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MASPERO + + + + + + +CHAPITRE PREMIER + + + +L'ARCHITECTURE CIVILE ET MILITAIRE + + +L'attention des archeologues qui ont visite l'Egypte a ete si fortement +attiree par les temples et par les tombeaux que nul d'entre eux ne s'est +attache a relever avec soin ce qui reste des habitations privees et des +constructions militaires. Peu de pays pourtant ont conserve autant de +debris de leur architecture civile. Sans parler des villes d'epoque +romaine ou byzantine, qui survivent presque intactes a Kouft, a +Kom-Ombo, a El-Agandiyeh, une moitie an moins de la Thebes antique +subsiste a l'est et an sud de Karnak. L'emplacement de Memphis est seme +de buttes qui atteignent 15 et 20 metres de hauteur, et dont le noyau +est forme par des maisons en bon etat. A Tell-el-Maskhoutah, les +greniers de Pithom sont encore debout; a San, a Tell-Basta, la cite +saite et ptolemaique renferme des quartiers dont on pourrait lever le +plan. Je ne parle ici que des plus connues; mais combien de localites +echappent a la curiosite des voyageurs, ou l'on rencontre des ruines +d'habitations privees remontant a l'epoque des Ramessides, et plus haut +peut-etre! Quant aux forteresses, le seul village d'Abydos n'en a-t-il +pas deux, dont une est au moins contemporaine de la VIe dynastie? +Les remparts d'El-Kab, de Kom-el-Ahmar, d'El-Hibeh, de Dakkeh, meme une +partie de ceux de Thebes, sont debout et attendent l'architecte qui +daignera les etudier serieusement. + + +1.--LES MAISONS. + + +Le sol de l'Egypte, lave sans cesse par l'inondation, est un limon noir, +compact, homogene, qui acquiert en se sechant la durete de la pierre: +les fellahs l'ont employe de tout temps a construire leur maison. Chez +les plus pauvres, ce n'est guere qu'un amas de terre faconne +grossierement. On entoure un espace rectangulaire, de 2 ou 3 metres de +large sur 4 ou 5 de long, d'un clayonnage en nervures de palmier, qu'on +enduit interieurement et exterieurement d'une couche de limon; comme ce +pise se crevasse en perdant son eau, on bouche les fissures et on etend +des couches nouvelles, jusqu'a ce que l'ensemble ait de 10 a 30 +centimetres d'epaisseur, puis on etend au-dessus de la chambre d'autres +nervures de palmier melees de paille, et on recouvre le tout d'un lit +mince de terre battue. La hauteur est variable: le plus souvent, le +plafond est tres bas, et on ne doit pas se lever trop brusquement de +peur de le defoncer d'un coup de tete; ailleurs, il est a 2 metres du +sol ou meme plus. Aucune fenetre, aucune lucarne ou penetrent l'air et +la lumiere; parfois un trou, pratique au milieu du plafond, laisse +sortir la fumee du foyer; mais c'est la un raffinement que tout le monde +ne connait pas. + +Il n'est pas toujours facile de distinguer au premier coup d'oeil celles +de ces cabanes qui sont en pise et celles qui sont en briques crues. La +brique egyptienne commune n'est guere que le limon, mele avec un peu de +sable et de paille hachee, puis faconne en tablettes oblongues et durci +au soleil. Un premier manoeuvre piochait vigoureusement a l'endroit ou +l'on voulait batir; d'autres emportaient les mottes et les accumulaient +en tas, tandis que d'autres les petrissaient avec les pieds et les +reduisaient en masse homogene. La pate suffisamment trituree, le maitre +ouvrier la coulait dans des moules en bois dur, qu'un aide emportait et +s'en allait decharger sur l'aire a secher, ou il les rangeait en damier, +a petite distance l'une de l'autre (Fig.1). Les entrepreneurs soigneux +les laissent au soleil une demi-journee ou meme une journee entiere, +puis les disposent en monceaux de maniere que l'air circule librement, +et ne les emploient qu'au bout d'une semaine ou deux; les autres se +contentent de quelques heures d'exposition au soleil et s'en servent +humides encore. Malgre cette negligence, le limon est tellement tenace +qu'il ne perd pas aisement sa forme: la face tournee an dehors a beau se +desagreger sous les influences atmospheriques, si l'on penetre dans le +mur meme, on trouve la plupart des briques intactes et separables les +unes des autres. Un bon ouvrier moderne en moule un millier par jour +sans se fatiguer; apres une semaine d'entrainement, il peut monter a +1,200, a 1,500, voire a 1,800. Les ouvriers anciens, dont l'outillage ne +differait pas de l'outillage actuel, devaient obtenir des resultats +aussi satisfaisants. Le module qu'ils adoptaient generalement est de +0m,22, x 0m,11, x 0m,14 pour les briques de taille moyenne, 0m,38, x +0m,18, x 0m,14 pour les briques de grande taille; mais on rencontre +assez souvent dans les ruines des modules moindres ou plus forts. La +brique des ateliers royaux etait frappee quelquefois aux cartouches du +souverain regnant; celle des usines privees a sur le plat un ou +plusieurs signes conventionnels traces a l'encre rouge, l'empreinte des +doigts du mouleur, le cachet d'un fabricant. Le plus grand nombre n'a +point de marque qui les distingue. La brique cuite n'a pas ete souvent +employee avant l'epoque romaine, non plus que la tuile plate ou +arrondie. La brique emaillee parait avoir ete a la mode dans le Delta. +Le plus beau specimen que j'en aie vu, celui qui est conserve au musee +de Boulaq, porte a l'encre noire les noms de Ramses III; l'email en est +vert, mais d'autres fragments sont colores en bleu, en rouge, en jaune +ou en blanc. + +[Illustration: Fig. 1--Fabrication de la brique.] + +La nature du sol ne permet pas de descendre beaucoup les fondations: +c'est d'abord une couche de terre rapportee, qui n'a d'epaisseur que sur +l'emplacement des grandes villes, puis un humus fort dense, coupe de +minces veines de sable, puis, a partir du niveau des infiltrations, des +boues plus ou moins liquides, selon la saison. Aujourd'hui, les macons +indigenes se contentent d'ecarter les terres rapportees et jettent les +fondations des qu'ils touchent le sol vierge; si celui-ci est trop loin, +ils s'arretent a un metre environ de la surface. Les vieux Egyptiens en +agissaient de meme: je n'ai rencontre aucune maison antique dont les +fondations fussent a plus de 1m,20, encore une pareille profondeur +est-elle l'exception, et n'a-t-on pas depasse 0m,60 dans la plupart des +cas. Souvent, on ne se fatiguait pas a creuser des tranchees: on +nivelait l'aire a couvrir, et, probablement apres l'avoir arrosee +largement pour augmenter la consistance du terrain, on posait les +premieres briques a meme. La maison terminee, les dechets de mortier, +les briques cassees, tous les rebuts du travail accumules formaient une +couche de 20 a 30 centimetres: la partie du mur enterree de la sorte +tenait lieu de fondations. Quand la maison a batir devait s'elever sur +l'emplacement d'une maison anterieure, ecroulee de vetuste ou detruite +par un accident quelconque, on ne prenait pas la peine d'abattre les +murs jusqu'au ras de terre. On egalisait la surface des decombres et on +construisait a quelques pieds plus haut que precedemment: aussi chaque +ville est-elle assise sur une ou plusieurs buttes artificielles, dont +les sommets dominent parfois de 20 ou 30 metres la campagne +environnante. Les historiens grecs attribuaient ce phenomene +d'exhaussement a la sagesse des rois, de Sesostris en particulier, qui +avaient voulu mettre les cites a l'abri des eaux, et les modernes ont +cru reconnaitre le procede employe a cet effet: on construisait des murs +massifs de brique, entre-croises en damier, on comblait les intervalles +avec des terres de deblayement, et on elevait les maisons sur ce patin +gigantesque. Partout ou j'ai fait des fouilles, a Thebes specialement, +je n'ai rien vu qui repondit a cette description; les murs entrecoupes +qu'on rencontre sous les debris des maisons relativement modernes +ne sont que des restes de maisons anterieures, qui reposaient +elles-memes sur les restes de maisons plus vieilles encore. Le peu de +profondeur des fondations n'empechait pas les macons de monter hardiment +la batisse: j'ai note dans les ruines de Memphis des pans encore debout +de 10 et 12 metres de haut. On ne prenait alors d'autre precaution que +d'elargir la base des murs et de vouter les etages (Fig.2). L'epaisseur +ordinaire etait de 0m,40 environ pour une maison basse, mais pour une +maison a plusieurs etages, on allait jusqu'a 1 metre ou 1m,25; des +poutres, couchees dans la maconnerie d'espace en espace, la liaient et +la consolidaient. Souvent aussi on batissait le rez-de-chaussee en +moellons bien appareilles et on releguait la brique aux etages +superieurs. Le calcaire de la montagne voisine est la seule pierre dont +on se soit servi regulierement en pareil cas. Les fragments de gres, de +granit ou d'albatre qui y sont meles, proviennent generalement d'un +temple ruine: les Egyptiens d'alors n'avaient pas plus scrupule que ceux +d'aujourd'hui a depecer leurs monuments des qu'on cessait de les +surveiller. + +[Illustration: Fig. 2--Maison antique a etages voutes, contre la +muraille nord du grand temple de Medinet-Habou.] + +Les petites gens vivaient dans de vraies huttes qui, pour etre baties en +briques, ne valaient guere mieux que les cabanes des fellahs. A Karnak, +dans la ville pharaonique, a Kom-Ombo, dans la ville romaine, a +Medinet-Habou, dans la ville copte, les maisons de ce genre ont rarement +plus de 4 ou 5 metres de facade; elles se composent d'un rez-de-chaussee +que surmontent parfois quelques chambres d'habitation. Les gens aises, +marchands, employes secondaires, chefs d'ateliers, etaient loges plus au +large. Leurs maisons etaient souvent separees de la rue par une cour +etroite: un grand couloir s'ouvrait au fond, le long duquel les chambres +etaient rangees (Fig.3). Plus souvent, la cour etait garnie de chambres +sur trois cotes (Fig.4); plus souvent encore la maison presentait sa +facade a la rue. C'etait alors un haut mur peint ou blanchi a la chaux, +surmonte d'une corniche, et sans ouverture que la porte, ou perce +irregulierement de quelques fenetres (Fig.5). La porte etait souvent de +pierre, meme dans les maisons sans pretentions. Les jambages sont en +saillie legere sur la paroi, et le linteau est supporte d'une gorge +peinte ou sculptee. L'entree franchie, on passait successivement dans +deux petites pieces sombres, dont la derniere prend jour sur la cour +centrale (Fig.6). Le rez-de-chaussee servait ordinairement d'etable +pour les baudets ou pour les bestiaux, de magasins pour le ble et pour +les provisions, de cellier et de cuisine. Partout ou les etages +superieurs subsistent encore, ils reproduisent presque sans +modifications la distribution du rez-de-chaussee. On y arrivait par un +escalier exterieur, etroit et raide, coupe a des intervalles tres +rapproches par de petits paliers carres. Les pieces etaient oblongues et +ne recevaient de lumiere et d'air que par la porte: lorsqu'on se +decidait a percer des fenetres sur la rue, c'etaient des soupiraux +places presque a la hauteur du plafond, sans regularite ni symetrie, +Garnis d'une sorte de grille en bois a barreaux espaces, et fermes par +un volet plein. Les planchers etaient briquetes ou dalles, plus souvent +formes d'une couche de terre battue. Les murs etaient blanchis a la +chaux, quelquefois peints de couleurs vives. Le toit etait plat et fait +probablement comme aujourd'hui de branches de palmiers serrees l'une +contre l'autre, et couvertes d'un enduit de terre assez epais pour +resister a la pluie. Parfois il n'etait surmonte que d'un ou deux de ces +ventilateurs en bois qu'on rencontre encore si frequemment en Egypte; +d'ordinaire, on y elevait une ou deux pieces isolees, servant de +buanderie ou de dortoir pour les esclaves ou les gardiens. La terrasse +et la cour jouaient un grand role dans la vie domestique des anciens +Egyptiens; les femmes y preparaient le pain (Fig.7), y cuisinaient, y +causaient a l'air libre; la famille entiere y dormait l'ete, protegee +par des filets contre les attaques des moustiques. + +[Illustration: Fig. 3] +[Illustration: Fig. 4] +[Illustration: Fig. 5--Facade d'une maison sur la rue.] +[Illustration: Fig. 6] +[Illustration: Fig. 7--Boite en forme de maison. (British Museum.)] + +Les hotels des riches et des seigneurs couvraient une surface +considerable: ils etaient situes le plus souvent au milieu d'un jardin +ou d'une cour plantee, et presentaient a la rue, ainsi que les maisons +bourgeoises, des murs nus, creneles comme ceux d'une forteresse +(Fig.8). La vie domestique etait cachee et comme repliee sur elle-meme: +on sacrifiait le plaisir de voir les passants a l'avantage de n'etre pas +apercu du dehors. La porte seule annoncait quelquefois l'importance de +la famille qui se dissimulait derriere l'enceinte. Elle etait precedee +d'un perron de deux ou trois marches, ou d'un portique a colonnes +(Fig.9) orne de statues (Fig.10), qui lui donnaient l'aspect +monumental; parfois c'etait un pylone analogue a celui qui annoncait +l'entree des temples. L'interieur formait comme une petite ville, +divisee en quartiers par des murs irreguliers: la maison d'habitation au +fond, les greniers, les etables, les communs, repartis aux differents +endroits de l'enclos, selon des regles qui nous echappent encore. Les +details de l'agencement devaient varier a l'infini; pour donner une idee +de ce qu'etait l'hotel d'un grand seigneur egyptien, moitie palais, +moitie villa, je ne puis mieux faire que de reproduire deux des plans +nombreux que nous ont conserves les tombeaux de la XVIIIe dynastie. Le +premier represente une maison thebaine (Fig.11-12). Le clos est carre +entoure d'un mur crenele. La porte principale s'ouvre sur une route +bordee d'arbres, qui longe un canal ou un bras du Nil. Le jardin est +divise en compartiments symetriques par des murs bas en pierres seches, +analogues a ceux qu'on voit encore dans les grands jardins d'Akhmim ou +de Girgeh; au centre, une vaste treille disposee sur quatre rangs de +colonnettes; a droite et a gauche, quatre pieces d'eau peuplees de +canards et d'oies, deux pepinieres, deux kiosques a jour, et des allees +de sycomores, de dattiers et de palmiers-doums; dans le fond, en face de +la porte, une maison a deux etages de petites dimensions, surmontee +d'une corniche peinte. Le second plan est emprunte aux hypogees de +Tell-el-Amarna (Fig.13-14). Il nous montre une maison, situee an fond +des jardins d'un grand seigneur, Ai, gendre du pharaon Khouniaton et, +plus tard, lui-meme roi d'Egypte. Un bassin oblong s'etend devant la +porte: il est borde d'un quai en pente douce muni de deux escaliers. Le +corps de batiment est un rectangle plus large sur la facade que sur les +parois laterales. + +[Illustration: Fig. 8] +[Illustration: Fig. 9] +[Illustration: Fig. 10] +[Illustration: Fig. 11--Plan d'une maison thebaine avec jardin.] +[Illustration: Fig. 12--Vue perspective de la maison thebaine.] +[Illustration: Fig. 13--Palais d'Ai.] +[Illustration: Fig. 14--Vue perspective du palais d'Ai.] + +Une grande porte s'ouvre au milieu et donne acces dans une cour plantee +d'arbres et bordee de magasins remplis de provisions: deux petites cours +placees symetriquement dans les angles les plus eloignes servent de cage +aux escaliers qui menent sur la terrasse. Ce premier edifice sert comme +d'enveloppe au logis du maitre. Les deux facades sont ornees d'un +portique de huit colonnes, interrompu au milieu par la baie du pylone. +La porte franchie, on debouchait dans une sorte de long couloir central, +coupe par deux murs perces de portes, de maniere a former trois cours +d'enfilade. Celle du centre etait bordee de chambres; les deux autres +communiquaient a droite et a gauche avec deux cours plus petites, d'ou +partaient les escaliers qui montent a la terrasse. Ce batiment central +etait ce que les textes appellent l'_akhonouti_, la demeure intime du +roi et des grands seigneurs, ou la famille et les amis les plus proches +avaient seuls le droit de penetrer. Le nombre des etages, la disposition +de la facade differaient selon le caprice du proprietaire. Le plus +souvent la facade etait unie; parfois elle etait divisee en trois corps, +et le corps du milieu etait en saillie. Les deux ailes sont alors ornees +d'un portique a chaque etage (Fig.15), ou surmontees d'une galerie a +jour (Fig.16); le pavillon central a quelquefois l'aspect d'une tour +qui domine le reste de la construction (Fig.17). Les facades sont +decorees assez souvent de ces longues colonnettes en bois peint qui ne +portent rien et servent seulement a egayer l'aspect un peu severe de +l'edifice. La distribution interieure est peu connue; comme dans les +maisons bourgeoises, les chambres a coucher etaient probablement petites +et mal eclairees; mais, en revanche, les salles de reception devaient +avoir a peu pres les dimensions adoptees aujourd'hui encore en Egypte, +dans les maisons arabes. L'ornementation des parois ne comportait pas +des scenes ou des compositions analogues a celles qu'on rencontre dans +les tombeaux. Les panneaux etaient passes a la chaux ou revetus d'une +teinte uniforme et bordes d'une bande multicolore. Les plafonds etaient +d'ordinaire laisses en blanc; parfois, cependant, ils etaient decores +d'ornements geometriques dont les principaux motifs etaient repetes dans +les tombeaux et nous ont ete conserves de la sorte, des meandres +entremeles de rosaces (Fig.18), des carres multicolores (Fig.19), des +tetes de boeuf vues de face, des enroulements, des vols d'oies +(Fig.20). + +[Illustration: Fig. 15] +[Illustration: Fig. 16] +[Illustration: Fig. 17] +[Illustration: Fig. 18] +[Illustration: Fig. 19] +[Illustration: Fig. 20] + +Je n'ai parle que du second empire thebain; c'est en effet l'epoque pour +laquelle nous avons le plus de documents. Les lampes en forme de +maisons, qu'on trouve en si grand nombre au Fayoum, montrent qu'au temps +des Cesars romains, on continuait a batir selon les memes regles qui +avaient eu cours sous les Thoutmos et les Ramses. Pour l'ancien empire, +les renseignements sont peu nombreux et peu clairs. Cependant, on +rencontre souvent sur les steles, dans les hypogees ou dans les +cercueils, des dessins qui nous montrent quel aspect avaient les portes +(Fig.21), et un sarcophage de la IVe dynastie, celui de +Khoutou-Poskhou, est taille en forme de maison (Fig.22). + +[Illustration: Fig. 21--Porte de maison de l'ancien Empire, d'apres la +paroi d'un tombeau de la VIe dynastie.] +[Illustration: Fig. 22] + + +2.--LES FORTERESSES. + + +La plupart des villes et meme des bourgs importants etaient mures. +C'etait une consequence presque necessaire de la configuration +geographique et de la constitution politique du pays. Contre les +Bedouins, il avait fallu barrer le debouche des gorges qui menent au +desert; les grands seigneurs feodaux avaient fortifie, contre leurs +voisins et contre le roi, la ville ou ils residaient, et les villages de +leur domaine qui commandaient les defiles des montagnes ou les passes +resserrees du fleuve. + +Abydos, El-Kab, Semneh possedent les forteresses les plus anciennes. +Abydos avait un sanctuaire d'Osiris et s'elevait a l'entree d'une des +routes qui conduisent aux Oasis. La renommee du temple y attirait les +pelerins, la situation de la ville y amenait les marchands, la +prosperite que lui valait l'affluence des uns et des autres l'exposait +aux incursions des Libyens: elle a, aujourd'hui encore, deux forts +presque intacts. Le plus vieux est comme le noyau du monticule que les +Arabes appellent le Kom-es-soultan, mais l'interieur seul en a ete +deblaye jusqu'a 3 ou 4 metres au-dessus du sol antique; le trace +exterieur des murs n'a pas ete degage des decombres et du sable qui +l'entourent. Dans l'etat actuel, c'est un parallelogramme en briques +crues de 125 metres de long sur 68 metres de large. Le plus grand axe en +est tendu du sud au nord. La porte principale s'ouvre dans le mur ouest, +non loin de l'angle nord-ouest; mais deux portes de moindre importance +paraissent avoir ete menagees dans le front sud et dans celui de l'est. +Les murailles ont perdu quelque peu de leur elevation; elles mesurent +pourtant de 7 a 11 metres de haut et sont larges d'environ 2 metres au +sommet. Elles ne sont pas baties d'une seule venue, mais se partagent en +grands panneaux verticaux, facilement reconnaissables a la disposition +des materiaux. Dans le premier, tous les lits de briques sont +rigoureusement horizontaux; dans le second, ils sont legerement concaves +et forment un arc renverse, tres ouvert, dont l'extrados s'appuie sur le +sol; l'alternance des deux procedes se reproduit regulierement. La +raison de cette disposition est obscure: on dit que les edifices ainsi +construits resistent mieux aux tremblements de terre. Quoi qu'il en +soit, elle est fort ancienne, car, des la Ve dynastie, les familles +nobles d'Abydos envahirent l'enceinte et l'emplirent de leurs tombeaux +an point de lui enlever toute valeur strategique. Une seconde +forteresse, edifiee a quelque cent metres au sud-est, remplaca celle du +Kom-es-soultan vers la XVIIIe dynastie, mais faillit avoir le meme sort +sous les Ramessides; la decadence subite de la ville l'a seule protegee +contre l'encombrement. Les Egyptiens des premiers temps ne possedaient +aucun engin capable de faire impression sur des murs massifs. Ils +n'avaient que trois moyens pour enlever de vive force une place fermee: +l'escalade, la sape, le bris des portes. Le trace impose par leurs +ingenieurs au second fort est des mieux calcules pour resister +efficacement a ces trois attaques (Fig.23). Il se compose de longs +cotes en ligne droite, sans tours ni saillants d'aucune sorte, mesurant +131m,30 sur les fronts est et ouest, 78 metres sur les fronts nord et +sud. Les fondations portent directement sur le sable et ne descendent +nulle part plus has que 0m,30. Le mur (Fig.24) est en briques crues, +disposees par assises horizontales; il est legerement incline en +arriere, plein, sans archeres ni meurtrieres, decore a l'exterieur de +longues rainures prismatiques, semblables a celles qu'on voit sur les +steles de l'ancien Empire. Dans l'etat actuel, il domine la plaine de 11 +metres; complet, il ne devait guere monter a plus de 12 metres, ce qui +suffisait amplement pour mettre la garnison a l'abri d'une escalade par +echelle portative a dos d'homme. L'epaisseur est d'environ 6 metres a la +base, d'environ 5 metres au sommet. + +[Illustration: Fig. 23] +[Illustration: Fig. 24] + +La crete est partout detruite, mais les representations figurees +(Fig.25) nous montrent qu'elle etait couronnee d'une corniche continue, +tres saillante, garnie exterieurement d'un parapet mince assez bas, +crenele a merlons arrondis, rarement quadrangulaires. Le chemin de +ronde, meme diminue de l'epaisseur du parapet, devait atteindre encore +4 metres ou 4m,50. Il courait sans interruption le long des quatre +fronts; on y montait par des escaliers etroits, pratiques dans la +maconnerie et detruits aujourd'hui. Point de fosse: pour defendre le +pied du mur contre la pioche des sapeurs, on a trace, a 3 metres en +avant, une chemise crenelee haute de 5 metres ou environ. Toutes ces +precautions etaient suffisantes contre la sape et l'escalade, mais les +portes restaient comme autant de breches beantes dans l'enceinte; +c'etait le point faible sur lequel l'attaque et la defense concentraient +leurs efforts. Le fort d'Abydos avait deux portes, dont la principale +etait situee dans un massif epais, a l'extremite orientale du front est +(Fig.26). Une coupure etroite A, barree par de solides battants de +bois, en marquait la place dans l'avant-mur. Par derriere, s'etendait +une petite place d'armes B, a demi creusee dans l'epaisseur du mur, au +fond de laquelle etait pratiquee une seconde porte C, aussi resserree +que la premiere. Quand l'assaillant l'avait forcee sous la pluie de +projectiles que les defenseurs, postes au haut des murailles, faisaient +pleuvoir sur lui de face et des deux cotes, il n'etait pas encore au +coeur de la place; il traversait une cour oblongue D, resserree entre +les murs exterieurs et entre deux contreforts qui s'en detachaient a +angle droit, et s'en allait briser a decouvert une derniere poterne E, +placee a dessein dans le recoin le plus incommode. Le principe qui +presidait a la construction des portes etait partout le meme, mais les +dispositions variaient au gre de l'ingenieur. A la porte sud-est +d'Abydos (Fig.27), la place d'armes situee entre les deux enceintes a +ete supprimee, et la cour est tout entiere dans l'epaisseur du mur; a +Kom-el-Ahmar, en face d'El-Kab (Fig.28), le massif de briques, an +milieu duquel la porte est percee, fait saillie sur le front de defense. +Des poternes, reservees en differents endroits, facilitaient les +mouvements de la garnison et lui permettaient de multiplier les +sorties. + +[Illustration: Fig. 25] +[Illustration: Fig. 26] +[Illustration: Fig. 27] +[Illustration: Fig. 28] + +Le meme trace qu'on employait pour les forts isoles prevalait egalement +pour les villes. Partout, a Heliopolis, a San, a Sais, a Thebes, ce sont +des murs droits, sans tours ni bastions, formant des carres ou des +parallelogrammes allonges, sans fosses ni avancees; l'epaisseur des +murs, qui varie entre 10 et 20 metres, rendait ces precautions inutiles. +Les portes, au moins les principales, avaient des jambages et un linteau +en pierre, decores de tableaux et de legendes; temoin celle d'Ombos, que +Champollion vit encore en place et qui date du regne de Thoutmos III. La +plus vieille et la mieux conservee des villes fortes d'Egypte, celle +d'El-Kab, remonte probablement jusqu'a l'ancien Empire (Fig.29). Le Nil +en a detruit une partie depuis quelques annees; au commencement du +siecle, elle formait un quadrilatere irregulier, dont les grands cotes +mesuraient 640 metres et les petits environ un quart en moins. Le front +sud presente la meme disposition qu'au Kom-es-soultan, des panneaux ou +les lits de briques sont horizontaux, alternant avec d'autres panneaux +ou ils sont concaves. Sur les fronts nord et ouest, les lits sont +ondules regulierement et sans interruption d'un bout a l'autre. +L'epaisseur est de 11m,50, la hauteur moyenne de 9 metres; des rampes +larges et commodes menent an chemin de ronde. Les portes sont placees +irregulierement, une sur chacune des faces nord, est et ouest; la face +meridionale n'en avait point. Elles sont trop mal conservees pour qu'on +en reconnaisse le plan. L'enceinte renfermait une population +considerable, mais inegalement repartie; le gros etait concentre au nord +et a l'ouest, ou les fouilles ont decouvert les restes d'un grand nombre +de maisons. Les temples etaient rassembles dans une enceinte carree, qui +avait le meme centre que la premiere; c'etait comme un reduit, ou la +garnison pouvait resister, longtemps apres que le reste de la ville +etait aux mains des ennemis. + +[Illustration: Fig. 29] + +Le trace a angle droit, excellent en plaine, n'etait pas souvent +applicable en pays accidente; lorsque le point a fortifier etait sur une +colline, les ingenieurs egyptiens savaient adapter la ligne de defense +au relief du terrain. A Kom-Ombo (Fig.30), les murs suivent exactement +le contour de la butte isolee sur laquelle la ville etait perchee, et +presentaient a l'Orient un front herisse de saillies irregulieres, dont +le dessin rappelle grossierement celui de nos bastions. A Koummeh et a +Semneh, en Nubie, a l'endroit ou le Nil s'echappe des rochers de la +seconde cataracte, les dispositions sont plus ingenieuses et temoignent +d'une veritable habilete. Le roi Ousirtasen III avait fixe en cet +endroit la frontiere de l'Egypte; les forteresses qu'il y construisit +devaient barrer la voie d'eau aux flottes des Negres voisins. A Koummeh, +sur la rive droite, la position etait naturellement tres forte +(Fig.31). Sur une eminence bordee de rochers abrupts, on dessina un +carre irregulier de 60 metres environ de cote; deux contreforts allonges +dominent, l'un, an nord, les sentiers qui conduisent a la porte, +l'autre, au sud, le cours du fleuve. L'avant-mur s'eleve a 4 metres en +avant et suit fidelement le mur principal, sauf en deux points, aux +angles nord-ouest et sud-est, ou il presente deux saillies en forme de +bastion. Sur l'autre rive, a Semneh, la position etait moins bonne; le +cote oriental etait protege par une ceinture de rochers qui descend a +pic jusqu'au fleuve, mais les trois autres faces etaient a peu pres nues +(Fig.32). Un mur droit, haut de 15 metres environ, fut etabli le long +du Nil; an contraire, les murs tournes vers la plaine monterent +jusqu'a la hauteur de 25 metres et se herisserent de contreforts, longs +de 15 metres, epais de9 metres a la base et de 4 metres au sommet et +disposes a intervalles irreguliers selon les besoins de la defense. Ces +eperons, non garnis de parapets, tenaient lieu de tours: ils +augmentaient la force du trace, defendaient l'acces du chemin de ronde +et battaient en flanc les soldats qui auraient voulu tenter une attaque +de haute main contre l'enceinte continue. L'intervalle qui les separe +est calcule de maniere que les archers puissent balayer de leurs fleches +tout le terrain compris entre eux. Courtines et saillants sont en +briques crues entremelees de poutres couchees horizontalement dans la +maconnerie; la surface exterieure en est formee de deux parties, l'une a +peu pres verticale, l'autre inclinee de 160 degres environ sur la +premiere, ce qui rendait l'escalade sinon impossible, au moins fort +difficile. Interieurement tout l'espace compris dans l'enceinte avait +ete hausse presque jusqu'au niveau du chemin de ronde, en maniere de +terre-plein (Fig.33). Au dehors, l'avant-mur en pierres seches etait +separe du corps de la place par un fosse de 30 a 40 metres de large; il +epousait assez exactement le contour general et dominait la plaine de +2 ou 3 metres, selon les endroits; vers le nord, il etait coupe par le +chemin tournant qui descend en plaine. Ces dispositions, si habiles +qu'elles fussent, n'empecherent point la place de succomber; une large +breche pratiquee an sud, entre les deux saillants les plus rapproches du +fleuve, marque le point d'attaque choisi par l'ennemi. + +[Illustration: Fig. 30] +[Illustration: Fig. 31] +[Illustration: Fig. 32] +[Illustration: Fig. 33--Coupe du terre-plein, sur A B du plan +precedent.] + +Les grandes guerres entreprises en Asie sous la XVIIIe dynastie +revelerent aux Egyptiens des formes nouvelles de fortifications. Les +nomades de la Syrie meridionale avaient des fortins ou ils se +refugiaient sous la menace de l'invasion (Fig.34). Les villes +cananeennes et hittites, Ascalon, Dapour, Merom, etaient entourees de +murailles puissantes, le plus souvent en pierre et flanquees de tours +(Fig.35); celles d'entre elles qui s'elevaient en plaine, comme +Qodshou, etaient enveloppees d'un double fosse rempli d'eau (Fig.36). +Les Pharaons transporterent dans la vallee du Nil les types nouveaux, +dont ils avaient eprouve l'efficacite dans leurs campagnes. Des les +commencements de la XIXe dynastie, la frontiere orientale du Delta, la +plus faible de toutes, etait couverte d'une ligne de forts analogues aux +forts cananeens; non contents de prendre la chose, les Egyptiens avaient +pris le mot et donnaient a ces tours de garde le nom semitique de +_magadilou_. La brique ne parut plus des lors assez solide, au moins +pour les villes exposees aux incursions des peuplades asiatiques, et les +murs d'Heliopolis, ceux de Memphis meme, se revetirent de pierre. Rien +ne nous est reste jusqu'a present de ces forteresses nouvelles, et nous +en serions reduits a nous figurer, d'apres les peintures, l'aspect +qu'elles pouvaient avoir, si un caprice royal ne nous en avait laisse un +modele dans un des endroits ou on s'attendait le moins a le rencontrer, +dans la necropole de Thebes. Quand Ramses III etablit son temple +funeraire (Fig.37 et 38), il voulut l'envelopper d'une enceinte a +l'apparence militaire, en souvenir de ses victoires syriennes. Un +avant-mur en pierre, crenele, haut de 4 metres en moyenne, court le long +du flanc est; la porte est pratiquee an milieu, sous la protection d'un +gros bastion quadrangulaire. Elle etait large de 1 metre, et flanquee de +deux petits corps de garde oblongs, dont les terrasses s'elevent +d'environ 1m,50 au-dessus du rempart. Des qu'on l'a franchie, on se +trouve devant un veritable _Migdol_: deux corps de logis, embrassant une +cour qui va se retrecissant par ressauts, et reunis par un batiment a +deux etages, perce d'une porte longue. Les faces orientales des tours +sont assises sur un soubassement incline en talus, haut de 5 metres +environ. Il etait a deux fins: d'abord il augmentait la force de +resistance du mur a l'endroit ou on pouvait le saper, ensuite les +projectiles qu'on jetait d'en haut, ricochant avec force sur +l'inclinaison du plan, tenaient l'assaillant a distance. La hauteur +totale est de 22 metres, et la largeur de 25 metres sur le devant; les +portions situees sur le derriere, a droite et a gauche de la porte, ont +ete detruites des l'antiquite. Les details de l'ornementation sont +adaptes au caractere moitie religieux, moitie triomphal de l'edifice; il +n'est pas probable que les forteresses reelles fussent decorees de +consoles et de bas-reliefs analogues a ceux qu'on voit sur les cotes de +la place d'armes. Tel qu'il est, le _pavillon_ de Medinet-Habou est un +exemple unique des perfectionnements que les Pharaons conquerants +avaient apportes a l'architecture militaire. + +[Illustration: Fig. 34] +[Illustration: Fig. 35--La ville de Dapour.] +[Illustration: Fig. 36] +[Illustration: Fig. 37--Plan du pavillon de Medinet-Habou.] +[Illustration: Fig. 38] + +Passe le regne de Ramses III, les documents nous font presque +entierement defaut. Vers la fin du XIe siecle avant notre ere, les +grands pretres d'Ammon reparerent les murs de Thebes, de Gebelein et +d'El-Hibeh en face de Feshn. Le morcellement du pays sous les +successeurs de Sheshonq obligea les princes des nomes a augmenter le +nombre des places fortes; la campagne de Pionkhi, sur les bords du Nil, +est une suite de sieges heureux. Rien, toutefois, ne nous autorise a +penser que l'art de la fortification ait fait alors des progres +sensibles: quand les Pharaons grecs se substituerent aux indigenes, ils +le trouverent probablement tel que l'avaient constitue les ingenieurs de +la XIXe et de la XXe dynastie. + + +3.--LES TRAVAUX D'UTILITE PUBLIQUE. + + +Un reseau permanent de routes est inutile dans un pays comme l'Egypte; +le Nil y est le chemin naturel du commerce, et des sentiers courant +entre les champs suffisent a la circulation des hommes, a la menee des +bestiaux, au transport des denrees de village a village. Des bacs +payants pour passer d'une rive a l'autre du fleuve, des gues partout ou +le peu de profondeur des eaux le permettait, des levees de terre jetees +a demeure en travers des canaux, completaient le systeme. Les ponts +etaient rares; on n'en connait jusqu'a present qu'un seul sur le +territoire egyptien, encore ne sait-on s'il etait long ou court, en +pierre ou en bois, supporte d'arches ou lance d'une volee. Il +franchissait, sous les murs memes de Zarou, le canal qui separait le +front oriental du Delta des regions desertes de l'Arabie Petree; une +enceinte fortifiee en couvrait le debouche du cote de l'Asie (Fig.39). +L'entretien des voies de communication, qui coute si cher aux peuples +modernes, entrait donc pour une tres petite part dans la depense des +Pharaons; trois grands services restaient seuls a leur charge, celui des +entrepots, celui des irrigations, celui des mines et carrieres. + +[Illustration: Fig. 39] + +Les impots etaient percus et les traitements des fonctionnaires payes en +nature. On distribuait chaque mois aux ouvriers du ble, de l'huile et du +vin, de quoi nourrir leur famille, et, du haut en has de l'echelle +hierarchique, chacun recevait en echange de son travail des bestiaux, +des etoffes, des objets manufactures, certaines quantites de cuivre ou +de metaux precieux. Les employes du fisc devaient donc avoir a leur +disposition de vastes magasins ou serrer les parties rentrees de +l'impot. Chaque categorie avait son quartier distinct, clos de murs et +fourni de gardiens vigilants, larges etables pour les betes, celliers ou +les amphores etaient empilees en couches regulieres ou pendues en ligne +le long des murs, avec la date de la recolte ecrite sur la panse +(Fig.40), greniers en forme de four, ou le grain etait verse par une +lucarne pratiquee dans le haut et sortait par une trappe menagee pres du +sol (Fig.41). A Toukou, la Pithom de M. Naville, ce sont des chambres +rectangulaires (Fig.42), de taille differente, jadis parquetees et sans +communication l'une avec l'autre: le ble, introduit par le toit, +suivait, pour ressortir, le chemin qu'il avait pris pour entrer. Au +Ramesseum de Thebes, des milliers d'ostraca et de tampons de jarres +ramasses sur les lieux prouvent que les ruines en briques situees +immediatement derriere le temple renfermaient les celliers du dieu; les +chambres sont de longs couloirs voutes, accoles l'un a l'autre et +surmontes autrefois d'une plate-forme unie (Fig.43). Philae, Ombos, +Daphnae, la plupart des villes frontieres du Delta possedent des +entrepots de ce genre, et l'on en decouvrira bien d'autres le jour ou +l'on s'avisera de les chercher serieusement. + +[Illustration: Fig. 40] +[Illustration: Fig. 41] +[Illustration: Fig. 42] +[Illustration: Fig. 43] + + +Le regime des eaux ne s'est pas modifie sensiblement depuis l'antiquite. +Quelques canaux ont ete creuses, un plus grand nombre se sont bouches +par la negligence des maitres du pays; mais les traces et les methodes +de percement sont demeures les memes. Elles n'exigent point de travaux +d'art considerables. Partout ou j'ai pu etudier les vestiges de canaux +anciens, je n'ai releve aucune trace de maconnerie aux prises d'eau ou +sur les points faibles du parcours. Ce sont de simples fosses a pic, +larges de 6 a 20 metres; les terres extraites pendant l'operation +etaient rejetees a droite et a gauche, et formaient, au-dessus de la +berge, des talus irreguliers de 2 a 4 metres de haut. Ils marchent en +ligne droite, mais sans obstination; le moindre mouvement de terrain les +decide a devier et a decrire des courbes immenses. Des digues, tirees +capricieusement de la montagne au Nil, les coupent d'espace en espace et +divisent la vallee en bassins, ou l'eau sejourne pendant les mois +d'inondation. Elles sont d'ordinaire en terre, quelquefois en briques +cuites, comme dans la province de Girgeh, tres rarement en pierre de +taille, comme cette digue de Kosheish que Mini construisit au debut des +temps, afin de detourner a l'orient la branche principale du Nil, et +d'assainir l'emplacement ou il fonda Memphis. Le reseau avait son +origine pres du Gebel-Silsileh, et courait jusqu'a la mer sans s'ecarter +du fleuve, si ce n'est une fois pres de Beni-Souef, pour jeter un de ses +bras dans la direction du Fayoum. Il franchissait la montagne pres +d'Illahoun, par une gorge etroite et sinueuse, approfondie peut-etre a +main d'homme, et se ramifiant en patte d'oie; les eaux, apres avoir +arrose le canton, s'ecoulaient, les plus proches dans le Nil, par la +route meme qui les avait amenees; les autres, dans plusieurs lacs sans +issue, dont le plus grand s'appelle aujourd'hui Birket-Qeroun. S'il +fallait en croire Herodote, les choses ne se seraient point passees +aussi simplement. Le roi Moeris aurait voulu etablir au Fayoum un +reservoir destine a corriger les irregularites de l'inondation; on +l'appelait, d'apres lui, le lac Moeris. La crue etait-elle insuffisante? +L'eau, emmagasinee dans ce bassin, puis relachee au fur et a mesure que +le besoin s'en faisait sentir, maintenait le niveau a hauteur convenable +sur toute la moyenne Egypte et sur les regions occidentales du Delta. +L'annee d'apres, si la crue s'annoncait trop forte, le Moeris en +recevait le surplus et le gardait jusqu'au moment ou le fleuve +commencait a baisser. Deux pyramides, couronnees chacune d'un colosse +assis, representant le roi fondateur et sa femme, se dressaient au +milieu du lac. Voila le recit d'Herodote: il a singulierement embarrasse +les ingenieurs et les geographes. Comment en effet trouver dans le +Fayoum un emplacement convenable pour un bassin qui n'avait pas moins de +quatre-vingt-dix milles de pourtour? La theorie la plus accreditee de +nos jours est celle de Linant, d'apres laquelle le Moeris aurait occupe +une depression de terrain le long de la chaine libyque, entre Illahoun +et Medineh; mais les explorations les plus recentes ont montre que les +digues assignees pour limites a ce pretendu reservoir sont modernes et +n'ont peut-etre pas deux siecles de duree. Je ne crois plus a +l'existence du Moeris. Si Herodote a jamais visite le Fayoum, cela a du +etre pendant l'ete, au temps du haut Nil, quand le pays entier offre +l'aspect d'une veritable mer. Il a pris pour la berge d'un lac permanent +les levees qui divisent les bassins et font communiquer les villes entre +elles. Son recit, repete par les ecrivains anciens, a ete accepte par +nos contemporains, et l'Egypte, qui n'en pouvait mais, a ete gratifiee +apres coup d'une oeuvre gigantesque, dont l'execution aurait ete le +vrai titre de gloire de ses ingenieurs, si elle avait jamais existe. Les +seuls travaux qu'ils aient entrepris en ce genre ont de moindres +pretentions; ce sont des barrages en pierre eleves a l'entree de +plusieurs des Ouadys qui descendent des montagnes jusque dans la vallee. +L'un des plus importants a ete signale en 1885 par le docteur +Schweinfurth, a sept kilometres au sud-est des bains d'Helouan, au +debouche de l'Ouady Guerraoui (Fig.44). + +[Illustration: Fig. 44] + +Il servait a deux fins, d'abord a emmagasiner de l'eau pour les ouvriers +qui exploitaient les carrieres d'albatre cristallin d'ou sont sortis les +blocs les plus grands des pyramides de Gizeh, puis a retenir les +torrents qui se forment parfois dans le desert a la suite des pluies de +l'hiver et du printemps. Le ravin qu'il fermait a soixante-six metres de +large et douze ou quinze, metres de hauteur moyenne. Trois couches +successives d'une epaisseur totale de quarante-cinq metres avaient ete +jugees suffisantes: en aval, une masse d'argile et de debris tires des +berges (A), puis un amas de gros blocs calcaires, enfin un mur de pierre +de taille, dont les assises, disposees en retraite l'une sur l'autre, +simulaient une sorte d'escalier monumental (B). Trente-deux degres +subsistent encore, sur trente-cinq qu'il y avait primitivement, et un +quart environ du barrage s'est maintenu dans le voisinage de chacune des +berges; le torrent a balaye la partie du milieu (Fig.45). Une digue +analogue avait transforme le fond de l'Ouady Genneh en un petit lac ou +les mineurs du Sinai venaient s'approvisionner d'eau. La plupart des +localites d'ou l'Egypte tirait ses metaux et ses pierres de choix +etaient d'acces malaise et n'auraient ete d'aucun profit, si on n'avait +eu soin d'en faciliter les avenues et d'en rendre le sejour moins +insupportable par des travaux de ce genre. Pour aller chercher le +diorite et le granit gris de l'Ouady Hammamat, les Pharaons avaient +jalonne la route de citernes taillees dans le roc. Quelques maigres +sources, captees habilement et recueillies dans des reservoirs, avaient +permis d'etablir des villages entiers d'ouvriers aux carrieres et aux +mines d'or ou d'emeraude des bords de la mer Rouge; des centaines +d'engages volontaires, d'esclaves ou de criminels condamnes par les +tribunaux y vivaient miserablement, sous le baton d'une dizaine de chefs +de corvee, et sous la surveillance brutale d'une compagnie de soldats +mercenaires, libyens ou negres. La moindre revolution en Egypte, une +guerre malheureuse, un changement de regne trouble, compromettait +l'existence factice de ces etablissements: les ouvriers desertaient, les +Bedouins harcelaient la colonie, les garde-chiourme s'impatientaient et +rentraient dans la vallee du Nil, et l'exploitation cessait de se faire +regulierement. Aussi, les pierres de choix qu'on ne trouvait qu'au +desert, le diorite, le basalte, le granit noir, le porphyre, les breches +vertes ou jaunes, n'etaient-elles pas d'usage frequent en architecture; +comme il fallait mettre sur pied, pour les avoir, de veritables +expeditions de soldats et d'ouvriers, on les reservait aux sarcophages +et aux statues de prix. Les carrieres de calcaire, de gres, d'albatre, +de granit rose, qui ont fourni les materiaux des temples et des +monuments funeraires, etaient toutes dans la vallee et d'abord facile. +Quand la veine qu'on avait resolu d'attaquer courait dans une des +couches basses de la montagne, on y creusait des couloirs et des +chambres qui s'enfoncent parfois assez loin. Des piliers carres, menages +d'espace en espace, soutenaient le plafond, et des steles, gravees aux +endroits les plus apparents, apprenaient a la posterite le nom du roi et +des ingenieurs qui avaient commence ou repris les travaux. Plusieurs de +ces carrieres epuisees ou abandonnees ont ete transformees en chapelles; +ainsi le Speos-Artemidos, que Thoutmos III et Seti Ier consacrerent a la +deesse locale Pakhit. Les plus importantes de celles qui donnaient le +calcaire sont a Tourah et a Massarah, presque en face de Memphis. La +pierre en etait tres recherchee des sculpteurs et des architectes; elle +se prete merveilleusement a toutes les delicatesses du ciseau, durcit a +l'air et se revet d'une patine dont les tons cremeux reposent l'oeil. +Les gisements de gres les plus vastes etaient a Silsilis (Fig.46), et +on les exploitait a ciel ouvert. Ils offrent des escarpements de quinze +a seize metres, quelquefois dresses a pic dans toute leur hauteur, +quelquefois divises en etages ou l'on arrive au moyen d'escaliers a +peine assez larges pour un seul homme. Les parois en sont couvertes de +stries paralleles, tantot horizontales, tantot inclinees alternativement +de gauche a droite ou de droite a gauche, de maniere a former des lignes +de chevrons tres obtus, et serrees, comme en un cadre rectangulaire, +entre des rainures larges de trois ou quatre centimetres, longues de +deux ou meme de trois metres; ce sont les cicatrices de l'outil antique, +et elles nous montrent comment les Egyptiens s'y prenaient pour detacher +les blocs. On les dessinait sur place a l'encre rouge, quelquefois en la +forme qu'ils devaient avoir dans l'edifice projete; les membres de la +commission d'Egypte copierent dans les carrieres du Gebel Abou-Fodah les +epures et la mise au carreau de plusieurs chapiteaux, un lotiforme, les +autres a tete d'Hathor (Fig.47). Ce premier travail acheve, on separait +les faces verticales a l'aide d'un long ciseau en fer qu'on enfoncait +perpendiculairement ou obliquement a grands coups de maillet; pour +detacher les faces horizontales, on se servait uniquement de coins en +bois ou en bronze, disposes dans le sens des couches de la montagne. Les +blocs recevaient souvent une premiere facon sur le lit; on voit a Syene +un obelisque de granit, a Tehneh des futs de colonne a demi degages. Le +transport s'operait de diverses manieres. A Syene, a Silsilis, au Gebel +Sheikh Haridi, au Gebel Abou-Fodah, les carrieres sont baignees +litteralement par les flots du Nil et la pierre descend presque +directement de sa place aux chalands. A Kasr-es-Sayad, a Tourah, dans +les localites eloignees de la rive, des canaux creuses expres amenaient +les barques jusqu'au pied de la montagne. Ou l'on devait renoncer au +transport par eau, la pierre etait chargee sur des traineaux tires par +des boeufs (Fig.48), ou cheminait jusqu'a destination a bras d'homme et +sur des rouleaux. + +[Illustration: Fig. 45] +[Illustration: Fig. 46] +[Illustration: Fig. 47] +[Illustration: Fig. 48] + + +CHAPITRE II + + + +L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE + + +La brique fait presque tous les frais de l'architecture civile et +militaire; elle ne joue qu'un role secondaire dans l'architecture +religieuse. Les Pharaons avaient l'ambition d'elever aux dieux des +demeures eternelles, et la pierre seule leur paraissait assez durable +pour resister aux attaques des hommes et du temps. + + +1.--MATERIAUX ET ELEMENTS DE LA CONSTRUCTION. + + +C'est un prejuge de croire que les Egyptiens ne mettaient en oeuvre que +des blocs de dimensions considerables. La grosseur de leurs materiaux +variait beaucoup selon l'usage auquel ils les destinaient. Les +architraves, les futs de colonnes, les linteaux et les montants de porte +atteignaient quelquefois des dimensions considerables. Les architraves +les plus longues que l'on connaisse, celles qui recouvrent l'allee +centrale de la salle hypostyle a Karnak, ont en moyenne 9m,20; elles +representent chacune une masse de 31 metres cubes et un poids de 65,000 +kilogrammes environ. D'ordinaire, les blocs ne sont pas beaucoup plus +forts que ceux dont on se sert aujourd'hui en France; la hauteur en est +de 0m,80 a 1m,20, la longueur de 1 metre a 2m,50, l'epaisseur de 0m,50 a +1m,80. + +Quelques temples sont en une seule sorte de pierre; le plus souvent, les +materiaux d'espece differente sont juxtaposes a proportions inegales. +Ainsi, le gros oeuvre des temples d'Abydos est un calcaire tres fin; les +colonnes, les architraves, les montants et les linteaux des portes, +toutes les parties ou l'on craignait que le calcaire n'eut pas une force +de resistance suffisante, sont en gres dans l'edifice de Seti Ier, en +gres, en granit ou en albatre dans celui de Ramses II. A Karnak, a +Louxor, a Tanis, a Memphis, on remarque des melanges analogues; au +Ramesseum et dans quelques temples de Nubie, les colonnes reposent sur +des massifs de briques crues. La pierre a pied d'oeuvre, les ouvriers +la taillaient avec plus ou moins de soin, selon qu'elle devait occuper +telle ou telle position. Quand les murs etaient de mediocre epaisseur, +comme c'est generalement le cas des murs de refend, on la parait +exactement sur toutes les faces. Lorsqu'ils etaient epais, les blocs du +noyau etaient degrossis de maniere a rappeler le plus possible la forme +cubique et a s'empiler les uns sur les autres sans trop de difficulte, +sauf a combler les vides avec des eclats plus petits, du caillou, du +ciment; on coupait ceux du parement avec soin sur la face destinee a +etre vue, on dressait les joints aux deux tiers ou aux trois quarts de +la longueur, et on piquait simplement le reste de la queue. Les pieces +les plus fortes etaient reservees aux parties basses des edifices, et +cette precaution etait d'autant plus necessaire que les architectes +d'epoque pharaonique ne descendaient pas les fondations des temples +beaucoup plus qu'ils ne faisaient celles des maisons. A Karnak, elles ne +s'enfoncent guere qu'a 2 ou 3 metres; a Louxor, dans la partie qui borde +le fleuve, trois assises d'environ 0m,80 de haut chacune forment un +patin gigantesque sur lequel reposent les murs; au Ramesseum, la couche +de briques seches sur laquelle pose la colonnade ne parait pas avoir +plus de 2 metres; ce sont la des profondeurs insignifiantes, mais +l'experience des siecles a prouve qu'elles suffisaient. L'humus compact +et dur qui compose partout le sol de la vallee subit chaque annee, au +moment du retrait des eaux, une contraction qui le rend a peu pres +incompressible; le poids des maconneries, augmentant graduellement au +cours de la construction, lui fait bientot atteindre le maximum de +tassement et acheve d'assurer a l'edifice une assiette solide. Partout +ou j'ai mis au jour le pied des murs, j'ai constate qu'ils n'avaient pas +bouge. + +Le systeme de construction des anciens Egyptiens ressemble par bien des +points a celui des Grecs. Les pierres y sont souvent posees a joint vif, +sans lien d'aucune sorte, et le macon se fie au poids propre des +materiaux pour les tenir en place. Parfois elles sont attachees par des +crampons en metal, ou, comme dans le temple de Seti Ier a Abydos, par +des queues d'aronde en bois de sycomore au cartouche du roi fondateur. +D'ordinaire, elles sont comme soudees les unes aux autres par des +couches de mortier plus ou moins epaisses. Tous les mortiers dont j'ai +recueilli les echantillons sont jusqu'a present de trois sortes: les +uns, blancs et reduits aisement en poudre impalpable, ne contiennent que +de la chaux; les autres, gris et rudes au toucher, sont meles de chaux +et de sable; les autres doivent leur aspect rougeatre a la poudre de +brique pilee dont ils sont penetres. Grace a l'emploi judicieux de ces +procedes divers, les Egyptiens ont su, quand ils le voulaient, +appareiller aussi bien que les Grecs des assises regulieres, a blocs +egaux, a joints verticaux symetriquement alternes; s'ils ne l'ont pas +toujours fait, cela tient surtout a l'imperfection des moyens mecaniques +dont ils disposaient. Les murs d'enceinte, les murs de refend, ceux des +facades secondaires etaient perpendiculaires au sol; on se servait pour +elever les materiaux d'une chevre grossiere plantee sur la crete. Les +murs des pylones, ceux des facades principales, parfois meme ceux des +facades secondaires etaient en talus, selon des pentes variables au gre +de l'architecte; on etablissait pour les construire des plans inclines, +dont les rampes s'allongeaient a mesure que montait le monument. Les +deux methodes etaient egalement dangereuses; si soigneusement qu'on +enveloppat les blocs, ils couraient le risque de perdre en chemin leurs +aretes et leurs angles, ou meme de se briser en eclats. Il fallait +presque toujours les retoucher, et le desir d'avoir le moins de dechet +possible portait l'ouvrier a leur preter des coupes anormales (Fig.49). +On retaillait en biseau une des faces laterales, et le joint, au lieu +d'etre vertical, s'inclinait sur le lit. Si la pierre n'avait plus la +hauteur ou la largeur voulue, on rachetait la difference au moyen d'une +dalle complementaire. Parfois meme, on laissait subsister une saillie, +qui s'emboitait, pour ainsi dire, dans un creux correspondant, menage a +l'assise superieure ou inferieure. Ce qui n'etait d'abord qu'accident +devenait bientot negligence. Les macons, qui avaient hisse par +inadvertance un bloc trop gros, ne se souciaient pas de le redescendre, +et se tiraient d'affaire avec l'un des expedients dont je viens de +parler. L'architecte ne surveillait pas assez attentivement la taille et +la pose des pierres. Il souffrait que les assises n'eussent pas toutes +la meme hauteur, et que les joints verticaux de deux ou trois d'entre +elles fussent dans un meme prolongement. Le gros oeuvre acheve, on +ravalait la pierre, on reprenait les joints, on les noyait sous une +couche de ciment ou de stuc, colore a la teinte de l'ensemble, et qui +dissimulait les fautes du premier travail. Les murs ne se terminent +presque jamais en arete vive. Ils sont comme cernes d'un tore autour +duquel court un ruban sculpte, et couronnes soit de la gorge evasee que +surmonte une bande plate (Fig.50), soit, comme a Semneh, d'une corniche +carree, soit, comme a Medinet-Habou, d'une ligne de creneaux. Ainsi +encadres, on dirait autant de panneaux unis, leves chacun sur un seul +bloc, sans saillies et presque sans ouvertures. Les fenetres, toujours +tres rares, ne sont que de simples soupiraux, destines a eclairer des +escaliers comme au second pylone d'Harmhabi, a Karnak, ou a recevoir des +pieces de charpente decorative les jours de fete. Les portes ne +presentent que peu de relief sur le corps de l'edifice (Fig.51), sauf +le cas ou le linteau est surhausse de la gorge et de la plate-bande. +Seul, le pavillon de Medinet-Habou possede des fenetres reelles; mais il +etait construit sur le plan d'une forteresse et ne doit etre range qu'a +titre d'exception parmi les monuments religieux. + +[Illustration: Fig. 49] +[Illustration: Fig. 50] +[Illustration: Fig. 51] + +Le sol des cours et des salles etait revetu de dalles rectangulaires +assez regulierement ajustees, sauf dans l'intervalle des colonnes ou, +desesperant de raccorder a l'ensemble les lignes courbes de la base, les +architectes ont accumule des fragments de petite dimension sans ordre ni +methode (Fig.52). Au contraire de ce qu'ils pratiquaient pour les +maisons, ils n'ont presque jamais employe la voute dans les temples. On +ne la rencontre guere qu'a Deir-el-Bahari et dans les sept sanctuaires +paralleles d'Abydos, encore est-elle obtenue par encorbellement. La +courbe en est dessinee dans trois ou quatre assises horizontales, +placees en porte a faux l'une au-dessus de l'autre, puis evidees au +ciseau, suivant une ligne continue (Fig.53). La couverture ordinaire +consiste en dalles plates juxtaposees. Quand les vides entre les murs ne +sont pas trop considerables, elle les franchit d'une seule volee; sinon, +on l'etayait de supports d'autant plus multiplies que l'espace a couvrir +est plus etendu. Ils etaient alors relies par d'immenses poutres en +pierre, les architraves, sur lesquelles s'appuient les dalles dont le +toit se compose. + +[Illustration: Fig. 52] +[Illustration: Fig. 53] + +Les supports sont de deux types differents: le pilier et la colonne. On +en connait d'un seul bloc. Les piliers du temple du Sphinx, les plus +anciens qui aient ete decouverts jusqu'a present, ont 5 metres de +hauteur sur 1m,40 de cote. Des colonnes en granit rose, eparses au +milieu des ruines d'Alexandrie, de Bubaste, de Memphis, et qui remontent +aux regnes d'Harmhabi et de Ramses II, mesurent 6 et 8 metres d'une meme +venue. Ce n'est la qu'une exception. Colonnes et piliers sont batis en +assises souvent inegales et irregulieres, comme celles des murailles +environnantes. Les grandes colonnes de Louxor ne sont pleines qu'au +tiers du diametre: elles ont un noyau de ciment jaunatre, qui n'a plus +de consistance et tombe en poudre sous les doigts. Le chapiteau de la +colonne de Taharqou, a Karnak, contient trois assises hautes chacune +d'environ 0m,123. La derniere, la plus saillante, se compose de +vingt-six pierres, dont les joints verticaux tendent au centre, et qui +ne sont maintenues en place que par le poids du de superpose. Les memes +negligences que nous avons signalees dans l'appareil des murs, on les +retrouve toutes dans celui des colonnes. + +Le pilier quadrangulaire, a cotes paralleles ou legerement inclines, le +plus souvent sans base ni chapiteau, est frequent dans les tombes de +l'ancien Empire. Il apparait encore a Medinet-Habou, dans le temple de +Thoutmos III, ou a Karnak, dans ce qu'on appelle le promenoir. Les faces +en sont souvent habillees de tableaux peints ou de legendes, et la face +exterieure recoit un motif special de decoration: des tiges de lotus ou +de papyrus en saillie, sur les piliers-steles de Karnak, une tete +d'Hathor coiffee du sistre, au petit speos d'Ibsamboul (Fig.54), une +figure debout, Osiris dans la premiere cour de Medinet-Habou, Bisou a +Denderah et au Gebel-Barkal. A Karnak, dans l'edifice construit +probablement par Harmhabi avec les debris d'un sanctuaire d'Amenhotpou +II, le pilier est surmonte d'une gorge qu'un mince abaque separe de +l'architrave (Fig.55). Abattant les quatre angles, on le transforme en +un prisme octogonal; puis, abattant les huit angles nouveaux, en un +prisme a seize pans. C'est le type de certains piliers des tombeaux +d'Assouan et de Beni-Hassan; du promenoir de Thoutmos III, a Karnak +(Fig.56), et des chapelles de Deir-el-Bahari. A cote de ces formes +regulierement deduites on en remarque dont la derivation est +irreguliere, a six pans, a douze, a quinze, a vingt, ou qui aboutissent +presque au cercle parfait. Les piliers du portique d'Osiris a Abydos +sont au terme de la serie; le corps en offre une section curviligne +a peine interrompue par une bande lisse aux deux extremites d'un meme +diametre. Le plus souvent les pans se creusent legerement en cannelures; +parfois, comme a Kalabsheh, les cannelures sont divisees en quatre +groupes de cinq par autant de bandes (Fig.57). Le pilier polygonal a +toujours un socle large et bas, arrondi en disque. A El-Kab, il porte +une tete d'Hathor appliquee a la face anterieure (Fig.58). Presque +partout ailleurs, il est surmonte d'un simple tailloir carre qui le +reunit a l'architrave. Ainsi constitue, il presente un air de famille +avec la colonne dorique, et l'on comprend que Jomard et Champollion ont +pu lui donner, dans l'enthousiasme de la decouverte, le nom peu justifie +de _dorique primitif_. + +[Illustration: Fig. 54] +[Illustration: Fig. 55] +[Illustration: Fig. 56] +[Illustration: Fig. 57] +[Illustration: Fig. 58] + +La colonne ne repose pas immediatement sur le sol. Elle est toujours +pourvue d'un socle analogue a celui du pilier polygonal, au profil +tantot droit, tantot legerement arrondi, nu ou sans autre ornement +qu'une ligne d'hieroglyphes. Les formes principales se ramenent a trois +types: 1 deg. la colonne a chapiteau en campane; 2 deg. la colonne a chapiteau +en bouton de lotus; 3 deg. la colonne hathorique. + +1 deg. _Colonne a chapiteau campaniforme_.--D'ordinaire, le fut est lisse ou +simplement grave d'ecriture et de bas-reliefs. Quelquefois pourtant, +ainsi a Medamout, il est compose de six grandes et de six petites +colonnettes alternees. Aux temps pharaoniques, il s'arrondit, par le +bas, en bulbe decore de triangles curvilignes enchevetres, simulant de +larges feuilles; la courbe est alors calculee de telle sorte que le +diametre inferieur soit sensiblement egal au diametre superieur. A +l'epoque ptolemaique, le bulbe disparait souvent, probablement sous +l'influence des idees grecques: les colonnes qui bordent la premiere +cour du temple d'Edfou s'enlevent d'aplomb sur leur socle. Le fut subit +toujours une diminution de la base au sommet. Il se termine par trois ou +cinq plates-bandes superposees. A Medamout, ou il est fascicule, +l'architecte a pense sans doute qu'une seule attache au sommet +paraitrait insuffisante a maintenir les douze colonnettes, et il a +indique deux autres anneaux de plates-bandes a intervalles reguliers. Le +chapiteau, evase en forme de cloche, est garni a la naissance d'une +rangee de feuilles, semblables a celles de la base, et sur lesquelles +s'implantent des tiges de lotus et de papyrus en fleurs et en boutons. +La hauteur et la saillie sur le nu de la colonne varient au gre de +l'architecte. A Louxor, les campanes ont 3m,50 de diametre a la gorge, +5m,50 a la partie superieure, et une hauteur de 3m,50; a Karnak, dans la +salle hypostyle, la hauteur est de 3m,75 et le plus grand diametre de +21 pieds. Un de cubique surmonte le tout. Il est assez peu eleve et +presque entierement masque par la courbure du chapiteau; rarement, comme +au petit temple de Denderah, il s'eleve et recoit sur chaque face une +figure du dieu Bisou (Fig.59). + +[Illustration: Fig. 59] + +La colonne a chapiteau campaniforme (Fig.60) se rencontre de preference +dans la travee centrale des salles hypostyles, a Karnak, au Ramesseum, a +Louxor; mais elle n'est pas restreinte a cet emploi, et on la voit dans +les portiques, a Medinet-Habou, a Edfou, a Philae. Le promenoir de +Thoutmos III, a Karnak, en renferme une variete des plus curieuses +(Fig.61): la campane est retournee, et la partie amincie du fut +s'enfonce dans le socle, tandis que la partie la plus large se soude a +l'evasement du chapiteau. Cet arrangement disgracieux n'eut pas de +succes; on n'en trouve aucune trace hors du promenoir. D'autres +innovations furent plus heureuses, celles surtout qui permirent aux +artistes de grouper autour de la campane des elements empruntes a la +flore du pays. C'est d'abord, a Soleb, a Sesebi, a Bubaste, a Memphis, +une bordure de palmes plantees droites sur les bandes plates et dont la +tete se courbe sous le poids de l'abaque (Fig.62). Plus tard, aux +approches de l'epoque ptolemaique, des regimes de dattes (Fig.63) et +des lotus entr'ouverts vinrent s'ajouter aux branches de palmier. Sous +les Ptolemees et sous les Cesars, le chapiteau finit par devenir une +veritable corbeille de fleurs et de feuilles etalees regulierement et +peintes des couleurs les plus vives (Fig.64). A Edfou, a Ombos, a +Philae, on dirait que le constructeur s'est jure de ne pas repeter deux +fois une meme coupe de chapiteau d'un meme cote du portique. + +[Illustration: Fig. 60] +[Illustration: Fig. 61] +[Illustration: Fig. 62] +[Illustration: Fig. 63] +[Illustration: Fig. 64] + +2 deg. _Colonne a chapiteau lotiforme_.--Elle representait peut-etre a +l'origine un faisceau de tiges de lotus dont les boutons, serres au cou +par un lien, se reunissent en bouquet pour former le chapiteau. La +colonne de Beni-Hassan comporte quatre tiges arrondies (Fig.65). Celles +du labyrinthe, celles du promenoir de Thoutmos III, celles de Medamout +en ont huit qui presentent a la surface une arete saillante (Fig.66). +Le pied est bulbeux et pare de feuilles triangulaires. La gorge est +entouree de trois ou de cinq anneaux. Une moulure, composee de trois +bandes verticales accolees, descend du dernier de ces anneaux dans +l'intervalle de deux tiges; c'est comme une frange qui garnit le haut de +la colonne. Une surface aussi accidentee ne pretait guere a la +decoration hieroglyphique; aussi en arriva-t-on progressivement a +supprimer toutes les saillies et a lisser le pourtour du fut. Dans la +salle hypostyle de Gournah, il est divise en trois segments: celui du +milieu est uni et charge de sculptures, celui du haut et celui du bas +sont encore fascicules. Au temple de Khonsou, dans les bas cotes de la +salle hypostyle de Karnak, sous le portique de Medinet-Habou, le fut est +entierement lisse; seulement la frange subsiste sous les anneaux, et une +arete legere menagee de trois en trois bandes rappelle l'existence des +tiges (Fig.67). Le chapiteau se degrade de la meme maniere. A +Beni-Hassan, il est fascicule nettement dans toute sa hauteur. Au +promenoir de Thoutmos III, a Louxor, a Medamout, un cercle de petites +feuilles pointues et de cannelures regne autour de la base et amoindrit +l'effet: ce n'est plus guere qu'un cone tronque et cotele. Dans la salle +hypostyle de Karnak, a Abydos, au Ramesseum, a Medinet-Habou, des +ornements de nature diverse, feuilles triangulaires, legendes +hieroglyphiques, bandes de cartouches flanques d'uraeus, remplacent les +cotes et se partagent l'espace conquis. L'abaque ne se dissimule pas +comme dans la colonne campaniforme: il deborde hardiment et recoit la +legende du roi fondateur. + +[Illustration: Fig. 65] +[Illustration: Fig. 66] +[Illustration: Fig. 67--Colonne des bas cotes de la salle hypostyle +a Karnak.] + +3 _La colonne hathorique_.--On en a des exemples aux temps anciens, +dans le temple de Deir-el-Bahari; mais c'est par les monuments d'epoque +ptolemaique, par Contra-Latopolis, par Philae, par Denderah surtout, +qu'on la connait le mieux. Le fut et la base ne presentent aucun +caractere special: c'est le fut et la base de la colonne campaniforme. +Le chapiteau a deux etages. Au plus bas, un bloc carre, sur chaque face +duquel une tete de femme, a oreilles pointues de genisse, se detache, en +haut relief; la coiffure, maintenue sur le front par trois bandelettes +verticales, passe derriere les oreilles et tombe le long du cou. Chaque +tete porte une corniche cannelee, sur laquelle s'eleve un naos encadre +entre deux volutes; un mince de carre couronne le tout (Fig.68). La +colonne a donc pour chapiteau quatre tetes d'Hathor. Apercue de loin, +elle rappelle immediatement a l'esprit un des sistres que les +bas-reliefs nous montrent entre les mains des reines et des deesses. +C'est un sistre en effet, mais ou les proportions normales des diverses +parties ne sont pas observees: le manche est gigantesque, tandis que la +moitie superieure de l'instrument est reduite outre mesure. Ce motif +plut tellement qu'on n'hesita pas a le combiner avec des elements +empruntes a d'autres ordres. Les quatre tetes d'Hathor, mises par-dessus +un chapiteau campaniforme, fournirent le type composite que Nectanebo +employa au pavillon de Philae (Fig.69). Je ne saurais dire que le +melange soit tres satisfaisant: vue en place, la colonne est moins +disgracieuse qu'on ne serait tente de le croire d'apres les gravures. + +[Illustration: Fig. 68] +[Illustration: Fig. 69] + +Les supports ne sont pas soumis a des regles fixes de proportions et +d'agencement. L'architecte pouvait attribuer, si cela lui plaisait, une +hauteur egale a des supports de diametre tres different, et en dessiner +chacun des elements a l'echelle qui lui convenait le mieux, sans autre +souci que d'une certaine harmonie generale: les dimensions du chapiteau +n'etaient pas en rapport immuable avec celles du fut, et la hauteur du +fut ne dependait nullement du diametre de la colonne. A Karnak, les +colonnes campaniformes de la salle hypostyle ont 3 metres de haut pour +le chapiteau, un peu moins de 17 pour le fut, 3m,57 de diametre +inferieur; a Louxor, 3m,50 pour le chapiteau, 15 pour le fut, 3m,45 au +bulbe; au Ramesseum, 11 metres pour le chapiteau et pour le fut et +2 metres au bulbe. L'etude des colonnes lotiformes nous amene a des +resultats semblables. A Karnak, sur les bas cotes de la salle hypostyle, +elles ont 3 metres de haut pour le chapiteau, 10 pour le fut, 2m,08 de +diametre sur le socle; au Ramesseum, 1m,70 pour le chapiteau, 7m,50 pour +le fut, 1m,78 de diametre sur le socle. Meme irregularite dans la +disposition des architraves: rien n'en determine l'elevation que le +caprice du maitre ou les necessites de la construction. Meme +irregularite dans les entre-colonnements: non seulement la largeur en +differe beaucoup de temple a temple et de chambre a chambre, mais +parfois, comme dans la premiere cour de Medinet-Habou, ils sont inegaux +pour un meme portique. Voila pour les types employes separement. Quand +on les associait dans un seul edifice, on ne s'astreignait pas a leur +donner des proportions fixes par rapport l'un a l'autre. + +Dans la salle hypostyle de Karnak les colonnes a campanes soutiennent la +travee la plus haute, et les colonnes en bouton de lotus sont releguees +aux bas cotes (Fig.70). Il y a des salles du temple de Khonsou, ou +c'est la colonne lotiforme qui est la plus elevee, d'autres ou c'est la +colonne campaniforme. A Medamout, lotiformes et campaniformes ont +partout la meme hauteur dans ce qui subsiste de l'edifice. L'Egypte n'a +jamais eu d'ordres definis comme en a possede la Grece. Elle a essaye +toutes les combinaisons auxquelles se pretaient les elements de la +colonne, sans jamais en chiffrer aucune avec assez de precision pour +qu'etant donne un des membres, on puisse en deduire, meme +approximativement, les dimensions de tous les autres. + +[Illustration: Fig. 70--Coupe de la salle hypostyle de Karnak pour +montrer l'agencement des deux ordres campaniforme et lotiforme.] + + +2.--LE TEMPLE. + + +La plupart des sanctuaires celebres, Denderah, Edfou, Abydos, avaient +ete fondes avant Mini par les _serviteurs d'Hor_; mais, vieillis ou +ruines au cours des ages, ils avaient ete restaures, remanies, +reconstruits l'un apres l'autre sur des devis nouveaux. Nul debris ne +nous est reste de l'appareil primitif pour nous montrer ce que +l'architecture egyptienne etait a ses commencements. Les temples +funeraires batis par les rois de la IVe dynastie ont laisse plus de +traces. Celui de la seconde pyramide, a Gizeh, etait assez bien conserve +encore dans les premieres annees du XVIIIe siecle, pour que de Maillet y +ait vu quatre gros piliers debout. La destruction est a peu pres +complete aujourd'hui; mais cette perte a ete compensee, vers 1853, par +la decouverte d'un temple situe a quarante metres environ au sud du +Sphinx (Fig.71). La facade ne parait pas, cachee qu'elle est sous le +sable; l'exterieur seul a ete deblaye en partie. Le noyau de la +maconnerie est en calcaire fin de Tourah. Le revetement, les piliers, +les architraves, la couverture, etaient en blocs d'albatre ou de granit +gigantesques. Le plan est des plus simples. Au centre (A), une grande +salle en forme de T, ornee de seize piliers carres, hauts de cinq +metres; a l'angle nord-ouest, un couloir etroit, en plan incline (B) par +lequel on penetre aujourd'hui dans l'edifice; a l'angle sud-ouest, un +retrait qui contient six niches superposees deux a deux (C). Une galerie +oblongue (D), ouverte a chaque extremite sur un cabinet rectangulaire +enseveli sous les decombres (E, E), complete cet ensemble. Point de +porte monumentale, point de fenetre, et le corridor d'entree etait trop +long pour amener la lumiere; elle ne penetrait que par des fentes +obliques menagees dans la couverture, et dont les traces sont visibles +encore a la crete des murs (e, e), de chaque cote de la piece +principale. Inscriptions, bas-reliefs, peintures, ce qu'on est habitue a +rencontrer partout en Egypte manque la, et pourtant ces murailles nues +produisent sur le spectateur un effet aussi puissant que les temples les +mieux decores de Thebes. L'architecte est arrive a la grandeur et +presque au sublime rien qu'avec des blocs de granit et d'albatre +ajustes, par la purete des lignes et par l'exactitude des proportions. + +[Illustration: Fig. 71] + +Quelques ruines eparses en Nubie, au Fayoum, au Sinai, ne nous +permettent pas de decider si les temples de la XIIe dynastie meritaient +les eloges que leur prodiguent les inscriptions contemporaines. Ceux des +rois thebains, des Ptolemees, des Cesars, subsistent encore, plusieurs +intacts, presque tous faciles a retablir, le jour ou on les aura etudies +consciencieusement sur le terrain. Rien de plus varie, au premier abord, +que les dispositions qu'ils presentent: quand on les regarde de pres, +ils se ramenent aisement au meme type. D'abord, le sanctuaire. C'est une +piece rectangulaire, petite, basse, obscure, inaccessible a d'autres +qu'aux Pharaons ou aux pretres de service. On n'y trouvait ni statue ni +embleme etablis a demeure; mais une barque sainte ou un tabernacle en +bois peint pose sur un piedestal, une niche reservee dans l'epaisseur du +mur ou dans un bloc de pierre isole, recevaient a certains jours la +figure ou le symbole inanime du dieu, un animal vivant ou l'image de +l'animal qui lui etait consacre. Un temple pouvait ne renfermer que +cette seule piece et n'en etre pas moins un temple, au meme titre que +les edifices les plus compliques; cependant il etait rare, au moins dans +les grandes villes, qu'on se contentat d'attribuer aux dieux ce strict +necessaire. Des chambres destinees au materiel de l'offrande ou du +sacrifice, aux fleurs, aux parfums, aux etoffes, aux vases precieux, se +groupaient autour de la _maison divine_; puis on batissait, en avant du +massif compact qu'elles formaient, une ou plusieurs salles a colonnes ou +les pretres et les devots s'assemblaient, une cour entouree de +portiques, ou la foule penetrait en tout temps, une porte flanquee de +deux tours et precedee de statues ou d'obelisques, une enceinte de +briques, une avenue bordee de sphinx, ou les processions manoeuvraient a +l'aise les jours de fete. Rien n'empechait un Pharaon d'elever une salle +plus somptueuse en avant de celles que ses predecesseurs avaient +edifiees, et ce qu'il faisait la, d'autres pouvaient le faire apres lui. +Des zones successives de chambres et de cours, de pylones et de +portiques, s'ajoutaient de regne en regne au noyau primitif. La vanite +ou la piete aidant, le temple se developpait en tous sens, jusqu'a ce +que l'espace ou la richesse manquat pour l'agrandir encore. + +Les temples les plus simples etaient parfois les plus elegants. C'etait +le cas pour ceux qu'Amenhotpou III consacra dans l'ile d'Elephantine, +que les membres de l'expedition francaise dessinerent a la fin du siecle +dernier, et que le gouverneur turc d'Assouan detruisit en 1822. Le mieux +conserve, celui du sud (Fig.72), n'avait qu'une seule chambre en gres, +haute de 4m,25, large de 9m,50, longue de 12 metres. Les murs, droits et +couronnes de la corniche ordinaire, reposaient sur un soubassement creux +en maconnerie, eleve de 2m,25 au-dessus du sol, et entoure d'un parapet +a hauteur d'appui. Un portique regnait tout autour. Il etait compose, +sur chacun des cotes, de sept piliers carres, sans chapiteau ni base, +sur chacune des facades, de deux colonnes a chapiteau lotiforme. Piliers +et colonnes s'appuyaient directement sur le parapet, sauf a l'est, ou un +perron de dix ou douze marches, resserre entre deux murs de meme hauteur +que le soubassement, donnait acces a la cella. Les deux colonnes qui +encadraient le haut de l'escalier etaient plus espacees que celles de la +face opposee, et la large baie qu'elles formaient laissait apercevoir +une porte richement decoree. Une seconde porte ouvrait a l'autre +extremite, sous le portique. Plus tard, a l'epoque romaine, on tira +parti de cette ordonnance pour modifier l'aspect du monument. On remplit +les entre-colonnements du fond et on obtint une salle nouvelle, +grossiere et sans ornements, mais suffisante aux besoins du culte. Les +temples d'Elephantine rappellent assez exactement le temple periptere +des Grecs, et cette ressemblance avec une des formes de l'architecture +classique a laquelle nous sommes le plus habitues, explique peut-etre +l'admiration sans bornes que les savants francais ressentirent a les +voir. Ceux de Mesheikh, d'El-Kab, de Sharonnah, presentaient une +disposition plus compliquee. Il y a trois pieces a El-Kab (Fig.73), une +salle a quatre colonnes (A), une chambre (B), soutenue par quatre +piliers hathoriques, et dans la muraille du fond, en face de +la porte, une niche (C) a laquelle on montait par quatre marches. Le +modele le plus complet qui nous soit parvenu de ces oratoires de petite +ville appartient a l'epoque ptolemaique: c'est le temple d'Hathor, a +Deir-el-Medinet (Fig.74). Il est deux fois plus long qu'il n'est large. +Les faces en sont inclinees et nues a l'exterieur, la porte exceptee, +dont le cadre en saillie est charge de tableaux finement sculptes. +L'interieur est divise en trois parties: un portique (B) de deux +colonnes campaniformes, un pronaos (C), auquel on arrive par un escalier +de quatre marches, et qui est separe du portique par un mur a hauteur +d'homme, trace entre deux colonnes campaniformes et deux piliers d'antes +a chapiteaux hathoriques; enfin, le sanctuaire (D), flanque de deux +cellules (E, E) eclairees par des lucarnes carrees, pratiquees dans le +toit. On monte a la terrasse par un escalier (F) fort ingenieusement +relegue dans l'angle sud du portique, et muni d'une jolie fenetre a +claire-voie. Ce n'est qu'un temple en miniature, mais les membres en +sont si bien proportionnes dans leur petitesse qu'on ne saurait rien +concevoir de plus fin et de plus gracieux. + +[Illustration: Fig. 72] +[Illustration: Fig. 73--Temple d'Amenhotpou III, a El-Kab.] +[Illustration: Fig. 74] + +On n'est point tente d'en dire autant du temple que les Pharaons de la +XXe dynastie construisirent au sud de Karnak, en l'honneur du dieu +Khonsou (Fig.75); mais si le style n'en est pas irreprochable, le plan +en est si clair qu'on est porte a le prendre pour type du temple +egyptien, de preference a d'autres monuments plus elegants ou plus +majestueux. Il se resout, a l'analyse, en deux parties separees par un +mur epais (A, A). Au centre de la plus petite, le Saint des Saints (B), +ouvert aux deux extremites et entierement isole du reste de l'edifice +par un couloir (C) large de 3 metres; a droite et a gauche, des cabinets +obscurs (D, D); par derriere, une halle a quatre colonnes (E), ou +debouchent sept autres pieces (F, F). C'etait la maison du dieu. Elle ne +communiquait avec le dehors que par deux portes (G, G), percees dans le +mur meridional (A, A), et qui donnaient sur une salle hypostyle (H) plus +large que longue, divisee en trois nefs. La nef centrale repose sur +quatre colonnes campaniformes de 7 metres de haut; les laterales ne +renferment chacune que deux colonnes lotiformes de 5m,50; le plafond de +la travee mediale est donc plus eleve de 1m,50 que celui des bas cotes. +On en profita pour regler l'eclairage: l'intervalle entre la terrasse +inferieure et la superieure fut garni de claires-voies en pierre qui +laissaient filtrer la lumiere. La cour (I) etait carree, bordee d'un +portique a deux rangs de colonnes. On y avait acces par quatre poternes +laterales (J, J) et par un portail monumental, pris entre deux tours +quadrangulaires a pans inclines. Ce pylone (K) mesure 32 metres de long, +10 de large, 18 de haut. Il ne contient aucune chambre, mais un escalier +etroit, qui monte droit au couronnement de la porte, et de la, au sommet +des tours. Quatre longues cavites prismatiques rayent la facade jusqu'au +tiers de la hauteur, correspondant a autant de trous carres qui +traversent l'epaisseur de la construction. On y plantait de grands mats +en bois, formes de poutres entrees l'une sur l'autre, consolidees +d'espace en espace par des especes d'agrafes et saisies par des +charpentes engagees dans les trous carres: de longues banderoles de +diverses couleurs flottaient au sommet (Fig.76). Tel etait le temple de +Khonsou; telles sont, dans leurs lignes principales, la plupart des +grands monuments d'epoque thebaine ou ptolemaique, Louxor, le Ramesseum, +Medinet-Habou, Philae, Edfou, Denderah. Meme ruines a demi, l'aspect en +a quelque chose d'etouffe et d'inquietant. Comme les dieux egyptiens +aimaient a s'envelopper de mystere, le plan est concu de maniere a +menager insensiblement la transition entre le plein soleil du monde +exterieur et l'obscurite de leur retraite. A l'entree, ce sont encore de +vastes espaces ou l'air et la lumiere descendent librement. La salle +hypostyle est deja noyee dans un demi-jour discret, le sanctuaire est +plus qu'a moitie perdu sous un vague crepuscule, et au fond, dans les +dernieres salles, la nuit regne presque complete. L'effet de lointain +que produit a l'oeil cette degradation successive de la lumiere etait +augmente par divers artifices de construction. Toutes les parties ne +sont pas de plain-pied. Le sol se releve a mesure qu'on s'eloigne de +l'entree (Fig.77), et il faut toujours enjamber quelques marches pour +passer d'un plan a l'autre. La difference de niveau ne depasse pas 1m,60 +au temple de Khonsou, mais elle se combine avec un mouvement de descente +de la toiture, qui est d'ordinaire accentue vigoureusement. Du pylone au +mur de fond, la hauteur decroit progressivement: le peristyle est plus +eleve que l'hypostyle, celui-ci domine le sanctuaire, la salle a +colonnes et la derniere chambre sont de moins en moins hautes. Les +architectes de l'epoque ptolemaique ont change certains details +d'arrangement. Ils ont creuse dans les murs des couloirs secrets et des +cryptes ou cacher les tresors du Dieu (Fig.78). Ils ont place des +chapelles et des reposoirs sur les terrasses. Ils n'ont introduit au +plan primitif que deux modifications importantes. Le sanctuaire avait +jadis deux portes opposees, ils ne lui en ont laisse qu'une. La +colonnade qui garnissait le fond de la cour ou la facade du temple, +quand la cour n'existait pas, est devenue une chambre nouvelle, le +pronaos. Les colonnes de la rangee exterieure subsistent, mais reliees, +jusqu'a mi-hauteur environ, par un mur couronne d'une corniche, qui +forme ecran et empechait la foule d'apercevoir ce qui se passait au +dela (Fig.79). La salle est soutenue par deux, trois ou meme quatre +rangs de colonnes, selon la grandeur de l'edifice qui s'etend derriere +elle. Pour le reste, comparez le plan du temple d'Edfou (Fig.80) a +celui du temple de Khonsou, et vous verrez combien peu ils different +l'un de l'autre. + +[Illustration: Fig. 75] +[Illustration: Fig. 76] +[Illustration: Fig. 77--Le Ramesseum restaure, pour montrer le +relevement du sol.] +[Illustration: Fig. 78--Les cryptes dans l'epaisseur des murs, +autour du sanctuaire a Denderah.] +[Illustration: Fig. 79--Le pronaos d'Edfou, vu du haut du pylone +oriental.] +[Illustration: Fig. 80] + +Ainsi concu, l'edifice suffisait a tous les besoins du culte. Lorsqu'on +voulait l'accroitre, on ne s'attaquait pas d'ordinaire au sanctuaire ni +aux chambres qui l'entouraient, mais bien aux parties d'apparat, +hypostyles, cours ou pylones. Rien n'est plus propre que l'histoire du +grand temple de Karnak a illustrer le procede des Egyptiens en pareille +circonstance. Osirtasen Ier l'avait fonde, probablement sur le site d'un +temple plus ancien (Fig.81). C'etait un edifice de petites dimensions, +construit en calcaire et en gres avec portes en granit: des piliers a +seize pans unis en decoraient l'interieur. Amenemhat II et III y +travaillerent, les princes de la XIIIe et de la XIVe dynastie y +consacrerent des statues et des tables d'offrandes; il etait encore +intact au XVIIIe siecle avant notre ere, lorsque Thoutmos Ier, enrichi +par la guerre, resolut de l'agrandir. Il eleva en avant de ce qui +existait deja deux chambres, precedees d'une cour et flanquees de +chapelles isolees, puis trois pylones echelonnes l'un derriere l'autre. +Le tout presentait l'aspect d'un vaste rectangle pose debout sur un +autre rectangle allonge en travers. Thoutmos II et Hatshopsitou +couvrirent de bas-reliefs les murs que leur pere avait batis, mais +n'ajouterent rien; seulement, la regente, pour amener ses obelisques +entre deux des pylones, pratiqua une breche dans le mur meridional et +abattit seize des colonnes qui se trouvaient en cet endroit. Thoutmos +III reprit d'abord certaines parties qui lui paraissaient sans doute +indignes de son dieu, le double sanctuaire qu'il relit en granit de +Syene, le premier pylone. Il reedifia, a l'est, d'anciennes chambres, +dont la plus importante, celle qui porte le nom de _Promenoir_, servait +de station et de reposoir lors des processions, enveloppa l'ensemble +d'un mur de pierre, creusa le lac sur lequel on lancait les barques +sacrees les jours de fete; puis, changeant brusquement de direction, il +erigea deux pylones tournes vers le sud. Il rompit de la sorte la juste +proportion qui avait existe jusqu'alors entre le corps et la facade: +l'enceinte exterieure devint trop large pour les premiers pylones et ne +se raccorda plus exactement au dernier. Amenhotpou III corrigea ce +defaut: il eleva un sixieme pylone plus massif, partant, plus propre a +servir de facade. Le temple en fut reste la, qu'il surpassait deja tout +ce qu'on avait entrepris jusqu'alors de plus audacieux; les Pharaons de +la XIXe dynastie reussirent a faire mieux encore. Ils ne construisirent +qu'une salle hypostyle (Fig.82) et qu'un pylone, mais l'hypostyle a +50 metres de long sur 100 de large. Au milieu, une avenue de douze +colonnes a chapiteau campaniforme, les plus hautes qu'on ait jamais +employees a l'interieur d'un edifice; dans les bas cotes, 122 colonnes a +chapiteau lotiforme, rangees en quinconce sur neuf files. Le plafond de +la travee centrale etait a 23 metres au-dessus du sol, et le pylone le +dominait d'environ 15 metres. Trois rois peinerent pendant un siecle +avant d'amener l'hypostyle a perfection. Ramses Ier concut l'idee, Seti +Ier termina le gros oeuvre, Ramses II acheva presque entierement la +decoration. Les Pharaons des dynasties suivantes se disputerent quelques +places vides le long des colonnes, pour y graver leur nom et participer +a la gloire des trois fondateurs, mais ils n'allerent pas plus loin. +Pourtant le monument, arrete a ce point, demeurait incomplet: il lui +manquait un dernier pylone et une cour a portiques. Pres de trois +siecles s'ecoulerent avant qu'on songeat a reprendre les travaux. Enfin, +les Bubastites se deciderent a commencer les portiques, mais faiblement, +comme il convenait a leurs faibles ressources. Un moment, l'Ethiopien +Taharqou imagina qu'il etait de taille a rivaliser avec les Pharaons +thebains et devisa une salle hypostyle plus large que l'ancienne, mais +ses mesures etaient mal prises. Les colonnes de la travee centrale, les +seules qu'il eut le temps d'eriger, etaient trop eloignees pour qu'on +put y etablir la couverture: elles ne porterent jamais rien et ne +subsisterent que pour marquer son impuissance. Enfin les Ptolemees, se +conformant a la tradition des rois indigenes, se mirent a l'ouvrage; +mais les revoltes de Thebes interrompirent leurs projets, le tremblement +de terre de l'an 27 detruisit une partie du temple, et le pylone resta a +jamais inacheve. L'histoire de Karnak est celle de tous les grands +temples egyptiens. A l'etudier de pres, on comprend la raison des +irregularites qu'ils presentent pour la plupart. Le plan est partout +sensiblement le meme, et la croissance se produit de la meme maniere, +mais les architectes ne prevoyaient pas toujours l'importance que leur +oeuvre acquerrait, et le terrain qu'ils lui avaient choisi ne se pretait +pas jusqu'au bout au developpement normal. A Louxor (Fig.83), le +progres marcha methodiquement sous Amenhotpou III et sous Seti Ier; +mais, quand Ramses II voulut ajouter a ce qu'avaient fait ses +predecesseurs, un coude secondaire de la riviere l'obligea a se rejeter +vers l'est. Son pylone n'est point parallele a celui d'Amenhotpou III, +et ses portiques forment un angle marque avec l'axe general des +constructions anterieures. A Philae (Fig.84), la deviation est plus +forte encore. Non seulement le pylone le plus grand n'est pas dans +l'alignement du plus petit, mais les deux colonnades ne sont point +paralleles entre elles et ne se raccordent pas naturellement au pylone. +Ce n'est point la, comme on l'a dit souvent, negligence ou parti pris. +Le plan premier etait aussi juste que peut l'exiger le dessinateur le +plus entiche de symetrie; mais il fallait le plier aux exigences du +site, et les architectes n'eurent plus souci des lors que de tirer le +meilleur parti des irregularites auxquelles la configuration du sol les +condamnait. Cette contrainte les a souvent inspires: Philae nous montre +jusqu'a quel point ils savaient faire de ce desordre oblige un element +de grace et de pittoresque. + +[Illustration: Fig. 81--Le temple de Karnak jusqu'au regne +d'Amenhotpou III.] +[Illustration: Fig. 82] +[Illustration: Fig. 83] +[Illustration: Fig. 84--Plan de l'ile de Philae.] + +L'idee du temple-caverne dut venir de bonne heure aux Egyptiens; ils +taillaient la maison des morts dans la montagne, pourquoi n'y +auraient-ils pas taille la maison des dieux? Pourtant, les speos les +plus anciens que nous possedions ne remontent qu'aux premiers regnes de +la XVIIIe dynastie. On les rencontre de preference dans les endroits ou +la bande de terre cultivable etait le moins large, pres de Beni-Hassan, +au Gebel Silsileh, en Nubie. Toutes les variantes du temple isole se +retrouvent dans le souterrain, plus ou moins modifiees par la nature du +milieu. Le Speos Artemidos s'annonce par un portique a piliers, mais ne +renferme qu'un naos carre avec une niche de fond pour la statue de la +deesse Pakhit. Kalaat-Addah presente au fleuve (Fig.85) une facade (A) +plane, etroite, ou l'on accede par un escalier assez raide; vient +ensuite une salle hypostyle flanquee de deux reduits (C), puis un +sanctuaire a deux etages superposes (D). + +[Illustration: Fig. 85] + +La chapelle d'Harmhabi (Fig.86), au Gebel Silsileh, se compose d'une +galerie parallele au Nil, etayee de quatre piliers massifs reserves dans +la roche vive, et sur laquelle la chambre debouche a angle droit. + +[Illustration: Fig. 86] + +A Ibsamboul, les deux temples sont entierement dans la falaise. La face +du plus grand (Fig.87) simule un pylone en talus, couronne d'une +corniche, et garde, selon l'usage, par quatre colosses assis, +accompagnes de statues plus petites; seulement les colosses ont ici pres +de 20 metres. Au dela de la porte s'etend une salle de 40 metres de long +sur 18 de large, qui tient lieu du peristyle ordinaire. Huit Osiris, le +dos a autant de piliers, semblent porter la montagne sur leur tete. Au +dela, un hypostyle, une galerie transversale qui isole le sanctuaire, +enfin le sanctuaire lui-meme entre deux pieces plus petites. Huit +cryptes, etablies a un niveau plus bas que celui de l'excavation +principale, se repartissent inegalement a droite et a gauche du +peristyle. Le souterrain entier mesure 55 metres du seuil au fond du +sanctuaire. Le petit speos d'Hathor, situe a quelque cent pas vers le +nord, n'offre pas des dimensions aussi considerables; mais la facade est +ornee de colosses debout, dont quatre representent Ramses, et deux sa +femme Nofritari. Le peristyle manque (Fig.88) ainsi que les cryptes, et +les chapelles sont placees aux deux extremites du couloir transversal, +au lieu d'etre paralleles au sanctuaire; en revanche, l'hypostyle a six +piliers avec tete d'Hathor. Ou l'espace le permettait, on n'a fait +entrer qu'une partie du temple dans le rocher; les avancees ont ete +construites en plein air, de blocs rapportes, et le speos devient une +moitie de caverne, un hemi-speos. Le peristyle seul a Derr, le pylone et +la cour a Beit-el-Oualli, le pylone, la cour rectangulaire, l'hypostyle +a Gerf Hossein et a Ouady-es-Seboua, sont au-dehors de la montagne. Le +plus celebre et le plus original des hemi-speos est a Deir-el-Bahari. +dans la necropole thebaine, et fut bati par la reine Hatshopsitou +(Fig.89). + +[Illustration: Fig. 87] +[Illustration: Fig. 88] +[Illustration: Fig. 89] + +Le sanctuaire et les deux chapelles qui l'accompagnent, selon la +coutume, etaient creuses a 30 metres environ au-dessus du niveau de la +vallee. Pour y atteindre, on traca des rampes et on etagea des +terrasses, dont l'insuffisance des fouilles entreprises jusqu'a present +ne permet pas de saisir l'agencement. Entre l'hemi-speos et le temple +isole, les Egyptiens avaient encore quelque chose d'intermediaire, le +temple adosse a la montagne, mais qui n'y penetre point. Le temple du +Sphinx a Gizeh, celui de Seti Ier a Abydos sont deux bons exemples du +genre. J'ai deja parle du premier; l'aire du second (Fig.90) a ete +decoupee dans une bande de sable etroite et basse qui separe la plaine +du desert. Il etait enterre jusqu'au toit, la crete des murs sortait a +peine du sol, et l'escalier qui montait aux terrasses conduisait +egalement au sommet de la colline. L'avant-corps, qui se detachait en +plein relief, n'annoncait rien d'extraordinaire: deux pylones, deux +cours, un portique droit a piliers carres, les bizarreries ne +commencaient qu'au dela. C'etaient d'abord deux hypostyles au lieu d'un +seul. Ils sont separes par un mur perce de sept portes, n'ont point de +nef centrale, et le sanctuaire donne directement sur le second. C'est, +comme d'ordinaire, une chambre oblongue percee aux deux extremites; mais +les pieces qui, ailleurs, l'enveloppaient sans le toucher, sont ici +placees cote a cote sur une meme ligne, deux a droite, quatre a gauche; +de plus, elles sont surmontees de voutes en encorbellement et ne +recoivent de jour que par la porte. Derriere le sanctuaire, meme +changement; la salle hypostyle s'appuie au mur du fond, et ses +dependances sont distribuees inegalement a droite et a gauche. Et, comme +si ce n'etait pas assez, on a construit, sur le flanc gauche, une cour, +des chambres a colonnes, des couloirs, des reduits obscurs, une aile +entiere, qui se detache en equerre du batiment principal et n'a pas de +contrepoids sur la droite. L'examen des lieux explique ces +irregularites. La colline n'est pas large en cet endroit, et le petit +hypostyle en touche presque le revers. Si on avait suivi le plan normal +sans rien y changer, on l'aurait percee de part en part, et le temple +n'aurait plus eu ce caractere de temple adosse, que le fondateur avait +voulu lui donner. L'architecte repartit donc en largeur les membres +qu'on disposait d'ordinaire en longueur, et meme en rejeta une partie +sur le cote. Quelques annees plus tard, quand Ramses II eleva, a une +centaine de metres vers le nord-ouest, un monument consacre a sa propre +memoire, il se garda bien d'agir comme son pere. Son temple, assis au +sommet de la colline, eut l'espace necessaire a s'etendre librement, et +le plan ordinaire s'y deploie dans toute sa rigueur. + +[Illustration: Fig. 90] + +La plupart des temples, meme les plus petits, sont enveloppes d'une +enceinte quadrangulaire. A Medinet-Habou, elle est en gres, basse et +crenelee; c'est une fantaisie de Ramses III qui, en pretant a son +monument l'aspect exterieur d'une forteresse, a voulu perpetuer le +souvenir de ses victoires syriennes. Partout ailleurs, les pertes sont +en pierre, les murailles en briques seches, a assises tordues. +L'enceinte n'etait pas destinee, comme on l'a dit souvent, a isoler le +temple et a derober aux yeux des profanes les ceremonies qui s'y +accomplissaient. Elle marquait la limite ou s'arretait la maison du +dieu, et servait au besoin a repousser les attaques d'un ennemi dont les +richesses accumulees dans le sanctuaire auraient allume la cupidite. Des +allees de sphinx, ou, comme a Karnak, une suite de pylones echelonnes, +menaient des portes aux differentes entrees, et formaient autant de +larges voies triomphales. Le reste du terrain etait occupe, en partie +par les etables, les celliers, les greniers des pretres, en partie par +des habitations privees. De meme qu'en Europe, au moyen age, la +population s'amassait plus dense autour des eglises et des abbayes, en +Egypte, elle se pressait autour des temples, pour profiter de la +tranquillite qu'assuraient au dieu la terreur de son nom et la solidite +de ses remparts. Au debut, on avait reserve un espace vide le long des +pylones et des murs, puis les maisons envahirent ce chemin de ronde et +s'appuyerent a la paroi meme. Detruites et rebaties sur place pendant +des siecles, le sol s'exhaussa si bien de leurs debris, que la plupart +des temples finirent par s'enterrer peu a peu et se trouverent en +contrebas des quartiers environnants. Herodote le raconte de Bubaste, et +l'examen des lieux montre qu'il en etait de meme dans beaucoup +d'endroits. A Ombos, a Edfou, a Denderah, la cite entiere tenait dans la +meme enceinte que la maison divine. A El-Kab, l'enceinte du temple etait +distincte de celle de la ville; elle formait une sorte de donjon ou la +garnison pouvait chercher un dernier abri. A Memphis, a Thebes, il y +avait autant de donjons que de temples principaux, et ces forteresses +divines, d'abord isolees au milieu des maisons, furent, a partir de la +XVIIIe dynastie, reunies entre elles par des avenues bordees de sphinx. +C'etait le plus souvent des androsphinx a tete d'homme et au corps de +lion, mais on trouve aussi des criosphinx a corps de lion et a tete de +belier (Fig.91), ou meme, dans les endroits ou le culte local +comportait une pareille substitution, des beliers agenouilles qui +tiennent une figure du souverain dedicateur entre leurs pattes de devant +(Fig.92). L'avenue qui va de Louxor a Karnak etait composee de ces +elements divers. Elle a 2 kilometres de long et s'inflechit a diverses +reprises, mais n'y reconnaissez pas une preuve nouvelle de l'horreur des +Egyptiens pour la symetrie. Les enceintes des deux temples n'etaient pas +orientees de la meme maniere, et les avenues tracees perpendiculairement +sur le front de chacune d'elles ne se seraient jamais raccordees, si on +ne les avait fait devier de leur direction premiere. En resume, les +habitants de Thebes voyaient de leurs temples presque tout ce que nous +en voyons. Le sanctuaire et ses dependances immediates leur etaient +fermes; mais ils avaient acces a la facade, aux cours, meme a la salle +hypostyle, et ils pouvaient admirer les chefs-d'oeuvre de leurs +architectes presque aussi librement que nous faisons aujourd'hui. + +[Illustration: Fig. 91] +[Illustration: Fig. 92] + + +3.--LA DECORATION. + + +La tradition antique affirmait que les premiers temples egyptiens ne +renfermaient aucune image sculptee, aucune inscription, aucun symbole, +et de fait le temple du Sphinx est nu. C'est la toutefois un exemple +unique. Les fragments d'architrave et de parois employes comme materiaux +dans la pyramide septentrionale de Lisht, et qui portent le nom de +Khafri, montrent qu'il n'en etait deja plus ainsi des le temps de la IVe +dynastie. A l'epoque thebaine, toutes les surfaces lisses, pylones, +parements des murs, futs des colonnes, etaient couvertes de tableaux et +de legendes. Sous les Ptolemees et sous les Cesars, lettres et figures +etaient tellement pressees, qu'il semble que la pierre disparaisse sous +la masse des ornements dont elle est chargee. Un coup d'oeil rapide +suffit a montrer que les scenes ne sont pas jetees au hasard. Elles +s'enchainent, se deduisent les unes des autres et forment comme un grand +livre mystique, ou les relations officielles des dieux avec l'homme et +de l'homme avec les dieux sont clairement expliquees a qui sait le +comprendre. Le temple etait bati a l'image du monde, tel que les +Egyptiens le connaissaient. La terre etait pour eux une sorte de table +plate et mince, plus longue que large. Le ciel s'etendait au-dessus, +semblable, selon les uns, a un immense plafond de fer, selon les autres, +a une voute surbaissee. Comme il ne pouvait rester suspendu sans etre +appuye de quelque support qui l'empechat de tomber, on avait imagine de +le maintenir en place au moyen de quatre etais ou de quatre piliers +gigantesques. Le dallage du temple representait naturellement la terre. +Les colonnes et, au besoin, les quatre angles des chambres figuraient +les piliers. Le toit, voute a Abydos, plat partout ailleurs, repondait +exactement a l'opinion qu'on se faisait du ciel. Chaque partie recevait +une decoration appropriee a sa signification. Ce qui touchait au sol se +revetait de vegetation. La base des colonnes etait entouree de +feuilles, le pied des murs se garnissait de longues tiges de lotus ou de +papyrus (Fig.98), au milieu desquelles passaient quelquefois des +animaux. Des bouquets de plantes fluviales, emergeant de l'eau +(Fig.94), egayaient les soubassements de certaines chambres. Ailleurs, +c'etaient des fleurs epanouies, entremelees de boutons isoles (Fig.95) +ou reliees par des cordes (Fig.96), des emblemes indiquant la reunion +des deux Egyptes entre les mains d'un seul Pharaon (Fig.97), des +oiseaux a bras d'hommes assis en adoration sur le signe des fetes +solennelles, ou des prisonniers accroupis et lies au poteau deux a deux, +un negre avec un Asiatique (Fig.98). Des Nils males et femelles +s'agenouillaient (Fig.99), ou s'avancaient majestueusement en +procession, au ras de terre, les mains chargees de fleurs et de fruits. +Ce sont les nomes de l'Egypte, les lacs, les districts qui apportent +leurs produits au dieu. Une fois meme, a Karnak, Thoutmos III a grave +sur le soubassement les fleurs, les plantes et les animaux des pays +etrangers qu'il avait vaincus (Fig.100). Le plafond, peint en bleu, +etait seme d'etoiles jaunes a cinq branches, auxquelles se melent par +endroits les cartouches du roi fondateur. De longues bandes +d'hieroglyphes rompaient d'espace en espace la monotonie de ce ciel +d'Egypte. Les vautours de Nekhab et d'Ouazit, les deesses du midi et du +nord, couronnes et armes d'emblemes divins (Fig.101), planent dans la +travee centrale des salles hypostyles, dans les soffites des portes, +par-dessus la route que le roi suivait pour se rendre au sanctuaire. Au +Ramesseum, a Edfou, a Philae, a Denderah, a Ombos, a Esneh, les +profondeurs du firmament semblent s'ouvrir et reveler leurs habitants +aux yeux des fideles. L'Ocean celeste deroule ses eaux, ou le soleil et +la lune naviguent, escortes des planetes, des constellations et des +decans, ou les genies des mois et des jours marchent en longues files. A +l'epoque ptolemaique, des zodiaques, composes a l'imitation des +zodiaques grecs, se placent a cote des tableaux astronomiques d'origine +purement egyptienne (Fig.102). La decoration des architraves qui +portaient les dalles de la couverture etait completement independante de +celle de la couverture proprement dite. On n'y voyait que des legendes +hieroglyphiques en gros caracteres, ou les beautes du temple, le nom des +rois qui y avaient travaille, la gloire des dieux auxquels il etait +consacre, sont celebres avec emphase. En resume, l'ornementation du +soubassement et celle du plafond etaient restreintes a un petit nombre +de sujets toujours les memes; les tableaux les plus importants et les +plus varies etaient comme suspendus entre ciel et terre, a la paroi des +chambres et des pylones. + +[Illustration: Fig. 93] +[Illustration: Fig. 94] +[Illustration: Fig. 95] +[Illustration: Fig. 96] +[Illustration: Fig. 97] +[Illustration: Fig. 98] +[Illustration: Fig. 99] +[Illustration: Fig. 100] +[Illustration: Fig. 101] +[Illustration: Fig. 102--Zodiaque circulaire de Denderah.] + +Ils illustrent les rapports officiels de l'Egypte avec les dieux. Les +gens du commun n'avaient pas le droit de commercer directement avec la +divinite. Il leur fallait un mediateur qui, tenant a la fois de la +nature humaine et de la nature divine, fut en etat de les percevoir +egalement l'une et l'autre. Seul, le roi, fils du soleil, etait d'assez +haute extraction pour contempler le dieu du temple, le servir et lui +parler face a face. Les sacrifices ne se faisaient que par lui ou par +delegation de lui; meme l'offrande aux morts etait censee passer par ses +mains, et la famille se prevalait de son nom (_souten di hotpou_) pour +l'envoyer dans l'autre monde. Le roi est donc partout dans le temple, +debout, assis, agenouille, occupe a egorger la victime, a en presenter +les morceaux, a verser le vin, le lait, l'huile, a bruler l'encens: +c'est l'humanite entiere qui agit en lui et accomplit ses devoirs envers +la divinite. Lorsque la ceremonie qu'il execute exige le concours de +plusieurs personnes, alors seulement des aides mortels, autant que +possible des membres de sa famille, paraissent a ses cotes. La reine, +debout derriere lui, comme Isis derriere Osiris, leve la main pour le +proteger, agite le sistre ou bat le tambourin pour eloigner de lui les +mauvais esprits, tient le bouquet ou le vase a libation. Le fils aine +tend le filet ou lasse le taureau, et recite la priere pour lui, tandis +qu'il leve vers le dieu chaque objet prescrit par le rituel. Un pretre +remplace parfois le prince, mais les autres hommes n'ont jamais que des +roles infimes: ils sont bouchers ou servants, ils portent la barque ou +le palanquin du dieu. Le dieu, de son cote, n'est pas toujours seul; il +a sa femme et son fils a cote de lui, puis les dieux des nomes voisins +et, d'une maniere generale, les dieux de l'Egypte entiere. Du moment que +le temple est l'image du monde, il doit comme le monde meme renfermer +tous les dieux grands et petits. Ils sont le plus souvent ranges +derriere le dieu principal, assis ou debout, et partagent avec lui +l'hommage du souverain. Quelquefois cependant, ils prennent une part +active aux ceremonies. Les esprits d'On et de Khonou s'agenouillent +devant le soleil et l'acclament. Hor et Sit ou Thot amenent Pharaon a +son pere Amon-Ra, ou remplissent a cote de lui les fonctions reservees +ailleurs au prince ou au pretre: ils l'aident a renverser la victime, a +prendre dans le filet les oiseaux destines au sacrifice, ils versent sur +sa tete l'eau de jeunesse et de vie qui doit le laver de ses souillures. +La place et la fonction de ces dieux synedres etait definie strictement +par la theologie. Le soleil, allant d'Orient en Occident, coupait, +disent les textes, l'univers en deux mondes, celui du midi et celui du +nord. Le temple etait double comme l'univers, et une ligne ideale, +passant par l'axe du sanctuaire, le divisait en deux temples, le temple +du midi a droite, le temple du nord a gauche. Les dieux et leurs +differentes formes etaient repartis entre ces deux temples, selon qu'ils +appartenaient au midi ou au nord. Et cette fiction de dualite etait +Poussee plus loin encore: chaque chambre se divisait, a l'imitation du +temple, en deux moities dont l'une, celle de droite, etait du midi et +l'autre etait du nord. L'hommage du roi, pour etre complet, devait se +faire dans le temple du midi et dans celui du nord, aux dieux du midi et +a ceux du nord, avec les produits du midi et avec ceux du nord. Chaque +tableau devait donc se repeter au moins deux fois dans le temple, sur +une paroi de droite et sur une paroi de gauche. Amon, a droite, recevait +le ble, le vin, les liqueurs du midi; a gauche, le ble, le vin, les +liqueurs du nord, et ce qui est vrai d'Amon l'est de Mout, de Khonsou, +de Montou, de bien d'autres. Dans la pratique, le manque d'espace +empechait qu'il en fut toujours ainsi, et on ne rencontre souvent qu'un +seul tableau ou produits du nord et produits du midi etaient confondus, +devant un Amon qui representait a lui seul l'Amon du midi et l'Amon du +nord. Cette derogation a l'usage n'est jamais que momentanee: la +symetrie se retablissait des que le permettaient les circonstances. + +Aux temps pharaoniques, les tableaux ne sont pas tres serres l'un contre +l'autre. La surface a couvrir, arretee en bas par une ligne tracee +au-dessus de la decoration du soubassement, est limitee vers le haut, +soit par la corniche normale, soit par une frise composee d'uraeus, de +faisceaux de lotus alignes cote a cote, de cartouches royaux (Fig.103), +entoures de symboles divins, d'emblemes empruntes au culte local, des +tetes d'Hathor, par exemple, dans un temple d'Hathor, ou d'une dedicace +horizontale en belles lettres gravees profondement. Le panneau ainsi +encadre ne formait souvent qu'un seul registre, souvent aussi se +divisait en deux registres superposes; il fallait une muraille bien +haute pour que ce nombre fut depasse. Figures et legendes etaient +espacees largement et les scenes se succedaient a la file presque sans +separation materielle; c'etait affaire au spectateur d'en discerner le +commencement et la fin. Les tetes du roi etalent de veritables portraits +dessines d'apres nature, et la figure des dieux en reproduisait les +traits aussi exactement que possible. Puisque Pharaon etait fils des +dieux, la facon la plus sure d'obtenir la ressemblance etait de modeler +leur visage sur le visage de Pharaon. Les acteurs secondaires n'etaient +pas moins soignes que les autres, mais quand il y en avait trop, on les +distribuait sur deux ou trois registres, dont la hauteur totale ne +depasse jamais celle des personnages principaux. Les offrandes, les +sceptres, les bijoux, les vetements, les coiffures, les meubles, tous +les accessoires etaient traites avec un souci tres reel de l'elegance et +de la verite. Les couleurs, enfin, etaient combinees de telle facon +qu'une tonalite generale dominat dans une meme localite. Il y avait dans +les temples des pieces qu'on pouvait appeler a juste titre: la _salle +bleue_, la _salle rouge_, la _salle d'or_. Voila pour l'epoque +classique. A mesure qu'on descend vers les bas temps, les scenes se +multiplient. Sous les Grecs et sous les Romains, elles sont si +nombreuses que la plus petite muraille ne peut les contenir a moins de +quatre (Fig.104), cinq, six, huit registres. Les figures principales +semblent se contracter sur elles-memes pour occuper moins de place, et +des milliers de menus hieroglyphes envahissent tout l'espace qu'elles ne +remplissent pas. Les dieux et les rois ne sont plus des portraits du +souverain regnant, mais des types de convention sans vigueur et sans +vie. Quant aux figures secondaires et aux accessoires, on n'a plus qu'un +souci, c'est de les entasser aussi serre que possible. Ce n'est pas la +faute de gout; une idee religieuse a decide et precipite ces +changements. La decoration n'avait pas seulement pour objet le plaisir +des yeux. Qu'on l'appliquat a un meuble, a un cercueil, a une maison, a +un temple, elle possedait une vertu magique, dont chaque etre ou chaque +action representee, chaque parole inscrite ou prononcee au moment de la +consecration, determinait la puissance et le caractere. Chaque tableau +etait donc une amulette en meme temps qu'un ornement. Tant qu'il durait, +il assurait au dieu le benefice de l'hommage rendu ou du sacrifice +accompli par le roi; il confirmait au roi, vivant ou mort, les graces +que le dieu lui avait accordees en recompense, il preservait contre la +destruction le pan de mur sur lequel il etait trace. A la XVIIIe +dynastie, on pensait qu'une ou deux amulettes de ce genre suffisaient a +obtenir l'effet qu'on en attendait. Plus tard, on crut qu'on ne saurait +trop en augmenter la quantite, et on en mit autant que la muraille +pouvait en recevoir. Une chambre moyenne d'Edfou et de Denderah fournit +a l'etude plus de materiaux que la salle hypostyle de Karnak, et la +chapelle d'Antonin a Philae, si elle avait ete terminee, renfermerait +autant de scenes que le sanctuaire de Louxor et le couloir qui +l'enveloppe. + +[Illustration: Fig. 103] +[Illustration: Fig. 104--Paroi d'une chambre a Denderah, pour montrer +la disposition des tableaux.] + +En voyant la variete des sujets traites sur les murs d'un meme temple, +on est d'abord tente de croire que la decoration ne forme pas un +ensemble suivi d'un bout a l'autre, et que, si plusieurs series sont, a +n'en pas douter, le developpement d'une seule idee historique ou +dogmatique, d'autres sont jetees simplement a la file, sans aucun lien +qui les rattache entre elles. A Louxor et au Ramesseum, chaque face de +pylone est un champ de bataille, sur lequel on peut etudier presque jour +a jour la lutte de Ramses II contre les Khiti, en l'an V de son regne, +le camp des Egyptiens attaque de nuit, la maison du roi surprise pendant +la marche, la defaite des barbares, leur fuite, la garnison de Qodshou +sortie au secours des vaincus, les mesaventures du prince de Khiti et de +ses generaux. Ailleurs la guerre n'est point representee, mais le +sacrifice humain qui marquait jadis la fin de chaque campagne: le roi +saisit aux cheveux les prisonniers prosternes a ses pieds, et leve la +massue comme pour ecraser leurs tetes d'un seul coup. A Karnak, le long +du mur exterieur, Seti Ier fait la chasse aux Bedouins du Sinai. Ramses +III, a Medinet-Habou, detruit la flotte des peuples de la mer, ou recoit +les mains coupees des Libyens que ses soldats lui apportent en guise de +trophees. Puis, sans transition, on apercoit un tableau pacifique, ou +Pharaon verse a son pere Amon une libation d'eau parfumee. Il semble +qu'on ne puisse etablir aucun lien entre ces scenes, et pourtant l'une +est la consequence necessaire des autres. Si le dieu n'avait pas donne +la victoire au roi, le roi a son tour n'aurait pas institue les +ceremonies qui s'accomplissaient dans le temple. Le sculpteur a +transporte les evenements sur la muraille, dans l'ordre ou ils s'etaient +passes, la victoire, puis le sacrifice, le bienfait du dieu d'abord et +les actions de graces du roi. A y regarder de pres, tout se suit, tout +s'enchaine de la meme maniere dans cette multitude d'episodes. Tous les +tableaux, et ceux-la dont la presence s'explique le moins au premier +coup d'oeil, representent les moments d'une action unique, qui commence +a la porte et se deroule, a travers les salles, jusqu'au fond du +sanctuaire. Le roi entre au temple. Dans les cours, le souvenir de ses +victoires frappe partout ses regards; mais voici que le dieu sort a sa +rencontre, cache dans une chasse et environne de pretres. Les rites +prescrits en pareil cas sont retraces sur les murs de l'hypostyle ou ils +s'executaient, puis roi et dieu prennent ensemble le chemin du +sanctuaire. Arrives a la porte qui donne acces de la partie publique +dans la partie mysterieuse du temple, le cortege humain s'arrete, et le +roi, franchissant le seuil, est accueilli par les dieux. Il fait l'un +apres l'autre tous les exercices religieux auxquels l'oblige la coutume; +ses merites s'accroissent par la vertu des prieres, ses sens s'affinent, +il prend place parmi les types divins, et penetre enfin dans le +sanctuaire, ou le dieu se revele a lui sans temoin et lui parle face a +face. La decoration reproduit fidelement le progres de cette +presentation mystique: accueil bienveillant des divinites, gestes et +offrandes du roi, les vetements qu'il depouille ou revet successivement, +les couronnes dont il se coiffe, les prieres qu'il recite et les graces +qui lui sont conferees, tout est grave sur les murs en ses lieu et +place. Le roi et les rares personnes qui l'accompagnent ont le dos +tourne a la porte d'entree, la face tournee a la porte du fond. Les +dieux au contraire, ceux du moins qui ne font point partie pour le +moment de l'escorte royale, ont la face a la porte, le dos au +sanctuaire. Si, au cours d'une ceremonie, le roi officiant venait a +manquer de memoire, il n'avait qu'a lever les yeux vers la muraille pour +y trouver ce qu'il devait faire. + +Et ce n'est pas tout: chaque partie du temple avait son decor accessoire +et son mobilier. La face exterieure des pylones etait garnie, non +seulement des mats a banderoles dont j'ai deja parle, mais de statues et +d'obelisques. Les statues, au nombre de quatre ou de six, etaient en +calcaire, en granit ou en gres. Elles representaient toujours le roi +fondateur et atteignaient parfois une taille prodigieuse. Les deux +Memnon qui siegeaient a l'entree de la chapelle d'Amenhotpou III, a +Thebes, mesurent environ seize metres de haut. Le Ramses II du Ramesseum +a dix-sept metres et demi, celui de Tanis vingt metres au moins. Le plus +grand nombre ne depassait pas six metres. Elles montaient la garde en +avant du temple, la face au dehors, comme pour faire front a l'ennemi. +Les obelisques de Karnak sont presque tous perdus au milieu des cours +interieures; meme ceux de la reine Hatshopsitou ont ete encastres, +jusqu'a cinq metres au-dessus du sol, dans des massifs de maconnerie qui +en cachaient la base. Ce sont la des accidents faciles a expliquer. +Chacun des pylones qu'ils precedent a ete tour a tour la facade du +temple, et ne s'est trouve relegue aux derniers plans que par les +travaux successifs des Pharaons. La place reelle des obelisques est en +avant des colosses, de chaque cote de la porte; ils ne vont jamais que +par paire, de hauteur souvent inegale. On a pretendu reconnaitre en eux +l'embleme d'Amon-Generateur, un doigt de dieu, l'image d'un rayon de +soleil. A dire le vrai, ils ne sont que la forme regularisee de ces +pierres levees, qu'on plantait en commemoration des dieux et des morts +chez les peuples a demi sauvages. Les tombes de la IVe dynastie en +renferment deja, qui n'ont guere plus d'un metre, et sont places a +droite et a gauche de la stele, c'est-a-dire de la porte qui conduit au +logis du defunt; ils sont en calcaire et ne nous apprennent qu'un nom et +des titres. A la porte des temples, ils sont en granit et prennent des +dimensions considerables, 20m,75 a Heliopolis (Fig.105), 23m,59 et +23m,03 a Louxor. Le plus eleve de ceux que l'on possede aujourd'hui, +celui de la reine Hatshopsitou a Karnak, monte jusqu'a 33m,20. Faire +voyager des masses pareilles et les calibrer exactement etait deja chose +difficile, et l'on a peine a comprendre comment les Egyptiens +reussissaient a les dresser rien qu'avec des cordes et des caissons de +sable. La reine Hatshopsitou se vante d'avoir taille, transporte, erige +les siens en sept mois, et nous n'avons aucune raison de douter de sa +parole. Les obelisques etaient presque tous etablis sur plan carre, avec +les faces legerement convexes et une pente insensible de haut en bas. La +base etait d'un seul bloc carre, orne de legendes ou de cynocephales en +ronde bosse, adorant le soleil. La pointe etait coupee en pyramidion et +revetue, par exception, de bronze ou de cuivre dore. Des scenes +d'offrandes a Ra-Harmakhis, Hor, Atoum, Amon, sont gravees sur les pans +du pyramidion et s'etagent a la partie superieure du prisme; le plus +souvent, les quatre faces verticales n'ont d'autre ornement que des +inscriptions en lignes paralleles consacrees exclusivement a l'eloge du +roi. Voila l'obelisque ordinaire: on en rencontre ca et la d'un type +different. Celui de Begig, au Fayoum (Fig.106), est sur plan +rectangulaire et s'arrondit en pointe mousse. Une entaille, pratiquee au +sommet, prouve qu'il se terminait par quelque embleme en metal, un +epervier peut-etre, comme l'obelisque represente sur une stele votive du +Musee de Boulaq. Cette forme, qui derive ainsi que la premiere de la +pierre levee, dura jusqu'aux derniers jours de l'art egyptien: on la +signale encore a Axoum, en pleine Ethiopie, vers le IVe siecle de notre +ere, a une epoque ou l'on se contentait en Egypte de transporter les +anciens obelisques, sans plus songer a en elever de nouveaux. Telle +etait la decoration accessoire du pylone. Les cours interieures et les +salles hypostyles renfermaient encore des colosses. Les uns, adosses a +la face externe des piliers ou des murs, etaient a demi engages dans la +maconnerie et batis par assise; ils presentaient le roi, debout, muni +des insignes d'Osiris. Les autres, places a Louxor sous le peristyle, a +Karnak des deux cotes de la travee centrale, entre chaque colonne, +etaient aussi a l'image du Pharaon, mais du Pharaon triomphant et revetu +de son costume d'apparat. Le droit de consacrer une statue dans le +temple etait avant tout un droit regalien; cependant le roi permettait +quelquefois a des particuliers d'y dedier leurs statues a cote des +siennes. C'etait alors une grande faveur, et l'inscription de ces +monuments mentionne toujours qu'ils ont ete deposes _par la grace du +roi_ a la place qu'ils occupent. Si rarement que ce privilege fut +accorde par le souverain, les statues votives avaient fini par +s'accumuler avec les siecles, et les cours de certains temples en +etaient remplies. A Karnak, l'enceinte du sanctuaire etait garnie +exterieurement d'une sorte de banc epais, construit a hauteur d'appui en +facon de socle allonge. C'est la que les statues etaient placees, le dos +au mur. Elles etaient accompagnees chacune d'un bloc de pierre +rectangulaire, muni sur l'un des cotes d'une saillie creusee en +gouttiere: c'est ce que l'on appelle la table d'offrandes (Fig.107). La +face superieure en est evidee plus ou moins profondement et porte +souvent en relief des pains, des cuisses de boeuf, des vases a libations +couches a plat, et les autres objets qu'on avait accoutume de presenter +aux morts ou aux dieux. Celles du roi Amoni-Entouf-Amenemhait, a Boulaq, +sont des blocs de plus d'un metre de long, en gres rouge, dont la face +superieure est chargee de godets creuses regulierement; une offrande +particuliere repondait a chaque godet. Un culte etait en effet attache +aux statues, et les tables etaient de veritables autels, sur lesquels on +deposait, pendant le sacrifice, les portions de la victime, les gateaux, +les fruits, les legumes. + +[Illustration: Fig. 105] +[Illustration: Fig. 106] +[Illustration: Fig. 107] + +Le sanctuaire et les pieces qui l'environnent contenaient le materiel du +culte. Les bases d'autel sont, les unes carrees et un peu massives, les +autres polygonales ou cylindriques; plusieurs de ces dernieres +ressemblent assez a un petit canon pour que les Arabes leur en donnent +le nom. Les plus anciennes sont de la Ve dynastie; la plus belle, +deposee aujourd'hui a Boulaq, a ete dediee par Seti Ier. Le seul autel +complet que je connaisse a ete decouvert a Menshieh en 1884 (Fig.108). +Il est en calcaire blanc, compact, poli comme le marbre, et a pour pied +un cone tres allonge, sans ornement qu'un tore d'environ dix centimetres +au-dessous du sommet. Un vaste bassin hemispherique s'emboite dans une +entaille carree, qui sert comme de gueule au canon. Les naos sont de +petites chapelles de pierre ou de bois (Fig.109) ou logeait en tout +temps l'esprit, a certaines fetes, le corps meme du dieu. Les barques +sacrees etaient baties sur le modele de la bari dans laquelle le soleil +accomplissait sa course journaliere. Un naos s'elevait au milieu, +recouvert d'un voile qui ne permettait pas aux spectateurs de voir ce +Qu'il renfermait; l'equipage etait figure, chaque dieu a son poste de +manoeuvre, les pilotes d'arriere au gouvernail, la vigie a l'avant, le +roi a genoux, devant la porte du naos. Nous n'avons trouve jusqu'a +present aucune des statues qui servaient aux ceremonies du culte, mais +nous savons l'aspect qu'elles avaient, le role qu'elles jouaient, les +matieres dont elles etaient composees. Elles etaient animees et avaient, +outre leur corps de pierre, de metal, ou de bois, une ame enlevee par +magie a l'ame de la divinite qu'elles representaient. Elles parlaient, +remuaient, agissaient, reellement et non par metaphore. Les derniers +Ramessides n'entreprenaient rien sans les consulter; ils s'adressaient +a elles, leur exposaient l'affaire, et, apres chaque question, elles +approuvaient en secouant la tete. Dans la stele de Bakhtan, une statue +de Khonsou impose quatre fois les mains sur la nuque d'une autre statue, +pour lui transmettre le pouvoir de chasser les demons. La reine +Hatshopsitou envoya une escadre a la recherche des Pays de l'Encens, +apres avoir converse avec la statue d'Amon dans l'ombre du sanctuaire. +En theorie, l'ame divine etait censee produire seule des miracles: dans +la pratique, la parole et le mouvement etaient le resultat d'une fraude +pieuse. Avenues interminables de sphinx, obelisques gigantesques, +pylones massifs, salles aux cent colonnes, chambres mysterieuses ou le +jour ne penetrait jamais, le temple egyptien tout entier etait bati pour +servir de cachette a une poupee articulee, dont un pretre agitait les +fils. + +[Illustration: Fig. 108] + + +CHAPITRE III + + + +LES TOMBEAUX + + +Les Egyptiens composaient l'homme de plusieurs etres differents, dont +chacun avait ses fonctions et sa vie propre. C'etait d'abord le corps, +puis le double (ka), qui est le second exemplaire du corps en une +matiere moins dense que la matiere corporelle, une projection coloree, +mais aerienne de l'individu, le reproduisant trait pour trait, enfant, +s'il s'agissait d'un enfant, femme s'il s'agissait d'une femme, homme +s'il s'agissait d'un homme. Apres le double venait l'ame (bi, bai), que +l'imagination populaire se representait sous la figure d'un oiseau, et +apres l'ame, le lumineux (khou), parcelle de flamme detachee du feu +divin. Aucun de ces elements n'etait imperissable par nature; mais, +livres a eux-memes, ils n'auraient pas tarde a se dissoudre et l'homme a +mourir une seconde fois, c'est-a-dire a tomber dans le neant. La piete +des survivants avait trouve le moyen d'empecher qu'il en fut ainsi. Par +l'embaumement, elle suspendait pour les siecles la decomposition des +corps; par la priere et par l'offrande, elle sauvait le double, l'ame et +le lumineux de la seconde mort, et elle leur procurait ce qui leur etait +necessaire a prolonger leur existence. Le double ne quittait jamais le +lieu ou reposait la momie. L'ame et le lumineux s'en eloignaient pour +suivre les dieux, mais y revenaient sans cesse, comme un voyageur qui +rentre au logis apres une absence. Le tombeau etait donc une maison, la +_maison eternelle_ du mort, au prix de laquelle les maisons de cette +terre sont des hotelleries, et le plan sur lequel il etait etabli +repondait fidelement a la conception que l'on se faisait de l'autre +vie. Il devait renfermer les appartements prives de l'ame, ou nul vivant +ne pouvait penetrer sans sacrilege, passe le jour de l'enterrement, les +salles d'audience du double, ou les pretres et les amis venaient +apporter leurs souhaits et leurs offrandes, et, entre les deux, des +couloirs plus ou moins longs. La maniere dont ces trois parties etaient +disposees variait beaucoup selon les epoques, les localites, la nature +du terrain, la condition et le caprice de chaque individu. Souvent les +pieces accessibles au public etaient baties au-dessus du sol et +formaient un edifice isole. Souvent encore, elles etaient creusees +entierement dans le flanc d'une montagne avec le reste du tombeau. +Souvent enfin, le reduit ou la momie reposait et le couloir etaient dans +un endroit, tandis qu'elles s'elevaient au loin dans la plaine. Mais, si +l'on remarque des variantes nombreuses dans les details et dans le +groupement des parties, le principe est toujours le meme: la tombe est +un logis, dont l'agencement doit favoriser le bien-etre et assurer la +perpetuite du mort. + + +1.--LES MASTABAS. + + +Les tombes monumentales les plus anciennes sont toutes reunies dans la +necropole de Memphis, d'Abou-Roash a Dahshour, et appartiennent au type +des mastabas. Le mastaba (Fig.110) est une construction quadrangulaire +qu'on prendrait de loin pour une pyramide tronquee. Plusieurs ont 10 ou +12 metres de haut, 50 metres de facade, 25 metres de profondeur; +d'autres n'atteignent pas 3 metres de hauteur et 5 metres de largeur. +Les faces sont inclinees symetriquement et le plus souvent unies; +parfois cependant les assises sont en retraite et forment presque +gradins. Les materiaux employes sont la pierre ou la brique. La pierre +est toujours le calcaire, debite en blocs, longs d'environ 0m,80 sur +0m,50 de hauteur et sur 0m,60 de profondeur. On rencontre trois sortes +de calcaire: pour les tombes soignees, le beau calcaire blanc de Tourah +ou le calcaire siliceux compact de Saqqarah; pour les tombes ordinaires, +le calcaire marneux de la montagne Libyque. Ce dernier, mele a des +couches minces de sel marin et traverse par des filons de gypse +cristallise, est friable a l'exces et prete peu a l'ornementation. La +brique est de deux especes, et simplement sechee au soleil. La plus +ancienne, dont l'usage cesse vers la VIe dynastie, est de petites +dimensions (0m,22 x 0m,11 x 0m,14), d'aspect jaunatre, et ne renferme +que du sable mele d'un peu d'argile et de gravier; l'autre est de la +terre melee de paille, noire, compacte, moulee avec soin et d'assez +grand module (0m,38 x 0m,18 x 0m,14). La facon de la maconnerie interne +n'est pas la meme selon la nature des materiaux que l'architecte a +employes. Neuf fois sur dix, les mastabas en pierre n'ont d'appareil +regulier qu'a l'exterieur. Le noyau est en moellons grossierement +equarris, en gravats, en fragments de calcaire, ranges sommairement par +couches horizontales, et noyes dans de la terre delayee, ou meme +entasses au hasard, sans mortier d'aucune sorte. Les mastabas en briques +sont presque toujours de construction homogene; les parements +exterieurs sont cimentes avec soin, et les lits relies a l'interieur par +du sable fin coule dans les interstices. La masse devait etre orientee +canoniquement, les quatre faces aux quatre points cardinaux, le plus +grand axe dirige du nord au sud; mais les macons ne se sont point +preoccupes de trouver le nord juste, et l'orientation est rarement +exacte. A Gizeh, les mastabas sont distribues selon un plan symetrique +et ranges le long de veritables rues; a Saqqarah, a Abousir, a Dahshour, +ils s'elevent en desordre a la surface du plateau, espaces ou presses +par endroits. Le cimetiere musulman de Siout presente encore aujourd'hui +une disposition analogue a celle qu'on observe a Saqqarah, et nous +permet d'imaginer ce que pouvait etre la necropole memphite dans les +derniers temps de l'ancien Empire. + +[Illustration: Fig. 109--Naos en bois du musee de Turin.] +[Illustration: Fig. 110] + +Une plate-forme unie, non dallee, formee par la derniere couche du +noyau, s'etend au sommet du cube en maconnerie. Elle est semee de vases +en terre cuite, enterres presque a fleur de sol, nombreux au-dessus des +vides interieurs, rares partout ailleurs. Les murs sont nus. Les portes +sont tournees vers l'est, quelquefois vers le nord ou vers le sud, +jamais vers l'ouest. On en comptait deux, l'une reservee aux morts, +l'autre accessible aux vivants; mais celle du mort n'etait qu'une niche +etroite et haute, menagee dans la face est, a cote de l'angle nord-est, +et au fond de laquelle etaient tracees des raies verticales, encadrant +une baie fermee. Souvent meme on supprimait ce simulacre d'entree, et +l'ame se tirait d'affaire comme elle pouvait. La porte des vivants avait +plus ou moins d'importance, selon le plus ou moins de developpement +de la chambre a laquelle elle conduisait. Chambre et porte se confondent +plus d'une fois en un reduit sans profondeur, decore d'une stele et +d'une table d'offrandes (Fig.111), et protege a l'occasion par un mur +qui fait saillie sur la facade. On a alors une sorte d'avancee, ouvrant +vers le nord, carree au tombeau de Kaapir (Fig.112), irreguliere dans +celui de Nofirhotpou a Saqqarah. (Fig.113). Quand le plan comporte +l'existence d'une ou de plusieurs chambres, la porte est pratiquee au +milieu d'une petite facade architecturale (Fig.114), ou sous un petit +portique soutenu par deux piliers carres, sans base et sans abaque +(Fig.115). Elle est d'une simplicite extreme: deux jambages, ornes de +bas-reliefs representant le defunt et surmontes d'un tambour cylindrique +Grave aux titre et au nom du proprietaire. Dans le tombeau de Pohounika, +a Saqqarah, les montants figurent deux pilastres, couronnes chacun de +deux fleurs de lotus en relief: c'est la un fait unique jusqu'a ce jour. + +[Illustration: Fig. 111] +[Illustration: Fig. 112] +[Illustration: Fig. 113] +[Illustration: Fig. 114] +[Illustration: Fig. 115] + +La chapelle etait generalement petite et se perdait dans la masse de +l'edifice (Fig.116); mais aucune regle precise n'en determinait +l'etendue. Dans le tombeau de Ti, on rencontre d'abord un portique (A), +puis une antichambre carree avec piliers (B), puis un couloir (C), +flanque d'un cabinet sur la droite (D) et debouchant dans une derniere +chambre (E) (Fig.117). Il y a la de l'espace pour plusieurs personnes, +et, en effet, la femme de Ti repose a cote de son mari. Quand le +monument appartenait a un seul personnage, pareille complication n'etait +pas necessaire. Un boyau etrangle et court mene dans une piece oblongue, +ou il tombe a angle droit, par le milieu. Souvent la muraille du fond +est lisse, et l'ensemble offre l'aspect d'une sorte de marteau a tetes +egales (Fig.118); souvent aussi, elle se creuse en face de l'entree, et +l'on dirait une croix dont le chevet serait plus ou moins decoupe +(Fig.119). C'etait la distribution la plus frequente, mais l'architecte +etait libre de la rejeter, si bon lui semblait. Telle chapelle consiste +de deux couloirs paralleles, soudes par un passage transversal +(Fig.120). Dans telle autre, la chambre s'emmanche sur le couloir par +un des angles (Fig.121). Ailleurs, dans le tombeau de Phtahhotpou, le +terrain concede etait resserre entre des constructions anterieures et +ne suffisait pas: on a rattache le mastaba nouveau au mastaba ancien, de +maniere a leur donner une entree commune, et la chapelle de l'un s'est +agrandie de tout l'espace que couvrait celle de l'autre (Fig.122). + +[Illustration: Fig. 116] +[Illustration: Fig. 117] +[Illustration: Fig. 118] +[Illustration: Fig. 119] +[Illustration: Fig. 120] +[Illustration: Fig. 121] +[Illustration: Fig. 122] + +La chapelle etait la salle de reception du double. C'est la que les +parents, les amis, les pretres celebraient le sacrifice funeraire aux +jours prescrits par la loi, "aux fetes du commencement des saisons, a la +fete de Thot, au premier jour de l'an, a la fete d'Ouaga, a la grande +fete de la canicule, a la procession du dieu Minou, a la fete des pains, +aux fetes du mois et de la quinzaine et chaque jour". Ils deposaient +l'offrande dans la piece principale, au pied de la paroi ouest, au +point precis ou se trouvait l'entree de la _maison eternelle_ du mort. +Ce point n'etait pas, comme la _kiblah_ des mosquees ou des oratoires +musulmans, oriente toujours vers la meme region du compas. On le trouve +assez souvent a l'ouest, mais cette position n'etait pas reglementaire. +Il etait marque au debut par une veritable porte, etroite et basse, +encadree et decoree comme la porte d'une maison ordinaire, mais dont la +baie n'etait point percee. Une inscription, tracee sur le linteau en +gros caracteres bien lisibles, commemorait le nom et le rang du maitre. +Des figures en pied ou assises etaient gravees sur les cotes et +rappelaient son portrait aux visiteurs. Un tableau, sculpte ou peint sur +les blocs qui fermaient la baie de la porte, le montrait assis devant un +gueridon et allongeant la main vers le repas qu'on lui apportait. Une +table d'offrandes plate encastree dans le sol, entre les deux montants, +recevait les mets et les boissons. Les vivants partis, le double sortait +de chez lui et mangeait. En principe, la ceremonie devait se renouveler +d'annee en annee, jusqu'a la consommation des siecles; mais il n'avait +pas fallu longtemps aux Egyptiens pour s'apercevoir qu'il n'en pouvait +etre ainsi. Au bout de deux ou trois generations, les morts d'autrefois +etaient delaisses au profit des morts plus recents. Lors meme qu'on +etablissait des fondations pieuses, dont le revenu payait le repas +funebre et les pretres charges de le preparer, on ne faisait que reculer +l'heure de l'oubli. Le moment arrivait tot ou tard, ou le double en +etait reduit a chercher pature parmi les rebuts des villes, parmi les +excrements, parmi les choses ignobles et corrompues qui gisaient +abandonnees sur le sol. Pour obtenir que l'offrande consacree le jour +des funerailles conservat ses effets a travers les ages, on imagina de +la dessiner et de l'ecrire sur les murs de la chapelle (Fig.123). La +reproduction en peinture ou en sculpture des personnes et des choses +assurait a celui au benefice de qui on l'executait la realite des +personnes et des choses reproduites: le double se voyait sur la muraille +mangeant et buvant, et il mangeait et buvait. L'idee une fois admise, +les theologiens et les artistes en tirerent rigoureusement les +consequences. On ne se borna pas a donner des provisions simulees, on y +joignit l'image des domaines qui les produisaient, des troupeaux, des +ouvriers, des esclaves. S'agissait-il de fournir la viande pour +l'eternite? On pouvait se contenter de dessiner les membres d'un boeuf +ou d'une gazelle deja pares pour la cuisine, l'epaule, la cuisse, les +cotes, la poitrine, le coeur et le foie, la tete; mais on pouvait aussi +reprendre de tres haut l'histoire de l'animal, sa naissance, sa vie au +paturage, puis la boucherie, le depecage, la presentation des morceaux. +De meme, a propos des gateaux et des pains, rien n'empechait qu'on +retracat le labourage, les semailles, la moisson, le battage des grains, +la rentree au grenier, le petrissage de la pate. Les vetements, les +parures, le mobilier servaient de pretexte a introduire les fileuses, +les tisserands, les orfevres, les menuisiers. Le maitre domine betes et +gens de sa taille surhumaine. Quelques tableaux discrets le montrent +courant a toutes voiles vers l'autre monde, sur le bateau des +funerailles, le jour ou il avait pris possession de son logis nouveau +(Fig.124). Dans les autres, il est en pleine activite et surveille ses +vassaux fictifs comme il surveillait jadis ses vassaux reels (Fig.125). +Les scenes, si variees et si desordonnees qu'elles semblent etre, ne +sont pas rangees au hasard. Elles convergent toutes vers le semblant de +porte qui etait cense communiquer avec l'interieur. Les plus rapprochees +Representent les peripeties du sacrifice et de l'offrande. Au fur et a +mesure que l'on s'eloigne, les operations et les travaux preliminaires +s'accomplissent chacun a son tour. A la porte, la figure du maitre +semble attendre les visiteurs et leur souhaiter la bienvenue. Les +details changent a l'infini, les inscriptions s'allongent ou s'abregent +au caprice de l'ecrivain, la fausse porte perd son caractere +architectonique et n'est plus souvent qu'une pierre de taille mediocre, +une stele, sur laquelle on consigne le nom du maitre et son etat civil: +grande ou petite, nue ou decoree richement, la chapelle reste toujours +comme la salle a manger, ou plutot comme le garde-manger, ou le mort +puise a son gre quand il a faim. + +[Illustration: Fig. 123--Offrande au defunt Phtahhotpou.] +[Illustration: Fig. 124] +[Illustration: Fig. 125--Phtahhotpou surveillant la rentree des +animaux domestiques.] + +De l'autre cote du mur se cachait une cellule etroite et haute, ou mieux +un couloir, d'ou le nom de _serdab_, que les archeologues lui pretent a +l'exemple des Arabes. La plupart des mastabas n'en ont qu'un; d'autres +en contiennent trois ou quatre (Fig.126). Ils ne communiquent pas entre +eux ni avec la chapelle, et sont comme noyes dans la maconnerie +(Fig.127). S'ils sont relies au monde exterieur, c'est par un conduit +menage a hauteur d'homme (Fig.128) et tellement resserre qu'on a peine +a y glisser la main. Les pretres venaient murmurer des prieres et bruler +des parfums a l'orifice: le double etait au dela et profitait de +l'aubaine ou du moins ses statues l'accueillaient en son nom. Comme sur +la terre, l'homme avait besoin d'un corps pour subsister; mais le +cadavre defigure par l'embaumement ne rappelait plus que de loin la +forme du vivant. La momie etait unique, facile a detruire; on pouvait la +bruler, la demembrer, en disperser les morceaux. Elle disparue, +qu'adviendrait-il du double? Les statues qu'on enfermait dans le serdab +devenaient, par la consecration, les corps de pierre ou de bois du +defunt. La piete des parents les multipliait, et, par suite, multipliait +aussi les supports du double; un seul corps etait une seule chance de +duree pour lui, vingt representaient vingt chances. C'est dans une +intention analogue qu'on joignait aux statues du mort celles de sa +femme, de ses enfants, de ses serviteurs, saisis dans les differents +actes de la domesticite, broyant le grain, petrissant la pate, poissant +les jarres destinees a contenir le vin. Les figures plaquees a la +muraille de la chapelle s'en detachaient et prenaient dans le serdab un +corps solide. Ces precautions n'empechaient pas d'ailleurs qu'on +n'employat tous les moyens pour mettre ce qui restait du corps de chair +a l'abri des causes naturelles de destruction et des attaques de +l'homme. Au tombeau de Ti, un couloir rapide, qui affleure le sol au +milieu de la premiere salle, conduit du dehors au caveau; mais c'est la +une exception presque unique; on y descend par un puits perpendiculaire, +creuse rarement dans un coin de la chapelle, d'ordinaire au centre de la +plate-forme (Fig.129). La profondeur en varie entre 3 et 30 metres. Il +traverse la maconnerie, penetre dans le rocher; au fond, vers le sud, un +couloir, trop bas pour qu'on y chemine debout, donne acces a une +chambre. C'est la que la momie repose, dans un grand sarcophage en +calcaire blanc, en granit rose ou en basalte. Il porte rarement une +inscription, le nom et les titres du mort, plus rarement des ornements; +on en connait pourtant qui simulent la decoration d'une maison +egyptienne avec ses portes et ses fenetres. Le mobilier est des plus +simples: des vases en albatre pour les parfums, des godets ou le pretre +avait verse quelques gouttes des liqueurs offertes au mort, de grandes +jarres en terre cuite rouge pour l'eau, un chevet en albatre ou en bois, +une palette votive de scribe. Apres avoir scelle la momie dans la cuve +qui l'attendait, les ouvriers dispersaient sur le sol les quartiers du +boeuf ou de la gazelle qu'on venait de sacrifier; puis ils muraient avec +soin l'entree du couloir et remplissaient le puits jusqu'a la bouche +d'eclats de pierre meles de sable et de terre. Le tout, largement +arrose, finissait par s'agglutiner en un beton presque impenetrable, +dont la durete defiait tout essai de profanation. Le corps, livre a +lui-meme, ne recevait plus d'autre visite que celle de son ame. L'ame +quittait de temps en temps la region celeste ou elle voyageait en +compagnie des dieux, et descendait se reunir a la momie. Le caveau etait +sa maison, comme la chapelle etait la maison du double. + +[Illustration: Fig. 126] +[Illustration: Fig. 127] +[Illustration: Fig. 128] +[Illustration: Fig. 129] + +Jusqu'a la VIe dynastie, le caveau est nu; une seule fois Mariette y a +trouve des lambeaux d'inscriptions appartenant au _Livre des morts_. +J'ai decouvert a Saqqarah, en 1881, des tombes ou il est orne de +preference a la chapelle. Elles sont en grosses briques et n'ont pour le +sacrifice qu'une niche renfermant la stele. A l'interieur, le puits est +remplace par une petite cour rectangulaire, dans la partie occidentale +de laquelle on ajustait le sarcophage. Au-dessus du sarcophage, on +batissait en calcaire une chambre aussi large et aussi longue que lui, +haute d'environ 1 metre et recouverte de dalles posees a plat. Au fond +ou sur la droite, on reservait une niche qui tenait lieu de serdab. On +menageait au-dessus du toit plat une voute de decharge d'environ 0m,50 +de rayon, et, par-dessus la voute, on placait des lits horizontaux de +briques jusqu'au niveau de la plate-forme. La chambre occupe les deux +tiers environ de la cavite et a l'aspect d'un four, dont la gueule +serait restee beante. Quelquefois, les murs de pierre reposent sur le +couvercle meme du sarcophage, et la chambre n'etait achevee qu'apres +l'enterrement (Fig.130). Le plus souvent, ils s'appuient sur deux +montants de briques, et le sarcophage pouvait etre ouvert ou ferme a +volonte. La decoration, tantot peinte, tantot sculptee, est la meme +partout. Chaque paroi etait comme une maison ou etaient deposes les +objets dessines ou enumeres a la surface; aussi avait-on soin d'y +figurer une porte monumentale, par laquelle le mort avait acces +a son bien. Il trouvait sur la paroi de gauche un monceau de provisions +(Fig.131) et la table d'offrandes; sur celle du fond, des ustensiles de +menage, du linge, des parfums, avec le nom et l'indication des +quantites. Ces tableaux sont un resume de ceux qu'on voit dans la +chapelle des mastabas communs. Si on les a distraits de leur place +primitive, c'est qu'en les transportant au caveau, on les garantissait +contre les dangers de destruction, qui les menacaient dans des salles +accessibles au premier venu, et que leur conservation assurait plus +longtemps au mort la possession des biens qu'ils representaient. + +[Illustration: Fig. 130] + + +2.--LES PYRAMIDES. + + +Les tombes royales ont la forme de pyramides a base rectangulaire et +sont l'equivalent, en pierre ou en brique, du tumulus en terre meuble +qu'on amoncelait sur le corps des chefs de guerre, aux epoques +antehistoriques. Les memes idees prevalaient sur les ames des rois qui +avaient cours sur celles des particuliers. Le plan de la pyramide +comporte donc les trois parties de celui des mastabas: la chapelle, les +couloirs, les chambres funeraires. + +[Illustration: Fig. 131] + +La chapelle est toujours isolee. A Saqqarah, on n'en a decouvert aucune +trace. Elle etait probablement, comme plus tard a Thebes, situee dans le +faubourg de la ville le plus proche de la montagne. A Gizeh, a Abousir, +a Dahshour, les debris en sont encore visibles sur le front de la facade +orientale ou septentrionale. C'etait alors un veritable temple avec +chambres, cours et passages. Les fragments de bas-reliefs qui sont +parvenus jusqu'a nous montrent les scenes du sacrifice et prouvent que +la decoration etait identique a celle des salles publiques du mastaba. +La pyramide proprement dite ne renferme que les couloirs et le caveau +funebre. La plus ancienne dont les textes nous certifient l'existence, +au nord d'Abydos, est celle de Snofrou; les plus modernes appartiennent +aux princes de la XIIe dynastie. La construction de ces monuments a donc +ete, pendant treize ou quatorze siecles, une operation courante, prevue +par l'administration. Le granit, l'albatre, le basalte destines au +sarcophage et a certains details, etaient les seuls materiaux dont +l'emploi et la quantite ne fussent pas regles a l'avance et qu'il fallut +aller chercher au loin. Pour se les procurer, chaque roi envoyait un des +principaux personnages de la cour en mission aux carrieres de la haute +Egypte, et la celerite avec laquelle on rapportait les blocs etait un +titre puissant a la faveur du souverain. Le reste n'exigeait pas tant de +frais. Si le gros oeuvre etait en brique, on moulait la brique sur +place, avec la terre prise dans la plaine au pied de la colline. S'il +etait en pierre, les parties du plateau les plus voisines fournissaient +le calcaire marneux a profusion. On reservait d'ordinaire a la +construction des chambres et au revetement le calcaire de Tourah, qu'on +n'avait meme pas la peine de faire venir specialement de l'autre cote du +Nil. Memphis avait des entrepots toujours pleins, ou l'on puisait sans +cesse pour les edifices publics, et par consequent pour la tombe royale. +Les blocs, pris dans ces reserves et apportes en barque jusque sous la +montagne, montaient a l'emplacement choisi par l'architecte, le long de +chaussees inclinees doucement. La disposition interieure, la longueur +des couloirs, la hauteur sont tres variables; la pyramide de Kheops +culminait a 145 metres environ au-dessus du sol, la plus petite +n'atteignait pas 10 metres. Comme il est malaise de concevoir +aujourd'hui quels motifs ont determine les Pharaons a choisir des +proportions aussi differentes, on a pense que la masse batie etait en +proportion directe du temps consacre a la batir, c'est-a-dire de la +duree de chaque regne. Des qu'un prince montait sur le trone, on aurait +commence par lui eriger a la hate une pyramide assez vaste pour contenir +les parties essentielles du tombeau; puis, d'annee en annee, on aurait +ajoute des couches nouvelles autour du noyau primitif, jusqu'au moment +ou la mort arretait a jamais la croissance du monument. Les faits ne +justifient pas cette hypothese. La moindre des pyramides de Saqqarah +appartient a Ounas, qui regna trente ans; mais les deux imposantes +pyramides de Gizeh ont ete edifiees par Kheops et par Khephren, qui +gouvernerent l'Egypte l'un vingt-quatre, l'autre vingt-trois ans. +Mirinri, qui mourut fort jeune, a une pyramide aussi grande que Pepi II, +qui prolongea sa vie au dela de quatre-vingt-dix ans. Le plan de chaque +pyramide etait trace une fois pour toutes par l'architecte, selon les +instructions qu'il avait recues et les ressources qu'on placait a sa +disposition. Une fois mis en train, l'execution s'en poursuivait jusqu'a +complet achevement des travaux, sans se developper ni se restreindre. + +Les pyramides devaient avoir les faces aux quatre points cardinaux, +comme les mastabas; mais, soit maladresse, soit negligence, la plupart +ne sont pas orientees exactement, et plusieurs s'ecartent sensiblement +du nord vrai. Sans parler des ruines d'Abou-Roash et de +Zaouiet-el-Aryan, qui n'ont pas encore ete etudiees d'assez pres, elles +se partagent naturellement en six groupes, distribues du nord au sud sur +la lisiere du plateau de Libye, de Gizeh au Fayoum, par Abousir, +Saqqarah, Dahshour et Lisht. Le groupe de Gizeh en compte neuf, et, dans +le nombre, celles de Kheops, de Khephren et de Mykerinos, que +l'antiquite classait parmi les merveilles du monde. Le terrain sur +lequel le Kheops repose etait assez irregulier, au moment de la +construction. Un petit tertre qui le dominait fut taille rudement +(Fig.132) et englobe dans la maconnerie, le reste fut aplani et garni +de grosses dalles dont quelques-unes subsistent encore. La pyramide meme +avait une hauteur de cent quarante-cinq metres et une base de deux cent +trente-trois, que l'injure du temps a reduites respectivement a cent +trente-sept et deux cent vingt-sept. Elle garda, jusqu'a la conquete +arabe, un parement en pierres de couleurs diverses, si habilement +assemblees qu'on aurait dit un seul bloc du pied au sommet. Le travail +de revetement avait commence par le haut: la pointe avait ete placee la +premiere, puis les assises s'etaient recouvertes de proche en proche +jusqu'a ce qu'on eut gagne le bas. A l'interieur, tout avait ete calcule +de maniere a cacher le site exact du sarcophage et a decourager les +fouilleurs que le hasard ou leur perseverance auraient mis sur la bonne +voie. Le premier point etait, pour eux, de decouvrir l'entree sous le +revetement qui le masquait. Elle etait a peu pres au milieu de la face +nord (Fig.132), mais au niveau de la dix-huitieme assise, a +quarante-cinq pieds environ au-dessus du sol. Les dalles qui +l'obstruaient une fois deplacees, on penetrait dans un couloir incline, +haut de 1m,06, large de 1m,22, pratique en partie dans la roche vive. Il +descend l'espace de quatre-vingt-dix-sept metres, traverse une chambre +inachevee (C) et se termine dix-huit metres plus loin en cul-de-sac. +C'etait un premier desappointement. Si pourtant on ne se laissait pas +rebuter, et qu'on examinat le passage avec soin, on distinguait dans le +plafond, a dix-neuf metres de la porte, un bloc de granit qui tranchait +sur le calcaire environnant (D). Il etait si dur que les chercheurs, +apres avoir travaille vainement a le briser ou a le dechausser, prirent +le parti de se frayer un chemin a travers les parties de la maconnerie +construites en une pierre plus tendre. L'obstacle tourne, ils +deboucherent dans un couloir ascendant, qui se raccorde au premier +sous un angle de 120 degres et se divise en deux branches (E). L'une +s'enfonce horizontalement vers le centre de la pyramide et se perd dans +une chambre en granit a toit pointu, qu'on appelle, sans raison valable, +_Chambre de la Reine_ (F). L'autre, tout en continuant a monter, change +de forme et d'aspect. C'est maintenant une galerie longue de 45 metres, +haute de 8m,50, batie en belle pierre du Mokatam, si polie et si +finement appareillee qu'on a peine a glisser entre les joints "une +aiguille ou meme un cheveu". Les assises les plus basses portent +d'aplomb l'une sur l'autre, les sept suivantes s'avancent en +encorbellement, de maniere que les dernieres ne soient plus separees au +plafond que par un intervalle de 0m,60. Un obstacle nouveau se dressait +a l'extremite (G). Le couloir qui mene a la chambre du sarcophage etait +clos d'une seule plaque de granit; venait ensuite un petit vestibule +(H), coupe a espaces egaux par quatre herses, egalement en granit, qu'il +fallait briser. Le caveau royal (I) est une chambre en granit, a toit +plat, haute de 5m,81, longue de 10m,43, large de 5m,20; on n'y voit ni +figure ni inscription, rien qu'un sarcophage en granit mutile et sans +couvercle. Telles etaient les precautions prises contre les hommes: +l'evenement a prouve qu'elles etaient efficaces, car la pyramide garda +son depot plus de quatre mille ans. Mais le poids meme des materiaux +etait un danger plus serieux pour elle. On empecha le caveau d'etre +ecrase par les cent metres de pierre qui le protegeaient, en menageant +au-dessus de lui cinq pieces de decharge, basses et superposees (J). La +derniere est abritee par un toit pointu, forme de deux enormes dalles +appuyees par le haut l'une a l'autre. Grace a cet artifice, la pression +centrale fut rejetee presque entiere sur les faces laterales, et le +caveau fut respecte. Aucune des pierres qui le revetent n'a ete ecrasee, +aucune n'a cede d'une ligne depuis le jour ou les ouvriers l'ont scellee +en sa place. + +[Illustration: Fig. 132] + +Les pyramides de Khephren et de Mykerinos ont ete baties a l'interieur +sur un plan different de celle de Kheops. Khephren a deux issues, toutes +deux tournees vers le nord, l'une sur l'esplanade, l'autre a 15 metres +au-dessus du sol. Mykerinos possede encore les debris de son revetement +de granit rose. Le couloir d'entree descend a un angle de 26 deg.,2' et +penetre rapidement dans le roc. La premiere salle qu'il traverse est +decoree de panneaux sculptes dans la pierre et fermee a la sortie par +trois herses en granit. La seconde piece paraissait etre inachevee, mais +ce n'etait la qu'une ruse destinee a tromper les fouilleurs: un couloir +menage dans le sol et soigneusement dissimule donnait acces au caveau. +La reposait la momie dans un sarcophage de basalte sculpte, encore +intact au commencement du siecle: enleve par Vyse, il a sombre sur la +cote d'Espagne avec le navire qui le transportait en Angleterre. La +meme variete de disposition prevaut dans le groupe d'Abousir et dans une +partie de celui de Saqqarah. La grande pyramide de Saqqarah n'est pas +orientee exactement: la face nord s'ecarte de 4 deg.,35 du nord vrai. Elle +n'a point pour base un carre parfait, mais un rectangle allonge de l'est +a l'ouest, de 120m,60 sur 107m,30 de cote. Elle est haute de 59m,68 et +se compose de six cubes a pans inclines, en retraite l'un sur l'autre de +2 metres environ: le plus rapproche du sol a 11m,48 d'elevation, le plus +eloigne 8m,89 (Fig.133). Elle est construite entierement avec le +calcaire de la montagne environnante. Les materiaux sont petits et mal +tailles, les lits d'assise concaves, selon la methode qu'on appliquait +egalement a la construction des quais et des forteresses. Quand on +explore les breches de la maconnerie, on reconnait que la face externe +de chaque gradin est comme habillee de deux enveloppes, dont chacune a +son parement regulier. La masse est pleine, les chambres sont creusees +dans le roc au-dessous de la pyramide. La principale des quatre entrees +donne au nord, et les couloirs forment un veritable dedale au milieu +duquel il est perilleux de s'aventurer: portique a colonnes, galeries, +chambres, tout aboutit a une sorte de puits, au fond duquel etait +pratiquee une cachette, destinee sans doute a contenir les objets les +plus precieux du mobilier funeraire. Les pyramides qui entourent ce +monument extraordinaire ont ete presque toutes edifiees sur un modele +unique (Fig.134) et ne se distinguent que par les proportions. La porte +s'ouvre juste au-dessous de la premiere assise, vers le milieu de la +face septentrionale, et le couloir (B) descend, par une pente assez +douce, entre des murs en calcaire. Il est bouche sur toute son etendue +de gros blocs qu'on doit briser avant de parvenir a la salle d'attente +(C). Au sortir de cette salle, il marche quelque temps encore dans le +calcaire, puis il passe entre quatre murs de granit de Syene poli, apres +quoi le calcaire reparait, et on debouche dans le vestibule (E). La +partie batie en granit est interrompue trois fois, a 60 ou 80 +centimetres d'intervalle, par trois enormes herses de granit (D). +Au-dessus de chacune d'elles se trouve un vide, dans lequel elle etait +maintenue par des supports qui laissaient le passage libre (Fig.135). +La momie une fois introduite, les ouvriers en se retirant enlevaient les +etais, et les trois herses, tombant en place, interceptaient toute +communication avec le dehors. Le vestibule etait flanque, a l'est, d'un +serdab a toit plat, divise en trois niches et encombre d'eclats de +pierre, balayes a la hate par les esclaves, au moment ou l'on nettoyait +les chambres pour y recevoir la momie. La pyramide d'Ounas les a +conservees toutes trois. Dans Teti et dans Mirinri, les murs de +separation ont ete fort proprement enleves, des l'antiquite, et n'ont +laisse d'autre trace qu'une ligne d'attache et une teinte plus blanche +de la paroi, aux endroits qu'ils recouvraient primitivement. Le caveau +(G) s'etendait a l'ouest du vestibule: le sarcophage y etait depose +le long de la muraille occidentale, les pieds au sud, la tete au nord +(H). Le toit des deux chambres principales etait pointu. Il se composait +de larges poutres en calcaire, accotees l'une a l'autre par l'extremite +superieure, appuyees par en bas sur une banquette basse qui courait +exterieurement. La premiere poutre etait surmontee d'une seconde, +celle-ci d'une troisieme, et les trois reunies (I) protegeaient +efficacement le vestibule et le caveau (Fig.136). + +[Illustration: Fig. 133] +[Illustration: Fig. 134--La pyramide d'Ounas.] +[Illustration: Fig. 135] +[Illustration: Fig. 136] + +Les pyramides de Gizeh appartenaient a des Pharaons de la IVe dynastie, +et celles d'Abousir a des Pharaons de la Ve. Les cinq pyramides de +Saqqarah, dont le plan est uniforme, appartiennent a Ounas et aux quatre +premiers rois de la VIe dynastie, Teti, Pepi Ier, Mirinri, Pepi II, et +sont contemporaines des mastabas a caveaux peints que j'ai signales plus +haut. On ne s'etonnera donc point d'y rencontrer des inscriptions et des +ornements. Partout, les plafonds sont charges d'etoiles pour figurer le +ciel de la nuit. Le reste de la decoration est fort simple. Dans la +pyramide d'Ounas, ou elle joue le plus grand role, elle n'occupe que le +fond de la chambre funeraire; la partie voisine du sarcophage avait ete +revetue d'albatre et ornee a la pointe des grandes portes monumentales, +par lesquelles le mort etait cense entrer dans ses magasins de +provisions. Les figures d'hommes et d'animaux, les scenes de la vie +courante, le detail du sacrifice n'y sont point representes et +n'auraient pas d'ailleurs ete a leur place en cet endroit. On les +retracait dans les lieux ou le double menait sa vie publique, et ou les +visiteurs executaient reellement les rites de l'offrande; les couloirs +et le caveau ou l'ame etait seule a circuler ne pouvaient recevoir +d'autre ornementation que celle qui a rapport a la vie de l'ame. Les +textes sont de deux sortes. Les moins nombreux ont trait a la nourriture +du double et sont la transcription litterale des formules par lesquelles +le pretre lui assurait la transmission de chaque objet au dela de ce +monde: c'etait pour lui une ressource supreme, au cas ou les sacrifices +reels auraient ete suspendus, et ou les tableaux magiques de la chapelle +auraient ete detruits. La plus grande partie des inscriptions se +rapportaient a l'ame et la preservaient des dangers qu'elle courait au +ciel et sur la terre. Elles lui revelaient les incantations souveraines +contre la morsure des serpents et des animaux venimeux, les mots de +passe qui lui permettaient de s'introduire dans la compagnie des dieux +bons, les exorcismes qui annulaient l'influence des dieux mauvais. De +meme que la destinee du double etait de continuer a mener l'ombre de la +vie terrestre et s'accomplissait dans la chapelle, la destinee de l'ame +etait de suivre le soleil a travers le ciel et dependait des +instructions qu'elle lisait sur les murailles du caveau. C'etait par +leur vertu que l'absorption du mort en Osiris devenait complete et qu'il +jouissait desormais de toutes les immunites naturelles a la condition +divine. La-haut, dans la chapelle, il etait homme et se comportait a la +facon des hommes; ici, il etait dieu et se comportait a la facon d'un +dieu. + +L'enorme massif rectangulaire que les Arabes appellent +Mastabat-el-Faraoun, le siege de Pharaon (Fig.137), se dresse a cote de +Pepi II. On a voulu y voir, tantot une pyramide inachevee, tantot une +tombe surmontee d'un obelisque; c'est un mastaba royal dont l'interieur +presente l'ordonnance d'une pyramide. Mariette croyait qu'Ounas y etait +enterre, mais les fouilles de ces temps derniers ont rendu cette +attribution impossible. En revanche, elles semblent montrer que la +pyramide meridionale de Dahshour appartient a Snofrou. Si le fait est +confirme par des recherches posterieures, il y a des chances pour que le +groupe entier soit le plus ancien de tous et remonte a la IIIe dynastie. +Il fournit une variante curieuse du type ordinaire. L'une des pyramides +en pierre a la moitie inferieure inclinee de 54,41' sur l'horizon, +tandis qu'a partir de mi-hauteur l'inclinaison change brusquement et est +de 42,59'; on dirait un mastaba couronne d'une mansarde gigantesque. A +Lisht, on quitte l'ancien empire pour les dynasties thebaines, et la +structure se modifie encore: le couloir en pente aboutit a un puits +perpendiculaire, au fond duquel debouchaient des chambres envahies +aujourd'hui par les infiltrations du Nil. Le groupe du Fayoum est tout +entier de la XIIe dynastie, mais les pyramides de Biahmou sont presque +entierement detruites; celle d'Illahoun n'a jamais ete exploree, et +celle de Meidoum, violee avant le siecle des Ramessides, est vide. Elle +consiste en trois tours carrees, a pans legerement inclines et qui +s'etagent en retraite l'une sur l'autre (Fig.138). L'entree est au +nord, a seize metres environ au-dessus du sable. Au dela de vingt +metres, le couloir descend dans le roc; a cinquante-trois, il se +redresse, s'arrete douze metres plus loin, remonte perpendiculairement +vers la surface, et affleure dans le sol du caveau, six metres et demi +plus haut (Fig.139). Un appareil de poutres et de cordes, encore en +place au-dessus de l'orifice, montre que les voleurs ont tire le +sarcophage hors de la chambre, des l'antiquite. L'usage des pyramides ne +cessa pas avec la XIIe dynastie: on en connait a Manfalout, a Hekalli, +au sud d'Abydos, a Mohammeriah, au sud d'Esneh. Jusqu'a l'epoque +romaine, les souverains a demi barbares de l'Ethiopie tinrent a honneur +de donner a leurs tombes la forme pyramidale. Les plus anciennes, celle +de Nouri, ou dorment les Pharaons de Napata, rappellent par la facture +les pyramides de Saqqarah; les plus modernes, celles de Meraouy, +presentent des caracteres nouveaux. Elles sont plus hautes que larges, +de petit appareil et garnies parfois aux angles de bordures carrees ou +arrondies. La face orientale est munie d'une fausse lucarne, surmontee +d'une corniche et flanquee d'une chapelle que precede un pylone. Toutes +ne sont pas muettes: comme sur les murs des tombeaux ordinaires, on y a +retrace des scenes empruntees au Rituel des Funerailles ou aux +vicissitudes de la vie d'outre-tombe. + +[Illustration: Fig. 137] +[Illustration: Fig. 138] +[Illustration: Fig. 139] + + +3.--LES TOMBES DE L'EMPIRE THEBAIN; LES HYPOGEES. + + +Les derniers mastabas connus appartiennent a la XIIe dynastie, encore +sont-ils concentres dans la plaine sablonneuse de Meidoum et n'ont-ils +jamais ete acheves. Deux systemes les remplacerent par toute l'Egypte. +Le premier conserve la chapelle construite au-dessus du sol et combine +la pyramide avec le mastaba. Le second creuse le tombeau entier dans le +roc, la chapelle comme le reste. + +Le quartier de la necropole d'Abydos, ou furent enterrees les +generations du vieil empire thebain, nous offre les exemples les plus +anciens du premier systeme. Les tombes sont en grosses briques crues, +noires, sans melange de paille ni de gravier. L'etage inferieur est un +mastaba a base carree ou rectangulaire, dont le plus long cote atteint +quelquefois douze ou quinze metres; les murs sont perpendiculaires +et rarement assez eleves pour qu'un homme puisse se tenir debout a +l'interieur. Sur cette facon de socle se dresse une pyramide pointue, +dont la hauteur varie entre quatre et dix metres, et dont les faces +etaient revetues d'une couche de pise unie, peinte en blanc. La mauvaise +qualite du sol a empeche qu'on y creusat la salle funeraire; on s'est +donc resigne a la cacher dans la maconnerie. Une sorte de chambre ou +plutot de four, voute en encorbellement, a ete menage au centre et +abrite souvent la momie (Fig.140); plus souvent encore, le caveau a ete +pratique moitie dans le mastaba, moitie dans les fondations, et le vide +superieur n'est la que pour servir de degagement (Fig.141). Dans bien +des cas, il n'y avait aucune chapelle exterieure; la stele, posee sur le +soubassement ou encadree exterieurement sur la face, marque l'endroit du +sacrifice. Ailleurs, on a construit en avancee un vestibule carre ou +les parents s'assemblaient (Fig.142). Assez rarement un mur d'enceinte +construit a hauteur d'appui enveloppe le monument et delimite le terrain +qui lui appartenait. Cette forme mixte demeura fort en usage dans les +cimetieres de Thebes, a partir des premieres annees du moyen empire. +Plusieurs rois de la XIe dynastie et les grands personnages de leur cour +se firent edifier a Drah aboul Neggah des tombes semblables a celles +d'Abydos (Fig.143). Pendant les siecles suivants, les proportions +relatives du mastaba et de la pyramide se modifierent; le mastaba, qui +n'etait souvent qu'un soubassement insignifiant, reprit peu a peu sa +hauteur primitive, tandis que la pyramide s'abaissa et finit par n'etre +plus qu'un pyramidion sans importance (Fig.144). Tous ceux de ces +tombeaux qui ornaient les necropoles thebaines a l'epoque des Ramessides +ont peri, mais les peintures contemporaines nous en font connaitre les +nombreuses varietes, et la chapelle d'un des Apis morts sous +Amenhotpou III est encore la pour prouver que la mode s'en etait etendue +a Memphis. Du pyramidion, quelques traces subsistent a peine; mais le +mastaba est intact. C'est un massif en calcaire, carre, monte sur un +soubassement, etaye de quatre colonnes aux angles et borde d'une +corniche evasee; un escalier de cinq marches mene a la chambre +interieure (Fig.145). + +[Illustration: Fig. 140] +[Illustration: Fig. 141] +[Illustration: Fig. 142] +[Illustration: Fig. 143] +[Illustration: Fig. 144] +[Illustration: Fig. 145] + + +Les modeles les plus anciens du second genre, ceux qu'on voit a Gizeh +parmi les mastabas de la IVe dynastie, ne sont ni grands ni tres ornes. +On commenca a en soigner l'execution vers la VIe dynastie, et dans les +localites lointaines, a Bersheh, a Sheikh-Said, a Kasr-es-Sayad, a +Neggadeh. L'hypogee n'atteignit son plein developpement qu'un peu plus +tard, pendant les siecles qui separent les derniers rois memphites des +premiers rois thebains. Les parties diverses du mastaba s'y retrouvent. +L'architecte choisissait de preference des veines de calcaire bien en +vue, sises assez haut dans la montagne pour ne pas etre menacees par +l'exhaussement progressif du sol, assez bas pour que le cortege funebre +put y monter aisement, et y creusait les tombes. Les plus belles +appartiennent aux principales familles feodales qui se partageaient +l'Egypte: les princes de Minieh reposent a Beni-Hassan, ceux de Khmounou +a Bersheh, ceux de Siout et d'Elephantine a Siout meme et en face +d'Assouan. Tantot, comme a Siout, a Bersheh, a Thebes, elles sont +dispersees aux divers etages de la montagne; tantot, comme a Syene +(Fig.146) et a Beni-Hassan, elles suivent les ondulations du filon et +sont rangees sur une ligne a peu pres droite. Un escalier, construit +sommairement en pierres a moitie brutes, menait de la plaine a l'entree +du tombeau: il est detruit ou enseveli sous les sables a Beni-Hassan et +a Thebes, mais les fouilles recentes ont mis au jour celui d'une des +tombes d'Assouan. Le cortege funebre, apres l'avoir escalade lentement, +s'arretait un moment a l'entree de la chapelle. Le plan n'etait pas +necessairement uniforme dans un meme groupe. Plusieurs des tombeaux de +Beni-Hassan ont un portique dont toutes les parties, piliers, bases, +entablement, ont ete prises dans la roche; pour Amoni et pour +Khnoumhotpou (Fig.147), il se compose de deux colonnes polygonales. A +Syene (Fig.148), la baie etroite qui s'ouvre dans la muraille de +rocher est coupee, vers le tiers de sa hauteur, par un linteau +rectangulaire qui reserve une porte dans la porte meme. A Siout, +l'hypogee d'Hapizoufi etait precede d'un veritable porche d'environ 7 +metres de haut, arrondi en voute, peint et sculpte avec amour. Le plus +souvent on se contentait d'aplanir et de dresser un pan de montagne sur +un espace plus ou moins considerable, selon les dimensions qu'on +pretendait donner au tombeau. Cette operation avait le double avantage +de creer sur le devant une petite plate-forme fermee de trois cotes, et +de developper en facade une surface a peu pres verticale, qu'on +decorait, ou non, a la fantaisie du maitre. La porte pratiquee au +milieu, quelquefois n'avait point de cadre, quelquefois etait encadree +De deux montants et d'un linteau legerement saillants. Les inscriptions, +quand elle en avait, etaient fort simples. Dans le haut, une ou +plusieurs lignes horizontales. A droite et a gauche, une ou deux lignes +verticales, accompagnees d'une figure humaine assise ou debout: c'etait, +avec une priere, le nom, les titres et la filiation du defunt. La +chapelle n'a, en general, qu'une seule chambre carree ou oblongue, au +plafond plat ou legerement voute, sans autre jour que de la porte. +Quelquefois des piliers, tailles en pleine pierre au moment de +l'excavation, lui donnent l'aspect d'une petite salle hypostyle. Amoni +et Khnoumhotpou, a Beni-Hassan, avaient chacun quatre de ces piliers +(Fig.149); d'autres en ont six ou huit et sont d'ordonnance +irreguliere. L'hypogee n deg. 7 etait d'abord une simple salle a plafond +arrondi, de six colonnes sur trois rangs. Plus tard, il fut agrandi vers +la droite, et la partie nouvelle forma une sorte de portique a plafond +plat supporte par quatre colonnes (Fig.150). + +[Illustration: Fig. 146] +[Illustration: Fig. 147] +[Illustration: Fig. 148] +[Illustration: Fig. 149] +[Illustration: Fig. 150] + +Menager un serdab dans la roche vive etait presque impossible, et, +d'autre part, c'etait exposer les statues mobiles au vol ou a la +mutilation que les laisser dans une piece accessible a tout venant. Le +serdab fut transforme et se combina avec la stele des mastabas antiques. +La fausse porte d'autrefois devint une niche pratiquee dans la muraille +du fond, presque toujours en face de la porte reelle. Les statues du +mort et de sa femme y tronent, sculptees dans la pierre vive. Les parois +sont ornees des scenes de l'offrande, et la decoration entiere de +l'hypogee converge vers elle, comme celle du mastaba convergeait vers la +stele. C'est toujours, dans l'ensemble, la meme serie de tableaux, mais +avec des additions notables. La marche du cortege funeraire, la prise de +possession du tombeau par le double, qui sont a peine indiquees +autrefois, s'etalent avec ostentation sur les murs de l'hypogee thebain. +Le convoi se deroule avec ses pleureuses, ses troupes d'amis, ses +porteurs d'offrandes, ses barques, son catafalque traine par des boeufs. +Il arrive a la porte; la momie, dressee sur ses pieds, recoit l'adieu de +la famille et subit les dernieres ceremonies qui doivent l'initier a la +vie d'au dela (Fig.151). Le sacrifice et les preliminaires qu'il +evoque, le labourage, les semailles, la moisson, l'eleve des bestiaux, +les metiers manuels, sont sculptes ou peints, comme jadis, a profusion +de couleurs. Sans doute, bien des details y figurent qu'on ne rencontre +pas sous les premieres dynasties, ou sont absents qui ne manquent jamais +dans le voisinage des pyramides; les siecles avaient marche, et vingt +siecles changent beaucoup aux usages de la vie journaliere, meme dans +l'indestructible Egypte. On y chercherait presque en vain les troupeaux +de gazelles privees, car, sous les Ramses, on n'entretenait plus ces +animaux que par exception a l'etat domestique. En revanche, le cheval +avait envahi la vallee du Nil, et piaffe sur les murs, a l'endroit ou +paissaient les gazelles. Les metiers sont plus nombreux et plus +compliques, les outils plus perfectionnes, les actions du mort plus +variees et plus personnelles. L'idee d'une retribution future n'existait +pas, ou existait peu, au temps ou l'on avait regle la decoration des +tombeaux. Ce que l'homme avait fait ici-bas n'avait aucune influence sur +le sort qui l'attendait dans la mort; bon ou mauvais, du moment que les +rites avaient ete celebres sur lui et les prieres recitees, il etait +riche et heureux. C'en etait donc assez pour etablir son identite +d'enoncer son nom, ses titres, sa filiation; on n'avait que faire de +decrire son passe par le menu. Mais, quand la croyance a des recompenses +ou a des chatiments predomina dans les esprits, on s'avisa qu'il etait +utile de garantir a chacun le merite de ses actions particulieres, et +l'on joignit a l'espece d'extrait de l'etat civil, qui avait suffi +jusqu'alors, des renseignements biographiques precis. Quelques mots +d'abord, puis, vers la VIe dynastie, de vraies pages d'histoire ou un +ministre, Ouni, raconte les services qu'il a rendus sous quatre rois; +puis, vers le commencement du nouvel empire, des dessins et des +tableaux, qui conspirent avec l'ecriture a immortaliser les faits et +gestes du maitre. Khnoumhotpou de Beni-Hassan expose en detail les +origines et la grandeur de ses ancetres. Khiti etale sur ses murailles +les peripeties de la vie militaire: exercices des soldats, danses de +guerre, sieges de forteresses, batailles sanglantes. La XVIIIe dynastie +continue, en cela comme en tout, la tradition des ages precedents. Ai +retrace, dans son bel hypogee de Tell-el-Amarna, les episodes de son +Mariage avec la fille de Khouniaton. Nofirhotpou de Thebes avait recu +d'Harmhabi la decoration du Collier d'or; il reproduit avec complaisance +les moindres circonstances de l'investiture, le discours du roi, +l'annee, le jour ou lui fut conferee la recompense supreme. Tel autre, +qui avait travaille au cadastre, se montre accompagne d'arpenteurs +trainant la chaine et preside a l'enregistrement de la population +humaine, comme Ti presidait jadis au denombrement de ses boeufs. La +stele elle-meme participe au caractere nouveau que revet la decoration +murale. Elle proclame, outre les prieres ordinaires, le panegyrique du +mort, le resume de sa vie, trop rarement son _cursus honorum_ avec dates +a l'appui. + +[Illustration: Fig. 151] + +Quand l'espace le permettait, le caveau tombait directement sous la +chapelle. Le puits, tantot etait pratique au coin d'une des chambres, +tantot s'amorcait au dehors en avant de la porte. Dans les grandes +necropoles, a Thebes par exemple ou a Memphis, la superposition des +trois parties n'etait pas toujours possible; a vouloir donner au puits +la profondeur normale, on risquait d'effondrer les tombeaux situes a +l'etage inferieur de la montagne. On remedia a ce danger, soit en +poussant fort loin un couloir, a l'extremite duquel on forait le puits, +soit en disposant, sur un meme plan horizontal ou moderement incline, +les pieces que le mastaba placait sur un meme plan vertical. Le couloir +est alors perce au milieu de la paroi du fond; la longueur moyenne en +varie entre 6 et 40 metres. Le caveau est presque toujours petit et sans +ornement, ainsi que le couloir. L'ame, sous les dynasties thebaines, se +Passait aussi bien de decoration que sous les dynasties memphites; mais +quand on se decidait a garnir les murailles, les figures et les +inscriptions avaient trait a sa vie et fort peu a la vie du double. Au +tombeau de Harhotpou, qui est du temps des Ousirtasen, et dans les +hypogees du meme genre, les murs, celui de la porte excepte, sont +partages en deux registres. Le superieur appartient au double et porte, +avec la table d'offrandes, l'image des memes objets de menage qu'on voit +dans certains mastabas de la VIe dynastie: etoffes, bijoux, armes, +parfums, dont Harhotpou avait besoin pour assurer a ses membres une +eternelle jeunesse. L'inferieur etait au double et a l'ame, et on lit +les fragments de plusieurs livres liturgiques, _Livre des morts, Rituel +de l'embaumement, Rituel des funerailles_, dont les vertus magiques +protegeaient l'ame et soutenaient le double. Le sarcophage en pierre et +le cercueil lui-meme sont noirs d'ecriture. De meme que la stele etait +comme le sommaire de la chapelle entiere, le sarcophage et le cercueil +etaient le sommaire du caveau et formaient comme une chambre sepulcrale +dans la chambre sepulcrale. Textes, tableaux, tout ce qu'on y voit a +trait a la vie de l'ame et a sa securite dans l'autre monde. + +A Thebes comme a Memphis, ce sont les tombes des rois qu'il convient de +consulter, si l'on veut juger du degre de perfection auquel pouvait +atteindre la decoration des couloirs et du caveau. Des plus anciennes, +qui etaient situees dans la plaine ou sur le versant meridional de la +montagne, rien ne subsiste aujourd'hui. Les momies d'Amenhotpou Ier et +de Thoutmos III, de Soqnounri et d'Harhotpou ont survecu a l'enveloppe +de pierre qui etait censee les defendre. Mais, vers le milieu de la +XVIIIe dynastie, toutes les bonnes places etaient prises, et l'on dut +chercher ailleurs un terrain libre ou etablir un nouveau cimetiere +royal. On alla d'abord assez loin, au fond de la vallee qui debouche +vers Drah abou'l Neggah; Amenhotpou III, Ai, d'autres peut-etre, y +furent enterres; puis on songea a se rapprocher de la ville des vivants. +Derriere la colline qui borne au nord la plaine thebaine, se creusait +Jadis une sorte de bassin, ferme de tous les cotes, et sans autre +communication avec le reste du monde que des sentiers perilleux. Il se +divise en deux branches, croisees presque en equerre: l'une regarde le +sud-est, tandis que l'autre s'allonge vers le sud-ouest et se divise en +rameaux secondaires. A l'est, une montagne se dresse, dont la croupe +rappelle, avec des proportions gigantesques, le profil de la pyramide a +degres de Saqqarah. Les ingenieurs remarquerent que ce vallon etait +separe du ravin d'Amenhotpou III par un simple seuil d'environ 500 +coudees d'epaisseur. Ce n'etait pas de quoi effrayer des mineurs aussi +exerces que l'etaient les Egyptiens. Ils taillerent dans la roche vive +une tranchee, profonde de 50 a 60 coudees, au bout de laquelle un +passage etrangle, semblable a une porte, donne acces dans le vallon. +Est-ce sous Harmhabi, est-ce sous Ramses Ier que fut entrepris ce +travail gigantesque? Ramses Ier est le plus ancien roi dont on ait +retrouve la tombe en cet endroit. Son fils Seti Ier, puis son petit-fils +Ramses II vinrent s'y loger a ses cotes, puis les Ramses l'un apres +l'autre; Hrihor fut peut-etre le dernier et ferma la serie. Ces tombeaux +reunis ont valu a la vallee le nom de Vallee des Rois, qu'elle a garde +jusqu'a nos jours. Le tombeau n'est pas la tout entier. La chapelle est +au loin dans la plaine, a Gournah, au Ramesseum, a Medinet-Habou, et +nous l'avons deja decrite. Comme la pyramide memphite, la montagne +thebaine ne renferme que les couloirs et le caveau. Pendant le jour, +l'ame pure ne courait aucun danger serieux; mais le soir, au moment ou +les eaux eternelles, qui roulent sur la voute des cieux, tombaient vers +l'Occident en larges cascades et s'engouffraient dans les entrailles de +La terre, elle penetrait, avec la barque du soleil et son cortege de +dieux lumineux, dans un monde seme d'embuches et de perils. Douze heures +durant, l'escadre divine parcourait de longs corridors sombres, ou des +genies, les uns hostiles, les autres bienveillants, tantot s'efforcaient +de l'arreter, tantot l'aidaient a surmonter les difficultes du voyage. +D'espace en espace, une porte, defendue par un serpent gigantesque, +s'ouvrait devant elle et lui livrait l'acces d'une salle immense, +remplie de flamme et de fumee, de monstres aux figures hideuses et de +bourreaux qui torturaient les damnes; puis les couloirs recommencaient +etroits et obscurs, et la course a l'aveugle au sein des tenebres, et +les luttes contre les genies malfaisants, et l'accueil joyeux des dieux +propices. A partir du milieu de la nuit, on remontait vers la surface de +la terre. Au matin, le soleil avait atteint l'extreme limite de la +contree tenebreuse et sortait a l'orient pour eclairer un nouveau jour. +Les tombeaux des rois etaient construits sur le modele du monde +infernal. Ils avaient leurs couloirs, leurs portes, leurs salles +voutees, qui penetraient profondement au sein de la montagne. La +distribution dans la vallee n'en etait determinee par aucune +consideration de dynastie ou de succession au trone. Chaque souverain +attaquait le rocher a l'endroit ou il esperait rencontrer une veine de +pierre convenable, et avec si peu de souci des predecesseurs, que les +ouvriers durent parfois changer de direction pour eviter d'envahir un +hypogee voisin. Les devis de l'architecte n'etaient qu'un simple projet, +qu'on modifiait a volonte et qu'on ne se piquait pas d'executer +fidelement; ainsi les mesures et la distribution reelles du tombeau de +Ramses IV (Fig.152) sont en desaccord avec les cotes et l'agencement du +plan qu'un papyrus du musee de Turin nous a conserve (Fig.153). + +[Illustration: Fig. 152] +[Illustration: Fig. 153] + +Rien pourtant n'etait plus simple que la disposition generale: une porte +carree, tres sobre d'ornements, un couloir qui aboutit a une chambre +plus ou moins etendue, au fond de laquelle s'ouvre un second corridor +qui conduit a une seconde chambre, et de la parfois a d'autres salles, +dont la derniere renfermait le cercueil. Dans quelques tombeaux, le tout +est de plain-pied et une pente douce, a peine coupee par deux ou trois +marches basses, conduit de l'entree a la paroi du fond. Dans d'autres, +les parties sont disposees en etage l'une derriere l'autre. Un escalier +long et raide, et un corridor en pente (A) menent, chez Seti Ier +(Fig.154), a un premier appartement (B), compose d'une petite +antichambre et de deux salles a piliers. Un second escalier (C), ouvert +dans le sol de l'antichambre, mene a un second appartement (D) plus +vaste que le premier, et qui abritait le sarcophage. Le tombeau n'etait +pas destine a s'arreter la. Un troisieme escalier (E) avait ete pratique +au fond de la salle principale, qui devait sans doute mener a un nouvel +ensemble de pieces: la mort du roi a seule arrete les ouvriers. Les +variantes de plan ne sont pas tres considerables, si on passe d'un +hypogee a l'autre. Chez Ramses III, la galerie d'entree est flanquee de +huit petites cellules laterales. Presque partout ailleurs, on ne +remarque de differences que celles qui proviennent du degre d'achevement +des peintures et du plus ou moins d'etendue des couloirs. Le plus petit +des hypogees s'arrete a 16 metres, celui de Seti Ier, qui est le plus +long, descend jusqu'a plus de 150 metres et n'est pas acheve. Les memes +ruses qui avaient servi aux ingenieurs des pyramides servaient a ceux +des syringes thebaines pour depister les recherches des malfaiteurs, +faux puits destines a derouter les indiscrets, murailles peintes et +sculptees baties en travers des couloirs; l'enterrement termine, on +obstruait l'entree avec des quartiers de roche, et on retablissait du +mieux qu'on pouvait la pente naturelle de la montagne. + +[Illustration: Fig. 154] + +Seti Ier nous a legue le type le plus complet que nous possedions de ce +genre de sepulture; figures et hieroglyphes y sont de veritables modeles +de dessin et de sculpture gracieuse. L'hypogee de Ramses III est deja +inferieur. La plus grande partie en est peinte assez sommairement: les +jaunes y abondent, les bleus et les rouges rappellent les tons que les +enfants choisissent pour leurs premiers barbouillages. Plus tard, la +mediocrite regne en souveraine, le dessin s'amollit, les couleurs +deviennent de plus en plus criardes, et les derniers tombeaux ne sont +plus que la caricature lamentable de ceux de Seti Ier et de Ramses III. +La decoration est la meme partout, et partout procede du meme principe +qui a preside a la decoration des pyramides. A Thebes comme a Memphis, +il s'agissait d'assurer au double la libre jouissance de sa maison +nouvelle, d'introduire l'ame au milieu des divinites du cycle solaire et +du cycle osirien, de la guider a travers le dedale des regions +infernales; mais les pretres thebains s'ingeniaient a rendre sensible +aux yeux par le dessin ce que les Memphites confiaient par l'ecriture a +la memoire du mort, et lui accordaient de voir ce qu'il etait jadis +oblige de lire sur les parois de sa tombe. Ou les textes d'Ounas +racontent qu'Ounas, identifie au soleil, navigue sur les eaux d'en haut +ou s'introduit dans les Champs Elysees, les scenes de Seti Ier montrent +Seti dans la barque solaire, et celles de Ramses III, Ramses III dans +les Champs Elysees (Fig.155). Ou les murs d'Ounas ne donnent que les +prieres recitees sur la momie pour lui ouvrir la bouche, lui rendre +l'usage des membres, l'habiller, la parfumer, la nourrir, ceux de Seti +Ier representent la momie elle-meme et les statues supports du double +entre les mains des pretres qui leur ouvrent la bouche, les habillent, +les parfument, leur tendent les plats divers du repas funebre. Les +plafonds etoiles des pyramides reproduisent la figure du ciel, mais sans +indiquer a l'ame le nom des etoiles; sur les plafonds de quelques +syringes, les constellations sont tracees chacune avec son image, des +tables astronomiques donnent l'etat du ciel de quinze jours en quinze +jours pendant les mois de l'annee egyptienne, et l'ame n'avait qu'a +lever les yeux pour savoir dans quelle partie du firmament sa course la +menait chaque nuit. L'ensemble est comme un recit illustre des voyages +du soleil, et par suite de l'ame, a travers les vingt-quatre heures du +jour. Chaque heure est representee, et son domaine, qui etait divise en +circonscriptions plus petites dont la porte etait gardee par un serpent +gigantesque, _Face de feu, oeil de flamme, Mauvais oeil_. La troisieme +heure du jour etait celle ou se decidait le sort des ames: le dieu +Toumou les pesait et leur assignait un sejour selon les indications de +la balance. L'ame coupable etait livree aux cynocephales assesseurs du +tribunal, qui la chassaient a coups de verge, apres l'avoir changee en +truie ou en quelque animal impur; innocente, elle passait dans la +cinquieme heure, ou ses pareilles cultivaient les champs, fauchaient les +epis de la moisson celeste, et, le travail accompli, se divertissaient +sous la garde des genies bienveillants. Au dela de la cinquieme heure, +les mers du ciel n'etaient plus qu'un vaste champ de bataille: les +dieux de lumiere pourchassaient, entrainaient, enchainaient le serpent +Apopi et finissaient par l'etrangler a la douzieme heure. Leur triomphe +n'etait pas de longue duree. Le soleil, a peine victorieux, etait +emporte par le courant dans le royaume des heures de la nuit, et des +l'entree, il etait assailli, comme Virgile et Dante aux portes de +l'enfer, par des bruits et par des clameurs epouvantables. Chaque cercle +avait sa voix qu'on ne pouvait confondre avec la voix des autres: l'un +s'annoncait comme par un immense bourdonnement de guepes, l'autre comme +par les lamentations des femmes et des femelles quand elles pleurent les +maris et les males, l'autre comme par un grondement de tonnerre. Le +sarcophage lui-meme etait charge de ces tableaux joyeux ou sinistres. Il +etait d'ordinaire en granit rose ou noir, et si large, que souvent il ne +pouvait entrer dans la vallee par la porte des rois. On devait le hisser +a grand'peine au sommet de la colline de Deir-el-Bahari, puis, de la, le +descendre a destination. Comme il etait la derniere piece du mobilier +funeraire dont on s'occupat, on n'avait pas toujours le loisir de +l'achever. Quand il etait termine, les scenes et les textes qui le +couvrent en faisaient le resume de l'hypogee entier. Le mort y +retrouvait une fois de plus l'image de ses destinees surhumaines et y +apprenait a connaitre le bonheur des dieux. Les tombes privees +recevaient rarement une decoration aussi complete; cependant deux +hypogees de la XXVIe dynastie, celui de Petamenophis a Thebes et celui +de Bokenranf a Memphis, peuvent rivaliser sous ce rapport avec les +syringes royales. Le premier renferme une edition complete du _Livre des +morts_, le second de longs extraits du meme livre et des formules qui +remplissent les pyramides. + +[Illustration: Fig. 155] + +Chaque partie de la tombe, comme elle avait sa decoration, avait son +mobilier particulier. Il ne reste que peu de traces de celui de la +chapelle: la table d'offrandes qui etait en pierre est d'ordinaire tout +ce qui en subsiste. Les objets deposes dans le serdab, dans les +couloirs, dans le caveau, ont mieux resiste aux ravages du temps et des +hommes. Sous l'ancien empire, les statues etaient toujours confinees +dans le serdab. La chambre ne renfermait guere, en dehors du sarcophage, +que des chevets en calcaire et en albatre, des oies en pierre, rarement +des palettes de scribe, tres souvent des vases de formes diverses en +terre cuite, en diorite, en granit, en albatre, en calcaire compact, +enfin des provisions de graines alimentaires, et les ossements des +victimes sacrifiees le jour de l'enterrement. Sous les dynasties +thebaines, le menage du mort devint plus complet et plus riche. Les +statues des domestiques et de la famille, qui jadis accompagnaient dans +le serdab les statues du mort, sont releguees au caveau et diminuent de +taille. En revanche, bien des objets qui jadis etaient simplement +representes sur la muraille s'en sont detaches: ainsi les barques +funeraires avec leur equipage, la momie, les pleureuses, les pretres, +les amis eplores, les offrandes, pains en terre cuite estampes au nom du +maitre, et qu'on appelle improprement cones funeraires, grappes de +raisin et moules en calcaire avec lesquelles le mort etait cense se +fabriquer a lui-meme des boeufs, des oiseaux, des poissons en pate qui +lui tenaient lieu des animaux en chair. Le mobilier, les ustensiles de +toilette et de cuisine, les armes, les instruments de musique abondent, +la plupart brises au moment de la mise au tombeau; on les tuait de la +sorte afin que leur ame allat servir l'ame de l'homme dans l'autre +monde. Les petites statuettes en pierre, en bois, en email bleu, blanc +ou vert, sont jetees par centaines et meme par milliers au milieu de +l'amas des meubles et des provisions. Ce sont d'abord a proprement +parler des reductions des statues du serdab, destinees comme elles a +servir de corps au double, puis a l'ame; on les habille alors comme +l'individu dont elles portent le nom s'habillait pendant la vie. Plus +tard, leur role s'amoindrit, et leurs fonctions se bornerent a repondre +pour le maitre, et a executer, en son lieu et place, les travaux et la +Corvee dans les champs celestes, quand il y etait convoque par les +dieux. On les appelle alors _repondants (Oushbiti)_, on leur met au +poing les instruments de labourage, et on leur donne presque toujours la +semblance d'un corps momifie, dont les mains et le visage seraient +degages des bandelettes. Les canopes, avec leurs tetes d'epervier, de +cynocephale, de chacal et d'homme, etaient reserves, des la XIe +dynastie, aux visceres qu'on etait oblige d'extraire de la poitrine et +du ventre pendant l'embaumement. La momie elle-meme se charge de plus en +plus de cartonnages, de papyrus, d'amulettes qui lui font comme une +armure magique, dont chaque piece preserve les membres et l'ame qui les +anime de la destruction. + +En theorie, chaque Egyptien avait droit a une maison eternelle, edifiee +sur le plan dont je viens d'indiquer les transformations; mais les +petites gens se passaient fort bien de tout ce qui etait necessaire aux +morts de condition. On les enfouissait ou la place coutait le moins, +dans de vieilles tombes violees et abandonnees, dans des fissures +naturelles de la montagne, dans des puits ou dans des fosses communes. +A Thebes, au temps des Ramessides, de grandes tranchees creusees dans le +sable attendaient les cadavres. Les rites accomplis, les fossoyeurs +recouvraient legerement les momies de la journee, parfois isolees, +parfois associees par deux ou trois, parfois empilees, sans qu'on eut +cherche a les disposer par couches regulieres. Quelques-unes n'avaient +de protection que leurs bandages, d'autres etaient enveloppees de +branches de palmier liees en facon de bourriche. Les plus soignees ont +une boite en bois mal degrossie, sans inscription ni peinture. Beaucoup +sont affublees de vieux cercueils d'occasion, qu'on ne s'etait pas donne +la peine d'ajuster a la taille du nouveau proprietaire, ou sont jetees +dans une caisse fabriquee avec les debris de deux ou trois caisses +brisees. De mobilier funeraire, il n'en etait point question pour des +marauds pareils; tout au plus ont-ils avec eux une paire de souliers en +cuir, des sandales en carton peint ou en osier tresse, un baton de +voyage pour les chemins celestes, des bagues en terre emaillee, des +bracelets ou des colliers d'un seul fil de petites perles bleues, des +figurines de Phtah, d'Osiris, d'Anubis, d'Hathor, de Bastit, des yeux +mystiques, des scarabees, surtout des cordes roulees autour du bras, du +cou, de la jambe, de la taille, et destinees a preserver le cadavre des +influences magiques. + + + + +CHAPITRE IV + + + +LA PEINTURE ET LA SCULPTURE + + +Les bas-reliefs et les statues qui decoraient les temples ou les +tombeaux etaient peints pour la plupart. Le granit, le basalte, le +diorite, la serpentine, l'albatre, les pierres colorees naturellement, +echappaient parfois a cette loi de polychromie: le gres, le calcaire, le +bois y etaient soumis rigoureusement, et, si on rencontre quelques +monuments de ces matieres qui ne sont pas enlumines, la couleur a +disparu par accident, ou la piece est inachevee. Le peintre et le +sculpteur etaient donc presque inseparables l'un de l'autre. Le premier +avait a peine acheve son oeuvre que le second s'en emparait, et souvent +le meme artisan s'entendait a manier le pinceau aussi bien que la +pointe. + + +1.--LE DESSIN ET LA COMPOSITION. + + +Nous ne connaissons pas les methodes que les Egyptiens employaient a +l'enseignement du dessin. La pratique leur avait appris a determiner les +proportions generales du corps et a etablir des relations constantes +entre les parties dont il est constitue, mais ils ne s'etaient jamais +inquietes de chiffrer ces proportions et de les ramener toutes a une +commune mesure. Rien, dans ce qui nous reste de leurs oeuvres, ne nous +autorise a croire qu'ils aient jamais possede un canon, regle sur la +longueur du doigt ou du pied humain. Leur enseignement etait de routine +et non de theorie. Ils avaient des modeles que le maitre composait +lui-meme, et que les eleves copiaient sans relache, jusqu'a ce qu'ils +fussent parvenus a les reproduire exactement. Ils etudiaient aussi +d'apres nature, comme le prouve la facilite avec laquelle ils +saisissaient la ressemblance des personnages, et le caractere ou le +mouvement propre a chaque espece d'animaux. Ils jetaient leurs premiers +essais sur des eclats de calcaire planes rudement, sur une planchette +enduite de stuc rouge ou blanc, au revers de vieux manuscrits sans +valeur: le papyrus neuf coutait trop cher pour qu'on le gaspillat a +recevoir des barbouillages d'ecolier. Ils n'avaient ni crayons ni +stylet, mais des joncs, dont le bout, trempe dans l'eau, se divisait en +fibres tenues et formait un pinceau plus ou moins fin, selon la grosseur +de la tige. La palette en bois mince, oblongue, rectangulaire, etait +pourvue a la partie inferieure d'une rainure verticale a serrer la +calame, et creusee a la partie superieure de deux ou plusieurs cavites +renfermant chacune une pastille d'encre seche: la noire et la rouge +etaient le plus usites. Un petit mortier et un pilon (Fig.156) pour +broyer les couleurs, un godet plein d'eau pour humecter et laver les +pinceaux, completaient le trousseau de l'apprenti. Accroupi devant son +modele, palette au poing, il s'exercait a le reproduire en noir, a main +levee et sans appui. Le maitre revoyait son oeuvre et en corrigeait les +defauts a l'encre rouge. + +[Illustration: Fig. 156] + +Les rares dessins qui nous restent sont traces sur des morceaux de +calcaire, en assez mauvais etat pour la plupart. Le British Museum en a +deux ou trois au trait rouge, qui ont peut-etre servi comme de cartons +au decorateur d'un tombeau thebain de la XXe dynastie. Un fragment +du musee de Boulaq porte des etudes d'oies ou de canards a l'encre +noire. On montre a Turin l'esquisse d'une figure de femme, nue au +calecon pres, et qui se renverse en arriere pour faire la culbute: le +trait est souple, le mouvement gracieux, le modele delicat. L'artiste +n'etait pas gene, comme il l'est chez nous par la rigidite de +l'instrument qu'il maniait. Le pinceau attaquait perpendiculairement la +surface, ecrasait la ligne ou l'attenuait a volonte, la prolongeait, +l'arretait, la detournait en toute liberte. Un outil aussi souple se +pretait merveilleusement a rendre les cotes humoristiques ou risibles de +la vie journaliere. Les Egyptiens, qui avaient l'esprit gai et caustique +par nature, pratiquerent de bonne heure l'art de la caricature. Un +papyrus de Turin raconte, en vignettes d'un dessin sur et libertin, les +exploits amoureux d'un pretre chauve et d'une chanteuse d'Amon. Au +revers, des animaux jouent, avec un serieux comique, les scenes de la +vie humaine. Un ane, un lion, un crocodile, un singe se donnent un +concert de musique instrumentale et vocale. Un lion et une gazelle +jouent aux echecs. Le Pharaon de tous les rats, monte sur un char traine +par des chiens, court a l'assaut d'un fort defendu par des chats. Une +chatte du monde, coiffee d'une fleur, s'est prise de querelle avec une +oie: on en est venu aux coups, et la volatile malheureuse, qui ne se +sent pas de force a lutter, culbute d'effroi. Les chats etaient +d'ailleurs les animaux favoris des caricaturistes egyptiens. Un ostracon +du musee de New-York nous en montre deux, une chatte de race assise sur +Un fauteuil, en grande toilette, et un miserable matou qui lui sert a +manger, d'un air piteux, la queue entre les jambes (Fig.157). +L'enumeration des dessins connus est courte, comme on le voit: +l'abondance de vignettes dont on avait coutume d'orner certains ouvrages +compense notre pauvrete en ce genre. Ce sont presque toujours des +exemplaires du _Livre des morts_ et du _Livre de savoir ce qu'il y a +dans l'enfer_. On les copiait par centaines, d'apres des +manuscrits-types, conserves dans les temples ou dans les familles +consacrees hereditairement au culte des morts. Le dessinateur n'avait +donc aucun effort d'imagination a faire. Sa tache consistait uniquement +a imiter le modele qu'on lui donnait, avec toute l'habilete dont il +etait capable. Les rouleaux du _Livre de savoir ce qu'il y a dans +l'enfer_, qui sont parvenus jusqu'a nous, ne sont pas anterieurs a la +XXe dynastie. + +[Illustration: Fig. 157] + +Le faire en est toujours assez mauvais, et les figures ne sont le plus +souvent que des bonshommes traces rapidement et mal proportionnes. Le +nombre des exemplaires du _Livre des morts_ est tellement considerable +qu'on pourrait, rien qu'avec eux, entreprendre une histoire de la +miniature en Egypte: d'aucuns remontent en effet a la XVIIIe dynastie, +d'autres sont contemporains des premiers Cesars. Les plus anciens sont +generalement d'une execution remarquable. Chaque chapitre est accompagne +d'une vignette qui represente un dieu, homme ou bete, un embleme divin, +le mort en adoration devant la divinite. Ces petits motifs sont ranges +quelquefois en une seule ligne au-dessus du texte courant (Fig.158), +quelquefois disperses a travers les pages, comme les majuscules ornees +de nos manuscrits. D'espace en espace, de grands tableaux occupent toute +la hauteur du feuillet, l'enterrement au debut, le jugement de l'ame +vers le milieu, l'arrivee du mort aux champs d'Ialou vers la fin de +l'ouvrage. L'artiste avait la beau jeu a deployer son talent et a nous +donner la mesure de ses forces. La momie d'Hounofir est debout devant la +stele et le tombeau (Fig.159); les femmes de la famille pleurent sur +elle, tandis que les hommes et le pretre lui presentent l'offrande. Les +papyrus des princes et princesses de la famille de Pinotmou, qui sont au +musee de Boulaq, montrent que les bonnes traditions de l'ecole se +maintinrent, chez les Thebains, jusqu'a la XXIe dynastie. La decadence +vint rapidement sous les regnes suivants, et, pendant des siecles, nous +ne trouvons plus que des dessins grossiers et sans valeur. La chute de +la domination persane produisit une renaissance. Les tombeaux de +l'epoque grecque nous ont rendu des papyrus a vignettes soignees, d'un +style sec et minutieux, qui contraste singulierement avec la maniere +large et hardie des temps anterieurs. Le pinceau a pointe large avait +ete remplace par le pinceau a pointe fine. Les scribes rivaliserent a +qui menerait les lignes les plus deliees, et les traits dont ils se +complurent a surcharger les accessoires de leurs figures, barbe, +cheveux, plis du vetement, sont quelquefois si tenus qu'on a peine a les +distinguer sans loupe. Si precieux que soient ces documents, ils ne +suffiraient pas a nous faire apprecier la valeur et les procedes de +travail des artistes egyptiens; c'est aux murailles des temples ou des +tombeaux que nous devons nous adresser si nous desirons connaitre leurs +habitudes de composition. + +[Illustration: Fig. 158] +[Illustration: Fig. 159] + +Les conventions de leur dessin different sensiblement de celles du +notre. Homme ou bete, le sujet n'etait jamais qu'une silhouette a +decouper sur le fond environnant. On cherchait donc a demeler, parmi les +formes, celles-la seules qui offrent un profil accentue, et que le +simple trait pouvait saisir et amener sur une surface plane. Pour les +animaux, le probleme n'offrait rien de complique: l'echine et le ventre, +la tete et le cou, allonges parallelement au sol, se profilent d'une +seule venue, les pattes sont bien detachees du corps. Aussi les animaux +sont-ils pris sur le vif, avec l'allure, le geste, la flexion des +membres, particuliere a chaque espece. La marche lente et mesuree du +boeuf, le pas court, l'oreille meditative, la bouche ironique de l'ane, +le trot menu et saccade des chevres, le coup de rein du levrier en +chasse, sont rendus avec un bonheur constant de ligne et d'expression. +Et si des animaux domestiques on passe aux sauvages, la perfection n'est +pas moindre. Jamais on n'a mieux exprime qu'en Egypte la force calme du +lion au repos, la demarche sournoise et endormie du leopard, la grimace +des singes, la grace un peu grele de la gazelle et de l'antilope. Il +n'etait pas aussi facile de projeter l'homme entier sur un meme plan, +sans s'ecarter de la nature. L'homme ne se laisse pas reproduire +aisement par la ligne seule, et la silhouette supprime une part trop +grande de sa personne. La chute du front et du nez, la coupe des levres, +le galbe de l'oreille, disparaissent quand la tete est dessinee de face. +Il faut, au contraire, que le buste soit pose de face pour que la ligne +des epaules se developpe en son entier, et pour que les deux bras +soient visibles a droite et a gauche du corps. Les contours du ventre se +modelent mieux lorsqu'on les apercoit de trois quarts et ceux des jambes +lorsqu'on les prend de cote. Les Egyptiens ne se firent point scrupule +de combiner, dans la meme figure, les perspectives contradictoires que +produisent l'aspect de face et l'aspect de profil. La tete, presque +toujours munie d'un oeil de face, est presque toujours plantee de profil +sur un buste de face, le buste surmonte un tronc de trois quarts, et le +tronc s'etaye sur des jambes de profil. Ce n'est pas qu'on ne rencontre +assez souvent des figures etablies, ou peu s'en faut, selon les regles +de notre perspective. La plupart des personnages secondaires que +renferme le tombeau de Khnoumhotpou ont essaye de se soustraire a la loi +de malformation; ils ont le buste de profil, comme la tete et les +jambes, mais ils portent en avant tantot l'une, tantot l'autre des +epaules, afin de bien montrer leurs deux bras (Fig.160). L'effet n'est +pas des plus heureux, mais examinez le paysan qui gave une oie, et +surtout celui qui pese sur le cou d'une gazelle pour l'obliger a +s'accroupir (Fig.161): l'action des bras et des reins est rendue +exactement, la fuite du dos est reguliere, les epaules, entrainees en +arriere par le deplacement des bras, font saillir la poitrine sans en +exagerer l'ampleur, le haut du corps tourne bien sur les hanches. Les +lutteurs de Beni-Hassan s'attaquent et s'enlacent, les danseuses et les +servantes des hypogees thebains se meuvent avec une liberte parfaite +(Fig.162). Ce sont la des exceptions; ailleurs, la tradition a ete plus +forte que la nature, et les maitres egyptiens continuerent jusqu'a la +fin a deformer la figure humaine. Leurs hommes et leurs femmes sont donc +de veritables monstres pour l'anatomiste, et cependant ils ne sont ni +aussi laids ni aussi risibles qu'on est porte a le croire, en etudiant +les copies malencontreuses que nos artistes en ont faites souvent. Les +membres defectueux sont allies aux corrects avec tant d'adresse, qu'ils +paraissent etre soudes comme naturellement. Les lignes exactes et les +fictives se suivent et se completent si ingenieusement qu'elles semblent +se deduire necessairement les unes des autres. + +[Illustration: Fig. 160] +[Illustration: Fig. 161] +[Illustration: Fig. 162] + +La convention une fois reconnue et admise, on ne saurait trop admirer +l'habilete technique dont temoignent beaucoup de monuments. Le trait est +net, ferme, lance resolument et longuement mene. Dix ou douze coups de +pinceau suffisent a etablir une figure de grandeur naturelle. Un seul +trait enveloppait la tete de la nuque a la naissance du cou, un seul +marquait le ressaut des epaules et la tombee des bras. Deux traits +ondules a propos cernaient le contour exterieur, du creux de l'aisselle +a la pointe des pieds, deux arretaient les jambes, deux les bras. Les +details du costume et de la parure, d'abord indiques sommairement, +etaient repris un a un et acheves minutieusement: on peut compter +presque les tresses de la chevelure, les plis du vetement, les emaux de +la ceinture ou des bracelets. Ce melange de science naive et de +gaucherie voulue, d'execution rapide et de retouche patiente, n'exclut +ni l'elegance des formes, ni la grace et la verite des attitudes, ni la +justesse des mouvements. Les personnages sont etranges, mais ils vivent, +et, qui veut se donner la peine de les regarder sans prejuge, leur +etrangete meme leur prete un charme, que n'ont pas des oeuvres plus +recentes et plus conformes a la verite. + +Les Egyptiens ont donc su dessiner. Ont-ils, comme on le dit souvent, +ignore l'art de composer un ensemble? Prenez une scene au hasard dans un +des hypogees thebains, celle qui represente le repas funeraire offert au +prince Harmhabi par les gens de sa famille (Fig.163). C'est un sujet +moitie ideal, moitie reel. Le defunt et ceux des siens qui sont deja de +son monde y figurent a cote des vivants, visibles, mais non meles; ils +assistent plus qu'ils ne prennent part au banquet. Harmhabi siege donc +sur un pliant, a la gauche du spectateur. Il a sur les genoux une petite +princesse, une fille d'Amenhotpou III, dont il etait le pere nourricier +et qui etait morte avant lui. Sa mere, Sonit, trone a sa droite, en +retraite, sur un grand fauteuil, et de la main gauche lui serre le bras, +de l'autre lui tend une fleur de lotus; une gazelle mignonne, peut-etre +enterree aupres d'elle, comme la gazelle decouverte a cote de la reine +Isimkheb dans le puits de Deir-el-Bahari, est attachee a l'un des pieds +du fauteuil. Ce groupe surnaturel est de taille heroique. Assis, +Harmhabi et sa mere ont le front de niveau avec celui des femmes qui se +tiennent debout devant eux; il fallait en effet que les dieux fussent +toujours plus grands que les hommes, les rois plus grands que leurs +sujets, les maitres du tombeau plus grands que les vivants. Les parents +et les amis sont ranges sur une seule ligne, la face aux ancetres, et +semblent causer entre eux. Le service est commence. Les jarres de vin et +de biere, posees a la file sur leurs selles en bois, sont deja ouvertes. +Deux jeunes esclaves, puisant a merci dans un vase d'albatre, frottent +les vivants d'essences odorantes. Deux femmes en toilette d'apparat +presentent aux morts des coupes en metal remplies de fleurs, de grains +et de parfums, qu'elles deposent au fur et a mesure sur une table +carree; trois autres accompagnent de leur musique et de leur danse +l'hommage des premieres. Comme ici le tombeau est la salle du festin, il +n'y a d'autre fond au tableau que la paroi couverte d'hieroglyphes, a +laquelle les invites etaient adosses pendant la ceremonie. Ailleurs, le +theatre de l'action est indique clairement par des touffes d'herbe ou +par des arbres, si elle se passe en rase campagne, par du sable rouge, +si elle se passe au desert, par des fourres de joncs et de lotus, si +elle se passe dans les marais. Une femme de qualite rentre chez elle +(Fig.164). Une de ses filles, pressee par la soif, boit un long trait +d'eau a meme une goulleh; deux petits enfants nus, un garcon et une +fillette a tete rase, sont accourus vers la mere jusqu'a la porte de la +rue, et recoivent, des mains d'une servante, des joujoux qu'on leur a +rapportes du dehors. Une treille, habillee de vignes, des arbres charges +de fruits poussent au second plan: nous sommes dans un jardin, mais la +maitresse et ses deux filles ainees l'ont traverse sans s'y arreter et +sont entrees dans la maison. La facade, levee a moitie, laisse voir ce +qu'elles font: trois servantes leur servent des rafraichissements. Le +tableau n'est pas mal compose et pourrait etre transcrit sur la toile +par un moderne sans exiger trop de changements; seulement la meme +maladresse, ou le meme parti pris, qui obligeait l'Egyptien a emmancher +une tete de profil sur un buste de face, l'a empeche de disposer ses +plans en fuite l'un derriere l'autre, et l'a reduit a inventer des +procedes plus ou moins ingenieux pour remedier a l'absence presque +complete de perspective. + +[Illustration: Fig. 163] +[Illustration: Fig. 164] + +Et d'abord, la plupart des personnages qui concourent a une meme action +etaient rabattus sur un meme plan, isoles autant que possible, pour +eviter que la silhouette de l'un recouvrit celle de l'autre; sinon, on +les superposait a plat, comme s'ils n'avaient eu que deux dimensions et +point d'epaisseur. Un bouvier qui marche au milieu de ses boeufs repose +directement sur la ligne de terre aussi bien que la bete qui lui cache +le ventre et la cuisse. Le soldat le plus lointain d'une compagnie qui +s'avance en bon ordre au son de la trompette a la tete et les pieds au +meme niveau que le soldat le plus voisin du spectateur (Fig.165). +Lorsque des chars defilent devant Pharaon, on jurerait que leurs roues +s'emboitent exactement dans la meme orniere, si la caisse du premier ne +masquait en partie l'attelage du second (Fig.166). Dans ces exemples, +les personnes et les choses sont, par accident ou par nature, placees +assez pres l'une de l'autre pour que le defaut ne paraisse pas trop +choquant, et l'artiste egyptien a use du meme procede qu'ont employe +plus tard les sculpteurs grecs. Ailleurs, il a cherche a s'approcher +davantage de la verite. Les archers de Ramses III a Medinet-Habou font +un effort presque heureux pour se tenir en perspective: la file des +casques s'abaisse et celle des arcs se releve regulierement, mais tous +les pieds s'appuient sur une seule raie de sol, et la ligne qu'ils +tracent ne suit pas, comme elle devrait, le mouvement des autres lignes +(Fig.167). Ce mode de representation n'est pas rare a l'epoque +thebaine. On l'adoptait de preference lorsqu'on voulait figurer des +troupes d'hommes ou d'animaux placees sur un rang et entrainees au meme +acte d'une meme impulsion; mais il avait l'inconvenient, grave aux yeux +des Egyptiens, de supprimer presque entierement le corps des +personnages, le premier excepte, et de n'en laisser subsister qu'un +contour insuffisant. Lors donc qu'on ne pouvait ramener toutes les +figures sur le devant du tableau, sans risquer d'en cacher une partie, +on decomposait l'ensemble en plusieurs groupes, dont chacun representait +un episode, et qu'on distribuait l'un au-dessus de l'autre dans le meme +plan vertical. La hauteur de chacun d'eux ne depend en rien de la place +qu'ils occupaient dans la perspective normale, mais du nombre d'etages +superposes dont l'artiste pensait avoir besoin pour rendre completement +sa pensee. Elle equivaut d'ordinaire a la moitie du registre principal, +s'il se contentait de deux etages, au tiers s'il en voulait trois, et +ainsi de suite. Cependant, lorsqu'il s'agit de simples accessoires, le +registre qui les contient peut etre plus bas que les autres; ainsi, au +festin funebre d'Harmhabi, les amphores sont entassees dans un moindre +espace que celui ou siegent les convives. Les scenes secondaires etaient +separees le plus souvent par une barre horizontale, mais le trait de +division n'etait pas indispensable, et, surtout quand on avait a figurer +des masses profondes d'individus rangees regulierement, les plans +verticaux s'imbriquaient, pour ainsi dire, l'un sur l'autre, dans des +proportions variables au caprice du dessinateur. A la bataille de +Qodshou, les files de la phalange egyptienne se dominent successivement +de toute la hauteur du buste (Fig.168), et celles des bataillons +hittites se depassent a peine de la tete (Fig.169). Et les deformations +que subissent les groupes d'hommes et d'animaux ne sont point parmi les +plus fortes qu'on se soit permises en Egypte: les maisons, les terrains, +les arbres, les eaux, ont ete defigures comme a plaisir. Un rectangle, +pose de champ sur un des cotes longs et raye de rubans ondules, +represente un canal; si vous en doutez, des poissons et des crocodiles +sont la comme enseigne, pour bien montrer que vous devez voir de l'eau +et non autre chose. Des bateaux sont en equilibre sur le bord superieur, +des troupeaux plonges jusqu'au ventre passent a gue, un pecheur a la +ligne marque l'endroit ou le Nil cesse et ou la berge commence. +Ailleurs, le rectangle est comme suspendu a mi-tronc de cinq ou six +palmiers (Fig.170); on comprend aussitot que l'eau coule entre deux +rangs d'arbres. Ailleurs encore, au tombeau de Rekhmiri, les arbres sont +couches proprement le long des quatre rives, et le profil d'une barque +et d'un mort, hales par des profils d'esclaves, se promenent naivement +sur l'etang vu de face (Fig.171). Les hypogees thebains de l'epoque des +Ramessides fournissent aisement chacun plusieurs exemples d'artifices +nouveaux et, quand on les a releves, on finit par ne plus savoir ce +qu'on doit admirer le plus, l'obstination des Egyptiens a ne pas trouver +les lois naturelles de la perspective, ou la fecondite d'esprit dont ils +ont fait preuve pour inventer tant de relations fausses entre les +objets. + +[Illustration: Fig. 165] +[Illustration: Fig. 166] +[Illustration: Fig. 167] +[Illustration: Fig. 168] +[Illustration: Fig. 169] +[Illustration: Fig. 170] +[Illustration: Fig. 171] + +Appliques a de vastes etendues, leurs procedes de composition choquent +moins qu'ils ne font a des sujets de petites dimensions. On sent +d'instinct que l'artiste le plus habile n'aurait pu se garder de tricher +quelquefois avec la perspective, s'il avait eu a couvrir les surfaces +immenses des pylones, et cela rend l'oeil plus indulgent. Aussi bien les +motifs qu'on donnait a traiter dans d'aussi grands cadres n'offrent +jamais une unite rigoureuse. Assujettis que les gens etaient a perpetuer +le souvenir victorieux d'un Pharaon, Pharaon joue necessairement chez +eux le premier role; mais, au lieu de choisir parmi ses hauts faits un +episode dominant, le plus propre a mettre sa grandeur en lumiere, ils +prenaient plaisir a juxtaposer tous les moments successifs de ses +campagnes. Attaque de nuit du camp egyptien par une bande d'Asiatiques, +envoi par le prince de Khiti d'espions destines a donner le change sur +ses intentions, la maison militaire du roi surprise et enfoncee par les +chariots hittites, la bataille de Qodshou et ses peripeties, les pylones +de Louxor et du Ramesseum portent comme un bulletin illustre de la +campagne de Ramses II contre les Syriens en l'an V de son regne: ainsi +les peintres des premieres ecoles italiennes deroulaient, dans le meme +milieu, d'une suite non interrompue, les episodes d'une meme histoire. +Les scenes sont repandues irregulierement sur la muraille, sans +separation materielle, et l'on est expose parfois, comme pour les +bas-reliefs de la colonne Trajane, a mal couper les groupes et a +brouiller les personnages. Cette maniere de proceder est reservee +presque exclusivement a l'art officiel. A l'interieur des temples et +dans les tombeaux, les parties diverses d'un meme tableau sont +distribuees en registres, qui montent et s'etagent du soubassement a la +corniche. C'est une difficulte de plus ajoutee a celles qui nous +empechent de comprendre les intentions et la maniere des dessinateurs +egyptiens; nous nous imaginons souvent voir des sujets isoles, quand +nous avons devant les yeux les membres disjoints de ce qui n'etait pour +eux qu'une meme composition. + +Prenez une des parois du tombeau de Phtahhotpou a Saqqarah (Fig.172). +Si vous desirez saisir le lien qui en rattache les parties, comparez-la +a un monument d'epoque greco-romaine, la mosaique de Palestrine, qui +represente a peu pres les memes scenes, mais groupees d'une facon plus +conforme a nos habitudes d'oeil et d'esprit (Fig.173). Le Nil baigne le +bas du tableau et s'etale jusqu'au pied des montagnes. Des villes +sortent de l'eau, des obelisques, des fermes, des tours de style +greco-italien, plus semblables aux fabriques des paysages pompeiens +qu'aux monuments des Pharaons; seul, le grand temple situe au second +plan, sur la droite, et vers lequel se dirigent deux voyageurs, est +precede d'un pylone, auquel sont adosses quatre colosses osiriens, et +rappelle l'ordonnance generale de l'architecture egyptienne. A gauche, +des chasseurs, portes sur une grosse barque, poursuivent l'hippopotame +et le crocodile a coups de harpon. A droite, une compagnie de +legionnaires, massee devant un temple et precedee d'un pretre, parait +saluer au passage une galere qui file a toutes rames le long du rivage. +Au centre, des hommes et des femmes a moitie nues chantent et boivent, a +l'abri d'un berceau sous lequel coule un bras du Nil. Des canots en +papyrus montes d'un seul homme, des bateaux de formes diverses comblent +les vides de la composition. Le desert commence derriere la ligne des +edifices, et l'eau forme de larges flaques que surplombent des collines +abruptes. Des animaux reels ou fantastiques, poursuivis par des bandes +d'archers a tete rase, occupent la partie superieure du tableau. De meme +que le mosaiste romain, le vieil artiste egyptien s'est place sur le +Nil et a reproduit tout ce qui se passait entre lui et l'extreme +horizon. Au bas de la paroi, le fleuve coule a pleins bords, les bateaux +vont et viennent, les matelots echangent des coups de gaffe. Au-dessus, +la berge et les terrains qui avoisinent le fleuve: une bande d'esclaves, +caches dans les herbes, chassent a l'oiseau. Au-dessus encore, on +fabrique des canots, on tresse la corde, on ouvre et on sale des +poissons. Enfin, sous la corniche, les collines nues et les plaines +ondulees du desert, ou des levriers forcent la gazelle, ou des chasseurs +court-vetus lassent le gibier. Chaque registre repond a un des plans du +paysage; seulement l'artiste, au lieu de mettre les plans en +perspective, les a separes et superposes. Partout dans les tombeaux on +retrouve la meme disposition: des scenes d'inondation et de vie civile +au bas des murailles, dans le haut, la montagne et la chasse. Parfois le +dessinateur a intercale entre deux des patres, des laboureurs, des gens +de metier; parfois il fait succeder brusquement la region des sables a +la region des eaux et supprime l'intermediaire. La mosaique de +Palestrine et les parois des tombeaux pharaoniques reproduisent donc un +meme ensemble de sujets, traites d'apres les conventions et les procedes +de deux arts differents. Comme la mosaique, les parois des tombeaux +forment, non pas une suite de scenes independantes, mais une composition +reglee, dont ceux qui savent lire la langue artistique de l'epoque +demelent aisement l'unite. + +[Illustration: Fig. 172] +[Illustration: Fig. 173] + + +2.--LES PROCEDES TECHNIQUES. + + +La preparation des surfaces a couvrir exigeait beaucoup de temps et +beaucoup de soin. Comme l'imperfection des procedes de construction ne +permettait pas a l'architecte de planer avec exactitude les parements +exterieurs des murs du temple ou des pylones, il fallait bien que le +decorateur s'accommodat d'une surface legerement bombee ou deprimee par +endroits. Du moins etait-elle formee de blocs a peu pres homogenes: les +filons de calcaire ou l'on creusait les hypogees contenaient presque +toujours des rognons de silex, des fossiles, des chapelets de coquilles +petrifiees. On remediait a ces defauts de facons differentes, selon que +la decoration devait etre peinte ou sculptee. Dans le premier cas, apres +avoir degrossi la paroi, on appliquait sur la surface encore rugueuse un +crepi d'argile noire et de paille hachee menu, semblable au melange avec +lequel on fabriquait la brique. Dans le second, on s'arrangeait autant +que possible de maniere a eviter les inegalites de la pierre. Quand +elles tombaient dans le champ des figures, mais n'offraient point trop +de resistance au ciseau, on les laissait subsister, sinon on les +enlevait et on bouchait le trou avec du ciment blanchatre ou des +morceaux de calcaire ajustes. Ce n'etait point petite affaire, et l'on +cite telle salle de tombeau ou chaque paroi est incrustee au quart de +dalles rapportees. Ce travail preliminaire acheve, on repandait sur +l'ensemble une couche mince de platre fin, gache avec du blanc d'oeuf, +qui masquait l'enduit ou le rapiecage, et formait un champ lisse et +poli, sur lequel le pinceau du dessinateur pouvait glisser librement. + +On rencontre un peu partout, et jusque dans les carrieres, des chambres +ou parties de chambres inachevees, qui gardent encore l'esquisse a +l'encre rouge ou noire des bas-reliefs dont elles devaient etre +revetues. Le modele, execute en petit, etait mis au carreau et +transporte sur la muraille a grande echelle par les aides et par les +eleves. En quelques endroits, le sujet est indique sommairement par deux +ou trois coups de calame hatifs: tel est le cas pour certaines scenes +des tombeaux thebains que Prisse a relevees avec soin (Fig.174). +Ailleurs, le trait est entierement termine et les figures n'attendent +plus sur le treillis que l'arrivee du sculpteur. Quelques praticiens se +contentaient de determiner la position des epaules et l'aplomb des corps +par des lignes horizontales et verticales, sur lesquelles ils notaient +la hauteur du genou, des hanches et des membres (Fig.175). D'autres, +plus confiants dans leurs propres forces, abordaient le tableau a meme +et placaient leurs personnages sans secours d'aucune sorte; ainsi, les +artistes qui ont decore la syringe de Seti Ier et les salles +meridionales du temple d'Abydos. Leur trait est si net et leur facilite +d'execution si surprenante qu'on les a soupconnes d'avoir employe des +poncifs decoupes a l'avance. C'est une opinion dont on revient bien +vite, quand on examine de pres leurs figures et qu'on se donne la peine +de les mesurer au compas. La taille est plus mince chez les unes, les +contours de la poitrine sont plus accentues chez les autres ou les +jambes moins ecartees. Le maitre n'avait pas grand'chose a corriger dans +l'oeuvre de ces gens-la. Il redressait ca et la une tete, accentuait ou +attenuait la saillie d'un genou, modifiait un detail d'ajustement. Une +fois pourtant, a Kom-Ombo, dans un portique d'epoque greco-romaine, +plusieurs des divinites du plafond avaient ete mal orientees et posaient +les pieds ou elles auraient du avoir le bras: il les a remises en +position sur le meme carreau, sans effacer l'esquisse primitive. La, du +moins, il avait apercu l'erreur a temps: a Karnak, sur la paroi +septentrionale de la salle hypostyle, et a Medinet-Habou, il ne l'a +reconnue qu'apres que le sculpteur avait acheve son travail. Les figures +de Seti Ier et de Ramses III penchaient trop en arriere et paraissaient +pretes a perdre l'equilibre: il les empata de ciment ou de stuc, puis +les fit tailler a nouveau. Aujourd'hui, le ciment est tombe, et les +traces du premier ciseau sont redevenues visibles. Seti Ier et Ramses +III ont deux profils, l'un a peine marque, l'autre leve franchement sur +la surface de la pierre (Fig.176). + +[Illustration: Fig. 174] +[Illustration: Fig. 175] +[Illustration: Fig. 176--Double profil de Ramses III.] + +Les sculpteurs egyptiens n'etaient pas aussi bien equipes que les +notres. Un des scribes agenouilles en calcaire du musee de Boulaq a ete +taille au ciseau; les sillons lisses qu'avait laisses l'instrument sont +visibles sur son epiderme. Une statue en serpentine grisatre du meme +musee a garde la trace de deux outils differents: le corps est tout +mouchete des coups de pointe, la tete est encore informe, mais le bloc +qui les renferme a ete degrossi a petits eclats par la marteline. +D'autres constatations du meme genre et l'etude des monuments nous +ont appris qu'on employait aussi le violon (Fig.177), la gradine, la +gouge; mais de longues discussions se sont elevees sur la question de +savoir si ceux de leurs instruments qui etaient en metal etaient en fer +ou en bronze. Le fer, a-t-on dit, etait considere comme impur. Personne +n'aurait pu l'employer, meme aux usages les plus vils de la vie, sans +contracter une souillure prejudiciable a l'ame en ce monde et dans +l'autre. Mais l'impurete d'un objet n'a jamais suffi a en empecher +l'emploi. Les porcs, eux aussi, etaient impurs. On les elevait pourtant +et en nombre assez considerable, au moins dans certains cantons, pour +permettre au bon Herodote de raconter qu'on les lachait sur les champs, +apres les semailles, afin d'enterrer le grain. D'ailleurs le fer, comme +bien des choses en Egypte, etait pur ou impur selon les circonstances. +Si certaines traditions l'appelaient _l'os de Typhon_ et le tenaient +pour funeste, d'autres aussi anciennes pretendaient qu'il etait la +matiere meme du firmament, et elles avaient assez d'autorite pour qu'on +l'appelat couramment _Banipit_, le metal celeste. Les quelques outils, +dont on a trouve les fragments dans la maconnerie des pyramides, sont en +fer, non en bronze, et si les objets antiques en fer sont si rares +aujourd'hui, par comparaison aux objets en bronze, cela tient a ce que +le fer n'est pas protege contre la destruction par son oxyde, comme le +bronze l'est par le sien. La rouille le devore en peu de temps, et c'est +seulement par un concours de circonstances assez difficiles a reunir +qu'il se conserve intact. Toutefois, s'il est bien certain que les +Egyptiens ont connu et employe le fer, il est non moins certain qu'ils +n'ont jamais possede l'acier, et alors on se demande comment ils s'y +prenaient pour faconner a leur gre les roches les plus dures, celles +memes qu'on redoute presque d'attaquer aujourd'hui, le diorite, le +basalte, le granit de Syene. Les quelques fabricants d'antiquites qui +sculptent encore le granit a l'intention des voyageurs ont resolu le +probleme tres simplement. Ils ont toujours a cote d'eux une vingtaine de +ciseaux ou de pointes en mauvais fer, qu'un petit nombre de coups met +hors de service. La premiere emoussee; ils passent a une autre, et ainsi +de suite jusqu'a ce que la provision soit epuisee, apres quoi ils vont a +la forge et font tout remettre en etat. Le procede n'est ni aussi long +ni aussi penible qu'on pourrait croire. Un des meilleurs faussaires de +Louxor a tire, en moins de quinze jours, d'un fragment de granit noir +raye de rouge, une tete humaine de grandeur naturelle qui est au musee +de Boulaq. Je ne doute pas que les anciens n'aient opere de meme: ils +triomphaient des pierres dures a force d'user du fer sur elles. Le +moyen une fois decouvert, l'habitude leur avait enseigne les tours de +main les plus favorables a rendre la besogne aisee et a obtenir de leurs +outils une execution aussi fine et aussi reguliere que celle que nous +tirons des notres. Des que l'apprenti savait manier la pointe et le +maillet, le maitre le placait devant des modeles gradues qui +representaient les etats successifs d'un animal, d'une portion de corps +humain, du corps humain entier, depuis l'ebauche jusqu'au parfait +achevement (Fig.178). On les recueille chaque annee en assez grand +nombre pour etablir des series progressives: quinze de ceux qui sont a +Boulaq viennent de Saqqarah, quarante et un de Tanis, une douzaine de +Thebes et de Medinet-el-Fayoum, sans parler des pieces isolees qu'on +ramasse un peu partout. Ils etaient destines partie a l'etude du +bas-relief, partie a celle de la statuaire proprement dite, et nous en +font connaitre les procedes. + +[Illustration: Fig. 177--Violon conserve a Berlin.] +[Illustration: Fig. 178--Dalle ayant servi de modele.] + +Les Egyptiens traitaient le bas-relief de trois facons principales: ou +bien c'etait une simple gravure a la pointe, ou bien ils abattaient le +fond autour de la figure et la modelaient en saillie sur la muraille, ou +bien ils reservaient le champ et levaient le motif en relief dans le +creux. Le premier procede a l'avantage d'aller vite et l'inconvenient +d'etre peu decoratif. Ramses III s'en est servi dans quelques endroits, +a Medinet-Habou; mais on l'appliquait de preference aux steles et aux +petits monuments. Le dernier diminuait les chances de destruction de +l'oeuvre et la peine de l'ouvrier: il supprimait en effet le dressage +des fonds, ce qui etait une reelle economie de temps, et ne laissait +subsister aucune saillie a la face du parement, ce qui mettait l'image a +l'abri des chocs accidentels. Le procede intermediaire etait le plus +usite, et on parait l'avoir enseigne dans les ecoles de preference aux +autres. Les modeles etaient de petites dalles carrees ou rectangulaires, +quadrillees pour permettre a l'eleve d'augmenter ou de reduire son sujet +sans rien changer aux proportions traditionnelles. Quelques-unes sont +ouvrees sur les deux plats; la plupart n'ont de sculpture que d'un cote. +C'est alors un boeuf, une tete de cynocephale, un belier, un lion, une +divinite; de temps en temps, le meme motif y est repete deux fois, a +peine degrossi sur la gauche, fini a droite jusque dans ses moindres +details. Dans aucun cas, la figure n'est tres elevee au-dessus du fond: +elle ne depasse jamais les cinq millimetres et se maintient +ordinairement plus bas. Ce n'est pas que les Egyptiens n'aient su +fouiller profondement la pierre a l'occasion. La decoration atteint +jusqu'a seize centimetres de saillie, a Medinet-Habou et a Karnak, sur +le granit et sur le gres, dans les parties hautes du temple, et dans +celles qui sont exposees directement au plein jour; si elle etait +moindre, les tableaux seraient comme absorbes par la lumiere repandue +sur eux et offriraient une masse de lignes confuses au spectateur. Les +modeles consacres a l'etude de la ronde bosse sont plus instructifs +encore que les precedents. Plusieurs de ceux que nous possedons sont des +moulages en platre d'oeuvres connues dans l'ecole. La tete, les bras, +les jambes, le tronc, chaque partie du corps etait coulee separement. +Voulait-on une figure complete? on assemblait les morceaux et on avait, +selon le cas, une statue d'homme ou de femme, agenouillee ou debout, +assise sur un siege ou accroupie sur les talons, le bras tendu en avant +ou au repos le long du buste. Cette collection curieuse a ete decouverte +a Tanis et date probablement du temps des Ptolemees. Les modeles +d'epoque pharaonique sont en calcaire tendre et representent presque +tous le portrait du souverain regnant. Ce sont de vrais des a base +rectangulaire, hauts de vingt-cinq centimetres en moyenne. On commencait +par etablir sur une des faces un reseau de lignes croisees a angle +droit, et qui reglaient la position relative des traits du visage, puis +on attaquait la face opposee, en se guidant d'apres l'echelle inscrite +au revers. L'ovale seul est dessine nettement sur le premier bloc: un +saillant au milieu, deux rentrants a droite et a gauche indiquent +vaguement la position du nez et des yeux. La forme s'accuse a mesure +qu'on passe d'un bloc a l'autre, et le visage sort peu a peu de la masse +ou il etait enferme. L'artiste en limite les contours, au moyen de +tailles menees parallelement de haut en bas, puis abat les angles des +tailles et les tond de maniere a preciser le modele: les lineaments +se degagent, l'oeil se creuse, le nez s'affine, la bouche s'epanouit. Au +dernier bloc, il ne reste plus rien d'inacheve que l'uraeus et le detail +de la coiffure. Nous n'avons aucun morceau d'ecole en granit ou en +basalte; mais les Egyptiens, comme nos marbriers de cimetiere, gardaient +toujours en magasin des statues de pierre dure, a moitie pretes, et +qu'ils pouvaient terminer aisement en quelques heures. Les mains, les +pieds, le buste n'attendent plus que la touche finale, mais la tete est +a peine degrossie et l'habit n'est qu'ebauche; une demi-journee aurait +suffi pour transformer le masque en un portrait de l'acheteur et pour +mettre le jupon a la mode nouvelle. Deux ou trois statues de ce genre +nous revelent le procede aussi clairement que les modeles theoriques +auraient pu le faire. La taille reguliere et continue du calcaire ne +convenait pas aux roches volcaniques, la pointe seule parvenait a les +assouplir et a triompher de leur resistance. Lorsqu'a force de patience +et de temps, elle avait amene l'oeuvre au point voulu, s'il y avait +encore ca et la quelques asperites, quelques noyaux de substances +heterogenes, qu'on n'osait attaquer resolument de peur d'enlever avec +elles les parties environnantes, on avait recours a un instrument +nouveau. L'artiste appuyait sur la parcelle superflue le tranchant d'un +galet en forme de hache, et d'un second galet arrondi, qui remplacait le +maillet, frappait a coups mesures sur cet engin grossier: le point ainsi +traite s'ecrasait sous le choc et s'en allait en poussiere. Les menus +defauts corriges, le monument avait encore l'aspect fruste et terne. Il +fallait le polir pour faire disparaitre les cicatrices de la pointe et +du marteau. L'operation etait des plus delicates, un tour de main +malheureux, une distraction d'un moment, et l'oeuvre de longues semaines +etait gatee sans retour. La dexterite des praticiens rendait un accident +assez rare. Examinez le Sovkoumsaouf de Boulaq, examinez le Ramses II +colossal de Louxor. Les jeux de lumiere empechent d'abord l'oeil d'en +bien saisir les delicatesses; mais si vous vous placez dans un jour +favorable, le detail du genou et de la poitrine, de l'epaule et du +visage, n'est pas moins finement exprime sur le granit qu'il ne l'est +sur le calcaire. Le poli a outrance n'a pas plus gate les statues +egyptiennes qu'il n'a fait celles des sculpteurs italiens de la +Renaissance. + +Au sortir des mains du sculpteur, l'oeuvre tombait entre celles du +peintre. Elle aurait ete juge imparfaite si on lui avait laisse la +teinte de la pierre dans laquelle elle etait taillee. Les statues +etaient peintes des pieds a la tete. Dans les bas-reliefs, le fond +restait nu, les figures etaient enluminees. Les Egyptiens avaient a leur +disposition plus de couleurs qu'on n'est dispose a leur en preter +d'ordinaire. Les plus anciennes de leurs palettes--et on en connait qui +sont de la Ve dynastie--ont des compartiments separes pour le jaune, le +rouge, le bleu, le brun, le blanc, le noir et le vert. D'autres, a la +XVIIIe dynastie, comptent trois varietes de jaune, trois de brun, deux +de rouge et de bleu, deux de vert, en tout quatorze ou seize tons +differents. On obtenait le noir en calcinant les os d'animaux. Les +autres matieres employees a la peinture existent naturellement dans le +pays. Le blanc est du platre mele d'albumine ou de miel, les jaunes sont +de l'ocre ou du sulfure d'arsenic, l'orpiment de nos peintres, les +rouges de l'ocre, du cinabre ou du vermillon, les bleus du lapis-lazuli +ou du sulfate de cuivre broyes. Si la substance etait rare ou couteuse, +on lui substituait des produits de l'industrie locale. On remplacait le +lapis-lazuli par du verre colore en bleu au sulfate de cuivre et qu'on +reduisait en poussiere impalpable. La couleur, conservee dans des +sachets, etait delayee, au fur et a mesure des besoins, avec de l'eau +additionnee legerement de gomme adragante. On l'etalait au moyen d'un +calame ou d'une brosse en crin plus ou moins grosse. Bien preparee, elle +etait d'une solidite remarquable et s'est a peine modifiee au cours des +siecles. Les rouges ont fonce, le vert s'est terni, les bleus ont verdi +ou grise, mais ce n'est qu'a la surface; des qu'on enleve la couche +exterieure, les dessous apparaissent brillants et inalteres. Jusqu'a +l'epoque thebaine, on ne prit aucune precaution pour defendre la +peinture contre l'action de l'air et de la lumiere. Vers la XXe +dynastie, l'usage se repandit de la recouvrir d'un vernis transparent, +soluble dans l'eau, probablement la gomme d'une sorte d'acacia. L'emploi +n'en etait point le meme partout: certains peintres l'etendaient +egalement sur le tableau entier, d'autres se contentaient d'en glacer +les ornements et les accessoires, sans toucher aux nus ni aux vetements. +Il s'est craquele sous l'influence du temps, ou a noirci au point de +gater ce qu'il aurait du proteger. Les Egyptiens reconnurent sans doute +les mauvais effets qu'il produisait, car on ne le rencontre plus a +partir de la XXe dynastie. + +De grandes teintes plates, uniformes, juxtaposees, mais non fondues: on +enluminait, on ne peignait pas au sens ou nous prenons le mot. De meme +qu'en dessinant, on resumait les lignes et on supprimait presque le +modele interne, en mettant la couleur, on la simplifiait et on ramenait +a une seule teinte, non rompue, toutes les varietes de tons qui existent +naturellement sur un objet ou qu'y produisent les jeux de l'ombre et de +la lumiere. Elle n'est jamais ni entierement vraie ni entierement +fausse. Elle se rapproche de la nature autant que possible, mais sans +pretendre a l'imiter fidelement, l'attenue tantot, tantot l'exagere et +substitue un ideal, une convention a la realite visible. L'eau est +toujours d'un bleu uni ou raye de zigzags noirs. Les reflets fauves et +bleuatres du vautour sont rendus par du rouge vif et du bleu franc. Tous +les hommes ont le nu brun, toutes les femmes l'ont jaune clair. On +enseignait dans les ateliers la couleur qui convenait a chaque etre ou a +chaque objet, et la recette, une fois composee, se transmettait sans +changement de generation en generation. De temps a autre quelques +peintres plus hardis que le commun se risquaient a rompre avec la +tradition. Vous trouverez des hommes au teint jaune comme celui des +femmes, a Saqqarah sous la Ve dynastie, a Ibsamboul sous la XIXe, et des +personnages aux chairs roses, dans les tombeaux de Thebes et d'Abydos, +vers l'epoque de Thoutmos IV et d'Harmhabi. Ces nouveautes ne duraient +guere, un siecle au plus, et l'ecole retombait dans ses anciens +errements. N'allez pas imaginer cependant que l'ensemble produit par ce +coloris factice soit criard ou discordant. Meme dans des ouvrages de +petite dimension, manuscrits du _Livre des Morts_, ornements des +cercueils ou des coffrets funeraires, il a de l'agrement et de la +douceur. Les tons les plus vifs y sont juxtaposes avec une hardiesse +extreme, mais avec la pleine connaissance des relations qui +s'etablissent entre eux et des phenomenes qui resultent necessairement +de ces relations. Ils ne se heurtent, ne s'exasperent, ni ne +s'eteignent; ils se font valoir naturellement et donnent naissance, par +le rapprochement, a des demi-tons qui les accordent. Passez du petit au +grand, du feuillet de papyrus ou du panneau en bois de sycomore a la +paroi des tombeaux et des temples, l'emploi habile des teintes plates, +loin d'y blesser l'oeil, le flatte et le caresse. Chaque mur est traite +comme un tout, et l'harmonie des couleurs s'y poursuit a travers les +registres superposes: tantot elles sont reparties avec rythme ou +symetrie, d'etage en etage, et s'equilibrent l'une par l'autre, tantot +l'une d'elles predomine et determine une tonalite generale, a laquelle +le reste est subordonne. L'intensite de l'ensemble est toujours +proportionnee a la qualite et a la quantite de lumiere que le tableau +devait recevoir. Dans les salles entierement sombres, le coloris est +pousse aussi loin que possible; moins fort, on l'aurait a peine apercu a +la lueur vacillante des lampes et des torches. Aux murs d'enceinte et +sur la face des pylones, il atteignait la meme puissance qu'au fond des +hypogees; si brutal qu'on le fit, le soleil en attenuait l'eclat. Il est +doux et discret dans les pieces ou ne penetre qu'un demi-jour voile, +sous le portique des temples et dans l'antichambre des tombeaux. La +peinture en Egypte n'etait que l'humble servante de l'architecture et de +la sculpture. La comparer a la notre ou meme a celle des Grecs, il n'y +faut point songer; mais si on la prend pour ce qu'elle est dans le role +secondaire qui lui etait assigne, on ne pourra s'empecher de lui +reconnaitre des merites peu communs. Elle a excelle au decor monumental, +et si jamais on en revient a colorer les facades de nos maisons et de +nos edifices publics, on ne perdra rien a etudier ses formules ou +a rechercher ses procedes. + + +3.--LES OEUVRES. + + +La statue la plus ancienne qu'on ait trouvee jusqu'a ce jour est un +colosse, le Sphinx de Gizeh. Il existait deja du temps de Kheops, et +peut-etre ne se trompera-t-on pas beaucoup si l'on se hasarde a +reconnaitre en lui l'oeuvre des generations anterieures a Mini, celles +que les chroniques sacerdotales appelaient les Serviteurs d'Hor. Taille +en plein roc, au rebord extreme du plateau libyque, il semble hausser la +tete pour etre le premier a decouvrir par-dessus la vallee le lever de +son pere le soleil (Fig.179). Les sables l'ont tenu enterre jusqu'au +menton pendant des siecles, sans le sauver de la ruine. Son corps +effrite n'a plus du lion que la forme generale. Les pattes et la +poitrine, reparees sous les Ptolemees et sous les Cesars, ne retiennent +qu'une partie du dallage dont elles avaient ete revetues a cette epoque +pour dissimuler les ravages du temps. Le bas de la coiffure est tombe, +et le cou aminci semble trop faible pour soutenir le poids de la tete. +Le nez et la barbe ont ete brises par des fanatiques, la teinte rouge +qui avivait les traits est effacee presque partout. Et pourtant +l'ensemble garde jusque dans sa detresse une expression souveraine de +force et de grandeur. Les yeux regardent au loin devant eux, avec une +intensite de pensee profonde, la bouche sourit encore, la face entiere +respire le calme et la puissance. L'art qui a concu et taille cette +statue prodigieuse en pleine montagne etait un art complet, maitre de +lui-meme, sur de ses effets. Combien de siecles ne lui avait-il pas +fallu pour arriver a ce degre de maturite et de perfection? C'est par +erreur qu'on a cru voir dans quelques morceaux appartenant a nos musees, +les statues de Sapi et de sa femme au Louvre, les bas-reliefs du tombeau +de Khabiousokari a Boulaq, la rudesse et les tatonnements d'un peuple +qui s'essaye. La raideur du geste et de la pose, la carrure exageree des +epaules, la bande de fard vert barbouillee sous les yeux, les caracteres +qu'ils offrent et qu'on donne comme des marques d'antiquite, +apparaissent sur des monuments certains de la Ve et de la VIe dynastie. +Les sculpteurs d'un meme siecle n'etant pas tous egalement habiles, si +beaucoup etaient capables de bien faire, la plupart n'etaient que des +manoeuvres, et l'on doit bien se garder de prendre pour gaucherie +archaique ce qui est chez eux maladresse ou insuffisance +d'apprentissage. Les oeuvres des dynasties primitives dorment encore +ignorees sous vingt metres de sable au pied du Sphinx; celles des +dynasties historiques sortent chaque jour du fond des tombeaux. Elles ne +nous ont pas rendu l'art egyptien entier, mais une de ses ecoles, la +memphite. + +[Illustration: Fig. 179] + +Le Delta, Hermopolis, Abydos, les environs de Thebes, Assouan, ne +commencent a se reveler que vers la VIe dynastie; encore est-ce par un +petit nombre d'hypogees violes et depouilles depuis longtemps. Le +dommage n'est peut-etre pas tres grand. Memphis etait alors la capitale, +et la presence des Pharaons devait y attirer tout ce qui avait du talent +dans les principautes vassales. Rien qu'avec le produit des fouilles +pratiquees dans ses necropoles, nous pouvons determiner les caracteres +de la sculpture et de la peinture au temps de Snofrou et de ses +successeurs, aussi exactement que si nous avions deja entre les mains +tous les monuments que la vallee entiere tient en reserve pour ceux qui +l'exploreront apres nous. Le menu peuple des artistes excellait au +maniement de la brosse et du ciseau, et les tableaux qu'il a traces par +milliers temoignent d'une habilete peu commune. Le relief en est leger, +la couleur sobre, la composition bien entendue. Les architectures, +les arbres, la vegetation, les accidents de terrain sont indiques +sommairement, et la seulement ou ils sont necessaires a l'intelligence +de la scene representee. En revanche, l'homme et les animaux sont +traites avec une abondance de detail, une verite d'allures, et parfois +une energie de rendu, que les ecoles posterieures ont rarement au meme +degre. Les six panneaux en bois du tombeau d'Hosi, au musee de Boulaq, +sont peut-etre ce que nous avons de mieux en ce genre. Mariette les +attribuait a la IIIe dynastie, et peut-etre a-t-il raison de le faire: +je pencherai pourtant a en placer l'execution sous la Ve. La donnee du +tableau n'est rien: Hosi, debout (Fig.180) ou assis, et, au-dessus de +sa tete, quatre ou cinq colonnes d'hieroglyphes. Mais, quelle fermete de +trait, quelle entente du modele, quelle souplesse d'execution! Jamais on +n'a taille le bois d'une main plus ferme et d'un ciseau plus delicat. + +[Illustration: Fig. 180] + +Les statues ne presentent point la variete de gestes et d'attitudes +qu'on admire dans les tableaux. Un pleureur, une femme qui ecrase le +grain du menage, le boulanger qui brasse la pate sont aussi rares en +ronde bosse qu'ils sont frequents en bas-reliefs. La plupart des +personnages sont tantot debout et marchant, la jambe en avant, tantot +debout, mais immobiles et les deux pieds reunis, tantot assis sur un +siege ou sur un de de pierre, quelquefois agenouilles, plus souvent +accroupis le buste droit et les jambes a plat sur le sol, comme les +fellahs d'aujourd'hui. Cette monotonie voulue s'expliquerait peu si l'on +ne connaissait l'usage auquel ces images etaient destinees. Elles +representaient le mort pour qui le tombeau avait ete creuse, ses +parents, ses employes, ses esclaves, les gens de sa famille. Le maitre +est toujours assis ou debout, et il ne pouvait guere avoir d'autre +position. Le tombeau en effet est la maison ou il repose de la vie, +comme il faisait jadis dans sa maison terrestre, et les scenes tracees +sur les parois nous montrent les actes qu'il y accomplissait +officiellement. Ici, il assiste aux travaux preliminaires de l'offrande +qui le nourrit, la semaille et la recolte, l'eleve des bestiaux, la +peche, la chasse, les manipulations des metiers, et _surveille toutes +les oeuvres qu'on accomplit pour la demeure eternelle_: il est alors +debout, la tete haute, les mains pendantes ou armees de batons de +commandement. Ailleurs, on lui apporte l'une apres l'autre les diverses +parties de l'offrande, et alors il est assis sur un fauteuil. Ces deux +poses qu'il a dans les tableaux, il les garde dans les statues. Debout, +il est cense recevoir l'hommage des vassaux; assis, il prend sa part du +repas de famille. Les gens de la maison ont comme lui l'attitude qui +convient a leur rang et a leur metier. L'epouse est debout, assise sur +le meme siege ou sur un siege isole, accroupie aux pieds de l'epoux, +comme pendant la vie. Le fils a le costume de l'enfance, si la statue a +ete commandee tandis qu'il etait encore enfant, le geste et l'attribut +de sa charge, s'il est a l'age d'homme. Les esclaves broient le grain, +les celleriers poissent l'amphore, les pleureurs se lamentent et +s'arrachent les cheveux. La hierarchie sociale suivait l'Egyptien dans +la tombe et reglait la pose apres, comme elle l'avait reglee avant la +mort. Et la ne s'arretait point l'influence que la conception religieuse +de l'ame exercait sur l'art du sculpteur. Du moment que la statue est le +support du double, la premiere condition a remplir pour que celui-ci +puisse s'adapter aisement a son corps de pierre, c'est qu'elle +reproduise, au moins sommairement, les proportions et les particularites +du corps de chair. La tete est donc un portrait fidele. Le corps, au +contraire, est pour ainsi dire un corps moyen, qui montre le personnage +au meilleur de son developpement, et lui permet d'exercer parmi les +dieux la plenitude de ses fonctions physiques: les hommes sont toujours +dans la force de l'age, les femmes ont toujours le sein ferme et les +hanches minces de la jeune fille. C'est seulement dans le cas d'une +difformite par trop forte qu'on se departait de cet ideal. On donnait a +la statue d'un nain toutes les laideurs du corps du nain, et il fallait +bien qu'il en fut ainsi. Si l'on avait mis dans la tombe une statue +reguliere, le double, habitue pendant la vie terrestre a la difformite +de ses membres, n'aurait pu s'appuyer sur ce corps redresse et n'aurait +pas ete dans les conditions necessaires pour bien vivre desormais. +L'artiste n'etait libre que de varier le detail et de disposer les +accessoires a son gre; il n'aurait pu rien changer a l'attitude et a la +ressemblance generales sans manquer a la destination de son oeuvre. La +repetition obstinee des memes motifs produit sur le spectateur une +veritable monotonie, et l'impression qu'il ressent est encore augmentee +par l'aspect particulier que les tenons prennent sous la main du +sculpteur. Les statues sont appuyees pour la plupart a une sorte de +dossier rectangulaire qui monte droit derriere elles, et, tantot se +termine carrement au niveau du cervelet, tantot s'acheve en un +pyramidion dont la pointe se perd parmi les cheveux, tantot s'arrondit +au sommet et parait au-dessus de la tete du personnage. Les bras sont +rarement separes du corps; dans bien des cas, ils adherent aux cotes et +a la hanche. Celle des jambes qui porte en avant est reliee souvent au +dossier, sur toute sa longueur, par une tranche de pierre. La raison en +serait, dit-on, l'imperfection des outils: le sculpteur n'aurait pas +detache les epaisseurs de matiere superflue, de peur de briser par +contre-coup le membre qu'il modelait. L'explication a du etre valable au +debut; elle ne l'etait plus des la IVe dynastie, car nous avons plus +d'un morceau, meme en granit, ou tous les membres sont libres, soit +qu'on les ait affranchis au ciseau, soit qu'on les ait degages au +violon. Si l'usage des tenons persista jusqu'au bout, ce ne fut pas +impuissance, mais routine ou respect exagere pour les enseignements du +passe. + +La plupart des musees sont pauvres en statues de l'ecole memphite. La +France et l'Egypte en possedent, parmi beaucoup de mediocres, une +vingtaine qui suffisent a lui assurer un rang honorable dans l'histoire +de l'art, le _Scribe accroupi_, Skhemka, Pahournofri, au Louvre, le +_Sheikh-el-beled_ et sa femme, Khafri, Ranofir, le _Scribe agenouille_, +a Boulaq. L'original du scribe accroupi n'etait point beau (Fig.181), +mais son portrait est d'une verite et d'une vigueur qui compensent +Largement ce qui manque en beaute ideale. Les jambes repliees sous lui +et posees a plat, dans une de ces positions familieres aux Orientaux, +mais presque impossibles a garder pour un Europeen, le buste droit et +bien d'aplomb sur les hanches, la tete levee, la main armee du calame et +deja en place sur la feuille de papyrus etalee, il attend encore, a six +mille ans de distance, que le maitre veuille bien reprendre la dictee +interrompue. La figure est presque carree, les traits fortement +accentues indiquent l'homme dans la force de l'age. La bouche, longue et +garnie de levres minces, se releve un peu vers les coins et disparait +presque dans la saillie des muscles qui l'encadrent; les joues sont +plutot osseuses et dures, les oreilles detachees de la tete sont +epaisses et lourdes, le front bas est couronne d'une chevelure drue et +coupee ras. L'oeil, grand et bien ouvert, doit une vivacite particuliere +a une fraude ingenieuse de l'artisan antique. + +[Illustration: Fig. 181] + +L'orbite de pierre qui l'enchasse a ete evide, et le creux rempli par un +assemblage d'email blanc et noir; une monture en bronze accuse le rebord +des paupieres, tandis qu'un petit clou d'argent, place au fond de la +prunelle, recoit la lumiere, et, la renvoyant, simule l'eclair d'un +regard veritable. Les chairs sont un peu molles et pendantes, comme il +convient a un homme d'un certain age, que ses occupations privent de +tout exercice violent. Les bras et le dos sont d'un bon relief; les +mains, osseuses et seches, ont des doigts de longueur plus qu'ordinaire, +le genou est fouille avec minutie. Le corps entier est entraine, pour +ainsi dire, par le mouvement de la figure et sous l'influence du meme +sentiment d'attente qui domine dans la physionomie; les muscles du bras, +du buste et de l'epaule sont dans un demi-repos seulement, prets a se +remettre au travail. Le souci de l'attitude professionnelle et du geste +caracteristique se retrouve avec la meme evidence sur toutes les statues +que j'ai eu l'occasion d'etudier. Khafri est roi (Fig.182). Il est +assis carrement sur le siege de sa dignite, les mains aux genoux, le +buste ferme, le chef haut, le regard assure. L'inscription qui nous +apprend son nom aurait ete detruite et les marques de son rang enlevees, +que nous aurions devine le Pharaon a sa mine: tout en lui trahit l'homme +habitue des l'enfance a se sentir investi de l'autorite souveraine. +Ranofir appartient a une des grandes familles feodales de l'epoque. Il +est debout, les bras colles au corps, la jambe gauche portee en avant, +dans la pose du prince qui regarde ses vassaux defiler devant lui. Le +masque est hautain, la demarche hardie; mais on n'y sent deja plus le +calme et l'assurance surhumaine comme dans les statues de Khafri. Avec +le _Sheikh-el-beled_ (Fig.183) on descend de plusieurs degres dans +l'echelle sociale. Ramke etait _surintendant des travaux_, probablement +un des chefs de corvee qui batirent les grandes pyramides, et +appartenait a la classe moyenne. Il est tout empreint de contentement et +de suffisance bourgeoise. On le voit surveillant ses manoeuvres, debout +et le baton d'acacia a la main. Les pieds etaient pourris, mais on lui +en a fourni de nouveaux. Le corps est lourd et charnu, l'encolure +epaisse, la tete (Fig.184) ne manque pas d'energie dans sa vulgarite, +les yeux sont rapportes comme ceux du _Scribe accroupi_. Par un hasard +singulier, il ressemblait au Sheikh-el-beled ou maire de Saqqarah au +moment de la decouverte. Les fellahs, toujours prompts a saisir le cote +plaisant des choses, l'appelerent aussitot _Sheikh-el-beled_, et le nom +lui en est demeure. L'image de sa femme, qu'il avait enterree a cote de +la sienne, est malheureusement tres mutilee: ce n'est plus qu'un tronc +sans bras ni jambes (Fig.185). On ne laisse pas que d'y reconnaitre un +bon type des dames egyptiennes de condition mediocre, aux traits +communs, a l'humeur acariatre. Le _Scribe agenouille_ de Boulaq +(Fig.186) appartenait aux rangs les moins eleves de la petite +bourgeoisie, telle qu'elle existe aujourd'hui encore; s'il n'etait pas +mort depuis six mille ans, je jurerais l'avoir devisage, il y a six +mois, dans une des petites villes du Said. Il vient d'apporter a +l'examen de son chef un rouleau de papyrus ou une tablette chargee +d'ecritures. Agenouille selon l'ordonnance, les mains croisees, le dos +arrondi, la tete inflechie legerement, il attend qu'on ait fini de lire. +Pense-t-il? Les scribes n'etaient pas sans eprouver des apprehensions +secretes lorsqu'ils comparaissaient devant leurs superieurs. Le baton +jouait un grand role dans les relations administratives: une erreur +d'addition, une faute d'orthographe, une instruction mal comprise, un +ordre execute gauchement, et les coups allaient leur train. Le sculpteur +a saisi on ne peut mieux l'expression d'incertitude resignee et de +douceur moutonne, que l'habitude d'une vie entiere passee au service +avait donnee a son modele. La bouche sourit, car ainsi le veut +l'etiquette, mais le sourire n'a rien de joyeux. Le nez et les joues +grimacent a l'unisson de la bouche. Les deux gros yeux en email ont le +regard fixe de l'homme qui attend sans vouloir arreter sa vue et +concentrer sa pensee sur un objet determine. La face manque +d'intelligence et de vivacite; apres tout, le metier n'exigeait pas une +grande agilite d'esprit. Khafri est en diorite, Ramke et sa femme sont +en bois, les autres en calcaire; quelle que soit la matiere employee, le +jeu du ciseau a ete partout aussi libre, aussi fin, aussi delicat. La +tete de scribe et le bas-relief du Louvre qui represente le Pharaon +Menkoouhor, le nain Khnoumhotpou et les esclaves preparant l'offrande du +musee de Boulaq ne le cedent en rien au _Scribe accroupi_ ou au +_Sheikh-el-beled_. Le boulanger brassant la pate (Fig.187) est tout +entier a son travail; rien n'est plus naturel que la demi-flexion de ses +jarrets et l'effort avec lequel il se penche sur le petrin. Le nain +a la tete grosse, allongee, cantonnee de deux vastes oreilles +(Fig.188). La figure est niaise, l'oeil ouvert etroitement et retrousse +vers les tempes, la bouche mal fendue. La poitrine est robuste et bien +developpee, mais le torse n'est pas en proportion avec le reste du +corps. L'artiste a eu beau s'ingenier a en voiler la partie inferieure +sous une belle jupe blanche, on sent qu'il est trop long pour les bras +et pour les jambes. Le ventre se projette en pointe et les hanches se +retirent pour faire contrepoids au ventre. Les cuisses n'existent guere +qu'a l'etat rudimentaire, et l'individu entier, porte qu'il est sur de +petits pieds contrefaits, semble etre hors d'aplomb et pret a tomber +face contre terre. On trouverait difficilement ailleurs une oeuvre qui +reproduise plus spirituellement, sans les exagerer, les caracteres +propres au nain. + +[Illustration: Fig. 182] +[Illustration: Fig. 183] +[Illustration: Fig. 184] +[Illustration: Fig. 185] +[Illustration: Fig. 186] +[Illustration: Fig. 187] +[Illustration: Fig. 188] + + +La sculpture du premier empire thebain se rattache directement a celle +de l'empire memphite. Procedes materiels, dessin, composition, elle lui +a tout emprunte, sauf les proportions qu'elle donne au corps humain; a +partir de la XIe dynastie, les jambes sont plus longues et plus greles, +les hanches plus minces, la taille et le cou plus elances. La plupart +des oeuvres qu'elle nous a leguees ne sont pas comparables a ce que les +siecles precedents avaient produit de meilleur. Les peintures de Siout, +de Bersheh, de Beni-Hassan, de Meidoum, d'Assouan, ne valent point +celles des Mastabas de Saqqarah et de Gizeh; les statues les plus +soignees sont inferieures au _Sheikh-el-beled_ et au _Scribe accroupi_. +Deux pourtant ont tres bonne facon, le general Rahotpou et sa femme +Nofrit. Rahotpou (Fig.189), malgre son haut titre, etait de petite +extraction; solide et bien decouple, il a quelque chose d'humble dans la +physionomie. Nofrit, au contraire (Fig.190), etait princesse du sang; +je ne sais quoi d'imperieux et de resolu est repandu sur toute sa +personne, que le sculpteur a tres habilement rendue. Elle est serree +dans une robe ouverte en pointe sur la poitrine; les epaules, les seins, +le ventre, les cuisses se modelent sous l'etoffe avec une grace et une +chastete qu'on ne saurait trop louer. La figure, ronde et +grassouillette, est encadree entre des masses de tresses fines, +retenues par un bandeau richement decore. Les deux epoux sont en +calcaire et peints, le mari en rouge brun, la femme en jaune bistre. Les +autres statues de particuliers que j'ai vues, celles surtout qui +proviennent de Thebes, sont decidement mauvaises, rudes de travail et +vulgaires d'expression. Les royales, presque toutes en granit noir ou +gris, ont ete usurpees en partie par des rois d'epoque posterieure, +l'Ousirtasen III, dont la tete et les pieds sont au Louvre, par +Amenhotpou III, les sphinx du Louvre, les colosses de Boulaq par +Ramses II, et plus d'un musee possede de pretendues images des Pharaons +Ramessides qu'un examen attentif nous contraint de restituer a la XIIIe +ou a la XIVe dynastie. Ceux dont l'origine n'est l'objet d'aucun +doute, le Sovkhotpou III du Louvre, le Mermashaou de Tanis, le +Sovkoumsaouf de Boulaq, les colosses de l'ile d'Argo sont d'un art tres +habile, mais sans vigueur et sans originalite; on dirait que les +sculpteurs se sont efforces de les ramener tous a un meme type banal et +souriant. Le contraste n'en est que plus grand lorsqu'on passe de ces +poupees gigantesques aux sphinx en granit noir, que Mariette decouvrit a +Tanis, en 1861, et dont il attribua l'erection aux Hyksos. La, ce n'est +plus l'energie qui fait defaut. Le corps de lion nerveux, ramasse sur +lui-meme, est plus court qu'il n'est dans les sphinx ordinaires. La +tete, au lieu d'etre coiffee du linge flottant, est revetue d'une +puissante criniere qui encadre le visage. Petits yeux, nez aquilin, +ecrase par le bout, pommettes saillantes, levre inferieure avancee +legerement, l'ensemble de la physionomie est si peu en accord avec ce +que nous sommes accoutumes a rencontrer en Egypte, qu'on y a reconnu la +preuve d'une origine asiatique (Fig.191). Nos sphinx sont certainement +anterieurs a la XVIIIe dynastie, car un des rois d'Avaris, Apopi, a +grave son nom sur leur epaule; mais on a conclu trop vite de cette +circonstance qu'ils etaient du temps de ce prince. En les examinant de +plus pres, on voit qu'ils ont ete dedies a un Pharaon d'une des +dynasties precedentes, et qu'Apopi se les est seulement appropries. Rien +ne prouve que ce Pharaon ait ete posterieur a l'invasion asiatique: ses +monuments sont peut-etre l'oeuvre d'une ecole locale, dont l'origine +etait independante et dont les traditions differaient de celles des +ateliers memphites. L'art provincial de l'Egypte nous est si peu connu +en dehors d'Abydos, d'El-Kab, d'Assouan et de deux ou trois autres +sites, que je n'ose trop insister sur cette hypothese. Quelle que soit +l'origine de l'ecole tanite, elle continua d'exister longtemps encore +apres l'expulsion des Pasteurs, car une de ses meilleures oeuvres, un +groupe qui represente les deux Nils, celui du Nord et celui du Sud, +apportant leurs tablettes chargees de fleurs et de poissons, a ete +consacre par Psousennes de la XXIe dynastie. + +[Illustration: Fig. 189] +[Illustration: Fig. 190] +[Illustration: Fig. 191] + +Les trois premieres dynasties du nouvel empire fournissent a elles +seules plus de monuments que toutes les autres reunies: bas-reliefs +peints, tableaux, statues de rois et de particuliers, colosses, sphinx, +c'est par centaines qu'on les compte de la quatrieme cataracte aux +bouches du Nil. Les vieilles cites sacerdotales, Memphis, Thebes, +Abydos, sont naturellement les plus riches; mais l'activite est si +grande que des bourgades perdues, Ibsamboul, Radesieh, Mesheikh, ont +leurs chefs-d'oeuvre comme les grandes villes. Les portraits officiels +d'Amenhotpou Ier a Turin, de Thoutmos Ier et de Thoutmos III au British +Museum, a Karnak, a Turin, a Boulaq, sont encore concus dans l'esprit de +la XIIe et de la XIIIe dynastie et n'ont point beaucoup d'originalite; +mais les bas-reliefs des tombeaux et des temples marquent un progres +sensible sur ceux des siecles anterieurs. La saillie en est plus +accentuee, le modele mieux ressenti, les personnages sont en plus grand +nombre et mieux groupes, la perspective recherchee avec plus de soin et +de curiosite; les tableaux du temple de Deir-el-Bahari, ceux du tombeau +de Houi, de Rekhmiri, d'Anna, de Khamha, de vingt autres a Thebes, sont +d'une richesse, d'un eclat, d'une variete inattendus. L'instinct du +pittoresque s'eveille, et les dessinateurs introduisent dans la +composition les details d'architecture, les reliefs du sol, les plantes +exotiques, tous les details qu'on negligeait autrefois ou qu'on se +contentait d'indiquer sommairement. Le gout du colossal, un peu emousse +depuis le temps du grand sphinx, renait et se developpe de nouveau. +Amenhotpou III ne se contente plus des statues de cinq ou six metres de +haut qui suffisaient a ses ancetres. Celles qu'il eleve devant sa +chapelle funeraire, sur la rive gauche du Nil, a Thebes, et dont l'une +est le Memnon des Grecs, ont seize metres; elles sont en granit, d'un +seul bloc et faconnees avec autant de soin que si elles etaient de +taille ordinaire. Les avenues de sphinx qu'il lance en avant des +temples, a Louxor et a Karnak, ne s'arretent pas a quelques toises de la +porte, elles se prolongent a distance; ici c'est le lion a tete humaine, +la c'est le belier agenouille. Son successeur, le revolutionnaire +Khouniaton, loin d'enrayer ce mouvement, fit ce qu'il put pour +l'accelerer. Nulle part, peut-etre, les sculpteurs n'eurent plus de +liberte qu'aupres de lui, a Tell-Amarna. Defiles de troupes, promenades +en char, fetes populaires, receptions solennelles et distributions de +recompenses par le souverain, des palais, des villas, des jardins, les +sujets qu'il leur permettait d'aborder se distinguaient par tant de +points des motifs traditionnels, qu'ils pouvaient s'abandonner sans +contrainte a leur fantaisie et a leur genie naturel. Ils ne se priverent +point de le faire avec une verve et un entrain qu'on ne saurait +soupconner avant d'avoir vu leurs oeuvres a Tell-Amarna. Certains de +leurs bas-reliefs ont une perspective presque reguliere; tous rendent la +vie et le mouvement des masses populaires avec une justesse +irreprochable. La reaction politique et religieuse qui suivit ce regne +singulier arreta l'evolution et ramena les artistes a l'observance des +regies antiques; mais leur influence personnelle et leur enseignement +prolongerent quelque chose de leur maniere sous Harmhabi, sous Seti Ier, +sous Ramses II. Si l'art egyptien fut, pendant plus d'un siecle encore, +doux, libre et fin, c'est a eux qu'il le doit. Peut-etre n'a-t-il +produit rien de plus parfait que les bas-reliefs du temple d'Abydos ou +du tombeau de Seti Ier: la tete du conquerant (Fig.192), toujours +dessinee avec amour, est une merveille de grace emue et discrete. Le +Ramses II combattant d'Ibsamboul est presque aussi beau dans un autre +genre que le portrait de Seti Ier; le mouvement par lequel il leve la +lance a quelque chose d'anguleux, mais le sentiment de triomphe et de +force qui anime le corps entier, l'attitude desesperee a la fois et +resignee du vaincu rachetent amplement ce defaut. Le groupe d'Harmhabi +et du dieu Amon (Fig.193) qu'on voit au musee de Turin est un peu sec +de facture. La figure du dieu et celle du roi manquent d'expression, le +corps est lourd et mal equilibre. Les beaux colosses en granit rose, +qu'Harmhabi avait adosses aux jambages de la porte interieure de son +premier pylone a Karnak, les bas-reliefs de son speos a Silsilis, son +portrait et celui d'une des femmes de sa famille que possede le musee de +Boulaq, sont pour ainsi dire sans tache et sans reproche. La reine +(Fig.194) a une physionomie spirituelle et animee, de grands yeux +presque a fleur de tete, une bouche large, mais bien proportionnee; elle +est taillee dans un calcaire compact, dont la teinte laiteuse adoucit la +malignite de son regard et de son sourire. Le roi (Fig.195) est en un +granit noir dont le ton lugubre inquiete et trouble le spectateur au +premier abord. Sa face, jeune, est empreinte d'une melancolie assez rare +chez les Pharaons de la grande epoque. Le nez est droit, mince, bien +attache au front, l'oeil long. Les levres larges, charnues, un peu +contractees aux commissures, se decoupent a aretes vives. Le menton est +a peine alourdi par la barbe postiche. Chaque detail est traite avec +autant d'adresse que si le sculpteur avait eu sous la main une pierre +tendre et non pas une matiere rebelle au ciseau; la surete de +l'execution est poussee si loin qu'on oublie la difficulte du travail +pour ne plus songer qu'a la valeur de l'oeuvre. Il est facheux que les +artistes egyptiens n'aient jamais signe leur nom, car celui qui a fait +le portrait d'Harmhabi meritait d'etre connu. De meme que la XVIIIe +dynastie, la XIXe voulut avoir ses colosses: le Ramses II de Louxor +mesurait entre cinq ou six metres (Fig.196), celui du Ramesseum seize, +celui de Tanis dix-huit environ; ceux d'Ibsamboul, sans atteindre a +cette taille formidable, presentent a la riviere un front de bataille +imposant. C'est presque un lieu commun aujourd'hui de dire que la +decadence de l'art egyptien commenca sous Ramses II. Rien n'est pourtant +moins vrai que cette sorte d'axiome. Sans doute, beaucoup des statues et +des bas-reliefs qui furent executes de son temps sont d'une laideur et +d'une rudesse qu'on a peine a concevoir; mais on les trouve surtout dans +les villes de province, ou les ecoles n'etaient pas florissantes, et ou +les artistes n'avaient rien qui put les guider dans leurs travaux. A +Thebes, a Memphis, a Abydos, a Tanis et dans les localites du Delta, +ou la cour residait habituellement, meme a Ibsamboul et a +Beit-el-Oualli, les sculpteurs de Ramses II ne le cedent en rien a ceux +de Seti Ier et d'Harmhabi. La decadence ne commenca qu'apres Minephtah. +Lorsque les guerres civiles et les invasions etrangeres mirent l'Egypte +a deux doigts de sa perte, l'art souffrit comme le reste et baissa +rapidement. La peinture et la sculpture sur pierre faiblirent en +premier: rien n'est plus triste que de suivre les progres de leur +decadence sous les Ramessides, dans les tableaux des tombes royales, sur +les reliefs du temple de Khonsou, sur les colonnes de la salle hypostyle +a Karnak. La sculpture sur bois se maintint quelque temps encore; les +admirables statuettes de pretres et d'enfants du musee de Turin datent +de la XXe dynastie. L'avenement de Sheshonq et les querelles des nomes +entre eux acheverent de ruiner Thebes, et l'ecole qui avait produit tant +de chefs-d'oeuvre s'eteignit miserablement. + +[Illustration: Fig. 192] +[Illustration: Fig. 193] +[Illustration: Fig. 194] +[Illustration: Fig. 195] +[Illustration: Fig. 196] + +La renaissance ne s'annonca que trois siecles plus tard, vers la fin de +la dynastie ethiopienne. La statue trop vantee de la reine Ameniritis +(Fig.197) presente deja des qualites remarquables. Les formes, un peu +longues et greles, sont chastes et delicates; mais la tete, surchargee +de la perruque des deesses, est morne d'apparence. Psamitik Ier, +consolide sur le trone par ses victoires, s'occupa activement de relever +les temples. La vallee du Nil devint, sous sa direction, comme un vaste +atelier de sculpture et de peinture. La gravure des hieroglyphes +atteignit une finesse admirable, les belles statues et les bas-reliefs +se multiplierent, une ecole nouvelle se forma. Elle est caracterisee par +une elegance un peu seche, par l'entente du detail, par une habilete +merveilleuse dans la facon d'assouplir la pierre. Les Memphites avaient +prefere le calcaire, les Thebaines le granit rose ou gris, les Saites +s'attaquerent de preference au basalte, aux breches, a la serpentine, et +tirerent un parti merveilleux de ces matieres a grain fin et a pate +presque partout homogene. Le plaisir de triompher de la difficulte les +entraina souvent a la rechercher, et l'on vit des artistes de merite +passer des annees et des annees a ciseler des couvercles de sarcophage, +et a decouper des statuettes dans les blocs les plus durs. La Toueris +et les quatre monuments du tombeau de Psamitik, au musee de Boulaq, sont +jusqu'a present les pieces les plus remarquables que nous possedions de +ce genre de travail. La Toueris (Fig.198) avait le privilege de +proteger les femmes enceintes et de presider aux accouchements. Son +portrait a ete decouvert a Thebes, au milieu de la ville antique, par +des fellahs en quete d'engrais pour leurs terres. Elle etait debout dans +une petite chapelle en calcaire blanc que le pretre Pibisi lui avait +dediee, au nom de la reine Nitocris, fille de Psamitik Ier. Ce charmant +hippopotame, au ventre arrondi et aux flasques mamelles de femme, est un +bel exemple de difficulte vaincue; mais je ne lui connais point d'autre +merite. Le groupe de Psamitik a du moins quelque valeur artistique. Il +se compose de quatre pieces en basalte vert, une table d'offrandes, une +statue d'Osiris, une autre de Nephthys et une vache Hathor, a laquelle +le mort est adosse (Fig.199); le tout un peu flou, un peu artificiel, +mais la physionomie des divinites et du mort ne manque pas de douceur, +la vache est d'un bon mouvement, le petit personnage qu'elle abrite se +groupe bien avec elle. D'autres morceaux moins connus sont pourtant +tres superieurs a ceux-la. Le style s'en reconnait aisement. Ce n'est +plus le faire large et savant de la premiere ecole memphite, ni la +maniere grandiose et souvent rude de la grande ecole thebaine; les +proportions du corps s'amincissent et s'elongent, les membres perdent en +vigueur ce qu'ils gagnent en elegance. On remarque en meme temps un +changement notable dans le choix des attitudes. Les Orientaux ont, a se +delasser, des postures qui seraient des plus fatigantes pour nous. Ils +passent des heures entieres agenouilles ou assis comme les tailleurs, +les jambes croisees et a plat contre sol; ou bien ils se mettent a +croupetons, les genoux reunis et plies, le gras du mollet applique au +revers de la cuisse, sans toucher le sol autrement que de la plante des +pieds; ou bien, ils s'assoient a terre, les jambes accolees, les bras +croises sur les genoux. Ces quatre poses etaient en usage, dans le +peuple, des l'ancien empire: les bas-reliefs le prouvent suffisamment. +Mais les sculpteurs memphites avaient ecarte de la statuaire les +deux dernieres, qu'ils jugeaient disgracieuses, et ne s'en servaient +presque jamais. A voir le scribe accroupi du Louvre et le scribe +agenouille, on comprend le parti qu'ils savaient tirer des deux +premieres. La troisieme fut negligee, pour les memes raisons sans doute, +par les sculpteurs thebains. On commenca a pratiquer la quatrieme d'une +maniere courante, vers la XVIIIe dynastie. Peut-etre n'etait-elle pas +auparavant de mode parmi les classes aisees qui, seules, etaient assez +riches pour commander des statues; peut-etre aussi, les artistes +n'aimaient-ils pas une position qui faisait ressembler leurs modeles a +des paquets cubiques surmontes d'une tete humaine. Les sculpteurs de +l'epoque saite n'eurent pas la meme repugnance a en user que leurs +predecesseurs. Du moins ont-ils combine l'action des membres de telle +facon, qu'elle ne choque pas trop nos yeux et cesse presque d'etre +disgracieuse. Les tetes sont d'ailleurs d'une perfection qui rachete +bien des defauts. Quelques-unes sont evidemment idealisees: celle de +Pedishashi (Fig.200) a une expression de jeunesse et de douceur +spirituelle qu'on n'est pas habitue a rencontrer sous le ciseau d'un +Egyptien. D'autres, au contraire, sont d'une sincerite brutale. Les +rides du front, la patte d'oie, les plis de la bouche, les bosses du +crane, sont accuses avec une complaisance scrupuleuse sur la petite tete +de scribe que le Louvre a recemment achetee (Fig.201), et sur celle que +possede le prince Ibrahim au Caire. L'ecole saite etait, en effet, +partagee entre deux partis differents. L'un cherchait ses modeles dans +le passe et s'efforcait de renouveler l'art amolli de son temps par un +retour aux procedes des plus anciennes ecoles memphites: elle y reussit, +et si bien, qu'on a confondu parfois ses oeuvres avec les oeuvres les +plus fines de la IVe et de la Ve dynastie. L'autre, sans s'ecarter trop +ouvertement de la tradition, etudiait de preference le vif et se +rapprochait de la nature plus qu'on ne l'avait fait jusqu'alors. +Peut-etre l'aurait-il emporte, si la conquete macedonienne et le contact +prolonge des Grecs n'avaient detourne l'art egyptien vers des voies +nouvelles. Le mouvement fut lent d'abord a se produire. Les sculpteurs +habillerent les successeurs d'Alexandre a l'egyptienne et les +transformerent en Pharaons, comme ils avaient fait avant eux les Hyksos +et les Perses. Les pieces qu'on peut attribuer au regne des premiers +Ptolemees ne different presque pas de celles de la bonne epoque saite, +et c'est a peine si on remarque ca et la des traces d'influence grecque: +ainsi le colosse d'Alexandre II, a Boulaq (Fig.202), est coiffe d'une +etoffe flottante d'ou s'echappent des boucles frisees. Bientot pourtant, +la vue des chefs-d'oeuvre de la Grece determina les Egyptiens +d'Alexandrie, de Memphis et des grandes villes du Delta a modifier leur +maniere de proceder. Une ecole mixte s'etablit, qui combina certains +elements de l'art indigene avec d'autres elements empruntes a l'art +hellenique. L'Isis alexandrine du musee de Boulaq a encore le costume de +l'Isis pharaonique: elle n'en a plus la sveltesse et le maintien guinde. +Une effigie mutilee d'un prince de Siout, qui est egalement a Boulaq, +pourrait presque passer pour une mauvaise statue grecque. Un certain +Hor, dont le portrait a ete decouvert en 1881, au pied du Komed-damas, +non loin de l'emplacement du tombeau d'Alexandre, nous a laisse l'oeuvre +la plus forte qu'on ait de ce genre hybride (Fig.203). La tete est un +bon morceau, d'un travail un peu sec. Le nez mince et long, les yeux +rapproches, la bouche petite et pincee aux coins, le menton carre, tous +les traits concourent a preter a la figure un caractere de durete et +d'obstination. La chevelure est coupee ras, pas assez cependant pour +qu'elle ne se separe naturellement en petites meches epaisses. Le corps, +revetu de la chlamyde, est assez gauchement taille et trop etroit pour +la tete. L'un des bras pend, l'autre est ramene sur le ventre; les pieds +manquent. Tous ces monuments sont sortis des fouilles recentes. Je ne +doute pas que le sol d'Alexandrie ne nous en rendit beaucoup de pareils, +si on pouvait l'explorer methodiquement. L'ecole qui les produisit se +rapprocha de plus en plus du style des ecoles grecques, et la raideur, +dont elle ne se depouilla jamais entierement, ne lui fut pas sans doute +comptee comme un defaut, a une epoque ou certains sculpteurs au service +de Rome se piquaient d'archaisme. Je ne serais pas etonne si l'on venait +a lui attribuer les statues de pretres et de pretresses revetues +d'insignes divins, dont Hadrien decora les parties egyptiennes de sa +villa de Tibur. Hors du Delta, les ecoles indigenes, livrees a leurs +propres ressources, languirent et deperirent peu a peu. Ce n'est pas que +les modeles, ni meme les artistes grecs, fissent entierement defaut. +J'ai decouvert ou achete dans la Thebaide, au Fayoum, a Syene, des +statuettes et des statues de style hellenique, d'un travail correct et +soigne. Une d'elles, qui provient de Coptos, parait etre une replique en +petit, d'une Venus, analogue a la Venus de Milo. Mais les sculpteurs du +pays, trop inintelligents ou trop ignorants, ne surent pas tirer de ces +modeles le parti que les Alexandrins avaient tire des leurs. Quand ils +voulurent preter a leurs figures la souplesse et la plenitude des formes +grecques, ils ne reussirent qu'a leur faire perdre la precision seche, +mais savante que leurs maitres avaient acquise. Au lieu du relief fin, +delicat, peu eleve, ils adopterent un relief tres saillant au-dessus du +fond, mais d'une rondeur molle et d'un modele sans vigueur. Les yeux +sourient niaisement, l'aile du nez se releve; la commissure des levres, +le menton, tous les traits du visage sont tires et semblent vouloir +converger vers un meme point central, qui est place au milieu de +l'oreille. Deux ecoles, independantes l'une de l'autre, nous ont legue +leurs oeuvres. La moins connue florissait en Ethiopie, a la cour des +rois a demi civilises qui residaient a Meroe. Un groupe, venu de Naga en +1882 et conserve a Boulaq, nous montre ou elle en etait arrivee au 1er +siecle de notre ere (Fig.204). Un dieu et une reine, debout cote a +cote, sont ebauches tant bien que mal dans un bloc de granit gris. +L'oeuvre est fruste, lourde, mais ne manque pas de fierte et d'energie. +L'ecole qui l'avait produite, isolee et comme perdue au milieu de +peuplades sauvages, tomba rapidement dans la barbarie et succomba +probablement vers la fin du siecle des Antonins. L'Egyptienne se soutint +quelque temps encore a l'abri de la domination romaine. Les Cesars, non +moins avises que les Ptolemees, savaient qu'en flattant les sentiments +religieux de leurs sujets egyptiens, ils assuraient leur domination sur +la vallee du Nil. Ils firent restaurer ou rebatir a grands frais les +temples des dieux nationaux, sur les plans et dans l'esprit d'autrefois. +Thebes avait ete detruite par le tremblement de terre de l'an 22 avant +J.-C. et n'etait plus pour eux qu'un lieu de pelerinage ou les devots +venaient ecouter la voix de Memnon, au lever de l'aurore. Mais Tibere +et Claude acheverent la decoration de Denderah et d'Ombos, Caligula +travailla a Coptos, les Antonins a Philae et a Esneh. Les escouades de +manoeuvres qu'on employait en leur nom en savaient encore assez pour +tracer des milliers de bas-reliefs selon les regles d'autrefois. Ce +qu'ils faisaient est mou, disgracieux, ridicule; la routine seule +guidait leur ciseau: c'etait la tradition antique, affaiblie et +degeneree si l'on veut, mais vivante encore et capable de ce +renouvellement. Les troubles qui eclaterent au milieu du IIIe siecle, +les incursions des Barbares, les progres et le triomphe du christianisme +amenerent la suspension des derniers travaux et la dispersion des +derniers ouvriers: ce qui restait de l'art national mourut avec eux. + +[Illustration: Fig. 197] +[Illustration: Fig. 198] +[Illustration: Fig. 199] +[Illustration: Fig. 200] +[Illustration: Fig. 201] +[Illustration: Fig. 202] +[Illustration: Fig. 203] +[Illustration: Fig. 204] + + + + +CHAPITRE V + + + +LES ARTS INDUSTRIELS + + +J'ai dit brievement ce que furent les arts nobles; il me reste a parler +des arts industriels. Le gout du beau et l'amour du luxe avaient penetre +de bonne heure toutes les classes de la societe. Vivant ou mort, +l'Egyptien aimait avoir autour de lui et sur lui des bijoux et des +amulettes de prix, des meubles soignes, des ustensiles elegants. Il +voulait que tous les objets a son usage eussent, sinon la richesse de la +matiere, au moins la purete de la forme, et la terre, la pierre, les +metaux, le bois, les produits des pays ou des contrees lointaines, +furent mis a contribution pour contenter ses exigences. + + +1.--LA PIERRE, LA TERRE ET LE VERRE. + + +On ne saurait parcourir une galerie egyptienne sans etre surpris du +nombre prodigieux de menues figures en pierre fine qui sont parvenues +jusqu'a nous. On n'y voit pas encore le diamant, le rubis ni le saphir; +mais, a cela pres, le domaine du lapidaire etait aussi etendu qu'il +l'est aujourd'hui et comprenait l'amethyste, l'emeraude, le grenat, +l'aigue-marine, le cristal de roche, la prase, les mille varietes de +l'agate et du jaspe, le lapis-lazuli, le feldspath, l'obsidienne, des +roches comme le granit, la serpentine, le porphyre, des fossiles comme +l'ambre jaune et certaines especes de turquoises, des residus de +secretions animales comme le corail, la nacre, la perle, des oxydes +metalliques comme l'hematite, la turquoise orientale et la malachite. +Le plus grand nombre de ces substances etaient taillees en perles +rondes, carrees, ovales, allongees en fuseau, en poire, en losange. +Enfilees et disposees sur plusieurs rangs, on en fabriquait des +colliers, et c'est par myriades qu'on les ramasse dans le sable des +necropoles, a Memphis, a Erment, pres d'Akhmim et d'Abydos. La +perfection avec laquelle beaucoup d'entre elles sont calibrees, la +nettete de la perce, la beaute du poli, font honneur aux ouvriers; mais +la ne s'arretait pas leur science. Sans autre instrument que la pointe, +ils les faconnaient en mille formes diverses, coeurs, doigts humains, +serpents, animaux, images de divinites. C'etaient autant d'amulettes, et +on les estimait moins peut-etre pour l'agrement du travail que pour les +vertus surnaturelles qu'on leur attribuait. La boucle de ceinture en +cornaline etait le sang d'Isis et lavait les peches de son maitre +(Fig.205). La grenouille rappelait l'idee de la renaissance (Fig.206); +la colonnette en feldspath vert (Fig.207), celle du rajeunissement +divin. L'oeil mystique, l'ouza (Fig.208), lie au poignet ou au bras par +une cordelette, protegeait contre le mauvais oeil, contre les paroles +d'envie ou de colere, contre la morsure des serpents. Le commerce +repandait ces objets dans les regions du monde antique, et plusieurs +d'entre eux, ceux surtout qui representaient le scarabee sacre, furent +imites au dehors par les Pheniciens, par les Syriens, en Grece, en Asie +Mineure, en Etrurie, en Sardaigne. L'insecte s'appelait en egyptien +_khopirrou_, et son nom derivait, croyait-on, de la racine _khopiri_, +devenir. On fit de lui, par un jeu de mots facile a comprendre, +l'embleme de l'existence terrestre et des devenirs successifs de l'homme +dans l'autre monde. L'amulette en forme de scarabee (Fig.209) est donc +un symbole de duree presente ou future; le garder sur soi etait une +garantie contre la mort. Mille significations mystiques decoulerent de +ce premier sens. Chacune d'elles fut rattachee subtilement a l'un des +actes ou des usages de la vie journaliere, et les scarabees se +multiplierent a l'infini. Il y en a de toute matiere et de toute +grandeur, a tete d'epervier, de belier, d'homme, de taureau, les uns +fouilles aussi curieusement sur le ventre que sur le dos, les autres +plats et unis par-dessous, d'autres enfin qui retiennent a peine le +vague contour de l'insecte et qu'on appelle scarabeoides. Ils sont +perces, dans le sens de la longueur, d'un trou par lequel on passait une +mince tige de bois, un fil de bronze ou d'argent, une cordelette pour +les suspendre. Les plus gros etaient comme l'image du coeur. On les +collait sur la poitrine des momies, ailes deployees, et une priere, +tracee sur le plat, adjurait le coeur de ne point porter temoignage +contre le mort au jour du jugement. Pour plus d'efficacite, on joignait +a la formule quelques scenes d'adoration: le disque de la lune acclame +par deux cynocephales sur le corselet, deux Ammon accroupis sur les +elytres, sur le plat la barque solaire, et, sous la barque, +Osiris-momie, accroupi entre Isis et Nephthys qui l'enveloppent de leurs +ailes. Les petits scarabees, apres avoir servi de phylactere, finirent +par n'etre plus que des bijoux sans valeur religieuse, comme les croix +que nos femmes portent au cou en complement de leur toilette. On en +faisait des chatons de bague, les pendeloques d'un collier ou d'une +boucle d'oreille, les perles d'un bracelet. Le plat est souvent nu, plus +souvent orne de dessins creuses dans la masse, sans modele d'aucune +sorte; le relief proprement dit, celui du camee, etait inconnu des +lapidaires egyptiens avant l'epoque grecque. Les sujets n'ont pas ete +encore classes, ni meme recueillis entierement. Ce sont de simples +combinaisons de lignes, des enroulements, des entrelacs sans +signification precise, des symboles auxquels le proprietaire attachait +un sens mysterieux, et que personne, sauf lui, ne pouvait comprendre, le +nom et les titres d'un individu, des cartouches royaux ayant un interet +historique, des souhaits de bonheur, des ejaculations pieuses, des +conjurations magiques. Plusieurs scarabees d'obsidienne et de cristal +remontent a la VIe dynastie. D'autres, assez grossiers et sans ecriture, +sont en amethyste, en emeraude et meme en grenat; ils appartiennent aux +commencements du premier empire thebain. A partir de la XVIIIe dynastie, +on les compte par milliers, et le travail en est d'un fini proportionne +au plus ou moins de durete de la pierre. C'est, du reste, le cas pour +toutes les sortes d'amulettes. Les tetes d'hippopotame, les ames a +visage humain, les coeurs qu'on ramasse a Taoud, au sud de Thebes, sont +a peine ebauches; l'amethyste et le feldspath vert d'ou on les degageait +presentaient a la pointe une resistance, presque invincible. Au +contraire, les boucles de ceinture, les equerres, les chevets en jaspe +rouge, en cornaline et en hematite, sont ciseles jusque dans les +moindres details; les pierres etaient de celles qu'un instrument +mediocre attaque sans difficulte. Le lapis-lazuli est tendre, cassant; +il tient mal ses aretes et semble ne se plier a aucune finesse. Les +Egyptiens y ont faconne pourtant des portraits de deesses, des Isis, des +Nephthys, des Nit, des Sokhit, qui sont de veritables merveilles de +delicatesse. Les reliefs du corps y sont pousses avec autant d'assurance +que s'ils etaient menages dans une matiere moins capricieuse, et les +traits du visage, ne perdent rien a etre etudies a la loupe. La plupart +du temps on a procede d'une autre methode. Au lieu de detailler le +relief, on l'a abrege autant que possible, et on l'a procure par larges +plans contraries, sacrifiant le rendu de chaque partie a l'effet de +l'ensemble. Les saillants et les creux du visage sont accentues +fortement. L'epaisseur du cou, la coupe de la gorge et de l'epaule, +l'etroitesse de la taille, l'evasement des hanches, la rondeur du ventre +sont exageres. Une arete presque tranchante dessine la ligne de la +cuisse et du tibia. Les pieds et les mains sont legerement agrandis. +Tout cela est le produit d'un calcul a la fois hardi et judicieux. Une +reduction mathematiquement exacte du modele n'est pas aussi heureuse +qu'on pourrait croire, lorsqu'il s'agit de sculpter en miniature. La +tete perd son caractere, le cou parait trop faible, le buste n'est plus +qu'un cylindre inegalement bossele, les extremites ne semblent plus +assez solides pour soutenir le poids du corps, les lignes principales ne +se demelent plus du chaos des secondaires. En supprimant le plus des +formes accessoires, et en developpant celles qui contribuent a +l'expression, les Egyptiens ont echappe au danger de ne faire que des +figurines insignifiantes. L'oeil rabat de lui-meme ce qu'il y a de trop +dans ce qu'il voit et suppose le reste. Grace a cette tricherie habile, +telle statuette de divinite, qui mesure a peine trois centimetres, a +presque l'ampleur et la gravite d'un colosse. + +[Illustration: Fig. 205] +[Illustration: Fig. 206] +[Illustration: Fig. 207] +[Illustration: Fig. 208] +[Illustration: Fig. 209] + +Le mobilier des dieux et celui des morts etaient pour une bonne part en +pierre solide et durable. J'ai signale ailleurs les petits obelisques +funeraires qui proviennent des tombes de l'ancien empire, les bases +d'autel, les steles, les tables d'offrandes. La mode etait de fabriquer +les tables en albatre ou en calcaire au temps des pyramides, en granit +ou en gres rouge sous les rois thebains, en basalte ou en serpentine, a +partir de la XXVIe dynastie; mais la mode n'avait rien d'obligatoire, et +l'on en trouve de toute pierre a toutes les epoques. Quelques-unes ne +sont que des disques plats ou creuses legerement en cuvette. D'autres +sont rectangulaires et etalent, a la partie superieure, des pains, des +vases, des quartiers de boeuf et de gazelle, des fruits sculptes en +relief. Dans celle de Sitou, la libation, au lieu de s'ecouler au +dehors, etait recueillie dans un bassin carre, divise en etages pour +montrer la hauteur de l'eau du Nil dans les reservoirs de Memphis, aux +differentes saisons, vingt-cinq coudees en ete pendant l'inondation, +vingt-trois en automne et au commencement de l'hiver, vingt-deux a la +fin de l'hiver et au printemps. Ces formes diverses pretent peu au beau; +une des tables de Saqqarah est pourtant une oeuvre veritable d'art. Elle +est en albatre. Deux lions debout, accotes, soutiennent une tablette +rectangulaire, inclinee en pente douce; une rigole conduit la libation +dans un vase place entre la queue des deux betes. Les oies en albatre de +Lisht ne manquent pas non plus de merite; elles sont coupees en long par +le milieu et dument evidees en maniere de boite. Celles que j'ai vues +ailleurs, et en general toutes les figures d'offrandes, pains, gateaux, +tetes de boeuf ou de gazelle, grappes de raisin noir en calcaire peint, +sont d'un gout douteux et d'une main maladroite. Elles ne sont pas +d'ailleurs tres frequentes, et je n'en ai guere rencontre en dehors des +tombes de la Ve et de la XIIe dynastie. Les canopes, au contraire, +etaient toujours d'un travail tres soigne. On n'employait que deux +sortes de pierre a les fabriquer, le calcaire et l'albatre; mais les +tetes qui les surmontent etaient souvent en bois peint. Les canopes de +Pepi Ier sont en albatre; en albatre aussi les tetes humaines des +canopes qui appartenaient au roi enterre dans la pyramide meridionale de +Lisht. L'une d'elles est meme d'une finesse d'execution qu'on ne saurait +comparer qu'a celle de la statue de Khafri. Les statuettes funeraires +les plus vieilles que nous ayons jusqu'a present, celles de la XIe +dynastie, sont en albatre, comme les canopes; mais, a partir de la +XIIIe, on en taillait en calcaire fin. Le travail en est de valeur tres +inegale. Quelques-unes sont de veritables chefs-d'oeuvre et nous rendent +la physionomie du mort aussi fidelement qu'une statue pourrait le faire. +Les vases a parfums completaient le mobilier des temples et des tombes. +La nomenclature est loin d'en etre fixee, et la plupart des termes +speciaux, que les textes nous fournissent, restent encore sans +equivalent pour nous. Le grand nombre etait en albatre, tourne et poli: +les uns, disgracieux et lourds (Fig.210); les autres d'une elegance et +d'une diversite de galbe, qui fait honneur a l'esprit inventif des +ouvriers. Ils sont fuseles et pointus par en bas (Fig.211), ou arrondis +de la panse, etroits a la gorge, plats a la base (Fig.212). Ils n'ont +point d'ornements, si ce n'est parfois deux boutons de lotus, en guise +d'anse, deux mufles de lion, une petite tete de femme, qui fait saillie +a la naissance du goulot (Fig.213). Les plus petits n'etaient pas +destines a contenir des liquides, mais des pommades, des onguents +medicinaux, des pates miellees. Une des series les plus importantes +comprend des flacons au ventre rebondi, garnis au cou d'un leger rebord +cylindrique et d'un couvercle plat (Fig.214). Les Egyptiens y mettaient +la poudre d'antimoine avec laquelle ils se noircissaient les sourcils et +les yeux. Cet etui a kohol etait un des objets de toilette le plus +repandu, le seul peut-etre dont l'usage fut commun a toutes les classes +de la societe. La fantaisie s'en melant, on lui donna toute sorte de +formes empruntees a l'homme, aux plantes, aux animaux. C'est un lotus +ouvert, un herisson, un epervier, un singe serrant une colonne contre sa +poitrine ou grimpant le long d'une jarre, une figure grotesque du dieu +Bisou, une femme agenouillee dont le corps evide contenait la poudre, +une jeune fille qui porte une amphore. L'imagination des artistes une +fois lancee dans cette voie ne connut plus de limites, et tout leur fut +bon, le granit, le diorite, la breche et le jade rose, l'albatre, puis +le calcaire tendre, dont le grain se pretait mieux a rendre leurs +caprices, puis une substance plus complaisante et plus souple encore, la +terre peinte et emaillee. + +[Illustration: Fig. 210] +[Illustration: Fig. 211] +[Illustration: Fig. 212] +[Illustration: Fig. 213] +[Illustration: Fig. 214] + +Si l'art de modeler et de cuire la terre ne s'est pas developpe aussi +pleinement en Egypte qu'il a fait en Grece, ce n'est pas faute de +matiere premiere. La vallee du Nil fournit en abondance une argile fine +et ductile, dont on aurait pu tirer le plus heureux parti si on s'etait +donne la peine de la preparer avec soin; mais on lui prefera toujours +les metaux et la pierre dure pour les objets de luxe, et le potier se +contenta de fournir aux besoins les plus communs du menage ou de la vie +courante. La terre etait prise sans choix, a l'endroit meme ou l'ouvrier +se trouvait pour le moment, mal lavee, mal petrie, puis faconnee au +doigt, sur un tour en bois des plus primitifs, qu'on manoeuvrait avec la +main. La cuisson etait fort inegale. Certaines pieces ont ete a peine +exposees a la flamme et fondent au contact de l'eau; d'autres ont la +durete de la tuile. Les tombes de l'ancien empire renferment chacune +quelques vases d'une pate jaune ou rouge, melee souvent, comme celle des +briques, de paille ou d'herbe finement hachee. Ce sont des jarres de +forte taille, sans pied, ni anse, a la panse ovoide, au col bas, a +l'orifice largement ouvert et borde d'un bourrelet, des marmites et des +pots de menage ou l'on emmagasinait les provisions du mort, des coupes +plus ou moins profondes, des assiettes a fond plat, semblables a celles +que les fellahs emploient aujourd'hui encore, parfois meme des services +de table ou de cuisine en miniature, destines a remplacer les services +de grandeur naturelle, trop couteux pour les pauvres gens. La surface +est rarement vernie, rarement polie et lustree, le plus souvent +recouverte d'une couche uniforme de peinture blanchatre, qui n'a point +recu le coup de feu et se detache au moindre choc. Aucun dessin a la +pointe, aucun ornement en creux ou en relief, aucune inscription, mais, +autour du col, les traces de quatre ou cinq filets paralleles noirs, +rouges ou jaunes. Les poteries des premieres dynasties thebaines que +j'ai recueillies a El-Khozam et a Gebelein sont plus soignees +d'execution que celles des dynasties memphites. Elles se repartissent en +deux classes. La premiere comprend des vases a panse lisse et nue, noire +par en bas, rouge sombre par en haut. L'examen des cassures montre que +la couleur etait melee a la pate pendant le brassage: les deux zones, +preparees separement, etaient soudees ensuite de facon assez +irreguliere, puis glacees uniformement. La seconde classe contient des +vases de formes tres variees, souvent bizarres, d'une terre rouge ou +jaune terne, grands cylindres fermes par un bout, plats, oblongs, +rappelant la coupe d'un bateau, burettes conjuguees, deux a deux, mais +ne communiquant pas ensemble (Fig.215). L'ornementation est repandue +sur toute la surface et consiste d'ordinaire en raies droites, tirees +parallelement l'une a l'autre ou entre-croisees, en lignes ondees, en +rangees de points ou de petites croix combinees avec les lignes, le tout +en blanc quand le fond est rouge, en rouge brun quand il est jaune ou +blanchatre. De temps en temps, des figures d'hommes ou d'animaux +s'intercalent au milieu des combinaisons geometriques. Le dessin en est +rude, presque enfantin, et c'est a peine si l'on y reconnait des +troupeaux d'antilopes ou des scenes de chasse a la gazelle. Les +manoeuvres qui produisaient ces esquisses grossieres etaient pourtant +contemporains des artistes qui decoraient les grottes de Beni-Hassan. +Pour la periode des grandes conquetes, les tombeaux thebains nous ont +fourni de pleins musees de poteries, malheureusement assez peu +interessantes. D'abord des figurines funeraires, rapidement modelees a +la main dans des galettes d'argile allongees. Un peu de terre pince +entre les doigts, et le nez sort de la masse; deux pastilles et deux +moignons ajoutes apres coup representent les yeux et les bras. Les plus +soignees ont ete faconnees dans des moules en terre cuite dont nous +possedons de nombreux specimens. Elles etaient generalement coulees +d'une seule piece, puis retouchees legerement, cuites, peintes, au +sortir du four, en rouge, en jaune et en blanc, chargees enfin +d'hieroglyphes a la pointe ou au pinceau. Plusieurs sont d'un style tres +fin et egalent presque les figurines en calcaire: celles du scribe +Hori, conservees au musee de Boulaq, ont environ quarante centimetres de +haut et montrent ce que les Egyptiens auraient pu faire en ce genre +s'ils avaient voulu s'y adonner. Les cones funeraires etaient des objets +de pure devotion, que l'art le plus consomme n'aurait pas reussi a +rendre elegants. Figurez-vous une masse de terre conique, etiree de +long, timbree a la base d'un cachet sur lequel etaient imprimes le nom, +la filiation, les titres du possesseur, et enduite jusqu'a la pointe +d'une couche de couleur blanchatre: c'etaient des simulacres de pains +d'offrandes, destines a nourrir le mort eternellement. Beaucoup des +vases qu'on deposait dans la tombe sont peints en imitation d'albatre, +de granit, de basalte, de bronze ou meme d'or, et sont la contrefacon a +bon marche des vases en matieres precieuses que les riches donnaient aux +momies. Parmi ceux qui ont servi a contenir de l'eau et des fleurs, +quelques-uns sont revetus de dessins au trait rouge et noir (Fig.216), +cercles et rubans concentriques (Fig.217), meandres, emblemes religieux +(Fig.218), lignes croisees simulant des filets a mailles etroites, +cordons de fleurs ou de boutons, tiges chargees de feuilles qui +descendent du goulot sur la panse ou remontent de la panse au goulot: +ceux du tombeau de Sennotmou avaient, sur l'une des faces, un large +collier, analogue au collier des momies, et peint des plus vives +couleurs pour imiter les fleurs naturelles ou les emaux. Les canopes en +terre cuite, rares a la XVIIe dynastie, deviennent de plus en plus +frequents a mesure que Thebes s'appauvrit. Les tetes qui les recouvrent +sont ordinairement jolies de coupe et d'expression, surtout la tete +humaine. Modelees a la main, evidees pour diminuer le poids, puis cuites +longuement, on les revetait chacune des couleurs particulieres au genie +qu'elles representaient. Vers la XXe dynastie, l'usage s'etablit d'y +enfermer le corps des animaux sacres. Ceux qu'on trouve pres d'Akhmim +contenaient des chacals et des eperviers; ceux de Saqqarah, des +serpents, des rats embaumes, des oeufs; ceux d'Abydos, des ibis. Les +derniers sont de beaucoup les plus beaux. La deesse protectrice Khouit +etend ses ailes sur la panse, tandis qu'Hor et Thot presentent la +bandelette et le vase a onguent: le tout est en bleu et rouge sur fond +blanc. A partir de l'epoque grecque, la pauvrete augmentant toujours, la +fabrication s'etendit des canopes aux cercueils. L'isthme de Suez, +Ahnas-el-Medineh, le Fayoum, Assouan, la Nubie, possedent des necropoles +entieres ou l'on ne rencontre que des sarcophages en terre cuite. +Plusieurs ont l'apparence des caisses oblongues, arrondies aux deux +bouts, au couvercle en dos d'ane. Celles qui ont encore la forme humaine +sont de style barbare. La tete est surmontee d'une sorte de boudin qui +simule l'ancienne coiffure egyptienne, les traits du visage sont +indiques en deux ou trois coups de pouce ou d'ebauchoir: deux petites +pelotes, appliquees gauchement sur la poitrine, marquent un cercueil de +femme. Meme en ces derniers temps de la civilisation egyptienne, les +pieces les plus grossieres sont les seules qui gardent la teinte +naturelle de la terre. La, comme ailleurs, on la cachait presque +toujours sous une couche de couleur ou d'email richement colore. + +[Illustration: Fig. 215] +[Illustration: Fig. 216] +[Illustration: Fig. 217] +[Illustration: Fig. 218] + +Le verre a ete connu en Egypte de toute antiquite. La fabrication en est +representee dans quelques tombeaux, plusieurs milliers d'annees avant +notre ere (Fig.219). L'ouvrier, assis devant le foyer, recueillait au +bout de sa canne une petite quantite de matiere en fusion, et la +soufflait prudemment, en ayant soin de la maintenir a la flamme pour +l'empecher de durcir pendant l'operation. L'analyse chimique montre que +le verre egyptien avait a peu pres la meme composition que le notre; +mais il renferme, outre la silice, la chaux, l'alumine, la soude, des +quantites relativement considerables de substances etrangeres, cuivre, +oxyde de fer et de manganese, dont on ne savait pas le debarrasser. + +[Illustration: Fig. 219] + +Aussi n'est-il presque jamais d'une teinte tres pure; il a une nuance +incertaine qui tire sur le jaune ou sur le vert. Certaines pieces, de +mauvaise fabrication, se sont decomposees dans toute leur epaisseur, et +tombent, a la moindre pression, en lamelles ou en poussiere irisee. +D'autres n'ont pas trop souffert du temps ou de l'humidite, mais elles +sont striees et pleines de bulles. D'autres enfin, mais peu, sont d'une +homogeneite et d'une limpidite parfaites. La vogue ne s'attachait pas, +comme chez nous, aux verres incolores; elle etait aux verres de couleur, +opaques ou transparents. On les teignait en melant des oxydes +metalliques aux ingredients ordinaires, du cuivre et du cobalt pour les +bleus, du cuivre pour les verts, du manganese pour les violets et pour +les bruns, du fer pour les jaunes, du plomb ou de l'etain pour les +blancs. Une variete de rouge haricot renferme trente pour cent de bronze +et s'enveloppe d'une couche de vert-de-gris sous l'influence de +l'humidite. Toute cette chimie etait empirique et de pur instinct. Les +ouvriers trouvaient autour d'eux les elements necessaires, ou les +recevaient du dehors, et s'en servaient tels quels, sans etre toujours +assures d'obtenir l'effet qu'ils recherchaient: beaucoup de leurs +combinaisons les plus harmonieuses etaient dues au hasard, et ils ne +pouvaient pas les reproduire a volonte. Les masses qu'ils obtenaient de +la sorte atteignaient parfois des dimensions considerables: les auteurs +classiques nous parlent de steles, de cercueils, de colonnes d'une seule +piece. A l'ordinaire, on n'employait le verre qu'a la fabrication des +petits objets, surtout a la contrefacon des pierres fines. Si peu +couteuses qu'elles fussent sur les marches de l'Egypte, elles n'etaient +pas accessibles a tout le monde. Les verriers imiterent l'emeraude, le +jaspe, le lapis-lazuli, la cornaline, et cela avec une telle perfection +que nous sommes souvent embarrasses aujourd'hui pour distinguer les +pierres vraies des fausses. On les coulait dans des moules en pierre ou +en calcaire a la forme qu'on voulait, perles, disques, anneaux, +pendeloques de colliers, rubans et baguettes etroites, plaques chargees +d'hommes ou d'animaux, images de dieux et de deesses. On en faisait des +yeux et des sourcils pour le visage des statues en pierre ou en bronze, +des bracelets pour leurs poignets, on les sertissait dans le creux des +hieroglyphes, on les decoupait en hieroglyphes, on en composait des +inscriptions entieres qu'on encadrait dans le bois, dans la pierre ou +dans le metal. Les deux caisses ou reposait la momie de Notemit, mere du +pharaon Hrihor-Siamon, sont decorees de cette maniere. Une feuille d'or +les recouvre en entier, a l'exception de la coiffure et de quelques +Details: les textes et les parties principales de l'ornementation sont +formes d'emaux, dont les teintes vives se detachent sur le ton mat de +l'or. Les momies du Fayoum etaient enduites de platre ou de stuc, ou +L'on incrustait les scenes et les legendes qu'on se contentait de +peindre partout ailleurs. Les plus grandes etaient composees de +plusieurs morceaux de verre, rapportes et retouches au ciseau a +l'imitation d'un bas-relief. Ainsi, la deesse Mait a les nus, la face, +les mains, les pieds, en bleu turquoise, la coiffure en bleu tres +sombre, la plume en filets alternativement bleus et jaunes, la robe en +rouge haricot. Sur le naos en bols, recemment decouvert dans le +voisinage de Daphne, et sur un fragment de cercueil du musee de Turin, +les hieroglyphes en verre multicolore ressortent directement sur le fond +sombre du bois. Le tout forme un ensemble d'un eclat et d'une richesse a +peine concevables. Verres filigranes, verres graves et tailles, verres +soudes, verres simulant le bois, la paille, la corde, les Egyptiens +n'ont rien ignore. J'ai eu entre les mains une regle carree, formee de +baguettes multicolores agglutinees, et dont la tranche laissait lire le +cartouche d'un des Amenemhat: le motif se prolongeait dans la masse, et, +a quelque endroit de la hauteur qu'on le coupat, le cartouche +reparaissait. Les verres a miniatures remplissent presque a eux seuls +une vitrine entiere du musee de Boulaq. Ici, c'est un singe a quatre +pattes, qui flaire un gros fruit pose a terre. La, un portrait de femme, +dessine de face, sur fond blanc ou vert d'eau encadre de rouge. La +plupart des plaques ne representent que des rosaces, des etoiles, des +fleurs isolees ou mariees en bouquet. Une des plus petites porte un +boeuf Apis, a la robe blanche et noire, debout, marchant: le travail en +est si delicat qu'il ne perd rien a etre examine a la loupe. La plupart +des objets de ce genre ne sont pas anterieurs a la premiere dynastie +saite; mais les fouilles executees a Thebes ont prouve que, des le Xe +siecle avant notre ere, le gout et, par suite, la fabrication des verres +multicolores etaient chose commune en Egypte. On a recueilli, a +Gournet-Murrai et a Sheikh-Abd-el-Gournah, non seulement les amulettes a +l'usage des morts, colonnettes, coeurs, yeux mystiques, hippopotames +debout sur leurs pattes de derriere, canards accouples, en pates bleues, +rouges, jaunes, melangees, mais des vases du type de ceux qu'on est +accoutume a considerer comme etant de travail phenicien et cypriote. +Voici, par exemple, une petite oenochoe en verre bleu clair semi-opaque +(Fig.220): l'inscription au nom de Thoutmos III, les oves du goulot et +les palmes de la panse sont traces en jaune. Voici encore une ampoule +lenticulaire, haute de huit centimetres (Fig.221), a fond bleu marin +d'une intensite et d'une purete admirables, sur lequel un semis de +feuilles de fougere s'enleve en jaune, d'un trait fin et hardi; deux +petites anses vert clair s'attachent au col et un filet jaune court sur +le rebord du goulot. Une amphore de meme taille est d'un vert olive +profond et demi-transparent (Fig.222). Une ceinture de chevrons bleus +et jaunes, saisis entre quatre lignes jaunes, lui serre la panse a +l'endroit le plus large; les anses sont vert clair et le filet est bleu +tendre. La princesse Nsikhonsou avait a cote d'elle, dans la cachette de +Deir-el-Bahari, des gobelets de travail analogue, sept en pate unie vert +clair, jaune, bleue, quatre en une pate noire mouchetee de blanc, un +seul enveloppe de feuilles de fougere multicolores, disposees sur deux +rangs (Fig.223). Les manufactures etaient donc en pleine activite des +le temps des grandes dynasties thebaines. Des monceaux de scories, +melees a des rebuts de cuisson, marquent encore, au Ramesseum, a El-Kab, +sur le tell d'Ashmounein, la place ou leurs fourneaux s'allumaient. + +[Illustration: Fig. 220] +[Illustration: Fig. 221] +[Illustration: Fig. 222] +[Illustration: Fig. 223] + +Les Egyptiens emaillaient la pierre. La moitie au moins des scarabees, +des cylindres et des amulettes que renferment nos musees, sont en +calcaire, en schiste, en lignite, revetus d'une glacure coloree. +L'argile ordinaire ne leur paraissait pas sans doute appropriee a ce +genre de decoration. Ils la remplacaient par plusieurs sortes de terre, +l'une blanche et sableuse, l'autre bise et fine, produite par la +Pulverisation d'un calcaire special, qu'on trouve en abondance aux +environs de Qeneh, de Louxor et d'Assouan, une troisieme rougeatre et +melee de gres en poudre et de brique pilee. Ces substances diverses sont +bien connues sous les noms egalement inexacts de _porcelaines_ ou +_faiences egyptiennes_. Les plus anciennes, a peine lustrees, sont +couvertes d'un enduit excessivement mince, sauf dans le creux des +hieroglyphes et des figures, ou la matiere vitreuse accumulee tranche, +par son aspect luisant, sur le ton mat des parties environnantes. Le +vert est de beaucoup la couleur la plus frequente sous les anciennes +dynasties; mais le jaune, le rouge, le brun, le violet, le bleu, +n'etaient point dedaignes. Le bleu l'emporta dans les manufactures +thebaines, des les premieres annees du moyen empire. C'est, d'ordinaire, +un bleu brillant et doux, imitant la turquoise ou le lapis-lazuli. Le +musee de Boulaq possedait jadis trois hippopotames de cette nuance, +decouverts a Drah-aboul-Neggah, dans la tombe d'un Entouf. Un etait +couche, les deux autres sont debout dans un marais, et le potier a +dessine sur leur corps, a l'encre noire, des fourres de roseaux et de +lotus au milieu desquels volent des oiseaux et des papillons (Fig.224). +C'etait une maniere de montrer la bete dans son milieu naturel. Le bleu +en est profond, eclatant, et il faut descendre vingt siecles d'un coup +pour en retrouver d'aussi pur, parmi les statuettes funeraires qui +proviennent de Deir-el-Bahari. Le vert reparait avec les dynasties +saites, plus pale qu'aux anciennes epoques. Il domine dans le nord de +l'Egypte, a Memphis, a Bubaste, a Sais, mais sans eliminer entierement +le bleu. Les autres nuances n'ont ete d'usage courant que pendant quatre +ou cinq siecles, d'Ahmos Ier aux Ramessides. C'est alors, mais alors +seulement, qu'on voit se multiplier les _Repondants_ a vernis blanc ou +rouge, les fleurs de lotus et les rosaces jaunes, rouges et violettes, +les boites a kohol bariolees. Les potiers du temps d'Amenhotpou III +avaient un gout particulier pour les tons gris et violets. Les olives au +nom de ce pharaon et des princesses de sa famille portent des +hieroglyphes en bleu leger sur un fond mauve des plus delicats. Le +vase de la reine Tii, au musee de Boulaq, est d'un gris mele de bleu; +il a, autour du goulot, des ornements et des legendes en deux couleurs. +La fabrication des emaux multicolores parait avoir atteint son plus +grand developpement sous Khouniaton: du moins est-ce a Tell-Amarna que +j'en ai trouve les modeles les plus fins et les plus legers, des bagues +jaunes, vertes, violettes, des fleurettes blanches ou bleues, des +poissons, des luths, des grenades, des grappes de raisin. Telle +figurine d'Hor a le corps bleu et la face rouge; tel chaton de bague +porte, sur une surface bleu clair, le nom du roi reserve en violet. Si +restreint que soit l'espace, les tons divers ont ete poses avec une +telle surete de main qu'ils ne se confondent jamais, mais tranchent +vivement l'un sur l'autre. Un vase a poudre d'antimoine, cisele et monte +sur un pied a jour, est glace de rouge brun (Fig.225). Un autre, qui a +la forme d'un epervier mitre, est bleu, rehausse de taches noires; il +appartenait jadis au roi Ahmos Ier. Un troisieme, creuse dans un +herisson de bonne volonte, est d'un vert chatoyant (Fig.226). Une tete +de pharaon, d'un bleu mat, porte une coiffure rayee de bleu sombre. Si +belles que soient ces pieces, le chef-d'oeuvre de la serie est la +statuette du premier prophete d'Amon Ptahmos, a Boulaq. Les hieroglyphes +et les details du maillot funeraire ont ete graves en relief, sur un +fond blanc d'une egalite admirable, puis remplis d'emaux. Le visage et +les mains sont bleu turquoise, la coiffure est jaune a raies violettes, +violets egalement sont les caracteres de l'inscription et le vautour qui +deploie ses ailes sur la poitrine. Le tout est harmonieux, brillant, +leger: aucune bavure n'emousse la purete des contours ou la nettete des +traits. + +[Illustration: Fig. 224] +[Illustration: Fig. 225] +[Illustration: Fig. 226] + +La poterie emaillee fut commune en tous temps. Les tasses a pied +(Fig.227), les bols bleus, arrondis du fond et ornes d'yeux mystiques, +de lotus, de poissons (Fig.228), de palmes a l'encre noire, sont en +general de la XVIIIe, de la XIXe ou de la XXe dynastie. Les ampoules +lenticulaires, a vernis verdatre, garnies de rangs de perles ou d'oves +sur la tranche, de colliers sur la panse, et flanquees de deux singes +accroupis en guise d'anses, appartiennent toutes, ou peu s'en faut, au +regne d'Apries et d'Amasis (Fig.229). Manches de sistre, coupes, vases +a boire en forme de lotus a demi epanoui, plats, ecuelles de table, les +Egyptiens aimaient cette vaisselle fraiche au toucher, agreable a l'oeil +et facile a tenir propre. Poussaient-ils le gout de l'email jusqu'a en +recouvrir les murs memes de leurs maisons? Rien ne permet de l'affirmer +ou de le nier avec certitude, et les quelques exemples que nous avons de +ce mode de decoration proviennent tous d'edifices royaux. On lit le +prenom et la banniere de Pepi Ier sur une brique jaune, les noms de +Ramses III sur une verte, ceux de Seti Ier et de Sheshonq sur des +fragments rouges et blancs. Une des chambres de la pyramide a degres de +Saqqarah avait garde jusqu'au commencement du siecle sa parure de +faience (Fig.230). Elle etait revetue aux trois quarts de plaques +vertes, oblongues, legerement convexes au dehors, mais plates a la face +interne (Fig.231); une saillie carree, percee d'un trou, servait a les +assembler par derriere, sur une seule ligne horizontale, au moyen d'une +baguette de bois. Les trois bandes qui encadraient la porte du fond sont +historiees aux titres d'un pharaon mal classe des premieres dynasties +memphites. Les hieroglyphes s'enlevent en bleu, en rouge, en vert, en +jaune, sur un ton chamoise. Vingt siecles plus tard, Ramses III essaya +d'un genre nouveau a Tell-el-Yahoudi. Cette fois ce n'est plus d'une +seule chambre, c'est d'un temple entier qu'il s'agit. Le noyau de la +batisse etait en calcaire et en albatre; mais les tableaux, au lieu +d'etre sculptes comme a l'ordinaire, etaient en une sorte de mosaique, +ou la pierre decoupee et la terre vernissee se combinaient a parties +presque egales. L'element le plus frequemment repete est une rondelle en +frite sableuse, revetue d'un enduit bleu ou gris, sur lequel se +detachent en nuance creme des rosaces simples, (Fig.232) ou encadrees +de dessins geometriques (Fig.233), des toiles d'araignees, des fleurs +ouvertes. Le bouton central est en relief, les feuilles et les reseaux +sont incrustes dans la masse. Ces rondelles, dont le diametre varie d'un +a dix centimetres, etaient fixees a la paroi au moyen d'un ciment tres +fin. On les employait a dessiner des ornements tres divers, +enroulements, rinceaux, filets paralleles, tels qu'on les voit sur un +pied d'autel et sur une base de colonne conserves a Boulaq. Les +cartouches etaient en general d'une seule piece, ainsi que les figures: +les details, creuses ou modeles sur la terre avant la cuisson, etaient +ensuite recouverts chacun du ton qui lui appartenait. Les lotus et les +feuillages qui couraient sur le soubassement ou le long des corniches +etaient au contraire formes de morceaux independants: chaque couleur est +une piece decoupee de maniere a s'ajuster exactement aux pieces voisines +(Fig.234). Le temple avait ete exploite au commencement du siecle, et +le Louvre possedait, depuis Champollion, des figures de prisonniers qui +en proviennent. Ce qui en restait a ete demoli, il y a quelques annees, +par les marchands d'antiquites, et les debris en sont disperses un peu +partout. Mariette en recueillit a grand'peine les fragments les plus +importants, le nom de Ramses III, qui nous donne la date de la +construction, des bordures de lotus et d'oiseaux a mains humaines +(Fig.235), des tetes d'esclaves negres (Fig.236) ou asiatiques. La +destruction de ce monument est d'autant plus facheuse que les Egyptiens +n'ont pas du en edifier beaucoup du meme type. La brique emaillee, le +carreau, la mosaique d'email se gatent aisement: c'etait la un vice +redhibitoire pour un peuple epris de force et d'eternite. + +[Illustration: Fig. 227] +[Illustration: Fig. 228] +[Illustration: Fig. 229] +[Illustration: Fig. 230] +[Illustration: Fig. 231] +[Illustration: Fig. 232] +[Illustration: Fig. 233] +[Illustration: Fig. 234] +[Illustration: Fig. 235] +[Illustration: Fig. 236] + + + +2.--LE BOIS, L'IVOIRE, LE CUIR +ET LES MATIERES TEXTILES. + + +L'ivoire, l'os, la corne sont assez rares dans les musees: ce n'est pas +une raison pour croire que les Egyptiens n'en aient pas tire bon parti. +La corne ne dure guere: certains insectes en sont tres friands et la +detruisent en fort peu de temps. L'os et l'ivoire perdent aisement leur +consistance et deviennent friables. Les Egyptiens connaissaient les +elephants de toute antiquite; peut-etre meme les ont-ils rencontres dans +la Thebaide, au moment ou ils s'y installerent, car le nom de l'ile +d'Elephantine est ecrit avec l'image d'un de ces animaux, des la Ve +dynastie. L'ivoire leur arrivait des regions du haut Nil par dents et +par demi-dents. Ils le teignaient a volonte en vert ou en rouge, mais +lui laissaient le plus souvent sa teinte naturelle et l'employaient +beaucoup en menuiserie, pour incruster des chaises, des lits et des +coffrets; ils en fabriquaient aussi des des a jouer, des peignes, des +epingles a cheveux, des ustensiles de toilette, des cuillers d'un +travail delicat (Fig.237), des etuis a collyre creuses dans une colonne +surmontee d'un chapiteau, des encensoirs formes d'une main qui supporte +un godet en bronze ou bruler des parfums, des boumerangs couverts au +trait de divinites et d'animaux fantastiques. Quelques-uns de ces objets +sont de veritables oeuvres d'art: ainsi, a Boulaq, un manche de poignard +qui represente un lion, les reliefs plaques sur la boite a jeu de Touai, +qui vivait a la fin de la XVIIe dynastie, une figurine de la Ve dynastie +malheureusement mutilee, mais qui garde encore des traces de couleur +rose, et la statue en miniature d'Abi, qui mourut sous la XIIIe. Elle +est juchee majestueusement sur une colonne en campane. Le personnage +regarde droit devant lui, d'un air majestueux que ses oreilles tres +ecartees de la tete rendent tant soit peu comique. La touche est large +et spirituelle. Le morceau pourrait etre compare sans trop de +desavantage aux bons ivoires italiens de la Renaissance. + +[Illustration: Fig. 237] + +L'Egypte ne nourrit pas beaucoup d'arbres, encore la plupart de ceux +qu'elle produit sont-ils impropres a la sculpture. Les deux especes les +plus repandues, le palmier et le doum, sont d'une fibre grossiere et par +trop inegale. Quelques varietes de sycomore et d'acacia ont seules un +corps dont le grain souple et fin se prete au travail du ciseau. Le bois +n'en etait pas moins la matiere favorite des sculpteurs qui voulaient +faire vite et a bon marche. Ils le choisissaient parfois pour des +oeuvres d'importance, telles que les supports du double, et nous jugeons +par le Sheikh-el-beled de quelle hardiesse et de quelle ampleur ils +savaient le traiter. Mais les billots ou les poutres dont ils +disposaient avaient rarement la longueur et la largeur suffisante pour +qu'on en tirat une statue d'une seule piece. Le Sheikh-el-beled +lui-meme, qui cependant n'est pas de grandeur naturelle, est un +assemblage de morceaux tenus par des chevilles carrees. On s'accoutuma +donc a ramener les sujets qu'on voulait executer en bois a des +proportions telles qu'on put les tailler tout entiers dans un meme bloc; +sous les dynasties thebaines, les statues d'autrefois sont devenues des +statuettes. L'art ne perdit rien a cette decroissance, et plus d'une +parmi ces figurines est comparable aux plus beaux ouvrages de l'ancien +empire. La meilleure peut-etre est au musee de Turin, et appartient a la +XXe dynastie. Elle represente une fillette sans vetement qu'une ceinture +etroite passee sur les reins. Elle est encore a cet age indecis ou le +sexe n'est pas developpe et ou les formes tiennent a la fois du garcon +et de la femme. La tete est d'une expression douce et mutine: c'est, a +trente siecles de distance, le portrait de ces gracieuses filles +d'Elephantine qui se promenent nues sous le regard des etrangers, sans +gene et sans impudeur. Trois petits hommes du musee de Boulaq sont +probablement contemporains de la figurine de Turin. Ceux-la sont revetus +du costume d'apparat et ce n'est que justice, car l'un d'eux etait le +favori du roi, Hori, surnomme Ra. Ils marchent droit, d'un mouvement +calme et mesure, le buste bien efface, la tete haute: l'expression de +leur physionomie est maligne et rusee. Un officier (Fig.238), qui a +pris sa retraite au Louvre, est en demi-costume militaire du temps +d'Amenhotpou III et de ses successeurs: perruque legere, sarrau collant +a manches courtes, pagne bridant sur la hanche, descendant a peine +jusqu'a mi-cuisse et garni sur le devant d'une piece d'etoffe bouffante, +gaufree dans le sens de la longueur. Il a pour voisin un pretre +(Fig.239) coiffe de petites meches etagees, vetu de la jupe longue +tombant a mi-jambe et s'etalant en une sorte de tablier plisse. Il +supporte a deux mains un insigne divin, consistant en une tete de belier +surmontee du disque solaire, le tout emmanche au bout d'une hampe +solide. Officier et pretre sont peints en brun rouge, a l'exception des +cheveux qui sont noirs, de la cornee des yeux qui est blanche et de +l'insigne divin qui est jaune. Chose curieuse, leur camarades de +vitrine, la petite dame Nai, est peinte comme eux en rouge et non en +jaune, qui est la couleur reglementaire des femmes en Egypte (Fig.240). +Elle est prise dans un peignoir collant, garni de haut en bas d'une +broderie en fil blanc. Elle porte au cou un collier d'or a trois rangs, +et aux poignets des bracelets d'or, sur la tete une perruque dont les +tresses descendent jusqu'a la naissance de la gorge. Le bras droit pend +le long du corps, et la main tenait un objet, probablement un miroir en +metal, qui a disparu: le bras gauche est replie sur la poitrine, et la +main serre une tige de lotus dont le bouton pointe entre les seins. Le +corps est souple et bien fait, la gorge jeune, droite et peu developpee, +la face large et souriante avec une expression de douceur et de +vulgarite. L'artiste n'a pas su eviter la lourdeur dans l'agencement de +la coiffure, mais le buste est modele avec une elegance chaste, la robe +dessine les formes sans les exposer trop indiscretement, le geste par +lequel la jeune femme ramene la fleur sur sa poitrine est rendu avec +finesse et naturel. Ce sont la des portraits, et, comme les modeles +n'etaient pas d'ordre tres releve, on peut supposer qu'ils ne s'etaient +pas adresses pour les avoir aux faiseurs en renom: ils avaient eu +recours a des ouvriers sans pretention, mais la science de la forme et +la surete de l'execution sont bien propres a prouver jusqu'a quel point +l'influence de la grande ecole de sculpture qui florissait alors a +Thebes s'exercait fortement, meme sur les gens de metier. + +[Illustration: Fig. 238] +[Illustration: Fig. 239] +[Illustration: Fig. 240] + +Elle est plus sensible encore quand on etudie l'attirail de la toilette +et le mobilier proprement dit. Ce ne serait pas petite affaire que de +passer en revue tous les menus ustensiles de parure feminine, auxquels +la fantaisie des artistes donnait une forme ingenieuse et spirituelle. +Les manches de miroir representent le plus souvent une tige de lotus ou +de papyrus, surmontee d'une fleur epanouie d'ou sort le disque de metal +poli; quelquefois une jeune fille nue ou vetue d'une chemise etroite le +tient en equilibre sur sa tete. Les epingles a cheveux se terminent en +serpent love, en museau de chacal, de chien, en bec d'epervier. La +pelote dans laquelle elles sont plantees est un herisson ou une tortue, +dont la carapace est percee de trous selon un dessin regulier. Les +chevets, sur lesquels on appuyait la tete pour dormir, etaient decores +de reliefs empruntes aux mythes de Bisou et de Sokhit: la tete +grimacante du dieu s'etale sur les bas cotes ou sur la base. Mais c'est +surtout dans l'execution des cuillers a parfum ou des etuis a collyre +que brille le genie inventif des ouvriers. On se servait des cuillers +pour manier, sans trop se salir, soit des essences, soit des pommades, +soit les fards de differentes couleurs dont hommes et femmes se +teignaient les joues, les levres, le bord et le dessous des yeux, les +ongles, la paume des mains. Les motifs sont empruntes generalement a la +faune ou a la flore du Nil. Un des etuis de Boulaq a la figure d'un veau +couche, creuse pour servir de boite: la tete et le dos de l'animal +s'enlevent et font couvercle. Une cuiller du meme musee represente un +chien qui se sauve, emportant un enorme poisson dans sa gueule: le corps +du poisson est le bol de la cuiller (Fig.241). L'autre est un cartouche +qui jaillit d'un lotus epanoui, un fruit de lotus pose sur un bouquet de +fleurs (Fig.242) ou un simple recipient triangulaire (Fig.243) flanque +de deux boutons. Les plus soignees combinent avec ces donnees la figure +humaine. Une jeune fille nue, sauf une ceinture qui lui serre les +hanches, nage, tenant la tete bien hors de l'eau (Fig.244); ses deux +bras allonges poussent un canard creuse en boite, et dont les deux +ailes, s'ecartant a volonte, tiennent lieu de couvercle. Au Louvre, +c'est encore une jeune fille (Fig.245), mais perdue dans les lotus et +qui cueille un bouton. Une botte de tiges, d'ou s'echappent deux fleurs +epanouies, reunit le manche au bol de la cuiller, dont l'ovale tourne sa +partie ronde au dehors, sa pointe a l'interieur. Ailleurs, la jeune +fille (Fig.246) est encadree entre deux tiges fleuries et marche en +jouant de la guitare a long manche. Ailleurs encore, la musicienne est +debout sur une barque (Fig.247) ou est remplacee par une porteuse +d'offrandes. Parfois enfin, c'est un esclave qui s'avance, courbe sous +le poids d'un enorme sac. Tous ces personnages ont chacun leur +physionomie et leur age caracterises nettement. + +[Illustration: Fig. 241] +[Illustration: Fig. 242] +[Illustration: Fig. 243] +[Illustration: Fig. 244] +[Illustration: Fig. 245] +[Illustration: Fig. 246] +[Illustration: Fig. 247] + +La cueilleuse de lotus est bien nee, comme l'indique sa chevelure nattee +avec soin et la jupe plissee dont elle est habillee. Les dames thebaines +etaient vetues de long, et celle-la ne s'est troussee haut qu'afin de +pouvoir marcher par les roseaux sans mouiller ses vetements. Au +contraire, les deux musiciennes et la nageuse sont de condition +inferieure ou servile. Deux d'entre elles n'ont qu'une ceinture, la +troisieme a un jupon court lie negligemment. La porteuse d'offrandes +dont on affublait les enfants. C'est une de ces adolescentes minces et +fluettes, comme on en voit beaucoup encore chez les fellahs des bords du +Nil, et sa nudite ne l'empeche pas d'etre de naissance ingenue; les +enfants nobles ne commencaient a prendre le costume de leur sexe que +vers l'age de puberte. Enfin l'esclave (Fig.249), avec ses levres +epaisses, son nez plat, sa machoire lourde et bestiale, son front +deprime, sa tete glabre en pain de sucre, est evidemment la caricature +d'un prisonnier etranger. La mine abrutie avec laquelle il s'en va +pliant sous le faix a ete fort bien saisie, et les saillies anguleuses +du corps, le type de la tete, l'agencement des diverses parties, +rappellent l'aspect general des terres cuites grotesques de l'Asie +Mineure. Tous les details de nature groupes autour du sujet principal +et qui l'encadrent, la forme des fleurs et des feuilles, l'espece des +oiseaux, sont rendus avec un grand amour de l'exactitude et avec un +certain esprit. Des trois canards que la porteuse d'offrandes a lies par +les pattes et laisse pendre a son bras, deux se sont resignes a leur +sort et sont la ballants, le cou tendu, l'oeil ouvert; le troisieme +releve la tete et bat de l'aile pour protester. Les deux oiseaux d'eau +perches sur les lotus ecoutent, au repos et le bec sur le jabot, la +joueuse de luth. L'experience leur a appris qu'il ne faut pas se +deranger pour des chansons et qu'une jeune fille n'est a craindre qu'a +la condition d'etre armee. La vue d'un arc et d'une fleche les met en +fuite dans les bas-reliefs, comme de nos jours la vue d'un fusil fait +s'envoler une bande de pies. Les Egyptiens connaissaient a merveille les +habitudes des animaux et se sont plu a les reproduire exactement. +L'observation de tous les menus faits etait devenue instinctive chez +eux, et donnait aux moindres productions de leurs mains ce caractere de +realite dont nous sommes frappes aujourd'hui. + +[Illustration: Fig. 248] +[Illustration: Fig. 249] + +Les meubles n'etaient pas plus nombreux dans l'Egypte ancienne qu'ils ne +sont dans l'Egypte actuelle. Chez les pauvres, quelques nattes et des +huches en terre battue. Chez les gens de la classe moyenne, des coffrets +a linge et des escabeaux. Chez les riches seuls, des lits, des +fauteuils, des divans, des tables: armoires, buffets, dressoirs, +commodes, la plupart des pieces qui composent notre mobilier etaient +inconnus. L'art du menuisier n'en etait pas moins porte a un haut degre +de perfection des les anciennes dynasties. Les ais, dresses a +l'herminette, emmortaises, colles, reunis par des chevilles en bois dur +ou des epines d'acacia, jamais par des clous metalliques, etaient polis, +puis revetus de peintures. Les coffres sont generalement juches sur +quatre pieds droits, parfois assez eleves. Le couvercle est plat ou +arrondi selon une courbe speciale (Fig.250), que les Egyptiens ont +aimee de tout temps, rarement taille en pointe comme le toit de nos +maisons (Fig.25l). Il s'enleve le plus souvent tout entier, souvent il +tourne autour d'une cheville enfoncee dans l'epaisseur de l'un des +montants, parfois enfin il roule sur des pivots en bois, analogues a +ceux de nos armoires (Fig.252). Les panneaux, dont la grande surface se +pretait etonnamment a la decoration artistique, sont rehausses de +peintures, incrustes d'ivoire, d'argent, de plaques d'email, de bois +precieux. Peut-etre sommes-nous mal places aujourd'hui pour juger de +l'habilete que les Egyptiens deployaient a l'occasion, et de la variete +des formes qu'ils inventaient a chaque epoque. Presque tous les meubles +qui nous restent proviennent des tombeaux et sont, ou bien des +imitations a bon marche de meubles precieux destinees a etre enfermees +dans le caveau avec les morts, ou bien des meubles de nature +particuliere, dont l'usage etait exclusivement reserve aux momies. + +[Illustration: Fig. 250] +[Illustration: Fig. 251] +[Illustration: Fig. 252] + +Les momies etaient, en effet, les clients les plus certains des +menuisiers. Partout ailleurs, l'homme n'emportait au dela de la vie +qu'un petit nombre d'objets: en Egypte, il ne se contentait pas a moins +d'un mobilier complet. Le cercueil etait a lui seul un veritable +monument, dont la construction mettait en branle une escouade d'ouvriers +(Fig.253). La mode en variait selon les epoques. Aux temps de l'empire +memphite et du premier empire thebain, on ne rencontre guere que de +grandes caisses rectangulaires, en bois de sycomore, a couvercle et a +fonds plats, composees de plusieurs pieces assemblees au moyen de +chevilles egalement en bois. Le modele n'en est pas elegant, mais la +decoration en est des plus curieuses. Le couvercle n'a pas de corniche. +Une longue bande d'hieroglyphes en occupe le milieu a l'exterieur; +tantot simplement tracee a l'encre ou a la couleur, tantot sculptee a +meme le bois, puis remplie de pate bleuatre, elle ne contient que le +nom et le titre du defunt, parfois une courte formule de priere en sa +faveur. La surface interieure est enduite d'une couche epaisse de stuc, +ou blanchie au lait de chaux: on y inscrivait d'ordinaire le chapitre +XVII du _Livre des Morts_, aux encres rouge et noire et en beaux +hieroglyphes cursifs. La cuve consiste en huit planches verticales, +disposees deux a deux, pour les parois, et en trois planches +horizontales pour le fond. Elle est decoree quelquefois, a l'exterieur, +de grandes rainures prismatiques terminees en feuilles de lotus +entre-croisees, comme celles qu'on rencontre sur les sarcophages en +pierre. Le plus souvent elle est ornee, sur la gauche, de deux yeux +grands ouverts et de deux portes monumentales, sur la droite, de trois +portes, en tout semblables a celles qu'on voit dans les hypogees +contemporains. Le cercueil est en effet la maison propre du mort, et, +comme tel, il doit presenter sur ses faces un resume des prieres et des +tableaux qui s'espacaient sur les murs de la tombe entiere. Les formules +et les representations necessaires sont ecrites et illustrees a +l'interieur, presque dans le meme ordre ou nous les trouvons au fond des +mastabas. Chaque paroi est divisee en trois registres, et chaque +registre contient ou bien une dedicace au nom du mort, ou bien la figure +des objets qui lui appartiennent, ou bien les textes du Rituel qu'on +recitait a son intention. Le tout agence habilement, sur un fond imitant +assez exactement le bois precieux, forme un tableau d'un trait hardi et +d'une couleur harmonieuse. Le menuisier n'avait que la moindre part au +travail, et les longues boites ou l'on enfermait les morts les plus +anciens n'exigeaient pas de lui une grande habilete. Il n'en fut pas de +meme des qu'on s'avisa de donner au cercueil l'aspect general du corps +humain. Deux types sont alors en presence. Dans le plus ancien, la momie +sert de modele a son enveloppe. Les pieds et les jambes sont reunis tout +du long. Les saillies du genou, les rondeurs du mollet, de la cuisse et +du ventre, sont indiquees de facon sommaire et se modelent vaguement +sous le bois. La tete, seule vivante sur ce corps inerte, est degagee +entierement. Le mort est emprisonne dans une sorte de statue de +lui-meme, assez bien equilibree pour qu'on put, a l'occasion, la dresser +sur ses pieds comme sur une base. Ailleurs, il est etendu sur sa tombe, +et sa figure, sculptee en ronde bosse, sert de couvercle a sa momie. La +tete est chargee de la perruque a marteaux, la casaque de batiste +blanche presque transparente voile le buste a demi, le jupon couvre les +jambes de ses plis serres. Les pieds sont chausses de sandales +elegantes, les bras s'allongent ou se replient sur la poitrine, les +mains tiennent des emblemes divers, la croix ansee, la boucle de +ceinture, le tat, ou, comme la femme de Sennotmou a Boulaq, une +guirlande de lierre. Ce genre de gaine momiforme est rare sous les +dynasties menaphites; Menkaouri, le Mykerinos des Grecs, nous en a donne +pourtant un exemple memorable. Tres frequente a la XIe dynastie, elle +n'est souvent, alors, qu'un tronc d'arbre evide, ou l'on a sculpte +grossierement une tete et des pieds humains. Le masque est bariole de +couleurs eclatantes, jaune, rouge, vert; les cheveux et la coiffure sont +rayes de noir ou de bleu. Un collier s'etale pompeusement sur la +poitrine. Le reste du cercueil est, ou bien enveloppe des longues ailes +dorees d'Isis et de Nephthys, ou bien revetu d'un ton uniforme, jaune ou +blanc, et illustre parcimonieusement de figures ou de bandes +d'hieroglyphes bleues et noires. Les plus soignes parmi les cercueils +des rois de la XVIIIe dynastie, que j'ai deterres a Deir-el-Bahari, +appartiennent a ce type et ne se signalent que par le fini du travail et +par la perfection vraiment extraordinaire avec laquelle l'ouvrier a +reproduit les traits du souverain. Le masque d'Ahmos Ier, celui +d'Amenhotpou Ier, celui de Thoutmos II, sont de veritables +chefs-d'oeuvre en leur genre. Celui de Ramses II ne porte d'autre trace +De peinture qu'une raie noire, afin d'accentuer la coupe de l'oeil; +modele sans doute a l'image du Pharaon Hrihor, qui restaura l'appareil +funebre de son puissant predecesseur; il est presque comparable aux +meilleures oeuvres des statuaires contemporains (Fig.254). Deux des +cercueils, ceux de la reine Nofritari et de sa fille Ahhotpou II, sont +de taille gigantesque et mesurent plus de 3 metres de haut. On dirait, +a les voir debout (Fig.255), une des cariatides qui ornent la cour de +Medinet-Habou, mais en plus petit. Le corps est emmaillote et n'a plus +que l'apparence indecise d'un corps humain. Les epaules et le buste sont +revetus d'un reseau en relief, dont chaque maille se detache en bleu sur +le fond jaune de l'ensemble. Les mains s'echappent de cette espece de +mantelet et se croisent sur la poitrine en serrant la croix ansee, +symbole de la vie. La tete est un portrait: face large et ronde, grands +yeux, expression douce et insignifiante, lourde perruque surmontee de la +coiffure et des longues plumes d'Amon ou de Mout. On se demande quel +motif a pousse les Egyptiens a fabriquer ces pieces extraordinaires. +Les deux reines etaient de petite taille et leur momie etait comme +perdue dans la cavite; il fallut les caler a grand renfort de chiffons +pour les empecher de ballotter et de se deteriorer. Grandeur a part, la +simplicite est le caractere de ces deux cercueils comme elle l'est des +autres cercueils royaux ou prives de cette epoque qui sont parvenus +jusqu'a nous. Vers le milieu de la XIXe dynastie, la mode changea. On ne +se contenta plus d'une seule caisse sobrement ornee: on voulut en avoir +deux, trois, meme quatre, emboitees l'une dans l'autre et couvertes de +peintures ou d'inscriptions. Souvent alors l'enveloppe exterieure est un +sarcophage a oreillettes carrees, a couvercle en dos d'ane, dont les +fonds, peints en blanc, sont charges de figures du mort, en adoration +devant les dieux du groupe Osirien. Lorsqu'elle a la forme humaine, elle +garde encore quelque chose de la nudite primitive: la face est coloriee, +un collier recouvre la poitrine, une bande d'hieroglyphes descend +jusqu'aux pieds; le reste est d'un ton uniforme, noir, brun ou jaune +sombre. Les caisses interieures etaient d'un luxe presque extravagant, +faces et mains rouges, roses, dorees, bijoux peints et parfois simules +au moyen de morceaux d'email incrustes dans le bois, scenes et legendes +multicolores, le tout englue de ce vernis jaune dont j'ai parle plus +haut. Le contraste est frappant entre l'abondance d'ornements qu'on +remarque a ces epoques et la sobriete des epoques anterieures: il faut +se rendre a Thebes meme, au lieu de la sepulture, pour en comprendre la +raison. Les particuliers et les rois des dynasties conquerantes +employaient ce qu'ils avaient de ressources et d'energie a se creuser +des hypogees. Les parois en etaient sculptees ou peintes, le sarcophage +etait taille dans un bloc immense de granit ou d'albatre ouvrage +finement; peu importait que le bois ou dormait la momie fut simplement +decore. Les Egyptiens de la decadence et leurs maitres n'avaient plus, +comme les generations qui les avaient precedes, la faculte de puiser +indefiniment dans les tresors de l'Egypte et des pays voisins. Ils +etaient pauvres, et la mediocrite de leur budget ne leur permettait pas +d'entreprendre de longs travaux: ils renoncerent, ou du moins presque +tous, a se preparer des tombes monumentales, et depenserent ce qui leur +restait d'argent a se fabriquer de belles caisses en bois de sycomores. +Le luxe de leurs cercueils n'est, en resume, qu'une preuve de plus a +joindre aux preuves deja nombreuses que nous avons de leur faiblesse et +de leur pauvrete. Lorsque les princes Saites eurent retabli, pour +quelques siecles, les affaires du pays, les sarcophages en pierre +reparurent et l'enveloppe en bois reprit quelque chose de la simplicite +des beaux temps; mais ce renouveau ne dura pas, et la conquete +macedonienne amena dans les modes funeraires la meme revolution +qu'autrefois la chute des Ramessides. On en revint a l'usage des caisses +doubles et triples, aux exces de peinture, aux dorures criardes; +l'habilete des manoeuvres d'epoque greco-romaine qui ont habille les +morts d'Akhmim pour leur derniere demeure est moindre, leur mauvais gout +ne le cede en rien a celui des fabricants de cercueils thebains qui +vivaient sous les derniers Ramses. + +[Illustration: Fig. 253] +[Illustration: Fig. 254] +[Illustration: Fig. 255] + +Le reste du mobilier funebre ne donnait pas aux menuisiers moins +d'ouvrage que les momies. On voulait des coffres de differente taille +pour le trousseau du mort, pour ses intestins, pour ses figurines +funeraires, des tables pour ses repas, des chaises, des tabourets, des +lits ou etendre le cadavre, des traineaux pour l'amener au tombeau, meme +des chars de guerre ou de promenade. Les coffrets ou l'on enfermait les +canopes, les statuettes funeraires, les vases a libations, sont divises +en plusieurs compartiments: un chacal accroupi est pose quelquefois +par-dessus et sert comme de poignee pour soulever le couvercle. Ils +etaient munis chacun d'un petit traineau, pour qu'on put les trainer sur +le sol pendant les ceremonies de l'enterrement. Les lits ne sont pas +rares. Beaucoup sont identiques aux _angarebs_ des Nubiens actuels, de +simples cadres en bois, sur lesquels on tendait de grosses etoffes ou +des lanieres en cuir entre-croisees. La plupart n'ont guere plus d'un +metre et demi en longueur; le dormeur ne pouvait pas s'y etendre, mais y +reposait pelotonne sur lui-meme. Les lits ornes etaient de la meme +longueur que les notres, ou a peu pres. Le chassis en etait le plus +souvent horizontal, quelquefois incline legerement de la tete aux pieds. +Il etait souvent assez eleve au-dessus du sol, et on y montait au moyen +d'un banc ou meme d'un petit escalier portatif. Le detail ne nous en +serait guere connu que par les monuments figures, si, en 1884 et 1885, +je n'en avais decouvert deux complets, l'un a Thebes, dans une tombe de +la XIIIe dynastie, l'autre a Akhmim, dans la necropole greco-romaine. +Deux lions de bonne volonte ont etire leur corps en guise de chassis, la +tete au chevet, la queue recourbee sur les pieds du dormeur. Au-dessus +s'eleve une sorte de baldaquin, qui servait lors de l'exposition des +momies. Rhind en avait deja rapporte un qui orne aujourd'hui le musee +d'Edimbourg (Fig.256). C'est un temple, dont le toit arrondi est +soutenu par d'elegantes colonnettes en bois peint. Une porte gardee par +deux serpents familiers etait censee donner acces a l'interieur. Trois +disques ailes, de plus en plus grands, garnissaient les corniches +superposees au-dessus de la porte, et une rangee d'uraeus loves se +dressait au couronnement de l'edifice. Le baldaquin du lit de la XIIIe +dynastie est beaucoup plus simple, une sorte de balustrade en bois +decoupe et enlumine, a l'imitation des paquets de roseaux qui decorent +le haut des parois de temple, le tout surmonte de la corniche ordinaire. +Dans le lit de l'epoque grecque (Fig.257), les balustres sont remplaces +sur les cotes par des figures de la deesse Mait, sculptees et peintes, +accroupies et la plume aux genoux. A la tete et au pied, Isis et +Nephthys se tiennent debout et etendent leurs bras franges d'ailes. La +voute est a jour: des vautours y planent au-dessus de la momie, et deux +statuettes d'Isis et de Nephthys agenouillees pleurent sur elle. Les +traineaux qui menaient les morts au tombeau etaient, eux aussi, decores +d'une sorte de baldaquin, mais d'aspect tres different. C'est encore un +naos, mais a panneaux pleins, comme ceux que j'ai decouverts, en 1886, +dans la chambre de Sennotmou a Gournet-Mourrai. Quand on y pratiquait +quelques jours, c'etaient des lucarnes carrees par lesquelles on +apercevait la tete de la momie: Wilkinson en a decrit un de ce genre, +d'apres les peintures d'une tombe thebaine (Fig.258). Dans tous les +cas, les panneaux etaient mobiles. Le mort une fois depose sur la +planche du traineau, on les dressait chacun en sa place; le toit +recourbe et garni de sa corniche posait sur le tout et formait +couvercle. Plusieurs des fauteuils du Louvre et du British Museum ont +ete fabriques vers la XIe dynastie. Ce ne sont pas les moins beaux, et +l'un d'eux (Fig.259) a conserve une vivacite de couleurs +extraordinaires. Le cadre, jadis garni d'un treillis de cordelettes, +repose sur quatre pieds de lion. Le dossier est orne de deux fleurs et +d'une ligne de losanges en marqueterie d'ebene et d'ivoire, qui se +detache sur un champ rouge. Des tabourets de travail semblable +(Fig.260), et des pliants, dont les pieds sont formes par des tetes +d'oies aplaties, se trouvent dans tous les musees. Les Pharaons et les +hauts fonctionnaires recherchaient des modeles plus compliques. Leurs +sieges etaient parfois fort hauts. Ils avaient pour bras deux lions +courants, ou pour supports des prisonniers de guerre lies dos a dos +(Fig.261). Un escabeau, place sur le devant, servait de marchepied pour +y monter, ou de point d'appui au personnage assis. Nous ne possedons +jusqu'a present aucun meuble de ce genre. + +[Illustration: Fig. 256] +[Illustration: Fig. 257] +[Illustration: Fig. 258] +[Illustration: Fig. 259] +[Illustration: Fig. 260] +[Illustration: Fig. 261] + +Les peintures nous montrent qu'on corrigeait la durete des fonds cannes +ou treillisses en les recouvrant de matelas et de coussins richement +ouvres. Les coussins et les matelas ont disparu, et l'on a suppose +qu'ils etaient recouverts en tapisserie. Sans doute la tapisserie etait +connue en Egypte, et un bas-relief de Beni-Hassan (Fig.262) nous +apprend comment on la fabriquait. Le metier, quoique tres simple, +rappelle celui dont se servent aujourd'hui encore les tisserands + d'Akhmim. Il est horizontal et se compose de deux cylindres minces, ou +plutot de deux batons, separes par un espace d'un metre cinquante, et +engages chacun dans deux grosses chevilles plantees dans le sol a +quatre-vingts centimetres l'une de l'autre ou environ. Les lisses de la +chaine etaient attachees solidement, puis roulees autour du cylindre de +tete jusqu'a tension convenable. Des batons de croisure, disposes +d'espace en espace, facilitent l'introduction des broches chargees de +fils. Le travail commencait par en bas, ainsi qu'on fait encore aux +Gobelins. Le tissu etait tasse et egalise au moyen d'un peigne grossier, +puis enroule au fur et a mesure sur le cylindre inferieur. On fabriquait +ainsi des tentures et des tapis decores les uns de figures, les autres +de dessins geometriques, zigzags ou damiers (Fig.263); toutefois, un +examen attentif des monuments m'a demontre que la plupart des sujets ou +l'on a cru reconnaitre des exemples de tapisserie sont en cuir peint et +decoupe. L'industrie du cuir etait tres florissante. Il y a peu de +musees qui ne possedent une paire au moins de sandales ou de ces +bretelles de momie, dont les bouts sont en peau estampee, et portent une +figure de dieu ou de Pharaon, une legende hieroglyphique, une rosace, +parfois le tout reuni. Ces petits monuments ne remontent guere plus haut +que le temps des grands-pretres d'Ammon ou des premiers Bubastites. +C'est a la meme epoque qu'on doit attribuer l'immense dais du musee de +Boulaq. Le catafalque sur lequel la momie reposait, pendant le transport +de la maison mortuaire au tombeau, etait garni souvent d'une couverture +d'etoffe ou de cuir souple. Parfois les cotes retombaient droit, parfois +ils etaient releves en guise de rideaux par des embrasses et laissaient +apercevoir le cercueil. Le dais de Deir-el-Bahari fut prepare pour la +princesse Isimkheb, fille du grand-pretre Masahirti, femme du +grand-pretre Menkhopirri, mere du grand-pretre Pinotmou III. La piece +centrale, plus longue que large, se divise en trois bandes d'un cuir +bleu celeste qui a passe au gris perle. Les deux laterales sont semees +d'etoiles jaunes: sur celle du milieu s'etagent des vautours, dont les +ailes etendues protegent le mort. Quatre pieces, formees de carres verts +et rouges, disposes en damier, se rattachent aux quatre cotes. Celles +qui pendent sur les cotes longs sont reliees a la centrale par une +bordure d'ornements. A droite, des scarabees aux ailes deployees +alternent avec les cartouches du roi Pinotmou II, sous une frise de fers +de lance. A gauche, (Fig.264), le motif est plus complique. Une touffe +de lotus, flanquee des cartouches royaux, occupe le centre; viennent +ensuite deux antilopes agenouillees chacune sur une corbeille, puis deux +bouquets de papyrus, enfin deux scarabees, semblables a ceux de l'autre +bordure. La frise en fers de lance court au-dessus. La technique de cet +objet est tres curieuse. Les hieroglyphes et les figures etaient +decoupes dans de larges feuilles de cuir, comme nous faisons nos +chiffres et nos lettres dans des plaques en cuivre. On cousait ensuite, +sous les vides ainsi menages, des lanieres de cuir de la couleur qu'on +voulait donner aux ornements ou aux caracteres, et, pour dissimuler le +rapiecage, on etalait par derriere de longs morceaux de cuir blanc ou +jaune clair. Malgre les difficultes d'agencement que presente ce +travail, le resultat obtenu est des plus remarquables. La silhouette des +gazelles, des scarabees et des fleurs est aussi nette et aussi elegante +que si elle etait tracee au pinceau sur une muraille ou sur une feuille +de papyrus. Le choix des motifs est heureux, la couleur harmonieuse et +vive a la fois. Les ouvriers qui ont concu et execute le dais d'Isimkheb +avaient une longue pratique de ce systeme de decoration et du genre de +dessin qu'il comportait. Je ne doute pas, quant a moi, que les coussins +des fauteuils et des divans royaux, les voiles des barques funeraires ou +divines sur lesquelles on embarquait les momies et les statues des +dieux, ne fussent le plus souvent en cuir. La voile en damier d'une des +barques peintes au tombeau de Ramses III (Fig.265) rappelle a s'y +meprendre les pans en damier du dais. Les vautours et les oiseaux +fantastiques d'une autre barque (Fig.266) ne sont ni plus etranges ni +plus difficiles a obtenir en cuir que les vautours et les gazelles +d'Isimkheb. + +[Illustration: Fig. 262] +[Illustration: Fig. 263] +[Illustration: Fig. 264] +[Illustration: Fig. 265] +[Illustration: Fig. 266] + +Les temoignages anciens nous permettent d'affirmer que les Egyptiens +d'autrefois brodaient aussi bien que ceux du moyen age. Les deux +cuirasses qu'Amasis donna, l'une aux Lacedemoniens, l'autre au temple +d'Athena a Lindos, etaient en lin, mais ornees de figures d'animaux en +fil d'or et de pourpre: chaque fil se composait de trois cent +soixante-cinq brins tous distincts. Si nous remontons plus haut, nous +voyons, par les monuments figures, que les Pharaons avaient des +vetements charges de bordures en tapisserie ou en broderie, appliquees +ou executees a meme l'etoffe. Les plus simples consistent en une ou +plusieurs bandes de nuance foncee courant parallelement au lisere. +Ailleurs, on apercoit des palmettes ou des series de disques et de +points, des feuillages, des meandres, et meme, ca et la, des figures +d'hommes, de divinites ou d'animaux, dessinees probablement a +l'aiguille. Aucune des etoffes qu'on a trouvees jusqu'a present sur les +momies royales n'est decoree de la sorte et ne nous permet de juger la +qualite et la technique de ce travail. Une fois, seulement, j'ai +decouvert, sur le corps d'une des princesses de Deir-el-Bahari, un +cartouche brode en fil rose pale. Les Egyptiens de la bonne epoque +paraissent avoir estime particulierement les etoffes unies, surtout les +blanches. Ils les fabriquaient avec une habilete merveilleuse, sur un +metier identique de tous points a celui qu'ils avaient invente pour la +tapisserie. Les portions de linceul qui enveloppent les mains et les +bras de Thoutmos III sont aussi tenues que la plus fine mousseline de +l'Inde, et meriteraient le nom d'_air tisse_, aussi bien au moins que +les gazes de Cos. C'est la toutefois pure question de metier ou l'art +n'a rien a reclamer. L'usage de la broderie et de la tapisserie ne se +repandit communement en Egypte que vers la fin de la domination persane +et le commencement de la domination grecque, sous l'influence des +premiers Lagides. Alexandrie fut peuplee en partie de colons pheniciens, +syriens, juifs qui y apporterent avec eux les procedes de fabrication +usites dans leur pays et y fonderent des manufactures bientot +florissantes. Pline attribue aux Alexandrins l'invention de tisser a +plusieurs lisses les etoffes qu'on appelle brocarts (polymita); et, au +temps des premiers Cesars, c'etait un fait reconnu que "l'aiguille de +Babylone etait desormais vaincue par le peigne du Nil". Les tapisseries +alexandrines n'etaient pas decorees presque exclusivement de dessins +geometriques, comme les vieilles tapisseries egyptiennes: on y voyait, +au temoignage des anciens, des figures d'animaux et meme d'hommes. Rien +ne nous est reste des chefs-d'oeuvre qui remplissaient le palais des +Ptolemees, mais des fragments ont ete decouverts en Egypte, qu'on peut +attribuer a la basse epoque imperiale, l'enfant a l'oie, decrit par +Wilkinson, les divinites marines d'une piece que j'ai achetee a Coptos. +Les nombreux linceuls brodes et garnis de bandes en tapisserie, qu'on a +decouverts recemment au Fayoum et pres d'Akhmim, proviennent presque +tous de tombes coptes et relevent, par consequent, de l'art byzantin +plus que de l'art egyptien. + + +3.--LES METAUX. + + +On partageait les metaux en deux groupes, separes par la mention de +quelques especes de pierres precieuses, comme le lapis-lazuli et la +malachite: celui des metaux nobles, l'or, l'electrum, l'argent; celui +des metaux vils, le cuivre, le fer, le plomb, auquel on joignit plus +tard l'etain. + +Le fer etait reserve aux armes et aux outils de fatigue, ciseaux de +sculpteur et de macon, tranchants de hache ou d'herminette, lames de +couteaux ou de scies. Le plomb ne servait guere. On en incrustait +parfois les battants de portes des temples, des coffrets, des meubles, +et on en fabriquait de petites statues de divinites, surtout des Osiris +ou des Anubis. Le cuivre pur etait trop mou pour resister a l'usage +courant: le bronze etait le metal favori des Egyptiens. Il n'est pas +vrai qu'ils aient reussi, comme on l'a dit souvent, a lui procurer par +la trempe la durete du fer ou de l'acier, mais ils ont su en obtenir des +qualites tres differentes, en variant les elements et les proportions de +l'alliage. La plupart des objets examines jusqu'a present ont donne les +quantites de cuivre et d'etain employees aujourd'hui encore a la +fabrication du bronze commun. Ceux que Vauquelin etudia, en 1825, +renfermaient 84 pour 100 de cuivre, 14 d'etain, 1 de fer et d'autres +matieres. Un ciseau, rapporte d'Egypte par Wilkinson, ne contenait que +5,9 pour 100 d'etain, 0,1 de fer et 94 de cuivre. Des debris de +statuettes et de miroirs, analyses plus recemment, ont rendu une +quantite notable d'or ou d'argent, et correspondent aux airains de +Corinthe. D'autres ont la teinte et la composition du laiton. Beaucoup +des plus soignes resistent d'une maniere etonnante a l'humidite, et +s'oxydent tres difficilement; on les frottait encore chauds d'un vernis +resineux, qui en remplissait les pores et laissait a la surface une +patine inalterable. Chaque espece avait son emploi: le bronze ordinaire +pour les armes et pour les amulettes communs, les alliages analogues au +laiton pour les ustensiles de menage, les bronzes d'or et d'argent pour +les miroirs, les armes de prix, les statuettes de luxe. Aucun des +tableaux que j'ai vus dans les tombes ne represente la fonte et le +travail du bronze, mais l'examen des objets eux-memes supplee a ce +defaut des monuments figures. Les outils, les armes, les anneaux, les +vases a bon marche etaient partie forges, partie coules d'un seul coup +dans des moules en terre refractaire ou en pierre. Tout ce qui etait +oeuvre d'art etait coule en un ou plusieurs morceaux, selon les cas, +puis les pieces ajustees, soudees et retouchees au burin. Le procede le +plus frequemment employe etait celui de la fonte au carton: un noyau de +sable ou de terre melee de charbon pile etait introduit dans le moule, +et le modele du dehors se repetait grossierement au dedans. La couche de +metal etait souvent si mince qu'elle aurait cede a une pression un peu +forte si on n'avait pris la precaution de la consolider en laissant le +noyau en place pour lui servir de soutien. + +La plupart des ustensiles domestiques et des petits instruments du +menage etaient en bronze. On les rencontre par milliers en original dans +nos musees, en figure sur les peintures et les bas-reliefs. L'art et le +metier n'etaient pas incompatibles en Egypte, et le chaudronnier +lui-meme s'efforcait de preter a ses oeuvres les plus humbles une forme +elegante et des ornements de bon gout. La marmite ou le cuisinier de +Ramses III composait ses chefs-d'oeuvre est supportee par des pieds de +lion. Telle bouilloire semble ne differer en rien de la bouilloire +moderne (Fig.267), mais examinez-la de pres: l'anse est une fleur de +papyrus epanouie, dont les petales, inclines sur la tige, s'appuient au +rebord du goulot (Fig.268). Le manche des couteaux ou des cuillers est +presque toujours un cou de canard ou d'oie recourbe; le bol est parfois +un animal, une gazelle liee comme les betes offertes en sacrifice +(Fig.269). Un petit chacal est accroupi sur la poignee d'un sabre. Une +paire de ciseaux du musee de Boulaq a, pour branche principale, un +captif asiatique, les bras lies derriere le dos. Tel miroir est une +feuille de lotus decoupee: la queue sert de manche. Telle boite a +parfums est un poisson, telle autre un oiseau, telle autre un dieu +grotesque. Les vases a eau lustrale, que les pretres et les pretresses +portaient a la main pour asperger les fideles ou le terrain sur lequel +defilaient les processions, meritent une place particuliere dans +l'estime des connaisseurs. Ils sont pointus ou ovoides par le bout, et +decores de tableaux au trait ou en relief. Tantot ce sont des images de +dieux, chacune dans un cadre; tantot c'est une scene d'adoration. Le +travail en est ordinairement tres fin. + +[Illustration: Fig. 267] +[Illustration: Fig. 268] +[Illustration: Fig. 269--(D'apres Wilkinson.)] + +La statuaire s'etait de bonne heure emparee du bronze: malheureusement, +aucune ne nous a ete conservee de ces idoles qui remplissaient les +temples de l'ancien empire. Quoi qu'on en ait dit, nous ne possedons +point de statuettes en bronze qui soient anterieures a l'expulsion des +Hyksos. Quelques-unes des figures qui proviennent de Thebes sont bien +certainement de la XVIIIe et de la XIXe dynastie: la tete de lion +ciselee qui etait avec les bijoux de la reine Ahhotpou, l'Harpocrate +de Boulaq, qui porte le prenom de Kamos et le nom d'Ahmos Ier, plusieurs +Ammon du meme musee, qu'on dit avoir ete decouverts a Medinet-Habou et a +Sheikh Abd-el-Gournah. Les pieces les plus importantes appartiennent a +la XXIIe dynastie, ou lui sont posterieures et contemporaines des +Pharaons saites; beaucoup ne remontent pas plus haut que les premiers +Ptolemees. Un fragment qui est en la possession du comte Stroganoff, et +qui a ete recueilli dans les ruines de Tanis, faisait partie d'une +statue votive du roi Petoukhanou. Elle etait executee aux deux tiers au +moins de la grandeur naturelle, et c'est le morceau le plus considerable +que nous ayons jusqu'a present. Le portrait de la dame Takoushit, donne +par M. Demetrio au musee d'Athenes, les quatre figures de la collection +Posno, aujourd'hui au Louvre, le genie agenouille de Boulaq, sont +originaires de Bubastis et datent probablement des annees qui +precederent l'avenement de Psamitik Ier. La dame Takoushit est debout, +le pied en avant, le bras droit pendant, le bras gauche replie et ramene +contre la poitrine (Fig.270). Elle est vetue d'une robe courte, brodee +de scenes religieuses, et a des bracelets aux bras et aux mains. La +perruque a meches carrees, regulierement etagees, lui emboite la tete. +Le detail des etoffes et des bijoux est dessine en creux, au trait, a la +surface du bronze, et releve d'un fil d'argent. La face est un portrait +et semble indiquer une femme d'age mur. Le corps est, selon la tradition +des ecoles egyptiennes, un corps de jeune fille, elance, ferme et +souple. Le cuivre est mele fortement d'or et a des reflets doux, qui se +marient de la maniere la plus heureuse avec le riche decor de la +broderie. Autant l'aspect en est fin et harmonieux, autant celui du +genie agenouille de Boulaq est rude et heurte. Il a la tete d'epervier +et adore le soleil levant, comme c'est le devoir des genies +d'Heliopolis; son bras droit est leve en l'air, son bras gauche se serre +contre la poitrine. Le style de l'ensemble est sec, et le grenu de +l'epiderme augmente encore l'impression de durete; mais le mouvement est +juste, energique, et le masque d'oiseau s'ajuste au buste d'homme avec +une surete surprenante. Les memes qualites et les memes defauts se +retrouvent sur l'Hor de la collection Posno (Fig.271). Debout, les bras +lances en avant, a hauteur de la tete, il souleve le vase a libations et +en verse le contenu sur un roi jadis place devant lui. La rudesse est +moins sensible dans les trois autres figures, surtout dans celle qui +porte le nom de Mosou grave a la pointe sur la poitrine, a l'endroit du +coeur (Fig.272). Elle est debout, comme Hor, le pied gauche en avant, le +bras gauche tombant pres de la cuisse. La main droite, relevee a la +hauteur du sein, tenait le baton de commandement. Le torse est nu, les +reins sont ceints du pagne raye, dont la pointe retombe carrement entre +les deux cuisses. La tete est coiffee de la perruque courte, a petites +meches fines, imbriquees l'une sur l'autre. L'oreille est ronde et +grande. Les yeux, bien ouverts, etaient sertis d'argent et ont ete voles +par quelque fellah. Les traits ont une expression remarquable de hauteur +et de fermete. Que dire, apres cela, des milliers d'Osiris, d'Isis, de +Nephthys, d'Hor, de Nofirtoum, qu'on a retires du sable et des decombres +a Saqqarah, a Bubaste et dans toutes les villes du Delta? Beaucoup, sans +doute, sont de charmants morceaux de vitrine et se recommandent par la +perfection de la fonte ou par la delicatesse du travail; mais la plupart +sont des objets de commerce, fabriques pendant des siecles sur les memes +modeles, et peut-etre dans les memes moules, pour l'edification des +devots et des pelerins. Ils sont mous, vulgaires, sans originalite, et +ne se distinguent non plus les uns des autres que les milliers de +figurines coloriees, dont nos marchands d'objets de saintete encombrent +leurs etalages. Seules, les images d'animaux, les beliers, les sphinx, +les lions surtout, garderent jusqu'a la fin un cachet d'individualite +des plus prononces. Les Egyptiens avaient pour les felins une +predilection particuliere: ils ont represente le lion dans toutes les +attitudes, chassant l'antilope, se ruant sur les chasseurs, blesse et se +retournant pour mordre sa blessure, au repos et couche d'un calme +dedaigneux, et nul peuple ne l'a rendu avec pareille connaissance de ses +Habitudes ni avec pareille intensite de vie. Plusieurs dieux et +plusieurs deesses, Shou, Anhouri, Bastit, Sokhit, Tafnout, avaient forme +de lion ou de chat, et comme le culte en etait plus populaire dans le +delta que partout ailleurs, il ne se passe guere d'annees ou l'on ne +deterre, au milieu des ruines de Bubastis, de Tanis, de Mendes ou de +quelque ville moins celebre, de veritables depots ou les figurines de +lion ou de lionne, de femmes ou d'hommes a tetes de lion et de chat, se +comptent par milliers. Les chats de Bubaste et les lions de Tell-es-seba +remplissent nos musees. Les lions d'Horbait peuvent compter parmi les +chefs-d'oeuvre de la statuaire egyptienne. Le nom d'Apries est inscrit +sur le plus grand d'entre eux (Fig.273), mais ce temoignage precis nous +manquerait, que les caracteres du morceau nous rameneraient +invinciblement a l'epoque saite. Il faisait partie des pieces qui +composaient l'ornementation d'une porte de temple ou de naos, et la face +posterieure en etait engagee dans un mur ou dans une piece de bois. Il +est pris au piege, ou couche dans une cage oblongue, d'ou ne sortent que +la tete et les pattes de devant. Les lignes du corps sont simples et +puissantes, l'expression de la face calme et forte. Il egale presque par +l'ampleur et la majeste les beaux lions en calcaire d'Amenhotpou III. + +[Illustration: Fig. 270] +[Illustration: Fig. 271] +[Illustration: Fig. 272] +[Illustration: Fig. 273] + +L'idee d'appliquer l'or et les metaux nobles sur le bronze, sur la +pierre ou sur le bois, etait deja ancienne en Egypte, au temps de +Kheops. L'or est tres souvent mele d'argent a l'etat naturel; quand il +en renfermait 20 pour 100, il changeait de nom et s'appelait electrum +(_asimou_). L'electrum a une belle teinte jaune clair. Il palit a mesure +que la proportion augmente: a 60 pour 100, il est presque blanc. +L'argent venait surtout d'Asie en anneaux, en plaques ou en briquettes +d'un poids determine. L'or et l'electrum arrivaient partie de Syrie, en +briques et en anneaux, partie du Soudan, en pepites ou en poudre. +L'affinage et la fonte sont figures sur les monuments des anciennes +dynasties. Un bas-relief de Saqqarah nous montre la pesee de l'or confie +a l'ouvrier qui doit le travailler; un autre, de Beni-Hassan, le lavage +et la mise au feu du minerai; un autre, de Thebes, l'orfevre assis +Devant son creuset, le chalumeau a la bouche pour attiser la flamme, et +la pince a la main droite, pret a saisir le lingot (Fig.274). Les +Egyptiens ne frappaient ni monnaies ni medailles. A cela pres, ils +tiraient le meme parti que nous des metaux precieux. Comme nous dorons +les croix et les coupoles des eglises, ils recouvraient d'or les portes +des temples, le soubassement des murs, les bas-reliefs, les pyramidions +d'obelisque, les obelisques entiers. Ceux de la reine Hatshepsitou a +Karnak etaient bardes d'electrum. "On les apercevait des deux rives du +Nil, et ils inondaient les deux Egyptes de leurs reflets eblouissants, +quand le soleil se levait entre eux, comme il se leve a l'horizon du +ciel." C'etaient des lames forgees a grands coups de marteau sur +l'enclume. Pour les objets de petite dimension, on se servait de +pellicules, battues entre deux morceaux de parchemin. Le musee du Louvre +possede un veritable livret de doreur, et les feuilles qu'il renferme +sont aussi fines que celles des orfevres allemands au siecle passe. On +les fixait sur le bronze au moyen d'un mordant ammoniacal. S'il +s'agissait de quelque statuette en bois, on commencait par coller une +toile fine ou par deposer une mince couche de platre, et l'on appliquait +l'or ou l'argent par-dessus ce premier enduit. Il est question de +statues en bois dore de Thot, d'Hor, de Nofirtoum, des le temps de +Kheops. Le seul temple d'Isis, dame de la pyramide, en renfermait une +douzaine, et ce n'etait pas l'un des plus grands dans la necropole +memphite. Les temples de Thebes paraissent en avoir possede des +centaines, au moins sous les dynasties conquerantes du nouvel empire, et +les sanctuaires ptolemaiques ne le cedaient pas en cela aux thebains. + +[Illustration: Fig. 274] + +Le bronze et le bois dore ne suffisaient pas toujours aux dieux: c'etait +de l'or massif qu'il leur fallait et on leur en donnait le plus +possible. Les rois de l'ancien et du moyen empire leur dediaient deja +des statues taillees en plein dans les metaux precieux. Les pharaons de +la XVIIIe et de la XIXe dynastie, qui puisaient presque a volonte dans +les tresors de l'Asie, rencherirent sur ce qu'avaient fait leurs +predecesseurs. Meme quand la decadence fut venue, on vit de simples +seigneurs feodaux continuer la tradition des grands regnes, et, comme +Montoumhit, prince de Thebes, remplacer les images en or et en argent, +que les generaux d'Ashshourbanipal avaient enlevees a Karnak, pendant +les invasions assyriennes. La quantite de metal ainsi consacree au +service de la divinite etait considerable. Si on y trouvait beaucoup de +figures hautes de quelques centimetres a peine, on en trouvait beaucoup +aussi qui mesuraient trois coudees et plus. Il y en avait d'un seul +metal, or ou argent; il y en avait qui etaient partie en or, partie en +argent; il y en avait enfin qui se rapprochaient de la statuaire +chryselephantine des Grecs, et ou l'or se combinait avec l'ivoire +sculpte, avec l'ebene, avec les pierres precieuses. Ce qu'elles etaient, +on le sait tres exactement, et par les representations qui en existent +un peu partout, a Karnak, a Medinet-Habou, a Denderah, dans les tombes, +et par les statues de calcaire et de bois: la matiere avait beau +changer, le style ne variait pas. Rien n'est plus perissable que de +pareilles oeuvres; la valeur meme des materiaux qui les composent les +condamne surement a la destruction. Ce que les guerres civiles, les +invasions etrangeres, la rapacite des pharaons et des gouverneurs +romains avait epargne, devint la proie des chretiens. Quelques +statuettes mignonnes, placees sur les momies en guise d'amulettes, +quelques figures, adorees comme divinites domestiques et egarees dans +les ruines des maisons, quelques ex-voto, oublies dans le coin obscur +d'un temple, sont parvenus jusqu'a nous. Le Phtah et l'Ammon de la reine +Ahhotpou, un autre Ammon en or de Boulaq et le vautour en argent +decouvert a Medinet-Habou vers 1885, sont les seules pieces de ce genre +attribuees certainement a la grande epoque. Le reste est saite ou +ptolemaique et ne se recommande point par la perfection du travail. La +vaisselle que renfermaient les temples et les maisons n'a pas eu +meilleure chance que les statues. Le Louvre a acquis, au commencement du +siecle, des coupes a fond plat que Thoutmos III donna a l'un de ses +generaux, Thoutii, en recompense de sa bravoure. La coupe d'argent est +tres mutilee, la coupe d'or est intacte et d'un fort joli dessin +(Fig.275). Les parois laterales sont ornees d'une legende +hieroglyphique. On a grave au fond une rosace, autour de laquelle +circulent six poissons. Une bordure de fleurs de lotus, reliees par une +ligne courbe, tourne autour du sujet principal. Les cinq vases de +Thmouis, conserves a Boulaq, sont en argent. Ils faisaient partie du +mobilier sacre, et avaient ete enfouis dans une cachette, ou ils sont +demeures jusqu'a nos jours. Rien n'indique leur age; mais, qu'ils soient +de l'epoque grecque ou de l'epoque thebaine, la facture est purement +egyptienne. Il ne reste plus de l'un d'eux que le couvercle avec une +poignee formee de deux fleurs reunies par la tige. Les autres sont +intacts et decores au repousse de boutons de lotus et de lotus epanouis +(Fig.276). Le galbe en est elegant et simple, l'ornementation sobre et +legere, le relief tres fin; l'un d'eux est pourtant entoure d'une +ceinture d'oves assez fortes (Fig.277), dont la saillie altere un peu +les contours de la panse. Ce sont la des pieces interessantes; mais le +nombre en est si restreint, que nous aurions une idee tres incomplete de +l'orfevrerie egyptienne si les representations figurees ne venaient a +notre aide. Les pharaons n'avaient pas comme nous la ressource de jeter +dans la circulation, sous forme de monnaie, l'or et l'argent qu'ils +recevaient des peuples vaincus. La part des dieux prelevee, ils +n'avaient d'autre alternative que de fondre en lingots, ou de changer +en vaisselle et en bijoux ce qui leur revenait du butin. Ce qui etait +vrai des rois l'etait encore plus des particuliers, et, pendant six ou +huit siecles au moins, a partir d'Ahmos Ier, le gout de l'argenterie fut +pousse jusqu'a l'extravagance. Toutes les maisons possedaient non +seulement ce qu'il fallait pour le service de la table, plats, aiguieres +a pied, coupes, gobelets, paniers sur lesquels on gravait au trait des +figures d'animaux fantastiques (Fig.278), mais de grands vases +decoratifs qu'on remplissait de fleurs, ou qu'on etalait sous les yeux +des convives les jours de gala. Certains d'entre eux etaient d'une +richesse extraordinaire. Ici, c'est une coupe dont les anses sont deux +boutons de papyrus, et le pied un papyrus epanoui; deux esclaves +asiatiques somptueusement vetus semblent la soulever difficilement a +force de bras (Fig.279). La, une sorte d'hydrie allongee a pour +couvercle un lotus flanque de deux tetes de gazelle (Fig.280). Deux +bustes de chevaux, brides et caparaconnes, sont adosses au pied. La +panse est divisee en zones horizontales: celle du milieu figure un +marais, qu'une antilope effarouchee parcourt au galop. Deux burettes +emaillees ont pour couvercle, la premiere une tete d'aigle huppe +(Fig.281), la seconde un masque du dieu Bisou, encadre entre deux +viperes (Fig.282). Un surtout en or (Fig.283), offert a Amenhotpou III +par un vice-roi d'Ethiopie, represente une des scenes les plus +frequentes de la conquete egyptienne. Des singes et des hommes font la +cueillette des fruits dans un bois de palmiers-doums. Deux indigenes en +pagne raye, pares d'une longue plume, conduisent chacun au licol une +girafe apprivoisee. D'autres hommes appartenant a la meme tribu sont +agenouilles sur la lisiere et levent les mains pour implorer la pitie +des troupes egyptiennes. Des prisonniers negres, etendus a plat ventre +sur le sol, relevent peniblement la tete et le buste. Une coupe a pied +bas, surmontee d'un cone allonge, se dresse au milieu des arbres. +Evidemment les ouvriers qui ont execute ce travail tenaient moins a +l'elegance et a la beaute qu'a la richesse et a l'effet. Ils se +souciaient peu que l'ensemble fut lourd et de mauvais gout, pourvu qu'on +admirat leur habilete, et la quantite de metal qu'ils avaient reussi a +employer. D'autres surtout du meme genre, presentees a Ramses II, dans +le temple d'Ipsamboul, remplacent les girafes par des buffles courant a +travers les palmiers. + +[Illustration: Fig. 275] +[Illustration: Fig. 276] +[Illustration: Fig. 277] +[Illustration: Fig. 278] +[Illustration: Fig. 279] +[Illustration: Fig. 280] +[Illustration: Fig. 281] +[Illustration: Fig. 282] +[Illustration: Fig. 283] + +C'etaient de vrais joujous d'orfevrerie analogues a ceux que les +empereurs byzantins du IXe siecle avaient dans leur palais de la +Magnaure, et qu'ils etalaient les jours de reception pour donner aux +etrangers une haute idee de leur puissance et de leur richesse. On les +voyait defiler avec les prisonniers, dans le cortege triomphal de +Pharaon, lorsqu'il revenait victorieux de ses guerres lointaines. Les +vases d'usage journalier etaient plus legers et moins charges +d'ornements incommodes. Les deux leopards qui servent d'anse a un +cratere du temps de Thoutmos III (Fig.284) ne sont pas bien +proportionnes et se combinent mal avec les rondeurs de la panse, mais +les coupes (Fig.285) et l'aiguiere (Fig.286) sont d'une ordonnance +heureuse et d'un contour assez pur. Ces vases d'or et d'argent cisele, +travailles au repousse, et dont quelques-uns offrent des scenes de +chasse ou de guerre disposees par zones, furent imites en Phenicie, et +les contrefacons, expediees en Asie Mineure, en Grece, en Italie, y +Transporterent plusieurs des formes et des motifs de l'orfevrerie +egyptienne. La passion des metaux precieux etait poussee si loin sous +les Ramessides, qu'on ne se contenta plus de les employer au service de +la table. Ramses II et Ramses III avaient des trones en or, non point +plaques sur bois, comme en avaient eu leurs predecesseurs, mais massifs +et garnis de pierreries. Tout cela avait trop de prix pour durer et +disparut a la premiere occasion; la valeur artistique ne repondait pas +d'ailleurs a la valeur venale, et la perte n'est pas de celles dont on +ne saurait se consoler. + +[Illustration: Fig. 284] +[Illustration: Fig. 285] +[Illustration: Fig. 286] + +Les Orientaux, hommes et femmes, sont grands amateurs de bijoux. Les +Egyptiens ne faisaient pas exception a la regle. Non contents de s'en +parer a profusion pendant la vie, ils en chargeaient les bras, les +doigts, le cou, les oreilles, le front, les chevilles de leurs morts. La +quantite qu'ils enfouissaient ainsi dans les tombeaux etait si +considerable, qu'apres trente siecles de fouilles actives, on decouvre +encore, de temps en temps, des momies qui sont, pour ainsi dire, +cuirassees d'or. Beaucoup de ces bijoux funeraires n'etaient que des +ornements de parade, fabriques pour le jour des funerailles, et dont +l'execution se ressent de l'usage auquel ils etaient destines. On ne se +privait pas pourtant d'enterrer avec les morts les bijoux qu'ils avaient +preferes de leur vivant, et ceux-la sont traites avec un soin qui ne +laisse rien a desirer. Les bagues et les chaines nous sont arrivees en +tres grand nombre, et cela n'a rien que de naturel. En effet, la bague +n'etait pas comme chez nous un simple ornement, mais un objet de +premiere necessite; on scellait les pieces officielles au lieu de les +signer, et le cachet faisait foi en justice. Chaque Egyptien avait donc +le sien, qu'il portait constamment sur lui afin d'en user en cas de +besoin. C'etait, pour les pauvres, un simple anneau en cuivre ou en +argent, pour les riches, un bijou de modele plus ou moins complique, +charge de ciselures et d'ornements en relief. Le chaton mobile tournait +sur un pivot. Il etait souvent incruste d'une pierre avec la devise ou +l'embleme choisi par le proprietaire, un scorpion (Fig.287), un lion, +un epervier, un cynocephale. Les chaines etaient pour l'Egyptienne ce +que la bague etait pour son mari, l'ornement par excellence. J'en ai vu +une en argent qui mesurait plus d'un metre cinquante de long. D'autres, +au contraire, ont a peine cinq ou six centimetres. Il y en a de tous les +modules, a tresse double ou triple, a gros anneaux, a petits anneaux, +les unes massives et pesantes, les autres aussi legeres et aussi +flexibles que le plus mince jaseron de Venise. La moindre paysanne +pouvait avoir la sienne, comme les dames du plus haut rang; mais il +fallait que la femme fut bien pauvre dont l'ecrin ne contenait rien +d'autre. Bracelets, diademes, colliers, cornes, insignes de +commandement, aucune enumeration n'est assez complete pour donner une +idee du nombre et de la variete des bijoux qu'on connait, soit par la +representation figuree, soit en original. Berlin a la parure d'une +Candace ethiopienne, le Louvre, celle du prince Psar, Boulaq celle de +la reine Ahhotpou, la plus complete de toutes. Ahhotpou etait femme de +Kamos, roi de la XVIIe dynastie et peut-etre mere d'Ahmos Ier. Sa momie +avait ete enlevee par une des bandes de voleurs qui exploitaient la +necropole thebaine, vers la fin de la XXe dynastie. Enfouie par eux, en +attendant qu'ils eussent le loisir de la depouiller en surete, il est +probable qu'ils furent pris et mis a mort, avant d'avoir pu executer ce +beau dessein. Le secret de leur cachette perit avec eux et ne fut +decouvert qu'en 1860, par les fouilleurs arabes. La plupart des objets +que la reine avait emportes dans l'autre monde sont des bijoux de femme, +un manche d'eventail lame d'or, un miroir de bronze dore, a poignee en +ebene, garnie d'un lotus d'or cisele (Fig.288). Les bracelets +appartiennent a plusieurs types divers. Les uns etaient destines a +garnir la cheville et le haut du bras, et sont de simples anneaux en or, +massifs ou creux, ourles de chainettes en fils d'or tresses, imitant le +filigrane. Les autres se portent au poignet, comme les bracelets de nos +femmes, et sont formes de perles en or, en lapis-lazuli, en cornaline, +en feldspath vert, montees sur des fils d'or et disposees en carre, dont +chaque moitie est d'une couleur differente. La fermeture consiste en +deux lames d'or, reunies par une aiguillette egalement en or: les +cartouches d'Ahmos Ier y sont graves legerement a la pointe. C'est +egalement au Pharaon Ahmos Ier qu'appartenait un beau bracelet d'arc +(Fig.289), dont la facture rappelle un peu les procedes usites dans la +fabrication des emaux cloisonnes. Ahmos est agenouille devant le dieu +Sibou et ses acolytes, les genies de Sop et de Khonou. Les figures et +les hieroglyphes sont leves en plein sur une plaque d'or; et ciseles +delicatement au burin. Le champ est rempli de pieces de pate bleue et de +lapis-lazuli taillees artistement. Un bracelet de travail plus +complique, mais moins fin, etait passe au poignet de la reine +(Fig.290). Il est en or massif et forme de trois bandes paralleles, +garnies de turquoises. Sur le devant, un vautour deploie ses ailes, dont +les plumes sont composees d'emaux verts, de lapis-lazuli et de +cornaline, enchasses dans des cloisons d'or. Les cheveux etaient engages +dans un diademe d'or massif, a peine aussi large qu'un bracelet. Le nom +d'Ahmos est incruste en pate bleue sur une plaque oblongue, adherente +au cercle: deux petits sphinx en relief, poses de chaque cote, ont l'air +de veiller sur lui (Fig.291). Une grosse chaine d'or flexible etait +enroulee autour du cou: elle est terminee par deux tetes d'oie +recourbees, qu'on liait au moyen d'une ficelle, quand on voulait fermer +le collier. Le scarabee qui lui sert de pendeloque a le corselet et les +elytres en pate de verre bleue, rayee d'or, les pates et le corps en or +massif. La parure de la poitrine etait completee par un large collier du +genre de ceux qu'on appelait Ouoskh (Fig.292). Il a pour agrafes-deux +tetes d'epervier en or, dont les details etaient releves d'email bleu. +Les rangs sont composes de cordes, enroulees, de fleurs a quatre petales +en croix, d'antilopes poursuivies par des tigres, de chacals accroupis, +d'eperviers, de vautours et d'uraeus ailees, le tout en or repousse, et +cousu sur le linceul au moyen d'un petit anneau soude derriere chaque +figure. Au-dessous, pendait sur la poitrine une de ces pieces carrees +qu'on appelle un pectoral (Fig.293). La forme generale est d'un naos. + +[Illustration: Fig. 287] +[Illustration: Fig. 288] +[Illustration: Fig. 289] +[Illustration: Fig. 290] +[Illustration: Fig. 291] +[Illustration: Fig. 292] +[Illustration: Fig. 293] + +Ahmos, debout dans une barque entre Ammon et Ra, recoit, sur la tete et +sur le corps, l'eau qui doit le purifier. Deux eperviers planent, a +droite et a gauche du roi, au-dessus des dieux. La silhouette des +figures est dessinee par des cloisons d'or; le corps etait rendu par +des plaquettes de pierre et d'email, dont beaucoup sont tombees. Le +morceau est un peu lourd, et l'usage ne s'en comprend guere si on +l'isole du reste de la parure. Pour juger sainement l'effet qu'il +produisait, on doit se rappeler ce qu'etait le vetement des femmes +egyptiennes: une sorte de fourreau d'etoffe semi-transparente, qui +s'arretait au-dessous des seins et les laissait saillir librement. Le +haut de la poitrine et du dos, les epaules, le cou etaient a decouvert, +sauf une paire de bretelles etroites qui maintenaient le fourreau et +l'empechaient de glisser. Les femmes riches habillaient cette nudite de +bijoux. Le collier voilait a moitie les epaules et le haut de la +poitrine. Le pectoral masquait le sillon qui se creuse entre les seins. +Les seins eux-memes etaient parfois emboites chacun dans une sorte de +coupe d'or emaille ou peint, qui en epousait exactement les contours. A +cote de ces bijoux, des armes et des amulettes etaient entasses +pele-mele: trois grosses mouches d'or massif suspendues a une chainette +mince, neuf petites haches, trois en or, six en argent, une tete de lion +en or d'un travail minutieux, un sceptre en bois noir enroule d'or, des +anneaux de jambes, des poignards. L'un d'eux (Fig.294), enferme dans +une gaine d'or, avait un manche en bois, decore de triangles en +cornaline, en lapis-lazuli, en feldspath et en or. Pour pommeau, quatre +tetes de femme en or repousse; une tete de taureau renversee, en or, +dissimule la soudure de la lame au manche. Le pourtour de la lame est en +or massif, le corps en bronze noir, damasquine. Sur la face superieure, +au-dessous du prenom d'Ahmos, un lion poursuit un taureau, en presence +de quatre grosses sauterelles alignees; sur la face inferieure, le nom +d'Ahmos et quinze fleurs epanouies, qui sortent l'une de l'autre et vont +se perdant vers la pointe. Un poignard, decouvert a Mycenes par M. +Schliemann, presente un systeme de decoration analogue; les Pheniciens, +qui copiaient assidument les modeles egyptiens, ont probablement +transporte celui-la en Grece. Le second poignard de la reine (Fig.295) +a une forme qu'il n'est pas rare de rencontrer aujourd'hui encore dans +la Perse et dans l'Inde. C'est une lame en bronze jaunatre tres lourd, +emmanchee d'un disque en argent. Pour s'en servir, on appuyait le +pommeau lenticulaire dans le creux de la main, et l'on passait la lame +entre l'index et le medius. On se demandera quel besoin une femme, et +une femme morte, avait de tant d'armes. L'autre monde etait peuple +d'ennemis contre lesquels on devait lutter sans relache, genies +typhoniens, serpents, scorpions gigantesques, tortues, monstres de toute +sorte. Les poignards qu'on enfermait au cercueil avec la momie aidaient +l'ame a se proteger, et comme ils n'etaient utiles que pour la lutte +corps a corps, on avait ajoute quelques armes de jet, des arcs, des +boumerangs en bois dur et une hache de guerre. Le manche est en bois de +cedre revetu d'une feuille d'or (Fig.296). La legende d'Ahmos y est +ecrite en caracteres de lapis-lazuli, de cornaline, de turquoise et de +feldspath vert. Le tranchant est saisi dans une entaille du bois et +maintenu en place par un treillis de fils d'or. Il est en bronze noir et +a ete dore. L'une des deux faces montre des lotus sur fond d'or, l'autre +Ahmos frappant un barbare a moitie renverse, qu'il tient aux cheveux. +Au-dessous, le dieu de la guerre, Montou Thebain, est represente par un +griffon a tete d'aigle. Deux barques en argent et en or simulaient la +barque sur laquelle la momie traversait le fleuve, pour se rendre a sa +derniere demeure et naviguer a la suite des dieux sur la mer d'Occident. +La barque en argent etait posee sur un chariot de bois a quatre roues en +bronze; comme elle etait en assez mauvais etat, on l'a demontee et +remplacee par la barque en or (Fig.297). La coque est legere et +allongee: les facons de l'avant et de l'arriere sont relevees et se +terminent par des bouquets de papyrus gracieusement recourbes. Deux +estrades, entourees de balustrades a panneaux pleins, se dressent a la +proue et a la poupe, en guise de chateaux gaillards. Le pilote d'avant +est debout dans la premiere, le timonier se tient devant la seconde et +manie la rame a large palette qui remplissait l'office de notre +gouvernail. Douze rameurs d'argent massif voguent sous les ordres de ces +deux officiers. Au centre, Kamos est assis, la hache et le sceptre a la +main. Voila ce qu'il y avait sur une seule momie; encore n'ai-je enumere +que les objets les plus remarquables. La technique en est irreprochable, +et la surete du gout n'est pas moindre chez l'ouvrier que la dexterite +de la main. L'art de l'orfevre, parvenu au degre de perfection dont +temoigne l'ecrin d'Ahhotpou, ne s'y maintint pas longtemps. Les modes +changerent, la forme des bijoux s'alourdit. La bague de Ramses II au +Louvre, avec ses chevaux poses debout sur le chaton (Fig.298), le +bracelet du prince Psar (Fig.299), avec ses griffons et ses lotus en +email cloisonne, sont d'un dessin moins heureux que les bracelets +d'Ahmos. Celui qui les a executes etait, sans contredit, aussi habile +que les orfevres de la reine Ahhotpou; mais il avait le gout moins fin +et l'esprit moins inventif. Ramses II etait condamne, ou bien a ne +jamais porter sa bague, ou bien a voir les petits chevaux qui +l'ornaient, s'ecraser et tomber au moindre choc. La decadence, deja +sensible sous la XIXe dynastie, s'accentue a mesure que nous nous +rapprochons de l'ere chretienne. Les boucles d'oreilles de Ramses IX, au +musee de Boulaq, sont un compose disgracieux de disques charges de +filigrane, de chainettes, d'uraeus pendants; comme aucune oreille +humaine n'aurait pu en porter le poids sans s'allonger outre mesure ou +sans se dechirer, on les accrochait a la perruque de chaque cote de la +tete. Les bracelets du grand-pretre Pinotmou III, recueillis sur sa +momie, sont de simples anneaux en or, ronds, incrustes de verre colore +et de cornaline, semblables a ceux qu'on fabrique encore aujourd'hui +chez les noirs du Soudan. L'invasion des Grecs modifia d'abord les +procedes de l'orfevrerie egyptienne, puis substitua peu a peu ses types +aux types indigenes. L'ecrin de la reine ethiopienne que Ferlini vendit +au musee de Berlin contenait, a cote de bijoux qu'on aurait pu attribuer +sans peine a l'epoque pharaonique, des bijoux de style mixte ou +l'influence hellenique est nettement reconnaissable. Les tresors +decouverts, en 1878, a Zagazig, en 1881, a Qeneh, en 1882, a Damanhour, +etaient composes entierement d'objets dont la facture n'a plus rien +d'egyptien, epingles a cheveux surmontees d'une statuette de Venus, +boucles de ceinture, agrafes pour peplum, bagues et bracelets ornes de +camees, coffrets flanques aux quatre coins de colonnettes ioniques. Les +vieux modeles etaient encore recherches dans les campagnes, et les +orfevres de village conservaient tant bien que mal la tradition antique: +les orfevres de ville ne savaient plus que copier lourdement les modeles +grecs et romains. + +[Illustration: Fig. 294] +[Illustration: Fig. 295] +[Illustration: Fig. 296] +[Illustration: Fig. 297] +[Illustration: Fig. 298] +[Illustration: Fig. 299] + +Cette revue rapide de ce qu'ont produit les arts industriels presente +bien des lacunes. J'ai du me borner a citer ce que renferment les +collections les plus connues; que ne trouverait-on pas si l'on pouvait +visiter a loisir nos musees de province et recueillir ce que le hasard +des ventes a disperse dans les collections particulieres! La diversite +des petits monuments de l'industrie egyptienne est infinie et l'etude +methodique en reste encore a faire: elle promet plus d'une surprise a +qui voudra la tenter. + +FIN + + + + + +TABLE + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +L'ARCHITECTURE CIVILE ET MILITAIRE + 1. Les maisons + 2. Les forteresses + 3. Les travaux d'utilite publique + + +CHAPITRE II. + +L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE + 1. Materiaux et elements de la construction + 2. Le temple + 3. La decoration + + +CHAPITRE III. + +LES TOMBEAUX + 1. Les mastabas + 2. Les pyramides + 3. Les tombes de l'Empire thebain; les hypogees + + +CHAPITRE IV + +LA PEINTURE ET LA SCULPTURE + 1. Le dessin et la composition + 2. Les procedes techniques + 3. Les oeuvres + + +CHAPITRE V. + +LES ARTS INDUSTRIELS + 1. La pierre, la terre et le verre + 2. Le bois, l'ivoire, le cuir et les matieres textiles + 3. Les metaux + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'archeologie egyptienne, by G. Maspero + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARCHEOLOGIE EGYPTIENNE *** + +***** This file should be named 10841.txt or 10841.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/8/4/10841/ + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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