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+The Project Gutenberg EBook of L'archeologie egyptienne, by G. Maspero
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: L'archeologie egyptienne
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+Author: G. Maspero
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+Release Date: January 27, 2004 [EBook #10841]
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+Language: French
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+Character set encoding: ASCII
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARCHEOLOGIE EGYPTIENNE ***
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+Produced by Robert Connal, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at
+http://gallica.bnf.fr.
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+L'ARCHEOLOGIE
+
+EGYPTIENNE
+
+
+
+PAR
+
+G. MASPERO
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+
+
+
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+CHAPITRE PREMIER
+
+
+
+L'ARCHITECTURE CIVILE ET MILITAIRE
+
+
+L'attention des archeologues qui ont visite l'Egypte a ete si fortement
+attiree par les temples et par les tombeaux que nul d'entre eux ne s'est
+attache a relever avec soin ce qui reste des habitations privees et des
+constructions militaires. Peu de pays pourtant ont conserve autant de
+debris de leur architecture civile. Sans parler des villes d'epoque
+romaine ou byzantine, qui survivent presque intactes a Kouft, a
+Kom-Ombo, a El-Agandiyeh, une moitie an moins de la Thebes antique
+subsiste a l'est et an sud de Karnak. L'emplacement de Memphis est seme
+de buttes qui atteignent 15 et 20 metres de hauteur, et dont le noyau
+est forme par des maisons en bon etat. A Tell-el-Maskhoutah, les
+greniers de Pithom sont encore debout; a San, a Tell-Basta, la cite
+saite et ptolemaique renferme des quartiers dont on pourrait lever le
+plan. Je ne parle ici que des plus connues; mais combien de localites
+echappent a la curiosite des voyageurs, ou l'on rencontre des ruines
+d'habitations privees remontant a l'epoque des Ramessides, et plus haut
+peut-etre! Quant aux forteresses, le seul village d'Abydos n'en a-t-il
+pas deux, dont une est au moins contemporaine de la VIe dynastie?
+Les remparts d'El-Kab, de Kom-el-Ahmar, d'El-Hibeh, de Dakkeh, meme une
+partie de ceux de Thebes, sont debout et attendent l'architecte qui
+daignera les etudier serieusement.
+
+
+1.--LES MAISONS.
+
+
+Le sol de l'Egypte, lave sans cesse par l'inondation, est un limon noir,
+compact, homogene, qui acquiert en se sechant la durete de la pierre:
+les fellahs l'ont employe de tout temps a construire leur maison. Chez
+les plus pauvres, ce n'est guere qu'un amas de terre faconne
+grossierement. On entoure un espace rectangulaire, de 2 ou 3 metres de
+large sur 4 ou 5 de long, d'un clayonnage en nervures de palmier, qu'on
+enduit interieurement et exterieurement d'une couche de limon; comme ce
+pise se crevasse en perdant son eau, on bouche les fissures et on etend
+des couches nouvelles, jusqu'a ce que l'ensemble ait de 10 a 30
+centimetres d'epaisseur, puis on etend au-dessus de la chambre d'autres
+nervures de palmier melees de paille, et on recouvre le tout d'un lit
+mince de terre battue. La hauteur est variable: le plus souvent, le
+plafond est tres bas, et on ne doit pas se lever trop brusquement de
+peur de le defoncer d'un coup de tete; ailleurs, il est a 2 metres du
+sol ou meme plus. Aucune fenetre, aucune lucarne ou penetrent l'air et
+la lumiere; parfois un trou, pratique au milieu du plafond, laisse
+sortir la fumee du foyer; mais c'est la un raffinement que tout le monde
+ne connait pas.
+
+Il n'est pas toujours facile de distinguer au premier coup d'oeil celles
+de ces cabanes qui sont en pise et celles qui sont en briques crues. La
+brique egyptienne commune n'est guere que le limon, mele avec un peu de
+sable et de paille hachee, puis faconne en tablettes oblongues et durci
+au soleil. Un premier manoeuvre piochait vigoureusement a l'endroit ou
+l'on voulait batir; d'autres emportaient les mottes et les accumulaient
+en tas, tandis que d'autres les petrissaient avec les pieds et les
+reduisaient en masse homogene. La pate suffisamment trituree, le maitre
+ouvrier la coulait dans des moules en bois dur, qu'un aide emportait et
+s'en allait decharger sur l'aire a secher, ou il les rangeait en damier,
+a petite distance l'une de l'autre (Fig.1). Les entrepreneurs soigneux
+les laissent au soleil une demi-journee ou meme une journee entiere,
+puis les disposent en monceaux de maniere que l'air circule librement,
+et ne les emploient qu'au bout d'une semaine ou deux; les autres se
+contentent de quelques heures d'exposition au soleil et s'en servent
+humides encore. Malgre cette negligence, le limon est tellement tenace
+qu'il ne perd pas aisement sa forme: la face tournee an dehors a beau se
+desagreger sous les influences atmospheriques, si l'on penetre dans le
+mur meme, on trouve la plupart des briques intactes et separables les
+unes des autres. Un bon ouvrier moderne en moule un millier par jour
+sans se fatiguer; apres une semaine d'entrainement, il peut monter a
+1,200, a 1,500, voire a 1,800. Les ouvriers anciens, dont l'outillage ne
+differait pas de l'outillage actuel, devaient obtenir des resultats
+aussi satisfaisants. Le module qu'ils adoptaient generalement est de
+0m,22, x 0m,11, x 0m,14 pour les briques de taille moyenne, 0m,38, x
+0m,18, x 0m,14 pour les briques de grande taille; mais on rencontre
+assez souvent dans les ruines des modules moindres ou plus forts. La
+brique des ateliers royaux etait frappee quelquefois aux cartouches du
+souverain regnant; celle des usines privees a sur le plat un ou
+plusieurs signes conventionnels traces a l'encre rouge, l'empreinte des
+doigts du mouleur, le cachet d'un fabricant. Le plus grand nombre n'a
+point de marque qui les distingue. La brique cuite n'a pas ete souvent
+employee avant l'epoque romaine, non plus que la tuile plate ou
+arrondie. La brique emaillee parait avoir ete a la mode dans le Delta.
+Le plus beau specimen que j'en aie vu, celui qui est conserve au musee
+de Boulaq, porte a l'encre noire les noms de Ramses III; l'email en est
+vert, mais d'autres fragments sont colores en bleu, en rouge, en jaune
+ou en blanc.
+
+[Illustration: Fig. 1--Fabrication de la brique.]
+
+La nature du sol ne permet pas de descendre beaucoup les fondations:
+c'est d'abord une couche de terre rapportee, qui n'a d'epaisseur que sur
+l'emplacement des grandes villes, puis un humus fort dense, coupe de
+minces veines de sable, puis, a partir du niveau des infiltrations, des
+boues plus ou moins liquides, selon la saison. Aujourd'hui, les macons
+indigenes se contentent d'ecarter les terres rapportees et jettent les
+fondations des qu'ils touchent le sol vierge; si celui-ci est trop loin,
+ils s'arretent a un metre environ de la surface. Les vieux Egyptiens en
+agissaient de meme: je n'ai rencontre aucune maison antique dont les
+fondations fussent a plus de 1m,20, encore une pareille profondeur
+est-elle l'exception, et n'a-t-on pas depasse 0m,60 dans la plupart des
+cas. Souvent, on ne se fatiguait pas a creuser des tranchees: on
+nivelait l'aire a couvrir, et, probablement apres l'avoir arrosee
+largement pour augmenter la consistance du terrain, on posait les
+premieres briques a meme. La maison terminee, les dechets de mortier,
+les briques cassees, tous les rebuts du travail accumules formaient une
+couche de 20 a 30 centimetres: la partie du mur enterree de la sorte
+tenait lieu de fondations. Quand la maison a batir devait s'elever sur
+l'emplacement d'une maison anterieure, ecroulee de vetuste ou detruite
+par un accident quelconque, on ne prenait pas la peine d'abattre les
+murs jusqu'au ras de terre. On egalisait la surface des decombres et on
+construisait a quelques pieds plus haut que precedemment: aussi chaque
+ville est-elle assise sur une ou plusieurs buttes artificielles, dont
+les sommets dominent parfois de 20 ou 30 metres la campagne
+environnante. Les historiens grecs attribuaient ce phenomene
+d'exhaussement a la sagesse des rois, de Sesostris en particulier, qui
+avaient voulu mettre les cites a l'abri des eaux, et les modernes ont
+cru reconnaitre le procede employe a cet effet: on construisait des murs
+massifs de brique, entre-croises en damier, on comblait les intervalles
+avec des terres de deblayement, et on elevait les maisons sur ce patin
+gigantesque. Partout ou j'ai fait des fouilles, a Thebes specialement,
+je n'ai rien vu qui repondit a cette description; les murs entrecoupes
+qu'on rencontre sous les debris des maisons relativement modernes
+ne sont que des restes de maisons anterieures, qui reposaient
+elles-memes sur les restes de maisons plus vieilles encore. Le peu de
+profondeur des fondations n'empechait pas les macons de monter hardiment
+la batisse: j'ai note dans les ruines de Memphis des pans encore debout
+de 10 et 12 metres de haut. On ne prenait alors d'autre precaution que
+d'elargir la base des murs et de vouter les etages (Fig.2). L'epaisseur
+ordinaire etait de 0m,40 environ pour une maison basse, mais pour une
+maison a plusieurs etages, on allait jusqu'a 1 metre ou 1m,25; des
+poutres, couchees dans la maconnerie d'espace en espace, la liaient et
+la consolidaient. Souvent aussi on batissait le rez-de-chaussee en
+moellons bien appareilles et on releguait la brique aux etages
+superieurs. Le calcaire de la montagne voisine est la seule pierre dont
+on se soit servi regulierement en pareil cas. Les fragments de gres, de
+granit ou d'albatre qui y sont meles, proviennent generalement d'un
+temple ruine: les Egyptiens d'alors n'avaient pas plus scrupule que ceux
+d'aujourd'hui a depecer leurs monuments des qu'on cessait de les
+surveiller.
+
+[Illustration: Fig. 2--Maison antique a etages voutes, contre la
+muraille nord du grand temple de Medinet-Habou.]
+
+Les petites gens vivaient dans de vraies huttes qui, pour etre baties en
+briques, ne valaient guere mieux que les cabanes des fellahs. A Karnak,
+dans la ville pharaonique, a Kom-Ombo, dans la ville romaine, a
+Medinet-Habou, dans la ville copte, les maisons de ce genre ont rarement
+plus de 4 ou 5 metres de facade; elles se composent d'un rez-de-chaussee
+que surmontent parfois quelques chambres d'habitation. Les gens aises,
+marchands, employes secondaires, chefs d'ateliers, etaient loges plus au
+large. Leurs maisons etaient souvent separees de la rue par une cour
+etroite: un grand couloir s'ouvrait au fond, le long duquel les chambres
+etaient rangees (Fig.3). Plus souvent, la cour etait garnie de chambres
+sur trois cotes (Fig.4); plus souvent encore la maison presentait sa
+facade a la rue. C'etait alors un haut mur peint ou blanchi a la chaux,
+surmonte d'une corniche, et sans ouverture que la porte, ou perce
+irregulierement de quelques fenetres (Fig.5). La porte etait souvent de
+pierre, meme dans les maisons sans pretentions. Les jambages sont en
+saillie legere sur la paroi, et le linteau est supporte d'une gorge
+peinte ou sculptee. L'entree franchie, on passait successivement dans
+deux petites pieces sombres, dont la derniere prend jour sur la cour
+centrale (Fig.6). Le rez-de-chaussee servait ordinairement d'etable
+pour les baudets ou pour les bestiaux, de magasins pour le ble et pour
+les provisions, de cellier et de cuisine. Partout ou les etages
+superieurs subsistent encore, ils reproduisent presque sans
+modifications la distribution du rez-de-chaussee. On y arrivait par un
+escalier exterieur, etroit et raide, coupe a des intervalles tres
+rapproches par de petits paliers carres. Les pieces etaient oblongues et
+ne recevaient de lumiere et d'air que par la porte: lorsqu'on se
+decidait a percer des fenetres sur la rue, c'etaient des soupiraux
+places presque a la hauteur du plafond, sans regularite ni symetrie,
+Garnis d'une sorte de grille en bois a barreaux espaces, et fermes par
+un volet plein. Les planchers etaient briquetes ou dalles, plus souvent
+formes d'une couche de terre battue. Les murs etaient blanchis a la
+chaux, quelquefois peints de couleurs vives. Le toit etait plat et fait
+probablement comme aujourd'hui de branches de palmiers serrees l'une
+contre l'autre, et couvertes d'un enduit de terre assez epais pour
+resister a la pluie. Parfois il n'etait surmonte que d'un ou deux de ces
+ventilateurs en bois qu'on rencontre encore si frequemment en Egypte;
+d'ordinaire, on y elevait une ou deux pieces isolees, servant de
+buanderie ou de dortoir pour les esclaves ou les gardiens. La terrasse
+et la cour jouaient un grand role dans la vie domestique des anciens
+Egyptiens; les femmes y preparaient le pain (Fig.7), y cuisinaient, y
+causaient a l'air libre; la famille entiere y dormait l'ete, protegee
+par des filets contre les attaques des moustiques.
+
+[Illustration: Fig. 3]
+[Illustration: Fig. 4]
+[Illustration: Fig. 5--Facade d'une maison sur la rue.]
+[Illustration: Fig. 6]
+[Illustration: Fig. 7--Boite en forme de maison. (British Museum.)]
+
+Les hotels des riches et des seigneurs couvraient une surface
+considerable: ils etaient situes le plus souvent au milieu d'un jardin
+ou d'une cour plantee, et presentaient a la rue, ainsi que les maisons
+bourgeoises, des murs nus, creneles comme ceux d'une forteresse
+(Fig.8). La vie domestique etait cachee et comme repliee sur elle-meme:
+on sacrifiait le plaisir de voir les passants a l'avantage de n'etre pas
+apercu du dehors. La porte seule annoncait quelquefois l'importance de
+la famille qui se dissimulait derriere l'enceinte. Elle etait precedee
+d'un perron de deux ou trois marches, ou d'un portique a colonnes
+(Fig.9) orne de statues (Fig.10), qui lui donnaient l'aspect
+monumental; parfois c'etait un pylone analogue a celui qui annoncait
+l'entree des temples. L'interieur formait comme une petite ville,
+divisee en quartiers par des murs irreguliers: la maison d'habitation au
+fond, les greniers, les etables, les communs, repartis aux differents
+endroits de l'enclos, selon des regles qui nous echappent encore. Les
+details de l'agencement devaient varier a l'infini; pour donner une idee
+de ce qu'etait l'hotel d'un grand seigneur egyptien, moitie palais,
+moitie villa, je ne puis mieux faire que de reproduire deux des plans
+nombreux que nous ont conserves les tombeaux de la XVIIIe dynastie. Le
+premier represente une maison thebaine (Fig.11-12). Le clos est carre
+entoure d'un mur crenele. La porte principale s'ouvre sur une route
+bordee d'arbres, qui longe un canal ou un bras du Nil. Le jardin est
+divise en compartiments symetriques par des murs bas en pierres seches,
+analogues a ceux qu'on voit encore dans les grands jardins d'Akhmim ou
+de Girgeh; au centre, une vaste treille disposee sur quatre rangs de
+colonnettes; a droite et a gauche, quatre pieces d'eau peuplees de
+canards et d'oies, deux pepinieres, deux kiosques a jour, et des allees
+de sycomores, de dattiers et de palmiers-doums; dans le fond, en face de
+la porte, une maison a deux etages de petites dimensions, surmontee
+d'une corniche peinte. Le second plan est emprunte aux hypogees de
+Tell-el-Amarna (Fig.13-14). Il nous montre une maison, situee an fond
+des jardins d'un grand seigneur, Ai, gendre du pharaon Khouniaton et,
+plus tard, lui-meme roi d'Egypte. Un bassin oblong s'etend devant la
+porte: il est borde d'un quai en pente douce muni de deux escaliers. Le
+corps de batiment est un rectangle plus large sur la facade que sur les
+parois laterales.
+
+[Illustration: Fig. 8]
+[Illustration: Fig. 9]
+[Illustration: Fig. 10]
+[Illustration: Fig. 11--Plan d'une maison thebaine avec jardin.]
+[Illustration: Fig. 12--Vue perspective de la maison thebaine.]
+[Illustration: Fig. 13--Palais d'Ai.]
+[Illustration: Fig. 14--Vue perspective du palais d'Ai.]
+
+Une grande porte s'ouvre au milieu et donne acces dans une cour plantee
+d'arbres et bordee de magasins remplis de provisions: deux petites cours
+placees symetriquement dans les angles les plus eloignes servent de cage
+aux escaliers qui menent sur la terrasse. Ce premier edifice sert comme
+d'enveloppe au logis du maitre. Les deux facades sont ornees d'un
+portique de huit colonnes, interrompu au milieu par la baie du pylone.
+La porte franchie, on debouchait dans une sorte de long couloir central,
+coupe par deux murs perces de portes, de maniere a former trois cours
+d'enfilade. Celle du centre etait bordee de chambres; les deux autres
+communiquaient a droite et a gauche avec deux cours plus petites, d'ou
+partaient les escaliers qui montent a la terrasse. Ce batiment central
+etait ce que les textes appellent l'_akhonouti_, la demeure intime du
+roi et des grands seigneurs, ou la famille et les amis les plus proches
+avaient seuls le droit de penetrer. Le nombre des etages, la disposition
+de la facade differaient selon le caprice du proprietaire. Le plus
+souvent la facade etait unie; parfois elle etait divisee en trois corps,
+et le corps du milieu etait en saillie. Les deux ailes sont alors ornees
+d'un portique a chaque etage (Fig.15), ou surmontees d'une galerie a
+jour (Fig.16); le pavillon central a quelquefois l'aspect d'une tour
+qui domine le reste de la construction (Fig.17). Les facades sont
+decorees assez souvent de ces longues colonnettes en bois peint qui ne
+portent rien et servent seulement a egayer l'aspect un peu severe de
+l'edifice. La distribution interieure est peu connue; comme dans les
+maisons bourgeoises, les chambres a coucher etaient probablement petites
+et mal eclairees; mais, en revanche, les salles de reception devaient
+avoir a peu pres les dimensions adoptees aujourd'hui encore en Egypte,
+dans les maisons arabes. L'ornementation des parois ne comportait pas
+des scenes ou des compositions analogues a celles qu'on rencontre dans
+les tombeaux. Les panneaux etaient passes a la chaux ou revetus d'une
+teinte uniforme et bordes d'une bande multicolore. Les plafonds etaient
+d'ordinaire laisses en blanc; parfois, cependant, ils etaient decores
+d'ornements geometriques dont les principaux motifs etaient repetes dans
+les tombeaux et nous ont ete conserves de la sorte, des meandres
+entremeles de rosaces (Fig.18), des carres multicolores (Fig.19), des
+tetes de boeuf vues de face, des enroulements, des vols d'oies
+(Fig.20).
+
+[Illustration: Fig. 15]
+[Illustration: Fig. 16]
+[Illustration: Fig. 17]
+[Illustration: Fig. 18]
+[Illustration: Fig. 19]
+[Illustration: Fig. 20]
+
+Je n'ai parle que du second empire thebain; c'est en effet l'epoque pour
+laquelle nous avons le plus de documents. Les lampes en forme de
+maisons, qu'on trouve en si grand nombre au Fayoum, montrent qu'au temps
+des Cesars romains, on continuait a batir selon les memes regles qui
+avaient eu cours sous les Thoutmos et les Ramses. Pour l'ancien empire,
+les renseignements sont peu nombreux et peu clairs. Cependant, on
+rencontre souvent sur les steles, dans les hypogees ou dans les
+cercueils, des dessins qui nous montrent quel aspect avaient les portes
+(Fig.21), et un sarcophage de la IVe dynastie, celui de
+Khoutou-Poskhou, est taille en forme de maison (Fig.22).
+
+[Illustration: Fig. 21--Porte de maison de l'ancien Empire, d'apres la
+paroi d'un tombeau de la VIe dynastie.]
+[Illustration: Fig. 22]
+
+
+2.--LES FORTERESSES.
+
+
+La plupart des villes et meme des bourgs importants etaient mures.
+C'etait une consequence presque necessaire de la configuration
+geographique et de la constitution politique du pays. Contre les
+Bedouins, il avait fallu barrer le debouche des gorges qui menent au
+desert; les grands seigneurs feodaux avaient fortifie, contre leurs
+voisins et contre le roi, la ville ou ils residaient, et les villages de
+leur domaine qui commandaient les defiles des montagnes ou les passes
+resserrees du fleuve.
+
+Abydos, El-Kab, Semneh possedent les forteresses les plus anciennes.
+Abydos avait un sanctuaire d'Osiris et s'elevait a l'entree d'une des
+routes qui conduisent aux Oasis. La renommee du temple y attirait les
+pelerins, la situation de la ville y amenait les marchands, la
+prosperite que lui valait l'affluence des uns et des autres l'exposait
+aux incursions des Libyens: elle a, aujourd'hui encore, deux forts
+presque intacts. Le plus vieux est comme le noyau du monticule que les
+Arabes appellent le Kom-es-soultan, mais l'interieur seul en a ete
+deblaye jusqu'a 3 ou 4 metres au-dessus du sol antique; le trace
+exterieur des murs n'a pas ete degage des decombres et du sable qui
+l'entourent. Dans l'etat actuel, c'est un parallelogramme en briques
+crues de 125 metres de long sur 68 metres de large. Le plus grand axe en
+est tendu du sud au nord. La porte principale s'ouvre dans le mur ouest,
+non loin de l'angle nord-ouest; mais deux portes de moindre importance
+paraissent avoir ete menagees dans le front sud et dans celui de l'est.
+Les murailles ont perdu quelque peu de leur elevation; elles mesurent
+pourtant de 7 a 11 metres de haut et sont larges d'environ 2 metres au
+sommet. Elles ne sont pas baties d'une seule venue, mais se partagent en
+grands panneaux verticaux, facilement reconnaissables a la disposition
+des materiaux. Dans le premier, tous les lits de briques sont
+rigoureusement horizontaux; dans le second, ils sont legerement concaves
+et forment un arc renverse, tres ouvert, dont l'extrados s'appuie sur le
+sol; l'alternance des deux procedes se reproduit regulierement. La
+raison de cette disposition est obscure: on dit que les edifices ainsi
+construits resistent mieux aux tremblements de terre. Quoi qu'il en
+soit, elle est fort ancienne, car, des la Ve dynastie, les familles
+nobles d'Abydos envahirent l'enceinte et l'emplirent de leurs tombeaux
+an point de lui enlever toute valeur strategique. Une seconde
+forteresse, edifiee a quelque cent metres au sud-est, remplaca celle du
+Kom-es-soultan vers la XVIIIe dynastie, mais faillit avoir le meme sort
+sous les Ramessides; la decadence subite de la ville l'a seule protegee
+contre l'encombrement. Les Egyptiens des premiers temps ne possedaient
+aucun engin capable de faire impression sur des murs massifs. Ils
+n'avaient que trois moyens pour enlever de vive force une place fermee:
+l'escalade, la sape, le bris des portes. Le trace impose par leurs
+ingenieurs au second fort est des mieux calcules pour resister
+efficacement a ces trois attaques (Fig.23). Il se compose de longs
+cotes en ligne droite, sans tours ni saillants d'aucune sorte, mesurant
+131m,30 sur les fronts est et ouest, 78 metres sur les fronts nord et
+sud. Les fondations portent directement sur le sable et ne descendent
+nulle part plus has que 0m,30. Le mur (Fig.24) est en briques crues,
+disposees par assises horizontales; il est legerement incline en
+arriere, plein, sans archeres ni meurtrieres, decore a l'exterieur de
+longues rainures prismatiques, semblables a celles qu'on voit sur les
+steles de l'ancien Empire. Dans l'etat actuel, il domine la plaine de 11
+metres; complet, il ne devait guere monter a plus de 12 metres, ce qui
+suffisait amplement pour mettre la garnison a l'abri d'une escalade par
+echelle portative a dos d'homme. L'epaisseur est d'environ 6 metres a la
+base, d'environ 5 metres au sommet.
+
+[Illustration: Fig. 23]
+[Illustration: Fig. 24]
+
+La crete est partout detruite, mais les representations figurees
+(Fig.25) nous montrent qu'elle etait couronnee d'une corniche continue,
+tres saillante, garnie exterieurement d'un parapet mince assez bas,
+crenele a merlons arrondis, rarement quadrangulaires. Le chemin de
+ronde, meme diminue de l'epaisseur du parapet, devait atteindre encore
+4 metres ou 4m,50. Il courait sans interruption le long des quatre
+fronts; on y montait par des escaliers etroits, pratiques dans la
+maconnerie et detruits aujourd'hui. Point de fosse: pour defendre le
+pied du mur contre la pioche des sapeurs, on a trace, a 3 metres en
+avant, une chemise crenelee haute de 5 metres ou environ. Toutes ces
+precautions etaient suffisantes contre la sape et l'escalade, mais les
+portes restaient comme autant de breches beantes dans l'enceinte;
+c'etait le point faible sur lequel l'attaque et la defense concentraient
+leurs efforts. Le fort d'Abydos avait deux portes, dont la principale
+etait situee dans un massif epais, a l'extremite orientale du front est
+(Fig.26). Une coupure etroite A, barree par de solides battants de
+bois, en marquait la place dans l'avant-mur. Par derriere, s'etendait
+une petite place d'armes B, a demi creusee dans l'epaisseur du mur, au
+fond de laquelle etait pratiquee une seconde porte C, aussi resserree
+que la premiere. Quand l'assaillant l'avait forcee sous la pluie de
+projectiles que les defenseurs, postes au haut des murailles, faisaient
+pleuvoir sur lui de face et des deux cotes, il n'etait pas encore au
+coeur de la place; il traversait une cour oblongue D, resserree entre
+les murs exterieurs et entre deux contreforts qui s'en detachaient a
+angle droit, et s'en allait briser a decouvert une derniere poterne E,
+placee a dessein dans le recoin le plus incommode. Le principe qui
+presidait a la construction des portes etait partout le meme, mais les
+dispositions variaient au gre de l'ingenieur. A la porte sud-est
+d'Abydos (Fig.27), la place d'armes situee entre les deux enceintes a
+ete supprimee, et la cour est tout entiere dans l'epaisseur du mur; a
+Kom-el-Ahmar, en face d'El-Kab (Fig.28), le massif de briques, an
+milieu duquel la porte est percee, fait saillie sur le front de defense.
+Des poternes, reservees en differents endroits, facilitaient les
+mouvements de la garnison et lui permettaient de multiplier les
+sorties.
+
+[Illustration: Fig. 25]
+[Illustration: Fig. 26]
+[Illustration: Fig. 27]
+[Illustration: Fig. 28]
+
+Le meme trace qu'on employait pour les forts isoles prevalait egalement
+pour les villes. Partout, a Heliopolis, a San, a Sais, a Thebes, ce sont
+des murs droits, sans tours ni bastions, formant des carres ou des
+parallelogrammes allonges, sans fosses ni avancees; l'epaisseur des
+murs, qui varie entre 10 et 20 metres, rendait ces precautions inutiles.
+Les portes, au moins les principales, avaient des jambages et un linteau
+en pierre, decores de tableaux et de legendes; temoin celle d'Ombos, que
+Champollion vit encore en place et qui date du regne de Thoutmos III. La
+plus vieille et la mieux conservee des villes fortes d'Egypte, celle
+d'El-Kab, remonte probablement jusqu'a l'ancien Empire (Fig.29). Le Nil
+en a detruit une partie depuis quelques annees; au commencement du
+siecle, elle formait un quadrilatere irregulier, dont les grands cotes
+mesuraient 640 metres et les petits environ un quart en moins. Le front
+sud presente la meme disposition qu'au Kom-es-soultan, des panneaux ou
+les lits de briques sont horizontaux, alternant avec d'autres panneaux
+ou ils sont concaves. Sur les fronts nord et ouest, les lits sont
+ondules regulierement et sans interruption d'un bout a l'autre.
+L'epaisseur est de 11m,50, la hauteur moyenne de 9 metres; des rampes
+larges et commodes menent an chemin de ronde. Les portes sont placees
+irregulierement, une sur chacune des faces nord, est et ouest; la face
+meridionale n'en avait point. Elles sont trop mal conservees pour qu'on
+en reconnaisse le plan. L'enceinte renfermait une population
+considerable, mais inegalement repartie; le gros etait concentre au nord
+et a l'ouest, ou les fouilles ont decouvert les restes d'un grand nombre
+de maisons. Les temples etaient rassembles dans une enceinte carree, qui
+avait le meme centre que la premiere; c'etait comme un reduit, ou la
+garnison pouvait resister, longtemps apres que le reste de la ville
+etait aux mains des ennemis.
+
+[Illustration: Fig. 29]
+
+Le trace a angle droit, excellent en plaine, n'etait pas souvent
+applicable en pays accidente; lorsque le point a fortifier etait sur une
+colline, les ingenieurs egyptiens savaient adapter la ligne de defense
+au relief du terrain. A Kom-Ombo (Fig.30), les murs suivent exactement
+le contour de la butte isolee sur laquelle la ville etait perchee, et
+presentaient a l'Orient un front herisse de saillies irregulieres, dont
+le dessin rappelle grossierement celui de nos bastions. A Koummeh et a
+Semneh, en Nubie, a l'endroit ou le Nil s'echappe des rochers de la
+seconde cataracte, les dispositions sont plus ingenieuses et temoignent
+d'une veritable habilete. Le roi Ousirtasen III avait fixe en cet
+endroit la frontiere de l'Egypte; les forteresses qu'il y construisit
+devaient barrer la voie d'eau aux flottes des Negres voisins. A Koummeh,
+sur la rive droite, la position etait naturellement tres forte
+(Fig.31). Sur une eminence bordee de rochers abrupts, on dessina un
+carre irregulier de 60 metres environ de cote; deux contreforts allonges
+dominent, l'un, an nord, les sentiers qui conduisent a la porte,
+l'autre, au sud, le cours du fleuve. L'avant-mur s'eleve a 4 metres en
+avant et suit fidelement le mur principal, sauf en deux points, aux
+angles nord-ouest et sud-est, ou il presente deux saillies en forme de
+bastion. Sur l'autre rive, a Semneh, la position etait moins bonne; le
+cote oriental etait protege par une ceinture de rochers qui descend a
+pic jusqu'au fleuve, mais les trois autres faces etaient a peu pres nues
+(Fig.32). Un mur droit, haut de 15 metres environ, fut etabli le long
+du Nil; an contraire, les murs tournes vers la plaine monterent
+jusqu'a la hauteur de 25 metres et se herisserent de contreforts, longs
+de 15 metres, epais de9 metres a la base et de 4 metres au sommet et
+disposes a intervalles irreguliers selon les besoins de la defense. Ces
+eperons, non garnis de parapets, tenaient lieu de tours: ils
+augmentaient la force du trace, defendaient l'acces du chemin de ronde
+et battaient en flanc les soldats qui auraient voulu tenter une attaque
+de haute main contre l'enceinte continue. L'intervalle qui les separe
+est calcule de maniere que les archers puissent balayer de leurs fleches
+tout le terrain compris entre eux. Courtines et saillants sont en
+briques crues entremelees de poutres couchees horizontalement dans la
+maconnerie; la surface exterieure en est formee de deux parties, l'une a
+peu pres verticale, l'autre inclinee de 160 degres environ sur la
+premiere, ce qui rendait l'escalade sinon impossible, au moins fort
+difficile. Interieurement tout l'espace compris dans l'enceinte avait
+ete hausse presque jusqu'au niveau du chemin de ronde, en maniere de
+terre-plein (Fig.33). Au dehors, l'avant-mur en pierres seches etait
+separe du corps de la place par un fosse de 30 a 40 metres de large; il
+epousait assez exactement le contour general et dominait la plaine de
+2 ou 3 metres, selon les endroits; vers le nord, il etait coupe par le
+chemin tournant qui descend en plaine. Ces dispositions, si habiles
+qu'elles fussent, n'empecherent point la place de succomber; une large
+breche pratiquee an sud, entre les deux saillants les plus rapproches du
+fleuve, marque le point d'attaque choisi par l'ennemi.
+
+[Illustration: Fig. 30]
+[Illustration: Fig. 31]
+[Illustration: Fig. 32]
+[Illustration: Fig. 33--Coupe du terre-plein, sur A B du plan
+precedent.]
+
+Les grandes guerres entreprises en Asie sous la XVIIIe dynastie
+revelerent aux Egyptiens des formes nouvelles de fortifications. Les
+nomades de la Syrie meridionale avaient des fortins ou ils se
+refugiaient sous la menace de l'invasion (Fig.34). Les villes
+cananeennes et hittites, Ascalon, Dapour, Merom, etaient entourees de
+murailles puissantes, le plus souvent en pierre et flanquees de tours
+(Fig.35); celles d'entre elles qui s'elevaient en plaine, comme
+Qodshou, etaient enveloppees d'un double fosse rempli d'eau (Fig.36).
+Les Pharaons transporterent dans la vallee du Nil les types nouveaux,
+dont ils avaient eprouve l'efficacite dans leurs campagnes. Des les
+commencements de la XIXe dynastie, la frontiere orientale du Delta, la
+plus faible de toutes, etait couverte d'une ligne de forts analogues aux
+forts cananeens; non contents de prendre la chose, les Egyptiens avaient
+pris le mot et donnaient a ces tours de garde le nom semitique de
+_magadilou_. La brique ne parut plus des lors assez solide, au moins
+pour les villes exposees aux incursions des peuplades asiatiques, et les
+murs d'Heliopolis, ceux de Memphis meme, se revetirent de pierre. Rien
+ne nous est reste jusqu'a present de ces forteresses nouvelles, et nous
+en serions reduits a nous figurer, d'apres les peintures, l'aspect
+qu'elles pouvaient avoir, si un caprice royal ne nous en avait laisse un
+modele dans un des endroits ou on s'attendait le moins a le rencontrer,
+dans la necropole de Thebes. Quand Ramses III etablit son temple
+funeraire (Fig.37 et 38), il voulut l'envelopper d'une enceinte a
+l'apparence militaire, en souvenir de ses victoires syriennes. Un
+avant-mur en pierre, crenele, haut de 4 metres en moyenne, court le long
+du flanc est; la porte est pratiquee an milieu, sous la protection d'un
+gros bastion quadrangulaire. Elle etait large de 1 metre, et flanquee de
+deux petits corps de garde oblongs, dont les terrasses s'elevent
+d'environ 1m,50 au-dessus du rempart. Des qu'on l'a franchie, on se
+trouve devant un veritable _Migdol_: deux corps de logis, embrassant une
+cour qui va se retrecissant par ressauts, et reunis par un batiment a
+deux etages, perce d'une porte longue. Les faces orientales des tours
+sont assises sur un soubassement incline en talus, haut de 5 metres
+environ. Il etait a deux fins: d'abord il augmentait la force de
+resistance du mur a l'endroit ou on pouvait le saper, ensuite les
+projectiles qu'on jetait d'en haut, ricochant avec force sur
+l'inclinaison du plan, tenaient l'assaillant a distance. La hauteur
+totale est de 22 metres, et la largeur de 25 metres sur le devant; les
+portions situees sur le derriere, a droite et a gauche de la porte, ont
+ete detruites des l'antiquite. Les details de l'ornementation sont
+adaptes au caractere moitie religieux, moitie triomphal de l'edifice; il
+n'est pas probable que les forteresses reelles fussent decorees de
+consoles et de bas-reliefs analogues a ceux qu'on voit sur les cotes de
+la place d'armes. Tel qu'il est, le _pavillon_ de Medinet-Habou est un
+exemple unique des perfectionnements que les Pharaons conquerants
+avaient apportes a l'architecture militaire.
+
+[Illustration: Fig. 34]
+[Illustration: Fig. 35--La ville de Dapour.]
+[Illustration: Fig. 36]
+[Illustration: Fig. 37--Plan du pavillon de Medinet-Habou.]
+[Illustration: Fig. 38]
+
+Passe le regne de Ramses III, les documents nous font presque
+entierement defaut. Vers la fin du XIe siecle avant notre ere, les
+grands pretres d'Ammon reparerent les murs de Thebes, de Gebelein et
+d'El-Hibeh en face de Feshn. Le morcellement du pays sous les
+successeurs de Sheshonq obligea les princes des nomes a augmenter le
+nombre des places fortes; la campagne de Pionkhi, sur les bords du Nil,
+est une suite de sieges heureux. Rien, toutefois, ne nous autorise a
+penser que l'art de la fortification ait fait alors des progres
+sensibles: quand les Pharaons grecs se substituerent aux indigenes, ils
+le trouverent probablement tel que l'avaient constitue les ingenieurs de
+la XIXe et de la XXe dynastie.
+
+
+3.--LES TRAVAUX D'UTILITE PUBLIQUE.
+
+
+Un reseau permanent de routes est inutile dans un pays comme l'Egypte;
+le Nil y est le chemin naturel du commerce, et des sentiers courant
+entre les champs suffisent a la circulation des hommes, a la menee des
+bestiaux, au transport des denrees de village a village. Des bacs
+payants pour passer d'une rive a l'autre du fleuve, des gues partout ou
+le peu de profondeur des eaux le permettait, des levees de terre jetees
+a demeure en travers des canaux, completaient le systeme. Les ponts
+etaient rares; on n'en connait jusqu'a present qu'un seul sur le
+territoire egyptien, encore ne sait-on s'il etait long ou court, en
+pierre ou en bois, supporte d'arches ou lance d'une volee. Il
+franchissait, sous les murs memes de Zarou, le canal qui separait le
+front oriental du Delta des regions desertes de l'Arabie Petree; une
+enceinte fortifiee en couvrait le debouche du cote de l'Asie (Fig.39).
+L'entretien des voies de communication, qui coute si cher aux peuples
+modernes, entrait donc pour une tres petite part dans la depense des
+Pharaons; trois grands services restaient seuls a leur charge, celui des
+entrepots, celui des irrigations, celui des mines et carrieres.
+
+[Illustration: Fig. 39]
+
+Les impots etaient percus et les traitements des fonctionnaires payes en
+nature. On distribuait chaque mois aux ouvriers du ble, de l'huile et du
+vin, de quoi nourrir leur famille, et, du haut en has de l'echelle
+hierarchique, chacun recevait en echange de son travail des bestiaux,
+des etoffes, des objets manufactures, certaines quantites de cuivre ou
+de metaux precieux. Les employes du fisc devaient donc avoir a leur
+disposition de vastes magasins ou serrer les parties rentrees de
+l'impot. Chaque categorie avait son quartier distinct, clos de murs et
+fourni de gardiens vigilants, larges etables pour les betes, celliers ou
+les amphores etaient empilees en couches regulieres ou pendues en ligne
+le long des murs, avec la date de la recolte ecrite sur la panse
+(Fig.40), greniers en forme de four, ou le grain etait verse par une
+lucarne pratiquee dans le haut et sortait par une trappe menagee pres du
+sol (Fig.41). A Toukou, la Pithom de M. Naville, ce sont des chambres
+rectangulaires (Fig.42), de taille differente, jadis parquetees et sans
+communication l'une avec l'autre: le ble, introduit par le toit,
+suivait, pour ressortir, le chemin qu'il avait pris pour entrer. Au
+Ramesseum de Thebes, des milliers d'ostraca et de tampons de jarres
+ramasses sur les lieux prouvent que les ruines en briques situees
+immediatement derriere le temple renfermaient les celliers du dieu; les
+chambres sont de longs couloirs voutes, accoles l'un a l'autre et
+surmontes autrefois d'une plate-forme unie (Fig.43). Philae, Ombos,
+Daphnae, la plupart des villes frontieres du Delta possedent des
+entrepots de ce genre, et l'on en decouvrira bien d'autres le jour ou
+l'on s'avisera de les chercher serieusement.
+
+[Illustration: Fig. 40]
+[Illustration: Fig. 41]
+[Illustration: Fig. 42]
+[Illustration: Fig. 43]
+
+
+Le regime des eaux ne s'est pas modifie sensiblement depuis l'antiquite.
+Quelques canaux ont ete creuses, un plus grand nombre se sont bouches
+par la negligence des maitres du pays; mais les traces et les methodes
+de percement sont demeures les memes. Elles n'exigent point de travaux
+d'art considerables. Partout ou j'ai pu etudier les vestiges de canaux
+anciens, je n'ai releve aucune trace de maconnerie aux prises d'eau ou
+sur les points faibles du parcours. Ce sont de simples fosses a pic,
+larges de 6 a 20 metres; les terres extraites pendant l'operation
+etaient rejetees a droite et a gauche, et formaient, au-dessus de la
+berge, des talus irreguliers de 2 a 4 metres de haut. Ils marchent en
+ligne droite, mais sans obstination; le moindre mouvement de terrain les
+decide a devier et a decrire des courbes immenses. Des digues, tirees
+capricieusement de la montagne au Nil, les coupent d'espace en espace et
+divisent la vallee en bassins, ou l'eau sejourne pendant les mois
+d'inondation. Elles sont d'ordinaire en terre, quelquefois en briques
+cuites, comme dans la province de Girgeh, tres rarement en pierre de
+taille, comme cette digue de Kosheish que Mini construisit au debut des
+temps, afin de detourner a l'orient la branche principale du Nil, et
+d'assainir l'emplacement ou il fonda Memphis. Le reseau avait son
+origine pres du Gebel-Silsileh, et courait jusqu'a la mer sans s'ecarter
+du fleuve, si ce n'est une fois pres de Beni-Souef, pour jeter un de ses
+bras dans la direction du Fayoum. Il franchissait la montagne pres
+d'Illahoun, par une gorge etroite et sinueuse, approfondie peut-etre a
+main d'homme, et se ramifiant en patte d'oie; les eaux, apres avoir
+arrose le canton, s'ecoulaient, les plus proches dans le Nil, par la
+route meme qui les avait amenees; les autres, dans plusieurs lacs sans
+issue, dont le plus grand s'appelle aujourd'hui Birket-Qeroun. S'il
+fallait en croire Herodote, les choses ne se seraient point passees
+aussi simplement. Le roi Moeris aurait voulu etablir au Fayoum un
+reservoir destine a corriger les irregularites de l'inondation; on
+l'appelait, d'apres lui, le lac Moeris. La crue etait-elle insuffisante?
+L'eau, emmagasinee dans ce bassin, puis relachee au fur et a mesure que
+le besoin s'en faisait sentir, maintenait le niveau a hauteur convenable
+sur toute la moyenne Egypte et sur les regions occidentales du Delta.
+L'annee d'apres, si la crue s'annoncait trop forte, le Moeris en
+recevait le surplus et le gardait jusqu'au moment ou le fleuve
+commencait a baisser. Deux pyramides, couronnees chacune d'un colosse
+assis, representant le roi fondateur et sa femme, se dressaient au
+milieu du lac. Voila le recit d'Herodote: il a singulierement embarrasse
+les ingenieurs et les geographes. Comment en effet trouver dans le
+Fayoum un emplacement convenable pour un bassin qui n'avait pas moins de
+quatre-vingt-dix milles de pourtour? La theorie la plus accreditee de
+nos jours est celle de Linant, d'apres laquelle le Moeris aurait occupe
+une depression de terrain le long de la chaine libyque, entre Illahoun
+et Medineh; mais les explorations les plus recentes ont montre que les
+digues assignees pour limites a ce pretendu reservoir sont modernes et
+n'ont peut-etre pas deux siecles de duree. Je ne crois plus a
+l'existence du Moeris. Si Herodote a jamais visite le Fayoum, cela a du
+etre pendant l'ete, au temps du haut Nil, quand le pays entier offre
+l'aspect d'une veritable mer. Il a pris pour la berge d'un lac permanent
+les levees qui divisent les bassins et font communiquer les villes entre
+elles. Son recit, repete par les ecrivains anciens, a ete accepte par
+nos contemporains, et l'Egypte, qui n'en pouvait mais, a ete gratifiee
+apres coup d'une oeuvre gigantesque, dont l'execution aurait ete le
+vrai titre de gloire de ses ingenieurs, si elle avait jamais existe. Les
+seuls travaux qu'ils aient entrepris en ce genre ont de moindres
+pretentions; ce sont des barrages en pierre eleves a l'entree de
+plusieurs des Ouadys qui descendent des montagnes jusque dans la vallee.
+L'un des plus importants a ete signale en 1885 par le docteur
+Schweinfurth, a sept kilometres au sud-est des bains d'Helouan, au
+debouche de l'Ouady Guerraoui (Fig.44).
+
+[Illustration: Fig. 44]
+
+Il servait a deux fins, d'abord a emmagasiner de l'eau pour les ouvriers
+qui exploitaient les carrieres d'albatre cristallin d'ou sont sortis les
+blocs les plus grands des pyramides de Gizeh, puis a retenir les
+torrents qui se forment parfois dans le desert a la suite des pluies de
+l'hiver et du printemps. Le ravin qu'il fermait a soixante-six metres de
+large et douze ou quinze, metres de hauteur moyenne. Trois couches
+successives d'une epaisseur totale de quarante-cinq metres avaient ete
+jugees suffisantes: en aval, une masse d'argile et de debris tires des
+berges (A), puis un amas de gros blocs calcaires, enfin un mur de pierre
+de taille, dont les assises, disposees en retraite l'une sur l'autre,
+simulaient une sorte d'escalier monumental (B). Trente-deux degres
+subsistent encore, sur trente-cinq qu'il y avait primitivement, et un
+quart environ du barrage s'est maintenu dans le voisinage de chacune des
+berges; le torrent a balaye la partie du milieu (Fig.45). Une digue
+analogue avait transforme le fond de l'Ouady Genneh en un petit lac ou
+les mineurs du Sinai venaient s'approvisionner d'eau. La plupart des
+localites d'ou l'Egypte tirait ses metaux et ses pierres de choix
+etaient d'acces malaise et n'auraient ete d'aucun profit, si on n'avait
+eu soin d'en faciliter les avenues et d'en rendre le sejour moins
+insupportable par des travaux de ce genre. Pour aller chercher le
+diorite et le granit gris de l'Ouady Hammamat, les Pharaons avaient
+jalonne la route de citernes taillees dans le roc. Quelques maigres
+sources, captees habilement et recueillies dans des reservoirs, avaient
+permis d'etablir des villages entiers d'ouvriers aux carrieres et aux
+mines d'or ou d'emeraude des bords de la mer Rouge; des centaines
+d'engages volontaires, d'esclaves ou de criminels condamnes par les
+tribunaux y vivaient miserablement, sous le baton d'une dizaine de chefs
+de corvee, et sous la surveillance brutale d'une compagnie de soldats
+mercenaires, libyens ou negres. La moindre revolution en Egypte, une
+guerre malheureuse, un changement de regne trouble, compromettait
+l'existence factice de ces etablissements: les ouvriers desertaient, les
+Bedouins harcelaient la colonie, les garde-chiourme s'impatientaient et
+rentraient dans la vallee du Nil, et l'exploitation cessait de se faire
+regulierement. Aussi, les pierres de choix qu'on ne trouvait qu'au
+desert, le diorite, le basalte, le granit noir, le porphyre, les breches
+vertes ou jaunes, n'etaient-elles pas d'usage frequent en architecture;
+comme il fallait mettre sur pied, pour les avoir, de veritables
+expeditions de soldats et d'ouvriers, on les reservait aux sarcophages
+et aux statues de prix. Les carrieres de calcaire, de gres, d'albatre,
+de granit rose, qui ont fourni les materiaux des temples et des
+monuments funeraires, etaient toutes dans la vallee et d'abord facile.
+Quand la veine qu'on avait resolu d'attaquer courait dans une des
+couches basses de la montagne, on y creusait des couloirs et des
+chambres qui s'enfoncent parfois assez loin. Des piliers carres, menages
+d'espace en espace, soutenaient le plafond, et des steles, gravees aux
+endroits les plus apparents, apprenaient a la posterite le nom du roi et
+des ingenieurs qui avaient commence ou repris les travaux. Plusieurs de
+ces carrieres epuisees ou abandonnees ont ete transformees en chapelles;
+ainsi le Speos-Artemidos, que Thoutmos III et Seti Ier consacrerent a la
+deesse locale Pakhit. Les plus importantes de celles qui donnaient le
+calcaire sont a Tourah et a Massarah, presque en face de Memphis. La
+pierre en etait tres recherchee des sculpteurs et des architectes; elle
+se prete merveilleusement a toutes les delicatesses du ciseau, durcit a
+l'air et se revet d'une patine dont les tons cremeux reposent l'oeil.
+Les gisements de gres les plus vastes etaient a Silsilis (Fig.46), et
+on les exploitait a ciel ouvert. Ils offrent des escarpements de quinze
+a seize metres, quelquefois dresses a pic dans toute leur hauteur,
+quelquefois divises en etages ou l'on arrive au moyen d'escaliers a
+peine assez larges pour un seul homme. Les parois en sont couvertes de
+stries paralleles, tantot horizontales, tantot inclinees alternativement
+de gauche a droite ou de droite a gauche, de maniere a former des lignes
+de chevrons tres obtus, et serrees, comme en un cadre rectangulaire,
+entre des rainures larges de trois ou quatre centimetres, longues de
+deux ou meme de trois metres; ce sont les cicatrices de l'outil antique,
+et elles nous montrent comment les Egyptiens s'y prenaient pour detacher
+les blocs. On les dessinait sur place a l'encre rouge, quelquefois en la
+forme qu'ils devaient avoir dans l'edifice projete; les membres de la
+commission d'Egypte copierent dans les carrieres du Gebel Abou-Fodah les
+epures et la mise au carreau de plusieurs chapiteaux, un lotiforme, les
+autres a tete d'Hathor (Fig.47). Ce premier travail acheve, on separait
+les faces verticales a l'aide d'un long ciseau en fer qu'on enfoncait
+perpendiculairement ou obliquement a grands coups de maillet; pour
+detacher les faces horizontales, on se servait uniquement de coins en
+bois ou en bronze, disposes dans le sens des couches de la montagne. Les
+blocs recevaient souvent une premiere facon sur le lit; on voit a Syene
+un obelisque de granit, a Tehneh des futs de colonne a demi degages. Le
+transport s'operait de diverses manieres. A Syene, a Silsilis, au Gebel
+Sheikh Haridi, au Gebel Abou-Fodah, les carrieres sont baignees
+litteralement par les flots du Nil et la pierre descend presque
+directement de sa place aux chalands. A Kasr-es-Sayad, a Tourah, dans
+les localites eloignees de la rive, des canaux creuses expres amenaient
+les barques jusqu'au pied de la montagne. Ou l'on devait renoncer au
+transport par eau, la pierre etait chargee sur des traineaux tires par
+des boeufs (Fig.48), ou cheminait jusqu'a destination a bras d'homme et
+sur des rouleaux.
+
+[Illustration: Fig. 45]
+[Illustration: Fig. 46]
+[Illustration: Fig. 47]
+[Illustration: Fig. 48]
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+
+L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE
+
+
+La brique fait presque tous les frais de l'architecture civile et
+militaire; elle ne joue qu'un role secondaire dans l'architecture
+religieuse. Les Pharaons avaient l'ambition d'elever aux dieux des
+demeures eternelles, et la pierre seule leur paraissait assez durable
+pour resister aux attaques des hommes et du temps.
+
+
+1.--MATERIAUX ET ELEMENTS DE LA CONSTRUCTION.
+
+
+C'est un prejuge de croire que les Egyptiens ne mettaient en oeuvre que
+des blocs de dimensions considerables. La grosseur de leurs materiaux
+variait beaucoup selon l'usage auquel ils les destinaient. Les
+architraves, les futs de colonnes, les linteaux et les montants de porte
+atteignaient quelquefois des dimensions considerables. Les architraves
+les plus longues que l'on connaisse, celles qui recouvrent l'allee
+centrale de la salle hypostyle a Karnak, ont en moyenne 9m,20; elles
+representent chacune une masse de 31 metres cubes et un poids de 65,000
+kilogrammes environ. D'ordinaire, les blocs ne sont pas beaucoup plus
+forts que ceux dont on se sert aujourd'hui en France; la hauteur en est
+de 0m,80 a 1m,20, la longueur de 1 metre a 2m,50, l'epaisseur de 0m,50 a
+1m,80.
+
+Quelques temples sont en une seule sorte de pierre; le plus souvent, les
+materiaux d'espece differente sont juxtaposes a proportions inegales.
+Ainsi, le gros oeuvre des temples d'Abydos est un calcaire tres fin; les
+colonnes, les architraves, les montants et les linteaux des portes,
+toutes les parties ou l'on craignait que le calcaire n'eut pas une force
+de resistance suffisante, sont en gres dans l'edifice de Seti Ier, en
+gres, en granit ou en albatre dans celui de Ramses II. A Karnak, a
+Louxor, a Tanis, a Memphis, on remarque des melanges analogues; au
+Ramesseum et dans quelques temples de Nubie, les colonnes reposent sur
+des massifs de briques crues. La pierre a pied d'oeuvre, les ouvriers
+la taillaient avec plus ou moins de soin, selon qu'elle devait occuper
+telle ou telle position. Quand les murs etaient de mediocre epaisseur,
+comme c'est generalement le cas des murs de refend, on la parait
+exactement sur toutes les faces. Lorsqu'ils etaient epais, les blocs du
+noyau etaient degrossis de maniere a rappeler le plus possible la forme
+cubique et a s'empiler les uns sur les autres sans trop de difficulte,
+sauf a combler les vides avec des eclats plus petits, du caillou, du
+ciment; on coupait ceux du parement avec soin sur la face destinee a
+etre vue, on dressait les joints aux deux tiers ou aux trois quarts de
+la longueur, et on piquait simplement le reste de la queue. Les pieces
+les plus fortes etaient reservees aux parties basses des edifices, et
+cette precaution etait d'autant plus necessaire que les architectes
+d'epoque pharaonique ne descendaient pas les fondations des temples
+beaucoup plus qu'ils ne faisaient celles des maisons. A Karnak, elles ne
+s'enfoncent guere qu'a 2 ou 3 metres; a Louxor, dans la partie qui borde
+le fleuve, trois assises d'environ 0m,80 de haut chacune forment un
+patin gigantesque sur lequel reposent les murs; au Ramesseum, la couche
+de briques seches sur laquelle pose la colonnade ne parait pas avoir
+plus de 2 metres; ce sont la des profondeurs insignifiantes, mais
+l'experience des siecles a prouve qu'elles suffisaient. L'humus compact
+et dur qui compose partout le sol de la vallee subit chaque annee, au
+moment du retrait des eaux, une contraction qui le rend a peu pres
+incompressible; le poids des maconneries, augmentant graduellement au
+cours de la construction, lui fait bientot atteindre le maximum de
+tassement et acheve d'assurer a l'edifice une assiette solide. Partout
+ou j'ai mis au jour le pied des murs, j'ai constate qu'ils n'avaient pas
+bouge.
+
+Le systeme de construction des anciens Egyptiens ressemble par bien des
+points a celui des Grecs. Les pierres y sont souvent posees a joint vif,
+sans lien d'aucune sorte, et le macon se fie au poids propre des
+materiaux pour les tenir en place. Parfois elles sont attachees par des
+crampons en metal, ou, comme dans le temple de Seti Ier a Abydos, par
+des queues d'aronde en bois de sycomore au cartouche du roi fondateur.
+D'ordinaire, elles sont comme soudees les unes aux autres par des
+couches de mortier plus ou moins epaisses. Tous les mortiers dont j'ai
+recueilli les echantillons sont jusqu'a present de trois sortes: les
+uns, blancs et reduits aisement en poudre impalpable, ne contiennent que
+de la chaux; les autres, gris et rudes au toucher, sont meles de chaux
+et de sable; les autres doivent leur aspect rougeatre a la poudre de
+brique pilee dont ils sont penetres. Grace a l'emploi judicieux de ces
+procedes divers, les Egyptiens ont su, quand ils le voulaient,
+appareiller aussi bien que les Grecs des assises regulieres, a blocs
+egaux, a joints verticaux symetriquement alternes; s'ils ne l'ont pas
+toujours fait, cela tient surtout a l'imperfection des moyens mecaniques
+dont ils disposaient. Les murs d'enceinte, les murs de refend, ceux des
+facades secondaires etaient perpendiculaires au sol; on se servait pour
+elever les materiaux d'une chevre grossiere plantee sur la crete. Les
+murs des pylones, ceux des facades principales, parfois meme ceux des
+facades secondaires etaient en talus, selon des pentes variables au gre
+de l'architecte; on etablissait pour les construire des plans inclines,
+dont les rampes s'allongeaient a mesure que montait le monument. Les
+deux methodes etaient egalement dangereuses; si soigneusement qu'on
+enveloppat les blocs, ils couraient le risque de perdre en chemin leurs
+aretes et leurs angles, ou meme de se briser en eclats. Il fallait
+presque toujours les retoucher, et le desir d'avoir le moins de dechet
+possible portait l'ouvrier a leur preter des coupes anormales (Fig.49).
+On retaillait en biseau une des faces laterales, et le joint, au lieu
+d'etre vertical, s'inclinait sur le lit. Si la pierre n'avait plus la
+hauteur ou la largeur voulue, on rachetait la difference au moyen d'une
+dalle complementaire. Parfois meme, on laissait subsister une saillie,
+qui s'emboitait, pour ainsi dire, dans un creux correspondant, menage a
+l'assise superieure ou inferieure. Ce qui n'etait d'abord qu'accident
+devenait bientot negligence. Les macons, qui avaient hisse par
+inadvertance un bloc trop gros, ne se souciaient pas de le redescendre,
+et se tiraient d'affaire avec l'un des expedients dont je viens de
+parler. L'architecte ne surveillait pas assez attentivement la taille et
+la pose des pierres. Il souffrait que les assises n'eussent pas toutes
+la meme hauteur, et que les joints verticaux de deux ou trois d'entre
+elles fussent dans un meme prolongement. Le gros oeuvre acheve, on
+ravalait la pierre, on reprenait les joints, on les noyait sous une
+couche de ciment ou de stuc, colore a la teinte de l'ensemble, et qui
+dissimulait les fautes du premier travail. Les murs ne se terminent
+presque jamais en arete vive. Ils sont comme cernes d'un tore autour
+duquel court un ruban sculpte, et couronnes soit de la gorge evasee que
+surmonte une bande plate (Fig.50), soit, comme a Semneh, d'une corniche
+carree, soit, comme a Medinet-Habou, d'une ligne de creneaux. Ainsi
+encadres, on dirait autant de panneaux unis, leves chacun sur un seul
+bloc, sans saillies et presque sans ouvertures. Les fenetres, toujours
+tres rares, ne sont que de simples soupiraux, destines a eclairer des
+escaliers comme au second pylone d'Harmhabi, a Karnak, ou a recevoir des
+pieces de charpente decorative les jours de fete. Les portes ne
+presentent que peu de relief sur le corps de l'edifice (Fig.51), sauf
+le cas ou le linteau est surhausse de la gorge et de la plate-bande.
+Seul, le pavillon de Medinet-Habou possede des fenetres reelles; mais il
+etait construit sur le plan d'une forteresse et ne doit etre range qu'a
+titre d'exception parmi les monuments religieux.
+
+[Illustration: Fig. 49]
+[Illustration: Fig. 50]
+[Illustration: Fig. 51]
+
+Le sol des cours et des salles etait revetu de dalles rectangulaires
+assez regulierement ajustees, sauf dans l'intervalle des colonnes ou,
+desesperant de raccorder a l'ensemble les lignes courbes de la base, les
+architectes ont accumule des fragments de petite dimension sans ordre ni
+methode (Fig.52). Au contraire de ce qu'ils pratiquaient pour les
+maisons, ils n'ont presque jamais employe la voute dans les temples. On
+ne la rencontre guere qu'a Deir-el-Bahari et dans les sept sanctuaires
+paralleles d'Abydos, encore est-elle obtenue par encorbellement. La
+courbe en est dessinee dans trois ou quatre assises horizontales,
+placees en porte a faux l'une au-dessus de l'autre, puis evidees au
+ciseau, suivant une ligne continue (Fig.53). La couverture ordinaire
+consiste en dalles plates juxtaposees. Quand les vides entre les murs ne
+sont pas trop considerables, elle les franchit d'une seule volee; sinon,
+on l'etayait de supports d'autant plus multiplies que l'espace a couvrir
+est plus etendu. Ils etaient alors relies par d'immenses poutres en
+pierre, les architraves, sur lesquelles s'appuient les dalles dont le
+toit se compose.
+
+[Illustration: Fig. 52]
+[Illustration: Fig. 53]
+
+Les supports sont de deux types differents: le pilier et la colonne. On
+en connait d'un seul bloc. Les piliers du temple du Sphinx, les plus
+anciens qui aient ete decouverts jusqu'a present, ont 5 metres de
+hauteur sur 1m,40 de cote. Des colonnes en granit rose, eparses au
+milieu des ruines d'Alexandrie, de Bubaste, de Memphis, et qui remontent
+aux regnes d'Harmhabi et de Ramses II, mesurent 6 et 8 metres d'une meme
+venue. Ce n'est la qu'une exception. Colonnes et piliers sont batis en
+assises souvent inegales et irregulieres, comme celles des murailles
+environnantes. Les grandes colonnes de Louxor ne sont pleines qu'au
+tiers du diametre: elles ont un noyau de ciment jaunatre, qui n'a plus
+de consistance et tombe en poudre sous les doigts. Le chapiteau de la
+colonne de Taharqou, a Karnak, contient trois assises hautes chacune
+d'environ 0m,123. La derniere, la plus saillante, se compose de
+vingt-six pierres, dont les joints verticaux tendent au centre, et qui
+ne sont maintenues en place que par le poids du de superpose. Les memes
+negligences que nous avons signalees dans l'appareil des murs, on les
+retrouve toutes dans celui des colonnes.
+
+Le pilier quadrangulaire, a cotes paralleles ou legerement inclines, le
+plus souvent sans base ni chapiteau, est frequent dans les tombes de
+l'ancien Empire. Il apparait encore a Medinet-Habou, dans le temple de
+Thoutmos III, ou a Karnak, dans ce qu'on appelle le promenoir. Les faces
+en sont souvent habillees de tableaux peints ou de legendes, et la face
+exterieure recoit un motif special de decoration: des tiges de lotus ou
+de papyrus en saillie, sur les piliers-steles de Karnak, une tete
+d'Hathor coiffee du sistre, au petit speos d'Ibsamboul (Fig.54), une
+figure debout, Osiris dans la premiere cour de Medinet-Habou, Bisou a
+Denderah et au Gebel-Barkal. A Karnak, dans l'edifice construit
+probablement par Harmhabi avec les debris d'un sanctuaire d'Amenhotpou
+II, le pilier est surmonte d'une gorge qu'un mince abaque separe de
+l'architrave (Fig.55). Abattant les quatre angles, on le transforme en
+un prisme octogonal; puis, abattant les huit angles nouveaux, en un
+prisme a seize pans. C'est le type de certains piliers des tombeaux
+d'Assouan et de Beni-Hassan; du promenoir de Thoutmos III, a Karnak
+(Fig.56), et des chapelles de Deir-el-Bahari. A cote de ces formes
+regulierement deduites on en remarque dont la derivation est
+irreguliere, a six pans, a douze, a quinze, a vingt, ou qui aboutissent
+presque au cercle parfait. Les piliers du portique d'Osiris a Abydos
+sont au terme de la serie; le corps en offre une section curviligne
+a peine interrompue par une bande lisse aux deux extremites d'un meme
+diametre. Le plus souvent les pans se creusent legerement en cannelures;
+parfois, comme a Kalabsheh, les cannelures sont divisees en quatre
+groupes de cinq par autant de bandes (Fig.57). Le pilier polygonal a
+toujours un socle large et bas, arrondi en disque. A El-Kab, il porte
+une tete d'Hathor appliquee a la face anterieure (Fig.58). Presque
+partout ailleurs, il est surmonte d'un simple tailloir carre qui le
+reunit a l'architrave. Ainsi constitue, il presente un air de famille
+avec la colonne dorique, et l'on comprend que Jomard et Champollion ont
+pu lui donner, dans l'enthousiasme de la decouverte, le nom peu justifie
+de _dorique primitif_.
+
+[Illustration: Fig. 54]
+[Illustration: Fig. 55]
+[Illustration: Fig. 56]
+[Illustration: Fig. 57]
+[Illustration: Fig. 58]
+
+La colonne ne repose pas immediatement sur le sol. Elle est toujours
+pourvue d'un socle analogue a celui du pilier polygonal, au profil
+tantot droit, tantot legerement arrondi, nu ou sans autre ornement
+qu'une ligne d'hieroglyphes. Les formes principales se ramenent a trois
+types: 1 deg. la colonne a chapiteau en campane; 2 deg. la colonne a chapiteau
+en bouton de lotus; 3 deg. la colonne hathorique.
+
+1 deg. _Colonne a chapiteau campaniforme_.--D'ordinaire, le fut est lisse ou
+simplement grave d'ecriture et de bas-reliefs. Quelquefois pourtant,
+ainsi a Medamout, il est compose de six grandes et de six petites
+colonnettes alternees. Aux temps pharaoniques, il s'arrondit, par le
+bas, en bulbe decore de triangles curvilignes enchevetres, simulant de
+larges feuilles; la courbe est alors calculee de telle sorte que le
+diametre inferieur soit sensiblement egal au diametre superieur. A
+l'epoque ptolemaique, le bulbe disparait souvent, probablement sous
+l'influence des idees grecques: les colonnes qui bordent la premiere
+cour du temple d'Edfou s'enlevent d'aplomb sur leur socle. Le fut subit
+toujours une diminution de la base au sommet. Il se termine par trois ou
+cinq plates-bandes superposees. A Medamout, ou il est fascicule,
+l'architecte a pense sans doute qu'une seule attache au sommet
+paraitrait insuffisante a maintenir les douze colonnettes, et il a
+indique deux autres anneaux de plates-bandes a intervalles reguliers. Le
+chapiteau, evase en forme de cloche, est garni a la naissance d'une
+rangee de feuilles, semblables a celles de la base, et sur lesquelles
+s'implantent des tiges de lotus et de papyrus en fleurs et en boutons.
+La hauteur et la saillie sur le nu de la colonne varient au gre de
+l'architecte. A Louxor, les campanes ont 3m,50 de diametre a la gorge,
+5m,50 a la partie superieure, et une hauteur de 3m,50; a Karnak, dans la
+salle hypostyle, la hauteur est de 3m,75 et le plus grand diametre de
+21 pieds. Un de cubique surmonte le tout. Il est assez peu eleve et
+presque entierement masque par la courbure du chapiteau; rarement, comme
+au petit temple de Denderah, il s'eleve et recoit sur chaque face une
+figure du dieu Bisou (Fig.59).
+
+[Illustration: Fig. 59]
+
+La colonne a chapiteau campaniforme (Fig.60) se rencontre de preference
+dans la travee centrale des salles hypostyles, a Karnak, au Ramesseum, a
+Louxor; mais elle n'est pas restreinte a cet emploi, et on la voit dans
+les portiques, a Medinet-Habou, a Edfou, a Philae. Le promenoir de
+Thoutmos III, a Karnak, en renferme une variete des plus curieuses
+(Fig.61): la campane est retournee, et la partie amincie du fut
+s'enfonce dans le socle, tandis que la partie la plus large se soude a
+l'evasement du chapiteau. Cet arrangement disgracieux n'eut pas de
+succes; on n'en trouve aucune trace hors du promenoir. D'autres
+innovations furent plus heureuses, celles surtout qui permirent aux
+artistes de grouper autour de la campane des elements empruntes a la
+flore du pays. C'est d'abord, a Soleb, a Sesebi, a Bubaste, a Memphis,
+une bordure de palmes plantees droites sur les bandes plates et dont la
+tete se courbe sous le poids de l'abaque (Fig.62). Plus tard, aux
+approches de l'epoque ptolemaique, des regimes de dattes (Fig.63) et
+des lotus entr'ouverts vinrent s'ajouter aux branches de palmier. Sous
+les Ptolemees et sous les Cesars, le chapiteau finit par devenir une
+veritable corbeille de fleurs et de feuilles etalees regulierement et
+peintes des couleurs les plus vives (Fig.64). A Edfou, a Ombos, a
+Philae, on dirait que le constructeur s'est jure de ne pas repeter deux
+fois une meme coupe de chapiteau d'un meme cote du portique.
+
+[Illustration: Fig. 60]
+[Illustration: Fig. 61]
+[Illustration: Fig. 62]
+[Illustration: Fig. 63]
+[Illustration: Fig. 64]
+
+2 deg. _Colonne a chapiteau lotiforme_.--Elle representait peut-etre a
+l'origine un faisceau de tiges de lotus dont les boutons, serres au cou
+par un lien, se reunissent en bouquet pour former le chapiteau. La
+colonne de Beni-Hassan comporte quatre tiges arrondies (Fig.65). Celles
+du labyrinthe, celles du promenoir de Thoutmos III, celles de Medamout
+en ont huit qui presentent a la surface une arete saillante (Fig.66).
+Le pied est bulbeux et pare de feuilles triangulaires. La gorge est
+entouree de trois ou de cinq anneaux. Une moulure, composee de trois
+bandes verticales accolees, descend du dernier de ces anneaux dans
+l'intervalle de deux tiges; c'est comme une frange qui garnit le haut de
+la colonne. Une surface aussi accidentee ne pretait guere a la
+decoration hieroglyphique; aussi en arriva-t-on progressivement a
+supprimer toutes les saillies et a lisser le pourtour du fut. Dans la
+salle hypostyle de Gournah, il est divise en trois segments: celui du
+milieu est uni et charge de sculptures, celui du haut et celui du bas
+sont encore fascicules. Au temple de Khonsou, dans les bas cotes de la
+salle hypostyle de Karnak, sous le portique de Medinet-Habou, le fut est
+entierement lisse; seulement la frange subsiste sous les anneaux, et une
+arete legere menagee de trois en trois bandes rappelle l'existence des
+tiges (Fig.67). Le chapiteau se degrade de la meme maniere. A
+Beni-Hassan, il est fascicule nettement dans toute sa hauteur. Au
+promenoir de Thoutmos III, a Louxor, a Medamout, un cercle de petites
+feuilles pointues et de cannelures regne autour de la base et amoindrit
+l'effet: ce n'est plus guere qu'un cone tronque et cotele. Dans la salle
+hypostyle de Karnak, a Abydos, au Ramesseum, a Medinet-Habou, des
+ornements de nature diverse, feuilles triangulaires, legendes
+hieroglyphiques, bandes de cartouches flanques d'uraeus, remplacent les
+cotes et se partagent l'espace conquis. L'abaque ne se dissimule pas
+comme dans la colonne campaniforme: il deborde hardiment et recoit la
+legende du roi fondateur.
+
+[Illustration: Fig. 65]
+[Illustration: Fig. 66]
+[Illustration: Fig. 67--Colonne des bas cotes de la salle hypostyle
+a Karnak.]
+
+3 _La colonne hathorique_.--On en a des exemples aux temps anciens,
+dans le temple de Deir-el-Bahari; mais c'est par les monuments d'epoque
+ptolemaique, par Contra-Latopolis, par Philae, par Denderah surtout,
+qu'on la connait le mieux. Le fut et la base ne presentent aucun
+caractere special: c'est le fut et la base de la colonne campaniforme.
+Le chapiteau a deux etages. Au plus bas, un bloc carre, sur chaque face
+duquel une tete de femme, a oreilles pointues de genisse, se detache, en
+haut relief; la coiffure, maintenue sur le front par trois bandelettes
+verticales, passe derriere les oreilles et tombe le long du cou. Chaque
+tete porte une corniche cannelee, sur laquelle s'eleve un naos encadre
+entre deux volutes; un mince de carre couronne le tout (Fig.68). La
+colonne a donc pour chapiteau quatre tetes d'Hathor. Apercue de loin,
+elle rappelle immediatement a l'esprit un des sistres que les
+bas-reliefs nous montrent entre les mains des reines et des deesses.
+C'est un sistre en effet, mais ou les proportions normales des diverses
+parties ne sont pas observees: le manche est gigantesque, tandis que la
+moitie superieure de l'instrument est reduite outre mesure. Ce motif
+plut tellement qu'on n'hesita pas a le combiner avec des elements
+empruntes a d'autres ordres. Les quatre tetes d'Hathor, mises par-dessus
+un chapiteau campaniforme, fournirent le type composite que Nectanebo
+employa au pavillon de Philae (Fig.69). Je ne saurais dire que le
+melange soit tres satisfaisant: vue en place, la colonne est moins
+disgracieuse qu'on ne serait tente de le croire d'apres les gravures.
+
+[Illustration: Fig. 68]
+[Illustration: Fig. 69]
+
+Les supports ne sont pas soumis a des regles fixes de proportions et
+d'agencement. L'architecte pouvait attribuer, si cela lui plaisait, une
+hauteur egale a des supports de diametre tres different, et en dessiner
+chacun des elements a l'echelle qui lui convenait le mieux, sans autre
+souci que d'une certaine harmonie generale: les dimensions du chapiteau
+n'etaient pas en rapport immuable avec celles du fut, et la hauteur du
+fut ne dependait nullement du diametre de la colonne. A Karnak, les
+colonnes campaniformes de la salle hypostyle ont 3 metres de haut pour
+le chapiteau, un peu moins de 17 pour le fut, 3m,57 de diametre
+inferieur; a Louxor, 3m,50 pour le chapiteau, 15 pour le fut, 3m,45 au
+bulbe; au Ramesseum, 11 metres pour le chapiteau et pour le fut et
+2 metres au bulbe. L'etude des colonnes lotiformes nous amene a des
+resultats semblables. A Karnak, sur les bas cotes de la salle hypostyle,
+elles ont 3 metres de haut pour le chapiteau, 10 pour le fut, 2m,08 de
+diametre sur le socle; au Ramesseum, 1m,70 pour le chapiteau, 7m,50 pour
+le fut, 1m,78 de diametre sur le socle. Meme irregularite dans la
+disposition des architraves: rien n'en determine l'elevation que le
+caprice du maitre ou les necessites de la construction. Meme
+irregularite dans les entre-colonnements: non seulement la largeur en
+differe beaucoup de temple a temple et de chambre a chambre, mais
+parfois, comme dans la premiere cour de Medinet-Habou, ils sont inegaux
+pour un meme portique. Voila pour les types employes separement. Quand
+on les associait dans un seul edifice, on ne s'astreignait pas a leur
+donner des proportions fixes par rapport l'un a l'autre.
+
+Dans la salle hypostyle de Karnak les colonnes a campanes soutiennent la
+travee la plus haute, et les colonnes en bouton de lotus sont releguees
+aux bas cotes (Fig.70). Il y a des salles du temple de Khonsou, ou
+c'est la colonne lotiforme qui est la plus elevee, d'autres ou c'est la
+colonne campaniforme. A Medamout, lotiformes et campaniformes ont
+partout la meme hauteur dans ce qui subsiste de l'edifice. L'Egypte n'a
+jamais eu d'ordres definis comme en a possede la Grece. Elle a essaye
+toutes les combinaisons auxquelles se pretaient les elements de la
+colonne, sans jamais en chiffrer aucune avec assez de precision pour
+qu'etant donne un des membres, on puisse en deduire, meme
+approximativement, les dimensions de tous les autres.
+
+[Illustration: Fig. 70--Coupe de la salle hypostyle de Karnak pour
+montrer l'agencement des deux ordres campaniforme et lotiforme.]
+
+
+2.--LE TEMPLE.
+
+
+La plupart des sanctuaires celebres, Denderah, Edfou, Abydos, avaient
+ete fondes avant Mini par les _serviteurs d'Hor_; mais, vieillis ou
+ruines au cours des ages, ils avaient ete restaures, remanies,
+reconstruits l'un apres l'autre sur des devis nouveaux. Nul debris ne
+nous est reste de l'appareil primitif pour nous montrer ce que
+l'architecture egyptienne etait a ses commencements. Les temples
+funeraires batis par les rois de la IVe dynastie ont laisse plus de
+traces. Celui de la seconde pyramide, a Gizeh, etait assez bien conserve
+encore dans les premieres annees du XVIIIe siecle, pour que de Maillet y
+ait vu quatre gros piliers debout. La destruction est a peu pres
+complete aujourd'hui; mais cette perte a ete compensee, vers 1853, par
+la decouverte d'un temple situe a quarante metres environ au sud du
+Sphinx (Fig.71). La facade ne parait pas, cachee qu'elle est sous le
+sable; l'exterieur seul a ete deblaye en partie. Le noyau de la
+maconnerie est en calcaire fin de Tourah. Le revetement, les piliers,
+les architraves, la couverture, etaient en blocs d'albatre ou de granit
+gigantesques. Le plan est des plus simples. Au centre (A), une grande
+salle en forme de T, ornee de seize piliers carres, hauts de cinq
+metres; a l'angle nord-ouest, un couloir etroit, en plan incline (B) par
+lequel on penetre aujourd'hui dans l'edifice; a l'angle sud-ouest, un
+retrait qui contient six niches superposees deux a deux (C). Une galerie
+oblongue (D), ouverte a chaque extremite sur un cabinet rectangulaire
+enseveli sous les decombres (E, E), complete cet ensemble. Point de
+porte monumentale, point de fenetre, et le corridor d'entree etait trop
+long pour amener la lumiere; elle ne penetrait que par des fentes
+obliques menagees dans la couverture, et dont les traces sont visibles
+encore a la crete des murs (e, e), de chaque cote de la piece
+principale. Inscriptions, bas-reliefs, peintures, ce qu'on est habitue a
+rencontrer partout en Egypte manque la, et pourtant ces murailles nues
+produisent sur le spectateur un effet aussi puissant que les temples les
+mieux decores de Thebes. L'architecte est arrive a la grandeur et
+presque au sublime rien qu'avec des blocs de granit et d'albatre
+ajustes, par la purete des lignes et par l'exactitude des proportions.
+
+[Illustration: Fig. 71]
+
+Quelques ruines eparses en Nubie, au Fayoum, au Sinai, ne nous
+permettent pas de decider si les temples de la XIIe dynastie meritaient
+les eloges que leur prodiguent les inscriptions contemporaines. Ceux des
+rois thebains, des Ptolemees, des Cesars, subsistent encore, plusieurs
+intacts, presque tous faciles a retablir, le jour ou on les aura etudies
+consciencieusement sur le terrain. Rien de plus varie, au premier abord,
+que les dispositions qu'ils presentent: quand on les regarde de pres,
+ils se ramenent aisement au meme type. D'abord, le sanctuaire. C'est une
+piece rectangulaire, petite, basse, obscure, inaccessible a d'autres
+qu'aux Pharaons ou aux pretres de service. On n'y trouvait ni statue ni
+embleme etablis a demeure; mais une barque sainte ou un tabernacle en
+bois peint pose sur un piedestal, une niche reservee dans l'epaisseur du
+mur ou dans un bloc de pierre isole, recevaient a certains jours la
+figure ou le symbole inanime du dieu, un animal vivant ou l'image de
+l'animal qui lui etait consacre. Un temple pouvait ne renfermer que
+cette seule piece et n'en etre pas moins un temple, au meme titre que
+les edifices les plus compliques; cependant il etait rare, au moins dans
+les grandes villes, qu'on se contentat d'attribuer aux dieux ce strict
+necessaire. Des chambres destinees au materiel de l'offrande ou du
+sacrifice, aux fleurs, aux parfums, aux etoffes, aux vases precieux, se
+groupaient autour de la _maison divine_; puis on batissait, en avant du
+massif compact qu'elles formaient, une ou plusieurs salles a colonnes ou
+les pretres et les devots s'assemblaient, une cour entouree de
+portiques, ou la foule penetrait en tout temps, une porte flanquee de
+deux tours et precedee de statues ou d'obelisques, une enceinte de
+briques, une avenue bordee de sphinx, ou les processions manoeuvraient a
+l'aise les jours de fete. Rien n'empechait un Pharaon d'elever une salle
+plus somptueuse en avant de celles que ses predecesseurs avaient
+edifiees, et ce qu'il faisait la, d'autres pouvaient le faire apres lui.
+Des zones successives de chambres et de cours, de pylones et de
+portiques, s'ajoutaient de regne en regne au noyau primitif. La vanite
+ou la piete aidant, le temple se developpait en tous sens, jusqu'a ce
+que l'espace ou la richesse manquat pour l'agrandir encore.
+
+Les temples les plus simples etaient parfois les plus elegants. C'etait
+le cas pour ceux qu'Amenhotpou III consacra dans l'ile d'Elephantine,
+que les membres de l'expedition francaise dessinerent a la fin du siecle
+dernier, et que le gouverneur turc d'Assouan detruisit en 1822. Le mieux
+conserve, celui du sud (Fig.72), n'avait qu'une seule chambre en gres,
+haute de 4m,25, large de 9m,50, longue de 12 metres. Les murs, droits et
+couronnes de la corniche ordinaire, reposaient sur un soubassement creux
+en maconnerie, eleve de 2m,25 au-dessus du sol, et entoure d'un parapet
+a hauteur d'appui. Un portique regnait tout autour. Il etait compose,
+sur chacun des cotes, de sept piliers carres, sans chapiteau ni base,
+sur chacune des facades, de deux colonnes a chapiteau lotiforme. Piliers
+et colonnes s'appuyaient directement sur le parapet, sauf a l'est, ou un
+perron de dix ou douze marches, resserre entre deux murs de meme hauteur
+que le soubassement, donnait acces a la cella. Les deux colonnes qui
+encadraient le haut de l'escalier etaient plus espacees que celles de la
+face opposee, et la large baie qu'elles formaient laissait apercevoir
+une porte richement decoree. Une seconde porte ouvrait a l'autre
+extremite, sous le portique. Plus tard, a l'epoque romaine, on tira
+parti de cette ordonnance pour modifier l'aspect du monument. On remplit
+les entre-colonnements du fond et on obtint une salle nouvelle,
+grossiere et sans ornements, mais suffisante aux besoins du culte. Les
+temples d'Elephantine rappellent assez exactement le temple periptere
+des Grecs, et cette ressemblance avec une des formes de l'architecture
+classique a laquelle nous sommes le plus habitues, explique peut-etre
+l'admiration sans bornes que les savants francais ressentirent a les
+voir. Ceux de Mesheikh, d'El-Kab, de Sharonnah, presentaient une
+disposition plus compliquee. Il y a trois pieces a El-Kab (Fig.73), une
+salle a quatre colonnes (A), une chambre (B), soutenue par quatre
+piliers hathoriques, et dans la muraille du fond, en face de
+la porte, une niche (C) a laquelle on montait par quatre marches. Le
+modele le plus complet qui nous soit parvenu de ces oratoires de petite
+ville appartient a l'epoque ptolemaique: c'est le temple d'Hathor, a
+Deir-el-Medinet (Fig.74). Il est deux fois plus long qu'il n'est large.
+Les faces en sont inclinees et nues a l'exterieur, la porte exceptee,
+dont le cadre en saillie est charge de tableaux finement sculptes.
+L'interieur est divise en trois parties: un portique (B) de deux
+colonnes campaniformes, un pronaos (C), auquel on arrive par un escalier
+de quatre marches, et qui est separe du portique par un mur a hauteur
+d'homme, trace entre deux colonnes campaniformes et deux piliers d'antes
+a chapiteaux hathoriques; enfin, le sanctuaire (D), flanque de deux
+cellules (E, E) eclairees par des lucarnes carrees, pratiquees dans le
+toit. On monte a la terrasse par un escalier (F) fort ingenieusement
+relegue dans l'angle sud du portique, et muni d'une jolie fenetre a
+claire-voie. Ce n'est qu'un temple en miniature, mais les membres en
+sont si bien proportionnes dans leur petitesse qu'on ne saurait rien
+concevoir de plus fin et de plus gracieux.
+
+[Illustration: Fig. 72]
+[Illustration: Fig. 73--Temple d'Amenhotpou III, a El-Kab.]
+[Illustration: Fig. 74]
+
+On n'est point tente d'en dire autant du temple que les Pharaons de la
+XXe dynastie construisirent au sud de Karnak, en l'honneur du dieu
+Khonsou (Fig.75); mais si le style n'en est pas irreprochable, le plan
+en est si clair qu'on est porte a le prendre pour type du temple
+egyptien, de preference a d'autres monuments plus elegants ou plus
+majestueux. Il se resout, a l'analyse, en deux parties separees par un
+mur epais (A, A). Au centre de la plus petite, le Saint des Saints (B),
+ouvert aux deux extremites et entierement isole du reste de l'edifice
+par un couloir (C) large de 3 metres; a droite et a gauche, des cabinets
+obscurs (D, D); par derriere, une halle a quatre colonnes (E), ou
+debouchent sept autres pieces (F, F). C'etait la maison du dieu. Elle ne
+communiquait avec le dehors que par deux portes (G, G), percees dans le
+mur meridional (A, A), et qui donnaient sur une salle hypostyle (H) plus
+large que longue, divisee en trois nefs. La nef centrale repose sur
+quatre colonnes campaniformes de 7 metres de haut; les laterales ne
+renferment chacune que deux colonnes lotiformes de 5m,50; le plafond de
+la travee mediale est donc plus eleve de 1m,50 que celui des bas cotes.
+On en profita pour regler l'eclairage: l'intervalle entre la terrasse
+inferieure et la superieure fut garni de claires-voies en pierre qui
+laissaient filtrer la lumiere. La cour (I) etait carree, bordee d'un
+portique a deux rangs de colonnes. On y avait acces par quatre poternes
+laterales (J, J) et par un portail monumental, pris entre deux tours
+quadrangulaires a pans inclines. Ce pylone (K) mesure 32 metres de long,
+10 de large, 18 de haut. Il ne contient aucune chambre, mais un escalier
+etroit, qui monte droit au couronnement de la porte, et de la, au sommet
+des tours. Quatre longues cavites prismatiques rayent la facade jusqu'au
+tiers de la hauteur, correspondant a autant de trous carres qui
+traversent l'epaisseur de la construction. On y plantait de grands mats
+en bois, formes de poutres entrees l'une sur l'autre, consolidees
+d'espace en espace par des especes d'agrafes et saisies par des
+charpentes engagees dans les trous carres: de longues banderoles de
+diverses couleurs flottaient au sommet (Fig.76). Tel etait le temple de
+Khonsou; telles sont, dans leurs lignes principales, la plupart des
+grands monuments d'epoque thebaine ou ptolemaique, Louxor, le Ramesseum,
+Medinet-Habou, Philae, Edfou, Denderah. Meme ruines a demi, l'aspect en
+a quelque chose d'etouffe et d'inquietant. Comme les dieux egyptiens
+aimaient a s'envelopper de mystere, le plan est concu de maniere a
+menager insensiblement la transition entre le plein soleil du monde
+exterieur et l'obscurite de leur retraite. A l'entree, ce sont encore de
+vastes espaces ou l'air et la lumiere descendent librement. La salle
+hypostyle est deja noyee dans un demi-jour discret, le sanctuaire est
+plus qu'a moitie perdu sous un vague crepuscule, et au fond, dans les
+dernieres salles, la nuit regne presque complete. L'effet de lointain
+que produit a l'oeil cette degradation successive de la lumiere etait
+augmente par divers artifices de construction. Toutes les parties ne
+sont pas de plain-pied. Le sol se releve a mesure qu'on s'eloigne de
+l'entree (Fig.77), et il faut toujours enjamber quelques marches pour
+passer d'un plan a l'autre. La difference de niveau ne depasse pas 1m,60
+au temple de Khonsou, mais elle se combine avec un mouvement de descente
+de la toiture, qui est d'ordinaire accentue vigoureusement. Du pylone au
+mur de fond, la hauteur decroit progressivement: le peristyle est plus
+eleve que l'hypostyle, celui-ci domine le sanctuaire, la salle a
+colonnes et la derniere chambre sont de moins en moins hautes. Les
+architectes de l'epoque ptolemaique ont change certains details
+d'arrangement. Ils ont creuse dans les murs des couloirs secrets et des
+cryptes ou cacher les tresors du Dieu (Fig.78). Ils ont place des
+chapelles et des reposoirs sur les terrasses. Ils n'ont introduit au
+plan primitif que deux modifications importantes. Le sanctuaire avait
+jadis deux portes opposees, ils ne lui en ont laisse qu'une. La
+colonnade qui garnissait le fond de la cour ou la facade du temple,
+quand la cour n'existait pas, est devenue une chambre nouvelle, le
+pronaos. Les colonnes de la rangee exterieure subsistent, mais reliees,
+jusqu'a mi-hauteur environ, par un mur couronne d'une corniche, qui
+forme ecran et empechait la foule d'apercevoir ce qui se passait au
+dela (Fig.79). La salle est soutenue par deux, trois ou meme quatre
+rangs de colonnes, selon la grandeur de l'edifice qui s'etend derriere
+elle. Pour le reste, comparez le plan du temple d'Edfou (Fig.80) a
+celui du temple de Khonsou, et vous verrez combien peu ils different
+l'un de l'autre.
+
+[Illustration: Fig. 75]
+[Illustration: Fig. 76]
+[Illustration: Fig. 77--Le Ramesseum restaure, pour montrer le
+relevement du sol.]
+[Illustration: Fig. 78--Les cryptes dans l'epaisseur des murs,
+autour du sanctuaire a Denderah.]
+[Illustration: Fig. 79--Le pronaos d'Edfou, vu du haut du pylone
+oriental.]
+[Illustration: Fig. 80]
+
+Ainsi concu, l'edifice suffisait a tous les besoins du culte. Lorsqu'on
+voulait l'accroitre, on ne s'attaquait pas d'ordinaire au sanctuaire ni
+aux chambres qui l'entouraient, mais bien aux parties d'apparat,
+hypostyles, cours ou pylones. Rien n'est plus propre que l'histoire du
+grand temple de Karnak a illustrer le procede des Egyptiens en pareille
+circonstance. Osirtasen Ier l'avait fonde, probablement sur le site d'un
+temple plus ancien (Fig.81). C'etait un edifice de petites dimensions,
+construit en calcaire et en gres avec portes en granit: des piliers a
+seize pans unis en decoraient l'interieur. Amenemhat II et III y
+travaillerent, les princes de la XIIIe et de la XIVe dynastie y
+consacrerent des statues et des tables d'offrandes; il etait encore
+intact au XVIIIe siecle avant notre ere, lorsque Thoutmos Ier, enrichi
+par la guerre, resolut de l'agrandir. Il eleva en avant de ce qui
+existait deja deux chambres, precedees d'une cour et flanquees de
+chapelles isolees, puis trois pylones echelonnes l'un derriere l'autre.
+Le tout presentait l'aspect d'un vaste rectangle pose debout sur un
+autre rectangle allonge en travers. Thoutmos II et Hatshopsitou
+couvrirent de bas-reliefs les murs que leur pere avait batis, mais
+n'ajouterent rien; seulement, la regente, pour amener ses obelisques
+entre deux des pylones, pratiqua une breche dans le mur meridional et
+abattit seize des colonnes qui se trouvaient en cet endroit. Thoutmos
+III reprit d'abord certaines parties qui lui paraissaient sans doute
+indignes de son dieu, le double sanctuaire qu'il relit en granit de
+Syene, le premier pylone. Il reedifia, a l'est, d'anciennes chambres,
+dont la plus importante, celle qui porte le nom de _Promenoir_, servait
+de station et de reposoir lors des processions, enveloppa l'ensemble
+d'un mur de pierre, creusa le lac sur lequel on lancait les barques
+sacrees les jours de fete; puis, changeant brusquement de direction, il
+erigea deux pylones tournes vers le sud. Il rompit de la sorte la juste
+proportion qui avait existe jusqu'alors entre le corps et la facade:
+l'enceinte exterieure devint trop large pour les premiers pylones et ne
+se raccorda plus exactement au dernier. Amenhotpou III corrigea ce
+defaut: il eleva un sixieme pylone plus massif, partant, plus propre a
+servir de facade. Le temple en fut reste la, qu'il surpassait deja tout
+ce qu'on avait entrepris jusqu'alors de plus audacieux; les Pharaons de
+la XIXe dynastie reussirent a faire mieux encore. Ils ne construisirent
+qu'une salle hypostyle (Fig.82) et qu'un pylone, mais l'hypostyle a
+50 metres de long sur 100 de large. Au milieu, une avenue de douze
+colonnes a chapiteau campaniforme, les plus hautes qu'on ait jamais
+employees a l'interieur d'un edifice; dans les bas cotes, 122 colonnes a
+chapiteau lotiforme, rangees en quinconce sur neuf files. Le plafond de
+la travee centrale etait a 23 metres au-dessus du sol, et le pylone le
+dominait d'environ 15 metres. Trois rois peinerent pendant un siecle
+avant d'amener l'hypostyle a perfection. Ramses Ier concut l'idee, Seti
+Ier termina le gros oeuvre, Ramses II acheva presque entierement la
+decoration. Les Pharaons des dynasties suivantes se disputerent quelques
+places vides le long des colonnes, pour y graver leur nom et participer
+a la gloire des trois fondateurs, mais ils n'allerent pas plus loin.
+Pourtant le monument, arrete a ce point, demeurait incomplet: il lui
+manquait un dernier pylone et une cour a portiques. Pres de trois
+siecles s'ecoulerent avant qu'on songeat a reprendre les travaux. Enfin,
+les Bubastites se deciderent a commencer les portiques, mais faiblement,
+comme il convenait a leurs faibles ressources. Un moment, l'Ethiopien
+Taharqou imagina qu'il etait de taille a rivaliser avec les Pharaons
+thebains et devisa une salle hypostyle plus large que l'ancienne, mais
+ses mesures etaient mal prises. Les colonnes de la travee centrale, les
+seules qu'il eut le temps d'eriger, etaient trop eloignees pour qu'on
+put y etablir la couverture: elles ne porterent jamais rien et ne
+subsisterent que pour marquer son impuissance. Enfin les Ptolemees, se
+conformant a la tradition des rois indigenes, se mirent a l'ouvrage;
+mais les revoltes de Thebes interrompirent leurs projets, le tremblement
+de terre de l'an 27 detruisit une partie du temple, et le pylone resta a
+jamais inacheve. L'histoire de Karnak est celle de tous les grands
+temples egyptiens. A l'etudier de pres, on comprend la raison des
+irregularites qu'ils presentent pour la plupart. Le plan est partout
+sensiblement le meme, et la croissance se produit de la meme maniere,
+mais les architectes ne prevoyaient pas toujours l'importance que leur
+oeuvre acquerrait, et le terrain qu'ils lui avaient choisi ne se pretait
+pas jusqu'au bout au developpement normal. A Louxor (Fig.83), le
+progres marcha methodiquement sous Amenhotpou III et sous Seti Ier;
+mais, quand Ramses II voulut ajouter a ce qu'avaient fait ses
+predecesseurs, un coude secondaire de la riviere l'obligea a se rejeter
+vers l'est. Son pylone n'est point parallele a celui d'Amenhotpou III,
+et ses portiques forment un angle marque avec l'axe general des
+constructions anterieures. A Philae (Fig.84), la deviation est plus
+forte encore. Non seulement le pylone le plus grand n'est pas dans
+l'alignement du plus petit, mais les deux colonnades ne sont point
+paralleles entre elles et ne se raccordent pas naturellement au pylone.
+Ce n'est point la, comme on l'a dit souvent, negligence ou parti pris.
+Le plan premier etait aussi juste que peut l'exiger le dessinateur le
+plus entiche de symetrie; mais il fallait le plier aux exigences du
+site, et les architectes n'eurent plus souci des lors que de tirer le
+meilleur parti des irregularites auxquelles la configuration du sol les
+condamnait. Cette contrainte les a souvent inspires: Philae nous montre
+jusqu'a quel point ils savaient faire de ce desordre oblige un element
+de grace et de pittoresque.
+
+[Illustration: Fig. 81--Le temple de Karnak jusqu'au regne
+d'Amenhotpou III.]
+[Illustration: Fig. 82]
+[Illustration: Fig. 83]
+[Illustration: Fig. 84--Plan de l'ile de Philae.]
+
+L'idee du temple-caverne dut venir de bonne heure aux Egyptiens; ils
+taillaient la maison des morts dans la montagne, pourquoi n'y
+auraient-ils pas taille la maison des dieux? Pourtant, les speos les
+plus anciens que nous possedions ne remontent qu'aux premiers regnes de
+la XVIIIe dynastie. On les rencontre de preference dans les endroits ou
+la bande de terre cultivable etait le moins large, pres de Beni-Hassan,
+au Gebel Silsileh, en Nubie. Toutes les variantes du temple isole se
+retrouvent dans le souterrain, plus ou moins modifiees par la nature du
+milieu. Le Speos Artemidos s'annonce par un portique a piliers, mais ne
+renferme qu'un naos carre avec une niche de fond pour la statue de la
+deesse Pakhit. Kalaat-Addah presente au fleuve (Fig.85) une facade (A)
+plane, etroite, ou l'on accede par un escalier assez raide; vient
+ensuite une salle hypostyle flanquee de deux reduits (C), puis un
+sanctuaire a deux etages superposes (D).
+
+[Illustration: Fig. 85]
+
+La chapelle d'Harmhabi (Fig.86), au Gebel Silsileh, se compose d'une
+galerie parallele au Nil, etayee de quatre piliers massifs reserves dans
+la roche vive, et sur laquelle la chambre debouche a angle droit.
+
+[Illustration: Fig. 86]
+
+A Ibsamboul, les deux temples sont entierement dans la falaise. La face
+du plus grand (Fig.87) simule un pylone en talus, couronne d'une
+corniche, et garde, selon l'usage, par quatre colosses assis,
+accompagnes de statues plus petites; seulement les colosses ont ici pres
+de 20 metres. Au dela de la porte s'etend une salle de 40 metres de long
+sur 18 de large, qui tient lieu du peristyle ordinaire. Huit Osiris, le
+dos a autant de piliers, semblent porter la montagne sur leur tete. Au
+dela, un hypostyle, une galerie transversale qui isole le sanctuaire,
+enfin le sanctuaire lui-meme entre deux pieces plus petites. Huit
+cryptes, etablies a un niveau plus bas que celui de l'excavation
+principale, se repartissent inegalement a droite et a gauche du
+peristyle. Le souterrain entier mesure 55 metres du seuil au fond du
+sanctuaire. Le petit speos d'Hathor, situe a quelque cent pas vers le
+nord, n'offre pas des dimensions aussi considerables; mais la facade est
+ornee de colosses debout, dont quatre representent Ramses, et deux sa
+femme Nofritari. Le peristyle manque (Fig.88) ainsi que les cryptes, et
+les chapelles sont placees aux deux extremites du couloir transversal,
+au lieu d'etre paralleles au sanctuaire; en revanche, l'hypostyle a six
+piliers avec tete d'Hathor. Ou l'espace le permettait, on n'a fait
+entrer qu'une partie du temple dans le rocher; les avancees ont ete
+construites en plein air, de blocs rapportes, et le speos devient une
+moitie de caverne, un hemi-speos. Le peristyle seul a Derr, le pylone et
+la cour a Beit-el-Oualli, le pylone, la cour rectangulaire, l'hypostyle
+a Gerf Hossein et a Ouady-es-Seboua, sont au-dehors de la montagne. Le
+plus celebre et le plus original des hemi-speos est a Deir-el-Bahari.
+dans la necropole thebaine, et fut bati par la reine Hatshopsitou
+(Fig.89).
+
+[Illustration: Fig. 87]
+[Illustration: Fig. 88]
+[Illustration: Fig. 89]
+
+Le sanctuaire et les deux chapelles qui l'accompagnent, selon la
+coutume, etaient creuses a 30 metres environ au-dessus du niveau de la
+vallee. Pour y atteindre, on traca des rampes et on etagea des
+terrasses, dont l'insuffisance des fouilles entreprises jusqu'a present
+ne permet pas de saisir l'agencement. Entre l'hemi-speos et le temple
+isole, les Egyptiens avaient encore quelque chose d'intermediaire, le
+temple adosse a la montagne, mais qui n'y penetre point. Le temple du
+Sphinx a Gizeh, celui de Seti Ier a Abydos sont deux bons exemples du
+genre. J'ai deja parle du premier; l'aire du second (Fig.90) a ete
+decoupee dans une bande de sable etroite et basse qui separe la plaine
+du desert. Il etait enterre jusqu'au toit, la crete des murs sortait a
+peine du sol, et l'escalier qui montait aux terrasses conduisait
+egalement au sommet de la colline. L'avant-corps, qui se detachait en
+plein relief, n'annoncait rien d'extraordinaire: deux pylones, deux
+cours, un portique droit a piliers carres, les bizarreries ne
+commencaient qu'au dela. C'etaient d'abord deux hypostyles au lieu d'un
+seul. Ils sont separes par un mur perce de sept portes, n'ont point de
+nef centrale, et le sanctuaire donne directement sur le second. C'est,
+comme d'ordinaire, une chambre oblongue percee aux deux extremites; mais
+les pieces qui, ailleurs, l'enveloppaient sans le toucher, sont ici
+placees cote a cote sur une meme ligne, deux a droite, quatre a gauche;
+de plus, elles sont surmontees de voutes en encorbellement et ne
+recoivent de jour que par la porte. Derriere le sanctuaire, meme
+changement; la salle hypostyle s'appuie au mur du fond, et ses
+dependances sont distribuees inegalement a droite et a gauche. Et, comme
+si ce n'etait pas assez, on a construit, sur le flanc gauche, une cour,
+des chambres a colonnes, des couloirs, des reduits obscurs, une aile
+entiere, qui se detache en equerre du batiment principal et n'a pas de
+contrepoids sur la droite. L'examen des lieux explique ces
+irregularites. La colline n'est pas large en cet endroit, et le petit
+hypostyle en touche presque le revers. Si on avait suivi le plan normal
+sans rien y changer, on l'aurait percee de part en part, et le temple
+n'aurait plus eu ce caractere de temple adosse, que le fondateur avait
+voulu lui donner. L'architecte repartit donc en largeur les membres
+qu'on disposait d'ordinaire en longueur, et meme en rejeta une partie
+sur le cote. Quelques annees plus tard, quand Ramses II eleva, a une
+centaine de metres vers le nord-ouest, un monument consacre a sa propre
+memoire, il se garda bien d'agir comme son pere. Son temple, assis au
+sommet de la colline, eut l'espace necessaire a s'etendre librement, et
+le plan ordinaire s'y deploie dans toute sa rigueur.
+
+[Illustration: Fig. 90]
+
+La plupart des temples, meme les plus petits, sont enveloppes d'une
+enceinte quadrangulaire. A Medinet-Habou, elle est en gres, basse et
+crenelee; c'est une fantaisie de Ramses III qui, en pretant a son
+monument l'aspect exterieur d'une forteresse, a voulu perpetuer le
+souvenir de ses victoires syriennes. Partout ailleurs, les pertes sont
+en pierre, les murailles en briques seches, a assises tordues.
+L'enceinte n'etait pas destinee, comme on l'a dit souvent, a isoler le
+temple et a derober aux yeux des profanes les ceremonies qui s'y
+accomplissaient. Elle marquait la limite ou s'arretait la maison du
+dieu, et servait au besoin a repousser les attaques d'un ennemi dont les
+richesses accumulees dans le sanctuaire auraient allume la cupidite. Des
+allees de sphinx, ou, comme a Karnak, une suite de pylones echelonnes,
+menaient des portes aux differentes entrees, et formaient autant de
+larges voies triomphales. Le reste du terrain etait occupe, en partie
+par les etables, les celliers, les greniers des pretres, en partie par
+des habitations privees. De meme qu'en Europe, au moyen age, la
+population s'amassait plus dense autour des eglises et des abbayes, en
+Egypte, elle se pressait autour des temples, pour profiter de la
+tranquillite qu'assuraient au dieu la terreur de son nom et la solidite
+de ses remparts. Au debut, on avait reserve un espace vide le long des
+pylones et des murs, puis les maisons envahirent ce chemin de ronde et
+s'appuyerent a la paroi meme. Detruites et rebaties sur place pendant
+des siecles, le sol s'exhaussa si bien de leurs debris, que la plupart
+des temples finirent par s'enterrer peu a peu et se trouverent en
+contrebas des quartiers environnants. Herodote le raconte de Bubaste, et
+l'examen des lieux montre qu'il en etait de meme dans beaucoup
+d'endroits. A Ombos, a Edfou, a Denderah, la cite entiere tenait dans la
+meme enceinte que la maison divine. A El-Kab, l'enceinte du temple etait
+distincte de celle de la ville; elle formait une sorte de donjon ou la
+garnison pouvait chercher un dernier abri. A Memphis, a Thebes, il y
+avait autant de donjons que de temples principaux, et ces forteresses
+divines, d'abord isolees au milieu des maisons, furent, a partir de la
+XVIIIe dynastie, reunies entre elles par des avenues bordees de sphinx.
+C'etait le plus souvent des androsphinx a tete d'homme et au corps de
+lion, mais on trouve aussi des criosphinx a corps de lion et a tete de
+belier (Fig.91), ou meme, dans les endroits ou le culte local
+comportait une pareille substitution, des beliers agenouilles qui
+tiennent une figure du souverain dedicateur entre leurs pattes de devant
+(Fig.92). L'avenue qui va de Louxor a Karnak etait composee de ces
+elements divers. Elle a 2 kilometres de long et s'inflechit a diverses
+reprises, mais n'y reconnaissez pas une preuve nouvelle de l'horreur des
+Egyptiens pour la symetrie. Les enceintes des deux temples n'etaient pas
+orientees de la meme maniere, et les avenues tracees perpendiculairement
+sur le front de chacune d'elles ne se seraient jamais raccordees, si on
+ne les avait fait devier de leur direction premiere. En resume, les
+habitants de Thebes voyaient de leurs temples presque tout ce que nous
+en voyons. Le sanctuaire et ses dependances immediates leur etaient
+fermes; mais ils avaient acces a la facade, aux cours, meme a la salle
+hypostyle, et ils pouvaient admirer les chefs-d'oeuvre de leurs
+architectes presque aussi librement que nous faisons aujourd'hui.
+
+[Illustration: Fig. 91]
+[Illustration: Fig. 92]
+
+
+3.--LA DECORATION.
+
+
+La tradition antique affirmait que les premiers temples egyptiens ne
+renfermaient aucune image sculptee, aucune inscription, aucun symbole,
+et de fait le temple du Sphinx est nu. C'est la toutefois un exemple
+unique. Les fragments d'architrave et de parois employes comme materiaux
+dans la pyramide septentrionale de Lisht, et qui portent le nom de
+Khafri, montrent qu'il n'en etait deja plus ainsi des le temps de la IVe
+dynastie. A l'epoque thebaine, toutes les surfaces lisses, pylones,
+parements des murs, futs des colonnes, etaient couvertes de tableaux et
+de legendes. Sous les Ptolemees et sous les Cesars, lettres et figures
+etaient tellement pressees, qu'il semble que la pierre disparaisse sous
+la masse des ornements dont elle est chargee. Un coup d'oeil rapide
+suffit a montrer que les scenes ne sont pas jetees au hasard. Elles
+s'enchainent, se deduisent les unes des autres et forment comme un grand
+livre mystique, ou les relations officielles des dieux avec l'homme et
+de l'homme avec les dieux sont clairement expliquees a qui sait le
+comprendre. Le temple etait bati a l'image du monde, tel que les
+Egyptiens le connaissaient. La terre etait pour eux une sorte de table
+plate et mince, plus longue que large. Le ciel s'etendait au-dessus,
+semblable, selon les uns, a un immense plafond de fer, selon les autres,
+a une voute surbaissee. Comme il ne pouvait rester suspendu sans etre
+appuye de quelque support qui l'empechat de tomber, on avait imagine de
+le maintenir en place au moyen de quatre etais ou de quatre piliers
+gigantesques. Le dallage du temple representait naturellement la terre.
+Les colonnes et, au besoin, les quatre angles des chambres figuraient
+les piliers. Le toit, voute a Abydos, plat partout ailleurs, repondait
+exactement a l'opinion qu'on se faisait du ciel. Chaque partie recevait
+une decoration appropriee a sa signification. Ce qui touchait au sol se
+revetait de vegetation. La base des colonnes etait entouree de
+feuilles, le pied des murs se garnissait de longues tiges de lotus ou de
+papyrus (Fig.98), au milieu desquelles passaient quelquefois des
+animaux. Des bouquets de plantes fluviales, emergeant de l'eau
+(Fig.94), egayaient les soubassements de certaines chambres. Ailleurs,
+c'etaient des fleurs epanouies, entremelees de boutons isoles (Fig.95)
+ou reliees par des cordes (Fig.96), des emblemes indiquant la reunion
+des deux Egyptes entre les mains d'un seul Pharaon (Fig.97), des
+oiseaux a bras d'hommes assis en adoration sur le signe des fetes
+solennelles, ou des prisonniers accroupis et lies au poteau deux a deux,
+un negre avec un Asiatique (Fig.98). Des Nils males et femelles
+s'agenouillaient (Fig.99), ou s'avancaient majestueusement en
+procession, au ras de terre, les mains chargees de fleurs et de fruits.
+Ce sont les nomes de l'Egypte, les lacs, les districts qui apportent
+leurs produits au dieu. Une fois meme, a Karnak, Thoutmos III a grave
+sur le soubassement les fleurs, les plantes et les animaux des pays
+etrangers qu'il avait vaincus (Fig.100). Le plafond, peint en bleu,
+etait seme d'etoiles jaunes a cinq branches, auxquelles se melent par
+endroits les cartouches du roi fondateur. De longues bandes
+d'hieroglyphes rompaient d'espace en espace la monotonie de ce ciel
+d'Egypte. Les vautours de Nekhab et d'Ouazit, les deesses du midi et du
+nord, couronnes et armes d'emblemes divins (Fig.101), planent dans la
+travee centrale des salles hypostyles, dans les soffites des portes,
+par-dessus la route que le roi suivait pour se rendre au sanctuaire. Au
+Ramesseum, a Edfou, a Philae, a Denderah, a Ombos, a Esneh, les
+profondeurs du firmament semblent s'ouvrir et reveler leurs habitants
+aux yeux des fideles. L'Ocean celeste deroule ses eaux, ou le soleil et
+la lune naviguent, escortes des planetes, des constellations et des
+decans, ou les genies des mois et des jours marchent en longues files. A
+l'epoque ptolemaique, des zodiaques, composes a l'imitation des
+zodiaques grecs, se placent a cote des tableaux astronomiques d'origine
+purement egyptienne (Fig.102). La decoration des architraves qui
+portaient les dalles de la couverture etait completement independante de
+celle de la couverture proprement dite. On n'y voyait que des legendes
+hieroglyphiques en gros caracteres, ou les beautes du temple, le nom des
+rois qui y avaient travaille, la gloire des dieux auxquels il etait
+consacre, sont celebres avec emphase. En resume, l'ornementation du
+soubassement et celle du plafond etaient restreintes a un petit nombre
+de sujets toujours les memes; les tableaux les plus importants et les
+plus varies etaient comme suspendus entre ciel et terre, a la paroi des
+chambres et des pylones.
+
+[Illustration: Fig. 93]
+[Illustration: Fig. 94]
+[Illustration: Fig. 95]
+[Illustration: Fig. 96]
+[Illustration: Fig. 97]
+[Illustration: Fig. 98]
+[Illustration: Fig. 99]
+[Illustration: Fig. 100]
+[Illustration: Fig. 101]
+[Illustration: Fig. 102--Zodiaque circulaire de Denderah.]
+
+Ils illustrent les rapports officiels de l'Egypte avec les dieux. Les
+gens du commun n'avaient pas le droit de commercer directement avec la
+divinite. Il leur fallait un mediateur qui, tenant a la fois de la
+nature humaine et de la nature divine, fut en etat de les percevoir
+egalement l'une et l'autre. Seul, le roi, fils du soleil, etait d'assez
+haute extraction pour contempler le dieu du temple, le servir et lui
+parler face a face. Les sacrifices ne se faisaient que par lui ou par
+delegation de lui; meme l'offrande aux morts etait censee passer par ses
+mains, et la famille se prevalait de son nom (_souten di hotpou_) pour
+l'envoyer dans l'autre monde. Le roi est donc partout dans le temple,
+debout, assis, agenouille, occupe a egorger la victime, a en presenter
+les morceaux, a verser le vin, le lait, l'huile, a bruler l'encens:
+c'est l'humanite entiere qui agit en lui et accomplit ses devoirs envers
+la divinite. Lorsque la ceremonie qu'il execute exige le concours de
+plusieurs personnes, alors seulement des aides mortels, autant que
+possible des membres de sa famille, paraissent a ses cotes. La reine,
+debout derriere lui, comme Isis derriere Osiris, leve la main pour le
+proteger, agite le sistre ou bat le tambourin pour eloigner de lui les
+mauvais esprits, tient le bouquet ou le vase a libation. Le fils aine
+tend le filet ou lasse le taureau, et recite la priere pour lui, tandis
+qu'il leve vers le dieu chaque objet prescrit par le rituel. Un pretre
+remplace parfois le prince, mais les autres hommes n'ont jamais que des
+roles infimes: ils sont bouchers ou servants, ils portent la barque ou
+le palanquin du dieu. Le dieu, de son cote, n'est pas toujours seul; il
+a sa femme et son fils a cote de lui, puis les dieux des nomes voisins
+et, d'une maniere generale, les dieux de l'Egypte entiere. Du moment que
+le temple est l'image du monde, il doit comme le monde meme renfermer
+tous les dieux grands et petits. Ils sont le plus souvent ranges
+derriere le dieu principal, assis ou debout, et partagent avec lui
+l'hommage du souverain. Quelquefois cependant, ils prennent une part
+active aux ceremonies. Les esprits d'On et de Khonou s'agenouillent
+devant le soleil et l'acclament. Hor et Sit ou Thot amenent Pharaon a
+son pere Amon-Ra, ou remplissent a cote de lui les fonctions reservees
+ailleurs au prince ou au pretre: ils l'aident a renverser la victime, a
+prendre dans le filet les oiseaux destines au sacrifice, ils versent sur
+sa tete l'eau de jeunesse et de vie qui doit le laver de ses souillures.
+La place et la fonction de ces dieux synedres etait definie strictement
+par la theologie. Le soleil, allant d'Orient en Occident, coupait,
+disent les textes, l'univers en deux mondes, celui du midi et celui du
+nord. Le temple etait double comme l'univers, et une ligne ideale,
+passant par l'axe du sanctuaire, le divisait en deux temples, le temple
+du midi a droite, le temple du nord a gauche. Les dieux et leurs
+differentes formes etaient repartis entre ces deux temples, selon qu'ils
+appartenaient au midi ou au nord. Et cette fiction de dualite etait
+Poussee plus loin encore: chaque chambre se divisait, a l'imitation du
+temple, en deux moities dont l'une, celle de droite, etait du midi et
+l'autre etait du nord. L'hommage du roi, pour etre complet, devait se
+faire dans le temple du midi et dans celui du nord, aux dieux du midi et
+a ceux du nord, avec les produits du midi et avec ceux du nord. Chaque
+tableau devait donc se repeter au moins deux fois dans le temple, sur
+une paroi de droite et sur une paroi de gauche. Amon, a droite, recevait
+le ble, le vin, les liqueurs du midi; a gauche, le ble, le vin, les
+liqueurs du nord, et ce qui est vrai d'Amon l'est de Mout, de Khonsou,
+de Montou, de bien d'autres. Dans la pratique, le manque d'espace
+empechait qu'il en fut toujours ainsi, et on ne rencontre souvent qu'un
+seul tableau ou produits du nord et produits du midi etaient confondus,
+devant un Amon qui representait a lui seul l'Amon du midi et l'Amon du
+nord. Cette derogation a l'usage n'est jamais que momentanee: la
+symetrie se retablissait des que le permettaient les circonstances.
+
+Aux temps pharaoniques, les tableaux ne sont pas tres serres l'un contre
+l'autre. La surface a couvrir, arretee en bas par une ligne tracee
+au-dessus de la decoration du soubassement, est limitee vers le haut,
+soit par la corniche normale, soit par une frise composee d'uraeus, de
+faisceaux de lotus alignes cote a cote, de cartouches royaux (Fig.103),
+entoures de symboles divins, d'emblemes empruntes au culte local, des
+tetes d'Hathor, par exemple, dans un temple d'Hathor, ou d'une dedicace
+horizontale en belles lettres gravees profondement. Le panneau ainsi
+encadre ne formait souvent qu'un seul registre, souvent aussi se
+divisait en deux registres superposes; il fallait une muraille bien
+haute pour que ce nombre fut depasse. Figures et legendes etaient
+espacees largement et les scenes se succedaient a la file presque sans
+separation materielle; c'etait affaire au spectateur d'en discerner le
+commencement et la fin. Les tetes du roi etalent de veritables portraits
+dessines d'apres nature, et la figure des dieux en reproduisait les
+traits aussi exactement que possible. Puisque Pharaon etait fils des
+dieux, la facon la plus sure d'obtenir la ressemblance etait de modeler
+leur visage sur le visage de Pharaon. Les acteurs secondaires n'etaient
+pas moins soignes que les autres, mais quand il y en avait trop, on les
+distribuait sur deux ou trois registres, dont la hauteur totale ne
+depasse jamais celle des personnages principaux. Les offrandes, les
+sceptres, les bijoux, les vetements, les coiffures, les meubles, tous
+les accessoires etaient traites avec un souci tres reel de l'elegance et
+de la verite. Les couleurs, enfin, etaient combinees de telle facon
+qu'une tonalite generale dominat dans une meme localite. Il y avait dans
+les temples des pieces qu'on pouvait appeler a juste titre: la _salle
+bleue_, la _salle rouge_, la _salle d'or_. Voila pour l'epoque
+classique. A mesure qu'on descend vers les bas temps, les scenes se
+multiplient. Sous les Grecs et sous les Romains, elles sont si
+nombreuses que la plus petite muraille ne peut les contenir a moins de
+quatre (Fig.104), cinq, six, huit registres. Les figures principales
+semblent se contracter sur elles-memes pour occuper moins de place, et
+des milliers de menus hieroglyphes envahissent tout l'espace qu'elles ne
+remplissent pas. Les dieux et les rois ne sont plus des portraits du
+souverain regnant, mais des types de convention sans vigueur et sans
+vie. Quant aux figures secondaires et aux accessoires, on n'a plus qu'un
+souci, c'est de les entasser aussi serre que possible. Ce n'est pas la
+faute de gout; une idee religieuse a decide et precipite ces
+changements. La decoration n'avait pas seulement pour objet le plaisir
+des yeux. Qu'on l'appliquat a un meuble, a un cercueil, a une maison, a
+un temple, elle possedait une vertu magique, dont chaque etre ou chaque
+action representee, chaque parole inscrite ou prononcee au moment de la
+consecration, determinait la puissance et le caractere. Chaque tableau
+etait donc une amulette en meme temps qu'un ornement. Tant qu'il durait,
+il assurait au dieu le benefice de l'hommage rendu ou du sacrifice
+accompli par le roi; il confirmait au roi, vivant ou mort, les graces
+que le dieu lui avait accordees en recompense, il preservait contre la
+destruction le pan de mur sur lequel il etait trace. A la XVIIIe
+dynastie, on pensait qu'une ou deux amulettes de ce genre suffisaient a
+obtenir l'effet qu'on en attendait. Plus tard, on crut qu'on ne saurait
+trop en augmenter la quantite, et on en mit autant que la muraille
+pouvait en recevoir. Une chambre moyenne d'Edfou et de Denderah fournit
+a l'etude plus de materiaux que la salle hypostyle de Karnak, et la
+chapelle d'Antonin a Philae, si elle avait ete terminee, renfermerait
+autant de scenes que le sanctuaire de Louxor et le couloir qui
+l'enveloppe.
+
+[Illustration: Fig. 103]
+[Illustration: Fig. 104--Paroi d'une chambre a Denderah, pour montrer
+la disposition des tableaux.]
+
+En voyant la variete des sujets traites sur les murs d'un meme temple,
+on est d'abord tente de croire que la decoration ne forme pas un
+ensemble suivi d'un bout a l'autre, et que, si plusieurs series sont, a
+n'en pas douter, le developpement d'une seule idee historique ou
+dogmatique, d'autres sont jetees simplement a la file, sans aucun lien
+qui les rattache entre elles. A Louxor et au Ramesseum, chaque face de
+pylone est un champ de bataille, sur lequel on peut etudier presque jour
+a jour la lutte de Ramses II contre les Khiti, en l'an V de son regne,
+le camp des Egyptiens attaque de nuit, la maison du roi surprise pendant
+la marche, la defaite des barbares, leur fuite, la garnison de Qodshou
+sortie au secours des vaincus, les mesaventures du prince de Khiti et de
+ses generaux. Ailleurs la guerre n'est point representee, mais le
+sacrifice humain qui marquait jadis la fin de chaque campagne: le roi
+saisit aux cheveux les prisonniers prosternes a ses pieds, et leve la
+massue comme pour ecraser leurs tetes d'un seul coup. A Karnak, le long
+du mur exterieur, Seti Ier fait la chasse aux Bedouins du Sinai. Ramses
+III, a Medinet-Habou, detruit la flotte des peuples de la mer, ou recoit
+les mains coupees des Libyens que ses soldats lui apportent en guise de
+trophees. Puis, sans transition, on apercoit un tableau pacifique, ou
+Pharaon verse a son pere Amon une libation d'eau parfumee. Il semble
+qu'on ne puisse etablir aucun lien entre ces scenes, et pourtant l'une
+est la consequence necessaire des autres. Si le dieu n'avait pas donne
+la victoire au roi, le roi a son tour n'aurait pas institue les
+ceremonies qui s'accomplissaient dans le temple. Le sculpteur a
+transporte les evenements sur la muraille, dans l'ordre ou ils s'etaient
+passes, la victoire, puis le sacrifice, le bienfait du dieu d'abord et
+les actions de graces du roi. A y regarder de pres, tout se suit, tout
+s'enchaine de la meme maniere dans cette multitude d'episodes. Tous les
+tableaux, et ceux-la dont la presence s'explique le moins au premier
+coup d'oeil, representent les moments d'une action unique, qui commence
+a la porte et se deroule, a travers les salles, jusqu'au fond du
+sanctuaire. Le roi entre au temple. Dans les cours, le souvenir de ses
+victoires frappe partout ses regards; mais voici que le dieu sort a sa
+rencontre, cache dans une chasse et environne de pretres. Les rites
+prescrits en pareil cas sont retraces sur les murs de l'hypostyle ou ils
+s'executaient, puis roi et dieu prennent ensemble le chemin du
+sanctuaire. Arrives a la porte qui donne acces de la partie publique
+dans la partie mysterieuse du temple, le cortege humain s'arrete, et le
+roi, franchissant le seuil, est accueilli par les dieux. Il fait l'un
+apres l'autre tous les exercices religieux auxquels l'oblige la coutume;
+ses merites s'accroissent par la vertu des prieres, ses sens s'affinent,
+il prend place parmi les types divins, et penetre enfin dans le
+sanctuaire, ou le dieu se revele a lui sans temoin et lui parle face a
+face. La decoration reproduit fidelement le progres de cette
+presentation mystique: accueil bienveillant des divinites, gestes et
+offrandes du roi, les vetements qu'il depouille ou revet successivement,
+les couronnes dont il se coiffe, les prieres qu'il recite et les graces
+qui lui sont conferees, tout est grave sur les murs en ses lieu et
+place. Le roi et les rares personnes qui l'accompagnent ont le dos
+tourne a la porte d'entree, la face tournee a la porte du fond. Les
+dieux au contraire, ceux du moins qui ne font point partie pour le
+moment de l'escorte royale, ont la face a la porte, le dos au
+sanctuaire. Si, au cours d'une ceremonie, le roi officiant venait a
+manquer de memoire, il n'avait qu'a lever les yeux vers la muraille pour
+y trouver ce qu'il devait faire.
+
+Et ce n'est pas tout: chaque partie du temple avait son decor accessoire
+et son mobilier. La face exterieure des pylones etait garnie, non
+seulement des mats a banderoles dont j'ai deja parle, mais de statues et
+d'obelisques. Les statues, au nombre de quatre ou de six, etaient en
+calcaire, en granit ou en gres. Elles representaient toujours le roi
+fondateur et atteignaient parfois une taille prodigieuse. Les deux
+Memnon qui siegeaient a l'entree de la chapelle d'Amenhotpou III, a
+Thebes, mesurent environ seize metres de haut. Le Ramses II du Ramesseum
+a dix-sept metres et demi, celui de Tanis vingt metres au moins. Le plus
+grand nombre ne depassait pas six metres. Elles montaient la garde en
+avant du temple, la face au dehors, comme pour faire front a l'ennemi.
+Les obelisques de Karnak sont presque tous perdus au milieu des cours
+interieures; meme ceux de la reine Hatshopsitou ont ete encastres,
+jusqu'a cinq metres au-dessus du sol, dans des massifs de maconnerie qui
+en cachaient la base. Ce sont la des accidents faciles a expliquer.
+Chacun des pylones qu'ils precedent a ete tour a tour la facade du
+temple, et ne s'est trouve relegue aux derniers plans que par les
+travaux successifs des Pharaons. La place reelle des obelisques est en
+avant des colosses, de chaque cote de la porte; ils ne vont jamais que
+par paire, de hauteur souvent inegale. On a pretendu reconnaitre en eux
+l'embleme d'Amon-Generateur, un doigt de dieu, l'image d'un rayon de
+soleil. A dire le vrai, ils ne sont que la forme regularisee de ces
+pierres levees, qu'on plantait en commemoration des dieux et des morts
+chez les peuples a demi sauvages. Les tombes de la IVe dynastie en
+renferment deja, qui n'ont guere plus d'un metre, et sont places a
+droite et a gauche de la stele, c'est-a-dire de la porte qui conduit au
+logis du defunt; ils sont en calcaire et ne nous apprennent qu'un nom et
+des titres. A la porte des temples, ils sont en granit et prennent des
+dimensions considerables, 20m,75 a Heliopolis (Fig.105), 23m,59 et
+23m,03 a Louxor. Le plus eleve de ceux que l'on possede aujourd'hui,
+celui de la reine Hatshopsitou a Karnak, monte jusqu'a 33m,20. Faire
+voyager des masses pareilles et les calibrer exactement etait deja chose
+difficile, et l'on a peine a comprendre comment les Egyptiens
+reussissaient a les dresser rien qu'avec des cordes et des caissons de
+sable. La reine Hatshopsitou se vante d'avoir taille, transporte, erige
+les siens en sept mois, et nous n'avons aucune raison de douter de sa
+parole. Les obelisques etaient presque tous etablis sur plan carre, avec
+les faces legerement convexes et une pente insensible de haut en bas. La
+base etait d'un seul bloc carre, orne de legendes ou de cynocephales en
+ronde bosse, adorant le soleil. La pointe etait coupee en pyramidion et
+revetue, par exception, de bronze ou de cuivre dore. Des scenes
+d'offrandes a Ra-Harmakhis, Hor, Atoum, Amon, sont gravees sur les pans
+du pyramidion et s'etagent a la partie superieure du prisme; le plus
+souvent, les quatre faces verticales n'ont d'autre ornement que des
+inscriptions en lignes paralleles consacrees exclusivement a l'eloge du
+roi. Voila l'obelisque ordinaire: on en rencontre ca et la d'un type
+different. Celui de Begig, au Fayoum (Fig.106), est sur plan
+rectangulaire et s'arrondit en pointe mousse. Une entaille, pratiquee au
+sommet, prouve qu'il se terminait par quelque embleme en metal, un
+epervier peut-etre, comme l'obelisque represente sur une stele votive du
+Musee de Boulaq. Cette forme, qui derive ainsi que la premiere de la
+pierre levee, dura jusqu'aux derniers jours de l'art egyptien: on la
+signale encore a Axoum, en pleine Ethiopie, vers le IVe siecle de notre
+ere, a une epoque ou l'on se contentait en Egypte de transporter les
+anciens obelisques, sans plus songer a en elever de nouveaux. Telle
+etait la decoration accessoire du pylone. Les cours interieures et les
+salles hypostyles renfermaient encore des colosses. Les uns, adosses a
+la face externe des piliers ou des murs, etaient a demi engages dans la
+maconnerie et batis par assise; ils presentaient le roi, debout, muni
+des insignes d'Osiris. Les autres, places a Louxor sous le peristyle, a
+Karnak des deux cotes de la travee centrale, entre chaque colonne,
+etaient aussi a l'image du Pharaon, mais du Pharaon triomphant et revetu
+de son costume d'apparat. Le droit de consacrer une statue dans le
+temple etait avant tout un droit regalien; cependant le roi permettait
+quelquefois a des particuliers d'y dedier leurs statues a cote des
+siennes. C'etait alors une grande faveur, et l'inscription de ces
+monuments mentionne toujours qu'ils ont ete deposes _par la grace du
+roi_ a la place qu'ils occupent. Si rarement que ce privilege fut
+accorde par le souverain, les statues votives avaient fini par
+s'accumuler avec les siecles, et les cours de certains temples en
+etaient remplies. A Karnak, l'enceinte du sanctuaire etait garnie
+exterieurement d'une sorte de banc epais, construit a hauteur d'appui en
+facon de socle allonge. C'est la que les statues etaient placees, le dos
+au mur. Elles etaient accompagnees chacune d'un bloc de pierre
+rectangulaire, muni sur l'un des cotes d'une saillie creusee en
+gouttiere: c'est ce que l'on appelle la table d'offrandes (Fig.107). La
+face superieure en est evidee plus ou moins profondement et porte
+souvent en relief des pains, des cuisses de boeuf, des vases a libations
+couches a plat, et les autres objets qu'on avait accoutume de presenter
+aux morts ou aux dieux. Celles du roi Amoni-Entouf-Amenemhait, a Boulaq,
+sont des blocs de plus d'un metre de long, en gres rouge, dont la face
+superieure est chargee de godets creuses regulierement; une offrande
+particuliere repondait a chaque godet. Un culte etait en effet attache
+aux statues, et les tables etaient de veritables autels, sur lesquels on
+deposait, pendant le sacrifice, les portions de la victime, les gateaux,
+les fruits, les legumes.
+
+[Illustration: Fig. 105]
+[Illustration: Fig. 106]
+[Illustration: Fig. 107]
+
+Le sanctuaire et les pieces qui l'environnent contenaient le materiel du
+culte. Les bases d'autel sont, les unes carrees et un peu massives, les
+autres polygonales ou cylindriques; plusieurs de ces dernieres
+ressemblent assez a un petit canon pour que les Arabes leur en donnent
+le nom. Les plus anciennes sont de la Ve dynastie; la plus belle,
+deposee aujourd'hui a Boulaq, a ete dediee par Seti Ier. Le seul autel
+complet que je connaisse a ete decouvert a Menshieh en 1884 (Fig.108).
+Il est en calcaire blanc, compact, poli comme le marbre, et a pour pied
+un cone tres allonge, sans ornement qu'un tore d'environ dix centimetres
+au-dessous du sommet. Un vaste bassin hemispherique s'emboite dans une
+entaille carree, qui sert comme de gueule au canon. Les naos sont de
+petites chapelles de pierre ou de bois (Fig.109) ou logeait en tout
+temps l'esprit, a certaines fetes, le corps meme du dieu. Les barques
+sacrees etaient baties sur le modele de la bari dans laquelle le soleil
+accomplissait sa course journaliere. Un naos s'elevait au milieu,
+recouvert d'un voile qui ne permettait pas aux spectateurs de voir ce
+Qu'il renfermait; l'equipage etait figure, chaque dieu a son poste de
+manoeuvre, les pilotes d'arriere au gouvernail, la vigie a l'avant, le
+roi a genoux, devant la porte du naos. Nous n'avons trouve jusqu'a
+present aucune des statues qui servaient aux ceremonies du culte, mais
+nous savons l'aspect qu'elles avaient, le role qu'elles jouaient, les
+matieres dont elles etaient composees. Elles etaient animees et avaient,
+outre leur corps de pierre, de metal, ou de bois, une ame enlevee par
+magie a l'ame de la divinite qu'elles representaient. Elles parlaient,
+remuaient, agissaient, reellement et non par metaphore. Les derniers
+Ramessides n'entreprenaient rien sans les consulter; ils s'adressaient
+a elles, leur exposaient l'affaire, et, apres chaque question, elles
+approuvaient en secouant la tete. Dans la stele de Bakhtan, une statue
+de Khonsou impose quatre fois les mains sur la nuque d'une autre statue,
+pour lui transmettre le pouvoir de chasser les demons. La reine
+Hatshopsitou envoya une escadre a la recherche des Pays de l'Encens,
+apres avoir converse avec la statue d'Amon dans l'ombre du sanctuaire.
+En theorie, l'ame divine etait censee produire seule des miracles: dans
+la pratique, la parole et le mouvement etaient le resultat d'une fraude
+pieuse. Avenues interminables de sphinx, obelisques gigantesques,
+pylones massifs, salles aux cent colonnes, chambres mysterieuses ou le
+jour ne penetrait jamais, le temple egyptien tout entier etait bati pour
+servir de cachette a une poupee articulee, dont un pretre agitait les
+fils.
+
+[Illustration: Fig. 108]
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+
+LES TOMBEAUX
+
+
+Les Egyptiens composaient l'homme de plusieurs etres differents, dont
+chacun avait ses fonctions et sa vie propre. C'etait d'abord le corps,
+puis le double (ka), qui est le second exemplaire du corps en une
+matiere moins dense que la matiere corporelle, une projection coloree,
+mais aerienne de l'individu, le reproduisant trait pour trait, enfant,
+s'il s'agissait d'un enfant, femme s'il s'agissait d'une femme, homme
+s'il s'agissait d'un homme. Apres le double venait l'ame (bi, bai), que
+l'imagination populaire se representait sous la figure d'un oiseau, et
+apres l'ame, le lumineux (khou), parcelle de flamme detachee du feu
+divin. Aucun de ces elements n'etait imperissable par nature; mais,
+livres a eux-memes, ils n'auraient pas tarde a se dissoudre et l'homme a
+mourir une seconde fois, c'est-a-dire a tomber dans le neant. La piete
+des survivants avait trouve le moyen d'empecher qu'il en fut ainsi. Par
+l'embaumement, elle suspendait pour les siecles la decomposition des
+corps; par la priere et par l'offrande, elle sauvait le double, l'ame et
+le lumineux de la seconde mort, et elle leur procurait ce qui leur etait
+necessaire a prolonger leur existence. Le double ne quittait jamais le
+lieu ou reposait la momie. L'ame et le lumineux s'en eloignaient pour
+suivre les dieux, mais y revenaient sans cesse, comme un voyageur qui
+rentre au logis apres une absence. Le tombeau etait donc une maison, la
+_maison eternelle_ du mort, au prix de laquelle les maisons de cette
+terre sont des hotelleries, et le plan sur lequel il etait etabli
+repondait fidelement a la conception que l'on se faisait de l'autre
+vie. Il devait renfermer les appartements prives de l'ame, ou nul vivant
+ne pouvait penetrer sans sacrilege, passe le jour de l'enterrement, les
+salles d'audience du double, ou les pretres et les amis venaient
+apporter leurs souhaits et leurs offrandes, et, entre les deux, des
+couloirs plus ou moins longs. La maniere dont ces trois parties etaient
+disposees variait beaucoup selon les epoques, les localites, la nature
+du terrain, la condition et le caprice de chaque individu. Souvent les
+pieces accessibles au public etaient baties au-dessus du sol et
+formaient un edifice isole. Souvent encore, elles etaient creusees
+entierement dans le flanc d'une montagne avec le reste du tombeau.
+Souvent enfin, le reduit ou la momie reposait et le couloir etaient dans
+un endroit, tandis qu'elles s'elevaient au loin dans la plaine. Mais, si
+l'on remarque des variantes nombreuses dans les details et dans le
+groupement des parties, le principe est toujours le meme: la tombe est
+un logis, dont l'agencement doit favoriser le bien-etre et assurer la
+perpetuite du mort.
+
+
+1.--LES MASTABAS.
+
+
+Les tombes monumentales les plus anciennes sont toutes reunies dans la
+necropole de Memphis, d'Abou-Roash a Dahshour, et appartiennent au type
+des mastabas. Le mastaba (Fig.110) est une construction quadrangulaire
+qu'on prendrait de loin pour une pyramide tronquee. Plusieurs ont 10 ou
+12 metres de haut, 50 metres de facade, 25 metres de profondeur;
+d'autres n'atteignent pas 3 metres de hauteur et 5 metres de largeur.
+Les faces sont inclinees symetriquement et le plus souvent unies;
+parfois cependant les assises sont en retraite et forment presque
+gradins. Les materiaux employes sont la pierre ou la brique. La pierre
+est toujours le calcaire, debite en blocs, longs d'environ 0m,80 sur
+0m,50 de hauteur et sur 0m,60 de profondeur. On rencontre trois sortes
+de calcaire: pour les tombes soignees, le beau calcaire blanc de Tourah
+ou le calcaire siliceux compact de Saqqarah; pour les tombes ordinaires,
+le calcaire marneux de la montagne Libyque. Ce dernier, mele a des
+couches minces de sel marin et traverse par des filons de gypse
+cristallise, est friable a l'exces et prete peu a l'ornementation. La
+brique est de deux especes, et simplement sechee au soleil. La plus
+ancienne, dont l'usage cesse vers la VIe dynastie, est de petites
+dimensions (0m,22 x 0m,11 x 0m,14), d'aspect jaunatre, et ne renferme
+que du sable mele d'un peu d'argile et de gravier; l'autre est de la
+terre melee de paille, noire, compacte, moulee avec soin et d'assez
+grand module (0m,38 x 0m,18 x 0m,14). La facon de la maconnerie interne
+n'est pas la meme selon la nature des materiaux que l'architecte a
+employes. Neuf fois sur dix, les mastabas en pierre n'ont d'appareil
+regulier qu'a l'exterieur. Le noyau est en moellons grossierement
+equarris, en gravats, en fragments de calcaire, ranges sommairement par
+couches horizontales, et noyes dans de la terre delayee, ou meme
+entasses au hasard, sans mortier d'aucune sorte. Les mastabas en briques
+sont presque toujours de construction homogene; les parements
+exterieurs sont cimentes avec soin, et les lits relies a l'interieur par
+du sable fin coule dans les interstices. La masse devait etre orientee
+canoniquement, les quatre faces aux quatre points cardinaux, le plus
+grand axe dirige du nord au sud; mais les macons ne se sont point
+preoccupes de trouver le nord juste, et l'orientation est rarement
+exacte. A Gizeh, les mastabas sont distribues selon un plan symetrique
+et ranges le long de veritables rues; a Saqqarah, a Abousir, a Dahshour,
+ils s'elevent en desordre a la surface du plateau, espaces ou presses
+par endroits. Le cimetiere musulman de Siout presente encore aujourd'hui
+une disposition analogue a celle qu'on observe a Saqqarah, et nous
+permet d'imaginer ce que pouvait etre la necropole memphite dans les
+derniers temps de l'ancien Empire.
+
+[Illustration: Fig. 109--Naos en bois du musee de Turin.]
+[Illustration: Fig. 110]
+
+Une plate-forme unie, non dallee, formee par la derniere couche du
+noyau, s'etend au sommet du cube en maconnerie. Elle est semee de vases
+en terre cuite, enterres presque a fleur de sol, nombreux au-dessus des
+vides interieurs, rares partout ailleurs. Les murs sont nus. Les portes
+sont tournees vers l'est, quelquefois vers le nord ou vers le sud,
+jamais vers l'ouest. On en comptait deux, l'une reservee aux morts,
+l'autre accessible aux vivants; mais celle du mort n'etait qu'une niche
+etroite et haute, menagee dans la face est, a cote de l'angle nord-est,
+et au fond de laquelle etaient tracees des raies verticales, encadrant
+une baie fermee. Souvent meme on supprimait ce simulacre d'entree, et
+l'ame se tirait d'affaire comme elle pouvait. La porte des vivants avait
+plus ou moins d'importance, selon le plus ou moins de developpement
+de la chambre a laquelle elle conduisait. Chambre et porte se confondent
+plus d'une fois en un reduit sans profondeur, decore d'une stele et
+d'une table d'offrandes (Fig.111), et protege a l'occasion par un mur
+qui fait saillie sur la facade. On a alors une sorte d'avancee, ouvrant
+vers le nord, carree au tombeau de Kaapir (Fig.112), irreguliere dans
+celui de Nofirhotpou a Saqqarah. (Fig.113). Quand le plan comporte
+l'existence d'une ou de plusieurs chambres, la porte est pratiquee au
+milieu d'une petite facade architecturale (Fig.114), ou sous un petit
+portique soutenu par deux piliers carres, sans base et sans abaque
+(Fig.115). Elle est d'une simplicite extreme: deux jambages, ornes de
+bas-reliefs representant le defunt et surmontes d'un tambour cylindrique
+Grave aux titre et au nom du proprietaire. Dans le tombeau de Pohounika,
+a Saqqarah, les montants figurent deux pilastres, couronnes chacun de
+deux fleurs de lotus en relief: c'est la un fait unique jusqu'a ce jour.
+
+[Illustration: Fig. 111]
+[Illustration: Fig. 112]
+[Illustration: Fig. 113]
+[Illustration: Fig. 114]
+[Illustration: Fig. 115]
+
+La chapelle etait generalement petite et se perdait dans la masse de
+l'edifice (Fig.116); mais aucune regle precise n'en determinait
+l'etendue. Dans le tombeau de Ti, on rencontre d'abord un portique (A),
+puis une antichambre carree avec piliers (B), puis un couloir (C),
+flanque d'un cabinet sur la droite (D) et debouchant dans une derniere
+chambre (E) (Fig.117). Il y a la de l'espace pour plusieurs personnes,
+et, en effet, la femme de Ti repose a cote de son mari. Quand le
+monument appartenait a un seul personnage, pareille complication n'etait
+pas necessaire. Un boyau etrangle et court mene dans une piece oblongue,
+ou il tombe a angle droit, par le milieu. Souvent la muraille du fond
+est lisse, et l'ensemble offre l'aspect d'une sorte de marteau a tetes
+egales (Fig.118); souvent aussi, elle se creuse en face de l'entree, et
+l'on dirait une croix dont le chevet serait plus ou moins decoupe
+(Fig.119). C'etait la distribution la plus frequente, mais l'architecte
+etait libre de la rejeter, si bon lui semblait. Telle chapelle consiste
+de deux couloirs paralleles, soudes par un passage transversal
+(Fig.120). Dans telle autre, la chambre s'emmanche sur le couloir par
+un des angles (Fig.121). Ailleurs, dans le tombeau de Phtahhotpou, le
+terrain concede etait resserre entre des constructions anterieures et
+ne suffisait pas: on a rattache le mastaba nouveau au mastaba ancien, de
+maniere a leur donner une entree commune, et la chapelle de l'un s'est
+agrandie de tout l'espace que couvrait celle de l'autre (Fig.122).
+
+[Illustration: Fig. 116]
+[Illustration: Fig. 117]
+[Illustration: Fig. 118]
+[Illustration: Fig. 119]
+[Illustration: Fig. 120]
+[Illustration: Fig. 121]
+[Illustration: Fig. 122]
+
+La chapelle etait la salle de reception du double. C'est la que les
+parents, les amis, les pretres celebraient le sacrifice funeraire aux
+jours prescrits par la loi, "aux fetes du commencement des saisons, a la
+fete de Thot, au premier jour de l'an, a la fete d'Ouaga, a la grande
+fete de la canicule, a la procession du dieu Minou, a la fete des pains,
+aux fetes du mois et de la quinzaine et chaque jour". Ils deposaient
+l'offrande dans la piece principale, au pied de la paroi ouest, au
+point precis ou se trouvait l'entree de la _maison eternelle_ du mort.
+Ce point n'etait pas, comme la _kiblah_ des mosquees ou des oratoires
+musulmans, oriente toujours vers la meme region du compas. On le trouve
+assez souvent a l'ouest, mais cette position n'etait pas reglementaire.
+Il etait marque au debut par une veritable porte, etroite et basse,
+encadree et decoree comme la porte d'une maison ordinaire, mais dont la
+baie n'etait point percee. Une inscription, tracee sur le linteau en
+gros caracteres bien lisibles, commemorait le nom et le rang du maitre.
+Des figures en pied ou assises etaient gravees sur les cotes et
+rappelaient son portrait aux visiteurs. Un tableau, sculpte ou peint sur
+les blocs qui fermaient la baie de la porte, le montrait assis devant un
+gueridon et allongeant la main vers le repas qu'on lui apportait. Une
+table d'offrandes plate encastree dans le sol, entre les deux montants,
+recevait les mets et les boissons. Les vivants partis, le double sortait
+de chez lui et mangeait. En principe, la ceremonie devait se renouveler
+d'annee en annee, jusqu'a la consommation des siecles; mais il n'avait
+pas fallu longtemps aux Egyptiens pour s'apercevoir qu'il n'en pouvait
+etre ainsi. Au bout de deux ou trois generations, les morts d'autrefois
+etaient delaisses au profit des morts plus recents. Lors meme qu'on
+etablissait des fondations pieuses, dont le revenu payait le repas
+funebre et les pretres charges de le preparer, on ne faisait que reculer
+l'heure de l'oubli. Le moment arrivait tot ou tard, ou le double en
+etait reduit a chercher pature parmi les rebuts des villes, parmi les
+excrements, parmi les choses ignobles et corrompues qui gisaient
+abandonnees sur le sol. Pour obtenir que l'offrande consacree le jour
+des funerailles conservat ses effets a travers les ages, on imagina de
+la dessiner et de l'ecrire sur les murs de la chapelle (Fig.123). La
+reproduction en peinture ou en sculpture des personnes et des choses
+assurait a celui au benefice de qui on l'executait la realite des
+personnes et des choses reproduites: le double se voyait sur la muraille
+mangeant et buvant, et il mangeait et buvait. L'idee une fois admise,
+les theologiens et les artistes en tirerent rigoureusement les
+consequences. On ne se borna pas a donner des provisions simulees, on y
+joignit l'image des domaines qui les produisaient, des troupeaux, des
+ouvriers, des esclaves. S'agissait-il de fournir la viande pour
+l'eternite? On pouvait se contenter de dessiner les membres d'un boeuf
+ou d'une gazelle deja pares pour la cuisine, l'epaule, la cuisse, les
+cotes, la poitrine, le coeur et le foie, la tete; mais on pouvait aussi
+reprendre de tres haut l'histoire de l'animal, sa naissance, sa vie au
+paturage, puis la boucherie, le depecage, la presentation des morceaux.
+De meme, a propos des gateaux et des pains, rien n'empechait qu'on
+retracat le labourage, les semailles, la moisson, le battage des grains,
+la rentree au grenier, le petrissage de la pate. Les vetements, les
+parures, le mobilier servaient de pretexte a introduire les fileuses,
+les tisserands, les orfevres, les menuisiers. Le maitre domine betes et
+gens de sa taille surhumaine. Quelques tableaux discrets le montrent
+courant a toutes voiles vers l'autre monde, sur le bateau des
+funerailles, le jour ou il avait pris possession de son logis nouveau
+(Fig.124). Dans les autres, il est en pleine activite et surveille ses
+vassaux fictifs comme il surveillait jadis ses vassaux reels (Fig.125).
+Les scenes, si variees et si desordonnees qu'elles semblent etre, ne
+sont pas rangees au hasard. Elles convergent toutes vers le semblant de
+porte qui etait cense communiquer avec l'interieur. Les plus rapprochees
+Representent les peripeties du sacrifice et de l'offrande. Au fur et a
+mesure que l'on s'eloigne, les operations et les travaux preliminaires
+s'accomplissent chacun a son tour. A la porte, la figure du maitre
+semble attendre les visiteurs et leur souhaiter la bienvenue. Les
+details changent a l'infini, les inscriptions s'allongent ou s'abregent
+au caprice de l'ecrivain, la fausse porte perd son caractere
+architectonique et n'est plus souvent qu'une pierre de taille mediocre,
+une stele, sur laquelle on consigne le nom du maitre et son etat civil:
+grande ou petite, nue ou decoree richement, la chapelle reste toujours
+comme la salle a manger, ou plutot comme le garde-manger, ou le mort
+puise a son gre quand il a faim.
+
+[Illustration: Fig. 123--Offrande au defunt Phtahhotpou.]
+[Illustration: Fig. 124]
+[Illustration: Fig. 125--Phtahhotpou surveillant la rentree des
+animaux domestiques.]
+
+De l'autre cote du mur se cachait une cellule etroite et haute, ou mieux
+un couloir, d'ou le nom de _serdab_, que les archeologues lui pretent a
+l'exemple des Arabes. La plupart des mastabas n'en ont qu'un; d'autres
+en contiennent trois ou quatre (Fig.126). Ils ne communiquent pas entre
+eux ni avec la chapelle, et sont comme noyes dans la maconnerie
+(Fig.127). S'ils sont relies au monde exterieur, c'est par un conduit
+menage a hauteur d'homme (Fig.128) et tellement resserre qu'on a peine
+a y glisser la main. Les pretres venaient murmurer des prieres et bruler
+des parfums a l'orifice: le double etait au dela et profitait de
+l'aubaine ou du moins ses statues l'accueillaient en son nom. Comme sur
+la terre, l'homme avait besoin d'un corps pour subsister; mais le
+cadavre defigure par l'embaumement ne rappelait plus que de loin la
+forme du vivant. La momie etait unique, facile a detruire; on pouvait la
+bruler, la demembrer, en disperser les morceaux. Elle disparue,
+qu'adviendrait-il du double? Les statues qu'on enfermait dans le serdab
+devenaient, par la consecration, les corps de pierre ou de bois du
+defunt. La piete des parents les multipliait, et, par suite, multipliait
+aussi les supports du double; un seul corps etait une seule chance de
+duree pour lui, vingt representaient vingt chances. C'est dans une
+intention analogue qu'on joignait aux statues du mort celles de sa
+femme, de ses enfants, de ses serviteurs, saisis dans les differents
+actes de la domesticite, broyant le grain, petrissant la pate, poissant
+les jarres destinees a contenir le vin. Les figures plaquees a la
+muraille de la chapelle s'en detachaient et prenaient dans le serdab un
+corps solide. Ces precautions n'empechaient pas d'ailleurs qu'on
+n'employat tous les moyens pour mettre ce qui restait du corps de chair
+a l'abri des causes naturelles de destruction et des attaques de
+l'homme. Au tombeau de Ti, un couloir rapide, qui affleure le sol au
+milieu de la premiere salle, conduit du dehors au caveau; mais c'est la
+une exception presque unique; on y descend par un puits perpendiculaire,
+creuse rarement dans un coin de la chapelle, d'ordinaire au centre de la
+plate-forme (Fig.129). La profondeur en varie entre 3 et 30 metres. Il
+traverse la maconnerie, penetre dans le rocher; au fond, vers le sud, un
+couloir, trop bas pour qu'on y chemine debout, donne acces a une
+chambre. C'est la que la momie repose, dans un grand sarcophage en
+calcaire blanc, en granit rose ou en basalte. Il porte rarement une
+inscription, le nom et les titres du mort, plus rarement des ornements;
+on en connait pourtant qui simulent la decoration d'une maison
+egyptienne avec ses portes et ses fenetres. Le mobilier est des plus
+simples: des vases en albatre pour les parfums, des godets ou le pretre
+avait verse quelques gouttes des liqueurs offertes au mort, de grandes
+jarres en terre cuite rouge pour l'eau, un chevet en albatre ou en bois,
+une palette votive de scribe. Apres avoir scelle la momie dans la cuve
+qui l'attendait, les ouvriers dispersaient sur le sol les quartiers du
+boeuf ou de la gazelle qu'on venait de sacrifier; puis ils muraient avec
+soin l'entree du couloir et remplissaient le puits jusqu'a la bouche
+d'eclats de pierre meles de sable et de terre. Le tout, largement
+arrose, finissait par s'agglutiner en un beton presque impenetrable,
+dont la durete defiait tout essai de profanation. Le corps, livre a
+lui-meme, ne recevait plus d'autre visite que celle de son ame. L'ame
+quittait de temps en temps la region celeste ou elle voyageait en
+compagnie des dieux, et descendait se reunir a la momie. Le caveau etait
+sa maison, comme la chapelle etait la maison du double.
+
+[Illustration: Fig. 126]
+[Illustration: Fig. 127]
+[Illustration: Fig. 128]
+[Illustration: Fig. 129]
+
+Jusqu'a la VIe dynastie, le caveau est nu; une seule fois Mariette y a
+trouve des lambeaux d'inscriptions appartenant au _Livre des morts_.
+J'ai decouvert a Saqqarah, en 1881, des tombes ou il est orne de
+preference a la chapelle. Elles sont en grosses briques et n'ont pour le
+sacrifice qu'une niche renfermant la stele. A l'interieur, le puits est
+remplace par une petite cour rectangulaire, dans la partie occidentale
+de laquelle on ajustait le sarcophage. Au-dessus du sarcophage, on
+batissait en calcaire une chambre aussi large et aussi longue que lui,
+haute d'environ 1 metre et recouverte de dalles posees a plat. Au fond
+ou sur la droite, on reservait une niche qui tenait lieu de serdab. On
+menageait au-dessus du toit plat une voute de decharge d'environ 0m,50
+de rayon, et, par-dessus la voute, on placait des lits horizontaux de
+briques jusqu'au niveau de la plate-forme. La chambre occupe les deux
+tiers environ de la cavite et a l'aspect d'un four, dont la gueule
+serait restee beante. Quelquefois, les murs de pierre reposent sur le
+couvercle meme du sarcophage, et la chambre n'etait achevee qu'apres
+l'enterrement (Fig.130). Le plus souvent, ils s'appuient sur deux
+montants de briques, et le sarcophage pouvait etre ouvert ou ferme a
+volonte. La decoration, tantot peinte, tantot sculptee, est la meme
+partout. Chaque paroi etait comme une maison ou etaient deposes les
+objets dessines ou enumeres a la surface; aussi avait-on soin d'y
+figurer une porte monumentale, par laquelle le mort avait acces
+a son bien. Il trouvait sur la paroi de gauche un monceau de provisions
+(Fig.131) et la table d'offrandes; sur celle du fond, des ustensiles de
+menage, du linge, des parfums, avec le nom et l'indication des
+quantites. Ces tableaux sont un resume de ceux qu'on voit dans la
+chapelle des mastabas communs. Si on les a distraits de leur place
+primitive, c'est qu'en les transportant au caveau, on les garantissait
+contre les dangers de destruction, qui les menacaient dans des salles
+accessibles au premier venu, et que leur conservation assurait plus
+longtemps au mort la possession des biens qu'ils representaient.
+
+[Illustration: Fig. 130]
+
+
+2.--LES PYRAMIDES.
+
+
+Les tombes royales ont la forme de pyramides a base rectangulaire et
+sont l'equivalent, en pierre ou en brique, du tumulus en terre meuble
+qu'on amoncelait sur le corps des chefs de guerre, aux epoques
+antehistoriques. Les memes idees prevalaient sur les ames des rois qui
+avaient cours sur celles des particuliers. Le plan de la pyramide
+comporte donc les trois parties de celui des mastabas: la chapelle, les
+couloirs, les chambres funeraires.
+
+[Illustration: Fig. 131]
+
+La chapelle est toujours isolee. A Saqqarah, on n'en a decouvert aucune
+trace. Elle etait probablement, comme plus tard a Thebes, situee dans le
+faubourg de la ville le plus proche de la montagne. A Gizeh, a Abousir,
+a Dahshour, les debris en sont encore visibles sur le front de la facade
+orientale ou septentrionale. C'etait alors un veritable temple avec
+chambres, cours et passages. Les fragments de bas-reliefs qui sont
+parvenus jusqu'a nous montrent les scenes du sacrifice et prouvent que
+la decoration etait identique a celle des salles publiques du mastaba.
+La pyramide proprement dite ne renferme que les couloirs et le caveau
+funebre. La plus ancienne dont les textes nous certifient l'existence,
+au nord d'Abydos, est celle de Snofrou; les plus modernes appartiennent
+aux princes de la XIIe dynastie. La construction de ces monuments a donc
+ete, pendant treize ou quatorze siecles, une operation courante, prevue
+par l'administration. Le granit, l'albatre, le basalte destines au
+sarcophage et a certains details, etaient les seuls materiaux dont
+l'emploi et la quantite ne fussent pas regles a l'avance et qu'il fallut
+aller chercher au loin. Pour se les procurer, chaque roi envoyait un des
+principaux personnages de la cour en mission aux carrieres de la haute
+Egypte, et la celerite avec laquelle on rapportait les blocs etait un
+titre puissant a la faveur du souverain. Le reste n'exigeait pas tant de
+frais. Si le gros oeuvre etait en brique, on moulait la brique sur
+place, avec la terre prise dans la plaine au pied de la colline. S'il
+etait en pierre, les parties du plateau les plus voisines fournissaient
+le calcaire marneux a profusion. On reservait d'ordinaire a la
+construction des chambres et au revetement le calcaire de Tourah, qu'on
+n'avait meme pas la peine de faire venir specialement de l'autre cote du
+Nil. Memphis avait des entrepots toujours pleins, ou l'on puisait sans
+cesse pour les edifices publics, et par consequent pour la tombe royale.
+Les blocs, pris dans ces reserves et apportes en barque jusque sous la
+montagne, montaient a l'emplacement choisi par l'architecte, le long de
+chaussees inclinees doucement. La disposition interieure, la longueur
+des couloirs, la hauteur sont tres variables; la pyramide de Kheops
+culminait a 145 metres environ au-dessus du sol, la plus petite
+n'atteignait pas 10 metres. Comme il est malaise de concevoir
+aujourd'hui quels motifs ont determine les Pharaons a choisir des
+proportions aussi differentes, on a pense que la masse batie etait en
+proportion directe du temps consacre a la batir, c'est-a-dire de la
+duree de chaque regne. Des qu'un prince montait sur le trone, on aurait
+commence par lui eriger a la hate une pyramide assez vaste pour contenir
+les parties essentielles du tombeau; puis, d'annee en annee, on aurait
+ajoute des couches nouvelles autour du noyau primitif, jusqu'au moment
+ou la mort arretait a jamais la croissance du monument. Les faits ne
+justifient pas cette hypothese. La moindre des pyramides de Saqqarah
+appartient a Ounas, qui regna trente ans; mais les deux imposantes
+pyramides de Gizeh ont ete edifiees par Kheops et par Khephren, qui
+gouvernerent l'Egypte l'un vingt-quatre, l'autre vingt-trois ans.
+Mirinri, qui mourut fort jeune, a une pyramide aussi grande que Pepi II,
+qui prolongea sa vie au dela de quatre-vingt-dix ans. Le plan de chaque
+pyramide etait trace une fois pour toutes par l'architecte, selon les
+instructions qu'il avait recues et les ressources qu'on placait a sa
+disposition. Une fois mis en train, l'execution s'en poursuivait jusqu'a
+complet achevement des travaux, sans se developper ni se restreindre.
+
+Les pyramides devaient avoir les faces aux quatre points cardinaux,
+comme les mastabas; mais, soit maladresse, soit negligence, la plupart
+ne sont pas orientees exactement, et plusieurs s'ecartent sensiblement
+du nord vrai. Sans parler des ruines d'Abou-Roash et de
+Zaouiet-el-Aryan, qui n'ont pas encore ete etudiees d'assez pres, elles
+se partagent naturellement en six groupes, distribues du nord au sud sur
+la lisiere du plateau de Libye, de Gizeh au Fayoum, par Abousir,
+Saqqarah, Dahshour et Lisht. Le groupe de Gizeh en compte neuf, et, dans
+le nombre, celles de Kheops, de Khephren et de Mykerinos, que
+l'antiquite classait parmi les merveilles du monde. Le terrain sur
+lequel le Kheops repose etait assez irregulier, au moment de la
+construction. Un petit tertre qui le dominait fut taille rudement
+(Fig.132) et englobe dans la maconnerie, le reste fut aplani et garni
+de grosses dalles dont quelques-unes subsistent encore. La pyramide meme
+avait une hauteur de cent quarante-cinq metres et une base de deux cent
+trente-trois, que l'injure du temps a reduites respectivement a cent
+trente-sept et deux cent vingt-sept. Elle garda, jusqu'a la conquete
+arabe, un parement en pierres de couleurs diverses, si habilement
+assemblees qu'on aurait dit un seul bloc du pied au sommet. Le travail
+de revetement avait commence par le haut: la pointe avait ete placee la
+premiere, puis les assises s'etaient recouvertes de proche en proche
+jusqu'a ce qu'on eut gagne le bas. A l'interieur, tout avait ete calcule
+de maniere a cacher le site exact du sarcophage et a decourager les
+fouilleurs que le hasard ou leur perseverance auraient mis sur la bonne
+voie. Le premier point etait, pour eux, de decouvrir l'entree sous le
+revetement qui le masquait. Elle etait a peu pres au milieu de la face
+nord (Fig.132), mais au niveau de la dix-huitieme assise, a
+quarante-cinq pieds environ au-dessus du sol. Les dalles qui
+l'obstruaient une fois deplacees, on penetrait dans un couloir incline,
+haut de 1m,06, large de 1m,22, pratique en partie dans la roche vive. Il
+descend l'espace de quatre-vingt-dix-sept metres, traverse une chambre
+inachevee (C) et se termine dix-huit metres plus loin en cul-de-sac.
+C'etait un premier desappointement. Si pourtant on ne se laissait pas
+rebuter, et qu'on examinat le passage avec soin, on distinguait dans le
+plafond, a dix-neuf metres de la porte, un bloc de granit qui tranchait
+sur le calcaire environnant (D). Il etait si dur que les chercheurs,
+apres avoir travaille vainement a le briser ou a le dechausser, prirent
+le parti de se frayer un chemin a travers les parties de la maconnerie
+construites en une pierre plus tendre. L'obstacle tourne, ils
+deboucherent dans un couloir ascendant, qui se raccorde au premier
+sous un angle de 120 degres et se divise en deux branches (E). L'une
+s'enfonce horizontalement vers le centre de la pyramide et se perd dans
+une chambre en granit a toit pointu, qu'on appelle, sans raison valable,
+_Chambre de la Reine_ (F). L'autre, tout en continuant a monter, change
+de forme et d'aspect. C'est maintenant une galerie longue de 45 metres,
+haute de 8m,50, batie en belle pierre du Mokatam, si polie et si
+finement appareillee qu'on a peine a glisser entre les joints "une
+aiguille ou meme un cheveu". Les assises les plus basses portent
+d'aplomb l'une sur l'autre, les sept suivantes s'avancent en
+encorbellement, de maniere que les dernieres ne soient plus separees au
+plafond que par un intervalle de 0m,60. Un obstacle nouveau se dressait
+a l'extremite (G). Le couloir qui mene a la chambre du sarcophage etait
+clos d'une seule plaque de granit; venait ensuite un petit vestibule
+(H), coupe a espaces egaux par quatre herses, egalement en granit, qu'il
+fallait briser. Le caveau royal (I) est une chambre en granit, a toit
+plat, haute de 5m,81, longue de 10m,43, large de 5m,20; on n'y voit ni
+figure ni inscription, rien qu'un sarcophage en granit mutile et sans
+couvercle. Telles etaient les precautions prises contre les hommes:
+l'evenement a prouve qu'elles etaient efficaces, car la pyramide garda
+son depot plus de quatre mille ans. Mais le poids meme des materiaux
+etait un danger plus serieux pour elle. On empecha le caveau d'etre
+ecrase par les cent metres de pierre qui le protegeaient, en menageant
+au-dessus de lui cinq pieces de decharge, basses et superposees (J). La
+derniere est abritee par un toit pointu, forme de deux enormes dalles
+appuyees par le haut l'une a l'autre. Grace a cet artifice, la pression
+centrale fut rejetee presque entiere sur les faces laterales, et le
+caveau fut respecte. Aucune des pierres qui le revetent n'a ete ecrasee,
+aucune n'a cede d'une ligne depuis le jour ou les ouvriers l'ont scellee
+en sa place.
+
+[Illustration: Fig. 132]
+
+Les pyramides de Khephren et de Mykerinos ont ete baties a l'interieur
+sur un plan different de celle de Kheops. Khephren a deux issues, toutes
+deux tournees vers le nord, l'une sur l'esplanade, l'autre a 15 metres
+au-dessus du sol. Mykerinos possede encore les debris de son revetement
+de granit rose. Le couloir d'entree descend a un angle de 26 deg.,2' et
+penetre rapidement dans le roc. La premiere salle qu'il traverse est
+decoree de panneaux sculptes dans la pierre et fermee a la sortie par
+trois herses en granit. La seconde piece paraissait etre inachevee, mais
+ce n'etait la qu'une ruse destinee a tromper les fouilleurs: un couloir
+menage dans le sol et soigneusement dissimule donnait acces au caveau.
+La reposait la momie dans un sarcophage de basalte sculpte, encore
+intact au commencement du siecle: enleve par Vyse, il a sombre sur la
+cote d'Espagne avec le navire qui le transportait en Angleterre. La
+meme variete de disposition prevaut dans le groupe d'Abousir et dans une
+partie de celui de Saqqarah. La grande pyramide de Saqqarah n'est pas
+orientee exactement: la face nord s'ecarte de 4 deg.,35 du nord vrai. Elle
+n'a point pour base un carre parfait, mais un rectangle allonge de l'est
+a l'ouest, de 120m,60 sur 107m,30 de cote. Elle est haute de 59m,68 et
+se compose de six cubes a pans inclines, en retraite l'un sur l'autre de
+2 metres environ: le plus rapproche du sol a 11m,48 d'elevation, le plus
+eloigne 8m,89 (Fig.133). Elle est construite entierement avec le
+calcaire de la montagne environnante. Les materiaux sont petits et mal
+tailles, les lits d'assise concaves, selon la methode qu'on appliquait
+egalement a la construction des quais et des forteresses. Quand on
+explore les breches de la maconnerie, on reconnait que la face externe
+de chaque gradin est comme habillee de deux enveloppes, dont chacune a
+son parement regulier. La masse est pleine, les chambres sont creusees
+dans le roc au-dessous de la pyramide. La principale des quatre entrees
+donne au nord, et les couloirs forment un veritable dedale au milieu
+duquel il est perilleux de s'aventurer: portique a colonnes, galeries,
+chambres, tout aboutit a une sorte de puits, au fond duquel etait
+pratiquee une cachette, destinee sans doute a contenir les objets les
+plus precieux du mobilier funeraire. Les pyramides qui entourent ce
+monument extraordinaire ont ete presque toutes edifiees sur un modele
+unique (Fig.134) et ne se distinguent que par les proportions. La porte
+s'ouvre juste au-dessous de la premiere assise, vers le milieu de la
+face septentrionale, et le couloir (B) descend, par une pente assez
+douce, entre des murs en calcaire. Il est bouche sur toute son etendue
+de gros blocs qu'on doit briser avant de parvenir a la salle d'attente
+(C). Au sortir de cette salle, il marche quelque temps encore dans le
+calcaire, puis il passe entre quatre murs de granit de Syene poli, apres
+quoi le calcaire reparait, et on debouche dans le vestibule (E). La
+partie batie en granit est interrompue trois fois, a 60 ou 80
+centimetres d'intervalle, par trois enormes herses de granit (D).
+Au-dessus de chacune d'elles se trouve un vide, dans lequel elle etait
+maintenue par des supports qui laissaient le passage libre (Fig.135).
+La momie une fois introduite, les ouvriers en se retirant enlevaient les
+etais, et les trois herses, tombant en place, interceptaient toute
+communication avec le dehors. Le vestibule etait flanque, a l'est, d'un
+serdab a toit plat, divise en trois niches et encombre d'eclats de
+pierre, balayes a la hate par les esclaves, au moment ou l'on nettoyait
+les chambres pour y recevoir la momie. La pyramide d'Ounas les a
+conservees toutes trois. Dans Teti et dans Mirinri, les murs de
+separation ont ete fort proprement enleves, des l'antiquite, et n'ont
+laisse d'autre trace qu'une ligne d'attache et une teinte plus blanche
+de la paroi, aux endroits qu'ils recouvraient primitivement. Le caveau
+(G) s'etendait a l'ouest du vestibule: le sarcophage y etait depose
+le long de la muraille occidentale, les pieds au sud, la tete au nord
+(H). Le toit des deux chambres principales etait pointu. Il se composait
+de larges poutres en calcaire, accotees l'une a l'autre par l'extremite
+superieure, appuyees par en bas sur une banquette basse qui courait
+exterieurement. La premiere poutre etait surmontee d'une seconde,
+celle-ci d'une troisieme, et les trois reunies (I) protegeaient
+efficacement le vestibule et le caveau (Fig.136).
+
+[Illustration: Fig. 133]
+[Illustration: Fig. 134--La pyramide d'Ounas.]
+[Illustration: Fig. 135]
+[Illustration: Fig. 136]
+
+Les pyramides de Gizeh appartenaient a des Pharaons de la IVe dynastie,
+et celles d'Abousir a des Pharaons de la Ve. Les cinq pyramides de
+Saqqarah, dont le plan est uniforme, appartiennent a Ounas et aux quatre
+premiers rois de la VIe dynastie, Teti, Pepi Ier, Mirinri, Pepi II, et
+sont contemporaines des mastabas a caveaux peints que j'ai signales plus
+haut. On ne s'etonnera donc point d'y rencontrer des inscriptions et des
+ornements. Partout, les plafonds sont charges d'etoiles pour figurer le
+ciel de la nuit. Le reste de la decoration est fort simple. Dans la
+pyramide d'Ounas, ou elle joue le plus grand role, elle n'occupe que le
+fond de la chambre funeraire; la partie voisine du sarcophage avait ete
+revetue d'albatre et ornee a la pointe des grandes portes monumentales,
+par lesquelles le mort etait cense entrer dans ses magasins de
+provisions. Les figures d'hommes et d'animaux, les scenes de la vie
+courante, le detail du sacrifice n'y sont point representes et
+n'auraient pas d'ailleurs ete a leur place en cet endroit. On les
+retracait dans les lieux ou le double menait sa vie publique, et ou les
+visiteurs executaient reellement les rites de l'offrande; les couloirs
+et le caveau ou l'ame etait seule a circuler ne pouvaient recevoir
+d'autre ornementation que celle qui a rapport a la vie de l'ame. Les
+textes sont de deux sortes. Les moins nombreux ont trait a la nourriture
+du double et sont la transcription litterale des formules par lesquelles
+le pretre lui assurait la transmission de chaque objet au dela de ce
+monde: c'etait pour lui une ressource supreme, au cas ou les sacrifices
+reels auraient ete suspendus, et ou les tableaux magiques de la chapelle
+auraient ete detruits. La plus grande partie des inscriptions se
+rapportaient a l'ame et la preservaient des dangers qu'elle courait au
+ciel et sur la terre. Elles lui revelaient les incantations souveraines
+contre la morsure des serpents et des animaux venimeux, les mots de
+passe qui lui permettaient de s'introduire dans la compagnie des dieux
+bons, les exorcismes qui annulaient l'influence des dieux mauvais. De
+meme que la destinee du double etait de continuer a mener l'ombre de la
+vie terrestre et s'accomplissait dans la chapelle, la destinee de l'ame
+etait de suivre le soleil a travers le ciel et dependait des
+instructions qu'elle lisait sur les murailles du caveau. C'etait par
+leur vertu que l'absorption du mort en Osiris devenait complete et qu'il
+jouissait desormais de toutes les immunites naturelles a la condition
+divine. La-haut, dans la chapelle, il etait homme et se comportait a la
+facon des hommes; ici, il etait dieu et se comportait a la facon d'un
+dieu.
+
+L'enorme massif rectangulaire que les Arabes appellent
+Mastabat-el-Faraoun, le siege de Pharaon (Fig.137), se dresse a cote de
+Pepi II. On a voulu y voir, tantot une pyramide inachevee, tantot une
+tombe surmontee d'un obelisque; c'est un mastaba royal dont l'interieur
+presente l'ordonnance d'une pyramide. Mariette croyait qu'Ounas y etait
+enterre, mais les fouilles de ces temps derniers ont rendu cette
+attribution impossible. En revanche, elles semblent montrer que la
+pyramide meridionale de Dahshour appartient a Snofrou. Si le fait est
+confirme par des recherches posterieures, il y a des chances pour que le
+groupe entier soit le plus ancien de tous et remonte a la IIIe dynastie.
+Il fournit une variante curieuse du type ordinaire. L'une des pyramides
+en pierre a la moitie inferieure inclinee de 54,41' sur l'horizon,
+tandis qu'a partir de mi-hauteur l'inclinaison change brusquement et est
+de 42,59'; on dirait un mastaba couronne d'une mansarde gigantesque. A
+Lisht, on quitte l'ancien empire pour les dynasties thebaines, et la
+structure se modifie encore: le couloir en pente aboutit a un puits
+perpendiculaire, au fond duquel debouchaient des chambres envahies
+aujourd'hui par les infiltrations du Nil. Le groupe du Fayoum est tout
+entier de la XIIe dynastie, mais les pyramides de Biahmou sont presque
+entierement detruites; celle d'Illahoun n'a jamais ete exploree, et
+celle de Meidoum, violee avant le siecle des Ramessides, est vide. Elle
+consiste en trois tours carrees, a pans legerement inclines et qui
+s'etagent en retraite l'une sur l'autre (Fig.138). L'entree est au
+nord, a seize metres environ au-dessus du sable. Au dela de vingt
+metres, le couloir descend dans le roc; a cinquante-trois, il se
+redresse, s'arrete douze metres plus loin, remonte perpendiculairement
+vers la surface, et affleure dans le sol du caveau, six metres et demi
+plus haut (Fig.139). Un appareil de poutres et de cordes, encore en
+place au-dessus de l'orifice, montre que les voleurs ont tire le
+sarcophage hors de la chambre, des l'antiquite. L'usage des pyramides ne
+cessa pas avec la XIIe dynastie: on en connait a Manfalout, a Hekalli,
+au sud d'Abydos, a Mohammeriah, au sud d'Esneh. Jusqu'a l'epoque
+romaine, les souverains a demi barbares de l'Ethiopie tinrent a honneur
+de donner a leurs tombes la forme pyramidale. Les plus anciennes, celle
+de Nouri, ou dorment les Pharaons de Napata, rappellent par la facture
+les pyramides de Saqqarah; les plus modernes, celles de Meraouy,
+presentent des caracteres nouveaux. Elles sont plus hautes que larges,
+de petit appareil et garnies parfois aux angles de bordures carrees ou
+arrondies. La face orientale est munie d'une fausse lucarne, surmontee
+d'une corniche et flanquee d'une chapelle que precede un pylone. Toutes
+ne sont pas muettes: comme sur les murs des tombeaux ordinaires, on y a
+retrace des scenes empruntees au Rituel des Funerailles ou aux
+vicissitudes de la vie d'outre-tombe.
+
+[Illustration: Fig. 137]
+[Illustration: Fig. 138]
+[Illustration: Fig. 139]
+
+
+3.--LES TOMBES DE L'EMPIRE THEBAIN; LES HYPOGEES.
+
+
+Les derniers mastabas connus appartiennent a la XIIe dynastie, encore
+sont-ils concentres dans la plaine sablonneuse de Meidoum et n'ont-ils
+jamais ete acheves. Deux systemes les remplacerent par toute l'Egypte.
+Le premier conserve la chapelle construite au-dessus du sol et combine
+la pyramide avec le mastaba. Le second creuse le tombeau entier dans le
+roc, la chapelle comme le reste.
+
+Le quartier de la necropole d'Abydos, ou furent enterrees les
+generations du vieil empire thebain, nous offre les exemples les plus
+anciens du premier systeme. Les tombes sont en grosses briques crues,
+noires, sans melange de paille ni de gravier. L'etage inferieur est un
+mastaba a base carree ou rectangulaire, dont le plus long cote atteint
+quelquefois douze ou quinze metres; les murs sont perpendiculaires
+et rarement assez eleves pour qu'un homme puisse se tenir debout a
+l'interieur. Sur cette facon de socle se dresse une pyramide pointue,
+dont la hauteur varie entre quatre et dix metres, et dont les faces
+etaient revetues d'une couche de pise unie, peinte en blanc. La mauvaise
+qualite du sol a empeche qu'on y creusat la salle funeraire; on s'est
+donc resigne a la cacher dans la maconnerie. Une sorte de chambre ou
+plutot de four, voute en encorbellement, a ete menage au centre et
+abrite souvent la momie (Fig.140); plus souvent encore, le caveau a ete
+pratique moitie dans le mastaba, moitie dans les fondations, et le vide
+superieur n'est la que pour servir de degagement (Fig.141). Dans bien
+des cas, il n'y avait aucune chapelle exterieure; la stele, posee sur le
+soubassement ou encadree exterieurement sur la face, marque l'endroit du
+sacrifice. Ailleurs, on a construit en avancee un vestibule carre ou
+les parents s'assemblaient (Fig.142). Assez rarement un mur d'enceinte
+construit a hauteur d'appui enveloppe le monument et delimite le terrain
+qui lui appartenait. Cette forme mixte demeura fort en usage dans les
+cimetieres de Thebes, a partir des premieres annees du moyen empire.
+Plusieurs rois de la XIe dynastie et les grands personnages de leur cour
+se firent edifier a Drah aboul Neggah des tombes semblables a celles
+d'Abydos (Fig.143). Pendant les siecles suivants, les proportions
+relatives du mastaba et de la pyramide se modifierent; le mastaba, qui
+n'etait souvent qu'un soubassement insignifiant, reprit peu a peu sa
+hauteur primitive, tandis que la pyramide s'abaissa et finit par n'etre
+plus qu'un pyramidion sans importance (Fig.144). Tous ceux de ces
+tombeaux qui ornaient les necropoles thebaines a l'epoque des Ramessides
+ont peri, mais les peintures contemporaines nous en font connaitre les
+nombreuses varietes, et la chapelle d'un des Apis morts sous
+Amenhotpou III est encore la pour prouver que la mode s'en etait etendue
+a Memphis. Du pyramidion, quelques traces subsistent a peine; mais le
+mastaba est intact. C'est un massif en calcaire, carre, monte sur un
+soubassement, etaye de quatre colonnes aux angles et borde d'une
+corniche evasee; un escalier de cinq marches mene a la chambre
+interieure (Fig.145).
+
+[Illustration: Fig. 140]
+[Illustration: Fig. 141]
+[Illustration: Fig. 142]
+[Illustration: Fig. 143]
+[Illustration: Fig. 144]
+[Illustration: Fig. 145]
+
+
+Les modeles les plus anciens du second genre, ceux qu'on voit a Gizeh
+parmi les mastabas de la IVe dynastie, ne sont ni grands ni tres ornes.
+On commenca a en soigner l'execution vers la VIe dynastie, et dans les
+localites lointaines, a Bersheh, a Sheikh-Said, a Kasr-es-Sayad, a
+Neggadeh. L'hypogee n'atteignit son plein developpement qu'un peu plus
+tard, pendant les siecles qui separent les derniers rois memphites des
+premiers rois thebains. Les parties diverses du mastaba s'y retrouvent.
+L'architecte choisissait de preference des veines de calcaire bien en
+vue, sises assez haut dans la montagne pour ne pas etre menacees par
+l'exhaussement progressif du sol, assez bas pour que le cortege funebre
+put y monter aisement, et y creusait les tombes. Les plus belles
+appartiennent aux principales familles feodales qui se partageaient
+l'Egypte: les princes de Minieh reposent a Beni-Hassan, ceux de Khmounou
+a Bersheh, ceux de Siout et d'Elephantine a Siout meme et en face
+d'Assouan. Tantot, comme a Siout, a Bersheh, a Thebes, elles sont
+dispersees aux divers etages de la montagne; tantot, comme a Syene
+(Fig.146) et a Beni-Hassan, elles suivent les ondulations du filon et
+sont rangees sur une ligne a peu pres droite. Un escalier, construit
+sommairement en pierres a moitie brutes, menait de la plaine a l'entree
+du tombeau: il est detruit ou enseveli sous les sables a Beni-Hassan et
+a Thebes, mais les fouilles recentes ont mis au jour celui d'une des
+tombes d'Assouan. Le cortege funebre, apres l'avoir escalade lentement,
+s'arretait un moment a l'entree de la chapelle. Le plan n'etait pas
+necessairement uniforme dans un meme groupe. Plusieurs des tombeaux de
+Beni-Hassan ont un portique dont toutes les parties, piliers, bases,
+entablement, ont ete prises dans la roche; pour Amoni et pour
+Khnoumhotpou (Fig.147), il se compose de deux colonnes polygonales. A
+Syene (Fig.148), la baie etroite qui s'ouvre dans la muraille de
+rocher est coupee, vers le tiers de sa hauteur, par un linteau
+rectangulaire qui reserve une porte dans la porte meme. A Siout,
+l'hypogee d'Hapizoufi etait precede d'un veritable porche d'environ 7
+metres de haut, arrondi en voute, peint et sculpte avec amour. Le plus
+souvent on se contentait d'aplanir et de dresser un pan de montagne sur
+un espace plus ou moins considerable, selon les dimensions qu'on
+pretendait donner au tombeau. Cette operation avait le double avantage
+de creer sur le devant une petite plate-forme fermee de trois cotes, et
+de developper en facade une surface a peu pres verticale, qu'on
+decorait, ou non, a la fantaisie du maitre. La porte pratiquee au
+milieu, quelquefois n'avait point de cadre, quelquefois etait encadree
+De deux montants et d'un linteau legerement saillants. Les inscriptions,
+quand elle en avait, etaient fort simples. Dans le haut, une ou
+plusieurs lignes horizontales. A droite et a gauche, une ou deux lignes
+verticales, accompagnees d'une figure humaine assise ou debout: c'etait,
+avec une priere, le nom, les titres et la filiation du defunt. La
+chapelle n'a, en general, qu'une seule chambre carree ou oblongue, au
+plafond plat ou legerement voute, sans autre jour que de la porte.
+Quelquefois des piliers, tailles en pleine pierre au moment de
+l'excavation, lui donnent l'aspect d'une petite salle hypostyle. Amoni
+et Khnoumhotpou, a Beni-Hassan, avaient chacun quatre de ces piliers
+(Fig.149); d'autres en ont six ou huit et sont d'ordonnance
+irreguliere. L'hypogee n deg. 7 etait d'abord une simple salle a plafond
+arrondi, de six colonnes sur trois rangs. Plus tard, il fut agrandi vers
+la droite, et la partie nouvelle forma une sorte de portique a plafond
+plat supporte par quatre colonnes (Fig.150).
+
+[Illustration: Fig. 146]
+[Illustration: Fig. 147]
+[Illustration: Fig. 148]
+[Illustration: Fig. 149]
+[Illustration: Fig. 150]
+
+Menager un serdab dans la roche vive etait presque impossible, et,
+d'autre part, c'etait exposer les statues mobiles au vol ou a la
+mutilation que les laisser dans une piece accessible a tout venant. Le
+serdab fut transforme et se combina avec la stele des mastabas antiques.
+La fausse porte d'autrefois devint une niche pratiquee dans la muraille
+du fond, presque toujours en face de la porte reelle. Les statues du
+mort et de sa femme y tronent, sculptees dans la pierre vive. Les parois
+sont ornees des scenes de l'offrande, et la decoration entiere de
+l'hypogee converge vers elle, comme celle du mastaba convergeait vers la
+stele. C'est toujours, dans l'ensemble, la meme serie de tableaux, mais
+avec des additions notables. La marche du cortege funeraire, la prise de
+possession du tombeau par le double, qui sont a peine indiquees
+autrefois, s'etalent avec ostentation sur les murs de l'hypogee thebain.
+Le convoi se deroule avec ses pleureuses, ses troupes d'amis, ses
+porteurs d'offrandes, ses barques, son catafalque traine par des boeufs.
+Il arrive a la porte; la momie, dressee sur ses pieds, recoit l'adieu de
+la famille et subit les dernieres ceremonies qui doivent l'initier a la
+vie d'au dela (Fig.151). Le sacrifice et les preliminaires qu'il
+evoque, le labourage, les semailles, la moisson, l'eleve des bestiaux,
+les metiers manuels, sont sculptes ou peints, comme jadis, a profusion
+de couleurs. Sans doute, bien des details y figurent qu'on ne rencontre
+pas sous les premieres dynasties, ou sont absents qui ne manquent jamais
+dans le voisinage des pyramides; les siecles avaient marche, et vingt
+siecles changent beaucoup aux usages de la vie journaliere, meme dans
+l'indestructible Egypte. On y chercherait presque en vain les troupeaux
+de gazelles privees, car, sous les Ramses, on n'entretenait plus ces
+animaux que par exception a l'etat domestique. En revanche, le cheval
+avait envahi la vallee du Nil, et piaffe sur les murs, a l'endroit ou
+paissaient les gazelles. Les metiers sont plus nombreux et plus
+compliques, les outils plus perfectionnes, les actions du mort plus
+variees et plus personnelles. L'idee d'une retribution future n'existait
+pas, ou existait peu, au temps ou l'on avait regle la decoration des
+tombeaux. Ce que l'homme avait fait ici-bas n'avait aucune influence sur
+le sort qui l'attendait dans la mort; bon ou mauvais, du moment que les
+rites avaient ete celebres sur lui et les prieres recitees, il etait
+riche et heureux. C'en etait donc assez pour etablir son identite
+d'enoncer son nom, ses titres, sa filiation; on n'avait que faire de
+decrire son passe par le menu. Mais, quand la croyance a des recompenses
+ou a des chatiments predomina dans les esprits, on s'avisa qu'il etait
+utile de garantir a chacun le merite de ses actions particulieres, et
+l'on joignit a l'espece d'extrait de l'etat civil, qui avait suffi
+jusqu'alors, des renseignements biographiques precis. Quelques mots
+d'abord, puis, vers la VIe dynastie, de vraies pages d'histoire ou un
+ministre, Ouni, raconte les services qu'il a rendus sous quatre rois;
+puis, vers le commencement du nouvel empire, des dessins et des
+tableaux, qui conspirent avec l'ecriture a immortaliser les faits et
+gestes du maitre. Khnoumhotpou de Beni-Hassan expose en detail les
+origines et la grandeur de ses ancetres. Khiti etale sur ses murailles
+les peripeties de la vie militaire: exercices des soldats, danses de
+guerre, sieges de forteresses, batailles sanglantes. La XVIIIe dynastie
+continue, en cela comme en tout, la tradition des ages precedents. Ai
+retrace, dans son bel hypogee de Tell-el-Amarna, les episodes de son
+Mariage avec la fille de Khouniaton. Nofirhotpou de Thebes avait recu
+d'Harmhabi la decoration du Collier d'or; il reproduit avec complaisance
+les moindres circonstances de l'investiture, le discours du roi,
+l'annee, le jour ou lui fut conferee la recompense supreme. Tel autre,
+qui avait travaille au cadastre, se montre accompagne d'arpenteurs
+trainant la chaine et preside a l'enregistrement de la population
+humaine, comme Ti presidait jadis au denombrement de ses boeufs. La
+stele elle-meme participe au caractere nouveau que revet la decoration
+murale. Elle proclame, outre les prieres ordinaires, le panegyrique du
+mort, le resume de sa vie, trop rarement son _cursus honorum_ avec dates
+a l'appui.
+
+[Illustration: Fig. 151]
+
+Quand l'espace le permettait, le caveau tombait directement sous la
+chapelle. Le puits, tantot etait pratique au coin d'une des chambres,
+tantot s'amorcait au dehors en avant de la porte. Dans les grandes
+necropoles, a Thebes par exemple ou a Memphis, la superposition des
+trois parties n'etait pas toujours possible; a vouloir donner au puits
+la profondeur normale, on risquait d'effondrer les tombeaux situes a
+l'etage inferieur de la montagne. On remedia a ce danger, soit en
+poussant fort loin un couloir, a l'extremite duquel on forait le puits,
+soit en disposant, sur un meme plan horizontal ou moderement incline,
+les pieces que le mastaba placait sur un meme plan vertical. Le couloir
+est alors perce au milieu de la paroi du fond; la longueur moyenne en
+varie entre 6 et 40 metres. Le caveau est presque toujours petit et sans
+ornement, ainsi que le couloir. L'ame, sous les dynasties thebaines, se
+Passait aussi bien de decoration que sous les dynasties memphites; mais
+quand on se decidait a garnir les murailles, les figures et les
+inscriptions avaient trait a sa vie et fort peu a la vie du double. Au
+tombeau de Harhotpou, qui est du temps des Ousirtasen, et dans les
+hypogees du meme genre, les murs, celui de la porte excepte, sont
+partages en deux registres. Le superieur appartient au double et porte,
+avec la table d'offrandes, l'image des memes objets de menage qu'on voit
+dans certains mastabas de la VIe dynastie: etoffes, bijoux, armes,
+parfums, dont Harhotpou avait besoin pour assurer a ses membres une
+eternelle jeunesse. L'inferieur etait au double et a l'ame, et on lit
+les fragments de plusieurs livres liturgiques, _Livre des morts, Rituel
+de l'embaumement, Rituel des funerailles_, dont les vertus magiques
+protegeaient l'ame et soutenaient le double. Le sarcophage en pierre et
+le cercueil lui-meme sont noirs d'ecriture. De meme que la stele etait
+comme le sommaire de la chapelle entiere, le sarcophage et le cercueil
+etaient le sommaire du caveau et formaient comme une chambre sepulcrale
+dans la chambre sepulcrale. Textes, tableaux, tout ce qu'on y voit a
+trait a la vie de l'ame et a sa securite dans l'autre monde.
+
+A Thebes comme a Memphis, ce sont les tombes des rois qu'il convient de
+consulter, si l'on veut juger du degre de perfection auquel pouvait
+atteindre la decoration des couloirs et du caveau. Des plus anciennes,
+qui etaient situees dans la plaine ou sur le versant meridional de la
+montagne, rien ne subsiste aujourd'hui. Les momies d'Amenhotpou Ier et
+de Thoutmos III, de Soqnounri et d'Harhotpou ont survecu a l'enveloppe
+de pierre qui etait censee les defendre. Mais, vers le milieu de la
+XVIIIe dynastie, toutes les bonnes places etaient prises, et l'on dut
+chercher ailleurs un terrain libre ou etablir un nouveau cimetiere
+royal. On alla d'abord assez loin, au fond de la vallee qui debouche
+vers Drah abou'l Neggah; Amenhotpou III, Ai, d'autres peut-etre, y
+furent enterres; puis on songea a se rapprocher de la ville des vivants.
+Derriere la colline qui borne au nord la plaine thebaine, se creusait
+Jadis une sorte de bassin, ferme de tous les cotes, et sans autre
+communication avec le reste du monde que des sentiers perilleux. Il se
+divise en deux branches, croisees presque en equerre: l'une regarde le
+sud-est, tandis que l'autre s'allonge vers le sud-ouest et se divise en
+rameaux secondaires. A l'est, une montagne se dresse, dont la croupe
+rappelle, avec des proportions gigantesques, le profil de la pyramide a
+degres de Saqqarah. Les ingenieurs remarquerent que ce vallon etait
+separe du ravin d'Amenhotpou III par un simple seuil d'environ 500
+coudees d'epaisseur. Ce n'etait pas de quoi effrayer des mineurs aussi
+exerces que l'etaient les Egyptiens. Ils taillerent dans la roche vive
+une tranchee, profonde de 50 a 60 coudees, au bout de laquelle un
+passage etrangle, semblable a une porte, donne acces dans le vallon.
+Est-ce sous Harmhabi, est-ce sous Ramses Ier que fut entrepris ce
+travail gigantesque? Ramses Ier est le plus ancien roi dont on ait
+retrouve la tombe en cet endroit. Son fils Seti Ier, puis son petit-fils
+Ramses II vinrent s'y loger a ses cotes, puis les Ramses l'un apres
+l'autre; Hrihor fut peut-etre le dernier et ferma la serie. Ces tombeaux
+reunis ont valu a la vallee le nom de Vallee des Rois, qu'elle a garde
+jusqu'a nos jours. Le tombeau n'est pas la tout entier. La chapelle est
+au loin dans la plaine, a Gournah, au Ramesseum, a Medinet-Habou, et
+nous l'avons deja decrite. Comme la pyramide memphite, la montagne
+thebaine ne renferme que les couloirs et le caveau. Pendant le jour,
+l'ame pure ne courait aucun danger serieux; mais le soir, au moment ou
+les eaux eternelles, qui roulent sur la voute des cieux, tombaient vers
+l'Occident en larges cascades et s'engouffraient dans les entrailles de
+La terre, elle penetrait, avec la barque du soleil et son cortege de
+dieux lumineux, dans un monde seme d'embuches et de perils. Douze heures
+durant, l'escadre divine parcourait de longs corridors sombres, ou des
+genies, les uns hostiles, les autres bienveillants, tantot s'efforcaient
+de l'arreter, tantot l'aidaient a surmonter les difficultes du voyage.
+D'espace en espace, une porte, defendue par un serpent gigantesque,
+s'ouvrait devant elle et lui livrait l'acces d'une salle immense,
+remplie de flamme et de fumee, de monstres aux figures hideuses et de
+bourreaux qui torturaient les damnes; puis les couloirs recommencaient
+etroits et obscurs, et la course a l'aveugle au sein des tenebres, et
+les luttes contre les genies malfaisants, et l'accueil joyeux des dieux
+propices. A partir du milieu de la nuit, on remontait vers la surface de
+la terre. Au matin, le soleil avait atteint l'extreme limite de la
+contree tenebreuse et sortait a l'orient pour eclairer un nouveau jour.
+Les tombeaux des rois etaient construits sur le modele du monde
+infernal. Ils avaient leurs couloirs, leurs portes, leurs salles
+voutees, qui penetraient profondement au sein de la montagne. La
+distribution dans la vallee n'en etait determinee par aucune
+consideration de dynastie ou de succession au trone. Chaque souverain
+attaquait le rocher a l'endroit ou il esperait rencontrer une veine de
+pierre convenable, et avec si peu de souci des predecesseurs, que les
+ouvriers durent parfois changer de direction pour eviter d'envahir un
+hypogee voisin. Les devis de l'architecte n'etaient qu'un simple projet,
+qu'on modifiait a volonte et qu'on ne se piquait pas d'executer
+fidelement; ainsi les mesures et la distribution reelles du tombeau de
+Ramses IV (Fig.152) sont en desaccord avec les cotes et l'agencement du
+plan qu'un papyrus du musee de Turin nous a conserve (Fig.153).
+
+[Illustration: Fig. 152]
+[Illustration: Fig. 153]
+
+Rien pourtant n'etait plus simple que la disposition generale: une porte
+carree, tres sobre d'ornements, un couloir qui aboutit a une chambre
+plus ou moins etendue, au fond de laquelle s'ouvre un second corridor
+qui conduit a une seconde chambre, et de la parfois a d'autres salles,
+dont la derniere renfermait le cercueil. Dans quelques tombeaux, le tout
+est de plain-pied et une pente douce, a peine coupee par deux ou trois
+marches basses, conduit de l'entree a la paroi du fond. Dans d'autres,
+les parties sont disposees en etage l'une derriere l'autre. Un escalier
+long et raide, et un corridor en pente (A) menent, chez Seti Ier
+(Fig.154), a un premier appartement (B), compose d'une petite
+antichambre et de deux salles a piliers. Un second escalier (C), ouvert
+dans le sol de l'antichambre, mene a un second appartement (D) plus
+vaste que le premier, et qui abritait le sarcophage. Le tombeau n'etait
+pas destine a s'arreter la. Un troisieme escalier (E) avait ete pratique
+au fond de la salle principale, qui devait sans doute mener a un nouvel
+ensemble de pieces: la mort du roi a seule arrete les ouvriers. Les
+variantes de plan ne sont pas tres considerables, si on passe d'un
+hypogee a l'autre. Chez Ramses III, la galerie d'entree est flanquee de
+huit petites cellules laterales. Presque partout ailleurs, on ne
+remarque de differences que celles qui proviennent du degre d'achevement
+des peintures et du plus ou moins d'etendue des couloirs. Le plus petit
+des hypogees s'arrete a 16 metres, celui de Seti Ier, qui est le plus
+long, descend jusqu'a plus de 150 metres et n'est pas acheve. Les memes
+ruses qui avaient servi aux ingenieurs des pyramides servaient a ceux
+des syringes thebaines pour depister les recherches des malfaiteurs,
+faux puits destines a derouter les indiscrets, murailles peintes et
+sculptees baties en travers des couloirs; l'enterrement termine, on
+obstruait l'entree avec des quartiers de roche, et on retablissait du
+mieux qu'on pouvait la pente naturelle de la montagne.
+
+[Illustration: Fig. 154]
+
+Seti Ier nous a legue le type le plus complet que nous possedions de ce
+genre de sepulture; figures et hieroglyphes y sont de veritables modeles
+de dessin et de sculpture gracieuse. L'hypogee de Ramses III est deja
+inferieur. La plus grande partie en est peinte assez sommairement: les
+jaunes y abondent, les bleus et les rouges rappellent les tons que les
+enfants choisissent pour leurs premiers barbouillages. Plus tard, la
+mediocrite regne en souveraine, le dessin s'amollit, les couleurs
+deviennent de plus en plus criardes, et les derniers tombeaux ne sont
+plus que la caricature lamentable de ceux de Seti Ier et de Ramses III.
+La decoration est la meme partout, et partout procede du meme principe
+qui a preside a la decoration des pyramides. A Thebes comme a Memphis,
+il s'agissait d'assurer au double la libre jouissance de sa maison
+nouvelle, d'introduire l'ame au milieu des divinites du cycle solaire et
+du cycle osirien, de la guider a travers le dedale des regions
+infernales; mais les pretres thebains s'ingeniaient a rendre sensible
+aux yeux par le dessin ce que les Memphites confiaient par l'ecriture a
+la memoire du mort, et lui accordaient de voir ce qu'il etait jadis
+oblige de lire sur les parois de sa tombe. Ou les textes d'Ounas
+racontent qu'Ounas, identifie au soleil, navigue sur les eaux d'en haut
+ou s'introduit dans les Champs Elysees, les scenes de Seti Ier montrent
+Seti dans la barque solaire, et celles de Ramses III, Ramses III dans
+les Champs Elysees (Fig.155). Ou les murs d'Ounas ne donnent que les
+prieres recitees sur la momie pour lui ouvrir la bouche, lui rendre
+l'usage des membres, l'habiller, la parfumer, la nourrir, ceux de Seti
+Ier representent la momie elle-meme et les statues supports du double
+entre les mains des pretres qui leur ouvrent la bouche, les habillent,
+les parfument, leur tendent les plats divers du repas funebre. Les
+plafonds etoiles des pyramides reproduisent la figure du ciel, mais sans
+indiquer a l'ame le nom des etoiles; sur les plafonds de quelques
+syringes, les constellations sont tracees chacune avec son image, des
+tables astronomiques donnent l'etat du ciel de quinze jours en quinze
+jours pendant les mois de l'annee egyptienne, et l'ame n'avait qu'a
+lever les yeux pour savoir dans quelle partie du firmament sa course la
+menait chaque nuit. L'ensemble est comme un recit illustre des voyages
+du soleil, et par suite de l'ame, a travers les vingt-quatre heures du
+jour. Chaque heure est representee, et son domaine, qui etait divise en
+circonscriptions plus petites dont la porte etait gardee par un serpent
+gigantesque, _Face de feu, oeil de flamme, Mauvais oeil_. La troisieme
+heure du jour etait celle ou se decidait le sort des ames: le dieu
+Toumou les pesait et leur assignait un sejour selon les indications de
+la balance. L'ame coupable etait livree aux cynocephales assesseurs du
+tribunal, qui la chassaient a coups de verge, apres l'avoir changee en
+truie ou en quelque animal impur; innocente, elle passait dans la
+cinquieme heure, ou ses pareilles cultivaient les champs, fauchaient les
+epis de la moisson celeste, et, le travail accompli, se divertissaient
+sous la garde des genies bienveillants. Au dela de la cinquieme heure,
+les mers du ciel n'etaient plus qu'un vaste champ de bataille: les
+dieux de lumiere pourchassaient, entrainaient, enchainaient le serpent
+Apopi et finissaient par l'etrangler a la douzieme heure. Leur triomphe
+n'etait pas de longue duree. Le soleil, a peine victorieux, etait
+emporte par le courant dans le royaume des heures de la nuit, et des
+l'entree, il etait assailli, comme Virgile et Dante aux portes de
+l'enfer, par des bruits et par des clameurs epouvantables. Chaque cercle
+avait sa voix qu'on ne pouvait confondre avec la voix des autres: l'un
+s'annoncait comme par un immense bourdonnement de guepes, l'autre comme
+par les lamentations des femmes et des femelles quand elles pleurent les
+maris et les males, l'autre comme par un grondement de tonnerre. Le
+sarcophage lui-meme etait charge de ces tableaux joyeux ou sinistres. Il
+etait d'ordinaire en granit rose ou noir, et si large, que souvent il ne
+pouvait entrer dans la vallee par la porte des rois. On devait le hisser
+a grand'peine au sommet de la colline de Deir-el-Bahari, puis, de la, le
+descendre a destination. Comme il etait la derniere piece du mobilier
+funeraire dont on s'occupat, on n'avait pas toujours le loisir de
+l'achever. Quand il etait termine, les scenes et les textes qui le
+couvrent en faisaient le resume de l'hypogee entier. Le mort y
+retrouvait une fois de plus l'image de ses destinees surhumaines et y
+apprenait a connaitre le bonheur des dieux. Les tombes privees
+recevaient rarement une decoration aussi complete; cependant deux
+hypogees de la XXVIe dynastie, celui de Petamenophis a Thebes et celui
+de Bokenranf a Memphis, peuvent rivaliser sous ce rapport avec les
+syringes royales. Le premier renferme une edition complete du _Livre des
+morts_, le second de longs extraits du meme livre et des formules qui
+remplissent les pyramides.
+
+[Illustration: Fig. 155]
+
+Chaque partie de la tombe, comme elle avait sa decoration, avait son
+mobilier particulier. Il ne reste que peu de traces de celui de la
+chapelle: la table d'offrandes qui etait en pierre est d'ordinaire tout
+ce qui en subsiste. Les objets deposes dans le serdab, dans les
+couloirs, dans le caveau, ont mieux resiste aux ravages du temps et des
+hommes. Sous l'ancien empire, les statues etaient toujours confinees
+dans le serdab. La chambre ne renfermait guere, en dehors du sarcophage,
+que des chevets en calcaire et en albatre, des oies en pierre, rarement
+des palettes de scribe, tres souvent des vases de formes diverses en
+terre cuite, en diorite, en granit, en albatre, en calcaire compact,
+enfin des provisions de graines alimentaires, et les ossements des
+victimes sacrifiees le jour de l'enterrement. Sous les dynasties
+thebaines, le menage du mort devint plus complet et plus riche. Les
+statues des domestiques et de la famille, qui jadis accompagnaient dans
+le serdab les statues du mort, sont releguees au caveau et diminuent de
+taille. En revanche, bien des objets qui jadis etaient simplement
+representes sur la muraille s'en sont detaches: ainsi les barques
+funeraires avec leur equipage, la momie, les pleureuses, les pretres,
+les amis eplores, les offrandes, pains en terre cuite estampes au nom du
+maitre, et qu'on appelle improprement cones funeraires, grappes de
+raisin et moules en calcaire avec lesquelles le mort etait cense se
+fabriquer a lui-meme des boeufs, des oiseaux, des poissons en pate qui
+lui tenaient lieu des animaux en chair. Le mobilier, les ustensiles de
+toilette et de cuisine, les armes, les instruments de musique abondent,
+la plupart brises au moment de la mise au tombeau; on les tuait de la
+sorte afin que leur ame allat servir l'ame de l'homme dans l'autre
+monde. Les petites statuettes en pierre, en bois, en email bleu, blanc
+ou vert, sont jetees par centaines et meme par milliers au milieu de
+l'amas des meubles et des provisions. Ce sont d'abord a proprement
+parler des reductions des statues du serdab, destinees comme elles a
+servir de corps au double, puis a l'ame; on les habille alors comme
+l'individu dont elles portent le nom s'habillait pendant la vie. Plus
+tard, leur role s'amoindrit, et leurs fonctions se bornerent a repondre
+pour le maitre, et a executer, en son lieu et place, les travaux et la
+Corvee dans les champs celestes, quand il y etait convoque par les
+dieux. On les appelle alors _repondants (Oushbiti)_, on leur met au
+poing les instruments de labourage, et on leur donne presque toujours la
+semblance d'un corps momifie, dont les mains et le visage seraient
+degages des bandelettes. Les canopes, avec leurs tetes d'epervier, de
+cynocephale, de chacal et d'homme, etaient reserves, des la XIe
+dynastie, aux visceres qu'on etait oblige d'extraire de la poitrine et
+du ventre pendant l'embaumement. La momie elle-meme se charge de plus en
+plus de cartonnages, de papyrus, d'amulettes qui lui font comme une
+armure magique, dont chaque piece preserve les membres et l'ame qui les
+anime de la destruction.
+
+En theorie, chaque Egyptien avait droit a une maison eternelle, edifiee
+sur le plan dont je viens d'indiquer les transformations; mais les
+petites gens se passaient fort bien de tout ce qui etait necessaire aux
+morts de condition. On les enfouissait ou la place coutait le moins,
+dans de vieilles tombes violees et abandonnees, dans des fissures
+naturelles de la montagne, dans des puits ou dans des fosses communes.
+A Thebes, au temps des Ramessides, de grandes tranchees creusees dans le
+sable attendaient les cadavres. Les rites accomplis, les fossoyeurs
+recouvraient legerement les momies de la journee, parfois isolees,
+parfois associees par deux ou trois, parfois empilees, sans qu'on eut
+cherche a les disposer par couches regulieres. Quelques-unes n'avaient
+de protection que leurs bandages, d'autres etaient enveloppees de
+branches de palmier liees en facon de bourriche. Les plus soignees ont
+une boite en bois mal degrossie, sans inscription ni peinture. Beaucoup
+sont affublees de vieux cercueils d'occasion, qu'on ne s'etait pas donne
+la peine d'ajuster a la taille du nouveau proprietaire, ou sont jetees
+dans une caisse fabriquee avec les debris de deux ou trois caisses
+brisees. De mobilier funeraire, il n'en etait point question pour des
+marauds pareils; tout au plus ont-ils avec eux une paire de souliers en
+cuir, des sandales en carton peint ou en osier tresse, un baton de
+voyage pour les chemins celestes, des bagues en terre emaillee, des
+bracelets ou des colliers d'un seul fil de petites perles bleues, des
+figurines de Phtah, d'Osiris, d'Anubis, d'Hathor, de Bastit, des yeux
+mystiques, des scarabees, surtout des cordes roulees autour du bras, du
+cou, de la jambe, de la taille, et destinees a preserver le cadavre des
+influences magiques.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+
+
+LA PEINTURE ET LA SCULPTURE
+
+
+Les bas-reliefs et les statues qui decoraient les temples ou les
+tombeaux etaient peints pour la plupart. Le granit, le basalte, le
+diorite, la serpentine, l'albatre, les pierres colorees naturellement,
+echappaient parfois a cette loi de polychromie: le gres, le calcaire, le
+bois y etaient soumis rigoureusement, et, si on rencontre quelques
+monuments de ces matieres qui ne sont pas enlumines, la couleur a
+disparu par accident, ou la piece est inachevee. Le peintre et le
+sculpteur etaient donc presque inseparables l'un de l'autre. Le premier
+avait a peine acheve son oeuvre que le second s'en emparait, et souvent
+le meme artisan s'entendait a manier le pinceau aussi bien que la
+pointe.
+
+
+1.--LE DESSIN ET LA COMPOSITION.
+
+
+Nous ne connaissons pas les methodes que les Egyptiens employaient a
+l'enseignement du dessin. La pratique leur avait appris a determiner les
+proportions generales du corps et a etablir des relations constantes
+entre les parties dont il est constitue, mais ils ne s'etaient jamais
+inquietes de chiffrer ces proportions et de les ramener toutes a une
+commune mesure. Rien, dans ce qui nous reste de leurs oeuvres, ne nous
+autorise a croire qu'ils aient jamais possede un canon, regle sur la
+longueur du doigt ou du pied humain. Leur enseignement etait de routine
+et non de theorie. Ils avaient des modeles que le maitre composait
+lui-meme, et que les eleves copiaient sans relache, jusqu'a ce qu'ils
+fussent parvenus a les reproduire exactement. Ils etudiaient aussi
+d'apres nature, comme le prouve la facilite avec laquelle ils
+saisissaient la ressemblance des personnages, et le caractere ou le
+mouvement propre a chaque espece d'animaux. Ils jetaient leurs premiers
+essais sur des eclats de calcaire planes rudement, sur une planchette
+enduite de stuc rouge ou blanc, au revers de vieux manuscrits sans
+valeur: le papyrus neuf coutait trop cher pour qu'on le gaspillat a
+recevoir des barbouillages d'ecolier. Ils n'avaient ni crayons ni
+stylet, mais des joncs, dont le bout, trempe dans l'eau, se divisait en
+fibres tenues et formait un pinceau plus ou moins fin, selon la grosseur
+de la tige. La palette en bois mince, oblongue, rectangulaire, etait
+pourvue a la partie inferieure d'une rainure verticale a serrer la
+calame, et creusee a la partie superieure de deux ou plusieurs cavites
+renfermant chacune une pastille d'encre seche: la noire et la rouge
+etaient le plus usites. Un petit mortier et un pilon (Fig.156) pour
+broyer les couleurs, un godet plein d'eau pour humecter et laver les
+pinceaux, completaient le trousseau de l'apprenti. Accroupi devant son
+modele, palette au poing, il s'exercait a le reproduire en noir, a main
+levee et sans appui. Le maitre revoyait son oeuvre et en corrigeait les
+defauts a l'encre rouge.
+
+[Illustration: Fig. 156]
+
+Les rares dessins qui nous restent sont traces sur des morceaux de
+calcaire, en assez mauvais etat pour la plupart. Le British Museum en a
+deux ou trois au trait rouge, qui ont peut-etre servi comme de cartons
+au decorateur d'un tombeau thebain de la XXe dynastie. Un fragment
+du musee de Boulaq porte des etudes d'oies ou de canards a l'encre
+noire. On montre a Turin l'esquisse d'une figure de femme, nue au
+calecon pres, et qui se renverse en arriere pour faire la culbute: le
+trait est souple, le mouvement gracieux, le modele delicat. L'artiste
+n'etait pas gene, comme il l'est chez nous par la rigidite de
+l'instrument qu'il maniait. Le pinceau attaquait perpendiculairement la
+surface, ecrasait la ligne ou l'attenuait a volonte, la prolongeait,
+l'arretait, la detournait en toute liberte. Un outil aussi souple se
+pretait merveilleusement a rendre les cotes humoristiques ou risibles de
+la vie journaliere. Les Egyptiens, qui avaient l'esprit gai et caustique
+par nature, pratiquerent de bonne heure l'art de la caricature. Un
+papyrus de Turin raconte, en vignettes d'un dessin sur et libertin, les
+exploits amoureux d'un pretre chauve et d'une chanteuse d'Amon. Au
+revers, des animaux jouent, avec un serieux comique, les scenes de la
+vie humaine. Un ane, un lion, un crocodile, un singe se donnent un
+concert de musique instrumentale et vocale. Un lion et une gazelle
+jouent aux echecs. Le Pharaon de tous les rats, monte sur un char traine
+par des chiens, court a l'assaut d'un fort defendu par des chats. Une
+chatte du monde, coiffee d'une fleur, s'est prise de querelle avec une
+oie: on en est venu aux coups, et la volatile malheureuse, qui ne se
+sent pas de force a lutter, culbute d'effroi. Les chats etaient
+d'ailleurs les animaux favoris des caricaturistes egyptiens. Un ostracon
+du musee de New-York nous en montre deux, une chatte de race assise sur
+Un fauteuil, en grande toilette, et un miserable matou qui lui sert a
+manger, d'un air piteux, la queue entre les jambes (Fig.157).
+L'enumeration des dessins connus est courte, comme on le voit:
+l'abondance de vignettes dont on avait coutume d'orner certains ouvrages
+compense notre pauvrete en ce genre. Ce sont presque toujours des
+exemplaires du _Livre des morts_ et du _Livre de savoir ce qu'il y a
+dans l'enfer_. On les copiait par centaines, d'apres des
+manuscrits-types, conserves dans les temples ou dans les familles
+consacrees hereditairement au culte des morts. Le dessinateur n'avait
+donc aucun effort d'imagination a faire. Sa tache consistait uniquement
+a imiter le modele qu'on lui donnait, avec toute l'habilete dont il
+etait capable. Les rouleaux du _Livre de savoir ce qu'il y a dans
+l'enfer_, qui sont parvenus jusqu'a nous, ne sont pas anterieurs a la
+XXe dynastie.
+
+[Illustration: Fig. 157]
+
+Le faire en est toujours assez mauvais, et les figures ne sont le plus
+souvent que des bonshommes traces rapidement et mal proportionnes. Le
+nombre des exemplaires du _Livre des morts_ est tellement considerable
+qu'on pourrait, rien qu'avec eux, entreprendre une histoire de la
+miniature en Egypte: d'aucuns remontent en effet a la XVIIIe dynastie,
+d'autres sont contemporains des premiers Cesars. Les plus anciens sont
+generalement d'une execution remarquable. Chaque chapitre est accompagne
+d'une vignette qui represente un dieu, homme ou bete, un embleme divin,
+le mort en adoration devant la divinite. Ces petits motifs sont ranges
+quelquefois en une seule ligne au-dessus du texte courant (Fig.158),
+quelquefois disperses a travers les pages, comme les majuscules ornees
+de nos manuscrits. D'espace en espace, de grands tableaux occupent toute
+la hauteur du feuillet, l'enterrement au debut, le jugement de l'ame
+vers le milieu, l'arrivee du mort aux champs d'Ialou vers la fin de
+l'ouvrage. L'artiste avait la beau jeu a deployer son talent et a nous
+donner la mesure de ses forces. La momie d'Hounofir est debout devant la
+stele et le tombeau (Fig.159); les femmes de la famille pleurent sur
+elle, tandis que les hommes et le pretre lui presentent l'offrande. Les
+papyrus des princes et princesses de la famille de Pinotmou, qui sont au
+musee de Boulaq, montrent que les bonnes traditions de l'ecole se
+maintinrent, chez les Thebains, jusqu'a la XXIe dynastie. La decadence
+vint rapidement sous les regnes suivants, et, pendant des siecles, nous
+ne trouvons plus que des dessins grossiers et sans valeur. La chute de
+la domination persane produisit une renaissance. Les tombeaux de
+l'epoque grecque nous ont rendu des papyrus a vignettes soignees, d'un
+style sec et minutieux, qui contraste singulierement avec la maniere
+large et hardie des temps anterieurs. Le pinceau a pointe large avait
+ete remplace par le pinceau a pointe fine. Les scribes rivaliserent a
+qui menerait les lignes les plus deliees, et les traits dont ils se
+complurent a surcharger les accessoires de leurs figures, barbe,
+cheveux, plis du vetement, sont quelquefois si tenus qu'on a peine a les
+distinguer sans loupe. Si precieux que soient ces documents, ils ne
+suffiraient pas a nous faire apprecier la valeur et les procedes de
+travail des artistes egyptiens; c'est aux murailles des temples ou des
+tombeaux que nous devons nous adresser si nous desirons connaitre leurs
+habitudes de composition.
+
+[Illustration: Fig. 158]
+[Illustration: Fig. 159]
+
+Les conventions de leur dessin different sensiblement de celles du
+notre. Homme ou bete, le sujet n'etait jamais qu'une silhouette a
+decouper sur le fond environnant. On cherchait donc a demeler, parmi les
+formes, celles-la seules qui offrent un profil accentue, et que le
+simple trait pouvait saisir et amener sur une surface plane. Pour les
+animaux, le probleme n'offrait rien de complique: l'echine et le ventre,
+la tete et le cou, allonges parallelement au sol, se profilent d'une
+seule venue, les pattes sont bien detachees du corps. Aussi les animaux
+sont-ils pris sur le vif, avec l'allure, le geste, la flexion des
+membres, particuliere a chaque espece. La marche lente et mesuree du
+boeuf, le pas court, l'oreille meditative, la bouche ironique de l'ane,
+le trot menu et saccade des chevres, le coup de rein du levrier en
+chasse, sont rendus avec un bonheur constant de ligne et d'expression.
+Et si des animaux domestiques on passe aux sauvages, la perfection n'est
+pas moindre. Jamais on n'a mieux exprime qu'en Egypte la force calme du
+lion au repos, la demarche sournoise et endormie du leopard, la grimace
+des singes, la grace un peu grele de la gazelle et de l'antilope. Il
+n'etait pas aussi facile de projeter l'homme entier sur un meme plan,
+sans s'ecarter de la nature. L'homme ne se laisse pas reproduire
+aisement par la ligne seule, et la silhouette supprime une part trop
+grande de sa personne. La chute du front et du nez, la coupe des levres,
+le galbe de l'oreille, disparaissent quand la tete est dessinee de face.
+Il faut, au contraire, que le buste soit pose de face pour que la ligne
+des epaules se developpe en son entier, et pour que les deux bras
+soient visibles a droite et a gauche du corps. Les contours du ventre se
+modelent mieux lorsqu'on les apercoit de trois quarts et ceux des jambes
+lorsqu'on les prend de cote. Les Egyptiens ne se firent point scrupule
+de combiner, dans la meme figure, les perspectives contradictoires que
+produisent l'aspect de face et l'aspect de profil. La tete, presque
+toujours munie d'un oeil de face, est presque toujours plantee de profil
+sur un buste de face, le buste surmonte un tronc de trois quarts, et le
+tronc s'etaye sur des jambes de profil. Ce n'est pas qu'on ne rencontre
+assez souvent des figures etablies, ou peu s'en faut, selon les regles
+de notre perspective. La plupart des personnages secondaires que
+renferme le tombeau de Khnoumhotpou ont essaye de se soustraire a la loi
+de malformation; ils ont le buste de profil, comme la tete et les
+jambes, mais ils portent en avant tantot l'une, tantot l'autre des
+epaules, afin de bien montrer leurs deux bras (Fig.160). L'effet n'est
+pas des plus heureux, mais examinez le paysan qui gave une oie, et
+surtout celui qui pese sur le cou d'une gazelle pour l'obliger a
+s'accroupir (Fig.161): l'action des bras et des reins est rendue
+exactement, la fuite du dos est reguliere, les epaules, entrainees en
+arriere par le deplacement des bras, font saillir la poitrine sans en
+exagerer l'ampleur, le haut du corps tourne bien sur les hanches. Les
+lutteurs de Beni-Hassan s'attaquent et s'enlacent, les danseuses et les
+servantes des hypogees thebains se meuvent avec une liberte parfaite
+(Fig.162). Ce sont la des exceptions; ailleurs, la tradition a ete plus
+forte que la nature, et les maitres egyptiens continuerent jusqu'a la
+fin a deformer la figure humaine. Leurs hommes et leurs femmes sont donc
+de veritables monstres pour l'anatomiste, et cependant ils ne sont ni
+aussi laids ni aussi risibles qu'on est porte a le croire, en etudiant
+les copies malencontreuses que nos artistes en ont faites souvent. Les
+membres defectueux sont allies aux corrects avec tant d'adresse, qu'ils
+paraissent etre soudes comme naturellement. Les lignes exactes et les
+fictives se suivent et se completent si ingenieusement qu'elles semblent
+se deduire necessairement les unes des autres.
+
+[Illustration: Fig. 160]
+[Illustration: Fig. 161]
+[Illustration: Fig. 162]
+
+La convention une fois reconnue et admise, on ne saurait trop admirer
+l'habilete technique dont temoignent beaucoup de monuments. Le trait est
+net, ferme, lance resolument et longuement mene. Dix ou douze coups de
+pinceau suffisent a etablir une figure de grandeur naturelle. Un seul
+trait enveloppait la tete de la nuque a la naissance du cou, un seul
+marquait le ressaut des epaules et la tombee des bras. Deux traits
+ondules a propos cernaient le contour exterieur, du creux de l'aisselle
+a la pointe des pieds, deux arretaient les jambes, deux les bras. Les
+details du costume et de la parure, d'abord indiques sommairement,
+etaient repris un a un et acheves minutieusement: on peut compter
+presque les tresses de la chevelure, les plis du vetement, les emaux de
+la ceinture ou des bracelets. Ce melange de science naive et de
+gaucherie voulue, d'execution rapide et de retouche patiente, n'exclut
+ni l'elegance des formes, ni la grace et la verite des attitudes, ni la
+justesse des mouvements. Les personnages sont etranges, mais ils vivent,
+et, qui veut se donner la peine de les regarder sans prejuge, leur
+etrangete meme leur prete un charme, que n'ont pas des oeuvres plus
+recentes et plus conformes a la verite.
+
+Les Egyptiens ont donc su dessiner. Ont-ils, comme on le dit souvent,
+ignore l'art de composer un ensemble? Prenez une scene au hasard dans un
+des hypogees thebains, celle qui represente le repas funeraire offert au
+prince Harmhabi par les gens de sa famille (Fig.163). C'est un sujet
+moitie ideal, moitie reel. Le defunt et ceux des siens qui sont deja de
+son monde y figurent a cote des vivants, visibles, mais non meles; ils
+assistent plus qu'ils ne prennent part au banquet. Harmhabi siege donc
+sur un pliant, a la gauche du spectateur. Il a sur les genoux une petite
+princesse, une fille d'Amenhotpou III, dont il etait le pere nourricier
+et qui etait morte avant lui. Sa mere, Sonit, trone a sa droite, en
+retraite, sur un grand fauteuil, et de la main gauche lui serre le bras,
+de l'autre lui tend une fleur de lotus; une gazelle mignonne, peut-etre
+enterree aupres d'elle, comme la gazelle decouverte a cote de la reine
+Isimkheb dans le puits de Deir-el-Bahari, est attachee a l'un des pieds
+du fauteuil. Ce groupe surnaturel est de taille heroique. Assis,
+Harmhabi et sa mere ont le front de niveau avec celui des femmes qui se
+tiennent debout devant eux; il fallait en effet que les dieux fussent
+toujours plus grands que les hommes, les rois plus grands que leurs
+sujets, les maitres du tombeau plus grands que les vivants. Les parents
+et les amis sont ranges sur une seule ligne, la face aux ancetres, et
+semblent causer entre eux. Le service est commence. Les jarres de vin et
+de biere, posees a la file sur leurs selles en bois, sont deja ouvertes.
+Deux jeunes esclaves, puisant a merci dans un vase d'albatre, frottent
+les vivants d'essences odorantes. Deux femmes en toilette d'apparat
+presentent aux morts des coupes en metal remplies de fleurs, de grains
+et de parfums, qu'elles deposent au fur et a mesure sur une table
+carree; trois autres accompagnent de leur musique et de leur danse
+l'hommage des premieres. Comme ici le tombeau est la salle du festin, il
+n'y a d'autre fond au tableau que la paroi couverte d'hieroglyphes, a
+laquelle les invites etaient adosses pendant la ceremonie. Ailleurs, le
+theatre de l'action est indique clairement par des touffes d'herbe ou
+par des arbres, si elle se passe en rase campagne, par du sable rouge,
+si elle se passe au desert, par des fourres de joncs et de lotus, si
+elle se passe dans les marais. Une femme de qualite rentre chez elle
+(Fig.164). Une de ses filles, pressee par la soif, boit un long trait
+d'eau a meme une goulleh; deux petits enfants nus, un garcon et une
+fillette a tete rase, sont accourus vers la mere jusqu'a la porte de la
+rue, et recoivent, des mains d'une servante, des joujoux qu'on leur a
+rapportes du dehors. Une treille, habillee de vignes, des arbres charges
+de fruits poussent au second plan: nous sommes dans un jardin, mais la
+maitresse et ses deux filles ainees l'ont traverse sans s'y arreter et
+sont entrees dans la maison. La facade, levee a moitie, laisse voir ce
+qu'elles font: trois servantes leur servent des rafraichissements. Le
+tableau n'est pas mal compose et pourrait etre transcrit sur la toile
+par un moderne sans exiger trop de changements; seulement la meme
+maladresse, ou le meme parti pris, qui obligeait l'Egyptien a emmancher
+une tete de profil sur un buste de face, l'a empeche de disposer ses
+plans en fuite l'un derriere l'autre, et l'a reduit a inventer des
+procedes plus ou moins ingenieux pour remedier a l'absence presque
+complete de perspective.
+
+[Illustration: Fig. 163]
+[Illustration: Fig. 164]
+
+Et d'abord, la plupart des personnages qui concourent a une meme action
+etaient rabattus sur un meme plan, isoles autant que possible, pour
+eviter que la silhouette de l'un recouvrit celle de l'autre; sinon, on
+les superposait a plat, comme s'ils n'avaient eu que deux dimensions et
+point d'epaisseur. Un bouvier qui marche au milieu de ses boeufs repose
+directement sur la ligne de terre aussi bien que la bete qui lui cache
+le ventre et la cuisse. Le soldat le plus lointain d'une compagnie qui
+s'avance en bon ordre au son de la trompette a la tete et les pieds au
+meme niveau que le soldat le plus voisin du spectateur (Fig.165).
+Lorsque des chars defilent devant Pharaon, on jurerait que leurs roues
+s'emboitent exactement dans la meme orniere, si la caisse du premier ne
+masquait en partie l'attelage du second (Fig.166). Dans ces exemples,
+les personnes et les choses sont, par accident ou par nature, placees
+assez pres l'une de l'autre pour que le defaut ne paraisse pas trop
+choquant, et l'artiste egyptien a use du meme procede qu'ont employe
+plus tard les sculpteurs grecs. Ailleurs, il a cherche a s'approcher
+davantage de la verite. Les archers de Ramses III a Medinet-Habou font
+un effort presque heureux pour se tenir en perspective: la file des
+casques s'abaisse et celle des arcs se releve regulierement, mais tous
+les pieds s'appuient sur une seule raie de sol, et la ligne qu'ils
+tracent ne suit pas, comme elle devrait, le mouvement des autres lignes
+(Fig.167). Ce mode de representation n'est pas rare a l'epoque
+thebaine. On l'adoptait de preference lorsqu'on voulait figurer des
+troupes d'hommes ou d'animaux placees sur un rang et entrainees au meme
+acte d'une meme impulsion; mais il avait l'inconvenient, grave aux yeux
+des Egyptiens, de supprimer presque entierement le corps des
+personnages, le premier excepte, et de n'en laisser subsister qu'un
+contour insuffisant. Lors donc qu'on ne pouvait ramener toutes les
+figures sur le devant du tableau, sans risquer d'en cacher une partie,
+on decomposait l'ensemble en plusieurs groupes, dont chacun representait
+un episode, et qu'on distribuait l'un au-dessus de l'autre dans le meme
+plan vertical. La hauteur de chacun d'eux ne depend en rien de la place
+qu'ils occupaient dans la perspective normale, mais du nombre d'etages
+superposes dont l'artiste pensait avoir besoin pour rendre completement
+sa pensee. Elle equivaut d'ordinaire a la moitie du registre principal,
+s'il se contentait de deux etages, au tiers s'il en voulait trois, et
+ainsi de suite. Cependant, lorsqu'il s'agit de simples accessoires, le
+registre qui les contient peut etre plus bas que les autres; ainsi, au
+festin funebre d'Harmhabi, les amphores sont entassees dans un moindre
+espace que celui ou siegent les convives. Les scenes secondaires etaient
+separees le plus souvent par une barre horizontale, mais le trait de
+division n'etait pas indispensable, et, surtout quand on avait a figurer
+des masses profondes d'individus rangees regulierement, les plans
+verticaux s'imbriquaient, pour ainsi dire, l'un sur l'autre, dans des
+proportions variables au caprice du dessinateur. A la bataille de
+Qodshou, les files de la phalange egyptienne se dominent successivement
+de toute la hauteur du buste (Fig.168), et celles des bataillons
+hittites se depassent a peine de la tete (Fig.169). Et les deformations
+que subissent les groupes d'hommes et d'animaux ne sont point parmi les
+plus fortes qu'on se soit permises en Egypte: les maisons, les terrains,
+les arbres, les eaux, ont ete defigures comme a plaisir. Un rectangle,
+pose de champ sur un des cotes longs et raye de rubans ondules,
+represente un canal; si vous en doutez, des poissons et des crocodiles
+sont la comme enseigne, pour bien montrer que vous devez voir de l'eau
+et non autre chose. Des bateaux sont en equilibre sur le bord superieur,
+des troupeaux plonges jusqu'au ventre passent a gue, un pecheur a la
+ligne marque l'endroit ou le Nil cesse et ou la berge commence.
+Ailleurs, le rectangle est comme suspendu a mi-tronc de cinq ou six
+palmiers (Fig.170); on comprend aussitot que l'eau coule entre deux
+rangs d'arbres. Ailleurs encore, au tombeau de Rekhmiri, les arbres sont
+couches proprement le long des quatre rives, et le profil d'une barque
+et d'un mort, hales par des profils d'esclaves, se promenent naivement
+sur l'etang vu de face (Fig.171). Les hypogees thebains de l'epoque des
+Ramessides fournissent aisement chacun plusieurs exemples d'artifices
+nouveaux et, quand on les a releves, on finit par ne plus savoir ce
+qu'on doit admirer le plus, l'obstination des Egyptiens a ne pas trouver
+les lois naturelles de la perspective, ou la fecondite d'esprit dont ils
+ont fait preuve pour inventer tant de relations fausses entre les
+objets.
+
+[Illustration: Fig. 165]
+[Illustration: Fig. 166]
+[Illustration: Fig. 167]
+[Illustration: Fig. 168]
+[Illustration: Fig. 169]
+[Illustration: Fig. 170]
+[Illustration: Fig. 171]
+
+Appliques a de vastes etendues, leurs procedes de composition choquent
+moins qu'ils ne font a des sujets de petites dimensions. On sent
+d'instinct que l'artiste le plus habile n'aurait pu se garder de tricher
+quelquefois avec la perspective, s'il avait eu a couvrir les surfaces
+immenses des pylones, et cela rend l'oeil plus indulgent. Aussi bien les
+motifs qu'on donnait a traiter dans d'aussi grands cadres n'offrent
+jamais une unite rigoureuse. Assujettis que les gens etaient a perpetuer
+le souvenir victorieux d'un Pharaon, Pharaon joue necessairement chez
+eux le premier role; mais, au lieu de choisir parmi ses hauts faits un
+episode dominant, le plus propre a mettre sa grandeur en lumiere, ils
+prenaient plaisir a juxtaposer tous les moments successifs de ses
+campagnes. Attaque de nuit du camp egyptien par une bande d'Asiatiques,
+envoi par le prince de Khiti d'espions destines a donner le change sur
+ses intentions, la maison militaire du roi surprise et enfoncee par les
+chariots hittites, la bataille de Qodshou et ses peripeties, les pylones
+de Louxor et du Ramesseum portent comme un bulletin illustre de la
+campagne de Ramses II contre les Syriens en l'an V de son regne: ainsi
+les peintres des premieres ecoles italiennes deroulaient, dans le meme
+milieu, d'une suite non interrompue, les episodes d'une meme histoire.
+Les scenes sont repandues irregulierement sur la muraille, sans
+separation materielle, et l'on est expose parfois, comme pour les
+bas-reliefs de la colonne Trajane, a mal couper les groupes et a
+brouiller les personnages. Cette maniere de proceder est reservee
+presque exclusivement a l'art officiel. A l'interieur des temples et
+dans les tombeaux, les parties diverses d'un meme tableau sont
+distribuees en registres, qui montent et s'etagent du soubassement a la
+corniche. C'est une difficulte de plus ajoutee a celles qui nous
+empechent de comprendre les intentions et la maniere des dessinateurs
+egyptiens; nous nous imaginons souvent voir des sujets isoles, quand
+nous avons devant les yeux les membres disjoints de ce qui n'etait pour
+eux qu'une meme composition.
+
+Prenez une des parois du tombeau de Phtahhotpou a Saqqarah (Fig.172).
+Si vous desirez saisir le lien qui en rattache les parties, comparez-la
+a un monument d'epoque greco-romaine, la mosaique de Palestrine, qui
+represente a peu pres les memes scenes, mais groupees d'une facon plus
+conforme a nos habitudes d'oeil et d'esprit (Fig.173). Le Nil baigne le
+bas du tableau et s'etale jusqu'au pied des montagnes. Des villes
+sortent de l'eau, des obelisques, des fermes, des tours de style
+greco-italien, plus semblables aux fabriques des paysages pompeiens
+qu'aux monuments des Pharaons; seul, le grand temple situe au second
+plan, sur la droite, et vers lequel se dirigent deux voyageurs, est
+precede d'un pylone, auquel sont adosses quatre colosses osiriens, et
+rappelle l'ordonnance generale de l'architecture egyptienne. A gauche,
+des chasseurs, portes sur une grosse barque, poursuivent l'hippopotame
+et le crocodile a coups de harpon. A droite, une compagnie de
+legionnaires, massee devant un temple et precedee d'un pretre, parait
+saluer au passage une galere qui file a toutes rames le long du rivage.
+Au centre, des hommes et des femmes a moitie nues chantent et boivent, a
+l'abri d'un berceau sous lequel coule un bras du Nil. Des canots en
+papyrus montes d'un seul homme, des bateaux de formes diverses comblent
+les vides de la composition. Le desert commence derriere la ligne des
+edifices, et l'eau forme de larges flaques que surplombent des collines
+abruptes. Des animaux reels ou fantastiques, poursuivis par des bandes
+d'archers a tete rase, occupent la partie superieure du tableau. De meme
+que le mosaiste romain, le vieil artiste egyptien s'est place sur le
+Nil et a reproduit tout ce qui se passait entre lui et l'extreme
+horizon. Au bas de la paroi, le fleuve coule a pleins bords, les bateaux
+vont et viennent, les matelots echangent des coups de gaffe. Au-dessus,
+la berge et les terrains qui avoisinent le fleuve: une bande d'esclaves,
+caches dans les herbes, chassent a l'oiseau. Au-dessus encore, on
+fabrique des canots, on tresse la corde, on ouvre et on sale des
+poissons. Enfin, sous la corniche, les collines nues et les plaines
+ondulees du desert, ou des levriers forcent la gazelle, ou des chasseurs
+court-vetus lassent le gibier. Chaque registre repond a un des plans du
+paysage; seulement l'artiste, au lieu de mettre les plans en
+perspective, les a separes et superposes. Partout dans les tombeaux on
+retrouve la meme disposition: des scenes d'inondation et de vie civile
+au bas des murailles, dans le haut, la montagne et la chasse. Parfois le
+dessinateur a intercale entre deux des patres, des laboureurs, des gens
+de metier; parfois il fait succeder brusquement la region des sables a
+la region des eaux et supprime l'intermediaire. La mosaique de
+Palestrine et les parois des tombeaux pharaoniques reproduisent donc un
+meme ensemble de sujets, traites d'apres les conventions et les procedes
+de deux arts differents. Comme la mosaique, les parois des tombeaux
+forment, non pas une suite de scenes independantes, mais une composition
+reglee, dont ceux qui savent lire la langue artistique de l'epoque
+demelent aisement l'unite.
+
+[Illustration: Fig. 172]
+[Illustration: Fig. 173]
+
+
+2.--LES PROCEDES TECHNIQUES.
+
+
+La preparation des surfaces a couvrir exigeait beaucoup de temps et
+beaucoup de soin. Comme l'imperfection des procedes de construction ne
+permettait pas a l'architecte de planer avec exactitude les parements
+exterieurs des murs du temple ou des pylones, il fallait bien que le
+decorateur s'accommodat d'une surface legerement bombee ou deprimee par
+endroits. Du moins etait-elle formee de blocs a peu pres homogenes: les
+filons de calcaire ou l'on creusait les hypogees contenaient presque
+toujours des rognons de silex, des fossiles, des chapelets de coquilles
+petrifiees. On remediait a ces defauts de facons differentes, selon que
+la decoration devait etre peinte ou sculptee. Dans le premier cas, apres
+avoir degrossi la paroi, on appliquait sur la surface encore rugueuse un
+crepi d'argile noire et de paille hachee menu, semblable au melange avec
+lequel on fabriquait la brique. Dans le second, on s'arrangeait autant
+que possible de maniere a eviter les inegalites de la pierre. Quand
+elles tombaient dans le champ des figures, mais n'offraient point trop
+de resistance au ciseau, on les laissait subsister, sinon on les
+enlevait et on bouchait le trou avec du ciment blanchatre ou des
+morceaux de calcaire ajustes. Ce n'etait point petite affaire, et l'on
+cite telle salle de tombeau ou chaque paroi est incrustee au quart de
+dalles rapportees. Ce travail preliminaire acheve, on repandait sur
+l'ensemble une couche mince de platre fin, gache avec du blanc d'oeuf,
+qui masquait l'enduit ou le rapiecage, et formait un champ lisse et
+poli, sur lequel le pinceau du dessinateur pouvait glisser librement.
+
+On rencontre un peu partout, et jusque dans les carrieres, des chambres
+ou parties de chambres inachevees, qui gardent encore l'esquisse a
+l'encre rouge ou noire des bas-reliefs dont elles devaient etre
+revetues. Le modele, execute en petit, etait mis au carreau et
+transporte sur la muraille a grande echelle par les aides et par les
+eleves. En quelques endroits, le sujet est indique sommairement par deux
+ou trois coups de calame hatifs: tel est le cas pour certaines scenes
+des tombeaux thebains que Prisse a relevees avec soin (Fig.174).
+Ailleurs, le trait est entierement termine et les figures n'attendent
+plus sur le treillis que l'arrivee du sculpteur. Quelques praticiens se
+contentaient de determiner la position des epaules et l'aplomb des corps
+par des lignes horizontales et verticales, sur lesquelles ils notaient
+la hauteur du genou, des hanches et des membres (Fig.175). D'autres,
+plus confiants dans leurs propres forces, abordaient le tableau a meme
+et placaient leurs personnages sans secours d'aucune sorte; ainsi, les
+artistes qui ont decore la syringe de Seti Ier et les salles
+meridionales du temple d'Abydos. Leur trait est si net et leur facilite
+d'execution si surprenante qu'on les a soupconnes d'avoir employe des
+poncifs decoupes a l'avance. C'est une opinion dont on revient bien
+vite, quand on examine de pres leurs figures et qu'on se donne la peine
+de les mesurer au compas. La taille est plus mince chez les unes, les
+contours de la poitrine sont plus accentues chez les autres ou les
+jambes moins ecartees. Le maitre n'avait pas grand'chose a corriger dans
+l'oeuvre de ces gens-la. Il redressait ca et la une tete, accentuait ou
+attenuait la saillie d'un genou, modifiait un detail d'ajustement. Une
+fois pourtant, a Kom-Ombo, dans un portique d'epoque greco-romaine,
+plusieurs des divinites du plafond avaient ete mal orientees et posaient
+les pieds ou elles auraient du avoir le bras: il les a remises en
+position sur le meme carreau, sans effacer l'esquisse primitive. La, du
+moins, il avait apercu l'erreur a temps: a Karnak, sur la paroi
+septentrionale de la salle hypostyle, et a Medinet-Habou, il ne l'a
+reconnue qu'apres que le sculpteur avait acheve son travail. Les figures
+de Seti Ier et de Ramses III penchaient trop en arriere et paraissaient
+pretes a perdre l'equilibre: il les empata de ciment ou de stuc, puis
+les fit tailler a nouveau. Aujourd'hui, le ciment est tombe, et les
+traces du premier ciseau sont redevenues visibles. Seti Ier et Ramses
+III ont deux profils, l'un a peine marque, l'autre leve franchement sur
+la surface de la pierre (Fig.176).
+
+[Illustration: Fig. 174]
+[Illustration: Fig. 175]
+[Illustration: Fig. 176--Double profil de Ramses III.]
+
+Les sculpteurs egyptiens n'etaient pas aussi bien equipes que les
+notres. Un des scribes agenouilles en calcaire du musee de Boulaq a ete
+taille au ciseau; les sillons lisses qu'avait laisses l'instrument sont
+visibles sur son epiderme. Une statue en serpentine grisatre du meme
+musee a garde la trace de deux outils differents: le corps est tout
+mouchete des coups de pointe, la tete est encore informe, mais le bloc
+qui les renferme a ete degrossi a petits eclats par la marteline.
+D'autres constatations du meme genre et l'etude des monuments nous
+ont appris qu'on employait aussi le violon (Fig.177), la gradine, la
+gouge; mais de longues discussions se sont elevees sur la question de
+savoir si ceux de leurs instruments qui etaient en metal etaient en fer
+ou en bronze. Le fer, a-t-on dit, etait considere comme impur. Personne
+n'aurait pu l'employer, meme aux usages les plus vils de la vie, sans
+contracter une souillure prejudiciable a l'ame en ce monde et dans
+l'autre. Mais l'impurete d'un objet n'a jamais suffi a en empecher
+l'emploi. Les porcs, eux aussi, etaient impurs. On les elevait pourtant
+et en nombre assez considerable, au moins dans certains cantons, pour
+permettre au bon Herodote de raconter qu'on les lachait sur les champs,
+apres les semailles, afin d'enterrer le grain. D'ailleurs le fer, comme
+bien des choses en Egypte, etait pur ou impur selon les circonstances.
+Si certaines traditions l'appelaient _l'os de Typhon_ et le tenaient
+pour funeste, d'autres aussi anciennes pretendaient qu'il etait la
+matiere meme du firmament, et elles avaient assez d'autorite pour qu'on
+l'appelat couramment _Banipit_, le metal celeste. Les quelques outils,
+dont on a trouve les fragments dans la maconnerie des pyramides, sont en
+fer, non en bronze, et si les objets antiques en fer sont si rares
+aujourd'hui, par comparaison aux objets en bronze, cela tient a ce que
+le fer n'est pas protege contre la destruction par son oxyde, comme le
+bronze l'est par le sien. La rouille le devore en peu de temps, et c'est
+seulement par un concours de circonstances assez difficiles a reunir
+qu'il se conserve intact. Toutefois, s'il est bien certain que les
+Egyptiens ont connu et employe le fer, il est non moins certain qu'ils
+n'ont jamais possede l'acier, et alors on se demande comment ils s'y
+prenaient pour faconner a leur gre les roches les plus dures, celles
+memes qu'on redoute presque d'attaquer aujourd'hui, le diorite, le
+basalte, le granit de Syene. Les quelques fabricants d'antiquites qui
+sculptent encore le granit a l'intention des voyageurs ont resolu le
+probleme tres simplement. Ils ont toujours a cote d'eux une vingtaine de
+ciseaux ou de pointes en mauvais fer, qu'un petit nombre de coups met
+hors de service. La premiere emoussee; ils passent a une autre, et ainsi
+de suite jusqu'a ce que la provision soit epuisee, apres quoi ils vont a
+la forge et font tout remettre en etat. Le procede n'est ni aussi long
+ni aussi penible qu'on pourrait croire. Un des meilleurs faussaires de
+Louxor a tire, en moins de quinze jours, d'un fragment de granit noir
+raye de rouge, une tete humaine de grandeur naturelle qui est au musee
+de Boulaq. Je ne doute pas que les anciens n'aient opere de meme: ils
+triomphaient des pierres dures a force d'user du fer sur elles. Le
+moyen une fois decouvert, l'habitude leur avait enseigne les tours de
+main les plus favorables a rendre la besogne aisee et a obtenir de leurs
+outils une execution aussi fine et aussi reguliere que celle que nous
+tirons des notres. Des que l'apprenti savait manier la pointe et le
+maillet, le maitre le placait devant des modeles gradues qui
+representaient les etats successifs d'un animal, d'une portion de corps
+humain, du corps humain entier, depuis l'ebauche jusqu'au parfait
+achevement (Fig.178). On les recueille chaque annee en assez grand
+nombre pour etablir des series progressives: quinze de ceux qui sont a
+Boulaq viennent de Saqqarah, quarante et un de Tanis, une douzaine de
+Thebes et de Medinet-el-Fayoum, sans parler des pieces isolees qu'on
+ramasse un peu partout. Ils etaient destines partie a l'etude du
+bas-relief, partie a celle de la statuaire proprement dite, et nous en
+font connaitre les procedes.
+
+[Illustration: Fig. 177--Violon conserve a Berlin.]
+[Illustration: Fig. 178--Dalle ayant servi de modele.]
+
+Les Egyptiens traitaient le bas-relief de trois facons principales: ou
+bien c'etait une simple gravure a la pointe, ou bien ils abattaient le
+fond autour de la figure et la modelaient en saillie sur la muraille, ou
+bien ils reservaient le champ et levaient le motif en relief dans le
+creux. Le premier procede a l'avantage d'aller vite et l'inconvenient
+d'etre peu decoratif. Ramses III s'en est servi dans quelques endroits,
+a Medinet-Habou; mais on l'appliquait de preference aux steles et aux
+petits monuments. Le dernier diminuait les chances de destruction de
+l'oeuvre et la peine de l'ouvrier: il supprimait en effet le dressage
+des fonds, ce qui etait une reelle economie de temps, et ne laissait
+subsister aucune saillie a la face du parement, ce qui mettait l'image a
+l'abri des chocs accidentels. Le procede intermediaire etait le plus
+usite, et on parait l'avoir enseigne dans les ecoles de preference aux
+autres. Les modeles etaient de petites dalles carrees ou rectangulaires,
+quadrillees pour permettre a l'eleve d'augmenter ou de reduire son sujet
+sans rien changer aux proportions traditionnelles. Quelques-unes sont
+ouvrees sur les deux plats; la plupart n'ont de sculpture que d'un cote.
+C'est alors un boeuf, une tete de cynocephale, un belier, un lion, une
+divinite; de temps en temps, le meme motif y est repete deux fois, a
+peine degrossi sur la gauche, fini a droite jusque dans ses moindres
+details. Dans aucun cas, la figure n'est tres elevee au-dessus du fond:
+elle ne depasse jamais les cinq millimetres et se maintient
+ordinairement plus bas. Ce n'est pas que les Egyptiens n'aient su
+fouiller profondement la pierre a l'occasion. La decoration atteint
+jusqu'a seize centimetres de saillie, a Medinet-Habou et a Karnak, sur
+le granit et sur le gres, dans les parties hautes du temple, et dans
+celles qui sont exposees directement au plein jour; si elle etait
+moindre, les tableaux seraient comme absorbes par la lumiere repandue
+sur eux et offriraient une masse de lignes confuses au spectateur. Les
+modeles consacres a l'etude de la ronde bosse sont plus instructifs
+encore que les precedents. Plusieurs de ceux que nous possedons sont des
+moulages en platre d'oeuvres connues dans l'ecole. La tete, les bras,
+les jambes, le tronc, chaque partie du corps etait coulee separement.
+Voulait-on une figure complete? on assemblait les morceaux et on avait,
+selon le cas, une statue d'homme ou de femme, agenouillee ou debout,
+assise sur un siege ou accroupie sur les talons, le bras tendu en avant
+ou au repos le long du buste. Cette collection curieuse a ete decouverte
+a Tanis et date probablement du temps des Ptolemees. Les modeles
+d'epoque pharaonique sont en calcaire tendre et representent presque
+tous le portrait du souverain regnant. Ce sont de vrais des a base
+rectangulaire, hauts de vingt-cinq centimetres en moyenne. On commencait
+par etablir sur une des faces un reseau de lignes croisees a angle
+droit, et qui reglaient la position relative des traits du visage, puis
+on attaquait la face opposee, en se guidant d'apres l'echelle inscrite
+au revers. L'ovale seul est dessine nettement sur le premier bloc: un
+saillant au milieu, deux rentrants a droite et a gauche indiquent
+vaguement la position du nez et des yeux. La forme s'accuse a mesure
+qu'on passe d'un bloc a l'autre, et le visage sort peu a peu de la masse
+ou il etait enferme. L'artiste en limite les contours, au moyen de
+tailles menees parallelement de haut en bas, puis abat les angles des
+tailles et les tond de maniere a preciser le modele: les lineaments
+se degagent, l'oeil se creuse, le nez s'affine, la bouche s'epanouit. Au
+dernier bloc, il ne reste plus rien d'inacheve que l'uraeus et le detail
+de la coiffure. Nous n'avons aucun morceau d'ecole en granit ou en
+basalte; mais les Egyptiens, comme nos marbriers de cimetiere, gardaient
+toujours en magasin des statues de pierre dure, a moitie pretes, et
+qu'ils pouvaient terminer aisement en quelques heures. Les mains, les
+pieds, le buste n'attendent plus que la touche finale, mais la tete est
+a peine degrossie et l'habit n'est qu'ebauche; une demi-journee aurait
+suffi pour transformer le masque en un portrait de l'acheteur et pour
+mettre le jupon a la mode nouvelle. Deux ou trois statues de ce genre
+nous revelent le procede aussi clairement que les modeles theoriques
+auraient pu le faire. La taille reguliere et continue du calcaire ne
+convenait pas aux roches volcaniques, la pointe seule parvenait a les
+assouplir et a triompher de leur resistance. Lorsqu'a force de patience
+et de temps, elle avait amene l'oeuvre au point voulu, s'il y avait
+encore ca et la quelques asperites, quelques noyaux de substances
+heterogenes, qu'on n'osait attaquer resolument de peur d'enlever avec
+elles les parties environnantes, on avait recours a un instrument
+nouveau. L'artiste appuyait sur la parcelle superflue le tranchant d'un
+galet en forme de hache, et d'un second galet arrondi, qui remplacait le
+maillet, frappait a coups mesures sur cet engin grossier: le point ainsi
+traite s'ecrasait sous le choc et s'en allait en poussiere. Les menus
+defauts corriges, le monument avait encore l'aspect fruste et terne. Il
+fallait le polir pour faire disparaitre les cicatrices de la pointe et
+du marteau. L'operation etait des plus delicates, un tour de main
+malheureux, une distraction d'un moment, et l'oeuvre de longues semaines
+etait gatee sans retour. La dexterite des praticiens rendait un accident
+assez rare. Examinez le Sovkoumsaouf de Boulaq, examinez le Ramses II
+colossal de Louxor. Les jeux de lumiere empechent d'abord l'oeil d'en
+bien saisir les delicatesses; mais si vous vous placez dans un jour
+favorable, le detail du genou et de la poitrine, de l'epaule et du
+visage, n'est pas moins finement exprime sur le granit qu'il ne l'est
+sur le calcaire. Le poli a outrance n'a pas plus gate les statues
+egyptiennes qu'il n'a fait celles des sculpteurs italiens de la
+Renaissance.
+
+Au sortir des mains du sculpteur, l'oeuvre tombait entre celles du
+peintre. Elle aurait ete juge imparfaite si on lui avait laisse la
+teinte de la pierre dans laquelle elle etait taillee. Les statues
+etaient peintes des pieds a la tete. Dans les bas-reliefs, le fond
+restait nu, les figures etaient enluminees. Les Egyptiens avaient a leur
+disposition plus de couleurs qu'on n'est dispose a leur en preter
+d'ordinaire. Les plus anciennes de leurs palettes--et on en connait qui
+sont de la Ve dynastie--ont des compartiments separes pour le jaune, le
+rouge, le bleu, le brun, le blanc, le noir et le vert. D'autres, a la
+XVIIIe dynastie, comptent trois varietes de jaune, trois de brun, deux
+de rouge et de bleu, deux de vert, en tout quatorze ou seize tons
+differents. On obtenait le noir en calcinant les os d'animaux. Les
+autres matieres employees a la peinture existent naturellement dans le
+pays. Le blanc est du platre mele d'albumine ou de miel, les jaunes sont
+de l'ocre ou du sulfure d'arsenic, l'orpiment de nos peintres, les
+rouges de l'ocre, du cinabre ou du vermillon, les bleus du lapis-lazuli
+ou du sulfate de cuivre broyes. Si la substance etait rare ou couteuse,
+on lui substituait des produits de l'industrie locale. On remplacait le
+lapis-lazuli par du verre colore en bleu au sulfate de cuivre et qu'on
+reduisait en poussiere impalpable. La couleur, conservee dans des
+sachets, etait delayee, au fur et a mesure des besoins, avec de l'eau
+additionnee legerement de gomme adragante. On l'etalait au moyen d'un
+calame ou d'une brosse en crin plus ou moins grosse. Bien preparee, elle
+etait d'une solidite remarquable et s'est a peine modifiee au cours des
+siecles. Les rouges ont fonce, le vert s'est terni, les bleus ont verdi
+ou grise, mais ce n'est qu'a la surface; des qu'on enleve la couche
+exterieure, les dessous apparaissent brillants et inalteres. Jusqu'a
+l'epoque thebaine, on ne prit aucune precaution pour defendre la
+peinture contre l'action de l'air et de la lumiere. Vers la XXe
+dynastie, l'usage se repandit de la recouvrir d'un vernis transparent,
+soluble dans l'eau, probablement la gomme d'une sorte d'acacia. L'emploi
+n'en etait point le meme partout: certains peintres l'etendaient
+egalement sur le tableau entier, d'autres se contentaient d'en glacer
+les ornements et les accessoires, sans toucher aux nus ni aux vetements.
+Il s'est craquele sous l'influence du temps, ou a noirci au point de
+gater ce qu'il aurait du proteger. Les Egyptiens reconnurent sans doute
+les mauvais effets qu'il produisait, car on ne le rencontre plus a
+partir de la XXe dynastie.
+
+De grandes teintes plates, uniformes, juxtaposees, mais non fondues: on
+enluminait, on ne peignait pas au sens ou nous prenons le mot. De meme
+qu'en dessinant, on resumait les lignes et on supprimait presque le
+modele interne, en mettant la couleur, on la simplifiait et on ramenait
+a une seule teinte, non rompue, toutes les varietes de tons qui existent
+naturellement sur un objet ou qu'y produisent les jeux de l'ombre et de
+la lumiere. Elle n'est jamais ni entierement vraie ni entierement
+fausse. Elle se rapproche de la nature autant que possible, mais sans
+pretendre a l'imiter fidelement, l'attenue tantot, tantot l'exagere et
+substitue un ideal, une convention a la realite visible. L'eau est
+toujours d'un bleu uni ou raye de zigzags noirs. Les reflets fauves et
+bleuatres du vautour sont rendus par du rouge vif et du bleu franc. Tous
+les hommes ont le nu brun, toutes les femmes l'ont jaune clair. On
+enseignait dans les ateliers la couleur qui convenait a chaque etre ou a
+chaque objet, et la recette, une fois composee, se transmettait sans
+changement de generation en generation. De temps a autre quelques
+peintres plus hardis que le commun se risquaient a rompre avec la
+tradition. Vous trouverez des hommes au teint jaune comme celui des
+femmes, a Saqqarah sous la Ve dynastie, a Ibsamboul sous la XIXe, et des
+personnages aux chairs roses, dans les tombeaux de Thebes et d'Abydos,
+vers l'epoque de Thoutmos IV et d'Harmhabi. Ces nouveautes ne duraient
+guere, un siecle au plus, et l'ecole retombait dans ses anciens
+errements. N'allez pas imaginer cependant que l'ensemble produit par ce
+coloris factice soit criard ou discordant. Meme dans des ouvrages de
+petite dimension, manuscrits du _Livre des Morts_, ornements des
+cercueils ou des coffrets funeraires, il a de l'agrement et de la
+douceur. Les tons les plus vifs y sont juxtaposes avec une hardiesse
+extreme, mais avec la pleine connaissance des relations qui
+s'etablissent entre eux et des phenomenes qui resultent necessairement
+de ces relations. Ils ne se heurtent, ne s'exasperent, ni ne
+s'eteignent; ils se font valoir naturellement et donnent naissance, par
+le rapprochement, a des demi-tons qui les accordent. Passez du petit au
+grand, du feuillet de papyrus ou du panneau en bois de sycomore a la
+paroi des tombeaux et des temples, l'emploi habile des teintes plates,
+loin d'y blesser l'oeil, le flatte et le caresse. Chaque mur est traite
+comme un tout, et l'harmonie des couleurs s'y poursuit a travers les
+registres superposes: tantot elles sont reparties avec rythme ou
+symetrie, d'etage en etage, et s'equilibrent l'une par l'autre, tantot
+l'une d'elles predomine et determine une tonalite generale, a laquelle
+le reste est subordonne. L'intensite de l'ensemble est toujours
+proportionnee a la qualite et a la quantite de lumiere que le tableau
+devait recevoir. Dans les salles entierement sombres, le coloris est
+pousse aussi loin que possible; moins fort, on l'aurait a peine apercu a
+la lueur vacillante des lampes et des torches. Aux murs d'enceinte et
+sur la face des pylones, il atteignait la meme puissance qu'au fond des
+hypogees; si brutal qu'on le fit, le soleil en attenuait l'eclat. Il est
+doux et discret dans les pieces ou ne penetre qu'un demi-jour voile,
+sous le portique des temples et dans l'antichambre des tombeaux. La
+peinture en Egypte n'etait que l'humble servante de l'architecture et de
+la sculpture. La comparer a la notre ou meme a celle des Grecs, il n'y
+faut point songer; mais si on la prend pour ce qu'elle est dans le role
+secondaire qui lui etait assigne, on ne pourra s'empecher de lui
+reconnaitre des merites peu communs. Elle a excelle au decor monumental,
+et si jamais on en revient a colorer les facades de nos maisons et de
+nos edifices publics, on ne perdra rien a etudier ses formules ou
+a rechercher ses procedes.
+
+
+3.--LES OEUVRES.
+
+
+La statue la plus ancienne qu'on ait trouvee jusqu'a ce jour est un
+colosse, le Sphinx de Gizeh. Il existait deja du temps de Kheops, et
+peut-etre ne se trompera-t-on pas beaucoup si l'on se hasarde a
+reconnaitre en lui l'oeuvre des generations anterieures a Mini, celles
+que les chroniques sacerdotales appelaient les Serviteurs d'Hor. Taille
+en plein roc, au rebord extreme du plateau libyque, il semble hausser la
+tete pour etre le premier a decouvrir par-dessus la vallee le lever de
+son pere le soleil (Fig.179). Les sables l'ont tenu enterre jusqu'au
+menton pendant des siecles, sans le sauver de la ruine. Son corps
+effrite n'a plus du lion que la forme generale. Les pattes et la
+poitrine, reparees sous les Ptolemees et sous les Cesars, ne retiennent
+qu'une partie du dallage dont elles avaient ete revetues a cette epoque
+pour dissimuler les ravages du temps. Le bas de la coiffure est tombe,
+et le cou aminci semble trop faible pour soutenir le poids de la tete.
+Le nez et la barbe ont ete brises par des fanatiques, la teinte rouge
+qui avivait les traits est effacee presque partout. Et pourtant
+l'ensemble garde jusque dans sa detresse une expression souveraine de
+force et de grandeur. Les yeux regardent au loin devant eux, avec une
+intensite de pensee profonde, la bouche sourit encore, la face entiere
+respire le calme et la puissance. L'art qui a concu et taille cette
+statue prodigieuse en pleine montagne etait un art complet, maitre de
+lui-meme, sur de ses effets. Combien de siecles ne lui avait-il pas
+fallu pour arriver a ce degre de maturite et de perfection? C'est par
+erreur qu'on a cru voir dans quelques morceaux appartenant a nos musees,
+les statues de Sapi et de sa femme au Louvre, les bas-reliefs du tombeau
+de Khabiousokari a Boulaq, la rudesse et les tatonnements d'un peuple
+qui s'essaye. La raideur du geste et de la pose, la carrure exageree des
+epaules, la bande de fard vert barbouillee sous les yeux, les caracteres
+qu'ils offrent et qu'on donne comme des marques d'antiquite,
+apparaissent sur des monuments certains de la Ve et de la VIe dynastie.
+Les sculpteurs d'un meme siecle n'etant pas tous egalement habiles, si
+beaucoup etaient capables de bien faire, la plupart n'etaient que des
+manoeuvres, et l'on doit bien se garder de prendre pour gaucherie
+archaique ce qui est chez eux maladresse ou insuffisance
+d'apprentissage. Les oeuvres des dynasties primitives dorment encore
+ignorees sous vingt metres de sable au pied du Sphinx; celles des
+dynasties historiques sortent chaque jour du fond des tombeaux. Elles ne
+nous ont pas rendu l'art egyptien entier, mais une de ses ecoles, la
+memphite.
+
+[Illustration: Fig. 179]
+
+Le Delta, Hermopolis, Abydos, les environs de Thebes, Assouan, ne
+commencent a se reveler que vers la VIe dynastie; encore est-ce par un
+petit nombre d'hypogees violes et depouilles depuis longtemps. Le
+dommage n'est peut-etre pas tres grand. Memphis etait alors la capitale,
+et la presence des Pharaons devait y attirer tout ce qui avait du talent
+dans les principautes vassales. Rien qu'avec le produit des fouilles
+pratiquees dans ses necropoles, nous pouvons determiner les caracteres
+de la sculpture et de la peinture au temps de Snofrou et de ses
+successeurs, aussi exactement que si nous avions deja entre les mains
+tous les monuments que la vallee entiere tient en reserve pour ceux qui
+l'exploreront apres nous. Le menu peuple des artistes excellait au
+maniement de la brosse et du ciseau, et les tableaux qu'il a traces par
+milliers temoignent d'une habilete peu commune. Le relief en est leger,
+la couleur sobre, la composition bien entendue. Les architectures,
+les arbres, la vegetation, les accidents de terrain sont indiques
+sommairement, et la seulement ou ils sont necessaires a l'intelligence
+de la scene representee. En revanche, l'homme et les animaux sont
+traites avec une abondance de detail, une verite d'allures, et parfois
+une energie de rendu, que les ecoles posterieures ont rarement au meme
+degre. Les six panneaux en bois du tombeau d'Hosi, au musee de Boulaq,
+sont peut-etre ce que nous avons de mieux en ce genre. Mariette les
+attribuait a la IIIe dynastie, et peut-etre a-t-il raison de le faire:
+je pencherai pourtant a en placer l'execution sous la Ve. La donnee du
+tableau n'est rien: Hosi, debout (Fig.180) ou assis, et, au-dessus de
+sa tete, quatre ou cinq colonnes d'hieroglyphes. Mais, quelle fermete de
+trait, quelle entente du modele, quelle souplesse d'execution! Jamais on
+n'a taille le bois d'une main plus ferme et d'un ciseau plus delicat.
+
+[Illustration: Fig. 180]
+
+Les statues ne presentent point la variete de gestes et d'attitudes
+qu'on admire dans les tableaux. Un pleureur, une femme qui ecrase le
+grain du menage, le boulanger qui brasse la pate sont aussi rares en
+ronde bosse qu'ils sont frequents en bas-reliefs. La plupart des
+personnages sont tantot debout et marchant, la jambe en avant, tantot
+debout, mais immobiles et les deux pieds reunis, tantot assis sur un
+siege ou sur un de de pierre, quelquefois agenouilles, plus souvent
+accroupis le buste droit et les jambes a plat sur le sol, comme les
+fellahs d'aujourd'hui. Cette monotonie voulue s'expliquerait peu si l'on
+ne connaissait l'usage auquel ces images etaient destinees. Elles
+representaient le mort pour qui le tombeau avait ete creuse, ses
+parents, ses employes, ses esclaves, les gens de sa famille. Le maitre
+est toujours assis ou debout, et il ne pouvait guere avoir d'autre
+position. Le tombeau en effet est la maison ou il repose de la vie,
+comme il faisait jadis dans sa maison terrestre, et les scenes tracees
+sur les parois nous montrent les actes qu'il y accomplissait
+officiellement. Ici, il assiste aux travaux preliminaires de l'offrande
+qui le nourrit, la semaille et la recolte, l'eleve des bestiaux, la
+peche, la chasse, les manipulations des metiers, et _surveille toutes
+les oeuvres qu'on accomplit pour la demeure eternelle_: il est alors
+debout, la tete haute, les mains pendantes ou armees de batons de
+commandement. Ailleurs, on lui apporte l'une apres l'autre les diverses
+parties de l'offrande, et alors il est assis sur un fauteuil. Ces deux
+poses qu'il a dans les tableaux, il les garde dans les statues. Debout,
+il est cense recevoir l'hommage des vassaux; assis, il prend sa part du
+repas de famille. Les gens de la maison ont comme lui l'attitude qui
+convient a leur rang et a leur metier. L'epouse est debout, assise sur
+le meme siege ou sur un siege isole, accroupie aux pieds de l'epoux,
+comme pendant la vie. Le fils a le costume de l'enfance, si la statue a
+ete commandee tandis qu'il etait encore enfant, le geste et l'attribut
+de sa charge, s'il est a l'age d'homme. Les esclaves broient le grain,
+les celleriers poissent l'amphore, les pleureurs se lamentent et
+s'arrachent les cheveux. La hierarchie sociale suivait l'Egyptien dans
+la tombe et reglait la pose apres, comme elle l'avait reglee avant la
+mort. Et la ne s'arretait point l'influence que la conception religieuse
+de l'ame exercait sur l'art du sculpteur. Du moment que la statue est le
+support du double, la premiere condition a remplir pour que celui-ci
+puisse s'adapter aisement a son corps de pierre, c'est qu'elle
+reproduise, au moins sommairement, les proportions et les particularites
+du corps de chair. La tete est donc un portrait fidele. Le corps, au
+contraire, est pour ainsi dire un corps moyen, qui montre le personnage
+au meilleur de son developpement, et lui permet d'exercer parmi les
+dieux la plenitude de ses fonctions physiques: les hommes sont toujours
+dans la force de l'age, les femmes ont toujours le sein ferme et les
+hanches minces de la jeune fille. C'est seulement dans le cas d'une
+difformite par trop forte qu'on se departait de cet ideal. On donnait a
+la statue d'un nain toutes les laideurs du corps du nain, et il fallait
+bien qu'il en fut ainsi. Si l'on avait mis dans la tombe une statue
+reguliere, le double, habitue pendant la vie terrestre a la difformite
+de ses membres, n'aurait pu s'appuyer sur ce corps redresse et n'aurait
+pas ete dans les conditions necessaires pour bien vivre desormais.
+L'artiste n'etait libre que de varier le detail et de disposer les
+accessoires a son gre; il n'aurait pu rien changer a l'attitude et a la
+ressemblance generales sans manquer a la destination de son oeuvre. La
+repetition obstinee des memes motifs produit sur le spectateur une
+veritable monotonie, et l'impression qu'il ressent est encore augmentee
+par l'aspect particulier que les tenons prennent sous la main du
+sculpteur. Les statues sont appuyees pour la plupart a une sorte de
+dossier rectangulaire qui monte droit derriere elles, et, tantot se
+termine carrement au niveau du cervelet, tantot s'acheve en un
+pyramidion dont la pointe se perd parmi les cheveux, tantot s'arrondit
+au sommet et parait au-dessus de la tete du personnage. Les bras sont
+rarement separes du corps; dans bien des cas, ils adherent aux cotes et
+a la hanche. Celle des jambes qui porte en avant est reliee souvent au
+dossier, sur toute sa longueur, par une tranche de pierre. La raison en
+serait, dit-on, l'imperfection des outils: le sculpteur n'aurait pas
+detache les epaisseurs de matiere superflue, de peur de briser par
+contre-coup le membre qu'il modelait. L'explication a du etre valable au
+debut; elle ne l'etait plus des la IVe dynastie, car nous avons plus
+d'un morceau, meme en granit, ou tous les membres sont libres, soit
+qu'on les ait affranchis au ciseau, soit qu'on les ait degages au
+violon. Si l'usage des tenons persista jusqu'au bout, ce ne fut pas
+impuissance, mais routine ou respect exagere pour les enseignements du
+passe.
+
+La plupart des musees sont pauvres en statues de l'ecole memphite. La
+France et l'Egypte en possedent, parmi beaucoup de mediocres, une
+vingtaine qui suffisent a lui assurer un rang honorable dans l'histoire
+de l'art, le _Scribe accroupi_, Skhemka, Pahournofri, au Louvre, le
+_Sheikh-el-beled_ et sa femme, Khafri, Ranofir, le _Scribe agenouille_,
+a Boulaq. L'original du scribe accroupi n'etait point beau (Fig.181),
+mais son portrait est d'une verite et d'une vigueur qui compensent
+Largement ce qui manque en beaute ideale. Les jambes repliees sous lui
+et posees a plat, dans une de ces positions familieres aux Orientaux,
+mais presque impossibles a garder pour un Europeen, le buste droit et
+bien d'aplomb sur les hanches, la tete levee, la main armee du calame et
+deja en place sur la feuille de papyrus etalee, il attend encore, a six
+mille ans de distance, que le maitre veuille bien reprendre la dictee
+interrompue. La figure est presque carree, les traits fortement
+accentues indiquent l'homme dans la force de l'age. La bouche, longue et
+garnie de levres minces, se releve un peu vers les coins et disparait
+presque dans la saillie des muscles qui l'encadrent; les joues sont
+plutot osseuses et dures, les oreilles detachees de la tete sont
+epaisses et lourdes, le front bas est couronne d'une chevelure drue et
+coupee ras. L'oeil, grand et bien ouvert, doit une vivacite particuliere
+a une fraude ingenieuse de l'artisan antique.
+
+[Illustration: Fig. 181]
+
+L'orbite de pierre qui l'enchasse a ete evide, et le creux rempli par un
+assemblage d'email blanc et noir; une monture en bronze accuse le rebord
+des paupieres, tandis qu'un petit clou d'argent, place au fond de la
+prunelle, recoit la lumiere, et, la renvoyant, simule l'eclair d'un
+regard veritable. Les chairs sont un peu molles et pendantes, comme il
+convient a un homme d'un certain age, que ses occupations privent de
+tout exercice violent. Les bras et le dos sont d'un bon relief; les
+mains, osseuses et seches, ont des doigts de longueur plus qu'ordinaire,
+le genou est fouille avec minutie. Le corps entier est entraine, pour
+ainsi dire, par le mouvement de la figure et sous l'influence du meme
+sentiment d'attente qui domine dans la physionomie; les muscles du bras,
+du buste et de l'epaule sont dans un demi-repos seulement, prets a se
+remettre au travail. Le souci de l'attitude professionnelle et du geste
+caracteristique se retrouve avec la meme evidence sur toutes les statues
+que j'ai eu l'occasion d'etudier. Khafri est roi (Fig.182). Il est
+assis carrement sur le siege de sa dignite, les mains aux genoux, le
+buste ferme, le chef haut, le regard assure. L'inscription qui nous
+apprend son nom aurait ete detruite et les marques de son rang enlevees,
+que nous aurions devine le Pharaon a sa mine: tout en lui trahit l'homme
+habitue des l'enfance a se sentir investi de l'autorite souveraine.
+Ranofir appartient a une des grandes familles feodales de l'epoque. Il
+est debout, les bras colles au corps, la jambe gauche portee en avant,
+dans la pose du prince qui regarde ses vassaux defiler devant lui. Le
+masque est hautain, la demarche hardie; mais on n'y sent deja plus le
+calme et l'assurance surhumaine comme dans les statues de Khafri. Avec
+le _Sheikh-el-beled_ (Fig.183) on descend de plusieurs degres dans
+l'echelle sociale. Ramke etait _surintendant des travaux_, probablement
+un des chefs de corvee qui batirent les grandes pyramides, et
+appartenait a la classe moyenne. Il est tout empreint de contentement et
+de suffisance bourgeoise. On le voit surveillant ses manoeuvres, debout
+et le baton d'acacia a la main. Les pieds etaient pourris, mais on lui
+en a fourni de nouveaux. Le corps est lourd et charnu, l'encolure
+epaisse, la tete (Fig.184) ne manque pas d'energie dans sa vulgarite,
+les yeux sont rapportes comme ceux du _Scribe accroupi_. Par un hasard
+singulier, il ressemblait au Sheikh-el-beled ou maire de Saqqarah au
+moment de la decouverte. Les fellahs, toujours prompts a saisir le cote
+plaisant des choses, l'appelerent aussitot _Sheikh-el-beled_, et le nom
+lui en est demeure. L'image de sa femme, qu'il avait enterree a cote de
+la sienne, est malheureusement tres mutilee: ce n'est plus qu'un tronc
+sans bras ni jambes (Fig.185). On ne laisse pas que d'y reconnaitre un
+bon type des dames egyptiennes de condition mediocre, aux traits
+communs, a l'humeur acariatre. Le _Scribe agenouille_ de Boulaq
+(Fig.186) appartenait aux rangs les moins eleves de la petite
+bourgeoisie, telle qu'elle existe aujourd'hui encore; s'il n'etait pas
+mort depuis six mille ans, je jurerais l'avoir devisage, il y a six
+mois, dans une des petites villes du Said. Il vient d'apporter a
+l'examen de son chef un rouleau de papyrus ou une tablette chargee
+d'ecritures. Agenouille selon l'ordonnance, les mains croisees, le dos
+arrondi, la tete inflechie legerement, il attend qu'on ait fini de lire.
+Pense-t-il? Les scribes n'etaient pas sans eprouver des apprehensions
+secretes lorsqu'ils comparaissaient devant leurs superieurs. Le baton
+jouait un grand role dans les relations administratives: une erreur
+d'addition, une faute d'orthographe, une instruction mal comprise, un
+ordre execute gauchement, et les coups allaient leur train. Le sculpteur
+a saisi on ne peut mieux l'expression d'incertitude resignee et de
+douceur moutonne, que l'habitude d'une vie entiere passee au service
+avait donnee a son modele. La bouche sourit, car ainsi le veut
+l'etiquette, mais le sourire n'a rien de joyeux. Le nez et les joues
+grimacent a l'unisson de la bouche. Les deux gros yeux en email ont le
+regard fixe de l'homme qui attend sans vouloir arreter sa vue et
+concentrer sa pensee sur un objet determine. La face manque
+d'intelligence et de vivacite; apres tout, le metier n'exigeait pas une
+grande agilite d'esprit. Khafri est en diorite, Ramke et sa femme sont
+en bois, les autres en calcaire; quelle que soit la matiere employee, le
+jeu du ciseau a ete partout aussi libre, aussi fin, aussi delicat. La
+tete de scribe et le bas-relief du Louvre qui represente le Pharaon
+Menkoouhor, le nain Khnoumhotpou et les esclaves preparant l'offrande du
+musee de Boulaq ne le cedent en rien au _Scribe accroupi_ ou au
+_Sheikh-el-beled_. Le boulanger brassant la pate (Fig.187) est tout
+entier a son travail; rien n'est plus naturel que la demi-flexion de ses
+jarrets et l'effort avec lequel il se penche sur le petrin. Le nain
+a la tete grosse, allongee, cantonnee de deux vastes oreilles
+(Fig.188). La figure est niaise, l'oeil ouvert etroitement et retrousse
+vers les tempes, la bouche mal fendue. La poitrine est robuste et bien
+developpee, mais le torse n'est pas en proportion avec le reste du
+corps. L'artiste a eu beau s'ingenier a en voiler la partie inferieure
+sous une belle jupe blanche, on sent qu'il est trop long pour les bras
+et pour les jambes. Le ventre se projette en pointe et les hanches se
+retirent pour faire contrepoids au ventre. Les cuisses n'existent guere
+qu'a l'etat rudimentaire, et l'individu entier, porte qu'il est sur de
+petits pieds contrefaits, semble etre hors d'aplomb et pret a tomber
+face contre terre. On trouverait difficilement ailleurs une oeuvre qui
+reproduise plus spirituellement, sans les exagerer, les caracteres
+propres au nain.
+
+[Illustration: Fig. 182]
+[Illustration: Fig. 183]
+[Illustration: Fig. 184]
+[Illustration: Fig. 185]
+[Illustration: Fig. 186]
+[Illustration: Fig. 187]
+[Illustration: Fig. 188]
+
+
+La sculpture du premier empire thebain se rattache directement a celle
+de l'empire memphite. Procedes materiels, dessin, composition, elle lui
+a tout emprunte, sauf les proportions qu'elle donne au corps humain; a
+partir de la XIe dynastie, les jambes sont plus longues et plus greles,
+les hanches plus minces, la taille et le cou plus elances. La plupart
+des oeuvres qu'elle nous a leguees ne sont pas comparables a ce que les
+siecles precedents avaient produit de meilleur. Les peintures de Siout,
+de Bersheh, de Beni-Hassan, de Meidoum, d'Assouan, ne valent point
+celles des Mastabas de Saqqarah et de Gizeh; les statues les plus
+soignees sont inferieures au _Sheikh-el-beled_ et au _Scribe accroupi_.
+Deux pourtant ont tres bonne facon, le general Rahotpou et sa femme
+Nofrit. Rahotpou (Fig.189), malgre son haut titre, etait de petite
+extraction; solide et bien decouple, il a quelque chose d'humble dans la
+physionomie. Nofrit, au contraire (Fig.190), etait princesse du sang;
+je ne sais quoi d'imperieux et de resolu est repandu sur toute sa
+personne, que le sculpteur a tres habilement rendue. Elle est serree
+dans une robe ouverte en pointe sur la poitrine; les epaules, les seins,
+le ventre, les cuisses se modelent sous l'etoffe avec une grace et une
+chastete qu'on ne saurait trop louer. La figure, ronde et
+grassouillette, est encadree entre des masses de tresses fines,
+retenues par un bandeau richement decore. Les deux epoux sont en
+calcaire et peints, le mari en rouge brun, la femme en jaune bistre. Les
+autres statues de particuliers que j'ai vues, celles surtout qui
+proviennent de Thebes, sont decidement mauvaises, rudes de travail et
+vulgaires d'expression. Les royales, presque toutes en granit noir ou
+gris, ont ete usurpees en partie par des rois d'epoque posterieure,
+l'Ousirtasen III, dont la tete et les pieds sont au Louvre, par
+Amenhotpou III, les sphinx du Louvre, les colosses de Boulaq par
+Ramses II, et plus d'un musee possede de pretendues images des Pharaons
+Ramessides qu'un examen attentif nous contraint de restituer a la XIIIe
+ou a la XIVe dynastie. Ceux dont l'origine n'est l'objet d'aucun
+doute, le Sovkhotpou III du Louvre, le Mermashaou de Tanis, le
+Sovkoumsaouf de Boulaq, les colosses de l'ile d'Argo sont d'un art tres
+habile, mais sans vigueur et sans originalite; on dirait que les
+sculpteurs se sont efforces de les ramener tous a un meme type banal et
+souriant. Le contraste n'en est que plus grand lorsqu'on passe de ces
+poupees gigantesques aux sphinx en granit noir, que Mariette decouvrit a
+Tanis, en 1861, et dont il attribua l'erection aux Hyksos. La, ce n'est
+plus l'energie qui fait defaut. Le corps de lion nerveux, ramasse sur
+lui-meme, est plus court qu'il n'est dans les sphinx ordinaires. La
+tete, au lieu d'etre coiffee du linge flottant, est revetue d'une
+puissante criniere qui encadre le visage. Petits yeux, nez aquilin,
+ecrase par le bout, pommettes saillantes, levre inferieure avancee
+legerement, l'ensemble de la physionomie est si peu en accord avec ce
+que nous sommes accoutumes a rencontrer en Egypte, qu'on y a reconnu la
+preuve d'une origine asiatique (Fig.191). Nos sphinx sont certainement
+anterieurs a la XVIIIe dynastie, car un des rois d'Avaris, Apopi, a
+grave son nom sur leur epaule; mais on a conclu trop vite de cette
+circonstance qu'ils etaient du temps de ce prince. En les examinant de
+plus pres, on voit qu'ils ont ete dedies a un Pharaon d'une des
+dynasties precedentes, et qu'Apopi se les est seulement appropries. Rien
+ne prouve que ce Pharaon ait ete posterieur a l'invasion asiatique: ses
+monuments sont peut-etre l'oeuvre d'une ecole locale, dont l'origine
+etait independante et dont les traditions differaient de celles des
+ateliers memphites. L'art provincial de l'Egypte nous est si peu connu
+en dehors d'Abydos, d'El-Kab, d'Assouan et de deux ou trois autres
+sites, que je n'ose trop insister sur cette hypothese. Quelle que soit
+l'origine de l'ecole tanite, elle continua d'exister longtemps encore
+apres l'expulsion des Pasteurs, car une de ses meilleures oeuvres, un
+groupe qui represente les deux Nils, celui du Nord et celui du Sud,
+apportant leurs tablettes chargees de fleurs et de poissons, a ete
+consacre par Psousennes de la XXIe dynastie.
+
+[Illustration: Fig. 189]
+[Illustration: Fig. 190]
+[Illustration: Fig. 191]
+
+Les trois premieres dynasties du nouvel empire fournissent a elles
+seules plus de monuments que toutes les autres reunies: bas-reliefs
+peints, tableaux, statues de rois et de particuliers, colosses, sphinx,
+c'est par centaines qu'on les compte de la quatrieme cataracte aux
+bouches du Nil. Les vieilles cites sacerdotales, Memphis, Thebes,
+Abydos, sont naturellement les plus riches; mais l'activite est si
+grande que des bourgades perdues, Ibsamboul, Radesieh, Mesheikh, ont
+leurs chefs-d'oeuvre comme les grandes villes. Les portraits officiels
+d'Amenhotpou Ier a Turin, de Thoutmos Ier et de Thoutmos III au British
+Museum, a Karnak, a Turin, a Boulaq, sont encore concus dans l'esprit de
+la XIIe et de la XIIIe dynastie et n'ont point beaucoup d'originalite;
+mais les bas-reliefs des tombeaux et des temples marquent un progres
+sensible sur ceux des siecles anterieurs. La saillie en est plus
+accentuee, le modele mieux ressenti, les personnages sont en plus grand
+nombre et mieux groupes, la perspective recherchee avec plus de soin et
+de curiosite; les tableaux du temple de Deir-el-Bahari, ceux du tombeau
+de Houi, de Rekhmiri, d'Anna, de Khamha, de vingt autres a Thebes, sont
+d'une richesse, d'un eclat, d'une variete inattendus. L'instinct du
+pittoresque s'eveille, et les dessinateurs introduisent dans la
+composition les details d'architecture, les reliefs du sol, les plantes
+exotiques, tous les details qu'on negligeait autrefois ou qu'on se
+contentait d'indiquer sommairement. Le gout du colossal, un peu emousse
+depuis le temps du grand sphinx, renait et se developpe de nouveau.
+Amenhotpou III ne se contente plus des statues de cinq ou six metres de
+haut qui suffisaient a ses ancetres. Celles qu'il eleve devant sa
+chapelle funeraire, sur la rive gauche du Nil, a Thebes, et dont l'une
+est le Memnon des Grecs, ont seize metres; elles sont en granit, d'un
+seul bloc et faconnees avec autant de soin que si elles etaient de
+taille ordinaire. Les avenues de sphinx qu'il lance en avant des
+temples, a Louxor et a Karnak, ne s'arretent pas a quelques toises de la
+porte, elles se prolongent a distance; ici c'est le lion a tete humaine,
+la c'est le belier agenouille. Son successeur, le revolutionnaire
+Khouniaton, loin d'enrayer ce mouvement, fit ce qu'il put pour
+l'accelerer. Nulle part, peut-etre, les sculpteurs n'eurent plus de
+liberte qu'aupres de lui, a Tell-Amarna. Defiles de troupes, promenades
+en char, fetes populaires, receptions solennelles et distributions de
+recompenses par le souverain, des palais, des villas, des jardins, les
+sujets qu'il leur permettait d'aborder se distinguaient par tant de
+points des motifs traditionnels, qu'ils pouvaient s'abandonner sans
+contrainte a leur fantaisie et a leur genie naturel. Ils ne se priverent
+point de le faire avec une verve et un entrain qu'on ne saurait
+soupconner avant d'avoir vu leurs oeuvres a Tell-Amarna. Certains de
+leurs bas-reliefs ont une perspective presque reguliere; tous rendent la
+vie et le mouvement des masses populaires avec une justesse
+irreprochable. La reaction politique et religieuse qui suivit ce regne
+singulier arreta l'evolution et ramena les artistes a l'observance des
+regies antiques; mais leur influence personnelle et leur enseignement
+prolongerent quelque chose de leur maniere sous Harmhabi, sous Seti Ier,
+sous Ramses II. Si l'art egyptien fut, pendant plus d'un siecle encore,
+doux, libre et fin, c'est a eux qu'il le doit. Peut-etre n'a-t-il
+produit rien de plus parfait que les bas-reliefs du temple d'Abydos ou
+du tombeau de Seti Ier: la tete du conquerant (Fig.192), toujours
+dessinee avec amour, est une merveille de grace emue et discrete. Le
+Ramses II combattant d'Ibsamboul est presque aussi beau dans un autre
+genre que le portrait de Seti Ier; le mouvement par lequel il leve la
+lance a quelque chose d'anguleux, mais le sentiment de triomphe et de
+force qui anime le corps entier, l'attitude desesperee a la fois et
+resignee du vaincu rachetent amplement ce defaut. Le groupe d'Harmhabi
+et du dieu Amon (Fig.193) qu'on voit au musee de Turin est un peu sec
+de facture. La figure du dieu et celle du roi manquent d'expression, le
+corps est lourd et mal equilibre. Les beaux colosses en granit rose,
+qu'Harmhabi avait adosses aux jambages de la porte interieure de son
+premier pylone a Karnak, les bas-reliefs de son speos a Silsilis, son
+portrait et celui d'une des femmes de sa famille que possede le musee de
+Boulaq, sont pour ainsi dire sans tache et sans reproche. La reine
+(Fig.194) a une physionomie spirituelle et animee, de grands yeux
+presque a fleur de tete, une bouche large, mais bien proportionnee; elle
+est taillee dans un calcaire compact, dont la teinte laiteuse adoucit la
+malignite de son regard et de son sourire. Le roi (Fig.195) est en un
+granit noir dont le ton lugubre inquiete et trouble le spectateur au
+premier abord. Sa face, jeune, est empreinte d'une melancolie assez rare
+chez les Pharaons de la grande epoque. Le nez est droit, mince, bien
+attache au front, l'oeil long. Les levres larges, charnues, un peu
+contractees aux commissures, se decoupent a aretes vives. Le menton est
+a peine alourdi par la barbe postiche. Chaque detail est traite avec
+autant d'adresse que si le sculpteur avait eu sous la main une pierre
+tendre et non pas une matiere rebelle au ciseau; la surete de
+l'execution est poussee si loin qu'on oublie la difficulte du travail
+pour ne plus songer qu'a la valeur de l'oeuvre. Il est facheux que les
+artistes egyptiens n'aient jamais signe leur nom, car celui qui a fait
+le portrait d'Harmhabi meritait d'etre connu. De meme que la XVIIIe
+dynastie, la XIXe voulut avoir ses colosses: le Ramses II de Louxor
+mesurait entre cinq ou six metres (Fig.196), celui du Ramesseum seize,
+celui de Tanis dix-huit environ; ceux d'Ibsamboul, sans atteindre a
+cette taille formidable, presentent a la riviere un front de bataille
+imposant. C'est presque un lieu commun aujourd'hui de dire que la
+decadence de l'art egyptien commenca sous Ramses II. Rien n'est pourtant
+moins vrai que cette sorte d'axiome. Sans doute, beaucoup des statues et
+des bas-reliefs qui furent executes de son temps sont d'une laideur et
+d'une rudesse qu'on a peine a concevoir; mais on les trouve surtout dans
+les villes de province, ou les ecoles n'etaient pas florissantes, et ou
+les artistes n'avaient rien qui put les guider dans leurs travaux. A
+Thebes, a Memphis, a Abydos, a Tanis et dans les localites du Delta,
+ou la cour residait habituellement, meme a Ibsamboul et a
+Beit-el-Oualli, les sculpteurs de Ramses II ne le cedent en rien a ceux
+de Seti Ier et d'Harmhabi. La decadence ne commenca qu'apres Minephtah.
+Lorsque les guerres civiles et les invasions etrangeres mirent l'Egypte
+a deux doigts de sa perte, l'art souffrit comme le reste et baissa
+rapidement. La peinture et la sculpture sur pierre faiblirent en
+premier: rien n'est plus triste que de suivre les progres de leur
+decadence sous les Ramessides, dans les tableaux des tombes royales, sur
+les reliefs du temple de Khonsou, sur les colonnes de la salle hypostyle
+a Karnak. La sculpture sur bois se maintint quelque temps encore; les
+admirables statuettes de pretres et d'enfants du musee de Turin datent
+de la XXe dynastie. L'avenement de Sheshonq et les querelles des nomes
+entre eux acheverent de ruiner Thebes, et l'ecole qui avait produit tant
+de chefs-d'oeuvre s'eteignit miserablement.
+
+[Illustration: Fig. 192]
+[Illustration: Fig. 193]
+[Illustration: Fig. 194]
+[Illustration: Fig. 195]
+[Illustration: Fig. 196]
+
+La renaissance ne s'annonca que trois siecles plus tard, vers la fin de
+la dynastie ethiopienne. La statue trop vantee de la reine Ameniritis
+(Fig.197) presente deja des qualites remarquables. Les formes, un peu
+longues et greles, sont chastes et delicates; mais la tete, surchargee
+de la perruque des deesses, est morne d'apparence. Psamitik Ier,
+consolide sur le trone par ses victoires, s'occupa activement de relever
+les temples. La vallee du Nil devint, sous sa direction, comme un vaste
+atelier de sculpture et de peinture. La gravure des hieroglyphes
+atteignit une finesse admirable, les belles statues et les bas-reliefs
+se multiplierent, une ecole nouvelle se forma. Elle est caracterisee par
+une elegance un peu seche, par l'entente du detail, par une habilete
+merveilleuse dans la facon d'assouplir la pierre. Les Memphites avaient
+prefere le calcaire, les Thebaines le granit rose ou gris, les Saites
+s'attaquerent de preference au basalte, aux breches, a la serpentine, et
+tirerent un parti merveilleux de ces matieres a grain fin et a pate
+presque partout homogene. Le plaisir de triompher de la difficulte les
+entraina souvent a la rechercher, et l'on vit des artistes de merite
+passer des annees et des annees a ciseler des couvercles de sarcophage,
+et a decouper des statuettes dans les blocs les plus durs. La Toueris
+et les quatre monuments du tombeau de Psamitik, au musee de Boulaq, sont
+jusqu'a present les pieces les plus remarquables que nous possedions de
+ce genre de travail. La Toueris (Fig.198) avait le privilege de
+proteger les femmes enceintes et de presider aux accouchements. Son
+portrait a ete decouvert a Thebes, au milieu de la ville antique, par
+des fellahs en quete d'engrais pour leurs terres. Elle etait debout dans
+une petite chapelle en calcaire blanc que le pretre Pibisi lui avait
+dediee, au nom de la reine Nitocris, fille de Psamitik Ier. Ce charmant
+hippopotame, au ventre arrondi et aux flasques mamelles de femme, est un
+bel exemple de difficulte vaincue; mais je ne lui connais point d'autre
+merite. Le groupe de Psamitik a du moins quelque valeur artistique. Il
+se compose de quatre pieces en basalte vert, une table d'offrandes, une
+statue d'Osiris, une autre de Nephthys et une vache Hathor, a laquelle
+le mort est adosse (Fig.199); le tout un peu flou, un peu artificiel,
+mais la physionomie des divinites et du mort ne manque pas de douceur,
+la vache est d'un bon mouvement, le petit personnage qu'elle abrite se
+groupe bien avec elle. D'autres morceaux moins connus sont pourtant
+tres superieurs a ceux-la. Le style s'en reconnait aisement. Ce n'est
+plus le faire large et savant de la premiere ecole memphite, ni la
+maniere grandiose et souvent rude de la grande ecole thebaine; les
+proportions du corps s'amincissent et s'elongent, les membres perdent en
+vigueur ce qu'ils gagnent en elegance. On remarque en meme temps un
+changement notable dans le choix des attitudes. Les Orientaux ont, a se
+delasser, des postures qui seraient des plus fatigantes pour nous. Ils
+passent des heures entieres agenouilles ou assis comme les tailleurs,
+les jambes croisees et a plat contre sol; ou bien ils se mettent a
+croupetons, les genoux reunis et plies, le gras du mollet applique au
+revers de la cuisse, sans toucher le sol autrement que de la plante des
+pieds; ou bien, ils s'assoient a terre, les jambes accolees, les bras
+croises sur les genoux. Ces quatre poses etaient en usage, dans le
+peuple, des l'ancien empire: les bas-reliefs le prouvent suffisamment.
+Mais les sculpteurs memphites avaient ecarte de la statuaire les
+deux dernieres, qu'ils jugeaient disgracieuses, et ne s'en servaient
+presque jamais. A voir le scribe accroupi du Louvre et le scribe
+agenouille, on comprend le parti qu'ils savaient tirer des deux
+premieres. La troisieme fut negligee, pour les memes raisons sans doute,
+par les sculpteurs thebains. On commenca a pratiquer la quatrieme d'une
+maniere courante, vers la XVIIIe dynastie. Peut-etre n'etait-elle pas
+auparavant de mode parmi les classes aisees qui, seules, etaient assez
+riches pour commander des statues; peut-etre aussi, les artistes
+n'aimaient-ils pas une position qui faisait ressembler leurs modeles a
+des paquets cubiques surmontes d'une tete humaine. Les sculpteurs de
+l'epoque saite n'eurent pas la meme repugnance a en user que leurs
+predecesseurs. Du moins ont-ils combine l'action des membres de telle
+facon, qu'elle ne choque pas trop nos yeux et cesse presque d'etre
+disgracieuse. Les tetes sont d'ailleurs d'une perfection qui rachete
+bien des defauts. Quelques-unes sont evidemment idealisees: celle de
+Pedishashi (Fig.200) a une expression de jeunesse et de douceur
+spirituelle qu'on n'est pas habitue a rencontrer sous le ciseau d'un
+Egyptien. D'autres, au contraire, sont d'une sincerite brutale. Les
+rides du front, la patte d'oie, les plis de la bouche, les bosses du
+crane, sont accuses avec une complaisance scrupuleuse sur la petite tete
+de scribe que le Louvre a recemment achetee (Fig.201), et sur celle que
+possede le prince Ibrahim au Caire. L'ecole saite etait, en effet,
+partagee entre deux partis differents. L'un cherchait ses modeles dans
+le passe et s'efforcait de renouveler l'art amolli de son temps par un
+retour aux procedes des plus anciennes ecoles memphites: elle y reussit,
+et si bien, qu'on a confondu parfois ses oeuvres avec les oeuvres les
+plus fines de la IVe et de la Ve dynastie. L'autre, sans s'ecarter trop
+ouvertement de la tradition, etudiait de preference le vif et se
+rapprochait de la nature plus qu'on ne l'avait fait jusqu'alors.
+Peut-etre l'aurait-il emporte, si la conquete macedonienne et le contact
+prolonge des Grecs n'avaient detourne l'art egyptien vers des voies
+nouvelles. Le mouvement fut lent d'abord a se produire. Les sculpteurs
+habillerent les successeurs d'Alexandre a l'egyptienne et les
+transformerent en Pharaons, comme ils avaient fait avant eux les Hyksos
+et les Perses. Les pieces qu'on peut attribuer au regne des premiers
+Ptolemees ne different presque pas de celles de la bonne epoque saite,
+et c'est a peine si on remarque ca et la des traces d'influence grecque:
+ainsi le colosse d'Alexandre II, a Boulaq (Fig.202), est coiffe d'une
+etoffe flottante d'ou s'echappent des boucles frisees. Bientot pourtant,
+la vue des chefs-d'oeuvre de la Grece determina les Egyptiens
+d'Alexandrie, de Memphis et des grandes villes du Delta a modifier leur
+maniere de proceder. Une ecole mixte s'etablit, qui combina certains
+elements de l'art indigene avec d'autres elements empruntes a l'art
+hellenique. L'Isis alexandrine du musee de Boulaq a encore le costume de
+l'Isis pharaonique: elle n'en a plus la sveltesse et le maintien guinde.
+Une effigie mutilee d'un prince de Siout, qui est egalement a Boulaq,
+pourrait presque passer pour une mauvaise statue grecque. Un certain
+Hor, dont le portrait a ete decouvert en 1881, au pied du Komed-damas,
+non loin de l'emplacement du tombeau d'Alexandre, nous a laisse l'oeuvre
+la plus forte qu'on ait de ce genre hybride (Fig.203). La tete est un
+bon morceau, d'un travail un peu sec. Le nez mince et long, les yeux
+rapproches, la bouche petite et pincee aux coins, le menton carre, tous
+les traits concourent a preter a la figure un caractere de durete et
+d'obstination. La chevelure est coupee ras, pas assez cependant pour
+qu'elle ne se separe naturellement en petites meches epaisses. Le corps,
+revetu de la chlamyde, est assez gauchement taille et trop etroit pour
+la tete. L'un des bras pend, l'autre est ramene sur le ventre; les pieds
+manquent. Tous ces monuments sont sortis des fouilles recentes. Je ne
+doute pas que le sol d'Alexandrie ne nous en rendit beaucoup de pareils,
+si on pouvait l'explorer methodiquement. L'ecole qui les produisit se
+rapprocha de plus en plus du style des ecoles grecques, et la raideur,
+dont elle ne se depouilla jamais entierement, ne lui fut pas sans doute
+comptee comme un defaut, a une epoque ou certains sculpteurs au service
+de Rome se piquaient d'archaisme. Je ne serais pas etonne si l'on venait
+a lui attribuer les statues de pretres et de pretresses revetues
+d'insignes divins, dont Hadrien decora les parties egyptiennes de sa
+villa de Tibur. Hors du Delta, les ecoles indigenes, livrees a leurs
+propres ressources, languirent et deperirent peu a peu. Ce n'est pas que
+les modeles, ni meme les artistes grecs, fissent entierement defaut.
+J'ai decouvert ou achete dans la Thebaide, au Fayoum, a Syene, des
+statuettes et des statues de style hellenique, d'un travail correct et
+soigne. Une d'elles, qui provient de Coptos, parait etre une replique en
+petit, d'une Venus, analogue a la Venus de Milo. Mais les sculpteurs du
+pays, trop inintelligents ou trop ignorants, ne surent pas tirer de ces
+modeles le parti que les Alexandrins avaient tire des leurs. Quand ils
+voulurent preter a leurs figures la souplesse et la plenitude des formes
+grecques, ils ne reussirent qu'a leur faire perdre la precision seche,
+mais savante que leurs maitres avaient acquise. Au lieu du relief fin,
+delicat, peu eleve, ils adopterent un relief tres saillant au-dessus du
+fond, mais d'une rondeur molle et d'un modele sans vigueur. Les yeux
+sourient niaisement, l'aile du nez se releve; la commissure des levres,
+le menton, tous les traits du visage sont tires et semblent vouloir
+converger vers un meme point central, qui est place au milieu de
+l'oreille. Deux ecoles, independantes l'une de l'autre, nous ont legue
+leurs oeuvres. La moins connue florissait en Ethiopie, a la cour des
+rois a demi civilises qui residaient a Meroe. Un groupe, venu de Naga en
+1882 et conserve a Boulaq, nous montre ou elle en etait arrivee au 1er
+siecle de notre ere (Fig.204). Un dieu et une reine, debout cote a
+cote, sont ebauches tant bien que mal dans un bloc de granit gris.
+L'oeuvre est fruste, lourde, mais ne manque pas de fierte et d'energie.
+L'ecole qui l'avait produite, isolee et comme perdue au milieu de
+peuplades sauvages, tomba rapidement dans la barbarie et succomba
+probablement vers la fin du siecle des Antonins. L'Egyptienne se soutint
+quelque temps encore a l'abri de la domination romaine. Les Cesars, non
+moins avises que les Ptolemees, savaient qu'en flattant les sentiments
+religieux de leurs sujets egyptiens, ils assuraient leur domination sur
+la vallee du Nil. Ils firent restaurer ou rebatir a grands frais les
+temples des dieux nationaux, sur les plans et dans l'esprit d'autrefois.
+Thebes avait ete detruite par le tremblement de terre de l'an 22 avant
+J.-C. et n'etait plus pour eux qu'un lieu de pelerinage ou les devots
+venaient ecouter la voix de Memnon, au lever de l'aurore. Mais Tibere
+et Claude acheverent la decoration de Denderah et d'Ombos, Caligula
+travailla a Coptos, les Antonins a Philae et a Esneh. Les escouades de
+manoeuvres qu'on employait en leur nom en savaient encore assez pour
+tracer des milliers de bas-reliefs selon les regles d'autrefois. Ce
+qu'ils faisaient est mou, disgracieux, ridicule; la routine seule
+guidait leur ciseau: c'etait la tradition antique, affaiblie et
+degeneree si l'on veut, mais vivante encore et capable de ce
+renouvellement. Les troubles qui eclaterent au milieu du IIIe siecle,
+les incursions des Barbares, les progres et le triomphe du christianisme
+amenerent la suspension des derniers travaux et la dispersion des
+derniers ouvriers: ce qui restait de l'art national mourut avec eux.
+
+[Illustration: Fig. 197]
+[Illustration: Fig. 198]
+[Illustration: Fig. 199]
+[Illustration: Fig. 200]
+[Illustration: Fig. 201]
+[Illustration: Fig. 202]
+[Illustration: Fig. 203]
+[Illustration: Fig. 204]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+
+
+LES ARTS INDUSTRIELS
+
+
+J'ai dit brievement ce que furent les arts nobles; il me reste a parler
+des arts industriels. Le gout du beau et l'amour du luxe avaient penetre
+de bonne heure toutes les classes de la societe. Vivant ou mort,
+l'Egyptien aimait avoir autour de lui et sur lui des bijoux et des
+amulettes de prix, des meubles soignes, des ustensiles elegants. Il
+voulait que tous les objets a son usage eussent, sinon la richesse de la
+matiere, au moins la purete de la forme, et la terre, la pierre, les
+metaux, le bois, les produits des pays ou des contrees lointaines,
+furent mis a contribution pour contenter ses exigences.
+
+
+1.--LA PIERRE, LA TERRE ET LE VERRE.
+
+
+On ne saurait parcourir une galerie egyptienne sans etre surpris du
+nombre prodigieux de menues figures en pierre fine qui sont parvenues
+jusqu'a nous. On n'y voit pas encore le diamant, le rubis ni le saphir;
+mais, a cela pres, le domaine du lapidaire etait aussi etendu qu'il
+l'est aujourd'hui et comprenait l'amethyste, l'emeraude, le grenat,
+l'aigue-marine, le cristal de roche, la prase, les mille varietes de
+l'agate et du jaspe, le lapis-lazuli, le feldspath, l'obsidienne, des
+roches comme le granit, la serpentine, le porphyre, des fossiles comme
+l'ambre jaune et certaines especes de turquoises, des residus de
+secretions animales comme le corail, la nacre, la perle, des oxydes
+metalliques comme l'hematite, la turquoise orientale et la malachite.
+Le plus grand nombre de ces substances etaient taillees en perles
+rondes, carrees, ovales, allongees en fuseau, en poire, en losange.
+Enfilees et disposees sur plusieurs rangs, on en fabriquait des
+colliers, et c'est par myriades qu'on les ramasse dans le sable des
+necropoles, a Memphis, a Erment, pres d'Akhmim et d'Abydos. La
+perfection avec laquelle beaucoup d'entre elles sont calibrees, la
+nettete de la perce, la beaute du poli, font honneur aux ouvriers; mais
+la ne s'arretait pas leur science. Sans autre instrument que la pointe,
+ils les faconnaient en mille formes diverses, coeurs, doigts humains,
+serpents, animaux, images de divinites. C'etaient autant d'amulettes, et
+on les estimait moins peut-etre pour l'agrement du travail que pour les
+vertus surnaturelles qu'on leur attribuait. La boucle de ceinture en
+cornaline etait le sang d'Isis et lavait les peches de son maitre
+(Fig.205). La grenouille rappelait l'idee de la renaissance (Fig.206);
+la colonnette en feldspath vert (Fig.207), celle du rajeunissement
+divin. L'oeil mystique, l'ouza (Fig.208), lie au poignet ou au bras par
+une cordelette, protegeait contre le mauvais oeil, contre les paroles
+d'envie ou de colere, contre la morsure des serpents. Le commerce
+repandait ces objets dans les regions du monde antique, et plusieurs
+d'entre eux, ceux surtout qui representaient le scarabee sacre, furent
+imites au dehors par les Pheniciens, par les Syriens, en Grece, en Asie
+Mineure, en Etrurie, en Sardaigne. L'insecte s'appelait en egyptien
+_khopirrou_, et son nom derivait, croyait-on, de la racine _khopiri_,
+devenir. On fit de lui, par un jeu de mots facile a comprendre,
+l'embleme de l'existence terrestre et des devenirs successifs de l'homme
+dans l'autre monde. L'amulette en forme de scarabee (Fig.209) est donc
+un symbole de duree presente ou future; le garder sur soi etait une
+garantie contre la mort. Mille significations mystiques decoulerent de
+ce premier sens. Chacune d'elles fut rattachee subtilement a l'un des
+actes ou des usages de la vie journaliere, et les scarabees se
+multiplierent a l'infini. Il y en a de toute matiere et de toute
+grandeur, a tete d'epervier, de belier, d'homme, de taureau, les uns
+fouilles aussi curieusement sur le ventre que sur le dos, les autres
+plats et unis par-dessous, d'autres enfin qui retiennent a peine le
+vague contour de l'insecte et qu'on appelle scarabeoides. Ils sont
+perces, dans le sens de la longueur, d'un trou par lequel on passait une
+mince tige de bois, un fil de bronze ou d'argent, une cordelette pour
+les suspendre. Les plus gros etaient comme l'image du coeur. On les
+collait sur la poitrine des momies, ailes deployees, et une priere,
+tracee sur le plat, adjurait le coeur de ne point porter temoignage
+contre le mort au jour du jugement. Pour plus d'efficacite, on joignait
+a la formule quelques scenes d'adoration: le disque de la lune acclame
+par deux cynocephales sur le corselet, deux Ammon accroupis sur les
+elytres, sur le plat la barque solaire, et, sous la barque,
+Osiris-momie, accroupi entre Isis et Nephthys qui l'enveloppent de leurs
+ailes. Les petits scarabees, apres avoir servi de phylactere, finirent
+par n'etre plus que des bijoux sans valeur religieuse, comme les croix
+que nos femmes portent au cou en complement de leur toilette. On en
+faisait des chatons de bague, les pendeloques d'un collier ou d'une
+boucle d'oreille, les perles d'un bracelet. Le plat est souvent nu, plus
+souvent orne de dessins creuses dans la masse, sans modele d'aucune
+sorte; le relief proprement dit, celui du camee, etait inconnu des
+lapidaires egyptiens avant l'epoque grecque. Les sujets n'ont pas ete
+encore classes, ni meme recueillis entierement. Ce sont de simples
+combinaisons de lignes, des enroulements, des entrelacs sans
+signification precise, des symboles auxquels le proprietaire attachait
+un sens mysterieux, et que personne, sauf lui, ne pouvait comprendre, le
+nom et les titres d'un individu, des cartouches royaux ayant un interet
+historique, des souhaits de bonheur, des ejaculations pieuses, des
+conjurations magiques. Plusieurs scarabees d'obsidienne et de cristal
+remontent a la VIe dynastie. D'autres, assez grossiers et sans ecriture,
+sont en amethyste, en emeraude et meme en grenat; ils appartiennent aux
+commencements du premier empire thebain. A partir de la XVIIIe dynastie,
+on les compte par milliers, et le travail en est d'un fini proportionne
+au plus ou moins de durete de la pierre. C'est, du reste, le cas pour
+toutes les sortes d'amulettes. Les tetes d'hippopotame, les ames a
+visage humain, les coeurs qu'on ramasse a Taoud, au sud de Thebes, sont
+a peine ebauches; l'amethyste et le feldspath vert d'ou on les degageait
+presentaient a la pointe une resistance, presque invincible. Au
+contraire, les boucles de ceinture, les equerres, les chevets en jaspe
+rouge, en cornaline et en hematite, sont ciseles jusque dans les
+moindres details; les pierres etaient de celles qu'un instrument
+mediocre attaque sans difficulte. Le lapis-lazuli est tendre, cassant;
+il tient mal ses aretes et semble ne se plier a aucune finesse. Les
+Egyptiens y ont faconne pourtant des portraits de deesses, des Isis, des
+Nephthys, des Nit, des Sokhit, qui sont de veritables merveilles de
+delicatesse. Les reliefs du corps y sont pousses avec autant d'assurance
+que s'ils etaient menages dans une matiere moins capricieuse, et les
+traits du visage, ne perdent rien a etre etudies a la loupe. La plupart
+du temps on a procede d'une autre methode. Au lieu de detailler le
+relief, on l'a abrege autant que possible, et on l'a procure par larges
+plans contraries, sacrifiant le rendu de chaque partie a l'effet de
+l'ensemble. Les saillants et les creux du visage sont accentues
+fortement. L'epaisseur du cou, la coupe de la gorge et de l'epaule,
+l'etroitesse de la taille, l'evasement des hanches, la rondeur du ventre
+sont exageres. Une arete presque tranchante dessine la ligne de la
+cuisse et du tibia. Les pieds et les mains sont legerement agrandis.
+Tout cela est le produit d'un calcul a la fois hardi et judicieux. Une
+reduction mathematiquement exacte du modele n'est pas aussi heureuse
+qu'on pourrait croire, lorsqu'il s'agit de sculpter en miniature. La
+tete perd son caractere, le cou parait trop faible, le buste n'est plus
+qu'un cylindre inegalement bossele, les extremites ne semblent plus
+assez solides pour soutenir le poids du corps, les lignes principales ne
+se demelent plus du chaos des secondaires. En supprimant le plus des
+formes accessoires, et en developpant celles qui contribuent a
+l'expression, les Egyptiens ont echappe au danger de ne faire que des
+figurines insignifiantes. L'oeil rabat de lui-meme ce qu'il y a de trop
+dans ce qu'il voit et suppose le reste. Grace a cette tricherie habile,
+telle statuette de divinite, qui mesure a peine trois centimetres, a
+presque l'ampleur et la gravite d'un colosse.
+
+[Illustration: Fig. 205]
+[Illustration: Fig. 206]
+[Illustration: Fig. 207]
+[Illustration: Fig. 208]
+[Illustration: Fig. 209]
+
+Le mobilier des dieux et celui des morts etaient pour une bonne part en
+pierre solide et durable. J'ai signale ailleurs les petits obelisques
+funeraires qui proviennent des tombes de l'ancien empire, les bases
+d'autel, les steles, les tables d'offrandes. La mode etait de fabriquer
+les tables en albatre ou en calcaire au temps des pyramides, en granit
+ou en gres rouge sous les rois thebains, en basalte ou en serpentine, a
+partir de la XXVIe dynastie; mais la mode n'avait rien d'obligatoire, et
+l'on en trouve de toute pierre a toutes les epoques. Quelques-unes ne
+sont que des disques plats ou creuses legerement en cuvette. D'autres
+sont rectangulaires et etalent, a la partie superieure, des pains, des
+vases, des quartiers de boeuf et de gazelle, des fruits sculptes en
+relief. Dans celle de Sitou, la libation, au lieu de s'ecouler au
+dehors, etait recueillie dans un bassin carre, divise en etages pour
+montrer la hauteur de l'eau du Nil dans les reservoirs de Memphis, aux
+differentes saisons, vingt-cinq coudees en ete pendant l'inondation,
+vingt-trois en automne et au commencement de l'hiver, vingt-deux a la
+fin de l'hiver et au printemps. Ces formes diverses pretent peu au beau;
+une des tables de Saqqarah est pourtant une oeuvre veritable d'art. Elle
+est en albatre. Deux lions debout, accotes, soutiennent une tablette
+rectangulaire, inclinee en pente douce; une rigole conduit la libation
+dans un vase place entre la queue des deux betes. Les oies en albatre de
+Lisht ne manquent pas non plus de merite; elles sont coupees en long par
+le milieu et dument evidees en maniere de boite. Celles que j'ai vues
+ailleurs, et en general toutes les figures d'offrandes, pains, gateaux,
+tetes de boeuf ou de gazelle, grappes de raisin noir en calcaire peint,
+sont d'un gout douteux et d'une main maladroite. Elles ne sont pas
+d'ailleurs tres frequentes, et je n'en ai guere rencontre en dehors des
+tombes de la Ve et de la XIIe dynastie. Les canopes, au contraire,
+etaient toujours d'un travail tres soigne. On n'employait que deux
+sortes de pierre a les fabriquer, le calcaire et l'albatre; mais les
+tetes qui les surmontent etaient souvent en bois peint. Les canopes de
+Pepi Ier sont en albatre; en albatre aussi les tetes humaines des
+canopes qui appartenaient au roi enterre dans la pyramide meridionale de
+Lisht. L'une d'elles est meme d'une finesse d'execution qu'on ne saurait
+comparer qu'a celle de la statue de Khafri. Les statuettes funeraires
+les plus vieilles que nous ayons jusqu'a present, celles de la XIe
+dynastie, sont en albatre, comme les canopes; mais, a partir de la
+XIIIe, on en taillait en calcaire fin. Le travail en est de valeur tres
+inegale. Quelques-unes sont de veritables chefs-d'oeuvre et nous rendent
+la physionomie du mort aussi fidelement qu'une statue pourrait le faire.
+Les vases a parfums completaient le mobilier des temples et des tombes.
+La nomenclature est loin d'en etre fixee, et la plupart des termes
+speciaux, que les textes nous fournissent, restent encore sans
+equivalent pour nous. Le grand nombre etait en albatre, tourne et poli:
+les uns, disgracieux et lourds (Fig.210); les autres d'une elegance et
+d'une diversite de galbe, qui fait honneur a l'esprit inventif des
+ouvriers. Ils sont fuseles et pointus par en bas (Fig.211), ou arrondis
+de la panse, etroits a la gorge, plats a la base (Fig.212). Ils n'ont
+point d'ornements, si ce n'est parfois deux boutons de lotus, en guise
+d'anse, deux mufles de lion, une petite tete de femme, qui fait saillie
+a la naissance du goulot (Fig.213). Les plus petits n'etaient pas
+destines a contenir des liquides, mais des pommades, des onguents
+medicinaux, des pates miellees. Une des series les plus importantes
+comprend des flacons au ventre rebondi, garnis au cou d'un leger rebord
+cylindrique et d'un couvercle plat (Fig.214). Les Egyptiens y mettaient
+la poudre d'antimoine avec laquelle ils se noircissaient les sourcils et
+les yeux. Cet etui a kohol etait un des objets de toilette le plus
+repandu, le seul peut-etre dont l'usage fut commun a toutes les classes
+de la societe. La fantaisie s'en melant, on lui donna toute sorte de
+formes empruntees a l'homme, aux plantes, aux animaux. C'est un lotus
+ouvert, un herisson, un epervier, un singe serrant une colonne contre sa
+poitrine ou grimpant le long d'une jarre, une figure grotesque du dieu
+Bisou, une femme agenouillee dont le corps evide contenait la poudre,
+une jeune fille qui porte une amphore. L'imagination des artistes une
+fois lancee dans cette voie ne connut plus de limites, et tout leur fut
+bon, le granit, le diorite, la breche et le jade rose, l'albatre, puis
+le calcaire tendre, dont le grain se pretait mieux a rendre leurs
+caprices, puis une substance plus complaisante et plus souple encore, la
+terre peinte et emaillee.
+
+[Illustration: Fig. 210]
+[Illustration: Fig. 211]
+[Illustration: Fig. 212]
+[Illustration: Fig. 213]
+[Illustration: Fig. 214]
+
+Si l'art de modeler et de cuire la terre ne s'est pas developpe aussi
+pleinement en Egypte qu'il a fait en Grece, ce n'est pas faute de
+matiere premiere. La vallee du Nil fournit en abondance une argile fine
+et ductile, dont on aurait pu tirer le plus heureux parti si on s'etait
+donne la peine de la preparer avec soin; mais on lui prefera toujours
+les metaux et la pierre dure pour les objets de luxe, et le potier se
+contenta de fournir aux besoins les plus communs du menage ou de la vie
+courante. La terre etait prise sans choix, a l'endroit meme ou l'ouvrier
+se trouvait pour le moment, mal lavee, mal petrie, puis faconnee au
+doigt, sur un tour en bois des plus primitifs, qu'on manoeuvrait avec la
+main. La cuisson etait fort inegale. Certaines pieces ont ete a peine
+exposees a la flamme et fondent au contact de l'eau; d'autres ont la
+durete de la tuile. Les tombes de l'ancien empire renferment chacune
+quelques vases d'une pate jaune ou rouge, melee souvent, comme celle des
+briques, de paille ou d'herbe finement hachee. Ce sont des jarres de
+forte taille, sans pied, ni anse, a la panse ovoide, au col bas, a
+l'orifice largement ouvert et borde d'un bourrelet, des marmites et des
+pots de menage ou l'on emmagasinait les provisions du mort, des coupes
+plus ou moins profondes, des assiettes a fond plat, semblables a celles
+que les fellahs emploient aujourd'hui encore, parfois meme des services
+de table ou de cuisine en miniature, destines a remplacer les services
+de grandeur naturelle, trop couteux pour les pauvres gens. La surface
+est rarement vernie, rarement polie et lustree, le plus souvent
+recouverte d'une couche uniforme de peinture blanchatre, qui n'a point
+recu le coup de feu et se detache au moindre choc. Aucun dessin a la
+pointe, aucun ornement en creux ou en relief, aucune inscription, mais,
+autour du col, les traces de quatre ou cinq filets paralleles noirs,
+rouges ou jaunes. Les poteries des premieres dynasties thebaines que
+j'ai recueillies a El-Khozam et a Gebelein sont plus soignees
+d'execution que celles des dynasties memphites. Elles se repartissent en
+deux classes. La premiere comprend des vases a panse lisse et nue, noire
+par en bas, rouge sombre par en haut. L'examen des cassures montre que
+la couleur etait melee a la pate pendant le brassage: les deux zones,
+preparees separement, etaient soudees ensuite de facon assez
+irreguliere, puis glacees uniformement. La seconde classe contient des
+vases de formes tres variees, souvent bizarres, d'une terre rouge ou
+jaune terne, grands cylindres fermes par un bout, plats, oblongs,
+rappelant la coupe d'un bateau, burettes conjuguees, deux a deux, mais
+ne communiquant pas ensemble (Fig.215). L'ornementation est repandue
+sur toute la surface et consiste d'ordinaire en raies droites, tirees
+parallelement l'une a l'autre ou entre-croisees, en lignes ondees, en
+rangees de points ou de petites croix combinees avec les lignes, le tout
+en blanc quand le fond est rouge, en rouge brun quand il est jaune ou
+blanchatre. De temps en temps, des figures d'hommes ou d'animaux
+s'intercalent au milieu des combinaisons geometriques. Le dessin en est
+rude, presque enfantin, et c'est a peine si l'on y reconnait des
+troupeaux d'antilopes ou des scenes de chasse a la gazelle. Les
+manoeuvres qui produisaient ces esquisses grossieres etaient pourtant
+contemporains des artistes qui decoraient les grottes de Beni-Hassan.
+Pour la periode des grandes conquetes, les tombeaux thebains nous ont
+fourni de pleins musees de poteries, malheureusement assez peu
+interessantes. D'abord des figurines funeraires, rapidement modelees a
+la main dans des galettes d'argile allongees. Un peu de terre pince
+entre les doigts, et le nez sort de la masse; deux pastilles et deux
+moignons ajoutes apres coup representent les yeux et les bras. Les plus
+soignees ont ete faconnees dans des moules en terre cuite dont nous
+possedons de nombreux specimens. Elles etaient generalement coulees
+d'une seule piece, puis retouchees legerement, cuites, peintes, au
+sortir du four, en rouge, en jaune et en blanc, chargees enfin
+d'hieroglyphes a la pointe ou au pinceau. Plusieurs sont d'un style tres
+fin et egalent presque les figurines en calcaire: celles du scribe
+Hori, conservees au musee de Boulaq, ont environ quarante centimetres de
+haut et montrent ce que les Egyptiens auraient pu faire en ce genre
+s'ils avaient voulu s'y adonner. Les cones funeraires etaient des objets
+de pure devotion, que l'art le plus consomme n'aurait pas reussi a
+rendre elegants. Figurez-vous une masse de terre conique, etiree de
+long, timbree a la base d'un cachet sur lequel etaient imprimes le nom,
+la filiation, les titres du possesseur, et enduite jusqu'a la pointe
+d'une couche de couleur blanchatre: c'etaient des simulacres de pains
+d'offrandes, destines a nourrir le mort eternellement. Beaucoup des
+vases qu'on deposait dans la tombe sont peints en imitation d'albatre,
+de granit, de basalte, de bronze ou meme d'or, et sont la contrefacon a
+bon marche des vases en matieres precieuses que les riches donnaient aux
+momies. Parmi ceux qui ont servi a contenir de l'eau et des fleurs,
+quelques-uns sont revetus de dessins au trait rouge et noir (Fig.216),
+cercles et rubans concentriques (Fig.217), meandres, emblemes religieux
+(Fig.218), lignes croisees simulant des filets a mailles etroites,
+cordons de fleurs ou de boutons, tiges chargees de feuilles qui
+descendent du goulot sur la panse ou remontent de la panse au goulot:
+ceux du tombeau de Sennotmou avaient, sur l'une des faces, un large
+collier, analogue au collier des momies, et peint des plus vives
+couleurs pour imiter les fleurs naturelles ou les emaux. Les canopes en
+terre cuite, rares a la XVIIe dynastie, deviennent de plus en plus
+frequents a mesure que Thebes s'appauvrit. Les tetes qui les recouvrent
+sont ordinairement jolies de coupe et d'expression, surtout la tete
+humaine. Modelees a la main, evidees pour diminuer le poids, puis cuites
+longuement, on les revetait chacune des couleurs particulieres au genie
+qu'elles representaient. Vers la XXe dynastie, l'usage s'etablit d'y
+enfermer le corps des animaux sacres. Ceux qu'on trouve pres d'Akhmim
+contenaient des chacals et des eperviers; ceux de Saqqarah, des
+serpents, des rats embaumes, des oeufs; ceux d'Abydos, des ibis. Les
+derniers sont de beaucoup les plus beaux. La deesse protectrice Khouit
+etend ses ailes sur la panse, tandis qu'Hor et Thot presentent la
+bandelette et le vase a onguent: le tout est en bleu et rouge sur fond
+blanc. A partir de l'epoque grecque, la pauvrete augmentant toujours, la
+fabrication s'etendit des canopes aux cercueils. L'isthme de Suez,
+Ahnas-el-Medineh, le Fayoum, Assouan, la Nubie, possedent des necropoles
+entieres ou l'on ne rencontre que des sarcophages en terre cuite.
+Plusieurs ont l'apparence des caisses oblongues, arrondies aux deux
+bouts, au couvercle en dos d'ane. Celles qui ont encore la forme humaine
+sont de style barbare. La tete est surmontee d'une sorte de boudin qui
+simule l'ancienne coiffure egyptienne, les traits du visage sont
+indiques en deux ou trois coups de pouce ou d'ebauchoir: deux petites
+pelotes, appliquees gauchement sur la poitrine, marquent un cercueil de
+femme. Meme en ces derniers temps de la civilisation egyptienne, les
+pieces les plus grossieres sont les seules qui gardent la teinte
+naturelle de la terre. La, comme ailleurs, on la cachait presque
+toujours sous une couche de couleur ou d'email richement colore.
+
+[Illustration: Fig. 215]
+[Illustration: Fig. 216]
+[Illustration: Fig. 217]
+[Illustration: Fig. 218]
+
+Le verre a ete connu en Egypte de toute antiquite. La fabrication en est
+representee dans quelques tombeaux, plusieurs milliers d'annees avant
+notre ere (Fig.219). L'ouvrier, assis devant le foyer, recueillait au
+bout de sa canne une petite quantite de matiere en fusion, et la
+soufflait prudemment, en ayant soin de la maintenir a la flamme pour
+l'empecher de durcir pendant l'operation. L'analyse chimique montre que
+le verre egyptien avait a peu pres la meme composition que le notre;
+mais il renferme, outre la silice, la chaux, l'alumine, la soude, des
+quantites relativement considerables de substances etrangeres, cuivre,
+oxyde de fer et de manganese, dont on ne savait pas le debarrasser.
+
+[Illustration: Fig. 219]
+
+Aussi n'est-il presque jamais d'une teinte tres pure; il a une nuance
+incertaine qui tire sur le jaune ou sur le vert. Certaines pieces, de
+mauvaise fabrication, se sont decomposees dans toute leur epaisseur, et
+tombent, a la moindre pression, en lamelles ou en poussiere irisee.
+D'autres n'ont pas trop souffert du temps ou de l'humidite, mais elles
+sont striees et pleines de bulles. D'autres enfin, mais peu, sont d'une
+homogeneite et d'une limpidite parfaites. La vogue ne s'attachait pas,
+comme chez nous, aux verres incolores; elle etait aux verres de couleur,
+opaques ou transparents. On les teignait en melant des oxydes
+metalliques aux ingredients ordinaires, du cuivre et du cobalt pour les
+bleus, du cuivre pour les verts, du manganese pour les violets et pour
+les bruns, du fer pour les jaunes, du plomb ou de l'etain pour les
+blancs. Une variete de rouge haricot renferme trente pour cent de bronze
+et s'enveloppe d'une couche de vert-de-gris sous l'influence de
+l'humidite. Toute cette chimie etait empirique et de pur instinct. Les
+ouvriers trouvaient autour d'eux les elements necessaires, ou les
+recevaient du dehors, et s'en servaient tels quels, sans etre toujours
+assures d'obtenir l'effet qu'ils recherchaient: beaucoup de leurs
+combinaisons les plus harmonieuses etaient dues au hasard, et ils ne
+pouvaient pas les reproduire a volonte. Les masses qu'ils obtenaient de
+la sorte atteignaient parfois des dimensions considerables: les auteurs
+classiques nous parlent de steles, de cercueils, de colonnes d'une seule
+piece. A l'ordinaire, on n'employait le verre qu'a la fabrication des
+petits objets, surtout a la contrefacon des pierres fines. Si peu
+couteuses qu'elles fussent sur les marches de l'Egypte, elles n'etaient
+pas accessibles a tout le monde. Les verriers imiterent l'emeraude, le
+jaspe, le lapis-lazuli, la cornaline, et cela avec une telle perfection
+que nous sommes souvent embarrasses aujourd'hui pour distinguer les
+pierres vraies des fausses. On les coulait dans des moules en pierre ou
+en calcaire a la forme qu'on voulait, perles, disques, anneaux,
+pendeloques de colliers, rubans et baguettes etroites, plaques chargees
+d'hommes ou d'animaux, images de dieux et de deesses. On en faisait des
+yeux et des sourcils pour le visage des statues en pierre ou en bronze,
+des bracelets pour leurs poignets, on les sertissait dans le creux des
+hieroglyphes, on les decoupait en hieroglyphes, on en composait des
+inscriptions entieres qu'on encadrait dans le bois, dans la pierre ou
+dans le metal. Les deux caisses ou reposait la momie de Notemit, mere du
+pharaon Hrihor-Siamon, sont decorees de cette maniere. Une feuille d'or
+les recouvre en entier, a l'exception de la coiffure et de quelques
+Details: les textes et les parties principales de l'ornementation sont
+formes d'emaux, dont les teintes vives se detachent sur le ton mat de
+l'or. Les momies du Fayoum etaient enduites de platre ou de stuc, ou
+L'on incrustait les scenes et les legendes qu'on se contentait de
+peindre partout ailleurs. Les plus grandes etaient composees de
+plusieurs morceaux de verre, rapportes et retouches au ciseau a
+l'imitation d'un bas-relief. Ainsi, la deesse Mait a les nus, la face,
+les mains, les pieds, en bleu turquoise, la coiffure en bleu tres
+sombre, la plume en filets alternativement bleus et jaunes, la robe en
+rouge haricot. Sur le naos en bols, recemment decouvert dans le
+voisinage de Daphne, et sur un fragment de cercueil du musee de Turin,
+les hieroglyphes en verre multicolore ressortent directement sur le fond
+sombre du bois. Le tout forme un ensemble d'un eclat et d'une richesse a
+peine concevables. Verres filigranes, verres graves et tailles, verres
+soudes, verres simulant le bois, la paille, la corde, les Egyptiens
+n'ont rien ignore. J'ai eu entre les mains une regle carree, formee de
+baguettes multicolores agglutinees, et dont la tranche laissait lire le
+cartouche d'un des Amenemhat: le motif se prolongeait dans la masse, et,
+a quelque endroit de la hauteur qu'on le coupat, le cartouche
+reparaissait. Les verres a miniatures remplissent presque a eux seuls
+une vitrine entiere du musee de Boulaq. Ici, c'est un singe a quatre
+pattes, qui flaire un gros fruit pose a terre. La, un portrait de femme,
+dessine de face, sur fond blanc ou vert d'eau encadre de rouge. La
+plupart des plaques ne representent que des rosaces, des etoiles, des
+fleurs isolees ou mariees en bouquet. Une des plus petites porte un
+boeuf Apis, a la robe blanche et noire, debout, marchant: le travail en
+est si delicat qu'il ne perd rien a etre examine a la loupe. La plupart
+des objets de ce genre ne sont pas anterieurs a la premiere dynastie
+saite; mais les fouilles executees a Thebes ont prouve que, des le Xe
+siecle avant notre ere, le gout et, par suite, la fabrication des verres
+multicolores etaient chose commune en Egypte. On a recueilli, a
+Gournet-Murrai et a Sheikh-Abd-el-Gournah, non seulement les amulettes a
+l'usage des morts, colonnettes, coeurs, yeux mystiques, hippopotames
+debout sur leurs pattes de derriere, canards accouples, en pates bleues,
+rouges, jaunes, melangees, mais des vases du type de ceux qu'on est
+accoutume a considerer comme etant de travail phenicien et cypriote.
+Voici, par exemple, une petite oenochoe en verre bleu clair semi-opaque
+(Fig.220): l'inscription au nom de Thoutmos III, les oves du goulot et
+les palmes de la panse sont traces en jaune. Voici encore une ampoule
+lenticulaire, haute de huit centimetres (Fig.221), a fond bleu marin
+d'une intensite et d'une purete admirables, sur lequel un semis de
+feuilles de fougere s'enleve en jaune, d'un trait fin et hardi; deux
+petites anses vert clair s'attachent au col et un filet jaune court sur
+le rebord du goulot. Une amphore de meme taille est d'un vert olive
+profond et demi-transparent (Fig.222). Une ceinture de chevrons bleus
+et jaunes, saisis entre quatre lignes jaunes, lui serre la panse a
+l'endroit le plus large; les anses sont vert clair et le filet est bleu
+tendre. La princesse Nsikhonsou avait a cote d'elle, dans la cachette de
+Deir-el-Bahari, des gobelets de travail analogue, sept en pate unie vert
+clair, jaune, bleue, quatre en une pate noire mouchetee de blanc, un
+seul enveloppe de feuilles de fougere multicolores, disposees sur deux
+rangs (Fig.223). Les manufactures etaient donc en pleine activite des
+le temps des grandes dynasties thebaines. Des monceaux de scories,
+melees a des rebuts de cuisson, marquent encore, au Ramesseum, a El-Kab,
+sur le tell d'Ashmounein, la place ou leurs fourneaux s'allumaient.
+
+[Illustration: Fig. 220]
+[Illustration: Fig. 221]
+[Illustration: Fig. 222]
+[Illustration: Fig. 223]
+
+Les Egyptiens emaillaient la pierre. La moitie au moins des scarabees,
+des cylindres et des amulettes que renferment nos musees, sont en
+calcaire, en schiste, en lignite, revetus d'une glacure coloree.
+L'argile ordinaire ne leur paraissait pas sans doute appropriee a ce
+genre de decoration. Ils la remplacaient par plusieurs sortes de terre,
+l'une blanche et sableuse, l'autre bise et fine, produite par la
+Pulverisation d'un calcaire special, qu'on trouve en abondance aux
+environs de Qeneh, de Louxor et d'Assouan, une troisieme rougeatre et
+melee de gres en poudre et de brique pilee. Ces substances diverses sont
+bien connues sous les noms egalement inexacts de _porcelaines_ ou
+_faiences egyptiennes_. Les plus anciennes, a peine lustrees, sont
+couvertes d'un enduit excessivement mince, sauf dans le creux des
+hieroglyphes et des figures, ou la matiere vitreuse accumulee tranche,
+par son aspect luisant, sur le ton mat des parties environnantes. Le
+vert est de beaucoup la couleur la plus frequente sous les anciennes
+dynasties; mais le jaune, le rouge, le brun, le violet, le bleu,
+n'etaient point dedaignes. Le bleu l'emporta dans les manufactures
+thebaines, des les premieres annees du moyen empire. C'est, d'ordinaire,
+un bleu brillant et doux, imitant la turquoise ou le lapis-lazuli. Le
+musee de Boulaq possedait jadis trois hippopotames de cette nuance,
+decouverts a Drah-aboul-Neggah, dans la tombe d'un Entouf. Un etait
+couche, les deux autres sont debout dans un marais, et le potier a
+dessine sur leur corps, a l'encre noire, des fourres de roseaux et de
+lotus au milieu desquels volent des oiseaux et des papillons (Fig.224).
+C'etait une maniere de montrer la bete dans son milieu naturel. Le bleu
+en est profond, eclatant, et il faut descendre vingt siecles d'un coup
+pour en retrouver d'aussi pur, parmi les statuettes funeraires qui
+proviennent de Deir-el-Bahari. Le vert reparait avec les dynasties
+saites, plus pale qu'aux anciennes epoques. Il domine dans le nord de
+l'Egypte, a Memphis, a Bubaste, a Sais, mais sans eliminer entierement
+le bleu. Les autres nuances n'ont ete d'usage courant que pendant quatre
+ou cinq siecles, d'Ahmos Ier aux Ramessides. C'est alors, mais alors
+seulement, qu'on voit se multiplier les _Repondants_ a vernis blanc ou
+rouge, les fleurs de lotus et les rosaces jaunes, rouges et violettes,
+les boites a kohol bariolees. Les potiers du temps d'Amenhotpou III
+avaient un gout particulier pour les tons gris et violets. Les olives au
+nom de ce pharaon et des princesses de sa famille portent des
+hieroglyphes en bleu leger sur un fond mauve des plus delicats. Le
+vase de la reine Tii, au musee de Boulaq, est d'un gris mele de bleu;
+il a, autour du goulot, des ornements et des legendes en deux couleurs.
+La fabrication des emaux multicolores parait avoir atteint son plus
+grand developpement sous Khouniaton: du moins est-ce a Tell-Amarna que
+j'en ai trouve les modeles les plus fins et les plus legers, des bagues
+jaunes, vertes, violettes, des fleurettes blanches ou bleues, des
+poissons, des luths, des grenades, des grappes de raisin. Telle
+figurine d'Hor a le corps bleu et la face rouge; tel chaton de bague
+porte, sur une surface bleu clair, le nom du roi reserve en violet. Si
+restreint que soit l'espace, les tons divers ont ete poses avec une
+telle surete de main qu'ils ne se confondent jamais, mais tranchent
+vivement l'un sur l'autre. Un vase a poudre d'antimoine, cisele et monte
+sur un pied a jour, est glace de rouge brun (Fig.225). Un autre, qui a
+la forme d'un epervier mitre, est bleu, rehausse de taches noires; il
+appartenait jadis au roi Ahmos Ier. Un troisieme, creuse dans un
+herisson de bonne volonte, est d'un vert chatoyant (Fig.226). Une tete
+de pharaon, d'un bleu mat, porte une coiffure rayee de bleu sombre. Si
+belles que soient ces pieces, le chef-d'oeuvre de la serie est la
+statuette du premier prophete d'Amon Ptahmos, a Boulaq. Les hieroglyphes
+et les details du maillot funeraire ont ete graves en relief, sur un
+fond blanc d'une egalite admirable, puis remplis d'emaux. Le visage et
+les mains sont bleu turquoise, la coiffure est jaune a raies violettes,
+violets egalement sont les caracteres de l'inscription et le vautour qui
+deploie ses ailes sur la poitrine. Le tout est harmonieux, brillant,
+leger: aucune bavure n'emousse la purete des contours ou la nettete des
+traits.
+
+[Illustration: Fig. 224]
+[Illustration: Fig. 225]
+[Illustration: Fig. 226]
+
+La poterie emaillee fut commune en tous temps. Les tasses a pied
+(Fig.227), les bols bleus, arrondis du fond et ornes d'yeux mystiques,
+de lotus, de poissons (Fig.228), de palmes a l'encre noire, sont en
+general de la XVIIIe, de la XIXe ou de la XXe dynastie. Les ampoules
+lenticulaires, a vernis verdatre, garnies de rangs de perles ou d'oves
+sur la tranche, de colliers sur la panse, et flanquees de deux singes
+accroupis en guise d'anses, appartiennent toutes, ou peu s'en faut, au
+regne d'Apries et d'Amasis (Fig.229). Manches de sistre, coupes, vases
+a boire en forme de lotus a demi epanoui, plats, ecuelles de table, les
+Egyptiens aimaient cette vaisselle fraiche au toucher, agreable a l'oeil
+et facile a tenir propre. Poussaient-ils le gout de l'email jusqu'a en
+recouvrir les murs memes de leurs maisons? Rien ne permet de l'affirmer
+ou de le nier avec certitude, et les quelques exemples que nous avons de
+ce mode de decoration proviennent tous d'edifices royaux. On lit le
+prenom et la banniere de Pepi Ier sur une brique jaune, les noms de
+Ramses III sur une verte, ceux de Seti Ier et de Sheshonq sur des
+fragments rouges et blancs. Une des chambres de la pyramide a degres de
+Saqqarah avait garde jusqu'au commencement du siecle sa parure de
+faience (Fig.230). Elle etait revetue aux trois quarts de plaques
+vertes, oblongues, legerement convexes au dehors, mais plates a la face
+interne (Fig.231); une saillie carree, percee d'un trou, servait a les
+assembler par derriere, sur une seule ligne horizontale, au moyen d'une
+baguette de bois. Les trois bandes qui encadraient la porte du fond sont
+historiees aux titres d'un pharaon mal classe des premieres dynasties
+memphites. Les hieroglyphes s'enlevent en bleu, en rouge, en vert, en
+jaune, sur un ton chamoise. Vingt siecles plus tard, Ramses III essaya
+d'un genre nouveau a Tell-el-Yahoudi. Cette fois ce n'est plus d'une
+seule chambre, c'est d'un temple entier qu'il s'agit. Le noyau de la
+batisse etait en calcaire et en albatre; mais les tableaux, au lieu
+d'etre sculptes comme a l'ordinaire, etaient en une sorte de mosaique,
+ou la pierre decoupee et la terre vernissee se combinaient a parties
+presque egales. L'element le plus frequemment repete est une rondelle en
+frite sableuse, revetue d'un enduit bleu ou gris, sur lequel se
+detachent en nuance creme des rosaces simples, (Fig.232) ou encadrees
+de dessins geometriques (Fig.233), des toiles d'araignees, des fleurs
+ouvertes. Le bouton central est en relief, les feuilles et les reseaux
+sont incrustes dans la masse. Ces rondelles, dont le diametre varie d'un
+a dix centimetres, etaient fixees a la paroi au moyen d'un ciment tres
+fin. On les employait a dessiner des ornements tres divers,
+enroulements, rinceaux, filets paralleles, tels qu'on les voit sur un
+pied d'autel et sur une base de colonne conserves a Boulaq. Les
+cartouches etaient en general d'une seule piece, ainsi que les figures:
+les details, creuses ou modeles sur la terre avant la cuisson, etaient
+ensuite recouverts chacun du ton qui lui appartenait. Les lotus et les
+feuillages qui couraient sur le soubassement ou le long des corniches
+etaient au contraire formes de morceaux independants: chaque couleur est
+une piece decoupee de maniere a s'ajuster exactement aux pieces voisines
+(Fig.234). Le temple avait ete exploite au commencement du siecle, et
+le Louvre possedait, depuis Champollion, des figures de prisonniers qui
+en proviennent. Ce qui en restait a ete demoli, il y a quelques annees,
+par les marchands d'antiquites, et les debris en sont disperses un peu
+partout. Mariette en recueillit a grand'peine les fragments les plus
+importants, le nom de Ramses III, qui nous donne la date de la
+construction, des bordures de lotus et d'oiseaux a mains humaines
+(Fig.235), des tetes d'esclaves negres (Fig.236) ou asiatiques. La
+destruction de ce monument est d'autant plus facheuse que les Egyptiens
+n'ont pas du en edifier beaucoup du meme type. La brique emaillee, le
+carreau, la mosaique d'email se gatent aisement: c'etait la un vice
+redhibitoire pour un peuple epris de force et d'eternite.
+
+[Illustration: Fig. 227]
+[Illustration: Fig. 228]
+[Illustration: Fig. 229]
+[Illustration: Fig. 230]
+[Illustration: Fig. 231]
+[Illustration: Fig. 232]
+[Illustration: Fig. 233]
+[Illustration: Fig. 234]
+[Illustration: Fig. 235]
+[Illustration: Fig. 236]
+
+
+
+2.--LE BOIS, L'IVOIRE, LE CUIR
+ET LES MATIERES TEXTILES.
+
+
+L'ivoire, l'os, la corne sont assez rares dans les musees: ce n'est pas
+une raison pour croire que les Egyptiens n'en aient pas tire bon parti.
+La corne ne dure guere: certains insectes en sont tres friands et la
+detruisent en fort peu de temps. L'os et l'ivoire perdent aisement leur
+consistance et deviennent friables. Les Egyptiens connaissaient les
+elephants de toute antiquite; peut-etre meme les ont-ils rencontres dans
+la Thebaide, au moment ou ils s'y installerent, car le nom de l'ile
+d'Elephantine est ecrit avec l'image d'un de ces animaux, des la Ve
+dynastie. L'ivoire leur arrivait des regions du haut Nil par dents et
+par demi-dents. Ils le teignaient a volonte en vert ou en rouge, mais
+lui laissaient le plus souvent sa teinte naturelle et l'employaient
+beaucoup en menuiserie, pour incruster des chaises, des lits et des
+coffrets; ils en fabriquaient aussi des des a jouer, des peignes, des
+epingles a cheveux, des ustensiles de toilette, des cuillers d'un
+travail delicat (Fig.237), des etuis a collyre creuses dans une colonne
+surmontee d'un chapiteau, des encensoirs formes d'une main qui supporte
+un godet en bronze ou bruler des parfums, des boumerangs couverts au
+trait de divinites et d'animaux fantastiques. Quelques-uns de ces objets
+sont de veritables oeuvres d'art: ainsi, a Boulaq, un manche de poignard
+qui represente un lion, les reliefs plaques sur la boite a jeu de Touai,
+qui vivait a la fin de la XVIIe dynastie, une figurine de la Ve dynastie
+malheureusement mutilee, mais qui garde encore des traces de couleur
+rose, et la statue en miniature d'Abi, qui mourut sous la XIIIe. Elle
+est juchee majestueusement sur une colonne en campane. Le personnage
+regarde droit devant lui, d'un air majestueux que ses oreilles tres
+ecartees de la tete rendent tant soit peu comique. La touche est large
+et spirituelle. Le morceau pourrait etre compare sans trop de
+desavantage aux bons ivoires italiens de la Renaissance.
+
+[Illustration: Fig. 237]
+
+L'Egypte ne nourrit pas beaucoup d'arbres, encore la plupart de ceux
+qu'elle produit sont-ils impropres a la sculpture. Les deux especes les
+plus repandues, le palmier et le doum, sont d'une fibre grossiere et par
+trop inegale. Quelques varietes de sycomore et d'acacia ont seules un
+corps dont le grain souple et fin se prete au travail du ciseau. Le bois
+n'en etait pas moins la matiere favorite des sculpteurs qui voulaient
+faire vite et a bon marche. Ils le choisissaient parfois pour des
+oeuvres d'importance, telles que les supports du double, et nous jugeons
+par le Sheikh-el-beled de quelle hardiesse et de quelle ampleur ils
+savaient le traiter. Mais les billots ou les poutres dont ils
+disposaient avaient rarement la longueur et la largeur suffisante pour
+qu'on en tirat une statue d'une seule piece. Le Sheikh-el-beled
+lui-meme, qui cependant n'est pas de grandeur naturelle, est un
+assemblage de morceaux tenus par des chevilles carrees. On s'accoutuma
+donc a ramener les sujets qu'on voulait executer en bois a des
+proportions telles qu'on put les tailler tout entiers dans un meme bloc;
+sous les dynasties thebaines, les statues d'autrefois sont devenues des
+statuettes. L'art ne perdit rien a cette decroissance, et plus d'une
+parmi ces figurines est comparable aux plus beaux ouvrages de l'ancien
+empire. La meilleure peut-etre est au musee de Turin, et appartient a la
+XXe dynastie. Elle represente une fillette sans vetement qu'une ceinture
+etroite passee sur les reins. Elle est encore a cet age indecis ou le
+sexe n'est pas developpe et ou les formes tiennent a la fois du garcon
+et de la femme. La tete est d'une expression douce et mutine: c'est, a
+trente siecles de distance, le portrait de ces gracieuses filles
+d'Elephantine qui se promenent nues sous le regard des etrangers, sans
+gene et sans impudeur. Trois petits hommes du musee de Boulaq sont
+probablement contemporains de la figurine de Turin. Ceux-la sont revetus
+du costume d'apparat et ce n'est que justice, car l'un d'eux etait le
+favori du roi, Hori, surnomme Ra. Ils marchent droit, d'un mouvement
+calme et mesure, le buste bien efface, la tete haute: l'expression de
+leur physionomie est maligne et rusee. Un officier (Fig.238), qui a
+pris sa retraite au Louvre, est en demi-costume militaire du temps
+d'Amenhotpou III et de ses successeurs: perruque legere, sarrau collant
+a manches courtes, pagne bridant sur la hanche, descendant a peine
+jusqu'a mi-cuisse et garni sur le devant d'une piece d'etoffe bouffante,
+gaufree dans le sens de la longueur. Il a pour voisin un pretre
+(Fig.239) coiffe de petites meches etagees, vetu de la jupe longue
+tombant a mi-jambe et s'etalant en une sorte de tablier plisse. Il
+supporte a deux mains un insigne divin, consistant en une tete de belier
+surmontee du disque solaire, le tout emmanche au bout d'une hampe
+solide. Officier et pretre sont peints en brun rouge, a l'exception des
+cheveux qui sont noirs, de la cornee des yeux qui est blanche et de
+l'insigne divin qui est jaune. Chose curieuse, leur camarades de
+vitrine, la petite dame Nai, est peinte comme eux en rouge et non en
+jaune, qui est la couleur reglementaire des femmes en Egypte (Fig.240).
+Elle est prise dans un peignoir collant, garni de haut en bas d'une
+broderie en fil blanc. Elle porte au cou un collier d'or a trois rangs,
+et aux poignets des bracelets d'or, sur la tete une perruque dont les
+tresses descendent jusqu'a la naissance de la gorge. Le bras droit pend
+le long du corps, et la main tenait un objet, probablement un miroir en
+metal, qui a disparu: le bras gauche est replie sur la poitrine, et la
+main serre une tige de lotus dont le bouton pointe entre les seins. Le
+corps est souple et bien fait, la gorge jeune, droite et peu developpee,
+la face large et souriante avec une expression de douceur et de
+vulgarite. L'artiste n'a pas su eviter la lourdeur dans l'agencement de
+la coiffure, mais le buste est modele avec une elegance chaste, la robe
+dessine les formes sans les exposer trop indiscretement, le geste par
+lequel la jeune femme ramene la fleur sur sa poitrine est rendu avec
+finesse et naturel. Ce sont la des portraits, et, comme les modeles
+n'etaient pas d'ordre tres releve, on peut supposer qu'ils ne s'etaient
+pas adresses pour les avoir aux faiseurs en renom: ils avaient eu
+recours a des ouvriers sans pretention, mais la science de la forme et
+la surete de l'execution sont bien propres a prouver jusqu'a quel point
+l'influence de la grande ecole de sculpture qui florissait alors a
+Thebes s'exercait fortement, meme sur les gens de metier.
+
+[Illustration: Fig. 238]
+[Illustration: Fig. 239]
+[Illustration: Fig. 240]
+
+Elle est plus sensible encore quand on etudie l'attirail de la toilette
+et le mobilier proprement dit. Ce ne serait pas petite affaire que de
+passer en revue tous les menus ustensiles de parure feminine, auxquels
+la fantaisie des artistes donnait une forme ingenieuse et spirituelle.
+Les manches de miroir representent le plus souvent une tige de lotus ou
+de papyrus, surmontee d'une fleur epanouie d'ou sort le disque de metal
+poli; quelquefois une jeune fille nue ou vetue d'une chemise etroite le
+tient en equilibre sur sa tete. Les epingles a cheveux se terminent en
+serpent love, en museau de chacal, de chien, en bec d'epervier. La
+pelote dans laquelle elles sont plantees est un herisson ou une tortue,
+dont la carapace est percee de trous selon un dessin regulier. Les
+chevets, sur lesquels on appuyait la tete pour dormir, etaient decores
+de reliefs empruntes aux mythes de Bisou et de Sokhit: la tete
+grimacante du dieu s'etale sur les bas cotes ou sur la base. Mais c'est
+surtout dans l'execution des cuillers a parfum ou des etuis a collyre
+que brille le genie inventif des ouvriers. On se servait des cuillers
+pour manier, sans trop se salir, soit des essences, soit des pommades,
+soit les fards de differentes couleurs dont hommes et femmes se
+teignaient les joues, les levres, le bord et le dessous des yeux, les
+ongles, la paume des mains. Les motifs sont empruntes generalement a la
+faune ou a la flore du Nil. Un des etuis de Boulaq a la figure d'un veau
+couche, creuse pour servir de boite: la tete et le dos de l'animal
+s'enlevent et font couvercle. Une cuiller du meme musee represente un
+chien qui se sauve, emportant un enorme poisson dans sa gueule: le corps
+du poisson est le bol de la cuiller (Fig.241). L'autre est un cartouche
+qui jaillit d'un lotus epanoui, un fruit de lotus pose sur un bouquet de
+fleurs (Fig.242) ou un simple recipient triangulaire (Fig.243) flanque
+de deux boutons. Les plus soignees combinent avec ces donnees la figure
+humaine. Une jeune fille nue, sauf une ceinture qui lui serre les
+hanches, nage, tenant la tete bien hors de l'eau (Fig.244); ses deux
+bras allonges poussent un canard creuse en boite, et dont les deux
+ailes, s'ecartant a volonte, tiennent lieu de couvercle. Au Louvre,
+c'est encore une jeune fille (Fig.245), mais perdue dans les lotus et
+qui cueille un bouton. Une botte de tiges, d'ou s'echappent deux fleurs
+epanouies, reunit le manche au bol de la cuiller, dont l'ovale tourne sa
+partie ronde au dehors, sa pointe a l'interieur. Ailleurs, la jeune
+fille (Fig.246) est encadree entre deux tiges fleuries et marche en
+jouant de la guitare a long manche. Ailleurs encore, la musicienne est
+debout sur une barque (Fig.247) ou est remplacee par une porteuse
+d'offrandes. Parfois enfin, c'est un esclave qui s'avance, courbe sous
+le poids d'un enorme sac. Tous ces personnages ont chacun leur
+physionomie et leur age caracterises nettement.
+
+[Illustration: Fig. 241]
+[Illustration: Fig. 242]
+[Illustration: Fig. 243]
+[Illustration: Fig. 244]
+[Illustration: Fig. 245]
+[Illustration: Fig. 246]
+[Illustration: Fig. 247]
+
+La cueilleuse de lotus est bien nee, comme l'indique sa chevelure nattee
+avec soin et la jupe plissee dont elle est habillee. Les dames thebaines
+etaient vetues de long, et celle-la ne s'est troussee haut qu'afin de
+pouvoir marcher par les roseaux sans mouiller ses vetements. Au
+contraire, les deux musiciennes et la nageuse sont de condition
+inferieure ou servile. Deux d'entre elles n'ont qu'une ceinture, la
+troisieme a un jupon court lie negligemment. La porteuse d'offrandes
+dont on affublait les enfants. C'est une de ces adolescentes minces et
+fluettes, comme on en voit beaucoup encore chez les fellahs des bords du
+Nil, et sa nudite ne l'empeche pas d'etre de naissance ingenue; les
+enfants nobles ne commencaient a prendre le costume de leur sexe que
+vers l'age de puberte. Enfin l'esclave (Fig.249), avec ses levres
+epaisses, son nez plat, sa machoire lourde et bestiale, son front
+deprime, sa tete glabre en pain de sucre, est evidemment la caricature
+d'un prisonnier etranger. La mine abrutie avec laquelle il s'en va
+pliant sous le faix a ete fort bien saisie, et les saillies anguleuses
+du corps, le type de la tete, l'agencement des diverses parties,
+rappellent l'aspect general des terres cuites grotesques de l'Asie
+Mineure. Tous les details de nature groupes autour du sujet principal
+et qui l'encadrent, la forme des fleurs et des feuilles, l'espece des
+oiseaux, sont rendus avec un grand amour de l'exactitude et avec un
+certain esprit. Des trois canards que la porteuse d'offrandes a lies par
+les pattes et laisse pendre a son bras, deux se sont resignes a leur
+sort et sont la ballants, le cou tendu, l'oeil ouvert; le troisieme
+releve la tete et bat de l'aile pour protester. Les deux oiseaux d'eau
+perches sur les lotus ecoutent, au repos et le bec sur le jabot, la
+joueuse de luth. L'experience leur a appris qu'il ne faut pas se
+deranger pour des chansons et qu'une jeune fille n'est a craindre qu'a
+la condition d'etre armee. La vue d'un arc et d'une fleche les met en
+fuite dans les bas-reliefs, comme de nos jours la vue d'un fusil fait
+s'envoler une bande de pies. Les Egyptiens connaissaient a merveille les
+habitudes des animaux et se sont plu a les reproduire exactement.
+L'observation de tous les menus faits etait devenue instinctive chez
+eux, et donnait aux moindres productions de leurs mains ce caractere de
+realite dont nous sommes frappes aujourd'hui.
+
+[Illustration: Fig. 248]
+[Illustration: Fig. 249]
+
+Les meubles n'etaient pas plus nombreux dans l'Egypte ancienne qu'ils ne
+sont dans l'Egypte actuelle. Chez les pauvres, quelques nattes et des
+huches en terre battue. Chez les gens de la classe moyenne, des coffrets
+a linge et des escabeaux. Chez les riches seuls, des lits, des
+fauteuils, des divans, des tables: armoires, buffets, dressoirs,
+commodes, la plupart des pieces qui composent notre mobilier etaient
+inconnus. L'art du menuisier n'en etait pas moins porte a un haut degre
+de perfection des les anciennes dynasties. Les ais, dresses a
+l'herminette, emmortaises, colles, reunis par des chevilles en bois dur
+ou des epines d'acacia, jamais par des clous metalliques, etaient polis,
+puis revetus de peintures. Les coffres sont generalement juches sur
+quatre pieds droits, parfois assez eleves. Le couvercle est plat ou
+arrondi selon une courbe speciale (Fig.250), que les Egyptiens ont
+aimee de tout temps, rarement taille en pointe comme le toit de nos
+maisons (Fig.25l). Il s'enleve le plus souvent tout entier, souvent il
+tourne autour d'une cheville enfoncee dans l'epaisseur de l'un des
+montants, parfois enfin il roule sur des pivots en bois, analogues a
+ceux de nos armoires (Fig.252). Les panneaux, dont la grande surface se
+pretait etonnamment a la decoration artistique, sont rehausses de
+peintures, incrustes d'ivoire, d'argent, de plaques d'email, de bois
+precieux. Peut-etre sommes-nous mal places aujourd'hui pour juger de
+l'habilete que les Egyptiens deployaient a l'occasion, et de la variete
+des formes qu'ils inventaient a chaque epoque. Presque tous les meubles
+qui nous restent proviennent des tombeaux et sont, ou bien des
+imitations a bon marche de meubles precieux destinees a etre enfermees
+dans le caveau avec les morts, ou bien des meubles de nature
+particuliere, dont l'usage etait exclusivement reserve aux momies.
+
+[Illustration: Fig. 250]
+[Illustration: Fig. 251]
+[Illustration: Fig. 252]
+
+Les momies etaient, en effet, les clients les plus certains des
+menuisiers. Partout ailleurs, l'homme n'emportait au dela de la vie
+qu'un petit nombre d'objets: en Egypte, il ne se contentait pas a moins
+d'un mobilier complet. Le cercueil etait a lui seul un veritable
+monument, dont la construction mettait en branle une escouade d'ouvriers
+(Fig.253). La mode en variait selon les epoques. Aux temps de l'empire
+memphite et du premier empire thebain, on ne rencontre guere que de
+grandes caisses rectangulaires, en bois de sycomore, a couvercle et a
+fonds plats, composees de plusieurs pieces assemblees au moyen de
+chevilles egalement en bois. Le modele n'en est pas elegant, mais la
+decoration en est des plus curieuses. Le couvercle n'a pas de corniche.
+Une longue bande d'hieroglyphes en occupe le milieu a l'exterieur;
+tantot simplement tracee a l'encre ou a la couleur, tantot sculptee a
+meme le bois, puis remplie de pate bleuatre, elle ne contient que le
+nom et le titre du defunt, parfois une courte formule de priere en sa
+faveur. La surface interieure est enduite d'une couche epaisse de stuc,
+ou blanchie au lait de chaux: on y inscrivait d'ordinaire le chapitre
+XVII du _Livre des Morts_, aux encres rouge et noire et en beaux
+hieroglyphes cursifs. La cuve consiste en huit planches verticales,
+disposees deux a deux, pour les parois, et en trois planches
+horizontales pour le fond. Elle est decoree quelquefois, a l'exterieur,
+de grandes rainures prismatiques terminees en feuilles de lotus
+entre-croisees, comme celles qu'on rencontre sur les sarcophages en
+pierre. Le plus souvent elle est ornee, sur la gauche, de deux yeux
+grands ouverts et de deux portes monumentales, sur la droite, de trois
+portes, en tout semblables a celles qu'on voit dans les hypogees
+contemporains. Le cercueil est en effet la maison propre du mort, et,
+comme tel, il doit presenter sur ses faces un resume des prieres et des
+tableaux qui s'espacaient sur les murs de la tombe entiere. Les formules
+et les representations necessaires sont ecrites et illustrees a
+l'interieur, presque dans le meme ordre ou nous les trouvons au fond des
+mastabas. Chaque paroi est divisee en trois registres, et chaque
+registre contient ou bien une dedicace au nom du mort, ou bien la figure
+des objets qui lui appartiennent, ou bien les textes du Rituel qu'on
+recitait a son intention. Le tout agence habilement, sur un fond imitant
+assez exactement le bois precieux, forme un tableau d'un trait hardi et
+d'une couleur harmonieuse. Le menuisier n'avait que la moindre part au
+travail, et les longues boites ou l'on enfermait les morts les plus
+anciens n'exigeaient pas de lui une grande habilete. Il n'en fut pas de
+meme des qu'on s'avisa de donner au cercueil l'aspect general du corps
+humain. Deux types sont alors en presence. Dans le plus ancien, la momie
+sert de modele a son enveloppe. Les pieds et les jambes sont reunis tout
+du long. Les saillies du genou, les rondeurs du mollet, de la cuisse et
+du ventre, sont indiquees de facon sommaire et se modelent vaguement
+sous le bois. La tete, seule vivante sur ce corps inerte, est degagee
+entierement. Le mort est emprisonne dans une sorte de statue de
+lui-meme, assez bien equilibree pour qu'on put, a l'occasion, la dresser
+sur ses pieds comme sur une base. Ailleurs, il est etendu sur sa tombe,
+et sa figure, sculptee en ronde bosse, sert de couvercle a sa momie. La
+tete est chargee de la perruque a marteaux, la casaque de batiste
+blanche presque transparente voile le buste a demi, le jupon couvre les
+jambes de ses plis serres. Les pieds sont chausses de sandales
+elegantes, les bras s'allongent ou se replient sur la poitrine, les
+mains tiennent des emblemes divers, la croix ansee, la boucle de
+ceinture, le tat, ou, comme la femme de Sennotmou a Boulaq, une
+guirlande de lierre. Ce genre de gaine momiforme est rare sous les
+dynasties menaphites; Menkaouri, le Mykerinos des Grecs, nous en a donne
+pourtant un exemple memorable. Tres frequente a la XIe dynastie, elle
+n'est souvent, alors, qu'un tronc d'arbre evide, ou l'on a sculpte
+grossierement une tete et des pieds humains. Le masque est bariole de
+couleurs eclatantes, jaune, rouge, vert; les cheveux et la coiffure sont
+rayes de noir ou de bleu. Un collier s'etale pompeusement sur la
+poitrine. Le reste du cercueil est, ou bien enveloppe des longues ailes
+dorees d'Isis et de Nephthys, ou bien revetu d'un ton uniforme, jaune ou
+blanc, et illustre parcimonieusement de figures ou de bandes
+d'hieroglyphes bleues et noires. Les plus soignes parmi les cercueils
+des rois de la XVIIIe dynastie, que j'ai deterres a Deir-el-Bahari,
+appartiennent a ce type et ne se signalent que par le fini du travail et
+par la perfection vraiment extraordinaire avec laquelle l'ouvrier a
+reproduit les traits du souverain. Le masque d'Ahmos Ier, celui
+d'Amenhotpou Ier, celui de Thoutmos II, sont de veritables
+chefs-d'oeuvre en leur genre. Celui de Ramses II ne porte d'autre trace
+De peinture qu'une raie noire, afin d'accentuer la coupe de l'oeil;
+modele sans doute a l'image du Pharaon Hrihor, qui restaura l'appareil
+funebre de son puissant predecesseur; il est presque comparable aux
+meilleures oeuvres des statuaires contemporains (Fig.254). Deux des
+cercueils, ceux de la reine Nofritari et de sa fille Ahhotpou II, sont
+de taille gigantesque et mesurent plus de 3 metres de haut. On dirait,
+a les voir debout (Fig.255), une des cariatides qui ornent la cour de
+Medinet-Habou, mais en plus petit. Le corps est emmaillote et n'a plus
+que l'apparence indecise d'un corps humain. Les epaules et le buste sont
+revetus d'un reseau en relief, dont chaque maille se detache en bleu sur
+le fond jaune de l'ensemble. Les mains s'echappent de cette espece de
+mantelet et se croisent sur la poitrine en serrant la croix ansee,
+symbole de la vie. La tete est un portrait: face large et ronde, grands
+yeux, expression douce et insignifiante, lourde perruque surmontee de la
+coiffure et des longues plumes d'Amon ou de Mout. On se demande quel
+motif a pousse les Egyptiens a fabriquer ces pieces extraordinaires.
+Les deux reines etaient de petite taille et leur momie etait comme
+perdue dans la cavite; il fallut les caler a grand renfort de chiffons
+pour les empecher de ballotter et de se deteriorer. Grandeur a part, la
+simplicite est le caractere de ces deux cercueils comme elle l'est des
+autres cercueils royaux ou prives de cette epoque qui sont parvenus
+jusqu'a nous. Vers le milieu de la XIXe dynastie, la mode changea. On ne
+se contenta plus d'une seule caisse sobrement ornee: on voulut en avoir
+deux, trois, meme quatre, emboitees l'une dans l'autre et couvertes de
+peintures ou d'inscriptions. Souvent alors l'enveloppe exterieure est un
+sarcophage a oreillettes carrees, a couvercle en dos d'ane, dont les
+fonds, peints en blanc, sont charges de figures du mort, en adoration
+devant les dieux du groupe Osirien. Lorsqu'elle a la forme humaine, elle
+garde encore quelque chose de la nudite primitive: la face est coloriee,
+un collier recouvre la poitrine, une bande d'hieroglyphes descend
+jusqu'aux pieds; le reste est d'un ton uniforme, noir, brun ou jaune
+sombre. Les caisses interieures etaient d'un luxe presque extravagant,
+faces et mains rouges, roses, dorees, bijoux peints et parfois simules
+au moyen de morceaux d'email incrustes dans le bois, scenes et legendes
+multicolores, le tout englue de ce vernis jaune dont j'ai parle plus
+haut. Le contraste est frappant entre l'abondance d'ornements qu'on
+remarque a ces epoques et la sobriete des epoques anterieures: il faut
+se rendre a Thebes meme, au lieu de la sepulture, pour en comprendre la
+raison. Les particuliers et les rois des dynasties conquerantes
+employaient ce qu'ils avaient de ressources et d'energie a se creuser
+des hypogees. Les parois en etaient sculptees ou peintes, le sarcophage
+etait taille dans un bloc immense de granit ou d'albatre ouvrage
+finement; peu importait que le bois ou dormait la momie fut simplement
+decore. Les Egyptiens de la decadence et leurs maitres n'avaient plus,
+comme les generations qui les avaient precedes, la faculte de puiser
+indefiniment dans les tresors de l'Egypte et des pays voisins. Ils
+etaient pauvres, et la mediocrite de leur budget ne leur permettait pas
+d'entreprendre de longs travaux: ils renoncerent, ou du moins presque
+tous, a se preparer des tombes monumentales, et depenserent ce qui leur
+restait d'argent a se fabriquer de belles caisses en bois de sycomores.
+Le luxe de leurs cercueils n'est, en resume, qu'une preuve de plus a
+joindre aux preuves deja nombreuses que nous avons de leur faiblesse et
+de leur pauvrete. Lorsque les princes Saites eurent retabli, pour
+quelques siecles, les affaires du pays, les sarcophages en pierre
+reparurent et l'enveloppe en bois reprit quelque chose de la simplicite
+des beaux temps; mais ce renouveau ne dura pas, et la conquete
+macedonienne amena dans les modes funeraires la meme revolution
+qu'autrefois la chute des Ramessides. On en revint a l'usage des caisses
+doubles et triples, aux exces de peinture, aux dorures criardes;
+l'habilete des manoeuvres d'epoque greco-romaine qui ont habille les
+morts d'Akhmim pour leur derniere demeure est moindre, leur mauvais gout
+ne le cede en rien a celui des fabricants de cercueils thebains qui
+vivaient sous les derniers Ramses.
+
+[Illustration: Fig. 253]
+[Illustration: Fig. 254]
+[Illustration: Fig. 255]
+
+Le reste du mobilier funebre ne donnait pas aux menuisiers moins
+d'ouvrage que les momies. On voulait des coffres de differente taille
+pour le trousseau du mort, pour ses intestins, pour ses figurines
+funeraires, des tables pour ses repas, des chaises, des tabourets, des
+lits ou etendre le cadavre, des traineaux pour l'amener au tombeau, meme
+des chars de guerre ou de promenade. Les coffrets ou l'on enfermait les
+canopes, les statuettes funeraires, les vases a libations, sont divises
+en plusieurs compartiments: un chacal accroupi est pose quelquefois
+par-dessus et sert comme de poignee pour soulever le couvercle. Ils
+etaient munis chacun d'un petit traineau, pour qu'on put les trainer sur
+le sol pendant les ceremonies de l'enterrement. Les lits ne sont pas
+rares. Beaucoup sont identiques aux _angarebs_ des Nubiens actuels, de
+simples cadres en bois, sur lesquels on tendait de grosses etoffes ou
+des lanieres en cuir entre-croisees. La plupart n'ont guere plus d'un
+metre et demi en longueur; le dormeur ne pouvait pas s'y etendre, mais y
+reposait pelotonne sur lui-meme. Les lits ornes etaient de la meme
+longueur que les notres, ou a peu pres. Le chassis en etait le plus
+souvent horizontal, quelquefois incline legerement de la tete aux pieds.
+Il etait souvent assez eleve au-dessus du sol, et on y montait au moyen
+d'un banc ou meme d'un petit escalier portatif. Le detail ne nous en
+serait guere connu que par les monuments figures, si, en 1884 et 1885,
+je n'en avais decouvert deux complets, l'un a Thebes, dans une tombe de
+la XIIIe dynastie, l'autre a Akhmim, dans la necropole greco-romaine.
+Deux lions de bonne volonte ont etire leur corps en guise de chassis, la
+tete au chevet, la queue recourbee sur les pieds du dormeur. Au-dessus
+s'eleve une sorte de baldaquin, qui servait lors de l'exposition des
+momies. Rhind en avait deja rapporte un qui orne aujourd'hui le musee
+d'Edimbourg (Fig.256). C'est un temple, dont le toit arrondi est
+soutenu par d'elegantes colonnettes en bois peint. Une porte gardee par
+deux serpents familiers etait censee donner acces a l'interieur. Trois
+disques ailes, de plus en plus grands, garnissaient les corniches
+superposees au-dessus de la porte, et une rangee d'uraeus loves se
+dressait au couronnement de l'edifice. Le baldaquin du lit de la XIIIe
+dynastie est beaucoup plus simple, une sorte de balustrade en bois
+decoupe et enlumine, a l'imitation des paquets de roseaux qui decorent
+le haut des parois de temple, le tout surmonte de la corniche ordinaire.
+Dans le lit de l'epoque grecque (Fig.257), les balustres sont remplaces
+sur les cotes par des figures de la deesse Mait, sculptees et peintes,
+accroupies et la plume aux genoux. A la tete et au pied, Isis et
+Nephthys se tiennent debout et etendent leurs bras franges d'ailes. La
+voute est a jour: des vautours y planent au-dessus de la momie, et deux
+statuettes d'Isis et de Nephthys agenouillees pleurent sur elle. Les
+traineaux qui menaient les morts au tombeau etaient, eux aussi, decores
+d'une sorte de baldaquin, mais d'aspect tres different. C'est encore un
+naos, mais a panneaux pleins, comme ceux que j'ai decouverts, en 1886,
+dans la chambre de Sennotmou a Gournet-Mourrai. Quand on y pratiquait
+quelques jours, c'etaient des lucarnes carrees par lesquelles on
+apercevait la tete de la momie: Wilkinson en a decrit un de ce genre,
+d'apres les peintures d'une tombe thebaine (Fig.258). Dans tous les
+cas, les panneaux etaient mobiles. Le mort une fois depose sur la
+planche du traineau, on les dressait chacun en sa place; le toit
+recourbe et garni de sa corniche posait sur le tout et formait
+couvercle. Plusieurs des fauteuils du Louvre et du British Museum ont
+ete fabriques vers la XIe dynastie. Ce ne sont pas les moins beaux, et
+l'un d'eux (Fig.259) a conserve une vivacite de couleurs
+extraordinaires. Le cadre, jadis garni d'un treillis de cordelettes,
+repose sur quatre pieds de lion. Le dossier est orne de deux fleurs et
+d'une ligne de losanges en marqueterie d'ebene et d'ivoire, qui se
+detache sur un champ rouge. Des tabourets de travail semblable
+(Fig.260), et des pliants, dont les pieds sont formes par des tetes
+d'oies aplaties, se trouvent dans tous les musees. Les Pharaons et les
+hauts fonctionnaires recherchaient des modeles plus compliques. Leurs
+sieges etaient parfois fort hauts. Ils avaient pour bras deux lions
+courants, ou pour supports des prisonniers de guerre lies dos a dos
+(Fig.261). Un escabeau, place sur le devant, servait de marchepied pour
+y monter, ou de point d'appui au personnage assis. Nous ne possedons
+jusqu'a present aucun meuble de ce genre.
+
+[Illustration: Fig. 256]
+[Illustration: Fig. 257]
+[Illustration: Fig. 258]
+[Illustration: Fig. 259]
+[Illustration: Fig. 260]
+[Illustration: Fig. 261]
+
+Les peintures nous montrent qu'on corrigeait la durete des fonds cannes
+ou treillisses en les recouvrant de matelas et de coussins richement
+ouvres. Les coussins et les matelas ont disparu, et l'on a suppose
+qu'ils etaient recouverts en tapisserie. Sans doute la tapisserie etait
+connue en Egypte, et un bas-relief de Beni-Hassan (Fig.262) nous
+apprend comment on la fabriquait. Le metier, quoique tres simple,
+rappelle celui dont se servent aujourd'hui encore les tisserands
+ d'Akhmim. Il est horizontal et se compose de deux cylindres minces, ou
+plutot de deux batons, separes par un espace d'un metre cinquante, et
+engages chacun dans deux grosses chevilles plantees dans le sol a
+quatre-vingts centimetres l'une de l'autre ou environ. Les lisses de la
+chaine etaient attachees solidement, puis roulees autour du cylindre de
+tete jusqu'a tension convenable. Des batons de croisure, disposes
+d'espace en espace, facilitent l'introduction des broches chargees de
+fils. Le travail commencait par en bas, ainsi qu'on fait encore aux
+Gobelins. Le tissu etait tasse et egalise au moyen d'un peigne grossier,
+puis enroule au fur et a mesure sur le cylindre inferieur. On fabriquait
+ainsi des tentures et des tapis decores les uns de figures, les autres
+de dessins geometriques, zigzags ou damiers (Fig.263); toutefois, un
+examen attentif des monuments m'a demontre que la plupart des sujets ou
+l'on a cru reconnaitre des exemples de tapisserie sont en cuir peint et
+decoupe. L'industrie du cuir etait tres florissante. Il y a peu de
+musees qui ne possedent une paire au moins de sandales ou de ces
+bretelles de momie, dont les bouts sont en peau estampee, et portent une
+figure de dieu ou de Pharaon, une legende hieroglyphique, une rosace,
+parfois le tout reuni. Ces petits monuments ne remontent guere plus haut
+que le temps des grands-pretres d'Ammon ou des premiers Bubastites.
+C'est a la meme epoque qu'on doit attribuer l'immense dais du musee de
+Boulaq. Le catafalque sur lequel la momie reposait, pendant le transport
+de la maison mortuaire au tombeau, etait garni souvent d'une couverture
+d'etoffe ou de cuir souple. Parfois les cotes retombaient droit, parfois
+ils etaient releves en guise de rideaux par des embrasses et laissaient
+apercevoir le cercueil. Le dais de Deir-el-Bahari fut prepare pour la
+princesse Isimkheb, fille du grand-pretre Masahirti, femme du
+grand-pretre Menkhopirri, mere du grand-pretre Pinotmou III. La piece
+centrale, plus longue que large, se divise en trois bandes d'un cuir
+bleu celeste qui a passe au gris perle. Les deux laterales sont semees
+d'etoiles jaunes: sur celle du milieu s'etagent des vautours, dont les
+ailes etendues protegent le mort. Quatre pieces, formees de carres verts
+et rouges, disposes en damier, se rattachent aux quatre cotes. Celles
+qui pendent sur les cotes longs sont reliees a la centrale par une
+bordure d'ornements. A droite, des scarabees aux ailes deployees
+alternent avec les cartouches du roi Pinotmou II, sous une frise de fers
+de lance. A gauche, (Fig.264), le motif est plus complique. Une touffe
+de lotus, flanquee des cartouches royaux, occupe le centre; viennent
+ensuite deux antilopes agenouillees chacune sur une corbeille, puis deux
+bouquets de papyrus, enfin deux scarabees, semblables a ceux de l'autre
+bordure. La frise en fers de lance court au-dessus. La technique de cet
+objet est tres curieuse. Les hieroglyphes et les figures etaient
+decoupes dans de larges feuilles de cuir, comme nous faisons nos
+chiffres et nos lettres dans des plaques en cuivre. On cousait ensuite,
+sous les vides ainsi menages, des lanieres de cuir de la couleur qu'on
+voulait donner aux ornements ou aux caracteres, et, pour dissimuler le
+rapiecage, on etalait par derriere de longs morceaux de cuir blanc ou
+jaune clair. Malgre les difficultes d'agencement que presente ce
+travail, le resultat obtenu est des plus remarquables. La silhouette des
+gazelles, des scarabees et des fleurs est aussi nette et aussi elegante
+que si elle etait tracee au pinceau sur une muraille ou sur une feuille
+de papyrus. Le choix des motifs est heureux, la couleur harmonieuse et
+vive a la fois. Les ouvriers qui ont concu et execute le dais d'Isimkheb
+avaient une longue pratique de ce systeme de decoration et du genre de
+dessin qu'il comportait. Je ne doute pas, quant a moi, que les coussins
+des fauteuils et des divans royaux, les voiles des barques funeraires ou
+divines sur lesquelles on embarquait les momies et les statues des
+dieux, ne fussent le plus souvent en cuir. La voile en damier d'une des
+barques peintes au tombeau de Ramses III (Fig.265) rappelle a s'y
+meprendre les pans en damier du dais. Les vautours et les oiseaux
+fantastiques d'une autre barque (Fig.266) ne sont ni plus etranges ni
+plus difficiles a obtenir en cuir que les vautours et les gazelles
+d'Isimkheb.
+
+[Illustration: Fig. 262]
+[Illustration: Fig. 263]
+[Illustration: Fig. 264]
+[Illustration: Fig. 265]
+[Illustration: Fig. 266]
+
+Les temoignages anciens nous permettent d'affirmer que les Egyptiens
+d'autrefois brodaient aussi bien que ceux du moyen age. Les deux
+cuirasses qu'Amasis donna, l'une aux Lacedemoniens, l'autre au temple
+d'Athena a Lindos, etaient en lin, mais ornees de figures d'animaux en
+fil d'or et de pourpre: chaque fil se composait de trois cent
+soixante-cinq brins tous distincts. Si nous remontons plus haut, nous
+voyons, par les monuments figures, que les Pharaons avaient des
+vetements charges de bordures en tapisserie ou en broderie, appliquees
+ou executees a meme l'etoffe. Les plus simples consistent en une ou
+plusieurs bandes de nuance foncee courant parallelement au lisere.
+Ailleurs, on apercoit des palmettes ou des series de disques et de
+points, des feuillages, des meandres, et meme, ca et la, des figures
+d'hommes, de divinites ou d'animaux, dessinees probablement a
+l'aiguille. Aucune des etoffes qu'on a trouvees jusqu'a present sur les
+momies royales n'est decoree de la sorte et ne nous permet de juger la
+qualite et la technique de ce travail. Une fois, seulement, j'ai
+decouvert, sur le corps d'une des princesses de Deir-el-Bahari, un
+cartouche brode en fil rose pale. Les Egyptiens de la bonne epoque
+paraissent avoir estime particulierement les etoffes unies, surtout les
+blanches. Ils les fabriquaient avec une habilete merveilleuse, sur un
+metier identique de tous points a celui qu'ils avaient invente pour la
+tapisserie. Les portions de linceul qui enveloppent les mains et les
+bras de Thoutmos III sont aussi tenues que la plus fine mousseline de
+l'Inde, et meriteraient le nom d'_air tisse_, aussi bien au moins que
+les gazes de Cos. C'est la toutefois pure question de metier ou l'art
+n'a rien a reclamer. L'usage de la broderie et de la tapisserie ne se
+repandit communement en Egypte que vers la fin de la domination persane
+et le commencement de la domination grecque, sous l'influence des
+premiers Lagides. Alexandrie fut peuplee en partie de colons pheniciens,
+syriens, juifs qui y apporterent avec eux les procedes de fabrication
+usites dans leur pays et y fonderent des manufactures bientot
+florissantes. Pline attribue aux Alexandrins l'invention de tisser a
+plusieurs lisses les etoffes qu'on appelle brocarts (polymita); et, au
+temps des premiers Cesars, c'etait un fait reconnu que "l'aiguille de
+Babylone etait desormais vaincue par le peigne du Nil". Les tapisseries
+alexandrines n'etaient pas decorees presque exclusivement de dessins
+geometriques, comme les vieilles tapisseries egyptiennes: on y voyait,
+au temoignage des anciens, des figures d'animaux et meme d'hommes. Rien
+ne nous est reste des chefs-d'oeuvre qui remplissaient le palais des
+Ptolemees, mais des fragments ont ete decouverts en Egypte, qu'on peut
+attribuer a la basse epoque imperiale, l'enfant a l'oie, decrit par
+Wilkinson, les divinites marines d'une piece que j'ai achetee a Coptos.
+Les nombreux linceuls brodes et garnis de bandes en tapisserie, qu'on a
+decouverts recemment au Fayoum et pres d'Akhmim, proviennent presque
+tous de tombes coptes et relevent, par consequent, de l'art byzantin
+plus que de l'art egyptien.
+
+
+3.--LES METAUX.
+
+
+On partageait les metaux en deux groupes, separes par la mention de
+quelques especes de pierres precieuses, comme le lapis-lazuli et la
+malachite: celui des metaux nobles, l'or, l'electrum, l'argent; celui
+des metaux vils, le cuivre, le fer, le plomb, auquel on joignit plus
+tard l'etain.
+
+Le fer etait reserve aux armes et aux outils de fatigue, ciseaux de
+sculpteur et de macon, tranchants de hache ou d'herminette, lames de
+couteaux ou de scies. Le plomb ne servait guere. On en incrustait
+parfois les battants de portes des temples, des coffrets, des meubles,
+et on en fabriquait de petites statues de divinites, surtout des Osiris
+ou des Anubis. Le cuivre pur etait trop mou pour resister a l'usage
+courant: le bronze etait le metal favori des Egyptiens. Il n'est pas
+vrai qu'ils aient reussi, comme on l'a dit souvent, a lui procurer par
+la trempe la durete du fer ou de l'acier, mais ils ont su en obtenir des
+qualites tres differentes, en variant les elements et les proportions de
+l'alliage. La plupart des objets examines jusqu'a present ont donne les
+quantites de cuivre et d'etain employees aujourd'hui encore a la
+fabrication du bronze commun. Ceux que Vauquelin etudia, en 1825,
+renfermaient 84 pour 100 de cuivre, 14 d'etain, 1 de fer et d'autres
+matieres. Un ciseau, rapporte d'Egypte par Wilkinson, ne contenait que
+5,9 pour 100 d'etain, 0,1 de fer et 94 de cuivre. Des debris de
+statuettes et de miroirs, analyses plus recemment, ont rendu une
+quantite notable d'or ou d'argent, et correspondent aux airains de
+Corinthe. D'autres ont la teinte et la composition du laiton. Beaucoup
+des plus soignes resistent d'une maniere etonnante a l'humidite, et
+s'oxydent tres difficilement; on les frottait encore chauds d'un vernis
+resineux, qui en remplissait les pores et laissait a la surface une
+patine inalterable. Chaque espece avait son emploi: le bronze ordinaire
+pour les armes et pour les amulettes communs, les alliages analogues au
+laiton pour les ustensiles de menage, les bronzes d'or et d'argent pour
+les miroirs, les armes de prix, les statuettes de luxe. Aucun des
+tableaux que j'ai vus dans les tombes ne represente la fonte et le
+travail du bronze, mais l'examen des objets eux-memes supplee a ce
+defaut des monuments figures. Les outils, les armes, les anneaux, les
+vases a bon marche etaient partie forges, partie coules d'un seul coup
+dans des moules en terre refractaire ou en pierre. Tout ce qui etait
+oeuvre d'art etait coule en un ou plusieurs morceaux, selon les cas,
+puis les pieces ajustees, soudees et retouchees au burin. Le procede le
+plus frequemment employe etait celui de la fonte au carton: un noyau de
+sable ou de terre melee de charbon pile etait introduit dans le moule,
+et le modele du dehors se repetait grossierement au dedans. La couche de
+metal etait souvent si mince qu'elle aurait cede a une pression un peu
+forte si on n'avait pris la precaution de la consolider en laissant le
+noyau en place pour lui servir de soutien.
+
+La plupart des ustensiles domestiques et des petits instruments du
+menage etaient en bronze. On les rencontre par milliers en original dans
+nos musees, en figure sur les peintures et les bas-reliefs. L'art et le
+metier n'etaient pas incompatibles en Egypte, et le chaudronnier
+lui-meme s'efforcait de preter a ses oeuvres les plus humbles une forme
+elegante et des ornements de bon gout. La marmite ou le cuisinier de
+Ramses III composait ses chefs-d'oeuvre est supportee par des pieds de
+lion. Telle bouilloire semble ne differer en rien de la bouilloire
+moderne (Fig.267), mais examinez-la de pres: l'anse est une fleur de
+papyrus epanouie, dont les petales, inclines sur la tige, s'appuient au
+rebord du goulot (Fig.268). Le manche des couteaux ou des cuillers est
+presque toujours un cou de canard ou d'oie recourbe; le bol est parfois
+un animal, une gazelle liee comme les betes offertes en sacrifice
+(Fig.269). Un petit chacal est accroupi sur la poignee d'un sabre. Une
+paire de ciseaux du musee de Boulaq a, pour branche principale, un
+captif asiatique, les bras lies derriere le dos. Tel miroir est une
+feuille de lotus decoupee: la queue sert de manche. Telle boite a
+parfums est un poisson, telle autre un oiseau, telle autre un dieu
+grotesque. Les vases a eau lustrale, que les pretres et les pretresses
+portaient a la main pour asperger les fideles ou le terrain sur lequel
+defilaient les processions, meritent une place particuliere dans
+l'estime des connaisseurs. Ils sont pointus ou ovoides par le bout, et
+decores de tableaux au trait ou en relief. Tantot ce sont des images de
+dieux, chacune dans un cadre; tantot c'est une scene d'adoration. Le
+travail en est ordinairement tres fin.
+
+[Illustration: Fig. 267]
+[Illustration: Fig. 268]
+[Illustration: Fig. 269--(D'apres Wilkinson.)]
+
+La statuaire s'etait de bonne heure emparee du bronze: malheureusement,
+aucune ne nous a ete conservee de ces idoles qui remplissaient les
+temples de l'ancien empire. Quoi qu'on en ait dit, nous ne possedons
+point de statuettes en bronze qui soient anterieures a l'expulsion des
+Hyksos. Quelques-unes des figures qui proviennent de Thebes sont bien
+certainement de la XVIIIe et de la XIXe dynastie: la tete de lion
+ciselee qui etait avec les bijoux de la reine Ahhotpou, l'Harpocrate
+de Boulaq, qui porte le prenom de Kamos et le nom d'Ahmos Ier, plusieurs
+Ammon du meme musee, qu'on dit avoir ete decouverts a Medinet-Habou et a
+Sheikh Abd-el-Gournah. Les pieces les plus importantes appartiennent a
+la XXIIe dynastie, ou lui sont posterieures et contemporaines des
+Pharaons saites; beaucoup ne remontent pas plus haut que les premiers
+Ptolemees. Un fragment qui est en la possession du comte Stroganoff, et
+qui a ete recueilli dans les ruines de Tanis, faisait partie d'une
+statue votive du roi Petoukhanou. Elle etait executee aux deux tiers au
+moins de la grandeur naturelle, et c'est le morceau le plus considerable
+que nous ayons jusqu'a present. Le portrait de la dame Takoushit, donne
+par M. Demetrio au musee d'Athenes, les quatre figures de la collection
+Posno, aujourd'hui au Louvre, le genie agenouille de Boulaq, sont
+originaires de Bubastis et datent probablement des annees qui
+precederent l'avenement de Psamitik Ier. La dame Takoushit est debout,
+le pied en avant, le bras droit pendant, le bras gauche replie et ramene
+contre la poitrine (Fig.270). Elle est vetue d'une robe courte, brodee
+de scenes religieuses, et a des bracelets aux bras et aux mains. La
+perruque a meches carrees, regulierement etagees, lui emboite la tete.
+Le detail des etoffes et des bijoux est dessine en creux, au trait, a la
+surface du bronze, et releve d'un fil d'argent. La face est un portrait
+et semble indiquer une femme d'age mur. Le corps est, selon la tradition
+des ecoles egyptiennes, un corps de jeune fille, elance, ferme et
+souple. Le cuivre est mele fortement d'or et a des reflets doux, qui se
+marient de la maniere la plus heureuse avec le riche decor de la
+broderie. Autant l'aspect en est fin et harmonieux, autant celui du
+genie agenouille de Boulaq est rude et heurte. Il a la tete d'epervier
+et adore le soleil levant, comme c'est le devoir des genies
+d'Heliopolis; son bras droit est leve en l'air, son bras gauche se serre
+contre la poitrine. Le style de l'ensemble est sec, et le grenu de
+l'epiderme augmente encore l'impression de durete; mais le mouvement est
+juste, energique, et le masque d'oiseau s'ajuste au buste d'homme avec
+une surete surprenante. Les memes qualites et les memes defauts se
+retrouvent sur l'Hor de la collection Posno (Fig.271). Debout, les bras
+lances en avant, a hauteur de la tete, il souleve le vase a libations et
+en verse le contenu sur un roi jadis place devant lui. La rudesse est
+moins sensible dans les trois autres figures, surtout dans celle qui
+porte le nom de Mosou grave a la pointe sur la poitrine, a l'endroit du
+coeur (Fig.272). Elle est debout, comme Hor, le pied gauche en avant, le
+bras gauche tombant pres de la cuisse. La main droite, relevee a la
+hauteur du sein, tenait le baton de commandement. Le torse est nu, les
+reins sont ceints du pagne raye, dont la pointe retombe carrement entre
+les deux cuisses. La tete est coiffee de la perruque courte, a petites
+meches fines, imbriquees l'une sur l'autre. L'oreille est ronde et
+grande. Les yeux, bien ouverts, etaient sertis d'argent et ont ete voles
+par quelque fellah. Les traits ont une expression remarquable de hauteur
+et de fermete. Que dire, apres cela, des milliers d'Osiris, d'Isis, de
+Nephthys, d'Hor, de Nofirtoum, qu'on a retires du sable et des decombres
+a Saqqarah, a Bubaste et dans toutes les villes du Delta? Beaucoup, sans
+doute, sont de charmants morceaux de vitrine et se recommandent par la
+perfection de la fonte ou par la delicatesse du travail; mais la plupart
+sont des objets de commerce, fabriques pendant des siecles sur les memes
+modeles, et peut-etre dans les memes moules, pour l'edification des
+devots et des pelerins. Ils sont mous, vulgaires, sans originalite, et
+ne se distinguent non plus les uns des autres que les milliers de
+figurines coloriees, dont nos marchands d'objets de saintete encombrent
+leurs etalages. Seules, les images d'animaux, les beliers, les sphinx,
+les lions surtout, garderent jusqu'a la fin un cachet d'individualite
+des plus prononces. Les Egyptiens avaient pour les felins une
+predilection particuliere: ils ont represente le lion dans toutes les
+attitudes, chassant l'antilope, se ruant sur les chasseurs, blesse et se
+retournant pour mordre sa blessure, au repos et couche d'un calme
+dedaigneux, et nul peuple ne l'a rendu avec pareille connaissance de ses
+Habitudes ni avec pareille intensite de vie. Plusieurs dieux et
+plusieurs deesses, Shou, Anhouri, Bastit, Sokhit, Tafnout, avaient forme
+de lion ou de chat, et comme le culte en etait plus populaire dans le
+delta que partout ailleurs, il ne se passe guere d'annees ou l'on ne
+deterre, au milieu des ruines de Bubastis, de Tanis, de Mendes ou de
+quelque ville moins celebre, de veritables depots ou les figurines de
+lion ou de lionne, de femmes ou d'hommes a tetes de lion et de chat, se
+comptent par milliers. Les chats de Bubaste et les lions de Tell-es-seba
+remplissent nos musees. Les lions d'Horbait peuvent compter parmi les
+chefs-d'oeuvre de la statuaire egyptienne. Le nom d'Apries est inscrit
+sur le plus grand d'entre eux (Fig.273), mais ce temoignage precis nous
+manquerait, que les caracteres du morceau nous rameneraient
+invinciblement a l'epoque saite. Il faisait partie des pieces qui
+composaient l'ornementation d'une porte de temple ou de naos, et la face
+posterieure en etait engagee dans un mur ou dans une piece de bois. Il
+est pris au piege, ou couche dans une cage oblongue, d'ou ne sortent que
+la tete et les pattes de devant. Les lignes du corps sont simples et
+puissantes, l'expression de la face calme et forte. Il egale presque par
+l'ampleur et la majeste les beaux lions en calcaire d'Amenhotpou III.
+
+[Illustration: Fig. 270]
+[Illustration: Fig. 271]
+[Illustration: Fig. 272]
+[Illustration: Fig. 273]
+
+L'idee d'appliquer l'or et les metaux nobles sur le bronze, sur la
+pierre ou sur le bois, etait deja ancienne en Egypte, au temps de
+Kheops. L'or est tres souvent mele d'argent a l'etat naturel; quand il
+en renfermait 20 pour 100, il changeait de nom et s'appelait electrum
+(_asimou_). L'electrum a une belle teinte jaune clair. Il palit a mesure
+que la proportion augmente: a 60 pour 100, il est presque blanc.
+L'argent venait surtout d'Asie en anneaux, en plaques ou en briquettes
+d'un poids determine. L'or et l'electrum arrivaient partie de Syrie, en
+briques et en anneaux, partie du Soudan, en pepites ou en poudre.
+L'affinage et la fonte sont figures sur les monuments des anciennes
+dynasties. Un bas-relief de Saqqarah nous montre la pesee de l'or confie
+a l'ouvrier qui doit le travailler; un autre, de Beni-Hassan, le lavage
+et la mise au feu du minerai; un autre, de Thebes, l'orfevre assis
+Devant son creuset, le chalumeau a la bouche pour attiser la flamme, et
+la pince a la main droite, pret a saisir le lingot (Fig.274). Les
+Egyptiens ne frappaient ni monnaies ni medailles. A cela pres, ils
+tiraient le meme parti que nous des metaux precieux. Comme nous dorons
+les croix et les coupoles des eglises, ils recouvraient d'or les portes
+des temples, le soubassement des murs, les bas-reliefs, les pyramidions
+d'obelisque, les obelisques entiers. Ceux de la reine Hatshepsitou a
+Karnak etaient bardes d'electrum. "On les apercevait des deux rives du
+Nil, et ils inondaient les deux Egyptes de leurs reflets eblouissants,
+quand le soleil se levait entre eux, comme il se leve a l'horizon du
+ciel." C'etaient des lames forgees a grands coups de marteau sur
+l'enclume. Pour les objets de petite dimension, on se servait de
+pellicules, battues entre deux morceaux de parchemin. Le musee du Louvre
+possede un veritable livret de doreur, et les feuilles qu'il renferme
+sont aussi fines que celles des orfevres allemands au siecle passe. On
+les fixait sur le bronze au moyen d'un mordant ammoniacal. S'il
+s'agissait de quelque statuette en bois, on commencait par coller une
+toile fine ou par deposer une mince couche de platre, et l'on appliquait
+l'or ou l'argent par-dessus ce premier enduit. Il est question de
+statues en bois dore de Thot, d'Hor, de Nofirtoum, des le temps de
+Kheops. Le seul temple d'Isis, dame de la pyramide, en renfermait une
+douzaine, et ce n'etait pas l'un des plus grands dans la necropole
+memphite. Les temples de Thebes paraissent en avoir possede des
+centaines, au moins sous les dynasties conquerantes du nouvel empire, et
+les sanctuaires ptolemaiques ne le cedaient pas en cela aux thebains.
+
+[Illustration: Fig. 274]
+
+Le bronze et le bois dore ne suffisaient pas toujours aux dieux: c'etait
+de l'or massif qu'il leur fallait et on leur en donnait le plus
+possible. Les rois de l'ancien et du moyen empire leur dediaient deja
+des statues taillees en plein dans les metaux precieux. Les pharaons de
+la XVIIIe et de la XIXe dynastie, qui puisaient presque a volonte dans
+les tresors de l'Asie, rencherirent sur ce qu'avaient fait leurs
+predecesseurs. Meme quand la decadence fut venue, on vit de simples
+seigneurs feodaux continuer la tradition des grands regnes, et, comme
+Montoumhit, prince de Thebes, remplacer les images en or et en argent,
+que les generaux d'Ashshourbanipal avaient enlevees a Karnak, pendant
+les invasions assyriennes. La quantite de metal ainsi consacree au
+service de la divinite etait considerable. Si on y trouvait beaucoup de
+figures hautes de quelques centimetres a peine, on en trouvait beaucoup
+aussi qui mesuraient trois coudees et plus. Il y en avait d'un seul
+metal, or ou argent; il y en avait qui etaient partie en or, partie en
+argent; il y en avait enfin qui se rapprochaient de la statuaire
+chryselephantine des Grecs, et ou l'or se combinait avec l'ivoire
+sculpte, avec l'ebene, avec les pierres precieuses. Ce qu'elles etaient,
+on le sait tres exactement, et par les representations qui en existent
+un peu partout, a Karnak, a Medinet-Habou, a Denderah, dans les tombes,
+et par les statues de calcaire et de bois: la matiere avait beau
+changer, le style ne variait pas. Rien n'est plus perissable que de
+pareilles oeuvres; la valeur meme des materiaux qui les composent les
+condamne surement a la destruction. Ce que les guerres civiles, les
+invasions etrangeres, la rapacite des pharaons et des gouverneurs
+romains avait epargne, devint la proie des chretiens. Quelques
+statuettes mignonnes, placees sur les momies en guise d'amulettes,
+quelques figures, adorees comme divinites domestiques et egarees dans
+les ruines des maisons, quelques ex-voto, oublies dans le coin obscur
+d'un temple, sont parvenus jusqu'a nous. Le Phtah et l'Ammon de la reine
+Ahhotpou, un autre Ammon en or de Boulaq et le vautour en argent
+decouvert a Medinet-Habou vers 1885, sont les seules pieces de ce genre
+attribuees certainement a la grande epoque. Le reste est saite ou
+ptolemaique et ne se recommande point par la perfection du travail. La
+vaisselle que renfermaient les temples et les maisons n'a pas eu
+meilleure chance que les statues. Le Louvre a acquis, au commencement du
+siecle, des coupes a fond plat que Thoutmos III donna a l'un de ses
+generaux, Thoutii, en recompense de sa bravoure. La coupe d'argent est
+tres mutilee, la coupe d'or est intacte et d'un fort joli dessin
+(Fig.275). Les parois laterales sont ornees d'une legende
+hieroglyphique. On a grave au fond une rosace, autour de laquelle
+circulent six poissons. Une bordure de fleurs de lotus, reliees par une
+ligne courbe, tourne autour du sujet principal. Les cinq vases de
+Thmouis, conserves a Boulaq, sont en argent. Ils faisaient partie du
+mobilier sacre, et avaient ete enfouis dans une cachette, ou ils sont
+demeures jusqu'a nos jours. Rien n'indique leur age; mais, qu'ils soient
+de l'epoque grecque ou de l'epoque thebaine, la facture est purement
+egyptienne. Il ne reste plus de l'un d'eux que le couvercle avec une
+poignee formee de deux fleurs reunies par la tige. Les autres sont
+intacts et decores au repousse de boutons de lotus et de lotus epanouis
+(Fig.276). Le galbe en est elegant et simple, l'ornementation sobre et
+legere, le relief tres fin; l'un d'eux est pourtant entoure d'une
+ceinture d'oves assez fortes (Fig.277), dont la saillie altere un peu
+les contours de la panse. Ce sont la des pieces interessantes; mais le
+nombre en est si restreint, que nous aurions une idee tres incomplete de
+l'orfevrerie egyptienne si les representations figurees ne venaient a
+notre aide. Les pharaons n'avaient pas comme nous la ressource de jeter
+dans la circulation, sous forme de monnaie, l'or et l'argent qu'ils
+recevaient des peuples vaincus. La part des dieux prelevee, ils
+n'avaient d'autre alternative que de fondre en lingots, ou de changer
+en vaisselle et en bijoux ce qui leur revenait du butin. Ce qui etait
+vrai des rois l'etait encore plus des particuliers, et, pendant six ou
+huit siecles au moins, a partir d'Ahmos Ier, le gout de l'argenterie fut
+pousse jusqu'a l'extravagance. Toutes les maisons possedaient non
+seulement ce qu'il fallait pour le service de la table, plats, aiguieres
+a pied, coupes, gobelets, paniers sur lesquels on gravait au trait des
+figures d'animaux fantastiques (Fig.278), mais de grands vases
+decoratifs qu'on remplissait de fleurs, ou qu'on etalait sous les yeux
+des convives les jours de gala. Certains d'entre eux etaient d'une
+richesse extraordinaire. Ici, c'est une coupe dont les anses sont deux
+boutons de papyrus, et le pied un papyrus epanoui; deux esclaves
+asiatiques somptueusement vetus semblent la soulever difficilement a
+force de bras (Fig.279). La, une sorte d'hydrie allongee a pour
+couvercle un lotus flanque de deux tetes de gazelle (Fig.280). Deux
+bustes de chevaux, brides et caparaconnes, sont adosses au pied. La
+panse est divisee en zones horizontales: celle du milieu figure un
+marais, qu'une antilope effarouchee parcourt au galop. Deux burettes
+emaillees ont pour couvercle, la premiere une tete d'aigle huppe
+(Fig.281), la seconde un masque du dieu Bisou, encadre entre deux
+viperes (Fig.282). Un surtout en or (Fig.283), offert a Amenhotpou III
+par un vice-roi d'Ethiopie, represente une des scenes les plus
+frequentes de la conquete egyptienne. Des singes et des hommes font la
+cueillette des fruits dans un bois de palmiers-doums. Deux indigenes en
+pagne raye, pares d'une longue plume, conduisent chacun au licol une
+girafe apprivoisee. D'autres hommes appartenant a la meme tribu sont
+agenouilles sur la lisiere et levent les mains pour implorer la pitie
+des troupes egyptiennes. Des prisonniers negres, etendus a plat ventre
+sur le sol, relevent peniblement la tete et le buste. Une coupe a pied
+bas, surmontee d'un cone allonge, se dresse au milieu des arbres.
+Evidemment les ouvriers qui ont execute ce travail tenaient moins a
+l'elegance et a la beaute qu'a la richesse et a l'effet. Ils se
+souciaient peu que l'ensemble fut lourd et de mauvais gout, pourvu qu'on
+admirat leur habilete, et la quantite de metal qu'ils avaient reussi a
+employer. D'autres surtout du meme genre, presentees a Ramses II, dans
+le temple d'Ipsamboul, remplacent les girafes par des buffles courant a
+travers les palmiers.
+
+[Illustration: Fig. 275]
+[Illustration: Fig. 276]
+[Illustration: Fig. 277]
+[Illustration: Fig. 278]
+[Illustration: Fig. 279]
+[Illustration: Fig. 280]
+[Illustration: Fig. 281]
+[Illustration: Fig. 282]
+[Illustration: Fig. 283]
+
+C'etaient de vrais joujous d'orfevrerie analogues a ceux que les
+empereurs byzantins du IXe siecle avaient dans leur palais de la
+Magnaure, et qu'ils etalaient les jours de reception pour donner aux
+etrangers une haute idee de leur puissance et de leur richesse. On les
+voyait defiler avec les prisonniers, dans le cortege triomphal de
+Pharaon, lorsqu'il revenait victorieux de ses guerres lointaines. Les
+vases d'usage journalier etaient plus legers et moins charges
+d'ornements incommodes. Les deux leopards qui servent d'anse a un
+cratere du temps de Thoutmos III (Fig.284) ne sont pas bien
+proportionnes et se combinent mal avec les rondeurs de la panse, mais
+les coupes (Fig.285) et l'aiguiere (Fig.286) sont d'une ordonnance
+heureuse et d'un contour assez pur. Ces vases d'or et d'argent cisele,
+travailles au repousse, et dont quelques-uns offrent des scenes de
+chasse ou de guerre disposees par zones, furent imites en Phenicie, et
+les contrefacons, expediees en Asie Mineure, en Grece, en Italie, y
+Transporterent plusieurs des formes et des motifs de l'orfevrerie
+egyptienne. La passion des metaux precieux etait poussee si loin sous
+les Ramessides, qu'on ne se contenta plus de les employer au service de
+la table. Ramses II et Ramses III avaient des trones en or, non point
+plaques sur bois, comme en avaient eu leurs predecesseurs, mais massifs
+et garnis de pierreries. Tout cela avait trop de prix pour durer et
+disparut a la premiere occasion; la valeur artistique ne repondait pas
+d'ailleurs a la valeur venale, et la perte n'est pas de celles dont on
+ne saurait se consoler.
+
+[Illustration: Fig. 284]
+[Illustration: Fig. 285]
+[Illustration: Fig. 286]
+
+Les Orientaux, hommes et femmes, sont grands amateurs de bijoux. Les
+Egyptiens ne faisaient pas exception a la regle. Non contents de s'en
+parer a profusion pendant la vie, ils en chargeaient les bras, les
+doigts, le cou, les oreilles, le front, les chevilles de leurs morts. La
+quantite qu'ils enfouissaient ainsi dans les tombeaux etait si
+considerable, qu'apres trente siecles de fouilles actives, on decouvre
+encore, de temps en temps, des momies qui sont, pour ainsi dire,
+cuirassees d'or. Beaucoup de ces bijoux funeraires n'etaient que des
+ornements de parade, fabriques pour le jour des funerailles, et dont
+l'execution se ressent de l'usage auquel ils etaient destines. On ne se
+privait pas pourtant d'enterrer avec les morts les bijoux qu'ils avaient
+preferes de leur vivant, et ceux-la sont traites avec un soin qui ne
+laisse rien a desirer. Les bagues et les chaines nous sont arrivees en
+tres grand nombre, et cela n'a rien que de naturel. En effet, la bague
+n'etait pas comme chez nous un simple ornement, mais un objet de
+premiere necessite; on scellait les pieces officielles au lieu de les
+signer, et le cachet faisait foi en justice. Chaque Egyptien avait donc
+le sien, qu'il portait constamment sur lui afin d'en user en cas de
+besoin. C'etait, pour les pauvres, un simple anneau en cuivre ou en
+argent, pour les riches, un bijou de modele plus ou moins complique,
+charge de ciselures et d'ornements en relief. Le chaton mobile tournait
+sur un pivot. Il etait souvent incruste d'une pierre avec la devise ou
+l'embleme choisi par le proprietaire, un scorpion (Fig.287), un lion,
+un epervier, un cynocephale. Les chaines etaient pour l'Egyptienne ce
+que la bague etait pour son mari, l'ornement par excellence. J'en ai vu
+une en argent qui mesurait plus d'un metre cinquante de long. D'autres,
+au contraire, ont a peine cinq ou six centimetres. Il y en a de tous les
+modules, a tresse double ou triple, a gros anneaux, a petits anneaux,
+les unes massives et pesantes, les autres aussi legeres et aussi
+flexibles que le plus mince jaseron de Venise. La moindre paysanne
+pouvait avoir la sienne, comme les dames du plus haut rang; mais il
+fallait que la femme fut bien pauvre dont l'ecrin ne contenait rien
+d'autre. Bracelets, diademes, colliers, cornes, insignes de
+commandement, aucune enumeration n'est assez complete pour donner une
+idee du nombre et de la variete des bijoux qu'on connait, soit par la
+representation figuree, soit en original. Berlin a la parure d'une
+Candace ethiopienne, le Louvre, celle du prince Psar, Boulaq celle de
+la reine Ahhotpou, la plus complete de toutes. Ahhotpou etait femme de
+Kamos, roi de la XVIIe dynastie et peut-etre mere d'Ahmos Ier. Sa momie
+avait ete enlevee par une des bandes de voleurs qui exploitaient la
+necropole thebaine, vers la fin de la XXe dynastie. Enfouie par eux, en
+attendant qu'ils eussent le loisir de la depouiller en surete, il est
+probable qu'ils furent pris et mis a mort, avant d'avoir pu executer ce
+beau dessein. Le secret de leur cachette perit avec eux et ne fut
+decouvert qu'en 1860, par les fouilleurs arabes. La plupart des objets
+que la reine avait emportes dans l'autre monde sont des bijoux de femme,
+un manche d'eventail lame d'or, un miroir de bronze dore, a poignee en
+ebene, garnie d'un lotus d'or cisele (Fig.288). Les bracelets
+appartiennent a plusieurs types divers. Les uns etaient destines a
+garnir la cheville et le haut du bras, et sont de simples anneaux en or,
+massifs ou creux, ourles de chainettes en fils d'or tresses, imitant le
+filigrane. Les autres se portent au poignet, comme les bracelets de nos
+femmes, et sont formes de perles en or, en lapis-lazuli, en cornaline,
+en feldspath vert, montees sur des fils d'or et disposees en carre, dont
+chaque moitie est d'une couleur differente. La fermeture consiste en
+deux lames d'or, reunies par une aiguillette egalement en or: les
+cartouches d'Ahmos Ier y sont graves legerement a la pointe. C'est
+egalement au Pharaon Ahmos Ier qu'appartenait un beau bracelet d'arc
+(Fig.289), dont la facture rappelle un peu les procedes usites dans la
+fabrication des emaux cloisonnes. Ahmos est agenouille devant le dieu
+Sibou et ses acolytes, les genies de Sop et de Khonou. Les figures et
+les hieroglyphes sont leves en plein sur une plaque d'or; et ciseles
+delicatement au burin. Le champ est rempli de pieces de pate bleue et de
+lapis-lazuli taillees artistement. Un bracelet de travail plus
+complique, mais moins fin, etait passe au poignet de la reine
+(Fig.290). Il est en or massif et forme de trois bandes paralleles,
+garnies de turquoises. Sur le devant, un vautour deploie ses ailes, dont
+les plumes sont composees d'emaux verts, de lapis-lazuli et de
+cornaline, enchasses dans des cloisons d'or. Les cheveux etaient engages
+dans un diademe d'or massif, a peine aussi large qu'un bracelet. Le nom
+d'Ahmos est incruste en pate bleue sur une plaque oblongue, adherente
+au cercle: deux petits sphinx en relief, poses de chaque cote, ont l'air
+de veiller sur lui (Fig.291). Une grosse chaine d'or flexible etait
+enroulee autour du cou: elle est terminee par deux tetes d'oie
+recourbees, qu'on liait au moyen d'une ficelle, quand on voulait fermer
+le collier. Le scarabee qui lui sert de pendeloque a le corselet et les
+elytres en pate de verre bleue, rayee d'or, les pates et le corps en or
+massif. La parure de la poitrine etait completee par un large collier du
+genre de ceux qu'on appelait Ouoskh (Fig.292). Il a pour agrafes-deux
+tetes d'epervier en or, dont les details etaient releves d'email bleu.
+Les rangs sont composes de cordes, enroulees, de fleurs a quatre petales
+en croix, d'antilopes poursuivies par des tigres, de chacals accroupis,
+d'eperviers, de vautours et d'uraeus ailees, le tout en or repousse, et
+cousu sur le linceul au moyen d'un petit anneau soude derriere chaque
+figure. Au-dessous, pendait sur la poitrine une de ces pieces carrees
+qu'on appelle un pectoral (Fig.293). La forme generale est d'un naos.
+
+[Illustration: Fig. 287]
+[Illustration: Fig. 288]
+[Illustration: Fig. 289]
+[Illustration: Fig. 290]
+[Illustration: Fig. 291]
+[Illustration: Fig. 292]
+[Illustration: Fig. 293]
+
+Ahmos, debout dans une barque entre Ammon et Ra, recoit, sur la tete et
+sur le corps, l'eau qui doit le purifier. Deux eperviers planent, a
+droite et a gauche du roi, au-dessus des dieux. La silhouette des
+figures est dessinee par des cloisons d'or; le corps etait rendu par
+des plaquettes de pierre et d'email, dont beaucoup sont tombees. Le
+morceau est un peu lourd, et l'usage ne s'en comprend guere si on
+l'isole du reste de la parure. Pour juger sainement l'effet qu'il
+produisait, on doit se rappeler ce qu'etait le vetement des femmes
+egyptiennes: une sorte de fourreau d'etoffe semi-transparente, qui
+s'arretait au-dessous des seins et les laissait saillir librement. Le
+haut de la poitrine et du dos, les epaules, le cou etaient a decouvert,
+sauf une paire de bretelles etroites qui maintenaient le fourreau et
+l'empechaient de glisser. Les femmes riches habillaient cette nudite de
+bijoux. Le collier voilait a moitie les epaules et le haut de la
+poitrine. Le pectoral masquait le sillon qui se creuse entre les seins.
+Les seins eux-memes etaient parfois emboites chacun dans une sorte de
+coupe d'or emaille ou peint, qui en epousait exactement les contours. A
+cote de ces bijoux, des armes et des amulettes etaient entasses
+pele-mele: trois grosses mouches d'or massif suspendues a une chainette
+mince, neuf petites haches, trois en or, six en argent, une tete de lion
+en or d'un travail minutieux, un sceptre en bois noir enroule d'or, des
+anneaux de jambes, des poignards. L'un d'eux (Fig.294), enferme dans
+une gaine d'or, avait un manche en bois, decore de triangles en
+cornaline, en lapis-lazuli, en feldspath et en or. Pour pommeau, quatre
+tetes de femme en or repousse; une tete de taureau renversee, en or,
+dissimule la soudure de la lame au manche. Le pourtour de la lame est en
+or massif, le corps en bronze noir, damasquine. Sur la face superieure,
+au-dessous du prenom d'Ahmos, un lion poursuit un taureau, en presence
+de quatre grosses sauterelles alignees; sur la face inferieure, le nom
+d'Ahmos et quinze fleurs epanouies, qui sortent l'une de l'autre et vont
+se perdant vers la pointe. Un poignard, decouvert a Mycenes par M.
+Schliemann, presente un systeme de decoration analogue; les Pheniciens,
+qui copiaient assidument les modeles egyptiens, ont probablement
+transporte celui-la en Grece. Le second poignard de la reine (Fig.295)
+a une forme qu'il n'est pas rare de rencontrer aujourd'hui encore dans
+la Perse et dans l'Inde. C'est une lame en bronze jaunatre tres lourd,
+emmanchee d'un disque en argent. Pour s'en servir, on appuyait le
+pommeau lenticulaire dans le creux de la main, et l'on passait la lame
+entre l'index et le medius. On se demandera quel besoin une femme, et
+une femme morte, avait de tant d'armes. L'autre monde etait peuple
+d'ennemis contre lesquels on devait lutter sans relache, genies
+typhoniens, serpents, scorpions gigantesques, tortues, monstres de toute
+sorte. Les poignards qu'on enfermait au cercueil avec la momie aidaient
+l'ame a se proteger, et comme ils n'etaient utiles que pour la lutte
+corps a corps, on avait ajoute quelques armes de jet, des arcs, des
+boumerangs en bois dur et une hache de guerre. Le manche est en bois de
+cedre revetu d'une feuille d'or (Fig.296). La legende d'Ahmos y est
+ecrite en caracteres de lapis-lazuli, de cornaline, de turquoise et de
+feldspath vert. Le tranchant est saisi dans une entaille du bois et
+maintenu en place par un treillis de fils d'or. Il est en bronze noir et
+a ete dore. L'une des deux faces montre des lotus sur fond d'or, l'autre
+Ahmos frappant un barbare a moitie renverse, qu'il tient aux cheveux.
+Au-dessous, le dieu de la guerre, Montou Thebain, est represente par un
+griffon a tete d'aigle. Deux barques en argent et en or simulaient la
+barque sur laquelle la momie traversait le fleuve, pour se rendre a sa
+derniere demeure et naviguer a la suite des dieux sur la mer d'Occident.
+La barque en argent etait posee sur un chariot de bois a quatre roues en
+bronze; comme elle etait en assez mauvais etat, on l'a demontee et
+remplacee par la barque en or (Fig.297). La coque est legere et
+allongee: les facons de l'avant et de l'arriere sont relevees et se
+terminent par des bouquets de papyrus gracieusement recourbes. Deux
+estrades, entourees de balustrades a panneaux pleins, se dressent a la
+proue et a la poupe, en guise de chateaux gaillards. Le pilote d'avant
+est debout dans la premiere, le timonier se tient devant la seconde et
+manie la rame a large palette qui remplissait l'office de notre
+gouvernail. Douze rameurs d'argent massif voguent sous les ordres de ces
+deux officiers. Au centre, Kamos est assis, la hache et le sceptre a la
+main. Voila ce qu'il y avait sur une seule momie; encore n'ai-je enumere
+que les objets les plus remarquables. La technique en est irreprochable,
+et la surete du gout n'est pas moindre chez l'ouvrier que la dexterite
+de la main. L'art de l'orfevre, parvenu au degre de perfection dont
+temoigne l'ecrin d'Ahhotpou, ne s'y maintint pas longtemps. Les modes
+changerent, la forme des bijoux s'alourdit. La bague de Ramses II au
+Louvre, avec ses chevaux poses debout sur le chaton (Fig.298), le
+bracelet du prince Psar (Fig.299), avec ses griffons et ses lotus en
+email cloisonne, sont d'un dessin moins heureux que les bracelets
+d'Ahmos. Celui qui les a executes etait, sans contredit, aussi habile
+que les orfevres de la reine Ahhotpou; mais il avait le gout moins fin
+et l'esprit moins inventif. Ramses II etait condamne, ou bien a ne
+jamais porter sa bague, ou bien a voir les petits chevaux qui
+l'ornaient, s'ecraser et tomber au moindre choc. La decadence, deja
+sensible sous la XIXe dynastie, s'accentue a mesure que nous nous
+rapprochons de l'ere chretienne. Les boucles d'oreilles de Ramses IX, au
+musee de Boulaq, sont un compose disgracieux de disques charges de
+filigrane, de chainettes, d'uraeus pendants; comme aucune oreille
+humaine n'aurait pu en porter le poids sans s'allonger outre mesure ou
+sans se dechirer, on les accrochait a la perruque de chaque cote de la
+tete. Les bracelets du grand-pretre Pinotmou III, recueillis sur sa
+momie, sont de simples anneaux en or, ronds, incrustes de verre colore
+et de cornaline, semblables a ceux qu'on fabrique encore aujourd'hui
+chez les noirs du Soudan. L'invasion des Grecs modifia d'abord les
+procedes de l'orfevrerie egyptienne, puis substitua peu a peu ses types
+aux types indigenes. L'ecrin de la reine ethiopienne que Ferlini vendit
+au musee de Berlin contenait, a cote de bijoux qu'on aurait pu attribuer
+sans peine a l'epoque pharaonique, des bijoux de style mixte ou
+l'influence hellenique est nettement reconnaissable. Les tresors
+decouverts, en 1878, a Zagazig, en 1881, a Qeneh, en 1882, a Damanhour,
+etaient composes entierement d'objets dont la facture n'a plus rien
+d'egyptien, epingles a cheveux surmontees d'une statuette de Venus,
+boucles de ceinture, agrafes pour peplum, bagues et bracelets ornes de
+camees, coffrets flanques aux quatre coins de colonnettes ioniques. Les
+vieux modeles etaient encore recherches dans les campagnes, et les
+orfevres de village conservaient tant bien que mal la tradition antique:
+les orfevres de ville ne savaient plus que copier lourdement les modeles
+grecs et romains.
+
+[Illustration: Fig. 294]
+[Illustration: Fig. 295]
+[Illustration: Fig. 296]
+[Illustration: Fig. 297]
+[Illustration: Fig. 298]
+[Illustration: Fig. 299]
+
+Cette revue rapide de ce qu'ont produit les arts industriels presente
+bien des lacunes. J'ai du me borner a citer ce que renferment les
+collections les plus connues; que ne trouverait-on pas si l'on pouvait
+visiter a loisir nos musees de province et recueillir ce que le hasard
+des ventes a disperse dans les collections particulieres! La diversite
+des petits monuments de l'industrie egyptienne est infinie et l'etude
+methodique en reste encore a faire: elle promet plus d'une surprise a
+qui voudra la tenter.
+
+FIN
+
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+L'ARCHITECTURE CIVILE ET MILITAIRE
+ 1. Les maisons
+ 2. Les forteresses
+ 3. Les travaux d'utilite publique
+
+
+CHAPITRE II.
+
+L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE
+ 1. Materiaux et elements de la construction
+ 2. Le temple
+ 3. La decoration
+
+
+CHAPITRE III.
+
+LES TOMBEAUX
+ 1. Les mastabas
+ 2. Les pyramides
+ 3. Les tombes de l'Empire thebain; les hypogees
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA PEINTURE ET LA SCULPTURE
+ 1. Le dessin et la composition
+ 2. Les procedes techniques
+ 3. Les oeuvres
+
+
+CHAPITRE V.
+
+LES ARTS INDUSTRIELS
+ 1. La pierre, la terre et le verre
+ 2. Le bois, l'ivoire, le cuir et les matieres textiles
+ 3. Les metaux
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'archeologie egyptienne, by G. Maspero
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARCHEOLOGIE EGYPTIENNE ***
+
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+collection are in the public domain in the United States. If an
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
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+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+