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+<head>
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Histoire de la
+R&eacute;volution fran&ccedil;aise, tome V, by A. Thiers.</title>
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10953 ***</div>
+
+<br>
+<h1><br>
+</h1>
+<h1><br>
+</h1>
+<h1>HISTOIRE
+</h1>
+<h1>DE LA</h1>
+<h1>R&Eacute;VOLUTION</h1>
+<h1>FRAN&Ccedil;AISE</h1>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<div style="text-align: center;"><a
+ name="[Illustration:_MARIE_ANTOINETTE._&lt;i&gt;Murell_del.&lt;/i&gt;._Publie_par_Furne,"></a><img
+ style="width: 512px; height: 805px;"
+ alt="MARIE ANTOINETTE. Murell del.. Publi&eacute; par Furne, Paris."
+ title="MARIE ANTOINETTE. Murell del.. Publi&eacute; par Furne, Paris."
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+</div>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="HISTOIRE_DE_LA_REVOLUTION_FRANCAISE"></a>
+<h1>HISTOIRE DE LA R&Eacute;VOLUTION FRAN&Ccedil;AISE</h1>
+<h1>PAR M. A. THIERS DE L'ACAD&Eacute;MIE FRAN&Ccedil;AISE</h1>
+<h1><small>NEUVI&Egrave;ME &Eacute;DITION</small></h1>
+<h1 style="font-weight: normal;">TOME CINQUI&Egrave;ME</h1>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="HISTOIRE_DE_LA_REVOLUTION_FRANCAISE."></a>
+<h2>HISTOIRE DE LA R&Eacute;VOLUTION FRAN&Ccedil;AISE.</h2>
+<br>
+<h2>CONVENTION NATIONALE.</h2>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="CHAPITRE_XIII."></a>
+<h2>CHAPITRE XIII.</h2>
+<br>
+<p style="font-weight: bold;">MOUVEMENT DES ARM&Eacute;ES EN AOUT ET
+SEPTEMBRE
+1793.&#8212;INVESTISSEMENT DE LYON PAR
+L'ARM&Eacute;E DE LA CONVENTION.&#8212;TRAHISON DE TOULON QUI SE LIVRE AUX
+ANGLAIS.&#8212;D&Eacute;FAITE DE QUARANTE MILLE VEND&Eacute;ENS A
+LU&Ccedil;ON.&#8212;PLAN G&Eacute;N&Eacute;RAL DE
+CAMPAGNE CONTRE LA VEND&Eacute;E.&#8212;DIVISIONS DES G&Eacute;N&Eacute;RAUX
+R&Eacute;PUBLICAINS SUR CE
+TH&Eacute;&Acirc;TRE DE LA GUERRE.&#8212;OP&Eacute;RATIONS MILITAIRES DANS LE
+NORD.&#8212;SI&Eacute;GE DE
+DUNKERQUE PAR LE DUC D'YORK.&#8212;VICTOIRE DE HONDSCHOOTE.&#8212;JOIE UNIVERSELLE
+QU'ELLE CAUSE EN FRANCE.&#8212;NOUVEAUX REVERS.&#8212;D&Eacute;ROUTE A MENIN, A
+PIRMASENS, A
+PERPIGNAN, ET A TORFOU DANS LA VEND&Eacute;E.&#8212;RETRAITE DE CANCLAUX SUR
+NANTES.&#8212;ATTAQUES CONTRE LE COMIT&Eacute; DE SALUT
+PUBLIC.&#8212;&Eacute;TABLISSEMENT DU
+<i>gouvernement r&eacute;volutionnaire</i>.&#8212;D&Eacute;CRET QUI ORGANISE
+UNE ARM&Eacute;E
+R&Eacute;VOLUTIONNAIRE DE SIX MILLE HOMMES.&#8212;LOI DES
+SUSPECTS.&#8212;CONCENTRATION DU
+POUVOIR DICTATORIAL DANS LE COMIT&Eacute; DE SALUT
+PUBLIC.&#8212;PROC&Egrave;S DE CUSTINE; SA
+CONDAMNATION ET SON SUPPLICE.&#8212;D&Eacute;CRET D'ACCUSATION CONTRE LES
+GIRONDINS;
+ARRESTATION DE SOIXANTE-TREIZE MEMBRES DE LA CONVENTION.</p>
+<p>Apr&egrave;s la retraite des Fran&ccedil;ais du camp de C&eacute;sar
+au camp de Gavrelle, les
+alli&eacute;s auraient d&ucirc; encore poursuivre une arm&eacute;e
+d&eacute;moralis&eacute;e, qui avait
+toujours &eacute;t&eacute; malheureuse depuis l'ouverture de la
+campagne. D&egrave;s le mois de
+mars, en effet, battue &agrave; Aix-la-Chapelle et &agrave; Nerwinde,
+elle avait perdu la
+Flandre hollandaise, la Belgique, les camps de Famars et de
+C&eacute;sar, les
+places de Cond&eacute; et de Valenciennes. L'un de ses
+g&eacute;n&eacute;raux avait pass&eacute; &agrave;
+l'ennemi, l'autre avait &eacute;t&eacute; tu&eacute;. Ainsi, depuis la
+bataille de Jemmapes,
+elle n'avait fait que des retraites, fort m&eacute;ritoires, il est
+vrai, mais peu
+encourageantes. Sans concevoir m&ecirc;me le projet trop hardi d'une
+marche
+directe sur Paris, les coalis&eacute;s pouvaient d&eacute;truire ce
+noyau d'arm&eacute;e, et
+alors ils &eacute;taient libres de prendre toutes les places qu'il
+convenait &agrave;
+leur &eacute;go&iuml;sme d'occuper. Mais aussit&ocirc;t apr&egrave;s la
+prise de Valenciennes, les
+Anglais, en vertu des conventions faites &agrave; Anvers,
+exig&egrave;rent le si&eacute;ge de
+Dunkerque. Alors, tandis que le prince de Cobourg, restant dans les
+environs de son camp d'H&eacute;rin, entre la Scarpe et l'Escaut,
+croyait occuper
+les Fran&ccedil;ais, et songeait &agrave; prendre encore le Quesnoy, le
+duc d'York,
+marchant avec l'arm&eacute;e anglaise et hanovrienne par Orchies,
+Menin, Dixmude
+et Furnes, vint s'&eacute;tablir devant Dunkerque, entre le Langmoor et
+la mer.
+Deux si&eacute;ges nous donnaient donc encore un peu de r&eacute;pit.
+Houchard, envoy&eacute; &agrave;
+Gavrelle, y r&eacute;unissait en h&acirc;te toutes les forces
+disponibles, afin de
+voler au secours de Dunkerque. Interdire aux Anglais un port sur le
+continent, battre individuellement nos plus grands ennemis, les priver
+de
+tout avantage dans cette guerre, et fournir de nouvelles armes &agrave;
+l'opposition anglaise contre Pitt, telles &eacute;taient les raisons
+qui faisaient
+consid&eacute;rer Dunkerque comme le point le plus important de tout le
+th&eacute;&acirc;tre de
+la guerre. &laquo;Le salut de la r&eacute;publique est
+l&agrave;,&raquo; &eacute;crivait &agrave; Houchard le
+comit&eacute; de salut public; et Carnot, sentant parfaitement que les
+troupes
+r&eacute;unies entre la fronti&egrave;re du Nord et celle du Rhin,
+c'est-&agrave;-dire dans la
+Moselle, y &eacute;taient inutiles, fit d&eacute;cider qu'on en
+retirerait un renfort
+pour l'envoyer en Flandre. Vingt ou vingt-cinq jours
+s'&eacute;coul&egrave;rent ainsi en
+pr&eacute;paratifs, d&eacute;lai tr&egrave;s concevable du
+c&ocirc;t&eacute; des Fran&ccedil;ais, qui avaient &agrave;
+r&eacute;unir leurs troupes dispers&eacute;es &agrave; de grandes
+distances, mais inconcevable
+de la part des Anglais, qui n'avaient que quatre ou cinq marches
+&agrave; faire
+pour se porter sous les murs de Dunkerque.</p>
+<p>Nous avons laiss&eacute; nos deux arm&eacute;es de la Moselle et du
+Rhin essayant de
+s'avancer, mais trop tard, vers Mayence, et n'emp&ecirc;chant pas la
+prise de
+cette place. Depuis, elles s'&eacute;taient repli&eacute;es sur
+Saarbruck, Hornbach et
+Wissembourg. Il faut donner une id&eacute;e du th&eacute;&acirc;tre de
+la guerre pour faire
+comprendre ces divers mouvemens. La fronti&egrave;re fran&ccedil;aise
+est assez
+singuli&egrave;rement d&eacute;coup&eacute;e au Nord et &agrave; l'Est.
+L'Escaut, la Meuse, la Moselle,
+la cha&icirc;ne des Vosges, le Rhin, courent vers le Nord en formant
+des lignes
+presque parall&egrave;les. Le Rhin, arriv&eacute; &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; des Vosges, tourne
+subitement, cesse de couler parall&egrave;lement &agrave; ces lignes,
+et les termine en
+tournant le pied des Vosges, et en recevant dans son cours la Moselle
+et la
+Meuse. Les coalis&eacute;s, sur la fronti&egrave;re du Nord,
+s'&eacute;taient avanc&eacute;s entre
+l'Escaut et la Meuse; entre la Meuse et la Moselle, ils n'avaient point
+fait de progr&egrave;s, parce que le faible corps laiss&eacute; par eux
+entre Luxembourg
+et Tr&ecirc;ves n'avait rien pu tenter; mais ils pouvaient davantage
+entre la
+Moselle, les Vosges et le Rhin. On a vu qu'ils s'&eacute;taient
+plac&eacute;s &agrave; cheval
+sur les Vosges, partie sur le versant oriental, et partie sur le
+versant
+occidental. Le plan &agrave; suivre, comme nous l'avons dit
+pr&eacute;c&eacute;demment, &eacute;tait
+assez simple. En consid&eacute;rant l'ar&ecirc;te des Vosges comme une
+rivi&egrave;re dont il
+fallait occuper les passages, on pouvait porter toutes ses masses sur
+une
+rive, accabler l'ennemi d'un c&ocirc;t&eacute;, puis revenir l'accabler
+de l'autre. Ni
+les Fran&ccedil;ais, ni les coalis&eacute;s n'en avaient eu
+l'id&eacute;e; et depuis la prise de
+Mayence, les Prussiens, plac&eacute;s sur le revers occidental,
+faisaient face &agrave;
+l'arm&eacute;e du Rhin. Nous &eacute;tions retir&eacute;s dans les
+fameuses lignes de,
+Wissembourg. L'arm&eacute;e de la Moselle, au nombre de vingt mille
+hommes, &eacute;tait
+post&eacute;e &agrave; Saarbruck, sur la Sarre; le corps des Vosges, au
+nombre de douze
+mille, se trouvait &agrave; Hornbach et Kettrick, et se liait dans les
+montagnes &agrave;
+l'extr&ecirc;me gauche de l'arm&eacute;e du Rhin. L'arm&eacute;e du
+Rhin, forte de vingt mille
+hommes, gardait la Lauter, de Wissembourg &agrave; Lauterbourg. Telles
+sont les
+lignes de Wissembourg; la Sarre coule des Vosges &agrave; la Moselle,
+la Lauter
+des Vosges dans le Rhin, et toutes les deux forment une seule ligne,
+qui
+coupe presque perpendiculairement la Moselle, les Vosges et le Rhin. On
+en
+devient ma&icirc;tre en occupant Saarbruck, Hornbach, Kettrick,
+Wissembourg et
+Lauterbourg. C'est ce que nous avions fait. Nous n'avions gu&egrave;re
+plus de
+soixante mille hommes sur toute cette fronti&egrave;re, parce qu'il
+avait fallu
+porter des secours &agrave; Houchard. Les Prussiens avaient mis deux
+mois &agrave;
+s'approcher de nous, et s'&eacute;taient enfin port&eacute;s &agrave;
+Pirmasens. Renforc&eacute;s des
+quarante mille hommes qui venaient de terminer le si&eacute;ge de
+Mayence, et
+r&eacute;unis aux Autrichiens, ils auraient pu nous accabler sur l'un
+ou l'autre
+des deux versans; mais la d&eacute;sunion r&eacute;gnait entre la
+Prusse et l'Autriche, &agrave;
+cause du partage de la Pologne. Fr&eacute;d&eacute;ric-Guillaume, qui
+se trouvait encore
+au camp des Vosges, ne secondait pas l'impatiente ardeur de Wurmser.
+Celui-ci, plein de fougue, malgr&eacute; ses ann&eacute;es, faisait
+tous les jours de
+nouvelles tentatives sur les lignes de Wissembourg; mais ses attaques
+partielles &eacute;taient demeur&eacute;es sans succ&egrave;s, et
+n'avaient abouti qu'&agrave; faire
+tuer inutilement des hommes. Tel &eacute;tait encore, dans les premiers
+jours de
+septembre, l'&eacute;tat des choses sur le Rhin.</p>
+<p>Dans le Midi, les &eacute;v&eacute;nemens avaient achev&eacute; de
+se d&eacute;velopper. La longue
+incertitude des Lyonnais s'&eacute;tait termin&eacute;e enfin par une
+r&eacute;sistance ouverte,
+et le si&eacute;ge de leur ville &eacute;tait devenu in&eacute;vitable.
+On a vu qu'ils offraient
+de se soumettre et de reconna&icirc;tre la constitution, mais sans
+s'expliquer
+sur les d&eacute;crets qui leur enjoignaient d'envoyer &agrave; Paris
+les patriotes
+d&eacute;tenus, et de dissoudre la nouvelle autorit&eacute;
+sectionnaire. Bient&ocirc;t m&ecirc;me,
+ils avaient enfreint ces d&eacute;crets de la mani&egrave;re la plus
+&eacute;clatante, en
+envoyant Chalier et Riard &agrave; l'&eacute;chafaud, en faisant tous
+les jours des
+pr&eacute;paratifs de guerre, en prenant l'argent des caisses, et en
+retenant les
+convois destin&eacute;s aux arm&eacute;es. Beaucoup de partisans de
+l'&eacute;migration
+s'&eacute;taient introduits parmi eux, et les effrayaient du
+r&eacute;tablissement de
+l'ancienne municipalit&eacute; montagnarde. Ils les flattaient, en
+outre, de
+l'arriv&eacute;e des Marseillais, qui, disaient-ils, remontaient le
+Rh&ocirc;ne, et de
+la marche des Pi&eacute;montais, qui allaient d&eacute;boucher des
+Alpes avec
+soixante-mille hommes. Quoique les Lyonnais, franchement
+f&eacute;d&eacute;ralistes,
+portassent une haine &eacute;gale &agrave; l'&eacute;tranger et aux
+&eacute;migr&eacute;s, la Montagne et
+l'ancienne municipalit&eacute; leur causaient un tel effroi, qu'ils
+&eacute;taient pr&ecirc;ts
+&agrave; s'exposer plut&ocirc;t au danger et &agrave; l'infamie de
+l'alliance &eacute;trang&egrave;re, qu'aux
+vengeances de la convention.</p>
+<p>La Sa&ocirc;ne coulant entre le Jura et la C&ocirc;te-d'Or, le
+Rh&ocirc;ne venant du Valais
+entre le Jura et les Alpes, se r&eacute;unissent &agrave; Lyon. Cette
+riche ville est
+plac&eacute;e sur leur confluent. En remontant la Sa&ocirc;ne du
+c&ocirc;t&eacute; de M&acirc;con, le pays
+&eacute;tait enti&egrave;rement r&eacute;publicain, et les
+d&eacute;put&eacute;s Laporte et Reverchon, ayant
+r&eacute;uni quelques mille r&eacute;quisitionnaires, coupaient la
+communication avec le
+Jura. Dubois-Cranc&eacute;, avec la r&eacute;serve de l'arm&eacute;e de
+Savoie, venait du c&ocirc;t&eacute;
+des Alpes, et gardait le cours sup&eacute;rieur du Rh&ocirc;ne. Mais
+les Lyonnais
+&eacute;taient enti&egrave;rement ma&icirc;tres du cours
+inf&eacute;rieur du fleuve et de sa rive
+droite, jusqu'aux montagnes de l'Auvergne. Ils dominaient dans tout le
+Forez, y faisaient des incursions fr&eacute;quentes, et allaient
+s'approvisionner
+d'armes &agrave; Saint-&Eacute;tienne. Un ing&eacute;nieur habile avait
+&eacute;lev&eacute; autour de leur
+ville d'excellentes fortifications; un &eacute;tranger leur avait fondu
+des pi&egrave;ces
+de rempart. La population &eacute;tait divis&eacute;e en deux portions:
+les jeunes gens
+suivaient le commandant Pr&eacute;cy dans ses excursions; les hommes
+mari&eacute;s, les
+p&egrave;res de famille gardaient la ville et ses retranchemens. Enfin,
+le 8 ao&ucirc;t,
+Dubois-Cranc&eacute;, qui avait apais&eacute; la r&eacute;volte
+f&eacute;d&eacute;raliste de Grenoble, se
+disposa &agrave; marcher sur Lyon, conform&eacute;ment au d&eacute;cret
+qui lui enjoignait de
+ramener &agrave; l'ob&eacute;issance cette ville rebelle.
+L'arm&eacute;e des Alpes se composait
+tout au plus de vingt-cinq milles hommes, et bient&ocirc;t elle allait
+avoir sur
+les bras les Pi&eacute;montais, qui, profitant enfin du mois
+d'ao&ucirc;t, se
+pr&eacute;paraient &agrave; d&eacute;boucher par la grande
+cha&icirc;ne. Cette arm&eacute;e venait de
+s'affaiblir, comme on l'a vu, de deux d&eacute;tachemens,
+envoy&eacute;s, l'un pour
+renforcer l'arm&eacute;e d'Italie, et l'autre pour r&eacute;duire les
+Marseillais. Le
+Puy-de-D&ocirc;me, qui devait fournir ses recrues, les avait
+gard&eacute;es pour
+&eacute;touffer la r&eacute;volte de la Loz&egrave;re, dont il a
+d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; question. Houchard
+avait retenu la l&eacute;gion du Rhin, qui &eacute;tait destin&eacute;e
+aux Alpes; et le
+minist&egrave;re promettait sans cesse un renfort de mille chevaux qui
+n'arrivaient pas. Cependant Dubois-Cranc&eacute; d&eacute;tacha cinq
+mille hommes de
+troupes r&eacute;gl&eacute;es, et leur joignit sept ou huit mille
+jeunes
+r&eacute;quisitionnaires. Il vint avec ces forces se placer entre la
+Sa&ocirc;ne et le
+Rh&ocirc;ne, de mani&egrave;re &agrave; occuper leur cours
+sup&eacute;rieur, &agrave; enlever aux Lyonnais
+les approvisionnemens qui leur arrivaient par eau, &agrave; conserver
+ses
+communications avec l'arm&eacute;e des Alpes, et &agrave; couper celles
+des assi&eacute;g&eacute;s avec
+la Suisse et la Savoie. Par ces dispositions, il laissait toujours le
+Forez
+aux Lyonnais, et surtout les hauteurs importantes de Fourvi&egrave;res;
+mais sa
+situation le voulait ainsi. L'essentiel &eacute;tait d'occuper les deux
+cours
+d'eau et de couper Lyon de la Suisse et du Pi&eacute;mont.
+Dubois-Cranc&eacute;
+attendait, pour compl&eacute;ter le blocus, les nouvelles forces qui
+lui avaient
+&eacute;t&eacute; promises et le mat&eacute;riel de si&eacute;ge qu'il
+&eacute;tait oblig&eacute; de tirer de nos
+places des Alpes. Le transport de ce mat&eacute;riel exigeait l'emploi
+de cinq
+mille chevaux.</p>
+<p>Le 8 ao&ucirc;t, il somma la ville; il imposa pour conditions le
+d&eacute;sarmement
+absolu de tous les citoyens, la retraite de chacun d'eux dans leurs
+maisons, la reddition de l'arsenal, et la formation d'une
+municipalit&eacute;
+provisoire. Mais dans ce moment, les &eacute;migr&eacute;s
+cach&eacute;s dans la commission et
+l'&eacute;tat-major continuaient de tromper les Lyonnais, en les
+effrayant du
+retour de la municipalit&eacute; montagnarde, et en leur disant que
+soixante mille
+Pi&eacute;montais allaient d&eacute;boucher sur leur ville. Un
+engagement, qui eut lieu
+entre deux postes avanc&eacute;s, et qui fut termin&eacute; &agrave;
+l'avantage des Lyonnais,
+les exalta au plus haut point, et d&eacute;cida leur r&eacute;sistance
+et leurs malheurs.
+Dubois-Cranc&eacute; commen&ccedil;a le feu du c&ocirc;t&eacute; de la
+Croix-Rousse, entre les deux
+fleuves, o&ugrave; il avait pris position, et d&egrave;s le premier
+jour son artillerie
+exer&ccedil;a de grands ravages. Ainsi, l'une de nos plus importantes
+villes
+manufacturi&egrave;res &eacute;tait r&eacute;duite aux horreurs du
+bombardement, et nous avions
+&agrave; ex&eacute;cuter ce bombardement en pr&eacute;sence des
+Pi&eacute;montais, qui allaient
+descendre des Alpes.</p>
+<p>Pendant ce temps, Carteaux avait march&eacute; sur Marseille, et
+avait franchi la
+Durance dans le mois d'ao&ucirc;t. Les Marseillais s'&eacute;taient
+retir&eacute;s d'Aix sur
+leur ville, et avaient form&eacute; le projet de d&eacute;fendre les
+gorges de Sept&egrave;mes,
+&agrave; travers lesquelles passe la route d'Aix &agrave; Marseille. Le
+24, le g&eacute;n&eacute;ral
+Doppet les attaqua avec l'avant-garde de Carteaux; l'engagement fut
+assez
+vif, mais une section, qui avait toujours &eacute;t&eacute; en
+opposition avec les
+autres, passa du c&ocirc;t&eacute; des r&eacute;publicains, et
+d&eacute;cida le combat en leur faveur.
+Les gorges furent emport&eacute;es, et, le 25, Carteaux entra dans
+Marseille avec
+sa petite arm&eacute;e.</p>
+<p>Cet &eacute;v&eacute;nement en d&eacute;cida un autre, le plus
+funeste qui e&ucirc;t encore afflig&eacute; la
+r&eacute;publique. La ville de Toulon, qui avait toujours paru
+anim&eacute;e du plus
+violent r&eacute;publicanisme, tant que la municipalit&eacute; y avait
+&eacute;t&eacute; maintenue,
+avait chang&eacute; d'esprit sous la nouvelle autorit&eacute; des
+sections, et allait
+bient&ocirc;t changer de domination. Les jacobins, r&eacute;unis
+&agrave; la municipalit&eacute;,
+&eacute;taient d&eacute;cha&icirc;n&eacute;s contre les officiers
+aristocrates de la marine; ils ne
+cessaient de se plaindre de la lenteur des r&eacute;parations faites
+&agrave; l'escadre,
+de son immobilit&eacute; dans le port, et ils demandaient &agrave;
+grands cris la
+punition des officiers, auxquels ils attribuaient le mauvais
+r&eacute;sultat de
+l'exp&eacute;dition de Sardaigne. Les r&eacute;publicains
+mod&eacute;r&eacute;s r&eacute;pondaient l&agrave; comme
+partout, que les vieux officiers &eacute;taient seuls capables de
+commander les
+escadres, que les vaisseaux ne pouvaient pas se r&eacute;parer plus
+promptement,
+que les faire sortir contre les flottes espagnole et anglaise
+r&eacute;unies
+serait fort imprudent, et qu'enfin les officiers dont on demandait la
+punition n'&eacute;taient point des tra&icirc;tres, mais des guerriers
+malheureux. Les
+mod&eacute;r&eacute;s l'emport&egrave;rent dans les sections.
+Aussit&ocirc;t une foule d'agens
+secrets, intrigant pour le compte des &eacute;migr&eacute;s et des
+Anglais,
+s'introduisirent dans Toulon, et conduisirent les habitans plus loin
+qu'ils
+ne se proposaient d'aller. Ces agens communiquaient avec l'amiral Hood,
+et
+s'&eacute;taient assur&eacute;s que les escadres coalis&eacute;es
+seraient, dans les parages
+voisins, pr&ecirc;tes &agrave; se pr&eacute;senter au premier signal.
+D'abord, &agrave; l'exemple des
+Lyonnais, ils firent juger et mettre &agrave; mort le pr&eacute;sident
+du club jacobin,
+nomm&eacute; S&eacute;vestre. Ensuite ils r&eacute;tablirent le culte
+des pr&ecirc;tres r&eacute;fractaires;
+ils firent d&eacute;terrer et porter en triomphe les ossemens de
+quelques
+malheureux qui avaient p&eacute;ri dans les troubles pour la cause
+royaliste. Le
+comit&eacute; de salut public ayant ordonn&eacute; &agrave; l'escadre
+d'arr&ecirc;ter les vaisseaux
+destin&eacute;s &agrave; Marseille, afin de r&eacute;duire cette ville,
+ils ne permirent pas
+l'ex&eacute;cution de cet ordre, et s'en firent un m&eacute;rite
+aupr&egrave;s des sections de
+Marseille. Ensuite ils commenc&egrave;rent &agrave; parler des dangers
+auxquels on &eacute;tait
+expos&eacute; en r&eacute;sistant &agrave; la convention, de la
+n&eacute;cessit&eacute; de s'assurer un
+secours contre ses fureurs, et de la possibilit&eacute; d'obtenir celui
+des
+Anglais en proclamant Louis XVII. L'ordonnateur de la marine
+&eacute;tait, &agrave; ce
+qu'il para&icirc;t, le principal instrument de la conspiration; il
+accaparait
+l'argent des caisses, envoyait chercher les fonds par mer jusque dans
+le
+d&eacute;partement de l'H&eacute;rault, &eacute;crivait &agrave;
+G&egrave;nes pour faire retenir les
+subsistances et rendre ainsi la situation de Toulon plus critique. On
+avait
+chang&eacute; les &eacute;tats-majors; on avait tir&eacute; de prison
+un officier de marine
+compromis dans l'exp&eacute;dition de Sardaigne, pour lui donner le
+commandement
+de la place; on avait mis &agrave; la t&ecirc;te de la garde nationale
+un ancien
+garde-du-corps, et confi&eacute; les forts &agrave; des
+&eacute;migr&eacute;s rentr&eacute;s; on s'&eacute;tait
+assur&eacute; enfin de l'amiral Trogoff, &eacute;tranger que la France
+avait combl&eacute; de
+faveurs. On ouvrit une n&eacute;gociation avec l'amiral Hood, sous
+pr&eacute;texte d'un
+&eacute;change de prisonniers, et, au moment o&ugrave; Carteaux venait
+d'entrer dans
+Marseille, o&ugrave; la terreur &eacute;tait au comble dans Toulon, et
+o&ugrave; huit ou dix
+mille Proven&ccedil;aux, les plus contre-r&eacute;volutionnaires de la
+contr&eacute;e, venaient
+s'y r&eacute;fugier, on osa faire aux sections la honteuse proposition
+de recevoir
+les Anglais, qui prendraient la place en d&eacute;p&ocirc;t au nom de
+Louis XVII. La
+marine, indign&eacute;e, envoya une d&eacute;putation aux sections pour
+s'opposer &agrave;
+l'infamie qui se pr&eacute;parait. Mais les
+contre-r&eacute;volutionnaires toulonnais et
+marseillais, plus audacieux que jamais, repouss&egrave;rent les
+r&eacute;clamations de la
+marine, et firent accepter la proposition le 29 ao&ucirc;t.
+Aussit&ocirc;t on donna le
+signal aux Anglais. L'amiral Trogoff, se mettant &agrave; la t&ecirc;te
+de ceux qui
+voulaient livrer le port, appela &agrave; lui l'escadre en arborant le
+drapeau
+blanc. Le brave contre-amiral Saint-Julien, d&eacute;clarant Trogoff un
+tra&icirc;tre,
+hissa &agrave; son bord le pavillon de commandement, et voulut
+r&eacute;unir la marine
+fid&egrave;le. Mais, dans ce moment, les tra&icirc;tres,
+d&eacute;j&agrave; en possession des forts,
+menac&egrave;rent de br&ucirc;ler Saint-Julien avec ses vaisseaux: il
+fut alors oblig&eacute;
+de fuir avec quelques officiers et quelques matelots; les autres furent
+entra&icirc;n&eacute;s, sans trop savoir ce qu'on allait faire d'eux.
+L'amiral Hood, qui
+avait long-temps h&eacute;sit&eacute;, parut enfin, et, sous
+pr&eacute;texte de prendre le port
+de Toulon en d&eacute;p&ocirc;t pour le compte de Louis XVII, le
+re&ccedil;ut pour l'incendier
+et le d&eacute;truire.</p>
+<p>Pendant ce temps, aucun mouvement ne s'&eacute;tait
+op&eacute;r&eacute; aux Pyr&eacute;n&eacute;es; dans
+l'Ouest, on se pr&eacute;parait &agrave; ex&eacute;cuter les mesures
+d&eacute;cr&eacute;t&eacute;es par la
+convention.</p>
+<p>Nous avons laiss&eacute; toutes les colonnes de la
+Haute-Vend&eacute;e se r&eacute;organisant &agrave;
+Angers, &agrave; Saumur et &agrave; Niort. Les Vend&eacute;ens
+s'&eacute;taient, dans cet intervalle,
+empar&eacute;s des ponts de C&eacute;, et, dans la crainte qu'ils
+inspir&egrave;rent, on mit
+Saumur en &eacute;tat de si&eacute;ge. La colonne de Lu&ccedil;on et
+des Sables &eacute;tait seule
+capable d'agir offensivement. Elle &eacute;tait command&eacute;e par le
+nomm&eacute; Tuncq, l'un
+des g&eacute;n&eacute;raux r&eacute;put&eacute;s appartenir &agrave;
+l'aristocratie militaire, et dont Ronsin
+demandait la destitution au minist&egrave;re. Aupr&egrave;s de lui se
+trouvaient les deux
+repr&eacute;sentans Bourdon de l'Oise, et Goupilleau de Fontenay,
+anim&eacute;s des m&ecirc;mes
+dispositions et oppos&eacute;s &agrave; Ronsin et &agrave; Rossignol.
+Goupilleau surtout, n&eacute;
+dans le pays, &eacute;tait port&eacute;, par ses relations de famille
+et d'amiti&eacute;, &agrave;
+m&eacute;nager les habitans, et &agrave; leur &eacute;pargner les
+rigueurs que Ronsin et les
+siens auraient voulu exercer.</p>
+<p>Les Vend&eacute;ens, que la colonne de Lu&ccedil;on
+inqui&eacute;tait, r&eacute;solurent de diriger
+contre elle leurs forces partout victorieuses. Ils voulaient surtout
+donner
+des secours &agrave; la division de M. de Ro&iuml;rand, qui,
+plac&eacute; devant Lu&ccedil;on, et
+isol&eacute;e entre les deux grandes arm&eacute;es de la Haute et de la
+Basse-Vend&eacute;e,
+agissait avec ses seules ressources, et avait besoin d'&ecirc;tre
+appuy&eacute;e. Dans
+les premiers jours d'ao&ucirc;t, en effet, ils port&egrave;rent
+quelques rassemblemens
+du c&ocirc;t&eacute; de Lu&ccedil;on, et furent compl&egrave;tement
+repouss&eacute;s par le g&eacute;n&eacute;ral Tuncq.
+Alors ils r&eacute;solurent de tenter un effort plus d&eacute;cisif.
+MM. d'Elb&eacute;e, de
+Lescure, de La Rochejaquelein, Charette, se r&eacute;unirent avec
+quarante mille
+hommes, et, le 14 ao&ucirc;t, se pr&eacute;sent&egrave;rent de nouveau
+aux environs de Lu&ccedil;on.
+Tuncq n'en avait gu&egrave;re que six mille. M. de Lescure, se fiant
+sur la
+sup&eacute;riorit&eacute; du nombre, donna le funeste conseil
+d'attaquer en plaine
+l'arm&eacute;e r&eacute;publicaine. MM. de Lescure et Charette prirent
+le commandement de
+la gauche, M. d'Elb&eacute;e celui du centre, M. de La Rochejaquelein
+celui de la
+droite. MM. de Lescure et Charette agirent avec une grande vigueur
+&agrave; la
+droite; mais au centre, les soldats, oblig&eacute;s de lutter en plaine
+contre des
+troupes r&eacute;guli&egrave;res, montr&egrave;rent de
+l'h&eacute;sitation: M. de La Rochejaquelein,
+&eacute;gar&eacute; dans sa route, n'arriva pas &agrave; temps vers la
+gauche. Alors le g&eacute;n&eacute;ral
+Tuncq, faisant agir &agrave; propos son artillerie l&eacute;g&egrave;re
+sur le centre &eacute;branl&eacute;, y
+r&eacute;pandit le d&eacute;sordre, et en peu d'instans mit en fuite
+tous les Vend&eacute;ens au
+nombre de quarante mille. Aucun &eacute;v&eacute;nement n'avait
+&eacute;t&eacute; plus funeste pour ces
+derniers. Ils perdirent toute leur artillerie, et rentr&egrave;rent
+dans le pays,
+frapp&eacute;s de consternation.</p>
+<p>Dans ce m&ecirc;me moment arrivait la destitution du
+g&eacute;n&eacute;ral Tuncq, demand&eacute;e par
+Ronsin. Bourdon et Goupilleau, indign&eacute;s, le maintinrent dans son
+commandement, &eacute;crivirent &agrave; la convention pour faire
+r&eacute;voquer la d&eacute;cision du
+ministre, et adress&egrave;rent de nouvelles plaintes contr&eacute; le
+parti
+d&eacute;sorganisateur de Saumur, qui r&eacute;pandait, disaient-ils,
+la confusion, et
+voulait remplacer tous les g&eacute;n&eacute;raux instruits par
+d'ignorans d&eacute;magogues.
+Dans ce moment, Rossignol faisant l'inspection des diverses colonnes de
+son
+commandement, arriva &agrave; Lu&ccedil;on. Son entrevue avec Tuncq,
+Goupilleau et
+Bourdon, ne fut qu'un &eacute;change de reproches; malgr&eacute; deux
+victoires, il fut
+m&eacute;content de ce que l'on avait livr&eacute; des combats contre
+sa volont&eacute;: car il
+pensait, du reste avec raison, qu'il fallait &eacute;viter tout
+engagement avant
+la r&eacute;organisation g&eacute;n&eacute;rale des diff&eacute;rentes
+arm&eacute;es. On se s&eacute;para, et
+imm&eacute;diatement apr&egrave;s, Bourdon et Goupilleau, apprenant
+quelques actes de
+rigueur exerc&eacute;s par Rossignol dans le pays, eurent la hardiesse
+de prendre
+un arr&ecirc;t&eacute; pour le destituer. Aussit&ocirc;t, les
+repr&eacute;sentans qui &eacute;taient &agrave;
+Saumur, Merlin, Bourbotte, Choudieu, et Rewbell, cass&egrave;rent
+l'arr&ecirc;t&eacute; de
+Goupilleau et Bourdon, et r&eacute;int&eacute;gr&egrave;rent Rossignol.
+L'affaire fut port&eacute;e
+devant la convention: Rossignol, confirm&eacute; de nouveau, l'emporta
+sur ses
+adversaires. Bourdon et Goupilleau furent rappel&eacute;s, et Tuncq
+suspendu.</p>
+<p>Telle &eacute;tait la situation des choses, lorsque la garnison de
+Mayence arriva
+dans la Vend&eacute;e. Il s'agissait de savoir quel plan on suivrait,
+et de quel
+c&ocirc;t&eacute; on ferait agir cette brave garnison. Serait-elle
+attach&eacute;e &agrave; l'arm&eacute;e de
+la Rochelle et mise sous les ordres de Rossignol, ou &agrave;
+l'arm&eacute;e de Brest et
+confi&eacute;e &agrave; Canclaux? Telle &eacute;tait la question.
+Chacun voulait la poss&eacute;der,
+parce qu'elle devait d&eacute;cider le succ&egrave;s partout o&ugrave;
+elle agirait. On &eacute;tait
+d'accord pour envelopper le pays d'attaques simultan&eacute;es, qui,
+dirig&eacute;es de
+tous les points de la circonf&eacute;rence, viendraient aboutir au
+centre. Mais,
+comme la colonne qui poss&eacute;derait les Mayen&ccedil;ais devait
+prendre une offensive
+plus d&eacute;cisive, et refouler les Vend&eacute;ens sur les autres
+colonnes, il
+s'agissait de savoir sur quel point il &eacute;tait le plus utile de
+rejeter
+l'ennemi. Rossignol et les siens soutenaient que le meilleur parti
+&agrave;
+prendre &eacute;tait de faire marcher les Mayen&ccedil;ais par Saumur,
+pour rejeter les
+Vend&eacute;ens sur la mer et sur la Basse Loire, o&ugrave; on les
+d&eacute;truirait
+enti&egrave;rement; que les colonnes d'Angers, de Saumur, trop faibles,
+avaient
+besoin de l'appui des Mayen&ccedil;ais pour agir; que, r&eacute;duites
+&agrave; elles-m&ecirc;mes,
+elles seraient dans l'impossibilit&eacute; de s'avancer en campagne
+pour donner la
+main aux autres colonnes de Niort et de Lu&ccedil;on; qu'elles ne
+pourraient m&ecirc;me
+pas arr&ecirc;ter les Vend&eacute;ens refoul&eacute;s, ni les
+emp&ecirc;cher de se r&eacute;pandre dans
+l'int&eacute;rieur; qu'enfin, en faisant avancer les Mayen&ccedil;ais
+par Saumur, on ne
+perdrait point de temps, tandis que par Nantes, ils &eacute;taient
+oblig&eacute;s de
+faire un circuit consid&eacute;rable, et de perdre dix ou quinze jours.
+Canclaux
+&eacute;tait frapp&eacute; au contraire du danger de laisser la mer
+ouverte aux
+Vend&eacute;ens. Une escadre anglaise venait d'&ecirc;tre
+signal&eacute;e dans les parages de
+l'Ouest, et on ne pouvait pas croire que les Anglais ne songeassent pas
+&agrave;
+une descente dans le Marais. C'&eacute;tait alors la pens&eacute;e
+g&eacute;n&eacute;rale, et,
+quoiqu'elle f&ucirc;t erron&eacute;e, elle occupait tous les esprits.
+Cependant les
+Anglais venaient &agrave; peine d'envoyer un &eacute;missaire dans la
+Vend&eacute;e. Il &eacute;tait
+arriv&eacute; d&eacute;guis&eacute;, et demandait le nom des chefs,
+leurs forces, leurs
+intentions et leur but pr&eacute;cis: tant on ignorait en Europe les
+&eacute;v&eacute;nemens
+int&eacute;rieurs de la France! Les Vend&eacute;ens avaient
+r&eacute;pondu par une demande
+d'argent et de munitions, et par la promesse de porter cinquante mille
+hommes sur le point o&ugrave; l'on voudrait op&eacute;rer un
+d&eacute;barquement. Tout projet de
+ce genre &eacute;tait donc encore bien &eacute;loign&eacute;; mais de
+toutes parts on le croyait
+pr&ecirc;t &agrave; se r&eacute;aliser. Il fallait donc, disait
+Canclaux, faire agir les
+Mayen&ccedil;ais par Nantes, couper ainsi les Vend&eacute;ens de la
+mer, et les refouler
+vers le haut pays. Se r&eacute;pandraient-ils dans l'int&eacute;rieur,
+ajoutait Canclaux,
+ils seraient bient&ocirc;t d&eacute;truits, et quant au temps perdu, ce
+n'&eacute;tait pas une
+consid&eacute;ration &agrave; faire valoir: car l'arm&eacute;e de
+Saumur &eacute;tait dans un &eacute;tat &agrave; ne
+pouvoir pas agir avant dix ou douze jours, m&ecirc;me avec les
+Mayen&ccedil;ais. Une
+raison qu'on ne donnait pas, c'est que l'arm&eacute;e de Mayence,
+d&eacute;j&agrave; faite au
+m&eacute;tier de la guerre, aimait mieux servir avec les gens du
+m&eacute;tier, et
+pr&eacute;f&eacute;rait Canclaux, g&eacute;n&eacute;ral
+exp&eacute;riment&eacute;, &agrave; Rossignol, g&eacute;n&eacute;ral
+ignorant, et
+l'arm&eacute;e de Brest, signal&eacute;e par des faits glorieux,
+&agrave; celle de Saumur,
+connue seulement par des d&eacute;faites. Les repr&eacute;sentans,
+attach&eacute;s au parti de
+la discipline, partageaient aussi cet avis, et craignaient de
+compromettre
+l'arm&eacute;e de Mayence, en la pla&ccedil;ant au milieu des soldats
+jacobins et
+d&eacute;sordonn&eacute;s de Saumur.</p>
+<p>Philippeaux, le plus ardent adversaire du parti Ronsin parmi les
+repr&eacute;sentans, se rendit &agrave; Paris, et obtint un
+arr&ecirc;t&eacute; du comit&eacute; de salut
+public en faveur de Canclaux. Ronsin fit r&eacute;voquer
+l'arr&ecirc;t&eacute;, et il fut
+convenu alors qu'un conseil de guerre tenu &agrave; Saumur
+d&eacute;ciderait de l'emploi
+des forces. Le conseil eut lieu le 2 septembre. On y comptait beaucoup
+de
+repr&eacute;sentans et de g&eacute;n&eacute;raux. Les avis se
+trouv&egrave;rent partag&eacute;s. Rossignol,
+qui mettait une grande bonne foi dans ses opinions, offrit &agrave;
+Canclaux de
+lui r&eacute;signer le commandement, s'il voulait laisser agir les
+Mayen&ccedil;ais par
+Saumur. Cependant l'avis de Canclaux l'emporta; les Mayen&ccedil;ais
+furent
+attach&eacute;s &agrave; l'arm&eacute;e de Brest, et la principale
+attaque dut &ecirc;tre dirig&eacute;e de
+la Basse sur la Haute-Vend&eacute;e. Le plan de campagne fut
+sign&eacute;, et on promit
+de partir, &agrave; un jour donn&eacute;, de Saumur, Nantes, les Sables
+et Niort.</p>
+<p>La plus grande humeur r&eacute;gnait dans le parti de Saumur.
+Rossignol avait de
+l'ardeur, de la bonne foi, mais point d'instruction, point de
+sant&eacute;, et,
+quoique franchement d&eacute;vou&eacute;, il &eacute;tait incapable de
+servir d'une mani&egrave;re
+utile. Il con&ccedil;ut, de la d&eacute;cision adopt&eacute;e, moins de
+ressentiment que ses
+partisans eux-m&ecirc;mes, tels que Ronsin, Momoro et tous les agens
+minist&eacute;riels. Ceux-ci &eacute;crivirent sur-le-champ &agrave;
+Paris pour se plaindre du
+mauvais parti qu'on venait de prendre, des calomnies r&eacute;pandues
+contre les
+g&eacute;n&eacute;raux sans-culottes, des pr&eacute;ventions qu'on
+avait inspir&eacute;es &agrave; l'arm&eacute;e de
+Mayence, et ils montr&egrave;rent ainsi des dispositions qui ne
+devaient pas faire
+esp&eacute;rer de leur part un grand z&egrave;le &agrave; seconder le
+plan d&eacute;lib&eacute;r&eacute; &agrave; Saumur.
+Ronsin poussa m&ecirc;me la mauvaise volont&eacute; jusqu'&agrave;
+interrompre les
+distributions de vivres faites &agrave; l'arm&eacute;e de Mayence, sous
+pr&eacute;texte que, ce
+corps passant de l'arm&eacute;e de la Rochelle &agrave; celle de Brest,
+c'&eacute;tait aux
+administrateurs de cette derni&egrave;re &agrave; l'approvisionner. Les
+Mayen&ccedil;ais
+partirent aussit&ocirc;t pour Nantes, et Canclaux disposa toutes choses
+pour
+faire ex&eacute;cuter le plan convenu dans les premiers jours de
+septembre.</p>
+<p>Telle avait &eacute;t&eacute; la marche g&eacute;n&eacute;rale des
+choses sur les divers th&eacute;&acirc;tres de la
+guerre, pendant les mois d'ao&ucirc;t et de septembre. Il faut suivre
+maintenant
+les grandes op&eacute;rations qui succ&eacute;d&egrave;rent &agrave;
+ces pr&eacute;paratifs.</p>
+<p>Le duc d'York &eacute;tait arriv&eacute; devant Dunkerque avec
+vingt-un mille Anglais et
+Hanovriens, et douze mille Autrichiens. Le mar&eacute;chal Freytag
+&eacute;tait &agrave;
+Ost-Capelle avec seize mille hommes; le prince d'Orange &agrave; Menin
+avec quinze
+mille Hollandais. Ces deux derniers corps &eacute;taient plac&eacute;s
+l&agrave; en arm&eacute;e
+d'observation. Le reste des coalis&eacute;s, dispers&eacute;s autour du
+Quesnoy et
+jusqu'&agrave; la Moselle, s'&eacute;levait &agrave; environ cent mille
+hommes. Ainsi cent
+soixante ou cent soixante-dix mille hommes &eacute;taient
+r&eacute;partis sur cette ligne
+immense, occup&eacute;s &agrave; y faire des si&eacute;ges et &agrave;
+y garder tous les passages.
+Carnot, qui commen&ccedil;ait &agrave; diriger les op&eacute;rations
+des Fran&ccedil;ais, avait entrevu
+d&eacute;j&agrave; qu'il ne s'agissait pas de batailler sur tous les
+points, mais
+d'employer &agrave; propos une masse sur un point d&eacute;cisif. Il
+avait donc conseill&eacute;
+de transporter trente-cinq mille hommes, de la Moselle et du Rhin au
+Nord.
+Son conseil avait &eacute;t&eacute; adopt&eacute;, mais il ne put en
+arriver que douze mille en
+Flandre. N&eacute;anmoins, avec ce renfort et les divers camps
+plac&eacute;s &agrave; Gavrelle,
+&agrave; Lille, &agrave; Cassel, les Fran&ccedil;ais auraient pu former
+une masse de soixante
+mille hommes, et, dans l'&eacute;tat de dispersion o&ugrave; se
+trouvait l'ennemi,
+frapper les plus grands coups. Il ne faut, pour s'en convaincre, que
+jeter
+les yeux sur le th&eacute;&acirc;tre de la guerre. En suivant le rivage
+de la Flandre
+pour entrer en France, on trouve Furnes d'abord, et puis Dunkerque. Ces
+deux villes, baign&eacute;es d'un c&ocirc;t&eacute; par l'Oc&eacute;an,
+de l'autre par les vastes
+marais de la Grande-Mo&euml;r, ne peuvent communiquer entre elles que
+par une
+&eacute;troite langue de terre. Le duc d'York arrivant par Furnes, qui
+se pr&eacute;sente
+la premi&egrave;re en venant du dehors, s'&eacute;tait plac&eacute;,
+pour assi&eacute;ger Dunkerque,
+sur cette langue de terre, entre la Grande-Mo&euml;r et l'Oc&eacute;an.
+Le corps
+d'observation de Freytag ne s'&eacute;tait pas &eacute;tabli &agrave;
+Furnes de mani&egrave;re &agrave;
+prot&eacute;ger les derri&egrave;res de l'arm&eacute;e de si&eacute;ge;
+il &eacute;tait au contraire assez
+loin de cette position, en avant des marais de Dunkerque, de
+mani&egrave;re &agrave;
+couper les secours qui pouvaient venir de l'int&eacute;rieur de la
+France. Les
+Hollandais du prince d'Orange, post&eacute;s &agrave; Menin, &agrave;
+trois journ&eacute;es de ce
+point, devenaient tout &agrave; fait inutiles. Une masse de soixante
+mille hommes,
+marchant rapidement entre les Hollandais et Freytag, pouvait se porter
+&agrave;
+Furnes derri&egrave;re le duc d'York, et, manoeuvrant ainsi entre les
+trois corps
+ennemis, accabler successivement Freytag, le duc d'York et le prince
+d'Orange. Il fallait pour cela une masse unique et des mouvemens
+rapides.
+Mais alors on ne songeait qu'&agrave; se pousser de front, en opposant
+&agrave; chaque
+d&eacute;tachement, un d&eacute;tachement pareil. Cependant le
+comit&eacute; de salut public
+avait &agrave; peu pr&egrave;s con&ccedil;u le plan dont nous parlons.
+Il avait ordonn&eacute; de
+former un seul corps et de marcher sur Furnes. Houchard comprit un
+moment
+cette pens&eacute;e, mais ne s'y arr&ecirc;ta pas, et songea tout
+simplement &agrave; marcher
+contre Freytag, &agrave; replier ce dernier sur les derri&egrave;res du
+duc d'York, et &agrave;
+t&acirc;cher ensuite d'inqui&eacute;ter le si&eacute;ge.</p>
+<p>Pendant que Houchard h&acirc;tait ses pr&eacute;paratifs, Dunkerque
+faisait une
+vigoureuse r&eacute;sistance. Le g&eacute;n&eacute;ral Souham,
+second&eacute; par le jeune Hoche, qui
+se comporta &agrave; ce si&eacute;ge d'une mani&egrave;re
+h&eacute;ro&iuml;que, avait d&eacute;j&agrave; repouss&eacute;
+plusieurs attaques. L'assi&eacute;geant ne pouvait pas ouvrir
+facilement la
+tranch&eacute;e dans un terrain sablonneux, au fond duquel on trouvait
+l'eau en
+creusant seulement &agrave; trois pieds. La flottille qui devait
+descendre la
+Tamise pour bombarder la place, n'arrivait pas, et au contraire une
+flottille fran&ccedil;aise, sortie de Dunkerque et emboss&eacute;e le
+long du rivage,
+harcelait les assi&eacute;geans enferm&eacute;s sur leur &eacute;troite
+langue de terre,
+manquant d'eau potable et expos&eacute;s &agrave; tous les dangers.
+C'&eacute;tait le cas de se
+h&acirc;ter et de frapper des coups d&eacute;cisifs. On &eacute;tait
+arriv&eacute; aux derniers jours
+d'ao&ucirc;t. Suivant l'usage de la vieille tactique, Houchard
+commen&ccedil;a par une
+d&eacute;monstration sur Menin, qui n'aboutit qu'&agrave; un combat
+sanglant et inutile.
+Apr&egrave;s avoir donn&eacute; cette alarme pr&eacute;liminaire, il
+s'avan&ccedil;a, en suivant
+plusieurs routes, vers la ligne de l'Yser, petit cours d'eau qui le
+s&eacute;parait du corps d'observation de Freytag. Au lieu de venir se
+placer
+entre le corps d'observation et le corps de si&eacute;ge, il confia
+&agrave; H&eacute;douville
+le soin de marcher sur Rousbrugghe, pour inqui&eacute;ter seulement la
+retraite de
+Freytag sur Furnes, et il alla lui-m&ecirc;me donner de front sur
+Freytag, en
+marchant avec toute son arm&eacute;e par Houtkercke, Hers&eacute;ele et
+Bamb&egrave;ke. Freytag
+avait dispos&eacute; son corps sur une ligne assez &eacute;tendue, et
+il n'en avait
+qu'une partie autour de lui, lorsqu'il re&ccedil;ut le premier choc de
+Houchard.
+Il r&eacute;sista &agrave; Hers&eacute;ele; mais, apr&egrave;s un
+combat assez vif, il fut oblig&eacute; de
+repasser l'Yser, et de se replier sur Bamb&egrave;ke, et successivement
+de Bamb&egrave;ke
+sur Rexpoede et Killem. En reculant de la sorte, au-del&agrave; de
+l'Yser, il
+laissait ses ailes compromises en avant. La division Walmoden se
+trouvait
+jet&eacute;e loin de lui, &agrave; sa droite, et sa propre retraite
+&eacute;tait menac&eacute;e vers
+Rousbrugghe par H&eacute;douville.</p>
+<p>Freytag veut alors, dans la m&ecirc;me journ&eacute;e, se reporter
+en avant, et
+reprendre Rexpoede, afin de rallier &agrave; lui la division Walmoden.
+Il arrive &agrave;
+Rexpoede au moment o&ugrave; les Fran&ccedil;ais y entraient. Un combat
+des plus vifs
+s'engage: Freytag est bless&eacute; et fait prisonnier. Cependant la
+fin du jour
+s'approche; Houchard, craignant une attaque de nuit, se retire hors du
+village, et n'y laisse que trois bataillons. Walmoden, qui se repliait
+avec
+sa division compromise, arrive dans cet instant, et se d&eacute;cide
+&agrave; attaquer
+vivement Rexpoede, afin de se faire jour. Un combat sanglant se livre
+au
+milieu de la nuit; le passage est franchi, Freytag est
+d&eacute;livr&eacute;, et l'ennemi
+se retire en masse sur le village de Hondschoote. Ce village,
+situ&eacute; contre
+la Grande-Mo&euml;r et sur la route de Furnes, &eacute;tait un des
+points par lesquels
+il fallait passer en se retirant sur Furnes. Houchard avait
+renonc&eacute; &agrave;
+l'id&eacute;e essentielle de manoeuvrer vers Furnes, entre le corps de
+si&eacute;ge et le
+corps d'observation; il ne lui restait donc plus qu'&agrave; pousser
+toujours de
+front le mar&eacute;chal Freytag, et &agrave; se ruer contre le village
+de Hondschoote.
+La journ&eacute;e du 7 se passa &agrave; observer les positions de
+l'ennemi, d&eacute;fendues
+par une artillerie tr&egrave;s forte, et, le 8, l'attaque
+d&eacute;cisive fut r&eacute;solue.
+D&egrave;s le matin, l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise se porte sur toute
+la ligne pour attaquer
+de front. La droite, sous les ordres d'H&eacute;douville,
+s'&eacute;tend entre Killem et
+B&eacute;veren; le centre, command&eacute; par Jourdan, marche
+directement de Killem sur
+Hondschoote; la gauche attaque entre Killem et le canal de Furnes.
+L'action
+s'engage entre les taillis qui couvraient le centre. De part et
+d'autre,
+les plus grandes forces sont dirig&eacute;es sur ce m&ecirc;me point.
+Les Fran&ccedil;ais
+reviennent plusieurs fois &agrave; l'attaque des positions, et enfin
+ils s'en
+rendent ma&icirc;tres. Tandis qu'ils triomphent au centre, les
+retranchemens sont
+emport&eacute;s &agrave; la droite, et l'ennemi prend le parti de se
+retirer sur Furnes
+par les routes de Houthem et de Hoghestade.</p>
+<p>Tandis que ces choses se passaient &agrave; Hondschoote, la garnison
+de Dunkerque
+faisait, sous la conduite de Hoche, une sortie vigoureuse, et mettait
+les
+assi&eacute;geans dans le plus grand p&eacute;ril. Le lendemain du
+combat, ceux-ci
+tinrent un conseil de guerre; se sentant menac&eacute;s sur leurs
+derri&egrave;res, et ne
+voyant pas arriver les armemens maritimes qui devaient servir &agrave;
+bombarder
+la place, ils r&eacute;solurent de lever le si&eacute;ge, et de se
+retirer sur Furnes, o&ugrave;
+venait d'arriver Freytag. Ils y furent tous r&eacute;unis le 9
+septembre au soir.</p>
+<p>Telles furent ces trois journ&eacute;es, qui eurent pour but et pour
+r&eacute;sultat de
+replier le corps d'observation sur les derri&egrave;res du corps de
+si&eacute;ge, en
+suivant une marche directe. Le dernier combat donna son nom &agrave;
+cette
+op&eacute;ration, et la bataille d'Hondschoote fut
+consid&eacute;r&eacute;e comme le salut de
+Dunkerque. Cette op&eacute;ration, en effet, rompait la longue
+cha&icirc;ne de nos
+revers au Nord, faisait essuyer un &eacute;chec personnel aux Anglais,
+trompait le
+plus cher de leurs voeux, sauvait la r&eacute;publique du malheur qui
+lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+le plus sensible, et donnait un grand encouragement &agrave; la France.</p>
+<p>La victoire d'Hondschoote produisit &agrave; Paris une grande joie,
+inspira plus
+d'ardeur &agrave; toute la jeunesse, et fit esp&eacute;rer que notre
+&eacute;nergie pourrait
+&ecirc;tre heureuse. Peu importent, en effet, les revers, pourvu que
+des succ&egrave;s
+viennent s'y m&ecirc;ler, et rendre au vaincu l'esp&eacute;rance et le
+courage.
+L'alternative ne fait qu'augmenter l'&eacute;nergie et exalter
+l'enthousiasme de
+la r&eacute;sistance.</p>
+<p>Pendant que le duc d'York s'&eacute;tait port&eacute; &agrave;
+Dunkerque, Cobourg avait r&eacute;solu
+l'attaque du Quesnoy. Cette place manquait de tous les moyens
+n&eacute;cessaires &agrave;
+sa d&eacute;fense, et Cobourg la serrait de tr&egrave;s pr&egrave;s. Le
+comit&eacute; de salut public,
+ne n&eacute;gligeant pas plus cette partie de la fronti&egrave;re que
+les autres, avait
+ordonn&eacute; sur-le-champ que des colonnes sortissent de Landrecies,
+Cambray et
+Maubeuge. Malheureusement, ces colonnes ne purent agir en m&ecirc;me
+temps; l'une
+fut renferm&eacute;e dans Landrecies; l'autre, entour&eacute;e dans la
+pleine d'Avesnes,
+et form&eacute;e en bataillon carr&eacute;, fut rompue apr&egrave;s une
+r&eacute;sistance des plus
+honorables. Enfin le Quesnoy fut oblig&eacute; de capituler le 11
+septembre. Cette
+perte &eacute;tait peu de chose &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la
+d&eacute;livrance de Dunkerque; mais elle
+m&ecirc;lait quelque amertume &agrave; la joie produite par ce dernier
+&eacute;v&eacute;nement.</p>
+<p>Houchard, apr&egrave;s avoir forc&eacute; le duc d'York &agrave; se
+concentrer &agrave; Furnes avec
+Freytag, n'avait plus rien d'heureux &agrave; tenter sur ce point; il
+ne lui
+restait qu'&agrave; se ruer avec des forces &eacute;gales sur des
+soldats mieux aguerris,
+sans aucune de ces circonstances, ou favorables ou pressantes, qui font
+hasarder une bataille douteuse. Dans cette situation, il n'avait rien
+de
+mieux &agrave; faire qu'&agrave; tomber sur les Hollandais,
+diss&eacute;min&eacute;s en plusieurs
+d&eacute;tachemens, autour de Menin, Halluin, Roncq, Werwike et Ypres.
+Houchard,
+proc&eacute;dant avec prudence, ordonna au camp de Lille de faire une
+sortie sur
+Menin, tandis qu'il agirait lui-m&ecirc;me par Ypres. On se disputa
+pendant deux
+jours les postes avanc&eacute;s de Werwike, de Roncq et d'Halluin. De
+part et
+d'autre, on se comporta avec une grande bravoure et une m&eacute;diocre
+intelligence. Le prince d'Orange, quoique press&eacute; de tous
+c&ocirc;t&eacute;s, et ayant
+perdu ses postes avanc&eacute;s, r&eacute;sista opini&acirc;trement,
+parce qu'il avait appris
+la reddition du Quesnoy et l'approche de Beaulieu, qui lui amenait des
+secours. Enfin, il fut oblig&eacute;, le 13 septembre, d'&eacute;vacuer
+Menin, apr&egrave;s
+avoir perdu dans ces diff&eacute;rentes journ&eacute;es deux &agrave;
+trois mille hommes, et
+quarante pi&egrave;ces de canon. Quoique notre arm&eacute;e n'e&ucirc;t
+pas tir&eacute; de sa position
+tout l'avantage possible, et que, manquant aux instructions du
+comit&eacute; de
+salut public, elle e&ucirc;t agi par masses trop divis&eacute;es,
+cependant elle
+occupait Menin. Le 15, elle &eacute;tait sortie de Menin et marchait
+sur Courtray.
+A Bisseghem, elle rencontre Beaulieu. Le combat s'engage avec avantage
+de
+notre c&ocirc;t&eacute;; mais tout &agrave; coup l'apparition d'un
+corps de cavalerie sur les
+ailes r&eacute;pand une alarme qui n'&eacute;tait fond&eacute;e sur
+aucun danger r&eacute;el. Tout
+s'&eacute;branle et fuit jusqu'&agrave; Menin. L&agrave;, cette
+inconcevable d&eacute;route ne s'arr&ecirc;te
+pas; la terreur se communique &agrave; tous les camps, &agrave; tous
+les postes, et
+l'arm&eacute;e en masse vient chercher un refuge sous le canon de
+Lille. Cette
+terreur panique dont l'exemple n'&eacute;tait pas nouveau, qui
+provenait de la
+jeunesse et de l'inexp&eacute;rience de nos troupes, peut-&ecirc;tre
+aussi d'un perfide
+<i>sauve qui peut</i>, nous fit perdre les plus grands avantages, et
+nous ramena
+sous Lille. La nouvelle de cet &eacute;v&eacute;nement, port&eacute;e
+&agrave; Paris, y causa la plus
+funeste impression, y fit perdre &agrave; Houchard les fruits de sa
+victoire,
+souleva contre lui un d&eacute;cha&icirc;nement violent, dont il
+rejaillit quelque chose
+contre le comit&eacute; de salut public lui-m&ecirc;me. Une nouvelle
+suite d'&eacute;checs vint
+aussit&ocirc;t nous rejeter dans la position p&eacute;rilleuse
+d'o&ugrave; nous venions de
+sortir un moment par la victoire d'Hondschoote.</p>
+<p>Les Prussiens et les Autrichiens, plac&eacute;s sur les deux versans
+des Vosges,
+en face de nos deux arm&eacute;es de la Moselle et du Rhin, venaient
+enfin de
+faire quelques tentatives s&eacute;rieuses. Le vieux Wurmser, plus
+ardent que les
+Prussiens, et sentant l'avantage des passages des Vosges, voulut
+occuper le
+poste important de Bodenthal, vers la Haute-Lauter. Il hasarda en effet
+un
+corps de quatre mille hommes, qui, passant &agrave; travers d'affreuses
+montagnes,
+parvint &agrave; occuper Bodenthal.</p>
+<p>De leur c&ocirc;t&eacute;, les repr&eacute;sentais &agrave;
+l'arm&eacute;e du Rhin, c&eacute;dant &agrave; l'impulsion
+g&eacute;n&eacute;rale, qui d&eacute;terminait partout un redoublement
+d'&eacute;nergie, r&eacute;solurent une
+sortie g&eacute;n&eacute;rale des lignes de Wissembourg pour le 12
+septembre. Les trois
+g&eacute;n&eacute;raux Desaix, Dubois et Michaud, lanc&eacute;s
+&agrave; la fois contre les
+Autrichiens, firent des efforts inutiles et furent ramen&eacute;s dans
+les lignes.
+Les tentatives dirig&eacute;es surtout contre le corps autrichien
+jet&eacute; &agrave;
+Bodenthal, furent compl&egrave;tement repouss&eacute;es. Cependant on
+pr&eacute;para une
+nouvelle attaque pour le 14. Tandis que le g&eacute;n&eacute;ral
+Ferrette marcherait sur
+Bodenthal, l'arm&eacute;e de la Moselle, agissant sur l'autre versant,
+devait
+attaquer Pirmasens, qui correspond &agrave; Bodenthal, et o&ugrave;
+Brunswick se trouvait
+post&eacute; avec une partie de l'arm&eacute;e prussienne. L'attaque du
+g&eacute;n&eacute;ral Ferrette
+r&eacute;ussit parfaitement; nos soldats assaillirent les positions des
+Autrichiens avec une h&eacute;ro&iuml;que
+t&eacute;m&eacute;rit&eacute;, s'en empar&egrave;rent, et
+recouvr&egrave;rent
+l'important d&eacute;fil&eacute; de Bodenthal. Mais il n'en fut pas de
+m&ecirc;me sur le
+versant oppos&eacute;. Brunswick sentait l'importance de Pirmasens, qui
+fermait
+les d&eacute;fil&eacute;s; il poss&eacute;dait des forces
+consid&eacute;rables, et se trouvait dans des
+positions excellentes. Pendant que l'arm&eacute;e de la Moselle faisait
+face sur
+la Sarre au reste de l'arm&eacute;e prussienne, douze mille hommes
+furent jet&eacute;s de
+Hornbach sur Pirmasens. Le seul espoir des Fran&ccedil;ais &eacute;tait
+d'enlever
+Pirmasens par une surprise; mais, aper&ccedil;us et mitraill&eacute;s
+d&egrave;s leur premi&egrave;re
+approche, il ne leur restait plus qu'&agrave; se retirer. C'est ce que
+voulait le
+g&eacute;n&eacute;ral; mais les repr&eacute;sentans s'y
+oppos&egrave;rent, et ils ordonn&egrave;rent l'attaque
+sur trois colonnes, et par trois ravins qui aboutissaient &agrave; la
+hauteur sur
+laquelle est situ&eacute; Pirmasens. D&eacute;j&agrave; nos soldats,
+gr&acirc;ce &agrave; leur bravoure,
+s'&eacute;taient fort avanc&eacute;s; la colonne de droite &eacute;tait
+m&ecirc;me pr&ecirc;te &agrave; franchir le
+ravin dans lequel elle marchait, et &agrave; tourner Pirmasens,
+lorsqu'un double
+feu, dirig&eacute; sur les deux flancs, vient l'accabler
+inopin&eacute;ment. Nos soldats
+r&eacute;sistent d'abord, mais le feu redouble, et ils sont enfin
+ramen&eacute;s le long
+du ravin o&ugrave; ils s'&eacute;taient engag&eacute;s. Les autres
+colonnes sont repli&eacute;es de
+m&ecirc;me, et toutes fuient le long des vall&eacute;es, dans le plus
+grand d&eacute;sordre.
+L'arm&eacute;e fut oblig&eacute;e de se reporter au poste d'o&ugrave;
+elle &eacute;tait partie. Tr&egrave;s
+heureusement, les Prussiens ne song&egrave;rent pas &agrave; la
+poursuivre, et ne firent
+pas m&ecirc;me occuper son camp d'Hornbach, qu'elle avait quitt&eacute;
+pour marcher sur
+Pirmasens. Nous perd&icirc;mes &agrave; cette affaire vingt-deux
+pi&egrave;ces de canon, et
+quatre mille hommes tu&eacute;s, bless&eacute;s ou prisonniers. Cet
+&eacute;chec du 14 septembre
+pouvait avoir une grande importance. Les coalis&eacute;s,
+ranim&eacute;s par le succ&egrave;s,
+songeaient &agrave; user de toutes leurs forces; ils se disposaient
+&agrave; marcher sur
+la Sarre et la Lauter, et &agrave; nous enlever ainsi les lignes de
+Wissembourg.</p>
+<p>Le si&eacute;ge de Lyon se poursuivait avec lenteur. Les
+Pi&eacute;montais, en d&eacute;bouchant
+par les Hautes-Alpes, dans les vall&eacute;es de la Savoie, avaient
+fait
+diversion, et oblig&eacute; Dubois-Cranc&eacute; et Kellermann &agrave;
+diviser leurs forces.
+Kellermann s'&eacute;tait port&eacute; en Savoie. Dubois-Cranc&eacute;,
+rest&eacute; devant Lyon avec
+des moyens insuffisans, faisait inutilement pleuvoir le fer et le feu
+sur
+cette malheureuse cit&eacute;, qui, r&eacute;solue &agrave; tout
+souffrir, ne pouvait plus &ecirc;tre
+r&eacute;duite par les d&eacute;sastres du blocus et du bombardement,
+mais seulement par
+une attaque de vive force.</p>
+<p>Aux Pyr&eacute;n&eacute;es, nous venions d'&eacute;prouver un
+sanglant &eacute;chec. Nos troupes
+&eacute;taient rest&eacute;es depuis les dernier
+&eacute;v&eacute;nemens aux environs de Perpignan; les
+Espagnols se trouvaient dans leur camp du Mas-d'Eu. Nombreux, aguerris,
+et
+command&eacute;s par un g&eacute;n&eacute;ral habile, ils
+&eacute;taient pleins d'ardeur et
+d'esp&eacute;rance. Nous avons d&eacute;j&agrave; d&eacute;crit le
+th&eacute;&acirc;tre de la guerre. Les deux
+vall&eacute;es presque parall&egrave;les du Tech et de la Tet partent
+de la grande cha&icirc;ne
+et d&eacute;bouchent vers la mer; Perpignan est dans la seconde de ces
+vall&eacute;es.
+Ricardos avait franchi la premi&egrave;re ligne du Tech, puisqu'il se
+trouvait au
+Mas-d'Eu, et il avait r&eacute;solu de passer la Tet fort au-dessus de
+Perpignan,
+de mani&egrave;re &agrave; tourner cette place, et &agrave; forcer
+notre arm&eacute;e &agrave; l'abandonner.
+Dans ce but, il songea d'abord &agrave; s'emparer de Villefranche.
+Cette petite
+forteresse, plac&eacute;e sur le cours sup&eacute;rieur de la Tet,
+devait assurer son
+aile gauche contre le brave Dagobert, qui, avec trois mille hommes,
+obtenait des succ&egrave;s en Cerdagne. En cons&eacute;quence, vers les
+premiers jours
+d'ao&ucirc;t, il d&eacute;tacha le g&eacute;n&eacute;ral Crespo avec
+quelques bataillons. Celui-ci
+n'eut qu'&agrave; se pr&eacute;senter devant Villefranche; le
+commandant lui en ouvrit
+l&acirc;chement les portes. Crespo y laissa garnison, et vint rejoindre
+Ricardos.
+Pendant ce temps, Dagobert, avec un tr&egrave;s petit corps, parcourut
+toute la
+Cerdagne, replia les Espagnols jusqu'&agrave; la Seu-d'Urgel, et songea
+m&ecirc;me &agrave; les
+repousser jusqu'&agrave; Campredon. Cependant la faiblesse du
+d&eacute;tachement de
+Dagobert, et la forteresse de Villefranche, rassur&egrave;rent Ricardos
+contre les
+succ&egrave;s des Fran&ccedil;ais sur son aile gauche. Ricardos
+persista donc dans son
+offensive. Le 31 ao&ucirc;t, il fit menacer notre camp sous Perpignan,
+passa la
+Tet au-dessus de Soler, en chassant devant lui notre aile droite, qui
+vint
+se replier &agrave; Salces, &agrave; quelques lieues en arri&egrave;re
+de Perpignan, et tout
+pr&egrave;s de la mer. Dans cette position, les Fran&ccedil;ais, les
+uns enferm&eacute;s dans
+Perpignan, les autres accul&eacute;s sur Salces, ayant la mer &agrave;
+dos, se trouvaient
+dans une position des plus dangereuses. Dagobert, il est vrai,
+remportait
+de nouveaux avantages dans la Cerdagne, mais trop peu importans pour
+alarmer Ricardos. Les repr&eacute;sentans Fabre et Cassaigne,
+retir&eacute;s avec
+l'arm&eacute;e &agrave; Salces, r&eacute;solurent d'appeler Dagobert en
+remplacement de
+Barbantane, afin de ramener la fortune sous nos drapeaux. En attendant
+l'arriv&eacute;e du nouveau g&eacute;n&eacute;ral, ils
+projet&egrave;rent un mouvement combin&eacute; entre
+Salces et Perpignan, pour sortir de cette situation p&eacute;rilleuse.
+Ils
+ordonn&egrave;rent &agrave; une colonne de s'avancer de Perpignan, et
+d'attaquer les
+Espagnols par derri&egrave;re, tandis qu'eux-m&ecirc;mes, quittant
+leurs positions, les
+attaqueraient de front. En effet, le 15 septembre, le
+g&eacute;n&eacute;ral Davoust sort
+de Perpignan avec six ou sept mille hommes, tandis que P&eacute;rignon
+se dirige
+de Salces sur les Espagnols. Au signal convenu, on se jette des deux
+c&ocirc;t&eacute;s
+sur le camp ennemi; les Espagnols, press&eacute;s de toutes parts, sont
+oblig&eacute;s de
+fuir derri&egrave;re la Tet, en abandonnant vingt-six pi&egrave;ces de
+canon. Ils
+viennent aussit&ocirc;t se replacer au camp du Mas-d'Eu, d'o&ugrave;
+ils &eacute;taient partis
+pour ex&eacute;cuter cette offensive hardie, mais malheureuse.</p>
+<p>Dagobert arriva sur ces entrefaites, et ce guerrier,
+&acirc;g&eacute; de soixante-quinze
+ans, r&eacute;unissant la fougue d'un jeune homme &agrave; la prudence
+consomm&eacute;e d'un
+vieux g&eacute;n&eacute;ral, se h&acirc;ta de signaler son
+arriv&eacute;e par une tentative sur le
+camp du Mas-d'Eu. Il divisa son attaque en trois colonnes: l'une,
+partant
+de notre droite, et marchant par Thuir sur Sainte-Colombe, devait
+tourner
+les Espagnols; la seconde, agissant au centre, &eacute;tait
+charg&eacute;e de les
+attaquer de front et de les culbuter; enfin la troisi&egrave;me,
+op&eacute;rant vers la
+gauche, devait se placer dans un bois et leur fermer la retraite. Cette
+derni&egrave;re, command&eacute;e par Davoust, attaqua &agrave; peine,
+et s'enfuit en d&eacute;sordre.
+Les Espagnols purent alors diriger toutes leurs forces sur les deux
+autres
+colonnes du centre et de la droite. Ricardos, jugeant que tout le
+danger
+&eacute;tait &agrave; droite, y porta ses plus grandes forces, et
+parvint &agrave; repousser les
+Fran&ccedil;ais. Au centre seul, Dagobert, animant tout par sa
+pr&eacute;sence, emporta
+les retranchemens qui &eacute;taient devant lui, et allait m&ecirc;me
+d&eacute;cider de la
+victoire, lorsque Ricardos, revenant avec les troupes victorieuses
+&agrave; la
+gauche et &agrave; la droite, accabla son ennemi de toutes ses forces
+r&eacute;unies.
+Cependant le brave Dagobert r&eacute;sistait encore, lorsqu'un
+bataillon met bas
+les armes, en criant: <i>Vive le roi!</i> Dagobert indign&eacute;
+dirige deux pi&egrave;ces
+sur les tra&icirc;tres, et tandis qu'il les foudroie, il rallie autour
+de lui un
+petit nombre de braves rest&eacute;s fid&egrave;les, et se retire avec
+quelques cents
+hommes, sans que l'ennemi, intimid&eacute; par sa fi&egrave;re
+contenance, ose le
+poursuivre.</p>
+<p>Certainement ce brave g&eacute;n&eacute;ral n'avait
+m&eacute;rit&eacute; que des lauriers par sa
+fermet&eacute; au milieu d'un tel revers, et si sa colonne de gauche
+e&ucirc;t mieux
+agi, si ses bataillons du centre ne se fussent pas
+d&eacute;band&eacute;s, ses
+dispositions auraient &eacute;t&eacute; suivies d'un plein
+succ&egrave;s. N&eacute;anmoins, la d&eacute;fiance
+ombrageuse des repr&eacute;sentans lui imputa ce d&eacute;sastre.
+Bless&eacute; de cette
+injustice, il retourna prendre le commandement subalterne de la
+Cerdagne.
+Notre arm&eacute;e se trouva donc encore refoul&eacute;e sur Perpignan,
+et expos&eacute;e &agrave;
+perdre l'importante ligne de la Tet.</p>
+<p>Le plan de campagne du 2 septembre avait &eacute;t&eacute; mis
+&agrave; ex&eacute;cution dans la
+Vend&eacute;e. La division de Mayence devait, comme on l'a vu, agir par
+Nantes. Le
+comit&eacute; de salut public, qui recevait des nouvelles alarmantes
+sur les
+projets des Anglais sur l'Ouest, approuva tout &agrave; fait
+l'id&eacute;e de porter les
+principales forces vers les c&ocirc;tes. Rossignol et son parti en
+con&ccedil;urent
+beaucoup d'humeur, et &eacute;crivirent au minist&egrave;re des lettres
+qui ne faisaient
+attendre d'eux qu'une faible coop&eacute;ration aux plans convenus. La
+division de
+Mayence marcha donc sur Nantes, o&ugrave; elle fut re&ccedil;ue avec de
+grandes
+d&eacute;monstrations de joie, et au milieu des f&ecirc;tes. Un banquet
+&eacute;tait pr&eacute;par&eacute;,
+et avant de s'y rendre, on pr&eacute;luda au festin par une vive
+escarmouche avec
+les partis ennemis r&eacute;pandus sur les bords de la Loire. Si la
+colonne de
+Nantes &eacute;tait joyeuse d'&ecirc;tre r&eacute;unie &agrave; la
+c&eacute;l&egrave;bre arm&eacute;e de Mayence, celle-ci
+n'&eacute;tait pas moins satisfaite de servir sous le brave Canclaux,
+et avec sa
+division d&eacute;j&agrave; signal&eacute;e par la d&eacute;fense de
+Nantes et par une foule de faits
+honorables. D'apr&egrave;s le plan concert&eacute;, des colonnes
+partant de tous les
+points du th&eacute;&acirc;tre de la guerre devaient se r&eacute;unir
+au centre et y &eacute;craser
+l'ennemi. Canclaux, g&eacute;n&eacute;ral de l'arm&eacute;e de Brest,
+partant de Nantes, devait
+descendre la rive gauche de la Loire, tourner autour du vaste lac de
+Grand-Lieu, balayer la Vend&eacute;e inf&eacute;rieure, remonter
+ensuite vers Machecoul,
+et se trouver &agrave; L&eacute;ger le 11 ou le 12. Son arriv&eacute;e
+sur ce dernier point
+&eacute;tait le signal du d&eacute;part pour les colonnes de
+l'arm&eacute;e de La Rochelle,
+charg&eacute;es d'assaillir le pays par le Midi et l'Est. On se
+souvient que
+l'arm&eacute;e de La Rochelle, sous les ordres de Rossignol,
+g&eacute;n&eacute;ral en chef, se
+composait de plusieurs divisions: celle des Sables &eacute;tait
+command&eacute;e par
+Mieszkousky, celle de Lu&ccedil;on par Beffroy, celle de Niort par
+Chalbos, celle
+de Saumur par Santerre, celle d'Angers par Duhoux. A l'instant
+o&ugrave; Canclaux
+arriverait &agrave; L&eacute;ger, la colonne des Sables avait ordre de
+se mettre en
+mouvement, de se trouver le 13 &agrave; Saint-Fulgent, le 14 aux
+Herbiers, et le
+16 enfin, d'&ecirc;tre avec Canclaux &agrave; Mortagne. Les colonnes de
+Lu&ccedil;on, de Niort,
+devaient, en se donnant la main, avancer vers Bressuire et Argenton, et
+avoir atteint cette hauteur le 14; enfin, les colonnes de Saumur et
+d'Angers, partant de la Loire, devaient arriver aussi le 14 aux
+environs de
+Vihiers et Chemill&eacute;. Ainsi, d'apr&egrave;s ce plan, tout le pays
+devait &ecirc;tre
+parcouru du 14 au 16, et les rebelles allaient &ecirc;tre
+enferm&eacute;s par les
+colonnes r&eacute;publicaines entre Mortagne, Bressuire, Argenton,
+Vihiers et
+Chemill&eacute;. Leur destruction devenait alors in&eacute;vitable.</p>
+<p>On a d&eacute;j&agrave; vu que, deux fois repouss&eacute;s de
+Lu&ccedil;on avec un dommage
+consid&eacute;rable, les Vend&eacute;ens avaient fort &agrave; coeur de
+prendre une revanche.
+Ils se r&eacute;unirent en force avant que les r&eacute;publicains
+eussent ex&eacute;cut&eacute; leurs
+projets; et tandis que Charette assi&eacute;geait le camp des
+Naudi&egrave;res du c&ocirc;t&eacute; de
+Nantes, ils attaqu&egrave;rent la division de Lu&ccedil;on, qui
+s'&eacute;tait avanc&eacute;e jusqu'&agrave;
+Chantonay. Ces deux tentatives eurent lieu le 5 septembre. Celle de
+Charette sur les Naudi&egrave;res fut repouss&eacute;e; mais l'attaque
+sur Chantonay,
+impr&eacute;vue et bien dirig&eacute;e, jeta les r&eacute;publicains
+dans le plus grand
+d&eacute;sordre. Le jeune et brave Marceau fit des prodiges pour
+&eacute;viter un
+d&eacute;sastre; mais sa division, apr&egrave;s avoir perdu ses bagages
+et son
+artillerie, se retira p&ecirc;le-m&ecirc;le &agrave; Lu&ccedil;on. Cet
+&eacute;chec pouvait nuire au plan
+projet&eacute;, parce que la d&eacute;sorganisation de l'une des
+colonnes laissait un
+vide entre la division des Sables et celle de Niort; mais les
+repr&eacute;sentans
+firent les efforts les plus actifs pour la r&eacute;organiser, et on
+envoya des
+courriers &agrave; Rossignol, afin de le pr&eacute;venir de
+l'&eacute;v&eacute;nement.</p>
+<p>Tous les Vend&eacute;ens &eacute;taient dans ce moment r&eacute;unis
+aux Herbiers, autour du
+g&eacute;n&eacute;ralissime d'Elb&eacute;e. La division &eacute;tait
+parmi eux comme chez leurs
+adversaires, car le coeur humain est partout le m&ecirc;me, et la
+nature ne
+r&eacute;serve pas le d&eacute;sint&eacute;ressement et les vertus pour
+un parti, en laissant
+exclusivement &agrave; l'autre l'orgueil, l'&eacute;go&iuml;sme et les
+vices. Les chefs
+vend&eacute;ens se jalousaient entre eux comme les chefs
+r&eacute;publicains. Les
+g&eacute;n&eacute;raux avaient peu de consid&eacute;ration pour le
+conseil sup&eacute;rieur, qui
+affectait une esp&egrave;ce de souverainet&eacute;. Poss&eacute;dant la
+force r&eacute;elle, ils
+n'&eacute;taient nullement dispos&eacute;s &agrave; c&eacute;der le
+commandement &agrave; un pouvoir qui ne
+devait qu'&agrave; eux-m&ecirc;mes sa fictive existence. Ils enviaient
+d'ailleurs le
+g&eacute;n&eacute;ralissime d'Elb&eacute;e, et pr&eacute;tendaient que
+Bonchamps e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mieux fait
+pour leur commander &agrave; tous. Charette, de son c&ocirc;t&eacute;,
+voulait rester seul
+ma&icirc;tre de la Basse-Vend&eacute;e. Ils &eacute;taient donc peu
+dispos&eacute;s &agrave; s'entendre, et &agrave;
+concerter un plan en opposition &agrave; celui des r&eacute;publicains.
+Une d&eacute;p&ecirc;che
+intercept&eacute;e venait de leur faire conna&icirc;tre les projets de
+leurs ennemis.
+Bonchamps fut le seul qui proposa un projet hardi et qui
+r&eacute;v&eacute;lait des
+pens&eacute;es profondes. Il pensait qu'il ne serait pas possible de
+r&eacute;sister
+long-temps aux forces de la r&eacute;publique r&eacute;unies dans la
+Vend&eacute;e; qu'il &eacute;tait
+pressant de s'arracher de ces bois, de ces ravins, o&ugrave; l'on
+serait
+&eacute;ternellement enseveli, sans conna&icirc;tre les coalis&eacute;s
+et sans &ecirc;tre connu
+d'eux; en cons&eacute;quence il soutint qu'au lieu de s'exposer
+&agrave; &ecirc;tre d&eacute;truit,
+il valait mieux sortir en colonne serr&eacute;e de la Vend&eacute;e, et
+s'avancer dans la
+Bretagne o&ugrave; l'on &eacute;tait d&eacute;sir&eacute;, et o&ugrave;
+la r&eacute;publique ne s'attendait pas &agrave;
+&ecirc;tre frapp&eacute;e. Il conseilla de marcher jusques aux
+c&ocirc;tes de l'Oc&eacute;an, de
+s'emparer d'un port, de communiquer avec les Anglais, d'y recevoir un
+prince &eacute;migr&eacute;, de se reporter de l&agrave; sur Paris, et
+de faire ainsi une guerre
+offensive et d&eacute;cisive. Cet avis, qu'on pr&ecirc;te &agrave;
+Bonchamps, ne fut pas suivi
+des Vend&eacute;ens, dont les vues &eacute;taient toujours aussi
+born&eacute;es, et qui avaient
+toujours une aussi grande r&eacute;pugnance &agrave; quitter leur sol.
+Leurs chefs ne
+song&egrave;rent qu'&agrave; se partager le pays en quatre portions,
+pour y r&eacute;gner
+individuellement. Charette eut la Basse-Vend&eacute;e, M. de Bonchamps
+les bords
+de la Loire du c&ocirc;t&eacute; d'Angers, M. de La Rochejaquelein le
+reste du
+Haut-Anjou, M. de Lescure toute la partie insurg&eacute;e du Poitou. M.
+d'Elb&eacute;e
+conserva son titre inutile de g&eacute;n&eacute;ralissime, et le
+conseil sup&eacute;rieur son
+autorit&eacute; fictive.</p>
+<p>Le 9, Canclaux se mit en mouvement, laissa au camp des
+Naudi&egrave;res une forte
+r&eacute;serve sous les ordres de Grouchy et d'Haxo, pour
+prot&eacute;ger Nantes, et
+achemina la colonne de Mayence vers L&eacute;ger. Pendant ce temps
+l'ancienne
+arm&eacute;e de Brest, sous les ordres de Beysser, faisant le circuit
+de la
+Basse-Vend&eacute;e par Pornic, Bourneuf et Machecoul, devait se
+rejoindre &agrave; L&eacute;ger
+avec la colonne de Mayence.</p>
+<p>Ces mouvemens, dirig&eacute;s par Canclaux,
+s'ex&eacute;cut&egrave;rent sans obstacles. La
+colonne de Mayence, dont Kl&eacute;ber commandait l'avant-garde, et
+Aubert-Dubayet
+le corps de bataille, chassa tous les ennemis devant elle.
+Kl&eacute;ber, &agrave;
+l'avant-garde, aussi loyal qu'h&eacute;ro&iuml;que, faisait camper ses
+troupes hors des
+villages pour emp&ecirc;cher les d&eacute;vastations. &laquo;En
+passant, dit-il, devant le
+beau lac de Grand-Lieu, nous avions des paysages charmans, et des
+&eacute;chapp&eacute;es
+de vue aussi agr&eacute;ables que multipli&eacute;es. Sur une prairie
+immense erraient au
+hasard de nombreux troupeaux abandonn&eacute;s &agrave;
+eux-m&ecirc;mes. Je ne pus m'emp&ecirc;cher
+de g&eacute;mir sur le sort de ces infortun&eacute;s habitans, qui,
+&eacute;gar&eacute;s et fanatis&eacute;s
+par leurs pr&ecirc;tres, repoussaient les bienfaits d'un nouvel ordre
+de choses
+pour courir &agrave; une destruction certaine.&raquo; Kl&eacute;ber fit
+des efforts continuels
+pour prot&eacute;ger le pays contre les soldats, et r&eacute;ussit le
+plus souvent. Une
+commission civile avait &eacute;t&eacute; jointe &agrave;
+l'&eacute;tat-major pour faire ex&eacute;cuter le
+d&eacute;cret du 1er ao&ucirc;t, qui ordonnait de ruiner le sol et d'en
+transporter la
+population ailleurs. Il &eacute;tait d&eacute;fendu aux soldats de
+mettre le feu; et ce
+n'&eacute;tait que d'apr&egrave;s les ordres des g&eacute;n&eacute;raux
+et de la commission civile,
+que les moyens de destruction devaient &ecirc;tre employ&eacute;s.</p>
+<p>On &eacute;tait arriv&eacute; le 14 &agrave; L&eacute;ger, et la
+colonne de Mayence s'y &eacute;tait r&eacute;unie &agrave;
+celle de Brest, command&eacute;e par Beysser. Pendant ce temps, la
+colonne des
+Sables, sous les ordres de Mieszkousky, s'&eacute;tait avanc&eacute;e
+&agrave; Saint-Fulgent,
+suivant le plan convenu, et donnait d&eacute;j&agrave; la main &agrave;
+l'arm&eacute;e de Canclaux.
+Celle de Lu&ccedil;on, retard&eacute;e un moment par sa d&eacute;faite
+&agrave; Chantonay, &eacute;tait
+demeur&eacute;e en arri&egrave;re; mais, gr&acirc;ce au z&egrave;le des
+repr&eacute;sentans qui lui avaient
+donn&eacute; un nouveau g&eacute;n&eacute;ral, Beffroy, elle
+s'&eacute;tait report&eacute;e en avant. Celle de
+Niort se trouvait &agrave; la Ch&acirc;taigneraie. Ainsi, quoique le
+mouvement g&eacute;n&eacute;ral
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; retard&eacute; d'un jour ou deux sur tous
+les points, et que Canclaux ne
+f&ucirc;t arriv&eacute; que le 14 &agrave; L&eacute;ger, o&ugrave; il
+aurait d&ucirc; se trouver le 12, le retard
+&eacute;tant commun &agrave; toutes les colonnes, l'ensemble n'en
+&eacute;tait pas d&eacute;truit, et
+on pouvait poursuivre l'ex&eacute;cution du plan de campagne. Mais,
+dans cet
+intervalle de temps, la nouvelle de la d&eacute;faite essuy&eacute;e
+par la division de
+Lu&ccedil;on &eacute;tait arriv&eacute;e &agrave; Saumur; Rossignol,
+Ronsin et tout l'&eacute;tat-major
+avaient pris l'alarme; et, craignant qu'il n'arriv&acirc;t de
+semblables accidens
+aux deux autres colonnes de Niort et des Sables, dont ils suspectaient
+la
+force, ils d&eacute;cid&egrave;rent de les faire rentrer sur-le-champ
+dans leurs
+premiers postes. Cet ordre &eacute;tait des plus imprudens; cependant
+il n'&eacute;tait
+pas donn&eacute; de mauvaise foi, et dans l'intention de
+d&eacute;couvrir Canclaux et
+d'exposer ses ailes; mais on avait peu de confiance en son plan, on
+&eacute;tait
+tr&egrave;s dispos&eacute;, au moindre obstacle, &agrave; le juger
+impossible, et &agrave;
+l'abandonner. C'est l&agrave; sans doute ce qui d&eacute;termina
+l'&eacute;tat-major de Saumur &agrave;
+ordonner le mouvement r&eacute;trograde des colonnes de Niort, de
+Lu&ccedil;on et des
+Sables.</p>
+<p>Canclaux, poursuivant sa marche, avait fait de nouveaux
+progr&egrave;s; il avait
+attaqu&eacute; Montaigu sur trois points: Kl&eacute;ber, par la route
+de Nantes,
+Aubert-Dubayet, par celle de Roche-Servi&egrave;re, et Beysser, par
+celle de
+Saint-Fulgent, s'y &eacute;taient pr&eacute;cipit&eacute;s &agrave; la
+fois, et en avaient bient&ocirc;t
+d&eacute;log&eacute; l'ennemi. Le 17, Canclaux prit Clisson; et, ne
+voyant pas encore
+agir Rossignol, il r&eacute;solut de s'arr&ecirc;ter, et de se borner
+&agrave; des
+reconnaissances, en attendant de nouveaux renseignemens.</p>
+<p>Canclaux s'&eacute;tablit donc aux environs de Clisson, laissa
+Beysser &agrave; Montaigu,
+et porta Kl&eacute;ber avec l'avant-garde &agrave; Torfou. On
+&eacute;tait l&agrave; le 18. Le
+contre-ordre donn&eacute; de Saumur &eacute;tait arriv&eacute; &agrave;
+la division de Niort, et avait
+&eacute;t&eacute; communiqu&eacute; aux deux autres divisions de
+Lu&ccedil;on et des Sables;
+sur-le-champ elles s'&eacute;taient retir&eacute;es, et avaient
+jet&eacute;, par leur mouvement
+r&eacute;trograde, les Vend&eacute;ens dans l'&eacute;tonnement, et
+Canclaux dans le plus grand
+embarras. Les Vend&eacute;ens &eacute;taient environ cent mille sous
+les armes. Un nombre
+immense d'entre eux se trouvait du c&ocirc;t&eacute; de Vihiers et de
+Chemill&eacute;, en face
+des colonnes de Saumur et d'Angers; un nombre plus consid&eacute;rable
+encore du
+c&ocirc;t&eacute; de Clisson et de Mortagne, sur Canclaux. Les colonnes
+d'Angers et de
+Saumur, en les voyant si nombreux, disaient que c'&eacute;tait
+l'arm&eacute;e de Mayence
+qui les leur rejetait sur les bras, et se plaignaient de ce plan qui
+les
+exposait &agrave; recevoir un ennemi si formidable. Cependant il n'en
+&eacute;tait rien,
+et les Vend&eacute;ens &eacute;taient partout debout en assez grand
+nombre pour occuper
+les r&eacute;publicains sur tous les points. Ce jour m&ecirc;me, loin
+de se jeter sur
+les colonnes de Rossignol, ils marchaient sur Canclaux: d'Elb&eacute;e
+et Lescure
+quittaient la Haute-Vend&eacute;e pour joindre l'arm&eacute;e de
+Mayence.</p>
+<p>Par une singuli&egrave;re complication d'&eacute;v&eacute;nemens,
+Rossignol, en apprenant les
+succ&egrave;s de Canclaux, qui avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute;
+jusqu'au centre de la Vend&eacute;e,
+contremande ses premiers ordres de retraite, et enjoint &agrave; ses
+colonnes de
+se reporter en avant. Les colonnes de Saumur et d'Angers,
+plac&eacute;es &agrave; sa
+port&eacute;e, agissent les premi&egrave;res, et escarmouchent, l'une
+&agrave; Dou&eacute;, l'autre aux
+ponts de C&eacute;. Les avantages sont balanc&eacute;s. Le 18, celle de
+Saumur, command&eacute;e
+par Santerre, veut s'avancer de Vihiers &agrave; un petit village
+nomm&eacute; Coron.
+Artillerie, cavalerie, infanterie, se trouvent, par de mauvaises
+dispositions, accumul&eacute;es confus&eacute;ment dans les rues de ce
+village qui &eacute;tait
+domin&eacute;. Santerre veut r&eacute;parer cette faute et faire
+reculer les troupes pour
+les mettre en bataille sur une hauteur; mais Ronsin, qui, en l'absence
+de
+Rossignol, s'attribuait une autorit&eacute; sup&eacute;rieure, reproche
+&agrave; Santerre
+d'ordonner la retraite, et s'y oppose. Dans ce moment, les
+Vend&eacute;ens fondent
+sur les r&eacute;publicains, un horrible d&eacute;sordre se communique
+&agrave; toute la
+division. Il s'y trouvait beaucoup d'hommes du nouveau contingent
+lev&eacute; avec
+le tocsin; ceux-ci se d&eacute;bandent; tout est entra&icirc;n&eacute;
+et fuit confus&eacute;ment, de
+Coron &agrave; Vihiers, &agrave; Dou&eacute; et &agrave; Saumur. Le
+lendemain 19, les Vend&eacute;ens marchent
+contre la division d'Angers, command&eacute;e par Duhoux. Aussi heureux
+que la
+veille, ils repoussent les r&eacute;publicains jusqu'au-del&agrave;
+d'&Eacute;rign&eacute;, et
+s'emparent de nouveau des ponts de C&eacute;.</p>
+<p>Du c&ocirc;t&eacute; de Canclaux, on se bat avec la m&ecirc;me
+activit&eacute;. Le m&ecirc;me jour, vingt
+mille Vend&eacute;ens, plac&eacute;s aux environs de Torfou, fondent
+sur l'avant-garde de
+Kl&eacute;ber, compos&eacute;e tout au plus de deux mille hommes.
+Kl&eacute;ber se place au
+milieu de ses soldats, et les soutient contre cette foule d'assaillans.
+Le
+terrain sur lequel il se bat est un chemin domin&eacute; par des
+hauteurs; malgr&eacute;
+le d&eacute;savantage de la position, il ne se retire qu'avec ordre et
+fermet&eacute;.
+Cependant, une pi&egrave;ce d'artillerie ayant &eacute;t&eacute;
+d&eacute;mont&eacute;e, un peu de confusion
+se r&eacute;pand dans ses bataillons, et ses braves plient pour la
+premi&egrave;re fois.
+A cette vue, Kl&eacute;ber, pour arr&ecirc;ter l'ennemi, place un
+officier avec quelques
+soldats aupr&egrave;s d'un pont, et leur dit: <i>Mes amis, vous vous
+ferez tuer</i>.
+Ils ex&eacute;cutent cet ordre avec un admirable h&eacute;ro&iuml;sme.
+Sur ces entrefaites, le
+corps de bataille arrive, et r&eacute;tablit le combat; les
+Vend&eacute;ens sont enfin
+repouss&eacute;s bien loin, et punis de leur avantage passager.</p>
+<p>Tous ces &eacute;v&eacute;nemens s'&eacute;taient pass&eacute;s le
+19; l'ordre de se reporter en avant,
+qui avait si mal r&eacute;ussi aux deux divisions de Saumur et
+d'Angers, n'&eacute;tait
+pas encore parvenu, &agrave; cause des distances, aux colonnes de
+Lu&ccedil;on et de
+Niort. Beysser &eacute;tait toujours &agrave; Montaigu, formant la
+droite de Canclaux et
+se trouvant d&eacute;couvert. Canclaux voulant mettre Beysser &agrave;
+l'abri, lui
+ordonna de quitter Montaigu et de se rapprocher du corps de bataille.
+Il
+enjoignit &agrave; Kl&eacute;ber de s'avancer du c&ocirc;t&eacute; de
+Beysser pour prot&eacute;ger son
+mouvement. Beysser, trop n&eacute;gligent, avait laiss&eacute; sa
+colonne mal gard&eacute;e dans
+Montaigu. MM. de Lescure et Charette la surprirent, et l'auraient
+an&eacute;antie
+sans la bravoure de deux bataillons, qui, par leur
+opini&acirc;tret&eacute;, arr&ecirc;t&egrave;rent
+la rapidit&eacute; de la poursuite et de la retraite. L'artillerie et
+les bagages
+furent perdus, et les d&eacute;bris de cette colonne coururent &agrave;
+Nantes, o&ugrave; ils
+furent re&ccedil;us par la brave r&eacute;serve laiss&eacute;e pour
+prot&eacute;ger la place. Canclaux
+r&eacute;solut alors de r&eacute;trograder, pour ne pas rester en
+fl&egrave;che dans le pays,
+expos&eacute; &agrave; tous les coups des Vend&eacute;ens. Il se replia
+en effet sur Nantes avec
+ses braves Mayen&ccedil;ais, qui ne furent pas entam&eacute;s,
+gr&acirc;ce &agrave; leur attitude
+imposante, et aux refus de Charette, qui ne voulut pas se r&eacute;unir
+&agrave; MM.
+d'Elb&eacute;e et de Bonchamps, dans la poursuite des
+r&eacute;publicains.</p>
+<p>La cause qui emp&ecirc;cha le succ&egrave;s de cette nouvelle
+exp&eacute;dition sur la Vend&eacute;e
+est &eacute;vidente. L'&eacute;tat-major de Saumur avait
+&eacute;t&eacute; m&eacute;content du plan qui
+adjugeait la colonne de Mayence &agrave; Canclaux; l'&eacute;chec du 5
+septembre fut pour
+lui un pr&eacute;texte suffisant de se d&eacute;courager, et de
+renoncer &agrave; ce plan. Un
+contre-ordre fut aussit&ocirc;t donn&eacute; aux colonnes des Sables,
+de Lu&ccedil;on et de La
+Rochelle. Canclaux, qui s'&eacute;tait avanc&eacute; avec
+succ&egrave;s, se trouva ainsi
+d&eacute;couvert, et l'&eacute;chec de Torfou rendit sa position encore
+plus difficile.
+Cependant l'arm&eacute;e de Saumur, en apprenant ses progr&egrave;s,
+marcha de Saumur et
+d'Angers, &agrave; Vihiers et Chemill&eacute;, et si elle ne
+s'&eacute;tait pas si t&ocirc;t d&eacute;band&eacute;e,
+il est probable que la retraite des ailes n'aurait pas
+emp&ecirc;ch&eacute; le succ&egrave;s
+d&eacute;finitif de l'entreprise. Ainsi, trop de promptitude &agrave;
+renoncer au plan
+propos&eacute;, la mauvaise organisation des nouvelles lev&eacute;es,
+et la puissance
+des Vend&eacute;ens, qui &eacute;taient plus de cent mille sous les
+armes, furent les
+causes de ces nouveaux revers. Mais il n'y avait ni trahison de la part
+de
+l'&eacute;tat-major de Saumur, ni vice dans le plan de Canclaux.
+L'effet de ces
+revers &eacute;tait funeste, car la nouvelle r&eacute;sistance de la
+Vend&eacute;e r&eacute;veillait
+toutes les esp&eacute;rances des contre-r&eacute;volutionnaires, et
+aggravait
+singuli&egrave;rement les p&eacute;rils de la r&eacute;publique. Enfin,
+si les arm&eacute;es de Brest
+et de Mayence n'en &eacute;taient pas &eacute;branl&eacute;es, celle de
+La Rochelle se trouvait
+encore une fois d&eacute;sorganis&eacute;e, et tous les contingens,
+provenant de la lev&eacute;e
+en masse, rentraient dans leurs foyers, en y portant le plus grand
+d&eacute;couragement.</p>
+<p>Les deux partis de l'arm&eacute;e s'empress&egrave;rent
+aussit&ocirc;t de s'accuser.
+Philippeaux, toujours plus ardent, &eacute;crivit au comit&eacute; de
+salut public une
+lettre bouillante d'indignation, o&ugrave; il attribua &agrave; une
+trahison le
+contre-ordre donn&eacute; aux colonnes de l'arm&eacute;e de la
+Rochelle. Choudieu et
+Richard, commissaires &agrave; Saumur, &eacute;crivirent des
+r&eacute;ponses aussi injurieuses,
+et Ronsin courut aupr&egrave;s du minist&egrave;re et du comit&eacute;
+de salut public pour
+d&eacute;noncer les vices du plan de campagne. Canclaux, dit-il,
+faisant agir des
+masses trop fortes dans la Basse-Vend&eacute;e, avait rejet&eacute; sur
+la Haute-Vend&eacute;e
+toute la population insurg&eacute;e, et avait amen&eacute; la
+d&eacute;faite des colonnes de
+Saumur et d'Angers. Enfin, rendant calomnies pour calomnies, Ronsin
+r&eacute;pondit au reproche de trahison par celui d'aristocratie, et
+d&eacute;non&ccedil;a &agrave; la
+fois les deux arm&eacute;es de Brest et de Mayence, comme remplies
+d'hommes
+suspects et malintentionn&eacute;s. Ainsi s'envenimait toujours
+davantage la
+querelle du parti jacobin contre le parti qui voulait la discipline et
+la
+guerre r&eacute;guli&egrave;re.</p>
+<p>L'inconcevable d&eacute;route de Menin, l'inutile et
+meurtri&egrave;re tentative sur
+Pirmasens, les d&eacute;faites aux Pyr&eacute;n&eacute;es-Orientales,
+la f&acirc;cheuse issue de la
+nouvelle exp&eacute;dition sur la Vend&eacute;e, furent connues
+&agrave; Paris presque en m&ecirc;me
+temps, et y caus&egrave;rent la plus funeste impression. Ces nouvelles
+se
+r&eacute;pandirent successivement du 18 au 25 septembre, et, suivant
+l'usage, la
+crainte excita la violence. On a d&eacute;j&agrave; vu que les plus
+ardens agitateurs se
+r&eacute;unissaient aux Cordeliers, o&ugrave; l'on s'imposait encore
+moins de r&eacute;serve
+qu'aux Jacobins, et qu'ils r&eacute;gnaient au minist&egrave;re de la
+guerre sous le
+faible Bouchotte. Vincent &eacute;tait leur chef &agrave; Paris, comme
+Ronsin dans la
+Vend&eacute;e, et ils saisirent cette occasion de renouveler leurs
+plaintes
+accoutum&eacute;es. Plac&eacute;s au-dessous de la convention, ils
+auraient voulu &eacute;carter
+son autorit&eacute; incommode, qu'ils rencontraient aux arm&eacute;es
+dans la personne
+des repr&eacute;sentans, et &agrave; Paris dans le comit&eacute; de
+salut public. Les
+repr&eacute;sentans en mission ne leur laissaient pas ex&eacute;cuter
+les mesures
+r&eacute;volutionnaires avec toute la violence qu'ils d&eacute;siraient
+y mettre; le
+comit&eacute; de salut public, r&eacute;glant souverainement toutes les
+op&eacute;rations
+suivant des vues plus &eacute;lev&eacute;es et plus impartiales, les
+contrariait sans
+cesse, et il &eacute;tait de tous les obstacles celui qui les
+g&ecirc;nait le plus;
+aussi leur venait-il souvent &agrave; l'esprit de faire &eacute;tablir
+le nouveau pouvoir
+ex&eacute;cutif, d'apr&egrave;s le mode adopt&eacute; par la
+constitution.</p>
+<p>La mise en vigueur de la constitution, souvent et m&eacute;chamment
+demand&eacute;e par
+les aristocrates, avait de grands p&eacute;rils. Elle exigeait de
+nouvelles
+&eacute;lections, rempla&ccedil;ait la convention par une autre
+assembl&eacute;e, n&eacute;cessairement
+inexp&eacute;riment&eacute;e, inconnue au pays, et renfermant toutes
+les factions &agrave; la
+fois. Les r&eacute;volutionnaires enthousiastes, sentant ce danger, ne
+demandaient
+pas le renouvellement de la repr&eacute;sentation nationale, mais
+r&eacute;clamaient
+l'ex&eacute;cution de la constitution en ce qui convenait &agrave;
+leurs vues. Plac&eacute;s
+presque tous dans les bureaux, ils voulaient seulement la formation du
+minist&egrave;re constitutionnel, qui devait &ecirc;tre
+ind&eacute;pendant du pouvoir
+l&eacute;gislatif, et par cons&eacute;quent du comit&eacute; de salut
+public. Vincent eut donc
+l'audace de faire r&eacute;diger une p&eacute;tition aux Cordeliers,
+pour demander
+l'organisation du minist&egrave;re constitutionnel, et le rappel des
+d&eacute;put&eacute;s en
+mission. L'agitation fut des plus vives. Legendre, ami de Danton, et
+d&eacute;j&agrave;
+rang&eacute; parmi ceux dont l'&eacute;nergie semblait se ralentir, s'y
+opposa vainement,
+et la p&eacute;tition fut adopt&eacute;e, &agrave; un article
+pr&egrave;s, celui qui demandait le
+rappel des repr&eacute;sentans en mission. L'utilit&eacute; de ces
+repr&eacute;sentans &eacute;tait si
+&eacute;vidente, et il y avait dans cette clause quelque chose de si
+personnel
+contre les membres de la convention, qu'on n'osa pas y persister. Cette
+p&eacute;tition provoqua beaucoup de tumulte &agrave; Paris, et
+compromit s&eacute;rieusement
+l'autorit&eacute; naissante du comit&eacute; de salut public.</p>
+<p>Outre ces adversaires violens, ce comit&eacute; en avait encore
+d'autres parmi les
+nouveaux mod&eacute;r&eacute;s, qu'on accusait de reproduire le
+syst&egrave;me des girondins, et
+de contrarier l'&eacute;nergie r&eacute;volutionnaire. Fortement
+prononc&eacute;s contre les
+cordeliers, les jacobins, les d&eacute;sorganisateurs des
+arm&eacute;es, ils ne cessaient
+de faire leurs plaintes au comit&eacute;, et lui reprochaient
+m&ecirc;me de ne pas se
+d&eacute;clarer assez fortement contre les anarchistes.</p>
+<p>Le comit&eacute; avait donc contre lui les deux nouveaux partis qui
+commen&ccedil;aient &agrave;
+se former. Suivant l'usage, ces partis profit&egrave;rent des
+&eacute;v&eacute;nemens malheureux
+pour l'accuser, et tous deux, d'accord pour condamner ses
+op&eacute;rations, les
+critiqu&egrave;rent chacun &agrave; sa mani&egrave;re.</p>
+<p>La d&eacute;route du 15 &agrave; Menin &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; connue; les derniers revers de la
+Vend&eacute;e commen&ccedil;aient &agrave; l'&ecirc;tre
+confus&eacute;ment. On parlait vaguement d'une
+d&eacute;faite &agrave; Coron, &agrave; Torfou, &agrave; Montaigu.
+Thuriot, qui avait refus&eacute; d'&ecirc;tre
+membre du comit&eacute; de salut public, et qu'on accusait d'&ecirc;tre
+l'un des
+nouveaux mod&eacute;r&eacute;s, s'&eacute;leva, au commencement de la
+s&eacute;ance, contre les
+intrigans, les d&eacute;sorganisateurs, qui venaient de faire, au sujet
+des
+subsistances, de nouvelles propositions extr&ecirc;mement violentes.
+&laquo;Nos comit&eacute;s
+et le conseil ex&eacute;cutif, dit-il, sont harcel&eacute;s,
+cern&eacute;s par un ramas
+d'intrigans qui n'affichent le patriotisme que parce qu'il leur est
+productif. Oui, le temps est venu o&ugrave; il faut chasser ces hommes
+de rapine
+et d'incendie, qui croient que la r&eacute;volution s'est faite pour
+eux, tandis
+que l'homme probe et pur ne la soutient que pour le bonheur du genre
+humain.&raquo; Les propositions combattues par Thuriot sont
+repouss&eacute;es. Briez,
+l'un des commissaires envoy&eacute;s &agrave; Valenciennes, lit alors
+un m&eacute;moire critique
+sur les op&eacute;rations militaires; il soutient qu'on n'a jamais fait
+qu'une
+guerre lente et peu convenable au g&eacute;nie fran&ccedil;ais, qu'on
+s'est toujours
+battu en d&eacute;tail, par petites masses, et que c'est dans ce
+syst&egrave;me qu'il
+faut chercher la cause des revers qu'on a essuy&eacute;s. Ensuite, sans
+attaquer
+ouvertement le comit&eacute; de salut public, il para&icirc;t insinuer
+que ce comit&eacute; n'a
+pas tout fait conna&icirc;tre &agrave; la convention, et que, par
+exemple, il y avait
+eu pr&egrave;s de Douay un corps de six mille Autrichiens, qui aurait
+pu &ecirc;tre
+enlev&eacute; et qui ne l'avait pas &eacute;t&eacute;. La convention,
+apr&egrave;s avoir entendu Briez,
+l'adjoint au comit&eacute; de salut public. Dans ce moment, arrivent
+les nouvelles
+d&eacute;taill&eacute;es de la Vend&eacute;e, contenues dans une lettre
+de Montaigu. Ces d&eacute;tails
+alarmans excitent un &eacute;lan g&eacute;n&eacute;ral. &laquo;Au lieu
+de nous intimider, s'&eacute;crie un
+des membres, jurons de sauver la r&eacute;publique!&raquo; A ces mots,
+l'assembl&eacute;e
+enti&egrave;re se l&egrave;ve, et jure encore une fois de sauver la
+r&eacute;publique, quels que
+soient les p&eacute;rils qui la menacent. Les membres du comit&eacute;
+de salut public,
+qui n'&eacute;taient point encore arriv&eacute;s, entrent dans ce
+moment. Barr&egrave;re, le
+rapporteur ordinaire, prend la parole. &laquo;Tout soup&ccedil;on
+dit-il, dirig&eacute; contre
+le comit&eacute; de salut public, serait une victoire remport&eacute;e
+par Pitt. Il ne
+faut pas donner &agrave; nos ennemis le trop grand avantage de
+d&eacute;consid&eacute;rer
+nous-m&ecirc;mes le pouvoir charg&eacute; de nous sauver.&raquo;
+Barr&egrave;re fait ensuite
+conna&icirc;tre les mesures prises par le comit&eacute;. &laquo;Depuis
+plusieurs jours,
+continue-t-il, le comit&eacute; avait lieu de soup&ccedil;onner que de
+graves fautes
+avaient &eacute;t&eacute; commises &agrave; Dunkerque, o&ugrave; l'on
+aurait pu exterminer jusqu'au
+dernier des Anglais, et &agrave; Menin, o&ugrave; aucun effort n'avait
+&eacute;t&eacute; fait pour
+arr&ecirc;ter les &eacute;tranges effets de la terreur panique. Le
+comit&eacute; a destitu&eacute;
+Houchard, ainsi que le g&eacute;n&eacute;ral divisionnaire
+H&eacute;douville, qui n'a pas fait
+&agrave; Menin ce qu'il devait; et on examinera sur-le-champ la
+conduite de ces
+deux g&eacute;n&eacute;raux; le comit&eacute; va ensuite faire
+&eacute;purer tous les &eacute;tats-majors et
+toutes les administrations des arm&eacute;es; il a mis les flottes sur
+un pied qui
+leur permettra de se mesurer avec nos ennemis; il vient de lever
+dix-huit
+mille hommes; il vient d'ordonner un nouveau syst&egrave;me d'attaque
+en masse;
+enfin, c'est dans Rome m&ecirc;me qu'il veut attaquer Rome, et cent
+mille hommes,
+d&eacute;barquant en Angleterre, iront &eacute;touffer &agrave; Londres
+le syst&egrave;me de Pitt.
+C'est donc &agrave; tort que l'on a accus&eacute; le comit&eacute; de
+salut public; il n'a pas
+cess&eacute; de m&eacute;riter la confiance que la convention lui a
+jusqu'ici t&eacute;moign&eacute;e.&raquo;</p>
+<p>Robespierre prend alors la parole: &laquo;Depuis long-temps, dit-il,
+on s'attache
+&agrave; diffamer la convention et le comit&eacute; d&eacute;positaire
+de sa puissance. Briez,
+qui aurait d&ucirc; mourir &agrave; Valenciennes, en est
+l&acirc;chement sorti, pour venir &agrave;
+Paris servir Pitt et la coalition, en d&eacute;consid&eacute;rant le
+gouvernement. Ce
+n'est pas assez, ajoute-t-il, que la convention nous continue sa
+confiance.
+Il faut qu'elle le proclame solennellement, et qu'elle rapporte sa
+d&eacute;cision
+&agrave; l'&eacute;gard de Briez, qu'elle vient de nous
+adjoindre.&raquo; Des applaudissemens
+accueillent cette demande; on d&eacute;cide que Briez ne sera pas joint
+au comit&eacute;
+de salut public, et on d&eacute;clare par acclamation que ce
+comit&eacute; conserve
+toute la confiance de la convention nationale.</p>
+<p>Les mod&eacute;r&eacute;s &eacute;taient dans la convention, et ils
+venaient d'&ecirc;tre repouss&eacute;s,
+mais les adversaires les plus redoutables du comit&eacute;,
+c'est-&agrave;-dire les
+r&eacute;volutionnaires ardens, se trouvaient aux Jacobins et aux
+Cordeliers.
+C'&eacute;tait surtout de ces derniers qu'il fallait se
+d&eacute;fendre. Robespierre se
+rendit aux Jacobins, et usa de son ascendant sur eux: il
+d&eacute;veloppa la
+conduite du comit&eacute;, il le justifia des doubles attaques des
+mod&eacute;r&eacute;s et des
+exag&eacute;r&eacute;s, et fit sentir le danger des p&eacute;titions
+tendant &agrave; demander la
+formation du minist&egrave;re constitutionnel. &laquo;Il faut, dit-il,
+qu'un
+gouvernement quelconque succ&egrave;de &agrave; celui que nous avons
+d&eacute;truit; le syst&egrave;me
+d'organiser en ce moment le minist&egrave;re constitutionnel n'est
+autre chose que
+celui de chasser la convention elle-m&ecirc;me, et de d&eacute;composer
+le pouvoir en
+pr&eacute;sence des arm&eacute;es ennemies. Pitt peut seul &ecirc;tre
+l'auteur de cette id&eacute;e.
+Ses agens l'ont propag&eacute;e, ils ont s&eacute;duit les patriotes de
+bonne foi; et le
+peuple cr&eacute;dule et souffrant, toujours enclin &agrave; se
+plaindre du gouvernement,
+qui ne peut rem&eacute;dier &agrave; tous ses maux, est devenu
+l'&eacute;cho fid&egrave;le de leurs
+calomnies et de leurs propositions. Vous, jacobins, s'&eacute;crie
+Robespierre,
+trop sinc&egrave;res pour &ecirc;tre gagn&eacute;s, trop
+&eacute;clair&eacute;s pour &ecirc;tre s&eacute;duits, vous
+d&eacute;fendrez la Montagne qu'on attaque; vous soutiendrez le
+comit&eacute; de salut
+public qu'on veut calomnier pour vous perdre, et c'est ainsi qu'avec
+vous
+il triomphera de toutes les men&eacute;es des ennemis du peuple.&raquo;</p>
+<p>Robespierre fut applaudi, et tout le comit&eacute; dans sa personne.
+Les
+cordeliers furent ramen&eacute;s &agrave; l'ordre, leur p&eacute;tition
+oubli&eacute;e; et l'attaque de
+Vincent, repouss&eacute;e victorieusement, n'eut aucune
+cons&eacute;quence.</p>
+<p>Cependant il devenait urgent de prendre un parti &agrave;
+l'&eacute;gard de la nouvelle
+constitution. C&eacute;der la place &agrave; de nouveaux
+r&eacute;volutionnaires, &eacute;quivoques,
+inconnus, probablement divis&eacute;s parce qu'ils seraient issus de
+toutes les
+factions vivant au-dessous de la convention, &eacute;tait dangereux. Il
+fallait
+donc d&eacute;clarer &agrave; tous les partis qu'on allait s'emparer du
+pouvoir, et
+qu'avant d'abandonner la r&eacute;publique &agrave; elle m&ecirc;me, et
+&agrave; l'action des lois
+qu'on lui avait donn&eacute;es, on la gouvernerait
+r&eacute;volutionnairement, jusqu'&agrave; ce
+qu'elle f&ucirc;t sauv&eacute;e. De nombreuses p&eacute;titions avaient
+d&eacute;j&agrave; engag&eacute; la
+convention &agrave; rester &agrave; son poste. Le 10 octobre,
+Saint-Just, portant la
+parole au nom du comit&eacute; de salut public, proposa de nouvelles
+mesures de
+gouvernement. Il fit le tableau le plus triste de la France; il chargea
+ce
+tableau des sombres couleurs de son imagination m&eacute;lancolique;
+et, avec le
+secours de son grand talent, et de faits d'ailleurs tr&egrave;s vrais,
+il
+produisit une esp&egrave;ce de terreur dans les esprits. Il
+pr&eacute;senta donc et fit
+adopter un d&eacute;cret qui renfermait les dispositions suivantes. Par
+le premier
+article, le gouvernement de la France &eacute;tait
+d&eacute;clar&eacute; <i>r&eacute;volutionnaire</i>
+jusqu'&agrave; la paix; ce qui signifiait que la constitution
+&eacute;tait momentan&eacute;ment
+suspendue, et qu'une dictature extraordinaire &eacute;tait
+institu&eacute;e jusqu'&agrave;
+l'expiration de tous les dangers. Cette dictature &eacute;tait
+conf&eacute;r&eacute;e &agrave; la
+convention et au comit&eacute; de salut public. &laquo;Le conseil
+ex&eacute;cutif, disait le
+d&eacute;cret, les ministres, les g&eacute;n&eacute;raux, les corps
+constitu&eacute;s, sont plac&eacute;s sous
+la surveillance du comit&eacute; de salut public, qui en rendra compte
+tous les
+huit jours &agrave; la convention.&raquo; Nous avons d&eacute;j&agrave;
+expliqu&eacute; comment la
+surveillance se changeait en autorit&eacute; supr&ecirc;me, parce que
+les ministres, les
+g&eacute;n&eacute;raux, les fonctionnaires, oblig&eacute;s de soumettre
+leurs op&eacute;rations au
+comit&eacute;, avaient fini par ne plus oser agir de leur propre
+mouvement, et par
+attendre tous les ordres du comit&eacute; lui-m&ecirc;me. On disait
+ensuite: &laquo;Les lois
+r&eacute;volutionnaires doivent &ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute;es
+rapidement. L'inertie du
+gouvernement &eacute;tant la cause des revers, les d&eacute;lais pour
+l'ex&eacute;cution de ces
+lois seront fix&eacute;s. La violation des d&eacute;lais sera punie
+comme un attentat &agrave;
+la libert&eacute;.&raquo; Des mesures sur les subsistances
+&eacute;taient ajout&eacute;es &agrave; ces
+mesures de gouvernement, car le pain est le droit du peuple, avait dit
+Saint-Just. Le tableau g&eacute;n&eacute;ral des subsistances,
+d&eacute;finitivement achev&eacute;,
+devait &ecirc;tre envoy&eacute; &agrave; toutes les autorit&eacute;s.
+Le n&eacute;cessaire des d&eacute;partemens
+devait &ecirc;tre approximativement &eacute;valu&eacute;, et garanti;
+quant au superflu de
+chacun d'eux, il &eacute;tait soumis aux r&eacute;quisitions, soit pour
+les arm&eacute;es, soit
+pour les provinces qui n'avaient pas le n&eacute;cessaire. Ces
+r&eacute;quisitions
+&eacute;taient r&eacute;gl&eacute;es par une commission des
+subsistances. Paris devait &ecirc;tre
+comme une place de guerre approvisionn&eacute;e pour un an, &agrave;
+l'&eacute;poque du 1er mars
+suivant. Enfin, on d&eacute;cr&eacute;tait qu'il serait institu&eacute;
+un tribunal, pour
+v&eacute;rifier la conduite et la fortune de tous ceux qui avaient
+mani&eacute; les
+deniers publics.</p>
+<p>Par cette grande et importante d&eacute;claration, le gouvernement,
+compos&eacute; du
+comit&eacute; de salut public, du comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute;
+g&eacute;n&eacute;rale, du tribunal
+extraordinaire, se trouvait compl&eacute;t&eacute; et maintenu pendant
+la dur&eacute;e du
+danger. C'&eacute;tait d&eacute;clarer la r&eacute;volution en
+&eacute;tat de si&eacute;ge, et lui appliquer
+les lois extraordinaires de cet &eacute;tat, pendant tout le temps
+qu'il durerait.
+On ajouta &agrave; ce gouvernement extraordinaire diverses institutions
+r&eacute;clam&eacute;es
+depuis long-temps, et devenues in&eacute;vitables. On demandait une
+arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire, c'est-&agrave;-dire une force charg&eacute;e
+sp&eacute;cialement de faire
+ex&eacute;cuter les ordres du gouvernement dans l'int&eacute;rieur.
+Elle &eacute;tait d&eacute;cr&eacute;t&eacute;e
+depuis long-temps; elle fut enfin organis&eacute;e par un nouveau
+d&eacute;cret<a name="FNanchor1"></a><a href="#Footnote_1"><sup>[1]</sup></a>.
+On la
+composa de six mille hommes et de douze cents canonniers. Elle devait
+se
+d&eacute;placer, et se rendre de Paris dans les villes o&ugrave; sa
+pr&eacute;sence serait
+n&eacute;cessaire, et y demeurer en garnison aux d&eacute;pens des
+habitans les plus
+riches. Les cordeliers en voulaient une par d&eacute;partement; mais on
+s'y opposa
+en disant que ce serait revenir au f&eacute;d&eacute;ralisme que de
+donner &agrave; chaque
+d&eacute;partement une force individuelle. Les m&ecirc;mes cordeliers
+demandaient en
+outre qu'on f&icirc;t suivre les d&eacute;tachemens de l'arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire d'une
+guillotine port&eacute;e sur des roues. Toutes les id&eacute;es
+surgissent dans l'esprit
+du peuple quand il se donne carri&egrave;re. La convention repoussa
+toutes ces
+demandes, et s'en tint &agrave; son d&eacute;cret. Bouchotte,
+charg&eacute; de composer cette
+arm&eacute;e, la recruta dans tout ce que Paris renfermait de gens sans
+aveu, et
+pr&ecirc;ts &agrave; se faire les satellites du pouvoir dominant. Il
+remplit
+l'&eacute;tat-major de jacobins, mais surtout de cordeliers; il arracha
+Ronsin &agrave;
+la Vend&eacute;e et &agrave; Rossignol, pour le mettre &agrave; la
+t&ecirc;te de cette arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire. Il soumit la liste de cet &eacute;tat-major aux
+jacobins, et fit
+subir &agrave; chaque officier l'&eacute;preuve du scrutin. Aucun
+d'eux, en effet, ne fut
+confirm&eacute; par le ministre sans avoir &eacute;t&eacute;
+approuv&eacute; par la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+<p>A l'institution de l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire, on ajouta
+enfin la loi des
+suspects, si souvent demand&eacute;e, et r&eacute;solue en principe le
+m&ecirc;me jour que la
+lev&eacute;e en masse. Le tribunal extraordinaire, quoique
+organis&eacute; de mani&egrave;re &agrave;
+frapper sur de simples probabilit&eacute;s, ne rassurait pas assez
+l'imagination
+r&eacute;volutionnaire. On souhaitait pouvoir enfermer ceux qu'on ne
+pourrait pas
+envoyer &agrave; la mort, et on demandait des dispositions qui
+permissent de
+s'assurer de leurs personnes. Le d&eacute;cret qui mettait les
+aristocrates hors
+la loi &eacute;tait trop vague, et exigeait un jugement. On voulait que
+sur la
+simple d&eacute;nonciation des comit&eacute;s r&eacute;volutionnaires,
+un individu d&eacute;clar&eacute;
+suspect p&ucirc;t &ecirc;tre sur-le-champ jet&eacute; en prison. On
+d&eacute;cr&eacute;ta, en effet,
+l'arrestation provisoire, jusqu'&agrave; la paix, de tous les individus
+suspects<a name="FNanchor2"></a><a href="#Footnote_2"><sup>[2]</sup></a>.
+&Eacute;taient consid&eacute;r&eacute;s comme tels: 1&ordm; ceux qui,
+soit par leur
+conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs
+&eacute;crits,
+s'&eacute;taient montr&eacute;s partisans de la tyrannie du
+f&eacute;d&eacute;ralisme, et ennemis de la
+libert&eacute;; 2&ordm; ceux qui ne pourraient pas justifier de la
+mani&egrave;re prescrite
+par la loi du 20 mars dernier, de leurs moyens d'exister, et de
+l'acquit
+de leurs devoirs civiques; 3&ordm; ceux &agrave; qui il avait
+&eacute;t&eacute; refus&eacute; des
+certificats de civisme; 4&ordm; les fonctionnaires publics suspendus ou
+destitu&eacute;s de leurs fonctions par la convention nationale et par
+ses
+commissaires; 5&ordm; les ci-devant nobles, les maris, femmes,
+p&egrave;res, m&egrave;res,
+fils ou filles, fr&egrave;res ou soeurs, et agens
+d'&eacute;migr&eacute;s, qui n'avaient pas
+constamment manifest&eacute; leur attachement &agrave; la
+r&eacute;volution; 6&ordm; ceux qui avaient
+&eacute;migr&eacute; dans l'intervalle du 1er juillet 1789 &agrave; la
+publication de la loi du
+8 avril 1792, quoiqu'ils fussent rentr&eacute;s en France dans les
+d&eacute;lais
+d&eacute;termin&eacute;s.</p>
+<p>Les d&eacute;tenus devaient &ecirc;tre enferm&eacute;s dans les
+maisons nationales, et gard&eacute;s &agrave;
+leurs frais. On leur accordait la facult&eacute; de transporter dans
+ces maisons
+les meubles dont ils auraient besoin. Les comit&eacute;s charg&eacute;s
+de prononcer
+l'arrestation ne le pouvaient qu'&agrave; la majorit&eacute;, et
+&agrave; la charge d'envoyer au
+comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale la liste
+des suspects et les motifs de chaque
+arrestation. Leurs fonctions &eacute;tant d&egrave;s cet instant fort
+difficiles et
+presque continues, devinrent pour les membres une esp&egrave;ce de
+profession
+qu'il fallut solder. Ils re&ccedil;urent d&egrave;s lors un traitement
+&agrave; titre
+d'indemnit&eacute;.</p>
+<p>A ces dispositions, sur l'instante demande de la commune de Paris,
+il en
+fut ajout&eacute; une derni&egrave;re qui rendait cette loi des
+suspects encore plus
+redoutable: ce fut la r&eacute;vocation du d&eacute;cret qui
+d&eacute;fendait les visites
+domiciliaires pendant la nuit. D&egrave;s cet instant, chaque citoyen
+poursuivi
+fut menac&eacute; &agrave; toute heure, et n'eut plus aucun moment de
+repos. En
+s'enfermant pendant le jour dans des cages ing&eacute;nieuses et
+tr&egrave;s &eacute;troites que
+le besoin avait fait imaginer, les suspects avaient du moins la
+facult&eacute; de
+respirer pendant la nuit; maintenant ils ne le pouvaient plus, et les
+arrestations, multipli&eacute;es jour et nuit, remplirent bient&ocirc;t
+toutes les
+prisons de la France.</p>
+<p>Les assembl&eacute;es de section se tenaient chaque jour; mais les
+gens du peuple
+n'avaient pas le temps de s'y rendre, et en leur absence les motions
+r&eacute;volutionnaires n'&eacute;taient plus soutenues. On
+d&eacute;cida, sur la proposition
+expresse des jacobins et de la commune, que ces assembl&eacute;es
+n'auraient plus
+lieu que deux fois par semaine, et que chaque citoyen qui viendrait y
+assister recevrait quarante sous par s&eacute;ance. C'&eacute;tait le
+moyen le plus
+assur&eacute; d'avoir le peuple, en ne le r&eacute;unissant pas trop
+souvent, et en
+payant sa pr&eacute;sence. Les r&eacute;volutionnaires ardens furent
+irrit&eacute;s de ce qu'on
+mettait des bornes &agrave; leur z&egrave;le, en limitant &agrave; deux
+par semaine les s&eacute;ances
+des sections. Ils firent donc une p&eacute;tition fort vive pour se
+plaindre de ce
+qu'on portait atteinte aux droits du souverain, en l'emp&ecirc;chant de
+se r&eacute;unir
+toutes les fois qu'il lui plaisait. C'est le jeune Varlet qui fut
+l'auteur
+de cette nouvelle p&eacute;tition; mais on la repoussa, et on n'en tint
+pas plus
+de compte que de beaucoup d'autres demandes inspir&eacute;es par la
+fermentation
+r&eacute;volutionnaire.</p>
+<p>Ainsi, la machine &eacute;tait compl&egrave;te sous les deux
+rapports les plus importans
+dans un &eacute;tat menac&eacute;, la guerre et la police. Dans la
+convention, un comit&eacute;
+dirigeait les op&eacute;rations militaires, choisissait les
+g&eacute;n&eacute;raux et les agens
+de toute esp&egrave;ce, et pouvait, par le d&eacute;cret de la
+r&eacute;quisition permanente,
+disposer &agrave; la fois des hommes et des choses. Il faisait tout
+cela, ou par
+lui-m&ecirc;me, ou par les repr&eacute;sentans envoy&eacute;s en
+mission. Sous ce comit&eacute;, le
+comit&eacute; dit de s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale avait
+la direction de la haute police, et se
+servait pour sa surveillance des comit&eacute;s r&eacute;volutionnaires
+institu&eacute;s dans
+chaque commune. Les individus l&eacute;g&egrave;rement
+soup&ccedil;onn&eacute;s d'hostilit&eacute;, ou m&ecirc;me
+d'indiff&eacute;rence, &eacute;taient enferm&eacute;s; d'autres, plus
+gravement compromis,
+&eacute;taient frapp&eacute;s par le tribunal extraordinaire, mais
+heureusement encore en
+petit nombre, car ce tribunal n'avait prononc&eacute; jusqu'alors que
+peu de
+condamnations. Une arm&eacute;e sp&eacute;ciale, v&eacute;ritable
+colonne mobile ou gendarmerie
+de ce r&eacute;gime, faisait ex&eacute;cuter les ordres du
+gouvernement, et enfin le
+peuple, pay&eacute; pour se rendre dans les sections, &eacute;tait
+toujours pr&ecirc;t &agrave; le
+soutenir. Ainsi, guerre et police, tout aboutissait au comit&eacute; de
+salut
+public. Ma&icirc;tre absolu, ayant le moyen de requ&eacute;rir toutes
+les richesses,
+pouvant envoyer les citoyens ou sur les champs de bataille, ou &agrave;
+l'&eacute;chafaud, ou dans les cachots, il &eacute;tait investi, pour
+la d&eacute;fense de la
+r&eacute;volution, d'une dictature souveraine et terrible. A la
+v&eacute;rit&eacute;, il lui
+fallait, tous les huit jours, rendre compte &agrave; la convention de
+ses travaux,
+mais ce compte &eacute;tait toujours approuv&eacute;, car l'opinion
+critique ne
+s'exer&ccedil;ait qu'aux Jacobins, dont il &eacute;tait ma&icirc;tre
+depuis que Robespierre en
+faisait partie. Il n'y avait en opposition &agrave; cette puissance que
+les
+mod&eacute;r&eacute;s, rest&eacute;s en de&ccedil;&agrave;, et les
+nouveaux exag&eacute;r&eacute;s, port&eacute;s au-del&agrave;, mais peu
+&agrave; craindre les uns et les autres.</p>
+<p>On a vu que d&eacute;j&agrave; Robespierre et Carnot avaient
+&eacute;t&eacute; attach&eacute;s au comit&eacute; de
+salut public, en remplacement de Gasparin et de Thuriot, tous deux
+malades.
+Robespierre y avait apport&eacute; sa puissante influence, et Carnot sa
+science
+militaire. La convention voulut adjoindre &agrave; Robespierre Danton,
+son
+coll&egrave;gue et son rival en renomm&eacute;e; mais celui-ci,
+fatigu&eacute; de travaux, peu
+propre &agrave; des d&eacute;tails d'administration,
+d&eacute;go&ucirc;t&eacute; d'ailleurs par les calomnies
+des partis, ne voulait plus &ecirc;tre d'aucun comit&eacute;. Il avait
+d&eacute;j&agrave; bien assez
+fait pour la r&eacute;volution; il avait soutenu les courages dans tous
+les jours
+de danger; il avait fourni la premi&egrave;re id&eacute;e du tribunal
+r&eacute;volutionnaire,
+de l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire, de la r&eacute;quisition
+permanente, de l'imp&ocirc;t sur
+les riches, et des quarante sous allou&eacute;s par s&eacute;ance aux
+membres des
+sections; il &eacute;tait l'auteur enfin de toutes les mesures qui,
+devenues
+cruelles par l'ex&eacute;cution, donnaient n&eacute;anmoins &agrave; la
+r&eacute;volution cette &eacute;nergie
+qui la sauva. A cette &eacute;poque, Danton commen&ccedil;ait &agrave;
+n'&ecirc;tre plus aussi
+n&eacute;cessaire, car depuis la premi&egrave;re invasion des Prussiens
+on s'&eacute;tait fait
+du danger une esp&egrave;ce d'habitude. Les vengeances qui se
+pr&eacute;paraient contre
+les girondins lui r&eacute;pugnaient; il venait d'&eacute;pouser une
+jeune femme dont il
+&eacute;tait &eacute;pris, et qu'il avait dot&eacute;e avec l'or de la
+Belgique, au dire de ses
+ennemis, et suivant ses amis, avec le remboursement de sa charge
+d'avocat
+au conseil; il &eacute;tait atteint, comme Mirabeau, comme Marat, d'une
+maladie
+inflammatoire; enfin il avait besoin de repos, et il demanda un
+cong&eacute; pour
+aller &agrave; Arcis-sur-Aube, sa patrie, jouir de la nature, qu'il
+aimait
+passionn&eacute;ment. On lui avait conseill&eacute; cette retraite
+momentan&eacute;e comme un
+moyen de mettre fin aux calomnies. La victoire de la r&eacute;volution
+pouvait
+d&eacute;sormais s'achever sans lui; deux mois de guerre et
+d'&eacute;nergie suffisaient,
+et il se proposait de revenir, apr&egrave;s la victoire, faire entendre
+sa voix
+puissante en faveur des vaincus et d'un ordre de choses meilleur. Vaine
+illusion de la paresse et du d&eacute;couragement! Abandonner pour deux
+mois,
+pour un seul, une r&eacute;volution si rapide, c'&eacute;tait devenir
+pour elle &eacute;tranger
+et impuissant.</p>
+<p>Danton refusa donc d'entrer au comit&eacute; de salut public, et
+obtint un cong&eacute;;
+Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, furent joints au comit&eacute;, et
+y
+apport&egrave;rent, l'un son caract&egrave;re froid et implacable, et
+l'autre sa fougue
+et son influence sur les turbulens cordeliers. Le comit&eacute; de
+s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale
+fut r&eacute;form&eacute;. De dix-huit membres on le r&eacute;duisit
+&agrave; neuf, reconnus les plus
+s&eacute;v&egrave;res.</p>
+<p>Tandis que le gouvernement s'organisait ainsi de la mani&egrave;re
+la plus forte,
+un redoublement d'&eacute;nergie se manifestait dans toutes les
+r&eacute;solutions. Les
+grandes mesures prises au mois d'ao&ucirc;t n'avaient pas encore
+produit leurs
+r&eacute;sultats. La Vend&eacute;e, quoique attaqu&eacute;e suivant un
+plan r&eacute;gulier, avait
+r&eacute;sist&eacute;; l'&eacute;chec de Menin avait presque fait
+perdre les avantages de la
+victoire d'Hondschoote; il fallait de nouveaux efforts. L'enthousiasme
+r&eacute;volutionnaire inspira cette id&eacute;e, que la volont&eacute;
+avait, &agrave; la guerre comme
+partout, une influence d&eacute;cisive, et, pour la premi&egrave;re
+fois, il fut enjoint
+&agrave; une arm&eacute;e de vaincre dans un temps donn&eacute;.</p>
+<p>On voyait tous les dangers de la r&eacute;publique dans la
+Vend&eacute;e. &laquo;D&eacute;truisez la
+Vend&eacute;e, avait dit Barr&egrave;re, Valenciennes et Cond&eacute;
+ne seront plus au pouvoir
+de l'Autrichien. D&eacute;truisez la Vend&eacute;e, l'Anglais ne
+s'occupera plus de
+Dunkerque. D&eacute;truisez la Vend&eacute;e, le Rhin sera
+d&eacute;livr&eacute; des Prussiens.
+D&eacute;truisez la Vend&eacute;e, l'Espagne se verra harcel&eacute;e,
+conquise par les
+m&eacute;ridionaux, joints aux soldats victorieux de Mortagne et de
+Cholet.
+D&eacute;truisez la Vend&eacute;e, et une partie de cette arm&eacute;e
+de l'int&eacute;rieur va
+renforcer cette courageuse arm&eacute;e du Nord, si souvent trahie, si
+souvent
+d&eacute;sorganis&eacute;e. D&eacute;truisez la Vend&eacute;e, Lyon ne
+r&eacute;sistera plus, Toulon
+s'insurgera contre les Espagnols et les Anglais, et l'esprit de
+Marseille
+se rel&egrave;vera &agrave; la hauteur de la r&eacute;volution
+r&eacute;publicaine. Enfin, chaque coup
+que vous porterez &agrave; la Vend&eacute;e retentira dans les villes
+rebelles, dans les
+d&eacute;partemens f&eacute;d&eacute;ralistes, sur les
+fronti&egrave;res envahies!... La Vend&eacute;e et
+encore la Vend&eacute;e!... C'est l&agrave; qu'il faut frapper, d'ici
+au 20 octobre,
+avant l'hiver, avant l'impraticabilit&eacute; des routes, avant que les
+brigands
+trouvent l'impunit&eacute; dans le climat et dans la saison.</p>
+<p>&laquo;Le comit&eacute;, d'un coup d'oeil vaste et rapide, a vu dans
+ce peu de paroles
+tous les vices de la Vend&eacute;e:</p>
+<p>&laquo;Trop de repr&eacute;sentans;</p>
+<p>&laquo;Trop de division morale;</p>
+<p>&laquo;Trop de divisions militaires;</p>
+<p>&laquo;Trop d'indiscipline dans les succ&egrave;s;</p>
+<p>&laquo;Trop de faux rapports dans le r&eacute;cit des
+&eacute;v&eacute;nemens;</p>
+<p>&laquo;Trop d'avidit&eacute;, trop d'amour de l'argent dans une
+partie des chefs et des
+administrateurs.&raquo;</p>
+<p>A la suite de cet expos&eacute;, la convention r&eacute;duisit le
+nombre des repr&eacute;sentans
+en mission, r&eacute;unit les deux arm&eacute;es de Brest et de La
+Rochelle en une seule,
+dite arm&eacute;e de l'Ouest, et en donna le commandement, non &agrave;
+Rossignol, non &agrave;
+Canclaux, mais &agrave; L&eacute;chelle, g&eacute;n&eacute;ral de
+brigade dans la division de Lu&ccedil;on.
+Enfin, elle d&eacute;termina le jour auquel la guerre de la
+Vend&eacute;e devrait &ecirc;tre
+finie, et ce jour &eacute;tait le 20 octobre. Voici la proclamation qui
+accompagnait le d&eacute;cret<a name="FNanchor3"></a><a
+ href="#Footnote_3"><sup>[3]</sup></a>:</p>
+<p>LA CONVENTION NATIONALE A L'ARM&Eacute;E DE L'OUEST</p>
+<p>&laquo;Soldats de la libert&eacute;, il faut que les brigands de la
+Vend&eacute;e soient
+extermin&eacute;s avant la fin du mois d'octobre! Le salut de la patrie
+l'exige;
+l'impatience du peuple fran&ccedil;ais le commande; son courage doit
+l'accomplir.
+La reconnaissance nationale attend &agrave; cette &eacute;poque tous
+ceux dont la valeur
+et le patriotisme auront affermi sans retour la libert&eacute; et la
+r&eacute;publique.&raquo;</p>
+<p>Des mesures non moins promptes et non moins &eacute;nergiques furent
+prises &agrave;
+l'&eacute;gard de l'arm&eacute;e du Nord, pour r&eacute;parer
+l'&eacute;chec de Menin, et d&eacute;cider de
+nouveaux succ&egrave;s. Houchard destitu&eacute; fut
+arr&ecirc;t&eacute;. Le g&eacute;n&eacute;ral Jourdan, qui
+avait command&eacute; le centre &agrave; Hondschoote, fut nomm&eacute;
+g&eacute;n&eacute;ral en chef de
+l'arm&eacute;e du Nord et de celle des Ardennes. Il eut ordre de
+r&eacute;unir &agrave; Guise
+des masses consid&eacute;rables pour faire une irruption sur l'ennemi.
+Il n'y
+avait qu'un cri contre les attaques de d&eacute;tail. Sans juger le
+plan ni les
+op&eacute;rations de Houchard autour de Dunkerque, on disait qu'il ne
+s'&eacute;tait pas
+battu en masse, et on voulait exclusivement ce genre de combat, mieux
+appropri&eacute;, disait-on, &agrave; l'imp&eacute;tuosit&eacute; du
+caract&egrave;re fran&ccedil;ais. Carnot &eacute;tait
+parti pour se rendre &agrave; Guise aupr&egrave;s de Jourdan, et mettre
+&agrave; ex&eacute;cution un
+nouveau syst&egrave;me de guerre tout r&eacute;volutionnaire. On venait
+d'adjoindre trois
+nouveaux commissaires &agrave; Dubois-Cranc&eacute;, pour faire des
+lev&eacute;es en masse, et
+les pr&eacute;cipiter sur Lyon. On lui enjoignait de renoncer au
+syst&egrave;me des
+attaques m&eacute;thodiques, et de donner l'assaut &agrave; la ville
+rebelle. Ainsi
+partout on redoublait d'efforts pour terminer victorieusement la
+campagne.</p>
+<p>Mais les rigueurs accompagnaient toujours l'&eacute;nergie; le
+proc&egrave;s de Custine,
+trop diff&eacute;r&eacute; au gr&eacute; des jacobins, &eacute;tait
+enfin commenc&eacute;, et conduit avec
+toute la violence et la barbarie des nouvelles formes judiciaires.
+Aucun
+g&eacute;n&eacute;ral en chef n'avait encore paru sur
+l'&eacute;chafaud; on &eacute;tait impatient de
+frapper une t&ecirc;te &eacute;lev&eacute;e, et de faire fl&eacute;chir
+les chefs des arm&eacute;es devant
+l'autorit&eacute; populaire; on voulait surtout que quelqu'un des
+g&eacute;n&eacute;raux expi&acirc;t
+la d&eacute;fection de Dumouriez, et l'on choisit Custine, que ses
+opinions et ses
+sentimens faisaient consid&eacute;rer comme un autre Dumouriez. On
+avait saisi,
+pour arr&ecirc;ter Custine, le moment o&ugrave;, charg&eacute; du
+commandement de l'arm&eacute;e du
+Nord, il &eacute;tait venu momentan&eacute;ment &agrave; Paris
+concerter ses op&eacute;rations avec le
+minist&egrave;re. On le jeta d'abord en prison, et bient&ocirc;t on
+demanda et on obtint
+le d&eacute;cret de sa translation au tribunal r&eacute;volutionnaire.</p>
+<p>Qu'on se rappelle la campagne de Custine sur le Rhin. Charg&eacute;
+d'une division
+de l'arm&eacute;e, il avait trouv&eacute; Spire et Worms mal
+surveill&eacute;s, parce que les
+coalis&eacute;s, press&eacute;s de marcher sur la Champagne, avaient
+tout n&eacute;glig&eacute; sur
+leurs ailes et sur leurs derri&egrave;res. Des patriotes allemands,
+accourus de
+tous c&ocirc;t&eacute;s, lui offraient leurs villes; il
+s'avan&ccedil;a, prit Spire, Worms,
+qu'on lui livra, n&eacute;gligea Manheim, qui &eacute;tait sur sa
+route, par m&eacute;nagement
+pour la neutralit&eacute; de l'&eacute;lecteur palatin, et par crainte
+aussi de ne pas y
+entrer ais&eacute;ment. Il arriva enfin &agrave; Mayence, s'en empara,
+r&eacute;jouit la France
+de ses conqu&ecirc;tes inattendues, et se fit conf&eacute;rer un
+commandement qui le
+rendait ind&eacute;pendant de Biron. Dans ce m&ecirc;me moment,
+Dumouriez venait de
+repousser les Prussiens, et de les rejeter sur le Rhin. Kellermann
+&eacute;tait
+vers Tr&ecirc;ves. Custine devait alors descendre le Rhin
+jusqu'&agrave; Coblentz, se
+r&eacute;unir &agrave; Kellermann, et se rendre ainsi ma&icirc;tre de
+la rive du fleuve. Toutes
+les raisons se r&eacute;unissaient en faveur de ce plan. Les habitans
+de Coblentz
+appelaient Custine, ceux de Saint-Goard, de Rhinfelds, l'appelaient
+aussi;
+on ne sait jusqu'o&ugrave; il aurait pu aller en s'abandonnant au cours
+du Rhin.
+Peut-&ecirc;tre aurait-il pu descendre jusqu'en Hollande. Mais, de
+l'int&eacute;rieur de
+l'Allemagne, d'autres patriotes le demandaient aussi; on s'&eacute;tait
+figur&eacute;, en
+le voyant avancer si hardiment, qu'il avait cent mille hommes. Percer
+sur
+le territoire ennemi et au-del&agrave; du Rhin, plut davantage &agrave;
+l'imagination et
+&agrave; la vanit&eacute; de Custine. Il courut &agrave; Francfort
+lever des contributions, et
+exercer des vexations impolitiques. L&agrave;, les sollicitations
+l'entour&egrave;rent de
+nouveau. Des fous le pressaient d'aller jusques &agrave; Cassel, au
+milieu de la
+Hesse &eacute;lectorale, prendre le tr&eacute;sor de l'&eacute;lecteur.
+Les avis plus sages du
+gouvernement fran&ccedil;ais l'engageaient &agrave; revenir sur le
+Rhin, et &agrave; marcher
+vers Coblentz. Mais il n'&eacute;coutait rien, et r&ecirc;vait une
+r&eacute;volution en
+Allemagne.</p>
+<p>Cependant Custine sentait le danger de sa position: voyant bien que,
+si
+l'&eacute;lecteur rompait la neutralit&eacute;, ses derri&egrave;res
+seraient menac&eacute;s par
+Manheim, il aurait voulu prendre cette place qu'on lui offrait, mais il
+ne
+l'osait pas. Sur le point d'&ecirc;tre attaqu&eacute; &agrave;
+Francfort, o&ugrave; il ne pouvait
+tenir, il ne voulait pas abandonner cette ville, et rentrer sur la
+ligne du
+Rhin, pour ne point abandonner ses pr&eacute;tendues conqu&ecirc;tes,
+et ne pas
+s'engager dans les op&eacute;rations des autres chefs en descendant
+vers Coblentz.
+Dans cette situation, il fut surpris par les Prussiens, perdit
+Francfort,
+fut rejet&eacute; sur Mayence, resta incertain s'il garderait cette
+place ou non,
+y jeta quelque artillerie prise &agrave; Strasbourg, n'y donna que
+tr&egrave;s tard
+l'ordre de l'approvisionner, fut encore une fois surpris au milieu de
+ces
+incertitudes par les Prussiens, s'&eacute;loigna de Mayence, et saisi
+de terreur,
+se croyant poursuivi par cent cinquante mille hommes, se retira dans la
+Haute-Alsace, presque sous le canon de Strasbourg. Plac&eacute; sur le
+Haut-Rhin
+avec une arm&eacute;e assez consid&eacute;rable, il aurait pu marcher
+sur Mayence, et
+mettre les assi&eacute;geans entre deux feux, mais il ne l'osa jamais;
+enfin,
+honteux de son inaction, il livra une attaque malheureuse le 15 mai,
+fut
+battu, et se rendit &agrave; regret &agrave; l'arm&eacute;e du Nord,
+o&ugrave; il acheva de se perdre
+par des propos mod&eacute;r&eacute;s et par un conseil tr&egrave;s
+sage, celui de laisser
+l'arm&eacute;e se r&eacute;organiser dans le camp de C&eacute;sar, au
+lieu de la faire battre
+inutilement pour secourir Valenciennes. Telle fut la carri&egrave;re de
+Custine.
+Il y avait l&agrave; beaucoup de fautes, mais pas une trahison. On
+commen&ccedil;a son
+proc&egrave;s, et on appela, pour d&eacute;poser, des
+repr&eacute;sentans envoy&eacute;s en mission,
+des agens du pouvoir ex&eacute;cutif, ennemis opini&acirc;tres des
+g&eacute;n&eacute;raux, des
+officiers m&eacute;contens, des membres des clubs de Strasbourg, de
+Mayence et de
+Cambrai, enfin le terrible Vincent, tyran des bureaux de la guerre sous
+Bouchotte. C'&eacute;tait une cohue d'accusateurs accumulant des
+reproches
+injustes et contradictoires, des reproches tout &agrave; fait
+&eacute;trangers &agrave; une
+v&eacute;ritable critique militaire, mais fond&eacute;s sur des
+malheurs accidentels,
+dont le g&eacute;n&eacute;ral n'&eacute;tait pas coupable, et qu'on ne
+pouvait pas lui imputer.
+Custine r&eacute;pondait avec une certaine v&eacute;h&eacute;mence
+militaire &agrave; toutes ces
+accusations, mais il &eacute;tait accabl&eacute;. Des jacobins de
+Strasbourg lui disaient
+qu'il n'avait pas voulu prendre les gorges de Porentruy, lorsque Lukner
+lui
+en donnait l'ordre; et il prouvait inutilement que c'&eacute;tait
+impossible. Un
+Allemand lui reprochait de n'avoir pas pris Manheim, qu'il lui offrait.
+Custine s'excusait en all&eacute;guant la neutralit&eacute; de
+l'&eacute;lecteur et les
+difficult&eacute;s du projet. Les habitans de Coblentz, de Rhinfelds,
+de
+Darmstadt, de Hanau, de toutes les villes qui avaient voulu se livrer
+&agrave;
+lui, et qu'il n'avait pas consenti &agrave; occuper, l'accusaient
+&agrave; la fois. Quant
+au refus de marcher sur Coblentz, il se d&eacute;fendait mal, et
+calomniait
+Kellermann, qui, disait-il, avait refus&eacute; de le seconder; quant
+au refus de
+prendre les autres places, il disait avec raison que toutes les
+imaginations allemandes l'appelaient, et qu'il lui aurait fallu, pour
+les
+satisfaire, occuper cent lieues de pays. Par une contradiction
+singuli&egrave;re,
+tandis qu'on le bl&acirc;mait de n'avoir pas pris telle ville, ou fait
+contribuer
+telle autre, on lui faisait un crime d'avoir pris Francfort, d'y avoir
+pill&eacute; les habitans, de n'y avoir pas fait les dispositions
+n&eacute;cessaires pour
+r&eacute;sister aux Prussiens, et d'y avoir expos&eacute; la garnison
+fran&ccedil;aise &agrave; &ecirc;tre
+massacr&eacute;e. Le brave Merlin de Thionville, l'un de ceux qui
+d&eacute;posaient
+contre lui, le justifiait sur ce point avec autant de loyaut&eacute;
+que de
+raison. E&ucirc;t-il laiss&eacute; vingt mille hommes &agrave;
+Francfort, il n'aurait pas pu y
+tenir, disait Merlin; il aurait d&ucirc; se retirer &agrave; Mayence,
+et son seul tort
+&eacute;tait de ne l'avoir pas fait assez t&ocirc;t. Mais &agrave;
+Mayence, ajoutaient une
+foule d'autres t&eacute;moins, il n'avait fait aucun des
+pr&eacute;paratifs n&eacute;cessaires;
+il n'avait amass&eacute; ni vivres, ni munitions; il n'y avait
+amoncel&eacute; que
+l'artillerie dont il avait d&eacute;pouill&eacute; Strasbourg, pour la
+livrer aux
+Prussiens, avec vingt mille hommes de garnison et deux
+d&eacute;put&eacute;s. Custine
+prouvait qu'il avait donn&eacute; les ordres pour les
+approvisionnemens; que
+l'artillerie &eacute;tait &agrave; peine suffisante, et qu'elle n'avait
+pas &eacute;t&eacute;
+inutilement accumul&eacute;e pour &ecirc;tre livr&eacute;e. Merlin
+appuyait toutes les
+assertions de Custine; mais ce qu'il ne lui pardonnait pas,
+c'&eacute;tait sa
+retraite si pusillanime, et son inaction sur le Haut-Rhin, pendant que
+la
+garnison de Mayence faisait des prodiges. Custine ici restait sans
+r&eacute;ponse.
+On lui reprochait ensuite d'avoir br&ucirc;l&eacute; les magasins de
+Spire, en se
+retirant; reproche absurde, car la retraite, une fois oblig&eacute;e,
+il valait
+mieux br&ucirc;ler les magasins que de les laisser &agrave; l'ennemi.
+On l'accusait
+d'avoir fait fusiller des volontaires &agrave; Spire pour cause de
+pillage: &agrave; quoi
+il r&eacute;pondait que la convention avait approuv&eacute; sa
+conduite. On l'accusait
+encore d'avoir particuli&egrave;rement &eacute;pargn&eacute; les
+Prussiens, d'avoir
+volontairement expos&eacute; son arm&eacute;e &agrave; &ecirc;tre
+battue le 15 mai, de s'&ecirc;tre
+tardivement rendu dans son commandement du Nord, d'avoir tent&eacute;
+de d&eacute;garnir
+Lille de son artillerie pour la porter au camp de C&eacute;sar, d'avoir
+emp&ecirc;ch&eacute;
+qu'on secour&ucirc;t Valenciennes, de n'avoir pas oppos&eacute;
+d'obstacle au
+d&eacute;barquement des Anglais; accusations toutes plus absurdes les
+unes que les
+autres.&#8212;&laquo;Enfin, lui disait-on, vous avez plaint Louis XVI, vous
+avez &eacute;t&eacute;
+triste le 31 mai, vous avez voulu faire pendre le docteur Hoffmann,
+pr&eacute;sident des jacobins &agrave; Mayence, vous avez
+emp&ecirc;ch&eacute; la distribution du
+journal du P&egrave;re Duchesne et du journal de la Montagne dans votre
+arm&eacute;e,
+vous avez dit que Marat et Robespierre &eacute;taient des
+perturbateurs, vous
+vous &ecirc;tes entour&eacute; d'officiers aristocrates, vous n'avez
+jamais eu &agrave; votre
+table de bons r&eacute;publicains.&raquo; Ces reproches &eacute;taient
+mortels, et c'&eacute;taient
+les v&eacute;ritables griefs pour lesquels on le poursuivait.</p>
+<p>Le proc&egrave;s tra&icirc;na en longueur; toutes les imputations
+&eacute;taient si vagues, que
+le tribunal h&eacute;sitait. La fille de Custine, et beaucoup de
+personnes qui
+s'int&eacute;ressaient &agrave; lui, avaient fait quelques
+d&eacute;marches; car, &agrave; cette
+&eacute;poque, bien que la crainte f&ucirc;t d&eacute;j&agrave; grande,
+on osait t&eacute;moigner encore
+quelque int&eacute;r&ecirc;t aux victimes. Aussit&ocirc;t on
+d&eacute;non&ccedil;a aux Jacobins le tribunal
+r&eacute;volutionnaire lui-m&ecirc;me. &laquo;Il m'est douloureux, dit
+H&eacute;bert aux Jacobins,
+d'avoir &agrave; d&eacute;noncer une autorit&eacute; qui &eacute;tait
+l'espoir des patriotes, qui
+d'abord avait m&eacute;rit&eacute; leur confiance, et qui bient&ocirc;t
+en va devenir le fl&eacute;au.
+Le tribunal r&eacute;volutionnaire est sur le point d'innocenter un
+sc&eacute;l&eacute;rat, en
+faveur duquel, il est vrai, les plus jolies femmes de Paris sollicitent
+toute la terre. La fille de Custine, aussi habile com&eacute;dienne
+dans cette
+ville, que l'&eacute;tait son p&egrave;re &agrave; la t&ecirc;te des
+arm&eacute;es, voit tout le monde et
+promet tout pour obtenir sa gr&acirc;ce.&raquo; Robespierre, de son
+c&ocirc;t&eacute;, d&eacute;non&ccedil;a
+l'esprit de chicane et le go&ucirc;t des formalit&eacute;s qui
+s'&eacute;tait empar&eacute; du
+tribunal, et soutint que, seulement pour avoir voulu d&eacute;garnir
+Lille,
+Custine m&eacute;ritait la mort. Vincent, l'un des t&eacute;moins,
+avait vid&eacute; les
+cartons du minist&egrave;re, et avait apport&eacute; les lettres et les
+ordres qu'on
+reprochait &agrave; Custine, et qui, certes, ne constituaient pas des
+crimes.
+Fouquier-Tinville en conclut un parall&egrave;le de Custine avec
+Dumouriez, qui
+perdit le malheureux g&eacute;n&eacute;ral. Dumouriez, dit-il,
+s'&eacute;tait rapidement avanc&eacute;
+en Belgique, pour l'abandonner ensuite non moins rapidement, et livrer
+&agrave;
+l'ennemi, soldats, magasins, et repr&eacute;sentans. De m&ecirc;me
+Custine s'&eacute;tait
+rapidement avanc&eacute; en Allemagne, avait abandonn&eacute; nos
+soldats &agrave; Francfort, &agrave;
+Mayence, et avait voulu livrer avec cette derni&egrave;re ville, vingt
+mille
+hommes, deux repr&eacute;sentans, et toute notre artillerie qu'il avait
+m&eacute;chamment
+extraite de Strasbourg. Comme Dumouriez, il m&eacute;disait de la
+convention et
+des jacobins, et faisait fusiller les braves volontaires, sous
+pr&eacute;texte de
+maintenir la discipline. A ce parall&egrave;le, le tribunal
+n'h&eacute;sita plus. Custine
+justifia pendant deux heures ses op&eacute;rations militaires.
+Tron&ccedil;on-Ducoudray
+d&eacute;fendit sa conduite administrative et civile, mais inutilement.
+Le
+tribunal d&eacute;clara le g&eacute;n&eacute;ral coupable, &agrave; la
+grande joie des jacobins et des
+cordeliers, qui remplissaient la salle, et qui donn&egrave;rent des
+signes bruyans
+de leur satisfaction. Cependant Custine n'avait pas &eacute;t&eacute;
+condamn&eacute; &agrave;
+l'unanimit&eacute;. Sur les trois questions, il y avait eu
+successivement contre
+lui dix, neuf, huit voix, sur onze. Le pr&eacute;sident lui ayant
+demand&eacute; s'il
+n'avait rien &agrave; ajouter, il regarda autour de lui, et ne trouvant
+pas ses
+d&eacute;fenseurs, il r&eacute;pondit: &laquo;Je n'ai plus de
+d&eacute;fenseurs, je meurs calme et
+innocent.&raquo;</p>
+<p>Il fut ex&eacute;cut&eacute; le lendemain matin. Ce guerrier, connu
+par une grande
+bravoure, fut surpris &agrave; la vue de l'&eacute;chafaud. Cependant
+il s'agenouilla au
+pied de l'&eacute;chelle, fit une courte pri&egrave;re, se rassura, et
+re&ccedil;ut la mort avec
+courage. Ainsi finit cet infortun&eacute; g&eacute;n&eacute;ral, qui ne
+manquait ni d'esprit ni
+de caract&egrave;re, mais qui r&eacute;unissait l'incons&eacute;quence
+&agrave; la pr&eacute;somption, et qui
+commit trois fautes capitales; la premi&egrave;re, de sortir de sa
+v&eacute;ritable ligne
+d'op&eacute;ration, en se portant &agrave; Francfort; la seconde, de ne
+pas vouloir y
+rentrer, lorsqu'on l'y engageait; et la troisi&egrave;me, de rester
+dans la plus
+timide inaction pendant le si&eacute;ge de Mayence. Cependant aucune de
+ces fautes
+ne m&eacute;ritait la mort; mais il subit le supplice qu'on n'avait pas
+pu
+infliger &agrave; Dumouriez, et qu'il n'avait pas m&eacute;rit&eacute;
+comme celui-ci par de
+grands et coupables projets. Sa mort fut un terrible exemple pour tous
+les
+g&eacute;n&eacute;raux, et le signal pour eux d'une ob&eacute;issance
+absolue aux ordres du
+gouvernement r&eacute;volutionnaire.</p>
+<p>Apr&egrave;s cet acte de rigueur, les ex&eacute;cutions ne devaient
+plus s'arr&ecirc;ter; on
+renouvela l'ordre de h&acirc;ter le proc&egrave;s de Marie-Antoinette.
+L'acte
+d'accusation des girondins, tant demand&eacute; et jamais
+r&eacute;dig&eacute;, fut pr&eacute;sent&eacute; &agrave;
+la convention. Saint-Just en &eacute;tait l'auteur. Des
+p&eacute;titions des jacobins
+vinrent obliger la convention &agrave; l'adopter. Il fut dirig&eacute;
+non-seulement
+contre les vingt-deux et les membres de la commission des douze, mais
+en
+outre contre soixante-treize membres du c&ocirc;t&eacute; droit, qui
+gardaient un
+silence absolu depuis la victoire de la Montagne, et qui avaient
+r&eacute;dig&eacute; une
+protestation tr&egrave;s connue contre les &eacute;v&eacute;nemens du
+31 mai et du 2 juin.
+Quelques montagnards forcen&eacute;s voulaient l'accusation,
+c'est-&agrave;-dire la mort,
+contre les vingt-deux, les douze et les soixante-treize; mais
+Robespierre
+s'y opposa, et proposa un moyen terme, ce fut d'envoyer au tribunal
+r&eacute;volutionnaire les vingt-deux et les douze, et de mettre les
+soixante-treize en arrestation. On fit ce qu'il voulut; les portes de
+la
+salle leur furent aussit&ocirc;t interdites, les soixante-treize
+arr&ecirc;t&eacute;s, et
+injonction faite &agrave; Fouquier-Tinville de s'emparer des malheureux
+girondins.
+Ainsi la convention toujours plus docile se laissa arracher l'ordre
+d'envoyer &agrave; la mort une partie de ses membres. A la
+v&eacute;rit&eacute;, elle ne pouvait
+plus diff&eacute;rer, car les jacobins avaient fait cinq
+p&eacute;titions plus
+imp&eacute;rieuses les unes que les autres, pour obtenir ces derniers
+d&eacute;crets
+d'accusation.</p>
+<p>NOTES:</p>
+<p><a name="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor1">[1]</a></p>
+<blockquote> Du 3 septembre.</blockquote>
+<p><a name="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor2">[2]</a></p>
+<blockquote> Ce d&eacute;cret c&eacute;l&egrave;bre fut rendu le 17
+septembre. Il est connu sous
+le nom de <i>loi des suspects</i>.</blockquote>
+<p><a name="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor3">[3]</a></p>
+<blockquote> D&eacute;cret du 1er octobre.</blockquote>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="CHAPITRE_XIV."></a>
+<h2>CHAPITRE XIV.</h2>
+<br>
+<p style="font-weight: bold;">CONTINUATION DU SI&Eacute;GE DE LYON.
+PRISE DE CETTE VILLE.
+D&Eacute;CRET TERRIBLE CONTRE
+LES LYONNAIS R&Eacute;VOLT&Eacute;S.&#8212;PROGR&Egrave;S DE L'ART DE LA
+GUERRE; INFLUENCE DE
+CARNOT.&#8212;VICTOIRE DE WATIGNIES. D&Eacute;BLOCUS DE MAUBEUGE.&#8212;REPRISE DES
+OP&Eacute;RATIONS EN VEND&Eacute;E.&#8212;VICTOIRE DE COLLET. FUITE ET
+DISPERSION DES VEND&Eacute;ENS
+AU DELA DE LA LOIRE.&#8212;MORT DE LA PLUPART DE LEURS PRINCIPAUX
+CHEFS.&#8212;&Eacute;CHECS
+SUR LE RHIN. PERTE DES LIGNES DE WISSEMBOURG.</p>
+<br>
+<p>Chaque revers r&eacute;veillait l'&eacute;nergie
+r&eacute;volutionnaire, et cette &eacute;nergie
+ramenait les succ&egrave;s. Il en avait toujours &eacute;t&eacute;
+ainsi pendant cette campagne
+m&eacute;morable. Depuis la d&eacute;faite de Nerwinde jusqu'au mois
+d'ao&ucirc;t, une s&eacute;rie
+continuelle de d&eacute;sastres avait enfin provoqu&eacute; des efforts
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s.
+L'an&eacute;antissement du f&eacute;d&eacute;ralisme, la d&eacute;fense
+de Nantes, la victoire
+d'Hondschoote, le d&eacute;blocus de Dunkerque, avaient
+&eacute;t&eacute; le r&eacute;sultat de ces
+efforts. De nouveaux revers &agrave; Menin, &agrave; Pirmasens, aux
+Pyr&eacute;n&eacute;es, &agrave; Torfou et
+Coron dans la Vend&eacute;e, venaient d'exciter un nouveau redoublement
+d'&eacute;nergie
+qui devait amener des succ&egrave;s d&eacute;cisifs sur tous les
+th&eacute;&acirc;tres de la guerre.</p>
+<p>Le si&eacute;ge de Lyon &eacute;tait de toutes les
+op&eacute;rations, celle dont on attendait la
+fin avec le plus d'impatience. Nous avons laiss&eacute;
+Dubois-Cranc&eacute; camp&eacute; devant
+cette ville, avec cinq mille hommes de troupes r&eacute;gl&eacute;es,
+et sept &agrave; huit
+mille r&eacute;quisitionnaires. Il &eacute;tait menac&eacute; d'avoir
+bient&ocirc;t sur ses derri&egrave;res
+les Sardes que la faible arm&eacute;e des grandes-Alpes ne pouvait plus
+arr&ecirc;ter.
+Comme nous avons d&eacute;j&agrave; dit, il s'&eacute;tait plac&eacute;
+au Nord, entre la Sa&ocirc;ne et le
+Rh&ocirc;ne, en pr&eacute;sence des redoutes de la Croix-Rousse, et non
+sur les hauteurs
+de Sainte-Foy et de Fourvi&egrave;res, situ&eacute;es &agrave; l'ouest,
+et par lesquelles on
+aurait d&ucirc; diriger la v&eacute;ritable attaque. Le motif de cette
+pr&eacute;f&eacute;rence &eacute;tait
+fond&eacute; sur plus d'une raison. Il importait avant tout de rester
+en
+communication avec la fronti&egrave;re des Alpes, o&ugrave; se trouvait
+le gros de
+l'arm&eacute;e r&eacute;publicaine, et d'o&ugrave; les
+Pi&eacute;montais pouvaient venir au secours des
+Lyonnais. On avait encore l'avantage, dans cette position, d'occuper le
+cours sup&eacute;rieur des deux fleuves, et d'intercepter les vivres
+qui
+descendaient la Sa&ocirc;ne et le Rh&ocirc;ne. Il est vrai que l'ouest
+restait ainsi
+ouvert aux Lyonnais, et qu'ils pouvaient faire des excursions
+continuelles
+vers Saint-&Eacute;tienne et Montbrison: mais tous les jours on
+annon&ccedil;ait
+l'arriv&eacute;e des contingens du Puy-de-D&ocirc;me, et une fois ces
+nouvelles
+r&eacute;quisitions r&eacute;unies, Dubois-Cranc&eacute; pouvait
+achever le blocus du c&ocirc;t&eacute; de
+l'ouest, et choisir alors le v&eacute;ritable point d'attaque. En
+attendant, il
+se contentait de serrer l'ennemi de pr&egrave;s, de canonner la
+Croix-Rousse au
+nord, et de commencer ses lignes &agrave; l'est, devant le pont de la
+Guilloti&egrave;re.
+Le transport des munitions &eacute;tait difficile et lent; il fallait
+les faire
+venir de Grenoble, du fort Barraux, de Brian&ccedil;on, d'Embrun, et
+leur faire
+parcourir ainsi jusqu'&agrave; soixante lieues de montagnes. Ces
+charrois
+extraordinaires ne pouvaient avoir lieu que par voie de
+r&eacute;quisition forc&eacute;e
+et en mettant en mouvement cinq mille chevaux; car on avait &agrave;
+transporter
+devant Lyon quatorze mille bombes, trente-quatre mille boulets, trois
+cents
+milliers de poudre, huit cent mille cartouches, et cent trente bouches
+&agrave;
+feu.</p>
+<p>D&egrave;s les premiers jours du si&eacute;ge, on annon&ccedil;ait
+la marche des Pi&eacute;montais qui
+d&eacute;bouchaient du petit Saint-Bernard et du Mont-C&eacute;nis.
+Kellermann partit
+aussit&ocirc;t sur les pressantes instances du d&eacute;partement de
+l'Is&egrave;re, et laissa
+le g&eacute;n&eacute;ral Dumuy pour le remplacer &agrave; Lyon. Du
+reste, Dumuy ne le rempla&ccedil;ait
+qu'en apparence, car Dubois-Cranc&eacute;, repr&eacute;sentant et
+ing&eacute;nieur habile,
+dirigeait lui seul toutes les op&eacute;rations du si&eacute;ge. Pour
+h&acirc;ter la lev&eacute;e des
+r&eacute;quisitions du Puy-de-D&ocirc;me, Dubois-Cranc&eacute;
+d&eacute;tacha le g&eacute;n&eacute;ral Nicolas avec
+un petit corps de cavalerie; mais celui-ci fut enlev&eacute; dans le
+Forez, et
+livr&eacute; aux Lyonnais. Dubois-Cranc&eacute; y envoya alors mille
+hommes de bonnes
+troupes, avec le repr&eacute;sentant Javoques. La mission de celui-ci
+fut plus
+heureuse; Il contint les aristocrates de Montbrison et de
+Saint-&Eacute;tienne, et
+fit lever environ sept &agrave; huit mille paysans, qu'il amena devant
+Lyon.
+Dubois-Cranc&eacute; les pla&ccedil;a au pont d'Oullins, situ&eacute;
+au nord-ouest de Lyon, et
+de mani&egrave;re &agrave; g&ecirc;ner les communications de la place
+avec le Forez. Il fit
+approcher le d&eacute;put&eacute; Reverchon, qui, &agrave; M&acirc;con,
+avait r&eacute;uni quelques mille
+r&eacute;quisitionnaires, et le pla&ccedil;a sur le haut de la
+Sa&ocirc;ne tout &agrave; fait au nord.
+De cette mani&egrave;re, le blocus commen&ccedil;ait &agrave;
+&ecirc;tre un peu plus rigoureux; mais
+les op&eacute;rations &eacute;taient lentes, et les attaques de vive
+force impossibles.
+Les fortifications de la Croix-Rousse, entre Rh&ocirc;ne et
+Sa&ocirc;ne, devant
+lesquelles se trouvait le corps principal, ne pouvaient &ecirc;tre
+emport&eacute;es par
+un assaut. Du c&ocirc;t&eacute; de l'est et de la rive gauche du
+Rh&ocirc;ne, le pont Morand
+&eacute;tait d&eacute;fendu par une redoute en fer &agrave; cheval,
+tr&egrave;s habilement construite.
+A l'ouest, les hauteurs d&eacute;cisives de Sainte-Foy et
+Fourvi&egrave;res ne pouvaient
+&ecirc;tre enlev&eacute;es que par une arm&eacute;e vigoureuse, et pour
+le moment il ne fallait
+songer qu'&agrave; intercepter les vivres, &agrave; serrer la ville, et
+&agrave; l'incendier.
+Depuis le commencement d'ao&ucirc;t jusqu'au milieu de septembre,
+Dubois-Cranc&eacute;
+n'avait pu faire autre chose, et &agrave; Paris on se plaignait de ses
+lenteurs
+sans vouloir en appr&eacute;cier les motifs. Cependant il avait
+caus&eacute; de grands
+dommages &agrave; cette malheureuse cit&eacute;. L'incendie avait
+d&eacute;vor&eacute; la magnifique
+place de Bellecour, l'arsenal, le quartier Saint-Clair, le port du
+Temple,
+et avait endommag&eacute; surtout le bel &eacute;difice de
+l'h&ocirc;pital, qui s'&eacute;l&egrave;ve si
+majestueusement sur la rive du Rh&ocirc;ne. Les Lyonnais n'en
+r&eacute;sistaient pas
+moins avec la plus grande opini&acirc;tret&eacute;. On avait
+r&eacute;pandu parmi eux la
+nouvelle que cinquante mille Pi&eacute;montais allaient
+d&eacute;boucher sur leur ville;
+l'&eacute;migration les comblait de promesses, sans venir cependant se
+jeter au
+milieu d'eux, et ces braves commer&ccedil;ans, sinc&egrave;rement
+r&eacute;publicains, &eacute;taient,
+par leur fausse position, r&eacute;duits &agrave; d&eacute;sirer le
+secours funeste et honteux
+de l'&eacute;migration et de l'&eacute;tranger. Leurs sentimens
+&eacute;clat&egrave;rent plus d'une
+fois d'une mani&egrave;re non &eacute;quivoque. Pr&eacute;cy ayant
+voulu arborer le drapeau
+blanc, en avait bient&ocirc;t senti l'impossibilit&eacute;. Un papier
+obsidional ayant
+&eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute; pour les besoins du si&eacute;ge,
+et des fleurs de lis se trouvant sur le
+filigrane de ce papier, il fallut le d&eacute;truire et en fabriquer un
+autre.
+Ainsi les Lyonnais &eacute;taient r&eacute;publicains; mais la crainte
+des vengeances de
+la convention, et les fausses promesses de Marseille, de Bordeaux, de
+Caen,
+et surtout de l'&eacute;migration, les avaient entra&icirc;n&eacute;s
+dans un ab&icirc;me de fautes
+et de malheurs.</p>
+<p>Tandis qu'ils se nourrissaient de l'espoir de voir arriver cinquante
+mille
+Sardes, la convention avait ordonn&eacute; aux repr&eacute;sentans
+Couthon, Maignet et
+Ch&acirc;teauneuf-Randon, de se rendre en Auvergne et dans les
+d&eacute;partemens
+environnans, pour y d&eacute;terminer une lev&eacute;e eu masse, et
+Kellermann courait
+dans les vall&eacute;es des Alpes au devant des Pi&eacute;montais.</p>
+<p>Une belle occasion s'offrait encore ici aux Pi&eacute;montais
+d'effectuer une
+tentative hardie et grande, qui n'aurait pu manquer d'&ecirc;tre
+heureuse:
+c'&eacute;tait de r&eacute;unir leurs principales forces sur le petit
+Saint-Bernard, et
+de d&eacute;boucher sur Lyon avec cinquante mille hommes. On sait que
+les trois
+vall&eacute;es de Sallenche, de la Tarentaise et de la Maurienne,
+adjacentes l'une
+&agrave; l'autre, tournent sur elles-m&ecirc;mes comme une
+esp&egrave;ce de spirale, et que,
+partant du petit Saint-Bernard, elles s'ouvrent sur Gen&egrave;ve,
+Chamb&eacute;ry, Lyon
+et Grenoble. De petits corps fran&ccedil;ais &eacute;taient
+&eacute;parpill&eacute;s dans ces vall&eacute;es.
+Descendre rapidement par l'une d'elles, et venir se placer &agrave;
+leur
+ouverture, &eacute;tait un moyen assur&eacute;, d'apr&egrave;s tous les
+principes de l'art, de
+faire tomber les d&eacute;tachemens engag&eacute;s dans les montagnes,
+et de leur faire
+mettre bas les armes. On devait peu craindre l'attachement des
+Savoyards
+pour les Fran&ccedil;ais; car les assignats et les r&eacute;quisitions
+ne leur avaient
+encore fait conna&icirc;tre de la libert&eacute; que ses
+d&eacute;penses et ses rigueurs. Le
+duc de Montferrat, charg&eacute; de l'exp&eacute;dition, ne prit avec
+lui que vingt &agrave;
+vingt-cinq mille hommes, jeta un corps &agrave; sa droite, dans la
+vall&eacute;e de
+Sallenche, descendit avec son corps principal dans la Tarentaise, et
+laissa
+le g&eacute;n&eacute;ral Gordon parcourir la Maurienne avec l'aile
+gauche. Son mouvement,
+commenc&eacute; le 14 ao&ucirc;t, dura jusqu'en septembre, tant il y
+mit de lenteur. Les
+Fran&ccedil;ais, quoique tr&egrave;s inf&eacute;rieurs eu nombre,
+oppos&egrave;rent une r&eacute;sistance
+&eacute;nergique, et firent durer la retraite pendant dix-huit jours.
+Arriv&eacute; &agrave;
+Moustier, le duc de Montferrat chercha &agrave; se lier avec Gordon,
+sur la cha&icirc;ne
+du Grand-Loup, qui s&eacute;pare les deux vall&eacute;es de la
+Tarentaise et de la
+Maurienne, et ne songea nullement &agrave; marcher rapidement sur
+Conflans, point
+de r&eacute;union des vall&eacute;es. Cette lenteur et ses vingt-cinq
+mille hommes
+prouvent assez s'il avait envie d'aller &agrave; Lyon.</p>
+<p>Pendant ce temps, Kellermann, accouru de Grenoble, avait fait lever
+les
+gardes nationales de l'Is&egrave;re et des d&eacute;partemens
+environnans. Il avait
+ranim&eacute; les Savoyards qui commen&ccedil;aient &agrave; craindre
+les vengeances du
+gouvernement pi&eacute;montais, et il &eacute;tait parvenu &agrave;
+r&eacute;unir &agrave; peu pr&egrave;s douze
+mille hommes. Alors il fit renforcer le corps de la vall&eacute;e de
+Sallenche, et
+se porta vers Conflans, &agrave; l'issue des deux vall&eacute;es de la
+Tarentaise et de
+la Maurienne. C'&eacute;tait vers le 10 septembre. Dans ce moment,
+l'ordre de
+marcher en avant arrivait au duc de Montferrat. Mais Kellermann
+pr&eacute;vint les
+Pi&eacute;montais, osa les attaquer dans la position d'Espierre qu'ils
+avaient
+prise sur la cha&icirc;ne du Grand-Loup, afin de communiquer entre les
+deux
+vall&eacute;es. Ne pouvant aborder cette position de front, il la fit
+tourner par
+un corps d&eacute;tach&eacute;. Ce corps, form&eacute; de soldats
+&agrave; moiti&eacute; nus, fit pourtant des
+efforts h&eacute;ro&iuml;ques, et, &agrave; force de bras, &eacute;leva
+les canons sur des hauteurs
+presque inaccessibles. Tout &agrave; coup l'artillerie fran&ccedil;aise
+tonna inopin&eacute;ment
+sur la t&ecirc;te des Pi&eacute;montais, qui en furent
+&eacute;pouvant&eacute;s; Gordon se retira
+aussit&ocirc;t dans la vall&eacute;e de Maurienne sur Saint-Michel; le
+duc de Montferrat
+se reporta au milieu de la vall&eacute;e de la Tarentaise. Kellermann,
+ayant fait
+inqui&eacute;ter celui-ci sur ses flancs, l'obligea bient&ocirc;t
+&agrave; remonter jusqu'&agrave;
+Saint-Maurice et &agrave; Saint-Germain, et enfin il le rejeta, le 4
+octobre,
+au-del&agrave; des Alpes. Ainsi la campagne courte et heureuse
+qu'auraient pu
+faire les Pi&eacute;montais en d&eacute;bouchant avec une masse double,
+et en descendant
+par une seule vall&eacute;e sur Chamb&eacute;ry et Lyon, manqua ici par
+les m&ecirc;mes raisons
+qui avaient fait manquer toutes les tentatives des coalis&eacute;s, et
+qui avaient
+sauv&eacute; la France.</p>
+<p>Pendant que les Sardes &eacute;taient repouss&eacute;s
+au-del&agrave; des Alpes, les trois
+d&eacute;put&eacute;s envoy&eacute;s dans le Puy-de-D&ocirc;me pour y
+d&eacute;terminer une lev&eacute;e en masse,
+soulevaient les campagnes en pr&ecirc;chant une esp&egrave;ce de
+croisade, et en
+persuadant que Lyon, loin de d&eacute;fendre la cause
+r&eacute;publicaine, &eacute;tait le
+rendez-vous des factions de l'&eacute;migration et de
+l'&eacute;tranger. Le paralytique
+Couthon, plein d'une activit&eacute; que ses infirmit&eacute;s ne
+pouvaient ralentir,
+excita un mouvement g&eacute;n&eacute;ral; il fit partir d'abord
+Maignet et Ch&acirc;teauneuf
+avec une premi&egrave;re colonne de douze mille hommes, et resta en
+arri&egrave;re pour
+en amener encore une de vingt-cinq mille, et pour faire les
+r&eacute;quisitions de
+vivres n&eacute;cessaires. Dubois-Cranc&eacute; pla&ccedil;a les
+nouvelles lev&eacute;es du c&ocirc;t&eacute; de
+l'ouest vers Sainte-Foy, et compl&eacute;ta ainsi le blocus. Il
+re&ccedil;ut en m&ecirc;me
+temps un d&eacute;tachement de la garnison de Valenciennes, qui,
+d'apr&egrave;s les
+trait&eacute;s, ne pouvait, comme celle de Mayence, servir que dans
+l'int&eacute;rieur;
+il pla&ccedil;a des d&eacute;tachemens de troupes r&eacute;gl&eacute;es
+en avant des troupes de
+r&eacute;quisitions, de mani&egrave;re &agrave; former de bonnes
+t&ecirc;tes de colonnes. Son arm&eacute;e
+pouvait se composer alors de vingt-cinq mille r&eacute;quisitionnaires,
+et de huit
+ou dix mille soldats aguerris.</p>
+<p>Le 24, &agrave; minuit, il fit enlever la redoute du pont d'Oullins,
+qui
+conduisait au pied des hauteurs de Sainte-Foy. Le lendemain, le
+g&eacute;n&eacute;ral
+Doppet, Savoyard, qui s'&eacute;tait distingu&eacute; sous Carteaux
+dans la guerre contre
+les Marseillais, arriva pour remplacer Kellermann. Celui-ci venait
+d'&ecirc;tre
+destitu&eacute; &agrave; cause de la ti&eacute;deur de son z&egrave;le,
+et on ne lui avait laiss&eacute;
+quelques jours de commandement que pour lui donner le temps d'achever
+son
+exp&eacute;dition contre les Pi&eacute;montais. Le
+g&eacute;n&eacute;ral Doppet se concerta de suite
+avec Dubois-Cranc&eacute; pour l'assaut des hauteurs de Sainte-Foy.
+Tous les
+pr&eacute;paratifs furent faits pour la nuit du 28 au 29 septembre. Des
+attaques
+simultan&eacute;es furent dirig&eacute;es au nord vers la Croix-Rousse,
+&agrave; l'est en face
+du pont Morand, au midi par le pont de la Mulati&egrave;re, qui est
+plac&eacute;
+au-dessous de la ville; au confluent de la Sa&ocirc;ne et du
+Rh&ocirc;ne. L'attaque
+s&eacute;rieuse dut avoir lieu par le pont d'Oullins sur Sainte-Foy.
+Elle ne
+commen&ccedil;a que le 29, &agrave; cinq heures du matin, une heure ou
+deux apr&egrave;s les
+trois autres. Doppet, enflammant ses soldats, se pr&eacute;cipite avec
+eux sur une
+premi&egrave;re redoute et les entra&icirc;ne sur la seconde avec la
+plus grande
+vivacit&eacute;. Le grand et le petit Sainte-Foy sont emport&eacute;s.
+Pendant ce temps,
+la colonne charg&eacute;e d'attaquer le pont de la Mulati&egrave;re
+parvient &agrave; s'en
+emparer, et p&eacute;n&egrave;tre dans l'isthme &agrave; la pointe
+duquel se r&eacute;unissent les deux
+fleuves. Elle allait s'introduire dans Lyon, lorsque Pr&eacute;cy,
+accourant avec
+sa cavalerie, parvient &agrave; la repousser, et &agrave; sauver la
+place. De son c&ocirc;t&eacute;,
+le chef d'artillerie Vaubois, qui avait dirig&eacute; sur le pont
+Morand une
+attaque des plus vives, p&eacute;n&eacute;tra dans la redoute en fer
+&agrave; cheval, mais il
+fut oblig&eacute; de l'abandonner.</p>
+<p>De toutes ces attaques, une seule avait compl&egrave;tement
+r&eacute;ussi, mais c'&eacute;tait
+la principale, celle de Sainte-Foy. Il restait maintenant &agrave;
+passer des
+hauteurs de Sainte-Foy &agrave; celles de Fourvi&egrave;res, bien plus
+r&eacute;guli&egrave;rement
+retranch&eacute;es, et bien plus difficiles &agrave; emporter. L'avis
+de Dubois-Cranc&eacute;,
+qui agissait syst&eacute;matiquement, et en savant militaire,
+&eacute;tait de ne pas
+s'exposer aux chances d'un nouvel assaut, et voici ses raisons: il
+savait
+que les Lyonnais, r&eacute;duits &agrave; manger de la farine de pois,
+n'avaient de
+vivres que pour quelques jours encore, et qu'ils allaient &ecirc;tre
+oblig&eacute;s de
+se rendre. Il les avait trouv&eacute;s tr&egrave;s braves &agrave; la
+d&eacute;fense de la Mulati&egrave;re et
+du pont Morand; il craignait qu'une attaque sur les hauteurs de
+Fourvi&egrave;res
+ne r&eacute;uss&icirc;t pas, et qu'un &eacute;chec ne
+d&eacute;sorganis&acirc;t l'arm&eacute;e, et n'oblige&acirc;t &agrave;
+lever le si&eacute;ge. &laquo;Ce qu'on peut faire, disait-il, de plus
+heureux pour des
+assi&eacute;g&eacute;s braves et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s, c'est
+de leur fournir l'occasion de se
+sauver par un combat. Laissons-les p&eacute;rir par l'effet de quelques
+jours de
+famine.&raquo;</p>
+<p>Couthon arrivait dans ce moment, 2 octobre, avec une nouvelle
+lev&eacute;e de
+vingt-cinq mille paysans de l'Auvergne. &laquo;J'arrive,
+&eacute;crivait-il, avec mes
+rochers de l'Auvergne, et je vais les pr&eacute;cipiter dans le
+faubourg de
+Vaise.&raquo; Il trouva Dubois-Cranc&eacute; au milieu d'une
+arm&eacute;e dont il &eacute;tait le chef
+absolu, o&ugrave; il avait &eacute;tabli les r&egrave;gles de la
+subordination militaire, et o&ugrave;
+il portait plus souvent son habit d'officier sup&eacute;rieur que celui
+de
+repr&eacute;sentant du peuple. Couthon fut irrit&eacute; de voir un
+repr&eacute;sentant
+remplacer l'&eacute;galit&eacute; par la hi&eacute;rarchie militaire,
+et ne voulut pas surtout
+entendre parler de guerre r&eacute;guli&egrave;re. &laquo;Je n'entends
+rien, dit-il, &agrave; la
+tactique; j'arrive avec le peuple; sa sainte col&egrave;re emportera
+tout. Il faut
+inonder Lyon de nos masses, et l'emporter de vive force. D'ailleurs
+j'ai
+promis cong&eacute; &agrave; mes paysans pour lundi, et il faut qu'ils
+aillent faire
+leurs vendanges.&raquo; On &eacute;tait alors au mardi.
+Dubois-Cranc&eacute;, homme de m&eacute;tier,
+habitu&eacute; aux troupes r&eacute;gl&eacute;es, t&eacute;moigna
+quelque m&eacute;pris pour ces paysans
+confus&eacute;ment amass&eacute;s et mal arm&eacute;s; il proposa de
+choisir parmi eux les plus
+jeunes, de les incorporer dans les bataillons d&eacute;j&agrave;
+organis&eacute;s, et de
+renvoyer les autres. Couthon ne voulut &eacute;couter aucun de ces
+conseils de
+prudence, et fit d&eacute;cider sur-le-champ qu'on attaquerait Lyon de
+vive force
+sur tous les points, avec les soixante mille hommes dont on disposait;
+car
+telle &eacute;tait maintenant la force de l'arm&eacute;e avec cette
+nouvelle lev&eacute;e. Il
+&eacute;crivit en m&ecirc;me temps au comit&eacute; de salut public
+pour faire r&eacute;voquer
+Dubois-Cranc&eacute;. L'attaque fut r&eacute;solue dans le conseil de
+guerre pour le 8
+octobre.</p>
+<p>La r&eacute;vocation de Dubois-Cranc&eacute; et de son
+coll&egrave;gue Gauthier arriva dans
+l'intervalle. Les Lyonnais avaient une grande horreur de
+Dubois-Cranc&eacute;,
+que depuis deux mois ils voyaient acharn&eacute; contre leur ville, et
+ils
+disaient qu'ils ne voulaient pas se rendre &agrave; lui. Le 7, Couthon
+leur fit
+une derni&egrave;re sommation, et leur &eacute;crivit que
+c'&eacute;tait lui, Couthon, et les
+repr&eacute;sentans Maignet et Laporte que la convention chargeait de
+la poursuite
+du si&eacute;ge. Le feu fut suspendu jusqu'&agrave; quatre heures du
+soir, et recommen&ccedil;a
+alors avec une extr&ecirc;me violence. On allait se pr&eacute;parer
+&agrave; l'assaut, quand
+une d&eacute;putation vint n&eacute;gocier au nom des Lyonnais. Il
+para&icirc;t que le but de
+cette n&eacute;gociation &eacute;tait de donner &agrave; Pr&eacute;cy
+et &agrave; deux mille des habitans les
+plus compromis le temps de se sauver en colonne serr&eacute;e. Ils
+profit&egrave;rent en
+effet de cet intervalle, et sortirent par le faubourg de Vaise pour se
+retirer vers la Suisse.</p>
+<p>Les pourparlers &eacute;taient &agrave; peine commenc&eacute;s,
+qu'une colonne r&eacute;publicaine
+p&eacute;n&eacute;tra jusqu'au faubourg Saint-Just. Il n'&eacute;tait
+plus temps de faire des
+conditions, et d'ailleurs la convention n'en voulait pas. Le 9,
+l'arm&eacute;e
+entra, ayant les repr&eacute;sentans en t&ecirc;te. Les habitans
+s'&eacute;taient cach&eacute;s, mais
+tous les montagnards pers&eacute;cut&eacute;s sortirent en foule au
+devant de l'arm&eacute;e
+victorieuse, et lui compos&egrave;rent une esp&egrave;ce de triomphe
+populaire. Le
+g&eacute;n&eacute;ral Doppet fit observer la plus exacte discipline
+&agrave; ses troupes, et
+laissa aux repr&eacute;sentans le soin d'exercer eux-m&ecirc;mes sur
+cette ville
+infortun&eacute;e les vengeances r&eacute;volutionnaires.</p>
+<p>Pendant ce temps, Pr&eacute;cy, avec ses deux mille fugitifs,
+marchait vers la
+Suisse. Mais Dubois-Cranc&eacute;, pr&eacute;voyant que ce serait
+l&agrave; son unique
+ressource, avait depuis long-temps fait garder tous les passages. Les
+malheureux Lyonnais furent poursuivis, dispers&eacute;s et tu&eacute;s
+par les paysans.
+Il n'y en eut que quatre-vingts qui, avec Pr&eacute;cy, parvinrent
+&agrave; atteindre le
+territoire helv&eacute;tique.</p>
+<p>A peine entr&eacute;, Couthon r&eacute;int&eacute;gra l'ancienne
+municipalit&eacute; montagnarde, et
+lui donna mission de chercher et de d&eacute;signer les rebelles. Il
+chargea une
+commission populaire de les juger militairement. Il &eacute;crivit
+ensuite &agrave; Paris
+qu'il y avait &agrave; Lyon trois classes d'habitans: 1&ordm; les
+riches coupable; 2&ordm;
+les riches &eacute;go&iuml;stes, 3&ordm; les ouvriers ignorans,
+d&eacute;tach&eacute;s de toute esp&egrave;ce de
+cause, et incapables de bien comme de mal. Il fallait guillotiner les
+premiers et d&eacute;truire leurs maisons, faire contribuer les seconds
+de toute
+leur fortune, d&eacute;payser enfin les derniers, et les remplacer par
+une colonie
+r&eacute;publicaine.</p>
+<p>La prise de Lyon produisit &agrave; Paris la plus grande joie, et
+d&eacute;dommagea des
+mauvaises nouvelles de la fin de septembre. Cependant, malgr&eacute; le
+succ&egrave;s, on
+se plaignit des lenteurs de Dubois-Cranc&eacute;, on lui imputa la
+fuite des
+Lyonnais par le faubourg de Vaise, fuite qui d'ailleurs n'en avait
+sauv&eacute;
+que quatre-vingts. Couthon surtout l'accusa de s'&ecirc;tre fait
+g&eacute;n&eacute;ral absolu
+dans son arm&eacute;e, de s'&ecirc;tre plus souvent montr&eacute; avec
+son costume d'officier
+sup&eacute;rieur qu'avec celui de repr&eacute;sentant, d'avoir
+affich&eacute; la morgue d'un
+tacticien, d'avoir enfin voulu faire pr&eacute;valoir le syst&egrave;me
+des si&eacute;ges
+r&eacute;guliers sur celui des attaques en masse. Aussit&ocirc;t une
+enqu&ecirc;te fut faite
+par les jacobins contre Dubois-Cranc&eacute;, dont l'activit&eacute; et
+la vigueur
+avaient cependant rendu tant de services &agrave; Grenoble, dans le
+Midi et devant
+Lyon. En m&ecirc;me temps, le comit&eacute; de salut public
+pr&eacute;para des d&eacute;crets
+terribles, afin de rendre plus formidable et plus ob&eacute;ie
+l'autorit&eacute; de la
+convention. Voici le d&eacute;cret qui fut pr&eacute;sent&eacute; par
+Barr&egrave;re et rendu
+sur-le-champ:</p>
+<p>&laquo;Art. 1er. Il sera nomm&eacute; par la convention nationale,
+sur la pr&eacute;sentation
+du comit&eacute; de salut public, une commission de cinq
+repr&eacute;sentans du peuple,
+qui se transporteront &agrave; Lyon sans d&eacute;lai, pour faire
+saisir et juger
+militairement tous les contre-r&eacute;volutionnaires qui ont pris les
+armes dans
+cette ville.</p>
+<p>&laquo;2. Tous les Lyonnais seront d&eacute;sarm&eacute;s; les armes
+seront donn&eacute;es &agrave; ceux qui
+seront reconnus n'avoir point tremp&eacute; dans la r&eacute;volte, et
+aux d&eacute;fenseurs de
+la patrie.</p>
+<p>&laquo;3. La ville de Lyon sera d&eacute;truite.</p>
+<p>&laquo;4. Il n'y sera conserv&eacute; que la maison du pauvre, les
+manufactures, les
+ateliers des arts, les h&ocirc;pitaux, les monuments publics et ceux de
+l'instruction.</p>
+<p>&laquo;5. Cette ville cessera de s'appeler Lyon. Elle s'appellera
+<i>Commune-Affranchie</i>.</p>
+<p>&laquo;6. Sur les d&eacute;bris de Lyon sera &eacute;lev&eacute; un
+monument o&ugrave; seront lus ces mots:
+<i>Lyon fit la guerre &agrave; la libert&eacute;, Lyon n'est plus<a
+ name="FNanchor4"></a><a href="#Footnote_4"><sup>[4]</sup></a>!</i>&raquo;</p>
+<p>La nouvelle de la prise de Lyon fut aussit&ocirc;t annonc&eacute;e
+aux deux arm&eacute;es du
+Nord et de la Vend&eacute;e, o&ugrave; devaient se porter les coups
+d&eacute;cisifs, et une
+proclamation les invita &agrave; imiter l'arm&eacute;e de Lyon. On
+disait &agrave; l'arm&eacute;e du
+Nord: &laquo;L'&eacute;tendard de la libert&eacute; flotte sur les murs
+de Lyon, et les
+purifie. Voil&agrave; le pr&eacute;sage de la victoire; la victoire
+appartient au
+courage. Elle est &agrave; vous; frappez, exterminez les satellites des
+tyrans!.... La patrie vous regarde, la convention seconde votre
+g&eacute;n&eacute;reux
+d&eacute;vouement; encore quelques jours, les tyrans ne seront plus, et
+la
+r&eacute;publique vous devra son bonheur et sa gloire!&raquo; On disait
+aux soldats de
+la Vend&eacute;e: &laquo;Et vous aussi, braves soldats, vous
+remporterez une victoire;
+il y a assez long-temps que la Vend&eacute;e fatigue la
+r&eacute;publique; marchez,
+frappez, finissez! Tous nos ennemis doivent succomber &agrave; la fois:
+chaque
+arm&eacute;e va vaincre. Seriez-vous les derniers &agrave; moissonner
+des palmes, &agrave;
+m&eacute;riter la gloire d'avoir extermin&eacute; les rebelles et
+sauv&eacute; la patrie?&raquo;</p>
+<p>Le comit&eacute;, comme on voit, n'oubliait rien pour tirer le plus
+grand parti de
+la prise de Lyon. Cet &eacute;v&eacute;nement, en effet, &eacute;tait
+de la plus haute
+importance. Il d&eacute;livrait l'est de la France des derniers restes
+de
+l'insurrection, et &ocirc;tait toute esp&eacute;rance aux
+&eacute;migr&eacute;s intrigant en Suisse,
+et aux Pi&eacute;montais qui ne pouvaient compter &agrave; l'avenir sur
+aucune diversion.
+Il comprimait le Jura, assurait les derri&egrave;res de l'arm&eacute;e
+du Rhin,
+permettait de porter devant Toulon et les Pyr&eacute;n&eacute;es des
+secours en hommes et
+en mat&eacute;riel devenus indispensables; il intimidait enfin toutes
+les villes
+qui avaient eu du penchant &agrave; s'insurger, et assurait leur
+soumission
+d&eacute;finitive.</p>
+<p>C'est au nord que le comit&eacute; voulait d&eacute;ployer le plus
+d'&eacute;nergie, et qu'il
+faisait aux g&eacute;n&eacute;raux et aux soldats un devoir d'en
+montrer davantage.
+Tandis que Custine venait de porter sa t&ecirc;te sur
+l'&eacute;chafaud, Houchard, pour
+n'avoir pas fait &agrave; Dunkerque tout ce qu'il aurait pu,
+&eacute;tait envoy&eacute; au
+tribunal r&eacute;volutionnaire. Les derniers reproches adress&eacute;s
+au comit&eacute;, en
+septembre dernier, l'avaient oblig&eacute; de renouveler tous les
+&eacute;tats-majors. Il
+venait de les recomposer enti&egrave;rement, et d'&eacute;lever aux
+plus hauts grades de
+simples officiers. Houchard, colonel au commencement de la campagne,
+et,
+avant qu'elle f&ucirc;t finie, devenu g&eacute;n&eacute;ral en chef, et
+maintenant accus&eacute;
+devant le tribunal r&eacute;volutionnaire; Hoche, simple officier au
+si&eacute;ge de
+Dunkerque, et promu aujourd'hui au commandement de l'arm&eacute;e de la
+Moselle;
+Jourdan, chef de bataillon, puis commandant au centre le jour
+d'Hondschoote, et enfin nomm&eacute; g&eacute;n&eacute;ral en chef de
+l'arm&eacute;e du Nord, &eacute;taient
+de frappans exemples des vicissitudes de la fortune dans ces
+arm&eacute;es
+r&eacute;publicaines. Ces promotions subites emp&ecirc;chaient que
+soldats, officiers,
+et g&eacute;n&eacute;raux, eussent le temps de se conna&icirc;tre et de
+s'accorder de la
+confiance; mais elles donnaient une id&eacute;e terrible de cette
+volont&eacute; qui
+frappait ainsi sur toutes les existences, non pas seulement dans le cas
+d'une trahison prouv&eacute;e, mais seulement pour un soup&ccedil;on,
+pour une
+insuffisance de z&egrave;le, pour une demi-victoire; et il en
+r&eacute;sultait un
+d&eacute;vouement absolu de la part des arm&eacute;es, et des
+esp&eacute;rances sans bornes chez
+les g&eacute;nies assez hardis pour braver les dangereuses chances du
+g&eacute;n&eacute;ralat.</p>
+<p>C'est &agrave; cette &eacute;poque qu'il faut rapporter les premiers
+progr&egrave;s de l'art de
+la guerre. Sans doute, les principes de cet art avaient
+&eacute;t&eacute; connus et
+pratiqu&eacute;s de tous les temps par les capitaines qui joignaient
+l'audace
+d'esprit &agrave; l'audace de caract&egrave;re. Tout r&eacute;cemment
+encore, Fr&eacute;d&eacute;ric venait de
+donner l'exemple des plus belles combinaisons strat&eacute;giques. Mais
+d&egrave;s que
+l'homme de g&eacute;nie dispara&icirc;t pour faire place aux hommes
+ordinaires, l'art de
+la guerre retombe dans la circonspection et la routine. On combat
+&eacute;ternellement pour la d&eacute;fense ou l'attaque d'une ligne,
+on devient habile &agrave;
+calculer les avantages d'un terrain, &agrave; y adapter chaque
+esp&egrave;ce d'arme;
+mais, avec tous ces moyens, on dispute pendant des ann&eacute;es
+enti&egrave;res une
+province qu'un capitaine hardi pourrait gagner en une manoeuvre; et
+cette
+prudence de la m&eacute;diocrit&eacute; sacrifie plus de sang que la
+t&eacute;m&eacute;rit&eacute; du g&eacute;nie,
+car elle consomme les hommes sans r&eacute;sultats. Ainsi avaient fait
+les savans
+tacticiens de la coalition. A chaque bataillon ils en opposaient un
+autre;
+ils gardaient toutes les routes menac&eacute;es par l'ennemi; et tandis
+qu'avec
+une marche hardie ils auraient pu d&eacute;truire la r&eacute;volution,
+ils n'osaient
+faire un pas, de peur de se d&eacute;couvrir. L'art de la guerre
+&eacute;tait &agrave;
+r&eacute;g&eacute;n&eacute;rer. Former une masse compacte, la remplir
+de confiance et d'audace,
+la porter promptement au-del&agrave; d'un fleuve, d'une cha&icirc;ne de
+montagnes, et
+venir frapper un ennemi qui ne s'y attend pas, en divisant ses forces,
+en
+l'isolant de ses ressources, en lui prenant sa capitale, &eacute;tait
+un art
+difficile et grand qui exigeait du g&eacute;nie, et qui ne pouvait se
+d&eacute;velopper
+qu'au milieu de la fermentation r&eacute;volutionnaire.</p>
+<p>La r&eacute;volution, en mettant en mouvement tous les esprits,
+pr&eacute;para l'&eacute;poque
+des grandes combinaisons militaires. D'abord elle suscita pour sa cause
+des
+masses d'hommes &eacute;normes, et bien autrement consid&eacute;rables
+que toutes celles
+qui furent jamais soulev&eacute;es pour la cause des rois. Ensuite elle
+excita une
+impatience de succ&egrave;s extraordinaires, d&eacute;go&ucirc;ta des
+combats lents et
+m&eacute;thodiques, et sugg&eacute;ra l'id&eacute;e des irruptions
+soudaines et nombreuses sur
+un m&ecirc;me point. De tous c&ocirc;t&eacute;s on disait: il faut nous
+battre en masse.
+C'&eacute;tait le cri des soldats sur toutes les fronti&egrave;res, et
+des jacobins dans
+les clubs. Couthon, arrivant &agrave; Lyon, avait r&eacute;pondu
+&agrave; tous les raisonnemens
+de Dubois-Cranc&eacute;, en disant qu'il fallait livrer l'assaut en
+masse. Enfin
+Barr&egrave;re avait fait un rapport habile et profond, o&ugrave; il
+montrait que la
+cause de nos revers &eacute;tait dans les combats de d&eacute;tail.
+Ainsi, en formant des
+masses, en les remplissant d'audace, en les affranchissant de toute
+routine, en leur imprimant l'esprit et le courage des innovations, la
+r&eacute;volution pr&eacute;para la renaissance de la grande guerre. Ce
+changement ne
+pouvait pas s'op&eacute;rer sans d&eacute;sordre. Des paysans, des
+ouvriers, transport&eacute;s
+sur les champs de bataille, n'y apportaient le premier jour que
+l'ignorance, l'indiscipline et les terreurs paniques, effets naturels
+d'une mauvaise organisation. Les repr&eacute;sentans, qui venaient
+souffler les
+passions r&eacute;volutionnaires dans les camps, exigeaient souvent
+l'impossible,
+et commettaient des iniquit&eacute;s &agrave; l'&eacute;gard de braves
+g&eacute;n&eacute;raux. Dumouriez,
+Custine, Houchard, Brunet, Canclaux, Jourdan, p&eacute;rirent ou se
+retir&egrave;rent
+devant ce torrent; mais en un mois, ces ouvriers, d'abord jacobins
+d&eacute;clamateurs, devenaient des soldats dociles et braves; ces
+repr&eacute;sentans
+communiquaient une audace et une volont&eacute; extraordinaires aux
+arm&eacute;es; et, &agrave;
+force d'exigences et de changemens, ils finissaient par trouver les
+g&eacute;nies
+hardis qui convenaient aux circonstances.</p>
+<p>Enfin un homme vint r&eacute;gulariser ce grand mouvement: ce fut
+Carnot.
+Autrefois officier du g&eacute;nie, et depuis membre de la convention
+et du comit&eacute;
+de salut public; partageant en quelque sorte son inviolabilit&eacute;,
+il put
+impun&eacute;ment introduire de l'ordre dans des op&eacute;rations trop
+d&eacute;cousues, et
+surtout leur imprimer un ensemble qu'avant lui aucun ministre
+n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+assez ob&eacute;i pour leur imposer. L'une des principales causes de
+nos revers
+pr&eacute;c&eacute;dens, c'&eacute;tait la confusion qui accompagne une
+grande fermentation. Le
+comit&eacute; &eacute;tabli et devenu irr&eacute;sistible, et Carnot
+&eacute;tant rev&ecirc;tu de toute la
+puissance de ce comit&eacute;, on ob&eacute;it &agrave; la
+pens&eacute;e de l'homme sage qui, calculant
+sur l'ensemble, prescrivait des mouvemens parfaitement
+coordonn&eacute;s entre
+eux, et tendant &agrave; un m&ecirc;me but. Des g&eacute;n&eacute;raux
+ne pouvaient plus, comme
+Dumouriez ou Custine avaient fait autrefois, agir chacun de leur
+c&ocirc;t&eacute;, en
+attirant toute la guerre et tous les moyens &agrave; eux. Des
+repr&eacute;sentans ne
+pouvaient plus ordonner ni contrarier des manoeuvres, ni modifier les
+ordres sup&eacute;rieurs. Il fallait ob&eacute;ir &agrave; la
+volont&eacute; supr&ecirc;me du comit&eacute;, et se
+conformer au plan uniforme qu'il avait prescrit. Plac&eacute; ainsi au
+centre,
+planant sur toutes les fronti&egrave;res, l'esprit de Carnot, en
+s'&eacute;levant, dut
+s'agrandir; il con&ccedil;ut des plans &eacute;tendus, dans lesquels la
+prudence se
+conciliait avec la hardiesse. L'instruction envoy&eacute;e &agrave;
+Houchard en est la
+preuve. Sans doute, ses plans avaient quelquefois l'inconv&eacute;nient
+des plans
+form&eacute;s dans des bureaux: quand ses ordres arrivaient, ils
+n'&eacute;taient ni
+toujours convenables aux lieux, ni ex&eacute;cutables dans le moment,
+mais ils
+rachetaient par l'ensemble l'inconv&eacute;nient des d&eacute;tails, et
+nous assur&egrave;rent,
+l'ann&eacute;e suivante, des triomphes universels.</p>
+<p>Carnot &eacute;tait accouru sur la fronti&egrave;re du Nord
+aupr&egrave;s de Jourdan. La
+r&eacute;solution &eacute;tait prise d'attaquer hardiment l'ennemi,
+quoiqu'il par&ucirc;t
+formidable. Carnot demanda un plan au g&eacute;n&eacute;ral pour juger
+ses vues et les
+concilier avec celles du comit&eacute;, c'est-&agrave;-dire avec les
+siennes. Les
+coalis&eacute;s, revenus de Dunkerque vers le milieu de la ligne,
+s'&eacute;taient
+r&eacute;unis entre l'Escaut et la Meuse, et formaient l&agrave; une
+masse redoutable qui
+pouvait porter des coups d&eacute;cisifs. Nous avons d&eacute;j&agrave;
+fait conna&icirc;tre le
+th&eacute;&acirc;tre de la guerre. Plusieurs lignes partagent l'espace
+compris entre la
+Meuse et la mer; c'est la Lys, la Scarpe, l'Escaut et la Sambre. Les
+alli&eacute;s, en prenant Cond&eacute; et Valenciennes,
+s'&eacute;taient assur&eacute; deux points
+importans sur l'Escaut. Le Quesnoy, dont ils venaient de s'emparer,
+leur
+donnait un appui entre l'Escaut et la Sambre; mais ils n'en avaient
+aucun
+sur la Sambre m&ecirc;me. Ils song&egrave;rent &agrave; Maubeuge, qui,
+par sa position sur la
+Sambre, les aurait rendus &agrave; peu pr&egrave;s ma&icirc;tres de
+l'espace compris entre
+cette rivi&egrave;re et la Meuse. A l'ouverture de la campagne
+prochaine,
+Valenciennes et Maubeuge leur auraient fourni ainsi une base excellente
+d'op&eacute;rations, et leur campagne de 1793 n'e&ucirc;t pas
+&eacute;t&eacute; enti&egrave;rement inutile.
+Leur dernier projet consista donc &agrave; occuper Maubeuge.</p>
+<p>Du c&ocirc;t&eacute; des Fran&ccedil;ais, chez lesquels l'esprit de
+combinaison commen&ccedil;ait &agrave; se
+d&eacute;velopper, on imagina d'agir par Lille et Maubeuge, sur les
+deux ailes de
+l'ennemi, et, en le d&eacute;bordant ainsi sur ses deux flancs, on
+esp&eacute;ra de faire
+tomber son centre. On s'exposait, il est vrai, de cette mani&egrave;re,
+&agrave; essuyer
+tout son effort sur l'une ou sur l'autre des deux ailes, et on lui
+laissait tout l'avantage de sa masse; mais il y avait certainement
+moins de
+routine dans cette conception que dans les pr&eacute;c&eacute;dentes.
+Cependant le plus
+pressant &eacute;tait de secourir Maubeuge. Jourdan, laissant &agrave;
+peu pr&egrave;s cinquante
+mille hommes dans les camps de Gavrelle, de Lille et de Cassel, pour
+former
+son aile gauche, r&eacute;unissait &agrave; Guise le plus de monde
+possible. Il avait
+compos&eacute; une masse d'environ quarante-cinq mille hommes,
+d&eacute;j&agrave; organis&eacute;s, et
+faisait enr&eacute;gimenter en toute h&acirc;te les nouvelles
+lev&eacute;es provenant de la
+r&eacute;quisition permanente. Cependant ces lev&eacute;es
+&eacute;taient dans un tel d&eacute;sordre,
+qu'il fallut laisser des d&eacute;tachemens de troupes de ligne pour
+les garder.
+Jourdan fixa donc &agrave; Guise le rendez-vous de toutes les recrues,
+et s'avan&ccedil;a
+sur cinq colonnes au secours de Maubeuge.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; l'ennemi avait investi cette place. Comme celles
+de Valenciennes et de
+Lille, elle &eacute;tait soutenue par un camp retranch&eacute;,
+plac&eacute; sur la rive droite
+de la Sambre, du c&ocirc;t&eacute; m&ecirc;me par lequel
+s'avan&ccedil;aient les Fran&ccedil;ais. Deux
+divisions, celles des g&eacute;n&eacute;raux Desjardins et Mayer,
+gardaient le cours de
+la Sambre, l'une au-dessus, l'autre au-dessous de Maubeuge. L'ennemi,
+au
+lieu de s'avancer en deux masses serr&eacute;es, et de refouler
+Desjardins sur
+Maubeuge, et de rejeter Mayer en arri&egrave;re sur Charleroy,
+o&ugrave; il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+perdu, passa la Sambre en petites masses, et laissa les deux divisions
+Desjardins et Mayer se rallier dans le camp retranch&eacute; de
+Maubeuge. C'&eacute;tait
+fort bien d'avoir s&eacute;par&eacute; Desjardins de Jourdan, et de
+l'avoir emp&ecirc;ch&eacute; ainsi
+de grossir l'arm&eacute;e active des Fran&ccedil;ais; mais en laissant
+Mayer se r&eacute;unir &agrave;
+Desjardins, on avait permis &agrave; ces deux g&eacute;n&eacute;raux de
+former sous Maubeuge un
+corps de vingt mille hommes, qui pouvait sortir du r&ocirc;le de simple
+garnison,
+surtout &agrave; l'approche de la grande arm&eacute;e de Jourdan.
+Cependant la difficult&eacute;
+de nourrir ce nombreux rassemblement &eacute;tait un
+inconv&eacute;nient des plus graves
+pour Maubeuge, et pouvait, jusqu'&agrave; un certain point, excuser les
+g&eacute;n&eacute;raux
+ennemis d'avoir permis la jonction.</p>
+<p>Le prince de Cobourg pla&ccedil;a les Hollandais, au nombre de douze
+mille, sur la
+rive gauche de la Sambre, et s'attacha &agrave; faire incendier les
+magasins de
+Maubeuge, pour augmenter la disette. Il porta le g&eacute;n&eacute;ral
+Colloredo sur la
+rive droite, et le chargea d'investir le camp retranch&eacute;. En
+avant de
+Colloredo, Clerfayt avec trois divisions forma le corps d'observation,
+et
+dut s'opposer &agrave; la marche de Jourdan. Les coalis&eacute;s
+comptaient &agrave; peu pr&egrave;s
+soixante-cinq mille hommes.</p>
+<p>Avec de l'audace et du g&eacute;nie, le prince de Cobourg aurait
+laiss&eacute; quinze ou
+vingt mille hommes au plus pour contenir Maubeuge; il aurait
+march&eacute;
+ensuite avec quarante-cinq ou cinquante mille sur le
+g&eacute;n&eacute;ral Jourdan, et
+l'aurait battu infailliblement; car, avec l'avantage de l'offensive, et
+&agrave;
+nombre &eacute;gal, ses troupes devaient l'emporter sur les
+n&ocirc;tres encore mal
+organis&eacute;es. Au lieu d'adopter ce plan, le prince de Cobourg
+laissa environ
+trente-cinq mille hommes autour de la place, et resta en observation
+avec
+environ trente mille, dans les positions de Dourlers et Watignies.</p>
+<p>Dans cet &eacute;tat de choses, il n'&eacute;tait pas impossible au
+g&eacute;n&eacute;ral Jourdan de
+percer sur un point la ligne occup&eacute;e par le corps d'observation,
+de marcher
+sur Colloredo qui faisait l'investissement du camp retranch&eacute;, de
+le mettre
+entre deux feux, et, apr&egrave;s l'avoir accabl&eacute;, de
+s'adjoindre l'arm&eacute;e enti&egrave;re
+de Maubeuge, de former avec elle une masse de soixante mille hommes, et
+de
+battre tous les coalis&eacute;s plac&eacute;s sur la rive droite de la
+Sambre. Pour cela,
+il fallait diriger une seule attaque sur Watignies, point le plus
+faible;
+mais, en se portant exclusivement de ce c&ocirc;t&eacute;, on laissait
+ouverte la route
+d'Avesnes qui aboutissait &agrave; Guise, o&ugrave; &eacute;tait notre
+base et le lieu de la
+r&eacute;union de tous les d&eacute;p&ocirc;ts. Le
+g&eacute;n&eacute;ral fran&ccedil;ais pr&eacute;f&eacute;ra un plan
+plus
+prudent, mais moins f&eacute;cond, et fit attaquer le corps
+d'observation sur
+quatre points, de mani&egrave;re &agrave; garder toujours la route
+d'Avesnes et de Guise.
+A sa gauche, il d&eacute;tacha la division Fromentin sur Saint-Waast,
+avec ordre
+de marcher entre la Sambre et la droite de l'ennemi. Le
+g&eacute;n&eacute;ral Balland,
+avec plusieurs batteries, dut se placer au centre, en face de Dourlers,
+pour contenir Clerfayt par une forte canonnade. Le
+g&eacute;n&eacute;ral Duquesnoy
+s'avan&ccedil;a avec la droite sur Watignies, qui formait la gauche de
+l'ennemi,
+un peu en arri&egrave;re de la position centrale de Dourlers. Ce point
+n'&eacute;tait
+occup&eacute; que par un faible corps. Une quatri&egrave;me division,
+celle du g&eacute;n&eacute;ral
+Beauregard, plac&eacute;e encore au-del&agrave; de la droite, dut
+seconder Duquesnoy dans
+son attaque sur Watignies. Ces divers mouvemens &eacute;taient peu
+li&eacute;s, et ne
+portaient pas sur les points d&eacute;cisifs. Ils s'effectu&egrave;rent
+le 15 octobre au
+matin. Le g&eacute;n&eacute;ral Fromentin s'empara de Saint-Waast; mais
+n'ayant pas pris
+la pr&eacute;caution de longer les bois pour se tenir &agrave; l'abri
+de la cavalerie, il
+fut assailli et rejet&eacute; dans le ravin de Saint-R&eacute;my. Au
+centre, o&ugrave; l'on
+croyait Fromentin ma&icirc;tre de Saint-Waast, et o&ugrave; l'on savait
+que la droite
+avait r&eacute;ussi &agrave; s'approcher de Watignies, on voulut passer
+outre, et au lieu
+de canonner Dourlers, on songea &agrave; s'en emparer. Il para&icirc;t
+que ce fut l'avis
+de Carnot, qui d&eacute;cida l'attaque malgr&eacute; le
+g&eacute;n&eacute;ral Jourdan. Notre infanterie
+se jeta dans le ravin qui la s&eacute;parait de Dourlers, gravit le
+terrain sous
+un feu meurtrier, et arriva sur un plateau o&ugrave; elle avait en
+t&ecirc;te des
+batteries formidables, et en flanc une nombreuse cavalerie pr&ecirc;te
+&agrave; la
+charger. Dans ce m&ecirc;me instant, un nouveau corps, qui venait de
+contribuer &agrave;
+mettre Fromentin en d&eacute;route, mena&ccedil;ait encore de la
+d&eacute;border sur sa gauche.
+Le g&eacute;n&eacute;ral Jourdan s'exposa au plus grand danger pour la
+maintenir; mais
+elle plia, se jeta en d&eacute;sordre dans le ravin, et tr&egrave;s
+heureusement reprit
+ses positions sans avoir &eacute;t&eacute; poursuivie. Nous avions
+perdu pr&egrave;s de mille
+hommes &agrave; cette tentative, et notre gauche sous Fromentin avait
+perdu son
+artillerie. Le g&eacute;n&eacute;ral Duquesnoy, &agrave; la droite,
+avait seul r&eacute;ussi, en
+parvenant &agrave; s'approcher de Watignies.</p>
+<p>Apr&egrave;s cette tentative, la position &eacute;tait mieux connue
+des Fran&ccedil;ais. Ils
+sentirent que Dourlers &eacute;tait trop d&eacute;fendu pour diriger
+sur ce point
+l'attaque principale; que Watignies, &agrave; peine gard&eacute; par le
+g&eacute;n&eacute;ral Tr&eacute;cy, et
+plac&eacute; en arri&egrave;re de Dourlers, &eacute;tait facile
+&agrave; emporter, et que ce village
+une fois occup&eacute; par le gros de nos forces, la position de
+Dourlers tombait
+n&eacute;cessairement. Jourdan d&eacute;tacha donc six &agrave; sept
+mille hommes vers sa
+droite, pour renforcer le g&eacute;n&eacute;ral Duquesnoy; il ordonna
+au g&eacute;n&eacute;ral
+Beauregard, trop &eacute;loign&eacute; avec sa quatri&egrave;me
+colonne, de se rabattre d'Eule
+sur Obrechies, de mani&egrave;re &agrave; op&eacute;rer un effort
+concentrique sur Watignies,
+conjointement avec le g&eacute;n&eacute;ral Duquesnoy; mais il persista
+&agrave; continuer sa
+d&eacute;monstration sur le centre, et &agrave; faire marcher Fromentin
+vers la gauche,
+afin d'embrasser toujours le front entier de l'ennemi.</p>
+<p>Le lendemain 16, l'attaque commen&ccedil;a. Notre infanterie
+d&eacute;bouchant par les
+trois villages de Dinant, Demichaux et Choisy, aborda Watignies. Les
+grenadiers autrichiens, qui liaient Watignies &agrave; Dourlers, furent
+rejet&eacute;s
+dans les bois. La cavalerie ennemie fut contenue par l'artillerie
+l&eacute;g&egrave;re
+dispos&eacute;e &agrave; propos, et Watignies fut emport&eacute;. Le
+g&eacute;n&eacute;ral Beauregard, moins
+heureux, fut surpris par une brigade que les Autrichiens avaient
+d&eacute;tach&eacute;e
+contre lui. Sa troupe, s'exag&eacute;rant la force de l'ennemi, se
+d&eacute;banda, et
+c&eacute;da une partie du terrain. A Dourlers et Saint-Waast, on
+s'&eacute;tait contenu
+r&eacute;ciproquement; mais Watignies &eacute;tait occup&eacute;, et
+c'&eacute;tait l'essentiel.
+Jourdan, pour s'en assurer la possession, y renfor&ccedil;a encore une
+fois sa
+droite de cinq ou six mille hommes. Cobourg, trop prompt &agrave;
+c&eacute;der au danger,
+se retira, malgr&eacute; le succ&egrave;s obtenu sur Beauregard, et
+malgr&eacute; l'arriv&eacute;e du
+duc d'York, qui venait &agrave; marches forc&eacute;es de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la Sambre. Il
+est probable que la crainte de voir les Fran&ccedil;ais s'unir aux
+vingt mille
+hommes du camp retranch&eacute;, l'emp&ecirc;cha de persister &agrave;
+occuper la rive droite
+de la Sambre. Il est certain que si l'arm&eacute;e de Maubeuge, au
+bruit du canon
+de Watignies, e&ucirc;t attaqu&eacute; le faible corps
+d'investissement, et t&acirc;ch&eacute; de
+marcher vers Jourdan, les coalis&eacute;s auraient pu &ecirc;tre
+accabl&eacute;s. Les soldats
+le demandaient &agrave; grands cris; mais le g&eacute;n&eacute;ral
+Ferrand s'y opposa, et le
+g&eacute;n&eacute;ral Chancel, qu'on crut &agrave; tort coupable de ce
+refus, fut envoy&eacute; au
+tribunal r&eacute;volutionnaire. L'heureuse attaque de Watignies
+d&eacute;cida la lev&eacute;e
+du si&eacute;ge de Maubeuge, comme celle d'Hondschoote avait
+d&eacute;cid&eacute; la lev&eacute;e du
+si&eacute;ge de Dunkerque: elle fut appel&eacute;e victoire de
+Watignies, et produisit
+sur les esprits la plus grande impression.</p>
+<p>Les coalis&eacute;s se trouvaient ainsi concentr&eacute;s entre
+l'Escaut et la Sambre. Le
+comit&eacute; de salut public voulut aussit&ocirc;t tirer parti de la
+victoire de
+Watignies, du d&eacute;couragement qu'elle avait jet&eacute; chez
+l'ennemi, de l'&eacute;nergie
+qu'elle avait rendue &agrave; notre arm&eacute;e, et r&eacute;solut de
+tenter un dernier effort
+qui, avant l'hiver, rejet&acirc;t les coalis&eacute;s hors du
+territoire, et les laiss&acirc;t
+avec le sentiment d&eacute;courageant d'une campagne enti&egrave;rement
+perdue. L'avis de
+Jourdan et de Carnot &eacute;tait oppos&eacute; a celui du
+comit&eacute;. Ils pensaient que les
+pluies, d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s abondantes, le mauvais
+&eacute;tat des chemins, la fatigue des
+troupes, &eacute;taient des raisons suffisantes d'entrer dans les
+quartiers
+d'hiver, et ils conseillaient d'employer la mauvaise saison &agrave;
+discipliner
+et organiser l'arm&eacute;e. Cependant le comit&eacute; insista pour
+qu'on d&eacute;livr&acirc;t le
+territoire, disant que dans cette saison une d&eacute;faite ne pourrait
+pas avoir
+de grands r&eacute;sultats. D'apr&egrave;s l'id&eacute;e nouvellement
+imagin&eacute;e d'agir sur les
+ailes, le comit&eacute; ordonna de marcher par Maubeuge et Charleroi
+d'un c&ocirc;t&eacute;,
+par Cysaing, Maulde et Tournay de l'autre, et d'envelopper ainsi
+l'ennemi
+sur le territoire qu'il avait envahi. L'arr&ecirc;t&eacute; fut
+sign&eacute; le 22 octobre. Les
+ordres furent donn&eacute;s en cons&eacute;quence; l'arm&eacute;e des
+Ardennes dut se joindre &agrave;
+Jourdan; les garnisons des places fortes durent en sortir, et
+&ecirc;tre
+remplac&eacute;es par les nouvelles r&eacute;quisitions.</p>
+<p>La guerre de la Vend&eacute;e venait d'&ecirc;tre reprise avec une
+nouvelle activit&eacute;. On
+a vu que Canclaux s'&eacute;tait repli&eacute; sur Nantes, et que les
+colonnes de la
+Haute-Vend&eacute;e &eacute;taient rentr&eacute;es &agrave; Angers et
+&agrave; Saumur. Avant que les nouveaux
+d&eacute;crets qui confondaient les deux arm&eacute;es de la Rochelle
+et de Brest en une
+seule, et en conf&eacute;raient le commandement au
+g&eacute;n&eacute;ral L&eacute;chelle, fussent
+connus, Canclaux pr&eacute;para un nouveau mouvement offensif. La
+garnison de
+Mayence &eacute;tait d&eacute;j&agrave; r&eacute;duite, par la guerre
+et les maladies, &agrave; neuf ou dix
+mille hommes. La division de Brest, battue sous Beysser, &eacute;tait
+presque
+d&eacute;sorganis&eacute;e. Canclaux n'en r&eacute;solut pas moins une
+marche tr&egrave;s-hardie au
+centre de la Vend&eacute;e, et en m&ecirc;me temps il conjura Rossignol
+de le seconder
+avec son arm&eacute;e. Rossignol r&eacute;unit aussit&ocirc;t un
+conseil de guerre &agrave; Saumur, le
+2 octobre, et fit d&eacute;cider que les colonnes de Saumur, de Thouars
+et de la
+Ch&acirc;taigneraye, se r&eacute;uniraient le 7 &agrave; Bressuire, et
+marcheraient de l&agrave; &agrave;
+Ch&acirc;tillon, pour faire concourir leur attaque avec celle de
+Canclaux. Il
+prescrivit en m&ecirc;me temps aux deux colonnes de Lu&ccedil;on et des
+Sables de garder
+la d&eacute;fensive, &agrave; cause de leurs derniers revers, et des
+dangers qui les
+mena&ccedil;aient du c&ocirc;t&eacute; de la Basse-Vend&eacute;e.</p>
+<p>Pendant ce temps, Canclaux s'&eacute;tait avanc&eacute; le 1er
+octobre jusqu'&agrave; Montaigu,
+poussant des reconnaissances jusqu'&agrave; Saint-Fulgent, pour
+t&acirc;cher de se lier
+par sa droite avec la colonne de Lu&ccedil;on, dans le cas o&ugrave;
+elle parviendrait &agrave;
+reprendre l'offensive. Enhardi par le succ&egrave;s de sa marche, il
+ordonna, le
+6, &agrave; l'avant-garde, toujours command&eacute;e par Kl&eacute;ber,
+de se porter &agrave;
+Tiffauges. Quatre mille Mayen&ccedil;ais rencontr&egrave;rent
+l'arm&eacute;e de d'Elb&eacute;e et de
+Bonchamps &agrave; Saint-Simphorien, la mirent en d&eacute;route
+apr&egrave;s un combat
+sanglant, et la repouss&egrave;rent fort loin. Dans la soir&eacute;e
+m&ecirc;me, arriva le
+d&eacute;cret qui destituait Canclaux, Aubert-Dubayet et Grouchy. Le
+m&eacute;contentement fut tr&egrave;s-grand dans la colonne de Mayence,
+et Philippeaux,
+Gillet, Merlin et Rewbell, qui voyaient l'arm&eacute;e priv&eacute;e
+d'un excellent
+g&eacute;n&eacute;ral au moment o&ugrave; elle &eacute;tait
+expos&eacute;e au centre de la Vend&eacute;e, en furent
+indign&eacute;s. C'&eacute;tait sans doute une excellente mesure que de
+r&eacute;unir le
+commandement de l'Ouest sur une seule t&ecirc;te, mais il fallait
+choisir un
+autre individu pour en supporter le fardeau. L&eacute;chelle
+&eacute;tait ignorant et
+l&acirc;che, dit Kl&eacute;ber dans ses m&eacute;moires, et ne se
+montra jamais une seule fois
+au feu. Simple officier dans l'arm&eacute;e de La Rochelle, on
+l'avan&ccedil;a
+subitement, comme Rossignol, &agrave; cause de sa r&eacute;putation de
+patriotisme, mais
+on ignorait que n'ayant ni l'esprit naturel de Rossignol, ni sa
+bravoure,
+il &eacute;tait aussi mauvais soldat que mauvais g&eacute;n&eacute;ral.
+En attendant son
+arriv&eacute;e, Kl&eacute;ber eut le commandement. On resta dans les
+m&ecirc;mes positions
+entre Montaigu et Tiffauges.</p>
+<p>L&eacute;chelle arriva enfin le 8 octobre, et on tint un conseil de
+guerre en sa
+pr&eacute;sence. On venait d'apprendre la marche des colonnes de
+Saumur, de
+Thouars et de la Ch&acirc;taigneraye, sur Bressuire: il fut convenu
+alors qu'on
+persisterait &agrave; marcher sur Cholet, o&ugrave; l'on se joindrait
+aux trois colonnes
+r&eacute;unies &agrave; Bressuire, et en m&ecirc;me temps il fut
+ordonn&eacute; au reste de la
+division de Lu&ccedil;on de s'avancer vers le rendez-vous
+g&eacute;n&eacute;ral. L&eacute;chelle ne
+comprit rien aux raisonnemens des g&eacute;n&eacute;raux, et approuva
+tout en disant: <i>Il
+faut marcher majestueusement et en masse</i>. Kl&eacute;ber replia sa
+carte avec
+m&eacute;pris. Merlin dit qu'on avait choisi le plus ignorant des
+hommes pour
+l'envoyer &agrave; l'arm&eacute;e la plus compromise. D&egrave;s ce
+moment, Kl&eacute;ber fut charg&eacute;,
+par les repr&eacute;sentans, de diriger seul les op&eacute;rations, en
+se bornant, pour
+la forme, &agrave; en rendre compte &agrave; L&eacute;chelle. Celui-ci
+profita de cet
+arrangement pour se tenir &agrave; une grande distance du champ de
+bataille.
+&Eacute;loign&eacute; du danger, il ha&iuml;ssait les braves qui se
+battaient pour lui, mais
+du moins il les laissait se battre, quand et comme il leur plaisait.</p>
+<p>Dans ce moment, Charette, voyant les dangers qui mena&ccedil;aient
+les chefs de la
+Haute-Vend&eacute;e, se s&eacute;para d'eux, pr&eacute;textant de
+fausses raisons de
+m&eacute;contentement, et il se rejeta sur la c&ocirc;te, avec le
+projet de s'emparer de
+l'&icirc;le de Noirmoutiers. Il s'en rendit ma&icirc;tre en effet, le
+12, par une
+surprise et par la trahison du chef qui y commandait. Il &eacute;tait
+ainsi assur&eacute;
+de sauver sa division, et d'entrer en communication avec les Anglais;
+mais
+il laissait le parti de la Haute-Vend&eacute;e expos&eacute; &agrave;
+une destruction presque
+in&eacute;vitable. Dans l'int&eacute;r&ecirc;t de la cause commune, il
+avait bien mieux &agrave;
+faire: il pouvait attaquer la colonne de Mayence sur les
+derri&egrave;res, et
+peut-&ecirc;tre la d&eacute;truire. Les chefs de la grande arm&eacute;e
+lui envoy&egrave;rent lettres
+sur lettres pour l'y engager; mais ils n'en re&ccedil;urent jamais
+aucune r&eacute;ponse.</p>
+<p>Ces malheureux chefs de la Haute-Vend&eacute;e &eacute;taient
+press&eacute;s de tous c&ocirc;t&eacute;s. Les
+colonnes r&eacute;publicaines qui devaient se r&eacute;unir &agrave;
+Bressuire s'y trouvaient &agrave;
+l'&eacute;poque fix&eacute;e, et elles s'&eacute;taient
+achemin&eacute;es le 9 de Bressuire sur
+Ch&acirc;tillon. Sur la route, elles rencontr&egrave;rent
+l'arm&eacute;e de M. de Lescure, et
+la mirent en d&eacute;sordre. Westermann,
+r&eacute;int&eacute;gr&eacute; dans son commandement, &eacute;tait
+toujours &agrave; l'avant-garde, &agrave; la t&ecirc;tes de quelques
+cents hommes. Il entra le
+premier dans Ch&acirc;tillon le 9 au soir. L'arm&eacute;e
+enti&egrave;re y p&eacute;n&eacute;tra le lendemain
+10. Pendant ce mouvement, Lescure et Larochejacquelein avaient
+appel&eacute; &agrave;
+leur secours la grande arm&eacute;e, qui n'&eacute;tait pas loin d'eux;
+car, d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s
+resserr&eacute;s au centre de ce pays, ils combattaient &agrave; peu de
+distance les uns
+des autres. Tous les g&eacute;n&eacute;raux r&eacute;unis
+r&eacute;solurent de se porter sur Ch&acirc;tillon.
+Ils se mirent en marche le 11. Westermann s'avan&ccedil;ait
+d&eacute;j&agrave; de Ch&acirc;tillon sur
+Mortagne, avec cinq cents hommes d'avant-garde. D'abord il ne crut pas
+avoir affaire &agrave; toute une arm&eacute;e, et ne demanda pas de
+grands secours &agrave; son
+g&eacute;n&eacute;ral. Mais envelopp&eacute; tout &agrave; coup, il fut
+oblig&eacute; de se replier
+rapidement, et rentra dans Ch&acirc;tillon avec sa troupe. Le
+d&eacute;sordre se mit
+alors dans la ville, et l'arm&eacute;e r&eacute;publicaine l'abandonna
+pr&eacute;cipitamment.
+Westermann se r&eacute;unissant au g&eacute;n&eacute;ral en chef
+Chalbos, et groupant autour de
+lui quelques braves, arr&ecirc;ta la fuite, et se reporta m&ecirc;me
+assez pr&egrave;s de
+Ch&acirc;tillon. A l'entr&eacute;e de la nuit, il dit &agrave;
+quelques-uns de ses soldats qui
+avaient fui: &laquo;Vous avez perdu votre honneur aujourd'hui, il faut
+le
+recouvrer.&raquo; Il prend aussit&ocirc;t cent cavaliers, fait monter
+cent grenadiers
+en croupe, et la nuit, tandis que les Vend&eacute;ens confondus dans
+Ch&acirc;tillon
+sont endormis ou pris de vin, il a l'audace d'y entrer, et de se jeter
+au
+milieu de toute une arm&eacute;e. Le d&eacute;sordre fut au comble, et
+le carnage
+effroyable. Les Vend&eacute;ens, ne se reconnaissant pas, se battaient
+entre eux,
+et, au milieu d'une horrible confusion, femmes, enfans, vieillards,
+&eacute;taient
+&eacute;gorg&eacute;s. Westermann sortit &agrave; la pointe du jour
+avec les trente ou quarante
+soldats qui lui restaient, et alla rejoindre, &agrave; une lieue de la
+ville, le
+gros de l'arm&eacute;e. Le 12, un spectacle affreux vint frapper les
+Vend&eacute;ens, ils
+sortirent eux-m&ecirc;mes de Ch&acirc;tillon, inond&eacute; de sang et
+d&eacute;vor&eacute; des flammes, et
+se port&egrave;rent du c&ocirc;t&eacute; de Cholet o&ugrave; marchaient
+les Mayen&ccedil;ais. Chalbos, apr&egrave;s
+avoir r&eacute;tabli l'ordre dans sa division, rentra le surlendemain
+14 dans
+Ch&acirc;tillon, et se disposa &agrave; se porter de nouveau en avant,
+pour faire sa
+jonction avec l'arm&eacute;e de Nantes.</p>
+<p>Tous les chefs vend&eacute;ens, d'Elb&eacute;e, Bonchamps, Lescure,
+La Rochejaquelein,
+&eacute;taient r&eacute;unis avec leurs forces aux environs de Cholet.
+Les Mayen&ccedil;ais, qui
+s'&eacute;taient mis en marche le 14, s'en approchaient; la colonne de
+Ch&acirc;tillon
+n'en &eacute;tait plus qu'&agrave; peu de distance; et la division de
+Lu&ccedil;on, qu'on avait
+mand&eacute;e, s'avan&ccedil;ait aussi, et devait venir se placer entre
+les colonnes de
+Mayence et de Ch&acirc;tillon. On touchait donc au moment de la
+jonction
+g&eacute;n&eacute;rale. Le 15, l'arm&eacute;e de Mayence marchait en
+deux masses vers Mortagne,
+qui venait d'&ecirc;tre &eacute;vacu&eacute;. Kl&eacute;ber, avec le
+corps de bataille, formait la
+gauche, et Beaupuy, la droite. Au m&ecirc;me moment, la colonne de
+Lu&ccedil;on arrivait
+vers Mortagne, esp&eacute;rant trouver un bataillon de direction que
+L&eacute;chelle
+aurait d&ucirc; faire placer sur sa route. Mais ce
+g&eacute;n&eacute;ral, qui ne faisait rien,
+ne s'&eacute;tait pas m&ecirc;me acquitt&eacute; de ce soin accessoire.
+La colonne est aussit&ocirc;t
+surprise par Lescure, et se trouve assaillie de tous
+c&ocirc;t&eacute;s. Heureusement
+Beaupuy, qui &eacute;tait pr&egrave;s d'elle par sa position vers
+Mortagne, accourt &agrave; son
+secours, et parvient &agrave; la d&eacute;gager. Les Vend&eacute;ens
+sont repouss&eacute;s. Le
+malheureux Lescure re&ccedil;oit une balle au-dessus du sourcil, et
+tombe dans les
+bras de ses soldats, qui l'emportent et prennent la fuite. La colonne
+de
+Lu&ccedil;on se r&eacute;unit alors &agrave; celle de Beaupuy. Le jeune
+Marceau venait d'en
+prendre le commandement. A la gauche, et dans le m&ecirc;me moment,
+Kl&eacute;ber
+soutenait un combat vers Saint-Christophe, et repoussait l'ennemi. Le
+15 au
+soir, toutes les troupes r&eacute;publicaines bivouaquaient dans les
+champs devant
+Cholet, o&ugrave; les Vend&eacute;ens s'&eacute;taient retir&eacute;s.
+La division de Lu&ccedil;on &eacute;tait
+d'environ trois mille hommes, ce qui, avec la colonne de Mayence,
+faisait &agrave;
+peu pr&egrave;s douze ou treize mille.</p>
+<p>Le lendemain matin 16, les Vend&eacute;ens, apr&egrave;s quelques
+coups de canon,
+&eacute;vacu&egrave;rent Cholet, et se repli&egrave;rent sur
+Beaupr&eacute;au. Kl&eacute;ber y entra aussit&ocirc;t,
+et, d&eacute;fendant le pillage sous peine de mort, y fit observer le
+plus grand
+ordre. La colonne de Lu&ccedil;on fit de m&ecirc;me &agrave; Mortagne.
+Ainsi tous les
+historiens qui ont dit qu'on br&ucirc;la Cholet et Mortagne ont commis
+une erreur
+ou avanc&eacute; un mensonge.</p>
+<p>Kl&eacute;ber fit aussit&ocirc;t toutes ses dispositions, car
+L&eacute;chelle &eacute;tait &agrave; deux
+lieues en arri&egrave;re. La rivi&egrave;re de Moine passe devant
+Cholet; au-del&agrave;, se
+trouve un terrain montueux, in&eacute;gal, formant un demi-cercle de
+hauteurs. A
+gauche de ce demi-cercle, se trouve le bois de Cholet; au centre de
+Cholet
+m&ecirc;me, et &agrave; droite, un ch&acirc;teau &eacute;lev&eacute;,
+Kl&eacute;ber pla&ccedil;a Beaupuy, avec
+l'avant-garde, en avant du bois; Haxo, avec la r&eacute;serve des
+Mayen&ccedil;ais,
+derri&egrave;re l'avant-garde, et de mani&egrave;re &agrave; la
+soutenir; il rangea la colonne
+de Lu&ccedil;on, command&eacute;e par Marceau, au centre, et Vimeux,
+avec le reste des
+Mayen&ccedil;ais, &agrave; la droite, sur les hauteurs. La colonne de
+Ch&acirc;tillon arriva
+dans la nuit du 16 au 17. Elle &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s de
+neuf ou dix mille
+hommes, ce qui portait les forces totales des r&eacute;publicains
+&agrave; vingt-deux
+mille environ. Le 17, au matin, on tint conseil. Kl&eacute;ber n'aimait
+pas sa
+position en avant de Cholet, parce qu'elle n'avait qu'une retraite, le
+pont
+de la rivi&egrave;re de Moine aboutissant &agrave; la ville. Il voulait
+qu'on march&acirc;t en
+avant pour tourner Beaupr&eacute;au, et couper les Vend&eacute;ens de
+la Loire. Les
+repr&eacute;sentans combattirent son avis, parce que la colonne venue
+de Ch&acirc;tillon
+avait besoin d'un jour de repos.</p>
+<p>Pendant ce temps, les chefs vend&eacute;ens
+d&eacute;lib&eacute;raient &agrave; Beaupr&eacute;au, au milieu
+d'une horrible confusion. Les paysans tra&icirc;naient avec eux leurs
+femmes,
+leurs enfans, leurs bestiaux, et formaient une &eacute;migration de
+plus de cent
+mille individus. La Rochejaquelein, d'Elb&eacute;e, auraient voulu
+qu'on se f&icirc;t
+tuer sur la rive gauche; mais Talmont, d'Autichamp, qui avaient une
+grande
+influence en Bretagne, d&eacute;siraient impatiemment qu'on se
+transport&acirc;t sur la
+rive droite. Bonchamps, qui voyait, dans une excursion vers les
+c&ocirc;tes du
+Nord, une grande entreprise, et qui avait, dit-on, un projet li&eacute;
+avec
+l'Angleterre, opinait pour passer la Loire. Cependant il &eacute;tait
+assez d'avis
+de tenter un dernier effort, et d'essayer une grande bataille devant
+Cholet. Avant d'engager le combat, il fit envoyer un d&eacute;tachement
+de quatre
+mille hommes &agrave; Varades, pour s'assurer un passage sur la Loire
+en cas de
+d&eacute;faite.</p>
+<p>La bataille &eacute;tait r&eacute;solue. Les Vend&eacute;ens
+s'avanc&egrave;rent, au nombre de quarante
+mille hommes, sur Cholet, le 15 octobre, &agrave; une heure
+apr&egrave;s midi. Les
+g&eacute;n&eacute;raux r&eacute;publicains ne s'attendaient pas
+&agrave; &ecirc;tre attaqu&eacute;s, et venaient
+d'ordonner un jour de repos. Les Vend&eacute;ens s'&eacute;taient
+form&eacute;s en trois
+colonnes: l'une dirig&eacute;e sur la gauche, o&ugrave; &eacute;taient
+Beaupuy et Haxo; l'autre
+sur le centre, command&eacute; par Marceau; la troisi&egrave;me sur la
+droite, confi&eacute;e &agrave;
+Vimeux. Les Vend&eacute;ens marchaient en ligne et en rang, comme des
+troupes
+r&eacute;guli&egrave;res. Tous les chefs bless&eacute;s qui pouvaient
+supporter le cheval
+&eacute;taient au milieu de leurs paysans, et les soutenaient en ce
+jour qui
+devait d&eacute;cider de leur existence et de la possession de leurs
+foyers. Entre
+Beaupr&eacute;au et la Loire, dans chaque commune qui leur restait, on
+c&eacute;l&eacute;brait
+la messe, et on invoquait le ciel pour cette cause si malheureuse et si
+menac&eacute;e.</p>
+<p>Les Vend&eacute;ens s'&eacute;branlent, et joignent l'avant-garde de
+Beaupuy, plac&eacute;e,
+comme nous l'avons dit, dans une plaine en avant du bois de Cholet. Une
+partie d'entre eux s'avance en masse serr&eacute;e, et charge &agrave;
+la mani&egrave;re des
+troupes de ligne; les autres s'&eacute;parpillent en tirailleurs pour
+tourner
+l'avant-garde, et m&ecirc;me l'aile gauche, en p&eacute;n&eacute;trant
+dans les bois de Cholet.
+Les r&eacute;publicains accabl&eacute;s sont forc&eacute;s de plier;
+Beaupuy a deux chevaux tu&eacute;s
+sous lui; il tombe embarrass&eacute; par son &eacute;peron, et allait
+&ecirc;tre pris,
+lorsqu'il se jette derri&egrave;re un caisson, se saisit d'un
+troisi&egrave;me cheval, et
+va rejoindre sa colonne. Dans ce moment Kl&eacute;ber accourt vers
+l'aile menac&eacute;e;
+il ordonne au centre et &agrave; la droite de ne pas se
+d&eacute;garnir, et mande &agrave;
+Chalbos de faire sortir de Cholet une de ses colonnes pour venir au
+secours de la gauche. Lui-m&ecirc;me se place aupr&egrave;s d'Haxo,
+r&eacute;tablit la
+confiance dans ses bataillons, et ram&egrave;ne au feu ceux qui avaient
+pli&eacute; sous
+le grand nombre. Les Vend&eacute;ens sont repouss&eacute;s &agrave;
+leur tour, reviennent avec
+acharnement, et sont repouss&eacute;s encore. Pendant ce temps, le
+combat s'engage
+au centre et &agrave; la droite avec la m&ecirc;me fureur. A la droite,
+Vimeux est si
+bien plac&eacute;, que tous les efforts de l'ennemi demeurent
+impuissans.</p>
+<p>Au centre, cependant, les Vend&eacute;ens s'avancent avec plus
+d'avantage qu'aux
+deux ailes, et p&eacute;n&egrave;trent dans l'enfoncement o&ugrave; se
+trouve le jeune Marceau.
+Kl&eacute;ber y accourt pour soutenir la colonne de Lu&ccedil;on, et,
+&agrave; l'instant m&ecirc;me,
+une des divisions de Chalbos, qu'il avait demand&eacute;e, sort de
+Cholet, au
+nombre de quatre mille hommes. Ce renfort &eacute;tait d'une grande
+importance
+dans ce moment; mais, &agrave; la vue de cette plaine en feu, cette
+division mal
+organis&eacute;e, comme toutes celles de l'arm&eacute;e de La Rochelle,
+se d&eacute;bande et
+rentre en d&eacute;sordre dans Cholet. Kl&eacute;ber et Marceau restent
+au centre avec la
+seule colonne de Lu&ccedil;on. Le jeune Marceau, qui la commande, ne
+s'intimide
+pas; il laisse approcher l'ennemi &agrave; une port&eacute;e de fusil,
+puis tout &agrave; coup
+d&eacute;masque son artillerie, et, de son feu impr&eacute;vu,
+arr&ecirc;te et accable les
+Vend&eacute;ens. Ceux-ci r&eacute;sistent d'abord; ils se rallient, se
+serrent sous une
+pluie de mitraille; mais bient&ocirc;t ils c&egrave;dent et fuient en
+d&eacute;sordre. Dans ce
+moment, leur d&eacute;route est g&eacute;n&eacute;rale au centre,
+&agrave; la droite et &agrave; la gauche;
+Beaupuy, avec son avant-garde ralli&eacute;e, les poursuit &agrave;
+toute outrance.</p>
+<p>Les colonnes de Mayence et de Lu&ccedil;on &eacute;taient les seules
+qui eussent pris
+part &agrave; la bataille. Ainsi treize mille hommes en avaient battu
+quarante
+mille. De part et d'autre, on avait d&eacute;ploy&eacute; la plus
+grande valeur; mais la
+r&eacute;gularit&eacute; et la discipline d&eacute;cid&egrave;rent
+l'avantage en faveur des
+r&eacute;publicains. Marceau, Beaupuy, Merlin, qui pointait
+lui-m&ecirc;me les pi&egrave;ces,
+avaient d&eacute;ploy&eacute; le plus grand h&eacute;ro&iuml;sme;
+Kl&eacute;ber avait montr&eacute; son coup d'oeil
+et sa vigueur accoutum&eacute;s sur le champ de bataille. Du
+c&ocirc;t&eacute; des Vend&eacute;ens,
+d'Elb&eacute;e, Bonchamps, apr&egrave;s avoir fait des prodiges,
+avaient &eacute;t&eacute; bless&eacute;s &agrave;
+mort; La Rochejaquelein restait seul de tous les chefs, et il n'avait
+rien
+oubli&eacute; pour partager leurs glorieuses blessures. Le combat avait
+dur&eacute;
+depuis deux heures jusqu'&agrave; six.</p>
+<p>L'obscurit&eacute; r&eacute;gnait d&eacute;j&agrave; de toutes
+parts; les Vend&eacute;ens fuyaient en toute
+h&acirc;te, jetant leurs sabots sur les routes. Beaupuy les suivait
+&agrave; perte
+d'haleine. A Beaupuy s'&eacute;tait joint Westermann, qui, ne voulant
+pas partager
+l'inaction des troupes de Chalbos, avait pris un corps de cavalerie, et
+courait, &agrave; bride abattue, sur les fuyards. Apr&egrave;s avoir
+poursuivi l'ennemi
+fort long-temps, Beaupuy et Westermann s'arr&ecirc;tent, et songent
+&agrave; faire
+reposer leurs troupes. Cependant, disent-ils, nous trouverons
+plut&ocirc;t du
+pain &agrave; Beaupr&eacute;au qu'&agrave; Cholet, et ils osent marcher
+sur Beaupr&eacute;au, o&ugrave; l'on
+supposait que les Vend&eacute;ens s'&eacute;taient retir&eacute;s en
+masse. Mais la fuite avait
+&eacute;t&eacute; si rapide, qu'une partie se trouvait
+d&eacute;j&agrave; &agrave; Saint-Florent, sur les
+bords de la Loire. Le reste, &agrave; l'approche des
+r&eacute;publicains, &eacute;vacue
+Beaupr&eacute;au en d&eacute;sordre, et leur c&egrave;de ce poste
+o&ugrave; ils auraient pu se
+d&eacute;fendre.</p>
+<p>Le lendemain matin, 18, l'arm&eacute;e enti&egrave;re marche de
+Cholet vers Beaupr&eacute;au.
+Les avant-gardes de Beaupuy, plac&eacute;es sur la route de
+Saint-Florent, voient
+un grand nombre d'individus accourir en criant: <i>Vive la
+r&eacute;publique, vive
+Bonchamps!</i> On les interroge, et ils r&eacute;pondent en proclamant
+Bonchamps
+comme leur lib&eacute;rateur. En effet, ce jeune h&eacute;ros,
+&eacute;tendu sur un matelas, et
+pr&egrave;s d'expirer d'un coup de feu dans le bas-ventre, avait
+demand&eacute; et obtenu
+la gr&acirc;ce de quatre mille prisonniers que les Vend&eacute;ens
+tra&icirc;naient &agrave; leur
+suite, et qu'ils voulaient fusiller; les prisonniers rejoignaient
+l'arm&eacute;e
+r&eacute;publicaine.</p>
+<p style="text-align: center;"><img src="images/HDR002.jpg"
+ title="MORT DE BONCHAMP" alt="MORT DE BONCHAMP"
+ style="width: 816px; height: 518px;"></p>
+<p>Dans ce moment, quatre-vingt mille individus, femmes, enfans,
+vieillards,
+hommes arm&eacute;s, &eacute;taient au bord de la Loire, avec les
+d&eacute;bris de ce qu'ils
+poss&eacute;daient, et se disputaient une vingtaine de barques pour
+passer &agrave;
+l'autre bord. Le conseil sup&eacute;rieur, compos&eacute; des chefs qui
+&eacute;taient
+capables encore d'opiner, d&eacute;lib&eacute;rait s'il fallait se
+s&eacute;parer ou porter la
+guerre en Bretagne. Quelques-uns auraient voulu qu'on se
+dispers&acirc;t dans la
+Vend&eacute;e, et qu'on s'y cach&acirc;t en attendant des temps
+meilleurs: La
+Rochejaquelein &eacute;tait du nombre, et il conseillait de se faire
+tuer sur la
+rive gauche plut&ocirc;t que de passer sur la rive droite. Cependant
+l'avis
+contraire pr&eacute;valut, et on se d&eacute;cida &agrave; rester
+r&eacute;unis et &agrave; passer outre. Mais
+Bonchamps venait d'expirer, et personne n'&eacute;tait capable
+d'accomplir les
+projets qu'il avait form&eacute;s sur la Bretagne. D'Elb&eacute;e,
+mourant, &eacute;tait envoy&eacute;
+&agrave; Noirmoutiers; Lescure, bless&eacute; &agrave; mort,
+&eacute;tait transport&eacute; sur un brancard.
+Quatre-vingt mille individus quittaient leurs champs, allaient porter
+le
+ravage dans les champs voisins, et y chercher l'extermination, pour
+quel
+but, grand Dieu! pour une cause absurde et de toutes parts
+d&eacute;laiss&eacute;e ou
+hypocritement d&eacute;fendue! Tandis que ces infortun&eacute;s
+s'exposaient
+g&eacute;n&eacute;reusement &agrave; tant de maux, la coalition
+songeait &agrave; peine &agrave; eux, les
+&eacute;migr&eacute;s intriguaient dans les cours, quelques-uns
+seulement se battaient
+bravement sur le Rhin, mais dans les rangs des &eacute;trangers; et
+personne
+encore n'avait song&eacute; &agrave; envoyer ni un soldat ni un
+&eacute;cu &agrave; cette malheureuse
+Vend&eacute;e, d&eacute;j&agrave; signal&eacute;e par vingt combats
+h&eacute;ro&iuml;ques, et aujourd'hui vaincue,
+fugitive et d&eacute;sol&eacute;e.</p>
+<p>Les g&eacute;n&eacute;raux r&eacute;publicains se r&eacute;unirent
+&agrave; Beaupr&eacute;au, et l&agrave; on r&eacute;solut de se
+diviser, et de se rendre partie &agrave; Nantes et partie &agrave;
+Angers, pour emp&ecirc;cher
+un coup de main sur ces deux places. L'avis des repr&eacute;sentans,
+non partag&eacute;
+pourtant par Kl&eacute;ber, fut que la Vend&eacute;e &eacute;tait
+d&eacute;truite. <i>La Vend&eacute;e n'est
+plus</i>, &eacute;crivirent-ils &agrave; la convention. On avait
+donn&eacute; jusqu'au 20 octobre &agrave;
+l'arm&eacute;e pour en finir, et elle avait termin&eacute; le 18.
+L'arm&eacute;e du Nord avait,
+le m&ecirc;me jour, gagn&eacute; la bataille de Watignies, et avait
+termin&eacute; la campagne
+en d&eacute;bloquant Maubeuge. Ainsi, de toutes parts, la convention
+semblait
+n'avoir qu'&agrave; d&eacute;cr&eacute;ter la victoire pour l'assurer.
+L'enthousiasme fut au
+comble &agrave; Paris et dans toute la France, et on commen&ccedil;a
+&agrave; croire qu'avant la
+fin de la saison la r&eacute;publique serait victorieuse de tous les
+tr&ocirc;nes
+conjur&eacute;s contre elle.</p>
+<p>Un seul &eacute;v&eacute;nement pouvait troubler cette joie,
+c'&eacute;tait la perte des lignes
+de Wissembourg sur le Rhin, qui avaient &eacute;t&eacute;
+forc&eacute;es le 13 et le 15 octobre.
+Apr&egrave;s l'&eacute;chec de Pirmasens, nous avons laiss&eacute; les
+Prussiens et les
+Autrichiens en pr&eacute;sence des lignes de la Sarre et de la Lauter,
+et mena&ccedil;ant
+&agrave; chaque instant de les envahir. Les Prussiens, ayant
+inqui&eacute;t&eacute; les Fran&ccedil;ais
+sur les bords de la Sarre, les oblig&egrave;rent &agrave; se replier.
+Le corps des
+Vosges, rejet&eacute; au-del&agrave; d'Hornbach, se retira fort en
+arri&egrave;re &agrave; Bitche,
+dans le centre des montagnes; l'arm&eacute;e de la Moselle,
+repouss&eacute;e jusqu'&agrave;
+Sarreguemines, fut s&eacute;par&eacute;e du corps des Vosges et de
+l'arm&eacute;e du Rhin. Dans
+cette position, il devenait facile aux Prussiens, qui avaient, sur le
+revers occidental, d&eacute;pass&eacute; la ligne commune de la Sarre
+et de la Lauter, de
+tourner les lignes de Wissembourg par leur extr&ecirc;me gauche. Alors
+ces lignes
+devaient tomber n&eacute;cessairement. C'est ce qui arriva le 13
+octobre. La
+Prusse et l'Autriche, que nous avons vues en d&eacute;saccord,
+s'&eacute;taient enfin
+entendues, le roi de Prusse s'&eacute;tait rendu en Pologne, et avait
+laiss&eacute; le
+commandement &agrave; Brunswick, avec ordre de se concerter avec
+Wurmser. Du 13 au
+14 octobre, tandis que les Prussiens marchaient le long de la ligne des
+Vosges jusqu'&agrave; Bitche, bien au-del&agrave; de la hauteur de
+Wissembourg, Wurmser
+devait attaquer les lignes de la Lauter sur sept colonnes. La
+premi&egrave;re,
+sous le prince de Waldeck, charg&eacute;e de passer le Rhin &agrave;
+Seltz, et de tourner
+Lauterbourg, rencontra, dans la nature des lieux et le courage d'un
+demi-bataillon des Pyr&eacute;n&eacute;es, des obstacles invincibles;
+la seconde, bien
+qu'elle e&ucirc;t pass&eacute; les lignes au-dessus de Lauterbourg, fut
+repouss&eacute;e; les
+autres, apr&egrave;s avoir obtenu au-dessus et autour de Wissembourg
+des avantages
+balanc&eacute;s par la r&eacute;sistance vigoureuse des
+Fran&ccedil;ais, s'empar&egrave;rent cependant
+de Wissembourg. Nos troupes se retir&egrave;rent sur le poste du
+Geisberg, plac&eacute;
+un peu en arri&egrave;re de Wissembourg, et beaucoup plus difficile
+&agrave; emporter. On
+ne pouvait pas regarder encore les lignes de Wissembourg comme tout
+&agrave; fait
+perdues; mais la nouvelle de la marche des Prussiens sur le revers
+occidental, obligea le g&eacute;n&eacute;ral fran&ccedil;ais &agrave;
+se replier sur Hagueneau et sur
+les lignes de la Lauter, et &agrave; c&eacute;der ainsi une partie du
+territoire aux
+coalis&eacute;s. Sur ce point, la fronti&egrave;re &eacute;tait donc
+envahie; mais les succ&egrave;s du
+Nord et de la Vend&eacute;e couvrirent l'effet de cette mauvaise
+nouvelle. On
+envoya Saint-Just et Lebas en Alsace, pour contenir les mouvemens que
+la
+noblesse alsacienne et les &eacute;migr&eacute;s excitaient &agrave;
+Strasbourg. On dirigea de
+ce c&ocirc;t&eacute; des lev&eacute;es nombreuses, et on se consola par
+la r&eacute;solution de
+vaincre sur ce point comme sur tous les autres.</p>
+<p>Les craintes affreuses qu'on avait con&ccedil;ues dans le mois
+d'ao&ucirc;t, avant les
+victoires d'Hondschoote et de Watignies, avant la prise de Lyon et la
+retraite des Pi&eacute;montais au-del&agrave; des Alpes, avant les
+succ&egrave;s de la Vend&eacute;e,
+&eacute;taient dissip&eacute;es. On voyait, dans ce moment, la
+fronti&egrave;re du Nord, la plus
+importante et la plus menac&eacute;e, d&eacute;livr&eacute;e de
+l'ennemi, Lyon rendu &agrave; la
+r&eacute;publique, la Vend&eacute;e soumise, toute r&eacute;bellion
+&eacute;touff&eacute;e dans l'int&eacute;rieur
+jusqu'&agrave; la fronti&egrave;re d'Italie, o&ugrave; la place de
+Toulon r&eacute;sistait encore, il
+est vrai, mais r&eacute;sistait seule. Encore un succ&egrave;s aux
+Pyr&eacute;n&eacute;es, &agrave; Toulon,
+au Rhin, et la r&eacute;publique &eacute;tait compl&egrave;tement
+victorieuse; et ce triple
+succ&egrave;s ne semblait pas plus difficile &agrave; obtenir que les
+autres. Sans doute,
+la t&acirc;che n'&eacute;tait pas finie, mais elle pouvait l'&ecirc;tre
+bient&ocirc;t, en continuant
+les m&ecirc;mes efforts et les m&ecirc;mes moyens: on n'&eacute;tait
+pas encore enti&egrave;rement
+rassur&eacute;, mais on ne se croyait plus en danger de mort prochaine.</p>
+<p>NOTES:</p>
+<p><a name="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor4">[4]</a></p>
+<blockquote> D&eacute;cret du 18e jour du 1er mois de l'an IIe de la
+R&eacute;publique.</blockquote>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="CHAPITRE_XV."></a>
+<h2>CHAPITRE XV.</h2>
+<br>
+<p style="font-weight: bold;">EFFETS DES LOIS R&Eacute;VOLUTIONNAIRES;
+PROSCRIPTIONS A LYON, A
+MARSEILLE ET A
+BORDEAUX.&#8212;PERS&Eacute;CUTIONS DIRIG&Eacute;ES CONTRE LES <i>suspects</i>.
+INT&Eacute;RIEUR DES
+PRISONS DE PARIS; &Eacute;TAT DES PRISONNIERS A LA CONCIERGERIE.&#8212;LA
+REINE
+MARIE-ANTOINETTE EST S&Eacute;PAR&Eacute;E DE SA FAMILLE ET
+TRANSF&Eacute;R&Eacute;E A LA CONCIERGERIE;
+TOURMENS QU'ON LUI FAIT SUBIR. CONDUITE ATROCE D'H&Eacute;BERT. SON
+PROC&Egrave;S DEVANT
+LE TRIBUNAL R&Eacute;VOLUTIONNAIRE. ELLE EST CONDAMN&Eacute;E A MORT ET
+EX&Eacute;CUT&Eacute;E.&#8212;D&Eacute;TAILS DES PROC&Egrave;S ET DU SUPPLICE
+DES GIRONDINS.&#8212;EX&Eacute;CUTION DU
+DUC D'ORL&Eacute;ANS, DE BAILLY, DE MADAME ROLAND.&#8212;TERREUR
+G&Eacute;N&Eacute;RALE. SECONDE LOI
+DU <i>maximum</i>. AGIOTAGE. FALSIFICATION D'UN D&Eacute;CRET PAR
+QUATRE
+D&Eacute;PUT&Eacute;S.&#8212;&Eacute;TABLISSEMENT DU NOUVEAU SYST&Egrave;ME
+M&Eacute;TRIQUE ET DU CALENDRIER
+R&Eacute;PUBLICAIN.&#8212;ABOLITION DES ANCIENS CULTES; ABJURATION DE GOBEL,
+&Eacute;V&Ecirc;QUE DE
+PARIS. &Eacute;TABLISSEMENT DU CULTE DE LA RAISON.</p>
+<br>
+<p>Les mesures r&eacute;volutionnaires d&eacute;cr&eacute;t&eacute;es
+pour le salut de la France
+s'ex&eacute;cutaient dans toute son &eacute;tendue avec la
+derni&egrave;re vigueur. Imagin&eacute;es
+par les hommes les plus ardens, elles &eacute;taient violentes dans
+leur principe;
+ex&eacute;cut&eacute;es loin des chefs qui les avaient con&ccedil;ues,
+dans une r&eacute;gion
+inf&eacute;rieure, o&ugrave; les passions moins &eacute;clair&eacute;es
+&eacute;taient plus brutales, elles
+devenaient encore plus violentes dans l'application. On obligeait une
+partie des citoyens &agrave; quitter leurs foyers, on enfermait les
+autres comme
+suspects, on faisait enlever les denr&eacute;es et les marchandises
+pour les
+besoins des arm&eacute;es, on imposait des corv&eacute;es pour les
+transports acc&eacute;l&eacute;r&eacute;s,
+et on ne donnait en &eacute;change des objets requis ou des services
+exig&eacute;s, que
+des assignats, ou une cr&eacute;ance sur l'&eacute;tat, qui n'inspirait
+aucune confiance.
+On poursuivait rapidement la r&eacute;partition de l'emprunt
+forc&eacute;, et les
+r&eacute;partiteurs des communes disaient aux uns: Vous avez dix mille
+livres de
+rente; aux autres: Vous en avez vingt; et tous, sans pouvoir
+r&eacute;pliquer,
+&eacute;taient oblig&eacute;s de fournir la somme demand&eacute;e. De
+grandes vexations
+r&eacute;sultaient de ce vaste arbitraire; mais les arm&eacute;es se
+remplissaient
+d'hommes, les vivres s'acheminaient en abondance vers les
+d&eacute;p&ocirc;ts, et le
+milliard d'assignats qu'il fallait retirer de la circulation,
+commen&ccedil;ait &agrave;
+&ecirc;tre per&ccedil;u. Ce n'est jamais sans de grandes douleurs qu'on
+op&egrave;re si
+rapidement, et qu'on sauve un &eacute;tat menac&eacute;.</p>
+<p>Dans tous les lieux o&ugrave; le danger plus imminent avait
+exig&eacute; la pr&eacute;sence des
+commissaires de la convention, les mesures r&eacute;volutionnaires
+&eacute;taient
+devenues plus rigoureuses. Pr&egrave;s des fronti&egrave;res et dans
+tous les d&eacute;partemens
+suspects de royalisme ou de f&eacute;d&eacute;ralisme, ces commissaires
+avaient fait
+lever la population en masse; ils avaient mis toutes choses en
+r&eacute;quisition,
+frapp&eacute; les riches de taxes r&eacute;volutionnaires, en outre de
+la taxe g&eacute;n&eacute;rale
+r&eacute;sultant de l'emprunt forc&eacute;; ils avaient
+acc&eacute;l&eacute;r&eacute; l'emprisonnement des
+suspects, et quelquefois enfin ils les avaient fait juger par des
+commissions r&eacute;volutionnaires, institu&eacute;es par eux.
+Laplanche, envoy&eacute; dans le
+d&eacute;partement du Cher, disait, le 29 vend&eacute;miaire, aux
+Jacobins: &laquo;Partout j'ai
+mis la terreur &agrave; l'ordre du jour; partout j'ai impos&eacute; des
+contributions sur
+les riches et les aristocrates. Orl&eacute;ans m'a fourni cinquante
+mille livres,
+et deux jours m'ont suffi &agrave; Bourges pour une lev&eacute;e de
+deux millions. Ne
+pouvant &ecirc;tre partout, mes d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s m'ont
+suppl&eacute;&eacute;: un individu nomm&eacute; Mamin,
+riche de sept millions, et tax&eacute; par l'un d'eux &agrave; quarante
+mille livres,
+s'est plaint &agrave; la convention, qui a applaudi &agrave; ma
+conduite; et s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+impos&eacute; par moi-m&ecirc;me, il e&ucirc;t pay&eacute; deux
+millions. J'ai fait rendre, &agrave;
+Orl&eacute;ans, un compte public &agrave; mes
+d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s; c'est au sein de la
+soci&eacute;t&eacute;
+populaire qu'ils l'ont rendu, et ce compte a &eacute;t&eacute;
+sanctionn&eacute; par le peuple.
+Partout j'ai fait fondre les cloches, et r&eacute;uni plusieurs
+paroisses. J'ai
+destitu&eacute; tous les f&eacute;d&eacute;ralistes, renferm&eacute;
+les gens suspects, mis les
+sans-culottes en force. Des pr&ecirc;tres avaient toutes leurs
+commodit&eacute;s dans
+les maisons de r&eacute;clusion; les sans-culottes couchaient sur la
+paille dans
+les prisons; les premiers m'ont fourni des matelas pour les derniers.
+Partout j'ai fait marier les pr&ecirc;tres. Partout j'ai
+&eacute;lectris&eacute; les coeurs et
+les esprits. J'ai organis&eacute; des manufactures d'armes,
+visit&eacute; les ateliers,
+les h&ocirc;pitaux, les prisons. J'ai fait partir plusieurs bataillons
+de la
+lev&eacute;e en masse. J'ai pass&eacute; en revue quantit&eacute; de
+gardes nationales pour les
+r&eacute;publicaniser, et j'ai fait guillotiner plusieurs royalistes.
+Enfin, j'ai
+suivi mon mandat imp&eacute;ratif. J'ai agi partout en chaud
+montagnard, en
+repr&eacute;sentant r&eacute;volutionnaire.&raquo;</p>
+<p>C'est surtout dans les trois principales villes
+f&eacute;d&eacute;ralistes, Lyon,
+Marseille et Bordeaux, que les repr&eacute;sentans venaient d'imprimer
+une
+profonde terreur. Le formidable d&eacute;cret rendu contre Lyon portait
+que les
+rebelles et leurs complices seraient militairement jug&eacute;s par une
+commission, que les sans-culottes seraient nourris aux d&eacute;pens
+des
+aristocrates, que les maisons des riches seraient d&eacute;truites, et
+que la
+ville changerait son nom. L'ex&eacute;cution de ce d&eacute;cret
+&eacute;tait confi&eacute;e &agrave;
+Collot-d'Herbois, Maribon-Montaut et Fouch&eacute; de Nantes. Ils
+s'&eacute;taient rendus
+&agrave; Commune-Affranchie, emmenant avec eux quarante jacobins, pour
+organiser
+un nouveau club et propager les principes de la
+soci&eacute;t&eacute;-m&egrave;re. Ronsin les
+avait suivis avec deux mille hommes de l'arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire, et ils
+avaient aussit&ocirc;t d&eacute;ploy&eacute; leurs fureurs. Les
+repr&eacute;sentans donn&egrave;rent le
+premier coup de marteau sur l'une des maisons destin&eacute;es a
+&ecirc;tre d&eacute;molies,
+et huit cents ouvriers se mirent sur-le-champ &agrave; l'ouvrage pour
+d&eacute;truire les
+plus belles rues. Les proscriptions avaient commenc&eacute; en
+m&ecirc;me temps. Les
+Lyonnais soup&ccedil;onn&eacute;s d'avoir pris les armes &eacute;taient
+guillotin&eacute;s ou fusill&eacute;s
+au nombre de cinquante et soixante par jour. La terreur r&eacute;gnait
+dans cette
+malheureuse cit&eacute;: les commissaires envoy&eacute;s pour la punir,
+entra&icirc;n&eacute;s,
+enivr&eacute;s par l'effusion du sang, croyant, &agrave; chaque cri de
+douleur, voir
+rena&icirc;tre la r&eacute;volte, &eacute;crivaient &agrave; la
+convention que les aristocrates
+n'&eacute;taient pas r&eacute;duits encore, qu'ils n'attendaient qu'une
+occasion pour
+r&eacute;agir, et qu'il fallait, pour n'avoir plus rien &agrave;
+craindre, d&eacute;placer une
+partie de la population et d&eacute;truire l'autre. Comme les moyens
+mis en usage
+ne paraissaient pas assez rapides, Collot-d'Herbois imagina d'employer
+la
+mine pour d&eacute;truire les &eacute;difices, la mitraille pour
+immoler les proscrits;
+et il &eacute;crivit &agrave; la convention que bient&ocirc;t il allait
+se servir de moyens
+plus prompts et plus efficaces pour punir la ville rebelle.</p>
+<p>A Marseille, plusieurs victimes avaient d&eacute;j&agrave;
+succomb&eacute;. Mais toute la col&egrave;re
+des repr&eacute;sentans &eacute;tait dirig&eacute;e contre Toulon, dont
+ils poursuivaient le
+si&eacute;ge.</p>
+<p>Dans la Gironde, les vengeances s'exer&ccedil;aient avec la plus
+grande fureur.
+Isabeau et Tallien s'&eacute;taient plac&eacute;s &agrave; la
+R&eacute;ole: l&agrave;, ils s'occupaient &agrave;
+former le noyau d'une arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire pour
+p&eacute;n&eacute;trer dans Bordeaux,
+et, en attendant, ils t&acirc;chaient de d&eacute;sorganiser les
+sections de cette
+ville. Pour cela, ils s'&eacute;taient servis d'une section toute
+montagnarde, et
+qui, parvenant &agrave; effrayer les autres, avait fait fermer
+successivement le
+club f&eacute;d&eacute;raliste et destituer les autorit&eacute;s
+d&eacute;partementales. Alors ils
+&eacute;taient entr&eacute;s triomphalement dans Bordeaux, et avaient
+r&eacute;tabli la
+municipalit&eacute; et les autorit&eacute;s montagnardes.
+Imm&eacute;diatement apr&egrave;s, ils
+avaient rendu un arr&ecirc;t&eacute; portant que le gouvernement de
+Bordeaux serait
+militaire, que tous les habitans seraient d&eacute;sarm&eacute;s,
+qu'une commission
+sp&eacute;ciale jugerait les aristocrates et les
+f&eacute;d&eacute;ralistes, et qu'on l&egrave;verait
+imm&eacute;diatement sur les riches une taxe extraordinaire, pour
+fournir aux
+d&eacute;penses de l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire. Cet
+arr&ecirc;t&eacute; fut aussit&ocirc;t mis &agrave;
+ex&eacute;cution, les citoyens furent d&eacute;sarm&eacute;s, et une
+foule de t&ecirc;tes tomb&egrave;rent.</p>
+<p>C'est &agrave; cette &eacute;poque m&ecirc;me que les
+d&eacute;put&eacute;s fugitifs, qui s'&eacute;taient embarqu&eacute;s
+en Bretagne pour la Gironde, arrivaient &agrave; Bordeaux. Ils
+all&egrave;rent tous
+chercher un asile chez une parente de Guadet, dans les grottes de
+Saint-&Eacute;milion. On savait confus&eacute;ment qu'ils
+&eacute;taient cach&eacute;s de ce c&ocirc;t&eacute;, et
+Tallien faisait les plus grands efforts pour les d&eacute;couvrir. Il
+n'y avait
+pas r&eacute;ussi encore, mais il parvint malheureusement &agrave;
+saisir Biroteau, venu
+de Lyon pour s'embarquer &agrave; Bordeaux. Ce dernier &eacute;tait
+hors la loi. Tallien
+fit aussit&ocirc;t constater l'identit&eacute; et consommer
+l'ex&eacute;cution. Duch&acirc;tel fut
+aussi d&eacute;couvert; mais comme il n'&eacute;tait pas hors la loi,
+il fut transf&eacute;r&eacute; &agrave;
+Paris pour &ecirc;tre jug&eacute; par le tribunal
+r&eacute;volutionnaire. On lui adjoignit les
+trois jeunes amis Riouffe, Girey-Dupr&eacute; et Marchenna, qui
+s'&eacute;taient, comme
+on l'a vu, attach&eacute;s &agrave; la fortune des Girondins.</p>
+<p>Ainsi, toutes les grandes villes de France subissaient les
+vengeances de la
+Montagne. Mais Paris, tout plein des plus illustres victimes, allait
+devenir le th&eacute;&acirc;tre de bien plus grandes cruaut&eacute;s.</p>
+<p>Tandis qu'on pr&eacute;parait le proc&egrave;s de Marie-Antoinette,
+des girondins, du duc
+d'Orl&eacute;ans, de Bailly, d'une foule de g&eacute;n&eacute;raux et
+de ministres, on
+remplissait les prisons de suspects. La commune de Paris s'&eacute;tait
+arrog&eacute;,
+avons-nous dit, une esp&egrave;ce d'autorit&eacute; l&eacute;gislative
+sur tous les objets de
+police, de subsistance, de commerce, de culte, et, &agrave; chaque
+d&eacute;cret, elle
+rendait un arr&ecirc;t&eacute; explicatif pour &eacute;tendre ou
+limiter les volont&eacute;s de la
+convention. Sur les r&eacute;quisitions de Chaumette, elle avait
+singuli&egrave;rement
+&eacute;tendu la d&eacute;finition des suspects, donn&eacute;e par la
+loi du 17 septembre.
+Chaumette avait, dans une instruction municipale,
+&eacute;num&eacute;r&eacute; les caract&egrave;res
+auxquels il fallait les reconna&icirc;tre. Cette instruction,
+adress&eacute;e aux
+sections de Paris, et bient&ocirc;t &agrave; toutes celles de la
+r&eacute;publique, &eacute;tait
+con&ccedil;ue en ces termes:</p>
+<p>&laquo;Doivent &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;s comme suspects:
+1&ordm; ceux qui, dans les assembl&eacute;es
+du peuple, arr&ecirc;tent son &eacute;nergie par des discours astucieux
+des cris
+turbulens et des menaces; 2&ordm; ceux qui, plus prudens, parlent
+myst&eacute;rieusement des malheurs de la r&eacute;publique,
+s'apitoient sur le sort du
+peuple, et sont toujours pr&ecirc;ts &agrave; r&eacute;pandre de
+mauvaises nouvelles avec une
+douleur affect&eacute;e; 3&ordm; ceux qui ont chang&eacute; de conduite
+et de langage selon
+les &eacute;v&eacute;nemens; qui, muets sur les crimes des royalistes
+et des
+f&eacute;d&eacute;ralistes, d&eacute;clament avec emphase contre les
+fautes l&eacute;g&egrave;res des
+patriotes, et affectent, pour para&icirc;tre r&eacute;publicains, une
+aust&eacute;rit&eacute;, une
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute; &eacute;tudi&eacute;es, et qui
+c&egrave;dent aussit&ocirc;t qu'il s'agit d'un mod&eacute;r&eacute; ou
+d'un
+aristocrate; 4&ordm; ceux qui plaignent les fermiers, les marchands
+avides,
+contre lesquels la loi est oblig&eacute;e de prendre des mesures;
+5&ordm; ceux qui,
+ayant toujours les mots de <i>libert&eacute;, r&eacute;publique</i> et
+<i>patrie</i> sur les
+l&egrave;vres, fr&eacute;quentent les ci-devant nobles, les
+pr&ecirc;tres, les
+contre-r&eacute;volutionnaires, les aristocrates, les feuillans, les
+mod&eacute;r&eacute;s, et
+s'int&eacute;ressent &agrave; leur sort; 6&ordm; ceux qui n'ont pris
+aucune part active dans
+tout ce qui int&eacute;resse la r&eacute;volution, et qui, pour s'en
+disculper, font
+valoir le paiement de leurs contributions, leurs dons patriotiques,
+leurs
+services dans la garde nationale par remplacement ou autrement; 7&ordm;
+ceux qui
+ont re&ccedil;u avec indiff&eacute;rence la constitution
+r&eacute;publicaine, et ont fait
+para&icirc;tre de fausses craintes sur son &eacute;tablissement et sa
+dur&eacute;e; 8&ordm; ceux
+qui, n'ayant rien fait contre la libert&eacute;, n'ont aussi rien fait
+pour elle;
+9&ordm; ceux qui ne fr&eacute;quentent pas leurs sections, et donnent
+pour excuse
+qu'ils ne savent pas parler, ou que leurs affaires les en
+emp&ecirc;chent; 10&ordm;
+ceux qui parlent avec m&eacute;pris des autorit&eacute;s
+constitu&eacute;es, des signes de la
+loi, des soci&eacute;t&eacute;s populaires, des d&eacute;fenseurs de la
+libert&eacute;; 11&ordm; ceux qui
+ont sign&eacute; des p&eacute;titions contre-r&eacute;volutionnaires,
+ou fr&eacute;quent&eacute; des soci&eacute;t&eacute;s
+et clubs anticiviques; 12&ordm; ceux qui sont reconnus pour avoir
+&eacute;t&eacute; de
+mauvaise foi, partisans de Lafayette, et ceux qui ont march&eacute; au
+pas de
+charge au Champ-de-Mars.&raquo;</p>
+<p>Avec une telle d&eacute;finition, le nombre des suspects devait
+&ecirc;tre illimit&eacute;, et
+bient&ocirc;t il s'&eacute;leva, dans les prisons de Paris, de quelques
+cents &agrave; trois
+mille. D'abord on les avait plac&eacute;s &agrave; la Mairie, &agrave;
+la Force, &agrave; la
+Conciergerie, &agrave; l'Abbaye, &agrave; Sainte-P&eacute;lagie, aux
+Madelonettes, dans toutes
+les prisons de l'&eacute;tat, mais ces vastes d&eacute;p&ocirc;ts
+devenant insuffisans, on
+songea &agrave; &eacute;tablir de nouvelles maisons d'arr&ecirc;t,
+sp&eacute;cialement consacr&eacute;es aux
+d&eacute;tenus politiques. Les frais de garde &eacute;tant &agrave; la
+charge des prisonniers,
+on loua des maisons &agrave; leurs d&eacute;pens. On en choisit une
+dans la rue d'Enfer,
+qui fut connue sous le nom de <i>maison de Port-Libre</i>, une autre
+dans la rue
+de S&egrave;vres, appel&eacute;e <i>maison Lazare</i>. Le
+coll&egrave;ge Duplessis devint un lieu de
+d&eacute;tention; enfin le palais du Luxembourg, d'abord destin&eacute;
+&agrave; recevoir les
+vingt-deux girondins, fut rempli d'un grand nombre de prisonniers, et
+renferma p&ecirc;le-m&ecirc;le tout ce qui restait de la brillante
+soci&eacute;t&eacute; du faubourg
+Saint-Germain. Ces arrestations subites ayant amen&eacute; un
+encombrement dans
+les prisons, les d&eacute;tenus furent d'abord mal log&eacute;s.
+Confondus avec les
+malfaiteurs et jet&eacute;s sur la paille, les premiers momens de leur
+d&eacute;tention
+furent cruels. Bient&ocirc;t, cependant, le temps amena l'ordre et les
+adoucissemens. Les communications avec le dehors leur &eacute;tant
+permises, ils
+eurent la consolation d'embrasser leurs proches, et la facult&eacute;
+de se
+procurer de l'argent. Alors ils lou&egrave;rent des lits ou s'en firent
+apporter;
+ils ne couch&egrave;rent plus sur la paille, et furent
+s&eacute;par&eacute;s des malfaiteurs. On
+leur accorda m&ecirc;me toutes les commodit&eacute;s qui pouvaient
+rendre leur sort plus
+supportable: car le d&eacute;cret permettait de transporter dans les
+maisons
+d'arr&ecirc;t tous les objets dont les d&eacute;tenus auraient besoin.
+Ceux qui
+habitaient les maisons nouvellement &eacute;tablies furent encore mieux
+trait&eacute;s.
+A Port-Libre, dans la maison Lazare, au Luxembourg, on se trouvaient de
+riches prisonniers, on vit r&eacute;gner la propret&eacute; et
+l'abondance. Les tables
+&eacute;taient d&eacute;licatement servies, moyennant les droits
+d'entr&eacute;e que pr&eacute;levaient
+les ge&ocirc;liers. Cependant l'affluence des visiteurs &eacute;tant
+devenue trop
+consid&eacute;rable, et les communications avec le dehors paraissant
+une trop
+grande faveur, cette consolation fut interdite, et les d&eacute;tenus
+ne purent
+plus communiquer avec personne que par &eacute;crit, et seulement pour
+se procurer
+les objets dont ils avaient besoin. D&egrave;s cet instant, la
+soci&eacute;t&eacute; parut
+devenir plus intime entre ces malheureux, condamn&eacute;s &agrave;
+exister exclusivement
+ensemble. Chacun se rapprocha suivant ses go&ucirc;ts, et de petites
+soci&eacute;t&eacute;s se
+form&egrave;rent. Des r&egrave;glemens furent &eacute;tablis; on se
+partagea les soins
+domestiques, et chacun en eut la charge &agrave; son tour. Une
+souscription fut
+ouverte pour les frais de logement et de nourriture, et les riches
+contribu&egrave;rent ainsi pour les pauvres.</p>
+<p>Apr&egrave;s avoir vaqu&eacute; aux soins de leur m&eacute;nage, les
+diff&eacute;rentes chambr&eacute;es se
+r&eacute;unissaient dans des salles communes. Autour d'une table, d'une
+po&ecirc;le,
+d'une chemin&eacute;e, se formaient des groupes. On se livrait au
+travail, &agrave; la
+lecture, &agrave; la conversation. Des po&egrave;tes, jet&eacute;s dans
+les fers avec tout ce
+qui avait excit&eacute; la d&eacute;fiance par une
+sup&eacute;riorit&eacute; quelconque, lisaient des
+vers. Des musiciens donnaient des concerts, et on entendait chaque jour
+de
+l'excellente musique dans ces lieux de proscription. Bient&ocirc;t le
+luxe
+accompagna les plaisirs. Les femmes se par&egrave;rent, des liaisons
+d'amiti&eacute; et
+d'amour s'&eacute;tablirent, et on vit se reproduire, jusqu'&agrave; la
+veille de
+l'&eacute;chafaud, toutes les sc&egrave;nes ordinaires de la
+soci&eacute;t&eacute;. Singulier exemple
+du caract&egrave;re fran&ccedil;ais, de son insouciance, de sa
+gaiet&eacute;, de son aptitude au
+plaisir dans toutes les situations de la vie!</p>
+<p>Des vers charmans, des aventures romanesques, des actes de
+bienfaisance,
+une confusion singuli&egrave;re de rangs, de fortune et d'opinion,
+signal&egrave;rent ces
+trois premiers mois de la d&eacute;tention des suspects. Une sorte
+d'&eacute;galit&eacute;
+volontaire r&eacute;alisa dans ces lieux cette &eacute;galit&eacute;
+chim&eacute;rique que des
+sectaires opini&acirc;tres voulaient faire r&eacute;gner partout, et
+qu'ils ne
+r&eacute;ussirent &agrave; &eacute;tablir que dans les prisons. Il est
+vrai que l'orgueil de
+quelques prisonniers r&eacute;sista &agrave; cette
+&eacute;galit&eacute; du malheur. Tandis qu'on
+voyait des hommes, fort in&eacute;gaux d'ailleurs en fortune, en
+&eacute;ducation, vivre
+tr&egrave;s bien entre eux, et se r&eacute;jouir, avec un admirable
+d&eacute;sint&eacute;ressement, des
+victoires de cette r&eacute;publique qui les pers&eacute;cutait,
+quelques ci-devant
+nobles et leurs femmes, trouv&eacute;s par hasard dans les h&ocirc;tels
+d&eacute;serts du
+faubourg Saint-Germain, vivaient &agrave; part, s'appelaient encore des
+noms
+proscrits de comte et de marquis, et laissaient voir leur d&eacute;pit
+quand on
+venait dire que les Autrichiens avaient fui devant Watignies, ou que
+les
+Prussiens n'avaient pu franchir les Vosges. Cependant la douleur
+ram&egrave;ne
+tous les coeurs &agrave; la nature et &agrave; l'humanit&eacute;:
+bient&ocirc;t, lorsque
+Fouquier-Tinville, frappant chaque jour &agrave; la porte de ces
+demeures
+d&eacute;sol&eacute;es, demanda sans cesse de nouvelles t&ecirc;tes;
+quand les amis, les
+parens, furent chaque jour s&eacute;par&eacute;s par la mort, ceux qui
+restaient
+g&eacute;mirent, se consol&egrave;rent ensemble, et n'eurent plus qu'un
+m&ecirc;me sentiment au
+milieu des m&ecirc;mes malheurs.</p>
+<p>Cependant les prisons n'offraient pas toutes les m&ecirc;mes
+sc&egrave;nes. La
+Conciergerie, tenant au Palais de Justice, et renfermant, &agrave;
+cause de cette
+proximit&eacute;, les prisonniers destin&eacute;s au tribunal
+r&eacute;volutionnaire, pr&eacute;sentait
+le douloureux spectacle de quelques cents malheureux n'ayant jamais
+plus de
+trois ou quatre jours &agrave; vivre. On les y transf&eacute;rait la
+veille de leur
+jugement, et ils n'y passaient que le court intervalle qui
+s&eacute;parait leur
+jugement de leur ex&eacute;cution. L&agrave; se trouvaient les
+girondins qu'on avait
+tir&eacute;s du Luxembourg, leur premi&egrave;re prison; madame Roland,
+qui, apr&egrave;s avoir
+fait &eacute;vader son mari, s'&eacute;tait laiss&eacute; enfermer sans
+songer &agrave; fuir; les
+jeunes Riouffe, Girey-Dupr&eacute;, Bois-Guion, attach&eacute;s
+&agrave; la cause des d&eacute;put&eacute;s
+proscrits, et traduits de Bordeaux &agrave; Paris pour y &ecirc;tre
+jug&eacute;s conjointement
+avec eux; Bailly, qu'on avait arr&ecirc;t&eacute; &agrave; Melun;
+l'ex-ministre des finances
+Clavi&egrave;res, qui n'avait pas r&eacute;ussi &agrave; s'enfuir comme
+Lebrun; le duc
+d'Orl&eacute;ans, transf&eacute;r&eacute; des prisons de Marseille dans
+celles de Paris; les
+g&eacute;n&eacute;raux Houchard, Brunet, tous r&eacute;serv&eacute;s au
+m&ecirc;me sort; et enfin
+l'infortun&eacute;e Marie-Antoinette, qui &eacute;tait destin&eacute;e
+&agrave; devancer &agrave; l'&eacute;chafaud
+ces illustres victimes. L&agrave;, on ne songeait pas m&ecirc;me
+&agrave; se procurer les
+commodit&eacute;s qui adoucissaient le sort des d&eacute;tenus dans les
+autres prisons.
+On habitait de sombres et de tristes r&eacute;duits, o&ugrave; ne
+p&eacute;n&eacute;traient ni la
+lumi&egrave;re, ni les consolations, ni les plaisirs. A peine les
+prisonniers
+jouissaient-ils du privil&egrave;ge d'&ecirc;tre couch&eacute;s sur des
+lits, au lieu de l'&ecirc;tre
+sur la paille. Ne pouvant se distraire du spectacle de la mort comme
+les
+simples suspects, qui esp&eacute;raient n'&ecirc;tre que d&eacute;tenus
+jusqu'&agrave; la paix, ils
+t&acirc;chaient de s'en amuser, et faisaient du tribunal
+r&eacute;volutionnaire et de la
+guillotine les plus &eacute;tranges parodies. Les girondins, dans leur
+prison,
+improvisaient et jouaient des drames singuliers et terribles, dont leur
+destin&eacute;e et la r&eacute;volution &eacute;taient le sujet. C'est
+&agrave; minuit, lorsque tous
+les ge&ocirc;liers reposaient; qu'ils commen&ccedil;aient ces
+divertissemens lugubres.
+Voici l'un de ceux qu'ils avaient imagin&eacute;s. Assis chacun sur un
+lit, ils
+figuraient et les juges et les jur&eacute;s du tribunal
+r&eacute;volutionnaire, et
+Fouquier-Tinville lui-m&ecirc;me. Deux d'entre eux, plac&eacute;s
+vis-&agrave;-vis,
+repr&eacute;sentaient l'accus&eacute; avec son d&eacute;fenseur.
+Suivant l'usage du sanglant
+tribunal, l'accus&eacute; &eacute;tait toujours condamn&eacute;.
+&Eacute;tendu aussit&ocirc;t sur une planche
+de lit que l'on renversait, il subissait le simulacre du supplice
+jusque
+dans ses moindres d&eacute;tails. Apr&egrave;s beaucoup
+d'ex&eacute;cutions, l'accusateur
+devenait accus&eacute;, et succombait &agrave; son tour. Revenant alors
+couvert d'un drap
+de lit, il peignait les tortures qu'il endurait aux enfers,
+proph&eacute;tisait
+leur destin&eacute;e &agrave; tous ces juges iniques, et, s'emparant
+d'eux avec des cris
+lamentables, il les entra&icirc;nait dans les ab&icirc;mes....
+&laquo;C'est ainsi, dit
+Riouffe, que nous badinions dans le sein de la mort, et que dans nos
+jeux
+proph&eacute;tiques nous disions la v&eacute;rit&eacute; au milieu des
+espions et des
+bourreaux.&raquo;</p>
+<p>Depuis la mort de Custine, on commen&ccedil;ait &agrave; s'habituer
+&agrave; ces proc&egrave;s
+politiques, o&ugrave; de simples torts d'opinion &eacute;taient
+transform&eacute;s en crimes
+dignes de mort. On s'accoutumait, par une sanglante pratique, &agrave;
+chasser
+tous les scrupules, et &agrave; regarder comme naturel d'envoyer
+&agrave; l'&eacute;chafaud tout
+membre d'un parti contraire. Les cordeliers et les jacobins avaient
+fait
+d&eacute;cr&eacute;ter la mise en jugement de la reine, des girondins,
+de plusieurs
+g&eacute;n&eacute;raux et du duc d'Orl&eacute;ans. Ils exigeaient
+imp&eacute;rieusement qu'on leur t&icirc;nt
+parole, et c'est surtout par la reine qu'ils voulaient commencer cette
+longue suite d'immolations. Il sembl&eacute; qu'une femme aurait
+d&ucirc; d&eacute;sarmer les
+fureurs politiques; mais on portait plus de haine encore &agrave;
+Marie-Antoinette
+qu'&agrave; Louis XVI. C'est &agrave; elle qu'on reprochait les
+trahisons de la cour, les
+dilapidations du tr&eacute;sor, et surtout la guerre acharn&eacute;e de
+l'Autriche. Louis
+XVI, disait-on, avait tout laiss&eacute; faire; mais Marie-Antoinette
+avait tout
+fait, et c'est sur elle qu'il fallait tout punir.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; on a vu quelles r&eacute;formes avaient
+&eacute;t&eacute; faites au Temple.
+Marie-Antoinette avait &eacute;t&eacute; s&eacute;par&eacute;e de sa
+soeur, de sa fille et de son fils.
+En vertu du d&eacute;cret qui ordonnait le jugement ou la
+d&eacute;portation des derniers
+membres de la famille des Bourbons, on l'avait transf&eacute;r&eacute;e
+&agrave; la
+Conciergerie; et l&agrave;, seule, dans une prison &eacute;troite, elle
+&eacute;tait r&eacute;duite au
+plus strict n&eacute;cessaire comme tous les autres prisonniers.
+L'imprudence d'un
+ami d&eacute;vou&eacute; rendit sa situation encore plus
+p&eacute;nible. Un membre de la
+municipalit&eacute;, Michonnis, auquel elle inspirait un vif
+int&eacute;r&ecirc;t, voulut
+introduire aupr&egrave;s d'elle un individu qui voulait, disait-il, la
+voir par
+curiosit&eacute;. Cet individu &eacute;tait un &eacute;migr&eacute;
+courageux, mais imprudent, qui lui
+jeta un oeillet renfermant ces mots &eacute;crits sur un papier
+tr&egrave;s-fin: <i>Vos
+amis sont pr&ecirc;ts</i>. Esp&eacute;rance fausse, et aussi dangereuse
+pour celle qui la
+recevait que pour celui qui la donnait! Michonnis et
+l'&eacute;migr&eacute; furent
+d&eacute;couverts et arr&ecirc;t&eacute;s sur-le-champ; la surveillance
+exerc&eacute;e &agrave; l'&eacute;gard de
+l'infortun&eacute;e prisonni&egrave;re devint d&egrave;s ce jour encore
+plus rigoureuse. Des
+gendarmes devaient &ecirc;tre sans cesse de garde &agrave; la porte de
+sa prison, et il
+leur &eacute;tait express&eacute;ment d&eacute;fendu de r&eacute;pondre
+&agrave; aucune de ses paroles.</p>
+<p>Le mis&eacute;rable H&eacute;bert, substitut de Chaumette, et
+r&eacute;dacteur de la d&eacute;go&ucirc;tante
+feuille du <i>P&egrave;re Duch&ecirc;ne</i>, l'&eacute;crivain du
+parti dont Vincent, Ronsin,
+Varlet, Leclerc, &eacute;taient chefs, H&eacute;bert s'&eacute;tait
+particuli&egrave;rement attach&eacute; &agrave;
+tourmenter les restes infortun&eacute;s de la famille
+d&eacute;tr&ocirc;n&eacute;e. Il pr&eacute;tendait que
+la famille du tyran ne devait pas &ecirc;tre mieux trait&eacute;e
+qu'une famille
+sans-culotte; et il avait fait rendre un arr&ecirc;t&eacute; qui
+supprimait l'esp&egrave;ce de
+luxe avec lequel on avait nourri jusque-l&agrave; les prisonniers du
+Temple. On
+interdisait aux d&eacute;tenues la volaille et la p&acirc;tisserie; on
+les r&eacute;duisait &agrave;
+une seule esp&egrave;ce d'aliment &agrave; d&eacute;jeuner; &agrave; un
+potage, &agrave; un bouilli et un plat
+quelconque &agrave; d&icirc;ner; &agrave; deux plats &agrave; souper,
+et une demi-bouteille de vin par
+t&ecirc;te. La bougie &eacute;tait remplac&eacute;e par la chandelle,
+l'argenterie par l'&eacute;tain,
+et la porcelaine par la fa&iuml;ence. Les porteurs d'eau ou de bois
+pouvaient
+seuls entrer dans leur chambre, accompagn&eacute;s de deux
+commissaires. Les
+alimens ne leur parvenaient qu'au moyen d'un tour. Le nombreux
+domestique
+&eacute;tait r&eacute;duit &agrave; un cuisinier, un aide, deux
+servans, et une femme de charge
+pour le linge.</p>
+<p>Imm&eacute;diatement apr&egrave;s cet arr&ecirc;t&eacute;,
+H&eacute;bert s'&eacute;tait rendu au Temple, et avait
+inhumainement arrach&eacute; aux deux infortun&eacute;es
+prisonni&egrave;res jusqu'&agrave; de petits
+meubles auxquels elles tenaient beaucoup. Quatre-vingts louis que
+madame
+&Eacute;lisabeth avait en r&eacute;serve, et qu'elle avait re&ccedil;us
+de madame de Lamballe,
+lui furent enlev&eacute;s. Nul n'est plus dangereux, plus cruel que
+l'homme sans
+lumi&egrave;res et sans &eacute;ducation, rev&ecirc;tu d'une
+autorit&eacute; r&eacute;cente. S'il a, surtout,
+une &acirc;me vile; si, comme H&eacute;bert, qui distribuait des
+contre-marques &agrave; la
+porte d'un th&eacute;&acirc;tre, et volait sur les recettes, il est
+sans moralit&eacute;
+naturelle, et s'il arrive tout &agrave; coup de la fange de sa
+condition au
+pouvoir, il se montrera aussi bas qu'atroce. Tel fut H&eacute;bert dans
+sa
+conduite au Temple. Il ne se borna pas aux vexations que nous venons de
+rapporter; lui et quelques autres imagin&egrave;rent de s&eacute;parer
+le jeune prince de
+sa tante et de sa soeur. Un cordonnier, nomm&eacute; Simon, et sa
+femme, furent
+les instituteurs auxquels on crut devoir le confier pour lui donner
+l'&eacute;ducation des sans-culottes. Simon et sa femme
+s'enferm&egrave;rent au Temple,
+et devenant prisonniers avec le malheureux enfant, se charg&egrave;rent
+de le
+soigner &agrave; leur mani&egrave;re. Leur nourriture &eacute;tait
+meilleure que celle des
+princesses, et ils partageaient la table des commissaires municipaux
+qui
+&eacute;taient de garde. Simon pouvait, accompagn&eacute; de deux
+commissaires, descendre
+dans la cour du Temple avec le jeune prince, afin de lui procurer un
+peu
+d'exercice.</p>
+<p>H&eacute;bert con&ccedil;ut la pens&eacute;e inf&acirc;me d'arracher
+&agrave; cet enfant des r&eacute;v&eacute;lations
+contre sa malheureuse m&egrave;re. Soit que ce mis&eacute;rable
+pr&ecirc;t&acirc;t &agrave; l'enfant de
+fausses r&eacute;v&eacute;lations, soit qu'il e&ucirc;t abus&eacute; de
+son &acirc;ge et de son &eacute;tat pour
+lui arracher tout ce qu'il voulait, il provoqua une d&eacute;position
+r&eacute;voltante;
+et comme l'&acirc;ge du jeune prince ne permettait pas de le conduire
+au
+tribunal, H&eacute;bert vint y rapporter &agrave; sa place les infamies
+que lui-m&ecirc;me
+avait dict&eacute;es ou suppos&eacute;es.</p>
+<p>Ce fut le 14 octobre que Marie-Antoinette parut devant ses juges.
+Tra&icirc;n&eacute;e
+au sanglant tribunal par l'inexorable vengeance r&eacute;volutionnaire,
+elle n'y
+paraissait avec aucune chance d'acquittement, car ce n'&eacute;tait pas
+pour l'y
+faire absoudre que les jacobins l'y avaient appel&eacute;e. Cependant
+il fallait
+&eacute;noncer des griefs. Fouquier recueillit les bruits
+r&eacute;pandus dans le peuple,
+depuis l'arriv&eacute;e de la princesse en France; et, dans l'acte
+d'accusation,
+il lui reprocha d'avoir dilapid&eacute; le tr&eacute;sor, d'abord pour
+ses plaisirs, puis
+pour faire passer des fonds &agrave; l'empereur son fr&egrave;re. Il
+insista sur les
+sc&egrave;nes des 5 et 6 octobre, et sur le repas des gardes-du-corps,
+pr&eacute;tendant
+qu'elle avait tram&eacute; &agrave; cette &eacute;poque un complot qui
+obligea le peuple &agrave; se
+transporter &agrave; Versailles pour le d&eacute;jouer. Il lui imputa
+ensuite de s'&ecirc;tre
+empar&eacute;e de son &eacute;poux, de s'&ecirc;tre m&ecirc;l&eacute;e
+du choix des ministres, d'avoir
+conduit elle-m&ecirc;me les intrigues avec les d&eacute;put&eacute;s
+gagn&eacute;s &agrave; la cour, d'avoir
+pr&eacute;par&eacute; le voyage &agrave; Varennes, d'avoir amen&eacute;
+la guerre, et livr&eacute; aux
+g&eacute;n&eacute;raux ennemis tous nos plans de campagne. Il l'accusa
+d'avoir pr&eacute;par&eacute;
+une nouvelle conspiration au 10 ao&ucirc;t, d'avoir fait tirer ce
+jour-l&agrave; sur le
+peuple, et engag&eacute; son &eacute;poux &agrave; se d&eacute;fendre
+en le taxant de l&acirc;chet&eacute;; enfin de
+n'avoir cess&eacute; de machiner et de correspondre au dehors depuis sa
+captivit&eacute;
+au Temple, et d'y avoir trait&eacute; son jeune fils en roi. On voit
+comment tout
+est travesti et tourn&eacute; &agrave; crime au jour terrible ou les
+vengeances des
+peuples long-temps diff&eacute;r&eacute;es &eacute;clatent enfin, et
+frappent ceux de leurs
+princes qui ne les ont pas m&eacute;rit&eacute;es. On voit comment la
+prodigalit&eacute;,
+l'amour des plaisirs, si naturels chez une jeune princesse, comment son
+attachement &agrave; son pays, son influence sur son &eacute;poux, ses
+regrets, plus
+indiscrets toujours chez une femme que chez un homme, son courage
+m&ecirc;me plus
+hardi, se peignaient dans ces imaginations irrit&eacute;es ou
+m&eacute;chantes.</p>
+<p>Il fallait des t&eacute;moins: on appela Lecointre,
+d&eacute;put&eacute; de Versailles, qui
+avait vu les 5 et 6 octobre; H&eacute;bert, qui avait souvent
+visit&eacute; le Temple;
+divers employ&eacute;s des minist&egrave;res, et plusieurs domestiques
+de l'ancienne
+cour. On tira de leurs prisons, pour les faire compara&icirc;tre,
+l'amiral
+d'Estaing, ancien commandant de la garde nationale de Versailles,
+l'ex-procureur de la commune Manuel, Latour-du-Pin, ministre de la
+guerre
+en 1789, le v&eacute;n&eacute;rable Bailly, qui, disait-on, avait
+&eacute;t&eacute;, avec Lafayette,
+complice du voyage &agrave; Varennes; enfin Valaz&eacute;, l'un des
+girondins destin&eacute;s &agrave;
+l'&eacute;chafaud.</p>
+<p>Aucun fait pr&eacute;cis ne fut articul&eacute;. Les uns avaient vu
+la reine joyeuse
+lorsque les gardes-du-corps lui t&eacute;moignaient leur
+d&eacute;vouement; les autres
+l'avaient vue triste et courrouc&eacute;e lorsqu'on la conduisait
+&agrave; Paris, ou
+lorsqu'on la ramenait de Varennes; ceux-ci avaient assist&eacute;
+&agrave; des f&ecirc;tes
+splendides qui devaient co&ucirc;ter des sommes &eacute;normes;
+ceux-l&agrave; avaient entendu
+dire dans les bureaux minist&eacute;riels que la reine s'opposait
+&agrave; la sanction
+des d&eacute;crets. Une ancienne femme de service &agrave; la cour
+avait, en 1788, ou&iuml;
+dire au duc de Coigny que l'empereur avait d&eacute;j&agrave;
+re&ccedil;u deux cents millions de
+la France pour faire la guerre aux Turcs.</p>
+<p>Le cynique H&eacute;bert, amen&eacute; devant l'infortun&eacute;e
+reine, osa enfin apporter les
+accusations arrach&eacute;es au jeune prince. Il dit que Charles Capet
+avait
+racont&eacute; &agrave; Simon le voyage &agrave; Varennes, et
+d&eacute;sign&eacute; Lafayette et Bailly comme
+en &eacute;tant les coop&eacute;rateurs. Puis il ajouta que cet enfant
+avait des vices
+funestes et bien pr&eacute;matur&eacute;s pour son &acirc;ge; que
+Simon, l'ayant surpris et
+l'ayant interrog&eacute;, avait appris qu'il tenait de sa m&egrave;re
+les vices auxquels
+il se livrait. H&eacute;bert ajouta que Marie-Antoinette voulait sans
+doute, en
+affaiblissant de bonne heure la constitution physique de son fils,
+s'assurer le moyen de le dominer, s'il remontait sur le tr&ocirc;ne.</p>
+<p>Les bruits &eacute;chapp&eacute;s d'une cour m&eacute;chante,
+pendant vingt ann&eacute;es, avaient
+donn&eacute; au peuple l'opinion la plus d&eacute;favorable des moeurs
+de la reine.
+Cependant cet auditoire tout jacobin fut r&eacute;volt&eacute; des
+accusations d'H&eacute;bert.
+Celui-ci n'en persista pas moins &agrave; les soutenir. Cette
+m&egrave;re infortun&eacute;e ne
+r&eacute;pondait pas; press&eacute;e de nouveau de s'expliquer, elle
+dit avec une &eacute;motion
+extraordinaire: &laquo;Je croyais que la nature me dispenserait de
+r&eacute;pondre &agrave; une
+telle imputation; mais j'en appelle au coeur de toutes les m&egrave;res
+ici
+pr&eacute;sentes.&raquo; Cette r&eacute;ponse si noble et si simple
+remua tous les assistans.
+Cependant tout ne fut pas aussi amer pour Marie-Antoinette dans les
+d&eacute;positions des t&eacute;moins. Le brave d'Estaing, dont elle
+avait &eacute;t&eacute; l'ennemie,
+refusa de rien dire &agrave; sa charge, et ne parla que du courage
+qu'elle montra
+les 5 et 6 octobre, de la noble r&eacute;solution qu'elle exprima de
+mourir aupr&egrave;s
+de son &eacute;poux plut&ocirc;t que de fuir. Manuel, malgr&eacute; ses
+hostilit&eacute;s avec la cour
+pendant la l&eacute;gislative d&eacute;clara ne pouvoir rien dire
+contre l'accus&eacute;e.
+Quand le v&eacute;n&eacute;rable Bailly fut amen&eacute;, Bailly qui
+autrefois avait si souvent
+pr&eacute;dit &agrave; la cour les maux qu'entra&icirc;neraient ses
+imprudences, il parut
+douloureusement affect&eacute;; et comme on lui demandait s'il
+connaissait la
+femme Capet: &laquo;Oui, dit-il en s'inclinant avec respect, oui, j'ai
+connu
+<i>madame</i>.&raquo; Il d&eacute;clara ne rien savoir, et soutint que
+les d&eacute;clarations
+arrach&eacute;es au jeune prince, relativement au voyage &agrave;
+Varennes, &eacute;taient
+fausses. En r&eacute;compense de sa d&eacute;position, il re&ccedil;ut
+des reproches outrageans,
+et put juger du sort qui lui &eacute;tait bient&ocirc;t
+r&eacute;serv&eacute;. Il n'y eut dans
+l'instruction que deux faits graves, attest&eacute;s par Latour-du-Pin
+et Valaz&eacute;,
+qui ne d&eacute;pos&egrave;rent que parce qu'ils ne pouvaient pas s'en
+dispenser.
+Latour-du-Pin avoua que Marie-Antoinette lui avait demand&eacute; un
+&eacute;tat exact
+des arm&eacute;es pendant qu'il &eacute;tait ministre de la guerre.
+Valaz&eacute;, toujours
+froid, mais respectueux pour le malheur, ne voulut rien dire &agrave;
+la charge de
+l'accus&eacute;e; cependant il ne put s'emp&ecirc;cher de
+d&eacute;clarer que, membre de la
+commission des vingt-quatre, et charg&eacute; avec ses coll&egrave;gues
+de v&eacute;rifier les
+papiers trouv&eacute;s chez Septeuil, tr&eacute;sorier de la liste
+civile, il avait vu
+des bons pour diverses sommes, sign&eacute;s <i>Antoinette</i>, ce qui
+&eacute;tait fort
+naturel; mais il ajouta qu'il avait vu une lettre o&ugrave; le ministre
+priait le
+roi de transmettre &agrave; la reine la copie d'un plan de campagne
+qu'il avait
+entre ses mains. Ces deux faits, la demande de l'&eacute;tat des
+arm&eacute;es et la
+communication du plan de campagne, furent interpr&eacute;t&eacute;s
+sur-le-champ d'une
+mani&egrave;re funeste, et on en conclut que c'&eacute;tait pour les
+envoyer &agrave; l'ennemi;
+car on ne supposait pas qu'une jeune princesse s'occup&acirc;t,
+seulement par
+go&ucirc;t, d'administration et de plans militaires. Apr&egrave;s ces
+d&eacute;positions, on en
+recueillit plusieurs autres sur les d&eacute;penses de la cour, sur
+l'influence de
+la reine dans les affaires, sur la sc&egrave;ne du 10 ao&ucirc;t, sur
+ce qui se passait
+au Temple; et les bruits les plus vagues, les circonstances les plus
+insignifiantes, furent accueillis comme des preuves.</p>
+<p><img src="images/HDR003.jpg" title="LA REINE &Agrave; LA CONCIERGERIE"
+ alt="LA REINE &Agrave; LA CONCIERGERIE" style="width: 811px; height: 515px;"></p>
+<p>Marie-Antoinette r&eacute;p&eacute;ta souvent avec pr&eacute;sence
+d'esprit et avec force, qu'il
+n'y avait aucun fait pr&eacute;cis contre elle; que d'ailleurs,
+&eacute;pouse de Louis
+XVI, elle ne r&eacute;pondait d'aucun des actes du r&egrave;gne.
+Fouquier n&eacute;anmoins la
+d&eacute;clara suffisamment convaincue. Chauveau-Lagarde fit d'inutiles
+efforts
+pour la d&eacute;fendre; et cette reine infortun&eacute;e fut
+condamn&eacute;e &agrave; partager le
+supplice de son &eacute;poux.</p>
+<p>Ramen&eacute;e &agrave; la Conciergerie, elle y passa avec assez de
+calme la nuit qui
+pr&eacute;c&eacute;da son ex&eacute;cution; et le lendemain, 16
+octobre, au matin, elle fut
+transport&eacute;e, au milieu d'une populace nombreuse, sur la place
+fatale o&ugrave;,
+dix mois auparavant, avait succomb&eacute; Louis XVI. Elle
+&eacute;coutait avec calme les
+exhortations de l'eccl&eacute;siastique qui l'accompagnait, et
+promenait un
+regard indiff&eacute;rent sur ce peuple qui tant de fois avait applaudi
+&agrave; sa
+beaut&eacute; et &agrave; sa gr&acirc;ce, et qui aujourd'hui
+applaudissait &agrave; son supplice avec
+le m&ecirc;me empressement. Arriv&eacute;e au pied de
+l'&eacute;chafaud, elle aper&ccedil;ut les
+Tuileries, et parut &eacute;mue; mais elle se h&acirc;ta de monter
+l'&eacute;chelle fatale, et
+s'abandonna avec courage aux bourreaux. L'inf&acirc;me ex&eacute;cuteur
+montra la t&ecirc;te
+au peuple, comme il faisait toujours quand il avait immol&eacute; une
+victime
+illustre.</p>
+<p>Les jacobins furent combl&eacute;s de joie. &laquo;Qu'on porte cette
+nouvelle &agrave;
+l'Autriche, dirent-ils; les Romains vendaient le terrain occup&eacute;
+par
+Annibal; nous faisons tomber les t&ecirc;tes les plus ch&egrave;res aux
+souverains qui
+ont envahi notre territoire.&raquo;</p>
+<p>Mais ce n'&eacute;tait l&agrave; que le commencement des vengeances.
+Imm&eacute;diatement apr&egrave;s
+le jugement de Marie-Antoinette, il fallut proc&eacute;der &agrave;
+celui des girondins
+enferm&eacute;s &agrave; la Conciergerie.</p>
+<p>Avant la r&eacute;volte du Midi, on ne pouvait leur reprocher que
+des opinions. On
+disait bien, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, qu'ils &eacute;taient
+complices de Dumouriez, de la
+Vend&eacute;e, de d'Orl&eacute;ans; mais cette complicit&eacute;,
+facile &agrave; imputer &agrave; la tribune,
+&eacute;tait impossible &agrave; prouver, m&ecirc;me devant un tribunal
+r&eacute;volutionnaire. Depuis
+le jour, au contraire, o&ugrave; ils lev&egrave;rent l'&eacute;tendard
+de la guerre civile, et
+o&ugrave; l'on eut contre eux des faits positifs, il devint facile de
+les
+condamner. A la v&eacute;rit&eacute;, les d&eacute;put&eacute;s
+d&eacute;tenus n'&eacute;taient pas ceux qui avaient
+provoqu&eacute; l'insurrection du Calvados et du Midi, mais
+c'&eacute;taient les membres
+du m&ecirc;me parti, les soutiens de la m&ecirc;me cause; on avait la
+conviction intime
+qu'ils avaient correspondu les uns avec les autres; et quoique les
+lettres
+intercept&eacute;es ne prouvassent pas suffisamment la
+complicit&eacute;, elles
+suffisaient &agrave; un tribunal qui, par son institution, devait se
+contenter de
+la vraisemblance. Toute la mod&eacute;ration des girondins fut donc
+transform&eacute;e en
+une vaste conspiration, dont la guerre civile avait &eacute;t&eacute;
+le d&eacute;nouement. Leur
+lenteur, sous la l&eacute;gislative, &agrave; s'insurger contre le
+tr&ocirc;ne, leur opposition
+au projet du 10 ao&ucirc;t, leur lutte avec la commune depuis le 10
+ao&ucirc;t jusqu'au
+20 septembre, leurs &eacute;nergiques protestations contre les
+massacres, leur
+piti&eacute; pour Louis XVI, leurs r&eacute;sistances au syst&egrave;me
+inquisiteur qui
+d&eacute;go&ucirc;tait les g&eacute;n&eacute;raux, leur opposition au
+tribunal extraordinaire, au
+<i>maximum</i>, &agrave; l'emprunt forc&eacute;, &agrave; tous les
+moyens r&eacute;volutionnaires: enfin
+leurs efforts pour cr&eacute;er une autorit&eacute; r&eacute;pressive
+en instituant la
+commission des douze, leur d&eacute;sespoir apr&egrave;s leur
+d&eacute;faite &agrave; Paris, d&eacute;sespoir
+qui les fit recourir aux provinces, tout cela fut travesti en une
+conspiration dans laquelle tout &eacute;tait ins&eacute;parable. Dans
+ce syst&egrave;me
+d'accusation, les opinions prof&eacute;r&eacute;es &agrave; la tribune
+n'&eacute;taient que les
+sympt&ocirc;mes, les pr&eacute;paratifs de la guerre civile qui
+&eacute;clata bient&ocirc;t; et
+quiconque avait parl&eacute; dans la l&eacute;gislative et la
+convention, comme les
+d&eacute;put&eacute;s r&eacute;unis &agrave; Caen, &agrave; Bordeaux,
+&agrave; Lyon, &agrave; Marseille, &eacute;tait coupable
+comme eux. Quoiqu'on n'e&ucirc;t aucune preuve directe du concert, on
+en trouvait
+dans leur communaut&eacute; d'opinion, dans l'amiti&eacute; qui avait
+uni la plupart
+d'entre eux, dans leurs r&eacute;unions habituelles chez Roland et chez
+Valaz&eacute;.</p>
+<p>Les girondins, au contraire, ne croyaient pas pouvoir &ecirc;tre
+condamn&eacute;s, si on
+consentait &agrave; discuter avec eux. Leurs opinions, disaient-ils,
+avaient &eacute;t&eacute;
+libres; ils avaient pu diff&eacute;rer d'avis avec les montagnards sur
+le choix
+des moyens r&eacute;volutionnaires, sans &ecirc;tre coupables: leurs
+opinions ne
+prouvaient ni ambition personnelle, ni complot
+pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;. Elles attestaient
+au contraire que sur une foule de points ils n'avaient pas
+&eacute;t&eacute; d'accord
+entre eux. Enfin leur complicit&eacute; avec les d&eacute;put&eacute;s
+r&eacute;volt&eacute;s n'&eacute;tait que
+suppos&eacute;e, et leurs lettres, leur amiti&eacute;, leur habitude de
+si&eacute;ger sur les
+m&ecirc;mes bancs, ne suffisaient nullement pour la d&eacute;montrer.
+&laquo;Si on nous laisse
+parler, disaient les girondins, nous sommes sauv&eacute;s.&raquo;
+Funeste id&eacute;e, qui,
+sans assurer leur salut, leur fit perdre une partie de cette
+dignit&eacute;, seul
+d&eacute;dommagement d'une mort injuste!</p>
+<p>Si les partis avaient plus de franchise, ils seraient du moins bien
+plus
+nobles. Le parti vainqueur aurait pu dire au parti vaincu: &laquo;Vous
+avez
+pouss&eacute; l'attachement &agrave; votre syst&egrave;me de
+mod&eacute;ration, jusqu'&agrave; nous faire la
+guerre, jusqu'&agrave; mettre la r&eacute;publique &agrave; deux doigts
+de sa perte, par une
+diversion d&eacute;sastreuse; vous &ecirc;tes vaincus, il faut
+mourir.&raquo; De leur c&ocirc;t&eacute;,
+les girondins avaient un beau discours &agrave; tenir &agrave; leurs
+vainqueurs. Ils
+pouvaient leur r&eacute;pondre: &laquo;Nous vous regardons comme des
+sc&eacute;l&eacute;rats qui
+bouleversez la r&eacute;publique, qui la d&eacute;shonorez en
+pr&eacute;tendant la d&eacute;fendre, et
+nous avons voulu vous combattre et vous d&eacute;truire. Oui, nous
+sommes tous
+&eacute;galement coupables, nous sommes tous complices de Buzot, de
+Barbaroux, de
+P&eacute;tion, de Guadet; ce sont de grands et vertueux citoyens, dont
+nous
+proclamons les vertus &agrave; votre face. Tandis qu'ils sont
+all&eacute;s venger la
+r&eacute;publique, nous sommes rest&eacute;s ici pour la glorifier en
+pr&eacute;sence des
+bourreaux. Vous &ecirc;tes vainqueurs, donnez-nous la mort.&raquo;</p>
+<p>Mais l'esprit de l'homme n'est pas fait de telle sorte, qu'il
+cherche ainsi
+&agrave; tout simplifier par de la franchise. Le parti vainqueur veut
+convaincre,
+et il ment; un reste d'espoir engage le parti vaincu &agrave; se
+d&eacute;fendre, et il
+ment; et l'on voit, dans les discordes civiles, ces honteux
+proc&egrave;s, o&ugrave; le
+plus fort &eacute;coute pour ne pas croire, o&ugrave; le plus faible
+parle pour ne pas
+persuader, et demande la vie sans l'obtenir. C'est apr&egrave;s
+l'arr&ecirc;t prononc&eacute;,
+c'est apr&egrave;s que tout espoir est perdu, que la dignit&eacute;
+humaine se retrouve,
+et c'est &agrave; la vue du fer qu'on la voit repara&icirc;tre tout
+enti&egrave;re.</p>
+<p>Les girondins r&eacute;solurent donc de se d&eacute;fendre, et il
+leur fallut pour cela
+employer les concessions, les r&eacute;ticences. On voulut leur prouver
+leurs
+crimes, et on envoya, pour les convaincre, au tribunal
+r&eacute;volutionnaire tous
+leurs ennemis, Pache, H&eacute;bert, Chaumette, Chabot, et autres, ou
+aussi faux,
+ou aussi vils. L'affluence &eacute;tait consid&eacute;rable, car
+c'&eacute;tait un spectacle
+encore nouveau que celui de tant de r&eacute;publicains
+condamn&eacute;s pour la cause de
+la r&eacute;publique. Les accus&eacute;s &eacute;taient au nombre de
+vingt-un, tous &agrave; la fleur
+de l'&acirc;ge, dans la force du talent, quelques-uns m&ecirc;me dans
+tout l'&eacute;clat de
+la jeunesse et de la beaut&eacute;. La seule d&eacute;claration de
+leurs noms et de leur
+&acirc;ge avait de quoi toucher.</p>
+<p>Brissot, Gardien et Lasource, avaient trente-neuf ans; Vergniaud,
+Gensonn&eacute;
+et Lehardy, trente-cinq; Mainvielle et Ducos, vingt-huit;
+Boyer-Fonfr&egrave;de et
+Duchastel, vingt-sept; Duperret, quarante-six; Carra, cinquante;
+Valaz&eacute; et
+Lacase, quarante-deux; Duprat, trente-trois; Sillery, cinquante-sept;
+Fauchet, quarante-neuf; Lesterp-Beauvais, quarante-trois; Boileau,
+quarante-un; Antiboul, quarante; Vig&eacute;e, trente-six.</p>
+<p>Gensonn&eacute; &eacute;tait calme et froid; Valaz&eacute;
+indign&eacute; et m&eacute;prisant; Vergniaud &eacute;tait
+plus &eacute;mu que de coutume; le jeune Ducos &eacute;tait gai; et
+Fonfr&egrave;de, qu'on avait
+&eacute;pargn&eacute; dans la journ&eacute;e du 2 juin, parce qu'il
+n'avait pas vot&eacute; pour les
+arrestations de la commission des douze, et qui, par ses instances
+r&eacute;it&eacute;r&eacute;es en faveur de ses amis, avait
+m&eacute;rit&eacute; depuis de partager leur sort,
+Fonfr&egrave;de semblait, pour une si belle cause, abandonner avec
+facilit&eacute;, et sa
+grande fortune, et sa jeune &eacute;pouse, et sa vie.</p>
+<p>Amar avait r&eacute;dig&eacute;, au nom du comit&eacute; de
+s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale, l'acte
+d'accusation. Pache fut le premier t&eacute;moin entendu &agrave;
+l'appui. Cauteleux et
+prudent, comme il l'&eacute;tait toujours, il dit qu'il avait
+aper&ccedil;u depuis
+long-temps une faction contraire &agrave; la r&eacute;volution, mais il
+n'articula aucun
+fait prouvant un complot pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;. Il dit
+seulement que, lorsque la
+convention &eacute;tait menac&eacute;e par Dumouriez, il se rendit au
+comit&eacute; des finances
+pour obtenir des fonds et approvisionner Paris, et que le comit&eacute;
+les
+refusa; il ajouta qu'il avait &eacute;t&eacute; maltrait&eacute; dans
+le comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute;
+g&eacute;n&eacute;rale, et que Guadet l'avait menac&eacute; de demander
+l'arrestation des
+autorit&eacute;s municipales. Chaumette raconta toutes les luttes de la
+commune
+avec le c&ocirc;t&eacute; droit, telles qu'on les avait apprises par
+les journaux; il
+n'ajouta qu'un seul fait particulier, c'est que Brissot avait fait
+nommer
+Santonax commissaire aux colonies, et que Brissot &eacute;tait par
+cons&eacute;quent
+l'auteur de tous les maux du Nouveau-Monde. Le mis&eacute;rable
+H&eacute;bert raconta son
+arrestation par la commission des douze, et dit que Roland corrompait
+tous
+les &eacute;crivains, car madame Roland avait voulu acheter sa feuille
+du <i>P&egrave;re
+Duch&ecirc;ne</i>. Destournelles, ministre de la justice, et autrefois
+employ&eacute; &agrave; la
+commune, d&eacute;posa d'une mani&egrave;re aussi vague, et
+r&eacute;p&eacute;ta ce qu'on savait, c'est
+que les accus&eacute;s avaient poursuivi la commune, tonn&eacute;
+contre les massacres,
+et voulu instituer une garde d&eacute;partementale, etc., etc. Le
+t&eacute;moin le plus
+prolixe, le plus acharn&eacute; dans sa d&eacute;position, qui dura
+plusieurs heures, fut
+l'ex-capucin Chabot. &Acirc;me bouillante, faible et vile, Chabot avait
+toujours
+&eacute;t&eacute; trait&eacute; par les girondins comme un extravagant;
+il ne leur pardonnait
+pas leurs d&eacute;dains; il &eacute;tait fier d'avoir voulu le 10
+ao&ucirc;t contre leur avis;
+il pr&eacute;tendait que, s'ils avaient consenti &agrave; l'envoyer aux
+prisons, il
+aurait sauv&eacute; les prisonniers comme il avait sauv&eacute; les
+Suisses; il voulait
+donc se venger des girondins, et surtout recouvrer, en les calomniant,
+sa
+popularit&eacute;, qu'il commen&ccedil;ait &agrave; perdre aux
+jacobins, parce qu'on le
+soup&ccedil;onnait de prendre part &agrave; l'agiotage. Il imagina une
+longue et m&eacute;chante
+accusation, o&ugrave; il montra les girondins cherchant d'abord
+&agrave; s'emparer du
+ministre Narbonne, puis, apr&egrave;s avoir chass&eacute; Narbonne,
+occupant trois
+minist&egrave;res &agrave; la fois, faisant le 20 juin pour ranimer
+leurs cr&eacute;atures,
+s'opposant au 10 ao&ucirc;t, parce qu'ils ne voulaient pas la
+r&eacute;publique, enfin
+suivant toujours un plan calcul&eacute; d'ambition, et, ce qui est plus
+atroce que
+tout le reste, souffrant les massacres de septembre et le vol du
+Garde-Meuble, pour perdre la r&eacute;putation des patriotes.
+&laquo;S'ils avaient
+voulu, disait Chabot, j'aurais sauv&eacute; les prisonniers.
+P&eacute;tion a fait boire
+les &eacute;gorgeurs, et Brissot n'a pas voulu qu'on les
+arr&ecirc;t&acirc;t, parce qu'il y
+avait dans les prisons un de ses ennemis, Morande!&raquo;</p>
+<p>Tels sont les &ecirc;tres vils qui s'acharnent sur les hommes de
+bien, d&egrave;s que le
+pouvoir leur en a donn&eacute; le signal! Aussit&ocirc;t que les chefs
+ont jet&eacute; la
+premi&egrave;re pierre, tout ce qui vit dans la fange se
+soul&egrave;ve, et accable la
+victime; Fabre-d'&Eacute;glantine, devenu suspect comme Chabot, pour
+cause
+d'agiotage, avait besoin aussi de se populariser, et il fit une
+d&eacute;position
+plus m&eacute;nag&eacute;e, mais plus perfide, o&ugrave; il insinua que
+l'intention de laisser
+commettre les massacres et le vol du Garde-Meuble, avait bien pu entrer
+dans la politique des girondins. Vergniaud, n'y r&eacute;sistant pas
+davantage,
+s'&eacute;cria avec indignation: &laquo;Je ne suis pas tenu de me
+justifier de
+complicit&eacute; avec des voleurs et des assassins.&raquo;</p>
+<p>Cependant il n'y avait aucun fait pr&eacute;cis
+all&eacute;gu&eacute; contre les accus&eacute;s, on ne
+leur reprochait que des opinions publiquement soutenues, et ils
+r&eacute;pondaient
+que ces opinions avaient pu &ecirc;tre erron&eacute;es, mais qu'ils
+avaient eu le droit
+de se tromper. On leur objectait que leurs doctrines &eacute;taient non
+le
+r&eacute;sultat d'une erreur involontaire et d&egrave;s lors excusable,
+mais d'un complot
+tram&eacute; chez Roland et chez Valaz&eacute;. Ils r&eacute;pliquaient
+de nouveau que ces
+doctrines &eacute;taient si peu l'effet d'un accord fait entre eux,
+qu'elles
+n'avaient pas &eacute;t&eacute; conformes sur tous les points. L'un
+disait: Je n'ai pas
+vot&eacute; pour l'appel au peuple; l'autre: Je n'ai pas vot&eacute;
+pour la garde
+d&eacute;partementale; un troisi&egrave;me: Je n'&eacute;tais pas de
+l'avis de la commission des
+douze, je n'&eacute;tais pas pour l'arrestation d'H&eacute;bert et de
+Chaumette. Tout
+cela &eacute;tait vrai, mais alors la d&eacute;fense n'&eacute;tait
+plus commune &agrave; tous les
+inculp&eacute;s; ils semblaient presque s'abandonner les uns les
+autres, et chacun
+paraissait condamner la mesure &agrave; laquelle il n'avait pas pris
+part.
+L'accus&eacute; Boileau poussa le soin de se justifier jusqu'&agrave;
+la plus extr&ecirc;me
+faiblesse, et se couvrit m&ecirc;me de honte. Il avoua qu'il avait
+exist&eacute; une
+conspiration contre l'unit&eacute; et l'indivisibilit&eacute; de la
+r&eacute;publique, qu'il en
+&eacute;tait convaincu maintenant, et le d&eacute;clarait &agrave; la
+justice; qu'il ne pouvait
+pas d&eacute;signer les coupables, mais qu'il souhaitait leur punition
+et se
+d&eacute;clarait franc montagnard. Gardien eut aussi la faiblesse de
+d&eacute;savouer
+tout &agrave; fait la commission des douze. Cependant Gensonn&eacute;,
+Brissot,
+Vergniaud, et surtout Valaz&eacute;, corrig&egrave;rent le mauvais
+effet de la conduite
+de leurs deux coll&egrave;gues. Ils all&eacute;gu&egrave;rent bien
+qu'ils n'avaient pas toujours
+pens&eacute; de m&ecirc;me, que par cons&eacute;quent ils ne
+s'&eacute;taient pas concert&eacute;s dans leurs
+opinions, mais ils ne d&eacute;savou&egrave;rent ni leur amiti&eacute;,
+ni leurs doctrines.
+Valaz&eacute; avoua franchement les r&eacute;unions qui avaient eu lieu
+chez lui, et
+soutint qu'ils avaient eu le droit de se r&eacute;unir et de
+s'&eacute;clairer de leurs
+id&eacute;es, comme tous les autres citoyens. Lorsqu'on leur objecta
+enfin leur
+connivence avec les fugitifs, ils la ni&egrave;rent. H&eacute;bert
+alors s'&eacute;cria: &laquo;Les
+accus&eacute;s nient la conspiration! Quand le s&eacute;nat de Rome eut
+&agrave; prononcer sur
+la conspiration de Catilina, s'il e&ucirc;t interrog&eacute; chaque
+conjur&eacute; et qu'il se
+f&ucirc;t content&eacute; d'une d&eacute;n&eacute;gation, ils auraient
+tous &eacute;chapp&eacute; au supplice qui
+les attendait; mais les r&eacute;unions chez Catilina, mais la fuite de
+celui-ci,
+mais les armes trouv&eacute;es chez Lecca, &eacute;taient des preuves
+mat&eacute;rielles, et
+elles suffirent pour d&eacute;terminer le jugement du s&eacute;nat.&#8212;Eh
+bien! r&eacute;pondit
+Brissot, j'accepte la comparaison qu'on fait de nous avec Catilina.
+Cic&eacute;ron
+lui dit: On a trouv&eacute; des armes chez toi; les ambassadeurs des
+Allobroges
+t'accusent; les signatures de Lentulus, de C&eacute;th&eacute;gus et de
+Statilius, tes
+complices, prouvent tes inf&acirc;mes projets. Ici le s&eacute;nat nous
+accuse, il est
+vrai, mais a-t-on trouv&eacute; chez nous des armes? Nous oppose-t-on
+des
+signatures?&raquo;</p>
+<p>Malheureusement, on avait d&eacute;couvert des plaintes
+&eacute;crites &agrave; Bordeaux par
+Vergniaud, qui respiraient la plus vive indignation. On avait
+trouv&eacute; une
+lettre d'un cousin de l'accus&eacute; Lacase, o&ugrave; les
+pr&eacute;paratifs de l'insurrection
+&eacute;taient annonc&eacute;s; enfin on avait intercept&eacute; une
+lettre de Duperret &agrave; madame
+Roland, o&ugrave; celui-ci disait qu'il avait re&ccedil;u des nouvelles
+de Buzot et de
+Barbaroux, et qu'ils se pr&eacute;paraient &agrave; punir les attentats
+commis &agrave; Paris.
+Vergniaud interpell&eacute; r&eacute;pondit: &laquo;Si je vous
+rappelais les motifs qui m'ont
+engag&eacute; &agrave; &eacute;crire, peut-&ecirc;tre vous
+para&icirc;trais-je plus &agrave; plaindre qu'&agrave; bl&acirc;mer.
+J'ai d&ucirc; croire, d'apr&egrave;s les complots du 10 mars, que le
+projet de nous
+assassiner &eacute;tait li&eacute; &agrave; celui de dissoudre la
+repr&eacute;sentation nationale.
+Marat l'a &eacute;crit ainsi le 11 mars. Les p&eacute;titions faites
+depuis contre nous
+avec tant d'acharnement m'ont confirm&eacute; dans cette opinion. C'est
+dans cette
+circonstance que mon &acirc;me s'est bris&eacute;e de douleur, et que
+j'ai &eacute;crit &agrave; mes
+concitoyens que j'&eacute;tais sous le couteau. J'ai
+r&eacute;clam&eacute; contre la tyrannie de
+Marat. C'est le seul que j'aie nomm&eacute;. Je respecte l'opinion du
+peuple sur
+Marat, mais enfin Marat &eacute;tait mon tyran!...&raquo;&#8212;A ces
+paroles, un jur&eacute; se
+l&egrave;ve et dit: &laquo;Vergniaud se plaint d'avoir
+&eacute;t&eacute; pers&eacute;cut&eacute; par Marat.
+J'observe que Marat a &eacute;t&eacute; assassin&eacute;, et que
+Vergniaud est encore ici.&raquo;
+Cette sotte observation est applaudie par une partie des spectateurs,
+et
+toute la franchise, toute la raison de Vergniaud, restent sans effet
+sur la
+multitude aveugl&eacute;e.</p>
+<p>Cependant Vergniaud &eacute;tait parvenu &agrave; se faire
+&eacute;couter, et avait retrouv&eacute;, en
+parlant de la conduite de ses amis, de leur d&eacute;vouement, de leurs
+sacrifices
+&agrave; la r&eacute;publique, toute son &eacute;loquence. L'auditoire
+entier avait &eacute;t&eacute; remu&eacute;;
+et cette condamnation, quoique command&eacute;e, ne semblait plus
+irr&eacute;vocable. Les
+d&eacute;bats avaient dur&eacute; plusieurs jours. Les jacobins,
+indign&eacute;s des lenteurs du
+tribunal, adress&egrave;rent une nouvelle p&eacute;tition &agrave; la
+convention, pour acc&eacute;l&eacute;rer
+la proc&eacute;dure. Robespierre fit rendre un d&eacute;cret par
+lequel, apr&egrave;s trois
+jours de discussion, les jur&eacute;s &eacute;taient autoris&eacute;s
+&agrave; se d&eacute;clarer suffisamment
+&eacute;clair&eacute;s, et &agrave; proc&eacute;der au jugement sans
+plus rien entendre. Et pour rendre
+le titre plus conforme &agrave; la chose, il fit d&eacute;cider en
+outre que le nom de
+tribunal extraordinaire serait chang&eacute; en celui de TRIBUNAL
+R&Eacute;VOLUTIONNAIRE.</p>
+<p>Ce d&eacute;cret rendu, les jur&eacute;s n'os&egrave;rent pas s'en
+servir sur-le-champ, et
+d&eacute;clar&egrave;rent n'&ecirc;tre pas suffisamment
+&eacute;clair&eacute;s. Mais, le lendemain, ils
+us&egrave;rent de leur nouveau pouvoir d'abr&eacute;ger les
+d&eacute;bats, et en demand&egrave;rent la
+cl&ocirc;ture. Les accus&eacute;s avaient d&eacute;j&agrave; perdu
+toute esp&eacute;rance, et ils &eacute;taient
+r&eacute;solus &agrave; mourir noblement. Ils se rendirent &agrave; la
+derni&egrave;re s&eacute;ance du
+tribunal avec un visage serein. Tandis qu'on les fouillait &agrave; la
+porte de la
+Conciergerie, pour leur enlever les armes meurtri&egrave;res avec
+lesquelles ils
+auraient pu attenter &agrave; leur vie, Valaz&eacute;, donnant une
+paire de ciseaux &agrave; son
+ami Riouffe, lui dit en pr&eacute;sence des gendarmes: &laquo;Tiens,
+mon ami, voil&agrave; une
+arme d&eacute;fendue; il ne faut pas attenter &agrave; nos jours!&raquo;</p>
+<p><img src="images/HDR004.jpg"
+ title="LES GIRONDINS MARCHENT A LA MORT"
+ alt="LES GIRONDINS MARCHENT A LA MORT"
+ style="width: 810px; height: 521px;"></p>
+<p>Le 30 octobre, &agrave; minuit, les jur&eacute;s entrent pour
+prononcer la sentence.
+Antonelle, leur pr&eacute;sident, avait le visage alt&eacute;r&eacute;.
+Camille Desmoulins, en
+entendant prononcer l'arr&ecirc;t, s'&eacute;cria: &laquo;Ah! c'est moi
+qui les tue, c'est
+<i>mon Brissot d&eacute;voil&eacute;</i><a name="FNanchor5"></a><a
+ href="#Footnote_5"><sup>[5]</sup></a>! Je m'en vais,&raquo; dit-il; et
+il sort d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Les
+accus&eacute;s rentrent. En entendant prononcer le mot fatal de mort,
+Brissot
+laisse tomber ses bras, sa t&ecirc;te se penche subitement sur sa
+poitrine;
+Gensonn&eacute; veut dire quelques mots sur l'application de la loi,
+mais il ne
+peut se faire entendre. Sillery, en laissant &eacute;chapper ses
+b&eacute;quilles,
+s'&eacute;crie: <i>Ce jour est le plus beau de ma vie</i>. On avait
+con&ccedil;u quelques
+esp&eacute;rances pour les deux jeunes fr&egrave;res Ducos et
+Fonfr&egrave;de, qui avaient paru
+moins compromis, et qui s'&eacute;taient attach&eacute;s aux girondins,
+moins encore par
+conformit&eacute; d'opinion que par admiration pour leur
+caract&egrave;re et leurs
+talens. Cependant ils sont condamn&eacute;s comme les autres.
+Fonfr&egrave;de embrasse
+Ducos en lui disant: &laquo;Mon fr&egrave;re, c'est moi qui te donne la
+mort.&#8212;Console-toi, r&eacute;pond Ducos, nous mourrons ensemble.&raquo;
+L'abb&eacute; Fauchet,
+le visage baiss&eacute;, semble prier le ciel, Carra conserve son air
+de duret&eacute;,
+Vergniaud a dans toute sa personne quelque chose de d&eacute;daigneux
+et de fier;
+Lasource prononce ce mot d'un ancien: &laquo;Je meurs le jour o&ugrave;
+le peuple a
+perdu la raison; vous mourrez le jour o&ugrave; il l'aura
+recouvr&eacute;e.&raquo; Le faible
+Boileau, le faible Gardien, ne sont pas &eacute;pargn&eacute;s.
+Boileau, en jetant son
+chapeau en l'air, s'&eacute;crie: &laquo;Je suis innocent.&#8212;Nous sommes
+innocens,
+r&eacute;p&egrave;tent tous les accus&eacute;s; peuple, on vous
+trompe.&raquo; Quelques-uns d'entre
+eux ont le tort de jeter quelques assignats, comme pour engager la
+multitude &agrave; voler &agrave; leur secours, mais elle reste
+immobile. Les gendarmes
+les entourent alors pour les conduire dans leur cachot. Tout &agrave;
+coup l'un
+des condamn&eacute;s tombe &agrave; leurs pieds; ils le rel&egrave;vent
+noy&eacute; dans son sang.
+C'&eacute;tait Valaz&eacute;, qui, en donnant ses ciseaux &agrave;
+Riouffe, avait gard&eacute; un
+poignard, et s'en &eacute;tait frapp&eacute;. Le tribunal d&eacute;cide
+sur-le-champ que son
+cadavre sera transport&eacute; sur une charrette, &agrave; la suite des
+condamn&eacute;s. En
+sortant du tribunal, ils entonnent tous ensemble, par un mouvement
+spontan&eacute;, l'hymne des Marseillais:</p>
+<span style="margin-left: 1em;">Contre nous de la tyrannie</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">L'&eacute;tendard sanglant est
+lev&eacute;.</span><br>
+<p>Leur derni&egrave;re nuit fut sublime. Vergniaud avait du poison, il
+le jeta pour
+mourir avec ses amis. Ils firent en commun un dernier repas, o&ugrave;
+ils furent
+tour &agrave; tour gais, s&eacute;rieux, &eacute;loquens. Brissot
+Gensonn&eacute;, &eacute;taient graves et
+r&eacute;fl&eacute;chis; Vergniaud parla de la libert&eacute; expirante
+avec les plus nobles
+regrets, et de la destin&eacute;e humaine avec une &eacute;loquence
+entra&icirc;nante. Ducos
+r&eacute;p&eacute;ta des vers qu'il avait faits en prison, et tous
+ensemble chant&egrave;rent
+des hymnes &agrave; la France et &agrave; la libert&eacute;.</p>
+<p>Le lendemain, 31 octobre, une foule immense s'&eacute;tait
+port&eacute;e sur leur
+passage. Ils r&eacute;p&eacute;taient, en marchant &agrave;
+l'&eacute;chafaud, cet hymne des
+Marseillais que nos soldats chantaient en marchant &agrave; l'ennemi.
+Arriv&eacute;s &agrave; la
+place de la R&eacute;volution, et descendus de leurs charrettes, ils
+s'embrass&egrave;rent en criant: <i>Vive la r&eacute;publique!</i>
+Sillery monta le premier
+sur l'&eacute;chafaud, et apr&egrave;s avoir salu&eacute; gravement le
+peuple, dans lequel il
+respectait encore l'humanit&eacute; faible et tromp&eacute;e, il
+re&ccedil;ut le coup fatal.
+Tous imit&egrave;rent Sillery, et moururent avec la m&ecirc;me
+dignit&eacute;. En trente-une
+minutes, le bourreau fit tomber ces illustres t&ecirc;tes, et
+d&eacute;truisit ainsi en
+quelques instans, jeunesse, beaut&eacute;, vertus, talens. Telle fut la
+fin de
+ces nobles et courageux citoyens, victimes de leur
+g&eacute;n&eacute;reuse utopie. Ne
+comprenant ni l'humanit&eacute;, ni ses vices, ni les moyens de la
+conduire dans
+une r&eacute;volution, ils s'indign&egrave;rent de ce qu'elle ne
+voulait pas &ecirc;tre
+meilleure, et se firent d&eacute;vorer par elle, en s'obstinant
+&agrave; la contrarier.
+Respect &agrave; leur m&eacute;moire! jamais tant de vertus, de talens,
+ne brill&egrave;rent
+dans les guerres civiles; et il faut le dire &agrave; leur gloire,
+s'ils ne
+comprirent pas la n&eacute;cessit&eacute; des moyens violens pour
+sauver la cause de la
+France, la plupart de leurs adversaires, qui
+pr&eacute;f&eacute;r&egrave;rent ces moyens, se
+d&eacute;cid&egrave;rent par passion plut&ocirc;t que par g&eacute;nie.
+On ne pourrait mettre au
+dessus d'eux que celui des montagnards qui se serait
+d&eacute;cid&eacute; pour les moyens
+r&eacute;volutionnaires, par politique seule et non par
+l'entra&icirc;nement de la
+haine.</p>
+<p>A peine les girondins eurent-ils expir&eacute;, que de nouvelles
+victimes furent
+immol&eacute;es apr&egrave;s eux. Le glaive ne se reposa pas un
+instant. Le 2 novembre,
+on mit &agrave; mort l'infortun&eacute;e Olympe de Gouges, pour des
+&eacute;crits pr&eacute;tendus
+contre-r&eacute;volutionnaires, et Adam Lux, d&eacute;put&eacute; de
+Mayence, accus&eacute; du m&ecirc;me
+d&eacute;lit. Le 6 novembre, le malheureux duc d'Orl&eacute;ans,
+transf&eacute;r&eacute; de Marseille &agrave;
+Paris, fut traduit au tribunal r&eacute;volutionnaire, et
+condamn&eacute; pour les
+soup&ccedil;ons qu'il avait inspir&eacute;s &agrave; tous les partis.
+Odieux &agrave; l'&eacute;migration,
+suspect aux girondins et aux jacobins, il n'inspirait aucun de ces
+regrets
+qui consolent d'une mort injuste. Plus ennemi de la cour
+qu'enthousiaste de
+la r&eacute;publique, il n'&eacute;prouvait pas cette conviction qui
+soutient au moment
+supr&ecirc;me; et il fut de toutes les victimes la moins
+d&eacute;dommag&eacute;e et la plus &agrave;
+plaindre. Un d&eacute;go&ucirc;t universel, un scepticisme absolu,
+furent ses derniers
+sentimens, et il marcha &agrave; l'&eacute;chafaud avec un calme et une
+indiff&eacute;rence
+extraordinaire. Tra&icirc;n&eacute; le long de la rue
+Saint-Honor&eacute;, il vit son palais
+d'un oeil sec, et ne d&eacute;mentit pas un moment son
+d&eacute;go&ucirc;t des hommes et de la
+vie. Son aide-de-camp Coustard, d&eacute;put&eacute; comme lui, fut
+associ&eacute; &agrave; son sort.
+Deux jours apr&egrave;s, l'int&eacute;ressante et courageuse
+&eacute;pouse de Roland les suivit
+&agrave; l'&eacute;chafaud. Cette femme, r&eacute;unissant aux
+gr&acirc;ces d'une Fran&ccedil;aise l'h&eacute;ro&iuml;sme
+d'une Romaine, portait toutes les douleurs dans son &acirc;me. Elle
+respectait et
+ch&eacute;rissait son &eacute;poux comme un p&egrave;re; elle
+&eacute;prouvait pour l'un des girondins
+proscrits une passion profonde, qu'elle avait toujours contenue; elle
+laissait une fille, jeune et orpheline, confi&eacute;e &agrave; des
+amis; tremblante pour
+tant d'&ecirc;tres si chers, elle croyait &agrave; jamais perdue cette
+cause de la
+libert&eacute; dont elle &eacute;tait enthousiaste, et &agrave;
+laquelle elle avait fait de si
+grands sacrifices. Ainsi elle souffrait dans toutes ses affections
+&agrave; la
+fois. Condamn&eacute;e pour cause de complicit&eacute; avec les
+girondins, elle entendit
+son arr&ecirc;t avec une sorte d'enthousiasme, sembla inspir&eacute;e
+depuis le
+moment de sa condamnation jusqu'&agrave; celui de son ex&eacute;cution,
+et excita, chez
+tous ceux qui la virent, une esp&egrave;ce d'admiration religieuse.
+Elle alla &agrave;
+l'&eacute;chafaud v&ecirc;tue en blanc; pendant toute la route, elle
+ranima les forces
+d'un compagnon d'infortune qui devait p&eacute;rir avec elle, et qui
+n'avait pas
+le m&ecirc;me courage; deux fois m&ecirc;me elle parvint &agrave; lui
+arracher un sourire.
+Arriv&eacute;e sur le lieu du supplice, elle s'inclina devant la statue
+de la
+libert&eacute; en s'&eacute;criant: <i>O libert&eacute;! que de crimes
+on commet en ton nom!</i> Elle
+subit ensuite la mort avec un courage in&eacute;branlable (10
+novembre). Ainsi
+p&eacute;rit cette femme charmante et courageuse, qui m&eacute;ritait
+de partager la
+destin&eacute;e de ses amis, mais qui, plus modeste et plus soumise au
+r&ocirc;le passif
+de son sexe, aurait, non pas &eacute;vit&eacute; la mort, due &agrave;
+ses talens et &agrave; ses
+vertus, mais &eacute;pargn&eacute; &agrave; son &eacute;poux et
+&agrave; elle-m&ecirc;me des ridicules et des
+calomnies.</p>
+<p><img src="images/HDR005.jpg" title="MME ROLAND."
+ alt="MME ROLAND." style="width: 700px; height: 1100px;"></p>
+<p>Son &eacute;poux s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute; du
+c&ocirc;t&eacute; de Rouen. En apprenant sa fin tragique,
+il ne voulut pas lui survivre. Il quitta la maison hospitali&egrave;re
+o&ugrave; il avait
+re&ccedil;u un asile; et, pour ne compromettre aucun ami, il vint se
+donner la
+mort sur la grande route. On le trouva perc&eacute; au coeur d'une
+&eacute;p&eacute;e, et gisant
+au pied d'un arbre contre lequel il avait appuy&eacute; l'arme
+meurtri&egrave;re. Dans sa
+poche &eacute;tait renferm&eacute; un &eacute;crit sur sa vie et sur sa
+conduite au minist&egrave;re.</p>
+<p>Ainsi, dans cet &eacute;pouvantable d&eacute;lire qui rendait
+suspects et le g&eacute;nie, et la
+vertu, et le courage, tout ce qu'il y avait de plus noble, de plus
+g&eacute;n&eacute;reux
+en France, p&eacute;rissait ou par le suicide ou par le fer des
+bourreaux!</p>
+<p><img src="images/HDR006.jpg" title="BAILLY" alt="BAILLY"
+ style="width: 700px; height: 1100px;"></p>
+<p>Entre tant de morts illustres et courageuses, il y en eut une
+surtout plus
+lamentable et plus sublime que toutes les autres, ce fut celle de
+Bailly.
+D&eacute;j&agrave; on avait pu voir, &agrave; la mani&egrave;re dont il
+avait &eacute;t&eacute; trait&eacute; dans le proc&egrave;s
+de la reine, comment il serait accueilli au tribunal
+r&eacute;volutionnaire. La
+sc&egrave;ne du Champ-de-Mars, la proclamation de la loi martiale et la
+fusillade
+qui s'en &eacute;tait suivie, &eacute;taient les
+&eacute;v&eacute;nemens le plus souvent et le plus
+am&egrave;rement reproch&eacute;s au parti constituant. C'&eacute;tait
+sur Bailly, l'ami de
+Lafayette, c'&eacute;tait sur le magistrat qui avait fait
+d&eacute;ployer le drapeau
+rouge, qu'on voulait punir tous les pr&eacute;tendus forfaits de la
+constituante.
+Il fut condamn&eacute;, et dut &ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute; au
+Champ-de-Mars, th&eacute;&acirc;tre de ce qu'on
+appelait son crime. Ce fut le 11 novembre, et par un temps froid et
+pluvieux, qu'eut lieu son supplice. Conduit &agrave; pied, et au milieu
+des
+outrages d'une populace barbare, qu'il avait nourrie pendant qu'il
+&eacute;tait
+maire, il demeura calme et d'une s&eacute;r&eacute;nit&eacute;
+inalt&eacute;rable. Pendant le long
+trajet de la Conciergerie au Champ-de-Mars, on lui agitait sous le
+visage le drapeau rouge qu'on avait retrouv&eacute; &agrave; la mairie,
+enferm&eacute; dans un
+&eacute;tui en acajou. Arriv&eacute; au pied de l'&eacute;chafaud, il
+semblait toucher au terme
+de son supplice; mais un des forcen&eacute;s, attach&eacute;s &agrave;
+le poursuivre, s'&eacute;crie
+qu'il ne faut pas que le champ de la f&eacute;d&eacute;ration soit
+souill&eacute; de son sang.
+Alors on se pr&eacute;cipite sur la guillotine, on la transporte avec
+le m&ecirc;me
+empressement qu'on mit autrefois &agrave; creuser ce m&ecirc;me champ
+de la f&eacute;d&eacute;ration;
+on court l'&eacute;lever enfin sur le bord de la Seine, sur un tas
+d'ordures, et
+vis-&agrave;-vis le quartier de Chaillot, o&ugrave; Bailly avait
+pass&eacute; sa vie et compos&eacute;
+ses ouvrages. Cette op&eacute;ration dure plusieurs heures. Pendant ce
+temps, on
+lui fait parcourir plusieurs fois le Champ-de-Mars. La t&ecirc;te nue,
+les mains
+derri&egrave;re le dos, il se tra&icirc;ne avec peine. Les uns lui
+jettent de la boue,
+d'autres lui donnent des coups de pied ou de b&acirc;ton,
+Accabl&eacute;, il tombe; on
+le rel&egrave;ve de nouveau. La pluie, le froid, ont communiqu&eacute;
+&agrave; ses membres un
+tremblement involontaire. &laquo;Tu trembles,&raquo; lui dit un
+soldat.&#8212;&laquo;Mon ami,
+r&eacute;pond le vieillard, c'est de froid.&raquo; Apr&egrave;s
+plusieurs heures de cette
+torture, on lui br&ucirc;le sous le nez le drapeau rouge; le bourreau
+s'empare de
+lui enfin, et on nous enl&egrave;ve encore un savant illustre, et l'un
+des hommes
+les plus vertueux qui aient honor&eacute; notre patrie.</p>
+<p>Depuis ces temps o&ugrave; Tacite la vit applaudir aux crimes des
+empereurs, la
+vile populace n'a pas chang&eacute;. Toujours brusque en ses mouvemens,
+tant&ocirc;t
+elle &eacute;l&egrave;ve l'autel de la patrie, tant&ocirc;t elle dresse
+des &eacute;chafauds, et n'est
+belle et noble &agrave; voir que lorsque, entra&icirc;n&eacute;e dans
+les arm&eacute;es, elle se
+pr&eacute;cipite sur les bataillons ennemis. Que le despotisme n'impute
+pas ses
+crimes &agrave; la libert&eacute;; car, sous le despotisme, elle fut
+toujours aussi
+coupable que sous la r&eacute;publique; mais invoquons sans cesse les
+lumi&egrave;res et
+l'instruction pour ces barbares, pullulant au fond des
+soci&eacute;t&eacute;s, et
+toujours pr&ecirc;ts &agrave; les souiller de tous les crimes, &agrave;
+l'appel de tous les
+pouvoirs, et pour le d&eacute;shonneur de toutes les causes.</p>
+<p>Le 25 novembre, eut encore lieu la mort du malheureux Manuel, qui
+&eacute;tait
+devenu de procureur de la commune, d&eacute;put&eacute; &agrave; la
+convention, et qui donna sa
+d&eacute;mission lors du proc&egrave;s de Louis XVI, parce qu'on
+l'accusait d'avoir
+d&eacute;rob&eacute; le scrutin. Au tribunal, on lui reprocha d'avoir
+favoris&eacute; les
+massacres de septembre pour soulever les d&eacute;partemens contre
+Paris. C'est
+Fouquier-Tinville qui &eacute;tait charg&eacute; d'imaginer ces
+perfides calomnies, plus
+atroces encore que la condamnation. Ce m&ecirc;me jour, fut
+condamn&eacute; le
+malheureux g&eacute;n&eacute;ral Brunet, pour n'avoir pas envoy&eacute;
+une partie de son arm&eacute;e
+de Nice devant Toulon; et le lendemain 26, la mort fut prononc&eacute;e
+contre le
+victorieux Houchard, pour n'avoir pas compris le plan qui lui fut
+trac&eacute;, et
+ne s'&ecirc;tre pas rapidement port&eacute; sur la chauss&eacute;e de
+Furnes, de mani&egrave;re &agrave;
+prendre toute l'arm&eacute;e anglaise. Sa faute &eacute;tait criante,
+mais ne m&eacute;ritait
+pas la mort.</p>
+<p>Ces ex&eacute;cutions commen&ccedil;aient &agrave; r&eacute;pandre
+une terreur g&eacute;n&eacute;rale, et &agrave; rendre
+l'autorit&eacute; formidable. L'effroi n'&eacute;tait pas seulement
+dans les prisons,
+dans la salle du tribunal r&eacute;volutionnaire, &agrave; la place de
+la R&eacute;volution; il
+r&eacute;gnait partout, dans les march&eacute;s, dans les boutiques,
+o&ugrave; le <i>maximum</i> et
+les lois contre l'accaparement venaient d'&ecirc;tre mis en vigueur. On
+a d&eacute;j&agrave; vu
+comment le discr&eacute;dit des assignats et le rench&eacute;rissement
+des denr&eacute;es
+avaient conduit &agrave; d&eacute;cr&eacute;ter le <i>maximum</i>,
+dans le but de remettre en rapport
+les denr&eacute;es et la monnaie. Les premiers effets de ce <i>maximum</i>
+furent des
+plus malheureux, et amen&egrave;rent la cl&ocirc;ture d'une grande
+quantit&eacute; de
+boutiques. En fixant un tarif pour les marchandises de premi&egrave;re
+n&eacute;cessit&eacute;,
+on n'avait atteint que la marchandise rendue chez le d&eacute;taillant,
+et pr&ecirc;te &agrave;
+passer des mains de celui-ci dans celles du consommateur. Mais le
+d&eacute;taillant qui l'avait achet&eacute;e chez le marchand en gros
+ou chez le
+fabricant, avant le <i>maximum</i>, et &agrave; un prix
+sup&eacute;rieur &agrave; celui du nouveau
+tarif, faisait des pertes &eacute;normes et se plaignait
+am&egrave;rement. Les pertes
+n'&eacute;taient pas moindres pour lui, m&ecirc;me lorsqu'il avait
+achet&eacute; apr&egrave;s le
+<i>maximum</i>. En effet, dans le tarif des marchandises dites de
+premi&egrave;re
+n&eacute;cessit&eacute;, on ne les d&eacute;signait que
+d&eacute;j&agrave; tout ouvr&eacute;es et pr&ecirc;tes &agrave;
+&ecirc;tre
+consomm&eacute;es, et on ne fixait leur prix que parvenues &agrave; ce
+dernier &eacute;tat. Mais
+on ne disait pas quel prix elles devaient avoir, sous forme de
+mati&egrave;re
+premi&egrave;re, quel prix il fallait payer &agrave; l'ouvrier qui les
+travaillait, au
+roulier, au navigateur qui les transportaient; par cons&eacute;quent le
+d&eacute;taillant, qui &eacute;tait oblig&eacute; de vendre au
+consommateur selon le tarif, et
+qui ne pouvait traiter avec l'ouvrier, le fabricant, le
+commer&ccedil;ant en gros,
+d'apr&egrave;s ce m&ecirc;me tarif, &eacute;tait dans
+l'impossibilit&eacute; de continuer un commerce
+aussi d&eacute;savantageux. La plupart des marchands fermaient leurs
+boutiques, ou
+bien &eacute;chappaient &agrave; la loi par la fraude; ils ne vendaient
+au maximum que la
+plus mauvaise marchandise, et r&eacute;servaient la bonne pour ceux qui
+venaient
+secr&egrave;tement la payer sa valeur.</p>
+<p>Le peuple, qui s'apercevait de ces fraudes, et voyait se fermer un
+grand
+nombre de boutiques, se d&eacute;cha&icirc;nait avec fureur, et venait
+assaillir la
+commune de ses r&eacute;clamations; il voulait qu'on oblige&acirc;t
+tous les marchands &agrave;
+tenir leurs boutiques ouvertes, et &agrave; continuer leur commerce
+malgr&eacute; eux.
+Dispos&eacute; &agrave; se plaindre de tout, il d&eacute;non&ccedil;ait
+les bouchers et les
+charcutiers, qui achetaient des animaux malsains ou morts d'accidens,
+et
+qui ne saignaient pas assez les viandes dans l'intention de les rendre
+plus
+pesantes; les boulangers, qui, pour fournir de la belle farine au
+riche,
+r&eacute;servaient la mauvaise au pauvre, et ne faisaient pas assez
+cuire le pain
+afin qu'il pes&acirc;t davantage; les marchands de vin, qui
+m&ecirc;laient aux boissons
+les drogues les plus malfaisantes; les marchands de sel, qui pour
+augmenter
+le poids de cette denr&eacute;e, en alt&eacute;raient la
+qualit&eacute;; les &eacute;piciers, tous les
+d&eacute;taillans enfin, qui falsifiaient les denr&eacute;es de mille
+mani&egrave;res.</p>
+<p>De ces abus, les uns &eacute;taient &eacute;ternels, les autres
+tenaient &agrave; la crise
+actuelle, mais, quand l'impatience du mal saisit les esprits, on se
+plaint
+de tout, on veut tout r&eacute;former, tout punir.</p>
+<p>Le procureur-g&eacute;n&eacute;ral Chaumette fit &agrave; ce sujet
+un discours fulminant contre
+les marchands.</p>
+<p>&laquo;On se rappelle, dit-il, qu'en 89, et les ann&eacute;es
+suivantes, tous ces hommes
+ont fait un tr&egrave;s grand commerce, mais avec qui? avec
+l'&eacute;tranger. On sait
+que ce sont eux qui ont fait tomber les assignats, et que c'est au
+moyen de
+l'agiotage sur le papier-monnaie qu'ils se sont enrichis. Qu'ont-ils
+fait
+apr&egrave;s que leur fortune a &eacute;t&eacute; compl&egrave;te? Ils
+se sont retir&eacute;s du commerce, ils
+ont menac&eacute; le peuple de la p&eacute;nurie des marchandises; mais
+s'ils ont de
+l'or et des assignats, la r&eacute;publique a quelque chose de plus
+pr&eacute;cieux, elle
+a des bras. Ce sont des bras et non pas de l'or qu'il faut pour faire
+mouvoir les fabriques et les manufactures. Eh bien! si ces individus
+abandonnent les fabriques, la r&eacute;publique s'en emparera, et elle
+mettra en
+r&eacute;quisition toutes les mati&egrave;res premi&egrave;res. Qu'ils
+sachent qu'il d&eacute;pend de
+la r&eacute;publique de r&eacute;duire, quand elle le voudra, en boue
+et en cendres, l'or
+et les assignats qui sont en leurs mains. Il faut que le g&eacute;ant
+du peuple
+&eacute;crase les sp&eacute;culateurs mercantiles.</p>
+<p>&laquo;Nous sentons les maux du peuple, parce que nous sommes peuple
+nous-m&ecirc;mes.
+Le conseil tout entier est compos&eacute; de sans-culottes, il est le
+l&eacute;gislateur-peuple. Peu nous importe que nos t&ecirc;tes
+tombent, pourvu que la
+post&eacute;rit&eacute; daigne ramasser nos cr&acirc;nes.... Ce n'est
+pas l'&Eacute;vangile que
+j'invoquerai, c'est Platon. Celui qui frappera du glaive, dit ce
+philosophe, p&eacute;rira par le glaive; celui qui frappera du poison,
+p&eacute;rira par
+le poison; la famine &eacute;touffera celui qui voudrait affamer le
+peuple.... Si
+les subsistances et les marchandises viennent &agrave; manquer,
+&agrave; qui s'en prendra
+le peuple? aux autorit&eacute;s constitu&eacute;es? non.... A la
+convention? non.... Il
+s'en prendra aux fournisseurs et aux approvisionneurs. Rousseau
+&eacute;tait
+peuple aussi, et il disait: <i>Quand le peuple n'aura plus rien
+&agrave; manger, il
+mangera le riche</i>.&raquo; (Commune du 14 octobre.)</p>
+<p>Les moyens forc&eacute;s conduisent aux moyens forc&eacute;s, comme
+nous l'avons dit
+ailleurs. On s'&eacute;tait occup&eacute;, dans les premi&egrave;res
+lois, de la marchandise
+ouvr&eacute;e, il fallait maintenant passer &agrave; la mati&egrave;re
+premi&egrave;re; l'id&eacute;e m&ecirc;me de
+s'emparer de la mati&egrave;re premi&egrave;re et de l'ouvrer pour le
+compte de la
+r&eacute;publique, germait dans les t&ecirc;tes. C'est une redoutable
+obligation que
+celle de violenter la nature, et de vouloir r&eacute;gler tous ses
+mouvemens. On
+est bient&ocirc;t oblig&eacute; de suppl&eacute;er la
+spontan&eacute;it&eacute; en toutes choses, et de
+remplacer la vie m&ecirc;me par les commandemens de la loi. La commune
+et la
+convention furent forc&eacute;es de prendre de nouvelles mesures,
+chacune suivant
+sa comp&eacute;tence.</p>
+<p>La commune de Paris obligea chaque marchand &agrave; d&eacute;clarer
+la quantit&eacute; de
+denr&eacute;es qu'il poss&eacute;dait, les demandes qu'il avait faites
+pour s'en
+procurer, et l'esp&eacute;rance qu'il avait des arrivages. Tout
+marchand qui,
+faisant un commerce depuis un an, l'abandonnait ou le laissait languir,
+&eacute;tait d&eacute;clar&eacute; suspect, et enferm&eacute; comme
+tel. Pour emp&ecirc;cher la confusion et
+l'engorgement provenant de l'empressement &agrave; s'approvisionner, la
+commune
+d&eacute;cida encore que le consommateur ne pourrait s'adresser qu'au
+marchand
+d&eacute;taillant, le d&eacute;taillant qu'au marchand en gros, et elle
+fixa les
+quantit&eacute;s que chacun pourrait exiger. Ainsi l'&eacute;picier ne
+pouvait exiger que
+vingt-cinq livres de sucre &agrave; la fois chez le marchand en gros,
+et le
+limonadier que douze. C'&eacute;taient les comit&eacute;s
+r&eacute;volutionnaires qui
+d&eacute;livraient les bons d'achat, et fixaient les quantit&eacute;s.
+La commune ne
+borna pas l&agrave; ses r&egrave;glemens. Comme l'affluence &agrave; la
+porte des boulangers
+&eacute;tait toujours la m&ecirc;me, et occasionnait des sc&egrave;nes
+tumultueuses, et que
+beaucoup de gens passaient une partie des nuits &agrave; attendre,
+Chaumette fit
+d&eacute;cider que la distribution ne commencerait que par les derniers
+arriv&eacute;s,
+ce qui ne diminua ni le tumulte ni l'empressement. Comme le peuple se
+plaignait de ce qu'on lui r&eacute;servait la plus mauvaise farine, il
+fut arr&ecirc;t&eacute;
+que, dans la ville de Paris, il ne serait plus fait qu'une seule
+esp&egrave;ce de
+pain, compos&eacute;e de trois quarts de froment et d'un quart de
+seigle. Enfin,
+on institua une commission d'inspection aux subsistances, pour
+v&eacute;rifier
+l'&eacute;tat des denr&eacute;es, constater les fraudes, et les punir.
+Ces mesures,
+imit&eacute;es par les autres communes, souvent m&ecirc;me converties
+en d&eacute;crets,
+devenaient aussit&ocirc;t des lois g&eacute;n&eacute;rales; et c'est
+ainsi, comme nous l'avons
+d&eacute;j&agrave; dit, que la commune exer&ccedil;ait une influence
+immense dans tout ce qui
+tenait au r&eacute;gime int&eacute;rieur et &agrave; la police.</p>
+<p>La convention, press&eacute;e de r&eacute;former la loi du <i>maximum</i>,
+en imagina une
+nouvelle qui remontait de la marchandise &agrave; la mati&egrave;re
+premi&egrave;re. Il devait
+&ecirc;tre fait un tableau du prix, que co&ucirc;tait la marchandise en
+1790, sur le
+lieu m&ecirc;me de production. A ce prix, il &eacute;tait ajout&eacute;
+premi&egrave;rement, un tiers
+en sus, &agrave; cause des circonstances; secondement, un prix fixe
+pour le
+transport du lieu de production au lieu de consommation;
+troisi&egrave;mement
+enfin, une somme de cinq pour cent pour le profit du marchand en gros,
+et
+de dix pour le marchand d&eacute;tailliste; de tous ces
+&eacute;l&eacute;mens on devait
+composer, pour l'avenir, le prix del&agrave; marchandises de
+premi&egrave;re n&eacute;cessit&eacute;.
+Les administrations locales &eacute;taient charg&eacute;es de faire ce
+travail chacune
+pour ce qui se produisait et se consommait chez elles. Une
+indemnit&eacute; &eacute;tait
+accord&eacute;e &agrave; tout marchand d&eacute;tailliste qui, ayant
+moins de dix mille francs
+de capital, pouvait prouver qu'il avait perdu ce capital par le <i>maximum</i>.
+Les communes devaient juger le cas &agrave; vue-d'oeil, comme on
+jugeait toute
+chose alors, comme on juge tout en temps de dictature. Ainsi la loi,
+sans
+remonter encore &agrave; la production, &agrave; la mati&egrave;re
+brute, &agrave; la main-d'oeuvre,
+fixait le prix de la marchandise au sortir de la fabrique, le prix des
+transports, le gain du commer&ccedil;ant et du d&eacute;taillant, et
+rempla&ccedil;ait, dans la
+moiti&eacute; au moins de l'oeuvre sociale, la mobilit&eacute; de la
+nature par des
+r&egrave;gles absolues. Mais tout cela, nous le r&eacute;p&eacute;tons,
+provenait
+in&eacute;vitablement du premier <i>maximum</i>, le premier <i>maximum</i>
+des assignats, et
+les assignats des besoins imp&eacute;rieux de la r&eacute;volution.</p>
+<p>Pour suffire &agrave; ce syst&egrave;me de gouvernement introduit
+dans le commerce, il
+fut nomm&eacute; une commission des subsistances et approvisionnemens,
+dont
+l'autorit&eacute; s'&eacute;tendait sur toute la r&eacute;publique, et
+qui &eacute;tait compos&eacute;e de
+trois membres, choisis par la convention, jouissant presque de
+l'importance
+des ministres eux-m&ecirc;mes, et ayant voix au conseil. Cette
+commission &eacute;tait
+charg&eacute;e de faire ex&eacute;cuter les tarifs, de surveiller la
+conduite des
+communes &agrave; cet &eacute;gard, de faire incessamment continuer le
+recensement des
+subsistances et des denr&eacute;es dans toute la France, d'en ordonner
+le
+versement d'un d&eacute;partement dans l'autre, de fixer les
+r&eacute;quisitions pour les
+arm&eacute;es, conform&eacute;ment au c&eacute;l&egrave;bre
+d&eacute;cret qui instituait le gouvernement
+r&eacute;volutionnaire.</p>
+<p>La situation financi&egrave;re n'&eacute;tait pas moins
+extraordinaire que tout le reste.
+Les deux emprunts, l'un forc&eacute;, l'autre volontaire, se
+remplissaient avec
+rapidit&eacute;. On s'empressait surtout de contribuer au second, parce
+que les
+avantages qu'il pr&eacute;sentait le rendaient bien
+pr&eacute;f&eacute;rable; et ainsi le moment
+approchait o&ugrave; un milliard d'assignats allait &ecirc;tre
+retir&eacute; de la circulation.
+Il y avait dans les caisses, pour les besoins courans, quatre cents
+millions &agrave; peu pr&egrave;s, restant des anciennes
+cr&eacute;ations, et cinq cents
+millions d'assignats royaux, rentr&eacute;s par le d&eacute;cret qui
+les d&eacute;mon&eacute;tisait, et
+convertis en une somme &eacute;gale d'assignats r&eacute;publicains. Il
+restait donc pour
+le service neuf cents millions environ.</p>
+<p>Ce qui para&icirc;tra extraordinaire, c'est que l'assignat, qui
+perdait trois
+quarts et m&ecirc;me quatre cinqui&egrave;mes, &eacute;tait
+remont&eacute; au pair avec l'argent. Il y
+avait, dans cette hausse, du r&eacute;el et du factice. La suppression
+graduelle
+d'un milliard flottant, le succ&egrave;s de la premi&egrave;re
+lev&eacute;e, qui venait de
+produire six cent mille hommes en un mois de temps, les
+derni&egrave;res victoires
+de la r&eacute;publique, qui assuraient presque son existence, avaient
+h&acirc;t&eacute; le
+d&eacute;bit des biens nationaux, et rendu quelque confiance aux
+assignats, mais
+point assez cependant pour les &eacute;galer &agrave; l'argent. Voici
+les causes qui les
+mirent, en apparence, au pair avec le num&eacute;raire. On se souvient
+qu'une loi
+d&eacute;fendait, sous des peines graves, le commerce de l'argent,
+c'est-&agrave;-dire
+l'&eacute;change &agrave; perte de l'assignat contre l'argent; qu'une
+autre loi punissait
+aussi de peines s&eacute;v&egrave;res celui qui, dans les achats,
+traiterait &agrave; des prix
+diff&eacute;rens, selon que le paiement aurait lieu en papier ou en
+num&eacute;raire. De
+cette mani&egrave;re, l'argent, &eacute;chang&eacute; soit contre
+l'assignat, soit contre la
+marchandise, ne pouvait valoir son prix r&eacute;el, et il ne restait
+plus qu'&agrave;
+l'enfouir. Mais une derni&egrave;re loi portait que l'argent, l'or ou
+les bijoux
+enfouis, appartiendraient, partie &agrave; l'&eacute;tat, partie au
+d&eacute;nonciateur. D&egrave;s
+lors on ne pouvait ni se servir de l'argent dans le commerce, ni le
+cacher;
+il &eacute;tait &agrave; charge, il exposait le d&eacute;tenteur
+&agrave; passer pour suspect; on
+commen&ccedil;ait &agrave; s'en d&eacute;fier et &agrave;
+pr&eacute;f&eacute;rer l'assignat pour l'usage journalier.
+C'est l&agrave; ce qui r&eacute;tablit momentan&eacute;ment le pair,
+qui n'avait jamais
+r&eacute;ellement exist&eacute; pour le papier, m&ecirc;me au premier
+jour de sa cr&eacute;ation.
+Beaucoup de communes, y ajoutant leurs lois &agrave; celles de la
+convention,
+avaient m&ecirc;me d&eacute;fendu la circulation du num&eacute;raire,
+et ordonn&eacute; qu'il f&ucirc;t
+apport&eacute; dans les caisses pour y &ecirc;tre chang&eacute; en
+assignats. La convention, il
+est vrai, avait aboli toutes ces d&eacute;cisions particuli&egrave;res
+des communes; mais
+les lois g&eacute;n&eacute;rales port&eacute;es par elle n'en rendaient
+pas moins le num&eacute;raire
+inutile et dangereux. Beaucoup de gens le portaient &agrave;
+l'imp&ocirc;t ou &agrave;
+l'emprunt, ou bien le donnaient aux &eacute;trangers qui en faisaient
+un grand
+commerce, et qui venaient dans les villes fronti&egrave;res le recevoir
+contre des
+marchandises. Les Italiens, et les G&eacute;nois surtout, qui nous
+apportaient
+beaucoup de bl&eacute;, accouraient dans les ports du Midi, et
+achetaient au plus
+bas prix les mati&egrave;res d'or et d'argent. Le num&eacute;raire
+avait donc reparu par
+l'effet de ces lois terribles; et le parti des r&eacute;volutionnaires
+ardens,
+craignant que son apparition ne f&ucirc;t de nouveau nuisible au
+papier-monnaie,
+voulait que le num&eacute;raire, qui, jusqu'ici, n'&eacute;tait pas
+exclu de la
+circulation, f&ucirc;t prohib&eacute; tout &agrave; fait; ils
+demandaient que la transmission
+en f&ucirc;t interdite, et qu'on ordonn&acirc;t &agrave; tous ceux qui
+en poss&eacute;daient de se
+pr&eacute;senter aux caisses publiques pour l'&eacute;changer contre
+des assignats.</p>
+<p>La terreur avait presque fait cesser l'agiotage. Les
+sp&eacute;culations sur le
+num&eacute;raire &eacute;taient, comme on vient de le voir, devenues
+impossibles. Le
+papier &eacute;tranger, frapp&eacute; de r&eacute;probation, ne
+circulait plus comme deux mois
+auparavant; et les banquiers, accus&eacute;s de toutes parts
+d'&ecirc;tre les
+interm&eacute;diaires des &eacute;migr&eacute;s, et de se livrer
+&agrave; l'agiotage, &eacute;taient dans le
+plus grand effroi. Pour un moment, le scell&eacute; avait
+&eacute;t&eacute; mis chez eux, mais
+on sentit bient&ocirc;t le danger d'interrompre les op&eacute;rations
+de la banque,
+d'arr&ecirc;ter ainsi la circulation de tous les capitaux, et on retira
+le
+scell&eacute;. N&eacute;anmoins, l'effroi &eacute;tait assez grand pour
+qu'on ne songe&acirc;t plus &agrave;
+aucune esp&egrave;ce de sp&eacute;culation.</p>
+<p>La compagnie des Indes venait enfin d'&ecirc;tre abolie. On a vu
+quelle intrigue
+s'&eacute;tait form&eacute;e entre quelques d&eacute;put&eacute;s pour
+sp&eacute;culer sur les actions de
+cette compagnie. Le baron de Batz, s'entendant avec Julien de Toulouse,
+Delaunay d'Angers, et Chabot, voulait, par des motions effrayantes,
+faire
+baisser les actions, les acheter alors, puis, par des motions plus
+douces,
+les faire remonter, les revendre, et r&eacute;aliser les profits de
+cette hausse
+frauduleuse. L'abb&eacute; d'Espagnac, que Julien favorisait
+aupr&egrave;s du comit&eacute; des
+march&eacute;s, devait pr&ecirc;ter les fonds pour ces
+sp&eacute;culations. Ces mis&eacute;rables
+r&eacute;ussirent, en effet, &agrave; faire tomber les actions de 4500
+&agrave; 650 livres, et
+recueillirent des profits consid&eacute;rables. Cependant on ne pouvait
+&eacute;viter la
+suppression de la compagnie; alors ils se mirent &agrave; traiter avec
+elle pour
+adoucir le d&eacute;cret de suppression. Delaunay et Julien de Toulouse
+le
+discutaient avec ses directeurs, et leur disaient: &laquo;Si vous
+donnez telle
+somme, nous pr&eacute;senterons tel d&eacute;cret; si non, nous en
+pr&eacute;senterons tel
+autre.&raquo; Ils convinrent d'une somme de cinq cent mille francs,
+moyennant
+laquelle ils devaient, en proposant la suppression de la compagnie, qui
+&eacute;tait in&eacute;vitable, lui faire attribuer &agrave;
+elle-m&ecirc;me le soin de sa
+liquidation, ce qui pouvait prolonger pour long-temps encore sa
+dur&eacute;e. La
+somme devait &ecirc;tre partag&eacute;e entre Delaunay, Julien de
+Toulouse, Chabot, et
+Bazire, que son ami Chabot avait mis au fait de l'intrigue, mais qui
+refusa
+d'y prendre part. Delaunay pr&eacute;senta le d&eacute;cret de
+suppression le 17
+vend&eacute;miaire. Il proposait de supprimer la compagnie, de
+l'obliger &agrave;
+restituer les sommes qu'elle devait &agrave; l'&eacute;tat, et surtout
+de lui faire
+payer le droit sur les transferts, qu'elle &eacute;tait parvenue
+&agrave; &eacute;luder en
+transformant ses actions en inscriptions sur ses livres. Il proposait
+enfin
+de lui laisser &agrave; elle-m&ecirc;me le soin de sa liquidation.
+Fabre d'&Eacute;glantine,
+qui n'&eacute;tait pas encore dans le secret, et qui sp&eacute;culait,
+&agrave; ce qu'il para&icirc;t,
+en sens contraire, s'&eacute;leva aussit&ocirc;t contre ce projet, en
+disant que
+permettre &agrave; la compagnie de se liquider elle-m&ecirc;me,
+c'&eacute;tait l'&eacute;terniser, et
+que sous ce pr&eacute;texte elle demeurerait ind&eacute;finiment en
+exercice. Il
+conseilla donc de transporter au gouvernement le soin de cette
+liquidation.
+Cambon demanda, par un sous-amendement, que l'&eacute;tat, en faisant
+la
+liquidation, ne rest&acirc;t pas charg&eacute; des dettes, si le passif
+de la compagnie
+exc&eacute;dait son actif. Le d&eacute;cret et les deux amendemens
+furent adopt&eacute;s, et on
+les renvoya &agrave; la commission, pour en arr&ecirc;ter la
+r&eacute;daction d&eacute;finitive.
+Aussit&ocirc;t les membres du complot pens&egrave;rent qu'il fallait
+s'emparer de Fabre
+pour obtenir, au moyen de la r&eacute;daction, quelques modifications
+au d&eacute;cret.
+Chabot fut d&eacute;p&ecirc;ch&eacute; &agrave; Fabre avec cent mille
+francs, et parvint &agrave; le gagner.
+Voici alors ce qui fut fait: on r&eacute;digea le d&eacute;cret tel
+qu'il avait &eacute;t&eacute;
+adopt&eacute; par la convention, et on le donna &agrave; signer
+&agrave; Cambon et aux membres
+de la commission qui n'&eacute;taient pas complices du projet. Ensuite
+on ajouta &agrave;
+cette copie authentique quelques mots qui en alt&eacute;raient tout
+&agrave; fait le
+sens. A l'article des transferts qui avaient &eacute;chapp&eacute; au
+droit, et qui
+devaient le supporter, on ajouta ces mots: <i>Except&eacute; ceux
+faits en fraude</i>,
+ce qui faisait revivre toutes les pr&eacute;tentions de la compagnie
+&agrave; l'&eacute;gard de
+l'exemption du droit. A propos de la liquidation, il fut encore
+ajout&eacute; ces
+mots: <i>D'apr&egrave;s les statuts et r&egrave;glemens de la compagnie</i>,
+ce qui donnait
+entr&eacute;e &agrave; celle-ci dans la liquidation. Ces mots
+intercal&eacute;s changeaient
+gravement le dispositif du d&eacute;cret. Chabot, Fabre, Delaunay,
+Julien de
+Toulouse, sign&egrave;rent ensuite, et remirent la copie
+falsifi&eacute;e &agrave; la commission
+de l'envoi des lois, qui la fit imprimer et promulguer comme
+d&eacute;cret
+authentique. Ils esp&eacute;raient que les membres qui avaient
+sign&eacute; avant cette
+l&eacute;g&egrave;re alt&eacute;ration, ou ne s'en souviendraient pas,
+ou ne s'en apercevraient
+pas, et ils se partag&egrave;rent la somme de cinq cent mille francs.
+Bazire
+refusa seul sa part, en disant qu'il ne voulait pas participer &agrave;
+de telles
+turpitudes.</p>
+<p>Cependant Chabot, dont on commen&ccedil;ait &agrave; d&eacute;noncer
+le luxe, tremblait de se
+voir compromis. Il avait suspendu les cent mille francs, re&ccedil;us
+pour son
+compte, dans des lieux d'aisance; et comme ses complices le voyaient
+pr&ecirc;t &agrave;
+les trahir, ils mena&ccedil;aient de prendre les devans, et de tout
+r&eacute;v&eacute;ler s'il
+les abandonnait. Telle avait &eacute;t&eacute; l'issue de cette
+honteuse intrigue li&eacute;e
+entre le baron de Batz et trois ou quatre d&eacute;put&eacute;s. La
+terreur g&eacute;n&eacute;rale qui
+grondait sur toutes les t&ecirc;tes, m&ecirc;me innocentes,
+s'&eacute;tait communiqu&eacute;e &agrave; eux,
+et ils avaient peur de se voir d&eacute;couverts et punis. Pour le
+moment donc,
+toutes les sp&eacute;culations &eacute;taient suspendues, et personne
+ne songeait plus &agrave;
+se livrer &agrave; l'agiotage.</p>
+<p>C'est dans cet instant, o&ugrave; l'on ne craignait pas de faire
+violence &agrave; toutes
+les id&eacute;es re&ccedil;ues, &agrave; toutes les habitudes
+&eacute;tablies, que le projet de
+renouveler le syst&egrave;me des poids et mesures et de changer le
+calendrier fut
+ex&eacute;cut&eacute;. Le go&ucirc;t de la r&eacute;gularit&eacute; et
+le m&eacute;pris des obstacles devaient
+signaler une r&eacute;volution qui &eacute;tait &agrave; la fois
+philosophique et politique.
+Elle avait divis&eacute; le territoire en quatre-vingt-trois portions
+&eacute;gales; elle
+avait uniformis&eacute; l'administration civile, religieuse et
+militaire; elle
+avait &eacute;galis&eacute; toutes les parties de la dette publique.
+Elle ne pouvait
+manquer de r&eacute;gulariser les poids, les mesures et la division du
+temps. Sans
+doute ce go&ucirc;t pour l'uniformit&eacute;,
+d&eacute;g&eacute;n&eacute;rant en esprit de syst&egrave;me, en fureur
+m&ecirc;me, a fait oublier trop souvent les vari&eacute;t&eacute;s
+n&eacute;cessaires et attrayantes
+de la nature; mais ce n'est que dans ces sortes d'acc&egrave;s que
+l'esprit humain
+op&egrave;re les r&eacute;g&eacute;n&eacute;rations grandes et
+difficiles. Le nouveau syst&egrave;me des poids
+et mesures, l'une des plus belles cr&eacute;ations du si&egrave;cle,
+fut le r&eacute;sultat de
+cet audacieux esprit d'innovation. On imagina de prendre pour
+unit&eacute; de
+poids et pour unit&eacute; de mesures, des quantit&eacute;s naturelles
+et invariables
+dans tous les pays. Ainsi, l'eau distill&eacute;e fut prise pour
+unit&eacute; de poids,
+et une partie du m&eacute;ridien pour unit&eacute; de mesure. Ces
+unit&eacute;s, multipli&eacute;es ou
+divis&eacute;es par dix, &agrave; l'infini, form&egrave;rent ce beau
+syst&egrave;me connu sous le nom
+de <i>calcul d&eacute;cimal</i>.</p>
+<p>La m&ecirc;me r&eacute;gularit&eacute; devait &ecirc;tre
+appliqu&eacute;e &agrave; la division du temps; et la
+difficult&eacute; de changer les habitudes d'un peuple, dans ce
+qu'elles ont de
+plus invincible, ne devait pas arr&ecirc;ter des hommes aussi
+r&eacute;solus que ceux
+qui pr&eacute;sidaient alors aux destin&eacute;es de la France.
+D&eacute;j&agrave; ils avaient chang&eacute;
+l'&egrave;re gr&eacute;gorienne en &egrave;re r&eacute;publicaine, et
+fait dater celle-ci de l'an
+premier de la libert&eacute;. Ils firent commencer l'ann&eacute;e et la
+nouvelle &egrave;re au
+22 septembre 1792, jour qui par une rencontre heureuse, &eacute;tait
+celui de
+l'institution de la r&eacute;publique et de l'&eacute;quinoxe
+d'automne. L'ann&eacute;e aurait
+d&ucirc; &ecirc;tre divis&eacute;e en dix parties, conform&eacute;ment
+au syst&egrave;me d&eacute;cimal; mais en
+prenant pour base de la division des mois les douze r&eacute;volutions
+de la lune
+autour de la terre, il fallait admettre douze mois. La nature
+commandait
+ici l'infraction au syst&egrave;me d&eacute;cimal. Le mois fut de
+trente jours; il se
+divisa en trois dizaines de jours, nomm&eacute;es <i>d&eacute;cades</i>,
+et rempla&ccedil;ant les
+quatre semaines. Le dixi&egrave;me jour de chaque d&eacute;cade fut
+consacr&eacute; au repos, et
+rempla&ccedil;a l'ancien dimanche. C'&eacute;tait un jour de repos de
+moins par mois. La
+religion catholique avait multipli&eacute; les f&ecirc;tes &agrave;
+l'infini; la r&eacute;volution,
+pr&eacute;conisant le travail, croyait devoir les r&eacute;duire le
+plus possible. Les
+mois s'appel&egrave;rent du nom des saisons auxquelles ils
+appartenaient. L'ann&eacute;e
+commen&ccedil;ant en automne, les trois premiers mois appartenaient
+&agrave; cette
+saison; on les nomma, le 1er, <i>vend&eacute;miaire</i>, le 2e, <i>brumaire</i>,
+le 3e,
+<i>frimaire</i>; les trois suivans, correspondant &agrave; l'hiver,
+s'appelaient
+<i>niv&ocirc;se, pluvi&ocirc;se, vent&ocirc;se</i>; les trois autres,
+r&eacute;pondant au printemps,
+<i>germinal, flor&eacute;al, prairial</i>; les trois derniers enfin,
+comprenant l'&eacute;t&eacute;,
+furent nomm&eacute;s <i>messidor, thermidor, fructidor</i>. Ces douze
+mois, de trente
+jours chacun, ne faisaient que trois cent soixante jours en tout. Il
+restait cinq jours pour compl&eacute;ter l'ann&eacute;e; ils furent
+appel&eacute;s
+<i>compl&eacute;mentaires</i>, et on eut la belle id&eacute;e de les
+r&eacute;server pour des f&ecirc;tes
+nationales, sous le nom de <i>sans-culottides</i>, nom qu'il faut
+accorder au
+temps, et qui n'est pas plus absurde que beaucoup d'autres
+adopt&eacute;s par les
+peuples. La premi&egrave;re dut &ecirc;tre consacr&eacute;e au <i>g&eacute;nie</i>;
+la seconde au
+<i>travail</i>; la troisi&egrave;me, aux <i>belles actions</i>; la
+quatri&egrave;me, aux
+<i>r&eacute;compenses</i>; la cinqui&egrave;me enfin, &agrave; <i>l'opinion</i>.
+Cette derni&egrave;re f&ecirc;te, tout
+&agrave; fait originale, et parfaitement adapt&eacute;e au
+caract&egrave;re fran&ccedil;ais, devait
+&ecirc;tre une esp&egrave;ce de carnaval politique de vingt-quatre
+heures, pendant
+lequel il serait permis de dire et d'&eacute;crire impun&eacute;ment
+sur tout homme
+public, tout ce qu'il plairait au peuple et aux &eacute;crivains
+d'imaginer.
+C'&eacute;tait &agrave; l'opinion &agrave; faire justice de l'opinion
+m&ecirc;me, et &agrave; tous les
+magistrats &agrave; se d&eacute;fendre par leurs vertus contre les
+v&eacute;rit&eacute;s et les
+calomnies de ce jour. Rien n'&eacute;tait plus grand et plus moral que
+cette id&eacute;e.
+Il ne faut point, parce qu'une destin&eacute;e plus forte a
+emport&eacute; les pens&eacute;es et
+les institutions de cette &eacute;poque, frapper de ridicule ses vastes
+et hardies
+conceptions. Les Romains ne sont pas rest&eacute;s ridicules, parce
+que, le jour
+du triomphe, le soldat plac&eacute; derri&egrave;re le char du
+triomphateur, pouvait dire
+tout ce que lui sugg&eacute;rait sa haine ou sa gaiet&eacute;. Tous les
+quatre ans,
+l'ann&eacute;e bissextile, amenant six jours compl&eacute;mentaires au
+lieu de cinq,
+cette sixi&egrave;me sans-culottide devait s'appeler f&ecirc;te de la <i>r&eacute;volution</i>,
+et
+&ecirc;tre consacr&eacute;e &agrave; une grande solennit&eacute;, dans
+laquelle les Fran&ccedil;ais
+viendraient c&eacute;l&eacute;brer l'&eacute;poque de leur
+affranchissement et l'institution de
+la r&eacute;publique.</p>
+<p>Le jour fut divis&eacute;, suivant le syst&egrave;me d&eacute;cimal,
+en dix parties ou heures,
+celles-ci en dix autres, et ainsi de suite. De nouveaux cadrans furent
+ordonn&eacute;s pour mettre en pratique cette nouvelle mani&egrave;re
+de calculer le
+temps; cependant, pour ne pas tout faire &agrave; la fois, on ajourna
+&agrave; une ann&eacute;e
+cette derni&egrave;re r&eacute;forme. La derni&egrave;re
+r&eacute;volution, la plus difficile, la plus
+accus&eacute;e de tyrannie, fut celle qu'on essaya &agrave;
+l'&eacute;gard du culte. Les lois
+r&eacute;volutionnaires, relatives &agrave; la religion, &eacute;taient
+rest&eacute;es telles que
+l'assembl&eacute;e constituante les avait faites. On se souvient que
+cette
+premi&egrave;re assembl&eacute;e, d&eacute;sirant ramener
+l'administration eccl&eacute;siastique &agrave;
+l'uniformit&eacute; de l'administration civile, voulut que les
+circonscriptions
+des dioc&egrave;ses fussent les m&ecirc;mes que celles des
+d&eacute;partemens, que l'&eacute;v&ecirc;que f&ucirc;t
+&eacute;lectif comme tous les autres fonctionnaires, et qu'en un mot,
+sans toucher
+au dogme, la discipline f&ucirc;t r&eacute;gularis&eacute;e, comme
+venaient de l'&ecirc;tre toutes
+les parties de l'organisation politique. Telle fut la constitution
+civile
+du clerg&eacute;, &agrave; laquelle on obligea les
+eccl&eacute;siastiques de pr&ecirc;ter serment. D&egrave;s
+ce jour, on s'en souvient, il y eut un schisme; on appela pr&ecirc;tres
+constitutionnels ou asserment&eacute;s, ceux qui avaient
+adh&eacute;r&eacute; &agrave; la nouvelle
+institution, et pr&ecirc;tres r&eacute;fractaires ceux qui s'y
+&eacute;taient refus&eacute;s. Ces
+derniers seulement &eacute;taient priv&eacute;s de leurs fonctions et
+pourvus d'une
+pension. L'assembl&eacute;e l&eacute;gislative, voyant qu'ils
+s'attachaient &agrave; indisposer
+l'opinion contre le nouveau r&eacute;gime, les soumit &agrave; la
+surveillance des
+autorit&eacute;s des d&eacute;partemens, et d&eacute;cr&eacute;ta
+m&ecirc;me que sur un jugement de ces
+autorit&eacute;s, ils pourraient &ecirc;tre bannis du territoire de la
+France. La
+convention, plus s&eacute;v&egrave;re enfin, &agrave; mesure que leur
+conduite devenait plus
+s&eacute;ditieuse, condamna &agrave; la d&eacute;portation tous les
+pr&ecirc;tres r&eacute;fractaires.
+L'emportement des esprits augmentant chaque jour, on se demandait
+pourquoi,
+en abolissant toutes les anciennes superstitions monarchiques, on
+conservait encore un fant&ocirc;me de religion, &agrave; laquelle
+presque personne ne
+croyait plus, et qui formait le contraste le plus tranchant avec les
+nouvelles institutions, les nouvelles moeurs de la France
+r&eacute;publicaine.
+D&eacute;j&agrave; on avait demand&eacute; des lois pour favoriser les
+pr&ecirc;tres mari&eacute;s, et les
+prot&eacute;ger contre certaines administrations locales qui voulaient
+les priver
+de leurs fonctions. La convention, tr&egrave;s r&eacute;serv&eacute;e
+en cette mati&egrave;re, n'avait
+rien voulu statuer &agrave; leur &eacute;gard, mais par son silence
+m&ecirc;me elle les avait
+autoris&eacute;s &agrave; conserver leurs fonctions et leurs
+traitemens. Il s'agissait en
+outre, dans certaines p&eacute;titions, de ne plus salarier aucun
+culte, de
+laisser chaque secte payer ses ministres, d'interdire les
+c&eacute;r&eacute;monies
+ext&eacute;rieures, et d'obliger toutes les religions &agrave; se
+renfermer dans leurs
+temples. La convention se borna &agrave; r&eacute;duire le revenu des
+&eacute;v&ecirc;ques au
+<i>maximum</i> de six mille francs, vu qu'il y en avait dont le revenu
+s'&eacute;levait
+&agrave; soixante-dix mille. Quant &agrave; tout le reste elle ne
+voulut rien prendre sur
+elle, et garda le silence, laissant la France prendre l'initiative de
+l'abolition des cultes. Elle craignait, en touchant elle-m&ecirc;me aux
+croyances, d'indisposer une partie de la population, encore
+attach&eacute;e &agrave; la
+religion catholique. La commune de Paris, moins r&eacute;serv&eacute;e,
+saisit cette
+occasion importante d'une grande r&eacute;forme, et s'empressa de
+donner le
+premier exemple de l'abjuration du catholicisme.</p>
+<p>Tandis que les patriotes de la convention et des Jacobins, tandis
+que
+Robespierre, Saint-Just et les autres chefs r&eacute;volutionnaires,
+s'arr&ecirc;taient
+au d&eacute;isme, Chaumette, H&eacute;bert, tous les notables de la
+commune et des
+Cordeliers, plac&eacute;s plus bas par leurs fonctions et leurs
+lumi&egrave;res,
+devaient, suivant la loi ordinaire, d&eacute;passer les bornes, et
+aller jusqu'&agrave;
+l'ath&eacute;isme. Ils ne professaient pas ouvertement cette doctrine,
+mais on
+pouvait la leur supposer; jamais dans leurs discours ou leurs feuilles,
+ils
+ne pronon&ccedil;aient le nom de Dieu, et ils r&eacute;p&eacute;taient
+sans cesse qu'un peuple
+ne devait se gouverner que par la raison, et n'admettre aucun culte que
+celui de la raison. Chaumette n'&eacute;tait ni bas, ni m&eacute;chant,
+ni ambitieux
+comme H&eacute;bert; il ne cherchait pas, en exag&eacute;rant les
+opinions r&eacute;gnantes, &agrave;
+supplanter les chefs actuels de la r&eacute;volution; mais,
+d&eacute;nu&eacute; de vues
+politiques, plein d'une philosophie commune, entra&icirc;n&eacute; par
+un extraordinaire
+penchant &agrave; la d&eacute;clamation, il pr&ecirc;chait, avec
+l'ardeur et l'orgueil d&eacute;vot
+d'un missionnaire, les bonnes moeurs, le travail, les vertus
+patriotiques,
+et la raison enfin, en s'abstenant toujours de nommer Dieu. Il
+s'&eacute;tait
+&eacute;lev&eacute; avec v&eacute;h&eacute;mence contre les pillages;
+il avait fortement r&eacute;primand&eacute; les
+femmes qui n&eacute;gligeaient le soin de leur m&eacute;nage pour se
+m&ecirc;ler de troubles
+politiques, et avait eu le courage de faire fermer leur club; il avait
+provoqu&eacute; l'abolition de la mendicit&eacute; et
+l'&eacute;tablissement d'ateliers publics
+pour fournir du travail aux pauvres; il avait tonn&eacute; contre la
+prostitution,
+et avait fait prohiber par la commune la profession des filles
+publiques,
+partout tol&eacute;r&eacute;e comme in&eacute;vitable. Il &eacute;tait
+d&eacute;fendu &agrave; ces malheureuses de se
+montrer en public, d'exercer m&ecirc;me dans l'int&eacute;rieur des
+maisons leur
+d&eacute;plorable industrie. Chaumette disait qu'elles appartenaient
+aux pays
+monarchiques et catholiques, o&ugrave; il y avait des citoyens oisifs,
+des pr&ecirc;tres
+non mari&eacute;s, et que le travail et le mariage devaient les chasser
+des
+r&eacute;publiques.</p>
+<p>Chaumette, prenant donc l'initiative au nom de ce syst&egrave;me de
+la raison,
+s'&eacute;leva &agrave; la commune contre la publicit&eacute; du culte
+catholique. Il soutint
+que c'&eacute;tait un privil&egrave;ge dont ce culte ne devait pas plus
+jouir qu'un
+autre; que si chaque secte avait cette facult&eacute;, bient&ocirc;t
+les rues et les
+places publiques seraient le th&eacute;&acirc;tre des farces les plus
+ridicules. La
+commune ayant la police locale, il fit d&eacute;cider, le 23
+vend&eacute;miaire (14
+octobre), que les ministres d'aucune religion ne pourraient exercer
+leur
+culte hors des temples. Il fit instituer de nouvelles
+c&eacute;r&eacute;monies fun&egrave;bres
+pour rendre les derniers devoirs aux morts. Les amis et les parens
+devaient
+seuls accompagner le cercueil. Tous les signes religieux furent
+supprim&eacute;s
+dans les cimeti&egrave;res, et remplac&eacute;s par une statue du
+Sommeil, &agrave; l'exemple de
+ce que Fouch&eacute; avait fait dans le d&eacute;partement de l'Allier.
+Au lieu de cypr&egrave;s
+et d'arbustes lugubres, les cimeti&egrave;res furent plant&eacute;s des
+arbres les plus
+rians et les plus odorans. &laquo;Il faut, dit Chaumette, que
+l'&eacute;clat et le
+parfum des fleurs rappellent les id&eacute;es les plus douces; je
+voudrais, s'il
+&eacute;tait possible, pouvoir respirer l'&acirc;me de mon
+p&egrave;re!&raquo; Tous les signes
+ext&eacute;rieurs du culte furent enti&egrave;rement abolis. On
+d&eacute;cida encore dans un
+m&ecirc;me arr&ecirc;t&eacute;, et toujours sur les
+r&eacute;quisitoires de Chaumette, qu'on ne
+pourrait plus vendre dans les rues <i>toutes esp&egrave;ces de
+jongleries, telles
+que des saints-suaires, des mouchoirs de sainte V&eacute;ronique, des
+ecce-homo,
+des croix, des agnus Dei, des Vierges, des cors et bagues de saint
+Hubert</i>,
+ni pareillement <i>des poudres, des eaux m&eacute;dicinales, et autres
+drogues
+falsifi&eacute;es</i>. L'image de la Vierge fut partout
+supprim&eacute;e, et toutes les
+madones qui se trouvaient dans des niches, aux coins des rues, furent
+remplac&eacute;es par les bustes de Marat et de Lepelletier.</p>
+<p>Anacharsis Clootz, ce m&ecirc;me baron prussien qui, riche &agrave;
+cent mille livres de
+rentes, avait quitt&eacute; son pays pour venir &agrave; Paris
+repr&eacute;senter, disait-il, le
+genre humain, qui avait figur&eacute; &agrave; la premi&egrave;re
+f&eacute;d&eacute;ration de 1790, &agrave; la t&ecirc;te
+des pr&eacute;tendus envoy&eacute;s de tous les peuples, et qui ensuite
+fut nomm&eacute; d&eacute;put&eacute;
+&agrave; la convention nationale, Anacharsis Clootz pr&ecirc;chait sans
+cesse la
+r&eacute;publique universelle et le culte de la raison. Plein de ces
+deux id&eacute;es,
+il les d&eacute;veloppait sans rel&acirc;che dans ses &eacute;crits,
+et, tant&ocirc;t dans des
+manifestes, tant&ocirc;t dans des adresses, il les proposait &agrave;
+tous les peuples.
+Le d&eacute;isme lui paraissait aussi coupable que le catholicisme
+m&ecirc;me; il ne
+cessait de proposer la destruction des tyrans et de toutes les
+esp&egrave;ces de
+dieux, et pr&eacute;tendait qu'il ne devait rester chez
+l'humanit&eacute;, affranchie et
+&eacute;clair&eacute;e, que la raison pure, et son culte bienfaisant et
+immortel. Il
+disait &agrave; la convention: &laquo;Je n'ai pu &eacute;chapper
+&agrave; tous les tyrans sacr&eacute;s et
+profanes que par des voyages continuels; j'&eacute;tais &agrave; Rome
+quand on voulait
+m'incarc&eacute;rer &agrave; Paris, et j'&eacute;tais &agrave; Londres
+quand on voulait me br&ucirc;ler &agrave;
+Lisbonne. C'est en faisant ainsi la navette d'un bout de l'Europe
+&agrave;
+l'autre, que j'&eacute;chappais aux alguazils, aux mouchards, &agrave;
+tous les ma&icirc;tres,
+&agrave; tous les valets. Mes &eacute;migrations cess&egrave;rent quand
+l'&eacute;migration des
+sc&eacute;l&eacute;rats commen&ccedil;a. C'est dans le chef-lieu du
+globe, c'est &agrave; Paris,
+qu'&eacute;tait le poste de l'orateur du genre humain. Je ne le quittai
+plus
+depuis 1789; c'est alors que je redoublai de z&egrave;le contre les
+pr&eacute;tendus
+souverains de la terre et du ciel. Je pr&ecirc;chai hautement qu'il n'y
+a pas
+d'autre Dieu que la nature, d'autre souverain que le genre humain, le
+peuple-dieu. Le peuple se suffit &agrave; lui-m&ecirc;me, il sera
+toujours debout. La
+nature ne s'agenouille point devant elle-m&ecirc;me. Jugez de la
+majest&eacute; du genre
+humain libre par celle du peuple fran&ccedil;ais, qui n'en est qu'une
+fraction.
+Jugez de l'infaillibilit&eacute; du tout par la sagacit&eacute; d'une
+portion qui, elle
+seule, fait trembler le monde esclave. Le comit&eacute; de surveillance
+de la
+r&eacute;publique universelle aura moins de besogne que le
+comit&eacute; de la moindre
+section de Paris. Une confiance g&eacute;n&eacute;rale remplacera une
+m&eacute;fiance
+universelle. Il y aura dans ma r&eacute;publique peu de bureaux, peu
+d'imp&ocirc;ts, et
+point de bourreau. La raison r&eacute;unira tous les hommes dans un
+seul faisceau
+repr&eacute;sentatif, sans autre lien que la correspondance
+&eacute;pistolaire. Citoyens,
+la religion est le seul obstacle &agrave; cette utopie; le temps est
+venu de la
+d&eacute;truire. Le genre humain a br&ucirc;l&eacute; ses
+lisi&egrave;res. On n'a de vigueur, dit un
+ancien, que le jour qui suit un mauvais r&egrave;gne; profitons de ce
+premier
+jour, que nous prolongerons jusqu'au lendemain de la d&eacute;livrance
+du monde!&raquo;</p>
+<p>Les r&eacute;quisitoires de Chaumette ranim&egrave;rent toutes les
+esp&eacute;rances de Clootz;
+il alla trouver Gobel, intrigant de Porentruy, devenu
+&eacute;v&ecirc;que
+constitutionnel du d&eacute;partement de Paris, par ce mouvement rapide
+qui avait
+&eacute;lev&eacute; Chaumette, H&eacute;bert et tant d'autres aux
+premi&egrave;res fonctions
+municipales. Il lui persuada que le moment &eacute;tait venu d'abjurer
+&agrave; la face
+de la France le culte catholique, dont il &eacute;tait le premier
+pontife; que son
+exemple entra&icirc;nerait tous les ministres du culte,
+&eacute;clairerait la nation,
+provoquerait une abjuration g&eacute;n&eacute;rale, et obligerait la
+convention &agrave;
+prononcer alors l'abolition du christianisme. Gobel ne voulut pas
+pr&eacute;cis&eacute;ment abjurer sa croyance m&ecirc;me, et
+d&eacute;clarer par l&agrave; qu'il avait tromp&eacute;
+les hommes pendant toute sa vie, mais il consentit &agrave; venir
+abdiquer
+l'&eacute;piscopat. Gobel d&eacute;cida ensuite ses vicaires &agrave;
+suivre cet exemple. Il fut
+convenu aussi avec Chaumette et les membres du d&eacute;partement que
+toutes les
+autorit&eacute;s constitu&eacute;es de Paris accompagneraient Gobel, et
+feraient partie
+de la d&eacute;putation, pour lui donner plus de solennit&eacute;.</p>
+<p>Le 17 brumaire (7 novembre 1793), Momoro, Pache, Lhuillier,
+Chaumette,
+Gobel et tous ses vicaires, se rendent &agrave; la convention.
+Chaumette et
+Lhuillier, tous deux procureurs, l'un de la commune, l'autre du
+d&eacute;partement, annoncent que le clerg&eacute; de Paris vient
+rendre &agrave; la raison un
+hommage &eacute;clatant et sinc&egrave;re. Alors ils pr&eacute;sentent
+Gobel. Celui-ci, coiff&eacute;
+du bonnet rouge, et tenant &agrave; la main sa mitre, sa crosse, sa
+croix et son
+anneau, prend la parole: &laquo;N&eacute; pl&eacute;b&eacute;ien,
+dit-il, cur&eacute; dans le Porentruy,
+envoy&eacute; par mon clerg&eacute; &agrave; la premi&egrave;re
+assembl&eacute;e, puis &eacute;lev&eacute; &agrave;
+l'archev&ecirc;ch&eacute; de
+Paris, je n'ai jamais cess&eacute; d'ob&eacute;ir au peuple. J'ai
+accept&eacute; les fonctions
+que ce peuple m'avait autrefois confi&eacute;es, et aujourd'hui je lui
+ob&eacute;is
+encore en venant les d&eacute;poser. Je m'&eacute;tais fait
+&eacute;v&ecirc;que quand le peuple
+voulait des &eacute;v&ecirc;ques, je cesse de l'&ecirc;tre maintenant
+que le peuple n'en veut
+plus.&raquo; Gobel ajoute que tout son clerg&eacute;, anim&eacute; des
+m&ecirc;mes sentimens, le
+charge de faire la m&ecirc;me d&eacute;claration. En achevant ces
+paroles, il d&eacute;pose sa
+mitre, sa croix et son anneau. Son clerg&eacute; ratifie sa
+d&eacute;claration. Le
+pr&eacute;sident lui r&eacute;pond avec adresse, que la convention a
+d&eacute;cr&eacute;t&eacute; la libert&eacute;
+des cultes, qu'elle a d&ucirc; la laisser tout enti&egrave;re &agrave;
+chaque secte, qu'elle ne
+s'est jamais ing&eacute;r&eacute;e dans leurs croyances, mais qu'elle
+applaudit &agrave; celles
+qui, &eacute;clair&eacute;es par la raison, viennent abjurer leurs
+superstitions et leurs
+erreurs.</p>
+<p>Gobel n'avait pas abjur&eacute; le sacerdoce et le catholicisme, et
+n'avait pas
+os&eacute; se d&eacute;clarer un imposteur qui venait enfin avouer ses
+mensonges; mais
+d'autres &eacute;tendent pour lui cette d&eacute;claration.
+&laquo;Revenu, dit le cur&eacute; de
+Vaugirard, des pr&eacute;jug&eacute;s que le fanatisme avait mis dans
+mon coeur et dans
+mon esprit, je d&eacute;pose mes lettres de pr&ecirc;trise.&raquo;
+Divers &eacute;v&ecirc;ques et cur&eacute;s,
+membres de la convention, suivent cet exemple, et d&eacute;posent leurs
+lettres
+de pr&ecirc;trise ou abjurent le catholicisme. Julien de Toulouse
+abdique aussi
+sa qualit&eacute; de ministre protestant. Des applaudissemens furieux
+de
+l'assembl&eacute;e et des tribunes accueillent ces abdications. Dans ce
+moment,
+Gr&eacute;goire, &eacute;v&ecirc;que de Blois, entre dans
+l'assembl&eacute;e. On lui raconte ce qui
+vient de se passer, et on l'engage &agrave; imiter l'exemple de ses
+coll&egrave;gues. Il
+refuse avec courage: &laquo;S'agit-il du revenu attach&eacute; aux
+fonctions d'&eacute;v&ecirc;que?
+je l'abandonne, dit-il, sans regret. S'agit-il de ma qualit&eacute; de
+pr&ecirc;tre et
+d'&eacute;v&ecirc;que? je ne puis m'en d&eacute;pouiller; ma religion
+me le d&eacute;fend. J'invoque
+la libert&eacute; des cultes.&raquo; Les paroles de Gr&eacute;goire
+s'ach&egrave;vent dans le tumulte,
+mais n'arr&ecirc;tent point cependant l'explosion de joie que cette
+sc&egrave;ne a
+excit&eacute;e. La d&eacute;putation quitte l'assembl&eacute;e au
+milieu d'une foule immense, et
+va se rendre &agrave; l'H&ocirc;tel-de-Ville pour recevoir les
+f&eacute;licitations de la
+commune.</p>
+<p>Il n'&eacute;tait pas difficile, une fois cet exemple donn&eacute;,
+d'exciter toutes les
+sections de Paris et toutes les communes de la r&eacute;publique
+&agrave; l'imiter.
+Bient&ocirc;t les sections se r&eacute;unissent, et viennent
+d&eacute;clarer, l'une apr&egrave;s
+l'autre, qu'elles renoncent &agrave; toutes les erreurs de la
+superstition, et
+qu'elles ne reconnaissent plus qu'un seul culte, celui de la raison. La
+section de l'Homme-Arm&eacute; d&eacute;clare qu'elle ne
+reconna&icirc;t d'autre culte que
+celui de la v&eacute;rit&eacute; et de la raison, d'autre fanatisme que
+celui de la
+libert&eacute; et de l'&eacute;galit&eacute;, d'autre dogme que celui
+de la fraternit&eacute; et des
+lois r&eacute;publicaines d&eacute;cr&eacute;t&eacute;es depuis le 31
+mai 1793. Celle de la R&eacute;union
+annonce qu'elle fera un feu de joie de tous les confessionnaux, de tous
+les
+livres qui servaient aux catholiques, et qu'elle fera fermer
+l'&eacute;glise de
+Saint-M&eacute;ry. Celle de Guillaume-Tell renonce pour toujours au
+culte de
+l'erreur et du mensonge. Celle de Mucius Scaevola abjure le
+catholicisme,
+et fera, d&eacute;cadi prochain, sur le ma&icirc;tre-autel de
+Saint-Sulpice,
+l'inauguration des bustes de Marat, de Lepelletier et de Mucius
+Scaevola.
+Celle des Piques n'adorera d'autre Dieu que le Dieu de la
+libert&eacute; et de
+l'&eacute;galit&eacute;. Celle de l'Arsenal abdique aussi le culte
+catholique.</p>
+<p>Ainsi les sections, prenant l'initiative, abjuraient le catholicisme
+comme
+religion publique, et s'emparaient de ses &eacute;difices et de ses
+tr&eacute;sors comme
+d'&eacute;difices et de tr&eacute;sors appartenant au domaine communal.
+D&eacute;j&agrave; les d&eacute;put&eacute;s
+en mission dans les d&eacute;partemens avaient engag&eacute; une foule
+de communes &agrave; se
+saisir du mobilier des &eacute;glises qui n'&eacute;tait pas
+n&eacute;cessaire, disaient-ils, &agrave;
+la religion, qui, d'ailleurs, comme toute propri&eacute;t&eacute;
+publique, appartenait &agrave;
+l'&eacute;tat, et pouvait &ecirc;tre consacr&eacute; &agrave; ses
+besoins. Fouch&eacute; avait envoy&eacute; du
+d&eacute;partement de l'Allier plusieurs caisses d'argenterie. Il en
+&eacute;tait venu
+beaucoup aussi de divers d&eacute;partemens. Bient&ocirc;t le
+m&ecirc;me exemple, suivi &agrave;
+Paris et aux environs, fit affluer &agrave; la barre de la convention
+des monceaux
+de richesses. On d&eacute;pouilla toutes les &eacute;glises, et les
+communes envoy&egrave;rent
+des d&eacute;putations avec l'or et l'argent accumul&eacute;s dans les
+niches des saints,
+ou dans les lieux consacr&eacute;s par une ancienne d&eacute;votion. On
+se rendait en
+procession &agrave; la convention, et le peuple, se livrant &agrave;
+ses go&ucirc;ts
+burlesques, parodiait de la mani&egrave;re la plus bizarre les
+sc&egrave;nes de la
+religion, et trouvait autant de plaisir &agrave; les profaner qu'il en
+avait
+trouv&eacute; jadis &agrave; les c&eacute;l&eacute;brer. Des hommes,
+v&ecirc;tus de surplis, de chasubles, de
+chappes, venaient en chantant des <i>alleluia</i> et en dansant <i>la
+carmagnole</i>
+&agrave; la barre de la convention; ils y d&eacute;posaient les
+ostensoirs, les crucifix,
+les saints ciboires, les statues d'or et d'argent; ils
+pronon&ccedil;aient des
+discours burlesques, et souvent adressaient aux saints eux-m&ecirc;mes
+les
+allocutions les plus singuli&egrave;res. &laquo;O vous!
+s'&eacute;criait une d&eacute;putation de
+Saint-Denis, &ocirc; vous, instrumens du fanatisme! saints, bienheureux
+de toute
+esp&egrave;ce, soyez enfin patriotes, levez-vous en masse, servez la
+patrie en
+allant vous fondre &agrave; la Monnaie, et faites en ce monde notre
+bonheur que
+vous vouliez faire dans l'autre!&raquo; A ces sc&egrave;nes de
+gaiet&eacute; succ&eacute;daient tout &agrave;
+coup des sc&egrave;nes de respect et de recueillement. Ces m&ecirc;mes
+individus, qui
+foulaient aux pieds les saints du christianisme, portaient un dais; ils
+en
+ouvraient les voiles, et montrant les bustes de Marat et de
+Lepelletier:
+&laquo;Voici, disaient-ils, non pas des dieux faits par des hommes,
+mais l'image
+de citoyens respectables, assassin&eacute;s par les esclaves des
+rois.&raquo; On
+d&eacute;filait ensuite devant la convention, en chantant encore des <i>alleluia</i>
+et
+en dansant <i>la carmagnole</i>; on allait d&eacute;poser les riches
+d&eacute;pouilles des
+autels &agrave; la Monnaie, et les bustes v&eacute;n&eacute;r&eacute;s
+de Marat et de Lepelletier dans
+les &eacute;glises, devenues d&eacute;sormais les temples d'un nouveau
+culte.</p>
+<p>Sur le r&eacute;quisitoire de Chaumette, il fut arr&ecirc;t&eacute;
+que l'&eacute;glise m&eacute;tropolitaine
+de Notre-Dame serait convertie en un &eacute;difice r&eacute;publicain,
+appel&eacute; <i>Temple de
+la Raison</i>; une f&ecirc;te fut institu&eacute;e pour tous les jours
+de d&eacute;cade. Elle dut
+remplacer les c&eacute;r&eacute;monies catholiques du dimanche. Le
+maire, les officiers
+municipaux, les fonctionnaires publics, se rendaient dans le temple de
+la
+Raison, y lisaient la d&eacute;claration des droits de l'homme, ainsi
+que l'acte
+constitutionnel, y faisaient l'analyse des nouvelles des arm&eacute;es,
+et
+racontaient les actions d'&eacute;clat qui avaient eu lieu dans la
+d&eacute;cade. <i>Une
+bouche de v&eacute;rit&eacute;</i>, semblable aux bouches de
+d&eacute;nonciations qui se trouvaient
+&agrave; Venise, &eacute;tait plac&eacute;e dans le temple de la Raison
+pour recevoir <i>les avis,
+reproches</i> ou <i>conseils</i>, utiles au bien public. On faisait la
+lev&eacute;e de ces
+lettres chaque jour de d&eacute;cade; on proc&eacute;dait &agrave; leur
+lecture; un orateur
+pronon&ccedil;ait un discours de morale; apr&egrave;s, on
+ex&eacute;cutait des morceaux de
+musique, et on finissait par chanter des hymnes r&eacute;publicains. Il
+y avait
+dans le temple deux tribunes, l'une pour les vieillards, l'autre pour
+les
+femmes enceintes, avec ces mots: <i>Respect &agrave; la vieillesse,
+respect et soins
+aux femmes enceintes</i>.</p>
+<p>La premi&egrave;re f&ecirc;te de la raison fut
+c&eacute;l&eacute;br&eacute;e avec pompe le 20 brumaire (10
+novembre). Toutes les sections s'y rendirent avec les autorit&eacute;s
+constitu&eacute;es. Une jeune femme repr&eacute;sentait la
+d&eacute;esse de la Raison; c'&eacute;tait
+l'&eacute;pouse de l'imprimeur Momoro, l'un des amis de Vincent,
+Ronsin,
+Chaumette, H&eacute;bert, et pareils. Elle &eacute;tait v&ecirc;tue
+d'une draperie blanche; un
+manteau bleu c&eacute;leste flottait sur ses &eacute;paules; ses
+cheveux &eacute;pars &eacute;taient
+recouverts du bonnet de la libert&eacute;. Elle &eacute;tait assise sur
+un si&eacute;ge antique,
+entour&eacute; de lierre et port&eacute; par quatre citoyens. Des
+jeunes filles, v&ecirc;tues
+de blanc et couronn&eacute;es de ros&eacute;s,
+pr&eacute;c&eacute;daient et suivaient la d&eacute;esse. Puis
+venaient les bustes de Lepelletier et de Marat, des musiciens, des
+troupes,
+et toutes les sections arm&eacute;es. Des discours furent
+prononc&eacute;s, et des hymnes
+chant&eacute;s dans le temple de la Raison; on se rendit ensuite
+&agrave; la convention;
+Chaumette prit la parole en ces termes:</p>
+<p>&laquo;L&eacute;gislateurs, le fanatisme a c&eacute;d&eacute; la
+place &agrave; la raison. Ses yeux louches
+n'ont pu soutenir l'&eacute;clat de la lumi&egrave;re. Aujourd'hui un
+peuple immense
+s'est port&eacute; sous ces vo&ucirc;tes gothiques, qui pour la
+premi&egrave;re fois ont servi
+d'&eacute;cho &agrave; la v&eacute;rit&eacute;. L&agrave;, les
+Fran&ccedil;ais ont c&eacute;l&eacute;br&eacute; le seul vrai culte,
+celui
+a de la libert&eacute;, celui de la raison. L&agrave;, nous avons
+form&eacute; des voeux pour la
+prosp&eacute;rit&eacute; des armes de la r&eacute;publique. L&agrave;,
+nous avons abandonn&eacute; des idoles
+inanim&eacute;es, pour la raison, pour cette image anim&eacute;e,
+chef-d'oeuvre de la
+nature.&raquo; En disant ces mots, Chaumette montrait la d&eacute;esse
+vivante de la
+Raison. La jeune et belle femme qui la repr&eacute;sentait, descend de
+son si&eacute;ge,
+et s'approche du pr&eacute;sident, qui lui donne l'accolade fraternelle
+au milieu
+des bravos universels, et des cris de <i>vive la r&eacute;publique!
+vive la Raison!
+&agrave; bas le fanatisme!</i> La convention, qui n'avait encore pris
+aucune part &agrave;
+ces repr&eacute;sentations, est entra&icirc;n&eacute;e et
+oblig&eacute;e de suivre le cort&egrave;ge, qui
+retourne une seconde fois au temple de la Raison, et va y chanter un
+hymne
+patriotique. Une nouvelle importante, celle de la reprise de
+Noirmoutiers
+sur Charette, augmentait la joie g&eacute;n&eacute;rale et lui donnait
+un motif plus r&eacute;el
+que celui de l'abolition du fanatisme.</p>
+<p>On voit sans doute avec d&eacute;go&ucirc;t ces sc&egrave;nes sans
+recueillement, sans bonne
+foi, o&ugrave; un peuple changeait son culte sans comprendre ni
+l'ancien ni le
+nouveau. Mais quand le peuple est-il de bonne foi? quand est-il capable
+de
+comprendre les dogmes qu'on lui donne &agrave; croire? Ordinairement,
+que lui
+faut-il? De grandes r&eacute;unions qui satisfassent son besoin
+d'&ecirc;tre assembl&eacute;,
+des spectacles symboliques, o&ugrave; on lui rappelle sans cesse
+l'id&eacute;e d'une
+puissance sup&eacute;rieure &agrave; la sienne, enfin des f&ecirc;tes
+o&ugrave; l'on rende hommage aux
+hommes qui ont le plus approch&eacute; du bien, du beau, du grand, en
+un mot des
+temples, des c&eacute;r&eacute;monies et des saints. Il avait ici des
+temples, la Raison,
+Marat, et Lepelletier. Il &eacute;tait r&eacute;uni, il adorait une
+puissance
+myst&eacute;rieuse, il c&eacute;l&eacute;brait deux hommes. Tous ses
+besoins &eacute;taient donc
+satisfaits, et il n'y c&eacute;dait pas autrement qu'il n'y c&egrave;de
+toujours.</p>
+<p>Si l'on consid&egrave;re le tableau de la France &agrave; cette
+&eacute;poque, on verra que
+jamais plus de contraintes ne furent exerc&eacute;es &agrave; la fois
+sur cette partie
+inerte et patiente de la population, sur laquelle se font les
+exp&eacute;riences
+politiques. On n'osait plus &eacute;mettre aucune opinion; on craignait
+de voir
+ses amis ou ses parens, de peur d'&ecirc;tre compromis avec eux, et de
+perdre la
+libert&eacute; et quelquefois la vie. Cent mille arrestations et
+quelques
+centaines de condamnations rendaient la prison et l'&eacute;chafaud
+toujours
+pr&eacute;sens &agrave; la pens&eacute;e de vingt-cinq millions de
+Fran&ccedil;ais. On supportait des
+imp&ocirc;ts consid&eacute;rables. Si on &eacute;tait, d'apr&egrave;s
+une classification tout
+arbitraire, rang&eacute; dans la classe des riches, on perdait pour
+cette ann&eacute;e,
+une portion de son revenu. Quelquefois, sur une r&eacute;quisition d'un
+repr&eacute;sentant ou d'un agent quelconque, il fallait donner ou sa
+r&eacute;colte, ou
+son mobilier le plus pr&eacute;cieux, en or et en argent. On n'osait
+plus afficher
+aucun luxe, ni se livrer &agrave; des plaisirs bruyans. On ne pouvait
+plus se
+servir de la monnaie m&eacute;tallique; il fallait accepter ou donner
+un papier
+d&eacute;pr&eacute;ci&eacute;, et avec lequel il &eacute;tait difficile
+de se procurer les objets dont
+on avait besoin. Il fallait, si on &eacute;tait marchand, vendre
+&agrave; un prix fictif;
+si on &eacute;tait acheteur, se contenter de la plus mauvaise
+marchandise, parce
+que la bonne fuyait le maximum et les assignats; quelquefois m&ecirc;me
+il
+fallait s'en passer tout &agrave; fait, parce que la bonne et la
+mauvaise se
+cachaient &eacute;galement. On n'avait plus qu'une seule esp&egrave;ce
+de pain noir,
+commun au riche et au pauvre, qu'il fallait se disputer &agrave; la
+porte des
+boulangers, en faisant queue pendant plusieurs heures. Les noms des
+poids
+et mesures, les noms des mois et des jours &eacute;taient
+chang&eacute;s; on n'avait plus
+que trois dimanches au lieu de quatre; enfin, les femmes, les
+vieillards,
+se voyaient priv&eacute;s des c&eacute;r&eacute;monies du culte,
+auxquelles ils avaient assist&eacute;
+toute leur vie. Jamais donc le pouvoir ne bouleversa plus violemment
+les
+habitudes d'un peuple: menacer toutes les existences, d&eacute;cimer
+les fortunes,
+r&eacute;gler obligatoirement le taux des &eacute;changes, renouveler
+les appellations
+de toutes choses, d&eacute;truire les pratiques du culte,
+c'&eacute;tait sans contredit
+la plus atroce des tyrannies; mais on doit tenir compte du danger de
+l'&eacute;tat, des crises in&eacute;vitables du commerce, et de
+l'esprit de syst&egrave;me
+ins&eacute;parable de l'esprit d'innovation.</p>
+<p>NOTES:</p>
+<p><a name="Footnote_5"></a><a href="#FNanchor5">[5]</a></p>
+<blockquote> Titre d'une brochure qu'il avait &eacute;crite contre les
+girondins.</blockquote>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="CHAPITRE_XVI."></a>
+<h2>CHAPITRE XVI.</h2>
+<br>
+<p style="font-weight: bold;">RETOUR DE DANTON.&#8212;DIVISION DANS LE PARTI
+DE LA MONTAGNE, DANTONISTES
+ET
+H&Eacute;BERTISTES.&#8212;POLITIQUE DE ROBESPIERRE ET DU COMIT&Eacute; DE
+SALUT
+PUBLIC.&#8212;DANTON, ACCUS&Eacute; AUX JACOBINS, SE JUSTIFIE; IL EST
+D&Eacute;FENDU PAR
+ROBESPIERRE.&#8212;ABOLITION DU CULTE DE LA RAISON.&#8212;DERNIERS
+PERFECTIONNEMENS
+APPORT&Eacute;S AU GOUVERNEMENT DICTATORIAL
+R&Eacute;VOLUTIONNAIRE.&#8212;&Eacute;NERGIE DU COMIT&Eacute;
+CONTRE TOUS LES PARTIS.&#8212;ARRESTATION DE RONSIN, DE VINCENT, DES QUATRE
+D&Eacute;PUT&Eacute;S AUTEURS DU FAUX D&Eacute;CRET, ET DES AGENS
+PR&Eacute;SUM&Eacute;S DE L'&Eacute;TRANGER.</p>
+<br>
+<p>Depuis la chute des girondins, le parti montagnard, rest&eacute;
+seul et
+victorieux, avait commenc&eacute; &agrave; se fractionner. Les
+exc&egrave;s toujours plus grands
+de la r&eacute;volution achev&egrave;rent de le diviser tout &agrave;
+fait, et on touchait &agrave; une
+rupture prochaine. Beaucoup de d&eacute;put&eacute;s avaient
+&eacute;t&eacute; &eacute;mus du sort des
+girondins, de Bailly, de Brunet, de Houchard; d'autres bl&acirc;maient
+les
+violences commises &agrave; l'&eacute;gard du culte, les jugeaient
+impolitiques et
+dangereuses. Ils disaient que de nouvelles superstitions
+succ&eacute;daient &agrave;
+celles qu'on voulait d&eacute;truire, que le pr&eacute;tendu culte de
+la Raison n'&eacute;tait
+que celui de l'ath&eacute;isme, que l'ath&eacute;isme ne pouvait
+convenir &agrave; un peuple,
+et que ces extravagances &eacute;taient pay&eacute;es par
+l'&eacute;tranger. Au contraire, le
+parti qui r&eacute;gnait aux Cordeliers et &agrave; la commune, qui
+avait H&eacute;bert pour
+&eacute;crivain, Ronsin et Vincent pour chefs, Chaumette et Clootz pour
+ap&ocirc;tres,
+soutenait que ses adversaires voulaient ressusciter une faction
+mod&eacute;r&eacute;e, et
+amener une nouvelle division dans la r&eacute;publique.</p>
+<p>Danton &eacute;tait revenu de sa retraite. Il ne disait pas sa
+pens&eacute;e, mais un
+chef de parti voudrait en vain la cacher; elle se r&eacute;pand de
+proche en
+proche, et devient bient&ocirc;t manifeste &agrave; tous les esprits.
+On savait qu'il
+aurait voulu emp&ecirc;cher l'ex&eacute;cution des girondins, et qu'il
+avait &eacute;t&eacute;
+vivement touch&eacute; de leur fin tragique; on savait que, partisan et
+inventeur
+des moyens r&eacute;volutionnaires, il commen&ccedil;ait &agrave; en
+bl&acirc;mer l'emploi f&eacute;roce et
+aveugle; que la violence ne lui semblait pas devoir se prolonger
+au-del&agrave; du
+danger, et qu'&agrave; la fin de la campagne actuelle et apr&egrave;s
+l'expulsion enti&egrave;re
+des ennemis, il voulait faire r&eacute;tablir le r&egrave;gne des lois
+douces et
+&eacute;quitables. On n'osait pas l'attaquer &agrave; la tribune des
+clubs. H&eacute;bert
+n'osait pas l'insulter dans sa feuille du <i>P&egrave;re Duch&ecirc;ne</i>;
+mais an r&eacute;pandait
+verbalement les bruits les plus insidieux; on insinuait des
+soup&ccedil;ons sur sa
+probit&eacute;; on appelait avec plus de perfidie que jamais les
+concussions de la
+Belgique, et on lui en attribuait une partie; on &eacute;tait
+m&ecirc;me all&eacute; jusqu'&agrave;
+dire, pendant sa retraite &agrave; Arcis-sur-Aube, qu'il avait
+&eacute;migr&eacute; en emportant
+ses richesses. On lui associait, comme ne valant pas mieux, Camille
+Desmoulins, son ami, qui avait partag&eacute; sa piti&eacute; pour les
+girondins, et
+avait d&eacute;fendu Dillon; Philippeaux, qui revenait de la
+Vend&eacute;e, furieux
+contre les d&eacute;sorganisateurs, et tout pr&ecirc;t &agrave;
+d&eacute;noncer Ronsin et Rossignol.
+On rangeait encore dans son parti tous ceux qui, de quelque
+mani&egrave;re,
+avaient d&eacute;m&eacute;rit&eacute; des r&eacute;volutionnaires
+ardens, et le nombre commen&ccedil;ait &agrave; en
+&ecirc;tre assez grand.</p>
+<p>Julien de Toulouse, d&eacute;j&agrave; fort suspect par ses liaisons
+avec d'Espagnac et
+avec les fournisseurs, avait achev&eacute; de se compromettre par un
+rapport sur
+les administrations f&eacute;d&eacute;ralistes, dans lequel il
+s'effor&ccedil;ait d'excuser les
+torts de la plupart d'entre elles. A peine l'eut-il prononc&eacute;,
+que les
+cordeliers et les jacobins soulev&eacute;s l'oblig&egrave;rent &agrave;
+se r&eacute;tracter. Ils firent
+une enqu&ecirc;te sur sa vie priv&eacute;e; ils d&eacute;couvrirent
+qu'il vivait avec des
+agioteurs, et qu'il avait une ci-devant comtesse pour ma&icirc;tresse,
+et ils le
+d&eacute;clar&egrave;rent tout &agrave; la fois corrompu et
+mod&eacute;r&eacute;. Fabre-d'&Eacute;glantine venait
+tout &agrave; coup de changer de situation, et d&eacute;ployait un luxe
+qu'on ne lui
+connaissait pas auparavant. Chabot, le capucin Chabot, qui, en entrant
+dans
+la r&eacute;volution, n'avait que sa pension eccl&eacute;siastique,
+venait aussi
+d'&eacute;taler un beau mobilier, et d'&eacute;pouser la jeune soeur
+des deux Frey, avec
+une dot de deux cent mille livres. Ce changement de fortune si prompt
+excita des soup&ccedil;ons contre les nouveaux enrichis, et
+bient&ocirc;t une
+proposition qu'ils firent &agrave; la convention acheva de les perdre.
+Un d&eacute;put&eacute;,
+Osselin, venait d'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute; pour avoir, dit-on,
+cach&eacute; une &eacute;migr&eacute;e. Fabre,
+Chabot, Julien, Delaunay, qui n'&eacute;taient pas tranquilles pour
+eux-m&ecirc;mes;
+Bazire, Thuriot, qui n'avaient rien &agrave; se reprocher, mais qui
+voyaient avec
+effroi qu'on ne m&eacute;nage&acirc;t pas m&ecirc;me les membres de la
+convention, propos&egrave;rent
+un d&eacute;cret, portant qu'aucun d&eacute;put&eacute; ne pourrait
+&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;, sans auparavant
+&ecirc;tre entendu &agrave; la barre. Ce d&eacute;cret fut
+adopt&eacute;, mais tous les clubs et les
+jacobins se soulev&egrave;rent, et pr&eacute;tendirent qu'on voulait
+renouveler
+l'<i>inviolabilit&eacute;</i>. Ils le firent rapporter, et
+commenc&egrave;rent l'enqu&ecirc;te la
+plus s&eacute;v&egrave;re sur ceux qui l'avaient propos&eacute;, sur
+leur conduite et sur
+l'origine de leur subite fortune. Julien, Fabre, Chabot, Delaunay,
+Bazire,
+Thuriot, d&eacute;popularis&eacute;s en quelques jours, furent
+rang&eacute;s dans le parti des
+hommes &eacute;quivoques et mod&eacute;r&eacute;s. H&eacute;bert les
+couvrit d'injures grossi&egrave;res dans
+sa feuille, et les livra &agrave; la vile populace.</p>
+<p>Quatre ou cinq autres individus partag&egrave;rent encore le
+m&ecirc;me sort, quoique
+jusqu'ici reconnus excellens patriotes. C'&eacute;taient Proli,
+Pereyra, Gusman,
+Dubuisson et Desfieux. N&eacute;s presque tous sur le sol
+&eacute;tranger, ils &eacute;taient
+venus, comme les deux Frey et comme Clootz, se jeter dans la
+r&eacute;volution
+fran&ccedil;aise, par enthousiasme, et probablement aussi par besoin de
+faire
+fortune. On ne s'inqui&eacute;ta pas de ce qu'ils &eacute;taient tant
+qu'on les vit
+abonder dans le sens de la r&eacute;volution. Proli, qui &eacute;tait
+de Bruxelles, fut
+envoy&eacute; avec Pereyra et Desfieux aupr&egrave;s de Dumouriez, pour
+d&eacute;couvrir ses
+intentions. Ils le firent expliquer, et vinrent, comme nous l'avons
+rapport&eacute;, le d&eacute;noncer &agrave; la convention et aux
+Jacobins. C'&eacute;tait bien
+jusque-l&agrave;; mais ils avaient &eacute;t&eacute; employ&eacute;s
+par Lebrun, parce qu'&eacute;tant
+&eacute;trangers et instruits, ils pouvaient rendre des services aux
+relations
+ext&eacute;rieures. En approchant Lebrun, ils apprirent &agrave;
+l'estimer, et ils le
+d&eacute;fendirent plus tard. Proli avait connu beaucoup Dumouriez, et,
+malgr&eacute; la
+d&eacute;fection de ce g&eacute;n&eacute;ral, il avait persist&eacute;
+&agrave; vanter ses talens et &agrave; dire
+qu'on aurait pu le conserver &agrave; la r&eacute;publique; enfin
+presque tous,
+connaissant mieux les pays voisins, avaient bl&acirc;m&eacute;
+l'application du syst&egrave;me
+jacobin &agrave; la Belgique et aux provinces r&eacute;unies &agrave;
+la France. Leurs propos
+furent recueillis, et lorsqu'une d&eacute;fiance g&eacute;n&eacute;rale
+fit imaginer
+l'intervention secr&egrave;te d'une faction &eacute;trang&egrave;re, on
+commen&ccedil;a &agrave; les
+soup&ccedil;onner, et &agrave; se raviser sur leurs discours. On sut
+que Proli &eacute;tait fils
+naturel de Kaunitz; on supposa qu'il &eacute;tait le meneur en chef, et
+on les
+m&eacute;tamorphosa tous en espions de Pitt et de Cobourg.
+Bient&ocirc;t la fureur n'eut
+plus de bornes, et l'exag&eacute;ration m&ecirc;me de leur patriotisme,
+qu'ils croyaient
+propre &agrave; les justifier, ne servit qu'&agrave; les compromettre
+davantage. On les
+confondit avec le parti des &eacute;quivoques, des
+mod&eacute;r&eacute;s. Ainsi, d&egrave;s que Danton
+ou ses amis avaient quelque observation &agrave; faire sur les fautes
+des agens
+minist&eacute;riels, ou sur les violences exerc&eacute;es contre le
+culte, le parti
+H&eacute;bert, Vincent et Ronsin, r&eacute;pondait en criant &agrave;
+la mod&eacute;ration, &agrave; la
+corruption, &agrave; la faction &eacute;trang&egrave;re.</p>
+<p>Suivant l'usage, les mod&eacute;r&eacute;s renvoyaient &agrave;
+leurs adversaires cette
+accusation, et leur disaient: C'est vous qui &ecirc;tes les complices
+de ces
+&eacute;trangers; tout vous rapproche, et la commune violence de
+v&ocirc;tre langage, et
+le projet de tout bouleverser en poussant tout au pire. Voyez,
+ajoutaient-ils, cette commune qui s'arroge une autorit&eacute;
+l&eacute;gislative, et
+rend des lois sous le titre modeste d'arr&ecirc;t&eacute;s; qui
+r&egrave;gle tout, police,
+subsistances, culte; qui substitue de son chef une religion &agrave;
+une autre,
+remplace les anciennes superstitions par des superstitions nouvelles,
+pr&ecirc;che l'ath&eacute;isme, et se fait imiter par toutes les
+municipalit&eacute;s de la
+r&eacute;publique; voyez ces bureaux de la guerre, d'o&ugrave;
+s'&eacute;chappent une foule
+d'agens qui vont dans les provinces rivaliser avec les
+repr&eacute;sentans,
+exercer les plus grandes vexations, et d&eacute;crier la
+r&eacute;volution par leur
+conduite; voyez cette commune et ces bureaux! que veulent-ils, sinon
+usurper l'autorit&eacute; l&eacute;gislative et ex&eacute;cutive,
+d&eacute;poss&eacute;der la convention, les
+comit&eacute;s, et dissoudre le gouvernement? Qui peut les pousser
+&agrave; ce but, sinon
+l'&eacute;tranger?</p>
+<p>Au milieu de ces agitations et de ces querelles, l'autorit&eacute;
+devait prendre
+un parti vigoureux. Robespierre pensait, avec tout le comit&eacute;,
+que ces
+accusations r&eacute;ciproques &eacute;taient extr&ecirc;mement
+dangereuses. Sa politique,
+comme on l'a d&eacute;j&agrave; vu, avait consist&eacute;, depuis le 31
+mai, &agrave; emp&ecirc;cher un
+nouveau d&eacute;bordement r&eacute;volutionnaire, &agrave; rallier
+l'opinion autour de la
+convention, et la convention autour du comit&eacute;, afin de
+cr&eacute;er un pouvoir
+&eacute;nergique, et il s'&eacute;tait servi pour cela des jacobins
+tout-puissans alors
+sur l'opinion. Ces nouvelles accusations contre les patriotes
+accr&eacute;dit&eacute;s,
+comme Danton, Camille Desmoulins, lui semblaient tr&egrave;s
+dangereuses. Il avait
+peur qu'aucune r&eacute;putation ne r&eacute;sist&acirc;t aux
+imaginations d&eacute;cha&icirc;n&eacute;es; il
+craignait que les violences &agrave; l'&eacute;gard du culte
+n'indisposassent une partie
+de la France, et ne fissent passer la r&eacute;volution pour
+ath&eacute;e; il croyait
+voir enfin la main de l'&eacute;tranger dans cette vaste confusion.
+Aussi ne
+manqua-t-il pas l'occasion que bient&ocirc;t H&eacute;bert lui offrit,
+de s'en expliquer
+aux Jacobins.</p>
+<p>Les dispositions de Robespierre avaient perc&eacute;. On
+r&eacute;pandait sourdement
+qu'il allait faire s&eacute;vir contre Pache, Hubert, Chaumette,
+Clootz, auteurs
+du mouvement contre le culte. Proli, Desfieux, Pereyra,
+d&eacute;j&agrave; compromis et
+menac&eacute;s, voulaient rattacher leur cause &agrave; celle de Pache,
+Chaumette,
+H&eacute;bert; ils virent ces derniers, et leur dirent qu'il y avait
+une
+conspiration contre les meilleurs patriotes; qu'ils &eacute;taient tous
+&eacute;galement
+en danger, et qu'il fallait se soutenir et se garder
+r&eacute;ciproquement. H&eacute;bert
+se rend alors aux Jacobins, le 1er frimaire (21 novembre 1798), et se
+plaint d'un plan de d&eacute;sunion tendant &agrave; diviser les
+patriotes. &laquo;De toutes
+parts, dit-il, je rencontre des gens qui me complimentent de
+n'&ecirc;tre pas
+arr&ecirc;t&eacute;. On r&eacute;pand que Robespierre doit me
+d&eacute;noncer, moi, Chaumette et
+Pache.... Quant &agrave; moi, qui me mets tous les jours en avant pour
+les
+int&eacute;r&ecirc;ts de la patrie, et qui dis tout ce qui me passe par
+la t&ecirc;te, cela
+pourrait avoir quelque fondement; mais Pache.... Je connais toute
+l'estime
+qu'a pour lui Robespierre, et je rejette bien loin de moi une pareille
+id&eacute;e. On a dit aussi que Danton avait &eacute;migr&eacute;,
+qu'il &eacute;tait all&eacute; en Suisse
+charg&eacute; des d&eacute;pouilles du peuple.... Je l'ai
+rencontr&eacute; ce matin dans les
+Tuileries, et puisqu'il est &agrave; Paris, il faut qu'il vienne
+s'expliquer
+fraternellement aux Jacobins. Tous les patriotes se doivent de
+d&eacute;mentir les
+bruits injurieux qui courent sur leur compte.&raquo; H&eacute;bert
+rapporte ensuite
+qu'il tient une partie de ces bruits de Dubuisson, lequel a voulu lui
+d&eacute;voiler une conspiration contre les patriotes; et, suivant
+l'usage de tout
+rejeter sur les vaincus, il ajoute que la cause des troubles est dans
+les
+complices de Brissot qui vivent encore, et dans les Bourbons qui
+restent au
+Temple. Robespierre monte aussit&ocirc;t &agrave; la tribune:
+&laquo;Est-il vrai, dit-il, que
+nos plus dangereux ennemis soient les restes impurs de la race de nos
+tyrans? Je vote en mon coeur pour que la race des tyrans disparaisse de
+la
+terre; mais puis-je m'aveugler sur la situation de mon pays, au point
+de
+croire que cet &eacute;v&eacute;nement suffirait pour &eacute;teindre
+le foyer des conspirations
+qui nous d&eacute;chirent? A qui persuadera-t-on que la punition de la
+m&eacute;prisable
+soeur de Capet en imposerait plus &agrave; nos ennemis que celle de
+Capet lui-m&ecirc;me
+et de sa criminelle compagne?</p>
+<p>&laquo;Est-il vrai encore que la cause de nos maux soit le
+fanatisme? Le
+fanatisme! il expire. Je pourrais m&ecirc;me dire qu'il est mort. En
+dirigeant
+depuis quelques jours toute notre attention contre lui, ne la
+d&eacute;tourne-t-on
+pas de nos v&eacute;ritables dangers? Vous avez peur des pr&ecirc;tres,
+et ils
+s'empressent d'abdiquer leurs titres pour les &eacute;changer contre
+ceux de
+municipaux, d'administrateurs, et m&ecirc;me de pr&eacute;sidens de
+soci&eacute;t&eacute;s
+populaires.... Ils &eacute;taient nagu&egrave;re fort attach&eacute;s
+&agrave; leur minist&egrave;re quand il
+leur valait soixante-dix mille livres de rente; ils l'ont
+abdiqu&eacute; d&egrave;s qu'il
+n'en a plus valu que six mille.... Oui, craignez non pas leur
+fanatisme,
+mais leur ambition! non pas l'habit qu'ils portaient, mais la peau
+nouvelle
+qu'ils ont rev&ecirc;tue! craignez non pas l'ancienne superstition,
+mais la
+nouvelle et fausse superstition qu'on veut feindre pour nous
+perdre!&raquo;</p>
+<p>Ici, Robespierre, abordant franchement la question des cultes,
+ajoute:</p>
+<p>&laquo;Que des citoyens anim&eacute;s par un z&egrave;le pur
+viennent d&eacute;poser sur l'autel de la
+patrie les monumens inutiles et pompeux de la superstition, pour les
+faire
+servir aux triomphes de la libert&eacute;, la patrie et la raison
+sourient &agrave; ces
+offrandes; mais de quel droit l'aristocratie et l'hypocrisie
+viendraient-elles m&ecirc;ler ici leur influence &agrave; celle du
+civisme? De quel
+droit des hommes inconnus jusqu'&agrave; ce jour dans la
+carri&egrave;re de la r&eacute;volution
+viendraient-ils chercher, au milieu de tous ces
+&eacute;v&eacute;nemens, les moyens
+d'usurper une fausse popularit&eacute;, d'entra&icirc;ner les patriotes
+m&ecirc;me &agrave; de
+fausses mesures, et de jeter parmi nous le trouble et la discorde? De
+quel
+droit viendraient-ils troubler la libert&eacute; des cultes au nom de
+la libert&eacute;,
+et attaquer le fanatisme par un fanatisme nouveau? De quel droit
+feraient-ils d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer les hommages solennels
+rendus &agrave; la v&eacute;rit&eacute; pure en
+des farces &eacute;ternelles et ridicules?</p>
+<p>&laquo;On a suppos&eacute; qu'en accueillant des offrandes civiques,
+la convention avait
+proscrit le culte catholique. Non, la convention n'a point fait cette
+d&eacute;marche, et ne la fera jamais. Son intention est de maintenir
+la libert&eacute;
+des cultes qu'elle a proclam&eacute;e, et de r&eacute;primer en
+m&ecirc;me temps tous ceux qui
+en abuseraient pour troubler l'ordre public. Elle ne permettra pas
+qu'on
+pers&eacute;cute les ministres paisibles des diverses religions, et
+elle les
+punira avec s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, toutes les fois qu'ils
+oseront se pr&eacute;valoir de leurs
+fonctions pour tromper les citoyens, et pour armer les
+pr&eacute;jug&eacute;s ou le
+royalisme contre la r&eacute;publique.</p>
+<p>&laquo;Il est des hommes qui veulent aller plus loin; qui, sous le
+pr&eacute;texte de
+d&eacute;truire la superstition, veulent faire une sorte de religion de
+l'ath&eacute;isme
+lui-m&ecirc;me. Tout philosophe, tout individu peut adopter
+l&agrave;-dessus l'opinion
+qui lui plaira: quiconque voudrait lui en faire un crime est un
+insens&eacute;;
+mais l'homme public, mais le l&eacute;gislateur serait cent fois plus
+insens&eacute;, qui
+adopterait un pareil syst&egrave;me. La convention nationale l'abhorre.
+La
+convention n'est point un faiseur de livres et de syst&egrave;mes. Elle
+est un
+corps politique et populaire. L'ath&eacute;isme est <i>aristocratique</i>.
+L'id&eacute;e d'un
+grand &Ecirc;tre qui veille sur l'innocence opprim&eacute;e et qui
+punit le crime
+triomphant, est toute populaire. Le peuple, les malheureux
+m'applaudissent;
+si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les
+coupables. J'ai &eacute;t&eacute;, d&egrave;s le coll&egrave;ge, un
+assez mauvais catholique; je n'ai
+jamais &eacute;t&eacute; ni un ami froid, ni un d&eacute;fenseur
+infid&egrave;le de l'humanit&eacute;. Je n'en
+suis que plus attach&eacute; aux id&eacute;es morales et politiques que
+je viens de vous
+exposer. <i>Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer</i>.&raquo;</p>
+<p>Robespierre, apr&egrave;s avoir fait cette profession de foi, impute
+&agrave; l'&eacute;tranger
+les pers&eacute;cutions dirig&eacute;es contre le culte, et les
+calomnies r&eacute;pandues
+contre les meilleurs patriotes. Robespierre, qui &eacute;tait
+extr&ecirc;mement d&eacute;fiant,
+et qui avait suppos&eacute; les girondins royalistes, croyait beaucoup
+&agrave; la
+faction de l'&eacute;tranger, laquelle n'&eacute;tait
+repr&eacute;sent&eacute;e, comme nous l'avons
+dit, que par quelques espions envoy&eacute;s aux arm&eacute;es, et
+quelques banquiers
+interm&eacute;diaires de l'agiotage, et correspondans des
+&eacute;migr&eacute;s. &laquo;Les &eacute;trangers,
+dit-il, ont deux esp&egrave;ces d'arm&eacute;es; l'une sur nos
+fronti&egrave;res, est
+impuissante et pr&egrave;s de sa ruine, gr&acirc;ce &agrave; nos
+victoires; l'autre, plus
+dangereuse, est au milieu de nous. C'est une arm&eacute;e d'espions, de
+fripons
+stipendi&eacute;s, qui s'introduisent partout, m&ecirc;me au sein des
+soci&eacute;t&eacute;s
+populaires. C'est une faction qui a persuad&eacute; &agrave;
+H&eacute;bert que je voulais faire
+arr&ecirc;ter Pache, Chaumette, H&eacute;bert, toute la commune. Moi,
+poursuivre Pache,
+dont j'ai toujours admir&eacute; et d&eacute;fendu la vertu simple et
+modeste, moi qui ai
+combattu pour lui contre les Brissot et ses complices!&raquo;
+Robespierre loue
+Pache et se tait sur H&eacute;bert. Il se contente de dire qu'il n'a
+pas oubli&eacute;
+les services de la commune dans les jours o&ugrave; la libert&eacute;
+&eacute;tait en p&eacute;ril. Se
+d&eacute;cha&icirc;nant ensuite contre ce qu'il appelle la faction
+&eacute;trang&egrave;re, il fait
+tomber le courroux des jacobins sur Proli, Dubuisson, Pereyra,
+Desfieux. Il
+raconte leur histoire, il les d&eacute;peint comme des agens de Lebrun
+et de
+l'&eacute;tranger, charg&eacute;s d'envenimer les haines, de diviser
+les patriotes, et de
+les animer les uns contre les autres. A la mani&egrave;re dont il
+s'exprime, on
+voit que la haine qu'il &eacute;prouve contre d'anciens amis de Lebrun
+se m&ecirc;le
+pour beaucoup &agrave; sa d&eacute;fiance. Enfin il les fait chasser
+tous quatre de la
+soci&eacute;t&eacute;, au bruit des plus grands applaudissemens, et il
+propose un scrutin
+&eacute;puratoire pour tous les jacobins.</p>
+<p>Ainsi Robespierre avait frapp&eacute; d'anath&egrave;me le nouveau
+culte, avait donn&eacute; une
+le&ccedil;on s&eacute;v&egrave;re &agrave; tous les brouillons, n'avait
+rien dit de bien rassurant pour
+H&eacute;bert, ne s'&eacute;tait pas compromis jusqu'&agrave; louer ce
+sale &eacute;crivain, et avait
+fait retomber tout l'orage sur des &eacute;trangers qui eurent le
+malheur d'&ecirc;tre
+amis de Lebrun, d'admirer Dumouriez, et de bl&acirc;mer notre
+syst&egrave;me politique
+dans les pays de conqu&ecirc;te. Enfin il s'&eacute;tait arrog&eacute;
+la recomposition de la
+soci&eacute;t&eacute;, en faisant d&eacute;cider qu'il y aurait un
+scrutin &eacute;puratoire.</p>
+<p>Pendant les jours suivans, Robespierre poursuit son syst&egrave;me;
+il vient lire
+aux Jacobins des lettres anonymes, d'autres intercept&eacute;es,
+prouvant que
+l'&eacute;tranger, s'il n'est pas l'auteur des extravagances du nouveau
+culte et
+des calomnies &agrave; l'&eacute;gard des meilleurs patriotes, les
+approuve au moins et
+les d&eacute;sire. Danton avait en quelque sorte re&ccedil;u
+d'H&eacute;bert l'invitation de
+s'expliquer. Il ne le fait pas d'abord, pour ne pas ob&eacute;ir
+&agrave; une sommation;
+mais quinze jours apr&egrave;s, il saisit une circonstance favorable
+pour prendre
+la parole. Il s'agissait de fournir &agrave; toutes les
+soci&eacute;t&eacute;s populaires un
+local aux d&eacute;pens de l'&eacute;tat. Il pr&eacute;sente &agrave;
+ce sujet diverses observations,
+et en prend occasion de dire que si la constitution doit &ecirc;tre
+endormie
+pendant que le peuple frappe et &eacute;pouvante les ennemis de ses
+op&eacute;rations
+r&eacute;volutionnaires, il faut cependant se d&eacute;fier de ceux qui
+veulent porter ce
+m&ecirc;me peuple au-del&agrave; des bornes de la r&eacute;volution.
+Coup&eacute; de l'Oise r&eacute;plique &agrave;
+Danton, et d&eacute;nature ses id&eacute;es en les combattant. Danton
+remonte aussit&ocirc;t &agrave;
+la tribune, et essuie des murmures. Il somme alors ceux qui ont contre
+lui
+des motifs de d&eacute;fiance de pr&eacute;ciser leurs accusations,
+afin qu'il puisse y
+r&eacute;pondre publiquement. Il se plaint de cette d&eacute;faveur qui
+se manifeste en
+sa pr&eacute;sence. &laquo;Ai-je donc perdu, s'&eacute;crie-t-il, ces
+traits qui caract&eacute;risent
+la figure d'un homme libre?&raquo; Et en prof&eacute;rant ces mots, il
+agitait cette
+t&ecirc;te qu'on avait tant vue, tant rencontr&eacute;e dans les orages
+de la
+r&eacute;volution, et qui avait toujours soutenu l'audace des
+r&eacute;publicains et jet&eacute;
+la terreur chez les aristocrates. &laquo;Ne suis-je plus, ajoute-t-il,
+ce m&ecirc;me
+homme qui s'est trouv&eacute; &agrave; vos c&ocirc;t&eacute;s dans tous
+les momens de crise? Ne
+suis-je plus cet homme tant pers&eacute;cut&eacute;, tant connu de
+vous; cet homme que
+vous avez si souvent embrass&eacute; comme votre ami, et avec lequel
+vous avez
+fait le serment de mourir dans les m&ecirc;mes p&eacute;rils?&raquo; Il
+rappelle alors qu'il
+fut le d&eacute;fenseur de Marat, et il est ainsi oblig&eacute; de se
+couvrir de l'ombre
+de cet &ecirc;tre, qu'il avait autrefois prot&eacute;g&eacute; et
+d&eacute;daign&eacute;. &laquo;Vous serez
+&eacute;tonn&eacute;s, dit-il, quand je vous ferai conna&icirc;tre ma
+conduite priv&eacute;e, de voir
+que la fortune colossale que mes ennemis et les v&ocirc;tres m'ont
+pr&ecirc;t&eacute;e, se
+r&eacute;duit &agrave; la petite portion de bien que j'ai toujours eue.
+Je d&eacute;fie les
+malveillans de fournir aucune preuve contre moi. Tous leurs efforts ne
+pourront m'&eacute;branler. Je veux rester debout en face du peuple,
+vous me
+jugerez en sa pr&eacute;sence. Je ne d&eacute;chirerai pas plus la page
+de mon histoire
+que vous ne d&eacute;chirerez la v&ocirc;tre....&raquo; Danton demande,
+en finissant, une
+commission, pour examiner les accusations port&eacute;es contre lui.
+Robespierre
+s'&eacute;lance alors &agrave; la tribune avec un empressement
+extr&ecirc;me. &laquo;Danton,
+s'&eacute;crie-t-il, vous demande une commission pour examiner sa
+conduite; j'y
+consens, s'il pense que cette mesure lui soit utile. Il veut qu'on
+pr&eacute;cise
+les griefs port&eacute;s contre lui; eh bien! je vais le faire. Danton,
+tu es
+accus&eacute; d'avoir &eacute;migr&eacute;. On a dit que tu avais
+pass&eacute; en Suisse; que ta
+maladie &eacute;tait feinte pour cacher au peuple ta fuite; on a dit
+que ton
+ambition &eacute;tait d'&ecirc;tre r&eacute;gent sous Louis XVII;
+qu'&agrave; une &eacute;poque d&eacute;termin&eacute;e
+tout a &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute; pour proclamer ce
+rejeton des Capets; que tu &eacute;tais le
+chef de la conspiration; que ni Pitt, ni Cobourg, ni l'Angleterre, ni
+l'Autriche, ni la Prusse, n'&eacute;taient nos v&eacute;ritables
+ennemis, mais que
+c'&eacute;tait toi seul; que la Montagne &eacute;tait compos&eacute;e
+de tes complices; qu'il ne
+fallait pas s'occuper des agens envoy&eacute;s par les puissances
+&eacute;trang&egrave;res; que
+leurs conspirations &eacute;taient des fables dignes de m&eacute;pris;
+en un mot, qu'il
+fallait t'&eacute;gorger toi, toi seul!...&raquo; Des applaudissemens
+universels
+couvrent la voix de Robespierre. Il reprend: &laquo;Ne sais-tu pas,
+Danton, que
+plus un homme a de courage et de patriotisme, plus les ennemis de la
+chose
+publique s'attachent &agrave; sa perte? Ne sais-tu pas, et ne
+savez-vous pas
+tous, citoyens, que cette m&eacute;thode est infaillible? Eh! si le
+d&eacute;fenseur de
+la libert&eacute; n'&eacute;tait pas calomni&eacute;, ce serait une
+preuve que nous n'aurions
+plus ni nobles, ni pr&ecirc;tres &agrave; combattre!&raquo; Faisant
+alors allusion aux
+feuilles d'H&eacute;bert, o&ugrave; lui, Robespierre, &eacute;tait fort
+lou&eacute;, il ajoute: &laquo;Les
+ennemis de la patrie semblent m'accabler de louanges exclusivement.
+Mais je
+les r&eacute;pudie. Croit-on qu'&agrave; c&ocirc;t&eacute; de ces
+&eacute;loges que l'on r&eacute;p&egrave;te dans
+certaines feuilles, je ne voie pas le couteau avec lequel on a voulu
+&eacute;gorger la patrie? La cause des patriotes est comme celle des
+tyrans; ils
+sont tous solidaires. Je me trompe peut-&ecirc;tre sur Danton; mais, vu
+dans sa
+famille, il ne m&eacute;rite que des &eacute;loges. Sous les rapports
+politiques, je l'ai
+observ&eacute;; une diff&eacute;rence d'opinion me le faisait
+&eacute;tudier avec soin, souvent
+avec col&egrave;re; il ne s'est pas assez h&acirc;t&eacute;, je le
+sais, de soup&ccedil;onner
+Dumouriez; il n'a pas assez ha&iuml; Brissot et ses complices; mais
+s'il n'a pas
+toujours &eacute;t&eacute; de mon avis, en conclurai-je qu'il
+trahissait la patrie? Non,
+je la lui ai toujours vu servir avec z&egrave;le. Danton veut qu'on le
+juge; il a
+raison. Qu'on me juge aussi! qu'ils se pr&eacute;sentent ces hommes qui
+sont plus
+patriotes que nous! Je parie que ce sont des nobles, des
+privil&eacute;gi&eacute;s, des
+pr&ecirc;tres. Vous y trouverez un marquis, et vous aurez la juste
+mesure du
+patriotisme des gens qui nous accusent.&raquo;</p>
+<p>Robespierre demande ensuite que tous ceux qui ont quelque reproche
+&agrave; faire
+&agrave; Danton, prennent la parole. Personne ne l'ose. Momoro
+lui-m&ecirc;me, l'un des
+amis d'H&eacute;bert, est le premier &agrave; s'&eacute;crier que,
+personne ne se pr&eacute;sentant,
+c'est une preuve qu'il n'y a rien &agrave; dire contre Danton. Un
+membre demande
+alors que le pr&eacute;sident lui donne l'accolade fraternelle. On y
+consent, et
+Danton, s'approchant du bureau, re&ccedil;oit l'accolade au milieu des
+applaudissemens universels.</p>
+<p>La conduite de Robespierre dans cette circonstance avait
+&eacute;t&eacute; g&eacute;n&eacute;reuse et
+habile. Le danger commun &agrave; tous les bons patriotes,
+l'ingratitude qui
+payait les services de Danton, enfin une sup&eacute;riorit&eacute;
+d&eacute;cid&eacute;e, avaient
+arrach&eacute; Robespierre &agrave; son &eacute;go&iuml;sme habituel;
+et, cette fois, plein de bons
+sentimens, il avait &eacute;t&eacute; plus &eacute;loquent qu'il
+n'&eacute;tait donn&eacute; &agrave; sa nature de
+l'&ecirc;tre. Mais le service qu'il rendit &agrave; Danton fut plus
+utile &agrave; la cause du
+gouvernement et des vieux patriotes qui le composaient, qu'&agrave;
+Danton
+lui-m&ecirc;me, dont la popularit&eacute; &eacute;tait perdue. On ne
+refait pas l'enthousiasme,
+et on ne pouvait pas pr&eacute;sumer encore d'assez grands dangers
+publics pour
+que Danton trouv&acirc;t, par son courage, le moyen de regagner son
+influence.
+Robespierre, poursuivant son ouvrage, ne manquait pas d'&ecirc;tre
+pr&eacute;sent &agrave;
+chaque s&eacute;ance d'&eacute;puration. Le tour de Clootz
+arriv&eacute;, on l'accuse de
+liaisons avec les banquiers &eacute;trangers Vandeniver. Il essaie de
+se
+justifier; mais Robespierre prend la parole. Il rappelle les liaisons
+de
+Clootz avec les girondins, sa rupture avec eux par un pamphlet
+intitul&eacute;:
+<i>ni Roland ni Marat</i>, pamphlet dans lequel il n'attaquait pas
+moins la
+Montagne que la Gironde, ses exag&eacute;rations extravagantes, son
+obstination &agrave;
+parler d'une r&eacute;publique universelle, &agrave; inspirer la rage
+des conqu&ecirc;tes, et &agrave;
+compromettre la France aupr&egrave;s de toute l'Europe, &laquo;Et
+comment M. Clootz,
+ajoute Robespierre, pouvait-il s'int&eacute;resser si fort au bonheur
+de la
+France, lorsqu'il s'int&eacute;ressait si fort au bonheur de la Perse
+et du
+Monomotapa? Il est une derni&egrave;re crise dont il pourra se vanter.
+Je veux
+parler du mouvement contre le culte, mouvement qui,
+m&eacute;nag&eacute; avec raison et
+lenteur, aurait pu devenir excellent, mais dont la violence pouvait
+entra&icirc;ner les plus grands malheurs.... M. Clootz eut avec
+l'&eacute;v&ecirc;que Gobel
+une conf&eacute;rence de nuit.... Gobel donna parole pour le lendemain,
+et il
+vint, changeant subitement de langage et d'habit, d&eacute;poser ses
+lettres de
+pr&ecirc;trise.... M. Clootz croyait que nous serions dupes de ces
+mascarades.
+Non, non; les jacobins ne regarderont jamais comme un ami du peuple ce
+pr&eacute;tendu sans-culotte, qui est Prussien et baron, qui
+poss&egrave;de cent mille
+livres de rentes, qui d&icirc;ne avec les banquiers conspirateurs, et
+qui est,
+non pas l'orateur du peuple fran&ccedil;ais, mais du genre
+humain.&raquo;</p>
+<p>Clootz fut exclu sur-le-champ de la soci&eacute;t&eacute;; et, sur
+la proposition de
+Robespierre, on d&eacute;cida qu'on chasserait sans distinction tous
+les nobles,
+les pr&ecirc;tres, les banquiers et les &eacute;trangers.</p>
+<p>A la s&eacute;ance suivante vint le tour de Camille Desmoulins. On
+lui reprochait
+sa lettre &agrave; Dillon, et un mouvement de sensibilit&eacute; en
+faveur des girondins.
+&laquo;J'avais, dit Camille, j'avais cru Dillon brave et habile, et je
+l'ai
+d&eacute;fendu. Quant aux girondins, j'&eacute;tais &agrave; leur
+&eacute;gard dans une position
+particuli&egrave;re. J'ai toujours aim&eacute; et servi l&agrave;
+r&eacute;publique, mais je me suis
+souvent tromp&eacute; sur ceux qui la servaient; j'ai ador&eacute;
+Mirabeau; j'ai ch&eacute;ri
+Barnave et les Lameth; j'en conviens; mais j'ai sacrifi&eacute; mon
+amiti&eacute; et mon
+admiration d&egrave;s que j'ai su qu'ils avaient cess&eacute;
+d'&ecirc;tre jacobins. Une
+fatalit&eacute; bien marqu&eacute;e a voulu que de soixante
+r&eacute;volutionnaires qui avaient
+sign&eacute; mon contrat de mariage, il ne me rest&acirc;t plus que
+deux amis, Danton et
+Robespierre. Tous les autres sont &eacute;migr&eacute;s ou
+guillotin&eacute;s. De ce nombre
+&eacute;taient sept des vingt-deux. Un mouvement de sensibilit&eacute;
+&eacute;tait donc bien
+pardonnable en cette occasion. J'ai dit, ajoute Desmoulins, qu'ils
+mouraient en r&eacute;publicains, mais en r&eacute;publicains
+f&eacute;d&eacute;ralistes; car, je vous
+l'assure, je ne crois pas qu'il y e&ucirc;t beaucoup de royalistes
+parmi eux.&raquo;</p>
+<p>On aimait le caract&egrave;re facile, l'esprit na&iuml;f et original
+de Camille
+Desmoulins. &laquo;Camille a mal choisi ses amis, s'&eacute;crie un
+jacobin; prouvez-lui
+que nous savons mieux choisir les n&ocirc;tres en le recevant avec
+empressement.&raquo;
+Robespierre, toujours protecteur de ses vieux coll&egrave;gues, mais en
+gardant
+cependant un ton de sup&eacute;riorit&eacute;, d&eacute;fend Camille
+Desmoulins. &laquo;Il est faible
+et confiant, dit-il, mais il a toujours &eacute;t&eacute;
+r&eacute;publicain. Il a aim&eacute;
+Mirabeau, Lameth, Dillon; mais il a lui-m&ecirc;me bris&eacute; ses
+idoles d&egrave;s qu'il a
+&eacute;t&eacute; d&eacute;tromp&eacute;. Qu'il poursuive sa
+carri&egrave;re et soit plus r&eacute;serv&eacute; &agrave;
+l'avenir.&raquo;
+Apr&egrave;s cet avis, Camille est admis au milieu des applaudissemens.
+Danton est
+ensuite admis sans aucune observation. Fabre-d'&Eacute;glantine l'est
+&agrave; son tour,
+mais il essuie quelques questions sur sa fortune, qu'on veut bien
+attribuer
+&agrave; ses talens litt&eacute;raires. Cette &eacute;puration fut
+poursuivie, et devint fort
+longue. Commenc&eacute;e en novembre 1793, elle dura plusieurs mois.</p>
+<p>La politique de Robespierre et du gouvernement &eacute;tait bien
+connue. L'&eacute;nergie
+avec laquelle cette politique avait &eacute;t&eacute;
+manifest&eacute;e, intimida les
+brouillons, promoteurs du nouveau culte, et ils song&egrave;rent
+&agrave; se r&eacute;tracter,
+et &agrave; revenir sur leurs premi&egrave;res d&eacute;marches.
+Chaumette, qui avait la faconde
+d'un orateur de club ou de commune, mais qui n'avait ni l'ambition ni
+le
+courage d'un chef de parti, ne pr&eacute;tendait nullement rivaliser
+avec la
+convention et se faire le cr&eacute;ateur d'un nouveau culte; il
+s'empressa donc
+de chercher une occasion pour r&eacute;parer sa faute. Il
+r&eacute;solut de faire
+interpr&eacute;ter l'arr&ecirc;t&eacute; qui fermait tous les temples,
+et il proposa &agrave; la
+commune de d&eacute;clarer qu'elle ne voulait pas g&ecirc;ner la
+libert&eacute; religieuse, et
+qu'elle n'interdisait pas aux divers partisans de chaque religion le
+droit
+de se r&eacute;unir dans des lieux pay&eacute;s et entretenus &agrave;
+leurs frais. &laquo;Qu'on ne
+pr&eacute;tende pas, dit-il, que c'est la faiblesse ou la politique qui
+me font
+agir; je suis &eacute;galement incapable de l'une ou de l'autre. C'est
+la
+conviction que nos ennemis veulent abuser de notre z&egrave;le pour le
+pousser
+au-del&agrave; des bornes, et nous engager dans de fausses
+d&eacute;marches; c'est la
+conviction que si nous emp&ecirc;chons les catholiques d'exercer leur
+culte
+publiquement et avec l'aveu de la loi, des &ecirc;tres bilieux iront
+s'exalter ou
+conspirer dans les cavernes; c'est cette conviction qui seule m'inspire
+et
+me fait parler.&raquo; L'arr&ecirc;t&eacute; propos&eacute; par
+Chaumette, et fortement appuy&eacute; par le
+maire Pache, fut enfin adopt&eacute; apr&egrave;s quelques murmures
+bient&ocirc;t couverts par
+de nombreux applaudissemens. La convention d&eacute;clara de son
+c&ocirc;t&eacute; qu'elle
+n'avait jamais entendu par ses d&eacute;crets g&ecirc;ner la
+libert&eacute; religieuse, et elle
+d&eacute;fendit de toucher &agrave; l'argenterie qui restait encore
+dans les &eacute;glises, vu
+que le tr&eacute;sor n'avait plus besoin de ce genre de secours. De ce
+jour, les
+farces ind&eacute;centes que le peuple s'&eacute;tait permises
+cess&egrave;rent dans Paris, et
+les pompes du culte de la Raison, dont il s'&eacute;tait tant diverti,
+furent
+abolies.</p>
+<p>Le comit&eacute; de salut public, au milieu de cette grande
+confusion, sentait
+tous les jours davantage la n&eacute;cessit&eacute; de rendre
+l'autorit&eacute; plus forte, plus
+prompte et plus ob&eacute;ie. Chaque jour, l'exp&eacute;rience des
+obstacles le rendait
+plus habile, et il ajoutait de nouvelles pi&egrave;ces &agrave; cette
+machine
+r&eacute;volutionnaire, cr&eacute;&eacute;e pour la dur&eacute;e de la
+guerre. D&eacute;j&agrave; il avait emp&ecirc;ch&eacute; la
+transmission du pouvoir &agrave; des mains nouvelles et
+inexp&eacute;riment&eacute;es, en
+prorogeant la convention, et en d&eacute;clarant le gouvernement
+r&eacute;volutionnaire
+jusqu'&agrave; la paix. En m&ecirc;me temps, il avait concentr&eacute;
+ce pouvoir dans ses
+mains en mettant sous sa d&eacute;pendance le tribunal
+r&eacute;volutionnaire, la police,
+les op&eacute;rations militaires, et la distribution m&ecirc;me des
+subsistances. Deux
+mois d'exp&eacute;rience lui firent sentir les obstacles que les
+autorit&eacute;s
+locales, soit par exc&egrave;s ou d&eacute;faut de z&egrave;le,
+faisaient &eacute;prouver &agrave; l'action de
+l'autorit&eacute; sup&eacute;rieure. L'envoi des d&eacute;crets
+&eacute;tait souvent interrompu ou
+retard&eacute;; et leur promulgation n&eacute;glig&eacute;e dans
+certains d&eacute;partemens. Il
+restait beaucoup de ces administrations f&eacute;d&eacute;ralistes qui
+s'&eacute;taient
+insurg&eacute;es, et la facult&eacute; de se coaliser ne leur
+&eacute;tait pas encore interdite.
+Si, d'une part, les administrations de d&eacute;partement
+pr&eacute;sentaient quelque
+danger de f&eacute;d&eacute;ralisme, les communes, au contraire,
+agissant en sens oppos&eacute;,
+exer&ccedil;aient, &agrave; l'imitation de celle de Paris, une
+autorit&eacute; vexatoire,
+rendaient des lois, imposaient des taxes; les comit&eacute;s
+r&eacute;volutionnaires
+d&eacute;ployaient contre les personnes un pouvoir arbitraire et
+inquisitorial;
+des arm&eacute;es r&eacute;volutionnaires, institu&eacute;es dans
+diff&eacute;rentes localit&eacute;s,
+compl&eacute;taient ces petits gouvernemens particuliers, tyranniques,
+d&eacute;sunis
+entre eux, et embarrassans pour le gouvernement sup&eacute;rieur. Enfin
+l'autorit&eacute;
+des repr&eacute;sentans, ajout&eacute;e &agrave; toutes les autres,
+augmentait la confusion des
+pouvoirs souverains; car les repr&eacute;sentans levaient des
+imp&ocirc;ts, rendaient
+des lois p&eacute;nales, comme les communes et la convention
+elle-m&ecirc;me.</p>
+<p>Billaud-Varennes, dans un rapport mal &eacute;crit, mais habile,
+d&eacute;voila ces
+inconv&eacute;niens, et fit rendre le d&eacute;cret du 14 frimaire an
+II (4 d&eacute;cembre),
+mod&egrave;le du gouvernement provisoire, &eacute;nergique et absolu.
+L'anarchie, dit le
+rapporteur, menace les r&eacute;publiques &agrave; leur naissance et
+dans leur
+vieillesse. T&acirc;chons de nous en garantir. Ce d&eacute;cret
+instituait le <i>Bulletin
+des Lois</i>, belle et neuve invention dont on n'avait pas encore eu
+l'id&eacute;e:
+car les lois envoy&eacute;es par l'assembl&eacute;e aux ministres, par
+les ministres aux
+autorit&eacute;s locales, sans d&eacute;lais fixes, sans
+proc&egrave;s-verbaux qui garantissent
+leur envoi ou leur arriv&eacute;e, &eacute;taient souvent rendues
+depuis long-temps, sans
+&ecirc;tre ni promulgu&eacute;es ni connues. D'apr&egrave;s le nouveau
+d&eacute;cret, une commission,
+une imprimerie, un papier particulier, &eacute;taient consacr&eacute;s
+&agrave; l'impression et
+&agrave; l'envoi des lois. La commission, form&eacute;e de quatre
+individus ind&eacute;pendans
+de toute autorit&eacute;, libres de tout autre soin, recevait la loi,
+la faisait
+imprimer, l'envoyait par la poste dans des d&eacute;lais fix&eacute;s
+et invariables. Les
+envois et les remises &eacute;taient constat&eacute;s par les moyens
+ordinaires de la
+poste; et ces mouvemens, ainsi r&eacute;gularis&eacute;s, devenaient
+infaillibles. La
+convention &eacute;tait ensuite d&eacute;clar&eacute;e <i>centre
+d'impulsion du gouvernement</i>.
+Sous ces mots, on cachait la souverainet&eacute; des comit&eacute;s,
+qui faisaient tout
+pour la convention. Les autorit&eacute;s du d&eacute;partement
+&eacute;taient en quelque sorte
+abolies; on leur enlevait toute attribution politique, on ne leur
+abandonnait, comme au d&eacute;partement de Paris &agrave;
+l'&eacute;poque du 10 ao&ucirc;t, que la
+r&eacute;partition des contributions, l'entretien des routes, enfin les
+soins
+purement &eacute;conomiques. Ainsi, ces interm&eacute;diaires trop
+puissans entre le
+peuple et l'autorit&eacute; supr&ecirc;me, &eacute;taient
+supprim&eacute;s. On ne laissait exister,
+avec toutes leurs attributions, que les administrations de district et
+de
+commune. Il &eacute;tait d&eacute;fendu &agrave; toute administration
+locale de se r&eacute;unir &agrave;
+d'autres, de se d&eacute;placer, d'envoyer des agens, de prendre des
+arr&ecirc;t&eacute;s
+extensifs ou limitatifs des d&eacute;crets, de lever des imp&ocirc;ts
+ou des hommes.
+Toutes les arm&eacute;es r&eacute;volutionnaires &eacute;tablies dans
+les d&eacute;partemens &eacute;taient
+licenci&eacute;es, et il ne devait subsister que la seule arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire
+&eacute;tablie &agrave; Paris pour le service de toute la
+r&eacute;publique. Les comit&eacute;s
+r&eacute;volutionnaires &eacute;taient oblig&eacute;s de correspondre
+avec les districts charg&eacute;s
+de les surveiller, et avec le comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute;
+g&eacute;n&eacute;rale. Ceux de Paris ne
+pouvaient correspondre qu'avec le comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute;
+g&eacute;n&eacute;rale, et point avec
+la commune. Il &eacute;tait d&eacute;fendu aux
+repr&eacute;sentans de lever des taxes, &agrave; moins
+que la convention ne les autoris&acirc;t, et de porter des lois
+p&eacute;nales.</p>
+<p>Ainsi, toutes les autorit&eacute;s &eacute;tant ramen&eacute;es dans
+leur sph&egrave;re, leur conflit
+ou leur coalition devenaient impossibles. Elles recevaient les lois
+d'une
+mani&egrave;re infaillible; elles ne pouvaient ni les modifier ni en
+diff&eacute;rer
+l'ex&eacute;cution. Les deux comit&eacute;s conservaient toujours leur
+domination. Celui
+de <i>salut public</i>, outre sa supr&eacute;matie sur le
+comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale,
+continuait d'avoir la diplomatie, la guerre, et la surveillance
+universelle
+de toutes choses. Seul d&eacute;sormais, il pouvait s'appeler <i>comit&eacute;
+de salut
+public</i>. Aucun comit&eacute; dans les communes ne pouvait prendre ce
+titre.</p>
+<p>Ce nouveau d&eacute;cret sur l'institution du gouvernement
+r&eacute;volutionnaire,
+quoique restrictif de l'autorit&eacute; des communes, et rendu
+m&ecirc;me contre leurs
+abus de pouvoir, fut re&ccedil;u par la commune de Paris avec de
+grandes
+d&eacute;monstrations d'ob&eacute;issance. Chaumette, qui affectait la
+docilit&eacute; comme le
+patriotisme, f&icirc;t un long discours en l'honneur du d&eacute;cret.
+Par son maladroit
+empressement &agrave; entrer dans le syst&egrave;me de
+l'autorit&eacute; sup&eacute;rieure, il donna
+m&ecirc;me une occasion de se faire r&eacute;primander; et il eut l'art
+de d&eacute;sob&eacute;ir en
+voulant trop ob&eacute;ir. Le d&eacute;cret mettait les comit&eacute;s
+r&eacute;volutionnaires de Paris
+en communication directe et exclusive avec le comit&eacute; de
+s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale.
+Dans leur z&egrave;le fougueux, ils se permettaient des arrestations en
+tous sens;
+on les accusait d'avoir fait incarc&eacute;rer une foule de patriotes,
+et d'&ecirc;tre
+compos&eacute;s d'hommes qu'on commen&ccedil;ait &agrave; appeler <i>ultra-r&eacute;volutionnaires</i>.
+Chaumette se plaignit au conseil g&eacute;n&eacute;ral de leur
+conduite, et proposa de
+les convoquer &agrave; la commune, pour leur faire une admonition
+s&eacute;v&egrave;re. La
+proposition de Chaumette fut adopt&eacute;e. Mais celui-ci, avec son
+ostentation
+d'ob&eacute;issance, avait oubli&eacute; que, d'apr&egrave;s le nouveau
+d&eacute;cret, les comit&eacute;s
+r&eacute;volutionnaires de Paris ne devaient correspondre qu'avec le
+comit&eacute; de
+s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale. Le comit&eacute; de salut
+public ne voulant pas plus d'une
+ob&eacute;issance exag&eacute;r&eacute;e que de la
+d&eacute;sob&eacute;issance, peu dispos&eacute; surtout &agrave;
+souffrir
+que la commune se perm&icirc;t de donner des le&ccedil;ons, m&ecirc;me
+bonnes, &agrave; des comit&eacute;s
+plac&eacute;s sous l'autorit&eacute; sup&eacute;rieure, fit casser
+l'arr&ecirc;t&eacute; de Chaumette, et
+d&eacute;fendre aux comit&eacute;s de se r&eacute;unir &agrave; la
+commune. Chaumette re&ccedil;ut cette
+correction avec une soumission parfaite. &laquo;Tout homme, dit-il
+&agrave; la commune,
+est sujet &agrave; l'erreur. Je confesse franchement que je me suis
+tromp&eacute;. La
+convention a cass&eacute; mon r&eacute;quisitoire et
+l'arr&ecirc;t&eacute; que j'avais fait prendre;
+elle a fait justice de la faute que j'avais commise; elle est notre
+m&egrave;re
+commune, unissons-nous &agrave; elle.&raquo; (19 frimaire.)</p>
+<p>Ce n'est qu'au moyen de cette &eacute;nergie que le comit&eacute;
+pouvait parvenir &agrave;
+arr&ecirc;ter tous les mouvemens d&eacute;sordonn&eacute;s, soit de
+z&egrave;le, soit de r&eacute;sistance,
+et &agrave; produire la plus grande pr&eacute;cision possible dans
+l'action du
+gouvernement. Les <i>ultra-r&eacute;volutionnaires</i>, compromis et
+r&eacute;prim&eacute;s depuis
+leurs manifestations contre le culte, essuy&egrave;rent une nouvelle
+r&eacute;pression,
+plus s&eacute;v&egrave;re que les pr&eacute;c&eacute;dentes. Ronsin
+&eacute;tait revenu de Lyon, o&ugrave; il avait
+accompagn&eacute; Collot-d'Herbois avec un d&eacute;tachement de
+l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire.
+Il &eacute;tait arriv&eacute;e &agrave; Paris au moment o&ugrave; le
+bruit des sanglantes ex&eacute;cutions
+commises &agrave; Lyon excitait la piti&eacute;. Ronsin fit placarder
+une affiche qui
+r&eacute;volta la convention. Il y disait que sur les cent quarante
+mille
+Lyonnais, quinze cents seulement n'&eacute;taient pas complices de la
+r&eacute;volte,
+qu'avant la fin de frimaire tous les coupables auraient p&eacute;ri, et
+que le
+Rh&ocirc;ne aurait roul&eacute; leurs cadavres jusqu'&agrave; Toulon.
+On citait de lui d'autres
+propos atroces; on parlait beaucoup du despotisme de Vincent dans les
+bureaux de la guerre, de la conduite des agens minist&eacute;riels dans
+les
+provinces, et de leur rivalit&eacute; avec les repr&eacute;sentans. On
+r&eacute;p&eacute;tait des mots
+&eacute;chapp&eacute;s &agrave; quelques-uns d'entre eux,
+annon&ccedil;ant encore le projet de faire
+organiser constitutionnellement le pouvoir ex&eacute;cutif.
+L'&eacute;nergie que
+Robespierre et le comit&eacute; venaient de d&eacute;ployer
+encourageaient &agrave; se prononcer
+contre ces agitateurs. Dans la s&eacute;ance du 27 frimaire (17
+d&eacute;cembre), on
+commence par se plaindre de certains comit&eacute;s
+r&eacute;volutionnaires. Lecointre
+d&eacute;nonce l'arrestation d'un courrier du comit&eacute; de salut
+public par l'un des
+agens du minist&egrave;re. Boursault dit qu'en passant &agrave;
+Lonjumeau, il a &eacute;t&eacute;
+arr&ecirc;t&eacute; par la commune, qu'il a fait conna&icirc;tre sa
+qualit&eacute; de d&eacute;put&eacute;, et que
+cette commune a voulu n&eacute;anmoins que son passeport f&ucirc;t
+l&eacute;galis&eacute; par l'agent
+du conseil ex&eacute;cutif pr&eacute;sent sur les lieux.
+Fabre-d'&Eacute;glantine d&eacute;nonce
+Maillard, le chef des &eacute;gorgeurs de septembre, qui a
+&eacute;t&eacute; envoy&eacute; en mission &agrave;
+Bordeaux par le conseil ex&eacute;cutif, tandis qu'il devrait
+&ecirc;tre expuls&eacute; de
+partout; il d&eacute;nonce Ronsin et son affiche, dont tout le monde a
+fr&eacute;mi; il
+d&eacute;nonce enfin Vincent, qui a r&eacute;uni tous les pouvoirs dans
+les bureaux de la
+guerre, et qui a dit qu'il ferait sauter la convention, ou la forcerait
+&agrave;
+organiser le pouvoir ex&eacute;cutif, parce qu'il ne voulait pas
+&ecirc;tre le valet des
+comit&eacute;s. La convention met aussit&ocirc;t en &eacute;tat
+d'arrestation Vincent,
+secr&eacute;taire-g&eacute;n&eacute;ral de la guerre, Ronsin,
+g&eacute;n&eacute;ral de l'arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire, Maillard, envoy&eacute; &agrave; Bordeaux,
+trois autres agens du pouvoir
+ex&eacute;cutif dont on signale encore les vexations &agrave;
+Saint-Girons, et un nomm&eacute;
+Mazuel, adjudant dans l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire, qui a dit
+que la convention
+conspirait, et qu'il cracherait au visage des d&eacute;put&eacute;s. La
+convention porte
+ensuite peine de mort contre les officiers des arm&eacute;es
+r&eacute;volutionnaires,
+ill&eacute;galement form&eacute;es dans les provinces, qui ne se
+s&eacute;pareraient pas
+sur-le-champ. Elle ordonne enfin que le conseil ex&eacute;cutif viendra
+se
+justifier le lendemain.</p>
+<p>Cet acte d'&eacute;nergie causa une grande douleur aux Cordeliers,
+et provoqua des
+explications aux Jacobins. Ces derniers ne se prononc&egrave;rent pas
+encore sur
+le compte de Vincent et de Ronsin, mais ils demand&egrave;rent qu'il
+f&ucirc;t fait une
+enqu&ecirc;te pour constater la nature de leurs torts. Le conseil
+ex&eacute;cutif vint
+se justifier tr&egrave;s humblement &agrave; la convention; il assura
+que son intention
+n'avait point &eacute;t&eacute; de rivaliser avec la
+repr&eacute;sentation nationale, et que
+l'arrestation des courriers, les difficult&eacute;s essuy&eacute;es par
+le repr&eacute;sentant
+Boursault, ne provenaient que d'un ordre du comit&eacute; de salut
+public
+lui-m&ecirc;me; ordre qui enjoignait de v&eacute;rifier tous les
+passeports et toutes
+les d&eacute;p&ecirc;ches.</p>
+<p>Tandis que Vincent et Ronsin venaient d'&ecirc;tre
+incarc&eacute;r&eacute;s comme
+ultra-r&eacute;volutionnaires, le comit&eacute; s&eacute;vit en
+m&ecirc;me temps contre le parti des
+&eacute;quivoques et des agioteurs. Il mit en arrestation Proli,
+Dubuisson,
+Desfieux, Pereyra, accus&eacute;s d'&ecirc;tre agens de
+l'&eacute;tranger et complices de tous
+les partis. Enfin il fit enlever, au milieu de la nuit, les quatre
+d&eacute;put&eacute;s
+Bazire, Chabot, Delaunay d'Angers et Julien de Toulouse, accus&eacute;s
+d'&ecirc;tre
+mod&eacute;r&eacute;s, et d'avoir fait une fortune subite.</p>
+<p>On a d&eacute;j&agrave; vu l'histoire de l'association clandestine
+de ces repr&eacute;sentans,
+et du faux qui en avait &eacute;t&eacute; la suite. On a vu que Chabot,
+d&eacute;j&agrave; &eacute;branl&eacute;, se
+pr&eacute;parait &agrave; d&eacute;noncer ses coll&egrave;gues, et
+&agrave; rejeter tout sur eux. Les bruits
+qui couraient sur son mariage, les d&eacute;nonciations
+qu'H&eacute;bert r&eacute;p&eacute;tait chaque
+jour, achev&egrave;rent de l'intimider, et il courut tout
+d&eacute;voiler &agrave; Robespierre.
+Il pr&eacute;tendit qu'il n'avait eu d'autre projet, en entrant dans le
+complot,
+que celui de le suivre et de le r&eacute;v&eacute;ler; il attribua ce
+complot &agrave;
+l'&eacute;tranger, qui voulait, disait-il, corrompre les
+d&eacute;put&eacute;s, pour avilir la
+repr&eacute;sentation nationale, et qui se servait ensuite
+d'H&eacute;bert et de ses
+complices pour les diffamer apr&egrave;s les avoir corrompus. Il y
+avait ainsi,
+selon lui, deux branches dans la conspiration, la branche corruptrice
+et la
+branche diffamatrice, qui toutes deux se concertaient pour
+d&eacute;shonorer et
+dissoudre la convention. La participation des banquiers
+&eacute;trangers &agrave; cette
+intrigue, les projets de Julien de Toulouse et de Delaunay, qui
+disaient
+que la convention finirait bient&ocirc;t par se d&eacute;vorer
+elle-m&ecirc;me, et qu'il
+fallait faire fortune le plus t&ocirc;t possible, quelques liaisons de
+la femme
+d'H&eacute;bert avec les ma&icirc;tresses de Julien de Toulouse et de
+Delaunay,
+servirent &agrave; Chabot de moyens pour &eacute;tayer cette fable
+d'une conspiration &agrave;
+deux branches, dans laquelle les corrupteurs et les diffamateurs
+s'entendaient secr&egrave;tement pour arriver au m&ecirc;me but. Chabot
+eut cependant un
+reste de scrupule, et justifia Bazire. Comme il avait &eacute;t&eacute;
+le corrupteur de
+Fabre, et qu'il s'exposait &agrave; une d&eacute;nonciation de celui-ci
+en l'accusant, il
+pr&eacute;tendit que ses offres avaient &eacute;t&eacute;
+rejet&eacute;es, et que les cent mille francs
+en assignats, suspendus avec un fil dans des lieux d'aisances,
+&eacute;taient les
+cent mille francs destin&eacute;s &agrave; Fabre, et refus&eacute;s par
+lui. Ces fables de
+Chabot n'avaient aucune apparence de v&eacute;rit&eacute;, car il
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; bien plus
+naturel, en entrant dans la conspiration pour la d&eacute;couvrir, d'en
+pr&eacute;venir
+quelques membres de l'un ou de l'autre comit&eacute;, et de
+d&eacute;poser l'argent dans
+leurs mains. Robespierre renvoya Chabot au comit&eacute; de
+s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale, qui
+fit arr&ecirc;ter dans la nuit les d&eacute;put&eacute;s
+d&eacute;sign&eacute;s. Julien de Toulouse parvint &agrave;
+s'&eacute;vader; Bazire, Delaunay et Chabot, furent seuls
+arr&ecirc;t&eacute;s<a name="FNanchor6"></a><a href="#Footnote_6"><sup>[6]</sup></a>.</p>
+<p>La d&eacute;couverte de cette trame honteuse causa une grande
+rumeur, et confirma
+toutes les calomnies que les partis dirigeaient les uns contre les
+autres.
+On r&eacute;pandit plus que jamais le bruit d'une faction
+&eacute;trang&egrave;re, corrompant
+les patriotes, les excitant &agrave; entraver la marche de la
+r&eacute;volution, les uns
+par une mod&eacute;ration intempestive, et les autres par une
+exag&eacute;ration folle,
+par des diffamations continuelles, et par une odieuse profession
+d'ath&eacute;isme. Cependant qu'y avait-il de r&eacute;el dans toutes
+ces suppositions?
+D'un c&ocirc;t&eacute;, des hommes moins fanatiques, plus prompts
+&agrave; s'apitoyer sur les
+vaincus, et plus susceptibles par cette m&ecirc;me raison de
+c&eacute;der &agrave; l'attrait du
+plaisir et de la corruption; d'un autre c&ocirc;t&eacute;, des hommes
+plus violens et
+plus aveugles, s'aidant de la partie basse du peuple, poursuivant de
+leurs
+reproches ceux qui ne partageaient pas leur insensibilit&eacute;
+fanatique,
+profanant les vieux objets du culte, sans m&eacute;nagement et sans
+d&eacute;cence; au
+milieu de ces deux partis, des banquiers, profitant de toutes les
+crises
+pour agioter; quatre d&eacute;put&eacute;s sur sept cent cinquante, se
+laissant corrompre
+et devenant les complices de cet agiotage; enfin quelques
+r&eacute;volutionnaires
+sinc&egrave;res, mais &eacute;trangers, suspects &agrave; ce titre, et
+se compromettant par
+l'exag&eacute;ration m&ecirc;me, &agrave; la faveur de laquelle ils
+voulaient faire oublier
+leur origine: voil&agrave; ce qu'il y avait de r&eacute;el, et il n'y
+avait l&agrave; rien que
+de tr&egrave;s ordinaire, rien qui exige&acirc;t la supposition d'une
+machination
+profonde.</p>
+<p>Le comit&eacute; de salut public, voulant se placer au-dessus des
+partis, r&eacute;solut
+de les frapper et de les fl&eacute;trir tous, et pour cela il chercha
+&agrave; montrer
+qu'ils &eacute;taient tous complices de l'&eacute;tranger. Robespierre
+avait d&eacute;j&agrave; d&eacute;nonc&eacute;
+une faction &eacute;trang&egrave;re, &agrave; laquelle son esprit
+d&eacute;fiant lui faisait ajouter
+foi. La faction turbulente contrariant l'autorit&eacute;
+sup&eacute;rieure, et
+d&eacute;shonorant la r&eacute;volution, il l'accusa aussit&ocirc;t
+d'&ecirc;tre complice de la
+faction &eacute;trang&egrave;re; cependant il ne dit rien encore de
+pareil contre la
+faction mod&eacute;r&eacute;e, il la d&eacute;fendit m&ecirc;me, comme
+on l'a vu, dans la personne de
+Danton. S'il la m&eacute;nageait encore, c'est qu'elle n'avait rien
+fait jusque-l&agrave;
+qui p&ucirc;t contrarier la marche de la r&eacute;volution, c'est
+qu'elle ne formait pas
+un parti opini&acirc;tre et nombreux comme les anciens girondins, et
+qu'elle se
+composait tout au plus de quelques individus isol&eacute;s qui
+d&eacute;sapprouvaient
+les extravagances <i>ultra-r&eacute;volutionnaires</i>.</p>
+<p>Telle &eacute;tait la situation des partis, et la politique du
+comit&eacute; de salut
+public &agrave; leur &eacute;gard, en frimaire an II (d&eacute;cembre
+1793). Tandis qu'il se
+servait de l'autorit&eacute; avec tant de force, et achevait de
+compl&eacute;ter &agrave;
+l'int&eacute;rieur la machine du pouvoir r&eacute;volutionnaire, il
+d&eacute;ployait une &eacute;gale
+&eacute;nergie au dehors, et assurait le salut de la r&eacute;volution
+par des victoires
+&eacute;clatantes.</p>
+<br>
+<p>NOTES:</p>
+<p><a name="Footnote_6"></a><a href="#FNanchor6">[6]</a></p>
+<blockquote> 27 brumaire (17 novembre).</blockquote>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="CHAPITRE_XVII."></a>
+<h2>CHAPITRE XVII.</h2>
+<br>
+<p style="font-weight: bold;">FIN DE LA CAMPAGNE DE 1793.&#8212;MANOEUVRE DE
+HOCHE DANS LES
+VOSGES.&#8212;RETRAITE
+DES AUTRICHIENS ET DES PRUSSIENS.&#8212;D&Eacute;BLOCUS DE
+LANDAU.&#8212;OP&Eacute;RATIONS A
+L'ARM&Eacute;E D'ITALIE.&#8212;SI&Eacute;GE ET PRISE DE TOULON PAR
+L'ARM&Eacute;E
+R&Eacute;PUBLICAINE.&#8212;DERNIERS COMBATS ET &Eacute;CHECS AUX
+PYR&Eacute;N&Eacute;ES.&#8212;EXCURSION DES
+VEND&Eacute;ENS AU-DELA DE LA LOIRE.&#8212;NOMBREUX COMBATS; &Eacute;CHECS DE
+L'ARM&Eacute;E
+R&Eacute;PUBLICAINE.&#8212;D&Eacute;FAITE DES VEND&Eacute;ENS AU MANS, ET
+LEUR DESTRUCTION COMPL&Egrave;TE A
+SAVENAY.&#8212;COUP D'OEIL G&Eacute;N&Eacute;RAL SUR LA CAMPAGNE DE 1793.</p>
+<br>
+<p>La campagne de 1793 s'achevait sur toutes les fronti&egrave;res de
+la mani&egrave;re la
+plus brillante et la plus heureuse. Dans la Belgique, on avait enfin
+pris
+le parti d'entrer dans les quartiers d'hiver, malgr&eacute; le projet
+du comit&eacute; de
+salut public, qui avait voulu profiter de la victoire de Watignies pour
+envelopper l'ennemi entre l'Escaut et la Sambre. Ainsi, sur ce point,
+les
+&eacute;v&eacute;nemens n'avaient pas chang&eacute; et les avantages de
+Watignies nous &eacute;taient
+rest&eacute;s.</p>
+<p>Sur le Rhin, la campagne s'&eacute;tait beaucoup prolong&eacute;e
+par la perte des lignes
+de Wissembourg, forc&eacute;es le 13 octobre (22 vend&eacute;miaire).
+Le comit&eacute; de salut
+public voulait les recouvrer &agrave; tout prix, et d&eacute;bloquer
+Landau, comme il
+avait d&eacute;bloqu&eacute; Dunkerque et Maubeuge. L'&eacute;tat de
+nos d&eacute;partemens du Rhin
+&eacute;tait une raison de se h&acirc;ter, et d'en &eacute;loigner
+l'ennemi. Le pays des Vosges
+&eacute;tait singuli&egrave;rement empreint de l'esprit f&eacute;odal;
+les pr&ecirc;tres et les nobles
+y avaient conserv&eacute; une grande influence; la langue
+fran&ccedil;aise y &eacute;tant peu
+r&eacute;pandue, les nouvelles id&eacute;es r&eacute;volutionnaires n'y
+avaient presque pas
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;; dans un grand nombre de communes, les
+d&eacute;crets de la convention
+&eacute;taient inconnus; plusieurs manquaient de comit&eacute;s
+r&eacute;volutionnaires, et,
+dans presque toutes, les &eacute;migr&eacute;s circulaient
+impun&eacute;ment. Les nobles de
+l'Alsace avaient suivi l'arm&eacute;e de Wurmser en foule, et se
+r&eacute;pandaient
+depuis Wissembourg jusqu'aux environs de Strasbourg. Dans cette
+derni&egrave;re
+ville, on avait form&eacute; le complot de livrer la place &agrave;
+Wurmser. Le comit&eacute; de
+salut public y envoya aussit&ocirc;t Lebas et Saint-Just, pour y
+exercer la
+dictature ordinaire des commissaires de la convention. Il nomma le
+jeune
+Hoche, qui s'&eacute;tait si fort distingu&eacute; au si&eacute;ge de
+Dunkerque, g&eacute;n&eacute;ral de
+l'arm&eacute;e de la Moselle; il d&eacute;tacha de l'arm&eacute;e
+oisive des Ardennes une forte
+division, qui fut partag&eacute;e entre les deux arm&eacute;es de la
+Moselle et du Rhin;
+enfin il fit ex&eacute;cuter des lev&eacute;es en masse dans tous les
+d&eacute;partemens
+environnans, et les dirigea sur Besan&ccedil;on. Ces nouvelles
+lev&eacute;es occup&egrave;rent
+les places fortes, et les garnisons furent port&eacute;es en ligne.
+Saint-Just
+d&eacute;ploya &agrave; Strasbourg tout ce qu'il avait d'&eacute;nergie
+et d'intelligence. Il
+fit trembler les malintentionn&eacute;s, livra &agrave; une commission
+ceux qu'on
+soup&ccedil;onnait d'avoir voulu livrer Strasbourg, et les fit conduire
+&agrave;
+l'&eacute;chafaud. Il communiqua aux g&eacute;n&eacute;raux et aux
+soldats une vigueur nouvelle,
+il exigea chaque jour des attaques sur toute la ligne, afin d'exercer
+nos
+jeunes conscrits. Aussi brave qu'impitoyable, il allait lui-m&ecirc;me
+au feu, et
+partageait tous les dangers de la guerre. Un grand enthousiasme
+s'&eacute;tait
+empar&eacute; de l'arm&eacute;e; et le cri des soldats, qu'on
+enflammait de l'espoir de
+recouvrer le terrain perdu, leur cri &eacute;tait: <i>Landau ou la
+mort!</i></p>
+<p>La v&eacute;ritable manoeuvre &agrave; ex&eacute;cuter sur cette
+partie des fronti&egrave;res,
+consistait toujours &agrave; r&eacute;unir les deux arm&eacute;es du
+Rhin et de la Moselle, et &agrave;
+op&eacute;rer en masse sur un seul versant des Vosges. Pour cela, il
+fallait
+recouvrer les passages qui coupaient la ligne des montagnes, et que
+nous
+avions perdus depuis que Brunswick s'&eacute;tait port&eacute; au
+centre des Vosges, et
+Wurmser sous les murs de Strasbourg. Le projet du comit&eacute;
+&eacute;tait form&eacute;: il
+voulait s'emparer de la cha&icirc;ne m&ecirc;me, pour s&eacute;parer
+les Prussiens des
+Autrichiens. Le jeune Hoche, plein de talent et d'ardeur, &eacute;tait
+charg&eacute;
+d'ex&eacute;cuter ce plan, et ses premiers mouvemens &agrave; la
+t&ecirc;te de l'arm&eacute;e de la
+Moselle firent esp&eacute;rer les plus &eacute;nergiques
+d&eacute;terminations.</p>
+<p>Les Prussiens, pour assurer leur position, avaient voulu enlever par
+une
+surprise le ch&acirc;teau de Bitche, plac&eacute; au milieu m&ecirc;me
+des Vosges. Cette
+tentative fut d&eacute;jou&eacute;e par la vigilance de la garnison,
+qui accourut &agrave; temps
+sur les remparts; et Brunswick, soit qu'il f&ucirc;t
+d&eacute;concert&eacute; par ce d&eacute;faut de
+succ&egrave;s, soit qu'il redout&acirc;t l'activit&eacute; et
+l'&eacute;nergie de Hoche, soit aussi
+qu'il f&ucirc;t m&eacute;content de Wurmser, avec lequel il ne vivait
+pas d'accord, se
+retira d'abord &agrave; Bisengen, sur la ligne d'Erbach, puis &agrave;
+Kayserslautern, au
+centre des Vosges. Il n'avait pas pr&eacute;venu Wurmser de ce
+mouvement
+r&eacute;trograde; et, tandis que celui-ci se trouvait engag&eacute;
+sur le versant
+oriental, presque &agrave; la hauteur de Strasbourg, Brunswick, sur le
+versant
+occidental, se trouvait m&ecirc;me en arri&egrave;re de Wissembourg, et
+&agrave; peu pr&egrave;s &agrave; la
+hauteur de Landau. Hoche avait suivi Brunswick de tr&egrave;s
+pr&egrave;s dans son
+mouvement r&eacute;trograde, et, apr&egrave;s avoir vainement
+essay&eacute; de l'entourer &agrave;
+Bisengen, et m&ecirc;me de le pr&eacute;venir &agrave; Kayserslautern,
+il forma le projet de
+l'attaquer &agrave; Kayserslautern m&ecirc;me, quelque grande que
+f&ucirc;t la difficult&eacute; des
+lieux. Hoche avait environ trente mille hommes; il se battit les 28, 29
+et
+30 novembre; mais les lieux &eacute;taient peu connus et peu
+praticables. Le
+premier jour, le g&eacute;n&eacute;ral Ambert, qui commandait la
+gauche, se trouva
+engag&eacute;, tandis que Hoche, au centre, cherchait sa route; le jour
+suivant,
+Hoche se trouvait seul en pr&eacute;sence de l'ennemi, tandis qu'Ambert
+s'&eacute;garait
+dans les montagnes. Gr&acirc;ce aux difficult&eacute;s des lieux,
+&agrave; sa force et &agrave;
+l'avantage de sa position, Brunswick eut un succ&egrave;s complet. Il
+ne perdit
+qu'environ douze hommes; Hoche fut oblig&eacute; de se retirer avec une
+perte
+d'environ trois mille hommes; mais il ne fut pas
+d&eacute;courag&eacute;, et vint se
+rallier &agrave; Pirmasens, Hornbach et Deux-Ponts. Hoche, quoique
+malheureux,
+n'en avait pas moins d&eacute;ploy&eacute; une audace et une
+r&eacute;solution qui frapp&egrave;rent
+les repr&eacute;sentans et l'arm&eacute;e. Le comit&eacute; de salut
+public, qui, depuis
+l'entr&eacute;e de Carnot, &eacute;tait assez &eacute;clair&eacute;
+pour &ecirc;tre juste et qui n'&eacute;tait
+s&eacute;v&egrave;re qu'envers le d&eacute;faut de z&egrave;le, lui
+&eacute;crivit les lettres les plus
+encourageantes, et, pour la premi&egrave;re fois, donna des
+&eacute;loges &agrave; un g&eacute;n&eacute;ral
+battu. Hoche, sans &ecirc;tre &eacute;branl&eacute; un moment par sa
+d&eacute;faite, forma aussit&ocirc;t la
+r&eacute;solution de se joindre &agrave; l'arm&eacute;e du Rhin, pour
+accabler Wurmser.
+Celui-ci, qui &eacute;tait rest&eacute; en Alsace tandis que Brunswick
+r&eacute;trogradait
+jusqu'&agrave; Kayserslautern, avait son flanc droit d&eacute;couvert.
+Hoche dirigea le
+g&eacute;n&eacute;ral Taponnier avec douze mille hommes sur Werdt, pour
+percer la ligne
+des Vosges, et se jeter sur le flanc de Wurmser, tandis que
+l'arm&eacute;e du Rhin
+ferait sur son front une attaque g&eacute;n&eacute;rale. Gr&acirc;ce
+&agrave; la pr&eacute;sence de
+Saint-Just, des combats continuels avaient eu lieu pendant la fin de
+novembre et le commencement de d&eacute;cembre, entre l'arm&eacute;e du
+Rhin et les
+Autrichiens. Elle commen&ccedil;ait &agrave; s'aguerrir en allant tous
+les jours au feu.
+Pichegru la commandait. Le corps envoy&eacute; dans les Vosges par
+Hoche eut
+beaucoup de difficult&eacute;s &agrave; vaincre pour y
+p&eacute;n&eacute;trer, mais il y r&eacute;ussit enfin,
+et inqui&eacute;ta s&eacute;rieusement la droite de Wurmser. Le 22
+d&eacute;cembre (2 niv&ocirc;se),
+Hoche marcha lui-m&ecirc;me &agrave; travers les montagnes, et parut
+&agrave; Werdt sur le
+sommet du versant oriental. Il accabla la droite de Wurmser, lui prit
+beaucoup de canons, et fit un grand nombre de prisonniers. Les
+Autrichiens
+furent alors oblig&eacute;s de quitter la ligne de la Motter, et de se
+porter
+d'abord &agrave; Sultz, puis le 24 &agrave; Wissembourg, sur les lignes
+m&ecirc;mes de la
+Lauter. Leur retraite s'op&eacute;rait avec d&eacute;sordre et
+confusion. Les &eacute;migr&eacute;s,
+les nobles alsaciens accourus &agrave; la suite de Wurmser, fuyaient
+avec la plus
+grande pr&eacute;cipitation. Des familles enti&egrave;res couvraient la
+route en
+cherchant &agrave; s'&eacute;chapper. Les deux arm&eacute;es prussienne
+et autrichienne &eacute;taient
+m&eacute;contentes l'une de l'autre, et s'entr'aidaient peu contre un
+ennemi plein
+d'ardeur et d'enthousiasme.</p>
+<p>Les deux arm&eacute;es du Rhin et de la Moselle &eacute;taient
+r&eacute;unies. Les repr&eacute;sentans
+donn&egrave;rent le commandement en chef &agrave; Hoche, qui se disposa
+sur-le-champ &agrave;
+reprendre Wissembourg. Les Prussiens et les Autrichiens,
+concentr&eacute;s
+maintenant par leur mouvement r&eacute;trograde, se trouvaient mieux en
+mesure de
+se soutenir. Ils r&eacute;solurent donc de prendre l'offensive le 26
+d&eacute;cembre (6
+niv&ocirc;se), le jour m&ecirc;me o&ugrave; le g&eacute;n&eacute;ral
+fran&ccedil;ais se disposait &agrave; fondre sur eux.
+Les Prussiens &eacute;taient dans les Vosges et autour de Wissembourg;
+les
+Autrichiens s'&eacute;tendaient en avant de la Lauter, depuis
+Wissembourg jusqu'au
+Rhin. Certainement, s'ils n'avaient pas &eacute;t&eacute;
+d&eacute;cid&eacute;s &agrave; prendre l'initiative,
+ils n'auraient pas re&ccedil;u l'attaque en avant des lignes, ayant la
+Lauter &agrave;
+dos; mais ils &eacute;taient r&eacute;solus &agrave; attaquer les
+premiers, et les Fran&ccedil;ais, en
+s'avan&ccedil;ant sur eux, trouv&egrave;rent leurs avant-gardes en
+marche. Le g&eacute;n&eacute;ral
+Desaix, commandant la droite de l'arm&eacute;e du Rhin, marcha sur
+Lauterbourg; le
+g&eacute;n&eacute;ral Michaud fut dirig&eacute; sur Schleithal; le
+centre attaqua les
+Autrichiens, rang&eacute;s sur le Geisberg, et la gauche
+p&eacute;n&eacute;tra dans les Vosges
+pour tourner les Prussiens. Desaix emporta Lauterbourg, Michaud occupa
+Schleithal, et le centre, repliant les Autrichiens, les refoula du
+Geisberg
+jusqu'&agrave; Wissembourg m&ecirc;me. L'occupation instantan&eacute;e
+de Wissembourg, pouvait
+&ecirc;tre d&eacute;sastreuse pour les coalis&eacute;s, et elle
+&eacute;tait imminente; mais
+Brunswick, qui se trouvait au Pigeonnier, accourut sur ce point, et
+contint
+les Fran&ccedil;ais avec beaucoup de fermet&eacute;. La retraite des
+Autrichiens se fit
+alors avec moins de d&eacute;sordre; mais le lendemain les
+Fran&ccedil;ais occup&egrave;rent les
+lignes de Wissembourg. Les Autrichiens se repli&egrave;rent sur
+Gemersheim, les
+Prussiens sur Bergzabern. Les soldats fran&ccedil;ais
+s'avan&ccedil;aient toujours en
+criant: <i>Landau ou la mort!</i> Les Autrichiens se
+h&acirc;t&egrave;rent de repasser le
+Rhin, sans vouloir tenir un jour de plus sur la rive gauche, et sans
+donner
+aux Prussiens le temps d'arriver &agrave; Mayence. Landau fut
+d&eacute;bloqu&eacute;; et les
+Fran&ccedil;ais prirent leurs quartiers d'hiver dans le Palatinat.
+Aussit&ocirc;t apr&egrave;s,
+les deux g&eacute;n&eacute;raux coalis&eacute;s s'attaqu&egrave;rent
+dans des relations
+contradictoires, et Brunswick donna sa d&eacute;mission &agrave;
+Fr&eacute;d&eacute;ric-Guillaume.
+Ainsi, sur cette partie du th&eacute;&acirc;tre de la guerre, nous
+avions glorieusement
+recouvr&eacute; nos fronti&egrave;res, malgr&eacute; les forces
+r&eacute;unies de la Prusse et de
+l'Autriche.</p>
+<p>L'arm&eacute;e d'Italie n'avait rien entrepris d'important, et,
+depuis sa d&eacute;faite
+du mois de juin, elle &eacute;tait rest&eacute;e sur la
+d&eacute;fensive. Dans le mois de
+septembre, les Pi&eacute;montais, voyant Toulon attaqu&eacute; par les
+Anglais, song&egrave;rent
+enfin &agrave; profiter de cette circonstance, qui pouvait amener la
+perte de
+l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise. Le roi de Sardaigne se rendit
+lui-m&ecirc;me sur le th&eacute;&acirc;tre de
+la guerre, et une attaque g&eacute;n&eacute;rale du camp
+fran&ccedil;ais fut r&eacute;solue pour le 8
+septembre. La mani&egrave;re la plus s&ucirc;re d'op&eacute;rer contre
+les Fran&ccedil;ais e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+d'occuper la ligne du Var, qui s&eacute;parait Nice de leur territoire.
+On aurait
+ainsi fait tomber toutes les positions qu'ils avaient prises
+au-del&agrave; du
+Var, on les aurait oblig&eacute;s d'&eacute;vacuer le comt&eacute; de
+Nice, et peut-&ecirc;tre m&ecirc;me de
+mettre bas les armes. On aima mieux attaquer imm&eacute;diatement leur
+camp. Cette
+attaque, ex&eacute;cut&eacute;e avec des corps d&eacute;tach&eacute;s,
+et par diverses vall&eacute;es &agrave; la
+fois, ne r&eacute;ussit pas; et le roi de Sardaigne, peu satisfait, se
+retira
+aussit&ocirc;t dans ses &eacute;tats. A peu pr&egrave;s &agrave; la
+m&ecirc;me &eacute;poque, le g&eacute;n&eacute;ral autrichien
+Dewins r&eacute;solut enfin d'op&eacute;rer sur le Var; mais il
+n'ex&eacute;cuta son mouvement
+qu'avec trois ou quatre mille hommes, ne s'avan&ccedil;a que
+jusqu'&agrave; Isola, et,
+arr&ecirc;t&eacute; tout &agrave; coup par un l&eacute;ger
+&eacute;chec, il remonta sur les Hautes-Alpes,
+sans avoir donn&eacute; suite &agrave; cette tentative. Telles avaient
+&eacute;t&eacute; les op&eacute;rations
+insignifiantes de l'arm&eacute;e d'Italie.</p>
+<p>Un int&eacute;r&ecirc;t plus grave appelait toute l'attention sur
+Toulon. Cette place,
+occup&eacute;e par les Anglais et les Espagnols, leur assurait un pied
+&agrave; terre
+dans le Midi, et une base pour tenter une invasion. Il importait donc
+&agrave; la
+France de la recouvrer au plus t&ocirc;t. Le comit&eacute; avait
+donn&eacute; &agrave; cet &eacute;gard les
+ordres les plus pressans, mais les moyens de si&eacute;ge manquaient
+enti&egrave;rement.
+Carteaux, apr&egrave;s avoir soumis Marseille, avait
+d&eacute;bouch&eacute; avec sept ou huit
+mille hommes par les gorges d'Ollioules, s'en &eacute;tait
+empar&eacute; apr&egrave;s un l&eacute;ger
+combat, et s'&eacute;tait &eacute;tabli au d&eacute;bouch&eacute;
+m&ecirc;me de ces gorges, en vue de Toulon;
+le g&eacute;n&eacute;ral Lapoype, d&eacute;tach&eacute; de
+l'arm&eacute;e d'Italie avec quatre mille hommes
+environ, s'&eacute;tait rang&eacute; sur le c&ocirc;t&eacute;
+oppos&eacute;, vers Solli&egrave;s et Lavalette. Les
+deux corps fran&ccedil;ais ainsi plac&eacute;s, l'un au couchant,
+l'autre au levant,
+&eacute;taient si &eacute;loign&eacute;s qu'ils s'apercevaient &agrave;
+peine, et ne pouvaient se
+pr&ecirc;ter aucun secours. Les assi&eacute;g&eacute;s, avec un peu
+plus d'activit&eacute;, auraient
+pu les attaquer isol&eacute;ment, et les accabler l'un apr&egrave;s
+l'autre. Heureusement
+ils ne song&egrave;rent qu'&agrave; fortifier la place, et &agrave; la
+garnir de troupes. Ils
+firent d&eacute;barquer huit mille Espagnols, Napolitains et
+Pi&eacute;montais, deux
+r&eacute;gimens anglais venus de Gibraltar, et port&egrave;rent la
+garnison &agrave; quatorze ou
+quinze mille hommes. Ils perfectionn&egrave;rent toutes les
+d&eacute;fenses, arm&egrave;rent
+tous les forts, surtout ceux de la c&ocirc;te, qui prot&eacute;geaient
+la rade o&ugrave; leurs
+escadres &eacute;taient au mouillage. Ils s'attach&egrave;rent
+particuli&egrave;rement &agrave; rendre
+inaccessible le fort de l'&Eacute;guillette, plac&eacute; &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; du promontoire
+qui ferme la rade int&eacute;rieure, ou petite rade. Ils en rendirent
+l'abord
+tellement difficile, qu'on l'appelait dans l'arm&eacute;e, <i>le petit
+Gibraltar</i>.
+Les Marseillais et tous les Proven&ccedil;aux qui s'&eacute;taient
+r&eacute;fugi&eacute;s dans Toulon,
+s'employ&egrave;rent eux-m&ecirc;mes aux ouvrages, et montr&egrave;rent
+le plus grand z&egrave;le.
+Cependant l'union ne pouvait durer dans l'int&eacute;rieur de la place,
+car la
+r&eacute;action contre la Montagne y avait fait rena&icirc;tre toutes
+les factions. On y
+&eacute;tait r&eacute;publicain ou royaliste &agrave; tous les
+degr&eacute;s. Les coalis&eacute;s eux-m&ecirc;mes
+n'&eacute;taient pas d'accord. Les Espagnols &eacute;taient
+offens&eacute;s de la sup&eacute;riorit&eacute;
+qu'affectaient les Anglais, et se d&eacute;fiaient de leurs intentions.
+L'amiral
+Hood, profitant de cette d&eacute;sunion, dit que, puisqu'on ne pouvait
+s'entendre, il fallait, pour le moment, ne proclamer aucune
+autorit&eacute;. Il
+emp&ecirc;cha m&ecirc;me le d&eacute;part d'une d&eacute;putation que
+les Toulonnais voulaient
+envoyer aupr&egrave;s du comte de Provence, pour engager ce prince
+&agrave; se rendre
+dans leurs murs en qualit&eacute; de r&eacute;gent. D&egrave;s cet
+instant, on pouvait entrevoir
+la conduite des Anglais, et sentir combien avaient &eacute;t&eacute;
+aveugles et
+coupables ceux qui avaient livr&eacute; Toulon aux plus cruels ennemis
+de la
+marine fran&ccedil;aise.</p>
+<p>Les r&eacute;publicains ne pouvaient pas esp&eacute;rer, avec leurs
+moyens actuels, de
+reprendre Toulon. Les repr&eacute;sentans conseillaient m&ecirc;me de
+replier l'arm&eacute;e
+au-del&agrave; de la Durance, et d'attendre la saison suivante.
+Cependant la prise
+de Lyon ayant permis de disposer de nouvelles forces, on achemina vers
+Toulon des troupes et du mat&eacute;riel. Le g&eacute;n&eacute;ral
+Doppet, auquel on attribuait
+la prise de Lyon, fut charg&eacute; de remplacer Carteaux.
+Bient&ocirc;t Doppet lui-m&ecirc;me
+fut remplac&eacute; par Dugommier, qui &eacute;tait beaucoup plus
+exp&eacute;riment&eacute;, et fort
+brave. Vingt-huit ou trente mille hommes furent r&eacute;unis, et on
+donna
+l'ordre d'achever le si&eacute;ge avant la fin de la campagne.</p>
+<p>On commen&ccedil;a par serrer la place de pr&egrave;s, et par
+&eacute;tablir des batteries
+contre les forts. Le g&eacute;n&eacute;ral Lapoype,
+d&eacute;tach&eacute; de l'arm&eacute;e d'Italie, &eacute;tait
+toujours au levant, et le g&eacute;n&eacute;ral en chef Dugommier au
+couchant, en avant
+d'Ollioules. Ce dernier &eacute;tait charg&eacute; de la principale
+attaque. Le comit&eacute; de
+salut public avait fait r&eacute;diger par le comit&eacute; des
+fortifications un plan
+d'attaque r&eacute;guli&egrave;re. Le g&eacute;n&eacute;ral assembla un
+conseil de guerre pour discuter
+le plan envoy&eacute; de Paris. Ce plan &eacute;tait fort bien
+con&ccedil;u, mais il s'en
+pr&eacute;sentait un autre plus convenable aux circonstances, et qui
+devait a voir
+des r&eacute;sultats plus prompts.</p>
+<p>Dans le conseil de guerre se trouvait un jeune officier, qui
+commandait
+l'artillerie en l'absence du chef de cette arme. Il se nommait
+Bonaparte,
+et &eacute;tait originaire de Corse. Fid&egrave;le &agrave; la France,
+au sein de laquelle il
+avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;, il s'&eacute;tait battu en
+Corse pour la cause de la convention
+contre Paoli et les Anglais; il s'&eacute;tait rendu ensuite &agrave;
+l'arm&eacute;e d'Italie,
+et servait devant Toulon. Il montrait une grande intelligence, une
+extr&ecirc;me
+activit&eacute;, et couchait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ses canons.
+Ce jeune officier, &agrave; l'aspect
+de la place, fut frapp&eacute; d'une id&eacute;e, et la proposa au
+conseil de guerre. Le
+fort l'&Eacute;guillette, surnomm&eacute; <i>le petit Gibraltar</i>,
+fermait la rade o&ugrave;
+mouillaient les escadres coalis&eacute;es. Ce fort occup&eacute;, les
+escadres ne
+pouvaient plus mouiller dans la rade, sans s'exposer &agrave; y
+&ecirc;tre br&ucirc;l&eacute;es:
+elles ne pouvaient pas non plus l'&eacute;vacuer en y laissant une
+garnison de
+quinze mille hommes, sans communications, sans secours, et t&ocirc;t ou
+tard
+expos&eacute;e &agrave; mettre bas les armes: il &eacute;tait donc
+infiniment pr&eacute;sumable que le
+fort l'&Eacute;guillette une fois en la possession des
+r&eacute;publicains, les escadres
+et la garnison &eacute;vacueraient ensemble Toulon. Ainsi, la clef de
+la place
+&eacute;tait au fort l'&Eacute;guillette; mais ce fort &eacute;tait
+presque imprenable. Le jeune
+Bonaparte soutint fortement son id&eacute;e comme plus
+appropri&eacute;e aux
+circonstances, et r&eacute;ussit &agrave; la faire adopter.</p>
+<p>On commen&ccedil;a par serrer la place. Bonaparte, &agrave; la
+faveur de quelques
+oliviers qui cachaient ses artilleurs, fit placer une batterie
+tr&egrave;s pr&egrave;s du
+fort Malbosquet, l'un des plus importans parmi ceux qui environnaient
+Toulon. Un matin, cette batterie &eacute;clata &agrave; l'improviste,
+et surprit les
+assi&eacute;g&eacute;s, qui ne croyaient pas qu'on p&ucirc;t
+&eacute;tablir des feux aussi pr&egrave;s du
+fort. Le g&eacute;n&eacute;ral anglais O'Hara, qui commandait la
+garnison, r&eacute;solut de
+faire une sortie pour d&eacute;truire la batterie, et enclouer les
+canons. Le 30
+novembre (10 frimaire), il sortit &agrave; la t&ecirc;te de six mille
+hommes, p&eacute;n&eacute;tra
+soudainement &agrave; travers les postes r&eacute;publicains, s'empara
+de la batterie,
+et commen&ccedil;a aussit&ocirc;t &agrave; enclouer les pi&egrave;ces.
+Heureusement, le jeune
+Bonaparte se trouvait non loin de l&agrave; avec un bataillon. Un boyau
+conduisait
+&agrave; la batterie. Bonaparte s'y jeta avec son bataillon, se porta
+sans bruit
+au milieu des Anglais, puis tout &agrave; coup ordonna le feu, et les
+jeta, par
+cette subite apparition, dans la plus grande surprise. Le
+g&eacute;n&eacute;ral O'Hara,
+&eacute;tonn&eacute;, crut que c'&eacute;taient ses propres soldats qui
+se trompaient, et
+faisaient feu les uns sur les autres. Il s'avan&ccedil;a alors vers les
+r&eacute;publicains pour s'en assurer, mais il fut bless&eacute;
+&agrave; la main, et pris dans
+le boyau m&ecirc;me par un sergent. Au m&ecirc;me instant, Dugommier,
+qui avait fait
+battre la g&eacute;n&eacute;rale au camp, ramenait ses soldats &agrave;
+l'attaque, et se portait
+entre la batterie et la place. Les Anglais, menac&eacute;s alors
+d'&ecirc;tre coup&eacute;s, se
+retir&egrave;rent apr&egrave;s avoir perdu leur g&eacute;n&eacute;ral,
+et sans avoir pu se d&eacute;livrer de
+cette dangereuse batterie.</p>
+<p>Ce succ&egrave;s anima singuli&egrave;rement les assi&eacute;geans,
+et jeta beaucoup de
+d&eacute;couragement parmi les assi&eacute;g&eacute;s. La
+d&eacute;fiance &eacute;tait si grande chez ces
+derniers, qu'ils disaient que le g&eacute;n&eacute;ral O'Hara
+s'&eacute;tait fait prendre pour
+vendre Toulon aux r&eacute;publicains. Cependant les
+r&eacute;publicains, qui voulaient
+conqu&eacute;rir la place et qui n'avaient pas les moyens de l'acheter,
+se
+pr&eacute;paraient &agrave; l'attaque si p&eacute;rilleuse de
+l'&Eacute;guillette. Ils y avaient jet&eacute;
+d&eacute;j&agrave; un grand nombre de bombes, et t&acirc;chaient d'en
+raser la d&eacute;fense avec des
+pi&egrave;ces de 24. Le 18 d&eacute;cembre (28 frimaire), l'assaut fut
+r&eacute;solu pour
+minuit. Une attaque simultan&eacute;e devait avoir lieu du
+c&ocirc;t&eacute; du g&eacute;n&eacute;ral Lapoype
+sur le fort Faron. A minuit, et par un orage &eacute;pouvantable, les
+r&eacute;publicains
+s'&eacute;branlent. Les soldats qui gardaient le fort se tenaient
+ordinairement en
+arri&egrave;re, pour se mettre &agrave; l'abri des bombes et des
+boulets. Les Fran&ccedil;ais
+esp&eacute;raient y arriver avant d'avoir &eacute;t&eacute;
+aper&ccedil;us; mais au pied de la hauteur
+ils trouvent des tirailleurs ennemis. Le combat s'engage. Au bruit de
+la
+mousqueterie, la garnison du fort accourt sur les remparts et foudroie
+les
+assaillans. Ceux-ci reculent et reviennent tour &agrave; tour. Un jeune
+capitaine
+d'artillerie, nomm&eacute; Muiron, profite des in&eacute;galit&eacute;s
+du terrain, et r&eacute;ussit &agrave;
+gravir la hauteur, sans avoir perdu beaucoup de monde. Arriv&eacute; au
+pied du
+fort, il s'&eacute;lance par une embrasure; les soldats le suivent,
+p&eacute;n&egrave;trent dans
+la batterie, s'emparent des canons, et bient&ocirc;t du fort
+lui-m&ecirc;me.</p>
+<p>Dans cette action, le g&eacute;n&eacute;ral Dugommier, les
+repr&eacute;sentans Salicetti et
+Robespierre jeune, le commandant d'artillerie Bonaparte, avaient
+&eacute;t&eacute;
+pr&eacute;sens au feu, et avaient communiqu&eacute; aux troupes le plus
+grand courage. Du
+c&ocirc;t&eacute; du g&eacute;n&eacute;ral Lapoype, l'attaque ne fut
+pas moins heureuse, et une des
+redoutes du fort Faron fut emport&eacute;e.</p>
+<p>D&egrave;s que le fort l'&Eacute;guillette fut occup&eacute;, les
+r&eacute;publicains se h&acirc;t&egrave;rent de
+disposer les canons de mani&egrave;re &agrave; foudroyer la flotte.
+Mais les Anglais ne
+leur en donn&egrave;rent pas le temps. Ils se d&eacute;cid&egrave;rent
+sur-le-champ &agrave; &eacute;vacuer la
+place, pour ne pas courir plus long-temps les chances d'une
+d&eacute;fense
+difficile et p&eacute;rilleuse. Avant de se retirer, ils
+r&eacute;solurent de br&ucirc;ler
+l'arsenal, les chantiers, et les vaisseaux qu'ils ne pourraient pas
+prendre. Le 18 et le 19, sans en pr&eacute;venir l'amiral espagnol,
+sans avertir
+m&ecirc;me la population compromise, qu'on allait la livrer aux
+montagnards
+victorieux, les ordres furent donn&eacute;s pour l'&eacute;vacuation.
+Chaque vaisseau
+anglais vint &agrave; son tour s'approvisionner &agrave; l'arsenal. Les
+forts furent
+ensuite tous &eacute;vacu&eacute;s, except&eacute; le fort Lamalgue,
+qui devait &ecirc;tre le dernier
+abandonn&eacute;. Cette &eacute;vacuation se fit m&ecirc;me si vite,
+que deux mille Espagnols,
+pr&eacute;venus trop tard, rest&egrave;rent hors des murs, et ne se
+sauv&egrave;rent que par
+miracle. Enfin on donna l'ordre d'incendier l'arsenal. Vingt vaisseaux
+ou
+fr&eacute;gates parurent tout &agrave; coup en flammes au milieu de la
+rade, et
+excit&egrave;rent le d&eacute;sespoir chez les malheureux habitans, et
+l'indignation chez
+les r&eacute;publicains, qui voyaient br&ucirc;ler l'escadre sans
+pouvoir la sauver.
+Aussit&ocirc;t, plus de vingt mille individus, hommes, femmes,
+vieillards,
+enfans, portant ce qu'ils avaient de plus pr&eacute;cieux, vinrent sur
+les quais,
+tendant les mains vers les escadres, et implorant un asile pour se
+soustraire &agrave; l'arm&eacute;e victorieuse. C'&eacute;taient toutes
+les familles proven&ccedil;ales
+qui, &agrave; Aix, Marseille, Toulon, s'&eacute;taient compromises dans
+le mouvement
+sectionnaire. Pas une seule chaloupe ne se montrait &agrave; la mer
+pour secourir
+ces imprudens Fran&ccedil;ais, qui avaient mis leur confiance dans
+l'&eacute;tranger, et
+qui lui avaient livr&eacute; le premier port de leur patrie. Cependant
+l'amiral
+Langara, plus humain, ordonna de mettre les chaloupes &agrave; la mer,
+et de
+recevoir sur l'escadre espagnole tous les r&eacute;fugi&eacute;s
+qu'elle pourrait
+contenir. L'amiral Hood n'osa pas r&eacute;sister &agrave; cet exemple
+et aux
+impr&eacute;cations qu'on vomissait contre lui. Il ordonna &agrave; son
+tour, mais fort
+tard, de recevoir les Toulonnais. Ces malheureux se
+pr&eacute;cipitaient avec
+fureur dans les chaloupes. Dans cette confusion, quelques-uns tombaient
+&agrave;
+la mer, d'autres &eacute;taient s&eacute;par&eacute;s de leurs
+familles. On voyait des m&egrave;res
+cherchant leurs enfans, des &eacute;pouses, des filles, cherchant leurs
+maris ou
+leurs p&egrave;res, et errant sur ces quais aux lueurs de l'incendie.
+Dans ce
+moment terrible, des brigands, profitant du d&eacute;sordre pour
+piller, se
+jettent sur les malheureux accumul&eacute;s le long des quais, et font
+feu en
+criant: <i>Voici les r&eacute;publicains!</i> La terreur alors
+s'empare de cette
+multitude; elle se pr&eacute;cipite, se m&ecirc;le, et, press&eacute;e
+de fuir, elle abandonne
+ses d&eacute;pouilles aux brigands auteurs de ce stratag&egrave;me.</p>
+<p>Enfin les r&eacute;publicains entr&egrave;rent, et trouv&egrave;rent
+la ville &agrave; moiti&eacute; d&eacute;serte,
+et une grande partie du mat&eacute;riel de la marine d&eacute;truit.
+Heureusement les
+for&ccedil;ats avaient arr&ecirc;t&eacute; l'incendie et
+emp&ecirc;ch&eacute; qu'il ne se propage&acirc;t. De 56
+vaisseaux ou fr&eacute;gates, il ne restait que 7 vaisseaux et 11
+fr&eacute;gates; le
+reste avait &eacute;t&eacute; pris ou br&ucirc;l&eacute; par les
+Anglais. Bient&ocirc;t, aux horreurs du
+si&eacute;ge et de l'&eacute;vacuation, succ&eacute;d&egrave;rent
+celles de la vengeance
+r&eacute;volutionnaire. Nous raconterons plus tard la suite des
+d&eacute;sastres de cette
+cit&eacute; coupable et malheureuse. La prise de Toulon causa une joie
+extraordinaire, et produisit autant d'impression que les victoires de
+Watignies, la prise de Lyon, et le d&eacute;blocus de Landau.
+D&egrave;s lors on n'avait
+plus &agrave; craindre que les Anglais, s'appuyant sur Toulon, vinssent
+apporter
+dans le Midi le ravage et la r&eacute;volte.</p>
+<p>La campagne s'&eacute;tait termin&eacute;e moins heureusement aux
+Pyr&eacute;n&eacute;es. Cependant,
+malgr&eacute; de nombreux revers et une grande imp&eacute;ritie de la
+part des g&eacute;n&eacute;raux,
+nous n'avions perdu que la ligne du Tech, et celle de la Tet nous
+&eacute;tait
+rest&eacute;e. Apr&egrave;s le combat malheureux de Truillas,
+livr&eacute; le 22 septembre (1er
+vend&eacute;miaire) contre le camp espagnol, et o&ugrave; Dagobert
+avait montr&eacute; tant de
+bravoure et de sang-froid, Ricardos, au lieu de marcher en avant, avait
+r&eacute;trograd&eacute; au contraire sur le Tech. La reprise de
+Villefranche, et un
+renfort de quinze mille hommes arriv&eacute; aux r&eacute;publicains,
+l'avaient d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+ce mouvement r&eacute;trograde. Apr&egrave;s avoir lev&eacute; le
+blocus de Collioure et de
+Port-Vendre, il s'&eacute;tait port&eacute; au camp de Boulou, entre
+C&eacute;ret et
+Ville-Longue, et veillait de l&agrave; &agrave; ses communications en
+gardant la grande
+route de Bellegarde. Les repr&eacute;sentans Fabre et Gaston, pleins de
+fougue,
+voulurent faire attaquer le camp des Espagnols, afin de les rejeter
+au-del&agrave;
+des Pyr&eacute;n&eacute;es; mais l'attaque fut infructueuse et
+n'aboutit qu'&agrave; une inutile
+effusion de sang.</p>
+<p>Le repr&eacute;sentant Fabre, impatient de tenter une entreprise
+importante,
+r&ecirc;vait depuis long-temps une marche au-del&agrave; des
+Pyr&eacute;n&eacute;es, pour forcer les
+Espagnols &agrave; r&eacute;trograder. On lui avait persuad&eacute; que
+le fort de Roses pouvait
+&ecirc;tre enlev&eacute; par un coup de main. D'apr&egrave;s son voeu,
+et malgr&eacute; l'avis
+contraire des g&eacute;n&eacute;raux, trois colonnes furent
+jet&eacute;es au-del&agrave; des Pyr&eacute;n&eacute;es,
+pour se r&eacute;unir &agrave; Espola. Mais trop faibles, trop
+d&eacute;sunies, elles ne purent
+se joindre, furent battues, et ramen&eacute;es sur la grande
+cha&icirc;ne apr&egrave;s une
+perte consid&eacute;rable. Ceci s'&eacute;tait pass&eacute; en octobre.
+En novembre, des orages,
+peu ordinaires dans la saison, grossirent les torrens, interrompirent
+les
+communications des divers camps espagnols entre eux, et les mirent dans
+le
+plus grand p&eacute;ril.</p>
+<p>C'&eacute;tait le cas de se venger sur les Espagnols des revers
+qu'on avait
+essuy&eacute;s. Il ne leur restait que le pont de C&eacute;ret pour
+repasser le Tech, et
+ils demeuraient inond&eacute;s et affam&eacute;s sur la rive gauche
+&agrave; la merci des
+Fran&ccedil;ais. Mais rien de ce qu'il fallait faire ne fut
+ex&eacute;cut&eacute;. Au g&eacute;n&eacute;ral
+Dagobert avait succ&eacute;d&eacute; le g&eacute;n&eacute;ral Turreau,
+&agrave; celui-ci le g&eacute;n&eacute;ral Doppet.
+L'arm&eacute;e &eacute;tait d&eacute;sorganis&eacute;e. On se battit
+mollement aux environs de C&eacute;ret,
+on perdit m&ecirc;me le camp de Saint-Ferr&eacute;ol, et Ricardos
+&eacute;chappa ainsi aux
+dangers de sa position. Bient&ocirc;t il se vengea bien plus habilement
+du danger
+o&ugrave; il s'&eacute;tait trouv&eacute;, et fondit le 7 novembre (17
+brumaire) sur une colonne
+fran&ccedil;aise, qui &eacute;tait engag&eacute;e &agrave;
+Ville-Longue, sur la rive droite du Tech,
+entre le fleuve, la mer et les Pyr&eacute;n&eacute;es. Il d&eacute;fit
+cette colonne, forte de
+dix mille hommes, et la jeta dans un tel d&eacute;sordre, qu'elle ne
+put se
+rallier qu'&agrave; Argel&egrave;s. Imm&eacute;diatement apr&egrave;s,
+Ricardos fit attaquer la
+division Delatre &agrave; Collioure, s'empara de Collioure, de
+Port-Vendre et de
+Saint-Elme, et nous rejeta enti&egrave;rement au-del&agrave; du Tech.
+La campagne se
+trouva ainsi termin&eacute;e vers les derniers jours de
+d&eacute;cembre. Les Espagnols
+prirent leurs quartiers d'hiver sur les bords du Tech; les
+Fran&ccedil;ais
+camp&egrave;rent autour de Perpignan, et sur les rives de la Tet. Nous
+avions
+perdu un peu de territoire, mais moins qu'on ne devait le craindre
+apr&egrave;s
+tant de d&eacute;sastres. C'&eacute;tait du reste la seule
+fronti&egrave;re o&ugrave; la campagne ne se
+f&ucirc;t pas termin&eacute;e glorieusement pour les armes de la
+r&eacute;publique. Du c&ocirc;t&eacute; des
+Pyr&eacute;n&eacute;es Occidentales, on avait gard&eacute; une
+d&eacute;fensive r&eacute;ciproque.</p>
+<p>C'est dans la Vend&eacute;e que de nouveaux et terribles combats
+avaient eu lieu,
+avec un grand avantage pour la r&eacute;publique, mais avec un grand
+dommage pour
+la France, qui ne voyait des deux c&ocirc;t&eacute;s que des
+Fran&ccedil;ais s'&eacute;gorgeant les
+uns les autres.</p>
+<p>Les Vend&eacute;ens, battus &agrave; Cholet le 17 octobre (26
+vend&eacute;miaire), s'&eacute;taient
+jet&eacute;s, comme on l'a vu, sur le bord de la Loire, au nombre de
+quatre-vingt
+mille individus, hommes, femmes, enfans, vieillards. N'osant pas
+rentrer
+dans leur pays occup&eacute; par les r&eacute;publicains, ne pouvant
+plus tenir la
+campagne en pr&eacute;sence d'une arm&eacute;e victorieuse, ils
+song&egrave;rent &agrave; se rendre en
+Bretagne, et &agrave; suivre les id&eacute;es de Bonchamps, lorsque ce
+jeune h&eacute;ros &eacute;tait
+mort, et ne pouvait plus diriger leurs tristes destin&eacute;es. On a
+vu qu'&agrave; la
+veille de la bataille de Cholet, il envoya un d&eacute;tachement pour
+faire
+occuper le poste de Varade, sur la Loire. Ce poste, mal gard&eacute;
+par les
+r&eacute;publicains, fut pris dans la nuit du 16 au 17. La bataille
+perdue, les
+Vend&eacute;ens purent donc impun&eacute;ment traverser le fleuve,
+&agrave; la faveur de
+quelques bateaux laiss&eacute;s sur la rive, et &agrave; l'abri du
+canon r&eacute;publicain. Le
+danger ayant &eacute;t&eacute; jusqu'ici sur la rive gauche, le
+gouvernement n'avait pas
+song&eacute; &agrave; d&eacute;fendre la rive droite. Toutes les villes
+de la Bretagne &eacute;taient
+mal gard&eacute;es; quelques d&eacute;tachemens de gardes nationales,
+&eacute;pars &ccedil;&agrave; et l&agrave;,
+&eacute;taient incapables d'arr&ecirc;ter les Vend&eacute;ens, et ne
+pouvaient que fuir &agrave; leur
+approche. Ceux-ci s'avanc&egrave;rent donc sans obstacles, et
+travers&egrave;rent
+successivement Cand&eacute;, Ch&acirc;teau-Gonthier et Laval, sans
+&eacute;prouver aucune
+r&eacute;sistance.</p>
+<p>Pendant ce temps, l'arm&eacute;e r&eacute;publicaine &eacute;tait
+incertaine de leur marche, de
+leur nombre et de leurs projets. Un moment m&ecirc;me, elle les avait
+crus
+d&eacute;truits, et les repr&eacute;sentans l'avaient &eacute;crit
+&agrave; la convention. Kl&eacute;ber seul,
+qui commandait toujours l'arm&eacute;e sous le nom de L&eacute;chelle,
+pensait le
+contraire, et s'effor&ccedil;ait de mod&eacute;rer une dangereuse
+s&eacute;curit&eacute;. Bient&ocirc;t, en
+effet, on apprit que les Vend&eacute;ens &eacute;taient loin
+d'&ecirc;tre extermin&eacute;s; que dans
+la colonne fugitive, il restait encore trente ou quarante mille hommes
+arm&eacute;s, et capables de combattre. Un conseil de guerre fut
+aussit&ocirc;t
+rassembl&eacute;; et comme on ne savait pas si les fugitifs se
+porteraient sur
+Angers ou sur Nantes, s'ils marcheraient sur la Bretagne, ou iraient
+par la
+Basse-Loire se r&eacute;unir &agrave; Charette, on d&eacute;cida que
+l'arm&eacute;e se diviserait;
+qu'une partie, sous le g&eacute;n&eacute;ral Haxo, irait tenir
+t&ecirc;te &agrave; Charette, et
+reprendre Noirmoutiers; qu'une autre partie sous Kl&eacute;ber
+occuperait le camp
+de Saint-George pr&egrave;s de Nantes, et que le reste enfin
+demeurerait &agrave; Angers
+pour couvrir cette ville, et observer la marche de l'ennemi. Sans
+doute, si
+l'on e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mieux instruit, on aurait compris
+qu'il fallait rester r&eacute;unis
+en masse, et marcher sans rel&acirc;che &agrave; la poursuite des
+Vend&eacute;ens. Dans l'&eacute;tat
+de d&eacute;sordre et d'effroi o&ugrave; ils se trouvaient, il
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; facile de les
+disperser et de les d&eacute;truire enti&egrave;rement; mais on ne
+connaissait pas la
+direction qu'ils avaient prise, et, dans le doute, le parti que l'on
+prit
+&eacute;tait encore le plus sage. Bient&ocirc;t, cependant, on eut de
+meilleurs
+renseignemens, et l'on apprit la marche des Vend&eacute;ens sur
+Cand&eacute;,
+Ch&acirc;teau-Gonthier et Laval. D&egrave;s lors on r&eacute;solut de
+les poursuivre
+sur-le-champ, et de les atteindre, avant qu'ils pussent mettre la
+Bretagne
+en feu, et s'emparer de quelque grande ville, ou d'un port sur
+l'Oc&eacute;an. Les
+g&eacute;n&eacute;raux Vimeux et Haxo furent laiss&eacute;s &agrave;
+Nantes et dans la Basse-Vend&eacute;e;
+tout le reste de l'arm&eacute;e s'achemina vers Cand&eacute; et
+Ch&acirc;teau-Gonthier.
+Westermann et Beaupuy formaient l'avant-garde; Chalbos, Kl&eacute;ber,
+Canuel,
+commandaient chacun une division, et L&eacute;chelle,
+&eacute;loign&eacute; du champ de
+bataille, laissait diriger les mouvemens par Kl&eacute;ber, qui avait
+la confiance
+et l'admiration de l'arm&eacute;e. Le 25 octobre au soir (4 brumaire),
+l'avant-garde r&eacute;publicaine arriva &agrave;
+Ch&acirc;teau-Gonthier; le gros des forces
+&eacute;tait &agrave; une journ&eacute;e en arri&egrave;re. Westermann,
+quoique ses troupes fussent
+tr&egrave;s fatigu&eacute;es, quoiqu'il f&ucirc;t presque nuit, et
+qu'il rest&acirc;t encore six
+lieues de chemin &agrave; faire pour arriver &agrave; Laval, voulut y
+marcher
+sur-le-champ. Beaupuy, tout aussi brave, mais plus prudent que
+Westermann,
+s'effor&ccedil;a en vain de lui faire sentir le danger d'attaquer la
+masse
+vend&eacute;enne au milieu de la nuit, fort en avant du corps
+d'arm&eacute;e, et avec des
+troupes harass&eacute;es de fatigue. Beaupuy fut oblig&eacute; de
+c&eacute;der au plus ancien en
+commandement. On se mit aussit&ocirc;t en marche. Arriv&eacute;
+&agrave; Laval au milieu de la
+nuit, Westermann envoya un officier reconna&icirc;tre l'ennemi:
+celui-ci, emport&eacute;
+par son ardeur, fit une charge au lieu d'une reconnaissance, et replia
+rapidement les premiers postes. L'alarme se r&eacute;pandit dans Laval,
+le tocsin
+sonna, toute la masse ennemie fut bient&ocirc;t debout, et vint faire
+t&ecirc;te aux
+r&eacute;publicains. Beaupuy, se comportant avec sa fermet&eacute;
+ordinaire, soutint
+courageusement l'effort des Vend&eacute;ens. Westermann d&eacute;ploya
+toute sa bravoure,
+le combat fut des plus opini&acirc;tres, et l'obscurit&eacute; de la
+nuit le rendit
+encore plus sanglant. L'avant-garde r&eacute;publicaine, quoique
+tr&egrave;s inf&eacute;rieure
+en nombre, serait n&eacute;anmoins parvenue &agrave; se soutenir
+jusqu'&agrave; la fin; mais la
+cavalerie de Westermann, qui n'&eacute;tait pas toujours aussi brave
+que son
+chef, se d&eacute;banda tout &agrave; coup, et l'obligea &agrave; la
+retraite. Gr&acirc;ce &agrave; Beaupuy,
+elle se fit sur Ch&acirc;teau-Gonthier, avec assez d'ordre. Le corps de
+bataille
+y arriva le jour suivant. Toute l'arm&eacute;e s'y trouva donc
+r&eacute;unie le 26,
+l'avant-garde &eacute;puis&eacute;e d'un combat inutile et sanglant, le
+corps de bataille
+fatigu&eacute; d'une longue route, faite sans vivres, sans souliers, et
+&agrave; travers
+les boues de l'automne. Westermann et les repr&eacute;sentans voulaient
+de nouveau
+se reporter en avant. Kl&eacute;ber s'y opposa avec force, et fit
+d&eacute;cider qu'on ne
+s'avancerait pas au-del&agrave; de Villiers, moiti&eacute; chemin de
+Ch&acirc;teau-Gonthier &agrave;
+Laval.</p>
+<p>Il s'agissait de former un plan pour l'attaque de Laval. Cette ville
+est
+situ&eacute;e sur la Mayenne. Marcher directement par la rive gauche
+que l'on
+occupait, &eacute;tait imprudent, comme l'observa judicieusement un
+officier tr&egrave;s
+distingu&eacute;, Savary, qui connaissait parfaitement les lieux. Il
+&eacute;tait facile
+aux Vend&eacute;ens d'occuper le pont de Laval, et de s'y maintenir
+contre toutes
+les attaques; ils pouvaient ensuite, tandis que l'arm&eacute;e
+r&eacute;publicaine &eacute;tait
+inutilement amass&eacute;e sur la rive gauche, marcher le long de la
+rive droite,
+passer la Mayenne sur ses derri&egrave;res, et l'accabler &agrave;
+l'improviste. Il
+proposa donc de diviser l'attaque, et de porter une partie de
+l'arm&eacute;e sur
+la rive droite. De ce c&ocirc;t&eacute; il n'y avait pas de pont
+&agrave; franchir, et
+l'occupation de Laval ne pr&eacute;sentait point d'obstacle. Ce plan,
+approuv&eacute; par
+les g&eacute;n&eacute;raux, fut adopt&eacute; par L&eacute;chelle. Le
+lendemain, cependant, L&eacute;chelle,
+qui sortait quelquefois de sa nullit&eacute; pour commettre des fautes,
+envoie
+l'ordre le plus sot et le plus contradictoire &agrave; ce qui avait
+&eacute;t&eacute; convenu la
+veille. Il prescrit, suivant ses expressions accoutum&eacute;es, de
+marcher
+<i>majestueusement et en masse</i> sur Laval, en longeant par la rive
+gauche.
+Kl&eacute;ber et tous les g&eacute;n&eacute;raux sont indign&eacute;s;
+cependant il faut ob&eacute;ir. Beaupuy
+s'avance le premier; Kl&eacute;ber le suit imm&eacute;diatement. Toute
+l'arm&eacute;e vend&eacute;enne
+&eacute;tait d&eacute;ploy&eacute;e sur les hauteurs d'Entrames.
+Beaupuy engage le combat;
+Kl&eacute;ber se d&eacute;ploie &agrave; droite et &agrave; gauche de
+la route, de mani&egrave;re &agrave; s'&eacute;tendre
+le plus possible. Sentant n&eacute;anmoins le d&eacute;savantage de
+cette position, il
+fait dire &agrave; L&eacute;chelle de porter la division Chalbos sur le
+flanc de
+l'ennemi, mouvement qui devait l'&eacute;branler. Mais cette colonne,
+compos&eacute;e de
+ces bataillons form&eacute;s &agrave; Orl&eacute;ans et &agrave; Niort,
+qui avaient fui si souvent, se
+d&eacute;bande avant de s'&ecirc;tre mise en marche. L&eacute;chelle
+s'&eacute;chappe le premier &agrave;
+toute bride; une grande moiti&eacute; de l'arm&eacute;e, qui ne se
+battait pas, fuit en
+toute h&acirc;te, ayant L&eacute;chelle en t&ecirc;te, et court
+jusqu'&agrave; Ch&acirc;teau-Gonthier, et
+de Ch&acirc;teau-Gonthier jusqu'&agrave; Angers. Les braves
+Mayen&ccedil;ais, qui n'avaient
+jamais l&acirc;ch&eacute; pied, se d&eacute;bandent pour la
+premi&egrave;re fois. La d&eacute;route devient
+alors g&eacute;n&eacute;rale; Beaupuy, Kl&eacute;ber, Marceau, les
+repr&eacute;sentans Merlin et
+Turreau font des efforts incroyables, mais inutiles, pour arr&ecirc;ter
+les
+fuyards. Beaupuy re&ccedil;oit une balle au milieu de la poitrine.
+Port&eacute; dans une
+cabane, il s'&eacute;crie: &laquo;Qu'on me laisse ici, et qu'on montre
+ma chemise
+sanglante &agrave; mes soldats.&raquo; Le brave Bloss, qui commandait
+les grenadiers, et
+qui &eacute;tait connu par une intr&eacute;pidit&eacute;
+extraordinaire, se fait tuer &agrave; leur
+t&ecirc;te. Enfin une partie de l'arm&eacute;e s'arr&ecirc;te au
+Lion-d'Angers; l'autre fuit
+jusqu'&agrave; Angers m&ecirc;me. L'indignation &eacute;tait
+g&eacute;n&eacute;rale contre le l&acirc;che exemple
+qu'avait donn&eacute; L&eacute;chelle en fuyant le premier. Les soldats
+murmuraient
+hautement. Le lendemain, pendant la revue, le petit nombre de braves
+qui
+&eacute;taient rest&eacute;s sous les drapeaux, et c'&eacute;taient des
+Mayen&ccedil;ais, criaient: A
+bas L&eacute;chelle! vive Kl&eacute;ber et Dubayet! <i>qu'on nous
+rende Dubayet!</i> L&eacute;chelle,
+qui entendit ces cris, en fut encore plus mal dispos&eacute; contre
+l'arm&eacute;e de
+Mayence, et contre les g&eacute;n&eacute;raux dont la bravoure lui
+faisait honte. Les
+repr&eacute;sentans, voyant que les soldats ne voulaient plus de
+L&eacute;chelle, se
+d&eacute;cid&egrave;rent &agrave; le suspendre, et propos&egrave;rent
+le commandement &agrave; Kl&eacute;ber.
+Celui-ci le refusa, parce qu'il n'aimait pas la situation d'un
+g&eacute;n&eacute;ral en
+chef, toujours en butte aux repr&eacute;sentans, au ministre, au
+comit&eacute; de salut
+public, et consentit seulement &agrave; diriger l'arm&eacute;e sous le
+nom d'un autre. On
+donna donc le commandement &agrave; Chalbos, qui &eacute;tait l'un des
+g&eacute;n&eacute;raux les plus
+&acirc;g&eacute;s de l'arm&eacute;e. L&eacute;chelle, pr&eacute;venant
+l'arr&ecirc;t&eacute; des repr&eacute;sentans, demanda son
+cong&eacute;, en disant qu'il &eacute;tait malade, et se retira
+&agrave; Nantes, o&ugrave; il mourut
+quelque temps apr&egrave;s.</p>
+<p>Kl&eacute;ber, voyant l'arm&eacute;e dans un &eacute;tat pitoyable,
+dispers&eacute;e partie &agrave; Angers,
+et partie au Lion-d'Angers, proposa de la r&eacute;unir tout
+enti&egrave;re &agrave; Angers
+m&ecirc;me, de lui donner ensuite quelques jours de repos, de la
+fournir de
+souliers et de v&ecirc;temens, et de la r&eacute;organiser d'une
+mani&egrave;re compl&egrave;te. Cet
+avis fut adopt&eacute;, et toutes les troupes furent r&eacute;unies
+&agrave; Angers. L&eacute;chelle
+n'avait pas manqu&eacute; de d&eacute;noncer l'arm&eacute;e de Mayence
+en donnant sa d&eacute;mission,
+et d'attribuer &agrave; de braves gens une d&eacute;route qui
+n'&eacute;tait due qu'&agrave; sa
+l&acirc;chet&eacute;. Depuis long-temps on se d&eacute;fiait de cette
+arm&eacute;e, de son esprit de
+corps, de son attachement &agrave; ses g&eacute;n&eacute;raux, et de
+son opposition &agrave;
+l'&eacute;tat-major de Saumur. Les derniers cris de <i>vive Dubayet!
+&agrave; bas
+L&eacute;chelle!</i> achev&egrave;rent de la compromettre dans l'esprit
+du gouvernement.
+Bient&ocirc;t, en effet, le comit&eacute; de salut public rendit un
+arr&ecirc;t&eacute; pour en
+ordonner la dissolusion et l'amalgame avec les autres corps.
+Kl&eacute;ber fut
+charg&eacute; de cette derni&egrave;re op&eacute;ration. Quoique cette
+mesure f&ucirc;t prise contre
+lui et contre ses compagnons d'armes, il s'y pr&ecirc;ta volontiers,
+car il
+sentait le danger de l'esprit de rivalit&eacute; et de haine qui
+s'&eacute;tablissait
+entre la garnison de Mayence et le reste des troupes; et il voyait
+surtout
+un grand avantage &agrave; former de bonnes t&ecirc;tes de Colonnes,
+qui, habilement
+distribu&eacute;es, pouvaient communiquer leur propre force &agrave;
+toute l'arm&eacute;e.</p>
+<p>Pendant que ceci se passait &agrave; Angers, les Vend&eacute;ens,
+d&eacute;livr&eacute;s &agrave; Laval des
+r&eacute;publicains, et ne voyant plus rien qui s'oppos&acirc;t
+&agrave; leur marche, ne
+savaient cependant quel parti prendre, ni sur quel th&eacute;&acirc;tre
+porter la
+guerre. Il s'en pr&eacute;sentait deux &eacute;galement avantageux: ils
+avaient &agrave; choisir
+entre la pointe de Bretagne et celle de Normandie. L'extr&ecirc;me
+Bretagne &eacute;tait
+toute fanatis&eacute;e par les pr&ecirc;tres et les nobles; la
+population les aurait
+re&ccedil;us avec joie; et le sol, extr&ecirc;mement coup&eacute; et
+montueux, leur aurait
+fourni des moyens tr&egrave;s faciles de r&eacute;sistance; enfin, ils
+se seraient
+trouv&eacute;s sur le bord de la mer, et en communication avec les
+Anglais.
+L'extr&ecirc;me Normandie, ou presqu'&icirc;le de Cotentin,
+&eacute;tait un peu plus &eacute;loign&eacute;e,
+mais bien plus facile &agrave; garder, car, en s'emparant de Port-Beil
+et
+Saint-Cosme, ils la fermaient enti&egrave;rement. Ils y trouvaient
+l'importante
+place de Cherbourg, tr&egrave;s accessible pour eux du
+c&ocirc;t&eacute; de la terre, pleine
+d'approvisionnemens de toute esp&egrave;ce, et surtout tr&egrave;s
+propre aux
+communications avec les Anglais. Ces deux projets pr&eacute;sentaient
+donc de
+grands avantages, et leur ex&eacute;cution rencontrait peu d'obstacles.
+La route
+de Bretagne n'&eacute;tait gard&eacute;e que par l'arm&eacute;e de
+Brest, confi&eacute;e &agrave; Rossignol,
+et consistant tout au plus en cinq ou six mille hommes mal
+organis&eacute;s. La
+route de Normandie &eacute;tait d&eacute;fendue par l'arm&eacute;e de
+Cherbourg, compos&eacute;e de
+lev&eacute;es en masse pr&ecirc;tes &agrave; se dissoudre au premier
+coup de fusil, et de
+quelques mille hommes seulement de troupes plus
+r&eacute;guli&egrave;res, qui n'avaient
+pas encore quitt&eacute; Caen. Ainsi, aucune de ces deux arm&eacute;es
+n'&eacute;tait &agrave; redouter
+pour la masse vend&eacute;enne. On pouvait m&ecirc;me facilement
+&eacute;viter leur rencontre
+avec un peu de c&eacute;l&eacute;rit&eacute;. Mais les Vend&eacute;ens
+ignoraient la nature des
+localit&eacute;s, ils n'avaient pas un seul officier qui p&ucirc;t leur
+dire ce
+qu'&eacute;taient la Bretagne et la Normandie, quels en &eacute;taient
+les avantages
+militaires et les places fortes. Ils croyaient, par exemple, Cherbourg
+fortifi&eacute; du c&ocirc;t&eacute; de terre. Ils &eacute;taient donc
+incapables de se h&acirc;ter, de
+s'&eacute;clairer dans leur marche, de rien ex&eacute;cuter enfin, avec
+un peu de force
+et de pr&eacute;cision.</p>
+<p>Quoique nombreuse, leur arm&eacute;e &eacute;tait dans un
+&eacute;tat pitoyable. Tous les chefs
+principaux &eacute;taient ou morts ou bless&eacute;s. Bonchamps avait
+expir&eacute; sur la rive
+gauche; d'Elb&eacute;e, bless&eacute;, avait &eacute;t&eacute;
+transport&eacute; &agrave; Noirmoutiers; Lescure,
+atteint d'une balle au front, &eacute;tait tra&icirc;n&eacute; mourant
+&agrave; la suite de l'arm&eacute;e;
+La Rochejaquelein, rest&eacute; seul, avait re&ccedil;u le commandement
+g&eacute;n&eacute;ral. Stofflet
+commandait sous lui. L'arm&eacute;e, oblig&eacute;e maintenant de se
+mouvoir et
+d'abandonner son sol, aurait d&ucirc; &ecirc;tre organis&eacute;e; mais
+elle marchait
+p&ecirc;le-m&ecirc;le comme une horde, ayant au milieu d'elle des
+femmes, des enfans,
+des chariots. Dans une arm&eacute;e r&eacute;guli&egrave;re, les
+braves, les faibles, les
+l&acirc;ches, encadr&eacute;s les uns avec les autres, restent
+forc&eacute;ment ensemble et se
+soutiennent r&eacute;ciproquement. Il suffit de quelques hommes de
+courage pour
+communiquer leur &eacute;nergie &agrave; toute la masse. Ici, au
+contraire, aucun rang
+n'&eacute;tant gard&eacute;, aucune division de compagnie de bataillon,
+n'&eacute;tant observ&eacute;e,
+chacun marchant avec qui lui plaisait, les braves s'&eacute;taient
+rang&eacute;s
+ensemble, et formaient un corps de cinq ou six mille hommes, toujours
+pr&ecirc;ts
+&agrave; s'avancer les premiers. Apr&egrave;s eux, venait une troupe
+moins s&ucirc;re, et
+propre seulement &agrave; d&eacute;cider un succ&egrave;s, en se
+portant sur les flancs d'un
+ennemi d&eacute;j&agrave; &eacute;branl&eacute;. A la suite de ces deux
+bandes, la masse, toujours
+pr&ecirc;te &agrave; fuir au premier coup de fusil, se tra&icirc;nait
+confus&eacute;ment. Ainsi, les
+trente ou quarante mille hommes arm&eacute;s se r&eacute;duisaient en
+d&eacute;finitive &agrave;
+quelques mille braves, toujours dispos&eacute;s &agrave; se battre par
+temp&eacute;rament. Le
+d&eacute;faut de subdivisions emp&ecirc;chait de former des
+d&eacute;tachemens, de porter un
+corps sur un point ou sur un autre, de faire aucune sorte de
+dispositions.
+Les uns suivaient La Rochejaquelein, les autres Stofflet, et ne
+suivaient
+qu'eux seuls. Il &eacute;tait impossible de donner des ordres; tout ce
+qu'on
+pouvait obtenir, c'&eacute;tait de se faire suivre en donnant un
+signal. Stofflet
+avait seulement quelques paysans affid&eacute;s qui allaient
+r&eacute;pandre ce qu'il
+voulait parmi leurs camarades. A peine avait-on deux cents mauvais
+cavaliers, et une trentaine de pi&egrave;ces de canon, mal servies et
+mal
+entretenues. Les bagages encombraient la marche; les femmes, les
+vieillards, pour &ecirc;tre plus en s&ucirc;ret&eacute;, cherchaient
+&agrave; se fourrer au milieu de
+la troupe des braves, et, en remplissant leurs rangs, embarrassaient
+leurs
+mouvemens. La m&eacute;fiance commen&ccedil;ait aussi &agrave;
+s'&eacute;tablir de la part des soldats
+&agrave; l'&eacute;gard des officiers. On disait qu'ils ne voulaient
+atteindre &agrave; l'Oc&eacute;an
+que pour s'embarquer, et abandonner les malheureux paysans
+arrach&eacute;s de leur
+pays. Le conseil, dont l'autorit&eacute; &eacute;tait devenue tout
+&agrave; fait illusoire,
+&eacute;tait divis&eacute;; les pr&ecirc;tres s'y montraient
+m&eacute;contens des chefs militaires;
+rien enfin n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus facile que de
+d&eacute;truire une pareille arm&eacute;e, si le
+plus grand d&eacute;sordre de commandement n'avait r&eacute;gn&eacute;
+chez les, r&eacute;publicains.</p>
+<p>Les Vend&eacute;ens &eacute;taient donc incapables de concevoir et
+d'ex&eacute;cuter un plan
+quelconque. Ils avaient quitt&eacute; la Loire depuis vingt-six jours;
+et, dans
+un aussi long espace de temps, ils n'avaient rien fait du tout.
+Apr&egrave;s
+beaucoup d'incertitudes, ils prirent enfin un parti. D'une part, on
+leur
+disait que Rennes et Saint-Malo &eacute;taient gard&eacute;s par des
+troupes
+consid&eacute;rables; de l'autre, que Cherbourg &eacute;tait fortement
+d&eacute;fendu du c&ocirc;t&eacute; de
+terre; ils se d&eacute;cid&egrave;rent alors &agrave; assi&eacute;ger
+Granville, plac&eacute;e sur le bord de
+l'Oc&eacute;an, entre la pointe de Bretagne et celle de Normandie. Ce
+projet avait
+surtout l'avantage de les rapprocher de la Normandie, qu'on leur
+d&eacute;peignait
+comme tr&egrave;s fertile et tr&egrave;s bien approvisionn&eacute;e. En
+cons&eacute;quence ils
+march&egrave;rent sur Foug&egrave;res. On avait r&eacute;uni sur leur
+route quinze ou seize
+mille hommes de lev&eacute;es en masse, qui se dispers&egrave;rent sans
+coup f&eacute;rir. Les
+Vend&eacute;ens se port&egrave;rent &agrave; Dol le 10 novembre, et le
+12 sur Avranches.</p>
+<p>Le 14 novembre (24 brumaire), ils se dirig&egrave;rent vers
+Granville, en laissant
+&agrave; Avranches une moiti&eacute; de leur monde et tous leurs
+bagages. La garnison
+ayant voulu faire une sortie, ils la repouss&egrave;rent, et se
+jet&egrave;rent &agrave; sa
+suite dans le faubourg qui pr&eacute;c&egrave;de le corps de la place.
+La garnison eut le
+temps de rentrer et de refermer ses portes; mais le faubourg resta en
+leur
+possession, et ils avaient ainsi de grandes facilit&eacute;s pour
+l'attaque. Ils
+avanc&egrave;rent du faubourg jusqu'&agrave; des palissades qu'on
+venait de construire,
+et sans chercher &agrave; les enlever, ils se born&egrave;rent &agrave;
+tirailler contre les
+remparts, tandis qu'on leur r&eacute;pondait avec de la mitraille et
+des boulets.
+En m&ecirc;me temps, ils plac&egrave;rent quelques pi&egrave;ces sur
+les hauteurs
+environnantes, et tir&egrave;rent inutilement sur la cr&ecirc;te des
+murs et sur les
+maisons de la ville. A la nuit, ils s'&eacute;parpill&egrave;rent, et
+abandonn&egrave;rent le
+faubourg, o&ugrave; le feu de la place ne leur laissait aucun repos.
+Ils all&egrave;rent
+chercher hors de la port&eacute;e du canon des logemens, des vivres, et
+surtout du
+feu, car il commen&ccedil;ait &agrave; faire un froid tr&egrave;s vif.
+Les chefs purent &agrave; peine
+retenir quelques cents hommes dans le faubourg pour y continuer un feu
+de
+tirailleurs.</p>
+<p>Le lendemain, leur impuissance de prendre une place ferm&eacute;e
+leur fut encore
+mieux d&eacute;montr&eacute;e; ils essay&egrave;rent encore de leurs
+batteries, mais sans aucun
+succ&egrave;s. Ils tiraill&egrave;rent de nouveau le long des
+palissades; et furent
+bient&ocirc;t enti&egrave;rement d&eacute;courag&eacute;s. Tout
+&agrave; coup l'un d'entre eux imagina de
+profiter de la mar&eacute;e basse, pour traverser une plage, et prendre
+la ville
+du c&ocirc;t&eacute; du port. Ils se disposaient &agrave; cette
+nouvelle tentative, lorsque le
+feu fut mis au faubourg par les repr&eacute;sentans enferm&eacute;s
+dans Granville. Les
+Vend&eacute;ens furent alors oblig&eacute;s de l'&eacute;vacuer, et
+song&egrave;rent &agrave; la retraite. La
+tentative du c&ocirc;t&eacute; du port fut enti&egrave;rement
+abandonn&eacute;e, et le lendemain ils
+revinrent tous &agrave; Avranches rejoindre le reste de leur monde et
+les
+bagages. D&egrave;s ce moment, le d&eacute;couragement fut port&eacute;
+au comble; ils se
+plaignirent plus am&egrave;rement que jamais des chefs qui les avaient
+arrach&eacute;s de
+leur pays, et qui voulaient les abandonner, et ils demand&egrave;rent
+&agrave; grands
+cris &agrave; regagner la Loire. En vain Larochejacquelein, &agrave; la
+t&ecirc;te des plus
+braves, voulut-il faire une nouvelle tentative pour les entra&icirc;ner
+dans la
+Normandie; en vain marcha-t-il sur Ville-Dieu, dont il s'empara, il fut
+&agrave;
+peine suivi de mille hommes. Le reste de la colonne reprit le chemin de
+la
+Bretagne, en marchant sur Pontorson, par o&ugrave; elle &eacute;tait
+arriv&eacute;e. Elle
+s'empara du pont au Beaux qui, jet&eacute; sur la Selune, &eacute;tait
+indispensable pour
+arriver &agrave; Pontorson.</p>
+<p>Pendant que ces &eacute;v&eacute;nemens se passaient &agrave;
+Granville, l'arm&eacute;e r&eacute;publicaine
+avait &eacute;t&eacute; r&eacute;organis&eacute;e &agrave; Angers. A
+peine le temps n&eacute;cessaire pour lui donner
+un peu de repos et d'ordre fut-il &eacute;coul&eacute;, qu'on la
+conduisit &agrave; Rennes, pour
+la r&eacute;unir aux six ou sept mille hommes de l'arm&eacute;e de
+Brest, command&eacute;s par
+Rossignol. L&agrave;, on avait arr&ecirc;t&eacute;, dans un conseil de
+guerre, les mesures &agrave;
+prendre pour continuer la poursuite de la colonne vend&eacute;enne.
+Chalbos malade
+avait obtenu la permission de se retirer sur les derri&egrave;res, pour
+y r&eacute;parer
+sa sant&eacute;; Rossignol avait re&ccedil;u des repr&eacute;sentons le
+commandement en chef de
+l'arm&eacute;e de l'Ouest et de celle de Brest, formant en tout vingt
+ou vingt-un
+mille hommes. Il fut r&eacute;solu que ces deux arm&eacute;es se
+porteraient tout de
+suite &agrave; Antrain; que le g&eacute;n&eacute;ral Tribout, qui
+&eacute;tait &agrave; Dol avec trois ou
+quatre mille hommes, se rendrait &agrave; Pontorson, et que le
+g&eacute;n&eacute;ral Sepher, qui
+avait six mille soldats de l'arm&eacute;e de Cherbourg, suivrait par
+derri&egrave;re la
+colonne vend&eacute;enne. Ainsi plac&eacute;e entre la mer, le poste de
+Pontorson,
+l'arm&eacute;e d'Antrain, et Sepher qui arrivait &agrave; Avranches,
+cette colonne devait
+&ecirc;tre bient&ocirc;t envelopp&eacute;e et d&eacute;truite.</p>
+<p>Toutes ces dispositions s'ex&eacute;cutaient au moment m&ecirc;me
+o&ugrave; les Vend&eacute;ens
+quittaient Avranches, et s'emparaient du pont au Beaux pour se rendre
+&agrave;
+Pontorson. C'&eacute;tait le 18 novembre (28 brumaire). Le
+g&eacute;n&eacute;ral Tribout,
+d&eacute;clamateur sans connaissance de la guerre, n'avait, pour garder
+Pontorson,
+qu'&agrave; occuper un passage &eacute;troit, &agrave; travers un
+marais qui couvrait la ville,
+et qu'on ne pouvait pas tourner. Avec une position aussi avantageuse,
+il
+pouvait emp&ecirc;cher les Vend&eacute;ens de faire un seul pas. Mais
+aussit&ocirc;t qu'il
+aper&ccedil;oit l'ennemi, il abandonne le d&eacute;fil&eacute;, et se
+porte en avant. Les
+Vend&eacute;ens, encourag&eacute;s par la prise du pont au Beaux, le
+chargent
+vigoureusement, l'obligent &agrave; c&eacute;der, et, profitant du
+d&eacute;sordre de sa
+retraite, se jettent &agrave; sa suite dans le passage qui traverse le
+marais, et
+se rendent ainsi ma&icirc;tres de Pontorson, qu'ils n'auraient jamais
+d&ucirc; aborder.</p>
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; cette faute impardonnable, une route inattendue
+s'ouvrit aux
+Vend&eacute;ens. Ils pouvaient marcher sur Dol; mais de Dol il leur
+fallait aller
+&agrave; Antrain, et passer sur le corps de la grande arm&eacute;e
+r&eacute;publicaine.
+Cependant ils &eacute;vacuent Pontorson, et s'avancent sur Dol,
+Westermann se
+jette &agrave; leur poursuite. Toujours aussi bouillant, il
+entra&icirc;ne Marigny avec
+ses grenadiers, et ose suivre les Vend&eacute;ens jusqu'&agrave; Dol,
+avec une simple
+avant-garde. Il les joint en effet, et les pousse confus&eacute;ment
+dans la
+ville; mais bient&ocirc;t ils se rassurent, sortent de Dol, et, par ces
+feux
+meurtriers qu'ils dirigeaient si bien, ils obligent l'avant-garde
+r&eacute;publicaine &agrave; se retirer &agrave; une grande distance.</p>
+<p>Kl&eacute;ber, qui dirigeait toujours l'arm&eacute;e par ses
+conseils, quoiqu'un autre en
+f&ucirc;t le chef, propose, pour achever la destruction de la colonne
+vend&eacute;enne,
+de la bloquer, et de la faire p&eacute;rir de faim, de maladie et de
+mis&egrave;re. Les
+d&eacute;bandades &eacute;taient si fr&eacute;quentes dans les troupes
+r&eacute;publicaines, qu'une
+attaque de vive force pr&eacute;sentait des chances dangereuses. Au
+contraire, en
+fortifiant Antrain, Pontorson, Dinan, on enfermait les Vend&eacute;ens
+entre la
+mer et trois points retranch&eacute;s; et en les faisant harceler tous
+les jours
+par Westermann et Marigny, on ne pouvait manquer de les
+d&eacute;truire. Les
+repr&eacute;sentans approuvent ce plan, et les ordres sont
+donn&eacute;s en cons&eacute;quence.
+Mais tout &agrave; coup arrive un officier de Westermann: il dit que si
+on veut
+seconder son g&eacute;n&eacute;ral et attaquer Dol du c&ocirc;t&eacute;
+d'Antrain, tandis qu'il
+l'attaquera du c&ocirc;t&eacute; de Pontorson, c'en est fait de
+l'arm&eacute;e catholique, et
+qu'elle sera enti&egrave;rement perdue. Les repr&eacute;sentans
+s'enflamment &agrave; cette
+proposition. Prieur de la Marne, aussi bouillant que Westermann, fait
+changer le plan d'abord convenu, et il est d&eacute;cid&eacute; que
+Marceau, &agrave; la t&ecirc;te
+d'une colonne, marchera sur Dol, concurremment avec Westermann.</p>
+<p>Le 21 au matin, Westermann s'avance sur Dol. Dans son impatience, il
+ne
+songe pas &agrave; s'assurer si la colonne de Marceau, qui doit arriver
+d'Antrain,
+est d&eacute;j&agrave; rendue sur le champ de bataille, et il attaque
+en toute h&acirc;te.
+L'ennemi r&eacute;pond &agrave; son attaque par ses feux redoutables.
+Westermann d&eacute;ploie
+son infanterie, et gagne du terrain; mais les cartouches commencent
+&agrave;
+manquer; il est alors oblig&eacute; de faire un mouvement
+r&eacute;trograde, et il vient
+s'&eacute;tablir en arri&egrave;re sur un plateau. Les Vend&eacute;ens
+en profitent, se jettent
+sur sa colonne, et la dispersent. Pendant ce temps, Marceau arrive
+enfin &agrave;
+la vue de Dol; les Vend&eacute;ens victorieux se r&eacute;unissent
+contre lui; il r&eacute;siste
+avec une fermet&eacute; h&eacute;ro&iuml;que pendant toute la
+journ&eacute;e, et r&eacute;ussit &agrave; se
+maintenir sur le champ de bataille. Mais sa position est tr&egrave;s
+hasard&eacute;e; il
+demande Kl&eacute;ber, pour lui apporter des conseils et des secours.
+Kl&eacute;ber
+accourt, et conseille de prendre une position r&eacute;trograde, il est
+vrai, mais
+tr&egrave;s forte, aux environs de Trans. On h&eacute;site encore
+&agrave; suivre l'avis de
+Kl&eacute;ber, lorsque la pr&eacute;sence des tirailleurs
+vend&eacute;ens fait reculer les
+troupes. Elles se d&eacute;bandent d'abord, mais on les rallie
+bient&ocirc;t sur la
+position indiqu&eacute;e par Kl&eacute;ber. Kl&eacute;ber reproduit
+alors le premier plan qu'il
+avait propos&eacute;, et qui consistait &agrave; fortifier Antrain. On
+y adh&egrave;re, mais on
+ne veut pas retourner &agrave; Antrain, on veut rester &agrave; Trans,
+et s'y fortifier
+pour &ecirc;tre plus pr&egrave;s de Dol. Tout &agrave; coup, avec la
+mobilit&eacute; qui pr&eacute;sidait &agrave;
+toutes les d&eacute;terminations, on change encore d'avis, et on se
+r&eacute;sout de
+nouveau &agrave; l'offensive malgr&eacute; l'exp&eacute;rience de la
+veille. On envoie un
+renfort &agrave; Westermann, en lui ordonnant d'attaquer de son
+c&ocirc;t&eacute;, tandis que
+l'arm&eacute;e principale attaquera du c&ocirc;t&eacute; de Trans.</p>
+<p>Kl&eacute;ber objecte en vain que les troupes de Westermann,
+d&eacute;moralis&eacute;es par
+l'&eacute;v&eacute;nement de la veille, ne tiendront pas, les
+repr&eacute;sentans insistent, et
+l'attaque est r&eacute;solue pour le lendemain. Le lendemain, en effet,
+le
+mouvement s'ex&eacute;cute. Westermann et Marigny sont pr&eacute;venus
+et assaillis par
+l'ennemi. Leurs troupes, quoique soutenues par un renfort, se
+d&eacute;bandent. Il
+font des efforts inouis pour les arr&ecirc;ter; ils r&eacute;unissent
+en vain quelques
+braves autour d'eux, et sont bient&ocirc;t emport&eacute;s. Les
+Vend&eacute;ens, vainqueurs,
+abandonnent ce point, et se portent &agrave; leur droite, sur
+l'arm&eacute;e qui
+s'avan&ccedil;ait de Trans.</p>
+<p>Tandis qu'ils venaient d'obtenir cet avantage, et qu'ils se
+disposaient &agrave;
+en remporter un second, le bruit du canon avait r&eacute;pandu
+l'&eacute;pouvante dans la
+ville de Dol, et parmi ceux d'entre eux qui n'en &eacute;taient pas
+encore sortis
+pour combattre. Les femmes, les vieillards, les enfans et les
+l&acirc;ches,
+couraient de tous c&ocirc;t&eacute;s, et fuyaient vers Dinan et vers la
+mer. Leurs
+pr&ecirc;tres, la croix &agrave; la main, faisaient de vains efforts
+pour les ramener.
+Stofflet, La Rochejaquelein, couraient de toutes parts pour les
+reconduire
+au combat. Enfin on &eacute;tait parvenu &agrave; les rallier, et
+&agrave; les porter sur la
+route de Trans, &agrave; la suite des braves qui les avaient
+devanc&eacute;s.</p>
+<p>Une confusion non moins grande r&eacute;gnait dans le camp principal
+des
+r&eacute;publicains. Rossignol, les repr&eacute;sentans, commandant
+tous &agrave; la fois, ne
+pouvaient ni s'entendre ni agir. Kl&eacute;ber et Marceau,
+d&eacute;vor&eacute;s de chagrins,
+s'&eacute;taient avanc&eacute;s pour reconna&icirc;tre le terrain, et
+soutenir l'effort des
+Vend&eacute;ens. Arriv&eacute; devant l'ennemi, Kl&eacute;ber veut
+d&eacute;ployer l'avant-garde de
+l'arm&eacute;e de Brest, mais elle se d&eacute;bande au premier coup de
+feu. Alors il
+fait avancer la brigade Canuel, compos&eacute;e en grande partie de
+bataillons
+mayen&ccedil;ais: ceux-ci, fid&egrave;les &agrave; leur vieille
+bravoure, r&eacute;sistent pendant
+toute la journ&eacute;e, et demeurent seuls sur le champ de bataille,
+abandonn&eacute;s
+du reste des troupes. Mais la bande vend&eacute;enne, qui avait battu
+Westermann,
+les prend en flanc, et les force &agrave; la retraite. Les
+Vend&eacute;ens en profitent,
+et les poursuivent jusqu'&agrave; Antrain m&ecirc;me. Enfin il devient
+urgent de quitter
+Antrain, et toute l'arm&eacute;e r&eacute;publicaine se retire &agrave;
+Rennes.</p>
+<p>C'est alors qu'on put sentir la sagesse des avis de Kl&eacute;ber.
+Rossignol, dans
+l'un de ces g&eacute;n&eacute;reux mouvemens dont il &eacute;tait
+capable, malgr&eacute; son
+ressentiment contre les g&eacute;n&eacute;raux mayen&ccedil;ais, parut
+au conseil de guerre avec
+un papier contenant sa d&eacute;mission. &laquo;Je ne suis pas fait,
+dit-il, pour
+commander une arm&eacute;e. Qu'on me donne un bataillon, je ferai mon
+devoir; mais
+je ne puis suffire au commandement en chef. Voici donc ma
+d&eacute;mission, et, si
+on la refuse, on est ennemi de la r&eacute;publique.&raquo;&#8212;&laquo;Pas
+de d&eacute;mission, s'&eacute;crie
+Prieur de la Marne, tu es le fils a&icirc;n&eacute; du comit&eacute; de
+salut public. Nous te
+donnerons des g&eacute;n&eacute;raux qui te conseilleront, et qui
+r&eacute;pondront pour toi des
+&eacute;v&eacute;nemens de la guerre.&raquo; Cependant Kl&eacute;ber,
+d&eacute;sol&eacute; de voir l'arm&eacute;e aussi mal
+conduite, proposa un plan qui pouvait seul r&eacute;tablir
+l'&eacute;tat des affaires,
+mais qui &eacute;tait bien peu appropri&eacute; aux dispositions des
+repr&eacute;sentans. &laquo;Il
+faut, leur dit-il, en laissant le g&eacute;n&eacute;ralat &agrave;
+Rossignol, nommer un
+commandant en chef des troupes, un commandant de la cavalerie, et un de
+l'artillerie.&raquo; On adopte sa proposition; alors il a le courage de
+proposer
+Marceau pour commandant en chef des troupes, Westermann pour commandant
+de
+la cavalerie, et Debilly pour commandant de l'artillerie, tous trois
+suspects comme membres de la faction mayen&ccedil;aise. On dispute un
+moment sur
+les individus, puis enfin on se rend, et on c&egrave;de &agrave;
+l'ascendant de cet
+habile et g&eacute;n&eacute;reux militaire, qui aimait la
+r&eacute;publique non par exaltation
+de t&ecirc;te, mais par temp&eacute;rament, qui servait avec une
+loyaut&eacute;, un
+d&eacute;sint&eacute;ressement admirables, et avait la passion et le
+g&eacute;nie de son m&eacute;tier
+&agrave; un degr&eacute; rare. Kl&eacute;ber avait fait nommer Marceau
+parce qu'il disposait de
+ce jeune et vaillant homme, et qu'il comptait sur son entier
+d&eacute;vouement. Il
+&eacute;tait assur&eacute;, si Rossignol restait dans la
+nullit&eacute;, de tout diriger
+lui-m&ecirc;me, et de terminer heureusement la guerre.</p>
+<p>On r&eacute;unit la division de Cherbourg, qui &eacute;tait venue de
+Normandie, aux
+arm&eacute;es de Brest et de l'Ouest, et on quitta Rennes pour
+s'acheminer vers
+Angers, o&ugrave; les Vend&eacute;ens cherchaient &agrave; passer la
+Loire. Ceux-ci, apr&egrave;s
+s'&ecirc;tre assur&eacute; un moyen de retour, par leur double victoire
+sur la route de
+Pontorson et sur celle d'Antrain, song&egrave;rent &agrave; rentrer
+dans leur pays. Ils
+pass&egrave;rent sans coup f&eacute;rir par Foug&egrave;res et Laval,
+et projet&egrave;rent de
+s'emparer d'Angers, pour traverser la Loire au Pont de C&eacute;. La
+derni&egrave;re
+exp&eacute;rience qu'ils avaient faite &agrave; Granville, ne les avait
+pas encore assez
+convaincus de leur impuissance &agrave; prendre des places
+ferm&eacute;es. Le 3 d&eacute;cembre,
+ils se jet&egrave;rent dans les faubourgs d'Angers, et
+commenc&egrave;rent &agrave; tirailler
+sur le front de la place. Ils continu&egrave;rent le lendemain; mais,
+quelle que
+f&ucirc;t leur ardeur &agrave; s'ouvrir un passage vers leur pays, dont
+ils n'&eacute;taient
+plus s&eacute;par&eacute;s que par la Loire, ils
+d&eacute;sesp&egrave;rent bient&ocirc;t de r&eacute;ussir.
+L'avant-garde de Westermann, arrivant dans cette journ&eacute;e du 4,
+acheva de
+les d&eacute;courager et de leur faire abandonner leur entreprise. Ils
+se mirent
+alors en marche, remontant la Loire, et ne sachant plus o&ugrave; ils
+pourraient
+la passer. Les uns imagin&egrave;rent de remonter jusqu'&agrave;
+Saumur, les autres
+jusqu'&agrave; Blois; mais, dans le moment o&ugrave; ils
+d&eacute;lib&eacute;raient, Kl&eacute;ber, survenant
+avec sa division le long de la chauss&eacute;e de Saumur, les obligea
+&agrave; se rejeter
+de nouveau en Bretagne. Voil&agrave; donc ces malheureux manquant de
+vivres, de
+souliers, de voitures pour tra&icirc;ner leurs familles,
+travaill&eacute;s par une
+maladie &eacute;pid&eacute;mique, errant de nouveau en Bretagne, sans
+trouver ni un asile
+ni une issue pour se sauver. Ils jonchaient les routes de leurs
+d&eacute;bris; et
+au bivouac devant Angers, on trouva des femmes et des enfans morts de
+faim
+et de froid. D&eacute;j&agrave; ils commen&ccedil;aient &agrave; croire
+que la convention n'en voulait
+qu'&agrave; leurs chefs, et beaucoup jetaient leurs armes pour s'enfuir
+clandestinement &agrave; travers les campagnes. Enfin, ce qu'on leur
+dit du Mans,
+de l'abondance qu'ils y trouveraient, des dispositions des habitans,
+les
+engagea &agrave; s'y porter. Ils travers&egrave;rent La Fl&egrave;che,
+dont ils s'empar&egrave;rent, et
+entr&egrave;rent au Mans apr&egrave;s une l&eacute;g&egrave;re
+escarmouche.</p>
+<p>L'arm&eacute;e r&eacute;publicaine les suivait. De nouvelles
+querelles s'y &eacute;taient
+&eacute;lev&eacute;es entre les g&eacute;n&eacute;raux. Kl&eacute;ber
+avait intimid&eacute; les brouillons par sa
+fermet&eacute;, et oblig&eacute; les repr&eacute;sentans &agrave;
+renvoyer Rossignol &agrave; Rennes, avec sa
+division de l'arm&eacute;e de Brest. Un arr&ecirc;t&eacute; du
+comit&eacute; de salut public donna
+alors &agrave; Marceau le titre de g&eacute;n&eacute;ral en chef, et
+destitua tous les g&eacute;n&eacute;raux
+mayen&ccedil;ais, en laissant n&eacute;anmoins &agrave; Marceau la
+facult&eacute; de se servir
+provisoirement de Kl&eacute;ber. Marceau d&eacute;clarait qu'il ne
+commanderait pas, si
+Kl&eacute;ber n'&eacute;tait pas &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s pour
+tout ordonner. &laquo;En acceptant le titre,
+dit Marceau &agrave; Kl&eacute;ber, je prends les d&eacute;go&ucirc;ts
+et la responsabilit&eacute; pour moi,
+et je te laisserai &agrave; toi le commandement v&eacute;ritable, et
+les moyens de sauver
+l'arm&eacute;e.&#8212;Sois tranquille, mon ami, dit Kl&eacute;ber, nous nous
+battrons et nous
+nous ferons guillotiner ensemble.&raquo;</p>
+<p>On se mit donc aussit&ocirc;t en marche, et d&egrave;s ce moment
+tout fut conduit avec
+unit&eacute; et fermet&eacute;. L'avant-garde de Westermann arriva le
+12 d&eacute;cembre au
+Mans, et chargea aussit&ocirc;t les Vend&eacute;ens. La confusion se
+mit parmi eux; mais
+quelques mille braves, conduits par La Rochejaquelein, vinrent se
+former en
+avant de la ville, et forc&egrave;rent Westermann &agrave; se replier
+sur Marceau, qui
+arrivait avec une division. Kl&eacute;ber &eacute;tait encore en
+arri&egrave;re avec le reste de
+l'arm&eacute;e. Westermann voulait attaquer sur-le-champ, quoiqu'il
+f&ucirc;t nuit.
+Marceau, entra&icirc;n&eacute; par son temp&eacute;rament bouillant,
+mais craignant le bl&acirc;me de
+Kl&eacute;ber, dont la force froide et calme ne se laissait jamais
+emporter,
+h&eacute;site; cependant, emport&eacute; par Westermann, il se
+d&eacute;cide, et attaque le
+Mans. Le tocsin sonne, la d&eacute;solation se r&eacute;pand dans la
+ville. Westermann,
+Marceau, se pr&eacute;cipitent au milieu de la nuit, culbutent tout
+devant eux,
+et, malgr&eacute; un feu terrible des maisons, parviennent &agrave;
+refouler le plus
+grand nombre des Vend&eacute;ens sur la grande place de la ville.
+Marceau fait
+couper &agrave; sa droite et &agrave; sa gauche les rues aboutissant
+&agrave; cette place, et
+tient ainsi les Vend&eacute;ens bloqu&eacute;s. Cependant sa position
+&eacute;tait hasard&eacute;e,
+car, engag&eacute; dans une ville au milieu de la nuit, il aurait pu
+&ecirc;tre tourn&eacute;
+et envelopp&eacute;. Il envoie donc un avis &agrave; Kl&eacute;ber,
+pour le presser d'arriver au
+plus vite avec sa division. Celui-ci arrive &agrave; la pointe du jour.
+Le plus
+grand nombre des Vend&eacute;ens avait fui; il ne restait que les plus
+braves
+pour prot&eacute;ger la retraite: on les charge &agrave; la
+ba&iuml;onnette, on les enfonce,
+on les disperse, et un carnage horrible commence dans toute la ville.</p>
+<p>Jamais d&eacute;route n'avait &eacute;t&eacute; aussi
+meurtri&egrave;re. Une foule consid&eacute;rable de
+femmes, laiss&eacute;es en arri&egrave;re, furent faites
+prisonni&egrave;res. Marceau sauva une
+jeune personne qui avait perdu ses parens, et qui, dans son
+d&eacute;sespoir,
+demandait qu'on lui donn&acirc;t la mort. Elle &eacute;tait modeste et
+belle; Marceau,
+plein d'&eacute;gards et de d&eacute;licatesse, la recueillit dans sa
+voiture, la
+respecta, et la fit d&eacute;poser dans un lieu s&ucirc;r. Les
+campagnes &eacute;taient
+couvertes au loin des d&eacute;bris de ce grand d&eacute;sastre.
+Westermann, infatigable,
+harcelait les fugitifs, et jonchait les routes de cadavres. Les
+infortun&eacute;s,
+ne sachant o&ugrave; fuir, rentr&egrave;rent dans Laval pour la
+troisi&egrave;me fois, et en
+ressortirent aussit&ocirc;t pour se reporter de nouveau vers la Loire.
+Ils
+voulurent la repasser &agrave; Ancenis. La Rochejaquelein et Stofflet
+se jet&egrave;rent
+sur l'autre bord, pour aller, dit-on, prendre des barques et les amener
+sur
+la rive droite. Ils ne revinrent plus. On assure que le retour leur
+avait
+&eacute;t&eacute; impossible. Le passage ne put s'effectuer. La colonne
+vend&eacute;enne, priv&eacute;e
+de la pr&eacute;sence et de l'appui de ses deux chefs, continua de
+descendre la
+Loire, toujours poursuivie, et toujours cherchant vainement un passage.
+Enfin, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, ne sachant o&ugrave; se porter,
+elle r&eacute;solut de fuir vers la
+pointe de Bretagne, dans le Morbihan. Elle se rendit &agrave; Blain,
+o&ugrave; elle
+remporta encore un avantage d'arri&egrave;re-garde; et de Blain
+&agrave; Savenay, d'o&ugrave;
+elle esp&eacute;rait se jeter dans le Morbihan.</p>
+<p>Les r&eacute;publicains l'avaient suivie sans rel&acirc;che, et ils
+arriv&egrave;rent &agrave; Savenay
+le soir m&ecirc;me du jour o&ugrave; elle y entra. Savenay avait la
+Loire &agrave; gauche, des
+marais &agrave; droite, et un bois en avant. Kl&eacute;ber sentit
+l'importance d'occuper
+le bois le jour m&ecirc;me, et de se rendre ma&icirc;tre de toutes les
+hauteurs, afin
+d'&eacute;craser le lendemain les Vend&eacute;ens dans Savenay, avant
+qu'ils eussent le
+temps d'en sortir. En effet, il lan&ccedil;a l'avant-garde sur eux; et
+lui-m&ecirc;me,
+saisissant le moment o&ugrave; les Vend&eacute;ens d&eacute;bouchaient
+du bois pour repousser
+cette avant-garde, s'y jeta hardiment avec un corps d'infanterie, et
+les en
+d&eacute;busqua tout &agrave; fait. Alors ils s'enfuirent dans Savenay,
+et s'y
+enferm&egrave;rent, sans cesser n&eacute;anmoins de faire un feu
+soutenu pendant toute la
+nuit. Westermann et les repr&eacute;sentans proposaient d'attaquer
+sur-le-champ,
+pour tout d&eacute;truire d&egrave;s la nuit m&ecirc;me. Kl&eacute;ber,
+qui ne voulait pas qu'une
+faute lui f&icirc;t perdre une victoire assur&eacute;e, d&eacute;clara
+positivement qu'on
+n'attaquerait pas; et puis, s'enfon&ccedil;ant dans un sang-froid
+imperturbable,
+il laissa dire, sans r&eacute;pondre &agrave; aucune provocation. Il
+emp&ecirc;cha ainsi toute
+esp&egrave;ce de mouvement.</p>
+<p>Le lendemain, 23 d&eacute;cembre, avant le jour, il &eacute;tait
+&agrave; cheval avec Marceau,
+et parcourait sa ligne, lorsque les Vend&eacute;ens
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s et ne voulant pas
+survivre &agrave; cette journ&eacute;e, se pr&eacute;cipitent les
+premiers sur les r&eacute;publicains.
+Marceau marche avec le centre, Canuel avec la droite, Kl&eacute;ber
+avec la
+gauche. Tous se pr&eacute;cipitent et reploient les Vend&eacute;ens sur
+eux-m&ecirc;mes.
+Marceau et Kl&eacute;ber se r&eacute;unissent dans la ville, prennent
+tout ce qu'ils
+rencontrent de cavalerie, et s'&eacute;lancent &agrave; la suite des
+Vend&eacute;ens. La Loire
+et les marais interdisaient toute retraite &agrave; ces
+infortun&eacute;s; un grand
+nombre fut immol&eacute; &agrave; coups de ba&iuml;onnette, d'autres
+furent faits prisonniers,
+et &agrave; peine quelques-uns trouv&egrave;rent-ils le moyen de se
+sauver. Ce jour, la
+colonne fut enti&egrave;rement d&eacute;truite, et la grande guerre de
+la Vend&eacute;e
+v&eacute;ritablement finie.</p>
+<p>Ainsi, cette malheureuse population, rejet&eacute;e hors de son pays
+par
+l'imprudence de ses chefs, et r&eacute;duite &agrave; chercher un port
+pour se r&eacute;fugier
+vers les Anglais, avait mis vainement le pied dans les eaux de
+l'Oc&eacute;an.
+N'ayant pu prendre Granville, elle avait &eacute;t&eacute;
+ramen&eacute;e sur la Loire, n'avait
+pu la repasser, avait &eacute;t&eacute; refoul&eacute;e une seconde
+fois en Bretagne, et de
+Bretagne sur la Loire encore. Enfin, ne pouvant franchir cette
+barri&egrave;re
+fatale, elle venait d'expirer tout enti&egrave;re, entre Savenay, la
+Loire et des
+marais. Westermann fut charg&eacute;, avec sa cavalerie, de poursuivre
+les restes
+fugitifs de la Vend&eacute;e. Kl&eacute;ber et Marceau
+retourn&egrave;rent &agrave; Nantes. Re&ccedil;us, le
+24, par le peuple de cette ville, ils obtinrent une esp&egrave;ce de
+triomphe, et
+furent gratifi&eacute;s par le club jacobin d'une couronne civique.</p>
+<p>Si l'on consid&egrave;re dans son ensemble cette campagne
+m&eacute;morable de 93, on ne
+pourra s'emp&ecirc;cher de la regarder comme le plus grand effort
+qu'ait jamais
+fait une soci&eacute;t&eacute; menac&eacute;e. Dans l'ann&eacute;e
+1792, la coalition, qui n'&eacute;tait pas
+compl&egrave;te encore, avait agi sans ensemble et sans vigueur. Les
+Prussiens
+avaient tent&eacute; en Champagne une invasion ridicule; les
+Autrichiens s'&eacute;taient
+born&eacute;s dans les Pays-Bas &agrave; bombarder la place de Lille.
+Les Fran&ccedil;ais, dans
+leur premi&egrave;re exaltation, repouss&egrave;rent les Prussiens
+au-del&agrave; du Rhin, les
+Autrichiens au-del&agrave; de la Meuse, conquirent les Pays-Bas,
+Mayence, la
+Savoie et le comt&eacute; de Nice. La grande ann&eacute;e 93 s'ouvrit
+d'une mani&egrave;re bien
+diff&eacute;rente. La coalition &eacute;tait augment&eacute;e des trois
+puissances qui jusque-l&agrave;
+&eacute;taient rest&eacute;es neutres. L'Espagne pouss&eacute;e
+&agrave; bout par le 21 janvier, avait
+enfin port&eacute; cinquante mille hommes sur les
+Pyr&eacute;n&eacute;es; la France avait oblig&eacute;
+Pitt &agrave; se d&eacute;clarer; et l'Angleterre et la Hollande
+&eacute;taient entr&eacute;es &agrave; la
+fois dans la coalition, qui se trouvait ainsi doubl&eacute;e; et qui,
+mieux
+avertie des moyens de l'ennemi qu'elle avait &agrave; combattre,
+augmentait ses
+forces, et se pr&eacute;parait &agrave; un effort d&eacute;cisif.
+Ainsi, comme sous Louis XIV,
+la France avait &agrave; soutenir l'attaque de l'Europe enti&egrave;re;
+et cette fois
+elle ne s'&eacute;tait pas attir&eacute; ce concours d'ennemis par son
+ambition, mais par
+la juste col&egrave;re que lui inspira l'intervention des puissances
+dans ses
+affaires int&eacute;rieures.</p>
+<p>D&egrave;s le mois de mars, Dumouriez d&eacute;buta par une
+t&eacute;m&eacute;rit&eacute;, et voulut envahir
+la Hollande en se jetant dans des bateaux. Pendant ce temps Cobourg
+surprit
+les lieutenans de Dumouriez, les rejeta au-del&agrave; de la Meuse, et
+le for&ccedil;a
+lui-m&ecirc;me &agrave; venir se mettre &agrave; la t&ecirc;te de son
+arm&eacute;e. Dumouriez fut oblig&eacute; de
+livrer la bataille de Nerwinde. Cette terrible bataille &eacute;tait
+gagn&eacute;e,
+lorsque l'aile gauche fl&eacute;chit, et repassa la Gette; il fallut
+battre en
+retraite, et nous perd&icirc;mes la Belgique en quelques jours. Alors
+les revers
+aigrissant les coeurs, Dumouriez rompit avec son gouvernement, et passa
+aux
+Autrichiens. Dans le m&ecirc;me instant, Custine, battu &agrave;
+Francfort, ramen&eacute; sur
+le Rhin, et s&eacute;par&eacute; de Mayence, laissait les Prussiens
+bloquer cette place
+fameuse, et en commencer le si&eacute;ge; les Pi&eacute;montais nous
+repoussaient &agrave;
+Saorgio, les Espagnols entamaient les Pyr&eacute;n&eacute;es; et enfin
+les provinces de
+l'Ouest, d&eacute;j&agrave; priv&eacute;es de leurs pr&ecirc;tres et
+pouss&eacute;es &agrave; bout par la lev&eacute;e des
+trois cent mille hommes, venaient de s'insurger au nom du tr&ocirc;ne
+et de
+l'autel. C'est dans ce moment que la Montagne, exasp&eacute;r&eacute;e
+de la d&eacute;sertion de
+Dumouriez, des d&eacute;faites essuy&eacute;es dans les Pays-Bas, sur
+le Rhin, aux Alpes,
+et surtout de l'insurrection de l'Ouest, ne garda plus aucune mesure,
+arracha violemment les girondins du sein de la convention, et repoussa
+ainsi tous ceux qui pouvaient lui parler encore de mod&eacute;ration.
+Ce nouvel
+exc&egrave;s lui valut de nouveaux ennemis. Soixante-sept
+d&eacute;partemens sur
+quatre-vingt-trois se soulev&egrave;rent contre ce gouvernement, qui
+eut alors &agrave;
+lutter contre l'Europe, la Vend&eacute;e royaliste, et les trois quarts
+de la
+France f&eacute;d&eacute;ralis&eacute;e. C'est &agrave; cette
+&eacute;poque que nous perd&icirc;mes le camp de
+Famars et le brave Dampierre, que le blocus de Valenciennes fut
+achev&eacute;, que
+Mayence fut press&eacute; vivement, que les Espagnols pass&egrave;rent
+le Tech et
+menac&egrave;rent Perpignan, que les Vend&eacute;ens prirent Saumur et
+assi&eacute;g&egrave;rent
+Nantes, que les f&eacute;d&eacute;ralistes se dispos&egrave;rent
+&agrave; fondre de Lyon, de Marseille,
+de Bordeaux et de Caen, sur Paris.</p>
+<p>De tous les points on pouvait tenter une marche hardie sur la
+capitale,
+terminer la r&eacute;volution en quelques journ&eacute;es, et suspendre
+la civilisation
+europ&eacute;enne pour long-temps. Heureusement on assi&eacute;gea des
+places. On se
+souvient, avec quelle fermet&eacute; la convention fit rentrer les
+d&eacute;partemens
+dans la soumission, en leur montrant seulement son autorit&eacute;, et
+en
+dispersant les imprudens qui s'&eacute;taient avanc&eacute;s
+jusqu'&agrave; Vernon; avec quel
+bonheur les Vend&eacute;ens furent repouss&eacute;s de Nantes, et
+arr&ecirc;t&eacute;s dans leur
+marche victorieuse. Mais tandis que la convention triomphait des
+f&eacute;d&eacute;ralistes, ses autres ennemis avaient fait des
+progr&egrave;s alarmans.
+Valenciennes et Mayence furent prises apr&egrave;s des si&eacute;ges
+m&eacute;morables; la
+guerre du f&eacute;d&eacute;ralisme amena deux &eacute;v&eacute;nemens
+d&eacute;sastreux, le si&eacute;ge de Lyon, et
+la trahison de Toulon; enfin, la Vend&eacute;e elle-m&ecirc;me, quoique
+renferm&eacute;e dans
+le cadre de la Loire, de la mer et du Poitou, par l'heureuse
+r&eacute;sistance de
+Nantes, venait de repousser les colonnes de Westermann et de
+Labaroli&egrave;re,
+qui avaient voulu p&eacute;n&eacute;trer dans son sein. Jamais la
+situation n'avait &eacute;t&eacute;
+plus grave. Les coalis&eacute;s n'&eacute;taient plus
+arr&ecirc;t&eacute;s au Nord et au Rhin par des
+si&eacute;ges; Lyon et Toulon offraient aux Pi&eacute;montais de
+solides appuis; la
+Vend&eacute;e paraissait indomptable, et offrait un pied-&agrave;-terre
+aux Anglais.
+C'est alors que la convention appela &agrave; Paris les envoy&eacute;s
+des assembl&eacute;es
+primaires, leur donna la constitution de l'an III &agrave; jurer et
+&agrave; d&eacute;fendre, et
+d&eacute;cida avec eux que la France enti&egrave;re, hommes et choses,
+&eacute;tait &agrave; la
+disposition du gouvernement. Alors fut d&eacute;cr&eacute;t&eacute;e la
+lev&eacute;e en masse,
+g&eacute;n&eacute;ration par g&eacute;n&eacute;ration, et la
+facult&eacute; de requ&eacute;rir tout ce qui serait
+n&eacute;cessaire &agrave; la guerre; alors fut institu&eacute; le
+Grand-Livre, et l'emprunt
+forc&eacute; sur les riches, pour retirer de la circulation une partie
+des
+assignats et op&eacute;rer le placement forc&eacute; des biens
+nationaux; alors deux
+grandes arm&eacute;es furent dirig&eacute;es sur la Vend&eacute;e, la
+garnison de Mayence y fut
+transport&eacute;e en poste; il fut r&eacute;solu que ce malheureux
+pays serait br&ucirc;l&eacute;, et
+que la population en serait transport&eacute;e ailleurs. Enfin, Carnot
+entra au
+comit&eacute; de salut public, et commen&ccedil;a &agrave; introduire
+l'ordre et l'ensemble dans
+les op&eacute;rations militaires.</p>
+<p>Nous avions perdu le camp de C&eacute;sar, et Kilmaine avait, par
+une retraite
+heureuse, sauv&eacute; les restes de l'arm&eacute;e du Nord. Les
+Anglais s'&eacute;taient port&eacute;s
+&agrave; Dunkerque, et en faisaient le si&eacute;ge, tandis que les
+Autrichiens
+attaquaient Le Quesnoy. Une masse fut rapidement dirig&eacute;e de
+Lille sur les
+derri&egrave;res du duc d'York. Si Houchard, qui commandait en cette
+occasion
+soixante mille Fran&ccedil;ais, avait compris le plan de Carnot, et
+s'&eacute;tait port&eacute;
+sur Furnes, pas un Anglais n'&eacute;tait sauv&eacute;. Au lieu de se
+placer entre le
+corps d'observation et le corps de si&eacute;ge, il prit une marche
+directe et
+d&eacute;cida du moins la lev&eacute;e du si&eacute;ge, en donnant
+l'heureuse bataille
+d'Hondschoote. Cette bataille fut notre premi&egrave;re victoire, sauva
+Dunkerque,
+priva les Anglais de tous les fruits de cette guerre, et nous rendit la
+joie et l'esp&eacute;rance.</p>
+<p>Bient&ocirc;t de nouveaux revers chang&egrave;rent cette joie en
+nouvelles alarmes. Le
+Quesnoy fut pris par les Autrichiens; l'arm&eacute;e de Houchard fut
+saisie &agrave;
+Menin d'une terreur panique, et se dispersa; les Prussiens et les
+Autrichiens, que rien n'arr&ecirc;tait plus depuis la prise de Mayence,
+s'avanc&egrave;rent sur les deux versans des Vosges, menac&egrave;rent
+les lignes de
+Wissembourg, et nous battirent en diverses rencontres. Les Lyonnais
+r&eacute;sistaient avec vigueur, les Pi&eacute;montais avaient
+recouvr&eacute; la Savoie, et
+&eacute;taient descendus vers Lyon pour mettre notre arm&eacute;e entre
+deux feux;
+Ricardos avait franchi la Tet, et d&eacute;pass&eacute; Perpignan;
+enfin la division des
+troupes de l'Ouest en deux arm&eacute;es, celle de La Rochelle et celle
+de Brest,
+avait emp&ecirc;ch&eacute; le succ&egrave;s du plan de campagne
+arr&ecirc;t&eacute; &agrave; Saumur le 2 septembre.
+Canclaux, mal second&eacute; par Rossignol, s'&eacute;tait
+trouv&eacute; seul en fl&egrave;che dans le
+sein de la Vend&eacute;e, et s'&eacute;tait repli&eacute; sur Nantes.
+Alors nouveaux efforts: la
+dictature fut compl&eacute;t&eacute;e et proclam&eacute;e par
+l'institution du gouvernement
+r&eacute;volutionnaire; la puissance du comit&eacute; de salut public
+fut proportionn&eacute;e
+au danger; les lev&eacute;es furent ex&eacute;cut&eacute;es, et les
+arm&eacute;es grossies d'une
+multitude de r&eacute;quisitionnaires; les nouveaux venus remplirent
+les
+garnisons, et permirent de porter les troupes organis&eacute;es en
+ligne; enfin
+la convention ordonna aux arm&eacute;es de vaincre dans un d&eacute;lai
+donn&eacute;.</p>
+<p>Les moyens qu'elle avait pris produisirent leurs in&eacute;vitables
+effets. Les
+arm&eacute;es du Nord, renforc&eacute;es, se concentr&egrave;rent
+&agrave; Lille et &agrave; Guise. Les
+coalis&eacute;s s'&eacute;taient port&eacute;s &agrave; Maubeuge,
+qu'ils voulaient prendre avant la fin
+de la campagne. Jourdan, parti de Guise, livra aux Autrichiens la
+bataille
+de Watignies, et fit lever le si&eacute;ge de Maubeuge, comme Houchard
+avait fait
+lever celui de Dunkerque. Les Pi&eacute;montais furent rejet&eacute;s
+au del&agrave; du
+Saint-Bernard par Kellermann; Lyon, inond&eacute; de lev&eacute;es en
+masse, fut emport&eacute;
+d'assaut; Ricardos fut repouss&eacute; au-del&agrave; de la Tet; enfin
+les deux arm&eacute;es de
+La Rochelle et de Brest, r&eacute;unies sous un seul chef,
+L&eacute;chelle, qui laissait
+agir Kl&eacute;ber, &eacute;cras&egrave;rent les Vend&eacute;ens
+&agrave; Cholet, et les oblig&egrave;rent &agrave; passer
+la Loire en d&eacute;sordre.</p>
+<p>Un seul revers troubla la joie que devaient causer de tels
+&eacute;v&eacute;nemens: les
+lignes de Wissembourg furent perdues. Mais le comit&eacute; de salut
+public ne
+voulut pas terminer la campagne avant qu'elles fussent reprises; le
+jeune
+Hoche, g&eacute;n&eacute;ral de l'arm&eacute;e de la Moselle,
+malheureux mais brave &agrave;
+Kayserslautern, fut encourag&eacute; quoique battu. N'ayant pu entamer
+Brunswick,
+il se jeta sur le flanc de Wurmser. D&egrave;s ce moment, les deux
+arm&eacute;es du Rhin
+et de la Moselle r&eacute;unies repouss&egrave;rent les Autrichiens
+au-del&agrave; de
+Wissembourg, oblig&egrave;rent Brunswick &agrave; suivre ce mouvement
+r&eacute;trograde,
+d&eacute;bloqu&egrave;rent Landau, et camp&egrave;rent dans le
+Palatinat. Toulon fut repris par
+une id&eacute;e heureuse et par un prodige de hardiesse; enfin, les
+Vend&eacute;ens,
+qu'on croyait d&eacute;truits, mais qui, dans leur d&eacute;sespoir,
+s'&eacute;taient port&eacute;s au
+nombre de quatre-vingt mille individus au-del&agrave; de la Loire, et
+cherchaient
+un port pour se jeter dans les bras des Anglais, les Vend&eacute;ens
+furent
+repouss&eacute;s des bords de l'Oc&eacute;an, repouss&eacute;s
+&eacute;galement des bords de la Loire,
+et &eacute;cras&eacute;s entre ces deux barri&egrave;res qu'ils ne
+purent jamais franchir. Aux
+Pyr&eacute;n&eacute;es seulement nos armes avaient &eacute;t&eacute;
+malheureuses, mais nous n'avions
+perdu que la ligne du Tech, et nous campions encore en avant de
+Perpignan.</p>
+<p>Ainsi, cette grande et terrible ann&eacute;e nous montre l'Europe
+pressant la
+r&eacute;volution de tout son poids, lui faisant expier ses premiers
+succ&egrave;s de 92,
+ramenant ses arm&eacute;es en arri&egrave;re, p&eacute;n&eacute;trant
+par toutes les fronti&egrave;res &agrave; la
+fois; et une partie de la France s'insurgeant, et ajoutant ses efforts
+&agrave;
+ceux des puissances ennemies. Alors la r&eacute;volution s'irrite: elle
+fait
+&eacute;clater sa col&egrave;re au 31 mai, se cr&eacute;e, par cette
+journ&eacute;e, de nouveaux
+ennemis, et semble pr&ecirc;te &agrave; succomber contre l'Europe et
+les trois quarts de
+ses provinces r&eacute;volt&eacute;es. Mais bient&ocirc;t elle fait
+rentrer ses ennemis
+int&eacute;rieurs dans le devoir, soul&egrave;ve un million d'hommes
+&agrave; la fois, bat les
+Anglais &agrave; Hondschoote, est battue de nouveau, mais redouble
+aussit&ocirc;t
+d'efforts, gagne une bataille &agrave; Watignies, recouvre les lignes
+de
+Wissembourg, rejette les Pi&eacute;montais au-del&agrave; des Alpes,
+prend Lyon, Toulon,
+et &eacute;crase deux fois les Vend&eacute;ens, une premi&egrave;re
+fois dans la Vend&eacute;e, et une
+seconde et derni&egrave;re fois en Bretagne. Jamais spectacle ne fut
+plus grand et
+plus digne d'&ecirc;tre propos&eacute; &agrave; l'admiration et
+&agrave; l'imitation des peuples. La
+France avait recouvr&eacute; tout ce qu'elle avait perdu,
+except&eacute; Cond&eacute;,
+Valenciennes, et quelques forts dans le Roussillon; les puissances de
+l'Europe, au contraire, qui avaient toutes ensemble lutt&eacute; contre
+une seule,
+n'avaient rien obtenu, s'accusaient les unes les autres, et se
+rejetaient
+la honte de la campagne. La France achevait d'organiser ses moyens, et
+devait para&icirc;tre bien plus formidable l'ann&eacute;e suivante.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="CHAPITRE_XVIII."></a>
+<h2>CHAPITRE XVIII.</h2>
+<br>
+<p style="font-weight: bold;">SUITE DE LA LUTTE DES H&Eacute;BERTISTES
+ET DES DANTONISTES.&#8212;CAMILLE
+DESMOULINS
+PUBLIE <i>le Vieux Cordelier</i>.&#8212;LE COMIT&Eacute; SE PLACE ENTRE LES
+DEUX PARTIS, ET
+S'ATTACHE D'ABORD A R&Eacute;PRIMER LES H&Eacute;BERTISTES.&#8212;DISETTE
+DANS
+PARIS.&#8212;RAPPORTS IMPORTANS DE ROBESPIERRE ET DE SAINT-JUST.&#8212;MOUVEMENT
+TENT&Eacute; PAR LES H&Eacute;BERTISTES.&#8212;ARRESTATION ET MORT DE RONSIN,
+VINCENT, H&Eacute;BERT,
+CHAUMETTE, MOMORO, ETC.&#8212;LE COMIT&Eacute; DE SALUT PUBLIC FAIT SUBIR LE
+M&Ecirc;ME SORT
+AUX DANTONISTES.&#8212;ARRESTATION, PROC&Egrave;S ET SUPPLICE DE DANTON,
+CAMILLE
+DESMOULINS, PHILIPPEAU, LACROIX, H&Eacute;RAULT-S&Eacute;CHELLES,
+FABRE-D'&Eacute;GLANTINE,
+CHABOT, ETC.</p>
+<br>
+<p>La convention avait commenc&eacute; d'exercer quelques
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute;s envers la faction
+turbulente des cordeliers et des agens minist&eacute;riels. Ronsin et
+Vincent
+&eacute;taient en prison. Leurs partisans s'agitaient au dehors.
+Momoro, aux
+Cordeliers, H&eacute;bert, aux Jacobins, s'effor&ccedil;aient d'exciter
+en faveur de
+leurs amis l'int&eacute;r&ecirc;t des chauds r&eacute;volutionnaires.
+Les cordeliers firent une
+p&eacute;tition, et, d'un ton assez peu respectueux, demand&egrave;rent
+si on voulait
+punir Vincent et Ronsin d'avoir courageusement poursuivi Dumouriez,
+Custine et Brissot; ils d&eacute;clar&egrave;rent qu'ils regardaient
+ces deux citoyens
+comme d'excellens patriotes, et qu'ils les conserveraient toujours
+comme
+membres de leur soci&eacute;t&eacute;. Les jacobins
+pr&eacute;sent&egrave;rent une p&eacute;tition plus
+mesur&eacute;e, et se born&egrave;rent &agrave; demander qu'on
+acc&eacute;l&eacute;r&acirc;t le rapport sur Vincent
+et Ronsin, afin de les punir s'ils &eacute;taient coupables, ou de les
+rendre &agrave; la
+libert&eacute; s'ils &eacute;taient innocens.</p>
+<p>Le comit&eacute; de salut public gardait encore le silence.
+Collot-d'Herbois seul,
+quoique membre du comit&eacute; et partisan oblig&eacute; du
+gouvernement, montra le plus
+grand z&egrave;le pour Ronsin. Le motif en &eacute;tait naturel: la
+cause de Vincent lui
+&eacute;tait presque &eacute;trang&egrave;re, mais celle de Ronsin,
+envoy&eacute; &agrave; Lyon avec lui, et
+de plus ex&eacute;cuteur de ses sanglantes ordonnances, le touchait de
+tr&egrave;s pr&egrave;s.
+Collot d'Herbois avait soutenu avec Ronsin qu'il n'y avait qu'un
+centi&egrave;me
+des Lyonnais qui fussent patriotes; qu'il fallait d&eacute;porter ou
+immoler le
+reste, charger le Rh&ocirc;ne de cadavres, effrayer tout le Midi de ce
+spectacle,
+et frapper de terreur la rebelle cit&eacute; de Toulon. Ronsin
+&eacute;tait en prison
+pour avoir r&eacute;p&eacute;t&eacute; ces horribles expressions dans
+une affiche. Collot
+d'Herbois, rappel&eacute; pour rendre compte de sa mission, avait le
+plus grand
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; justifier la conduite de Ronsin, afin de
+faire approuver la
+sienne. Dans ce moment, il arrivait une p&eacute;tition sign&eacute;e
+de quelques
+citoyens lyonnais, qui faisaient la peinture la plus d&eacute;chirante
+des maux de
+leur ville. Ils montraient les mitraillades succ&eacute;dant aux
+ex&eacute;cutions de la
+guillotine, une population enti&egrave;re menac&eacute;e
+d'extermination, et une cit&eacute;
+riche et manufacturi&egrave;re d&eacute;molie, non plus avec le
+marteau, mais avec la
+mine. Cette p&eacute;tition, que quatre citoyens avaient eu le courage
+de signer,
+produisit une impression douloureuse sur la convention.
+Collot-d'Herbois se
+h&acirc;ta de faire son rapport, et dans son ivresse
+r&eacute;volutionnaire, il pr&eacute;senta
+ces terribles ex&eacute;cutions comme elles s'offraient &agrave; sa
+propre imagination,
+c'est-&agrave;-dire comme indispensables et toutes naturelles.
+&laquo;Les Lyonnais,
+disait-il en substance, &eacute;taient vaincus, mais ils disaient
+hautement qu'ils
+prendraient bient&ocirc;t leur revanche. Il fallait frapper de terreur
+ces
+rebelles encore insoumis, et avec eux, tous ceux qui voudraient les
+imiter;
+il fallait un exemple prompt et terrible. L'instrument ordinaire de
+mort
+n'agissait point assez vite; le marteau ne d&eacute;molissait que
+lentement. La
+mitraille a d&eacute;truit les hommes, la mine a d&eacute;truit les
+&eacute;difices. Ceux qui
+sont morts avaient tous tremp&eacute; leurs mains dans le sang des
+patriotes. Une
+commission populaire les choisissait d'un coup d'oeil prompt et
+s&ucirc;r dans la
+foule des prisonniers; et on n'a lieu de regretter aucun de ceux qui
+ont
+&eacute;t&eacute; frapp&eacute;s.&raquo; Collot-d'Herbois obligea la
+convention &eacute;tonn&eacute;e &agrave; approuver
+ce qui lui semblait &agrave; lui-m&ecirc;me si naturel; il se rendit
+ensuite aux
+Jacobins pour se plaindre &agrave; eux de la peine qu'il avait eue
+&agrave; justifier sa
+conduite, et de la compassion qu'avaient inspir&eacute;e les Lyonnais.
+&laquo;Ce matin,
+j'ai eu besoin, dit-il, de me servir de circonlocutions pour faire
+approuver la mort des tra&icirc;tres. On pleurait, on demandait <i>s'ils
+&eacute;taient
+morts du premier coup</i>!... Du premier coup, les
+contre-r&eacute;volutionnaires! et
+Chalier est-il mort du premier coup<a name="FNanchor7"></a><a
+ href="#Footnote_7"><sup>[7]</sup></a>!... Vous vous informez,
+disais-je &agrave;
+la convention, comment sont morts ces hommes qui &eacute;taient
+couverts du sang
+de nos fr&egrave;res! S'ils n'&eacute;taient pas morts, vous ne
+d&eacute;lib&eacute;reriez pas ici!...
+Eh bien! &agrave; peine entendait-on ce langage! Ils ne pouvaient
+entendre parler
+des morts; ils ne savaient pas se d&eacute;fendre des ombres!&raquo;
+Passant ensuite &agrave;
+Ronsin, Collot-d'Herbois dit que ce g&eacute;n&eacute;ral avait
+partag&eacute; tous les dangers
+des patriotes dans le Midi, qu'il y avait brav&eacute; avec lui les
+poignards des
+aristocrates, et d&eacute;ploy&eacute; la plus grande fermet&eacute;
+pour y faire respecter
+l'autorit&eacute; de la r&eacute;publique; que dans ce moment tous les
+aristocrates se
+r&eacute;jouissaient de son arrestation, et y voyaient pour
+eux-m&ecirc;mes un sujet
+d'espoir. &laquo;Qu'a donc fait Ronsin pour &ecirc;tre
+arr&ecirc;t&eacute;? ajoutait Collot. Je l'ai
+demand&eacute; &agrave; tout le monde; personne n'a pu me le
+dire.&raquo; Le lendemain de cette
+s&eacute;ance, dans celle du 3 niv&ocirc;se, Collot, revenant &agrave;
+la charge, vint annoncer
+la mort du patriote Gaillard, lequel, voyant que la convention semblait
+d&eacute;sapprouver l'&eacute;nergie d&eacute;ploy&eacute;e &agrave;
+Lyon, s'&eacute;tait donn&eacute; la mort. &laquo;Vous ai-je
+tromp&eacute;, s'&eacute;cria Collot, quand je vous ai dit que les
+patriotes allaient
+&ecirc;tre r&eacute;duits au d&eacute;sespoir, si l'esprit public
+venait &agrave; baisser ici?&raquo;</p>
+<p>Ainsi, tandis que deux chefs des ultra-r&eacute;volutionnaires
+&eacute;taient enferm&eacute;s,
+leurs partisans s'agitaient pour eux. Les clubs, la convention
+&eacute;taient
+troubl&eacute;s de r&eacute;clamations en leur faveur, et un membre
+m&ecirc;me du comit&eacute; de
+salut public, compromis dans leur syst&egrave;me sanguinaire, les
+d&eacute;fendait pour
+se d&eacute;fendre lui-m&ecirc;me. Leurs adversaires
+commen&ccedil;aient, de leur c&ocirc;t&eacute;, &agrave;
+mettre la plus grande &eacute;nergie dans leurs attaques. Philippeau,
+revenu de la
+Vend&eacute;e, et plein d'indignation contre l'&eacute;tat-major de
+Saumur, voulait que
+le comit&eacute; de salut public, partageant sa col&egrave;re,
+poursuiv&icirc;t Rossignol,
+Ronsin et autres, et v&icirc;t une trahison dans la non-r&eacute;ussite
+du plan de
+campagne du 2 septembre. On a d&eacute;j&agrave; vu combien il y avait
+de torts
+r&eacute;ciproques, de malentendus, et d'incompatibilit&eacute;s de
+caract&egrave;re, dans la
+conduite de cette guerre. Rossignol et l'&eacute;tat-major de Saumur
+avaient eu
+de l'humeur, mais n'avaient point trahi; le comit&eacute;, en les
+d&eacute;sapprouvant,
+ne pouvait leur faire essuyer une condamnation qui n'aurait
+&eacute;t&eacute; ni juste ni
+politique. Robespierre aurait voulu qu'on s'expliqu&acirc;t &agrave;
+l'amiable; mais
+Philippeau, impatient, &eacute;crivit un pamphlet virulent o&ugrave; il
+raconta toute la
+guerre, et o&ugrave; il m&ecirc;la beaucoup d'erreurs &agrave; beaucoup
+de v&eacute;rit&eacute;s. Cet &eacute;crit
+devait produire la plus vive sensation, car il attaquait les
+r&eacute;volutionnaires les plus prononc&eacute;s, et les accusait des
+plus affreuses
+trahisons. &laquo;Qu'a fait Ronsin? disait Philippeau; beaucoup
+intrigu&eacute;,
+beaucoup vol&eacute;, beaucoup menti! Sa seule exp&eacute;dition c'est
+celle du 18
+septembre, o&ugrave; il fit accabler quarante-cinq mille patriotes par
+trois mille
+brigands; c'est cette journ&eacute;e fatale de Coron, o&ugrave;,
+apr&egrave;s avoir dispos&eacute;
+notre artillerie dans une gorge, &agrave; la t&ecirc;te d'une colonne
+de six lieues de
+flanc, il se tint cach&eacute; dans une &eacute;table comme un
+l&acirc;che coquin, &agrave; deux
+lieues du champ de bataille, o&ugrave; nos infortun&eacute;s camarades
+&eacute;taient foudroy&eacute;s
+par leurs propres canons.&raquo; Les expressions n'&eacute;taient pas
+m&eacute;nag&eacute;es, comme on
+le voit, dans l'&eacute;crit de Philippeau. Malheureusement, le
+comit&eacute; de salut
+public, qu'il aurait d&ucirc; mettre dans ses int&eacute;r&ecirc;ts,
+n'&eacute;tait pas trait&eacute; avec
+beaucoup d'&eacute;gards. Philippeau, m&eacute;content de ne pas voir
+son indignation
+assez partag&eacute;e, semblait imputer au comit&eacute; une partie des
+torts qu'il
+reprochait &agrave; Ronsin, et employait m&ecirc;me cette expression
+offensante: <i>Si
+vous n'avez &eacute;t&eacute; que tromp&eacute;s</i>.</p>
+<p>L'&eacute;crit, comme nous venons de le dire, produisit une grande
+sensation.
+Camille Desmoulins ne connaissait point Philippeau; mais, satisfait de
+voir
+que dans la Vend&eacute;e les ultra-r&eacute;volutionnaires avaient
+autant de torts qu'&agrave;
+Paris, et n'imaginant pas que la col&egrave;re e&ucirc;t aveugl&eacute;
+Philippeau jusqu'&agrave; lui
+faire changer des fautes en trahison, il lut son pamphlet avec
+empressement, admira son courage, et, dans sa na&iuml;vet&eacute;, il
+disait &agrave; tout le
+monde: &laquo;Avez-vous lu Philippeau?... Lisez Philippeau....&raquo;
+Tout le monde,
+suivant lui, devait lire cet &eacute;crit, qui prouvait les dangers
+qu'avait
+courus la r&eacute;publique, par la faute des exag&eacute;r&eacute;s
+r&eacute;volutionnaires.</p>
+<p>Camille aimait beaucoup Danton, et en &eacute;tait aim&eacute;. Tous
+deux pensaient que
+la r&eacute;publique &eacute;tant sauv&eacute;e par ses
+derni&egrave;res victoires, il &eacute;tait temps de
+mettre fin &agrave; des cruaut&eacute;s d&eacute;sormais inutiles; que
+ces cruaut&eacute;s prolong&eacute;es
+plus long-temps ne seraient propres qu'&agrave; compromettre la
+r&eacute;volution, et que
+l'&eacute;tranger pouvait seul en d&eacute;sirer et en inspirer la
+continuation. Camille
+imagina d'&eacute;crire un nouveau journal qu'il intitula <i>le Vieux
+Cordelier</i>,
+car Danton et lui &eacute;taient les doyens de ce club
+c&eacute;l&egrave;bre. Il dirigea sa
+feuille contre tous les r&eacute;volutionnaires nouveaux, qui voulaient
+renverser
+et d&eacute;passer les r&eacute;volutionnaires les plus anciens et les
+plus &eacute;prouv&eacute;s.
+Jamais cet &eacute;crivain, le plus remarquable de la
+r&eacute;volution, et l'un des plus
+na&iuml;fs et des plus spirituels de notre langue, n'avait
+d&eacute;ploy&eacute; autant de
+gr&acirc;ce, d'originalit&eacute; et m&ecirc;me d'&eacute;loquence. Il
+commen&ccedil;ait ainsi son premier
+num&eacute;ro (15 frimaire): &laquo;O Pitt! je rends hommage &agrave;
+ton g&eacute;nie! Quels nouveaux
+d&eacute;barqu&eacute;s de France en Angleterre t'ont donn&eacute; de
+si bons conseils et des
+moyens si s&ucirc;rs de perdre ma patrie? Tu as vu que tu
+&eacute;chouerais
+&eacute;ternellement contre elle, si tu ne t'attachais &agrave; perdre
+dans l'opinion
+publique ceux qui, depuis cinq ans, ont d&eacute;jou&eacute; tous tes
+projets. Tu as
+compris que ce sont ceux qui t'ont toujours vaincu qu'il fallait
+vaincre;
+qu'il fallait faire accuser de corruption pr&eacute;cis&eacute;ment
+ceux que tu n'avais
+pu corrompre, et d'atti&eacute;dissement ceux que tu n'avais pu
+atti&eacute;dir. J'ai
+ouvert les yeux, ajoutait Desmoulins, j'ai vu le nombre de nos ennemis:
+leur multitude m'arrache de l'h&ocirc;tel des Invalides, et me
+ram&egrave;ne au combat.
+Il faut &eacute;crire, il faut quitter le crayon lent de l'histoire de
+la
+r&eacute;volution, que je tra&ccedil;ais au coin du feu, pour reprendre
+la plume rapide
+et haletante du journaliste, et suivre, &agrave; bride abattue, le
+torrent
+r&eacute;volutionnaire. D&eacute;put&eacute; consultant que personne ne
+consultait plus depuis
+le 3 juin, je sors de mon cabinet et de ma chaise &agrave; bras,
+o&ugrave; j'ai eu tout
+le loisir de suivre, par le menu le nouveau syst&egrave;me de nos
+ennemis.&raquo;</p>
+<p>Camille &eacute;levait Robespierre jusqu'aux cieux, pour sa conduite
+aux Jacobins,
+pour les services g&eacute;n&eacute;reux qu'il avait rendus aux vieux
+patriotes, et il
+s'exprimait de la mani&egrave;re suivante &agrave; l'&eacute;gard du
+culte et des proscriptions:</p>
+<p>&laquo;Il faut, disait-il, &agrave; l'esprit humain malade le lit
+plein de songes de la
+superstition: et &agrave; voir les f&ecirc;tes, les processions qu'on
+institue, les
+autels et les saints s&eacute;pulcres qui s'&eacute;l&egrave;vent, il
+me semble qu'on ne fait
+que changer le lit du malade; seulement on lui retire l'oreiller de
+l'esp&eacute;rance d'une autre vie.... Pour moi, je l'ai dit ainsi, le
+jour m&ecirc;me
+o&ugrave; je vis Gobel venir &agrave; la barre, avec sa double croix
+qu'on portait en
+triomphe devant le philosophe <i>Anaxagoras</i><a name="FNanchor8"></a><a
+ href="#Footnote_8"><sup>[8]</sup></a>.</p>
+<br>
+<p>Si ce n'&eacute;tait pas un crime de l&egrave;se-Montagne, de
+soup&ccedil;onner un pr&eacute;sident des
+jacobins et un procureur de la commune, tels que Clootz et Chaumette,
+je
+serais tent&eacute; de croire qu'&agrave; cette nouvelle de
+Barr&egrave;re, <i>la Vend&eacute;e n'existe
+plus</i>, le roi de Prusse s'est &eacute;cri&eacute; douloureusement: <i>Tous
+nos efforts
+&eacute;choueront donc contre la r&eacute;publique, puisque le noyau de
+la Vend&eacute;e est
+d&eacute;truit!</i> et que l'adroit Luchesini, pour le consoler, lui
+aura dit: <i>H&eacute;ros
+invincible, j'imagine une ressource; laissez-moi faire. Je paierai
+quelques
+pr&ecirc;tres pour se dire charlatans, j'enflammerai le patriotisme des
+autres
+pour faire une pareille d&eacute;claration. Il y a &agrave; Paris deux
+fameux patriotes
+qui seront tr&egrave;s propres par leurs talens, leur
+exag&eacute;ration, et leur syst&egrave;me
+religieux bien connu, &agrave; nous seconder et &agrave; recevoir nos
+impressions. Il
+n'est question que de faire agir nos amis en France, aupr&egrave;s des
+deux grands
+philosophes Anacharsis et Anaxagoras; de mettre en mouvement leur bile,
+et
+d'&eacute;blouir leur civisme, par la riche conqu&ecirc;te des
+sacristies</i>. (J'esp&egrave;re
+que Chaumette ne se plaindra pas de ce num&eacute;ro; le marquis de
+Luchesini ne
+peut pas parler de lui en termes plus honorables.) <i>Anacharsis et
+Anaxagoras croiront pousser la roue de la raison, tandis que ce sera
+celle
+de la contre-r&eacute;volution; et bient&ocirc;t, au lieu de laisser
+mourir en France de
+vieillesse et d'inanition le papisme pr&ecirc;t &agrave; y rendre le
+dernier soupir, je
+vous promets, par la pers&eacute;cution et l'intol&eacute;rance contre
+ceux qui
+voudraient messer et &ecirc;tre mess&eacute;s, de faire passer force
+recrues &agrave; Lescure
+et &agrave; La Rochejaquelein</i>.&raquo;</p>
+<p>Camille, racontant ensuite ce qui se faisait sous les empereurs
+romains, et
+pr&eacute;tendant ne donner qu'une traduction de Tacite, fit une
+effrayante
+allusion &agrave; la loi des suspects. &laquo;Anciennement, dit-il, il
+y avait &agrave; Rome,
+selon Tacite, une loi qui sp&eacute;cifiait les crimes d'&eacute;tat et
+de l&egrave;se-majest&eacute;,
+et portait peine capitale. Ces crimes de l&egrave;se-majest&eacute;,
+sous la r&eacute;publique,
+se r&eacute;duisaient &agrave; quatre sortes: si une arm&eacute;e avait
+&eacute;t&eacute; abandonn&eacute;e en pays
+ennemi; si l'on avait excit&eacute; des s&eacute;ditions; si les
+membres des corps
+constitu&eacute;s avaient mal administr&eacute; les affaires o&ugrave;
+les deniers publics; si
+la majest&eacute; du peuple romain avait &eacute;t&eacute; avilie. Les
+empereurs n'eurent besoin
+que de quelques articles additionnels &agrave; cette loi, pour
+envelopper les
+citoyens et les cit&eacute;s enti&egrave;res dans la proscription.
+Auguste fut le premier
+&agrave; &eacute;tendre cette loi de l&egrave;se-majest&eacute;, en y
+comprenant les &eacute;crits qu'il
+appelait contre-r&eacute;volutionnaires. Bient&ocirc;t les extensions
+n'eurent plus de
+bornes. D&egrave;s que les propos furent devenus des crimes
+d'&eacute;tat, il n'y eut
+plus qu'un pas &agrave; faire pour changer en crimes les simples
+regards, la
+tristesse, la compassion, les soupirs, le silence m&ecirc;me.</p>
+<p>&laquo;Bient&ocirc;t ce fut un crime de l&egrave;se-majest&eacute;
+ou de contre-r&eacute;volution &agrave; la ville
+de <i>Nursia</i> d'avoir &eacute;lev&eacute; un monument &agrave; ses
+habitans morts au si&eacute;ge de
+Mod&egrave;ne; crime de contre-r&eacute;volution &agrave; Libon Drusus
+d'avoir demand&eacute; aux
+diseurs de bonne aventure s'il ne poss&eacute;derait pas un jour de
+grandes
+richesses; crime de contre-r&eacute;volution au journaliste Cremutius
+Cordus
+d'avoir appel&eacute; Brutus et Cassius les derniers des Romains; crime
+de
+contre-r&eacute;volution &agrave; un des descendans de Cassius d'avoir
+chez lui un
+portrait de son bisa&iuml;eul; crime de contre-r&eacute;volution
+&agrave; Marcus Scaurus
+d'avoir fait une trag&eacute;die o&ugrave; il y avait tel vers auquel
+on pouvait donner
+deux sens; crime de contre-r&eacute;volution &agrave; Torquatus Silanus
+de faire de la
+d&eacute;pense; crime de contre-r&eacute;volution &agrave;
+P&eacute;tr&eacute;ius d'avoir eu un songe sur
+Claude; crime de contre-r&eacute;volution &agrave; Pomponius de ce
+qu'un ami de S&eacute;jan
+&eacute;tait venu chercher un asile dans une de ses maisons de
+campagne; crime de
+contre-r&eacute;volution de se plaindre des malheurs du temps, car
+c'&eacute;tait faire
+le proc&egrave;s du gouvernement; crime de contre-r&eacute;volution de
+ne pas invoquer le
+g&eacute;nie divin de Caligula: pour y avoir manqu&eacute;, grand
+nombre de citoyens
+furent d&eacute;chir&eacute;s de coups, condamn&eacute;s aux mines ou
+aux b&ecirc;tes, quelques-uns
+m&ecirc;me sci&eacute;s par le milieu du corps; crime enfin de
+contre-r&eacute;volution &agrave; la
+m&egrave;re du consul Fusius Germinus d'avoir pleur&eacute; la mort
+funeste de son fils.</p>
+<p>&laquo;Il fallait montrer de la joie de la mort de son ami, de son
+parent, si
+l'on ne voulait s'exposer &agrave; p&eacute;rir soi-m&ecirc;me.</p>
+<p>&laquo;Tout donnait de l'ombrage au tyran. Un citoyen avait-il de la
+popularit&eacute;?
+c'&eacute;tait un rival du prince, qui pouvait susciter une guerre
+civile. <i>Studia
+civium in se verteret, et si multi idem audeant, bellum esse</i>.
+SUSPECT.</p>
+<p>&laquo;Fuyait-on au contraire la popularit&eacute;, et se tenait-on
+au coin de son feu?
+cette vie retir&eacute;e vous avait fait remarquer, vous avait
+donn&eacute; de la
+consid&eacute;ration. <i>Quanto metu occultior, tanto plus fam&acirc;
+adeptus</i>. SUSPECT.</p>
+<p>&laquo;&Eacute;tiez-vous riche? il y avait un p&eacute;ril imminent
+que le peuple ne f&ucirc;t
+corrompu par vos largesses. <i>Auri vim atque opes Plauti, principi
+infensas</i>. SUSPECT.</p>
+<p>&laquo;&Eacute;tiez-vous pauvre? Comment donc! invincible empereur!
+il faut surveiller
+de plus pr&egrave;s cet homme. Il n'y a personne d'entreprenant comme
+celui qui
+n'a rien. <i>Syllam inopem, und&egrave; praecipuam audaciam</i>.
+SUSPECT.</p>
+<p>&laquo;&Eacute;tiez-vous d'un caract&egrave;re sombre,
+m&eacute;lancolique, ou mis en n&eacute;glig&eacute;? Ce qui
+vous affligeait, c'est que les affaires publiques allaient bien. <i>Hominem
+publicis bonis moestum</i>. SUSPECT.&raquo;</p>
+<p>Camille Desmoulins poursuivait ainsi cette grande
+&eacute;num&eacute;ration des suspects,
+et tra&ccedil;ait un horrible tableau de ce qui se passait &agrave;
+Paris, par ce qui
+s'&eacute;tait fait &agrave; Rome. Si la lettre de Philippeau avait
+excit&eacute; une vive
+sensation, le journal de Camille Desmoulins en produisit une bien plus
+grande encore. Cinquante mille exemplaires de chacun de ses
+num&eacute;ros furent
+vendus en quelques jours. Les provinces en demandaient en
+quantit&eacute;; les
+prisonniers se les transmettaient &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e, et
+ils lisaient avec
+d&eacute;lices, et avec un peu d'espoir, ce r&eacute;volutionnaire qui
+leur &eacute;tait
+autrefois si odieux. Camille, sans vouloir qu'on ouvr&icirc;t les
+prisons, ni
+qu'on f&icirc;t r&eacute;trograder la r&eacute;volution, demandait
+l'institution d'un comit&eacute;,
+dit de <i>cl&eacute;mence</i>, qui ferait la revue des prisonniers,
+&eacute;largirait les
+citoyens enferm&eacute;s sans cause suffisante, et arr&ecirc;terait le
+sang l&agrave; o&ugrave; il
+avait trop coul&eacute;.</p>
+<p>Les &eacute;crits de Philippeau et de Desmoulins irrit&egrave;rent
+au plus haut degr&eacute; les
+r&eacute;volutionnaires z&eacute;l&eacute;s, et furent improuv&eacute;s
+aux Jacobins. H&eacute;bert les y
+d&eacute;non&ccedil;a avec fureur; il proposa m&ecirc;me de radier les
+auteurs de la liste de
+la soci&eacute;t&eacute;. Il signala en outre, comme complices de
+Camille Desmoulins et
+de Philippeau, Bourdon de l'Oise et Fabre-d'&Eacute;glantine. On a vu
+que Bourdon
+de l'Oise avait voulu, de concert avec Goupilleau, destituer Rossignol;
+il
+s'&eacute;tait brouill&eacute; depuis avec l'&eacute;tat-major de
+Saumur, et n'avait cess&eacute; dans
+la convention de s'&eacute;lever contre le parti Ronsin. C'est ce qui
+le faisait
+associer &agrave; Philippeau. Fabre &eacute;tait accus&eacute; d'avoir
+pris part &agrave; l'affaire du
+faux d&eacute;cret, et on &eacute;tait dispos&eacute; &agrave; le
+croire, quoiqu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; justifi&eacute;
+par Chabot. Sentant sa position p&eacute;rilleuse, et ayant tout
+&agrave; craindre d'un
+syst&egrave;me de s&eacute;v&eacute;rit&eacute; trop grande, il avait
+deux ou trois fois parl&eacute; pour le
+syst&egrave;me de l'indulgence, s'&eacute;tait enti&egrave;rement
+brouill&eacute; avec les
+ultra-r&eacute;volutionnaires, et avait &eacute;t&eacute; trait&eacute;
+d'intrigant par le p&egrave;re
+Duchesne. Les jacobins, sans adopter les violentes propositions
+d'H&eacute;bert,
+d&eacute;cid&egrave;rent que Philippeau, Camille Desmoulins, Bourdon de
+l'Oise et
+Fabre-d'&Eacute;glantine, viendraient &agrave; la barre de la
+soci&eacute;t&eacute;, donner des
+explications sur leurs &eacute;crits, et sur leurs discours dans la
+convention.</p>
+<p>La s&eacute;ance o&ugrave; ils devaient compara&icirc;tre avait
+excit&eacute; une affluence
+extraordinaire. On se disputait les places avec fureur, on en vendit
+quelques-unes jusqu'&agrave; 25 francs. C'&eacute;tait, en effet, le
+proc&egrave;s des deux
+nouvelles classes de patriotes, qui allait se juger devant
+l'autorit&eacute; toute
+puissante des jacobins. Philippeau, quoiqu'il ne f&ucirc;t pas membre
+de la
+soci&eacute;t&eacute;, ne refusa pas de compara&icirc;tre &agrave; sa
+barre, et r&eacute;p&eacute;ta les accusations
+qu'il avait d&eacute;j&agrave; consign&eacute;es, soit dans sa
+correspondance avec le comit&eacute; de
+salut public, soit dans sa brochure. Il ne m&eacute;nagea pas plus les
+individus
+qu'il ne l'avait fait pr&eacute;c&eacute;demment, et donna &agrave;
+H&eacute;bert deux ou trois
+d&eacute;mentis formels et insultans. Ces personnalit&eacute;s si
+hardies de Philippeau
+commen&ccedil;aient &agrave; agiter la soci&eacute;t&eacute;, et la
+s&eacute;ance devenait orageuse, lorsque
+Danton, prenant la parole, observa que, pour juger une question aussi
+grave, il fallait la plus grande attention et le plus grand calme;
+qu'il
+n'avait aucune opinion faite sur Philippeau et sur la
+v&eacute;rit&eacute; de ses
+accusations; qu'il lui avait d&eacute;j&agrave; dit &agrave;
+lui-m&ecirc;me: &laquo;Il faut que tu prouves
+tes accusations ou que tu portes ta t&ecirc;te sur
+l'&eacute;chafaud;&raquo; que peut-&ecirc;tre il
+n'y avait ici de coupables que les &eacute;v&eacute;nemens; mais que,
+dans tous les cas,
+il fallait que tout le monde f&ucirc;t entendu, et surtout
+&eacute;cout&eacute;.</p>
+<p>Robespierre, parlant apr&egrave;s Danton, dit qu'il n'avait pas lu
+la brochure de
+Philippeau, qu'il savait seulement que, dans cette brochure, on rendait
+le
+comit&eacute; responsable de la perte de trente mille hommes; que le
+comit&eacute;
+n'avait pas le temps de r&eacute;pondre &agrave; des libelles et de
+faire une guerre de
+plume; que cependant il ne croyait pas Philippeau coupable d'intentions
+mauvaises, mais entra&icirc;n&eacute; par des passions. &laquo;Je ne
+pr&eacute;tends pas, dit
+Robespierre, imposer silence &agrave; la conscience de mon
+coll&egrave;gue; mais qu'il
+s'examine, et juge s'il n'y a en lui-m&ecirc;me ni vanit&eacute;, ni
+petites passions.
+Je le crois entra&icirc;n&eacute; par le patriotisme non moins que par
+la col&egrave;re; mais
+qu'il r&eacute;fl&eacute;chisse! qu'il consid&egrave;re la lutte qui
+s'engage! il verra que les
+mod&eacute;r&eacute;s prendront sa d&eacute;fense, que les aristocrates
+se rangeront de son
+c&ocirc;t&eacute;, que la convention elle-m&ecirc;me se partagera,
+qu'il s'y &eacute;l&egrave;vera
+peut-&ecirc;tre un parti de l'opposition, ce qui serait
+d&eacute;sastreux, et ce qui
+renouvellerait le combat dont on est sorti, et les conspirations qu'on
+a eu
+tant de peine &agrave; d&eacute;jouer!&raquo; Il invite Philippeau
+&agrave; examiner ses motifs
+secrets, et les jacobins &agrave; l'&eacute;couter silencieusement.</p>
+<p>Rien n'&eacute;tait plus sage et plus convenable que les
+observations de
+Robespierre, au ton pr&egrave;s, qui &eacute;tait toujours emphatique
+et doctoral,
+surtout depuis qu'il dominait aux jacobins. Philippeau reprend la
+parole,
+se rejette dans les m&ecirc;mes personnalit&eacute;s, et provoque le
+m&ecirc;me trouble.
+Danton impatient&eacute; s'&eacute;crie qu'il faut abr&eacute;ger de
+telles querelles, et nommer
+une commission qui examine les pi&egrave;ces du proc&egrave;s. Couthon
+dit qu'avant m&ecirc;me
+de recourir &agrave; cette mesure, il faut s'assurer si la question en
+vaut la
+peine, si ce ne serait pas simplement une question d'homme &agrave;
+homme, et il
+propose de demander &agrave; Philippeau si, en son &acirc;me et
+conscience, il croit
+qu'il y ait eu trahison. Alors il s'adresse &agrave;
+Philippeau.&#8212;&laquo;Crois-tu, lui
+dit-il, en ton &acirc;me et conscience, qu'il y ait eu trahison?&#8212;Oui,
+r&eacute;pond
+imprudemment Philippeau.&#8212;En ce cas, reprend Couthon, il n'y a point
+d'autre moyen; il faut nommer une commission qui &eacute;coute les
+accus&eacute;s et les
+accusateurs, et en fasse son rapport &agrave; la
+soci&eacute;t&eacute;.&raquo; La proposition est
+adopt&eacute;e, et la commission est charg&eacute;e d'examiner, outre
+les accusations de
+Philippeau, la conduite de Bourdon de l'Oise, de
+Fabre-d'&Eacute;glantine et de
+Camille Desmoulins.</p>
+<p>C'&eacute;tait le 3 niv&ocirc;se (23 d&eacute;cembre). Dans
+l'intervalle de temps employ&eacute; par
+la commission &agrave; faire son rapport, la guerre de plume et les
+r&eacute;criminations
+continu&egrave;rent sans interruption. Les cordeliers exclurent Camille
+Desmoulins
+de leur soci&eacute;t&eacute;. Ils firent de nouvelles p&eacute;titions
+pour Ronsin et Vincent,
+et vinrent les communiquer aux jacobins, pour engager ceux-ci &agrave;
+les appuyer
+aupr&egrave;s de la convention. Cette foule d'aventuriers, de mauvais
+sujets, dont
+on avait rempli l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire, se montraient
+partout, dans les
+promenades, les tavernes, les caf&eacute;s, les spectacles, en
+&eacute;paulettes de laine
+et en moustaches, faisaient grand bruit pour Ronsin, leur
+g&eacute;n&eacute;ral, et
+Vincent, leur ministre. Ils &eacute;taient surnomm&eacute;s les <i>&eacute;pauletiers</i>,
+et fort
+redout&eacute;s dans Paris. Depuis la loi qui interdisait aux sections
+de se
+r&eacute;unir plus de deux fois par semaine, elles s'&eacute;taient
+chang&eacute;es en soci&eacute;t&eacute;s
+populaires fort turbulentes. Il y avait jusqu'&agrave; deux de ces
+soci&eacute;t&eacute;s par
+section, et c'&eacute;tait l&agrave; que tous les partis
+int&eacute;resses &agrave; produire un
+mouvement dirigeaient leurs agens. Les <i>&eacute;pauletiers</i> ne
+manquaient pas de
+s'y tendre, et, gr&acirc;ce &agrave; eux, le tumulte r&eacute;gnait
+dans presque toutes.</p>
+<p>Robespierre, toujours ferme aux jacobins, fit repousser la
+p&eacute;tition des
+cordeliers, et de plus, fit retirer l'affiliation &agrave; toutes les
+soci&eacute;t&eacute;s
+populaires form&eacute;es depuis le 31 mai. C'&eacute;taient l&agrave;
+des actes d'une prudente
+et louable &eacute;nergie. Cependant le comit&eacute;, tout en faisant
+les plus grands
+efforts pour comprimer la faction turbulente, devait s'attacher aussi
+&agrave; ne
+pas se donner les apparences de la mollesse et de la mod&eacute;ration.
+Il
+fallait, pour qu'il p&ucirc;t conserver sa popularit&eacute; et sa
+force, qu'il d&eacute;ploy&acirc;t
+la m&ecirc;me rigueur contre la faction oppos&eacute;e. C'est pourquoi,
+le 5 niv&ocirc;se (25
+d&eacute;cembre), Robespierre fut charg&eacute; de faire un nouveau
+rapport sur les
+principes du gouvernement r&eacute;volutionnaire, et de proposer des
+mesures de
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute; contre quelques prisonniers illustres.
+S'attachant toujours, par
+politique et aussi par erreur, &agrave; rejeter tous les
+d&eacute;sordres sur la
+pr&eacute;tendue faction &eacute;trang&egrave;re, il lui imputa
+&agrave; la fois les torts des mod&eacute;r&eacute;s
+et des exag&eacute;r&eacute;s. &laquo;Les cours
+&eacute;trang&egrave;res ont vomi, dit-il, sur la France, les
+sc&eacute;l&eacute;rats habiles qu'elles tiennent &agrave; leur solde.
+Ils d&eacute;lib&egrave;rent dans nos
+administrations, s'introduisent dans nos assembl&eacute;es
+sectionnaires, et dans
+nos clubs; ils ont si&eacute;g&eacute; jusque dans la
+repr&eacute;sentation nationale; ils
+dirigent et dirigeront &eacute;ternellement la contre-r&eacute;volution
+sur le m&ecirc;me plan.
+Ils r&ocirc;dent autour de nous; ils surprennent nos secrets, caressent
+nos
+passions, et cherchent &agrave; nous inspirer jusqu'&agrave; nos
+opinions.&raquo; Robespierre,
+poursuivant ce tableau, les montre poussant tour &agrave; tour &agrave;
+l'exag&eacute;ration ou
+&agrave; la faiblesse, excitant &agrave; Paris la pers&eacute;cution
+des cultes, et dans la
+Vend&eacute;e la r&eacute;sistance du fanatisme; immolant Lepelletier
+et Marat, et puis
+se m&ecirc;lant dans les groupes pour leur d&eacute;cerner les honneurs
+divins, afin de
+les rendre ridicules et odieux; donnant ou retirant le pain au peuple,
+faisant para&icirc;tre ou dispara&icirc;tre l'argent, profitant enfin
+de tous les
+accidens pour les tourner contre la r&eacute;volution et la France.
+Apr&egrave;s avoir
+fait ainsi la somme g&eacute;n&eacute;rale de tous nos maux,
+Robespierre, ne voulant pas
+voir qu'ils &eacute;taient in&eacute;vitables, les imputait &agrave;
+l'&eacute;tranger, qui, sans
+doute, pouvait s'en applaudir, mais qui, pour les produire, s'en
+reposait
+sur les vices de la nature humaine, et n'aurait pas eu le moyen d'y
+suppl&eacute;er par des complots. Robespierre, regardant comme
+complices de la
+coalition tous les prisonniers illustres qu'on d&eacute;tenait encore,
+proposa de
+les envoyer de suite au tribunal r&eacute;volutionnaire. Ainsi
+Dietrich, maire de
+Strasbourg, Custine fils, Biron, et tous les officiers amis de
+Dumouriez,
+de Custine et de Houchard, durent &ecirc;tre incessamment jug&eacute;s.
+Sans doute, il
+n'&eacute;tait pas besoin d'un d&eacute;cret de la convention pour que
+ces victimes
+fussent immol&eacute;es par le tribunal r&eacute;volutionnaire; mais ce
+soin de h&acirc;ter
+leur supplice &eacute;tait une preuve que le gouvernement ne
+faiblissait pas.
+Robespierre proposa en outre d'augmenter d'un tiers les
+r&eacute;compenses
+territoriales promises aux d&eacute;fenseurs de la patrie.</p>
+<p>Apr&egrave;s ce rapport, Barr&egrave;re fut charg&eacute; d'en faire
+un autre sur les
+arrestations qu'on disait chaque jour plus nombreuses, et de proposer
+les
+moyens de v&eacute;rifier les motifs de ces arrestations. Le but de ce
+rapport
+&eacute;tait de r&eacute;pondre, sans qu'il y par&ucirc;t, au <i>Vieux
+Cordelier</i>, de Camille
+Desmoulins, et &agrave; sa proposition d'un comit&eacute; de
+cl&eacute;mence. Barr&egrave;re traita
+avec s&eacute;v&eacute;rit&eacute; les <i>Traductions des orateurs
+anciens</i>, et proposa n&eacute;anmoins
+de nommer une commission pour v&eacute;rifier les arrestations; ce qui
+ressemblait
+fort au comit&eacute; de cl&eacute;mence imagin&eacute; par Camille.
+Cependant, sur les
+observations de quelques-uns de ses membres, la convention crut devoir
+s'en
+tenir &agrave; ses d&eacute;crets pr&eacute;c&eacute;dens, qui
+obligeaient les comit&eacute;s r&eacute;volutionnaires
+&agrave; adresser au comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute;
+g&eacute;n&eacute;rale les motifs des arrestations, et
+permettaient aux d&eacute;tenus de r&eacute;clamer aupr&egrave;s de ce
+dernier comit&eacute;.</p>
+<p>Le gouvernement poursuivait ainsi sa marche entre les deux partis
+qui se
+formaient, inclinant secr&egrave;tement pour le parti
+mod&eacute;r&eacute;, mais craignant
+toujours de le laisser trop apercevoir. Pendant ce temps, Camille
+publia un
+num&eacute;ro plus fort encore que les pr&eacute;c&eacute;dens, et qui
+&eacute;tait adress&eacute; aux
+jacobins. Il l'intitula: <i>Ma D&eacute;fense</i>; et c'&eacute;tait
+la plus hardie et la
+plus terrible r&eacute;crimination contre ses adversaires.</p>
+<p>A propos de sa radiation des Cordeliers, il disait: &laquo;Pardon,
+fr&egrave;res et
+amis, si j'ose prendre encore le titre de vieux cordelier, apr&egrave;s
+l'arr&ecirc;t&eacute;
+du club qui me d&eacute;fend de me parer de ce nom. Mais, en
+v&eacute;rit&eacute;, c'est une
+insolence si inouie que celle de petits-fils se r&eacute;voltant contre
+leur
+grand-p&egrave;re, et lui d&eacute;fendant de porter son nom, que je
+veux plaider cette
+cause contre ces fils ingrats. Je veux savoir &agrave; qui le nom doit
+rester ou
+au grand-papa ou &agrave; des enfans qu'on lui a faits, dont il n'a
+jamais ni
+reconnu ni m&ecirc;me connu la dixi&egrave;me partie, et qui
+pr&eacute;tendent le chasser du
+paternel logis!&raquo;</p>
+<p>Ensuite il explique ses opinions. &laquo;Le vaisseau de la
+r&eacute;publique vogue entre
+deux &eacute;cueils, le rocher de l'exag&eacute;ration et le banc de
+sable du
+mod&eacute;rantisme. Voyant que le P&egrave;re Duch&ecirc;ne et presque
+toutes les sentinelles
+patriotes se tenaient sur le tillac, avec leur lunette, occup&eacute;s
+uniquement
+&agrave; crier: Gare! vous touchez au mod&eacute;rantisme! il a bien
+fallu que moi, vieux
+cordelier et doyen des jacobins, je me chargeasse de faire la faction
+difficile, et dont aucun des jeunes gens ne voulait, crainte de se
+d&eacute;populariser, celle de crier: Gare! vous allez toucher &agrave;
+l'exag&eacute;ration!
+Et voil&agrave; l'obligation que doivent m'avoir tous mes
+coll&egrave;gues de la
+convention, celle d'avoir expos&eacute; ma popularit&eacute;
+m&ecirc;me, pour sauver le navire
+o&ugrave; ma cargaison n'&eacute;tait pas plus forte que la leur.&raquo;</p>
+<p>Il se justifie ensuite de ce propos qui lui avait &eacute;t&eacute;
+si reproch&eacute;: <i>Vincent
+Pitt gouverne George Bouchotte</i>. &laquo;J'ai bien, dit-il,
+appel&eacute; Louis XVI mon
+gros ben&ecirc;t de roi, en 1787, sans &ecirc;tre embastill&eacute;
+pour cela. Bouchotte
+serait-il un plus grand seigneur?&raquo;</p>
+<p>Il passe ensuite ses adversaires en revue; il dit &agrave;
+Collot-d'Herbois que
+si, lui Desmoulins, a son Dillon, lui Collot a son Brunet, son Proli,
+qu'il
+a d&eacute;fendus tous les deux. Il dit &agrave; Barr&egrave;re:
+&laquo;On ne se reconna&icirc;t plus &agrave; la
+Montagne; si c'&eacute;tait un vieux cordelier comme moi, un patriote
+<i>rectiligne</i>, Billaud-Varennes par exemple, qui m'e&ucirc;t
+gourmand&eacute; si
+durement, <i>sustinuissem utique</i>; j'aurais dit: C'est le soufflet
+du
+bouillant saint Paul au bon saint Pierre qui a p&eacute;ch&eacute;!
+Mais toi, mon cher
+Barr&egrave;re, toi l'heureux tuteur de Pam&eacute;la<a name="FNanchor9"></a><a
+ href="#Footnote_9"><sup>[9]</sup></a>! toi le pr&eacute;sident des
+feuillans,
+qui as propos&eacute; le comit&eacute; des douze! toi, qui, le 2 juin,
+mettais en
+d&eacute;lib&eacute;ration dans le comit&eacute; de salut public si on
+n'arr&ecirc;terait pas Danton!
+toi dont je pourrais relever bien d'autres fautes, si je voulais
+fouiller
+le <i>vieux sac</i><a name="FNanchor10"></a><a href="#Footnote_10"><sup>[10]</sup></a>,
+que tu deviennes tout &agrave; coup un <i>passe-Robespierre</i>, et
+que je sois par toi apostroph&eacute; si sec!</p>
+<p>&laquo;Tout cela n'est qu'une querelle de m&eacute;nage, ajoute
+Camille, avec mes amis
+les patriotes Collot et Barr&egrave;re; mais je vais &ecirc;tre
+&agrave; mon tour <i>bougrement
+en col&egrave;re</i><a name="FNanchor11"></a><a href="#Footnote_11"><sup>[11]</sup></a>
+contre le P&egrave;re Duch&ecirc;ne, qui m'appelle un <i>mis&eacute;rable
+intrigailleur, un vi&eacute;dase &agrave; mener &agrave; la guillotine,
+un conspirateur qui veut
+qu'on ouvre les prisons pour en faire une nouvelle Vend&eacute;e, un
+endormeur
+pay&eacute; par Pitt, un bourriquet &agrave; longues oreilles</i>.
+ATTENDS-MOI, H&Eacute;BERT, JE
+SUIS A TOI DANS UN MOMENT. Ici, ce n'est pas avec des injures
+grossi&egrave;res et
+des mots que je vais t'attaquer, c'est avec des faits.&raquo;</p>
+<p>Alors Camille, qui avait &eacute;t&eacute; accus&eacute; par
+H&eacute;bert, d'avoir &eacute;pous&eacute; une femme
+riche, et de d&icirc;ner avec des aristocrates, fait l'histoire de son
+mariage,
+qui lui avait valu quatre mille livres de rente, et il trace le tableau
+de
+sa vie simple, modeste et paresseuse. Passant ensuite &agrave;
+H&eacute;bert, il rappelle
+l'ancien m&eacute;tier de ce distributeur de <i>contre-marques</i>,
+ses vols qui
+l'avaient fait chasser du th&eacute;&acirc;tre, sa fortune subite et
+connue, et il le
+couvre de la plus juste infamie. Il raconte et prouve que Bouchotte
+avait
+donn&eacute; &agrave; H&eacute;bert, sur les fonds de la guerre,
+d'abord cent vingt mille
+francs, puis dix, puis soixante, pour les exemplaires du <i>P&egrave;re
+Duch&ecirc;ne</i>
+distribu&eacute;s aux arm&eacute;es; que ces exemplaires ne valaient
+que seize mille
+francs, et que par cons&eacute;quent le surplus avait &eacute;t&eacute;
+vol&eacute; &agrave; la nation.</p>
+<p>&laquo;Deux cent mille francs, s'&eacute;crie Camille, &agrave; ce
+pauvre sans-culotte H&eacute;bert,
+pour soutenir les motions de Proli, de Clootz! deux cent mille francs
+pour
+calomnier Danton, Lindet, Cambon, Thuriot, Lacroix, Philippeau, Bourdon
+de
+l'Oise, Barras, Fr&eacute;ron, d'&Eacute;glantine, Legendre, Camille
+Desmoulins, et
+presque tous les commissaires de la convention! Pour inonder la France
+de
+ses &eacute;crits, si propres &agrave; former l'esprit et le coeur,
+deux cent mille
+francs de Bouchotte!... S'&eacute;tonnera-t-on apr&egrave;s cela de
+cette exclamation
+filiale d'H&eacute;bert &agrave; la s&eacute;ance des Jacobins: <i>Oser
+attaquer Bouchotte!
+Bouchotte, qui a mis &agrave; la t&ecirc;te des arm&eacute;es des
+g&eacute;n&eacute;raux sans-culottes!
+Bouchotte, un patriote si pur!</i> Je suis &eacute;tonn&eacute; que,
+dans le transport de sa
+reconnaissance, le P&egrave;re Duch&ecirc;ne ne se soit pas
+&eacute;cri&eacute;: Bouchotte qui m'a
+donn&eacute; deux cent mille livres depuis le mois de juin!</p>
+<p>&laquo;Tu me parles, ajoute Camille, de mes soci&eacute;t&eacute;s:
+mais ne sait-on pas que
+c'est avec l'intime de Dumouriez, le banquier Kock, avec la femme
+Rochechouart, agente des &eacute;migr&eacute;s, que le grand patriote
+H&eacute;bert, apr&egrave;s avoir
+calomni&eacute; dans sa feuille les hommes les plus purs de la
+r&eacute;publique, va,
+dans sa grande joie, lui et sa Jacqueline, passer les beaux jours de
+l'&eacute;t&eacute;
+&agrave; la campagne, boire le vin de Pitt, et porter des toasts
+&agrave; la ruine des
+r&eacute;putations des fondateurs de la libert&eacute;?&raquo;</p>
+<p>Camille reproche ensuite &agrave; H&eacute;bert le style de son
+journal: &laquo;Ne sais-tu pas
+H&eacute;bert, que lorsque les tyrans d'Europe veulent faire croire
+&agrave; leurs
+esclaves que la France est couverte des t&eacute;n&egrave;bres de la
+barbarie, que Paris,
+cette ville si vant&eacute;e par son atticisme et son go&ucirc;t, est
+peupl&eacute;e de
+vandales; ne sais-tu pas, malheureux, que ce sont des lambeaux de tes
+feuilles qu'ils ins&egrave;rent dans leurs gazettes? comme si le peuple
+&eacute;tait
+aussi ignorant que tu voudrais le faire croire &agrave; M. Pitt; comme
+si on ne
+pouvait lui parler qu'un langage aussi grossier; comme si
+c'&eacute;tait l&agrave; le
+langage de la convention et du comit&eacute; de salut public; comme si
+tes salet&eacute;s
+&eacute;taient celles de la nation; comme si un &eacute;gout de Paris
+&eacute;tait la Seine.&raquo;</p>
+<p>Camille l'accuse ensuite d'avoir ajout&eacute; par ses
+num&eacute;ros aux scandales du
+culte de la Raison, puis il s'&eacute;crie: &laquo;Ainsi, c'est le vil
+flagorneur aux
+gages de deux cent mille livres, qui me reprochera les quatre mille
+livres
+de rente de ma femme! c'est cet ami intime des Kock, des Rochechouart,
+et
+d'une multitude d'escrocs, qui me reprochera mes
+soci&eacute;t&eacute;s! c'est cet
+&eacute;crivain insens&eacute; ou perfide qui me reprochera mes
+&eacute;crits aristocratiques,
+lui dont je d&eacute;montrerai que les feuilles sont les d&eacute;lices
+de Coblentz et le
+seul espoir de Pitt! Cet homme, ray&eacute; de la liste des
+gar&ccedil;ons de th&eacute;&acirc;tre,
+pour vols, fera rayer de la liste des jacobins, pour leur opinion, des
+d&eacute;put&eacute;s fondateurs immortels de la r&eacute;publique! cet
+&eacute;crivain des charniers
+sera le r&eacute;gulateur de l'opinion, le mentor du peuple
+fran&ccedil;ais!</p>
+<p>&laquo;Qu'on d&eacute;sesp&egrave;re, ajoute Camille Desmoulins, de
+m'intimider par les
+terreurs et les bruits de mon arrestation, qu'on s&egrave;me autour de
+moi. Nous
+savons que des sc&eacute;l&eacute;rats m&eacute;ditent un 31 mai contre
+les hommes les plus
+&eacute;nergiques de la Montagne!... O mes coll&egrave;gues! je vous
+dirai comme Brutus &agrave;
+Cic&eacute;ron: <i>Nous craignons trop la mort, et l'exil, et la
+pauvret&eacute;! Nimium
+timemus mortem et exilium et paupertatem</i>.... Eh quoi! lorsque, tous
+les
+jours, douze cent mille Fran&ccedil;ais affrontent les redoutes
+h&eacute;riss&eacute;es des
+batteries les plus meurtri&egrave;res, et volent de victoires en
+victoires, nous,
+d&eacute;put&eacute;s &agrave; la convention, nous qui ne pouvons
+jamais tomber comme le soldat,
+dans l'obscurit&eacute; de la nuit, fusill&eacute; dans les
+t&eacute;n&egrave;bres, et sans t&eacute;moin de
+sa valeur; nous, dont la mort soufferte pour la libert&eacute; ne peut
+&ecirc;tre que
+glorieuse, solennelle et re&ccedil;ue en pr&eacute;sence de la nation
+enti&egrave;re, de
+l'Europe et de la post&eacute;rit&eacute;; serions-nous plus
+l&acirc;ches que nos soldats?
+craindrions-nous de nous exposer &agrave; regarder Bouchotte en face?
+n'oserons-nous pas braver la grande col&egrave;re du P&egrave;re
+Duch&ecirc;ne, pour remporter
+aussi la victoire que le peuple attend de nous, la victoire sur les
+ultra-r&eacute;volutionnaires, comme sur les
+contre-r&eacute;volutionnaires; la victoire
+sur tous les intrigans, sur tous les fripons, sur tous les ambitieux,
+sur
+tous les ennemis du bien public?</p>
+<p>&laquo;Croit-on que m&ecirc;me sur l'&eacute;chafaud, soutenu de ce
+sentiment intime que j'ai
+aim&eacute; avec passion ma patrie et la r&eacute;publique,
+couronn&eacute; de l'estime et des
+regrets de tous les vrais r&eacute;publicains, je voulusse changer mon
+supplice
+contre la fortune de ce mis&eacute;rable H&eacute;bert, qui, dans sa
+feuille, pousse au
+d&eacute;sespoir et &agrave; la r&eacute;volte vingt classes de
+citoyens; qui, pour s'&eacute;tourdir
+sur ses remords et ses calomnies, a besoin de se procurer une ivresse
+plus
+forte que celle du vin, et de l&eacute;cher sans cesse le sang au pied
+de la
+guillotine? Qu'est-ce donc que l'&eacute;chafaud pour un patriote,
+sinon le
+pi&eacute;destal de Sidney et des Jean de With? Qu'est-ce, dans un
+moment de
+guerre o&ugrave; j'ai eu mes deux fr&egrave;res hach&eacute;s pour la
+libert&eacute;, qu'est-ce que la
+guillotine, sinon un coup de sabre, et le plus glorieux de tous, pour
+un
+d&eacute;put&eacute; victime de son courage et de son
+r&eacute;publicanisme?&raquo;</p>
+<p>Ces pages donneront une id&eacute;e des moeurs de l'&eacute;poque.
+L'&acirc;pret&eacute;, le cynisme,
+l'&eacute;loquence de Rome et d'Ath&egrave;nes, avaient reparu parmi
+nous, avec la
+libert&eacute; d&eacute;mocratique.</p>
+<p>Ce nouveau num&eacute;ro de Camille Desmoulins causa encore plus
+d'agitation que
+les pr&eacute;c&eacute;dens. H&eacute;bert ne cessa de le
+d&eacute;noncer aux jacobins, et de demander
+le rapport de la commission. Le 16 niv&ocirc;se, enfin,
+Collot-d'Herbois prit la
+parole pour faire ce rapport. L'affluence &eacute;tait aussi
+consid&eacute;rable que le
+jour o&ugrave; la discussion avait &eacute;t&eacute; entam&eacute;e, et
+les places se vendaient aussi
+cher. Collot montra plus d'impartialit&eacute; qu'on n'aurait d&ucirc;
+l'attendre d'un
+ami de Ronsin. Il reprocha &agrave; Philippeau d'impliquer le
+comit&eacute; de salut
+public dans ses accusations, de montrer les dispositions les plus
+favorables pour des hommes suspects, de parler de Biron avec
+&eacute;loge, tandis
+qu'il couvrait Rossignol d'outrages, et enfin d'exprimer exactement les
+m&ecirc;mes pr&eacute;f&eacute;rences que les aristocrates. Il lui fit
+aussi un reproche qui,
+dans les circonstances, avait quelque gravit&eacute;: c'&eacute;tait
+d'avoir retir&eacute; dans
+son dernier &eacute;crit les accusations port&eacute;es contre le
+g&eacute;n&eacute;ral Fabre-Fond,
+fr&egrave;re de Fabre-d'&Eacute;glantine. Philippeau, en effet, qui ne
+connaissait ni
+Fabre ni Camille, avait d&eacute;nonc&eacute; le fr&egrave;re du
+premier, qu'il croyait avoir
+trouv&eacute; en faute dans la Vend&eacute;e. Une fois rapproch&eacute;
+de Fabre par sa
+position, et accus&eacute; avec lui, il avait retranch&eacute;, par un
+m&eacute;nagement tout
+naturel, les all&eacute;gations relatives &agrave; son fr&egrave;re.
+Cela seul prouvait qu'ils
+avaient &eacute;t&eacute; conduits, isol&eacute;ment et sans se
+conna&icirc;tre, &agrave; agir comme ils
+l'avaient fait, et qu'ils ne formaient point une faction
+v&eacute;ritable. Mais
+l'esprit de parti en jugea autrement, et Collot insinua qu'il existait
+une
+intrigue sourde, et un concert entre les pr&eacute;venus de
+mod&eacute;ration. Il fouilla
+dans le pass&eacute;, et reprocha &agrave; Philippeau ses votes sur
+Louis XVI et sur
+Marat. Quant &agrave; Camille, il le traita bien plus favorablement; il
+le
+pr&eacute;senta comme un bon patriote, &eacute;gar&eacute; par de
+mauvaises soci&eacute;t&eacute;s, et auquel
+il fallait pardonner, en l'engageant toutefois &agrave; ne plus
+commettre de
+pareilles d&eacute;bauches d'esprit. Il demanda donc l'expulsion de
+Philippeau et
+la censure pure et simple de Camille.</p>
+<p>Dans ce moment, Camille, pr&eacute;sent &agrave; la s&eacute;ance,
+fait passer une lettre au
+pr&eacute;sident, pour d&eacute;clarer que sa d&eacute;fense est
+consign&eacute;e dans son dernier
+num&eacute;ro, et pour demander que la soci&eacute;t&eacute; veuille
+bien en &eacute;couter le contenu.
+&Agrave; cette proposition, H&eacute;bert, qui redoutait la lecture de
+ce num&eacute;ro, o&ugrave; les
+turpitudes de sa vie &eacute;taient r&eacute;v&eacute;l&eacute;es,
+prend la parole, et s'&eacute;crie qu'on a
+voulu compliquer la discussion en le calomniant, et que, pour
+d&eacute;tourner
+l'attention, on lui a imput&eacute; d'avoir vol&eacute; la
+tr&eacute;sorerie, ce qui est une
+fausset&eacute; atroce.... &laquo;J'ai les pi&egrave;ces en mains!
+s'&eacute;crie Camille.&raquo; Ces mots
+causent une grande rumeur. Robespierre le jeune dit alors qu'il faut
+&eacute;carter les discussions personnelles; que la
+soci&eacute;t&eacute; n'est pas r&eacute;unie pour
+l'int&eacute;r&ecirc;t des r&eacute;putations, et que, si H&eacute;bert
+a vol&eacute;, que lui importe &agrave;
+elle; que ceux qui ont des reproches &agrave; se faire ne doivent pas
+interrompre
+la discussion g&eacute;n&eacute;rale.... &Agrave; ces expressions peu
+satisfaisantes, H&eacute;bert
+s'&eacute;crie: Je n'ai rien &agrave; me reprocher. &laquo;Les troubles
+des d&eacute;partemens,
+reprend Robespierre le jeune, sont ton ouvrage; c'est toi qui as
+contribu&eacute;
+&agrave; les provoquer en attaquant la libert&eacute; des
+cultes.&raquo; H&eacute;bert se tait &agrave; cette
+interpellation. Robespierre a&icirc;n&eacute; prend la parole, et,
+gardant plus de
+mesure que son fr&egrave;re, mais sans &ecirc;tre plus favorable
+&agrave; H&eacute;bert, dit que
+Collot a pr&eacute;sent&eacute; la question sous son v&eacute;ritable
+point de vue, qu'un
+incident f&acirc;cheux avait troubl&eacute; la dignit&eacute; de la
+discussion, que tout le
+monde avait eu tort, H&eacute;bert, ainsi que ceux qui lui avaient
+r&eacute;pondu. &laquo;Ce
+que je vais dire, ajoute-t-il, n'a trait &agrave; aucun individu. On a
+mauvaise
+gr&acirc;ce &agrave; se plaindre de la calomnie quand on a
+calomni&eacute; soi-m&ecirc;me. On ne doit
+pas se plaindre des injustices quand on a jug&eacute; les autres avec
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute;,
+pr&eacute;cipitation et fureur. Que chacun interroge sa conscience, et
+s'applique
+ces r&eacute;flexions. J'avais voulu pr&eacute;venir la discussion
+actuelle; je voulais
+que dans des entretiens particuliers, dans des conf&eacute;rences
+amicales, chacun
+s'expliqu&acirc;t et conv&icirc;nt de ses torts. Alors on aurait pu
+s'entendre et
+s'&eacute;pargner du scandale. Mais point du tout, les pamphlets ont
+&eacute;t&eacute; r&eacute;pandus
+le lendemain, et on s'est empress&eacute; de produire un &eacute;clat.
+Maintenant, ce qui
+nous importe dans toutes ces querelles personnelles, ce n'est pas de
+savoir
+si on a mis de tous c&ocirc;t&eacute;s des passions et de l'injustice,
+mais si les
+accusations dirig&eacute;es par Philippeau contre les hommes
+charg&eacute;s de la plus
+importante de nos guerres sont fond&eacute;es. Voil&agrave; ce qu'il
+faut &eacute;claircir dans
+l'int&eacute;r&ecirc;t non des individus, mais de la
+r&eacute;publique.&raquo;</p>
+<p>Robespierre pensait, en effet, que les attaques de Camille contre
+H&eacute;bert
+&eacute;taient inutiles &agrave; discuter, car tout le monde savait
+combien elles &eacute;taient
+fond&eacute;es, et que d'ailleurs elles ne renfermaient rien que la
+r&eacute;publique e&ucirc;t
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; constater, et qu'au contraire il
+importait beaucoup d'&eacute;claircir
+la conduite des g&eacute;n&eacute;raux dans la Vend&eacute;e. On
+poursuit, en effet, la
+discussion relative &agrave; Philippeau. La s&eacute;ance
+enti&egrave;re est consacr&eacute;e &agrave; &eacute;couter
+une foule de t&eacute;moins oculaires; mais, au milieu de ces
+affirmations
+contradictoires, Danton, Robespierre, d&eacute;clarent qu'ils ne
+discernent rien,
+et qu'ils ne savent plus &agrave; quoi s'en tenir. La discussion,
+d&eacute;j&agrave; trop
+longue, est renvoy&eacute;e &agrave; la s&eacute;ance suivante.</p>
+<p>Le 18, la s&eacute;ance est reprise; Philippeau &eacute;tait absent.
+On se sentait d&eacute;j&agrave;
+fatigu&eacute; de la discussion dont il &eacute;tait le sujet, et qui
+n'amenait aucun
+&eacute;claircissement. On s'&eacute;tend alors sur Camille Desmoulins.
+On le somme de
+s'expliquer sur les &eacute;loges qu'il a donn&eacute;s &agrave;
+Philippeau, et sur ses
+relations avec lui. Camille ne le conna&icirc;t pas, &agrave; ce qu'il
+assure; des faits
+affirm&eacute;s par Goupilleau, par Bourdon, lui avaient d'abord
+persuad&eacute; que
+Philippeau disait vrai, et l'avaient rempli d'indignation; mais
+aujourd'hui
+qu'il s'aper&ccedil;oit, d'apr&egrave;s la discussion, que Philippeau a
+alt&eacute;r&eacute; la v&eacute;rit&eacute;
+(ce qui commen&ccedil;ait en effet &agrave; percer de toutes parts), il
+r&eacute;tracte ses
+&eacute;loges, et d&eacute;clare n'avoir plus aucune opinion &agrave;
+cet &eacute;gard.</p>
+<p>Robespierre prenant encore une fois la parole sur Camille,
+r&eacute;p&egrave;te ce qu'il
+avait d&eacute;j&agrave; dit &agrave; son &eacute;gard: que son
+caract&egrave;re est excellent, mais que ce
+caract&egrave;re connu ne lui donne pas le droit d'&eacute;crire contre
+les patriotes;
+que ses &eacute;crits, d&eacute;vor&eacute;s par les aristocrates, font
+leurs d&eacute;lices, et sont
+r&eacute;pandus dans tous les d&eacute;partemens; qu'il a traduit
+Tacite sans l'entendre;
+qu'il faut le traiter comme un enfant &eacute;tourdi qui a
+touch&eacute; &agrave; des armes
+dangereuses et en a fait un usage funeste, l'engager &agrave; quitter
+les
+aristocrates et les mauvaises soci&eacute;t&eacute;s qui le corrompent;
+et qu'en lui
+pardonnant &agrave; lui, il faut br&ucirc;ler ses num&eacute;ros.
+Camille, alors, oubliant les
+m&eacute;nagemens qu'il fallait garder envers l'orgueilleux
+Robespierre, s'&eacute;crie
+de sa place: &laquo;Br&ucirc;ler n'est pas r&eacute;pondre.&#8212;Eh bien!
+reprend Robespierre
+irrit&eacute;, qu'on ne br&ucirc;le pas, mais qu'on r&eacute;ponde;
+qu'on lise sur-le-champ les
+num&eacute;ros de Camille. Puisqu'il le veut, qu'il soit couvert
+d'ignominie; que
+la soci&eacute;t&eacute; ne retienne pas son indignation, puisqu'il
+s'obstine &agrave; soutenir
+ses diatribes et ses principes dangereux. L'homme qui tient aussi
+fortement
+&agrave; des &eacute;crits perfides est peut-&ecirc;tre plus
+qu'&eacute;gar&eacute;; s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de bonne
+foi, s'il e&ucirc;t &eacute;crit dans la simplicit&eacute; de son
+coeur, il n'aurait pas os&eacute;
+soutenir plus long-temps des ouvrages proscrits par les patriotes et
+recherch&eacute;s par les contre-r&eacute;volutionnaires. Son courage
+n'est qu'emprunt&eacute;;
+il d&eacute;c&egrave;le les hommes cach&eacute;s sous la dict&eacute;e
+desquels il a &eacute;crit son journal;
+il d&eacute;c&egrave;le que Desmoulins est l'organe d'une faction
+sc&eacute;l&eacute;rate qui a
+emprunt&eacute; sa plume pour distiller son poison avec plus d'audace
+et de
+s&ucirc;ret&eacute;.&raquo; Camille veut en vain demander la parole et
+calmer Robespierre; on
+refuse de l'&eacute;couter, et on passe sur-le-champ &agrave; la
+lecture de ses feuilles.
+Quelque m&eacute;nagement que les individus veuillent garder les uns
+pour les
+autres dans des querelles de parti, il est difficile que bient&ocirc;t
+les
+amours-propres ne se trouvent pas engag&eacute;s. Avec la
+susceptibilit&eacute; de
+Robespierre et la na&iuml;ve &eacute;tourderie de Camille, la division
+d'opinions
+devait bient&ocirc;t se changer en une division d'amour-propre et en
+haine.
+Robespierre m&eacute;prisait trop H&eacute;bert et les siens pour se
+brouiller avec eux;
+mais il pouvait se brouiller avec un &eacute;crivain aussi
+c&eacute;l&egrave;bre dans la
+r&eacute;volution que Camille Desmoulins, et celui-ci ne mit pas assez
+d'adresse &agrave;
+&eacute;viter une rupture.</p>
+<p>La lecture des num&eacute;ros de Camille occupe deux s&eacute;ances
+tout enti&egrave;res. On
+passe ensuite &agrave; Fabre. On l'interroge, on veut l'obliger
+&agrave; dire quelle part
+il a eue aux &eacute;crits nouvellement r&eacute;pandus. Il
+r&eacute;pond qu'il n'y est pas pour
+une virgule, et que, relativement &agrave; Philippeau et Bourdon de
+l'Oise, il
+peut assurer ne pas les conna&icirc;tre. On veut enfin prendre un parti
+sur les
+quatre individus d&eacute;nonc&eacute;s. Robespierre, quoique
+n'&eacute;tant plus dispos&eacute; &agrave;
+m&eacute;nager Camille, propose de laisser l&agrave; cette discussion,
+et de passer &agrave; un
+autre sujet plus grave, plus digne de la soci&eacute;t&eacute;, plus
+utile &agrave; l'esprit
+public, savoir les vices et les crimes du gouvernement anglais.
+&laquo;Ce
+gouvernement atroce cache, disait-il, sous quelques apparences de
+libert&eacute;,
+un principe de despotisme et de machiav&eacute;lisme atroce; il faut le
+d&eacute;noncer &agrave;
+son propre peuple, et r&eacute;pondre &agrave; ses calomnies, en
+prouvant ses vices
+d'organisation et ses forfaits.&raquo; Les jacobins voulaient bien de
+ce sujet
+qui fournissait une si vaste carri&egrave;re &agrave; leur imagination
+accusatrice, mais
+quelques-uns d'entre eux d&eacute;siraient auparavant radier
+Philippeau, Camille,
+Bourdon et Fabre. Une voix m&ecirc;me accuse Robespierre de s'arroger
+une esp&egrave;ce
+de dictature. &laquo;Ma dictature, s'&eacute;crie-t-il, est celle de
+Marat et de
+Lepelletier; elle consiste &agrave; &ecirc;tre expos&eacute; tous les
+jours aux poignards des
+tyrans. Mais je suis las des disputes qui s'&eacute;l&egrave;vent
+chaque jour dans le
+sein de la soci&eacute;t&eacute;, et qui n'aboutissent &agrave; aucun
+r&eacute;sultat utile. Nos
+v&eacute;ritables ennemis sont les &eacute;trangers; ce sont eux qu'il
+faut poursuivre et
+dont il faut d&eacute;voiler les trames.&raquo; Robespierre renouvelle
+en cons&eacute;quence sa
+proposition, et fait d&eacute;cider, au milieu des applaudissemens, que
+la
+soci&eacute;t&eacute;, mettant de c&ocirc;t&eacute; les disputes
+&eacute;lev&eacute;es entre les individus,
+s'occupera, dans les s&eacute;ances qui vont suivre, de discuter, sans
+interruption, les vices du gouvernement anglais.</p>
+<p>C'&eacute;tait d&eacute;tourner &agrave; propos l'inqui&egrave;te
+imagination des jacobins, et la
+diriger sur une proie qui pouvait les occuper long-temps. Philippeau
+s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; retir&eacute; sans attendre une
+d&eacute;cision. Camille et Bourdon ne
+furent ni rejet&eacute;s ni confirm&eacute;s; on n'en parla plus, et
+ils se content&egrave;rent
+de ne plus para&icirc;tre devant la soci&eacute;t&eacute;. Pour
+Fabre-d'&Eacute;glantine, bien que
+Chabot l'e&ucirc;t enti&egrave;rement justifi&eacute;, les faits qui
+arrivaient chaque jour &agrave;
+la connaissance du comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute;
+g&eacute;n&eacute;rale, ne permirent plus de douter
+de sa complicit&eacute;; il fallut lancer contre lui un mandat
+d'arr&ecirc;t, et le
+r&eacute;unir &agrave; Chabot, Bazire, Delaunay et Julien de Toulouse.</p>
+<p>Il restait de toutes ces discussions une impression f&acirc;cheuse
+pour les
+nouveaux mod&eacute;r&eacute;s. Il n'y avait aucune esp&egrave;ce de
+concert entre eux.
+Philippeau, presque girondin autrefois, ne connaissait ni Camille, ni
+Fabre, ni Bourdon; Camille seul &eacute;tait assez li&eacute; avec
+Fabre; quant &agrave;
+Bourdon, il &eacute;tait enti&egrave;rement &eacute;tranger aux trois
+autres. Mais on s'imagina
+d&egrave;s lors qu'il y avait une faction secr&egrave;te dont ils
+&eacute;taient ou complices ou
+dupes. La facilit&eacute; de caract&egrave;re, les go&ucirc;ts
+&eacute;picuriens de Camille, et deux
+ou trois d&icirc;ners qu'il avait faits avec les riches financiers de
+l'&eacute;poque,
+la complicit&eacute; d&eacute;montr&eacute;e de Fabre avec les
+agioteurs, sa r&eacute;cente opulence,
+firent supposer qu'ils &eacute;taient li&eacute;s &agrave; la
+pr&eacute;tendue faction corruptrice. On
+n'osait pas encore d&eacute;signer Danton comme en &eacute;tant le
+chef; mais, si on ne
+l'accusait pas d'une mani&egrave;re publique, si H&eacute;bert dans sa
+feuille, si les
+cordeliers &agrave; leur tribune m&eacute;nageaient ce puissant
+r&eacute;volutionnaire, ils se
+disaient entre eux ce qu'ils n'osaient publier.</p>
+<p>L'homme le plus nuisible au parti &eacute;tait Lacroix, dont les
+concussions en
+Belgique &eacute;taient si d&eacute;montr&eacute;es, qu'on pouvait
+tr&egrave;s bien les lui imputer
+sans &ecirc;tre accus&eacute; de calomnie, et sans qu'il os&acirc;t
+r&eacute;pondre. On l'associait
+aux mod&eacute;r&eacute;s &agrave; cause de son ancienne liaison avec
+Danton, et il leur faisait
+partager sa honte.</p>
+<p>Les cordeliers, m&eacute;contens de ce que les jacobins avaient
+pass&eacute; &agrave; l'ordre du
+jour sur les d&eacute;nonces, d&eacute;clar&egrave;rent: 1&ordm; que
+Philippeau &eacute;tait un
+calomniateur; 2&ordm; que Bourdon, accusateur acharn&eacute; de Ronsin,
+de Vincent et
+des bureaux de la guerre, avait perdu leur confiance, et n'&eacute;tait
+&agrave; leurs
+yeux que le complice de Philippeau; 3&ordm; que Fabre, partageant les
+sentimens
+de Bourdon et de Philippeau, n'&eacute;tait qu'un intrigant plus
+adroit; 4&ordm; que
+Camille, d&eacute;j&agrave; exclu de leurs rangs, avait aussi perdu
+leur confiance,
+quoique auparavant il e&ucirc;t rendu de grands services &agrave; la
+r&eacute;volution.</p>
+<p>Apr&egrave;s avoir d&eacute;tenu quelque temps Ronsin et Vincent, on
+les fit &eacute;largir, car
+on ne pouvait les mettre en jugement pour aucune cause. Il
+n'&eacute;tait pas
+possible de poursuivre Ronsin pour sa conduite dans la Vend&eacute;e,
+car les
+&eacute;v&eacute;nemens de cette guerre &eacute;taient couverts d'un
+voile &eacute;pais; ni pour ce
+qu'il avait fait &agrave; Lyon, car c'&eacute;tait soulever une
+question dangereuse, et
+accuser en m&ecirc;me temps Collot-d'Herbois et tout le syst&egrave;me
+actuel du
+gouvernement. Il &eacute;tait tout aussi impossible de poursuivre
+Vincent pour
+quelques actes de despotisme dans les bureaux de la guerre. On n'aurait
+pu
+faire &agrave; l'un et &agrave; l'autre qu'un proc&egrave;s politique,
+et le moment n'&eacute;tait pas
+venu de leur en intenter un pareil. Ils furent donc &eacute;largis<a
+ name="FNanchor12"></a><a href="#Footnote_12"><sup>[12]</sup></a>,
+&agrave; la
+grande joie des cordeliers et de tous les <i>&eacute;pauletiers</i> de
+l'arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire.</p>
+<p>Vincent &eacute;tait un jeune homme de vingt et quelques
+ann&eacute;es, esp&egrave;ce de
+fr&eacute;n&eacute;tique dont le fanatisme allait jusqu'&agrave; la
+maladie, et chez lequel il y
+avait encore plus d'ali&eacute;nation d'esprit que d'ambition
+personnelle. Un jour
+que sa femme, qui allait le voir dans sa prison, lui rapportait ce qui
+se
+passait, indign&eacute; du r&eacute;cit qu'elle lui fit, il
+s'&eacute;lan&ccedil;a sur un morceau de
+viande crue, et dit en le d&eacute;vorant: &laquo;Je voudrais
+d&eacute;vorer ainsi tous ces
+sc&eacute;l&eacute;rats.&raquo; Ronsin, tour &agrave; tour
+m&eacute;diocre pamphl&eacute;taire, fournisseur,
+g&eacute;n&eacute;ral, joignait &agrave; beaucoup d'intelligence un
+courage remarquable et une
+grande activit&eacute;. Naturellement exag&eacute;r&eacute;, mais
+ambitieux, il &eacute;tait le plus
+distingu&eacute; de ces aventuriers qui s'&eacute;tait offerts &agrave;
+&ecirc;tre les instrumens du
+gouvernement nouveau. Chef de l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire, il
+songeait &agrave; tirer
+parti de sa position, soit pour lui, soit pour ses amis, soit pour le
+triomphe de son syst&egrave;me. Dans la prison du Luxembourg, Vincent
+et lui,
+enferm&eacute;s ensemble, avaient toujours parl&eacute; en
+ma&icirc;tres; ils n'avaient cess&eacute;
+de dire qu'ils triompheraient de l'intrigue, qu'ils sortiraient par le
+secours de leurs partisans, qu'ils reviendraient alors pour
+&eacute;largir les
+patriotes enferm&eacute;s, et envoyer tous les autres prisonniers
+&agrave; la guillotine.
+Ils avaient fait le tourment des malheureux d&eacute;tenus avec eux, et
+les
+laiss&egrave;rent pleins d'effroi.</p>
+<p>A peine sortis, ils dirent hautement qu'ils se vengeraient, et que
+bient&ocirc;t
+ils sauraient se faire raison de leurs ennemis. Le comit&eacute; de
+salut public
+ne pouvait gu&egrave;re se dispenser de les &eacute;largir; mais il ne
+tarda pas &agrave;
+s'apercevoir qu'il avait d&eacute;cha&icirc;n&eacute; des furieux, et
+qu'il faudrait bient&ocirc;t
+les r&eacute;duire &agrave; l'impossibilit&eacute; de nuire. Il restait
+&agrave; Paris quatre mille
+hommes de l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire. L&agrave;, se
+trouvaient des aventuriers, des
+voleurs, des septembriseurs, qui prenaient le masque du patriotisme, et
+qui
+aimaient mieux butiner &agrave; l'int&eacute;rieur que d'aller sur les
+fronti&egrave;res mener
+une vie pauvre, dure et p&eacute;rilleuse. Ces petits tyrans, avec
+leurs
+moustaches et leurs grands sabres, exer&ccedil;aient dans tous les
+lieux publics
+le plus dur despotisme. Ayant de l'artillerie, des munitions et un chef
+entreprenant, ils pouvaient devenir dangereux. A eux se joignaient les
+brouillons, qui remplissaient les bureaux de Vincent. Celui-ci
+&eacute;tait leur
+chef civil, comme Ronsin leur chef militaire. Ils avaient des liaisons
+avec la commune par H&eacute;bert, substitut de Chaumette, et par le
+maire Pache,
+toujours pr&ecirc;t &agrave; recevoir chez lui tous les partis, et
+&agrave; caresser tous les
+hommes redoutables. Momoro, l'un des pr&eacute;sidens des cordeliers,
+&eacute;tait leur
+fid&egrave;le partisan et leur avocat aux Jacobins. Ainsi on rangeait
+ensemble
+Ronsin, Vincent, H&eacute;bert, Chaumette, Momoro; et on ajoutait
+&agrave; la liste Pache
+et Bouchotte, comme des complaisans qui leur laissaient usurper deux
+grandes autorit&eacute;s.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; ces hommes ne se contenaient plus dans leurs
+discours contre ces
+repr&eacute;sentans qui voulaient, disaient-ils, s'&eacute;terniser au
+pouvoir et faire
+gr&acirc;ce aux aristocrates. Un jour, &eacute;tant &agrave;
+d&icirc;ner chez Pache, ils y
+rencontr&egrave;rent Legendre, l'ami de Danton, autrefois l'imitateur
+de sa
+v&eacute;h&eacute;mence, aujourd'hui de sa r&eacute;serve, et la
+victime de cette imitation, car
+il essuyait les attaques qu'on n'osait pas diriger contre Danton
+lui-m&ecirc;me.
+Ronsin et Vincent lui adress&egrave;rent de mauvais propos. Vincent,
+qui avait &eacute;t&eacute;
+son oblig&eacute;, l'embrassa en lui disant qu'il embrassait l'ancien,
+et non le
+nouveau Legendre; que le nouveau Legendre &eacute;tait devenu un
+mod&eacute;r&eacute; et ne
+m&eacute;ritait aucune estime. Vincent lui demanda ensuite avec ironie
+s'il avait
+port&eacute; dans ses missions le costume de d&eacute;put&eacute;.
+Legendre lui ayant r&eacute;pondu
+qu'il le portait aux arm&eacute;es, Vincent ajouta que ce costume
+&eacute;tait fort
+pompeux, mais indigne de vrais r&eacute;publicains; qu'il habillerait
+un mannequin
+de ce costume, qu'il rassemblerait le peuple, et lui dirait:
+&laquo;Voil&agrave; les
+repr&eacute;sentans que vous vous &ecirc;tes donn&eacute;s! ils vous
+pr&ecirc;chent l'&eacute;galit&eacute;, et se
+couvrent d'or et de plumes.&raquo; Il dit ensuite qu'il mettrait le feu
+au
+mannequin. Legendre alors le traita de fou et de s&eacute;ditieux. On
+fut pr&egrave;s
+d'en venir aux mains, au grand effroi de Pache. Legendre ayant voulu
+s'adresser &agrave; Ronsin, qui paraissait plus calme, et l'ayant
+engag&eacute; &agrave; mod&eacute;rer
+Vincent, Ronsin r&eacute;pondit qu'&agrave; la v&eacute;rit&eacute;
+Vincent &eacute;tait vif, mais que son
+caract&egrave;re convenait aux circonstances, et qu'il fallait de
+pareils hommes
+pour le temps o&ugrave; l'on vivait. &laquo;Vous avez, ajouta Ronsin,
+une faction dans
+le sein de l'assembl&eacute;e; si vous ne l'en chassez pas, vous nous
+en ferez
+raison.&raquo; Legendre sortit indign&eacute;, et r&eacute;p&eacute;ta
+tout ce qu'il avait vu et
+entendu pendant ce repas. La conversation fut connue, et donna une
+nouvelle
+id&eacute;e de l'audace et de la fr&eacute;n&eacute;sie des deux hommes
+qu'on venait d'&eacute;largir.</p>
+<p>Ils t&eacute;moignaient un grand respect pour Pache et pour ses
+vertus, comme
+avaient fait jadis les jacobins, quand Pache &eacute;tait au
+minist&egrave;re. Le sort de
+Pache &eacute;tait de charmer par sa complaisance et par sa douceur
+tous les
+hommes violens. Ils &eacute;taient enchant&eacute;s de voir leurs
+passions approuv&eacute;es
+par un homme qui avait toutes les apparences de la sagesse. Les
+nouveaux
+r&eacute;volutionnaires en voulaient faire, disaient-ils, un grand
+personnage dans
+leur gouvernement; car, sans avoir un but pr&eacute;cis, sans avoir
+m&ecirc;me encore le
+projet et le courage d'une insurrection, ils parlaient beaucoup,
+&agrave;
+l'exemple de tous les comploteurs qui commencent par s'essayer et
+s'&eacute;chauffer en paroles. Ils disaient partout qu'il fallait
+d'autres
+institutions. Tout ce qui leur plaisait dans l'organisation actuelle du
+gouvernement, c'&eacute;taient le tribunal et l'arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaires. Ils
+imaginaient donc une constitution consistant en un tribunal
+supr&ecirc;me pr&eacute;sid&eacute;
+par un grand-juge, et un conseil militaire dirig&eacute; par un
+g&eacute;n&eacute;ralissime.
+Dans ce gouvernement on devait juger et administrer militairement. Le
+g&eacute;n&eacute;ralissime et le grand-juge &eacute;taient les deux
+principaux personnages. Il
+devait y avoir aupr&egrave;s du tribunal un grand-accusateur sous le
+titre de
+censeur, qui serait charg&eacute; de provoquer les poursuites. Ainsi
+dans ce
+projet, form&eacute; dans un moment de fermentation
+r&eacute;volutionnaire, les deux
+fonctions essentielles, uniques, consistaient &agrave; condamner et
+&agrave; se battre.
+On ne sait si ce projet &eacute;tait celui d'un r&ecirc;veur en
+d&eacute;lire, ou de plusieurs
+d'entre eux; s'il n'avait d'autre existence que des propos, ou s'il fut
+r&eacute;dig&eacute;; mais il est certain qu'il avait son mod&egrave;le
+dans les commissions
+r&eacute;volutionnaires &eacute;tablies &agrave; Lyon, Marseille,
+Toulon, Bordeaux, Nantes, et
+que l'imagination pleine de ce qu'ils avaient fait dans ces grandes
+cit&eacute;s,
+ces terribles ex&eacute;cuteurs voulaient gouverner sur le m&ecirc;me
+plan la France
+tout enti&egrave;re, et faire de la violence d'un jour le type d'un
+gouvernement
+permanent. Ils ne d&eacute;signaient encore qu'un seul des grands
+personnages
+destin&eacute;s &agrave; occuper ces hautes dignit&eacute;s. Pache
+convenait &agrave; merveille &agrave; la
+place de grand-juge; les conjur&eacute;s disaient donc qu'il devait
+l'&ecirc;tre, et
+qu'il le serait. Sans savoir ce que c'&eacute;tait que ce projet et
+cette dignit&eacute;
+de grand-juge, beaucoup de gens r&eacute;p&eacute;taient comme une
+nouvelle: Pache doit
+&ecirc;tre fait grand-juge. Ce bruit circulait sans &ecirc;tre ni
+expliqu&eacute; ni compris.
+Quant &agrave; la dignit&eacute; de g&eacute;n&eacute;ralissime,
+Ronsin, quoique g&eacute;n&eacute;ral de l'arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire, n'osait y pr&eacute;tendre, et ses partisans
+n'osaient pas le
+proposer, car il fallait un plus grand nom pour une telle
+dignit&eacute;.
+Chaumette &eacute;tait d&eacute;sign&eacute; aussi par quelques bouches
+comme censeur, mais son
+nom avait &eacute;t&eacute; rarement prononc&eacute;. Parmi ces bruits,
+il n'y en avait qu'un de
+bien r&eacute;pandu, c'est que <i>Pache serait grand-juge</i>.</p>
+<p>Pendant toute la r&eacute;volution, lorsque les passions d'un parti,
+long-temps
+excit&eacute;es, &eacute;taient pr&ecirc;tes &agrave; faire explosion,
+c'&eacute;tait toujours une d&eacute;faite,
+une trahison, une disette, une calamit&eacute; enfin, qui leur servait
+de
+pr&eacute;texte pour &eacute;clater. Il en arriva de m&ecirc;me ici. La
+seconde loi du maximum
+qui, remontant au-del&agrave; des boutiques, fixait la valeur des
+objets sur le
+lieu de fabrication, d&eacute;terminait le prix du transport,
+r&eacute;glait le profit du
+marchand en gros, celui du marchand en d&eacute;tail, avait
+&eacute;t&eacute; rendue; mais le
+commerce &eacute;chappait encore de mille mani&egrave;res au despotisme
+de la loi, et il
+y &eacute;chappait surtout par le moyen le plus d&eacute;sastreux, en
+s'arr&ecirc;tant. Le
+resserrement de la marchandise n'&eacute;tait pas moins grand
+qu'auparavant; et si
+elle ne refusait plus de se donner au prix de l'assignat, elle se
+cachait,
+ou cessait de se mouvoir, et de se transporter sur les lieux de
+consommation. La disette &eacute;tait donc tr&egrave;s grande par la
+stagnation g&eacute;n&eacute;rale
+du commerce. Cependant les efforts extraordinaires du gouvernement, les
+soins de la commission des subsistances, avaient r&eacute;ussi en
+partie &agrave; ne pas
+trop laisser manquer les bl&eacute;s, et surtout &agrave; diminuer la
+crainte de la
+disette, aussi redoutable que la disette m&ecirc;me, &agrave; cause du
+d&eacute;sordre et du
+trouble qu'elle apporte dans les relations commerciales. Mais une
+nouvelle
+calamit&eacute; venait de se faire sentir, c'&eacute;tait le
+d&eacute;faut de viande. Les
+nombreux bestiaux que la Vend&eacute;e envoyait jadis aux provinces
+voisines,
+n'arrivaient plus depuis l'insurrection. Les d&eacute;partemens du Rhin
+avaient
+cess&eacute; aussi d'en fournir depuis que la guerre s'y &eacute;tait
+fix&eacute;e; il y avait
+donc une diminution r&eacute;elle dans la quantit&eacute;. En outre,
+les bouchers,
+achetant les bestiaux &agrave; haut prix, et oblig&eacute;s de les
+vendre au prix du
+maximum, cherchaient &agrave; &eacute;chapper &agrave; la loi. La bonne
+viande &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;e
+pour le riche ou pour le citoyen ais&eacute; qui la payait bien. Il
+s'&eacute;tablissait
+une foule de march&eacute;s clandestins, surtout aux environs de Paris
+et dans les
+campagnes; et il ne restait que les rebuts pour le peuple ou l'acheteur
+qui
+se pr&eacute;sentait dans les boutiques, et traitait au prix du
+maximum. Les
+bouchers se d&eacute;dommageaient ainsi par la mauvaise qualit&eacute;
+de la marchandise,
+du bas prix auquel ils &eacute;taient forc&eacute;s de vendre. Le
+peuple se plaignait
+avec fureur du poids, de la qualit&eacute;, <i>des r&eacute;jouissances</i>,
+et des march&eacute;s
+clandestins &eacute;tablis autour de Paris. Les bestiaux manquant, on
+avait &eacute;t&eacute;
+r&eacute;duit &agrave; tuer des vaches pleines. Le peuple avait dit
+aussit&ocirc;t que les
+bouchers aristocrates voulaient d&eacute;truire l'esp&egrave;ce, et
+avait demand&eacute; la
+peine de mort contre ceux qui tuaient des vaches et des brebis pleines.
+Mais ce n'&eacute;tait pas tout: les l&eacute;gumes, les fruits, les
+oeufs, le beurre, le
+poisson, n'arrivaient plus dans les march&eacute;s. Un chou
+co&ucirc;tait jusqu'&agrave; vingt
+sous. On devan&ccedil;ait les charrettes sur les routes, on les
+entourait, et on
+achetait &agrave; tout prix leur chargement; peu arrivaient &agrave;
+Paris o&ugrave; le peuple
+les attendait en vain. D&egrave;s qu'il y a une chose &agrave; faire,
+il se trouve
+bient&ocirc;t des gens qui s'en chargent. Il s'agissait de parcourir
+les
+campagnes pour devancer sur la route les fermiers apportant des
+l&eacute;gumes:
+une foule d'hommes et de femmes s'&eacute;taient charg&eacute;s de ce
+soin, et achetaient
+les denr&eacute;es pour le compte des gens ais&eacute;s, en les payant
+au-dessus du
+maximum. Y avait-il un march&eacute; mieux approvisionn&eacute; que
+d'autres, ces esp&egrave;ces
+d'entremetteurs y couraient, et enlevaient les denr&eacute;es &agrave;
+un prix sup&eacute;rieur
+&agrave; la taxe. Le peuple se d&eacute;cha&icirc;nait violemment
+contre ceux qui faisaient ce
+m&eacute;tier; on disait qu'il se trouvait dans le nombre beaucoup de
+malheureuses
+filles publiques que les r&eacute;quisitoires de Chaumette avaient
+priv&eacute;es de leur
+d&eacute;plorable industrie, et qui, pour vivre, avaient
+embrass&eacute; cette profession
+nouvelle.</p>
+<p>Pour parer &agrave; tous ces inconv&eacute;niens, la commune avait
+arr&ecirc;t&eacute;, sur les
+p&eacute;titions r&eacute;it&eacute;r&eacute;es des sections, que les
+bouchers ne pourraient plus
+devancer les bestiaux et aller au-del&agrave; des march&eacute;s
+ordinaires; qu'ils ne
+pourraient tuer que dans <i>les abattoirs</i> autoris&eacute;s; que la
+viande ne
+pourrait &ecirc;tre achet&eacute;e que dans les &eacute;taux; qu'il ne
+serait plus permis
+d'aller sur les routes au-devant des fermiers; que ceux qui
+arriveraient
+seraient dirig&eacute;s par la police et distribu&eacute;s
+&eacute;galement entre les diff&eacute;rens
+march&eacute;s; qu'on ne pourrait pas aller faire queue &agrave; la
+porte des bouchers
+avant six heures, car il arrivait souvent qu'on se levait &agrave;
+trois pour
+cela.</p>
+<p>Ces r&egrave;glemens multipli&eacute;s ne pouvaient &eacute;pargner
+au peuple les maux qu'il
+endurait. Les ultra-r&eacute;volutionnaires se torturaient l'esprit
+pour imaginer
+des moyens. Une derni&egrave;re id&eacute;e leur &eacute;tait venue,
+c'est que les jardins de
+luxe dont abondaient les faubourgs de Paris, et surtout le faubourg
+Saint-Germain, pourraient &ecirc;tre mis en culture. Aussit&ocirc;t la
+commune, qui ne
+leur refusait rien, avait ordonn&eacute; le recensement de ces jardins,
+et on
+d&eacute;cida que, le recensement fait, on y cultiverait des pommes de
+terre et
+des plantes potag&egrave;res. En outre, ils avaient suppos&eacute; que
+les l&eacute;gumes, le
+laitage, la volaille n'arrivant plus &agrave; la ville, la cause en
+devait &ecirc;tre
+imput&eacute;e aux aristocrates retir&eacute;s dans leurs maisons
+autour de Paris. En
+effet, beaucoup de gens effray&eacute;s s'&eacute;taient cach&eacute;s
+dans leurs maisons de
+campagne. Des sections vinrent proposer &agrave; la commune de rendre
+un arr&ecirc;t&eacute; ou
+de demander une loi pour les faire rentrer. Cependant Chaumette,
+sentant
+que ce serait une violation trop odieuse de la libert&eacute;
+individuelle, se
+contenta de prononcer un discours mena&ccedil;ant contre les
+aristocrates retir&eacute;s
+autour de Paris. Il leur adressa seulement l'invitation de rentrer en
+ville, et fit donner aux municipalit&eacute;s des villages l'avis de
+les
+surveiller.</p>
+<p>Cependant l'impatience du mal &eacute;tait au comble. Le
+d&eacute;sordre augmentait dans
+les march&eacute;s. A chaque instant il s'y &eacute;levait des
+tumultes. On faisait queue
+&agrave; la porte des bouchers, et malgr&eacute; la d&eacute;fense d'y
+aller avant une certaine
+heure, on mettait toujours le m&ecirc;me empressement &agrave; s'y
+devancer. On avait
+transport&eacute; l&agrave; un usage qui avait pris naissance &agrave;
+la porte des boulangers,
+c'&eacute;tait d'attacher une corde que chacun saisissait et tenait de
+mani&egrave;re &agrave;
+pouvoir garder son rang. Mais il arrivait ici, comme chez les
+boulangers,
+que des malveillans ou des gens mal plac&eacute;s coupaient la corde;
+alors les
+rangs se confondaient, le d&eacute;sordre s'introduisait dans la foule
+qui &eacute;tait
+en attente, et on &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; en venir aux mains.</p>
+<p>On ne savait plus d&eacute;sormais &agrave; qui s'en prendre. On ne
+pouvait pas, comme
+avant le 31 mai, se plaindre que la convention refus&acirc;t une loi de
+<i>maximum</i>, objet de toutes les esp&eacute;rances, car elle
+accordait tout. Dans
+l'impuissance d'imaginer quelque chose, on ne lui demandait plus rien.
+Cependant il fallait se plaindre; les &eacute;pauletiers, les commis de
+Bouchotte,
+les cordeliers, disaient que la cause de la disette &eacute;tait dans
+la faction
+mod&eacute;r&eacute;e de la convention; que Camille Desmoulins,
+Philippeau, Bourdon de
+l'Oise, et leurs amis, &eacute;taient les auteurs des maux qu'on
+essuyait; qu'on
+ne pouvait plus exister de la sorte, qu'il fallait recourir &agrave;
+des moyens
+extraordinaires; et ils ajoutaient le vieux propos de toutes les
+insurrections: <i>Il faut un chef</i>. Alors ils se disaient
+myst&eacute;rieusement &agrave;
+l'oreille: <i>Pache sera fait grand-juge</i>.</p>
+<p>Cependant, bien que le nouveau parti dispos&acirc;t de moyens assez
+consid&eacute;rables, bien qu'il e&ucirc;t pour lui l'arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire et une
+disette, il n'avait cependant ni le gouvernement, ni l'opinion, car les
+jacobins lui &eacute;taient oppos&eacute;s. Ronsin, Vincent,
+H&eacute;bert, &eacute;taient oblig&eacute;s de
+professer pour les autorit&eacute;s &eacute;tablies un respect
+apparent, de cacher leurs
+projets, de les tramer dans l'ombre. A l'&eacute;poque du 10 ao&ucirc;t
+et du 31 mai,
+les conspirateurs, ma&icirc;tres de la commune, des Cordeliers, des
+Jacobins, de
+tous les clubs, ayant dans l'assembl&eacute;e nationale et les
+comit&eacute;s de nombreux
+et &eacute;nergiques partisans, osant conspirer &agrave;
+d&eacute;couvert, pouvaient entra&icirc;ner
+publiquement le peuple &agrave; leur suite, et se servir des masses
+pour
+l'ex&eacute;cution de leurs complots; mais il n'en &eacute;tait pas de
+m&ecirc;me pour le parti
+des <i>ultra-r&eacute;volutionnaires</i>.</p>
+<p>L'autorit&eacute; actuelle ne refusait aucun des moyens
+extraordinaires de
+d&eacute;fense, ni m&ecirc;me de vengeance; des trahisons n'accusaient
+plus sa
+vigilance; des victoires sur toutes les fronti&egrave;res attestaient
+au contraire
+sa force, son habilet&eacute; et son z&egrave;le. Par
+cons&eacute;quent, ceux qui attaquaient
+cette autorit&eacute; et promettaient ou une habilet&eacute; ou une
+&eacute;nergie sup&eacute;rieures
+&agrave; la sienne, &eacute;taient des intrigans qui agissaient
+&eacute;videmment dans un but de
+d&eacute;sordre ou d'ambition. Telle &eacute;tait la conviction
+publique, et les conjur&eacute;s
+ne pouvaient se flatter d'entra&icirc;ner le peuple &agrave; leur
+suite. Ainsi, quoique
+redoutables si on les laissait agir, ils l'&eacute;taient peu si on les
+arr&ecirc;tait &agrave;
+temps.</p>
+<p>Le comit&eacute; les observait, et il continuait, par une suite de
+rapports, &agrave;
+d&eacute;consid&eacute;rer les deux partis oppos&eacute;s. Dans les
+ultra-r&eacute;volutionnaires, il
+voyait de v&eacute;ritables conspirateurs &agrave; d&eacute;truire; au
+contraire, il
+n'apercevait dans les mod&eacute;r&eacute;s que d'anciens amis, qui
+partageaient ses
+opinions, et dont le patriotisme ne pouvait lui &ecirc;tre suspect.
+Mais pour ne
+point para&icirc;tre faiblir en frappant les
+ultra-r&eacute;volutionnaires, il &eacute;tait
+oblig&eacute; de condamner les mod&eacute;r&eacute;s, et d'en appeler
+sans cesse &agrave; la terreur.
+Ces derniers voulaient r&eacute;pondre. Camille &eacute;crivait de
+nouveaux num&eacute;ros;
+Danton et ses amis combattaient dans leurs entretiens les raisons du
+comit&eacute;, et d&egrave;s lors une lutte d'&eacute;crits et de
+propos s'&eacute;tait engag&eacute;e.
+L'aigreur s'en &eacute;tait suivie, et Saint-Just, Robespierre,
+Barr&egrave;re, Billaud,
+qui d'abord n'avaient repouss&eacute; les mod&eacute;r&eacute;s que par
+politique, et pour &ecirc;tre
+plus forts contre les ultra-r&eacute;volutionnaires,
+commen&ccedil;aient &agrave; les poursuivre
+par humeur personnelle et par haine. Camille avait d&eacute;j&agrave;
+attaqu&eacute;, comme on
+l'a vu, Collot et Barr&egrave;re. Dans sa lettre &agrave; Dillon, il
+avait adress&eacute; au
+fanatisme dogmatique de Saint-Just, et &agrave; la duret&eacute;
+monacale de Billaud, des
+plaisanteries qui les bless&egrave;rent profond&eacute;ment. Il avait
+enfin irrit&eacute;
+Robespierre aux Jacobins, et, tout en le louant beaucoup, il finit par
+se
+l'ali&eacute;ner tout &agrave; fait. Danton leur &eacute;tait peu
+agr&eacute;able &agrave; tous par sa
+renomm&eacute;e; et aujourd'hui, qu'&eacute;tranger &agrave; la
+conduite des affaires, il
+restait &agrave; l'&eacute;cart, censurant le gouvernement, et
+paraissant exciter la
+plume caustique et <i>babillarde</i><a name="FNanchor13"></a><a
+ href="#Footnote_13"><sup>[13]</sup></a> de Camille, il devait leur
+devenir
+chaque jour plus odieux; et il n'&eacute;tait pas supposable que
+Robespierre
+s'expos&acirc;t encore &agrave; le d&eacute;fendre.</p>
+<p>Robespierre et Saint-Just, habitu&eacute;s &agrave; faire au nom du
+comit&eacute; les expos&eacute;s de
+principes, et charg&eacute;s en quelque sorte de la partie morale du
+gouvernement,
+tandis que Barr&egrave;re, Carnot, Billaud et autres, s'acquittaient de
+la partie
+mat&eacute;rielle et administrative, Robespierre et Saint-Just firent
+deux
+rapports, l'un <i>sur les principes de morale qui devaient diriger le
+gouvernement r&eacute;volutionnaire</i>, l'autre sur les
+d&eacute;tentions dont Camille
+s'&eacute;tait plaint dans <i>le Vieux Cordelier</i>. Il faut voir
+comment ces deux
+esprits sombres concevaient le gouvernement r&eacute;volutionnaire, et
+les moyens
+de r&eacute;g&eacute;n&eacute;rer un &eacute;tat.</p>
+<p>&laquo;Le principe du gouvernement d&eacute;mocratique, c'est la
+vertu, disait
+Robespierre<a name="FNanchor14"></a><a href="#Footnote_14"><sup>[14]</sup></a>,
+et son moyen pendant qu'il s'&eacute;tablit, c'est la terreur.
+Nous voulons substituer, dans notre pays, la morale &agrave;
+l'&eacute;go&iuml;sme, la probit&eacute;
+&agrave; l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux
+biens&eacute;ances,
+l'empire de la raison &agrave; la tyrannie de la mode, le m&eacute;pris
+du vice au m&eacute;pris
+du malheur, la fiert&eacute; &agrave; l'insolence, la grandeur
+d'&acirc;me &agrave; la vanit&eacute;, l'amour
+de la gloire &agrave; l'amour de l'argent, les bonnes gens &agrave; la
+bonne compagnie,
+le m&eacute;rite &agrave; l'intrigue, le g&eacute;nie au bel esprit, la
+v&eacute;rit&eacute; &agrave; l'&eacute;clat, le
+charme du bonheur aux ennuis de la volupt&eacute;, la grandeur de
+l'homme &agrave; la
+petitesse des grands; un peuple magnanime, puissant, heureux, &agrave;
+un peuple
+aimable, frivole et mis&eacute;rable; c'est-&agrave;-dire toutes les
+vertus et tous les
+miracles de la r&eacute;publique &agrave; tous les vices et &agrave;
+tous les ridicules de la
+monarchie.&raquo;</p>
+<p>Pour atteindre &agrave; ce but, il fallait un gouvernement
+aust&egrave;re, &eacute;nergique, qui
+surmont&acirc;t les r&eacute;sistances de toute esp&egrave;ce. Il y
+avait, d'une part,
+l'ignorance brutale, avide, qui ne voulait dans la r&eacute;publique
+que des
+bouleversemens; de l'autre, la corruption l&acirc;che et vile qui
+voulait tous
+les d&eacute;lices de l'ancien luxe, et qui ne pouvait pas se
+r&eacute;soudre aux vertus
+&eacute;nergiques de la d&eacute;mocratie. De l&agrave;, deux factions:
+l'une qui voulait
+outrer toute chose, qui poussait tout au-del&agrave; des bornes; qui,
+pour
+attaquer la superstition, cherchait &agrave; d&eacute;truire Dieu
+m&ecirc;me, et &agrave; verser des
+torrens de sang sous pr&eacute;texte de venger la r&eacute;publique;
+l'autre qui, faible
+et vicieuse, ne se sentait pas assez <i>vertueuse pour &ecirc;tre si
+terrible</i>, et
+s'apitoyait l&acirc;chement sur tous les sacrifices n&eacute;cessaires
+qu'exigeait
+l'&eacute;tablissement de la vertu. L'une de ces factions, disait
+Saint-Just<a name="FNanchor15"></a><a href="#Footnote_15"><sup>[15]</sup></a>,
+voulait CHANGER LA LIBERT&Eacute; EN BACCHANTE, L'AUTRE EN
+PROSTITU&Eacute;E.</p>
+<p>Robespierre et Saint-Just &eacute;num&eacute;raient les folies de
+quelques agens du
+gouvernement r&eacute;volutionnaire, de deux ou trois procureurs de
+communes, qui
+avaient pr&eacute;tendu renouveler l'&eacute;nergie de Marat, et ils
+faisaient ainsi
+allusion &agrave; toutes les folies d'H&eacute;bert et des siens. Ils
+signalaient ensuite
+les torts de faiblesse, de complaisance, de sensibilit&eacute;,
+imput&eacute;s aux
+nouveaux mod&eacute;r&eacute;s; ils leur reprochaient de s'apitoyer sur
+des veuves de
+g&eacute;n&eacute;raux, sur des intrigantes de l'ancienne noblesse, sur
+des aristocrates,
+de parler enfin sans cesse des s&eacute;v&eacute;rit&eacute;s de la
+r&eacute;publique, bien inf&eacute;rieures
+aux cruaut&eacute;s des monarchies. &laquo;Vous avez, disait
+Saint-Just, cent mille
+d&eacute;tenus, et le tribunal r&eacute;volutionnaire a condamn&eacute;
+d&eacute;j&agrave; trois cents
+coupables. Mais sous la monarchie vous aviez quatre cent mille
+prisonniers; on pendait par an quinze mille contrebandiers, on rouait
+trois
+mille hommes; et aujourd'hui m&ecirc;me il y a en Europe quatre
+millions de
+prisonniers dont vous n'entendez pas les cris, tandis que votre
+mod&eacute;ration
+parricide laisse triompher tous les ennemis de votre gouvernement! Nous
+nous accablons de reproches, et les rois, mille fois plus cruels que
+nous,
+dorment dans le crime.&raquo;</p>
+<p>Robespierre et Saint-Just, conform&eacute;ment au syst&egrave;me
+convenu, ajoutaient que
+ces deux factions, en apparence oppos&eacute;es, avaient un point
+d'appui commun,
+l'&eacute;tranger, qui les faisait agir pour perdre la
+r&eacute;publique.</p>
+<p>On voit ce qu'il entrait &agrave; la fois de fanatisme, de politique
+et de haine
+dans le syst&egrave;me du comit&eacute;. Camille par des allusions, et
+m&ecirc;me par des
+expressions directes, se trouvait attaqu&eacute; lui et ses amis. Il
+r&eacute;pondait,
+dans son <i>Vieux Cordelier</i>, au syst&egrave;me de la vertu par
+celui du bonheur. Il
+disait qu'il aimait la r&eacute;publique parce qu'elle devait ajouter
+&agrave; la
+f&eacute;licit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale, parce que le commerce,
+l'industrie, la civilisation,
+s'&eacute;taient d&eacute;velopp&eacute;s avec plus d'&eacute;clat
+&agrave; Ath&egrave;nes, &agrave; Venise, &agrave; Florence, que
+dans toutes les monarchies; parce que la r&eacute;publique pouvait
+seule r&eacute;aliser
+le voeu menteur de la monarchie, <i>la poule au pot</i>.
+&laquo;Qu'importerait &agrave;
+Pitt, s'&eacute;criait Camille, que la France f&ucirc;t libre, si la
+libert&eacute; ne servait
+qu'&agrave; nous ramener &agrave; l'ignorance des vieux Gaulois,
+&agrave; leurs <i>sayes</i>, &agrave; leurs
+<i>brayes</i>, &agrave; leur guy de ch&ecirc;ne, et &agrave; leurs
+maisons, qui n'&eacute;taient que des
+&eacute;choppes en terre glaise? Loin d'en g&eacute;mir, il me semble
+que Pitt donnerait
+bien des guin&eacute;es pour qu'une telle libert&eacute;
+s'&eacute;tabl&icirc;t chez nous. Mais ce qui
+rendrait furieux le gouvernement anglais, c'est si on disait de la
+France
+ce que disait Dic&eacute;arque de l'Attique: <i>Nulle part au monde on
+ne peut vivre
+plus agr&eacute;ablement qu'&agrave; Ath&egrave;nes, soit qu'on ait de
+l'argent, soit qu'on n'en
+ait point. Ceux qui se sont mis &agrave; l'aise, par le commerce ou
+leur
+industrie, peuvent s'y procurer tous les agr&eacute;mens imaginables;
+et quant &agrave;
+ceux qui cherchent &agrave; le devenir, il y a tant d'ateliers
+o&ugrave; ils gagnent de
+quoi se divertir aux ANTHEST&Eacute;RIES, et mettre encore quelque
+chose de c&ocirc;t&eacute;,
+qu'il n'y a pas moyen de se plaindre de sa pauvret&eacute;, sans se
+faire &agrave;
+soi-m&ecirc;me un reproche de sa paresse</i>.</p>
+<p>&laquo;Je crois donc que la libert&eacute; n'existe pas dans une
+&eacute;galit&eacute; de privations,
+et que le plus bel &eacute;loge de la convention serait, si elle
+pouvait se rendre
+ce t&eacute;moignage: j'ai trouv&eacute; la nation sans culottes, et je
+la laisse
+culott&eacute;e.</p>
+<p>&laquo;Charmante d&eacute;mocratie, ajoutait Camille, que celle
+d'Ath&egrave;nes! Solon n'y
+passa point pour un muscadin, il n'en fut pas moins regard&eacute;
+comme le
+mod&egrave;le des l&eacute;gislateurs, et proclam&eacute; par l'oracle
+le premier des sept
+sages, quoiqu'il ne f&icirc;t aucune difficult&eacute; de confesser son
+penchant pour le
+vin, les femmes et la musique; et il a une possession de sagesse si
+bien
+&eacute;tablie, qu'aujourd'hui encore on ne prononce son nom dans la
+convention et
+aux Jacobins que comme celui du plus grand l&eacute;gislateur. Combien
+cependant
+ont parmi nous une r&eacute;putation d'aristocrates et de Sardanapales,
+qui n'ont
+pas publi&eacute; une semblable profession de foi!</p>
+<p>&laquo;Et ce divin Socrate, un jour rencontrant Alcibiade sombre et
+r&ecirc;veur,
+apparemment parce qu'il &eacute;tait piqu&eacute; d'une lettre
+d'Aspasie:&#8212;Qu'avez-vous?
+lui dit le plus grave des mentors; auriez-vous perdu votre bouclier
+&agrave; la
+bataille? avez-vous &eacute;t&eacute; vaincu dans le camp, &agrave; la
+course ou &agrave; la salle
+d'armes? quelqu'un a-t-il mieux chant&eacute; ou mieux jou&eacute; de
+la lyre que vous &agrave;
+la table du g&eacute;n&eacute;ral?&#8212;Ce trait peint les moeurs. Quels
+r&eacute;publicains
+aimables!&raquo;</p>
+<p>Camille se plaignait ensuite de ce qu'aux moeurs d'Ath&egrave;nes on
+ne voul&ucirc;t pas
+ajouter la libert&eacute; de langage qui r&eacute;gnait dans cette
+r&eacute;publique.
+Aristophane, disait-il, y repr&eacute;sentait sur la sc&egrave;ne les
+g&eacute;n&eacute;raux, les
+orateurs, les philosophes et le peuple lui-m&ecirc;me; et le peuple
+d'Ath&egrave;nes,
+tant&ocirc;t jou&eacute; sous les traits d'un vieillard, et
+tant&ocirc;t sous ceux d'un jeune
+homme, loin de s'irriter, proclamait Aristophane vainqueur des jeux, et
+l'encourageait par des bravos et des couronnes. Beaucoup de ses
+com&eacute;dies
+&eacute;taient dirig&eacute;es contre les <i>ultra-r&eacute;volutionnaires</i>
+de ce temps-l&agrave;; les
+railleries en &eacute;taient cruelles. &laquo;Et si aujourd'hui,
+ajoutait Camille, on
+traduisait quelqu'une de ces pi&egrave;ces jou&eacute;es 430 ans avant
+J&eacute;sus-Christ, sous
+l'archonte Sth&eacute;nocl&egrave;s, H&eacute;bert soutiendrait aux
+Cordeliers que la pi&egrave;ce ne
+peut &ecirc;tre que d'hier, de l'invention de Fabre-d'&Eacute;glantine,
+contre lui et
+Ronsin, et que c'est le traducteur qui est la cause de la disette.</p>
+<p>&laquo;Cependant, reprenait Camille avec tristesse, je m'abuse quand
+je dis que
+les hommes sont chang&eacute;s; ils ont toujours &eacute;t&eacute; les
+m&ecirc;mes; la libert&eacute; de
+parler n'a pas &eacute;t&eacute; plus impunie dans les
+r&eacute;publiques anciennes que dans les
+modernes. Socrate, accus&eacute; d'avoir mal parl&eacute; des dieux,
+but la cigu&euml;;
+Cic&eacute;ron, pour avoir attaqu&eacute; Antoine, fut livr&eacute; aux
+proscriptions.&raquo;</p>
+<p>Ainsi ce malheureux jeune homme semblait pr&eacute;dire que la
+libert&eacute; ne lui
+serait pas plus pardonn&eacute;e qu'&agrave; tant d'autres. Ces
+plaisanteries, cette
+&eacute;loquence, irritaient le comit&eacute;. Tandis qu'il suivait de
+l'oeil Ronsin,
+H&eacute;bert, Vincent et tous les agitateurs, il concevait une haine
+funeste
+contre l'aimable &eacute;crivain qui se riait de ses syst&egrave;mes;
+contre Danton, qui
+passait pour inspirer cet &eacute;crivain, contre tous les hommes enfin
+suppos&eacute;s
+amis ou partisans de ces deux chefs.</p>
+<p>Pour ne pas d&eacute;vier de la ligne, le comit&eacute;
+pr&eacute;senta deux d&eacute;crets &agrave; la suite
+des rapports de Robespierre et de Saint-Just, tendant, disait-il,
+&agrave; rendre
+le peuple heureux aux d&eacute;pens de ses ennemis. Par ces
+d&eacute;crets, le comit&eacute; de
+s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale &eacute;tait seul investi de
+la facult&eacute; d'examiner les
+r&eacute;clamations des d&eacute;tenus, et de les &eacute;largir s'ils
+&eacute;taient reconnus
+patriotes. Tous ceux, au contraire, qui seraient reconnus ennemis de la
+r&eacute;volution, resteraient enferm&eacute;s jusqu'&agrave; la paix,
+et seraient bannis
+ensuite &agrave; perp&eacute;tuit&eacute;. Leurs biens, provisoirement
+s&eacute;questr&eacute;s, devaient &ecirc;tre
+partag&eacute;s aux patriotes indigens, dont la liste serait
+dress&eacute;e par les
+communes<a name="FNanchor16"></a><a href="#Footnote_16"><sup>[16]</sup></a>.
+C'&eacute;tait, comme on le voit, la loi agraire appliqu&eacute;e
+contre
+les suspects au profit des patriotes. Ces d&eacute;crets,
+imagin&eacute;s par Saint-Just,
+&eacute;taient destin&eacute;s &agrave; r&eacute;pondre aux <i>ultra-r&eacute;volutionnaires</i>,
+et &agrave; conserver au
+comit&eacute; sa r&eacute;putation d'&eacute;nergie.</p>
+<p>Pendant ce temps, les conjur&eacute;s s'agitaient avec plus de
+violence que
+jamais. Rien ne prouve que leurs projets fussent bien
+arr&ecirc;t&eacute;s, ni qu'ils
+eussent mis Pache et la commune dans leur complot. Mais ils s'y
+prenaient
+comme avant le 31 mai; ils soulevaient les soci&eacute;t&eacute;s
+populaires, les
+cordeliers, les sections; ils r&eacute;pandaient des bruits
+mena&ccedil;ans, et
+cherchaient &agrave; profiter des troubles qu'excitait la disette,
+chaque jour
+plus grande et plus sentie.</p>
+<p>Tout &agrave; coup on vit para&icirc;tre, dans les halles et les
+march&eacute;s, des affiches,
+des pamphlets, annon&ccedil;ant que la convention &eacute;tait la cause
+de tous les maux
+du peuple, et qu'il fallait en arracher la faction dangereuse qui
+voulait
+renouveler les brissotins et leur funeste syst&egrave;me. Quelques-uns
+m&ecirc;me de ces
+&eacute;crits portaient que la convention tout enti&egrave;re devait
+&ecirc;tre renouvel&eacute;e,
+qu'on devait choisir un chef, et organiser le pouvoir ex&eacute;cutif,
+etc....
+Toutes les id&eacute;es, en un mot, qu'avaient roul&eacute;es dans leur
+t&ecirc;te, Vincent,
+Ronsin, H&eacute;bert, remplissaient ces &eacute;crits, et semblaient
+trahir leur
+origine. En m&ecirc;me temps, on vit les <i>&eacute;pauletiers</i>,
+plus turbulens et plus
+fiers que jamais, menacer hautement d'aller &eacute;gorger dans les
+prisons les
+ennemis que la convention corrompue s'obstinait &agrave;
+&eacute;pargner. Ils disaient
+que beaucoup de patriotes se trouvaient injustement confondus dans les
+prisons avec les aristocrates, mais qu'on allait faire le triage de ces
+patriotes, et qu'on leur donnerait &agrave; la fois la libert&eacute;
+et des armes.
+Ronsin, en grand costume de g&eacute;n&eacute;ral de l'arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire, avec une
+&eacute;charpe tricolore, une houppe rouge, et entour&eacute; de
+quelques-uns de ses
+officiers, parcourait les prisons, se faisait montrer les
+&eacute;crous, et
+formait des listes.</p>
+<p>On &eacute;tait au 15 vent&ocirc;se. La section Marat,
+pr&eacute;sid&eacute;e par Momoro, s'assemble,
+et, indign&eacute;e, dit-elle, des machinations des ennemis du peuple,
+elle
+d&eacute;clare en masse qu'elle est debout, qu'elle va voiler le
+tableau de la
+d&eacute;claration des droits, et qu'elle restera dans cet &eacute;tat
+jusqu'&agrave; ce que les
+subsistances et la libert&eacute; soient assur&eacute;es au peuple, et
+que ses ennemis
+soient punis. Dans la m&ecirc;me soir&eacute;e, les cordeliers
+s'assemblent en tumulte;
+on fait chez eux le tableau des souffrances publiques; on raconte les
+pers&eacute;cutions qu'ont r&eacute;cemment essuy&eacute;es les deux
+grands patriotes Vincent et
+Ronsin, lesquels, dit-on, &eacute;taient malades au Luxembourg, sans
+pouvoir
+obtenir un m&eacute;decin qui les saign&acirc;t. En cons&eacute;quence,
+on d&eacute;clare la patrie en
+danger, et on voile la d&eacute;claration des droits de l'homme. C'est
+ainsi que
+toutes les insurrections avaient commenc&eacute;, par la
+d&eacute;claration que les lois
+&eacute;taient suspendues, et que le peuple rentrait dans l'exercice de
+sa
+souverainet&eacute;.</p>
+<p>Le lendemain 16, la section Marat et les cordeliers se
+pr&eacute;sentent &agrave; la
+commune pour lui signifier leurs arr&ecirc;t&eacute;s, et pour
+l'entra&icirc;ner aux m&ecirc;mes
+d&eacute;marches. Pache avait eu soin de ne pas s'y rendre. Le
+nomm&eacute; Lubin
+pr&eacute;sidait le conseil g&eacute;n&eacute;ral. Il r&eacute;pond
+&agrave; la d&eacute;putation avec un embarras
+visible; il dit que dans le moment o&ugrave; la convention prend des
+mesures si
+&eacute;nergiques contre les ennemis de la r&eacute;volution, et pour
+secourir les
+patriotes indigens, il est &eacute;tonnant qu'on donne un signal de
+d&eacute;tresse, et
+qu'on voile la d&eacute;claration des droits. Feignant ensuite de
+justifier le
+conseil g&eacute;n&eacute;ral, comme s'il &eacute;tait accus&eacute;,
+Lubin ajoute que le conseil a
+fait tous ses efforts pour assurer les subsistances et en r&eacute;gler
+la
+distribution. Chaumette tient des discours tout aussi vagues. Il
+recommande
+la paix, requiert le rapport sur la culture des jardins de luxe, et sur
+l'approvisionnement de la capitale, qui, d'apr&egrave;s les
+d&eacute;crets, devait &ecirc;tre
+approvisionn&eacute;e comme une place de guerre.</p>
+<p>Ainsi les chefs de la commune h&eacute;sitaient, et le mouvement,
+quoique
+tumultueux, n'&eacute;tait pas assez fort pour les entra&icirc;ner, et
+leur inspirer le
+courage de trahir le comit&eacute; et la convention. Le d&eacute;sordre
+n&eacute;anmoins &eacute;tait
+grand. L'insurrection commen&ccedil;ait comme toutes celles qui avaient
+jadis
+r&eacute;ussi, et ne devait pas inspirer de moindres craintes. Par une
+rencontre
+f&acirc;cheuse, le comit&eacute; de salut public &eacute;tait
+priv&eacute;, dans le moment, de ses
+membres les plus influens: Billaud-Varennes,
+Jean-Bon-Saint-Andr&eacute;, &eacute;taient
+absens pour affaires d'administration; Couthon et Robespierre
+&eacute;taient
+malades, et celui-ci ne pouvait pas venir gouverner ses fid&egrave;les
+jacobins.
+Il ne restait que Saint-Just et Collot-d'Herbois pour d&eacute;jouer
+cette
+tentative. Ils se rendent tous les deux &agrave; la convention,
+o&ugrave; l'on
+s'assemblait en tumulte, et o&ugrave; l'on tremblait d'effroi. Sur leur
+proposition, on mande aussit&ocirc;t Fouquier-Tinville; on le charge de
+rechercher sur-le-champ les distributeurs des &eacute;crits
+incendiaires r&eacute;pandus
+dans les march&eacute;s, les agitateurs qui troublent les
+soci&eacute;t&eacute;s populaires,
+tous les conspirateurs enfin qui menacent la tranquillit&eacute;
+publique. On lui
+enjoint par d&eacute;cret de les arr&ecirc;ter sur-le-champ, et d'en
+faire sous trois
+jours son rapport &agrave; la convention.</p>
+<p>C'&eacute;tait peu d'avoir un d&eacute;cret de la convention, car
+elle ne les avait
+jamais refus&eacute;s contre les perturbateurs; et elle n'en avait pas
+laiss&eacute;
+manquer les girondins contre la commune insurg&eacute;e; mais il
+fallait assurer
+l'ex&eacute;cution de ces d&eacute;crets en se rendant ma&icirc;tres de
+l'opinion. Collot, qui
+avait une grande popularit&eacute; aux Jacobins et aux Cordeliers par
+son
+&eacute;loquence de club, et surtout par une &eacute;nergie de
+sentimens r&eacute;volutionnaires
+bien connue, est charg&eacute; de cette journ&eacute;e, et se rend en
+h&acirc;te aux Jacobins.
+&Agrave; peine sont-ils assembl&eacute;s qu'il leur fait le tableau des
+factions qui
+menacent la libert&eacute;, et des complots qu'elles pr&eacute;parent:
+&laquo;Une nouvelle
+campagne va s'ouvrir, dit-il, les soins du comit&eacute; qui ont si
+heureusement
+termin&eacute; la campagne derni&egrave;re, allaient assurer &agrave;
+la r&eacute;publique des
+victoires nouvelles. Comptant sur votre confiance et votre approbation,
+qu'il a toujours eu en vue de m&eacute;riter, il se livrait &agrave;
+ses travaux; mais
+tout &agrave; coup nos ennemis ont voulu l'entraver dans sa marche; ils
+ont
+soulev&eacute; autour de lui les patriotes, pour les lui opposer et les
+faire
+&eacute;gorger entre eux. On veut faire de nous des soldats de Cadmus;
+on veut
+nous immoler par la main les uns des autres. Mais non, nous ne serons
+point
+les soldats de Cadmus! gr&acirc;ce &agrave; votre bon esprit, nous
+resterons amis, et
+nous ne serons que les soldats de la libert&eacute;! Appuy&eacute; sur
+vous, le comit&eacute;
+saura r&eacute;sister avec &eacute;nergie, comprimer les agitateurs,
+les rejeter hors des
+rangs des patriotes, et, apr&egrave;s ce sacrifice indispensable,
+poursuivre ses
+travaux et vos victoires. Le poste o&ugrave; vous nous avez
+plac&eacute;s est p&eacute;rilleux,
+ajoute Collot; mais aucun de nous ne tremble devant le danger. Le
+comit&eacute; de
+s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale accepte sa p&eacute;nible
+mission de surveiller et de poursuivre
+tous les ennemis qui trament en secret contre la libert&eacute;; le
+comit&eacute; de
+salut public ne n&eacute;glige rien pour suffire &agrave; son immense
+t&acirc;che; mais tous
+deux ont besoin d'&ecirc;tre soutenus par vous. Dans ces jours de
+danger, nous
+sommes peu nombreux. Billaud, Jean-Bon, sont absens; nos amis Couthon
+et
+Robespierre sont malades. Nous restons donc en petit nombre pour
+combattre
+les ennemis du bien public; il finit que vous nous souteniez ou que
+nous
+nous retirions.&#8212;Non, non, s'&eacute;crient les jacobins. Ne vous
+retirez pas;
+nous vous soutiendrons.&raquo; Des applaudissemens nombreux
+accompagnent ces
+paroles encourageantes. Collot poursuit et raconte alors ce qui s'est
+pass&eacute;
+aux Cordeliers. &laquo;Il est, dit-il, des hommes qui n'ont jamais eu
+le courage
+de souffrir pendant quelques jours de d&eacute;tention, des hommes qui
+n'ont rien
+essuy&eacute; pendant la r&eacute;volution, des hommes dont nous avions
+pris la d&eacute;fense
+quand nous les avons crus opprim&eacute;s, et qui ont voulu amener une
+insurrection dans Paris, parce qu'ils avaient &eacute;t&eacute;
+d&eacute;tenus quelques instans.
+Une insurrection, parce que deux hommes ont souffert, parce qu'un
+m&eacute;decin
+ne les a pas saign&eacute;s pendant qu'ils &eacute;taient malades!...
+Anath&egrave;me &agrave; ceux qui
+demandent une insurrection!...&raquo; Oui, oui, anath&egrave;me!
+s'&eacute;crient tous les
+jacobins en masse. &laquo;Marat &eacute;tait cordelier, reprend Collot,
+Marat &eacute;tait
+jacobin; eh bien! lui aussi fut pers&eacute;cut&eacute;, beaucoup plus
+sans doute que ces
+hommes d'un jour; on le tra&icirc;na devant le tribunal, o&ugrave; ne
+devaient
+compara&icirc;tre que des aristocrates: provoqua-t-il une
+insurrection?... Non,
+l'insurrection sacr&eacute;e, l'insurrection qui doit d&eacute;livrer
+l'humanit&eacute; de tous
+ceux qui l'oppriment, prend naissance dans des sentimens plus
+g&eacute;n&eacute;reux que
+le petit sentiment o&ugrave; l'on veut nous entra&icirc;ner; mais nous
+n'y tomberons
+pas. Le comit&eacute; de salut public ne c&eacute;dera pas aux
+intrigans; il prend des
+mesures fortes et vigoureuses; et, d&ucirc;t-il p&eacute;rir, il ne
+reculera pas devant
+une t&acirc;che aussi glorieuse.&raquo;</p>
+<p>&Agrave; peine Collot a-t-il achev&eacute; que Momoro veut prendre
+la parole pour
+justifier la section Marat et les cordeliers. Il convient qu'un voile a
+&eacute;t&eacute;
+jet&eacute; sur la d&eacute;claration des droits, mais il
+d&eacute;savoue les autres faits; il
+nie le projet d'insurrection, et soutient que la section Marat et les
+cordeliers sont anim&eacute;s des meilleurs sentimens. Des
+conspirateurs qui se
+justifient sont perdus. D&egrave;s qu'ils ne peuvent pas avouer
+l'insurrection, et
+que le seul &eacute;nonc&eacute; du but ne fait pas &eacute;clater un
+&eacute;lan de l'opinion en leur
+faveur, ils ne peuvent plus rien. Momoro est &eacute;cout&eacute; avec
+une d&eacute;sapprobation
+marqu&eacute;e; et Collot est charg&eacute; d'aller, au nom des
+jacobins, fraterniser
+avec les cordeliers, et ramener ces fr&egrave;res &eacute;gar&eacute;s
+par de perfides
+suggestions.</p>
+<p>La nuit &eacute;tait fort avanc&eacute;e, Collot ne pouvait se
+rendre aux Cordeliers que
+le lendemain 17; mais le danger, quoique d'abord effrayant,
+n'&eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+plus redoutable. Il devenait &eacute;vident que l'opinion
+n'&eacute;tait pas
+favorablement dispos&eacute;e pour les conjur&eacute;s, si on peut leur
+donner ce nom. La
+commune avait recul&eacute;, les jacobins &eacute;taient rest&eacute;s
+au comit&eacute; et &agrave;
+Robespierre, quoiqu'il f&ucirc;t absent et malade. Les cordeliers
+imp&eacute;tueux, mais
+faiblement dirig&eacute;s, et surtout d&eacute;laiss&eacute;s par la
+commune et les jacobins, ne
+pouvaient manquer de c&eacute;der &agrave; la faconde de
+Collot-d'Herbois, et &agrave; l'honneur
+de voir dans leur sein un membre aussi fameux du gouvernement. Vincent
+avec
+sa fr&eacute;n&eacute;sie, H&eacute;bert avec son sale journal dont il
+multipliait les num&eacute;ros,
+Momoro avec ses arr&ecirc;t&eacute;s de la section Marat, ne pouvaient
+d&eacute;terminer un
+mouvement d&eacute;cisif. Ronsin seul, avec ses &eacute;pauletiers et
+des munitions assez
+consid&eacute;rables, aurait pu tenter un coup de main. Il en aurait eu
+l'audace,
+mais soit qu'il ne trouv&acirc;t pas la m&ecirc;me audace dans ses
+amis, soit qu'il ne
+compt&acirc;t point assez sur sa troupe, il n'agit pas, et du 16 au 17,
+tout se
+borna en agitations et en menaces. Les &eacute;pauletiers
+r&eacute;pandus dans les
+soci&eacute;t&eacute;s populaires y caus&egrave;rent un grand tumulte,
+mais n'os&egrave;rent pas
+recourir aux armes.</p>
+<p>Le 17 au soir, Collot se rendit aux Cordeliers, o&ugrave; il fut
+accueilli par de
+grands applaudissemens. Il leur dit que des ennemis secrets de la
+r&eacute;volution cherchaient &agrave; &eacute;garer leur patriotisme;
+qu'on avait voulu
+d&eacute;clarer la r&eacute;publique en &eacute;tat de d&eacute;tresse,
+tandis que dans le moment la
+royaut&eacute; et l'aristocratie &eacute;taient seules aux abois; qu'on
+avait cherch&eacute; &agrave;
+diviser les cordeliers et les jacobins, mais qu'ils devaient composer
+au
+contraire une seule famille, unie de principes et d'intentions; que ce
+projet d'insurrection, ce voile jet&eacute; sur la d&eacute;claration
+des droits,
+r&eacute;jouissaient les aristocrates, et que la veille ils avaient
+tous imit&eacute; cet
+exemple, et voil&eacute; dans leurs salons la d&eacute;claration des
+droits; et qu'ainsi,
+pour ne pas combler de satisfaction l'ennemi commun, ils devaient se
+h&acirc;ter
+de d&eacute;voiler le code sacr&eacute; de la nature. Les cordeliers
+furent entra&icirc;n&eacute;s,
+quoiqu'il y e&ucirc;t parmi eux un grand nombre de commis de Bouchotte;
+ils se
+h&acirc;t&egrave;rent de faire acte de repentir; ils arrach&egrave;rent
+le cr&ecirc;pe jet&eacute; sur la
+d&eacute;claration des droits, et le remirent &agrave; Collot, en le
+chargeant d'assurer
+aux jacobins qu'ils marcheraient toujours dans la m&ecirc;me voie.</p>
+<p>Collot-d'Herbois courut annoncer aux jacobins leur victoire sur les
+cordeliers et sur les <i>ultra-r&eacute;volutionnaires</i>. Les
+conjur&eacute;s &eacute;taient donc
+abandonn&eacute;s de toutes parts; il ne leur restait que la ressource
+d'un coup
+de main, qui, avons-nous dit, &eacute;tait presque impossible. Le
+comit&eacute; de salut
+public r&eacute;solut de pr&eacute;venir tout mouvement de leur part,
+en faisant arr&ecirc;ter
+les principaux chefs, et en les envoyant sur-le-champ au tribunal
+r&eacute;volutionnaire. Il enjoignit &agrave; Fouquier de rechercher
+les faits dont on
+pourrait composer une conspiration, et de pr&eacute;parer tout de suite
+un acte
+d'accusation. Saint-Just fut charg&eacute; en m&ecirc;me temps de faire
+un rapport &agrave; la
+convention, contre les factions r&eacute;unies qui mena&ccedil;aient la
+tranquillit&eacute; de
+l'&eacute;tat.</p>
+<p>Le 23 vent&ocirc;se (13 mars), Saint-Just pr&eacute;sente son
+rapport. Suivant le
+syst&egrave;me adopt&eacute;, il montre toujours l'&eacute;tranger
+faisant agir deux factions;
+l'une compos&eacute;e d'hommes s&eacute;ditieux, incendiaires,
+pillards, diffamateurs,
+ath&eacute;es, qui voulaient amener le bouleversement de la
+r&eacute;publique par
+l'exag&eacute;ration; l'autre, compos&eacute;e de corrompus,
+d'agioteurs, de
+concussionnaires, qui, s'&eacute;tant laiss&eacute; s&eacute;duire par
+l'app&acirc;t des jouissances,
+voulaient &eacute;nerver la r&eacute;publique et la d&eacute;shonorer.
+Il dit que l'une de ces
+deux factions avait pris l'initiative, qu'elle avait essay&eacute; de
+lever
+l'&eacute;tendard de la r&eacute;volte, mais qu'elle allait &ecirc;tre
+arr&ecirc;t&eacute;e, et qu'il venait
+en cons&eacute;quence demander un d&eacute;cret de mort contre tous
+ceux, en g&eacute;n&eacute;ral, qui
+avaient m&eacute;dit&eacute; la subversion des pouvoirs, machin&eacute;
+la corruption de
+l'esprit public et des moeurs r&eacute;publicaines, entrav&eacute;
+l'arrivage des
+subsistances, et contribu&eacute; de quelque mani&egrave;re au plan
+ourdi par l'&eacute;tranger.
+Saint-Just ajoute ensuite que, d&egrave;s cet instant, il fallait
+METTRE A L'ORDRE
+DU JOUR, LA JUSTICE, LA PROBIT&Eacute;, ET TOUTES LES VERTUS
+R&Eacute;PUBLICAINES.</p>
+<p>Dans ce rapport, &eacute;crit avec une violence fanatique, toutes
+les factions
+&eacute;taient &eacute;galement menac&eacute;es; mais il n'y avait de
+clairement d&eacute;vou&eacute;s aux
+coups du tribunal r&eacute;volutionnaire que les conspirateurs
+ultra-r&eacute;volutionnaires, tels que Ronsin, Vincent, H&eacute;bert,
+etc., et les
+corrompus Chabot, Bazire, Fabre, Julien, fabricateurs du faux
+d&eacute;cret. Une
+sinistre r&eacute;ticence &eacute;tait gard&eacute;e envers ceux que
+Saint-Just appelait les
+<i>indulgens</i> et les <i>mod&eacute;r&eacute;s</i>.</p>
+<p>Dans la soir&eacute;e du m&ecirc;me jour, Robespierre se rend aux
+jacobins avec Couthon,
+et ils sont tous les deux couverts d'applaudissemens. On les entoure,
+on
+les f&eacute;licite du r&eacute;tablissement de leur sant&eacute;, et
+on promet &agrave; Robespierre un
+d&eacute;vouement sans bornes. Il demande pour le lendemain une
+s&eacute;ance
+extraordinaire, afin d'&eacute;claircir le myst&egrave;re de la
+conspiration d&eacute;couverte.
+La s&eacute;ance est r&eacute;solue. L'empressement de la commune n'est
+pas moins grand.
+Sur la proposition de Chaumette lui-m&ecirc;me, on fait demander le
+rapport que
+Saint-Just avait prononc&eacute; &agrave; la convention, et on envoie
+&agrave; l'imprimerie de
+la R&eacute;publique en chercher un exemplaire pour en faire lecture.
+Tout se
+soumet avec docilit&eacute; &agrave; l'autorit&eacute; triomphante du
+comit&eacute; de salut public.
+Dans cette nuit du 23 au 24, Fouquier-Tinville fait arr&ecirc;ter
+H&eacute;bert,
+Vincent, Ronsin, Momoro, Mazuel, l'un des officiers de Ronsin, enfin le
+banquier &eacute;tranger Kock, agioteur et
+ultra-r&eacute;volutionnaire, chez lequel
+H&eacute;bert, Ronsin et Vincent mangeaient fr&eacute;quemment, et
+formaient tous leurs
+projets. De cette mani&egrave;re, le comit&eacute; avait deux banquiers
+&eacute;trangers, pour
+persuader &agrave; tout le monde que les deux factions &eacute;taient
+mues par la
+coalition. Le baron de Batz devait servir &agrave; prouver ce fait
+contre Chabot,
+Julien, Fabre, contre tous les corrompus et les mod&eacute;r&eacute;s;
+Kock devait servir
+&agrave; prouver la m&ecirc;me chose contre Vincent, Ronsin,
+H&eacute;bert et les
+ultra-r&eacute;volutionnaires.</p>
+<p>Les d&eacute;nonc&eacute;s se laiss&egrave;rent arr&ecirc;ter sans
+r&eacute;sistance, et furent envoy&eacute;s le
+lendemain au Luxembourg. Les prisonniers accoururent avec joie pour
+voir
+arriver ces furieux qui les avaient tant effray&eacute;s en les
+mena&ccedil;ant d'un
+nouveau septembre. Ronsin montra beaucoup de fermet&eacute; et
+d'insouciance; le
+l&acirc;che H&eacute;bert &eacute;tait d&eacute;fait et abattu, Momoro
+constern&eacute;. Vincent avait des
+convulsions. Le bruit de ces arrestations se r&eacute;pandit
+aussit&ocirc;t dans Paris,
+et y produisit une joie universelle. Malheureusement, on ajoutait que
+ce
+n'&eacute;tait point fini, et qu'on allait frapper les hommes de toutes
+les
+factions. La m&ecirc;me chose fut r&eacute;p&eacute;t&eacute;e dans la
+s&eacute;ance extraordinaire des
+Jacobins. Apr&egrave;s que chacun eut rapport&eacute; ce qu'il savait
+de la conspiration,
+de ses auteurs, de leurs projets, on ajouta que, du reste, toutes les
+trames seraient connues, et qu'un rapport serait fait sur des hommes
+autres
+que ceux qui &eacute;taient actuellement poursuivis.</p>
+<p>Les bureaux de la guerre, l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire, les
+cordeliers, venaient
+d'&ecirc;tre frapp&eacute;s dans la personne de Vincent, Ronsin,
+H&eacute;bert, Mazuel, Momoro
+et consorts. On voulait s&eacute;vir aussi contre la commune. Il
+n'&eacute;tait bruit que
+de la dignit&eacute; de grand-juge r&eacute;serv&eacute;e &agrave;
+Pache; mais on le savait incapable
+de s'engager dans une conspiration, docile &agrave; l'autorit&eacute;
+sup&eacute;rieure,
+respect&eacute; du peuple, et on ne voulut pas frapper un trop grand
+coup en
+l'adjoignant aux autres. On pr&eacute;f&eacute;ra faire arr&ecirc;ter
+Chaumette, qui n'&eacute;tait ni
+plus hardi ni plus dangereux que Pache, mais qui &eacute;tait, par
+vanit&eacute; et
+engouement, l'auteur des plus imprudentes d&eacute;terminations de la
+commune, et
+l'un des ap&ocirc;tres les plus z&eacute;l&eacute;s du culte de la
+Raison. On arr&ecirc;ta donc le
+malheureux Chaumette; on l'envoya au Luxembourg avec
+l'&eacute;v&ecirc;que Gobel, auteur
+de la grande sc&egrave;ne d'abjuration, et avec Anacharsis Clootz,
+d&eacute;j&agrave; exclu des
+Jacobins et de la convention pour son origine &eacute;trang&egrave;re,
+sa noblesse, sa
+fortune, sa r&eacute;publique universelle et son ath&eacute;isme.</p>
+<p>Lorsque Chaumette arriva au Luxembourg, les suspects accoururent
+au-devant
+de lui, et l'accabl&egrave;rent de railleries. Le malheureux, avec un
+grand
+penchant &agrave; la d&eacute;clamation, n'avait rien de l'audace de
+Ronsin, ni de la
+fureur de Vincent. Ses cheveux plats, ses regards tremblans lui
+donnaient
+les apparences d'un missionnaire; et il avait &eacute;t&eacute;
+v&eacute;ritablement celui du
+nouveau culte. Ceux-ci lui rappelaient ses r&eacute;quisitoires contre
+les filles
+de joie, contre les aristocrates, contre la famine, contre les
+suspects. Un
+prisonnier lui dit en s'inclinant: &laquo;Philosophe Anaxagoras, je
+suis
+<i>suspect</i>, tu es <i>suspect</i>, nous sommes <i>suspects</i>.&raquo;
+Chaumette s'excusa
+avec un ton soumis et tremblant. Mais d&egrave;s ce moment il n'osa
+plus sortir de
+sa cellule, ni se rendre dans la cour des prisonniers.</p>
+<p>Le comit&eacute;, apr&egrave;s avoir fait arr&ecirc;ter ces
+malheureux, fit r&eacute;diger par le
+comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale l'acte
+d'accusation contre Chabot, Bazire,
+Delaunay, Julien de Toulouse et Fabre. Tous cinq furent mis en
+accusation,
+et d&eacute;f&eacute;r&eacute;s au tribunal r&eacute;volutionnaire.
+Dans le m&ecirc;me moment, on apprit
+qu'une &eacute;migr&eacute;e, poursuivie par un comit&eacute;
+r&eacute;volutionnaire, avait trouv&eacute;
+asile chez H&eacute;rault-S&eacute;chelles. D&eacute;j&agrave; ce
+d&eacute;put&eacute; si connu, qui joignait &agrave; une
+grande fortune une grande naissance, une belle figure, un esprit plein
+de
+politesse et de gr&acirc;ce, qui &eacute;tait l'ami de Danton, de
+Camille Desmoulins, de
+Proli, et qui souvent s'effrayait de se voir dans les rangs de ces
+r&eacute;volutionnaires terribles, &eacute;tait devenu suspect, et on
+avait oubli&eacute; qu'il
+&eacute;tait l'auteur principal de la constitution. Le comit&eacute; se
+h&acirc;ta de le faire
+arr&ecirc;ter, d'abord parce qu'il ne l'aimait pas, ensuite pour
+prouver qu'il
+frapperait sans aucun m&eacute;nagement les mod&eacute;r&eacute;s
+surpris en faute, et qu'il ne
+serait pas plus indulgent pour eux que pour les autres coupables.
+Ainsi,
+les coups du redoutable comit&eacute; tombaient &agrave; la fois sur
+les hommes de tous
+les rangs, de toutes les opinions, de tous les m&eacute;rites.</p>
+<p>Le 1er germinal (20 mars), commen&ccedil;a le proc&egrave;s d'une
+partie des
+conspirateurs. On r&eacute;unit dans la m&ecirc;me accusation Ronsin,
+Vincent, H&eacute;bert,
+Momoro, Mazuel, le banquier Kock, le jeune Lyonnais Leclerc, devenu
+chef de
+division dans les bureaux de Bouchotte, les nomm&eacute;s Ancar,
+Ducroquet,
+commissaires aux subsistances, et quelques autres membres de
+l'arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire et des bureaux de la guerre. Pour continuer la
+supposition
+de complicit&eacute; entre l&agrave; faction
+ultra-r&eacute;volutionnaire et la faction de
+l'&eacute;tranger, on confondit encore dans la m&ecirc;me accusation
+Proli, Dubuisson,
+Pereyra, Desfieux, qui n'avaient jamais eu aucun rapport avec les
+autres
+accus&eacute;s. Chaumette fut r&eacute;serv&eacute; pour figurer plus
+tard avec Gobel et les
+autres auteurs des sc&egrave;nes du culte de la Raison; enfin, si
+Clootz, qui
+aurait d&ucirc; &ecirc;tre associ&eacute; &agrave; ces derniers, fut
+adjoint &agrave; Proli, c'est en sa
+qualit&eacute; d'&eacute;tranger. Les accus&eacute;s &eacute;taient au
+nombre de dix-neuf. Ronsin et
+Clootz &eacute;taient les plus hardis et les plus fermes. &laquo;Ceci,
+dit Ronsin &agrave; ses
+co-accus&eacute;s, est un proc&egrave;s politique; &agrave; quoi bon
+tous vos papiers et vos
+pr&eacute;paratifs de justification? Vous serez condamn&eacute;s.
+Lorsqu'il fallait
+agir, vous avez parl&eacute;; sachez mourir. Pour moi, je jure que vous
+ne me
+verrez pas broncher, t&acirc;chez d'en faire autant.&raquo; Les
+mis&eacute;rables H&eacute;bert et
+Momoro se lamentaient, en disant que la libert&eacute; &eacute;tait
+perdue! &laquo;La libert&eacute;
+perdue, s'&eacute;cria Ronsin, parce que quelques mis&eacute;rables
+individus vont p&eacute;rir!
+La libert&eacute; est immortelle; nos ennemis succomberont apr&egrave;s
+nous, et la
+libert&eacute; leur survivra &agrave; tous.&raquo; Comme ils
+s'accusaient entre eux, Clootz les
+exhorta &agrave; ne pas aggraver leurs maux par des invectives
+mutuelles, et il
+leur cita cet apologue fameux:</p>
+<span style="margin-left: 1em;">Je r&ecirc;vais cette nuit que de mal
+consum&eacute;,</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">C&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te d'un
+gueux on m'avait inhum&eacute;.</span><br>
+<p>La citation eut son effet, et ils cess&egrave;rent de se reprocher
+leurs malheurs.
+Clootz, plein encore de ses opinions philosophiques jusqu'&agrave;
+l'&eacute;chafaud,
+poursuivit les derniers restes de d&eacute;isme qui pouvait demeurer en
+eux, et ne
+cessa de leur pr&ecirc;cher jusqu'au bout la nature et la raison, avec
+un z&egrave;le
+ardent et un inconcevable m&eacute;pris de la mort. Ils furent
+amen&eacute;s au tribunal,
+au milieu d'un concours immense de spectateurs. On a vu, par le
+r&eacute;cit de
+leur conduite, &agrave; quoi se r&eacute;duisait leur conspiration.
+Clubistes du dernier
+rang, intrigans de bureaux, coupe-jarrets enr&eacute;giment&eacute;s
+dans l'arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire, ils avaient l'exag&eacute;ration des
+inf&eacute;rieurs, des porteurs
+d'ordres, qui outrent toujours leur mandat. Ainsi, ils avaient voulu
+pousser le gouvernement r&eacute;volutionnaire jusqu'&agrave; en faire
+une simple
+commission militaire, l'abolition des superstitions jusqu'&agrave; la
+pers&eacute;cution
+des cultes, les moeurs r&eacute;publicaines jusqu'&agrave; la
+grossi&egrave;ret&eacute;, la libert&eacute; de
+langage jusqu'&agrave; la bassesse la plus d&eacute;go&ucirc;tante,
+enfin la d&eacute;fiance et la
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute; d&eacute;mocratiques &agrave;
+l'&eacute;gard des hommes jusqu'&agrave; la diffamation la plus
+atroce. De mauvais propos contre la convention et le comit&eacute;, des
+projets de
+gouvernement en paroles, des motions aux Cordeliers et dans les
+sections,
+de sales pamphlets, une visite de Ronsin dans les prisons, pour y
+rechercher s'il n'y avait pas de patriotes renferm&eacute;s, comme lui
+venait de
+l'&ecirc;tre, enfin quelques menaces, et l'essai d'un mouvement sous le
+pr&eacute;texte
+de la disette, tels &eacute;taient leurs complots. Il n'y avait
+l&agrave; que sottises et
+ordures de mauvais sujets. Mais une conspiration profond&eacute;ment
+ourdie et
+correspondant avec l'&eacute;tranger &eacute;tait fort au-dessus de ces
+mis&eacute;rables.
+C'&eacute;tait une perfide supposition du comit&eacute;, que
+l'inf&acirc;me Fouquier-Tinville
+fut charg&eacute; de d&eacute;montrer au tribunal, et que le tribunal
+eut ordre
+d'adopter.</p>
+<p>Les mauvais propos que Vincent et Ronsin s'&eacute;taient permis
+contre Legendre,
+en d&icirc;nant avec lui chez Pache, leurs propositions
+r&eacute;it&eacute;r&eacute;es d'organiser le
+pouvoir ex&eacute;cutif, furent all&eacute;gu&eacute;s comme attestant
+le projet d'an&eacute;antir la
+repr&eacute;sentation nationale et le comit&eacute; de salut public.
+Leurs repas chez le
+banquier Kock furent donn&eacute;s comme la preuve de leur
+correspondance avec
+l'&eacute;tranger. A cette preuve on en ajouta une autre. Des lettres
+&eacute;crites de
+Paris &agrave; Londres, et ins&eacute;r&eacute;es dans les journaux
+anglais, annon&ccedil;aient que,
+d'apr&egrave;s l'agitation qui r&eacute;gnait, des mouvemens
+&eacute;taient pr&eacute;sumables. Ces
+lettres, dit-on aux accus&eacute;s, d&eacute;montrent que
+l'&eacute;tranger &eacute;tait dans votre
+confidence, puisqu'il pr&eacute;disait d'avance vos complots. La
+disette, qu'ils
+avaient reproch&eacute;e au gouvernement pour soulever le peuple, leur
+fut imput&eacute;e
+&agrave; eux seuls; et Fouquier, rendant calomnie pour calomnie, leur
+soutint
+qu'ils &eacute;taient cause de cette disette, en faisant piller sur les
+routes les
+charrettes de l&eacute;gumes et de fruits. Les munitions
+rassembl&eacute;es &agrave; Paris pour
+l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire leur furent reproch&eacute;es
+comme des pr&eacute;paratifs de
+conspiration. La visite de Ronsin dans les prisons fut donn&eacute;e
+comme preuve
+du projet d'armer les suspects, et de les d&eacute;cha&icirc;ner dans
+Paris. Enfin, les
+&eacute;crits r&eacute;pandus dans les halles, et le voile jet&eacute;
+sur la d&eacute;claration des
+droits, furent consid&eacute;r&eacute;s comme un commencement
+d'ex&eacute;cution. H&eacute;bert fut
+couvert d'infamie. A peine lui reprocha-t-on ses actes politiques et
+son
+journal, on se contenta de lui prouver des vols de chemises et de
+mouchoirs.</p>
+<p>Mais laissons l&agrave; ces honteuses discussions entre ces bas
+accus&eacute;s et le bas
+accusateur dont se servait un gouvernement terrible pour consommer les
+sacrifices qu'il avait ordonn&eacute;s. Retir&eacute; dans sa
+sph&egrave;re &eacute;lev&eacute;e, ce
+gouvernement d&eacute;signait les malheureux qui lui faisaient
+obstacle, et
+laissait &agrave; son procureur-g&eacute;n&eacute;ral Fouquier le soin
+de satisfaire aux formes
+avec des mensonges. Si, dans cette vile tourbe de victimes
+sacrifi&eacute;es au
+besoin de la tranquillit&eacute; publique, quelques-unes
+m&eacute;ritent d'&ecirc;tre mises &agrave;
+part, ce sont ces malheureux &eacute;trangers, Proli, Anacharsis
+Clootz, condamn&eacute;s
+comme agens de la coalition. Proli, comme nous l'avons dit, connaissant
+la
+Belgique, sa patrie, avait bl&acirc;m&eacute; la violence ignorante des
+jacobins dans ce
+pays; il avait admir&eacute; les talens de Dumouriez, et il en convint
+au
+tribunal. Sa connaissance des cours &eacute;trang&egrave;res l'avait
+deux ou trois fois
+rendu utile &agrave; Lebrun, et il l'avoua encore. &laquo;Tu as
+bl&acirc;m&eacute;, lui dit-on, le
+syst&egrave;me r&eacute;volutionnaire en Belgique, tu as admir&eacute;
+Dumouriez, tu as &eacute;t&eacute;
+l'ami de Lebrun, tu es donc l'agent de l'&eacute;tranger.&raquo; Il n'y
+eut pas un autre
+fait all&eacute;gu&eacute;. Quant &agrave; Clootz, sa r&eacute;publique
+universelle, son dogme de la
+raison, ses cent mille livres de rente, et quelques efforts
+tent&eacute;s par lui
+pour sauver une &eacute;migr&eacute;e, suffirent pour le convaincre. A
+peine le
+troisi&egrave;me jour des d&eacute;bats &eacute;tait-il
+commenc&eacute;, que le jury se d&eacute;clara
+suffisamment &eacute;clair&eacute;, et condamna p&ecirc;le-m&ecirc;le
+ces intrigans, ces brouillons
+et ces malheureux &eacute;trangers &agrave; la peine de mort. Un seul
+fut absous; ce fut
+le nomm&eacute; Laboureau, qui, dans cette affaire, avait servi
+d'espion au comit&eacute;
+de salut public. Le 4 germinal (24 mars), &agrave; quatre heures de
+l'apr&egrave;s-midi,
+les condamn&eacute;s furent conduits au lieu du supplice. La foule
+&eacute;tait aussi
+grande qu'&agrave; aucune des ex&eacute;cutions
+pr&eacute;c&eacute;dentes. On louait des places sur des
+charrettes, sur des tables dispos&eacute;es autour de
+l'&eacute;chafaud. Ni Ronsin, ni
+Clootz ne <i>bronch&egrave;rent</i>, pour nous servir de leur terrible
+expression.
+H&eacute;bert, accabl&eacute; de honte, d&eacute;courag&eacute; par le
+m&eacute;pris, ne prenait aucun soin de
+surmonter sa l&acirc;chet&eacute;; il tombait &agrave; chaque instant
+en d&eacute;faillance, et la
+populace, aussi vile que lui, suivait la fatale charrette, en
+r&eacute;p&eacute;tant le
+cri des petits colporteurs: <i>Il est bougrement en col&egrave;re le
+P&egrave;re Duch&ecirc;ne</i>.</p>
+<p>Ainsi furent sacrifi&eacute;s ces mis&eacute;rables &agrave;
+l'indispensable n&eacute;cessit&eacute; d'&eacute;tablir
+un gouvernement ferme et vigoureux: et ici, le besoin d'ordre et
+d'ob&eacute;issance n'&eacute;tait pas un de ces sophismes &agrave;
+l'aide desquels les
+gouvernement immolent leurs victimes. Toute l'Europe mena&ccedil;ait la
+France,
+tous les brouillons voulaient s'emparer de l'autorit&eacute;, et
+compromettaient
+le salut commun par leurs luttes. Il &eacute;tait indispensable que
+quelques
+hommes plus &eacute;nergiques s'emparassent de cette autorit&eacute;
+disput&eacute;e,
+l'occupassent &agrave; l'exclusion de tous, et pussent ainsi s'en
+servir pour
+r&eacute;sister &agrave; l'Europe. Si on &eacute;prouve un regret,
+c'est de voir employer le
+mensonge contre ces mis&eacute;rables, c'est de voir parmi eux un homme
+d'un ferme
+courage, Ronsin; un fou inoffensif, Clootz; un &eacute;tranger,
+intrigant
+peut-&ecirc;tre, mais point conspirateur, et plein de m&eacute;rite, le
+malheureux
+Proli.</p>
+<p>A peine les h&eacute;bertistes avaient-ils subi leur supplice, que
+les <i>indulgens</i>
+montr&egrave;rent une grande joie, et dirent qu'ils n'avaient donc pas
+tort de
+d&eacute;noncer H&eacute;bert, Ronsin, Vincent, puisque le
+comit&eacute; de salut public et le
+tribunal r&eacute;volutionnaire venaient de les envoyer &agrave; la
+mort. &laquo;De quoi donc
+nous accuse-t-on? disaient-ils. Nous n'avons eu d'autre tort que de
+reprocher &agrave; ces factieux de vouloir bouleverser la
+r&eacute;publique, d&eacute;truire la
+convention nationale, supplanter le comit&eacute; de salut public,
+joindre le
+danger des guerres religieuses &agrave; celui des guerres civiles, et
+amener une
+confusion g&eacute;n&eacute;rale. C'est l&agrave; justement ce que leur
+ont reproch&eacute; Saint-Just
+et Fouquier-Tinville en les envoyant &agrave; l'&eacute;chafaud. En
+quoi pouvons-nous
+&ecirc;tre des conspirateurs, des ennemis de la
+r&eacute;publique?&raquo;</p>
+<p>Rien n'&eacute;tait plus juste que ces r&eacute;flexions, et le
+comit&eacute; pensait
+exactement comme Danton, Camille Desmoulins, Philippeau, Fabre, sur le
+danger de cette turbulence anarchique. La preuve, c'est que
+Robespierre,
+depuis le 31 mai, n'avait cess&eacute; de d&eacute;fendre Danton et
+Camille, et d'accuser
+les anarchistes. Mais, nous l'avons dit, en frappant ces derniers, le
+comit&eacute; s'exposait &agrave; passer pour mod&eacute;r&eacute;, et
+il fallait qu'il d&eacute;ploy&acirc;t
+d'autre part la plus grande rigueur, pour ne pas compromettre sa
+r&eacute;putation
+r&eacute;volutionnaire. Il fallait, tout en pensant comme Danton et
+Camille, qu'il
+censur&acirc;t leurs opinions, qu'il les immol&acirc;t dans ses
+discours, et par&ucirc;t ne
+pas les favoriser plus que les h&eacute;bertistes eux-m&ecirc;mes. Dans
+le rapport
+contre les deux factions, Saint-Just avait autant accus&eacute; l'une
+que l'autre,
+et avait gard&eacute; un silence mena&ccedil;ant &agrave;
+l'&eacute;gard des <i>indulgens</i>. Aux Jacobins,
+Collot avait dit que ce n'&eacute;tait pas fini, et qu'on
+pr&eacute;parait un rapport
+contre d'autres individus que ceux qui &eacute;taient arr&ecirc;tes. A
+ces menaces
+s'&eacute;tait jointe l'arrestation d'H&eacute;rault-S&eacute;chelles,
+ami de Danton, et l'un
+des hommes les plus estim&eacute;s de ce temps-l&agrave;. De tels faits
+n'annon&ccedil;aient pas
+l'intention de faiblir, et n&eacute;anmoins on disait encore de toutes
+parts que
+le comit&eacute; allait revenir sur ses pas, qu'il allait adoucir le
+syst&egrave;me
+r&eacute;volutionnaire, et s&eacute;vir contre les &eacute;gorgeurs de
+toute esp&egrave;ce. Ceux qui
+d&eacute;siraient ce retour &agrave; une politique plus
+cl&eacute;mente, les d&eacute;tenus, leurs
+familles, tous les citoyens paisibles en un mot, poursuivis sous le nom
+d'indiff&eacute;rens, se livr&egrave;rent &agrave; des
+esp&eacute;rances indiscr&egrave;tes, et dirent
+hautement qu'enfin le r&eacute;gime des lois de sang allait finir. Ce
+fut bient&ocirc;t
+l'opinion g&eacute;n&eacute;rale; elle se r&eacute;pandit dans les
+d&eacute;partemens, et surtout dans
+celui du Rh&ocirc;ne, ou depuis quelques mois s'exer&ccedil;aient de si
+affreuses
+vengeances, et o&ugrave; Ronsin avait caus&eacute; un si grand effroi.
+On respira un
+moment &agrave; Lyon, on osa regarder en face les oppresseurs, et on
+sembla leur
+pr&eacute;dire que leurs cruaut&eacute;s allaient avoir un terme. A ces
+bruits, &agrave; ces
+esp&eacute;rances de la classe moyenne et paisible, les patriotes
+s'indign&egrave;rent.
+Les jacobins de Lyon &eacute;crivirent &agrave; ceux de Paris que
+l'aristocratie relevait
+la t&ecirc;te, que bient&ocirc;t ils n'y pourraient plus tenir, et que
+si on ne leur
+donnait des forces et des encouragemens, ils seraient r&eacute;duits
+&agrave; se donner
+la mort comme le patriote Gaillard, qui s'&eacute;tait poignard&eacute;
+lors de la
+premi&egrave;re arrestation de Ronsin.</p>
+<p>&laquo;J'ai vu, dit Robespierre aux Jacobins, des lettres de
+quelques-uns d'entre
+les patriotes lyonnais; ils expriment tous le m&ecirc;me
+d&eacute;sespoir, et si l'on
+n'apporte le rem&egrave;de le plus prompt &agrave; leurs maux, ils ne
+trouveront de
+soulagement que dans la recette de Caton et de Gaillard. La faction
+perfide, qui, affectant un patriotisme extravagant, voulait immoler les
+patriotes, a &eacute;t&eacute; extermin&eacute;e; mais peu importe
+&agrave; l'&eacute;tranger, il lui en
+reste une autre. Si H&eacute;bert e&ucirc;t triomph&eacute;, la
+convention &eacute;tait renvers&eacute;e, la
+r&eacute;publique tombait dans le chaos, et la tyrannie &eacute;tait
+satisfaite; mais
+avec les mod&eacute;r&eacute;s, la convention perd son &eacute;nergie,
+les crimes de
+l'aristocratie restent impunis, et les tyrans triomphent.
+L'&eacute;tranger a donc
+autant d'esp&eacute;rance avec l'une qu'avec l'autre de ces factions,
+et il doit
+les soudoyer toutes sans s'attacher &agrave; aucune. Que lui importe
+qu'H&eacute;bert
+expire sur l'&eacute;chafaud, s'il lui reste des tra&icirc;tres d'une
+autre esp&egrave;ce, pour
+venir &agrave; bout de ses projets? Vous n'avez donc rien fait s'il
+vous reste une
+faction &agrave; d&eacute;truire, et la convention est r&eacute;solue
+&agrave; les immoler toutes
+jusqu'&agrave; la derni&egrave;re.&raquo;</p>
+<p>Ainsi le comit&eacute; avait senti la n&eacute;cessit&eacute; de se
+laver du reproche de
+mod&eacute;ration par un nouveau sacrifice. Robespierre avait
+d&eacute;fendu Danton,
+quand une faction audacieuse venait ainsi frapper &agrave; ses
+c&ocirc;t&eacute;s un des
+patriotes les plus renomm&eacute;s. Alors la politique, un danger
+commun, tout
+l'engageait &agrave; d&eacute;fendre son vieux coll&egrave;gue; mais
+aujourd'hui cette faction
+hardie n'&eacute;tait plus. En d&eacute;fendant plus long-temps ce
+coll&egrave;gue d&eacute;popularis&eacute;,
+il se compromettait lui-m&ecirc;me. D'ailleurs, la conduite de Danton
+devait
+r&eacute;veiller bien des r&eacute;flexions dans son &acirc;me jalouse.
+Que faisait Danton loin
+du comit&eacute;? Entour&eacute; de Philippeau, de Camille Desmoulins,
+il semblait
+l'instigateur et le chef de cette nouvelle opposition qui poursuivait
+le
+gouvernement de censures et de railleries am&egrave;res. Depuis quelque
+temps,
+assis vis-&agrave;-vis de cette tribune o&ugrave; venaient figurer les
+membres du comit&eacute;,
+Danton avait quelque chose de mena&ccedil;ant et de m&eacute;prisant
+&agrave; la fois. Son
+attitude, ses propos r&eacute;p&eacute;t&eacute;s de bouche en bouche,
+ses liaisons, tout
+prouvait qu'apr&egrave;s s'&ecirc;tre isol&eacute; du gouvernement, il
+s'en &eacute;tait fait le
+censeur, et qu'il se tenait en dehors, comme pour lui faire obstacle
+avec
+sa vaste renomm&eacute;e. Ce n'est pas tout: quoique
+d&eacute;popularis&eacute;, Danton avait
+n&eacute;anmoins une r&eacute;putation d'audace et de g&eacute;nie
+politique extraordinaire.
+Danton immol&eacute;, il ne restait plus un grand nom hors du
+comit&eacute;; et, dans le
+comit&eacute;, il n'y avait plus que des r&eacute;putations
+secondaires, Saint-Just,
+Couthon, Collot-d'Herbois. En consentant &agrave; ce sacrifice,
+Robespierre du
+m&ecirc;me coup d&eacute;truisait un rival, rendait au gouvernement sa
+r&eacute;putation
+d'&eacute;nergie, et augmentait surtout son renom de vertu en frappant
+un homme
+accus&eacute; d'avoir recherch&eacute; l'argent et les plaisirs. Il
+&eacute;tait en outre engag&eacute;
+&agrave; ce sacrifice par tous ses coll&egrave;gues, encore plus jaloux
+de Danton qu'il
+ne l'&eacute;tait lui-m&ecirc;me. Couthon et Collot-d'Herbois
+n'ignoraient pas qu'ils
+&eacute;taient m&eacute;pris&eacute;s par ce c&eacute;l&egrave;bre
+tribun. Billaud, froid, bas et
+sanguinaire, trouvait chez lui quelque chose de grand et
+d'&eacute;crasant.
+Saint-Just, dogmatique, aust&egrave;re et orgueilleux, &eacute;tait
+antipathique avec un
+r&eacute;volutionnaire agissant, g&eacute;n&eacute;reux et facile, et
+il voyait que, Danton
+mort, il devenait le second personnage de la r&eacute;publique. Tous
+enfin
+savaient que Danton, dans son projet de faire renouveler le
+comit&eacute;, croyait
+ne devoir conserver que Robespierre. Ils entour&egrave;rent donc
+celui-ci, et
+n'eurent pas de grands efforts &agrave; faire pour lui arracher une
+d&eacute;termination
+si agr&eacute;able &agrave; son orgueil. On ne sait quelles
+explications amen&egrave;rent cette
+r&eacute;solution, quel jour elle fut prise; mais tout &agrave; coup
+ils devinrent tous
+mena&ccedil;ans et myst&eacute;rieux. Il ne fut plus question de leurs
+projets. &Agrave; la
+convention, aux Jacobins, ils gard&egrave;rent un silence absolu. Mais
+des bruits
+sinistres se r&eacute;pandirent sourdement. On dit que Danton, Camille,
+Philippeau, Lacroix, allaient &ecirc;tre immol&eacute;s &agrave;
+l'autorit&eacute; de leurs coll&egrave;gues.
+Des amis communs de Danton et de Robespierre, effray&eacute;s de ces
+bruits, et
+voyant qu'apr&egrave;s un tel acte il n'y avait plus une seule
+t&ecirc;te qui d&ucirc;t &ecirc;tre
+en s&eacute;curit&eacute;, que Robespierre lui-m&ecirc;me ne devait pas
+&ecirc;tre tranquille,
+voulurent rapprocher Robespierre et Danton, et les engag&egrave;rent
+&agrave;
+s'expliquer. Robespierre, se renfermant dans un silence obstin&eacute;,
+refusa de
+r&eacute;pondre &agrave; ces ouvertures, et garda une r&eacute;serve
+farouche. Comme on lui
+parlait de l'ancienne amiti&eacute; qu'il avait t&eacute;moign&eacute;e
+&agrave; Danton, il r&eacute;pondit
+hypocritement qu'il ne pouvait rien, ni pour ni contre son
+coll&egrave;gue; que la
+justice &eacute;tait l&agrave; pour d&eacute;fendre l'innocence; que
+pour lui, sa vie enti&egrave;re
+avait &eacute;t&eacute; un sacrifice continuel de ses affections
+&agrave; la patrie; et que si
+son ami &eacute;tait coupable, il le sacrifierait &agrave; regret, mais
+il le
+sacrifierait comme tous les autres &agrave; la r&eacute;publique.</p>
+<p>On vit bien que c'en &eacute;tait fait, que cet hypocrite rival ne
+voulait prendre
+aucun engagement envers Danton, et qu'il se r&eacute;servait la
+libert&eacute; de le
+livrer &agrave; ses coll&egrave;gues. En effet, le bruit des prochaines
+arrestations
+acquit plus de consistance. Les amis de Danton l'entouraient, le
+pressaient
+de sortir de son esp&egrave;ce de sommeil, de secouer sa paresse, et de
+montrer
+enfin ce front r&eacute;volutionnaire qui ne s'&eacute;tait jamais
+montr&eacute; en vain dans
+l'orage. &laquo;Je le sais, disait Danton, ils veulent
+m'arr&ecirc;ter!... Mais non,
+ajoutait-il, ils n'oseront pas....&raquo; D'ailleurs, que pouvait-il
+faire? Fuir
+&eacute;tait impossible. Quel pays voudrait donner asile &agrave; ce
+r&eacute;volutionnaire
+formidable? Devait-il autoriser par sa fuite toutes les calomnies de
+ses
+ennemis? et puis, il aimait son pays. &laquo;Emporte-t-on,
+s'&eacute;criait-il, sa
+patrie <i>&agrave; la semelle de ses souliers</i>?&raquo; D'autre
+part, demeurant en France,
+il lui restait peu de moyens &agrave; employer. Les cordeliers
+appartenaient aux
+<i>ultra-r&eacute;volutionnaires</i>, les jacobins &agrave;
+Robespierre. La convention &eacute;tait
+tremblante. Sur quelle forc&eacute; s'appuyer?... Voil&agrave; ce que
+n'ont pas assez
+consid&eacute;r&eacute; ceux qui, ayant vu cet homme si puissant
+foudroyer le tr&ocirc;ne au 10
+ao&ucirc;t, soulever le peuple contre les &eacute;trangers, n'ont pu
+concevoir qu'il
+soit tomb&eacute; sans r&eacute;sistance. Le g&eacute;nie
+r&eacute;volutionnaire ne consiste point &agrave;
+refaire une popularit&eacute; perdue, &agrave; cr&eacute;er des forces
+qui n'existent pas, mais
+&agrave; diriger hardiment les affections d'un peuple quand on les
+poss&egrave;de. La
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de Danton, son &eacute;loignement des
+affaires, lui avaient presque
+ali&eacute;n&eacute; la faveur populaire, ou du moins ne lui en avaient
+pas laiss&eacute; assez
+pour renverser l'autorit&eacute; r&eacute;gnante. Dans cette conviction
+de son
+impuissance, il attendait, et r&eacute;p&eacute;tait: <i>Ils n'oseront
+pas</i>. Il &eacute;tait
+permis, en effet, de croire que devant un si grand nom, de si grands
+services, ses adversaires h&eacute;siteraient. Puis il retombait dans
+sa paresse
+et dans cette insouciance des &ecirc;tres forts qui attendent le danger
+sans se
+trop agiter pour s'y soustraire.</p>
+<p>Le comit&eacute; gardait toujours le plus grand silence, et des
+bruits sinistres
+continuaient de se r&eacute;pandre. Six jours s'&eacute;taient
+&eacute;coul&eacute;s depuis la mort
+d'H&eacute;bert; c'&eacute;tait le 9 germinal. Tout &agrave; coup les
+hommes paisibles, qui
+avaient con&ccedil;u des esp&eacute;rances indiscr&egrave;tes en voyant
+succomber le parti des
+forcen&eacute;s, disent que bient&ocirc;t on sera d&eacute;livr&eacute;
+des deux saints, Marat et
+Chalier, et que l'on a trouv&eacute; dans leur vie de quoi les
+transformer, aussi
+vite qu'H&eacute;bert, de grands patriotes en sc&eacute;l&eacute;rats.
+Ce bruit, qui tenait &agrave;
+l'id&eacute;e d'un mouvement r&eacute;trograde, se propage avec une
+singuli&egrave;re rapidit&eacute;,
+et on entend r&eacute;p&eacute;ter de tous c&ocirc;t&eacute;s que les
+bustes de Marat et de Chalier
+vont &ecirc;tre bris&eacute;s. Le maladroit Legendre d&eacute;nonce ces
+propos &agrave; la convention
+et aux Jacobins, comme pour protester, au nom de ses amis les
+mod&eacute;r&eacute;s,
+contre un projet pareil. &laquo;Soyez tranquilles, s'&eacute;crie
+Collot aux Jacobins,
+de tels propos seront d&eacute;mentis. Nous avons fait tomber la foudre
+sur les
+hommes inf&acirc;mes qui trompaient le peuple, nous leur avons
+arrach&eacute; le masque,
+mais ils ne sont pas les seuls!... Nous arracherons tous les masques
+possibles. Que les <i>indulgens</i> ne s'imaginent pas que c'est pour
+eux que
+nous avons combattu, que c'est pour eux que nous avons tenu ici des
+s&eacute;ances
+glorieuses. Bient&ocirc;t nous saurons les d&eacute;tromper....&raquo;</p>
+<p>Le lendemain, en effet, 10 germinal (31 mars), le comit&eacute; de
+salut public
+appelle dans son sein le comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute;
+g&eacute;n&eacute;rale, et, pour donner plus
+d'autorit&eacute; &agrave; ses mesures, le comit&eacute; de
+l&eacute;gislation lui-m&ecirc;me. D&egrave;s que tous
+les membres sont r&eacute;unis, Saint-Just prend la parole, et, dans un
+de ces
+rapports violens et perfides qu'il savait si bien r&eacute;diger, il
+d&eacute;nonce
+Danton, Desmoulins, Philippeau, Lacroix, et propose leur arrestation.
+Les
+membres des deux autres comit&eacute;s, constern&eacute;s mais
+tremblans, n'osent pas
+r&eacute;sister, et croient &eacute;loigner le danger de leur personne
+en donnant leur
+adh&eacute;sion. Le plus grand silence est command&eacute;, et, dans la
+nuit du 10 au 11
+germinal, Danton, Lacroix, Philippeau, Camille Desmoulins, sont
+arr&ecirc;t&eacute;s &agrave;
+l'improviste et conduits au Luxembourg.</p>
+<p>D&egrave;s le matin, le bruit en &eacute;tait r&eacute;pandu dans
+Paris, et y avait caus&eacute; une
+esp&egrave;ce de stupeur. Les membres de la convention se
+r&eacute;unissent, et gardent
+un silence m&ecirc;l&eacute; d'effroi. Le comit&eacute;, qui toujours
+se faisait attendre, et
+avait d&eacute;j&agrave; toute l'insolence du pouvoir, n'&eacute;tait
+point encore arriv&eacute;.
+Legendre, qui n'&eacute;tait pas assez important pour avoir
+&eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute; avec ses
+amis, s'empresse de prendre la parole: &laquo;Citoyens, dit-il, quatre
+membres de
+cette assembl&eacute;e sont arr&ecirc;t&eacute;s de cette nuit; je sais
+que Danton en est un,
+j'ignore le nom des autres; mais, quels qu'ils soient, je demande
+qu'ils
+puissent &ecirc;tre entendus &agrave; la barre. Citoyens, je le
+d&eacute;clare, je crois Danton
+aussi pur que moi-m&ecirc;me, et je ne crois pas que personne ait rien
+&agrave; me
+reprocher; je n'attaquerai aucun membre des comit&eacute;s de salut
+public et de
+s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale, mais j'ai le droit de
+craindre que des haines
+particuli&egrave;res et des passions individuelles n'arrachent &agrave;
+la libert&eacute; des
+hommes qui lui ont rendu les plus grands et plus utiles services.
+L'homme
+qui, en septembre 92, sauva la France par son &eacute;nergie,
+m&eacute;rite d'&ecirc;tre
+entendu, et doit avoir la facult&eacute; de s'expliquer lorsqu'on
+l'accuse d'avoir
+trahi la patrie.&raquo;</p>
+<p>Procurer &agrave; Danton la facult&eacute; de parler &agrave; la
+convention &eacute;tait le meilleur
+moyen de le sauver, et de d&eacute;masquer ses adversaires. Beaucoup de
+membres,
+en effet, opinaient pour qu'il f&ucirc;t entendu; mais, dans ce moment,
+Robespierre, devan&ccedil;ant le comit&eacute;, arrive au milieu de la
+discussion, monte
+&agrave; la tribune, et, avec un ton col&egrave;re et mena&ccedil;ant,
+parle en ces termes: &laquo;Au
+trouble depuis longtemps inconnu qui r&egrave;gne dans cette
+assembl&eacute;e, &agrave;
+l'agitation qu'a produite le pr&eacute;opinant, on voit bien qu'il est
+question
+ici d'un grand int&eacute;r&ecirc;t, qu'il s'agit de savoir si quelques
+hommes
+l'emporteront aujourd'hui sur la patrie. Mais comment pouvez-vous
+oublier
+vos principes, jusqu'&agrave; vouloir accorder aujourd'hui &agrave;
+certains individus ce
+que vous avez nagu&egrave;re refus&eacute; &agrave; Chabot, Delaunay et
+Fabre-d'&Eacute;glantine?
+Pourquoi cette diff&eacute;rence en faveur de quelques hommes? Que
+m'importent &agrave;
+moi les &eacute;loges qu'on se donne &agrave; soi et &agrave; ses
+amis?... Une trop grande
+exp&eacute;rience nous a appris &agrave; nous d&eacute;fier de ces
+&eacute;loges. Il ne s'agit plus de
+savoir si un homme a commis tel ou tel acte patriotique, mais quelle a
+&eacute;t&eacute;
+toute sa carri&egrave;re.</p>
+<p>&laquo;Legendre para&icirc;t ignorer le nom de ceux qui sont
+arr&ecirc;t&eacute;s. Toute la
+convention les conna&icirc;t. Son ami Lacroix est du nombre des
+d&eacute;tenus; pourquoi
+Legendre feint-il de l'ignorer? Parce qu'il sait bien qu'on ne peut,
+sans
+impudeur, d&eacute;fendre Lacroix. Il a parl&eacute; de Danton, parce
+qu'il croit qu'&agrave; ce
+nom sans doute est attach&eacute; un privil&egrave;ge.... Non, nous ne
+voulons pas de
+privil&egrave;ges, nous ne voulons point d'idoles!...&raquo;</p>
+<p>A ces derniers mots, des applaudissemens &eacute;clatent, et les
+l&acirc;ches, tremblant
+en ce moment devant une idole, applaudissent n&eacute;anmoins au
+renversement de
+celle qui n'est plus &agrave; craindre. Robespierre continue: &laquo;En
+quoi Danton
+est-il sup&eacute;rieur &agrave; Lafayette, &agrave; Dumouriez,
+&agrave; Brissot, &agrave; Fabre, &agrave; Chabot, &agrave;
+H&eacute;bert? Que ne dit-on de lui qu'on ne puisse dire d'eux?
+Cependant les
+avez-vous m&eacute;nag&eacute;s? On vous parle du despotisme des
+comit&eacute;s, comme si la
+confiance que le peuple vous a donn&eacute;e, et que vous avez
+transmise &agrave; ces
+comit&eacute;s, n'&eacute;tait pas un s&ucirc;r garant de leur
+patriotisme. On affecte des
+craintes; mais, je le dis, quiconque tremble en ce moment est coupable,
+car
+jamais l'innocence ne redoute la surveillance publique.&raquo;</p>
+<p>Ici, nouveaux applaudissemens de ces m&ecirc;mes l&acirc;ches qui
+tremblent, et
+veulent prouver qu'ils n'ont pas peur. &laquo;Et moi aussi, ajoute
+Robespierre,
+on a voulu m'inspirer des terreurs. On a voulu me faire croire qu'en
+approchant de Danton, le danger pouvait arriver jusqu'&agrave; moi. On
+m'a &eacute;crit.
+Les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont
+obs&eacute;d&eacute; de leurs
+discours; ils ont cru que le souvenir d'une vieille liaison, qu'une foi
+ancienne dans de fausses vertus, me d&eacute;termineraient &agrave;
+ralentir mon z&egrave;le et
+ma passion pour la libert&eacute;. Eh bien! je d&eacute;clare que si
+les dangers de
+Danton devaient devenir les miens, cette consid&eacute;ration ne
+m'arr&ecirc;terait pas
+un instant. C'est ici qu'il nous faut &agrave; tous quelque courage et
+quelque
+grandeur d'&acirc;me. Les &acirc;mes vulgaires ou les hommes coupables
+craignent
+toujours de voir tomber leurs semblables, parce que, n'ayant plus
+devant
+eux une barri&egrave;re de coupables, ils restent expos&eacute;s au
+jour de la v&eacute;rit&eacute;;
+mais s'il existe des &acirc;mes vulgaires, il en est
+d'h&eacute;ro&iuml;ques dans cette
+assembl&eacute;e, et elles sauront braver toutes les fausses terreurs.
+D'ailleurs
+le nombre des coupables n'est pas grand; le crime n'a trouv&eacute; que
+peu de
+partisans parmi nous, et en frappant quelques t&ecirc;tes la patrie
+sera
+d&eacute;livr&eacute;e.&raquo;</p>
+<p>Robespierre avait acquis de l'assurance, de l'habilet&eacute; pour
+dire ce qu'il
+voulait, et jamais il n'avait su &ecirc;tre aussi habile et aussi
+perfide.
+Parler du sacrifice qu'il faisait en abandonnant Danton, s'en faire un
+m&eacute;rite, entrer en partage du danger s'il y en avait, et rassurer
+les l&acirc;ches
+en parlant du petit nombre des coupables, &eacute;tait le comble de
+l'hypocrisie
+et de l'adresse. Aussi, tous ses coll&egrave;gues d&eacute;cident
+&agrave; l'unanimit&eacute; que les
+quatre d&eacute;put&eacute;s arr&ecirc;t&eacute;s dans la nuit ne
+seront pas entendus par la
+convention. Dans ce moment, Saint-Just arrive, et lit son rapport.
+C'est
+lui qu'on d&eacute;cha&icirc;nait contre les victimes, parce
+qu'&agrave; la subtilit&eacute;
+n&eacute;cessaire pour faire mentir les faits et leur donner une
+signification
+qu'ils n'avaient pas, il joignait une violence et une vigueur de style
+rares. Jamais il n'avait &eacute;t&eacute; ni plus horriblement
+&eacute;loquent, ni plus faux;
+car, quelque grande que f&ucirc;t sa haine, elle ne pouvait lui
+persuader tout ce
+qu'il avan&ccedil;ait. Apr&egrave;s avoir longuement calomni&eacute;
+Philippeau, Camille
+Desmoulins, H&eacute;rault-S&eacute;chelles, et accus&eacute; Lacroix,
+il arrive enfin &agrave; Danton,
+et imagine les faits les plus faux, ou d&eacute;nature d'une
+mani&egrave;re atroce les
+faits connus. Selon lui, Danton, avide, paresseux, menteur, et
+m&ecirc;me l&acirc;che,
+s'est vendu &agrave; Mirabeau, puis aux Lameth, et a
+r&eacute;dig&eacute; avec Brissot la
+p&eacute;tition qui amena la fusillade du Champ-de-Mars, non pas pour
+abolir la
+royaut&eacute;, mais pour faire fusiller les meilleurs citoyens: puis
+il est all&eacute;
+impun&eacute;ment se d&eacute;lasser, et d&eacute;vorer &agrave;
+Arcis-sur-Aube le fruit de ses
+perfidies. Il s'est cach&eacute; au 10 ao&ucirc;t, et n'a reparu que
+pour se faire
+ministre; alors il s'est li&eacute; au parti d'Orl&eacute;ans, et a
+fait nommer d'Orl&eacute;ans
+et Fabre &agrave; la d&eacute;putation. Ligu&eacute; avec Dumouriez,
+n'ayant pour les girondins
+qu'une haine affect&eacute;e, et sachant toujours s'entendre avec eux,
+il &eacute;tait
+enti&egrave;rement oppos&eacute; au 31 mai, et avait voulu faire
+arr&ecirc;ter Henriot. Lorsque
+Dumouriez, d'Orl&eacute;ans, les girondins, ont &eacute;t&eacute;
+punis, il a trait&eacute; avec le
+parti qui voulait r&eacute;tablir Louis XVII. Prenant de l'argent, de
+toute main,
+de d'Orl&eacute;ans, des Bourbons, de l'&eacute;tranger, d&icirc;nant
+avec les banquiers et les
+aristocrates, m&ecirc;l&eacute; dans toutes les intrigues, prodigue
+d'esp&eacute;rances envers
+tous les partis, vrai Catilina enfin, cupide d&eacute;bauch&eacute;,
+paresseux,
+corrupteur des moeurs publiques, il est all&eacute; s'ensevelir une
+derni&egrave;re fois
+&agrave; Arcis-sur-Aube, pour jouir de ses rapines. Il en est enfin
+revenu, et
+s'est entendu r&eacute;cemment avec tous les ennemis de l'&eacute;tat,
+avec H&eacute;bert et
+consorts, par le lien commun de l'&eacute;tranger, pour attaquer le
+comit&eacute; et les
+hommes que la convention avait investis de sa confiance.</p>
+<p>A la suite de ce rapport inique, la convention d&eacute;cr&eacute;ta
+d'accusation Danton,
+Camille Desmoulins, Philippeau, H&eacute;rault-S&eacute;chelles et
+Lacroix.</p>
+<p>Ces infortun&eacute;s avaient &eacute;t&eacute; conduits au
+Luxembourg. Lacroix disait &agrave; Danton:
+&laquo;Nous arr&ecirc;ter! nous!... Je ne m'en serais jamais
+dout&eacute;!&#8212;Tu ne t'en serais
+jamais dout&eacute;? reprit Danton; je le savais, moi, on m'en avait
+averti.&#8212;Tu
+le savais, s'&eacute;cria Lacroix, et tu n'as pas agi! voil&agrave;
+l'effet de ta paresse
+accoutum&eacute;e; elle nous a perdus.&#8212;Je ne croyais pas,
+r&eacute;pondit Danton, qu'ils
+osassent jamais ex&eacute;cuter leur projet.&raquo;</p>
+<p>Tous les prisonniers &eacute;taient accourus en foule au guichet,
+pour voir ce
+c&eacute;l&egrave;bre Danton, et cet int&eacute;ressant Camille, qui
+avait fait reluire un peu
+d'esp&eacute;rance dans les cachots. Danton &eacute;tait, selon son
+usage, calme, fier et
+assez jovial; Camille, &eacute;tonn&eacute; et triste; Philippeau,
+&eacute;mu et &eacute;lev&eacute; par le
+danger. H&eacute;rault-S&eacute;chelles, qui les avait devanc&eacute;s
+au Luxembourg de quelques
+jours, accourut au-devant de ses amis, et les embrassa gaiement.
+&laquo;Quand les
+hommes, dit Danton, font des sottises, il faut savoir en rire.&raquo;
+Puis
+apercevant Thomas Payne, il lui dit: &laquo;Ce que tu as fait pour le
+bonheur et
+la libert&eacute; de ton pays, j'ai en vain essay&eacute; de le faire
+pour le mien; j'ai
+&eacute;t&eacute; moins heureux, mais non pas plus coupable.... On
+m'envoie &agrave; l'&eacute;chafaud;
+eh bien! mes amis, il faut y aller gaiement....&raquo;</p>
+<p>Le lendemain 12, l'acte d'accusation fut envoy&eacute; au
+Luxembourg, et les
+accus&eacute;s furent transf&eacute;r&eacute;s &agrave; la
+Conciergerie, pour aller de l&agrave; au tribunal
+r&eacute;volutionnaire. Camille devint furieux en lisant cet acte plein
+de
+mensonges odieux. Bient&ocirc;t il se calma et dit avec affliction:
+&laquo;Je vais &agrave;
+l'&eacute;chafaud pour avoir vers&eacute; quelques larmes sur le sort
+de tant de
+malheureux. Mon seul regret, en mourant, est de n'avoir pu les
+servir.&raquo;
+Tous les d&eacute;tenus, quel que f&ucirc;t leur rang et leur opinion,
+lui portaient
+l'int&eacute;r&ecirc;t le plus vif, et faisaient pour lui des voeux
+ardens. Philippeau
+dit quelques mots de sa femme, et resta calme et serein.
+H&eacute;rault-S&eacute;chelles
+conserva cette gr&acirc;ce d'esprit et de mani&egrave;res qui le
+distinguait m&ecirc;me entre
+les hommes de son rang; il embrassa son fid&egrave;le domestique, qui
+l'avait
+suivi au Luxembourg, et qui ne pouvait le suivre &agrave; la
+Conciergerie; il le
+consola et lui rendit le courage. On transf&eacute;ra, en m&ecirc;me
+temps, Fabre,
+Chabot, Bazire, Delaunay, qu'on voulait juger conjointement avec
+Danton,
+pour souiller son proc&egrave;s par une apparence de complicit&eacute;
+avec des
+faussaires. Fabre &eacute;tait malade et presque mourant. Chabot, qui
+du fond de
+sa prison n'avait cess&eacute; d'&eacute;crire &agrave; Robespierre, de
+l'implorer, de lui
+prodiguer les plus basses flatteries sans parvenir &agrave; le toucher,
+voyait sa
+mort assur&eacute;e, et la honte non moins certaine pour lui que
+l'&eacute;chafaud: il
+voulut alors s'empoisonner. Il avala du sublim&eacute; corrosif; mais
+la douleur
+lui ayant arrach&eacute; des cris, il avoua sa tentative, accepta des
+soins, et
+fut transport&eacute; aussi malade que Fabre &agrave; la Conciergerie.
+Un sentiment un
+peu plus noble parut l'animer au milieu de ses tourmens, ce fut un vif
+regret d'avoir compromis son ami Bazire, qui n'avait pris aucune part
+au
+crime. &laquo;Bazire, s'&eacute;criait-il, mon pauvre Bazire, qu'as-tu
+fait?&raquo;</p>
+<p>A la Conciergerie, les accus&eacute;s inspir&egrave;rent la
+m&ecirc;me curiosit&eacute; qu'au
+Luxembourg. Ils occupaient le cachot des girondins. Danton parla avec
+la
+m&ecirc;me &eacute;nergie. &laquo;C'est &agrave; pareil jour, dit-il,
+que j'ai fait instituer le
+tribunal r&eacute;volutionnaire. J'en demande pardon &agrave; Dieu et
+aux hommes. Mon but
+&eacute;tait de pr&eacute;venir un nouveau septembre, et non de
+d&eacute;cha&icirc;ner un fl&eacute;au sur
+l'humanit&eacute;.&raquo; Puis revenant &agrave; son m&eacute;pris pour
+ses coll&egrave;gues qui
+l'assassinaient: &laquo;Ces fr&egrave;res Ca&iuml;n, dit-il,
+n'entendent rien au
+gouvernement. Je laisse tout dans un d&eacute;sordre
+&eacute;pouvantable....&raquo; Il employa
+alors, pour caract&eacute;riser l'impuissance du paralytique Couthon et
+du l&acirc;che
+Robespierre, des expressions obsc&egrave;nes, mais originales, qui
+annon&ccedil;aient
+encore une singuli&egrave;re gaiet&eacute; d'esprit. Un seul instant il
+montra un l&eacute;ger
+regret d'avoir pris part &agrave; la r&eacute;volution: &laquo;Il
+vaudrait mieux, dit-il, &ecirc;tre
+un pauvre p&ecirc;cheur que de gouverner les hommes.&raquo; Ce fut le
+seul mot de ce
+genre qu'il pronon&ccedil;a.</p>
+<p>Lacroix parut &eacute;tonn&eacute; en voyant dans les cachots le
+nombre et le malheureux
+&eacute;tat des prisonniers. &laquo;Quoi! lui dit-on, des charrettes
+charg&eacute;es de
+victimes ne vous avaient pas appris, ce qui se passait dans
+Paris!&raquo;
+L'&eacute;tonnement de Lacroix &eacute;tait sinc&egrave;re, et c'est
+une le&ccedil;on pour les hommes
+qui, poursuivant un but politique, ne se figurent pas assez les
+souffrances
+individuelles des victimes, et semblent ne pas y croire parce qu'ils ne
+les
+voient pas.</p>
+<p>Le lendemain 13 germinal, les accus&eacute;s furent conduits au
+tribunal au nombre
+de quinze. On avait r&eacute;uni ensemble les cinq chefs
+mod&eacute;r&eacute;s, Danton,
+H&eacute;rault-S&eacute;chelles, Camille, Philippeau, Lacroix; les
+quatre accus&eacute;s de
+faux, Chabot, Bazire, Delaunay, Fabre-d'&Eacute;glantine; les deux
+beaux-fr&egrave;res de
+Chabot, Junius et Emmanuel Frey; le fournisseur d'Espagnac, le
+malheureux
+Westermann, accus&eacute; d'avoir partag&eacute; la corruption et les
+complots de Danton;
+enfin deux &eacute;trangers, amis des accus&eacute;s, l'Espagnol
+Gusman, et le Danois
+Diederichs. Le but du comit&eacute;, en faisant cet amalgame,
+&eacute;tait de confondre
+les mod&eacute;r&eacute;s avec les corrompus et avec les
+&eacute;trangers, pour prouver toujours
+que la mod&eacute;ration provenait &agrave; la fois du d&eacute;faut de
+vertu r&eacute;publicaine et de
+la s&eacute;duction de l'or de l'&eacute;tranger. La foule accourue
+pour voir les accus&eacute;s
+&eacute;tait immense. Un reste de l'int&eacute;r&ecirc;t qu'avait
+inspir&eacute; Danton s'&eacute;tait
+r&eacute;veill&eacute; en sa pr&eacute;sence. Fouquier-Tinville, les
+juges et les jur&eacute;s, tous
+r&eacute;volutionnaires subalternes tir&eacute;s du n&eacute;ant par sa
+main puissante, &eacute;taient
+embarrass&eacute;s en sa pr&eacute;sence: son assurance, sa
+fiert&eacute;, leur imposaient, et
+il semblait plut&ocirc;t l'accusateur que l'accus&eacute;. Le
+pr&eacute;sident Hermann et
+Fouquier-Tinville, au lieu de tirer les jur&eacute;s au sort, comme le
+voulait la
+loi, firent un choix, et prirent ce qu'ils appelaient <i>les solides</i>.
+On
+interrogea ensuite les accus&eacute;s. Quand on adressa &agrave; Danton
+les questions
+d'usage sur son &acirc;ge et son domicile, il r&eacute;pondit
+fi&egrave;rement qu'il avait
+trente-quatre ans, et que bient&ocirc;t son nom serait au
+Panth&eacute;on, et lui dans
+le n&eacute;ant. Camille r&eacute;pondit qu'il avait trente-trois ans,
+l'&acirc;ge du
+<i>sans-culotte J&eacute;sus-Christ lorsqu'il mourut</i>. Bazire en
+avait vingt-neuf.
+H&eacute;rault-S&eacute;chelles, Philippeau, en avaient trente-quatre.
+Ainsi le talent,
+le courage, le patriotisme, la jeunesse, tout se trouvait encore
+r&eacute;uni dans
+ce nouvel holocauste, comme dans celui des girondins.</p>
+<p>Danton, Camille, H&eacute;rault-S&eacute;chelles et les autres, se
+plaignirent de voir
+leur cause confondue avec celle de plusieurs faussaires. Cependant on
+passa
+outre. On examina d'abord l'accusation dirig&eacute;e contre Chabot,
+Bazire,
+Delaunay et Fabre d'&Eacute;glantine. Chabot persista dans son
+syst&egrave;me, et soutint
+qu'il n'avait pris part &agrave; la conspiration des agioteurs que pour
+la
+d&eacute;voiler. Il ne persuada personne, car il &eacute;tait
+&eacute;trange qu'en y entrant, il
+n'e&ucirc;t pas secr&egrave;tement pr&eacute;venu quelque membre des
+comit&eacute;s; qu'il l'e&ucirc;t
+d&eacute;voil&eacute;e si tard, et qu'il e&ucirc;t gard&eacute; les
+fonds dans ses mains. Delaunay fut
+convaincu; Fabre, malgr&eacute; son adroite d&eacute;fense, consistant
+&agrave; dire qu'en
+surchargeant de ratures la copie du d&eacute;cret, il avait cru ne
+raturer qu'un
+projet, fut convaincu par Cambon, dont la d&eacute;position franche et
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e &eacute;tait accablante. Il prouva,
+en effet, &agrave; Fabre que les
+projets de d&eacute;crets n'&eacute;taient jamais sign&eacute;s, que la
+copie qu'il avait
+ratur&eacute;e l'&eacute;tait par tous les membres de la commission des
+cinq, et que par
+cons&eacute;quent il n'avait pu croire ne raturer qu'un simple projet.
+Bazire,
+dont la complicit&eacute; consistait dans la
+non-r&eacute;v&eacute;lation, fut &agrave; peine &eacute;cout&eacute;
+dans sa d&eacute;fense, et fut assimil&eacute; aux autres par le
+tribunal. On passa
+ensuite &agrave; d'Espagnac, que l'on accusait d'avoir corrompu Julien
+de Toulouse
+pour faire appuyer ses march&eacute;s, et d'avoir pris part &agrave;
+l'intrigue de la
+compagnie des Indes. Ici, des lettres prouvaient les faits, et tout
+l'esprit de d'Espagnac ne put rien contre cette preuve. On interrogea
+ensuite H&eacute;rault-S&eacute;chelles. Bazire &eacute;tait
+d&eacute;clar&eacute; coupable comme ami de
+Chabot; H&eacute;rault le fut pour avoir &eacute;t&eacute; ami de
+Bazire, pour avoir eu quelque
+connaissance par lui de l'intrigue des agioteurs, pour avoir
+favoris&eacute; une
+&eacute;migr&eacute;e, pour avoir &eacute;t&eacute; ami des
+mod&eacute;r&eacute;s, et pour avoir fait supposer, par
+sa douceur, sa gr&acirc;ce, sa fortune et ses regrets mal
+d&eacute;guis&eacute;s, qu'il &eacute;tait
+mod&eacute;r&eacute; lui-m&ecirc;me. Apr&egrave;s H&eacute;rault vint
+le tour de Danton. Un silence profond
+r&eacute;gna dans l'assembl&eacute;e quand il se leva pour prendre la
+parole. &laquo;Danton,
+lui dit le pr&eacute;sident, la convention vous accuse d'avoir
+conspir&eacute; avec
+Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orl&eacute;ans, avec les girondins,
+avec
+l'&eacute;tranger, et avec la faction qui veut r&eacute;tablir Louis
+XVII.&#8212;Ma voix,
+r&eacute;pondit Danton avec son organe puissant, ma voix qui tant de
+fois s'est
+fait entendre pour la cause du peuple, n'aura pas de peine &agrave;
+repousser la
+calomnie. Que les l&acirc;ches qui m'accusent paraissent, et je les
+couvrirai
+d'ignominie.... Que les comit&eacute;s se rendent ici, je ne
+r&eacute;pondrai que devant
+eux; il me les faut pour accusateurs et pour t&eacute;moins.... Qu'ils
+paraissent.... Au reste, peu m'importe, vous et votre jugement.... Je
+vous
+l'ai dit: le n&eacute;ant sera bient&ocirc;t mon asile. La vie m'est
+&agrave; charge, qu'on me
+l'arrache.... Il me tarde d'en &ecirc;tre d&eacute;livr&eacute;.&raquo;
+En achevant ces paroles,
+Danton &eacute;tait indign&eacute;, son coeur &eacute;tait
+soulev&eacute; d'avoir &agrave; r&eacute;pondre &agrave; de
+pareils hommes. Sa demande de faire compara&icirc;tre les
+comit&eacute;s, et sa volont&eacute;
+prononc&eacute;e de ne r&eacute;pondre que devant eux, avaient
+intimid&eacute; le tribunal, et
+caus&eacute; une grande agitation. Une telle confrontation, en effet,
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+cruelle pour eux; ils auraient &eacute;t&eacute; couverts de confusion,
+et la
+condamnation f&ucirc;t peut-&ecirc;tre devenue impossible.
+&laquo;Danton, dit le pr&eacute;sident,
+l'audace est le propre du crime; le calme est celui de
+l'innocence.&raquo; A ce
+mot, Danton s'&eacute;crie: &laquo;L'audace individuelle est
+r&eacute;primable sans doute; mais
+cette audace nationale dont j'ai tant de fois donn&eacute; l'exemple,
+que j'ai
+tant de fois mise au service de la libert&eacute;, est la plus
+m&eacute;ritoire de toutes
+les vertus. Cette audace est la mienne; c'est celle dont je fais ici
+usage
+pour la r&eacute;publique contre les l&acirc;ches qui m'accusent.
+Lorsque je me vois si
+bassement calomni&eacute;, puis-je me contenir? Ce n'est pas d'un
+r&eacute;volutionnaire
+comme moi qu'il faut attendre une d&eacute;fense froide ... les hommes
+de ma
+trempe sont inappr&eacute;ciables dans les r&eacute;volutions ... c'est
+sur leur front
+qu'est empreint le g&eacute;nie de la libert&eacute;.&raquo; En disant
+ces mots, Danton agitait
+sa t&ecirc;te et bravait le tribunal. Ses traits si redout&eacute;s
+produisaient une
+impression profonde. Le peuple, que la force touche, laissait
+&eacute;chapper un
+murmure approbateur. &laquo;Moi, continuait Danton, moi accus&eacute;
+d'avoir conspir&eacute;
+avec Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orl&eacute;ans; d'avoir
+ramp&eacute; aux pieds de
+vils despotes! c'est moi que l'on somme de r&eacute;pondre &agrave; la <i>justice
+in&eacute;vitable, inflexible!</i><a name="FNanchor17"></a><a
+ href="#Footnote_17"><sup>[17]</sup></a>... Et toi, l&acirc;che
+Saint-Just, tu r&eacute;pondras &agrave; la
+post&eacute;rit&eacute; de ton accusation contre le meilleur soutien de
+la libert&eacute;.... En
+parcourant cette liste d'horreurs, ajouta Danton en montrant l'acte
+d'accusation, je sens tout mon &ecirc;tre fr&eacute;mir.&raquo; Le
+pr&eacute;sident lui recommande
+de nouveau d'&ecirc;tre calme, et lui cite l'exemple de Marat, qui
+r&eacute;pondit avec
+respect au tribunal. Danton reprend et dit que, puisqu'on le veut, il
+va
+raconter sa vie. Alors il rappelle la peine qu'il eut &agrave; parvenir
+aux
+fonctions municipales, les efforts que firent les constituans pour l'en
+emp&ecirc;cher, la r&eacute;sistance qu'il opposa aux projets de
+Mirabeau, et surtout ce
+qu'il fit dans cette journ&eacute;e fameuse o&ugrave;, entourant la
+voiture royale d'un
+peuple immense, il emp&ecirc;cha le voyage &agrave; Saint-Cloud. Puis
+il rapporte sa
+conduite lorsqu'il amena le peuple au Champ-de-Mars, pour signer une
+p&eacute;tition contre la royaut&eacute;, et le motif de cette
+p&eacute;tition fameuse; l'audace
+avec laquelle il proposa le premier le renversement du tr&ocirc;ne en
+92; le
+courage avec lequel il proclama l'insurrection le 9 ao&ucirc;t au soir;
+la
+fermet&eacute; qu'il d&eacute;ploya pendant les douze heures de
+l'insurrection. Suffoqu&eacute;
+ici d'indignation, en songeant au reproche qu'on lui fait de
+s'&ecirc;tre cach&eacute;
+au moment du 10 ao&ucirc;t: &laquo;O&ugrave; sont, s'&eacute;crie-t-il,
+les hommes qui eurent besoin
+de presser Danton pour l'engager &agrave; se montrer dans cette
+journ&eacute;e? O&ugrave; sont
+les &ecirc;tres privil&eacute;gi&eacute;s dont il a emprunt&eacute;
+l'&eacute;nergie? Qu'on les fasse
+para&icirc;tre, mes accusateurs!... j'ai toute la pl&eacute;nitude de
+ma t&ecirc;te lorsque je
+les demande ... je d&eacute;voilerai les trois plats coquins qui ont
+entour&eacute; et
+perdu Robespierre ... qu'ils se produisent ici, et je les plongerai
+dans le
+n&eacute;ant, dont ils n'auraient jamais d&ucirc; sortir....&raquo; Le
+pr&eacute;sident veut
+interrompre de nouveau Danton, et agite sa sonnette. Danton en couvre
+le
+bruit avec sa voix terrible. &laquo;Est-ce que vous ne m'entendez pas?
+lui dit le
+pr&eacute;sident.&#8212;La voix d'un homme, reprend Danton, qui d&eacute;fend
+son honneur et
+sa vie, doit vaincre le bruit de ta sonnette.&raquo; Cependant il
+&eacute;tait fatigu&eacute;
+d'indignation; sa voix &eacute;tait alt&eacute;r&eacute;e; alors le
+pr&eacute;sident l'engage avec
+&eacute;gard &agrave; prendre quelque repos, pour recommencer sa
+d&eacute;fense avec plus de
+calme et de tranquillit&eacute;.</p>
+<p>Danton se tait. On passe &agrave; Camille, dont on lit <i>le Vieux
+Cordelier</i>, et
+qui se r&eacute;volte en vain contre l'interpr&eacute;tation
+donn&eacute;e &agrave; ses &eacute;crits. On
+s'occupe ensuite de Lacroix dont on rappelle am&egrave;rement la
+conduite en
+Belgique, et qui, &agrave; l'exemple de Danton, demande la comparution
+de
+plusieurs membres de la convention, et insiste formellement pour
+l'obtenir.</p>
+<p>Cette premi&egrave;re s&eacute;ance causa une sensation
+g&eacute;n&eacute;rale. La foule qui entourait
+le Palais de Justice, et s'&eacute;tendait jusque sur les ponts, parut
+singuli&egrave;rement &eacute;mue. Les juges &eacute;taient
+&eacute;pouvant&eacute;s; Vadier, Vouland, Amar,
+les membres les plus m&eacute;chans du comit&eacute; de
+s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale, avaient assist&eacute;
+aux d&eacute;bats, cach&eacute;s dans l'imprimerie attenant &agrave; la
+salle du tribunal, et
+communiquant avec cette salle par une petite lucarne. De l&agrave; ils
+avaient vu
+avec effroi l'audace de Danton et les dispositions du public. Ils
+commen&ccedil;aient &agrave; douter que la condamnation f&ucirc;t
+possible. Hermann et Fouquier
+s'&eacute;taient rendus, imm&eacute;diatement apr&egrave;s l'audience,
+au comit&eacute; de salut
+public, et lui avaient fait part de la demande des accus&eacute;s qui
+voulaient
+faire para&icirc;tre plusieurs membres de la convention. Le
+comit&eacute; commen&ccedil;ait &agrave;
+h&eacute;siter; Robespierre s'&eacute;tait retir&eacute; chez lui;
+Billaud et Saint-Just &eacute;taient
+seuls pr&eacute;sens. Ils d&eacute;fendent &agrave; Fouquier de
+r&eacute;pondre, lui enjoignent de
+prolonger les d&eacute;bats, d'arriver &agrave; la fin des trois jours
+sans s'&ecirc;tre
+expliqu&eacute;, et de faire d&eacute;clarer alors par les jur&eacute;s
+qu'ils sont suffisamment
+instruits.</p>
+<p>Pendant que ces choses se passaient au tribunal, au comit&eacute; et
+dans Paris,
+l'&eacute;motion n'&eacute;tait pas moindre dans les prisons, o&ugrave;
+l'on portait un vif
+int&eacute;r&ecirc;t aux accus&eacute;s, et o&ugrave; l'on ne voyait
+plus d'esp&eacute;rance pour personne,
+si de tels r&eacute;volutionnaires &eacute;taient immol&eacute;s. Il y
+avait au Luxembourg le
+malheureux Dillon, ami de Desmoulins et d&eacute;fendu par lui; il
+avait appris
+par Chaumette, qui, expos&eacute; au m&ecirc;me danger, faisait cause
+commune avec les
+mod&eacute;r&eacute;s, ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; au tribunal.
+Chaumette le tenait de sa femme.
+Dillon, dont la t&ecirc;te &eacute;tait vive, et qui, en vieux
+militaire, cherchait
+quelquefois dans le vin des distractions &agrave; ses peines, parla
+inconsid&eacute;r&eacute;ment &agrave; un nomm&eacute; Laflotte,
+enferm&eacute; dans la m&ecirc;me prison; il lui
+dit qu'il &eacute;tait temps que les bons r&eacute;publicains levassent
+la t&ecirc;te contre de
+vils oppresseurs, que le peuple avait paru se r&eacute;veiller, que
+Danton
+demandait &agrave; r&eacute;pondre devant les comit&eacute;s, que sa
+condamnation &eacute;tait loin
+d'&ecirc;tre assur&eacute;e, que la femme de Camille Desmoulins, en
+r&eacute;pandant des
+assignats, pourrait soulever le peuple, et que si lui parvenait
+&agrave;
+s'&eacute;chapper, il r&eacute;unirait assez d'hommes r&eacute;solus
+pour sauver les
+r&eacute;publicains pr&egrave;s d'&ecirc;tre sacrifi&eacute;s par le
+tribunal. Ce n'&eacute;taient l&agrave; que de
+vains propos prononc&eacute;s dans l'ivresse et la douleur. Cependant
+il para&icirc;t
+qu'il fut question aussi de faire passer mille &eacute;cus et une
+lettre &agrave; la
+femme de Camille. Le l&acirc;che Laflotte, croyant obtenir la vie et la
+libert&eacute;
+en d&eacute;non&ccedil;ant un complot, courut faire au concierge du
+Luxembourg une
+d&eacute;claration, dans laquelle il supposa une conspiration
+pr&egrave;s d'&eacute;clater au
+dedans et au dehors des prisons, pour enlever les accus&eacute;s, et
+assassiner
+les membres des deux comit&eacute;s. On verra bient&ocirc;t quel usage
+on fit de cette
+fatale d&eacute;position.</p>
+<p>Le lendemain l'affluence &eacute;tait la m&ecirc;me au tribunal.
+Danton et ses
+coll&egrave;gues, aussi fermes et aussi opini&acirc;tres, demandent
+encore la
+comparution de plusieurs membres de la convention et des deux
+comit&eacute;s.
+Fouquier, press&eacute; de r&eacute;pondre, dit qu'il ne s'oppose pas
+&agrave; ce qu'on appelle
+les t&eacute;moins n&eacute;cessaires. Mais il ne suffit pas, ajoutent
+les accus&eacute;s, qu'il
+n'y mette aucun obstacle, il faut de plus qu'il les appelle
+lui-m&ecirc;me. A
+cela Fouquier r&eacute;plique qu'il appellera tous ceux qu'on
+d&eacute;signera, except&eacute;
+les membres de la convention, parce que c'est &agrave;
+l'assembl&eacute;e qu'il
+appartient de d&eacute;cider si ses membres peuvent &ecirc;tre
+cit&eacute;s. Les accus&eacute;s se
+r&eacute;crient de nouveau qu'on leur refuse les moyens de se
+d&eacute;fendre. Le tumulte
+est &agrave; son comble. Le pr&eacute;sident interroge encore quelques
+accus&eacute;s,
+Westermann, les deux Frey, Gusman, et se h&acirc;te de lever la
+s&eacute;ance.</p>
+<p>Fouquier &eacute;crivit sur-le-champ une lettre au comit&eacute;
+pour lui faire part de
+ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;, et pour obtenir un moyen de
+r&eacute;pondre aux demandes des
+accus&eacute;s. La situation &eacute;tait difficile, et tout le monde
+commen&ccedil;ait &agrave;
+h&eacute;siter. Robespierre affectait de ne pas donner son avis.
+Saint-Just seul,
+plus opini&acirc;tre et plus hardi, pensait qu'on ne devait pas
+reculer, qu'il
+fallait fermer la bouche aux accus&eacute;s, et les envoyer &agrave; la
+mort. Dans ce
+moment, il venait de recevoir la d&eacute;position du prisonnier
+Laflotte,
+adress&eacute;e &agrave; la police par le guichetier du Luxembourg.
+Saint-Just y voit le
+germe d'une conspiration tram&eacute;e par les accus&eacute;s, et le
+pr&eacute;texte d'un
+d&eacute;cret qui terminera la lutte du tribunal avec eux. Le lendemain
+matin, en
+effet, il se pr&eacute;sente &agrave; la convention, lui dit qu'un
+grand danger menace la
+patrie, mais que c'est le dernier, et qu'en le bravant avec courage
+elle
+l'aura bient&ocirc;t surmont&eacute;. &laquo;Les accus&eacute;s,
+dit-il, pr&eacute;sens au tribunal
+r&eacute;volutionnaire, sont en pleine r&eacute;volte; ils menacent le
+tribunal; ils
+poussent l'insolence jusqu'&agrave; jeter au nez des juges des boules
+de mie de
+pain; ils excitent le peuple, et peuvent m&ecirc;me l'&eacute;garer. Ce
+n'est d'ailleurs
+pas tout; ils ont pr&eacute;par&eacute; une conspiration dans les
+prisons; la femme de
+Camille a re&ccedil;u de l'argent pour provoquer une insurrection; le
+g&eacute;n&eacute;ral
+Dillon doit sortir du Luxembourg, se mettre &agrave; la t&ecirc;te de
+quelques
+conspirateurs, &eacute;gorger les deux comit&eacute;s, et
+&eacute;largir les coupables.&raquo; A ce
+r&eacute;cit hypocrite et faux, les complaisans se r&eacute;crient que
+c'est horrible, et
+la convention vote &agrave; l'unanimit&eacute; le d&eacute;cret
+propos&eacute; par Saint-Just. En vertu
+de ce d&eacute;cret, le tribunal doit continuer, sans
+d&eacute;semparer, le proc&egrave;s de
+Danton et de ses complices; et il est autoris&eacute; &agrave; mettre
+hors des d&eacute;bats les
+accus&eacute;s qui manqueraient de respect &agrave; la justice, ou qui
+voudraient
+provoquer du trouble. Une copie du d&eacute;cret est
+exp&eacute;di&eacute;e sur-le-champ.
+Vouland et Vadier viennent l'apporter au tribunal, o&ugrave; la
+troisi&egrave;me s&eacute;ance
+&eacute;tait commenc&eacute;e, et o&ugrave; l'audace redoubl&eacute;e
+des accus&eacute;s jetait Fouquier dans
+le plus grand embarras.</p>
+<p>Le troisi&egrave;me jour, en effet, les accus&eacute;s avaient
+r&eacute;solu de renouveler leurs
+sommations. Tous &agrave; la fois se l&egrave;vent, et pressent
+Fouquier de faire
+compara&icirc;tre les t&eacute;moins qu'ils ont demand&eacute;s. Ils
+exigent plus encore; ils
+veulent que la convention nomme une commission pour recevoir les
+d&eacute;nonciations qu'ils ont &agrave; faire contre le projet de
+dictature qui se
+manifeste chez les comit&eacute;s. Fouquier, embarrass&eacute;, ne sait
+plus quelle
+r&eacute;ponse leur faire. Dans le moment, un huissier vient l'appeler.
+Il passe
+dans la salle voisine, et trouve Amar et Vouland, qui, tout
+essouffl&eacute;s
+encore, lui disent: &laquo;Nous tenons les sc&eacute;l&eacute;rats,
+voil&agrave; de quoi vous tirer
+d'embarras;&raquo; et ils lui remettent le d&eacute;cret que Saint-Just
+venait de faire
+rendre. Fouquier s'en saisit avec joie, rentre &agrave; l'audience,
+demande la
+parole, et lit le d&eacute;cret affreux. Danton, indign&eacute;, se
+l&egrave;ve alors: &laquo;Je
+prends, dit-il, l'auditoire &agrave; t&eacute;moin que nous n'avons pas
+insult&eacute; le
+tribunal.&#8212;C'est vrai! disent plusieurs voix dans la salle.&raquo; Le
+public
+entier est &eacute;tonn&eacute;, indign&eacute; m&ecirc;me du
+d&eacute;ni de justice commis envers les
+accus&eacute;s. L'&eacute;motion est g&eacute;n&eacute;rale; le
+tribunal est intimid&eacute;. &laquo;Un jour, ajoute
+Danton, la v&eacute;rit&eacute; sera connue.... Je vois de grands
+malheurs fondre sur la
+France.... Voil&agrave; la dictature; elle se montre &agrave;
+d&eacute;couvert et sans
+voile....&raquo; Camille, en entendant parler du Luxembourg, de Dillon,
+de sa
+femme, s'&eacute;crie avec d&eacute;sespoir: &laquo;Les
+sc&eacute;l&eacute;rats! non contens de m'&eacute;gorger,
+moi, ils veulent &eacute;gorger ma femme!&raquo; Danton aper&ccedil;oit
+dans le fond de la
+salle et dans le corridor, Amar et Vouland, qui se cachaient pour juger
+de
+l'effet du d&eacute;cret. Il les montre du poing: &laquo;Voyez,
+s'&eacute;crie-t-il, ces l&acirc;ches
+assassins; ils nous poursuivent, ils ne nous quitteront pas
+jusqu'&agrave; la
+mort!&raquo; Vadier et Vouland, effray&eacute;s, disparaissent. Le
+tribunal, pour toute
+r&eacute;ponse, l&egrave;ve la s&eacute;ance.</p>
+<p>Le lendemain &eacute;tait le quatri&egrave;me jour, et le jury avait
+la facult&eacute; de
+cl&ocirc;turer les d&eacute;bats, en se d&eacute;clarant suffisamment
+instruit. En cons&eacute;quence,
+sans donner aux accus&eacute;s le temps de se d&eacute;fendre le jury
+demande la cl&ocirc;ture
+des d&eacute;bats. Camille entre en fureur, d&eacute;clare aux
+jur&eacute;s qu'ils sont des
+assassins, et prend le peuple &agrave; t&eacute;moin de cette
+iniquit&eacute;. On l'entra&icirc;ne
+alors avec ses compagnons d'infortune hors de la salle. Il
+r&eacute;siste, et on
+l'emporte de force. Pendant ce temps, Vadier, Vouland, parlent vivement
+aux
+jur&eacute;s, qui, du reste, n'avaient pas besoin d'&ecirc;tre
+excit&eacute;s. Le pr&eacute;sident
+Hermann et Fouquier les suivent dans leur salle. Hermann a l'audace de
+leur
+dire qu'on a intercept&eacute; une lettre &eacute;crite &agrave;
+l'&eacute;tranger, qui prouve la
+complicit&eacute; de Danton avec la coalition. Trois ou quatre
+jur&eacute;s seulement
+osent appuyer les accus&eacute;s, mais la majorit&eacute; l'emporte. Le
+pr&eacute;sident du
+jury, le nomm&eacute; Trinchard, rentre plein d'une joie f&eacute;roce,
+et prononce de
+l'air d'un furieux la condamnation inique.</p>
+<p><img src="images/HDR007.jpg" title="CAMILLE DESMOULINS"
+ alt="CAMILLE DESMOULINS" style="width: 700px; height: 1100px;"></p>
+<p>On ne voulut pas s'exposer &agrave; une nouvelle explosion des
+condamn&eacute;s, en les
+faisant remonter de la prison &agrave; la salle du tribunal pour
+entendre leur
+sentence; un greffier descendit la leur lire. Ils le renvoy&egrave;rent
+sans
+vouloir le laisser achever, et en s'&eacute;criant qu'on pouvait les
+conduire &agrave; la
+mort. Une fois la condamnation prononc&eacute;e, Danton, qui avait
+&eacute;t&eacute; soulev&eacute;
+d'indignation, redevint calme et fut rendu &agrave; tout son
+m&eacute;pris pour ses
+adversaires. Camille, bient&ocirc;t apais&eacute;, versa quelques
+larmes sur son &eacute;pouse;
+et, gr&acirc;ce &agrave; son heureuse impr&eacute;voyance, n'imagina
+pas qu'elle f&ucirc;t menac&eacute;e de
+la mort, ce qui aurait rendu ses derniers momens insupportables.
+H&eacute;rault
+fut gai comme &agrave; l'ordinaire. Tous les accus&eacute;s furent
+fermes, et Westermann
+se montra digne de sa bravoure si c&eacute;l&egrave;bre.</p>
+<p>Ils furent ex&eacute;cut&eacute;s le 16 germinal (5 avril). La
+troupe inf&acirc;me, pay&eacute;e pour
+outrager les victimes, suivait les charrettes. Camille, &agrave; cette
+vue,
+&eacute;prouvant un mouvement d'indignation, voulut parler &agrave; la
+multitude, et il
+vomit contre le l&acirc;che et hypocrite Robespierre les plus
+v&eacute;h&eacute;mentes
+impr&eacute;cations. Les mis&eacute;rables envoy&eacute;s pour
+l'outrager lui r&eacute;pondirent par
+des injures. Dans son action violente, il avait d&eacute;chir&eacute;
+sa chemise et avait
+les &eacute;paules nues. Danton, promenant sur cette troupe un regard
+calme et
+plein de m&eacute;pris, dit &agrave; Camille: &laquo;Reste donc
+tranquille, et laisse l&agrave; cette
+vile canaille.&raquo; Arriv&eacute; au pied de l'&eacute;chafaud,
+Danton allait embrasser
+H&eacute;rault-S&eacute;chelles, qui lui tendait les bras:
+l'ex&eacute;cuteur s'y opposant, il
+lui adressa, avec un sourire, ces expressions terribles: &laquo;Tu peux
+donc &ecirc;tre
+plus cruel que la mort! Va, tu n'emp&ecirc;cheras pas que dans un
+moment nos
+t&ecirc;tes s'embrassent dans le fond du panier.&raquo;</p>
+<p>Telle fut la fin de ce Danton qui avait jet&eacute; un si grand
+&eacute;clat dans la
+r&eacute;volution, et qui lui avait &eacute;t&eacute; si utile.
+Audacieux, ardent, avide
+d'&eacute;motions et de plaisirs, il s'&eacute;tait
+pr&eacute;cipit&eacute; dans la carri&egrave;re des
+troubles, et il dut briller surtout les jours de terreur. Prompt et
+positif, n'&eacute;tant &eacute;tonn&eacute; ni par la
+difficult&eacute; ni par la nouveaut&eacute; d'une
+situation extraordinaire, il savait juger les moyens
+n&eacute;cessaires, et
+n'avait peur ni scrupule d'aucun. Il pensa qu'il devenait urgent de
+terminer les luttes de la monarchie et de la r&eacute;volution, et il
+fit le 10
+ao&ucirc;t. En pr&eacute;sence des Prussiens, il pensa qu'il fallait
+contenir la France
+et l'engager dans le syst&egrave;me de la r&eacute;volution; il
+ordonna, dit-on, les
+journ&eacute;es horribles de septembre, et tout en les ordonnant, il
+sauva une
+foule de victimes. Au commencement de la grande ann&eacute;e 1793, la
+convention &eacute;tait &eacute;tonn&eacute;e &agrave; la vue de
+l'Europe arm&eacute;e; il pronon&ccedil;a, en les
+comprenant dans toute leur profondeur, ces paroles remarquables:
+&laquo;Une
+nation en r&eacute;volution est plus pr&egrave;s de conqu&eacute;rir
+ses voisins que d'en &ecirc;tre
+conquise.&raquo; Il jugea que vingt-cinq millions d'hommes qu'on
+oserait mouvoir
+n'auraient rien &agrave; craindre de quelques centaines de mille hommes
+arm&eacute;s par
+les tr&ocirc;nes. Il proposa de soulever le peuple, de faire payer les
+riches; il
+imagina enfin toutes les mesures r&eacute;volutionnaires qui ont
+laiss&eacute; un si
+terrible souvenir, mais qui ont sauv&eacute; la France. Cet homme, si
+puissant
+dans l'action, retombait pendant l'intervalle des dangers dans
+l'indolence
+et les plaisirs qu'il avait toujours aim&eacute;s. Il recherchait
+m&ecirc;me les
+jouissances les plus innocentes, celles que procurent les champs, une
+&eacute;pouse ador&eacute;e et des amis. Alors il oubliait les vaincus,
+ne pouvait plus
+les ha&iuml;r, savait m&ecirc;me leur rendre justice, les plaindre et
+les d&eacute;fendre.
+Mais pendant ces intervalles de repos, n&eacute;cessaires &agrave; son
+&acirc;me ardente, ses
+rivaux gagnaient peu &agrave; peu, par leur pers&eacute;v&eacute;rance,
+la renomm&eacute;e et
+l'influence qu'il avait acquises en un seul jour de p&eacute;ril. Les
+fanatiques
+lui reprochaient son amollissement et sa bont&eacute;, et oubliaient
+qu'en fait de
+cruaut&eacute;s politiques il les avait &eacute;gal&eacute;s tous dans
+les journ&eacute;es de
+septembre. Tandis qu'il se confiait en sa renomm&eacute;e, tandis qu'il
+diff&eacute;rait
+par paresse, et qu'il roulait dans sa t&ecirc;te de nobles projets,
+pour ramener
+les lois douces, pour borner le r&egrave;gne de la violence aux jours
+de danger,
+pour s&eacute;parer les exterminateurs irr&eacute;vocablement
+engag&eacute;s dans le sang, des
+hommes qui n'avaient c&eacute;d&eacute; qu'aux circonstances, pour
+organiser enfin la
+France et la r&eacute;concilier avec l'Europe, il fut surpris par ses
+coll&egrave;gues
+auxquels il avait abandonn&eacute; le gouvernement. Ceux-ci, en
+frappant un coup
+sur les ultra-r&eacute;volutionnaires, devaient, pour ne point
+para&icirc;tre
+r&eacute;trograder, frapper un coup sur les mod&eacute;r&eacute;s. La
+politique demandait des
+victimes; l'envie les choisit, et immola l'homme le plus
+c&eacute;l&egrave;bre et le plus
+redout&eacute; du temps. Danton succomba avec sa renomm&eacute;e et ses
+services, devant
+le gouvernement formidable qu'il avait contribu&eacute; &agrave;
+organiser: mais du
+moins, par son audace, il rendit un moment sa chute douteuse.</p>
+<p><img src="images/HDR008.jpg" title="DANTON" alt="DANTON"
+ style="width: 700px; height: 1100px;"></p>
+<p>Danton avait un esprit inculte, mais grand, profond, et surtout
+simple et
+solide. Il ne savait s'en servir que pour ses besoins, et jamais pour
+briller; aussi parlait-il peu, et d&eacute;daignait d'&eacute;crire.
+Suivant un
+contemporain, il n'avait aucune pr&eacute;tention, pas m&ecirc;me celle
+de deviner ce
+qu'il ignorait, pr&eacute;tention si commune aux hommes de sa trempe.
+Il &eacute;coutait
+Fabre-d'&Eacute;glantine, et faisait parler sans cesse son jeune et
+int&eacute;ressant
+ami, Camille Desmoulins, dont l'esprit faisait ses d&eacute;lices, et
+qu'il eut
+la douleur d'entra&icirc;ner dans sa chute. Il mourut avec sa force
+ordinaire, et
+la communiqua &agrave; son jeune ami. Comme Mirabeau, il expira fier de
+lui-m&ecirc;me,
+et croyant ses fautes et sa vie assez couvertes par ses grands services
+et
+ses derniers projets.</p>
+<p>Les chefs des deux partis venaient d'&ecirc;tre immol&eacute;s. On
+leur adjoignit
+bient&ocirc;t les restes de ces partis, et on m&ecirc;la et jugea
+ensemble les hommes
+les plus oppos&eacute;s, pour accr&eacute;diter davantage l'opinion
+qu'ils &eacute;taient
+complices d'un m&ecirc;me complot. Chaumette et Gobel comparurent
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; d'Arthur
+Dillon et de Simon. Les Grammont p&egrave;re et fils, les Lapallu et
+autres
+membres de l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire, figur&egrave;rent
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; du g&eacute;n&eacute;ral Beysser;
+enfin la femme d'H&eacute;bert, ancienne religieuse, comparut &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de la jeune
+&eacute;pouse de Camille Desmoulins, &acirc;g&eacute;e &agrave; peine
+de vingt-trois ans, &eacute;clatante de
+beaut&eacute;, de gr&acirc;ce et de jeunesse. Chaumette qu'on a vu si
+soumis et si
+docile, fut accus&eacute; d'avoir conspir&eacute; &agrave; la commune
+contre le gouvernement,
+d'avoir affam&eacute; le peuple, et cherch&eacute; &agrave; le soulever
+par ses r&eacute;quisitoires
+extravagans. Gobel fut regard&eacute; comme complice de Clootz et de
+Chaumette.
+Arthur Dillon avait voulu, dit-on, ouvrir les prisons de Paris, puis
+&eacute;gorger la convention et le tribunal pour sauver ses amis. Les
+membres de
+l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire furent condamn&eacute;s comme
+agens de Ronsin. Le g&eacute;n&eacute;ral
+Beysser, qui avait si puissamment contribu&eacute; &agrave; sauver
+Nantes, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+Canclaux, et qui &eacute;tait suspect de f&eacute;d&eacute;ralisme, fut
+consid&eacute;r&eacute; comme complice
+des ultra-r&eacute;volutionnaires. On sait quel rapprochement il
+pouvait exister
+entre l'&eacute;tat-major de Nantes et celui de Saumur. La femme
+H&eacute;bert fut
+condamn&eacute;e comme complice de son mari. Assise sur le m&ecirc;me
+banc que la femme
+de Camille, elle lui disait: &laquo;Vous &ecirc;tes heureuse, vous;
+aucune charge ne
+s'&eacute;l&egrave;ve contre vous. Vous serez sauv&eacute;e.&raquo; En
+effet, tout ce qu'on pouvait
+reprocher &agrave; cette jeune femme, c'&eacute;tait d'avoir
+aim&eacute; son &eacute;poux avec passion,
+d'avoir sans cesse err&eacute; avec ses enfans autour de la prison pour
+voir leur
+p&egrave;re et le leur montrer. N&eacute;anmoins, toutes deux furent
+condamn&eacute;es, et les
+&eacute;pouses d'H&eacute;bert et de Camille p&eacute;rirent comme
+coupables d'une m&ecirc;me
+conjuration. L'infortun&eacute;e Desmoulins mourut avec un courage
+digne de son
+mari et de sa vertu. Depuis Charlotte Corday et madame Roland, aucune
+victime n'avait inspir&eacute; un int&eacute;r&ecirc;t plus tendre et
+des regrets plus
+douloureux.</p>
+<p>NOTES:</p>
+<p><a name="Footnote_7"></a><a href="#FNanchor7">[7]</a></p>
+<blockquote> Ce montagnard, condamn&eacute; par les
+f&eacute;d&eacute;ralistes lyonnais, avait
+&eacute;t&eacute; mal ex&eacute;cut&eacute; par le bourreau, qui avait
+&eacute;t&eacute; oblig&eacute; de revenir jusqu'&agrave;
+trois fois pour faire tomber sa t&ecirc;te.</blockquote>
+<p><a name="Footnote_8"></a><a href="#FNanchor8">[8]</a></p>
+<blockquote> Nom qu'avait pris Chaumette.</blockquote>
+<p><a name="Footnote_9"></a><a href="#FNanchor9">[9]</a></p>
+<blockquote> Allusion &agrave; la pi&egrave;ce de <i>Pam&eacute;la</i>,
+dont la repr&eacute;sentation avait
+&eacute;t&eacute; d&eacute;fendue.</blockquote>
+<p><a name="Footnote_10"></a><a href="#FNanchor10">[10]</a></p>
+<blockquote> Barr&egrave;re s'appelait de <i>Vieux-sac</i> quand il
+&eacute;tait noble.</blockquote>
+<p><a name="Footnote_11"></a><a href="#FNanchor11">[11]</a></p>
+<blockquote> Expression des colporteurs qui, en vendant les feuilles du
+ <i>P&egrave;re Duch&ecirc;ne</i>, criaient dans les rues: <i>Il est
+bougrement en col&egrave;re le
+P&egrave;re Duch&ecirc;ne!</i></blockquote>
+<p><a name="Footnote_12"></a><a href="#FNanchor12">[12]</a></p>
+<blockquote> Le 14 pluvi&ocirc;se (2 f&eacute;vrier).</blockquote>
+<p><a name="Footnote_13"></a><a href="#FNanchor13">[13]</a></p>
+<blockquote> Expression de Camille lui-m&ecirc;me.</blockquote>
+<p><a name="Footnote_14"></a><a href="#FNanchor14">[14]</a></p>
+<blockquote> S&eacute;ance du 17 pluvi&ocirc;se an II (5
+f&eacute;vrier).</blockquote>
+<p><a name="Footnote_15"></a><a href="#FNanchor15">[15]</a></p>
+<blockquote> Rapport du 8 vent&ocirc;se (26 f&eacute;vrier).</blockquote>
+<p><a name="Footnote_16"></a><a href="#FNanchor16">[16]</a></p>
+<blockquote> D&eacute;crets des 8 et 13 vent&ocirc;se an II.</blockquote>
+<p><a name="Footnote_17"></a><a href="#FNanchor17">[17]</a></p>
+<blockquote> Expressions de l'acte d'accusation.</blockquote>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="FIN_DU_TOME_CINQUIEME."></a>
+<h2>FIN DU TOME CINQUI&Egrave;ME.</h2>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="TABLE_DES_CHAPITRES_CONTENUS_DANS_LE_TOME_CINQUIEME."></a>
+<h2>TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME CINQUI&Egrave;ME.</h2>
+<br>
+<p><a href="#CHAPITRE_XIII.">CHAPITRE XIII.</a></p>
+<p>Mouvement des arm&eacute;es en ao&ucirc;t et septembre
+1793.&#8212;Investissement de Lyon par
+l'arm&eacute;e de la convention.&#8212;Trahison de Toulon qui se livre aux
+Anglais.&#8212;D&eacute;faite de quarante mille Vend&eacute;ens &agrave;
+Lu&ccedil;on. Plan g&eacute;n&eacute;ral de
+campagne contre la Vend&eacute;e. Division des g&eacute;n&eacute;raux
+r&eacute;publicains sur ce
+th&eacute;&acirc;tre de la guerre.&#8212;Op&eacute;rations militaires dans le
+nord. Si&eacute;ge de
+Dunkerque par le duc d'York.&#8212;Victoire de Hondschoote. Joie universelle
+qu'elle cause en France.&#8212;Nouveaux revers. D&eacute;routes &agrave;
+Menin, &agrave; Pirmasens, &agrave;
+Perpignan, et &agrave; Torfou dans la Vend&eacute;e. Retraite de
+Canclaux sur
+Nantes.&#8212;Attaques contre le comit&eacute; de salut public.&#8212;Etablissement
+du
+<i>gouvernement r&eacute;volutionnaire</i>.&#8212;D&eacute;cret qui organise
+une arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire de six mille hommes.&#8212;Loi des
+suspects.&#8212;Concentration du
+pouvoir dictatorial dans le comit&eacute; de salut
+public.&#8212;Proc&egrave;s de Custine; sa
+condamnation et son supplice.&#8212;D&eacute;crets d'accusation contre les
+girondins;
+arrestation de soixante-treize membres de la convention.</p>
+<br>
+<p><a href="#CHAPITRE_XIV.">CHAPITRE XIV.</a></p>
+<p>Continuation du si&eacute;ge de Lyon. Prise de cette ville.
+D&eacute;cret terrible contre
+des Lyonnais r&eacute;volt&eacute;s.&#8212;Progr&egrave;s de l'art de la
+guerre; influence de
+Carnot.&#8212;Victoire de Watignies. D&eacute;blocus de Maubeuge.&#8212;Reprise
+des
+op&eacute;rations en Vend&eacute;e. Victoire de Cholet. Fuite et
+dispersion des Vend&eacute;ens
+au-del&agrave; de la Loire. Mort de la plupart de leurs principaux
+chefs.&#8212;Echec
+sur le Rhin. Perte des lignes de Wissembourg.</p>
+<br>
+<p><a href="#CHAPITRE_XV.">CHAPITRE XV.</a></p>
+<p>Effets des lois r&eacute;volutionnaires; proscriptions &agrave;
+Lyon, &agrave; Marseille et &agrave;
+Bordeaux.&#8212;Pers&eacute;cutions dirig&eacute;es contre les <i>suspects</i>.
+Int&eacute;rieur des
+prisons de Paris; &eacute;tat des prisonniers &agrave; la
+Conciergerie.&#8212;La reine
+Marie-Antoinette est s&eacute;par&eacute;e de sa famille et
+transf&eacute;r&eacute;e &agrave; la Conciergerie;
+tourmens qu'on lui fait subir. Conduite atroce d'H&eacute;bert. Son
+proc&egrave;s devant
+le tribunal r&eacute;volutionnaire. Elle est condamn&eacute;e &agrave;
+mort et
+ex&eacute;cut&eacute;e.&#8212;D&eacute;tails du proc&egrave;s et du supplice
+des girondins.&#8212;Ex&eacute;cution du
+duc d'Orl&eacute;ans, de Bailly, de madame Roland.&#8212;Terreur
+g&eacute;n&eacute;rale. Seconde loi
+du <i>maximum</i>.&#8212;Agiotage. Falsification d'un d&eacute;cret par
+quatre
+d&eacute;put&eacute;s.&#8212;Etablissement du nouveau syst&egrave;me
+m&eacute;trique et du calendrier
+r&eacute;publicain.&#8212;Abolition des anciens cultes; abjuration de Gobel,
+&eacute;v&ecirc;que de
+Paris. Etablissement du culte de la Raison.</p>
+<a href="#CHAPITRE_XVI."><br>
+</a>
+<p><a href="#CHAPITRE_XVI.">CHAPITRE XVI.</a></p>
+<p>Retour de Danton.&#8212;Divisions dans le parti de la Montagne,
+dantonistes et
+h&eacute;bertistes.&#8212;Politique de Robespierre et du comit&eacute; de
+salut
+public.&#8212;Danton, accus&eacute; aux jacobins, se justifie; il est
+d&eacute;fendu par
+Robespierre.&#8212;Abolition du culte de la Raison.&#8212;Derniers perfectionnemens
+apport&eacute;s au gouvernement dictatorial
+r&eacute;volutionnaire.&#8212;Energie du comit&eacute;
+contre tous les partis.&#8212;Arrestation de Ronsin, de Vincent, des quatre
+d&eacute;put&eacute;s auteurs du faux d&eacute;cret et des agens
+pr&eacute;sum&eacute;s de l'&eacute;tranger.</p>
+<br>
+<p><a href="#CHAPITRE_XVII.">CHAPITRE XVII.</a></p>
+<p>Fin de la campagne de 1793. Manoeuvres de Hoche dans les Vosges.
+Retraite
+des Autrichiens et des Prussiens. D&eacute;blocus de
+Landau.&#8212;Op&eacute;rations &agrave; l'arm&eacute;e
+d'Italie.&#8212;Si&eacute;ge et prise de Toulon par l'arm&eacute;e
+r&eacute;publicaine.&#8212;Derniers
+combats et &eacute;checs aux Pyr&eacute;n&eacute;es.&#8212;Excursion des
+Vend&eacute;ens au-del&agrave; de la
+Loire. Nombreux combats; &eacute;checs de l'arm&eacute;e
+r&eacute;publicaine. D&eacute;faite des
+Vend&eacute;ens au Mans, et leur destruction compl&egrave;te &agrave;
+Savenay. Coup d'oeil
+g&eacute;n&eacute;ral sur la campagne de 1795.</p>
+<br>
+<p><a href="#CHAPITRE_XVIII.">CHAPITRE XVIII.</a></p>
+<p>Suite de la lutte des h&eacute;bertistes et des dantonistes.&#8212;Camille
+Desmoulins
+publie <i>le Vieux Cordelier</i>.&#8212;Le comit&eacute; se place entre les
+deux partis, et
+s'attache d'abord &agrave; r&eacute;primer les
+h&eacute;bertistes.&#8212;Disette dans
+Paris.&#8212;Rapports importans de Robespierre et de Saint-Just.&#8212;Mouvement
+tent&eacute; par les h&eacute;bertistes.&#8212;Arrestation et mort de Ronsin,
+Vincent, H&eacute;bert,
+Chaumette, Momoro, etc.&#8212;Le comit&eacute; de salut public fait subir le
+m&ecirc;me sort
+aux dantonistes.&#8212;Arrestation, proc&egrave;s et supplice de Danton,
+Camille
+Desmoulins, Philippeau, Lacroix, H&eacute;rault-S&eacute;chelles,
+Fabre-d'&Eacute;glantine,
+Chabot, etc.</p>
+<br>
+<p>FIN DE LA TABLE.</p>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10953 ***</div>
+</body>
+</html>
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