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diff --git a/11048-0.txt b/11048-0.txt new file mode 100644 index 0000000..844fbed --- /dev/null +++ b/11048-0.txt @@ -0,0 +1,15296 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11048 *** + +Credits: Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + + + + + + +JEAN MASSART + +VICE-DIRECTEUR DE LA CLASSE DES SCIENCES DE L'ACADÉMIE ROYALE DE BELGIQUE + +LA + +PRESSE CLANDESTINE + +DANS LA + +BELGIQUE OCCUPÉE + +_AVEC VINGT-SIX FAC-SIMILÉS HORS TEXTE_ + +CE LIVRE EST VENDU AU PROFIT DES OEUVRES DE SOUTIEN DES BELGES + +1917 + + + +AVANT-PROPOS + + +Dans un autre livre, _Comment les Belges résistent à la domination +allemande_ [*], j'ai essayé de montrer combien la mentalité allemande +diffère de la nôtre: à la terreur que l'Allemand prétend inspirer, le +Belge répond par le calme le plus profond--et le plus agaçant aussi--et +par un humour ingénu. + +[Note *: Chez Payot, à Paris et à Lausanne.] + +Le présent ouvrage a pour objet de mettre en lumière l'une des modalités +de cette résistance: la publication et la distribution clandestines de +journaux, brochures, livres, cartes illustrées, etc. + +Alors que le livre précédent était basé sur des documents venant +d'outre-Rhin, ou du moins revêtus de l'estampille officielle de la censure +allemande, celui-ci n'utilise guère que des écrits non censurés. +Le lecteur appréciera ainsi le contraste entre les deux genres de +littérature. + +Jusqu'en août 1915, j'ai pu collaborer à la presse prohibée. Depuis que +je me suis évadé de mon pays, j'ai eu à ma disposition la plupart des +publications clandestines paraissant en Belgique. Pourtant j'ai dû parfois +me contenter de copier les articles qui sont reproduits dans les journaux +belges paraissant en Hollande. + + * * * * * + +Tout journal publie deux sortes d'articles: ceux qui sont écrits +spécialement pour ses lecteurs, et ceux qui sont découpés dans d'autres +journaux ou revues. La presse clandestine belge est rédigée presque +uniquement par des personnes de bonne volonté, et non par des journalistes +professionnels, que leur style ferait trop facilement reconnaître. Les +articles dont la forme est la meilleure sont donc, on le comprend sans +peine, ceux qui sont empruntés aux publications étrangères. Mais ceux-ci, +nous les supposons connus; c'est pourquoi on ne trouvera dans ce livre +presque rien de _La Soupe_ ni de la _Revue hebdomadaire de la Presse +française_, qui sont les plus considérables de nos journaux défendus, mais +qui ne donnent guère que des réimpressions ou des traductions. + +Nous copions presque toujours les articles en entier, sans coupures. +Nous avons vu trop clairement, par le parti que les Allemands tirent des +amputations de documents, combien ce procédé est malhonnête. Si la pièce +est vraiment trop longue et renferme des parties sans aucun intérêt pour +nous, nous indiquons où ont été faites les coupures. + +Il a fallu faire un choix entre les articles. Nous ne reprenons que +ceux qui montrent le mieux l'opposition entre la mentalité belge et la +mentalité allemande. + +Le texte écrit par l'auteur est aussi réduit que possible; il n'est là +que pour aider le lecteur à apprécier pleinement l'action de la presse +clandestine; il fallait pour cela indiquer l'état d'esprit du Belge +avant la publication des articles et l'influence qu'ils ont eue sur sa +mentalité. + + * * * * * + +Afin d'éviter les redites, je ne reproduis pas en général dans ce livre-ci +les affiches, proclamations, articles, photographies, etc., déjà donnés +dans _Comment les Belges résistent à la domination allemande_. + + * * * * * + +Les écrits prohibés ne sont qu'un épisode presque insignifiant dans la +lutte de chaque jour que les Belges de Belgique ont à soutenir contre les +exigences de plus en plus âpres et de plus en plus injustifiées du pouvoir +occupant. Mais mieux qu'aucun autre mode d'activité, la presse clandestine +permet à l'étranger de saisir sur le vif l'incompressible énergie et la +persistante bonne humeur d'un peuple qui refuse de se laisser écraser. + +J. M. + +Antibes (Villa Thuret), janvier 1917. + + + +LA PRESSE CLANDESTINE DANS LA BELGIQUE OCCUPÉE + + +I + +CE QUI EST DÉFENDU ET CE QUI EST TOLÉRÉ + +A. LES PUBLICATIONS PROHIBÉES + +1. Importation de journaux et de livres. + +Pendant les deux premières semaines de la guerre, la population +bruxelloise put participer à la fièvre universelle. Le 20 août 1914, +changement complet. Le matin, les journaux avaient encore été vendus par +les crieurs affairés. Le soir, plus rien: les Allemands étaient dans la +ville, et pas un seul journal n'avait accepté leur censure; bien plus, +le matériel de certaines imprimeries avait été rendu volontairement +inutilisable. + +A l'excitation des premiers jours succédait sans transition le calme le +plus lugubre. Bientôt parurent les affiches allemandes annonçant les +succès de nos ennemis: la prise de Namur, la défaite des Français dans le +Luxembourg, le siège de Maubeuge, l'entrée des Autrichiens en Serbie, +puis la marche rapide des armées allemandes sur Paris, que les corps de +cavalerie allaient atteindre en deux jours. + +Bien entendu, les Bruxellois refusaient de croire les «nouvelles +officielles» allemandes, d'autant plus que leur bourgmestre venait +d'infliger à l'autorité occupante un démenti qu'elle s'était bien gardée +de relever [1]. + +[Note 1: Voir DAVIGNON, _La Belgique et l'Allemagne_, p. 29, et J. +MASSART, _Comment les Belges résistent à la domination allemande_, fig. +2.] + +Du reste, leurs bataillons en route «vers Paris» n'avaient pas fini de +défiler au pas de parade, musique en tête, à travers la ville, que déjà +des audacieux avaient organisé un service d'importation de journaux: _Le +Matin_ et _La Métropole_ d'Anvers, _La Flandre libérale_ et _Le Bien +public_, de Gand. A partir des derniers jours d'août, le commerce +clandestin fonctionnait avec régularité, et nous lisions, dès 9 heures, à +Bruxelles, _La Flandre libérale_ qui se vendait le même matin à Gand. Les +premiers exemplaires sortant de presse étaient apportés en automobiles +jusque tout près des avant-postes allemands de Ninove, de Lennick ou de +Hal, à une quinzaine de kilomètres de Bruxelles. Là, les paquets étaient +enfouis dans des paniers de légumes et amenés ainsi en ville. On les +déballait dans l'arrière-salle de quelque cabaret qui changeait tous les +jours. Immédiatement les camelots se mettaient en campagne. Les uns se +postaient dans les grandes artères et aux carrefours, où ils vendaient +ostensiblement des cartes illustrées, des insignes patriotiques ou +des journaux autorisés par la censure. Tout bas ils ajoutaient: «_La +Flandre_?--Combien?» C'était d'habitude 75 centimes, l'avant-midi, mais +plus tard on l'obtenait pour 40 ou 50 centimes. D'autres, munis de +quelques caissettes de raisins, se rendaient dans les faubourgs. Les +fruits n'étaient là que pour donner le change et pour permettre aux +vendeurs de sonner chez leurs clients habituels; dès que la porte s'était +refermée sur eux, les journaux sortaient du fond des poches. + +Les charrettes des maraîchers apportaient à Bruxelles, en même temps que +les feuilles belges, des journaux étrangers. Les plus lus étaient: _Le +Journal_, _Le Petit Parisien_, _Le Matin_ (de Paris), _Le Temps_, _The +Times_, _The Daily Mail_, parfois _De Tijd_ et _De Telegraaf_; très +rarement _Le Journal de Genève_. + +De loin en loin, les policiers allemands réussissaient à saisir la +contrebande. Ce jour-là nous n'avions les gazettes que l'après-midi, par +des marchands irréguliers agissant isolément; _La Flandre libérale_ ou _La +Métropole_ coûtait alors 2 ou 3 francs. + +Cette organisation fonctionna normalement, malgré les sévérités +allemandes, jusqu'à la prise d'Anvers et à l'occupation des Flandres (en +dehors de la boucle de l'Yser). A partir de la mi-octobre, les derniers +quotidiens belges disparurent de la Belgique occupée. Quelques-uns +reparurent ailleurs: _L'Indépendance belge_ à Londres, _La Métropole_ +également à Londres, sur une page de _The Standard_, _Le XXe Siècle_ au +Havre. Ils nous étaient apportés en même temps que les journaux français +et anglais. + +Parfois nous recevions l'un ou l'autre des journaux occasionnels publiés +à l'étranger par des Belges. _L'Écho d'Anvers_ à Bergen-op-Zoom, _Les +Nouvelles_ et _Le Courrier de la Meuse_ à Maestricht, _L'Écho belge_, +_Vrij België_ et _Belgisch Dagblad_ à la Haye, _La Belgique_ à Rotterdam, +_De Vlaamsche Stem_ à Amsterdam, _De Stem uit België_ et _La Belgique +nouvelle_ à Londres, _Le Franco-Belge_ à Folkestone, _Le Courrier belge_ à +Derby, _La Patrie Belge_ et _La Nouvelle Belgique_ à Paris, _Le Courrier +de l'Armée (De Legerbode)_ et _Het Vaderland_ au Havre, _Ons Vaderland_ et +_De Belgische Standaard_ à La Panne (Belgique libre). + +De jour en jour, la circulation entre la Hollande et la Belgique était +rendue plus difficile: les sentinelles avaient ordre de tirer sur les +marchands de journaux qui tentaient de franchir la frontière, et elles +n'hésitaient pas à le faire. Mais même après que la frontière eut été +garnie d'une rangée de fils électrisés, puis de deux rangées, et enfin de +trois rangées, et après qu'on y eut délimité une zone où il était défendu +de pénétrer, les journaux étrangers continuèrent à se faufiler en +Belgique. Bien rares sont les jours où les fraudeurs sont tous arrêtés ou +tous tués[2]. Assez souvent pourtant des périodiques volumineux comme _The +Times_ trouvent acheteur à 200 francs. Mais en général _The Times_ se vend +5 francs et les journaux français coûtent de 2 à 3 francs. + +[Note 2: En décembre 1914, les sentinelles allemandes abattirent +deux marchands de journaux à Putte (province d'Anvers). En juillet 1915, +furent tués dans le Limbourg quatre personnes transportant des +correspondances et des journaux.] + +La vente dans la rue a presque entièrement cessé: les risques sont trop +grands. Des espions allemands accostent les marchands de journaux censurés +et essaient de se faire remettre une feuille prohibée. Si le camelot a le +malheur d'acquiescer, l'Allemand lui met aussitôt la main au collet. C'est +une affaire de ce genre qui a valu à la ville de Bruxelles une amende de +5 millions. Un sous-officier en civil, jouant au mouchard, voulait +appréhender un vendeur qui lui avait cédé un prohibé. Mais le marchand +résistait et l'espion se mit à le frapper à tour de bras. Deux agents de +la police bruxelloise, De Rijcke et Seghers, ne sachant pas qu'ils se +trouvaient en présence d'un espion (car il avait été entendu que les +policiers allemands porteraient toujours un signe distinctif), prirent +fait et cause pour le marchand qu'ils croyaient injustement attaqué par +un particulier. D'où condamnation de De Rijcke à cinq ans de prison et +de Seghers à trois ans; de plus, la ville de Bruxelles fut frappée d'une +amende de 5 millions[3]. + +[Note 3: Voir _Comment les Belges résistent_..., p. 178.] + + * * * * * + +En même temps que les journaux, on introduit des livres et des brochures. +Nous pouvons lire ainsi tout ce qui s'imprime d'intéressant à l'étranger. +Le nombre d'exemplaires importés n'est d'ordinaire que de quelques +dizaines, mais on ne les laisse pas moisir dans les bibliothèques. +Ils passent sans interruption de main en main, jusqu'au jour où une +perquisition les fait tomber entre les mains des policiers allemands. + +Alors que les journaux prohibés sont l'objet d'un commerce régulier, qui +fait vivre beaucoup de monde, les livres sont au contraire introduits pour +le compte de médecins, d'avocats, de professeurs, d'artistes, etc., qui ne +poursuivent pas un but de lucre. Ainsi les ouvrages de Bédier, _Les +Crimes allemands_; de Weiss, _La Violation de la neutralité belge et +luxembourgeoise par l'Allemagne_; de Durkheim et Denis, _Qui a voulu +la guerre?_ se sont vendus par centaines à 75 centimes (au lieu de 50 +centimes). Au même prix on pouvait acheter Van den Heuvel, _La Neutralité +belge. J'accuse_ vaut 5 francs; Waxweiler, _La Belgique neutre et loyale_, +3f 50. On introduit même des ouvrages volumineux; par exemple le livre de +Jan Feith, _De Oorlog in Prent_, qui se vend 9 francs, et _King Albert's +Book_; celui-ci valait d'abord 5 francs, mais la demande intense dont il +était l'objet fit rapidement monter son prix, et les derniers exemplaires +trouvèrent amateur à 20 francs (au profit d'oeuvres charitables). + +Aux imprimés étrangers circulant sous le manteau à Bruxelles, il faut +ajouter ceux qui ont paru en août et septembre 1914 avant la grande +sévérité de la censure, mais qui furent interdits après coup. Citons: +_Adolphe Max, son administration du 20 août au 26 septembre 1914_; _Lettre +ouverte d'un Hollandais à un ami allemand_; _La Dernière Entrevue du +Chancelier allemand et de Sir E. Goschen_; _Discours prononcés à la +Chambre des Communes et à la Chambre des Députés de France_, etc. + +2. Réimpression de journaux et de livres. + +On comprend que, malgré l'activité des introducteurs de journaux et de +livres étrangers, il n'y ait que quelques privilégiés qui puissent les +lire dans le texte original. Il était pourtant urgent d'immuniser la +population tout entière contre le virus allemand, qui sans cela aurait pu +s'infiltrer dans les esprits et énerver les courages. C'est pourquoi on +se préoccupa tout de suite de renseigner les Bruxellois sur la marche des +opérations militaires. Chaque jour, de multiples personnes achètent +des journaux anglais et français, et copient à la machine à écrire les +passages les plus saillants. Les feuillets sont ensuite distribués en +cachette, soit gratuitement, soit à un prix minime (et le plus souvent +au profit de la Croix-Rouge ou du Comité national de secours et +d'alimentation). + +Ces sortes de journaux, qui sont au nombre d'une quinzaine, combattent +sans répit l'influence démoralisante des affiches allemandes. Rien +d'étonnant donc à ce que les autorités s'efforcent de dépister les +dactylographes. Naturellement, c'est surtout par le moyen d'agents +provocateurs qu'on met la main sur les éditeurs de nouvelles de la guerre. +Mais autre chose est d'emprisonner un patriote et d'arrêter une propagande +patriotique: à peine un éditeur est-il condamné qu'un autre prend sa +place. + +A côté des feuillets qui permettent aux lecteurs de suivre au jour le jour +les événements de la guerre, d'autres oeuvres réimpriment des chroniques, +des poésies, des manifestes, des discours, des documents diplomatiques, +des articles de tout genre. + +L'une de ces oeuvres est la _Revue hebdomadaire de la Presse française_, +qui paraît régulièrement en fascicules de seize pages. Elle se dit +«soumise à la censure K. K.» (pl. IX) et donne, outre quelques articles +originaux, des extraits de journaux français, tels que _Le Temps_, _Le +Figaro_, _Le Matin_, _Le Journal des Débats_... ou suisses, comme _Le +Journal de Genève_ et _La Gazette de Lausanne_; elle reproduit aussi des +articles du _Bureau documentaire belge_, du _Courrier de l'Armée belge_, +du _XXe Siècle_, de _L'Écho belge_ et d'autres journaux belges. De temps +en temps un numéro est consacré en entier à un seul auteur. C'est ainsi +que la _Revue_ a reproduit _Sur la Voie glorieuse_, d'Anatole France, +et une belle série de dessins de Louis Raemaekers. (Pour ceux-ci elle +s'excuse de n'avoir pas pu les faire «grafer au purin».) + +_L'Écho de ce que les journaux censurés n'osent ou ne peuvent pas dire_ +paraît à intervalles irréguliers. + +Une autre publication du même genre, _La Soupe_, donne chaque semaine une +cinquantaine de pages dactylographiées, ce qui équivaut à plus de cent +pages d'un volume in-8. C'est par elle que nous avons connu les _Rapports +de la Commission d'enquête belge_, des extraits du _Livre Bleu_ et +du _Livre Jaune_, le texte français de _l'Appel des 93 Intellectuels +allemands_ et une douzaine de ripostes à ce manifeste, la _Lettre de M. +Romain Rolland à Gerhart Hauptmann_ et la réponse de celui-ci, les poésies +de M. Rostand (_La Cathédrale_), de M. Miguel Zamacoïs (_La Cathédrale de +Reims_, _Les Belges_), d'Émile Verhaeren (_La Belgique sanglante_), la +_Lettre pastorale_ de Mgr Mercier, _La Belgique martyre_ de M. Pierre +Nothomb, les discours de M. Henry Carton de Wiart à l'Hôtel de Ville de +Paris, de M. Lloyd George au Queen's Hall, de M. Maurice Maeterlinck à +la Scala de Milan, les lettres de Me Théodor au baron von Bissing, les +sermons du R. P. Janvier, de M. Bloch, grand rabbin de Belgique, etc., +etc. + +La même revue nous tenait aussi au courant des méthodes de la propagande +allemande. Elle nous a permis de juger à leur juste valeur, qui est peu +élevée, les publications de propagande tudesques: _Journal de la guerre_, +_La Guerre_, _Die Wahrheit über den Krieg_ (La vérité au sujet de la +guerre), _Sturmnacht in Loewen_ (Nuit d'alarme à Louvain), etc. Ces +extraits ont été largement répandus. Nous estimions en effet que rien +n'est plus utile à notre propagande que de donner de la publicité aux +brochures de propagande de nos ennemis, afin de montrer à tous comment +ils torturent la vérité. Ainsi en publiant leur récit, _Cruauté contre +un couvent_ [4], ils nous ont rendu un service inappréciable, tant les +mensonges y sont lourds et évidents. Furent également traduits et publiés +les articles de M. le capitaine Bloem (_La Campagne des atrocités_) [5], +de M. von Bissing fils (_La Belgique sous l'administration allemande_) +[6], etc. + +[Note 4: Voir _Comment les Belges résistent_..., p. 278.] + +[Note 5: Ibid., p. 232.] + +[Note 6: Ibid., p. 409.] + + +Beaucoup de dessins aussi ont été reproduits par les Belges, soit par des +procédés mécaniques, soit par la photographie. Citons un seul cas. On +avait réussi à faire entrer en Belgique un exemplaire des admirables +dessins de M. Louis Raemaekers: _De Toppunt der Beschaving_. Il passait +rapidement d'une maison à l'autre jusqu'au jour où il fut découvert par +les Allemands lors d'une visite domiciliaire. Inutile de dire qu'il +fut aussitôt retiré de la circulation. Toutefois, l'un des premiers +possesseurs de la collection avait eu soin de photographier toutes les +planches, et bientôt l'exemplaire unique fut remplacé par une foule de +copies. + +Plus tard, un prohibé spécial, _La Cravache_, a répandu par tout le pays +les dessins de Raemaekers. + +Même de la musique fut imprimée en cachette et vendue à Bruxelles. +_Tipperary_, par exemple, coûtait 1 franc (au profit d'oeuvres +charitables), pendant l'hiver 1914-1915. + + * * * * * + +Nous n'avons guère parlé que des reproductions par la dactylographie ou la +photographie. Mais des procédés aussi encombrants ne sont naturellement +pas applicables à des ouvrages de longue haleine. Ceux-ci sont donc +réimprimés par la typographie. Le premier livre qui fut ainsi reproduit +est celui de Waxweiler, _La Belgique neutre et loyale_. Nous avions reçu +quelques exemplaires de la Suisse,--par l'Allemagne!--mais l'épaisseur +du papier rendait leur dissémination assez pénible. C'est pourquoi on le +réimprima sur papier fin. Depuis lors, on a réédité les articles de +Pierre Nothomb, _La Belgique martyre_; ceux du baron Beyens, _L'Empereur +Guillaume, La Famille impériale_; _Les Rapports de la Commission d'enquête +belge_; _Le Livre Jaune_, et bien d'autres. _La Libre Belgique_ a donné en +supplément _J'accuse_. L'opération la plus délicate fut la traduction en +français du _King Albert's Book_. On en avait vendu plusieurs milliers +d'exemplaires au profit de La Soupe (c'est le nom que porte à Bruxelles le +Comité national de Secours et d'Alimentation). Mais une deuxième édition +était devenue nécessaire. Or, voilà qu'au milieu du tirage les Allemands +envahissent les ateliers et saisissent, en même temps que le personnel, la +composition, le papier, les feuilles déjà tirées et tout le matériel de +l'imprimerie. Ils se croyaient débarrassés définitivement du _Livre du +Roi Albert_ quand, à leur profonde vexation, une semaine après, 10.000 +nouveaux exemplaires apparurent sur le marché clandestin. + +Autre exemple de réimpression. En mai 1916, a paru à Arlon une «édition de +guerre» du livre de M. H. Grimauty, _Six Mois de guerre en Belgique, par +un soldat belge_. + + +3. Les publications originales. + +Voyons maintenant les plus intéressantes de nos publications: les journaux +et les brochures donnant, non des réimpressions de livres, de chroniques, +de poésies... faites à l'étranger pour l'étranger, mais des articles +écrits par des Belges résidant en Belgique à l'intention de leurs +co-prisonniers. + +La toute première place est tenue par un journal, _La Libre Belgique_. Du +1er février 1915 au 31 décembre 1916, il en a paru 100 numéros. + +Ceux-là seuls qui ont vécu sous une tyrannie tracassière et abhorrée +peuvent comprendre avec quelle curiosité ardente on attend _La Libre +Belgique_. + +Quand le prochain numéro paraîtra-t-il? Nul ne le sait, car le journal est +_régulièrement irrégulier_, comme le dit le sous-titre. + +Comment nous parviendra-t-il? On ne le sait pas non plus. Tantôt il est +déposé sous enveloppe dans la boîte aux lettres, tantôt un ami vous le +glisse mystérieusement dans la main, tantôt on le trouve en bonne place +sur sa table de travail (c'est de cette manière que M. le baron von +Bissing le reçoit). + +Où l'imprime-t-on? Mystère. A en croire la manchette du journal, son +adresse télégraphique est «Kommandantur Bruxelles». Quant au bureau et à +l'administration, «ne pouvant être un emplacement de tout repos, ils sont +installés dans une cave automobile»!! + +Quels sont les auteurs? Les jésuites, disent les uns; les francs-maçons, +assurent les seconds. Deux assertions aussi exactes l'une que l'autre; car +il n'y a plus en Belgique ni cléricaux, ni socialistes, ni libéraux, ni +flamingants, ni wallingants: il n'y a que des Belges, animés d'une même +ardeur et accomplissant indistinctement leur devoir patriotique. + +A combien tire-t-il? A 10.000, assure-t-on. Mais nul ne pourrait le dire +avec précision, pas même ceux qui sont ses plus audacieux propagateurs. +Celui qui se charge de répandre _La Libre Belgique_ reçoit de chaque +numéro un certain nombre d'exemplaires. Il en fait trois ou quatre paquets +qu'il remet à autant d'amis; chacun de ceux-ci partage de nouveau son +stock entre un petit nombre de personnes sûres, et ainsi de suite jusqu'à +ceux qui distribuent le journal aux «clients». + +Chaque distributeur sait donc de qui il reçoit les numéros et à qui il les +remet, mais il ignore quels sont les échelons supérieurs et inférieurs. +Chacun répartit ses exemplaires entre quelques personnes qu'il connaît +bien; il n'est donc pas obligé d'inscrire leurs noms. + +On saisit les avantages de cette façon de procéder. Si, lors d'une visite +domiciliaire, la police de la Kommandantur a accidentellement la chance +de mettre la main sur un paquet de numéros de _La Libre Belgique_,--tout +arrive!--elle pourra condamner le détenteur à quelques milliers de marks +d'amende, s'il est riche, ou à quelques mois de prison, s'il n'a pas de +fortune; mais on ne saura pas encore à qui les exemplaires sont destinés, +ni surtout quelle est leur origine. Le talent de conspirateur des Belges +s'est si bien aiguisé, et les intermédiaires entre le directeur et les +lecteurs sont si nombreux que, lorsqu'on a une idée à soumettre aux +rédacteurs, il faut de dix à quinze jours pour que le message arrive +d'échelon en échelon jusqu'à la «cave automobile». + +De temps en temps, la première page du journal est illustrée. Le n° 50 +nous montre Guillaume II en enfer, d'après le tableau bien connu d'Ant. +Wiertz, «Napoléon en enfer». Le n° 52 donne un bon portrait du roi Albert. +Le numéro anniversaire (n° 62) nous montre le pauvre baron von Bissing au +milieu d'une montagne de mandats de perquisitions destinés à mettre la +main sur les rédacteurs de _La Libre Belgique_; on y représente aussi la +cave automobile où siège la rédaction, celle où fonctionne la machine à +imprimer et celle où se fait l'emballage; puis la perquisition dans un +water-closet et l'arrestation de la statue d'André Vésale (voir page +suivante et pl. II). Le n° 83, «censuré le 21 juillet 1916», donne à +l'occasion de la fête nationale belge un dessin, «Vers la gloire», entouré +d'un cadre aux couleurs belges (pl. IV). Le n° 81 publie une reproduction +d'une carte illustrée qui a été vendue en Allemagne, avec le lion belge +chevauché par un Prussien (pl. III). + +Mais la meilleure image reste celle du n° 30, reproduisant un «instantané» +du gouverneur général, baron von Bissing, lisant _La Libre Belgique_ [7]. +A partir de ce moment, ce ne fut plus une récompense de 5.000 francs qui +était offerte au dénonciateur de _La libre Belgique_, mais une prime +de 25.000 francs, puis de 75.000 francs. Ils nous prennent pour des +Allemands! Ils s'imaginent que l'intérêt nous fera oublier le devoir! + +[Note 7: Voir _Comment les Belges résistent_..., fig. 1.] + +Cependant nos tyrans mettent tout en oeuvre pour échapper au cauchemar de +_La Libre Belgique_. Au printemps de 1915, des perquisitions ont mis sens +dessus dessous les maisons de tous ceux qui pouvaient être soupçonnés +d'aider à sa propagation. Nous vivions dans une incertitude perpétuelle; à +chaque coup de sonnette, nous nous demandions si ce n'était pas pour une +visite domiciliaire. On publiera après la guerre la liste des maisons qui +furent fouillées de la cave au grenier, sans que la police ait reconnu +sous leur maquillage les paquets de _La Libre Belgique_. + +La traque aux prohibés se poursuit dans la rue. On arrête les avocats, les +employés de bureau, les fonctionnaires, bref tous ceux qui sont munis d'un +portefeuille, et on leur bouleverse leurs papiers pour y découvrir _La +Libre Belgique_. + +Les Bruxellois racontent que la Kommandantur a reçu plusieurs fois des +lettres anonymes donnant des renseignements précis sur le local où +s'élabore _La Libre Belgique_. La police arrivait en grand secret, se +faisait ouvrir la maison, descendait vivement tel escalier, enfilait le +couloir, poussait la porte indiquée sur le plan et débouchait dans un +water-closet. La «chronique théâtrale» du n° 39 de _La Libre Belgique_ +raconte une équipée de ce genre, ainsi que la mésaventure des Allemands +allant arrêter André Vésale dont la statue se dresse sur la place des +Barricades à Bruxelles! + +Voici quelques faits qui donneront une idée de l'acharnement avec lequel +_La Libre Belgique_ est poursuivie. Un rédemptoriste, le R. P. Verriest, a +été condamné à 4.000 marks d'amende pour s'être occupé de la répandre. +Par jugement du tribunal militaire d'Anvers, en date du 18 février 1916, +trente-deux personnes ont été condamnées à des peines de trois à dix-huit +mois de prison pour avoir procédé à la distribution de journaux prohibés. +Le tribunal militaire de Hasselt a condamné un restaurateur et sa femme à +des amendes et à la fermeture pendant six semaines de leur café _In het +Vosken_ pour avoir répandu _La Libre Belgique_. Le bourgmestre intérimaire +de Bruxelles, M. Lemonnier, a vu bouleverser son habitation particulière +et son bureau à l'Hôtel de Ville: on ne découvrit rien, naturellement. M. +Lemonnier protesta contre ces agissements, le 27 décembre 1915: + + +MONSIEUR LE GOUVERNEUR GÉNÉRAL, + +La police allemande vient de pratiquer des perquisitions dans mon cabinet +à l'Hôtel de Ville et dans ma maison privée. + +Comme particulier, je ne songerais pas à me plaindre d'être traité +comme tant de mes concitoyens, mais en qualité de faisant fonctions de +bourgmestre, je dois élever une protestation contre cette perquisition +qui, pratiquée dans l'Hôtel de Ville, porte la plus grave atteinte à la +dignité et à l'autorité du premier magistrat de la cité, au moment où il a +besoin de tout le prestige dont sont entourées ses fonctions pour assurer +et maintenir l'ordre et la tranquillité publique. + +Agréez, etc. + +_Le Bourgmestre faisant fonctions_, + +M. LEMONNIER. + + +La réponse fut digne de la brutalité allemande: + + +Bruxelles, le 1er janvier 1916. + +A la lettre du 27 décembre 1915, n° 4864, j'ai l'honneur de répondre que +la police militaire a eu des motifs fondés pour faire une perquisition +domiciliaire aussi bien dans votre habitation privée que dans votre +cabinet officiel. + +Votre protestation contre les opérations de perquisitions pratiquées dans +votre cabinet officiel est sans fondement et sans objet, attendu que vous +ne pouvez invoquer des privilèges spéciaux pour les locaux officiels de +l'Hôtel de Ville. + +(s.) Frhr. VON BISSING. + + +En juin 1916, ils ont mis en prison, prétendument pour avoir propagé _La +Libre Belgique_, un jeune homme de seize ans, M. Léon Lenertz, fils d'un +chef des travaux graphiques de l'Université de Louvain qui fut fusillé +devant sa maison du boulevard de Tirlemont pendant la nuit tragique du 25 +au 26 août 1914. + +En septembre 1916, sept des principaux imprimeurs de Gand ont été mis +sous les verrous. Ils devaient y rester, paraît-il, jusqu'à ce que les +rédacteurs de _La Libre Belgique_ se soient fait connaître. Toutefois on +ne les a gardés que pendant un bon mois. + +C'est surtout dans les couvents que M. le baron von Bissing s'obstine à +chercher les rédacteurs des journaux clandestins. + +Le collège Saint-Michel, qui est le principal établissement des Jésuites +à Bruxelles, a été à diverses reprises fouillé et bouleversé de fond en +comble; le père Dubar fut condamné à douze ans de travaux forcés. + +Perquisitions au collège Saint-Michel. + +Samedi 18 mars, de grand matin, 80 bandits prussiens armés jusqu'aux +dents se sont présentés aux fins de perquisition au collège Saint-Michel, +boulevard Saint-Michel, à Bruxelles. + +Après que tous les élèves eurent été licenciés, ils ont commencé leurs +exploits, et, naturellement, puisqu'il n'y avait rien à saisir, ils s'en +sont retournés Gros-Jean comme devant. + +Ces imbéciles étaient à la recherche de... _La Libre Belgique_. + +Von Bissing a, une fois de plus, fait buisson creux. Et l'automobile +insaisissable roulait..., roulait..., roulait toujours... + +(_Écho de ce que les journaux censurés n'osent ou ne peuvent pas dire_, +avril 1916, p. 33.) + + +Le 4 juin 1916, le gouverneur général s'adressa à Mgr Heylen, évêque de +Namur, pour l'amener à agir sur son clergé. Après avoir signalé combien +il lui est pénible de se montrer sévère--sévère, mais juste--envers les +prêtres, il invoque... parfaitement, il invoque la Convention de La Haye. +Puis il ajoute: + + +Si l'on veut obtenir que les condamnations soient évitées, on ne +peut l'attendre que d'une conduite calme et exempte de politique des +ecclésiastiques eux-mêmes. + +Et c'est pour cette raison que je m'adresse à Votre Grandeur avec la +prière d'agir sur vos subordonnés de manière qu'ils s'abstiennent dans +l'exercice du ministère sacré et ailleurs encore de toute activité +politique, et moins encore qu'ils se rendent coupables de transgressions +graves de mes prescriptions. Il importerait surtout de les détourner de +la diffusion d'écrits inadmissibles, à laquelle des ecclésiastiques ont +récemment pris une grande part. + +M'est-il permis de prier Votre Grandeur de me faire savoir si je puis +compter sur Sa collaboration dans le sens indiqué? Au surplus, je ne +demande que la tenue des garanties auxquelles l'Épiscopat a souscrites, en +son temps, en ce qui concerne la bonne conduite du clergé. + + +Voici quelques passages de la réponse de Mgr Heylen: + + +Namur, 15 juin 1916. + +EXCELLENCE, + +Je suis heureux de constater, par la lettre de Votre Excellence en date +du 4 juin, qu'elle se rend parfaitement compte de l'effet déplorable et +excitant que produisent sur le peuple belge les arrestations journalières +d'ecclésiastiques, leur emprisonnement, leur condamnation, la déportation +d'un certain nombre dans les prisons ou les camps de l'Allemagne. + +A plusieurs reprises, j'ai fait connaître mon sentiment sur ces objets et +je le redirai aujourd'hui à Votre Excellence, avec une entière franchise. +Le maintien de la tranquillité dans le pays n'est pas favorisé--loin de +là--par ces procédés d'intimidation et de violence; il s'obtiendrait plus +efficacement par une conduite qui serait en harmonie avec le tempérament +du peuple belge. + + * * * * * + +Sur ce point, l'autorité allemande ne peut oublier qu'elle a aussi des +devoirs à remplir, et nous n'avons pas moins le droit qu'elle-même d'en +appeler à la Convention de La Haye. Cette Convention n'est pas faite +seulement dans l'intérêt de l'envahisseur, mais aussi du pays occupé; à +celui-ci elle assure le respect de ce qu'il y a dans l'âme humaine de plus +élevé et de plus noble, l'amour de la patrie, et elle impose à l'armée +occupante d'éviter tout outrage à ce patriotisme; or, nous subissons à ce +sujet de douloureuses violences et c'est ce que nous déplorons avec le +plus d'amertume dans l'occupation allemande. + +Il semble qu'on veuille partout contrarier, étouffer, réprimer le +sentiment patriotique, dont le maintien est pourtant un droit et est, de +plus, indispensable à la tranquillité du peuple. Je citerai seulement deux +faits. Au mois de décembre dernier, à l'occasion d'un envoi de vivres aux +prisonniers de mon diocèse internés en Allemagne, il m'a été interdit de +formuler le souhait qu'ils soient bientôt rendus à leur patrie bien-aimée; +ces mots ont été supprimés de ma carte-correspondance. + +L'un de mes vicaires généraux, cité vers la même date devant la police +secrète, s'est entendu reprocher d'avoir, dans une allocution, demandé de +prier pour notre Roi bien-aimé et son auguste famille... + + * * * * * + +On s'autorise aussi à faire vis-à-vis de nous ce qui n'est pas toléré +vis-à-vis de l'armée allemande: d'une part, on interdit aux prêtres belges +les publications qui ne sont pas à l'éloge de l'Allemagne et, d'autre +part, on permet aux aumôniers allemands et à d'autres de répandre des +écrits provocants et outrageants pour notre patrie. + +En regard des vains efforts tentés par les Allemands pour supprimer _La +Libre Belgique_, soulignons l'ardeur avec laquelle les Belges s'occupent +de la répandre. Voici un petit trait caractéristique: les vingt premiers +numéros du journal ont été réimprimés trois ou quatre mois après leur +publication. + + * * * * * + +D'autres périodiques clandestins mènent le combat contre les procédés +allemands: _La Vérité_, qui publia sept numéros en mai et juin 1915 (pl. +V); _Le Belge_, qui parut de septembre à novembre 1915; _Patrie!_ (pl. +VII), qui en est à sa deuxième année; un journal flamand, _De Vlaamsche +Leeuw_ (pl. VI), qu'on peut se procurer «partout et nulle part» et +dont «la rédaction siège à la Kommandantur de Bruxelles, en face de +l'imprimerie de _La Libre Belgique_»; _De Vrije Stem_, d'Anvers (pl. VI), +etc. + +Leur organisation est à peu près la même que celle de _La Libre Belgique_; +nous n'en reparlerons pas. + +Un mot seulement sur un autre organe, _Motus, journal des gens occupés_, +feuille satirique qui était vendue, non distribuée gratuitement. Il n'en +parut que deux ou trois numéros, car elle eut la malchance de naître tout +juste au moment où la police allemande multipliait les visites dans les +échoppes à journaux, les librairies et les papeteries. De nombreuses +publications prohibées furent saisies pendant ces visites; mais, malgré +toutes les invitations allemandes, aucun marchand ne dénonça les auteurs +ou les imprimeurs des journaux, brochures, cartes illustrées, photos, etc. +Ils firent tranquillement leurs mois de prison, plutôt que d'accepter +la réduction de peine qui leur était offerte en échange d'une trahison. +Toutefois l'activité du pouvoir occupant fut fatale à _Motus_. Et c'est +dommage, car les plaisanteries de ce journal étaient fort amusantes. C'est +lui qui nous apprit que le Kronprinz venait d'avoir un fils, «un nouveau +prince-monseigneur»; il racontait aussi que Guillaume Il maigrissait +beaucoup, mais que les journaux d'outre-Rhin qui se permettaient de parler +du poids de l'Empereur étaient poursuivis pour crime de «pèse-majesté». + +Voici quelques articles empruntés à _La Vérité_ et à _La Libre Belgique_, +qui renseignent, mieux que nous ne pourrions le faire, sur le rôle des +prohibés et sur la façon dont ils circulent en Belgique: + +Les feuilles sortant de Prusse. + +Tous les quotidiens de Bruxelles, sans exception, ont cessé leur +publication. Dès le début de l'occupation, von der Goltz leur fit faire +des avances; elles échouèrent. Il n'est pas de la dignité de la presse +indépendante de reconnaître la loi de l'usurpation; il est antipatriotique +de se mettre au service de l'ennemi. Or, publier ce qui plaît à la censure +prussienne et omettre ce qui lui déplaît; ne pas se réjouir des avantages +obtenus par les armées alliées, mais les escamoter et insister, au +contraire, sur les prétendus succès des troupes ennemies; insérer des +articles imposés par les bureaux prussiens et reproduire les bulletins des +Alliés tels que ceux-ci sortent des tripatouillages berlinois; critiquer +des initiatives belges parce que ce sont les seules que la censure aime +à voir dénigrer; ne pas mettre au pilori les massacres de Visé, Dolhain, +Liège, Aerschot, Diest, Louvain, Dinant, Tamines, Termonde, etc., mais +s'indigner des petits abus à charge de Belges appauvris; signaler avec +complaisance les organisations de l'ennemi et rester muet devant ses +exactions, c'est s'aplatir, c'est fouler aux pieds toute fierté, c'est +donner sa veulerie en exemple et c'est servir les intérêts de l'agression +germanique. + +Le journalisme muselé aggrave son cas en gagnant beaucoup d'argent. Un +journal veule et cupide ne peut trouver des lecteurs que parmi les gens +sans grandeur morale. + +A ces organes domestiqués s'oppose une autre presse d'occasion; celle-ci +répudie tout contact avec l'ennemi, dénonce ses crimes, entretient +l'esprit d'insoumission si admirable des populations. Des publications +telles que _La Vérité_ ou _La Libre Belgique_ ne se vendent pas et ne font +pas d'annonces. Au contraire, il s'agit d'y mettre de l'argent et il n'y +a d'autre chose à récolter que des années de prison, si l'on se fait +prendre... + +Un tel organe ne dispose, pour se répandre, ni des trains, ni des +automobiles des Prussiens! C'est pourquoi nos lecteurs sont priés, avec +la plus vive insistance, d'y mettre du leur, de faire circuler ces pages +jusque dans les provinces. Il y a un risque? Tant mieux! L'action en +devient plus méritoire. Le pays est infesté de journaux émasculés. Que +l'on prenne aussi des copies, à la main ou à la machine, des articles que +l'on juge bons à répandre. Ainsi, la présente publication, petite, mais +fière, pauvre, mais inasservie, pourra déjouer les manoeuvres des agents +de l'Allemagne et apporter du réconfort à ceux qui n'ont d'autres sources +d'information que les affiches berlinoises et les feuilles censurées, où +les textes sont dénaturés de façon à distiller au jour le jour de l'ennui +et du mensonge, de la platitude et de la désespérance. A la longue, +cette veulerie et cette perfidie pourraient déprimer certains de nos +compatriotes: c'est pour eux que _La Vérité_ sort de son puits! + +(_La Vérité_, n° 1, 2 mai 1915, p. 1.) + +Merci à tous. + +Nous savons que des articles de _La Vérité_, reproduits à la machine +à écrire, circulent en province. Nous savons que des lectures en sont +organisées, entre amis. Que cela continue, se multiplie et se généralise! +(_La Vérité_, n° 3, 20 mai 1915, p. 13.) + + +Un peu d'indulgence, s'il vous plaît. + +Quelques lecteurs se sont plaints de l'odeur désagréable qu'avaient +certains de nos journaux; qu'ils veuillent bien nous excuser, mais ils +doivent comprendre qu'en temps de guerre on ne peut pas toujours choisir +ses compagnons de voyage. Aussi _La Libre Belgique_ s'est vue forcée de +voyager avec des harengs saurs, des fromages de Herve et du carbure de +calcium. Nous prions nos lecteurs d'avoir pour _La Libre Belgique_ la même +indulgence qu'ils se voient forcés d'avoir momentanément pour certains +voisins de tram. Toutefois le printemps est là, aussi nous ferons +l'impossible pour donner à _La Libre Belgique_ le parfum de la rose ou de +la violette. + +Le présent numéro paraît en retard; voici l'explication: Nous avons dû le +réimprimer. _La Libre Belgique_ a rencontré l'ennemi, elle s'est jetée à +l'eau pour se sauver à la nage et elle s'est noyée. + +_Requiescat in pace!_ + +(_La Libre Belgique_, n° 10, mars 1915, p. 1, col. 1.) + + +Prière de faire circuler ce bulletin. + +Nos lecteurs n'auront pas été sans remarquer notre insistance à leur +répéter cet avis. Comme la prudence ne nous permet pas d'augmenter notre +tirage autant que nos amis le désireraient, vu la difficulté d'introduire +dans la capitale des colis trop volumineux, nous avons compté, dès le +premier jour, sur le patriotisme de nos «abonnés» pour nous aider dans +notre tâche. Que chacun des exemplaires de notre petite feuille passe +de main en main. Qu'importe si le propriétaire la voit revenir un peu +souillée, un peu déchirée; qu'importe même s'il ne la voit pas revenir du +tout. Il se consolera en se disant qu'elle fait du chemin puisqu'elle a +peine à retrouver sa route. Elle aura donc ainsi atteint le but cherché +par ses éditeurs. + +Cent exemplaires doivent représenter au moins mille lecteurs. + +Or, comme nous tirons... chut! taisons-nous, les Boches ne doivent pas le +savoir. + +(_La Libre Belgique_, n° 21, mai 1915, p. 1, col. 1.) + + +Par suite d'un accident de machine, notre service a été un peu désorganisé +la semaine dernière; nous n'avons pu faire qu'une réparation provisoire, +et, s'il arrivait quelques retards dans l'apparition du journal, nos +lecteurs voudront bien nous excuser. + +Nous profitons de l'occasion pour remercier nos concitoyens pour toutes +les marques de sympathie dont nous avons entendu les échos et qui nous +étaient adressées à l'occasion de notre soi-disant arrestation. + + +Avis important à nos lecteurs et propagandistes. + +L'existence de notre publication et la liberté de ceux qui s'en occupent +dépendent avant tout de la discrétion de ceux qui la reçoivent et la +propagent. La curiosité, même la plus bienveillante, peut être aussi +dangereuse et aussi malfaisante que la délation coupable qui est +naturellement encouragée par nos pires ennemis. Nous prions donc +INSTAMMENT les vrais Belges, auxquels seuls notre bulletin est consacré, +de respecter l'anonymat des auteurs de _La Libre Belgique_ et de +s'abstenir du moindre effort pour le connaître. Cette curiosité seule peut +devenir une trahison et avoir des résultats très graves, dont le moindre +serait la mort anticipée de _La Libre Belgique_. + +(_La Libre Belgique_, n° 29, juin 1915, p. 1, col. 1.) + + +Avis à nos lecteurs. + +S'ils reçoivent la visite d'un honorable ecclésiastique qui voudra leur +parler de _La Libre Belgique_, du bien que fait ce journal, etc., ils sont +priés de prendre poliment par le bras ce Boche ensoutané et de le mettre à +la porte, sans plus. + +Toutefois, à ceux qui croiraient devoir agrémenter cette mise au dehors +d'un maître coup de pied à l'endroit vulgairement dénommé «le Prussien», +libre à eux. Ce serait mérité, sinon méritoire. + +LA RÉDACTION. + +(_La Libre Belgique_, n° 31, juin 1915, p. 1, col. 1.) + + +A son Excellence le Baron von Bissing, gouverneur allemand. + +EXCELLENCE, + +Vous nous comblez d'attentions. Vos agents secrets et publics multiplient +les perquisitions à la recherche de _La Libre Belgique_. Vous avez même +mobilisé, dit-on, une brigade spéciale de détectives venus de Berlin pour +en découvrir les rédacteurs, les éditeurs, distributeurs, reporters, etc. + +Vous perdez votre temps et vous gaspillez votre argent bien inutilement. +Il est vrai que vous avez déjà plus d'une fois mis la main sur un paquet +d'exemplaires du journal qui fait votre cauchemar et que vous avez frappé +d'amendes sévères ceux qui en étaient détenteurs. Mais _La Libre Belgique_ +a continué à paraître aussi... irrégulièrement que par le passé et +son tirage n'a cessé de monter... régulièrement après chacune de vos +expéditions. + +Vous savez d'ailleurs fort bien, Excellence, que, si certaines de ces +expéditions ont abouti plus ou moins glorieusement, d'autres ont couvert +de ridicule vos agents et leurs chefs. Encore une fois, vous perdez votre +temps, cher Baron, et les bénéfices de vos saisies et de vos confiscations +ne vous paieront pas des peines que vous vous donnez et ne compenseront +pas le ridicule de votre insuccès. + +Plus vous vous obstinerez, plus notre propagande s'étendra. Notre +imprimerie automobile, grâce à votre obligeance bien connue, se transporte +d'un point à l'autre du pays avec une facilité, avec une essence,-- +pardon, je veux dire avec une aisance (ce que c'est de fréquenter la +Kommandantur, on en prend l'accent)--une aisance donc, que vous ne +soupçonnez pas. + +Cher Monsieur, vous devriez vous souvenir que _La Libre Belgique_, dès sa +naissance, s'est engagée à paraître envers et contre tous, tant que +notre chère patrie serait occupée par vos compatriotes et qu'il y aurait +nécessité de réagir contre la presse à votre solde et celle qui, par ses +mensonges ou par ses omissions, cherche à énerver notre patriotisme, à +lasser notre résistance, à amollir nos caractères, à semer dans nos rangs +le doute, la division, le désespoir, en un mot à rendre inutiles et vains +nos sacrifices et nos souffrances. + +Vous oubliez qu'en Belgique une promesse est un engagement sacré, qui +lie celui qui l'a faite aussi bien qu'un serment et mieux qu'un traité +diplomatique. Vous avez le grand tort de nous considérer comme annexés. +Vous pouvez nous voler, nous emprisonner, nous fusiller même, mais vous ne +nous ferez pas taire. + +NOUS NE SOMMES PAS DES ALLEMANDS, NE NOUS MESUREZ DONC PAS A VOTRE AUNE. + +Vous avez dit récemment, à ce qui nous a été rapporté, que les Belges sont +indécrottables. Ce mot, qui rappelle trop les souvenirs que vos officiers +ont laissés partout sur leur passage dans nos maisons et nos châteaux, +aurait dû vous brûler les lèvres, mais il est cependant l'expression +malheureuse d'une idée vraie: les Belges sont INDOMPTABLES. + +Quant à tuer _La Libre Belgique_, n'y comptez pas, c'est impossible. Elle +est insaisissable, parce qu'elle n'est nulle part. C'est un feu follet, +qui sort des tombes de ceux que vos compatriotes ont massacrés à Louvain, +Tamines et Dinant et qui vous poursuit. Mais c'est aussi le feu follet qui +sort des tombes des soldats allemands tombés à Liège, à Waelhem, à l'Yser. +Ceux-là voient à présent pour quel misérable projet de domination ils ont +été sacrifiés au Moloch de la guerre, sous prétexte de défendre la patrie; +c'est enfin la voix de toutes les mères, la voix de toutes les veuves et +de tous les orphelins qui pleurent ceux qu'ils ont perdus. Cette voix +augmente tous les jours d'intensité. Son retentissement s'étend sur toutes +nos provinces et va jusqu'au delà de nos frontières. Elle ne se taira que +lorsque le dernier de vos soldats et de vos agents aura cessé de fouler +notre sol envahi au mépris de tout droit. + +Ne pensez pas, cher Baron, que nous ayons la naïveté de croire que vous +allez, sur notre conseil, abandonner l'espoir de nous faire découvrir +par vos Sherlock Holmes de contrebande. Nous savons que rien n'arrête +un Allemand lorsqu'il s'est lancé sur une mauvaise voie, pas plus le +sentiment du ridicule qu'aucun scrupule ou la certitude de la défaite +finale. C'est pourquoi nous vous présentons, Excellence, à l'occasion +de vos mécomptes passés, présents et futurs, l'expression de nos très +sincères et tout à fait irrespectueuses condoléances. + +LA LIBRE BELGIQUE. + +(_La Libre Belgique_, n° 49, octobre 1915, p. 1, col. 1.) + + * * * * * + +Dans la lutte de tous les instants que les Belges, prisonniers dans leur +propre pays, soutiennent contre la domination allemande, les journaux sont +secondés par de nombreuses brochures. Citons-en quelques-unes, simplement +pour donner une idée de leur diversité. + +_Nécrologe dinantais_, août 1914.--Cette brochure donne d'abord un récit +des massacres et des incendies; puis la _Liste officielle des civils +fusillés à Dinant les 23 et 24 août 1914 par ordre de l'autorité militaire +allemande, sans aucun jugement préalable_. La liste comprend les noms et +prénoms de six cent six cadavres, avec leur profession, leur domicile et +leur âge. Puis on ajoute: «Cette liste est incomplète; elle ne contient +pas les noms de tous ceux dont on n'a pas pu identifier les corps, ni de +ceux qui sont morts dans les hôpitaux à la suite de leurs blessures.» + +Le _Nécrologe dinantais_ avait été précédé d'une autre liste imprimée qui +fut impitoyablement poursuivie par les Allemands à Dinant même[8]. + +[Note 8: Voir DAVIGNON, _Belgique et Allemagne_, p. 66.] + +_Pages du Livre des Douleurs de la Belgique_.--Récits objectifs, par des +témoins oculaires, de quelques horreurs commises en Belgique par l'armée +allemande. + +_La Violation de la Neutralité belge_.--Exposé très simple de la perfidie +allemande, fait en janvier 1915. _Comment l'Yser n'a pas été franchi: +Yser, Nieuport, Inondations_.--Cartes et photographies de la région; +récits des combats et des inondations (voir pl. VIII). + +_Le Manifeste des intellectuels allemands et les Réponses des +neutres_.--Traduction française du manifeste, et quelques-unes des +réponses. + +_La Sozialdemokratie et la Guerre. Le Crime des Socialistes allemands. +Petit dossier documentaire_.--On y lit notamment le récit des visites +faites à la Maison du Peuple de Bruxelles par divers militants allemands: +Wendel, Liebknecht, Köster et Noske (voir p. 181). + +_La Franc-Maçonnerie belge et les Loges allemandes_.--Reproduit l'appel +de M. Ch. Magnette à neuf loges allemandes, pour demander une enquête +impartiale sur ce qui s'est passé en Belgique; le refus des deux seules +loges qui aient répondu; la riposte de M. Magnette; des documents +justificatifs d'origine allemande. + +_Patriotisme et Endurance_.--C'est la lettre pastorale bien connue de Mgr +Mercier, qui a produit une si grande impression. L'édition _princeps_, +imprimée à Malines chez Dessain, a été en partie saisie par l'autorité +allemande. Mais on en a fait une douzaine d'éditions en français et trois +éditions flamandes; elle a aussi été répandue par la dactylographie. +Chaque édition a eu de nombreux tirages. Chez un seul imprimeur de +Bruxelles, la police allemande a confisqué 35.000 brochures. Mais il en a +été publié tant de centaines de milliers que chaque maison de Belgique en +recèle au moins un exemplaire. + +_Autour de la Lettre cardinalice_.--Réimpression de la principale +correspondance échangée entre les autorités allemandes et le clergé belge +à l'occasion de la prohibition de la lettre pastorale. + + * * * * * + +La propagande anti-allemande s'opère aussi à l'aide de cartes illustrées, +représentant le Roi, la Reine, le prince Léopold, M. Max, Mgr Mercier, +Miss Cavell et Ph. Baucq, etc. + +La carte prohibée qui a dû vexer le plus profondément les Allemands est +celle qui reproduit les portraits de leurs espions. Une trentaine de +ceux-ci avaient eu l'ingénieuse idée de se faire photographier en corps. +Une semaine ne s'était pas écoulée que les Belges en possédaient une +épreuve et la faisaient reproduire en carte postale[9]. Dès qu'un de ces +sympathiques mouchards entrait dans un tram, tout le monde le dévisageait +avec une insistance significative. + +Quoiqu'il soit défendu de photographier, de nombreux amateurs bravent les +rigueurs de la «justice» allemande, et prennent des clichés des ruines +de Louvain[10], de Dinant, de Termonde[11], de Visé, des villages du +Luxembourg, etc. + +[Note 9: _Comment les Belges résistent_..., fig. 26.] +[Note 10: _Ibid._, fig. 20.] +[Note 11: _Ibid._, fig. 23.] + + +4. Les arrêtés allemands sur la presse. + +Sont en présence: d'une part les Allemands détenteurs de l'autorité, et +décidés à en abuser sans le moindre scrupule, ne cherchant qu'à nous +démoraliser pour pouvoir plus facilement nous écraser sous leur botte; +d'autre part les Belges, abandonnés à eux-mêmes, exposés à toutes les +rigueurs des tribunaux militaires chaque fois qu'ils font un effort pour +se dégager de l'étouffoir. Dans cette lutte, tellement inégale que les +Belges semblent vaincus d'avance, ce sont pourtant eux qui gardent le +dessus; rien ne prouve mieux la victoire de nos compatriotes et la rage +impuissante de nos ennemis que les peines de plus en plus excessives +comminées par les règlements sur la presse. + +Un avis du gouvernement militaire de Bruxelles, le 22 novembre 1914, +parlait d'emprisonnement prolongé: + + +Avis. + +Je rappelle à la population de Bruxelles et des faubourgs qu'il est +strictement défendu de vendre ou de distribuer des journaux qui ne +sont pas expressément admis par le gouverneur militaire allemand. Les +contraventions entraînent l'arrestation immédiate des vendeurs ainsi que +des peines d'emprisonnement prolongé. + +Bruxelles, le 22 septembre 1914. + +_Le Gouverneur militaire_, +Baron VON LÜTTWITZ, +_Général._ + +L'arrêté du 13 octobre 1914, signé baron von der Goltz, menaçait d'une +punition, «conformément à la loi martiale, celui qui propage des écrits +non censurés»[12]. + +L'avis du 4 novembre 1914, signé également baron von der Goltz, disait que +les contrevenants seraient «punis d'emprisonnement de longue durée»[13]. + +Des condamnations furent effectivement prononcées à cette époque, par +exemple: Louis Prost, condamné à six mois de prison «pour avoir répandu +des copies de nouvelles menteuses de la guerre, reproduites par +dactylographie»[14]. + +[Note 12: _Comment les Belges résistent_..., p. 4.] +[Note 13: _Ibid._, p. 6, 7.] +[Note 14: _lbid._, p. 5.] + + +Mais les rigueurs allemandes n'empêchèrent pas l'introduction de journaux +étrangers ni la création de journaux clandestins. Dans un communiqué +officiel, reproduit par les journaux censurés, du 14 juin 1915, M. le +baron von Bissing, gouverneur général en Belgique, se plaint de cette +situation. + +Quelques jours plus tard, un autre communiqué précise ces notions: les +contrevenants seront punis d'un emprisonnement de un jour à trois ans et +frappés d'une amende de 3.000 marks au maximum. + +Un arrêté du gouverneur, en date du 25 juin 1915, dit: + + +Les actions et les omissions défendues par l'arrêté du 13 octobre 1914 +et l'avis du 4 novembre 1914, concernant la censure des imprimés, +récitations, etc., et par l'avis du 15 décembre 1914 concernant +le transport de lettres, écrits, etc., sont passibles d'une peine +d'emprisonnement de un jour à trois ans et d'une amende de 3.000 marks au +plus ou d'une de ces deux peines à l'exclusion de l'autre, à moins que +d'autres lois ou arrêtés ne prescrivent une peine plus élevée. + +Les tentatives de commettre les actions et omissions précitées sont +punissables; les objets soustraits au contrôle seront confisqués. Les +infractions seront jugées par les tribunaux militaires ou, s'il s'agit de +contraventions peu graves, par les autorités militaires. + +Le présent arrêté entrera en vigueur le jour de sa publication. + +(_L'Écho de la Presse internationale_, 5 juillet 1915.) + + +Mais aucune menace ne fait fléchir le patriotisme des Belges. Aussi le +gouverneur général exhale-t-il de nouvelles lamentations en janvier 1916. +Il y avoue--enfin!--que la population bruxelloise reste irréductiblement +hostile aux occupants. Cette petite crise de sincérité jure avec les +interviews qu'il accordait au début de 1915 à des journaux allemands, +notamment à la _Norddeutsche Allgemeine Zeitung_; il y disait +régulièrement que les rapports des Bruxellois avec les Allemands étaient +devenus meilleurs. Voici la plainte de janvier 1916: + + +L'attitude de la population bruxelloise à l'égard de la garnison allemande +montre, dans tous les domaines, une hostilité non justifiée. Non seulement +on distribue et on achète volontiers continuellement dans la ville +des écrits injurieux, d'un caractère obscène contre l'Administration +allemande, sous les yeux de la police de la ville; non seulement des +officiers allemands ont été insultés en pleine rue (par exemple le cas de +Jonghe), mais souvent la population bruxelloise en est arrivée à prêter au +service de renseignements ennemi une aide active en lui fournissant des +renseignements sur la situation militaire en ville, par exemple, sur +l'occupation temporaire des hangars à aéroplanes, et elle a ainsi rendu +possible des actes hostiles contre la garnison allemande établie dans ses +murs. Il est regrettable que même des employés communaux n'aient pas eu +honte de participer à ces actes hostiles, et d'y prêter aide, comme agents +de l'espionnage ou comme détenteurs d'explosifs. De plus, et sur une +grande échelle, malgré des avis réitérés avec menace de pénalités sévères +du gouvernement général, la population bruxelloise a tenu des armes +cachées et a ainsi indiqué son intention de se garder armée en vue d'un +soulèvement. + +De même, dans le domaine des logements, l'attitude hostile de la +population bruxelloise s'est manifestée ouvertement. Non seulement on +a créé des difficultés de toutes sortes aux officiers et aux employés +allemands, pour la location d'appartements convenables, mais encore les +quelques bailleurs qui ont loué à des officiers ou employés allemands, +pour gagner ainsi légitimement leur vie, ont été en butte, de la part de +leurs concitoyens, à des chicanes continuelles, à des menaces et à des +humiliations. C'est ainsi que pour les officiers et employés allemands la +question du logement est devenue particulièrement embarrassante. + +(Signé) VON BISSING. + +De nouveau, quelques jours après, le 11 janvier 1916, confirmation +menaçante des plaintes du gouverneur général: + + +Arrêté. + + * * * * * + +ART. 2.--Quiconque, dans le territoire du gouvernement général, +aura lancé ou fait circuler sciemment, sur le nombre, la marche ou de +prétendues victoires des forces ennemies, de faux bruits pouvant induire +en erreur les autorités civiles ou militaires quant aux mesures à prendre +par elles; + +Sera puni d'une peine d'emprisonnement de cinq ans au plus, à moins que +les lois et arrêtés en vigueur ne prescrivent l'application d'une peine +d'emprisonnement plus élevée. + +ART. 3.--Les infractions au présent arrêté sont de la compétence des +tribunaux militaires allemands. + +Bruxelles, le 11 janvier 1916. + +VON BISSING. VON SAUBERZWEIG. + + +Jusqu'ici n'étaient exposés aux sévérités des tribunaux militaires que +ceux qui s'occupent de propager les «écrits provocateurs». A partir du +5 février 1916, il est tout aussi criminel de les recevoir et de les +conserver. + +Celui qui trouve _La Libre Belgique_ dans sa boîte aux lettres est donc +tenu de la brûler immédiatement! + + +Arrêté. + +Quiconque possède des imprimés qui, contrairement aux prescriptions en +vigueur, ont été soustraits à l'examen de la censure, sera puni, soit +d'une peine d'emprisonnement de trois ans au plus et d'une amende pouvant +atteindre 3.000 marks, soit d'une de ces deux peines à l'exclusion de +l'autre, à moins que les circonstances ne prouvent que le détenteur n'est +pas coupable. + +Les imprimés formant l'objet des infractions seront confisqués. + +Ces infractions sont de la compétence des tribunaux ou autorités +militaires allemands. + +Bruxelles, le 5 février 1916. + + +C'est sans doute à la suite de cet arrêté que fut condamné le propriétaire +d'un café de Liège: + + +_Liège_.--M. Adam Quaden, le propriétaire de la Taverne Britannique, +place Verte, vient d'être condamné par les tribunaux boches à quatre mois +de prison pour le fait suivant: + +La Taverne Britannique, lieu de réunion de tous les vrais Liégeois, reçut +un jour la visite de quelques Allemands qui y procédèrent à une minutieuse +perquisition. On découvrit dans la loge du portier du café quelques +numéros de _La Libre Belgique_, que le portier reconnut avoir ramassés sur +une table, où un inconnu les avait déposés[15]. + +[Note 15: On peut se demander qui est cet inconnu. Était-ce peut-être +un agent provocateur? Ne pas oublier qu'à Liège même, en décembre 1914, de +nombreuses personnes ont été condamnées parce que des mouchards allemands +avaient déposé dans leur boîte aux lettres _Le Courrier de la Meuse_, de +Maestricht. (Note de J.M.)] + +M. Quaden fut arrêté comme responsable, bien qu'innocent, et condamné. + +(_Le Courrier de l'Armée_, n° 245, 30 mars 1916, p. 4, col. 1.) + + +Plus tard, en juin 1916, M. Préherbu, juge de paix de Schaerbeek, a été +suspendu de ses fonctions, pour avoir été trouvé détenteur du numéro du +journal exécré. + +Deux remarques au sujet de ces arrêtés: + +_a_) Dans le domaine, essentiellement civil, des délits de presse, ce +sont les autorités militaires ou les tribunaux militaires qui sont seuls +compétents et qui condamnent «conformément à la loi martiale»[16]; cela +signifie qu'il n'y a ni publicité des débats ni recours contre les +jugements. Oh! «le respect des lois en vigueur dans le pays» exigé par +l'article 43 du règlement annexé à la Convention de La Haye, un chiffon de +papier qui est en partie l'oeuvre des juristes allemands et qui porte leur +signature. + +[Note 16: Il ne faut pas trop s'étonner de ce que les tribunaux +militaires jugent les délits de presse; à Anvers, c'est devant les +tribunaux militaires que comparaissent les restaurateurs coupables d'avoir +servi à leurs clients des pommes de terre épluchées d'avance!] + +_b_) Chaque nouvel arrêté commine des peines plus fortes. Singulière +psychologie! Ils croient donc que les Belges qui n'ont pas été effrayés +par six mois de prison reculeront devant cinq années! A comparer avec la +prime offerte, dit-on, à celui qui ferait connaître les auteurs de _La +Libre Belgique_: 5.000 francs, puis 25.000 francs, puis 75.000 francs. + +En province, les mêmes mesures sont prises contre les écrits non censurés. +Qu'il nous suffise de rappeler quelques arrêtés, déjà reproduits dans +_Comment les Belges résistent_... page 6 (à Spa), page 7 (à Louvain), +page 8 (à Namur), page 17 (à Anvers). + +Nous ne résistons pas au désir de réimprimer ici la joyeuse affiche +placardée à Liège, le 10 septembre 1915, en pleine bataille de la Marne. + + +A la population de Liège et de ses environs. + +Vu les succès croissants des troupes allemandes, on ne comprend pas que +le peuple de Liège soit toujours assez crédule pour croire les nouvelles +frivoles et absurdes répandues par les fabriques de mensonges installées +à Liège. Ceux qui s'occupent de propager de telles nouvelles s'exposent à +être rigoureusement punis. Ils jouent un jeu dangereux en abusant de +la crédulité de leurs concitoyens et en les engageant à des actes +irréfléchis. La population raisonnable de Liège s'opposera d'elle-même à +toutes les tentatives de la sorte! + +Autrement elle s'expose non seulement aux désillusions les plus graves, +mais encore à être ridiculisée aux yeux du monde intelligent. + +VON KOLEWE, +_Lieutenant général et +Gouverneur allemand de la place de Liège_. + +_Défense d'arracher ce placard ou de coller un autre dessus_. + + +5. Le supplément aérien de «La Libre Belgique». + +Depuis le printemps 1916, les Belges utilisent un nouveau moyen de +transport de publications prohibées: l'avion. + +De petites feuilles «volantes» (_Le Clairon du Roi, supplément aérien de +La Libre Belgique_) sont imprimées à l'étranger et lancées sur les villes +belges par nos aviateurs. Elles donnent chaque mois, en français et en +flamand, des nouvelles de la guerre. Inutile de dire que les Allemands +font tout au monde pour empêcher nos compatriotes de saisir et de propager +ces communiqués. Ainsi, l'aéroplane qui survola, à la fin de juin 1916, la +région d'Anvers et de Saint-Nicolas, avait semé des quantités de petits +papiers; pendant plusieurs jours des patrouilles de cavalerie parcoururent +le pays, arrêtant et fouillant tous ceux qu'on pouvait soupçonner de +transporter des journaux tombés du ciel. + +Le mercredi 6 septembre 1916, le lieutenant C... et l'adjudant M... +versèrent une pluie bienfaisante de suppléments aériens de _La Libre +Belgique_ sur les promeneurs de la Porte de Namur et de la Grand'Place, à +Bruxelles. + +A la suite de cette visite, les habitants des boulevards voisins de la +Porte de Namur ont été punis: ils doivent être rentrés à 20h 30 et rester +chez eux sans lumière. Comme cette perspective pourrait ne pas être +suffisamment désagréable pour empêcher les Bruxellois d'aller ramasser les +papiers distribués par les aviateurs, les Allemands ont imaginé un système +plus radical: ils lancent contre les aéroplanes des shrapnells qui +n'éclatent pas en l'air, mais au moment où ils retombent près du sol. +Beaucoup de curieux ont été tués et blessés de cette manière lors du raid +du 27 septembre 1916. + + +6. Les simili-prohibés. + +Voyant que ni l'intimidation brutale ni la corruption n'empêchaient nos +compatriotes d'acheter les journaux étrangers et de répandre des journaux +clandestins, l'autorité allemande employa notre propre arme: elle fit +imprimer des simili-prohibés. + +Dès le mois de janvier 1915, circulait à Bruxelles un pamphlet insultant +les autorités civiles d'Anvers à l'occasion de l'entrée des troupes +allemandes dans la ville. Cette affaire n'est pas encore tirée au clair, +et la preuve de la complicité allemande n'est pas faite; mais tout au +moins les Allemands ont-ils avoué, par l'organe de M. le baron von Bissing +fils, professeur à l'université de Munich, qu'ils se sont efforcés de +profiter des dissensions qu'on avait essayé de semer[17]. + +[Note 17: Voir _Belgien unter deutscher Verwaltung_, dans _Süddeutsche +Monatshefte_, avril 1915 (p. 31 du tiré à part), traduit dans: _Comment +les Belges résistent_..., p. 414, note 3.] + +A la fin de juillet 1915, on vendait à Bruxelles une «proclamation du roi +Albert à l'occasion de la fête nationale du 21 juillet». C'était un tissu +d'inepties entremêlées de quelques attaques venimeuses contre les Alliés. +La pseudo-proclamation fut reprise par la presse allemande. La fraude +était tellement grossière que nous n'avons pas eu besoin de la note du n° +42 de _La Libre Belgique_ pour la percer à jour. + +Leur plus belle invention fut de publier un journal, _Le Fouet_, qu'on +distribue en cachette. A côté de plaisanteries niaises sur «Bête-man, +Chandelier de l'Empire», le n° 1 attaque vivement le «gouvernement +clérical» de la Belgique et les «flamingants». Ceci est une marque de +fabrique indiscutable, car il n'y a pas un seul Belge qui n'ait oublié +aujourd'hui nos querelles intestines. + +A diverses reprises on a vendu à Bruxelles des contre-façons de feuilles +étrangères, soit de journaux de Dunkerque, soit de journaux publiés par +des Belges en Néerlande. Ces sosies se vendaient 50 centimes à 1 franc, +alors que les journaux authentiques coûtaient au moins le double. Ils +présentaient cette particularité d'annoncer des victoires étourdissantes +des Alliés. Étaient-ils l'oeuvre de quelque imprimeur désireux de gagner +de l'argent, ou doit-on y voir la main des Allemands? c'est difficile à +dire. Toutefois, rappelons-nous que, pendant le siège de Paris, Bismarck +prit soin de faire parvenir de temps en temps aux Parisiens de faux +journaux relatant de prétendues victoires françaises; il savait que rien +ne conduit plus sûrement une population au désespoir que les illusions +déçues: + + + +B. _LES PUBLICATIONS PERMISES_ + + +Nous venons de montrer les efforts faits par les Belges pour publier la +vérité malgré tous les obstacles. Disons maintenant de quelle manière +l'autorité occupante entend renseigner nos populations. + +La documentation mise à notre disposition peut être classée en quatre +groupes: + +1° Les informations gratuites fournies par l'autorité allemande et par les +particuliers; + +2° Les imprimés d'origine allemande qu'on peut acheter en Belgique; + +3° Les journaux et brochures, prétendument belges, soumis à la censure; + +4° Les journaux hollandais tolérés par la censure. + + +1. Informations gratuites. + +Il y a d'abord les affiches officielles, rédigées premièrement en +allemand, français et flamand, mais depuis octobre 1914 en allemand, +flamand et français. Elles sont censées nous tenir au courant des +opérations militaires. Voici un article de _La Vérité_ qui ne laisse aucun +doute sur leur sincérité: + + +L'arsenal du mensonge. + +_Il est vraiment criminel de tromper la population +belge en répandant de fausses nouvelles._ + +LE GOUVERNEUR GÉNÉRAL. + + + +Dans toute la machine militaire allemande, que les Alliés démolissent +pièce par pièce, l'organe qui marche encore le mieux est l'arsenal du +mensonge, établi à Berlin, avec succursale à Vienne. + +Voulez-vous prendre sur le vif leur système d'informations truquées? +Passez rue de la Chancellerie, près de Sainte-Gudule, à Bruxelles, ou bien +rue des Paroissiens, à deux pas de là. C'est dans mon quartier; tous les +jours je revois une vieille affiche qui fut placardée le 15 septembre et +s'exprime en ces termes: «Berlin, 14 septembre (officiel).--Sur le théâtre +de la guerre à l'ouest (France), ont lieu des opérations dont les détails +ne peuvent encore être publiés et qui ont conduit à une bataille qui est +favorable pour nous. Toutes les nouvelles répandues à ce sujet, par tous +les moyens, par l'ennemi, et qui présentent la situation comme défavorable +pour nous, sont fausses.» Or, cette bataille, engagée dix jours +auparavant, est la grande victoire française de la Marne qui arrêta +définitivement l'invasion[18]. Berlin savait alors la vérité et publiait +le mensonge! A tout bulletin victorieux de Berlin, rappelons-nous la +dépêche officielle du 14 septembre, où il y a autant de faussetés que de +mots et où la partie adverse est accusée de répandre des mensonges. Toute +la méthode germanique se trouve là! + +[Note 18: Cette défaite, que les Allemands n'ont jamais déclarée, leur +coûta, outre leurs morts et blessés, 65.000 prisonniers, 345 canons et +plus de 3.000 véhicules avec 5.000 chevaux. La bataille dura du 6 au 12 +septembre, entre 1.500.000 Allemands et 1.250.000 Français renforcés de +60.000 Anglais.] + +Autre exemple: Si l'on se reporte aux informations que l'ennemi répandait +dans la seconde moitié d'octobre, l'armée belge, décimée, disloquée, +était en train de se reformer dans le nord de la France. Or, les Belges +accomplissaient alors, de Nieuport à Dixmude, des exploits admirables: ils +occupaient l'Yser, face à une armée supérieure en nombre d'hommes et de +canons, combattaient jours et nuits et infligeaient aux Barbares une +défaite décisive! Nous en racontons plus loin un épisode. Eh bien! il a +fallu de longs mois pour que la vérité se fît sur ces journées glorieuses +de notre campagne, dont les mensonges berlinois étaient parvenus à nous +cacher le vif éclat! + +Ce n'est pas tout. Récemment, l'affiche allemande nous manda la +destruction d'un dirigeable italien. Mais ni l'affiche ni les journaux +bruxellois sortant de Prusse ne soufflèrent mot de la destruction de deux +zeppelins, l'un à Evere-lez-Bruxelles, l'autre à Saint-Amand-lez-Gand, +pertes subies trois jours plus tôt! + +Le 10 juin, Berlin avoua que ses troupes ont «abandonné» (hum!) les +dernières maisons de Neuville, «qui est en possession des Français depuis +le 9 mai». Or, cette conquête, accomplie depuis un mois plein, Berlin +avait omis de nous en informer jusque-là! Au contraire, Berlin n'avait +cessé de nous dire que l'offensive au nord d'Arras n'obtenait aucun +succès! + +Voilà quelques exemples typiques de la méthode d'information en usage à +Berlin: 1) on dément une grande victoire des Français en les accusant de +falsifier le vrai; 2) on déclare inexistante l'armée belge au moment même +où elle fait une résistance invincible; 3) on passe sous silence des faits +défavorables, dont des milliers de Belges furent les témoins réjouis; 4) +on met un mois à avouer un échec, après l'avoir attribué à l'adversaire... + +Il existe un «Bureau pour la diffusion des nouvelles allemandes à +l'étranger», dont le siège se trouve à Dusseldorf. Il a installé chez +nous des édicules où chacun peut lire le titre de l'officine: _Büro +zur Verbreitung von deutschen Nachrichten im Auslande_. Avec un pareil +organisme, et l'officielle Agence Wolff--sans oublier la presse à tout +faire--nous sommes bourrés de mensonges et de notes tendancieuses... + +Les concitoyens de Manneken-Pis crachent sur ces saletés--et la Belgique +entière en fait autant. + +(_La Vérité_, n° 6, p. 1, 21 juin 1915.) + +Les renseignements relatifs aux combats de Champagne, en février 1915, +sont du même acabit, ainsi que nous l'apprend l'extrait suivant d'un +article de _La Libre Belgique_: + + +Les mensonges allemands. + +Sur de grandes affiches bleues, placardées sur les murs de la ville, et +relatives aux combats qui se sont livrés en Champagne, les Allemands +avaient souligné, notamment, que deux faibles divisions rhénanes luttèrent +contre six corps d'armée français. Or, voici ce que nous apprend le +communiqué officiel français: «Les opérations militaires en Champagne ont +eu pour résultat, depuis le 16 février, de nous faire avancer sur un front +de 7 kilomètres et une profondeur de 2km 500.» + +«L'ennemi employa _quatre à cinq corps d'armée et demi_. Dix mille +cadavres ont été trouvés sur le champ de bataille, et nous avons fait deux +mille prisonniers.» + +D'après ce même communiqué, les deux faibles divisions rhénanes!!... +étaient composées de 119 bataillons, 31 escadrons, 64 batteries de +campagne et 20 batteries lourdes. Jusqu'au 3 mars, les Allemands ont +encore amené 20 bataillons, parmi lesquels 6 bataillons de la Garde, 1 +régiment d'artillerie de campagne et 2 batteries lourdes. + +(_La Libre Belgique_, n° 9, mars 1915, p. 4, col. I.) + + +Où les nouvelles officielles allemandes atteignirent le summum de la +véracité, ce fut lors des attaques d'octobre et novembre, 1914 dans la +région d'Ypres. _La Soupe_ se donna le plaisir de copier textuellement les +affiches allemandes et de les publier[19]. + +[Note 19: Voir _Comment les Belges résistent_..., p. 222, 223.] + +Ces affiches officielles ne se contentent pas de nous combler de nouvelles +authentiques sur les opérations militaires. Elles prennent également soin +de nous informer de l'opinion publique à l'étranger. Que ces coupures de +journaux sont sincères, il est à peine besoin de le dire.. Donnons-en +un seul exemple, celui de la toute première affiche qui nous intéresse +directement. + +Jusqu'au 13 septembre 1914, les affiches placardées à Bruxelles n'avaient +résumé que des articles de journaux au sujet de la France et de +l'Angleterre. Le 14 septembre, nous pûmes lire deux extraits relatifs à +notre pays: + + +Nouvelles publiées par le Gouvernement allemand. + +Cologne, 12 septembre. + +La _Gazette de Cologne_ ayant reproduit dans son numéro de jeudi un +article du _Corriere della Sera_ d'après lequel le cardinal belge Mgr +Mercier se serait prononcé défavorablement sur les Allemands, en les +qualifiant de barbares, le cardinal von Hartmann, archevêque de Cologne, +écrit à la _Gazette de Cologne_ ce qui suit: + +«Je m'empresse de vous dire, au sujet de l'article portant pour titre: «Le +cardinal Mercier comme accusateur» (no. 1011 de la _Gazette de Cologne_) +qu'au cours de sa présence récente à Rome, il a été interviewé par le +correspondant du _Corriere della Sera_. Lorsque cette interview parut +dans le journal, le cardinal a immédiatement contesté de la façon la plus +énergique de s'être prononcé comme le _Corriere_ le prétend. Aussi fit-il +sur l'heure parvenir au ministre de Prusse près le Vatican, ainsi que par +mon intermédiaire, à l'abbé von Stotzingen, une protestation qui devait +être publiée dans _l'Osservatore Romano_. + +«Je vous serais très obligé, Monsieur, de vouloir bien, dans l'intérêt de +la vérité, publier cette déclaration dans la _Gazette de Cologne_.» + +Francfort, 12 septembre. + + +La _Gazette de Francfort_ apprend de Stockholm: La vérité au sujet de +Louvain commence à percer même en Angleterre. Dans la _Westminster +Gazette_, un ancien membre du Parlement écrit: «Lorsque la population +urbaine tira tout d'un coup, de l'intérieur des maisons, sur les troupes +allemandes, cet acte de folie devait nécessairement entraîner des +conséquences justes. Le feld-maréchal Lord Roberts fit incendier pour des +faits analogues des fermes de Boers.» + +Le Gouvernement militaire allemand. + +Voyons d'abord l'extrait daté de Cologne, disant que Mgr Mercier a accordé +une interview à un rédacteur du _Corriere della Sera_. Cela est faux: ce +n'est pas avec un rédacteur du _Corriere della Sera_.. journal à tendances +libérales, que Mgr Mercier s'était entretenu à Rome, mais avec un +collaborateur du _Corriere d'Italia_. qui est franchement catholique. + +Plus ingénieusement falsifié est le second extrait. Un ancien membre du +Parlement anglais aurait affirmé que la population de Louvain tira sur les +troupes allemandes. Or, ce membre reproduit tout bonnement,--et il le dit +de façon expresse,--les affirmations allemandes. La seule chose qu'il +déclare lui-même c'est qu'une troupe allemande fut défaite près de Malines +et qu'elle s'enfuit vers Louvain. + +Voici l'article original de la _Westminster Gazette_ ainsi que la +traduction du deuxième alinéa. Nous croyons inutile de traduire aussi le +premier: celui-ci répète un conte à dormir debout sur une prétendue +menace d'agression de la part des Bruxellois. Nous qui n'avons pas quitté +Bruxelles un instant pendant les mois d'août et de septembre 1914, pouvons +certifier qu'il n'y a pas la moindre apparence de vérité dans cette +histoire. D'ailleurs, vraie ou fausse, elle ne change rien à la +falsification intentionnelle appliquée par la censure allemande au seul +alinéa qui, soit résumé dans l'affiche. Ajoutons que les Allemands ne +soufflent mot de la première partie de l'article, tant ils savent qu'ils +se rendraient ridicules en racontant cela aux Bruxellois. + + +The Truth about Louvain. + +To the Editor of the _Westminster Gazette_. + +_Sir_,--In all British fairness some prominence might be given to the very +narrow escape Brussels had from the terrible fate of Louvain, as described +in the _Daily Telegraph_ by its capable correspondent, Mr. Gerald Morgan. +He states that, «accompanied by Richard Harding Davis», he was «permitted +by the Germans to follow» their Army. A battle near Waterloo was expected, +but it did not come off. Mr. Morgan and his friend returned to Brussels, +and--I quote his exact words, as given in the _Pall Mall Gazette_--he +«found the town on the verge of a turmoil. This was owing to General von +Jarodzky's stupidity, and very nearly involved the town in the same rate +which afterwards overwhelmed Louvain. He was left in the city with a +brigade of 5.000 men. He moved 3.000 of these suddenly outside the city, +and then as suddenly became alarmed for the safety of the remainder +amongst so large a hostile population. He therefore marched the 3.000 +camped outside hastily back again. It was reported that the Germans had +been completely defeated in a great battle fought at Waterloo, and were +fleeing in confusion. The inhabitants of Brussels wished to take up arms +and finish off Jarodzky and any survivors, but fortunately the error was +discovered in time». Now, this is exactly what the German generals declare +to have happened at Louvain. We know as a certainty that a small German +force was actually defeated outside Malines, and actually fled into +Louvain on the very evening it was burned and devastated. The Germans +allege that the townsfolk immediately started «to finish off the +survivors», firing from the windows and house-tops. This insane act would +rouse the devil in any soldiery, and may explain how, after a twenty-four +hours' struggle, the unhappy town was a heap of ruins. Lord Roberts, the +justest and gentlest of conquerors, most properly ordered widespread +farm-burning in South Africa for the same offence. If you shoot without +blame a soldier who tries to shoot you in the front, should you do less to +an armed civilian who shoots you in the back?--Yours, etc., + +A LIBERAL Ex-M. P. + +(_Westminster Gazette_, September 5th 1914.) + +TRADUCTION. + +Or, c'est exactement cela que les généraux allemands déclarent s'être +passé à Louvain. Nous savons de façon certaine qu'une petite troupe +allemande fut effectivement défaite en dehors de Malines, et qu'elle +s'enfuit dans Louvain le soir même où la ville fut brûlée et dévastée. Les +Allemands affirment que la population de la ville se mit immédiatement à +«en finir avec les survivants», et qu'on tira des fenêtres et des toits. +Cet acte de folie mettrait le diable au corps de toute troupe de soldats, +et cela expliquerait comment, après un combat de vingt-quatre heures, la +malheureuse ville n'était plus qu'un amas de ruines. Lord Roberts, le plus +équitable et le plus doux des conquérants, ordonna à très juste titre +l'incendie de nombreuses fermes en Afrique australe, pour le même délit. +Si vous abattez à coups de fusil un soldat qui tente de vous tuer +loyalement par devant, feriez-vous moins au civil armé qui vous tire un +coup de fusil par derrière? + +Votre, etc. +Un ancien membre libéral du Parlement. + +On voit immédiatement que tout l'intérêt de l'affiche allemande s'effondre +si le premier mot de la citation est inexact: Lorsque la population... + +Or, le feuillet 3 du _Bureau des deutschen Handelstages, Berlin_, reçu +par plusieurs maisons de commerce bruxelloises (voir plus loin, p. 43), +reproduit aussi l'extrait de _Frankfurter Zeitung_; mais au lieu de dire: +«Lorsque la population urbaine...», le feuillet de propagande dit: «Si la +population de Louvain...», ce qui est conforme au texte anglais. Accès de +sincérité digne d'être signalé pour son caractère exceptionnel. + +La fausseté des affiches allemandes ne nous est en général démontrée que +longtemps après leur publication. Mais une autre de leurs qualités, la +niaiserie, nous frappe tout de suite. Voici, à titre d'exemple, la copie +d'une affiche devant laquelle les Bruxellois s'égayaient le 11 septembre +1914: + + +Nouvelles publiées par le Gouvernement allemand. + +Berlin, 6 septembre. + +L'ambassade d'Autriche-Hongrie publie la dépêche suivante qui lui a +été transmise par le ministre des Affaires étrangères de Vienne: +«L'information russe au sujet de la bataille de Lemberg et de la prise +triomphale de cette ville est un mensonge. La ville ouverte de Lemberg a +été abandonnée par nous, sans combat, pour des raisons stratégiques et +humanitaires.» + +Berlin, 8 septembre. + +Le prince impérial, qui commandait en dernier lieu avec le grade de +colonel une division de la Garde, a été promu par l'Empereur au grade de +lieutenant-général. + +Londres, 8 septembre (agence Reuter). + +Une escadre allemande, composée de 2 croiseurs et 4 torpilleurs, a capturé +15 barques de pêcheurs anglaises, dans la mer du Nord, et conduit de +nombreux prisonniers à Wilhelmshafen. + +Le _Times_ annonce que le croiseur allemand _Dresden_ a fait couler un +navire à charbon anglais sur la côte brésilienne. En outre, deux navires +de transport anglais auraient touché à des mines. + +D'après des informations viennoises, deux croiseurs anglais gravement +endommagés se trouveraient dans le port d'Alexandrie; tous les deux +montrent de fortes traces de coups de feu. + +Rome, 8 septembre. + +Le cardinal Mercier, archevêque de Malines, qui se trouvait ici, est +reparti pour la Belgique avec un sauf-conduit en traversant les troupes +allemandes. Cette protection a été obtenue pour le cardinal par le +ministre de Prusse près le Vatican. Les informations contraires publiées +par la presse française, anglaise et belge sont donc contraires à la +vérité. + +Breslau, 9 septembre. + +Le commandant général du corps d'armée de Breslau publie ceci: «La +landwehr silésienne a livré hier un combat victorieux à la Garde impériale +du III° corps d'armée caucasien; nous avons fait prisonniers 17 officiers +et 1.000 hommes.» + +Vienne, 9 septembre (communication officielle). + +On apprend au sujet des récents combats déjà relatés de l'armée +autrichienne Dankl, contre laquelle l'ennemi (les Russes) avait amené par +chemin de fer des renforts considérables, que l'armée commandée par le +lieutenant-feld-maréchal Kestranck a repoussé avec de sanglantes pertes +une forte attaque russe. A cette occasion, 600 nouveaux prisonniers ont +été ramenés. A part cela, un calme relatif a régné hier sur le théâtre de +la guerre russo-autrichien. + +Le Gouvernement militaire allemand. + +On reste rêveur devant les «raisons humanitaires» de l'armée autrichienne, +qui se sont si éloquemment manifestées en Serbie, et devant l'activité de +l'escadre allemande qui «capture quinze barques de pêche». Ce qui nous +réjouit plus encore, ce fut d'apprendre que, malgré «les informations +contraires publiées par la presse française, anglaise et belge», +le cardinal Mercier est revenu de Rome «en traversant les troupes +allemandes». Comme si nous n'avions pas tous lu le texte, imprimé et +répandu en cachette, du sermon prononcé par le cardinal au Havre, pendant +ce voyage de retour! Le Havre n'est pourtant pas sur le trajet de Rome à +Malines, en traversant les lignes allemandes. + +Enfin, ce qui nous amusait aussi dans cette affiche, c'est qu'elle ne +soufflait mot de la bataille de la Marne, dont les péripéties nous étaient +connues par les journaux français introduits en fraude. + +Tant par ce qu'elle raconte que par ce qu'elle tait, cette affiche est un +bon exemple des informations que l'autorité allemande fait placarder sur +nos murs. Quelle opinion les gouvernants de l'Allemagne ont-ils donc de +l'intelligence de leurs propres concitoyens, pour penser nous égarer par +de semblables inepties. + +Quand les affiches sortent du genre niais, c'est d'ordinaire pour tomber +dans l'impudence, par exemple celle où von Hindenburg déclare que «plus +la guerre est cruellement menée, moins elle le sera en réalité, parce que +d'autant plus tôt elle sera finie» (20 novembre 1914), ou celle où M. Fox +dit n'avoir pas remarqué de «cruauté inutile» (26 avril 1915): + + +Pfui!!! + +Il faut rendre cette justice aux Allemands que certains commencent à avoir +honte des atrocités commises par l'armée de la «Kultur». Ils se donnent +une peine incroyable pour les nier ou les excuser. Ils sont vexés de +voir que tout le monde, en dehors de leurs alliés, les massacreurs +des Arméniens, les met au ban de la société. Eh quoi? Une «Kultur» si +enviable, si vantée, si supérieure, produire des fruits pareils! Non, non, +il ne faut pas se lasser de mentir et de démentir. Tous les témoignages +tendant à innocenter les Allemands, si osés qu'ils soient, doivent être +soigneusement recueillis et mis en lumière. Voici ce que le Freiherr von +Bissing, gouverneur général de Belgique, qui est cependant au courant +des cruautés des _Gott mit Uns_, a eu dernièrement l'impudence de faire +placarder sur les murs de la capitale: + +«Un certain Edward Fox, journaliste américain, homme sincère (oh! +combien!), qui a parcouru les fronts à l'Est et à l'Ouest, n'a pu +constater, en dépit de ses sérieuses recherches, un seul acte de cruauté +inutile commis par les Allemands.» + +Ce digne homme peut se vanter d'être un reporter de tout premier ordre! +Par contre, il affirme que les Russes ont assassiné, violé, incendié +partout, d'une façon impossible à décrire. Comment, un homme qui a de si +bons yeux lorsqu'il s'agit des Russes, est-il aveugle comme une taupe +lorsqu'il s'agit des Teutons? Par quel miracle d'illusion d'optique +avons-nous pu croire, nous autres Belges, que nos villes ont été +incendiées, nos fermes détruites, nos concitoyens fusillés, nos femmes, +nos filles, nos religieuses outragées, nos maisons pillées? Nous aurons +sans doute mal vu, car le Fox, qui est un animal clairvoyant, n'a rien +constaté de semblable! Que le Freiherr von Bissing fasse placarder ses +affiches menteuses en Allemagne ou dans les pays neutres, soit, il y +trouvera peut-être quelque crédit; mais ici, en Belgique, à Visé, à +Dinant, à Andenne, à Battice, à Tamines, à Termonde, à Aerschot, à Louvain +et dans maints autres lieux, témoins des forfaits de la «Kultur»! Allons +donc! + +Le Freiherr s'en rend compte. Sachant bien qu'il ne lui est pas possible +de nous faire prendre ses vessies pour des lanternes, il ajoute comme +restrictif, au mot «cruautés», le mot «inutiles». Il y a donc des +cruautés _utiles_. Dans son idée, ce mot sauve tout.--Vous vous plaignez +d'atrocités? Elles étaient utiles, cher Monsieur. Les _Gott mit Uns_ ont +assassiné des hommes, des femmes, des vieillards inoffensifs: _cruautés +utiles!_ Ils ont outragé des femmes et des jeunes filles: _cruautés +utiles!_ Ils se sont emparés de civils innocents, les ont brutalement +emmenés en captivité où ils ont été traités inhumainement: _cruautés +utiles!_ Que diriez-vous, Herr Baron von Bissing, si, en 1916, nos +soldats allaient promener la torche en Allemagne? Appelleriez-vous ces +représailles des «cruautés utiles»? + + (_La Libre Belgique_, n° 21, mai 1915, p. 4, col. 1.) + +D'autres affiches sont doublement instructives, en ce qu'elles nous +révèlent l'existence de livres dont l'importation est prohibée: nous nous +empressons alors de nous les procurer par fraude. Ainsi, celle du 21 juin +1915 nous annonçait l'apparition du livre _La Guerre allemande et le +Catholicisme_: + + +Nouvelles publiées par le Gouvernement général allemand. + +Cologne, 21 juin. + +On mande à la _Kölnische Volkszeitung_: + +Les cardinaux allemands von Bettinger (Munich) et von Hartmann (Cologne) +ont adressé la dépêche suivante à l'Empereur: «Révoltés des diffamations +dont la patrie allemande et sa glorieuse armée ont été l'objet dans le +livre: _La Guerre allemande et le Catholicisme_, nous éprouvons le besoin +d'exprimer à Votre Majesté la douloureuse indignation de tout l'épiscopat +allemand. Nous ne manquerons pas d'adresser une plainte au Souverain +Pontife.» L'archevêque de Cologne a reçu la réponse suivante: «Je +vous remercie vivement, vous et le cardinal Bettinger, des sentiments +d'indignation que vous m'avez exprimés au nom de l'épiscopat allemand au +sujet des honteuses calomnies que certains écrivains répandent sur l'armée +et le peuple allemands. Ces attaques, elles aussi, viennent se briser +contre la force morale et la bonne conscience du peuple allemand défendant +la juste cause, et elles retombent sur leurs auteurs.» + +_Le Gouvernement général en Belgique._ + + +L'affiche fut commentée par _La Libre Belgique:_ + + +Un livre. + +Il a paru un livre qui s'appelle: _La Guerre allemande et le +Catholicisme_. + +Nous n'en savions rien. + +C'est devant le mur que nous l'avons appris, vous savez le mur--chacun a +le sien dans son quartier--où le Gouvernement militaire, vraiment trop +bon, colle chaque matin des nouvelles savamment dosées à seule fin +d'épater les Allemands avant tout, les Flamands ensuite et les Wallons +enfin. + +Donc, il a paru un livre qui a mis en colère deux kardinaux allemands et +le Kaiser par-dessus le marché. + +J'aurais donné gros pour avoir ce bouquin. Les librairies aussi voudraient +l'avoir, mais ils ne l'ont pas, car nous vivons sous le régime délicieux +d'une liberté inkomparable. + +Eh! qui sait! peut-être que cette vieille Excellence de von Bissing songe +à le mettre en vente, cet ouvrage qui a troublé Munich, Cologne et Berlin. +Notre gouverneur fait installer, à ses frais évidemment, à tous les +carrefours, dans tous les coins, sur toutes les places de Bruxelles des +aubettes d'une élégance toute teutonne, où s'étalent des karicatures d'une +finesse kolossale, des journaux austro-gothiques, des petits livres et des +cartes postales illustrées à l'usage d'un public spécial qui a beaucoup de +kulture et peu de marks. + +Nous attendrons donc que le fameux livre nous arrive par la voie +hiérarchique; car chacun sait que nous ne pouvons, nous, recevoir ni +brochures ni journaux, pas même _Ma Jeannette_. Nous avons les Allemands, +et ça doit nous suffire. + +Mais ce livre! ce livre! + +Qu'est-ce qu'il a bien pu dire pour mettre sens dessus dessous les +cardinaux von Bettinger et von Hartmann qui se sont empressés de +télégraphier à sa très luthérienne Majesté que ce livre les plongeait dans +la désolation et qu'ils allaient se plaindre au Souverain Pontife? + +Évidemment, les choses révélées doivent être énormes, énormes d'abord pour +avoir réussi à faire rougir des Allemands, énormes surtout pour avoir pu +indigner le sain des sains, le Kaiser. + +Au fond, chacun le sait, l'Empereur se moque pas mal des catholiques et du +catholicisme, puisque étant l'inkarnation de _son_ dieu sur terre, il n'a +pas de comptes à régler avec _notre_ Dieu qu'il ignore. Mais, s'il se +soucie peu des catholiques, en tant que catholiques, il s'en occupe en +tant que chair à canon. Et comme il y en a pas mal de kilos dans l'Empire, +ça compte. + +Or, tous les Allemands, pêle-mêle, sont à la guerre. L'auteur du livre en +question a des raisons de se plaindre de la façon dont cette soldatesque +fait la guerre non pas au point de vue de la technique, mais au point de +vue de la barbarie des procédés envers les catholiques. Si l'écrivain +a jeté à tous les vents sa protestation, c'est qu'il a eu de sérieuses +raisons de le faire. + +Qu'a-t-il pu dire? Cherchons. Ne parlons pas de la France; nous avons, +hélas! assez et trop à dire de ce qu'ont fait en Belgique les doux sujets +du plus doux des souverains. + +Systématiquement, ils ont essayé de démolir l'église métropolitaine de +Saint-Rombaud à Malines. Ce n'est pas de leur faute, si nous n'avons pas à +pleurer sur ses ruines. Une fois le coup fait, ils ont bien essayé de dire +que c'étaient les Belges qui avaient bombardé la cathédrale (_voyez +cliché Reims_). Ils ont depuis avoué leur bel exploit dans le n° 6 de +_l'Illustrirter Kriegskurier (encore un fameux spécimen de haute kulture, +celui-là!_). En effet ils y impriment ce charabia charmant: «Notre vue +montre la cathédrale de la côté de Bruxelles, donc la côté laquelle a +été exposée au bombardement des obus allemands. Comme on peut voir la +cathédrale est restée presque intacte.» + +_Presque_ intacte! Est-ce regret? Est-ce ironie? + +Hélas! elles ne sont pas _presque_ intactes la collégiale de Saint-Pierre +à Louvain, les nombreuses, les pauvres et jolies églises de nos campagnes. +La stratégie n'exigeait pas leur disparition. Elles étaient si humbles... +Elles furent cependant violées, souillées, spoliées, brûlées enfin par des +flammes dont la violence était décuplée par les essences incendiaires que +les soldats «à la conscience pure» lançaient sur les murailles. Qui dira +ce que sont devenus les vases sacrés dont certains servirent à boire du +champagne et d'autres à recevoir... hélas! n'insistons pas, car ce papier +rougirait? + +Qui dira ce que sont devenues les hosties consacrées, jetées sur le pavé +foulées et piétinées, _panis angelicus, non mittendus canibus_? Qui +dira le martyre des prêtres assassinés; de ce doux curé de Herent; +des ecclésiastiques de Surice, Latour, Étalle, etc.; de ce tranquille +scolastique de la Compagnie de Jésus, abattu parce qu'il avait écrit sur +son agenda: «Nous revoyons les invasions des barbares»; de mon meilleur +ami, un saint curé de campagne, mort des suites des brutalités que lui +infligèrent des bourreaux puant l'alcool... + +Et ces prêtres promenés nus devant leurs ouailles qui devaient, sous peine +de mort, leur cracher au visage. Et ceux qu'on faisait galoper sur la +place portant des harnachements de cheval... + +Et dominant ce clergé martyr, notre vénérable et bien-aimé archevêque +qu'on aurait bien voulu frapper au front; si on l'avait osé,--car tout +est préméditation et calcul chez l'Allemand,--si on n'avait craint que +la chute de ce vieillard n'ait un retentissement énorme dans les deux +mondes... + +Outrager Dieu, _notre_ Dieu, qui est aussi le vôtre, Éminences de Munich +et de Cologne, salir des temples, assassiner ses ministres, ce sont choses +abominables, mais qui pâlissent presque, si j'ose dire, quand on songe +avec quelle rage sadique les soudards ont violenté des femmes, d'humbles +religieuses qui aujourd'hui lèvent vers le ciel, en baissant avec dégoût +leurs yeux de vierges profanées, le fruit vivant, l'horrible preuve d'une +bestialité qui déconcerte... + +Est-ce de tout cela qu'ont rougi les cardinaux von Bettinger et von +Hartmann? Est-ce de cela qu'ils vont se plaindre au Père commun des +fidèles? + +Ah! oui! + +Ils font la roue devant Wilhelm II, I.R.! + +Que veulent-ils donc? Qu'on mette à l'_index_ le livre _in odium +auctoris_? + +Allons, un bon mouvement, Éminences. + +Venez vous-mêmes, venez en Belgique, vous êtes chez vous. Les autos de +la «Kommandantur» vous conduiront. Notre grand cardinal ira à pied. Vous +daignerez bien l'attendre, n'est-il pas vrai, ce sage, ce saint, ce +savant, ce patriote ardent, qu'un gratte-papier prussien, installé au +ministère de la Justice, a osé appeler: _un gamin!_ + +Il vous mènera, pas à pas, là où il y eut des crimes sans nom, des stupres +sans précédents, il vous dira des noms, des dates, il vous en dira tant et +tant, et devant tant de témoins _--lapides clamabunt!_--qu'il vous faudra +finir par baisser le front et que vous vous surprendrez à murmurer, les +lèvres tremblantes, la prière que vous dites chaque matin au pied de +l'autel: + +_Judica me, Deus, et discerne causam meam de gente non sancta ..ab homine +iniquo et doloso erue me!_ + +_Jugez-moi, Seigneur, et ne confondez pas ma cause avec celle des impies, +délivrez-moi de l'homme astucieux et injuste._ + +Hélas! _vérité avant tout_ se traduit en allemand par _Deutschland über +Alles!_ + +Si cependant vous vous décidiez à venir, Éminentissimes Seigneurs, ne +mettez pas vos robes rouges, c'est inutile. Une noire, sous votre manteau, +suffira. Quand vous aurez marché quelques heures, vos soutanes seront +rouges, trempées du sang de nos martyrs... + +Au fait, vous viendrez peut-être en grand uniforme, casque en tête, le +revolver à la ceinture, comme vos aumôniers... C'est une idée. Mais alors, +Mgr Mercier ne voudra pas marcher à vos côtés... On ne fait pas les +enquêtes comme cela, _chez nous_. + +FIDELIS. +(_La Libre Belgique_, n° 34, juillet 1915, p. 2, col. 2.) + +Ils n'affichent pas seulement les produits de l'Agence Wolff. De temps +en temps ils essaient d'abattre notre courage par des inventions +personnelles. + + +Une calomnie. + +Plusieurs milliers d'affichettes ont été placardées sur les murs de +Bruxelles. Ces affichettes ont dû être imprimées en Allemagne, étant donné +que les typos belges ne possèdent pas de caractères néo-gothiques du genre +de celui qui a servi à l'impression. + +En voici le texte: + +_Nous, mères et épouses belges, nous nous écrions: Assez de la tuerie, +assez de sang innocent versé de nos maris, de nos fils, pour des nations +étrangères. L'honneur belge est sauf. Nous, nous n'avons plus de larmes. +Nous réclamons la paix ou l'armistice._ + +Au nom des femmes belges nous protestons. Pas une d'entre elles ne +regrette les sacrifices qu'elle a faits. Celles qui pleurent, pleurent +l'être cher disparu à jamais, mais à leurs larmes ne se mêle aucun honteux +regret comme celui que voudrait leur prêter l'auteur de cette infâme +affichette, aucun regret comme celui qu'il voudrait pouvoir glisser dans +leur coeur. Non, les femmes belges savent que leurs époux, leurs fils et +leurs fiancés ne se sont pas battus pour l'étranger. Le premier élan, le +premier cri de tous les Belges a été celui-ci: «L'honneur le veut, nous +devons opposer notre faiblesse à la force brutale du traître qui nous +attaque, alors qu'il avait juré de nous protéger. Nous savons tenir un +serment, nous, dût-il nous en coûter la vie.» + +Mais, si à ce moment-là il était possible de se faire illusion, si l'on +pouvait croire alors que seul l'honneur était en jeu et nous commandait +d'héroïques sacrifices, comment peut-on maintenant encore parler de se +«battre pour l'étranger», maintenant que tout le pays est envahi et que, +sauf sur quelques arpents de terre, l'envahisseur barbare nous opprime et +nous prive de toute liberté? Oui, nos soldats se battent pour leur pays, +mais comme ce qui doublait leur force et leur courage aux premiers mois +de la lutte c'était le sentiment de l'honneur à garder intact et de +l'injustice à venger, ce qui les anime à l'heure actuelle c'est un +sentiment aussi noble que celui-là et plus noble si possible que le +patriotisme, c'est la conviction qu'ils servent, avec les peuples dont ils +sont les Alliés, la cause sublime du Droit et de la Civilisation. + +Répétons encore ce que nous avons déjà dit: il n'y a plus ni Belges, ni +Français, ni Anglais, ni Russes, ni Serbes, ni Italiens; il n'y a plus +que des Alliés. Les Belges qui se sont incorporés dans les contingents +canadiens ou australiens, ceux qui sont au service de l'armée anglaise ou +française, ceux qui travaillent dans les usines de munitions, ceux qui +ont voulu prendre part à l'expédition dans les Dardanelles, l'ont bien +compris. Ils ont compris que, sans ces alliés, il y a longtemps que notre +pauvre pays eût été écrasé. Quant aux promesses faites par l'Allemagne +dans son ultimatum, nul ne voudrait avoir la honte même d'y songer. On ne +discute pas avec l'honneur; il commande, on obéit. + +LIBER, +(_La Libre Belgique_, n° 35, juillet 1915, p. 3, col. 1.) + + +Craignant que les affiches ne suffisent pas à nous convaincre, l'Allemagne +nous éclaire encore gratuitement de trois autres façons. + +a) Le Gouvernement impérial fait distribuer des fascicules, en allemand, +flamand et français, imprimés à Bruxelles sur les presses du _Moniteur +belge_, entre autres: _Conventions anglo-belges_ et le _Discours du +chancelier à la séance du Reichstag, le 2 décembre 1914_. + +b) Il n'y a pas que les publications officielles. Plusieurs organismes +d'outre-Rhin éditent en plusieurs langues des feuillets de propagande qui +sont glissés dans les lettres d'affaires. Les maisons belges ont surtout +reçu des feuillets en français de _Bureau des deutschen Handelstages, +Berlin_ et de _Kriegs-Ausschuss der deutschen Industrie, Berlin_. Dans la +plupart de ceux qui nous ont été envoyés pendant les douze premiers mois +de la guerre, il était question de la violation de la neutralité belge et +de l'incendie de Louvain. On voit tout de suite où le bât les blesse. + +c) Enfin, il n'est pas un Belge ayant en Allemagne des relations de +famille, ou simplement d'affaires, qui ne reçoive de nombreuses lettres +destinées à apporter la conviction dans son esprit. Toutes ces missives +répètent les mêmes choses, comme une leçon apprise; mais précisément +afin d'effacer toute suspicion sur ce point, les correspondants ont soin +d'indiquer qu'ils expriment leur sentiment personnel: + +Leczyza, 8 janvier 1915. + +Cher R..., + +Quel changement depuis que nous nous sommes vus la dernière fois! +Les Allemands en Belgique; moi, comme soldat, en Pologne! Comment te +trouves-tu sous la domination allemande? J'espère que tu te plais sous le +nouveau régime. Nous sommes certains de vaincre et que la Belgique restera +allemande... + +Cher R., écris-moi vite à l'adresse ci-dessus. Je me réjouirais tant de +recevoir de bonnes nouvelles. Quel dommage que ton pauvre et beau pays ait +tant souffert de la guerre! Louvain, Malines, Anvers, Bruges, ont tant +souffert, dommage! Si la Belgique avait suivi l'exemple du Luxembourg! +J'espère que tu vas bien ainsi que tes chers parents. + +Lettre d'une nièce allemande à son oncle belge. + +31 décembre 1914. + +Cette année néfaste touche à sa fin et espérons que la nouvelle rétablira +la paix; à toi aussi, à Jeanne et à tes petits enfants, mon mari et moi +souhaitons toutes sortes de bonheur dans l'année à venir. Vous ne sauriez +croire combien nous autres Allemands nous plaignons la pauvre Belgique, et +les Belges verront bien aussi maintenant quelle faute ils ont commise en +se rendant tributaires de l'Angleterre. Si la Belgique fût restée l'amie +de l'Allemagne, il ne lui serait pas arrivé le moindre mal. Et le sort +épouvantable qui lui est échu en partage, elle le doit à la collaboration +brutale du peuple et même des femmes et des enfants à la guerre. + +De cela nous avons nombre de preuves (nous-mêmes) par les récits des +officiers et soldats allemands. Comme les Bruxellois sont sages en restant +tranquilles. Nous espérons que cet état de choses restera tel. + +Un soldat qui a été en quartier chez nous nous écrit de Staden, aux +environs du canal de l'Yser, que le peuple belge ne désire pas le retour +des Français ni des Anglais, car ceux-ci s'y sont conduits d'une façon +indiciblement honteuse. + +Ils ne reviendront pas, car l'Allemagne est invincible et vous ne sauriez +vous figurer combien de réserves militaires nous avons encore. Dans tous +les cas, le fait que par cupidité et par jalousie on tâche d'anéantir un +peuple arrivé au comble de la civilisation et formant un État riche et +florissant est sans précédent dans l'histoire. + +Oui, l'Angleterre a réussi à indisposer contre nous les nations par la +voie des journaux. + +L'Angleterre nous dépasse en une chose seulement: elle sait mieux mentir. + +Et quelle opinion mesquine se fait-elle des lecteurs de ses articles qui +souvent ajoutent foi à tous ses mensonges et à toutes ses folies? A des +lecteurs allemands on n'oserait pas raconter de pareilles sornettes. + +Combien de fois notre magnifique Empereur n'a-t-il pas tendu à la France +la main de la réconciliation, mais elle l'a repoussée par un sentiment de +vengeance sotte et aveugle. Les Français et les Belges ne nous sont pas +antipathiques. Pourquoi ne s'allient-ils pas à nous contre l'Angleterre +cupide, rusée et perfide, qui veut subjuguer tout le monde? Nous ne +comprenons pas encore qu'en France, on ne se rende pas compte de cela. +C'est-à-dire qu'il y en a qui le comprennent, mais qui n'osent pas +l'avouer par peur de je ne sais quoi. + +Cher oncle, je te prie de m'excuser de m'être trop étendue en vous +communiquant mon opinion sur la guerre, mais tout cela m'est personnel. + +Nous sommes charmés que vous, Jeanne et les enfants se portent bien et que +ceux-ci mettent tant de zèle à secourir les indigents. + +L'Allemagne est encore loin de périr par la faim. Nous avons assez de +pain, pommes de terre, etc., jusqu'à la prochaine récolte; notre stock de +bétail est considérable. + +Vous ferez bien de faire comprendre cela aux Français et aux Anglais pour +leur faire abandonner leurs illusions stupides. + +En France et en Angleterre, le peuple ne sait pas cela par la suppression +des journaux allemands. + +Maintenant il faut que je finisse, nous espérons que vous recevrez cette +lettre, et nous serions charmés de recevoir de vos nouvelles de toi et de +Jeanne. Amitiés aussi de la part de mon mari. + +Ta nièce: Elza. + + +Extrait d'une lettre privée de Mlles Y et Z. + +12 février 1915. + +...Nous avouons avoir été surprises de ce que, malgré la lecture de la +brochure _Die Wahrheit über den Krieg_, que nous t'avons envoyée, tu sois +tout de même d'un avis opposé au nôtre. Tu devrais cependant te souvenir +de ce que, de tout temps, les qualités dominantes des Allemands ont +toujours été: la sincérité et la vérité. Tu peux donc avoir une confiance +absolue dans l'exposé de la brochure en question et dans le _Livre Blanc_ +allemand, et y croire. Après la fin de cette guerre, imposée à nous de +façon scélérate, vous aussi, vous aurez des éclaircissements sur les +points qui vous sont encore obscurs et vous reconnaîtrez la vérité. + +...Nous sentons parfaitement combien le pain blanc habituel vous manquera; +la dernière récolte du froment a-t-elle donc été si mauvaise chez vous? A +ce point de vue nous ne manquons absolument de rien en Allemagne et l'on +ne s'aperçoit pas non plus d'un renchérissement quelconque; ceci est un +grand bonheur... . + +Carte reçue à Bruxelles en janvier 1915. + +Cher Comment allez-vous? Bien, j'espère. Mon mari va bien aussi, il a +été blessé d'une balle dans la jambe, mais il est en voie de guérison. A +Bruxelles tout est sans doute tranquille. En Belgique, les Anglais vous +ont trahis et vendus. Ce sont de mauvais génies. C'est au roi Albert +que vous devez cela. Pourquoi n'a-t-il pas laissé passer les Allemands? +Léopold aurait arrangé cela autrement. N'ayez aucune crainte, les +Allemands ne font de mal à personne, à moins que ce ne soit juste. + +Mes amitiés chez vous. + +2. Les imprimés allemands vendus en Belgique. + + +Plus personne au monde ne doute de la valeur documentaire des journaux +d'outre-Rhin: on les sait sous la coupe de leur censure, ce qui est tout +dire. Pourtant, un point qu'on ignore généralement, c'est que certaines +de ces feuilles publient deux numéros différents: l'un pour le front +oriental, l'autre pour le front occidental. _La Libre Belgique_ a +reproduit en fac-similé les en-têtes des deux numéros du 14 juillet 1915 +(édition du soir) de _Düsseldorfer General Anzeiger_. + + +Les procédés de leur presse. + +Même date, même édition (_Abend-Ausgabe_). Les deuxième, troisième et +quatrième pages des deux numéros sont identiques. Seule, la première page +diffère suivant le public auquel le journal est destiné. + +Le numéro à envoyer au front de l'Ouest porte en manchette: «La Russie +mûrit pour la paix». Il contient des nouvelles sur la Russie que l'autre +ne reproduit pas. + +Le numéro destiné au front russe porte: «Nouvelle avance allemande en +Argonne». + +C'est par une erreur de la poste qu'un ballot de la seconde espèce est +venu s'égarer en Belgique. + +(_La Libre Belgique_, n° 41, août 1915, p. 4.) + +Nous donnons en fac-similé (pl. XIV) les deux numéros 314 du 19 juillet +1915 (édition du soir). Qu'on ne s'y trompe pas. Il s'agit bien réellement +de numéros distincts (tout au moins par leur première page), et non, comme +on pourrait le supposer, de numéros qui seraient simplement antidatés +pour l'un des fronts. Nous avons pu nous assurer que les articles +_Friedenspropaganda in England_ et _Der Bergarbeiterstreik in Wales_ +figurant à la page 1 du numéro 314 envoyé au front russe, n'ont jamais +paru dans ceux qu'on vendait en Belgique. + +Les bibliothèques des gares et les aubettes sur toutes les places de +Bruxelles nous offrent aussi des illustrés. Les deux plus connus sont _Die +Woche_ et _Berliner Illustrirte Zeitung_. Les photos reproduites sur +les planches XI et XII indiquent quel genre de renseignements ils nous +fournissent. + +_Die Woche_ nous montre, par exemple, les incendies allumés par l'armée +allemande à Liège (pl. Xl) Nous avons appris ainsi que, le 20 août 1914, +il y avait quatre cents étudiants russes, armés de fusils, qui tiraient +des maisons situées en face de l'Université, alors que celle-ci était +occupée par les troupes allemandes. Quelle stupidité, n'est-ce pas, de +la part de ces étudiants! Il est vrai que plus tard l'Allemagne a dû +officiellement reconnaître que ces quatre cents francs-tireurs avaient été +inventés pour les besoins de la cause. En effet, aucun Russe ne figure sur +la liste des fusillés de Liège, preuve qu'ils ne purent être le moins du +monde suspectés d'avoir pris part à la simili-agression de francs-tireurs. +Mieux encore: quelques jours plus tard, l'affiche suivante fut placardée +en ville (nous la copions dans G. SOMVILLE, _Vers Liège: le chemin du +crime, août 1914_, p. 272): + +Six cents étudiants russes qui, jusqu'ici, ont été à la charge de la +population de Liège, à laquelle ils ont fait beaucoup de difficultés, ont +été arrêtés et renvoyés par moi. + +_Le Général-Lieutenant Gouverneur._ + +Si ces étudiants avaient pu être accusés d'avoir tiré contre les troupes +allemandes, l'affiche l'aurait constaté en grandes lettres, et ils ne s'en +seraient pas tirés avec un internement dans le camp de Münster. + +Le même journal nous a appris, à nous Bruxellois, que des otages avaient +été pris à Woluwe (pl. XI), une localité suburbaine d'où chaque matin les +laitières viennent en ville avec leurs charrettes à chiens. Elles ne nous +avaient jamais rien dit de semblable! + +Si les pauvres paysans, fuyant leurs villages décimés et incendiés, ne +nous avaient pas dépeint la férocité des soldats allemands, _Berliner +Illustrirte Zeitung_, dans le tout premier numéro qui fut vendu à +Bruxelles, nous aurait édifiés (pl. XII). Il nous faisait voir en effet +les femmes d'un village emmenées prisonnières. Les hommes étaient-ils déjà +fusillés? + +Après avoir massacré plus de cinq mille de nos compatriotes et après +avoir brûlé vingt-six mille maisons, sous prétexte que les Belges avaient +organisé des bandes de francs-tireurs, l'Allemagne a pris soin de nous +mettre sous les yeux la façon dont ses alliés austro-hongrois s'y prennent +pour armer les paysans ruthènes. _Berliner Illustrirte Zeitung_ du 16 mai +1915 publie le portrait d'un officier donnant des instructions à un paysan +armé (pl. XII). Les Kulturés peuvent faire cela! + +A côté du cynisme, mentionnons le ridicule. Dans ce domaine, la palme ne +peut pas être raisonnablement disputée à _Illustrierter Kriegskurier_, un +journal semi-officiel dont les seize pages ne coûtent que cinq centimes; +les explications sont données en allemand, flamand et français. Un seul +exemple suffira. Son numéro 3 donne trois figures représentant «L'entrée +de la division de marins allemands à Anvers». A peine le journal fut-il +mis en vente que tout Bruxelles éclata de rire; on allait, l'illustré en +main, se poster au coin de la rue de la Loi et de la rue Royale, pour +montrer aux passants que c'était là, et non à Anvers, que les photos +avaient été prises. + +Les échoppes allemandes vendent également des livres. Ce sont d'abord des +récits de guerre, par exemple les ouvrages de F. von Zobeltitz, P. Höcker, +v. Gottberg, H. Osman, W. v. Trotha, etc. Puis des livres de propagande: +_Die Eroberang Belgiens; Lüttich; Antwerpen,_ etc. + +Le trait suivant montre combien ces ouvrages sont véridiques: + +Un éditeur de Leipzig a publié dernièrement un ouvrage dans lequel étaient +reproduites et amplifiées les grossières accusations d'atrocités dirigées +contre notre pays, dès l'origine du conflit, par la presse teutonne. Un +chapitre spécial de cette publication était consacré à la ville d'Anvers. +On y accusait la population de s'être livrée à des sévices graves, d'avoir +jeté des femmes et des enfants par les fenêtres, etc. On ajoutait même +ce détail précis qu'à l'avenue De Keyser on n'avait pas relevé moins de +trente cadavres allemands! + +Justement émue de la publicité donnée à de tels racontars et désireuse en +même temps de clouer une bonne fois les calomniateurs de la Belgique, la +ville d'Anvers avait décidé d'intenter un procès, en 100.000 francs de +dommages et intérêts, à l'éditeur du libelle. + +Mais l'autorité allemande veillait... Avertie des intentions de la ville +et craignant le retentissement que les débats d'un pareil procès, où +serait prise sur le vif la bassesse des procédés chers aux calomniateurs +d'outre-Rhin, ne manquerait pas d'avoir à l'étranger, elle a adressé à +l'Administration communale de la métropole une lettre par laquelle elle +lui interdit, _pour des raisons politiques_, de faire le procès. + +On ne saurait reconnaître ses torts avec plus d'étourderie et d'ingénuité. + +(_La Libre Belgique_, n° 80, d'après _Le Courrier de l'Armée_, n° 229, 3 +août 1916.) + +On vend aussi en Belgique des réponses allemandes, mais en français, à des +livres que nous ne pouvons obtenir que par fraude, par exemple ceux de M. +Waxweiler (voir p. 5 et 8) et de Mgr Baudrillart (voir p. 39). + + + +La Belgique coupable. + + +Sous ce titre vient de paraître à Berlin, sous la signature de M. +Grasshoff, une brochure en réponse à celle de M. Waxweiler, _La Belgique +neutre et loyale_. + +Puisque notre excellent gouverneur est assez aimable pour permettre qu'on +mette à la disposition des Belges la réponse à M. Waxweiler, il nous +semble qu'il ne serait que de stricte justice de nous permettre la lecture +de l'ouvrage lui-même. Jusqu'ici, seuls quelques privilégiés ont pu se +le procurer, au prix Dieu sait de quelles ruses et de quels dangers. +Connaissant les sentiments de haute loyauté du gouvernement qui nous +régit, nous sommes certains de voir dans quelques jours étalées côte à +côte aux vitrines des libraires les deux brochures. + +En attendant, nous nous demandons si ce n'a pas été pour l'auteur une bien +mauvaise spéculation que de faire traduire son oeuvre en français. +En effet, si ses arguments ont peut-être quelque valeur aux yeux des +Allemands, nous doutons qu'ils en aient pour les Belges, qui ont vu, de +leurs yeux vu, ce qui s'est passé lors de l'invasion du pays. + +Habitants de Louvain, de Dinant, de Tamines, d'Aerschot et vous tous, +Belges,--car qui ne compte parmi ses proches ou ses amis au moins une +victime des barbares--lisez ces extraits des rapports de soldats allemands +et dites-moi si, après cette lecture, vous n'êtes pas indignés et +stupéfaits devant l'audace de pareils mensonges: + +1° A Louvain, + +«Il est faux qu'une désignation arbitraire des personnes inculpées ait +réglé le sort de celles qui furent fusillées. Une rigoureuse légalité +présidait au contraire aux interrogatoires. _Je fus chargé de fouiller +les gens pour m'assurer s'ils étaient porteurs d'armes, et j'en trouvai +beaucoup dans ce cas._ Je fus chargé en outre de voir si les personnes +inculpées étaient des soldats belges déguisés, chose facile à constater +au moyen de la plaque d'identité individuelle. _Sur un grand nombre des +inculpés, je trouvai la plaque d'identité militaire dans la poche ou dans +le porte-monnaie._ Le capitaine Albrecht, qui dirigeait l'enquête, procéda +de telle sorte qu'il ordonna de fusiller les inculpés trouvés porteurs +d'une arme ou d'une plaque d'identité militaire, ou ceux contre lesquels +il était attesté par au moins deux témoins, soit qu'ils avaient tiré +eux-mêmes sur les troupes allemandes, soit qu'ils avaient été pris dans +une maison d'où l'on avait fait feu contre elles. _D'après ma ferme +conviction, il est absolument impossible que des gens complètement +innocents aient perdu la vie ainsi._» + +2° A Andenne. + +«A notre arrivée dans cette localité, un signal fut donné par la cloche +de l'église, à 6h 30 du soir, et au même instant les persiennes en fer de +toutes les maisons s'abaissèrent; les habitants, stationnant jusque-là +dans la rue, disparurent, et l'on tira sur mes troupes de tous les côtés, +mais surtout des soupiraux des caves et d'ouvertures pratiquées dans les +toits en enlevant des tuiles. _En outre, d'un grand nombre de maisons, on +versa de l'eau bouillante sur nos soldats._ A la suite de ce guet-apens +que la conduite de mes hommes ne justifiait en rien, un combat acharné +de rues s'engagea entre eux et la population civile. La preuve qu'il +s'agissait bien d'un plan concerté à l'avance, auquel prit part presque +toute la population d'Andenne et de la banlieue, _c'est que 100--cent--de +mes hommes furent blessés rien que par les brûlures provenant de l'eau +bouillante._ + + +3° A Dinant. + +«Des parents, au dire d'un bourgeois de la ville, mirent entre les mains +d'enfants de dix à douze ans des revolvers pour tirer sur les troupes +allemandes. Un petit garçon, arrêté, puis relâché en raison de son jeune +âge, se vantait lui-même d'avoir abattu cinq Allemands.» + +Sans commentaire. + +Quant aux pillages, sachez qu'ils sont uniquement l'oeuvre des Belges, des +Français et des Anglais surtout. + +Tongrois, vous vous êtes complètement mépris; je croirais même que vous +avez rêvé en croyant avoir vu votre argenterie rangée bien méthodiquement, +sur les trottoirs de vos maisons, avant d'être emballée et expédiée. C'est +pour vous faire faire une cure d'air très salutaire, à vous et à vos +enfants, qu'on vous a fait loger à la belle étoile pendant deux nuits. Et +si, à votre retour, vous avez trouvé vos maisons plus ou moins dévalisées, +les soldats allemands n'y sont pour rien, prenez-vous-en aux bandes de +voleurs qui pullulent en Belgique. + +M. Grasshoff ne nous dit pas comment ces voleurs ont pu rester en ville ou +s'y introduire, puisque tous les habitants en avaient été chassés et que +les Allemands veillaient soigneusement à ce que personne n'y entrât. Il +oublie de nous expliquer ce détail. Il oublie d'ailleurs de nous parler de +Tongres à propos des pillages, de Malines aussi. C'est un chapitre un peu +«brossé» de son ouvrage que celui-là. Il est vrai qu'il a oublié bien des +choses, entre autres de répondre à M. Waxweiler au sujet du Code de guerre +de l'État-major, des commentaires de ce code, faits par des juristes +allemands. Ce point forme cependant une des bases de l'argumentation de M. +Waxweiler, où il prouve que les massacres et les cruautés allemandes ne +sont que l'application logique des principes de ce code. Ainsi il prouve +aussi que, contrairement aux excès et abus qui peuvent exceptionnellement +se produire dans toute armée, les atrocités allemandes étaient +_commandées_. + +Mais, au fait, est-il bien certain que M. Grasshoff ait lu l'ouvrage de +M. Waxweiler? Nous nous le demandons, tant il laisse de points importants +dans l'ombre. + + +_La Belgique coupable_ doit évidemment nous parler de la violation de la +neutralité belge. Ici nous devons avouer que l'auteur a découvert après un +an quelque chose de neuf et de réellement sensationnel. Nous savions +que tous les Allemands (eux seuls bien entendu) étaient convaincus, ou +feignaient de l'être, que des avions avaient survolé la Belgique et que +des soldats français étaient cachés dans les forts de Liège. Eh bien! il +y a plus fort que cela: 8.000 hommes, deux régiments de dragons et des +batteries étaient à Bouillon et aux environs le _31 juillet_. Personne ne +les a vus, mais c'est comme cela, puisque deux prisonniers l'affirment; +ils disent même que la population belge leur a fait un excellent accueil. +Comment le témoignage de ces prisonniers a-t-il été obtenu? C'est la +question que se poseront peut-être les lecteurs neutres? Ici, en Belgique, +nous nous en doutons bien un peu, nous connaissons par expérience +l'enquête au revolver, l'interrogatoire avec menace de mort ou après +épuisement par la faim. Nous connaissons tous ces beaux expédients de la +«justice boche». Autre preuve de la violation: Il parait qu'on a vu, le +_26 juillet_, à Bruxelles--écoutez bien--deux officiers français et un +officier anglais en uniforme. Évidemment, ces messieurs ne pouvaient venir +ici que pour conférer avec notre État-major. Seulement, Messieurs nos +alliés avant la lettre, pourquoi êtes-vous venus en uniforme pour une +mission secrète? Franchement, quelle légèreté! On voit bien que vous +n'êtes pas Allemands. + +Et maintenant, chers lecteurs, si vous n'êtes pas convaincus que les +Français et les Anglais ont violé notre neutralité les premiers et que +nous aurions dû recevoir les Allemands à bras ouverts, c'est que vous êtes +des raisonneurs. Sous le régime nouveau, on apprendra à votre esprit à se +faire, plus vite que cela, une conviction selon la discipline. + +Avant de terminer ce chapitre, constatons encore un «oubli» de notre +auteur: il ne souffle mot de l'aveu du chancelier. Cet aveu a pourtant +quelque importance, quand il s'agit de discuter la question de la +violation de la neutralité belge. Mais ce qu'il n'oublie pas, c'est de +nous ressasser l'histoire des fameuses conventions anglo-belges. Nous ne +fatiguerons pas nos lecteurs en la réfutant à nouveau. + + +_La Belgique coupable_ va nous apprendre encore autre chose de neuf: Vous +n'êtes pas sans avoir entendu parler de la guerre des francs-tireurs, +la guerre nationale, comme l'appelle M. Grasshoff, le grand cheval de +bataille des ennemis de notre pays quand il s'agit d'excuser les massacres +de leur armée. + +Mais ce que vous ne saviez peut-être pas, c'est que cette guerre de +francs-tireurs avait été prévue et préparée par le Gouvernement, ainsi que +d'ailleurs aussi la Commission d'enquête sur la violation du droit des +gens, et la campagne de «calomnies» contre l'armée allemande. Peut-être +même, mais M. Grasshoff n'en est pas très sûr, les conventions +anglo-belges prévoyaient-elles déjà toute cette organisation défensive de +la Belgique. Dans le doute cependant, l'auteur veut bien, généreusement, +dégager la responsabilité de l'Angleterre dans cette affaire et la laisser +tout entière au Gouvernement belge. + +Il voit la preuve de ce qu'il avance dans toutes les circulaires au sujet +de la garde civique. Pour lui, garde civique non active et franc-tireur +ne font qu'un ou à peu près. Et pourtant, comme l'a si bien démontré M. +Waxweiler, cette garde civique des campagnes eût-elle fait le coup de +feu, ce qui est faux, qu'elle n'eût simplement usé que des droits que lui +conféraient les conventions de La Haye. + +Mais même la circulaire de M. le ministre Berryer aux administrations +communales, cette circulaire qui résume si admirablement les devoirs tant +envers l'autorité occupante qu'envers l'autorité légitime, est imputée à +crime. Pourquoi M. Grasshoff n'admet-il pas qu'on appelle «seul légitime» +le Gouvernement du Roi? Nous l'avons relue, cette circulaire, et les +phrases soulignées à dessein par M. Grasshoff nous ont seulement prouvé +une fois de plus le désir du Gouvernement d'observer et de faire observer +la stricte légalité et de rappeler aux autorités quels étaient leurs +devoirs. + +Il y a encore le petit avis affiché partout et reproduit par tous les +journaux pour recommander le calme aux populations. Vous vous rappelez +sans doute cette phrase: «L'acte de violence commis par un seul civil +serait un véritable crime que la loi punit, etc.» Or, voici ce que +l'imagination de M. Grasshoff en tire: + +«Le terme de _un seul civil_, employé dans cette proclamation, frappe déjà +par la double interprétation qu'il est possible de lui donner. Ce _seul +civil_, auquel il est défendu de tirer, fait naître facilement dans le +cerveau d'un homme simple la pensée qu'_il est permis de tirer si l'on se +met deux ou trois._» + +Péremptoire, n'est-ce pas? Ça vous la coupe, littéralement. Quant à la +Commission d'enquête, il paraît, c'est toujours M. Grasshoff qui le dit, +que «son invitation à rapporter des cruautés allemandes précédait la +possibilité matérielle de leur exécution». + +La vérité est que la Commission a été fondée le 8, et l'on sait avec +quelle désinvolture, avec quelle barbarie, les lois de la guerre avaient +été violées par les troupes allemandes entre le 4 et le 7 août, à la +frontière. + + * * * * * + +Il est superflu de dire que nous n'avons pu relever ici toutes les erreurs +et contre-vérités contenues dans l'ouvrage de M. Grasshoff. Nous avons +voulu seulement montrer de quelle valeur sont ses arguments et les +témoignages qu'il invoque. Nous nous permettons, à ce propos, de lui faire +remarquer--bien humblement, car nous ne sommes docteur ni en droit ni +en philosophie allemande--qu'il n'est pas logique de donner tant +d'importance, quand il s'agit des francs-tireurs, à des récits de neutres +basés entre autres sur de simples propos entendus en tramway, alors qu'on +vient de montrer, à propos des atrocités allemandes, quel fond il convient +de faire sur des récits colportés de bouche en bouche. Nous lui dirons +aussi qu'un Allemand est mal venu à se moquer des erreurs de détail de la +presse adverse, alors qu'on sait les bourdes kolossales répandues par les +journaux boches: témoin, pour n'en citer qu'une seule, l'histoire de la +prise de Bruxelles après un combat acharné et une résistance désespérée de +plusieurs jours! + +C'est dans un des récits de neutres dont nous venons de parler que nous +avons trouvé ce détail,--sans importance d'ailleurs--qui nous a fait +sourire: «A Nieuport, dans une villa occupée par les soldats belges, +les cabinets d'aisances étaient bouchés.» Horreur!!! Eh bien! nous vous +l'accordons volontiers, les soldats allemands n'auraient pas fait cela, +ils ont bien trop le respect--comme leurs officiers aussi--de ce petit +endroit. Ils le respectent même à ce point qu'ils n'osent pas en franchir +le seuil et préfèrent réserver à cet usage la fine porcelaine, les +cristaux, les couvertures, les lits et les tapis, voire même les boîtes à +provisions. + + * * * * * + +Nous ne pouvons mieux terminer cet article qu'en reproduisant +quelques-unes des conclusions de l'ouvrage de M. Grasshoff: + +«_Deux cent trente-cinq localités, dont la position géographique est +facile à trouver, ont servi de repaires aux francs-tireurs_, à celles-ci +s'en ajoutent quarante-six autres dont nous n'avons pas pu déterminer +l'emplacement sur les cartes à notre disposition, en général à cause de +l'écriture défectueuse. _Le passage de l'armée allemande en Belgique a +été un véritable calvaire_, dont pouvait seule triompher une discipline à +toute épreuve.... + +«_Il n'existe pas dans le monde entier une seule armée qui soit en état +d'user de mesures plus douces que celles dont nous avons usé. Leur +exécution a sauvé la Belgique centrale et occidentale de la destruction +inévitable qu'entraînent forcément les combats de rues._ + +«On est étonné, à la lecture des dossiers de la justice allemande dans les +territoires occupés, de la prédominance du nombre des acquittements; les +méfaits des habitants des territoires en question sont jugés _avec la +rigoureuse impartialité_ de la conscience allemande. + + * * * * * + +«Nous voici au terme de cette étude. Détournons nos regards du passé pour +envisager l'avenir. Le printemps est encore une fois de retour. Derrière +le front où luttent les armées, _la main nerveuse du soldat allemand +dirige la charrue dans les champs de la Belgique_, pour fournir du pain +non à sa propre famille, mais au peuple belge, indignement trahi par +son Gouvernement et voué aux horreurs de la famine par ses bons amis +d'Angleterre. De toutes parts, l'assiduité allemande s'efforce de +réveiller l'âme belge assoupie et de la réchauffer sous son souffle, comme +elle était avant la guerre. Nous ne nous inquiétons guère des continuelles +piailleries dont _L'Écho belge_ fait retentir ses colonnes, remplies des +sempiternels méfaits des Barbares. Elles ne peuvent troubler notre oeuvre. +Nous portons en nous le sentiment du devoir qui, d'après Kant, constitue +le seul idéal humain, la seule valeur propre de l'homme. Cette guerre à +laquelle nous avons été contraints nous impose le devoir de réaliser la +liberté de la patrie, la liberté du genre humain. Ce devoir, nous le +remplirons! + +«M. Waxweiler saura-t-il s'arracher à son repos et participer à la lourde +tâche de rendre à la Belgique sa prospérité? Le jour vient où ce pauvre +peuple, si mal gouverné, sortira de son ignorance, et distinguera enfin +le bon grain de l'ivraie parmi ceux qui se flattent de présider à ses +destinées. + +«Pour l'Allemagne, il n'existe qu'une devise: + +_«Sit ut est aut non sit. Erit in aevum!»_ + +Mais on reste rêveur en pensant à quel degré d'ignorance de la vérité la +nation allemande est encore, pour avaler de telles bourdes. + +B.A.R.F. +(_La Libre Belgique_, n° 46, septembre 1915, p. 2, col. 1.) + + +Le veuvage de la vérité. + +L'autorité allemande répand à profusion dans le pays une édition française +de la réponse des catholiques allemands au manifeste des catholiques +français, réponse rédigée, comme l'on sait, par M. l'abbé Rosenberg et +contresignée par un régiment de notabilités qui ne l'ont pas lue. Avec +cette naïveté obtuse qui est au fond de leur jactance et de leur cynisme, +nos maîtres se figurent, apparemment, que ce factum, destiné à tromper les +étrangers, va nous tromper nous-mêmes et nous faire oublier le témoignage +de notre conscience et de nos yeux. Tel un malfaiteur que l'habitude du +mensonge, tournant à la démence, pousserait à endoctriner sa victime +elle-même. Devant des lecteurs belges, ce triste plaidoyer n'appelle +aucune espèce de réfutation. Mais, pour un bon nombre d'entre eux, ce sera +un vrai soulagement d'apprendre que cette apologie diffamatoire a +déjà reçu son châtiment. Un neutre, de langue allemande, M. Em. Prüm, +bourgmestre de Clervaux (grand-duché de Luxembourg), l'a réfutée de +maîtresse et vengeresse façon dans un petit livre intitulé _Le Veuvage de +la Vérité (Der Witwenstand der Wahrheit_): c'est l'expression même dont +un écrivain allemand s'était servi pour caractériser la facilité avec +laquelle le mensonge se fait accepter aujourd'hui. Bien ou mal trouvée, +cette métaphore sentimentale n'est que trop juste en ce qui concerne +l'Allemagne: la vérité y est veuve et de plus reniée par ses enfants! + +M. Prüm est un catholique militant. Sa courageuse brochure, destinée +aux catholiques de tous les pays, s'adresse en tout premier lieu à ses +compatriotes, que des liens étroits et nombreux unissaient, comme lui, au +centre allemand: elle est donc écrite du même point de vue où ceux qu'elle +réfute ont voulu se mettre, ce qui, dans l'espèce, est une circonstance +très aggravante de leur mauvaise action. A cet égard, elle intéresse tous +les Belges sans distinction d'opinion. Ils seront heureux d'y voir jusqu'à +quel point MM. Rosenberg et ses cosignataires ont réussi à révolter un +de leurs meilleurs amis. Quant à l'autorité allemande, elle a, nous +assure-t-on, fait à M. Prüm une réponse digne d'elle et de lui: elle l'a +mis en prison du chef de publicité séditieuse. «Brigadier, vous avez +raison!...» Mais ce n'est pas là ce qui ressuscitera le défunt dont la +vérité allemande porte le deuil! + +BELGA. +(_La Libre Belgique_, d'après _L'Écho belge_, 13 mars 1916.) + +Les plus perfides de ces brochures et de ces livres sont ceux qui se +prétendent écrits par de bons patriotes belges, mais qui sont sans aucun +doute l'oeuvre d'Allemands déguisés. + + +Tartuferie tudesque. + +Nous avons eu le courage de lire jusqu'au bout trois petits opuscules d'un +Teuton, caché sous le masque d'un philanthrope, malgré les nausées que +nous donnait la lecture de ces lignes distillant le fiel et le poison. Ces +compositions sont intitulées: «Lettre ouverte au peuple belge.» L'auteur, +qui garde courageusement l'anonymat, prévient le lecteur qu'il se bouchera +les oreilles et qu'il laissera crier. Soit, c'est son droit, tout comme +les Belges qui liront ces élucubrations pourront se boucher le nez, +car elles dégagent une telle infection qu'il est bon de recourir à un +antiseptique après les avoir parcourues. + +Nous citerons deux ou trois phrases pour montrer jusqu'à quel degré peut +aller la décomposition cérébrale chez certains individus, avant qu'ils +ne soient inquiétés par les médecins aliénistes ou par les services +sanitaires. + +_Il_ (notre Roi) _devrait demander la paix avec l'Allemagne. Assez de: +sang belge; maris, épouses, mères, frères, soeurs, fiancées, amis, je vous +en conjure, au nom de l'humanité, demandez la paix, demandez tout au moins +à pouvoir adresser au chef de ses armées une supplique pour l'obtention +d'un armistice... Offrons le Congo comme rançon de notre indépendance... +Qui sait si, lors de la conclusion de la paix, cette attitude ne nous +vaudra pas un traitement favorable, peut-être tiendra-t-il compte_ (il, +c'est Attila) _de notre soumission, etc._ + +Ce passage est choisi parmi les moins veules, parmi les moins ignobles, +car il y en a que nous n'osons transcrire par respect pour le lecteur. + +Mais il n'y a en tout cela qu'une chose qui nous déconcerte; c'est que cet +anonyme--dont la nationalité ne laisse subsister aucun doute--soit parvenu +à trouver un imprimeur. + +De deux choses l'une: ou l'imprimeur a été forcé de s'exécuter ou il a agi +de plein gré et, en ce dernier cas, il n'y a qu'un jugement à émettre, +c'est qu'il forme le «pendant» du «philanthrope». + +(_La Libre Belgique_, n° 39, août 1915, p. 3, col. 2.) + +_La Libre Belgique_ ignorait qui avait imprimé ce factum. M. Passelecq +nous l'apprend: + +Parmi ces pamphlets, citons une série de trois «Lettres ouvertes au peuple +belge» par «Un Philanthrope», portant comme nom d'éditeur: «Van Moer, rue +Euphrasie (_sic_) Beernaert, Ostende». Or il n'existe pas d'imprimeur +de ce nom rue Euphrosine-Beernaert, à Ostende. Les faussaires allemands +avaient donc emprunté un nom belge pour donner le change au public. D'une +enquête faite par le Parquet de Bruxelles, il résulte que les pamphlets en +question ont eu pour imprimeur un sieur Kropp, Allemand, rue de Ruysdael, +à Molenbeek-Saint-Jean (Bruxelles), qui éditait, avant la guerre, la +_Brüsseler Zeitung_, organe allemand hebdomadaire; il est actuellement +l'éditeur attitré de la Kommandantur et imprime, entre autres publications +suspectes, le journal germano-flamand _Gazet van Brussel_. + +(PASSELECQ, _Pour teutoniser la Belgique_, p. 41, en note. Paris, Bloud et +Gay, 1916.) + +Enfin, il y a encore les cartes postales illustrées. A côté de nombreuses +images sentimentales (de cette sentimentalité bébête, propre à +l'Allemagne), il en est qui ambitionnent d'être prises pour des documents. +Elles nous montrent, par exemple, «les uhlans devant Paris» regardant la +tour Eiffel [20], ou «l'assaut de la forteresse de Liège» (on sait que +Liège est une ville ouverte, sans aucun rempart ni fortification). +Signalons aussi la carte représentant les «combats dans les rues de +Louvain», où l'on assiste à la furieuse attaque des francs-tireurs (pl. +XVI). Cette carte a valu une condamnation à un magistrat bruxellois, M. +Ernst. + +[Note 20: _Comment les Belges résistent_..., fig. 18.] + + +La douloureuse aventure d'un magistrat bruxellois. + +Lecteurs, amis de _La Libre Belgique_, écoutez, pour votre esbaudissement, +cette aventure dont un de nos plus sympathiques magistrats bruxellois fut +à la fois le héros et la victime. L'aventure est du reste suggestive à des +titres divers; elle montre à quel régime de schlague nous soumettraient +les Boches s'ils pouvaient s'en donner à coeur joie; elle montre aussi +combien ils excellent dans l'art cauteleux d'inventer des préventions et +de battre monnaie à l'occasion d'un délit imaginaire. + +Or donc, flânant il y a quelque temps au boulevard du Nord, notre +magistrat découvre à la vitrine d'une _Deutsche Buchhandlung_ une carte +postale représentant le sac de Louvain. Avec la précision (?) du document +photographique, la carte montrait les civils de Louvain embusqués à tous +les coins de rue et faisant traîtreusement le coup de feu sur les braves +soldats allemands. Un document, à coup sûr, dont, sans doute, les _Herren +Professoren_ feront leur profit pour justifier et blanchir l'Allemagne, +champion attitré des droits de l'humanité et de l'honneur guerrier. Mais, +sceptique par profession et très averti des truquages de la photographie, +notre magistrat se fit cette sage réflexion qu'il n'était guère +vraisemblable qu'un photographe se fût trouvé là à point donné, le 25 +août, et il se douta d'une supercherie. Le calcul était sage. Un examen +plus attentif lui fit constater que la supercherie se sentait à plein nez +et, dans son zèle évidemment intempestif pour la vérité, notre magistrat +fit part de sa découverte au marchand. + +Vous croyez que l'honnête commerçant s'inclina? Point: il se fâcha. Et +comme le magistrat avait l'air de s'obstiner dans ses remontrances, il +héla des soldats allemands de passage et fit empoigner le juge. Le juge ne +fut pas trop marri de cette aventure, mais il se demanda quelle en serait +la suite. + +La suite fut une mise en prévention du chef de--tenez-vous bien-- +violation de domicile!!! avec renvoi devant le tribunal militaire!!! La +prévention était bouffonne, mais les tribunaux allemands ne sont pas +délicats sur ce chapitre: ils participent bien de la mentalité allemande +où tout se fait par ordre, et ils condamnèrent notre juge à 300 marks +d'amende. + +Notre juge répondit: «Moi, payer 300 marks d'amende? Je ne les ai pas!!» + +Vous ne les avez pas? C'est bien invraisemblable, opina l'autorité +allemande... Et le lendemain, au petit jour, se présentait au domicile du +condamné un sous-off, flanqué de quatre pandores, baïonnette au canon. Le +sous-off, qui sans doute dans le civil devait être quelque chose comme +expert en meubles, procéda à une évaluation rapide et eut vite son choix +fait. «Enlevez-moi ce bronze, dit-il à ses hommes, cette garniture de +cheminée, ce sèvres...» Ses hommes obtempérèrent avec l'aisance de +professionnels du déménagement. Si bien qu'on raflait au juge à peu près +dix fois la valeur de la condamnation encourue. Ce que voyant, le juge dut +bien capituler. Il trouva les 300 marks et les paya. + +La justice allemande était satisfaite. + +Peut-être. Elle est bien capable de trouver que la capitulation du juge +bruxellois a été pour elle une mauvaise affaire. + +(_La Libre Belgique_, n° 38, août 1915, p. 2, col. 2.) + + +3. Les journaux prétendument belges. + +A Bruxelles, tous les journaux sans exception avaient refusé le contrôle +allemand. Après une quinzaine de jours se créèrent de nouveaux journaux, +soumis à la censure. + +Dans le début, ces feuilles ne donnaient pas les communiqués officiels +des Alliés. Mais après quelques semaines, la censure leur permettait +d'en reproduire quelques passages. Pas toujours cependant, nous apprend +l'entrefilet suivant: + + +Les communiqués français. + +Nos lecteurs pourraient peut-être trouver étrange que nous ne publions +plus régulièrement les communiqués officiels français. La raison en est +bien simple. _Il n'y en a plus ou presque plus_. + +_C'est à peine si de temps en temps le Gouvernement publie quelques +lignes_. + +Le prétexte donné c'est que l'on ne veut pas fournir d'indication aux +Allemands sur les positions des troupes alliées et cacher les mouvements +de celles-ci. + +(_Le Bruxellois_, 24 octobre 1914.) + +Voici un petit relevé, fait d'après _Le Temps_, qui permet de vérifier +cette affirmation. Ajoutons que, dans aucun des communiqués français, il +n'est dit que le Gouvernement veut cacher des mouvements de troupes. + +Nombre de lignes des communiqués officiels français publiés par _Le +Temps_: + +Les communiqués du 15 octobre 1914 comptent 25 lignes. + - 16 - 12 - + - 17 - 18 - + - 18 - 18 - + - 19 - 30 - + - 20 - 29 - + - 21 - 16 - + - 22 - 24 - + - 23 - 43 - + +Encore plus tard, les «communiqués officiels» furent tolérés. La +photographie d'un journal de Bruxelles, tel qu'il revient de la censure +(pl. XV), fera voir au lecteur comment celle-ci procède. Tout commentaire +serait superflu. + +Malheureusement pour les Allemands, nous continuons à recevoir des +journaux français non tronqués, ce qui nous met à même de rétablir le +texte authentique des communiqués et de constater du même coup l'imposture +des feuilles soumises. Il faut croire que le gouvernement occupant se +rendit compte de l'inutilité de son élagage, car, à partir de juillet-août +1915, les communiqués alliés paraissent généralement au complet dans les +journaux de Bruxelles. Bien mieux, la _Kölnische Zeitung_ elle-même en +donne le texte à peine falsifié. + +Toutefois, de nombreux articles sont chaque fois retranchés par les +ciseaux de la censure. Au commencement, les journaux laissaient simplement +des blancs à la place des mutilations. Mais le lecteur était ainsi averti +du tripotage, chose que les Allemands ne peuvent pas admettre. Aussi +font-ils publier à Bruxelles, à l'usage des quotidiens bâillonnés, deux +journaux dactylographiés: _Le Courrier belge_. dont «tous les articles ont +passé par la censure», et _L'Hollando-Belge_ (sic), qui jouit des mêmes +prérogatives. Les journaux châtrés sont tenus d'y découper des emplâtres +ayant la surface voulue pour cacher l'amputation. + +Voici un nouvel exemple de ce qui reste d'un texte après que la censure y +a sévi: + + +Science allemande. + +_Genus mendacio natum._ + +On n'aura jamais fini de démasquer le système de réticences et de +mensonges par lesquels le Gouvernement allemand essaie d'égarer l'opinion +belge. Le système se développe sans cesse et trouve parfois, hélas, de +tristes complicités parmi ceux qui se disaient hier nos compatriotes. En +voici un nouvel exemple. J'ai sous les yeux deux volumes jaunes imprimés +rue Van-Schoor, 32, à Bruxelles, et intitulés: _Histoire de la Guerre de +1914-1915, d'après les documents officiels_. + +Pareil titre est une promesse, un engagement d'honneur... dans les pays +sans «Kultur». Mais le livre est autorisé par le Gouvernement impérial, +et qui dit «censure allemande» dit «falsification». Les documents des +puissances centrales sont reproduits fidèlement et au complet (nous le +supposons du moins). Quant aux documents des Alliés, qu'on juge, par +cet exemple choisi _entre cent_, ce qu'ils deviennent dans une telle +publication. + +Il s'agit du rapport si connu de Sir Goschen, un des documents +diplomatiques les plus importants de cette guerre. Extrayons-en une partie +du récit de la fameuse entrevue avec M. von Bethmann-Hollweg. Nous donnons +en regard le texte authentique et la rédaction frelatée que tolère la +science loyale d'outre-Rhin. + + + +TEXTE FALSIFIÉ (_Histoire de la Guerre_, I, p. 206 et +suiv.) + +Je trouvai le chancelier dans une +visible agitation. + +Son Excellence dit que la décision +de S. M. Britannique était terrible. + +L'Angleterre allume la guerre entre +deux nations soeurs qui ne désireraient +au fond que de vivre en paix. Tous nos +efforts ont été vains. + +Ce que vous faites dépasse toute +imagination; vous faites le coup de +l'homme qui attaque par derrière un +autre déjà aux prises avec deux +agresseurs. + +Je protestai vigoureusement contre +ses arguments. + +TEXTE AUTHENTIQUE + +Je trouvai le chancelier dans une +grande agitation. _Son Excellence +commença une harangue qui dura vingt +minutes_. Il me dit que la décision +de S. M. Britannique était terrible. +_Tout cela pour un mot_ neutralité, _un +mot auquel en temps de guerre on n'a +jamais fait attention, tout cela enfin +pour un chiffon de papier._ + +L'Angleterre allume la .guerre entre +deux nations soeurs qui ne désireraient +au fond que de vivre en paix. Tous +nos efforts ont été vains. _Toute ma +politique s'écroule comme un château +de cartes_. Ce que vous faites dépasse +toute imagination; vous faites le coup +de l'homme qui attaque par derrière +un autre déjà aux prises avec deux +agresseurs. + +_Je laissai passer l'orage, mais je_ +protestai vigoureusement contre _son +langage. M. von Jagow m'a dit, lui +répliquai-je, que, pour des raisons +stratégiques qui sont pour vous une +question de vie ou de mort, vous +deviez violer la neutralité de la +Belgique. Souffrez que je vous dise, qu'au +point de vue de notre honneur, le +respect de cette neutralité est aussi +une question de vie ou de mort. Nous +devons faire respecter le traité, sinon_ +quelle confiance aurait-on encore dans +la signature de l'Angleterre? +Le chancelier réplique: A quel +prix devrons-nous respecter ce traité? +L'Angleterre y a-t-elle pensé? Je fis +remarquer à Son Excellence que la +crainte d'événements même fâcheux +n'est jamais une excuse pour rompre +un traité. Mais Son Excellence devint +si exaltée que je m'aperçus qu'il était +inutile de continuer l'entretien et que +nos paroles étaient de l'huile jetée sur +le feu._ + + + +Le reste du récit de l'entrevue est à l'avenant, mais--et ici nous tombons +dans le ridicule--l'histoire du chiffon de papier par Sir Goschen est +omise, le misérable essai de réfutation de M. von Bethmann-Hollweg est +reproduit _in extenso_, page 465 du second volume. + +Et voilà comment depuis treize mois se prépare au delà du Rhin l'histoire +«définitive» de la guerre. La falsification s'y organise militairement... +comme tout le reste. Un document mérite-t-il plus d'égards qu'un traité? + +VERAX. +(_La Libre Belgique_, n° 49, octobre 1915, p. 2, col. 1.) + +Comment les journaux «belges» acceptent-ils leur muselière? Un article de +_La Belgique_ (journal censuré de Bruxelles), reproduit et commenté par +_L'Echo belge_ de La Haye, nous renseignera: + +Le nommé Ray Nyst, journaliste de métier, publie dans un quotidien imprimé +au pays occupé quelques aperçus sur la _censure_. Il sera utile de ne pas +les oublier à l'heure de la victoire. Nous ne prendrons pas la peine de +discuter l'opinion de M. Ray Nyst, évidemment, mais il est bon que nos +lecteurs en prennent connaissance: + +«La censure! ah! voilà une grosse affaire! De loin, quel épouvantail! +De près, ce n'est rien. N'avez-vous jamais eu en main de ces libelles, +publiés sous le manteau, patriotards et crapuleux (_sic_)? De ces écrits +propageant des appels provocateurs malsains (est-ce à _La Libre Belgique_ +que s'adresse M, Ray Nyst?) en opposition avec tout sentiment de droiture +et qui sont la négation même de l'évolution du droit et des conférences de +La Haye? Voilà quels papiers auraient à craindre la censure! + +«En présence d'un honnête imprimé qui ose se montrer, la censure allemande +suit les règles de toutes les censures, nationale ou étrangère. Le +gouvernement volontaire ou imposé est toujours juge de l'opportunité de +laisser connaître ou non telle ou telle nouvelle d'ordre politique ou +militaire. Le droit international et les conférences sont d'accord +là-dessus. + +Et le bon sens de même! La censure ne fait pas les journaux ni les +fascicules scientifiques; la censure n'impose rien; elle biffe, supprime; +elle ne modifie pas, ne corrige pas, n'ajoute rien. La censure constitue +un rouage de l'ordre public auquel l'occupant est tenu de veiller, +conformément aux conférences de La Haye.» + +Et plus loin: + +«Cette question de la censure porte, en réalité, plus loin que la lettre +qui la soulève. Mon désir n'est pas de faire l'apologie de la censure. +J'ai voulu montrer qu'une presse et des rédacteurs qui ont du jugement, +de l'équité, de l'éducation et le maniement de la langue, conservent une +indépendance suffisante sous le régime de la censure.» + +«Donnez-moi une ligne de n'importe quel article, disait Machin, et je me +fais fort de faire condamner son auteur!» + +Voici plus de trente lignes de Ray Nyst. Elles sont suffisantes pour juger +de la neutralité de celui-ci. Et juger, c'est condamner! +(_L'Écho belge_, 16 octobre 1915.) + +Le même M. Ray Nyst a publié dans _La Belgique_ (de Bruxelles), en +septembre 1915, une série d'articles engageant les ouvriers belges à se +mettre au service de l'armée allemande. On a peine à croire qu'un Belge +écrive _proprio motu_ de pareilles énormités; aussi faisons-nous à M. Ray +Nyst la générosité de supposer qu'il s'est laissé forcer la main. + +Nos ennemis ne se font d'ailleurs pas scrupule d'exiger l'insertion +d'articles dans les journaux de tolérance. On ne peut pas douter, par +exemple, que le dithyrambe à l'adresse du gouverneur militaire de Namur +n'ait été imposé à _L'Ami de l'Ordre_, une feuille de Namur qui se vend +aussi à Bruxelles. + +A quoi servent en Belgique les journaux embochés. + +LES HOMMAGES DE «L'AMI DE L'ORDRE» A SON EXCELLENCE VON HIRSCHBERG... + +_L'Ami de l'Ordre_ qui continue à paraître à Namur sous le contrôle de +l'autorité allemande a publié il y a quelques jours l'entrefilet suivant: + +«S. Exc. le baron von Hirschberg, gouverneur militaire de la position +fortifiée et de la province de Namur, entre aujourd'hui dans sa soixante +et unième année. + +«Notre situation réciproque ne nous permet pas de formuler à l'adresse du +représentant de l'autorité occupante les félicitations et les voeux de +circonstance, mais nous ne croyons manquer à aucun de nos devoirs, +à aucune de nos convictions, en reconnaissant qu'il a apporté, dans +l'exercice des hautes fonctions qu'il remplit ici depuis plus d'un an, de +la bonne volonté, du tact, de la délicatesse. Sous son gouvernement, rares +ont été dans notre région les incidents sensationnels qui ont ému d'autres +provinces. + +«Nous souhaitons que finisse au plus tôt la situation actuelle, mais, tant +qu'elle dure, nous espérons que M. le baron von Hirschberg continuera +toujours dans l'avenir un régime de justice et de tolérance à notre ville +et notre province qui ont tant souffert de l'horrible guerre mondiale.» + +Il faut lire et relire ce morceau pour en savourer l'indicible platitude. +Que de mots charmants, que d'euphémismes délicieux! Son Excellence, notre +situation réciproque, hautes fonctions, bonne volonté, tact, délicatesse, +incidents sensationnels, régime de justice et de tolérance, tout est +vraiment touchant dans ce chef-d'oeuvre où le nom de l'Allemagne n'est +même pas prononcé. + +On se demande si on rêve quand on songe que le journal qui tresse ces +couronnes au représentant du Kaiser paraît à Namur, à quelques pas des +ruines amoncelées par les Boches, à quelques kilomètres de Dinant, +d'Andenne, de Tamines, trois villes qui, à elles seules, ont vu massacrer +plus d'un millier de civils inoffensifs, quand on se souvient que cette +feuille doit sa fortune passée à un clergé dont une trentaine de membres +ont été fusillés et plus de deux cents maltraités, au témoignage de leur +évêque. + +Voilà ce qu'imprime _L'Ami de l'Ordre_ imposé comme moniteur officiel à +toutes les communes des provinces si horriblement ravagées de Namur et du +Luxembourg. + +Reproduits dans la presse allemande, des articles comme celui-là serviront +d'argument contre les malheureux du pays de Namur et contre tous les +Belges. Car nous n'avons pas appris que Namur ait échappé à la nouvelle +contribution mensuelle de 40 millions dont la Belgique a été frappée et +nous avons d'autre part reproduit l'autre jour trois longues colonnes +de condamnations infligées pour les motifs les plus futiles ou les plus +patriotiques à une foule d'habitants du pays de Namur. + +Tout cela n'empêche pas les rédacteurs de _L'Ami de l'Ordre_ de proclamer +que le régime sous lequel vit la province de Namur est un régime de +justice et de tolérance... + +Les rares journaux belges qui ont reparu sous la censure allemande ont +prétendu se justifier en déclarant qu'ils étaient nécessaires pour +réconforter la population et qu'ils n'écriraient jamais une ligne qui pût +faire tort à la cause belge. + +On voit par l'exemple de _L'Ami de l'Ordre_--et il y en aurait bien +d'autres à citer--comment les feuilles KK se conforment à ce programme. Si +elles louent tant l'autorité allemande, c'est qu'elles ont besoin de sa +protection contre l'indignation populaire. Nous ne sommes pas bien sûrs +qu'elles souhaitent tant que cela «que finisse au plus tôt la situation +actuelle»... + +(_Le XXe Siècle_, 30 janvier 1916.) + +Malgré la sévérité de la censure, des farceurs parviennent à introduire +dans les journaux «belges» des articles dont les Allemands n'aperçoivent +pas la signification. Voici un acrostiche qui fut glissé subrepticement +dans _L'Ami de l'Ordre_: + +La Guerre. + +Ma soeur, vous souvient-il qu'aux jours de notre enfance, +En lisant les hauts faits de l'histoire de France, +Remplis d'admiration pour nos frères gaulois, +Des généraux fameux nous vantions les exploits? +En nos âmes d'enfants, les seuls noms des victoires +Prenaient un sens mystique, évocateur de gloires; +On ne rêvait qu'assauts et combats: à nos yeux +Un général vainqueur était l'égal des dieux. +Rien ne semblait ternir l'éclat de ces conquêtes; +Les batailles prenaient des allures de fêtes, +Et nous ne songions pas qu'aux hourras triomphants +Se mêlaient les sanglots des mères, des enfants. +Ah! nous la connaissons, hélas, l'horrible guerre, +Le fléau qui punit les crimes de la terre, +Le mot qui fait trembler les mères à genoux +Et qui sème le deuil et la mort parmi nous. +Mais où sont les lauriers que réserve l'Histoire +A celui qui demain forcera la victoire? +Nul ne les cueillera: les lauriers sont flétris; +Seul un cyprès s'élève aux tombes de nos fils. + +(_L'Ami de l'Ordre_, 29 novembre 1914.) + +Les suites furent grotesques. Lisez l'avis affiché sur les ordres du doux +baron von Hirschberg: + +Avis au public. + +_L'Ami de l'Ordre_, le seul journal qui ait reçu l'autorisation de +paraître à Namur, a osé publier dans son édition du 29 novembre, à la +première page et précisément à l'endroit réservé pour les communications +de l'autorité allemande, un poème injurieux et outrageant pour la nation +allemande. + +J'exprime mon indignation, et en présence de sentiments aussi vilains que +lâches, j'ordonne: + +1° La publication du journal _L'Ami de l'Ordre_ est suspendue; + +2° Le numéro visé doit être détruit; quiconque sera trouvé en possession +d'un exemplaire sera poursuivi; + +3° Le directeur et le rédacteur sont arrêtés; + +4° Des poursuites judiciaires sont introduites; les coupables subiront les +peines les plus sévères, conformément aux lois martiales; + +5° Il est défendu, jusqu'à une date ultérieure, de répandre et de vendre +des journaux non allemands, et ceci dans toute la place fortifiée de +Namur; + +6° Je fais l'obligation à toute la population de Namur de me dénoncer +les coupables et de porter à ma connaissance tout soupçon sérieux, qui +pourrait amener l'arrestation des coupables, mettant toute une population +en danger. + +Baron VON HIRSCHBERG, +_Lieutenant général et Gouverneur +de la position fortifiée de Namur_. + +(Affiché à Namur le 3 décembre 1914.) + +Mais, dès le 8 décembre, _L'Ami de l'Ordre_ reçut l'autorisation de +reparaître; les Allemands avaient trop grand besoin de cette feuille qui +leur sert à répandre de fausses nouvelles dans le public namurois. Quand +nous disons que les Allemands lui permirent de reparaître, nous faisons +sans doute erreur: il faudrait dire qu'ils le forcèrent à reparaître, car +c'est en effet sous la contrainte que les rédacteurs de _L'Ami de l'Ordre_ +publient leur feuille. Eux-mêmes l'ont avoué ouvertement dans les numéros +du 7 octobre 1914 et du 6 novembre 1914 [21]. Quoi qu'il en soit, dans le +numéro qui suivit la suspension, _L'Ami de l'Ordre_ s'humilia avec toute +la componction désirable. + +[Note 21: Voir _Comment les Belges résistent..._, p. 313.] + +Que le lecteur ne s'étonne pas de ce que les Allemands obligent les +journaux à paraître. Voici, dit _La Métropole_, citée par _La Belgique_ +(de Rotterdam), ce qui s'est passé à Ostende: + +Le 25 mai, MM. Elleboudt et Verbeeck, directeurs respectivement des +journaux _Le Littoral_ (catholique) et _L'Écho d'Ostende_ (libéral), +qui avaient été invités à faire reparaître leur journal sous la censure +allemande, mais avaient énergiquement refusé, furent condamnés pour +insubordination à l'autorité allemande, M. Elleboudt à trois mois et M. +Verbeeck à deux mois de prison. (_La Belgique_ [de Rotterdam], 27 juin +1916, p. 2, col. 3.) + +Rien ne montre mieux la servitude où croupissent ces journaux que leurs +attaques contre ceux qui se permettent de ne pas être de leur avis. +Qu'il nous suffise de citer un article paru dans _Le Bruxellois (journal +quotidien indépendant_, dit le sous-titre): + + +Nos patriotards. + +Certain patriotard pointu répand certaines calomnies dans l'arrondissement +de Dinant, contre _Le Bruxellois_ et contre son correspondant. Ce +tartufe base ses critiques simplement sur ceci: Les journaux paraissant +actuellement en Belgique, sont tous vendus à l'ennemi (_sic_)... et je +suis correspondant de ces feuilles «mensongères»... (_resic_). + +Ce «patriote» si éclairé est-il certain de ne rien avoir sur la +conscience? D'ailleurs il est seul «à penser» de cette façon; car toute la +population dinantaise, depuis le début de l'occupation, est convaincue que +les quelques journaux qui n'ont pas cessé de paraître, et ceux qui ont vu +le jour depuis, ont rendu de grands et réels services au peuple belge, en +facilitant les relations entre la population de province et les autorités, +en ranimant la vie commerciale, et surtout en coupant les ailes à ces +canards ridicules qui se répandaient chez nous. + +Ce dresseur trop intéressé de listes noires tombe sous l'application +immédiate d'un arrêté récent et mérite d'être puni. Il fera bien de +ne plus l'oublier, sinon c'est nous qui le lui rappellerons. +(_Le Bruxellois_, 13 octobre 1915.) + +L'arrêté dont il menace son contradicteur est ainsi conçu: + + +Arrêté concernant la répression des abus commis au préjudice des +personnes germanophiles. + +ART. 1.--Quiconque tente de nuire à d'autres personnes en ce qui concerne +leur situation pécuniaire ou leurs ressources économiques (par exemple +leur gagne-pain), en les inscrivant sur des listes noires, en les menaçant +de certains préjudices ou en recourant à d'autres moyens du même genre, +parce que ces personnes sont de nationalité allemande, entretiennent des +relations avec les Allemands ou font preuve de sentiments germanophiles, +est passible d'une peine d'emprisonnement de deux ans au plus ou d'une +amende pouvant aller jusqu'à 10.000 marks. Les deux peines pourront être +réunies. + +Est passible de la même peine tout qui offense ou maltraite une autre +personne pour une des raisons susmentionnées et tout qui, en menaçant de +certains préjudices ou en recourant à d'autres procédés analogues, tente +d'empêcher une autre personne de faire montre de sentiments germanophiles. + +Si un des actes répréhensibles prévus aux premier et deuxième alinéas est +commis en commun par plusieurs personnes qui se sont entendues à cette +fin, chaque membre d'un tel groupement sera considéré comme contrevenant. +Dans ce cas, le maximum de la peine pourra être porté à cinq ans +d'emprisonnement. + +ART. 2.--Les infractions au présent arrêté seront jugées par les tribunaux +militaires. + +Bruxelles, le 4 septembre 1915. + +_Le Gouverneur général en Belgique,_ +Baron VON BISSING, +_Général-Colonel._ + + +Citons encore deux faits qui mettent en évidence l'abjection des journaux +domestiqués. A la mort du tant regretté Émile Waxweiler, les feuilles +censurées relatèrent sa vie et ses occupations comme directeur de +l'Institut de Sociologie et comme professeur à l'Université de Bruxelles; +elles parlèrent de ses ouvrages et de ses cours d'Extension; mais de tout +ce qu'il accomplit pendant la guerre, pas un mot; ses deux livres, _La +Belgique neutre et loyale_ et _Le Procès de la Neutralité belge_, ne sont +pas même mentionnés: silence d'autant plus significatif que ces ouvrages +sont parfaitement connus en Belgique; le premier y a même été réimprimé +(voir p. 8). + +Enfin, dernier degré de l'avilissement, _Le Bruxellois_ publie +journellement le nom et l'adresse des jeunes gens qui sont soupçonnés +d'avoir passé la frontière pour aller s'enrôler dans l'armée belge. + + +* * * + + +A côté des feuilles qui se disent libres de toute attache avec +l'ennemi,--et qui sont par conséquent les plus dangereuses,--il en +est qui sont directement inspirées ou rédigées par des créatures de +l'Allemagne. Citons parmi les quotidiens qui se vendent à Bruxelles: +_L'Information, De Gazet van Brussel, Het Vlaamsche Nieuws_ (d'Anvers), +_De Vlaamsche Post_ (de Gand). _La Libre Belgique_ (nos 45 et 46) a donné +quelques indications au sujet de ce dernier journal (plus communément +appelé _De Vlaamsche Pest_) [22]. + +[Note 22: Voir aussi _Comment les Belges résistent_..., p. 318.] + +_De Vlaamsche Post_ a succombé au printemps de 1916. Auto-intoxication +probablement. + +Voici un détail intéressant relatif aux journaux allemands d'expression +belge. Par jugement rendu le 25 juin 1915, le tribunal de première +instance de Bruxelles a déclaré qu' «il n'existe plus actuellement, en +Belgique, de journaux belges, les feuilles paraissant depuis l'occupation +étrangère sous la censure allemande ne pouvant prétendre à ce titre». +Le jugement a paru au complet dans le n° 35 de _La Libre Belgique_ mais +celle-ci l'avait déjà commenté dans son n° 34: + + +Il n'y a plus de journaux belges en Belgique. + +Le tribunal de première instance de Bruxelles, répondant à un plaideur qui +demandait l'insertion d'un jugement dans des journaux «belges», vient +de proclamer: «Il n'y a plus en Belgique de journaux «belges», depuis +l'occupation allemande, _les feuilles qui paraissent quotidiennement dans +le pays ne méritant pas ce titre [23]_.» + +[Note 23: Cet article, qui nous parvient en dernière heure, est +forcément incomplet. Ce jugement, important à plus d'un point de vue, +a été précédé d' «attendus» remarquables. _La Libre Belgique_, qui ose +revendiquer le titre de journal; «belge», est disposée à faire exception +dans ce cas à la règle qu'elle s'est imposée de ne pas accepter +d'annonces, et d'insérer le prononcé du jugement _in extenso_ à titre de +«réparation judiciaire». (Pour conditions, s'adresser dans nos bureaux, +aux heures habituelles.) Si, contre toute attente, notre journal n'avait +pas l'honneur de cette insertion, nous nous verrions obligés de mettre +sous les yeux de nos lecteurs le prononcé tel que notre sténographe l'a +pris à l'audience.] + +Justement pensé et exprimé en termes excellents. Mais que vont dire ces +bons journaux qui ont accepté la censure de l'autorité allemande, dont ils +sont devenus les instruments serviles? Gageons qu'ils ne vont pas cesser +pour cela d'inonder le pays de leurs intéressants numéros. Ne faut-il pas +encaisser de beaux billets de mille? Quant à servir la cause patriotique, +c'est bien le cadet des soucis des rédacteurs de ces tristes papiers. Le +pis est qu'ils font un mal énorme, car ils trompent le pays sur la réalité +des événements. Les communiqués allemands, autrichiens et turcs s'y +étalent avec la complaisance que l'on sait, tandis que les communiqués des +Alliés sont falsifiés, tronqués de façon à en élaguer le plus possible +les éléments favorables. Que dire des articles tendancieux, des nouvelles +habilement présentées, de ces lignes perfides par lesquelles, délibérément +et sans souci du mal qu'ils causent, ces consciencieux journalistes +s'évertuent à semer l'erreur et le découragement? + +Belle besogne, en vérité! Ces gens-là jouent un rôle méprisable, indigne, +leurs productions devraient être conspuées, mises à l'index par tous; ils +ne perdront, en tout cas, rien pour attendre et nous leur promettons, au +jour de la libération prochaine, un magistral coup de balai. + +(_La Libre Belgique_, n° 34, juillet 1915, p. 3, col. 2.) + +L'Allemagne aurait-elle honte de laisser voir à l'étranger ce qu'elle a +fait des journaux domestiqués? Toujours est-il que leur exportation est +défendue à partir de novembre 1915: + + +Arrêté. + +Par ordre du Gouvernement général allemand, les restrictions suivantes +entreront immédiatement en vigueur pour ce qui concerne l'expédition par +la poste de journaux, de revues, de livres et de musique. + +L'expédition par la poste des journaux n'est autorisée dans les limites du +Gouvernement général et à destination des pays neutres admis jusqu'ici au +service postal avec la Belgique: le Danemark, le Luxembourg, la Hollande, +la Suisse, la Suède et la Norvège, que: + +a) Si l'envoi est fait par l'éditeur ou l'imprimeur du journal ou de +la revue en question; b) si les envois sont adressés aux autorités +allemandes, à des fonctionnaires ou à des militaires allemands ou s'ils +sont expédiés par ceux-ci. + +Aucun autre envoi de journaux ou de revues ne pourra se faire par la poste +dans les limites du Gouvernement général. + +Est exclu également du service postal tout échange de musique et de livres +avec les pays neutres susmentionnés. + +Pour les correspondances avec l'Allemagne et les pays alliés à +l'Allemagne--l'Autriche-Hongrie, la Bosnie-Herzégovine et la Turquie--il +n'est apporté aucun changement. On pourra, par conséquent, continuer +à envoyer dans ces pays, par la poste, des journaux, des revues, des +imprimés et de la musique, sans aucune restriction. De même, les journaux +que l'on se fait envoyer par abonnement postal ne sont nullement compris +dans les restrictions susmentionnées, aussi bien pour le service a +l'intérieur de la Belgique que pour la correspondance de la Belgique avec +les autres pays. + +Ce qui est remarquable, c'est que l'Allemagne a honte de montrer qu'elle +a honte. Cet arrêté, en effet, n'interdit pas franchement l'expédition +de journaux: «l'envoi doit être fait par l'éditeur ou l'imprimeur». +Seulement, comme on ne peut pas s'abonner à ces feuilles,--aucune +condition d'abonnement n'y est indiquée,--vous voyez que cela correspond à +une défense absolue. + +Disons encore que, depuis mars 1916, on peut se procurer librement à +Bruxelles un journal soi-disant belge et indépendant, _La Belgique +indépendante_, publié à Genève. Sa vente est autorisée en Belgique par les +Allemands, et les journaux d'outre-Rhin lui font de fréquents emprunts: ce +double châtiment est plus que suffisant; ne l'accablons pas davantage. _La +Belgique indépendante_ a cessé de paraître en mai 1916. + +Plusieurs journaux allemands d'expression belge servent à la propagande +allemande à l'étranger. Ainsi, _De Gazet van Brussel_ est régulièrement +introduit en Hollande par les soins de l'autorité occupante. Quant au +_Bruxellois_ qui est envoyé gratuitement en Suisse, il y soulève le dégoût +général (_L'Impartial de Délémont_, 1er juin 1916, cité par _L'Écho +belge_, 15 juillet 1916). + + +4. Les journaux hollandais tolérés en Belgique. + +Nous recevons aussi quelques journaux hollandais dont la germanophilie +offre toute garantie. Le plus lu, et le plus anciennement toléré, est +_Nieuwe Rotterdamsche Courant_. Mais même lui renferme souvent des +articles dont la lecture ne peut pas être permise aux Belges, et ces +numéros-là, qui sont précisément les plus intéressants, sont arrêtés +par la censure. Il y a ainsi chaque mois une dizaine ou une douzaine de +numéros qui ne peuvent pas être distribués à Bruxelles. De plus, en avril +et en mai 1915, de nombreux numéros admis à la vente étaient passés au +caviar. Nous donnons la reproduction d'un article rendu illisible, à la +colonne 3, page 2, feuille B, de l'édition du matin du 10 mai 1915, et la +reproduction du même article dans le journal vendu en Hollande (pl. XIII). +Voici la traduction de l'article noirci: + + +Le chlore. + +Londres, 9 mai (Reuter).--Le «témoin oculaire» au quartier général +britannique (en France et en Flandre) donne dans son plus récent compte +rendu des dernières opérations aux environs d'Ypres, le récit de la façon +dont un officier prussien fut fait prisonnier, puis amené derrière les +lignes, où quelques soldats anglais, mis hors de combat par les gaz +asphyxiants, agonisaient en faisant de pénibles efforts d'inspiration. +L'officier prussien s'arrêta, éclata de rire et, montrant les hommes +étendus par terre, demanda: «Comment trouvez-vous cela?» Le «témoin +oculaire» termine ainsi son récit: La vue de camarades, empoisonnés par +les gaz, qui gémissent et se contractent de douleur, et qui se tordent +en agonie, comme de la vermine empoisonnée, a produit chez les soldats +anglais une exaspération qui sera partagée, espérons-le, par tout le +royaume britannique; elle fera que nous ne nous reposerons pas avant +d'avoir obtenu satisfaction complète contre ceux qui portent la +responsabilité de ces horreurs! + +Comprend-on maintenant le besoin qu'éprouvent les Belges de journaux non +censurés? + + + + +II + +COMMENT LES BELGES SE COMPORTENT EN BELGIQUE + + * * * * * + +Nous allons maintenant comparer l'attitude des Belges avec celle des +Allemands. Aux emprunts que nous ferons à nos prohibés, nous n'ajouterons +que les quelques mots indispensables pour faire comprendre au lecteur la +façon de penser de nos compatriotes et l'effet produit sur eux par la +presse clandestine. + +Nous examinerons successivement la confiance dans la victoire, l'aversion +pour les Allemands, l'union morale des Belges et leur esprit patriotique. + +A. _LA CONFIANCE DANS LA VICTOIRE FINALE_ + +1. La marche des opérations militaires. + +Nous venons de voir combien peu de créance méritent les communiqués +officiels allemands au sujet de la guerre. Heureusement que les journaux +étrangers et les petites feuilles dactylographiées nous servaient +d'antidote aux télégrammes Wolff. De temps en temps nos prohibés donnent +des aperçus d'ensemble sur la situation. Inutile de les signaler en +détail, car des chroniques de ce genre perdent tout de suite leur intérêt. + +Chaque fois que l'armée allemande reçoit une raclée, les autorités +s'empressent de faire afficher des «nouvelles authentiques», par exemple +lors de la bataille de la Marne[24]; de la bataille d'Ypres et de +l'Yser[25], de la bataille de Champagne (voir p. 31). De plus, elles ont +soin de mettre les Belges en garde contre les «fausses nouvelles» données +par les prohibés. Nous avons déjà reproduit une affiche datant de la +bataille de la Marne (p. 27). Voici celle de la bataille de la Somme, en +juillet 1916: + +[Note 24: Voir _Comment les Belges résistent_..., p. 221, 222.] +[Note 25: _Ibid_., p. 220, 222.] + +Une fois de plus, on profite de l'offensive des forces franco-anglaises, +secondées par des troupes jaunes, brunes et noires, pour répandre des +bruits fantastiques et dénués de tout fondement, annonçant que les troupes +allemandes vont évacuer la Belgique. Le but de ces agissements est des +plus évidents. On veut inquiéter la population et, en se basant sur la +prétendue incertitude que présenterait l'avenir proche, détourner les +habitants de leurs travaux réguliers qui sont la condition _sine qua +non_ de l'ordre public et de la satisfaction personnelle. Des meneurs +impardonnables, s'adressant à des ouvriers, qui, après un chômage plus +ou moins long, gagnent de nouveau bien leur vie, ont même essayé de les +décider à abandonner l'ouvrage. + +Ainsi que je l'ai déjà fait précédemment, en de semblables occasions, +je mets encore une fois les habitants travailleurs et raisonnables +formellement en garde, dans leur propre intérêt, contre ces faux bruits et +contre les menées tendant à troubler leur gagne-pain régulier. Un +avenir proche montrera combien j'étais en droit d'adresser ce nouvel +avertissement à la population. + +Les autorités placées sous mes ordres ont été chargées de rechercher les +propagateurs de fausses nouvelles et de les punir sévèrement. J'engage +ceux qui, parmi les habitants, font preuve de clairvoyance et de zèle dans +le travail à ne pas cesser de croire que, secondé par mon administration, +je m'efforce toujours, tout en tenant compte des autres missions qui +m'incombent, de veiller mieux au bien-être du territoire qui m'est confié +que ceux qui excitent à la haine et à la résistance, et dont je ne +tolérerai pas les agissements. + +(_L'Echo belge_, 4 août 1916, p. 1, col. 3.) + +Tout le monde sait à l'étranger que les Allemands n'hésitent jamais à +mentir pour cacher leurs pertes. En Belgique, on est également au courant +de cette manoeuvre. Témoin l'entrefilet suivant qui relate les pertes +subies par les belligérants lors des combats sur l'Yser et l'Yperlee en +mai 1915: Steenstraate, Het Sas, la ferme Saint-Julien, Zonnebeke, les +Nonneboschen, Zillebeke, la hauteur 60, Fresenberg, etc. + +Les pertes à l'Yser. + +De notre correspondant particulier à la «Kommandantur»: + +Dans une lettre adressée par le gouverneur baron von Bissing à???, +et qui, par un heureux hasard, est tombée entre les mains de notre +correspondant particulier, il fait part des pertes qui ont eu lieu à +l'Yser, du 1er au 11 mai. Elles se répartissent comme suit: + +Belges 7.000 tués, blessés, prisonniers ou disparus. +Anglais 17.000 --- +Français 31.000 --- + ------ +TOTAL 55.000 --- + +Allemands 138.000 --- + +Cher Baron, croyez-moi, soyez prudent à l'avenir, défiez-vous de tous et +surtout de vous-même. Merci pour vos renseignements. + +(_La Libre Belgique_, n° 22, mai 1915, p. 4, col. 1.) + +Voici un relevé encore plus significatif. Il est relatif à la «grande +victoire navale allemande du Jutland». N'oublions pas que l'autorité +allemande a avoué qu'elle avait, «pour des raisons militaires», caché la +perte du _Rostock_ et du _Lützow_. + +Pour qu'on croie les communiqués allemands. + +L'_Algemeen Handelsblad_ du dimanche 4 juin a été autorisé--enfin!--par la +_K. K. Censur_ à nous apporter le relevé des pertes subies par les flottes +dans le grand combat naval du 31 mai. + +PERTES ANGLAISES PERTES ALLEMANDES +Queen Mary 26.000 Pommern 13.200 +Indefatigable 18.750 Wiesbaden 2.715 +Invincible 17.000 Frauenlob 2.715 +Defence 14.600 Type Kaiser (1 cl.) 24.700 +Black Prince 13.500 --- 24.700 +Warrior 13.500 Derfflinger 28.000 +7 torpilleurs 7.500 Lützow 28.000 + Elbing 4.000 + 6 torpilleurs 5.700 + ------- ------- + 110.850 133.730 + +C'est une grosse perte pour la flotte allemande, qui a remporté la +victoire... en fuyant. + +_In fuga salus_, dit une vieille devise. Les Boches pourront la mettre au +point: _In fuga victoria... wisewis boum boum_. + +(_Revue hebdomadaire de la Presse française_, n° 58, p. 336.) + +A qui d'ailleurs ferait-on croire que l'Allemagne est victorieuse +lorsqu'on voit les interminables trains de blessés qui traversent notre +pays et surtout lorsque l'Allemagne appelle sous les armes les fils +d'Allemands devenus Belges! + +Les Allemands contre les naturalisés belges. + +Excellence, + +De nombreux jeunes gens, nés de parents allemands sur le sol belge, +viennent d'être appelés au service de l'armée allemande, les uns à +Verviers, les autres à Bruxelles, dans l'arrondissement de Nivelles, +dans la province de Luxembourg, ailleurs encore. On leur a signifié, au +_Meldeamt_, que, nonobstant leur option pour la nationalité belge, ils +n'avaient pas perdu la nationalité allemande et que, en conséquence, +ils devaient le service militaire à l'Allemagne. On les a soumis séance +tenante à un examen médical et on leur a délivré un congé provisoire en +attendant que les autorités militaires d'Aix-la-Chapelle décident de +leur affectation. Il est donc à craindre que l'Allemagne se dispose à +incorporer dans ses armées tout sujet belge propre au service dont elle +croira pouvoir établir la filiation allemande. + +De telles mesures ont naturellement provoqué la plus profonde émotion dans +toutes les classes de la population, et nous ne faisons que traduire le +sentiment public en transmettant à Votre Excellence la protestation de nos +compatriotes. + +A différentes reprises, Votre Excellence a énergiquement démenti, en +les traitant d'inventions malveillantes, les bruits qui prêtaient au +Gouvernement allemand l'intention de ranger sous ses drapeaux des sujets +du territoire occupé; il y a peu de jours encore, Votre Excellence a cru +devoir recourir à la presse pour renouveler ses déclarations les plus +rassurantes. Et voici qu'au même moment, les convocations sont lancées, +jetant l'alarme dans les familles, semant le trouble parmi nos concitoyens +habitués à ne faire aucune distinction entre les Belges, les Belges +d'origine, et les Belges d'adoption. + +Pour justifier la levée à laquelle on procède, on allègue que les +naturalisés en général, et les naturalisés par option en particulier, +posséderaient deux nationalités: leur ancienne et leur nouvelle; que les +fils d'Allemands ayant opté pour la Belgique n'en auraient pas moins +conservé leur qualité d'Allemand, au regard de la loi allemande, et qu'à +ce titre l'Allemagne aurait le droit de les enrôler. + +Il n'appartient pas aux soussignés de prendre parti entre ceux qui +professent cette opinion et ceux qui soutiennent que la loi de l'Empire du +23 juillet 1913, entrée en vigueur le 1er janvier 1914, ayant rompu avec +le système de la double nationalité, a frappé virtuellement de caducité le +système antérieur. + +La question n'est pas là. + +Ce n'est pas une question de droit interne, mais une question relevant +exclusivement du droit public. Il ne s'agit pas seulement du droit des +États qui sont liés par des actes contractuels. + +Les lois qui régissent les rapports entre l'Allemagne et le territoire +belge occupé sont les conventions internationales de 1899 et 1907, signées +à La Haye et ratifiées tant en Allemagne qu'en Belgique. Ce sont ces +traités qu'il y a lieu d'interroger; c'est à eux de répondre et de dicter +la solution dans le conflit angoissant qui agite l'opinion publique. + +Or, en vertu de l'article 45 du règlement annexé à la quatrième +Convention, l'occupant est tenu de respecter, sauf empêchement absolu, les +lois en vigueur dans le pays occupé. Les lois relatives à la matière qui +nous occupe, c'est-à-dire l'acquisition et la perte de la nationalité +belge du 16 juillet 1889 et du 8 juin 1909, ont consacré en l'étendant le +droit d'option inscrit dans l'article 9 du Code civil. Ces lois n'ont +subi depuis l'occupation qu'une seule restriction: celle décrétée par les +ordonnances de Votre Excellence du 21 octobre 1915 et du 15 avril 1916, +en vertu desquelles «les dispositions des lois belges établissant que la +qualité de Belge peut s'acquérir par une déclaration faite à cette fin +devant l'autorité compétente sont mises hors de vigueur». En suspendant +l'effet de ces déclarations, pour l'avenir, les arrêtés précités ne +portent et n'ont voulu porter atteinte aux droits acquis de ceux qui les +ont faites antérieurement et qui, de ce fait, sont et restent assimilés +aux nationaux. + +D'autre part, l'article 23 du même règlement «interdit à un belligérant de +forcer les nationaux de la partie adverse à prendre part aux opérations +de guerre contre leur pays, même dans le cas où ils auraient été à son +service avant le commencement de la guerre». + +Cette défense couvre donc en territoire occupé tous les nationaux, y +compris les assimilés, qui ont obtenu la qualité de national avant la +guerre; elle les protège contre l'incorporation dans les forces armées de +l'occupant. Cette règle, solennellement inscrite dans la législation de +l'Allemagne en vertu de la loi de ratification, est donc obligatoire pour +elle, et l'incorporation des nationaux belges dans l'armée allemande se +heurte à une impossibilité légale. + +L'impossibilité morale n'est pas moins flagrante. Aucun intérêt, aucune +affection n'a déterminé les naturalisés belges à réclamer une place dans +l'armée allemande, ni à l'ouverture des hostilités, ni à aucun moment +de leur vie. La nouvelle loi de l'Empire du 22 juillet 1913 les répudie +justement pour cette raison, parce qu'ils ont renoncé à une patrie pour en +adopter librement une autre. Jamais l'Allemagne n'a revendiqué ces jeunes +gens pour elle, jamais elle n'a requis d'eux l'exécution de leurs devoirs +civiques, jamais elle ne leur a offert la protection des citoyens +allemands. L'Allemagne les a traités en étrangers et elle est devenue pour +eux l'Étranger. Comment, au moment d'une guerre entre elle et la Belgique, +à l'heure où se dresse pour les citoyens de chaque État belligérant le +devoir suprême de servir sa patrie et de se sacrifier pour elle, comment +l'Allemagne en viendrait-elle à contraindre nos fils d'adoption à trahir +le pays où ils sont nés, où ils ont grandi, fondé une famille, choisi leur +carrière, installé le siège de leurs affaires, fixé leur foyer sans esprit +de retour? Ils y ont été miliciens, électeurs, gardes civiques, et y ont +prêté serment de fidélité au Roi, à la Constitution, aux lois du peuple +belge dans l'exercice de leurs charges publiques; tout ce qui, dans +l'acceptation naturelle et humaine du mot, signifie la patrie, est pour +eux synonyme de «Belgique». Leurs souvenirs, leurs joies et les douleurs +de la vie, leurs amitiés, leurs intérêts, leur présent et leur avenir se +lient indissolublement à la Belgique qui les a traités à l'égal de ses +enfants et contre laquelle on les forcerait à tourner leurs armes! + +Aussi la raison et le coeur s'élèvent également contre une mesure qui fait +violence aux sentiments les plus intimes et les plus sacrés, et nous +ne doutons pas que Votre Excellence nous aura déjà devancés auprès du +Gouvernement impérial pour obtenir que cette extrémité soit épargnée à +tant de familles déjà si éprouvées. + +Confiants dans la haute intervention de Votre Excellence, nous la prions +d'agréer l'assurance de notre considération la plus distinguée. + +MILES. +(_La Libre Belgique_, n° 88, septembre 1916, d'après _L'Écho belge_, 25 +septembre, p. 2, col. 1.) + +Il est bon de faire remarquer qu'à diverses reprises l'autorité allemande +nous avait assuré que jamais des Belges ne seraient incorporés dans +l'armée allemande. Voir par exemple l'affiche du 26 janvier 1915: + +Avis. + +Ces temps derniers, des personnes aptes au service militaire ont essayé, +à différentes reprises, de traverser secrètement la frontière hollandaise +pour rejoindre l'armée ennemie. + +Par conséquent, je décide ce qui suit: + +1° Toutes les faveurs en vigueur pour la circulation dans les zones +limitrophes à la frontière sont supprimées pour les Belges aptes au +service militaire; + +2° Les Belges qui essaient, malgré la défense, de franchir la frontière +vers la Hollande, s'exposent au danger d'être tués par les sentinelles à +la frontière. Les Belges aptes au service militaire, capturés dans ces +conditions, seront punis et envoyés en Allemagne comme prisonniers de +guerre; + +3° Quiconque aidera ou favorisera le passage défendu en Hollande d'un +Belge apte au service militaire sera traité conformément aux lois de la +guerre. + +Ceci s'applique également aux membres de la famille du Belge apte au +service militaire précité, qui n'empêchent pas celui-ci de se rendre en +Hollande; + +4° Seront considérés comme aptes au service militaire dans le sens de cet +arrêté tous les Belges du sexe masculin, âgés de seize à quarante ans +révolus. + +Tous les bruits d'après lesquels des Belges seraient incorporés dans +l'armée allemande ne sont que des inventions malveillantes. + +Bruxelles, le 26 janvier 1915. + +_Le Gouverneur général en Belgique,_ +Baron von Bissing, +_Colonel Général_. + + +2. L'effondrement économique de l'Allemagne. + +On est fermement convaincu en Belgique que si même, contre toute prévision +raisonnable, l'Allemagne sortait militairement victorieuse de cette +guerre, sa ruine économique et financière la contraindrait à s'avouer +vaincue. Un tel dénouement, ajoute-t-on, serait le meilleur qu'on puisse +espérer. L'unique idéal des Alliés, n'est-il pas, en effet, d'abattre +définitivement le militarisme prussien? Or, supposez nos ennemis vaincus +sur le champ de bataille; leur caste militaire attribuera certainement la +défaite à une préparation insuffisante de la guerre: si l'Allemagne avait +consenti depuis vingt ans à des sacrifices encore plus prodigieux, elle +aurait remporté la victoire. Conclusion: une recrudescence du militarisme +en vue de la revanche prochaine. Imaginez au contraire que la victoire +militaire soit impuissante à assurer la victoire tout court: c'est +la démonstration lumineuse que dans notre civilisation actuelle la +supériorité militaire n'est plus une supériorité réelle; c'est la +condamnation de l'esprit militariste; c'est la fin de l'âge de guerre, +puisque la victoire ne suit plus les succès militaires. + +Rien d'étonnant donc à ce que les feuilles non censurées insistent sur +l'affaiblissement profond et irrémédiable de l'Allemagne. + +La dépréciation du change allemand est trop évidente pour qu'elle ait +pu être ignorée des Belges. Lire, par exemple, l'article intitulé +_Constatations_, dans _La Libre Belgique_, n° 45, septembre 1915. + +_La Soupe_ a procédé autrement. Elle a publié des tableaux et des +graphiques montrant la dégringolade du mark à la bourse d'Amsterdam du 1er +octobre 1914 au 1er juillet 1915[26]. + +[Note 26: Voir _Comment les Belges résistent_..., fig. 30.] + +Une question connexe est celle des emprunts de guerre. Voici l'avis d'un +prohibé belge sur le troisième emprunt allemand: + +Un bluffeur. + +Nous venons de dire ce qu'il faut penser des mensonges effrontés débités +par le chancelier impérial au Reichstag allemand dans le discours affiché +sur nos murs pour notre édification. + +On aurait dû, pour compléter la démonstration, y ajouter le discours de M. +Helfferich, ministre des Finances. Les deux font la paire; c'est malheur +qu'on les ait séparés. + +On sait qu'il fallait enlever le vote d'un emprunt de 10 milliards de +marks, le troisième, et qui porte le total emprunté à 25 milliards. + +Demandant tant d'argent, M. Helfferich n'a pas hésité à promettre qu'il le +rendrait. Il le rendra à l'aide des indemnités que l'Allemagne recevra +des Alliés. Pas complètement peut-être, a-t-il dit, car leur situation +financière est aussi fâcheuse que celle de l'Allemagne est florissante. +Ils sont à bout de ressources et leur crédit épuisé. Chacun sait, a-t-il +affirmé, que l'Angleterre a échoué dans son dernier emprunt, et quant à la +France, il y a beau temps que son bas de laine est vide. Mais enfin, qu'on +rende l'argent ou qu'on ne le rende pas, l'Allemagne n'a cure de cette +misère. Et puis, ajoute M. Helfferich, tout ce que possèdent les citoyens +allemands n'appartient-il pas à l'État? Celui-ci reprend son bien où il le +trouve et il en dispose à sa guise. C'est la théorie du chiffon de papier, +appliquée aux bons de caisse et aux billets de banque. + +On eût pu répondre à M. Helfferich en lui citant les articles plus sérieux +de quelques spécialistes allemands réprouvant ces procédés de discussion +et maintenant que la situation financière en Angleterre et en France est +solide et saine, et qu'il ne faut pas là-dessus se payer d'illusions; on +eût pu lui montrer aussi, par l'exemple de la Mittelrheinische Bank, où +mènent les prêts à jet continu sur les mêmes gages, fond de toute sa +science. Il eût confondu ses contradicteurs par quelques coups de grosse +caisse. La sienne résonne d'autant mieux qu'elle se vide. + +Cependant, il met en chasse les écoliers; il leur accorde médailles et +diplômes pour qu'ils lui apportent tout l'or encore gardé dans leurs +familles. Il en a besoin pour ses paiements à l'étranger, puisque le mark +n'y est accepté qu'avec 35% de perte. + +Et, à la Bourse de Berlin, des malheureux s'entassent, spéculent avec +frénésie pour gagner de quoi vivre dans les mouvements de hausse menés par +des aigrefins. Le jour où viendra la baisse, on fermera les portes et le +krach sera terrible. + +Où sera alors l'impudent bluffeur? + +(_Le Belge_, n° 3, septembre 1915, p. 3.) + +Autre grosse difficulté, contre laquelle l'Allemagne se débat en pure +perte: le blocus maritime où l'enserre la flotte anglaise. _La Libre +Belgique_ commente à ce propos des articles autrichiens et allemands: + +L'armée de la disette. + +La _Nouvelle Presse libre_, de Vienne, consacre un long article au +discours de M. Asquith, annonçant le blocus de la faim. Le journal +autrichien fait un tableau tragique des conséquences du blocus pour +l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie. Il demande si des milliers d'innocents +doivent périr parce que l'Angleterre a décrété contre eux une loi +impitoyable; si les fabriques doivent être fermées, les ouvriers +congédiés, les familles en proie à de nouveaux soucis parce que +l'Angleterre possède la maîtrise des mers et empêche l'arrivage des +matières premières. + +La presse allemande consacre aussi de nombreux articles dans le même sens +au blocus de disette et proteste en déclarant que la mesure est contraire +au droit de la guerre. Berlin oublie et le langage de ses hommes d'État et +de ses chefs militaires, et le précédent capital, celui de Paris en 1870. +Le _Vorwärts_, avec droiture et courage, rappelle la théorie et les faits: + +«Les militaires allemands ont dit souvent que «la guerre la plus +«impitoyable serait la plus humaine, car elle abrégerait les terribles +souffrances «de la guerre». + +«En réalité, le moyen de guerre qui consiste à affamer est le plus ancien +et, jusqu'ici, le plus privilégié par le droit des gens. Autrement, il n'y +aurait ni siège de la guerre sur terre, ni droit de prise, de visite et de +blocus dans la guerre maritime.» + +Et l'organe socialiste ajoute: + +«Des places assiégées peuvent être forcées à se rendre par le fait qu'on +les a coupées de tout moyen de communication. C'est ainsi--c'est l'exemple +le plus considérable de ce genre--que les millions d'habitants de Paris +furent, en 1870-1871, amenés au bord de la famine--femmes, enfants, +vieillards, malades, blessés--et contraints par là à la capitulation.» + +L'Allemagne à son tour peut méditer l'ordonnance humoristique de son +premier chancelier refusant le ravitaillement à Paris à moins de +capitulation sans condition. «Un peu de diète, avait dit Bismarck à nos +négociateurs, fera plutôt du bien à la santé de Paris.» On sait, au reste, +que les hygiénistes allemands eux-mêmes blâment leurs compatriotes de trop +manger. + +(_La Libre Belgique_, n° 8, mars 1915, p. 4, col 1.) + +_La Libre Belgique_ a aussi consacré un bon article général à l'épuisement +économique de l'Allemagne. + +Le ventre, le sang, les nerfs. + +«Nous avons des vivres à suffisance.» +(Bethmann-Hollweg.) +«La situation financière est excellente.» +(Helfferich.) +«La force de résistance de notre peuple est inépuisable.» +(Journaux allemands.) + +On a comparé la vie d'un peuple à la vie de l'homme. L'assimilation +est juste. Comme l'individu, une nation possède sa digestion: c'est +l'abondance de la nourriture; elle possède sa circulation: ce sont ses +finances; elle possède son innervation: c'est sa force de résistance. + +La première condition de la santé consiste dans l'alimentation. Où en est +la nation allemande à cet égard? Quelle est sa situation économique? La +_Kölnische Volkszeitung_ du 24 décembre y répond d'une façon intéressante. +Le froment, dit-elle, ne manque pas, ce qui n'empêche que la portion de +pain accordée aux habitants est rudement congrue. Les pommes de terre +sont en quantité assez abondante, pour qu'on en fasse une... équitable +répartition; mais, précisément, c'est là le hic; cette juste répartition +est impossible, et de là provient la disette en tubercules dans les +milieux besogneux; de là aussi les énormes prélèvements de pommes de terre +en Belgique, expédiées en Allemagne et enlevées à la nourriture du peuple +belge. Le lait est suffisant, poursuit le journal, pour les besoins... +des enfants et des malades; quant aux adultes, il leur conseille de s'en +abstenir. Le fromage n'existe plus qu'à l'état de souvenir! La viande est +en pénurie, avoue la feuille de Cologne (malgré l'expédition du bétail +belge), et son insuffisance provoque des «plaintes justifiées», mais elle +fait remarquer qu'il est très hygiénique de n'en consommer que fort peu. +Le bon billet! La graisse: «nous ne nageons pas dans la graisse»; les +provisions en sont très limitées et il importe de se les partager +parcimonieusement; «celui qui épargne une livre de beurre ou de graisse +contribue à servir la cause patriotique; celui qui, volontairement, y +renonce, se conforme à une nécessité de la situation». C'est bien dit, +mais... + +Mais, que diable! de quoi doit donc se nourrir ce peuple allemand si +goulu! Rationné pour le pain (le fameux K. K.!) et pour les pommes de +terre, presque sevré de viande, privé de graisse, de beurre, de lait, +de fromage, sans compter le reste! Quel paradis, mes frères! et quelle +perspective de félicités futures! Il est vrai qu'il peut se gaver des +belles paroles de Bethmann: «Nous avons des vivres à suffisance», et de la +littérature des journaux; mais, substantiellement, c'est plutôt maigre! Le +proverbe ancien reste vrai: ventre affamé n'a point d'oreilles... + +On n'accusera pas la _Volkszeitung_ d'avoir assombri son tableau. On peut +affirmer qu'en réalité la situation économique est des plus graves en +Allemagne, plus grave qu'on ne le soupçonne et qu'on n'ose l'avouer. Le +prix des denrées alimentaires y est inabordable, gémit le _Vorwärts_; +c'est la disette! Mais que doit être alors la situation en Autriche où +le prix des aliments atteint presque le double de celui de Berlin? On +comprend dès lors les plaintes, les lamentations, les appels à la paix, +les colères populaires dans ces deux empires: combien de temps pareille +situation est-elle encore tolérable? + + * * * * * + +Si la digestion souffre, la circulation n'est pas en meilleur état; le +sang qui contient précisément les globules nummulaires, c'est-à-dire +l'argent, perd de sa valeur et de sa force; c'est à la Bourse que les +argentiers tâtent le pouls d'un pays et reconnaissent sa faiblesse ou sa +vigueur. Or, voici quelques données intéressantes des Bourses d'Amsterdam +et Rotterdam (pays neutre) qui diagnostiquent exactement l'état financier +de l'Allemagne et de l'Autriche. Le _Wisselkoers_ (le change) y indique la +valeur qu'on attribue à l'argent de ces deux pays. La valeur nominale du +mark allemand est de 1f25, celle de la couronne autrichienne de 1f02; +avant la guerre, la valeur réelle correspondait à la valeur nominale. +Examinons la dépréciation, c'est-à-dire la perte de ces monnaies durant +la guerre; le tableau suivant est suggestif: + + MARK KRONE +Janvier 1915 54,35 cents 42,50 cents +Février 52,90 41,50 +Mars 51,20 41,50 +Avril 52,25 39,25 +Mai 52,22 39,35 +Juin 50,85 38,10 +Juillet 50,67 37,50 +Août 50,32 37,40 +Septembre 50,62 36,85 +Octobre 50,62 35,15 +Novembre 47,00 34,65 +Décembre 44,l0 30,50 + +Le cent vaut 2c08. Le mark vaut donc, en décembre 1915, 91c53; +perte: 33c47, soit plus de 37%! + +La couronne vaut, en décembre 1915, 63c44; perte: 38c56, soit environ 40%! + +Quelle chute lamentable! Plus les victoires des Austro-Allemands se +multiplient en 1915, plus leur dégringolade financière s'accentue: +bizarre! C'est l'appauvrissement du sang de la nation, c'est la ruine. +Et la transfusion du sang belge (les 40 millions mensuels soustraits aux +provinces) n'a pu empêcher le dépérissement! Après cela, que Helfferich +vienne clamer que «la situation est excellente», la Bourse indépendante +lui répond par des faits précis inattaquables. + + * * * * * + +La physiologie enseigne que, lorsque la nutrition est insuffisante et que +le sang s'anémie, le système nerveux se trouble, se déprime et se révolte; +la résistance organique s'effondre, et, quand le médecin se trouve devant +pareille déchéance vitale, il hoche la tête et jette un regard découragé +sur l'entourage du malade. + +Chez l'Allemagne aussi les nerfs ont des dépressions et des soubresauts. +Gretchen a beau fermer hermétiquement les fenêtres de la chambre où elle +languit, la censure a beau museler la presse, l'autorité a beau empêcher +l'arrivée en Belgique de certains numéros des feuilles germanophiles +de Hollande, la vérité n'en finit pas moins par filtrer à travers les +interstices. La vérité, la voici: en Allemagne, le découragement confine +au désespoir; l'ère des émeutes y débute, avant-coureur de l'insurrection. +La Germanie s'étiole, sa force de résistance décline, elle se sent à bout +de forces. Quel encouragement pour ses soldats épuisés! + + * * * * * + +Hallali! la bête est atteinte, la bête est en train d'agoniser! +Réjouis-toi, Belgique, innocente victime, si longtemps torturée par la +bête! Ta délivrance est proche.... + +Ego. +(_La Libre Belgique_, d'après _L'Écho belge_, 16 mars 1916.) + + +3. L'optimisme en Belgique. + +Tous ceux qui ont été en contact avec les Belges de Belgique ont été +frappés de notre bonne humeur et de notre inaltérable confiance. Relisez +les correspondances bruxelloises de _Nieuwe Rotterdamsche Courant_ et des +quotidiens allemands: toutes indistinctement expriment la stupéfaction, ou +même l'indignation, devant l'incompréhensible attitude de la population: +ne voilà-t-il pas que, malgré leurs épreuves, les Belges gardent la foi +dans la victoire intégrale des Alliés! Légèreté, pense le correspondant de +_Nieuwe Rotterdamsche Courant_; aveuglement qui frise la bêtise, écrivent +les Allemands. + +La même impression défavorable nous a été communiquée par des Hollandais +qui étaient venus en Belgique pendant l'occupation. «Comment pouvez-vous +rester gais et souriants; seriez-vous assez naïfs pour croire encore à +l'écrasement final des Allemands? Vous êtes donc incapables de mesurer la +formidable puissance militaire qui vous étreint!» + +Qui plus est, des Belges réfugiés en Hollande, en Angleterre ou en France, +nous ont tenu à peu près le même langage. Eux aussi commençaient à douter +de la possibilité de réduire le militarisme allemand. + +Quel est le secret de notre optimisme tenace? Est-il, comme le pensent +les observateurs superficiels, dans un manque de réflexion ou de saine +compréhension des circonstances présentes? Non pas. Il tient à nos +souffrances mêmes, à l'incessante tension qui nous est nécessaire pour +lutter pied à pied contre les exigences de l'Allemand,--à notre volonté de +ne pas nous laisser intimider par les menaces et les exécutions,--à +la claire notion que nous avons de ses faiblesses et de ses fureurs +impuissantes. En un mot, nous avons la foi, parce que nous agissons. +Celui qui risque journellement sa liberté et sa vie, n'a pas le temps +de s'abandonner au désespoir; et il n'y a plus en Belgique que des +conspirateurs qui se sentent guettés par la police allemande! Notre +mentalité est en somme la même que celle du soldat de première ligne +comparée à celle des troupiers qui se reposent à l'arrière: autant dans +la tranchée règnent la bonne humeur et la confiance, autant les réserves +broient du noir. + +Cet état d'âme devait être esquissé pour faire saisir le ton des articles +sur notre optimisme; car la même mentalité imprégnant tous les Belges, nos +journaux n'en parlent naturellement pas. + +Quelques mots pourtant aux rares hypocondriaques: + +Aux esprits chagrins. + +A tort ou à raison, vous avez des inquiétudes. Vous broyez du noir. Vos +affaires vont mal. Votre tranquillité en est troublée. + +Je vous plains, mais je vous blâme d'aller pleurnichant. Souhaitez-vous +que les autres aussi deviennent inquiets, sombres et décourageants? Quel +avantage auriez-vous à ce résultat? Et quel profit y aurait-il pour la +nation? + +Si vous ne trouvez pas en vous la confiance et la bonne humeur, souffrez +au moins que d'autres soient pleins d'optimisme. Le plus grand service que +vous puissiez rendre au pays, c'est de ne pas communiquer aux autres le +mal qui vous consume. + +Avant d'agir, de parler, de geindre, de soupirer, posez-vous ces +questions: «A quoi bon répandre mon humeur chagrine? Cela n'améliorera pas +les choses. Est-il souhaitable que tout le monde soit soucieux comme moi? +L'optimisme, même si je le juge excessif, ne vaut-il pas mieux, pour +l'ensemble de la nation, que le doute et le renfrognement?» Votre réponse +sera: «Oui, pour supporter les épreuves présentes et futures, il vaut +mieux que les gens aient le coeur léger, même s'ils se nourrissent +d'illusions.» Eh bien, votre devoir est de vous taire et de vous isoler. +Car il y a en vous une contagion dangereuse pour votre prochain. Vous +n'avez pas le droit de troubler sa tranquillité et ce qui le soutient. Si +vous en usez autrement, vous faites acte de mauvais citoyen! +(_La Vérité_, n° 1, 2 mai 1915, p. 15.) + +Voici maintenant un article de _La Libre Belgique_, où se reflète la +confiance générale: + +Patience, endurance, persévérance et confiance. + +La terrible lutte imposée à l'Europe par l'aveugle fanatisme germain +continue à développer ses désastreuses et lamentables péripéties avec une +opiniâtreté monotone qui devient chaque jour plus obsédante et semble ne +laisser entrevoir aucun prochain espoir d'une solution quelconque. Chaque +jour, on apprend que des milliers d'existences humaines ont été immolées +sur terre et sur mer au Moloch de la guerre, que des millions ont été +engloutis et détruits, ou se sont évanouis en fumée; les deuils et les +regrets se succèdent et s'accumulent sans qu'apparaisse à l'horizon +l'aurore de jours meilleurs et l'espoir d'un avenir de délivrance et de +paix. Loin de s'atténuer et de restreindre ses ravages le fléau s'étend +sur les territoires de plus en plus grands, sans qu'on aperçoive chez ceux +qui ont déchaîné le simoun dévastateur le moindre signe de regret et de +remords. Impassibles et opiniâtres, ils continuent sans arrêt à envoyer +des milliers de victimes à la mort, à accumuler les ruines et les +désolations, qu'ils cachent d'ailleurs à leurs peuples, quand ils ne +peuvent les présenter comme des succès ou des victoires. + +Nos compatriotes auraient cependant tort de tenir compte de cette +impassibilité des Allemands. Elle est plus apparente que réelle, elle est +surtout plus fausse que sincère, plus artificielle que fondée. + +Nous ne voyons qu'une des faces de la situation, étant sous la tyrannie de +l'occupant qui nous interdit la connaissance de la vérité et ne permet que +la diffusion des informations qui lui plaisent et servent sa cause. + +Nous n'apercevons rien des ruines commerciales et économiques de +l'Allemagne résultant de l'arrêt complet de sa navigation, dû au nombre +énorme des ouvriers envoyés au front, et du chiffre sans précédent des +morts et des blessés. Ceux qui ont été à Berlin et dans certaines grandes +villes de Prusse y ont été frappés par l'aspect lugubre des quartiers +ouvriers. La discipline militaire et l'orgueil germanique n'y permettent +pas la manifestation des sentiments populaires, mais, malgré la consigne, +la vérité se fait jour de plus en plus sur l'échec du plan allemand. + +A part le côté russe où la victoire ne couronne pas encore le Tsar, mais +qui peut tenir presque indéfiniment à cause des réserves inépuisables en +hommes que l'Empire moscovite renferme, il est clair que la tactique de +Joffre et de French a, jusqu'à présent, été couronnée de succès et que +l'usure des forces teutonnes progresse incessamment. Il serait presque +impossible de calculer les pertes d'hommes et de capitaux que l'Empire a +subies depuis dix mois, mais il est certain qu'elles sont colossales et +inouïes dans l'histoire du monde. L'entrée en scène de l'Italie avec ses +2 millions de soldats n'est pas faite pour améliorer la situation des +empires austro-germains, et l'Italie sera très probablement suivie de près +par d'autres nations. + +Il y a enfin à compter avec les «impondérables», c'est-à-dire avec la +conscience de l'univers qui chaque jour se prononce davantage contre +l'Allemagne, à cause de sa trahison envers la Belgique, de son mépris du +droit des gens et de sa façon abominable de faire la guerre. Les Allemands +eux-mêmes, en dépit de leur fanatisme chauvin, se rendront compte de cette +réprobation universelle. Leur folie collective ne résistera pas toujours à +l'évidence du sens commun. Pour eux aussi la vérité est en marche. + +Nous devons donc avoir confiance. L'épreuve que nous subissons est longue +et douloureuse, mais nous avons le bon droit pour nous. Persévérons avec +patiente et dignité. La victoire est certaine. Nous avons cent fois plus +de raisons de dire comme le Kaiser: _Gott mit Uns--Dieu est avec nous_. + +HELBÉ. +(_La Libre Belgique_, n° 27, juin 1915, p. 1, col. 1.) + +Une seule chose pourrait à la longue ébranler notre courage, c'est la +durée imprévue de notre calvaire. Aussi est-il utile de rappeler de temps +en temps que, sous peine de voir recommencer la guerre dans peu d'années, +la lutte actuelle doit être continuée jusqu'à l'aplatissement définitif de +la puissance militariste allemande. + +Voici, à titre d'exemple, la conclusion de l'article Guerre aux Huns +modernes (_La Libre Belgique_, n° 39, août 1915). + +Les milliers de nos frères, de nos parents, qui sont tombés sur les champs +de bataille ou sous la rage de nos envahisseurs, se lèveraient de leurs +tombes si nous cessions la lutte avant d'avoir jugulé le monstre de la +guerre. + +HELBÉ. + +Les journaux prohibés expriment l'avis de la masse. Les personnalités +élevées nourrissent-elles le même optimisme? Voici quelques extraits du +mandement de carême de 1916, écrit par Mgr Mercier, à son retour de Rome: + +Fête de Saint-Thomas d'Aquin 1916. + +MES BIEN CHERS FRÈRES, + +...Il y a beaucoup de choses que je ne puis vous dire. Vous me +comprendrez. La situation anormale que nous avons à subir nous interdit +de vous exposer, à coeur ouvert, tout juste ce qu'il y a en notre âme de +meilleur et de plus intime pour vous; ce qui, venant de plus haut et vous +touchant de plus près, est à moi mon plus ferme soutien et serait pour +vous, si je pouvais parler, votre plus puissant réconfort: mais vous ne +douterez pas de ma parole, vous me croirez lorsque je vous assure que mon +voyage a été particulièrement béni, et que je vous reviens heureux, très +heureux.... + +Vous avez eu déjà des échos, je pense, des acclamations qui, sur tout le +parcours de notre voyage, à l'aller et au retour, en Suisse et en Italie, +saluèrent le nom belge. + +Supposé même, mes bien chers Frères, que l'issue finale du duel +gigantesque engagé, en ce moment, en Europe et en Asie Mineure, fût encore +incertaine, un fait acquis à la civilisation et à l'histoire, c'est +le triomphe moral de la Belgique. En union avec votre Roi et votre +Gouvernement, vous avez consenti à la patrie un sacrifice immense. +Par respect pour notre parole d'honneur; pour affirmer que, dans vos +consciences, le droit prime tout, vous avez sacrifié vos biens, vos +foyers, vos fils, vos époux, et, après dix-huit mois de contrainte, vous +demeurez, comme le premier jour, fiers de votre geste; l'héroïsme vous +paraît si naturel, qu'il ne vous vient pas à la pensée d'en tirer +gloire pour vous-mêmes: mais si vous aviez pu, comme nous, franchir nos +frontières et contempler à distance la patrie belge; si vous aviez entendu +le peuple, «l'homme dans la rue», ainsi que s'expriment les Anglais, je +veux dire, l'ouvrier manuel, le petit employé, la femme de la classe qui +peine; si vous aviez recueilli les témoignages, vivants ou écrits, de +ceux qui représentent, avec autorité, les grandes forces sociales, la +politique, la presse, la science, l'art, la diplomatie, la religion, vous +auriez mieux pris conscience de la magnanimité de votre attitude, vos âmes +auraient tressailli d'allégresse et même, je crois, d'orgueil. + +Les expressions les plus vibrantes du respect, de l'admiration du culte +pour la grandeur morale, pour la noblesse d'âme, pour la patience calme et +obstinée de la nation belge nous arrivaient des cités et des villages de +Suisse, d'Italie, d'Espagne, de France, d'Angleterre et montaient, portées +par l'enthousiasme, à ceux-là qui personnifient le patriotisme belge, nos +Souverains, le Gouvernement, le clergé, notre vaillante armée. + +Pour nous, les hommages que nous recevions, nous les reportions +constamment vers vous, car un instinct secret nous rappelait toujours que +c'est vous qui, par votre endurance, les méritiez et nous les attiriez.... + +La conviction, naturelle et surnaturelle, de notre victoire finale est, +plus profondément que jamais, ancrée en mon âme. Si, d'ailleurs, elle +avait pu être ébranlée, les assurances que m'ont fait partager plusieurs +observateurs désintéressés et attentifs de la situation générale, +appartenant notamment aux deux Amériques, l'eussent solidement raffermie. + +Nous l'emporterons, n'en doutez pas, mais nous ne sommes pas au bout de +nos souffrances. + +La France, l'Angleterre, la Russie, se sont engagées à ne pas conclure de +paix, tant que la Belgique n'aura pas recouvré son entière indépendance +et n'aura pas été largement indemnisée. L'Italie, à son tour, a adhéré au +pacte de Londres. + +L'avenir n'est point douteux pour nous. + +Mais il faut le préparer.... + +Imaginez une nation belligérante, sûre de ses corps d'armée, de ses +munitions, de son commandement, en passe de remporter un triomphe: que +Dieu laisse se propager dans les rangs les germes d'une épidémie, et voilà +ruinées, sur l'heure, les prévisions les plus optimistes!... + +D. J. CARDINAL MERCIER, +_Archevêque de Malines_. +Par mandement de S. Ém. le Cardinal Archevêque: +L. MEEUS, _Secrétaire_. + +Les Allemands se fâchèrent: l'imprimeur du mandement, M. Dessain, de +Malines, fut condamné à un an de prison. Il est à Anrath, en Allemagne, +dans une prison de droit commun. Les exemplaires du mandement furent +saisis, et les prêtres reçurent l'ordre de ne pas en souffler mot (ce +qui, bien entendu, ne les empêcha pas d'en donner lecture publiquement en +chaire). Enfin, M. le gouverneur général élabora le monument que voici: + +La lettre de Bissing au cardinal Mercier. + +Voici le texte de la lettre impudente que le Bissing vient d'adresser au +cardinal Mercier. Le texte en est publié, bien entendu, par les soins des +journaux embochés de Belgique et par ordre de la Kommandantur: + + +UNE LETTRE DU GOUVERNEUR GÉNÉRAL EN BELGIQUE A S. ÉM. LE CARDINAL MERCIER + +A la suite de la lettre pastorale qui vient d'être lue dans toutes les +églises de l'archidiocèse de Malines, le gouverneur général en Belgique +a adressé, le 15 mars dernier, la lettre suivante à S. Ém. le cardinal +Mercier: + +Je porte ce qui suit à la connaissance de Votre Éminence: + +Celui qui est le plus haut placé pour veiller à la sauvegarde des intérêt +de l'Église catholique m'a certifié, de la manière la plus formelle et à +différentes reprises, qu'à son retour de Rome, Votre Éminence observerait +une attitude pleine de modération. En conséquence, je pouvais m'attendre à +ce que Votre Éminence s'abstînt des manifestations qui continuent à jeter +le désarroi dans l'esprit, si facile à surexciter, de la population belge. +Dans cette attente, je m'étais gardé de discuter avec Votre Éminence des +incidents provoqués par votre voyage et notamment la lettre collective des +évêques belges et l'abus politique que vous avez fait du sauf-conduit que +le Saint-Père avait sollicité pour vous permettre de vous rendre à Rome +dans un but purement ecclésiastique. + +Votre lettre pastorale me permet de dire que non seulement vous ne +vous êtes pas conformé aux assurances que nous avait données la haute +personnalité la mieux placée pour nous les donner, mais qu'en outre vous +avez fait en sorte que vos rapports avec le pouvoir occupant soient plus +tendus que jamais. Il ne peut naturellement faire doute pour personne +que je n'empêcherai jamais Votre Éminence de transmettre aux fidèles les +communications que le Saint-Père désirerait leur faire connaître par votre +intermédiaire. Mais Votre Éminence se livre dans sa lettre pastorale à +des commentaires purement politiques, et cela, je ne puis, en aucun cas, +l'admettre. + +Je ne puis admettre que Votre Éminence, à propos de l'issue de la guerre, +cherche à susciter des espoirs non fondés et contraires à la réalité des +faits. Notamment Votre Éminence, pour appuyer ses affirmations, cite des +déclarations imprécises émanant de personnalités absolument étrangères +aux événement, et qu'il est absolument impossible de considérer comme +compétentes. Dans un autre passage de votre lettre pastorale, vous +cherchez à faire impression en disant que la décision que vous espérez +pourrait être amenée par la propagation de maladies épidémiques. Par +cette argumentation arbitraire, Votre Éminence ne peut que provoquer +une surexcitation nuisible dans la population si crédule, et l'amener à +opposer une résistance active ou passive à l'administration du pouvoir +occupant. + +Je dois signaler, comme particulièrement intolérable, l'allusion que vous +faites dans votre lettre pastorale à une atteinte à la liberté religieuse +de la population dans le territoire occupé. Votre Éminence sait mieux que +personne combien cette insinuation est injuste. + +Dans ces conditions, contrairement à la longanimité dont j'ai fait preuve +jusqu'à présent, je poursuivrai désormais sans hésitation toute propagande +politique tendant à fomenter des sentiments hostiles à l'égard de +l'autorité légitime du pouvoir occupant, autorité reconnue par le droit +des gens, même si cette propagande est fomentée sous le couvert de la +liberté des cultes, comme c'est d'ailleurs mon devoir de le faire, en +conformité avec mes décrets et en accomplissement de ma mission. Si j'ai +jusqu'à présent signalé à Votre Éminence, pour qu'ils fussent punis +suivant la discipline canonique, les écarts dont se sont rendus coupables +des ecclésiastiques, je m'en abstiendrai désormais. En effet, Votre +Éminence elle-même a donné l'exemple de l'insubordination, de telle sorte +que son influence est maintenant sans poids. J'ai, en outre, l'obligation +de rendre de plus en plus Votre Éminence moralement responsable des +agissements regrettables auxquels de nombreux ecclésiastiques se laissent +entraîner et qui attirent à certains d'entre eux des châtiments sévères. + +Votre Éminence m'objectera sans doute de nouveau que j'ai mal compris +certains passages de sa lettre pastorale ou que je leur ai donné une +interprétation qui n'était pas dans sa pensée. Toute discussion de ce +genre devant fatalement rester stérile, je n'ai pas l'intention de la +reprendre. Je suis, au contraire, fermement résolu à ne plus tolérer à +l'avenir que Votre Éminence, abusant de ses hautes fonctions et du respect +dû à sa robe ecclésiastique, poursuive une propagande politique effrénée +qui entraînerait pour tout simple citoyen des responsabilités pénales. + +Je préviens donc Votre Éminence qu'elle aura à s'abstenir désormais de +toute activité politique. + +Agréez l'expression de notre considération distinguée. + +(s.) Baron VON BISSING, +_Général-colonel_. + +(_La Belgique_ [de Rotterdam], 28 mars 1916, p. 3, col. 3.) + +Notre optimisme ne nous fait pourtant pas oublier combien l'heure est +grave et triste: on montre un visage souriant, mais au dedans chacun est +fort sérieux. Des visiteurs occasionnels ont pu se méprendre sur notre +conduite et croire que la vie mondaine se poursuivait à Bruxelles. Erreur +profonde: presque toutes les salles de spectacle sont fermées; les +estaminets eux-mêmes sont presque déserts. La lettre d'un bourgmestre, +reproduite par _La Libre Belgique_, donne les raisons de notre gravité +intime: + + +Plus de fêtes, fussent-elles des fêtes de bienfaisance! + +Il existe à Bruxelles une catégorie de gens que la guerre n'atteint pas et +qui sont trop indifférents ou trop égoïstes pour en souffrir. Ce sont ces +gens-là qui constituent la clientèle la plus assidue des théâtres et des +lieux de divertissement. Il en est d'autres aussi qui se persuadent à tort +que la charité retirerait de l'organisation de fêtes ou de représentations +théâtrales des profits plus abondants. Nous dédions aux premiers comme aux +seconds cette lettre d'une si belle tenue et d'une si noble élévation de +sentiments, adressée à la présidente d'une oeuvre destinée au soutien +des enfants en bas âge pendant la guerre par le bourgmestre d'une grosse +commune de province, qui est en même temps une des personnalités les plus +estimées du monde politique: + +«MADAME LA PRÉSIDENTE, + +«Vous me demandez de vous délivrer l'autorisation écrite d'organiser une +fête de bienfaisance qui consistera en un concert payant. + +«Je vous ferai remarquer qu'il ne m'appartient pas de vous accorder cette +autorisation; chacun est libre d'organiser, dans un local privé, tel +divertissement qu'il lui plaît. Mais je ne vous cacherai pas que, si +pareille autorisation m'était demandée pour une fête que je pourrais +interdire, je n'hésiterais pas à la refuser. + +«Et voici pourquoi: + +«Si, au milieu de mes préoccupations et des tracas que me suscite +ma charge, une chose m'a fait du bien, c'est de constater que notre +population a compris la gravité et la tristesse de la situation. + +«Le silence s'est fait dans la ville, ininterrompu depuis plus d'un +an; plus de chants dans les rues, plus de réunions d'aucune sorte; les +sociétés de musique se sont tues; plus d'exécutions, plus de répétitions. + +«J'ai senti là l'instinctive et délicate attention de l'âme populaire +envers ceux qui souffrent du départ d'un époux, d'un fils ou d'un frère. + +«Ce deuil, il faut qu'il dure jusqu'à l'heure où, notre indépendance +reconquise, la liberté nous sera rendue. + +«Aussi, j'en sais beaucoup qui souffriraient, au fond d'eux-mêmes, de +tout ce qui, à cette heure douloureuse, nous distrairait de nos +angoisses patriotiques. Donc, plus de fêtes, fussent-elles des fêtes de +bienfaisance. + +«Bien faire!», chacun en a la stricte obligation, à tous les instants, et +notre bourgeoisie n'y a pas manqué quand, dans des circonstances récentes, +elle a mis, en deux journées, 20.000 francs à la disposition des +malheureux, sur un simple appel fait au devoir, sans perspective d'un +divertissement musical. + +«Elle renouvellerait, s'il le fallait, ce mouvement généreux. Mais le +soutien de «la soupe aux petits» ne réclame plus un tel effort, et je +pense qu'il ne serait pas difficile de réunir les quelques centaines de +francs que demande la bonne marche de l'oeuvre. + +«D'ailleurs, si vous aviez l'appréhension du contraire, je m'empresserais +de vous rassurer en vous disant que j'apprécie assez l'utilité de +l'institution pour me charger de vous trouver, tous les mois, les +ressources nécessaires à son fonctionnement régulier. + +«Mais, de grâce, chère Madame, pas de fête! Et puis, êtes-vous certaine +qu'elle réussirait? N'y en a-t-il pas d'autres que moi qui auraient peur, +en y assistant, d'entendre, dans les intervalles des morceaux, la voix +lointaine du canon pour rappeler qu'il y en a, là-bas, qui ne sont pas à +la fête. + +«Veuillez agréer, etc.,» + +(_La Libre Belgique_, d'après _L'Echo belge_, 21 mars 1916.) + +Il convient de rappeler que dès les premiers jours de l'occupation un +journal censuré, Le Belge (qui n'est pas Le Belge clandestin), refusa +d'insérer les réclames de théâtres, cinémas et autres divertissements; +mais ce journal, trop peu souple, fut bientôt supprimé. + + +4. L'esprit goguenard des Belges. + +Il ne suffit pas qu'une nation reste ferme et confiante devant +l'oppression étrangère. Il faut encore qu'elle conserve sa bonne humeur. + +La contemplation journalière des casques à pointe et de la Parade-Marsch +n'a pas fait perdre au Bruxellois son esprit frondeur, et la «zwanze» +fleurit autant qu'en temps de paix. Les auteurs de _La Libre Belgique_ +savent parfaitement que s'ils sont pris ils risquent fort d'être placés +devant le peloton d'exécution, car l'Allemagne ne badine pas avec le crime +de lèse-majesté; mais cette perspective ne les empêche pas d'envoyer les +Polizisten faire visite à la statue d'André Vésale ou à un W.C. (p. 11). +On ne se prive même pas du plaisir d'épingler un numéro de _La Libre +Belgique_ au dos d'un soldat, qui se charge ainsi de faire de la +propagande gratuite pour le journal traqué. + +D'innombrables plaisanteries circulent en Belgique. Écrites à la machine +sur un bout de papier, elles passent rapidement de main en main, laissant +derrière elles un large sillage d'éclats de rire. Voici quelques-unes de +ces anecdotes, à titre d'échantillons: + +Un paysan venait chaque jour en ville avec sa charrette attelée d'un âne. +Le vieux landsturm, tout-venant avec 80% de gros[27], qui était de faction +à l'entrée de la ville, examine ses papiers et demande le nom de l'Ane. + +[Note 27: C'est la formule classique des marchands de charbon à +Bruxelles: leur tout-venant contient 80% de gros. On désigne ainsi le +landsturm (Note de J.M.)] + +--Mon âne! il n'a pas de nom! + +--Il faudra lui en donner un. Chez nous, tous les ânes ont un nom. Je +pourrais facilement vous en citer 93. + +Quelques jours plus tard: + +--Eh bien, dit le landsturm, avez-vous choisi un nom? + +--C'est que... je n'en trouve pas de convenable. + +--Appelez le donc Albert. + +--Ah! pardon! riposte le paysan, ce serait injurieux pour mon Roi. + +--Oh! là! là! En voilà des scrupules! Tenez! appelez-le Guillaume! + +--Ah! pardon! riposte le paysan, ce serait injurieux pour mon âne. + + * * * * * + +Chez un paysan logent des soldats allemands. Ils ne tarissent pas en +rodomontades sur la puissance de leur armée, sur son triomphe certain, sur +les inépuisables réserves en hommes de l'Empire, sur l'excellence du pain +K.K., etc. Un beau matin, ils annoncent l'arrivée de 100.000 nouveaux +hommes sur le front de l'Yser. Le paysan se gratte la tête. + +--Hein! qu'en dites-vous? 100.000 nouveaux! + +Le paysan se gratte toujours la tête. + +--Mais parlez donc, insistent les Teutons, dites ce que vous en pensez! + +--J'en pense, dit enfin le Flamand, que c'est trop! Je ne sais vraiment +plus où nous trouverons encore de la place pour en enterrer 100.000. + + * * * * * + +Tout au début de la guerre, ils avaient réquisitionné dans la campagne +de Liège un homme pour les aider à enterrer leurs morts. La besogne ne +manquait pas. Ils le forcèrent à les accompagner à Haelen, puis devant +Anvers, enfin sur l'Yser. Il était de plus en plus surmené; bientôt, la +déformation professionnelle aidant, il en était arrivé à ne plus faire +grande différence entre les morts et les vivants, et il enterrait +indistinctement toute la bocherie qu'il ramassait. Si quelque blessé +hurlait trop fort: + +«Je ne suis pas mort, moi!» notre Liégeois se contentait de lui lancer un +«oui, oui, vous dites ça!» qui coupait court à toute discussion; et le +Boche dégringolait au fond du trou. «R.I.P.» + +Pourtant sa façon d'agir vint aux oreilles de l'état-major, et on le fit +passer en conseil de guerre; non pas tant parce qu'on désapprouvait ses +procédés (les blessés ne sont qu'un embarras pour une armée en campagne), +mais pour se donner une contenance vis-à-vis des troupes. + +--Est-il vrai, lui demanda-t-on d'un air sévère, que vous enfouissez aussi +ceux qui vous déclarent qu'ils ne sont pas morts? + +--Ah ouiche! répondit-il, si on les écoutait, ils ne seraient jamais +morts. + +Devant une telle fermeté de principe, il n'y avait qu'une chose à faire: +on lui donna de l'avancement. C'est lui maintenant qui est préposé à +l'incinération des Boches dans les hauts fourneaux de Seraing. + + * * * * * + +Un Bruxellois causant dans la rue avec un camarade prononce à haute voix +le mot «canaille». Aussitôt un rhum-cognac[28] s'avance et emmène mon +homme à la Kommandantur. Après avoir été gardé à la diète pendant un jour +ou deux, dans le grenier, le voici mis sur la sellette. + +[Note 28: Les policiers allemands étalent fièrement sur la poitrine +une large plaque brillante en cuivre jaune, avec l'inscription _Polizei_. +Dans les cafés, les bouteilles de liqueurs portent une plaque analogue, +d'où le nom de rhum-cognac donné aux policiers. (Note de J. M.)] + +--Vous avez parlé de canaille? + +--Oui. + +--De qui était-il question? + +--...De personne en particulier. + +--Si, si, vous faisiez allusion à un souverain. + +--...Soit; je l'avoue; je parlais de l'empereur de Chine. + +--Ta ta ta! Tout le monde sait que, lorsqu'on parle d'une canaille, c'est +toujours de l'empereur d'Allemagne qu'il s'agit. + + * * * * * + +Un cabaretier voit s'attabler chez lui un piquet de landsturm. Un soldat, +avisant une bascule, veut se peser. «Inutile, dit le cabaretier, vous +pesez 92 kilos.» Vérification faite, c'est le poids. A un deuxième soldat +qui désire savoir s'il a bien profité de son séjour en Belgique, le patron +dit aussi son poids d'avance: «98 kilos.» Étonnement général: c'était tout +à fait juste. Bref, tous les soldats se font dire leur poids avant de +monter sur la bascule: 105 kilos, 89 kilos, 96 kilos, 110 kilos. + +--Mais, lui dit-on, comment faites-vous pour deviner si exactement notre +poids? + +--Affaire d'habitude, dit le Belge: je suis marchand de cochons. + + * * * * * + +M. le baron von Bissing fils, professeur à l'Université de Munich, était +à Bruxelles. Comme il craignait, en sa qualité d'officier allemand, de +s'exposer aux bombes que les aviateurs alliés pourraient lancer sur le +château de Trois-Fontaines, où habite son père, il était descendu dans un +hôtel de la place du Luxembourg. Il travaillait du matin au soir à dresser +la liste des pendules à expédier en Allemagne comme butin de guerre. Il +n'avait donc pas le temps de visiter la ville. La veille de son départ, +il désira pourtant faire un tour dans Bruxelles, et il s'adressa à +l'hôtelier: «Ne pourriez-vous pas, lui dit-il, me faire accompagner par +quelqu'un qui me ferait voir les curiosités... s'il y en a.» L'hôtelier, +flatté malgré tout d'héberger un si haut personnage, s'offrit comme guide. + +Les voici au coin de la rue Royale et du boulevard Botanique. M. le baron +jette un coup d'oeil au paysage. «Oui, dit-il, c'est pas mal; si nous +avions ça à Berlin, nous en ferions quelque chose de kolossal.»--Sur la +Grand'Place, il lorgne d'un monocle rapide l'Hôtel de Ville, la Maison du +Roi et les Maisons des Corporations; puis il consent à déclarer que «c'est +gentil; mais qu'à Berlin ils auraient fait ça en plus kolossal». + +L'hôtelier le mène vers le Palais de justice. M. von Bissing se promène +devant la façade; il admire les canons et les remparts, en sacs de terre, +élevés par l'armée allemande; il note soigneusement le nombre des sacs, +leur couleur, les inscriptions qu'ils portent, leur volume et leur poids +approximatif (car il prépare un important mémoire sur les fortifications +de campagne construites dans les villes); il examine en connaisseur les +débris des meubles que les soldats ont démolis dans les grandes salles +du Palais; il en prend un instantané destiné au _Livre Blanc_ que le +Gouvernement impérial va publier sur le respect des monuments par l'armée +allemande; il fait aussi une photographie des guérites aux élégantes +rayures obliques et des militaires qui se tiennent devant (pour son +intéressant mémoire sur le sentiment esthétique chez les Allemands). Au +moment de partir, M. von Bissing regarde aussi le Palais; il le trouve +bien, quoiqu'un peu mesquin, puis il fait remarquer que «si à Berlin on +avait éprouvé le besoin d'avoir un Palais de justice, ce qui n'a pas été +nécessaire jusqu'ici, mais le deviendra peut-être lorsque la Belgique +sera annexée, car chacun sait combien la population belge est perfide et +toujours prête à accomplir des actes _volkerrechtswidrig_, on en bâtira un +qui sera kolossal». + +Devant ce parti pris, l'hôtelier ne pousse pas plus loin la visite. Mais +le soir, il dépose une forte tortue de jardin dans le lit de M. le baron. +Quand celui-ci veut se coucher, il recule épouvanté devant l'horrible bête +qui gigote entre ses draps. Comme il n'est pas fort brave (il est officier +allemand), il se précipite sur la sonnette. L'hôtelier parait en personne. +«Là, tenez! dans le lit!» hurle M. von Bissing, blême de terreur. «Ça! dit +l'hôtelier d'un ton léger, c'est une puce, tout simplement; en Belgique +elles sont kolossales!» + + * * * * * + +Au prône de M. le curé. + +«Mes chers paroissiens, ce ne sont pas toujours de bons Wallons qui ont +habité ce pays. D'abord il y avait ici des Gaulois; puis vinrent les +Romains, qui introduisirent une civilisation déjà fort avancée. Ensuite +eurent lieu les invasions des Barbares: les Burgondes, les Alains, les +Huns, les Suèves, les Francs, les Normands, les Goths: d'abord les +Visigoths, puis les Austrogoths, et en dernier lieu les Saligoths, encore +appelés Salboches ou Ostroboches, qui sont les plus barbares de tous.» + +* * * + +Des soldats allemands circulent dans Bruxelles. Tout à coup, passant au +coin de la rue de l'Étuve et de la rue du Chêne, ils saluent militairement +et se mettent au pas de l'oie. «Pourquoi?» leur demande un Bruxellois. Ils +montrent la statue de Mannekenpis: «Von Pissing!» disent-ils. + + +* * * + + +Saint Pierre inspecte le corps de garde à la porte du Paradis. Arrive +l'âme d'un soldat allemand tué sur l'Yser. + +-Qui êtes-vous? demande saint Pierre. + +L'âme fait d'abord semblant de ne pas entendre, car personne n'aime à +avouer sa honte; elle espère se tirer d'affaire en répétant: _Gott mit +Huns! Gott mit Huns!_ + +Saint Pierre, qui ne connaît pas cette nouvelle orthographe, est d'abord +un peu ahuri; mais il finit par poser de nouveau la question: + +-Qui êtes-vous? + +L'âme se décide enfin à répondre: + +-Je suis l'âme d'un soldat allemand. + +-Arrière, menteur! s'écrie saint Pierre; je lis chaque jour les journaux +publiés à Bruxelles sous la censure allemande; ils n'ont pas encore +annoncé la mort d'un seul soldat allemand. + +L'instant d'après, arrive l'âme d'un Turc tué aux Dardanelles. + +-Votre passeport! demande saint Pierre... Bon, vous êtes Turc... +Bienheureux les pauvres d'esprit! Entrez! + +-Je veux voir le Bon Dieu, dit le Turc. + +-Comme vous y allez, vous! Savez-vous bien que... + +-Je veux voir le Bon Dieu! Les prêtres disent que ceux qui tombent dans +les combats peuvent voir le Bon Dieu. Je veux donc voir le Bon Dieu! + +-Bien, bien... Seulement... + +-C'est pas tout, ça; je veux voir le Bon Dieu! + +-Écoutez, dit saint Pierre, on ne peut pas voir actuellement le Bon Dieu; +il est un peu indisposé. + +-Ça ne fait rien. Je veux voir le Bon Dieu! + +-Mais son état est plus grave que vous ne pensez. Il est atteint du délire +des grandeurs: il se croit le Kaiser. + +Quand ces propos parvinrent aux oreilles de Guillaume II, il en fut très +affecté, car il a besoin du vieux Bon Dieu pour ses proclamations. Et vous +comprenez, si on venait à savoir que le Bon Dieu n'a pas toute sa raison, +son nom ne produira plus aucun effet. + +De nombreuses notes, sur le modèle de celles du président Wilson, furent +échangées entre la Wilhelmstrasse et le Ciel. On conclut finalement +l'accord que voici: chacun restera à sa place, sans chercher à s'élever +au-dessus de sa condition; en échange, le Bon Dieu recevra des lettres +patentes de noblesse et il pourra signer _von Gott_. + +Pourvu, mon Dieu, que cette convention ne soit pas traitée de chiffon de +papier! + +Pas mal de plaisanteries ont aussi paru dans les prohibés réguliers. +Rappelons-en quelques-unes: + +Esprit Liègeois. + +Dans un tram de Liège, trois officiers parlant français détaillent avec +force gestes et à voix très haute, les «cruautés» russes. Personne ne +prête attention à leurs dires. Cependant, avant de descendre, un paysan +dit bien haut à sa femme: «Je te l'avais bien dit, Bertine, les Russes ont +été en Belgique.» Tout le monde de rire... les officiers plus fort que +les autres. Et rentrés au logis, ils content à leur hôte forcé ce trait +d'ignorance crasse des paysans belges qui croient encore que les Russes +sont venus à leur secours... L'hôte a mis une heure à les détromper. (_La +Libre Belgique_, n° 45, septembre 1915, p. 4, col. 2.) + +Ponchour, Madame... + +Elle est arrivée... + +Elle en a soupé du Berlin où l'on a faim, où l'Empereur--cet incorrigible +bavard--est tellement baba qu'il a oublié de faire, le 1er janvier, une +proclamation à son peuple... + +Elle a pris ses cliques et ses claques et vite, vite, elle a rappliqué +vers Brüssel. + +Elle est ici... + +Mais qui ça? Elle? + +Elle! la moitié de von Bissinge [29]... Parfaitement. Depuis le 29 +décembre, elle nous comble de sa présence, et ce qu'elle comble elle le +comble bien. + +[Note 29: Si von Bissinge vaut deux singes, von Bissing ÷ 2 = 1 +singe.] + +Mais elle a mis Son Excellence dans le plus grand embarras. + +Elle n'ose pas loger rue de la Loi: elle a peur de... sauter jusqu'aux +étoiles... Elle n'a aucune confiance dans le château de Trois-Fontaines où +réside son gouverneur: elle craint des chutes... d'étoiles... + + * * * * * + +Il a fallu pourtant mettre quelque part cette illustre personne. + +On l'a remisée au Grand Hôtel. + +Le séquestre, pour recevoir ce précieux dépôt, a mis sens dessus dessous +tous les appartements qui donnent sur la rue Grétry. + +Faute de pouvoir creuser des tranchées, il a élevé des barricades pour +protéger la dame, et devant les cloisons il a semé des Polizei dont les +plaques, frottées au tripoli, luisent comme des réflecteurs [30]... Il a +éparpillé un peu partout de la police aussi secrète qu'allemande... Il a +planté sur le trottoir les plus «cholies» sentinelles qu'il a pu dénicher +[31]... + +[Note 30: Voir p. 95. (Note de J.M.)] +[Note 31: Si Madame le désire, on pourrait lui servir un abonnement à +_La Libre Belgique_.] + +Von Bissing a inspecté les lieux. + +Dans la chambre à coucher, il y avait deux lits jumeaux. Il en a fait +enlever un. + +«C'est trop étroit pour teux, Exzellenz», a risqué avec respect le +séquestre. + +L'Excellence a répondu gravement: + +«Che ne couge bas ici. Che couge à Schloss Trois-Fontaines. Ma femme a +beur des pompes. Moi, che n'ai bas beur des pompes... Che fais la pompe... +Ne le dites bas à ma femme, surtout, et mettez des Polizei bartout!» + +Et le gouverneur est parti mélancolique vers son auto grise. + +On l'a entendu murmurer: + +«Qu'est-ce qu'elle afait pesoin de fenir à Brüssel? Quel krampon! Mein +Gott! Ce qu'elle tient, elle le tient pien [32], celle-là!» + +Pauvre singe! + +[Note 32: Voir p. 123. (Note de J.M.)] + + +FIDELIS. +(_La Libre Belgique_, d'après _L'Écho belge_, 14 mars 1916, et d'après +_La Belgique_ [de Rotterdam], 17 mars 1916.) + + +* * * + + +L'occupant n'accorde la fourniture de pommes de terre, dans certaines +régions spécialement éprouvées par la famine, qu'aux gens qui «travaillent +pour lui». + +Un récipiendaire se présente devant les Boches et se déclare prêt, pour +avoir des pommes de terre, à travailler pour eux, et même rien que pour +eux. Et le bougre paraît vraiment bien décidé. + +--Alors fous êtes brêt bour signer la déclarazion? + +--Oui, bien sûr! + +--Et quel est fotre médier? + +--Fossoyeur!... + +(_La Libre Belgique_, d'après _L'Écho belge_, 12 mars 1916.) + + +Les farces qui ont eu le plus de succès sont le _Petit Diktionnaire de +Boche_ et la traduction flamande des noms de rues. La première a été +répandue à la fois par la dactylographie et par l'imprimerie: + + +Petit Diktionnaire de Boche + +Par le Dr KOLOSSAL KANDIDE +(Kouronné par l'Akadémie de Kôpenick.) + +K.--Konsonne usitée pour germaniser les mots d'origine latine et leur +donner une forme appropriée à la Kultur teutonne. + +K.K. (prononcez «caca»).--Komestible exkluant, pour le konsommateur, toute +krainte de konstipation. + +KABOCHE.--Mot dérivant par kontraction du substantif latin kaput qui +signifie tête, et de l'adjectif boche. Tête karrée, dont les parois sont +parfaitement imperméables et dont le kôté facial ne présente aucune espèce +de physionomie, sauf à l'heure de la soupe. + +KABOTIN.--Voir le mot: Kaiser. + +KAFARD.--Espion allemand. Mouchard de Boche. + +KAKOPHONIE,--Effet musikal produit sur des oreilles non kultivées, par +l'exécution des oeuvres de Richard Wagner. + +KAISER.--Bipède amphibie, de l'ordre des karnassiers, tribu des +Hohenzollern. Sur terre, ses moeurs sont celles des grands félins; sur +mer, celles des squales. Cet animal, à l'état libre, est extrêmement +prolifique, mais tout fait espérer qu'il ne se reproduit pas en kaptivité. +Par suite de la chasse particulièrement active dont cette espèce est +actuellement l'objet, elle tend à disparaître komplètement du monde +civilisé. + +KALAIS.--Ville konvoitée (Voir le mot: _Kalendes grecques_). + +KANARD.--Produit volatil fabriqué en grosses kantités par la Maison Wolff, +Berlin; très assimilable pour les estomaks teutoniques, provoque des +nausées chez les neutres. + +KATHÉDRALE.--Cible pour les obus de 420 (voir les mots: _Kultur_ et +_Kristianisme_). + +KANNIBALES.--Se dit des gens qui mangent leurs semblables; applikable par +konséquent aux Boches qui ne mangent que du kochon. + +KAMARADE.--Terme s'appliquant au guerrier ennemi, lorsque celui-ci est le +plus fort. + +KAPOUT.--Terme définissant le sort du guerrier ennemi, lorsque celui-ci +est le plus faible. + +KALENDES GRECQUES.--Date présumée de l'entrée à Kalais des troupes du +général von Kluck. + +KAMELOTE.--Ensemble des produits de l'industrie allemande en temps de +paix. + +KANONS.--Ensemble des produits de l'industrie allemande en temps de +guerre. + +KAMBRIOLEUR.--Voir le mot: _Kronprinz_. + +KOCHONS.--Source des «delikatessen» teutonnes. Terme principal d'un +problème qui passionne l'Allemagne tout entière: les kochons doivent-ils +manger toutes les pommes de terre? Ou bien les Allemands doivent-ils +manger tous les kochons? Les pommes de terre pour les kochons? Les +épluchures pour les Teutons?... + +KONTREFAÇON.--Procédé artistique, littéraire, scientifique et industriel, +où s'est uniquement affirmé le génie de la race germanique. + +KRÉTIN.--Titre honorifique très recherché par les signataires du manifeste +dit des 93 _Intellectuels_ boches. + +KRONPRINZ.--Espèce de Hohenzollern apparenté, par la forme de son bek, +à l'ordre des rapaces, mais se rattachant à la tribu des mammifères +supérieurs, en ceci qu'il a le pouce opposable aux autres doigts: cette +particularité lui permet de saisir et de retenir avec la plus grande +facilité tous les objets mobiliers. + +KRISTOF KOLOMB.--Explorateur allemand qui, sur l'ordre du Kaiser, annexa +l'Amérique à la Prusse et inventa l'oeuf dur. + +KOPERNIK.--Savant allemand qui, sur l'ordre du Kaiser, régla le mouvement +enveloppant de la terre autour du soleil et prépara l'annexion de cet +astre à la Prusse (1543). + +KULOT.--Se dit du résidu qui se trouve au fond du fourneau d'une pipe. Se +dit aussi de ce qu'il y a au fond du tuyau, quand il s'agit d'un tuyau de +_l'Agence Wolff_: + +KULTUR.--Vieil Heidelberg. Soulographies universitaires. Jeunesse +studieuse buvant à pleines bottes la bière de mars et se tailladant la +figure à coups de rapières. Littérature à forme de contes de nourrices +(_Niebelungen, Walkyries, Lohengrin_... Ballades de Schiller... +Divagations de _Faust_); philosophie à forme de brouillard (Leibnitz, +Kant, Nietzsche); arts plastiques à forme de choucroute... Kolossales +inventions prises à l'étranger... Chevaux kalkulateurs d'Elberfeld... +Kapitaine Koepenick... Gemütlichkeit et Delikatessen... Fabrication +intensive de petits Allemands. Expansion germanique. Exportation de +touristes à lunettes; viols, assassinats... Importation de pendules +acquises à la foire d'empoigne... Kroix de fer... _Deutschland über +Alles... Hoch! Hoch!_ Karème; pain KK; katastrophe; kaptifs; korbeaux... +kapouts! + +HUNS.--Peuple pacifique et kultivé des bords de l'Oder et de la Spree, +dont le territoire fut envahi par des barbares appelés Belges, qui +détruisirent tous les monuments de kulte et de kultur, violèrent, puis +massacrèrent hommes et femmes, vieillards et enfants. + +HÉLAS.--Mot welsche adopté par le _Diktionnaire de Boche_ après la +bataille de la Marne. + +(_La Soupe_, n° 353.) + +Quant aux traductions des noms de rue, elles s'étaient propagées +longuement par tradition orale avant de cristalliser dans _La Libre +Belgique_: + +_La Libre Belgique_ a publié un petit dictionnaire à l'usage des receveurs +des tramways bruxellois. On s'en est beaucoup diverti: En voici quelques +extraits: + +Rue de l'Empereur: Bloedighart-straat[33]. +Rue du Gouvernement Provisoire: von Bissing-straat. +Rue du Bourgmestre: Onze Max-straat [34]. +Rue de Paris: Achteruit-straat [35]. +Rue des Comédiens: Bethmann-straat. +Rue des Dirigeables: Kapot-straat. +Rue de l'Éléphant: Zeppelin-straat. +Rue des Déménageurs: Kronprinz-straat. +Rue Meert: Kultur-straat. +Marché aux Porcs: Boche-markt. + +(_L'Écho belge_, 15 février 1916.) + +[Note 33: Littéralement: rue du Coeur saignant. Rappel du télégramme +de l'Empereur au président Wilson où il déclare que «_son coeur saigne_». +A la suite de cette affiche on disait, par à peu près avec Guillaume le +Conquérant, «Guillaume au Coeur Saignant». (Note de J. M.)] + +[Note 34: Littéralement: rue de Notre Max. Le Bruxellois ne dit pas +«Le Bourgmestre» mais «Notre Max». (Note de J. M.)] + +[Note 35: Littéralement: rue de la Marche rétrograde. Allusion à un +jeu que les gamins de Bruxelles se donnent le malin plaisir de jouer sous +les yeux des soldats allemands. Ils se mettent en rang, puis le plus +grand commande avec l'accent à la fois guttural et aboyant des officiers +allemands: _Vorwärts! Marsch!_ Le rang s'ébranle ou pas de l'oie.--_Halt!_ +Arrêt brusque.--_Nach Paris! Marsch!_ Ils se remettent en marche, mais à +reculons. (Note de J. M.)] + +Les Belges ne négligent d'ailleurs jamais une occasion de se moquer de +leurs bourreaux. Lisez, par exemple, l'entrefilet suivant, publié par _La +Libre Belgique_ (d'après _L'Echo belge_ du 17 octobre 1916): + +Je ne lis jamais _Le Bruxellois_, cette ordure... + +Mais j'ai tant et tant ri l'autre dimanche, en allant au bois, que je me +suis laissé mettre cet infect journal dans la main, par la marchande, sans +m'en douter... + +Et voici pourquoi, ce dimanche, tous les promeneurs ont été secoués d'un +fou rire, qui redoublait quand un officier boche s'arrêtait furieux pour +voir passer des cyclistes dernier cri. + +Une douzaine de fervents de la bécane, après avoir respectueusement obéi +aux ordres de Son Excellence von Bissinge en remettant leurs bandages, ont +cru pouvoir, usant du peu de liberté qui nous reste, pratiquer quand même +leur sport favori. Ils ont donc été faire un tour de bois, en groupe. Ils +roulaient sans pneus, tout simplement. Ça faisait un bruit de casserole, +mais, à ça près, ils pédalaient vivement. + +Les bons types, ils avaient tous, attachée à une corde en bandoulière, +leur pompe. Sans doute, pour regonfler, le cas échéant, les Boches qui se +seraient dégonflés d'émotion. Ils pensent à tout. + + +5. Le fruit de la victoire. + +Copions aussi un article dans lequel on laisse entrevoir quelles seront +les conséquences de la guerre: + + +Une Belgique agrandie. + +Dernièrement nous avons entendu dire, non sans quelque étonnement, par un +homme que ses fonctions devaient précisément rendre prudent et réservé en +politique extérieure: + +«A la conclusion de la paix, il faut qu'on rende justice à la Belgique +en élargissant ses frontières. La Zélande doit nous appartenir comme +complément de l'Escaut dont l'embouchure ne peut pas être fermée à ceux +qui voudraient venir nous aider à défendre Anvers. + +«Du côté de l'Est nous devons aussi avoir nos frontières plus logiquement +dessinées. Notre pays est trop petit pour sa population.» Il ajoutait: +«Ceux que nous annexerons seront enchantés d'être Belges.» + +Comme ce n'est pas la première fois que nous entendons de tels propos, +nous croyons utile de préciser à ce sujet ce que nous avons déjà dit dans +notre premier numéro-programme: + +1° Nous n'avons vu nulle part que des populations voisines aient témoigné +le désir d'être Belges; + +2° La Belgique a vécu heureuse et prospère depuis 1839. Elle ne peut et ne +doit vouloir à aucun prix et sous aucun prétexte s'annexer des territoires +occupés par des étrangers indifférents ou hostiles. Si nous avons fait +notre devoir et sauvé notre honneur en résistant à l'Allemagne qui, sous +de faux prétextes, voulait nous annexer, nous et notre Congo, afin de +nous imposer sa «Kultur» qu'elle estime supérieure à nos libertés +constitutionnelles, ce n'est pas une raison de nous laisser gagner par la +passion de la «Kilométrite», trop contagieuse, hélas! chez la plupart +des grandes et petites «puissances», de peur d'être amenés à devenir une +nuisance. Nous voulons rester neutres, perpétuellement neutres. Après +quatre-vingt-quatre ans de neutralité, nous venons de prouver à tous, +même à la nation douée de la «Kultur», que la neutralité n'est nullement +nuisible à la virilité. Cette preuve a généralement paru péremptoire +à tout le monde intelligent. Cela suffit à notre ambition, qui est +complètement étrangère à l'esprit et à toute envie de conquête. + +Maîtres chez nous, nous entendons respecter la liberté d'autrui et n'avons +aucune envie de nous mêler de ses affaires, jugeant cette prétention +souverainement impertinente. A ceux qui voudraient nous faire adopter, en +la modifiant, la devise de nos voisins et nous faire dire: _Belgien über +Alles_, La Belgique au-dessus de tout, nous disons: Jamais; nous préférons +garder notre devise nationale. Nous voudrions seulement que «l'Union fait +la Force» devint la devise de toute l'Europe et même celle de l'univers. + +Et nous croyons même que ce désir d'union internationale se réaliser +progressivement, et nous espérons fermement que le commencement de cette +réalisation aura lieu à la conclusion de la paix où justice nous sera +rendue. + +La guerre actuelle, ses désastres et ses atrocités extraordinaires, auront +converti l'univers à l'union. L'excès du mal aura produit une fois de plus +le bien. + +Ce qui précède ne veut pas dire que nous repousserions une rectification +de frontières régularisant le régime de l'Escaut ou élargissant +notre territoire à l'Est, mais à une double condition, c'est que ces +modifications seraient accomplies à l'amiable et avec l'assentiment de la +très grande majorité des populations intéressées. + +Nous pensons, d'ailleurs, que pour ce qui concerne l'Escaut, une +convention avec nos anciens frères du Nord aboutirait au résultat désiré. + +(_La Libre Belgique_, n° 10, mars 1915.) + + +Nous voilà renseignés sur les maigres avantages que la Belgique compte +retirer de la victoire. Quant aux profits qu'escompte l'Allemagne, +ils sont exposés dans un livre de M. J. Losch, _Der mitteleuropäische +Wirtschaftsblock und der Schicksal Belgiens (Le Bloc économique de +l'Europe centrale et le sort de la Belgique)_. C'est le volume 13 d'une +importante collection intitulée: _Zwischen Krieg und Frieden (Entre la +guerre et la paix)_, publiée chez Hirzel, à Leipzig. Dans cette même série +ont paru notamment des ouvrages de M. Lamprecht et de M. v. Liszt. Celui +de M. Losch est sorti de presse en décembre 1914, donc au début de la +guerre. Il est l'un des premiers qui aient posé nettement le problème de +l'annexion de la Belgique. _La Soupe_ a donné la traduction du chapitre V: + + +Le sort de la Belgique. + +Le problème belge se présente tout autrement. La question de savoir qui a +violé la _neutralité_ de cet État doit être laissée au sentiment d'équité +des vrais neutres, et pour le reste abandonnée à la presse ennemie. Il +s'agit ici de faits réels, de considérations impartiales. Comme une +phraséologie onctueuse, pleine d'excuses et d'hypocrisies ne convient pas +aux Allemands, nous voulons déclarer sans détours: la guerre entre les +trois grandes puissances européennes ne se fait pas seulement en Belgique, +elle se fait aussi pour la Belgique. + +I. Ce que l'Angleterre a toujours craint, et essayé d'éviter (avec raison +à son point de vue), c'est qu'un même État possédât la côte belge de la +mer du Nord et la côte française de Boulogne à l'embouchure de la Somme. +C'est à cette préoccupation surtout que la Belgique doit, depuis 1831, son +existence comme État neutre indépendant: dans l'intérêt de l'Angleterre la +côte de Dunkerque aux bouches de l'Escaut ne devait pas appartenir à la +France. Cette neutralisation était pour l'Angleterre moins coûteuse et +moins dangereuse qu'une occupation par ses propres forces. Pour la France +la perte du domaine des «alluvions des fleuves français», comme certains +écrivains français appellent la Belgique, était douloureuse; mais il y +avait à cette perte une importante compensation: La Belgique était ainsi +soustraite à l'autorité immédiate de l'Angleterre, et elle était le seul +État de l'Europe où la langue française fût encore la langue officielle et +prépondérante. + +La Belgique était acquise aux influences françaises, entre autres à +la politique financière, en même temps que les intérêts militaires de +l'Angleterre étaient saufs. La Prusse dut accepter cette solution. Il +valait mieux voir naître de l'époque post-napoléonienne un État-tampon +entre l'Angleterre et la France, qu'une forteresse anglaise sur le +continent, ou une absorption définitive de la région par la France. Cette +dernière alternative eût été d'autant plus vraisemblable que toute la +population de la Belgique, tant flamande que wallonne, était et est encore +catholique. Ainsi donc l'équilibre était établi et il subsista pendant et +après la guerre franco-allemande. + +II. Pourtant, il est à remarquer que cet équilibre était au fond rompu, +dès avant le début de la guerre, par des changements survenus dans toutes +les parties. + +En _Belgique_ même, c'était moins la fondation de l'État du Congo (1882) +par Léopold II et la proclamation de souveraineté et de neutralité de +cet État à Berlin (1885), que son annexion par l'État-tampon _neutre_ +(1907-1908) qui préparait d'inévitables conflits extérieurs. + +Le chiffre de sa population depuis sa création (3,5 millions) jusqu'en +1910 avait plus que doublé (7,4 millions), la fusion des Wallons et +des Flamands avait non seulement échoué, mais conduit à de profondes +oppositions et à une violente poussée de la partie non wallonne du +peuple. Étant donnés ces contrastes géographiques et aussi une négligence +incompréhensible pour tout ce qui concerne les écoles primaires et les +devoirs de la politique sociale, la division des partis était arrivée à un +antagonisme aigu. + +Les _influences françaises_ qui se faisaient sentir par Bruxelles sur les +banques, la presse et le Gouvernement étaient néfastes au point de vue +économique, parce qu'elles entraînaient le pays dans le monde de la +spéculation internationale, tandis que l'Angleterre profitait du +développement extraordinaire du commerce étranger, surtout du manque de +flotte marchande belge. Mais les changements les plus importants vinrent +cependant de l'Allemagne, et, à la vérité (il faut appuyer là-dessus), non +avec intention, ni par politique, etc., mais uniquement par le fait des +changements économiques survenus de part et d'autre. Il est reconnu que +le port d'Anvers doit son fabuleux et récent développement surtout à son +hinterland et au mouvement des bateaux allemands; tout aussi incontestable +est l'importance des commerçants allemands établis dans la ville. Mais ce +qui est moins connu, c'est le changement survenu récemment dans les plus +importantes industries belges, l'industrie charbonnière et celle du fer et +de l'acier. + +La Belgique possède deux grands gisements houillers dans la Sambre-Meuse; +c'est là que sont installés les plus grandes forges et les hauts +fourneaux. Ils sont devenus tellement nombreux, leur domaine s'est +tellement étendu, qu'il n'est plus en rapport avec la production du +combustible. Tandis que la production du fer brut s'est élevée de 1.216 +millions de tonnes en 1903, à 2.301 millions en 1912, et a donc presque +doublé, la production du charbon tombe pendant la même période de 24 +millions de tonnes à moins de 23 millions. La valeur totale de la +production monte en même temps de 247 à 304 millions de marks. Il est vrai +que les prix des charbons sont variables, les salaires et autres frais de +production constituent précisément, en Belgique, un pourcentage de plus en +plus considérable, qui augmente d'autant le prix de revient. + +Qu'on examine la valeur commerciale en millions de marks: + + IMPORTATION DE BELGIQUE EXPORTATION D'ALLEMAGNE + vers l'Allemagne vers la Belgique + 1910 1911 1912 1913 1910 1911 1912 1913 +Charbons . 5,7 5,6 5,4 4,7 49,3 59,4 79,3 90,9 +Cokes. . . . . . . (Insignifiant) 6,5 8,7 15,6 19,8 +Agglomérés . . . . (Insignifiant) 3,1 3,2 4,8 7,6 + +Rien que pour ces trois produits essentiels, les importations de la +Belgique ont monté, dans ces quatre dernière années de 59 millions de +marks à 118 millions, donc exactement au double. Malgré l'accès facile de +la Belgique aux charbons anglais par voie de mer et par canaux, malgré +un certain mouvement d'exportation vers l'Allemagne, il faut reconnaître +qu'il s'est préparé ici une dépendance économique de la Belgique qui déjà +en temps de paix aurait dû faire réfléchir les hommes d'État et les hommes +politiques, d'autant plus qu'aucune aide n'est possible de la part de +la France, qui se trouve dans une situation identique, et que les +importations des charbons anglais pendant les trois années 1910-1912 n'ont +été que d'une valeur de 14,14 à 15,15 millions de marks. Il semble que +dans les milieux dirigeants en Belgique on n'ait prêté aucune attention +à ces considérations. De tels états de choses deviennent d'autant plus +significatifs pendant la guerre et lorsqu'il s'agit du sort économique +futur de la Belgique. Le Gouvernement belge, ainsi que la famille royale, +ont quitté le pays en emportant le trésor de l'État, l'or de la Banque +nationale et les matrices des billets de banque. Pendant ce temps, les +deux tiers au moins de la population du pays vit de vivres importés. La +flotte anglaise défend ces importations et le Gouvernement anglais a donné +officiellement comme prétexte de guerre contre l'Allemagne la protection +de la Belgique; c'est aussi ce qu'il a persuadé à sa population. Ainsi +l'Europe assiste au spectacle extraordinaire de puissances neutres comme +les États-Unis intervenant comme intéressés parce que l'Angleterre ne peut +protéger le peuple belge ni ne veut le nourrir. Au point de vue du but à +atteindre dans cette guerre, le concours que prêta à cette intervention le +gouverneur général allemand von der Goltz ne peut pas être approuvé; il ne +s'explique que par cette considération que l'Allemagne ne fait la guerre +qu'à l'État belge et à son Gouvernement peu clairvoyant, mais non à la +population de ce malheureux pays. + +III. De ce qui précède résultent inévitablement les faits suivants: + +1° Qu'il est impossible que tant de noble sang allemand ait été versé en +vain, sur le sol wallon et flamand. Ni le chancelier ni même l'auguste +personne de l'empereur Guillaume II ne pourraient persuader au peuple +qu'après la guerre la Belgique subsisterait comme elle aurait subsisté +si elle avait accédé à la première ou même à la seconde demande de +l'Allemagne: le passage libre pour ses armées; + +2° Par mesure de sécurité militaire, non seulement toute la côte belge, +mais aussi toutes les places fortes du pays doivent passer à l'Allemagne, +surtout Liège qui constitue un voisinage immédiat dangereux; + +3° La réunion artificielle des Wallons et des Flamands doit prendre fin; + +4° Le pays entier devra être incorporé au futur «bloc économique» de +l'Europe centrale. Avant tout, ni Anvers ni Zeebrugge ne peuvent devenir +des ports libres. Par le fait que la Belgique, en tant que domaine +douanier particulier, sera exclue du commerce international, elle ne +pourra plus avoir de représentation politique auprès des États qui +subsisteront en dehors du «bloc économique» de l'Europe centrale; + +5° Le réseau des chemins de fer de l'État tout entier, y compris le réseau +des postes, télégraphes et téléphones, deviendra propriété de l'État +allemand; + +6° La Banque nationale belge sera fermée et le pays sera soumis au régime +monétaire allemand. + + +IV. Le sort politique de la Belgique n'est pas encore complètement réglé +par la réalisation de ces projets. Il ne faut absolument pas perdre de vue +ces objectifs économiques, car c'est par là seulement que le pays +pourra être soudé sûrement au «bloc économique de l'Europe centrale» et +constituer lui-même un «bloc économique». Si le pays subsistera encore en +tant qu'État politique, et de quelle façon; ce qu'il adviendra de l'annexe +congolaise, quelles langues seront autorisées et dans quelles limites, +d'autres questions encore, en elles-mêmes très importantes, sont moins +essentielles que les points traités plus haut. + +C'est aussi une question secondaire que de savoir si la petite région de +langue purement allemande, à l'est du pays, sera ajoutée aux provinces +rhénanes, et comment le futur Parlement sera organisé. Il faut écarter +l'idée d'un plébiscite exprimant les désirs de la population par suite de +la diversité des langues, etc. A ce propos, les observations faites par +exemple en Amérique sont sans objection: à notre connaissance, les Indiens +de l'Amérique au Nord, les habitants de Panama et des Philippines n'ont +pas été consultés par vote avant leur annexion. + +V. En rapport étroit avec la question des destinées de la Belgique, il y a +encore un point économique important. Un quart à un tiers de la population +belge seulement peut être nourri par l'agriculture belge. Il n'est pas +sage de déranger l'équilibre dans cette question si importante. De sorte +qu'il devient indispensable d'annexer, comme compensation, une autre +région, probablement à l'est ou au sud-est, dont l'apport des productions +économiques correspondrait au moins aux besoins croissants de la Belgique. + + +* * * + + +Un mot maintenant à nos coloniaux à tous crins. Ils ne sont pas +suffisamment convaincus de cette vérité que, pour augmenter la puissance +économique, il faut tout d'abord élargir le territoire en Europe même. La +première condition pour accroître la force coloniale, et même la force +maritime, est de disposer d'une base territoriale et humaine suffisante; +et l'inverse n'est pas vrai. Celui qui joint la Belgique à l'Europe +centrale aura aussi, tôt ou tard, le contrôle sur le Congo belge. Mais +celui qui accepterait le Congo belge sans la Belgique, n'aurait qu'un +cadeau des Danaïdes; il compromettrait sa sécurité personnelle, telle +qu'elle résulte forcément de toute la situation mondiale. + +(_La Soupe_, n° 411, juillet 1915.) + + +Très intéressante aussi la carte postale qui a été reproduite par _La +Libre Belgique_ (pl. III.) + +La comparaison des modestes désirs belges avec les exigences allemandes +est-elle assez instructive! + +Mais l'Allemagne ne compte pas uniquement s'emparer de notre territoire. +Son appétit est plus grand: elle entend aussi nous enlever toutes les +oeuvres d'art qui lui seraient utiles. Et la Belgique, si débordante +d'art, possède naturellement beaucoup de choses qui feraient bon effet +dans les musées de Berlin, de Munich, de Dresde, etc. M. Emil Schaefer en +a fait l'énumération dans une importante revue d'outre-Rhin, _Kunst und +Künstler (L'Art et les Artistes)_ Notre planche VI reproduit le début et +la fin de la traduction publiée par _La Soupe_ [36] (n° 293). La dernière +page se rapporte au retable de l'Adoration de l'Agneau Mystique, +des frères Van Eyck. Nous pensons que le lecteur savourera tout +particulièrement la note de la rédaction qui termine l'article. + +[Note 36: L'article a été publié en entier dans les _Cahiers +documentaires_, no. 37.] + + +B. L'AVERSION POUR LES ALLEMANDS + + +1: Les démonstrations individuelles. + + +Si l'on en croyait les journalistes allemands, les sentiments des Belges +envers les pouvoirs occupants auraient passé par les alternatives +suivantes: + +a) Tout au début de l'occupation, hostilité violente et non dissimulée. + +b) Depuis septembre 1914 jusqu'en mars 1915, l'aversion première aurait +fait place a des rapports beaucoup moins aigres, parfois même assez +sympathiques. + +c) Mais ces affirmations étaient si manifestement contraires à la +vérité,--que dis-je, au simple bon sens,--que les correspondants des +journaux en sont revenus à leur première manière, et ils ne parlent plus +maintenant que des regards chargés de haine que leur lancent les passants. + +En réalité, notre antipathie, faite à la fois de haine et de mépris, n'a +jamais fléchi un instant, et nous ne l'avons jamais cachée. Loin de là, +nous avons eu soin de l'étaler devant eux, afin qu'ils ne puissent pas +feindre de se méprendre sur nos sentiments. L'un des moyens les plus +communément employés pour mettre en évidence notre germanophobie était. +de porter ostensiblement à la boutonnière, soit une médaille +patriotique,--soit un petit portrait sur celluloïde du Roi, de la Reine, +du bourgmestre Max, du cardinal Mercier, etc.,--soit une cocarde aux +couleurs nationales,--soit quelque autre insigne dont le sens ne prêtait +pas à équivoque. + +Pendant longtemps, nos tyrans ne sévirent pas ouvertement contre le port +de ces emblèmes. Toutefois, ils agissaient en sourdine. Celui qui avait à +se présenter dans un bureau allemand pour un passeport ou pour un papier +quelconque, était prié d'enlever d'abord ces objets subversifs[37]; quand +les policiers faisaient une perquisition dans un magasin, ils engageaient +les marchands, «dans leur propre intérêt», à ne pas exposer ces insignes à +la vitrine; de temps en temps, dans les trams ou aux carrefours, les mêmes +policiers conseillaient aux porteurs de médailles patriotiques de ne plus +les montrer, «afin de ne pas avoir l'air de provoquer les membres de +l'armée allemande»! + +[Note 37: Voici un alinéa de l'arrêté, signé von Huene, disant comment +les Anversois doivent se présenter au contrôle allemand à partir du 16 +octobre 1916: «Pendant le contrôle il est défendu de porter des insignes, +de parler dans les rangs, de fumer ou de troubler l'ordre public.»] + +Cette lutte sournoise se poursuivit jusqu'en juin 1915: + + +Arrêté. + +Quiconque porte, expose ou montre en public d'une façon provocatrice des +insignes belges ou quiconque porte, expose ou montre en public, même +d'une manière non provocatrice, des insignes d'autre pays en guerre avec +l'Allemagne ou ses alliés, est passible d'une amende de 600 mark au plus +ou d'une peine d'emprisonnement de six semaines au plus. Ces deux peines +peuvent aussi être réunies. + +Les contraventions seront jugées par les autorités ou les tribunaux +militaires allemands. + +Le présent arrêté entrera en vigueur le 1er juillet 1915. + +Bruxelles, le 26 juin 1915. + +_Le Gouverneur général en Belgique,_ +Baron VON BISSING, +_Général-colonel_. + +A partir de ce moment, on ne peut donc plus arborer aucun insigne, car +il ne dépend évidemment que de l'arbitraire ou de l'humeur momentanée du +policier de se sentir ou non «provoqué». + +Beaucoup d'articles de nos prohibés reflètent la haine farouche, +implacable, que les Allemands se sont attirée par leur violation de la +neutralité belge et par leur conduite féroce envers nos populations. +Citons-en deux, de genres différents: + + +Der heilige Hass. + +_Der heilige Hass!_ La sainte haine! + +Qu'on se rappelle le début de la guerre, la marche foudroyante et +triomphale de l'armée allemande: c'était la victoire certaine et rapide. +En même temps, c'était la terrorisation des pays occupés, les meurtres, +les incendies, la destruction organisée, pendant qu'en Allemagne même les +écrivains instillaient dans le coeur des populations teutonnes la haine, +la sainte haine, _der heilige Hass_, envers les vaincus. + +Depuis lors, les événements ont modifié la tournure des choses. Non +seulement la victoire échappe aux armes allemandes, mais dans le lointain +apparaît la vision de la débâcle finale. Et ce sont aujourd'hui des appels +indirects à la paix, appels dont on entend l'écho dans tous les pays +neutres. + +En Allemagne même, le parti socialiste, veule domestique du Gouvernement +impérial, a lancé dernièrement aux socialistes étrangers un document dont +nous ne citerons qu'un passage: «_Nous désirons que, aussitôt que nous +aurons obtenu toute garantie de sécurité et que nos ennemis seront +disposés à la paix, la guerre prenne fin par une paix qui rende possible +l'amitié avec les peuples voisins._» + +L'amitié! ils osent parler d'amitié! + +Libre aux autres peuples d'accepter plus tard la main, encore sanglante, +que les Allemands leur tendent déjà... + +Mais parler d'une amitié possible avec nous, Belges, nous qu'ils menacent +d'annexer en cas de victoire! + +Horreur! Comme si jamais, aujourd'hui, demain, pendant le siècle en +cours, un pareil sentiment pouvait lier le peuple assassin avec le peuple +meurtri! Comme si, entre eux et nous, il n'y avait pas un tel abîme qu'il +ne pourra être franchi qu'après de longues générations. + +Ah! bandits, vous avez parlé de haine, de la sainte haine! Eh oui! elle +existe cette haine, enracinée, irréductible, éternelle, horriblement +sainte, dans le coeur de tout homme qui a l'honneur de porter le fier nom +de Belge: c'est la haine des Teutons. + +Teutons! race maudite par nos mères, à qui vous avez arraché leurs fils; +par nos épouses, qui portent le deuil du veuvage; par nos jeunes gens, qui +meurent pour la patrie violée; par nos filles, qui ne reverront plus +leurs fiancés; race maudite par notre peuple tout entier, témoin de vos +abominables forfaits, de vos lâches assassinats de civils désarmés, de +vos viols d'enfants et de vierges, de vos meurtres de vieillards et de +nourrissons, de vos tueries de prêtres, de vos incendies criminels, de +vos vols organisés, de vos emprisonnements d'innocents; race maudite +par l'univers civilisé, qui recule d'épouvante devant vos sanglantes +ignominies; race maudite par Dieu lui-même, que vous blasphémez par vos +invocations théâtrales et ostentatoires; Teutons, race infâme et dégradée +par le crime, entre vous et nous, Belges, il n'y a plus de place que pour +la haine. + +Teutons! qui, hier, nous flattiez pour nous endormir et qui, au mépris +de vos serments, avez lâchement, par surprise, foulé aux pieds un petit +peuple pacifique qui vous accueillait en amis, qui nourrissait et choyait +vos pseudo-marchands devenus vos émissaires et vos espions; Teutons, +qui depuis plus d'un an nous avez enlevé notre sainte liberté, qui nous +opprimez et nous torturez dans tout ce qui nous est cher, qui nous avez +réduits à l'état de mendiants vivant de la charité étrangère; Teutons, qui +nous avez tout volé, notre existence, notre indépendance, notre royauté, +nos biens, nos vies, qui même voulez nous arracher plus que tout cela, ce +que nous aimons par-dessus tout, l'honneur; qui nous accusez de félonie +et de traîtrise, qui nous souillez dans votre infâme _Livre Blanc_ et +vos turpides brochures où vous nous représentez comme des brutes, des +malfaiteurs, des fauves sanguinaires; Teutons, à vous notre haine, toute +notre haine, rien que notre haine! + +Oh! la grande, la sainte, la légitime haine qui unit les deux races de +notre nation et se répercutera jusqu'aux enfants de nos petits-enfants! +Oui, la nation vous haît, parce qu'elle haît la lâcheté, le mensonge, +la fourberie, le parjure, la trahison, la barbarie, et que vous +quintessenciez tout cela! + +Elle vous hait, parce qu'elle aime la droiture, la vérité, la justice, la +loyauté, la sainteté des serments et que sa patrie personnifie tout cela! + + +* * * + + +Les choses ont des larmes, elles ont aussi la haine. + +Entendez-vous le sol patrial qui gémit sous le sabot de vos chevaux et le +pas lourd de vos hordes? C'est le gémissement de la haine! + +Entendez-vous le murmure de nos ruisseaux rougis, le bruit sourd de nos +fleuves déserts, le clapotement de nos plages abandonnées? C'est le sourd +murmure de la haine! + +Entendez-vous le son expirant des dernières cloches de nos villes et +villages incendiés se répandant en sanglots entre les pierres branlantes +et les ruines informes? C'est le sanglot de la haine! + +Et nos petites cocardes, que vous avez arrachées de nos poitrines, petits +emblèmes tricolores dont votre Bissinge, dans sa lourde raillerie de +Germain, ricanait en disant: «C'est la manie de la couleur», savez-vous +ce que disaient ces pauvres rubans? Nous ne pouvions dans la rue cracher +notre mépris sur votre face rubiconde; pour nous, ces petits morceaux +d'étoffe vous criaient notre haine! + + +* * * + + +Est-ce bien moi qui ai écrit tout ceci, moi qui ai vécu en Allemagne, qui +croyais la connaître, moi qui ai tant admiré ce peuple allemand dont je ne +soupçonnais pas la fausseté et la fourberie, moi qui me suis nourri à sa +science, qui ai tant vanté ses universités et ses docteurs, qui ai tant +défendu sa prétendue civilisation, moi qui, Flamand, tiens un peu par là +de son origine germanique? «Être Flamand ne signifie pas être Allemand», +écrivait, il y a quelques jours, le Bissinge fils; c'est vrai, car autant +j'aimais et j'admirais jadis la grande Allemagne, autant je la déteste +aujourd'hui, je la méprise, je la hais--et pourtant je n'ai jamais connu +la haine... Quelques mois ont suffi pour cela, quelques mois de crimes +ininterrompus... + +Et c'est avec un sentiment de volupté que je lui renvoie son chant de +haine: + +Deutschland, + Dich werden wir hassen mit langen Hass, + Wir werden nicht lassen von unserm Hass, + Hass zu Wasser und Hass zu Land, + Hass des Hauptes und Hass der Hand, + Hass der Haemmer und Hass der Kronen, + Drosselender Hass von sieben Millionen. + Wir lieben vereint, wir hassen vereint, + Wir haben alle nur einen Feind: +Deutschland! + +Dr Z. +(_La Libre Belgique_, n° 50, octobre 1915, p. 3, col. 2.) + + +Flair rare. + +Un officier prussien, de l'innombrable catégorie de ceux que nous avons +hébergés pendant de longues années et qui en ont profité pour nous +espionner tout à l'aise, était, ces derniers jours, de passage à +Bruxelles. Voici en quels termes il a défini les sentiments que certaines +villes belges professent à l'égard des Boches: + +--A Liège, a-t-il dit, on nous méprise. +--A Namur, on nous craint. +--A Bruxelles, on se f...t de nous. + +Ce soudard a de la psychologie des foules une notion très juste. Gageons +que notre excellent gouverneur partage son avis. + +(_La Libre Belgique_, n° 37, juillet 1915, p. 4, col. 1.) + +Nous disions plus haut que les Allemands ont été forcés de rendre justice +à notre haine. Voici deux articles qui le constatent: + + +Le chancre belge. + +_Le poignard le plus aigu, le poison +le plus actif et le plus durable, c'est la +plume en des mains sales._ +Louis VEUILLOT. + + +Connaissez-vous le chancre belge?.. Ne cherchez pas: c'est l'ardent +patriotisme qui anime nos populations. C'est le _Vaderland_ qui a fait +cette trouvaille; sachons-lui-en gré. + +Le _Vaderland_ est un journal hollandais de principes solides; +inaccessible à la corruption monétaire, évidemment; tout à la dévotion +de la Germanie par pur principe, s'entend. Le _Vaderland_ aime le +patriotisme: sinon, s'appellerait-il _Vaderland_ (patrie)? Le _Vaderland_, +à ce dûment autorisé (je n'ai pas dit stipendié, n'est-ce pas?) par +l'autorité allemande, vient journellement entretenir chez nous le saint +amour de la patrie et relever notre moral chancelant, en nous arrosant +chaque soir congrûment de toutes les nouvelles qui peuvent faire plaisir +aux Allemands; ses renseignements sont impartiaux, mais sont fournis +presque exclusivement par la très véridique Agence Wolff: c'est sa façon +à lui de montrer sa reconnaissance à la Belgique. Si nous disions au +_Vaderland_ que, grâce à leur héroïque résistance, les troupes belges ont +sauvé autant la Hollande que la Belgique de la domination teutonne, le +_Vaderland_ se gondolerait comme une petite folle! De la reconnaissance? +Heu! il ne daignerait s'abaisser à un sentiment aussi vulgaire, il est +au-dessus de cela... Et voilà pourquoi, gardant une fière indépendance, il +vient jusque chez nous prodiguer ses insultes à ceux des Belges qui n'ont +pas sa mentalité ni sa compréhension du devoir patriotique. + +Donc, le 21 septembre, le _Vaderland_, sitôt reproduit _con amore_ par _La +Belgique_ et par _Le Bruxellois,_ a parlé de la germanophilie en Belgique. +Il affirme que les Belges sont profondément divisés en deux camps: +d'un côté se trouvent les gens sérieux, raisonnables, pratiques, qui +s'accommodent de la situation actuelle et ne refusent pas de donner un +petit coup de main au Gouvernement allemand; ces gens accordent entière +créance à toutes les nouvelles du _Vaderland_ et aux bourdes des +incommensurables victoires germaines; ils n'ont pas de «haine» pour les +assassins de nos populations, n'ajoutent nulle foi aux récits des forfaits +des barbares; ce sont des courageux, des agneaux cruellement traqués par +les «tigres». Les «tigres», ce sont ceux qui forment l'autre camp: lâches, +ils persécutent leurs concitoyens qui acceptent le fait accompli; ils +osent traiter les allemanisants de «sales Boches», de _lielleken Deutsch,_ +ils ne comprennent pas que certains Belges acceptent les offres et la +méprisante aumône du vainqueur et vont jusqu'à les menacer: _Wacht maar +tot dat d'alliés terug zijn_ (attendez seulement le retour des Alliés); +ils ont le toupet, malgré le régime de terreur qui nous opprime, de +montrer publiquement leur patriotisme, un «patriotisme mal placé, jaloux +et brouillon», bref ils supportent mal les germanophiles et, par leurs +agissements odieux, ont provoqué le fameux arrêté de von Bissing punissant +sévèrement ceux qui «offensent» les bons Allemands et les personnes qui +leur sont sympathiques. + +Et ce qui dépasse l'entendement du _Vaderland_, c'est que, parmi les +_patriotards_, il n'y a pas que la «menue plèbe», mais des «personnes +intelligentes, des hommes cultivés, professeurs d'université, juristes, +artistes, etc.»; c'est qu'on rencontre dans leurs rangs des illuminés qui, +comme le cardinal Mercier, s'exposent de gaieté de coeur à la détention, +et d'autres encore qui, comme les bourgmestres Max et de Lalieux, paient +de leur liberté, ou comme Lenoir, Frank, Baekelmans, de leur vie même, +leurs écarts de jugement et d'imagination. Quelle aberration mentale! Et +cela indigne le _Vaderland_. + +Ah! ce n'est pas parmi les rédacteurs du _Vaderland_ qu'on trouverait +pareille engeance! Nous confessons le croire en toute sincérité; mais +que voulez-vous? nous ne sommes que des Belges; comme tels, nous aimons +par-dessus tout notre patrie, notre Roi, notre liberté; nous sommes même +devenus un tantinet chauvins et nous haïssons profondément l'étranger +violateur, assassin et pillard, et, non moins que lui, ceux qui, chez +nous, courbent bassement la tête devant l'oppresseur tout-puissant.... +Nous traitons d'un même mépris le Teuton et le Germanophile: c'est devenu +«une maladie» chez nous! + +Germanophiles! hélas, il faut bien l'avouer, il en existe parmi les +nôtres. Les connaissez-vous? Du côté _femmes_, ce sont, comment dire?... +ces fleurs de pavé qu'on rencontre au bras des officiers allemands et dont +la germanophilie est si intense qu'elle laisse souvent chez ces fils de +Mars des traces durables.... Du côté _hommes_? Dans tout pays il existe, +aux divers degrés de l'échelle sociale, une certaine population, sans +honneur, sans idéal, vivant en marge de la loi, candidats ou habitués de +la correctionnelle et des assises, capables de tout sauf d'une action +honnête, se vendant à qui veut les acheter, n'ayant même pas la notion +des mots patrie et patriotisme.... C'est cette écume, dont chaque +pays voudrait se débarrasser, qui, chez nous, montre des sentiments +germanophiles.... Tous deux, hommes et femmes, sont dignes des faveurs +allemandes, et nous les laissons volontiers pour compte à nos ennemis: ils +se valent. + +Cependant, ô journal étranger, ô _Vaderland_, n'en exagérez pas le nombre. +C'est l'infime exception, et, si vous les considérez comme des gens de +sens rassis et pratique, nous jugeons qu'ils font tache dans cette grande +et noble population belge qui, au sein des vexations et du malheur, +lève fièrement la tête et regarde en face le Germain insolent. Si votre +correspondant était capable de sentir battre le coeur à la vue d'un grand +spectacle, il s'inclinerait devant ce petit peuple infortuné, rebelle aux +puissants, fidèle à ses chefs exilés, et il conviendrait qu'il ne voit +pas chez lui la platitude et la lâcheté qui caractérisèrent la nation +prussienne aux temps de Napoléon 1er. + +Dr. Z. +(_La Libre Belgique_, n° 52, novembre 1915, p. 2, col. 2.) + + +Comment ils voient. + +Ce qui suit est extrait d'un article, «Les Allemands en Belgique», publié +dans le _Düsseldorfer General-Anzeiger_ du 20 septembre 1915 par un M. +Rudolph Bartsch qui doit être, dans le journalisme allemand, un personnage +de qualité. Le _Düsseldorfer_ nous apprend, en effet, qu'il fut «chargé +par les Gouvernements allemand et autrichien d'observer le peuple allemand +durant la guerre»; ses articles paraissent dans les grands journaux +autrichiens et, en Allemagne, dans la _Vossische Zeitung_ et le +_Düsseldorfer General-Anzeiger_; ils constituent donc, pour la +documentation du public allemand, un élément important. + +Dans l'article susmentionné, l'auteur commence par nous expliquer qu'il ne +venait pas sans répugnance dans notre pays: + +«Bien que je me rendisse compte que la violation de la neutralité belge +était _une dure nécessité_, bien que sachant que les Allemands n'ont fait +que reprendre ici le procédé de Napoléon 1er, le sort de ce pays si riche +et pourtant si malheureux me faisait mal au coeur.» + +Heureusement pour sa conscience chatouilleuse, M. Bartsch apprit vite, +chez nous, comment la Belgique avait elle-même rompu sa neutralité, en se +mettant de mèche avec l'Angleterre. Il respira! Puis, le voilà pénétrant +dans l'intimité de l'âme belge, et il s'aperçoit _avec étonnement_ que +nous détestons le conquérant. Nous n'inventons pas: + +«Haine! La population urbaine ne connaît que cela, je dois le dire +(dites-le, mon ami, dites-le!) à ma douleur _et à mon étonnement_. +Abstraction faite des mille vexations et tentatives de complot, dans aucun +oeil humain je n'ai vu, comme là, passer ostensiblement le sauvage et +obscur nuage de la tempête.» + +Ça, M. Bartsch, c'est ce que l'on peut appeler une belle phrase--en +allemand. Mais continuons, l'auteur va nous consoler des menus +désagréments que nous a causés l'invasion, au moyen d'arguments +inattendus: + +«Certes, elles sont terribles à voir, les localités bombardées et brûlées, +et, au début, je ne pouvais retenir mes larmes en voyant tant de bonheur +familial détruit (la chère âme!), mais je pénétrai plus avant +dans l'intimité du pays et pus me rendre compte que _si une somme +incommensurable de beauté, de richesse et de culture a été conservée +au pays frappé de terreur, c'est précisément parce que les premières +sanctions contre les meurtres secrets et les bestialités des +francs-tireurs furent immédiates et effrayante_. Et je demeurai convaincu, +moi aussi, que cet exemple valait mieux que le sang, l'incendie et les +larmes qui sévirent pendant la guerre de Trente ans.» + +En d'autres termes, nous pouvons nous estimer heureux de ce que les +Prussiens aient bien voulu brûler quantité de villages, torturer et +massacrer les habitants: c'était pour notre bien, ce fut même pour nous un +bonheur. Ceci n'est pas de l'interprétation; M. Bartsch va nous le dire +lui-même, dans ce qui suit, fort explicitement: + +«Partout où les troupes allemandes furent accueillies pacifiquement, +elles se conduisirent de façon exemplaire; et les soldats tinrent si +scrupuleusement à la discipline et à l'honneur que les propriétaires de +centaines de châteaux et de villas, qui avaient fui, retrouvèrent, rentrés +chez eux, la moindre nippe à sa place. (Ils y ont même, assure-t-on, +trouvé des choses qui n'y étaient pas... mais allons toujours.) Quand +je songe aux horreurs russes en Galicie et dans la Prusse Orientale, +_l'occupation de la Belgique m'apparaît plutôt comme un bonheur pour ce +peuple_ (kommt mir die Besetzung Belgiens eher noch wie ein Glück für +dieses Volk vor). Il a ses fils chez lui, ses champs sont ensemencés, _la +paix et le bien-être règnent partout_ (Frieden und _Wohlstand_ herrschen +überall).» + +Nous apprenons enfin, avec attendrissement, que, dès à présent, «nombreux +sont les ouvriers belges qui s'en vont travailler en Allemagne, où ils +apprennent à connaître les hautes paies, les ateliers sains, éclairés, les +exemplaires institutions de bienfaisance...». + +Voilà ce que patronnent les Gouvernements allemand et autrichien, voilà +comment ils éclairent l'opinion chez eux. Est-ce écoeurant, odieux ou +stupide,--ou le tout ensemble? + +(_La Libre Belgique_, n° 52, novembre 1915, p. 2, col. 2.) + + +M. le baron von Bissing, lui-même; dut convenir de l'aversion que les +Belges nourrissent pour le régime allemand: d'abord dans la lettre au +bourgmestre de Bruxelles (voir p. 24), puis dans son affiche sur la +germanophobie (voir p. 66). + + +Les Allemands ne se sont pas résignés facilement à notre hostilité et à +notre mépris. + +Dès le milieu de l'année 1915, ils ont cherché à nous convertir à des +sentiments moins aigres. + +Il essayèrent d'abord de la persuasion. Voici une «Lettre ouverte du +gouverneur général» qui a paru dans les journaux domestiqués: + + +L'administration du pays occupé. + +Du gouverneur général baron von Bissing en date du 18 juillet 1915: + +La Convention de La Haye concernant les lois et coutumes de la guerre sur +terre stipule ce qui suit: + +«ART. 42.--Un territoire est considéré comme occupé lorsqu'il se trouve +placé de fait sous l'autorité de l'armée ennemie. + +«ART. 43.--L'autorité du pouvoir légal ayant passé de fait entre les mains +de l'occupant, celui-ci prendra toutes les mesures qui dépendent de lui en +vue de rétablir et d'assurer, autant qu'il est possible, l'ordre et la vie +publics en respectant, sauf empêchement absolu, les lois en vigueur dans +le pays.» + +En exécution de ce devoir imposé par le droit des gens, S.M. l'Empereur +allemand, après l'occupation du royaume de Belgique par nos troupes +victorieuses, m'a confié l'administration de ce pays et m'a chargé +d'exécuter les obligations résultant de la Convention de La Haye. En +dirigeant l'administration du pays en ma qualité de gouverneur général, je +n'agis nullement par amour du despotisme ni pour favoriser uniquement les +intérêts de l'Empire allemand; j'accomplis la mission difficile qui m'a +été confiée et les multiples devoirs qu'elle m'impose envers la Belgique +occupée. + +Pour cette raison, je suis en droit d'attendre et j'attends de tout sujet +belge, et surtout des autorités du pays qui ont pu être laissées en +fonctions, que tous secondent mes efforts tendant à rétablir et assurer +l'ordre et la vie publics. Je reconnais volontiers qu'un nombre +relativement considérable de bourgmestres, de fonctionnaires de l'État, de +membres du clergé, d'habitants des villes et de la campagne, et surtout de +personnes charitables, a su comprendre mes intentions; je reconnais qu'il +en est résulté de sérieux avantages dont l'intérêt public--non leur +intérêt personnel--a tiré profit. Nombreux sont cependant ceux qui +opposent encore une résistance ouverte ou secrète aux mesures que je juge +nécessaires d'appliquer. Beaucoup, me semble-t-il, estiment, bien à tort, +faire acte de patriotisme ou de courage en contrecarrant les dispositions +du pouvoir actuel; d'aucuns croient qu'en secondant mes efforts ils +s'attireraient des ennuis ou même courraient des dangers si, par la suite, +l'ancien régime revenait au pouvoir. + +Ces deux façons de penser sont très regrettables; l'une provient d'un +malentendu fondamental; l'autre est l'indice d'un caractère peu digne. + +Quelle que soit la destinée que l'avenir réserve à la Belgique, +celle-ci est placée à présent sous l'administration allemande, sous mon +administration, en vertu du droit des gens. Tout Belge qui obéit à cette +administration ou seconde ses efforts ne sert pas le pouvoir occupant, +mais sa propre patrie. Tout Belge qui résiste à l'administration établie +de fait ne nuit pas à l'Empire allemand, mais à son pays, à la Belgique +même, et une telle manière d'agir n'est ni courageuse ni patriotique. +Jamais celui qui, sans réserve, coopérera au bien-être public, avec le +pouvoir occupant, ne pourra, équitablement, être accusé de soumission à +l'étranger ni de trahison envers sa patrie. + +Je ne demande à personne de renoncer à ses idéals ou de désavouer +hypocritement ses convictions. Mais j'exige que chacun tienne compte de +l'état de choses existant; j'exige que tous les Belges reconnaissent que +le droit des gens et le droit de la guerre m'obligent à administrer le +pays; j'exige qu'ils comprennent que j'ai légalement le droit de recourir +à la collaboration des autorités du pays, de ses chefs intellectuels, +religieux et laïques. Tous ceux qui, ayant de l'influence, s'abstiennent, +par faux patriotisme, de la mettre au service de la cause commune, +desservent la patrie qu'ils prétendent aimer. + +Je respecte toute conviction religieuse, politique ou patriotique, et +j'accueille avec plaisir toute collaboration loyale, d'où qu'elle vienne. +Mais j'ai le devoir de sévir sans ménagement contre ceux qui troublent +ouvertement ou secrètement l'ordre dans le pays et s'efforcent d'empêcher +le rétablissement et le développement paisibles de la vie publique. +Accomplissant ma mission, je punirai, sans égards pour la personnalité, +tous ceux qui résisteront par actes ou par paroles et, s'ils occupent des +fonctions publiques, je les destituerai. + +J'attends du bon sens de la population belge et de ses dirigeants que mes +paroles dissipent certaines idées fausses et fassent comprendre à tous, +sans distinction de classes, que je désire servir les intérêts du pays et +que, dans les circonstances présentes, le seul moyen de faire acte de vrai +patriotisme est de seconder mes efforts, de contribuer à leur réalisation. + +(_La Belgique_ [de Bruxelles], 20 juillet 1915.) + +Cette tentative fut commentée par _La Libre Belgique_: + +Réponse à notre gouverneur. + +EXCELLENCE, + +A raison de la sollicitude que vous professez pour les intérêts de notre +pays, vous devez être soucieux de vous renseigner exactement sur l'état de +l'opinion publique. Il vous sera donc utile, sinon agréable, de connaître +l'impression produite par votre manifeste du 18 juillet, où vous nous +assurez de votre bienveillance sur un ton si étrangement comminatoire. Je +viens donc vous exprimer mon appréciation, conforme, je le sais, à celle +d'un très grand nombre de Belges. + +Ce fut pour nous tous, Excellence, un sujet de joyeuse surprise que +d'apprendre, un beau matin, que vous teniez à posséder la confiance de vos +administrés. Jusque-là, nous étions tous persuadés que vous vous flattiez +de nous réduire et de nous conduire par l'intimidation. Installé chez +nous par la force des armes, à la suite d'une agression aussi lâche que +perfide, chargé d'organiser dans notre pays le régime d'occupation, vous +avez accompli cette besogne avec un soin et une méthode où nous n'avons +jamais pu voir que le souci des intérêts militaires, économiques et +financiers de nos envahisseurs. La Belgique ruinée et meurtrie fut frappée +de lourdes contributions de guerre. Des réquisitions en masse drainèrent +les dernières ressources de notre pays ravagé. Des prestations de tout +genre pesèrent par surcroît sur la population des villes et des campagnes, +sans compter les abus individuels commis pas vos soldats. J'ignore dans +quelle mesure ce système d'oppression et de vexations vous est imputable; +mais j'ai pu voir, comme tout le monde, que votre administration y a prêté +main-forte. Elle a emprisonné toute la vie du peuple belge dans un réseau +de règlements, de décrets et d'arrêtés, où s'exerce sans retenue le souci +prépondérant, ou plutôt exclusif, des intérêts allemands. Quant aux +sentiments du peuple belge, vous n'aviez pas l'air de vous en préoccuper +beaucoup en ce temps-là. Votre police haute, basse et moyenne se +chargeait de suppléer au bon vouloir des habitants. Amendes, arrestations +préventives, détentions par mesure administrative, perquisitions +domiciliaires, condamnations à la prison, condamnations à mort ont grêlé +dru pendant toute la durée de votre règne. A vous voir faire; Excellence, +on devrait se dire qu'il vous était indifférent d'être cordialement +détesté. Puisqu'il vous a plu de nous signifier que la liberté de le +croire nous était retirée, nous sommes bien forcés de vous dire que vous +nous donnez en échange celle de rire à vos dépens. + +En soi, c'est une plaisante idée que de réclamer la confiance par +sommation officielle. Chez vous peut-être est-elle une contribution +qu'on lève par voie administrative sur la docilité populaire comme on +réquisitionne, par décret, le vieux cuivre, le pétrole ou les pommes de +terre. Si cela réussit en Allemagne, cela prouve une fois de plus que les +extrêmes se touchent et que la suprême «Kultur» confine à la simplicité +primitive. Dans nos pays moins «kultivés», il n'est pas d'usage que +l'autorité, quand le remords ou le dépit la démangent, se gratte aussi +ostensiblement. L'Allemagne serait-elle donc le seul endroit du monde +où le ridicule ne tue pas? Ou bien la valeur allemande se doit-elle à +elle-même de braver aussi cette mort-là? Mais en ce cas, il conviendrait +de montrer qu'on a regardé le danger bien en face et de ne pas se donner +la figure d'un personnage plus comique qu'il ne s'en doute. Vous manquez +un peu, Excellence, à cette précaution élémentaire. + +Il aurait dû vous suffire d'invoquer, avec les airs pénétrés que vous +y avez mis, les «Conventions de la Haye». Le commentaire que vous nous +faites des article 42 et 43 est savoureux à lire après celui que votre +soldatesque et votre état-major nous ont donné de cet autre chiffon de +papier. A vous entendre, vous seriez le seul bon juge de nos devoirs +envers notre chère et malheureuse patrie. Nous n'aurions plus qu'une seule +manière de la servir, et ce serait de nous mettre docilement aux ordres de +ses oppresseurs et de ses bourreaux, de seconder l'autorité allemande, de +travailler pour le compte de l'Administration allemande, de nous prêter +aveuglément à tout ce que le pouvoir allemand décide être l'intérêt de la +Belgique, devenu tout à coup identique à l'intérêt allemand. + +«Tout Belge--je vous cite--tout Belge qui résiste à l'administration +établie de fait, ne nuit pas à l'Empire allemand, mais à son pays, à +la Belgique même, et une telle manière d'agir n'est ni courageuse ni +patriotique.» + +Vous auriez dû en rester là, Excellence, et vous tenir dans le ton de +la force encore tempérée, que nous pouvions écouter avec une ironie +bienveillante. Mais vous tombez dans la bouffonnerie odieuse quand vous +vous oubliez à écrire que les Belges qui vous résistent le font par peur, +c'est-à-dire par lâcheté. On sait pourtant ce qu'il en coûte de vous +déplaire, et vous ne vous privez pas de le répéter assez haut dans ce même +document où vous ne rougissez pas d'expliquer notre fidélité patriotique +par ce mobile déshonorant. Vous nous aviez déjà donné d'autres exemples de +cette étrange logique, notamment dans cette affiche demeurée célèbre, +où vous commenciez par verser un pleur sur le sort misérable des Belges +réfugiés en Angleterre, pour nous annoncer ensuite que vous veniez de +faire fusiller, à Liège, huit de nos compatriotes. + +Au gré de cette même logique sans doute, nous vous paraîtrions des foudres +de bravoure et d'intrépidité, si nous consentions à trembler devant vos +argousins, vos mouchards et vos juges: + +De votre homélie nous retiendrons donc, Excellence, qu'il vous plairait +fort de posséder la confiance des Belges et que vous nous la demandez... +en allemand!!! + +Il nous est assez difficile de voir ce que vous en ferez de bon, mais, +puisque vous y tenez, il y aurait un moyen de la conquérir, dans la mesure +où elle peut vous être nécessaire. Chargé de maintenir sous le joug une +petite nation qui s'est courageusement sacrifiée pour son honneur et son +devoir, montrez-lui, si discrètement que ce soit, que vous comprenez la +tragique grandeur de sa conduite. Au lieu de proscrire jusque sur le +cercueil de nos morts les manifestations les plus innocentes de notre +loyalisme patriotique et de nos légitimes espérances, vous pourriez +traiter comme un noble vaincu le peuple belge prisonnier dans son propre +pays. + +Affichez des airs victorieux et triomphants puisque cette morgue paraît +être l'empois nécessaire d'un uniforme prussien; mais sous cette armure +laissez-nous deviner une âme de gentilhomme et de soldat, où le peuple de +la libre Belgique retrouvera quelque chose des sentiments d'honneur et +de fierté pour lesquels il s'est dévoué aux horreurs de sa situation +présente. Alors, mais alors seulement, il consentira à croire que vous +songez aux intérêts de son pays momentanément tombé sous votre garde. +D'intérêt, nous n'en connaissons plus qu'un seul aujourd'hui: c'est celui +pour lequel notre Roi, notre Gouvernement et notre armée unissent en ce +moment leur courage, leurs efforts et leur bravoure, c'est celui auquel +tout véritable Belge songe, jour et nuit, avec une obstination indomptable +comme sa confiance. Quand vous nous aurez montré que vous comprenez ce +sentiment et la place qu'il tient dans nos coeurs, nous consentirons +joyeusement à croire que c'est pour le grand bien de l'agriculture belge +que vos maquignons en uniforme enlèvent les derniers chevaux du pays. + +Pour être sincère, je dois vous avouer que ce moyen de persuasion ne +réussit généralement qu'à ceux qui ont l'âme assez haute pour le trouver +eux-mêmes. Votre proclamation du 18 juillet montre que vous en êtes tout +de même un peu loin. Si celle-ci doit devenir la charte de vos rapports +avec vos administrés, il n'y aura pas grand'chose de changé dans la +Belgique occupée. Il se trouvera encore des Belges bornés et pusillanimes +pour refuser de comprendre qu'ils servent leur patrie en vous aidant à la +réduire. Vos juges, s'ils les attrapent, continueront de les condamner et +vous de les gracier après qu'ils seront morts. + +Agréez, Excellence, l'expression de tous les sentiments de déférence dus à +vos fonctions, dans les formes protocolaires prévues par les Conventions +de La Haye. + +BELGA. +(_La Libre Belgique_, n° 40, août 1915, p. 1, col. 1.) + +Comme les avances doucereuses nous laissaient insensibles, ils recoururent +à des procédés plus conformes à leur tempérament: l'intimidation. Copions +l'arrêté allemand d'octobre 1915 et la réponse publiée par _Le Belge_. + + +Nouvelles publiées par le Gouvernement allemand. + +On connaît le résultat que l'offensive des Alliés, cette offensive +annoncée depuis si longtemps, a atteint sur le front occidental. Les +lignes allemandes ont résisté à une canonnade effrénée de soixante-dix +heures et à la supériorité numérique considérable de l'ennemi. Les +Français ont eu plusieurs centaines de milliers de tués et de blessés, +tandis que les Anglais blancs et de couleur ont subi des pertes +relativement plus élevées encore. Malgré le nombre énorme des vies +humaines et les immenses quantités de munitions qu'ils ont sacrifiées sans +ménagements, les ennemis de l'Empire allemand ne se sont rapprochés en +rien de leur but, qui est de reconquérir la Belgique et le nord de la +France. + +Pendant que cette bataille décisive faisait fureur sur le front, j'ai eu +à protéger le dos de l'armée allemande contre, des manoeuvres hostiles. A +cette occasion j'ai été obligé de combattre des tendances dues, tout comme +l'offensive désespérée des Alliés, à d'anciennes et vaines espérances, +à la croyance en un prompt rétablissement de l'ancien état de choses. +Certains milieux qui, plus que tout autre, devraient avoir à coeur de +favoriser la paix intérieure, ont incité les esprits à la résistance; des +personnes qui s'étaient déclarées prêtes à coopérer avec moi à rétablir le +bien-être dans le pays ont prêté de nouveau une oreille complaisante aux +insinuations venant du Havre et de Londres; de faux prophètes répandant de +fausses nouvelles ont séduit des malheureux crédules et les ont amenés à +commettre des actions criminelles. Par faux patriotisme, et plus encore +par cupidité, des Belges se sont laissé entraîner à un espionnage qui a +abouti au même échec que l'offensive ennemie. + +Malgré tout, nous sommes parvenus à tenir à l'écart l'ennemi sournois et +lâche qui, perfidement, menaçait la sécurité de l'armée allemande. Les +peines les plus rigoureuses ont dû être appliquées sans pitié à ceux que +de vains espoirs ont amenés à se rendre coupables d'actions criminelles. +Les faits, qui parlent un langage éloquent, réfuteront par eux-mêmes tous +les bruits de victoire de nos ennemis et les nouvelles annonçant que les +armées allemandes évacuent le pays. Ce que nous tenons, nous le tenons +bien. + +Cette dernière déception impose aux Belges le devoir d'en tirer des +enseignements quant à l'avenir et de ne plus prêter si crédulement foi à +des nouvelles qui, le lendemain, forcément, se révéleront mensongères. +Tous ceux qui, sous mon administration, travaillent, qui gagnent +suffisamment et qui ont su acquérir la satisfaction intérieure du devoir +accompli, doivent contribuer à faire jouir des mêmes bienfaits ceux de +leurs prochains qui sont encore aveuglés. L'expérience des dernières +semaines prouve que la sécurité des armées allemandes est assurée contre +des complots les mieux tramés. Mais la sécurité de la vie active, qui +seule peut guérir les maux de la Belgique souffrante, ne peut être +garantie qu'à ceux qui, laissant aux soldats le soin de combattre, et +secondant mes efforts, favorisent dans leur milieu la paix intérieure et +la prospérité économique du pays. Les arrêtés que je promulgue poursuivent +le même but; quiconque les enfreint subira, dans toute leur dureté, +les peines qu'ils édictent. Ceux qui contrecarrent mes efforts doivent +s'attendre à subir toutes les rigueurs de la loi martiale; ceux qui me +secondent dans ma tâche viennent en aide, de la manière la plus efficace, +à leur patrie, à leurs compatriotes et à eux-mêmes. + +_Le Gouverneur général en Belgique_, +Baron VON BISSING. + +(_Le Bruxellois_, 13 octobre 1915.) + +A nos maîtres. + +Vous avez fait afficher le 11 octobre un imprimé non signé, pour nous dire +que le patriotisme belge n'est que de la cupidité, pour nous parler de +centaines de mille Français tués, de la satisfaction que donne le devoir +accompli, de complots ténébreux, de faux prophètes, de vos bonnes +intentions et de répressions sévères. Ce fatras, où le ridicule le dispute +à l'odieux, devait nous préparer à recevoir l'annonce de vos derniers +assassinats. + +Vos mouchards, en se mêlant aux lecteurs de ces affiches, ont senti une +fois de plus les colères contenues gronder à côté d'eux. + +Votre nouveau monument de cynisme ne pouvait inspirer que de l'indignation +et du mépris. C'est l'oeuvre d'hypocrites, gorgés de puissance, qui se +préparent à faire régner la terreur. + +Vous voulez nous faire trembler et nous soumettre par la crainte. Mais +vous ignorez donc que la violence ne peut rien contre un peuple conscient. +Vous ne savez donc pas que les inquisiteurs et les tortionnaires n'ont +jamais converti une seule de leurs victimes, et vous oubliez que les +martyrs n'ont jamais servi qu'à sanctifier la cause qui fut la leur. + +Vous voulez nous réduire par la peur, vous n'y parviendrez pas. + +Nous ne relèverons ni vos mensonges ni vos insultes, mais sachez que sous +le bâillon que vous leur avez imposé tous les Belges vous crient avec +nous: assez d'affirmations stupides, assez de lourde vantardise, assez +de calomnies; n'en jetez plus..., nous sommes largement convaincus de +la faiblesse de vos arguments, de l'épaisseur de votre esprit et de +l'énormité de votre infamie. + +Mais vous cherchez peut-être à vous faire haïr davantage?... en admettant +que cela soit possible. Alors, continuez, vous êtes les maîtres. Continuez +vos manières de terroristes, insultez vos victimes, torturez, mentez, +fusillez, mais au moins cessez de faire les bons apôtres, cela ne prend +plus chez nous. + +Vous êtes classés dans l'opinion du monde; vous tenez votre réputation et, +comme le dirait votre scribe tudesque, vous la tenez bien. + +(_Le Belge_, n° 6, octobre 1915, p. 1.) + +Mais la manière forte ne leur réussit pas mieux que la douceur. Ils +essayèrent alors le chantage: ceux qui désiraient que leurs parents, +prisonniers en Allemagne, fussent traités d'une façon plus humaine, +devaient commencer par faire amende honorable.. + + +Texte d'une récente affiche de l'autorité allemande. + +_Transfert de prisonniers de guerre d'un camp dans un autre_. + +«Les demandes adressées en vue d'obtenir le transfert de prisonniers +de guerre d'un camp dans un autre se sont tellement multipliées en ces +derniers temps, qu'il n'est plus possible d'y donner suite d'emblée, +ne fût-ce qu'à cause des frais de transport trop onéreux, sans parler +d'autres motifs qui s'y opposent. Le ministère de la Guerre à Berlin +n'accueillera plus à l'avenir que les demandes qui seront spécialement +motivées; en outre il ne suffira plus que les solliciteurs soient +méritants, il faudra aussi qu'ils aient rendu service à la cause et aux +intérêts allemands et que ce fait soit prouvé. + +«Le gouvernement général a ordonné que, pour toute demande du genre +précité, il soit examiné minutieusement si les solliciteurs remplissent +sous tous les rapports ces nouvelles conditions et surtout s'ils se +sont conformés sans réserve à toutes les prescriptions des autorités +allemandes. Dans ce cas seulement, les demandes pourront être accueillies +favorablement.» + +Voilà donc les souffrances et les privations de nos compatriotes +prisonniers devenues un moyen de pousser leurs malheureuses familles à la +trahison ou du moins à d'inacceptables connivences. L'odieux système des +étapes se perpétue et se perfectionne. Et l'homme qui s'est donné pour le +gardien loyal des intérêts du pays se prête à cette infâme exploitation de +la douleur publique. Il met sous cette ignominie sa signature de soldat et +de gentilhomme: _Freiherr von Bissing, Generaloberst_. Merci, Excellence, +vous venez, une fois de plus, de nous montrer au naturel, dans un de ses +meilleurs représentants, votre race, votre caste et votre pays. + +Il ne leur suffit pas des légitimes ressentiments qu'ils ont accumulés +contre eux, ils veulent absolument y ajouter notre mépris. C'est leur +manière de nous prouver la transcendance de leur _Kultur_! + +Mais alors, Excellence, pourquoi vous donnez-vous le ridicule de paraître +désirer qu'on vous respecte? + +(_La Libre Belgique_, n° 55, décembre 1915, p. 2, col. 2.) + +Nous n'avons parlé jusqu'ici que de haine. Pourtant notre aversion +comprend encore plus de mépris que de haine. Seulement le dégoût ne +s'extériorise pas aussi facilement, et les Allemands affectent de ne pas +le remarquer. Peut-être, au fond, ne sont-ils pas capables de le sentir: +leurs facultés psychologiques sont peu développées, tout le monde le sait. + +Si la presse clandestine ne s'occupe guère de ce sentiment, c'est +précisément parce qu'il est trop universel. Mais, je le répète, dans notre +antipathie, le mépris tient une plus large place que l'exécration. + + +2. Les manifestations collectives. + +L'autorité allemande avait défendu à Bruxelles toute démonstration pour +la fête nationale du 21 juillet 1915: elle interdisait notamment les +réunions, les cortèges et le pavoisement. + +Les Bruxellois manifestèrent d'une autre façon, bien plus émouvante. + +On fit circuler des petits papiers demandant à tout le monde de fermer +sa maison et de se promener en famille par les rues de la ville[38]. _La +Libre Belgique_ lança le même appel dans son n° 35. Aussi pas un seul +magasin ni un seul café n'était-il ouvert, tandis qu'une foule énorme +déambulait dans les rues de la capitale [39]. + +[Note 38: Voir _Comment les Belges résistent_..., p. 339.] +[Note 39: _Voir Comment les Belges résistent..._, p. 340.] + +Au début de juillet 1916, les Bruxellois firent circuler subrepticement +l'avis suivant: + + +Citoyens belges, + +Depuis bientôt deux ans, les Allemands ont violé notre neutralité, ne +reculant devant aucun crime ni aucune forfaiture pour essayer de +nous plier à leur joug de barbarie. Prouvons-leur par une nouvelle +démonstration, plus formidable encore que celle de l'an dernier, que plus +que jamais nous resterons fidèles à notre patrie, à notre Roi, à notre +drapeau. + +Belges, que le 21 juillet soit pour nous un jour de chômage complet et +général. + +Abstenez-vous de tout travail, n'entrez dans aucun magasin pour y acheter +ni dans aucun café pour y consommer. + +Promenez-vous en ville en costume de dimanche et portez à la boutonnière +un insigne vert: symbole de l'espérance. + +Fermez magasins, cafés, administrations, bureaux, etc., 22 juillet. + +Vive la Belgique libre! +_N. B._--Afin de faire boule de neige, copiez ceci plusieurs fois et +remettez-le à différentes personnes. + +_L'union fait la force_. +(_La Belgique_ [de Rotterdam], 17 août 1916, p. 2, col. 1.) + +Les Allemands ripostèrent par les deux arrêtés que voici: Le premier est +du 12 juillet; le second, imprimé sur papier rose, ne fut affiché que +le 20. Le premier a soin de faire remarquer que la fête nationale du 21 +juillet a été instituée par une loi belge: l'interdiction allemande n'en +est que plus illégale. Ceci prouve, à toute évidence, que nos oppresseurs +violent sciemment la légalité et désirent qu'on le sache. Le second défend +de fermer les magasins le lendemain, 22 juillet, ainsi que le conseillait +l'avis reproduit plus haut. + +Il est défendu de célébrer d'une manière quelconque les fêtes nationales +du 21 juillet 1916, déclarées jours fériés par la loi belge du 27 mai +1890. + +Je préviens la population qu'elle devra s'abstenir de toute démonstration +telle que réunions publiques, cortèges, rassemblements, harangues +et discours, fêtes scolaires, dépositions de fleurs devant certains +monuments, etc., pavoisements d'édifices publics ou privés, fermeture des +magasins ou cafés à des heures exceptionnelles. Les infractions seront +punies soit d'une peine d'emprisonnement de six mois au plus et d'une +amende pouvant atteindre 20.000 marks, soit d'une de ces deux peines à +l'exclusion de l'autre; seront passibles de ces peines non seulement les +auteurs des infractions, mais aussi les fauteurs et les complices. + +J'attire en outre l'attention du public sur ce qu'il est défendu +d'afficher et de répandre des écrits non censurés et de porter des +insignes d'une manière provocatrice. + +Bruxelles, le 12 juillet 1916. +_Der Gouverneur von Brüssel u. Brabant_, +(S.) HURT, +_Generalleutnant_. + +Mon interdiction de célébrer la fête nationale belge a déterminé un groupe +de personnes irréfléchies à engager le public à résister à l'application +de mon arrêté. + +Afin d'éviter tout incident désagréable, je mets formellement les +habitants en garde contre ces excitations qui ne peuvent que nuire aux +vrais intérêts de la population paisible du pays. + +La peine prévue sera appliquée avec la plus grande rigueur et sans +indulgence à toute personne qui, le 21 juillet 1916 ou ultérieurement, +participera à une démonstration quelconque, y compris la cessation du +travail. + +Bruxelles, le 20 juillet 1916. +_Der Gouverneur von Brüssel u. Brabant_, +(S.) HURT, +_Generalleutnant_. + +(_Le XXe Siècle_, 11 août 1916, p. 1, col. 5.) + +Le 21 juillet 1916, _La Libre Belgique_ paraissait avec un dessin entouré +d'un cadre aux couleurs nationales (pl. IV). Un souffle patriotique plus +ardent que d'habitude animait ses collaborateurs. Voici deux articles de +ce n° 83. + + +Vers la gloire. + +En ce jour de fête nationale, à l'heure où le pays tout entier battant +d'un même coeur se sent animé du même élan de foi patriotique, nos pensées +se reportent deux ans en arrière, au 21 juillet de l'année tragique. + +Comme chaque année, la Belgique célébrait ce jour-là l'anniversaire +glorieux de son indépendance. Et tandis que dans tous nos sanctuaires, +dans nos plus humbles églises de village comme sous les voûtes +majestueuses de nos cathédrales, résonnaient les accents joyeux du +_Te Deum_, tandis que dans nos villes et dans notre capitale la foule +acclamait l'armée défilant dans nos rues aux accords entraînants de +marches d'allégresse, de l'autre côté de la frontière, le Prussien, ennemi +marqué à jamais du stigmate de la plus honteuse forfaiture, foulant aux +pieds les lois de l'honneur les plus inviolables, décidait froidement +d'écraser sous sa lourde botte le sol aimé de la Belgique en rêvant +annexion.--Quinze jours plus tard, le crime était consommé.... + +Sous l'étreinte d'une émotion profonde, mais se cabrant sous l'insulte, +fièrement, la tête haute, l'oeil décidé, avec dans l'âme la résolution +de défendre au prix de leur sang le cinglant outrage, de leurs mâles +poitrines les enfants de la petite Belgique barrèrent la route au colosse +allemand, et aujourd'hui, après deux ans de luttes et de combats sans +répit, là-bas, à l'Yser, le drapeau belge flotte toujours... + +C'est vers ces superbes héros que nous tournons nos regards, maintenant +surtout qu'un envahisseur despotique, mais impuissant, veut réduire notre +patriotisme au silence; c'est vers eux que s'envolent plus que jamais +nos espoirs, c'est dans un hommage commun que nous leur adressons notre +admiration reconnaissante. + +Déjà le jour se lève où nos fiers soldats nous reviendront au son des +marches triomphales; où nos femmes iront au-devant d'eux, semant les +fleurs sous leurs pas; où le peuple entier, ivre de joie débordante; se +ruera sur eux pour les serrer, les écraser contre leur coeur; où tout le +pays, dans la folie de son enthousiasme, se disputera l'honneur de porter +en triomphe le Roi, l'Armée et le Drapeau. + +Ce jour-là sera la fête de la gloire! + +Fière et noble Belgique, tu es glorieuse par ton Roi qui, t'aimant jusqu'à +l'héroïsme le plus sublime, a tiré l'épée pour venger l'insulte faite à ta +loyauté; tu es glorieuse par ta Reine, ange de douceur et de consolation, +qui passe ses jours aux chevets de nos chers blessés et leur dispense +maternellement des trésors de bonté et de tendresse; tu es glorieuse par +le digne héritier de ton grand Roi qui, bien qu'enfant encore, a revêtu +l'uniforme du soldat et avec une belle énergie, tandis qu'autour de lui +le canon crachait la mitraille, a juré devant le drapeau de te défendre +jusqu'à la mort; tu es glorieuse par tes enfants qui, superbes lions, se +battent avec une vaillance, un courage, une ténacité indéfectible pour +le maintien de ton indépendance et de tes plus chères libertés; tu es +glorieuse enfin par tes morts dont le sang a rougi le sol sacré de la +patrie et sur les tombes desquels des mains pieuses et reconnaissantes, +en attendant qu'elles leur élèvent plus tard un monument, déposent +aujourd'hui la couronne de l'immortalité. + +HELBÉ. +(_La Libre Belgique_, n° 83, juillet 1916, p. 2, col. 1.) + + +Pour l'honneur! + +Par trois fois Satan le tentateur voulut séduire Jésus. Il lui dit: «J'ai +la gloire et j'ai la puissance; je te donnerai tout cela si tu tombes à +mes Et la réponse fut: «Arrière, Satan! Je n'adore que Dieu et ne sers que +lui.» + +Et les anges descendirent du Ciel et se prosternèrent devant Jésus. + +Par trois fois Satan le moderne voulut tenter la Belgique. + +Le 2 août 1914, il lui dit: «J'ai la gloire et j'ai la force; j'ai le fer +pour châtier et j'ai l'or pour récompenser; donne-moi ton aide contre mes +ennemis, et tu pourras entrer dans mon giron et tu partageras ma gloire et +ma puissance... Sois félonne et sers-moi!» + +Et la réponse fut: «Je ne sers que l'honneur!...» + +Alors se perpétra le crime initial: le pays qui servait l'honneur fut +lâchement envahi; le fer et le feu crachèrent la mort; Liège l'héroïque +tomba sous les coups de Satan. + +Satan reprit: «Tu as servi l'honneur, et tu as vu ce qu'il t'en a coûté, +rends-toi! Si tu veux éviter de plus terribles châtiments, sers-moi!» + +Et la réponse fut encore: «Je ne sers que l'honneur!...» + +Alors commença l'épouvantable martyre de la Belgique; les campagnes +furent dévastées, les villes furent détruites, les populations furent +exterminées; Bruxelles la capitale fut souillée par Satan. + +Satan reprit pour la troisième fois: «En as-tu assez maintenant? Tu as +senti le poids de mon bras et l'effet de ma colère; si tu veux échapper à +l'anéantissement, sers-moi!» + +Et pour la troisième fois la réponse fut: «Je ne sers que l'honneur!...» + +Alors se fit l'oeuvre d'anéantissement; Anvers la forte, le dernier refuge +de la nation loyale, succomba sous les blocs d'airain, et le pays fut +réduit en esclavage par Satan le moderne. + + + + +Le sacrifice était consommé. Tout ce qu'une nation peut souffrir, la +Belgique le souffrit. Son sol sacré fut piétiné par les hordes d'Attila; +les riantes campagnes furent ravagées; le commerce et l'industrie furent +ruinés; le Roi et son Gouvernement furent exilés; les villes furent +livrées aux flammes, et leurs trésors d'art brûlés impitoyablement; une +partie de la population errait triste et misérable, cherchant un refuge +chez l'étranger; ce qui en restait fut retenu dans le pays transformé +en immense prison, et fut séparé du monde extérieur; les vierges furent +odieusement outragées; les femmes et leurs enfants furent lâchement +assassinés, les hommes fusillés, et leurs cadavres furent enfouis dans des +charniers... Partout la liberté fut profanée et à sa place régnaient la +Terreur, l'Injustice et l'Arbitraire; la fortune publique fut écrasée +sous des impôts monstrueux; les produits des champs furent volés, et la +Belgique, hier encore heureuse dans son opulence, pour échapper à la +famine fut réduite à accepter l'aumône de peuples compatissants. + +La Belgique était devenue le pays du chaos, de la ruine et de la +désolation, et l'immortel poète des Lamentations pouvait pleurer sur elle +comme il pleura il y a vingt-cinq siècles sur Sion: «Hélas! qu'elles sont +tristes les routes qui conduisent à Moria... toutes les portes de la cité +sont détruites; ses prêtres gémissent, ses vierges sont sans parure et +elle-même est noyée dans l'amertume. Oh! vous qui passez par les chemins, +voyez s'il est une douleur pareille à la mienne. Tous ceux qui traversent +le pays, remplis d'effroi, joignent les mains, secouent la tête et disent: +Est-ce là la cité magnifique, la beauté parfaite, la joie de la terre!» + +Et toutes ces indicibles horreurs, ce martyre sanglant, ce sacrifice +cruel, cette immolation d'elle-même, la Belgique les a soufferts pour +avoir servi l'honneur... Et de toutes ses richesses, de tout son bonheur, +de toutes ses gloires du passé, il ne lui restait plus rien; mais il lui +restait l'honneur. + +Et voilà que dans cet anéantissement, pareilles aux anges on vit les +nations s'approcher d'elle pour l'admirer dans sa tombe et pour contempler +en elle le grand principe moral de la civilisation, le principe de +l'Honneur et de la Loyauté. Et l'on vit les poètes de tous les pays +s'incliner devant elle, et ensemble chanter pour elle dans toutes les +langues ce cantique sublime de l'Honneur, qui est le _Livre du roi +Albert!_ + + + + +La petite Belgique semblait morte; mais dans son tombeau une nouvelle +Belgique naissait, plus belle, plus grande que l'ancienne, magnifiée et +auréolée par l'honneur. + +Trois fois dans le cours des siècles, la civilisation fut sauvée de la +barbarie, et trois fois une petite nation fut choisie par l'Éternel pour +accomplir ses desseins. Dans l'antiquité, la petite Grèce barra le chemin +aux barbares de la Perse et de la Médie; au Moyen Age, la pauvre +Pologne, conduite par Sobieski, arrêta le flot des barbares de l'Islam; +aujourd'hui, la faible Belgique, entraînée par Albert le Loyal, enraie le +torrent des barbares de la Kultur... Toutes trois servirent l'honneur, +et toutes trois moururent mais ceux qui sacrifient leur existence pour +l'honneur ne meurent pas pour toujours: la Grèce a secoué le joug du +Croissant, la Pologne attend sa résurrection prochaine; la Belgique voit +luire l'aube de sa délivrance. + +Car voici qu'approche pour elle l'heure de la justice immanente: la +puissance de son gigantesque bourreau fléchit; pressé de toutes parts, +il est acculé dans une inutile résistance, et déjà il sent venir le jour +suprême du cataclysme final. Dans le lointain gronde le canon vengeur et +ses échos nous parviennent comme l'annonce de la libération... Nos coeurs +se gonflent d'espoir et de confiance... + +Pour la seconde fois nos fêtes nationales sont des jours de deuil; le +drapeau de la patrie ne peut se déployer que dans l'intimité de nos +demeures, comme notre amour pour elle se cache dans l'intimité de nos +âmes. + +Mais ce sera la dernière fois... Le soleil de la liberté va luire et ses +rayons vont réchauffer nos enthousiasmes. A l'horizon brumeux, sur les +rives de l'Yser, je vois nos trois couleurs se déployer au-dessus des +landes de la vieille Flandre, dans ces plaines que César ne put enlever +aux. Morins, et que Guillaume ne put conquérir; j'entends le bruit confus +des marches de nos petits soldats... C'est la patrie qui ressuscite du +sépulcre, qui se dresse dans toute sa fierté et toute sa gloire, et qui +s'avance triomphante, tenant son labarum où ne se lit qu'un mot: Honneur! + +Honneur à toi, ô ma Patrie, patrie des héros, patrie du devoir et de la +fidélité, immortelle désormais et invincible! Dans un siècle d'abjection +et d'égoïsme, où si facilement l'on s'incline en silence devant la force +bestiale, tu osas te lever, faible mais décidée, devant la barbarie d'une +nation qui te violait au nom de la science et de la culture; tu te donnas +en holocauste pour la sainteté d'un principe, et le sang de tes enfants +fut la rançon de la civilisation que tu sauvas. Honneur à toi qui sors +de la tombe resplendissante de pureté et de lumière. Ton nom brillera à +travers les siècles et les nations te salueront et te béniront à jamais +comme l'incarnation de l'honneur! + +Ego. +(_La Libre Belgique_, n° 83, juillet 1916, p. 3, col. 2.) + +Empruntons aussi à _La Libre Belgique_ une relation des événements qui se +déroulèrent à Bruxelles le 21 juillet. + + +La grande journée du 21 juillet. + +Depuis l'occupation allemande, la ville de Bruxelles a jeté au bac à +ordures les noms d'un tas de gouverneurs. Nous pensions être encore sous +la patte d'un nommé von Sauberschurke, et nous vivions sous celle de Hurt, +pas von Hurt, Hurt tout court, un pauvre petit Hurt de rien du tout. + +Le gouverneur _für Belgien_ fit donc remarquer à ce mince gouverneur +_für Brüssel_ que le 21 juillet était «un sale chournée, un chournée +danchereuse». + +Il s'agissait de mater les Bruxellois, ces «indécrottables» Bruxellois, +comme nous appelle von Bissing. + +Hurt, après avoir beaucoup réfléchi, prépara son plan de campagne. + +D'abord il fit circuler dans le centre quelques mitrailleuses, bien +convaincu que ces joujoux dangereux donneraient aux Bruxellois la chair de +poule et le commencement de la sagesse. + +Les mitrailleuses circulèrent et les chiens continuèrent à flairer, +suivant des traditions plusieurs fois séculaires, le bas des murs. + +Hurt alors rédigea une première affiche qui, tout en reconnaissant que le +21 juillet était jour férié légal, défendait les manifestations, notamment +la fermeture des magasins, ateliers, etc., etc. + +Hurt employait, pour se faire obéir, les grands moyens, la prison et +l'amende: 20.000 marks. + +Par le temps qui court, n'a pas 20.000 marks qui veut. On ne trouve pas +cela sous les fers d'un Boche. + +Cependant le Bruxellois garde le sourire. + +Hurt surprit ce sourire. Il rédigea une affiche rose pour avertir la +population qu'elle devait se défier des excitations de «quelques personnes +irréfléchies...». Le gouverneur était décidé à appliquer les pénalités +sans aucune indulgence. + +Bref, de l'affiche blanche on passait à l'affiche rose en attendant +l'affiche rouge... Ces Allemands sont merveilleusement organisés. + +Hurt était tranquille. Le 20 juillet au soir, on était allé jeter quelques +fleurs place des Martyrs. Il fit barrer la place jusqu'à la rue Neuve. + +Le bruit avait couru qu'on manifesterait le 22. Hurt avait menacé pour le +22 et jours suivants. + +Les Bruxellois étaient bouclés... Ouais! + + +* * * + + +Avec le 21 juillet monta dans le ciel bleu le plus rayonnant soleil qu'on +pût rêver. + +Hurt avait voulu que Bruxelles soit ouvert le 21 juillet, Bruxelles fut +_tout vert_ le 21 juillet. + +Et comme le vert est la couleur de l'espérance, Hurt fut servi à souhait. + +Dès les premières heures du jour, toute la population avait son ruban +vert. Tous, hommes, femmes, enfants, même les chiens--parfaitement, Herr +Fritz Norden!--et aussi les chevaux, chacun manifestait. + +Les magasins étaient curieux à voir. Ici on avait vidé la vitrine, ou bien +encore on avait tout caché sous du papier vert. Là on avait étalé les +portraits du Roi et de la Reine. Dans telle grande maison, le gérant se +promenait tout seul, portes grandes ouvertes, en habit de cérémonie. + +C'était tordant. + + +Rue Neuve, le spectacle changeait. + +On ne pouvait aller déposer des fleurs sur la cendre des martyrs de +l'indépendance. Des soldats allemands, baïonnette au canon, montaient la +garde... + +Que faire? + +Une chose très simple et qui fut faite simplement, avec respect. + +Tout Bruxelles défila rue Neuve. Les femmes s'inclinaient, les yeux +tournés vers la blanche statue autour de laquelle les anges prient... Les +hommes enlevaient leur chapeau, la tête tournée vers le monument... + +C'était émotionnant. Et cela dura tout le jour au nez des polizei _verts_ +de colère... + +Ils manifestaient eux aussi, malgré eux! + + +Et dans les églises, quelle affluence! Les fidèles en foule vont prier et +communier pour la patrie. + +Vers 10 heures, les cloches sonnent à la volée appelant les Belges, tous +les Belges, pour jeter vers le ciel le cri de l'espérance. + +Bientôt la foule ne trouve plus place. Elle stationne sur les parvis. Elle +reste là, patiente et recueillie. + +A Sainte-Marie, à Saint-Jacques, à Sainte-Croix, partout, c'est la même +poussée. On chante la _Brabançonne_, _Vers l'Avenir_. + +A Sainte-Gudule, à 10 heures, il y a plus de douze mille personnes +entassées dans l'immense collégiale. + +Les Allemands sont dans un état de fureur indescriptible. Rue d'Arenberg, +deux soldats emmènent brutalement vers la Kommandantur une pauvre femme +en cheveux. Quelques personnes suivent sans mot dire. Passe un groupe +d'officiers. Un vieillard frôle de la manche le bras d'un de ces nobles +guerriers. Aussitôt, le sang à la figure, l'écume et les gros mots sur les +lèvres, le traîneur de sabre assomme d'un coup de poing le petit vieux. Et +comme les quelques témoins de cet exploit poussent un cri d'indignation, +le poing se lève encore, puis retombe, prudemment cette fois, car la foule +s'amasse, et l'officier vient de remarquer la mer humaine qui bat les +murailles de la vieille basilique... Ça pourrait mal finir... + +Dans l'église, vers la fin de la grand'messe de 10 heures, Mgr le doyen +annonce que dans quelques minutes, à 11 heures, un service funèbre sera +célébré pour les soldats tombés à l'ennemi, que le cardinal prendra la +parole et chantera l'absoute. Il demande qu'on s'abstienne de toute +manifestation. + +Une partie du public quitte le temple et est remplacée par ceux qui +attendent au dehors. + +L'office commence. + +A l'Évangile, le cardinal, la chape aux épaules, la mitre au front, suivi +solennellement par le Conseil communal de Bruxelles, M. Lemonnier en tête, +s'avance au milieu d'une émotion poignante vers la chaire, au pied de +laquelle nos édiles prennent place. + +Le grand archevêque lit d'une voix ferme un discours d'une piété élevée, +d'un patriotisme vibrant. Les feuillets tremblent dans ses mains. On sent +que devant cette foule énorme, au milieu de laquelle ont pris place +les magistrats de la cité, le coeur du prélat déborde de fierté et +d'espérance... + +La messe continue. L'absoute est dite. + +La _Brabançonne_ éclate, grave, lente, d'une lenteur voulue, lénifiante +mais le peuple à qui on a recommandé d'être calme n'en peut plus... + +Une voix claironnante a jeté trois mots dans l'air saturé: _Vive le Roi!_ +et alors, oh! alors... + +Pendant quelques minutes, c'est une clameur immense, énorme, qui va et +vient, s'enfle, éclate, reprend de plus belle... + +Vive le Roi! Vive la Belgique! Vive la Reine! Vive le Cardinal! Vive +l'Armée! Vivent les Princes!... + +En vain l'orgue essaie de dominer cette tempête. Les bras tendus agitent +des mouchoirs, des chapeaux... + +On pleure, on rit, on est heureux. + +Hurt, vous êtes trop petit, beaucoup trop petit... Votre Empereur avait +avoué son impuissance en face de l'âme belge, et vous, Hurt, de quoi vous +êtes-vous mêlé? Hurt, pauvre petit Hurt! + + +La foule maintenant attend le cardinal à la sortie. + +Un Boche plus ou moins galonné est figé devant la porte du doyen. De temps +à autre il invective la foule qui lui répond par des huées formidables et +des bordées de sifflet. + +Un soldat vient d'empoigner un jeune homme et le traîne vers l'officier. +Celui-ci, qui sent croître de plus en plus le grondement de la foule, +enguirlande son subordonné pâle de colère. On lâche le prisonnier qui s'en +va tranquillement en rajustant ses vêtements. + +Voilà le cardinal! + +Des acclamations frénétiques éclatent. Le cordon d'agents de police est +rompu... + + +Toute l'après-midi une foule énorme parcourt la ville. Des incidents se +produisent un peu partout provoqués par des officiers ou des polizei +véritablement désorientés. A la place de Brouckère, les gradés se +démènent, revolver au poing, et font évacuer le terre-plein par les +soldats. Le public s'amuse visiblement. + +Vers 8 heures, l'auto du cardinal s'arrête devant l'Institut Saint-Louis +pour y prendre l'archevêque de Malines. En quelques minutes, une foule +immense se presse sur le boulevard. + +Quand paraît Mgr Mercier, souriant, une manifestation dont on ne se fait +pas idée a lieu. Le prélat lève les stores de la voiture et salue... + +C'est du délire! + +L'auto avance difficilement. Les acclamations redoublent. + + +Quelques minutes après arrivent au pas de course les soldats boches, +baïonnette au canon, revolver au poing. Ils frappent sur les femmes, +sur les enfants. A quelques pas de moi, un soldat saute sur un passant +inoffensif, lui cogne la tête sur le pavé et contre un arbre, avec une +sauvagerie toute teutonne... + +On hue copieusement l'ennemi, qui ne se sent pas à l'aise devant cette +foule désarmée. + +Si nos maîtres avaient pour un pfennig d'esprit, ils comprendraient qu'ils +ont tout à gagner à nous laisser vivre tranquillement, passant notre +chemin... + +Que voulez-vous, c'est la mode en Allemagne. On y supprime la liberté +quand elle gêne. + +«Il faut aimer la liberté, a dit Jules Simon, surtout pour ses +adversaires. Quand on ne l'aime que pour soi, on ne l'aime pas; on n'est +pas digne de l'aimer; on n'est pas digne de la comprendre.» + +Aujourd'hui, Hurt, le vainqueur ce n'est pas vous. De vous, on s'est +magistralement moqué, Hurt, petit Hurt. + +Et malgré vos mitrailleuses, vos placards, vos baïonnettes, vos revolvers, +vos charges, le 21 juillet 1916, + +Le peuple toujours indompté +Chanta d'une voix forte et fière +Le Roi, la Loi, la Liberté. + +FIDELIS. +(_La Libre Belgique_, n° 84, juillet 1916, p, 2, col. 2.) + +L'Allemagne ne pouvait évidemment pas accepter le camouflet que lui +infligeaient les Bruxellois. Faute de mieux, elle frappa la Ville de +Bruxelles d'une amende de 1 million de marks. Voici le texte de la lettre, +signée Hurt, qui annonce cette condamnation: + +Bruxelles, 22 juillet 1916, + +MONSIEUR LE BOURGMESTRE, + +Vu les circonstances actuelles en Belgique, M. le gouverneur général +avait pensé qu'une population sérieuse se serait dispensée de fêter +l'anniversaire national. Suite à l'expérience acquise l'année dernière, +il a cru néanmoins devoir publier des arrêtés pour prévenir tout désordre +provoqué par les plus exaltés. + +Dans l'intérêt de la population même, les autorités communales du +Grand-Bruxelles ont prêté énergiquement leur appui à l'autorité allemande, +de sorte qu'il a été possible pendant la journée d'hier d'éviter tout +incident sérieux, quoique une partie moins raisonnable de la population +ait voulu faire infraction aux mesures en répandant abondamment des +circulaires. + +La police allemande n'a pas fait attention aux cocardes vertes, parce que +l'ordre public n'en fut pas dérangé. + +Mais quand, au soir, le cardinal Mercier traversa la ville en auto, il y +eut des manifestations en opposition directe avec les arrêtés allemands, +qui excitèrent le peuple et pouvaient le stimuler à la résistance. Vous +conviendrez avec moi, Monsieur le Bourgmestre, qu'aucune puissance +occupante ne tolérerait cela. + +Comme suite à ce qui précède, j'ai proposé au gouverneur général d'imposer +une amende au Grand-Bruxelles. + +M. le gouverneur général a donné suite à ma proposition et a imposé une +amende de 1 million de marks; en même temps il fait remarquer que, vu +le grand effort fait par les autorités communales pour le maintien de +l'ordre, l'amende est très modérée. + +HURT, +_Lieutenant général et Gouverneur de Bruxelles et du Brabant._ + +(_L'Écho belge_, 31 juillet 1916, p. 1, col. 3.) + +_La Libre Belgique_ a commenté ce factum: + + +Chef-d'oeuvre d'imposture. + +Mes amis, conservez précieusement l'arrêté signé Hurt (typo, un H et pas +un F, s.v.p.). Ce sous-laquais mal embouché a l'honneur d'annoncer _urbi +et orbi_ que son sympathique maître, von Bissing, celui qui a tant à coeur +la prospérité et le bonheur du peuple belge, a daigné donner une nouvelle +preuve de sa sollicitude paternelle en infligeant à la bonne ville de +Bruxelles une amende de 1 million de marks (excusez du peu 1), parce +que... + +Parce que le susdit sympathique ne parvient pas à digérer la journée du 21 +juillet, et qu'une mauvaise digestion de Son Excellence vaut cette modeste +somme. + +Tordante, cette pièce qu'aurait dû signer Machiavel. + +«Le gouverneur avait espéré qu'une _population sérieuse_ aurait +d'elle-même renoncé _à fêter sa fête_ nationale.» Que voulez-vous, +Messire, vous saviez cependant que nous ne sommes que des «enfants mal +élevés», partant incapables de comprendre les leçons d'un homme de votre +valeur! Votre valet commet au surplus une légère erreur: les «enfants» +de Bruxelles n'ont nullement _fêté_, ils n'avaient guère le coeur à la +joie... Ils ont simplement remémoré. Ils ont protesté contre l'infinité +des forfaits allemands, ils ont publiquement et superbement manifesté leur +attachement à la patrie et leur fidélité au Roi..., et ils se souviennent +que votre prédécesseur, si malheureusement occis par ses amis turcs, leur +avait solennellement promis de ne pas vouloir imposer silence à leurs +sentiments patriotiques. Rien de plus, rien de moins; et vous avez pu vous +apercevoir que «les éléments légers et turbulents» forment l'universalité +de la population. Cela peine peut-être votre bon coeur, mais il est un +fait, c'est que jamais, ni en 1915, ni antérieurement, l'âme du peuple +belge ne s'est montrée aussi unanimement fière et grande dans le malheur. + +Votre valet avait reçu ordre de le menacer, ce peuple! Vous «espériez» que +par l'annonce de vos emprisonnements et de vos punitions exorbitantes, +vous alliez étouffer sa voix. Comme vous connaissez mal les enfants! +Vos stupides menaces n'ont sur eux d'autre effet que d'accentuer leurs +sentiments intimes: à ce point de vue, vous avez merveilleusement +réussi... + +«Les autorités communales ont loyalement, intelligemment et énergiquement +soutenu les prescriptions de l'autorité allemande», proclame Hurt. +Mon Dieu, nous sommes déjà tellement habitués à vos impudences et vos +mensonges, qui semblent faire partie intégrante du caractère tudesque, que +nous n'y faisons plus guère attention... Mais tout de même nous voudrions +bien avoir l'opinion de M. Max sur vos... affirmations. Nous croyons bien +que Max vous répondrait comme doivent vous répondre ses successeurs: +Erreur! erreur! nous n'avons pas _soutenu_ vos prescriptions, nous +les avons _subies_; nous nous inclinons devant elles, en tant +qu'administration, comme on s'incline devant la force brutale, mais de +coeur nous sommes avec cette vaillante population que nous aimons et +admirons. En voulez-vous la preuve? Pourquoi avez-vous dû mobiliser le ban +et l'arrière-ban de vos argousins, de vos soldats encore disponibles, de +vos répugnants espions, de vos infects policiers secrets? Pourquoi vos +officiers ont-ils été obligés de se ravaler au sale rôle d'indicateurs +habillés en civils? Est-ce que par hasard la police municipale n'était pas +assez loyale ni assez énergique? + +Venons au morceau de résistance. L'ordre public, d'après Hurt, n'avait pas +été troublé; «lorsque, _dans la soirée_, le cardinal Mercier a traversé la +ville en auto, il s'est produit des manifestations en opposition directe +avec les prescriptions de l'autorité allemande et de nature à inciter la +population à la résistance et à des actes irréfléchis. Vous conviendrez +qu'aucune puissance occupante au monde ne peut souffrir de pareilles +provocations». + +L'ordre public n'avait pas été troublé... Très bien! Nous ajouterons que +sans vos affiches menaçantes et sans la brutalité de vos sbires, armés de +fusils et de revolvers, l'ordre public n'eût été troublé à aucun moment de +la journée... Sans doute vous vous êtes cru à Saverne, vos subordonnés se +sont plu à donner des coups de poing et de crosse, et leur face blême, +surtout chez les sous-officiers, extériorisait suffisamment la douceur qui +les animait; ils ont cru héroïque d'arrêter sans raison quelque quatre +cents citoyens, dont quelques-uns étaient blessés par la mansuétude des +procédés policiers allemands. Alors il y eut des protestations légitimes, +et vos oreilles, ô Hurt, ont dû tinter à certains moments, car +probablement en Allemagne, le pays de la musique, vous n'avez jamais pu +savourer un aussi formidable concert de huées que vous avez entendu le 21 +juillet... Mais vous l'aviez cherché et provoqué, et vous avez ainsi eu +l'occasion de vous convaincre de l'ardente et générale sympathie que vous +avez su inspirer chez nous. + +Quant à l'incident Mercier, ne me fiant nullement à votre véracité, j'ai +fait une enquête très impartiale qui ne concorde pas précisément avec vos +affirmations. Voici ce qui s'est passé: Le cardinal Mercier a traversé +deux fois la ville, _mais pas dans la soirée:_ une première fois le matin, +se rendant à Sainte-Gudule, la seconde fois à midi, pour en revenir. +Les deux fois il a été l'objet du respect et de la vénération de la +population, même de la partie non croyante. Le soir, _il n'a pas traversé +la ville:_ vers 8 heures, quittant l'Institut Saint-Louis, il a simplement +traversé un boulevard de la ville, sur un parcours de 600 mètres, pour +se diriger directement vers Malines. Que s'est-il passé? A la sortie de +Saint-Louis, le stationnement de son auto a attiré un certain nombre de +curieux désireux de lui donner une dernière marque d'affection filiale... +Mais, coïncidence étrange, devant l'Institut se trouvait rangée une jolie +collection de brutes allemandes, fusils en main, commandée par un Forstner +quelconque, ce qui attira beaucoup plus encore la masse de curieux. Si +cet officier avait voulu réellement prévenir une «manifestation», il lui +aurait fallu deux minutes pour faire circuler la... foule. Il n'en fit +rien: avait-il peut-être reçu l'ordre de provoquer une manifestation? Et +que faisaient, dans son voisinage, les individus à face d'espions qui se +mêlaient aux curieux? Hurt parle de «provocation»... Que veut-il dire, qui +veut-il désigner? Évidemment il a en vue S. Ém. le cardinal, à moins qu'il +ne veuille parler de ces individus louches. Or, le fait de retourner +tranquillement chez soi, serait-ce un acte de provocation? Son Éminence +prit place dans la voiture, qui fut entourée par le public. On a crié: +«Vive le Cardinal!» Mais oui, et après? Hurt se figure-t-il peut-être +qu'on allait crier: «Vive Bissinge!» En ce moment les soldats allemands, +officier en tête, se sont rués sur la foule, ont tapé dans le tas à coups +de crosse et ont procédé à deux ou trois arrestations... Toute la scène a +duré cinq minutes! + +Et voilà pourquoi Bissing, sur la proposition de son Hurt, a frappé la +ville de Bruxelles d'une punition de 1 million de marks, «amende qui n'a +été fixée à un chiffre aussi modéré que par égard à la collaboration +loyale prêtée par les administrations communales au maintien de l'ordre»! +C'est en effet de la magnanimité, quand on songe que l'an dernier la ville +fut frappée d'une amende de 5 millions parce qu'un agent de police avait +manqué d'égards envers un mouchard tudesque! + +Chose étonnante: précisément le jour où fut élaboré le Hurt-factum, était +arrivé à la Kommandantur la bonne nouvelle que voici: dans l'Afrique +Orientale, les troupes belges ont mis à mal les troupes allemandes et ont +pris comme butin quarante coffres contenant de l'or... Von Bissing a sans +doute cru digne de lui de prélever une somme correspondante dans la caisse +communale. Pour un général c'est un exploit glorieux et sans danger[40]. + +[Note 40: Von Bissing oublie une chose, c'est qu'au jour du règlement +des comptes il devra rembourser le million... avec les intérêts.] + +Un mot encore et je lâche Hurt: De l'ensemble de son factum ressort +clairement que le sous-ordre a voulu mettre en opposition «la conduite +loyale, intelligente et énergique de l'autorité communale» avec la +conduite «provocatrice» de Mgr Mercier et de la population de la capitale. +Le sac est cousu de fil par trop épais, mais sent bien la fourberie +allemande, qui cherche par tous les moyens à diviser les citoyens. Mgr +Mercier agit comme M. Max, en patriote et aussi en homme réfléchi. Le +matin même, il avait prêché le calme et la modération. Et Hurt se trompe +s'il croit pouvoir injurier et calomnier l'Administration communale de +Bruxelles, en l'opposant à ces deux nobles figures: M. Max et Mgr Mercier! + +EGO. +(_La Libre Belgique_, n° 84, juillet 1916, p. 3, col. 2.) + +Contrairement à ce que les journaux ont raconté, l'amende de 1 million de +marks a été bel et bien maintenue. + +A Gand, l'échevin de l'Instruction publique, M. Camille De Bruyne, +professeur à l'Université (avant la guerre), avait accordé un jour de +congé aux élèves des écoles, le 24 juillet, soit trois jours après la fête +nationale. Résultat: arrestation et déportation en Allemagne. + +On se rappelle qu'en 1915 l'autorité allemande avait défendu de commémorer +la date du 4 août, anniversaire de la violation de la neutralité belge, +mais que les Belges trouvèrent le moyen de manifester à leur façon[41]. A +la fin de juillet 1916, nouvel avertissement: + +[Note 41: _Comment les Belges résistent_..., p. 342.] + +1° Il est défendu de se livrer, en public, à des manifestations politiques +quelles qu'elles soient; qu'il s'agisse soit de rassemblements dans les +rues, soit de vociférations, acclamations ou invectives, soit de la +fermeture de magasins, restaurants, etc., soit de démonstrations +concertées et se produisant sous forme d'insignes spéciaux arborés ou +d'unité de couleur exhibée dans les costumes. + +2° Les infractions, à moins d'entraîner une sanction pénale plus sévère, +seront passibles soit d'arrêts ou d'une peine d'emprisonnement ne +dépassant pas six mois, soit d'une amende pouvant aller jusqu'à 20.000 +marks au maximum. Les deux peines pourront s'appliquer simultanément. + +Les infractions au présent arrêté seront jugées par les tribunaux et +commandants militaires. + +Bruxelles, le 30 juillet 1916. + + Freiherr VON BISSING. + +(_La Belgique_ [de Rotterdam], 9 août 1916, p. 2, col. 2.) + +Que firent les Bruxellois? Ils se promenèrent tranquillement avec un +insigne brun: couleur K.K.: décidément, on leur en fera voir de toutes les +couleurs. + + +3. Le boycottage. + + +Nous avons vu plus haut que les Belges ne peuvent plus arborer d'insigne +patriotique pour exprimer leur aversion envers les bourreaux de la +Belgique. Mais deux autres voies restent ouvertes: les manifestations +muettes, dont nous venons de parler [42], et le boycottage. + +[Note 42: _Voir aussi Comment les Belges résistent_..., p. 339 ss.] + +La lettre suivante d'un négociant belge inaugure dès maintenant un procédé +de défense que tous les Belges pratiqueront à la conclusion de la paix: la +mise en interdit des produits allemands, quelle que soit leur nature et +sous quelque étiquette qu'on les présente: + + +Un exemple à suivre. + +La lettre que nous reproduisons ci-dessous dénote bien la mentalité des +Teutons; nous la faisons suivre de la réponse de notre compatriote, en +engageant les Belges à suivre, le cas échéant, cet exemple: + +«Cher Monsieur, + +«Par la guerre, je suis seulement aujourd'hui dans la position de vous +écrire, et je serais très bien aise si vous vouliez continuer nos +agréables relations d'affaires, s'il vous plaît. + +«J'attends avec plaisir vos aimables ordres pour l'avenir, et dans cette +agréable espérance, j'ai l'honneur de vous présenter, cher Monsieur, mes +plus sincères salutations.» + +Voici la réponse: + +«Monsieur, + +«J'ai bien reçu votre carte du...et vos offres de services. Je vous dirai +que je n'aurai plus à y avoir recours à l'avenir. Nous avons ici un +compatriote très versé dans votre partie et qui nous libérera du concours +de l'étranger. + +«D'autres raisons spéciales, que vous connaissez ou devez deviner, me font +un devoir strict de ne plus avoir recours à un produit allemand. + +«Je constate que vous prenez plaisir à me «chérir». Je regrette de ne +pouvoir vous suivre dans cet ordre d'idées, car nous avons, nous, Belges, +trop de raisons de haïr, sans trêve et sans cesse, tout ce qui porte un +nom devenu odieux pour nous. + +«Je me borne à ne répondre que tout juste à vos civilités déplacées.» + +(_La Libre Belgique_, n° 23, mai 1915, p. 4, col. 1.) + +Dans le même ordre d'idées, _La Libre Belgique_ a engagé les Bruxellois à +ne plus mettre les pieds dans un cinéma devenu allemand par voie de +spoliation: + + +Boycottez. + +Les Bruxellois savent-ils que les établissements de _Cinéma Pathé_, +maisons françaises, sont placés sous séquestre? + +Savent-ils, les Bruxellois, que le séquestre outrepassant ses pouvoirs, +a vendu les films dont beaucoup n'étaient même pas la propriété des +établissements Pathé? C'est le vol organisé. + +Savent-ils, les Bruxellois, que le séquestre, _lisez voleur_, exploite les +établissements sous la firme U.T., Union théâtrale _belge_, entendez-vous, +alors que cette U.T. est du boche tout pur? + +Si les Bruxellois, qui le jour de la réouverture du cinéma du boulevard du +Nord ont assiégé la salle, pour la satisfaction du séquestre, ne savaient +pas qu'ils donnaient leur argent aux Allemands, ils le savent aujourd'hui. + +_Conclusion: boycottez, boycottez sans pitié..._ + +(_La Libre Belgique_, n° 44, septembre 1915, p. 4, col. 2.) + + +Plus tard, elle intervint de même pour mettre le public en garde contre un +nouveau théâtre flamand: + + +Encore une affaire louche. + +Nous avons signalé jadis à nos concitoyens l'exploitation du «cinéma +U.T.», qui s'est installé dans le cinéma Pathé du boulevard du Nord. Notre +avertissement a suffi pour faire déserter, par le public patriotique, ce +trou boche. + +Voici maintenant une nouvelle entreprise boche que nous signalons aux +patriotes flamands; nous traduisons la réclame que lui fait le _Kölnische +Volkszeitung_ du 21 décembre 1915: + +«Bruxelles, avec ses 500.000 Flamands, possède maintenant un théâtre +flamand, dont la direction et la mise en scène nous garantissent une +exécution artistique de bon aloi. Aux Flamands maintenant à agir! _Tua res +agitur!_ Si les Flamands reconnaissent cela, leur devoir impérieux et le +sentiment de leur existence propre les obligent à soutenir «leur» théâtre +et à le fréquenter. Le soir de l'ouverture du théâtre en question, de +«bons amis» avaient coupé la conduite de l'éclairage électrique: Que ceci +serve de leçon aux Flamands et les incite à couper également les liens +qui les unissent à certains milieux, pour autant que ces liens existent +encore.» + +L'entreprise en question est l'exploitation flamande du «Théâtre de +l'Alhambra». + +Nous croyions que Bruxelles possédait déjà une scène flamande, rue de +Laeken, et il nous semble qu'en ce temps de deuil et de tristesse, où tant +de nos enfants souffrent et meurent dans les tranchées des Flandres, cette +scène était plus que suffisante pour les familles flamandes de Bruxelles. +Il faut croire que le «théâtre flamand» actuel ne donne pas assez de +garanties aux Allemands, car ils éprouvent le besoin d'en faire surgir un +nouveau, un concurrent. Ils veulent s'en faire un instrument, d'après le +_Volkszeitung_, pour semer la division parmi la population de la +capitale. Jusqu'ici la direction n'a pas protesté avec énergie contre ces +insinuations. Qu'y a-t-il là-dessous? + +Nous croyons de notre devoir de signaler à notre peuple patriotique ces +nouvelles manoeuvres allemandes: il a boycotté le cinéma boche; qu'il +fasse de même du théâtre boche! Flamands, vous ne mettrez pas le pied dans +ces boites-là, «votre honneur l'exige»! Un Belge ne se montre pas dans une +maison recommandée par l'ennemi allemand pour servir de moyen de division +nationale. + +(_La Libre Belgique_, n° 61, d'après _La Belgique_ [de Rotterdam], 18 +avril 1916.) + +D'ailleurs les Allemands se rendent compte dès maintenant du danger +économique auquel les expose l'aversion des Belges. Voir par exemple: _Les +Boches sur la défensive_ (pl. VII). + +Un autre genre de boycottage consiste dans le refus d'écouter la musique +allemande: + + +Un bel exemple. + +Dimanche dernier la musique du régiment de la «Kultur», campé à Lessines, +donnait un concert sur la place de cette ville. + +Pas un seul habitant, remarquez le chiffre: pas un seul n'a été écouter +les flons-flons des chaudronniers de la «Kultur». + +Les portes et fenêtres des maisons de la place étaient soigneusement +fermées! + +Inutile de dire la colère des gens de la «Kultur». Ils ont défendu tout +rassemblement, et forceront l'Administration à venir officiellement +écouter leurs futurs «miaulements». + +Il parait cependant que ladite Administration n'est pas d'avis de se +laisser faire! + +Voilà un bel exemple de dignité patriotique. + +Braine-l'Alleud et d'autres localités ont agi de même en semblable +circonstance. + +Bruxellois, méditez et imitez!!! _(Récit d'un témoin oculaire.)_ + +(_La Libre Belgique_, n° 19, mai 1915, p. 4, col. 2.) + + +Bravo!!! + +La scène se passe dans la banlieue de Bruxelles, un dimanche, dans un café +de campagne des plus fréquentés. (Nous préférons ne pas le nommer pour ne +pas attirer d'ennuis à son propriétaire.) + +Les consommateurs sont nombreux sur la terrasse et dans le jardin, car il +fait beau et chaud et c'est le moment du repos: 4 heures. C'était aussi +autrefois l'heure du concert. + +Il fait calme et tranquille. Pas d'uniforme gris, rien qui nous rappelle +l'esclavage et l'on se prend à désirer un peu de musique et à regretter +l'absence des tziganes d'autrefois. + +Tout à coup, une bande de soldats débouche du chemin. Ah! ils ne se +laissent pas longtemps oublier! Ce sont des musiciens; ils déballent leurs +instruments et s'installent. + +Changement à vue: tout le monde se lève et s'en va. Cette fois, la musique +était revenue... mais les auditeurs étaient partis. + +Bravo! voilà une petite «manifestation tacite», si l'on peut s'exprimer +ainsi, contre laquelle la _force_ est complètement désarmée. + +A moins (avec la «liberté», on peut s'attendre à tout), à moins que nous +ne soyons un jour astreints à l'audition forcée des concerts de ces +messieurs. Dans ce cas-là, une solution nous reste: l'ouate dans les +oreilles. + +HELBÉ. +(_La Libre Belgique_, n° 23, mai 1915, p. 4, col. 2.) + +Le conseil donné par Helbé avait déjà été mis en pratique à Bruxelles. +Pendant un concert donné à la Place Royale de Bruxelles, par une +_Militär-Kapelle_, en septembre 1914, des dames qui traversaient la place +se bouchaient les oreilles. + +C'est sous le même angle qu'on doit envisager l'abstention du public +bruxellois au concert donné par les Allemands au Théâtre de la Monnaie, en +avril 1915. Seulement trois Bruxellois connus y assistèrent. L'un d'eux +était professeur à l'Université de Bruxelles. Aussitôt celle-ci prit +des mesures contre le collègue qui s'était méconduit. La punition a été +ratifiée par l'unanimité de la population, et tout le monde se détourne +de lui comme d'un pestiféré. Les journaux d'outre-Rhin ont naturellement +fulminé contre nos autorités universitaires. _La Soupe_ (n° 319) a publié +divers documents intéressants sur cette affaire. + +Il va de soi que les Allemands voulurent sévir contre l'Université. Mais à +cette époque l'arrêté sur la germanophobie (p. 66) n'avait pas encore paru +et nos tyrans durent arrêter les poursuites. + +Autre exemple de boycottage. Les Allemands ont remis en activité les +chemins de fer belges. Mais nos compatriotes n'utilisent le train que s'il +n'y a pas moyen de faire autrement. En règle générale, on prend le tram +à vapeur ou une voiture. C'est ainsi, par exemple, qu'on va en tram de +Bruxelles à Louvain, à Gand, à Turnhout, à Aerschot, à Hasselt, à Liège, à +Maeseyck, à Charleroi, à Mons... + +Enfin, citons encore un cas. On sait que les Allemands, après avoir +incendié nos villes, affichent maintenant la prétention de les rebâtir à +l'allemande. Les articles suivants indiquent l'avis des Belges sur ces +projets: + + +Kulturdenkmal. + +Von Bissing a des loisirs. Il les emploie à des choses éminemment utiles. +L'autre jour, il a donné une conférence sur la reconstruction des villes +belges détruites par les soldats allemands. C'était à Aix-la-Chapelle. A +Bruxelles, il aurait pu parler devant des banquettes vides. + +D'après le compte rendu des journaux hollandais tolérés par la censure, il +y a débité des choses véritablement ahurissantes. «La reconstruction de +nos villes le préoccupe beaucoup, tant par un noble souci d'art que pour +enlever aux germanophobes un prétexte de critiques... Aussi voudrait-il +que quelques ingénieurs visitassent l'Allemagne pour y apprendre leur art +et nos villes reconstruites deviendraient un _Kulturdenkmal_, un _souvenir +de la culture allemande._» + +Il faut un joli culot pour raconter des choses pareilles! Malheureusement, +ajoute-t-il naïvement, les communes belges ne veulent pas avancer l'argent +en ce moment. La psychologie de notre peuple reste pour lui une insoluble +énigme. + +C'est véritablement savoureux! von Bissing ne nous comprend pas. Notre +mentalité lui échappe et notre psychologie reste pour lui une énigme, +l'énigme belge. + +Notre caractère, le voici en quelques mots: le Belge est essentiellement +bon garçon, franc, loyal, mais indépendant, ne s'en laissant imposer par +rien ni par personne; hospitalier et confiant, il devient intraitable dès +qu'on a abusé de sa confiance. Il est encore ce qu'il fut au cours des +siècles: irréductible et incompressible. On peut se l'attacher par +l'affection, mais on ne le domine pas. + +Vous croyiez nous tenir sous la lourde botte allemande et vous vous +étonnez de notre esprit d'indépendance, qui garde toute sa liberté +d'allures. Ignorez-vous que, malgré les dominations étrangères, nous avons +tout un passé d'indépendance, alors qu'il y a un siècle à peine (1807!) +vos paysans prussiens étaient encore des serfs attachés à la glèbe. + +Dans nos provinces belges naquirent les franchises communales, germe +de toutes les libertés modernes, à l'époque où s'y développait cette +admirable architecture dont nos monuments témoignent encore. + +Nous n'irons pas en Allemagne prendre le goût de ce qui est beau, noble +et élevé. A l'Exposition de Bruxelles, nous avons pu apprécier votre +architecture dans toute sa laideur. L'incendie mystérieux qui dévora en +une nuit la plus belle partie de l'exposition s'arrêta stupéfait devant +votre pavillon et recula devant tant de lourdeur. + +Vous et les vôtres, qui avez tout imité, tout contrefait, tout exploité, +vous n'avez rien à apprendre aux autres. Ce grand mouvement d'art qui +pénètre toute notre vie moderne, vos contrefacteurs n'en ont pas +compris la véritable beauté; ils n'ont pu que l'industrialiser et le +commercialiser. + +Nous, nous avons une noble tradition d'art à continuer. Tout notre sol +fleurit de monuments qui redisent notre glorieux passé, ils attestent +l'incomparable génie de nos ouvriers d'art. Et vos musées s'enrichissent +des chefs-d'oeuvre de nos peintres, les premiers du monde. Vos élèves +peuvent s'instruire à l'école de ces grands maîtres. + +Vous ignorez peut-être que cette province rhénane dont vous vous vantez +était de notre sol; les maîtres qui l'embellirent étaient nôtres par le +sang et par l'éducation, et leur génie éclate resplendissant à côté de +l'oeuvre pitoyable de vos architectes, qui la déshonorent par leur style +allemand lourd et disgracieux. + +Nous voulons rester nous-mêmes. L'oeuvre belge sera entièrement nôtre. +Elle réalisera ses propres aspirations en continuant la noble tradition de +nos ancêtres. + +Si vous ignorez tout cela, vous êtes excusable quand vous nous proposez +d'aller étudier en Allemagne l'art de reconstruire nos villes que vos +barbares ont détruites. Ce n'est plus du cynisme, c'est de l'inconscience. + +(_La Libre Belgique_, n° 51, novembre 1915, p. 4, col. I.) + + +Leur impudence. + +Pour les Prussiens, même civils, nos provinces sont une proie à dévorer. +Ne se sont-ils pas mis en tête de réédifier chez nous ce que leurs +troupes ont brûlé ou dynamité? Comble d'audace et d'impudence! L'idée est +grossière, cynique. On l'espérait fructueuse... Inutile d'ajouter que +nos sinistrés envoient promener les chacals de Germanie qui cherchent à +ramasser de l'argent dans nos ruines! + +Il y a là du travail pour _nos_ architectes, _nos_ entrepreneurs, _nos_ +briquetiers, _nos_ carriers, _nos_ ateliers de constructions, _nos_ +industries: toute la nation en profitera! + +Nos bâtisseurs sauront respecter les exigences de l'esthétique; en +reconstruisant une ferme, par exemple, ils feront une aimable ferme et non +une vilaine petite usine; en restaurant un village bombardé, ils feront un +joli village et non une banalité rectiligne; pour rebâtir une gare, ils +ne prendront point pour modèle celle de Colmar! A bas le «pratique» +abominable, les maisons en série, les carrés de béton, les hangars en +dents de scie, les toits ondulés et autres horreurs! Nos groupes de +constructeurs comptent heureusement des artistes; ils se rendent compte +que la Belgique, terre historique, va devenir, pour le monde entier, un +but de pèlerinage. Comme il n'en coûte pas plus de faire beau que de faire +laid, _la restauration de la Belgique sera un embellissement_. Refusons +les lourdeurs massives, les uniformités ennuyeuses ou les pastiches de +l'architecture allemande! Ayons confiance dans notre art national pour +faire notre pays plus beau, plus attrayant! + + * * * * * + +Un monument à la gloire des soldats allemands vient d'être érigé sur un +champ de morts, près de Gand. Il faudra le mettre bas si tôt que possible. +Paix aux morts, certes; mais guerre à l'insultante outrecuidance des +vivants! + +(_La Vérité_, n° 5, 12 juin 1916, p. 12.) + + +4. L'Empereur et le gouverneur général. + +Ainsi qu'il convient, le Belge réserve une place d'honneur dans son mépris +à ceux qu'il regarde comme les auteurs responsables de tout le mal, +l'Empereur et le gouverneur général. Il nous suffira de copier quelques +articulets relatifs à Guillaume II: + + +L'impérial menteur. + +_Une revue scientifique allemande,_ Der Fels, _contient dans son dernier +numéro un article du publiciste catholique Lorenz Müller au sujet des +faits reprochés à l'occupation allemande en Belgique. Nous en extrayons ce +passage significatif:_ + +«Officiellement, il n'a pas été constaté un seul cas où des francs-tireurs +auraient, avec la complicité des prêtres, tiré du haut des tours des +églises. Ce qui, jusqu'ici, a été connu et a été l'objet d'une enquête, +par rapport aux prétendues horreurs commises au cours de cette guerre par +des prêtres catholiques, a été, sans aucune exception, reconnu comme +faux, comme un pur produit de l'imagination. Notre Empereur a adressé au +Président des États-Unis un télégramme affirmant que même des femmes et +des prêtres s'étaient laissé entraîner à des horreurs au cours de cette +guerre de guérillas, qu'ils avaient blessé des soldats, des médecins et +des infirmières. Comment ce télégramme est-il conciliable avec le fait +établi que pas un seul cas n'a pu, jusqu'ici, être établi à charge des +prêtres, voilà ce que nous apprendrons seulement après la fin de cette +guerre.» + +La Liberté, _journal suisse, commente comme suit cette déclaration:_ + +«Nous avons là une réhabilitation des prêtres belges qui nous vient +du côté allemand. Mais les quarante-neuf ecclésiastiques tombés comme +victimes de la fureur allemande, pendant la période des débuts de cette +guerre, ne se lèveront pas d'entre les morts pour se réjouir du jugement +qui reconnaît leur parfaite innocence.» + +(_La Libre Belgique_, n° 33, juillet 1915, p. 4, col. I.) + +Pardonnez-lui, Seigneur, car il ne sait ce qu'il dit.... + +Un chef-d'oeuvre d'impériale impudence vient d'être affiché dans toute la +Germanie et dans les pays occupés par l'armée allemande. + +Il s'agit d'une proclamation de Guillaume II à l'occasion de +l'anniversaire du 2 août 1914. Un Bruxellois a trouvé la meilleure réponse +qu'il convienne de faire à ce document de la folie pangermaniste en +traçant en grandes lettres à travers l'affiche les mots mis en tête de ces +quelques lignes: + +_Pardonnez-lui, Seigneur, car il ne sait ce qu'il dit...._ + +L'espace nous est trop mesuré dans ce bulletin pour analyser le factum +impérial qui se distingue comme toujours par le mensonge, la calomnie et +l'hypocrisie. Il mérite tout au plus un haussement d'épaules. C'est de +cette manière que le bon sens belge l'a immédiatement accueilli. + +(_La Libre Belgique_, no. 39, août 1915, p. 2, col. I.) + + +Proclamations impériales. + +Le 7 août 1914, à Berlin, Guillaume II en prenant congé de sa Garde +impériale, commandée par son fils aîné le Kronprinz, lui adressait ces +paroles: + +«Souvenez-vous que le peuple allemand est le peuple élu de Dieu. Comme +empereur allemand, _l'esprit de Dieu est descendu sur moi. Je suis son +bouclier, son glaive et son incarnation._ + +«Malheur aux désobéissants, mort aux poltrons et aux incrédules.» + +Cette proclamation impériale était la troisième du monarque allemand +depuis le 4 août. Elle constitue en somme le résumé, la quintessence des +trois autres. Dans la première il affirmait faussement que l'Allemagne +était menacée et, après avoir dit sa confiance en Dieu le Père, il +ordonnait à toute la nation de consacrer la journée du 5 août à des +prières publiques. Dans les deux autres manifestes, il répétait que la +haine et la jalousie des adversaires de l'Empire le forçaient à prendre +les armes, et après avoir dit d'abord le 6 août: «Que Dieu soit avec +nous», il disait le 8 août: «Dieu sera avec nous comme il fut avec nos +ancêtres.» + +Dans la bouche du chef suprême qui venait d'ordonner froidement la +violation de notre neutralité au mépris du droit et des conventions +internationales, les propos qu'il adresse à sa Garde ne peuvent être +considérés que comme d'impudents blasphèmes. Et ces quatre proclamations +démontrent qu'il n'est qu'un menteur, un hypocrite, le sinistre et +infernal impresario de la plus effroyable tragédie que le monde ait jamais +connue. + +Quand on relit après un an de guerre ces manifestations théâtrales, on +s'étonne que le côté ridicule, grotesque et odieux des prétentions du +Kaiser n'ait soulevé dans un peuple de 70 millions d'âmes, qui se proclame +à la tête de la civilisation et de la science, aucune protestation, pas +même un haussement d'épaules ou une timide raillerie. C'est que l'esprit +guerrier auquel le souverain fait plus expressément appel dans son second +«manifeste aux armées de terre et de mer» est réellement prédominant dans +la race. Il dirige non seulement les coeurs mais les intelligences, les +consciences et les volontés. Le fanatisme militaire est à la fois la +boussole du pilote et le vent qui enfle la voile de la barque nationale +allemande. On comprend maintenant, à la lueur des incendies de la Wallonie +et des Flandres, à la lecture des proclamations des généraux allemands, +la sincérité des déclarations des aumôniers protestants et catholiques +teutons: «Nous sommes Allemands d'abord, prêtres ensuite.» Cela n'est +pas seulement exact chronologiquement, mais essentiellement, +substantiellement, peut-on dire. + +En Allemagne, le guerrier ne laisse guère subsister dans l'homme ce qui +constitue ailleurs le citoyen, c'est-à-dire la liberté, le jugement, la +conscience et la responsabilité qui résultent essentiellement du libre +arbitre. L'Allemagne, éduquée à la prussienne depuis sa tendre enfance, +est, par-dessus tout, un rouage de la grande machine militaire, même +lorsque cette machine semble être au repos. Quand il s'agit de l'intérêt +de la Grande Allemagne, son unique idole, il n'a d'autre pensée, d'autre +opinion, d'autre règle de conduite que celle des chefs, celle du Kaiser, +du chancelier et des généraux. Et dans ce pays hiérarchisé à outrance, +celles-ci se résument finalement en une seule, celle de l'Empereur, le +divin inspiré, le chef infaillible du peuple élu de Dieu. Il ne peut se +tromper, il ne peut mentir, il ne peut se parjurer. + +Un des vers les plus célèbres de Victor Hugo est ainsi conçu: + +_Ces deux moitiés de Dieu: le Pape et l'Empereur._ + +En Allemagne il n'y a qu'un représentant de Dieu, c'est Guillaume II. Et +son infaillibilité est universelle et permanente, au contraire de celle +du Pape qui n'est que relative aux questions de foi et de morale et ne +s'exerce que dans des conditions très rares et très solennelles. + +Le fanatisme pangermain permet de comprendre que les insanités et les +énormités des allocutions de Guillaume II à ses soldats et à sa Garde +impériale aient été accueillies avec une respectueuse déférence par ses +sujets. Partout ailleurs qu'en Germanie elles auraient pour le moins +soulevé le mépris et la pitié. On se serait même demandé si l'impérial +orateur ne devait pas être interné dans une maison de santé. + +Le monarque allemand mériterait en effet d'être qualifié d'insensé s'il +n'était pas avant tout un comédien et un parjure et si son passé ne +démontrait pas qu'après avoir été l'adorateur de la force, puis celui de +la paix, il est devenu pangermaniste surtout par raison politique, pour +conserver son influence sur ses courtisans et son peuple. + +Notons d'ailleurs que sa démence est celle de toute une nation et n'est +que l'exacerbation du sentiment patriotique et de l'esprit guerrier. + +Sans aller jusqu'à se proclamer les élus de Dieu ou inspirés par Dieu, +d'autres fanatiques de la guerre se rencontrent parmi des citoyens non +germains ou même antigermains qui professent que la victoire crée le droit +ou du moins le démontre parce que la force suppose et prouve la vertu. + +HELBÉ. +(_La Libre Belgique_, n° 43, septembre 1915, p. 2, col. 2.) + +Une poésie résume nos sentiments à l'égard de l'Empereur: + + +Il ne faut pas qu'il meure! + +On dit que dans l'ombre, à pas lents, +Courbé, comme un fantôme, il erre, +Loin du front, loin de ses uhlans, +Cachant sa honte et sa colère... +Lui qui, fanfaron, portait beau, +Voici que le remords l'effleure, +On dit qu'il va vers le tombeau... +Il ne faut pas qu'il meure! + +Il faut qu'il vive pour savoir, +Pour réfléchir et pour entendre... +Il faut qu'il reste là pour voir. +Que le destin le fasse attendre. +Il faut qu'il sache avant sa fin +Que son rêve n'était qu'un leurre... +Il faut qu'il souffre et qu'il ait faim... +Il ne faut pas qu'il meure! + +Il faut qu'il voie, au jour marqué, +Crouler l'empire qui s'effrite; +Que comme une bête, traqué, +Il soit sans repos et sans gîte... +Que le suive le hurlement +De son peuple écrasé qui pleure... +Pour la beauté du châtiment, +Il ne faut pas qu'il meure! + +Il faut qu'il sente autour de lui +Grandir l'effroi, monter la haine, +Et si son dernier jour a lui, +A la vie il faut qu'on l'enchaîne. +Qu'il soit seul, vieilli, faible et las, +Quand debout la France demeure... +Pour écouter sonner son glas, +Il ne faut pas qu'il meure! + +Dieu, Toi qu'il ose encor prier +Malgré tous tes temples en cendres, +Entends-tu les mères crier +Et l'appel suppliant des Flandres... +Dieu, nous T'invoquons à genoux, +Sauve-le, retarde son heure; +Sa vie est notre otage à nous... +Il ne faut pas qu'il meure!!! + +(_La Soupe_, n° 170.) + + + +M. le baron von Bissing a une presse encore plus abondante. Opérons une +sélection. + +Voici d'abord une petite étude synthétique: + + +Les Preux de Prusse. + +_Le gouverneur général ne se +laisse guider, dans ses mesures, que par les +principes d'équité et son désir de favoriser +le bien-être du pays et de ses habitants._ + +(VON BISSING, 15 juin 1915.) + +Le vieux général de cavalerie bombardé gouverneur impérial en Belgique ne +peut se figurer que, dans le pays qu'il exploite, il existe un seul coeur +qui ne le tienne pas en profonde exécration. Von Bissing inspire le dégoût +par ses actes et par son hypocrisie; depuis six mois, il dépouille nos +compatriotes en répétant qu'il ne veut que leur bien! Il pille, il +rançonne les Belges, et il se rend odieux au suprême degré parce qu'il +couvre son brigandage de stupides palliatifs: faisant le mal et le pis, il +cherche à se donner des airs de bon apôtre! Cette duplicité explique la +malédiction dont les Belges accablent le chef de leurs spoliateurs, et +l'écho de ces sentiments que nous entendons à l'étranger. Il récolte ce +qu'il a semé! + +Et d'abord, qui est-il, ce maître exacteur? Un hobereau comme il y en +a des milliers en Allemagne. Il représente obscurément cette caste +militaire, nobiliaire et réactionnaire qu'on ne trouve plus ailleurs qu'en +terre germanique. La noblesse gît dans l'âme et non dans les parchemins. +Von Bissing offre le type du Teuton cupide et fourbe, en même temps que +celui du hobereau tyrannique. Une telle nature exclut tout scrupule et +toute finesse. Pour se donner un semblant de raffinement, von Bissing +assista à des concerts et organisa même une audition d'orgue au +Conservatoire de Bruxelles; il visita aussi les musées, sans oublier de +s'y faire photographier (lui, insignifiant, en face du buste de notre +grand Constantin Meunier!) ni de faire publier ce cliché en première page +d'un illustré allemand vendu en Belgique... + +Nous eûmes d'abord pour gouverneur von der Goltz pacha: il laissa +d'exécrables souvenirs en préparant la besogne que son successeur devait +accomplir. + +Von Bissing, vieux panache de soixante-douze ans, commandait +provisoirement un corps d'armée. Quand les hostilités éclatèrent, le VIIe +corps partit... sans von Bissing! Le ramollot ne quitta pas les bords +du Rhin! Mais ses troupes, en se ruant contre Liège, emportaient une +proclamation que le conquérant en pantoufles leur avait dédiée afin +qu'elles n'eussent point d'hésitation à répandre la terreur au delà +de leur frontière. En guise d'adieu il adressa à ses hordes le papier +suivant, où il mit toute son âme allemande: + +«Lorsque les civils se permettent de tirer sur vous, les innocents doivent +pâtir pour les coupables. A diverses reprises, les autorités militaires +ont dit qu'il ne faut pas épargner de vies dans la répression de ces +faits. Sans doute, il est regrettable que des maisons, des villages +florissants, voire des villes entières, soient détruits! Mais cela ne peut +vous laisser entraîner à des sentiments de pitié intempestive; tout cela +ne vaut point la vie d'un seul soldat allemand. D'ailleurs, cela va de +soi; il est superflu d'y insister.» + +De loin, l'auteur de cette sinistre proclamation put se délecter à la +lecture des horreurs que l'invasion commit en Belgique: il restera, pour +l'opprobre de son nom, l'un des fabricants ou des propagateurs de l'infâme +légende des francs-tireurs belges qui servit à l'extermination de milliers +de nos compatriotes--parmi lesquels beaucoup de vieillards des deux sexes, +ainsi que des femmes en couches et nombre d'enfants! Plus tard, von +Bissing put voir de près, à Louvain et ailleurs, l'oeuvre immonde des +brutes auxquelles il avait par avance donné prétexte à tuer, piller et +brûler! Le chacal put parcourir ces cimetières d'innocents... + +Demeuré à Dusseldorf, von Bissing s'embusqua dans l'administration +intérieure: il devint--poste glorieux!--inspecteur des camps de +prisonniers... Or, ce bon apôtre découvrit que le public allemand, +du moins la jeunesse, montrait un certain empressement auprès des +baraquements où l'on parque les captifs; à cet intérêt se mêlait parfois +un peu de pitié... Vite von Bissing publia des avis «pour qu'on cesse +d'étaler vis-à-vis des prisonniers un apitoiement déplacé»! Une de ces +diatribes vaut d'être citée: «Ayez donc plus de conscience allemande? +Dois-je encore répéter cette remontrance? On le dirait! D'après les +rapports qui me sont transmis de Munster et d'ailleurs, on a encore offert +aux prisonniers des friandises, notamment du chocolat, et ce malgré la +défense faite. Votre âme compatissante, mais antiallemande, n'entend-elle +pas les cris de détresse de nos prisonniers en France? Soyez sûrs que, +là-bas, on ne leur donne point de chocolat!.. Ce sont surtout des enfants, +des adolescents, en particulier des jeunes filles, qui se pressent +continuellement autour des prisonniers. Elles manquent tout à fait +d'éducation! Il appartient aux familles et aux écoles de changer cela: +si les avertissements restent sans effet, on recourra efficacement à des +punitions exemplaires pour réprimer ces façons d'agir antiallemandes.» + +Avec sa mensongère allusion aux mauvaises conditions de vie des +prisonniers allemands, ce texte constitue un document précieux. Retenons +que la jeunesse allemande n'est pas incapable de sentiments généreux, mais +que ses éducateurs s'accordent pour tuer ce bon germe. La pitié envers des +ennemis désarmés est antiallemande: ils font entrer cela, et bien d'autres +monstruosités, dans le coeur et dans la tête des enfants, soit par la +persuasion, soit par la force! Étonnez-vous alors de la férocité des +adultes! Instruction et barbarie obligatoires! Chez les cannibales, la +bonne éducation consiste à dévorer les captifs; chez d'autres sauvages; +on les empale ou on les scalpe. Von Bissing ne va pas si loin: il est +«kultivé», lui? Noblement il enseigne qu'il faut mépriser les vaincus +et n'avoir aucune compassion pour eux: voilà, Mesdemoiselles, la bonne +éducation et la pure conscience allemandes! + +Nous verrons les effets de ces principes sur von Bissing et sur sa +famille. En décembre, il fit arrêter la comtesse de Mérode, femme du +grand maréchal de la Cour de Belgique. A défaut du moindre semblant de +culpabilité, le conseil de guerre dut acquitter l'inculpée. Alors, le +preux «freiherr», selon les règles de la chevalerie prussienne, voulut +user d'un droit extraordinaire dont il est investi et déporter Mme de +Mérode en Allemagne! Il fallut les plus grands efforts pour obliger ce +goujat à lâcher sa proie innocente! En mai, il parvint à prendre en défaut +la femme de notre ministre de la Justice; du moins lui fit-il octroyer +quelques mois de prison; puis, en vertu de son droit discrétionnaire, le +butor décida que la relégation en Allemagne durerait jusqu'à la fin des +hostilités! Voilà des exemples, entre cent, de sa parfaite éducation +allemande! + +Mais continuons avec ordre l'examen de la carrière de ce +Jean-foudre-de-guerre. Après avoir banni des camps de prisonniers les +petites marques d'intérêt qui auraient pu mitiger les pénibles souvenirs +de captivité, von Bissing vint en Belgique. Il annonce d'abord par affiche +son intention de faire renaître en Belgique l'activité économique et de +soutenir les victimes de la guerre. Cela parut étrange, au moment où +Berlin mettait tout en oeuvre, mensonge et falsification, pour faire +croire que la Belgique méritait ses châtiments. Les Belges pensèrent comme +autrefois les Troyens: _Timeo Danaos, et dona ferentes_--traduction libre: +Je me défie des Alboches, même quand ils promettent de nous aider. Ou +la Belgique est innocente et tous les égards lui sont dus; ou elle est +coupable et ne mérite aucune sollicitude. Les Belges avaient raison de +se défier! En même temps qu'il publie ses bonnes intentions, von Bissing +inflige au pays, qui se débat dans les pires difficultés, une nouvelle +contribution de guerre de 480 millions! Cela lui vaut de l'avancement: le +voilà «generaloberst». Le grade qu'il n'avait pu décrocher comme officier, +il l'obtient comme spoliateur. _Gloria! Victoria!_ + +L'hiver fut dur aux Belges. Von Bissing avait raflé les victuailles, +vidé les étables et poussé les producteurs à dissimuler des vivres. Aux +États-Unis, au Canada, au Chili, en Hollande, en Suisse, en Italie, on +s'indigne vivement des extorsions d'argent commises en Belgique. Le +gouverneur place sous la surveillance de ses bureaux les sociétés où des +étrangers belligérants ont des intérêts; ce qui permet à des banquiers +allemands de se caser en Belgique aux frais desdites sociétés qu'ils +dépouillent méthodiquement. La masse souffre de faim et de froid; la +détresse se généralise. + +On ne voit le «generaloberst» que flanqué d'estafiers; il ne sort qu'en +auto. Ne croyez pas ses photographies, reproduites même en carte postale, +où la retouche donne au «freiherr» décrépit un air martial: comme une +vieille cocotte, il se fait rajeunir... En vérité, il est fort délabré. +Tête antipathique au possible; longue moustache horizontale, face osseuse +et mâchoire lourde; type bestial, annonçant une intelligence médiocre et +une âme vulgaire. Sa carrière et ses actes confirment ce pronostic. Ses +extorsions d'argent, grandes et petites, constituent véritablement du +banditisme. De tels faits n'ont aucun précédent dans la guerre moderne; +ils n'ont d'équivalent dans nulle expédition militaire; c'est une +innovation spécifiquement allemande. En s'assurant le versement de +480 millions, von Bissing s'engagea à ne plus imposer ni provinces ni +communes; mais, ayant conservé son «droit» d'infliger des amendes, il en +use et en abuse. En outre, il se rattrape sur les particuliers et crée +notamment un impôt à charge des citoyens ayant quitté le pays! + +Faute de chemins de fer, d'autos, de chevaux, certaines régions ne purent +recevoir les vivres du Comité national; aussi la nation belge connut-elle +les pires privations. L'évasion de nos jeunes gens et l'introduction de +fonds donnent beaucoup de tintouin à notre gouverneur; il suffit de lui +parler de cela pour voir frémir les muscles qui lui pendent sous le +menton. La frontière hollando-belge est barrée de postes à pied et à +cheval, avec réflecteurs et téléphone, de fils de fer, de fossés et de +pièges. Autant il soigne ces organisations-là, autant il néglige les +besoins du pays. Ainsi, il limite les déplacements dans les provinces; +puis il frappe d'interdit la plupart des produits industriels; les +transactions sont entravées. Voilà qui favorise à rebours la reprise des +affaires! Quand l'autorité prussienne édicte un tarif des denrées, des +fourrages ou des viandes, c'est à seule fin de soustraire l'intendance +militaire à la hausse générale, mais sans se soucier des intérêts de +la nation. Dans tous les domaines, poursuites, amendes, vexations +et spoliations continuent. Von Bissing provoque un conflit avec la +Croix-Rouge de Belgique; une fausse Croix-Rouge de Belgique est alors +constituée par von Bissing, avec l'argent de la vraie qu'il a confisqué. + +Dès les beaux jours de mai, le gouverneur se retire à la campagne. Quoi? +Au front? En campagne? Non, non! Pas de ça! Il s'octroie une villégiature: +ayant jeté son dévolu sur une propriété des environs de Bruxelles, à +Trois-Fontaines, il en dépossède le châtelain et s'y installe à sa place! +Pendant que lui et ses créatures vivent bien, la misère provoque des +émeutes dans le bassin de Liège... Puis, dans la presse qui lui obéit, von +Bissing expose que «_ses intentions_ de faire renaître la vie économique +sont remises en question» parce que les ouvriers de l'arsenal de Malines +refusent de travailler! Il s'agit que tout le personnel des cheminots +prussiens soit mobilisé pour l'établissement d'une ligne stratégique +d'Aix-La-Chapelle à Bruxelles. Nos ouvriers refusent de reprendre le +travail. + +Et sa mission de restaurer les affaires en Belgique? Elle existe, mais +toujours à l'état d'_intentions_. Depuis décembre, il les annonce. En +juin, il les réitère. En attendant, il enlève nos machines-outils et nos +matières premières, pour les envoyer en Allemagne! Mais d'amélioration +économique, due à son initiative, pas trace! + +Sachez que cet homme providentiel fait... de l'assistance sociale! Ne riez +pas! Cela se trouve imprimé dans le bulletin de la fausse Croix-Rouge de +Belgique et confirmé par une conférence donnée à Berlin par la _freifrau_ +von Bissing en personne. Donc, cela aussi existe. N'en doutons pas. Tout +cela existe... sur le papier. On le chercherait vainement ailleurs. Mais +ce que l'on trouve dans toutes les provinces administrées par ce digne +Prussien, c'est le banditisme sous les formes les plus répugnantes; et +c'est le désoeuvrement forcé, avec la misère; et c'est l'exécration de +l'Allemagne! L'histoire de son séjour à Bruxelles se résume en peu +de mots: _continuelles extorsions d'argent; entraves à l'activité +industrielle des Belges; aggravation de la détresse publique; impuissance +totale à rien améliorer_. Ce n'est pas l'encaisse de la vraie Croix-Rouge +de Belgique (80.000 fr.), dont une petite partie serait distribuée à +quelques douzaines de pauvresses par la fausse Croix-Rouge de Belgique, +qui soulagerait les maux que von Bissing a répandus dans le pays entier! +Après tant d'autres bluffs prussiens, celui de l'assistance, comme les +autres, ne laissera que... du papier. + +Au reste, un menteur finit toujours par se faire prendre. Von Bissing a +avoué lui-même son impuissance dans le domaine constructif: le 16 juin, un +avis du gouverneur, publié dans la presse à tout faire, vint nous rappeler +«son _désir_ de favoriser le bien-être du pays». Donc, six mois après sa +première proclamation, il en est toujours à la période du «désir» et des +«intentions». Mais, en même temps, il unifie les ordonnances restrictives +du commerce et de l'industrie en ce qui regarde les vivres, les machines +métallurgiques, les moyens de transport, les métaux et minerais, les +produits chimiques, les textiles, les huiles et graisses, les cuirs, le +caoutchouc, le bois, le papier, etc. La liste des transactions soumises à +autorisation est interminable. Bien entendu, toutes les affaires restent +libres... vers l'Allemagne! + +Au total, les uniques réalités qui marquent le règne de von Bissing en +Belgique sont d'abord son brigandage et ensuite son favoritisme au profit +des intérêts prussiens. Cela, ce sont des faits, attestés et signés +par lui-même dans une série d'arrêtés publics. Le surplus (renaissance +économique, assistance, souci du bien-être des Belges) est un composé +d'impudent mensonge, de bluff puéril et de basse hypocrisie. + +Par ses excitations barbares, von Bissing a participé aux massacres commis +en Belgique. Par ses ordonnances, il y a organisé la rapine. Voilà son +oeuvre. Elle se traduit pour nous en un tas de cadavres et, pour lui, en +un tas d'or. Et ce vieux bandit s'étonne que ses victimes le traînent sur +la claie et que le monde entier lui jette l'anathème! + +(_La Vérité_, n° 7, 29 juin 1915, p. 5.) + +Dans le n° 30 de _La Libre Belgique_, le même qui donne aussi l'amusant +portrait du gouverneur[43], on raconte son installation au château de +Trois-Fontaines. + +[Note 43: Voir _Comment les Belges résistent_..., fig. 1.] + +Inconvénients des grandeurs. + +Les sommets attirent la foudre. M. le freiherr von Bissing, gouverneur +général «oberst» de la Belgique, s'est installé gratis, on le sait, dans +le beau domaine des Trois-Fontaines-lez-Vilvorde, appartenant à M. Orban, +celui-ci ayant refusé de le lui louer. Des pancartes mises au coin des +rues principales de Bruxelles annoncent à tout le monde la route qu'on +doit prendre pour se rendre chez le bien-aimé gouverneur: _Zum Schloss +Trois-Fontaines_. + +Or, il paraît qu'il vient de déménager à la suite de l'incident qui a +marqué la chute des zeppelins d'Evere, de Mont-Saint-Amand-lez-Gand. +Un des aviateurs anglais aurait, paraît-il, en passant par-dessus les +Trois-Fontaines, salué irrespectueusement le château d'une bombe qui ne +l'a pas atteint. M. von Bissing a jugé qu'il serait plus sûrement protégé +contre ces manifestations intempestives, en logeant en dessous des +greniers qui abritent momentanément les Belges signalés à la vindicte de +la «Kommandantur allemande». Les aviateurs alliés respecteront évidemment +des citoyens aussi dignes d'égards. + +Un conseil, M. von Bissing; allez à Saint-Gilles, vous y serez +certainement en sécurité, et la société qu'on y trouve actuellement est +des plus honorables. + +HELBÉ. +(_La Libre Belgique_, n° 30, juin 1915, p. 4, col. 1.) + +Un article qui a dû faire particulièrement plaisir à notre gouverneur +général est celui où l'on rappelle ses instincts de pillard: + +Les exploits du gouverneur général en Belgique, baron von Bissing, pendant +la guerre de 1870. + +RÉCIT D'UN TÉMOIN AMÉRICAIN + +Dans le numéro du 25 mars 1913, la revue _Le Correspondant_ publiait une +étude intitulée: «Le premier des correspondants de guerre», contenant +l'histoire du célèbre Russell, correspondant du _Times_, sur les +principaux théâtres des diverses guerres survenues depuis un demi-siècle. +Au sujet de la guerre franco-allemande de 1870 et plus particulièrement de +l'incendie de Saint-Cloud, nous trouvons page 1211 ce qui suit: + +«Russell, chargé de suivre la campagne, ne voulut pas voir brûler +Saint-Cloud, mais il eut les impressions toutes fraîches d'un de ses +collègues, le Dr Scoffern, correspondant occasionnel d'un journal +AMÉRICAIN. Celui-ci fut le seul civil qui se trouvait au château quand +l'incendie éclata. Il profitait d'une accalmie du bombardement pour +vérifier les dégâts causés par les obus. + +«C'est seulement jeudi matin 17 octobre, dit-il, que je m'aventurai à +visiter le palais et je suis bien content de l'avoir fait et d'avoir vu +ces merveilles, même abîmées. Ce qu'il y avait de porcelaines, de lits, de +pendules, de statues, etc., vous pouvez vous l'imaginer, mais cela ne peut +se décrire. Le capitaine von Strautz, commandant du palais, m'avait donné +la permission de ramasser tout ce que je voudrais de porcelaines brisées; +je l'ai fait, ne me doutant guère que, quelques heures plus tard, nous +pourrions prendre autant de trésors que nous serions capables d'en +emporter. + +«Vers 2 heures, comme nous dînions, nous entendîmes un craquement si près +qu'il nous étonne, quelque accoutumés que nous fussions à cette sorte de +bruit. «Le palais brûle», crie un homme de garde. Nous laissâmes là notre +champagne pour aller voir. C'était vrai, les flammes sortaient d'un +grenier... Je rédigeai une dépêche et l'expédiai. Puis nous revînmes à +notre champagne. «Messieurs, dit le capitaine von Strautz «avec solennité, +je suis le dernier commandant de Saint-Cloud. Allons tous «dans les grands +appartements. Nous en emporterons un dernier coup «d'oeil et un souvenir. +Prenez ce que vous voudrez: vins, tableaux, livres, «n'importe quoi.» + +«J'y allai avec le lieutenant VON BISSING et le major von Glass; voyant +que je ne prenais rien pour moi, CES BONS CAMARADES ME PRESSÈRENT DE LE +FAIRE. «Ma position, parmi vous, est délicate, Messieurs, répondis-je; je +«ne prendrai rien qui ne me soit offert.» SI VOUS LES AVIEZ VUS!! De tous +côtés, de toutes les mains je recevais des objets aussi beaux que ceux +qu'aurait pu imaginer un conteur arabe. Hélas! la nuit venait, les +flammes et la fumée gagnaient. Les appartements du palais étaient un vrai +labyrinthe; je fus obligé d'abandonner des objets de grande valeur, car +je n'aurais jamais pu les sauver. Dehors toute la surface du gazon était +couverte de vases, de tableaux, de pendules, le tout éclairé par les feux +de bivouac, autour desquels passaient des soldats enveloppés de rideaux en +soie rouge, bleue, or, jaune, comme dans une pantomime. Un d'eux s'était +enroulé dans le couvre-pieds en soie de l'impératrice; un autre avait mis +cuire des pommes de terre dans une soupière en Sèvres, marquée aux armes +impériales. + +«Près des deux tiers de la bibliothèque furent sauvés, mais comme il +pleuvait, les livres furent quelque peu endommagés. Je vous laisse à +penser ce que fut la fin de cette nuit; je ne puis le dépeindre. + +«NOTE.--Russell suivit les opérations de la IIIe armée, grâce au bon +vouloir du général von Blumenthal, chef d'état-major. Von Bissing, +actuellement général de cavalerie, né le 30 janvier 1844, fit la campagne +de 1870 comme lieutenant adjudant près le commandement supérieur de la +IIIe armée.» + +Sans commentaire.--La Belgique est gouvernée par le pillard de +Saint-Cloud!!! + +(_La Libre Belgique_, n° 45, septembre 1915, p. 4, col. 1.) + +Enfin, disons encore l'opinion excellente, et si juste, qu'on a de lui en +Allemagne: + + +La vérité en Allemagne. + +Extrait du journal Allemand _Die Woche_, du 18 avril 1915: + +«Mais l'homme qui fit merveille en Belgique est le sympathique freiherr +von Bissing, gouverneur général, qui sut se faire respecter par le peuple +belge, devenir populaire, et qui est à présent la vénération du peuple +belge.» + +Oh! là! là! + +(_La Libre Belgique_, n° 51, novembre 1915, p. 4, col. 2.) + + + +C. _L'UNION MORALE DES BELGES_ + + +Le jour de la Fête nationale, des Bruxellois appartenant à tous les partis +politiques assistaient à la grand'messe à Sainte-Gudule. En effet, depuis +l'occupation allemande, les Belges ont de commun accord oublié les anciens +désaccords de parti. Ceux qui appartenaient aux groupements politiques les +plus disparates siègent à présent dans les mêmes comités; jamais il n'y +est question de ce qui les divisait; ils ne parlent que de ce qui les +unit: la lutte contre les oppresseurs et les tortionnaires. Les anciens +antagonismes ont été aplanis, et les Belges sont entrés tous ensemble dans +une même confrérie, l'anti-prussianisme. + +La plus belle manifestation de cette trêve des partis est la composition +de nos feuilles clandestines: toutes donnent indistinctement des articles +écrits par les personnalités politiques les plus diverses. + +Quelle aubaine pour nos ennemis s'ils réussissaient à ranimer nos +querelles de jadis, à dresser de nouveau les flamingants contre les +Wallons, les doctrinaires contre les avancés, les socialistes contre les +bourgeois, les libéraux contre les catholiques... + +Dès le mois de septembre 1914, ils avaient aidé à la création d'un +journal, _L'Écho de Bruxelles_, qui menait une campagne acharnée contre le +Gouvernement et contre nos Alliés. En pure perte, d'ailleurs. + +Un article de _La Vérité_ résume les vains efforts de l'Allemand pour +rompre l'accord patriotique des partis: + + +Défions-nous des Allemands. + + +Défions-nous comme de la peste des agents de l'Allemagne! + +Il en est de diverses espèces. Tout d'abord, la bande militaire et civile +qui se goberge à Bruxelles, à Anvers, à Liège, à Gand et dans une foule de +localités moins importantes. Ces gens sont grassement payés: comme base de +comparaison, sachez que von Bissing touche 100.000 francs l'an en qualité +de gouverneur général. Tous ces parasites touchent de la guerre des +profits immédiats. + +Outre les embusqués à galons, von Bissing, von Kraewel, von Huene, etc., +et les budgétivores des bureaux civils, von Sandt, Gerstein et des +milliers d'autres, il y a toute une nuée d'immigrés (près de 10.000 à +Bruxelles seulement) dont chacun est un agent de l'Allemagne. + +L'autre catégorie est composée de Belges, oui, de Belges! Ce sont les +bavards peu perspicaces qui vont colportant les insanités ou les perfidies +importées de Berlin. Le geignard qui se plaint de la lenteur des +opérations; le premier imbécile venu qui se permet de trancher les plus +épineuses questions diplomatiques ou de donner des conseils de stratégie à +Joffre; le médisant qui écoute et répète des rumeurs malveillantes: voilà +des agents de l'Allemagne; car l'ennemi, surpris et irrité de la sourde +insoumission des Belges, cherche à les diviser et se sert de l'irréflexion +de certains individus. + +Déjouons cette tactique! Défions-nous de ces menées occultes! A ceux qui +s'y laissent prendre, ouvrons les yeux; et, s'ils s'entêtent, dans leur +incompréhension, ridiculisons-les de façon qu'ils perdent tout crédit. + +On se rappelle les accusations lancées naguère contre trois notables +d'Anvers. Cette calomnie se fondait sur un article du _Tijd_, lequel +article n'avait qu'un défaut, celui de n'avoir jamais été publié dans ce +journal hollandais ni dans aucun autre. Il en circula une prétendue copie, +qui était l'oeuvre des Allemands [44]. L'article et son contenu, tout +était faux, archifaux! Par ce moyen, on espérait diviser les Belges[45]! + +[Note 44: Voir p. 28. (Note de J. M.)] +[Note 45: Voir p. 29. (Note de J. M.)] + +Défions-nous des pièges! Plus récemment, des cervelles obscures, amies +du dénigrement, ont découvert que le général Pau est brouillé avec le +maréchal Joffre! Pau avait un plan (évidemment admirable) pour libérer la +Belgique, mais Joffre n'en voulut point. D'où le départ de Pau pour la +Russie! C'est donc par la faute de Joffre que nous restons envahis, car +maintenant les conditions favorables sont changées... L'infamie berlinoise +embaume ce radotage, destiné à rendre antipathique le généralissime +français. Et il y a des Belges qui donnent dans ce panneau! Cela fait +pitié! + +Une autre fable, colportée en ces derniers temps, opposait le Pape, +créature de l'Autriche, au cardinal Mercier. Benoît XV aurait désavoué le +prélat belge et celui-ci aurait fait acte de repentir... Cette trame est +teutonne: elle tend à diviser les Belges sur la question religieuse. +Remettons les discussions à plus tard et restons unis. + +On a essayé également de mettre les Belges face à face au moyen de la +question des langues. On place le français au dernier rang, on impose +la traduction flamande au cinéma, on excite les flamingants et les +wallingants. C'est peine perdue! Pourtant, quelques gros malins, sans +se douter du coup d'épaule qu'ils donnaient à l'ennemi, ont ébauché une +querelle. Différons le débat, donnons-nous la main! + +N'a-t-on pas fait courir le bruit, avec l'aide des gens à courte vue, que +deux généraux belges, convaincus de trahison, étaient enfermés dans la +tour de Londres!!! Les esprits peu pénétrants et les gens qui cultivent +le potin ont repris ce conte inepte où tout, à commencer par l'ingérence +étrangère, révèle la manière berlinoise. + +Celui qui écrit ces lignes connut la guerre de 1870 et peut attester que +ce système de calomnies se pratiquait déjà alors. + +On dit que les lettres anonymes pleuvent aux «Kommandanturs». Mensonges! +Mais les faussaires qui ont altéré des documents trouvés à Bruxelles et +publié de faux journaux belges sont très capables de fabriquer des +pseudo-dénonciations. Ne croyez pas ces ignominies! Et n'oubliez pas que +des milliers de mouchards teutons épient les conversations, font jaser les +bavards et font leur sale métier dans l'ombre. + +La question des «absents» est du même tonneau... de Munich. Voilà à coup +sûr une machine des Alboches. S'ils ne l'ont pas inventée, ils ont certes +adapté à leurs manigances cette idée gantoise, qui leur parut un bon moyen +de division. On ne sait trop comment, naguère, la campagne menée à Londres +par quelques Belges contre le principe de la «taxe à charge des absents» +dégénéra en querelle et opposa les Belges du dehors à ceux du dedans. +Cette absurdité poussa sur la bonne cause comme un chancre sur l'arbre +fruitier; mais l'énormité resta pour compte à son auteur, qui fut désavoué +par ses compatriotes émigrés. Cet incident fut vite oublié. Or, cette +affaire, déjà grossie ici dans son temps, revient sur le tapis. Des agents +berlinois ont soufflé à quelques compères inconscients que les Belges de +Londres vivent bien, s'enrichissent et se moquent de leurs compatriotes +du continent. Sur ce thème méchant, injuste et bête, le compère peu +intelligent brode un peu, se fait le propagandiste de l'accusation +teutonne et lui donne de la dispersion. Évidemment, elle ne va pas loin, +mais l'ensemble de ces rumeurs peut écoeurer de braves gens mal informés. +Ce qui fait écumer les Prussiens, songez-y donc, c'est que les Belges +s'emploient utilement chez nos Alliés: nos ingénieurs, mécaniciens, +contremaîtres, armuriers, métallurgistes, tourneurs, horlogers fabriquent +des munitions d'artillerie; nos selliers et cordonniers travaillent pour +la cavalerie; charpentiers, carrossiers, pour l'équipage; ouvriers et +ouvrières de tissages et peignages, tailleurs, etc., s'occupent au +vêtement, et ainsi de suite. Les armées en campagne leur doivent en partie +leur bon équipement. N'est-ce pas servir son pays? Dans les services +du railway, dans les usines françaises, dans les champs, les Belges +remplacent ceux qui se trouvent au feu. N'est-ce pas se rendre utile à la +cause commune? Mais voilà ce que les agents berlinois ne soufflent pas à +leurs auditeurs trop crédules! + +Il était matériellement et humainement impossible que tous les Belges +prissent le chemin de l'étranger. Le droit de rester est aussi absolu que +celui de partir. Ceux qui sont demeurés au pays et montent la garde dans +nos villes et nos campagnes, protègent leurs foyers ou ceux des absents, +préservent les récoltes, etc., ceux-là prouvent la sincérité de leur +attachement au sol natal; ils se rendent utiles en maintenant, face à +l'ennemi, l'union belge; ils aident au ravitaillement des affamés... et au +recrutement des guerriers. Tout le long de l'histoire de l'occupation, on +verra s'affirmer l'insoumission des Belges, libres quand même! Cela aussi +était nécessaire. + +A part la caste des commerçants exploiteurs qui s'avilit chez nous comme +en Allemagne, en Hongrie, en France et même en Hollande, en Espagne, etc., +et qui forme le clan indigne, tous les Belges ont accompli leur devoir. + +Malgré l'inconsciente complicité des imbéciles, l'union morale de la +nation en face des barbares n'a pas fléchi. Ce sera une des belles pages +de la guerre. + +Plus tard, nous redeviendrons catholiques ou anticléricaux, flamingants ou +francophiles, royalistes ou républicains, socialistes ou réactionnaires. +Mais, pour le moment, tout antagonisme doit rester en suspens. L'ennemi +ne parviendra pas à nous diviser. Une immense fraternité unit les coeurs +belges; français, anglais, contre l'ennemi commun: le Prussien. + +Persévérons! Entr'aidons-nous! Aimons-nous! Ne critiquons personne; +d'ailleurs, nous ne possédons aucun document complet pour juger les +choses. Attendons unis, fermes et toujours confiants. Et continuons notre +résistance. Nous ne demandons pas de folles témérités. Il suffit de +n'aller au-devant d'aucun désir de l'ennemi et de se plier à ses ordres +lorsque, ayant fait tout son possible pour s'y dérober, on reconnaît +l'impossibilité d'y parvenir. Le pouvoir usurpateur est illégitime; ses +ordonnances, appuyées sur la force et la contrainte, n'ont aucune valeur; +les conventions imposées sont des chiffons de papier. Tâchons de ne pas +entrer en conflit avec l'arbitraire et la brutalité de nos tyrans; mais +n'hésitons pas à faire tout ce qui peut leur nuire puisque nous ne sommes +pas armés en face de leurs fusils, mitrailleuses et canons, combattons-les +par notre attitude indépendante qui les démoralise. Que notre optimisme +les démonte et les fasse douter d'eux-mêmes. Que notre constance et notre +sourde hostilité les découragent! Montrons nos couleurs nationales! Avec +cette insoumission continuelle et un complet éloignement des Prussiens qui +infestent nos cités, en un mot _avec du mépris et de la dignité_, chacun +de nous peut accomplir son devoir tel qu'on est en droit de l'attendre +d'un bon citoyen. + +(_La Vérité_, n° 1,2 mars 1915, p. 9..) + + +Nous avons cité plus haut (p. 29) _Le Fouet_, organe manifestement inspiré +par nos bourreaux, qui s'occupe de souffler la discorde entre libéraux et +cléricaux, entre Wallons et flamingants, entre les Belges et les Alliés. + +C'est surtout la querelle flamande-wallonne qu'ils essaient d'exploiter +à leur profit, d'abord en créant de multiples journaux germanophiles +flamands (p. 67), dont le principal rôle doit être, sans aucun doute, +d'attirer sur eux, et par contrecoup sur les Flamands, la colère de la +population wallonne; puis en ouvrant à Bruxelles un théâtre flamand (p. +141). Mais ce ne sont là que deux des chaînons dans la longue série +de tentatives faites pour raviver les animosités linguistiques. La +flamandisation de l'Université de Gand en est un autre. Nous n'insisterons +pas sur cette malencontreuse équipée, dont le fiasco est évident pour tout +esprit raisonnable. + +Il nous suffira de reproduire deux passages de la lettre ouverte de M. +Wilmotte, qui a circulé sous le manteau en Belgique: + + +Lettre ouverte du professeur Maurice Wilmotte au recteur de +l'Université allemande de Gand. + + +MONSIEUR, + +Je ne vous connais pas, et ne veux point vous connaître. Êtes-vous +le pédagogue luxembourgeois dont le nom a été prononcé? Êtes-vous +l'inquiétant linguiste dont le cléricalisme foncé cachait mal les +appétits de faveurs et de places? Êtes-vous un juriste, un médecin ou un +apothicaire? + +Je n'en sais rien, et il n'importe guère. Pour nous, Belges unis dans +l'espoir d'une revanche, due à notre loyauté, tout homme qui pactise avec +nos oppresseurs est un ennemi, dont nous souhaitons le châtiment. Si cet +homme est, en outre, un pédagogue attitré et assermenté, s'il a charge +d'âmes, son cas devient plus grave. Ce n'est pas lui seul qu'il déshonore, +c'est le troupeau dont il est le mauvais berger, sur lequel il attire +la malédiction des bons citoyens, restés fidèles à leur prince et +aux institutions nationales. Corrupteur des esprits, il pèche plus +criminellement par l'exemple et encourt une double responsabilité. + +Sans doute nos collèges et nos écoles primaires sont restés ouverts; mais, +dans ces maisons où l'on n'a cessé de prêcher l'union de tous les Belges +et le respect de nos lois, l'espionnage germain n'a pu exercer son action +déprimante, et la vie scolaire, comme la vie administrative, n'a cessé de +poursuivre son cours, prouvant à nos maîtres du moment que les habitants +d'une terre libre gardaient, dans la pire calamité, des vertus +intangibles. + +Au contraire, nos étudiants sont, depuis de longs mois,--et ils auraient +dû être toujours--appelés à remplir un devoir de solidarité sociale +infiniment plus sacré que celui de s'instruire au contact de maîtres +savants. Le grand maître de l'heure, c'est le canon, et il n'y a pas de +voix qui puisse rendre plus attentif un jeune homme de vingt ans, dont la +patrie est meurtrie sous les sabots des cavaliers ennemis. La place de +nos étudiants est aux environs de Dixmude; elle n'est pas dans les +amphithéâtres désertés, que nos professeurs refusent unanimement d'animer +de leur parole. Comme l'a dit admirablement le recteur de l'Université de +Bruxelles, les rares élèves qui se proposent maintenant la conquête d'un +diplôme ne valent pas la peine d'être enseignés.... + + * * * * * + +Il est, Monsieur qui n'êtes point mon cher collègue, ni mon collègue du +tout, il est pour une telle apostasie des précédents historiques et des +désignations consacrées. Je veux vous les épargner et je préfère vous +envoyer l'expression du seul sentiment qui puisse survivre à votre égard +dans un coeur belge, du sentiment de pitié. + +M. Wilmotte. + +(_L'Echo belge_, 10 juillet 1916, p. 1, col. 2.) + +Hâtons-nous de dire que les chefs du mouvement flamand ont immédiatement +compris la nécessité de déjouer les manoeuvres allemandes. Ainsi, déjà en +juillet 1915, ils faisaient circuler une déclaration animée du plus pur +patriotisme. En voici la traduction: + + +Les soussignés, Belges flamands, tiennent à faire la déclaration suivante: + +1° Toute faveur que l'autorité allemande accorderait, contrairement aux +lois belges, à une partie de la population, serait considérée comme +indésirable et inacceptable; + +2° Ils déclarent que des journaux récemment créés qui, sous le manteau du +flamingantisme, servent des intérêts autres que ceux de la Belgique, ne +représentent aucune fraction du mouvement flamand; + +3° Ils font un appel à leurs compatriotes flamands et wallons, pour qu'on +laisse reposer tous les différends linguistiques aussi longtemps que la +liberté de la Belgique est entravée par l'occupation étrangère. + + +Traduisons aussi la déclaration qui est inscrite en épigraphe à la +manchette de _De Vlaamsche Leeuw_ (pl. VI): + + +En ces temps de deuil et d'épreuves, nous, Flamands, nous nous groupons +sans condition, avec nos frères wallons, autour du drapeau tricolore belge +et nous partageons avec eux les mêmes besoins et les mêmes dangers. + +Nous sommes convaincus que, lorsque la victoire finale sera obtenue, nous +partagerons également ensemble les mêmes droits. + + +Aucun moyen n'est négligé par nos ennemis pour s'attirer la bienveillance +des Flamands. N'ont-ils pas imaginé de proscrire les noms français des +faubourgs de Bruxelles! Et voyez comme ils réussissent bien. Le cachet +que la poste allemande appliqué sur les lettres à Forest est ainsi conçu: +_Vorst bij Brüssel--Belgien_ (pl. XVI). Or _Vorst bij_ (Forest près) sont +des mots flamands, mais _Brüssel--Belgien_ sont allemands. + + + + +D. _L'ARDEUR PATRIOTIQUE_ + +1. Le recrutement. + + +La patrie est en danger! Cette pensée a immédiatement aplani nos petits +dissentiments, si insignifiants devant nos angoisses actuelles. D'une +commune ardeur, tout le monde s'est mis à l'oeuvre. Les uns organisent +l'opposition contre la bande de spoliateurs armés qui sévit sur notre +pauvre pays; d'autres s'occupent du ravitaillement; les jeunes partent +pour l'armée. + +a) _Les difficultés_. + +S'enrôler n'est pas chose facile, car les Allemands s'y opposent +naturellement de toutes leurs forces. La Belgique est comme une grande +cage, entourée d'une triple barrière de fils barbelés et de fils à haute +tension. A tous les débouchés de la clôture veillent des sentinelles; +entre les postes circulent des patrouilles de fantassins accompagnés de +chiens policiers, des cavaliers, des cyclistes, des canots automobiles. +La nuit, les rayons des projecteurs balaient l'espace. Le long de la +frontière, sur une largeur de 5 à 10 kilomètres, est une zone où nul ne +peut circuler sans autorisation; et il faut un autre permis pour pénétrer +dans une dernière bordure, large de 200 mètres, où toutes les maisons ont +été évacuées. + +Malgré tout, plus de 20.000 jeunes gens se sont évadés de cette prison et +ont pris du service dans l'armée belge. Des métallurgistes, en nombre au +moins égal, sont allés vers les fabriques de munitions en Angleterre et en +France. Même, des milliers de femmes et de jeunes filles ont bravé la mort +par électrocution ou par fusillade, les unes pour rejoindre leurs maris, +les autres pour s'engager comme infirmières dans nos ambulances, car à +celles-ci aussi le Gouvernement allemand refuse systématiquement des +passeports. + +Comment passent-ils? Le lecteur comprendra que nous ne puissions pas +donner de détails. Contentons-nous de citer quelques faits que nous +connaissons personnellement. En janvier 1916, 28 miliciens et 4 +infirmières passèrent ensemble par la province d'Anvers. Pendant le mois +de décembre 1916, 70 jeunes gens, après avoir abattu un officier et deux +sentinelles, gagnèrent la Hollande par la frontière limbourgeoise; +un groupe de 20 Belges traversa la Meuse à la nage; enfin, 42 hommes +s'évadèrent par la frontière Liégeoise, sur un remorqueur. + +Il n'y a pas que des barrières physiques. Chaque fois qu'un Belge est tué +à la frontière par le courant électrique, son cadavre reste accroché aux +fils de fer pendant plusieurs jours, en guise d'épouvantail, par exemple +le corps de M. Jacob, de Liège, en décembre 1915. Quand on en abat un à +coups de fusil, les journaux domestiqués s'empressent d'apprendre sa mort +à leurs lecteurs. Si les patrouilles réussissent à s'emparer d'un petit +groupe de miliciens, leur condamnation est publiée dans les mêmes +feuilles. + +Par jugement du 11 février 1916, le tribunal militaire de Namur a +condamné: + +Franz Sacré, ouvrier d'usine à Grand-Manil; Joseph Bourgeaux, électricien; +Paul Debroux, employé; Fernand Leclipteux, ébéniste; Hector Leroy, +ouvrier; Marcel-Augustin Colin, typographe, tous domiciliés à Gembloux, à +trois ans de prison pour avoir entrepris de passer la frontière sans la +permission prescrite, dans le but de s'enrôler dans l'armée belge. + +(_L'Ami de l'Ordre_, d'après _La Belgique_ [de Rotterdam], +1er mars 1915, p. 2, col. 1.) + +Nous avons vu plus haut (p. 67) que certains journaux, tombés encore plus +bas, publient les noms de ceux qui cherchent à passer la frontière. + +Une autre barrière morale est celle-ci. Les Belges en âge de milice +doivent signer une déclaration disant qu'ils ne prendront pas les armes +contre l'Allemagne; ceux qui refusent sont envoyés comme prisonniers de +guerre dans un camp allemand (_L'Ami de l'Ordre_, 7 et 8 mai 1915). +Les jeunes gens de l'agglomération bruxelloise doivent se présenter +régulièrement au bureau allemand de milice (affiches du 17 mars 1915 et du +3 avril 1915.) Voici la dernière de ces deux affiches: + + +Avis officiel concernant les Belges qui doivent se faire inscrire. + +Il résulte des listes remises par les communes de l'agglomération +bruxelloise qu'un certain nombre de Belges ayant l'obligation de se faire +inscrire, nés de 1892 à 1897 et habitant l'agglomération, ne se sont pas +présentés personnellement à l'École militaire. + +Il est accordé un dernier délai à ceux qui ne se sont pas encore fait +inscrire jusqu'à présent; ceux-ci devront se présenter à l'École militaire +les 8, 12, 13 et 16 avril, de 9 heures à midi ou de 3 à 6 heures (heure +allemande). + +Tout qui négligera de se faire inscrire sera puni. Quant aux Belges qui, +devant se faire inscrire, avaient quitté l'agglomération bruxelloise après +le début de la guerre, leurs père, mère ou autres parents ou les personnes +dont ils étaient les locataires ont l'obligation de communiquer l'adresse +de ces Belges jusqu'au 16 avril prochain au bureau d'inscription allemand +(Deutsches Meldeamt), JO, rue du Méridien. Les contrevenants s'exposent à +être punis. + + _Der Gouverneur von Brüssel._ + +Pour pouvoir s'éloigner de Bruxelles, ils doivent demander une permission +(affiche du 4 juin 1915). En décembre 1915, nouvelle affiche prescrivant +aux pères de famille de s'assurer que les jeunes gens se sont fait +inscrire. + + (_L'Écho belge_ 17 déc. 1915, p. 1. col. 3). + + +b) _Responsabilité des parents et des communes_. + +On voit par l'affiche, que l'on vient de citer, que les parents sont +rendus responsables de leurs fils en âge de milice. Des pères et même des +mères ont été emprisonnés parce que: leurs enfants étaient allés remplir +leur devoir envers leur patrie. Ainsi, à Bruxelles, M. Maurice Vauthier, +secrétaire communal, professeur à l'Université de Bruxelles et membre de +l'Académie royale de Belgique, a été arrêté pour cette raison. + +Par jugement du tribunal militaire de Liège, M. Joseph Britte, voyageur à +Verviers, a été condamné à 200 marks d'amende, pour n'avoir pas empêché le +départ de son fils, militaire belge. Le même tribunal a condamné Mme veuve +Marie Allard, née François, à 90 marks d'amende, pour le même motif. + +Quant aux moyens qui sont mis en oeuvre pour obtenir d'une mère l'aveu que +son fils a cherché à rejoindre l'armée belge, en voici deux échantillons. + +...La mère d'un jeune patriote suspect est arrêtée; elle refuse de +dénoncer son enfant. Le juge lui montre une pièce signée par son fils, +où celui-ci avoue tout! Le juge s'apitoie sur le sort du malheureux: +«Courage, Madame, tout n'est peut-être pas perdu. Dites-moi comment les +choses se sont passées; il y a sans doute des circonstances atténuantes... +votre enfant est jeune, nous savons qui l'a entraîné..., parlez +franchement et je vous promets d'intervenir en sa faveur...» La +malheureuse mère parla; elle crut sauver son fils; sans le savoir elle le +trahissait! La fameuse pièce contenant l'aveu de son fils était fausse. +Son fils avait signé un interrogatoire, où il avait tout nié; mais, grâce +au procédé du papier au carbone, sa signature avait été reproduite sur une +feuille blanche, et les juges avaient rempli la feuille en y écrivant, +au-dessus de la signature, l'aveu qu'il n'avait jamais fait. + +Une mère est emprisonnée parce qu'on soupçonne son fils d'avoir voulu +franchir la frontière et rejoindre l'armée belge; la pauvre dame est +accusée d'avoir coopéré à cette tentative; elle est brutalement arrachée à +sa famille, sans même pouvoir embrasser les petits enfants qui vont être +privés de ses soins maternels. Entrant en prison, elle est saisie d'une +crise nerveuse. Bonne aubaine! C'est une nature impressionnable, on +trouvera le moyen de la faite causer,.. Elle refuse, elle s'obstine. +Quelques jours plus tard, on l'amène au cabinet du juge; «Madame, lui +dit-il, je dois vous annoncer une triste nouvelle; votre plus jeune enfant +est tombé gravement malade et le médecin vous réclame d'urgence.» Elle +pâlit, croit que les portes de la prison vont s'ouvrir pour lui permettre +de donner les derniers soins au bébé mourant. Non pas! «Avant de vous +permettre de partir, il faut que l'instruction soit terminée; dites la +vérité, avouez la faute de votre fils, nous serons indulgents, et vous +pourrez voir votre pauvre petit.--Jamais, Monsieur. mon enfant mourra sans +moi!» + +Peut-on imaginer cruauté pareille! Et connaissez-vous pareil héroïsme? +Cette femme belge n'atteint-elle pas à la sublime hauteur de la mère +des Gracques? Plus tard elle apprit que jamais son enfant n'avait été +souffrant. + +(_La Libre Belgique_, no. 80, juin 1916, d'après _Le XXe Siècle_, 7 août +1916.) + +Bien plus, les communes elles-mêmes doivent se porter garantes. + + +Arrêté. + +Les communes sont obligées de veiller à ce que les personnes placées sous +le contrôle d'un «Meldeamt» ne quittent pas le district qu'elles doivent +habiter conformément aux prescriptions du «Meldeamt» compétent. Si des +personnes placées sous contrôle transfèrent leur domicile dans une autre +localité sans y être autorisées, la commune sera passible d'une amende. + +Si, par la suite, de telles contraventions continuent quand même, +j'envisagerai l'application des mesures suivantes: + +1° Placement sous contrôle de tous les habitants de la commune qui sont +en état de porter les armes et sont âgés de dix-sept à cinquante ans, et +exercice d'une surveillance plus rigoureuse à leur égard; + +2° Suppression pour tous les habitants du droit de transférer leur +domicile dans une autre localité. + +En outre, je rappelle que, selon l'arrêté du 26 janvier 1915, les +personnes convaincues d'avoir voulu transférer leur résidence dans une +autre localité sans en avoir le droit et même les membres de leur famille +s'exposent à être punis. + +Bruxelles, le 20 juillet 1915. + +_Le Gouverneur général en Belgique_, +VON BISSING, +_Général-Colonel_. + +Rien n'est négligé, on le voit, pour agir sur l'esprit des miliciens +et pour intéresser les parents et les autorités communales à ce que la +jeunesse n'aille pas s'enrôler sous les drapeaux. Bien entendu, les +arrêtés allemands n'empêchent ni les communes ni les parents de faire ce +que le patriotisme leur commande. Jamais nous n'avons vu un père ou +une mère déconseiller à son fils de partir pour la guerre; les parents +acceptent courageusement les menaces allemandes, tout comme les fils +savent qu'ils risquent d'être fusillés ou électrocutés, avant d'avoir pu +seulement avertir l'armée belge qu'ils font un effort pour la rejoindre. +N'est-ce pas de la part des vieux et des jeunes une preuve d'ardeur +patriotique encore plus admirable que celle de nos soldats qui luttent sur +l'Yser! + + +c)_Interdiction des communications entre les soldats et leurs parents._ + +Les jeunes gens qui passent la frontière pour s'engager savent qu'ils +s'exposent eux-mêmes et qu'ils exposent leurs parents à un autre genre de +torture, une torture qui à la longue devient intolérable: la rupture de +toute relation entre les soldats et leur famille. D'après un article du +_Temps_, repris par _La Belgique_ (de Rotterdam) du 30 novembre 1915, +même des Allemands se seraient émus de la souffrance supplémentaire dont +l'autorité allemande frappe les parents belges, et le journal socialiste +_Vorwärts_ aurait préconisé l'institution d'un poste de transmission qui +recevrait périodiquement des nouvelles des combattants et les ferait +parvenir aux familles. Un tel bureau, facile à établir dans un pays +neutre, réduirait dans une large mesure les souffrances morales des +non-combattants. Inutile d'ajouter que l'Allemagne s'est bien gardée de +prendre aucune mesure qui pourrait alléger l'anxiété des Belges restés +au pays; car la suppression de la correspondance a un double effet: elle +amollit le courage de ceux qui veulent partir en leur faisant entrevoir +les angoisses de leurs parents; elle déprime ceux qui restent et les fait +aspirer à la fin de la guerre. Aussi les Allemands ont-ils encore redoublé +de sévérité envers les braves coeurs qui, malgré toutes les menaces, +s'efforcent de rétablir les communications entre le front, et la Belgique +occupée. + +Comment réussit-on quand même à donner aux familles des nouvelles de +leurs fils? Il y a deux voies: le transport clandestin de lettres par la +frontière hollandaise et leur transmission à des intermédiaires habitant +les pays neutres. L'un et l'autre moyen sont également criminels aux yeux +des Allemands. + +Des courriers hardis et habiles réussissent à se faufiler à travers les +multiples barrières de fils barbelés et de fils électrisés de notre +frontière septentrionale; à chaque voyage, tant à l'aller qu'au retour, +ils emportent une pleine charge de lettres. Plusieurs organismes, +fonctionnant à la fois en Belgique et au front, centralisent les +correspondances; les deux plus connus sont _Le Mot du soldat_ et _Le +Bureau de la correspondance belge_. + +Tant les courriers que les organisateurs sont traqués sans pitié par la +police allemande. Ainsi, M. Joseph Joppard, charron à Etterbeek, +fut condamné à mort et exécuté en octobre 1915, à la requête de la +Kommandantur de Gand, pour s'être occupé du transport de lettres. Parmi +les organisateurs, M. Laloux, de Liège, fut condamné à un an de prison +et 5.000 marks d'amende; Mme Frick, la femme du bourgmestre de +Saint-Josse-ten-Noode, et M. Fr. Vandermissen, accusés de s'être occupés +du _Mot du soldat_, sont déportés en Allemagne pour y purger une peine de +onze mois de prison. L'une des condamnations les plus odieuses qui aient +été prononcées du chef d'organisation d'une correspondance clandestine +est celle de M. W. van Rÿckevorsel, vice-consul des Pays-Bas à Dinant. Il +s'était appliqué à sauver de la mort les enfants des Dinantais fusillés +pendant les journées sanglantes des 23 et 24 août 1914; puis il avait +placé en Hollande un grand nombre de ces orphelins. Il a été condamné à +mort pour s'être occupé de la transmission de lettres entre les Dinantais +et les familles réfugiées en Hollande. De hautes interventions ont fait +commuer la peine de mort en celle des travaux forcés. + +Chaque fois qu'un porteur de lettres tombe entre les mains de nos ennemis, +les condamnations pleuvent sur les destinataires des missives; car en +Belgique celui à qui une lettre prohibée est destinée, qu'il le sache ou +non, est considéré comme complice. Le plus souvent pourtant, on lui tend +un piège. Des espions, sous les apparences de bons patriotes belges, vont +remettre les lettres aux parents et s'offrent à porter aussi la réponse. A +peine ont-ils reçu celle-ci que les parents sont arrêtés. Tel a été le cas +pour M. Odeurs, chef de bureau à l'Hôtel de Ville d'Anvers; son aventure +a été racontée par les journaux; nous pouvons donc citer son nom sans +danger. Voici un autre cas: + +A Chièvres, le Dr Canon fait célébrer un service funèbre pour son fils, le +P. Paul Canon, jésuite, tombé au champ d'honneur à Lizerne, en se dévouant +pour relever les blessés. La famille était encore sous le coup de cette +fatale nouvelle, quand M. Canon père est mandé à la Kommandantur. +L'officier prussien lui déclare: «Vous avez commandé un service pour votre +fils, soldat dans l'armée des Alliés. Comment avez-vous su qu'il était +mort? Vous communiquiez donc avec l'ennemi? Si jeudi (on était le lundi) +vous ne nous avez pas fait connaître vos moyens d'information, vous serez +condamné à 10.000 marks d'amende.» Le Dr Canon a payé l'amende. + +(_L'Écho belge_, 6 novembre 1915, p. 1, col. 6.) + +De temps en temps ils dépistent l'un des locaux où s'opère la +centralisation des correspondances. C'est ce qui eut lieu en septembre +1915 pour l'estaminet «In de Zwaan», rue des Émaux, à Anvers. Une +souricière fut établie et tous ceux qui pénétrèrent dans le café furent +condamnés, qu'ils eussent ou non des lettres sur eux. Une pauvre vieille +de soixante-cinq ans, qui apportait en toute confiance une lettre pour +son fils à l'Yser, fut condamnée à six mois de prison (_L'Écho belge_, 21 +sept. 1915, p. 1, col. 3). + +La correspondance par courriers est un moyen précaire et fort dangereux, +comme on le voit; du moins permet-elle de donner des nouvelles qui ne +passent pas par la censure allemande. Il n'en est pas de même pour +l'autre procédé: la correspondance par intermédiaires. Voici en quoi elle +consiste. Les Belges peuvent écrire à des personnes habitant le Danemark, +l'Espagne, les États-Unis, la Hollande, la Norvège, la Suède, la Suisse... +Un bureau de censure allemande, installé à Aix-la-Chapelle, examine les +correspondances et y appose son estampille ou, plus souvent, les jette +simplement au panier. Les parents envoient donc leurs cartes postales à +une personne d'un pays neutre, et cet intermédiaire, qui sait à qui le +message est effectivement destiné, le renvoie au soldat belge. On estime +que, sur quatre ou cinq cartes expédiées de Belgique, ou en Belgique, le +bureau d'Aix-la-Chapelle en laisse passer une. + +Ce mode de correspondance est formellement défendu par les Allemands. +L'interdiction n'a jamais été publiée, à notre connaissance, par voie +d'affiche, mais uniquement par des communiqués imposés aux journaux de +Bruxelles, de Gand, de Namur [46], etc. Voici un communiqué de ce genre +inséré dans les journaux de Liège: + + +Il est rappelé au public que toute correspondance avec les pays ennemis +et en particulier avec le front, est défendue et sévèrement réprimée. Se +rendent également punissables les personnes qui correspondent illicitement +par la poste et l'intermédiaire d'un tiers, séjournant en pays neutre. +(D'après _L'Écho belge_, 10 avril 1916, p. 1, col. 4.) + +[Note 46: Voir _Comment les Belges résistent_..., p. 448.] + +L'Allemagne prit prétexte de cette correspondance indirecte pour +supprimer, à la fin de 1915, tout échange de lettres entre les Belges et +les soldats internés en Hollande. La correspondance ne fut rétablie qu'en +juin 1916. + + +d) _Sociétés secrètes favorisant l'exode des miliciens._ + +Pour faciliter le départ de nos jeunes gens, des sociétés secrètes se +sont constituées dans tous les centres. De temps en temps, les Allemands +arrêtent quelques-uns des membres de ces associations. Au début, on les +condamnait aux travaux forcés; mais, en présence des récidives, on passe +maintenant par les armes la plupart de ceux qui sont convaincus de +«trahison», ainsi que disent nos ennemis. Même, comme beaucoup de femmes +font partie de ces bureaux de recrutement, nos tyrans ont cru bon de faire +un exemple et, le 12 octobre 1915, ils ont tué Miss Edith Cavell. + +Voici des affiches annonçant des condamnations aux travaux forcés, +l'exécution de Léon Parrant et celles de Miss Cavell et de Ph. Baucq: + + +Avis. + +Les tribunaux militaires ont eu à condamner, ces derniers temps, aux +travaux forcés pour tentative de trahison, un grand nombre de Belges qui +avaient aidé leurs compatriotes soumis au service militaire, dans leur +essai de rejoindre l'armée ennemie. + +Je mets de nouveau en garde contre de semblables crimes à l'égard des +troupes allemandes, étant données les peines rigoureuses qu'ils font +encourir. + +Bruxelles, le 3 mars 1915. + +_Le Gouverneur général en Belgique_, +Général VON BISSING, +_Général-Colonel_. + + +Avis. + +Le Belge Léon Parrant a été condamné à mort, par le tribunal militaire de +la position d'Anvers, pour haute trahison. Il a fourni sans discontinuer +des soldats et des volontaires de guerre à l'armée ennemie. Il se trouvait +en rapport également avec des espions français; il leur a prêté assistance +et a hébergé chez lui un de ces espions. + +Le jugement a été exécuté aujourd'hui par les balles. + +Anvers, 8 décembre 1915. + +_Le Gouverneur_, +VON HUENE. + + +Avis. + +Par jugement du 9 octobre 1915, le tribunal de campagne a prononcé les +condamnations suivantes pour trahison commise pendant l'état de guerre +(pour avoir fait passer des recrues à l'ennemi): + +1. Philippe Baucq, architecte à Bruxelles, à la peine de mort; 2. Louise +Thuliez, professeur à Lille, à la peine de mort; 3. Edith Cavell, +directrice d'un institut médical à Bruxelles, à la peine de mort; 4. Louis +Severin, pharmacien à Bruxelles, à la peine de mort; 5. Comtesse Jeanne de +Belleville, à Montignies, à la peine de mort; 6. Herman Capiau, ingénieur +à Wasmes, à quinze ans de travaux forcés; 7. Épouse Ada Bodart, à +Bruxelles, à quinze ans de travaux forcés; 8. Albert Libiez, avocat à +Wasmes, à quinze ans de travaux forcés; 9. Georges Derveau, pharmacien à +Pâturages, à quinze ans de travaux forcés; 10. Princesse Maria de Croy, à +Bellignies, à dix ans de travaux forcés. + +Dix-sept autres accusés ont été condamnés à des peines de travaux forcés +ou d'emprisonnement allant de deux à huit ans. + +Huit autres personnes, accusées de trahison commise pendant l'état de +guerre, ont été acquittées. + +Le jugement rendu contre Baucq et Cavell a déjà été exécuté. + +Bruxelles, le 12 octobre 1915. + +_General-Gouvernement_. + +L'indignation soulevée dans le monde entier par l'exécution de Miss Cavell +fut si vive que le pouvoir occupant crut devoir s'expliquer. Voici ce +communiqué, qu'un journal asservi n'a pas rougi d'insérer: + +Berlin, 26 octobre. + +Le sous-secrétaire d'État au département des Affaires étrangères, le +Dr Zimmermann, a eu l'occasion d'exposer au représentant à Berlin de +l'_United Press_ d'Amérique, M. Charles W. Ackerman, le point de vue +allemand au sujet du cas de Miss Cavell. Il s'est exprimé à peu près comme +suit: + +«Il est certainement pénible qu'une femme doive être exécutée. Mais +qu'adviendrait-il d'un État, surtout en temps de guerre, s'il laissait +impunis des crimes commis contre la sûreté de ses armes, parce qu'ils ont +été commis par une femme? Le Code pénal ne connaît qu'un seul privilège +pour le sexe féminin, celui, notamment, qu'une femme enceinte ne peut être +exécutée. Hormis ce cas, l'homme et la femme sont égaux devant la loi, et +ce n'est pas la gravité du cas qui crée une différence dans le jugement +du crime et de ses conséquences. Le jugement a été très fortement motivé, +après que le cas eût été entièrement examiné et éclairci dans ses moindres +détails. Ce qui en est résulté est d'un si grand poids qu'aucun tribunal +militaire n'aurait pu prononcer un autre jugement. Car il ne s'agit pas +d'un acte commis dans un moment d'excitation passionnée par une seule +personne, mais plutôt, d'une conspiration bien préméditée et étendue au +loin, qui a réussi, pendant neuf mois, à fournir à l'ennemi des services +précieux au grand préjudice de notre armée. D'innombrables soldats belges, +anglais et français, combattent de nouveau maintenant dans les rangs des +Alliés, et ils doivent la possibilité d'avoir pu fuir hors de la Belgique +à l'activité de la bande, maintenant condamnée et à la tête de laquelle se +trouvait Miss Cavell. Les devoirs envers la sécurité de l'armée sont, en +temps de guerre, supérieurs à tous les autres points de vue. Les condamnés +savaient ce qu'ils faisaient. + +«Dans de nombreux appels publics on faisait toujours ressortir qu'un appui +aux armées ennemies doit être puni des peines les plus graves et même +que le traître, en temps de guerre, encourt la peine de mort. Je veux +reconnaître certainement que les raisons des condamnés n'étaient pas sans +noblesse, qu'ils ont agi par patriotisme, mais en temps de guerre on doit +être prêt à sceller son patriotisme de son sang. La peine a été exécutée, +afin d'effrayer toutes les femmes qui, se prévalant des privilèges de leur +sexe, participent à une entreprise qui est punie de la mort. Si on voulait +reconnaître ces privilèges, ce serait ouvrir portes et fenêtres aux menées +de femmes qui sont souvent plus habiles et plus rusées, dans ces choses, +que l'espion le plus raffiné. Mais celui qui assume une responsabilité +ne peut et ne doit pas reconnaître de tels privilèges. Inconscient du +jugement du monde, il doit fréquemment suivre la voie souvent très dure +du devoir. On dit que les soldats commandés pour l'exécution s'étaient +d'abord refusés à tirer et qu'ils auraient finalement si mal touché +la condamnée qu'un officier a dû lui donner le coup de grâce avec son +revolver. Il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela. Je possède le +rapport officiel dans lequel il a été constaté que l'exécution a été +accomplie dans les règles prescrites et que la mort a été instantanée à la +première salve, comme l'a constaté le médecin qui y assistait. Vous +voyez que cet incident est de nouveau exploité contre nous d'une façon +mensongère et méchante, incident qui comporte sa propre justification et +dont la légitimité ne peut être niée par quiconque se donne la peine de +réfléchir sur cette affaire et de la juger sans prévention et sans opinion +préconçue.» + +(_La Belgique_ [de Bruxelles], n° 349.) + +En regard de ce vain essai de justification, publié dans un journal à tout +faire, plaçons quelques articles de nos prohibés: + +Nos miliciens. + +Les miliciens belges continuent, malgré les sentinelles allemandes et la +double ligne de fils de fer barbelés qui longe la frontière, à passer +en Hollande tous les jours, pour de là se rendre en Angleterre, puis en +France où ils sont enrégimentés. + +Quelques-uns ont payé de leur vie leur vaillance. + +Dans certains villages il ne reste plus un seul conscrit des classes de +1914 et de 1915. Dans un certain village il n'y a plus qu'un seul conscrit +de la classe 1914; il n'ose se montrer. On cite un père de famille dont +un des trois fils est mort au front, le deuxième est estropié par la +mitraille, le troisième est au feu. + +La liste des parents annonçant dernièrement un service funèbre à +Sainte-Gudule pour un volontaire belge, comprenait sept volontaires encore +au feu. + +On cite de nombreux cas de jeunes Belges qui à la première nouvelle de +la guerre ont abandonné leurs entreprises, brillantes cependant, aux +États-Unis, en Afrique, au Brésil, etc., et ont pris du service dans +l'armée des Alliés. + +César disait des Belges: «Ce sont les plus vaillants des Gaulois» +(_Gallorum fortissimi Belgii_). Cela est resté vrai, Liège, Aerschot et +l'Yser l'ont prouvé en 1914. + +(_La Libre Belgique_, n° 1, février 1915, p. 4, col. 1.) + +Excuse avant le crime. + +La récente offensive des Alliés sur le front ouest a inquiété et irrité +notre gouverneur général. Il vient de publier un nouveau manifeste, dans +lequel il déclare: + +1° Que «ce que nous (les Allemands) tenons, nous le tenons bien»[47]; + +2° Qu'en conséquence, le devoir des Belges est de seconder le gouvernement +du Freiherr von Bissing; + +3° Que ledit paternel gouvernement punira avec la dernière sévérité les +attentats sournois et lâches (_sic_) à l'armée allemande. + +[Note 47: Voir p. 123. (Note de J. M.)] + +Cette dernière menace, véritable excuse avant le crime, n'était pas +vaine. Par jugement du 9 octobre, la justice militaire a prononcé cinq +condamnations à mort et une série de condamnations aux travaux forcés pour +«trahison». Appeler trahison la fidélité à sa patrie est le comble de +l'aberration. La Belgique n'est pas annexée et les Belges ne reconnaissent +qu'une seule autorité légitime: celle du roi Albert. + +Deux de ces condamnés, M. Philippe Baucq et Miss Edith Cavell, ont été +fusillés sans délai. + +Nos tyrans essaient donc de nous terroriser. Mais ils feignent d'oublier +que les justiciers ne sont pas loin et les enserrent étroitement et +définitivement. + +Quant à la Belgique, ils n'ont pu la dompter malgré leur force +extraordinaire et leur absence absolue de scrupules. + +Nous attendons la fin, Freiherr von Bissing, avec une confiance absolue +dans la victoire du droit. Vos menaces nous laissent aussi fermes et +résolus que vos protestations de bienveillance nous laissent impassibles. + +Nous saluons avec émotion et avec le plus profond respect les héros, +martyrs de la cause sacrée, frappés pour leur dévouement et leur fidélité +au pays. Celui-ci pourra bientôt, nous l'espérons, reconnaître en toute +liberté leur mérite et rendre à leur mémoire les honneurs qui lui sont +dus. + +(_La Libre Belgique_, n° 50; octobre 1915, p. 3, col. 1.) + + +e) _Calomnies allemandes contre l'armée._ + +Ne réussissant pas par l'intimidation à enrayer ni même à ralentir le +recrutement, nos tortionnaires essayèrent d'un peu de calomnie. L'affiche +suivante, placardée à Bruxelles, fait savoir à nos jeunes gens qu'ils +commettraient une sottise en allant s'engager dans une armée aussi mal +conduite: + + +Nouvelles publiées par le Gouvernement allemand. + +Berlin, 30 octobre 1914. + +Le correspondant spécial du _Berliner Lokalanzeiger_, à Rosendael, écrit à +ce journal: + +Des soldats belges, désarmés, qui ont pris part aux combats d'entre +Dixmude et Nieuport, font le récit de la marche indomptable en avant des +soldats allemands. Lorsque je demandai à un des ces garçons, à l'air +totalement miséreux par suite des souffrances endurées, si les pertes +des troupes, lors de leur passage sur l'Yser, avaient été grandes, il me +répondit carrément: «Ces gaillards nous repoussent avec leurs canons si +terriblement qu'ils n'ont que très peu d'hommes à sacrifier. Chez nous, +c'est, hélas, le contraire: on nous jette aveuglément dans la bataille. +Bien de mes camarades ont dit: Nos officiers ne savent rien; si nous +étions conduits par des Allemands, nous ferions notre affaire aussi bien +que les soldats allemands.» Comme dans les combats antérieurs, les Belges +ont surtout souffert des attaques irrésistibles nocturnes. «Nous ne +comprenons pas, s'écrie un autre Belge désarmé, comment les Allemands +parviennent à s'approcher de nous jusqu'à de très courtes distances, sans +que nous les apercevions. Leur manière de tirer profit des localités est +admirée par nos officiers. Ni les Français ni les Anglais n'y parviennent. +Les bataillons allemands ont le pas d'airain; lorsqu'on les entend +arriver, on croirait qu'ils sont le double de leur nombre.» Parmi les +Belges réfugiés, l'opinion est unanime: «Les Allemands vaincront.» + +_Le Gouvernement allemand_. + + +Pour apprécier la valeur réelle de cette armée de «miséreux», il suffit de +rappeler que c'est elle qui s'oppose, depuis octobre 1914, à la marche des +Allemands vers Calais. + +Un prohibé a donné une longue relation de la bataille de l'Yser (_La +Vérité_. n° 6, 21 juin 1915, p. 6). + +2. La famille royale. + +Depuis que l'Allemagne a envahi notre pays, au mépris des traités, et +qu'elle a massacré notre population civile, au mépris de l'humanité, +patriotisme et loyalisme ne sont plus qu'un en Belgique. + +Qu'il nous suffise de citer deux petites pièces de vers: + +Le Roi. + +Belges, les temps sont durs, mais déjà l'heure approche +Où l'ennemi traqué, fuyant en désarroi, +Entendra retentir du haut de nos beffrois +L'appel tumultueux et délirant des cloches. + +Le temps vient où, sonnant d'héroïques clairons, +Sur la route qui va de la Gloire à la Flandre, +En bataillons serrés, sur nos villes en cendres +Et nos foyers détruits, les nôtres reviendront. + +Rythmant leur pas au chant de l'_Entre-Sambre-et-Meuse_, +Suivis des Horse-guards et des dragons français, +Ils reviendront! Dixmude, Ypres, Furnes, Calais, +Vos noms seront inscrits sur leur face poudreuse ... + +Voici venir le jour où, plus grand qu'au départ, +Celui qui fit crouler comme un pan de montagne +L'orgueilleuse, féroce et barbare Allemagne, +Ramènera vers nous ses plus beaux étendards. + +Massée aux carrefours, à flots pressés, la foule, +Dominant le fracas ferraillant des charrois, +Guette le haut colback des Grenadiers du Roi, +Il approche ... Rumeur immense ... Bruit de houle ... + +Baïonnette au canon, les plus fiers régiments +Précèdent Celui-là qui marchait à leur tête +Quand sonnaient sur l'Yser, comme aux grands jours de fête, +Les clochers secoués par le bombardement. + +Le voici! Son cheval à tourné l'avenue; +Il passe, blême et droit, si sublime et si grand +Parmi tant de douleurs, que la foule en pleurant +Reste sans l'acclamer, muette et tête nue. + +(_La Libre Belgique_, n° 16, avril 1915, p. 4, col. 2.) + + +Sainte Élisabeth. + +De sainte Élisabeth la légende est charmante; +Malades, malheureux, la voyaient chaque jour; +Et sa grâce céleste et sa bonté touchante +Leur prodiguaient les soins d'un charitable amour. +Son noble époux, l'hiver, revenant de la chasse, +Rencontra, gravissant un chemin montagneux, +Sa compagne chérie: «Eh quoi! le froid vous glace», +Lui dit-il; «que venez-vous donc faire en ces lieux? +Qu'abritez-vous ainsi par-dessous votre mante?» +La sainte répondit: «Je n'ai là que du pain; +Dieu me garde à jamais qu'à mon Seigneur je mente.» +«Est-ce bien vrai», dit-il, et d'une prompte main, +Écartant le manteau, il trouve une corbeille, +Mais, miracle divin, par la grâce des cieux, +Le pain s'était changé, ravissante merveille, +En roses au parfum exquis, délicieux. + +O Reine Élisabeth, douce petite reine, +Malades, pauvres gens, en des temps plus heureux, +Recevaient les bienfaits de ta bonté sereine; +Rien n'arrêtait l'élan de ton coeur généreux. +Tu n'es plus auprès d'eux, ô pauvre reine errante, +Tu n'as plus de palais, tu n'as plus de maison. +La Belgique est en deuil, la Patrie est sanglante, +La guerre a fait partout sa terrible moisson. +Mais il nous reste un coin de notre territoire; +Tu restes toujours là, près du Roi bien-aimé, +De ce Roi dont le nom est passé dans l'histoire, +Chevalier du courage et de la loyauté. +De nos soldats blessés c'est ta main blanche et fine +Qui panse la blessure et calme les douleurs; +Et par ton pur regard et ta grâce divine, +Renouvelant pour eux le miracle des fleurs, +En sourires d'espoir tu fais changer les pleurs. + +(_La Libre Belgique_, n° 22, mai 1915, p. 4, col. 2.) + +Inutile d'ajouter que les manifestations de sympathie pour le Roi et +la famille royale sont sévèrement réprimées. M. Bloch, grand rabbin de +Belgique, en sait quelque chose. + +A l'occasion du Grand Pardon, M. Bloch dit textuellement aux fidèles +assemblés dans le temple de la rue de la Régence qu'«il défendait le droit +imprescriptible à un prêtre de prêcher la morale. Et que, dans cette +morale, il avait le droit et le devoir de comprendre le dévouement à la +patrie et à la famille royale. Ce prêche, ajouta-t-il, je le fais chaque +année à cette époque. Je le ferai cette année comme je l'ai fait les +années précédentes». Suivit un éloge de la patrie, du Roi et de la Reine. + +(_L'Echo belge_, 28 mai 1916, p. 1, col. 3.) + + +Aussitôt voilà le grand rabbin arrêté et mis en prison. Toutefois, à +l'occasion de la fête des Bar-Mitzwah, on lui accorda trois jours de +congé, pour lui permettre d'officier. + + +3. Refus de travailler pour les Allemands. + + +Aucune parole n'est trop haute pour glorifier la vaillance de nos +volontaires qui, pour rejoindre l'armée, bravent l'électrocution, la +fusillade ou la déportation en Allemagne, et la résolution de nos +infirmières qui, elles aussi, achètent au péril de leur vie le droit +d'aller soigner leurs frères blessés. + +Tout de même, l'Histoire exaltera encore davantage une autre catégorie de +Belges: les obscurs travailleurs qui, sans ostentation, simplement parce +que c'est leur devoir, acceptent la famine pour eux et pour leur famille, +plutôt que de mettre leurs bras au service de l'ennemi. D'après le +rapport de M. Walcott, délégué de l'Institut Rockefeller, qui s'occupe du +ravitaillement de notre pays, il y avait chez nous, en février 1916, +3 millions d'habitants dont l'existence dépend uniquement des vivres +distribués par la Commission américaine. «Qu'ils réparent les locomotives, +disent les Allemands; qu'ils fabriquent des munitions, des fils de fer +barbelés ou des sacs pour les tranchées; qu'ils aillent réparer nos +routes; nous leur paierons de gros salaires!--Arrière, tentateurs! +répondent les ouvriers, nous aimons mieux nous serrer la ceinture que de +trahir notre patrie.--Nous crèverons de faim plutôt que de nous incliner», +ont répondu ceux de Gand. + +Il ne sera sans doute pas inutile de citer textuellement les articles 23 +et 52 de la Convention de La Haye, qui sont systématiquement enfreints par +l'autorité allemande. + +ART. 23.--_Il est également interdit à un belligérant de forcer les +nationaux de la partie adverse à prendre part aux opérations de guerre +dirigées contre leur pays, même dans le cas où ils auraient été à son +service avant le commencement de la guerre._ + +ART. 52.--_Des réquisitions en nature et des services ne pourront être +réclamés des communes ou des habitants que pour les besoins de l'armée +d'occupation. Ils seront en rapport avec les ressources du pays et de +telle nature qu'ils n'impliquent pas pour les populations l'obligation de +prendre part aux opérations de la guerre contre leur patrie...._ + +Constatons aussi, la chose est piquante, que les Allemands violent leurs +propres _Lois de la guerre_, si féroces qu'elles soient (voir plus loin, +p. 223). Leurs _Lois de la guerre_ ne seraient-elles plus qu'un chiffon de +papier? + +_Le principe qu'aucun habitant d'une région occupée ne peut être contraint +de prendre une part directe à la lutte menée contre son propre pays subit +cependant, d'après les lois généralement adoptées de la guerre, une +exception qui doit être mentionnée ici, à savoir l'emploi d'habitants +du pays comme guides dans des régions inconnues. (Les Lois de la guerre +continentale_, traduites et annotées par P. CARPENTIER. Paris, 1914, p. +110.) + +_De son côté, le gouvernement provisoire ne peut rien exiger de l'habitant +de ce qui apparaîtrait comme un crime contre sa propre patrie, ou comme +une participation directe ou indirecte à la guerre. (Ibid., p. 146.)_ + +L'autorité occupante avait tout de suite constaté le manque de souplesse +de notre population ouvrière, et, dès le mois de septembre 1914, elle +chercha à y mettre bon ordre. Chose singulière, c'est par la douceur +qu'elle débuta. Elle manda d'Allemagne des chefs socialistes pour aller +tâter le terrain. Les premiers qui vinrent à Bruxelles en septembre +1914 ne dirent pas ouvertement qu'ils étaient chargés d'obtenir des +syndicalistes belges l'engagement de faire travailler pour l'Allemagne +(voir la relation ci-après). Mais, en novembre 1914, le socialiste +allemand Dittmann vint officiellement s'entretenir dans ce but, à la +Maison du Peuple de Bruxelles, avec nos dirigeants du parti ouvrier. Il y +fut bien reçu, comme on pense (voir _La Soupe_. n° 129). + +Une relation des premières visites, celles de septembre, fut immédiatement +rédigée par M. Dewinne. A cette époque il n'y avait à Bruxelles aucune +publication indépendante, et le récit fut donc envoyé à l'étranger; il +parut dans _L'Humanité_, de Paris. Mais des numéros de ce journal +furent aussitôt introduits chez nous, et des copies à la machine furent +abondamment répandues. Puis _La Soupe_ le réimprima dans son n° 28, à des +centaines d'exemplaires, en novembre 1914. Plus tard, au début de 1915, +le récit parut dans une brochure clandestine, _La Sozialdemokratie et la +Guerre_ (p. 21). On verra qu'il est intéressant à beaucoup de titres: + + +Les députés socialdémocrates allemands à Bruxelles. + +Septembre 1914. + +Nous avons reçu ces jours derniers, à Bruxelles, la visite de plusieurs +députés et militants socialistes allemands. Ce fut d'abord _Wendel_, qui +fut si copieusement conspué par la presse germanique pour avoir osé crier +en plein Reichstag: «Vive la France!» Nous ne fîmes que l'entrevoir A la +«Maison du Peuple», où il se rendit revêtu de son uniforme d'officier de +la réserve, les camarades lui firent un accueil si glacial qu'il ne crut +pas devoir prolonger l'entrevue. Ce fut ensuite _Karl Liebknecht_, qui +venait de Liège, dans une auto mise à sa disposition par le gouverneur +militaire de cette ville. Hier, nous vîmes arriver, dans une auto conduite +par des soldats allemands, _Noske_, le député de Chemnitz, accompagné d'un +militant socialiste de Hambourg. _Liebknecht_ disait être venu en Belgique +pour voir son beau-frère, un étudiant russe de l'Université de Liège; +_Noske_ voulait s'entremettre entre la «Maison du Peuple» et le +gouvernement militaire de Bruxelles pour ravitailler nos coopérateurs. +Notre ville est, en ce moment, menacée de la famine, et _Noske_ attribuait +la responsabilité de cette situation au bourgmestre, M. Max, qui, dans ses +rapports avec les autorités allemandes, se montrait, disait-il, par trop +désagréable. Le député de Chemnitz se faisait fort de faire venir de +Vilvorde autant de farine que la «Maison du Peuple» en aurait voulu. Les +soldats allemands allaient réfectionner le canal et un bateau serait mis à +notre disposition. De même, si nous voulions acheter de la farine à Gand, +un train irait la chercher jusqu'aux avant-postes allemands. + +Nos administrateurs de la «Maison du Peuple», très étonnés de cette +sollicitude subite des autorités allemandes pour les socialistes +bruxellois, se sont méfiés et ont demandé à réfléchir. Je vous dirai un +autre jour quelle décision fut prise. + +Nous avons eu tous l'impression que nos visiteurs n'avaient pas uniquement +comme intention de venir saluer des camarades, de s'entretenir avec nous +des derniers événements, de chercher à dissiper les malentendus que la +guerre a fait surgir au sein de l'Internationale, mais que plusieurs +d'entre eux avaient été chargés par les autorités allemandes d'une +mission officieuse auprès des socialistes belges. Laquelle? Je ne saurais +naturellement pas la définir avec précision, mais je la devine. Le moment +ne me semble pas venu d'en dire davantage. + +Mais vous pensez bien que nous avons profité de la présence parmi nous des +membres autorisés de la socialdémocratie pour les interroger sur leur +attitude en face de la déclaration de guerre. Nous les avons pressés de +questions. Était-il vrai que toute la fraction socialiste du Reichstag +avait voté les crédits militaires? Comment ce vote avait-il pu être +obtenu? Est-il vrai, ainsi qu'un socialiste allemand était venu nous le +rapporter, que le chancelier de l'Empire avait mis sous les yeux des +membres de la fraction parlementaire socialiste un document secret +établissant que la guerre était voulue par deux puissances de la Triple +Entente? Comment _Haase_, dans sa déclaration au nom du groupe, n'avait-il +pas même protesté contre la violation du territoire belge, cette «atteinte +au droit des gens», ainsi que l'avait avoué M. Bethmann-Hollweg lui-même? +Que pensent les socialistes démocrates, que pensent les Allemands cultivés +des atrocités sans nom commises en Belgique par la soldatesque du Kaiser, +de nos villes détruites, de nos villages incendiés, de nos campagnes +ravagées, de notre population civile massacrée, torturée, sans distinction +d'âge ou de sexe et très souvent par ordre des officiers? + +Comment pourra-t-on, après les haines de races que la guerre a déchaînées, +reconstituer notre pauvre Internationale ouvrière? + +Les réponses qui nous furent données ne brillaient pas toujours par la +clarté, la précision et la logique. Elles étaient parfois accompagnées +de réserves et d'hésitation. Néanmoins, je veux tâcher de les résumer +globalement en y mettant le plus d'impartialité et d'objectivité que je +pourrai. Je ne dirai pas de qui elles émanent plus particulièrement, je ne +citerai pas de nom afin de ne compromettre personne. + +La plupart de celles qui nous furent faites ont au surplus un tel +caractère de parenté, que je ne crois pas beaucoup me tromper en disant +qu'elles reflètent un état d'esprit général parmi la socialdémocratie +allemande. + +Je résume, comme suit, l'opinion d'un de nos interlocuteurs: + +La guerre est _impopulaire_ dans beaucoup de régions. La masse ouvrière la +considère comme une guerre défensive. L'ennemi de l'Allemagne et aussi de +la démocratie, c'est la Russie, le pays de l'absolutisme et du tsarisme. +L'Allemagne a choisi son heure; demain c'eût été trop tard. C'est aussi +une guerre préventive. La Russie s'apprêtait depuis longtemps à cette +lutte contre l'Empire allemand. Tôt ou tard nous eussions eu à nous +défendre contre les Slaves. + +L'Allemagne est convaincue de l'heureuse issue de cette guerre: elle +triomphera. Elle regrette d'avoir été obligée, par nécessité militaire, +de violer la neutralité de la Belgique, d'avoir dû guerroyer contre les +Belges. Dans un mois (ceci était dit le 7 septembre), nos armes auront +eu raison de la France, et elles pourront alors tourner tout leur effort +contre la Russie. Quant à l'Angleterre, cette nation ne compte pas comme +une force militaire continentale. Sa flotte, qui est certes supérieure +en nombre et en qualité à la nôtre, ne saurait être un obstacle à notre +succès, qui est certain. Même si notre flotte était détruite, on ne +saurait escompter la défaite de l'Allemagne. L'Angleterre peut être +maîtresse de la mer; elle ne saurait nous empêcher d'être ravitaillés par +la Hollande, l'Italie et la Suisse, la Suède, la Norvège, le Danemark, +dont la neutralité sera respectée par la Grande-Bretagne, qui n'oserait +faire autrement _en raison de son attachement à la théorie sur le droit +des neutres!_ Au surplus, les récoltes sont superbes. Nous avons des +approvisionnements considérables. Nous avons beaucoup d'or, du crédit tant +que nous voulons. Les vivres peuvent pénétrer en notre pays par le nord, +l'est et le sud. Nous avons organisé la production agricole avec le +concours des municipalités et poussé ainsi à un accroissement de nos +ressources. Dans la pratique, le Gouvernement allemand met en application +maintes théories de la socialdémocratie: fixation des prix maxima, +mainmise sur les denrées pour éviter l'accaparement, etc. + +L'Allemagne se ravitaillera par des navires ennemis battant au besoin +pavillon belge, anglais ou français. + +--Alors, demandons-nous, tous les députés socialistes ont voté les crédits +militaires? + +--Voici ce qui s'est passé. Le groupe parlementaire se réunit pour décider +de l'attitude à prendre. La séance fut très orageuse. Au vote, _quatorze +députés_ se sont prononcés contre les crédits, dont _Haase_, qui donna sa +démission de président du groupe. Sur les instances de _Kautsky_, cette +démission fut retirée et _Haase_ accepta de faire au Reichstag une +déclaration au nom de la fraction socialdémocrate, afin de ne pas laisser +cet honneur à un révisionniste!.... + +La majorité s'étant prononcée, la minorité s'inclina. A la séance du +Reichstag il n'y eut en réalité pas de vote. Après les discours du +chancelier et des chefs des groupes bourgeois, _Haase_ fit sa déclaration +et le président leva immédiatement la séance au milieu des _hoch!_ à +l'Empereur. + +Il est faux que le chancelier nous ait mis sous les yeux un document +secret quelconque. Pour entraîner le vote de la Chambre, il a seulement +prétendu que la neutralité de la Belgique avait déjà été violée par la +France. + +Le _Vorwärts_ continue à paraître, mais, comme tous les journaux, il est +soumis à la censure militaire. Il est dans la presse, avec trois autres +journaux socialistes, de ceux qui n'approuvent pas sans réserves la +guerre. Certains socialistes, notamment _Sudekum_ et _Fischer_, peuvent +écrire, sans qu'il soit possible à leurs collègues socialistes, ne +partageant pas leur opinion, de répondre. _Fischer_ a notamment écrit, +dans la _Volkszeitung_ de Zurich (journal de la socialdémocratie +allemande), un article qui approuve, sans réserve, la guerre. Cet article +a paru vers le 5 septembre. + +Les autres députés socialistes allemands que nous avons vus tiennent un +langage sensiblement le même. Ils ne s'expriment pas non plus différemment +quand on leur parle des atrocités commises par les troupes allemandes +en Belgique. On dirait qu'ils ne font que répéter certains articles de +journaux allemands. + +Ce sont les civils qui ont commencé par tirer sur les soldats allemands. +Ils avaient à leur tête des prêtres! La presse allemande a signalé nombre +d'atrocités commises par les Belges sur nos troupes. A Cologne, il y a +notamment des officiers dont les yeux ont été crevés et la gorge coupée. +A Anvers et à Bruxelles, des sujets allemands ont été torturés et +assassinés. + +Nous avons déjà, en effet, lu tous ces audacieux mensonges dans la +_Gazette de Cologne_. Nous nous étonnons seulement que des socialistes +acceptent sans contrôle, sans enquête, les yeux fermés, les affirmations +suspectes de la presse militariste. Nous ne dirons pas que les soldats +allemands n'aient été, en aucun endroit, l'objet de malveillance et +d'attaque de la part des Belges, ni que l'on n'ait nulle part tiré sur +eux. Nous n'en savons rien, mais la chose est possible et même probable. + +Était-ce une raison suffisante pour raser des villes entières, pour +fusiller des vieillards, des femmes et des enfants, qui ne s'étaient +livrés à aucun acte d'hostilité, pour répandre la dévastation, la ruine +et la mort presque partout où les troupes allemandes ont passé? Et puis, +pourquoi l'incendie de la bibliothèque de l'Université de Louvain? +Pourquoi la destruction du cabinet de physique? Pourquoi le bombardement +de la cathédrale de Reims? Les soldats allemands avaient emporté avec eux +tout un attirail d'incendiaires. Pourquoi? + +A toutes ces questions nos interlocuteurs ont répondu que nous exagérions +beaucoup. Si on a tiré sur la cathédrale de Reims, c'est que les Français +avaient placé des canons sur les tours. Ne fallait-il pas riposter? +Certains autres faits signalés par nous leur semblent invraisemblables. +L'armée qui a passé par Louvain comptait des professeurs, des avocats, +des étudiants, l'élite de la population allemande. La grosse majorité des +soldats appartient à la socialdémocratie. + +A ce moment l'un de nous intervient et demande: + +--Sont-ce les socialdémocrates qui ont éventré le coffre-fort de notre +coopérative _Le Prolétaire?_ + +--Pas possible, dit le député socialiste. + +On lui met sous les yeux la photographie du coffre-fort et des bureaux +saccagés du _Prolétaire_. Il finit par dire qu'il va se livrer à une +enquête, nous assurant que si les accusations portées contre les soldats +allemands étaient reconnues exactes, les coupables seraient punis avec la +dernière rigueur. + +--Les coupables sont trop nombreux, répondîmes-nous. + +--Mais avec qui ferez-vous l'enquête, questionna l'un des nôtres. Les +Belges refuseraient de répondre à des enquêteurs allemands. Voulez-vous +que je vous accompagne pour que l'enquête ne paraisse pas unilatérale? + +La réponse fut évasive. On verra plus tard... + +Ce qui nous a particulièrement frappé, c'est la foi robuste, inébranlable, +que tous les socialistes allemands interrogés par nous ont dans la +victoire complète de l'Allemagne. On ne s'attendait pas à la résistance de +la Belgique, mais la victoire allemande ne sera retardée que de quelques +semaines. Trois ou quatre jours suffiront pour se rendre maître d'Anvers +et pour rendre disponibles 300.000 soldats de troupes allemandes. _En +Allemagne on considère la Belgique comme virtuellement annexée_. + +--Et qu'y perdriez-vous, nous dit, avec un sérieux énorme, un député +socialiste. Le prolétariat belge jouirait d'une législation sociale bien +plus efficace que celle de son pays. Et puis, ne vaut-il pas mieux se +résigner? + +Il est urgent de reprendre le travail si l'on veut échapper aux affres +de la misère. Le parti socialiste devrait s'efforcer de conseiller aux +syndicats, aux ouvriers, de rentrer à la fabrique, à l'atelier. Le +ministre des Travaux publics à Berlin a envisagé cette question et avait +songé à envoyer des chômeurs allemands à Liège, au nombre de plusieurs +milliers. Mais, réflexion faite, l'idée a été abandonnée, craignant que la +présence d'ouvriers allemands dans l'industrie belge ne fût la cause de +conflits constants entre les travailleurs. Et puis, l'envoi de 20.000 à +30.000 ouvriers allemands ne pourrait être qu'un soulagement bien minime +pour l'Allemagne, qui compte 300.000 ou 400.000 chômeurs. On renonça donc +à ce projet, craignant de jeter le trouble le plus profond dans les rangs +des travailleurs, de susciter des rivalités et des haines au sein des +ateliers. + +D'autres députés socialistes ont insisté sur cette nécessité de reprendre +le travail, et il semble bien que cet objet fasse partie de leur mission. +Mais ils se font illusion s'ils s'imaginent que les Belges sont déjà +résignés à l'annexion. Quant à nos travailleurs, s'ils ont encore une +législation sociale à conquérir, ils veulent la devoir à leurs propres +efforts, non à la bienveillance des hobereaux prussiens et du Kaiser. + +--Et l'Internationale, que devient-elle dans tout cela? + +--L'Internationale sera reconstituée! + +--Mais _sans le prolétariat de Belgique,_ interrompt avec colère l'un des +nôtres. + +--Nous sommes d'accord avec les socialistes danois, suédois, norvégiens, +hollandais et anglais... + +--Et sans doute aussi avec les Italiens? + +Notre interlocuteur répondit ces mots qui nous paraissent refléter la +pensée profonde de l'Allemagne dirigeante: + +--Oh! les Italiens, ils sont de cette orgueilleuse race latine qui ne sait +pas se résoudre à ne plus commander au monde! + +(_L'Humanité_.) + +Auguste DEWINNE. + + +Au début de l'occupation, nos oppresseurs avaient obligé les Belges à +creuser des tranchées. Mais quand ils prétendirent faire travailler pour +eux nos ouvriers industriels, ils se heurtèrent à une forte organisation +syndicaliste qui permit aux travailleurs de se concerter et de décider +qu'ils déposeraient leurs outils. + +Grâce aux fonds de chômage, la misère restait supportable. De même les +mécaniciens des chemins de fer de l'État, qui refusent leurs services à +l'armée allemande, continuaient à toucher une partie de leur salaire. Les +Allemands sévirent alors contre ceux qui servaient d'intermédiaires entre +l'État et les ouvriers. + +Le premier article de _La Libre Belgique_ sur ce sujet était consacré aux +ouvriers de Luttre. Cet exposé a été repris depuis par la presse des deux +mondes. On sait que, malgré tous les sévices, les ouvriers de Luttre +refusèrent de réparer des machines pour les Allemands, et qu'ils furent +finalement envoyés dans un camp de prisonniers en Allemagne. Là, à force +de mauvais traitements, l'autorité finit par les réduire à merci. _La +Soupe_ (n° 439) a raconté les tortures subies par nos compatriotes. Ces +récits ont été publiés aussi par les 18e et 19e rapports de la Commission +d'Enquête belge[48]. + +[Note 48: Voir aussi _Comment les Belges résistent_..., p. 309.] + +Viennent ensuite les mesures prises dans le sud de la Flandre belge et +dans la Flandre française. + +Une affiche placardée à Menin est particulièrement instructive, quant à la +punition qui sera appliquée: + + +A Menin. + +Ci-dessous nous donnons le texte de l'affiche placardée à Menin et à +laquelle fait allusion notre collaborateur Helbé dans son article «Guerre +aux Huns modernes»: + +ORDRE + +_A partir d'aujourd'hui la ville ne peut plus accorder de secours-- +quel qu'il soit, même pour les familles, femmes et enfants qu'aux seuls +ouvriers qui travaillent régulièrement à des travaux militaires et autres +ouvrages imposés. + +Tous les autres ouvriers et leurs familles ne pourront plus désormais être +secourus en aucune façon._ + +(_La Libre Belgique_, n° 39, août 1915, p. 2, col. 1.) + + * * * * * + + + +Un autre article du même numéro de _La Libre Belgique_ est aussi à +signaler: + + +Avis important. + +Nous tenons de source absolument certaine que plusieurs Allemands +parcourent le pays, achetant et commandant des sacs aux paysans, aux +ouvriers et aux ouvrières. Ces sacs ne sont nullement destinés au +commerce, mais à un usage militaire: remplis de sable, ils serviront soit +à construire des abris, à faire des barrages dans les canaux ou même à +combler ceux-ci à certains endroits. Attention donc! Il ne faut pas que +les Belges involontairement servent l'armée allemande et lui fournissent +des armes défensives ou autres. Nous prions donc nos lecteurs de bien +vouloir faire répandre partout cet avis. + +Nous savons qu'il suffira que les ouvriers belges soient avertis pour +qu'ils fassent leur devoir en refusant le gain qui leur est offert. Leurs +héroïques compagnons de Luttre et de Malines et d'ailleurs leur ont donné +un exemple magnifique et qui sera suivi. + +La Convention votée à La Haye en 1907 à l'unanimité du monde civilisé +interdit aux armées belligérantes et occupantes de forcer les civils +à travailler pour les troupes ennemies, sauf pour les besoins de +l'alimentation. Cet article est clair et ne prête à aucune équivoque, +comme le prétendent les autorités allemandes pour les besoins de la cause. + +(_La Libre Belgique_, n° 39, août 1915, p. 4, col. 1.) + +A Halluin, le commandant de place dit cyniquement son intention de ne pas +permettre aux habitants de protester lorsque les Allemands enfreignent +l'article 52 de la Convention de La Haye. A Roubaix, la Kommandantur +se propose d'emprisonner les ouvriers récalcitrants et de déporter les +notables [49]. A Gand, précisant une ordonnance antérieure [50], le +commandant de l'étape rappelle que les Belges n'ont le droit d'invoquer ni +les lois belges ni les conventions internationales: + +[Note 49: _Comment les Belges résistent_..., p. 225.] [Note 50: +_Ibid_., p. 139.] + +Arrêté concernant les mesures destinées à assurer l'exécution des +travaux dans lesquels l'Administration militaire allemande a de +l'intérêt. + +Dans les derniers temps les ouvriers de différentes villes du rayon de +l'étape ont refusé, sans motif, de se conformer aux ordres des commandants +militaires allemands prescrivant l'exécution de travaux urgents. Les +récalcitrants ont par là occasionné de graves préjudices aux communes en +question ainsi qu'à leurs concitoyens. + + +Pour éviter pareils incidents, et en vue de lancer un avertissement +général, j'ordonne ce qui suit: + +1.--Quiconque, sans motif, refuse d'entreprendre ou de continuer +un travail conforme à sa profession, et dans l'exécution duquel +l'Administration militaire allemande a de l'intérêt, travail ordonné par +un des commandants militaires allemands, sera--s'il est personnellement +à même de faire cette besogne--passible d'une peine d'emprisonnement +correctionnel d'un an au plus. + +Aussi peut-il être déporté en Allemagne. + +Le fait que l'on invoque des lois belges soi-disant contraires ou même des +conventions internationales ne peut, en aucun cas, justifier le refus de +travailler. Au sujet de l'admissibilité du travail exigé, le commandant a +seul droit de prendre une décision. + +2.--Est passible d'une peine d'emprisonnement de cinq ans au plus +quiconque, par contrainte, menaces, persuasions ou autres moyens, tente de +décider une autre personne au refus désigné au paragraphe 1 sous menaces +de peines. + +3.--Quiconque, sciemment, par des secours ou d'autres moyens, favorise le +punissable refus de travailler, sera passible d'une amende pouvant aller +jusqu'à 10.000 marks; en outre, il pourra être condamné à une peine +d'emprisonnement d'un an au plus. + +Si des communes ou associations se sont rendues coupables d'une telle +transgression, les chefs en seront punis en conséquence. + +4.--Indépendamment des pénalités, dont menacent les paragraphes 1-3 +ci-devant, les autorités allemandes pourront, au cas de besoin, imposer +aux communes, où, sans motif, l'exécution d'un travail a été refusée, une +contribution ainsi que d'autres mesures coercitives de police. + +5.--Le présent arrêté entre immédiatement en vigueur. Gand, le 12 octobre +1915. + +_Der Etappeninspekteur_, +VON UNGER, Generalleutnant. + +(_L'Écho belge_, 26 octobre 1915, p. 1, col. 4.) + +Dans le n° 42, _La Libre Belgique_ raconte le conflit survenu entre +l'autorité allemande et le maire de Lille (_Un bel exemple de +patriotisme_), et il donne aux Bruxellois des conseils de sagesse et de +modération, mais en même temps de fermeté. + + +Aux patrons et aux ouvriers. + +Les Allemands commencent à user à Bruxelles des procédés odieux et +illégaux qu'ils ont employés à Menin, Luttre, Roubaix, Lille, etc., afin +de forcer la population à travailler pour le compte du Gouvernement et de +l'armée ennemis. + +La Convention de La Haye défend expressément à l'occupant de contraindre +les habitants d'un pays de travailler pour l'ennemi. Elle lui ordonne +également de respecter les lois en vigueur avant l'occupation. Or, en +Belgique, nous vivons sous le régime de la liberté et nous prétendons +avoir le droit de garder la liberté entière; celle de travailler +comme celle de nous croiser les bras, lorsque nous jugeons le travail +incompatible avec notre devoir; celle d'ouvrir comme de fermer nos usines; +celle de donner aux ouvriers le salaire accepté par eux pour travailler, +comme celle de les payer pour ne rien faire. + +Nous adjurons nos concitoyens de suivre l'admirable exemple de ceux qui +les ont devancés dans la lutte contre l'oppression. A Bruxelles ils ont +pour eux le nombre, et le nombre est une force devant laquelle même le +gouvernement actuel a dû plier. _Pas de révolte, pas d'émeute, la force +d'inertie_, comme à Malines et comme le 21 juillet. On fera des exemples +de répression, peut-être, et nos oppresseurs ne se tiendront pas si vite +pour battus. Comme à Malines, ils finiront cependant par céder...tout en +se disant satisfaits et en proclamant par affiches que c'est _nous_ qui +avons cédé. Comme à Malines aussi, sans doute, ils diront qu'ils ne +demandent rien pour l'armée mais ont en vue uniquement le rétablissement +de la vie économique. Ne nous fions ni à leurs promesses ni à leurs +affirmations. + +Honte aux mauvais patriotes qui céderaient devant la menace. L'ennemi +demande des bras; qu'il retire de ses armées les ouvriers dont il a +besoin. _Tout Belge qui travaille pour l'Allemagne permet à un Allemand +de prendre, au lieu de l'outil, le fusil_. C'est à peu près comme s'il se +battait lui-même contre ses frères. + +Souvenons-nous aussi qu'il y a à Bruxelles des représentants des +puissances neutres auxquels nous pouvons adresser nos protestations contre +des procédés aussi scandaleux, aussi contraires au droit. + +(_La Libre Belgique_, n° 42, août 1915, p. 1, col. 1.) + + +Dans les carrières de Lessines, les Allemands voulaient faire préparer par +le personnel ouvrier des pierrailles pour le béton armé des tranchées: + + + +Les ouvriers carriers. + +Les dirigeants et le personnel des carrières de Lessines ont décidé de +refuser tout travail pour le compte des Boches. Ainsi la solidarité +ouvrière s'affirme dans toutes les classes d'industrie, étroitement unies +contre l'oppresseur. + +Bravo! + +(_La Libre Belgique_, n° 48, octobre 1915, p.3, col. 1.) + + +Conclusion: le bourgmestre de Lessines condamné à quatre mois de prison, 1 +maître de carrières à cinq années, 3 autres à un an, 6 contremaîtres à six +mois, 160 ouvriers à six semaines (voir p. 192). N'importe! Les ouvriers +persistèrent à refuser le travail, et finalement les Allemands eurent +recours aux prisonniers russes. + +Les arrêtés du 14 août et du 15 août 1915 (voir ci-dessous) résument les +exigences de nos oppresseurs en ce qui concerne le travail: toute besogne +commandée par les Allemands doit être exécutée; les chômeurs seront privés +de secours. Il est bien vrai que le deuxième alinéa de l'article 1 parle +du «droit des gens», mais les arrêtés de Halluin et de Gand (p. 187) nous +donnent la mesure du respect qu'ont les Allemands pour la Convention de La +Haye: + + +Arrêté concernant les mesures destinées à assurer l'exécution des +travaux d'intérêt public. + +ART. 1.--Quiconque, sans motif, refuse d'entreprendre ou de continuer +un travail d'intérêt public conforme à sa profession et ordonné par une +autorité allemande, sera passible d'une peine d'emprisonnement de police +ou d'emprisonnement correctionnel d'un an au plus. + +Tout motif concernant le refus de travailler sera valable s'il est admis +par le droit des gens. + +ART. 2.--L'article 2 de l'arrêté du 19 novembre 1914 (_Bulletin officiel +des Lois et Arrêtés_, n° 17, p. 57) est remplacé par la disposition +suivante: «Est passible d'une peine d'emprisonnement de cinq ans au plus +quiconque, par contrainte, menaces, persuasion ou d'autres moyens, tente +d'empêcher d'autres personnes d'entreprendre ou de continuer un travail +d'intérêt public conforme à leur profession et ordonné par une autorité +allemande, ou un travail pour compte d'une autorité allemande ou pour +compte d'un entrepreneur agissant en vertu d'un mandat d'une autorité +allemande.» + +ART. 3.--Quiconque, sciemment, par des secours ou d'autres moyens, +favorise le refus de travailler punissable en vertu de l'article 1, sera +passible d'une amende pouvant aller jusqu'à 10,000 mark»; en outre, il +pourra être condamné à une peine d'emprisonnement d'un an au plus. + +ART. 4.--Si des communes, associations ou d'autres groupements favorisent +le refus de travailler de la manière prévue à l'article 3, les chefs en +seront rendus responsables conformément à cet article. + +ART. 5.--S'il est prouvé que certaines sommes sont destinées à secourir +des personnes désignées à l'article 1, ces sommes seront confisquées au +profit de la Croix-Rouge de Belgique. + +ART. 6.--Les infractions au présent arrêté seront jugées par les tribunaux +ou autorités militaires allemands. + +ART. 7.--Indépendamment des prescriptions précédentes, les autorités +compétentes pourront, quand il y aura lieu, imposer des contributions. + +ART. 8.--Le présent arrêté entrera en vigueur le jour de sa publication. +Bruxelles, le 14 août 1915. + +_Le Gouverneur général en Belgique_, +Baron VON BISSING, +_Général-Colonel_. + + +Arrêté concernant les chômeurs qui, par paresse, se soustraient au +travail. + +ART. 1.--Quiconque, sciemment ou par négligence, fait de fausses +déclarations au sujet de sa situation personnelle lors d'une +enquête destinée à établir son indigence, est passible d'une peine +d'emprisonnement de six semaines au plus, à moins que les lois en vigueur +ne prévoient l'application d'une peine plus forte; en outre, il pourra +être condamné à une amende pouvant aller jusqu'à 1.250 francs. + +ART. 2.--Quiconque est secouru par l'Assistance publique ou privée et, +sans motif suffisant, refuse d'entreprendre ou de continuer un travail +qu'on lui a proposé et qui répond à ses capacités, ou quiconque, en +refusant un tel travail, tombe à charge de l'Assistance publique ou +privée, sera passible d'une peine d'emprisonnement de quatorze jours à six +mois. + +Tout motif concernant le refus de travailler sera valable s'il est admis +par le droit des gens. + +Le tribunal peut, en outre, ordonner l'application de la mesure prévue à +l'article 14 de la loi du 27 novembre 1891 (_Moniteur belge_, p. 3531 et +suivantes). + +ART. 3.--Quiconque, sciemment, favorise par des secours ou d'autres moyens +le refus de travailler punissable en vertu de l'article 2, est passible +d'une amende pouvant aller jusqu'à 12.500 francs; en outre, il pourra être +condamné à une peine d'emprisonnement d'un an au plus. + +ART. 4.--Si des communes, associations ou d'autres groupements favorisent +le refus de travailler de la manière prévue à l'article 8, les chefs en +seront rendus responsables conformément à cet article. + +ART. 5.--S'il est prouvé que certaines sommes sont destinées à secourir +les personnes désignées à l'article 2, ces sommes seront confisquées au +profit de la Croix-Rouge de Belgique. + +ART. 6.--Les infractions au présent arrêté seront jugées par les chambres +correctionnelles des tribunaux belges de première instance. + +ART. 7.--Le présent arrêté entrera en vigueur le jour de sa publication. + +Bruxelles, le 15 août 1915. + +_Le Gouverneur général en Belgique_, +Baron VON BISSING, +_Général-Colonel_. + +Aussitôt les condamnations se mirent à pleuvoir. Voici une affiche +placardée à Bruxelles: + + +Avis. + +Le gouverneur militaire de la province du Hainaut a fait publier l'avis +suivant: + +Pour n'avoir pas repris le travail malgré les sommations du séquestre, les +ouvriers suivants ont été condamnés, le 1er octobre, par le tribunal de +campagne: + +Louis Lenoir, à cinq ans de prison; +Victor Lepot, à un an de prison; +Émile Lenoir, à un an de prison; +Jules Brassart, à un an de prison; +Louis Van Langenhove, à un an de prison; +Émile Notté, à un an de prison; +Adelin Lepoivre, à quatre mois de prison; +Six contremaîtres, à six mois de prison; +Quatre-vingt-un ouvriers, à huit semaines de prison; +J'ai confirmé ce jugement. + +Mons, le 2 octobre 1915. + + +Je porte cet avis à la connaissance de toute la population du territoire +placé sous mes ordres. + +Bruxelles, le 12 octobre 1915. + +_Le Gouverneur général en Belgique,_ +Baron VON BISSING, +_Général-Colonel._ + +L'articulet que voici nous apprend ce qu'est un séquestre: + +Une copie d'une lettre existe--qui en dira long--adressée par le major +allemand d'Anvers à M. Henne, administrateur délégué de la Société +«Sambre-Escaut» à Fontaine-l'Évêque. En voici la traduction: «Étant donné +que vous avez refusé de travailler pour l'administration de l'armée +allemande et, conformément à une ordonnance du gouvernement général en +Belgique du 25 juin 1915, votre fabrique de fils barbelés à Hemixem +est mise sous séquestre et remise en marche sous la direction de +l'administration de la position fortifiée d'Anvers. La question du +dédommagement sera réglée plus tard.» + +Le refus de M. Henne était basé sur le principe que les fils barbelés, +d'après les conventions de La Haye, sont considérés comme matériel de +guerre. + +(_L'Echo belge_, 21 février 1916, p. 1, col. 3.) + + +Le 25 août 1915, l'autorité allemande convoqua à Bruxelles de nombreux +industriels pour discuter ensemble la «reprise des affaires». Voici un +article du journal _Le Belge_ sur cette tentative: + + +Toujours la «reprise des affaires». + +La grande réunion des industriels, convoquée par l'autorité allemande pour +consacrer la reprise de l'activité et du travail en Belgique, a eu lieu le +mardi 25 août. Cela a été un fiasco complet. + +On s'était cependant mis en frais pour elle. Embusqués, industriels +allemands, étaient là en groupe compact. Du grand quartier général de +Mézières était tout exprès venu un général pour présider. Avec une +franchise militaire, il a expliqué qu'en faisant marcher les ateliers et +les mines, on supprimait les chômeurs, et avec les chômeurs, les causes +de troubles, et avec les causes de troubles, la nécessité de maintenir +de fortes garnisons pour les réprimer au besoin. On se doutait de la +conclusion. L'Allemagne voudrait ne pas immobiliser dans nos régions +industrielles des hommes dont elle a, au front, un besoin de plus en plus +urgent. De là ses efforts pour enrayer le chômage, aux dépens des patrons +et des ouvriers belges, qui seraient dupés par elle et plus ruinés encore, +s'il est possible. + +La malice était trop grosse pour réussir; on s'est séparé sans avoir +abouti. On n'aboutira jamais. + +Nous conseillons donc à tous ceux dont les démarches intéressées ou +inconsidérées encouragent les Allemands à convoquer ces inutiles réunions +à renoncer une bonne fois à leurs démarches. Nous parlons de certaines +personnalités hollandaises trop remuantes, d'une part, et de certains +hommes belges trop «impatients à se produire», de l'autre. Les +premiers, depuis la fin de 1914, multiplient leurs efforts pour servir +d'intermédiaires à un accord dont ils tireraient profit; les seconds, +se persuadant qu'ils concourent à soulager les misères de leur pays, se +laissent entraîner à des visites, à des entrevues compromettantes. En +voilà assez! + +A toutes les tentatives allemandes pour favoriser--jésuitiquement--la +reprise du travail, mais en réalité pour fournir à l'Allemagne hommes, +produits, matières et outils, il n'y a qu'une seule chose à opposer, la +force d'inertie, et qu'un seul mot à répondre: Allez-vous-en! + +(_Le Belge_, n° 3, septembre 1915, p. 5.) + +Plus récemment les chefs d'industrie ont de nouveau opposé un refus formel +à la proposition de travailler pour les Allemands: + +Il y a quelques mois déjà que nous aurions voulu faire connaître M. +Hinnenthal à nos lecteurs, car il caractérise un des types les plus +particuliers de la civilisation allemande, en même temps qu'il personnifie +par ses fonctions cette race d'agents serviles dont la haute Kultur se +sert depuis son installation chez nous pour ruiner systématiquement notre +pays. M. Hinnenthal est un Boche élégant; il n'a ni la tête carrée, ni le +col dans les épaules. A le voir en pékin, il a un certain cachet et il +doit certainement passer pour un chic type... à Breslau, car c'est là +qu'il exerce, en temps de paix, ses fonctions de directeur d'une grande +usine sidérurgique. + +M. Hinnenthal est un de ces embusqués de marque qui feront récompenser +leur courage à... l'arrière, pour avoir si bien réussi à organiser +le pillage des usines belges. C'est un valeureux soldat; il en porte +l'uniforme avec fierté. + +M. Hinnenthal n'était pas, comme beaucoup d'autres, un étranger pour les +Belges; non, il entretenait, avec la plupart de nos industriels, des +relations d'affaires qui étaient toutes empreintes de cordialité. En un +mot, c'était un ami d'outre-Rhin. + +Ayant cherché à renouer ses anciennes relations d'amitié en Belgique, il a +instamment prié les industriels belges, principalement les constructeurs +de locomotives, de travailler pour lui. + +L'État-major allemand avait précisément usé quelque 600 locomotives (on ne +va pas pour rien de «devant Ypres» à «devant Riga» et vice versa) et il +aurait bien voulu faire le travail de réparation en Belgique, puisque +toutes les usines allemandes ne s'occupent plus que de faire des obus. M. +Hinnenthal promettait de gros salaires, chaque usine aurait sa commande +et... ferait son beurre. Du reste, il donnait sa parole d'Allemand que +ces locomotives, une fois réparées, ne transporteraient que des Belges et +serviraient pour le service intérieur du pays. + +Il va de soi que M. Hinnenthal a été éconduit partout. Partout il a reçu +cette réponse: réparer des locomotives, même destinées au transport +des voyageurs et des marchandises belges, c'est libérer un nombre +correspondant de machines qui conduiront au front des soldats et des +munitions. Puisque ces réparations sont nécessaires, que l'État-major +allemand les fasse entreprendre en Allemagne, où les usines feront un peu +moins de munitions. + +M. Hinnenthal ne s'était pas attendu à celle-là! + +O naïf Allemand, ô prétentieux Teuton! Vous avez donc cru qu'il y avait +chez nous des âmes assez viles pour entreprendre pareil métier! A quelle +aune nous mesurez-vous donc? Vous pouvez sans scrupules, vous autres, +Monsieur le Hauptmann, vous livrer à toutes les turpitudes, lancer les +lettres de cachet contre de paisibles commerçants, déporter des citoyens +inoffensifs, condamner aux travaux forcés un maître de carrières qui n'a +pas voulu faire du gravier de béton pour vos tranchées, imposer le régime +de forteresse au bourgmestre de Bruxelles, faire fusiller des femmes, +envoyer en prison jusqu'à des enfants. Vous pouvez aussi venir sans honte +pratiquer chez nous le joli métier que vous faites. Malgré tout, vous ne +nous effrayez pas, nous autres Belges. Vous pourrez renouveler contre nos +industriels vos sentences arbitraires, les menacer des foudres allemandes, +ils ne céderont pas: ce sera leur gloire et leur honneur. Vous pourrez à +votre aise occuper les usines, envoyer l'outillage en Allemagne, +congédier le personnel ou le faire prisonnier, vous payer de plantureux +appointements et réduire à rien nos moyens de production. Vous ne +récolterez, vous et vos maîtres, que le mépris des neutres et la haine de +la nation belge... + +_P.-S._--Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que plusieurs +usines belges sont placées sous séquestre et occupées militairement. M. +Hinnenthal se venge! + +(_La Libre Belgique_, d'après _L'Écho belge_, 8 mars 1916, et +d'après _La Belgique_ [de Rotterdam], 11 mars 1916.) + +Devant l'insuccès constant de leurs tentatives, les Allemands ont essayé +d'amener chez eux nos ouvriers. L'avantage serait le même pour eux, +puisqu'ils pourraient tout aussi bien libérer leurs hommes et les envoyer +au front. + + +Contrats de travail. + +Les Allemands ne se contentent pas de forcer les ouvriers belges à +travailler pour eux en Belgique, ils font aussi tous leurs efforts pour +les attirer chez eux. Nous avons sous les yeux le texte du contrat qu'ils +font signer aux ouvriers qu'ils réussissent à entraîner en faisant +miroiter devant eux, non seulement l'appât du gain, mais les nombreux +«avantages» réservés aux compagnons allemands et qui leur sont également +promis: assurances, obligation d'accepter un logement désigné, lois de +travail allemandes, etc. Nous avons aussi sous les yeux le texte d'autres +contrats, plus intéressants encore; contrats passés entre un certain +M.H... (Allemand habitant Bruxelles) et des agents (Allemands aussi, parmi +lesquels se glissent, hélas! peut-être des Belges) chargés de recruter les +ouvriers pour les mines et les usines d'Allemagne. + +Nous répétons ici et le répétons avec énergie, priant nos lecteurs de +nous aider à répandre cette vérité par tous les moyens: _Tout Belge qui +travaille pour l'Allemagne permet à un Allemand de prendre, au lieu de +l'outil, le fusil._ + +Mais si le devoir de l'ouvrier est de ne pas travailler, celui des autres +citoyens est de le soutenir, de lui rendre possible la résistance en lui +permettant de vivre. Ne nous laissons pas influencer par les calomnies +répandues contre les oeuvres d'alimentation et de secours aux chômeurs. +Certes il y a des abus: il y en aura toujours et il est juste et sage de +tâcher de les faire disparaître, mais ce qui est l'absolue vérité c'est +que les oeuvres générales, si généreuses, si bien organisées soient-elles, +ne peuvent répondre à tous les besoins. + +Les chômeurs ont de la peine à vivre, et la charité et les oeuvres privées +doivent venir à l'aide des grands organismes de secours. + +Les Allemands savent bien ce qu'ils font lorsqu'ils interdisent de +soutenir les chômeurs [51], ils savent que la faim est mauvaise +conseillère et qu'il est dur pour un père de refuser un bon salaire +quand il n'est pas sûr du lendemain pour ses enfants: l'exil, si pénible +soit-il, est moins affreux que la plainte des petits. + +[Note 51: Voir p. 191. (Note de J.M.)] + +Nos maîtres font tous leurs efforts pour attirer la classe ouvrière en +Allemagne, et, pendant ce temps, les journaux à leur solde versent des +larmes de crocodile en pensant à l'avenir de nos industries compromises +par le chômage et par l'exode des travailleurs et des ingénieurs en +Angleterre, exode qui inquiète même les grands industriels belges! Ceux-ci +protestent aussi, dit-on, contre les mesures prises par l'Angleterre pour +empêcher l'importation en Belgique des matières premières destinées +à l'industrie, malgré les assurances du baron von Bissing «que ces +marchandises ne seront pas saisies». + +On sait ce que valent les assurances de M. von Bissing. Dans ce cas-ci +cependant, nous lui accordons une certaine confiance: les matières +premières ne seront pas saisies, nous le croyons volontiers; il sera plus +avantageux, en effet, d'attendre qu'elles soient confectionnées pour s'en +emparer. + +Que les Belges se résignent patriotiquement à se voir considérer par leurs +Alliés comme faisant partie de l'Empire quand il s'agit de ces mesures de +précautions contre l'ennemi. + +C'est là un des moyens que nous, civils, prisonniers dans notre propre +pays, avons de payer notre contribution à l'oeuvre de délivrance commune. +Payons-la généreusement et sans nous plaindre. + +(_La Libre Belgique_, n° 45, septembre 1915, p. 3, col. 1.) + +Quant au résultat de cette manoeuvre, le voici: Sur les 27.000 mineurs du +bassin de Liège, 640 sont partis pour l'Allemagne; sur les 40.000 du basin +de Charleroi, 590 sont partis. + +Nous avons tenu à dénoter la plupart des documents publiés par nos +prohibés au sujet de la contrainte au travail militaire. Rien ne montre +mieux le mépris de l'Allemagne pour les prescriptions de la _Convention de +la Haye_, à laquelle elle a collaboré, qu'elle a approuvée et signée, +et pour celles des _Lois de la guerre_ qui sont entièrement son oeuvre. +D'autre part, on y voit aussi la froide résolution de notre population +ouvrière résignée à «crever de faim», pour ne pas subir la contrainte. De +tous les problèmes qui se posent aujourd'hui dans la Belgique occupée, +aucun n'est plus angoissant. Hélas! c'est l'Allemagne qui détient la +force, et notre peuple est menacé de mourir lentement d'inanition; mais +il sait qu'il manquerait à ses devoirs s'il cédait à la force, et il +s'obstinera dans sa roideur! Le Belge n'est pas de ceux qui plient. + +Ne parvenant pas à faire travailler nos ouvriers pour l'armée allemande en +Belgique, ni à obtenir qu'ils émigrent en Allemagne, nos ennemis ont eu +finalement recours à une mesure dont l'iniquité crie vengeance au ciel: +ils réduisent notre population ouvrière en esclavage et instituent la +traite des Belges. + + +4. La fermeté devant les condamnations. + +Dès le début de la guerre, l'Allemagne a prétendu nous soumettre par la +terreur. Tout de suite des villes furent incendiées et leurs habitants +fusillés ou déportés en Allemagne[52]. Plus tard d'abominables menaces +furent placardées partout. Peine perdue: ni les atrocités commises ni les +atrocités promises n'ont rendu le Belge plus souple devant les exigences; +fort de son bon droit, il refuse énergiquement de se courber devant +l'injustice. + +[Note 52: On évalue à 5.000 au moins le nombre des civils belges +assassinés par l'armée allemande pendant les mois d'août et de septembre +1914. Quant au nombre de maisons brûlées ou détruites, un Allemand, le +professeur W. von Bode, Exz., l'estime à 26.000, d'après le _Nieuwe +Rotterdamsche Courant_ du 27 juillet 1915, édition du soir, vendu à +Bruxelles après autorisation de la censure allemande (_La Soupe_, n° 450). +Dans la seule province du Brabant, 2.110 habitants ont été déportés en +Allemagne en août et septembre 1914 (_La Soupe_, n° 354).] + +L'Allemand est, on le sait, un piètre psychologue, incapable de pénétrer +la mentalité d'autrui. Habitué à voir ses concitoyens s'aplatir devant +l'autorité, il croit pouvoir nous appliquer la méthode comminatoire qui +lui réussit si bien chez lui. En quoi il se trompe totalement. + +En décembre 1914 et en janvier 1915 sont revenus dans le Brabant les +premiers déportés. Ces rapatriements de prisonniers civils, qui avaient +été envoyés en Allemagne sans jugement,--que dis-je, sans même un +simulacre de jugement,--ont été commentés par nos prohibés: + + +Un nouveau chapitre à ajouter aux atrocités allemandes. + +La semaine dernière la Belgique a revu un assez grand nombre de ses +enfants, prisonniers civils, retenus en Allemagne depuis quatre ou cinq +mois au mépris des lois de la guerre. Il y avait parmi eux des femmes et +des enfants et de paisibles promeneurs qui étaient allés voir les ruines +de Louvain. Ils ont été emmenés ensemble en Allemagne, assis sur des +planches dans des wagons à bestiaux, sur lesquels on avait inscrit en +grandes lettres: _Civilisten_. + +Ils sont restés ainsi à jeun, enfermés pendant quarante-cinq heures, sans +pouvoir même se retourner du côté de la lucarne qui donne la lumière et +l'air, et ce sous peine d'être fusillés. + +Il est à peine besoin de dire que parmi ces prétendus francs-tireurs +beaucoup n'avaient jamais tenu un fusil en main. Aucun, absolument aucun, +n'avait tiré une seule cartouche. + +Avant de les embarquer dans les wagons à bestiaux, on avait à la gare de +Louvain fait ranger les hommes d'un côté, les femmes et les enfants de +l'autre et l'on avait tué d'un coup de fusil un homme sur trois en les +numérotant: on s'était arrêté au n° 12 par suite d'une reprise de la +bataille. Cela se passait dix jours après le sac et l'incendie de Louvain, +au milieu d'un combat où les Allemands, d'abord refoulés jusqu'à Louvain +par les troupes régulières belges, avaient ensuite reçu de grands renforts +et avaient repoussé nos soldats. + +Les pauvres civils ainsi capturés ont été l'objet des insultes, des +crachats et des violences de la population des villes allemandes par +lesquelles ils ont passé, notamment à Friedrichsfeld et à Wesel. + +A Wesel on leur a lancé le contenu de bacs à ordures. + +Après ce voyage, accompli dans des conditions pires que celles qu'on a +coutume d'imposer aux bêtes destinées à la boucherie, ils ont été parqués +dans divers camps avec des prisonniers de guerre, soldats de diverses +nationalités. + +Pendant les quinze premiers jours ils ont dû dormir à la belle étoile par +tous les temps. Quelques-uns sont morts. + +On a édifié pendant ces quinze jours des baraquements où ils ont trouvé un +abri, puis on a doté ces baraquements d'un plancher et enfin on a donné à +ces malheureux de la paille, et enfin quelques matelas, et deux petites +couvertures. Leur nourriture pendant les cinq mois de leur détention a +consisté invariablement en une ration de café le matin, une soupe de +légumes (carottes, betteraves, féveroles), où les heureux favorisés par le +hasard trouvaient parfois un morceau de morue ou de viande, 300 grammes de +pain bis (un pain de 5 livres partagé en sept) et le soir encore du café +avec un petit morceau de boudin. + +Au retour, qui a duré trois jours, on leur a donné une fois du café une +fois du pain. + +On devine dans quel état misérable se trouvaient les 1.700 civils +brabançons qui ont ainsi regagné leur domicile. + +En même temps qu'eux les gardes civiques du Limbourg ont, à ce qu'on nous +a assuré, été rapatriés. + +(_La Libre Belgique_, n° 1. février 1915, p. 2, col. 1.) + +Les carnages du début de la guerre ont fait place à des exécutions +méthodiquement réparties dans le temps et dans l'espace: dans chaque ville +importante paraît tous les deux ou trois mois une affiche annonçant qu'un +certain nombre de Belges ont été passés par les armes: + + +Nos héros. + +Freiherr von Bissing se charge de faire afficher sur nos murs un tableau +d'honneur comprenant les noms des patriotes belges qui paient de leur sang +les services qu'ils rendent à la patrie. La population l'en remercie, +car sans le tableau elle ignorerait longtemps encore les vaillants qui, +soupçonnés d' «espionnage», bravent fièrement les tortures et la mort. + +Honneur et gloire à eux! La patrie reconnaissante érigera un jour un +monument à ces grands citoyens, Flamands et Wallons, hommes et femmes, qui +l'ont servie au prix de leurs jours. + +Nous avions déjà nos héros des champs de bataille qui, malgré leur petit +nombre, ont fait trembler les hordes teutonnes et ont rempli le monde +d'admiration. Ils sont morts loin de nous, couverts de lauriers, après +avoir sauvé l'Europe du despotisme des barbares. + +Mais ceux qui meurent ici, au milieu de nous, inconnus, d'une mort +obscure, pour avoir contribué au salut de la Belgique, ne sont ni moins +grands ni moins glorieux! Que dis-je, leur courage dépasse encore, si +c'est possible, celui de nos héroïques soldats. Ceux-ci tombent, entraînés +par la fougue et l'ardeur du combat, défendant chèrement leur vie... +Ceux-là tombent désarmés, sous les balles d'assassins, froidement, +stoïquement, dans quelque préau solitaire, abandonnés, au milieu +d'ennemis, sans pouvoir se défendre, songeant dans une suprême vision aux +êtres chers qu'ils ne reverront plus, mais fixant aussi leur dernière +pensée sur la patrie et ayant, avant d'expirer, la fierté de jeter à la +face des bourreaux un dernier cri: _Vive la Belgique!!!_ _Inclinons-nous +devant les uns et les autres, ne les oublions jamais! jamais!!!_ + +(_La Libre Belgique_, n^o 49, octobre 1915, p. 1, col. 1.) + +Quand ils ont à se débarrasser de quelqu'un contre qui aucun prétexte, +absolument aucun, ne peut être invoqué, ils le mettent en prison «par +mesure administrative», puis ils le déportent en Allemagne. C'est ainsi +qu'ils ont agi envers M. Max, le bourgmestre de Bruxelles, qui leur tenait +trop efficacement tête, envers MM. P. Fredericq et Pirenne, professeurs à +l'Université de Gand, qui ne voulaient pas se prêter à la flamandisation +de cet établissement, et envers bien d'autres. Peut-on imaginer rien de +plus arbitraire que cette guillotine sèche! + +Voici un articulet relatif à M. de Lalieux, bourgmestre de Nivelles: + +«Indésirable» comme M. Max. + +Le respectable et très aimé bourgmestre de Nivelles vient d'être l'objet +d'une inqualifiable mesure de la part du gouverneur allemand. Cette +mesure a plongé sa famille et la ville de Nivelles dans un émoi bien +compréhensible. + +M. de Lalieux avait été l'objet d'une sévère condamnation parce qu'il +avait fait son devoir en payant des fonctionnaires belges pour le compte +du Gouvernement du Havre. Il avait subi sa peine et était à la veille de +sortir de prison lorsque la Kommandantur, apprenant que ses administrés +se promettaient de fêter son retour, décida de l'emmener prisonnier en +Allemagne, sans lui permettre de rentrer chez lui. Le fait d'être bien +vu de ses concitoyens est sans doute considéré par nos maîtres comme un +crime, un attentat à l'honneur du _Deutschtum_. + +On suppose du moins que c'est là la raison de cette mesure aussi +arbitraire que cruelle, car ces messieurs n'ont pas même daigné répondre à +ceux qui demandaient à connaître quel était le nouveau crime reproché à M. +de Lalieux. + +C'est à peine si Mme de Lalieux eut connaissance de l'inique décision +qui frappait son mari. Elle ne put, en faisant grande diligence, que +l'entrevoir pendant quelques instants avant son départ pour l'exil. + +La mesure qui frappe l'honorable bourgmestre est d'autant plus cruelle +qu'il est âgé et que son état de santé, constaté par trois médecins, dont +un docteur allemand, ne laisse pas que d'inspirer de sérieuses inquiétudes +à ceux qui l'aiment. Mais sa popularité porte ombrage au tout-puissant +Empire de l'«Élu de Dieu». Qu'importe alors qu'il continue à vivre! +L'amour de ses concitoyens lui est un crime. La même règle doit lui être +appliquée à Nivelles comme à M. Max à Bruxelles. Tous deux étant également +indésirables aux yeux clairvoyants du freiherr von Bissing, gouverneur, +administrateur et souverain législateur provisoire de Belgique. + +HELBÉ. +(_La Libre Belgique_, n° 39, août 1915, p. 3, col. 1.) + + +M. de Lalieux, nous apprend cet articulet, était en prison lorsque sa +déportation fut décidée. Il avait été arrêté en avril 1915, avec une +trentaine d'autres personnes, pour avoir envoyé des secours aux chômeurs +de Luttre (voir p. 186). La lettre suivante, adressée à une dame qui avait +demandé les raisons de l'incarcération de son mari, prétend justifier ou +au moins expliquer ces arrestations: + + +Une lettre curieuse. + +Le prince héritier de Ratibor a pu seulement m'apprendre et me dire que +l'arrestation a été faite par la police politique. Ce n'est ni le pouvoir +civil ni le pouvoir militaire qui sont intervenus. + +Aujourd'hui après-midi (samedi 17 avril) j'ai été chez le chef de la +susdite police. Là on m'a dit qu'il s'agit seulement d'une arrestation de +sécurité. Par cette arrestation on veut empêcher certaines influences que +ces messieurs exerçaient et qui ne paraissaient pas désirables. Cette +arrestation n'a donc eu pour cause aucune accusation. Il ne s'en suivra +non plus aucun jugement. La chose est en réalité désagréable pour les +intéressés, mais n'est pas dangereuse. (S.) TRIMBORN[53]. + +(_La Soupe_, n° 320.) + +[Note 53: M. Trimborn est un juriste attaché au Gouvernement allemand +en Belgique (Note de J. M.).] + +En septembre 1915, ce fut le tour de M. Théodor, bâtonnier de l'Ordre +des Avocats à Bruxelles. Depuis longtemps il était la bête noire de +l'Administration allemande, à cause de la fermeté avec laquelle il +maintenait les droits de la justice belge. Ses lettres à M. von Sandt, +chef de l'Administration civile, et à M. von Bissing, ont été publiées +par _La Soupe_ (n'os 141, 240, 260). Les journaux domestiqués ne les ont +naturellement pas reproduites, mais ils se sont empressés de publier le +prétexte donné à sa déportation: + + +Bruxelles, 7 septembre. + +M. Théodor, bâtonnier de l'Ordre des Avocats à Bruxelles, a interdit à un +avocat de s'en référer, en défendant les intérêts de son client devant les +tribunaux, au décret du gouverneur général du 10 novembre 1914 concernant +les loyers, et spécialement à un arrêt de la Cour d'appel de Bruxelles +qui reconnaît que ce décret est valable en droit. En agissant ainsi, le +bâtonnier s'est rendu coupable d'un abus de pouvoir commis au détriment du +public qui demande justice et au détriment des avocats. Il a transgressé +l'article 37 du décret sur les avocats du 14 décembre 1810, suivant lequel +les avocats «exerceront librement leur ministère pour la défense de la +justice et de la vérité». C'est pourquoi le gouverneur général a fait +transférer M. Théodor en Allemagne, où il restera jusqu'à la fin de la +guerre. + +(_La Belgique_ [de Bruxelles], 9 septembre 1915.) + + +Voici un article de _La Libre Belgique_ relatif à M. Théodor: + + +Malheur aux désobéissants! + +Le gouverneur général provisoire de Belgique vient de prendre une mesure +qui prouve une fois de plus le mépris qu'il professe pour la légalité et +le droit des gens. Sous prétexte que M. Théodor, bâtonnier des avocats à +la Cour de Bruxelles, aurait interdit à un de ses collègues d'invoquer +en plaidant le règlement édicté par M. von Bissing pour trancher les +différends entre locataires et propriétaires, règlement qui a été reconnu +légal par la Cour de Bruxelles, tandis que la Cour d'appel de Liège l'a +déclaré contraire à la loi, il l'a déporté en Allemagne dans un camp de +concentration pour officiers, où il devra rester jusqu'à la fin de la +guerre. + +M. Théodor, dit l'arrêté du freiherr von Bissing, a porté atteinte à la +liberté de l'avocat et a contrevenu ainsi aux règles du Barreau belge, +Inutile de dire que le motif invoqué n'est qu'un prétexte. Ce qui le +prouve, c'est la peine prononcée contre le prétendu délinquant. Cette +peine doit durer autant que la guerre. Elle est donc indéterminée et +peut être très longue et sans aucune proportion avec le fait allégué. M. +Théodor n'a pu dicter à un confrère les motifs de sa plaidoirie; il a pu +tout au plus lui donner un conseil que ce confrère était libre de suivre +ou de ne pas suivre. Et le gouverneur de Belgique met pour cela M. Théodor +dans l'impossibilité d'exercer sa profession pendant des mois où des +années, tout comme un bourgmestre de Bruxelles ou de Nivelles. La vérité +est que M. Théodor est un vaillant défenseur des droits du Barreau et de +la légalité, comme MM, Max, de Lalieux et S. Ém. le cardinal de Malines +étaient les intrépides défenseurs des droits de leurs concitoyens. M. +von Bissing a reçu ordre d'en haut de ne plus toucher à ce dernier. On +reconnaît là la prudence hypocrite teutonne. Il y a en Allemagne 40% de +catholiques. L'arrivée de Mgr Mercier prisonnier y ferait scandale et +soulèverait des débats dangereux qu'il y a lieu d'éviter pour l'honneur +déjà bien discuté de l'Empire. M, Théodor est condamné comme indésirable +au même titre que MM. Max et de Lalieux. Il a protesté en plusieurs +occasions contre les arrêtés bissingeois et récemment encore contre la +confiscation d'un dossier par les Allemands chez les héritiers de M'e Sam +Wiener. Or M. von Bissing n'accepte pas qu'on discute. Il s'est vengé +comme se vengent nos maîtres, c'est-à-dire en foulant aux pieds +brutalement nos droits les plus intangibles. Malheur aux désobéissants, +a dit Guillaume II le 7 août 1914 en faisant ses adieux à sa Garde +impériale. + +Les désobéissants parviendront cependant à tordre le cou à l'aigle +impérial. + +(_La Libre Belgique_, n'o 46, septembre 1915, p. 4, col. 2.) + + +L'occupant avoue d'ailleurs inconsciemment ces arrestations arbitraires. +N'a-t-il pas fait imprimer dans les journaux à sa solde le communiqué que +voici: + + +Dans la presse anti-allemande on a toujours parlé de la soi-disant terreur +allemande en Belgique dans le but de susciter de la méfiance à l'égard des +tribunaux de campagne. On a même essayé de faire passer leurs jugements +pour de la comédie. + +Il va de soi qu'on n'a jamais réussi à avancer des preuves à l'appui de +cette calomnie. + +Chaque condamnation a pu être expliquée. + +Étant donné que, nonobstant ce fait, il se trouve encore des naïfs qui +prêtent une oreille bienveillante aux bruits répandus, nous publions +ci-dessous la statistique des sentences prononcées depuis que nos +tribunaux fonctionnent. Cette statistique a été dressée d'après des +données officielles et irréfutables: + +ÉPOQUES ACQUITTEMENTS + + Condamnations Acquittements Ordonnances + simples de non-lieu +Jusqu'au 30 avril 1915. 1.215 167 1.310 + Du 1er mai au 31 juillet 894 141 567 + Du 1er août au 31 octobre 1.206 184 973 + _____ ___ _____ + TOTAUX 3.315 492 2.850 + + +Ce qui fait 3.342 acquittements contre 3.315 condamnations. + +De ces chiffres, il ressort que le nombre des acquittements dépasse +celui des condamnations et que les tribunaux allemands prononcent leurs +sentences impartialement et ne s'inspirent que de l'esprit du droit et de +justice. Chaque juriste admettra que la statistique comporte un caractère +qu'on trouverait favorable, même en temps de paix, et qu'elle atteste un +esprit de tolérance dans le droit et non une application arbitraire de la +loi. + +(_L'Écho belge_, 16 février 1916, p. 1, col. 3.) + +Le journal vraiment belge (paraissant en Hollande) auquel nous empruntons +le communiqué, fait remarquer que sur 3.342 acquittements, il y a 2.850 +ordonnances de non-lieu. «Ce que ceci prouve? ajoute-t-il: que les Belges +sont arrêtés à tort et à travers, uniquement pour semer la terreur parmi +la population.» + +Faut-il s'étonner, devant cette rage d'arrestations, qu'on ait jeté en +prison de paisibles scouts? + + +Une amusante méprise. + +Douze instituteurs de la ville viennent d'être arrêtés dans la forêt de +Soignes et d'être conduits par des uhlans à la prison de Saint-Gilles où +ils ont été retenus pendant quarante-huit heures. Après quoi on les a +relâchés sans leur faire d'excuses, leur innocence ayant pu être aisément +établie. + +Ne riez pas, l'histoire est tout à fait sérieuse. Ces douze professeurs +ont été, deux jours durant, accusés de se livrer à l'espionnage. Et leurs +familles ont pu croire un moment qu'elles ne les reverraient plus. + +Ce qu'ils faisaient dans la forêt de Soignes? Du scouting tout simplement. +Ces instituteurs ambitionnaient de devenir scoutmasters après la guerre +et ils commençaient, sous la direction d'un vétéran, leur initiation. Un +cycliste teuton, les ayant surpris tandis qu'ils travaillaient ainsi en +commun, trouva leur attitude suspecte. Il s'en fut, aussi vite que le lui +permettait sa bécane, prévenir le poste le plus voisin que des espions se +trouvaient dans la forêt à tel endroit qu'il désigna. Quelques minutes +plus tard, trois uhlans à cheval apparaissaient dans la clairière où les +instituteurs s'exerçaient et procédaient à leur arrestation. Ils eurent +beau expliquer qu'en se livrant aux joies du scouting ils ne faisaient +rien que de parfaitement licite, les trois cavaliers ne «foulurent rien +zavoir». Ils escortèrent les douze fonctionnaires de la ville jusqu'à +la prison de Saint-Gilles où on les mit tous au secret. Il fallut +quarante-huit heures à la police allemande pour constater qu'il y avait eu +là, une fois de plus, un regrettable excès de zèle. + +L'Administration de M. von Bissing est si paternelle!!! + +(_La Libre Belgique_, n'o 43., septembre 1915, p. 4, col. 2.) + + +A la suite de cette sotte équipée, le gouverneur de Bruxelles prit son +mémorable arrêté du 21 août 1915: + + +Arrêté. + +Les sorties en groupe, cortèges et, en général, toute réunion publique +quelconque, organisés par les boy-scouts ou d'autres sociétés du même +genre, avec ou sans insignes, ne sont permis qu'avec mon autorisation +expresse. + +En cas de contravention au présent arrêté, les organisateurs et tous les +participants sont passibles d'une peine d'emprisonnement de trois mois au +plus et d'une amende pouvant aller jusqu'à 500 marks, ou d'une de ces deux +peines à l'exclusion de l'autre. + +Si les contrevenants jouissent de l'impunité, leurs parents, tuteurs, +maîtres, etc., seront rendus responsables à leur place. + +Les contraventions seront jugées par les autorités ou tribunaux militaires +allemands. + +Bruxelles, le 21 août 1915. + +_Le Gouverneur de Bruxelles_, +VON KRAEWEL, +_Général-Lieutenant_. + + +Or, le même jour, l'autorité allemande de Bruxelles défendait à nos +policiers d'arrêter aucun Allemand, sauf en cas de flagrant délit lors de +la perpétration d'un crime (_La Libre Belgique_, n'o 49, octobre 1915). + +La comparaison est piquante entre les procédés de la police allemande, +arrêtant tout le monde sous le moindre prétexte et sans le moindre +prétexte, et les entraves qu'on met à l'exercice de la police belge. + +Pour finir, disons que le fait d'avoir été en prison n'est plus du tout +regardé en Belgique comme infamant. Loin de là; la possession d'un casier +judiciaire allemand est un titre à la considération publique. Le moment +approche où l'on montrera du doigt, comme suspect, celui qui n'a jamais +été arrêté. Ci un articulet de _La Libre Belgique_: + + +Petites nouvelles. + +A Bruxelles.--Il y a en ce moment, à Saint-Gilles, 170 civils internés +sous des prétextes quelconques, la plupart sans aucun fondement sérieux. +Parmi ces prisonniers deux prêtres auxquels les Allemands reprochent leur +langage trop patriotique. Si l'occupation allemande continue quelque temps +encore, le fait d'avoir été interné à Saint-Gilles deviendra bientôt un +certificat d'honorabilité exceptionnelle. + +(_La Libre Belgique_, n° 7, mars 1915, col. 2.) + + +A Anvers, aller en prison se dit «passer ses vacances à l'Hôtel des +Patriotes». _La Belgique_ (de Rotterdam) a donné dans ses numéros du 25 +octobre au 12 novembre 1915 une intéressante relation faite par un de +ses correspondants anversois qui a passé par cette villégiature. Le plus +piquant est que, pendant sa réclusion, le collaborateur de _La Belgique_ +trouva moyen d'envoyer sa copie au journal prohibé dont _La Belgique_ +donne un fac-similé de l'en-tête (voir pl. VI). Pour comble d'ironie, +cette feuille clandestine, conçue dans une prison, s'appelle _De Vrije +Stem (La Voix libre)_; elle déclare que les bureaux et la rédaction +siègent: Hôtel des Patriotes, rue des Béguines, 42 (c'est l'adresse de +la prison); comme adresse télégraphique elle donne: Kommandantur +Anvers--Malines. Elle ajoute, suivant la formule consacrée d'il y a +quelques siècles, qu'elle paraît «avec grâce et privilège». + +Une dame de nos connaissances, enfermée inopinément à la prison d'Anvers, +se plaignait de son sort à l'infirmière qui la soignait. «Oh! Madame! lui +dit celle-ci, ne vous en faites pas pour ça! Depuis que les Allemands +occupent Anvers, notre clientèle n'est plus du tout ce qu'elle était +avant: nous ne recevons plus, maintenant que des gens du meilleur monde!.» + + * * * * * + + + + +III + +COMMENT LES ALLEMANDS SE COMPORTENT EN BELGIQUE + + * * * * * + + +La conduite des Belges envers leurs tyrans est dominée par les sentiments +que voici: la confiance mûrement réfléchie dans la victoire; le +patriotisme sous toutes ses formes, tant chez l'ouvrier qui brave la +famine que chez le milicien et l'infirmière qui risquent l'électrocution; +le mépris et la haine pour tout ce qui vient de l'ennemi. + +Voyons à présent l'attitude des Allemands en Belgique. Pour tout dire en +peu de mots, leur conduite est féroce, fausse, outrecuidante et rapace. + + + + +A. _LA FÉROCITÉ_ + + +De nombreuses pages sont consacrées dans nos prohibés aux horreurs +commises par l'armée allemande: les massacres d'Andenne (_Le Belge_, n°. +6), de Surice (_La Libre Belgique_, n°. 24; _La Soupe_, n°. 253), de +Dinant (_La Soupe_, n° 167); le meurtre du R.P. Dupierreux (_La Libre +Belgique_, n° 38); les Barbares chez nous (_La Vérité_, n°. 3), etc., +etc. On a aussi reproduit des extraits de P. NOTHOMB, _La Belgique +martyre_, dans _La Libre Belgique_; la brochure a d'ailleurs été +réimprimée en entier. Plusieurs brochures clandestines, déjà citées (p. +8 et 20), s'occupent aussi des sévices allemands. Mais la plupart de ces +récits ont été repris par la presse étrangère et par les Rapports de la +Commission d'enquête; il serait donc superflu de les réimprimer. + + + +1. Quelques exemples d'inhumanité. + + +Pour donner une idée du genre de relations qui ont paru en Belgique, nous +copierons les trois premiers numéros des _Pages du Livre des douleurs de +la Belgique_. Cette série a paru d'abord dans _La Soupe_ (n°. 276, 280, +315, 322, 403, 442, 449), puis en une brochure séparée (voir p. 20). + + +Dans les Fonds-de-Leffe, près de Dinant[54]. + +[Note 54: C'est le village dont parle le soldat allemand Philipp, dans +BÉDIER, _Les Crimes allemands_, p. 12 et fac-similé 4. Ce soldat cite +quelques détails abominables. Voir aussi BÉDIER, _Comment l'Allemagne +essaye de justifier ses crimes_, p. 17, (Note de J. M.)] + +Les Allemands occupaient les villages du plateau, Sorinne, Thynes, +Lisogne, etc., depuis le 14 ou le 15 août. Le 15 il y avait eu un combat à +Dinant entre Allemands et Français. + +Le samedi 22 ils arrivent dans la partie d'amont des Fonds-de-Leffe, près +du château de M. Boucher. Ils entrent dans une maison en disant à la +femme: «Votre mari a tiré sur nous; nous venons de le voir dans les +buissons.--C'est impossible, répondit-elle, mon mari est absent; il est à +la guerre.» Dans une deuxième maison, même accusation: là aussi le mari +était parti comme soldat. + +Dans une troisième habitation ils trouvent le père et le fils Jacquet: +«Vous étiez derrière votre maison, disent les Allemands, d'où vous avez +tiré sur nous.--Non, nous ne sommes pas sortis, et nous n'avons d'ailleurs +pas d'armes.--Vous mentez, venez avec nous.» On leur lie les mains +derrière le dos et on les emmène. + +Dans une autre maison, ils prennent, toujours sous le même prétexte, un +marbrier nommé Bertulot. + +En même temps deux autres groupes de soldats descendent de Lisogne et de +Thynes; les premiers amènent huit hommes prisonniers, les seconds deux +seulement. + +D'autres troupes, au lieu de descendre directement dans la vallée, +continuent par la route de Liège à Dinant. Eux aussi font prisonniers +indistinctement tous les hommes qu'ils trouvent dans les maisons, +notamment Louis Neiper et son fils, âgé de treize à quatorze ans. Arrivés +devant la rangée de trente-trois petites maisons qui bordent la route dans +le fond de la vallée, ils tirent des centaines de coups de feu dans les +fenêtres. + +Ce jour-là ils ne commettent pas d'autres méfaits. + +Le dimanche 23 août, dès le matin, ils arrivent par milliers, descendant +du plateau dans la vallée. + +Les trois hommes des Fonds-de-Leffe, pris la veille, les huit de Lisogne +et les deux de Thynes, sont menés dans la prairie de M. Capelle. On en lie +un à un arbre et on le tue à coups de fusil. Le cadavre est détaché, et. +on en lie un second à l'arbre; il est fusillé. Et ainsi de suite jusqu'au +treizième qui a vu abattre successivement ses douze compagnons. + +Pendant que cette exécution se poursuit, les Allemands fouillent les +maisons et s'emparent systématiquement de toute la population masculine +âgée de plus de treize ou quatorze ans. Dès qu'un groupe de soldats a +capturé une demi-douzaine de civils, on les met contre un mur et on les +fusille. Parfois le supplice a lieu en présence des femmes, des mères, +des soeurs, des enfants. Lorsque les femmes n'assistent pas directement +à l'exécution, on s'arrange tout au moins pour qu'elles soient dans le +voisinage immédiat et qu'elles ne perdent rien des supplications des +hommes, des jurons des officiers et des feux de peloton qui abattent les +victimes. + +Mon père et ma mère, ma soeur, mon beau-frère et leurs enfants s'étaient +réfugiés chez nous. Tout à coup les soldats entrent et ordonnent à mon +mari, à mon père et à mon beau-frère de les suivre; on les ajoute à un +groupe de quatre autres hommes et on les conduit contre le moulin de M'me +Coppée. Nous avons entendu les cris poussés par les malheureux; chacune de +nous reconnaissait la voix de son mari ou de son père. Puis les coups de +feu: des gémissements inarticulés; encore quelques coups de fusil. C'était +fini. + +Nous étions serrées les unes contre les autres, tremblantes, sans parler, +sans pleurer. On a alors amené quatre autres hommes, parmi lesquels j'ai +vu un frère de mon mari; il s'était caché depuis le matin dans une hutte +sur le coteau boisé à gauche des Fonds-de-Leffe; mais les Allemands ont +avec eux des chiens dressés à la chasse à l'homme, qui vont dépister les +fuyards. Quelques instants après, des détonations nous disaient que le +supplice était accompli. + +Puis nous avons été traînées, avec une centaine de femmes et d'enfants, +dans le moulin de Mme Coppée. Nous avons dû passer auprès des fusillés; on +ne nous permettait pas de nous arrêter; j'ai pourtant reconnu mon père, +dont le crâne était ouvert. + +Nous sommes restées enfermées dans le moulin, jusqu'au mercredi 26 août, +sans pouvoir sortir. On ne nous a pas donné la moindre nourriture, ni pour +nous ni pour nos petits enfants. Mais quand la soif nous torturait par +trop, on allait chercher pour nous de l'eau du ruisseau, de l'eau toute +sale. Plusieurs fois, pendant ces quatre jours, les soldats apportèrent +de la paille devant les fenêtres, et y mettaient le feu, pour nous brûler +vives, disaient-ils. D'ailleurs, le dimanche, les officiers nous avaient +déjà averties que si on ne réussissait pas à chasser les Français de +Dinant, nous serions toutes fusillées. + +Après nous avoir enfermées dans le moulin, les soldats descendent plus bas +dans la vallée et continuent à capturer tous les hommes pour les fusiller. +Ils pillent à fond toutes les maisons. Ils mettent aussi le feu, dans la +rangée de trente-trois habitations, aux dix maisons les plus proches de +nous. S'ils n'allument pas les autres, c'est qu'ils se sont rendu compte +qu'en agissant ainsi, ils interceptaient toute communication entre +les Fonds-de-Leffe et Dinant dans la vallée de la Meuse, puisque les +Fonds-de-Leffe sont tellement étroits qu'il n'y aurait pas eu moyen de +passer à côté des maisons en flammes. + +L'après-midi de ce même jour, le dimanche 23, les Allemands avaient fait +venir huit hommes de Dinant pour enterrer les fusillés des Fonds-de-Leffe. +Le soir, les soldats ordonnent à ces huit hommes de creuser chacun une +fosse, puis ils en fusillent quatre et les font enterrer par leurs quatre +compagnons; ils se préparent à fusiller aussi ces survivants, lorsqu'un +officier qui passe leur fait grâce, à la condition que les jours suivants +ils continueront à enterrer les cadavres. + +Le dimanche soir, les Allemands avaient donc fusillé, sans aucune +exception, tous les hommes qu'ils s'étaient procurés dans les +Fonds-de-Leffe. Mais il en restait quelques-uns de cachés, que les chiens +n'avaient pas pu découvrir. Le lendemain lundi on en trouva dix-sept. +Ceux-ci furent amenés sur le talus près de la Cliche de Bois, un cabaret à +l'entrée de la ville, en face de l'abbaye des Prémontrés. Un officier les +plaça devant un peloton de soldats et commanda le feu. Mais la plupart des +soldats tirèrent en l'air; les hommes, croyant se sauver, se laissèrent +tous tomber et firent le mort. Seulement, l'officier avait remarqué la +supercherie. Il fit avancer une mitrailleuse. Puis il dit à haute voix en +français que ceux qui n'étaient pas morts pouvaient s'en aller, qu'on ne +leur ferait plus de mal. A peine se furent-ils relevés que la mitrailleuse +les faucha. + +Le dimanche matin, la population des Fonds-de-Leffe comprenait 251 hommes +et garçons. Le lundi soir 243 avaient été fusillés. Aucun de ceux qu'on +avait pris n'avait été épargné. Les huit qui ont échappé au massacre +avaient réussi à s'enfuir et ils ne sont revenus que longtemps après. + +Heureusement que beaucoup de fils et de maris sont partis avec l'armée et +combattent sur l'Yser. Singulière guerre, où ceux qui sont soldats sont +moins exposés que les trop jeunes, les trop vieux et les infirmes, restés +à la maison. + +Il n'y a donc plus guère dans les Fonds-de-Leffe que des femmes et des +enfants. Nous vivons comme nous pouvons dans les maisons saccagées, dont +les portes et les fenêtres, fracturées par les Allemands, ont été réparées +tant bien que mal à l'aide de planches et de cartons bitumés. + +La fabrique est rouverte, et j'y ai du travail trois jours toutes les deux +semaines. Grâce au Comité national de secours et d'alimentation, et au +Comité dinantais qui s'est constitué à Bruxelles, nous avons de la soupe, +du pain, des vêtements, du charbon. Tout le monde est misérable, mais +personne n'est mort de faim. + +Bien plus à plaindre sont nos enfants qui ont assisté au massacre d'août. +Presque chaque nuit ma petite s'éveille en criant: «Maman, sauvons-nous, +ils viennent de nouveau tuer papa, bon-papa et les oncles!» + +A Sorinne, près de Dinant. + +Les Allemands sont arrivés chez nous le 14 août au début de l'après-midi, +par Foy-Notre-Dame. + +Le 15, ils sont allés combattre sur les hauteurs qui couronnent Dinant; +vers 16 heures ils sont revenus furieux et affamés. Ils exigeaient à boire +et à manger, mais n'attendaient pas qu'on le leur donnât; ils fracturaient +les portes et les fenêtres pour pénétrer plus vite dans les maisons. Ils +ne laissèrent pas la plus petite croûte de pain ni le moindre bout de lard +dans le village. Quand tout fut mangé ils tuèrent les porcs, les vaches, +les poules. Bref le village fut totalement dévalisé. Cela dura jusqu'au +jeudi 20. + +Le 20, ils combattirent du côté de Thynes et d'Awagne, mais ils furent +repoussés. Ils revinrent l'après-midi, de nouveau furieux. Vers 17 heures, +nous avons entendu deux (ou trois) coups de canon, tirés tout près du +village. Une demi-heure après, quelques soldats entraient brusquement +dans chaque maison et commandaient à tout le monde de sortir. Ils ne nous +laissèrent pas le temps de mettre un chapeau ou des souliers; il fallait +s'en aller tel qu'on était. Pas un villageois ne resta dans une maison. +Nous fûmes tous conduits chez Moret, marchand de bétail, où nous fûmes +enfermés dans les écuries, les granges, les hangars, les greniers. + +Le soir, on nous fit sortir et on nous aligna tous, hommes, femmes, +enfants, vieillards, contre un mur; puis ils amenèrent notre curé, les +mains liées derrière le dos. Il nous dit: «Mes chers paroissiens, nous +allons tous être fusillés demain matin. Faisons un acte de contrition. +Ceux qui auront la chance d'échapper feront plus tard une confession +complète.» + +Puis on nous fit rentrer dans les bâtiments de Moret où nous avons passé +la nuit. On nous fouilla pour chercher des armes, qu'on ne trouva pas, +mais on nous prit tous les objets durs que nous avions sur nous, jusqu'à +nos clefs. + +Le 2l, vers 9 heures du matin, nous fûmes de nouveau alignés contre le +mur. En face de nous il y avait des milliers de soldats. La haie avait été +coupée sur l'autre côté de la route, et dans la prairie des mitrailleuses +étaient braquées vers nous. Un aumônier allemand, parlant le français, +passa devant nous et serra la main aux hommes. + +Puis un colonel arrive et dit en français que pour avoir tiré sur les +troupes allemandes, nous méritons d'être tous fusillés; mais que nous +serons seulement emmenés prisonniers en Ardenne. Il ajoute que nous serons +dorénavant tous pauvres et malheureux (nous n'avons pas compris alors ce +qu'il voulait dire). + +On nous renvoie ensuite dans les bâtiments de Moret. Nous sommes alors +environ 700, car à nous ont été joints: 1° les habitants de Sorinne qui +s'étaient enfuis la veille quand on avait tiré les coups de canon, et qui +s'étaient cachés pendant la nuit dans les bois et dans les haies, mais +avaient été rattrapés le matin; 2° des habitants de Gemechenne, des +Fonds-de-Bouvigne et d'autres hameaux du voisinage, ainsi que deux Pères +prémontrés de l'abbaye de Leffe, qui sont, je crois, des Anglais. + +Quoiqu'on nous eût fouillés la veille au soir, et qu'on se fût assuré +que nous n'avions pas d'armes, les fenêtres et les portes durent rester +fermées pendant cette journée extrêmement étouffante. Ceux d'entre nous +qui devaient sortir pour un besoin étaient accompagnés de soldats, +baïonnette au canon. Nous sommes restés enfermés ainsi, sans boire et sans +manger, jusqu'au samedi soir 22 août. Alors nous avons reçu chacun un +petit morceau de viande, à moitié crue, provenant d'un cochon qu'on venait +de tuer. + +Le 22 août, vers 22 heures, on nous fit tous descendre, et on nous dit que +nous allions être emmenés. En même temps on commençait à mettre le feu au +village. Nous sommes partis en cinq groupes: + +Premier groupe: les femmes ayant de petits enfants, dans des chariots +conduits et escortés par des soldats; + +Deuxième groupe: les enfants de sept à treize ou quatorze ans, à pied; + +Troisième groupe: les jeunes filles et les femmes non accompagnées de +petits enfants; + +Quatrième groupe: les vieillards; + +Cinquième groupe: les hommes. Ceux-ci ont dû marcher, en zigzag sur la +chaussée, les bras et la tête levés. Dès qu'on laissait retomber les +mains, on recevait des coups de crosse. Le curé et le bourgmestre, M. le +baron de Villenfagne, avaient les mains liées derrière le dos. C'était +surtout à ceux-ci et aux deux Pères blancs de Leffe qu'on en voulait. +On prétendait que c'étaient eux qui avaient organisé les attaques de +«francs-tireurs» (notez que pas un civil n'avait tiré un coup de feu), +et on menaçait à chaque instant de les fusiller. A droite et à gauche +marchaient des soldats. De temps en temps les officiers tiraient dans la +nuit des coups de revolver et accusaient aussitôt les hommes d'avoir tiré. +Or ils ne nous avaient pas même laissé une clef. + +Le dimanche 23, après trois ou quatre heures de marche, au milieu de la +nuit, on arrive à Leignon. Les chariots retournent aussitôt à Sorinne +pour prendre trois malades incapables de marcher, notamment un vieillard, +Joseph Hardy, qui mourut le lendemain. Ces malades avaient passé la nuit +en plein air à Sorinne. Parmi eux se trouvait Émile Haulo, qui s'était +blessé et ne pouvait pas marcher. A Leignon les Allemands l'enlevèrent du +chariot et le jetèrent à l'entrée de l'église, puis lui ordonnèrent d'y +entrer; comme il ne marchait pas assez vite à leur gré, ils lui percèrent +la cuisse d'un coup de baïonnette. + +Nous sommes restés dans l'église de Leignon, couchés sur la paille, +jusqu'au 1er septembre. Deux autres d'entre nous y sont morts: un petit +enfant, Émile Gauthier, et un vieillard, Michel Monin. Pendant ces neuf +jours, les sentinelles qui étaient avec nous dans l'église tiraient de +temps en temps, toujours pendant la nuit, des coups de fusil pour nous +effrayer; ils menaçaient alors de tuer tout le monde, en commençant par +le curé, les Pères blancs et le bourgmestre. Le curé, les mains liées +derrière le dos, avait été jeté dans un confessionnal; on le tirait de là, +plusieurs fois certains jours, pour le cravacher devant ses paroissiens. + +On nous apportait des pommes de terre cuites, mais le curé ne recevait +rien; nous le nourrissions en cachette; il fallait lui mettre les pommes +de terre dans la bouche, car on ne lui délia jamais les mains. + +A plusieurs reprises, on fit mettre tous les hommes d'un côté de l'église +et les femmes de l'autre, puis on amenait le curé, le bourgmestre et les +deux Prémontrés, pour les fusiller. On les battait, puis on renvoyait +l'exécution à plus tard. Le curé et le bourgmestre avaient le corps tout, +bleu de meurtrissures. + +Le 1er septembre, un officier vint demander au curé s'il était vrai que +les soldats l'avaient battu, promettant de faire fusiller immédiatement +les coupables. Mais le curé assura que rien de désagréable ne lui était +arrivé de la part des soldats. + +Puis chacun de nous dut donner aux Allemands tout son argent. Les soldats +déclaraient que, si la moindre pièce de monnaie était encore trouvée sur +quelqu'un, il serait fusillé séance tenante. A midi, les femmes et les +enfants durent sortir de l'église, et on rendit à chacune l'argent qu'elle +avait remis le matin aux soldats. Elles furent mises en liberté, mais avec +défense de retourner vers Sorinne ou vers Dinant. La plupart d'entre +elles allèrent à Ciney. Puis 94 hommes furent conduits à Hotton, où +ils restèrent quatre jours sans manger. On les remit en liberté le 5 +septembre. Quand ils passèrent à Marche-en-Famenne, comme le couvre-feu +était déjà sonné, ils furent de nouveau coffrés jusqu'au lendemain. Les +autres hommes furent relâchés, mais il leur était aussi défendu de rentrer +chez eux. Ils allèrent à Ciney auprès des femmes et des enfants. + +Après trois semaines, ils reçurent un passeport leur permettant de +s'éloigner pour un jour. Ceux qui allèrent à Sorinne constatèrent que +toutes les maisons sans exception étaient brûlées, ainsi que les étables, +les écuries, les granges, les meules, les abris à foin; bref, tout ce qui +pouvait être incendié était réduit en cendres. Il ne restait debout dans +tout le village que le château, une ferme et l'église. Encore celle-ci +avait-elle été dévalisée: le tabernacle avait été forcé et violé; le +calice, les crucifix, les chandeliers et tous les autres ornements avaient +été enlevés. + +Du bâtiment Moret, où nous avions été emprisonnés, il ne restait que les +murs. Nous avons appris alors le sort de trois hommes qui n'avaient pas +été avec nous à Leignon. Ils étaient restés cachés chez Moret. L'un, le +berger de la ferme de Gemechenne, s'était aventuré à sortir quand il avait +cru que le danger était passé, mais il avait été fusillé sur-le-champ. + +Les deux autres, Jules et Albert Houzieaux, forgerons, avaient été +repoussés dans la maison par les soldats et brûlés vifs. + +Le martyre d'un soldat belge. + +Les Allemands protestent avec indignation quand on les accuse d'avoir +achevé des blessés ou maltraité des prisonniers de guerre. Tout au plus +consentent-ils à admettre que des individus isolés, loin des officiers, +aient pu commettre des actes répréhensibles; mais, ajoutent-ils, ces +soldats agissaient sous l'empire de la légitime exaspération produite par +les «attaques de francs-tireurs» et par les «ignominies que de paisibles +commerçants allemands avaient subies à Bruxelles et à Anvers». + +Voici un récit datant de la nuit du 4 au 5 août 1914. + +La déclaration de guerre est arrivée à Bruxelles le 4 août, à 7 heures du +matin. L'armée allemande était entrée en Belgique dans la nuit précédente; +dès le soir du 4 août, elle tentait un coup de main contre Liège. Les +soldats dont voici les aventures combattaient dans l'intervalle entre deux +forts. + +23 heures. + +«Nous étions dans la tranchée, à une cinquantaine de soldats du 9e Ge. de +ligne, depuis le 4 au soir. Les ennemis cherchent à passer à droite et +à gauche de nous. Nous sommes de plus en plus entourés... Deux ou trois +régiments doivent être là... Les balles pleuvent de toutes parts, mais +heureusement le tir de l'adversaire est fort mauvais. + +«Prévoyant une charge à la baïonnette, j'enlève mon sac, j'y prends +certaines choses, entre autres des bottines, et je recommence le feu. + +«En effet, quelques minutes plus tard, les Allemands tentent un assaut +repoussé par des feux de salve. + +Jeudi 5 août, 1 heure du matin. + +«La bataille continue toujours aussi ardente. Les Allemands ne savent à +quelles forces ils ont affaire et n'osent pas s'avancer. L'obscurité nous +est d'un très grand secours. De nombreux ennemis sont envoyés vers nous +pour se rendre compte de la situation. Ils veulent couper les fils +barbelés devant les tranchées, afin de faciliter leur assaut. Presque tous +sont arrêtés en chemin; un seul parvient grâce à l'ombre épaisse d'un +arbre jusqu'au-dessus de notre tranchée... Il ne racontera plus jamais ce +qu'il a vu. + +1h. 30. + +«Les cartouches diminuent, les fusils nous brûlent les mains, nos hommes +sont comme des furieux. Cependant la fin approche. + +«A 80 mètres, on aperçoit l'éclair des fusils allemands. Nos forts tirent +avec une précision étonnante; la lueur du projecteur passe, l'obus éclate +à l'endroit même où a passé le raie lumineuse, au milieu des Allemands. + +«Je tire... je me baisse pour recharger; une balle traverse à ce +moment--même mon shako. + +«Il me reste quinze cartouches, mes coups se font de plus en plus rares... +Chacun tire de loin en loin, à coup sûr. Les Allemands approchent +toujours; il en arrive jusqu'à 8 et 10 mètres de nous. + +«Je les laisse venir et j'ai l'immense plaisir d'en voir tomber neuf en +une demi-heure, sous mes dernières balles. + +2h. 30. + +«C'est la fin. Les dernières cartouches ont chacune abattu leur homme. + +«Quatre heures durant, à une cinquantaine d'hommes, nous avons arrêté +des centaines d'Allemands et nous périssons faute de munitions. Résultat +admirable, car nous n'avons qu'un mort et deux blessés. J'ai tiré environ +280 cartouches. + +«Inutile de tenter de fuir, car nous sommes cernés de toutes parts. Nous +devons arborer le drapeau blanc. + +«Les Allemands dégringolent dans la tranchée et, sans tenir compte du +drapeau, ils nous lardent de coups de baïonnette. Bien que blessé à la +cuisse, je me défends; successivement j'entaille deux Allemands et dans +l'un d'eux ma baïonnette se brise..., tout cela en l'espace de quelques +secondes. + +«Survient un sous-officier allemand. Il arrête l'attaque et procède à +notre désarmement. Puis les Allemands, furieux d'avoir été tenus en échec +par cette poignée d'hommes, abattent à bout portant quarante de mes +camarades. + +«Je sens une baïonnette s'enfoncer dans ma cuisse gauche et le coup de feu +suivre; je fais un bond et je retombe au fond de la tranchée. + +«Alors commence le supplice le plus affreux qui se puisse imaginer. Les +blessés se lamentent et crient pendant que les Allemands continuent leur +barbare besogne; ils tirent au hasard et s'entretuent même. Deux coups de +crosse me sont encore assénés sur la tête, qui heureusement est solide. +Finalement intervient un officier; il arrête le carnage, abat à coups de +revolver un de ses hommes, nous exprime ses regrets et ses félicitations. +Toutefois, il permet à ses soldats de dépouiller les morts comme les +vivants, sauf à ne pas prendre l'argent: naturellement tout est enlevé. + +«Alors se produit spontanément de la part des rares Belges survivants une +action généreuse et admirable. Ces hommes, enivrés par le combat et fous +de rage, redeviennent instantanément calmes; ils jettent tout ce qu'ils +possèdent aux Allemands pour prodiguer leurs soins aux camarades blessés. + +«Je tiens ici à remercier spécialement mon camarade Leconte; sans crainte +du danger, il arrange de son mieux ma plaie béante; s'oubliant soi-même, +il me donne tout ce que contient sa gourde. + +«Sûr de ma fin, je lui confie mes derniers désirs dont il prend +soigneusement note... Il est enlevé comme prisonnier... Avant de me +quitter (car lui aussi croit, que c'est fini pour moi), il m'embrasse, +le brave, le boa ami. Au moment où nos quelques survivants valides sont +emmenés, j'ai la force de crier: «Au revoir, courage, vive le 9ième!» +Mal m'en prend, car je n'ai pas achevé qu'une baïonnette enfoncée dans +ma jambe me rappelle à l'ordre. Les camarades partis, nous voilà seuls, +quelques blessés, abandonnés à 3 heures de la nuit sous une pluie +battante. Il me reste une veste, une chemise et mes bottines, Leconte +m'ayant enlevé mon pantalon pour me panser. + +«Le matin même, ayant envisagé la possibilité d'être blessé et m'étant +rappelé certains récits de la guerre de 1870, j'avais pris la précaution +de remplir ma gourde et de n'y point toucher durant le cours de la +journée. La soif se fait sentir... ma gourde est là, intacte, à quelques +mètres de moi, mais... impossible de l'atteindre... je ne puis remuer. Un +Allemand passe, je le supplie dans sa langue de me la donner... + +«--Que contient-elle? me demande-t-il. + +«--_Wasser_, lui réponds-je. + +«--_Schön_. + +«Il ramasse ma gourde, se désaltère, m'arrose avec le surplus et m'envoie +sur la bouche un formidable coup de pied, qui m'enlève une dent. + +«Deux Allemands successivement meurent près de moi; je n'en suis nullement +émotionné. + +«La pluie tombe toujours, fine et serrée; les balles sifflent au-dessus de +nos têtes. + +«Un Allemand passe, il m'aperçoit; il se détourne de son chemin pour me +donner un coup de baïonnette au pouce et un coup de pied dans les reins. + +«Un Belge ayant trois balles dans le bras rampe jusqu'à moi; de mon mieux +j'essaie de faire une ligature; le malheureux a perdu déjà beaucoup de +sang, et moi-même je ne suis plus bien fort. Mes soins sont inutiles. + +«Je sens ma faiblesse s'accentuer, car le sang continue à s'épandre. A ma +portée se trouve un paquet de chocolat tombé d'une poche; je m'en empare +et j'en avale cinq bâtons. Je donne un morceau à mon camarade blessé, +couché près de moi; il accepte avec plaisir. Quelques minutes après, je +lui tends un second morceau; il ne me répond plus; hélas! dans sa main il +tient encore serré son morceau inachevé. Il est mort sans un râle, sans un +cri, sans une plainte. + +«A peine mon camarade d'un jour, camarade de combat, a-t-il rendu son +dernier soupir, que, sans respect pour la mort, j'attire à moi sa capote +pour me réchauffer un peu... Un nouveau groupe d'Allemands se montre; +c'est avec terreur que nos pauvres blessés les regardent arriver. +J'attrape divers coups de pied et coups de crosse, notamment un coup sur +le coude, très douloureux celui-là, et qui paralysera mon bras pendant des +semaines, ils vont jusqu'à taper sur celui qui vient de s'éteindre à mes +Côtés. + +«Une nouvelle distraction leur vient soudainement à l'esprit: du haut des +tranchées, ils nous couvrent de terre, de boue.,. Ils s'amusent follement! + +«Toujours la pénible et cruelle attente... Que c'est long... Soudain un +shrapnell éclate au-dessus de moi; un éclat vient se loger dans mon dos... + +«Le jour paraît enfin. + +«A partir de ce moment mes souvenirs sont un peu confus. La dernière +blessure ne me fait pas souffrir; c'est le coup de feu à la cuisse qui +provoque d'atroces douleurs, effaçant sans doute les autres. + +«Je me rappelle des hurlements et des gémissements. + +«Aucun secours n'arrive, personne ne peut et n'ose bouger. La soif, +l'horrible soif, voilà le pire mal; nos gorges sont en feu, nous ne +respirons plus qu'avec effort. Toujours les mêmes plaintes. «A boire! à +boire!» crient les blessés probablement tracassés par la fièvre. + +«Nos gourdes sont toutes vides; il faut attendre... La mort fait son +oeuvre. Des soins immédiats auraient été le salut pour plusieurs... + +«Tout se trouble; je crois que tout est fini... La pluie s'abat sur nous +avec rage, de loin en loin une balle siffle encore au-dessus de nos têtes, +une rumeur lugubre monte... s'éteint... Puis c'est le calme complet. + +«Il me semble que je n'ai plus rien à attendre... et que je pars... + +«Pendant des heures je demande de l'aide aux brancardiers allemands. Les +uns font semblant de ne pas m'entendre, les autres me répondent qu'ils +sont chargés de ramasser les Allemands et non pas de secourir les Belges, +qui n'ont qu'à attendre. + +«Je suis résigné... et j'attends. + +«Combien de temps suis-je resté dans cet état? Je l'ignore, j'allais dans +mon demi-rêve vers les choses passées qui ne devaient plus revenir pour +moi. La mort ne m'effrayait plus, j'étais résigné et sans crainte. J'avais +lutté et luttais encore, mais sans espoir, avec une infinie tristesse pour +ceux qui là-bas m'attendaient.» + +(_La Soupe_, n'o 276, A, B, C,) + +La presse clandestine s'est aussi occupée, cela se comprend, de la +barbarie préméditée avec laquelle les Allemands conduisent la guerre. Il +serait trop long de citer les articles relatifs au bombardement de villes +ouvertes, aux gaz asphyxiants, aux liquides enflammés. Voici seulement +quelques entrefilets sur la guerre sous-marine. + +La mentalité des Allemands. + +Dans un article, concernant la perte du _Lusitania_, paru dans le journal +_Die Post_, M. le baron von Zedlitz, homme à haute Kultur s'exprime comme +suit: + +«...Entre temps, nos ennemis auront peu à peu compris que la vie et la +santé d'un seul de nos hommes ont, pour nous, _plus de valeur que le +_Lusitania_ avec tous ses passagers ou la cathédrale de Reims,_ et que, +sans excuse, _nous détruisons tout_ ce qui peut mettre en danger un seul +de nos hommes.» + +Et dire que sans le courage et la ténacité des vaillants soldats des +armées alliées, nous aurions été gouvernés par des hommes à pareille +mentalité. + +Aussi, il est de notre devoir de continuer à nous imposer tous les +sacrifices nécessaires, afin d'arriver à écraser définitivement cette race +de Barbares. + +(_La Libre Belgique_, n° 22, mai 1915, p. 4, col. 2.) + + +Leur mentalité. + +Du _Lokal Anzeiger_, de Berlin: + +«_Nous ne voulons pas gagner l'amour des Américains, mais leur respect, +et la perte du _Lusitania_ nous le procurera plutôt que cent batailles +gagnées sur terre._» + +Quel est donc le sens du mot _respect_, en Allemagne? + +(_La Libre Belgique_, n° 23, mai 1915, p. 4, col. 1.) + + +La presse allemande et le «Falaba». + +Les journaux allemands ne ressentent aucune honte de l'acte de piraterie +commis contre le _Falaba_; ils s'en réjouissent même. + +Une dépêche de Copenhague, que publie le _Daily Mail_, représente ainsi +l'opinion manifestée par les journaux: + +«La _Kreuz-Zeitung_ considère le fait comme glorieux. «Le _Lokal Anzeiger_ +dit: «Encore deux vapeurs anglais coulés et «123 passagers noyés.» «_La +Gazette de l'Allemagne du Nord_ parle de «l'activité de nos sous-marins». + +(_La Libre Belgique_, n° 14, avril 1915, p. 4, col. 2.) + + +Les gens de coeur. + +_Le Matin_ a publié une nouvelle qui aura chez les assassins d'Allemagne +un succès de fou rire. Imaginez-vous que des marins anglais armant un +sous-marin ont rencontré, à portée de leurs torpilles, dans la mer de +Marmara, des navires turcs chargés de femmes, d'enfants, de vieillards, +d'un tas de réfugiés dont les contorsions auraient été des plus +réjouissantes à contempler, si on les avait brusquement précipités à la +mer, et ces imbéciles (c'est des marins anglais qu'il est question), au +lieu de lancer _illico_ leur engin et de couler tous ces navires, se sont +mêlés de faire de la générosité! Ils ont dit qu'ils étaient des soldats +et ne faisaient la guerre qu'aux soldats! Ils ont laissé tranquillement +passer ces non-combattants au nom de la civilisation! Poseurs, va!... + +Parlez-moi des marins allemands! En voilà qui ne s'embarrassent pas de +vaines pruderies et qui savent s'amuser en toutes circonstances avec la +destruction de n'importe quoi et la mort de n'importe qui! Est-ce qu'ils +ont hésité, eux, à couler le _Lusitania_ et les deux mille passagers +ou marins qu'il portait? Est-ce qu'on ne les a pas vus, accoudés à la +plate-forme de l'_U-26_, narguer avec de joyeux éclats de rire les gestes +désespérés de leurs victimes, lors de l'éventrement du _Falaba_, et se +donner le long et savoureux plaisir de tourner autour de la noyade, assez +près pour n'en rien perdre, assez loin pour n'être pas obligés de sauver, +malgré eux, un seul petit enfant. + +--_Deutschland über Alles!_ disent-ils. + +C'est vrai! Il n'y a que l'Allemagne pour atteindre à certains sommets +d'infamie. + +En attendant, vivent les bonnes bêtes et les braves gens d'Angleterre, et +ceux de France, de Russie, de Serbie, de Belgique--et ceux d'Italie! + +(_La Libre Belgique_, n° 29, juin 1915, p. 4, col. 2.) + + +Leur cynisme. + +La Ligue navale allemande vient de publier un manifeste dont voici un +extrait: + +«La flotte allemande n'était pas en mesure d'arrêter par les méthodes +ordinaires de blocus ce transport constant d'armes et de munitions +destinées à nos ennemis. C'est pour l'Allemagne le plus sacré des +devoirs de faire en sorte que le moins possible de ces envois américains +parviennent en Grande-Bretagne. + +«La perquisition des navires transportant de la contrebande est la plupart +du temps impossible, surtout dans les cas où il s'agit de navires ayant le +tonnage et la vitesse du _Lusitania_. + +«Il y a là un fait que ne pourront contester même les conseillers navals +du président Wilson. Un changement d'itinéraire de quelques points +seulement les met hors de la portée de nos torpilles et aucun sous-marin +ne possède les moyens de les arrêter. + +«Il n'y avait donc qu'un moyen d'empêcher que la vie des soldats allemands +fût mise en danger par les 5.400 caisses de munitions que transportait le +_Lusitania_; ce moyen était de couler le navire sans avertissement. + +«Il doit continuer à en être ainsi. + +«Notre armée a le droit d'attendre ce service de notre flotte. + +«Ce que les capitalistes et les fabricants de munitions américains peuvent +en penser nous est indifférent». + +On ne peut pas jeter par-dessus bord avec plus de désinvolture les lois +et les conventions de la guerre. On ne peut pas non plus mettre plus +de cynisme dans la déclaration du même principe déjà défendu par le +chancelier de Bethmann: Nécessité fait loi, ou, si l'on préfère: La fin +justifie les moyens. + +«La flotte allemande n'est pas en mesure d'arrêter par les méthodes +ordinaires (c'est-à-dire licites) le transport des munitions destinées à +l'Angleterre.» + +Remarquons que la Ligue navale ne conteste pas le droit des Américains de +faire ce commerce, mais, puisque l'Allemagne n'a pas les moyens d'être +honnête, force lui est de déchirer les conventions signées par elle. + +«La perquisition des navires est la plupart du temps impossible... Il y +a un fait... Il n'y a qu'un moyen pour nous, c'est de couler les navires +sans avertissement.» + +En d'autres termes: «Bon pour les Anglais d'observer cette loi de la +perquisition des navires. Ils peuvent se payer le luxe d'être honnêtes; +nous pas.» + +On le remarquera, il n'est plus question ici, pour excuser les crimes des +sous-marins, ni du blocus de famine ni des pauvres populations civiles. +Non; il s'agit des soldats allemands. + +Pensez donc!! Des neutres ont le toupet d'envoyer des munitions aux +ennemis de l'Allemagne. Ces neutres méritent la mort ainsi que les civils +qui ont l'imprudence de voyager quand les requins allemands se promènent +en mer. + +Mais s'ils avaient appliqué ces beaux principes de la Kultur, les Belges +auraient certes pu renier les lois de la guerre. Qui plus qu'eux en face +de l'agression brutale des Germains eût pu revendiquer le principe: +Nécessité ne connaît pas de loi? + +Qu'était-ce que notre petite, quoique vaillante armée, en comparaison des +millions d'agresseurs avec lesquels elle avait à lutter? Si ces messieurs +de la Kultur étaient logiques, ils devraient admettre le droit de tous les +Belges de se lever en masse, francs-tireurs ou non. Mais les Belges +ne l'ont pas fait; le Gouvernement et les autorités, dès l'entrée de +l'envahisseur, ont rappelé à tous le respect des lois de la guerre. Pour +nous le droit est sacré et nous ne connaissons pas votre honteuse maxime. + +On sait quels prétextes nos ennemis ont invoqués pour répandre le meurtre +et l'incendie partout, quand le but de ces massacres était tout simplement +de terroriser les populations. + +En résumé les lois de la guerre sont ainsi considérées par les Allemands: + +«Sur terre, disent-ils, obligeons nos adversaires à les observer; quant à +nous, nous sommes au-dessus de tout, car _nous sommes les plus forts_. + +«Sur mer, nous ne sommes tenus d'observer aucune loi, rien ne doit nous +arrêter quand il s'agit de la sécurité de nos armées et du ravitaillement +de notre population, car _nous sommes les plus faibles_ et _nécessité fait +loi_.» + +LIBER. +(_La Libre Belgique_, n° 35, juillet 1915, p. 2, col. 2.) + + +Un article de _La Vérité_ résume la mentalité de nos ennemis: + + +La guerre à la prussienne. + +Massacre des désarmés, tantôt des civils, tantôt des soldats blessés; abus +d'uniformes et de drapeaux ennemis, ainsi que du fanion blanc et de la +Croix-Rouge; destruction d'édifices d'art; bombardement aérien et nocturne +de villes ouvertes; torpillage de navires non combattants; emploi du +poison: voilà quelques-uns des principes de la guerre à la prussienne! + +La perversion de la race s'y trouve surabondamment. + +Les premiers de ces méfaits sont bien connus. Le poison a un rôle marqué +dans l'art militaire tel qu'on l'enseigne à la _Kriegsakademie_ de Berlin. +En Europe, l'usage de vapeurs toxiques se généralise et les «braves» +guerriers de Germanie marchent au feu derrière un rideau de fumée qui les +cache et qui asphyxie l'adversaire! En Afrique, la prise de Swakopmund +permit au général Botha de constater que six sources avaient été +empoisonnées au moyen d'une préparation arsenicale: des sacs de poison +furent trouvés dans les puits! Les commandants allemands ne nient point +le fait; ils prétendent (ce que Botha déclare faux) que les populations +étaient averties... + +Cet avertissement est aussi l'excuse invoquée par l'Amirauté allemande, +qui, faute de pouvoir se couvrir de gloire, continue à se couvrir de +honte. Au torpillage de nombreux steamers de commerce, de chalutiers et +barques de pêche, s'ajoute la destruction récente du _Lusitania_: 1.500 +noyés, voilà le nécrologe de cette piraterie criminelle qui n'a rien de +commun avec une opération militaire! Cyniquement, la _Kölnische Zeitung_ +déclara: «Cette nouvelle sera reçue avec satisfaction par le peuple +allemand!» Toutefois, Berlin chercha des excuses. Il dit que le +transatlantique était armé de deux canons; c'est faux, réplique l'Amirauté +anglaise; c'est archifaux, confirme sous serment le capitaine Turner. +Berlin ajoute que, selon toute vraisemblance, ce bâtiment contenait de la +contrebande. Il était bien simple d'y aller voir! Mais la visite, qui est +de droit, n'eut pas lieu; c'est une formalité que les barbares suppriment; +la _vraisemblance_ leur suffit! Enfin, dernier argument, les Américains +furent prévenus du danger de naviguer dans la zone de guerre! Comme le +dit la presse de New-York, un assassin ne justifie pas son forfait en +déclarant qu'il fut précédé de menaces! + +Ces circonstances atténuantes deviennent des charges plus lourdes pour +l'Amirauté berlinoise, car elles prouvent la criminelle préméditation. +Telle est la méthode: une excuse prépare le méfait et le justifie en +éludant les restrictions apportées par le droit international aux horreurs +de la guerre! Ainsi les barbares exterminent d'innocentes populations +après avoir déclaré sans preuve qu'elles ont fait acte d'hostilité; ils +détruisent des édifices précieux après avoir affirmé faussement que +l'ennemi les utilise à des fins militaires; ils empoisonnent les sources +d'eau potable pour arrêter la marche des troupes anglaises, etc. Quant +aux navires, ils n'ont qu'à suspendre leur service! C'est bien simple: +obéissez-nous et il ne vous arrivera rien de mal; mais si votre armée +résiste, nous maltraiterons jusqu'aux non-combattants; si vous défendez +les villes que nous voulons prendre, nous les bombarderons; nous +emploierons la torpille et le poison, vous voilà prévenus! Donc, ne +venez pas vous plaindre si vous vous attirez nos rigueurs! Pour vous les +épargner, il vous suffit de nous obéir. + +Bref, voilà l'Amérique atteinte au vif: l'assassinat de deux cents de ses +nationaux marque la rupture définitive des amitiés germano-américaines. + +Le plus monstrueux, c'est que tout Allemand approuve et admire cette façon +hideuse de mener la guerre! Rappelez-vous qu'en avril une information +affichée à Bruxelles déclara ceci: les équipages des submersibles tombés +au pouvoir des Anglais se voient traités d'une façon «indigne» et +«contraire au droit des gens»... Ils sont internés dans des pontons. En +guise de représailles, un nombre égal de prisonniers anglais fut interné +dans une maison de détention! Une dépêche Wolff de Berlin, du 12 courant, +a annoncé qu'à la Commission budgétaire du Reichstag ces mesures de +représailles «furent généralement approuvées»! Toute la foncière barbarie +de la race ne s'étale-t-elle pas dans cette attitude? Nos marins, disait +encore l'affiche, ont «accompli fidèlement leur devoir». Mais c'est +justement ce «devoir» qui est infâme, et les sombres brutes qui +l'acceptent et l'accomplissent méritent autre chose qu'un trop confortable +ponton! + +L'Océan représente une plaine liquide, avec des routes ouvertes à tous, et +les navires sont des transports publics; la route ferme avec son charroi +n'en diffère point, au point de vue du droit. Eh bien, le «devoir» peut-il +consister à miner les chaussées publiques et à dynamiter les transports +pacifiques qui s'en servent? Ce serait là du banditisme de grand chemin; +on ne mine pas les routes continentales et l'on n'y détruit pas le charroi +civil; tout au plus, l'autorité militaire exerce-t-elle une surveillance +spéciale, avec visite et confiscation éventuelle des transports. Mais les +routes maritimes, les Prussiens les sèment d'engins explosifs et ils y +torpillent les transports non militaires! _Ce sont même les seuls qu'ils +aient visés jusqu'à présent!_ Et cela sans enquête, sans avertissement! +Et quand le bâtiment coule, les barbares ne portent nul secours aux +naufragés! Au contraire (l'exemple du _Falaba_ en donne l'horrible +preuve), ils raillent, ils outragent les malheureux qui périssent! C'est +ce banditisme de pleine mer que la morale allemande appelle le «devoir»! +Pour ces monstres, elle réclame des égards! Après avoir organisé la +violation continuelle du droit des gens contre les non-combattants, de +terre et de mer, elle ose invoquer ce même droit en faveur de ses pirates +sanguinaires! Cette dépravation du sentiment du bien et du mal existe +uniquement dans l'âme allemande; elle seule peut ne pas sentir ce qu'il y +a d'abjection dans l'ordre donné d'assaillir aveuglément, sauvagement, +des transports pacifiques, ni ce qu'il y a de turpitude dans le féroce +accomplissement d'une telle mission, assimilée à un «devoir»! + +Pour exterminer les civils sur terre, les armées se couvrent au moins d'un +prétexte, se prétendent attaquées par des francs-tireurs. Pour tuer les +civils sur mer, aucun expédient de ce genre n'est imaginé: c'est la +criminalité sans phrases! + +Autrefois, tout pirate pris était pendu à la première vergue! L'Allemagne +ne peut rien ajouter à son ignominie. + +(_La Vérité_, n° 3, 20 mai 1915, p. 9.) + + +2. La justification, à l'allemande, des cruautés commises en Belgique. + + +a) _Justification avant la lettre_. + + +Ne pouvant pas essayer de nier entièrement les carnages et les incendies +ordonnés par ses chefs militaires, l'Allemagne a expliqué leurs procédés +en les décorant du nom de «représailles». + +Rien n'est plus instructif à ce point de vue que la lecture des _Lois +de la guerre d'après le grand État-major allemand (Kriegsbrauch im +Landkriege, 1902)_. Malheureusement, il n'existe en Belgique qu'un assez +petit nombre d'exemplaires de la traduction française de ce livre (voir +p. 180). Comme il paraissait utile de répandre dans le public les +instructions du grand État-major allemand et de faire ressortir leur +froide cruauté, on joua à l'autorité allemande le tour que voici: on +reprit simplement les passages les plus saillants et on les publia sans +aucun commentaire, dans deux brochures à 10 centimes. Celles-ci, soumises +à la censure, durent être autorisées par elle. Dans une troisième +brochure, portant le même titre général: _Pour instruire le public_, on +réunit une collection des affiches allemandes les plus abominables, celles +qui violaient le plus ouvertement les lois de l'humanité et la Convention +de La Haye, mais qui étaient, par cela même, conformes à l'esprit des +_Lois de la guerre d'après le grand État-major allemand_. + +Ces brochures forment les nos 12, 13 et 14 de la série éditée par M. Brian +Hill. Les nos 1 à 10 ont été prohibés en bloc, quoiqu'ils fussent au fond +beaucoup moins significatifs que les nos 12, 13 et 14. On emprisonna M. +Brian Hill pour la brochure sur M. Adolphe Max (p. 5). Mais on dut se +résigner à voir, en belle place, aux vitrines des libraires, les trois +brochures _Pour instruire le public_. + +Plus tard les idées du grand État-major ont été reprises, et commentées +cette fois, dans les nos 12 et 13 de _La Libre Belgique_. Comme les _Lois +de la guerre_ allemandes ont été mises au pilori dans tous les pays +civilisés, nous croyons inutile de reproduire ces articles. + +Dans d'autres cas aussi nous avons travaillé à la propagation d'ouvrages +allemands. Ainsi l'un de nous avait remarqué à l'étalage d'une +librairie de province un _Dictionnaire pour le sac du soldat +(Tornister-Wörterbuch)_, qui est en même temps un petit recueil de +conversation usuelle. Les phrases de ce manuel sont tout à fait +concluantes quant à la mentalité allemande: «_A la première tentative de +fuite, vous serez fusillé.--Dites-nous la vérité. Le moindre mensonge +pourrait vous coûter la vie.--A la première tentative de fuite, ou si +vous essayez de m'égarer, je vous envoie une balle._» Ces menaces sont +adressées à des habitants que l'armée allemande contraint à servir de +guides (d'accord avec ses _Lois de la guerre_ [voir p. 180]). + +Aussitôt notre ami acheta tous les exemplaires disponibles de cet aimable +petit manuel, afin de les faire circuler à Bruxelles. Mais il n'y en avait +pas assez. Nous désirions pouvoir les acheter à Bruxelles même, afin de +les répandre plus largement. Nous sommes allés importuner la tenancière de +la librairie allemande du boulevard du Nord, celle-là même dont le mari +fit condamner M. le juge Ernst (voir p. 57), jusqu'à ce qu'elle en eût +importé un stock suffisant. + +A cette même librairie nous avions insisté pour obtenir des exemplaires +de la brochure de propagande: _Die Wahrheit über den Krieg (La Vérité au +sujet de la guerre)_, dont nous parlerons plus loin (p. 238). En vain. +Force nous fut de les faire venir directement d'Allemagne, procédé moins +anonyme et par conséquent plus compromettant. Nous avons réussi tout de +même à en obtenir une demi-douzaine, sans éveiller les susceptibilités de +l'ombrageux pouvoir occupant. + +Les _Lois de la Guerre_ et le _Tornister-Wörterbuch_ sont comme une +justification avant la lettre des crimes allemands. D'après ces ouvrages, +en effet, toutes les cruautés sont non seulement admissibles, mais +méritoires, puisque «les considérations humanitaires, telles que les +ménagements relatifs aux personnes et aux biens, ne peuvent faire question +que si la nature et le but de la guerre s'en accommodent.» (Brochure n° +12, p. 2) [55], et puisque «la seule véritable humanité réside souvent dans +l'emploi dépourvu de ménagements de ces sévérités» (_Ibid._, p. 3) [56]. +Du reste, rappelons-nous l'un des arguments de l'Allemagne après le +torpillage du _Lusitania_: elle s'était donné la peine, disait-elle, de +prévenir les passagers du risque qu'ils couraient, et ils n'avaient +donc pas à se plaindre d'avoir été torpillés. La Belgique, elle aussi, +n'avait-elle pas été prévenue, d'abord par _Les Lois de la guerre_, puis +par l'ultimatum allemand du 2 août 1914? Morale commode, et à la portée de +tous les criminels qui préparent un mauvais coup! C'est la préméditation +invoquée comme circonstance atténuante! + +[Note 55: _Les Lois de la guerre continentale_ (publication de la +Section historique du grand État-major allemand, 1902), traduites et +annotées par Paul CARPENTIER (Paris, 1904), p. 3.] + +[Note 56: _Ibid._, p. 7.] + +Toutefois l'Allemagne sent bien que ces explications ne suffisent pas à +la blanchir entièrement. Aussi cherche-t-elle à se disculper d'autres +manières: + +_a)_ Les dégâts causés par l'armée allemande sont moins considérables +qu'on ne l'a dit; + +_b)_ Ce sont les Belges qui ont commencé; + +_c)_ L'Allemagne voulait simplement faire des exemples: grâce aux petits +massacres et incendies du début, les Belges se sont tenus tranquilles par +la suite. + +Examinons comment nos prohibés ont répondu à ces «arguments». + + +b) _Atténuation des dégâts_. + +Il ne leur suffit pas de prétendre que les destructions ont été fortement +exagérées. Plus important, en effet, serait-il de faire croire que les +détériorations résultent de combats et de bombardements, c'est-à-dire que +ce sont des faits de guerre, et non l'effet de la barbarie allemande. + +Voici d'abord un exemple typique d'atténuation pure et simple. + +Le Gouvernement d'outre-Rhin publie depuis septembre 1914 une brochure +mensuelle, éditée en beaucoup de langues, qui est envoyée gratuitement +à des centaines de milliers d'exemplaires. L'édition française s'appela +d'abord _Diaire de la Guerre_, puis _Journal de la Guerre_. La Belgique +n'en a jamais reçu directement, à notre connaissance tout au moins. +Mais nous avions bientôt importé des exemplaires hollandais, puis des +exemplaires français (destinés à la Suisse). Les articles les plus +caractéristiques furent répandus par _La Soupe_ (nos 311 et 326). Voici le +début du n° 311: + + +Journal de la Guerre. + + +Depuis le mois de septembre, les Allemands inondent de brochures de +propagande l'Amérique, la Hollande, les Pays scandinaves, la Suisse et les +autres pays neutres. + +La principale de ces publications est mensuelle: elle s'appelle en +français _Journal de la Guerre_. Nous la connaissons aussi en allemand et +en hollandais; elle est traduite sans doute en d'autres langues. Chaque +fascicule compte de 40 à 72 pages et renferme des renseignements généraux, +une chronique de la guerre, des photographies et des dessins, des récits +de combats, etc., bref tout ce qui peut influencer l'opinion publique +des neutres. Il y a presque chaque fois un article tendant à montrer que +l'Allemagne était obligée, pour sa défense personnelle, d'investir la +Belgique, que celle-ci avait d'ailleurs violé d'avance sa neutralité, +que les Belges méritèrent amplement leur sort par les traitements qu'ils +infligèrent aux blessés (yeux crevés, etc.), par les scandaleuses attaques +de francs-tireurs... Si les Allemands ont détruit des villes belges, c'est +à contre-coeur qu'ils ont dû s'y résoudre; ils cherchaient plutôt à les +sauver. Ainsi dans un article sur le bombardement de la cathédrale de +Reims, M. le Dr Maximilien Pfeiffer, bibliothécaire de la bibliothèque +royale de Bavière, membre correspondant de la Société royale d'Archéologie +de Bruxelles, dit textuellement: «En face de ces accusations on doit se +rappeler que ce sont des soldats et des officiers allemands qui ont sauvé +l'Hôtel de Ville et les trésors d'art à Louvain et à Liège. En Belgique, +en général,--des témoins belges l'assurent--ce sont des soldats et +officiers allemands qui ont pourvu à ce que les oeuvres d'art restent +aussi parfaitement conservées qu'elles l'étaient auparavant.» (Fascicule +de septembre, p. 17.) Le numéro d'octobre donne d'ailleurs un plan de +Louvain, dont voici la légende: «_La Vérité sur Louvain_. Explication: la +partie non rayée est intacte. La carte ci-dessus prouve qu'on ne peut +pas parler d'une complète destruction de la ville de Louvain. Seules +les parties rayées ont été endommagées pendant le combat qui nous a été +imposé.» + +Un seul point montre combien ce plan est inexact. Tous ceux qui ont visité +Louvain depuis le désastre savent que le Vieux-Marché est entièrement +brûlé [57], sauf le collège des Joséphites et quelques maisons voisines. +Or, d'après le plan le Vieux-Marché est absolument intact: les abords ne +sont nulle part rayés. Tout est à l'avenant. + +(_La Soupe_, n° 311.) + +[Note 57: Voir _Comment les Belges résistent_..., fig. 20. (Note de +J.M.)] + +Il était trop difficile de reproduire dans _La Soupe_ le plan de Louvain +annexé au numéro d'octobre du _Journal de la Guerre_. Nous le donnons ici +(pl. X). + +Ce plan porte bien d'autres inexactitudes que celles que signale _La +Soupe_. En voici deux. Aucune distinction n'est faite entre la partie +bâtie du territoire de Louvain et la partie non bâtie. Ce plan donne +l'impression que tout ce qui est à l'intérieur des boulevards circulaires +est garni de maisons. Or, au moins la moitié de cet espace est occupée +par des cultures maraîchères. La surface incendiée est donc +proportionnellement amoindrie sur le plan allemand. Puis faisons observer +ceci. Pour augmenter l'étendue de ce qui est resté indemne, le plan marque +des pâtés de maisons intactes, sur la Place du Peuple et sur le Marché au +Grain. Ces pâtés inexistants sont indiqués sur la planche X par de petits +cercles coupés d'une croix (ajoutés par nous). Remarquons enfin que la +légende parle de combat; chacun sait en Belgique que ce combat a été +inventé de toutes pièces par nos ennemis. + +Ce sont surtout les architectes et les artistes allemands qui ont assumé +la tâche de faire croire que les dégâts sont imputables à des batailles et +à des bombardements, ou bien à des causes fortuites. MM. Clemen, v. Falke, +Stübben et v. Bode se sont distingués dans ce genre de mensonges. _La +Soupe_ a publié en entier la traduction (n° 468) d'une conférence +faite par M. Stübben à l'occasion de la fête organisée en l'honneur de +l'architecte allemand Schinkel; dans son n° 348, elle avait commenté un +passage de la conférence: + + +La véracité d'un architecte allemand. + + +M. Stübben, architecte berlinois, est bien connu en Belgique. Il +s'occupe surtout de plans de villes et est l'auteur d'un gros livre +sur l'esthétique des agglomérations urbaines. Il a été échevin, puis +bourgmestre de Cologne, où il a fait le Ring. + +En Belgique il fit des projets pour le quartier du port à Bruges, pour +les extensions d'Ostende et d'Ixelles, pour l'aménagement de nouveaux +quartiers à Louvain; il dressa les plans des cités balnéaires de +Duinbergen et du Zoute; il fut consulté sur les transformations à faire +subir aux fortifications d'Anvers. Bref la Belgique était son meilleur +client. + +Il vient de publier dans le _Journal hebdomadaire de l'Union des +architectes à Berlin_ une conférence jubilaire où il décrit les +destructions provoquées par la guerre actuelle; et où il expose ensuite la +façon d'opérer les reconstructions. Inutile de dire que les architectes +allemands ont seuls qualité pour s'occuper de la réédification de nos +villes détruites. Cela va de soi: après que leurs soldats ont incendié nos +villes, leurs architectes viendront les refaire, dans le goût allemand +qu'on peut si bien apprécier à Bruxelles, à la Deutsche Bank de la rue +d'Arenberg. On sait d'ailleurs, n'est-ce pas, que des Allemands se sont +déjà proposés pour reconstruire Louvain et Malines, et qu'ils ont été +éconduits avec tout le respect que commande une pareille délicatesse de +sentiments. + +Occupons-nous seulement de ce que dit M. Stübben relativement aux +destructions des villes en Belgique. Voici un extrait de sa conférence: +_La Guerre et l'Architecture (Krieq and Baukunst)_, conférence jubilaire +faite par le conseiller intime supérieur d'architecture, docteur-ingénieur +Stübben. Dans _Wochenschrift des Architekten-Vereins zu Berlin_, 10e +année, nos 14 et 15 (3 et 10 avril 1915). + +«... Pauvre Belgique! Ton gouvernement était égaré par l'Angleterre; ta +population, embarrassée par sa propre sottise, était ameutée par les +fransquillons; et tu te précipitas dans la ruine. Ton Roi inexpérimenté +n'avait pas la clarté de jugement d'un Léopold, ton peuple débandé ne +connaissait pas la discipline que donnent l'instruction obligatoire et le +service militaire personnel. Sa passion et son excitation devinrent de la +sournoiserie. Et voilà que Louvain, Aerschot, Visé et Liège, Termonde et +Ypres sont en ruines. A Visé, à Aerschot et à Louvain, c'est la population +elle-même qui par sa fureur provoqua l'anéantissement de ses foyers. A +Lierre, à Termonde et à Ypres, au contraire, ce fut et c'est encore le +violent conflit de l'attaque et de la défense qui sacrifia à la fois les +maisons et les nobles édifices publics. + +«Lierre, bombardée à la fois par amis et par ennemis, lors des terribles +batailles du siège d'Anvers, est atrocement dévastée. La belle église +gothique tertiaire de Saint-Gommaire, les chapelles de Saint-Pierre et de +Saint-Jacques sont fortement endommagées. + +«A Termonde, qui pendant ces mêmes combats fut bombardée neuf fois par +les Allemands et par les Belges, les trois quarts des habitations sont +détruites, ainsi que l'Hôtel de Ville. + +«Ypres, la pittoresque ville de la Flandre occidentale, une églantine +assoupie, a été terriblement éprouvée; depuis des mois elle est le point +de mire de puissants canons. Son sort final est entre les mains de Dieu. +La vénérable Halle aux draps avec ses merveilleuses fresques, le haut +beffroi, l'Hôtel de Ville connu sous le nom de Nieuwwerk, la cathédrale +et le musée, sont, pour autant qu'on le sache, démolis ou tout au moins +détériorés... et le malheur s'étend chaque jour. + +«Des batailles meurtrières ont fortement endommagé Dinant et Malines, +Dixmude (où le célèbre jubé de l'église Saint-Nicolas fut réduit en +cendres), Furnes et Nieuport. Ce qui existe encore des trois dernières +localités citées, et ce qui en restera finalement, n'est pas connu, mais +ce ne sera sans doute pas grand'chose....» + + + * * * * * + + +Voyons ce qu'il y a de vrai dans les assertions de M. Stübben. + +_Visé_.--Brûlé le 15-16 août 1914, parce qu'un commandant allemand avait +été tué sur la place de la Station. Les soldats, d'ailleurs ivres, ne +se sont pas donné la peine de rechercher par qui l'officier avait été +atteint: ils ont brûlé l'église, la maison communale, les écoles et +575 maisons, c'est-à-dire presque tout Visé, sauf les faubourgs +(Devant-le-Pont et Souvré). Les maisons non brûlées de Visé et des +faubourgs ont été consciencieusement pillées. Une quarantaine d'habitants +furent fusillés, le 4 et le 16 août. + +_Aerschot_.--Incendié le 19 août. L'incendie et le massacre furent +ordonnés par le général Jacobi parce que le général Stenger avait été +tué sur le balcon du bourgmestre. Les Allemands accusèrent le fils du +bourgmestre, un enfant inoffensif; il est démontré maintenant que le coup +de fusil a été tiré par un soldat polonais. Le feu fut mis à l'église, +mais elle ne brûla pas. L'Hôtel de Ville et 386 maisons furent incendiés; +151 civils furent fusillés. Toutes les maisons non brûlées ont été +saccagées; on a retrouvé partout les traces d'ivrognerie. + +_Louvain_.--Incendié surtout le 25-26 août; le prétexte fut que les +habitants avaient tiré sur les soldats; en vérité, les Allemands avaient +tiré les uns sur les autres. 1.120 maisons furent détruites; 500 fortement +endommagées. Beaucoup de monuments ont été brûlés. Au moins 150 civils +furent tués. + +Dans les faubourgs de Louvain: + +129 maisons furent incendiées à Corbeek-Loo. +312 -- -- à Herent. + 95 -- -- à Heverlé. +461 -- -- à Kessel-Loo. + 57 -- -- à Winxele. + +Toutes les maisons non brûlées ont été pillées. + +_Lierre_.--La ville fut bombardée à diverses reprises, surtout par les +Allemands, entre le 28 septembre et le 4 octobre. Le nombre des maisons +qui ont souffert du bombardement est de 753; mais le dommage est en +général facilement réparable. L'église Saint-Gommaire, l'église des +Jésuites, plusieurs chapelles, l'école normale de l'État, l'école +moyenne de l'État, l'Académie de dessin et 659 maisons ont été brûlées +complètement, entre le 8 et le 10 octobre, alors que tous les habitants +avaient fui et qu'il n'y avait plus aucun combat dans les environs. Toutes +les maisons non brûlées ont été pillées. + +_Termonde_.--La ville a été bombardée, mais ce ne sont pas les dégâts +causés par les obus qui sont les plus graves: ils n'intéressent que les +maisons et les fabriques situées contre la Porte d'Eau, tout près de +l'Escaut. Les dommages les plus importants ont été causés par l'incendie +intentionnel, allumé le 5 septembre, après la retraite des troupes belges. +L'Hôtel de Ville, plusieurs églises, des écoles, presque toutes les +usines, l'hôpital et environ 1.300 maisons sont réduits en cendres. +On peut encore voir en certains points de quelle manière les troupes +allemandes préparaient les maisons pour y mettre plus facilement le feu. + +Dans le faubourg de Saint-Gilles, l'église, la maison communale et 152 +maisons ont été entièrement détruites par le feu, 250 maisons sont +fortement endommagées, dont quelques-unes, peu nombreuses, par le +bombardement. + +_Ypres, Nieuport, Furnes, Dixmude_, ont été bombardés par les Allemands. +L'église de Dixmude possédait un jubé dont M. Stübben lui-même disait +récemment que s'il était anéanti ce serait une perte irréparable (_Die +Bauwelt_, 14 janvier 1915, p. 15). Or ce jubé fameux avait résisté par +miracle au bombardement, mais il succomba à la visite que lui firent, à +coups de crosse de fusil, les soldats allemands qui prirent la ville (_Le +Petit Parisien_, 17 décembre 1914). + +_Dinant_.--N'a jamais été bombardé, mais incendié le 23 et le 24 août par +les Allemands, qui ne donnèrent même pas de prétexte. La collégiale et +plusieurs autres églises sont ou bien détériorées par le feu ou bien +brûlées complètement. + +L'Hôtel de Ville, des écoles et 1.263 maisons sont brûlés. Tout a été +pillé. Plus de 700 habitants ont été fusillés. + +_Malines_.--Pas une bombe belge n'a touché la ville, mais quelques-unes +sont tombées dans les faubourgs. Malines fut bombardé pour la dernière +fois le 27 septembre 1914 par les batteries allemandes établies à +Hofstade. Ce qui prouve à tout évidence que le bombardement de Malines a +été opéré par les Allemands, et non par les Belges, c'est que partout où +l'on peut localiser avec précision le sens du bombardement, par exemple +sur la cathédrale de Saint-Rombaut, on constate que les dégâts siègent +uniquement du côté du sud et de l'est. Le 27 et le 28 septembre tous les +habitants s'enfuirent. A ce moment la place des Bailles de Fer était +encore intacte, sauf quelques toits troués par les obus et facilement +réparables. Mais entre le 28 septembre et le 10 octobre les Allemands +pillèrent à fond toute la ville. En même temps ils mirent le feu à +plusieurs quartiers: place des Bailles, rue Léopold, et l'hôtel Busleyden +avec ses environs. Il y a à Malines 358 maisons entièrement détruites, 216 +à moitié détruites, 401 gravement endommagées. + + +* * * + + +On voit donc que, sauf en Flandre occidentale, ce n'est pas le +bombardement mais l'incendie volontaire qui a commis le plus de dégâts. M. +le conseiller intime supérieur d'architecture, docteur-ingénieur Stübben, +se trompe par conséquent. Nous admettons provisoirement qu'il a été induit +en erreur, tout comme les 93 intellectuels: ceux-ci assurent en effet que +jamais les troupes allemandes n'ont touché à la personne ou aux biens des +Belges sans y être forcés par la plus amère nécessité. Il est sans doute +convaincu, lui aussi, que c'est sous l'empire de la nécessité que les +Allemands ont mis le feu en vingt et un endroits à l'église Saint-Pierre à +Louvain, et qu'ils ont fusillé le R.P. Dupierreux, dans la poche duquel on +avait trouvé un carnet avec des réflexions simplement désobligeantes pour +les Allemands. + +Heureusement M. Stübben est venu en Belgique depuis qu'il a écrit sa +conférence. Il a visité notamment Louvain où il a eu l'occasion de se +renseigner _de visu_. Il a sans doute été dans d'autres villes ruinées. +Aussi pouvons-nous nous attendre à lire prochainement un article où M. le +conseiller intime supérieur d'architecture, docteur-ingénieur, reconnaîtra +qu'il a été trompé, et où il dira la vérité aux 93. + +(_La Soupe_, n° 348.) + +Du reste, pour permettre à chacun de juger de l'étendue des crimes +allemands en Belgique, _La Soupe_ a donné, dans ses nos. 354 et 380, des +tableaux qui ont été reproduits par le deuxième volume des Rapports de +la Commission d'enquête belge, tableaux donnant pour chaque commune du +Brabant le nombre de maisons incendiées, celui des maisons pillées, celui +des civils tués et celui des civils envoyés comme prisonniers civils en +Allemagne (n° 354); la statistique des maisons incendiées ou démolies des +provinces d'Anvers, de Liège et de Namur (n° 380). + + +_c) Accusations contre la population civile de Belgique._ + +Il est malheureusement vrai, disent les Allemands, que nous avons dû sévir +contre les villes et les villages de Belgique, mais c'est parce que les +habitants étaient des francs-tireurs et commettaient contre nos troupes +les pires atrocités. + +Sur quoi les Allemands basent-ils leurs affirmations? Sur des enquêtes +conduites par eux-mêmes. Dans le seul résultat d'enquête publié +officiellement, le _Livre Blanc_ qui a paru en mai 1915, ne figurent pour +ainsi dire que des témoignages de militaires allemands. Le Livre Blanc a +été commenté par _La Libre Belgique_: + + +Le «Livre Blanc». + +Le Gouvernement de Berlin a enfin livré au jugement du monde contemporain, +de la postérité et de l'histoire le fameux _Livre Blanc_ qui doit le +justifier des crimes commis par ses armées en Belgique. Nous devons +convenir que ce document est remarquable. Il est très fort au moins en ce +sens que la mauvaise foi et la maladresse teutonnes y ont réalisé le tour +impossible de se surpasser elles-mêmes. Certes, aucun de ceux qui ont +appris à connaître la chancellerie de la Wilhelmstrasse n'en attendait +dans le cas présent rien d'habile ni d'honnête. L'État-major allemand, +ayant à répondre des atrocités commises avec son approbation et par ses +ordres, se trouve dans un cas qui n'est pas plus excusable qu'il n'est +niable. On savait d'avance que les plumitifs officiels qui ont accepté la +mission de blanchir ce nègre n'y épargneraient pas les ressources propres +de leur malpropre industrie. Ils ont donné assez de preuves de l'aplomb +impudent qui leur permet de contester l'évidence, de dénaturer les faits +les plus notoires et d'affirmer, la main sur le coeur, que deux et deux +font cinq ou tout au moins quatre et demi. Néanmoins, il y a des bornes +à tout, et il y en a notamment à ce qu'il est possible d'affirmer avec +quelque chance d'être cru. On pouvait donc s'attendre à voir filtrer, +à travers les mensonges et les dénégations cyniques du _Livre Blanc_, +quelques aveux inspirés non point par la probité ou par le remords, mais +par la nécessité de garder au moins une ombre de vraisemblance. + +Il n'y en a pas. Le Gouvernement de Berlin ne se repent de rien, il ne +regrette rien, il n'a rien à se reprocher. Il se présente devant le +monde civilisé avec le calme de l'innocence ou plutôt avec la tranquille +impudeur d'un Canaque. Le maître a voulu que le _Livre Blanc_ ne fût que +le commentaire de la célèbre dépêche, où il soulageait les affres de son +coeur saignant des inévitables rigueurs qu'il ne lui avait pas été permis +de tempérer. + +Et, pour lui complaire, les scribes de sa chancellerie se sont mis à +triturer la vérité, aussi servilement que les généraux auxquels il +commande une opération insensée envoient des Polonais ou des Bavarois à la +boucherie. Donc il n'y a pas eu d'atrocités allemandes en Belgique. Les +troupes de S.M. Impériale et Royale y sont entrées animées des meilleures +intentions et pourvues des instructions les plus pacifiques. Si elles y +ont un peu pillé, un peu incendié, un peu mitraillé, si elles ont expédié +quelques milliers d'habitants en Allemagne ou dans l'autre monde, c'est +qu'elles y ont été forcées de se protéger contre des francs-tireurs des +deux sexes et de tous les âges, de trois semaines à quatre-vingt-dix ans. + +Voilà ce que le _Livre Blanc_ nous révèle, ce que l'Agence Wolff répète et +ce que le monde civilisé est prié de croire. + +Sérieusement, se promettent-ils en Allemagne qu'il le croira? Nous mettons +à part celui qui a commandé la manoeuvre et à qui nulle expérience ne +persuadera jamais qu'une idée sortie de sa tête puisse ne pas être +géniale. Mais les autres, ceux qui ont encore à compter avec la réalité, +avec les faits et avec le sens commun, qu'en pensent-ils, s'ils ont +seulement un peu de prévoyance ou de mémoire? + +Au fait, nous sommes bien simples de nous demander ce qu'ils en pensent. +Cela n'a aucune importance, aucune absolument. Le reste du monde a +maintenant son opinion faite par les soins des Teutons eux-mêmes. Venant +quelques semaines plus tôt, le _Livre Blanc_ aurait encore pu en imposer +à quelques âmes honnêtes, à qui les horreurs imputées aux armées de la +«Kultur» paraissaient dépasser toutes les bornes de la vraisemblance. +Mais la chancellerie teutonne n'est pas plus expéditive que la stratégie +teutonne ne l'aura été pour passer l'Yser. On a plus tôt fait de brûler +une ville et de massacrer une population que de trouver une explication +congruente de ces exploits. Pendant que les rédacteurs du _Livre Blanc_ +s'escrimaient sur ce thème impossible, la «Kultur» des armées de terre et +de mer de S.M. Impériale et Royale continuait de faire des siennes. Ses +pirates coulaient le _Lusitania_: l'Amirauté, l'Agence Wolff, toute la +presse allemande, tout le peuple allemand, saluaient par des cris de +joie féroces la mort de 1.500 victimes innocentes, sans même paraître +comprendre, les sots! que, du même coup, ils faisaient la preuve des +atrocités commises par leur armée, de la préméditation froide qui les +avait préparées et de l'assentiment moral qu'elles avaient rencontré dans +la masse de la nation allemande. + +Venant là-dessus, le _Livre Blanc_ n'est plus qu'un nouveau trait de la +démence furieuse qui entraîne à l'abîme l'empire des Hohenzollern. Soyons +sans crainte sur le genre de succès qu'il rencontrera. + +Pour nous, Belges, c'est assurément une épreuve cruelle que d'assister +garrottés et bâillonnés aux simagrées hypocrites de l'ennemi, qui profite +de son omnipotence d'un jour pour chercher à déshonorer notre malheureuse +patrie après l'avoir dévastée, ruinée et ensanglantée. Mais cette épreuve +est aussi de celles dont il faut savoir tirer profit. Et volontiers nous +dirions à nos compatriotes: lisez, faites lire et répandez le _Livre +Blanc_. Il n'y a pas de meilleur moyen pour propager et enraciner partout +le mépris de la domination que nous subissons. Il y a encore chez nous des +esprits timides ou accessibles à la suggestion qui croient les nouvelles +allemandes, qui s'effraient des affiches allemandes et qui prennent au +sérieux les communiqués allemands. Rien ne les en guérira mieux que la +lecture de ce _factum_ qui, pour toutes les consciences belges, sue le +mensonge par toutes les lignes. Et si, au début au moins, l'organisation +de nos ennemis a pu nous donner une inquiétante impression de leur force, +le _Livre Blanc_ nous donnera à toutes les pages la preuve de leur +perfidie et celle de leur stupidité. + +C'est faire oeuvre de patriotisme que de coopérer largement à la diffusion +de cette preuve. + +(_La Libre Belgique_, n° 31, juin 1915, p. 2, col. 2.) + + +Au printemps de 1916 a paru en Belgique un livre clandestin: _L'Armée +allemande à Louvain et le _Livre Blanc _-Traduction et réfutation de la +partie du _Livre Blanc_ relative au sac de Louvain [58]._ Cet ouvrage +reprend une à une toutes les dépositions et les réfute en les opposant les +unes aux autres ou en montrant leur contradiction avec des faits que le +premier venu peut constater à Louvain (pl. IX). + +[Note 58: Ce volume va être réimprimé par les soins du Gouvernement +belge.] + +Le _Livre Blanc_ ne reproduit guère, disions-nous, que des dépositions +allemandes. Pourtant l'autorité occupante fait aussi en Belgique des +enquêtes où des Belges sont entendus. Comment fonctionnent ces enquêtes, +quelques articles clandestins nous le diront: + +Comment ils font les enquêtes. + +Le journal catholique hollandais, _De Tijd_, rapporte que le cardinal +Mercier avait demandé, dans le courant de janvier, qu'une enquête +officielle impartiale fût ouverte sur l'accusation formulée contre des +prêtres d'avoir tiré contre les Allemands. Une commission d'officiers +a interrogé les Flamands et les Wallons au sujet des actes des +francs-tireurs; elle a dressé les procès-verbaux de dépositions en +allemand, alors que les témoins ne connaissent pas un traître mot de cette +langue, et a obligé ces derniers à les signer. + +Mgr Ladeuze, principal de l'École supérieure de Louvain, interrogé sur le +point de savoir si des femmes avaient été maltraitées à Louvain, répondit +que dans les faubourgs il avait été témoin d'actes de violences commis par +des soldats. On l'arrêta aussitôt: «Vous sortez de la question, il s'agit +de Louvain et pas des faubourgs.» Et la réponse de Mgr Ladeuze ne fut pas +portée au procès-verbal. + +Poursuivant, Mgr Ladeuze déclara: + +--De ma maison, le jour de la destruction de Louvain, je vis deux soldats +qui faisaient feu contre l'Institut Arenberg. + +--Avez-vous réellement vu? + +--J'ai vu de mes yeux et j'avais à mes côtés un de mes adjoints. + +--Eh bien, dit un officier, membre de la commission, cela n'avait aucune +importance. + +Et l'incident ne figure pas dans la déposition. + +(_La Libre Belgique_, n° 17, avril 1915, p. 3, col. 1.) + + +Il y a des juges à Berlin!!! + +Les feuilles à la solde de l'Agence Wolff nous apprennent que le +Gouvernement impérial publiera prochainement un _Livre Blanc_ sur les +affaires de Louvain, Malines, Dinant et autres lieux, qui ont spécialement +joui des lumières enflammantes de la «Kultur» teutonne. L'Agence Wolff ne +dit pas encore aujourd'hui, mais elle dira demain que ce _Livre Blanc_ est +tout ce que l'on aura jamais pu écrire de plus impartial, de plus sincère, +de plus objectif, de plus consciencieux et de plus irréfutable. Nous +n'avons pas besoin d'en avoir lu une seule ligne pour annoncer que ce +livre nous montrera quelque chose de plus blanc que sa couverture: ce sera +l'âme candide et innocente de ces bons Teutons faussement accusés d'avoir +mis en Belgique tant de villes et de villages dans l'état où on les voit +aujourd'hui, et d'y avoir supprimé tant d'habitants qu'on n'en voit +plus. Erreur, mensonge et calomnie! Tout ce qu'on en a dit est de pure +invention: le _Livre Blanc_ le prouve et l'Agence Wolff répétera aux +quatre vents du ciel que la preuve est aussi décisive que les victoires de +l'armée allemande en Flandre, et particulièrement à l'Yser, d'après les +bulletins du grand État-major. Sur le papier cela va toujours et, comme +dit le proverbe: quand on prend du galon, on n'en saurait trop prendre. + +En attendant qu'il nous soit donné de contempler la «Kultur» allemande +dans sa robe d'innocence en papier blanc, voici un petit exemple de la +simplicité ingénue avec laquelle procèdent les enquêteurs qui opèrent pour +la chancellerie impériale (département des mensonges internationaux). +Quand le moment sera venu, on mettra les noms propres à cette histoire. + +Durant la première période de l'invasion, les habitants du village de X... +sont emmenés par les gens de la «Kultur» sur le territoire de la commune +de Z... où ils sont fusillés. Ce fait-divers ayant attiré l'attention des +indiscrets, les préposés au blanchissage de la «Kultur» se transportent +sur les lieux illustrés par les soldats de ladite «Kultur». Enquête, +interrogatoire des témoins, procès-verbal, le tout se passe dans les +formes protocolaires, avec une correction impeccable. Les survivants du +drame prêtent serment, parlent suivant leur conscience et signent leurs +dépositions. La «Kultur» sort de là blanche comme neige. Au bourgmestre de +X..., les enquêteurs demandent d'attester que personne n'a été fusillé sur +le territoire de sa commune: la chose est vraie et le mayeur de X... est +forcé d'en convenir. On ne lui pose pas d'autre question et le brave homme +n'a pas l'occasion d'ajouter que ses administrés emmenés à Z... n'en +sont jamais revenus et pour cause. Personne n'a été fusillé à X Et d'un! +Maintenant c'est le tour du bourgmestre de Z... «Quelqu'un de Z... a-t-il +été fusillé?--Personne.» Il n'y a rien à redire, c'est l'exacte vérité. +L'interrogatoire s'arrête là, le procès-verbal _idem_, et la «Kultur», +lavée à blanc, réapparaît reluisante et immaculée. + +Il y avait autrefois des juges à Berlin; il n'y en a plus. Il n'y reste +que des robins dignes de la cause qu'ils croient servir. La chancellerie +impériale et l'Agence Wolff ont les pourvoyeurs qui leur conviennent. Mais +il reste dans le monde des gens qui savent lire et ceux que le _Livre +Blanc_ aura un moment égarés ouvriront de grands yeux quand on pourra le +leur commenter. + +(_La Libre Belgique_, n° 24, mai 1915, p. 1, col. 2.) + + +Ce que le «Livre Blanc» ne dira pas ou ce que les journaux muselés ne +publieront pas. + +Après la déposition du journaliste américain Fox, innocentant les +Allemands, voici des témoignages de Belges. Faut-il croire que, pris +de remords au souvenir des 526 civils massacrés le 22 août à Tamines, +--uniquement pour venger la mort d'un grand nombre des leurs fauchés dans +ce village par les mitrailleuses françaises [59],--les _Gott mit uns_ ont +tenu à se laver, devant l'Europe civilisée, de ce forfait particulièrement +odieux? + +[Note 59: On sait que les soldats allemands hésitèrent à tirer sur les +malheureux civils, qu'ils savaient innocents. Mais l'officier, après les +avoir sévèrement admonestés, manoeuvra lui-même la mitrailleuse. A la +conclusion de la paix, les Alliés se feront livrer ce chef de bandits, +dont le nom est connu.] + +Toujours est-il qu'à Tamines ils circulent de maison en maison à l'effet +de recueillir des témoignages à décharge. Le revolver sous le nez les +Taminiens sont priés de signer un papier comme quoi ce sont les Français +qui ont mitraillé leurs concitoyens. A Jemappes, ils ont déjà usé d'un +procédé analogue, en vue de faire déclarer par les habitants que c'étaient +les Anglais qui ont brûlé leurs maisons. + +Le revolver est persuasif de sa nature. Il l'emporte de beaucoup sur toute +figure de rhétorique. Si Quintilien l'avait connu, il l'aurait placé au +premier rang des moyens oratoires. Les Prussiens, gens avisés, se sont +révélés supérieurs à Quintilien. Évidemment, un témoignage obtenu par +cet engin n'a qu'une valeur relative; mais les Boches ne sont pas si +regardants. Ils envoient donc leurs procès-verbaux d'enquête au revolver, +_Comptoir du mensonge_, Wilhelmstrasse, à Berlin. + +Là, le maître en truquage, Herr Otto Hammann, procède au dépouillement +et expédie à ses reptiles et aux nations neutres des communiqués dans ce +genre-ci: + +«Entre autres crimes dont les Belges accusent notre brave armée, nous +citerons les mitraillades de Tamines et les incendies de Jemappes. Or, +ces atrocités sont le fait des Français, d'une part, et des Anglais, +de l'autre. Témoins les attestations suivantes, émanant de personnes +honorables de ces deux localités, recueillies sous la foi du serment, +qui vengent une fois de plus nos soldats des légendes calomnieuses +(_verleumderische Märchen_), comme dit le Freiherr von Bissing, répandues +sur leur compte. Nous tenons ces signatures à la disposition de quiconque +voudra les contrôler, car nous, hommes de la «Kultur», nous agissons au +grand soleil.» + +Ah! Mgr Mercier avait bien raison de dire: Refusez toute estime à ces +gens-là. + +(_La Libre Belgique_, n° 25, mai 1915, p. 4, col. 1.) + +Aucune des dépositions relatées ci-dessus n'a été publiée, que nous +sachions. Par contre, en voici deux qui ont été reproduites par nos +ennemis. + +Dans le n° 2 des feuillets de propagande émanant du _Bureau des deutschen +Handelstages_ (voir p. 43) figurent les lignes suivantes reproduites par +_La Soupe_ dans son n° 303, qui est consacré à la propagande allemande en +Belgique: + + +La propagande allemande en Belgique. + +_Louvain._--Un télégramme du Gouvernement belge au Gouvernement anglais +s'exprime en ces termes: «Un corps d'armée allemand s'est retiré en fuite +sur Louvain. La garnison allemande de cette dernière ville, incertaine sur +cette affluence de fuyards, les a pris pour des Belges et a ouvert le +feu sur ses propres compatriotes. Mais afin de pallier leur erreur, +les troupes de la garnison ont prétendu que la fusillade ainsi engagée +provenait du fait des habitants.» Un récit aussi insensé ne saurait +trouver accueil auprès de toute personne impartiale. La vérité est que les +autorités belges avaient organisé le soulèvement populaire, installé des +dépôts d'armes, chaque fusil portant le nom de l'habitant auquel il était +destiné. Louvain s'était rendu, la population semblait garder une attitude +paisible. Elle fit concorder une attaque criminelle dans les rues avec une +sortie de la garnison d'Anvers. De toutes les fenêtres, de tous les toits, +la fusillade fut engagée, même avec des mitrailleuses que servaient +des étudiants. Il fallut vingt-quatre heures avant que le feu ne fût +complètement éteint. + +Témoignage des Pères dominicains belges (_Kölnische Volkszeitung_): + +«Dans l'après-midi du 25 août, à 5 heures, arrivèrent de nouvelles troupes +allemandes, qui furent logées dans la ville comme les précédentes, +lesquelles avaient quitté Louvain. Bientôt après, le bruit circula que les +Anglais et les Français marchaient sur la ville de deux côtés. On entendit +en même temps une canonnade et une fusillade. Quelques coups de feu isolés +furent déjà tirés des maisons sur les soldats, et en conséquence, ceux-ci +se trouvaient rassemblés sous les armes à 7h 30 du soir. Les citoyens +commencèrent alors à tirer en grand nombre des maisons sur les Allemands. +Ceux-ci ripostèrent par une fusillade et le feu des mitrailleuses. Le +combat se prolongea toute la nuit. Déjà des maisons étaient en flammes, +principalement dans la rue de la gare. Chaque individu se montrant à la +fenêtre servait immédiatement de cible aux coups de feu. On se saisit de +nouveau des otages pour les conduire à l'Hôtel de Ville. Parmi eux se +trouvaient Mgr Coenraets, vice-recteur de l'Université, le sous-prieur des +Dominicains et encore deux prêtres. De l'Hôtel de Ville, ces otages furent +conduits sous escorte par les rues de la ville, afin d'exhorter les +habitants au calme, par des discours en français et en flamand, aux +différents carrefours. Cela dura jusqu'à 4 heures du matin, et pendant ce +temps le feu continua à être dirigé des maisons. Les soldats y répondaient +et les incendies augmentèrent. Le mercredi à midi, les otages furent +conduits de nouveau par les rues, annonçant dans les deux langues qu'ils +allaient être eux-mêmes fusillés, si la résistance ne cessait pas. Vains +efforts, le feu ne fut même pas interrompu pendant cette promenade, et +même on tira sur les soldats qui accompagnaient les otages, ainsi que sur +le médecin. Ces scènes honteuses se prolongèrent pendant toute la nuit +jusqu'au jeudi.» + +Le magnifique Hôtel de Ville fut épargné par les troupes allemandes; de +même, dans la mesure du possible, l'église Saint-Pierre, bien qu'on y +eût trouvé un dépôt d'armes. Seule, la toiture de cette église a été +endommagée. Th. Wolff écrit dans le _Berliner Tageblatt_: «Impossible de +garantir une sûreté complète, si l'autel de Van Dyck sert à cacher des +assassins.» + +(_La Soupe_, n° 303.) + +L'autre témoignage publié se rapporte également à Louvain. Nous l'avons +connu par une brochure de propagande: _Die Wahrheit über den Krieg (La +Vérité au sujet de la guerre)_. La soi-disant déclaration de Mgr Coenraets +a été reproduite par _La Soupe_, qui y a ajouté le démenti formel de +l'intéressé: + + +La sincérité allemande. + +Les Allemands ont fait grand bruit autour d'une prétendue déposition faite +par Mgr Coenraets, vice-recteur de l'Université de Louvain, qui fut otage +à Louvain. + +Voici le récit que lui attribuent les Allemands. Il est traduit de _Die +Wahrheit über den Krieg (La Vérité au sujet de la guerre)_ (E.S. Mittler +und Sohn, Berlin, 1914. 2e édition, 20 sept. 1914, p. 66). + +«Quand j'entrai en fonctions le 25 août, l'après-midi, on commença à tirer +formidablement sur les troupes allemandes. Ce n'étaient pas des troupes +régulières qui tiraient puisqu'il n'y avait plus de soldats belges à +Louvain. + +«Comme nous étions perplexes et effrayés dans la chambre, un officier +supérieur allemand entra, nous déclarant qu'une conjuration avait dû être +préparée. Quand vers le soir le tir cessa, nous nous promenâmes rue de la +Station pour recommander le calme aux habitants. Le père Dillon parla en +flamand, le sénateur Orban de Xivry en français. Nous retournâmes alors à +l'Hôtel de Ville et allâmes nous coucher. + +«Le lendemain matin on nous conduisit à la gare pour nous loger dans des +wagons de chemin de fer. Dans la salle d'attente les officiers allemands +préparaient une proclamation qui devait être lue en ville; voici ce +qu'elle disait: + +«Nous avons de vous des otages. Si un seul coup est encore tiré, nous «les +fusillons. La ville sera punie et nous exigerons une contribution de «20 +millions de francs.» + +«Nous avons parcouru la ville avec cette proclamation. Le père Dillon l'a +lue quarante à cinquante fois; à côté de nous deux officiers tenaient leur +revolver sur nous, prêts à tirer. Vingt fantassins allemands suivaient, +des soeurs de charité se joignirent au cortège. + +«Des femmes, des enfants, des hommes pleuraient autour de nous, levant les +bras et criant qu'ils feraient tout pour nous sauver de la mort. Pendant +que nous lisions la proclamation au coin de la rue Frédéric Lints des +coups furent de nouveau tirés sur les Allemands. Nous avons ainsi parcouru +les rues pendant cinq heures en lisant la proclamation. + +«Puis je demandai de pouvoir aller à la maison, le temps de mes fonctions +étant écoulé. Un médecin-major allemand, le Dr Berghausen, de Cologne, +s'offrit généreusement à me reconduire. C'est à lui que je dois la vie. + +«Nous étions déjà arrivés rue Léopold, quand un coup éclata de la rue +Marché-aux-Grains. Aussitôt des soldats allemands s'apprêtent de l'autre +côté à tirer sur moi. Mon compagnon se précipite devant moi, me couvre de +son corps, et je suis sauvé.» + + +UN DÉMENTI DE Mgr COENRAETS + +_La Métropole_ (paraissant à Londres) du 8 avril 1915: + +Il est bon que nous mettions sous les yeux de nos lecteurs la lettre que +le vice-recteur de l'Université de Louvain a adressée au _Tijd_ en réponse +à l'accusation allemande au sujet de prétendus francs-tireurs: + +«Je vous autorise à publier ce qui suit: Jamais je n'ai fait un récit à +la _Rheinisch-Westfülische Zeitung_; on ne me l'a jamais demandé; je n'ai +jamais vu aucun reporter de ce journal et--faut-il l'ajouter?--je n'ai +jamais rien dit de ce qu'on ose écrire dans cette feuille. + +«Il y a quelques mois, d'autres journaux ont publié des informations de ce +genre. J'ai fait alors insérer dans des journaux belges et hollandais le +démenti suivant: + +«Des journaux induisent leurs lecteurs en erreur en disant que, suivant +mon témoignage, des civils de Louvain auraient tiré sur des soldats +allemands. Vous me permettrez à ce propos de déclarer publiquement et +avec énergie par la présente que j'ignore totalement de qui venaient les +premiers coups de feu, que j'entendis de loin seulement et qui n'étaient +certainement pas dirigés sur les soldats qui m'accompagnaient. Je n'ai +aucune connaissance d'un seul coup de fusil tiré par un seul civil de +Louvain.» + +(s) E. COENRAETS, + _Vice-Recteur_. + +(_La Soupe_, n° 287.) + +A côté des enquêtes officielles, il y a eu en Belgique des instructions +ouvertes par des délégués ecclésiastiques. Les deux plus connues ont été +faites par l'Association de prêtres rhénans, _Pax_ et par l'Association +sacerdotale de Vienne. M. Julius Bachem, directeur du principal journal +catholique de l'ouest de l'Allemagne, _Kölnische Volkszeitung_, exposa le +résultat de l'enquête _Pax_ dans un travail sur la situation religieuse en +Belgique. Voici le début d'un article de _La Libre Belgique:_ + + +Lettre ouverte à quelques «Kulturés». + +Vous vous êtes ingéniés, Messieurs de la «Kultur», à condenser dans le +tome d'avril de la _Süddeutsche Monatshefte_, tout ce qu'en deux cents +pages on peut mettre d'inexactitudes, de mensonges et d'injures au sujet +de la Belgique et des Belges. Permettez-nous cependant de trouver dans ce +fumier une perle: l'aveu de Herr Doctor Julius Bachem de Cologne. Vous +démontrez longuement, Herr Doctor (p. 31 et suiv.), qu'il n'y a jamais eu +de francs-tireurs parmi les prêtres belges, contrairement aux affirmations +des journaux officieux comme la _Frankfurter Zeitung_. Vous concluez +(p. 36) que toutes les accusations répandues «sont absolument fausses, +produites par une imagination en délire». Ainsi donc, Herr Doctor, votre +_Kaiser mentait_, quand il écrivait au président Wilson cette lettre, +monument de cynisme impérial, qui affirmait que «les femmes, enfants et +prêtres» massacraient ses soldats. Vous ne démentez qu'en ce qui concerne +le clergé, mais convenez, Herr Doctor, que les pauvres innocents qui +s'appellent Marcel Bovy (âgé de cinq ans), Edmond Gustin (trois ans), +Joseph Dupont (huit ans), Félix Fivet (trois semaines), Claire Stuvay +(deux ans et demi), Jean Rodrigue (six mois), etc., et qui figurent sur +la liste officielle, établie sous le contrôle allemand, des 594 Dinantais +massacrés,--avouez que ces petits martyrs ne pouvaient être des +francs-tireurs. Sans doute, Herr Doctor (p. 33), «la masse entière du +peuple belge est animée de sentiments peu amicaux pour l'Allemagne»; sans +doute (p. 37), «la haine pour les Allemands domine tout». Mais vous vous +trompez grossièrement en ajoutant que ces sentiments changeront avec +le temps. Non, sept millions de fois non! Ayant semé la haine, vous +récolterez la haine--une haine vigoureuse qui ne désarmera jamais, parce +qu'elle ne procède pas seulement de l'amour des siens, mais aussi du +mépris brûlant que tout honnête homme doit éprouver pour votre race de +bandits, dont le chef, vous le démontrez admirablement, Herr Doctor Julius +Bachem, non content d'assassiner, se fait un piédestal des cadavres de +ses victimes pour mieux les insulter... + +(_La Libre Belgique_, n° 26, juin +1915, p. 4, col. 1.) + + +Au sujet de l'enquête ouverte par l'Association sacerdotale de Vienne, _La +Libre Belgique_ reproduit en son n° 51 (novembre 1915) les conclusions +du rapport bien connu du T.R.M. Aloijsius van den Bergh, Hollandais +d'origine, mais naturalisé autrichien [60]. + +[Note 60: Voir _Cahiers documentaires_, 31, 32, 35, 36.] + +Nous avons dit plus haut un mot d'une enquête dont les résultats ont fait +l'objet du livre intitulé _La Presse allemande et le Catholicisme_ (p. +39). Une autre enquête, par des Alliés de la Belgique, fut faite à Londres +sous la présidence du vicomte Bryce. Les autorités allemandes récusent +naturellement ses témoignages. + + +Les audaces du chancelier. + +Dans son dernier discours au Reichstag, M. von Bethmann-Hollweg a osé +parler en ces termes des atrocités commises en août et en septembre 1914 à +Louvain, Dinant, Andenne, Tamines. Aerschot, etc., par les soldats et les +officiers de la «Kultur»: + +«Le Gouvernement britannique ose publier un document contenant des +dépositions de témoins, dont il ne fournit pas les noms, relativement _aux +prétendues cruautés_ commises en Belgique, _cruautés si monstrueuses qu'il +n'y a que des cerveaux de fous qui puissent y ajouter foi._» Le plus +éminent des hommes d'Etat modernes, d'après le professeur berlinois +Lasson, a encore effrontément menti en prononçant les paroles ci-dessus. + +Comme chef du service administratif politique de l'Empire, il a eu +certainement connaissance des enquêtes faites par les Allemands eux-mêmes +en Belgique, depuis que les faits odieux reprochés aux Allemands se sont +passés. Entre autres enquêtes, il y en eut une, faite en novembre 1914, +sur les lieux à Louvain, par M. von Bissing lui-même, et où le gouverneur +général de Belgique fut piloté longuement par le professeur Nerinckx, le +dévoué faisant fonction de bourgmestre louvaniste. + +Des témoins nombreux ont assisté à distance aux pourparlers de M. von +Bissing et de M. Nerinckx, et ont pu voir que le gouverneur temporaire de +la Belgique ne paraissait nullement fier des agissements des détracteurs +de la cité universitaire. + +D'autres personnages importants ont également passé par Louvain depuis dix +mois. Le chancelier n'a pu ignorer l'impression qu'ils ont ressentie et +les rapports qu'ils ont faits de leur visite. Il doit donc être bien +convaincu de la réalité des horreurs commises par l'armée envahissante; +elles dépassent, en effet, ce que peut concevoir un cerveau bien +équilibré. Sous ce rapport, M. von Bethmann n'a pas exagéré la vérité. +Mais il nie ces horreurs dans l'intérêt de la Grande Allemagne. Comme +il l'a proclamé lui-même, au 4 août 1914, dans une séance à jamais +historique: «Nécessité ne connaît pas de loi. Quand on lutte pour un bien +suprême, _on s'arrange comme on peut_.» + +M. le chancelier reste fidèle à ses principes. Cela lui est très facile, +puisque ces principes sont d'une élasticité vraiment idéale. Ils sont +l'élasticité même. + +HELBÉ. +(_La Libre Belgique_, n° 29, juin 1915, p. 1, col. 1.) + + +Résumons. Les témoignages belges produits devant les commissions +allemandes officielles sont soit écartés, soit falsifiés; les témoignages +produits devant des commissions non officielles, allemandes ou +autrichiennes, sont passés sous silence par l'autorité; les témoignages +recueillis par les Alliés sont déclarés apocryphes. Que nous restait-il à +faire? Provoquer une enquête dont les résultats ne pussent être révoqués +par personne, c'est-à-dire une enquête poursuivie contradictoirement par +des Allemands et par des Belges, en nombre égal, sous la présidence d'un +neutre; elle a été offerte une dizaine de fois à l'Allemagne; en dernier +lieu, en mars 1916, par l'auteur de ce livre, s'adressant aux 93 +signataires de l'_Appel aux Intellectuels_. Le refus opposé par les +Allemands à un examen loyal et impartial des crimes commis en Belgique, en +dit long sur leur sincérité. N'insistons pas. + +Non contents de s'esquiver courageusement chaque fois qu'on leur propose +une enquête honnête, ils continuent à lancer sans répit leurs accusations +contre notre population civile. En voici encore deux exemples. + +D'abord un articulet de _L'Ami de l'Ordre_, commenté par _L'Echo belge_: + + +On peut lire dans un journal imprimé en Belgique la petite infamie que +voici: + +«Henri Collin, cocher à Givet, a participé aux combats près de Givet +en qualité de franc-tireur. Il a fait le coup de feu sur les soldats +allemands au moyen d'un fusil militaire français. Le tribunal l'a condamné +à cinq ans de travaux forcés.» + +A cela, deux mots de réponse: si, vraiment, Henri Collin avait tiré sur +des soldats allemands, le tribunal l'eût condamné à mort. Il y a eu des +précédents. Il n'y a pas d'exemple, dans les annales judiciaires en +Belgique, depuis l'Invasion, d'une telle générosité dans l'application +d'une peine. Cinq ans de prison pour avoir tiré sur des soldats boches, +c'est pour rien, quand on sait la sévérité de nos ennemis pour ce genre +de délit. On voit par là, cependant, que les Teutons essaient toujours +d'accréditer la légende des «frank-tireurs». Seulement, ça ne prend pas. +Nous savons à quoi nous en tenir... + +(_L'Écho belge_, 17 février 1916, p. 1, col. 5.) + + +Puis un article de _Libre Belgique:_ + + +Un écrivain averti et consciencieux. + +On sait que les notabilités catholiques d'Allemagne ont chargé le +professeur Rosenberg de Paderborn, de répondre au livre français: _La +Guerre allemande et le Catholicisme_, de Mgr Baudrillart, qui a attaqué +«méchamment et injustement» l'Allemagne et son armée. + +L'écrivain allemand, qualifié par ses compatriotes d'«homme qui a mis au +service de la vérité une conscience scrupuleuse et la stricte observation +des règles scientifiques», s'appuie--avec la plus naïve bonne foi--sur une +série de rapports «officiels» mensongers et de dépositions sous serment, +où le ridicule le dispute à la fausseté. Le digne homme part de cette idée +que «le Gouvernement belge a organisé la guerre des francs-tireurs». C'est +le _leitmotiv_ de sa «Réponse». Cela suffit pour nous fixer sur la valeur +de cet écrit. Il admet comme article de foi cette affirmation du +ministre des Affaires étrangères de Berlin, à savoir que «sur les lignes +principales de la marche en avant des Allemands, _la population civile de +toutes les classes, de tout âge et de tout sexe a pris part à la lutte +avec la plus grande fureur et le plus grand acharnement_» (p. 70). +Accepter tout cela sans la moindre défiance, et tabler là-dessus, c'est ce +que les Allemands appellent «mettre au service de la vérité une conscience +scrupuleuse et la stricte observation des règles scientifiques». Faut-il +rire ou pleurer? + +Dans des lettres supérieurement écrites, S. Ém. le Cardinal de Malines +et les évêques de Liège, Namur et Tournai ont mis à néant ces calomnies +tudesques et vengé l'honneur du nom belge; Néanmoins, nous voulons donner +ci-après un spécimen de la documentation du docte et consciencieux +professeur Rosenberg. + +Un maréchal des logis allemand dépose que le 25 août 1914 il fut, étant +blessé, transporté au couvent de Champion. «A la pointe du jour, dit-il, +dans une maison juste en face de l'entrée principale du couvent et habitée +par un ecclésiastique, nous trouvâmes environ quarante caisses de dynamite +et près de trente caisses de cartouches de fusil.» (Ceci pour prouver la +participation du clergé belge à la guerre des francs-tireurs [p. 66].) +Le témoin ajoute: «J'ai assisté moi-même à la constatation, par un +artificier, du nombre et du contenu de ces pièces.» + +Dans une note très étendue que Mgr. Heylen a remise, il y a quelques +semaines, à S. Exc. von Bissing (et que Son Excellence cachera +soigneusement), il réfute toutes les accusations se rapportant à son +diocèse (Champion relève de Namur): + +«Sur quoi reposent les accusations relatives à Champion? écrit l'évêque. +Sur l'affirmation du sergent Evers, du feldwebel Schulze et de quelques +grenadiers. Elles remplissent deux pages du _Livre Blanc_. + +«Si, au lieu d'accepter naïvement ces puérilités, le général allemand +avait ordonné une enquête, il aurait découvert que ces prétendues caisses +_de_ dynamite n'étaient que des caisses _à_ dynamite, vides, que le génie +belge avait abandonnées en plein air contre la façade de l'aumônerie, où +il avait établi un bureau[61]. Ces caisses avaient été manipulées par les +Allemands dès le dimanche (23 août). Et c'est le mardi seulement qu'on +s'en émeut, au cours de la fusillade. + +[Note 61: Il faut pardonner aux Teutons, qui ignorent les finesses de +la langue, de confondre le sens des prépositions _de_ et _à_: _boîte de +sardines_ et _boîtes à sardines_; _tasse de thé_ et _tasse à thé_. etc. +Pas toujours cependant, car le plus épais d'entre eux sait parfaitement +distinguer entre bouteille de champagne et bouteille à champagne, entre +boîte de saucissons et boîte à saucissons, etc.] + +«Quant aux caisses de cartouches, elles avaient été de même abandonnées +par l'armée belge, non pas dans la maison de l'aumônier,--comme le dit le +véridique témoin boche,--mais dans une habitation fort éloignée.» + +Pas de commentaires, n'est-ce pas? + +Cet exemple, ajouté à celui plus typique encore, que tous nos lecteurs +auront remarqué dans l'annexe de la lettre des évêques, au sujet +des attentats sur les religieuses, donne une idée de la «conscience +scrupuleuse» de M. Rosenberg et de la valeur des «règles scientifiques» +qu'il a «strictement» observées! + +MASTIX. +(_La Libre Belgique_, n° 62, février 1916, p. 3, col. 1.) + +On pourrait aligner indéfiniment les actes de mauvaise foi des Allemands +en matière d'enquête; montrer que jamais une instruction faite par eux n'a +été publiée sans avoir subi d'abord une falsification soignée, et qu'ils +ont repoussé indistinctement toutes les enquêtes bilatérales qui leur +étaient proposées. Mais à quoi bon? Les nations civilisées savent à quoi +s'en tenir sur les francs-tireurs. Si même, au moment de l'invasion de +la Belgique, elles avaient peut-être quelques doutes sur la conduite des +Belges, elles ont dû être édifiées quand les Allemands, en novembre 1916, +essayèrent de justifier exactement de la même manière les atrocités +commises contre les Roumains (voir _Norddeutsche Allgemeine Zeitung_, 19 +novembre 1916, 2'e édition). On se rappellera aussi que l'Allemagne traite +de francs-tireurs les navires marchands qui tentent de résister à ses +sous-marins, et que c'est sous ce prétexte que le capitaine Fryatt a été +fusillé. D'ailleurs, lors des premiers raids aériens sur l'Angleterre, nos +ennemis se sont plaints véhémentement de ce que des coups de fusil eussent +été tirés contre les zeppelins. + +Il y a là une conception pour le moins abusive qui doit disparaître du +droit des gens: celle du caractère sacré de l'armée et de ses membres. +Comment! parce qu'un navire ou un ballon fait partie des forces +militaires, il devient par cela même inviolable, et quelques horreurs +qu'il plaise à son équipage de commettre, aucun civil, même directement +attaqué, ne peut lui résister? Nous avons vu en Belgique ce qui arrive, +quand un non-militaire a la témérité de s'opposer à une brute revêtue d'un +uniforme. Les lignes suivantes sont extraites de L.-H. GRONDIJS, _Les +Allemands en Belgique: Louvain et Aerschot_, page 35 (Berger-Levrault, +éditeurs, 1915): + + +Le village de Linden a été incendié parce qu'un habitant a tué un soldat +allemand. Celui-ci, en compagnie d'un autre, avait violé une jeune fille, +après avoir attaché ses parents à des chaises. Le père se dégagea de ses +liens et tua l'un des agresseurs. Les officiers allemands ordonnèrent de +mettre le feu aux maisons, et les parents de la jeune fille, de nouveau +attachés à des meubles, périrent dans les flammes..... + + +Les articles de M. Grondijs ont paru d'abord dans le _Nieuwe_ +_Rotterdamsche Courant_. Nous avions lu à Bruxelles le récit ci-dessus +dans le numéro du soir du 7 septembre 1914, vendu avec l'autorisation de +la censure allemande. + +_d) Nécessité de l'intimidation._ + +«Ne valait-il pas mieux, disent encore les Allemands, terroriser les +Belges tout au début de la guerre? Nous leur avons montré, par quelques +échantillons de notre savoir-faire, à quoi ils s'exposeraient s'ils nous +attaquaient, et nous leur avons épargné ainsi de plus grands malheurs. +Bref, c'est pour leur bien que nous les avons massacrés et que nous avons +fait flamber leurs villes et leurs villages.» Nos journaux clandestins +ont fait mieux que de discuter ces déclarations: il leur a suffi de les +reproduire textuellement pour en faire toucher toute l'horreur. _La +Soupe_, dans son n° 213, et _Le Belge_, dans ses no 2 et 3, ont publié +la traduction française de l'article de M. Walter Bloem dans _Kölnische +Zeitung_ du 10 juin 1915[62]. C'est un article qui deviendra classique +comme un exemple frappant d'une déformation professionnelle conduisant à +l'inhumanité cyniquement préméditée. Il est bon de dire que M. W. Bloem, +un littérateur connu, est capitaine dans l'armée allemande et adjudant de +M. le gouverneur général von Bissing. Il peut donc s'exprimer avec clarté +et il sait ce qu'il veut dire. Il nous suffira de citer un passage de son +article, celui dans lequel il justifie le principe d'après lequel, pour la +faute d'un seul, toute la collectivité doit être punie. + +[Note 62: Voir _Comment les Belges résistent_..., p. 232.] + +Ce principe peut paraître dur et cruel, mais il est d'application +constante dans l'histoire des guerres anciennes et modernes, et «reconnu» +pour autant que l'on puisse employer ce terme. De plus, il trouve sa +justification dans une théorie de la terrorisation. Les innocents doivent +payer avec les coupables, et, si ceux-ci ne sont pas découverts, ils +doivent payer pour eux, non pas tant parce qu'un attentat a été commis, +mais pour qu'il n'en soit plus commis dans la suite. + +Tout incendie de village, toute fusillade d'otages, tout massacre partiel +(_Dezimierung_) de la population d'un village dont les habitants ont pris +les armes contre nous, ce sont là beaucoup moins des actes de vengeance +que des avertissements pour la partie du pays qui n'est pas encore +occupée. + +Et il n'y a pas à en douter: les incendies de Battice, Herve, Louvain, +Dinant, ont servi d'avertissement. Les incendies auxquels nous avons +été contraints, les effusions de sang des premiers jours de guerre ont +préservé les grandes villes belges de la tentation d'attaquer les faibles +garnisons que nous pouvions y laisser. + +Y a-t-il au monde un homme qui s'imagine que la capitale de la Belgique +nous aurait permis de régner chez elle comme si nous étions dans notre +propre pays, si notre vengeance ne l'avait fait trembler alors et +maintenant? + +(_Le Belge_, n° 3, septembre 1915, p. 6.) + + +Dans son laborieux exposé, _La Belgique sous l'administration allemande_ +(dans le numéro d'avril de _Süddeutsche Monatsheste_), M. le baron F.-W. +von Bissing, professeur à l'Université de Munich, fils du gouverneur +général en Belgique, a soutenu la même idée. «J'ai entendu dire à +plusieurs reprises à Bruxelles: L'incendie de Louvain nous a épargné un +malheur semblable qui aurait eu des suites plus terribles encore[63].» + +[Note 63: La traduction intégrale de ce travail a paru dans le n° 344 +de _La Soupe_. Voir aussi _Comment les Belges résistent_..., p. 409.] + + +Voilà qui s'appelle parler: le massacre de 5.000 hommes, enfants, femmes +et vieillards, l'incendie d'une bonne vingtaine de milliers de maisons, +n'ont été faits qu'en guise d'avertissement! + +On croirait peut-être qu'ils ont renoncé à la manière forte, au moins +dans la Belgique occupée. Erreur! La violence est trop intimement ancrée +dans leur mentalité! Ainsi ils ont menacé les villes belges de mettre +des notables comme otages dans les locaux occupés par les autorités +allemandes. A Anvers ils ont mis à exécution leur menace: en octobre 1916, +quatre échevins, MM. Aelbrecht, Cools, Franck et Strauss, sont obligés de +rester de 19 heures à 7 heures dans les hôtels qu'occupent les Allemands, +l'hôtel Saint-Antoine et le Grand Hôtel. Voilà les aviateurs alliés +avertis. + + * * * * * + +On voit par les exemples des pages précédentes, que les prohibés belges, +et notamment _La Soupe_ reproduisent volontiers pour la propagande +anti-allemande les ouvrages destinés à la propagande allemande. Ce mode +d'activité de notre presse clandestine est généralement ignoré au dehors. + +Nous ne pourrions mieux terminer le chapitre relatif à la férocité +allemande qu'en copiant quelques passages d'une «lettre ouverte» publiée +par _La Soupe_: + + +Lettre ouverte d'une mère belge à l'Impératrice allemande. + +MADAME, + +Je lis dans les journaux que votre fils Joachim est rentré blessé à +Berlin, que vous vous êtes rendue à sa rencontre et... que vous avez +contemplé avec orgueil la Croix de fer fixée sur sa poitrine. + +Moi aussi, Madame, j'ai un fils à l'armée; il fut blessé comme le vôtre, +mais on ne me l'a pas envoyé. Je n'ai pu l'avoir chez moi. J'ai même passé +trois semaines à prier pour lui, dans l'ignorance de son sort. + +Il ne s'est pas battu, Dieu merci, sous le même drapeau que le prince +Joachim, mais, femme et mère, je comprends la joie que vous avez éprouvée +de voir votre fils vivant. Je ne ressens d'ailleurs aucune amertume contre +vos soldats qui ont blessé le mien sur le champ de bataille; c'est la +fortune de la guerre. Seulement, je songe que c'est dans la pauvre +Belgique que votre fils a combattu et sans doute commandé. C'est ici, au +milieu d'une soldatesque livrée aux rapines, aux assassinats, au délire +des horreurs les plus bestiales, qu'il aurait mérité sa Croix de +fer!....... + +Alors, Madame, vous seriez-vous sentie, en le regardant, aussi mère qu'on +le dit? Aucune arrière-pensée ne vous aurait-elle troublée? Et, à moins +que vous n'ignoriez tout de l'horrible ruée des bêtes d'enfer, parmi +lesquelles a commandé et combattu le prince Joachim, vous êtes-vous bien +assurée que sa Croix de fer ne porte aucune souillure, qu'elle honore des +actes de soldat et ne peut couvrir aucune part de la responsabilité dans +les forfaits dont ma patrie est victime de la part des vôtres? + +...Je n'envie point votre fierté, Madame, vis-à-vis de votre fils rentrant +des régions saccagées de Visé, Dinant, Aerschot, Louvain, Termonde... + +(_La Soupe_, n° 318.) + + + +B. LA FOURBERIE + + +C'est certainement l'amour du mensonge qui anime les Allemands, car +souvent ils mentent sans nécessité, pour le plaisir. On ne voit pas, par +exemple, la raison pour laquelle _Illustrierter Kriegskurier_ dit que +les marins allemands entrent à Anvers plutôt qu'à Bruxelles (p. 48) ni +pourquoi. _Die Woche_ nous montre des otages à Woluwe, près de Bruxelles, +où il n'y en a jamais eu (p. 47 et pl. XI). + +Nous ne relèverons parmi les articles consacrés à la fausseté allemande +que ceux qui se rapportent à l'origine de la guerre et à la violation de +la neutralité belge: + + +I. Qui a déchaîné la guerre? + + +Tout commentaire serait superflu: il n'y a plus personne au monde dont +l'opinion ne soit faite. + +Nos périodiques clandestins avaient une besogne fort ardue, puisque aucune +publication pouvant éclairer la Belgique n'y était admise et que nous +devions donc les obtenir par fraude. _La Soupe_ a publié _La dernière +entrevue de Sir E. Goschen avec le chancelier_ (no 6), des extraits du +_Livre Bleu_ anglais (n° 7), du _Livre Jaune_ français (n° 8), etc. + +Copions, pour montrer le ton de nos clandestins, un article dans _Le +Belge_: + + +Un menteur. + +Avec le tact surprenant qui les distingue, les Allemands ont tenu à nous +fournir la preuve de leur audacieuse duplicité. Sur tous nos murs, en +longues colonnes, a été affiché le discours prononcé à la rentrée du +Reichstag par le chancelier de l'Empire. La foule passe et ne lit +guère; ou bien elle hausse les épaules à la lecture de ces impudentes +contre-vérités. + +M. de Bethmann-Hollweg n'a certes pas improvisé. + +Depuis un an tout entier, il prépare sa harangue et s'attache à la rédiger +de façon à faire oublier les premiers aveux échappés à son émotion. Il +polit ses mensonges. Persuader à l'Allemagne qu'elle a été attaquée et +qu'elle se défend est chose facile; elle ne demande qu'à le croire. On +n'en est pas avec elle à une fausseté de plus ou de moins. Pour les +autres, c'est différent, et Sir Edward Grey, imprudemment accusé, a donné +au chancelier impérial un de ses démentis cruels dans lesquels il excelle +et qui lui sont rendus faciles par les documents dont ses mains sont +remplies. + +Avec des pièces, des dates, des faits irréfutables, il a fait crouler le +laborieux échafaudage de M. de Bethmann-Hollweg; il a montré comment, +depuis des années, l'Allemagne tentait de _rouler_ l'Angleterre et de lui +lier les bras pendant que l'on tomberait sur la France, contre laquelle on +montait un mauvais coup. Le piège était trop visible; l'Angleterre n'était +pas assez naïve pour s'y laisser prendre. A ce démenti cinglant, le +chancelier a tenté de faire répliquer par son officieuse _Gazette de +l'Allemagne du Nord_. Sir Edward Grey a de nouveau riposté par des papiers +diplomatiques qui n'ont plus laissé le moindre doute sur la rouerie et +sur la suffisance des diplomates allemands. A présent, la lumière +est éblouissante. Dans les pays neutres les plus bienveillants pour +l'Allemagne, on est forcé d'en convenir; M. de Bethmann-Hollweg a une +presse déplorable. + +Mais avant Sir Edward Grey, notre si clairvoyant et si distingué ministre +à Berlin, le baron Beyens, dans son admirable note sur La _Semaine +tragique_, avait montré ce qu'il fallait penser des affirmations de M. de +Bethmann-Hollweg et du rôle pitoyable qu'il a joué dans toute la crise qui +a précipité la guerre. Nous le citons: + +«Le samedi 1er août, dans l'après-midi, MM. de Jagow, ministre des +Affaires étrangères, et Zimmermann, sous-secrétaire d'État (_je le tiens +de ce dernier_), coururent chez le chancelier et chez l'Empereur afin +d'obtenir que l'ordre de mobilisation ne fût pas lancé encore et que Sa +Majesté attendît jusqu'au jour suivant... Leurs efforts se brisèrent +contre l'opposition irréductible du ministre de la Guerre et des chefs de +l'armée... L'ordre de mobilisation de l'armée et de la flotte fut donné à +5 heures de l'après-midi.» + +Le chancelier, chef responsable de la politique, et ses deux principaux +collaborateurs étaient donc mis en échec par les généraux et sans crédit +devant l'Empereur qui, sourd à leurs appels, déchaînait sur le monde la +plus effroyable des calamités qui l'aient jamais désolé. + +A ce moment, terrifié, désolé, M. de Bethmann-Hollweg ne savait comment se +justifier; l'ultimatum de l'Angleterre d'avoir à respecter la Belgique le +rendit presque fou. + +On sait quels incohérents propos il tint alors à l'ambassadeur Goschen. + +Depuis, il s'est ressaisi. Il a cru se tirer d'affaire en mentant; il +mentira toujours de plus en plus, entassant les faussetés les unes sur les +autres.--C'est fatal. + +Le _Livre Blanc_ dans lequel il a rassemblé les pièces relatives à la +crise de juillet 1914, révélait déjà sa mentalité et sa méthode. Il y +procédait, on l'a bien dit, par _omissions méthodiques_. Affirmations sans +preuves ou contraires à la vérité, non datées, volontairement dérangées de +leur ordre chronologique pour amener la confusion, suppression des pièces +principales, les seules qui eussent été probantes, parce qu'elles auraient +établi les origines réelles de la guerre et les excitations parties de +Berlin, on y trouve tous les trucs employés, en les perfectionnant, par M. +de Bethmann-Hollweg dans son dernier discours. + +Feuilletez le _Livre Blanc_ par exemple, et vous n'y trouverez pas la +réponse de la Belgique à l'ultimatum allemand. Jamais l'Allemagne n'en a +connu la teneur. Quand le général von Arnim entra à Bruxelles, il déclara +à M. le bourgmestre Max que nous n'avions pas daigné répondre à l'Empereur +et que nous avions, en traîtres, arrêté l'armée allemande s'avançant dans +un pays qui avait caché ses intentions de lui barrer le passage. + +Et voilà ce que vaut la parole du chancelier. + +Mais à son maître qui n'a rien voulu entendre, à lui qui n'a rien osé +dire, la postérité imprimera un ineffaçable stigmate. Criminel maître, +complice le valet, qu'ils soient tous deux maudits, châtiés, flétris +jusqu'à la troisième génération pour tout le sang dont ils ont inondé +l'Europe! + +(_Le Belge_, n° 3, septembre 1915, p. 1.) + + +2. La violation de la neutralité belge. + + +Ceci est un point auquel les Belges sont fort sensibles, autant, sinon +plus, qu'aux «représailles contre les francs-tireurs». + +A diverses reprises, l'Allemagne a fait répandre en Belgique des brochures +destinées à montrer que, même en l'absence des fameuses _Conventions +anglo-belges_ elle avait le droit et le devoir d'envahir la Belgique. Nos +prohibés ont répondu à ces libelles. Mais comme il serait trop long de +reproduire ceux-ci, il n'y aurait pas grand intérêt pour le lecteur à +posséder les ripostes belges. Un mot seulement. + +La première brochure émanait d'un religieux allemand de Chicago. Elle +voulait démontrer que la parole du chancelier «_Not kennt kein Gebol_» +(nécessité ne connaît pas de loi), était parfaitement justifiée, puisque +l'Allemagne était en état de légitime défense. Le n° 9 de _La Libre +Belgique_ (mars 1915) combat cette curieuse théorie; il montre la +différence entre une personne morale et une personne physique. + +Puis vint l'article de dom MORIN, un bénédictin français établi à Munich +depuis huit ans: _Appel à la foi et au bon sens des catholiques belges_. +Cet appel parut dans _L'Information_, une feuille de choucroute, comme on +dit à Bruxelles, rédigée par des Allemands. On le réimprima ensuite en une +brochure qui fut vendue--comble de perfidie--au profit des pauvres +des environs de l'abbaye de Maredsous, siège du principal couvent de +bénédictins en Belgique. Non content de déclarer que les Belges ont eu +tort de s'opposer à la nation allemande, si morale, si religieuse et si +forte, il ose ajouter que les Belges continuent leur mauvaise action en +résistant à l'autorité occupante. _La Libre Belgique_ a répondu dans son +n° 50 (octobre J 915). + +Le plus considérable de ces ouvrages est celui de M. Fritz NORDEN: _La +Belgique neutre et l'Allemagne, d'après les hommes d'État et les juristes +belges_. Celui-ci avait la prétention de nous faire croire que la Belgique +avait de sa neutralité une conception fausse; qu'elle n'avait pas le droit +de défendre par les armes sa soi-disant inviolabilité [64]. _Le Belge_ +consacre huit pages à la discussion de cette théorie, dans le supplément à +son n° 4 (septembre 1915). _La Libre Belgique_ la passe au crible dans son +n° 49 (octobre 1915). Elle examine dans le même numéro la personnalité de +l'auteur: + +[Note 64: Les idées de M. Norden sont discutées dans le dernier livre +de WAXWEILER, _Le Procès de la neutralité belge_.] + + +Une saleté. + +Il s'appelle Fritz comme les neuf dixièmes des Boches. Mais ce qui +karactérise ce Fritz-là, c'est qu'il est Norden. Et ce Fritz Norden est un +type à peu près unique en son genre. Au lieu de vendre des fourrures comme +ses parents, ce gros garçon a voulu s'élever d'un kran: il est avokat. + +Parfaitement.. . + +Avokat à la Cour d'appel de Bruxelles. En effet, on a eu la faiblesse +d'admettre au stage, au serment et d'inscrire au tableau de l'Ordre +quelques étrangers et notamment ce juif d'outre-Rhin. + +Encore une réforme qui s'imposera après la guerre. + + +* * * + + +Avant la guerre, on le blaguait volontiers, car il était de ceux qu'on +faisait aisément monter à l'arbre. Quand éclata la guerre, la plupart +des confrères ne le regardaient plus, et le pauvre Fritz, désolé, navré, +pleura dans le gilet d'avocats compatissants. Il ne savait pas assez +déclarer son regret de n'être pas Belge, _Il reniait l'Allemagne de tout +coeur_. + +Quand les hordes du Kaiser souillèrent les pavés de Bruxelles en général +et les marches du Palais de Justice en particulier, Fritz Norden redressa +son buste épais et on ne vit plus que lui à la Kommandantur. + +_Il reniait la Belgique_ du moment que les fifres emplissaient la rue aux +Laines (où niche ce locataire du prince d'Arenberg) de la belle musique +que vous savez. + +Au lieu de s'effacer proprement, ledit Norden traîna dans tous les coins. +Il plaidait toutes les affaires louches des Boches, empochant sans +sourciller affronts sur affronts, dénonçant rue de la Loi tout ce qu'il +pouvait dénoncer, collaborant à toutes les mesures vexatoires inventées +par la Bissingerie. . + +Chose inouïe, il se trouvait des avocats--rares, il est vrai--assez naïfs +pour frayer avec ce lapin-là. + +Pour bien marquer ce qu'était ce Boche, il suffira de raconter une +plaisante aventure. + +Il est strictement défendu aux avocats de faire de la réclame et de se +créer une clientèle grâce à cette réclame. + +Un jour, le Norden en question, rouge d'indignation--cela se passait il +y a deux ou trois ans--signale à un membre du Conseil de l'Ordre que +plusieurs avocats, presque tous d'origine teutonne, font de la réclame +dans une revue allemande. + +Et il apporte, à l'appui de ses dires, un exemplaire de la revue. + +Effectivement, le grand X..., le mince Y..., l'épais Z..., battaient la +caisse chez les Germains. + +Norden trouvait cela dégoûtant. + +Or, à quelques jours de là, le membre du Conseil de l'Ordre, pour se +documenter, demande à un autre avocat allemand--il y en a beaucoup à +Bruxelles--s'il connaît la revue en question... + +--Comment donc, répond l'interpellé, je connais celle-là et encore +une autre revue dans laquelle le petit Norden fait de la réclame en +Allemagne... + +-Pas possible!!! + +Le lendemain, la preuve est faite et le membre du Conseil de l'Ordre, +ahuri, constate que, moyennant un abonnement de 5 marks et une +souscription de 20 marks, le joli koko de Norden faisait précisément ce +qu'il trouvait dégoûtant chez les autres. + +Mouchard et hypocrite, c'est dans leur sang. + +Voilà l'homme qui a toutes ses entrées à la Kommandantur. + +Or, ce qui est ignoble, ce qui dépasse les bornes de l'inconscience, c'est +ce que vient de faire cet individu. + +Avec une outrecuidance toute prussienne, oubliant que, jusqu'à nouvel +ordre, il est toujours avocat, lié par son serment,--on oublie tant de +choses en Allemagne--avec un manque de tact effarant, il a, cet homme, +écrit et publié un livre, _La Belgique neutre et l'Allemagne_, qui est +une infamie. Cauteleusement, se sachant à l'abri derrière les baïonnettes +prussiennes, il insulte notre patriotisme. + +On n'analyse pas un livre pareil. On le lit avec douleur, on le ferme avec +dégoût. + +La Kommandantur a chaudement accueilli cette saleté. Elle la place partout +bien en vue. + +Norden a mérité la Croix de fer. Ça manquait à son genre de beauté. + +Si ce gaillard-là ne file pas un quart d'heure avant le dernier soldat +allemand, il risque fort d'aller à Saint-Gilles, quand, les honnêtes gens +quittant leurs cellules, on y remisera les krapules. + + +* * * + + +C'est égal, s'il reste encore un seul avocat belge pour serrer la main de +Norden en question, c'est à douter de tout. FIDELIS. + +_P.S._--Voici l'épitaphe qu'on a composée illico pour ce monsieur, qu'on +peut considérer comme décédé... moralement. + +Ci-gît Maître Norden, doctor ès-trahison, +Avocat et mouchard, historien punique, +Juif évoquant le Christ, Boche sous un faux nom; +L'honneur est marchandise, il en tenait boutique; +Ayant de qui tenir: Judas de la Belgique. + +(_La Libre Belgique_, n° 49, octobre 1915, p. 3, col. 2.) + +Une même objection s'applique à toutes ces attaques contre la Belgique: Si +c'est nous qui avons tort, pourquoi le chancelier, dans son discours au +Reichstag du 4 août 1914, a-t-il dit que c'est l'Allemagne qui a tort: «En +envahissant la Belgique, nous commettons une injustice?» + +Il est vrai que le même jour, dans une conversation avec l'ambassadeur +anglais, il a prononcé une autre parole historique: «Un traité est un +chiffon de papier.» Depuis lors, il s'est aperçu de sa sottise et il a +essayé de rattraper ses paroles, notamment dans une interview accordée +à un correspondant de l'_Associated Press_. Voici en entier un article +prohibé sur ce sujet. Il ne contient à la vérité rien qui ne soit +amplement connu à présent; mais nous croyons intéressant de montrer par un +exemple typique que les frontières belges, si hermétiquement fermées en +apparence, ne sont pourtant pas tout à fait étanches, et que les documents +étrangers nous parviennent malgré tous les obstacles allemands. + + +Le chiffon de papier (des traités de 1831, 1839 et 1870), les +broubelages du chancelier prussien M. von Bethmann-Hollweg et la réponse +de Sir E. Grey, secrétaire des Affaires étrangères d'Angleterre. + + +L'_Associated Press_ publie le récit d'une interview que son correspondant +près de l'état-major allemand dans une ville du nord de la France a eue +avec M. von Bethmann-Hollweg, le chancelier impérial. + +M. von Bethmann dans le cours de la conversation lui a dit: «Je suis +surpris d'apprendre que l'expression _un chiffon de papier_ dont j'ai usé +dans ma dernière conversation avec l'ambassadeur britannique en parlant +du traité relatif à la neutralité belge, a pu causer une telle impression +défavorable aux États-Unis. + +«L'expression avait une tout autre signification que celle qui ressort +du rapport de Sir Edw. Goschen. Le tour qui lui est donné dans les +commentaires ambigus de nos ennemis est certainement la cause de cette +mauvaise impression[65].» + +[Note 65: Voir p. 60 le texte authentique et le texte falsifié par la +censure allemande. (Note de J. M.)] + +Le chancelier improvisa alors une explication de cette réelle +signification; la voici en substance: il a parlé du traité non comme d'un +chiffon de papier pour l'Allemagne, mais comme d'un acte qui était +devenu comme un chiffon de papier parce que la Belgique avait contrevenu +elle-même à sa neutralité et que l'Angleterre avait tant d'autres raisons +d'entrer en guerre, que le traité de neutralité qu'elle invoquait n'était +qu'un chiffon de papier, en comparaison de ces raisons. + +«Ma conversation avec Sir E. Goschen, dit-il, eut lieu le 4 août. + +«Je venais de déclarer au Reichstag que seule une cruelle nécessité, la +lutte pour l'existence, avait forcé l'Allemagne à marcher à travers la +Belgique, mais qu'elle était prête à réparer le tort commis. Quand je +parlais ainsi j'avais déjà certaines indications--mais pas de preuves +absolues pouvant servir de base à une accusation publique--que la Belgique +avait depuis longtemps abandonné sa neutralité dans ses relations +avec l'Angleterre. Néanmoins, je prenais tellement au sérieux les +responsabilités de l'Allemagne vis-à-vis des États neutres, que je parlai +ouvertement du mal commis par l'Allemagne. + +«Quelle fut l'attitude de l'Angleterre dans cette même question? Le jour +avant ma conversation avec l'ambassadeur britannique, Sir Edward Grey +avait prononcé au Parlement son discours bien connu, dans lequel, tout en +ne disant pas expressément que l'Angleterre prendrait part à la guerre, +il laisse cependant fort peu de doute à ce propos. Il suffit de lire +attentivement ce discours pour connaître la cause de l'intervention de +l'Angleterre dans la guerre. + +«Au milieu de toutes ces belles phrases sur l'honneur de l'Angleterre et +sur les obligations de l'Angleterre, nous trouvons sans cesse exprimé de +nouveau que les intérêts de l'Angleterre, ses seuls intérêts, l'appelaient +à participer au conflit parce qu'il n'était pas dans les intérêts de +l'Angleterre que l'Allemagne sortit victorieuse et par conséquent plus +forte de cette guerre. + +«Le vieux principe de la politique anglaise, c'est-à-dire prendre comme +seule règle de ses actions ses intérêts privés, sans égard pour le droit, +la raison ou les considérations d'humanité, est exprimé dans ce discours +de Gladstone en 1870 sur la neutralité belge, discours que Sir Edward a +rappelé. + +«L'Angleterre, a insisté le chancelier prussien, a tiré l'épée uniquement +parce qu'elle croyait que ses intérêts le demandaient. La neutralité belge +seule ne l'eût jamais entraînée à la guerre. + +«C'était ce que je voulais dire quand, dans ce dernier entretien avec Sir +Goschen, étant assis et causant intimement, d'homme à d'homme, je lui +dis que, parmi les raisons qui poussaient l'Angleterre à se battre, la +neutralité belge n'avait eu pour elle que la valeur d'un chiffon de +papier. J'ai pu être un peu excité et animé; qui ne l'eût pas été en +voyant les espoirs et le travail de toute une partie de ma vie de +chancelier s'en aller à la dérive? + +«Je rappelai à l'ambassadeur mes efforts durant des années pour arriver à +une entente entre l'Allemagne et l'Angleterre, une entente qui, je le +lui rappelai, eût rendu impossible une guerre générale et eût absolument +garanti la paix de l'Europe. Une telle entente eût formé les bases sur +lesquelles nous aurions pu rapprocher les États-Unis comme troisième +partenaire. Mais l'Angleterre n'avait pas adopté ce plan et par son entrée +en guerre détruisait pour toujours l'espoir de son accomplissement. En +présence de conséquences si importantes le traité n'était-il pas un +chiffon de papier? L'Angleterre devrait réellement cesser de «jouer de la +harpe» sur ce thème de la neutralité belge. + +«Herr von Bethmann-Hollweg affirme que les papiers «que nous avons trouvés +dans les archives du ministère des Affaires étrangères à Bruxelles, +montrent que l'Angleterre, en 1911, était déterminée à jeter des troupes +en Belgique sans l'assentiment du Gouvernement belge si la guerre avait +éclaté», en d'autres mots, de faire exactement ce qu'elle reproche +maintenant à l'Allemagne avec une si vertueuse indignation». + +«Dans un dernier rapport, Sir Edward Grey, je crois, informa la Belgique +qu'il ne croyait pas que l'Angleterre aurait pris une telle décision parce +qu'il ne pensait pas que l'opinion publique anglaise eût ratifié une +action semblable. Et cependant il y a des gens aux États-Unis qui +s'étonnent que j'ai traité de chiffon de papier, un traité dont +l'observation, selon l'avis d'hommes d'État responsables anglais, aurait +dépendu du bon plaisir de l'opinion publique anglaise, un traité que +l'Angleterre avait depuis longtemps sourdement détruit par des accords +militaires avec la Belgique. + +«Souvenez-vous que Sir Edward Grey a expressément refusé de nous assurer +de la neutralité anglaise même si l'Allemagne respectait la neutralité +belge. Aussi je comprends le déplaisir de l'Angleterre en m'entendant +caractériser le traité de 1839 de «chiffon de papier», car ce chiffon de +papier avait pour l'Angleterre une extrême valeur; il lui fournissait +devant le monde une excuse pour s'embarquer dans cette guerre. + +«J'espère donc qu'aux États-Unis vous penserez nettement que dans cette +affaire l'Angleterre a agi seulement d'après ce principe: Que cela soit +juste ou non, mes intérêts avant tout.» + +LA RÉPONSE DE SIR GREY + + +Le secrétaire d'État aux Affaires étrangères répond ainsi à l'interview +récemment accordée par le chancelier allemand à un correspondant +américain: + +«Il n'est pas étonnant que le chancelier allemand croit nécessaire +de donner de nouvelles explications au sujet de sa phrase désormais +historique sur le traité simple «chiffon de papier». La phrase a fait une +profonde impression parce que le progrès du monde dépend grandement +du respect des conventions entre individus et entre nations et que la +politique révélée par la phrase de Herr von Bethmann-Hollweg tend à +abaisser le niveau de la civilisation au point de vue légal et moral. + +«Ce qu'a dit le chancelier allemand est ceci: l'Angleterre en exigeant +que l'Allemagne respecte la neutralité de la Belgique va faire la guerre +«seulement pour un mot, seulement pour un chiffon de papier», c'est-à-dire +que l'Angleterre faisait d'une taupinière une montagne. Il demande +maintenant aux Américains de croire qu'il voulait dire exactement le +contraire de ce qu'il a dit: Que c'est l'Angleterre qui en réalité +regardait la neutralité de la Belgique comme une bagatelle et que +l'Allemagne prenait au sérieux ses responsabilités envers les États +neutres. + +«Les arguments par lesquels Herr von Bethmann-Hollweg cherche à asseoir sa +défense sont en flagrante contradiction avec les faits: + +«Le chancelier allemand allègue que «l'Angleterre en 1911 était déterminée +à jeter des troupes en Belgique sans l'assentiment du Gouvernement belge». +Cette allégation est absolument fausse. Elle est basée sur certains +documents trouvés à Bruxelles qui ont trait à des conversations entre +officiers belges et anglais en 1906 et de nouveau en 1911. Le fait +qu'aucune trace de ces conversations ne se trouve ni au ministère des +Affaires étrangères anglais ni au ministère de la Guerre anglais montre +qu'elles avaient un caractère non officiel et qu'aucune convention +militaire d'aucune sorte eut été jamais faite entre les deux Gouvernements +[66].» + +[Note 66: On pourrait ajouter que les Allemands ont falsifié le +document de 1911 en supprimant sa fin: voir _Comment les Belges résistent_ +p. 42. (Note de J. M.)] + +«Avant que ces conversations aient eu lieu entre officiers anglais +et belges, il avait été expressément établi du côté anglais que les +engagements devant résulter des événements militaires seraient rédigés de +telle sorte qu'en cas de nécessité l'assistance de l'Angleterre puisse +être donnée à la Belgique de la manière la plus efficace pour _la défense +de sa neutralité_; et du côté belge une note en marge du document +expliquait que _l'entrée des Anglais en Belgique aurait lieu seulement +après la violation de la neutralité par l'Allemagne_. + +«Dans la conversation de 1911, l'officier belge dit à l'officier anglais: +«_C'est avec notre consentement seulement que vous pourrez entrer dans +notre pays_» et, en 1913, Sir Edward Grey donnait au Gouvernement belge +l'assurance catégorique que le Gouvernement britannique ne violerait pas +la neutralité belge; et qu'aussi longtemps qu'elle ne serait pas violée +par aucune autre puissance nous n'enverrions certainement pas nos troupes +dans son territoire. + +«La manière du chancelier d'abuser de ce document peut être citée à ce +sujet: + +«Il représente Sir Edward Grey comme disant qu«'il ne croyait pas que +l'Angleterre aurait pris une telle décision parce qu'il ne pensait pas que +l'opinion publique anglaise aurait approuvé une telle action». Ce que +Sir Edward Grey écrivait alors était: «Je disais que j'étais sûr que ce +Gouvernement ne violerait pas le premier la neutralité belge et que je +ne croyais pas qu'aucun Gouvernement britannique serait le premier à le +faire, ni que l'opinion publique d'ici approuverait jamais cela.» + + +LES DESSEINS DE L'ALLEMAGNE SUR LA BELGIQUE + + +«Si le chancelier désire connaître pourquoi il y eut des conversations sur +des sujets militaires entre officiers britanniques et belges, il peut +en trouver la raison dans un fait bien connu de lui, savoir: que les +Allemands avaient établi un réseau préparé de chemins de fer stratégiques, +conduisant du Rhin à la frontière belge et traversant une contrée nue et +très peu peuplée, chemin de fer délibérément construit pour permettre une +attaque soudaine sur la Belgique, telle que celle qui s'est produite en +août dernier. Ce fait seul justifiait toutes les conversations entre la +Belgique et les autres puissances en vue de décider que la neutralité +belge ne serait violée que dans le cas où une autre puissance l'aurait +violée auparavant. La Belgique n'a jamais eu des communications sur +d'autres bases que celles-là. + +«En dépit de ces faits le chancelier allemand parle de la Belgique comme +ayant par ce moyen «abandonné» et «aliéné» sa neutralité, et dit qu'il +n'aurait pas parlé de l'invasion allemande comme d'un tort ou d'une +injustice s'il avait connu alors les conversations de 1906 et 1911. Il +paraît découler de cela que, selon le code de Herr von Bethmann-Hollweg, +une injustice devient un droit, si la partie qui doit être la victime de +cette injustice en prévoit la possibilité et se prépare à y résister. +Ceux qui se contentent d'un idéal plus vieux et plus généralement accepté +seront plutôt de l'avis du cardinal Mercier; il dit dans sa lettre +pastorale: «La Belgique était engagée d'honneur à défendre son +indépendance. Elle a gardé son serment. Les autres puissances étaient +tenues de respecter et de protéger sa neutralité. L'Allemagne a violé son +serment, l'Angleterre y est fidèle. Voilà les faits.» + + +LA VÉRITABLE RAISON DE L'INVASION + + +«A l'appui de la seconde partie de la thèse du chancelier allemand, +savoir, que l'Allemagne a sérieusement saisi ses responsabilités envers +les États neutres, il allègue seulement qu'il a parle franchement de +l'injustice commise par l'Allemagne en envahissant la Belgique. + +«Qu'un homme connaissant ce qui est juste commette l'injustice, cela n'est +ordinairement pas accepté comme une preuve de sérieuse délicatesse de +conscience. + +«La nature réelle du point de vue allemand au sujet de «ses +responsabilités envers les États neutres», peut être apprise par une +autorité qui ne peut être discutée, la lecture du _Livre Bleu_ anglais. + +«Si ces responsabilités étaient réellement prises au sérieux par +l'Allemagne, pourquoi a-t-elle refusé de répondre, quand on lui a demandé +de respecter la neutralité belge si elle était respectée par la France? + +«Quand on a posé à la France la question correspondante, elle a accepté. +Ceci aurait garanti l'Allemagne de tout danger d'une attaque par la +Belgique. + +«La raison du refus de l'Allemagne est donnée par le collègue de Herr von +Bethmann-Hollweg. Cela peut être paraphrase dans la glose bien connue +sur Shakespeare: «Il est armé trois fois celui qui a une querelle juste, +quatre fois s'il a porté le premier coup.» «Ils devaient avancer en +France, dit Herr von Jagow, par la route la plus courte et la plus facile, +afin d'être bien en tête pour leurs opérations et d'essayer de frapper un +coup décisif aussitôt que possible.» + +«L'attitude réelle de l'Allemagne envers la Belgique fut ainsi franchement +donnée par le secrétaire des Affaires étrangères allemand à l'ambassadeur +britannique, et le chancelier allemand, dans son discours au Reichstag, +réclamait le droit de commettre une injustice en vertu de la nécessité +militaire de «tailler une route au travers». Le traité qui défendait +l'injustice était en comparaison un «simple chiffon de papier». La vérité +fut dite dans ces premières déclarations des deux ministres allemands. +Toutes les apologies et les arguments qui ont suivi sont des réflexions +tardives faites pour excuser et expliquer une flagrante injustice. +D'ailleurs toutes attaques contre la Grande-Bretagne par rapport à ce +sujet et toutes les conversations touchant les «responsabilités envers +les États neutres» viennent vraiment mal de l'homme qui le 20 juillet +demandait à la Grande-Bretagne de conclure un marché qui ferait excuser la +violation de la neutralité de la Belgique. + + + +LE PRIX D'UNE ENTENTE ANGLO-ALLEMANDE + + +«Le chancelier allemand a parlé à un correspondant américain de ses +efforts durant des années pour amener une entente entre l'Allemagne et +l'Angleterre, «entente, ajoute-t-il, qui devait absolument garantir la +paix de l'Europe». Il omettait de mentionner ce que M. Asquith a rendu +public dans son discours à Cardiff; que l'Allemagne requérait, comme +prix de cette entente, un engagement sans conditions de la neutralité de +l'Angleterre. Le Gouvernement britannique était prêt à s'engager à ne +prendre part à aucune agression contre l'Allemagne; il n'était pas préparé +à engager sa neutralité en cas d'agression par l'Allemagne. + +«Une entente anglo-allemande dans ces derniers termes n'aurait pas donné +une garantie absolue pour la paix de l'Europe, mais elle aurait donné une +absolue liberté d'action à l'Allemagne, en ce qui concernait l'Angleterre, +pour rompre la paix de l'Europe. + +«Le chancelier disait que dans sa conversation avec l'ambassadeur +britannique en août dernier il «pouvait avoir été un peu excité en voyant +ses espérances et le travail de toute sa carrière de chancelier aller +à rien». Si l'on considère qu'à la date de la conversation (4 août) +l'Allemagne était déjà en guerre avec la France, la conclusion naturelle +est que le naufrage des espérances du chancelier consistait, non dans le +fait d'une guerre européenne, mais dans le fait que l'Angleterre n'avait +pas accepté de n'y point prendre part. + + +UN TÉMOIGNAGE DU PEU DE SINCÉRITÉ DE L'ALLEMAGNE + +«La sincérité des déclarations du chancelier allemand au correspondant +américain peut être montré par un simple témoignage, dont l'application +vient ici très à propos parce qu'il sert à rappeler les principaux faits +qui ont produit la guerre présente. Herr von Bethmann-Hollweg refusa la +proposition faite par l'Angleterre et à laquelle la France, l'Italie et la +Russie devaient prendre part. L'Angleterre proposait une conférence où la +dispute eût été arrangée en termes honorables et clairs, sans guerre. Si +réellement il désirait agir avec l'Angleterre pour conserver la paix, +pourquoi n'a-t-il pas accepté cette proposition? Il devait savoir, après +la conférence des Balkans à Londres, qu'il pouvait avoir toute confiance +dans l'Angleterre. Herr von Jagow a rendu témoignage au Reichstag de la +bonne foi de l'Angleterre dans ces négociations. + +«La proposition d'une seconde conférence entre les puissances fut faite +par Sir Edward Grey, en exprimant les mêmes désirs de paix qu'en 1912 et +1913. Le chancelier allemand rejeta ce moyen d'éviter la guerre. Celui +qui ne veut pas les moyens ne doit pas se plaindre si la fin n'est pas ce +qu'il désire.» + +La seconde partie de l'entrevue avec le correspondant américain consistait +dans un discours sur la moralité de la guerre. + +Les choses que l'Allemagne a faites en Belgique et en France ont été +certifiées devant le monde par ceux qui en ont souffert et qui les +connaissent de première main. Après cela il n'appartient pas au chancelier +d'apprendre aux autres belligérants la conduite à tenir en guerre. + +(_La Libre Belgique_, n° 2, février 1915, p. 1, col. 1.) + + +On a vu plus haut que la censure ennemie ne permet pas qu'on parle du +chiffon de papier (p. 60). + +Le chancelier ne fut pas le seul, le 4 août 1914, à tenir des propos +inconsidérés. Son secrétaire d'État, M. von Jagow, fit à notre ministre, +M. le baron Beyens, des déclarations qu'il a dû amèrement regretter +depuis: n'affirmait-il pas, en effet, que l'Allemagne n'avait rien à +reprocher à la Belgique! + + + +Morale à double face. + + +C'était le 4 août 1914, le jour où l'Allemagne commença sur le territoire +belge la longue série des crimes épouvantables qui devaient laisser sur +les traces de l'armée teutonne un immense fleuve de sang. + +Ce jour-là, à 9 heures du matin, eut lieu, au ministère des Affaires +étrangères de Berlin, une entrevue poignante, désormais historique, entre +von Jagow, secrétaire d'État, et le baron Beyens, ambassadeur belge. + +Après avoir, avec une patriotique énergie et une fière indignation, +fustigé l'acte de forfaiture commis par l'empire germanique, le diplomate +belge, s'adressant directement à la conscience de son contradicteur, le +somma de dire d'une façon formelle son opinion sur la violation d'un pays +«auquel (venait de reconnaître le ministre allemand) l'Allemagne n'avait +rien à reprocher et dont l'attitude avait toujours été correcte». Pris à +l'improviste, le ministre rougit et, d'une voix tremblante, balbutia: + +«..Je le reconnais, je comprends votre réponse..., je la comprends en tant +qu'homme privé, mais comme secrétaire d'État je n'ai pas d'appréciation à +donner...» + +Ces paroles infâmes, qui auraient dû brûler les lèvres de celui qui les +prononça, sont rappelées loyalement par le _Livre Gris_ belge; elles +sont tellement déshonorantes, tellement flétrissantes pour la diplomatie +allemande que le Gouvernement de ce «pays de menteurs» a cru nécessaire +de les... rectifier et, dans une note officieuse de la _Norddeutsche +Allgemeine Zeitung_, fait dire que von Jagow a simplement dit que «e qui +est vrai pour l'individu ne peut s'appliquer à l'État!!» + +Franchement, j'avoue ne pas savoir lequel des deux est le plus méprisable, +ou le Jagow qui rougit, ou le Gouvernement allemand qui se cache derrière +un journal pour faire connaître au monde pareil sentiment! + +Voilà bien la mentalité teutonne peinte par elle-même! Pour elle, il +est donc avéré qu'il existe deux morales: l'une à l'usage des simples +citoyens, l'autre à l'usage des États et de ceux qui les gouvernent; +tel acte, réputé criminel pour les premiers, devient vertueux pour les +seconds; ce qui est malhonnête pour les uns, devient honnête pour les +autres... + +Rêvons-nous? Dans notre candeur naïve, nous avions cru qu'il n'existe +qu'une justice, toujours la même, basée sur le droit éternel et +inviolable; que cette justice--qu'elle s'applique à un homme isolé ou à +une collectivité d'hommes--est toujours une, identique à elle-même, ne +se pliant ni aux circonstances, ni aux nécessités, ni aux intérêts d'un +particulier ou d'un État; que cette justice domine tout et condamne tout +acte criminel, toute forfaiture, toute félonie, tout manquement au droit, +au devoir, à l'honneur. + +Sans ce grand principe, universellement admis depuis le Christ, la morale +n'existe plus; le devoir, le bien, l'honneur ne sont que des mots vides de +sens; sans lui, il n'y a plus de place, dans la conscience individuelle +et publique, que pour l'anarchie; sans lui, c'est l'effondrement des +fondements sacrés sur lesquels repose l'ordre moral et social. + +Si l'on supprime ce principe essentiel et primordial, l'odieuse thèse +nietzschéenne, qui prétend que _la force crée le droit_, que _la force est +le droit_, apparaît supérieure au concept--le seul juste et vrai--qui veut +que la force soit uniquement le soutien du droit et ne puisse être mise en +action que pour faire triompher le droit. + +Quel infranchissable abîme entre la mentalité cultivée de l'Allemand et +celle de l'homme civilisé, entre le culte de la force et la pratique du +bien! + +Parlant de la violation de la neutralité belge, Gladstone disait: _c'est +un crime dont aucune nation ne pourrait se rendre coupable_. Le _great old +man_ parlait comme un sage ancien; il ne connaissait pas l'Allemagne, il +ne connaissait pas la «morale à double face» inventée par ce pays. + +Parlant de la Belgique, Benoît XV proclamait, le 22 janvier 1915, que _NUL +ne peut, pour QUELQUE RAISON QUE CE SOIT, violer la justice_. Benoît XV +parlait comme un docteur des temps révolus. L'Allemagne a changé tout +cela: _Not kennt kein Gebot_. La nécessité domine tout, le droit, la +justice, la morale, tout! + +La nouvelle philosophie, la _Real-Politik_, est au-dessus de tout, +_Deutschland aber Alles..._ Tout doit plier devant elle, même les +principes immatériels de l'universelle justice. + +Et dire que cette conception nouvelle du droit a été frénétiquement +applaudie par le Parlement allemand tout entier, c'est-à-dire par le +peuple allemand tout entier. + +Quand, dans le silence et la solitude du soir, des hommes tels que +Erzberger et Pfeiffer, qui se donnent pour les champions de la vérité et +de la morale chrétiennes, se trouvent en face du Crucifié, qui a donné +au monde les grands principes du Droit et qui est mort pour consacrer ce +Droit, que doivent-ils ressentir au fond de leur conscience? + +Et cet empereur maudit, en regardant ses mains dégouttantes de sang +innocent, ne doit-il pas frémir quand il prononce le nom de Dieu, auquel +il ne croit pas, à moins d'être le plus grand criminel que l'humanité ait +enfanté? + +Dr. Z. +(_La Libre Belgique_, n°55, décembre 1915, p.2, col.1.) + + * * * * * + +L'Allemagne a-t-elle au moins tiré profit de sa félonie? S'est-elle assuré +des avantages qui compensent sa flétrissure? La violation de la neutralité +belge lui a-t-elle permis, par exemple, d'écraser la France et de prendre +Paris? + +L'échec de l'agression brusquée contre la France n'est pas le seul salaire +qu'a reçu la diplomatie d'outre-Rhin pour son indigne conduite vis-à-vis +de notre pays. Il ne paraît pas douteux que c'est aussi la méfiance pour +les promesses allemandes qui a mis l'Italie aux côtés des Alliés. + + * * * * * + +Le châtiment. + +L'intervention de l'Italie, qui probablement mettra fin aux hésitations +des États balkaniques, semble revêtir tout particulièrement le caractère +d'un châtiment pour la criminelle et odieuse invasion de la Belgique. Peu +de jours avant la déclaration de guerre de l'Italie, un Teuton qui avait +passé les neuf derniers mois à Rome se lamentait en ces termes, dans le +_Vorwärts_ de Berlin, sur l'échec des négociations astucieuses menées par +von Bulow: + +«La publication des négociations politiques prouvera _combien fut néfaste +la pensée toujours présente que les traités ne sont que des chiffons de +papier._» + +(_La Libre Belgique_, n°26, juin 1915, p.4, col.2.) + + +Les audaces du chancelier teuton. + +Nous nous sommes expliqués au sujet de la rupture de la Triple Alliance +par l'Italie, mais le discours de M. de Bethmann-Hollweg au Reichstag nous +fournit l'occasion de montrer jusqu'à quel point va l'aveuglement germain +quand il s'agit de la morale et de la fidélité aux traités. + +Ce discours commence en demandant pourquoi Rome a refusé d'un coeur si +léger les propositions de Vienne, qui accordaient à l'Italie tant de +concessions au Trentin et sur l'Adriatique. A ce sujet le chancelier ose +dire qu'il n'appartient pas à l'Italie de juger à quel degré les autres +nations méritent la confiance, en prenant pour mesure le degré de loyauté +avec laquelle elle-même observe les traités. + +Et ce chancelier ose ajouter: + +«L'Allemagne garantissait de sa parole que les concessions promises par +l'Autriche seraient observées. _Il n'y avait donc aucun motif de se +méfier_.» + +Comment ces paroles n'ont-elles pas brûlé les lèvres de celui qui +proclamait jadis à la même tribune et aux applaudissements des mêmes +auditeurs que _nécessité n'a pas de loi_, que, lorsqu'on défend un bien +suprême, on peut violer le droit des gens et qu'on _s'arrange comme on +peut_. Et le même monsieur qui déclarait à l'ambassadeur de Londres, il +y a dix mois, que le traité qui obligeait les grandes puissances et la +Prusse à respecter la Belgique et même au besoin à la défendre n'était +qu'un chiffon de papier, interdit à l'Italie le droit de juger à quel +point l'Allemagne, qui fait profession de mépriser également les lois de +la guerre, mérite confiance. + +Il est vraiment prodigieux ce chancelier, le plus éminent des hommes, +au dire du professeur Lasson, de Berlin (l'un des signataires du fameux +manifeste des intellectuels allemands en septembre 1914). Il est même +kolossal, pour employer une des expressions favorites aux hommes de la +«Kultur». + +Mais ils sont également kolossaux et dignes de la «Kultur» les membres du +Reichstag qui ont couvert plusieurs fois de _tonnerres d'applaudissements_ +l'exorde du même chancelier de chiffon. Celui-ci leur a d'abord fait +croire que les Anglais, les Français, les Belges et les Russes étaient +absolument trompés par leurs gouvernements et leurs presses au sujet de la +marche des affaires en Russie et même en France; puis il a terminé ainsi, +sans qu'aucun de ses auditeurs ait soupçonné l'amère ironie qui se cachait +derrière les prétentions allemandes: + +«Dans cette guerre, ce n'est pas la haine qui nous inspire, c'est +l'indignation (_Vifs applaudissements_), la sainte indignation (_Nouveau +tonnerre d'applaudissements sur tous les bancs_). Plus est grand le danger +auquel nous avons à faire face, entourés que nous sommes de tous côtés par +des ennemis, plus profondément l'amour de nos foyers étreint nos coeurs, +plus jalousement nous devons veiller à la protection de nos enfants, de +nos petits-enfants, plus nous devons tout endurer et tenir bon jusqu'à ce +que nous ayons conquis toutes les garanties d'assurance possibles qu'aucun +ennemi, soit seul, soit coalisé, n'osera jamais plus se mesurer avec nous +les armes à la main. (_Tonnerre d'applaudissements_.) + +Plus sauvagement sévit la tempête autour de nous, et plus solidement nous +devons établir les fondations de notre maison. Pour cette conscience de +l'union de ses forces, pour ce courage inébranlable, pour ce dévouement +sans borne que lui affirme le peuple tout entier, et pour la loyale +coopération que vous, Messieurs, n'avez, dès les premiers jours, jamais +cessé d'accorder à la patrie, je vous apporte, à vous, les représentants +de la nation tout entière, les remerciements chaleureux du Kaiser. + +«Pleins de la confiance mutuelle que nous sommes tous unis, nous vaincrons +en dépit d'un monde d'ennemis.» (_Applaudissements frénétiques et +prolongés_.) + +Nous osons croire, au contraire, nous, petits Belges, que si le Kaiser +avait à recommencer 1914, il continuerait à jouer les Lohengrin et +laisserait là les Attila. + +HELBÉ. +(_La Libre Belgique_, n°28, juin 1915, p.2, col.2.) + +N'oublions pas que la Belgique est aussi en guerre avec l'Autriche. En +«brillant second», celle-ci s'est montrée aussi fourbe que l'Allemagne. + + +Leurs complices. + +N'ayant aucune raison pour nous déclarer la guerre, l'Allemagne dut se +rabattre sur la nécessité, pour son agression contre la France, d'aller le +plus vite possible. Mais l'Autriche-Hongrie ne put rien alléguer pour nous +traiter en ennemis. La déclaration de guerre du Kaiser autrichien à la +Belgique date du 28 août: elle devait légitimer l'emploi, contre nos +forts, de la grosse artillerie autrichienne. Or, en mars dernier, le +Gouvernement belge obtint la preuve (et la publia sans recevoir de +démenti) que ces obusiers se trouvaient déjà devant Namur le 16 août, donc +une douzaine de jours avant que nous fussions en guerre avec l'Autriche! + +Du 4 au 28 août, pendant la première phase de notre résistance, +Autrichiens et Hongrois demeurèrent à Bruxelles, à Anvers, à Liège, à +Namur, etc. Ni les personnages diplomatiques ni les particuliers de cette +nationalité ne se virent inquiétés: ils purent renseigner leurs alliés sur +les mouvements des troupes belges, de même que sur la présence de forces +françaises dans notre Luxembourg et anglaises dans notre Hainaut... + +Ce perfide subterfuge, consistant à rompre avec la Belgique seulement +après l'occupation de Bruxelles, permit à l'espionnage autrichien de +s'exercer sans entraves jusqu'à la venue des «camarades». + +Une telle attitude est à retenir! Elle confond et égalise dans la +turpitude les complices germaniques; elle les unit dans la répulsion que +tout Belge nourrit à l'endroit d'un aussi vil ennemi. (_La Vérité_, n° 4, +3 juin 1915, p. 15.) + + +3. Un exemple caractéristique de la manière allemande. + +Nous pourrions clore ici le chapitre traitant de la perfidie allemande. +Faisons pourtant un dernier emprunt à nos prohibés, tant le cas que voici +abonde en mensonges variés: + + +Les Allemands au séminaire de Tournai. + + +CONTRIBUTION A L'HISTOIRE MILITAIRE ET DIPLOMATIQUE DE L'ALLEMAGNE +CONTEMPORAINE + + +Vers la fin de l'année dernière, quelques semaines après l'occupation +de Tournai par les armées de la Kultur, il prit fantaisie au commandant +militaire allemand de s'installer dans les locaux du séminaire épiscopal. +L'immeuble ne pouvait être considéré comme vacant, bien qu'il eût perdu +une grande partie de ses habitants, appelés sous les drapeaux de l'armée +belge en qualité de brancardiers. Mais l'autorité allemande le trouvait +à sa convenance; elle décida qu'il était disponible et donna ordre de +l'occuper. Ce fait d'armes fut exécuté le dimanche 22 novembre. Ce jour-là +avait eu lieu une ordination sacerdotale. Les nouveaux prêtres. évincés +de leur réfectoire; durent dîner dans un corridor. Puis ils quittèrent le +séminaire pour n'y plus rentrer. Seuls les professeurs furent autorisés à +y conserver leur logement, et lorsqu'en janvier 1915 le séminaire rouvrit +ses cours, les étudiants, relativement rares, qui répondirent à l'appel +durent aller chercher un gîte au village de Kain. + +Une fois dans la place, les Teutons étalèrent impudemment l'intention +de ne plus s'en aller. Aux, réclamations des possesseurs expulsés, ils +opposèrent le dédain transcendant qui leur sert de réponse à toute +obligation comme à toute vérité qui les dérange. Cet état de choses durait +déjà depuis plus de huit mois, quand les journaux non censurés donnèrent +connaissance d'une lettre écrite le 6 juillet par le secrétaire d'État du +souverain Pontife, cardinal Gaspari, à M.J. Van den Heuvel, ministre de +Belgique près le Vatican. On y pouvait lire entre autres choses: + +«Ces visites (de S. Ém. le nonce apostolique) contribuèrent à faire +délivrer à l'évêque de Namur, ainsi qu'à l'évêque de Liège et à leurs +vicaires généraux, le permis de libre circulation dans leur diocèse, +à _faire ordonner que l'ambulance militaire fût évacuée du séminaire +diocésain de Tournai_, et à obtenir d'autres avantages importants dont, +pour être bref, nous omettons l'énumération.» + +Grande fut la surprise dans la cité des Choncq Clotiers. Le séminaire +évacué? C'étaient donc les séminaristes belges que l'on voyait entrer et +sortir de la vieille maison de la rue des Jésuites, bottés, éperonnés, +coiffés et armés comme des aumôniers allemands? La population +tournaisienne n'eut pas l'irrévérence de croire que le secrétaire d'État +avait voulu plaisanter, mais elle ne se priva pas de penser et de dire +qu'on s'était moqué de lui kolossalement. + +Les intéressés crurent avoir trouvé l'occasion propice qui les ferait +rentrer, eux dans leur habitation et le cardinal Gaspari dans la réalité +des choses. Depuis quelque temps déjà Tournai avait été exclu de la zone +de guerre et rattaché au gouvernement de S. Exc. le baron von Bissing. +Qu'on le pardonne aux évincés, ce ne fut pas de ce côté que se tournèrent +leurs espérances. Ils préférèrent soumettre leurs représentations à un +très haut et très bienveillant personnage qui se trouvait en situation de +dissiper les illusions de la secrétairerie d'État. Le malheur voulut que +ce haut personnage fût, pour des raisons d'étiquette diplomatique, obligé +de demander des explications à la plus mauvaise adresse. + +A beau mentir qui vient de loin. Mais le grand chef interpellé ne venait +pas de loin. Il put donc avec un plein succès affirmer que le séminaire +était évacué. On le crut ou on ne le crut pas, peu importe; il avait mis +fin à la conversation d'autant plus sûrement que son interlocuteur +ne pouvait, à aucun prix, courir le risque d'être amené à lui dire: +«Excellence, vos renseignements sont faux.» + +Les choses en restèrent donc là. Le séminaire «évacué» grouillait +d'Allemands autant que jamais lorsque, tout récemment, la situation prit +fin à l'improviste. Dans le courant du mois d'août, un pince-sans-rire +tournaisien, mis en rapport avec un officier allemand, lui dit avec l'air +de n'y pas toucher: «Il paraît que le nonce doit venir prochainement +visiter le séminaire.» A ces simples mots, l'Allemand prit la figure d'un +homme qui découvre tout à coup un horizon immense. Le nonce au séminaire. +Le cas devenait grave. + +Sur-le-champ, l'exode ou plutôt l'hégire commença. A tout seigneur tout +honneur. La marche s'ouvrit par un peloton de soldats escortant six +magnifiques cochons, six bêtes de la plus belle race allemande, étalant +une prestance de cuirassiers blancs, qui défilèrent par la ville en +grognonnant comme de vrais _Unteroffizieren_. Le reste du campement suivit +avec armes et bagages, moins ce que l'imminence du péril ne permit pas de +déménager. + +Le dimanche 22 août, une foule de curieux allèrent contempler le séminaire +évacué pour tout de bon cette fois, tels les Troyens allant visiter +le camp délaissé par les Grecs, qui avaient fait aussi une retraite +stratégique. + +_Juvat ire et dorica castra desertos videre locos..._ + +Hélas! sans y songer, nous avons dit le mot de la situation: le mot +malsonnant qui peint au vif l'impression causée par un tel spectacle. Ils +sont donc les mêmes partout. L'herbe poussera plus que jamais là où les +Teutons ont passé. Sur le sol où ils ont laissé l'empreinte de leurs +talons ferrés, on peut se demander ce que l'on vient de fouler: une +compagnie de landsturm ou un troupeau de mulets. Mais dans les lieux +qu'ils ont habités en nombre, le doute n'est jamais possible. On les +reconnaît à ce qu'ils emportent et à ce qu'ils abandonnent. + +Au séminaire de Tournai la cave était vide, mais la cour était encombrée +de literies d'une malpropreté ignoble. D'immondes chaussettes étaient +amoncelées dans le réfectoire et des inscriptions de même odeur +s'épanouissaient sur les murs. L'une d'elles portait: «_Nach den +Aborten._» On en lit autant dans toutes les gares; mais au-dessous se +trouvait un avis complémentaire impossible à traduire: «Pour ceux qui sont +soumis à un traitement spécial, par ici; pour les autres, par là.» + +Il y en avait donc qui se dénonçaient par le chemin qu'ils prenaient, et +pour un temps la confession publique aura été en usage au séminaire de +Tournai. + +Ainsi finit l'histoire de l'occupation allemande au séminaire diocésain. +Nous ne la donnons pas pour exceptionnellement importante. Il en est de +plus tristes, il en est de plus drôles; elle ne pose pas en héros d'épopée +les jeunes clercs expulsés de leur cassine. Elle a cependant pour nous +l'intérêt d'un symbole prophétique. Entré par la force dans la maison +d'autrui, nos maîtres s'y maintiennent par la ruse, puis, sur le point +d'être convaincus d'avoir menti au chef de la catholicité, ils détalent +dans un appareil comique. Ainsi ont-ils envahi notre pays, ainsi en +partiront-ils, et le cortège final pourrait fort bien ne pas se dérouler +suivant le cérémonial qui aura été réglé par la dernière affiche de notre +gouverneur. + +Excellence, Excellence! puisque vous paraissez vouloir que votre règne +s'achève dans une atmosphère apaisée, ce n'est pas à nous seuls qu'il faut +adresser vos conseils. Tournez-vous vers ceux qui vous ont fait affirmer +officiellement des choses qui ne sont pas. Ils ont déjà. fortement écorné +votre prestige. Si vous leur confiez aussi votre honneur, ils le mettront +en charpie. C'est votre affaire plus que la nôtre, et rien ne nous oblige +à vous inculquer la seule manière de conduire le peuple belge. Mais pour +l'heure des adieux, nous vous souhaiterions, Excellence, d'avoir su le +forcer à vous estimer. + +BELGA. +(_La Libre Belgique_, n° 46, septembre 1915, p. 4, col. 1.) + + +C. _L'OUTRECUIDANCE_ + + +Cette face-ci du caractère allemand est trop connue [67] et a été trop +fustigée dans ces derniers mois, pour qu'il faille reproduire beaucoup +d'articles de nos prohibés: ceux-ci, pour personnels qu'ils soient, +n'ajouteraient pas grand'chose à ce que le lecteur sait déjà. +Contentons-nous de quelques articles, parmi les plus typiques. + +[Note 67: Citons, par exemple, les deux lettres de M. Lasson, +reproduites par _La Soupe_, no. 62.] + + +1. La «Kultur». + + +D'abord la «Kultur», c'est-à-dire, si l'on en croit le Kaiser, cette +perfection intime, si supérieure à la civilisation, toute extérieure, des +autres nations: + + +La «Kultur». + + +Qu'est-ce donc que la «Kultur» allemande (prononcez _koultour_) dont les +occupants provisoires de la Belgique sont si fiers et qui les rend si +arrogants, si méprisants pour le reste de l'humanité? + +La «Kultur» n'a rien de commun avec la culture française, belge, anglaise, +espagnole, italienne, américaine, etc. Elle n'est pas la civilisation; la +façon dont les Allemands envahisseurs se sont conduits chez nous et +dans le nord de la France, depuis le 4 août dernier, le démontre sans +contestations possibles. + +On peut être civilisé instruit, gentilhomme accompli, appartenir à l'élite +d'une nation cultivée et honorée et n'avoir point la «Kultur», pour cette +péremptoire raison que pour avoir la «Kultur», il faut être Allemand +d'origine et surtout Allemand de coeur; il faut, de toute nécessité, +être foncièrement convaincu de la supériorité morale, intellectuelle, +scientifique et matérielle de l'Allemagne, et surtout de son droit +indéniable, imprescriptible et essentiel à la domination sur l'univers. + +_Deutschland über Alles_, telle est la devise de tout homme qui possède +la «Kultur». «L'Allemagne au-dessus de tout» est la pensée dominante, +la suprême règle de conduite de tout citoyen qui a l'insigne honneur et +l'insigne bonheur d'être doué de «Kultur». Ce don supérieur lui confère +d'ailleurs tous les droits et tient lieu de toutes les qualités; il peut +tout se permettre envers les êtres inférieurs qui n'ont pas la «Kultur». +Celui qui l'a reçue peut être arrogant vis-à-vis de ces malheureux, sauf +à être plat comme une punaise quand par accident les tristes créatures +privées de «Kultur» sont gens puissants et fortunés. Dans ces cas, il +conserve le droit imprescriptible de les mépriser intérieurement et de se +dire à lui-même qu'ils ont un sort dont ils sont indignes. Il conserve, +d'ailleurs, le droit de les dépouiller de tout ce qu'ils possèdent à la +première occasion favorable. + +Un professeur de Berlin, M. Lasson, a fait sur ce sujet quelques +déclarations qui nous feront mieux saisir ce que c'est que la «Kultur». +Nous n'en donnons que la crème: + +«L'organisation allemande et le peuple allemand _sont le chef-d'oeuvre de +la création_. «_Nous sommes sans égaux_. «Le peuple allemand a la science, +la douceur, _toutes les vertus chrétiennes_. Il est le peuple _le plus +libre parce qu'il sait le mieux obéir_. «M. von Bethmann-Hollweg est +l'homme le plus éminent de l'Europe.» + +Le chancelier prussien a montré surtout son éminence dans la déclaration +sinistre qu'il a faite le 4 août au Reichstag, lorsqu'il a avoué que +l'Allemagne, en envahissant la Belgique, a attenté au droit des gens, mais +que la nécessité ne connaît pas de loi. + +Un autre professeur, qui habite Iéna, a fait récemment une déclaration qui +a été reproduite dans le _Nieuwe Rotterdamsche Courant_ de février, +dans laquelle il reconnaît qu'il y a des pays civilisés en Europe et en +Amérique, mais que seuls les Allemands ont la «Kultur». + +On peut considérer cette déclaration comme résumant exactement la doctrine +allemande sur la «Kultur». + +En somme, la «Kultur», si on l'analyse avec soin, n'est autre chose que +l'infatuation germanique, un composé d'orgueil, de vanité, de suffisance, +de naïveté et de rapacité sans frein. + +Ajoutons, pour la déterminer plus complètement, ce détail important: la +«Kultur» exige beaucoup d'engrais. C'est pourquoi beaucoup d'officiers +allemands, qui ont séjourné pendant la guerre en Belgique et dans le nord +de la France, ont laissé, dans les maisons et les châteaux qu'ils ont +«honorés» de leur présence, la preuve odorante de la vérité de la +définition naturaliste, d'après laquelle l'homme est surtout un tube +digestif. + +Il ne faut pas oublier non plus, pour bien apprécier la «Kultur», cette +maxime dont l'expérience des siècles a vérifié la sagesse: «L'orgueil est +le père de tous les vices.» + +(_La Libre Belgique_, n° 5, mars 1915., p. 4, col. 2.) + + +Incroyable. + +Sous ce titre, la _Gazette de Cologne_ publie ingénument la communication +suivante qu'elle a reçue d'un de ses abonnés de Bonn (Prusse rhénane) (Le +texte est donné en français et en allemand): + +«Un négociant de Bonn, ayant adressé à la Maison Roulet, de Bienne +(Suisse), un chèque de 5.000 marks, à l'appui d'une commande de rubis pour +montres, a vu revenir son chèque avec cette mention: + +«_La Maison ne fait d'affaires qu'avec les nations civilisées_.» + +Ni l'abonné ni la _Gazette de Cologne_ n'ont sans doute compris la leçon. + +(_La Libre Belgique_, n° 15, avril 1915, p. 4, col. 2.) + + +2. Le pangermanisme. + +La manifestation la plus dangereuse pour nous de l'orgueil allemand est +sans contredit le pangermanisme, d'après lequel la Belgique, ou tout au +moins sa partie nord, doit être englobée dans la Grande Allemagne. + + +Le fanatisme pangermanique. + +Dans notre cinquième bulletin nous avons consacré un article à la «Kultur» +que les Allemands, ou du moins les plus turbulents et les plus audacieux, +déclarent seuls posséder et dans laquelle ils croient trouver une base +sérieuse à leur droit de domination sur l'Europe et le monde. Nous jugeons +utile de revenir sur ce sujet, auquel les voisins de l'Allemagne et +nous-mêmes n'ont pas cru devoir prêter attention, parce qu'ils pensaient +que la prétention pangermaniste n'était adoptée en Allemagne que par une +minorité de toqués, composée surtout d'officiers retraités désireux de se +faire valoir. + +La guerre déchaînée brutalement en 1914 par le Kaiser, et toutes les +circonstances qui l'ont accompagnée, ont démontré que les classes +dirigeantes de l'Allemagne sont malheureusement imprégnées de +pangermanisme, que ce fanatisme les domine et les mène, et qu'à cause des +universités, de l'enseignement officiel et de la caserne, il règne sur +une grande partie de la nation et réagit même sur les meilleurs éléments, +voire sur les plus religieux et les plus moraux, dont il fausse la +conscience et pervertit les sentiments. + +Le patriotisme en Allemagne est devenu, peut-on dire, la religion +principale. _Deutschland über Alles_, la devise chère à l'Empereur, +remplace en pratique la devise chrétienne: «Aimer Dieu par-dessus tout +et votre prochain comme vous-même.» L'Allemagne est la nation élue et le +Kaiser est l'élu de Dieu. Il en est persuadé et le proclame sans cesse. + +Fin février 1914, ont paru dans la _Post_, journal de Berlin, deux +articles significatifs appelant la guerre prochaine, _une guerre +formidable, offensive, foudroyante et sans merci_; il faut profiter de la +première occasion, de la première difficulté diplomatique, la situation +devenant intolérable et ne pouvant se dénouer que par l'épée, _les 70 +millions d'Allemands ne devant pas renoncer au rôle de nation dirigeante +de l'Europe_. On crut généralement que ce journal, non officiel, n'était +pas un organe sérieux; les événements ont prouvé qu'il reflétait la pensée +gouvernementale. + +Le général allemand von Bernhardi, après avoir émis l'opinion que +l'Allemagne, voyant sa population augmenter sans cesse, serait acculée à +la nécessité de déverser le trop-plein à l'extérieur, ajoutait qu'elle +ne devra pas augmenter la puissance de ses rivaux par le flot de ses +émigrants. Il continuait en disant: + +«_Il nous faut prendre_ des terres nouvelles aux États voisins ou bien les +acquérir d'accord avec eux. Nous devons devenir une puissance coloniale. +Ce que nous voulons, il nous faut l'_obtenir par la force, même au risque +d'une guerre_: A cet effet, le _Deutschtum doit affirmer avant tout sa +position au coeur de l'Europe_.» + +Dans une conférence en 1913, à Berlin, devant la Société coloniale, +le professeur Heutsch fait remarquer que la Belgique et le Portugal +_n'avaient rien fait_ qui justifiât de vastes territoires au Congo. + +Cette phrase et celle de von Bernhardi[68] nous feront comprendre pourquoi +l'Allemagne a violé la neutralité belge. + +[Note 68: Voir p. 279, (Note de J. M.)] + +Un volume de 400 pages a été consacré avant 1914 par un écrivain nommé +J. L. Reimer, au pangermanisme, sous le titre de: _Une Allemagne +pangermaniste_. Voici, d'après ce livre, le résumé de la doctrine: + +«La race allemande doit imposer aux autres peuples les bienfaits de sa +civilisation supérieure, _en les germanisant_. + +«Comment ce plan s'exécutera-t-il? Par la force: + +«L'Allemagne envahira la France et la réduira à merci. Elle établira +d'abord sa domination jusqu'à l'Atlantique et la Méditerranée. Puis l'État +expropriera les non-Germains, là où ils sont mêlés aux Germains. Ensuite, +dans les provinces où il n'y a que des non-Germains, on prendra les +mesures les meilleures pour les faire disparaître: travaux les plus +périlleux et les plus nuisibles à la santé, et autres malaxations +économiques ou morales sur lesquelles nous ne pouvons donner +d'explications, notre bulletin étant envoyé chez d'honnêtes familles. + +«Ceux des non-Germains qui résisteraient seraient exportés dans l'Amérique +du Sud ou en Asie, particulièrement en Chine; enfin, les gens sans enfants +verraient leurs propriétés remplacées par une pension aux frais de l'État. +Une germanisation plus faible serait appliquée aux Néerlandais, aux +Flamands et aux États scandinaves, dont l'auteur estime qu'on ferait plus +facilement de bons Germains, partisans du _Deutschland aber Alles_.» + +Nous ferons ici observer que parmi les moyens odieux préconisés par +l'auteur, il en est que l'Allemagne officielle emploie déjà pour +germaniser la Pologne prussienne: l'expropriation. Elle y emploie aussi +les verges pour désapprendre aux enfants polonais leur langue et les +forcer à dire leurs prières en allemand. Le langage de M. Reimer ne leur a +donc pas paru effronté comme à nous et n'a pu aucunement les scandaliser. + +L'empereur Guillaume a lui-même un jour dit: «L'Allemagne doit être à la +tête du monde.» Le général von der Goltz dont les proclamations cyniques +ont été si remarquées à Bruxelles, a dit en parlant de «la guerre future +que toute l'Allemagne attendait» en 1913, et qui a éclaté en août avec la +soudaineté de la tempête: + +«Elle sera violente et sérieuse comme l'est toute lutte décisive +entre peuples dont l'un veut faire reconnaître sa suprématie sur les +autres.» + +Cette expression laconique est à méditer profondément. Elle fera +comprendre à tous que la lutte actuelle est une lutte d'une grandeur et +d'une importance primordiales et que la Belgique n'y combat pas seulement +pour son existence et son honneur, mais pour la liberté des peuples de +tout l'univers menacée par le monstre pangermain. + +Cette lutte doit être continuée jusqu'à ce que ce monstre rende le dernier +soupir et en expirant délivre à la fois l'Europe centrale et le monde. + +(_La Libre Belgique_, n° 9, mars 1915, p. 1, col. 1.) + + +Citations du Chancelier... et d'autres! + +LA MODESTIE TEUTONNE + +Jamais, a proclamé le chancelier impérial, l'Allemagne n'a recherché la +domination du monde. M. de Bethmann-Hollweg est docteur et s'en honore. +Cela permet de lui supposer quelque lecture. Qu'il nous autorise à lui +citer un certain nombre d'auteurs qui ne sont pas dépourvus de mérite et +qui rendent assez aventurée sa pétition de principe. + +Henri Heine, d'abord, n'avait-il pas écrit dans la préface de sa +_Germania_: «_Oui, le monde entier sera allemand. J'ai souvent pensé à +cette mission, à cette domination universelle de l'Allemagne, lorsque je +me promenais avec mes rêves sous les sapins éternellement verts de ma +patrie._» + +Vous m'objecterez qu'il ne faut voir là que l'aveu enthousiaste d'un +poète, entraîné par sa fantaisie, et que je ferais mieux de consulter un +de ces spécialistes, érudits et consciencieux, qui font la gloire de la +science allemande. Interrogeons, par exemple, le Dr Reimer; nous trouvons +dans son livre: _Une Allemagne pangermanique_, que la race germanique a le +droit de prétendre à l'hégémonie. «_Elle arrivera à l'exercer, dit-il, si +elle a conscience de sa force et la volonté d'employer cette force à se +faire la place qui lui revient. L'Allemagne doit s'unir aux populations +auxquelles la rattache une communauté d'origine, et doit dénationaliser +toutes les autres._» + +Cela au moins est dit par un homme grave, c'est scientifique, c'est +précis. Mais un professeur, fût-il dix fois docteur, qu'est-ce en +Allemagne à côté d'un officier? Or voici ce que pense un militaire comme +le général von Meissendorf, auteur de _La France sous les armes_ [69]: +«_De même que la Prusse a été le noyau de l'Allemagne, de même l'Allemagne +régénérée sera le noyau du futur empire d'occident. Et afin que nul n'en +ignore, nous proclamons dès à présent que notre nation continentale +a droit à la mer, non seulement à la mer du Nord, mais encore à la +Méditerranée et à l'Atlantique_.» + +C'est catégorique, c'est net comme un coup d'épée, mais von Meissendorf +n'est que général, peut-être ne pense-t-il pas comme il convient. Voyons +plus haut, l'avis d'un feldmaréchal, que dis-je, d'un pacha, de celui-là +même à qui nous devons la phrase heureuse qui sert de devise au Belge. +Voici ce qu'écrivit von der Goltz dans son chef-d'oeuvre: _La Nation +armée_ [70]: «_Il est nécessaire avant tout que nous comprenions et que +nous fassions comprendre à la génération que nous élevons que le temps du +repos n'est pas encore venu, que la prédiction d'une lutte finale pour +assurer l'existence et la grandeur de l'Allemagne n'est pas une chimère +née dans la tête de fous ambitieux, mais qu'elle viendra un jour +inévitablement, violente et sérieuse comme l'est toute lutte décisive +entre peuples_ dont l'un veut faire reconnaître définitivement sa +suprématie sur les autres.» + +[Note 69: Trad. de Jaeglé, p. 458.] +[Note 70: Trad. Hennebert, p. 75.] + + +Et maintenant, voici une citation impériale presque divine. Guillaume II, +sur le point de partir en représentation au Maroc, laissa tomber de ses +augustes lèvres, le 23 mai 1905, un discours dont voici une des gemmes, +tenez-vous bien: + +«_Si plus tard, on doit parler dans l'histoire d'un empire universel +allemand ou d'une domination universelle des Hohenzollern, il faudra que +cette domination soit établie non par des conquêtes militaires, mais sur +la confiance réciproque des nations qui poursuivent toutes un même idéal. +Il faut que vous ayez la ferme conviction que le bon Dieu ne se serait +jamais donné autant de peine pour notre patrie allemande et pour son +peuple, s'il ne nous réservait pas une grande destinée. Nous sommes le sel +de la terre..._» + +Eh bien, d'après le chancelier de l'Empire, tous ces gens-là ne sont que +des mazettes; poètes, historiens, généraux, empereur et, s'il faut en +croire l'Empereur, Dieu lui-même, tous se sont trompés. + +M. de Bethmann-Hollweg seul détient la vérité: «L'Allemagne n'a jamais +cherché à dominer l'Europe.» + +Il est vrai que des gens très sérieux prétendent qu'il n'en serait pas à +son premier mensonge. + +(_Le Belge_, n° 3, septembre 1915, p. 3.) + + +3. Leur talent d'organisation. + + +Enfin, leur fameux talent d'organisation! + + +Leur administration. + + +Finissons-en une bonne fois avec la tapée des stratèges politico-mystiques +en chambre qui nous assomment de leur bavardage, qu'ils tâchent de rendre +solennel, en pontifiant le pessimisme. «On a beau dire, répètent-ils +sur un ton entendu, l'Allemagne est le pays par excellence de +l'organisation...!» + +Si «organisation» veut dire multiplicité des avis, arrêtés, prescriptions, +etc... et si cela suffit, il n'y a pas à dire, l'Allemagne est d'une force +sans pareille. On n'a qu'à parcourir jusqu'à nos plus modestes bourgades, +et l'on verra les murs enduits d'une couche épaisse de papiers +administratifs de tous calibres. Si cela suffit à nos bonshommes pour +chanter la gloire des Boches, que grand bien leur fasse! + +Il serait néanmoins intéressant de faire un bout d'enquête pour voir +à quoi rime tout ce papier. Or, il appert que très souvent ces +élucubrations, aussi savantes qu'impérieuses, ne sont que... lettre morte: +du bluff et encore du bluff. Plus tard les badauds resteront bouche bée +devant la sagesse de l'occupant, qui a su tout réglementer, tout prévoir. +Il sera bon alors de pouvoir opposer à cette documentation la constatation +de son inefficacité. + +Nous nous proposions de relever ici des faits précis, mais, après +réflexion, nous craignons de rendre service à l'ennemi bien plus qu'aux +nôtres. Qu'il nous suffise de signaler la chose. Un peu d'attention fera +recueillir des observations inappréciables. A propos de la plupart des +ordonnances qu'on note donc leur inexistence pratique. Non seulement +toutes ces mesures ne sont pas appliquées, mais souvent elles ne le sont +pas du fait même des entraves que le législateur (le mot est bien gros!) +apporte à l'exécution de ses propres décisions. + +(_Revue hebdomadaire de la Presse française_, n° 52, p. 236.) + + +Leur organisation. + + +Il paraît qu'il se trouve en Belgique des gens que l'organisation +allemande réussit à épater. Vraiment ces gens sont encore plus +extraordinaires que les Allemands. Ont-ils perdu tout à fait le souvenir +de ce qui se passait ici avant la guerre? + +Nous ne voulons pas parler de l'organisation militaire; celle-là est +réellement épatante, de malhonnêteté surtout, et de duplicité. Ils étaient +certes organisés et informés supérieurement, les officiers qui, arrivant +dans nos villes et nos villages savaient exactement, mieux parfois que les +autorités communales, comment ils pourraient loger leurs hommes, leurs +chevaux et leurs canons, de combien de chambres se composait l'habitation +du maire, du notaire ou du médecin; où se trouvaient dans les caves le bon +vin; dans les châteaux, les meubles dignes de faire un voyage en Germanie; +dans les usines, les réserves de métal ou de coton. + +Il n'y a pas à dire, c'est très beau cette organisation et il y a de quoi +en être fier. Superbe aussi d'être prêt à se jeter à la gorge d'un ennemi +cent fois moins fort que soi, de l'espionner et d'endormir sa confiance +tout en préparant son meurtre dans l'ombre et le mystère; superbe encore +de mobiliser ses troupes bien avant les menaces de guerre, pendant que les +pourparlers de paix se prolongent et que l'ennemi, non le petit voisin +dont on ne fera qu'une bouchée, mais l'autre, le grand, ne bouge pas pour +montrer son désir de conciliation et ne pas déchaîner l'orage. Nous vous +l'accordons, elle est vraiment épatante cette organisation du crime et de +la rapine. + +Mais ce n'est pas cette organisation-là que certains Belges admirent, +c'est celle du territoire occupé. Pensez donc, après dix mois d'occupation +(non, soyons généreux, après sept ou huit, puisque depuis déjà quelque +temps cela marche ainsi) pensez donc, les chemins de fer roulent; ils +roulent même sans accroc, sans accident. Pas de rencontre, jamais; ils +roulent bien sagement sur leurs rails et jusqu'ici pas un n'a eu la +fantaisie de quitter la voie montante pour aller sur la voie descendante; +ce serait pourtant le seul moyen de faire un petit accident puisqu'il n'y +a pas de croisements et que les lignes secondaires ne sont pas exploitées; +jamais non plus un train ne s'est emballé au point de tamponner celui qui +le précédait de plusieurs heures. Je sais bien qu'il faudrait pour cela +que le machiniste de l'un d'eux s'endorme sur sa machine, les trains +étant si fréquents. Mais enfin ça pourrait arriver tout de même... si +l'organisation n'était pas si parfaite. + +Pour être juste pourtant, il nous faut mentionner les beaux accidents du +plan incliné de Liège. Ça c'était soigné et vraiment réussi. + +Et le transport des marchandises et des petits colis. Quelle rapidité! Et +les passeports!! Tout cela marche comme sur des roulettes. Voyager est +redevenu un plaisir et un plaisir si bon marché!! + +Jamais en huit mois, c'est bien certain, les Belges n'auraient réussi à +rebâtir les ponts détruits et les voies endommagées ni à faire marcher +des trains dessus. Ce prodige d'organisation est bien au-dessus de +l'intelligence de nos ingénieurs. + +Sérieusement, croit-on qu'en France, dans la région dévastée que les +armées alliées ont reconquise entre la Marne et l'Oise, les communications +ne sont pas rétablies depuis longtemps et que le transport des troupes, +des munitions et même des civils ne se fait pas aussi régulièrement et +peut-être mieux qu'ici? + +Il y a aussi la réglementation de la vente des denrées, blés, fourrages, +viandes, etc. que d'aucuns ont la naïveté d'admirer. A entendre les +explications de ces messieurs de la Kommandantur, c'est parfait et le but +de ces mesures est vraiment admirable. Mais allez y voir de plus près: ce +maximum de prix n'est nullement respecté par les émissaires de l'armée +allemande qui, précédant sur les marchés les acheteurs belges, raflent +tout ce qui leur convient. Pour ce qui est de certaines marchandises, +tels les: fourrages, le recensement des bestiaux, chevaux, etc., le +rationnement de leur alimentation permettra tout simplement aux Allemands +de réquisitionner le surplus, tandis que nos fermiers et nos éleveurs +devront se contenter de donner à leurs bêtes la maigre ration imposée. + +Réservons notre admiration pour un objet plus digne d'elle que +l'organisation allemande, et pensons à nos alliés français qui, en +quelques mois, avaient rattrapé la forte avance que leurs ennemis avaient +sur eux, ont monté, transformé, réorganisé leurs usines, leur ont fait +produire des munitions et encore des munitions, ce pendant qu'ils avaient +à faire face à d'autres charges, notamment aux besoins des réfugiés venus +par milliers de France et de Belgique. Tous ceux qui ont été témoins de +cet effort en ont été émerveillés. + +Soyons bien certains que nos autres alliés entrés en lice avec une armée +et un outillage plus qu'incomplets, se rendant maintenant compte de +l'effort qui leur est demandé, égaleront et surpasseront bien vite leurs +ennemis. Les ouvriers volontaires affluent en Angleterre, on a construit +des usines, des machines, l'activité est intense. N'oublions pas non +plus que l'argent est le nerf de la guerre et que le commerce toujours +florissant de l'Angleterre, grâce à la protection de sa marine puissante, +lui a permis de drainer au profit de tous les alliés des sommes +considérables. + +Quant à nous Belges, si nous sommes ligotés ici, nos compatriotes de +l'autre côté du mur ont dans leurs tranchées et dans les usines de +munitions une organisation qui n'est certes pas inférieure à celle de +leurs alliés et de leurs ennemis. Et même ici; le fonds de chômage, les +oeuvres diverses, ne témoignent-elles pas d'un réel talent d'organisation? +Seulement, chez nous et chez les alliés l'organisation peut aller de pair +avec la liberté, tandis que chez les Germains tout est réglementé, tout se +fait par ordre. On doit agir et même penser comme les autorités ordonnent +de penser et d'agir. Le mot liberté existe peut-être dans leur langue, +mais ils n'en connaissent pas la véritable signification ni la pratique. + +LIBER. +(_La Libre Belgique_, n° 45, septembre 1915, p. 2, col. 1.) + + +La _Libre Belgique_ est modeste, comme on le voit. Elle aurait pu citer +bien d'autres domaines où s'est manifesté l'esprit d'organisation des +Belges, s'il n'avait pas été inutile de dire cela à nos compatriotes. Mais +nous ne pensons pas que nous tomberons nous-mêmes dans le péché d'orgueil +en les rappelant ici. + +Ne vous semble-t-il pas que le seul fait d'imprimer et de remettre à +domicile des journaux prohibés, en plein pays envahi, sous la tyrannie +la plus brutale qu'on puisse imaginer, révèle déjà un joli talent +d'organisation? + +Et l'exode de nos miliciens qui rejoignent l'armée, de nos métallurgistes +qui vont travailler aux munitions, de nos infirmières qui désirent +soigner nos blessés (voir p. 164)! Bravant les condamnations à mort, des +groupements d'hommes dévoués organisent cette émigration. Beaucoup de +ces patriotes ont déjà été passés par les armes, et leur exécution est +aussitôt portée à notre connaissance par des affiches officielles. Peu +importe. La disparition des chefs ne jette qu'un trouble passager; +aussitôt des bonnes volontés se présentent pour remplacer les fusillés. +Se figure-t-on bien ce qu'il faut de dévouement, d'ordre et de discipline +pour mener à bien une tâche aussi difficile, paraissant au premier abord +aussi irréalisable! + +Et le ravitaillement de la Belgique? Voilà un pays complètement vidé +par les réquisitions et les contributions de guerre, le pays qui a la +population la plus dense du monde. En un mois, octobre 1914, des hommes +dont on ne saurait assez louer le patriotisme et l'activité, organisent le +ravitaillement du pays, malgré les incessantes difficultés que suscitent +les autorités occupantes.[71] + +[Note 71: Voir _Comment les Belges résistent...,_ p. 1490] + +Les Allemands, eux, après avoir organisé pendant quarante ans l'attaque +brusquée de la France, ont vu échouer lamentablement leur plan de +campagne. + + + +4. Ils commencent à entrevoir la vérité, + +ou, tout au moins, ils baissent de ton. Il n'y a plus que les pointus qui +restent fidèles à l'arrogance de jadis. Voici deux articles de _La Libre +Belgique_: + + +Une sensationnelle, mais hypocrite, conversion. + + +Le _Times_ du 23 mars écoulé publie une remarquable lettre d'un des plus +notables chefs du pangermanisme teuton, le général von Bernhardi. + +Cette lettre fera certainement sensation. On peut même dire qu'elle est un +véritable signe des temps, car elle décèle chez son auteur un sens vrai +des événements. Elle prouve qu'il commence à comprendre l'énormité de la +faute, ou, pour mieux dire, du crime auquel lui et ses pareils ont poussé +l'Allemagne et sa malheureuse alliée l'Autriche, en leur faisant préparer +et déclarer la guerre européenne. + +Cette lettre est assez longue. Nous laisserons de côté tout ce qui +concerne l'histoire des faits qui ont précédé les déclarations de guerre +de l'Autriche à la Serbie et de l'Allemagne à la Russie, à la France et +à la Belgique. Cette histoire, arrangée selon les procédés allemands +habituels, n'est qu'une nouvelle édition de la fable que tous les Germains +et les germanophiles répètent depuis août dernier, avec une constance +qui jamais ne se lasse: l'Allemagne n'a fait que se défendre contre une +coalition qui voulait son écrasement. + +Mais nous attirons l'attention sur la déclaration des principes et des +sentiments que M. von Bernhardi donne aujourd'hui, comme étant ceux de +toute la partie dirigeante de la nation et de l'Empire allemand et qui ont +toujours inspiré sa politique. M. von Bernhardi s'exprime ainsi à ce sujet +dans la lettre que le _Times_ publie: + +«Il n'a jamais été dans nos intentions de conquérir ou d'assujettir des +nations étrangères; en faisant cela, nous nous créerions uniquement de +nouveaux ennemis. Nous n'avons pas exercé dans ce but notre pays aux +armes, ni complété nos armements. Mais il était de notre devoir de +renforcer notre pouvoir politique et militaire, jusqu'à ce que nous +ayons acquis l'assurance de développer nos intérêts industriels et notre +culture, sans être contrariés par les puissances étrangères. Le but du +militarisme allemand n'était pas d'attenter à la liberté des autres États, +mais de protéger notre propre liberté. Depuis des années nous pouvions +prévoir que les ennemis qui nous entourent presque de tous côtés en +viendraient à se donner les mains pour écraser l'Allemagne grandissante.» + +Ce tableau de la mentalité pangermaniste que nous présente von Bernhardi, +après les échecs et les mécomptes que la triplice austro-germano-turque a +subis depuis huit mois, est bien différent de celui que le même général +nous offrait, il n'y a pas longtemps, au sujet des devoirs et des besoins +de l'empire. Aujourd'hui, il est respectueux de la liberté et de la +propriété d'autrui; il ne demande que la sécurité et la liberté de +l'Allemagne, cette malheureuse nation qui ne voulait attaquer ni +assujettir aucun peuple et qui n'a fait que se défendre contre les +implacables ennemis qui «l'entouraient de tous côtés». + +Si l'on doutait encore de l'issue certaine du gigantesque conflit qui met +aux prises les principales puissances européennes et qui les ruine, on +verrait clairement de quel côté penche la balance, en comparant le von +Bernhardi doucereux et pacifique d'aujourd'hui, avec le von Bernhardi +belliqueux et sans scrupules d'hier. + +Ce général était devenu, depuis sa mise à la retraite, le plus fougueux +avocat des ambitions et des prétentions de la «Kultur», c'est-à-dire de +l'orgueil et de l'avidité allemandes. + +Voici ce qu'il écrivait avant la guerre: + +«Notre population est de 65 millions d'habitants et elle augmente de +1 million par an. Il est impossible que l'agriculture et l'industrie +parviennent à procurer à cette masse humaine, sans cesse croissante, des +moyens d'existence suffisants. Nous sommes donc acculés à la nécessité de +déverser dans les colonies le trop-plein de notre population. _Mais si +nous ne voulons pas augmenter la puissance de nos rivaux par le flot de +nos émigrants, il nous faut prendre des terres nouvelles, dont nous avons +besoin, aux Etats voisins, ou bien les acquérir, d'accord avec eux. Ce que +nous voulons, il nous faut l'acquérir par la force, même au risque d'une +guerre_. A cet effet, le _Deutschtum_ doit affirmer avant tout sa position +au coeur de l'Europe et développer, tous ses moyens d'action, de manière +à jeter dans la balance le poids entier d'une nation de 65 millions +d'habitants.» + +Le même général von Bernhardi disait aussi, avant 1914: + +«La guerre est un _instrument de progrès, un régulateur de la vie de +l'humanité, un facteur indispensable de civilisation, une puissance +créatrice_. C'est une erreur de penser qu'il ne faille jamais rechercher +ou provoquer une guerre. Il ne faut pas voir dans la guerre les calamités +physiques qu'elle entraîne, pas plus qu'il ne faut déplorer le mal que +fait un chirurgien, sans penser aux conséquences d'une haute portée +qu'aura l'opération. _C'est à la diplomatie à arranger les questions +épineuses où la morale semble menacée_.» + +La comparaison des déclarations d'avant la guerre et de celles d'après +les événements des huit derniers mois, permet de juger des motifs de la +conversion du vieux guerrier et de la sincérité de cette conversion. + +Si le pangermanisme était triomphant, l'ancien apologiste de la guerre +parlerait un langage tout différent. + +Sa conversion, quelque forcée qu'elle soit, sera suivie de beaucoup +d'autres.[72] + +(_La Libre Belgique_, n° II, avril 1915, p. 3, col. 2.) + +[Note 72: On pourrait ajouter que von Bernhardi a été jeté par-dessus +bord par ses anciens fidèles: voir _Comment les Belges résistent_..., p. +211. (Note de J.M.)] + + +Un aveu angoissé. + +Le _Tag_ de Berlin, conservateur gouvernemental, fait l'énumération des +faux calculs de la politique allemande. C'est la première fois +qu'un journal de ce parti a la franchise de convenir de ces vérités +désagréables: + +«Nous nous sommes trompés dans tant de nos calculs. Nous nous attendions à +ce que l'Inde entière se révoltât au premier son des canons en Europe, et +voilà que des milliers et des dizaines de milliers d'Indiens combattent +maintenant avec les Anglais contre nous. Nous nous attendions à ce que +l'Empire britannique fût réduit en miettes; mais les colonies britanniques +se sont unies comme elles ne l'avaient jamais fait auparavant à la mère +patrie. Nous nous attendions à un soulèvement victorieux dans l'Afrique du +Sud britannique, et nous ne voyons là qu'un fiasco. Nous nous attendions à +des désordres en Irlande, et l'Irlande envoie contre nous quelques-uns de +ses meilleurs contingents. Nous croyions que le parti de la «paix à +tout prix» était tout-puissant en Angleterre, mais il a disparu dans +l'enthousiasme général qu'a suscité la guerre à l'Allemagne. Nous +calculions que l'Angleterre était dégénérée et incapable de constituer, +un facteur sérieux dans la guerre, et elle se montre notre ennemi le plus +dangereux. + +«Il en a été de même avec la France et la Russie. Nous pensions que la +France était corrompue et qu'elle avait perdu le sens de la solidarité +nationale, et nous constatons maintenant que les Français sont des +adversaires formidables. Nous croyions que la Russie ne pouvait rien +faire, nous jugions que ce peuple était trop profondément mécontent +pour combattre en faveur du Gouvernement russe, nous comptions sur son +effondrement rapide, en tant que grande puissance militaire. Mais la +Russie a mobilisé ses millions d'hommes très rapidement et très bien, son +peuple est plein d'enthousiasme et sa force est écrasante. + +«Ceux qui nous ont conduits à toutes ces erreurs, à tous ces faux calculs, +à toutes ces grosses méprises sur nos voisins et sur leurs affaires ont +assumé un lourd fardeau de responsabilités.» + +Le _Tag_ aurait pu ajouter: + +«Nous nous sommes trompés en comptant pour zéro la résistance des Belges, +et nous nous sommes trompés en espérant que l'Italie nous suivrait +dans une guerre agressive. Ces deux erreurs ont eu aussi de notables +résultats.» + +(_La Libre Belgique_, n° 12, avril 1915, p. 4, col. 1.) + +Leur retour à une plus saine conception des choses se manifeste encore +d'une autre façon: ils sont conscients de l'aversion qu'ils inspirent au +monde entier. Aussi assistons-nous depuis quelques mois à l'éclosion d'une +abondante littérature qu'on peut réunir sous ce titre général: Pourquoi on +les déteste. _La Soupe_ (n° 396) a consacré un fascicule très intéressant +au résumé des idées de M. le professeur Dr Robert Jannasch, de M. le Dr +Konrad Lange et de M. le curé Willy Veit. + + + +D. _L'EXPLOITATION SYSTÉMATIQUE DE LA BELGIQUE_ + + +Il ne s'agit pas ici du pillage pratiqué sous les yeux et avec la +complicité évidente du haut commandement,[73] mais du pressurage +méthodique, à coups d'arrêtés et de «jugements», auquel on soumet notre +pauvre pays. + +[Note 73: _Comment les Belges résistent_..., p. 159.] + +Voici d'abord un exposé général, sous forme de chronique: + + +Le brigandage allemand. + +_L'occupant doit nourrir l'occupé._ +(Droit international.) + +Ce n'est pas assez de dire que l'attentat contre la Belgique était une +nécessité stratégique pour les agresseurs germains; elle était aussi une +nécessité économique; elle livrait aux barbares un grenier d'abondance. + +Spoliés, razziés, affamés, toutes nos souffrances viennent des Prussiens. +Aucun soulagement ne leur est dû. Ce qui rend notre situation moins +pénible se créa à l'initiative des Belges, avec l'appui de neutres, et +en dépit des obstacles suscités par l'ennemi. Les impostures alboches ne +prévaudront jamais contre cette vérité. + +Les sommaires éphémérides ci-dessous sont extraites d'un dossier +volumineux. Que chacun en fasse le sujet de ses entretiens: il n'est point +de meilleure propagande! Voyez bien les conclusions finales. + +_Août 1914_.--Nos autorités prennent des mesures contre la cherté des +vivres.. Les hordes d'invasion gaspillent les aliment; nos populations ont +à peine le nécessaire.--Les Prussiens apposent une fausse signature du +gouverneur de la Banque nationale de Belgique sur des billets de 1 et +2 francs qu'ils ont volés à la succursale d'Aerschot et mettent ces faux +billets en circulation.--Ils suppriment le téléphone public. + +_Septembre_.--L'envahisseur réquisitionne à tour de bras et impose +aux villes de lourds tributs payables en métal.--Malaise monétaire. +Renchérissement général, déterminé par le fait que l'ennemi abroge les +restrictions imposées par l'autorité belge, ce dont notre commerce +s'empresse de profiter!--Von der Goltz affiche que la rupture d'un fil de +téléphone ou télégraphe, partout où les troupes en installent, entraînera +le paiement d'une amende par les habitants, «qu'ils soient coupables ou +non»!--Usage des véhicules contrôlé; tramways vicinaux supprimés. Ces +ordonnances ont pour effet d'étendre le chômage.--Le régime des «bons de +guerre» fait faire la grimace aux marchands.--Von der Goltz ordonne le +paiement des contributions, patentes, etc., à la caisse allemande! La +farine manque dans la moitié du pays où les barbares sont passés; cette +disette s'étendra à mesure que l'invasion s'avancera. + +_Octobre_.--Von der Goltz se plaint d'attentats contre les communications +militaires; il prend des otages partout où ces faits sont constatés et +annonce que, s'ils se renouvellent, ces malheureux seront passés par les +armes «qu'ils soient coupables ou non»!--Bicyclettes proscrites.--Défense +de laisser sortir les pigeons.--Abondantes rafles de chevaux et de +vivres.--Le Gouvernement usurpateur place sous les lois de la guerre les +Belges nés en 1894, 1895 et 1896; si ces jeunes gens quittent le pays, +«leurs parents répondront d'eux avec leur propre vie»!--Pénurie de +farines. L'intendance prussienne enlève les réserves des villes et les +récoltes des campagnes; cela pousse des Belges à dissimuler des stocks; +voilà l'origine de déplorables accaparements.--L'automobile proscrite à +son tour, le ravitaillement devient extrêmement difficile: famine dans nos +provinces; à Bruxelles même, des boulangeries se ferment.--Des courtiers +d'outre-Rhin font leur réapparition et s'efforcent de renouer des +relations d'affaires! Beaucoup d'exportations industrielles sont frappées +d'interdiction... pour les Belges!--La monnaie allemande est imposée +au cours de 1 f 25 le mark [74].--Les espions organisent la chasse aux +apporteurs de fonds destinés aux familles de soldats, aux agents de +l'État, etc. Les pensionnés ne touchent plus leur dû; des fonctionnaires +se trouvent à bout de ressources, la gêne se généralise.--Entrés à +Anvers, les Prussiens y dévalisent les entrepôts particuliers, +en violation du Droit. Ce butin est pour l'Allemagne (valeur: 1 +demi-milliard)!--Von der Goltz a proclamé sa volonté de «consolider la vie +économique du pays». A ces paroles, il suffit d'opposer ses actes!--Pour +remédier au paupérisme qui ne fait qu'empirer, s'est fondé, à Bruxelles, +le Comité de secours et d'alimentation. Après avoir créé la «Soupe +communale», il organise le ravitaillement du Brabant.--A la suite du +licenciement de la garde civique, on s'attend à une certaine amélioration +des affaires. Mais le Prussien somme les gardes civiques de se soumettre à +son contrôle, ce qui empêche les retours espérés. Déplacements interdits +dans toutes les directions, excepté Liège et le Limbourg.--Les produits +d'imprimerie, les théâtres, etc., sont soumis à la censure.--Anvers doit +verser aux spoliateurs une contribution de guerre de 50 millions; ce +même chiffre est définitivement arrêté pour Bruxelles; Liège a payé 30 +millions; et ainsi de suite! + +[Note 74: En beaucoup d'endroits, le mark est même coté 1f30: voir +_Comment les Belges résistent_..., p. 175. (Note de J. M.)] + +_Novembre_.--Les Prussiens, parce qu'on a rossé, près de la Bourse, un +mouchard allemand (en civil) et un soldat venu à son aide, condamnent +la ville de Bruxelles à une amende de 5 millions!--Les États-Unis et le +Canada nous envoient de la farine. Le «Comité d'alimentation» s'étend +à tout le pays, que l'incurie allemande laisse dans le dénûment. Cette +impuissance, dans un domaine de première importance, prouve combien le +bluff a surfait l'organisation allemande.--Le Prussien mande aux autorités +communales de ne plus nourrir les ouvriers qui n'acceptent pas du +travail salarié (nos ouvriers refusent de collaborer aux fournitures +_militaires_).--L'heure allemande devient obligatoire; les délinquants +sont frappés d'amendes.--Le serment exigé des gardes civiques pousse à +l'exil un grand nombre de patrons; ils craignent de se voir déportés +en Allemagne, comme cela s'est fait ailleurs, et même aux portes de +la capitale (à Tervueren).--La situation économique s'empire; l'hiver +s'annonce dur... Par suite de la suppression de tout transport, le charbon +s'épuise et enchérit; la bâtisse ne peut reprendre. L'industrie chôme +forcément. Misère.--Tout passeport est refusé aux hommes de 18 à +45 ans.--L'ennemi s'empare du cuivre, du nickel et d'autres métaux +nécessaires à la confection des munitions; fabriques arrêtées par suite +de l'enlèvement de leurs cuves de cuivre.--Vers cette époque commence +le pillage systématique de nos ateliers de construction: l'outillage +industriel (machines-outils) prend le chemin de l'Allemagne. Cela +continuera pendant plusieurs mois! Le matériel emporté représente une +valeur de plusieurs centaines de millions. Ces vols à peine déguisés +rendent le travail impossible dans beaucoup d'établissements, privent de +gagne-pain des centaines de milliers de familles!--Écrasée de charges +extraordinaires, la ville de Bruxelles ne peut commanditer un organisme +intercommunal d'assurance des risques de guerre qui cherche à se +constituer afin de ranimer l'industrie du bâtiment. + +_Décembre_.--Le spoliateur von der Goltz part. Le détrousseur von Bissing +arrive. En s'en allant, le premier déclare que la situation en Belgique +est «normale». Toutefois, son successeur annonce qu'il va faire tout son +possible pour restaurer l'activité économique du pays et soutenir les +faibles. Voilà les paroles; nous allons voir les actes. + +A peine installé, von Bissing inflige aux provinces belges une nouvelle +contribution de guerre, de 480 millions de francs, payables par +mensualités!--L'envahisseur rétablit la circulation des tramways vicinaux +et prélève la moitié des recettes.--Il vide nos étables.--La presse +étrangère s'indigne de l'avidité prussienne à propos des extorsions +d'argent opérées en Belgique.--Von Bissing place les sociétés où des +étrangers belligérants ont des intérêts sous la surveillance de ses +bureaux. En revanche, il nous apprend que l'Allemagne, l'Autriche et +la Turquie «ne sont pas des puissances étrangères ou ennemies»! Il est +défendu d'inciter quelqu'un à refuser de travailler pour ces États...--Les +amendes pleuvent sur les communes et sur les particuliers. Tout prétexte +est bon. Von Bissing renforce la chasse aux importateurs d'argent. A la +frontière, on échange de force l'or contre des marks.--Le transport des +lettres est prohibé afin d'obliger le public à user de timbres allemands. + +--En Italie, en Suisse, en Hollande, au Chili, au Canada, aux États-Unis, +la voracité des Prussiens provoque des manifestations publiques contre eux +et pour les Belges.--L'importation du sel est prohibée, sauf s'il vient +d'Allemagne. Nos Flandres manquent de froment, de seigle, de pommes de +terre, de charbon.--Faim et froid étreignent le pays. Détresse et +dénûment partout.--Von Bissing obtient de l'avancement: il est nommé +général-colonel.--Il destitue la Banque nationale de son privilège +d'émettre du papier-monnaie et le repasse à la Société générale. + +--L'assurance des risques de guerre s'organise à Bruxelles en vue de +remettre en train la bâtisse et les industries qui s'y rattachent; +l'esprit de lucre est exclu de cette oeuvre mutualiste. + +_Janvier 1915_.--Les étages de nos ministères, dans les salons desquels +siègent les bureaux de l'Usurpation, sont convertis en prison temporaire. +Von Bissing réorganise le service des mouchards et en accroit le +«rendement». + +--Le Comité d'alimentation étend ses secours à plusieurs localités +françaises que l'ennemi laisse également dans la détresse.--Von Bissing +réglemente la confection des pâtisseries.--Mieux avisé, le Comité +belge-américain installe des magasins communaux qui mettent un frein à la +hausse des denrées.--En encaissant 40 millions par mois, von Bissing s'est +engagé à ne plus imposer provinces ni communes; mais il s'est réservé le +droit d'infliger des amendes, et il en use immodérément.--Redoublement +de la traque aux apporteurs d'argent d'État.--Il taxe les morts +(permis d'exhumer), les chasseurs, les pêcheurs; il établit un impôt +extraordinaire à charge des citoyens ayant quitté le pays! + +--Malgré les efforts du Comité d'alimentation, lequel n'obtient aucune +espèce d'aide des Prussiens, une partie de la nation s'anémie dans les +privations; sans railway, sans automobiles, sans chevaux, même sans +bicyclettes, la distribution des vivres en province devient presque +impossible.--Grâce à l'Assurance mutuelle, la bâtisse reprend. En face +de l'incurie et de la mauvaise volonté de l'occupant, ces réalisations +représentent des efforts admirables. + +_Février_.--Von Bissing interdit les réunions politiques, traque les +mobilisés qui partent pour le front et vole le pain des ouvriers +du railway en confisquant les fonds destinés au paiement de leurs +demi-salaires. + +--Pour pouvoir donner de la farine à tout le monde, la ration de pain est +limitée dans les villes.--Von Bissing protège le cochon que le paysan +abat, faute de pouvoir l'engraisser. Cette mesure ne sert à rien. Mais +le Comité impose à Bruxelles et à Anvers le pain blanc, ce qui permet de +prélever le son nécessaire à l'élevage des porcs. + +--Le gouverneur impérial limite les déplacements dans les différentes +provinces. Il en résulte que 5 millions de Belges se voient claquemurés +dans leurs cantons.--Il soumet à son contrôle les prostituées et prévoit +de fortes amendes: l'argent n'a pas d'odeur!--Des commerces teutons se +multiplient à Bruxelles. + +_Mars_.--Sous prétexte d'empêcher la contrebande de guerre, von Bissing +interdit l'exportation de nombreux produits industriels; cela lui permet +de connaître les stocks. Même les transactions intérieures sont soumises +à autorisation, c'est-à-dire entravées pour les Belges.--Accapareurs et +haussiers opèrent librement. Les magasins communaux s'épuisent à cause de +la piraterie en mer. De nouveaux arrivages régulariseront plus ou moins le +marché.--Poursuites et condamnations du chef de recrutement militaire +se succèdent. Pour d'autres motifs, les amendes s'accumulent: les +kommandanturs et les bureaux allemands, encombrés de sinécuristes, battent +la dèche.--Les oeuvres d'assistance et d'entr'aide, créées par les Belges, +font beaucoup de bien: la mendicité diminue de jour en jour. Le Comité +Solvay patronne et subsidie toute initiative intéressante; la solidarité +supprime le paupérisme. + +_Avril_.--Pour avoir refusé de réfectionner la route de Malines (abîmée +par le charroi militaire) la ville de Bruxelles est frappée d'une pénalité +de 500.000 marks... + +--Grâce à l'activité de la section agricole du «Comité», les terrains +vagues se convertissent en cultures. Une coopérative intercommunale fait +des provisions de vivres.--La Croix-Rouge de Belgique disparaît plutôt +que d'assurer le service civil du corps de santé allemand; l'encaisse est +confisquée et une fausse Croix-Rouge de Belgique est constituée par les +Allemands. + +--Un tarif prussien refrène la hausse des vivres et des fourrages. Seule, +l'intendance militaire tire profit de cette mesure, qui demeure lettre +morte pour le public. Le régulateur des comptoirs communaux arrête +l'ascension des prix: ils restent néanmoins en hausse. + +_Mai_.--Les extorsions d'argent continuent en raison des besoins des +budgétivores qui se casent en Belgique. C'est vraiment du brigandage. En +Hollande, en Angleterre, des agents allemands substituent nos billets à +leurs marks dépréciés. La Deutsche Bank, de Bruxelles, ratisse la monnaie +d'or et les billets par l'appât d'une prime. Le billon de nickel est +drainé également. + +-Von Bissing met à la ration nos prisonniers en interdisant de leur +envoyer plus de 5 kilogrammes de vivres par mois.--Le pain renchérit +encore. En Flandre, la ration tombe à 200 et 175 grammes. Sur tous les +points du pays, on constate l'affaissement physiologique des ouvriers et +des ouvrières, ce qui les rend moins résistants à la fatigue et diminue +leur production. Des émeutes provoquées par la cherté des vivres éclatent +à Liège: les baïonnettes prussiennes aident la police à rétablir +l'ordre... Toutefois, le pain et les denrées sont tarifés. + +_Juin_.--Dans un communiqué publié par la presse à tout faire, von Bissing +expose comment ses «intentions de faire renaître la vie économique en +Belgique sont remises en question»: c'est la faute aux ouvriers de +l'arsenal de Malines! Ils refusent de reprendre le travail. Voilà pourquoi +ledit gouverneur pressure et affame le pays! Si l'on travaillait à +l'atelier de Malines, la Belgique entière serait un paradis! Rien de plus +simple! Mais voici la vérité: afin que tout le personnel prussien soit +disponible pour les travaux urgents d'une grande ligne _militaire_ allant +d'Aix-la-Chapelle à Bruxelles, par Visé et Louvain, les ouvriers belges +des arsenaux de Gand, de Malines, de Jemelle, de Luttre, etc., furent +sommés de reprendre le travail. Pour les y contraindre, à Gand on a arrêté +leurs femmes; à Malines on les isole et, avec eux, tout le district. +En attendant, la nouvelle ligne n'avance guère! D'où la fureur de von +Bissing! Il était clair qu'il ne se serait pas fait une telle bile s'il +se fût agi, comme il le dit mensongèrement, de l'intérêt des populations +belges! Les intérêts allemands, voilà uniquement ce dont il s'occupe. + +--Le Prussien fixe un tarif des viandes dont bénéficie seule l'intendance +prussienne, aux abattoirs. + +_Conclusion_.--Les gouverneurs impériaux ne sont que des pantins: Berlin +tire les ficelles. C'est l'Allemagne qui administre la Belgique, et sa +science d'organisation devait étonner le monde. Elle l'étonne, en effet, +et l'indigne, par son impuissance à réparer les maux de la sauvagerie +militaire. _L'Allemagne excelle uniquement à piller et à affamer le pays, +à en extraire des tonnes de vivres et des milliards de francs, à voler son +outillage et à détruire le reste [75]. + +Notre revanche consistera à mettre dehors les fournisseurs alboches, +à boycotter leur commerce et leur industrie. La nouvelle orientation +économique nous tournera vers les produits français, anglais, italiens, +etc., etc.; en outre, nous favoriserons les initiatives nationales qui se +créent pour expulser du marché belge les Allemands._ + +[Note 75: Le même brigandage s'opère dans le nord de la France, ainsi +qu'en Pologne.] + +Leur geste consiste à nous mettre sous le nez un browning... puis un prix +courant. Notre réponse sera le coup de pied au derrière. + +(_La Vérité_, n° 5, 12 juin 1915, p. 2.) + +Il sera intéressant pour le lecteur d'apprendre avec quelle désinvolture +les autorités allemandes, emportées par leur besoin d'extorsion, violent, +à deux jours de distance, les engagements souscrits par elles-mêmes. Les +pages suivantes sont extraites de la brochure sur M. Max: + + +La contribution de guerre et les réquisitions. + + +L'autorité allemande avait dès le début considéré M. Adolphe Max comme le +bourgmestre de toute l'agglomération bruxelloise, c'est-à-dire de +quinze communes qui, au point de vue légal, sont des administrations +indépendantes et ne relèvent que du Gouvernement. Le représentant de +celui-ci, M. Béco, gouverneur du Brabant, était parti avant l'entrée des +troupes allemandes à Bruxelles. Le Gouvernement était dans le refuge +d'Anvers. C'est sur Bruxelles que retombait tout le poids de l'occupation +des armées étrangères, du maintien de l'ordre, des réquisitions et de la +formidable contribution de guerre imposée par les envahisseurs! M. Adolphe +Max fit de courageuses tentatives pour adoucir les conditions imposées, +témoin ce document: + +«Comme suite à l'acte du 20 août 1914 arrêté par le capitaine Kriegsheim +et le bourgmestre de la ville ont eu lieu des pourparlers aujourd'hui +entre le général-major von Jarotzky, gouverneur de Bruxelles, et le +bourgmestre au sujet des 50 millions exigés. + +«Le bourgmestre a déclaré qu'il n'est pas en état, malgré la meilleure +volonté, de procurer la somme totale. Par contre, il s'engage à payer en +déduction tout de suite la somme de _1 million 500.000_ et dans le délai +de huit jours d'autres sommes s'élevant ensemble à _18 millions 500.000_. + +«Il a ajouté qu'il considérait comme une impossibilité de fournir la somme +de 50 millions et il a sollicité la diminution du montant. + +«Le gouverneur a déclaré qu'il n'avait pas de mandat à cet effet, mais il +a promis d'introduire auprès du commandant supérieur de l'armée une motion +en rapport avec la situation, aussitôt que les 20 millions visés ci-dessus +seraient payés. Le bourgmestre a acquiescé à cette solution. + +«Le bourgmestre a, en outre, fait remarquer que c'était tant au nom de +Bruxelles que de quinze communes-faubourgs qu'il agissait concernant +l'indemnité de guerre réclamée, mais qu'il ne pouvait être responsable +des désordres ou des actes d'hostilité s'il s'en produisait en dehors du +territoire de la ville, les faubourgs n'étant pas soumis légalement à son +autorité. Le gouverneur a donné sa parole que chaque commune serait rendue +responsable de tous désordres qui se produiraient chez elles. + +«Le gouverneur a ajouté, sur la demande du bourgmestre, que, pendant le +délai de huit jours, il ne sera plus fait, par l'autorité allemande, de +réquisitions en vivres ou approvisionnements soit à charge de la ville et +des faubourgs, soit à charge de leurs habitants, et ce afin de préserver +la population de la famine. + +«Bruxelles, le 24 août 1914. + +«_Le Gouverneur_, «Adolphe MAX, +«VON JAROTZKY. «_Bourgmestre_. + «GRABOWSKY, _Conseiller aulique_.» + +Les réquisitions imposées le 20 août cessèrent le 24: l'agglomération +bruxelloise, qui compte près de 800.000 habitants, était menacée de +manquer de vivres. L'avis suivant fut affiché: + + +AVIS + + +«J'ai l'honneur de porter à la connaissance de la population qu'en +vertu d'une convention que j'ai conclue le 24 août avec le Gouvernement +allemand, représenté par M. le général-major von Jarotzky et M. le +conseiller aulique Grabowsky, il a été stipulé que, pendant un délai +de huit jours, il ne serait plus fait par l'autorité militaire de +réquisitions de vivres et approvisionnements, soit à charge de la ville de +Bruxelles et des communes de l'agglomération bruxelloise, soit à charge +des habitants. + +Les fournitures en vivres et approvisionnements ne devront donc être +faites, jusqu'à l'expiration de ce délai, que contre paiement comptant. + +«Bruxelles, le 25 août 1914. + +«_Le Bourgmestre_, +«Adolphe MAX.» + +Mais, dès le lendemain, des difficultés et de nouvelles exigences +surgissaient, et M. A. Max écrivait à M. le gouverneur militaire: + + +«MONSIEUR LE GOUVERNEUR MILITAIRE» + +Par une convention du 24 août portant, au nom du Gouvernement allemand, +les signatures de M. le général-major von Jarotzky et M. le conseiller +aulique Grabowsky, il a été stipulé que, pendant un délai de huit jours, +il ne serait plus fait, par l'autorité allemande, de réquisitions en +vivres et en approvisionnements, soit à charge de la ville, ou des +faubourgs, soit des habitants. + +«A la date d'hier, le général en chef, qui se trouvait de passage à +Bruxelles, m'a fait connaître, en présence de M. le conseiller Grabowsky, +que cet engagement ne serait observé par l'autorité allemande qu'à +la condition qu'elle fût mise en mesure de faire amener elle-même et +rapidement par chemin de fer de Saint-Trond certaines quantités de vivres +et d'approvisionnements qu'elle y possède. + +«Afin qu'il pût être satisfait à cette condition, je me suis vu obligé +d'écrire au Gouvernement belge à Anvers pour lui demander d'autoriser +l'envoi de locomotives à Bruxelles. La réponse du Gouvernement belge +ne m'est pas encore parvenue. Quelle que soit cette réponse, je dois, +Monsieur le Gouverneur, protester auprès de vous contre la contrainte qui +m'a été imposée. L'engagement pris au nom du Gouvernement allemand par la +convention ci-dessus rappelée du 24 courant n'était subordonné à aucune +condition. En introduire une ultérieurement a été méconnaître la parole +donnée et détruire la confiance que doit inspirer un contrat souscrit +régulièrement au nom du Gouvernement allemand. + +«Vous reconnaîtrez, j'en suis convaincu, que mon devoir était de vous +exprimer les réserves que je viens de formuler. + +«Le Bourgmestre, +«Adolphe MAX.» + +Deux jours après, un officier allemand se présentait chez le bourgmestre +pour exiger de la levure. Voici le procès-verbal de l'entretien: + +28 août 1914. + +«L'an 1914, le 28 août, à 9h 45 du matin, un officier supérieur allemand, +se disant envoyé par un général chef d'état-major commandant des troupes +cantonnées à environ 20 kilomètres de Bruxelles, s'est présenté à l'Hôtel +de Ville et m'a requis de lui fournir 20 à 25 livres et au besoin 50 +livres de levure. J'ai répondu que je ne pouvais satisfaire à cette +demande; qu'en effet, par convention du 24 courant, le Gouvernement +allemand s'était engagé vis-à-vis de moi à ne plus faire de réquisitions +en vivres pendant un délai de huit jours. L'officier a fait observer que, +son mandant ayant un grade supérieur à celui du gouverneur allemand de +Bruxelles, il ne se considérait pas comme lié par cette convention et +persistait par conséquent dans sa demande, offrant au surplus de payer les +quantités de levure qui lui seraient fournies. + +«J'ai déclaré qu'il allait de soi que toute réquisition de la part des +autorités allemandes devait donner lieu à paiement, mais que la convention +que j'invoquais suspendait le principe même dès réquisitions. Qu'au +surplus, cette convention n'émanait pas du gouvernement allemand militaire +de Bruxelles, en son nom personnel, mais qu'elle liait le Gouvernement +allemand lui-même, étant d'ailleurs signée non seulement par le +gouverneur, mais aussi par le conseiller aulique, seul représentant +autorisé de la légation allemande en ce moment à Bruxelles. + +«L'officier ayant annoncé que, nécessité faisant loi et ses troupes +devant, être nourries, il se verrait forcé de passer outre, j'ai répondu +qu'en ce cas je réunirais les membres du corps diplomatique et les +prierais de faire connaître au monde civilisé que l'Empire allemand +violait une parole donnée en son nom. L'officier m'a prié de mettre à sa +disposition un membre du personnel de l'Administration communale pour le +guider dans ses recherches en vue de découvrir les magasins où il pourrait +se procurer de la levure. J'ai répondu que je ne pouvais accéder à sa +demande. Il s'est retiré alors en me faisant connaître qu'il allait en +référer au gouverneur militaire.» + +Le 29 août, le bourgmestre pouvait annoncer que les bons de réquisition +étaient payables dans les bureaux du Sénat, rue de Louvain, de 9 heures à +midi et de 3 à 5 heures de relevée. + +_(M. Adolphe Max, bourgmestre de Bruxelles. Son administration du 10 août +au 16 septembre 1914,_ p. 25.) + +Voici un bon exemple de confiscation: + + +Encore une confiscation allemande. + +Le Gouvernement allemand a congédié les dirigeants de la Croix-Rouge et a +confisqué leur caisse où se trouvait encore une somme de 250.000 francs. + +Prétexte: La Croix-Rouge refusait d'obéir aux volontés du Gouvernement +allemand qui ordonnait à l'institution charitable belge de «coopérer +méthodiquement aux oeuvres de bienfaisance d'un caractère urgent» (_sic_), +d'après le texte de l'affiche allemande. + +Motif réel: La Croix-Rouge refusait de s'occuper d'une catégorie spéciale +de blessés des deux sexes, que nous désignerons suffisamment sous cette +appellation: «les blessés du vice». Or, cette catégorie de blessés a subi +une très notable augmentation depuis l'invasion allemande. On a dû y +consacrer tout un hôpital rien que pour Bruxelles. + + +Tout prétexte leur est bon pour nous extorquer de l'argent. Bruxelles a dû +payer 5 millions parce qu'un de ses agents de police avait maltraité +un mouchard.[76] La ville de Liège a été condamnée à une amende de 20 +millions pour une prétendue attaque de francs-tireurs, complètement +inventée par les Allemands. + +Toutefois, leurs trois plus grosses opérations financières restent les +réquisitions en masse à Anvers, [77] la contribution annuelle de 480 +millions et la saisie d'un milliard. + +[Note 76: Voir p. 4 et _Comment les Belges résistent_..., p. 177.] +[Note 77: _La Soupe_, no. 357, a publié _in extenso_ le rapport de M. +Castelein, président de la Chambre de Commerce d'Anvers.] + +Un épisode caractéristique de la furie allemande. + +LES RÉQUISITIONS A ANVERS + +M.E. Castelein, président de la Chambre de Commerce d'Anvers, a envoyé, +le 18 mars dernier, aux membres de la Commission internationale d'Anvers, +un rapport sur les réquisitions en masse dont le commerce anversois a été +et est encore l'objet de la part des autorités allemandes. + +Ces réquisitions finiront par créer le vide dans les entrepôts et +amèneront la stagnation forcée de nombreuses industries. + +Elles se chiffrent par dizaines de millions et atteindront des centaines +de millions si on ne les arrête point. Elles atteignent les matières +premières, les produits fabriqués, et même l'outillage des usines, +voire même des chantiers réquisitionnés en bloc. Quand les stocks de +marchandises ne sont pas absorbés par ces réquisitions, ils sont «bloqués» +par l'interdiction imposée à leurs détenteurs de les vendre ou de les +livrer s'ils ont été vendus antérieurement. + +Sauf de minimes exceptions, ces réquisitions ne sont pas liquidées, +contrairement aux assurances données, il y a déjà près de quatre mois, en +termes catégoriques par les autorités de l'Administration allemande, et ce +en dépit d'une promesse formelle qui a été faite aux Anversois, en échange +de 60 millions de surcroît de charges qui fut imposé à la Belgique en plus +des 420 millions d'abord réclamés et dont elle s'acquitte correctement de +mois en mois. + +Nous ne pourrions énumérer ici, faute de place, toutes les réquisitions +illégales dont se plaint le commerce anversois par l'organe de M. +Castelein. Le détail de ces réquisitions et celui des réductions de prix +imposées arbitrairement aux détenteurs seraient trop longs. Plus long +encore et plus important serait le détail de toutes les marchandises qui +ont été enlevées sans paiement préalable et même sans fixation préalable +de prix, ou à des prix imposés arbitrairement par les Allemands. Céréales, +graines diverses, tourteaux, nitrates, huiles diverses animales, végétales +et minérales, laines, cotons, caoutchoucs, cuirs, crins, ivoires, bois, +cacaos, cafés, riz, tout est livré ou bloqué, et la plupart du temps pas +payé depuis deux, trois et même quatre mois. + +Sur 85 millions, 20 millions au maximum ont été payés. Environ 60 millions +de francs de marchandises brutes ont été enlevées sans fixation de prix. + +Il faut ajouter à ces sommes, qui ne comprennent pas la totalité des +réquisitions opérées (l'absence d'un certain nombre de réquisitionnés +rend impossible l'addition complète), les réquisitions qui ont frappé +les maisons maritimes et les maisons d'expéditions en frappant les +marchandises déposées pour leur compte dans des hangars, magasins et +entrepôts. + +Tout cela a été réquisitionné et en grande partie enlevé et expédié depuis +octobre et novembre à des prix à convenir et à régler à Berlin. + +Une des plus grandes firmes maritimes, qui avait insisté sur l'opportunité +de disposer d'un lot de marchandises réquisitionnées en voie de +détérioration, put la réaliser, mais à condition de la remplacer par une +même quantité de marchandises en état sain. + +Il faudrait encore supputer ce qui a été réquisitionné en masse dans les +industries chimiques et métallurgiques en matières premières; ce qui a +été réquisitionné en fait de métaux et ce que représentent les usines et +chantiers réquisitionnés en bloc, voire partiellement démontés. + +Certains journaux allemands affirmaient préventivement, comme un fait dont +le commerce anversois aurait à se féliciter, la liquidation totale sans +précédent de tous les stocks anversois. Or, la plupart des marchandises +non réquisitionnées sont bloquées et étroitement contrôlées par l'autorité +allemande; elles ne peuvent donner lieu à aucune transaction ou de +livraison sans une autorisation rarement accordée. Et ainsi «la situation +économique normale», qu'on nous faisait entrevoir, se traduit en réalité +par une stagnation absolue de transactions, par la disparition +successive des stocks sans paiement ou même sans fixation de prix, par +l'immobilisation des soldes restés à Anvers, enfin, par la suppression de +tout trafic avec l'étranger, la privation des téléphones, des télégraphes, +de relations postales régulières et par des moyens de déplacement +inférieurs à ceux d'il y a trois siècles». + +Le rapport de M. Castelein démontre en terminant que tous les faits dont +le commerce anversois souffre et se plaint sont commis en violation des +engagements formels pris par les autorités allemandes, notamment par M. le +gouverneur von Bissing (ordres de décembre 1914 et du 9 janvier 1915), et +par le commissaire général près des banques de Belgique à Anvers (réunion +à Anvers du 13 janvier 1915 où se trouvaient les chefs de plusieurs firmes +allemandes). + +(_La Libre Belgique_, n° 16, avril 1915, p. 2, col. 1.) + +Le 31 août 1915, la Chambre de Commerce d'Anvers publia un nouveau rapport +protestant contre la violation de leurs engagements par les Allemands. + +Voici la réponse de M. le gouverneur général. On y remarquera +principalement: a) le reproche fait au président de la Chambre de Commerce +de travestir les faits (les Allemands accusant les Belges de mensonge!!); +b) la supposition que les commerçants belges ont intentionnellement +négligé de se faire payer; c) la censure allemande établie sur tous les +actes de la Chambre de Commerce. + +LE GOUVERNEUR GÉNÉRAL +B. A. N° 20. + +Bruxelles, le 24 septembre 1915. + +Le commissaire général impérial auprès des banques en Belgique m'a soumis +le rapport en date du 31 août du président de la Chambre de Commerce aux +membres de la députation permanente à Anvers, ainsi qu'un rapport en date +du 18 mars 1915 aux président et membres de la Commission intercommunale +d'Anvers, ce second rapport étant invoqué dans le premier. + +De l'examen de ces documents, il ressort que les faits y sont travestis de +façon grossière, dans le but de provoquer de l'excitation dans des milieux +étendus, particulièrement à la Chambre de Commerce d'Anvers, chez les +personnalités actuellement appelées à représenter les intérêts des régions +belges occupées vis-à-vis de l'Administration allemande, de discréditer +les autorités civiles et militaires allemandes et de contrarier pour les +unes et les autres l'accomplissement des obligations de la guerre. + +D'après des constatations, les intendances, la Commission d'indemnisation +de Berlin et la Caisse d'avances de Bruxelles ont accordé en tout plus de +40 millions de marks d'indemnité pour des marchandises réquisitionnées en +masse. Dans cette somme ne sont pas compris les paiements au comptant pour +d'autres marchandises de diverses sortes, qui, par exemple, depuis le 15 +janvier 1915, à Gand seulement, ont dépassé mensuellement 6 millions de +marks, rien qu'en objets de nourriture et de fourrage pour la IVe armée. +Si les sommes consenties en Belgique par la Commission d'indemnisation et +la Caisse d'avances pour couverture de réquisitions en masse n'ont atteint +jusqu'au 15 septembre 1915 que la somme de 20 millions de marks, la raison +en est que les déclarations faites à ces administrations ne sont jusqu'à +présent aucunement en proportion des valeurs qui, suivant les deux +missives mentionnées ci-dessus, ont été saisies. Comme d'autre part +l'indemnité à accorder dépend nécessairement d'une réclamation, c'est une +erreur manifeste d'adresser un reproche à l'Administration allemande de +ce que les indemnités fixées ne soient pas en rapport avec les valeurs +déclarées et que la promesse de l'administration allemande d'effectuer le +paiement le plus tôt possible n'ait pas été exécutée. Cela fait soupçonner +que les groupes qui jusqu'à présent n'ont pas réclamé d'indemnité, ont +négligé de le faire dans l'intention de fournir au président de la Chambre +de Commerce l'occasion d'adresser à l'Administration allemande un reproche +qui pourrait être de nature à donner une impression d'exactitude aux +non-initiés et propre à ébranler la confiance de la population belge dans +l'Administration allemande. + +Dans le but de mettre fin à ces procédés, le président de la Commission +impériale d'indemnités déléguera sous peu à Anvers, suivant mes +instructions, un commissaire spécial qui aura mission d'accueillir dans +les locaux de la Chambre de Commerce les demandes d'indemnisation pour +marchandises saisies en masse dans le ressort de la position fortifiée +d'Anvers et de préparer les solutions. + +Je décrète à cet effet que les sujets belges dont des marchandises ont été +saisies en masse jusqu'au 30 septembre 1915 dans le ressort de la position +fortifiée d'Anvers, et qui y sont domiciliés, auront à présenter leurs +déclarations, soit à ce commissaire, soit à la Caisse d'avances à +Bruxelles, soit à la Commission impériale d'indemnités à Berlin, avant le +15 novembre de cette année, ce par écrit ou verbalement, étant entendu +qu'en cas d'omission de déclaration par la faute de l'intéressé, la +vérification de sa déclaration sera ajournée jusqu'à la conclusion de la +paix et que le règlement sera prévu par le traité de paix. + +En vertu de ce qui précède, j'arrête de plus que toute la correspondance +de la Chambre de Commerce, y compris les imprimés expédiés par elle, sera +mise sous la surveillance de l'Administration allemande. Ce contrôle sera +exercé par le commissaire général impérial pour les banques de Belgique, +qui vous fera parvenir des instructions complémentaires au sujet de +l'exercice de ce contrôle. Je décide finalement que le commissaire général +impérial pour les banques sera informé, trois jours à l'avance, de chacune +des séances de la Chambre de Commerce et qu'il lui sera donné connaissance +de l'ordre du jour. Il aura le droit d'envoyer un délégué aux séances. Ce +délégué a pouvoirs pour interdire la discussion de questions ne figurant +pas à l'ordre du jour ou qui, par leur essence ou du fait de leur +discussion, sont de nature à léser les intérêts allemands; il peut +également, en cas de nécessité, lever la séance. + +(S.) Freiherr VON BISSING, +_Generaloberst_. + +Dans son premier rapport, M. Edgar Castelein rappelait un passage de la +proclamation affichée à Anvers le 9 octobre 1914, le jour même de l'entrée +des Allemands: + +La première proclamation adressée à la population anversoise par le +chef de l'armée d'occupation était aussi nette que concise. Elle nous +garantissait le respect de nos personnes et de nos propriétés, moyennant +l'observance, de notre part, des obligations imposées aux villes occupées +par les conventions internationales. + +(_La Soupe_, n° 357, p. 8.) + +Le respect des Allemands pour la propriété privée s'affirma tout de suite: +dans le butin de guerre fait à Anvers, ils affectèrent de confondre les +canons et les munitions, propriété de l'État, avec le blé, la farine, la +laine, le cuivre, etc., appartenant à des particuliers. Bien plus, ils +affichèrent l'aveu de ces vols sur les murs de Bruxelles: + + +Nouvelles publiées par le Gouvernement allemand. + +Berlin, 16 octobre. +(Communications officielles du quartier général.) + +Le butin de guerre à Anvers est considérable: au moins 500 canons, une +quantité immense de munitions, de selles, beaucoup d'objets pour le +service sanitaire, de nombreuses automobiles, des locomotives et des +wagons, 4 millions de kilos de blé, beaucoup de farines, de charbons et +de lin, de la laine d'une valeur de 10 millions de marks, du cuivre et de +l'argent-métal pour un demi-million de marks; un train blindé de chemin de +fer, plusieurs trains chargés de provisions et alimentation; de grandes +quantités de gros bétail... + + _Le Gouvernement militaire allemand._ + +Rien ne manque, comme on le voit, à ces «réquisitions en masse»,--comme +les appelle l'autorité allemande--pas même l'illégalité flagrante et +reconnue par les pillards eux-mêmes. Ce qui n'a pas empêché M. von Huene +(_Habent sua fata ...nomina_) et M. von Bodenhausen, les deux principales +autorités allemandes d'Anvers, d'injurier et de menacer personnellement M. +Castelein. + + +* * * + + +Voyons maintenant la contribution de 480 millions par an. + +La contribution de guerre de 40 millions. + +L'autorité allemande, qui vient de palper les derniers 40 millions restant +à payer sur la contribution de guerre de 480 millions dont le pays avait +été frappé à l'origine de l'occupation, vient de décider que nous lui +paierions désormais une nouvelle contribution de 40 millions par mois. + +Pourquoi se gênerait-elle? Puisque ces bons Belges ont eu la faiblesse de +se laisser tondre, a dû penser von Bissing, nous serions bien naïfs de ne +pas récidiver. _Bis repetita placent!_ + +C'est parfaitement raisonné, à la condition que les moutons se laissent +faire docilement, ce dont le gouverneur général en Belgique ne paraît pas +douter un seul instant. + +A sa place, il nous semble cependant que nous afficherions moins de +confiance. Nous nous refusons, en effet, à croire que les autorités +belges, dans la partie occupée du pays, consentent à satisfaire à +perpétuité l'appétit dévorant de l'ogre germanique. + +Un des journaux hollandais, dont la censure allemande autorise l'entrée +dans le royaume, écrivait ces jours-ci que le Gouvernement allemand +abusait vraiment de l'imprécision de certaines clauses de la Convention +de La Haye pour en faire une application arbitraire au détriment +des populations belges déjà épuisées par la guerre. Et le _Nieuwe +Courant_--car c'est de lui qu'il s'agit--résumait son opinion dans ces +mots sévères pour un organe germanophile: «Cette exigence nouvelle est +impitoyable!» + +Nous espérons bien que les conseils provinciaux refuseront énergiquement, +fièrement, courageusement de déférer à cette incroyable sommation. En +acceptant de payer les 480 millions échus, ils ont déjà fait montre d'une +obéissance excessive et que nos alliés auraient peut-être sujet de leur +reprocher un jour. N'est-ce pas, en partie, grâce à l'argent qu'ils nous +ont prêté ou donné, que nous avons pu, avec l'appui du Comité américain, +résister jusqu'ici à la famine et pourvoir à tous nos besoins? Or, cet +argent, nous en avons généreusement disposé en faveur de l'ennemi, puisque +nous avons accepté de lui servir 40 millions par mois. Nous ne pouvons +continuer ce système. Ce serait un acte de lâcheté impardonnable, en +même temps qu'une trahison envers la patrie et les puissances qui nous +secondent. + +Si les provinces sont intervenues pour liquider la première contribution, +c'est dans une louable intention et dans l'espoir que cette somme +constituerait un forfait qui nous mît à l'abri de toutes réquisitions +ultérieures. Mais les Allemands sont insatiables; ils veulent nous +arracher, par l'intimidation, un supplément de 40 millions par mois, ce +qui représenterait, à supposer qu'ils restent ici une année encore, le +joli total de 1 milliard. + +Nous ne comptons évidemment pas, dans ce chiffre, tout ce qu'ils nous +ont volé sous forme d'amendes, de contributions de guerre spéciales, de +réquisitions de toutes espèces payées en bons, de matières premières, de +machines et d'outils enlevés aux usines, de locomotives et de matériel +roulant saisis à la Société nationale des Chemins de fer vicinaux, de +cuivre enlevé aux ménages gantois, de charges de tous genres imposées aux +particuliers. + +Nous ne comptons pas non plus, dans ce chiffre, les 4.500.000 francs +inscrits au budget annuel pour solder les frais de l'Administration +allemande en Belgique, ni les 20 millions à payer chaque année sur nos +recettes comme «quote-part du pays dans les dépenses des chemins de fer et +des postes allemands». + +Tout cela nous dicte notre devoir. L'ennemi ne doit plus compter sur +nous. Les conseils provinciaux n'ont d'ailleurs pas à intervenir dans une +question qui est du domaine exclusif de l'État. Il ne leur appartient pas +de se substituer à lui. + +Une autre raison doit les déterminer à la résistance que souhaitent tous +les patriotes. Jusqu'ici, les Allemands ont fait faire par les +provinces toutes leurs sales besognes; ils ont fait retomber sur elles +l'impopularité de leurs impositions brutales et tracassières. Il serait +naïf de leur fournir une nouvelle occasion de jeter sur elles le +discrédit. Si l'autorité allemande veut nous accabler de nouvelles charges +écrasantes, qu'elle le fasse elle-même ouvertement. Il ne faut pas que les +provinces continuent à jouer plus longtemps le rôle de dupes. + +Et ce que nous disons ici des provinces, nous le disons des communes et +de toutes les administrations publiques. + +(_La Libre Belgique_, n° 54, décembre 1915, p. 2, col. 2.) + +Pour faire saisir l'importance de la contribution de 480 millions, +rappelons qu'elle représente plus de six fois le montant annuel de nos +contributions directes en temps de paix. Et cela dans un pays ruiné, vidé, +dépouillé à fond, où le commerce et l'industrie sont immobilisés! + +On sait que divers conseils provinciaux avaient d'abord agi comme le +conseillait _La Libre Belgique_. Mais l'autorité allemande les a forcés +à revenir sur leur décision. Déjà en décembre 1914, lors du vote de la +première contribution de 480 millions, des voix s'étaient élevées pour +protester. L'une des plus éloquentes de ces oppositions est celle de M. +François André à Mons, que la dactylographie a répandue à des milliers +d'exemplaires. [78] + +[Note 78: Voir _Comment les Belges résistent_..., p. 163.] + +Insensible aux souffrances d'une nation pressurée à l'excès depuis plus +de deux ans, l'autorité allemande a encore aggravé ses spoliations en +novembre 1916. Au lieu de 40 millions de francs par mois, elle exige +maintenant 50 millions. Cette fois la mesure était comble, et les conseils +provinciaux refusèrent de voter. Mais comme c'est M. von Bissing qui +détient le pouvoir, il a simplement annulé leurs décisions et les a +condamnés à payer. + + +* * * + + +Enfin, ils viennent de saisir 980 millions de marks déposés dans des +coffres-forts de la Banque nationale à Bruxelles et à Anvers. Comme M. +Carlier, directeur de la Banque nationale à Anvers, ne voulait pas céder +aux injonctions de M. von Lumm, commissaire général pour les banques +belges, ils l'ont déporté en Allemagne et ils ont arrêté Mlle Carlier, sa +fille. + + +* * * + + +Mais tout cela ne suffit pas encore à leur appétit. Pour donner aux +particuliers leur part de la curée, ils ont modifié à leur avantage, et de +la façon la plus illégale, le décret de vendémiaire. + + +Un arrêté allemand peu connu. + + +LES MODIFICATIONS AU DÉCRET DE VENDÉMIAIRE SUR LA RESPONSABILITÉ DES +COMMUNES + +(_Moniteur allemand pour la Belgique occupée_, n° 37, 9 février 1915.) + +Le gouverneur allemand a publié un arrêté, non affiché sur les murs de +Bruxelles, et par ce fait peu connu, mais qui sort des limites permises au +pouvoir occupant. + +Voici ce dont il s'agit: On se rappelle qu'au début de la guerre, la +population de certaines villes de Belgique, justement exaspérée de +l'attitude parjure de l'Allemagne à notre égard, s'était laissée aller +à des violences sur les établissements allemands se trouvant dans +ces villes. Or, d'après le décret de vendémiaire, les communes sont +responsables des dégâts commis par violence contre les propriétés des +habitants de cette commune. Les Allemands, revenus en Belgique lors de +l'occupation, vinrent réclamer aux communes l'indemnité décrétée par la +loi de vendémiaire. Beaucoup de communes tranchèrent à l'amiable, mais +d'autres durent recourir au jugement du tribunal à cause des prétentions +exagérées des «ressortissants allemands» qui voulaient exploiter la +situation et empocher de gros bénéfices au détriment des contribuables. La +justice belge, fidèle à la ligne de conduite qu'elle s'était tracée depuis +toujours, examina les questions avec la minutie qu'elle apporte aux +affaires importantes. + +Mais la procédure belge--où la garantie des droits des parties est +assurée--ne plaisait pas à MM. les Allemands et semblait compromettre +leurs intérêts, d'où l'arrêté du 9 février 1915, dont voici la substance: + +1° Un tribunal arbitral est formé pour chaque province à la requête de la +personne lésée qui constatera le dommage causé et fixera les dommages +et intérêts dus de ce chef, _pour les excès commis en août 1914 dans +plusieurs communes belges;_ + +2° Chaque tribunal se compose d'un président nommé par le gouverneur +général allemand et de deux assesseurs dont l'un nommé par +l'Administration civile de la province, l'autre par la députation +permanente; + +3° Le tribunal _déterminera lui-même la procédure à suivre_; + +4° Si l'un des assesseurs devait arrêter indûment la marche de la +procédure ou faillir à ses devoirs de juge, _le chef de l'Administration +civile à la demande du président peut nommer un autre arbitre_; + +5° Les décisions du tribunal sont prises à la majorité des voix, +_définitives et immédiatement exécutoires_. + +C'est donc la création pure et simple d'un tribunal extraordinaire et +d'exception--puisqu'il n'est compétent que pour juger les dommages +résultant des excès commis au mois d'août--tribunal défendu expressément +par l'article 94 de notre Constitution. Or, d'après les Conventions de La +Haye le pouvoir occupant doit reconnaître et régler sa conduite d'après +la Constitution du pays occupé. Le gouverneur von Bissing l'a +d'ailleurs implicitement reconnu lorsque dans son arrêté du 3 décembre +1914--concernant la délégation des pouvoirs--il déclare que les pouvoirs +appartenant au roi des Belges sont exercés par lui en qualité de +gouverneur général. Nous savons bien que les pouvoirs du roi des Belges +sont uniquement accordés par notre Constitution dans ses articles 60 et +suivants. + +L'arrêté en question viole non seulement notre Constitution, mais prète +tellement à l'arbitraire qu'aucune garantie de justice ne nous est +donnée: en effet, la procédure sera celle que les Allemands voudront; les +décisions de ces tribunaux étant définitives et immédiatement exécutoires, +la garantie de l'appel inhérente aux affaires de quelque importance est +supprimée. S'il plaît aux Allemands de condamner les communes à des +dommages et intérêts fort élevés, disproportionnés aux dégâts commis--et +d'un peuple parjure, rien ne doit nous étonner--nous n'aurons qu'à nous +taire, les décisions étant sans appel. L'arrêté allemand veut dorer +la pilule en donnant à la députation permanente le droit de nommer un +assesseur: mais ce qu'il donne d'une main il le retire de l'autre; car si +l'assesseur entrave «indûment la marche du procès»--et nous savons ce que +cela signifie ne pas pousser aux intérêts des Allemands--il sera destitué +et remplacé. Donc la garantie est illusoire. + +Au surplus, espérons que les députations permanentes dont les membres ont +juré fidélité à la Constitution [79] ne participeront pas à l'organisation +d'un tribunal d'exception qui est en contradiction manifeste avec +l'article 94 de notre loi fondamentale. + +[Note 79: Loi du 1er juillet 1860, article 1.] + +Cet arrêté est la mise au pillage systématiquement légalisé de nos caisses +communales et par le fait même des bourses de tous les contribuables! + +(_La Libre Belgique_, n° 6, mars 1915, p, 4, col. 1.) + +Faut-il s'étonner qu'une spoliation poursuivie avec tant de méthode et +d'âpreté ait réduit notre pays à la famine. + + +Toujours le pillage méthodique. + +Dans ses discours du 9 novembre, Bethmann-Hollweg a déclaré solennellement +devant son pays et devant le monde, que la situation économique de +l'Allemagne est bonne. «Nous avons des vivres à suffisance, tel est le +fait dominant et décisif.» Il ajouta: «Notre cohésion directe avec la +Turquie est d'une valeur inappréciable; au point de vue économique, +les arrivages des États balkaniques et de la Turquie complètent nos +approvisionnements de la manière la plus parfaite.» + +Nous ferons au chancelier l'honneur de croire qu'il n'a pas menti. +Venant d'un homme aussi haut placé et connaissant l'importance et la +responsabilité de ses paroles, nous admettrons donc que ces affirmations +officielles doivent être tenues pour l'expression de la vérité entière. +Par contre, nous avons le droit d'en tirer les conclusions qui s'imposent. + +Nous disons: dans les conditions indiquées par Bethmann, si les Allemands +saisissent dans les pays occupés le nécessaire de la vie, la nourriture, +le bétail, les matières indispensables à l'industrie, s'ils appauvrissent +ces pays et y préparent la disette et la famine, ils y commettent +«inutilement» un crime dont ils porteront la responsabilité devant Dieu et +les hommes. + +Or, que font-ils en Belgique? Eux, «qui ont des vivres à suffisance», +ils enlèvent, pour l'expédier chez eux, ce qui est indispensable à la +sustentation populaire pour le moment et pour l'avenir; il y a disette de +pommes de terre, de beurre, de lait, de viande, de sucre, toutes choses +nécessaires à la vie. Ces produits atteignent des prix excessifs presque +uniquement parce que les Allemands en privent le pays pour les envoyer +en Allemagne où «on a tout à suffisance». Ces enlèvements prennent des +proportions invraisemblables: dans certaines régions, ils prélèvent +dans les étables le tiers, et plus, de ce qui reste encore de bétail; +dernièrement, dans les environs de Bertrix, ils ont fait une rafle de plus +de 4.500 bêtes à cornes; aux abattoirs des villes, ils saisissent plus +de la moitié des bêtes mises en vente; il n'y a pour ainsi dire plus +un cheval utilisable en Belgique; les animaux reproducteurs sont +impitoyablement transportés au delà des frontières; l'avoine nécessaire +aux chevaux est prise; le foin, le son font défaut, de sorte que les +agriculteurs, pour nourrir leurs derniers bestiaux, sont forcés de garder +une grande partie des pommes de terre qui devraient alimenter le peuple. +Par une dérision sinistre, nos maîtres établissent des prix maxima qui, +ils le savent, ne servent qu'à leurs spoliations et dont la population, de +par la loi de l'offre et de la demande, ne peut bénéficier. + +Leurs exactions outrées sont poussées au point que, la reproduction étant +pour ainsi dire empêchée, le cheptel national aura disparu dans quelques +mois. De là, privation à courte échéance de la nourriture populaire, et +quasi-impossibilité de labourer les champs; de plus, disette d'engrais; +fumure insuffisante et nulle, rendement fortement réduit de la terre: Ces +manoeuvres sont vraiment diaboliques; c'est la préparation scientifique +(la Kultur allemande est méthodique dans ses crimes) de la ruine prochaine +de nos riches campagnes et de la famine de tout un peuple! + +Et l'on dit et répète: le paysan s'enrichit. Mais on ne se dit jamais que +tout ce que le cultivateur a pu, ou dû réaliser, n'est pas bénéfice comme +on voudrait le faire croire au public ignorant. L'argent qu'il met en +réserve, s'il le peut, est, en partie du moins, le prix des réquisitions +abusives dont il a été victime, prix très souvent inférieur à la valeur +de la marchandise et du matériel enlevés. Plus tard, pour recommencer +l'exploitation normale de la terre, il faudra que les fermiers et les +éleveurs rachètent bétail, chevaux, véhicules, etc. (en a-t-on vu défiler +sur les routes des charrettes, camions, de tous genres, qui n'ont jamais +été payés!). Or, selon toutes prévisions, les prix de toute chose n'auront +pu qu'augmenter, d'où perte sérieuse pour tous ceux qui auront été +dépouillés même moyennant finances. + +Nous le demandons à toute conscience loyale: quand un pays comme +l'Allemagne (qui, d'après le chancelier, a tout à suffisance) organise +ainsi sciemment, volontairement et sans nécessité pour lui, la disette +dans une région occupée, avec les conséquences funestes qui en résultent +(maladies, mortalité, misères morales, etc.), ce pays peut-il encore +prétendre au nom de pays civilisé, respecte-t-il les droits les plus +élémentaires de l'humanité, ne commet-il pas le plus impardonnable +des crimes de lèse-humanité? Certes, nous le savons, Bismarck et les +militaristes allemands considèrent ce crime comme une arme de guerre. Mais +que font-ils de la Convention de La Haye, signée par leur pays, qui, non +seulement impose à l'occupant de respecter les lois et règlements en +vigueur dans la région occupée, mais l'«oblige à pourvoir à l'alimentation +de cette région»? Invoquer les intérêts militaires est hors de saison: +la situation de la Belgique, bonne ou mauvaise, ne peut avoir aucune +influence sur les décisions des Alliés qui veulent, quoi qu'il en puisse +coûter, une victoire complète et définitive; bien plus, ces intérêts bien +compris devraient, au contraire, exiger l'écartement de mesures vexatoires +et criminelles qui pourraient provoquer contre l'armée occupante des +soulèvements, des révoltes, des massacres de soldats; un moment arrive où +le peuple, même désarmé, peut se croire en état de légitime défense: il +a droit à la subsistance pour l'avenir; la lui rendre impossible, c'est +créer une situation anormale, révolutionnaire, où il pourrait croire +légitime la violence contre l'affameur. + +Surtout que les Allemands n'écoutent pas la parole d'un député du +Reichstag: «La Belgique est une source inépuisable!» Ceux qui envisagent +sainement la situation comprennent que la partie est désormais perdue pour +eux; ils savent que dans un avenir peu éloigné ils devront dégager la +Belgique pour aller défendre leur Rhin. Que diraient-ils s'ils voyaient +édicter chez eux ces proclamations impies que leurs généraux se plaisent à +édicter en territoire occupé et dont voici un exemple suggestif: + +«J'ordonne que l'on saisisse, sans formalité, tout ce qui peut être d'une +utilité quelconque à l'armée: vivres, couvertures, fourrures, chevaux, +vaches, chèvres, etc. Il y a lieu de ne tenir aucun compte des +supplications que les populations pourraient élever à ce propos; nous +sommes en territoire ennemi, nous ne pouvons prendre tout cela en +considération.» (Général Somer, 27 août 1914.) + +EGO. +(_La Libre Belgique_, n°62, février 1916, p.2, col.1.) + +De cette misère abominable, les prohibés n'ont pas besoin de parler. A +quoi bon? puisque tout le monde la supporte stoïquement. Silence aussi +dans nos journaux allemands d'expression belge. N'ont-ils pas pour +consigne de laisser croire que tout est pour le mieux dans le meilleur des +pays occupés? Mais les rapports mensuels du Comité national de secours et +d'alimentation contenaient des tableaux dont les chiffres en disaient long +sur l'épuisement de la Belgique. Aussi, à partir du mois de février 1915, +la censure ne renvoie-t-elle plus les épreuves de ces rapports; et ceux-ci +ne peuvent plus voir le jour! + +Toutefois, si la presse clandestine ne croit pas devoir parler de la +famine qui nous étreint, elle a soin de rappeler la reconnaissance vouée +par notre pays à l'Amérique, la noble nation qui nous a sauvés de la mort +par inanition. + + +Hommage aux États-Unis. + +Que le grand peuple des États-Unis reçoive mon solennel hommage. Géant +dans le cortège des nations, il vient au secours de la petite Belgique +opprimée, malheureuse, et donne au monde un exemple inégalé de fraternité +internationale. + +On célèbre notre héroïsme d'avoir tout sacrifié à la sainteté de la parole +donnée et d'avoir osé résister, au risque de l'existence, au cyclone d'une +invasion sauvage. + +A nous de célébrer la magnificence de l'aide que nous apportent de si loin +les coeurs magnanimes des citoyens d'Amérique. + +La Belgique meurtrie, ravagée, mourante, mais qui ne veut pas mourir, +dont le courage a paru sublime, a trouvé un sublime bienfaiteur pareil au +Samaritain de l'Évangile. . + +Quel spectacle grandiose, jusqu'ici inconnu dans l'histoire, qu'un peuple +se faisant le nourricier d'un autre peuple tout entier, s'égalant aussi, +pour ainsi dire, à la Divine Providence, mettant sur les plaies affreuses +de la guerre le baume d'une immense charité. Gloire à cette âme collective +resplendissante au ciel de l'humanité comme un rayonnant soleil par un +jour d'été ou, comme au firmament d'une nuit de gel, les palpitantes +étoiles si noblement semées sur l'azur de son fier drapeau. + +22 février de l'année terrible 1914-1915. + +(Signé) ED. PICARD. +(_La Libre Belgique_, no.18, avril 1915, p.3, col.2.) + +Notre gratitude s'est manifestée publiquement d'autres manières. + +D'abord par des cartes postales illustrées, symbolisant l'aide offerte par +les États-Unis à la Belgique souffrante. Notre intention était d'écrire de +ces cartes à toutes les personnes que nous connaissions en Amérique. Mais +l'Allemagne ne l'entendait pas ainsi, et son administration des postes +refusa de transmettre nos témoignages de reconnaissance: Nous fûmes donc +forcés de les envoyer en Hollande par fraude, et de les faire timbrer de +là. + +On a aussi imaginé d'orner les boulangeries de drapeaux américains et +de sacs à farine[80]. Aussi longtemps que la décoration est purement +américaine, l'Allemagne ne sévit pas. Mais il ne faut pas qu'il s'y mêle +le plus petit drapeau français, anglais ou belge: aussitôt irruption de la +police avec injonction d'enlever les insignes subversifs. + +[Note 80: Ces sacs sont ceux dans lesquels l'Amérique nous envoyait de +la farine, au début de 1915. Ils portent des dessins et des inscriptions +variés. Voir _Comment les Belges résistent_..., fig. 6.] + +Plus tard, la manie de prohibition de nos oppresseurs eut l'occasion +de s'exercer plus largement à propos de ces mêmes sacs. Des dames les +enjolivaient de broderies; des artistes y peignaient des sujets variés; +puis on les renvoyait en Amérique en guise de remerciements. Des +expositions publiques de sacs ainsi décorés eurent lieu à la maison +communale d'Auderghem (près de Bruxelles), au Palais du Cinquantenaire de +Bruxelles et à l'Harmonie d'Anvers. Naturellement l'autorité allemande +intervint: car de quoi ne se mêle-t-elle pas? Et tout aussi naturellement +elle intervint pour prohiber, puisque sa devise est: _Alles ist verboten_. +Bref, elle défendit l'exposition de tous les sacs qui avaient été ornés de +devises trop patriotiques à son gré, par exemple de portraits du Roi et +de la Reine dans les tranchées. Ces sacs-là ne sont plus montrés qu'en +cachette; leur qualité de prohibés a accru considérablement leur valeur. + + + + +CONCLUSION + + + +La fermeté dans le malheur. Appels à la modération. + + + +Relisez les dernières phrases de la _Lettre des ouvriers belges aux +ouvriers français_, lancée en décembre 1916, à la suite des déportations: + + +OUVRIERS FRANÇAIS! + +Du fond de notre détresse, nous comptons sur vous. + +Agissez. + +Quant à nous, même si la force réussit un moment à réduire nos corps en +servitude, jamais nos âmes ne consentiront. + +Nous ajoutons ceci: «Quelles que soient nos tortures, nous ne voulons la +paix que dans l'indépendance de notre pays et le triomphe de la justice.» + + +N'est-elle pas à la fois troublante et touchante, cette volonté +indomptable de supporter les pires souffrances plutôt que d'engager à +l'acceptation d'une paix allemande? Et qu'on n'imagine pas qu'ils se sont +laissé attraper dans le traquenard tendu par M. von Bethmann-Hollweg. +dans la séance du Reichstag du 12 décembre 1916! Le 25 décembre 1916, au +Congrès socialiste de Paris, M. le ministre Émile Vandervelde disait: + +Hier même, j'ai reçu un message de Belgique d'une assemblée qui m'envoyait +les noms des délégués du parti ouvrier belge à la conférence prochaine des +socialistes alliés, et ces noms, c'est tout un programme. Les ouvriers de +là-bas, réunis là-bas en assemblée secrète, n'ont élu pour délégués +que des militants qui sont d'avis que cette guerre ne peut finir dans +l'équivoque et dans l'indécision. + +Il y a plus de deux ans que la classe ouvrière lutte. Elle a subi +l'invasion; elle a, pendant de longs mois, vu enlever aux patrons mêmes +les moyens de travail qui lui permettent de gagner un maigre salaire. +Elle vit aujourd'hui uniquement de ce que lui donne la solidarité +internationale. Elle a vu, ces temps derniers, des milliers de +travailleurs chaque jour entassés dans des wagons à bestiaux et entraînés +en Allemagne pour servir contre leur pays. + +J'ai écrit, il y a quelques jours, à un de mes amis à La Haye pour lui +dire ma douleur et ma tristesse devant ce nouveau crime, et, au moment +où cette lettre arrivait à son destinataire, entrait dans son bureau un +camarade de Belgique. Il disait de répondre à Vandervelde que c'est de +Belgique même que viennent les conseils de courage et de résistance aux +envahisseurs. + + +Après tout ce que la Belgique a souffert,--violation de la neutralité, +massacres d'innocents, incendies, déportations de prisonniers civils, +razzias de travailleurs, condamnations de tout genre, spoliations, +calomnies...--on s'attend peut-être à ce que les prohibés poussent +les Belges à se venger des bourreaux. Loin de là! Ils nous engagent à +boycotter tous les produits d'outre-Rhin, puisque ce sera à l'avenir notre +seule défense contre un retour de l'infiltration allemande; ils prêchent +l'exécration de l'Allemagne, afin que nos enfants et petits-enfants +n'oublient jamais combien notre pays a été torturé au moral et au +physique; mais la vengeance... non: nous les méprisons trop pour cela! + +Il y a pourtant des têtes chaudes à qui il faut recommander le calme. Et +c'est à cela que s'appliquent nos journaux clandestins. L'appel suivant, +publié dans le n° 16 de _La Libre Belgique_, a été répété dans le n°30 +[81], celui qui donne le portrait de M. le baron von Bissing lisant _La +Libre Belgique_. + +[Note 81: Voir la couverture de ce livre.] + +Restons calmes! + +Le jour viendra (lentement, mais sûrement) où nos ennemis, contraints de +reculer devant les Alliés, devront abandonner notre capitale. + +Souvenons-nous alors des avis nombreux qui ont été donnés aux civils +par le Gouvernement et par notre bourgmestre M. Max: _Soyons calmes!!!_ +Faisons taire les sentiments de légitime colère qui fermentent en nos +coeurs. + +Soyons, comme nous l'avons été jusqu'ici, respectueux des lois de +la guerre. C'est ainsi que nous continuerons à mériter l'estime et +l'admiration de tous les peuples civilisés. + +Ce serait une _inutile lâcheté_, une lâcheté indigne des Belges, que de +chercher à se venger ailleurs que sur le champ de bataille. Ce serait +de plus _exposer des innocents_ à des représailles terribles de la part +d'ennemis sans pitié et sans justice. + +Méfions-nous des agents provocateurs allemands qui, en exaltant notre +patriotisme, nous pousseraient à commettre des excès. + +_Restons maîtres de nous-mêmes et prêchons le calme autour de nous. C'est +le plus grand service que nous puissions rendre à notre chère patrie._ + + +Ce même journal a reproduit aussi un passage caractéristique d'un sermon +du R.P. Janvier: + + +Belges, n'oubliez pas ceci! + +Quand vous serez victorieux, vous n'userez pas de représailles, vous ne +confondrez pas la guerre avec le brigandage, vous n'immolerez ni les +vieillards, ni les prêtres, ni les enfants, vous ne les ferez pas marcher +au feu devant vous, vous ne brûlerez pas la bibliothèque de Nuremberg, +vous ne bombarderez ni la cathédrale d'Aix-la-Chapelle ni la cathédrale +de Cologne, vous imposerez silence à l'esprit de vengeance pour écouter +l'esprit chrétien et chevaleresque qui enflamme le courage à l'heure de la +bataille, qui inspire la miséricorde et la pitié avec la victoire. + +(_La Libre Belgique_, n° 7, mars 1915.) + + +Résumons. + +Les auteurs militaires d'outre-Rhin érigent en principe qu'il est utile de +faire souffrir le plus possible la population du pays occupé, afin qu'elle +agisse auprès de son gouvernement pour faire conclure une paix favorable à +l'occupant. Mais nos tortionnaires perdront leurs peines: jamais l'excès +des souffrances n'engagera la population belge à désirer une paix +prématurée; elle insiste pour que, malgré tout, la guerre soit continuée +jusqu'à l'écrasement du militarisme prussien, seul gage d'une paix +durable. + +Les mauvais traitements que l'Allemagne nous inflige systématiquement ont +fait naître une aversion profonde, qui ne s'éteindra jamais. Mais notre +hostilité contre nos bourreaux ne nous empêche pas de manifester notre +reconnaissance à ceux qui nous font du bien: la haine n'a pas effacé dans +notre âme l'amour. Elle ne nous entraînera pas non plus à la vengeance; +nous avons contre celle-ci un antidote puissant: le mépris. Nous voulons +nous défendre,--non nous venger. + +FIN + + + +PLANCHES HORS-TEXTE. + +[Illustration: PL01.png] + +[Illustration: PL02.png] + +[Illustration: PL03.png] + +[Illustration: PL04.png] + +[Illustration: PL05.png] + +[Illustration: PL06.png] + +[Illustration: PL07.png] + +[Illustration: PL08.png] + +[Illustration: PL09.png] + +[Illustration: PL10.png] + +[Illustration: PL11.png] + +[Illustration: PL12.png] + +[Illustration: PL13.png] + +[Illustration: PL14.png] + +[Illustration: PL15.png] + +[Illustration: PL16.png] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Presse Clandestine dans la Belgique +Occupée, by Jean Massart + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11048 *** |
