+revolver sur nous, prêts à tirer. Vingt fantassins allemands suivaient,
+des soeurs de charité se joignirent au cortège.
+
+«Des femmes, des enfants, des hommes pleuraient autour de nous, levant les
+bras et criant qu'ils feraient tout pour nous sauver de la mort. Pendant
+que nous lisions la proclamation au coin de la rue Frédéric Lints des
+coups furent de nouveau tirés sur les Allemands. Nous avons ainsi parcouru
+les rues pendant cinq heures en lisant la proclamation.
+
+«Puis je demandai de pouvoir aller à la maison, le temps de mes fonctions
+étant écoulé. Un médecin-major allemand, le Dr Berghausen, de Cologne,
+s'offrit généreusement à me reconduire. C'est à lui que je dois la vie.
+
+«Nous étions déjà arrivés rue Léopold, quand un coup éclata de la rue
+Marché-aux-Grains. Aussitôt des soldats allemands s'apprêtent de l'autre
+côté à tirer sur moi. Mon compagnon se précipite devant moi, me couvre de
+son corps, et je suis sauvé.»
+
+
+UN DÉMENTI DE Mgr COENRAETS
+
+_La Métropole_ (paraissant à Londres) du 8 avril 1915:
+
+Il est bon que nous mettions sous les yeux de nos lecteurs la lettre que
+le vice-recteur de l'Université de Louvain a adressée au _Tijd_ en réponse
+à l'accusation allemande au sujet de prétendus francs-tireurs:
+
+«Je vous autorise à publier ce qui suit: Jamais je n'ai fait un récit à
+la _Rheinisch-Westfülische Zeitung_; on ne me l'a jamais demandé; je n'ai
+jamais vu aucun reporter de ce journal et--faut-il l'ajouter?--je n'ai
+jamais rien dit de ce qu'on ose écrire dans cette feuille.
+
+«Il y a quelques mois, d'autres journaux ont publié des informations de ce
+genre. J'ai fait alors insérer dans des journaux belges et hollandais le
+démenti suivant:
+
+«Des journaux induisent leurs lecteurs en erreur en disant que, suivant
+mon témoignage, des civils de Louvain auraient tiré sur des soldats
+allemands. Vous me permettrez à ce propos de déclarer publiquement et
+avec énergie par la présente que j'ignore totalement de qui venaient les
+premiers coups de feu, que j'entendis de loin seulement et qui n'étaient
+certainement pas dirigés sur les soldats qui m'accompagnaient. Je n'ai
+aucune connaissance d'un seul coup de fusil tiré par un seul civil de
+Louvain.»
+
+(s) E. COENRAETS,
+ _Vice-Recteur_.
+
+(_La Soupe_, n° 287.)
+
+A côté des enquêtes officielles, il y a eu en Belgique des instructions
+ouvertes par des délégués ecclésiastiques. Les deux plus connues ont été
+faites par l'Association de prêtres rhénans, _Pax_ et par l'Association
+sacerdotale de Vienne. M. Julius Bachem, directeur du principal journal
+catholique de l'ouest de l'Allemagne, _Kölnische Volkszeitung_, exposa le
+résultat de l'enquête _Pax_ dans un travail sur la situation religieuse en
+Belgique. Voici le début d'un article de _La Libre Belgique:_
+
+
+Lettre ouverte à quelques «Kulturés».
+
+Vous vous êtes ingéniés, Messieurs de la «Kultur», à condenser dans le
+tome d'avril de la _Süddeutsche Monatshefte_, tout ce qu'en deux cents
+pages on peut mettre d'inexactitudes, de mensonges et d'injures au sujet
+de la Belgique et des Belges. Permettez-nous cependant de trouver dans ce
+fumier une perle: l'aveu de Herr Doctor Julius Bachem de Cologne. Vous
+démontrez longuement, Herr Doctor (p. 31 et suiv.), qu'il n'y a jamais eu
+de francs-tireurs parmi les prêtres belges, contrairement aux affirmations
+des journaux officieux comme la _Frankfurter Zeitung_. Vous concluez
+(p. 36) que toutes les accusations répandues «sont absolument fausses,
+produites par une imagination en délire». Ainsi donc, Herr Doctor, votre
+_Kaiser mentait_, quand il écrivait au président Wilson cette lettre,
+monument de cynisme impérial, qui affirmait que «les femmes, enfants et
+prêtres» massacraient ses soldats. Vous ne démentez qu'en ce qui concerne
+le clergé, mais convenez, Herr Doctor, que les pauvres innocents qui
+s'appellent Marcel Bovy (âgé de cinq ans), Edmond Gustin (trois ans),
+Joseph Dupont (huit ans), Félix Fivet (trois semaines), Claire Stuvay
+(deux ans et demi), Jean Rodrigue (six mois), etc., et qui figurent sur
+la liste officielle, établie sous le contrôle allemand, des 594 Dinantais
+massacrés,--avouez que ces petits martyrs ne pouvaient être des
+francs-tireurs. Sans doute, Herr Doctor (p. 33), «la masse entière du
+peuple belge est animée de sentiments peu amicaux pour l'Allemagne»; sans
+doute (p. 37), «la haine pour les Allemands domine tout». Mais vous vous
+trompez grossièrement en ajoutant que ces sentiments changeront avec
+le temps. Non, sept millions de fois non! Ayant semé la haine, vous
+récolterez la haine--une haine vigoureuse qui ne désarmera jamais, parce
+qu'elle ne procède pas seulement de l'amour des siens, mais aussi du
+mépris brûlant que tout honnête homme doit éprouver pour votre race de
+bandits, dont le chef, vous le démontrez admirablement, Herr Doctor Julius
+Bachem, non content d'assassiner, se fait un piédestal des cadavres de
+ses victimes pour mieux les insulter...
+
+(_La Libre Belgique_, n° 26, juin
+1915, p. 4, col. 1.)
+
+
+Au sujet de l'enquête ouverte par l'Association sacerdotale de Vienne, _La
+Libre Belgique_ reproduit en son n° 51 (novembre 1915) les conclusions
+du rapport bien connu du T.R.M. Aloijsius van den Bergh, Hollandais
+d'origine, mais naturalisé autrichien [60].
+
+[Note 60: Voir _Cahiers documentaires_, 31, 32, 35, 36.]
+
+Nous avons dit plus haut un mot d'une enquête dont les résultats ont fait
+l'objet du livre intitulé _La Presse allemande et le Catholicisme_ (p.
+39). Une autre enquête, par des Alliés de la Belgique, fut faite à Londres
+sous la présidence du vicomte Bryce. Les autorités allemandes récusent
+naturellement ses témoignages.
+
+
+Les audaces du chancelier.
+
+Dans son dernier discours au Reichstag, M. von Bethmann-Hollweg a osé
+parler en ces termes des atrocités commises en août et en septembre 1914 à
+Louvain, Dinant, Andenne, Tamines. Aerschot, etc., par les soldats et les
+officiers de la «Kultur»:
+
+«Le Gouvernement britannique ose publier un document contenant des
+dépositions de témoins, dont il ne fournit pas les noms, relativement _aux
+prétendues cruautés_ commises en Belgique, _cruautés si monstrueuses qu'il
+n'y a que des cerveaux de fous qui puissent y ajouter foi._» Le plus
+éminent des hommes d'Etat modernes, d'après le professeur berlinois
+Lasson, a encore effrontément menti en prononçant les paroles ci-dessus.
+
+Comme chef du service administratif politique de l'Empire, il a eu
+certainement connaissance des enquêtes faites par les Allemands eux-mêmes
+en Belgique, depuis que les faits odieux reprochés aux Allemands se sont
+passés. Entre autres enquêtes, il y en eut une, faite en novembre 1914,
+sur les lieux à Louvain, par M. von Bissing lui-même, et où le gouverneur
+général de Belgique fut piloté longuement par le professeur Nerinckx, le
+dévoué faisant fonction de bourgmestre louvaniste.
+
+Des témoins nombreux ont assisté à distance aux pourparlers de M. von
+Bissing et de M. Nerinckx, et ont pu voir que le gouverneur temporaire de
+la Belgique ne paraissait nullement fier des agissements des détracteurs
+de la cité universitaire.
+
+D'autres personnages importants ont également passé par Louvain depuis dix
+mois. Le chancelier n'a pu ignorer l'impression qu'ils ont ressentie et
+les rapports qu'ils ont faits de leur visite. Il doit donc être bien
+convaincu de la réalité des horreurs commises par l'armée envahissante;
+elles dépassent, en effet, ce que peut concevoir un cerveau bien
+équilibré. Sous ce rapport, M. von Bethmann n'a pas exagéré la vérité.
+Mais il nie ces horreurs dans l'intérêt de la Grande Allemagne. Comme
+il l'a proclamé lui-même, au 4 août 1914, dans une séance à jamais
+historique: «Nécessité ne connaît pas de loi. Quand on lutte pour un bien
+suprême, _on s'arrange comme on peut_.»
+
+M. le chancelier reste fidèle à ses principes. Cela lui est très facile,
+puisque ces principes sont d'une élasticité vraiment idéale. Ils sont
+l'élasticité même.
+
+HELBÉ.
+(_La Libre Belgique_, n° 29, juin 1915, p. 1, col. 1.)
+
+
+Résumons. Les témoignages belges produits devant les commissions
+allemandes officielles sont soit écartés, soit falsifiés; les témoignages
+produits devant des commissions non officielles, allemandes ou
+autrichiennes, sont passés sous silence par l'autorité; les témoignages
+recueillis par les Alliés sont déclarés apocryphes. Que nous restait-il à
+faire? Provoquer une enquête dont les résultats ne pussent être révoqués
+par personne, c'est-à-dire une enquête poursuivie contradictoirement par
+des Allemands et par des Belges, en nombre égal, sous la présidence d'un
+neutre; elle a été offerte une dizaine de fois à l'Allemagne; en dernier
+lieu, en mars 1916, par l'auteur de ce livre, s'adressant aux 93
+signataires de l'_Appel aux Intellectuels_. Le refus opposé par les
+Allemands à un examen loyal et impartial des crimes commis en Belgique, en
+dit long sur leur sincérité. N'insistons pas.
+
+Non contents de s'esquiver courageusement chaque fois qu'on leur propose
+une enquête honnête, ils continuent à lancer sans répit leurs accusations
+contre notre population civile. En voici encore deux exemples.
+
+D'abord un articulet de _L'Ami de l'Ordre_, commenté par _L'Echo belge_:
+
+
+On peut lire dans un journal imprimé en Belgique la petite infamie que
+voici:
+
+«Henri Collin, cocher à Givet, a participé aux combats près de Givet
+en qualité de franc-tireur. Il a fait le coup de feu sur les soldats
+allemands au moyen d'un fusil militaire français. Le tribunal l'a condamné
+à cinq ans de travaux forcés.»
+
+A cela, deux mots de réponse: si, vraiment, Henri Collin avait tiré sur
+des soldats allemands, le tribunal l'eût condamné à mort. Il y a eu des
+précédents. Il n'y a pas d'exemple, dans les annales judiciaires en
+Belgique, depuis l'Invasion, d'une telle générosité dans l'application
+d'une peine. Cinq ans de prison pour avoir tiré sur des soldats boches,
+c'est pour rien, quand on sait la sévérité de nos ennemis pour ce genre
+de délit. On voit par là, cependant, que les Teutons essaient toujours
+d'accréditer la légende des «frank-tireurs». Seulement, ça ne prend pas.
+Nous savons à quoi nous en tenir...
+
+(_L'Écho belge_, 17 février 1916, p. 1, col. 5.)
+
+
+Puis un article de _Libre Belgique:_
+
+
+Un écrivain averti et consciencieux.
+
+On sait que les notabilités catholiques d'Allemagne ont chargé le
+professeur Rosenberg de Paderborn, de répondre au livre français: _La
+Guerre allemande et le Catholicisme_, de Mgr Baudrillart, qui a attaqué
+«méchamment et injustement» l'Allemagne et son armée.
+
+L'écrivain allemand, qualifié par ses compatriotes d'«homme qui a mis au
+service de la vérité une conscience scrupuleuse et la stricte observation
+des règles scientifiques», s'appuie--avec la plus naïve bonne foi--sur une
+série de rapports «officiels» mensongers et de dépositions sous serment,
+où le ridicule le dispute à la fausseté. Le digne homme part de cette idée
+que «le Gouvernement belge a organisé la guerre des francs-tireurs». C'est
+le _leitmotiv_ de sa «Réponse». Cela suffit pour nous fixer sur la valeur
+de cet écrit. Il admet comme article de foi cette affirmation du
+ministre des Affaires étrangères de Berlin, à savoir que «sur les lignes
+principales de la marche en avant des Allemands, _la population civile de
+toutes les classes, de tout âge et de tout sexe a pris part à la lutte
+avec la plus grande fureur et le plus grand acharnement_» (p. 70).
+Accepter tout cela sans la moindre défiance, et tabler là-dessus, c'est ce
+que les Allemands appellent «mettre au service de la vérité une conscience
+scrupuleuse et la stricte observation des règles scientifiques». Faut-il
+rire ou pleurer?
+
+Dans des lettres supérieurement écrites, S. Ém. le Cardinal de Malines
+et les évêques de Liège, Namur et Tournai ont mis à néant ces calomnies
+tudesques et vengé l'honneur du nom belge; Néanmoins, nous voulons donner
+ci-après un spécimen de la documentation du docte et consciencieux
+professeur Rosenberg.
+
+Un maréchal des logis allemand dépose que le 25 août 1914 il fut, étant
+blessé, transporté au couvent de Champion. «A la pointe du jour, dit-il,
+dans une maison juste en face de l'entrée principale du couvent et habitée
+par un ecclésiastique, nous trouvâmes environ quarante caisses de dynamite
+et près de trente caisses de cartouches de fusil.» (Ceci pour prouver la
+participation du clergé belge à la guerre des francs-tireurs [p. 66].)
+Le témoin ajoute: «J'ai assisté moi-même à la constatation, par un
+artificier, du nombre et du contenu de ces pièces.»
+
+Dans une note très étendue que Mgr. Heylen a remise, il y a quelques
+semaines, à S. Exc. von Bissing (et que Son Excellence cachera
+soigneusement), il réfute toutes les accusations se rapportant à son
+diocèse (Champion relève de Namur):
+
+«Sur quoi reposent les accusations relatives à Champion? écrit l'évêque.
+Sur l'affirmation du sergent Evers, du feldwebel Schulze et de quelques
+grenadiers. Elles remplissent deux pages du _Livre Blanc_.
+
+«Si, au lieu d'accepter naïvement ces puérilités, le général allemand
+avait ordonné une enquête, il aurait découvert que ces prétendues caisses
+_de_ dynamite n'étaient que des caisses _à_ dynamite, vides, que le génie
+belge avait abandonnées en plein air contre la façade de l'aumônerie, où
+il avait établi un bureau[61]. Ces caisses avaient été manipulées par les
+Allemands dès le dimanche (23 août). Et c'est le mardi seulement qu'on
+s'en émeut, au cours de la fusillade.
+
+[Note 61: Il faut pardonner aux Teutons, qui ignorent les finesses de
+la langue, de confondre le sens des prépositions _de_ et _à_: _boîte de
+sardines_ et _boîtes à sardines_; _tasse de thé_ et _tasse à thé_. etc.
+Pas toujours cependant, car le plus épais d'entre eux sait parfaitement
+distinguer entre bouteille de champagne et bouteille à champagne, entre
+boîte de saucissons et boîte à saucissons, etc.]
+
+«Quant aux caisses de cartouches, elles avaient été de même abandonnées
+par l'armée belge, non pas dans la maison de l'aumônier,--comme le dit le
+véridique témoin boche,--mais dans une habitation fort éloignée.»
+
+Pas de commentaires, n'est-ce pas?
+
+Cet exemple, ajouté à celui plus typique encore, que tous nos lecteurs
+auront remarqué dans l'annexe de la lettre des évêques, au sujet
+des attentats sur les religieuses, donne une idée de la «conscience
+scrupuleuse» de M. Rosenberg et de la valeur des «règles scientifiques»
+qu'il a «strictement» observées!
+
+MASTIX.
+(_La Libre Belgique_, n° 62, février 1916, p. 3, col. 1.)
+
+On pourrait aligner indéfiniment les actes de mauvaise foi des Allemands
+en matière d'enquête; montrer que jamais une instruction faite par eux n'a
+été publiée sans avoir subi d'abord une falsification soignée, et qu'ils
+ont repoussé indistinctement toutes les enquêtes bilatérales qui leur
+étaient proposées. Mais à quoi bon? Les nations civilisées savent à quoi
+s'en tenir sur les francs-tireurs. Si même, au moment de l'invasion de
+la Belgique, elles avaient peut-être quelques doutes sur la conduite des
+Belges, elles ont dû être édifiées quand les Allemands, en novembre 1916,
+essayèrent de justifier exactement de la même manière les atrocités
+commises contre les Roumains (voir _Norddeutsche Allgemeine Zeitung_, 19
+novembre 1916, 2'e édition). On se rappellera aussi que l'Allemagne traite
+de francs-tireurs les navires marchands qui tentent de résister à ses
+sous-marins, et que c'est sous ce prétexte que le capitaine Fryatt a été
+fusillé. D'ailleurs, lors des premiers raids aériens sur l'Angleterre, nos
+ennemis se sont plaints véhémentement de ce que des coups de fusil eussent
+été tirés contre les zeppelins.
+
+Il y a là une conception pour le moins abusive qui doit disparaître du
+droit des gens: celle du caractère sacré de l'armée et de ses membres.
+Comment! parce qu'un navire ou un ballon fait partie des forces
+militaires, il devient par cela même inviolable, et quelques horreurs
+qu'il plaise à son équipage de commettre, aucun civil, même directement
+attaqué, ne peut lui résister? Nous avons vu en Belgique ce qui arrive,
+quand un non-militaire a la témérité de s'opposer à une brute revêtue d'un
+uniforme. Les lignes suivantes sont extraites de L.-H. GRONDIJS, _Les
+Allemands en Belgique: Louvain et Aerschot_, page 35 (Berger-Levrault,
+éditeurs, 1915):
+
+
+Le village de Linden a été incendié parce qu'un habitant a tué un soldat
+allemand. Celui-ci, en compagnie d'un autre, avait violé une jeune fille,
+après avoir attaché ses parents à des chaises. Le père se dégagea de ses
+liens et tua l'un des agresseurs. Les officiers allemands ordonnèrent de
+mettre le feu aux maisons, et les parents de la jeune fille, de nouveau
+attachés à des meubles, périrent dans les flammes.....
+
+
+Les articles de M. Grondijs ont paru d'abord dans le _Nieuwe_
+_Rotterdamsche Courant_. Nous avions lu à Bruxelles le récit ci-dessus
+dans le numéro du soir du 7 septembre 1914, vendu avec l'autorisation de
+la censure allemande.
+
+_d) Nécessité de l'intimidation._
+
+«Ne valait-il pas mieux, disent encore les Allemands, terroriser les
+Belges tout au début de la guerre? Nous leur avons montré, par quelques
+échantillons de notre savoir-faire, à quoi ils s'exposeraient s'ils nous
+attaquaient, et nous leur avons épargné ainsi de plus grands malheurs.
+Bref, c'est pour leur bien que nous les avons massacrés et que nous avons
+fait flamber leurs villes et leurs villages.» Nos journaux clandestins
+ont fait mieux que de discuter ces déclarations: il leur a suffi de les
+reproduire textuellement pour en faire toucher toute l'horreur. _La
+Soupe_, dans son n° 213, et _Le Belge_, dans ses no 2 et 3, ont publié
+la traduction française de l'article de M. Walter Bloem dans _Kölnische
+Zeitung_ du 10 juin 1915[62]. C'est un article qui deviendra classique
+comme un exemple frappant d'une déformation professionnelle conduisant à
+l'inhumanité cyniquement préméditée. Il est bon de dire que M. W. Bloem,
+un littérateur connu, est capitaine dans l'armée allemande et adjudant de
+M. le gouverneur général von Bissing. Il peut donc s'exprimer avec clarté
+et il sait ce qu'il veut dire. Il nous suffira de citer un passage de son
+article, celui dans lequel il justifie le principe d'après lequel, pour la
+faute d'un seul, toute la collectivité doit être punie.
+
+[Note 62: Voir _Comment les Belges résistent_..., p. 232.]
+
+Ce principe peut paraître dur et cruel, mais il est d'application
+constante dans l'histoire des guerres anciennes et modernes, et «reconnu»
+pour autant que l'on puisse employer ce terme. De plus, il trouve sa
+justification dans une théorie de la terrorisation. Les innocents doivent
+payer avec les coupables, et, si ceux-ci ne sont pas découverts, ils
+doivent payer pour eux, non pas tant parce qu'un attentat a été commis,
+mais pour qu'il n'en soit plus commis dans la suite.
+
+Tout incendie de village, toute fusillade d'otages, tout massacre partiel
+(_Dezimierung_) de la population d'un village dont les habitants ont pris
+les armes contre nous, ce sont là beaucoup moins des actes de vengeance
+que des avertissements pour la partie du pays qui n'est pas encore
+occupée.
+
+Et il n'y a pas à en douter: les incendies de Battice, Herve, Louvain,
+Dinant, ont servi d'avertissement. Les incendies auxquels nous avons
+été contraints, les effusions de sang des premiers jours de guerre ont
+préservé les grandes villes belges de la tentation d'attaquer les faibles
+garnisons que nous pouvions y laisser.
+
+Y a-t-il au monde un homme qui s'imagine que la capitale de la Belgique
+nous aurait permis de régner chez elle comme si nous étions dans notre
+propre pays, si notre vengeance ne l'avait fait trembler alors et
+maintenant?
+
+(_Le Belge_, n° 3, septembre 1915, p. 6.)
+
+
+Dans son laborieux exposé, _La Belgique sous l'administration allemande_
+(dans le numéro d'avril de _Süddeutsche Monatsheste_), M. le baron F.-W.
+von Bissing, professeur à l'Université de Munich, fils du gouverneur
+général en Belgique, a soutenu la même idée. «J'ai entendu dire à
+plusieurs reprises à Bruxelles: L'incendie de Louvain nous a épargné un
+malheur semblable qui aurait eu des suites plus terribles encore[63].»
+
+[Note 63: La traduction intégrale de ce travail a paru dans le n° 344
+de _La Soupe_. Voir aussi _Comment les Belges résistent_..., p. 409.]
+
+
+Voilà qui s'appelle parler: le massacre de 5.000 hommes, enfants, femmes
+et vieillards, l'incendie d'une bonne vingtaine de milliers de maisons,
+n'ont été faits qu'en guise d'avertissement!
+
+On croirait peut-être qu'ils ont renoncé à la manière forte, au moins
+dans la Belgique occupée. Erreur! La violence est trop intimement ancrée
+dans leur mentalité! Ainsi ils ont menacé les villes belges de mettre
+des notables comme otages dans les locaux occupés par les autorités
+allemandes. A Anvers ils ont mis à exécution leur menace: en octobre 1916,
+quatre échevins, MM. Aelbrecht, Cools, Franck et Strauss, sont obligés de
+rester de 19 heures à 7 heures dans les hôtels qu'occupent les Allemands,
+l'hôtel Saint-Antoine et le Grand Hôtel. Voilà les aviateurs alliés
+avertis.
+
+ * * * * *
+
+On voit par les exemples des pages précédentes, que les prohibés belges,
+et notamment _La Soupe_ reproduisent volontiers pour la propagande
+anti-allemande les ouvrages destinés à la propagande allemande. Ce mode
+d'activité de notre presse clandestine est généralement ignoré au dehors.
+
+Nous ne pourrions mieux terminer le chapitre relatif à la férocité
+allemande qu'en copiant quelques passages d'une «lettre ouverte» publiée
+par _La Soupe_:
+
+
+Lettre ouverte d'une mère belge à l'Impératrice allemande.
+
+MADAME,
+
+Je lis dans les journaux que votre fils Joachim est rentré blessé à
+Berlin, que vous vous êtes rendue à sa rencontre et... que vous avez
+contemplé avec orgueil la Croix de fer fixée sur sa poitrine.
+
+Moi aussi, Madame, j'ai un fils à l'armée; il fut blessé comme le vôtre,
+mais on ne me l'a pas envoyé. Je n'ai pu l'avoir chez moi. J'ai même passé
+trois semaines à prier pour lui, dans l'ignorance de son sort.
+
+Il ne s'est pas battu, Dieu merci, sous le même drapeau que le prince
+Joachim, mais, femme et mère, je comprends la joie que vous avez éprouvée
+de voir votre fils vivant. Je ne ressens d'ailleurs aucune amertume contre
+vos soldats qui ont blessé le mien sur le champ de bataille; c'est la
+fortune de la guerre. Seulement, je songe que c'est dans la pauvre
+Belgique que votre fils a combattu et sans doute commandé. C'est ici, au
+milieu d'une soldatesque livrée aux rapines, aux assassinats, au délire
+des horreurs les plus bestiales, qu'il aurait mérité sa Croix de
+fer!.......
+
+Alors, Madame, vous seriez-vous sentie, en le regardant, aussi mère qu'on
+le dit? Aucune arrière-pensée ne vous aurait-elle troublée? Et, à moins
+que vous n'ignoriez tout de l'horrible ruée des bêtes d'enfer, parmi
+lesquelles a commandé et combattu le prince Joachim, vous êtes-vous bien
+assurée que sa Croix de fer ne porte aucune souillure, qu'elle honore des
+actes de soldat et ne peut couvrir aucune part de la responsabilité dans
+les forfaits dont ma patrie est victime de la part des vôtres?
+
+...Je n'envie point votre fierté, Madame, vis-à-vis de votre fils rentrant
+des régions saccagées de Visé, Dinant, Aerschot, Louvain, Termonde...
+
+(_La Soupe_, n° 318.)
+
+
+
+B. LA FOURBERIE
+
+
+C'est certainement l'amour du mensonge qui anime les Allemands, car
+souvent ils mentent sans nécessité, pour le plaisir. On ne voit pas, par
+exemple, la raison pour laquelle _Illustrierter Kriegskurier_ dit que
+les marins allemands entrent à Anvers plutôt qu'à Bruxelles (p. 48) ni
+pourquoi. _Die Woche_ nous montre des otages à Woluwe, près de Bruxelles,
+où il n'y en a jamais eu (p. 47 et pl. XI).
+
+Nous ne relèverons parmi les articles consacrés à la fausseté allemande
+que ceux qui se rapportent à l'origine de la guerre et à la violation de
+la neutralité belge:
+
+
+I. Qui a déchaîné la guerre?
+
+
+Tout commentaire serait superflu: il n'y a plus personne au monde dont
+l'opinion ne soit faite.
+
+Nos périodiques clandestins avaient une besogne fort ardue, puisque aucune
+publication pouvant éclairer la Belgique n'y était admise et que nous
+devions donc les obtenir par fraude. _La Soupe_ a publié _La dernière
+entrevue de Sir E. Goschen avec le chancelier_ (no 6), des extraits du
+_Livre Bleu_ anglais (n° 7), du _Livre Jaune_ français (n° 8), etc.
+
+Copions, pour montrer le ton de nos clandestins, un article dans _Le
+Belge_:
+
+
+Un menteur.
+
+Avec le tact surprenant qui les distingue, les Allemands ont tenu à nous
+fournir la preuve de leur audacieuse duplicité. Sur tous nos murs, en
+longues colonnes, a été affiché le discours prononcé à la rentrée du
+Reichstag par le chancelier de l'Empire. La foule passe et ne lit
+guère; ou bien elle hausse les épaules à la lecture de ces impudentes
+contre-vérités.
+
+M. de Bethmann-Hollweg n'a certes pas improvisé.
+
+Depuis un an tout entier, il prépare sa harangue et s'attache à la rédiger
+de façon à faire oublier les premiers aveux échappés à son émotion. Il
+polit ses mensonges. Persuader à l'Allemagne qu'elle a été attaquée et
+qu'elle se défend est chose facile; elle ne demande qu'à le croire. On
+n'en est pas avec elle à une fausseté de plus ou de moins. Pour les
+autres, c'est différent, et Sir Edward Grey, imprudemment accusé, a donné
+au chancelier impérial un de ses démentis cruels dans lesquels il excelle
+et qui lui sont rendus faciles par les documents dont ses mains sont
+remplies.
+
+Avec des pièces, des dates, des faits irréfutables, il a fait crouler le
+laborieux échafaudage de M. de Bethmann-Hollweg; il a montré comment,
+depuis des années, l'Allemagne tentait de _rouler_ l'Angleterre et de lui
+lier les bras pendant que l'on tomberait sur la France, contre laquelle on
+montait un mauvais coup. Le piège était trop visible; l'Angleterre n'était
+pas assez naïve pour s'y laisser prendre. A ce démenti cinglant, le
+chancelier a tenté de faire répliquer par son officieuse _Gazette de
+l'Allemagne du Nord_. Sir Edward Grey a de nouveau riposté par des papiers
+diplomatiques qui n'ont plus laissé le moindre doute sur la rouerie et
+sur la suffisance des diplomates allemands. A présent, la lumière
+est éblouissante. Dans les pays neutres les plus bienveillants pour
+l'Allemagne, on est forcé d'en convenir; M. de Bethmann-Hollweg a une
+presse déplorable.
+
+Mais avant Sir Edward Grey, notre si clairvoyant et si distingué ministre
+à Berlin, le baron Beyens, dans son admirable note sur La _Semaine
+tragique_, avait montré ce qu'il fallait penser des affirmations de M. de
+Bethmann-Hollweg et du rôle pitoyable qu'il a joué dans toute la crise qui
+a précipité la guerre. Nous le citons:
+
+«Le samedi 1er août, dans l'après-midi, MM. de Jagow, ministre des
+Affaires étrangères, et Zimmermann, sous-secrétaire d'État (_je le tiens
+de ce dernier_), coururent chez le chancelier et chez l'Empereur afin
+d'obtenir que l'ordre de mobilisation ne fût pas lancé encore et que Sa
+Majesté attendît jusqu'au jour suivant... Leurs efforts se brisèrent
+contre l'opposition irréductible du ministre de la Guerre et des chefs de
+l'armée... L'ordre de mobilisation de l'armée et de la flotte fut donné à
+5 heures de l'après-midi.»
+
+Le chancelier, chef responsable de la politique, et ses deux principaux
+collaborateurs étaient donc mis en échec par les généraux et sans crédit
+devant l'Empereur qui, sourd à leurs appels, déchaînait sur le monde la
+plus effroyable des calamités qui l'aient jamais désolé.
+
+A ce moment, terrifié, désolé, M. de Bethmann-Hollweg ne savait comment se
+justifier; l'ultimatum de l'Angleterre d'avoir à respecter la Belgique le
+rendit presque fou.
+
+On sait quels incohérents propos il tint alors à l'ambassadeur Goschen.
+
+Depuis, il s'est ressaisi. Il a cru se tirer d'affaire en mentant; il
+mentira toujours de plus en plus, entassant les faussetés les unes sur les
+autres.--C'est fatal.
+
+Le _Livre Blanc_ dans lequel il a rassemblé les pièces relatives à la
+crise de juillet 1914, révélait déjà sa mentalité et sa méthode. Il y
+procédait, on l'a bien dit, par _omissions méthodiques_. Affirmations sans
+preuves ou contraires à la vérité, non datées, volontairement dérangées de
+leur ordre chronologique pour amener la confusion, suppression des pièces
+principales, les seules qui eussent été probantes, parce qu'elles auraient
+établi les origines réelles de la guerre et les excitations parties de
+Berlin, on y trouve tous les trucs employés, en les perfectionnant, par M.
+de Bethmann-Hollweg dans son dernier discours.
+
+Feuilletez le _Livre Blanc_ par exemple, et vous n'y trouverez pas la
+réponse de la Belgique à l'ultimatum allemand. Jamais l'Allemagne n'en a
+connu la teneur. Quand le général von Arnim entra à Bruxelles, il déclara
+à M. le bourgmestre Max que nous n'avions pas daigné répondre à l'Empereur
+et que nous avions, en traîtres, arrêté l'armée allemande s'avançant dans
+un pays qui avait caché ses intentions de lui barrer le passage.
+
+Et voilà ce que vaut la parole du chancelier.
+
+Mais à son maître qui n'a rien voulu entendre, à lui qui n'a rien osé
+dire, la postérité imprimera un ineffaçable stigmate. Criminel maître,
+complice le valet, qu'ils soient tous deux maudits, châtiés, flétris
+jusqu'à la troisième génération pour tout le sang dont ils ont inondé
+l'Europe!
+
+(_Le Belge_, n° 3, septembre 1915, p. 1.)
+
+
+2. La violation de la neutralité belge.
+
+
+Ceci est un point auquel les Belges sont fort sensibles, autant, sinon
+plus, qu'aux «représailles contre les francs-tireurs».
+
+A diverses reprises, l'Allemagne a fait répandre en Belgique des brochures
+destinées à montrer que, même en l'absence des fameuses _Conventions
+anglo-belges_ elle avait le droit et le devoir d'envahir la Belgique. Nos
+prohibés ont répondu à ces libelles. Mais comme il serait trop long de
+reproduire ceux-ci, il n'y aurait pas grand intérêt pour le lecteur à
+posséder les ripostes belges. Un mot seulement.
+
+La première brochure émanait d'un religieux allemand de Chicago. Elle
+voulait démontrer que la parole du chancelier «_Not kennt kein Gebol_»
+(nécessité ne connaît pas de loi), était parfaitement justifiée, puisque
+l'Allemagne était en état de légitime défense. Le n° 9 de _La Libre
+Belgique_ (mars 1915) combat cette curieuse théorie; il montre la
+différence entre une personne morale et une personne physique.
+
+Puis vint l'article de dom MORIN, un bénédictin français établi à Munich
+depuis huit ans: _Appel à la foi et au bon sens des catholiques belges_.
+Cet appel parut dans _L'Information_, une feuille de choucroute, comme on
+dit à Bruxelles, rédigée par des Allemands. On le réimprima ensuite en une
+brochure qui fut vendue--comble de perfidie--au profit des pauvres
+des environs de l'abbaye de Maredsous, siège du principal couvent de
+bénédictins en Belgique. Non content de déclarer que les Belges ont eu
+tort de s'opposer à la nation allemande, si morale, si religieuse et si
+forte, il ose ajouter que les Belges continuent leur mauvaise action en
+résistant à l'autorité occupante. _La Libre Belgique_ a répondu dans son
+n° 50 (octobre J 915).
+
+Le plus considérable de ces ouvrages est celui de M. Fritz NORDEN: _La
+Belgique neutre et l'Allemagne, d'après les hommes d'État et les juristes
+belges_. Celui-ci avait la prétention de nous faire croire que la Belgique
+avait de sa neutralité une conception fausse; qu'elle n'avait pas le droit
+de défendre par les armes sa soi-disant inviolabilité [64]. _Le Belge_
+consacre huit pages à la discussion de cette théorie, dans le supplément à
+son n° 4 (septembre 1915). _La Libre Belgique_ la passe au crible dans son
+n° 49 (octobre 1915). Elle examine dans le même numéro la personnalité de
+l'auteur:
+
+[Note 64: Les idées de M. Norden sont discutées dans le dernier livre
+de WAXWEILER, _Le Procès de la neutralité belge_.]
+
+
+Une saleté.
+
+Il s'appelle Fritz comme les neuf dixièmes des Boches. Mais ce qui
+karactérise ce Fritz-là, c'est qu'il est Norden. Et ce Fritz Norden est un
+type à peu près unique en son genre. Au lieu de vendre des fourrures comme
+ses parents, ce gros garçon a voulu s'élever d'un kran: il est avokat.
+
+Parfaitement.. .
+
+Avokat à la Cour d'appel de Bruxelles. En effet, on a eu la faiblesse
+d'admettre au stage, au serment et d'inscrire au tableau de l'Ordre
+quelques étrangers et notamment ce juif d'outre-Rhin.
+
+Encore une réforme qui s'imposera après la guerre.
+
+
+* * *
+
+
+Avant la guerre, on le blaguait volontiers, car il était de ceux qu'on
+faisait aisément monter à l'arbre. Quand éclata la guerre, la plupart
+des confrères ne le regardaient plus, et le pauvre Fritz, désolé, navré,
+pleura dans le gilet d'avocats compatissants. Il ne savait pas assez
+déclarer son regret de n'être pas Belge, _Il reniait l'Allemagne de tout
+coeur_.
+
+Quand les hordes du Kaiser souillèrent les pavés de Bruxelles en général
+et les marches du Palais de Justice en particulier, Fritz Norden redressa
+son buste épais et on ne vit plus que lui à la Kommandantur.
+
+_Il reniait la Belgique_ du moment que les fifres emplissaient la rue aux
+Laines (où niche ce locataire du prince d'Arenberg) de la belle musique
+que vous savez.
+
+Au lieu de s'effacer proprement, ledit Norden traîna dans tous les coins.
+Il plaidait toutes les affaires louches des Boches, empochant sans
+sourciller affronts sur affronts, dénonçant rue de la Loi tout ce qu'il
+pouvait dénoncer, collaborant à toutes les mesures vexatoires inventées
+par la Bissingerie. .
+
+Chose inouïe, il se trouvait des avocats--rares, il est vrai--assez naïfs
+pour frayer avec ce lapin-là.
+
+Pour bien marquer ce qu'était ce Boche, il suffira de raconter une
+plaisante aventure.
+
+Il est strictement défendu aux avocats de faire de la réclame et de se
+créer une clientèle grâce à cette réclame.
+
+Un jour, le Norden en question, rouge d'indignation--cela se passait il
+y a deux ou trois ans--signale à un membre du Conseil de l'Ordre que
+plusieurs avocats, presque tous d'origine teutonne, font de la réclame
+dans une revue allemande.
+
+Et il apporte, à l'appui de ses dires, un exemplaire de la revue.
+
+Effectivement, le grand X..., le mince Y..., l'épais Z..., battaient la
+caisse chez les Germains.
+
+Norden trouvait cela dégoûtant.
+
+Or, à quelques jours de là, le membre du Conseil de l'Ordre, pour se
+documenter, demande à un autre avocat allemand--il y en a beaucoup à
+Bruxelles--s'il connaît la revue en question...
+
+--Comment donc, répond l'interpellé, je connais celle-là et encore
+une autre revue dans laquelle le petit Norden fait de la réclame en
+Allemagne...
+
+-Pas possible!!!
+
+Le lendemain, la preuve est faite et le membre du Conseil de l'Ordre,
+ahuri, constate que, moyennant un abonnement de 5 marks et une
+souscription de 20 marks, le joli koko de Norden faisait précisément ce
+qu'il trouvait dégoûtant chez les autres.
+
+Mouchard et hypocrite, c'est dans leur sang.
+
+Voilà l'homme qui a toutes ses entrées à la Kommandantur.
+
+Or, ce qui est ignoble, ce qui dépasse les bornes de l'inconscience, c'est
+ce que vient de faire cet individu.
+
+Avec une outrecuidance toute prussienne, oubliant que, jusqu'à nouvel
+ordre, il est toujours avocat, lié par son serment,--on oublie tant de
+choses en Allemagne--avec un manque de tact effarant, il a, cet homme,
+écrit et publié un livre, _La Belgique neutre et l'Allemagne_, qui est
+une infamie. Cauteleusement, se sachant à l'abri derrière les baïonnettes
+prussiennes, il insulte notre patriotisme.
+
+On n'analyse pas un livre pareil. On le lit avec douleur, on le ferme avec
+dégoût.
+
+La Kommandantur a chaudement accueilli cette saleté. Elle la place partout
+bien en vue.
+
+Norden a mérité la Croix de fer. Ça manquait à son genre de beauté.
+
+Si ce gaillard-là ne file pas un quart d'heure avant le dernier soldat
+allemand, il risque fort d'aller à Saint-Gilles, quand, les honnêtes gens
+quittant leurs cellules, on y remisera les krapules.
+
+
+* * *
+
+
+C'est égal, s'il reste encore un seul avocat belge pour serrer la main de
+Norden en question, c'est à douter de tout. FIDELIS.
+
+_P.S._--Voici l'épitaphe qu'on a composée illico pour ce monsieur, qu'on
+peut considérer comme décédé... moralement.
+
+Ci-gît Maître Norden, doctor ès-trahison,
+Avocat et mouchard, historien punique,
+Juif évoquant le Christ, Boche sous un faux nom;
+L'honneur est marchandise, il en tenait boutique;
+Ayant de qui tenir: Judas de la Belgique.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 49, octobre 1915, p. 3, col. 2.)
+
+Une même objection s'applique à toutes ces attaques contre la Belgique: Si
+c'est nous qui avons tort, pourquoi le chancelier, dans son discours au
+Reichstag du 4 août 1914, a-t-il dit que c'est l'Allemagne qui a tort: «En
+envahissant la Belgique, nous commettons une injustice?»
+
+Il est vrai que le même jour, dans une conversation avec l'ambassadeur
+anglais, il a prononcé une autre parole historique: «Un traité est un
+chiffon de papier.» Depuis lors, il s'est aperçu de sa sottise et il a
+essayé de rattraper ses paroles, notamment dans une interview accordée
+à un correspondant de l'_Associated Press_. Voici en entier un article
+prohibé sur ce sujet. Il ne contient à la vérité rien qui ne soit
+amplement connu à présent; mais nous croyons intéressant de montrer par un
+exemple typique que les frontières belges, si hermétiquement fermées en
+apparence, ne sont pourtant pas tout à fait étanches, et que les documents
+étrangers nous parviennent malgré tous les obstacles allemands.
+
+
+Le chiffon de papier (des traités de 1831, 1839 et 1870), les
+broubelages du chancelier prussien M. von Bethmann-Hollweg et la réponse
+de Sir E. Grey, secrétaire des Affaires étrangères d'Angleterre.
+
+
+L'_Associated Press_ publie le récit d'une interview que son correspondant
+près de l'état-major allemand dans une ville du nord de la France a eue
+avec M. von Bethmann-Hollweg, le chancelier impérial.
+
+M. von Bethmann dans le cours de la conversation lui a dit: «Je suis
+surpris d'apprendre que l'expression _un chiffon de papier_ dont j'ai usé
+dans ma dernière conversation avec l'ambassadeur britannique en parlant
+du traité relatif à la neutralité belge, a pu causer une telle impression
+défavorable aux États-Unis.
+
+«L'expression avait une tout autre signification que celle qui ressort
+du rapport de Sir Edw. Goschen. Le tour qui lui est donné dans les
+commentaires ambigus de nos ennemis est certainement la cause de cette
+mauvaise impression[65].»
+
+[Note 65: Voir p. 60 le texte authentique et le texte falsifié par la
+censure allemande. (Note de J. M.)]
+
+Le chancelier improvisa alors une explication de cette réelle
+signification; la voici en substance: il a parlé du traité non comme d'un
+chiffon de papier pour l'Allemagne, mais comme d'un acte qui était
+devenu comme un chiffon de papier parce que la Belgique avait contrevenu
+elle-même à sa neutralité et que l'Angleterre avait tant d'autres raisons
+d'entrer en guerre, que le traité de neutralité qu'elle invoquait n'était
+qu'un chiffon de papier, en comparaison de ces raisons.
+
+«Ma conversation avec Sir E. Goschen, dit-il, eut lieu le 4 août.
+
+«Je venais de déclarer au Reichstag que seule une cruelle nécessité, la
+lutte pour l'existence, avait forcé l'Allemagne à marcher à travers la
+Belgique, mais qu'elle était prête à réparer le tort commis. Quand je
+parlais ainsi j'avais déjà certaines indications--mais pas de preuves
+absolues pouvant servir de base à une accusation publique--que la Belgique
+avait depuis longtemps abandonné sa neutralité dans ses relations
+avec l'Angleterre. Néanmoins, je prenais tellement au sérieux les
+responsabilités de l'Allemagne vis-à-vis des États neutres, que je parlai
+ouvertement du mal commis par l'Allemagne.
+
+«Quelle fut l'attitude de l'Angleterre dans cette même question? Le jour
+avant ma conversation avec l'ambassadeur britannique, Sir Edward Grey
+avait prononcé au Parlement son discours bien connu, dans lequel, tout en
+ne disant pas expressément que l'Angleterre prendrait part à la guerre,
+il laisse cependant fort peu de doute à ce propos. Il suffit de lire
+attentivement ce discours pour connaître la cause de l'intervention de
+l'Angleterre dans la guerre.
+
+«Au milieu de toutes ces belles phrases sur l'honneur de l'Angleterre et
+sur les obligations de l'Angleterre, nous trouvons sans cesse exprimé de
+nouveau que les intérêts de l'Angleterre, ses seuls intérêts, l'appelaient
+à participer au conflit parce qu'il n'était pas dans les intérêts de
+l'Angleterre que l'Allemagne sortit victorieuse et par conséquent plus
+forte de cette guerre.
+
+«Le vieux principe de la politique anglaise, c'est-à-dire prendre comme
+seule règle de ses actions ses intérêts privés, sans égard pour le droit,
+la raison ou les considérations d'humanité, est exprimé dans ce discours
+de Gladstone en 1870 sur la neutralité belge, discours que Sir Edward a
+rappelé.
+
+«L'Angleterre, a insisté le chancelier prussien, a tiré l'épée uniquement
+parce qu'elle croyait que ses intérêts le demandaient. La neutralité belge
+seule ne l'eût jamais entraînée à la guerre.
+
+«C'était ce que je voulais dire quand, dans ce dernier entretien avec Sir
+Goschen, étant assis et causant intimement, d'homme à d'homme, je lui
+dis que, parmi les raisons qui poussaient l'Angleterre à se battre, la
+neutralité belge n'avait eu pour elle que la valeur d'un chiffon de
+papier. J'ai pu être un peu excité et animé; qui ne l'eût pas été en
+voyant les espoirs et le travail de toute une partie de ma vie de
+chancelier s'en aller à la dérive?
+
+«Je rappelai à l'ambassadeur mes efforts durant des années pour arriver à
+une entente entre l'Allemagne et l'Angleterre, une entente qui, je le
+lui rappelai, eût rendu impossible une guerre générale et eût absolument
+garanti la paix de l'Europe. Une telle entente eût formé les bases sur
+lesquelles nous aurions pu rapprocher les États-Unis comme troisième
+partenaire. Mais l'Angleterre n'avait pas adopté ce plan et par son entrée
+en guerre détruisait pour toujours l'espoir de son accomplissement. En
+présence de conséquences si importantes le traité n'était-il pas un
+chiffon de papier? L'Angleterre devrait réellement cesser de «jouer de la
+harpe» sur ce thème de la neutralité belge.
+
+«Herr von Bethmann-Hollweg affirme que les papiers «que nous avons trouvés
+dans les archives du ministère des Affaires étrangères à Bruxelles,
+montrent que l'Angleterre, en 1911, était déterminée à jeter des troupes
+en Belgique sans l'assentiment du Gouvernement belge si la guerre avait
+éclaté», en d'autres mots, de faire exactement ce qu'elle reproche
+maintenant à l'Allemagne avec une si vertueuse indignation».
+
+«Dans un dernier rapport, Sir Edward Grey, je crois, informa la Belgique
+qu'il ne croyait pas que l'Angleterre aurait pris une telle décision parce
+qu'il ne pensait pas que l'opinion publique anglaise eût ratifié une
+action semblable. Et cependant il y a des gens aux États-Unis qui
+s'étonnent que j'ai traité de chiffon de papier, un traité dont
+l'observation, selon l'avis d'hommes d'État responsables anglais, aurait
+dépendu du bon plaisir de l'opinion publique anglaise, un traité que
+l'Angleterre avait depuis longtemps sourdement détruit par des accords
+militaires avec la Belgique.
+
+«Souvenez-vous que Sir Edward Grey a expressément refusé de nous assurer
+de la neutralité anglaise même si l'Allemagne respectait la neutralité
+belge. Aussi je comprends le déplaisir de l'Angleterre en m'entendant
+caractériser le traité de 1839 de «chiffon de papier», car ce chiffon de
+papier avait pour l'Angleterre une extrême valeur; il lui fournissait
+devant le monde une excuse pour s'embarquer dans cette guerre.
+
+«J'espère donc qu'aux États-Unis vous penserez nettement que dans cette
+affaire l'Angleterre a agi seulement d'après ce principe: Que cela soit
+juste ou non, mes intérêts avant tout.»
+
+LA RÉPONSE DE SIR GREY
+
+
+Le secrétaire d'État aux Affaires étrangères répond ainsi à l'interview
+récemment accordée par le chancelier allemand à un correspondant
+américain:
+
+«Il n'est pas étonnant que le chancelier allemand croit nécessaire
+de donner de nouvelles explications au sujet de sa phrase désormais
+historique sur le traité simple «chiffon de papier». La phrase a fait une
+profonde impression parce que le progrès du monde dépend grandement
+du respect des conventions entre individus et entre nations et que la
+politique révélée par la phrase de Herr von Bethmann-Hollweg tend à
+abaisser le niveau de la civilisation au point de vue légal et moral.
+
+«Ce qu'a dit le chancelier allemand est ceci: l'Angleterre en exigeant
+que l'Allemagne respecte la neutralité de la Belgique va faire la guerre
+«seulement pour un mot, seulement pour un chiffon de papier», c'est-à-dire
+que l'Angleterre faisait d'une taupinière une montagne. Il demande
+maintenant aux Américains de croire qu'il voulait dire exactement le
+contraire de ce qu'il a dit: Que c'est l'Angleterre qui en réalité
+regardait la neutralité de la Belgique comme une bagatelle et que
+l'Allemagne prenait au sérieux ses responsabilités envers les États
+neutres.
+
+«Les arguments par lesquels Herr von Bethmann-Hollweg cherche à asseoir sa
+défense sont en flagrante contradiction avec les faits:
+
+«Le chancelier allemand allègue que «l'Angleterre en 1911 était déterminée
+à jeter des troupes en Belgique sans l'assentiment du Gouvernement belge».
+Cette allégation est absolument fausse. Elle est basée sur certains
+documents trouvés à Bruxelles qui ont trait à des conversations entre
+officiers belges et anglais en 1906 et de nouveau en 1911. Le fait
+qu'aucune trace de ces conversations ne se trouve ni au ministère des
+Affaires étrangères anglais ni au ministère de la Guerre anglais montre
+qu'elles avaient un caractère non officiel et qu'aucune convention
+militaire d'aucune sorte eut été jamais faite entre les deux Gouvernements
+[66].»
+
+[Note 66: On pourrait ajouter que les Allemands ont falsifié le
+document de 1911 en supprimant sa fin: voir _Comment les Belges résistent_
+p. 42. (Note de J. M.)]
+
+«Avant que ces conversations aient eu lieu entre officiers anglais
+et belges, il avait été expressément établi du côté anglais que les
+engagements devant résulter des événements militaires seraient rédigés de
+telle sorte qu'en cas de nécessité l'assistance de l'Angleterre puisse
+être donnée à la Belgique de la manière la plus efficace pour _la défense
+de sa neutralité_; et du côté belge une note en marge du document
+expliquait que _l'entrée des Anglais en Belgique aurait lieu seulement
+après la violation de la neutralité par l'Allemagne_.
+
+«Dans la conversation de 1911, l'officier belge dit à l'officier anglais:
+«_C'est avec notre consentement seulement que vous pourrez entrer dans
+notre pays_» et, en 1913, Sir Edward Grey donnait au Gouvernement belge
+l'assurance catégorique que le Gouvernement britannique ne violerait pas
+la neutralité belge; et qu'aussi longtemps qu'elle ne serait pas violée
+par aucune autre puissance nous n'enverrions certainement pas nos troupes
+dans son territoire.
+
+«La manière du chancelier d'abuser de ce document peut être citée à ce
+sujet:
+
+«Il représente Sir Edward Grey comme disant qu«'il ne croyait pas que
+l'Angleterre aurait pris une telle décision parce qu'il ne pensait pas que
+l'opinion publique anglaise aurait approuvé une telle action». Ce que
+Sir Edward Grey écrivait alors était: «Je disais que j'étais sûr que ce
+Gouvernement ne violerait pas le premier la neutralité belge et que je
+ne croyais pas qu'aucun Gouvernement britannique serait le premier à le
+faire, ni que l'opinion publique d'ici approuverait jamais cela.»
+
+
+LES DESSEINS DE L'ALLEMAGNE SUR LA BELGIQUE
+
+
+«Si le chancelier désire connaître pourquoi il y eut des conversations sur
+des sujets militaires entre officiers britanniques et belges, il peut
+en trouver la raison dans un fait bien connu de lui, savoir: que les
+Allemands avaient établi un réseau préparé de chemins de fer stratégiques,
+conduisant du Rhin à la frontière belge et traversant une contrée nue et
+très peu peuplée, chemin de fer délibérément construit pour permettre une
+attaque soudaine sur la Belgique, telle que celle qui s'est produite en
+août dernier. Ce fait seul justifiait toutes les conversations entre la
+Belgique et les autres puissances en vue de décider que la neutralité
+belge ne serait violée que dans le cas où une autre puissance l'aurait
+violée auparavant. La Belgique n'a jamais eu des communications sur
+d'autres bases que celles-là.
+
+«En dépit de ces faits le chancelier allemand parle de la Belgique comme
+ayant par ce moyen «abandonné» et «aliéné» sa neutralité, et dit qu'il
+n'aurait pas parlé de l'invasion allemande comme d'un tort ou d'une
+injustice s'il avait connu alors les conversations de 1906 et 1911. Il
+paraît découler de cela que, selon le code de Herr von Bethmann-Hollweg,
+une injustice devient un droit, si la partie qui doit être la victime de
+cette injustice en prévoit la possibilité et se prépare à y résister.
+Ceux qui se contentent d'un idéal plus vieux et plus généralement accepté
+seront plutôt de l'avis du cardinal Mercier; il dit dans sa lettre
+pastorale: «La Belgique était engagée d'honneur à défendre son
+indépendance. Elle a gardé son serment. Les autres puissances étaient
+tenues de respecter et de protéger sa neutralité. L'Allemagne a violé son
+serment, l'Angleterre y est fidèle. Voilà les faits.»
+
+
+LA VÉRITABLE RAISON DE L'INVASION
+
+
+«A l'appui de la seconde partie de la thèse du chancelier allemand,
+savoir, que l'Allemagne a sérieusement saisi ses responsabilités envers
+les États neutres, il allègue seulement qu'il a parle franchement de
+l'injustice commise par l'Allemagne en envahissant la Belgique.
+
+«Qu'un homme connaissant ce qui est juste commette l'injustice, cela n'est
+ordinairement pas accepté comme une preuve de sérieuse délicatesse de
+conscience.
+
+«La nature réelle du point de vue allemand au sujet de «ses
+responsabilités envers les États neutres», peut être apprise par une
+autorité qui ne peut être discutée, la lecture du _Livre Bleu_ anglais.
+
+«Si ces responsabilités étaient réellement prises au sérieux par
+l'Allemagne, pourquoi a-t-elle refusé de répondre, quand on lui a demandé
+de respecter la neutralité belge si elle était respectée par la France?
+
+«Quand on a posé à la France la question correspondante, elle a accepté.
+Ceci aurait garanti l'Allemagne de tout danger d'une attaque par la
+Belgique.
+
+«La raison du refus de l'Allemagne est donnée par le collègue de Herr von
+Bethmann-Hollweg. Cela peut être paraphrase dans la glose bien connue
+sur Shakespeare: «Il est armé trois fois celui qui a une querelle juste,
+quatre fois s'il a porté le premier coup.» «Ils devaient avancer en
+France, dit Herr von Jagow, par la route la plus courte et la plus facile,
+afin d'être bien en tête pour leurs opérations et d'essayer de frapper un
+coup décisif aussitôt que possible.»
+
+«L'attitude réelle de l'Allemagne envers la Belgique fut ainsi franchement
+donnée par le secrétaire des Affaires étrangères allemand à l'ambassadeur
+britannique, et le chancelier allemand, dans son discours au Reichstag,
+réclamait le droit de commettre une injustice en vertu de la nécessité
+militaire de «tailler une route au travers». Le traité qui défendait
+l'injustice était en comparaison un «simple chiffon de papier». La vérité
+fut dite dans ces premières déclarations des deux ministres allemands.
+Toutes les apologies et les arguments qui ont suivi sont des réflexions
+tardives faites pour excuser et expliquer une flagrante injustice.
+D'ailleurs toutes attaques contre la Grande-Bretagne par rapport à ce
+sujet et toutes les conversations touchant les «responsabilités envers
+les États neutres» viennent vraiment mal de l'homme qui le 20 juillet
+demandait à la Grande-Bretagne de conclure un marché qui ferait excuser la
+violation de la neutralité de la Belgique.
+
+
+
+LE PRIX D'UNE ENTENTE ANGLO-ALLEMANDE
+
+
+«Le chancelier allemand a parlé à un correspondant américain de ses
+efforts durant des années pour amener une entente entre l'Allemagne et
+l'Angleterre, «entente, ajoute-t-il, qui devait absolument garantir la
+paix de l'Europe». Il omettait de mentionner ce que M. Asquith a rendu
+public dans son discours à Cardiff; que l'Allemagne requérait, comme
+prix de cette entente, un engagement sans conditions de la neutralité de
+l'Angleterre. Le Gouvernement britannique était prêt à s'engager à ne
+prendre part à aucune agression contre l'Allemagne; il n'était pas préparé
+à engager sa neutralité en cas d'agression par l'Allemagne.
+
+«Une entente anglo-allemande dans ces derniers termes n'aurait pas donné
+une garantie absolue pour la paix de l'Europe, mais elle aurait donné une
+absolue liberté d'action à l'Allemagne, en ce qui concernait l'Angleterre,
+pour rompre la paix de l'Europe.
+
+«Le chancelier disait que dans sa conversation avec l'ambassadeur
+britannique en août dernier il «pouvait avoir été un peu excité en voyant
+ses espérances et le travail de toute sa carrière de chancelier aller
+à rien». Si l'on considère qu'à la date de la conversation (4 août)
+l'Allemagne était déjà en guerre avec la France, la conclusion naturelle
+est que le naufrage des espérances du chancelier consistait, non dans le
+fait d'une guerre européenne, mais dans le fait que l'Angleterre n'avait
+pas accepté de n'y point prendre part.
+
+
+UN TÉMOIGNAGE DU PEU DE SINCÉRITÉ DE L'ALLEMAGNE
+
+«La sincérité des déclarations du chancelier allemand au correspondant
+américain peut être montré par un simple témoignage, dont l'application
+vient ici très à propos parce qu'il sert à rappeler les principaux faits
+qui ont produit la guerre présente. Herr von Bethmann-Hollweg refusa la
+proposition faite par l'Angleterre et à laquelle la France, l'Italie et la
+Russie devaient prendre part. L'Angleterre proposait une conférence où la
+dispute eût été arrangée en termes honorables et clairs, sans guerre. Si
+réellement il désirait agir avec l'Angleterre pour conserver la paix,
+pourquoi n'a-t-il pas accepté cette proposition? Il devait savoir, après
+la conférence des Balkans à Londres, qu'il pouvait avoir toute confiance
+dans l'Angleterre. Herr von Jagow a rendu témoignage au Reichstag de la
+bonne foi de l'Angleterre dans ces négociations.
+
+«La proposition d'une seconde conférence entre les puissances fut faite
+par Sir Edward Grey, en exprimant les mêmes désirs de paix qu'en 1912 et
+1913. Le chancelier allemand rejeta ce moyen d'éviter la guerre. Celui
+qui ne veut pas les moyens ne doit pas se plaindre si la fin n'est pas ce
+qu'il désire.»
+
+La seconde partie de l'entrevue avec le correspondant américain consistait
+dans un discours sur la moralité de la guerre.
+
+Les choses que l'Allemagne a faites en Belgique et en France ont été
+certifiées devant le monde par ceux qui en ont souffert et qui les
+connaissent de première main. Après cela il n'appartient pas au chancelier
+d'apprendre aux autres belligérants la conduite à tenir en guerre.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 2, février 1915, p. 1, col. 1.)
+
+
+On a vu plus haut que la censure ennemie ne permet pas qu'on parle du
+chiffon de papier (p. 60).
+
+Le chancelier ne fut pas le seul, le 4 août 1914, à tenir des propos
+inconsidérés. Son secrétaire d'État, M. von Jagow, fit à notre ministre,
+M. le baron Beyens, des déclarations qu'il a dû amèrement regretter
+depuis: n'affirmait-il pas, en effet, que l'Allemagne n'avait rien à
+reprocher à la Belgique!
+
+
+
+Morale à double face.
+
+
+C'était le 4 août 1914, le jour où l'Allemagne commença sur le territoire
+belge la longue série des crimes épouvantables qui devaient laisser sur
+les traces de l'armée teutonne un immense fleuve de sang.
+
+Ce jour-là, à 9 heures du matin, eut lieu, au ministère des Affaires
+étrangères de Berlin, une entrevue poignante, désormais historique, entre
+von Jagow, secrétaire d'État, et le baron Beyens, ambassadeur belge.
+
+Après avoir, avec une patriotique énergie et une fière indignation,
+fustigé l'acte de forfaiture commis par l'empire germanique, le diplomate
+belge, s'adressant directement à la conscience de son contradicteur, le
+somma de dire d'une façon formelle son opinion sur la violation d'un pays
+«auquel (venait de reconnaître le ministre allemand) l'Allemagne n'avait
+rien à reprocher et dont l'attitude avait toujours été correcte». Pris à
+l'improviste, le ministre rougit et, d'une voix tremblante, balbutia:
+
+«..Je le reconnais, je comprends votre réponse..., je la comprends en tant
+qu'homme privé, mais comme secrétaire d'État je n'ai pas d'appréciation à
+donner...»
+
+Ces paroles infâmes, qui auraient dû brûler les lèvres de celui qui les
+prononça, sont rappelées loyalement par le _Livre Gris_ belge; elles
+sont tellement déshonorantes, tellement flétrissantes pour la diplomatie
+allemande que le Gouvernement de ce «pays de menteurs» a cru nécessaire
+de les... rectifier et, dans une note officieuse de la _Norddeutsche
+Allgemeine Zeitung_, fait dire que von Jagow a simplement dit que «e qui
+est vrai pour l'individu ne peut s'appliquer à l'État!!»
+
+Franchement, j'avoue ne pas savoir lequel des deux est le plus méprisable,
+ou le Jagow qui rougit, ou le Gouvernement allemand qui se cache derrière
+un journal pour faire connaître au monde pareil sentiment!
+
+Voilà bien la mentalité teutonne peinte par elle-même! Pour elle, il
+est donc avéré qu'il existe deux morales: l'une à l'usage des simples
+citoyens, l'autre à l'usage des États et de ceux qui les gouvernent;
+tel acte, réputé criminel pour les premiers, devient vertueux pour les
+seconds; ce qui est malhonnête pour les uns, devient honnête pour les
+autres...
+
+Rêvons-nous? Dans notre candeur naïve, nous avions cru qu'il n'existe
+qu'une justice, toujours la même, basée sur le droit éternel et
+inviolable; que cette justice--qu'elle s'applique à un homme isolé ou à
+une collectivité d'hommes--est toujours une, identique à elle-même, ne
+se pliant ni aux circonstances, ni aux nécessités, ni aux intérêts d'un
+particulier ou d'un État; que cette justice domine tout et condamne tout
+acte criminel, toute forfaiture, toute félonie, tout manquement au droit,
+au devoir, à l'honneur.
+
+Sans ce grand principe, universellement admis depuis le Christ, la morale
+n'existe plus; le devoir, le bien, l'honneur ne sont que des mots vides de
+sens; sans lui, il n'y a plus de place, dans la conscience individuelle
+et publique, que pour l'anarchie; sans lui, c'est l'effondrement des
+fondements sacrés sur lesquels repose l'ordre moral et social.
+
+Si l'on supprime ce principe essentiel et primordial, l'odieuse thèse
+nietzschéenne, qui prétend que _la force crée le droit_, que _la force est
+le droit_, apparaît supérieure au concept--le seul juste et vrai--qui veut
+que la force soit uniquement le soutien du droit et ne puisse être mise en
+action que pour faire triompher le droit.
+
+Quel infranchissable abîme entre la mentalité cultivée de l'Allemand et
+celle de l'homme civilisé, entre le culte de la force et la pratique du
+bien!
+
+Parlant de la violation de la neutralité belge, Gladstone disait: _c'est
+un crime dont aucune nation ne pourrait se rendre coupable_. Le _great old
+man_ parlait comme un sage ancien; il ne connaissait pas l'Allemagne, il
+ne connaissait pas la «morale à double face» inventée par ce pays.
+
+Parlant de la Belgique, Benoît XV proclamait, le 22 janvier 1915, que _NUL
+ne peut, pour QUELQUE RAISON QUE CE SOIT, violer la justice_. Benoît XV
+parlait comme un docteur des temps révolus. L'Allemagne a changé tout
+cela: _Not kennt kein Gebot_. La nécessité domine tout, le droit, la
+justice, la morale, tout!
+
+La nouvelle philosophie, la _Real-Politik_, est au-dessus de tout,
+_Deutschland aber Alles..._ Tout doit plier devant elle, même les
+principes immatériels de l'universelle justice.
+
+Et dire que cette conception nouvelle du droit a été frénétiquement
+applaudie par le Parlement allemand tout entier, c'est-à-dire par le
+peuple allemand tout entier.
+
+Quand, dans le silence et la solitude du soir, des hommes tels que
+Erzberger et Pfeiffer, qui se donnent pour les champions de la vérité et
+de la morale chrétiennes, se trouvent en face du Crucifié, qui a donné
+au monde les grands principes du Droit et qui est mort pour consacrer ce
+Droit, que doivent-ils ressentir au fond de leur conscience?
+
+Et cet empereur maudit, en regardant ses mains dégouttantes de sang
+innocent, ne doit-il pas frémir quand il prononce le nom de Dieu, auquel
+il ne croit pas, à moins d'être le plus grand criminel que l'humanité ait
+enfanté?
+
+Dr. Z.
+(_La Libre Belgique_, n°55, décembre 1915, p.2, col.1.)
+
+ * * * * *
+
+L'Allemagne a-t-elle au moins tiré profit de sa félonie? S'est-elle assuré
+des avantages qui compensent sa flétrissure? La violation de la neutralité
+belge lui a-t-elle permis, par exemple, d'écraser la France et de prendre
+Paris?
+
+L'échec de l'agression brusquée contre la France n'est pas le seul salaire
+qu'a reçu la diplomatie d'outre-Rhin pour son indigne conduite vis-à-vis
+de notre pays. Il ne paraît pas douteux que c'est aussi la méfiance pour
+les promesses allemandes qui a mis l'Italie aux côtés des Alliés.
+
+ * * * * *
+
+Le châtiment.
+
+L'intervention de l'Italie, qui probablement mettra fin aux hésitations
+des États balkaniques, semble revêtir tout particulièrement le caractère
+d'un châtiment pour la criminelle et odieuse invasion de la Belgique. Peu
+de jours avant la déclaration de guerre de l'Italie, un Teuton qui avait
+passé les neuf derniers mois à Rome se lamentait en ces termes, dans le
+_Vorwärts_ de Berlin, sur l'échec des négociations astucieuses menées par
+von Bulow:
+
+«La publication des négociations politiques prouvera _combien fut néfaste
+la pensée toujours présente que les traités ne sont que des chiffons de
+papier._»
+
+(_La Libre Belgique_, n°26, juin 1915, p.4, col.2.)
+
+
+Les audaces du chancelier teuton.
+
+Nous nous sommes expliqués au sujet de la rupture de la Triple Alliance
+par l'Italie, mais le discours de M. de Bethmann-Hollweg au Reichstag nous
+fournit l'occasion de montrer jusqu'à quel point va l'aveuglement germain
+quand il s'agit de la morale et de la fidélité aux traités.
+
+Ce discours commence en demandant pourquoi Rome a refusé d'un coeur si
+léger les propositions de Vienne, qui accordaient à l'Italie tant de
+concessions au Trentin et sur l'Adriatique. A ce sujet le chancelier ose
+dire qu'il n'appartient pas à l'Italie de juger à quel degré les autres
+nations méritent la confiance, en prenant pour mesure le degré de loyauté
+avec laquelle elle-même observe les traités.
+
+Et ce chancelier ose ajouter:
+
+«L'Allemagne garantissait de sa parole que les concessions promises par
+l'Autriche seraient observées. _Il n'y avait donc aucun motif de se
+méfier_.»
+
+Comment ces paroles n'ont-elles pas brûlé les lèvres de celui qui
+proclamait jadis à la même tribune et aux applaudissements des mêmes
+auditeurs que _nécessité n'a pas de loi_, que, lorsqu'on défend un bien
+suprême, on peut violer le droit des gens et qu'on _s'arrange comme on
+peut_. Et le même monsieur qui déclarait à l'ambassadeur de Londres, il
+y a dix mois, que le traité qui obligeait les grandes puissances et la
+Prusse à respecter la Belgique et même au besoin à la défendre n'était
+qu'un chiffon de papier, interdit à l'Italie le droit de juger à quel
+point l'Allemagne, qui fait profession de mépriser également les lois de
+la guerre, mérite confiance.
+
+Il est vraiment prodigieux ce chancelier, le plus éminent des hommes,
+au dire du professeur Lasson, de Berlin (l'un des signataires du fameux
+manifeste des intellectuels allemands en septembre 1914). Il est même
+kolossal, pour employer une des expressions favorites aux hommes de la
+«Kultur».
+
+Mais ils sont également kolossaux et dignes de la «Kultur» les membres du
+Reichstag qui ont couvert plusieurs fois de _tonnerres d'applaudissements_
+l'exorde du même chancelier de chiffon. Celui-ci leur a d'abord fait
+croire que les Anglais, les Français, les Belges et les Russes étaient
+absolument trompés par leurs gouvernements et leurs presses au sujet de la
+marche des affaires en Russie et même en France; puis il a terminé ainsi,
+sans qu'aucun de ses auditeurs ait soupçonné l'amère ironie qui se cachait
+derrière les prétentions allemandes:
+
+«Dans cette guerre, ce n'est pas la haine qui nous inspire, c'est
+l'indignation (_Vifs applaudissements_), la sainte indignation (_Nouveau
+tonnerre d'applaudissements sur tous les bancs_). Plus est grand le danger
+auquel nous avons à faire face, entourés que nous sommes de tous côtés par
+des ennemis, plus profondément l'amour de nos foyers étreint nos coeurs,
+plus jalousement nous devons veiller à la protection de nos enfants, de
+nos petits-enfants, plus nous devons tout endurer et tenir bon jusqu'à ce
+que nous ayons conquis toutes les garanties d'assurance possibles qu'aucun
+ennemi, soit seul, soit coalisé, n'osera jamais plus se mesurer avec nous
+les armes à la main. (_Tonnerre d'applaudissements_.)
+
+Plus sauvagement sévit la tempête autour de nous, et plus solidement nous
+devons établir les fondations de notre maison. Pour cette conscience de
+l'union de ses forces, pour ce courage inébranlable, pour ce dévouement
+sans borne que lui affirme le peuple tout entier, et pour la loyale
+coopération que vous, Messieurs, n'avez, dès les premiers jours, jamais
+cessé d'accorder à la patrie, je vous apporte, à vous, les représentants
+de la nation tout entière, les remerciements chaleureux du Kaiser.
+
+«Pleins de la confiance mutuelle que nous sommes tous unis, nous vaincrons
+en dépit d'un monde d'ennemis.» (_Applaudissements frénétiques et
+prolongés_.)
+
+Nous osons croire, au contraire, nous, petits Belges, que si le Kaiser
+avait à recommencer 1914, il continuerait à jouer les Lohengrin et
+laisserait là les Attila.
+
+HELBÉ.
+(_La Libre Belgique_, n°28, juin 1915, p.2, col.2.)
+
+N'oublions pas que la Belgique est aussi en guerre avec l'Autriche. En
+«brillant second», celle-ci s'est montrée aussi fourbe que l'Allemagne.
+
+
+Leurs complices.
+
+N'ayant aucune raison pour nous déclarer la guerre, l'Allemagne dut se
+rabattre sur la nécessité, pour son agression contre la France, d'aller le
+plus vite possible. Mais l'Autriche-Hongrie ne put rien alléguer pour nous
+traiter en ennemis. La déclaration de guerre du Kaiser autrichien à la
+Belgique date du 28 août: elle devait légitimer l'emploi, contre nos
+forts, de la grosse artillerie autrichienne. Or, en mars dernier, le
+Gouvernement belge obtint la preuve (et la publia sans recevoir de
+démenti) que ces obusiers se trouvaient déjà devant Namur le 16 août, donc
+une douzaine de jours avant que nous fussions en guerre avec l'Autriche!
+
+Du 4 au 28 août, pendant la première phase de notre résistance,
+Autrichiens et Hongrois demeurèrent à Bruxelles, à Anvers, à Liège, à
+Namur, etc. Ni les personnages diplomatiques ni les particuliers de cette
+nationalité ne se virent inquiétés: ils purent renseigner leurs alliés sur
+les mouvements des troupes belges, de même que sur la présence de forces
+françaises dans notre Luxembourg et anglaises dans notre Hainaut...
+
+Ce perfide subterfuge, consistant à rompre avec la Belgique seulement
+après l'occupation de Bruxelles, permit à l'espionnage autrichien de
+s'exercer sans entraves jusqu'à la venue des «camarades».
+
+Une telle attitude est à retenir! Elle confond et égalise dans la
+turpitude les complices germaniques; elle les unit dans la répulsion que
+tout Belge nourrit à l'endroit d'un aussi vil ennemi. (_La Vérité_, n° 4,
+3 juin 1915, p. 15.)
+
+
+3. Un exemple caractéristique de la manière allemande.
+
+Nous pourrions clore ici le chapitre traitant de la perfidie allemande.
+Faisons pourtant un dernier emprunt à nos prohibés, tant le cas que voici
+abonde en mensonges variés:
+
+
+Les Allemands au séminaire de Tournai.
+
+
+CONTRIBUTION A L'HISTOIRE MILITAIRE ET DIPLOMATIQUE DE L'ALLEMAGNE
+CONTEMPORAINE
+
+
+Vers la fin de l'année dernière, quelques semaines après l'occupation
+de Tournai par les armées de la Kultur, il prit fantaisie au commandant
+militaire allemand de s'installer dans les locaux du séminaire épiscopal.
+L'immeuble ne pouvait être considéré comme vacant, bien qu'il eût perdu
+une grande partie de ses habitants, appelés sous les drapeaux de l'armée
+belge en qualité de brancardiers. Mais l'autorité allemande le trouvait
+à sa convenance; elle décida qu'il était disponible et donna ordre de
+l'occuper. Ce fait d'armes fut exécuté le dimanche 22 novembre. Ce jour-là
+avait eu lieu une ordination sacerdotale. Les nouveaux prêtres. évincés
+de leur réfectoire; durent dîner dans un corridor. Puis ils quittèrent le
+séminaire pour n'y plus rentrer. Seuls les professeurs furent autorisés à
+y conserver leur logement, et lorsqu'en janvier 1915 le séminaire rouvrit
+ses cours, les étudiants, relativement rares, qui répondirent à l'appel
+durent aller chercher un gîte au village de Kain.
+
+Une fois dans la place, les Teutons étalèrent impudemment l'intention
+de ne plus s'en aller. Aux, réclamations des possesseurs expulsés, ils
+opposèrent le dédain transcendant qui leur sert de réponse à toute
+obligation comme à toute vérité qui les dérange. Cet état de choses durait
+déjà depuis plus de huit mois, quand les journaux non censurés donnèrent
+connaissance d'une lettre écrite le 6 juillet par le secrétaire d'État du
+souverain Pontife, cardinal Gaspari, à M.J. Van den Heuvel, ministre de
+Belgique près le Vatican. On y pouvait lire entre autres choses:
+
+«Ces visites (de S. Ém. le nonce apostolique) contribuèrent à faire
+délivrer à l'évêque de Namur, ainsi qu'à l'évêque de Liège et à leurs
+vicaires généraux, le permis de libre circulation dans leur diocèse,
+à _faire ordonner que l'ambulance militaire fût évacuée du séminaire
+diocésain de Tournai_, et à obtenir d'autres avantages importants dont,
+pour être bref, nous omettons l'énumération.»
+
+Grande fut la surprise dans la cité des Choncq Clotiers. Le séminaire
+évacué? C'étaient donc les séminaristes belges que l'on voyait entrer et
+sortir de la vieille maison de la rue des Jésuites, bottés, éperonnés,
+coiffés et armés comme des aumôniers allemands? La population
+tournaisienne n'eut pas l'irrévérence de croire que le secrétaire d'État
+avait voulu plaisanter, mais elle ne se priva pas de penser et de dire
+qu'on s'était moqué de lui kolossalement.
+
+Les intéressés crurent avoir trouvé l'occasion propice qui les ferait
+rentrer, eux dans leur habitation et le cardinal Gaspari dans la réalité
+des choses. Depuis quelque temps déjà Tournai avait été exclu de la zone
+de guerre et rattaché au gouvernement de S. Exc. le baron von Bissing.
+Qu'on le pardonne aux évincés, ce ne fut pas de ce côté que se tournèrent
+leurs espérances. Ils préférèrent soumettre leurs représentations à un
+très haut et très bienveillant personnage qui se trouvait en situation de
+dissiper les illusions de la secrétairerie d'État. Le malheur voulut que
+ce haut personnage fût, pour des raisons d'étiquette diplomatique, obligé
+de demander des explications à la plus mauvaise adresse.
+
+A beau mentir qui vient de loin. Mais le grand chef interpellé ne venait
+pas de loin. Il put donc avec un plein succès affirmer que le séminaire
+était évacué. On le crut ou on ne le crut pas, peu importe; il avait mis
+fin à la conversation d'autant plus sûrement que son interlocuteur
+ne pouvait, à aucun prix, courir le risque d'être amené à lui dire:
+«Excellence, vos renseignements sont faux.»
+
+Les choses en restèrent donc là. Le séminaire «évacué» grouillait
+d'Allemands autant que jamais lorsque, tout récemment, la situation prit
+fin à l'improviste. Dans le courant du mois d'août, un pince-sans-rire
+tournaisien, mis en rapport avec un officier allemand, lui dit avec l'air
+de n'y pas toucher: «Il paraît que le nonce doit venir prochainement
+visiter le séminaire.» A ces simples mots, l'Allemand prit la figure d'un
+homme qui découvre tout à coup un horizon immense. Le nonce au séminaire.
+Le cas devenait grave.
+
+Sur-le-champ, l'exode ou plutôt l'hégire commença. A tout seigneur tout
+honneur. La marche s'ouvrit par un peloton de soldats escortant six
+magnifiques cochons, six bêtes de la plus belle race allemande, étalant
+une prestance de cuirassiers blancs, qui défilèrent par la ville en
+grognonnant comme de vrais _Unteroffizieren_. Le reste du campement suivit
+avec armes et bagages, moins ce que l'imminence du péril ne permit pas de
+déménager.
+
+Le dimanche 22 août, une foule de curieux allèrent contempler le séminaire
+évacué pour tout de bon cette fois, tels les Troyens allant visiter
+le camp délaissé par les Grecs, qui avaient fait aussi une retraite
+stratégique.
+
+_Juvat ire et dorica castra desertos videre locos..._
+
+Hélas! sans y songer, nous avons dit le mot de la situation: le mot
+malsonnant qui peint au vif l'impression causée par un tel spectacle. Ils
+sont donc les mêmes partout. L'herbe poussera plus que jamais là où les
+Teutons ont passé. Sur le sol où ils ont laissé l'empreinte de leurs
+talons ferrés, on peut se demander ce que l'on vient de fouler: une
+compagnie de landsturm ou un troupeau de mulets. Mais dans les lieux
+qu'ils ont habités en nombre, le doute n'est jamais possible. On les
+reconnaît à ce qu'ils emportent et à ce qu'ils abandonnent.
+
+Au séminaire de Tournai la cave était vide, mais la cour était encombrée
+de literies d'une malpropreté ignoble. D'immondes chaussettes étaient
+amoncelées dans le réfectoire et des inscriptions de même odeur
+s'épanouissaient sur les murs. L'une d'elles portait: «_Nach den
+Aborten._» On en lit autant dans toutes les gares; mais au-dessous se
+trouvait un avis complémentaire impossible à traduire: «Pour ceux qui sont
+soumis à un traitement spécial, par ici; pour les autres, par là.»
+
+Il y en avait donc qui se dénonçaient par le chemin qu'ils prenaient, et
+pour un temps la confession publique aura été en usage au séminaire de
+Tournai.
+
+Ainsi finit l'histoire de l'occupation allemande au séminaire diocésain.
+Nous ne la donnons pas pour exceptionnellement importante. Il en est de
+plus tristes, il en est de plus drôles; elle ne pose pas en héros d'épopée
+les jeunes clercs expulsés de leur cassine. Elle a cependant pour nous
+l'intérêt d'un symbole prophétique. Entré par la force dans la maison
+d'autrui, nos maîtres s'y maintiennent par la ruse, puis, sur le point
+d'être convaincus d'avoir menti au chef de la catholicité, ils détalent
+dans un appareil comique. Ainsi ont-ils envahi notre pays, ainsi en
+partiront-ils, et le cortège final pourrait fort bien ne pas se dérouler
+suivant le cérémonial qui aura été réglé par la dernière affiche de notre
+gouverneur.
+
+Excellence, Excellence! puisque vous paraissez vouloir que votre règne
+s'achève dans une atmosphère apaisée, ce n'est pas à nous seuls qu'il faut
+adresser vos conseils. Tournez-vous vers ceux qui vous ont fait affirmer
+officiellement des choses qui ne sont pas. Ils ont déjà. fortement écorné
+votre prestige. Si vous leur confiez aussi votre honneur, ils le mettront
+en charpie. C'est votre affaire plus que la nôtre, et rien ne nous oblige
+à vous inculquer la seule manière de conduire le peuple belge. Mais pour
+l'heure des adieux, nous vous souhaiterions, Excellence, d'avoir su le
+forcer à vous estimer.
+
+BELGA.
+(_La Libre Belgique_, n° 46, septembre 1915, p. 4, col. 1.)
+
+
+C. _L'OUTRECUIDANCE_
+
+
+Cette face-ci du caractère allemand est trop connue [67] et a été trop
+fustigée dans ces derniers mois, pour qu'il faille reproduire beaucoup
+d'articles de nos prohibés: ceux-ci, pour personnels qu'ils soient,
+n'ajouteraient pas grand'chose à ce que le lecteur sait déjà.
+Contentons-nous de quelques articles, parmi les plus typiques.
+
+[Note 67: Citons, par exemple, les deux lettres de M. Lasson,
+reproduites par _La Soupe_, no. 62.]
+
+
+1. La «Kultur».
+
+
+D'abord la «Kultur», c'est-à-dire, si l'on en croit le Kaiser, cette
+perfection intime, si supérieure à la civilisation, toute extérieure, des
+autres nations:
+
+
+La «Kultur».
+
+
+Qu'est-ce donc que la «Kultur» allemande (prononcez _koultour_) dont les
+occupants provisoires de la Belgique sont si fiers et qui les rend si
+arrogants, si méprisants pour le reste de l'humanité?
+
+La «Kultur» n'a rien de commun avec la culture française, belge, anglaise,
+espagnole, italienne, américaine, etc. Elle n'est pas la civilisation; la
+façon dont les Allemands envahisseurs se sont conduits chez nous et
+dans le nord de la France, depuis le 4 août dernier, le démontre sans
+contestations possibles.
+
+On peut être civilisé instruit, gentilhomme accompli, appartenir à l'élite
+d'une nation cultivée et honorée et n'avoir point la «Kultur», pour cette
+péremptoire raison que pour avoir la «Kultur», il faut être Allemand
+d'origine et surtout Allemand de coeur; il faut, de toute nécessité,
+être foncièrement convaincu de la supériorité morale, intellectuelle,
+scientifique et matérielle de l'Allemagne, et surtout de son droit
+indéniable, imprescriptible et essentiel à la domination sur l'univers.
+
+_Deutschland über Alles_, telle est la devise de tout homme qui possède
+la «Kultur». «L'Allemagne au-dessus de tout» est la pensée dominante,
+la suprême règle de conduite de tout citoyen qui a l'insigne honneur et
+l'insigne bonheur d'être doué de «Kultur». Ce don supérieur lui confère
+d'ailleurs tous les droits et tient lieu de toutes les qualités; il peut
+tout se permettre envers les êtres inférieurs qui n'ont pas la «Kultur».
+Celui qui l'a reçue peut être arrogant vis-à-vis de ces malheureux, sauf
+à être plat comme une punaise quand par accident les tristes créatures
+privées de «Kultur» sont gens puissants et fortunés. Dans ces cas, il
+conserve le droit imprescriptible de les mépriser intérieurement et de se
+dire à lui-même qu'ils ont un sort dont ils sont indignes. Il conserve,
+d'ailleurs, le droit de les dépouiller de tout ce qu'ils possèdent à la
+première occasion favorable.
+
+Un professeur de Berlin, M. Lasson, a fait sur ce sujet quelques
+déclarations qui nous feront mieux saisir ce que c'est que la «Kultur».
+Nous n'en donnons que la crème:
+
+«L'organisation allemande et le peuple allemand _sont le chef-d'oeuvre de
+la création_. «_Nous sommes sans égaux_. «Le peuple allemand a la science,
+la douceur, _toutes les vertus chrétiennes_. Il est le peuple _le plus
+libre parce qu'il sait le mieux obéir_. «M. von Bethmann-Hollweg est
+l'homme le plus éminent de l'Europe.»
+
+Le chancelier prussien a montré surtout son éminence dans la déclaration
+sinistre qu'il a faite le 4 août au Reichstag, lorsqu'il a avoué que
+l'Allemagne, en envahissant la Belgique, a attenté au droit des gens, mais
+que la nécessité ne connaît pas de loi.
+
+Un autre professeur, qui habite Iéna, a fait récemment une déclaration qui
+a été reproduite dans le _Nieuwe Rotterdamsche Courant_ de février,
+dans laquelle il reconnaît qu'il y a des pays civilisés en Europe et en
+Amérique, mais que seuls les Allemands ont la «Kultur».
+
+On peut considérer cette déclaration comme résumant exactement la doctrine
+allemande sur la «Kultur».
+
+En somme, la «Kultur», si on l'analyse avec soin, n'est autre chose que
+l'infatuation germanique, un composé d'orgueil, de vanité, de suffisance,
+de naïveté et de rapacité sans frein.
+
+Ajoutons, pour la déterminer plus complètement, ce détail important: la
+«Kultur» exige beaucoup d'engrais. C'est pourquoi beaucoup d'officiers
+allemands, qui ont séjourné pendant la guerre en Belgique et dans le nord
+de la France, ont laissé, dans les maisons et les châteaux qu'ils ont
+«honorés» de leur présence, la preuve odorante de la vérité de la
+définition naturaliste, d'après laquelle l'homme est surtout un tube
+digestif.
+
+Il ne faut pas oublier non plus, pour bien apprécier la «Kultur», cette
+maxime dont l'expérience des siècles a vérifié la sagesse: «L'orgueil est
+le père de tous les vices.»
+
+(_La Libre Belgique_, n° 5, mars 1915., p. 4, col. 2.)
+
+
+Incroyable.
+
+Sous ce titre, la _Gazette de Cologne_ publie ingénument la communication
+suivante qu'elle a reçue d'un de ses abonnés de Bonn (Prusse rhénane) (Le
+texte est donné en français et en allemand):
+
+«Un négociant de Bonn, ayant adressé à la Maison Roulet, de Bienne
+(Suisse), un chèque de 5.000 marks, à l'appui d'une commande de rubis pour
+montres, a vu revenir son chèque avec cette mention:
+
+«_La Maison ne fait d'affaires qu'avec les nations civilisées_.»
+
+Ni l'abonné ni la _Gazette de Cologne_ n'ont sans doute compris la leçon.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 15, avril 1915, p. 4, col. 2.)
+
+
+2. Le pangermanisme.
+
+La manifestation la plus dangereuse pour nous de l'orgueil allemand est
+sans contredit le pangermanisme, d'après lequel la Belgique, ou tout au
+moins sa partie nord, doit être englobée dans la Grande Allemagne.
+
+
+Le fanatisme pangermanique.
+
+Dans notre cinquième bulletin nous avons consacré un article à la «Kultur»
+que les Allemands, ou du moins les plus turbulents et les plus audacieux,
+déclarent seuls posséder et dans laquelle ils croient trouver une base
+sérieuse à leur droit de domination sur l'Europe et le monde. Nous jugeons
+utile de revenir sur ce sujet, auquel les voisins de l'Allemagne et
+nous-mêmes n'ont pas cru devoir prêter attention, parce qu'ils pensaient
+que la prétention pangermaniste n'était adoptée en Allemagne que par une
+minorité de toqués, composée surtout d'officiers retraités désireux de se
+faire valoir.
+
+La guerre déchaînée brutalement en 1914 par le Kaiser, et toutes les
+circonstances qui l'ont accompagnée, ont démontré que les classes
+dirigeantes de l'Allemagne sont malheureusement imprégnées de
+pangermanisme, que ce fanatisme les domine et les mène, et qu'à cause des
+universités, de l'enseignement officiel et de la caserne, il règne sur
+une grande partie de la nation et réagit même sur les meilleurs éléments,
+voire sur les plus religieux et les plus moraux, dont il fausse la
+conscience et pervertit les sentiments.
+
+Le patriotisme en Allemagne est devenu, peut-on dire, la religion
+principale. _Deutschland über Alles_, la devise chère à l'Empereur,
+remplace en pratique la devise chrétienne: «Aimer Dieu par-dessus tout
+et votre prochain comme vous-même.» L'Allemagne est la nation élue et le
+Kaiser est l'élu de Dieu. Il en est persuadé et le proclame sans cesse.
+
+Fin février 1914, ont paru dans la _Post_, journal de Berlin, deux
+articles significatifs appelant la guerre prochaine, _une guerre
+formidable, offensive, foudroyante et sans merci_; il faut profiter de la
+première occasion, de la première difficulté diplomatique, la situation
+devenant intolérable et ne pouvant se dénouer que par l'épée, _les 70
+millions d'Allemands ne devant pas renoncer au rôle de nation dirigeante
+de l'Europe_. On crut généralement que ce journal, non officiel, n'était
+pas un organe sérieux; les événements ont prouvé qu'il reflétait la pensée
+gouvernementale.
+
+Le général allemand von Bernhardi, après avoir émis l'opinion que
+l'Allemagne, voyant sa population augmenter sans cesse, serait acculée à
+la nécessité de déverser le trop-plein à l'extérieur, ajoutait qu'elle
+ne devra pas augmenter la puissance de ses rivaux par le flot de ses
+émigrants. Il continuait en disant:
+
+«_Il nous faut prendre_ des terres nouvelles aux États voisins ou bien les
+acquérir d'accord avec eux. Nous devons devenir une puissance coloniale.
+Ce que nous voulons, il nous faut l'_obtenir par la force, même au risque
+d'une guerre_: A cet effet, le _Deutschtum doit affirmer avant tout sa
+position au coeur de l'Europe_.»
+
+Dans une conférence en 1913, à Berlin, devant la Société coloniale,
+le professeur Heutsch fait remarquer que la Belgique et le Portugal
+_n'avaient rien fait_ qui justifiât de vastes territoires au Congo.
+
+Cette phrase et celle de von Bernhardi[68] nous feront comprendre pourquoi
+l'Allemagne a violé la neutralité belge.
+
+[Note 68: Voir p. 279, (Note de J. M.)]
+
+Un volume de 400 pages a été consacré avant 1914 par un écrivain nommé
+J. L. Reimer, au pangermanisme, sous le titre de: _Une Allemagne
+pangermaniste_. Voici, d'après ce livre, le résumé de la doctrine:
+
+«La race allemande doit imposer aux autres peuples les bienfaits de sa
+civilisation supérieure, _en les germanisant_.
+
+«Comment ce plan s'exécutera-t-il? Par la force:
+
+«L'Allemagne envahira la France et la réduira à merci. Elle établira
+d'abord sa domination jusqu'à l'Atlantique et la Méditerranée. Puis l'État
+expropriera les non-Germains, là où ils sont mêlés aux Germains. Ensuite,
+dans les provinces où il n'y a que des non-Germains, on prendra les
+mesures les meilleures pour les faire disparaître: travaux les plus
+périlleux et les plus nuisibles à la santé, et autres malaxations
+économiques ou morales sur lesquelles nous ne pouvons donner
+d'explications, notre bulletin étant envoyé chez d'honnêtes familles.
+
+«Ceux des non-Germains qui résisteraient seraient exportés dans l'Amérique
+du Sud ou en Asie, particulièrement en Chine; enfin, les gens sans enfants
+verraient leurs propriétés remplacées par une pension aux frais de l'État.
+Une germanisation plus faible serait appliquée aux Néerlandais, aux
+Flamands et aux États scandinaves, dont l'auteur estime qu'on ferait plus
+facilement de bons Germains, partisans du _Deutschland aber Alles_.»
+
+Nous ferons ici observer que parmi les moyens odieux préconisés par
+l'auteur, il en est que l'Allemagne officielle emploie déjà pour
+germaniser la Pologne prussienne: l'expropriation. Elle y emploie aussi
+les verges pour désapprendre aux enfants polonais leur langue et les
+forcer à dire leurs prières en allemand. Le langage de M. Reimer ne leur a
+donc pas paru effronté comme à nous et n'a pu aucunement les scandaliser.
+
+L'empereur Guillaume a lui-même un jour dit: «L'Allemagne doit être à la
+tête du monde.» Le général von der Goltz dont les proclamations cyniques
+ont été si remarquées à Bruxelles, a dit en parlant de «la guerre future
+que toute l'Allemagne attendait» en 1913, et qui a éclaté en août avec la
+soudaineté de la tempête:
+
+«Elle sera violente et sérieuse comme l'est toute lutte décisive
+entre peuples dont l'un veut faire reconnaître sa suprématie sur les
+autres.»
+
+Cette expression laconique est à méditer profondément. Elle fera
+comprendre à tous que la lutte actuelle est une lutte d'une grandeur et
+d'une importance primordiales et que la Belgique n'y combat pas seulement
+pour son existence et son honneur, mais pour la liberté des peuples de
+tout l'univers menacée par le monstre pangermain.
+
+Cette lutte doit être continuée jusqu'à ce que ce monstre rende le dernier
+soupir et en expirant délivre à la fois l'Europe centrale et le monde.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 9, mars 1915, p. 1, col. 1.)
+
+
+Citations du Chancelier... et d'autres!
+
+LA MODESTIE TEUTONNE
+
+Jamais, a proclamé le chancelier impérial, l'Allemagne n'a recherché la
+domination du monde. M. de Bethmann-Hollweg est docteur et s'en honore.
+Cela permet de lui supposer quelque lecture. Qu'il nous autorise à lui
+citer un certain nombre d'auteurs qui ne sont pas dépourvus de mérite et
+qui rendent assez aventurée sa pétition de principe.
+
+Henri Heine, d'abord, n'avait-il pas écrit dans la préface de sa
+_Germania_: «_Oui, le monde entier sera allemand. J'ai souvent pensé à
+cette mission, à cette domination universelle de l'Allemagne, lorsque je
+me promenais avec mes rêves sous les sapins éternellement verts de ma
+patrie._»
+
+Vous m'objecterez qu'il ne faut voir là que l'aveu enthousiaste d'un
+poète, entraîné par sa fantaisie, et que je ferais mieux de consulter un
+de ces spécialistes, érudits et consciencieux, qui font la gloire de la
+science allemande. Interrogeons, par exemple, le Dr Reimer; nous trouvons
+dans son livre: _Une Allemagne pangermanique_, que la race germanique a le
+droit de prétendre à l'hégémonie. «_Elle arrivera à l'exercer, dit-il, si
+elle a conscience de sa force et la volonté d'employer cette force à se
+faire la place qui lui revient. L'Allemagne doit s'unir aux populations
+auxquelles la rattache une communauté d'origine, et doit dénationaliser
+toutes les autres._»
+
+Cela au moins est dit par un homme grave, c'est scientifique, c'est
+précis. Mais un professeur, fût-il dix fois docteur, qu'est-ce en
+Allemagne à côté d'un officier? Or voici ce que pense un militaire comme
+le général von Meissendorf, auteur de _La France sous les armes_ [69]:
+«_De même que la Prusse a été le noyau de l'Allemagne, de même l'Allemagne
+régénérée sera le noyau du futur empire d'occident. Et afin que nul n'en
+ignore, nous proclamons dès à présent que notre nation continentale
+a droit à la mer, non seulement à la mer du Nord, mais encore à la
+Méditerranée et à l'Atlantique_.»
+
+C'est catégorique, c'est net comme un coup d'épée, mais von Meissendorf
+n'est que général, peut-être ne pense-t-il pas comme il convient. Voyons
+plus haut, l'avis d'un feldmaréchal, que dis-je, d'un pacha, de celui-là
+même à qui nous devons la phrase heureuse qui sert de devise au Belge.
+Voici ce qu'écrivit von der Goltz dans son chef-d'oeuvre: _La Nation
+armée_ [70]: «_Il est nécessaire avant tout que nous comprenions et que
+nous fassions comprendre à la génération que nous élevons que le temps du
+repos n'est pas encore venu, que la prédiction d'une lutte finale pour
+assurer l'existence et la grandeur de l'Allemagne n'est pas une chimère
+née dans la tête de fous ambitieux, mais qu'elle viendra un jour
+inévitablement, violente et sérieuse comme l'est toute lutte décisive
+entre peuples_ dont l'un veut faire reconnaître définitivement sa
+suprématie sur les autres.»
+
+[Note 69: Trad. de Jaeglé, p. 458.]
+[Note 70: Trad. Hennebert, p. 75.]
+
+
+Et maintenant, voici une citation impériale presque divine. Guillaume II,
+sur le point de partir en représentation au Maroc, laissa tomber de ses
+augustes lèvres, le 23 mai 1905, un discours dont voici une des gemmes,
+tenez-vous bien:
+
+«_Si plus tard, on doit parler dans l'histoire d'un empire universel
+allemand ou d'une domination universelle des Hohenzollern, il faudra que
+cette domination soit établie non par des conquêtes militaires, mais sur
+la confiance réciproque des nations qui poursuivent toutes un même idéal.
+Il faut que vous ayez la ferme conviction que le bon Dieu ne se serait
+jamais donné autant de peine pour notre patrie allemande et pour son
+peuple, s'il ne nous réservait pas une grande destinée. Nous sommes le sel
+de la terre..._»
+
+Eh bien, d'après le chancelier de l'Empire, tous ces gens-là ne sont que
+des mazettes; poètes, historiens, généraux, empereur et, s'il faut en
+croire l'Empereur, Dieu lui-même, tous se sont trompés.
+
+M. de Bethmann-Hollweg seul détient la vérité: «L'Allemagne n'a jamais
+cherché à dominer l'Europe.»
+
+Il est vrai que des gens très sérieux prétendent qu'il n'en serait pas à
+son premier mensonge.
+
+(_Le Belge_, n° 3, septembre 1915, p. 3.)
+
+
+3. Leur talent d'organisation.
+
+
+Enfin, leur fameux talent d'organisation!
+
+
+Leur administration.
+
+
+Finissons-en une bonne fois avec la tapée des stratèges politico-mystiques
+en chambre qui nous assomment de leur bavardage, qu'ils tâchent de rendre
+solennel, en pontifiant le pessimisme. «On a beau dire, répètent-ils
+sur un ton entendu, l'Allemagne est le pays par excellence de
+l'organisation...!»
+
+Si «organisation» veut dire multiplicité des avis, arrêtés, prescriptions,
+etc... et si cela suffit, il n'y a pas à dire, l'Allemagne est d'une force
+sans pareille. On n'a qu'à parcourir jusqu'à nos plus modestes bourgades,
+et l'on verra les murs enduits d'une couche épaisse de papiers
+administratifs de tous calibres. Si cela suffit à nos bonshommes pour
+chanter la gloire des Boches, que grand bien leur fasse!
+
+Il serait néanmoins intéressant de faire un bout d'enquête pour voir
+à quoi rime tout ce papier. Or, il appert que très souvent ces
+élucubrations, aussi savantes qu'impérieuses, ne sont que... lettre morte:
+du bluff et encore du bluff. Plus tard les badauds resteront bouche bée
+devant la sagesse de l'occupant, qui a su tout réglementer, tout prévoir.
+Il sera bon alors de pouvoir opposer à cette documentation la constatation
+de son inefficacité.
+
+Nous nous proposions de relever ici des faits précis, mais, après
+réflexion, nous craignons de rendre service à l'ennemi bien plus qu'aux
+nôtres. Qu'il nous suffise de signaler la chose. Un peu d'attention fera
+recueillir des observations inappréciables. A propos de la plupart des
+ordonnances qu'on note donc leur inexistence pratique. Non seulement
+toutes ces mesures ne sont pas appliquées, mais souvent elles ne le sont
+pas du fait même des entraves que le législateur (le mot est bien gros!)
+apporte à l'exécution de ses propres décisions.
+
+(_Revue hebdomadaire de la Presse française_, n° 52, p. 236.)
+
+
+Leur organisation.
+
+
+Il paraît qu'il se trouve en Belgique des gens que l'organisation
+allemande réussit à épater. Vraiment ces gens sont encore plus
+extraordinaires que les Allemands. Ont-ils perdu tout à fait le souvenir
+de ce qui se passait ici avant la guerre?
+
+Nous ne voulons pas parler de l'organisation militaire; celle-là est
+réellement épatante, de malhonnêteté surtout, et de duplicité. Ils étaient
+certes organisés et informés supérieurement, les officiers qui, arrivant
+dans nos villes et nos villages savaient exactement, mieux parfois que les
+autorités communales, comment ils pourraient loger leurs hommes, leurs
+chevaux et leurs canons, de combien de chambres se composait l'habitation
+du maire, du notaire ou du médecin; où se trouvaient dans les caves le bon
+vin; dans les châteaux, les meubles dignes de faire un voyage en Germanie;
+dans les usines, les réserves de métal ou de coton.
+
+Il n'y a pas à dire, c'est très beau cette organisation et il y a de quoi
+en être fier. Superbe aussi d'être prêt à se jeter à la gorge d'un ennemi
+cent fois moins fort que soi, de l'espionner et d'endormir sa confiance
+tout en préparant son meurtre dans l'ombre et le mystère; superbe encore
+de mobiliser ses troupes bien avant les menaces de guerre, pendant que les
+pourparlers de paix se prolongent et que l'ennemi, non le petit voisin
+dont on ne fera qu'une bouchée, mais l'autre, le grand, ne bouge pas pour
+montrer son désir de conciliation et ne pas déchaîner l'orage. Nous vous
+l'accordons, elle est vraiment épatante cette organisation du crime et de
+la rapine.
+
+Mais ce n'est pas cette organisation-là que certains Belges admirent,
+c'est celle du territoire occupé. Pensez donc, après dix mois d'occupation
+(non, soyons généreux, après sept ou huit, puisque depuis déjà quelque
+temps cela marche ainsi) pensez donc, les chemins de fer roulent; ils
+roulent même sans accroc, sans accident. Pas de rencontre, jamais; ils
+roulent bien sagement sur leurs rails et jusqu'ici pas un n'a eu la
+fantaisie de quitter la voie montante pour aller sur la voie descendante;
+ce serait pourtant le seul moyen de faire un petit accident puisqu'il n'y
+a pas de croisements et que les lignes secondaires ne sont pas exploitées;
+jamais non plus un train ne s'est emballé au point de tamponner celui qui
+le précédait de plusieurs heures. Je sais bien qu'il faudrait pour cela
+que le machiniste de l'un d'eux s'endorme sur sa machine, les trains
+étant si fréquents. Mais enfin ça pourrait arriver tout de même... si
+l'organisation n'était pas si parfaite.
+
+Pour être juste pourtant, il nous faut mentionner les beaux accidents du
+plan incliné de Liège. Ça c'était soigné et vraiment réussi.
+
+Et le transport des marchandises et des petits colis. Quelle rapidité! Et
+les passeports!! Tout cela marche comme sur des roulettes. Voyager est
+redevenu un plaisir et un plaisir si bon marché!!
+
+Jamais en huit mois, c'est bien certain, les Belges n'auraient réussi à
+rebâtir les ponts détruits et les voies endommagées ni à faire marcher
+des trains dessus. Ce prodige d'organisation est bien au-dessus de
+l'intelligence de nos ingénieurs.
+
+Sérieusement, croit-on qu'en France, dans la région dévastée que les
+armées alliées ont reconquise entre la Marne et l'Oise, les communications
+ne sont pas rétablies depuis longtemps et que le transport des troupes,
+des munitions et même des civils ne se fait pas aussi régulièrement et
+peut-être mieux qu'ici?
+
+Il y a aussi la réglementation de la vente des denrées, blés, fourrages,
+viandes, etc. que d'aucuns ont la naïveté d'admirer. A entendre les
+explications de ces messieurs de la Kommandantur, c'est parfait et le but
+de ces mesures est vraiment admirable. Mais allez y voir de plus près: ce
+maximum de prix n'est nullement respecté par les émissaires de l'armée
+allemande qui, précédant sur les marchés les acheteurs belges, raflent
+tout ce qui leur convient. Pour ce qui est de certaines marchandises,
+tels les: fourrages, le recensement des bestiaux, chevaux, etc., le
+rationnement de leur alimentation permettra tout simplement aux Allemands
+de réquisitionner le surplus, tandis que nos fermiers et nos éleveurs
+devront se contenter de donner à leurs bêtes la maigre ration imposée.
+
+Réservons notre admiration pour un objet plus digne d'elle que
+l'organisation allemande, et pensons à nos alliés français qui, en
+quelques mois, avaient rattrapé la forte avance que leurs ennemis avaient
+sur eux, ont monté, transformé, réorganisé leurs usines, leur ont fait
+produire des munitions et encore des munitions, ce pendant qu'ils avaient
+à faire face à d'autres charges, notamment aux besoins des réfugiés venus
+par milliers de France et de Belgique. Tous ceux qui ont été témoins de
+cet effort en ont été émerveillés.
+
+Soyons bien certains que nos autres alliés entrés en lice avec une armée
+et un outillage plus qu'incomplets, se rendant maintenant compte de
+l'effort qui leur est demandé, égaleront et surpasseront bien vite leurs
+ennemis. Les ouvriers volontaires affluent en Angleterre, on a construit
+des usines, des machines, l'activité est intense. N'oublions pas non
+plus que l'argent est le nerf de la guerre et que le commerce toujours
+florissant de l'Angleterre, grâce à la protection de sa marine puissante,
+lui a permis de drainer au profit de tous les alliés des sommes
+considérables.
+
+Quant à nous Belges, si nous sommes ligotés ici, nos compatriotes de
+l'autre côté du mur ont dans leurs tranchées et dans les usines de
+munitions une organisation qui n'est certes pas inférieure à celle de
+leurs alliés et de leurs ennemis. Et même ici; le fonds de chômage, les
+oeuvres diverses, ne témoignent-elles pas d'un réel talent d'organisation?
+Seulement, chez nous et chez les alliés l'organisation peut aller de pair
+avec la liberté, tandis que chez les Germains tout est réglementé, tout se
+fait par ordre. On doit agir et même penser comme les autorités ordonnent
+de penser et d'agir. Le mot liberté existe peut-être dans leur langue,
+mais ils n'en connaissent pas la véritable signification ni la pratique.
+
+LIBER.
+(_La Libre Belgique_, n° 45, septembre 1915, p. 2, col. 1.)
+
+
+La _Libre Belgique_ est modeste, comme on le voit. Elle aurait pu citer
+bien d'autres domaines où s'est manifesté l'esprit d'organisation des
+Belges, s'il n'avait pas été inutile de dire cela à nos compatriotes. Mais
+nous ne pensons pas que nous tomberons nous-mêmes dans le péché d'orgueil
+en les rappelant ici.
+
+Ne vous semble-t-il pas que le seul fait d'imprimer et de remettre à
+domicile des journaux prohibés, en plein pays envahi, sous la tyrannie
+la plus brutale qu'on puisse imaginer, révèle déjà un joli talent
+d'organisation?
+
+Et l'exode de nos miliciens qui rejoignent l'armée, de nos métallurgistes
+qui vont travailler aux munitions, de nos infirmières qui désirent
+soigner nos blessés (voir p. 164)! Bravant les condamnations à mort, des
+groupements d'hommes dévoués organisent cette émigration. Beaucoup de
+ces patriotes ont déjà été passés par les armes, et leur exécution est
+aussitôt portée à notre connaissance par des affiches officielles. Peu
+importe. La disparition des chefs ne jette qu'un trouble passager;
+aussitôt des bonnes volontés se présentent pour remplacer les fusillés.
+Se figure-t-on bien ce qu'il faut de dévouement, d'ordre et de discipline
+pour mener à bien une tâche aussi difficile, paraissant au premier abord
+aussi irréalisable!
+
+Et le ravitaillement de la Belgique? Voilà un pays complètement vidé
+par les réquisitions et les contributions de guerre, le pays qui a la
+population la plus dense du monde. En un mois, octobre 1914, des hommes
+dont on ne saurait assez louer le patriotisme et l'activité, organisent le
+ravitaillement du pays, malgré les incessantes difficultés que suscitent
+les autorités occupantes.[71]
+
+[Note 71: Voir _Comment les Belges résistent...,_ p. 1490]
+
+Les Allemands, eux, après avoir organisé pendant quarante ans l'attaque
+brusquée de la France, ont vu échouer lamentablement leur plan de
+campagne.
+
+
+
+4. Ils commencent à entrevoir la vérité,
+
+ou, tout au moins, ils baissent de ton. Il n'y a plus que les pointus qui
+restent fidèles à l'arrogance de jadis. Voici deux articles de _La Libre
+Belgique_:
+
+
+Une sensationnelle, mais hypocrite, conversion.
+
+
+Le _Times_ du 23 mars écoulé publie une remarquable lettre d'un des plus
+notables chefs du pangermanisme teuton, le général von Bernhardi.
+
+Cette lettre fera certainement sensation. On peut même dire qu'elle est un
+véritable signe des temps, car elle décèle chez son auteur un sens vrai
+des événements. Elle prouve qu'il commence à comprendre l'énormité de la
+faute, ou, pour mieux dire, du crime auquel lui et ses pareils ont poussé
+l'Allemagne et sa malheureuse alliée l'Autriche, en leur faisant préparer
+et déclarer la guerre européenne.
+
+Cette lettre est assez longue. Nous laisserons de côté tout ce qui
+concerne l'histoire des faits qui ont précédé les déclarations de guerre
+de l'Autriche à la Serbie et de l'Allemagne à la Russie, à la France et
+à la Belgique. Cette histoire, arrangée selon les procédés allemands
+habituels, n'est qu'une nouvelle édition de la fable que tous les Germains
+et les germanophiles répètent depuis août dernier, avec une constance
+qui jamais ne se lasse: l'Allemagne n'a fait que se défendre contre une
+coalition qui voulait son écrasement.
+
+Mais nous attirons l'attention sur la déclaration des principes et des
+sentiments que M. von Bernhardi donne aujourd'hui, comme étant ceux de
+toute la partie dirigeante de la nation et de l'Empire allemand et qui ont
+toujours inspiré sa politique. M. von Bernhardi s'exprime ainsi à ce sujet
+dans la lettre que le _Times_ publie:
+
+«Il n'a jamais été dans nos intentions de conquérir ou d'assujettir des
+nations étrangères; en faisant cela, nous nous créerions uniquement de
+nouveaux ennemis. Nous n'avons pas exercé dans ce but notre pays aux
+armes, ni complété nos armements. Mais il était de notre devoir de
+renforcer notre pouvoir politique et militaire, jusqu'à ce que nous
+ayons acquis l'assurance de développer nos intérêts industriels et notre
+culture, sans être contrariés par les puissances étrangères. Le but du
+militarisme allemand n'était pas d'attenter à la liberté des autres États,
+mais de protéger notre propre liberté. Depuis des années nous pouvions
+prévoir que les ennemis qui nous entourent presque de tous côtés en
+viendraient à se donner les mains pour écraser l'Allemagne grandissante.»
+
+Ce tableau de la mentalité pangermaniste que nous présente von Bernhardi,
+après les échecs et les mécomptes que la triplice austro-germano-turque a
+subis depuis huit mois, est bien différent de celui que le même général
+nous offrait, il n'y a pas longtemps, au sujet des devoirs et des besoins
+de l'empire. Aujourd'hui, il est respectueux de la liberté et de la
+propriété d'autrui; il ne demande que la sécurité et la liberté de
+l'Allemagne, cette malheureuse nation qui ne voulait attaquer ni
+assujettir aucun peuple et qui n'a fait que se défendre contre les
+implacables ennemis qui «l'entouraient de tous côtés».
+
+Si l'on doutait encore de l'issue certaine du gigantesque conflit qui met
+aux prises les principales puissances européennes et qui les ruine, on
+verrait clairement de quel côté penche la balance, en comparant le von
+Bernhardi doucereux et pacifique d'aujourd'hui, avec le von Bernhardi
+belliqueux et sans scrupules d'hier.
+
+Ce général était devenu, depuis sa mise à la retraite, le plus fougueux
+avocat des ambitions et des prétentions de la «Kultur», c'est-à-dire de
+l'orgueil et de l'avidité allemandes.
+
+Voici ce qu'il écrivait avant la guerre:
+
+«Notre population est de 65 millions d'habitants et elle augmente de
+1 million par an. Il est impossible que l'agriculture et l'industrie
+parviennent à procurer à cette masse humaine, sans cesse croissante, des
+moyens d'existence suffisants. Nous sommes donc acculés à la nécessité de
+déverser dans les colonies le trop-plein de notre population. _Mais si
+nous ne voulons pas augmenter la puissance de nos rivaux par le flot de
+nos émigrants, il nous faut prendre des terres nouvelles, dont nous avons
+besoin, aux Etats voisins, ou bien les acquérir, d'accord avec eux. Ce que
+nous voulons, il nous faut l'acquérir par la force, même au risque d'une
+guerre_. A cet effet, le _Deutschtum_ doit affirmer avant tout sa position
+au coeur de l'Europe et développer, tous ses moyens d'action, de manière
+à jeter dans la balance le poids entier d'une nation de 65 millions
+d'habitants.»
+
+Le même général von Bernhardi disait aussi, avant 1914:
+
+«La guerre est un _instrument de progrès, un régulateur de la vie de
+l'humanité, un facteur indispensable de civilisation, une puissance
+créatrice_. C'est une erreur de penser qu'il ne faille jamais rechercher
+ou provoquer une guerre. Il ne faut pas voir dans la guerre les calamités
+physiques qu'elle entraîne, pas plus qu'il ne faut déplorer le mal que
+fait un chirurgien, sans penser aux conséquences d'une haute portée
+qu'aura l'opération. _C'est à la diplomatie à arranger les questions
+épineuses où la morale semble menacée_.»
+
+La comparaison des déclarations d'avant la guerre et de celles d'après
+les événements des huit derniers mois, permet de juger des motifs de la
+conversion du vieux guerrier et de la sincérité de cette conversion.
+
+Si le pangermanisme était triomphant, l'ancien apologiste de la guerre
+parlerait un langage tout différent.
+
+Sa conversion, quelque forcée qu'elle soit, sera suivie de beaucoup
+d'autres.[72]
+
+(_La Libre Belgique_, n° II, avril 1915, p. 3, col. 2.)
+
+[Note 72: On pourrait ajouter que von Bernhardi a été jeté par-dessus
+bord par ses anciens fidèles: voir _Comment les Belges résistent_..., p.
+211. (Note de J.M.)]
+
+
+Un aveu angoissé.
+
+Le _Tag_ de Berlin, conservateur gouvernemental, fait l'énumération des
+faux calculs de la politique allemande. C'est la première fois
+qu'un journal de ce parti a la franchise de convenir de ces vérités
+désagréables:
+
+«Nous nous sommes trompés dans tant de nos calculs. Nous nous attendions à
+ce que l'Inde entière se révoltât au premier son des canons en Europe, et
+voilà que des milliers et des dizaines de milliers d'Indiens combattent
+maintenant avec les Anglais contre nous. Nous nous attendions à ce que
+l'Empire britannique fût réduit en miettes; mais les colonies britanniques
+se sont unies comme elles ne l'avaient jamais fait auparavant à la mère
+patrie. Nous nous attendions à un soulèvement victorieux dans l'Afrique du
+Sud britannique, et nous ne voyons là qu'un fiasco. Nous nous attendions à
+des désordres en Irlande, et l'Irlande envoie contre nous quelques-uns de
+ses meilleurs contingents. Nous croyions que le parti de la «paix à
+tout prix» était tout-puissant en Angleterre, mais il a disparu dans
+l'enthousiasme général qu'a suscité la guerre à l'Allemagne. Nous
+calculions que l'Angleterre était dégénérée et incapable de constituer,
+un facteur sérieux dans la guerre, et elle se montre notre ennemi le plus
+dangereux.
+
+«Il en a été de même avec la France et la Russie. Nous pensions que la
+France était corrompue et qu'elle avait perdu le sens de la solidarité
+nationale, et nous constatons maintenant que les Français sont des
+adversaires formidables. Nous croyions que la Russie ne pouvait rien
+faire, nous jugions que ce peuple était trop profondément mécontent
+pour combattre en faveur du Gouvernement russe, nous comptions sur son
+effondrement rapide, en tant que grande puissance militaire. Mais la
+Russie a mobilisé ses millions d'hommes très rapidement et très bien, son
+peuple est plein d'enthousiasme et sa force est écrasante.
+
+«Ceux qui nous ont conduits à toutes ces erreurs, à tous ces faux calculs,
+à toutes ces grosses méprises sur nos voisins et sur leurs affaires ont
+assumé un lourd fardeau de responsabilités.»
+
+Le _Tag_ aurait pu ajouter:
+
+«Nous nous sommes trompés en comptant pour zéro la résistance des Belges,
+et nous nous sommes trompés en espérant que l'Italie nous suivrait
+dans une guerre agressive. Ces deux erreurs ont eu aussi de notables
+résultats.»
+
+(_La Libre Belgique_, n° 12, avril 1915, p. 4, col. 1.)
+
+Leur retour à une plus saine conception des choses se manifeste encore
+d'une autre façon: ils sont conscients de l'aversion qu'ils inspirent au
+monde entier. Aussi assistons-nous depuis quelques mois à l'éclosion d'une
+abondante littérature qu'on peut réunir sous ce titre général: Pourquoi on
+les déteste. _La Soupe_ (n° 396) a consacré un fascicule très intéressant
+au résumé des idées de M. le professeur Dr Robert Jannasch, de M. le Dr
+Konrad Lange et de M. le curé Willy Veit.
+
+
+
+D. _L'EXPLOITATION SYSTÉMATIQUE DE LA BELGIQUE_
+
+
+Il ne s'agit pas ici du pillage pratiqué sous les yeux et avec la
+complicité évidente du haut commandement,[73] mais du pressurage
+méthodique, à coups d'arrêtés et de «jugements», auquel on soumet notre
+pauvre pays.
+
+[Note 73: _Comment les Belges résistent_..., p. 159.]
+
+Voici d'abord un exposé général, sous forme de chronique:
+
+
+Le brigandage allemand.
+
+_L'occupant doit nourrir l'occupé._
+(Droit international.)
+
+Ce n'est pas assez de dire que l'attentat contre la Belgique était une
+nécessité stratégique pour les agresseurs germains; elle était aussi une
+nécessité économique; elle livrait aux barbares un grenier d'abondance.
+
+Spoliés, razziés, affamés, toutes nos souffrances viennent des Prussiens.
+Aucun soulagement ne leur est dû. Ce qui rend notre situation moins
+pénible se créa à l'initiative des Belges, avec l'appui de neutres, et
+en dépit des obstacles suscités par l'ennemi. Les impostures alboches ne
+prévaudront jamais contre cette vérité.
+
+Les sommaires éphémérides ci-dessous sont extraites d'un dossier
+volumineux. Que chacun en fasse le sujet de ses entretiens: il n'est point
+de meilleure propagande! Voyez bien les conclusions finales.
+
+_Août 1914_.--Nos autorités prennent des mesures contre la cherté des
+vivres.. Les hordes d'invasion gaspillent les aliment; nos populations ont
+à peine le nécessaire.--Les Prussiens apposent une fausse signature du
+gouverneur de la Banque nationale de Belgique sur des billets de 1 et
+2 francs qu'ils ont volés à la succursale d'Aerschot et mettent ces faux
+billets en circulation.--Ils suppriment le téléphone public.
+
+_Septembre_.--L'envahisseur réquisitionne à tour de bras et impose
+aux villes de lourds tributs payables en métal.--Malaise monétaire.
+Renchérissement général, déterminé par le fait que l'ennemi abroge les
+restrictions imposées par l'autorité belge, ce dont notre commerce
+s'empresse de profiter!--Von der Goltz affiche que la rupture d'un fil de
+téléphone ou télégraphe, partout où les troupes en installent, entraînera
+le paiement d'une amende par les habitants, «qu'ils soient coupables ou
+non»!--Usage des véhicules contrôlé; tramways vicinaux supprimés. Ces
+ordonnances ont pour effet d'étendre le chômage.--Le régime des «bons de
+guerre» fait faire la grimace aux marchands.--Von der Goltz ordonne le
+paiement des contributions, patentes, etc., à la caisse allemande! La
+farine manque dans la moitié du pays où les barbares sont passés; cette
+disette s'étendra à mesure que l'invasion s'avancera.
+
+_Octobre_.--Von der Goltz se plaint d'attentats contre les communications
+militaires; il prend des otages partout où ces faits sont constatés et
+annonce que, s'ils se renouvellent, ces malheureux seront passés par les
+armes «qu'ils soient coupables ou non»!--Bicyclettes proscrites.--Défense
+de laisser sortir les pigeons.--Abondantes rafles de chevaux et de
+vivres.--Le Gouvernement usurpateur place sous les lois de la guerre les
+Belges nés en 1894, 1895 et 1896; si ces jeunes gens quittent le pays,
+«leurs parents répondront d'eux avec leur propre vie»!--Pénurie de
+farines. L'intendance prussienne enlève les réserves des villes et les
+récoltes des campagnes; cela pousse des Belges à dissimuler des stocks;
+voilà l'origine de déplorables accaparements.--L'automobile proscrite à
+son tour, le ravitaillement devient extrêmement difficile: famine dans nos
+provinces; à Bruxelles même, des boulangeries se ferment.--Des courtiers
+d'outre-Rhin font leur réapparition et s'efforcent de renouer des
+relations d'affaires! Beaucoup d'exportations industrielles sont frappées
+d'interdiction... pour les Belges!--La monnaie allemande est imposée
+au cours de 1 f 25 le mark [74].--Les espions organisent la chasse aux
+apporteurs de fonds destinés aux familles de soldats, aux agents de
+l'État, etc. Les pensionnés ne touchent plus leur dû; des fonctionnaires
+se trouvent à bout de ressources, la gêne se généralise.--Entrés à
+Anvers, les Prussiens y dévalisent les entrepôts particuliers,
+en violation du Droit. Ce butin est pour l'Allemagne (valeur: 1
+demi-milliard)!--Von der Goltz a proclamé sa volonté de «consolider la vie
+économique du pays». A ces paroles, il suffit d'opposer ses actes!--Pour
+remédier au paupérisme qui ne fait qu'empirer, s'est fondé, à Bruxelles,
+le Comité de secours et d'alimentation. Après avoir créé la «Soupe
+communale», il organise le ravitaillement du Brabant.--A la suite du
+licenciement de la garde civique, on s'attend à une certaine amélioration
+des affaires. Mais le Prussien somme les gardes civiques de se soumettre à
+son contrôle, ce qui empêche les retours espérés. Déplacements interdits
+dans toutes les directions, excepté Liège et le Limbourg.--Les produits
+d'imprimerie, les théâtres, etc., sont soumis à la censure.--Anvers doit
+verser aux spoliateurs une contribution de guerre de 50 millions; ce
+même chiffre est définitivement arrêté pour Bruxelles; Liège a payé 30
+millions; et ainsi de suite!
+
+[Note 74: En beaucoup d'endroits, le mark est même coté 1f30: voir
+_Comment les Belges résistent_..., p. 175. (Note de J. M.)]
+
+_Novembre_.--Les Prussiens, parce qu'on a rossé, près de la Bourse, un
+mouchard allemand (en civil) et un soldat venu à son aide, condamnent
+la ville de Bruxelles à une amende de 5 millions!--Les États-Unis et le
+Canada nous envoient de la farine. Le «Comité d'alimentation» s'étend
+à tout le pays, que l'incurie allemande laisse dans le dénûment. Cette
+impuissance, dans un domaine de première importance, prouve combien le
+bluff a surfait l'organisation allemande.--Le Prussien mande aux autorités
+communales de ne plus nourrir les ouvriers qui n'acceptent pas du
+travail salarié (nos ouvriers refusent de collaborer aux fournitures
+_militaires_).--L'heure allemande devient obligatoire; les délinquants
+sont frappés d'amendes.--Le serment exigé des gardes civiques pousse à
+l'exil un grand nombre de patrons; ils craignent de se voir déportés
+en Allemagne, comme cela s'est fait ailleurs, et même aux portes de
+la capitale (à Tervueren).--La situation économique s'empire; l'hiver
+s'annonce dur... Par suite de la suppression de tout transport, le charbon
+s'épuise et enchérit; la bâtisse ne peut reprendre. L'industrie chôme
+forcément. Misère.--Tout passeport est refusé aux hommes de 18 à
+45 ans.--L'ennemi s'empare du cuivre, du nickel et d'autres métaux
+nécessaires à la confection des munitions; fabriques arrêtées par suite
+de l'enlèvement de leurs cuves de cuivre.--Vers cette époque commence
+le pillage systématique de nos ateliers de construction: l'outillage
+industriel (machines-outils) prend le chemin de l'Allemagne. Cela
+continuera pendant plusieurs mois! Le matériel emporté représente une
+valeur de plusieurs centaines de millions. Ces vols à peine déguisés
+rendent le travail impossible dans beaucoup d'établissements, privent de
+gagne-pain des centaines de milliers de familles!--Écrasée de charges
+extraordinaires, la ville de Bruxelles ne peut commanditer un organisme
+intercommunal d'assurance des risques de guerre qui cherche à se
+constituer afin de ranimer l'industrie du bâtiment.
+
+_Décembre_.--Le spoliateur von der Goltz part. Le détrousseur von Bissing
+arrive. En s'en allant, le premier déclare que la situation en Belgique
+est «normale». Toutefois, son successeur annonce qu'il va faire tout son
+possible pour restaurer l'activité économique du pays et soutenir les
+faibles. Voilà les paroles; nous allons voir les actes.
+
+A peine installé, von Bissing inflige aux provinces belges une nouvelle
+contribution de guerre, de 480 millions de francs, payables par
+mensualités!--L'envahisseur rétablit la circulation des tramways vicinaux
+et prélève la moitié des recettes.--Il vide nos étables.--La presse
+étrangère s'indigne de l'avidité prussienne à propos des extorsions
+d'argent opérées en Belgique.--Von Bissing place les sociétés où des
+étrangers belligérants ont des intérêts sous la surveillance de ses
+bureaux. En revanche, il nous apprend que l'Allemagne, l'Autriche et
+la Turquie «ne sont pas des puissances étrangères ou ennemies»! Il est
+défendu d'inciter quelqu'un à refuser de travailler pour ces États...--Les
+amendes pleuvent sur les communes et sur les particuliers. Tout prétexte
+est bon. Von Bissing renforce la chasse aux importateurs d'argent. A la
+frontière, on échange de force l'or contre des marks.--Le transport des
+lettres est prohibé afin d'obliger le public à user de timbres allemands.
+
+--En Italie, en Suisse, en Hollande, au Chili, au Canada, aux États-Unis,
+la voracité des Prussiens provoque des manifestations publiques contre eux
+et pour les Belges.--L'importation du sel est prohibée, sauf s'il vient
+d'Allemagne. Nos Flandres manquent de froment, de seigle, de pommes de
+terre, de charbon.--Faim et froid étreignent le pays. Détresse et
+dénûment partout.--Von Bissing obtient de l'avancement: il est nommé
+général-colonel.--Il destitue la Banque nationale de son privilège
+d'émettre du papier-monnaie et le repasse à la Société générale.
+
+--L'assurance des risques de guerre s'organise à Bruxelles en vue de
+remettre en train la bâtisse et les industries qui s'y rattachent;
+l'esprit de lucre est exclu de cette oeuvre mutualiste.
+
+_Janvier 1915_.--Les étages de nos ministères, dans les salons desquels
+siègent les bureaux de l'Usurpation, sont convertis en prison temporaire.
+Von Bissing réorganise le service des mouchards et en accroit le
+«rendement».
+
+--Le Comité d'alimentation étend ses secours à plusieurs localités
+françaises que l'ennemi laisse également dans la détresse.--Von Bissing
+réglemente la confection des pâtisseries.--Mieux avisé, le Comité
+belge-américain installe des magasins communaux qui mettent un frein à la
+hausse des denrées.--En encaissant 40 millions par mois, von Bissing s'est
+engagé à ne plus imposer provinces ni communes; mais il s'est réservé le
+droit d'infliger des amendes, et il en use immodérément.--Redoublement
+de la traque aux apporteurs d'argent d'État.--Il taxe les morts
+(permis d'exhumer), les chasseurs, les pêcheurs; il établit un impôt
+extraordinaire à charge des citoyens ayant quitté le pays!
+
+--Malgré les efforts du Comité d'alimentation, lequel n'obtient aucune
+espèce d'aide des Prussiens, une partie de la nation s'anémie dans les
+privations; sans railway, sans automobiles, sans chevaux, même sans
+bicyclettes, la distribution des vivres en province devient presque
+impossible.--Grâce à l'Assurance mutuelle, la bâtisse reprend. En face
+de l'incurie et de la mauvaise volonté de l'occupant, ces réalisations
+représentent des efforts admirables.
+
+_Février_.--Von Bissing interdit les réunions politiques, traque les
+mobilisés qui partent pour le front et vole le pain des ouvriers
+du railway en confisquant les fonds destinés au paiement de leurs
+demi-salaires.
+
+--Pour pouvoir donner de la farine à tout le monde, la ration de pain est
+limitée dans les villes.--Von Bissing protège le cochon que le paysan
+abat, faute de pouvoir l'engraisser. Cette mesure ne sert à rien. Mais
+le Comité impose à Bruxelles et à Anvers le pain blanc, ce qui permet de
+prélever le son nécessaire à l'élevage des porcs.
+
+--Le gouverneur impérial limite les déplacements dans les différentes
+provinces. Il en résulte que 5 millions de Belges se voient claquemurés
+dans leurs cantons.--Il soumet à son contrôle les prostituées et prévoit
+de fortes amendes: l'argent n'a pas d'odeur!--Des commerces teutons se
+multiplient à Bruxelles.
+
+_Mars_.--Sous prétexte d'empêcher la contrebande de guerre, von Bissing
+interdit l'exportation de nombreux produits industriels; cela lui permet
+de connaître les stocks. Même les transactions intérieures sont soumises
+à autorisation, c'est-à-dire entravées pour les Belges.--Accapareurs et
+haussiers opèrent librement. Les magasins communaux s'épuisent à cause de
+la piraterie en mer. De nouveaux arrivages régulariseront plus ou moins le
+marché.--Poursuites et condamnations du chef de recrutement militaire
+se succèdent. Pour d'autres motifs, les amendes s'accumulent: les
+kommandanturs et les bureaux allemands, encombrés de sinécuristes, battent
+la dèche.--Les oeuvres d'assistance et d'entr'aide, créées par les Belges,
+font beaucoup de bien: la mendicité diminue de jour en jour. Le Comité
+Solvay patronne et subsidie toute initiative intéressante; la solidarité
+supprime le paupérisme.
+
+_Avril_.--Pour avoir refusé de réfectionner la route de Malines (abîmée
+par le charroi militaire) la ville de Bruxelles est frappée d'une pénalité
+de 500.000 marks...
+
+--Grâce à l'activité de la section agricole du «Comité», les terrains
+vagues se convertissent en cultures. Une coopérative intercommunale fait
+des provisions de vivres.--La Croix-Rouge de Belgique disparaît plutôt
+que d'assurer le service civil du corps de santé allemand; l'encaisse est
+confisquée et une fausse Croix-Rouge de Belgique est constituée par les
+Allemands.
+
+--Un tarif prussien refrène la hausse des vivres et des fourrages. Seule,
+l'intendance militaire tire profit de cette mesure, qui demeure lettre
+morte pour le public. Le régulateur des comptoirs communaux arrête
+l'ascension des prix: ils restent néanmoins en hausse.
+
+_Mai_.--Les extorsions d'argent continuent en raison des besoins des
+budgétivores qui se casent en Belgique. C'est vraiment du brigandage. En
+Hollande, en Angleterre, des agents allemands substituent nos billets à
+leurs marks dépréciés. La Deutsche Bank, de Bruxelles, ratisse la monnaie
+d'or et les billets par l'appât d'une prime. Le billon de nickel est
+drainé également.
+
+-Von Bissing met à la ration nos prisonniers en interdisant de leur
+envoyer plus de 5 kilogrammes de vivres par mois.--Le pain renchérit
+encore. En Flandre, la ration tombe à 200 et 175 grammes. Sur tous les
+points du pays, on constate l'affaissement physiologique des ouvriers et
+des ouvrières, ce qui les rend moins résistants à la fatigue et diminue
+leur production. Des émeutes provoquées par la cherté des vivres éclatent
+à Liège: les baïonnettes prussiennes aident la police à rétablir
+l'ordre... Toutefois, le pain et les denrées sont tarifés.
+
+_Juin_.--Dans un communiqué publié par la presse à tout faire, von Bissing
+expose comment ses «intentions de faire renaître la vie économique en
+Belgique sont remises en question»: c'est la faute aux ouvriers de
+l'arsenal de Malines! Ils refusent de reprendre le travail. Voilà pourquoi
+ledit gouverneur pressure et affame le pays! Si l'on travaillait à
+l'atelier de Malines, la Belgique entière serait un paradis! Rien de plus
+simple! Mais voici la vérité: afin que tout le personnel prussien soit
+disponible pour les travaux urgents d'une grande ligne _militaire_ allant
+d'Aix-la-Chapelle à Bruxelles, par Visé et Louvain, les ouvriers belges
+des arsenaux de Gand, de Malines, de Jemelle, de Luttre, etc., furent
+sommés de reprendre le travail. Pour les y contraindre, à Gand on a arrêté
+leurs femmes; à Malines on les isole et, avec eux, tout le district.
+En attendant, la nouvelle ligne n'avance guère! D'où la fureur de von
+Bissing! Il était clair qu'il ne se serait pas fait une telle bile s'il
+se fût agi, comme il le dit mensongèrement, de l'intérêt des populations
+belges! Les intérêts allemands, voilà uniquement ce dont il s'occupe.
+
+--Le Prussien fixe un tarif des viandes dont bénéficie seule l'intendance
+prussienne, aux abattoirs.
+
+_Conclusion_.--Les gouverneurs impériaux ne sont que des pantins: Berlin
+tire les ficelles. C'est l'Allemagne qui administre la Belgique, et sa
+science d'organisation devait étonner le monde. Elle l'étonne, en effet,
+et l'indigne, par son impuissance à réparer les maux de la sauvagerie
+militaire. _L'Allemagne excelle uniquement à piller et à affamer le pays,
+à en extraire des tonnes de vivres et des milliards de francs, à voler son
+outillage et à détruire le reste [75].
+
+Notre revanche consistera à mettre dehors les fournisseurs alboches,
+à boycotter leur commerce et leur industrie. La nouvelle orientation
+économique nous tournera vers les produits français, anglais, italiens,
+etc., etc.; en outre, nous favoriserons les initiatives nationales qui se
+créent pour expulser du marché belge les Allemands._
+
+[Note 75: Le même brigandage s'opère dans le nord de la France, ainsi
+qu'en Pologne.]
+
+Leur geste consiste à nous mettre sous le nez un browning... puis un prix
+courant. Notre réponse sera le coup de pied au derrière.
+
+(_La Vérité_, n° 5, 12 juin 1915, p. 2.)
+
+Il sera intéressant pour le lecteur d'apprendre avec quelle désinvolture
+les autorités allemandes, emportées par leur besoin d'extorsion, violent,
+à deux jours de distance, les engagements souscrits par elles-mêmes. Les
+pages suivantes sont extraites de la brochure sur M. Max:
+
+
+La contribution de guerre et les réquisitions.
+
+
+L'autorité allemande avait dès le début considéré M. Adolphe Max comme le
+bourgmestre de toute l'agglomération bruxelloise, c'est-à-dire de
+quinze communes qui, au point de vue légal, sont des administrations
+indépendantes et ne relèvent que du Gouvernement. Le représentant de
+celui-ci, M. Béco, gouverneur du Brabant, était parti avant l'entrée des
+troupes allemandes à Bruxelles. Le Gouvernement était dans le refuge
+d'Anvers. C'est sur Bruxelles que retombait tout le poids de l'occupation
+des armées étrangères, du maintien de l'ordre, des réquisitions et de la
+formidable contribution de guerre imposée par les envahisseurs! M. Adolphe
+Max fit de courageuses tentatives pour adoucir les conditions imposées,
+témoin ce document:
+
+«Comme suite à l'acte du 20 août 1914 arrêté par le capitaine Kriegsheim
+et le bourgmestre de la ville ont eu lieu des pourparlers aujourd'hui
+entre le général-major von Jarotzky, gouverneur de Bruxelles, et le
+bourgmestre au sujet des 50 millions exigés.
+
+«Le bourgmestre a déclaré qu'il n'est pas en état, malgré la meilleure
+volonté, de procurer la somme totale. Par contre, il s'engage à payer en
+déduction tout de suite la somme de _1 million 500.000_ et dans le délai
+de huit jours d'autres sommes s'élevant ensemble à _18 millions 500.000_.
+
+«Il a ajouté qu'il considérait comme une impossibilité de fournir la somme
+de 50 millions et il a sollicité la diminution du montant.
+
+«Le gouverneur a déclaré qu'il n'avait pas de mandat à cet effet, mais il
+a promis d'introduire auprès du commandant supérieur de l'armée une motion
+en rapport avec la situation, aussitôt que les 20 millions visés ci-dessus
+seraient payés. Le bourgmestre a acquiescé à cette solution.
+
+«Le bourgmestre a, en outre, fait remarquer que c'était tant au nom de
+Bruxelles que de quinze communes-faubourgs qu'il agissait concernant
+l'indemnité de guerre réclamée, mais qu'il ne pouvait être responsable
+des désordres ou des actes d'hostilité s'il s'en produisait en dehors du
+territoire de la ville, les faubourgs n'étant pas soumis légalement à son
+autorité. Le gouverneur a donné sa parole que chaque commune serait rendue
+responsable de tous désordres qui se produiraient chez elles.
+
+«Le gouverneur a ajouté, sur la demande du bourgmestre, que, pendant le
+délai de huit jours, il ne sera plus fait, par l'autorité allemande, de
+réquisitions en vivres ou approvisionnements soit à charge de la ville et
+des faubourgs, soit à charge de leurs habitants, et ce afin de préserver
+la population de la famine.
+
+«Bruxelles, le 24 août 1914.
+
+«_Le Gouverneur_, «Adolphe MAX,
+«VON JAROTZKY. «_Bourgmestre_.
+ «GRABOWSKY, _Conseiller aulique_.»
+
+Les réquisitions imposées le 20 août cessèrent le 24: l'agglomération
+bruxelloise, qui compte près de 800.000 habitants, était menacée de
+manquer de vivres. L'avis suivant fut affiché:
+
+
+AVIS
+
+
+«J'ai l'honneur de porter à la connaissance de la population qu'en
+vertu d'une convention que j'ai conclue le 24 août avec le Gouvernement
+allemand, représenté par M. le général-major von Jarotzky et M. le
+conseiller aulique Grabowsky, il a été stipulé que, pendant un délai
+de huit jours, il ne serait plus fait par l'autorité militaire de
+réquisitions de vivres et approvisionnements, soit à charge de la ville de
+Bruxelles et des communes de l'agglomération bruxelloise, soit à charge
+des habitants.
+
+Les fournitures en vivres et approvisionnements ne devront donc être
+faites, jusqu'à l'expiration de ce délai, que contre paiement comptant.
+
+«Bruxelles, le 25 août 1914.
+
+«_Le Bourgmestre_,
+«Adolphe MAX.»
+
+Mais, dès le lendemain, des difficultés et de nouvelles exigences
+surgissaient, et M. A. Max écrivait à M. le gouverneur militaire:
+
+
+«MONSIEUR LE GOUVERNEUR MILITAIRE»
+
+Par une convention du 24 août portant, au nom du Gouvernement allemand,
+les signatures de M. le général-major von Jarotzky et M. le conseiller
+aulique Grabowsky, il a été stipulé que, pendant un délai de huit jours,
+il ne serait plus fait, par l'autorité allemande, de réquisitions en
+vivres et en approvisionnements, soit à charge de la ville, ou des
+faubourgs, soit des habitants.
+
+«A la date d'hier, le général en chef, qui se trouvait de passage à
+Bruxelles, m'a fait connaître, en présence de M. le conseiller Grabowsky,
+que cet engagement ne serait observé par l'autorité allemande qu'à
+la condition qu'elle fût mise en mesure de faire amener elle-même et
+rapidement par chemin de fer de Saint-Trond certaines quantités de vivres
+et d'approvisionnements qu'elle y possède.
+
+«Afin qu'il pût être satisfait à cette condition, je me suis vu obligé
+d'écrire au Gouvernement belge à Anvers pour lui demander d'autoriser
+l'envoi de locomotives à Bruxelles. La réponse du Gouvernement belge
+ne m'est pas encore parvenue. Quelle que soit cette réponse, je dois,
+Monsieur le Gouverneur, protester auprès de vous contre la contrainte qui
+m'a été imposée. L'engagement pris au nom du Gouvernement allemand par la
+convention ci-dessus rappelée du 24 courant n'était subordonné à aucune
+condition. En introduire une ultérieurement a été méconnaître la parole
+donnée et détruire la confiance que doit inspirer un contrat souscrit
+régulièrement au nom du Gouvernement allemand.
+
+«Vous reconnaîtrez, j'en suis convaincu, que mon devoir était de vous
+exprimer les réserves que je viens de formuler.
+
+«Le Bourgmestre,
+«Adolphe MAX.»
+
+Deux jours après, un officier allemand se présentait chez le bourgmestre
+pour exiger de la levure. Voici le procès-verbal de l'entretien:
+
+28 août 1914.
+
+«L'an 1914, le 28 août, à 9h 45 du matin, un officier supérieur allemand,
+se disant envoyé par un général chef d'état-major commandant des troupes
+cantonnées à environ 20 kilomètres de Bruxelles, s'est présenté à l'Hôtel
+de Ville et m'a requis de lui fournir 20 à 25 livres et au besoin 50
+livres de levure. J'ai répondu que je ne pouvais satisfaire à cette
+demande; qu'en effet, par convention du 24 courant, le Gouvernement
+allemand s'était engagé vis-à-vis de moi à ne plus faire de réquisitions
+en vivres pendant un délai de huit jours. L'officier a fait observer que,
+son mandant ayant un grade supérieur à celui du gouverneur allemand de
+Bruxelles, il ne se considérait pas comme lié par cette convention et
+persistait par conséquent dans sa demande, offrant au surplus de payer les
+quantités de levure qui lui seraient fournies.
+
+«J'ai déclaré qu'il allait de soi que toute réquisition de la part des
+autorités allemandes devait donner lieu à paiement, mais que la convention
+que j'invoquais suspendait le principe même dès réquisitions. Qu'au
+surplus, cette convention n'émanait pas du gouvernement allemand militaire
+de Bruxelles, en son nom personnel, mais qu'elle liait le Gouvernement
+allemand lui-même, étant d'ailleurs signée non seulement par le
+gouverneur, mais aussi par le conseiller aulique, seul représentant
+autorisé de la légation allemande en ce moment à Bruxelles.
+
+«L'officier ayant annoncé que, nécessité faisant loi et ses troupes
+devant, être nourries, il se verrait forcé de passer outre, j'ai répondu
+qu'en ce cas je réunirais les membres du corps diplomatique et les
+prierais de faire connaître au monde civilisé que l'Empire allemand
+violait une parole donnée en son nom. L'officier m'a prié de mettre à sa
+disposition un membre du personnel de l'Administration communale pour le
+guider dans ses recherches en vue de découvrir les magasins où il pourrait
+se procurer de la levure. J'ai répondu que je ne pouvais accéder à sa
+demande. Il s'est retiré alors en me faisant connaître qu'il allait en
+référer au gouverneur militaire.»
+
+Le 29 août, le bourgmestre pouvait annoncer que les bons de réquisition
+étaient payables dans les bureaux du Sénat, rue de Louvain, de 9 heures à
+midi et de 3 à 5 heures de relevée.
+
+_(M. Adolphe Max, bourgmestre de Bruxelles. Son administration du 10 août
+au 16 septembre 1914,_ p. 25.)
+
+Voici un bon exemple de confiscation:
+
+
+Encore une confiscation allemande.
+
+Le Gouvernement allemand a congédié les dirigeants de la Croix-Rouge et a
+confisqué leur caisse où se trouvait encore une somme de 250.000 francs.
+
+Prétexte: La Croix-Rouge refusait d'obéir aux volontés du Gouvernement
+allemand qui ordonnait à l'institution charitable belge de «coopérer
+méthodiquement aux oeuvres de bienfaisance d'un caractère urgent» (_sic_),
+d'après le texte de l'affiche allemande.
+
+Motif réel: La Croix-Rouge refusait de s'occuper d'une catégorie spéciale
+de blessés des deux sexes, que nous désignerons suffisamment sous cette
+appellation: «les blessés du vice». Or, cette catégorie de blessés a subi
+une très notable augmentation depuis l'invasion allemande. On a dû y
+consacrer tout un hôpital rien que pour Bruxelles.
+
+
+Tout prétexte leur est bon pour nous extorquer de l'argent. Bruxelles a dû
+payer 5 millions parce qu'un de ses agents de police avait maltraité
+un mouchard.[76] La ville de Liège a été condamnée à une amende de 20
+millions pour une prétendue attaque de francs-tireurs, complètement
+inventée par les Allemands.
+
+Toutefois, leurs trois plus grosses opérations financières restent les
+réquisitions en masse à Anvers, [77] la contribution annuelle de 480
+millions et la saisie d'un milliard.
+
+[Note 76: Voir p. 4 et _Comment les Belges résistent_..., p. 177.]
+[Note 77: _La Soupe_, no. 357, a publié _in extenso_ le rapport de M.
+Castelein, président de la Chambre de Commerce d'Anvers.]
+
+Un épisode caractéristique de la furie allemande.
+
+LES RÉQUISITIONS A ANVERS
+
+M.E. Castelein, président de la Chambre de Commerce d'Anvers, a envoyé,
+le 18 mars dernier, aux membres de la Commission internationale d'Anvers,
+un rapport sur les réquisitions en masse dont le commerce anversois a été
+et est encore l'objet de la part des autorités allemandes.
+
+Ces réquisitions finiront par créer le vide dans les entrepôts et
+amèneront la stagnation forcée de nombreuses industries.
+
+Elles se chiffrent par dizaines de millions et atteindront des centaines
+de millions si on ne les arrête point. Elles atteignent les matières
+premières, les produits fabriqués, et même l'outillage des usines,
+voire même des chantiers réquisitionnés en bloc. Quand les stocks de
+marchandises ne sont pas absorbés par ces réquisitions, ils sont «bloqués»
+par l'interdiction imposée à leurs détenteurs de les vendre ou de les
+livrer s'ils ont été vendus antérieurement.
+
+Sauf de minimes exceptions, ces réquisitions ne sont pas liquidées,
+contrairement aux assurances données, il y a déjà près de quatre mois, en
+termes catégoriques par les autorités de l'Administration allemande, et ce
+en dépit d'une promesse formelle qui a été faite aux Anversois, en échange
+de 60 millions de surcroît de charges qui fut imposé à la Belgique en plus
+des 420 millions d'abord réclamés et dont elle s'acquitte correctement de
+mois en mois.
+
+Nous ne pourrions énumérer ici, faute de place, toutes les réquisitions
+illégales dont se plaint le commerce anversois par l'organe de M.
+Castelein. Le détail de ces réquisitions et celui des réductions de prix
+imposées arbitrairement aux détenteurs seraient trop longs. Plus long
+encore et plus important serait le détail de toutes les marchandises qui
+ont été enlevées sans paiement préalable et même sans fixation préalable
+de prix, ou à des prix imposés arbitrairement par les Allemands. Céréales,
+graines diverses, tourteaux, nitrates, huiles diverses animales, végétales
+et minérales, laines, cotons, caoutchoucs, cuirs, crins, ivoires, bois,
+cacaos, cafés, riz, tout est livré ou bloqué, et la plupart du temps pas
+payé depuis deux, trois et même quatre mois.
+
+Sur 85 millions, 20 millions au maximum ont été payés. Environ 60 millions
+de francs de marchandises brutes ont été enlevées sans fixation de prix.
+
+Il faut ajouter à ces sommes, qui ne comprennent pas la totalité des
+réquisitions opérées (l'absence d'un certain nombre de réquisitionnés
+rend impossible l'addition complète), les réquisitions qui ont frappé
+les maisons maritimes et les maisons d'expéditions en frappant les
+marchandises déposées pour leur compte dans des hangars, magasins et
+entrepôts.
+
+Tout cela a été réquisitionné et en grande partie enlevé et expédié depuis
+octobre et novembre à des prix à convenir et à régler à Berlin.
+
+Une des plus grandes firmes maritimes, qui avait insisté sur l'opportunité
+de disposer d'un lot de marchandises réquisitionnées en voie de
+détérioration, put la réaliser, mais à condition de la remplacer par une
+même quantité de marchandises en état sain.
+
+Il faudrait encore supputer ce qui a été réquisitionné en masse dans les
+industries chimiques et métallurgiques en matières premières; ce qui a
+été réquisitionné en fait de métaux et ce que représentent les usines et
+chantiers réquisitionnés en bloc, voire partiellement démontés.
+
+Certains journaux allemands affirmaient préventivement, comme un fait dont
+le commerce anversois aurait à se féliciter, la liquidation totale sans
+précédent de tous les stocks anversois. Or, la plupart des marchandises
+non réquisitionnées sont bloquées et étroitement contrôlées par l'autorité
+allemande; elles ne peuvent donner lieu à aucune transaction ou de
+livraison sans une autorisation rarement accordée. Et ainsi «la situation
+économique normale», qu'on nous faisait entrevoir, se traduit en réalité
+par une stagnation absolue de transactions, par la disparition
+successive des stocks sans paiement ou même sans fixation de prix, par
+l'immobilisation des soldes restés à Anvers, enfin, par la suppression de
+tout trafic avec l'étranger, la privation des téléphones, des télégraphes,
+de relations postales régulières et par des moyens de déplacement
+inférieurs à ceux d'il y a trois siècles».
+
+Le rapport de M. Castelein démontre en terminant que tous les faits dont
+le commerce anversois souffre et se plaint sont commis en violation des
+engagements formels pris par les autorités allemandes, notamment par M. le
+gouverneur von Bissing (ordres de décembre 1914 et du 9 janvier 1915), et
+par le commissaire général près des banques de Belgique à Anvers (réunion
+à Anvers du 13 janvier 1915 où se trouvaient les chefs de plusieurs firmes
+allemandes).
+
+(_La Libre Belgique_, n° 16, avril 1915, p. 2, col. 1.)
+
+Le 31 août 1915, la Chambre de Commerce d'Anvers publia un nouveau rapport
+protestant contre la violation de leurs engagements par les Allemands.
+
+Voici la réponse de M. le gouverneur général. On y remarquera
+principalement: a) le reproche fait au président de la Chambre de Commerce
+de travestir les faits (les Allemands accusant les Belges de mensonge!!);
+b) la supposition que les commerçants belges ont intentionnellement
+négligé de se faire payer; c) la censure allemande établie sur tous les
+actes de la Chambre de Commerce.
+
+LE GOUVERNEUR GÉNÉRAL
+B. A. N° 20.
+
+Bruxelles, le 24 septembre 1915.
+
+Le commissaire général impérial auprès des banques en Belgique m'a soumis
+le rapport en date du 31 août du président de la Chambre de Commerce aux
+membres de la députation permanente à Anvers, ainsi qu'un rapport en date
+du 18 mars 1915 aux président et membres de la Commission intercommunale
+d'Anvers, ce second rapport étant invoqué dans le premier.
+
+De l'examen de ces documents, il ressort que les faits y sont travestis de
+façon grossière, dans le but de provoquer de l'excitation dans des milieux
+étendus, particulièrement à la Chambre de Commerce d'Anvers, chez les
+personnalités actuellement appelées à représenter les intérêts des régions
+belges occupées vis-à-vis de l'Administration allemande, de discréditer
+les autorités civiles et militaires allemandes et de contrarier pour les
+unes et les autres l'accomplissement des obligations de la guerre.
+
+D'après des constatations, les intendances, la Commission d'indemnisation
+de Berlin et la Caisse d'avances de Bruxelles ont accordé en tout plus de
+40 millions de marks d'indemnité pour des marchandises réquisitionnées en
+masse. Dans cette somme ne sont pas compris les paiements au comptant pour
+d'autres marchandises de diverses sortes, qui, par exemple, depuis le 15
+janvier 1915, à Gand seulement, ont dépassé mensuellement 6 millions de
+marks, rien qu'en objets de nourriture et de fourrage pour la IVe armée.
+Si les sommes consenties en Belgique par la Commission d'indemnisation et
+la Caisse d'avances pour couverture de réquisitions en masse n'ont atteint
+jusqu'au 15 septembre 1915 que la somme de 20 millions de marks, la raison
+en est que les déclarations faites à ces administrations ne sont jusqu'à
+présent aucunement en proportion des valeurs qui, suivant les deux
+missives mentionnées ci-dessus, ont été saisies. Comme d'autre part
+l'indemnité à accorder dépend nécessairement d'une réclamation, c'est une
+erreur manifeste d'adresser un reproche à l'Administration allemande de
+ce que les indemnités fixées ne soient pas en rapport avec les valeurs
+déclarées et que la promesse de l'administration allemande d'effectuer le
+paiement le plus tôt possible n'ait pas été exécutée. Cela fait soupçonner
+que les groupes qui jusqu'à présent n'ont pas réclamé d'indemnité, ont
+négligé de le faire dans l'intention de fournir au président de la Chambre
+de Commerce l'occasion d'adresser à l'Administration allemande un reproche
+qui pourrait être de nature à donner une impression d'exactitude aux
+non-initiés et propre à ébranler la confiance de la population belge dans
+l'Administration allemande.
+
+Dans le but de mettre fin à ces procédés, le président de la Commission
+impériale d'indemnités déléguera sous peu à Anvers, suivant mes
+instructions, un commissaire spécial qui aura mission d'accueillir dans
+les locaux de la Chambre de Commerce les demandes d'indemnisation pour
+marchandises saisies en masse dans le ressort de la position fortifiée
+d'Anvers et de préparer les solutions.
+
+Je décrète à cet effet que les sujets belges dont des marchandises ont été
+saisies en masse jusqu'au 30 septembre 1915 dans le ressort de la position
+fortifiée d'Anvers, et qui y sont domiciliés, auront à présenter leurs
+déclarations, soit à ce commissaire, soit à la Caisse d'avances à
+Bruxelles, soit à la Commission impériale d'indemnités à Berlin, avant le
+15 novembre de cette année, ce par écrit ou verbalement, étant entendu
+qu'en cas d'omission de déclaration par la faute de l'intéressé, la
+vérification de sa déclaration sera ajournée jusqu'à la conclusion de la
+paix et que le règlement sera prévu par le traité de paix.
+
+En vertu de ce qui précède, j'arrête de plus que toute la correspondance
+de la Chambre de Commerce, y compris les imprimés expédiés par elle, sera
+mise sous la surveillance de l'Administration allemande. Ce contrôle sera
+exercé par le commissaire général impérial pour les banques de Belgique,
+qui vous fera parvenir des instructions complémentaires au sujet de
+l'exercice de ce contrôle. Je décide finalement que le commissaire général
+impérial pour les banques sera informé, trois jours à l'avance, de chacune
+des séances de la Chambre de Commerce et qu'il lui sera donné connaissance
+de l'ordre du jour. Il aura le droit d'envoyer un délégué aux séances. Ce
+délégué a pouvoirs pour interdire la discussion de questions ne figurant
+pas à l'ordre du jour ou qui, par leur essence ou du fait de leur
+discussion, sont de nature à léser les intérêts allemands; il peut
+également, en cas de nécessité, lever la séance.
+
+(S.) Freiherr VON BISSING,
+_Generaloberst_.
+
+Dans son premier rapport, M. Edgar Castelein rappelait un passage de la
+proclamation affichée à Anvers le 9 octobre 1914, le jour même de l'entrée
+des Allemands:
+
+La première proclamation adressée à la population anversoise par le
+chef de l'armée d'occupation était aussi nette que concise. Elle nous
+garantissait le respect de nos personnes et de nos propriétés, moyennant
+l'observance, de notre part, des obligations imposées aux villes occupées
+par les conventions internationales.
+
+(_La Soupe_, n° 357, p. 8.)
+
+Le respect des Allemands pour la propriété privée s'affirma tout de suite:
+dans le butin de guerre fait à Anvers, ils affectèrent de confondre les
+canons et les munitions, propriété de l'État, avec le blé, la farine, la
+laine, le cuivre, etc., appartenant à des particuliers. Bien plus, ils
+affichèrent l'aveu de ces vols sur les murs de Bruxelles:
+
+
+Nouvelles publiées par le Gouvernement allemand.
+
+Berlin, 16 octobre.
+(Communications officielles du quartier général.)
+
+Le butin de guerre à Anvers est considérable: au moins 500 canons, une
+quantité immense de munitions, de selles, beaucoup d'objets pour le
+service sanitaire, de nombreuses automobiles, des locomotives et des
+wagons, 4 millions de kilos de blé, beaucoup de farines, de charbons et
+de lin, de la laine d'une valeur de 10 millions de marks, du cuivre et de
+l'argent-métal pour un demi-million de marks; un train blindé de chemin de
+fer, plusieurs trains chargés de provisions et alimentation; de grandes
+quantités de gros bétail...
+
+ _Le Gouvernement militaire allemand._
+
+Rien ne manque, comme on le voit, à ces «réquisitions en masse»,--comme
+les appelle l'autorité allemande--pas même l'illégalité flagrante et
+reconnue par les pillards eux-mêmes. Ce qui n'a pas empêché M. von Huene
+(_Habent sua fata ...nomina_) et M. von Bodenhausen, les deux principales
+autorités allemandes d'Anvers, d'injurier et de menacer personnellement M.
+Castelein.
+
+
+* * *
+
+
+Voyons maintenant la contribution de 480 millions par an.
+
+La contribution de guerre de 40 millions.
+
+L'autorité allemande, qui vient de palper les derniers 40 millions restant
+à payer sur la contribution de guerre de 480 millions dont le pays avait
+été frappé à l'origine de l'occupation, vient de décider que nous lui
+paierions désormais une nouvelle contribution de 40 millions par mois.
+
+Pourquoi se gênerait-elle? Puisque ces bons Belges ont eu la faiblesse de
+se laisser tondre, a dû penser von Bissing, nous serions bien naïfs de ne
+pas récidiver. _Bis repetita placent!_
+
+C'est parfaitement raisonné, à la condition que les moutons se laissent
+faire docilement, ce dont le gouverneur général en Belgique ne paraît pas
+douter un seul instant.
+
+A sa place, il nous semble cependant que nous afficherions moins de
+confiance. Nous nous refusons, en effet, à croire que les autorités
+belges, dans la partie occupée du pays, consentent à satisfaire à
+perpétuité l'appétit dévorant de l'ogre germanique.
+
+Un des journaux hollandais, dont la censure allemande autorise l'entrée
+dans le royaume, écrivait ces jours-ci que le Gouvernement allemand
+abusait vraiment de l'imprécision de certaines clauses de la Convention
+de La Haye pour en faire une application arbitraire au détriment
+des populations belges déjà épuisées par la guerre. Et le _Nieuwe
+Courant_--car c'est de lui qu'il s'agit--résumait son opinion dans ces
+mots sévères pour un organe germanophile: «Cette exigence nouvelle est
+impitoyable!»
+
+Nous espérons bien que les conseils provinciaux refuseront énergiquement,
+fièrement, courageusement de déférer à cette incroyable sommation. En
+acceptant de payer les 480 millions échus, ils ont déjà fait montre d'une
+obéissance excessive et que nos alliés auraient peut-être sujet de leur
+reprocher un jour. N'est-ce pas, en partie, grâce à l'argent qu'ils nous
+ont prêté ou donné, que nous avons pu, avec l'appui du Comité américain,
+résister jusqu'ici à la famine et pourvoir à tous nos besoins? Or, cet
+argent, nous en avons généreusement disposé en faveur de l'ennemi, puisque
+nous avons accepté de lui servir 40 millions par mois. Nous ne pouvons
+continuer ce système. Ce serait un acte de lâcheté impardonnable, en
+même temps qu'une trahison envers la patrie et les puissances qui nous
+secondent.
+
+Si les provinces sont intervenues pour liquider la première contribution,
+c'est dans une louable intention et dans l'espoir que cette somme
+constituerait un forfait qui nous mît à l'abri de toutes réquisitions
+ultérieures. Mais les Allemands sont insatiables; ils veulent nous
+arracher, par l'intimidation, un supplément de 40 millions par mois, ce
+qui représenterait, à supposer qu'ils restent ici une année encore, le
+joli total de 1 milliard.
+
+Nous ne comptons évidemment pas, dans ce chiffre, tout ce qu'ils nous
+ont volé sous forme d'amendes, de contributions de guerre spéciales, de
+réquisitions de toutes espèces payées en bons, de matières premières, de
+machines et d'outils enlevés aux usines, de locomotives et de matériel
+roulant saisis à la Société nationale des Chemins de fer vicinaux, de
+cuivre enlevé aux ménages gantois, de charges de tous genres imposées aux
+particuliers.
+
+Nous ne comptons pas non plus, dans ce chiffre, les 4.500.000 francs
+inscrits au budget annuel pour solder les frais de l'Administration
+allemande en Belgique, ni les 20 millions à payer chaque année sur nos
+recettes comme «quote-part du pays dans les dépenses des chemins de fer et
+des postes allemands».
+
+Tout cela nous dicte notre devoir. L'ennemi ne doit plus compter sur
+nous. Les conseils provinciaux n'ont d'ailleurs pas à intervenir dans une
+question qui est du domaine exclusif de l'État. Il ne leur appartient pas
+de se substituer à lui.
+
+Une autre raison doit les déterminer à la résistance que souhaitent tous
+les patriotes. Jusqu'ici, les Allemands ont fait faire par les
+provinces toutes leurs sales besognes; ils ont fait retomber sur elles
+l'impopularité de leurs impositions brutales et tracassières. Il serait
+naïf de leur fournir une nouvelle occasion de jeter sur elles le
+discrédit. Si l'autorité allemande veut nous accabler de nouvelles charges
+écrasantes, qu'elle le fasse elle-même ouvertement. Il ne faut pas que les
+provinces continuent à jouer plus longtemps le rôle de dupes.
+
+Et ce que nous disons ici des provinces, nous le disons des communes et
+de toutes les administrations publiques.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 54, décembre 1915, p. 2, col. 2.)
+
+Pour faire saisir l'importance de la contribution de 480 millions,
+rappelons qu'elle représente plus de six fois le montant annuel de nos
+contributions directes en temps de paix. Et cela dans un pays ruiné, vidé,
+dépouillé à fond, où le commerce et l'industrie sont immobilisés!
+
+On sait que divers conseils provinciaux avaient d'abord agi comme le
+conseillait _La Libre Belgique_. Mais l'autorité allemande les a forcés
+à revenir sur leur décision. Déjà en décembre 1914, lors du vote de la
+première contribution de 480 millions, des voix s'étaient élevées pour
+protester. L'une des plus éloquentes de ces oppositions est celle de M.
+François André à Mons, que la dactylographie a répandue à des milliers
+d'exemplaires. [78]
+
+[Note 78: Voir _Comment les Belges résistent_..., p. 163.]
+
+Insensible aux souffrances d'une nation pressurée à l'excès depuis plus
+de deux ans, l'autorité allemande a encore aggravé ses spoliations en
+novembre 1916. Au lieu de 40 millions de francs par mois, elle exige
+maintenant 50 millions. Cette fois la mesure était comble, et les conseils
+provinciaux refusèrent de voter. Mais comme c'est M. von Bissing qui
+détient le pouvoir, il a simplement annulé leurs décisions et les a
+condamnés à payer.
+
+
+* * *
+
+
+Enfin, ils viennent de saisir 980 millions de marks déposés dans des
+coffres-forts de la Banque nationale à Bruxelles et à Anvers. Comme M.
+Carlier, directeur de la Banque nationale à Anvers, ne voulait pas céder
+aux injonctions de M. von Lumm, commissaire général pour les banques
+belges, ils l'ont déporté en Allemagne et ils ont arrêté Mlle Carlier, sa
+fille.
+
+
+* * *
+
+
+Mais tout cela ne suffit pas encore à leur appétit. Pour donner aux
+particuliers leur part de la curée, ils ont modifié à leur avantage, et de
+la façon la plus illégale, le décret de vendémiaire.
+
+
+Un arrêté allemand peu connu.
+
+
+LES MODIFICATIONS AU DÉCRET DE VENDÉMIAIRE SUR LA RESPONSABILITÉ DES
+COMMUNES
+
+(_Moniteur allemand pour la Belgique occupée_, n° 37, 9 février 1915.)
+
+Le gouverneur allemand a publié un arrêté, non affiché sur les murs de
+Bruxelles, et par ce fait peu connu, mais qui sort des limites permises au
+pouvoir occupant.
+
+Voici ce dont il s'agit: On se rappelle qu'au début de la guerre, la
+population de certaines villes de Belgique, justement exaspérée de
+l'attitude parjure de l'Allemagne à notre égard, s'était laissée aller
+à des violences sur les établissements allemands se trouvant dans
+ces villes. Or, d'après le décret de vendémiaire, les communes sont
+responsables des dégâts commis par violence contre les propriétés des
+habitants de cette commune. Les Allemands, revenus en Belgique lors de
+l'occupation, vinrent réclamer aux communes l'indemnité décrétée par la
+loi de vendémiaire. Beaucoup de communes tranchèrent à l'amiable, mais
+d'autres durent recourir au jugement du tribunal à cause des prétentions
+exagérées des «ressortissants allemands» qui voulaient exploiter la
+situation et empocher de gros bénéfices au détriment des contribuables. La
+justice belge, fidèle à la ligne de conduite qu'elle s'était tracée depuis
+toujours, examina les questions avec la minutie qu'elle apporte aux
+affaires importantes.
+
+Mais la procédure belge--où la garantie des droits des parties est
+assurée--ne plaisait pas à MM. les Allemands et semblait compromettre
+leurs intérêts, d'où l'arrêté du 9 février 1915, dont voici la substance:
+
+1° Un tribunal arbitral est formé pour chaque province à la requête de la
+personne lésée qui constatera le dommage causé et fixera les dommages
+et intérêts dus de ce chef, _pour les excès commis en août 1914 dans
+plusieurs communes belges;_
+
+2° Chaque tribunal se compose d'un président nommé par le gouverneur
+général allemand et de deux assesseurs dont l'un nommé par
+l'Administration civile de la province, l'autre par la députation
+permanente;
+
+3° Le tribunal _déterminera lui-même la procédure à suivre_;
+
+4° Si l'un des assesseurs devait arrêter indûment la marche de la
+procédure ou faillir à ses devoirs de juge, _le chef de l'Administration
+civile à la demande du président peut nommer un autre arbitre_;
+
+5° Les décisions du tribunal sont prises à la majorité des voix,
+_définitives et immédiatement exécutoires_.
+
+C'est donc la création pure et simple d'un tribunal extraordinaire et
+d'exception--puisqu'il n'est compétent que pour juger les dommages
+résultant des excès commis au mois d'août--tribunal défendu expressément
+par l'article 94 de notre Constitution. Or, d'après les Conventions de La
+Haye le pouvoir occupant doit reconnaître et régler sa conduite d'après
+la Constitution du pays occupé. Le gouverneur von Bissing l'a
+d'ailleurs implicitement reconnu lorsque dans son arrêté du 3 décembre
+1914--concernant la délégation des pouvoirs--il déclare que les pouvoirs
+appartenant au roi des Belges sont exercés par lui en qualité de
+gouverneur général. Nous savons bien que les pouvoirs du roi des Belges
+sont uniquement accordés par notre Constitution dans ses articles 60 et
+suivants.
+
+L'arrêté en question viole non seulement notre Constitution, mais prète
+tellement à l'arbitraire qu'aucune garantie de justice ne nous est
+donnée: en effet, la procédure sera celle que les Allemands voudront; les
+décisions de ces tribunaux étant définitives et immédiatement exécutoires,
+la garantie de l'appel inhérente aux affaires de quelque importance est
+supprimée. S'il plaît aux Allemands de condamner les communes à des
+dommages et intérêts fort élevés, disproportionnés aux dégâts commis--et
+d'un peuple parjure, rien ne doit nous étonner--nous n'aurons qu'à nous
+taire, les décisions étant sans appel. L'arrêté allemand veut dorer
+la pilule en donnant à la députation permanente le droit de nommer un
+assesseur: mais ce qu'il donne d'une main il le retire de l'autre; car si
+l'assesseur entrave «indûment la marche du procès»--et nous savons ce que
+cela signifie ne pas pousser aux intérêts des Allemands--il sera destitué
+et remplacé. Donc la garantie est illusoire.
+
+Au surplus, espérons que les députations permanentes dont les membres ont
+juré fidélité à la Constitution [79] ne participeront pas à l'organisation
+d'un tribunal d'exception qui est en contradiction manifeste avec
+l'article 94 de notre loi fondamentale.
+
+[Note 79: Loi du 1er juillet 1860, article 1.]
+
+Cet arrêté est la mise au pillage systématiquement légalisé de nos caisses
+communales et par le fait même des bourses de tous les contribuables!
+
+(_La Libre Belgique_, n° 6, mars 1915, p, 4, col. 1.)
+
+Faut-il s'étonner qu'une spoliation poursuivie avec tant de méthode et
+d'âpreté ait réduit notre pays à la famine.
+
+
+Toujours le pillage méthodique.
+
+Dans ses discours du 9 novembre, Bethmann-Hollweg a déclaré solennellement
+devant son pays et devant le monde, que la situation économique de
+l'Allemagne est bonne. «Nous avons des vivres à suffisance, tel est le
+fait dominant et décisif.» Il ajouta: «Notre cohésion directe avec la
+Turquie est d'une valeur inappréciable; au point de vue économique,
+les arrivages des États balkaniques et de la Turquie complètent nos
+approvisionnements de la manière la plus parfaite.»
+
+Nous ferons au chancelier l'honneur de croire qu'il n'a pas menti.
+Venant d'un homme aussi haut placé et connaissant l'importance et la
+responsabilité de ses paroles, nous admettrons donc que ces affirmations
+officielles doivent être tenues pour l'expression de la vérité entière.
+Par contre, nous avons le droit d'en tirer les conclusions qui s'imposent.
+
+Nous disons: dans les conditions indiquées par Bethmann, si les Allemands
+saisissent dans les pays occupés le nécessaire de la vie, la nourriture,
+le bétail, les matières indispensables à l'industrie, s'ils appauvrissent
+ces pays et y préparent la disette et la famine, ils y commettent
+«inutilement» un crime dont ils porteront la responsabilité devant Dieu et
+les hommes.
+
+Or, que font-ils en Belgique? Eux, «qui ont des vivres à suffisance»,
+ils enlèvent, pour l'expédier chez eux, ce qui est indispensable à la
+sustentation populaire pour le moment et pour l'avenir; il y a disette de
+pommes de terre, de beurre, de lait, de viande, de sucre, toutes choses
+nécessaires à la vie. Ces produits atteignent des prix excessifs presque
+uniquement parce que les Allemands en privent le pays pour les envoyer
+en Allemagne où «on a tout à suffisance». Ces enlèvements prennent des
+proportions invraisemblables: dans certaines régions, ils prélèvent
+dans les étables le tiers, et plus, de ce qui reste encore de bétail;
+dernièrement, dans les environs de Bertrix, ils ont fait une rafle de plus
+de 4.500 bêtes à cornes; aux abattoirs des villes, ils saisissent plus
+de la moitié des bêtes mises en vente; il n'y a pour ainsi dire plus
+un cheval utilisable en Belgique; les animaux reproducteurs sont
+impitoyablement transportés au delà des frontières; l'avoine nécessaire
+aux chevaux est prise; le foin, le son font défaut, de sorte que les
+agriculteurs, pour nourrir leurs derniers bestiaux, sont forcés de garder
+une grande partie des pommes de terre qui devraient alimenter le peuple.
+Par une dérision sinistre, nos maîtres établissent des prix maxima qui,
+ils le savent, ne servent qu'à leurs spoliations et dont la population, de
+par la loi de l'offre et de la demande, ne peut bénéficier.
+
+Leurs exactions outrées sont poussées au point que, la reproduction étant
+pour ainsi dire empêchée, le cheptel national aura disparu dans quelques
+mois. De là, privation à courte échéance de la nourriture populaire, et
+quasi-impossibilité de labourer les champs; de plus, disette d'engrais;
+fumure insuffisante et nulle, rendement fortement réduit de la terre: Ces
+manoeuvres sont vraiment diaboliques; c'est la préparation scientifique
+(la Kultur allemande est méthodique dans ses crimes) de la ruine prochaine
+de nos riches campagnes et de la famine de tout un peuple!
+
+Et l'on dit et répète: le paysan s'enrichit. Mais on ne se dit jamais que
+tout ce que le cultivateur a pu, ou dû réaliser, n'est pas bénéfice comme
+on voudrait le faire croire au public ignorant. L'argent qu'il met en
+réserve, s'il le peut, est, en partie du moins, le prix des réquisitions
+abusives dont il a été victime, prix très souvent inférieur à la valeur
+de la marchandise et du matériel enlevés. Plus tard, pour recommencer
+l'exploitation normale de la terre, il faudra que les fermiers et les
+éleveurs rachètent bétail, chevaux, véhicules, etc. (en a-t-on vu défiler
+sur les routes des charrettes, camions, de tous genres, qui n'ont jamais
+été payés!). Or, selon toutes prévisions, les prix de toute chose n'auront
+pu qu'augmenter, d'où perte sérieuse pour tous ceux qui auront été
+dépouillés même moyennant finances.
+
+Nous le demandons à toute conscience loyale: quand un pays comme
+l'Allemagne (qui, d'après le chancelier, a tout à suffisance) organise
+ainsi sciemment, volontairement et sans nécessité pour lui, la disette
+dans une région occupée, avec les conséquences funestes qui en résultent
+(maladies, mortalité, misères morales, etc.), ce pays peut-il encore
+prétendre au nom de pays civilisé, respecte-t-il les droits les plus
+élémentaires de l'humanité, ne commet-il pas le plus impardonnable
+des crimes de lèse-humanité? Certes, nous le savons, Bismarck et les
+militaristes allemands considèrent ce crime comme une arme de guerre. Mais
+que font-ils de la Convention de La Haye, signée par leur pays, qui, non
+seulement impose à l'occupant de respecter les lois et règlements en
+vigueur dans la région occupée, mais l'«oblige à pourvoir à l'alimentation
+de cette région»? Invoquer les intérêts militaires est hors de saison:
+la situation de la Belgique, bonne ou mauvaise, ne peut avoir aucune
+influence sur les décisions des Alliés qui veulent, quoi qu'il en puisse
+coûter, une victoire complète et définitive; bien plus, ces intérêts bien
+compris devraient, au contraire, exiger l'écartement de mesures vexatoires
+et criminelles qui pourraient provoquer contre l'armée occupante des
+soulèvements, des révoltes, des massacres de soldats; un moment arrive où
+le peuple, même désarmé, peut se croire en état de légitime défense: il
+a droit à la subsistance pour l'avenir; la lui rendre impossible, c'est
+créer une situation anormale, révolutionnaire, où il pourrait croire
+légitime la violence contre l'affameur.
+
+Surtout que les Allemands n'écoutent pas la parole d'un député du
+Reichstag: «La Belgique est une source inépuisable!» Ceux qui envisagent
+sainement la situation comprennent que la partie est désormais perdue pour
+eux; ils savent que dans un avenir peu éloigné ils devront dégager la
+Belgique pour aller défendre leur Rhin. Que diraient-ils s'ils voyaient
+édicter chez eux ces proclamations impies que leurs généraux se plaisent à
+édicter en territoire occupé et dont voici un exemple suggestif:
+
+«J'ordonne que l'on saisisse, sans formalité, tout ce qui peut être d'une
+utilité quelconque à l'armée: vivres, couvertures, fourrures, chevaux,
+vaches, chèvres, etc. Il y a lieu de ne tenir aucun compte des
+supplications que les populations pourraient élever à ce propos; nous
+sommes en territoire ennemi, nous ne pouvons prendre tout cela en
+considération.» (Général Somer, 27 août 1914.)
+
+EGO.
+(_La Libre Belgique_, n°62, février 1916, p.2, col.1.)
+
+De cette misère abominable, les prohibés n'ont pas besoin de parler. A
+quoi bon? puisque tout le monde la supporte stoïquement. Silence aussi
+dans nos journaux allemands d'expression belge. N'ont-ils pas pour
+consigne de laisser croire que tout est pour le mieux dans le meilleur des
+pays occupés? Mais les rapports mensuels du Comité national de secours et
+d'alimentation contenaient des tableaux dont les chiffres en disaient long
+sur l'épuisement de la Belgique. Aussi, à partir du mois de février 1915,
+la censure ne renvoie-t-elle plus les épreuves de ces rapports; et ceux-ci
+ne peuvent plus voir le jour!
+
+Toutefois, si la presse clandestine ne croit pas devoir parler de la
+famine qui nous étreint, elle a soin de rappeler la reconnaissance vouée
+par notre pays à l'Amérique, la noble nation qui nous a sauvés de la mort
+par inanition.
+
+
+Hommage aux États-Unis.
+
+Que le grand peuple des États-Unis reçoive mon solennel hommage. Géant
+dans le cortège des nations, il vient au secours de la petite Belgique
+opprimée, malheureuse, et donne au monde un exemple inégalé de fraternité
+internationale.
+
+On célèbre notre héroïsme d'avoir tout sacrifié à la sainteté de la parole
+donnée et d'avoir osé résister, au risque de l'existence, au cyclone d'une
+invasion sauvage.
+
+A nous de célébrer la magnificence de l'aide que nous apportent de si loin
+les coeurs magnanimes des citoyens d'Amérique.
+
+La Belgique meurtrie, ravagée, mourante, mais qui ne veut pas mourir,
+dont le courage a paru sublime, a trouvé un sublime bienfaiteur pareil au
+Samaritain de l'Évangile. .
+
+Quel spectacle grandiose, jusqu'ici inconnu dans l'histoire, qu'un peuple
+se faisant le nourricier d'un autre peuple tout entier, s'égalant aussi,
+pour ainsi dire, à la Divine Providence, mettant sur les plaies affreuses
+de la guerre le baume d'une immense charité. Gloire à cette âme collective
+resplendissante au ciel de l'humanité comme un rayonnant soleil par un
+jour d'été ou, comme au firmament d'une nuit de gel, les palpitantes
+étoiles si noblement semées sur l'azur de son fier drapeau.
+
+22 février de l'année terrible 1914-1915.
+
+(Signé) ED. PICARD.
+(_La Libre Belgique_, no.18, avril 1915, p.3, col.2.)
+
+Notre gratitude s'est manifestée publiquement d'autres manières.
+
+D'abord par des cartes postales illustrées, symbolisant l'aide offerte par
+les États-Unis à la Belgique souffrante. Notre intention était d'écrire de
+ces cartes à toutes les personnes que nous connaissions en Amérique. Mais
+l'Allemagne ne l'entendait pas ainsi, et son administration des postes
+refusa de transmettre nos témoignages de reconnaissance: Nous fûmes donc
+forcés de les envoyer en Hollande par fraude, et de les faire timbrer de
+là.
+
+On a aussi imaginé d'orner les boulangeries de drapeaux américains et
+de sacs à farine[80]. Aussi longtemps que la décoration est purement
+américaine, l'Allemagne ne sévit pas. Mais il ne faut pas qu'il s'y mêle
+le plus petit drapeau français, anglais ou belge: aussitôt irruption de la
+police avec injonction d'enlever les insignes subversifs.
+
+[Note 80: Ces sacs sont ceux dans lesquels l'Amérique nous envoyait de
+la farine, au début de 1915. Ils portent des dessins et des inscriptions
+variés. Voir _Comment les Belges résistent_..., fig. 6.]
+
+Plus tard, la manie de prohibition de nos oppresseurs eut l'occasion
+de s'exercer plus largement à propos de ces mêmes sacs. Des dames les
+enjolivaient de broderies; des artistes y peignaient des sujets variés;
+puis on les renvoyait en Amérique en guise de remerciements. Des
+expositions publiques de sacs ainsi décorés eurent lieu à la maison
+communale d'Auderghem (près de Bruxelles), au Palais du Cinquantenaire de
+Bruxelles et à l'Harmonie d'Anvers. Naturellement l'autorité allemande
+intervint: car de quoi ne se mêle-t-elle pas? Et tout aussi naturellement
+elle intervint pour prohiber, puisque sa devise est: _Alles ist verboten_.
+Bref, elle défendit l'exposition de tous les sacs qui avaient été ornés de
+devises trop patriotiques à son gré, par exemple de portraits du Roi et
+de la Reine dans les tranchées. Ces sacs-là ne sont plus montrés qu'en
+cachette; leur qualité de prohibés a accru considérablement leur valeur.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+
+
+La fermeté dans le malheur. Appels à la modération.
+
+
+
+Relisez les dernières phrases de la _Lettre des ouvriers belges aux
+ouvriers français_, lancée en décembre 1916, à la suite des déportations:
+
+
+OUVRIERS FRANÇAIS!
+
+Du fond de notre détresse, nous comptons sur vous.
+
+Agissez.
+
+Quant à nous, même si la force réussit un moment à réduire nos corps en
+servitude, jamais nos âmes ne consentiront.
+
+Nous ajoutons ceci: «Quelles que soient nos tortures, nous ne voulons la
+paix que dans l'indépendance de notre pays et le triomphe de la justice.»
+
+
+N'est-elle pas à la fois troublante et touchante, cette volonté
+indomptable de supporter les pires souffrances plutôt que d'engager à
+l'acceptation d'une paix allemande? Et qu'on n'imagine pas qu'ils se sont
+laissé attraper dans le traquenard tendu par M. von Bethmann-Hollweg.
+dans la séance du Reichstag du 12 décembre 1916! Le 25 décembre 1916, au
+Congrès socialiste de Paris, M. le ministre Émile Vandervelde disait:
+
+Hier même, j'ai reçu un message de Belgique d'une assemblée qui m'envoyait
+les noms des délégués du parti ouvrier belge à la conférence prochaine des
+socialistes alliés, et ces noms, c'est tout un programme. Les ouvriers de
+là-bas, réunis là-bas en assemblée secrète, n'ont élu pour délégués
+que des militants qui sont d'avis que cette guerre ne peut finir dans
+l'équivoque et dans l'indécision.
+
+Il y a plus de deux ans que la classe ouvrière lutte. Elle a subi
+l'invasion; elle a, pendant de longs mois, vu enlever aux patrons mêmes
+les moyens de travail qui lui permettent de gagner un maigre salaire.
+Elle vit aujourd'hui uniquement de ce que lui donne la solidarité
+internationale. Elle a vu, ces temps derniers, des milliers de
+travailleurs chaque jour entassés dans des wagons à bestiaux et entraînés
+en Allemagne pour servir contre leur pays.
+
+J'ai écrit, il y a quelques jours, à un de mes amis à La Haye pour lui
+dire ma douleur et ma tristesse devant ce nouveau crime, et, au moment
+où cette lettre arrivait à son destinataire, entrait dans son bureau un
+camarade de Belgique. Il disait de répondre à Vandervelde que c'est de
+Belgique même que viennent les conseils de courage et de résistance aux
+envahisseurs.
+
+
+Après tout ce que la Belgique a souffert,--violation de la neutralité,
+massacres d'innocents, incendies, déportations de prisonniers civils,
+razzias de travailleurs, condamnations de tout genre, spoliations,
+calomnies...--on s'attend peut-être à ce que les prohibés poussent
+les Belges à se venger des bourreaux. Loin de là! Ils nous engagent à
+boycotter tous les produits d'outre-Rhin, puisque ce sera à l'avenir notre
+seule défense contre un retour de l'infiltration allemande; ils prêchent
+l'exécration de l'Allemagne, afin que nos enfants et petits-enfants
+n'oublient jamais combien notre pays a été torturé au moral et au
+physique; mais la vengeance... non: nous les méprisons trop pour cela!
+
+Il y a pourtant des têtes chaudes à qui il faut recommander le calme. Et
+c'est à cela que s'appliquent nos journaux clandestins. L'appel suivant,
+publié dans le n° 16 de _La Libre Belgique_, a été répété dans le n°30
+[81], celui qui donne le portrait de M. le baron von Bissing lisant _La
+Libre Belgique_.
+
+[Note 81: Voir la couverture de ce livre.]
+
+Restons calmes!
+
+Le jour viendra (lentement, mais sûrement) où nos ennemis, contraints de
+reculer devant les Alliés, devront abandonner notre capitale.
+
+Souvenons-nous alors des avis nombreux qui ont été donnés aux civils
+par le Gouvernement et par notre bourgmestre M. Max: _Soyons calmes!!!_
+Faisons taire les sentiments de légitime colère qui fermentent en nos
+coeurs.
+
+Soyons, comme nous l'avons été jusqu'ici, respectueux des lois de
+la guerre. C'est ainsi que nous continuerons à mériter l'estime et
+l'admiration de tous les peuples civilisés.
+
+Ce serait une _inutile lâcheté_, une lâcheté indigne des Belges, que de
+chercher à se venger ailleurs que sur le champ de bataille. Ce serait
+de plus _exposer des innocents_ à des représailles terribles de la part
+d'ennemis sans pitié et sans justice.
+
+Méfions-nous des agents provocateurs allemands qui, en exaltant notre
+patriotisme, nous pousseraient à commettre des excès.
+
+_Restons maîtres de nous-mêmes et prêchons le calme autour de nous. C'est
+le plus grand service que nous puissions rendre à notre chère patrie._
+
+
+Ce même journal a reproduit aussi un passage caractéristique d'un sermon
+du R.P. Janvier:
+
+
+Belges, n'oubliez pas ceci!
+
+Quand vous serez victorieux, vous n'userez pas de représailles, vous ne
+confondrez pas la guerre avec le brigandage, vous n'immolerez ni les
+vieillards, ni les prêtres, ni les enfants, vous ne les ferez pas marcher
+au feu devant vous, vous ne brûlerez pas la bibliothèque de Nuremberg,
+vous ne bombarderez ni la cathédrale d'Aix-la-Chapelle ni la cathédrale
+de Cologne, vous imposerez silence à l'esprit de vengeance pour écouter
+l'esprit chrétien et chevaleresque qui enflamme le courage à l'heure de la
+bataille, qui inspire la miséricorde et la pitié avec la victoire.
+
+(_La Libre Belgique_, n° 7, mars 1915.)
+
+
+Résumons.
+
+Les auteurs militaires d'outre-Rhin érigent en principe qu'il est utile de
+faire souffrir le plus possible la population du pays occupé, afin qu'elle
+agisse auprès de son gouvernement pour faire conclure une paix favorable à
+l'occupant. Mais nos tortionnaires perdront leurs peines: jamais l'excès
+des souffrances n'engagera la population belge à désirer une paix
+prématurée; elle insiste pour que, malgré tout, la guerre soit continuée
+jusqu'à l'écrasement du militarisme prussien, seul gage d'une paix
+durable.
+
+Les mauvais traitements que l'Allemagne nous inflige systématiquement ont
+fait naître une aversion profonde, qui ne s'éteindra jamais. Mais notre
+hostilité contre nos bourreaux ne nous empêche pas de manifester notre
+reconnaissance à ceux qui nous font du bien: la haine n'a pas effacé dans
+notre âme l'amour. Elle ne nous entraînera pas non plus à la vengeance;
+nous avons contre celle-ci un antidote puissant: le mépris. Nous voulons
+nous défendre,--non nous venger.
+
+FIN
+
+
+
+PLANCHES HORS-TEXTE.
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+End of the Project Gutenberg EBook of La Presse Clandestine dans la Belgique
+Occupée, by Jean Massart
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11048 ***