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+The Project Gutenberg EBook of L'archeologie egyptienne, by G. Maspero
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: L'archeologie egyptienne
+
+Author: G. Maspero
+
+Release Date: January 27, 2004 [EBook #10841]
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+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARCHEOLOGIE EGYPTIENNE ***
+
+
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+
+Produced by Robert Connal, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at
+http://gallica.bnf.fr.
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+L'ARCHÉOLOGIE
+
+ÉGYPTIENNE
+
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+
+PAR
+
+G. MASPERO
+
+
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+
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+CHAPITRE PREMIER
+
+
+
+L'ARCHITECTURE CIVILE ET MILITAIRE
+
+
+L'attention des archéologues qui ont visité l'Égypte a été si fortement
+attirée par les temples et par les tombeaux que nul d'entre eux ne s'est
+attaché à relever avec soin ce qui reste des habitations privées et des
+constructions militaires. Peu de pays pourtant ont conservé autant de
+débris de leur architecture civile. Sans parler des villes d'époque
+romaine ou byzantine, qui survivent presque intactes à Kouft, à
+Kom-Ombo, à El-Agandiyéh, une moitié an moins de la Thèbes antique
+subsiste à l'est et an sud de Karnak. L'emplacement de Memphis est semé
+de buttes qui atteignent 15 et 20 mètres de hauteur, et dont le noyau
+est formé par des maisons en bon état. A Tell-el-Maskhoutah, les
+greniers de Pithom sont encore debout; à Sân, à Tell-Basta, la cité
+saïte et ptolémaïque renferme des quartiers dont on pourrait lever le
+plan. Je ne parle ici que des plus connues; mais combien de localités
+échappent à la curiosité des voyageurs, où l'on rencontre des ruines
+d'habitations privées remontant à l'époque des Ramessides, et plus haut
+peut-être! Quant aux forteresses, le seul village d'Abydos n'en a-t-il
+pas deux, dont une est au moins contemporaine de la VIe dynastie?
+Les remparts d'El-Kab, de Kom-el-Ahmar, d'El-Hibèh, de Dakkèh, même une
+partie de ceux de Thèbes, sont debout et attendent l'architecte qui
+daignera les étudier sérieusement.
+
+
+1.--LES MAISONS.
+
+
+Le sol de l'Égypte, lavé sans cesse par l'inondation, est un limon noir,
+compact, homogène, qui acquiert en se séchant la dureté de la pierre:
+les fellahs l'ont employé de tout temps à construire leur maison. Chez
+les plus pauvres, ce n'est guère qu'un amas de terre façonné
+grossièrement. On entoure un espace rectangulaire, de 2 ou 3 mètres de
+large sur 4 ou 5 de long, d'un clayonnage en nervures de palmier, qu'on
+enduit intérieurement et extérieurement d'une couche de limon; comme ce
+pisé se crevasse en perdant son eau, on bouche les fissures et on étend
+des couches nouvelles, jusqu'à ce que l'ensemble ait de 10 à 30
+centimètres d'épaisseur, puis on étend au-dessus de la chambre d'autres
+nervures de palmier mêlées de paille, et on recouvre le tout d'un lit
+mince de terre battue. La hauteur est variable: le plus souvent, le
+plafond est très bas, et on ne doit pas se lever trop brusquement de
+peur de le défoncer d'un coup de tête; ailleurs, il est à 2 mètres du
+sol ou même plus. Aucune fenêtre, aucune lucarne où pénètrent l'air et
+la lumière; parfois un trou, pratiqué au milieu du plafond, laisse
+sortir la fumée du foyer; mais c'est là un raffinement que tout le monde
+ne connaît pas.
+
+Il n'est pas toujours facile de distinguer au premier coup d'oeil celles
+de ces cabanes qui sont en pisé et celles qui sont en briques crues. La
+brique égyptienne commune n'est guère que le limon, mêlé avec un peu de
+sable et de paille hachée, puis façonné en tablettes oblongues et durci
+au soleil. Un premier manoeuvre piochait vigoureusement à l'endroit où
+l'on voulait bâtir; d'autres emportaient les mottes et les accumulaient
+en tas, tandis que d'autres les pétrissaient avec les pieds et les
+réduisaient en masse homogène. La pâte suffisamment triturée, le maître
+ouvrier la coulait dans des moules en bois dur, qu'un aide emportait et
+s'en allait décharger sur l'aire à sécher, où il les rangeait en damier,
+à petite distance l'une de l'autre (Fig.1). Les entrepreneurs soigneux
+les laissent au soleil une demi-journée ou même une journée entière,
+puis les disposent en monceaux de manière que l'air circule librement,
+et ne les emploient qu'au bout d'une semaine ou deux; les autres se
+contentent de quelques heures d'exposition au soleil et s'en servent
+humides encore. Malgré cette négligence, le limon est tellement tenace
+qu'il ne perd pas aisément sa forme: la face tournée an dehors a beau se
+désagréger sous les influences atmosphériques, si l'on pénètre dans le
+mur même, on trouve la plupart des briques intactes et séparables les
+unes des autres. Un bon ouvrier moderne en moule un millier par jour
+sans se fatiguer; après une semaine d'entraînement, il peut monter à
+1,200, à 1,500, voire à 1,800. Les ouvriers anciens, dont l'outillage ne
+différait pas de l'outillage actuel, devaient obtenir des résultats
+aussi satisfaisants. Le module qu'ils adoptaient généralement est de
+0m,22, × 0m,11, × 0m,14 pour les briques de taille moyenne, 0m,38, ×
+0m,18, × 0m,14 pour les briques de grande taille; mais on rencontre
+assez souvent dans les ruines des modules moindres ou plus forts. La
+brique des ateliers royaux était frappée quelquefois aux cartouches du
+souverain régnant; celle des usines privées a sur le plat un ou
+plusieurs signes conventionnels tracés à l'encre rouge, l'empreinte des
+doigts du mouleur, le cachet d'un fabricant. Le plus grand nombre n'a
+point de marque qui les distingue. La brique cuite n'a pas été souvent
+employée avant l'époque romaine, non plus que la tuile plate ou
+arrondie. La brique émaillée paraît avoir été à la mode dans le Delta.
+Le plus beau spécimen que j'en aie vu, celui qui est conservé au musée
+de Boulaq, porte à l'encre noire les noms de Ramsès III; l'émail en est
+vert, mais d'autres fragments sont colorés en bleu, en rouge, en jaune
+ou en blanc.
+
+[Illustration: Fig. 1--Fabrication de la brique.]
+
+La nature du sol ne permet pas de descendre beaucoup les fondations:
+c'est d'abord une couche de terre rapportée, qui n'a d'épaisseur que sur
+l'emplacement des grandes villes, puis un humus fort dense, coupé de
+minces veines de sable, puis, à partir du niveau des infiltrations, des
+boues plus ou moins liquides, selon la saison. Aujourd'hui, les maçons
+indigènes se contentent d'écarter les terres rapportées et jettent les
+fondations dès qu'ils touchent le sol vierge; si celui-ci est trop loin,
+ils s'arrêtent à un mètre environ de la surface. Les vieux Égyptiens en
+agissaient de même: je n'ai rencontré aucune maison antique dont les
+fondations fussent à plus de 1m,20, encore une pareille profondeur
+est-elle l'exception, et n'a-t-on pas dépassé 0m,60 dans la plupart des
+cas. Souvent, on ne se fatiguait pas à creuser des tranchées: on
+nivelait l'aire à couvrir, et, probablement après l'avoir arrosée
+largement pour augmenter la consistance du terrain, on posait les
+premières briques à même. La maison terminée, les déchets de mortier,
+les briques cassées, tous les rebuts du travail accumulés formaient une
+couche de 20 à 30 centimètres: la partie du mur enterrée de la sorte
+tenait lieu de fondations. Quand la maison à bâtir devait s'élever sur
+l'emplacement d'une maison antérieure, écroulée de vétusté ou détruite
+par un accident quelconque, on ne prenait pas la peine d'abattre les
+murs jusqu'au ras de terre. On égalisait la surface des décombres et on
+construisait à quelques pieds plus haut que précédemment: aussi chaque
+ville est-elle assise sur une ou plusieurs buttes artificielles, dont
+les sommets dominent parfois de 20 ou 30 mètres la campagne
+environnante. Les historiens grecs attribuaient ce phénomène
+d'exhaussement à la sagesse des rois, de Sésostris en particulier, qui
+avaient voulu mettre les cités à l'abri des eaux, et les modernes ont
+cru reconnaître le procédé employé à cet effet: on construisait des murs
+massifs de brique, entre-croisés en damier, on comblait les intervalles
+avec des terres de déblayement, et on élevait les maisons sur ce patin
+gigantesque. Partout où j'ai fait des fouilles, à Thèbes spécialement,
+je n'ai rien vu qui répondît à cette description; les murs entrecoupés
+qu'on rencontre sous les débris des maisons relativement modernes
+ne sont que des restes de maisons antérieures, qui reposaient
+elles-mêmes sur les restes de maisons plus vieilles encore. Le peu de
+profondeur des fondations n'empêchait pas les maçons de monter hardiment
+la bâtisse: j'ai noté dans les ruines de Memphis des pans encore debout
+de 10 et 12 mètres de haut. On ne prenait alors d'autre précaution que
+d'élargir la base des murs et de voûter les étages (Fig.2). L'épaisseur
+ordinaire était de 0m,40 environ pour une maison basse, mais pour une
+maison à plusieurs étages, on allait jusqu'à 1 mètre ou 1m,25; des
+poutres, couchées dans la maçonnerie d'espace en espace, la liaient et
+la consolidaient. Souvent aussi on bâtissait le rez-de-chaussée en
+moellons bien appareillés et on reléguait la brique aux étages
+supérieurs. Le calcaire de la montagne voisine est la seule pierre dont
+on se soit servi régulièrement en pareil cas. Les fragments de grès, de
+granit ou d'albâtre qui y sont mêlés, proviennent généralement d'un
+temple ruiné: les Égyptiens d'alors n'avaient pas plus scrupule que ceux
+d'aujourd'hui à dépecer leurs monuments dès qu'on cessait de les
+surveiller.
+
+[Illustration: Fig. 2--Maison antique à étages voûtés, contre la
+muraille nord du grand temple de Médinét-Habou.]
+
+Les petites gens vivaient dans de vraies huttes qui, pour être bâties en
+briques, ne valaient guère mieux que les cabanes des fellahs. A Karnak,
+dans la ville pharaonique, à Kom-Ombo, dans la ville romaine, à
+Médinét-Habou, dans la ville copte, les maisons de ce genre ont rarement
+plus de 4 ou 5 mètres de façade; elles se composent d'un rez-de-chaussée
+que surmontent parfois quelques chambres d'habitation. Les gens aisés,
+marchands, employés secondaires, chefs d'ateliers, étaient logés plus au
+large. Leurs maisons étaient souvent séparées de la rue par une cour
+étroite: un grand couloir s'ouvrait au fond, le long duquel les chambres
+étaient rangées (Fig.3). Plus souvent, la cour était garnie de chambres
+sur trois côtés (Fig.4); plus souvent encore la maison présentait sa
+façade à la rue. C'était alors un haut mur peint ou blanchi à la chaux,
+surmonté d'une corniche, et sans ouverture que la porte, ou percé
+irrégulièrement de quelques fenêtres (Fig.5). La porte était souvent de
+pierre, même dans les maisons sans prétentions. Les jambages sont en
+saillie légère sur la paroi, et le linteau est supporté d'une gorge
+peinte ou sculptée. L'entrée franchie, on passait successivement dans
+deux petites pièces sombres, dont la dernière prend jour sur la cour
+centrale (Fig.6). Le rez-de-chaussée servait ordinairement d'étable
+pour les baudets ou pour les bestiaux, de magasins pour le blé et pour
+les provisions, de cellier et de cuisine. Partout où les étages
+supérieurs subsistent encore, ils reproduisent presque sans
+modifications la distribution du rez-de-chaussée. On y arrivait par un
+escalier extérieur, étroit et raide, coupé à des intervalles très
+rapprochés par de petits paliers carrés. Les pièces étaient oblongues et
+ne recevaient de lumière et d'air que par la porte: lorsqu'on se
+décidait à percer des fenêtres sur la rue, c'étaient des soupiraux
+placés presque à la hauteur du plafond, sans régularité ni symétrie,
+Garnis d'une sorte de grille en bois à barreaux espacés, et fermés par
+un volet plein. Les planchers étaient briquetés ou dallés, plus souvent
+formés d'une couche de terre battue. Les murs étaient blanchis à la
+chaux, quelquefois peints de couleurs vives. Le toit était plat et fait
+probablement comme aujourd'hui de branches de palmiers serrées l'une
+contre l'autre, et couvertes d'un enduit de terre assez épais pour
+résister à la pluie. Parfois il n'était surmonté que d'un ou deux de ces
+ventilateurs en bois qu'on rencontre encore si fréquemment en Égypte;
+d'ordinaire, on y élevait une ou deux pièces isolées, servant de
+buanderie ou de dortoir pour les esclaves ou les gardiens. La terrasse
+et la cour jouaient un grand rôle dans la vie domestique des anciens
+Égyptiens; les femmes y préparaient le pain (Fig.7), y cuisinaient, y
+causaient à l'air libre; la famille entière y dormait l'été, protégée
+par des filets contre les attaques des moustiques.
+
+[Illustration: Fig. 3]
+[Illustration: Fig. 4]
+[Illustration: Fig. 5--Façade d'une maison sur la rue.]
+[Illustration: Fig. 6]
+[Illustration: Fig. 7--Boîte en forme de maison. (British Museum.)]
+
+Les hôtels des riches et des seigneurs couvraient une surface
+considérable: ils étaient situés le plus souvent au milieu d'un jardin
+ou d'une cour plantée, et présentaient à la rue, ainsi que les maisons
+bourgeoises, des murs nus, crénelés comme ceux d'une forteresse
+(Fig.8). La vie domestique était cachée et comme repliée sur elle-même:
+on sacrifiait le plaisir de voir les passants à l'avantage de n'être pas
+aperçu du dehors. La porte seule annonçait quelquefois l'importance de
+la famille qui se dissimulait derrière l'enceinte. Elle était précédée
+d'un perron de deux ou trois marches, ou d'un portique à colonnes
+(Fig.9) orné de statues (Fig.10), qui lui donnaient l'aspect
+monumental; parfois c'était un pylône analogue à celui qui annonçait
+l'entrée des temples. L'intérieur formait comme une petite ville,
+divisée en quartiers par des murs irréguliers: la maison d'habitation au
+fond, les greniers, les étables, les communs, répartis aux différents
+endroits de l'enclos, selon des règles qui nous échappent encore. Les
+détails de l'agencement devaient varier à l'infini; pour donner une idée
+de ce qu'était l'hôtel d'un grand seigneur égyptien, moitié palais,
+moitié villa, je ne puis mieux faire que de reproduire deux des plans
+nombreux que nous ont conservés les tombeaux de la XVIIIe dynastie. Le
+premier représente une maison thébaine (Fig.11-12). Le clos est carré
+entouré d'un mur crénelé. La porte principale s'ouvre sur une route
+bordée d'arbres, qui longe un canal ou un bras du Nil. Le jardin est
+divisé en compartiments symétriques par des murs bas en pierres sèches,
+analogues à ceux qu'on voit encore dans les grands jardins d'Akhmîm ou
+de Girgéh; au centre, une vaste treille disposée sur quatre rangs de
+colonnettes; à droite et à gauche, quatre pièces d'eau peuplées de
+canards et d'oies, deux pépinières, deux kiosques à jour, et des allées
+de sycomores, de dattiers et de palmiers-doums; dans le fond, en face de
+la porte, une maison à deux étages de petites dimensions, surmontée
+d'une corniche peinte. Le second plan est emprunté aux hypogées de
+Tell-el-Amarna (Fig.13-14). Il nous montre une maison, située an fond
+des jardins d'un grand seigneur, Aï, gendre du pharaon Khouniaton et,
+plus tard, lui-même roi d'Égypte. Un bassin oblong s'étend devant la
+porte: il est bordé d'un quai en pente douce muni de deux escaliers. Le
+corps de bâtiment est un rectangle plus large sur la façade que sur les
+parois latérales.
+
+[Illustration: Fig. 8]
+[Illustration: Fig. 9]
+[Illustration: Fig. 10]
+[Illustration: Fig. 11--Plan d'une maison thébaine avec jardin.]
+[Illustration: Fig. 12--Vue perspective de la maison thébaine.]
+[Illustration: Fig. 13--Palais d'Aï.]
+[Illustration: Fig. 14--Vue perspective du palais d'Aï.]
+
+Une grande porte s'ouvre au milieu et donne accès dans une cour plantée
+d'arbres et bordée de magasins remplis de provisions: deux petites cours
+placées symétriquement dans les angles les plus éloignés servent de cage
+aux escaliers qui mènent sur la terrasse. Ce premier édifice sert comme
+d'enveloppe au logis du maître. Les deux façades sont ornées d'un
+portique de huit colonnes, interrompu au milieu par la baie du pylône.
+La porte franchie, on débouchait dans une sorte de long couloir central,
+coupé par deux murs percés de portes, de manière à former trois cours
+d'enfilade. Celle du centre était bordée de chambres; les deux autres
+communiquaient à droite et à gauche avec deux cours plus petites, d'où
+partaient les escaliers qui montent à la terrasse. Ce bâtiment central
+était ce que les textes appellent l'_âkhonouti_, la demeure intime du
+roi et des grands seigneurs, où la famille et les amis les plus proches
+avaient seuls le droit de pénétrer. Le nombre des étages, la disposition
+de la façade différaient selon le caprice du propriétaire. Le plus
+souvent la façade était unie; parfois elle était divisée en trois corps,
+et le corps du milieu était en saillie. Les deux ailes sont alors ornées
+d'un portique à chaque étage (Fig.15), ou surmontées d'une galerie à
+jour (Fig.16); le pavillon central a quelquefois l'aspect d'une tour
+qui domine le reste de la construction (Fig.17). Les façades sont
+décorées assez souvent de ces longues colonnettes en bois peint qui ne
+portent rien et servent seulement à égayer l'aspect un peu sévère de
+l'édifice. La distribution intérieure est peu connue; comme dans les
+maisons bourgeoises, les chambres à coucher étaient probablement petites
+et mal éclairées; mais, en revanche, les salles de réception devaient
+avoir à peu près les dimensions adoptées aujourd'hui encore en Égypte,
+dans les maisons arabes. L'ornementation des parois ne comportait pas
+des scènes ou des compositions analogues à celles qu'on rencontre dans
+les tombeaux. Les panneaux étaient passés à la chaux ou revêtus d'une
+teinte uniforme et bordés d'une bande multicolore. Les plafonds étaient
+d'ordinaire laissés en blanc; parfois, cependant, ils étaient décorés
+d'ornements géométriques dont les principaux motifs étaient répétés dans
+les tombeaux et nous ont été conservés de la sorte, des méandres
+entremêlés de rosaces (Fig.18), des carrés multicolores (Fig.19), des
+têtes de boeuf vues de face, des enroulements, des vols d'oies
+(Fig.20).
+
+[Illustration: Fig. 15]
+[Illustration: Fig. 16]
+[Illustration: Fig. 17]
+[Illustration: Fig. 18]
+[Illustration: Fig. 19]
+[Illustration: Fig. 20]
+
+Je n'ai parlé que du second empire thébain; c'est en effet l'époque pour
+laquelle nous avons le plus de documents. Les lampes en forme de
+maisons, qu'on trouve en si grand nombre au Fayoum, montrent qu'au temps
+des Césars romains, on continuait à bâtir selon les mêmes règles qui
+avaient eu cours sous les Thoutmos et les Ramsès. Pour l'ancien empire,
+les renseignements sont peu nombreux et peu clairs. Cependant, on
+rencontre souvent sur les stèles, dans les hypogées ou dans les
+cercueils, des dessins qui nous montrent quel aspect avaient les portes
+(Fig.21), et un sarcophage de la IVe dynastie, celui de
+Khoutou-Poskhou, est taillé en forme de maison (Fig.22).
+
+[Illustration: Fig. 21--Porte de maison de l'ancien Empire, d'après la
+paroi d'un tombeau de la VIe dynastie.]
+[Illustration: Fig. 22]
+
+
+2.--LES FORTERESSES.
+
+
+La plupart des villes et même des bourgs importants étaient murés.
+C'était une conséquence presque nécessaire de la configuration
+géographique et de la constitution politique du pays. Contre les
+Bédouins, il avait fallu barrer le débouché des gorges qui mènent au
+désert; les grands seigneurs féodaux avaient fortifié, contre leurs
+voisins et contre le roi, la ville où ils résidaient, et les villages de
+leur domaine qui commandaient les défilés des montagnes ou les passes
+resserrées du fleuve.
+
+Abydos, El-Kab, Semnéh possèdent les forteresses les plus anciennes.
+Abydos avait un sanctuaire d'Osiris et s'élevait à l'entrée d'une des
+routes qui conduisent aux Oasis. La renommée du temple y attirait les
+pèlerins, la situation de la ville y amenait les marchands, la
+prospérité que lui valait l'affluence des uns et des autres l'exposait
+aux incursions des Libyens: elle a, aujourd'hui encore, deux forts
+presque intacts. Le plus vieux est comme le noyau du monticule que les
+Arabes appellent le Kom-es-soultân, mais l'intérieur seul en a été
+déblayé jusqu'à 3 ou 4 mètres au-dessus du sol antique; le tracé
+extérieur des murs n'a pas été dégagé des décombres et du sable qui
+l'entourent. Dans l'état actuel, c'est un parallélogramme en briques
+crues de 125 mètres de long sur 68 mètres de large. Le plus grand axe en
+est tendu du sud au nord. La porte principale s'ouvre dans le mur ouest,
+non loin de l'angle nord-ouest; mais deux portes de moindre importance
+paraissent avoir été ménagées dans le front sud et dans celui de l'est.
+Les murailles ont perdu quelque peu de leur élévation; elles mesurent
+pourtant de 7 à 11 mètres de haut et sont larges d'environ 2 mètres au
+sommet. Elles ne sont pas bâties d'une seule venue, mais se partagent en
+grands panneaux verticaux, facilement reconnaissables à la disposition
+des matériaux. Dans le premier, tous les lits de briques sont
+rigoureusement horizontaux; dans le second, ils sont légèrement concaves
+et forment un arc renversé, très ouvert, dont l'extrados s'appuie sur le
+sol; l'alternance des deux procédés se reproduit régulièrement. La
+raison de cette disposition est obscure: on dit que les édifices ainsi
+construits résistent mieux aux tremblements de terre. Quoi qu'il en
+soit, elle est fort ancienne, car, dès la Ve dynastie, les familles
+nobles d'Abydos envahirent l'enceinte et l'emplirent de leurs tombeaux
+an point de lui enlever toute valeur stratégique. Une seconde
+forteresse, édifiée à quelque cent mètres au sud-est, remplaça celle du
+Kom-es-soultân vers la XVIIIe dynastie, mais faillit avoir le même sort
+sous les Ramessides; la décadence subite de la ville l'a seule protégée
+contre l'encombrement. Les Égyptiens des premiers temps ne possédaient
+aucun engin capable de faire impression sur des murs massifs. Ils
+n'avaient que trois moyens pour enlever de vive force une place fermée:
+l'escalade, la sape, le bris des portes. Le tracé imposé par leurs
+ingénieurs au second fort est des mieux calculés pour résister
+efficacement à ces trois attaques (Fig.23). Il se compose de longs
+côtés en ligne droite, sans tours ni saillants d'aucune sorte, mesurant
+131m,30 sur les fronts est et ouest, 78 mètres sur les fronts nord et
+sud. Les fondations portent directement sur le sable et ne descendent
+nulle part plus has que 0m,30. Le mur (Fig.24) est en briques crues,
+disposées par assises horizontales; il est légèrement incliné en
+arrière, plein, sans archères ni meurtrières, décoré à l'extérieur de
+longues rainures prismatiques, semblables à celles qu'on voit sur les
+stèles de l'ancien Empire. Dans l'état actuel, il domine la plaine de 11
+mètres; complet, il ne devait guère monter à plus de 12 mètres, ce qui
+suffisait amplement pour mettre la garnison à l'abri d'une escalade par
+échelle portative à dos d'homme. L'épaisseur est d'environ 6 mètres à la
+base, d'environ 5 mètres au sommet.
+
+[Illustration: Fig. 23]
+[Illustration: Fig. 24]
+
+La crête est partout détruite, mais les représentations figurées
+(Fig.25) nous montrent qu'elle était couronnée d'une corniche continue,
+très saillante, garnie extérieurement d'un parapet mince assez bas,
+crénelé à merlons arrondis, rarement quadrangulaires. Le chemin de
+ronde, même diminué de l'épaisseur du parapet, devait atteindre encore
+4 mètres ou 4m,50. Il courait sans interruption le long des quatre
+fronts; on y montait par des escaliers étroits, pratiqués dans la
+maçonnerie et détruits aujourd'hui. Point de fossé: pour défendre le
+pied du mur contre la pioche des sapeurs, on a tracé, à 3 mètres en
+avant, une chemise crénelée haute de 5 mètres ou environ. Toutes ces
+précautions étaient suffisantes contre la sape et l'escalade, mais les
+portes restaient comme autant de brèches béantes dans l'enceinte;
+c'était le point faible sur lequel l'attaque et la défense concentraient
+leurs efforts. Le fort d'Abydos avait deux portes, dont la principale
+était située dans un massif épais, à l'extrémité orientale du front est
+(Fig.26). Une coupure étroite A, barrée par de solides battants de
+bois, en marquait la place dans l'avant-mur. Par derrière, s'étendait
+une petite place d'armes B, à demi creusée dans l'épaisseur du mur, au
+fond de laquelle était pratiquée une seconde porte C, aussi resserrée
+que la première. Quand l'assaillant l'avait forcée sous la pluie de
+projectiles que les défenseurs, postés au haut des murailles, faisaient
+pleuvoir sur lui de face et des deux côtés, il n'était pas encore au
+coeur de la place; il traversait une cour oblongue D, resserrée entre
+les murs extérieurs et entre deux contreforts qui s'en détachaient à
+angle droit, et s'en allait briser à découvert une dernière poterne E,
+placée à dessein dans le recoin le plus incommode. Le principe qui
+présidait à la construction des portes était partout le même, mais les
+dispositions variaient au gré de l'ingénieur. A la porte sud-est
+d'Abydos (Fig.27), la place d'armes située entre les deux enceintes a
+été supprimée, et la cour est tout entière dans l'épaisseur du mur; à
+Kom-el-Ahmar, en face d'El-Kab (Fig.28), le massif de briques, an
+milieu duquel la porte est percée, fait saillie sur le front de défense.
+Des poternes, réservées en différents endroits, facilitaient les
+mouvements de la garnison et lui permettaient de multiplier les
+sorties.
+
+[Illustration: Fig. 25]
+[Illustration: Fig. 26]
+[Illustration: Fig. 27]
+[Illustration: Fig. 28]
+
+Le même tracé qu'on employait pour les forts isolés prévalait également
+pour les villes. Partout, à Héliopolis, à Sân, à Saïs, à Thèbes, ce sont
+des murs droits, sans tours ni bastions, formant des carrés ou des
+parallélogrammes allongés, sans fossés ni avancées; l'épaisseur des
+murs, qui varie entre 10 et 20 mètres, rendait ces précautions inutiles.
+Les portes, au moins les principales, avaient des jambages et un linteau
+en pierre, décorés de tableaux et de légendes; témoin celle d'Ombos, que
+Champollion vit encore en place et qui date du règne de Thoutmos III. La
+plus vieille et la mieux conservée des villes fortes d'Égypte, celle
+d'El-Kab, remonte probablement jusqu'à l'ancien Empire (Fig.29). Le Nil
+en a détruit une partie depuis quelques années; au commencement du
+siècle, elle formait un quadrilatère irrégulier, dont les grands côtés
+mesuraient 640 mètres et les petits environ un quart en moins. Le front
+sud présente la même disposition qu'au Kom-es-soultân, des panneaux où
+les lits de briques sont horizontaux, alternant avec d'autres panneaux
+où ils sont concaves. Sur les fronts nord et ouest, les lits sont
+ondulés régulièrement et sans interruption d'un bout à l'autre.
+L'épaisseur est de 11m,50, la hauteur moyenne de 9 mètres; des rampes
+larges et commodes mènent an chemin de ronde. Les portes sont placées
+irrégulièrement, une sur chacune des faces nord, est et ouest; la face
+méridionale n'en avait point. Elles sont trop mal conservées pour qu'on
+en reconnaisse le plan. L'enceinte renfermait une population
+considérable, mais inégalement répartie; le gros était concentré au nord
+et à l'ouest, où les fouilles ont découvert les restes d'un grand nombre
+de maisons. Les temples étaient rassemblés dans une enceinte carrée, qui
+avait le même centre que la première; c'était comme un réduit, où la
+garnison pouvait résister, longtemps après que le reste de la ville
+était aux mains des ennemis.
+
+[Illustration: Fig. 29]
+
+Le tracé à angle droit, excellent en plaine, n'était pas souvent
+applicable en pays accidenté; lorsque le point à fortifier était sur une
+colline, les ingénieurs égyptiens savaient adapter la ligne de défense
+au relief du terrain. A Kom-Ombo (Fig.30), les murs suivent exactement
+le contour de la butte isolée sur laquelle la ville était perchée, et
+présentaient à l'Orient un front hérissé de saillies irrégulières, dont
+le dessin rappelle grossièrement celui de nos bastions. A Koumméh et à
+Semnéh, en Nubie, à l'endroit où le Nil s'échappe des rochers de la
+seconde cataracte, les dispositions sont plus ingénieuses et témoignent
+d'une véritable habileté. Le roi Ousirtasen III avait fixé en cet
+endroit la frontière de l'Égypte; les forteresses qu'il y construisit
+devaient barrer la voie d'eau aux flottes des Nègres voisins. A Koumméh,
+sur la rive droite, la position était naturellement très forte
+(Fig.31). Sur une éminence bordée de rochers abrupts, on dessina un
+carré irrégulier de 60 mètres environ de côté; deux contreforts allongés
+dominent, l'un, an nord, les sentiers qui conduisent à la porte,
+l'autre, au sud, le cours du fleuve. L'avant-mur s'élève à 4 mètres en
+avant et suit fidèlement le mur principal, sauf en deux points, aux
+angles nord-ouest et sud-est, où il présente deux saillies en forme de
+bastion. Sur l'autre rive, à Semnéh, la position était moins bonne; le
+côté oriental était protégé par une ceinture de rochers qui descend à
+pic jusqu'au fleuve, mais les trois autres faces étaient à peu près nues
+(Fig.32). Un mur droit, haut de 15 mètres environ, fut établi le long
+du Nil; an contraire, les murs tournés vers la plaine montèrent
+jusqu'à la hauteur de 25 mètres et se hérissèrent de contreforts, longs
+de 15 mètres, épais de9 mètres à la base et de 4 mètres au sommet et
+disposés à intervalles irréguliers selon les besoins de la défense. Ces
+éperons, non garnis de parapets, tenaient lieu de tours: ils
+augmentaient la force du tracé, défendaient l'accès du chemin de ronde
+et battaient en flanc les soldats qui auraient voulu tenter une attaque
+de haute main contre l'enceinte continue. L'intervalle qui les sépare
+est calculé de manière que les archers puissent balayer de leurs flèches
+tout le terrain compris entre eux. Courtines et saillants sont en
+briques crues entremêlées de poutres couchées horizontalement dans la
+maçonnerie; la surface extérieure en est formée de deux parties, l'une à
+peu près verticale, l'autre inclinée de 160 degrés environ sur la
+première, ce qui rendait l'escalade sinon impossible, au moins fort
+difficile. Intérieurement tout l'espace compris dans l'enceinte avait
+été haussé presque jusqu'au niveau du chemin de ronde, en manière de
+terre-plein (Fig.33). Au dehors, l'avant-mur en pierres sèches était
+séparé du corps de la place par un fossé de 30 à 40 mètres de large; il
+épousait assez exactement le contour général et dominait la plaine de
+2 ou 3 mètres, selon les endroits; vers le nord, il était coupé par le
+chemin tournant qui descend en plaine. Ces dispositions, si habiles
+qu'elles fussent, n'empêchèrent point la place de succomber; une large
+brèche pratiquée an sud, entre les deux saillants les plus rapprochés du
+fleuve, marque le point d'attaque choisi par l'ennemi.
+
+[Illustration: Fig. 30]
+[Illustration: Fig. 31]
+[Illustration: Fig. 32]
+[Illustration: Fig. 33--Coupe du terre-plein, sur A B du plan
+précédent.]
+
+Les grandes guerres entreprises en Asie sous la XVIIIe dynastie
+révélèrent aux Égyptiens des formes nouvelles de fortifications. Les
+nomades de la Syrie méridionale avaient des fortins où ils se
+réfugiaient sous la menace de l'invasion (Fig.34). Les villes
+cananéennes et hittites, Ascalon, Dapour, Mérom, étaient entourées de
+murailles puissantes, le plus souvent en pierre et flanquées de tours
+(Fig.35); celles d'entre elles qui s'élevaient en plaine, comme
+Qodshou, étaient enveloppées d'un double fossé rempli d'eau (Fig.36).
+Les Pharaons transportèrent dans la vallée du Nil les types nouveaux,
+dont ils avaient éprouvé l'efficacité dans leurs campagnes. Dès les
+commencements de la XIXe dynastie, la frontière orientale du Delta, la
+plus faible de toutes, était couverte d'une ligne de forts analogues aux
+forts cananéens; non contents de prendre la chose, les Égyptiens avaient
+pris le mot et donnaient à ces tours de garde le nom sémitique de
+_magadîlou_. La brique ne parut plus dès lors assez solide, au moins
+pour les villes exposées aux incursions des peuplades asiatiques, et les
+murs d'Héliopolis, ceux de Memphis même, se revêtirent de pierre. Rien
+ne nous est resté jusqu'à présent de ces forteresses nouvelles, et nous
+en serions réduits à nous figurer, d'après les peintures, l'aspect
+qu'elles pouvaient avoir, si un caprice royal ne nous en avait laissé un
+modèle dans un des endroits où on s'attendait le moins à le rencontrer,
+dans la nécropole de Thèbes. Quand Ramsès III établit son temple
+funéraire (Fig.37 et 38), il voulut l'envelopper d'une enceinte à
+l'apparence militaire, en souvenir de ses victoires syriennes. Un
+avant-mur en pierre, crénelé, haut de 4 mètres en moyenne, court le long
+du flanc est; la porte est pratiquée an milieu, sous la protection d'un
+gros bastion quadrangulaire. Elle était large de 1 mètre, et flanquée de
+deux petits corps de garde oblongs, dont les terrasses s'élèvent
+d'environ 1m,50 au-dessus du rempart. Dès qu'on l'a franchie, on se
+trouve devant un véritable _Migdol_: deux corps de logis, embrassant une
+cour qui va se rétrécissant par ressauts, et réunis par un bâtiment à
+deux étages, percé d'une porte longue. Les faces orientales des tours
+sont assises sur un soubassement incliné en talus, haut de 5 mètres
+environ. Il était à deux fins: d'abord il augmentait la force de
+résistance du mur à l'endroit où on pouvait le saper, ensuite les
+projectiles qu'on jetait d'en haut, ricochant avec force sur
+l'inclinaison du plan, tenaient l'assaillant à distance. La hauteur
+totale est de 22 mètres, et la largeur de 25 mètres sur le devant; les
+portions situées sur le derrière, à droite et à gauche de la porte, ont
+été détruites dès l'antiquité. Les détails de l'ornementation sont
+adaptés au caractère moitié religieux, moitié triomphal de l'édifice; il
+n'est pas probable que les forteresses réelles fussent décorées de
+consoles et de bas-reliefs analogues à ceux qu'on voit sur les côtés de
+la place d'armes. Tel qu'il est, le _pavillon_ de Médinét-Habou est un
+exemple unique des perfectionnements que les Pharaons conquérants
+avaient apportés à l'architecture militaire.
+
+[Illustration: Fig. 34]
+[Illustration: Fig. 35--La ville de Dapour.]
+[Illustration: Fig. 36]
+[Illustration: Fig. 37--Plan du pavillon de Médinét-Habou.]
+[Illustration: Fig. 38]
+
+Passé le règne de Ramsès III, les documents nous font presque
+entièrement défaut. Vers la fin du XIe siècle avant notre ère, les
+grands prêtres d'Ammon réparèrent les murs de Thèbes, de Gébéléïn et
+d'El-Hibéh en face de Feshn. Le morcellement du pays sous les
+successeurs de Sheshonq obligea les princes des nomes à augmenter le
+nombre des places fortes; la campagne de Piónkhi, sur les bords du Nil,
+est une suite de sièges heureux. Rien, toutefois, ne nous autorise à
+penser que l'art de la fortification ait fait alors des progrès
+sensibles: quand les Pharaons grecs se substituèrent aux indigènes, ils
+le trouvèrent probablement tel que l'avaient constitué les ingénieurs de
+la XIXe et de la XXe dynastie.
+
+
+3.--LES TRAVAUX D'UTILITÉ PUBLIQUE.
+
+
+Un réseau permanent de routes est inutile dans un pays comme l'Égypte;
+le Nil y est le chemin naturel du commerce, et des sentiers courant
+entre les champs suffisent à la circulation des hommes, à la menée des
+bestiaux, au transport des denrées de village à village. Des bacs
+payants pour passer d'une rive à l'autre du fleuve, des gués partout où
+le peu de profondeur des eaux le permettait, des levées de terre jetées
+à demeure en travers des canaux, complétaient le système. Les ponts
+étaient rares; on n'en connaît jusqu'à présent qu'un seul sur le
+territoire égyptien, encore ne sait-on s'il était long ou court, en
+pierre ou en bois, supporté d'arches ou lancé d'une volée. Il
+franchissait, sous les murs mêmes de Zarou, le canal qui séparait le
+front oriental du Delta des régions désertes de l'Arabie Pétrée; une
+enceinte fortifiée en couvrait le débouché du côté de l'Asie (Fig.39).
+L'entretien des voies de communication, qui coûte si cher aux peuples
+modernes, entrait donc pour une très petite part dans la dépense des
+Pharaons; trois grands services restaient seuls à leur charge, celui des
+entrepôts, celui des irrigations, celui des mines et carrières.
+
+[Illustration: Fig. 39]
+
+Les impôts étaient perçus et les traitements des fonctionnaires payés en
+nature. On distribuait chaque mois aux ouvriers du blé, de l'huile et du
+vin, de quoi nourrir leur famille, et, du haut en has de l'échelle
+hiérarchique, chacun recevait en échange de son travail des bestiaux,
+des étoffes, des objets manufacturés, certaines quantités de cuivre ou
+de métaux précieux. Les employés du fisc devaient donc avoir à leur
+disposition de vastes magasins où serrer les parties rentrées de
+l'impôt. Chaque catégorie avait son quartier distinct, clos de murs et
+fourni de gardiens vigilants, larges étables pour les bêtes, celliers où
+les amphores étaient empilées en couches régulières ou pendues en ligne
+le long des murs, avec la date de la récolte écrite sur la panse
+(Fig.40), greniers en forme de four, où le grain était versé par une
+lucarne pratiquée dans le haut et sortait par une trappe ménagée près du
+sol (Fig.41). A Toukou, la Pithom de M. Naville, ce sont des chambres
+rectangulaires (Fig.42), de taille différente, jadis parquetées et sans
+communication l'une avec l'autre: le blé, introduit par le toit,
+suivait, pour ressortir, le chemin qu'il avait pris pour entrer. Au
+Ramesséum de Thèbes, des milliers d'ostraca et de tampons de jarres
+ramassés sur les lieux prouvent que les ruines en briques situées
+immédiatement derrière le temple renfermaient les celliers du dieu; les
+chambres sont de longs couloirs voûtés, accolés l'un à l'autre et
+surmontés autrefois d'une plate-forme unie (Fig.43). Philae, Ombos,
+Daphnae, la plupart des villes frontières du Delta possèdent des
+entrepôts de ce genre, et l'on en découvrira bien d'autres le jour où
+l'on s'avisera de les chercher sérieusement.
+
+[Illustration: Fig. 40]
+[Illustration: Fig. 41]
+[Illustration: Fig. 42]
+[Illustration: Fig. 43]
+
+
+Le régime des eaux ne s'est pas modifié sensiblement depuis l'antiquité.
+Quelques canaux ont été creusés, un plus grand nombre se sont bouchés
+par la négligence des maîtres du pays; mais les tracés et les méthodes
+de percement sont demeurés les mêmes. Elles n'exigent point de travaux
+d'art considérables. Partout où j'ai pu étudier les vestiges de canaux
+anciens, je n'ai relevé aucune trace de maçonnerie aux prises d'eau ou
+sur les points faibles du parcours. Ce sont de simples fossés à pic,
+larges de 6 à 20 mètres; les terres extraites pendant l'opération
+étaient rejetées à droite et à gauche, et formaient, au-dessus de la
+berge, des talus irréguliers de 2 à 4 mètres de haut. Ils marchent en
+ligne droite, mais sans obstination; le moindre mouvement de terrain les
+décide à dévier et à décrire des courbes immenses. Des digues, tirées
+capricieusement de la montagne au Nil, les coupent d'espace en espace et
+divisent la vallée en bassins, ou l'eau séjourne pendant les mois
+d'inondation. Elles sont d'ordinaire en terre, quelquefois en briques
+cuites, comme dans la province de Girgéh, très rarement en pierre de
+taille, comme cette digue de Koshéish que Mini construisit au début des
+temps, afin de détourner à l'orient la branche principale du Nil, et
+d'assainir l'emplacement où il fonda Memphis. Le réseau avait son
+origine près du Gebel-Silsiléh, et courait jusqu'à la mer sans s'écarter
+du fleuve, si ce n'est une fois près de Béni-Souef, pour jeter un de ses
+bras dans la direction du Fayoum. Il franchissait la montagne près
+d'Illahoun, par une gorge étroite et sinueuse, approfondie peut-être à
+main d'homme, et se ramifiant en patte d'oie; les eaux, après avoir
+arrosé le canton, s'écoulaient, les plus proches dans le Nil, par la
+route même qui les avait amenées; les autres, dans plusieurs lacs sans
+issue, dont le plus grand s'appelle aujourd'hui Birkét-Qéroun. S'il
+fallait en croire Hérodote, les choses ne se seraient point passées
+aussi simplement. Le roi Moeris aurait voulu établir au Fayoum un
+réservoir destiné à corriger les irrégularités de l'inondation; on
+l'appelait, d'après lui, le lac Moeris. La crue était-elle insuffisante?
+L'eau, emmagasinée dans ce bassin, puis relâchée au fur et à mesure que
+le besoin s'en faisait sentir, maintenait le niveau à hauteur convenable
+sur toute la moyenne Egypte et sur les régions occidentales du Delta.
+L'année d'après, si la crue s'annonçait trop forte, le Moeris en
+recevait le surplus et le gardait jusqu'au moment où le fleuve
+commençait à baisser. Deux pyramides, couronnées chacune d'un colosse
+assis, représentant le roi fondateur et sa femme, se dressaient au
+milieu du lac. Voilà le récit d'Hérodote: il a singulièrement embarrassé
+les ingénieurs et les géographes. Comment en effet trouver dans le
+Fayoum un emplacement convenable pour un bassin qui n'avait pas moins de
+quatre-vingt-dix milles de pourtour? La théorie la plus accréditée de
+nos jours est celle de Linant, d'après laquelle le Moeris aurait occupé
+une dépression de terrain le long de la chaîne libyque, entre Illahoun
+et Médinéh; mais les explorations les plus récentes ont montré que les
+digues assignées pour limites à ce prétendu réservoir sont modernes et
+n'ont peut-être pas deux siècles de durée. Je ne crois plus à
+l'existence du Moeris. Si Hérodote a jamais visité le Fayoum, cela a dû
+être pendant l'été, au temps du haut Nil, quand le pays entier offre
+l'aspect d'une véritable mer. Il a pris pour la berge d'un lac permanent
+les levées qui divisent les bassins et font communiquer les villes entre
+elles. Son récit, répété par les écrivains anciens, a été accepté par
+nos contemporains, et l'Egypte, qui n'en pouvait mais, a été gratifiée
+après coup d'une oeuvre gigantesque, dont l'exécution aurait été le
+vrai titre de gloire de ses ingénieurs, si elle avait jamais existé. Les
+seuls travaux qu'ils aient entrepris en ce genre ont de moindres
+prétentions; ce sont des barrages en pierre élevés à l'entrée de
+plusieurs des Ouadys qui descendent des montagnes jusque dans la vallée.
+L'un des plus importants a été signalé en 1885 par le docteur
+Schweinfurth, à sept kilomètres au sud-est des bains d'Hélouan, au
+débouché de l'Ouady Guerraouî (Fig.44).
+
+[Illustration: Fig. 44]
+
+Il servait à deux fins, d'abord à emmagasiner de l'eau pour les ouvriers
+qui exploitaient les carrières d'albâtre cristallin d'où sont sortis les
+blocs les plus grands des pyramides de Gizéh, puis à retenir les
+torrents qui se forment parfois dans le désert à la suite des pluies de
+l'hiver et du printemps. Le ravin qu'il fermait a soixante-six mètres de
+large et douze ou quinze, mètres de hauteur moyenne. Trois couches
+successives d'une épaisseur totale de quarante-cinq mètres avaient été
+jugées suffisantes: en aval, une masse d'argile et de débris tirés des
+berges (A), puis un amas de gros blocs calcaires, enfin un mur de pierre
+de taille, dont les assises, disposées en retraite l'une sur l'autre,
+simulaient une sorte d'escalier monumental (B). Trente-deux degrés
+subsistent encore, sur trente-cinq qu'il y avait primitivement, et un
+quart environ du barrage s'est maintenu dans le voisinage de chacune des
+berges; le torrent a balayé la partie du milieu (Fig.45). Une digue
+analogue avait transformé le fond de l'Ouady Gennéh en un petit lac ou
+les mineurs du Sinaï venaient s'approvisionner d'eau. La plupart des
+localités d'où l'Égypte tirait ses métaux et ses pierres de choix
+étaient d'accès malaisé et n'auraient été d'aucun profit, si on n'avait
+eu soin d'en faciliter les avenues et d'en rendre le séjour moins
+insupportable par des travaux de ce genre. Pour aller chercher le
+diorite et le granit gris de l'Ouady Hammamât, les Pharaons avaient
+jalonné la route de citernes taillées dans le roc. Quelques maigres
+sources, captées habilement et recueillies dans des réservoirs, avaient
+permis d'établir des villages entiers d'ouvriers aux carrières et aux
+mines d'or ou d'émeraude des bords de la mer Rouge; des centaines
+d'engagés volontaires, d'esclaves ou de criminels condamnés par les
+tribunaux y vivaient misérablement, sous le bâton d'une dizaine de chefs
+de corvée, et sous la surveillance brutale d'une compagnie de soldats
+mercenaires, libyens ou nègres. La moindre révolution en Egypte, une
+guerre malheureuse, un changement de règne troublé, compromettait
+l'existence factice de ces établissements: les ouvriers désertaient, les
+Bédouins harcelaient la colonie, les garde-chiourme s'impatientaient et
+rentraient dans la vallée du Nil, et l'exploitation cessait de se faire
+régulièrement. Aussi, les pierres de choix qu'on ne trouvait qu'au
+désert, le diorite, le basalte, le granit noir, le porphyre, les brèches
+vertes ou jaunes, n'étaient-elles pas d'usage fréquent en architecture;
+comme il fallait mettre sur pied, pour les avoir, de véritables
+expéditions de soldats et d'ouvriers, on les réservait aux sarcophages
+et aux statues de prix. Les carrières de calcaire, de grès, d'albâtre,
+de granit rose, qui ont fourni les matériaux des temples et des
+monuments funéraires, étaient toutes dans la vallée et d'abord facile.
+Quand la veine qu'on avait résolu d'attaquer courait dans une des
+couches basses de la montagne, on y creusait des couloirs et des
+chambres qui s'enfoncent parfois assez loin. Des piliers carrés, ménagés
+d'espace en espace, soutenaient le plafond, et des stèles, gravées aux
+endroits les plus apparents, apprenaient à la postérité le nom du roi et
+des ingénieurs qui avaient commencé ou repris les travaux. Plusieurs de
+ces carrières épuisées ou abandonnées ont été transformées en chapelles;
+ainsi le Spéos-Artemidos, que Thoutmos III et Séti Ier consacrèrent à la
+déesse locale Pakhit. Les plus importantes de celles qui donnaient le
+calcaire sont à Tourah et à Massarah, presque en face de Memphis. La
+pierre en était très recherchée des sculpteurs et des architectes; elle
+se prête merveilleusement à toutes les délicatesses du ciseau, durcit à
+l'air et se revêt d'une patine dont les tons crémeux reposent l'oeil.
+Les gisements de grès les plus vastes étaient à Silsilis (Fig.46), et
+on les exploitait à ciel ouvert. Ils offrent des escarpements de quinze
+à seize mètres, quelquefois dressés à pic dans toute leur hauteur,
+quelquefois divisés en étages où l'on arrive au moyen d'escaliers à
+peine assez larges pour un seul homme. Les parois en sont couvertes de
+stries parallèles, tantôt horizontales, tantôt inclinées alternativement
+de gauche à droite ou de droite à gauche, de manière à former des lignes
+de chevrons très obtus, et serrées, comme en un cadre rectangulaire,
+entre des rainures larges de trois ou quatre centimètres, longues de
+deux ou même de trois mètres; ce sont les cicatrices de l'outil antique,
+et elles nous montrent comment les Égyptiens s'y prenaient pour détacher
+les blocs. On les dessinait sur place à l'encre rouge, quelquefois en la
+forme qu'ils devaient avoir dans l'édifice projeté; les membres de la
+commission d'Égypte copièrent dans les carrières du Gebel Abou-Fôdah les
+épures et la mise au carreau de plusieurs chapiteaux, un lotiforme, les
+autres à tête d'Hathor (Fig.47). Ce premier travail achevé, on séparait
+les faces verticales à l'aide d'un long ciseau en fer qu'on enfonçait
+perpendiculairement ou obliquement à grands coups de maillet; pour
+détacher les faces horizontales, on se servait uniquement de coins en
+bois ou en bronze, disposés dans le sens des couches de la montagne. Les
+blocs recevaient souvent une première façon sur le lit; on voit à Syène
+un obélisque de granit, à Tehnéh des fûts de colonne à demi dégagés. Le
+transport s'opérait de diverses manières. A Syène, à Silsilis, au Gebel
+Sheikh Haridi, au Gebel Abou-Fôdah, les carrières sont baignées
+littéralement par les flots du Nil et la pierre descend presque
+directement de sa place aux chalands. A Kasr-es-Sayad, à Tourah, dans
+les localités éloignées de la rive, des canaux creusés exprès amenaient
+les barques jusqu'au pied de la montagne. Où l'on devait renoncer au
+transport par eau, la pierre était chargée sur des traîneaux tirés par
+des boeufs (Fig.48), ou cheminait jusqu'à destination à bras d'homme et
+sur des rouleaux.
+
+[Illustration: Fig. 45]
+[Illustration: Fig. 46]
+[Illustration: Fig. 47]
+[Illustration: Fig. 48]
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+
+L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE
+
+
+La brique fait presque tous les frais de l'architecture civile et
+militaire; elle ne joue qu'un rôle secondaire dans l'architecture
+religieuse. Les Pharaons avaient l'ambition d'élever aux dieux des
+demeures éternelles, et la pierre seule leur paraissait assez durable
+pour résister aux attaques des hommes et du temps.
+
+
+1.--MATÉRIAUX ET ÉLÉMENTS DE LA CONSTRUCTION.
+
+
+C'est un préjugé de croire que les Egyptiens ne mettaient en oeuvre que
+des blocs de dimensions considérables. La grosseur de leurs matériaux
+variait beaucoup selon l'usage auquel ils les destinaient. Les
+architraves, les fûts de colonnes, les linteaux et les montants de porte
+atteignaient quelquefois des dimensions considérables. Les architraves
+les plus longues que l'on connaisse, celles qui recouvrent l'allée
+centrale de la salle hypostyle à Karnak, ont en moyenne 9m,20; elles
+représentent chacune une masse de 31 mètres cubes et un poids de 65,000
+kilogrammes environ. D'ordinaire, les blocs ne sont pas beaucoup plus
+forts que ceux dont on se sert aujourd'hui en France; la hauteur en est
+de 0m,80 à 1m,20, la longueur de 1 mètre à 2m,50, l'épaisseur de 0m,50 à
+1m,80.
+
+Quelques temples sont en une seule sorte de pierre; le plus souvent, les
+matériaux d'espèce différente sont juxtaposés à proportions inégales.
+Ainsi, le gros oeuvre des temples d'Abydos est un calcaire très fin; les
+colonnes, les architraves, les montants et les linteaux des portes,
+toutes les parties où l'on craignait que le calcaire n'eût pas une force
+de résistance suffisante, sont en grès dans l'édifice de Séti Ier, en
+grès, en granit ou en albâtre dans celui de Ramsès II. A Karnak, à
+Louxor, à Tanis, à Memphis, on remarque des mélanges analogues; au
+Ramesséum et dans quelques temples de Nubie, les colonnes reposent sur
+des massifs de briques crues. La pierre à pied d'oeuvre, les ouvriers
+la taillaient avec plus ou moins de soin, selon qu'elle devait occuper
+telle ou telle position. Quand les murs étaient de médiocre épaisseur,
+comme c'est généralement le cas des murs de refend, on la parait
+exactement sur toutes les faces. Lorsqu'ils étaient épais, les blocs du
+noyau étaient dégrossis de manière à rappeler le plus possible la forme
+cubique et à s'empiler les uns sur les autres sans trop de difficulté,
+sauf à combler les vides avec des éclats plus petits, du caillou, du
+ciment; on coupait ceux du parement avec soin sur la face destinée à
+être vue, on dressait les joints aux deux tiers ou aux trois quarts de
+la longueur, et on piquait simplement le reste de la queue. Les pièces
+les plus fortes étaient réservées aux parties basses des édifices, et
+cette précaution était d'autant plus nécessaire que les architectes
+d'époque pharaonique ne descendaient pas les fondations des temples
+beaucoup plus qu'ils ne faisaient celles des maisons. A Karnak, elles ne
+s'enfoncent guère qu'à 2 ou 3 mètres; à Louxor, dans la partie qui borde
+le fleuve, trois assises d'environ 0m,80 de haut chacune forment un
+patin gigantesque sur lequel reposent les murs; au Ramesséum, la couche
+de briques sèches sur laquelle pose la colonnade ne paraît pas avoir
+plus de 2 mètres; ce sont là des profondeurs insignifiantes, mais
+l'expérience des siècles a prouvé qu'elles suffisaient. L'humus compact
+et dur qui compose partout le sol de la vallée subit chaque année, au
+moment du retrait des eaux, une contraction qui le rend à peu près
+incompressible; le poids des maçonneries, augmentant graduellement au
+cours de la construction, lui fait bientôt atteindre le maximum de
+tassement et achève d'assurer à l'édifice une assiette solide. Partout
+où j'ai mis au jour le pied des murs, j'ai constaté qu'ils n'avaient pas
+bougé.
+
+Le système de construction des anciens Égyptiens ressemble par bien des
+points à celui des Grecs. Les pierres y sont souvent posées à joint vif,
+sans lien d'aucune sorte, et le maçon se fie au poids propre des
+matériaux pour les tenir en place. Parfois elles sont attachées par des
+crampons en métal, ou, comme dans le temple de Séti Ier à Abydos, par
+des queues d'aronde en bois de sycomore au cartouche du roi fondateur.
+D'ordinaire, elles sont comme soudées les unes aux autres par des
+couches de mortier plus ou moins épaisses. Tous les mortiers dont j'ai
+recueilli les échantillons sont jusqu'à présent de trois sortes: les
+uns, blancs et réduits aisément en poudre impalpable, ne contiennent que
+de la chaux; les autres, gris et rudes au toucher, sont mêlés de chaux
+et de sable; les autres doivent leur aspect rougeâtre à la poudre de
+brique pilée dont ils sont pénétrés. Grâce à l'emploi judicieux de ces
+procédés divers, les Égyptiens ont su, quand ils le voulaient,
+appareiller aussi bien que les Grecs des assises régulières, à blocs
+égaux, à joints verticaux symétriquement alternés; s'ils ne l'ont pas
+toujours fait, cela tient surtout à l'imperfection des moyens mécaniques
+dont ils disposaient. Les murs d'enceinte, les murs de refend, ceux des
+façades secondaires étaient perpendiculaires au sol; on se servait pour
+élever les matériaux d'une chèvre grossière plantée sur la crête. Les
+murs des pylônes, ceux des façades principales, parfois même ceux des
+façades secondaires étaient en talus, selon des pentes variables au gré
+de l'architecte; on établissait pour les construire des plans inclinés,
+dont les rampes s'allongeaient à mesure que montait le monument. Les
+deux méthodes étaient également dangereuses; si soigneusement qu'on
+enveloppât les blocs, ils couraient le risque de perdre en chemin leurs
+arêtes et leurs angles, ou même de se briser en éclats. Il fallait
+presque toujours les retoucher, et le désir d'avoir le moins de déchet
+possible portait l'ouvrier à leur prêter des coupes anormales (Fig.49).
+On retaillait en biseau une des faces latérales, et le joint, au lieu
+d'être vertical, s'inclinait sur le lit. Si la pierre n'avait plus la
+hauteur ou la largeur voulue, on rachetait la différence au moyen d'une
+dalle complémentaire. Parfois même, on laissait subsister une saillie,
+qui s'emboîtait, pour ainsi dire, dans un creux correspondant, ménagé à
+l'assise supérieure ou inférieure. Ce qui n'était d'abord qu'accident
+devenait bientôt négligence. Les maçons, qui avaient hissé par
+inadvertance un bloc trop gros, ne se souciaient pas de le redescendre,
+et se tiraient d'affaire avec l'un des expédients dont je viens de
+parler. L'architecte ne surveillait pas assez attentivement la taille et
+la pose des pierres. Il souffrait que les assises n'eussent pas toutes
+la même hauteur, et que les joints verticaux de deux ou trois d'entre
+elles fussent dans un même prolongement. Le gros oeuvre achevé, on
+ravalait la pierre, on reprenait les joints, on les noyait sous une
+couche de ciment ou de stuc, coloré à la teinte de l'ensemble, et qui
+dissimulait les fautes du premier travail. Les murs ne se terminent
+presque jamais en arête vive. Ils sont comme cernés d'un tore autour
+duquel court un ruban sculpté, et couronnés soit de la gorge évasée que
+surmonte une bande plate (Fig.50), soit, comme à Semnéh, d'une corniche
+carrée, soit, comme à Médinét-Habou, d'une ligne de créneaux. Ainsi
+encadrés, on dirait autant de panneaux unis, levés chacun sur un seul
+bloc, sans saillies et presque sans ouvertures. Les fenêtres, toujours
+très rares, ne sont que de simples soupiraux, destinés à éclairer des
+escaliers comme au second pylône d'Harmhabi, à Karnak, ou à recevoir des
+pièces de charpente décorative les jours de fête. Les portes ne
+présentent que peu de relief sur le corps de l'édifice (Fig.51), sauf
+le cas où le linteau est surhaussé de la gorge et de la plate-bande.
+Seul, le pavillon de Médinét-Habou possède des fenêtres réelles; mais il
+était construit sur le plan d'une forteresse et ne doit être rangé qu'à
+titre d'exception parmi les monuments religieux.
+
+[Illustration: Fig. 49]
+[Illustration: Fig. 50]
+[Illustration: Fig. 51]
+
+Le sol des cours et des salles était revêtu de dalles rectangulaires
+assez régulièrement ajustées, sauf dans l'intervalle des colonnes où,
+désespérant de raccorder à l'ensemble les lignes courbes de la base, les
+architectes ont accumulé des fragments de petite dimension sans ordre ni
+méthode (Fig.52). Au contraire de ce qu'ils pratiquaient pour les
+maisons, ils n'ont presque jamais employé la voûte dans les temples. On
+ne la rencontre guère qu'à Déir-el-Baharî et dans les sept sanctuaires
+parallèles d'Abydos, encore est-elle obtenue par encorbellement. La
+courbe en est dessinée dans trois ou quatre assises horizontales,
+placées en porte à faux l'une au-dessus de l'autre, puis évidées au
+ciseau, suivant une ligne continue (Fig.53). La couverture ordinaire
+consiste en dalles plates juxtaposées. Quand les vides entre les murs ne
+sont pas trop considérables, elle les franchit d'une seule volée; sinon,
+on l'étayait de supports d'autant plus multipliés que l'espace à couvrir
+est plus étendu. Ils étaient alors reliés par d'immenses poutres en
+pierre, les architraves, sur lesquelles s'appuient les dalles dont le
+toit se compose.
+
+[Illustration: Fig. 52]
+[Illustration: Fig. 53]
+
+Les supports sont de deux types différents: le pilier et la colonne. On
+en connaît d'un seul bloc. Les piliers du temple du Sphinx, les plus
+anciens qui aient été découverts jusqu'à présent, ont 5 mètres de
+hauteur sur 1m,40 de côté. Des colonnes en granit rose, éparses au
+milieu des ruines d'Alexandrie, de Bubaste, de Memphis, et qui remontent
+aux règnes d'Harmhabi et de Ramsès II, mesurent 6 et 8 mètres d'une même
+venue. Ce n'est là qu'une exception. Colonnes et piliers sont bâtis en
+assises souvent inégales et irrégulières, comme celles des murailles
+environnantes. Les grandes colonnes de Louxor ne sont pleines qu'au
+tiers du diamètre: elles ont un noyau de ciment jaunâtre, qui n'a plus
+de consistance et tombe en poudre sous les doigts. Le chapiteau de la
+colonne de Taharqou, à Karnak, contient trois assises hautes chacune
+d'environ 0m,123. La dernière, la plus saillante, se compose de
+vingt-six pierres, dont les joints verticaux tendent au centre, et qui
+ne sont maintenues en place que par le poids du dé superposé. Les mêmes
+négligences que nous avons signalées dans l'appareil des murs, on les
+retrouve toutes dans celui des colonnes.
+
+Le pilier quadrangulaire, à côtés parallèles ou légèrement inclinés, le
+plus souvent sans base ni chapiteau, est fréquent dans les tombes de
+l'ancien Empire. Il apparaît encore à Médinét-Habou, dans le temple de
+Thoutmos III, ou à Karnak, dans ce qu'on appelle le promenoir. Les faces
+en sont souvent habillées de tableaux peints ou de légendes, et la face
+extérieure reçoit un motif spécial de décoration: des tiges de lotus ou
+de papyrus en saillie, sur les piliers-stèles de Karnak, une tête
+d'Hathor coiffée du sistre, au petit spéos d'Ibsamboul (Fig.54), une
+figure debout, Osiris dans la première cour de Médinét-Habou, Bîsou à
+Dendérah et au Gebel-Barkal. A Karnak, dans l'édifice construit
+probablement par Harmhabi avec les débris d'un sanctuaire d'Amenhotpou
+II, le pilier est surmonté d'une gorge qu'un mince abaque séparé de
+l'architrave (Fig.55). Abattant les quatre angles, on le transforme en
+un prisme octogonal; puis, abattant les huit angles nouveaux, en un
+prisme à seize pans. C'est le type de certains piliers des tombeaux
+d'Assouân et de Beni-Hassan; du promenoir de Thoutmos III, à Karnak
+(Fig.56), et des chapelles de Déir-el-Baharî. A côté de ces formes
+régulièrement déduites on en remarque dont la dérivation est
+irrégulière, à six pans, à douze, à quinze, à vingt, ou qui aboutissent
+presque au cercle parfait. Les piliers du portique d'Osiris à Abydos
+sont au terme de la série; le corps en offre une section curviligne
+à peine interrompue par une bande lisse aux deux extrémités d'un même
+diamètre. Le plus souvent les pans se creusent légèrement en cannelures;
+parfois, comme à Kalabshéh, les cannelures sont divisées en quatre
+groupes de cinq par autant de bandes (Fig.57). Le pilier polygonal a
+toujours un socle large et bas, arrondi en disque. A El-Kab, il porte
+une tête d'Hathor appliquée à la face antérieure (Fig.58). Presque
+partout ailleurs, il est surmonté d'un simple tailloir carré qui le
+réunit à l'architrave. Ainsi constitué, il présente un air de famille
+avec la colonne dorique, et l'on comprend que Jomard et Champollion ont
+pu lui donner, dans l'enthousiasme de la découverte, le nom peu justifié
+de _dorique primitif_.
+
+[Illustration: Fig. 54]
+[Illustration: Fig. 55]
+[Illustration: Fig. 56]
+[Illustration: Fig. 57]
+[Illustration: Fig. 58]
+
+La colonne ne repose pas immédiatement sur le sol. Elle est toujours
+pourvue d'un socle analogue à celui du pilier polygonal, au profil
+tantôt droit, tantôt légèrement arrondi, nu ou sans autre ornement
+qu'une ligne d'hiéroglyphes. Les formes principales se ramènent à trois
+types: 1° la colonne à chapiteau en campane; 2° la colonne à chapiteau
+en bouton de lotus; 3° la colonne hathorique.
+
+1° _Colonne à chapiteau campaniforme_.--D'ordinaire, le fût est lisse ou
+simplement gravé d'écriture et de bas-reliefs. Quelquefois pourtant,
+ainsi à Médamout, il est composé de six grandes et de six petites
+colonnettes alternées. Aux temps pharaoniques, il s'arrondit, par le
+bas, en bulbe décoré de triangles curvilignes enchevêtrés, simulant de
+larges feuilles; la courbe est alors calculée de telle sorte que le
+diamètre inférieur soit sensiblement égal au diamètre supérieur. A
+l'époque ptolémaïque, le bulbe disparaît souvent, probablement sous
+l'influence des idées grecques: les colonnes qui bordent la première
+cour du temple d'Edfou s'enlèvent d'aplomb sur leur socle. Le fût subit
+toujours une diminution de la base au sommet. Il se termine par trois ou
+cinq plates-bandes superposées. A Médamout, où il est fasciculé,
+l'architecte a pensé sans doute qu'une seule attache au sommet
+paraîtrait insuffisante à maintenir les douze colonnettes, et il a
+indiqué deux autres anneaux de plates-bandes à intervalles réguliers. Le
+chapiteau, évasé en forme de cloche, est garni à la naissance d'une
+rangée de feuilles, semblables à celles de la base, et sur lesquelles
+s'implantent des tiges de lotus et de papyrus en fleurs et en boutons.
+La hauteur et la saillie sur le nu de la colonne varient au gré de
+l'architecte. A Louxor, les campanes ont 3m,50 de diamètre à la gorge,
+5m,50 à la partie supérieure, et une hauteur de 3m,50; à Karnak, dans la
+salle hypostyle, la hauteur est de 3m,75 et le plus grand diamètre de
+21 pieds. Un de cubique surmonte le tout. Il est assez peu élevé et
+presque entièrement masqué par la courbure du chapiteau; rarement, comme
+au petit temple de Dendérah, il s'élève et reçoit sur chaque face une
+figure du dieu Bîsou (Fig.59).
+
+[Illustration: Fig. 59]
+
+La colonne à chapiteau campaniforme (Fig.60) se rencontre de préférence
+dans la travée centrale des salles hypostyles, à Karnak, au Ramesséum, à
+Louxor; mais elle n'est pas restreinte à cet emploi, et on la voit dans
+les portiques, à Médinét-Habou, à Edfou, à Philae. Le promenoir de
+Thoutmos III, à Karnak, en renferme une variété des plus curieuses
+(Fig.61): la campane est retournée, et la partie amincie du fût
+s'enfonce dans le socle, tandis que la partie la plus large se soude à
+l'évasement du chapiteau. Cet arrangement disgracieux n'eut pas de
+succès; on n'en trouve aucune trace hors du promenoir. D'autres
+innovations furent plus heureuses, celles surtout qui permirent aux
+artistes de grouper autour de la campane des éléments empruntés à la
+flore du pays. C'est d'abord, à Soleb, à Sesébî, à Bubaste, à Memphis,
+une bordure de palmes plantées droites sur les bandes plates et dont la
+tête se courbe sous le poids de l'abaque (Fig.62). Plus tard, aux
+approches de l'époque ptolémaïque, des régimes de dattes (Fig.63) et
+des lotus entr'ouverts vinrent s'ajouter aux branches de palmier. Sous
+les Ptolémées et sous les Césars, le chapiteau finit par devenir une
+véritable corbeille de fleurs et de feuilles étalées régulièrement et
+peintes des couleurs les plus vives (Fig.64). A Edfou, à Ombos, à
+Philae, on dirait que le constructeur s'est juré de ne pas répéter deux
+fois une même coupe de chapiteau d'un même côté du portique.
+
+[Illustration: Fig. 60]
+[Illustration: Fig. 61]
+[Illustration: Fig. 62]
+[Illustration: Fig. 63]
+[Illustration: Fig. 64]
+
+2° _Colonne à chapiteau lotiforme_.--Elle représentait peut-être à
+l'origine un faisceau de tiges de lotus dont les boutons, serrés au cou
+par un lien, se réunissent en bouquet pour former le chapiteau. La
+colonne de Beni-Hassan comporte quatre tiges arrondies (Fig.65). Celles
+du labyrinthe, celles du promenoir de Thoutmos III, celles de Médamout
+en ont huit qui présentent à la surface une arête saillante (Fig.66).
+Le pied est bulbeux et paré de feuilles triangulaires. La gorge est
+entourée de trois ou de cinq anneaux. Une moulure, composée de trois
+bandes verticales accolées, descend du dernier de ces anneaux dans
+l'intervalle de deux tiges; c'est comme une frange qui garnit le haut de
+la colonne. Une surface aussi accidentée ne prêtait guère à la
+décoration hiéroglyphique; aussi en arriva-t-on progressivement à
+supprimer toutes les saillies et à lisser le pourtour du fût. Dans la
+salle hypostyle de Gournah, il est divisé en trois segments: celui du
+milieu est uni et chargé de sculptures, celui du haut et celui du bas
+sont encore fasciculés. Au temple de Khonsou, dans les bas côtés de la
+salle hypostyle de Karnak, sous le portique de Médinét-Habou, le fût est
+entièrement lisse; seulement la frange subsiste sous les anneaux, et une
+arête légère ménagée de trois en trois bandes rappelle l'existence des
+tiges (Fig.67). Le chapiteau se dégrade de la même manière. A
+Beni-Hassan, il est fasciculé nettement dans toute sa hauteur. Au
+promenoir de Thoutmos III, à Louxor, à Médamout, un cercle de petites
+feuilles pointues et de cannelures règne autour de la base et amoindrit
+l'effet: ce n'est plus guère qu'un cône tronqué et côtelé. Dans la salle
+hypostyle de Karnak, à Abydos, au Ramesséum, à Médinét-Habou, des
+ornements de nature diverse, feuilles triangulaires, légendes
+hiéroglyphiques, bandes de cartouches flanqués d'uraeus, remplacent les
+côtes et se partagent l'espace conquis. L'abaque ne se dissimule pas
+comme dans la colonne campaniforme: il déborde hardiment et reçoit la
+légende du roi fondateur.
+
+[Illustration: Fig. 65]
+[Illustration: Fig. 66]
+[Illustration: Fig. 67--Colonne des bas côtés de la salle hypostyle
+à Karnak.]
+
+3º _La colonne hathorique_.--On en a des exemples aux temps anciens,
+dans le temple de Déir-el-Baharî; mais c'est par les monuments d'époque
+ptolémaïque, par Contra-Latopolis, par Philae, par Dendérah surtout,
+qu'on la connaît le mieux. Le fût et la base ne présentent aucun
+caractère spécial: c'est le fût et la base de la colonne campaniforme.
+Le chapiteau a deux étages. Au plus bas, un bloc carré, sur chaque face
+duquel une tête de femme, à oreilles pointues de génisse, se détache, en
+haut relief; la coiffure, maintenue sur le front par trois bandelettes
+verticales, passe derrière les oreilles et tombe le long du cou. Chaque
+tête porte une corniche cannelée, sur laquelle s'élève un naos encadré
+entre deux volutes; un mince dé carré couronne le tout (Fig.68). La
+colonne a donc pour chapiteau quatre têtes d'Hathor. Aperçue de loin,
+elle rappelle immédiatement à l'esprit un des sistres que les
+bas-reliefs nous montrent entre les mains des reines et des déesses.
+C'est un sistre en effet, mais où les proportions normales des diverses
+parties ne sont pas observées: le manche est gigantesque, tandis que la
+moitié supérieure de l'instrument est réduite outre mesure. Ce motif
+plut tellement qu'on n'hésita pas à le combiner avec des éléments
+empruntés à d'autres ordres. Les quatre têtes d'Hathor, mises par-dessus
+un chapiteau campaniforme, fournirent le type composite que Nectanébo
+employa au pavillon de Philae (Fig.69). Je ne saurais dire que le
+mélange soit très satisfaisant: vue en place, la colonne est moins
+disgracieuse qu'on ne serait tenté de le croire d'après les gravures.
+
+[Illustration: Fig. 68]
+[Illustration: Fig. 69]
+
+Les supports ne sont pas soumis à des règles fixes de proportions et
+d'agencement. L'architecte pouvait attribuer, si cela lui plaisait, une
+hauteur égale à des supports de diamètre très différent, et en dessiner
+chacun des éléments à l'échelle qui lui convenait le mieux, sans autre
+souci que d'une certaine harmonie générale: les dimensions du chapiteau
+n'étaient pas en rapport immuable avec celles du fût, et la hauteur du
+fût ne dépendait nullement du diamètre de la colonne. A Karnak, les
+colonnes campaniformes de la salle hypostyle ont 3 mètres de haut pour
+le chapiteau, un peu moins de 17 pour le fût, 3m,57 de diamètre
+inférieur; à Louxor, 3m,50 pour le chapiteau, 15 pour le fût, 3m,45 au
+bulbe; au Ramesséum, 11 mètres pour le chapiteau et pour le fût et
+2 mètres au bulbe. L'étude des colonnes lotiformes nous amène à des
+résultats semblables. A Karnak, sur les bas côtés de la salle hypostyle,
+elles ont 3 mètres de haut pour le chapiteau, 10 pour le fût, 2m,08 de
+diamètre sur le socle; au Ramesséum, 1m,70 pour le chapiteau, 7m,50 pour
+le fût, 1m,78 de diamètre sur le socle. Même irrégularité dans la
+disposition des architraves: rien n'en détermine l'élévation que le
+caprice du maître ou les nécessités de la construction. Même
+irrégularité dans les entre-colonnements: non seulement la largeur en
+diffère beaucoup de temple à temple et de chambre à chambre, mais
+parfois, comme dans la première cour de Médinét-Habou, ils sont inégaux
+pour un même portique. Voilà pour les types employés séparément. Quand
+on les associait dans un seul édifice, on ne s'astreignait pas à leur
+donner des proportions fixes par rapport l'un à l'autre.
+
+Dans la salle hypostyle de Karnak les colonnes à campanes soutiennent la
+travée la plus haute, et les colonnes en bouton de lotus sont reléguées
+aux bas côtés (Fig.70). Il y a des salles du temple de Khonsou, où
+c'est la colonne lotiforme qui est la plus élevée, d'autres où c'est la
+colonne campaniforme. A Médamout, lotiformes et campaniformes ont
+partout la même hauteur dans ce qui subsiste de l'édifice. L'Égypte n'a
+jamais eu d'ordres définis comme en a possédé la Grèce. Elle a essayé
+toutes les combinaisons auxquelles se prêtaient les éléments de la
+colonne, sans jamais en chiffrer aucune avec assez de précision pour
+qu'étant donné un des membres, on puisse en déduire, même
+approximativement, les dimensions de tous les autres.
+
+[Illustration: Fig. 70--Coupe de la salle hypostyle de Karnak pour
+montrer l'agencement des deux ordres campaniforme et lotiforme.]
+
+
+2.--LE TEMPLE.
+
+
+La plupart des sanctuaires célèbres, Dendérah, Edfou, Abydos, avaient
+été fondés avant Minì par les _serviteurs d'Hor_; mais, vieillis ou
+ruinés au cours des âges, ils avaient été restaurés, remaniés,
+reconstruits l'un après l'autre sur des devis nouveaux. Nul débris ne
+nous est resté de l'appareil primitif pour nous montrer ce que
+l'architecture égyptienne était à ses commencements. Les temples
+funéraires bâtis par les rois de la IVe dynastie ont laissé plus de
+traces. Celui de la seconde pyramide, à Gizéh, était assez bien conservé
+encore dans les premières années du XVIIIe siècle, pour que de Maillet y
+ait vu quatre gros piliers debout. La destruction est à peu près
+complète aujourd'hui; mais cette perte a été compensée, vers 1853, par
+la découverte d'un temple situé à quarante mètres environ au sud du
+Sphinx (Fig.71). La façade ne paraît pas, cachée qu'elle est sous le
+sable; l'extérieur seul a été déblayé en partie. Le noyau de la
+maçonnerie est en calcaire fin de Tourah. Le revêtement, les piliers,
+les architraves, la couverture, étaient en blocs d'albâtre ou de granit
+gigantesques. Le plan est des plus simples. Au centre (A), une grande
+salle en forme de T, ornée de seize piliers carrés, hauts de cinq
+mètres; à l'angle nord-ouest, un couloir étroit, en plan incliné (B) par
+lequel on pénètre aujourd'hui dans l'édifice; à l'angle sud-ouest, un
+retrait qui contient six niches superposées deux à deux (C). Une galerie
+oblongue (D), ouverte à chaque extrémité sur un cabinet rectangulaire
+enseveli sous les décombres (E, E), complète cet ensemble. Point de
+porte monumentale, point de fenêtre, et le corridor d'entrée était trop
+long pour amener la lumière; elle ne pénétrait que par des fentes
+obliques ménagées dans la couverture, et dont les traces sont visibles
+encore à la crête des murs (e, e), de chaque côté de la pièce
+principale. Inscriptions, bas-reliefs, peintures, ce qu'on est habitué à
+rencontrer partout en Egypte manque là, et pourtant ces murailles nues
+produisent sur le spectateur un effet aussi puissant que les temples les
+mieux décorés de Thèbes. L'architecte est arrivé à la grandeur et
+presque au sublime rien qu'avec des blocs de granit et d'albâtre
+ajustés, par la pureté des lignes et par l'exactitude des proportions.
+
+[Illustration: Fig. 71]
+
+Quelques ruines éparses en Nubie, au Fayoum, au Sinaï, ne nous
+permettent pas de décider si les temples de la XIIe dynastie méritaient
+les éloges que leur prodiguent les inscriptions contemporaines. Ceux des
+rois thébains, des Ptolémées, des Césars, subsistent encore, plusieurs
+intacts, presque tous faciles à rétablir, le jour où on les aura étudiés
+consciencieusement sur le terrain. Rien de plus varié, au premier abord,
+que les dispositions qu'ils présentent: quand on les regarde de près,
+ils se ramènent aisément au même type. D'abord, le sanctuaire. C'est une
+pièce rectangulaire, petite, basse, obscure, inaccessible à d'autres
+qu'aux Pharaons ou aux prêtres de service. On n'y trouvait ni statue ni
+emblème établis à demeure; mais une barque sainte ou un tabernacle en
+bois peint posé sur un piédestal, une niche réservée dans l'épaisseur du
+mur ou dans un bloc de pierre isolé, recevaient à certains jours la
+figure ou le symbole inanimé du dieu, un animal vivant ou l'image de
+l'animal qui lui était consacré. Un temple pouvait ne renfermer que
+cette seule pièce et n'en être pas moins un temple, au même titre que
+les édifices les plus compliqués; cependant il était rare, au moins dans
+les grandes villes, qu'on se contentât d'attribuer aux dieux ce strict
+nécessaire. Des chambres destinées au matériel de l'offrande ou du
+sacrifice, aux fleurs, aux parfums, aux étoffes, aux vases précieux, se
+groupaient autour de la _maison divine_; puis on bâtissait, en avant du
+massif compact qu'elles formaient, une ou plusieurs salles à colonnes où
+les prêtres et les dévots s'assemblaient, une cour entourée de
+portiques, où la foule pénétrait en tout temps, une porte flanquée de
+deux tours et précédée de statues ou d'obélisques, une enceinte de
+briques, une avenue bordée de sphinx, où les processions manoeuvraient à
+l'aise les jours de fête. Rien n'empêchait un Pharaon d'élever une salle
+plus somptueuse en avant de celles que ses prédécesseurs avaient
+édifiées, et ce qu'il faisait là, d'autres pouvaient le faire après lui.
+Des zones successives de chambres et de cours, de pylônes et de
+portiques, s'ajoutaient de règne en règne au noyau primitif. La vanité
+ou la piété aidant, le temple se développait en tous sens, jusqu'à ce
+que l'espace ou la richesse manquât pour l'agrandir encore.
+
+Les temples les plus simples étaient parfois les plus élégants. C'était
+le cas pour ceux qu'Amenhotpou III consacra dans l'île d'Éléphantine,
+que les membres de l'expédition française dessinèrent à la fin du siècle
+dernier, et que le gouverneur turc d'Assouân détruisit en 1822. Le mieux
+conservé, celui du sud (Fig.72), n'avait qu'une seule chambre en grès,
+haute de 4m,25, large de 9m,50, longue de 12 mètres. Les murs, droits et
+couronnés de la corniche ordinaire, reposaient sur un soubassement creux
+en maçonnerie, élevé de 2m,25 au-dessus du sol, et entouré d'un parapet
+à hauteur d'appui. Un portique régnait tout autour. Il était composé,
+sur chacun des côtés, de sept piliers carrés, sans chapiteau ni base,
+sur chacune des façades, de deux colonnes à chapiteau lotiforme. Piliers
+et colonnes s'appuyaient directement sur le parapet, sauf à l'est, où un
+perron de dix ou douze marches, resserré entre deux murs de même hauteur
+que le soubassement, donnait accès à la cella. Les deux colonnes qui
+encadraient le haut de l'escalier étaient plus espacées que celles de la
+face opposée, et la large baie qu'elles formaient laissait apercevoir
+une porte richement décorée. Une seconde porte ouvrait à l'autre
+extrémité, sous le portique. Plus tard, à l'époque romaine, on tira
+parti de cette ordonnance pour modifier l'aspect du monument. On remplit
+les entre-colonnements du fond et on obtint une salle nouvelle,
+grossière et sans ornements, mais suffisante aux besoins du culte. Les
+temples d'Eléphantine rappellent assez exactement le temple périptère
+des Grecs, et cette ressemblance avec une des formes de l'architecture
+classique à laquelle nous sommes le plus habitués, explique peut-être
+l'admiration sans bornes que les savants français ressentirent à les
+voir. Ceux de Méshéïkh, d'El-Kab, de Sharonnah, présentaient une
+disposition plus compliquée. Il y a trois pièces à El-Kab (Fig.73), une
+salle à quatre colonnes (A), une chambre (B), soutenue par quatre
+piliers hathoriques, et dans la muraille du fond, en face de
+la porte, une niche (C) à laquelle on montait par quatre marches. Le
+modèle le plus complet qui nous soit parvenu de ces oratoires de petite
+ville appartient à l'époque ptolémaïque: c'est le temple d'Hathor, à
+Déir-el-Médinét (Fig.74). Il est deux fois plus long qu'il n'est large.
+Les faces en sont inclinées et nues à l'extérieur, la porte exceptée,
+dont le cadre en saillie est chargé de tableaux finement sculptés.
+L'intérieur est divisé en trois parties: un portique (B) de deux
+colonnes campaniformes, un pronaos (C), auquel on arrive par un escalier
+de quatre marches, et qui est séparé du portique par un mur à hauteur
+d'homme, tracé entre deux colonnes campaniformes et deux piliers d'antes
+à chapiteaux hathoriques; enfin, le sanctuaire (D), flanqué de deux
+cellules (E, E) éclairées par des lucarnes carrées, pratiquées dans le
+toit. On monte à la terrasse par un escalier (F) fort ingénieusement
+relégué dans l'angle sud du portique, et muni d'une jolie fenêtre à
+claire-voie. Ce n'est qu'un temple en miniature, mais les membres en
+sont si bien proportionnés dans leur petitesse qu'on ne saurait rien
+concevoir de plus fin et de plus gracieux.
+
+[Illustration: Fig. 72]
+[Illustration: Fig. 73--Temple d'Amenhotpou III, à El-Kab.]
+[Illustration: Fig. 74]
+
+On n'est point tenté d'en dire autant du temple que les Pharaons de la
+XXe dynastie construisirent au sud de Karnak, en l'honneur du dieu
+Khonsou (Fig.75); mais si le style n'en est pas irréprochable, le plan
+en est si clair qu'on est porté à le prendre pour type du temple
+égyptien, de préférence à d'autres monuments plus élégants ou plus
+majestueux. Il se résout, à l'analyse, en deux parties séparées par un
+mur épais (A, A). Au centre de la plus petite, le Saint des Saints (B),
+ouvert aux deux extrémités et entièrement isolé du reste de l'édifice
+par un couloir (C) large de 3 mètres; à droite et à gauche, des cabinets
+obscurs (D, D); par derrière, une halle à quatre colonnes (E), où
+débouchent sept autres pièces (F, F). C'était la maison du dieu. Elle ne
+communiquait avec le dehors que par deux portes (G, G), percées dans le
+mur méridional (A, A), et qui donnaient sur une salle hypostyle (H) plus
+large que longue, divisée en trois nefs. La nef centrale repose sur
+quatre colonnes campaniformes de 7 mètres de haut; les latérales ne
+renferment chacune que deux colonnes lotiformes de 5m,50; le plafond de
+la travée médiale est donc plus élevé de 1m,50 que celui des bas côtés.
+On en profita pour régler l'éclairage: l'intervalle entre la terrasse
+inférieure et la supérieure fut garni de claires-voies en pierre qui
+laissaient filtrer la lumière. La cour (I) était carrée, bordée d'un
+portique à deux rangs de colonnes. On y avait accès par quatre poternes
+latérales (J, J) et par un portail monumental, pris entre deux tours
+quadrangulaires à pans inclinés. Ce pylône (K) mesure 32 mètres de long,
+10 de large, 18 de haut. Il ne contient aucune chambre, mais un escalier
+étroit, qui monte droit au couronnement de la porte, et de là, au sommet
+des tours. Quatre longues cavités prismatiques rayent la façade jusqu'au
+tiers de la hauteur, correspondant à autant de trous carrés qui
+traversent l'épaisseur de la construction. On y plantait de grands mâts
+en bois, formés de poutres entrées l'une sur l'autre, consolidées
+d'espace en espace par des espèces d'agrafes et saisies par des
+charpentes engagées dans les trous carrés: de longues banderoles de
+diverses couleurs flottaient au sommet (Fig.76). Tel était le temple de
+Khonsou; telles sont, dans leurs lignes principales, la plupart des
+grands monuments d'époque thébaine ou ptolémaïque, Louxor, le Ramesséum,
+Médinét-Habou, Philae, Edfou, Dendérah. Même ruinés à demi, l'aspect en
+a quelque chose d'étouffé et d'inquiétant. Comme les dieux égyptiens
+aimaient à s'envelopper de mystère, le plan est conçu de manière à
+ménager insensiblement la transition entre le plein soleil du monde
+extérieur et l'obscurité de leur retraite. A l'entrée, ce sont encore de
+vastes espaces où l'air et la lumière descendent librement. La salle
+hypostyle est déjà noyée dans un demi-jour discret, le sanctuaire est
+plus qu'à moitié perdu sous un vague crépuscule, et au fond, dans les
+dernières salles, la nuit règne presque complète. L'effet de lointain
+que produit à l'oeil cette dégradation successive de la lumière était
+augmenté par divers artifices de construction. Toutes les parties ne
+sont pas de plain-pied. Le sol se relève à mesure qu'on s'éloigne de
+l'entrée (Fig.77), et il faut toujours enjamber quelques marches pour
+passer d'un plan à l'autre. La différence de niveau ne dépasse pas 1m,60
+au temple de Khonsou, mais elle se combine avec un mouvement de descente
+de la toiture, qui est d'ordinaire accentué vigoureusement. Du pylône au
+mur de fond, la hauteur décroît progressivement: le péristyle est plus
+élevé que l'hypostyle, celui-ci domine le sanctuaire, la salle à
+colonnes et la dernière chambre sont de moins en moins hautes. Les
+architectes de l'époque ptolémaïque ont changé certains détails
+d'arrangement. Ils ont creusé dans les murs des couloirs secrets et des
+cryptes où cacher les trésors du Dieu (Fig.78). Ils ont placé des
+chapelles et des reposoirs sur les terrasses. Ils n'ont introduit au
+plan primitif que deux modifications importantes. Le sanctuaire avait
+jadis deux portes opposées, ils ne lui en ont laissé qu'une. La
+colonnade qui garnissait le fond de la cour ou la façade du temple,
+quand la cour n'existait pas, est devenue une chambre nouvelle, le
+pronaos. Les colonnes de la rangée extérieure subsistent, mais reliées,
+jusqu'à mi-hauteur environ, par un mur couronné d'une corniche, qui
+forme écran et empêchait la foule d'apercevoir ce qui se passait au
+delà (Fig.79). La salle est soutenue par deux, trois ou même quatre
+rangs de colonnes, selon la grandeur de l'édifice qui s'étend derrière
+elle. Pour le reste, comparez le plan du temple d'Edfou (Fig.80) à
+celui du temple de Khonsou, et vous verrez combien peu ils diffèrent
+l'un de l'autre.
+
+[Illustration: Fig. 75]
+[Illustration: Fig. 76]
+[Illustration: Fig. 77--Le Ramesséum restauré, pour montrer le
+relèvement du sol.]
+[Illustration: Fig. 78--Les cryptes dans l'épaisseur des murs,
+autour du sanctuaire à Dendérah.]
+[Illustration: Fig. 79--Le pronaos d'Edfou, vu du haut du pylône
+oriental.]
+[Illustration: Fig. 80]
+
+Ainsi conçu, l'édifice suffisait à tous les besoins du culte. Lorsqu'on
+voulait l'accroître, on ne s'attaquait pas d'ordinaire au sanctuaire ni
+aux chambres qui l'entouraient, mais bien aux parties d'apparat,
+hypostyles, cours ou pylônes. Rien n'est plus propre que l'histoire du
+grand temple de Karnak à illustrer le procédé des Égyptiens en pareille
+circonstance. Osirtasen Ier l'avait fondé, probablement sur le site d'un
+temple plus ancien (Fig.81). C'était un édifice de petites dimensions,
+construit en calcaire et en grès avec portes en granit: des piliers à
+seize pans unis en décoraient l'intérieur. Amenemhat II et III y
+travaillèrent, les princes de la XIIIe et de la XIVe dynastie y
+consacrèrent des statues et des tables d'offrandes; il était encore
+intact au XVIIIe siècle avant notre ère, lorsque Thoutmos Ier, enrichi
+par la guerre, résolut de l'agrandir. Il éleva en avant de ce qui
+existait déjà deux chambres, précédées d'une cour et flanquées de
+chapelles isolées, puis trois pylônes échelonnés l'un derrière l'autre.
+Le tout présentait l'aspect d'un vaste rectangle posé debout sur un
+autre rectangle allongé en travers. Thoutmos II et Hatshopsitou
+couvrirent de bas-reliefs les murs que leur père avait bâtis, mais
+n'ajoutèrent rien; seulement, la régente, pour amener ses obélisques
+entre deux des pylônes, pratiqua une brèche dans le mur méridional et
+abattit seize des colonnes qui se trouvaient en cet endroit. Thoutmos
+III reprit d'abord certaines parties qui lui paraissaient sans doute
+indignes de son dieu, le double sanctuaire qu'il relit en granit de
+Syène, le premier pylône. Il réédifia, à l'est, d'anciennes chambres,
+dont la plus importante, celle qui porte le nom de _Promenoir_, servait
+de station et de reposoir lors des processions, enveloppa l'ensemble
+d'un mur de pierre, creusa le lac sur lequel on lançait les barques
+sacrées les jours de fête; puis, changeant brusquement de direction, il
+érigea deux pylônes tournés vers le sud. Il rompit de la sorte la juste
+proportion qui avait existé jusqu'alors entre le corps et la façade:
+l'enceinte extérieure devint trop large pour les premiers pylônes et ne
+se raccorda plus exactement au dernier. Amenhotpou III corrigea ce
+défaut: il éleva un sixième pylône plus massif, partant, plus propre à
+servir de façade. Le temple en fût resté là, qu'il surpassait déjà tout
+ce qu'on avait entrepris jusqu'alors de plus audacieux; les Pharaons de
+la XIXe dynastie réussirent à faire mieux encore. Ils ne construisirent
+qu'une salle hypostyle (Fig.82) et qu'un pylône, mais l'hypostyle a
+50 mètres de long sur 100 de large. Au milieu, une avenue de douze
+colonnes à chapiteau campaniforme, les plus hautes qu'on ait jamais
+employées à l'intérieur d'un édifice; dans les bas côtés, 122 colonnes à
+chapiteau lotiforme, rangées en quinconce sur neuf files. Le plafond de
+la travée centrale était à 23 mètres au-dessus du sol, et le pylône le
+dominait d'environ 15 mètres. Trois rois peinèrent pendant un siècle
+avant d'amener l'hypostyle à perfection. Ramsès Ier conçut l'idée, Séti
+Ier termina le gros oeuvre, Ramsès II acheva presque entièrement la
+décoration. Les Pharaons des dynasties suivantes se disputèrent quelques
+places vides le long des colonnes, pour y graver leur nom et participer
+à la gloire des trois fondateurs, mais ils n'allèrent pas plus loin.
+Pourtant le monument, arrêté à ce point, demeurait incomplet: il lui
+manquait un dernier pylône et une cour à portiques. Près de trois
+siècles s'écoulèrent avant qu'on songeât à reprendre les travaux. Enfin,
+les Bubastites se décidèrent à commencer les portiques, mais faiblement,
+comme il convenait à leurs faibles ressources. Un moment, l'Éthiopien
+Taharqou imagina qu'il était de taille à rivaliser avec les Pharaons
+thébains et devisa une salle hypostyle plus large que l'ancienne, mais
+ses mesures étaient mal prises. Les colonnes de la travée centrale, les
+seules qu'il eut le temps d'ériger, étaient trop éloignées pour qu'on
+pût y établir la couverture: elles ne portèrent jamais rien et ne
+subsistèrent que pour marquer son impuissance. Enfin les Ptolémées, se
+conformant à la tradition des rois indigènes, se mirent à l'ouvrage;
+mais les révoltes de Thèbes interrompirent leurs projets, le tremblement
+de terre de l'an 27 détruisit une partie du temple, et le pylône resta à
+jamais inachevé. L'histoire de Karnak est celle de tous les grands
+temples égyptiens. A l'étudier de près, on comprend la raison des
+irrégularités qu'ils présentent pour la plupart. Le plan est partout
+sensiblement le même, et la croissance se produit de la même manière,
+mais les architectes ne prévoyaient pas toujours l'importance que leur
+oeuvre acquerrait, et le terrain qu'ils lui avaient choisi ne se prêtait
+pas jusqu'au bout au développement normal. A Louxor (Fig.83), le
+progrès marcha méthodiquement sous Amenhotpou III et sous Séti Ier;
+mais, quand Ramsès II voulut ajouter à ce qu'avaient fait ses
+prédécesseurs, un coude secondaire de la rivière l'obligea à se rejeter
+vers l'est. Son pylône n'est point parallèle à celui d'Amenhotpou III,
+et ses portiques forment un angle marqué avec l'axe général des
+constructions antérieures. A Philae (Fig.84), la déviation est plus
+forte encore. Non seulement le pylône le plus grand n'est pas dans
+l'alignement du plus petit, mais les deux colonnades ne sont point
+parallèles entre elles et ne se raccordent pas naturellement au pylône.
+Ce n'est point là, comme on l'a dit souvent, négligence ou parti pris.
+Le plan premier était aussi juste que peut l'exiger le dessinateur le
+plus entiché de symétrie; mais il fallait le plier aux exigences du
+site, et les architectes n'eurent plus souci dès lors que de tirer le
+meilleur parti des irrégularités auxquelles la configuration du sol les
+condamnait. Cette contrainte les a souvent inspirés: Philae nous montre
+jusqu'à quel point ils savaient faire de ce désordre obligé un élément
+de grâce et de pittoresque.
+
+[Illustration: Fig. 81--Le temple de Karnak jusqu'au règne
+d'Amenhotpou III.]
+[Illustration: Fig. 82]
+[Illustration: Fig. 83]
+[Illustration: Fig. 84--Plan de l'île de Philae.]
+
+L'idée du temple-caverne dut venir de bonne heure aux Égyptiens; ils
+taillaient la maison des morts dans la montagne, pourquoi n'y
+auraient-ils pas taillé la maison des dieux? Pourtant, les spéos les
+plus anciens que nous possédions ne remontent qu'aux premiers règnes de
+la XVIIIe dynastie. On les rencontre de préférence dans les endroits où
+la bande de terre cultivable était le moins large, près de Beni-Hassan,
+au Gebel Silsiléh, en Nubie. Toutes les variantes du temple isolé se
+retrouvent dans le souterrain, plus ou moins modifiées par la nature du
+milieu. Le Spéos Artémidos s'annonce par un portique à piliers, mais ne
+renferme qu'un naos carré avec une niche de fond pour la statue de la
+déesse Pakhit. Kalaat-Addah présente au fleuve (Fig.85) une façade (A)
+plane, étroite, où l'on accède par un escalier assez raide; vient
+ensuite une salle hypostyle flanquée de deux réduits (C), puis un
+sanctuaire à deux étages superposés (D).
+
+[Illustration: Fig. 85]
+
+La chapelle d'Harmhabi (Fig.86), au Gebel Silsiléh, se compose d'une
+galerie parallèle au Nil, étayée de quatre piliers massifs réservés dans
+la roche vive, et sur laquelle la chambre débouche à angle droit.
+
+[Illustration: Fig. 86]
+
+A Ibsamboul, les deux temples sont entièrement dans la falaise. La face
+du plus grand (Fig.87) simule un pylône en talus, couronné d'une
+corniche, et gardé, selon l'usage, par quatre colosses assis,
+accompagnés de statues plus petites; seulement les colosses ont ici près
+de 20 mètres. Au delà de la porte s'étend une salle de 40 mètres de long
+sur 18 de large, qui tient lieu du péristyle ordinaire. Huit Osiris, le
+dos à autant de piliers, semblent porter la montagne sur leur tête. Au
+delà, un hypostyle, une galerie transversale qui isole le sanctuaire,
+enfin le sanctuaire lui-même entre deux pièces plus petites. Huit
+cryptes, établies à un niveau plus bas que celui de l'excavation
+principale, se répartissent inégalement à droite et à gauche du
+péristyle. Le souterrain entier mesure 55 mètres du seuil au fond du
+sanctuaire. Le petit spéos d'Hathor, situé à quelque cent pas vers le
+nord, n'offre pas des dimensions aussi considérables; mais la façade est
+ornée de colosses debout, dont quatre représentent Ramsès, et deux sa
+femme Nofritari. Le péristyle manque (Fig.88) ainsi que les cryptes, et
+les chapelles sont placées aux deux extrémités du couloir transversal,
+au lieu d'être parallèles au sanctuaire; en revanche, l'hypostyle a six
+piliers avec tête d'Hathor. Où l'espace le permettait, on n'a fait
+entrer qu'une partie du temple dans le rocher; les avancées ont été
+construites en plein air, de blocs rapportés, et le spéos devient une
+moitié de caverne, un hémi-spéos. Le péristyle seul à Derr, le pylône et
+la cour à Beit-el-Oualli, le pylône, la cour rectangulaire, l'hypostyle
+à Gerf Hosseïn et à Ouady-es-Seboua, sont au-dehors de la montagne. Le
+plus célèbre et le plus original des hémi-spéos est à Déir-el-Bahari.
+dans la nécropole thébaine, et fut bâti par la reine Hatshopsitou
+(Fig.89).
+
+[Illustration: Fig. 87]
+[Illustration: Fig. 88]
+[Illustration: Fig. 89]
+
+Le sanctuaire et les deux chapelles qui l'accompagnent, selon la
+coutume, étaient creusés à 30 mètres environ au-dessus du niveau de la
+vallée. Pour y atteindre, on traça des rampes et on étagea des
+terrasses, dont l'insuffisance des fouilles entreprises jusqu'à présent
+ne permet pas de saisir l'agencement. Entre l'hémi-spéos et le temple
+isolé, les Égyptiens avaient encore quelque chose d'intermédiaire, le
+temple adossé à la montagne, mais qui n'y pénètre point. Le temple du
+Sphinx à Gizéh, celui de Séti Ier à Abydos sont deux bons exemples du
+genre. J'ai déjà parlé du premier; l'aire du second (Fig.90) a été
+découpée dans une bande de sable étroite et basse qui sépare la plaine
+du désert. Il était enterré jusqu'au toit, la crête des murs sortait à
+peine du sol, et l'escalier qui montait aux terrasses conduisait
+également au sommet de la colline. L'avant-corps, qui se détachait en
+plein relief, n'annonçait rien d'extraordinaire: deux pylônes, deux
+cours, un portique droit à piliers carrés, les bizarreries ne
+commençaient qu'au delà. C'étaient d'abord deux hypostyles au lieu d'un
+seul. Ils sont séparés par un mur percé de sept portes, n'ont point de
+nef centrale, et le sanctuaire donne directement sur le second. C'est,
+comme d'ordinaire, une chambre oblongue percée aux deux extrémités; mais
+les pièces qui, ailleurs, l'enveloppaient sans le toucher, sont ici
+placées côte à côte sur une même ligne, deux à droite, quatre à gauche;
+de plus, elles sont surmontées de voûtes en encorbellement et ne
+reçoivent de jour que par la porte. Derrière le sanctuaire, même
+changement; la salle hypostyle s'appuie au mur du fond, et ses
+dépendances sont distribuées inégalement à droite et à gauche. Et, comme
+si ce n'était pas assez, on a construit, sur le flanc gauche, une cour,
+des chambres à colonnes, des couloirs, des réduits obscurs, une aile
+entière, qui se détache en équerre du bâtiment principal et n'a pas de
+contrepoids sur la droite. L'examen des lieux explique ces
+irrégularités. La colline n'est pas large en cet endroit, et le petit
+hypostyle en touche presque le revers. Si on avait suivi le plan normal
+sans rien y changer, on l'aurait percée de part en part, et le temple
+n'aurait plus eu ce caractère de temple adossé, que le fondateur avait
+voulu lui donner. L'architecte répartit donc en largeur les membres
+qu'on disposait d'ordinaire en longueur, et même en rejeta une partie
+sur le côté. Quelques années plus tard, quand Ramsès II éleva, à une
+centaine de mètres vers le nord-ouest, un monument consacré à sa propre
+mémoire, il se garda bien d'agir comme son père. Son temple, assis au
+sommet de la colline, eut l'espace nécessaire à s'étendre librement, et
+le plan ordinaire s'y déploie dans toute sa rigueur.
+
+[Illustration: Fig. 90]
+
+La plupart des temples, même les plus petits, sont enveloppés d'une
+enceinte quadrangulaire. A Médinét-Habou, elle est en grès, basse et
+crénelée; c'est une fantaisie de Ramsès III qui, en prêtant à son
+monument l'aspect extérieur d'une forteresse, a voulu perpétuer le
+souvenir de ses victoires syriennes. Partout ailleurs, les pertes sont
+en pierre, les murailles en briques sèches, à assises tordues.
+L'enceinte n'était pas destinée, comme on l'a dit souvent, à isoler le
+temple et à dérober aux yeux des profanes les cérémonies qui s'y
+accomplissaient. Elle marquait la limite où s'arrêtait la maison du
+dieu, et servait au besoin à repousser les attaques d'un ennemi dont les
+richesses accumulées dans le sanctuaire auraient allumé la cupidité. Des
+allées de sphinx, ou, comme à Karnak, une suite de pylônes échelonnés,
+menaient des portes aux différentes entrées, et formaient autant de
+larges voies triomphales. Le reste du terrain était occupé, en partie
+par les étables, les celliers, les greniers des prêtres, en partie par
+des habitations privées. De même qu'en Europe, au moyen âge, la
+population s'amassait plus dense autour des églises et des abbayes, en
+Égypte, elle se pressait autour des temples, pour profiter de la
+tranquillité qu'assuraient au dieu la terreur de son nom et la solidité
+de ses remparts. Au début, on avait réservé un espace vide le long des
+pylônes et des murs, puis les maisons envahirent ce chemin de ronde et
+s'appuyèrent à la paroi même. Détruites et rebâties sur place pendant
+des siècles, le sol s'exhaussa si bien de leurs débris, que la plupart
+des temples finirent par s'enterrer peu à peu et se trouvèrent en
+contrebas des quartiers environnants. Hérodote le raconte de Bubaste, et
+l'examen des lieux montre qu'il en était de même dans beaucoup
+d'endroits. A Ombos, à Edfou, à Dendérah, la cité entière tenait dans la
+même enceinte que la maison divine. A El-Kab, l'enceinte du temple était
+distincte de celle de la ville; elle formait une sorte de donjon où la
+garnison pouvait chercher un dernier abri. A Memphis, à Thèbes, il y
+avait autant de donjons que de temples principaux, et ces forteresses
+divines, d'abord isolées au milieu des maisons, furent, à partir de la
+XVIIIe dynastie, réunies entre elles par des avenues bordées de sphinx.
+C'était le plus souvent des androsphinx à tête d'homme et au corps de
+lion, mais on trouve aussi des criosphinx à corps de lion et à tête de
+bélier (Fig.91), ou même, dans les endroits où le culte local
+comportait une pareille substitution, des béliers agenouillés qui
+tiennent une figure du souverain dédicateur entre leurs pattes de devant
+(Fig.92). L'avenue qui va de Louxor à Karnak était composée de ces
+éléments divers. Elle a 2 kilomètres de long et s'infléchit à diverses
+reprises, mais n'y reconnaissez pas une preuve nouvelle de l'horreur des
+Égyptiens pour la symétrie. Les enceintes des deux temples n'étaient pas
+orientées de la même manière, et les avenues tracées perpendiculairement
+sur le front de chacune d'elles ne se seraient jamais raccordées, si on
+ne les avait fait dévier de leur direction première. En résumé, les
+habitants de Thèbes voyaient de leurs temples presque tout ce que nous
+en voyons. Le sanctuaire et ses dépendances immédiates leur étaient
+fermés; mais ils avaient accès à la façade, aux cours, même à la salle
+hypostyle, et ils pouvaient admirer les chefs-d'oeuvre de leurs
+architectes presque aussi librement que nous faisons aujourd'hui.
+
+[Illustration: Fig. 91]
+[Illustration: Fig. 92]
+
+
+3.--LA DÉCORATION.
+
+
+La tradition antique affirmait que les premiers temples égyptiens ne
+renfermaient aucune image sculptée, aucune inscription, aucun symbole,
+et de fait le temple du Sphinx est nu. C'est là toutefois un exemple
+unique. Les fragments d'architrave et de parois employés comme matériaux
+dans la pyramide septentrionale de Lisht, et qui portent le nom de
+Khâfrî, montrent qu'il n'en était déjà plus ainsi dès le temps de la IVe
+dynastie. A l'époque thébaine, toutes les surfaces lisses, pylônes,
+parements des murs, fûts des colonnes, étaient couvertes de tableaux et
+de légendes. Sous les Ptolémées et sous les Césars, lettres et figures
+étaient tellement pressées, qu'il semble que la pierre disparaisse sous
+la masse des ornements dont elle est chargée. Un coup d'oeil rapide
+suffit à montrer que les scènes ne sont pas jetées au hasard. Elles
+s'enchaînent, se déduisent les unes des autres et forment comme un grand
+livre mystique, où les relations officielles des dieux avec l'homme et
+de l'homme avec les dieux sont clairement expliquées à qui sait le
+comprendre. Le temple était bâti à l'image du monde, tel que les
+Egyptiens le connaissaient. La terre était pour eux une sorte de table
+plate et mince, plus longue que large. Le ciel s'étendait au-dessus,
+semblable, selon les uns, à un immense plafond de fer, selon les autres,
+à une voûte surbaissée. Comme il ne pouvait rester suspendu sans être
+appuyé de quelque support qui l'empêchât de tomber, on avait imaginé de
+le maintenir en place au moyen de quatre étais ou de quatre piliers
+gigantesques. Le dallage du temple représentait naturellement la terre.
+Les colonnes et, au besoin, les quatre angles des chambres figuraient
+les piliers. Le toit, voûté à Abydos, plat partout ailleurs, répondait
+exactement à l'opinion qu'on se faisait du ciel. Chaque partie recevait
+une décoration appropriée à sa signification. Ce qui touchait au sol se
+revêtait de végétation. La base des colonnes était entourée de
+feuilles, le pied des murs se garnissait de longues tiges de lotus ou de
+papyrus (Fig.98), au milieu desquelles passaient quelquefois des
+animaux. Des bouquets de plantes fluviales, émergeant de l'eau
+(Fig.94), égayaient les soubassements de certaines chambres. Ailleurs,
+c'étaient des fleurs épanouies, entremêlées de boutons isolés (Fig.95)
+ou reliées par des cordes (Fig.96), des emblèmes indiquant la réunion
+des deux Égyptes entre les mains d'un seul Pharaon (Fig.97), des
+oiseaux à bras d'hommes assis en adoration sur le signe des fêtes
+solennelles, ou des prisonniers accroupis et liés au poteau deux à deux,
+un nègre avec un Asiatique (Fig.98). Des Nils mâles et femelles
+s'agenouillaient (Fig.99), ou s'avançaient majestueusement en
+procession, au ras de terre, les mains chargées de fleurs et de fruits.
+Ce sont les nomes de l'Égypte, les lacs, les districts qui apportent
+leurs produits au dieu. Une fois même, à Karnak, Thoutmos III a gravé
+sur le soubassement les fleurs, les plantes et les animaux des pays
+étrangers qu'il avait vaincus (Fig.100). Le plafond, peint en bleu,
+était semé d'étoiles jaunes à cinq branches, auxquelles se mêlent par
+endroits les cartouches du roi fondateur. De longues bandes
+d'hiéroglyphes rompaient d'espace en espace la monotonie de ce ciel
+d'Égypte. Les vautours de Nekhab et d'Ouazit, les déesses du midi et du
+nord, couronnés et armés d'emblèmes divins (Fig.101), planent dans la
+travée centrale des salles hypostyles, dans les soffites des portes,
+par-dessus la route que le roi suivait pour se rendre au sanctuaire. Au
+Ramesséum, à Edfou, à Philae, à Dendérah, à Ombos, à Esnéh, les
+profondeurs du firmament semblent s'ouvrir et révéler leurs habitants
+aux yeux des fidèles. L'Océan céleste déroule ses eaux, où le soleil et
+la lune naviguent, escortés des planètes, des constellations et des
+décans, où les génies des mois et des jours marchent en longues files. A
+l'époque ptolémaïque, des zodiaques, composés à l'imitation des
+zodiaques grecs, se placent à côté des tableaux astronomiques d'origine
+purement égyptienne (Fig.102). La décoration des architraves qui
+portaient les dalles de la couverture était complètement indépendante de
+celle de la couverture proprement dite. On n'y voyait que des légendes
+hiéroglyphiques en gros caractères, où les beautés du temple, le nom des
+rois qui y avaient travaillé, la gloire des dieux auxquels il était
+consacré, sont célébrés avec emphase. En résumé, l'ornementation du
+soubassement et celle du plafond étaient restreintes à un petit nombre
+de sujets toujours les mêmes; les tableaux les plus importants et les
+plus variés étaient comme suspendus entre ciel et terre, à la paroi des
+chambres et des pylônes.
+
+[Illustration: Fig. 93]
+[Illustration: Fig. 94]
+[Illustration: Fig. 95]
+[Illustration: Fig. 96]
+[Illustration: Fig. 97]
+[Illustration: Fig. 98]
+[Illustration: Fig. 99]
+[Illustration: Fig. 100]
+[Illustration: Fig. 101]
+[Illustration: Fig. 102--Zodiaque circulaire de Dendérah.]
+
+Ils illustrent les rapports officiels de l'Égypte avec les dieux. Les
+gens du commun n'avaient pas le droit de commercer directement avec la
+divinité. Il leur fallait un médiateur qui, tenant à la fois de la
+nature humaine et de la nature divine, fût en état de les percevoir
+également l'une et l'autre. Seul, le roi, fils du soleil, était d'assez
+haute extraction pour contempler le dieu du temple, le servir et lui
+parler face à face. Les sacrifices ne se faisaient que par lui ou par
+délégation de lui; même l'offrande aux morts était censée passer par ses
+mains, et la famille se prévalait de son nom (_souten di hotpou_) pour
+l'envoyer dans l'autre monde. Le roi est donc partout dans le temple,
+debout, assis, agenouillé, occupé à égorger la victime, à en présenter
+les morceaux, à verser le vin, le lait, l'huile, à brûler l'encens:
+c'est l'humanité entière qui agit en lui et accomplit ses devoirs envers
+la divinité. Lorsque la cérémonie qu'il exécute exige le concours de
+plusieurs personnes, alors seulement des aides mortels, autant que
+possible des membres de sa famille, paraissent à ses côtés. La reine,
+debout derrière lui, comme Isis derrière Osiris, lève la main pour le
+protéger, agite le sistre ou bat le tambourin pour éloigner de lui les
+mauvais esprits, tient le bouquet ou le vase à libation. Le fils aîné
+tend le filet ou lasse le taureau, et récite la prière pour lui, tandis
+qu'il lève vers le dieu chaque objet prescrit par le rituel. Un prêtre
+remplace parfois le prince, mais les autres hommes n'ont jamais que des
+rôles infimes: ils sont bouchers ou servants, ils portent la barque ou
+le palanquin du dieu. Le dieu, de son côté, n'est pas toujours seul; il
+a sa femme et son fils à côté de lui, puis les dieux des nomes voisins
+et, d'une manière générale, les dieux de l'Égypte entière. Du moment que
+le temple est l'image du monde, il doit comme le monde même renfermer
+tous les dieux grands et petits. Ils sont le plus souvent rangés
+derrière le dieu principal, assis ou debout, et partagent avec lui
+l'hommage du souverain. Quelquefois cependant, ils prennent une part
+active aux cérémonies. Les esprits d'On et de Khonou s'agenouillent
+devant le soleil et l'acclament. Hor et Sit ou Thot amènent Pharaon à
+son père Amon-Râ, ou remplissent à côté de lui les fonctions réservées
+ailleurs au prince ou au prêtre: ils l'aident à renverser la victime, à
+prendre dans le filet les oiseaux destinés au sacrifice, ils versent sur
+sa tête l'eau de jeunesse et de vie qui doit le laver de ses souillures.
+La place et la fonction de ces dieux synèdres était définie strictement
+par la théologie. Le soleil, allant d'Orient en Occident, coupait,
+disent les textes, l'univers en deux mondes, celui du midi et celui du
+nord. Le temple était double comme l'univers, et une ligne idéale,
+passant par l'axe du sanctuaire, le divisait en deux temples, le temple
+du midi à droite, le temple du nord à gauche. Les dieux et leurs
+différentes formes étaient répartis entre ces deux temples, selon qu'ils
+appartenaient au midi ou au nord. Et cette fiction de dualité était
+Poussée plus loin encore: chaque chambre se divisait, à l'imitation du
+temple, en deux moitiés dont l'une, celle de droite, était du midi et
+l'autre était du nord. L'hommage du roi, pour être complet, devait se
+faire dans le temple du midi et dans celui du nord, aux dieux du midi et
+à ceux du nord, avec les produits du midi et avec ceux du nord. Chaque
+tableau devait donc se répéter au moins deux fois dans le temple, sur
+une paroi de droite et sur une paroi de gauche. Amon, à droite, recevait
+le blé, le vin, les liqueurs du midi; à gauche, le blé, le vin, les
+liqueurs du nord, et ce qui est vrai d'Amon l'est de Mout, de Khonsou,
+de Montou, de bien d'autres. Dans la pratique, le manque d'espace
+empêchait qu'il en fût toujours ainsi, et on ne rencontre souvent qu'un
+seul tableau où produits du nord et produits du midi étaient confondus,
+devant un Amon qui représentait à lui seul l'Amon du midi et l'Amon du
+nord. Cette dérogation à l'usage n'est jamais que momentanée: la
+symétrie se rétablissait dès que le permettaient les circonstances.
+
+Aux temps pharaoniques, les tableaux ne sont pas très serrés l'un contre
+l'autre. La surface à couvrir, arrêtée en bas par une ligne tracée
+au-dessus de la décoration du soubassement, est limitée vers le haut,
+soit par la corniche normale, soit par une frise composée d'uraeus, de
+faisceaux de lotus alignés côte à côte, de cartouches royaux (Fig.103),
+entourés de symboles divins, d'emblèmes empruntés au culte local, des
+têtes d'Hathor, par exemple, dans un temple d'Hathor, ou d'une dédicace
+horizontale en belles lettres gravées profondément. Le panneau ainsi
+encadré ne formait souvent qu'un seul registre, souvent aussi se
+divisait en deux registres superposés; il fallait une muraille bien
+haute pour que ce nombre fût dépassé. Figures et légendes étaient
+espacées largement et les scènes se succédaient à la file presque sans
+séparation matérielle; c'était affaire au spectateur d'en discerner le
+commencement et la fin. Les têtes du roi étalent de véritables portraits
+dessinés d'après nature, et la figure des dieux en reproduisait les
+traits aussi exactement que possible. Puisque Pharaon était fils des
+dieux, la façon la plus sûre d'obtenir la ressemblance était de modeler
+leur visage sur le visage de Pharaon. Les acteurs secondaires n'étaient
+pas moins soignés que les autres, mais quand il y en avait trop, on les
+distribuait sur deux ou trois registres, dont la hauteur totale ne
+dépasse jamais celle des personnages principaux. Les offrandes, les
+sceptres, les bijoux, les vêtements, les coiffures, les meubles, tous
+les accessoires étaient traités avec un souci très réel de l'élégance et
+de la vérité. Les couleurs, enfin, étaient combinées de telle façon
+qu'une tonalité générale dominât dans une même localité. Il y avait dans
+les temples des pièces qu'on pouvait appeler à juste titre: la _salle
+bleue_, la _salle rouge_, la _salle d'or_. Voilà pour l'époque
+classique. A mesure qu'on descend vers les bas temps, les scènes se
+multiplient. Sous les Grecs et sous les Romains, elles sont si
+nombreuses que la plus petite muraille ne peut les contenir à moins de
+quatre (Fig.104), cinq, six, huit registres. Les figures principales
+semblent se contracter sur elles-mêmes pour occuper moins de place, et
+des milliers de menus hiéroglyphes envahissent tout l'espace qu'elles ne
+remplissent pas. Les dieux et les rois ne sont plus des portraits du
+souverain régnant, mais des types de convention sans vigueur et sans
+vie. Quant aux figures secondaires et aux accessoires, on n'a plus qu'un
+souci, c'est de les entasser aussi serré que possible. Ce n'est pas là
+faute de goût; une idée religieuse a décidé et précipité ces
+changements. La décoration n'avait pas seulement pour objet le plaisir
+des yeux. Qu'on l'appliquât à un meuble, à un cercueil, à une maison, à
+un temple, elle possédait une vertu magique, dont chaque être ou chaque
+action représentée, chaque parole inscrite ou prononcée au moment de la
+consécration, déterminait la puissance et le caractère. Chaque tableau
+était donc une amulette en même temps qu'un ornement. Tant qu'il durait,
+il assurait au dieu le bénéfice de l'hommage rendu ou du sacrifice
+accompli par le roi; il confirmait au roi, vivant ou mort, les grâces
+que le dieu lui avait accordées en récompense, il préservait contre la
+destruction le pan de mur sur lequel il était tracé. A la XVIIIe
+dynastie, on pensait qu'une ou deux amulettes de ce genre suffisaient à
+obtenir l'effet qu'on en attendait. Plus tard, on crut qu'on ne saurait
+trop en augmenter la quantité, et on en mit autant que la muraille
+pouvait en recevoir. Une chambre moyenne d'Edfou et de Dendérah fournit
+à l'étude plus de matériaux que la salle hypostyle de Karnak, et la
+chapelle d'Antonin à Philae, si elle avait été terminée, renfermerait
+autant de scènes que le sanctuaire de Louxor et le couloir qui
+l'enveloppe.
+
+[Illustration: Fig. 103]
+[Illustration: Fig. 104--Paroi d'une chambre à Dendérah, pour montrer
+la disposition des tableaux.]
+
+En voyant la variété des sujets traités sur les murs d'un même temple,
+on est d'abord tenté de croire que la décoration ne forme pas un
+ensemble suivi d'un bout à l'autre, et que, si plusieurs séries sont, à
+n'en pas douter, le développement d'une seule idée historique ou
+dogmatique, d'autres sont jetées simplement à la file, sans aucun lien
+qui les rattache entre elles. A Louxor et au Ramesséum, chaque face de
+pylône est un champ de bataille, sur lequel on peut étudier presque jour
+à jour la lutte de Ramsès II contre les Khiti, en l'an V de son règne,
+le camp des Égyptiens attaqué de nuit, la maison du roi surprise pendant
+la marche, la défaite des barbares, leur fuite, la garnison de Qodshou
+sortie au secours des vaincus, les mésaventures du prince de Khiti et de
+ses généraux. Ailleurs la guerre n'est point représentée, mais le
+sacrifice humain qui marquait jadis la fin de chaque campagne: le roi
+saisit aux cheveux les prisonniers prosternés à ses pieds, et lève la
+massue comme pour écraser leurs têtes d'un seul coup. A Karnak, le long
+du mur extérieur, Séti Ier fait la chasse aux Bédouins du Sinaï. Ramsès
+III, à Médinét-Habou, détruit la flotte des peuples de la mer, ou reçoit
+les mains coupées des Libyens que ses soldats lui apportent en guise de
+trophées. Puis, sans transition, on aperçoit un tableau pacifique, où
+Pharaon verse à son père Amon une libation d'eau parfumée. Il semble
+qu'on ne puisse établir aucun lien entre ces scènes, et pourtant l'une
+est la conséquence nécessaire des autres. Si le dieu n'avait pas donné
+la victoire au roi, le roi à son tour n'aurait pas institué les
+cérémonies qui s'accomplissaient dans le temple. Le sculpteur a
+transporté les événements sur la muraille, dans l'ordre où ils s'étaient
+passés, la victoire, puis le sacrifice, le bienfait du dieu d'abord et
+les actions de grâces du roi. A y regarder de près, tout se suit, tout
+s'enchaîne de la même manière dans cette multitude d'épisodes. Tous les
+tableaux, et ceux-là dont la présence s'explique le moins au premier
+coup d'oeil, représentent les moments d'une action unique, qui commence
+à la porte et se déroule, à travers les salles, jusqu'au fond du
+sanctuaire. Le roi entre au temple. Dans les cours, le souvenir de ses
+victoires frappe partout ses regards; mais voici que le dieu sort à sa
+rencontre, caché dans une châsse et environné de prêtres. Les rites
+prescrits en pareil cas sont retracés sur les murs de l'hypostyle où ils
+s'exécutaient, puis roi et dieu prennent ensemble le chemin du
+sanctuaire. Arrivés à la porte qui donne accès de la partie publique
+dans la partie mystérieuse du temple, le cortège humain s'arrête, et le
+roi, franchissant le seuil, est accueilli par les dieux. Il fait l'un
+après l'autre tous les exercices religieux auxquels l'oblige la coutume;
+ses mérites s'accroissent par la vertu des prières, ses sens s'affinent,
+il prend place parmi les types divins, et pénètre enfin dans le
+sanctuaire, ou le dieu se révèle à lui sans témoin et lui parle face à
+face. La décoration reproduit fidèlement le progrès de cette
+présentation mystique: accueil bienveillant des divinités, gestes et
+offrandes du roi, les vêtements qu'il dépouille ou revêt successivement,
+les couronnes dont il se coiffe, les prières qu'il récite et les grâces
+qui lui sont conférées, tout est gravé sur les murs en ses lieu et
+place. Le roi et les rares personnes qui l'accompagnent ont le dos
+tourné à la porte d'entrée, la face tournée à la porte du fond. Les
+dieux au contraire, ceux du moins qui ne font point partie pour le
+moment de l'escorte royale, ont la face à la porte, le dos au
+sanctuaire. Si, au cours d'une cérémonie, le roi officiant venait à
+manquer de mémoire, il n'avait qu'à lever les yeux vers la muraille pour
+y trouver ce qu'il devait faire.
+
+Et ce n'est pas tout: chaque partie du temple avait son décor accessoire
+et son mobilier. La face extérieure des pylônes était garnie, non
+seulement des mâts à banderoles dont j'ai déjà parlé, mais de statues et
+d'obélisques. Les statues, au nombre de quatre ou de six, étaient en
+calcaire, en granit ou en grès. Elles représentaient toujours le roi
+fondateur et atteignaient parfois une taille prodigieuse. Les deux
+Memnon qui siégeaient à l'entrée de la chapelle d'Amenhotpou III, à
+Thèbes, mesurent environ seize mètres de haut. Le Ramsès II du Ramesséum
+a dix-sept mètres et demi, celui de Tanis vingt mètres au moins. Le plus
+grand nombre ne dépassait pas six mètres. Elles montaient la garde en
+avant du temple, la face au dehors, comme pour faire front à l'ennemi.
+Les obélisques de Karnak sont presque tous perdus au milieu des cours
+intérieures; même ceux de la reine Hatshopsitou ont été encastrés,
+jusqu'à cinq mètres au-dessus du sol, dans des massifs de maçonnerie qui
+en cachaient la base. Ce sont là des accidents faciles à expliquer.
+Chacun des pylônes qu'ils précèdent a été tour à tour la façade du
+temple, et ne s'est trouvé relégué aux derniers plans que par les
+travaux successifs des Pharaons. La place réelle des obélisques est en
+avant des colosses, de chaque côté de la porte; ils ne vont jamais que
+par paire, de hauteur souvent inégale. On a prétendu reconnaître en eux
+l'emblème d'Amon-Générateur, un doigt de dieu, l'image d'un rayon de
+soleil. A dire le vrai, ils ne sont que la forme régularisée de ces
+pierres levées, qu'on plantait en commémoration des dieux et des morts
+chez les peuples à demi sauvages. Les tombes de la IVe dynastie en
+renferment déjà, qui n'ont guère plus d'un mètre, et sont placés à
+droite et à gauche de la stèle, c'est-à-dire de la porte qui conduit au
+logis du défunt; ils sont en calcaire et ne nous apprennent qu'un nom et
+des titres. A la porte des temples, ils sont en granit et prennent des
+dimensions considérables, 20m,75 à Héliopolis (Fig.105), 23m,59 et
+23m,03 à Louxor. Le plus élevé de ceux que l'on possède aujourd'hui,
+celui de la reine Hatshopsitou à Karnak, monte jusqu'à 33m,20. Faire
+voyager des masses pareilles et les calibrer exactement était déjà chose
+difficile, et l'on a peine à comprendre comment les Égyptiens
+réussissaient à les dresser rien qu'avec des cordes et des caissons de
+sable. La reine Hatshopsitou se vante d'avoir taillé, transporté, érigé
+les siens en sept mois, et nous n'avons aucune raison de douter de sa
+parole. Les obélisques étaient presque tous établis sur plan carré, avec
+les faces légèrement convexes et une pente insensible de haut en bas. La
+base était d'un seul bloc carré, orné de légendes ou de cynocéphales en
+ronde bosse, adorant le soleil. La pointe était coupée en pyramidion et
+revêtue, par exception, de bronze ou de cuivre doré. Des scènes
+d'offrandes à Râ-Harmakhis, Hor, Atoum, Amon, sont gravées sur les pans
+du pyramidion et s'étagent à la partie supérieure du prisme; le plus
+souvent, les quatre faces verticales n'ont d'autre ornement que des
+inscriptions en lignes parallèles consacrées exclusivement à l'éloge du
+roi. Voilà l'obélisque ordinaire: on en rencontre çà et là d'un type
+différent. Celui de Bégig, au Fayoum (Fig.106), est sur plan
+rectangulaire et s'arrondit en pointe mousse. Une entaille, pratiquée au
+sommet, prouve qu'il se terminait par quelque emblème en métal, un
+épervier peut-être, comme l'obélisque représenté sur une stèle votive du
+Musée de Boulaq. Cette forme, qui dérive ainsi que la première de la
+pierre levée, dura jusqu'aux derniers jours de l'art égyptien: on la
+signale encore à Axoum, en pleine Éthiopie, vers le IVe siècle de notre
+ère, à une époque où l'on se contentait en Égypte de transporter les
+anciens obélisques, sans plus songer à en élever de nouveaux. Telle
+était la décoration accessoire du pylône. Les cours intérieures et les
+salles hypostyles renfermaient encore des colosses. Les uns, adossés à
+la face externe des piliers ou des murs, étaient à demi engagés dans la
+maçonnerie et bâtis par assise; ils présentaient le roi, debout, muni
+des insignes d'Osiris. Les autres, placés à Louxor sous le péristyle, à
+Karnak des deux côtés de la travée centrale, entre chaque colonne,
+étaient aussi à l'image du Pharaon, mais du Pharaon triomphant et revêtu
+de son costume d'apparat. Le droit de consacrer une statue dans le
+temple était avant tout un droit régalien; cependant le roi permettait
+quelquefois à des particuliers d'y dédier leurs statues à côté des
+siennes. C'était alors une grande faveur, et l'inscription de ces
+monuments mentionne toujours qu'ils ont été déposés _par la grâce du
+roi_ à la place qu'ils occupent. Si rarement que ce privilège fût
+accordé par le souverain, les statues votives avaient fini par
+s'accumuler avec les siècles, et les cours de certains temples en
+étaient remplies. A Karnak, l'enceinte du sanctuaire était garnie
+extérieurement d'une sorte de banc épais, construit à hauteur d'appui en
+façon de socle allongé. C'est là que les statues étaient placées, le dos
+au mur. Elles étaient accompagnées chacune d'un bloc de pierre
+rectangulaire, muni sur l'un des côtés d'une saillie creusée en
+gouttière: c'est ce que l'on appelle la table d'offrandes (Fig.107). La
+face supérieure en est évidée plus ou moins profondément et porte
+souvent en relief des pains, des cuisses de boeuf, des vases à libations
+couchés à plat, et les autres objets qu'on avait accoutumé de présenter
+aux morts ou aux dieux. Celles du roi Amoni-Entouf-Amenemhâït, à Boulaq,
+sont des blocs de plus d'un mètre de long, en grès rouge, dont la face
+supérieure est chargée de godets creusés régulièrement; une offrande
+particulière répondait à chaque godet. Un culte était en effet attaché
+aux statues, et les tables étaient de véritables autels, sur lesquels on
+déposait, pendant le sacrifice, les portions de la victime, les gâteaux,
+les fruits, les légumes.
+
+[Illustration: Fig. 105]
+[Illustration: Fig. 106]
+[Illustration: Fig. 107]
+
+Le sanctuaire et les pièces qui l'environnent contenaient le matériel du
+culte. Les bases d'autel sont, les unes carrées et un peu massives, les
+autres polygonales ou cylindriques; plusieurs de ces dernières
+ressemblent assez à un petit canon pour que les Arabes leur en donnent
+le nom. Les plus anciennes sont de la Ve dynastie; la plus belle,
+déposée aujourd'hui à Boulaq, a été dédiée par Séti Ier. Le seul autel
+complet que je connaisse a été découvert à Menshiéh en 1884 (Fig.108).
+Il est en calcaire blanc, compact, poli comme le marbre, et a pour pied
+un cône très allongé, sans ornement qu'un tore d'environ dix centimètres
+au-dessous du sommet. Un vaste bassin hémisphérique s'emboîte dans une
+entaille carrée, qui sert comme de gueule au canon. Les naos sont de
+petites chapelles de pierre ou de bois (Fig.109) où logeait en tout
+temps l'esprit, à certaines fêtes, le corps même du dieu. Les barques
+sacrées étaient bâties sur le modèle de la bari dans laquelle le soleil
+accomplissait sa course journalière. Un naos s'élevait au milieu,
+recouvert d'un voile qui ne permettait pas aux spectateurs de voir ce
+Qu'il renfermait; l'équipage était figuré, chaque dieu à son poste de
+manoeuvre, les pilotes d'arrière au gouvernail, la vigie à l'avant, le
+roi à genoux, devant la porte du naos. Nous n'avons trouvé jusqu'à
+présent aucune des statues qui servaient aux cérémonies du culte, mais
+nous savons l'aspect qu'elles avaient, le rôle qu'elles jouaient, les
+matières dont elles étaient composées. Elles étaient animées et avaient,
+outre leur corps de pierre, de métal, ou de bois, une âme enlevée par
+magie à l'âme de la divinité qu'elles représentaient. Elles parlaient,
+remuaient, agissaient, réellement et non par métaphore. Les derniers
+Ramessides n'entreprenaient rien sans les consulter; ils s'adressaient
+à elles, leur exposaient l'affaire, et, après chaque question, elles
+approuvaient en secouant la tête. Dans la stèle de Bakhtan, une statue
+de Khonsou impose quatre fois les mains sur la nuque d'une autre statue,
+pour lui transmettre le pouvoir de chasser les démons. La reine
+Hatshopsitou envoya une escadre à la recherche des Pays de l'Encens,
+après avoir conversé avec la statue d'Amon dans l'ombre du sanctuaire.
+En théorie, l'âme divine était censée produire seule des miracles: dans
+la pratique, la parole et le mouvement étaient le résultat d'une fraude
+pieuse. Avenues interminables de sphinx, obélisques gigantesques,
+pylônes massifs, salles aux cent colonnes, chambres mystérieuses ou le
+jour ne pénétrait jamais, le temple égyptien tout entier était bâti pour
+servir de cachette à une poupée articulée, dont un prêtre agitait les
+fils.
+
+[Illustration: Fig. 108]
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+
+LES TOMBEAUX
+
+
+Les Égyptiens composaient l'homme de plusieurs êtres différents, dont
+chacun avait ses fonctions et sa vie propre. C'était d'abord le corps,
+puis le double (ka), qui est le second exemplaire du corps en une
+matière moins dense que la matière corporelle, une projection colorée,
+mais aérienne de l'individu, le reproduisant trait pour trait, enfant,
+s'il s'agissait d'un enfant, femme s'il s'agissait d'une femme, homme
+s'il s'agissait d'un homme. Après le double venait l'âme (bi, baï), que
+l'imagination populaire se représentait sous la figure d'un oiseau, et
+après l'âme, le lumineux (khou), parcelle de flamme détachée du feu
+divin. Aucun de ces éléments n'était impérissable par nature; mais,
+livrés à eux-mêmes, ils n'auraient pas tardé à se dissoudre et l'homme à
+mourir une seconde fois, c'est-à-dire à tomber dans le néant. La piété
+des survivants avait trouvé le moyen d'empêcher qu'il en fût ainsi. Par
+l'embaumement, elle suspendait pour les siècles la décomposition des
+corps; par la prière et par l'offrande, elle sauvait le double, l'âme et
+le lumineux de la seconde mort, et elle leur procurait ce qui leur était
+nécessaire à prolonger leur existence. Le double ne quittait jamais le
+lieu où reposait la momie. L'âme et le lumineux s'en éloignaient pour
+suivre les dieux, mais y revenaient sans cesse, comme un voyageur qui
+rentre au logis après une absence. Le tombeau était donc une maison, la
+_maison éternelle_ du mort, au prix de laquelle les maisons de cette
+terre sont des hôtelleries, et le plan sur lequel il était établi
+répondait fidèlement à la conception que l'on se faisait de l'autre
+vie. Il devait renfermer les appartements privés de l'âme, où nul vivant
+ne pouvait pénétrer sans sacrilège, passé le jour de l'enterrement, les
+salles d'audience du double, où les prêtres et les amis venaient
+apporter leurs souhaits et leurs offrandes, et, entre les deux, des
+couloirs plus ou moins longs. La manière dont ces trois parties étaient
+disposées variait beaucoup selon les époques, les localités, la nature
+du terrain, la condition et le caprice de chaque individu. Souvent les
+pièces accessibles au public étaient bâties au-dessus du sol et
+formaient un édifice isolé. Souvent encore, elles étaient creusées
+entièrement dans le flanc d'une montagne avec le reste du tombeau.
+Souvent enfin, le réduit où la momie reposait et le couloir étaient dans
+un endroit, tandis qu'elles s'élevaient au loin dans la plaine. Mais, si
+l'on remarque des variantes nombreuses dans les détails et dans le
+groupement des parties, le principe est toujours le même: la tombe est
+un logis, dont l'agencement doit favoriser le bien-être et assurer la
+perpétuité du mort.
+
+
+1.--LES MASTABAS.
+
+
+Les tombes monumentales les plus anciennes sont toutes réunies dans la
+nécropole de Memphis, d'Abou-Roâsh à Dahshour, et appartiennent au type
+des mastabas. Le mastaba (Fig.110) est une construction quadrangulaire
+qu'on prendrait de loin pour une pyramide tronquée. Plusieurs ont 10 ou
+12 mètres de haut, 50 mètres de façade, 25 mètres de profondeur;
+d'autres n'atteignent pas 3 mètres de hauteur et 5 mètres de largeur.
+Les faces sont inclinées symétriquement et le plus souvent unies;
+parfois cependant les assises sont en retraite et forment presque
+gradins. Les matériaux employés sont la pierre ou la brique. La pierre
+est toujours le calcaire, débité en blocs, longs d'environ 0m,80 sur
+0m,50 de hauteur et sur 0m,60 de profondeur. On rencontre trois sortes
+de calcaire: pour les tombes soignées, le beau calcaire blanc de Tourah
+ou le calcaire siliceux compact de Saqqarah; pour les tombes ordinaires,
+le calcaire marneux de la montagne Libyque. Ce dernier, mêlé à des
+couches minces de sel marin et traversé par des filons de gypse
+cristallisé, est friable à l'excès et prête peu à l'ornementation. La
+brique est de deux espèces, et simplement séchée au soleil. La plus
+ancienne, dont l'usage cesse vers la VIe dynastie, est de petites
+dimensions (0m,22 x 0m,11 x 0m,14), d'aspect jaunâtre, et ne renferme
+que du sable mêlé d'un peu d'argile et de gravier; l'autre est de la
+terre mêlée de paille, noire, compacte, moulée avec soin et d'assez
+grand module (0m,38 x 0m,18 x 0m,14). La façon de la maçonnerie interne
+n'est pas la même selon la nature des matériaux que l'architecte a
+employés. Neuf fois sur dix, les mastabas en pierre n'ont d'appareil
+régulier qu'à l'extérieur. Le noyau est en moellons grossièrement
+équarris, en gravats, en fragments de calcaire, rangés sommairement par
+couches horizontales, et noyés dans de la terre délayée, ou même
+entassés au hasard, sans mortier d'aucune sorte. Les mastabas en briques
+sont presque toujours de construction homogène; les parements
+extérieurs sont cimentés avec soin, et les lits reliés à l'intérieur par
+du sable fin coulé dans les interstices. La masse devait être orientée
+canoniquement, les quatre faces aux quatre points cardinaux, le plus
+grand axe dirigé du nord au sud; mais les maçons ne se sont point
+préoccupés de trouver le nord juste, et l'orientation est rarement
+exacte. A Gizéh, les mastabas sont distribués selon un plan symétrique
+et rangés le long de véritables rues; à Saqqarah, à Abousîr, à Dahshour,
+ils s'élèvent en désordre à la surface du plateau, espacés ou pressés
+par endroits. Le cimetière musulman de Siout présente encore aujourd'hui
+une disposition analogue à celle qu'on observe à Saqqarah, et nous
+permet d'imaginer ce que pouvait être la nécropole memphite dans les
+derniers temps de l'ancien Empire.
+
+[Illustration: Fig. 109--Naos en bois du musée de Turin.]
+[Illustration: Fig. 110]
+
+Une plate-forme unie, non dallée, formée par la dernière couche du
+noyau, s'étend au sommet du cube en maçonnerie. Elle est semée de vases
+en terre cuite, enterrés presque à fleur de sol, nombreux au-dessus des
+vides intérieurs, rares partout ailleurs. Les murs sont nus. Les portes
+sont tournées vers l'est, quelquefois vers le nord ou vers le sud,
+jamais vers l'ouest. On en comptait deux, l'une réservée aux morts,
+l'autre accessible aux vivants; mais celle du mort n'était qu'une niche
+étroite et haute, ménagée dans la face est, à côté de l'angle nord-est,
+et au fond de laquelle étaient tracées des raies verticales, encadrant
+une baie fermée. Souvent même on supprimait ce simulacre d'entrée, et
+l'âme se tirait d'affaire comme elle pouvait. La porte des vivants avait
+plus ou moins d'importance, selon le plus ou moins de développement
+de la chambre à laquelle elle conduisait. Chambre et porte se confondent
+plus d'une fois en un réduit sans profondeur, décoré d'une stèle et
+d'une table d'offrandes (Fig.111), et protégé à l'occasion par un mur
+qui fait saillie sur la façade. On a alors une sorte d'avancée, ouvrant
+vers le nord, carrée au tombeau de Kaâpîr (Fig.112), irrégulière dans
+celui de Nofirhotpou à Saqqarah. (Fig.113). Quand le plan comporte
+l'existence d'une ou de plusieurs chambres, la porte est pratiquée au
+milieu d'une petite façade architecturale (Fig.114), ou sous un petit
+portique soutenu par deux piliers carrés, sans base et sans abaque
+(Fig.115). Elle est d'une simplicité extrême: deux jambages, ornés de
+bas-reliefs représentant le défunt et surmontés d'un tambour cylindrique
+Gravé aux titre et au nom du propriétaire. Dans le tombeau de Pohounika,
+à Saqqarah, les montants figurent deux pilastres, couronnés chacun de
+deux fleurs de lotus en relief: c'est là un fait unique jusqu'à ce jour.
+
+[Illustration: Fig. 111]
+[Illustration: Fig. 112]
+[Illustration: Fig. 113]
+[Illustration: Fig. 114]
+[Illustration: Fig. 115]
+
+La chapelle était généralement petite et se perdait dans la masse de
+l'édifice (Fig.116); mais aucune règle précise n'en déterminait
+l'étendue. Dans le tombeau de Ti, on rencontre d'abord un portique (A),
+puis une antichambre carrée avec piliers (B), puis un couloir (C),
+flanqué d'un cabinet sur la droite (D) et débouchant dans une dernière
+chambre (E) (Fig.117). Il y a là de l'espace pour plusieurs personnes,
+et, en effet, la femme de Ti repose à côté de son mari. Quand le
+monument appartenait à un seul personnage, pareille complication n'était
+pas nécessaire. Un boyau étranglé et court mène dans une pièce oblongue,
+où il tombe à angle droit, par le milieu. Souvent la muraille du fond
+est lisse, et l'ensemble offre l'aspect d'une sorte de marteau à têtes
+égales (Fig.118); souvent aussi, elle se creuse en face de l'entrée, et
+l'on dirait une croix dont le chevet serait plus ou moins découpé
+(Fig.119). C'était la distribution la plus fréquente, mais l'architecte
+était libre de la rejeter, si bon lui semblait. Telle chapelle consiste
+de deux couloirs parallèles, soudés par un passage transversal
+(Fig.120). Dans telle autre, la chambre s'emmanche sur le couloir par
+un des angles (Fig.121). Ailleurs, dans le tombeau de Phtahhotpou, le
+terrain concédé était resserré entre des constructions antérieures et
+ne suffisait pas: on a rattaché le mastaba nouveau au mastaba ancien, de
+manière à leur donner une entrée commune, et la chapelle de l'un s'est
+agrandie de tout l'espace que couvrait celle de l'autre (Fig.122).
+
+[Illustration: Fig. 116]
+[Illustration: Fig. 117]
+[Illustration: Fig. 118]
+[Illustration: Fig. 119]
+[Illustration: Fig. 120]
+[Illustration: Fig. 121]
+[Illustration: Fig. 122]
+
+La chapelle était la salle de réception du double. C'est là que les
+parents, les amis, les prêtres célébraient le sacrifice funéraire aux
+jours prescrits par la loi, «aux fêtes du commencement des saisons, à la
+fête de Thot, au premier jour de l'an, à la fête d'Ouaga, à la grande
+fête de la canicule, à la procession du dieu Mînou, à la fête des pains,
+aux fêtes du mois et de la quinzaine et chaque jour». Ils déposaient
+l'offrande dans la pièce principale, au pied de la paroi ouest, au
+point précis où se trouvait l'entrée de la _maison éternelle_ du mort.
+Ce point n'était pas, comme la _kiblah_ des mosquées ou des oratoires
+musulmans, orienté toujours vers la même région du compas. On le trouve
+assez souvent à l'ouest, mais cette position n'était pas réglementaire.
+Il était marqué au début par une véritable porte, étroite et basse,
+encadrée et décorée comme la porte d'une maison ordinaire, mais dont la
+baie n'était point percée. Une inscription, tracée sur le linteau en
+gros caractères bien lisibles, commémorait le nom et le rang du maître.
+Des figures en pied ou assises étaient gravées sur les côtés et
+rappelaient son portrait aux visiteurs. Un tableau, sculpté ou peint sur
+les blocs qui fermaient la baie de la porte, le montrait assis devant un
+guéridon et allongeant la main vers le repas qu'on lui apportait. Une
+table d'offrandes plate encastrée dans le sol, entre les deux montants,
+recevait les mets et les boissons. Les vivants partis, le double sortait
+de chez lui et mangeait. En principe, la cérémonie devait se renouveler
+d'année en année, jusqu'à la consommation des siècles; mais il n'avait
+pas fallu longtemps aux Égyptiens pour s'apercevoir qu'il n'en pouvait
+être ainsi. Au bout de deux ou trois générations, les morts d'autrefois
+étaient délaissés au profit des morts plus récents. Lors même qu'on
+établissait des fondations pieuses, dont le revenu payait le repas
+funèbre et les prêtres chargés de le préparer, on ne faisait que reculer
+l'heure de l'oubli. Le moment arrivait tôt ou tard, où le double en
+était réduit à chercher pâture parmi les rebuts des villes, parmi les
+excréments, parmi les choses ignobles et corrompues qui gisaient
+abandonnées sur le sol. Pour obtenir que l'offrande consacrée le jour
+des funérailles conservât ses effets à travers les âges, on imagina de
+la dessiner et de l'écrire sur les murs de la chapelle (Fig.123). La
+reproduction en peinture ou en sculpture des personnes et des choses
+assurait à celui au bénéfice de qui on l'exécutait la réalité des
+personnes et des choses reproduites: le double se voyait sur la muraille
+mangeant et buvant, et il mangeait et buvait. L'idée une fois admise,
+les théologiens et les artistes en tirèrent rigoureusement les
+conséquences. On ne se borna pas à donner des provisions simulées, on y
+joignit l'image des domaines qui les produisaient, des troupeaux, des
+ouvriers, des esclaves. S'agissait-il de fournir la viande pour
+l'éternité? On pouvait se contenter de dessiner les membres d'un boeuf
+ou d'une gazelle déjà parés pour la cuisine, l'épaule, la cuisse, les
+côtes, la poitrine, le coeur et le foie, la tête; mais on pouvait aussi
+reprendre de très haut l'histoire de l'animal, sa naissance, sa vie au
+pâturage, puis la boucherie, le dépeçage, la présentation des morceaux.
+De même, à propos des gâteaux et des pains, rien n'empêchait qu'on
+retraçât le labourage, les semailles, la moisson, le battage des grains,
+la rentrée au grenier, le pétrissage de la pâte. Les vêtements, les
+parures, le mobilier servaient de prétexte à introduire les fileuses,
+les tisserands, les orfèvres, les menuisiers. Le maître domine bêtes et
+gens de sa taille surhumaine. Quelques tableaux discrets le montrent
+courant à toutes voiles vers l'autre monde, sur le bateau des
+funérailles, le jour où il avait pris possession de son logis nouveau
+(Fig.124). Dans les autres, il est en pleine activité et surveille ses
+vassaux fictifs comme il surveillait jadis ses vassaux réels (Fig.125).
+Les scènes, si variées et si désordonnées qu'elles semblent être, ne
+sont pas rangées au hasard. Elles convergent toutes vers le semblant de
+porte qui était censé communiquer avec l'intérieur. Les plus rapprochées
+Représentent les péripéties du sacrifice et de l'offrande. Au fur et à
+mesure que l'on s'éloigne, les opérations et les travaux préliminaires
+s'accomplissent chacun à son tour. A la porte, la figure du maître
+semble attendre les visiteurs et leur souhaiter la bienvenue. Les
+détails changent à l'infini, les inscriptions s'allongent ou s'abrègent
+au caprice de l'écrivain, la fausse porte perd son caractère
+architectonique et n'est plus souvent qu'une pierre de taille médiocre,
+une stèle, sur laquelle on consigne le nom du maître et son état civil:
+grande ou petite, nue ou décorée richement, la chapelle reste toujours
+comme la salle à manger, ou plutôt comme le garde-manger, où le mort
+puise à son gré quand il a faim.
+
+[Illustration: Fig. 123--Offrande au défunt Phtahhotpou.]
+[Illustration: Fig. 124]
+[Illustration: Fig. 125--Phtahhotpou surveillant la rentrée des
+animaux domestiques.]
+
+De l'autre côté du mur se cachait une cellule étroite et haute, ou mieux
+un couloir, d'où le nom de _serdab_, que les archéologues lui prêtent à
+l'exemple des Arabes. La plupart des mastabas n'en ont qu'un; d'autres
+en contiennent trois ou quatre (Fig.126). Ils ne communiquent pas entre
+eux ni avec la chapelle, et sont comme noyés dans la maçonnerie
+(Fig.127). S'ils sont reliés au monde extérieur, c'est par un conduit
+ménagé à hauteur d'homme (Fig.128) et tellement resserré qu'on a peine
+à y glisser la main. Les prêtres venaient murmurer des prières et brûler
+des parfums à l'orifice: le double était au delà et profitait de
+l'aubaine ou du moins ses statues l'accueillaient en son nom. Comme sur
+la terre, l'homme avait besoin d'un corps pour subsister; mais le
+cadavre défiguré par l'embaumement ne rappelait plus que de loin la
+forme du vivant. La momie était unique, facile à détruire; on pouvait la
+brûler, la démembrer, en disperser les morceaux. Elle disparue,
+qu'adviendrait-il du double? Les statues qu'on enfermait dans le serdab
+devenaient, par la consécration, les corps de pierre ou de bois du
+défunt. La piété des parents les multipliait, et, par suite, multipliait
+aussi les supports du double; un seul corps était une seule chance de
+durée pour lui, vingt représentaient vingt chances. C'est dans une
+intention analogue qu'on joignait aux statues du mort celles de sa
+femme, de ses enfants, de ses serviteurs, saisis dans les différents
+actes de la domesticité, broyant le grain, pétrissant la pâte, poissant
+les jarres destinées à contenir le vin. Les figures plaquées à la
+muraille de la chapelle s'en détachaient et prenaient dans le serdab un
+corps solide. Ces précautions n'empêchaient pas d'ailleurs qu'on
+n'employât tous les moyens pour mettre ce qui restait du corps de chair
+à l'abri des causes naturelles de destruction et des attaques de
+l'homme. Au tombeau de Ti, un couloir rapide, qui affleure le sol au
+milieu de la première salle, conduit du dehors au caveau; mais c'est là
+une exception presque unique; on y descend par un puits perpendiculaire,
+creusé rarement dans un coin de la chapelle, d'ordinaire au centre de la
+plate-forme (Fig.129). La profondeur en varie entre 3 et 30 mètres. Il
+traverse la maçonnerie, pénètre dans le rocher; au fond, vers le sud, un
+couloir, trop bas pour qu'on y chemine debout, donne accès à une
+chambre. C'est là que la momie repose, dans un grand sarcophage en
+calcaire blanc, en granit rose ou en basalte. Il porte rarement une
+inscription, le nom et les titres du mort, plus rarement des ornements;
+on en connaît pourtant qui simulent la décoration d'une maison
+égyptienne avec ses portes et ses fenêtres. Le mobilier est des plus
+simples: des vases en albâtre pour les parfums, des godets où le prêtre
+avait versé quelques gouttes des liqueurs offertes au mort, de grandes
+jarres en terre cuite rouge pour l'eau, un chevet en albâtre ou en bois,
+une palette votive de scribe. Après avoir scellé la momie dans la cuve
+qui l'attendait, les ouvriers dispersaient sur le sol les quartiers du
+boeuf ou de la gazelle qu'on venait de sacrifier; puis ils muraient avec
+soin l'entrée du couloir et remplissaient le puits jusqu'à la bouche
+d'éclats de pierre mêlés de sable et de terre. Le tout, largement
+arrosé, finissait par s'agglutiner en un béton presque impénétrable,
+dont la dureté défiait tout essai de profanation. Le corps, livré à
+lui-même, ne recevait plus d'autre visite que celle de son âme. L'âme
+quittait de temps en temps la région céleste où elle voyageait en
+compagnie des dieux, et descendait se réunir à la momie. Le caveau était
+sa maison, comme la chapelle était la maison du double.
+
+[Illustration: Fig. 126]
+[Illustration: Fig. 127]
+[Illustration: Fig. 128]
+[Illustration: Fig. 129]
+
+Jusqu'à la VIe dynastie, le caveau est nu; une seule fois Mariette y a
+trouvé des lambeaux d'inscriptions appartenant au _Livre des morts_.
+J'ai découvert à Saqqarah, en 1881, des tombes où il est orné de
+préférence à la chapelle. Elles sont en grosses briques et n'ont pour le
+sacrifice qu'une niche renfermant la stèle. A l'intérieur, le puits est
+remplacé par une petite cour rectangulaire, dans la partie occidentale
+de laquelle on ajustait le sarcophage. Au-dessus du sarcophage, on
+bâtissait en calcaire une chambre aussi large et aussi longue que lui,
+haute d'environ 1 mètre et recouverte de dalles posées à plat. Au fond
+ou sur la droite, on réservait une niche qui tenait lieu de serdab. On
+ménageait au-dessus du toit plat une voûte de décharge d'environ 0m,50
+de rayon, et, par-dessus la voûte, on plaçait des lits horizontaux de
+briques jusqu'au niveau de la plate-forme. La chambre occupe les deux
+tiers environ de la cavité et a l'aspect d'un four, dont la gueule
+serait restée béante. Quelquefois, les murs de pierre reposent sur le
+couvercle même du sarcophage, et la chambre n'était achevée qu'après
+l'enterrement (Fig.130). Le plus souvent, ils s'appuient sur deux
+montants de briques, et le sarcophage pouvait être ouvert ou fermé à
+volonté. La décoration, tantôt peinte, tantôt sculptée, est la même
+partout. Chaque paroi était comme une maison où étaient déposés les
+objets dessinés ou énumérés à la surface; aussi avait-on soin d'y
+figurer une porte monumentale, par laquelle le mort avait accès
+à son bien. Il trouvait sur la paroi de gauche un monceau de provisions
+(Fig.131) et la table d'offrandes; sur celle du fond, des ustensiles de
+ménage, du linge, des parfums, avec le nom et l'indication des
+quantités. Ces tableaux sont un résumé de ceux qu'on voit dans la
+chapelle des mastabas communs. Si on les a distraits de leur place
+primitive, c'est qu'en les transportant au caveau, on les garantissait
+contre les dangers de destruction, qui les menaçaient dans des salles
+accessibles au premier venu, et que leur conservation assurait plus
+longtemps au mort la possession des biens qu'ils représentaient.
+
+[Illustration: Fig. 130]
+
+
+2.--LES PYRAMIDES.
+
+
+Les tombes royales ont la forme de pyramides à base rectangulaire et
+sont l'équivalent, en pierre ou en brique, du tumulus en terre meuble
+qu'on amoncelait sur le corps des chefs de guerre, aux époques
+antéhistoriques. Les mêmes idées prévalaient sur les âmes des rois qui
+avaient cours sur celles des particuliers. Le plan de la pyramide
+comporte donc les trois parties de celui des mastabas: la chapelle, les
+couloirs, les chambres funéraires.
+
+[Illustration: Fig. 131]
+
+La chapelle est toujours isolée. A Saqqarah, on n'en a découvert aucune
+trace. Elle était probablement, comme plus tard à Thèbes, située dans le
+faubourg de la ville le plus proche de la montagne. A Gizèh, à Abousîr,
+à Dahshour, les débris en sont encore visibles sur le front de la façade
+orientale ou septentrionale. C'était alors un véritable temple avec
+chambres, cours et passages. Les fragments de bas-reliefs qui sont
+parvenus jusqu'à nous montrent les scènes du sacrifice et prouvent que
+la décoration était identique à celle des salles publiques du mastaba.
+La pyramide proprement dite ne renferme que les couloirs et le caveau
+funèbre. La plus ancienne dont les textes nous certifient l'existence,
+au nord d'Abydos, est celle de Snofrou; les plus modernes appartiennent
+aux princes de la XIIe dynastie. La construction de ces monuments a donc
+été, pendant treize ou quatorze siècles, une opération courante, prévue
+par l'administration. Le granit, l'albâtre, le basalte destinés au
+sarcophage et à certains détails, étaient les seuls matériaux dont
+l'emploi et la quantité ne fussent pas réglés à l'avance et qu'il fallût
+aller chercher au loin. Pour se les procurer, chaque roi envoyait un des
+principaux personnages de la cour en mission aux carrières de la haute
+Égypte, et la célérité avec laquelle on rapportait les blocs était un
+titre puissant à la faveur du souverain. Le reste n'exigeait pas tant de
+frais. Si le gros oeuvre était en brique, on moulait la brique sur
+place, avec la terre prise dans la plaine au pied de la colline. S'il
+était en pierre, les parties du plateau les plus voisines fournissaient
+le calcaire marneux à profusion. On réservait d'ordinaire à la
+construction des chambres et au revêtement le calcaire de Tourah, qu'on
+n'avait même pas la peine de faire venir spécialement de l'autre côté du
+Nil. Memphis avait des entrepôts toujours pleins, où l'on puisait sans
+cesse pour les édifices publics, et par conséquent pour la tombe royale.
+Les blocs, pris dans ces réserves et apportés en barque jusque sous la
+montagne, montaient à l'emplacement choisi par l'architecte, le long de
+chaussées inclinées doucement. La disposition intérieure, la longueur
+des couloirs, la hauteur sont très variables; la pyramide de Khéops
+culminait à 145 mètres environ au-dessus du sol, la plus petite
+n'atteignait pas 10 mètres. Comme il est malaisé de concevoir
+aujourd'hui quels motifs ont déterminé les Pharaons à choisir des
+proportions aussi différentes, on a pensé que la masse bâtie était en
+proportion directe du temps consacré à la bâtir, c'est-à-dire de la
+durée de chaque règne. Dès qu'un prince montait sur le trône, on aurait
+commencé par lui ériger à la hâte une pyramide assez vaste pour contenir
+les parties essentielles du tombeau; puis, d'année en année, on aurait
+ajouté des couches nouvelles autour du noyau primitif, jusqu'au moment
+où la mort arrêtait à jamais la croissance du monument. Les faits ne
+justifient pas cette hypothèse. La moindre des pyramides de Saqqarah
+appartient à Ounas, qui régna trente ans; mais les deux imposantes
+pyramides de Gizèh ont été édifiées par Khéops et par Khéphrên, qui
+gouvernèrent l'Égypte l'un vingt-quatre, l'autre vingt-trois ans.
+Mirinrì, qui mourut fort jeune, a une pyramide aussi grande que Pepi II,
+qui prolongea sa vie au delà de quatre-vingt-dix ans. Le plan de chaque
+pyramide était tracé une fois pour toutes par l'architecte, selon les
+instructions qu'il avait reçues et les ressources qu'on plaçait à sa
+disposition. Une fois mis en train, l'exécution s'en poursuivait jusqu'à
+complet achèvement des travaux, sans se développer ni se restreindre.
+
+Les pyramides devaient avoir les faces aux quatre points cardinaux,
+comme les mastabas; mais, soit maladresse, soit négligence, la plupart
+ne sont pas orientées exactement, et plusieurs s'écartent sensiblement
+du nord vrai. Sans parler des ruines d'Abou-Roâsh et de
+Zaouiét-el-Aryân, qui n'ont pas encore été étudiées d'assez près, elles
+se partagent naturellement en six groupes, distribués du nord au sud sur
+la lisière du plateau de Libye, de Gizèh au Fayoum, par Abousîr,
+Saqqarah, Dahshour et Lisht. Le groupe de Gizèh en compte neuf, et, dans
+le nombre, celles de Khéops, de Khéphrên et de Mykérinos, que
+l'antiquité classait parmi les merveilles du monde. Le terrain sur
+lequel le Khéops repose était assez irrégulier, au moment de la
+construction. Un petit tertre qui le dominait fut taillé rudement
+(Fig.132) et englobé dans la maçonnerie, le reste fut aplani et garni
+de grosses dalles dont quelques-unes subsistent encore. La pyramide même
+avait une hauteur de cent quarante-cinq mètres et une base de deux cent
+trente-trois, que l'injure du temps a réduites respectivement à cent
+trente-sept et deux cent vingt-sept. Elle garda, jusqu'à la conquête
+arabe, un parement en pierres de couleurs diverses, si habilement
+assemblées qu'on aurait dit un seul bloc du pied au sommet. Le travail
+de revêtement avait commencé par le haut: la pointe avait été placée la
+première, puis les assises s'étaient recouvertes de proche en proche
+jusqu'à ce qu'on eût gagné le bas. A l'intérieur, tout avait été calculé
+de manière à cacher le site exact du sarcophage et à décourager les
+fouilleurs que le hasard ou leur persévérance auraient mis sur la bonne
+voie. Le premier point était, pour eux, de découvrir l'entrée sous le
+revêtement qui le masquait. Elle était à peu près au milieu de la face
+nord (Fig.132), mais au niveau de la dix-huitième assise, à
+quarante-cinq pieds environ au-dessus du sol. Les dalles qui
+l'obstruaient une fois déplacées, on pénétrait dans un couloir incliné,
+haut de 1m,06, large de 1m,22, pratiqué en partie dans la roche vive. Il
+descend l'espace de quatre-vingt-dix-sept mètres, traverse une chambre
+inachevée (C) et se termine dix-huit mètres plus loin en cul-de-sac.
+C'était un premier désappointement. Si pourtant on ne se laissait pas
+rebuter, et qu'on examinât le passage avec soin, on distinguait dans le
+plafond, à dix-neuf mètres de la porte, un bloc de granit qui tranchait
+sur le calcaire environnant (D). Il était si dur que les chercheurs,
+après avoir travaillé vainement à le briser ou à le déchausser, prirent
+le parti de se frayer un chemin à travers les parties de la maçonnerie
+construites en une pierre plus tendre. L'obstacle tourné, ils
+débouchèrent dans un couloir ascendant, qui se raccorde au premier
+sous un angle de 120 degrés et se divise en deux branches (E). L'une
+s'enfonce horizontalement vers le centre de la pyramide et se perd dans
+une chambre en granit à toit pointu, qu'on appelle, sans raison valable,
+_Chambre de la Reine_ (F). L'autre, tout en continuant à monter, change
+de forme et d'aspect. C'est maintenant une galerie longue de 45 mètres,
+haute de 8m,50, bâtie en belle pierre du Mokatam, si polie et si
+finement appareillée qu'on a peine à glisser entre les joints «une
+aiguille ou même un cheveu». Les assises les plus basses portent
+d'aplomb l'une sur l'autre, les sept suivantes s'avancent en
+encorbellement, de manière que les dernières ne soient plus séparées au
+plafond que par un intervalle de 0m,60. Un obstacle nouveau se dressait
+à l'extrémité (G). Le couloir qui mène à la chambre du sarcophage était
+clos d'une seule plaque de granit; venait ensuite un petit vestibule
+(H), coupé à espaces égaux par quatre herses, également en granit, qu'il
+fallait briser. Le caveau royal (I) est une chambre en granit, à toit
+plat, haute de 5m,81, longue de 10m,43, large de 5m,20; on n'y voit ni
+figure ni inscription, rien qu'un sarcophage en granit mutilé et sans
+couvercle. Telles étaient les précautions prises contre les hommes:
+l'événement a prouvé qu'elles étaient efficaces, car la pyramide garda
+son dépôt plus de quatre mille ans. Mais le poids même des matériaux
+était un danger plus sérieux pour elle. On empêcha le caveau d'être
+écrasé par les cent mètres de pierre qui le protégeaient, en ménageant
+au-dessus de lui cinq pièces de décharge, basses et superposées (J). La
+dernière est abritée par un toit pointu, formé de deux énormes dalles
+appuyées par le haut l'une à l'autre. Grâce à cet artifice, la pression
+centrale fut rejetée presque entière sur les faces latérales, et le
+caveau fut respecté. Aucune des pierres qui le revêtent n'a été écrasée,
+aucune n'a cédé d'une ligne depuis le jour où les ouvriers l'ont scellée
+en sa place.
+
+[Illustration: Fig. 132]
+
+Les pyramides de Khéphrên et de Mykérinos ont été bâties à l'intérieur
+sur un plan différent de celle de Khéops. Khéphrên a deux issues, toutes
+deux tournées vers le nord, l'une sur l'esplanade, l'autre à 15 mètres
+au-dessus du sol. Mykérinos possède encore les débris de son revêtement
+de granit rose. Le couloir d'entrée descend à un angle de 26°,2' et
+pénètre rapidement dans le roc. La première salle qu'il traverse est
+décorée de panneaux sculptés dans la pierre et fermée à la sortie par
+trois herses en granit. La seconde pièce paraissait être inachevée, mais
+ce n'était là qu'une ruse destinée à tromper les fouilleurs: un couloir
+ménagé dans le sol et soigneusement dissimulé donnait accès au caveau.
+Là reposait la momie dans un sarcophage de basalte sculpté, encore
+intact au commencement du siècle: enlevé par Vyse, il a sombré sur la
+côte d'Espagne avec le navire qui le transportait en Angleterre. La
+même variété de disposition prévaut dans le groupe d'Abousîr et dans une
+partie de celui de Saqqarah. La grande pyramide de Saqqarah n'est pas
+orientée exactement: la face nord s'écarte de 4°,35 du nord vrai. Elle
+n'a point pour base un carré parfait, mais un rectangle allongé de l'est
+à l'ouest, de 120m,60 sur 107m,30 de côté. Elle est haute de 59m,68 et
+se compose de six cubes à pans inclinés, en retraite l'un sur l'autre de
+2 mètres environ: le plus rapproché du sol a 11m,48 d'élévation, le plus
+éloigné 8m,89 (Fig.133). Elle est construite entièrement avec le
+calcaire de la montagne environnante. Les matériaux sont petits et mal
+taillés, les lits d'assise concaves, selon la méthode qu'on appliquait
+également à la construction des quais et des forteresses. Quand on
+explore les brèches de la maçonnerie, on reconnaît que la face externe
+de chaque gradin est comme habillée de deux enveloppes, dont chacune a
+son parement régulier. La masse est pleine, les chambres sont creusées
+dans le roc au-dessous de la pyramide. La principale des quatre entrées
+donne au nord, et les couloirs forment un véritable dédale au milieu
+duquel il est périlleux de s'aventurer: portique à colonnes, galeries,
+chambres, tout aboutit à une sorte de puits, au fond duquel était
+pratiquée une cachette, destinée sans doute à contenir les objets les
+plus précieux du mobilier funéraire. Les pyramides qui entourent ce
+monument extraordinaire ont été presque toutes édifiées sur un modèle
+unique (Fig.134) et ne se distinguent que par les proportions. La porte
+s'ouvre juste au-dessous de la première assise, vers le milieu de la
+face septentrionale, et le couloir (B) descend, par une pente assez
+douce, entre des murs en calcaire. Il est bouché sur toute son étendue
+de gros blocs qu'on doit briser avant de parvenir à la salle d'attente
+(C). Au sortir de cette salle, il marche quelque temps encore dans le
+calcaire, puis il passe entre quatre murs de granit de Syène poli, après
+quoi le calcaire reparaît, et on débouche dans le vestibule (E). La
+partie bâtie en granit est interrompue trois fois, à 60 ou 80
+centimètres d'intervalle, par trois énormes herses de granit (D).
+Au-dessus de chacune d'elles se trouve un vide, dans lequel elle était
+maintenue par des supports qui laissaient le passage libre (Fig.135).
+La momie une fois introduite, les ouvriers en se retirant enlevaient les
+étais, et les trois herses, tombant en place, interceptaient toute
+communication avec le dehors. Le vestibule était flanqué, à l'est, d'un
+serdab à toit plat, divisé en trois niches et encombré d'éclats de
+pierre, balayés à la hâte par les esclaves, au moment où l'on nettoyait
+les chambres pour y recevoir la momie. La pyramide d'Ounas les a
+conservées toutes trois. Dans Teti et dans Mirinrì, les murs de
+séparation ont été fort proprement enlevés, dès l'antiquité, et n'ont
+laissé d'autre trace qu'une ligne d'attache et une teinte plus blanche
+de la paroi, aux endroits qu'ils recouvraient primitivement. Le caveau
+(G) s'étendait à l'ouest du vestibule: le sarcophage y était déposé
+le long de la muraille occidentale, les pieds au sud, la tête au nord
+(H). Le toit des deux chambres principales était pointu. Il se composait
+de larges poutres en calcaire, accotées l'une à l'autre par l'extrémité
+supérieure, appuyées par en bas sur une banquette basse qui courait
+extérieurement. La première poutre était surmontée d'une seconde,
+celle-ci d'une troisième, et les trois réunies (I) protégeaient
+efficacement le vestibule et le caveau (Fig.136).
+
+[Illustration: Fig. 133]
+[Illustration: Fig. 134--La pyramide d'Ounas.]
+[Illustration: Fig. 135]
+[Illustration: Fig. 136]
+
+Les pyramides de Gizéh appartenaient à des Pharaons de la IVe dynastie,
+et celles d'Abousîr à des Pharaons de la Ve. Les cinq pyramides de
+Saqqarah, dont le plan est uniforme, appartiennent à Ounas et aux quatre
+premiers rois de la VIe dynastie, Teti, Pepi Ier, Mirinrì, Pepi II, et
+sont contemporaines des mastabas à caveaux peints que j'ai signalés plus
+haut. On ne s'étonnera donc point d'y rencontrer des inscriptions et des
+ornements. Partout, les plafonds sont chargés d'étoiles pour figurer le
+ciel de la nuit. Le reste de la décoration est fort simple. Dans la
+pyramide d'Ounas, où elle joue le plus grand rôle, elle n'occupe que le
+fond de la chambre funéraire; la partie voisine du sarcophage avait été
+revêtue d'albâtre et ornée à la pointe des grandes portes monumentales,
+par lesquelles le mort était censé entrer dans ses magasins de
+provisions. Les figures d'hommes et d'animaux, les scènes de la vie
+courante, le détail du sacrifice n'y sont point représentés et
+n'auraient pas d'ailleurs été à leur place en cet endroit. On les
+retraçait dans les lieux où le double menait sa vie publique, et où les
+visiteurs exécutaient réellement les rites de l'offrande; les couloirs
+et le caveau où l'âme était seule à circuler ne pouvaient recevoir
+d'autre ornementation que celle qui a rapport à la vie de l'âme. Les
+textes sont de deux sortes. Les moins nombreux ont trait à la nourriture
+du double et sont la transcription littérale des formules par lesquelles
+le prêtre lui assurait la transmission de chaque objet au delà de ce
+monde: c'était pour lui une ressource suprême, au cas où les sacrifices
+réels auraient été suspendus, et où les tableaux magiques de la chapelle
+auraient été détruits. La plus grande partie des inscriptions se
+rapportaient à l'âme et la préservaient des dangers qu'elle courait au
+ciel et sur la terre. Elles lui révélaient les incantations souveraines
+contre la morsure des serpents et des animaux venimeux, les mots de
+passe qui lui permettaient de s'introduire dans la compagnie des dieux
+bons, les exorcismes qui annulaient l'influence des dieux mauvais. De
+même que la destinée du double était de continuer à mener l'ombre de la
+vie terrestre et s'accomplissait dans la chapelle, la destinée de l'âme
+était de suivre le soleil à travers le ciel et dépendait des
+instructions qu'elle lisait sur les murailles du caveau. C'était par
+leur vertu que l'absorption du mort en Osiris devenait complète et qu'il
+jouissait désormais de toutes les immunités naturelles à la condition
+divine. Là-haut, dans la chapelle, il était homme et se comportait à la
+façon des hommes; ici, il était dieu et se comportait à la façon d'un
+dieu.
+
+L'énorme massif rectangulaire que les Arabes appellent
+Mastabat-el-Faraoun, le siège de Pharaon (Fig.137), se dresse à côté de
+Pepi II. On a voulu y voir, tantôt une pyramide inachevée, tantôt une
+tombe surmontée d'un obélisque; c'est un mastaba royal dont l'intérieur
+présente l'ordonnance d'une pyramide. Mariette croyait qu'Ounas y était
+enterré, mais les fouilles de ces temps derniers ont rendu cette
+attribution impossible. En revanche, elles semblent montrer que la
+pyramide méridionale de Dahshour appartient à Snofrou. Si le fait est
+confirmé par des recherches postérieures, il y a des chances pour que le
+groupe entier soit le plus ancien de tous et remonte à la IIIe dynastie.
+Il fournit une variante curieuse du type ordinaire. L'une des pyramides
+en pierre a la moitié inférieure inclinée de 54º,41' sur l'horizon,
+tandis qu'à partir de mi-hauteur l'inclinaison change brusquement et est
+de 42º,59'; on dirait un mastaba couronné d'une mansarde gigantesque. A
+Lisht, on quitte l'ancien empire pour les dynasties thébaines, et la
+structure se modifie encore: le couloir en pente aboutit à un puits
+perpendiculaire, au fond duquel débouchaient des chambres envahies
+aujourd'hui par les infiltrations du Nil. Le groupe du Fayoum est tout
+entier de la XIIe dynastie, mais les pyramides de Biahmou sont presque
+entièrement détruites; celle d'Illahoun n'a jamais été explorée, et
+celle de Méïdoum, violée avant le siècle des Ramessides, est vide. Elle
+consiste en trois tours carrées, à pans légèrement inclinés et qui
+s'étagent en retraite l'une sur l'autre (Fig.138). L'entrée est au
+nord, à seize mètres environ au-dessus du sable. Au delà de vingt
+mètres, le couloir descend dans le roc; à cinquante-trois, il se
+redresse, s'arrête douze mètres plus loin, remonte perpendiculairement
+vers la surface, et affleure dans le sol du caveau, six mètres et demi
+plus haut (Fig.139). Un appareil de poutres et de cordes, encore en
+place au-dessus de l'orifice, montre que les voleurs ont tiré le
+sarcophage hors de la chambre, dès l'antiquité. L'usage des pyramides ne
+cessa pas avec la XIIe dynastie: on en connaît à Manfalout, à Hékalli,
+au sud d'Abydos, à Mohammériah, au sud d'Esnéh. Jusqu'à l'époque
+romaine, les souverains à demi barbares de l'Éthiopie tinrent à honneur
+de donner à leurs tombes la forme pyramidale. Les plus anciennes, celle
+de Nouri, où dorment les Pharaons de Napata, rappellent par la facture
+les pyramides de Saqqarah; les plus modernes, celles de Méraouy,
+présentent des caractères nouveaux. Elles sont plus hautes que larges,
+de petit appareil et garnies parfois aux angles de bordures carrées ou
+arrondies. La face orientale est munie d'une fausse lucarne, surmontée
+d'une corniche et flanquée d'une chapelle que précède un pylône. Toutes
+ne sont pas muettes: comme sur les murs des tombeaux ordinaires, on y a
+retracé des scènes empruntées au Rituel des Funérailles ou aux
+vicissitudes de la vie d'outre-tombe.
+
+[Illustration: Fig. 137]
+[Illustration: Fig. 138]
+[Illustration: Fig. 139]
+
+
+3.--LES TOMBES DE L'EMPIRE THÉBAIN; LES HYPOGÉES.
+
+
+Les derniers mastabas connus appartiennent à la XIIe dynastie, encore
+sont-ils concentrés dans la plaine sablonneuse de Méïdoum et n'ont-ils
+jamais été achevés. Deux systèmes les remplacèrent par toute l'Égypte.
+Le premier conserve la chapelle construite au-dessus du sol et combine
+la pyramide avec le mastaba. Le second creuse le tombeau entier dans le
+roc, la chapelle comme le reste.
+
+Le quartier de la nécropole d'Abydos, où furent enterrées les
+générations du vieil empire thébain, nous offre les exemples les plus
+anciens du premier système. Les tombes sont en grosses briques crues,
+noires, sans mélange de paille ni de gravier. L'étage inférieur est un
+mastaba à base carrée ou rectangulaire, dont le plus long côté atteint
+quelquefois douze ou quinze mètres; les murs sont perpendiculaires
+et rarement assez élevés pour qu'un homme puisse se tenir debout à
+l'intérieur. Sur cette façon de socle se dresse une pyramide pointue,
+dont la hauteur varie entre quatre et dix mètres, et dont les faces
+étaient revêtues d'une couche de pisé unie, peinte en blanc. La mauvaise
+qualité du sol a empêché qu'on y creusât la salle funéraire; on s'est
+donc résigné à la cacher dans la maçonnerie. Une sorte de chambre ou
+plutôt de four, voûté en encorbellement, a été ménagé au centre et
+abrite souvent la momie (Fig.140); plus souvent encore, le caveau a été
+pratiqué moitié dans le mastaba, moitié dans les fondations, et le vide
+supérieur n'est là que pour servir de dégagement (Fig.141). Dans bien
+des cas, il n'y avait aucune chapelle extérieure; la stèle, posée sur le
+soubassement ou encadrée extérieurement sur la face, marque l'endroit du
+sacrifice. Ailleurs, on a construit en avancée un vestibule carré où
+les parents s'assemblaient (Fig.142). Assez rarement un mur d'enceinte
+construit à hauteur d'appui enveloppe le monument et délimite le terrain
+qui lui appartenait. Cette forme mixte demeura fort en usage dans les
+cimetières de Thèbes, à partir des premières années du moyen empire.
+Plusieurs rois de la XIe dynastie et les grands personnages de leur cour
+se firent édifier à Drah aboûl Neggah des tombes semblables à celles
+d'Abydos (Fig.143). Pendant les siècles suivants, les proportions
+relatives du mastaba et de la pyramide se modifièrent; le mastaba, qui
+n'était souvent qu'un soubassement insignifiant, reprit peu à peu sa
+hauteur primitive, tandis que la pyramide s'abaissa et finit par n'être
+plus qu'un pyramidion sans importance (Fig.144). Tous ceux de ces
+tombeaux qui ornaient les nécropoles thébaines à l'époque des Ramessides
+ont péri, mais les peintures contemporaines nous en font connaître les
+nombreuses variétés, et la chapelle d'un des Apis morts sous
+Amenhotpou III est encore là pour prouver que la mode s'en était étendue
+à Memphis. Du pyramidion, quelques traces subsistent à peine; mais le
+mastaba est intact. C'est un massif en calcaire, carré, monté sur un
+soubassement, étayé de quatre colonnes aux angles et bordé d'une
+corniche évasée; un escalier de cinq marches mène à la chambre
+intérieure (Fig.145).
+
+[Illustration: Fig. 140]
+[Illustration: Fig. 141]
+[Illustration: Fig. 142]
+[Illustration: Fig. 143]
+[Illustration: Fig. 144]
+[Illustration: Fig. 145]
+
+
+Les modèles les plus anciens du second genre, ceux qu'on voit à Gizèh
+parmi les mastabas de la IVe dynastie, ne sont ni grands ni très ornés.
+On commença à en soigner l'exécution vers la VIe dynastie, et dans les
+localités lointaines, à Bershéh, à Shéikh-Sâid, à Kasr-es-Sayad, à
+Neggadéh. L'hypogée n'atteignit son plein développement qu'un peu plus
+tard, pendant les siècles qui séparent les derniers rois memphites des
+premiers rois thébains. Les parties diverses du mastaba s'y retrouvent.
+L'architecte choisissait de préférence des veines de calcaire bien en
+vue, sises assez haut dans la montagne pour ne pas être menacées par
+l'exhaussement progressif du sol, assez bas pour que le cortège funèbre
+pût y monter aisément, et y creusait les tombes. Les plus belles
+appartiennent aux principales familles féodales qui se partageaient
+l'Égypte: les princes de Minièh reposent à Béni-Hassan, ceux de Khmounou
+à Bershèh, ceux de Siout et d'Éléphantine à Siout même et en face
+d'Assouân. Tantôt, comme à Siout, à Bershèh, à Thèbes, elles sont
+dispersées aux divers étages de la montagne; tantôt, comme à Syène
+(Fig.146) et à Béni-Hassan, elles suivent les ondulations du filon et
+sont rangées sur une ligne à peu près droite. Un escalier, construit
+sommairement en pierres à moitié brutes, menait de la plaine à l'entrée
+du tombeau: il est détruit ou enseveli sous les sables à Béni-Hassan et
+à Thèbes, mais les fouilles récentes ont mis au jour celui d'une des
+tombes d'Assouân. Le cortège funèbre, après l'avoir escaladé lentement,
+s'arrêtait un moment à l'entrée de la chapelle. Le plan n'était pas
+nécessairement uniforme dans un même groupe. Plusieurs des tombeaux de
+Béni-Hassan ont un portique dont toutes les parties, piliers, bases,
+entablement, ont été prises dans la roche; pour Amoni et pour
+Khnoumhotpou (Fig.147), il se compose de deux colonnes polygonales. A
+Syène (Fig.148), la baie étroite qui s'ouvre dans la muraille de
+rocher est coupée, vers le tiers de sa hauteur, par un linteau
+rectangulaire qui réserve une porte dans la porte même. A Siout,
+l'hypogée d'Hapizoufi était précédé d'un véritable porche d'environ 7
+mètres de haut, arrondi en voûte, peint et sculpté avec amour. Le plus
+souvent on se contentait d'aplanir et de dresser un pan de montagne sur
+un espace plus ou moins considérable, selon les dimensions qu'on
+prétendait donner au tombeau. Cette opération avait le double avantage
+de créer sur le devant une petite plate-forme fermée de trois côtés, et
+de développer en façade une surface à peu près verticale, qu'on
+décorait, ou non, à la fantaisie du maître. La porte pratiquée au
+milieu, quelquefois n'avait point de cadre, quelquefois était encadrée
+De deux montants et d'un linteau légèrement saillants. Les inscriptions,
+quand elle en avait, étaient fort simples. Dans le haut, une ou
+plusieurs lignes horizontales. A droite et à gauche, une ou deux lignes
+verticales, accompagnées d'une figure humaine assise ou debout: c'était,
+avec une prière, le nom, les titres et la filiation du défunt. La
+chapelle n'a, en général, qu'une seule chambre carrée ou oblongue, au
+plafond plat ou légèrement voûté, sans autre jour que de la porte.
+Quelquefois des piliers, taillés en pleine pierre au moment de
+l'excavation, lui donnent l'aspect d'une petite salle hypostyle. Amoni
+et Khnoumhotpou, à Béni-Hassan, avaient chacun quatre de ces piliers
+(Fig.149); d'autres en ont six ou huit et sont d'ordonnance
+irrégulière. L'hypogée n° 7 était d'abord une simple salle à plafond
+arrondi, de six colonnes sur trois rangs. Plus tard, il fut agrandi vers
+la droite, et la partie nouvelle forma une sorte de portique à plafond
+plat supporté par quatre colonnes (Fig.150).
+
+[Illustration: Fig. 146]
+[Illustration: Fig. 147]
+[Illustration: Fig. 148]
+[Illustration: Fig. 149]
+[Illustration: Fig. 150]
+
+Ménager un serdab dans la roche vive était presque impossible, et,
+d'autre part, c'était exposer les statues mobiles au vol ou à la
+mutilation que les laisser dans une pièce accessible à tout venant. Le
+serdab fut transformé et se combina avec la stèle des mastabas antiques.
+La fausse porte d'autrefois devint une niche pratiquée dans la muraille
+du fond, presque toujours en face de la porte réelle. Les statues du
+mort et de sa femme y trônent, sculptées dans la pierre vive. Les parois
+sont ornées des scènes de l'offrande, et la décoration entière de
+l'hypogée converge vers elle, comme celle du mastaba convergeait vers la
+stèle. C'est toujours, dans l'ensemble, la même série de tableaux, mais
+avec des additions notables. La marche du cortège funéraire, la prise de
+possession du tombeau par le double, qui sont à peine indiquées
+autrefois, s'étalent avec ostentation sur les murs de l'hypogée thébain.
+Le convoi se déroule avec ses pleureuses, ses troupes d'amis, ses
+porteurs d'offrandes, ses barques, son catafalque traîné par des boeufs.
+Il arrive à la porte; la momie, dressée sur ses pieds, reçoit l'adieu de
+la famille et subit les dernières cérémonies qui doivent l'initier à la
+vie d'au delà (Fig.151). Le sacrifice et les préliminaires qu'il
+évoque, le labourage, les semailles, la moisson, l'élève des bestiaux,
+les métiers manuels, sont sculptés ou peints, comme jadis, à profusion
+de couleurs. Sans doute, bien des détails y figurent qu'on ne rencontre
+pas sous les premières dynasties, ou sont absents qui ne manquent jamais
+dans le voisinage des pyramides; les siècles avaient marché, et vingt
+siècles changent beaucoup aux usages de la vie journalière, même dans
+l'indestructible Égypte. On y chercherait presque en vain les troupeaux
+de gazelles privées, car, sous les Ramsès, on n'entretenait plus ces
+animaux que par exception à l'état domestique. En revanche, le cheval
+avait envahi la vallée du Nil, et piaffe sur les murs, à l'endroit où
+paissaient les gazelles. Les métiers sont plus nombreux et plus
+compliqués, les outils plus perfectionnés, les actions du mort plus
+variées et plus personnelles. L'idée d'une rétribution future n'existait
+pas, ou existait peu, au temps où l'on avait réglé la décoration des
+tombeaux. Ce que l'homme avait fait ici-bas n'avait aucune influence sur
+le sort qui l'attendait dans la mort; bon ou mauvais, du moment que les
+rites avaient été célébrés sur lui et les prières récitées, il était
+riche et heureux. C'en était donc assez pour établir son identité
+d'énoncer son nom, ses titres, sa filiation; on n'avait que faire de
+décrire son passé par le menu. Mais, quand la croyance à des récompenses
+ou à des châtiments prédomina dans les esprits, on s'avisa qu'il était
+utile de garantir à chacun le mérite de ses actions particulières, et
+l'on joignit à l'espèce d'extrait de l'état civil, qui avait suffi
+jusqu'alors, des renseignements biographiques précis. Quelques mots
+d'abord, puis, vers la VIe dynastie, de vraies pages d'histoire où un
+ministre, Ouni, raconte les services qu'il a rendus sous quatre rois;
+puis, vers le commencement du nouvel empire, des dessins et des
+tableaux, qui conspirent avec l'écriture à immortaliser les faits et
+gestes du maître. Khnoumhotpou de Béni-Hassan expose en détail les
+origines et la grandeur de ses ancêtres. Khiti étale sur ses murailles
+les péripéties de la vie militaire: exercices des soldats, danses de
+guerre, sièges de forteresses, batailles sanglantes. La XVIIIe dynastie
+continue, en cela comme en tout, la tradition des âges précédents. Aï
+retrace, dans son bel hypogée de Tell-el-Amarna, les épisodes de son
+Mariage avec la fille de Khouniaton. Nofirhotpou de Thèbes avait reçu
+d'Harmhabi la décoration du Collier d'or; il reproduit avec complaisance
+les moindres circonstances de l'investiture, le discours du roi,
+l'année, le jour où lui fut conférée la récompense suprême. Tel autre,
+qui avait travaillé au cadastre, se montre accompagné d'arpenteurs
+traînant la chaîne et préside à l'enregistrement de la population
+humaine, comme Ti présidait jadis au dénombrement de ses boeufs. La
+stèle elle-même participe au caractère nouveau que revêt la décoration
+murale. Elle proclame, outre les prières ordinaires, le panégyrique du
+mort, le résumé de sa vie, trop rarement son _cursus honorum_ avec dates
+à l'appui.
+
+[Illustration: Fig. 151]
+
+Quand l'espace le permettait, le caveau tombait directement sous la
+chapelle. Le puits, tantôt était pratiqué au coin d'une des chambres,
+tantôt s'amorçait au dehors en avant de la porte. Dans les grandes
+nécropoles, à Thèbes par exemple ou à Memphis, la superposition des
+trois parties n'était pas toujours possible; à vouloir donner au puits
+la profondeur normale, on risquait d'effondrer les tombeaux situés à
+l'étage inférieur de la montagne. On remédia à ce danger, soit en
+poussant fort loin un couloir, à l'extrémité duquel on forait le puits,
+soit en disposant, sur un même plan horizontal ou modérément incliné,
+les pièces que le mastaba plaçait sur un même plan vertical. Le couloir
+est alors percé au milieu de la paroi du fond; la longueur moyenne en
+varie entre 6 et 40 mètres. Le caveau est presque toujours petit et sans
+ornement, ainsi que le couloir. L'âme, sous les dynasties thébaines, se
+Passait aussi bien de décoration que sous les dynasties memphites; mais
+quand on se décidait à garnir les murailles, les figures et les
+inscriptions avaient trait à sa vie et fort peu à la vie du double. Au
+tombeau de Harhotpou, qui est du temps des Ousirtasen, et dans les
+hypogées du même genre, les murs, celui de la porte excepté, sont
+partagés en deux registres. Le supérieur appartient au double et porte,
+avec la table d'offrandes, l'image des mêmes objets de ménage qu'on voit
+dans certains mastabas de la VIe dynastie: étoffes, bijoux, armes,
+parfums, dont Harhotpou avait besoin pour assurer à ses membres une
+éternelle jeunesse. L'inférieur était au double et à l'âme, et on lit
+les fragments de plusieurs livres liturgiques, _Livre des morts, Rituel
+de l'embaumement, Rituel des funérailles_, dont les vertus magiques
+protégeaient l'âme et soutenaient le double. Le sarcophage en pierre et
+le cercueil lui-même sont noirs d'écriture. De même que la stèle était
+comme le sommaire de la chapelle entière, le sarcophage et le cercueil
+étaient le sommaire du caveau et formaient comme une chambre sépulcrale
+dans la chambre sépulcrale. Textes, tableaux, tout ce qu'on y voit a
+trait à la vie de l'âme et à sa sécurité dans l'autre monde.
+
+A Thèbes comme à Memphis, ce sont les tombes des rois qu'il convient de
+consulter, si l'on veut juger du degré de perfection auquel pouvait
+atteindre la décoration des couloirs et du caveau. Des plus anciennes,
+qui étaient situées dans la plaine ou sur le versant méridional de la
+montagne, rien ne subsiste aujourd'hui. Les momies d'Amenhotpou Ier et
+de Thoutmos III, de Soqnounrî et d'Harhotpou ont survécu à l'enveloppe
+de pierre qui était censée les défendre. Mais, vers le milieu de la
+XVIIIe dynastie, toutes les bonnes places étaient prises, et l'on dut
+chercher ailleurs un terrain libre où établir un nouveau cimetière
+royal. On alla d'abord assez loin, au fond de la vallée qui débouche
+vers Drah abou'l Neggah; Amenhotpou III, Aï, d'autres peut-être, y
+furent enterrés; puis on songea à se rapprocher de la ville des vivants.
+Derrière la colline qui borne au nord la plaine thébaine, se creusait
+Jadis une sorte de bassin, fermé de tous les côtés, et sans autre
+communication avec le reste du monde que des sentiers périlleux. Il se
+divise en deux branches, croisées presque en équerre: l'une regarde le
+sud-est, tandis que l'autre s'allonge vers le sud-ouest et se divise en
+rameaux secondaires. A l'est, une montagne se dresse, dont la croupe
+rappelle, avec des proportions gigantesques, le profil de la pyramide à
+degrés de Saqqarah. Les ingénieurs remarquèrent que ce vallon était
+séparé du ravin d'Amenhotpou III par un simple seuil d'environ 500
+coudées d'épaisseur. Ce n'était pas de quoi effrayer des mineurs aussi
+exercés que l'étaient les Égyptiens. Ils taillèrent dans la roche vive
+une tranchée, profonde de 50 à 60 coudées, au bout de laquelle un
+passage étranglé, semblable à une porte, donne accès dans le vallon.
+Est-ce sous Harmhabi, est-ce sous Ramsès Ier que fut entrepris ce
+travail gigantesque? Ramsès Ier est le plus ancien roi dont on ait
+retrouvé la tombe en cet endroit. Son fils Séti Ier, puis son petit-fils
+Ramsès II vinrent s'y loger à ses côtés, puis les Ramsès l'un après
+l'autre; Hrihor fut peut-être le dernier et ferma la série. Ces tombeaux
+réunis ont valu à la vallée le nom de Vallée des Rois, qu'elle a gardé
+jusqu'à nos jours. Le tombeau n'est pas là tout entier. La chapelle est
+au loin dans la plaine, à Gournah, au Ramesséum, à Médinét-Habou, et
+nous l'avons déjà décrite. Comme la pyramide memphite, la montagne
+thébaine ne renferme que les couloirs et le caveau. Pendant le jour,
+l'âme pure ne courait aucun danger sérieux; mais le soir, au moment où
+les eaux éternelles, qui roulent sur la voûte des cieux, tombaient vers
+l'Occident en larges cascades et s'engouffraient dans les entrailles de
+La terre, elle pénétrait, avec la barque du soleil et son cortège de
+dieux lumineux, dans un monde semé d'embûches et de périls. Douze heures
+durant, l'escadre divine parcourait de longs corridors sombres, où des
+génies, les uns hostiles, les autres bienveillants, tantôt s'efforçaient
+de l'arrêter, tantôt l'aidaient à surmonter les difficultés du voyage.
+D'espace en espace, une porte, défendue par un serpent gigantesque,
+s'ouvrait devant elle et lui livrait l'accès d'une salle immense,
+remplie de flamme et de fumée, de monstres aux figures hideuses et de
+bourreaux qui torturaient les damnés; puis les couloirs recommençaient
+étroits et obscurs, et la course à l'aveugle au sein des ténèbres, et
+les luttes contre les génies malfaisants, et l'accueil joyeux des dieux
+propices. A partir du milieu de la nuit, on remontait vers la surface de
+la terre. Au matin, le soleil avait atteint l'extrême limite de la
+contrée ténébreuse et sortait à l'orient pour éclairer un nouveau jour.
+Les tombeaux des rois étaient construits sur le modèle du monde
+infernal. Ils avaient leurs couloirs, leurs portes, leurs salles
+voûtées, qui pénétraient profondément au sein de la montagne. La
+distribution dans la vallée n'en était déterminée par aucune
+considération de dynastie ou de succession au trône. Chaque souverain
+attaquait le rocher à l'endroit où il espérait rencontrer une veine de
+pierre convenable, et avec si peu de souci des prédécesseurs, que les
+ouvriers durent parfois changer de direction pour éviter d'envahir un
+hypogée voisin. Les devis de l'architecte n'étaient qu'un simple projet,
+qu'on modifiait à volonté et qu'on ne se piquait pas d'exécuter
+fidèlement; ainsi les mesures et la distribution réelles du tombeau de
+Ramsès IV (Fig.152) sont en désaccord avec les cotes et l'agencement du
+plan qu'un papyrus du musée de Turin nous a conservé (Fig.153).
+
+[Illustration: Fig. 152]
+[Illustration: Fig. 153]
+
+Rien pourtant n'était plus simple que la disposition générale: une porte
+carrée, très sobre d'ornements, un couloir qui aboutit à une chambre
+plus ou moins étendue, au fond de laquelle s'ouvre un second corridor
+qui conduit à une seconde chambre, et de là parfois à d'autres salles,
+dont la dernière renfermait le cercueil. Dans quelques tombeaux, le tout
+est de plain-pied et une pente douce, à peine coupée par deux ou trois
+marches basses, conduit de l'entrée à la paroi du fond. Dans d'autres,
+les parties sont disposées en étage l'une derrière l'autre. Un escalier
+long et raide, et un corridor en pente (A) mènent, chez Séti Ier
+(Fig.154), à un premier appartement (B), composé d'une petite
+antichambre et de deux salles à piliers. Un second escalier (C), ouvert
+dans le sol de l'antichambre, mène à un second appartement (D) plus
+vaste que le premier, et qui abritait le sarcophage. Le tombeau n'était
+pas destiné à s'arrêter là. Un troisième escalier (E) avait été pratiqué
+au fond de la salle principale, qui devait sans doute mener à un nouvel
+ensemble de pièces: la mort du roi a seule arrêté les ouvriers. Les
+variantes de plan ne sont pas très considérables, si on passe d'un
+hypogée à l'autre. Chez Ramsès III, la galerie d'entrée est flanquée de
+huit petites cellules latérales. Presque partout ailleurs, on ne
+remarque de différences que celles qui proviennent du degré d'achèvement
+des peintures et du plus ou moins d'étendue des couloirs. Le plus petit
+des hypogées s'arrête à 16 mètres, celui de Séti Ier, qui est le plus
+long, descend jusqu'à plus de 150 mètres et n'est pas achevé. Les mêmes
+ruses qui avaient servi aux ingénieurs des pyramides servaient à ceux
+des syringes thébaines pour dépister les recherches des malfaiteurs,
+faux puits destinés à dérouter les indiscrets, murailles peintes et
+sculptées bâties en travers des couloirs; l'enterrement terminé, on
+obstruait l'entrée avec des quartiers de roche, et on rétablissait du
+mieux qu'on pouvait la pente naturelle de la montagne.
+
+[Illustration: Fig. 154]
+
+Séti Ier nous a légué le type le plus complet que nous possédions de ce
+genre de sépulture; figures et hiéroglyphes y sont de véritables modèles
+de dessin et de sculpture gracieuse. L'hypogée de Ramsès III est déjà
+inférieur. La plus grande partie en est peinte assez sommairement: les
+jaunes y abondent, les bleus et les rouges rappellent les tons que les
+enfants choisissent pour leurs premiers barbouillages. Plus tard, la
+médiocrité règne en souveraine, le dessin s'amollit, les couleurs
+deviennent de plus en plus criardes, et les derniers tombeaux ne sont
+plus que la caricature lamentable de ceux de Séti Ier et de Ramsès III.
+La décoration est la même partout, et partout procède du même principe
+qui a présidé à la décoration des pyramides. A Thèbes comme à Memphis,
+il s'agissait d'assurer au double la libre jouissance de sa maison
+nouvelle, d'introduire l'âme au milieu des divinités du cycle solaire et
+du cycle osirien, de la guider à travers le dédale des régions
+infernales; mais les prêtres thébains s'ingéniaient à rendre sensible
+aux yeux par le dessin ce que les Memphites confiaient par l'écriture à
+la mémoire du mort, et lui accordaient de voir ce qu'il était jadis
+obligé de lire sur les parois de sa tombe. Où les textes d'Ounas
+racontent qu'Ounas, identifié au soleil, navigue sur les eaux d'en haut
+ou s'introduit dans les Champs Élysées, les scènes de Séti Ier montrent
+Séti dans la barque solaire, et celles de Ramsès III, Ramsès III dans
+les Champs Élysées (Fig.155). Où les murs d'Ounas ne donnent que les
+prières récitées sur la momie pour lui ouvrir la bouche, lui rendre
+l'usage des membres, l'habiller, la parfumer, la nourrir, ceux de Séti
+Ier représentent la momie elle-même et les statues supports du double
+entre les mains des prêtres qui leur ouvrent la bouche, les habillent,
+les parfument, leur tendent les plats divers du repas funèbre. Les
+plafonds étoilés des pyramides reproduisent la figure du ciel, mais sans
+indiquer à l'âme le nom des étoiles; sur les plafonds de quelques
+syringes, les constellations sont tracées chacune avec son image, des
+tables astronomiques donnent l'état du ciel de quinze jours en quinze
+jours pendant les mois de l'année égyptienne, et l'âme n'avait qu'à
+lever les yeux pour savoir dans quelle partie du firmament sa course la
+menait chaque nuit. L'ensemble est comme un récit illustré des voyages
+du soleil, et par suite de l'âme, à travers les vingt-quatre heures du
+jour. Chaque heure est représentée, et son domaine, qui était divisé en
+circonscriptions plus petites dont la porte était gardée par un serpent
+gigantesque, _Face de feu, oeil de flamme, Mauvais oeil_. La troisième
+heure du jour était celle où se décidait le sort des âmes: le dieu
+Toumou les pesait et leur assignait un séjour selon les indications de
+la balance. L'âme coupable était livrée aux cynocéphales assesseurs du
+tribunal, qui la chassaient à coups de verge, après l'avoir changée en
+truie ou en quelque animal impur; innocente, elle passait dans la
+cinquième heure, où ses pareilles cultivaient les champs, fauchaient les
+épis de la moisson céleste, et, le travail accompli, se divertissaient
+sous la garde des génies bienveillants. Au delà de la cinquième heure,
+les mers du ciel n'étaient plus qu'un vaste champ de bataille: les
+dieux de lumière pourchassaient, entraînaient, enchaînaient le serpent
+Apopi et finissaient par l'étrangler à la douzième heure. Leur triomphe
+n'était pas de longue durée. Le soleil, à peine victorieux, était
+emporté par le courant dans le royaume des heures de la nuit, et dès
+l'entrée, il était assailli, comme Virgile et Dante aux portes de
+l'enfer, par des bruits et par des clameurs épouvantables. Chaque cercle
+avait sa voix qu'on ne pouvait confondre avec la voix des autres: l'un
+s'annonçait comme par un immense bourdonnement de guêpes, l'autre comme
+par les lamentations des femmes et des femelles quand elles pleurent les
+maris et les mâles, l'autre comme par un grondement de tonnerre. Le
+sarcophage lui-même était chargé de ces tableaux joyeux ou sinistres. Il
+était d'ordinaire en granit rose ou noir, et si large, que souvent il ne
+pouvait entrer dans la vallée par la porte des rois. On devait le hisser
+à grand'peine au sommet de la colline de Déir-el-Baharî, puis, de là, le
+descendre à destination. Comme il était la dernière pièce du mobilier
+funéraire dont on s'occupât, on n'avait pas toujours le loisir de
+l'achever. Quand il était terminé, les scènes et les textes qui le
+couvrent en faisaient le résumé de l'hypogée entier. Le mort y
+retrouvait une fois de plus l'image de ses destinées surhumaines et y
+apprenait à connaître le bonheur des dieux. Les tombes privées
+recevaient rarement une décoration aussi complète; cependant deux
+hypogées de la XXVIe dynastie, celui de Pétaménophis à Thèbes et celui
+de Bokenranf à Memphis, peuvent rivaliser sous ce rapport avec les
+syringes royales. Le premier renferme une édition complète du _Livre des
+morts_, le second de longs extraits du même livre et des formules qui
+remplissent les pyramides.
+
+[Illustration: Fig. 155]
+
+Chaque partie de la tombe, comme elle avait sa décoration, avait son
+mobilier particulier. Il ne reste que peu de traces de celui de la
+chapelle: la table d'offrandes qui était en pierre est d'ordinaire tout
+ce qui en subsiste. Les objets déposés dans le serdab, dans les
+couloirs, dans le caveau, ont mieux résisté aux ravages du temps et des
+hommes. Sous l'ancien empire, les statues étaient toujours confinées
+dans le serdab. La chambre ne renfermait guère, en dehors du sarcophage,
+que des chevets en calcaire et en albâtre, des oies en pierre, rarement
+des palettes de scribe, très souvent des vases de formes diverses en
+terre cuite, en diorite, en granit, en albâtre, en calcaire compact,
+enfin des provisions de graines alimentaires, et les ossements des
+victimes sacrifiées le jour de l'enterrement. Sous les dynasties
+thébaines, le ménage du mort devint plus complet et plus riche. Les
+statues des domestiques et de la famille, qui jadis accompagnaient dans
+le serdab les statues du mort, sont reléguées au caveau et diminuent de
+taille. En revanche, bien des objets qui jadis étaient simplement
+représentés sur la muraille s'en sont détachés: ainsi les barques
+funéraires avec leur équipage, la momie, les pleureuses, les prêtres,
+les amis éplorés, les offrandes, pains en terre cuite estampés au nom du
+maître, et qu'on appelle improprement cônes funéraires, grappes de
+raisin et moules en calcaire avec lesquelles le mort était censé se
+fabriquer à lui-même des boeufs, des oiseaux, des poissons en pâte qui
+lui tenaient lieu des animaux en chair. Le mobilier, les ustensiles de
+toilette et de cuisine, les armes, les instruments de musique abondent,
+la plupart brisés au moment de la mise au tombeau; on les tuait de la
+sorte afin que leur âme allât servir l'âme de l'homme dans l'autre
+monde. Les petites statuettes en pierre, en bois, en émail bleu, blanc
+ou vert, sont jetées par centaines et même par milliers au milieu de
+l'amas des meubles et des provisions. Ce sont d'abord à proprement
+parler des réductions des statues du serdab, destinées comme elles à
+servir de corps au double, puis à l'âme; on les habille alors comme
+l'individu dont elles portent le nom s'habillait pendant la vie. Plus
+tard, leur rôle s'amoindrit, et leurs fonctions se bornèrent à répondre
+pour le maître, et à exécuter, en son lieu et place, les travaux et la
+Corvée dans les champs célestes, quand il y était convoqué par les
+dieux. On les appelle alors _répondants (Oushbîti)_, on leur met au
+poing les instruments de labourage, et on leur donne presque toujours la
+semblance d'un corps momifié, dont les mains et le visage seraient
+dégagés des bandelettes. Les canopes, avec leurs têtes d'épervier, de
+cynocéphale, de chacal et d'homme, étaient réservés, dès la XIe
+dynastie, aux viscères qu'on était obligé d'extraire de la poitrine et
+du ventre pendant l'embaumement. La momie elle-même se charge de plus en
+plus de cartonnages, de papyrus, d'amulettes qui lui font comme une
+armure magique, dont chaque pièce préserve les membres et l'âme qui les
+anime de la destruction.
+
+En théorie, chaque Égyptien avait droit à une maison éternelle, édifiée
+sur le plan dont je viens d'indiquer les transformations; mais les
+petites gens se passaient fort bien de tout ce qui était nécessaire aux
+morts de condition. On les enfouissait où la place coûtait le moins,
+dans de vieilles tombes violées et abandonnées, dans des fissures
+naturelles de la montagne, dans des puits ou dans des fosses communes.
+A Thèbes, au temps des Ramessides, de grandes tranchées creusées dans le
+sable attendaient les cadavres. Les rites accomplis, les fossoyeurs
+recouvraient légèrement les momies de la journée, parfois isolées,
+parfois associées par deux ou trois, parfois empilées, sans qu'on eût
+cherché à les disposer par couches régulières. Quelques-unes n'avaient
+de protection que leurs bandages, d'autres étaient enveloppées de
+branches de palmier liées en façon de bourriche. Les plus soignées ont
+une boîte en bois mal dégrossie, sans inscription ni peinture. Beaucoup
+sont affublées de vieux cercueils d'occasion, qu'on ne s'était pas donné
+la peine d'ajuster à la taille du nouveau propriétaire, ou sont jetées
+dans une caisse fabriquée avec les débris de deux ou trois caisses
+brisées. De mobilier funéraire, il n'en était point question pour des
+marauds pareils; tout au plus ont-ils avec eux une paire de souliers en
+cuir, des sandales en carton peint ou en osier tressé, un bâton de
+voyage pour les chemins célestes, des bagues en terre émaillée, des
+bracelets ou des colliers d'un seul fil de petites perles bleues, des
+figurines de Phtah, d'Osiris, d'Anubis, d'Hathor, de Bastit, des yeux
+mystiques, des scarabées, surtout des cordes roulées autour du bras, du
+cou, de la jambe, de la taille, et destinées à préserver le cadavre des
+influences magiques.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+
+
+LA PEINTURE ET LA SCULPTURE
+
+
+Les bas-reliefs et les statues qui décoraient les temples ou les
+tombeaux étaient peints pour la plupart. Le granit, le basalte, le
+diorite, la serpentine, l'albâtre, les pierres colorées naturellement,
+échappaient parfois à cette loi de polychromie: le grès, le calcaire, le
+bois y étaient soumis rigoureusement, et, si on rencontre quelques
+monuments de ces matières qui ne sont pas enluminés, la couleur a
+disparu par accident, ou la pièce est inachevée. Le peintre et le
+sculpteur étaient donc presque inséparables l'un de l'autre. Le premier
+avait à peine achevé son oeuvre que le second s'en emparait, et souvent
+le même artisan s'entendait à manier le pinceau aussi bien que la
+pointe.
+
+
+1.--LE DESSIN ET LA COMPOSITION.
+
+
+Nous ne connaissons pas les méthodes que les Égyptiens employaient à
+l'enseignement du dessin. La pratique leur avait appris à déterminer les
+proportions générales du corps et à établir des relations constantes
+entre les parties dont il est constitué, mais ils ne s'étaient jamais
+inquiétés de chiffrer ces proportions et de les ramener toutes à une
+commune mesure. Rien, dans ce qui nous reste de leurs oeuvres, ne nous
+autorise à croire qu'ils aient jamais possédé un canon, réglé sur la
+longueur du doigt ou du pied humain. Leur enseignement était de routine
+et non de théorie. Ils avaient des modèles que le maître composait
+lui-même, et que les élèves copiaient sans relâche, jusqu'à ce qu'ils
+fussent parvenus à les reproduire exactement. Ils étudiaient aussi
+d'après nature, comme le prouve la facilité avec laquelle ils
+saisissaient la ressemblance des personnages, et le caractère ou le
+mouvement propre à chaque espèce d'animaux. Ils jetaient leurs premiers
+essais sur des éclats de calcaire planés rudement, sur une planchette
+enduite de stuc rouge ou blanc, au revers de vieux manuscrits sans
+valeur: le papyrus neuf coûtait trop cher pour qu'on le gaspillât à
+recevoir des barbouillages d'écolier. Ils n'avaient ni crayons ni
+stylet, mais des joncs, dont le bout, trempé dans l'eau, se divisait en
+fibres ténues et formait un pinceau plus ou moins fin, selon la grosseur
+de la tige. La palette en bois mince, oblongue, rectangulaire, était
+pourvue à la partie inférieure d'une rainure verticale à serrer la
+calame, et creusée à la partie supérieure de deux ou plusieurs cavités
+renfermant chacune une pastille d'encre sèche: la noire et la rouge
+étaient le plus usités. Un petit mortier et un pilon (Fig.156) pour
+broyer les couleurs, un godet plein d'eau pour humecter et laver les
+pinceaux, complétaient le trousseau de l'apprenti. Accroupi devant son
+modèle, palette au poing, il s'exerçait à le reproduire en noir, à main
+levée et sans appui. Le maître revoyait son oeuvre et en corrigeait les
+défauts à l'encre rouge.
+
+[Illustration: Fig. 156]
+
+Les rares dessins qui nous restent sont tracés sur des morceaux de
+calcaire, en assez mauvais état pour la plupart. Le British Museum en a
+deux ou trois au trait rouge, qui ont peut-être servi comme de cartons
+au décorateur d'un tombeau thébain de la XXe dynastie. Un fragment
+du musée de Boulaq porte des études d'oies ou de canards à l'encre
+noire. On montre à Turin l'esquisse d'une figure de femme, nue au
+caleçon près, et qui se renverse en arrière pour faire la culbute: le
+trait est souple, le mouvement gracieux, le modelé délicat. L'artiste
+n'était pas gêné, comme il l'est chez nous par la rigidité de
+l'instrument qu'il maniait. Le pinceau attaquait perpendiculairement la
+surface, écrasait la ligne ou l'atténuait à volonté, la prolongeait,
+l'arrêtait, la détournait en toute liberté. Un outil aussi souple se
+prêtait merveilleusement à rendre les côtés humoristiques ou risibles de
+la vie journalière. Les Égyptiens, qui avaient l'esprit gai et caustique
+par nature, pratiquèrent de bonne heure l'art de la caricature. Un
+papyrus de Turin raconte, en vignettes d'un dessin sûr et libertin, les
+exploits amoureux d'un prêtre chauve et d'une chanteuse d'Amon. Au
+revers, des animaux jouent, avec un sérieux comique, les scènes de la
+vie humaine. Un âne, un lion, un crocodile, un singe se donnent un
+concert de musique instrumentale et vocale. Un lion et une gazelle
+jouent aux échecs. Le Pharaon de tous les rats, monté sur un char traîné
+par des chiens, court à l'assaut d'un fort défendu par des chats. Une
+chatte du monde, coiffée d'une fleur, s'est prise de querelle avec une
+oie: on en est venu aux coups, et la volatile malheureuse, qui ne se
+sent pas de force à lutter, culbute d'effroi. Les chats étaient
+d'ailleurs les animaux favoris des caricaturistes égyptiens. Un ostracon
+du musée de New-York nous en montre deux, une chatte de race assise sur
+Un fauteuil, en grande toilette, et un misérable matou qui lui sert à
+manger, d'un air piteux, la queue entre les jambes (Fig.157).
+L'énumération des dessins connus est courte, comme on le voit:
+l'abondance de vignettes dont on avait coutume d'orner certains ouvrages
+compense notre pauvreté en ce genre. Ce sont presque toujours des
+exemplaires du _Livre des morts_ et du _Livre de savoir ce qu'il y a
+dans l'enfer_. On les copiait par centaines, d'après des
+manuscrits-types, conservés dans les temples ou dans les familles
+consacrées héréditairement au culte des morts. Le dessinateur n'avait
+donc aucun effort d'imagination à faire. Sa tâche consistait uniquement
+à imiter le modèle qu'on lui donnait, avec toute l'habileté dont il
+était capable. Les rouleaux du _Livre de savoir ce qu'il y a dans
+l'enfer_, qui sont parvenus jusqu'à nous, ne sont pas antérieurs à la
+XXe dynastie.
+
+[Illustration: Fig. 157]
+
+Le faire en est toujours assez mauvais, et les figures ne sont le plus
+souvent que des bonshommes tracés rapidement et mal proportionnés. Le
+nombre des exemplaires du _Livre des morts_ est tellement considérable
+qu'on pourrait, rien qu'avec eux, entreprendre une histoire de la
+miniature en Égypte: d'aucuns remontent en effet à la XVIIIe dynastie,
+d'autres sont contemporains des premiers Césars. Les plus anciens sont
+généralement d'une exécution remarquable. Chaque chapitre est accompagné
+d'une vignette qui représente un dieu, homme ou bête, un emblème divin,
+le mort en adoration devant la divinité. Ces petits motifs sont rangés
+quelquefois en une seule ligne au-dessus du texte courant (Fig.158),
+quelquefois dispersés à travers les pages, comme les majuscules ornées
+de nos manuscrits. D'espace en espace, de grands tableaux occupent toute
+la hauteur du feuillet, l'enterrement au début, le jugement de l'âme
+vers le milieu, l'arrivée du mort aux champs d'Ialou vers la fin de
+l'ouvrage. L'artiste avait là beau jeu à déployer son talent et à nous
+donner la mesure de ses forces. La momie d'Hounofir est debout devant la
+stèle et le tombeau (Fig.159); les femmes de la famille pleurent sur
+elle, tandis que les hommes et le prêtre lui présentent l'offrande. Les
+papyrus des princes et princesses de la famille de Pinotmou, qui sont au
+musée de Boulaq, montrent que les bonnes traditions de l'école se
+maintinrent, chez les Thébains, jusqu'à la XXIe dynastie. La décadence
+vint rapidement sous les règnes suivants, et, pendant des siècles, nous
+ne trouvons plus que des dessins grossiers et sans valeur. La chute de
+la domination persane produisit une renaissance. Les tombeaux de
+l'époque grecque nous ont rendu des papyrus à vignettes soignées, d'un
+style sec et minutieux, qui contraste singulièrement avec la manière
+large et hardie des temps antérieurs. Le pinceau à pointe large avait
+été remplacé par le pinceau à pointe fine. Les scribes rivalisèrent à
+qui mènerait les lignes les plus déliées, et les traits dont ils se
+complurent à surcharger les accessoires de leurs figures, barbe,
+cheveux, plis du vêtement, sont quelquefois si ténus qu'on a peine à les
+distinguer sans loupe. Si précieux que soient ces documents, ils ne
+suffiraient pas à nous faire apprécier la valeur et les procédés de
+travail des artistes égyptiens; c'est aux murailles des temples ou des
+tombeaux que nous devons nous adresser si nous désirons connaître leurs
+habitudes de composition.
+
+[Illustration: Fig. 158]
+[Illustration: Fig. 159]
+
+Les conventions de leur dessin diffèrent sensiblement de celles du
+nôtre. Homme ou bête, le sujet n'était jamais qu'une silhouette à
+découper sur le fond environnant. On cherchait donc à démêler, parmi les
+formes, celles-là seules qui offrent un profil accentué, et que le
+simple trait pouvait saisir et amener sur une surface plane. Pour les
+animaux, le problème n'offrait rien de compliqué: l'échine et le ventre,
+la tête et le cou, allongés parallèlement au sol, se profilent d'une
+seule venue, les pattes sont bien détachées du corps. Aussi les animaux
+sont-ils pris sur le vif, avec l'allure, le geste, la flexion des
+membres, particulière à chaque espèce. La marche lente et mesurée du
+boeuf, le pas court, l'oreille méditative, la bouche ironique de l'âne,
+le trot menu et saccadé des chèvres, le coup de rein du lévrier en
+chasse, sont rendus avec un bonheur constant de ligne et d'expression.
+Et si des animaux domestiques on passe aux sauvages, la perfection n'est
+pas moindre. Jamais on n'a mieux exprimé qu'en Égypte la force calme du
+lion au repos, la démarche sournoise et endormie du léopard, la grimace
+des singes, la grâce un peu grêle de la gazelle et de l'antilope. Il
+n'était pas aussi facile de projeter l'homme entier sur un même plan,
+sans s'écarter de la nature. L'homme ne se laisse pas reproduire
+aisément par la ligne seule, et la silhouette supprime une part trop
+grande de sa personne. La chute du front et du nez, la coupe des lèvres,
+le galbe de l'oreille, disparaissent quand la tête est dessinée de face.
+Il faut, au contraire, que le buste soit posé de face pour que la ligne
+des épaules se développe en son entier, et pour que les deux bras
+soient visibles à droite et à gauche du corps. Les contours du ventre se
+modèlent mieux lorsqu'on les aperçoit de trois quarts et ceux des jambes
+lorsqu'on les prend de côté. Les Égyptiens ne se firent point scrupule
+de combiner, dans la même figure, les perspectives contradictoires que
+produisent l'aspect de face et l'aspect de profil. La tête, presque
+toujours munie d'un oeil de face, est presque toujours plantée de profil
+sur un buste de face, le buste surmonte un tronc de trois quarts, et le
+tronc s'étaye sur des jambes de profil. Ce n'est pas qu'on ne rencontre
+assez souvent des figures établies, ou peu s'en faut, selon les règles
+de notre perspective. La plupart des personnages secondaires que
+renferme le tombeau de Khnoumhotpou ont essayé de se soustraire à la loi
+de malformation; ils ont le buste de profil, comme la tête et les
+jambes, mais ils portent en avant tantôt l'une, tantôt l'autre des
+épaules, afin de bien montrer leurs deux bras (Fig.160). L'effet n'est
+pas des plus heureux, mais examinez le paysan qui gave une oie, et
+surtout celui qui pèse sur le cou d'une gazelle pour l'obliger à
+s'accroupir (Fig.161): l'action des bras et des reins est rendue
+exactement, la fuite du dos est régulière, les épaules, entraînées en
+arrière par le déplacement des bras, font saillir la poitrine sans en
+exagérer l'ampleur, le haut du corps tourne bien sur les hanches. Les
+lutteurs de Béni-Hassan s'attaquent et s'enlacent, les danseuses et les
+servantes des hypogées thébains se meuvent avec une liberté parfaite
+(Fig.162). Ce sont là des exceptions; ailleurs, la tradition a été plus
+forte que la nature, et les maîtres égyptiens continuèrent jusqu'à la
+fin à déformer la figure humaine. Leurs hommes et leurs femmes sont donc
+de véritables monstres pour l'anatomiste, et cependant ils ne sont ni
+aussi laids ni aussi risibles qu'on est porté à le croire, en étudiant
+les copies malencontreuses que nos artistes en ont faites souvent. Les
+membres défectueux sont alliés aux corrects avec tant d'adresse, qu'ils
+paraissent être soudés comme naturellement. Les lignes exactes et les
+fictives se suivent et se complètent si ingénieusement qu'elles semblent
+se déduire nécessairement les unes des autres.
+
+[Illustration: Fig. 160]
+[Illustration: Fig. 161]
+[Illustration: Fig. 162]
+
+La convention une fois reconnue et admise, on ne saurait trop admirer
+l'habileté technique dont témoignent beaucoup de monuments. Le trait est
+net, ferme, lancé résolument et longuement mené. Dix ou douze coups de
+pinceau suffisent à établir une figure de grandeur naturelle. Un seul
+trait enveloppait la tête de la nuque à la naissance du cou, un seul
+marquait le ressaut des épaules et la tombée des bras. Deux traits
+ondulés à propos cernaient le contour extérieur, du creux de l'aisselle
+à la pointe des pieds, deux arrêtaient les jambes, deux les bras. Les
+détails du costume et de la parure, d'abord indiqués sommairement,
+étaient repris un à un et achevés minutieusement: on peut compter
+presque les tresses de la chevelure, les plis du vêtement, les émaux de
+la ceinture ou des bracelets. Ce mélange de science naïve et de
+gaucherie voulue, d'exécution rapide et de retouche patiente, n'exclut
+ni l'élégance des formes, ni la grâce et la vérité des attitudes, ni la
+justesse des mouvements. Les personnages sont étranges, mais ils vivent,
+et, qui veut se donner la peine de les regarder sans préjugé, leur
+étrangeté même leur prête un charme, que n'ont pas des oeuvres plus
+récentes et plus conformes à la vérité.
+
+Les Égyptiens ont donc su dessiner. Ont-ils, comme on le dit souvent,
+ignoré l'art de composer un ensemble? Prenez une scène au hasard dans un
+des hypogées thébains, celle qui représente le repas funéraire offert au
+prince Harmhabi par les gens de sa famille (Fig.163). C'est un sujet
+moitié idéal, moitié réel. Le défunt et ceux des siens qui sont déjà de
+son monde y figurent à côté des vivants, visibles, mais non mêlés; ils
+assistent plus qu'ils ne prennent part au banquet. Harmhabi siège donc
+sur un pliant, à la gauche du spectateur. Il a sur les genoux une petite
+princesse, une fille d'Amenhotpou III, dont il était le père nourricier
+et qui était morte avant lui. Sa mère, Sonit, trône à sa droite, en
+retraite, sur un grand fauteuil, et de la main gauche lui serre le bras,
+de l'autre lui tend une fleur de lotus; une gazelle mignonne, peut-être
+enterrée auprès d'elle, comme la gazelle découverte à côté de la reine
+Isimkheb dans le puits de Déir-el-Baharî, est attachée à l'un des pieds
+du fauteuil. Ce groupe surnaturel est de taille héroïque. Assis,
+Harmhabi et sa mère ont le front de niveau avec celui des femmes qui se
+tiennent debout devant eux; il fallait en effet que les dieux fussent
+toujours plus grands que les hommes, les rois plus grands que leurs
+sujets, les maîtres du tombeau plus grands que les vivants. Les parents
+et les amis sont rangés sur une seule ligne, la face aux ancêtres, et
+semblent causer entre eux. Le service est commencé. Les jarres de vin et
+de bière, posées à la file sur leurs selles en bois, sont déjà ouvertes.
+Deux jeunes esclaves, puisant à merci dans un vase d'albâtre, frottent
+les vivants d'essences odorantes. Deux femmes en toilette d'apparat
+présentent aux morts des coupes en métal remplies de fleurs, de grains
+et de parfums, qu'elles déposent au fur et à mesure sur une table
+carrée; trois autres accompagnent de leur musique et de leur danse
+l'hommage des premières. Comme ici le tombeau est la salle du festin, il
+n'y a d'autre fond au tableau que la paroi couverte d'hiéroglyphes, à
+laquelle les invités étaient adossés pendant la cérémonie. Ailleurs, le
+théâtre de l'action est indiqué clairement par des touffes d'herbe ou
+par des arbres, si elle se passe en rase campagne, par du sable rouge,
+si elle se passe au désert, par des fourrés de joncs et de lotus, si
+elle se passe dans les marais. Une femme de qualité rentre chez elle
+(Fig.164). Une de ses filles, pressée par la soif, boit un long trait
+d'eau à même une goullèh; deux petits enfants nus, un garçon et une
+fillette à tète rase, sont accourus vers la mère jusqu'à la porte de la
+rue, et reçoivent, des mains d'une servante, des joujoux qu'on leur a
+rapportés du dehors. Une treille, habillée de vignes, des arbres chargés
+de fruits poussent au second plan: nous sommes dans un jardin, mais la
+maîtresse et ses deux filles aînées l'ont traversé sans s'y arrêter et
+sont entrées dans la maison. La façade, levée à moitié, laisse voir ce
+qu'elles font: trois servantes leur servent des rafraîchissements. Le
+tableau n'est pas mal composé et pourrait être transcrit sur la toile
+par un moderne sans exiger trop de changements; seulement la même
+maladresse, ou le même parti pris, qui obligeait l'Égyptien à emmancher
+une tête de profil sur un buste de face, l'a empêché de disposer ses
+plans en fuite l'un derrière l'autre, et l'a réduit à inventer des
+procédés plus ou moins ingénieux pour remédier à l'absence presque
+complète de perspective.
+
+[Illustration: Fig. 163]
+[Illustration: Fig. 164]
+
+Et d'abord, la plupart des personnages qui concourent à une même action
+étaient rabattus sur un même plan, isolés autant que possible, pour
+éviter que la silhouette de l'un recouvrît celle de l'autre; sinon, on
+les superposait à plat, comme s'ils n'avaient eu que deux dimensions et
+point d'épaisseur. Un bouvier qui marche au milieu de ses boeufs repose
+directement sur la ligne de terre aussi bien que la bête qui lui cache
+le ventre et la cuisse. Le soldat le plus lointain d'une compagnie qui
+s'avance en bon ordre au son de la trompette a la tête et les pieds au
+même niveau que le soldat le plus voisin du spectateur (Fig.165).
+Lorsque des chars défilent devant Pharaon, on jurerait que leurs roues
+s'emboîtent exactement dans la même ornière, si la caisse du premier ne
+masquait en partie l'attelage du second (Fig.166). Dans ces exemples,
+les personnes et les choses sont, par accident ou par nature, placées
+assez près l'une de l'autre pour que le défaut ne paraisse pas trop
+choquant, et l'artiste égyptien a usé du même procédé qu'ont employé
+plus tard les sculpteurs grecs. Ailleurs, il a cherché à s'approcher
+davantage de la vérité. Les archers de Ramsès III à Médinét-Habou font
+un effort presque heureux pour se tenir en perspective: la file des
+casques s'abaisse et celle des arcs se relève régulièrement, mais tous
+les pieds s'appuient sur une seule raie de sol, et la ligne qu'ils
+tracent ne suit pas, comme elle devrait, le mouvement des autres lignes
+(Fig.167). Ce mode de représentation n'est pas rare à l'époque
+thébaine. On l'adoptait de préférence lorsqu'on voulait figurer des
+troupes d'hommes ou d'animaux placées sur un rang et entraînées au même
+acte d'une même impulsion; mais il avait l'inconvénient, grave aux yeux
+des Égyptiens, de supprimer presque entièrement le corps des
+personnages, le premier excepté, et de n'en laisser subsister qu'un
+contour insuffisant. Lors donc qu'on ne pouvait ramener toutes les
+figures sur le devant du tableau, sans risquer d'en cacher une partie,
+on décomposait l'ensemble en plusieurs groupes, dont chacun représentait
+un épisode, et qu'on distribuait l'un au-dessus de l'autre dans le même
+plan vertical. La hauteur de chacun d'eux ne dépend en rien de la place
+qu'ils occupaient dans la perspective normale, mais du nombre d'étages
+superposés dont l'artiste pensait avoir besoin pour rendre complètement
+sa pensée. Elle équivaut d'ordinaire à la moitié du registre principal,
+s'il se contentait de deux étages, au tiers s'il en voulait trois, et
+ainsi de suite. Cependant, lorsqu'il s'agit de simples accessoires, le
+registre qui les contient peut être plus bas que les autres; ainsi, au
+festin funèbre d'Harmhabi, les amphores sont entassées dans un moindre
+espace que celui où siègent les convives. Les scènes secondaires étaient
+séparées le plus souvent par une barre horizontale, mais le trait de
+division n'était pas indispensable, et, surtout quand on avait à figurer
+des masses profondes d'individus rangées régulièrement, les plans
+verticaux s'imbriquaient, pour ainsi dire, l'un sur l'autre, dans des
+proportions variables au caprice du dessinateur. A la bataille de
+Qodshou, les files de la phalange égyptienne se dominent successivement
+de toute la hauteur du buste (Fig.168), et celles des bataillons
+hittites se dépassent à peine de la tête (Fig.169). Et les déformations
+que subissent les groupes d'hommes et d'animaux ne sont point parmi les
+plus fortes qu'on se soit permises en Égypte: les maisons, les terrains,
+les arbres, les eaux, ont été défigurés comme à plaisir. Un rectangle,
+posé de champ sur un des côtés longs et rayé de rubans ondulés,
+représente un canal; si vous en doutez, des poissons et des crocodiles
+sont là comme enseigne, pour bien montrer que vous devez voir de l'eau
+et non autre chose. Des bateaux sont en équilibre sur le bord supérieur,
+des troupeaux plongés jusqu'au ventre passent à gué, un pêcheur à la
+ligne marque l'endroit où le Nil cesse et où la berge commence.
+Ailleurs, le rectangle est comme suspendu à mi-tronc de cinq ou six
+palmiers (Fig.170); on comprend aussitôt que l'eau coule entre deux
+rangs d'arbres. Ailleurs encore, au tombeau de Rekhmirî, les arbres sont
+couchés proprement le long des quatre rives, et le profil d'une barque
+et d'un mort, hâlés par des profils d'esclaves, se promènent naïvement
+sur l'étang vu de face (Fig.171). Les hypogées thébains de l'époque des
+Ramessides fournissent aisément chacun plusieurs exemples d'artifices
+nouveaux et, quand on les a relevés, on finit par ne plus savoir ce
+qu'on doit admirer le plus, l'obstination des Égyptiens à ne pas trouver
+les lois naturelles de la perspective, ou la fécondité d'esprit dont ils
+ont fait preuve pour inventer tant de relations fausses entre les
+objets.
+
+[Illustration: Fig. 165]
+[Illustration: Fig. 166]
+[Illustration: Fig. 167]
+[Illustration: Fig. 168]
+[Illustration: Fig. 169]
+[Illustration: Fig. 170]
+[Illustration: Fig. 171]
+
+Appliqués à de vastes étendues, leurs procédés de composition choquent
+moins qu'ils ne font à des sujets de petites dimensions. On sent
+d'instinct que l'artiste le plus habile n'aurait pu se garder de tricher
+quelquefois avec la perspective, s'il avait eu à couvrir les surfaces
+immenses des pylônes, et cela rend l'oeil plus indulgent. Aussi bien les
+motifs qu'on donnait à traiter dans d'aussi grands cadres n'offrent
+jamais une unité rigoureuse. Assujettis que les gens étaient à perpétuer
+le souvenir victorieux d'un Pharaon, Pharaon joue nécessairement chez
+eux le premier rôle; mais, au lieu de choisir parmi ses hauts faits un
+épisode dominant, le plus propre à mettre sa grandeur en lumière, ils
+prenaient plaisir à juxtaposer tous les moments successifs de ses
+campagnes. Attaque de nuit du camp égyptien par une bande d'Asiatiques,
+envoi par le prince de Khiti d'espions destinés à donner le change sur
+ses intentions, la maison militaire du roi surprise et enfoncée par les
+chariots hittites, la bataille de Qodshou et ses péripéties, les pylônes
+de Louxor et du Ramesséum portent comme un bulletin illustré de la
+campagne de Ramsès II contre les Syriens en l'an V de son règne: ainsi
+les peintres des premières écoles italiennes déroulaient, dans le même
+milieu, d'une suite non interrompue, les épisodes d'une même histoire.
+Les scènes sont répandues irrégulièrement sur la muraille, sans
+séparation matérielle, et l'on est exposé parfois, comme pour les
+bas-reliefs de la colonne Trajane, à mal couper les groupes et à
+brouiller les personnages. Cette manière de procéder est réservée
+presque exclusivement à l'art officiel. A l'intérieur des temples et
+dans les tombeaux, les parties diverses d'un même tableau sont
+distribuées en registres, qui montent et s'étagent du soubassement à la
+corniche. C'est une difficulté de plus ajoutée à celles qui nous
+empêchent de comprendre les intentions et la manière des dessinateurs
+égyptiens; nous nous imaginons souvent voir des sujets isolés, quand
+nous avons devant les yeux les membres disjoints de ce qui n'était pour
+eux qu'une même composition.
+
+Prenez une des parois du tombeau de Phtahhotpou à Saqqarah (Fig.172).
+Si vous désirez saisir le lien qui en rattache les parties, comparez-la
+à un monument d'époque gréco-romaine, la mosaïque de Palestrine, qui
+représente à peu près les mêmes scènes, mais groupées d'une façon plus
+conforme à nos habitudes d'oeil et d'esprit (Fig.173). Le Nil baigne le
+bas du tableau et s'étale jusqu'au pied des montagnes. Des villes
+sortent de l'eau, des obélisques, des fermes, des tours de style
+gréco-italien, plus semblables aux fabriques des paysages pompéiens
+qu'aux monuments des Pharaons; seul, le grand temple situé au second
+plan, sur la droite, et vers lequel se dirigent deux voyageurs, est
+précédé d'un pylône, auquel sont adossés quatre colosses osiriens, et
+rappelle l'ordonnance générale de l'architecture égyptienne. A gauche,
+des chasseurs, portés sur une grosse barque, poursuivent l'hippopotame
+et le crocodile à coups de harpon. A droite, une compagnie de
+légionnaires, massée devant un temple et précédée d'un prêtre, paraît
+saluer au passage une galère qui file à toutes rames le long du rivage.
+Au centre, des hommes et des femmes à moitié nues chantent et boivent, à
+l'abri d'un berceau sous lequel coule un bras du Nil. Des canots en
+papyrus montés d'un seul homme, des bateaux de formes diverses comblent
+les vides de la composition. Le désert commence derrière la ligne des
+édifices, et l'eau forme de larges flaques que surplombent des collines
+abruptes. Des animaux réels ou fantastiques, poursuivis par des bandes
+d'archers à tête rase, occupent la partie supérieure du tableau. De même
+que le mosaïste romain, le vieil artiste égyptien s'est placé sur le
+Nil et a reproduit tout ce qui se passait entre lui et l'extrême
+horizon. Au bas de la paroi, le fleuve coule à pleins bords, les bateaux
+vont et viennent, les matelots échangent des coups de gaffe. Au-dessus,
+la berge et les terrains qui avoisinent le fleuve: une bande d'esclaves,
+cachés dans les herbes, chassent à l'oiseau. Au-dessus encore, on
+fabrique des canots, on tresse la corde, on ouvre et on sale des
+poissons. Enfin, sous la corniche, les collines nues et les plaines
+ondulées du désert, où des lévriers forcent la gazelle, où des chasseurs
+court-vêtus lassent le gibier. Chaque registre répond à un des plans du
+paysage; seulement l'artiste, au lieu de mettre les plans en
+perspective, les a séparés et superposés. Partout dans les tombeaux on
+retrouve la même disposition: des scènes d'inondation et de vie civile
+au bas des murailles, dans le haut, la montagne et la chasse. Parfois le
+dessinateur a intercalé entre deux des pâtres, des laboureurs, des gens
+de métier; parfois il fait succéder brusquement la région des sables à
+la région des eaux et supprime l'intermédiaire. La mosaïque de
+Palestrine et les parois des tombeaux pharaoniques reproduisent donc un
+même ensemble de sujets, traités d'après les conventions et les procédés
+de deux arts différents. Comme la mosaïque, les parois des tombeaux
+forment, non pas une suite de scènes indépendantes, mais une composition
+réglée, dont ceux qui savent lire la langue artistique de l'époque
+démêlent aisément l'unité.
+
+[Illustration: Fig. 172]
+[Illustration: Fig. 173]
+
+
+2.--LES PROCÉDÉS TECHNIQUES.
+
+
+La préparation des surfaces à couvrir exigeait beaucoup de temps et
+beaucoup de soin. Comme l'imperfection des procédés de construction ne
+permettait pas à l'architecte de planer avec exactitude les parements
+extérieurs des murs du temple ou des pylônes, il fallait bien que le
+décorateur s'accommodât d'une surface légèrement bombée ou déprimée par
+endroits. Du moins était-elle formée de blocs à peu près homogènes: les
+filons de calcaire où l'on creusait les hypogées contenaient presque
+toujours des rognons de silex, des fossiles, des chapelets de coquilles
+pétrifiées. On remédiait à ces défauts de façons différentes, selon que
+la décoration devait être peinte ou sculptée. Dans le premier cas, après
+avoir dégrossi la paroi, on appliquait sur la surface encore rugueuse un
+crépi d'argile noire et de paille hachée menu, semblable au mélange avec
+lequel on fabriquait la brique. Dans le second, on s'arrangeait autant
+que possible de manière à éviter les inégalités de la pierre. Quand
+elles tombaient dans le champ des figures, mais n'offraient point trop
+de résistance au ciseau, on les laissait subsister, sinon on les
+enlevait et on bouchait le trou avec du ciment blanchâtre ou des
+morceaux de calcaire ajustés. Ce n'était point petite affaire, et l'on
+cite telle salle de tombeau où chaque paroi est incrustée au quart de
+dalles rapportées. Ce travail préliminaire achevé, on répandait sur
+l'ensemble une couche mince de plâtre fin, gâché avec du blanc d'oeuf,
+qui masquait l'enduit ou le rapiéçage, et formait un champ lisse et
+poli, sur lequel le pinceau du dessinateur pouvait glisser librement.
+
+On rencontre un peu partout, et jusque dans les carrières, des chambres
+ou parties de chambres inachevées, qui gardent encore l'esquisse à
+l'encre rouge ou noire des bas-reliefs dont elles devaient être
+revêtues. Le modèle, exécuté en petit, était mis au carreau et
+transporté sur la muraille à grande échelle par les aides et par les
+élèves. En quelques endroits, le sujet est indiqué sommairement par deux
+ou trois coups de calame hâtifs: tel est le cas pour certaines scènes
+des tombeaux thébains que Prisse a relevées avec soin (Fig.174).
+Ailleurs, le trait est entièrement terminé et les figures n'attendent
+plus sur le treillis que l'arrivée du sculpteur. Quelques praticiens se
+contentaient de déterminer la position des épaules et l'aplomb des corps
+par des lignes horizontales et verticales, sur lesquelles ils notaient
+la hauteur du genou, des hanches et des membres (Fig.175). D'autres,
+plus confiants dans leurs propres forces, abordaient le tableau à même
+et plaçaient leurs personnages sans secours d'aucune sorte; ainsi, les
+artistes qui ont décoré la syringe de Séti Ier et les salles
+méridionales du temple d'Abydos. Leur trait est si net et leur facilité
+d'exécution si surprenante qu'on les a soupçonnés d'avoir employé des
+poncifs découpés à l'avance. C'est une opinion dont on revient bien
+vite, quand on examine de près leurs figures et qu'on se donne la peine
+de les mesurer au compas. La taille est plus mince chez les unes, les
+contours de la poitrine sont plus accentués chez les autres ou les
+jambes moins écartées. Le maître n'avait pas grand'chose à corriger dans
+l'oeuvre de ces gens-là. Il redressait ça et là une tête, accentuait ou
+atténuait la saillie d'un genou, modifiait un détail d'ajustement. Une
+fois pourtant, à Kom-Ombo, dans un portique d'époque gréco-romaine,
+plusieurs des divinités du plafond avaient été mal orientées et posaient
+les pieds où elles auraient dû avoir le bras: il les a remises en
+position sur le même carreau, sans effacer l'esquisse primitive. Là, du
+moins, il avait aperçu l'erreur à temps: à Karnak, sur la paroi
+septentrionale de la salle hypostyle, et à Médinét-Habou, il ne l'a
+reconnue qu'après que le sculpteur avait achevé son travail. Les figures
+de Séti Ier et de Ramsès III penchaient trop en arrière et paraissaient
+prêtes à perdre l'équilibre: il les empâta de ciment ou de stuc, puis
+les fit tailler à nouveau. Aujourd'hui, le ciment est tombé, et les
+traces du premier ciseau sont redevenues visibles. Séti Ier et Ramsès
+III ont deux profils, l'un à peine marqué, l'autre levé franchement sur
+la surface de la pierre (Fig.176).
+
+[Illustration: Fig. 174]
+[Illustration: Fig. 175]
+[Illustration: Fig. 176--Double profil de Ramsès III.]
+
+Les sculpteurs égyptiens n'étaient pas aussi bien équipés que les
+nôtres. Un des scribes agenouillés en calcaire du musée de Boulaq a été
+taillé au ciseau; les sillons lisses qu'avait laissés l'instrument sont
+visibles sur son épiderme. Une statue en serpentine grisâtre du même
+musée a gardé la trace de deux outils différents: le corps est tout
+moucheté des coups de pointe, la tête est encore informe, mais le bloc
+qui les renferme a été dégrossi à petits éclats par la marteline.
+D'autres constatations du même genre et l'étude des monuments nous
+ont appris qu'on employait aussi le violon (Fig.177), la gradine, la
+gouge; mais de longues discussions se sont élevées sur la question de
+savoir si ceux de leurs instruments qui étaient en métal étaient en fer
+ou en bronze. Le fer, a-t-on dit, était considéré comme impur. Personne
+n'aurait pu l'employer, même aux usages les plus vils de la vie, sans
+contracter une souillure préjudiciable à l'âme en ce monde et dans
+l'autre. Mais l'impureté d'un objet n'a jamais suffi à en empêcher
+l'emploi. Les porcs, eux aussi, étaient impurs. On les élevait pourtant
+et en nombre assez considérable, au moins dans certains cantons, pour
+permettre au bon Hérodote de raconter qu'on les lâchait sur les champs,
+après les semailles, afin d'enterrer le grain. D'ailleurs le fer, comme
+bien des choses en Égypte, était pur ou impur selon les circonstances.
+Si certaines traditions l'appelaient _l'os de Typhon_ et le tenaient
+pour funeste, d'autres aussi anciennes prétendaient qu'il était la
+matière même du firmament, et elles avaient assez d'autorité pour qu'on
+l'appelât couramment _Banipit_, le métal céleste. Les quelques outils,
+dont on a trouvé les fragments dans la maçonnerie des pyramides, sont en
+fer, non en bronze, et si les objets antiques en fer sont si rares
+aujourd'hui, par comparaison aux objets en bronze, cela tient à ce que
+le fer n'est pas protégé contre la destruction par son oxyde, comme le
+bronze l'est par le sien. La rouille le dévore en peu de temps, et c'est
+seulement par un concours de circonstances assez difficiles à réunir
+qu'il se conserve intact. Toutefois, s'il est bien certain que les
+Égyptiens ont connu et employé le fer, il est non moins certain qu'ils
+n'ont jamais possédé l'acier, et alors on se demande comment ils s'y
+prenaient pour façonner à leur gré les roches les plus dures, celles
+mêmes qu'on redoute presque d'attaquer aujourd'hui, le diorite, le
+basalte, le granit de Syène. Les quelques fabricants d'antiquités qui
+sculptent encore le granit à l'intention des voyageurs ont résolu le
+problème très simplement. Ils ont toujours à côté d'eux une vingtaine de
+ciseaux ou de pointes en mauvais fer, qu'un petit nombre de coups met
+hors de service. La première émoussée; ils passent à une autre, et ainsi
+de suite jusqu'à ce que la provision soit épuisée, après quoi ils vont à
+la forge et font tout remettre en état. Le procédé n'est ni aussi long
+ni aussi pénible qu'on pourrait croire. Un des meilleurs faussaires de
+Louxor a tiré, en moins de quinze jours, d'un fragment de granit noir
+rayé de rouge, une tête humaine de grandeur naturelle qui est au musée
+de Boulaq. Je ne doute pas que les anciens n'aient opéré de même: ils
+triomphaient des pierres dures à force d'user du fer sur elles. Le
+moyen une fois découvert, l'habitude leur avait enseigné les tours de
+main les plus favorables à rendre la besogne aisée et à obtenir de leurs
+outils une exécution aussi fine et aussi régulière que celle que nous
+tirons des nôtres. Dès que l'apprenti savait manier la pointe et le
+maillet, le maître le plaçait devant des modèles gradués qui
+représentaient les états successifs d'un animal, d'une portion de corps
+humain, du corps humain entier, depuis l'ébauche jusqu'au parfait
+achèvement (Fig.178). On les recueille chaque année en assez grand
+nombre pour établir des séries progressives: quinze de ceux qui sont à
+Boulaq viennent de Saqqarah, quarante et un de Tanis, une douzaine de
+Thèbes et de Médinét-el-Fayoum, sans parler des pièces isolées qu'on
+ramasse un peu partout. Ils étaient destinés partie à l'étude du
+bas-relief, partie à celle de la statuaire proprement dite, et nous en
+font connaître les procédés.
+
+[Illustration: Fig. 177--Violon conservé à Berlin.]
+[Illustration: Fig. 178--Dalle ayant servi de modèle.]
+
+Les Égyptiens traitaient le bas-relief de trois façons principales: ou
+bien c'était une simple gravure à la pointe, ou bien ils abattaient le
+fond autour de la figure et la modelaient en saillie sur la muraille, ou
+bien ils réservaient le champ et levaient le motif en relief dans le
+creux. Le premier procédé a l'avantage d'aller vite et l'inconvénient
+d'être peu décoratif. Ramsès III s'en est servi dans quelques endroits,
+à Médinét-Habou; mais on l'appliquait de préférence aux stèles et aux
+petits monuments. Le dernier diminuait les chances de destruction de
+l'oeuvre et la peine de l'ouvrier: il supprimait en effet le dressage
+des fonds, ce qui était une réelle économie de temps, et ne laissait
+subsister aucune saillie à la face du parement, ce qui mettait l'image à
+l'abri des chocs accidentels. Le procédé intermédiaire était le plus
+usité, et on paraît l'avoir enseigné dans les écoles de préférence aux
+autres. Les modèles étaient de petites dalles carrées ou rectangulaires,
+quadrillées pour permettre à l'élève d'augmenter ou de réduire son sujet
+sans rien changer aux proportions traditionnelles. Quelques-unes sont
+ouvrées sur les deux plats; la plupart n'ont de sculpture que d'un côté.
+C'est alors un boeuf, une tête de cynocéphale, un bélier, un lion, une
+divinité; de temps en temps, le même motif y est répété deux fois, à
+peine dégrossi sur la gauche, fini à droite jusque dans ses moindres
+détails. Dans aucun cas, la figure n'est très élevée au-dessus du fond:
+elle ne dépasse jamais les cinq millimètres et se maintient
+ordinairement plus bas. Ce n'est pas que les Égyptiens n'aient su
+fouiller profondément la pierre à l'occasion. La décoration atteint
+jusqu'à seize centimètres de saillie, à Médinét-Habou et à Karnak, sur
+le granit et sur le grès, dans les parties hautes du temple, et dans
+celles qui sont exposées directement au plein jour; si elle était
+moindre, les tableaux seraient comme absorbés par la lumière répandue
+sur eux et offriraient une masse de lignes confuses au spectateur. Les
+modèles consacrés à l'étude de la ronde bosse sont plus instructifs
+encore que les précédents. Plusieurs de ceux que nous possédons sont des
+moulages en plâtre d'oeuvres connues dans l'école. La tête, les bras,
+les jambes, le tronc, chaque partie du corps était coulée séparément.
+Voulait-on une figure complète? on assemblait les morceaux et on avait,
+selon le cas, une statue d'homme ou de femme, agenouillée ou debout,
+assise sur un siège ou accroupie sur les talons, le bras tendu en avant
+ou au repos le long du buste. Cette collection curieuse a été découverte
+à Tanis et date probablement du temps des Ptolémées. Les modèles
+d'époque pharaonique sont en calcaire tendre et représentent presque
+tous le portrait du souverain régnant. Ce sont de vrais dés à base
+rectangulaire, hauts de vingt-cinq centimètres en moyenne. On commençait
+par établir sur une des faces un réseau de lignes croisées à angle
+droit, et qui réglaient la position relative des traits du visage, puis
+on attaquait la face opposée, en se guidant d'après l'échelle inscrite
+au revers. L'ovale seul est dessiné nettement sur le premier bloc: un
+saillant au milieu, deux rentrants à droite et à gauche indiquent
+vaguement la position du nez et des yeux. La forme s'accuse à mesure
+qu'on passe d'un bloc à l'autre, et le visage sort peu à peu de la masse
+où il était enfermé. L'artiste en limite les contours, au moyen de
+tailles menées parallèlement de haut en bas, puis abat les angles des
+tailles et les tond de manière à préciser le modelé: les linéaments
+se dégagent, l'oeil se creuse, le nez s'affine, la bouche s'épanouit. Au
+dernier bloc, il ne reste plus rien d'inachevé que l'uraeus et le détail
+de la coiffure. Nous n'avons aucun morceau d'école en granit ou en
+basalte; mais les Égyptiens, comme nos marbriers de cimetière, gardaient
+toujours en magasin des statues de pierre dure, à moitié prêtes, et
+qu'ils pouvaient terminer aisément en quelques heures. Les mains, les
+pieds, le buste n'attendent plus que la touche finale, mais la tête est
+à peine dégrossie et l'habit n'est qu'ébauché; une demi-journée aurait
+suffi pour transformer le masque en un portrait de l'acheteur et pour
+mettre le jupon à la mode nouvelle. Deux ou trois statues de ce genre
+nous révèlent le procédé aussi clairement que les modèles théoriques
+auraient pu le faire. La taille régulière et continue du calcaire ne
+convenait pas aux roches volcaniques, la pointe seule parvenait à les
+assouplir et à triompher de leur résistance. Lorsqu'à force de patience
+et de temps, elle avait amené l'oeuvre au point voulu, s'il y avait
+encore çà et là quelques aspérités, quelques noyaux de substances
+hétérogènes, qu'on n'osait attaquer résolument de peur d'enlever avec
+elles les parties environnantes, on avait recours à un instrument
+nouveau. L'artiste appuyait sur la parcelle superflue le tranchant d'un
+galet en forme de hache, et d'un second galet arrondi, qui remplaçait le
+maillet, frappait à coups mesurés sur cet engin grossier: le point ainsi
+traité s'écrasait sous le choc et s'en allait en poussière. Les menus
+défauts corrigés, le monument avait encore l'aspect fruste et terne. Il
+fallait le polir pour faire disparaître les cicatrices de la pointe et
+du marteau. L'opération était des plus délicates, un tour de main
+malheureux, une distraction d'un moment, et l'oeuvre de longues semaines
+était gâtée sans retour. La dextérité des praticiens rendait un accident
+assez rare. Examinez le Sovkoumsaouf de Boulaq, examinez le Ramsès II
+colossal de Louxor. Les jeux de lumière empêchent d'abord l'oeil d'en
+bien saisir les délicatesses; mais si vous vous placez dans un jour
+favorable, le détail du genou et de la poitrine, de l'épaule et du
+visage, n'est pas moins finement exprimé sur le granit qu'il ne l'est
+sur le calcaire. Le poli à outrance n'a pas plus gâté les statues
+égyptiennes qu'il n'a fait celles des sculpteurs italiens de la
+Renaissance.
+
+Au sortir des mains du sculpteur, l'oeuvre tombait entre celles du
+peintre. Elle aurait été jugé imparfaite si on lui avait laissé la
+teinte de la pierre dans laquelle elle était taillée. Les statues
+étaient peintes des pieds à la tête. Dans les bas-reliefs, le fond
+restait nu, les figures étaient enluminées. Les Égyptiens avaient à leur
+disposition plus de couleurs qu'on n'est disposé à leur en prêter
+d'ordinaire. Les plus anciennes de leurs palettes--et on en connaît qui
+sont de la Ve dynastie--ont des compartiments séparés pour le jaune, le
+rouge, le bleu, le brun, le blanc, le noir et le vert. D'autres, à la
+XVIIIe dynastie, comptent trois variétés de jaune, trois de brun, deux
+de rouge et de bleu, deux de vert, en tout quatorze ou seize tons
+différents. On obtenait le noir en calcinant les os d'animaux. Les
+autres matières employées à la peinture existent naturellement dans le
+pays. Le blanc est du plâtre mêlé d'albumine ou de miel, les jaunes sont
+de l'ocre ou du sulfure d'arsenic, l'orpiment de nos peintres, les
+rouges de l'ocre, du cinabre ou du vermillon, les bleus du lapis-lazuli
+ou du sulfate de cuivre broyés. Si la substance était rare ou coûteuse,
+on lui substituait des produits de l'industrie locale. On remplaçait le
+lapis-lazuli par du verre coloré en bleu au sulfate de cuivre et qu'on
+réduisait en poussière impalpable. La couleur, conservée dans des
+sachets, était délayée, au fur et à mesure des besoins, avec de l'eau
+additionnée légèrement de gomme adragante. On l'étalait au moyen d'un
+calame ou d'une brosse en crin plus ou moins grosse. Bien préparée, elle
+était d'une solidité remarquable et s'est à peine modifiée au cours des
+siècles. Les rouges ont foncé, le vert s'est terni, les bleus ont verdi
+ou grisé, mais ce n'est qu'à la surface; dès qu'on enlève la couche
+extérieure, les dessous apparaissent brillants et inaltérés. Jusqu'à
+l'époque thébaine, on ne prit aucune précaution pour défendre la
+peinture contre l'action de l'air et de la lumière. Vers la XXe
+dynastie, l'usage se répandit de la recouvrir d'un vernis transparent,
+soluble dans l'eau, probablement la gomme d'une sorte d'acacia. L'emploi
+n'en était point le même partout: certains peintres l'étendaient
+également sur le tableau entier, d'autres se contentaient d'en glacer
+les ornements et les accessoires, sans toucher aux nus ni aux vêtements.
+Il s'est craquelé sous l'influence du temps, ou a noirci au point de
+gâter ce qu'il aurait dû protéger. Les Égyptiens reconnurent sans doute
+les mauvais effets qu'il produisait, car on ne le rencontre plus à
+partir de la XXe dynastie.
+
+De grandes teintes plates, uniformes, juxtaposées, mais non fondues: on
+enluminait, on ne peignait pas au sens où nous prenons le mot. De même
+qu'en dessinant, on résumait les lignes et on supprimait presque le
+modelé interne, en mettant la couleur, on la simplifiait et on ramenait
+à une seule teinte, non rompue, toutes les variétés de tons qui existent
+naturellement sur un objet ou qu'y produisent les jeux de l'ombre et de
+la lumière. Elle n'est jamais ni entièrement vraie ni entièrement
+fausse. Elle se rapproche de la nature autant que possible, mais sans
+prétendre à l'imiter fidèlement, l'atténue tantôt, tantôt l'exagère et
+substitue un idéal, une convention à la réalité visible. L'eau est
+toujours d'un bleu uni ou rayé de zigzags noirs. Les reflets fauves et
+bleuâtres du vautour sont rendus par du rouge vif et du bleu franc. Tous
+les hommes ont le nu brun, toutes les femmes l'ont jaune clair. On
+enseignait dans les ateliers la couleur qui convenait à chaque être ou à
+chaque objet, et la recette, une fois composée, se transmettait sans
+changement de génération en génération. De temps à autre quelques
+peintres plus hardis que le commun se risquaient à rompre avec la
+tradition. Vous trouverez des hommes au teint jaune comme celui des
+femmes, à Saqqarah sous la Ve dynastie, à Ibsamboul sous la XIXe, et des
+personnages aux chairs roses, dans les tombeaux de Thèbes et d'Abydos,
+vers l'époque de Thoutmos IV et d'Harmhabi. Ces nouveautés ne duraient
+guère, un siècle au plus, et l'école retombait dans ses anciens
+errements. N'allez pas imaginer cependant que l'ensemble produit par ce
+coloris factice soit criard ou discordant. Même dans des ouvrages de
+petite dimension, manuscrits du _Livre des Morts_, ornements des
+cercueils ou des coffrets funéraires, il a de l'agrément et de la
+douceur. Les tons les plus vifs y sont juxtaposés avec une hardiesse
+extrême, mais avec la pleine connaissance des relations qui
+s'établissent entre eux et des phénomènes qui résultent nécessairement
+de ces relations. Ils ne se heurtent, ne s'exaspèrent, ni ne
+s'éteignent; ils se font valoir naturellement et donnent naissance, par
+le rapprochement, à des demi-tons qui les accordent. Passez du petit au
+grand, du feuillet de papyrus ou du panneau en bois de sycomore à la
+paroi des tombeaux et des temples, l'emploi habile des teintes plates,
+loin d'y blesser l'oeil, le flatte et le caresse. Chaque mur est traité
+comme un tout, et l'harmonie des couleurs s'y poursuit à travers les
+registres superposés: tantôt elles sont réparties avec rythme ou
+symétrie, d'étage en étage, et s'équilibrent l'une par l'autre, tantôt
+l'une d'elles prédomine et détermine une tonalité générale, à laquelle
+le reste est subordonné. L'intensité de l'ensemble est toujours
+proportionnée à la qualité et à la quantité de lumière que le tableau
+devait recevoir. Dans les salles entièrement sombres, le coloris est
+poussé aussi loin que possible; moins fort, on l'aurait à peine aperçu à
+la lueur vacillante des lampes et des torches. Aux murs d'enceinte et
+sur la face des pylônes, il atteignait la même puissance qu'au fond des
+hypogées; si brutal qu'on le fît, le soleil en atténuait l'éclat. Il est
+doux et discret dans les pièces où ne pénètre qu'un demi-jour voilé,
+sous le portique des temples et dans l'antichambre des tombeaux. La
+peinture en Egypte n'était que l'humble servante de l'architecture et de
+la sculpture. La comparer à la nôtre ou même à celle des Grecs, il n'y
+faut point songer; mais si on la prend pour ce qu'elle est dans le rôle
+secondaire qui lui était assigné, on ne pourra s'empêcher de lui
+reconnaître des mérites peu communs. Elle a excellé au décor monumental,
+et si jamais on en revient à colorer les façades de nos maisons et de
+nos édifices publics, on ne perdra rien à étudier ses formules ou
+à rechercher ses procédés.
+
+
+3.--LES OEUVRES.
+
+
+La statue la plus ancienne qu'on ait trouvée jusqu'à ce jour est un
+colosse, le Sphinx de Gizèh. Il existait déjà du temps de Khéops, et
+peut-être ne se trompera-t-on pas beaucoup si l'on se hasarde à
+reconnaître en lui l'oeuvre des générations antérieures à Mini, celles
+que les chroniques sacerdotales appelaient les Serviteurs d'Hor. Taillé
+en plein roc, au rebord extrême du plateau libyque, il semble hausser la
+tête pour être le premier à découvrir par-dessus la vallée le lever de
+son père le soleil (Fig.179). Les sables l'ont tenu enterré jusqu'au
+menton pendant des siècles, sans le sauver de la ruine. Son corps
+effrité n'a plus du lion que la forme générale. Les pattes et la
+poitrine, réparées sous les Ptolémées et sous les Césars, ne retiennent
+qu'une partie du dallage dont elles avaient été revêtues à cette époque
+pour dissimuler les ravages du temps. Le bas de la coiffure est tombé,
+et le cou aminci semble trop faible pour soutenir le poids de la tête.
+Le nez et la barbe ont été brisés par des fanatiques, la teinte rouge
+qui avivait les traits est effacée presque partout. Et pourtant
+l'ensemble garde jusque dans sa détresse une expression souveraine de
+force et de grandeur. Les yeux regardent au loin devant eux, avec une
+intensité de pensée profonde, la bouche sourit encore, la face entière
+respire le calme et la puissance. L'art qui a conçu et taillé cette
+statue prodigieuse en pleine montagne était un art complet, maître de
+lui-même, sûr de ses effets. Combien de siècles ne lui avait-il pas
+fallu pour arriver à ce degré de maturité et de perfection? C'est par
+erreur qu'on a cru voir dans quelques morceaux appartenant à nos musées,
+les statues de Sapi et de sa femme au Louvre, les bas-reliefs du tombeau
+de Khâbiousokari à Boulaq, la rudesse et les tâtonnements d'un peuple
+qui s'essaye. La raideur du geste et de la pose, la carrure exagérée des
+épaules, la bande de fard vert barbouillée sous les yeux, les caractères
+qu'ils offrent et qu'on donne comme des marques d'antiquité,
+apparaissent sur des monuments certains de la Ve et de la VIe dynastie.
+Les sculpteurs d'un même siècle n'étant pas tous également habiles, si
+beaucoup étaient capables de bien faire, la plupart n'étaient que des
+manoeuvres, et l'on doit bien se garder de prendre pour gaucherie
+archaïque ce qui est chez eux maladresse ou insuffisance
+d'apprentissage. Les oeuvres des dynasties primitives dorment encore
+ignorées sous vingt mètres de sable au pied du Sphinx; celles des
+dynasties historiques sortent chaque jour du fond des tombeaux. Elles ne
+nous ont pas rendu l'art égyptien entier, mais une de ses écoles, la
+memphite.
+
+[Illustration: Fig. 179]
+
+Le Delta, Hermopolis, Abydos, les environs de Thèbes, Assouân, ne
+commencent à se révéler que vers la VIe dynastie; encore est-ce par un
+petit nombre d'hypogées violés et dépouillés depuis longtemps. Le
+dommage n'est peut-être pas très grand. Memphis était alors la capitale,
+et la présence des Pharaons devait y attirer tout ce qui avait du talent
+dans les principautés vassales. Rien qu'avec le produit des fouilles
+pratiquées dans ses nécropoles, nous pouvons déterminer les caractères
+de la sculpture et de la peinture au temps de Snofrou et de ses
+successeurs, aussi exactement que si nous avions déjà entre les mains
+tous les monuments que la vallée entière tient en réserve pour ceux qui
+l'exploreront après nous. Le menu peuple des artistes excellait au
+maniement de la brosse et du ciseau, et les tableaux qu'il a tracés par
+milliers témoignent d'une habileté peu commune. Le relief en est léger,
+la couleur sobre, la composition bien entendue. Les architectures,
+les arbres, la végétation, les accidents de terrain sont indiqués
+sommairement, et là seulement où ils sont nécessaires à l'intelligence
+de la scène représentée. En revanche, l'homme et les animaux sont
+traités avec une abondance de détail, une vérité d'allures, et parfois
+une énergie de rendu, que les écoles postérieures ont rarement au même
+degré. Les six panneaux en bois du tombeau d'Hosi, au musée de Boulaq,
+sont peut-être ce que nous avons de mieux en ce genre. Mariette les
+attribuait à la IIIe dynastie, et peut-être a-t-il raison de le faire:
+je pencherai pourtant à en placer l'exécution sous la Ve. La donnée du
+tableau n'est rien: Hosi, debout (Fig.180) ou assis, et, au-dessus de
+sa tête, quatre ou cinq colonnes d'hiéroglyphes. Mais, quelle fermeté de
+trait, quelle entente du modelé, quelle souplesse d'exécution! Jamais on
+n'a taillé le bois d'une main plus ferme et d'un ciseau plus délicat.
+
+[Illustration: Fig. 180]
+
+Les statues ne présentent point la variété de gestes et d'attitudes
+qu'on admire dans les tableaux. Un pleureur, une femme qui écrase le
+grain du ménage, le boulanger qui brasse la pâte sont aussi rares en
+ronde bosse qu'ils sont fréquents en bas-reliefs. La plupart des
+personnages sont tantôt debout et marchant, la jambe en avant, tantôt
+debout, mais immobiles et les deux pieds réunis, tantôt assis sur un
+siège ou sur un dé de pierre, quelquefois agenouillés, plus souvent
+accroupis le buste droit et les jambes à plat sur le sol, comme les
+fellahs d'aujourd'hui. Cette monotonie voulue s'expliquerait peu si l'on
+ne connaissait l'usage auquel ces images étaient destinées. Elles
+représentaient le mort pour qui le tombeau avait été creusé, ses
+parents, ses employés, ses esclaves, les gens de sa famille. Le maître
+est toujours assis ou debout, et il ne pouvait guère avoir d'autre
+position. Le tombeau en effet est la maison où il repose de la vie,
+comme il faisait jadis dans sa maison terrestre, et les scènes tracées
+sur les parois nous montrent les actes qu'il y accomplissait
+officiellement. Ici, il assiste aux travaux préliminaires de l'offrande
+qui le nourrit, la semaille et la récolte, l'élève des bestiaux, la
+pêche, la chasse, les manipulations des métiers, et _surveille toutes
+les oeuvres qu'on accomplit pour la demeure éternelle_: il est alors
+debout, la tête haute, les mains pendantes ou armées de bâtons de
+commandement. Ailleurs, on lui apporte l'une après l'autre les diverses
+parties de l'offrande, et alors il est assis sur un fauteuil. Ces deux
+poses qu'il a dans les tableaux, il les garde dans les statues. Debout,
+il est censé recevoir l'hommage des vassaux; assis, il prend sa part du
+repas de famille. Les gens de la maison ont comme lui l'attitude qui
+convient à leur rang et à leur métier. L'épouse est debout, assise sur
+le même siège ou sur un siège isolé, accroupie aux pieds de l'époux,
+comme pendant la vie. Le fils a le costume de l'enfance, si la statue a
+été commandée tandis qu'il était encore enfant, le geste et l'attribut
+de sa charge, s'il est à l'âge d'homme. Les esclaves broient le grain,
+les celleriers poissent l'amphore, les pleureurs se lamentent et
+s'arrachent les cheveux. La hiérarchie sociale suivait l'Égyptien dans
+la tombe et réglait la pose après, comme elle l'avait réglée avant la
+mort. Et là ne s'arrêtait point l'influence que la conception religieuse
+de l'âme exerçait sur l'art du sculpteur. Du moment que la statue est le
+support du double, la première condition à remplir pour que celui-ci
+puisse s'adapter aisément à son corps de pierre, c'est qu'elle
+reproduise, au moins sommairement, les proportions et les particularités
+du corps de chair. La tête est donc un portrait fidèle. Le corps, au
+contraire, est pour ainsi dire un corps moyen, qui montre le personnage
+au meilleur de son développement, et lui permet d'exercer parmi les
+dieux la plénitude de ses fonctions physiques: les hommes sont toujours
+dans la force de l'âge, les femmes ont toujours le sein ferme et les
+hanches minces de la jeune fille. C'est seulement dans le cas d'une
+difformité par trop forte qu'on se départait de cet idéal. On donnait à
+la statue d'un nain toutes les laideurs du corps du nain, et il fallait
+bien qu'il en fût ainsi. Si l'on avait mis dans la tombe une statue
+régulière, le double, habitué pendant la vie terrestre à la difformité
+de ses membres, n'aurait pu s'appuyer sur ce corps redressé et n'aurait
+pas été dans les conditions nécessaires pour bien vivre désormais.
+L'artiste n'était libre que de varier le détail et de disposer les
+accessoires à son gré; il n'aurait pu rien changer à l'attitude et à la
+ressemblance générales sans manquer à la destination de son oeuvre. La
+répétition obstinée des mêmes motifs produit sur le spectateur une
+véritable monotonie, et l'impression qu'il ressent est encore augmentée
+par l'aspect particulier que les tenons prennent sous la main du
+sculpteur. Les statues sont appuyées pour la plupart à une sorte de
+dossier rectangulaire qui monte droit derrière elles, et, tantôt se
+termine carrément au niveau du cervelet, tantôt s'achève en un
+pyramidion dont la pointe se perd parmi les cheveux, tantôt s'arrondit
+au sommet et paraît au-dessus de la tête du personnage. Les bras sont
+rarement séparés du corps; dans bien des cas, ils adhèrent aux côtes et
+à la hanche. Celle des jambes qui porte en avant est reliée souvent au
+dossier, sur toute sa longueur, par une tranche de pierre. La raison en
+serait, dit-on, l'imperfection des outils: le sculpteur n'aurait pas
+détaché les épaisseurs de matière superflue, de peur de briser par
+contre-coup le membre qu'il modelait. L'explication a dû être valable au
+début; elle ne l'était plus dès la IVe dynastie, car nous avons plus
+d'un morceau, même en granit, où tous les membres sont libres, soit
+qu'on les ait affranchis au ciseau, soit qu'on les ait dégagés au
+violon. Si l'usage des tenons persista jusqu'au bout, ce ne fut pas
+impuissance, mais routine ou respect exagéré pour les enseignements du
+passé.
+
+La plupart des musées sont pauvres en statues de l'école memphite. La
+France et l'Egypte en possèdent, parmi beaucoup de médiocres, une
+vingtaine qui suffisent à lui assurer un rang honorable dans l'histoire
+de l'art, le _Scribe accroupi_, Skhemka, Pahournofrî, au Louvre, le
+_Sheikh-el-beled_ et sa femme, Khâfrî, Rânofir, le _Scribe agenouillé_,
+à Boulaq. L'original du scribe accroupi n'était point beau (Fig.181),
+mais son portrait est d'une vérité et d'une vigueur qui compensent
+Largement ce qui manque en beauté idéale. Les jambes repliées sous lui
+et posées à plat, dans une de ces positions familières aux Orientaux,
+mais presque impossibles à garder pour un Européen, le buste droit et
+bien d'aplomb sur les hanches, la tête levée, la main armée du calame et
+déjà en place sur la feuille de papyrus étalée, il attend encore, à six
+mille ans de distance, que le maître veuille bien reprendre la dictée
+interrompue. La figure est presque carrée, les traits fortement
+accentués indiquent l'homme dans la force de l'âge. La bouche, longue et
+garnie de lèvres minces, se relève un peu vers les coins et disparaît
+presque dans la saillie des muscles qui l'encadrent; les joues sont
+plutôt osseuses et dures, les oreilles détachées de la tête sont
+épaisses et lourdes, le front bas est couronné d'une chevelure drue et
+coupée ras. L'oeil, grand et bien ouvert, doit une vivacité particulière
+à une fraude ingénieuse de l'artisan antique.
+
+[Illustration: Fig. 181]
+
+L'orbite de pierre qui l'enchâsse a été évidé, et le creux rempli par un
+assemblage d'émail blanc et noir; une monture en bronze accuse le rebord
+des paupières, tandis qu'un petit clou d'argent, placé au fond de la
+prunelle, reçoit la lumière, et, la renvoyant, simule l'éclair d'un
+regard véritable. Les chairs sont un peu molles et pendantes, comme il
+convient à un homme d'un certain âge, que ses occupations privent de
+tout exercice violent. Les bras et le dos sont d'un bon relief; les
+mains, osseuses et sèches, ont des doigts de longueur plus qu'ordinaire,
+le genou est fouillé avec minutie. Le corps entier est entraîné, pour
+ainsi dire, par le mouvement de la figure et sous l'influence du même
+sentiment d'attente qui domine dans la physionomie; les muscles du bras,
+du buste et de l'épaule sont dans un demi-repos seulement, prêts à se
+remettre au travail. Le souci de l'attitude professionnelle et du geste
+caractéristique se retrouve avec la même évidence sur toutes les statues
+que j'ai eu l'occasion d'étudier. Khâfrî est roi (Fig.182). Il est
+assis carrément sur le siège de sa dignité, les mains aux genoux, le
+buste ferme, le chef haut, le regard assuré. L'inscription qui nous
+apprend son nom aurait été détruite et les marques de son rang enlevées,
+que nous aurions deviné le Pharaon à sa mine: tout en lui trahit l'homme
+habitué dès l'enfance à se sentir investi de l'autorité souveraine.
+Rânofir appartient à une des grandes familles féodales de l'époque. Il
+est debout, les bras collés au corps, la jambe gauche portée en avant,
+dans la pose du prince qui regarde ses vassaux défiler devant lui. Le
+masque est hautain, la démarche hardie; mais on n'y sent déjà plus le
+calme et l'assurance surhumaine comme dans les statues de Khâfrî. Avec
+le _Sheikh-el-beled_ (Fig.183) on descend de plusieurs degrés dans
+l'échelle sociale. Râmké était _surintendant des travaux_, probablement
+un des chefs de corvée qui bâtirent les grandes pyramides, et
+appartenait à la classe moyenne. Il est tout empreint de contentement et
+de suffisance bourgeoise. On le voit surveillant ses manoeuvres, debout
+et le bâton d'acacia à la main. Les pieds étaient pourris, mais on lui
+en a fourni de nouveaux. Le corps est lourd et charnu, l'encolure
+épaisse, la tête (Fig.184) ne manque pas d'énergie dans sa vulgarité,
+les yeux sont rapportés comme ceux du _Scribe accroupi_. Par un hasard
+singulier, il ressemblait au Sheikh-el-beled ou maire de Saqqarah au
+moment de la découverte. Les fellahs, toujours prompts à saisir le côté
+plaisant des choses, l'appelèrent aussitôt _Sheikh-el-beled_, et le nom
+lui en est demeuré. L'image de sa femme, qu'il avait enterrée à côté de
+la sienne, est malheureusement très mutilée: ce n'est plus qu'un tronc
+sans bras ni jambes (Fig.185). On ne laisse pas que d'y reconnaître un
+bon type des dames égyptiennes de condition médiocre, aux traits
+communs, à l'humeur acariâtre. Le _Scribe agenouillé_ de Boulaq
+(Fig.186) appartenait aux rangs les moins élevés de la petite
+bourgeoisie, telle qu'elle existe aujourd'hui encore; s'il n'était pas
+mort depuis six mille ans, je jurerais l'avoir dévisagé, il y a six
+mois, dans une des petites villes du Saïd. Il vient d'apporter à
+l'examen de son chef un rouleau de papyrus ou une tablette chargée
+d'écritures. Agenouillé selon l'ordonnance, les mains croisées, le dos
+arrondi, la tête infléchie légèrement, il attend qu'on ait fini de lire.
+Pense-t-il? Les scribes n'étaient pas sans éprouver des appréhensions
+secrètes lorsqu'ils comparaissaient devant leurs supérieurs. Le bâton
+jouait un grand rôle dans les relations administratives: une erreur
+d'addition, une faute d'orthographe, une instruction mal comprise, un
+ordre exécuté gauchement, et les coups allaient leur train. Le sculpteur
+a saisi on ne peut mieux l'expression d'incertitude résignée et de
+douceur moutonne, que l'habitude d'une vie entière passée au service
+avait donnée à son modèle. La bouche sourit, car ainsi le veut
+l'étiquette, mais le sourire n'a rien de joyeux. Le nez et les joues
+grimacent à l'unisson de la bouche. Les deux gros yeux en émail ont le
+regard fixe de l'homme qui attend sans vouloir arrêter sa vue et
+concentrer sa pensée sur un objet déterminé. La face manque
+d'intelligence et de vivacité; après tout, le métier n'exigeait pas une
+grande agilité d'esprit. Khâfrî est en diorite, Râmké et sa femme sont
+en bois, les autres en calcaire; quelle que soit la matière employée, le
+jeu du ciseau a été partout aussi libre, aussi fin, aussi délicat. La
+tête de scribe et le bas-relief du Louvre qui représente le Pharaon
+Menkoouhor, le nain Khnoumhotpou et les esclaves préparant l'offrande du
+musée de Boulaq ne le cèdent en rien au _Scribe accroupi_ ou au
+_Sheikh-el-beled_. Le boulanger brassant la pâte (Fig.187) est tout
+entier à son travail; rien n'est plus naturel que la demi-flexion de ses
+jarrets et l'effort avec lequel il se penche sur le pétrin. Le nain
+a la tête grosse, allongée, cantonnée de deux vastes oreilles
+(Fig.188). La figure est niaise, l'oeil ouvert étroitement et retroussé
+vers les tempes, la bouche mal fendue. La poitrine est robuste et bien
+développée, mais le torse n'est pas en proportion avec le reste du
+corps. L'artiste a eu beau s'ingénier à en voiler la partie inférieure
+sous une belle jupe blanche, on sent qu'il est trop long pour les bras
+et pour les jambes. Le ventre se projette en pointe et les hanches se
+retirent pour faire contrepoids au ventre. Les cuisses n'existent guère
+qu'à l'état rudimentaire, et l'individu entier, porté qu'il est sur de
+petits pieds contrefaits, semble être hors d'aplomb et prêt à tomber
+face contre terre. On trouverait difficilement ailleurs une oeuvre qui
+reproduise plus spirituellement, sans les exagérer, les caractères
+propres au nain.
+
+[Illustration: Fig. 182]
+[Illustration: Fig. 183]
+[Illustration: Fig. 184]
+[Illustration: Fig. 185]
+[Illustration: Fig. 186]
+[Illustration: Fig. 187]
+[Illustration: Fig. 188]
+
+
+La sculpture du premier empire thébain se rattache directement à celle
+de l'empire memphite. Procédés matériels, dessin, composition, elle lui
+a tout emprunté, sauf les proportions qu'elle donne au corps humain; à
+partir de la XIe dynastie, les jambes sont plus longues et plus grêles,
+les hanches plus minces, la taille et le cou plus élancés. La plupart
+des oeuvres qu'elle nous a léguées ne sont pas comparables à ce que les
+siècles précédents avaient produit de meilleur. Les peintures de Siout,
+de Bershèh, de Béni-Hassan, de Méïdoum, d'Assouân, ne valent point
+celles des Mastabas de Saqqarah et de Gizèh; les statues les plus
+soignées sont inférieures au _Sheikh-el-beled_ et au _Scribe accroupi_.
+Deux pourtant ont très bonne façon, le général Râhotpou et sa femme
+Nofrit. Râhotpou (Fig.189), malgré son haut titre, était de petite
+extraction; solide et bien découplé, il a quelque chose d'humble dans la
+physionomie. Nofrit, au contraire (Fig.190), était princesse du sang;
+je ne sais quoi d'impérieux et de résolu est répandu sur toute sa
+personne, que le sculpteur a très habilement rendue. Elle est serrée
+dans une robe ouverte en pointe sur la poitrine; les épaules, les seins,
+le ventre, les cuisses se modèlent sous l'étoffe avec une grâce et une
+chasteté qu'on ne saurait trop louer. La figure, ronde et
+grassouillette, est encadrée entre des masses de tresses fines,
+retenues par un bandeau richement décoré. Les deux époux sont en
+calcaire et peints, le mari en rouge brun, la femme en jaune bistre. Les
+autres statues de particuliers que j'ai vues, celles surtout qui
+proviennent de Thèbes, sont décidément mauvaises, rudes de travail et
+vulgaires d'expression. Les royales, presque toutes en granit noir ou
+gris, ont été usurpées en partie par des rois d'époque postérieure,
+l'Ousirtasen III, dont la tête et les pieds sont au Louvre, par
+Amenhotpou III, les sphinx du Louvre, les colosses de Boulaq par
+Ramsès II, et plus d'un musée possède de prétendues images des Pharaons
+Ramessides qu'un examen attentif nous contraint de restituer à la XIIIe
+ou à la XIVe dynastie. Ceux dont l'origine n'est l'objet d'aucun
+doute, le Sovkhotpou III du Louvre, le Mermashaou de Tanis, le
+Sovkoumsaouf de Boulaq, les colosses de l'île d'Argo sont d'un art très
+habile, mais sans vigueur et sans originalité; on dirait que les
+sculpteurs se sont efforcés de les ramener tous à un même type banal et
+souriant. Le contraste n'en est que plus grand lorsqu'on passe de ces
+poupées gigantesques aux sphinx en granit noir, que Mariette découvrit à
+Tanis, en 1861, et dont il attribua l'érection aux Hyksos. Là, ce n'est
+plus l'énergie qui fait défaut. Le corps de lion nerveux, ramassé sur
+lui-même, est plus court qu'il n'est dans les sphinx ordinaires. La
+tête, au lieu d'être coiffée du linge flottant, est revêtue d'une
+puissante crinière qui encadre le visage. Petits yeux, nez aquilin,
+écrasé par le bout, pommettes saillantes, lèvre inférieure avancée
+légèrement, l'ensemble de la physionomie est si peu en accord avec ce
+que nous sommes accoutumés à rencontrer en Égypte, qu'on y a reconnu la
+preuve d'une origine asiatique (Fig.191). Nos sphinx sont certainement
+antérieurs à la XVIIIe dynastie, car un des rois d'Avaris, Apopi, a
+gravé son nom sur leur épaule; mais on a conclu trop vite de cette
+circonstance qu'ils étaient du temps de ce prince. En les examinant de
+plus près, on voit qu'ils ont été dédiés à un Pharaon d'une des
+dynasties précédentes, et qu'Apopi se les est seulement appropriés. Rien
+ne prouve que ce Pharaon ait été postérieur à l'invasion asiatique: ses
+monuments sont peut-être l'oeuvre d'une école locale, dont l'origine
+était indépendante et dont les traditions différaient de celles des
+ateliers memphites. L'art provincial de l'Égypte nous est si peu connu
+en dehors d'Abydos, d'El-Kab, d'Assouân et de deux ou trois autres
+sites, que je n'ose trop insister sur cette hypothèse. Quelle que soit
+l'origine de l'école tanite, elle continua d'exister longtemps encore
+après l'expulsion des Pasteurs, car une de ses meilleures oeuvres, un
+groupe qui représente les deux Nils, celui du Nord et celui du Sud,
+apportant leurs tablettes chargées de fleurs et de poissons, a été
+consacré par Psousennés de la XXIe dynastie.
+
+[Illustration: Fig. 189]
+[Illustration: Fig. 190]
+[Illustration: Fig. 191]
+
+Les trois premières dynasties du nouvel empire fournissent à elles
+seules plus de monuments que toutes les autres réunies: bas-reliefs
+peints, tableaux, statues de rois et de particuliers, colosses, sphinx,
+c'est par centaines qu'on les compte de la quatrième cataracte aux
+bouches du Nil. Les vieilles cités sacerdotales, Memphis, Thèbes,
+Abydos, sont naturellement les plus riches; mais l'activité est si
+grande que des bourgades perdues, Ibsamboul, Radésièh, Méshéïkh, ont
+leurs chefs-d'oeuvre comme les grandes villes. Les portraits officiels
+d'Amenhotpou Ier à Turin, de Thoutmos Ier et de Thoutmos III au British
+Museum, à Karnak, à Turin, à Boulaq, sont encore conçus dans l'esprit de
+la XIIe et de la XIIIe dynastie et n'ont point beaucoup d'originalité;
+mais les bas-reliefs des tombeaux et des temples marquent un progrès
+sensible sur ceux des siècles antérieurs. La saillie en est plus
+accentuée, le modelé mieux ressenti, les personnages sont en plus grand
+nombre et mieux groupés, la perspective recherchée avec plus de soin et
+de curiosité; les tableaux du temple de Déir-el-Baharî, ceux du tombeau
+de Houi, de Rekhmirî, d'Anna, de Khâmhâ, de vingt autres à Thèbes, sont
+d'une richesse, d'un éclat, d'une variété inattendus. L'instinct du
+pittoresque s'éveille, et les dessinateurs introduisent dans la
+composition les détails d'architecture, les reliefs du sol, les plantes
+exotiques, tous les détails qu'on négligeait autrefois ou qu'on se
+contentait d'indiquer sommairement. Le goût du colossal, un peu émoussé
+depuis le temps du grand sphinx, renaît et se développe de nouveau.
+Amenhotpou III ne se contente plus des statues de cinq ou six mètres de
+haut qui suffisaient à ses ancêtres. Celles qu'il élève devant sa
+chapelle funéraire, sur la rive gauche du Nil, à Thèbes, et dont l'une
+est le Memnon des Grecs, ont seize mètres; elles sont en granit, d'un
+seul bloc et façonnées avec autant de soin que si elles étaient de
+taille ordinaire. Les avenues de sphinx qu'il lance en avant des
+temples, à Louxor et à Karnak, ne s'arrêtent pas à quelques toises de la
+porte, elles se prolongent à distance; ici c'est le lion à tête humaine,
+là c'est le bélier agenouillé. Son successeur, le révolutionnaire
+Khouniaton, loin d'enrayer ce mouvement, fit ce qu'il put pour
+l'accélérer. Nulle part, peut-être, les sculpteurs n'eurent plus de
+liberté qu'auprès de lui, à Tell-Amarna. Défilés de troupes, promenades
+en char, fêtes populaires, réceptions solennelles et distributions de
+récompenses par le souverain, des palais, des villas, des jardins, les
+sujets qu'il leur permettait d'aborder se distinguaient par tant de
+points des motifs traditionnels, qu'ils pouvaient s'abandonner sans
+contrainte à leur fantaisie et à leur génie naturel. Ils ne se privèrent
+point de le faire avec une verve et un entrain qu'on ne saurait
+soupçonner avant d'avoir vu leurs oeuvres à Tell-Amarna. Certains de
+leurs bas-reliefs ont une perspective presque régulière; tous rendent la
+vie et le mouvement des masses populaires avec une justesse
+irréprochable. La réaction politique et religieuse qui suivit ce règne
+singulier arrêta l'évolution et ramena les artistes à l'observance des
+régies antiques; mais leur influence personnelle et leur enseignement
+prolongèrent quelque chose de leur manière sous Harmhabi, sous Séti Ier,
+sous Ramsès II. Si l'art égyptien fut, pendant plus d'un siècle encore,
+doux, libre et fin, c'est à eux qu'il le doit. Peut-être n'a-t-il
+produit rien de plus parfait que les bas-reliefs du temple d'Abydos ou
+du tombeau de Séti Ier: la tête du conquérant (Fig.192), toujours
+dessinée avec amour, est une merveille de grâce émue et discrète. Le
+Ramsès II combattant d'Ibsamboul est presque aussi beau dans un autre
+genre que le portrait de Séti Ier; le mouvement par lequel il lève la
+lance a quelque chose d'anguleux, mais le sentiment de triomphe et de
+force qui anime le corps entier, l'attitude désespérée à la fois et
+résignée du vaincu rachètent amplement ce défaut. Le groupe d'Harmhabi
+et du dieu Amon (Fig.193) qu'on voit au musée de Turin est un peu sec
+de facture. La figure du dieu et celle du roi manquent d'expression, le
+corps est lourd et mal équilibré. Les beaux colosses en granit rose,
+qu'Harmhabi avait adossés aux jambages de la porte intérieure de son
+premier pylône à Karnak, les bas-reliefs de son spéos à Silsilis, son
+portrait et celui d'une des femmes de sa famille que possède le musée de
+Boulaq, sont pour ainsi dire sans tache et sans reproche. La reine
+(Fig.194) a une physionomie spirituelle et animée, de grands yeux
+presque à fleur de tête, une bouche large, mais bien proportionnée; elle
+est taillée dans un calcaire compact, dont la teinte laiteuse adoucit la
+malignité de son regard et de son sourire. Le roi (Fig.195) est en un
+granit noir dont le ton lugubre inquiète et trouble le spectateur au
+premier abord. Sa face, jeune, est empreinte d'une mélancolie assez rare
+chez les Pharaons de la grande époque. Le nez est droit, mince, bien
+attaché au front, l'oeil long. Les lèvres larges, charnues, un peu
+contractées aux commissures, se découpent à arêtes vives. Le menton est
+à peine alourdi par la barbe postiche. Chaque détail est traité avec
+autant d'adresse que si le sculpteur avait eu sous la main une pierre
+tendre et non pas une matière rebelle au ciseau; la sûreté de
+l'exécution est poussée si loin qu'on oublie la difficulté du travail
+pour ne plus songer qu'à la valeur de l'oeuvre. Il est fâcheux que les
+artistes égyptiens n'aient jamais signé leur nom, car celui qui a fait
+le portrait d'Harmhabi méritait d'être connu. De même que la XVIIIe
+dynastie, la XIXe voulut avoir ses colosses: le Ramsès II de Louxor
+mesurait entre cinq ou six mètres (Fig.196), celui du Ramesséum seize,
+celui de Tanis dix-huit environ; ceux d'Ibsamboul, sans atteindre à
+cette taille formidable, présentent à la rivière un front de bataille
+imposant. C'est presque un lieu commun aujourd'hui de dire que la
+décadence de l'art égyptien commença sous Ramsès II. Rien n'est pourtant
+moins vrai que cette sorte d'axiome. Sans doute, beaucoup des statues et
+des bas-reliefs qui furent exécutés de son temps sont d'une laideur et
+d'une rudesse qu'on a peine à concevoir; mais on les trouve surtout dans
+les villes de province, où les écoles n'étaient pas florissantes, et où
+les artistes n'avaient rien qui pût les guider dans leurs travaux. A
+Thèbes, à Memphis, à Abydos, à Tanis et dans les localités du Delta,
+où la cour résidait habituellement, même à Ibsamboul et à
+Beit-el-Oualli, les sculpteurs de Ramsès II ne le cèdent en rien à ceux
+de Séti Ier et d'Harmhabi. La décadence ne commença qu'après Mînephtah.
+Lorsque les guerres civiles et les invasions étrangères mirent l'Égypte
+à deux doigts de sa perte, l'art souffrit comme le reste et baissa
+rapidement. La peinture et la sculpture sur pierre faiblirent en
+premier: rien n'est plus triste que de suivre les progrès de leur
+décadence sous les Ramessides, dans les tableaux des tombes royales, sur
+les reliefs du temple de Khonsou, sur les colonnes de la salle hypostyle
+à Karnak. La sculpture sur bois se maintint quelque temps encore; les
+admirables statuettes de prêtres et d'enfants du musée de Turin datent
+de la XXe dynastie. L'avènement de Sheshonq et les querelles des nomes
+entre eux achevèrent de ruiner Thèbes, et l'école qui avait produit tant
+de chefs-d'oeuvre s'éteignit misérablement.
+
+[Illustration: Fig. 192]
+[Illustration: Fig. 193]
+[Illustration: Fig. 194]
+[Illustration: Fig. 195]
+[Illustration: Fig. 196]
+
+La renaissance ne s'annonça que trois siècles plus tard, vers la fin de
+la dynastie éthiopienne. La statue trop vantée de la reine Ameniritis
+(Fig.197) présente déjà des qualités remarquables. Les formes, un peu
+longues et grêles, sont chastes et délicates; mais la tête, surchargée
+de la perruque des déesses, est morne d'apparence. Psamitik Ier,
+consolidé sur le trône par ses victoires, s'occupa activement de relever
+les temples. La vallée du Nil devint, sous sa direction, comme un vaste
+atelier de sculpture et de peinture. La gravure des hiéroglyphes
+atteignit une finesse admirable, les belles statues et les bas-reliefs
+se multiplièrent, une école nouvelle se forma. Elle est caractérisée par
+une élégance un peu sèche, par l'entente du détail, par une habileté
+merveilleuse dans la façon d'assouplir la pierre. Les Memphites avaient
+préféré le calcaire, les Thébaines le granit rose ou gris, les Saïtes
+s'attaquèrent de préférence au basalte, aux brèches, à la serpentine, et
+tirèrent un parti merveilleux de ces matières à grain fin et à pâte
+presque partout homogène. Le plaisir de triompher de la difficulté les
+entraîna souvent à la rechercher, et l'on vit des artistes de mérite
+passer des années et des années à ciseler des couvercles de sarcophage,
+et à découper des statuettes dans les blocs les plus durs. La Touéris
+et les quatre monuments du tombeau de Psamitik, au musée de Boulaq, sont
+jusqu'à présent les pièces les plus remarquables que nous possédions de
+ce genre de travail. La Touéris (Fig.198) avait le privilège de
+protéger les femmes enceintes et de présider aux accouchements. Son
+portrait a été découvert à Thèbes, au milieu de la ville antique, par
+des fellahs en quête d'engrais pour leurs terres. Elle était debout dans
+une petite chapelle en calcaire blanc que le prêtre Pibisi lui avait
+dédiée, au nom de la reine Nitocris, fille de Psamitik Ier. Ce charmant
+hippopotame, au ventre arrondi et aux flasques mamelles de femme, est un
+bel exemple de difficulté vaincue; mais je ne lui connais point d'autre
+mérite. Le groupe de Psamitik a du moins quelque valeur artistique. Il
+se compose de quatre pièces en basalte vert, une table d'offrandes, une
+statue d'Osiris, une autre de Nephthys et une vache Hathor, à laquelle
+le mort est adossé (Fig.199); le tout un peu flou, un peu artificiel,
+mais la physionomie des divinités et du mort ne manque pas de douceur,
+la vache est d'un bon mouvement, le petit personnage qu'elle abrite se
+groupe bien avec elle. D'autres morceaux moins connus sont pourtant
+très supérieurs à ceux-là. Le style s'en reconnaît aisément. Ce n'est
+plus le faire large et savant de la première école memphite, ni la
+manière grandiose et souvent rude de la grande école thébaine; les
+proportions du corps s'amincissent et s'élongent, les membres perdent en
+vigueur ce qu'ils gagnent en élégance. On remarque en même temps un
+changement notable dans le choix des attitudes. Les Orientaux ont, à se
+délasser, des postures qui seraient des plus fatigantes pour nous. Ils
+passent des heures entières agenouillés ou assis comme les tailleurs,
+les jambes croisées et à plat contre sol; ou bien ils se mettent à
+croupetons, les genoux réunis et pliés, le gras du mollet appliqué au
+revers de la cuisse, sans toucher le sol autrement que de la plante des
+pieds; ou bien, ils s'assoient à terre, les jambes accolées, les bras
+croisés sur les genoux. Ces quatre poses étaient en usage, dans le
+peuple, dès l'ancien empire: les bas-reliefs le prouvent suffisamment.
+Mais les sculpteurs memphites avaient écarté de la statuaire les
+deux dernières, qu'ils jugeaient disgracieuses, et ne s'en servaient
+presque jamais. A voir le scribe accroupi du Louvre et le scribe
+agenouillé, on comprend le parti qu'ils savaient tirer des deux
+premières. La troisième fut négligée, pour les mêmes raisons sans doute,
+par les sculpteurs thébains. On commença à pratiquer la quatrième d'une
+manière courante, vers la XVIIIe dynastie. Peut-être n'était-elle pas
+auparavant de mode parmi les classes aisées qui, seules, étaient assez
+riches pour commander des statues; peut-être aussi, les artistes
+n'aimaient-ils pas une position qui faisait ressembler leurs modèles à
+des paquets cubiques surmontés d'une tête humaine. Les sculpteurs de
+l'époque saïte n'eurent pas la même répugnance à en user que leurs
+prédécesseurs. Du moins ont-ils combiné l'action des membres de telle
+façon, qu'elle ne choque pas trop nos yeux et cesse presque d'être
+disgracieuse. Les têtes sont d'ailleurs d'une perfection qui rachète
+bien des défauts. Quelques-unes sont évidemment idéalisées: celle de
+Pedishashi (Fig.200) a une expression de jeunesse et de douceur
+spirituelle qu'on n'est pas habitué à rencontrer sous le ciseau d'un
+Égyptien. D'autres, au contraire, sont d'une sincérité brutale. Les
+rides du front, la patte d'oie, les plis de la bouche, les bosses du
+crâne, sont accusés avec une complaisance scrupuleuse sur la petite tête
+de scribe que le Louvre a récemment achetée (Fig.201), et sur celle que
+possède le prince Ibrahim au Caire. L'école saïte était, en effet,
+partagée entre deux partis différents. L'un cherchait ses modèles dans
+le passé et s'efforçait de renouveler l'art amolli de son temps par un
+retour aux procédés des plus anciennes écoles memphites: elle y réussit,
+et si bien, qu'on a confondu parfois ses oeuvres avec les oeuvres les
+plus fines de la IVe et de la Ve dynastie. L'autre, sans s'écarter trop
+ouvertement de la tradition, étudiait de préférence le vif et se
+rapprochait de la nature plus qu'on ne l'avait fait jusqu'alors.
+Peut-être l'aurait-il emporté, si la conquête macédonienne et le contact
+prolongé des Grecs n'avaient détourné l'art égyptien vers des voies
+nouvelles. Le mouvement fut lent d'abord à se produire. Les sculpteurs
+habillèrent les successeurs d'Alexandre à l'égyptienne et les
+transformèrent en Pharaons, comme ils avaient fait avant eux les Hyksos
+et les Perses. Les pièces qu'on peut attribuer au règne des premiers
+Ptolémées ne diffèrent presque pas de celles de la bonne époque saïte,
+et c'est à peine si on remarque ça et là des traces d'influence grecque:
+ainsi le colosse d'Alexandre II, à Boulaq (Fig.202), est coiffé d'une
+étoffe flottante d'où s'échappent des boucles frisées. Bientôt pourtant,
+la vue des chefs-d'oeuvre de la Grèce détermina les Égyptiens
+d'Alexandrie, de Memphis et des grandes villes du Delta à modifier leur
+manière de procéder. Une école mixte s'établit, qui combina certains
+éléments de l'art indigène avec d'autres éléments empruntés à l'art
+hellénique. L'Isis alexandrine du musée de Boulaq a encore le costume de
+l'Isis pharaonique: elle n'en a plus la sveltesse et le maintien guindé.
+Une effigie mutilée d'un prince de Siout, qui est également à Boulaq,
+pourrait presque passer pour une mauvaise statue grecque. Un certain
+Hor, dont le portrait a été découvert en 1881, au pied du Komed-damas,
+non loin de l'emplacement du tombeau d'Alexandre, nous a laissé l'oeuvre
+la plus forte qu'on ait de ce genre hybride (Fig.203). La tête est un
+bon morceau, d'un travail un peu sec. Le nez mince et long, les yeux
+rapprochés, la bouche petite et pincée aux coins, le menton carré, tous
+les traits concourent à prêter à la figure un caractère de dureté et
+d'obstination. La chevelure est coupée ras, pas assez cependant pour
+qu'elle ne se sépare naturellement en petites mèches épaisses. Le corps,
+revêtu de la chlamyde, est assez gauchement taillé et trop étroit pour
+la tête. L'un des bras pend, l'autre est ramené sur le ventre; les pieds
+manquent. Tous ces monuments sont sortis des fouilles récentes. Je ne
+doute pas que le sol d'Alexandrie ne nous en rendît beaucoup de pareils,
+si on pouvait l'explorer méthodiquement. L'école qui les produisit se
+rapprocha de plus en plus du style des écoles grecques, et la raideur,
+dont elle ne se dépouilla jamais entièrement, ne lui fut pas sans doute
+comptée comme un défaut, à une époque où certains sculpteurs au service
+de Rome se piquaient d'archaïsme. Je ne serais pas étonné si l'on venait
+à lui attribuer les statues de prêtres et de prêtresses revêtues
+d'insignes divins, dont Hadrien décora les parties égyptiennes de sa
+villa de Tibur. Hors du Delta, les écoles indigènes, livrées à leurs
+propres ressources, languirent et dépérirent peu à peu. Ce n'est pas que
+les modèles, ni même les artistes grecs, fissent entièrement défaut.
+J'ai découvert ou acheté dans la Thébaïde, au Fayoum, à Syène, des
+statuettes et des statues de style hellénique, d'un travail correct et
+soigné. Une d'elles, qui provient de Coptos, parait être une réplique en
+petit, d'une Vénus, analogue à la Vénus de Milo. Mais les sculpteurs du
+pays, trop inintelligents ou trop ignorants, ne surent pas tirer de ces
+modèles le parti que les Alexandrins avaient tiré des leurs. Quand ils
+voulurent prêter à leurs figures la souplesse et la plénitude des formes
+grecques, ils ne réussirent qu'à leur faire perdre la précision sèche,
+mais savante que leurs maîtres avaient acquise. Au lieu du relief fin,
+délicat, peu élevé, ils adoptèrent un relief très saillant au-dessus du
+fond, mais d'une rondeur molle et d'un modelé sans vigueur. Les yeux
+sourient niaisement, l'aile du nez se relève; la commissure des lèvres,
+le menton, tous les traits du visage sont tirés et semblent vouloir
+converger vers un même point central, qui est placé au milieu de
+l'oreille. Deux écoles, indépendantes l'une de l'autre, nous ont légué
+leurs oeuvres. La moins connue florissait en Ethiopie, à la cour des
+rois à demi civilisés qui résidaient à Méroé. Un groupe, venu de Naga en
+1882 et conservé à Boulaq, nous montre où elle en était arrivée au 1er
+siècle de notre ère (Fig.204). Un dieu et une reine, debout côte à
+côte, sont ébauchés tant bien que mal dans un bloc de granit gris.
+L'oeuvre est fruste, lourde, mais ne manque pas de fierté et d'énergie.
+L'école qui l'avait produite, isolée et comme perdue au milieu de
+peuplades sauvages, tomba rapidement dans la barbarie et succomba
+probablement vers la fin du siècle des Antonins. L'Égyptienne se soutint
+quelque temps encore à l'abri de la domination romaine. Les Césars, non
+moins avisés que les Ptolémées, savaient qu'en flattant les sentiments
+religieux de leurs sujets égyptiens, ils assuraient leur domination sur
+la vallée du Nil. Ils firent restaurer ou rebâtir à grands frais les
+temples des dieux nationaux, sur les plans et dans l'esprit d'autrefois.
+Thèbes avait été détruite par le tremblement de terre de l'an 22 avant
+J.-C. et n'était plus pour eux qu'un lieu de pèlerinage où les dévots
+venaient écouter la voix de Memnon, au lever de l'aurore. Mais Tibère
+et Claude achevèrent la décoration de Dendérah et d'Ombos, Caligula
+travailla à Coptos, les Antonins à Philae et à Esnéh. Les escouades de
+manoeuvres qu'on employait en leur nom en savaient encore assez pour
+tracer des milliers de bas-reliefs selon les règles d'autrefois. Ce
+qu'ils faisaient est mou, disgracieux, ridicule; la routine seule
+guidait leur ciseau: c'était la tradition antique, affaiblie et
+dégénérée si l'on veut, mais vivante encore et capable de ce
+renouvellement. Les troubles qui éclatèrent au milieu du IIIe siècle,
+les incursions des Barbares, les progrès et le triomphe du christianisme
+amenèrent la suspension des derniers travaux et la dispersion des
+derniers ouvriers: ce qui restait de l'art national mourut avec eux.
+
+[Illustration: Fig. 197]
+[Illustration: Fig. 198]
+[Illustration: Fig. 199]
+[Illustration: Fig. 200]
+[Illustration: Fig. 201]
+[Illustration: Fig. 202]
+[Illustration: Fig. 203]
+[Illustration: Fig. 204]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+
+
+LES ARTS INDUSTRIELS
+
+
+J'ai dit brièvement ce que furent les arts nobles; il me reste à parler
+des arts industriels. Le goût du beau et l'amour du luxe avaient pénétré
+de bonne heure toutes les classes de la société. Vivant ou mort,
+l'Égyptien aimait avoir autour de lui et sur lui des bijoux et des
+amulettes de prix, des meubles soignés, des ustensiles élégants. Il
+voulait que tous les objets à son usage eussent, sinon la richesse de la
+matière, au moins la pureté de la forme, et la terre, la pierre, les
+métaux, le bois, les produits des pays ou des contrées lointaines,
+furent mis à contribution pour contenter ses exigences.
+
+
+1.--LA PIERRE, LA TERRE ET LE VERRE.
+
+
+On ne saurait parcourir une galerie égyptienne sans être surpris du
+nombre prodigieux de menues figures en pierre fine qui sont parvenues
+jusqu'à nous. On n'y voit pas encore le diamant, le rubis ni le saphir;
+mais, à cela près, le domaine du lapidaire était aussi étendu qu'il
+l'est aujourd'hui et comprenait l'améthyste, l'émeraude, le grenat,
+l'aigue-marine, le cristal de roche, la prase, les mille variétés de
+l'agate et du jaspe, le lapis-lazuli, le feldspath, l'obsidienne, des
+roches comme le granit, la serpentine, le porphyre, des fossiles comme
+l'ambre jaune et certaines espèces de turquoises, des résidus de
+sécrétions animales comme le corail, la nacre, la perle, des oxydes
+métalliques comme l'hématite, la turquoise orientale et la malachite.
+Le plus grand nombre de ces substances étaient taillées en perles
+rondes, carrées, ovales, allongées en fuseau, en poire, en losange.
+Enfilées et disposées sur plusieurs rangs, on en fabriquait des
+colliers, et c'est par myriades qu'on les ramasse dans le sable des
+nécropoles, à Memphis, à Erment, près d'Akhmîm et d'Abydos. La
+perfection avec laquelle beaucoup d'entre elles sont calibrées, la
+netteté de la perce, la beauté du poli, font honneur aux ouvriers; mais
+là ne s'arrêtait pas leur science. Sans autre instrument que la pointe,
+ils les façonnaient en mille formes diverses, coeurs, doigts humains,
+serpents, animaux, images de divinités. C'étaient autant d'amulettes, et
+on les estimait moins peut-être pour l'agrément du travail que pour les
+vertus surnaturelles qu'on leur attribuait. La boucle de ceinture en
+cornaline était le sang d'Isis et lavait les péchés de son maître
+(Fig.205). La grenouille rappelait l'idée de la renaissance (Fig.206);
+la colonnette en feldspath vert (Fig.207), celle du rajeunissement
+divin. L'oeil mystique, l'ouza (Fig.208), lié au poignet ou au bras par
+une cordelette, protégeait contre le mauvais oeil, contre les paroles
+d'envie ou de colère, contre la morsure des serpents. Le commerce
+répandait ces objets dans les régions du monde antique, et plusieurs
+d'entre eux, ceux surtout qui représentaient le scarabée sacré, furent
+imités au dehors par les Phéniciens, par les Syriens, en Grèce, en Asie
+Mineure, en Etrurie, en Sardaigne. L'insecte s'appelait en égyptien
+_khopirrou_, et son nom dérivait, croyait-on, de la racine _khopiri_,
+devenir. On fit de lui, par un jeu de mots facile à comprendre,
+l'emblème de l'existence terrestre et des devenirs successifs de l'homme
+dans l'autre monde. L'amulette en forme de scarabée (Fig.209) est donc
+un symbole de durée présente ou future; le garder sur soi était une
+garantie contre la mort. Mille significations mystiques découlèrent de
+ce premier sens. Chacune d'elles fut rattachée subtilement à l'un des
+actes ou des usages de la vie journalière, et les scarabées se
+multiplièrent à l'infini. Il y en a de toute matière et de toute
+grandeur, à tête d'épervier, de bélier, d'homme, de taureau, les uns
+fouillés aussi curieusement sur le ventre que sur le dos, les autres
+plats et unis par-dessous, d'autres enfin qui retiennent à peine le
+vague contour de l'insecte et qu'on appelle scarabéoïdes. Ils sont
+percés, dans le sens de la longueur, d'un trou par lequel on passait une
+mince tige de bois, un fil de bronze ou d'argent, une cordelette pour
+les suspendre. Les plus gros étaient comme l'image du coeur. On les
+collait sur la poitrine des momies, ailes déployées, et une prière,
+tracée sur le plat, adjurait le coeur de ne point porter témoignage
+contre le mort au jour du jugement. Pour plus d'efficacité, on joignait
+à la formule quelques scènes d'adoration: le disque de la lune acclamé
+par deux cynocéphales sur le corselet, deux Ammon accroupis sur les
+élytres, sur le plat la barque solaire, et, sous la barque,
+Osiris-momie, accroupi entre Isis et Nephthys qui l'enveloppent de leurs
+ailes. Les petits scarabées, après avoir servi de phylactère, finirent
+par n'être plus que des bijoux sans valeur religieuse, comme les croix
+que nos femmes portent au cou en complément de leur toilette. On en
+faisait des chatons de bague, les pendeloques d'un collier ou d'une
+boucle d'oreille, les perles d'un bracelet. Le plat est souvent nu, plus
+souvent orné de dessins creusés dans la masse, sans modelé d'aucune
+sorte; le relief proprement dit, celui du camée, était inconnu des
+lapidaires égyptiens avant l'époque grecque. Les sujets n'ont pas été
+encore classés, ni même recueillis entièrement. Ce sont de simples
+combinaisons de lignes, des enroulements, des entrelacs sans
+signification précise, des symboles auxquels le propriétaire attachait
+un sens mystérieux, et que personne, sauf lui, ne pouvait comprendre, le
+nom et les titres d'un individu, des cartouches royaux ayant un intérêt
+historique, des souhaits de bonheur, des éjaculations pieuses, des
+conjurations magiques. Plusieurs scarabées d'obsidienne et de cristal
+remontent à la VIe dynastie. D'autres, assez grossiers et sans écriture,
+sont en améthyste, en émeraude et même en grenat; ils appartiennent aux
+commencements du premier empire thébain. A partir de la XVIIIe dynastie,
+on les compte par milliers, et le travail en est d'un fini proportionné
+au plus ou moins de dureté de la pierre. C'est, du reste, le cas pour
+toutes les sortes d'amulettes. Les têtes d'hippopotame, les âmes à
+visage humain, les coeurs qu'on ramasse à Taoud, au sud de Thèbes, sont
+à peine ébauchés; l'améthyste et le feldspath vert d'où on les dégageait
+présentaient à la pointe une résistance, presque invincible. Au
+contraire, les boucles de ceinture, les équerres, les chevets en jaspe
+rouge, en cornaline et en hématite, sont ciselés jusque dans les
+moindres détails; les pierres étaient de celles qu'un instrument
+médiocre attaque sans difficulté. Le lapis-lazuli est tendre, cassant;
+il tient mal ses arêtes et semble ne se plier à aucune finesse. Les
+Égyptiens y ont façonné pourtant des portraits de déesses, des Isis, des
+Nephthys, des Nit, des Sokhit, qui sont de véritables merveilles de
+délicatesse. Les reliefs du corps y sont poussés avec autant d'assurance
+que s'ils étaient ménagés dans une matière moins capricieuse, et les
+traits du visage, ne perdent rien à être étudiés à la loupe. La plupart
+du temps on a procédé d'une autre méthode. Au lieu de détailler le
+relief, on l'a abrégé autant que possible, et on l'a procuré par larges
+plans contrariés, sacrifiant le rendu de chaque partie à l'effet de
+l'ensemble. Les saillants et les creux du visage sont accentués
+fortement. L'épaisseur du cou, la coupe de la gorge et de l'épaule,
+l'étroitesse de la taille, l'évasement des hanches, la rondeur du ventre
+sont exagérés. Une arête presque tranchante dessine la ligne de la
+cuisse et du tibia. Les pieds et les mains sont légèrement agrandis.
+Tout cela est le produit d'un calcul à la fois hardi et judicieux. Une
+réduction mathématiquement exacte du modèle n'est pas aussi heureuse
+qu'on pourrait croire, lorsqu'il s'agit de sculpter en miniature. La
+tête perd son caractère, le cou paraît trop faible, le buste n'est plus
+qu'un cylindre inégalement bosselé, les extrémités ne semblent plus
+assez solides pour soutenir le poids du corps, les lignes principales ne
+se démêlent plus du chaos des secondaires. En supprimant le plus des
+formes accessoires, et en développant celles qui contribuent à
+l'expression, les Égyptiens ont échappé au danger de ne faire que des
+figurines insignifiantes. L'oeil rabat de lui-même ce qu'il y a de trop
+dans ce qu'il voit et suppose le reste. Grâce à cette tricherie habile,
+telle statuette de divinité, qui mesure à peine trois centimètres, a
+presque l'ampleur et la gravité d'un colosse.
+
+[Illustration: Fig. 205]
+[Illustration: Fig. 206]
+[Illustration: Fig. 207]
+[Illustration: Fig. 208]
+[Illustration: Fig. 209]
+
+Le mobilier des dieux et celui des morts étaient pour une bonne part en
+pierre solide et durable. J'ai signalé ailleurs les petits obélisques
+funéraires qui proviennent des tombes de l'ancien empire, les bases
+d'autel, les stèles, les tables d'offrandes. La mode était de fabriquer
+les tables en albâtre ou en calcaire au temps des pyramides, en granit
+ou en grès rouge sous les rois thébains, en basalte ou en serpentine, à
+partir de la XXVIe dynastie; mais la mode n'avait rien d'obligatoire, et
+l'on en trouve de toute pierre à toutes les époques. Quelques-unes ne
+sont que des disques plats ou creusés légèrement en cuvette. D'autres
+sont rectangulaires et étalent, à la partie supérieure, des pains, des
+vases, des quartiers de boeuf et de gazelle, des fruits sculptés en
+relief. Dans celle de Sitou, la libation, au lieu de s'écouler au
+dehors, était recueillie dans un bassin carré, divisé en étages pour
+montrer la hauteur de l'eau du Nil dans les réservoirs de Memphis, aux
+différentes saisons, vingt-cinq coudées en été pendant l'inondation,
+vingt-trois en automne et au commencement de l'hiver, vingt-deux à la
+fin de l'hiver et au printemps. Ces formes diverses prêtent peu au beau;
+une des tables de Saqqarah est pourtant une oeuvre véritable d'art. Elle
+est en albâtre. Deux lions debout, accotés, soutiennent une tablette
+rectangulaire, inclinée en pente douce; une rigole conduit la libation
+dans un vase placé entre la queue des deux bêtes. Les oies en albâtre de
+Lisht ne manquent pas non plus de mérite; elles sont coupées en long par
+le milieu et dûment évidées en manière de boîte. Celles que j'ai vues
+ailleurs, et en général toutes les figures d'offrandes, pains, gâteaux,
+têtes de boeuf ou de gazelle, grappes de raisin noir en calcaire peint,
+sont d'un goût douteux et d'une main maladroite. Elles ne sont pas
+d'ailleurs très fréquentes, et je n'en ai guère rencontré en dehors des
+tombes de la Ve et de la XIIe dynastie. Les canopes, au contraire,
+étaient toujours d'un travail très soigné. On n'employait que deux
+sortes de pierre à les fabriquer, le calcaire et l'albâtre; mais les
+têtes qui les surmontent étaient souvent en bois peint. Les canopes de
+Pepi Ier sont en albâtre; en albâtre aussi les têtes humaines des
+canopes qui appartenaient au roi enterré dans la pyramide méridionale de
+Lisht. L'une d'elles est même d'une finesse d'exécution qu'on ne saurait
+comparer qu'à celle de la statue de Khâfrî. Les statuettes funéraires
+les plus vieilles que nous ayons jusqu'à présent, celles de la XIe
+dynastie, sont en albâtre, comme les canopes; mais, à partir de la
+XIIIe, on en taillait en calcaire fin. Le travail en est de valeur très
+inégale. Quelques-unes sont de véritables chefs-d'oeuvre et nous rendent
+la physionomie du mort aussi fidèlement qu'une statue pourrait le faire.
+Les vases à parfums complétaient le mobilier des temples et des tombes.
+La nomenclature est loin d'en être fixée, et la plupart des termes
+spéciaux, que les textes nous fournissent, restent encore sans
+équivalent pour nous. Le grand nombre était en albâtre, tourné et poli:
+les uns, disgracieux et lourds (Fig.210); les autres d'une élégance et
+d'une diversité de galbe, qui fait honneur à l'esprit inventif des
+ouvriers. Ils sont fuselés et pointus par en bas (Fig.211), ou arrondis
+de la panse, étroits à la gorge, plats à la base (Fig.212). Ils n'ont
+point d'ornements, si ce n'est parfois deux boutons de lotus, en guise
+d'anse, deux mufles de lion, une petite tête de femme, qui fait saillie
+à la naissance du goulot (Fig.213). Les plus petits n'étaient pas
+destinés à contenir des liquides, mais des pommades, des onguents
+médicinaux, des pâtes miellées. Une des séries les plus importantes
+comprend des flacons au ventre rebondi, garnis au cou d'un léger rebord
+cylindrique et d'un couvercle plat (Fig.214). Les Egyptiens y mettaient
+la poudre d'antimoine avec laquelle ils se noircissaient les sourcils et
+les yeux. Cet étui à kohol était un des objets de toilette le plus
+répandu, le seul peut-être dont l'usage fût commun à toutes les classes
+de la société. La fantaisie s'en mêlant, on lui donna toute sorte de
+formes empruntées à l'homme, aux plantes, aux animaux. C'est un lotus
+ouvert, un hérisson, un épervier, un singe serrant une colonne contre sa
+poitrine ou grimpant le long d'une jarre, une figure grotesque du dieu
+Bîsou, une femme agenouillée dont le corps évidé contenait la poudre,
+une jeune fille qui porte une amphore. L'imagination des artistes une
+fois lancée dans cette voie ne connut plus de limites, et tout leur fut
+bon, le granit, le diorite, la brèche et le jade rosé, l'albâtre, puis
+le calcaire tendre, dont le grain se prêtait mieux à rendre leurs
+caprices, puis une substance plus complaisante et plus souple encore, la
+terre peinte et émaillée.
+
+[Illustration: Fig. 210]
+[Illustration: Fig. 211]
+[Illustration: Fig. 212]
+[Illustration: Fig. 213]
+[Illustration: Fig. 214]
+
+Si l'art de modeler et de cuire la terre ne s'est pas développé aussi
+pleinement en Égypte qu'il a fait en Grèce, ce n'est pas faute de
+matière première. La vallée du Nil fournit en abondance une argile fine
+et ductile, dont on aurait pu tirer le plus heureux parti si on s'était
+donné la peine de la préparer avec soin; mais on lui préféra toujours
+les métaux et la pierre dure pour les objets de luxe, et le potier se
+contenta de fournir aux besoins les plus communs du ménage ou de la vie
+courante. La terre était prise sans choix, à l'endroit même où l'ouvrier
+se trouvait pour le moment, mal lavée, mal pétrie, puis façonnée au
+doigt, sur un tour en bois des plus primitifs, qu'on manoeuvrait avec la
+main. La cuisson était fort inégale. Certaines pièces ont été à peine
+exposées à la flamme et fondent au contact de l'eau; d'autres ont la
+dureté de la tuile. Les tombes de l'ancien empire renferment chacune
+quelques vases d'une pâte jaune ou rouge, mêlée souvent, comme celle des
+briques, de paille ou d'herbe finement hachée. Ce sont des jarres de
+forte taille, sans pied, ni anse, à la panse ovoïde, au col bas, à
+l'orifice largement ouvert et bordé d'un bourrelet, des marmites et des
+pots de ménage où l'on emmagasinait les provisions du mort, des coupes
+plus ou moins profondes, des assiettes à fond plat, semblables à celles
+que les fellahs emploient aujourd'hui encore, parfois même des services
+de table ou de cuisine en miniature, destinés à remplacer les services
+de grandeur naturelle, trop coûteux pour les pauvres gens. La surface
+est rarement vernie, rarement polie et lustrée, le plus souvent
+recouverte d'une couche uniforme de peinture blanchâtre, qui n'a point
+reçu le coup de feu et se détache au moindre choc. Aucun dessin à la
+pointe, aucun ornement en creux ou en relief, aucune inscription, mais,
+autour du col, les traces de quatre ou cinq filets parallèles noirs,
+rouges ou jaunes. Les poteries des premières dynasties thébaines que
+j'ai recueillies à El-Khozam et à Gébéléïn sont plus soignées
+d'exécution que celles des dynasties memphites. Elles se répartissent en
+deux classes. La première comprend des vases à panse lisse et nue, noire
+par en bas, rouge sombre par en haut. L'examen des cassures montre que
+la couleur était mêlée à la pâte pendant le brassage: les deux zones,
+préparées séparément, étaient soudées ensuite de façon assez
+irrégulière, puis glacées uniformément. La seconde classe contient des
+vases de formes très variées, souvent bizarres, d'une terre rouge ou
+jaune terne, grands cylindres fermés par un bout, plats, oblongs,
+rappelant la coupe d'un bateau, burettes conjuguées, deux à deux, mais
+ne communiquant pas ensemble (Fig.215). L'ornementation est répandue
+sur toute la surface et consiste d'ordinaire en raies droites, tirées
+parallèlement l'une à l'autre ou entre-croisées, en lignes ondées, en
+rangées de points ou de petites croix combinées avec les lignes, le tout
+en blanc quand le fond est rouge, en rouge brun quand il est jaune ou
+blanchâtre. De temps en temps, des figures d'hommes ou d'animaux
+s'intercalent au milieu des combinaisons géométriques. Le dessin en est
+rude, presque enfantin, et c'est à peine si l'on y reconnaît des
+troupeaux d'antilopes ou des scènes de chasse à la gazelle. Les
+manoeuvres qui produisaient ces esquisses grossières étaient pourtant
+contemporains des artistes qui décoraient les grottes de Béni-Hassan.
+Pour la période des grandes conquêtes, les tombeaux thébains nous ont
+fourni de pleins musées de poteries, malheureusement assez peu
+intéressantes. D'abord des figurines funéraires, rapidement modelées à
+la main dans des galettes d'argile allongées. Un peu de terre pincé
+entre les doigts, et le nez sort de la masse; deux pastilles et deux
+moignons ajoutés après coup représentent les yeux et les bras. Les plus
+soignées ont été façonnées dans des moules en terre cuite dont nous
+possédons de nombreux spécimens. Elles étaient généralement coulées
+d'une seule pièce, puis retouchées légèrement, cuites, peintes, au
+sortir du four, en rouge, en jaune et en blanc, chargées enfin
+d'hiéroglyphes à la pointe ou au pinceau. Plusieurs sont d'un style très
+fin et égalent presque les figurines en calcaire: celles du scribe
+Hori, conservées au musée de Boulaq, ont environ quarante centimètres de
+haut et montrent ce que les Égyptiens auraient pu faire en ce genre
+s'ils avaient voulu s'y adonner. Les cônes funéraires étaient des objets
+de pure dévotion, que l'art le plus consommé n'aurait pas réussi à
+rendre élégants. Figurez-vous une masse de terre conique, étirée de
+long, timbrée à la base d'un cachet sur lequel étaient imprimés le nom,
+la filiation, les titres du possesseur, et enduite jusqu'à la pointe
+d'une couche de couleur blanchâtre: c'étaient des simulacres de pains
+d'offrandes, destinés à nourrir le mort éternellement. Beaucoup des
+vases qu'on déposait dans la tombe sont peints en imitation d'albâtre,
+de granit, de basalte, de bronze ou même d'or, et sont la contrefaçon à
+bon marché des vases en matières précieuses que les riches donnaient aux
+momies. Parmi ceux qui ont servi à contenir de l'eau et des fleurs,
+quelques-uns sont revêtus de dessins au trait rouge et noir (Fig.216),
+cercles et rubans concentriques (Fig.217), méandres, emblèmes religieux
+(Fig.218), lignes croisées simulant des filets à mailles étroites,
+cordons de fleurs ou de boutons, tiges chargées de feuilles qui
+descendent du goulot sur la panse ou remontent de la panse au goulot:
+ceux du tombeau de Sennotmou avaient, sur l'une des faces, un large
+collier, analogue au collier des momies, et peint des plus vives
+couleurs pour imiter les fleurs naturelles ou les émaux. Les canopes en
+terre cuite, rares à la XVIIe dynastie, deviennent de plus en plus
+fréquents à mesure que Thèbes s'appauvrit. Les têtes qui les recouvrent
+sont ordinairement jolies de coupe et d'expression, surtout la tête
+humaine. Modelées à la main, évidées pour diminuer le poids, puis cuites
+longuement, on les revêtait chacune des couleurs particulières au génie
+qu'elles représentaient. Vers la XXe dynastie, l'usage s'établit d'y
+enfermer le corps des animaux sacrés. Ceux qu'on trouve près d'Akhmîm
+contenaient des chacals et des éperviers; ceux de Saqqarah, des
+serpents, des rats embaumés, des oeufs; ceux d'Abydos, des ibis. Les
+derniers sont de beaucoup les plus beaux. La déesse protectrice Khouit
+étend ses ailes sur la panse, tandis qu'Hor et Thot présentent la
+bandelette et le vase à onguent: le tout est en bleu et rouge sur fond
+blanc. A partir de l'époque grecque, la pauvreté augmentant toujours, la
+fabrication s'étendit des canopes aux cercueils. L'isthme de Suez,
+Ahnas-el-Médinéh, le Fayoum, Assouân, la Nubie, possèdent des nécropoles
+entières ou l'on ne rencontre que des sarcophages en terre cuite.
+Plusieurs ont l'apparence des caisses oblongues, arrondies aux deux
+bouts, au couvercle en dos d'âne. Celles qui ont encore la forme humaine
+sont de style barbare. La tête est surmontée d'une sorte de boudin qui
+simule l'ancienne coiffure égyptienne, les traits du visage sont
+indiqués en deux ou trois coups de pouce ou d'ébauchoir: deux petites
+pelotes, appliquées gauchement sur la poitrine, marquent un cercueil de
+femme. Même en ces derniers temps de la civilisation égyptienne, les
+pièces les plus grossières sont les seules qui gardent la teinte
+naturelle de la terre. Là, comme ailleurs, on la cachait presque
+toujours sous une couche de couleur ou d'émail richement coloré.
+
+[Illustration: Fig. 215]
+[Illustration: Fig. 216]
+[Illustration: Fig. 217]
+[Illustration: Fig. 218]
+
+Le verre a été connu en Égypte de toute antiquité. La fabrication en est
+représentée dans quelques tombeaux, plusieurs milliers d'années avant
+notre ère (Fig.219). L'ouvrier, assis devant le foyer, recueillait au
+bout de sa canne une petite quantité de matière en fusion, et la
+soufflait prudemment, en ayant soin de la maintenir à la flamme pour
+l'empêcher de durcir pendant l'opération. L'analyse chimique montre que
+le verre égyptien avait à peu près la même composition que le nôtre;
+mais il renferme, outre la silice, la chaux, l'alumine, la soude, des
+quantités relativement considérables de substances étrangères, cuivre,
+oxyde de fer et de manganèse, dont on ne savait pas le débarrasser.
+
+[Illustration: Fig. 219]
+
+Aussi n'est-il presque jamais d'une teinte très pure; il a une nuance
+incertaine qui tire sur le jaune ou sur le vert. Certaines pièces, de
+mauvaise fabrication, se sont décomposées dans toute leur épaisseur, et
+tombent, à la moindre pression, en lamelles ou en poussière irisée.
+D'autres n'ont pas trop souffert du temps ou de l'humidité, mais elles
+sont striées et pleines de bulles. D'autres enfin, mais peu, sont d'une
+homogénéité et d'une limpidité parfaites. La vogue ne s'attachait pas,
+comme chez nous, aux verres incolores; elle était aux verres de couleur,
+opaques ou transparents. On les teignait en mêlant des oxydes
+métalliques aux ingrédients ordinaires, du cuivre et du cobalt pour les
+bleus, du cuivre pour les verts, du manganèse pour les violets et pour
+les bruns, du fer pour les jaunes, du plomb ou de l'étain pour les
+blancs. Une variété de rouge haricot renferme trente pour cent de bronze
+et s'enveloppe d'une couche de vert-de-gris sous l'influence de
+l'humidité. Toute cette chimie était empirique et de pur instinct. Les
+ouvriers trouvaient autour d'eux les éléments nécessaires, ou les
+recevaient du dehors, et s'en servaient tels quels, sans être toujours
+assurés d'obtenir l'effet qu'ils recherchaient: beaucoup de leurs
+combinaisons les plus harmonieuses étaient dues au hasard, et ils ne
+pouvaient pas les reproduire à volonté. Les masses qu'ils obtenaient de
+la sorte atteignaient parfois des dimensions considérables: les auteurs
+classiques nous parlent de stèles, de cercueils, de colonnes d'une seule
+pièce. A l'ordinaire, on n'employait le verre qu'à la fabrication des
+petits objets, surtout à la contrefaçon des pierres fines. Si peu
+coûteuses qu'elles fussent sur les marchés de l'Égypte, elles n'étaient
+pas accessibles à tout le monde. Les verriers imitèrent l'émeraude, le
+jaspe, le lapis-lazuli, la cornaline, et cela avec une telle perfection
+que nous sommes souvent embarrassés aujourd'hui pour distinguer les
+pierres vraies des fausses. On les coulait dans des moules en pierre ou
+en calcaire à la forme qu'on voulait, perles, disques, anneaux,
+pendeloques de colliers, rubans et baguettes étroites, plaques chargées
+d'hommes ou d'animaux, images de dieux et de déesses. On en faisait des
+yeux et des sourcils pour le visage des statues en pierre ou en bronze,
+des bracelets pour leurs poignets, on les sertissait dans le creux des
+hiéroglyphes, on les découpait en hiéroglyphes, on en composait des
+inscriptions entières qu'on encadrait dans le bois, dans la pierre ou
+dans le métal. Les deux caisses où reposait la momie de Notemit, mère du
+pharaon Hrihor-Siamon, sont décorées de cette manière. Une feuille d'or
+les recouvre en entier, à l'exception de la coiffure et de quelques
+Détails: les textes et les parties principales de l'ornementation sont
+formés d'émaux, dont les teintes vives se détachent sur le ton mat de
+l'or. Les momies du Fayoum étaient enduites de plâtre ou de stuc, où
+L'on incrustait les scènes et les légendes qu'on se contentait de
+peindre partout ailleurs. Les plus grandes étaient composées de
+plusieurs morceaux de verre, rapportés et retouchés au ciseau à
+l'imitation d'un bas-relief. Ainsi, la déesse Mâït a les nus, la face,
+les mains, les pieds, en bleu turquoise, la coiffure en bleu très
+sombre, la plume en filets alternativement bleus et jaunes, la robe en
+rouge haricot. Sur le naos en bols, récemment découvert dans le
+voisinage de Daphné, et sur un fragment de cercueil du musée de Turin,
+les hiéroglyphes en verre multicolore ressortent directement sur le fond
+sombre du bois. Le tout forme un ensemble d'un éclat et d'une richesse à
+peine concevables. Verres filigranés, verres gravés et taillés, verres
+soudés, verres simulant le bois, la paille, la corde, les Égyptiens
+n'ont rien ignoré. J'ai eu entre les mains une règle carrée, formée de
+baguettes multicolores agglutinées, et dont la tranche laissait lire le
+cartouche d'un des Amenemhât: le motif se prolongeait dans la masse, et,
+à quelque endroit de la hauteur qu'on le coupât, le cartouche
+reparaissait. Les verres à miniatures remplissent presque à eux seuls
+une vitrine entière du musée de Boulaq. Ici, c'est un singe à quatre
+pattes, qui flaire un gros fruit posé à terre. Là, un portrait de femme,
+dessiné de face, sur fond blanc ou vert d'eau encadré de rouge. La
+plupart des plaques ne représentent que des rosaces, des étoiles, des
+fleurs isolées ou mariées en bouquet. Une des plus petites porte un
+boeuf Apis, à la robe blanche et noire, debout, marchant: le travail en
+est si délicat qu'il ne perd rien à être examiné à la loupe. La plupart
+des objets de ce genre ne sont pas antérieurs à la première dynastie
+saïte; mais les fouilles exécutées à Thèbes ont prouvé que, dès le Xe
+siècle avant notre ère, le goût et, par suite, la fabrication des verres
+multicolores étaient chose commune en Égypte. On a recueilli, à
+Gournét-Murraï et à Shéikh-Abd-el-Gournah, non seulement les amulettes à
+l'usage des morts, colonnettes, coeurs, yeux mystiques, hippopotames
+debout sur leurs pattes de derrière, canards accouplés, en pâtes bleues,
+rouges, jaunes, mélangées, mais des vases du type de ceux qu'on est
+accoutumé à considérer comme étant de travail phénicien et cypriote.
+Voici, par exemple, une petite oenochoé en verre bleu clair semi-opaque
+(Fig.220): l'inscription au nom de Thoutmos III, les oves du goulot et
+les palmes de la panse sont tracés en jaune. Voici encore une ampoule
+lenticulaire, haute de huit centimètres (Fig.221), à fond bleu marin
+d'une intensité et d'une pureté admirables, sur lequel un semis de
+feuilles de fougère s'enlève en jaune, d'un trait fin et hardi; deux
+petites anses vert clair s'attachent au col et un filet jaune court sur
+le rebord du goulot. Une amphore de même taille est d'un vert olive
+profond et demi-transparent (Fig.222). Une ceinture de chevrons bleus
+et jaunes, saisis entre quatre lignes jaunes, lui serre la panse à
+l'endroit le plus large; les anses sont vert clair et le filet est bleu
+tendre. La princesse Nsikhonsou avait à côté d'elle, dans la cachette de
+Déir-el-Baharî, des gobelets de travail analogue, sept en pâte unie vert
+clair, jaune, bleue, quatre en une pâte noire mouchetée de blanc, un
+seul enveloppé de feuilles de fougère multicolores, disposées sur deux
+rangs (Fig.223). Les manufactures étaient donc en pleine activité dès
+le temps des grandes dynasties thébaines. Des monceaux de scories,
+mêlées à des rebuts de cuisson, marquent encore, au Ramesséum, à El-Kab,
+sur le tell d'Ashmounéïn, la place où leurs fourneaux s'allumaient.
+
+[Illustration: Fig. 220]
+[Illustration: Fig. 221]
+[Illustration: Fig. 222]
+[Illustration: Fig. 223]
+
+Les Égyptiens émaillaient la pierre. La moitié au moins des scarabées,
+des cylindres et des amulettes que renferment nos musées, sont en
+calcaire, en schiste, en lignite, revêtus d'une glaçure colorée.
+L'argile ordinaire ne leur paraissait pas sans doute appropriée à ce
+genre de décoration. Ils la remplaçaient par plusieurs sortes de terre,
+l'une blanche et sableuse, l'autre bise et fine, produite par la
+Pulvérisation d'un calcaire spécial, qu'on trouve en abondance aux
+environs de Qénéh, de Louxor et d'Assouân, une troisième rougeâtre et
+mêlée de grès en poudre et de brique pilée. Ces substances diverses sont
+bien connues sous les noms également inexacts de _porcelaines_ ou
+_faïences égyptiennes_. Les plus anciennes, à peine lustrées, sont
+couvertes d'un enduit excessivement mince, sauf dans le creux des
+hiéroglyphes et des figures, où la matière vitreuse accumulée tranche,
+par son aspect luisant, sur le ton mat des parties environnantes. Le
+vert est de beaucoup la couleur la plus fréquente sous les anciennes
+dynasties; mais le jaune, le rouge, le brun, le violet, le bleu,
+n'étaient point dédaignés. Le bleu l'emporta dans les manufactures
+thébaines, dès les premières années du moyen empire. C'est, d'ordinaire,
+un bleu brillant et doux, imitant la turquoise ou le lapis-lazuli. Le
+musée de Boulaq possédait jadis trois hippopotames de cette nuance,
+découverts à Drah-aboûl-Neggah, dans la tombe d'un Entouf. Un était
+couché, les deux autres sont debout dans un marais, et le potier a
+dessiné sur leur corps, à l'encre noire, des fourrés de roseaux et de
+lotus au milieu desquels volent des oiseaux et des papillons (Fig.224).
+C'était une manière de montrer la bête dans son milieu naturel. Le bleu
+en est profond, éclatant, et il faut descendre vingt siècles d'un coup
+pour en retrouver d'aussi pur, parmi les statuettes funéraires qui
+proviennent de Déir-el-Baharî. Le vert reparaît avec les dynasties
+saïtes, plus pâle qu'aux anciennes époques. Il domine dans le nord de
+l'Égypte, à Memphis, à Bubaste, à Saïs, mais sans éliminer entièrement
+le bleu. Les autres nuances n'ont été d'usage courant que pendant quatre
+ou cinq siècles, d'Ahmos Ier aux Ramessides. C'est alors, mais alors
+seulement, qu'on voit se multiplier les _Répondants_ à vernis blanc ou
+rouge, les fleurs de lotus et les rosaces jaunes, rouges et violettes,
+les boîtes à kohol bariolées. Les potiers du temps d'Amenhotpou III
+avaient un goût particulier pour les tons gris et violets. Les olives au
+nom de ce pharaon et des princesses de sa famille portent des
+hiéroglyphes en bleu léger sur un fond mauve des plus délicats. Le
+vase de la reine Tiï, au musée de Boulaq, est d'un gris mêlé de bleu;
+il a, autour du goulot, des ornements et des légendes en deux couleurs.
+La fabrication des émaux multicolores paraît avoir atteint son plus
+grand développement sous Khouniaton: du moins est-ce à Tell-Amarna que
+j'en ai trouvé les modèles les plus fins et les plus légers, des bagues
+jaunes, vertes, violettes, des fleurettes blanches ou bleues, des
+poissons, des luths, des grenades, des grappes de raisin. Telle
+figurine d'Hor a le corps bleu et la face rouge; tel chaton de bague
+porte, sur une surface bleu clair, le nom du roi réservé en violet. Si
+restreint que soit l'espace, les tons divers ont été posés avec une
+telle sûreté de main qu'ils ne se confondent jamais, mais tranchent
+vivement l'un sur l'autre. Un vase à poudre d'antimoine, ciselé et monté
+sur un pied à jour, est glacé de rouge brun (Fig.225). Un autre, qui a
+la forme d'un épervier mitré, est bleu, rehaussé de taches noires; il
+appartenait jadis au roi Ahmos Ier. Un troisième, creusé dans un
+hérisson de bonne volonté, est d'un vert chatoyant (Fig.226). Une tête
+de pharaon, d'un bleu mat, porte une coiffure rayée de bleu sombre. Si
+belles que soient ces pièces, le chef-d'oeuvre de la série est la
+statuette du premier prophète d'Amon Ptahmos, à Boulaq. Les hiéroglyphes
+et les détails du maillot funéraire ont été gravés en relief, sur un
+fond blanc d'une égalité admirable, puis remplis d'émaux. Le visage et
+les mains sont bleu turquoise, la coiffure est jaune à raies violettes,
+violets également sont les caractères de l'inscription et le vautour qui
+déploie ses ailes sur la poitrine. Le tout est harmonieux, brillant,
+léger: aucune bavure n'émousse la pureté des contours ou la netteté des
+traits.
+
+[Illustration: Fig. 224]
+[Illustration: Fig. 225]
+[Illustration: Fig. 226]
+
+La poterie émaillée fut commune en tous temps. Les tasses à pied
+(Fig.227), les bols bleus, arrondis du fond et ornés d'yeux mystiques,
+de lotus, de poissons (Fig.228), de palmes à l'encre noire, sont en
+général de la XVIIIe, de la XIXe ou de la XXe dynastie. Les ampoules
+lenticulaires, à vernis verdâtre, garnies de rangs de perles ou d'oves
+sur la tranche, de colliers sur la panse, et flanquées de deux singes
+accroupis en guise d'anses, appartiennent toutes, ou peu s'en faut, au
+règne d'Apriès et d'Amasis (Fig.229). Manches de sistre, coupes, vases
+à boire en forme de lotus à demi épanoui, plats, écuelles de table, les
+Égyptiens aimaient cette vaisselle fraîche au toucher, agréable à l'oeil
+et facile à tenir propre. Poussaient-ils le goût de l'émail jusqu'à en
+recouvrir les murs mêmes de leurs maisons? Rien ne permet de l'affirmer
+ou de le nier avec certitude, et les quelques exemples que nous avons de
+ce mode de décoration proviennent tous d'édifices royaux. On lit le
+prénom et la bannière de Pepi Ier sur une brique jaune, les noms de
+Ramsès III sur une verte, ceux de Séti Ier et de Sheshonq sur des
+fragments rouges et blancs. Une des chambres de la pyramide à degrés de
+Saqqarah avait gardé jusqu'au commencement du siècle sa parure de
+faïence (Fig.230). Elle était revêtue aux trois quarts de plaques
+vertes, oblongues, légèrement convexes au dehors, mais plates à la face
+interne (Fig.231); une saillie carrée, percée d'un trou, servait à les
+assembler par derrière, sur une seule ligne horizontale, au moyen d'une
+baguette de bois. Les trois bandes qui encadraient la porte du fond sont
+historiées aux titres d'un pharaon mal classé des premières dynasties
+memphites. Les hiéroglyphes s'enlèvent en bleu, en rouge, en vert, en
+jaune, sur un ton chamoisé. Vingt siècles plus tard, Ramsès III essaya
+d'un genre nouveau à Tell-el-Yahoudî. Cette fois ce n'est plus d'une
+seule chambre, c'est d'un temple entier qu'il s'agit. Le noyau de la
+bâtisse était en calcaire et en albâtre; mais les tableaux, au lieu
+d'être sculptés comme à l'ordinaire, étaient en une sorte de mosaïque,
+où la pierre découpée et la terre vernissée se combinaient à parties
+presque égales. L'élément le plus fréquemment répété est une rondelle en
+frite sableuse, revêtue d'un enduit bleu ou gris, sur lequel se
+détachent en nuance crème des rosaces simples, (Fig.232) ou encadrées
+de dessins géométriques (Fig.233), des toiles d'araignées, des fleurs
+ouvertes. Le bouton central est en relief, les feuilles et les réseaux
+sont incrustés dans la masse. Ces rondelles, dont le diamètre varie d'un
+à dix centimètres, étaient fixées à la paroi au moyen d'un ciment très
+fin. On les employait à dessiner des ornements très divers,
+enroulements, rinceaux, filets parallèles, tels qu'on les voit sur un
+pied d'autel et sur une base de colonne conservés à Boulaq. Les
+cartouches étaient en général d'une seule pièce, ainsi que les figures:
+les détails, creusés ou modelés sur la terre avant la cuisson, étaient
+ensuite recouverts chacun du ton qui lui appartenait. Les lotus et les
+feuillages qui couraient sur le soubassement ou le long des corniches
+étaient au contraire formés de morceaux indépendants: chaque couleur est
+une pièce découpée de manière à s'ajuster exactement aux pièces voisines
+(Fig.234). Le temple avait été exploité au commencement du siècle, et
+le Louvre possédait, depuis Champollion, des figures de prisonniers qui
+en proviennent. Ce qui en restait a été démoli, il y a quelques années,
+par les marchands d'antiquités, et les débris en sont dispersés un peu
+partout. Mariette en recueillit à grand'peine les fragments les plus
+importants, le nom de Ramsès III, qui nous donne la date de la
+construction, des bordures de lotus et d'oiseaux à mains humaines
+(Fig.235), des têtes d'esclaves nègres (Fig.236) ou asiatiques. La
+destruction de ce monument est d'autant plus fâcheuse que les Égyptiens
+n'ont pas dû en édifier beaucoup du même type. La brique émaillée, le
+carreau, la mosaïque d'émail se gâtent aisément: c'était là un vice
+rédhibitoire pour un peuple épris de force et d'éternité.
+
+[Illustration: Fig. 227]
+[Illustration: Fig. 228]
+[Illustration: Fig. 229]
+[Illustration: Fig. 230]
+[Illustration: Fig. 231]
+[Illustration: Fig. 232]
+[Illustration: Fig. 233]
+[Illustration: Fig. 234]
+[Illustration: Fig. 235]
+[Illustration: Fig. 236]
+
+
+
+2.--LE BOIS, L'IVOIRE, LE CUIR
+ET LES MATIÈRES TEXTILES.
+
+
+L'ivoire, l'os, la corne sont assez rares dans les musées: ce n'est pas
+une raison pour croire que les Égyptiens n'en aient pas tiré bon parti.
+La corne ne dure guère: certains insectes en sont très friands et la
+détruisent en fort peu de temps. L'os et l'ivoire perdent aisément leur
+consistance et deviennent friables. Les Égyptiens connaissaient les
+éléphants de toute antiquité; peut-être même les ont-ils rencontrés dans
+la Thébaïde, au moment où ils s'y installèrent, car le nom de l'île
+d'Éléphantine est écrit avec l'image d'un de ces animaux, dès la Ve
+dynastie. L'ivoire leur arrivait des régions du haut Nil par dents et
+par demi-dents. Ils le teignaient à volonté en vert ou en rouge, mais
+lui laissaient le plus souvent sa teinte naturelle et l'employaient
+beaucoup en menuiserie, pour incruster des chaises, des lits et des
+coffrets; ils en fabriquaient aussi des dés à jouer, des peignes, des
+épingles à cheveux, des ustensiles de toilette, des cuillers d'un
+travail délicat (Fig.237), des étuis à collyre creusés dans une colonne
+surmontée d'un chapiteau, des encensoirs formés d'une main qui supporte
+un godet en bronze où brûler des parfums, des boumérangs couverts au
+trait de divinités et d'animaux fantastiques. Quelques-uns de ces objets
+sont de véritables oeuvres d'art: ainsi, à Boulaq, un manche de poignard
+qui représente un lion, les reliefs plaqués sur la boîte à jeu de Touaï,
+qui vivait à la fin de la XVIIe dynastie, une figurine de la Ve dynastie
+malheureusement mutilée, mais qui garde encore des traces de couleur
+rose, et la statue en miniature d'Abi, qui mourut sous la XIIIe. Elle
+est juchée majestueusement sur une colonne en campane. Le personnage
+regarde droit devant lui, d'un air majestueux que ses oreilles très
+écartées de la tête rendent tant soit peu comique. La touche est large
+et spirituelle. Le morceau pourrait être comparé sans trop de
+désavantage aux bons ivoires italiens de la Renaissance.
+
+[Illustration: Fig. 237]
+
+L'Égypte ne nourrit pas beaucoup d'arbres, encore la plupart de ceux
+qu'elle produit sont-ils impropres à la sculpture. Les deux espèces les
+plus répandues, le palmier et le doum, sont d'une fibre grossière et par
+trop inégale. Quelques variétés de sycomore et d'acacia ont seules un
+corps dont le grain souple et fin se prête au travail du ciseau. Le bois
+n'en était pas moins la matière favorite des sculpteurs qui voulaient
+faire vite et à bon marché. Ils le choisissaient parfois pour des
+oeuvres d'importance, telles que les supports du double, et nous jugeons
+par le Shéikh-el-beled de quelle hardiesse et de quelle ampleur ils
+savaient le traiter. Mais les billots ou les poutres dont ils
+disposaient avaient rarement la longueur et la largeur suffisante pour
+qu'on en tirât une statue d'une seule pièce. Le Shéikh-el-beled
+lui-même, qui cependant n'est pas de grandeur naturelle, est un
+assemblage de morceaux tenus par des chevilles carrées. On s'accoutuma
+donc à ramener les sujets qu'on voulait exécuter en bois à des
+proportions telles qu'on pût les tailler tout entiers dans un même bloc;
+sous les dynasties thébaines, les statues d'autrefois sont devenues des
+statuettes. L'art ne perdit rien à cette décroissance, et plus d'une
+parmi ces figurines est comparable aux plus beaux ouvrages de l'ancien
+empire. La meilleure peut-être est au musée de Turin, et appartient à la
+XXe dynastie. Elle représente une fillette sans vêtement qu'une ceinture
+étroite passée sur les reins. Elle est encore à cet âge indécis où le
+sexe n'est pas développé et où les formes tiennent à la fois du garçon
+et de la femme. La tête est d'une expression douce et mutine: c'est, à
+trente siècles de distance, le portrait de ces gracieuses filles
+d'Eléphantine qui se promènent nues sous le regard des étrangers, sans
+gêne et sans impudeur. Trois petits hommes du musée de Boulaq sont
+probablement contemporains de la figurine de Turin. Ceux-là sont revêtus
+du costume d'apparat et ce n'est que justice, car l'un d'eux était le
+favori du roi, Hori, surnommé Râ. Ils marchent droit, d'un mouvement
+calme et mesuré, le buste bien effacé, la tête haute: l'expression de
+leur physionomie est maligne et rusée. Un officier (Fig.238), qui a
+pris sa retraite au Louvre, est en demi-costume militaire du temps
+d'Amenhotpou III et de ses successeurs: perruque légère, sarrau collant
+à manches courtes, pagne bridant sur la hanche, descendant à peine
+jusqu'à mi-cuisse et garni sur le devant d'une pièce d'étoffe bouffante,
+gaufrée dans le sens de la longueur. Il a pour voisin un prêtre
+(Fig.239) coiffé de petites mèches étagées, vêtu de la jupe longue
+tombant à mi-jambe et s'étalant en une sorte de tablier plissé. Il
+supporte à deux mains un insigne divin, consistant en une tête de bélier
+surmontée du disque solaire, le tout emmanché au bout d'une hampe
+solide. Officier et prêtre sont peints en brun rouge, à l'exception des
+cheveux qui sont noirs, de la cornée des yeux qui est blanche et de
+l'insigne divin qui est jaune. Chose curieuse, leur camarades de
+vitrine, la petite dame Nâï, est peinte comme eux en rouge et non en
+jaune, qui est la couleur réglementaire des femmes en Égypte (Fig.240).
+Elle est prise dans un peignoir collant, garni de haut en bas d'une
+broderie en fil blanc. Elle porte au cou un collier d'or à trois rangs,
+et aux poignets des bracelets d'or, sur la tête une perruque dont les
+tresses descendent jusqu'à la naissance de la gorge. Le bras droit pend
+le long du corps, et la main tenait un objet, probablement un miroir en
+métal, qui a disparu: le bras gauche est replié sur la poitrine, et la
+main serre une tige de lotus dont le bouton pointe entre les seins. Le
+corps est souple et bien fait, la gorge jeune, droite et peu développée,
+la face large et souriante avec une expression de douceur et de
+vulgarité. L'artiste n'a pas su éviter la lourdeur dans l'agencement de
+la coiffure, mais le buste est modelé avec une élégance chaste, la robe
+dessine les formes sans les exposer trop indiscrètement, le geste par
+lequel la jeune femme ramène la fleur sur sa poitrine est rendu avec
+finesse et naturel. Ce sont là des portraits, et, comme les modèles
+n'étaient pas d'ordre très relevé, on peut supposer qu'ils ne s'étaient
+pas adressés pour les avoir aux faiseurs en renom: ils avaient eu
+recours à des ouvriers sans prétention, mais la science de la forme et
+la sûreté de l'exécution sont bien propres à prouver jusqu'à quel point
+l'influence de la grande école de sculpture qui florissait alors à
+Thèbes s'exerçait fortement, même sur les gens de métier.
+
+[Illustration: Fig. 238]
+[Illustration: Fig. 239]
+[Illustration: Fig. 240]
+
+Elle est plus sensible encore quand on étudie l'attirail de la toilette
+et le mobilier proprement dit. Ce ne serait pas petite affaire que de
+passer en revue tous les menus ustensiles de parure féminine, auxquels
+la fantaisie des artistes donnait une forme ingénieuse et spirituelle.
+Les manches de miroir représentent le plus souvent une tige de lotus ou
+de papyrus, surmontée d'une fleur épanouie d'où sort le disque de métal
+poli; quelquefois une jeune fille nue ou vêtue d'une chemise étroite le
+tient en équilibre sur sa tête. Les épingles à cheveux se terminent en
+serpent lové, en museau de chacal, de chien, en bec d'épervier. La
+pelote dans laquelle elles sont plantées est un hérisson ou une tortue,
+dont la carapace est percée de trous selon un dessin régulier. Les
+chevets, sur lesquels on appuyait la tête pour dormir, étaient décorés
+de reliefs empruntés aux mythes de Bîsou et de Sokhit: la tête
+grimaçante du dieu s'étale sur les bas côtés ou sur la base. Mais c'est
+surtout dans l'exécution des cuillers à parfum ou des étuis à collyre
+que brille le génie inventif des ouvriers. On se servait des cuillers
+pour manier, sans trop se salir, soit des essences, soit des pommades,
+soit les fards de différentes couleurs dont hommes et femmes se
+teignaient les joues, les lèvres, le bord et le dessous des yeux, les
+ongles, la paume des mains. Les motifs sont empruntés généralement à la
+faune ou à la flore du Nil. Un des étuis de Boulaq a la figure d'un veau
+couché, creusé pour servir de boîte: la tête et le dos de l'animal
+s'enlèvent et font couvercle. Une cuiller du même musée représente un
+chien qui se sauve, emportant un énorme poisson dans sa gueule: le corps
+du poisson est le bol de la cuiller (Fig.241). L'autre est un cartouche
+qui jaillit d'un lotus épanoui, un fruit de lotus posé sur un bouquet de
+fleurs (Fig.242) ou un simple récipient triangulaire (Fig.243) flanqué
+de deux boutons. Les plus soignées combinent avec ces données la figure
+humaine. Une jeune fille nue, sauf une ceinture qui lui serre les
+hanches, nage, tenant la tête bien hors de l'eau (Fig.244); ses deux
+bras allongés poussent un canard creusé en boîte, et dont les deux
+ailes, s'écartant à volonté, tiennent lieu de couvercle. Au Louvre,
+c'est encore une jeune fille (Fig.245), mais perdue dans les lotus et
+qui cueille un bouton. Une botte de tiges, d'où s'échappent deux fleurs
+épanouies, réunit le manche au bol de la cuiller, dont l'ovale tourne sa
+partie ronde au dehors, sa pointe à l'intérieur. Ailleurs, la jeune
+fille (Fig.246) est encadrée entre deux tiges fleuries et marche en
+jouant de la guitare à long manche. Ailleurs encore, la musicienne est
+debout sur une barque (Fig.247) ou est remplacée par une porteuse
+d'offrandes. Parfois enfin, c'est un esclave qui s'avance, courbé sous
+le poids d'un énorme sac. Tous ces personnages ont chacun leur
+physionomie et leur âge caractérisés nettement.
+
+[Illustration: Fig. 241]
+[Illustration: Fig. 242]
+[Illustration: Fig. 243]
+[Illustration: Fig. 244]
+[Illustration: Fig. 245]
+[Illustration: Fig. 246]
+[Illustration: Fig. 247]
+
+La cueilleuse de lotus est bien née, comme l'indique sa chevelure nattée
+avec soin et la jupe plissée dont elle est habillée. Les dames thébaines
+étaient vêtues de long, et celle-là ne s'est troussée haut qu'afin de
+pouvoir marcher par les roseaux sans mouiller ses vêtements. Au
+contraire, les deux musiciennes et la nageuse sont de condition
+inférieure ou servile. Deux d'entre elles n'ont qu'une ceinture, la
+troisième a un jupon court lié négligemment. La porteuse d'offrandes
+dont on affublait les enfants. C'est une de ces adolescentes minces et
+fluettes, comme on en voit beaucoup encore chez les fellahs des bords du
+Nil, et sa nudité ne l'empêche pas d'être de naissance ingénue; les
+enfants nobles ne commençaient à prendre le costume de leur sexe que
+vers l'âge de puberté. Enfin l'esclave (Fig.249), avec ses lèvres
+épaisses, son nez plat, sa mâchoire lourde et bestiale, son front
+déprimé, sa tête glabre en pain de sucre, est évidemment la caricature
+d'un prisonnier étranger. La mine abrutie avec laquelle il s'en va
+pliant sous le faix a été fort bien saisie, et les saillies anguleuses
+du corps, le type de la tête, l'agencement des diverses parties,
+rappellent l'aspect général des terres cuites grotesques de l'Asie
+Mineure. Tous les détails de nature groupés autour du sujet principal
+et qui l'encadrent, la forme des fleurs et des feuilles, l'espèce des
+oiseaux, sont rendus avec un grand amour de l'exactitude et avec un
+certain esprit. Des trois canards que la porteuse d'offrandes a liés par
+les pattes et laisse pendre à son bras, deux se sont résignés à leur
+sort et sont là ballants, le cou tendu, l'oeil ouvert; le troisième
+relève la tête et bat de l'aile pour protester. Les deux oiseaux d'eau
+perchés sur les lotus écoutent, au repos et le bec sur le jabot, la
+joueuse de luth. L'expérience leur a appris qu'il ne faut pas se
+déranger pour des chansons et qu'une jeune fille n'est à craindre qu'à
+la condition d'être armée. La vue d'un arc et d'une flèche les met en
+fuite dans les bas-reliefs, comme de nos jours la vue d'un fusil fait
+s'envoler une bande de pies. Les Égyptiens connaissaient à merveille les
+habitudes des animaux et se sont plu à les reproduire exactement.
+L'observation de tous les menus faits était devenue instinctive chez
+eux, et donnait aux moindres productions de leurs mains ce caractère de
+réalité dont nous sommes frappés aujourd'hui.
+
+[Illustration: Fig. 248]
+[Illustration: Fig. 249]
+
+Les meubles n'étaient pas plus nombreux dans l'Égypte ancienne qu'ils ne
+sont dans l'Égypte actuelle. Chez les pauvres, quelques nattes et des
+huches en terre battue. Chez les gens de la classe moyenne, des coffrets
+à linge et des escabeaux. Chez les riches seuls, des lits, des
+fauteuils, des divans, des tables: armoires, buffets, dressoirs,
+commodes, la plupart des pièces qui composent notre mobilier étaient
+inconnus. L'art du menuisier n'en était pas moins porté à un haut degré
+de perfection dès les anciennes dynasties. Les ais, dressés à
+l'herminette, emmortaisés, collés, réunis par des chevilles en bois dur
+ou des épines d'acacia, jamais par des clous métalliques, étaient polis,
+puis revêtus de peintures. Les coffres sont généralement juchés sur
+quatre pieds droits, parfois assez élevés. Le couvercle est plat ou
+arrondi selon une courbe spéciale (Fig.250), que les Égyptiens ont
+aimée de tout temps, rarement taillé en pointe comme le toit de nos
+maisons (Fig.25l). Il s'enlève le plus souvent tout entier, souvent il
+tourne autour d'une cheville enfoncée dans l'épaisseur de l'un des
+montants, parfois enfin il roule sur des pivots en bois, analogues à
+ceux de nos armoires (Fig.252). Les panneaux, dont la grande surface se
+prêtait étonnamment à la décoration artistique, sont rehaussés de
+peintures, incrustés d'ivoire, d'argent, de plaques d'émail, de bois
+précieux. Peut-être sommes-nous mal placés aujourd'hui pour juger de
+l'habileté que les Égyptiens déployaient à l'occasion, et de la variété
+des formes qu'ils inventaient à chaque époque. Presque tous les meubles
+qui nous restent proviennent des tombeaux et sont, ou bien des
+imitations à bon marché de meubles précieux destinées à être enfermées
+dans le caveau avec les morts, ou bien des meubles de nature
+particulière, dont l'usage était exclusivement réservé aux momies.
+
+[Illustration: Fig. 250]
+[Illustration: Fig. 251]
+[Illustration: Fig. 252]
+
+Les momies étaient, en effet, les clients les plus certains des
+menuisiers. Partout ailleurs, l'homme n'emportait au delà de la vie
+qu'un petit nombre d'objets: en Égypte, il ne se contentait pas à moins
+d'un mobilier complet. Le cercueil était à lui seul un véritable
+monument, dont la construction mettait en branle une escouade d'ouvriers
+(Fig.253). La mode en variait selon les époques. Aux temps de l'empire
+memphite et du premier empire thébain, on ne rencontre guère que de
+grandes caisses rectangulaires, en bois de sycomore, à couvercle et à
+fonds plats, composées de plusieurs pièces assemblées au moyen de
+chevilles également en bois. Le modèle n'en est pas élégant, mais la
+décoration en est des plus curieuses. Le couvercle n'a pas de corniche.
+Une longue bande d'hiéroglyphes en occupe le milieu à l'extérieur;
+tantôt simplement tracée à l'encre ou à la couleur, tantôt sculptée à
+même le bois, puis remplie de pâte bleuâtre, elle ne contient que le
+nom et le titre du défunt, parfois une courte formule de prière en sa
+faveur. La surface intérieure est enduite d'une couche épaisse de stuc,
+ou blanchie au lait de chaux: on y inscrivait d'ordinaire le chapitre
+XVII du _Livre des Morts_, aux encres rouge et noire et en beaux
+hiéroglyphes cursifs. La cuve consiste en huit planches verticales,
+disposées deux à deux, pour les parois, et en trois planches
+horizontales pour le fond. Elle est décorée quelquefois, à l'extérieur,
+de grandes rainures prismatiques terminées en feuilles de lotus
+entre-croisées, comme celles qu'on rencontre sur les sarcophages en
+pierre. Le plus souvent elle est ornée, sur la gauche, de deux yeux
+grands ouverts et de deux portes monumentales, sur la droite, de trois
+portes, en tout semblables à celles qu'on voit dans les hypogées
+contemporains. Le cercueil est en effet la maison propre du mort, et,
+comme tel, il doit présenter sur ses faces un résumé des prières et des
+tableaux qui s'espaçaient sur les murs de la tombe entière. Les formules
+et les représentations nécessaires sont écrites et illustrées à
+l'intérieur, presque dans le même ordre où nous les trouvons au fond des
+mastabas. Chaque paroi est divisée en trois registres, et chaque
+registre contient ou bien une dédicace au nom du mort, ou bien la figure
+des objets qui lui appartiennent, ou bien les textes du Rituel qu'on
+récitait à son intention. Le tout agencé habilement, sur un fond imitant
+assez exactement le bois précieux, forme un tableau d'un trait hardi et
+d'une couleur harmonieuse. Le menuisier n'avait que la moindre part au
+travail, et les longues boîtes où l'on enfermait les morts les plus
+anciens n'exigeaient pas de lui une grande habileté. Il n'en fut pas de
+même dès qu'on s'avisa de donner au cercueil l'aspect général du corps
+humain. Deux types sont alors en présence. Dans le plus ancien, la momie
+sert de modèle à son enveloppe. Les pieds et les jambes sont réunis tout
+du long. Les saillies du genou, les rondeurs du mollet, de la cuisse et
+du ventre, sont indiquées de façon sommaire et se modèlent vaguement
+sous le bois. La tête, seule vivante sur ce corps inerte, est dégagée
+entièrement. Le mort est emprisonné dans une sorte de statue de
+lui-même, assez bien équilibrée pour qu'on pût, à l'occasion, la dresser
+sur ses pieds comme sur une base. Ailleurs, il est étendu sur sa tombe,
+et sa figure, sculptée en ronde bosse, sert de couvercle à sa momie. La
+tête est chargée de la perruque à marteaux, la casaque de batiste
+blanche presque transparente voile le buste à demi, le jupon couvre les
+jambes de ses plis serrés. Les pieds sont chaussés de sandales
+élégantes, les bras s'allongent ou se replient sur la poitrine, les
+mains tiennent des emblèmes divers, la croix ansée, la boucle de
+ceinture, le tat, ou, comme la femme de Sennotmou à Boulaq, une
+guirlande de lierre. Ce genre de gaine momiforme est rare sous les
+dynasties menaphites; Menkaourî, le Mykérinos des Grecs, nous en a donné
+pourtant un exemple mémorable. Très fréquente à la XIe dynastie, elle
+n'est souvent, alors, qu'un tronc d'arbre évidé, où l'on a sculpté
+grossièrement une tête et des pieds humains. Le masque est bariolé de
+couleurs éclatantes, jaune, rouge, vert; les cheveux et la coiffure sont
+rayés de noir ou de bleu. Un collier s'étale pompeusement sur la
+poitrine. Le reste du cercueil est, ou bien enveloppé des longues ailes
+dorées d'Isis et de Nephthys, ou bien revêtu d'un ton uniforme, jaune ou
+blanc, et illustré parcimonieusement de figures ou de bandes
+d'hiéroglyphes bleues et noires. Les plus soignés parmi les cercueils
+des rois de la XVIIIe dynastie, que j'ai déterrés à Déir-el-Baharî,
+appartiennent à ce type et ne se signalent que par le fini du travail et
+par la perfection vraiment extraordinaire avec laquelle l'ouvrier a
+reproduit les traits du souverain. Le masque d'Ahmos Ier, celui
+d'Amenhotpou Ier, celui de Thoutmos II, sont de véritables
+chefs-d'oeuvre en leur genre. Celui de Ramsès II ne porte d'autre trace
+De peinture qu'une raie noire, afin d'accentuer la coupe de l'oeil;
+modelé sans doute à l'image du Pharaon Hrihor, qui restaura l'appareil
+funèbre de son puissant prédécesseur; il est presque comparable aux
+meilleures oeuvres des statuaires contemporains (Fig.254). Deux des
+cercueils, ceux de la reine Nofritari et de sa fille Ahhotpou II, sont
+de taille gigantesque et mesurent plus de 3 mètres de haut. On dirait,
+à les voir debout (Fig.255), une des cariatides qui ornent la cour de
+Médinét-Habou, mais en plus petit. Le corps est emmailloté et n'a plus
+que l'apparence indécise d'un corps humain. Les épaules et le buste sont
+revêtus d'un réseau en relief, dont chaque maille se détache en bleu sur
+le fond jaune de l'ensemble. Les mains s'échappent de cette espèce de
+mantelet et se croisent sur la poitrine en serrant la croix ansée,
+symbole de la vie. La tête est un portrait: face large et ronde, grands
+yeux, expression douce et insignifiante, lourde perruque surmontée de la
+coiffure et des longues plumes d'Amon ou de Mout. On se demande quel
+motif a poussé les Égyptiens à fabriquer ces pièces extraordinaires.
+Les deux reines étaient de petite taille et leur momie était comme
+perdue dans la cavité; il fallut les caler à grand renfort de chiffons
+pour les empêcher de ballotter et de se détériorer. Grandeur à part, la
+simplicité est le caractère de ces deux cercueils comme elle l'est des
+autres cercueils royaux ou privés de cette époque qui sont parvenus
+jusqu'à nous. Vers le milieu de la XIXe dynastie, la mode changea. On ne
+se contenta plus d'une seule caisse sobrement ornée: on voulut en avoir
+deux, trois, même quatre, emboîtées l'une dans l'autre et couvertes de
+peintures ou d'inscriptions. Souvent alors l'enveloppe extérieure est un
+sarcophage à oreillettes carrées, à couvercle en dos d'âne, dont les
+fonds, peints en blanc, sont chargés de figures du mort, en adoration
+devant les dieux du groupe Osirien. Lorsqu'elle a la forme humaine, elle
+garde encore quelque chose de la nudité primitive: la face est coloriée,
+un collier recouvre la poitrine, une bande d'hiéroglyphes descend
+jusqu'aux pieds; le reste est d'un ton uniforme, noir, brun ou jaune
+sombre. Les caisses intérieures étaient d'un luxe presque extravagant,
+faces et mains rouges, roses, dorées, bijoux peints et parfois simulés
+au moyen de morceaux d'émail incrustés dans le bois, scènes et légendes
+multicolores, le tout englué de ce vernis jaune dont j'ai parlé plus
+haut. Le contraste est frappant entre l'abondance d'ornements qu'on
+remarque à ces époques et la sobriété des époques antérieures: il faut
+se rendre à Thèbes même, au lieu de la sépulture, pour en comprendre la
+raison. Les particuliers et les rois des dynasties conquérantes
+employaient ce qu'ils avaient de ressources et d'énergie à se creuser
+des hypogées. Les parois en étaient sculptées ou peintes, le sarcophage
+était taillé dans un bloc immense de granit ou d'albâtre ouvragé
+finement; peu importait que le bois où dormait la momie fût simplement
+décoré. Les Égyptiens de la décadence et leurs maîtres n'avaient plus,
+comme les générations qui les avaient précédés, la faculté de puiser
+indéfiniment dans les trésors de l'Égypte et des pays voisins. Ils
+étaient pauvres, et la médiocrité de leur budget ne leur permettait pas
+d'entreprendre de longs travaux: ils renoncèrent, ou du moins presque
+tous, à se préparer des tombes monumentales, et dépensèrent ce qui leur
+restait d'argent à se fabriquer de belles caisses en bois de sycomores.
+Le luxe de leurs cercueils n'est, en résumé, qu'une preuve de plus à
+joindre aux preuves déjà nombreuses que nous avons de leur faiblesse et
+de leur pauvreté. Lorsque les princes Saïtes eurent rétabli, pour
+quelques siècles, les affaires du pays, les sarcophages en pierre
+reparurent et l'enveloppe en bois reprit quelque chose de la simplicité
+des beaux temps; mais ce renouveau ne dura pas, et la conquête
+macédonienne amena dans les modes funéraires la même révolution
+qu'autrefois la chute des Ramessides. On en revint à l'usage des caisses
+doubles et triples, aux excès de peinture, aux dorures criardes;
+l'habileté des manoeuvres d'époque gréco-romaine qui ont habillé les
+morts d'Akhmîm pour leur dernière demeure est moindre, leur mauvais goût
+ne le cède en rien à celui des fabricants de cercueils thébains qui
+vivaient sous les derniers Ramsès.
+
+[Illustration: Fig. 253]
+[Illustration: Fig. 254]
+[Illustration: Fig. 255]
+
+Le reste du mobilier funèbre ne donnait pas aux menuisiers moins
+d'ouvrage que les momies. On voulait des coffres de différente taille
+pour le trousseau du mort, pour ses intestins, pour ses figurines
+funéraires, des tables pour ses repas, des chaises, des tabourets, des
+lits où étendre le cadavre, des traîneaux pour l'amener au tombeau, même
+des chars de guerre ou de promenade. Les coffrets où l'on enfermait les
+canopes, les statuettes funéraires, les vases à libations, sont divisés
+en plusieurs compartiments: un chacal accroupi est posé quelquefois
+par-dessus et sert comme de poignée pour soulever le couvercle. Ils
+étaient munis chacun d'un petit traîneau, pour qu'on pût les traîner sur
+le sol pendant les cérémonies de l'enterrement. Les lits ne sont pas
+rares. Beaucoup sont identiques aux _angarebs_ des Nubiens actuels, de
+simples cadres en bois, sur lesquels on tendait de grosses étoffes ou
+des lanières en cuir entre-croisées. La plupart n'ont guère plus d'un
+mètre et demi en longueur; le dormeur ne pouvait pas s'y étendre, mais y
+reposait pelotonné sur lui-même. Les lits ornés étaient de la même
+longueur que les nôtres, ou à peu près. Le châssis en était le plus
+souvent horizontal, quelquefois incliné légèrement de la tête aux pieds.
+Il était souvent assez élevé au-dessus du sol, et on y montait au moyen
+d'un banc ou même d'un petit escalier portatif. Le détail ne nous en
+serait guère connu que par les monuments figurés, si, en 1884 et 1885,
+je n'en avais découvert deux complets, l'un à Thèbes, dans une tombe de
+la XIIIe dynastie, l'autre à Akhmîm, dans la nécropole gréco-romaine.
+Deux lions de bonne volonté ont étiré leur corps en guise de châssis, la
+tête au chevet, la queue recourbée sur les pieds du dormeur. Au-dessus
+s'élève une sorte de baldaquin, qui servait lors de l'exposition des
+momies. Rhind en avait déjà rapporté un qui orne aujourd'hui le musée
+d'Édimbourg (Fig.256). C'est un temple, dont le toit arrondi est
+soutenu par d'élégantes colonnettes en bois peint. Une porte gardée par
+deux serpents familiers était censée donner accès à l'intérieur. Trois
+disques ailés, de plus en plus grands, garnissaient les corniches
+superposées au-dessus de la porte, et une rangée d'uraeus lovés se
+dressait au couronnement de l'édifice. Le baldaquin du lit de la XIIIe
+dynastie est beaucoup plus simple, une sorte de balustrade en bois
+découpé et enluminé, à l'imitation des paquets de roseaux qui décorent
+le haut des parois de temple, le tout surmonté de la corniche ordinaire.
+Dans le lit de l'époque grecque (Fig.257), les balustres sont remplacés
+sur les côtés par des figures de la déesse Mâït, sculptées et peintes,
+accroupies et la plume aux genoux. A la tête et au pied, Isis et
+Nephthys se tiennent debout et étendent leurs bras frangés d'ailes. La
+voûte est à jour: des vautours y planent au-dessus de la momie, et deux
+statuettes d'Isis et de Nephthys agenouillées pleurent sur elle. Les
+traîneaux qui menaient les morts au tombeau étaient, eux aussi, décorés
+d'une sorte de baldaquin, mais d'aspect très différent. C'est encore un
+naos, mais à panneaux pleins, comme ceux que j'ai découverts, en 1886,
+dans la chambre de Sennotmou à Gournét-Mourraï. Quand on y pratiquait
+quelques jours, c'étaient des lucarnes carrées par lesquelles on
+apercevait la tête de la momie: Wilkinson en a décrit un de ce genre,
+d'après les peintures d'une tombe thébaine (Fig.258). Dans tous les
+cas, les panneaux étaient mobiles. Le mort une fois déposé sur la
+planche du traîneau, on les dressait chacun en sa place; le toit
+recourbé et garni de sa corniche posait sur le tout et formait
+couvercle. Plusieurs des fauteuils du Louvre et du British Museum ont
+été fabriqués vers la XIe dynastie. Ce ne sont pas les moins beaux, et
+l'un d'eux (Fig.259) a conservé une vivacité de couleurs
+extraordinaires. Le cadre, jadis garni d'un treillis de cordelettes,
+repose sur quatre pieds de lion. Le dossier est orné de deux fleurs et
+d'une ligne de losanges en marqueterie d'ébène et d'ivoire, qui se
+détache sur un champ rouge. Des tabourets de travail semblable
+(Fig.260), et des pliants, dont les pieds sont formés par des têtes
+d'oies aplaties, se trouvent dans tous les musées. Les Pharaons et les
+hauts fonctionnaires recherchaient des modèles plus compliqués. Leurs
+sièges étaient parfois fort hauts. Ils avaient pour bras deux lions
+courants, ou pour supports des prisonniers de guerre liés dos à dos
+(Fig.261). Un escabeau, placé sur le devant, servait de marchepied pour
+y monter, ou de point d'appui au personnage assis. Nous ne possédons
+jusqu'à présent aucun meuble de ce genre.
+
+[Illustration: Fig. 256]
+[Illustration: Fig. 257]
+[Illustration: Fig. 258]
+[Illustration: Fig. 259]
+[Illustration: Fig. 260]
+[Illustration: Fig. 261]
+
+Les peintures nous montrent qu'on corrigeait la dureté des fonds cannés
+ou treillissés en les recouvrant de matelas et de coussins richement
+ouvrés. Les coussins et les matelas ont disparu, et l'on a supposé
+qu'ils étaient recouverts en tapisserie. Sans doute la tapisserie était
+connue en Égypte, et un bas-relief de Béni-Hassan (Fig.262) nous
+apprend comment on la fabriquait. Le métier, quoique très simple,
+rappelle celui dont se servent aujourd'hui encore les tisserands
+ d'Akhmîm. Il est horizontal et se compose de deux cylindres minces, ou
+plutôt de deux bâtons, séparés par un espace d'un mètre cinquante, et
+engagés chacun dans deux grosses chevilles plantées dans le sol à
+quatre-vingts centimètres l'une de l'autre ou environ. Les lisses de la
+chaîne étaient attachées solidement, puis roulées autour du cylindre de
+tête jusqu'à tension convenable. Des bâtons de croisure, disposés
+d'espace en espace, facilitent l'introduction des broches chargées de
+fils. Le travail commençait par en bas, ainsi qu'on fait encore aux
+Gobelins. Le tissu était tassé et égalisé au moyen d'un peigne grossier,
+puis enroulé au fur et à mesure sur le cylindre inférieur. On fabriquait
+ainsi des tentures et des tapis décorés les uns de figures, les autres
+de dessins géométriques, zigzags ou damiers (Fig.263); toutefois, un
+examen attentif des monuments m'a démontré que la plupart des sujets où
+l'on a cru reconnaître des exemples de tapisserie sont en cuir peint et
+découpé. L'industrie du cuir était très florissante. Il y a peu de
+musées qui ne possèdent une paire au moins de sandales ou de ces
+bretelles de momie, dont les bouts sont en peau estampée, et portent une
+figure de dieu ou de Pharaon, une légende hiéroglyphique, une rosace,
+parfois le tout réuni. Ces petits monuments ne remontent guère plus haut
+que le temps des grands-prêtres d'Ammon ou des premiers Bubastites.
+C'est à la même époque qu'on doit attribuer l'immense dais du musée de
+Boulaq. Le catafalque sur lequel la momie reposait, pendant le transport
+de la maison mortuaire au tombeau, était garni souvent d'une couverture
+d'étoffe ou de cuir souple. Parfois les côtés retombaient droit, parfois
+ils étaient relevés en guise de rideaux par des embrasses et laissaient
+apercevoir le cercueil. Le dais de Déir-el-Baharî fut préparé pour la
+princesse Isimkheb, fille du grand-prêtre Masahirti, femme du
+grand-prêtre Menkhopirrî, mère du grand-prêtre Pinotmou III. La pièce
+centrale, plus longue que large, se divise en trois bandes d'un cuir
+bleu céleste qui a passé au gris perle. Les deux latérales sont semées
+d'étoiles jaunes: sur celle du milieu s'étagent des vautours, dont les
+ailes étendues protègent le mort. Quatre pièces, formées de carrés verts
+et rouges, disposés en damier, se rattachent aux quatre côtés. Celles
+qui pendent sur les côtés longs sont reliées à la centrale par une
+bordure d'ornements. A droite, des scarabées aux ailes déployées
+alternent avec les cartouches du roi Pinotmou II, sous une frise de fers
+de lance. A gauche, (Fig.264), le motif est plus compliqué. Une touffe
+de lotus, flanquée des cartouches royaux, occupe le centre; viennent
+ensuite deux antilopes agenouillées chacune sur une corbeille, puis deux
+bouquets de papyrus, enfin deux scarabées, semblables à ceux de l'autre
+bordure. La frise en fers de lance court au-dessus. La technique de cet
+objet est très curieuse. Les hiéroglyphes et les figures étaient
+découpés dans de larges feuilles de cuir, comme nous faisons nos
+chiffres et nos lettres dans des plaques en cuivre. On cousait ensuite,
+sous les vides ainsi ménagés, des lanières de cuir de la couleur qu'on
+voulait donner aux ornements ou aux caractères, et, pour dissimuler le
+rapiéçage, on étalait par derrière de longs morceaux de cuir blanc ou
+jaune clair. Malgré les difficultés d'agencement que présente ce
+travail, le résultat obtenu est des plus remarquables. La silhouette des
+gazelles, des scarabées et des fleurs est aussi nette et aussi élégante
+que si elle était tracée au pinceau sur une muraille ou sur une feuille
+de papyrus. Le choix des motifs est heureux, la couleur harmonieuse et
+vive à la fois. Les ouvriers qui ont conçu et exécuté le dais d'Isimkheb
+avaient une longue pratique de ce système de décoration et du genre de
+dessin qu'il comportait. Je ne doute pas, quant à moi, que les coussins
+des fauteuils et des divans royaux, les voiles des barques funéraires ou
+divines sur lesquelles on embarquait les momies et les statues des
+dieux, ne fussent le plus souvent en cuir. La voile en damier d'une des
+barques peintes au tombeau de Ramsès III (Fig.265) rappelle à s'y
+méprendre les pans en damier du dais. Les vautours et les oiseaux
+fantastiques d'une autre barque (Fig.266) ne sont ni plus étranges ni
+plus difficiles à obtenir en cuir que les vautours et les gazelles
+d'Isimkheb.
+
+[Illustration: Fig. 262]
+[Illustration: Fig. 263]
+[Illustration: Fig. 264]
+[Illustration: Fig. 265]
+[Illustration: Fig. 266]
+
+Les témoignages anciens nous permettent d'affirmer que les Égyptiens
+d'autrefois brodaient aussi bien que ceux du moyen âge. Les deux
+cuirasses qu'Amasis donna, l'une aux Lacédémoniens, l'autre au temple
+d'Athéna à Lindos, étaient en lin, mais ornées de figures d'animaux en
+fil d'or et de pourpre: chaque fil se composait de trois cent
+soixante-cinq brins tous distincts. Si nous remontons plus haut, nous
+voyons, par les monuments figurés, que les Pharaons avaient des
+vêtements chargés de bordures en tapisserie ou en broderie, appliquées
+ou exécutées à même l'étoffe. Les plus simples consistent en une ou
+plusieurs bandes de nuance foncée courant parallèlement au liséré.
+Ailleurs, on aperçoit des palmettes ou des séries de disques et de
+points, des feuillages, des méandres, et même, ça et là, des figures
+d'hommes, de divinités ou d'animaux, dessinées probablement à
+l'aiguille. Aucune des étoffes qu'on a trouvées jusqu'à présent sur les
+momies royales n'est décorée de la sorte et ne nous permet de juger la
+qualité et la technique de ce travail. Une fois, seulement, j'ai
+découvert, sur le corps d'une des princesses de Déir-el-Bahari, un
+cartouche brodé en fil rosé pâle. Les Égyptiens de la bonne époque
+paraissent avoir estimé particulièrement les étoffes unies, surtout les
+blanches. Ils les fabriquaient avec une habileté merveilleuse, sur un
+métier identique de tous points à celui qu'ils avaient inventé pour la
+tapisserie. Les portions de linceul qui enveloppent les mains et les
+bras de Thoutmos III sont aussi ténues que la plus fine mousseline de
+l'Inde, et mériteraient le nom d'_air tissé_, aussi bien au moins que
+les gazes de Cos. C'est là toutefois pure question de métier où l'art
+n'a rien à réclamer. L'usage de la broderie et de la tapisserie ne se
+répandit communément en Égypte que vers la fin de la domination persane
+et le commencement de la domination grecque, sous l'influence des
+premiers Lagides. Alexandrie fut peuplée en partie de colons phéniciens,
+syriens, juifs qui y apportèrent avec eux les procédés de fabrication
+usités dans leur pays et y fondèrent des manufactures bientôt
+florissantes. Pline attribue aux Alexandrins l'invention de tisser à
+plusieurs lisses les étoffes qu'on appelle brocarts (polymita); et, au
+temps des premiers Césars, c'était un fait reconnu que «l'aiguille de
+Babylone était désormais vaincue par le peigne du Nil». Les tapisseries
+alexandrines n'étaient pas décorées presque exclusivement de dessins
+géométriques, comme les vieilles tapisseries égyptiennes: on y voyait,
+au témoignage des anciens, des figures d'animaux et même d'hommes. Rien
+ne nous est resté des chefs-d'oeuvre qui remplissaient le palais des
+Ptolémées, mais des fragments ont été découverts en Égypte, qu'on peut
+attribuer à la basse époque impériale, l'enfant à l'oie, décrit par
+Wilkinson, les divinités marines d'une pièce que j'ai achetée à Coptos.
+Les nombreux linceuls brodés et garnis de bandes en tapisserie, qu'on a
+découverts récemment au Fayoum et près d'Akhmîm, proviennent presque
+tous de tombes coptes et relèvent, par conséquent, de l'art byzantin
+plus que de l'art égyptien.
+
+
+3.--LES MÉTAUX.
+
+
+On partageait les métaux en deux groupes, séparés par la mention de
+quelques espèces de pierres précieuses, comme le lapis-lazuli et la
+malachite: celui des métaux nobles, l'or, l'électrum, l'argent; celui
+des métaux vils, le cuivre, le fer, le plomb, auquel on joignit plus
+tard l'étain.
+
+Le fer était réservé aux armes et aux outils de fatigue, ciseaux de
+sculpteur et de maçon, tranchants de hache ou d'herminette, lames de
+couteaux ou de scies. Le plomb ne servait guère. On en incrustait
+parfois les battants de portes des temples, des coffrets, des meubles,
+et on en fabriquait de petites statues de divinités, surtout des Osiris
+ou des Anubis. Le cuivre pur était trop mou pour résister à l'usage
+courant: le bronze était le métal favori des Égyptiens. Il n'est pas
+vrai qu'ils aient réussi, comme on l'a dit souvent, à lui procurer par
+la trempe la dureté du fer ou de l'acier, mais ils ont su en obtenir des
+qualités très différentes, en variant les éléments et les proportions de
+l'alliage. La plupart des objets examinés jusqu'à présent ont donné les
+quantités de cuivre et d'étain employées aujourd'hui encore à la
+fabrication du bronze commun. Ceux que Vauquelin étudia, en 1825,
+renfermaient 84 pour 100 de cuivre, 14 d'étain, 1 de fer et d'autres
+matières. Un ciseau, rapporté d'Égypte par Wilkinson, ne contenait que
+5,9 pour 100 d'étain, 0,1 de fer et 94 de cuivre. Des débris de
+statuettes et de miroirs, analysés plus récemment, ont rendu une
+quantité notable d'or ou d'argent, et correspondent aux airains de
+Corinthe. D'autres ont la teinte et la composition du laiton. Beaucoup
+des plus soignés résistent d'une manière étonnante à l'humidité, et
+s'oxydent très difficilement; on les frottait encore chauds d'un vernis
+résineux, qui en remplissait les pores et laissait à la surface une
+patine inaltérable. Chaque espèce avait son emploi: le bronze ordinaire
+pour les armes et pour les amulettes communs, les alliages analogues au
+laiton pour les ustensiles de ménage, les bronzes d'or et d'argent pour
+les miroirs, les armes de prix, les statuettes de luxe. Aucun des
+tableaux que j'ai vus dans les tombes ne représente la fonte et le
+travail du bronze, mais l'examen des objets eux-mêmes supplée à ce
+défaut des monuments figurés. Les outils, les armes, les anneaux, les
+vases à bon marché étaient partie forgés, partie coulés d'un seul coup
+dans des moules en terre réfractaire ou en pierre. Tout ce qui était
+oeuvre d'art était coulé en un ou plusieurs morceaux, selon les cas,
+puis les pièces ajustées, soudées et retouchées au burin. Le procédé le
+plus fréquemment employé était celui de la fonte au carton: un noyau de
+sable ou de terre mêlée de charbon pilé était introduit dans le moule,
+et le modelé du dehors se répétait grossièrement au dedans. La couche de
+métal était souvent si mince qu'elle aurait cédé à une pression un peu
+forte si on n'avait pris la précaution de la consolider en laissant le
+noyau en place pour lui servir de soutien.
+
+La plupart des ustensiles domestiques et des petits instruments du
+ménage étaient en bronze. On les rencontre par milliers en original dans
+nos musées, en figure sur les peintures et les bas-reliefs. L'art et le
+métier n'étaient pas incompatibles en Égypte, et le chaudronnier
+lui-même s'efforçait de prêter à ses oeuvres les plus humbles une forme
+élégante et des ornements de bon goût. La marmite où le cuisinier de
+Ramsès III composait ses chefs-d'oeuvre est supportée par des pieds de
+lion. Telle bouilloire semble ne différer en rien de la bouilloire
+moderne (Fig.267), mais examinez-la de près: l'anse est une fleur de
+papyrus épanouie, dont les pétales, inclinés sur la tige, s'appuient au
+rebord du goulot (Fig.268). Le manche des couteaux ou des cuillers est
+presque toujours un cou de canard ou d'oie recourbé; le bol est parfois
+un animal, une gazelle liée comme les bêtes offertes en sacrifice
+(Fig.269). Un petit chacal est accroupi sur la poignée d'un sabre. Une
+paire de ciseaux du musée de Boulaq a, pour branche principale, un
+captif asiatique, les bras liés derrière le dos. Tel miroir est une
+feuille de lotus découpée: la queue sert de manche. Telle boîte à
+parfums est un poisson, telle autre un oiseau, telle autre un dieu
+grotesque. Les vases à eau lustrale, que les prêtres et les prêtresses
+portaient à la main pour asperger les fidèles ou le terrain sur lequel
+défilaient les processions, méritent une place particulière dans
+l'estime des connaisseurs. Ils sont pointus ou ovoïdes par le bout, et
+décorés de tableaux au trait ou en relief. Tantôt ce sont des images de
+dieux, chacune dans un cadre; tantôt c'est une scène d'adoration. Le
+travail en est ordinairement très fin.
+
+[Illustration: Fig. 267]
+[Illustration: Fig. 268]
+[Illustration: Fig. 269--(D'après Wilkinson.)]
+
+La statuaire s'était de bonne heure emparée du bronze: malheureusement,
+aucune ne nous a été conservée de ces idoles qui remplissaient les
+temples de l'ancien empire. Quoi qu'on en ait dit, nous ne possédons
+point de statuettes en bronze qui soient antérieures à l'expulsion des
+Hyksos. Quelques-unes des figures qui proviennent de Thèbes sont bien
+certainement de la XVIIIe et de la XIXe dynastie: la tête de lion
+ciselée qui était avec les bijoux de la reine Ahhotpou, l'Harpocrate
+de Boulaq, qui porte le prénom de Kamos et le nom d'Ahmos Ier, plusieurs
+Ammon du même musée, qu'on dit avoir été découverts à Médinét-Habou et à
+Shéikh Abd-el-Gournah. Les pièces les plus importantes appartiennent à
+la XXIIe dynastie, ou lui sont postérieures et contemporaines des
+Pharaons saïtes; beaucoup ne remontent pas plus haut que les premiers
+Ptolémées. Un fragment qui est en la possession du comte Stroganoff, et
+qui a été recueilli dans les ruines de Tanis, faisait partie d'une
+statue votive du roi Pétoukhânou. Elle était exécutée aux deux tiers au
+moins de la grandeur naturelle, et c'est le morceau le plus considérable
+que nous ayons jusqu'à présent. Le portrait de la dame Takoushit, donné
+par M. Démétrio au musée d'Athènes, les quatre figures de la collection
+Posno, aujourd'hui au Louvre, le génie agenouillé de Boulaq, sont
+originaires de Bubastis et datent probablement des années qui
+précédèrent l'avènement de Psamitik Ier. La dame Takoushit est debout,
+le pied en avant, le bras droit pendant, le bras gauche replié et ramené
+contre la poitrine (Fig.270). Elle est vêtue d'une robe courte, brodée
+de scènes religieuses, et a des bracelets aux bras et aux mains. La
+perruque à mèches carrées, régulièrement étagées, lui emboîte la tête.
+Le détail des étoffes et des bijoux est dessiné en creux, au trait, à la
+surface du bronze, et relevé d'un fil d'argent. La face est un portrait
+et semble indiquer une femme d'âge mûr. Le corps est, selon la tradition
+des écoles égyptiennes, un corps de jeune fille, élancé, ferme et
+souple. Le cuivre est mêlé fortement d'or et a des reflets doux, qui se
+marient de la manière la plus heureuse avec le riche décor de la
+broderie. Autant l'aspect en est fin et harmonieux, autant celui du
+génie agenouillé de Boulaq est rude et heurté. Il a la tête d'épervier
+et adore le soleil levant, comme c'est le devoir des génies
+d'Héliopolis; son bras droit est levé en l'air, son bras gauche se serre
+contre la poitrine. Le style de l'ensemble est sec, et le grenu de
+l'épiderme augmente encore l'impression de dureté; mais le mouvement est
+juste, énergique, et le masque d'oiseau s'ajuste au buste d'homme avec
+une sûreté surprenante. Les mêmes qualités et les mêmes défauts se
+retrouvent sur l'Hor de la collection Posno (Fig.271). Debout, les bras
+lancés en avant, à hauteur de la tête, il soulève le vase à libations et
+en verse le contenu sur un roi jadis placé devant lui. La rudesse est
+moins sensible dans les trois autres figures, surtout dans celle qui
+porte le nom de Mosou gravé à la pointe sur la poitrine, à l'endroit du
+coeur (Fig.272). Elle est debout, comme Hor, le pied gauche en avant, le
+bras gauche tombant près de la cuisse. La main droite, relevée à la
+hauteur du sein, tenait le bâton de commandement. Le torse est nu, les
+reins sont ceints du pagne rayé, dont la pointe retombe carrément entre
+les deux cuisses. La tête est coiffée de la perruque courte, à petites
+mèches fines, imbriquées l'une sur l'autre. L'oreille est ronde et
+grande. Les yeux, bien ouverts, étaient sertis d'argent et ont été volés
+par quelque fellah. Les traits ont une expression remarquable de hauteur
+et de fermeté. Que dire, après cela, des milliers d'Osiris, d'Isis, de
+Nephthys, d'Hor, de Nofirtoum, qu'on a retirés du sable et des décombres
+à Saqqarah, à Bubaste et dans toutes les villes du Delta? Beaucoup, sans
+doute, sont de charmants morceaux de vitrine et se recommandent par la
+perfection de la fonte ou par la délicatesse du travail; mais la plupart
+sont des objets de commerce, fabriqués pendant des siècles sur les mêmes
+modèles, et peut-être dans les mêmes moules, pour l'édification des
+dévots et des pèlerins. Ils sont mous, vulgaires, sans originalité, et
+ne se distinguent non plus les uns des autres que les milliers de
+figurines coloriées, dont nos marchands d'objets de sainteté encombrent
+leurs étalages. Seules, les images d'animaux, les béliers, les sphinx,
+les lions surtout, gardèrent jusqu'à la fin un cachet d'individualité
+des plus prononcés. Les Égyptiens avaient pour les félins une
+prédilection particulière: ils ont représenté le lion dans toutes les
+attitudes, chassant l'antilope, se ruant sur les chasseurs, blessé et se
+retournant pour mordre sa blessure, au repos et couché d'un calme
+dédaigneux, et nul peuple ne l'a rendu avec pareille connaissance de ses
+Habitudes ni avec pareille intensité de vie. Plusieurs dieux et
+plusieurs déesses, Shou, Anhouri, Bastît, Sokhit, Tafnout, avaient forme
+de lion ou de chat, et comme le culte en était plus populaire dans le
+delta que partout ailleurs, il ne se passe guère d'années où l'on ne
+déterre, au milieu des ruines de Bubastis, de Tanis, de Mendès ou de
+quelque ville moins célèbre, de véritables dépôts où les figurines de
+lion ou de lionne, de femmes ou d'hommes à têtes de lion et de chat, se
+comptent par milliers. Les chats de Bubaste et les lions de Tell-es-sebâ
+remplissent nos musées. Les lions d'Horbaït peuvent compter parmi les
+chefs-d'oeuvre de la statuaire égyptienne. Le nom d'Apriès est inscrit
+sur le plus grand d'entre eux (Fig.273), mais ce témoignage précis nous
+manquerait, que les caractères du morceau nous ramèneraient
+invinciblement à l'époque saïte. Il faisait partie des pièces qui
+composaient l'ornementation d'une porte de temple ou de naos, et la face
+postérieure en était engagée dans un mur ou dans une pièce de bois. Il
+est pris au piège, ou couché dans une cage oblongue, d'où ne sortent que
+la tête et les pattes de devant. Les lignes du corps sont simples et
+puissantes, l'expression de la face calme et forte. Il égale presque par
+l'ampleur et la majesté les beaux lions en calcaire d'Amenhotpou III.
+
+[Illustration: Fig. 270]
+[Illustration: Fig. 271]
+[Illustration: Fig. 272]
+[Illustration: Fig. 273]
+
+L'idée d'appliquer l'or et les métaux nobles sur le bronze, sur la
+pierre ou sur le bois, était déjà ancienne en Égypte, au temps de
+Khéops. L'or est très souvent mêlé d'argent à l'état naturel; quand il
+en renfermait 20 pour 100, il changeait de nom et s'appelait électrum
+(_asimou_). L'électrum a une belle teinte jaune clair. Il pâlit à mesure
+que la proportion augmente: à 60 pour 100, il est presque blanc.
+L'argent venait surtout d'Asie en anneaux, en plaques ou en briquettes
+d'un poids déterminé. L'or et l'électrum arrivaient partie de Syrie, en
+briques et en anneaux, partie du Soudan, en pépites ou en poudre.
+L'affinage et la fonte sont figurés sur les monuments des anciennes
+dynasties. Un bas-relief de Saqqarah nous montre la pesée de l'or confié
+à l'ouvrier qui doit le travailler; un autre, de Béni-Hassan, le lavage
+et la mise au feu du minerai; un autre, de Thèbes, l'orfèvre assis
+Devant son creuset, le chalumeau à la bouche pour attiser la flamme, et
+la pince à la main droite, prêt à saisir le lingot (Fig.274). Les
+Égyptiens ne frappaient ni monnaies ni médailles. A cela près, ils
+tiraient le même parti que nous des métaux précieux. Comme nous dorons
+les croix et les coupoles des églises, ils recouvraient d'or les portes
+des temples, le soubassement des murs, les bas-reliefs, les pyramidions
+d'obélisque, les obélisques entiers. Ceux de la reine Hatshepsitou à
+Karnak étaient bardés d'électrum. «On les apercevait des deux rives du
+Nil, et ils inondaient les deux Égyptes de leurs reflets éblouissants,
+quand le soleil se levait entre eux, comme il se lève à l'horizon du
+ciel.» C'étaient des lames forgées à grands coups de marteau sur
+l'enclume. Pour les objets de petite dimension, on se servait de
+pellicules, battues entre deux morceaux de parchemin. Le musée du Louvre
+possède un véritable livret de doreur, et les feuilles qu'il renferme
+sont aussi fines que celles des orfèvres allemands au siècle passé. On
+les fixait sur le bronze au moyen d'un mordant ammoniacal. S'il
+s'agissait de quelque statuette en bois, on commençait par coller une
+toile fine ou par déposer une mince couche de plâtre, et l'on appliquait
+l'or ou l'argent par-dessus ce premier enduit. Il est question de
+statues en bois doré de Thot, d'Hor, de Nofirtoum, dès le temps de
+Khéops. Le seul temple d'Isis, dame de la pyramide, en renfermait une
+douzaine, et ce n'était pas l'un des plus grands dans la nécropole
+memphite. Les temples de Thèbes paraissent en avoir possédé des
+centaines, au moins sous les dynasties conquérantes du nouvel empire, et
+les sanctuaires ptolémaïques ne le cédaient pas en cela aux thébains.
+
+[Illustration: Fig. 274]
+
+Le bronze et le bois doré ne suffisaient pas toujours aux dieux: c'était
+de l'or massif qu'il leur fallait et on leur en donnait le plus
+possible. Les rois de l'ancien et du moyen empire leur dédiaient déjà
+des statues taillées en plein dans les métaux précieux. Les pharaons de
+la XVIIIe et de la XIXe dynastie, qui puisaient presque à volonté dans
+les trésors de l'Asie, renchérirent sur ce qu'avaient fait leurs
+prédécesseurs. Même quand la décadence fut venue, on vit de simples
+seigneurs féodaux continuer la tradition des grands règnes, et, comme
+Montoumhît, prince de Thèbes, remplacer les images en or et en argent,
+que les généraux d'Ashshourbanipal avaient enlevées à Karnak, pendant
+les invasions assyriennes. La quantité de métal ainsi consacrée au
+service de la divinité était considérable. Si on y trouvait beaucoup de
+figures hautes de quelques centimètres à peine, on en trouvait beaucoup
+aussi qui mesuraient trois coudées et plus. Il y en avait d'un seul
+métal, or ou argent; il y en avait qui étaient partie en or, partie en
+argent; il y en avait enfin qui se rapprochaient de la statuaire
+chryséléphantine des Grecs, et où l'or se combinait avec l'ivoire
+sculpté, avec l'ébène, avec les pierres précieuses. Ce qu'elles étaient,
+on le sait très exactement, et par les représentations qui en existent
+un peu partout, à Karnak, à Médinét-Habou, à Dendérah, dans les tombes,
+et par les statues de calcaire et de bois: la matière avait beau
+changer, le style ne variait pas. Rien n'est plus périssable que de
+pareilles oeuvres; la valeur même des matériaux qui les composent les
+condamne sûrement à la destruction. Ce que les guerres civiles, les
+invasions étrangères, la rapacité des pharaons et des gouverneurs
+romains avait épargné, devint la proie des chrétiens. Quelques
+statuettes mignonnes, placées sur les momies en guise d'amulettes,
+quelques figures, adorées comme divinités domestiques et égarées dans
+les ruines des maisons, quelques ex-voto, oubliés dans le coin obscur
+d'un temple, sont parvenus jusqu'à nous. Le Phtah et l'Ammon de la reine
+Ahhotpou, un autre Ammon en or de Boulaq et le vautour en argent
+découvert à Médinét-Habou vers 1885, sont les seules pièces de ce genre
+attribuées certainement à la grande époque. Le reste est saïte ou
+ptolémaïque et ne se recommande point par la perfection du travail. La
+vaisselle que renfermaient les temples et les maisons n'a pas eu
+meilleure chance que les statues. Le Louvre a acquis, au commencement du
+siècle, des coupes à fond plat que Thoutmos III donna à l'un de ses
+généraux, Thoutii, en récompense de sa bravoure. La coupe d'argent est
+très mutilée, la coupe d'or est intacte et d'un fort joli dessin
+(Fig.275). Les parois latérales sont ornées d'une légende
+hiéroglyphique. On a gravé au fond une rosace, autour de laquelle
+circulent six poissons. Une bordure de fleurs de lotus, reliées par une
+ligne courbe, tourne autour du sujet principal. Les cinq vases de
+Thmouïs, conservés à Boulaq, sont en argent. Ils faisaient partie du
+mobilier sacré, et avaient été enfouis dans une cachette, où ils sont
+demeurés jusqu'à nos jours. Rien n'indique leur âge; mais, qu'ils soient
+de l'époque grecque ou de l'époque thébaine, la facture est purement
+égyptienne. Il ne reste plus de l'un d'eux que le couvercle avec une
+poignée formée de deux fleurs réunies par la tige. Les autres sont
+intacts et décorés au repoussé de boutons de lotus et de lotus épanouis
+(Fig.276). Le galbe en est élégant et simple, l'ornementation sobre et
+légère, le relief très fin; l'un d'eux est pourtant entouré d'une
+ceinture d'oves assez fortes (Fig.277), dont la saillie altère un peu
+les contours de la panse. Ce sont là des pièces intéressantes; mais le
+nombre en est si restreint, que nous aurions une idée très incomplète de
+l'orfèvrerie égyptienne si les représentations figurées ne venaient à
+notre aide. Les pharaons n'avaient pas comme nous la ressource de jeter
+dans la circulation, sous forme de monnaie, l'or et l'argent qu'ils
+recevaient des peuples vaincus. La part des dieux prélevée, ils
+n'avaient d'autre alternative que de fondre en lingots, ou de changer
+en vaisselle et en bijoux ce qui leur revenait du butin. Ce qui était
+vrai des rois l'était encore plus des particuliers, et, pendant six ou
+huit siècles au moins, à partir d'Ahmos Ier, le goût de l'argenterie fut
+poussé jusqu'à l'extravagance. Toutes les maisons possédaient non
+seulement ce qu'il fallait pour le service de la table, plats, aiguières
+à pied, coupes, gobelets, paniers sur lesquels on gravait au trait des
+figures d'animaux fantastiques (Fig.278), mais de grands vases
+décoratifs qu'on remplissait de fleurs, ou qu'on étalait sous les yeux
+des convives les jours de gala. Certains d'entre eux étaient d'une
+richesse extraordinaire. Ici, c'est une coupe dont les anses sont deux
+boutons de papyrus, et le pied un papyrus épanoui; deux esclaves
+asiatiques somptueusement vêtus semblent la soulever difficilement à
+force de bras (Fig.279). Là, une sorte d'hydrie allongée a pour
+couvercle un lotus flanqué de deux têtes de gazelle (Fig.280). Deux
+bustes de chevaux, bridés et caparaçonnés, sont adossés au pied. La
+panse est divisée en zones horizontales: celle du milieu figure un
+marais, qu'une antilope effarouchée parcourt au galop. Deux burettes
+émaillées ont pour couvercle, la première une tête d'aigle huppé
+(Fig.281), la seconde un masque du dieu Bîsou, encadré entre deux
+vipères (Fig.282). Un surtout en or (Fig.283), offert à Amenhotpou III
+par un vice-roi d'Éthiopie, représente une des scènes les plus
+fréquentes de la conquête égyptienne. Des singes et des hommes font la
+cueillette des fruits dans un bois de palmiers-doums. Deux indigènes en
+pagne rayé, parés d'une longue plume, conduisent chacun au licol une
+girafe apprivoisée. D'autres hommes appartenant à la même tribu sont
+agenouillés sur la lisière et lèvent les mains pour implorer la pitié
+des troupes égyptiennes. Des prisonniers nègres, étendus à plat ventre
+sur le sol, relèvent péniblement la tête et le buste. Une coupe à pied
+bas, surmontée d'un cône allongé, se dresse au milieu des arbres.
+Évidemment les ouvriers qui ont exécuté ce travail tenaient moins à
+l'élégance et à la beauté qu'à la richesse et à l'effet. Ils se
+souciaient peu que l'ensemble fût lourd et de mauvais goût, pourvu qu'on
+admirât leur habileté, et la quantité de métal qu'ils avaient réussi à
+employer. D'autres surtout du même genre, présentées à Ramsès II, dans
+le temple d'Ipsamboul, remplacent les girafes par des buffles courant à
+travers les palmiers.
+
+[Illustration: Fig. 275]
+[Illustration: Fig. 276]
+[Illustration: Fig. 277]
+[Illustration: Fig. 278]
+[Illustration: Fig. 279]
+[Illustration: Fig. 280]
+[Illustration: Fig. 281]
+[Illustration: Fig. 282]
+[Illustration: Fig. 283]
+
+C'étaient de vrais joujous d'orfèvrerie analogues à ceux que les
+empereurs byzantins du IXe siècle avaient dans leur palais de la
+Magnaure, et qu'ils étalaient les jours de réception pour donner aux
+étrangers une haute idée de leur puissance et de leur richesse. On les
+voyait défiler avec les prisonniers, dans le cortège triomphal de
+Pharaon, lorsqu'il revenait victorieux de ses guerres lointaines. Les
+vases d'usage journalier étaient plus légers et moins chargés
+d'ornements incommodes. Les deux léopards qui servent d'anse à un
+cratère du temps de Thoutmos III (Fig.284) ne sont pas bien
+proportionnés et se combinent mal avec les rondeurs de la panse, mais
+les coupes (Fig.285) et l'aiguière (Fig.286) sont d'une ordonnance
+heureuse et d'un contour assez pur. Ces vases d'or et d'argent ciselé,
+travaillés au repoussé, et dont quelques-uns offrent des scènes de
+chasse ou de guerre disposées par zones, furent imités en Phénicie, et
+les contrefaçons, expédiées en Asie Mineure, en Grèce, en Italie, y
+Transportèrent plusieurs des formes et des motifs de l'orfèvrerie
+égyptienne. La passion des métaux précieux était poussée si loin sous
+les Ramessides, qu'on ne se contenta plus de les employer au service de
+la table. Ramsès II et Ramsès III avaient des trônes en or, non point
+plaqués sur bois, comme en avaient eu leurs prédécesseurs, mais massifs
+et garnis de pierreries. Tout cela avait trop de prix pour durer et
+disparut à la première occasion; la valeur artistique ne répondait pas
+d'ailleurs à la valeur vénale, et la perte n'est pas de celles dont on
+ne saurait se consoler.
+
+[Illustration: Fig. 284]
+[Illustration: Fig. 285]
+[Illustration: Fig. 286]
+
+Les Orientaux, hommes et femmes, sont grands amateurs de bijoux. Les
+Égyptiens ne faisaient pas exception à la règle. Non contents de s'en
+parer à profusion pendant la vie, ils en chargeaient les bras, les
+doigts, le cou, les oreilles, le front, les chevilles de leurs morts. La
+quantité qu'ils enfouissaient ainsi dans les tombeaux était si
+considérable, qu'après trente siècles de fouilles actives, on découvre
+encore, de temps en temps, des momies qui sont, pour ainsi dire,
+cuirassées d'or. Beaucoup de ces bijoux funéraires n'étaient que des
+ornements de parade, fabriqués pour le jour des funérailles, et dont
+l'exécution se ressent de l'usage auquel ils étaient destinés. On ne se
+privait pas pourtant d'enterrer avec les morts les bijoux qu'ils avaient
+préférés de leur vivant, et ceux-là sont traités avec un soin qui ne
+laisse rien à désirer. Les bagues et les chaînes nous sont arrivées en
+très grand nombre, et cela n'a rien que de naturel. En effet, la bague
+n'était pas comme chez nous un simple ornement, mais un objet de
+première nécessité; on scellait les pièces officielles au lieu de les
+signer, et le cachet faisait foi en justice. Chaque Égyptien avait donc
+le sien, qu'il portait constamment sur lui afin d'en user en cas de
+besoin. C'était, pour les pauvres, un simple anneau en cuivre ou en
+argent, pour les riches, un bijou de modèle plus ou moins compliqué,
+chargé de ciselures et d'ornements en relief. Le chaton mobile tournait
+sur un pivot. Il était souvent incrusté d'une pierre avec la devise ou
+l'emblème choisi par le propriétaire, un scorpion (Fig.287), un lion,
+un épervier, un cynocéphale. Les chaînes étaient pour l'Égyptienne ce
+que la bague était pour son mari, l'ornement par excellence. J'en ai vu
+une en argent qui mesurait plus d'un mètre cinquante de long. D'autres,
+au contraire, ont à peine cinq ou six centimètres. Il y en a de tous les
+modules, à tresse double ou triple, à gros anneaux, à petits anneaux,
+les unes massives et pesantes, les autres aussi légères et aussi
+flexibles que le plus mince jaseron de Venise. La moindre paysanne
+pouvait avoir la sienne, comme les dames du plus haut rang; mais il
+fallait que la femme fût bien pauvre dont l'écrin ne contenait rien
+d'autre. Bracelets, diadèmes, colliers, cornes, insignes de
+commandement, aucune énumération n'est assez complète pour donner une
+idée du nombre et de la variété des bijoux qu'on connaît, soit par la
+représentation figurée, soit en original. Berlin a la parure d'une
+Candace éthiopienne, le Louvre, celle du prince Psar, Boulaq celle de
+la reine Ahhotpou, la plus complète de toutes. Ahhotpou était femme de
+Kamos, roi de la XVIIe dynastie et peut-être mère d'Ahmos Ier. Sa momie
+avait été enlevée par une des bandes de voleurs qui exploitaient la
+nécropole thébaine, vers la fin de la XXe dynastie. Enfouie par eux, en
+attendant qu'ils eussent le loisir de la dépouiller en sûreté, il est
+probable qu'ils furent pris et mis à mort, avant d'avoir pu exécuter ce
+beau dessein. Le secret de leur cachette périt avec eux et ne fut
+découvert qu'en 1860, par les fouilleurs arabes. La plupart des objets
+que la reine avait emportés dans l'autre monde sont des bijoux de femme,
+un manche d'éventail lamé d'or, un miroir de bronze doré, à poignée en
+ébène, garnie d'un lotus d'or ciselé (Fig.288). Les bracelets
+appartiennent à plusieurs types divers. Les uns étaient destinés à
+garnir la cheville et le haut du bras, et sont de simples anneaux en or,
+massifs ou creux, ourlés de chaînettes en fils d'or tressés, imitant le
+filigrane. Les autres se portent au poignet, comme les bracelets de nos
+femmes, et sont formés de perles en or, en lapis-lazuli, en cornaline,
+en feldspath vert, montées sur des fils d'or et disposées en carré, dont
+chaque moitié est d'une couleur différente. La fermeture consiste en
+deux lames d'or, réunies par une aiguillette également en or: les
+cartouches d'Ahmos Ier y sont gravés légèrement à la pointe. C'est
+également au Pharaon Ahmos Ier qu'appartenait un beau bracelet d'arc
+(Fig.289), dont la facture rappelle un peu les procédés usités dans la
+fabrication des émaux cloisonnés. Ahmos est agenouillé devant le dieu
+Sibou et ses acolytes, les génies de Sop et de Khonou. Les figures et
+les hiéroglyphes sont levés en plein sur une plaque d'or; et ciselés
+délicatement au burin. Le champ est rempli de pièces de pâte bleue et de
+lapis-lazuli taillées artistement. Un bracelet de travail plus
+compliqué, mais moins fin, était passé au poignet de la reine
+(Fig.290). Il est en or massif et formé de trois bandes parallèles,
+garnies de turquoises. Sur le devant, un vautour déploie ses ailes, dont
+les plumes sont composées d'émaux verts, de lapis-lazuli et de
+cornaline, enchâssés dans des cloisons d'or. Les cheveux étaient engagés
+dans un diadème d'or massif, à peine aussi large qu'un bracelet. Le nom
+d'Ahmos est incrusté en pâte bleue sur une plaque oblongue, adhérente
+au cercle: deux petits sphinx en relief, posés de chaque côté, ont l'air
+de veiller sur lui (Fig.291). Une grosse chaîne d'or flexible était
+enroulée autour du cou: elle est terminée par deux têtes d'oie
+recourbées, qu'on liait au moyen d'une ficelle, quand on voulait fermer
+le collier. Le scarabée qui lui sert de pendeloque a le corselet et les
+élytres en pâte de verre bleue, rayée d'or, les pâtes et le corps en or
+massif. La parure de la poitrine était complétée par un large collier du
+genre de ceux qu'on appelait Ouoskh (Fig.292). Il a pour agrafes-deux
+têtes d'épervier en or, dont les détails étaient relevés d'émail bleu.
+Les rangs sont composés de cordes, enroulées, de fleurs à quatre pétales
+en croix, d'antilopes poursuivies par des tigres, de chacals accroupis,
+d'éperviers, de vautours et d'uraeus ailées, le tout en or repoussé, et
+cousu sur le linceul au moyen d'un petit anneau soudé derrière chaque
+figure. Au-dessous, pendait sur la poitrine une de ces pièces carrées
+qu'on appelle un pectoral (Fig.293). La forme générale est d'un naos.
+
+[Illustration: Fig. 287]
+[Illustration: Fig. 288]
+[Illustration: Fig. 289]
+[Illustration: Fig. 290]
+[Illustration: Fig. 291]
+[Illustration: Fig. 292]
+[Illustration: Fig. 293]
+
+Ahmos, debout dans une barque entre Ammon et Râ, reçoit, sur la tête et
+sur le corps, l'eau qui doit le purifier. Deux éperviers planent, à
+droite et à gauche du roi, au-dessus des dieux. La silhouette des
+figures est dessinée par des cloisons d'or; le corps était rendu par
+des plaquettes de pierre et d'émail, dont beaucoup sont tombées. Le
+morceau est un peu lourd, et l'usage ne s'en comprend guère si on
+l'isole du reste de la parure. Pour juger sainement l'effet qu'il
+produisait, on doit se rappeler ce qu'était le vêtement des femmes
+égyptiennes: une sorte de fourreau d'étoffe semi-transparente, qui
+s'arrêtait au-dessous des seins et les laissait saillir librement. Le
+haut de la poitrine et du dos, les épaules, le cou étaient à découvert,
+sauf une paire de bretelles étroites qui maintenaient le fourreau et
+l'empêchaient de glisser. Les femmes riches habillaient cette nudité de
+bijoux. Le collier voilait à moitié les épaules et le haut de la
+poitrine. Le pectoral masquait le sillon qui se creuse entre les seins.
+Les seins eux-mêmes étaient parfois emboîtés chacun dans une sorte de
+coupe d'or émaillé ou peint, qui en épousait exactement les contours. A
+côté de ces bijoux, des armes et des amulettes étaient entassés
+pêle-mêle: trois grosses mouches d'or massif suspendues à une chaînette
+mince, neuf petites haches, trois en or, six en argent, une tête de lion
+en or d'un travail minutieux, un sceptre en bois noir enroulé d'or, des
+anneaux de jambes, des poignards. L'un d'eux (Fig.294), enfermé dans
+une gaine d'or, avait un manche en bois, décoré de triangles en
+cornaline, en lapis-lazuli, en feldspath et en or. Pour pommeau, quatre
+têtes de femme en or repoussé; une tête de taureau renversée, en or,
+dissimule la soudure de la lame au manche. Le pourtour de la lame est en
+or massif, le corps en bronze noir, damasquiné. Sur la face supérieure,
+au-dessous du prénom d'Ahmos, un lion poursuit un taureau, en présence
+de quatre grosses sauterelles alignées; sur la face inférieure, le nom
+d'Ahmos et quinze fleurs épanouies, qui sortent l'une de l'autre et vont
+se perdant vers la pointe. Un poignard, découvert à Mycènes par M.
+Schliemann, présente un système de décoration analogue; les Phéniciens,
+qui copiaient assidûment les modèles égyptiens, ont probablement
+transporté celui-là en Grèce. Le second poignard de la reine (Fig.295)
+a une forme qu'il n'est pas rare de rencontrer aujourd'hui encore dans
+la Perse et dans l'Inde. C'est une lame en bronze jaunâtre très lourd,
+emmanchée d'un disque en argent. Pour s'en servir, on appuyait le
+pommeau lenticulaire dans le creux de la main, et l'on passait la lame
+entre l'index et le médius. On se demandera quel besoin une femme, et
+une femme morte, avait de tant d'armes. L'autre monde était peuplé
+d'ennemis contre lesquels on devait lutter sans relâche, génies
+typhoniens, serpents, scorpions gigantesques, tortues, monstres de toute
+sorte. Les poignards qu'on enfermait au cercueil avec la momie aidaient
+l'âme à se protéger, et comme ils n'étaient utiles que pour la lutte
+corps à corps, on avait ajouté quelques armes de jet, des arcs, des
+boumerangs en bois dur et une hache de guerre. Le manche est en bois de
+cèdre revêtu d'une feuille d'or (Fig.296). La légende d'Ahmos y est
+écrite en caractères de lapis-lazuli, de cornaline, de turquoise et de
+feldspath vert. Le tranchant est saisi dans une entaille du bois et
+maintenu en place par un treillis de fils d'or. Il est en bronze noir et
+a été doré. L'une des deux faces montre des lotus sur fond d'or, l'autre
+Ahmos frappant un barbare à moitié renversé, qu'il tient aux cheveux.
+Au-dessous, le dieu de la guerre, Montou Thébain, est représenté par un
+griffon à tête d'aigle. Deux barques en argent et en or simulaient la
+barque sur laquelle la momie traversait le fleuve, pour se rendre à sa
+dernière demeure et naviguer à la suite des dieux sur la mer d'Occident.
+La barque en argent était posée sur un chariot de bois à quatre roues en
+bronze; comme elle était en assez mauvais état, on l'a démontée et
+remplacée par la barque en or (Fig.297). La coque est légère et
+allongée: les façons de l'avant et de l'arrière sont relevées et se
+terminent par des bouquets de papyrus gracieusement recourbés. Deux
+estrades, entourées de balustrades à panneaux pleins, se dressent à la
+proue et à la poupe, en guise de châteaux gaillards. Le pilote d'avant
+est debout dans la première, le timonier se tient devant la seconde et
+manie la rame à large palette qui remplissait l'office de notre
+gouvernail. Douze rameurs d'argent massif voguent sous les ordres de ces
+deux officiers. Au centre, Kamos est assis, la hache et le sceptre à la
+main. Voilà ce qu'il y avait sur une seule momie; encore n'ai-je énuméré
+que les objets les plus remarquables. La technique en est irréprochable,
+et la sûreté du goût n'est pas moindre chez l'ouvrier que la dextérité
+de la main. L'art de l'orfèvre, parvenu au degré de perfection dont
+témoigne l'écrin d'Ahhotpou, ne s'y maintint pas longtemps. Les modes
+changèrent, la forme des bijoux s'alourdit. La bague de Ramsès II au
+Louvre, avec ses chevaux posés debout sur le chaton (Fig.298), le
+bracelet du prince Psar (Fig.299), avec ses griffons et ses lotus en
+émail cloisonné, sont d'un dessin moins heureux que les bracelets
+d'Ahmos. Celui qui les a exécutés était, sans contredit, aussi habile
+que les orfèvres de la reine Ahhotpou; mais il avait le goût moins fin
+et l'esprit moins inventif. Ramsès II était condamné, ou bien à ne
+jamais porter sa bague, ou bien à voir les petits chevaux qui
+l'ornaient, s'écraser et tomber au moindre choc. La décadence, déjà
+sensible sous la XIXe dynastie, s'accentue à mesure que nous nous
+rapprochons de l'ère chrétienne. Les boucles d'oreilles de Ramsès IX, au
+musée de Boulaq, sont un composé disgracieux de disques chargés de
+filigrane, de chaînettes, d'uraeus pendants; comme aucune oreille
+humaine n'aurait pu en porter le poids sans s'allonger outre mesure ou
+sans se déchirer, on les accrochait à la perruque de chaque côté de la
+tête. Les bracelets du grand-prêtre Pinotmou III, recueillis sur sa
+momie, sont de simples anneaux en or, ronds, incrustés de verre coloré
+et de cornaline, semblables à ceux qu'on fabrique encore aujourd'hui
+chez les noirs du Soudan. L'invasion des Grecs modifia d'abord les
+procédés de l'orfèvrerie égyptienne, puis substitua peu à peu ses types
+aux types indigènes. L'écrin de la reine éthiopienne que Ferlini vendit
+au musée de Berlin contenait, à côté de bijoux qu'on aurait pu attribuer
+sans peine à l'époque pharaonique, des bijoux de style mixte où
+l'influence hellénique est nettement reconnaissable. Les trésors
+découverts, en 1878, à Zagazig, en 1881, à Qénèh, en 1882, à Damanhour,
+étaient composés entièrement d'objets dont la facture n'a plus rien
+d'égyptien, épingles à cheveux surmontées d'une statuette de Vénus,
+boucles de ceinture, agrafes pour péplum, bagues et bracelets ornés de
+camées, coffrets flanqués aux quatre coins de colonnettes ioniques. Les
+vieux modèles étaient encore recherchés dans les campagnes, et les
+orfèvres de village conservaient tant bien que mal la tradition antique:
+les orfèvres de ville ne savaient plus que copier lourdement les modèles
+grecs et romains.
+
+[Illustration: Fig. 294]
+[Illustration: Fig. 295]
+[Illustration: Fig. 296]
+[Illustration: Fig. 297]
+[Illustration: Fig. 298]
+[Illustration: Fig. 299]
+
+Cette revue rapide de ce qu'ont produit les arts industriels présente
+bien des lacunes. J'ai dû me borner à citer ce que renferment les
+collections les plus connues; que ne trouverait-on pas si l'on pouvait
+visiter à loisir nos musées de province et recueillir ce que le hasard
+des ventes a dispersé dans les collections particulières! La diversité
+des petits monuments de l'industrie égyptienne est infinie et l'étude
+méthodique en reste encore à faire: elle promet plus d'une surprise à
+qui voudra la tenter.
+
+FIN
+
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+L'ARCHITECTURE CIVILE ET MILITAIRE
+ 1. Les maisons
+ 2. Les forteresses
+ 3. Les travaux d'utilité publique
+
+
+CHAPITRE II.
+
+L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE
+ 1. Matériaux et éléments de la construction
+ 2. Le temple
+ 3. La décoration
+
+
+CHAPITRE III.
+
+LES TOMBEAUX
+ 1. Les mastabas
+ 2. Les pyramides
+ 3. Les tombes de l'Empire thébain; les hypogées
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA PEINTURE ET LA SCULPTURE
+ 1. Le dessin et la composition
+ 2. Les procédés techniques
+ 3. Les oeuvres
+
+
+CHAPITRE V.
+
+LES ARTS INDUSTRIELS
+ 1. La pierre, la terre et le verre
+ 2. Le bois, l'ivoire, le cuir et les matières textiles
+ 3. Les métaux
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'archeologie egyptienne, by G. Maspero
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARCHEOLOGIE EGYPTIENNE ***
+
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+Produced by Robert Connal, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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+that
+
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+