diff options
Diffstat (limited to 'old/10841-8.txt')
| -rw-r--r-- | old/10841-8.txt | 6686 |
1 files changed, 6686 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/10841-8.txt b/old/10841-8.txt new file mode 100644 index 0000000..1a00130 --- /dev/null +++ b/old/10841-8.txt @@ -0,0 +1,6686 @@ +The Project Gutenberg EBook of L'archeologie egyptienne, by G. Maspero + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'archeologie egyptienne + +Author: G. Maspero + +Release Date: January 27, 2004 [EBook #10841] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARCHEOLOGIE EGYPTIENNE *** + + + + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +L'ARCHÉOLOGIE + +ÉGYPTIENNE + + + +PAR + +G. MASPERO + + + + + + +CHAPITRE PREMIER + + + +L'ARCHITECTURE CIVILE ET MILITAIRE + + +L'attention des archéologues qui ont visité l'Égypte a été si fortement +attirée par les temples et par les tombeaux que nul d'entre eux ne s'est +attaché à relever avec soin ce qui reste des habitations privées et des +constructions militaires. Peu de pays pourtant ont conservé autant de +débris de leur architecture civile. Sans parler des villes d'époque +romaine ou byzantine, qui survivent presque intactes à Kouft, à +Kom-Ombo, à El-Agandiyéh, une moitié an moins de la Thèbes antique +subsiste à l'est et an sud de Karnak. L'emplacement de Memphis est semé +de buttes qui atteignent 15 et 20 mètres de hauteur, et dont le noyau +est formé par des maisons en bon état. A Tell-el-Maskhoutah, les +greniers de Pithom sont encore debout; à Sân, à Tell-Basta, la cité +saïte et ptolémaïque renferme des quartiers dont on pourrait lever le +plan. Je ne parle ici que des plus connues; mais combien de localités +échappent à la curiosité des voyageurs, où l'on rencontre des ruines +d'habitations privées remontant à l'époque des Ramessides, et plus haut +peut-être! Quant aux forteresses, le seul village d'Abydos n'en a-t-il +pas deux, dont une est au moins contemporaine de la VIe dynastie? +Les remparts d'El-Kab, de Kom-el-Ahmar, d'El-Hibèh, de Dakkèh, même une +partie de ceux de Thèbes, sont debout et attendent l'architecte qui +daignera les étudier sérieusement. + + +1.--LES MAISONS. + + +Le sol de l'Égypte, lavé sans cesse par l'inondation, est un limon noir, +compact, homogène, qui acquiert en se séchant la dureté de la pierre: +les fellahs l'ont employé de tout temps à construire leur maison. Chez +les plus pauvres, ce n'est guère qu'un amas de terre façonné +grossièrement. On entoure un espace rectangulaire, de 2 ou 3 mètres de +large sur 4 ou 5 de long, d'un clayonnage en nervures de palmier, qu'on +enduit intérieurement et extérieurement d'une couche de limon; comme ce +pisé se crevasse en perdant son eau, on bouche les fissures et on étend +des couches nouvelles, jusqu'à ce que l'ensemble ait de 10 à 30 +centimètres d'épaisseur, puis on étend au-dessus de la chambre d'autres +nervures de palmier mêlées de paille, et on recouvre le tout d'un lit +mince de terre battue. La hauteur est variable: le plus souvent, le +plafond est très bas, et on ne doit pas se lever trop brusquement de +peur de le défoncer d'un coup de tête; ailleurs, il est à 2 mètres du +sol ou même plus. Aucune fenêtre, aucune lucarne où pénètrent l'air et +la lumière; parfois un trou, pratiqué au milieu du plafond, laisse +sortir la fumée du foyer; mais c'est là un raffinement que tout le monde +ne connaît pas. + +Il n'est pas toujours facile de distinguer au premier coup d'oeil celles +de ces cabanes qui sont en pisé et celles qui sont en briques crues. La +brique égyptienne commune n'est guère que le limon, mêlé avec un peu de +sable et de paille hachée, puis façonné en tablettes oblongues et durci +au soleil. Un premier manoeuvre piochait vigoureusement à l'endroit où +l'on voulait bâtir; d'autres emportaient les mottes et les accumulaient +en tas, tandis que d'autres les pétrissaient avec les pieds et les +réduisaient en masse homogène. La pâte suffisamment triturée, le maître +ouvrier la coulait dans des moules en bois dur, qu'un aide emportait et +s'en allait décharger sur l'aire à sécher, où il les rangeait en damier, +à petite distance l'une de l'autre (Fig.1). Les entrepreneurs soigneux +les laissent au soleil une demi-journée ou même une journée entière, +puis les disposent en monceaux de manière que l'air circule librement, +et ne les emploient qu'au bout d'une semaine ou deux; les autres se +contentent de quelques heures d'exposition au soleil et s'en servent +humides encore. Malgré cette négligence, le limon est tellement tenace +qu'il ne perd pas aisément sa forme: la face tournée an dehors a beau se +désagréger sous les influences atmosphériques, si l'on pénètre dans le +mur même, on trouve la plupart des briques intactes et séparables les +unes des autres. Un bon ouvrier moderne en moule un millier par jour +sans se fatiguer; après une semaine d'entraînement, il peut monter à +1,200, à 1,500, voire à 1,800. Les ouvriers anciens, dont l'outillage ne +différait pas de l'outillage actuel, devaient obtenir des résultats +aussi satisfaisants. Le module qu'ils adoptaient généralement est de +0m,22, × 0m,11, × 0m,14 pour les briques de taille moyenne, 0m,38, × +0m,18, × 0m,14 pour les briques de grande taille; mais on rencontre +assez souvent dans les ruines des modules moindres ou plus forts. La +brique des ateliers royaux était frappée quelquefois aux cartouches du +souverain régnant; celle des usines privées a sur le plat un ou +plusieurs signes conventionnels tracés à l'encre rouge, l'empreinte des +doigts du mouleur, le cachet d'un fabricant. Le plus grand nombre n'a +point de marque qui les distingue. La brique cuite n'a pas été souvent +employée avant l'époque romaine, non plus que la tuile plate ou +arrondie. La brique émaillée paraît avoir été à la mode dans le Delta. +Le plus beau spécimen que j'en aie vu, celui qui est conservé au musée +de Boulaq, porte à l'encre noire les noms de Ramsès III; l'émail en est +vert, mais d'autres fragments sont colorés en bleu, en rouge, en jaune +ou en blanc. + +[Illustration: Fig. 1--Fabrication de la brique.] + +La nature du sol ne permet pas de descendre beaucoup les fondations: +c'est d'abord une couche de terre rapportée, qui n'a d'épaisseur que sur +l'emplacement des grandes villes, puis un humus fort dense, coupé de +minces veines de sable, puis, à partir du niveau des infiltrations, des +boues plus ou moins liquides, selon la saison. Aujourd'hui, les maçons +indigènes se contentent d'écarter les terres rapportées et jettent les +fondations dès qu'ils touchent le sol vierge; si celui-ci est trop loin, +ils s'arrêtent à un mètre environ de la surface. Les vieux Égyptiens en +agissaient de même: je n'ai rencontré aucune maison antique dont les +fondations fussent à plus de 1m,20, encore une pareille profondeur +est-elle l'exception, et n'a-t-on pas dépassé 0m,60 dans la plupart des +cas. Souvent, on ne se fatiguait pas à creuser des tranchées: on +nivelait l'aire à couvrir, et, probablement après l'avoir arrosée +largement pour augmenter la consistance du terrain, on posait les +premières briques à même. La maison terminée, les déchets de mortier, +les briques cassées, tous les rebuts du travail accumulés formaient une +couche de 20 à 30 centimètres: la partie du mur enterrée de la sorte +tenait lieu de fondations. Quand la maison à bâtir devait s'élever sur +l'emplacement d'une maison antérieure, écroulée de vétusté ou détruite +par un accident quelconque, on ne prenait pas la peine d'abattre les +murs jusqu'au ras de terre. On égalisait la surface des décombres et on +construisait à quelques pieds plus haut que précédemment: aussi chaque +ville est-elle assise sur une ou plusieurs buttes artificielles, dont +les sommets dominent parfois de 20 ou 30 mètres la campagne +environnante. Les historiens grecs attribuaient ce phénomène +d'exhaussement à la sagesse des rois, de Sésostris en particulier, qui +avaient voulu mettre les cités à l'abri des eaux, et les modernes ont +cru reconnaître le procédé employé à cet effet: on construisait des murs +massifs de brique, entre-croisés en damier, on comblait les intervalles +avec des terres de déblayement, et on élevait les maisons sur ce patin +gigantesque. Partout où j'ai fait des fouilles, à Thèbes spécialement, +je n'ai rien vu qui répondît à cette description; les murs entrecoupés +qu'on rencontre sous les débris des maisons relativement modernes +ne sont que des restes de maisons antérieures, qui reposaient +elles-mêmes sur les restes de maisons plus vieilles encore. Le peu de +profondeur des fondations n'empêchait pas les maçons de monter hardiment +la bâtisse: j'ai noté dans les ruines de Memphis des pans encore debout +de 10 et 12 mètres de haut. On ne prenait alors d'autre précaution que +d'élargir la base des murs et de voûter les étages (Fig.2). L'épaisseur +ordinaire était de 0m,40 environ pour une maison basse, mais pour une +maison à plusieurs étages, on allait jusqu'à 1 mètre ou 1m,25; des +poutres, couchées dans la maçonnerie d'espace en espace, la liaient et +la consolidaient. Souvent aussi on bâtissait le rez-de-chaussée en +moellons bien appareillés et on reléguait la brique aux étages +supérieurs. Le calcaire de la montagne voisine est la seule pierre dont +on se soit servi régulièrement en pareil cas. Les fragments de grès, de +granit ou d'albâtre qui y sont mêlés, proviennent généralement d'un +temple ruiné: les Égyptiens d'alors n'avaient pas plus scrupule que ceux +d'aujourd'hui à dépecer leurs monuments dès qu'on cessait de les +surveiller. + +[Illustration: Fig. 2--Maison antique à étages voûtés, contre la +muraille nord du grand temple de Médinét-Habou.] + +Les petites gens vivaient dans de vraies huttes qui, pour être bâties en +briques, ne valaient guère mieux que les cabanes des fellahs. A Karnak, +dans la ville pharaonique, à Kom-Ombo, dans la ville romaine, à +Médinét-Habou, dans la ville copte, les maisons de ce genre ont rarement +plus de 4 ou 5 mètres de façade; elles se composent d'un rez-de-chaussée +que surmontent parfois quelques chambres d'habitation. Les gens aisés, +marchands, employés secondaires, chefs d'ateliers, étaient logés plus au +large. Leurs maisons étaient souvent séparées de la rue par une cour +étroite: un grand couloir s'ouvrait au fond, le long duquel les chambres +étaient rangées (Fig.3). Plus souvent, la cour était garnie de chambres +sur trois côtés (Fig.4); plus souvent encore la maison présentait sa +façade à la rue. C'était alors un haut mur peint ou blanchi à la chaux, +surmonté d'une corniche, et sans ouverture que la porte, ou percé +irrégulièrement de quelques fenêtres (Fig.5). La porte était souvent de +pierre, même dans les maisons sans prétentions. Les jambages sont en +saillie légère sur la paroi, et le linteau est supporté d'une gorge +peinte ou sculptée. L'entrée franchie, on passait successivement dans +deux petites pièces sombres, dont la dernière prend jour sur la cour +centrale (Fig.6). Le rez-de-chaussée servait ordinairement d'étable +pour les baudets ou pour les bestiaux, de magasins pour le blé et pour +les provisions, de cellier et de cuisine. Partout où les étages +supérieurs subsistent encore, ils reproduisent presque sans +modifications la distribution du rez-de-chaussée. On y arrivait par un +escalier extérieur, étroit et raide, coupé à des intervalles très +rapprochés par de petits paliers carrés. Les pièces étaient oblongues et +ne recevaient de lumière et d'air que par la porte: lorsqu'on se +décidait à percer des fenêtres sur la rue, c'étaient des soupiraux +placés presque à la hauteur du plafond, sans régularité ni symétrie, +Garnis d'une sorte de grille en bois à barreaux espacés, et fermés par +un volet plein. Les planchers étaient briquetés ou dallés, plus souvent +formés d'une couche de terre battue. Les murs étaient blanchis à la +chaux, quelquefois peints de couleurs vives. Le toit était plat et fait +probablement comme aujourd'hui de branches de palmiers serrées l'une +contre l'autre, et couvertes d'un enduit de terre assez épais pour +résister à la pluie. Parfois il n'était surmonté que d'un ou deux de ces +ventilateurs en bois qu'on rencontre encore si fréquemment en Égypte; +d'ordinaire, on y élevait une ou deux pièces isolées, servant de +buanderie ou de dortoir pour les esclaves ou les gardiens. La terrasse +et la cour jouaient un grand rôle dans la vie domestique des anciens +Égyptiens; les femmes y préparaient le pain (Fig.7), y cuisinaient, y +causaient à l'air libre; la famille entière y dormait l'été, protégée +par des filets contre les attaques des moustiques. + +[Illustration: Fig. 3] +[Illustration: Fig. 4] +[Illustration: Fig. 5--Façade d'une maison sur la rue.] +[Illustration: Fig. 6] +[Illustration: Fig. 7--Boîte en forme de maison. (British Museum.)] + +Les hôtels des riches et des seigneurs couvraient une surface +considérable: ils étaient situés le plus souvent au milieu d'un jardin +ou d'une cour plantée, et présentaient à la rue, ainsi que les maisons +bourgeoises, des murs nus, crénelés comme ceux d'une forteresse +(Fig.8). La vie domestique était cachée et comme repliée sur elle-même: +on sacrifiait le plaisir de voir les passants à l'avantage de n'être pas +aperçu du dehors. La porte seule annonçait quelquefois l'importance de +la famille qui se dissimulait derrière l'enceinte. Elle était précédée +d'un perron de deux ou trois marches, ou d'un portique à colonnes +(Fig.9) orné de statues (Fig.10), qui lui donnaient l'aspect +monumental; parfois c'était un pylône analogue à celui qui annonçait +l'entrée des temples. L'intérieur formait comme une petite ville, +divisée en quartiers par des murs irréguliers: la maison d'habitation au +fond, les greniers, les étables, les communs, répartis aux différents +endroits de l'enclos, selon des règles qui nous échappent encore. Les +détails de l'agencement devaient varier à l'infini; pour donner une idée +de ce qu'était l'hôtel d'un grand seigneur égyptien, moitié palais, +moitié villa, je ne puis mieux faire que de reproduire deux des plans +nombreux que nous ont conservés les tombeaux de la XVIIIe dynastie. Le +premier représente une maison thébaine (Fig.11-12). Le clos est carré +entouré d'un mur crénelé. La porte principale s'ouvre sur une route +bordée d'arbres, qui longe un canal ou un bras du Nil. Le jardin est +divisé en compartiments symétriques par des murs bas en pierres sèches, +analogues à ceux qu'on voit encore dans les grands jardins d'Akhmîm ou +de Girgéh; au centre, une vaste treille disposée sur quatre rangs de +colonnettes; à droite et à gauche, quatre pièces d'eau peuplées de +canards et d'oies, deux pépinières, deux kiosques à jour, et des allées +de sycomores, de dattiers et de palmiers-doums; dans le fond, en face de +la porte, une maison à deux étages de petites dimensions, surmontée +d'une corniche peinte. Le second plan est emprunté aux hypogées de +Tell-el-Amarna (Fig.13-14). Il nous montre une maison, située an fond +des jardins d'un grand seigneur, Aï, gendre du pharaon Khouniaton et, +plus tard, lui-même roi d'Égypte. Un bassin oblong s'étend devant la +porte: il est bordé d'un quai en pente douce muni de deux escaliers. Le +corps de bâtiment est un rectangle plus large sur la façade que sur les +parois latérales. + +[Illustration: Fig. 8] +[Illustration: Fig. 9] +[Illustration: Fig. 10] +[Illustration: Fig. 11--Plan d'une maison thébaine avec jardin.] +[Illustration: Fig. 12--Vue perspective de la maison thébaine.] +[Illustration: Fig. 13--Palais d'Aï.] +[Illustration: Fig. 14--Vue perspective du palais d'Aï.] + +Une grande porte s'ouvre au milieu et donne accès dans une cour plantée +d'arbres et bordée de magasins remplis de provisions: deux petites cours +placées symétriquement dans les angles les plus éloignés servent de cage +aux escaliers qui mènent sur la terrasse. Ce premier édifice sert comme +d'enveloppe au logis du maître. Les deux façades sont ornées d'un +portique de huit colonnes, interrompu au milieu par la baie du pylône. +La porte franchie, on débouchait dans une sorte de long couloir central, +coupé par deux murs percés de portes, de manière à former trois cours +d'enfilade. Celle du centre était bordée de chambres; les deux autres +communiquaient à droite et à gauche avec deux cours plus petites, d'où +partaient les escaliers qui montent à la terrasse. Ce bâtiment central +était ce que les textes appellent l'_âkhonouti_, la demeure intime du +roi et des grands seigneurs, où la famille et les amis les plus proches +avaient seuls le droit de pénétrer. Le nombre des étages, la disposition +de la façade différaient selon le caprice du propriétaire. Le plus +souvent la façade était unie; parfois elle était divisée en trois corps, +et le corps du milieu était en saillie. Les deux ailes sont alors ornées +d'un portique à chaque étage (Fig.15), ou surmontées d'une galerie à +jour (Fig.16); le pavillon central a quelquefois l'aspect d'une tour +qui domine le reste de la construction (Fig.17). Les façades sont +décorées assez souvent de ces longues colonnettes en bois peint qui ne +portent rien et servent seulement à égayer l'aspect un peu sévère de +l'édifice. La distribution intérieure est peu connue; comme dans les +maisons bourgeoises, les chambres à coucher étaient probablement petites +et mal éclairées; mais, en revanche, les salles de réception devaient +avoir à peu près les dimensions adoptées aujourd'hui encore en Égypte, +dans les maisons arabes. L'ornementation des parois ne comportait pas +des scènes ou des compositions analogues à celles qu'on rencontre dans +les tombeaux. Les panneaux étaient passés à la chaux ou revêtus d'une +teinte uniforme et bordés d'une bande multicolore. Les plafonds étaient +d'ordinaire laissés en blanc; parfois, cependant, ils étaient décorés +d'ornements géométriques dont les principaux motifs étaient répétés dans +les tombeaux et nous ont été conservés de la sorte, des méandres +entremêlés de rosaces (Fig.18), des carrés multicolores (Fig.19), des +têtes de boeuf vues de face, des enroulements, des vols d'oies +(Fig.20). + +[Illustration: Fig. 15] +[Illustration: Fig. 16] +[Illustration: Fig. 17] +[Illustration: Fig. 18] +[Illustration: Fig. 19] +[Illustration: Fig. 20] + +Je n'ai parlé que du second empire thébain; c'est en effet l'époque pour +laquelle nous avons le plus de documents. Les lampes en forme de +maisons, qu'on trouve en si grand nombre au Fayoum, montrent qu'au temps +des Césars romains, on continuait à bâtir selon les mêmes règles qui +avaient eu cours sous les Thoutmos et les Ramsès. Pour l'ancien empire, +les renseignements sont peu nombreux et peu clairs. Cependant, on +rencontre souvent sur les stèles, dans les hypogées ou dans les +cercueils, des dessins qui nous montrent quel aspect avaient les portes +(Fig.21), et un sarcophage de la IVe dynastie, celui de +Khoutou-Poskhou, est taillé en forme de maison (Fig.22). + +[Illustration: Fig. 21--Porte de maison de l'ancien Empire, d'après la +paroi d'un tombeau de la VIe dynastie.] +[Illustration: Fig. 22] + + +2.--LES FORTERESSES. + + +La plupart des villes et même des bourgs importants étaient murés. +C'était une conséquence presque nécessaire de la configuration +géographique et de la constitution politique du pays. Contre les +Bédouins, il avait fallu barrer le débouché des gorges qui mènent au +désert; les grands seigneurs féodaux avaient fortifié, contre leurs +voisins et contre le roi, la ville où ils résidaient, et les villages de +leur domaine qui commandaient les défilés des montagnes ou les passes +resserrées du fleuve. + +Abydos, El-Kab, Semnéh possèdent les forteresses les plus anciennes. +Abydos avait un sanctuaire d'Osiris et s'élevait à l'entrée d'une des +routes qui conduisent aux Oasis. La renommée du temple y attirait les +pèlerins, la situation de la ville y amenait les marchands, la +prospérité que lui valait l'affluence des uns et des autres l'exposait +aux incursions des Libyens: elle a, aujourd'hui encore, deux forts +presque intacts. Le plus vieux est comme le noyau du monticule que les +Arabes appellent le Kom-es-soultân, mais l'intérieur seul en a été +déblayé jusqu'à 3 ou 4 mètres au-dessus du sol antique; le tracé +extérieur des murs n'a pas été dégagé des décombres et du sable qui +l'entourent. Dans l'état actuel, c'est un parallélogramme en briques +crues de 125 mètres de long sur 68 mètres de large. Le plus grand axe en +est tendu du sud au nord. La porte principale s'ouvre dans le mur ouest, +non loin de l'angle nord-ouest; mais deux portes de moindre importance +paraissent avoir été ménagées dans le front sud et dans celui de l'est. +Les murailles ont perdu quelque peu de leur élévation; elles mesurent +pourtant de 7 à 11 mètres de haut et sont larges d'environ 2 mètres au +sommet. Elles ne sont pas bâties d'une seule venue, mais se partagent en +grands panneaux verticaux, facilement reconnaissables à la disposition +des matériaux. Dans le premier, tous les lits de briques sont +rigoureusement horizontaux; dans le second, ils sont légèrement concaves +et forment un arc renversé, très ouvert, dont l'extrados s'appuie sur le +sol; l'alternance des deux procédés se reproduit régulièrement. La +raison de cette disposition est obscure: on dit que les édifices ainsi +construits résistent mieux aux tremblements de terre. Quoi qu'il en +soit, elle est fort ancienne, car, dès la Ve dynastie, les familles +nobles d'Abydos envahirent l'enceinte et l'emplirent de leurs tombeaux +an point de lui enlever toute valeur stratégique. Une seconde +forteresse, édifiée à quelque cent mètres au sud-est, remplaça celle du +Kom-es-soultân vers la XVIIIe dynastie, mais faillit avoir le même sort +sous les Ramessides; la décadence subite de la ville l'a seule protégée +contre l'encombrement. Les Égyptiens des premiers temps ne possédaient +aucun engin capable de faire impression sur des murs massifs. Ils +n'avaient que trois moyens pour enlever de vive force une place fermée: +l'escalade, la sape, le bris des portes. Le tracé imposé par leurs +ingénieurs au second fort est des mieux calculés pour résister +efficacement à ces trois attaques (Fig.23). Il se compose de longs +côtés en ligne droite, sans tours ni saillants d'aucune sorte, mesurant +131m,30 sur les fronts est et ouest, 78 mètres sur les fronts nord et +sud. Les fondations portent directement sur le sable et ne descendent +nulle part plus has que 0m,30. Le mur (Fig.24) est en briques crues, +disposées par assises horizontales; il est légèrement incliné en +arrière, plein, sans archères ni meurtrières, décoré à l'extérieur de +longues rainures prismatiques, semblables à celles qu'on voit sur les +stèles de l'ancien Empire. Dans l'état actuel, il domine la plaine de 11 +mètres; complet, il ne devait guère monter à plus de 12 mètres, ce qui +suffisait amplement pour mettre la garnison à l'abri d'une escalade par +échelle portative à dos d'homme. L'épaisseur est d'environ 6 mètres à la +base, d'environ 5 mètres au sommet. + +[Illustration: Fig. 23] +[Illustration: Fig. 24] + +La crête est partout détruite, mais les représentations figurées +(Fig.25) nous montrent qu'elle était couronnée d'une corniche continue, +très saillante, garnie extérieurement d'un parapet mince assez bas, +crénelé à merlons arrondis, rarement quadrangulaires. Le chemin de +ronde, même diminué de l'épaisseur du parapet, devait atteindre encore +4 mètres ou 4m,50. Il courait sans interruption le long des quatre +fronts; on y montait par des escaliers étroits, pratiqués dans la +maçonnerie et détruits aujourd'hui. Point de fossé: pour défendre le +pied du mur contre la pioche des sapeurs, on a tracé, à 3 mètres en +avant, une chemise crénelée haute de 5 mètres ou environ. Toutes ces +précautions étaient suffisantes contre la sape et l'escalade, mais les +portes restaient comme autant de brèches béantes dans l'enceinte; +c'était le point faible sur lequel l'attaque et la défense concentraient +leurs efforts. Le fort d'Abydos avait deux portes, dont la principale +était située dans un massif épais, à l'extrémité orientale du front est +(Fig.26). Une coupure étroite A, barrée par de solides battants de +bois, en marquait la place dans l'avant-mur. Par derrière, s'étendait +une petite place d'armes B, à demi creusée dans l'épaisseur du mur, au +fond de laquelle était pratiquée une seconde porte C, aussi resserrée +que la première. Quand l'assaillant l'avait forcée sous la pluie de +projectiles que les défenseurs, postés au haut des murailles, faisaient +pleuvoir sur lui de face et des deux côtés, il n'était pas encore au +coeur de la place; il traversait une cour oblongue D, resserrée entre +les murs extérieurs et entre deux contreforts qui s'en détachaient à +angle droit, et s'en allait briser à découvert une dernière poterne E, +placée à dessein dans le recoin le plus incommode. Le principe qui +présidait à la construction des portes était partout le même, mais les +dispositions variaient au gré de l'ingénieur. A la porte sud-est +d'Abydos (Fig.27), la place d'armes située entre les deux enceintes a +été supprimée, et la cour est tout entière dans l'épaisseur du mur; à +Kom-el-Ahmar, en face d'El-Kab (Fig.28), le massif de briques, an +milieu duquel la porte est percée, fait saillie sur le front de défense. +Des poternes, réservées en différents endroits, facilitaient les +mouvements de la garnison et lui permettaient de multiplier les +sorties. + +[Illustration: Fig. 25] +[Illustration: Fig. 26] +[Illustration: Fig. 27] +[Illustration: Fig. 28] + +Le même tracé qu'on employait pour les forts isolés prévalait également +pour les villes. Partout, à Héliopolis, à Sân, à Saïs, à Thèbes, ce sont +des murs droits, sans tours ni bastions, formant des carrés ou des +parallélogrammes allongés, sans fossés ni avancées; l'épaisseur des +murs, qui varie entre 10 et 20 mètres, rendait ces précautions inutiles. +Les portes, au moins les principales, avaient des jambages et un linteau +en pierre, décorés de tableaux et de légendes; témoin celle d'Ombos, que +Champollion vit encore en place et qui date du règne de Thoutmos III. La +plus vieille et la mieux conservée des villes fortes d'Égypte, celle +d'El-Kab, remonte probablement jusqu'à l'ancien Empire (Fig.29). Le Nil +en a détruit une partie depuis quelques années; au commencement du +siècle, elle formait un quadrilatère irrégulier, dont les grands côtés +mesuraient 640 mètres et les petits environ un quart en moins. Le front +sud présente la même disposition qu'au Kom-es-soultân, des panneaux où +les lits de briques sont horizontaux, alternant avec d'autres panneaux +où ils sont concaves. Sur les fronts nord et ouest, les lits sont +ondulés régulièrement et sans interruption d'un bout à l'autre. +L'épaisseur est de 11m,50, la hauteur moyenne de 9 mètres; des rampes +larges et commodes mènent an chemin de ronde. Les portes sont placées +irrégulièrement, une sur chacune des faces nord, est et ouest; la face +méridionale n'en avait point. Elles sont trop mal conservées pour qu'on +en reconnaisse le plan. L'enceinte renfermait une population +considérable, mais inégalement répartie; le gros était concentré au nord +et à l'ouest, où les fouilles ont découvert les restes d'un grand nombre +de maisons. Les temples étaient rassemblés dans une enceinte carrée, qui +avait le même centre que la première; c'était comme un réduit, où la +garnison pouvait résister, longtemps après que le reste de la ville +était aux mains des ennemis. + +[Illustration: Fig. 29] + +Le tracé à angle droit, excellent en plaine, n'était pas souvent +applicable en pays accidenté; lorsque le point à fortifier était sur une +colline, les ingénieurs égyptiens savaient adapter la ligne de défense +au relief du terrain. A Kom-Ombo (Fig.30), les murs suivent exactement +le contour de la butte isolée sur laquelle la ville était perchée, et +présentaient à l'Orient un front hérissé de saillies irrégulières, dont +le dessin rappelle grossièrement celui de nos bastions. A Koumméh et à +Semnéh, en Nubie, à l'endroit où le Nil s'échappe des rochers de la +seconde cataracte, les dispositions sont plus ingénieuses et témoignent +d'une véritable habileté. Le roi Ousirtasen III avait fixé en cet +endroit la frontière de l'Égypte; les forteresses qu'il y construisit +devaient barrer la voie d'eau aux flottes des Nègres voisins. A Koumméh, +sur la rive droite, la position était naturellement très forte +(Fig.31). Sur une éminence bordée de rochers abrupts, on dessina un +carré irrégulier de 60 mètres environ de côté; deux contreforts allongés +dominent, l'un, an nord, les sentiers qui conduisent à la porte, +l'autre, au sud, le cours du fleuve. L'avant-mur s'élève à 4 mètres en +avant et suit fidèlement le mur principal, sauf en deux points, aux +angles nord-ouest et sud-est, où il présente deux saillies en forme de +bastion. Sur l'autre rive, à Semnéh, la position était moins bonne; le +côté oriental était protégé par une ceinture de rochers qui descend à +pic jusqu'au fleuve, mais les trois autres faces étaient à peu près nues +(Fig.32). Un mur droit, haut de 15 mètres environ, fut établi le long +du Nil; an contraire, les murs tournés vers la plaine montèrent +jusqu'à la hauteur de 25 mètres et se hérissèrent de contreforts, longs +de 15 mètres, épais de9 mètres à la base et de 4 mètres au sommet et +disposés à intervalles irréguliers selon les besoins de la défense. Ces +éperons, non garnis de parapets, tenaient lieu de tours: ils +augmentaient la force du tracé, défendaient l'accès du chemin de ronde +et battaient en flanc les soldats qui auraient voulu tenter une attaque +de haute main contre l'enceinte continue. L'intervalle qui les sépare +est calculé de manière que les archers puissent balayer de leurs flèches +tout le terrain compris entre eux. Courtines et saillants sont en +briques crues entremêlées de poutres couchées horizontalement dans la +maçonnerie; la surface extérieure en est formée de deux parties, l'une à +peu près verticale, l'autre inclinée de 160 degrés environ sur la +première, ce qui rendait l'escalade sinon impossible, au moins fort +difficile. Intérieurement tout l'espace compris dans l'enceinte avait +été haussé presque jusqu'au niveau du chemin de ronde, en manière de +terre-plein (Fig.33). Au dehors, l'avant-mur en pierres sèches était +séparé du corps de la place par un fossé de 30 à 40 mètres de large; il +épousait assez exactement le contour général et dominait la plaine de +2 ou 3 mètres, selon les endroits; vers le nord, il était coupé par le +chemin tournant qui descend en plaine. Ces dispositions, si habiles +qu'elles fussent, n'empêchèrent point la place de succomber; une large +brèche pratiquée an sud, entre les deux saillants les plus rapprochés du +fleuve, marque le point d'attaque choisi par l'ennemi. + +[Illustration: Fig. 30] +[Illustration: Fig. 31] +[Illustration: Fig. 32] +[Illustration: Fig. 33--Coupe du terre-plein, sur A B du plan +précédent.] + +Les grandes guerres entreprises en Asie sous la XVIIIe dynastie +révélèrent aux Égyptiens des formes nouvelles de fortifications. Les +nomades de la Syrie méridionale avaient des fortins où ils se +réfugiaient sous la menace de l'invasion (Fig.34). Les villes +cananéennes et hittites, Ascalon, Dapour, Mérom, étaient entourées de +murailles puissantes, le plus souvent en pierre et flanquées de tours +(Fig.35); celles d'entre elles qui s'élevaient en plaine, comme +Qodshou, étaient enveloppées d'un double fossé rempli d'eau (Fig.36). +Les Pharaons transportèrent dans la vallée du Nil les types nouveaux, +dont ils avaient éprouvé l'efficacité dans leurs campagnes. Dès les +commencements de la XIXe dynastie, la frontière orientale du Delta, la +plus faible de toutes, était couverte d'une ligne de forts analogues aux +forts cananéens; non contents de prendre la chose, les Égyptiens avaient +pris le mot et donnaient à ces tours de garde le nom sémitique de +_magadîlou_. La brique ne parut plus dès lors assez solide, au moins +pour les villes exposées aux incursions des peuplades asiatiques, et les +murs d'Héliopolis, ceux de Memphis même, se revêtirent de pierre. Rien +ne nous est resté jusqu'à présent de ces forteresses nouvelles, et nous +en serions réduits à nous figurer, d'après les peintures, l'aspect +qu'elles pouvaient avoir, si un caprice royal ne nous en avait laissé un +modèle dans un des endroits où on s'attendait le moins à le rencontrer, +dans la nécropole de Thèbes. Quand Ramsès III établit son temple +funéraire (Fig.37 et 38), il voulut l'envelopper d'une enceinte à +l'apparence militaire, en souvenir de ses victoires syriennes. Un +avant-mur en pierre, crénelé, haut de 4 mètres en moyenne, court le long +du flanc est; la porte est pratiquée an milieu, sous la protection d'un +gros bastion quadrangulaire. Elle était large de 1 mètre, et flanquée de +deux petits corps de garde oblongs, dont les terrasses s'élèvent +d'environ 1m,50 au-dessus du rempart. Dès qu'on l'a franchie, on se +trouve devant un véritable _Migdol_: deux corps de logis, embrassant une +cour qui va se rétrécissant par ressauts, et réunis par un bâtiment à +deux étages, percé d'une porte longue. Les faces orientales des tours +sont assises sur un soubassement incliné en talus, haut de 5 mètres +environ. Il était à deux fins: d'abord il augmentait la force de +résistance du mur à l'endroit où on pouvait le saper, ensuite les +projectiles qu'on jetait d'en haut, ricochant avec force sur +l'inclinaison du plan, tenaient l'assaillant à distance. La hauteur +totale est de 22 mètres, et la largeur de 25 mètres sur le devant; les +portions situées sur le derrière, à droite et à gauche de la porte, ont +été détruites dès l'antiquité. Les détails de l'ornementation sont +adaptés au caractère moitié religieux, moitié triomphal de l'édifice; il +n'est pas probable que les forteresses réelles fussent décorées de +consoles et de bas-reliefs analogues à ceux qu'on voit sur les côtés de +la place d'armes. Tel qu'il est, le _pavillon_ de Médinét-Habou est un +exemple unique des perfectionnements que les Pharaons conquérants +avaient apportés à l'architecture militaire. + +[Illustration: Fig. 34] +[Illustration: Fig. 35--La ville de Dapour.] +[Illustration: Fig. 36] +[Illustration: Fig. 37--Plan du pavillon de Médinét-Habou.] +[Illustration: Fig. 38] + +Passé le règne de Ramsès III, les documents nous font presque +entièrement défaut. Vers la fin du XIe siècle avant notre ère, les +grands prêtres d'Ammon réparèrent les murs de Thèbes, de Gébéléïn et +d'El-Hibéh en face de Feshn. Le morcellement du pays sous les +successeurs de Sheshonq obligea les princes des nomes à augmenter le +nombre des places fortes; la campagne de Piónkhi, sur les bords du Nil, +est une suite de sièges heureux. Rien, toutefois, ne nous autorise à +penser que l'art de la fortification ait fait alors des progrès +sensibles: quand les Pharaons grecs se substituèrent aux indigènes, ils +le trouvèrent probablement tel que l'avaient constitué les ingénieurs de +la XIXe et de la XXe dynastie. + + +3.--LES TRAVAUX D'UTILITÉ PUBLIQUE. + + +Un réseau permanent de routes est inutile dans un pays comme l'Égypte; +le Nil y est le chemin naturel du commerce, et des sentiers courant +entre les champs suffisent à la circulation des hommes, à la menée des +bestiaux, au transport des denrées de village à village. Des bacs +payants pour passer d'une rive à l'autre du fleuve, des gués partout où +le peu de profondeur des eaux le permettait, des levées de terre jetées +à demeure en travers des canaux, complétaient le système. Les ponts +étaient rares; on n'en connaît jusqu'à présent qu'un seul sur le +territoire égyptien, encore ne sait-on s'il était long ou court, en +pierre ou en bois, supporté d'arches ou lancé d'une volée. Il +franchissait, sous les murs mêmes de Zarou, le canal qui séparait le +front oriental du Delta des régions désertes de l'Arabie Pétrée; une +enceinte fortifiée en couvrait le débouché du côté de l'Asie (Fig.39). +L'entretien des voies de communication, qui coûte si cher aux peuples +modernes, entrait donc pour une très petite part dans la dépense des +Pharaons; trois grands services restaient seuls à leur charge, celui des +entrepôts, celui des irrigations, celui des mines et carrières. + +[Illustration: Fig. 39] + +Les impôts étaient perçus et les traitements des fonctionnaires payés en +nature. On distribuait chaque mois aux ouvriers du blé, de l'huile et du +vin, de quoi nourrir leur famille, et, du haut en has de l'échelle +hiérarchique, chacun recevait en échange de son travail des bestiaux, +des étoffes, des objets manufacturés, certaines quantités de cuivre ou +de métaux précieux. Les employés du fisc devaient donc avoir à leur +disposition de vastes magasins où serrer les parties rentrées de +l'impôt. Chaque catégorie avait son quartier distinct, clos de murs et +fourni de gardiens vigilants, larges étables pour les bêtes, celliers où +les amphores étaient empilées en couches régulières ou pendues en ligne +le long des murs, avec la date de la récolte écrite sur la panse +(Fig.40), greniers en forme de four, où le grain était versé par une +lucarne pratiquée dans le haut et sortait par une trappe ménagée près du +sol (Fig.41). A Toukou, la Pithom de M. Naville, ce sont des chambres +rectangulaires (Fig.42), de taille différente, jadis parquetées et sans +communication l'une avec l'autre: le blé, introduit par le toit, +suivait, pour ressortir, le chemin qu'il avait pris pour entrer. Au +Ramesséum de Thèbes, des milliers d'ostraca et de tampons de jarres +ramassés sur les lieux prouvent que les ruines en briques situées +immédiatement derrière le temple renfermaient les celliers du dieu; les +chambres sont de longs couloirs voûtés, accolés l'un à l'autre et +surmontés autrefois d'une plate-forme unie (Fig.43). Philae, Ombos, +Daphnae, la plupart des villes frontières du Delta possèdent des +entrepôts de ce genre, et l'on en découvrira bien d'autres le jour où +l'on s'avisera de les chercher sérieusement. + +[Illustration: Fig. 40] +[Illustration: Fig. 41] +[Illustration: Fig. 42] +[Illustration: Fig. 43] + + +Le régime des eaux ne s'est pas modifié sensiblement depuis l'antiquité. +Quelques canaux ont été creusés, un plus grand nombre se sont bouchés +par la négligence des maîtres du pays; mais les tracés et les méthodes +de percement sont demeurés les mêmes. Elles n'exigent point de travaux +d'art considérables. Partout où j'ai pu étudier les vestiges de canaux +anciens, je n'ai relevé aucune trace de maçonnerie aux prises d'eau ou +sur les points faibles du parcours. Ce sont de simples fossés à pic, +larges de 6 à 20 mètres; les terres extraites pendant l'opération +étaient rejetées à droite et à gauche, et formaient, au-dessus de la +berge, des talus irréguliers de 2 à 4 mètres de haut. Ils marchent en +ligne droite, mais sans obstination; le moindre mouvement de terrain les +décide à dévier et à décrire des courbes immenses. Des digues, tirées +capricieusement de la montagne au Nil, les coupent d'espace en espace et +divisent la vallée en bassins, ou l'eau séjourne pendant les mois +d'inondation. Elles sont d'ordinaire en terre, quelquefois en briques +cuites, comme dans la province de Girgéh, très rarement en pierre de +taille, comme cette digue de Koshéish que Mini construisit au début des +temps, afin de détourner à l'orient la branche principale du Nil, et +d'assainir l'emplacement où il fonda Memphis. Le réseau avait son +origine près du Gebel-Silsiléh, et courait jusqu'à la mer sans s'écarter +du fleuve, si ce n'est une fois près de Béni-Souef, pour jeter un de ses +bras dans la direction du Fayoum. Il franchissait la montagne près +d'Illahoun, par une gorge étroite et sinueuse, approfondie peut-être à +main d'homme, et se ramifiant en patte d'oie; les eaux, après avoir +arrosé le canton, s'écoulaient, les plus proches dans le Nil, par la +route même qui les avait amenées; les autres, dans plusieurs lacs sans +issue, dont le plus grand s'appelle aujourd'hui Birkét-Qéroun. S'il +fallait en croire Hérodote, les choses ne se seraient point passées +aussi simplement. Le roi Moeris aurait voulu établir au Fayoum un +réservoir destiné à corriger les irrégularités de l'inondation; on +l'appelait, d'après lui, le lac Moeris. La crue était-elle insuffisante? +L'eau, emmagasinée dans ce bassin, puis relâchée au fur et à mesure que +le besoin s'en faisait sentir, maintenait le niveau à hauteur convenable +sur toute la moyenne Egypte et sur les régions occidentales du Delta. +L'année d'après, si la crue s'annonçait trop forte, le Moeris en +recevait le surplus et le gardait jusqu'au moment où le fleuve +commençait à baisser. Deux pyramides, couronnées chacune d'un colosse +assis, représentant le roi fondateur et sa femme, se dressaient au +milieu du lac. Voilà le récit d'Hérodote: il a singulièrement embarrassé +les ingénieurs et les géographes. Comment en effet trouver dans le +Fayoum un emplacement convenable pour un bassin qui n'avait pas moins de +quatre-vingt-dix milles de pourtour? La théorie la plus accréditée de +nos jours est celle de Linant, d'après laquelle le Moeris aurait occupé +une dépression de terrain le long de la chaîne libyque, entre Illahoun +et Médinéh; mais les explorations les plus récentes ont montré que les +digues assignées pour limites à ce prétendu réservoir sont modernes et +n'ont peut-être pas deux siècles de durée. Je ne crois plus à +l'existence du Moeris. Si Hérodote a jamais visité le Fayoum, cela a dû +être pendant l'été, au temps du haut Nil, quand le pays entier offre +l'aspect d'une véritable mer. Il a pris pour la berge d'un lac permanent +les levées qui divisent les bassins et font communiquer les villes entre +elles. Son récit, répété par les écrivains anciens, a été accepté par +nos contemporains, et l'Egypte, qui n'en pouvait mais, a été gratifiée +après coup d'une oeuvre gigantesque, dont l'exécution aurait été le +vrai titre de gloire de ses ingénieurs, si elle avait jamais existé. Les +seuls travaux qu'ils aient entrepris en ce genre ont de moindres +prétentions; ce sont des barrages en pierre élevés à l'entrée de +plusieurs des Ouadys qui descendent des montagnes jusque dans la vallée. +L'un des plus importants a été signalé en 1885 par le docteur +Schweinfurth, à sept kilomètres au sud-est des bains d'Hélouan, au +débouché de l'Ouady Guerraouî (Fig.44). + +[Illustration: Fig. 44] + +Il servait à deux fins, d'abord à emmagasiner de l'eau pour les ouvriers +qui exploitaient les carrières d'albâtre cristallin d'où sont sortis les +blocs les plus grands des pyramides de Gizéh, puis à retenir les +torrents qui se forment parfois dans le désert à la suite des pluies de +l'hiver et du printemps. Le ravin qu'il fermait a soixante-six mètres de +large et douze ou quinze, mètres de hauteur moyenne. Trois couches +successives d'une épaisseur totale de quarante-cinq mètres avaient été +jugées suffisantes: en aval, une masse d'argile et de débris tirés des +berges (A), puis un amas de gros blocs calcaires, enfin un mur de pierre +de taille, dont les assises, disposées en retraite l'une sur l'autre, +simulaient une sorte d'escalier monumental (B). Trente-deux degrés +subsistent encore, sur trente-cinq qu'il y avait primitivement, et un +quart environ du barrage s'est maintenu dans le voisinage de chacune des +berges; le torrent a balayé la partie du milieu (Fig.45). Une digue +analogue avait transformé le fond de l'Ouady Gennéh en un petit lac ou +les mineurs du Sinaï venaient s'approvisionner d'eau. La plupart des +localités d'où l'Égypte tirait ses métaux et ses pierres de choix +étaient d'accès malaisé et n'auraient été d'aucun profit, si on n'avait +eu soin d'en faciliter les avenues et d'en rendre le séjour moins +insupportable par des travaux de ce genre. Pour aller chercher le +diorite et le granit gris de l'Ouady Hammamât, les Pharaons avaient +jalonné la route de citernes taillées dans le roc. Quelques maigres +sources, captées habilement et recueillies dans des réservoirs, avaient +permis d'établir des villages entiers d'ouvriers aux carrières et aux +mines d'or ou d'émeraude des bords de la mer Rouge; des centaines +d'engagés volontaires, d'esclaves ou de criminels condamnés par les +tribunaux y vivaient misérablement, sous le bâton d'une dizaine de chefs +de corvée, et sous la surveillance brutale d'une compagnie de soldats +mercenaires, libyens ou nègres. La moindre révolution en Egypte, une +guerre malheureuse, un changement de règne troublé, compromettait +l'existence factice de ces établissements: les ouvriers désertaient, les +Bédouins harcelaient la colonie, les garde-chiourme s'impatientaient et +rentraient dans la vallée du Nil, et l'exploitation cessait de se faire +régulièrement. Aussi, les pierres de choix qu'on ne trouvait qu'au +désert, le diorite, le basalte, le granit noir, le porphyre, les brèches +vertes ou jaunes, n'étaient-elles pas d'usage fréquent en architecture; +comme il fallait mettre sur pied, pour les avoir, de véritables +expéditions de soldats et d'ouvriers, on les réservait aux sarcophages +et aux statues de prix. Les carrières de calcaire, de grès, d'albâtre, +de granit rose, qui ont fourni les matériaux des temples et des +monuments funéraires, étaient toutes dans la vallée et d'abord facile. +Quand la veine qu'on avait résolu d'attaquer courait dans une des +couches basses de la montagne, on y creusait des couloirs et des +chambres qui s'enfoncent parfois assez loin. Des piliers carrés, ménagés +d'espace en espace, soutenaient le plafond, et des stèles, gravées aux +endroits les plus apparents, apprenaient à la postérité le nom du roi et +des ingénieurs qui avaient commencé ou repris les travaux. Plusieurs de +ces carrières épuisées ou abandonnées ont été transformées en chapelles; +ainsi le Spéos-Artemidos, que Thoutmos III et Séti Ier consacrèrent à la +déesse locale Pakhit. Les plus importantes de celles qui donnaient le +calcaire sont à Tourah et à Massarah, presque en face de Memphis. La +pierre en était très recherchée des sculpteurs et des architectes; elle +se prête merveilleusement à toutes les délicatesses du ciseau, durcit à +l'air et se revêt d'une patine dont les tons crémeux reposent l'oeil. +Les gisements de grès les plus vastes étaient à Silsilis (Fig.46), et +on les exploitait à ciel ouvert. Ils offrent des escarpements de quinze +à seize mètres, quelquefois dressés à pic dans toute leur hauteur, +quelquefois divisés en étages où l'on arrive au moyen d'escaliers à +peine assez larges pour un seul homme. Les parois en sont couvertes de +stries parallèles, tantôt horizontales, tantôt inclinées alternativement +de gauche à droite ou de droite à gauche, de manière à former des lignes +de chevrons très obtus, et serrées, comme en un cadre rectangulaire, +entre des rainures larges de trois ou quatre centimètres, longues de +deux ou même de trois mètres; ce sont les cicatrices de l'outil antique, +et elles nous montrent comment les Égyptiens s'y prenaient pour détacher +les blocs. On les dessinait sur place à l'encre rouge, quelquefois en la +forme qu'ils devaient avoir dans l'édifice projeté; les membres de la +commission d'Égypte copièrent dans les carrières du Gebel Abou-Fôdah les +épures et la mise au carreau de plusieurs chapiteaux, un lotiforme, les +autres à tête d'Hathor (Fig.47). Ce premier travail achevé, on séparait +les faces verticales à l'aide d'un long ciseau en fer qu'on enfonçait +perpendiculairement ou obliquement à grands coups de maillet; pour +détacher les faces horizontales, on se servait uniquement de coins en +bois ou en bronze, disposés dans le sens des couches de la montagne. Les +blocs recevaient souvent une première façon sur le lit; on voit à Syène +un obélisque de granit, à Tehnéh des fûts de colonne à demi dégagés. Le +transport s'opérait de diverses manières. A Syène, à Silsilis, au Gebel +Sheikh Haridi, au Gebel Abou-Fôdah, les carrières sont baignées +littéralement par les flots du Nil et la pierre descend presque +directement de sa place aux chalands. A Kasr-es-Sayad, à Tourah, dans +les localités éloignées de la rive, des canaux creusés exprès amenaient +les barques jusqu'au pied de la montagne. Où l'on devait renoncer au +transport par eau, la pierre était chargée sur des traîneaux tirés par +des boeufs (Fig.48), ou cheminait jusqu'à destination à bras d'homme et +sur des rouleaux. + +[Illustration: Fig. 45] +[Illustration: Fig. 46] +[Illustration: Fig. 47] +[Illustration: Fig. 48] + + +CHAPITRE II + + + +L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE + + +La brique fait presque tous les frais de l'architecture civile et +militaire; elle ne joue qu'un rôle secondaire dans l'architecture +religieuse. Les Pharaons avaient l'ambition d'élever aux dieux des +demeures éternelles, et la pierre seule leur paraissait assez durable +pour résister aux attaques des hommes et du temps. + + +1.--MATÉRIAUX ET ÉLÉMENTS DE LA CONSTRUCTION. + + +C'est un préjugé de croire que les Egyptiens ne mettaient en oeuvre que +des blocs de dimensions considérables. La grosseur de leurs matériaux +variait beaucoup selon l'usage auquel ils les destinaient. Les +architraves, les fûts de colonnes, les linteaux et les montants de porte +atteignaient quelquefois des dimensions considérables. Les architraves +les plus longues que l'on connaisse, celles qui recouvrent l'allée +centrale de la salle hypostyle à Karnak, ont en moyenne 9m,20; elles +représentent chacune une masse de 31 mètres cubes et un poids de 65,000 +kilogrammes environ. D'ordinaire, les blocs ne sont pas beaucoup plus +forts que ceux dont on se sert aujourd'hui en France; la hauteur en est +de 0m,80 à 1m,20, la longueur de 1 mètre à 2m,50, l'épaisseur de 0m,50 à +1m,80. + +Quelques temples sont en une seule sorte de pierre; le plus souvent, les +matériaux d'espèce différente sont juxtaposés à proportions inégales. +Ainsi, le gros oeuvre des temples d'Abydos est un calcaire très fin; les +colonnes, les architraves, les montants et les linteaux des portes, +toutes les parties où l'on craignait que le calcaire n'eût pas une force +de résistance suffisante, sont en grès dans l'édifice de Séti Ier, en +grès, en granit ou en albâtre dans celui de Ramsès II. A Karnak, à +Louxor, à Tanis, à Memphis, on remarque des mélanges analogues; au +Ramesséum et dans quelques temples de Nubie, les colonnes reposent sur +des massifs de briques crues. La pierre à pied d'oeuvre, les ouvriers +la taillaient avec plus ou moins de soin, selon qu'elle devait occuper +telle ou telle position. Quand les murs étaient de médiocre épaisseur, +comme c'est généralement le cas des murs de refend, on la parait +exactement sur toutes les faces. Lorsqu'ils étaient épais, les blocs du +noyau étaient dégrossis de manière à rappeler le plus possible la forme +cubique et à s'empiler les uns sur les autres sans trop de difficulté, +sauf à combler les vides avec des éclats plus petits, du caillou, du +ciment; on coupait ceux du parement avec soin sur la face destinée à +être vue, on dressait les joints aux deux tiers ou aux trois quarts de +la longueur, et on piquait simplement le reste de la queue. Les pièces +les plus fortes étaient réservées aux parties basses des édifices, et +cette précaution était d'autant plus nécessaire que les architectes +d'époque pharaonique ne descendaient pas les fondations des temples +beaucoup plus qu'ils ne faisaient celles des maisons. A Karnak, elles ne +s'enfoncent guère qu'à 2 ou 3 mètres; à Louxor, dans la partie qui borde +le fleuve, trois assises d'environ 0m,80 de haut chacune forment un +patin gigantesque sur lequel reposent les murs; au Ramesséum, la couche +de briques sèches sur laquelle pose la colonnade ne paraît pas avoir +plus de 2 mètres; ce sont là des profondeurs insignifiantes, mais +l'expérience des siècles a prouvé qu'elles suffisaient. L'humus compact +et dur qui compose partout le sol de la vallée subit chaque année, au +moment du retrait des eaux, une contraction qui le rend à peu près +incompressible; le poids des maçonneries, augmentant graduellement au +cours de la construction, lui fait bientôt atteindre le maximum de +tassement et achève d'assurer à l'édifice une assiette solide. Partout +où j'ai mis au jour le pied des murs, j'ai constaté qu'ils n'avaient pas +bougé. + +Le système de construction des anciens Égyptiens ressemble par bien des +points à celui des Grecs. Les pierres y sont souvent posées à joint vif, +sans lien d'aucune sorte, et le maçon se fie au poids propre des +matériaux pour les tenir en place. Parfois elles sont attachées par des +crampons en métal, ou, comme dans le temple de Séti Ier à Abydos, par +des queues d'aronde en bois de sycomore au cartouche du roi fondateur. +D'ordinaire, elles sont comme soudées les unes aux autres par des +couches de mortier plus ou moins épaisses. Tous les mortiers dont j'ai +recueilli les échantillons sont jusqu'à présent de trois sortes: les +uns, blancs et réduits aisément en poudre impalpable, ne contiennent que +de la chaux; les autres, gris et rudes au toucher, sont mêlés de chaux +et de sable; les autres doivent leur aspect rougeâtre à la poudre de +brique pilée dont ils sont pénétrés. Grâce à l'emploi judicieux de ces +procédés divers, les Égyptiens ont su, quand ils le voulaient, +appareiller aussi bien que les Grecs des assises régulières, à blocs +égaux, à joints verticaux symétriquement alternés; s'ils ne l'ont pas +toujours fait, cela tient surtout à l'imperfection des moyens mécaniques +dont ils disposaient. Les murs d'enceinte, les murs de refend, ceux des +façades secondaires étaient perpendiculaires au sol; on se servait pour +élever les matériaux d'une chèvre grossière plantée sur la crête. Les +murs des pylônes, ceux des façades principales, parfois même ceux des +façades secondaires étaient en talus, selon des pentes variables au gré +de l'architecte; on établissait pour les construire des plans inclinés, +dont les rampes s'allongeaient à mesure que montait le monument. Les +deux méthodes étaient également dangereuses; si soigneusement qu'on +enveloppât les blocs, ils couraient le risque de perdre en chemin leurs +arêtes et leurs angles, ou même de se briser en éclats. Il fallait +presque toujours les retoucher, et le désir d'avoir le moins de déchet +possible portait l'ouvrier à leur prêter des coupes anormales (Fig.49). +On retaillait en biseau une des faces latérales, et le joint, au lieu +d'être vertical, s'inclinait sur le lit. Si la pierre n'avait plus la +hauteur ou la largeur voulue, on rachetait la différence au moyen d'une +dalle complémentaire. Parfois même, on laissait subsister une saillie, +qui s'emboîtait, pour ainsi dire, dans un creux correspondant, ménagé à +l'assise supérieure ou inférieure. Ce qui n'était d'abord qu'accident +devenait bientôt négligence. Les maçons, qui avaient hissé par +inadvertance un bloc trop gros, ne se souciaient pas de le redescendre, +et se tiraient d'affaire avec l'un des expédients dont je viens de +parler. L'architecte ne surveillait pas assez attentivement la taille et +la pose des pierres. Il souffrait que les assises n'eussent pas toutes +la même hauteur, et que les joints verticaux de deux ou trois d'entre +elles fussent dans un même prolongement. Le gros oeuvre achevé, on +ravalait la pierre, on reprenait les joints, on les noyait sous une +couche de ciment ou de stuc, coloré à la teinte de l'ensemble, et qui +dissimulait les fautes du premier travail. Les murs ne se terminent +presque jamais en arête vive. Ils sont comme cernés d'un tore autour +duquel court un ruban sculpté, et couronnés soit de la gorge évasée que +surmonte une bande plate (Fig.50), soit, comme à Semnéh, d'une corniche +carrée, soit, comme à Médinét-Habou, d'une ligne de créneaux. Ainsi +encadrés, on dirait autant de panneaux unis, levés chacun sur un seul +bloc, sans saillies et presque sans ouvertures. Les fenêtres, toujours +très rares, ne sont que de simples soupiraux, destinés à éclairer des +escaliers comme au second pylône d'Harmhabi, à Karnak, ou à recevoir des +pièces de charpente décorative les jours de fête. Les portes ne +présentent que peu de relief sur le corps de l'édifice (Fig.51), sauf +le cas où le linteau est surhaussé de la gorge et de la plate-bande. +Seul, le pavillon de Médinét-Habou possède des fenêtres réelles; mais il +était construit sur le plan d'une forteresse et ne doit être rangé qu'à +titre d'exception parmi les monuments religieux. + +[Illustration: Fig. 49] +[Illustration: Fig. 50] +[Illustration: Fig. 51] + +Le sol des cours et des salles était revêtu de dalles rectangulaires +assez régulièrement ajustées, sauf dans l'intervalle des colonnes où, +désespérant de raccorder à l'ensemble les lignes courbes de la base, les +architectes ont accumulé des fragments de petite dimension sans ordre ni +méthode (Fig.52). Au contraire de ce qu'ils pratiquaient pour les +maisons, ils n'ont presque jamais employé la voûte dans les temples. On +ne la rencontre guère qu'à Déir-el-Baharî et dans les sept sanctuaires +parallèles d'Abydos, encore est-elle obtenue par encorbellement. La +courbe en est dessinée dans trois ou quatre assises horizontales, +placées en porte à faux l'une au-dessus de l'autre, puis évidées au +ciseau, suivant une ligne continue (Fig.53). La couverture ordinaire +consiste en dalles plates juxtaposées. Quand les vides entre les murs ne +sont pas trop considérables, elle les franchit d'une seule volée; sinon, +on l'étayait de supports d'autant plus multipliés que l'espace à couvrir +est plus étendu. Ils étaient alors reliés par d'immenses poutres en +pierre, les architraves, sur lesquelles s'appuient les dalles dont le +toit se compose. + +[Illustration: Fig. 52] +[Illustration: Fig. 53] + +Les supports sont de deux types différents: le pilier et la colonne. On +en connaît d'un seul bloc. Les piliers du temple du Sphinx, les plus +anciens qui aient été découverts jusqu'à présent, ont 5 mètres de +hauteur sur 1m,40 de côté. Des colonnes en granit rose, éparses au +milieu des ruines d'Alexandrie, de Bubaste, de Memphis, et qui remontent +aux règnes d'Harmhabi et de Ramsès II, mesurent 6 et 8 mètres d'une même +venue. Ce n'est là qu'une exception. Colonnes et piliers sont bâtis en +assises souvent inégales et irrégulières, comme celles des murailles +environnantes. Les grandes colonnes de Louxor ne sont pleines qu'au +tiers du diamètre: elles ont un noyau de ciment jaunâtre, qui n'a plus +de consistance et tombe en poudre sous les doigts. Le chapiteau de la +colonne de Taharqou, à Karnak, contient trois assises hautes chacune +d'environ 0m,123. La dernière, la plus saillante, se compose de +vingt-six pierres, dont les joints verticaux tendent au centre, et qui +ne sont maintenues en place que par le poids du dé superposé. Les mêmes +négligences que nous avons signalées dans l'appareil des murs, on les +retrouve toutes dans celui des colonnes. + +Le pilier quadrangulaire, à côtés parallèles ou légèrement inclinés, le +plus souvent sans base ni chapiteau, est fréquent dans les tombes de +l'ancien Empire. Il apparaît encore à Médinét-Habou, dans le temple de +Thoutmos III, ou à Karnak, dans ce qu'on appelle le promenoir. Les faces +en sont souvent habillées de tableaux peints ou de légendes, et la face +extérieure reçoit un motif spécial de décoration: des tiges de lotus ou +de papyrus en saillie, sur les piliers-stèles de Karnak, une tête +d'Hathor coiffée du sistre, au petit spéos d'Ibsamboul (Fig.54), une +figure debout, Osiris dans la première cour de Médinét-Habou, Bîsou à +Dendérah et au Gebel-Barkal. A Karnak, dans l'édifice construit +probablement par Harmhabi avec les débris d'un sanctuaire d'Amenhotpou +II, le pilier est surmonté d'une gorge qu'un mince abaque séparé de +l'architrave (Fig.55). Abattant les quatre angles, on le transforme en +un prisme octogonal; puis, abattant les huit angles nouveaux, en un +prisme à seize pans. C'est le type de certains piliers des tombeaux +d'Assouân et de Beni-Hassan; du promenoir de Thoutmos III, à Karnak +(Fig.56), et des chapelles de Déir-el-Baharî. A côté de ces formes +régulièrement déduites on en remarque dont la dérivation est +irrégulière, à six pans, à douze, à quinze, à vingt, ou qui aboutissent +presque au cercle parfait. Les piliers du portique d'Osiris à Abydos +sont au terme de la série; le corps en offre une section curviligne +à peine interrompue par une bande lisse aux deux extrémités d'un même +diamètre. Le plus souvent les pans se creusent légèrement en cannelures; +parfois, comme à Kalabshéh, les cannelures sont divisées en quatre +groupes de cinq par autant de bandes (Fig.57). Le pilier polygonal a +toujours un socle large et bas, arrondi en disque. A El-Kab, il porte +une tête d'Hathor appliquée à la face antérieure (Fig.58). Presque +partout ailleurs, il est surmonté d'un simple tailloir carré qui le +réunit à l'architrave. Ainsi constitué, il présente un air de famille +avec la colonne dorique, et l'on comprend que Jomard et Champollion ont +pu lui donner, dans l'enthousiasme de la découverte, le nom peu justifié +de _dorique primitif_. + +[Illustration: Fig. 54] +[Illustration: Fig. 55] +[Illustration: Fig. 56] +[Illustration: Fig. 57] +[Illustration: Fig. 58] + +La colonne ne repose pas immédiatement sur le sol. Elle est toujours +pourvue d'un socle analogue à celui du pilier polygonal, au profil +tantôt droit, tantôt légèrement arrondi, nu ou sans autre ornement +qu'une ligne d'hiéroglyphes. Les formes principales se ramènent à trois +types: 1° la colonne à chapiteau en campane; 2° la colonne à chapiteau +en bouton de lotus; 3° la colonne hathorique. + +1° _Colonne à chapiteau campaniforme_.--D'ordinaire, le fût est lisse ou +simplement gravé d'écriture et de bas-reliefs. Quelquefois pourtant, +ainsi à Médamout, il est composé de six grandes et de six petites +colonnettes alternées. Aux temps pharaoniques, il s'arrondit, par le +bas, en bulbe décoré de triangles curvilignes enchevêtrés, simulant de +larges feuilles; la courbe est alors calculée de telle sorte que le +diamètre inférieur soit sensiblement égal au diamètre supérieur. A +l'époque ptolémaïque, le bulbe disparaît souvent, probablement sous +l'influence des idées grecques: les colonnes qui bordent la première +cour du temple d'Edfou s'enlèvent d'aplomb sur leur socle. Le fût subit +toujours une diminution de la base au sommet. Il se termine par trois ou +cinq plates-bandes superposées. A Médamout, où il est fasciculé, +l'architecte a pensé sans doute qu'une seule attache au sommet +paraîtrait insuffisante à maintenir les douze colonnettes, et il a +indiqué deux autres anneaux de plates-bandes à intervalles réguliers. Le +chapiteau, évasé en forme de cloche, est garni à la naissance d'une +rangée de feuilles, semblables à celles de la base, et sur lesquelles +s'implantent des tiges de lotus et de papyrus en fleurs et en boutons. +La hauteur et la saillie sur le nu de la colonne varient au gré de +l'architecte. A Louxor, les campanes ont 3m,50 de diamètre à la gorge, +5m,50 à la partie supérieure, et une hauteur de 3m,50; à Karnak, dans la +salle hypostyle, la hauteur est de 3m,75 et le plus grand diamètre de +21 pieds. Un de cubique surmonte le tout. Il est assez peu élevé et +presque entièrement masqué par la courbure du chapiteau; rarement, comme +au petit temple de Dendérah, il s'élève et reçoit sur chaque face une +figure du dieu Bîsou (Fig.59). + +[Illustration: Fig. 59] + +La colonne à chapiteau campaniforme (Fig.60) se rencontre de préférence +dans la travée centrale des salles hypostyles, à Karnak, au Ramesséum, à +Louxor; mais elle n'est pas restreinte à cet emploi, et on la voit dans +les portiques, à Médinét-Habou, à Edfou, à Philae. Le promenoir de +Thoutmos III, à Karnak, en renferme une variété des plus curieuses +(Fig.61): la campane est retournée, et la partie amincie du fût +s'enfonce dans le socle, tandis que la partie la plus large se soude à +l'évasement du chapiteau. Cet arrangement disgracieux n'eut pas de +succès; on n'en trouve aucune trace hors du promenoir. D'autres +innovations furent plus heureuses, celles surtout qui permirent aux +artistes de grouper autour de la campane des éléments empruntés à la +flore du pays. C'est d'abord, à Soleb, à Sesébî, à Bubaste, à Memphis, +une bordure de palmes plantées droites sur les bandes plates et dont la +tête se courbe sous le poids de l'abaque (Fig.62). Plus tard, aux +approches de l'époque ptolémaïque, des régimes de dattes (Fig.63) et +des lotus entr'ouverts vinrent s'ajouter aux branches de palmier. Sous +les Ptolémées et sous les Césars, le chapiteau finit par devenir une +véritable corbeille de fleurs et de feuilles étalées régulièrement et +peintes des couleurs les plus vives (Fig.64). A Edfou, à Ombos, à +Philae, on dirait que le constructeur s'est juré de ne pas répéter deux +fois une même coupe de chapiteau d'un même côté du portique. + +[Illustration: Fig. 60] +[Illustration: Fig. 61] +[Illustration: Fig. 62] +[Illustration: Fig. 63] +[Illustration: Fig. 64] + +2° _Colonne à chapiteau lotiforme_.--Elle représentait peut-être à +l'origine un faisceau de tiges de lotus dont les boutons, serrés au cou +par un lien, se réunissent en bouquet pour former le chapiteau. La +colonne de Beni-Hassan comporte quatre tiges arrondies (Fig.65). Celles +du labyrinthe, celles du promenoir de Thoutmos III, celles de Médamout +en ont huit qui présentent à la surface une arête saillante (Fig.66). +Le pied est bulbeux et paré de feuilles triangulaires. La gorge est +entourée de trois ou de cinq anneaux. Une moulure, composée de trois +bandes verticales accolées, descend du dernier de ces anneaux dans +l'intervalle de deux tiges; c'est comme une frange qui garnit le haut de +la colonne. Une surface aussi accidentée ne prêtait guère à la +décoration hiéroglyphique; aussi en arriva-t-on progressivement à +supprimer toutes les saillies et à lisser le pourtour du fût. Dans la +salle hypostyle de Gournah, il est divisé en trois segments: celui du +milieu est uni et chargé de sculptures, celui du haut et celui du bas +sont encore fasciculés. Au temple de Khonsou, dans les bas côtés de la +salle hypostyle de Karnak, sous le portique de Médinét-Habou, le fût est +entièrement lisse; seulement la frange subsiste sous les anneaux, et une +arête légère ménagée de trois en trois bandes rappelle l'existence des +tiges (Fig.67). Le chapiteau se dégrade de la même manière. A +Beni-Hassan, il est fasciculé nettement dans toute sa hauteur. Au +promenoir de Thoutmos III, à Louxor, à Médamout, un cercle de petites +feuilles pointues et de cannelures règne autour de la base et amoindrit +l'effet: ce n'est plus guère qu'un cône tronqué et côtelé. Dans la salle +hypostyle de Karnak, à Abydos, au Ramesséum, à Médinét-Habou, des +ornements de nature diverse, feuilles triangulaires, légendes +hiéroglyphiques, bandes de cartouches flanqués d'uraeus, remplacent les +côtes et se partagent l'espace conquis. L'abaque ne se dissimule pas +comme dans la colonne campaniforme: il déborde hardiment et reçoit la +légende du roi fondateur. + +[Illustration: Fig. 65] +[Illustration: Fig. 66] +[Illustration: Fig. 67--Colonne des bas côtés de la salle hypostyle +à Karnak.] + +3º _La colonne hathorique_.--On en a des exemples aux temps anciens, +dans le temple de Déir-el-Baharî; mais c'est par les monuments d'époque +ptolémaïque, par Contra-Latopolis, par Philae, par Dendérah surtout, +qu'on la connaît le mieux. Le fût et la base ne présentent aucun +caractère spécial: c'est le fût et la base de la colonne campaniforme. +Le chapiteau a deux étages. Au plus bas, un bloc carré, sur chaque face +duquel une tête de femme, à oreilles pointues de génisse, se détache, en +haut relief; la coiffure, maintenue sur le front par trois bandelettes +verticales, passe derrière les oreilles et tombe le long du cou. Chaque +tête porte une corniche cannelée, sur laquelle s'élève un naos encadré +entre deux volutes; un mince dé carré couronne le tout (Fig.68). La +colonne a donc pour chapiteau quatre têtes d'Hathor. Aperçue de loin, +elle rappelle immédiatement à l'esprit un des sistres que les +bas-reliefs nous montrent entre les mains des reines et des déesses. +C'est un sistre en effet, mais où les proportions normales des diverses +parties ne sont pas observées: le manche est gigantesque, tandis que la +moitié supérieure de l'instrument est réduite outre mesure. Ce motif +plut tellement qu'on n'hésita pas à le combiner avec des éléments +empruntés à d'autres ordres. Les quatre têtes d'Hathor, mises par-dessus +un chapiteau campaniforme, fournirent le type composite que Nectanébo +employa au pavillon de Philae (Fig.69). Je ne saurais dire que le +mélange soit très satisfaisant: vue en place, la colonne est moins +disgracieuse qu'on ne serait tenté de le croire d'après les gravures. + +[Illustration: Fig. 68] +[Illustration: Fig. 69] + +Les supports ne sont pas soumis à des règles fixes de proportions et +d'agencement. L'architecte pouvait attribuer, si cela lui plaisait, une +hauteur égale à des supports de diamètre très différent, et en dessiner +chacun des éléments à l'échelle qui lui convenait le mieux, sans autre +souci que d'une certaine harmonie générale: les dimensions du chapiteau +n'étaient pas en rapport immuable avec celles du fût, et la hauteur du +fût ne dépendait nullement du diamètre de la colonne. A Karnak, les +colonnes campaniformes de la salle hypostyle ont 3 mètres de haut pour +le chapiteau, un peu moins de 17 pour le fût, 3m,57 de diamètre +inférieur; à Louxor, 3m,50 pour le chapiteau, 15 pour le fût, 3m,45 au +bulbe; au Ramesséum, 11 mètres pour le chapiteau et pour le fût et +2 mètres au bulbe. L'étude des colonnes lotiformes nous amène à des +résultats semblables. A Karnak, sur les bas côtés de la salle hypostyle, +elles ont 3 mètres de haut pour le chapiteau, 10 pour le fût, 2m,08 de +diamètre sur le socle; au Ramesséum, 1m,70 pour le chapiteau, 7m,50 pour +le fût, 1m,78 de diamètre sur le socle. Même irrégularité dans la +disposition des architraves: rien n'en détermine l'élévation que le +caprice du maître ou les nécessités de la construction. Même +irrégularité dans les entre-colonnements: non seulement la largeur en +diffère beaucoup de temple à temple et de chambre à chambre, mais +parfois, comme dans la première cour de Médinét-Habou, ils sont inégaux +pour un même portique. Voilà pour les types employés séparément. Quand +on les associait dans un seul édifice, on ne s'astreignait pas à leur +donner des proportions fixes par rapport l'un à l'autre. + +Dans la salle hypostyle de Karnak les colonnes à campanes soutiennent la +travée la plus haute, et les colonnes en bouton de lotus sont reléguées +aux bas côtés (Fig.70). Il y a des salles du temple de Khonsou, où +c'est la colonne lotiforme qui est la plus élevée, d'autres où c'est la +colonne campaniforme. A Médamout, lotiformes et campaniformes ont +partout la même hauteur dans ce qui subsiste de l'édifice. L'Égypte n'a +jamais eu d'ordres définis comme en a possédé la Grèce. Elle a essayé +toutes les combinaisons auxquelles se prêtaient les éléments de la +colonne, sans jamais en chiffrer aucune avec assez de précision pour +qu'étant donné un des membres, on puisse en déduire, même +approximativement, les dimensions de tous les autres. + +[Illustration: Fig. 70--Coupe de la salle hypostyle de Karnak pour +montrer l'agencement des deux ordres campaniforme et lotiforme.] + + +2.--LE TEMPLE. + + +La plupart des sanctuaires célèbres, Dendérah, Edfou, Abydos, avaient +été fondés avant Minì par les _serviteurs d'Hor_; mais, vieillis ou +ruinés au cours des âges, ils avaient été restaurés, remaniés, +reconstruits l'un après l'autre sur des devis nouveaux. Nul débris ne +nous est resté de l'appareil primitif pour nous montrer ce que +l'architecture égyptienne était à ses commencements. Les temples +funéraires bâtis par les rois de la IVe dynastie ont laissé plus de +traces. Celui de la seconde pyramide, à Gizéh, était assez bien conservé +encore dans les premières années du XVIIIe siècle, pour que de Maillet y +ait vu quatre gros piliers debout. La destruction est à peu près +complète aujourd'hui; mais cette perte a été compensée, vers 1853, par +la découverte d'un temple situé à quarante mètres environ au sud du +Sphinx (Fig.71). La façade ne paraît pas, cachée qu'elle est sous le +sable; l'extérieur seul a été déblayé en partie. Le noyau de la +maçonnerie est en calcaire fin de Tourah. Le revêtement, les piliers, +les architraves, la couverture, étaient en blocs d'albâtre ou de granit +gigantesques. Le plan est des plus simples. Au centre (A), une grande +salle en forme de T, ornée de seize piliers carrés, hauts de cinq +mètres; à l'angle nord-ouest, un couloir étroit, en plan incliné (B) par +lequel on pénètre aujourd'hui dans l'édifice; à l'angle sud-ouest, un +retrait qui contient six niches superposées deux à deux (C). Une galerie +oblongue (D), ouverte à chaque extrémité sur un cabinet rectangulaire +enseveli sous les décombres (E, E), complète cet ensemble. Point de +porte monumentale, point de fenêtre, et le corridor d'entrée était trop +long pour amener la lumière; elle ne pénétrait que par des fentes +obliques ménagées dans la couverture, et dont les traces sont visibles +encore à la crête des murs (e, e), de chaque côté de la pièce +principale. Inscriptions, bas-reliefs, peintures, ce qu'on est habitué à +rencontrer partout en Egypte manque là, et pourtant ces murailles nues +produisent sur le spectateur un effet aussi puissant que les temples les +mieux décorés de Thèbes. L'architecte est arrivé à la grandeur et +presque au sublime rien qu'avec des blocs de granit et d'albâtre +ajustés, par la pureté des lignes et par l'exactitude des proportions. + +[Illustration: Fig. 71] + +Quelques ruines éparses en Nubie, au Fayoum, au Sinaï, ne nous +permettent pas de décider si les temples de la XIIe dynastie méritaient +les éloges que leur prodiguent les inscriptions contemporaines. Ceux des +rois thébains, des Ptolémées, des Césars, subsistent encore, plusieurs +intacts, presque tous faciles à rétablir, le jour où on les aura étudiés +consciencieusement sur le terrain. Rien de plus varié, au premier abord, +que les dispositions qu'ils présentent: quand on les regarde de près, +ils se ramènent aisément au même type. D'abord, le sanctuaire. C'est une +pièce rectangulaire, petite, basse, obscure, inaccessible à d'autres +qu'aux Pharaons ou aux prêtres de service. On n'y trouvait ni statue ni +emblème établis à demeure; mais une barque sainte ou un tabernacle en +bois peint posé sur un piédestal, une niche réservée dans l'épaisseur du +mur ou dans un bloc de pierre isolé, recevaient à certains jours la +figure ou le symbole inanimé du dieu, un animal vivant ou l'image de +l'animal qui lui était consacré. Un temple pouvait ne renfermer que +cette seule pièce et n'en être pas moins un temple, au même titre que +les édifices les plus compliqués; cependant il était rare, au moins dans +les grandes villes, qu'on se contentât d'attribuer aux dieux ce strict +nécessaire. Des chambres destinées au matériel de l'offrande ou du +sacrifice, aux fleurs, aux parfums, aux étoffes, aux vases précieux, se +groupaient autour de la _maison divine_; puis on bâtissait, en avant du +massif compact qu'elles formaient, une ou plusieurs salles à colonnes où +les prêtres et les dévots s'assemblaient, une cour entourée de +portiques, où la foule pénétrait en tout temps, une porte flanquée de +deux tours et précédée de statues ou d'obélisques, une enceinte de +briques, une avenue bordée de sphinx, où les processions manoeuvraient à +l'aise les jours de fête. Rien n'empêchait un Pharaon d'élever une salle +plus somptueuse en avant de celles que ses prédécesseurs avaient +édifiées, et ce qu'il faisait là, d'autres pouvaient le faire après lui. +Des zones successives de chambres et de cours, de pylônes et de +portiques, s'ajoutaient de règne en règne au noyau primitif. La vanité +ou la piété aidant, le temple se développait en tous sens, jusqu'à ce +que l'espace ou la richesse manquât pour l'agrandir encore. + +Les temples les plus simples étaient parfois les plus élégants. C'était +le cas pour ceux qu'Amenhotpou III consacra dans l'île d'Éléphantine, +que les membres de l'expédition française dessinèrent à la fin du siècle +dernier, et que le gouverneur turc d'Assouân détruisit en 1822. Le mieux +conservé, celui du sud (Fig.72), n'avait qu'une seule chambre en grès, +haute de 4m,25, large de 9m,50, longue de 12 mètres. Les murs, droits et +couronnés de la corniche ordinaire, reposaient sur un soubassement creux +en maçonnerie, élevé de 2m,25 au-dessus du sol, et entouré d'un parapet +à hauteur d'appui. Un portique régnait tout autour. Il était composé, +sur chacun des côtés, de sept piliers carrés, sans chapiteau ni base, +sur chacune des façades, de deux colonnes à chapiteau lotiforme. Piliers +et colonnes s'appuyaient directement sur le parapet, sauf à l'est, où un +perron de dix ou douze marches, resserré entre deux murs de même hauteur +que le soubassement, donnait accès à la cella. Les deux colonnes qui +encadraient le haut de l'escalier étaient plus espacées que celles de la +face opposée, et la large baie qu'elles formaient laissait apercevoir +une porte richement décorée. Une seconde porte ouvrait à l'autre +extrémité, sous le portique. Plus tard, à l'époque romaine, on tira +parti de cette ordonnance pour modifier l'aspect du monument. On remplit +les entre-colonnements du fond et on obtint une salle nouvelle, +grossière et sans ornements, mais suffisante aux besoins du culte. Les +temples d'Eléphantine rappellent assez exactement le temple périptère +des Grecs, et cette ressemblance avec une des formes de l'architecture +classique à laquelle nous sommes le plus habitués, explique peut-être +l'admiration sans bornes que les savants français ressentirent à les +voir. Ceux de Méshéïkh, d'El-Kab, de Sharonnah, présentaient une +disposition plus compliquée. Il y a trois pièces à El-Kab (Fig.73), une +salle à quatre colonnes (A), une chambre (B), soutenue par quatre +piliers hathoriques, et dans la muraille du fond, en face de +la porte, une niche (C) à laquelle on montait par quatre marches. Le +modèle le plus complet qui nous soit parvenu de ces oratoires de petite +ville appartient à l'époque ptolémaïque: c'est le temple d'Hathor, à +Déir-el-Médinét (Fig.74). Il est deux fois plus long qu'il n'est large. +Les faces en sont inclinées et nues à l'extérieur, la porte exceptée, +dont le cadre en saillie est chargé de tableaux finement sculptés. +L'intérieur est divisé en trois parties: un portique (B) de deux +colonnes campaniformes, un pronaos (C), auquel on arrive par un escalier +de quatre marches, et qui est séparé du portique par un mur à hauteur +d'homme, tracé entre deux colonnes campaniformes et deux piliers d'antes +à chapiteaux hathoriques; enfin, le sanctuaire (D), flanqué de deux +cellules (E, E) éclairées par des lucarnes carrées, pratiquées dans le +toit. On monte à la terrasse par un escalier (F) fort ingénieusement +relégué dans l'angle sud du portique, et muni d'une jolie fenêtre à +claire-voie. Ce n'est qu'un temple en miniature, mais les membres en +sont si bien proportionnés dans leur petitesse qu'on ne saurait rien +concevoir de plus fin et de plus gracieux. + +[Illustration: Fig. 72] +[Illustration: Fig. 73--Temple d'Amenhotpou III, à El-Kab.] +[Illustration: Fig. 74] + +On n'est point tenté d'en dire autant du temple que les Pharaons de la +XXe dynastie construisirent au sud de Karnak, en l'honneur du dieu +Khonsou (Fig.75); mais si le style n'en est pas irréprochable, le plan +en est si clair qu'on est porté à le prendre pour type du temple +égyptien, de préférence à d'autres monuments plus élégants ou plus +majestueux. Il se résout, à l'analyse, en deux parties séparées par un +mur épais (A, A). Au centre de la plus petite, le Saint des Saints (B), +ouvert aux deux extrémités et entièrement isolé du reste de l'édifice +par un couloir (C) large de 3 mètres; à droite et à gauche, des cabinets +obscurs (D, D); par derrière, une halle à quatre colonnes (E), où +débouchent sept autres pièces (F, F). C'était la maison du dieu. Elle ne +communiquait avec le dehors que par deux portes (G, G), percées dans le +mur méridional (A, A), et qui donnaient sur une salle hypostyle (H) plus +large que longue, divisée en trois nefs. La nef centrale repose sur +quatre colonnes campaniformes de 7 mètres de haut; les latérales ne +renferment chacune que deux colonnes lotiformes de 5m,50; le plafond de +la travée médiale est donc plus élevé de 1m,50 que celui des bas côtés. +On en profita pour régler l'éclairage: l'intervalle entre la terrasse +inférieure et la supérieure fut garni de claires-voies en pierre qui +laissaient filtrer la lumière. La cour (I) était carrée, bordée d'un +portique à deux rangs de colonnes. On y avait accès par quatre poternes +latérales (J, J) et par un portail monumental, pris entre deux tours +quadrangulaires à pans inclinés. Ce pylône (K) mesure 32 mètres de long, +10 de large, 18 de haut. Il ne contient aucune chambre, mais un escalier +étroit, qui monte droit au couronnement de la porte, et de là, au sommet +des tours. Quatre longues cavités prismatiques rayent la façade jusqu'au +tiers de la hauteur, correspondant à autant de trous carrés qui +traversent l'épaisseur de la construction. On y plantait de grands mâts +en bois, formés de poutres entrées l'une sur l'autre, consolidées +d'espace en espace par des espèces d'agrafes et saisies par des +charpentes engagées dans les trous carrés: de longues banderoles de +diverses couleurs flottaient au sommet (Fig.76). Tel était le temple de +Khonsou; telles sont, dans leurs lignes principales, la plupart des +grands monuments d'époque thébaine ou ptolémaïque, Louxor, le Ramesséum, +Médinét-Habou, Philae, Edfou, Dendérah. Même ruinés à demi, l'aspect en +a quelque chose d'étouffé et d'inquiétant. Comme les dieux égyptiens +aimaient à s'envelopper de mystère, le plan est conçu de manière à +ménager insensiblement la transition entre le plein soleil du monde +extérieur et l'obscurité de leur retraite. A l'entrée, ce sont encore de +vastes espaces où l'air et la lumière descendent librement. La salle +hypostyle est déjà noyée dans un demi-jour discret, le sanctuaire est +plus qu'à moitié perdu sous un vague crépuscule, et au fond, dans les +dernières salles, la nuit règne presque complète. L'effet de lointain +que produit à l'oeil cette dégradation successive de la lumière était +augmenté par divers artifices de construction. Toutes les parties ne +sont pas de plain-pied. Le sol se relève à mesure qu'on s'éloigne de +l'entrée (Fig.77), et il faut toujours enjamber quelques marches pour +passer d'un plan à l'autre. La différence de niveau ne dépasse pas 1m,60 +au temple de Khonsou, mais elle se combine avec un mouvement de descente +de la toiture, qui est d'ordinaire accentué vigoureusement. Du pylône au +mur de fond, la hauteur décroît progressivement: le péristyle est plus +élevé que l'hypostyle, celui-ci domine le sanctuaire, la salle à +colonnes et la dernière chambre sont de moins en moins hautes. Les +architectes de l'époque ptolémaïque ont changé certains détails +d'arrangement. Ils ont creusé dans les murs des couloirs secrets et des +cryptes où cacher les trésors du Dieu (Fig.78). Ils ont placé des +chapelles et des reposoirs sur les terrasses. Ils n'ont introduit au +plan primitif que deux modifications importantes. Le sanctuaire avait +jadis deux portes opposées, ils ne lui en ont laissé qu'une. La +colonnade qui garnissait le fond de la cour ou la façade du temple, +quand la cour n'existait pas, est devenue une chambre nouvelle, le +pronaos. Les colonnes de la rangée extérieure subsistent, mais reliées, +jusqu'à mi-hauteur environ, par un mur couronné d'une corniche, qui +forme écran et empêchait la foule d'apercevoir ce qui se passait au +delà (Fig.79). La salle est soutenue par deux, trois ou même quatre +rangs de colonnes, selon la grandeur de l'édifice qui s'étend derrière +elle. Pour le reste, comparez le plan du temple d'Edfou (Fig.80) à +celui du temple de Khonsou, et vous verrez combien peu ils diffèrent +l'un de l'autre. + +[Illustration: Fig. 75] +[Illustration: Fig. 76] +[Illustration: Fig. 77--Le Ramesséum restauré, pour montrer le +relèvement du sol.] +[Illustration: Fig. 78--Les cryptes dans l'épaisseur des murs, +autour du sanctuaire à Dendérah.] +[Illustration: Fig. 79--Le pronaos d'Edfou, vu du haut du pylône +oriental.] +[Illustration: Fig. 80] + +Ainsi conçu, l'édifice suffisait à tous les besoins du culte. Lorsqu'on +voulait l'accroître, on ne s'attaquait pas d'ordinaire au sanctuaire ni +aux chambres qui l'entouraient, mais bien aux parties d'apparat, +hypostyles, cours ou pylônes. Rien n'est plus propre que l'histoire du +grand temple de Karnak à illustrer le procédé des Égyptiens en pareille +circonstance. Osirtasen Ier l'avait fondé, probablement sur le site d'un +temple plus ancien (Fig.81). C'était un édifice de petites dimensions, +construit en calcaire et en grès avec portes en granit: des piliers à +seize pans unis en décoraient l'intérieur. Amenemhat II et III y +travaillèrent, les princes de la XIIIe et de la XIVe dynastie y +consacrèrent des statues et des tables d'offrandes; il était encore +intact au XVIIIe siècle avant notre ère, lorsque Thoutmos Ier, enrichi +par la guerre, résolut de l'agrandir. Il éleva en avant de ce qui +existait déjà deux chambres, précédées d'une cour et flanquées de +chapelles isolées, puis trois pylônes échelonnés l'un derrière l'autre. +Le tout présentait l'aspect d'un vaste rectangle posé debout sur un +autre rectangle allongé en travers. Thoutmos II et Hatshopsitou +couvrirent de bas-reliefs les murs que leur père avait bâtis, mais +n'ajoutèrent rien; seulement, la régente, pour amener ses obélisques +entre deux des pylônes, pratiqua une brèche dans le mur méridional et +abattit seize des colonnes qui se trouvaient en cet endroit. Thoutmos +III reprit d'abord certaines parties qui lui paraissaient sans doute +indignes de son dieu, le double sanctuaire qu'il relit en granit de +Syène, le premier pylône. Il réédifia, à l'est, d'anciennes chambres, +dont la plus importante, celle qui porte le nom de _Promenoir_, servait +de station et de reposoir lors des processions, enveloppa l'ensemble +d'un mur de pierre, creusa le lac sur lequel on lançait les barques +sacrées les jours de fête; puis, changeant brusquement de direction, il +érigea deux pylônes tournés vers le sud. Il rompit de la sorte la juste +proportion qui avait existé jusqu'alors entre le corps et la façade: +l'enceinte extérieure devint trop large pour les premiers pylônes et ne +se raccorda plus exactement au dernier. Amenhotpou III corrigea ce +défaut: il éleva un sixième pylône plus massif, partant, plus propre à +servir de façade. Le temple en fût resté là, qu'il surpassait déjà tout +ce qu'on avait entrepris jusqu'alors de plus audacieux; les Pharaons de +la XIXe dynastie réussirent à faire mieux encore. Ils ne construisirent +qu'une salle hypostyle (Fig.82) et qu'un pylône, mais l'hypostyle a +50 mètres de long sur 100 de large. Au milieu, une avenue de douze +colonnes à chapiteau campaniforme, les plus hautes qu'on ait jamais +employées à l'intérieur d'un édifice; dans les bas côtés, 122 colonnes à +chapiteau lotiforme, rangées en quinconce sur neuf files. Le plafond de +la travée centrale était à 23 mètres au-dessus du sol, et le pylône le +dominait d'environ 15 mètres. Trois rois peinèrent pendant un siècle +avant d'amener l'hypostyle à perfection. Ramsès Ier conçut l'idée, Séti +Ier termina le gros oeuvre, Ramsès II acheva presque entièrement la +décoration. Les Pharaons des dynasties suivantes se disputèrent quelques +places vides le long des colonnes, pour y graver leur nom et participer +à la gloire des trois fondateurs, mais ils n'allèrent pas plus loin. +Pourtant le monument, arrêté à ce point, demeurait incomplet: il lui +manquait un dernier pylône et une cour à portiques. Près de trois +siècles s'écoulèrent avant qu'on songeât à reprendre les travaux. Enfin, +les Bubastites se décidèrent à commencer les portiques, mais faiblement, +comme il convenait à leurs faibles ressources. Un moment, l'Éthiopien +Taharqou imagina qu'il était de taille à rivaliser avec les Pharaons +thébains et devisa une salle hypostyle plus large que l'ancienne, mais +ses mesures étaient mal prises. Les colonnes de la travée centrale, les +seules qu'il eut le temps d'ériger, étaient trop éloignées pour qu'on +pût y établir la couverture: elles ne portèrent jamais rien et ne +subsistèrent que pour marquer son impuissance. Enfin les Ptolémées, se +conformant à la tradition des rois indigènes, se mirent à l'ouvrage; +mais les révoltes de Thèbes interrompirent leurs projets, le tremblement +de terre de l'an 27 détruisit une partie du temple, et le pylône resta à +jamais inachevé. L'histoire de Karnak est celle de tous les grands +temples égyptiens. A l'étudier de près, on comprend la raison des +irrégularités qu'ils présentent pour la plupart. Le plan est partout +sensiblement le même, et la croissance se produit de la même manière, +mais les architectes ne prévoyaient pas toujours l'importance que leur +oeuvre acquerrait, et le terrain qu'ils lui avaient choisi ne se prêtait +pas jusqu'au bout au développement normal. A Louxor (Fig.83), le +progrès marcha méthodiquement sous Amenhotpou III et sous Séti Ier; +mais, quand Ramsès II voulut ajouter à ce qu'avaient fait ses +prédécesseurs, un coude secondaire de la rivière l'obligea à se rejeter +vers l'est. Son pylône n'est point parallèle à celui d'Amenhotpou III, +et ses portiques forment un angle marqué avec l'axe général des +constructions antérieures. A Philae (Fig.84), la déviation est plus +forte encore. Non seulement le pylône le plus grand n'est pas dans +l'alignement du plus petit, mais les deux colonnades ne sont point +parallèles entre elles et ne se raccordent pas naturellement au pylône. +Ce n'est point là, comme on l'a dit souvent, négligence ou parti pris. +Le plan premier était aussi juste que peut l'exiger le dessinateur le +plus entiché de symétrie; mais il fallait le plier aux exigences du +site, et les architectes n'eurent plus souci dès lors que de tirer le +meilleur parti des irrégularités auxquelles la configuration du sol les +condamnait. Cette contrainte les a souvent inspirés: Philae nous montre +jusqu'à quel point ils savaient faire de ce désordre obligé un élément +de grâce et de pittoresque. + +[Illustration: Fig. 81--Le temple de Karnak jusqu'au règne +d'Amenhotpou III.] +[Illustration: Fig. 82] +[Illustration: Fig. 83] +[Illustration: Fig. 84--Plan de l'île de Philae.] + +L'idée du temple-caverne dut venir de bonne heure aux Égyptiens; ils +taillaient la maison des morts dans la montagne, pourquoi n'y +auraient-ils pas taillé la maison des dieux? Pourtant, les spéos les +plus anciens que nous possédions ne remontent qu'aux premiers règnes de +la XVIIIe dynastie. On les rencontre de préférence dans les endroits où +la bande de terre cultivable était le moins large, près de Beni-Hassan, +au Gebel Silsiléh, en Nubie. Toutes les variantes du temple isolé se +retrouvent dans le souterrain, plus ou moins modifiées par la nature du +milieu. Le Spéos Artémidos s'annonce par un portique à piliers, mais ne +renferme qu'un naos carré avec une niche de fond pour la statue de la +déesse Pakhit. Kalaat-Addah présente au fleuve (Fig.85) une façade (A) +plane, étroite, où l'on accède par un escalier assez raide; vient +ensuite une salle hypostyle flanquée de deux réduits (C), puis un +sanctuaire à deux étages superposés (D). + +[Illustration: Fig. 85] + +La chapelle d'Harmhabi (Fig.86), au Gebel Silsiléh, se compose d'une +galerie parallèle au Nil, étayée de quatre piliers massifs réservés dans +la roche vive, et sur laquelle la chambre débouche à angle droit. + +[Illustration: Fig. 86] + +A Ibsamboul, les deux temples sont entièrement dans la falaise. La face +du plus grand (Fig.87) simule un pylône en talus, couronné d'une +corniche, et gardé, selon l'usage, par quatre colosses assis, +accompagnés de statues plus petites; seulement les colosses ont ici près +de 20 mètres. Au delà de la porte s'étend une salle de 40 mètres de long +sur 18 de large, qui tient lieu du péristyle ordinaire. Huit Osiris, le +dos à autant de piliers, semblent porter la montagne sur leur tête. Au +delà, un hypostyle, une galerie transversale qui isole le sanctuaire, +enfin le sanctuaire lui-même entre deux pièces plus petites. Huit +cryptes, établies à un niveau plus bas que celui de l'excavation +principale, se répartissent inégalement à droite et à gauche du +péristyle. Le souterrain entier mesure 55 mètres du seuil au fond du +sanctuaire. Le petit spéos d'Hathor, situé à quelque cent pas vers le +nord, n'offre pas des dimensions aussi considérables; mais la façade est +ornée de colosses debout, dont quatre représentent Ramsès, et deux sa +femme Nofritari. Le péristyle manque (Fig.88) ainsi que les cryptes, et +les chapelles sont placées aux deux extrémités du couloir transversal, +au lieu d'être parallèles au sanctuaire; en revanche, l'hypostyle a six +piliers avec tête d'Hathor. Où l'espace le permettait, on n'a fait +entrer qu'une partie du temple dans le rocher; les avancées ont été +construites en plein air, de blocs rapportés, et le spéos devient une +moitié de caverne, un hémi-spéos. Le péristyle seul à Derr, le pylône et +la cour à Beit-el-Oualli, le pylône, la cour rectangulaire, l'hypostyle +à Gerf Hosseïn et à Ouady-es-Seboua, sont au-dehors de la montagne. Le +plus célèbre et le plus original des hémi-spéos est à Déir-el-Bahari. +dans la nécropole thébaine, et fut bâti par la reine Hatshopsitou +(Fig.89). + +[Illustration: Fig. 87] +[Illustration: Fig. 88] +[Illustration: Fig. 89] + +Le sanctuaire et les deux chapelles qui l'accompagnent, selon la +coutume, étaient creusés à 30 mètres environ au-dessus du niveau de la +vallée. Pour y atteindre, on traça des rampes et on étagea des +terrasses, dont l'insuffisance des fouilles entreprises jusqu'à présent +ne permet pas de saisir l'agencement. Entre l'hémi-spéos et le temple +isolé, les Égyptiens avaient encore quelque chose d'intermédiaire, le +temple adossé à la montagne, mais qui n'y pénètre point. Le temple du +Sphinx à Gizéh, celui de Séti Ier à Abydos sont deux bons exemples du +genre. J'ai déjà parlé du premier; l'aire du second (Fig.90) a été +découpée dans une bande de sable étroite et basse qui sépare la plaine +du désert. Il était enterré jusqu'au toit, la crête des murs sortait à +peine du sol, et l'escalier qui montait aux terrasses conduisait +également au sommet de la colline. L'avant-corps, qui se détachait en +plein relief, n'annonçait rien d'extraordinaire: deux pylônes, deux +cours, un portique droit à piliers carrés, les bizarreries ne +commençaient qu'au delà. C'étaient d'abord deux hypostyles au lieu d'un +seul. Ils sont séparés par un mur percé de sept portes, n'ont point de +nef centrale, et le sanctuaire donne directement sur le second. C'est, +comme d'ordinaire, une chambre oblongue percée aux deux extrémités; mais +les pièces qui, ailleurs, l'enveloppaient sans le toucher, sont ici +placées côte à côte sur une même ligne, deux à droite, quatre à gauche; +de plus, elles sont surmontées de voûtes en encorbellement et ne +reçoivent de jour que par la porte. Derrière le sanctuaire, même +changement; la salle hypostyle s'appuie au mur du fond, et ses +dépendances sont distribuées inégalement à droite et à gauche. Et, comme +si ce n'était pas assez, on a construit, sur le flanc gauche, une cour, +des chambres à colonnes, des couloirs, des réduits obscurs, une aile +entière, qui se détache en équerre du bâtiment principal et n'a pas de +contrepoids sur la droite. L'examen des lieux explique ces +irrégularités. La colline n'est pas large en cet endroit, et le petit +hypostyle en touche presque le revers. Si on avait suivi le plan normal +sans rien y changer, on l'aurait percée de part en part, et le temple +n'aurait plus eu ce caractère de temple adossé, que le fondateur avait +voulu lui donner. L'architecte répartit donc en largeur les membres +qu'on disposait d'ordinaire en longueur, et même en rejeta une partie +sur le côté. Quelques années plus tard, quand Ramsès II éleva, à une +centaine de mètres vers le nord-ouest, un monument consacré à sa propre +mémoire, il se garda bien d'agir comme son père. Son temple, assis au +sommet de la colline, eut l'espace nécessaire à s'étendre librement, et +le plan ordinaire s'y déploie dans toute sa rigueur. + +[Illustration: Fig. 90] + +La plupart des temples, même les plus petits, sont enveloppés d'une +enceinte quadrangulaire. A Médinét-Habou, elle est en grès, basse et +crénelée; c'est une fantaisie de Ramsès III qui, en prêtant à son +monument l'aspect extérieur d'une forteresse, a voulu perpétuer le +souvenir de ses victoires syriennes. Partout ailleurs, les pertes sont +en pierre, les murailles en briques sèches, à assises tordues. +L'enceinte n'était pas destinée, comme on l'a dit souvent, à isoler le +temple et à dérober aux yeux des profanes les cérémonies qui s'y +accomplissaient. Elle marquait la limite où s'arrêtait la maison du +dieu, et servait au besoin à repousser les attaques d'un ennemi dont les +richesses accumulées dans le sanctuaire auraient allumé la cupidité. Des +allées de sphinx, ou, comme à Karnak, une suite de pylônes échelonnés, +menaient des portes aux différentes entrées, et formaient autant de +larges voies triomphales. Le reste du terrain était occupé, en partie +par les étables, les celliers, les greniers des prêtres, en partie par +des habitations privées. De même qu'en Europe, au moyen âge, la +population s'amassait plus dense autour des églises et des abbayes, en +Égypte, elle se pressait autour des temples, pour profiter de la +tranquillité qu'assuraient au dieu la terreur de son nom et la solidité +de ses remparts. Au début, on avait réservé un espace vide le long des +pylônes et des murs, puis les maisons envahirent ce chemin de ronde et +s'appuyèrent à la paroi même. Détruites et rebâties sur place pendant +des siècles, le sol s'exhaussa si bien de leurs débris, que la plupart +des temples finirent par s'enterrer peu à peu et se trouvèrent en +contrebas des quartiers environnants. Hérodote le raconte de Bubaste, et +l'examen des lieux montre qu'il en était de même dans beaucoup +d'endroits. A Ombos, à Edfou, à Dendérah, la cité entière tenait dans la +même enceinte que la maison divine. A El-Kab, l'enceinte du temple était +distincte de celle de la ville; elle formait une sorte de donjon où la +garnison pouvait chercher un dernier abri. A Memphis, à Thèbes, il y +avait autant de donjons que de temples principaux, et ces forteresses +divines, d'abord isolées au milieu des maisons, furent, à partir de la +XVIIIe dynastie, réunies entre elles par des avenues bordées de sphinx. +C'était le plus souvent des androsphinx à tête d'homme et au corps de +lion, mais on trouve aussi des criosphinx à corps de lion et à tête de +bélier (Fig.91), ou même, dans les endroits où le culte local +comportait une pareille substitution, des béliers agenouillés qui +tiennent une figure du souverain dédicateur entre leurs pattes de devant +(Fig.92). L'avenue qui va de Louxor à Karnak était composée de ces +éléments divers. Elle a 2 kilomètres de long et s'infléchit à diverses +reprises, mais n'y reconnaissez pas une preuve nouvelle de l'horreur des +Égyptiens pour la symétrie. Les enceintes des deux temples n'étaient pas +orientées de la même manière, et les avenues tracées perpendiculairement +sur le front de chacune d'elles ne se seraient jamais raccordées, si on +ne les avait fait dévier de leur direction première. En résumé, les +habitants de Thèbes voyaient de leurs temples presque tout ce que nous +en voyons. Le sanctuaire et ses dépendances immédiates leur étaient +fermés; mais ils avaient accès à la façade, aux cours, même à la salle +hypostyle, et ils pouvaient admirer les chefs-d'oeuvre de leurs +architectes presque aussi librement que nous faisons aujourd'hui. + +[Illustration: Fig. 91] +[Illustration: Fig. 92] + + +3.--LA DÉCORATION. + + +La tradition antique affirmait que les premiers temples égyptiens ne +renfermaient aucune image sculptée, aucune inscription, aucun symbole, +et de fait le temple du Sphinx est nu. C'est là toutefois un exemple +unique. Les fragments d'architrave et de parois employés comme matériaux +dans la pyramide septentrionale de Lisht, et qui portent le nom de +Khâfrî, montrent qu'il n'en était déjà plus ainsi dès le temps de la IVe +dynastie. A l'époque thébaine, toutes les surfaces lisses, pylônes, +parements des murs, fûts des colonnes, étaient couvertes de tableaux et +de légendes. Sous les Ptolémées et sous les Césars, lettres et figures +étaient tellement pressées, qu'il semble que la pierre disparaisse sous +la masse des ornements dont elle est chargée. Un coup d'oeil rapide +suffit à montrer que les scènes ne sont pas jetées au hasard. Elles +s'enchaînent, se déduisent les unes des autres et forment comme un grand +livre mystique, où les relations officielles des dieux avec l'homme et +de l'homme avec les dieux sont clairement expliquées à qui sait le +comprendre. Le temple était bâti à l'image du monde, tel que les +Egyptiens le connaissaient. La terre était pour eux une sorte de table +plate et mince, plus longue que large. Le ciel s'étendait au-dessus, +semblable, selon les uns, à un immense plafond de fer, selon les autres, +à une voûte surbaissée. Comme il ne pouvait rester suspendu sans être +appuyé de quelque support qui l'empêchât de tomber, on avait imaginé de +le maintenir en place au moyen de quatre étais ou de quatre piliers +gigantesques. Le dallage du temple représentait naturellement la terre. +Les colonnes et, au besoin, les quatre angles des chambres figuraient +les piliers. Le toit, voûté à Abydos, plat partout ailleurs, répondait +exactement à l'opinion qu'on se faisait du ciel. Chaque partie recevait +une décoration appropriée à sa signification. Ce qui touchait au sol se +revêtait de végétation. La base des colonnes était entourée de +feuilles, le pied des murs se garnissait de longues tiges de lotus ou de +papyrus (Fig.98), au milieu desquelles passaient quelquefois des +animaux. Des bouquets de plantes fluviales, émergeant de l'eau +(Fig.94), égayaient les soubassements de certaines chambres. Ailleurs, +c'étaient des fleurs épanouies, entremêlées de boutons isolés (Fig.95) +ou reliées par des cordes (Fig.96), des emblèmes indiquant la réunion +des deux Égyptes entre les mains d'un seul Pharaon (Fig.97), des +oiseaux à bras d'hommes assis en adoration sur le signe des fêtes +solennelles, ou des prisonniers accroupis et liés au poteau deux à deux, +un nègre avec un Asiatique (Fig.98). Des Nils mâles et femelles +s'agenouillaient (Fig.99), ou s'avançaient majestueusement en +procession, au ras de terre, les mains chargées de fleurs et de fruits. +Ce sont les nomes de l'Égypte, les lacs, les districts qui apportent +leurs produits au dieu. Une fois même, à Karnak, Thoutmos III a gravé +sur le soubassement les fleurs, les plantes et les animaux des pays +étrangers qu'il avait vaincus (Fig.100). Le plafond, peint en bleu, +était semé d'étoiles jaunes à cinq branches, auxquelles se mêlent par +endroits les cartouches du roi fondateur. De longues bandes +d'hiéroglyphes rompaient d'espace en espace la monotonie de ce ciel +d'Égypte. Les vautours de Nekhab et d'Ouazit, les déesses du midi et du +nord, couronnés et armés d'emblèmes divins (Fig.101), planent dans la +travée centrale des salles hypostyles, dans les soffites des portes, +par-dessus la route que le roi suivait pour se rendre au sanctuaire. Au +Ramesséum, à Edfou, à Philae, à Dendérah, à Ombos, à Esnéh, les +profondeurs du firmament semblent s'ouvrir et révéler leurs habitants +aux yeux des fidèles. L'Océan céleste déroule ses eaux, où le soleil et +la lune naviguent, escortés des planètes, des constellations et des +décans, où les génies des mois et des jours marchent en longues files. A +l'époque ptolémaïque, des zodiaques, composés à l'imitation des +zodiaques grecs, se placent à côté des tableaux astronomiques d'origine +purement égyptienne (Fig.102). La décoration des architraves qui +portaient les dalles de la couverture était complètement indépendante de +celle de la couverture proprement dite. On n'y voyait que des légendes +hiéroglyphiques en gros caractères, où les beautés du temple, le nom des +rois qui y avaient travaillé, la gloire des dieux auxquels il était +consacré, sont célébrés avec emphase. En résumé, l'ornementation du +soubassement et celle du plafond étaient restreintes à un petit nombre +de sujets toujours les mêmes; les tableaux les plus importants et les +plus variés étaient comme suspendus entre ciel et terre, à la paroi des +chambres et des pylônes. + +[Illustration: Fig. 93] +[Illustration: Fig. 94] +[Illustration: Fig. 95] +[Illustration: Fig. 96] +[Illustration: Fig. 97] +[Illustration: Fig. 98] +[Illustration: Fig. 99] +[Illustration: Fig. 100] +[Illustration: Fig. 101] +[Illustration: Fig. 102--Zodiaque circulaire de Dendérah.] + +Ils illustrent les rapports officiels de l'Égypte avec les dieux. Les +gens du commun n'avaient pas le droit de commercer directement avec la +divinité. Il leur fallait un médiateur qui, tenant à la fois de la +nature humaine et de la nature divine, fût en état de les percevoir +également l'une et l'autre. Seul, le roi, fils du soleil, était d'assez +haute extraction pour contempler le dieu du temple, le servir et lui +parler face à face. Les sacrifices ne se faisaient que par lui ou par +délégation de lui; même l'offrande aux morts était censée passer par ses +mains, et la famille se prévalait de son nom (_souten di hotpou_) pour +l'envoyer dans l'autre monde. Le roi est donc partout dans le temple, +debout, assis, agenouillé, occupé à égorger la victime, à en présenter +les morceaux, à verser le vin, le lait, l'huile, à brûler l'encens: +c'est l'humanité entière qui agit en lui et accomplit ses devoirs envers +la divinité. Lorsque la cérémonie qu'il exécute exige le concours de +plusieurs personnes, alors seulement des aides mortels, autant que +possible des membres de sa famille, paraissent à ses côtés. La reine, +debout derrière lui, comme Isis derrière Osiris, lève la main pour le +protéger, agite le sistre ou bat le tambourin pour éloigner de lui les +mauvais esprits, tient le bouquet ou le vase à libation. Le fils aîné +tend le filet ou lasse le taureau, et récite la prière pour lui, tandis +qu'il lève vers le dieu chaque objet prescrit par le rituel. Un prêtre +remplace parfois le prince, mais les autres hommes n'ont jamais que des +rôles infimes: ils sont bouchers ou servants, ils portent la barque ou +le palanquin du dieu. Le dieu, de son côté, n'est pas toujours seul; il +a sa femme et son fils à côté de lui, puis les dieux des nomes voisins +et, d'une manière générale, les dieux de l'Égypte entière. Du moment que +le temple est l'image du monde, il doit comme le monde même renfermer +tous les dieux grands et petits. Ils sont le plus souvent rangés +derrière le dieu principal, assis ou debout, et partagent avec lui +l'hommage du souverain. Quelquefois cependant, ils prennent une part +active aux cérémonies. Les esprits d'On et de Khonou s'agenouillent +devant le soleil et l'acclament. Hor et Sit ou Thot amènent Pharaon à +son père Amon-Râ, ou remplissent à côté de lui les fonctions réservées +ailleurs au prince ou au prêtre: ils l'aident à renverser la victime, à +prendre dans le filet les oiseaux destinés au sacrifice, ils versent sur +sa tête l'eau de jeunesse et de vie qui doit le laver de ses souillures. +La place et la fonction de ces dieux synèdres était définie strictement +par la théologie. Le soleil, allant d'Orient en Occident, coupait, +disent les textes, l'univers en deux mondes, celui du midi et celui du +nord. Le temple était double comme l'univers, et une ligne idéale, +passant par l'axe du sanctuaire, le divisait en deux temples, le temple +du midi à droite, le temple du nord à gauche. Les dieux et leurs +différentes formes étaient répartis entre ces deux temples, selon qu'ils +appartenaient au midi ou au nord. Et cette fiction de dualité était +Poussée plus loin encore: chaque chambre se divisait, à l'imitation du +temple, en deux moitiés dont l'une, celle de droite, était du midi et +l'autre était du nord. L'hommage du roi, pour être complet, devait se +faire dans le temple du midi et dans celui du nord, aux dieux du midi et +à ceux du nord, avec les produits du midi et avec ceux du nord. Chaque +tableau devait donc se répéter au moins deux fois dans le temple, sur +une paroi de droite et sur une paroi de gauche. Amon, à droite, recevait +le blé, le vin, les liqueurs du midi; à gauche, le blé, le vin, les +liqueurs du nord, et ce qui est vrai d'Amon l'est de Mout, de Khonsou, +de Montou, de bien d'autres. Dans la pratique, le manque d'espace +empêchait qu'il en fût toujours ainsi, et on ne rencontre souvent qu'un +seul tableau où produits du nord et produits du midi étaient confondus, +devant un Amon qui représentait à lui seul l'Amon du midi et l'Amon du +nord. Cette dérogation à l'usage n'est jamais que momentanée: la +symétrie se rétablissait dès que le permettaient les circonstances. + +Aux temps pharaoniques, les tableaux ne sont pas très serrés l'un contre +l'autre. La surface à couvrir, arrêtée en bas par une ligne tracée +au-dessus de la décoration du soubassement, est limitée vers le haut, +soit par la corniche normale, soit par une frise composée d'uraeus, de +faisceaux de lotus alignés côte à côte, de cartouches royaux (Fig.103), +entourés de symboles divins, d'emblèmes empruntés au culte local, des +têtes d'Hathor, par exemple, dans un temple d'Hathor, ou d'une dédicace +horizontale en belles lettres gravées profondément. Le panneau ainsi +encadré ne formait souvent qu'un seul registre, souvent aussi se +divisait en deux registres superposés; il fallait une muraille bien +haute pour que ce nombre fût dépassé. Figures et légendes étaient +espacées largement et les scènes se succédaient à la file presque sans +séparation matérielle; c'était affaire au spectateur d'en discerner le +commencement et la fin. Les têtes du roi étalent de véritables portraits +dessinés d'après nature, et la figure des dieux en reproduisait les +traits aussi exactement que possible. Puisque Pharaon était fils des +dieux, la façon la plus sûre d'obtenir la ressemblance était de modeler +leur visage sur le visage de Pharaon. Les acteurs secondaires n'étaient +pas moins soignés que les autres, mais quand il y en avait trop, on les +distribuait sur deux ou trois registres, dont la hauteur totale ne +dépasse jamais celle des personnages principaux. Les offrandes, les +sceptres, les bijoux, les vêtements, les coiffures, les meubles, tous +les accessoires étaient traités avec un souci très réel de l'élégance et +de la vérité. Les couleurs, enfin, étaient combinées de telle façon +qu'une tonalité générale dominât dans une même localité. Il y avait dans +les temples des pièces qu'on pouvait appeler à juste titre: la _salle +bleue_, la _salle rouge_, la _salle d'or_. Voilà pour l'époque +classique. A mesure qu'on descend vers les bas temps, les scènes se +multiplient. Sous les Grecs et sous les Romains, elles sont si +nombreuses que la plus petite muraille ne peut les contenir à moins de +quatre (Fig.104), cinq, six, huit registres. Les figures principales +semblent se contracter sur elles-mêmes pour occuper moins de place, et +des milliers de menus hiéroglyphes envahissent tout l'espace qu'elles ne +remplissent pas. Les dieux et les rois ne sont plus des portraits du +souverain régnant, mais des types de convention sans vigueur et sans +vie. Quant aux figures secondaires et aux accessoires, on n'a plus qu'un +souci, c'est de les entasser aussi serré que possible. Ce n'est pas là +faute de goût; une idée religieuse a décidé et précipité ces +changements. La décoration n'avait pas seulement pour objet le plaisir +des yeux. Qu'on l'appliquât à un meuble, à un cercueil, à une maison, à +un temple, elle possédait une vertu magique, dont chaque être ou chaque +action représentée, chaque parole inscrite ou prononcée au moment de la +consécration, déterminait la puissance et le caractère. Chaque tableau +était donc une amulette en même temps qu'un ornement. Tant qu'il durait, +il assurait au dieu le bénéfice de l'hommage rendu ou du sacrifice +accompli par le roi; il confirmait au roi, vivant ou mort, les grâces +que le dieu lui avait accordées en récompense, il préservait contre la +destruction le pan de mur sur lequel il était tracé. A la XVIIIe +dynastie, on pensait qu'une ou deux amulettes de ce genre suffisaient à +obtenir l'effet qu'on en attendait. Plus tard, on crut qu'on ne saurait +trop en augmenter la quantité, et on en mit autant que la muraille +pouvait en recevoir. Une chambre moyenne d'Edfou et de Dendérah fournit +à l'étude plus de matériaux que la salle hypostyle de Karnak, et la +chapelle d'Antonin à Philae, si elle avait été terminée, renfermerait +autant de scènes que le sanctuaire de Louxor et le couloir qui +l'enveloppe. + +[Illustration: Fig. 103] +[Illustration: Fig. 104--Paroi d'une chambre à Dendérah, pour montrer +la disposition des tableaux.] + +En voyant la variété des sujets traités sur les murs d'un même temple, +on est d'abord tenté de croire que la décoration ne forme pas un +ensemble suivi d'un bout à l'autre, et que, si plusieurs séries sont, à +n'en pas douter, le développement d'une seule idée historique ou +dogmatique, d'autres sont jetées simplement à la file, sans aucun lien +qui les rattache entre elles. A Louxor et au Ramesséum, chaque face de +pylône est un champ de bataille, sur lequel on peut étudier presque jour +à jour la lutte de Ramsès II contre les Khiti, en l'an V de son règne, +le camp des Égyptiens attaqué de nuit, la maison du roi surprise pendant +la marche, la défaite des barbares, leur fuite, la garnison de Qodshou +sortie au secours des vaincus, les mésaventures du prince de Khiti et de +ses généraux. Ailleurs la guerre n'est point représentée, mais le +sacrifice humain qui marquait jadis la fin de chaque campagne: le roi +saisit aux cheveux les prisonniers prosternés à ses pieds, et lève la +massue comme pour écraser leurs têtes d'un seul coup. A Karnak, le long +du mur extérieur, Séti Ier fait la chasse aux Bédouins du Sinaï. Ramsès +III, à Médinét-Habou, détruit la flotte des peuples de la mer, ou reçoit +les mains coupées des Libyens que ses soldats lui apportent en guise de +trophées. Puis, sans transition, on aperçoit un tableau pacifique, où +Pharaon verse à son père Amon une libation d'eau parfumée. Il semble +qu'on ne puisse établir aucun lien entre ces scènes, et pourtant l'une +est la conséquence nécessaire des autres. Si le dieu n'avait pas donné +la victoire au roi, le roi à son tour n'aurait pas institué les +cérémonies qui s'accomplissaient dans le temple. Le sculpteur a +transporté les événements sur la muraille, dans l'ordre où ils s'étaient +passés, la victoire, puis le sacrifice, le bienfait du dieu d'abord et +les actions de grâces du roi. A y regarder de près, tout se suit, tout +s'enchaîne de la même manière dans cette multitude d'épisodes. Tous les +tableaux, et ceux-là dont la présence s'explique le moins au premier +coup d'oeil, représentent les moments d'une action unique, qui commence +à la porte et se déroule, à travers les salles, jusqu'au fond du +sanctuaire. Le roi entre au temple. Dans les cours, le souvenir de ses +victoires frappe partout ses regards; mais voici que le dieu sort à sa +rencontre, caché dans une châsse et environné de prêtres. Les rites +prescrits en pareil cas sont retracés sur les murs de l'hypostyle où ils +s'exécutaient, puis roi et dieu prennent ensemble le chemin du +sanctuaire. Arrivés à la porte qui donne accès de la partie publique +dans la partie mystérieuse du temple, le cortège humain s'arrête, et le +roi, franchissant le seuil, est accueilli par les dieux. Il fait l'un +après l'autre tous les exercices religieux auxquels l'oblige la coutume; +ses mérites s'accroissent par la vertu des prières, ses sens s'affinent, +il prend place parmi les types divins, et pénètre enfin dans le +sanctuaire, ou le dieu se révèle à lui sans témoin et lui parle face à +face. La décoration reproduit fidèlement le progrès de cette +présentation mystique: accueil bienveillant des divinités, gestes et +offrandes du roi, les vêtements qu'il dépouille ou revêt successivement, +les couronnes dont il se coiffe, les prières qu'il récite et les grâces +qui lui sont conférées, tout est gravé sur les murs en ses lieu et +place. Le roi et les rares personnes qui l'accompagnent ont le dos +tourné à la porte d'entrée, la face tournée à la porte du fond. Les +dieux au contraire, ceux du moins qui ne font point partie pour le +moment de l'escorte royale, ont la face à la porte, le dos au +sanctuaire. Si, au cours d'une cérémonie, le roi officiant venait à +manquer de mémoire, il n'avait qu'à lever les yeux vers la muraille pour +y trouver ce qu'il devait faire. + +Et ce n'est pas tout: chaque partie du temple avait son décor accessoire +et son mobilier. La face extérieure des pylônes était garnie, non +seulement des mâts à banderoles dont j'ai déjà parlé, mais de statues et +d'obélisques. Les statues, au nombre de quatre ou de six, étaient en +calcaire, en granit ou en grès. Elles représentaient toujours le roi +fondateur et atteignaient parfois une taille prodigieuse. Les deux +Memnon qui siégeaient à l'entrée de la chapelle d'Amenhotpou III, à +Thèbes, mesurent environ seize mètres de haut. Le Ramsès II du Ramesséum +a dix-sept mètres et demi, celui de Tanis vingt mètres au moins. Le plus +grand nombre ne dépassait pas six mètres. Elles montaient la garde en +avant du temple, la face au dehors, comme pour faire front à l'ennemi. +Les obélisques de Karnak sont presque tous perdus au milieu des cours +intérieures; même ceux de la reine Hatshopsitou ont été encastrés, +jusqu'à cinq mètres au-dessus du sol, dans des massifs de maçonnerie qui +en cachaient la base. Ce sont là des accidents faciles à expliquer. +Chacun des pylônes qu'ils précèdent a été tour à tour la façade du +temple, et ne s'est trouvé relégué aux derniers plans que par les +travaux successifs des Pharaons. La place réelle des obélisques est en +avant des colosses, de chaque côté de la porte; ils ne vont jamais que +par paire, de hauteur souvent inégale. On a prétendu reconnaître en eux +l'emblème d'Amon-Générateur, un doigt de dieu, l'image d'un rayon de +soleil. A dire le vrai, ils ne sont que la forme régularisée de ces +pierres levées, qu'on plantait en commémoration des dieux et des morts +chez les peuples à demi sauvages. Les tombes de la IVe dynastie en +renferment déjà, qui n'ont guère plus d'un mètre, et sont placés à +droite et à gauche de la stèle, c'est-à-dire de la porte qui conduit au +logis du défunt; ils sont en calcaire et ne nous apprennent qu'un nom et +des titres. A la porte des temples, ils sont en granit et prennent des +dimensions considérables, 20m,75 à Héliopolis (Fig.105), 23m,59 et +23m,03 à Louxor. Le plus élevé de ceux que l'on possède aujourd'hui, +celui de la reine Hatshopsitou à Karnak, monte jusqu'à 33m,20. Faire +voyager des masses pareilles et les calibrer exactement était déjà chose +difficile, et l'on a peine à comprendre comment les Égyptiens +réussissaient à les dresser rien qu'avec des cordes et des caissons de +sable. La reine Hatshopsitou se vante d'avoir taillé, transporté, érigé +les siens en sept mois, et nous n'avons aucune raison de douter de sa +parole. Les obélisques étaient presque tous établis sur plan carré, avec +les faces légèrement convexes et une pente insensible de haut en bas. La +base était d'un seul bloc carré, orné de légendes ou de cynocéphales en +ronde bosse, adorant le soleil. La pointe était coupée en pyramidion et +revêtue, par exception, de bronze ou de cuivre doré. Des scènes +d'offrandes à Râ-Harmakhis, Hor, Atoum, Amon, sont gravées sur les pans +du pyramidion et s'étagent à la partie supérieure du prisme; le plus +souvent, les quatre faces verticales n'ont d'autre ornement que des +inscriptions en lignes parallèles consacrées exclusivement à l'éloge du +roi. Voilà l'obélisque ordinaire: on en rencontre çà et là d'un type +différent. Celui de Bégig, au Fayoum (Fig.106), est sur plan +rectangulaire et s'arrondit en pointe mousse. Une entaille, pratiquée au +sommet, prouve qu'il se terminait par quelque emblème en métal, un +épervier peut-être, comme l'obélisque représenté sur une stèle votive du +Musée de Boulaq. Cette forme, qui dérive ainsi que la première de la +pierre levée, dura jusqu'aux derniers jours de l'art égyptien: on la +signale encore à Axoum, en pleine Éthiopie, vers le IVe siècle de notre +ère, à une époque où l'on se contentait en Égypte de transporter les +anciens obélisques, sans plus songer à en élever de nouveaux. Telle +était la décoration accessoire du pylône. Les cours intérieures et les +salles hypostyles renfermaient encore des colosses. Les uns, adossés à +la face externe des piliers ou des murs, étaient à demi engagés dans la +maçonnerie et bâtis par assise; ils présentaient le roi, debout, muni +des insignes d'Osiris. Les autres, placés à Louxor sous le péristyle, à +Karnak des deux côtés de la travée centrale, entre chaque colonne, +étaient aussi à l'image du Pharaon, mais du Pharaon triomphant et revêtu +de son costume d'apparat. Le droit de consacrer une statue dans le +temple était avant tout un droit régalien; cependant le roi permettait +quelquefois à des particuliers d'y dédier leurs statues à côté des +siennes. C'était alors une grande faveur, et l'inscription de ces +monuments mentionne toujours qu'ils ont été déposés _par la grâce du +roi_ à la place qu'ils occupent. Si rarement que ce privilège fût +accordé par le souverain, les statues votives avaient fini par +s'accumuler avec les siècles, et les cours de certains temples en +étaient remplies. A Karnak, l'enceinte du sanctuaire était garnie +extérieurement d'une sorte de banc épais, construit à hauteur d'appui en +façon de socle allongé. C'est là que les statues étaient placées, le dos +au mur. Elles étaient accompagnées chacune d'un bloc de pierre +rectangulaire, muni sur l'un des côtés d'une saillie creusée en +gouttière: c'est ce que l'on appelle la table d'offrandes (Fig.107). La +face supérieure en est évidée plus ou moins profondément et porte +souvent en relief des pains, des cuisses de boeuf, des vases à libations +couchés à plat, et les autres objets qu'on avait accoutumé de présenter +aux morts ou aux dieux. Celles du roi Amoni-Entouf-Amenemhâït, à Boulaq, +sont des blocs de plus d'un mètre de long, en grès rouge, dont la face +supérieure est chargée de godets creusés régulièrement; une offrande +particulière répondait à chaque godet. Un culte était en effet attaché +aux statues, et les tables étaient de véritables autels, sur lesquels on +déposait, pendant le sacrifice, les portions de la victime, les gâteaux, +les fruits, les légumes. + +[Illustration: Fig. 105] +[Illustration: Fig. 106] +[Illustration: Fig. 107] + +Le sanctuaire et les pièces qui l'environnent contenaient le matériel du +culte. Les bases d'autel sont, les unes carrées et un peu massives, les +autres polygonales ou cylindriques; plusieurs de ces dernières +ressemblent assez à un petit canon pour que les Arabes leur en donnent +le nom. Les plus anciennes sont de la Ve dynastie; la plus belle, +déposée aujourd'hui à Boulaq, a été dédiée par Séti Ier. Le seul autel +complet que je connaisse a été découvert à Menshiéh en 1884 (Fig.108). +Il est en calcaire blanc, compact, poli comme le marbre, et a pour pied +un cône très allongé, sans ornement qu'un tore d'environ dix centimètres +au-dessous du sommet. Un vaste bassin hémisphérique s'emboîte dans une +entaille carrée, qui sert comme de gueule au canon. Les naos sont de +petites chapelles de pierre ou de bois (Fig.109) où logeait en tout +temps l'esprit, à certaines fêtes, le corps même du dieu. Les barques +sacrées étaient bâties sur le modèle de la bari dans laquelle le soleil +accomplissait sa course journalière. Un naos s'élevait au milieu, +recouvert d'un voile qui ne permettait pas aux spectateurs de voir ce +Qu'il renfermait; l'équipage était figuré, chaque dieu à son poste de +manoeuvre, les pilotes d'arrière au gouvernail, la vigie à l'avant, le +roi à genoux, devant la porte du naos. Nous n'avons trouvé jusqu'à +présent aucune des statues qui servaient aux cérémonies du culte, mais +nous savons l'aspect qu'elles avaient, le rôle qu'elles jouaient, les +matières dont elles étaient composées. Elles étaient animées et avaient, +outre leur corps de pierre, de métal, ou de bois, une âme enlevée par +magie à l'âme de la divinité qu'elles représentaient. Elles parlaient, +remuaient, agissaient, réellement et non par métaphore. Les derniers +Ramessides n'entreprenaient rien sans les consulter; ils s'adressaient +à elles, leur exposaient l'affaire, et, après chaque question, elles +approuvaient en secouant la tête. Dans la stèle de Bakhtan, une statue +de Khonsou impose quatre fois les mains sur la nuque d'une autre statue, +pour lui transmettre le pouvoir de chasser les démons. La reine +Hatshopsitou envoya une escadre à la recherche des Pays de l'Encens, +après avoir conversé avec la statue d'Amon dans l'ombre du sanctuaire. +En théorie, l'âme divine était censée produire seule des miracles: dans +la pratique, la parole et le mouvement étaient le résultat d'une fraude +pieuse. Avenues interminables de sphinx, obélisques gigantesques, +pylônes massifs, salles aux cent colonnes, chambres mystérieuses ou le +jour ne pénétrait jamais, le temple égyptien tout entier était bâti pour +servir de cachette à une poupée articulée, dont un prêtre agitait les +fils. + +[Illustration: Fig. 108] + + +CHAPITRE III + + + +LES TOMBEAUX + + +Les Égyptiens composaient l'homme de plusieurs êtres différents, dont +chacun avait ses fonctions et sa vie propre. C'était d'abord le corps, +puis le double (ka), qui est le second exemplaire du corps en une +matière moins dense que la matière corporelle, une projection colorée, +mais aérienne de l'individu, le reproduisant trait pour trait, enfant, +s'il s'agissait d'un enfant, femme s'il s'agissait d'une femme, homme +s'il s'agissait d'un homme. Après le double venait l'âme (bi, baï), que +l'imagination populaire se représentait sous la figure d'un oiseau, et +après l'âme, le lumineux (khou), parcelle de flamme détachée du feu +divin. Aucun de ces éléments n'était impérissable par nature; mais, +livrés à eux-mêmes, ils n'auraient pas tardé à se dissoudre et l'homme à +mourir une seconde fois, c'est-à-dire à tomber dans le néant. La piété +des survivants avait trouvé le moyen d'empêcher qu'il en fût ainsi. Par +l'embaumement, elle suspendait pour les siècles la décomposition des +corps; par la prière et par l'offrande, elle sauvait le double, l'âme et +le lumineux de la seconde mort, et elle leur procurait ce qui leur était +nécessaire à prolonger leur existence. Le double ne quittait jamais le +lieu où reposait la momie. L'âme et le lumineux s'en éloignaient pour +suivre les dieux, mais y revenaient sans cesse, comme un voyageur qui +rentre au logis après une absence. Le tombeau était donc une maison, la +_maison éternelle_ du mort, au prix de laquelle les maisons de cette +terre sont des hôtelleries, et le plan sur lequel il était établi +répondait fidèlement à la conception que l'on se faisait de l'autre +vie. Il devait renfermer les appartements privés de l'âme, où nul vivant +ne pouvait pénétrer sans sacrilège, passé le jour de l'enterrement, les +salles d'audience du double, où les prêtres et les amis venaient +apporter leurs souhaits et leurs offrandes, et, entre les deux, des +couloirs plus ou moins longs. La manière dont ces trois parties étaient +disposées variait beaucoup selon les époques, les localités, la nature +du terrain, la condition et le caprice de chaque individu. Souvent les +pièces accessibles au public étaient bâties au-dessus du sol et +formaient un édifice isolé. Souvent encore, elles étaient creusées +entièrement dans le flanc d'une montagne avec le reste du tombeau. +Souvent enfin, le réduit où la momie reposait et le couloir étaient dans +un endroit, tandis qu'elles s'élevaient au loin dans la plaine. Mais, si +l'on remarque des variantes nombreuses dans les détails et dans le +groupement des parties, le principe est toujours le même: la tombe est +un logis, dont l'agencement doit favoriser le bien-être et assurer la +perpétuité du mort. + + +1.--LES MASTABAS. + + +Les tombes monumentales les plus anciennes sont toutes réunies dans la +nécropole de Memphis, d'Abou-Roâsh à Dahshour, et appartiennent au type +des mastabas. Le mastaba (Fig.110) est une construction quadrangulaire +qu'on prendrait de loin pour une pyramide tronquée. Plusieurs ont 10 ou +12 mètres de haut, 50 mètres de façade, 25 mètres de profondeur; +d'autres n'atteignent pas 3 mètres de hauteur et 5 mètres de largeur. +Les faces sont inclinées symétriquement et le plus souvent unies; +parfois cependant les assises sont en retraite et forment presque +gradins. Les matériaux employés sont la pierre ou la brique. La pierre +est toujours le calcaire, débité en blocs, longs d'environ 0m,80 sur +0m,50 de hauteur et sur 0m,60 de profondeur. On rencontre trois sortes +de calcaire: pour les tombes soignées, le beau calcaire blanc de Tourah +ou le calcaire siliceux compact de Saqqarah; pour les tombes ordinaires, +le calcaire marneux de la montagne Libyque. Ce dernier, mêlé à des +couches minces de sel marin et traversé par des filons de gypse +cristallisé, est friable à l'excès et prête peu à l'ornementation. La +brique est de deux espèces, et simplement séchée au soleil. La plus +ancienne, dont l'usage cesse vers la VIe dynastie, est de petites +dimensions (0m,22 x 0m,11 x 0m,14), d'aspect jaunâtre, et ne renferme +que du sable mêlé d'un peu d'argile et de gravier; l'autre est de la +terre mêlée de paille, noire, compacte, moulée avec soin et d'assez +grand module (0m,38 x 0m,18 x 0m,14). La façon de la maçonnerie interne +n'est pas la même selon la nature des matériaux que l'architecte a +employés. Neuf fois sur dix, les mastabas en pierre n'ont d'appareil +régulier qu'à l'extérieur. Le noyau est en moellons grossièrement +équarris, en gravats, en fragments de calcaire, rangés sommairement par +couches horizontales, et noyés dans de la terre délayée, ou même +entassés au hasard, sans mortier d'aucune sorte. Les mastabas en briques +sont presque toujours de construction homogène; les parements +extérieurs sont cimentés avec soin, et les lits reliés à l'intérieur par +du sable fin coulé dans les interstices. La masse devait être orientée +canoniquement, les quatre faces aux quatre points cardinaux, le plus +grand axe dirigé du nord au sud; mais les maçons ne se sont point +préoccupés de trouver le nord juste, et l'orientation est rarement +exacte. A Gizéh, les mastabas sont distribués selon un plan symétrique +et rangés le long de véritables rues; à Saqqarah, à Abousîr, à Dahshour, +ils s'élèvent en désordre à la surface du plateau, espacés ou pressés +par endroits. Le cimetière musulman de Siout présente encore aujourd'hui +une disposition analogue à celle qu'on observe à Saqqarah, et nous +permet d'imaginer ce que pouvait être la nécropole memphite dans les +derniers temps de l'ancien Empire. + +[Illustration: Fig. 109--Naos en bois du musée de Turin.] +[Illustration: Fig. 110] + +Une plate-forme unie, non dallée, formée par la dernière couche du +noyau, s'étend au sommet du cube en maçonnerie. Elle est semée de vases +en terre cuite, enterrés presque à fleur de sol, nombreux au-dessus des +vides intérieurs, rares partout ailleurs. Les murs sont nus. Les portes +sont tournées vers l'est, quelquefois vers le nord ou vers le sud, +jamais vers l'ouest. On en comptait deux, l'une réservée aux morts, +l'autre accessible aux vivants; mais celle du mort n'était qu'une niche +étroite et haute, ménagée dans la face est, à côté de l'angle nord-est, +et au fond de laquelle étaient tracées des raies verticales, encadrant +une baie fermée. Souvent même on supprimait ce simulacre d'entrée, et +l'âme se tirait d'affaire comme elle pouvait. La porte des vivants avait +plus ou moins d'importance, selon le plus ou moins de développement +de la chambre à laquelle elle conduisait. Chambre et porte se confondent +plus d'une fois en un réduit sans profondeur, décoré d'une stèle et +d'une table d'offrandes (Fig.111), et protégé à l'occasion par un mur +qui fait saillie sur la façade. On a alors une sorte d'avancée, ouvrant +vers le nord, carrée au tombeau de Kaâpîr (Fig.112), irrégulière dans +celui de Nofirhotpou à Saqqarah. (Fig.113). Quand le plan comporte +l'existence d'une ou de plusieurs chambres, la porte est pratiquée au +milieu d'une petite façade architecturale (Fig.114), ou sous un petit +portique soutenu par deux piliers carrés, sans base et sans abaque +(Fig.115). Elle est d'une simplicité extrême: deux jambages, ornés de +bas-reliefs représentant le défunt et surmontés d'un tambour cylindrique +Gravé aux titre et au nom du propriétaire. Dans le tombeau de Pohounika, +à Saqqarah, les montants figurent deux pilastres, couronnés chacun de +deux fleurs de lotus en relief: c'est là un fait unique jusqu'à ce jour. + +[Illustration: Fig. 111] +[Illustration: Fig. 112] +[Illustration: Fig. 113] +[Illustration: Fig. 114] +[Illustration: Fig. 115] + +La chapelle était généralement petite et se perdait dans la masse de +l'édifice (Fig.116); mais aucune règle précise n'en déterminait +l'étendue. Dans le tombeau de Ti, on rencontre d'abord un portique (A), +puis une antichambre carrée avec piliers (B), puis un couloir (C), +flanqué d'un cabinet sur la droite (D) et débouchant dans une dernière +chambre (E) (Fig.117). Il y a là de l'espace pour plusieurs personnes, +et, en effet, la femme de Ti repose à côté de son mari. Quand le +monument appartenait à un seul personnage, pareille complication n'était +pas nécessaire. Un boyau étranglé et court mène dans une pièce oblongue, +où il tombe à angle droit, par le milieu. Souvent la muraille du fond +est lisse, et l'ensemble offre l'aspect d'une sorte de marteau à têtes +égales (Fig.118); souvent aussi, elle se creuse en face de l'entrée, et +l'on dirait une croix dont le chevet serait plus ou moins découpé +(Fig.119). C'était la distribution la plus fréquente, mais l'architecte +était libre de la rejeter, si bon lui semblait. Telle chapelle consiste +de deux couloirs parallèles, soudés par un passage transversal +(Fig.120). Dans telle autre, la chambre s'emmanche sur le couloir par +un des angles (Fig.121). Ailleurs, dans le tombeau de Phtahhotpou, le +terrain concédé était resserré entre des constructions antérieures et +ne suffisait pas: on a rattaché le mastaba nouveau au mastaba ancien, de +manière à leur donner une entrée commune, et la chapelle de l'un s'est +agrandie de tout l'espace que couvrait celle de l'autre (Fig.122). + +[Illustration: Fig. 116] +[Illustration: Fig. 117] +[Illustration: Fig. 118] +[Illustration: Fig. 119] +[Illustration: Fig. 120] +[Illustration: Fig. 121] +[Illustration: Fig. 122] + +La chapelle était la salle de réception du double. C'est là que les +parents, les amis, les prêtres célébraient le sacrifice funéraire aux +jours prescrits par la loi, «aux fêtes du commencement des saisons, à la +fête de Thot, au premier jour de l'an, à la fête d'Ouaga, à la grande +fête de la canicule, à la procession du dieu Mînou, à la fête des pains, +aux fêtes du mois et de la quinzaine et chaque jour». Ils déposaient +l'offrande dans la pièce principale, au pied de la paroi ouest, au +point précis où se trouvait l'entrée de la _maison éternelle_ du mort. +Ce point n'était pas, comme la _kiblah_ des mosquées ou des oratoires +musulmans, orienté toujours vers la même région du compas. On le trouve +assez souvent à l'ouest, mais cette position n'était pas réglementaire. +Il était marqué au début par une véritable porte, étroite et basse, +encadrée et décorée comme la porte d'une maison ordinaire, mais dont la +baie n'était point percée. Une inscription, tracée sur le linteau en +gros caractères bien lisibles, commémorait le nom et le rang du maître. +Des figures en pied ou assises étaient gravées sur les côtés et +rappelaient son portrait aux visiteurs. Un tableau, sculpté ou peint sur +les blocs qui fermaient la baie de la porte, le montrait assis devant un +guéridon et allongeant la main vers le repas qu'on lui apportait. Une +table d'offrandes plate encastrée dans le sol, entre les deux montants, +recevait les mets et les boissons. Les vivants partis, le double sortait +de chez lui et mangeait. En principe, la cérémonie devait se renouveler +d'année en année, jusqu'à la consommation des siècles; mais il n'avait +pas fallu longtemps aux Égyptiens pour s'apercevoir qu'il n'en pouvait +être ainsi. Au bout de deux ou trois générations, les morts d'autrefois +étaient délaissés au profit des morts plus récents. Lors même qu'on +établissait des fondations pieuses, dont le revenu payait le repas +funèbre et les prêtres chargés de le préparer, on ne faisait que reculer +l'heure de l'oubli. Le moment arrivait tôt ou tard, où le double en +était réduit à chercher pâture parmi les rebuts des villes, parmi les +excréments, parmi les choses ignobles et corrompues qui gisaient +abandonnées sur le sol. Pour obtenir que l'offrande consacrée le jour +des funérailles conservât ses effets à travers les âges, on imagina de +la dessiner et de l'écrire sur les murs de la chapelle (Fig.123). La +reproduction en peinture ou en sculpture des personnes et des choses +assurait à celui au bénéfice de qui on l'exécutait la réalité des +personnes et des choses reproduites: le double se voyait sur la muraille +mangeant et buvant, et il mangeait et buvait. L'idée une fois admise, +les théologiens et les artistes en tirèrent rigoureusement les +conséquences. On ne se borna pas à donner des provisions simulées, on y +joignit l'image des domaines qui les produisaient, des troupeaux, des +ouvriers, des esclaves. S'agissait-il de fournir la viande pour +l'éternité? On pouvait se contenter de dessiner les membres d'un boeuf +ou d'une gazelle déjà parés pour la cuisine, l'épaule, la cuisse, les +côtes, la poitrine, le coeur et le foie, la tête; mais on pouvait aussi +reprendre de très haut l'histoire de l'animal, sa naissance, sa vie au +pâturage, puis la boucherie, le dépeçage, la présentation des morceaux. +De même, à propos des gâteaux et des pains, rien n'empêchait qu'on +retraçât le labourage, les semailles, la moisson, le battage des grains, +la rentrée au grenier, le pétrissage de la pâte. Les vêtements, les +parures, le mobilier servaient de prétexte à introduire les fileuses, +les tisserands, les orfèvres, les menuisiers. Le maître domine bêtes et +gens de sa taille surhumaine. Quelques tableaux discrets le montrent +courant à toutes voiles vers l'autre monde, sur le bateau des +funérailles, le jour où il avait pris possession de son logis nouveau +(Fig.124). Dans les autres, il est en pleine activité et surveille ses +vassaux fictifs comme il surveillait jadis ses vassaux réels (Fig.125). +Les scènes, si variées et si désordonnées qu'elles semblent être, ne +sont pas rangées au hasard. Elles convergent toutes vers le semblant de +porte qui était censé communiquer avec l'intérieur. Les plus rapprochées +Représentent les péripéties du sacrifice et de l'offrande. Au fur et à +mesure que l'on s'éloigne, les opérations et les travaux préliminaires +s'accomplissent chacun à son tour. A la porte, la figure du maître +semble attendre les visiteurs et leur souhaiter la bienvenue. Les +détails changent à l'infini, les inscriptions s'allongent ou s'abrègent +au caprice de l'écrivain, la fausse porte perd son caractère +architectonique et n'est plus souvent qu'une pierre de taille médiocre, +une stèle, sur laquelle on consigne le nom du maître et son état civil: +grande ou petite, nue ou décorée richement, la chapelle reste toujours +comme la salle à manger, ou plutôt comme le garde-manger, où le mort +puise à son gré quand il a faim. + +[Illustration: Fig. 123--Offrande au défunt Phtahhotpou.] +[Illustration: Fig. 124] +[Illustration: Fig. 125--Phtahhotpou surveillant la rentrée des +animaux domestiques.] + +De l'autre côté du mur se cachait une cellule étroite et haute, ou mieux +un couloir, d'où le nom de _serdab_, que les archéologues lui prêtent à +l'exemple des Arabes. La plupart des mastabas n'en ont qu'un; d'autres +en contiennent trois ou quatre (Fig.126). Ils ne communiquent pas entre +eux ni avec la chapelle, et sont comme noyés dans la maçonnerie +(Fig.127). S'ils sont reliés au monde extérieur, c'est par un conduit +ménagé à hauteur d'homme (Fig.128) et tellement resserré qu'on a peine +à y glisser la main. Les prêtres venaient murmurer des prières et brûler +des parfums à l'orifice: le double était au delà et profitait de +l'aubaine ou du moins ses statues l'accueillaient en son nom. Comme sur +la terre, l'homme avait besoin d'un corps pour subsister; mais le +cadavre défiguré par l'embaumement ne rappelait plus que de loin la +forme du vivant. La momie était unique, facile à détruire; on pouvait la +brûler, la démembrer, en disperser les morceaux. Elle disparue, +qu'adviendrait-il du double? Les statues qu'on enfermait dans le serdab +devenaient, par la consécration, les corps de pierre ou de bois du +défunt. La piété des parents les multipliait, et, par suite, multipliait +aussi les supports du double; un seul corps était une seule chance de +durée pour lui, vingt représentaient vingt chances. C'est dans une +intention analogue qu'on joignait aux statues du mort celles de sa +femme, de ses enfants, de ses serviteurs, saisis dans les différents +actes de la domesticité, broyant le grain, pétrissant la pâte, poissant +les jarres destinées à contenir le vin. Les figures plaquées à la +muraille de la chapelle s'en détachaient et prenaient dans le serdab un +corps solide. Ces précautions n'empêchaient pas d'ailleurs qu'on +n'employât tous les moyens pour mettre ce qui restait du corps de chair +à l'abri des causes naturelles de destruction et des attaques de +l'homme. Au tombeau de Ti, un couloir rapide, qui affleure le sol au +milieu de la première salle, conduit du dehors au caveau; mais c'est là +une exception presque unique; on y descend par un puits perpendiculaire, +creusé rarement dans un coin de la chapelle, d'ordinaire au centre de la +plate-forme (Fig.129). La profondeur en varie entre 3 et 30 mètres. Il +traverse la maçonnerie, pénètre dans le rocher; au fond, vers le sud, un +couloir, trop bas pour qu'on y chemine debout, donne accès à une +chambre. C'est là que la momie repose, dans un grand sarcophage en +calcaire blanc, en granit rose ou en basalte. Il porte rarement une +inscription, le nom et les titres du mort, plus rarement des ornements; +on en connaît pourtant qui simulent la décoration d'une maison +égyptienne avec ses portes et ses fenêtres. Le mobilier est des plus +simples: des vases en albâtre pour les parfums, des godets où le prêtre +avait versé quelques gouttes des liqueurs offertes au mort, de grandes +jarres en terre cuite rouge pour l'eau, un chevet en albâtre ou en bois, +une palette votive de scribe. Après avoir scellé la momie dans la cuve +qui l'attendait, les ouvriers dispersaient sur le sol les quartiers du +boeuf ou de la gazelle qu'on venait de sacrifier; puis ils muraient avec +soin l'entrée du couloir et remplissaient le puits jusqu'à la bouche +d'éclats de pierre mêlés de sable et de terre. Le tout, largement +arrosé, finissait par s'agglutiner en un béton presque impénétrable, +dont la dureté défiait tout essai de profanation. Le corps, livré à +lui-même, ne recevait plus d'autre visite que celle de son âme. L'âme +quittait de temps en temps la région céleste où elle voyageait en +compagnie des dieux, et descendait se réunir à la momie. Le caveau était +sa maison, comme la chapelle était la maison du double. + +[Illustration: Fig. 126] +[Illustration: Fig. 127] +[Illustration: Fig. 128] +[Illustration: Fig. 129] + +Jusqu'à la VIe dynastie, le caveau est nu; une seule fois Mariette y a +trouvé des lambeaux d'inscriptions appartenant au _Livre des morts_. +J'ai découvert à Saqqarah, en 1881, des tombes où il est orné de +préférence à la chapelle. Elles sont en grosses briques et n'ont pour le +sacrifice qu'une niche renfermant la stèle. A l'intérieur, le puits est +remplacé par une petite cour rectangulaire, dans la partie occidentale +de laquelle on ajustait le sarcophage. Au-dessus du sarcophage, on +bâtissait en calcaire une chambre aussi large et aussi longue que lui, +haute d'environ 1 mètre et recouverte de dalles posées à plat. Au fond +ou sur la droite, on réservait une niche qui tenait lieu de serdab. On +ménageait au-dessus du toit plat une voûte de décharge d'environ 0m,50 +de rayon, et, par-dessus la voûte, on plaçait des lits horizontaux de +briques jusqu'au niveau de la plate-forme. La chambre occupe les deux +tiers environ de la cavité et a l'aspect d'un four, dont la gueule +serait restée béante. Quelquefois, les murs de pierre reposent sur le +couvercle même du sarcophage, et la chambre n'était achevée qu'après +l'enterrement (Fig.130). Le plus souvent, ils s'appuient sur deux +montants de briques, et le sarcophage pouvait être ouvert ou fermé à +volonté. La décoration, tantôt peinte, tantôt sculptée, est la même +partout. Chaque paroi était comme une maison où étaient déposés les +objets dessinés ou énumérés à la surface; aussi avait-on soin d'y +figurer une porte monumentale, par laquelle le mort avait accès +à son bien. Il trouvait sur la paroi de gauche un monceau de provisions +(Fig.131) et la table d'offrandes; sur celle du fond, des ustensiles de +ménage, du linge, des parfums, avec le nom et l'indication des +quantités. Ces tableaux sont un résumé de ceux qu'on voit dans la +chapelle des mastabas communs. Si on les a distraits de leur place +primitive, c'est qu'en les transportant au caveau, on les garantissait +contre les dangers de destruction, qui les menaçaient dans des salles +accessibles au premier venu, et que leur conservation assurait plus +longtemps au mort la possession des biens qu'ils représentaient. + +[Illustration: Fig. 130] + + +2.--LES PYRAMIDES. + + +Les tombes royales ont la forme de pyramides à base rectangulaire et +sont l'équivalent, en pierre ou en brique, du tumulus en terre meuble +qu'on amoncelait sur le corps des chefs de guerre, aux époques +antéhistoriques. Les mêmes idées prévalaient sur les âmes des rois qui +avaient cours sur celles des particuliers. Le plan de la pyramide +comporte donc les trois parties de celui des mastabas: la chapelle, les +couloirs, les chambres funéraires. + +[Illustration: Fig. 131] + +La chapelle est toujours isolée. A Saqqarah, on n'en a découvert aucune +trace. Elle était probablement, comme plus tard à Thèbes, située dans le +faubourg de la ville le plus proche de la montagne. A Gizèh, à Abousîr, +à Dahshour, les débris en sont encore visibles sur le front de la façade +orientale ou septentrionale. C'était alors un véritable temple avec +chambres, cours et passages. Les fragments de bas-reliefs qui sont +parvenus jusqu'à nous montrent les scènes du sacrifice et prouvent que +la décoration était identique à celle des salles publiques du mastaba. +La pyramide proprement dite ne renferme que les couloirs et le caveau +funèbre. La plus ancienne dont les textes nous certifient l'existence, +au nord d'Abydos, est celle de Snofrou; les plus modernes appartiennent +aux princes de la XIIe dynastie. La construction de ces monuments a donc +été, pendant treize ou quatorze siècles, une opération courante, prévue +par l'administration. Le granit, l'albâtre, le basalte destinés au +sarcophage et à certains détails, étaient les seuls matériaux dont +l'emploi et la quantité ne fussent pas réglés à l'avance et qu'il fallût +aller chercher au loin. Pour se les procurer, chaque roi envoyait un des +principaux personnages de la cour en mission aux carrières de la haute +Égypte, et la célérité avec laquelle on rapportait les blocs était un +titre puissant à la faveur du souverain. Le reste n'exigeait pas tant de +frais. Si le gros oeuvre était en brique, on moulait la brique sur +place, avec la terre prise dans la plaine au pied de la colline. S'il +était en pierre, les parties du plateau les plus voisines fournissaient +le calcaire marneux à profusion. On réservait d'ordinaire à la +construction des chambres et au revêtement le calcaire de Tourah, qu'on +n'avait même pas la peine de faire venir spécialement de l'autre côté du +Nil. Memphis avait des entrepôts toujours pleins, où l'on puisait sans +cesse pour les édifices publics, et par conséquent pour la tombe royale. +Les blocs, pris dans ces réserves et apportés en barque jusque sous la +montagne, montaient à l'emplacement choisi par l'architecte, le long de +chaussées inclinées doucement. La disposition intérieure, la longueur +des couloirs, la hauteur sont très variables; la pyramide de Khéops +culminait à 145 mètres environ au-dessus du sol, la plus petite +n'atteignait pas 10 mètres. Comme il est malaisé de concevoir +aujourd'hui quels motifs ont déterminé les Pharaons à choisir des +proportions aussi différentes, on a pensé que la masse bâtie était en +proportion directe du temps consacré à la bâtir, c'est-à-dire de la +durée de chaque règne. Dès qu'un prince montait sur le trône, on aurait +commencé par lui ériger à la hâte une pyramide assez vaste pour contenir +les parties essentielles du tombeau; puis, d'année en année, on aurait +ajouté des couches nouvelles autour du noyau primitif, jusqu'au moment +où la mort arrêtait à jamais la croissance du monument. Les faits ne +justifient pas cette hypothèse. La moindre des pyramides de Saqqarah +appartient à Ounas, qui régna trente ans; mais les deux imposantes +pyramides de Gizèh ont été édifiées par Khéops et par Khéphrên, qui +gouvernèrent l'Égypte l'un vingt-quatre, l'autre vingt-trois ans. +Mirinrì, qui mourut fort jeune, a une pyramide aussi grande que Pepi II, +qui prolongea sa vie au delà de quatre-vingt-dix ans. Le plan de chaque +pyramide était tracé une fois pour toutes par l'architecte, selon les +instructions qu'il avait reçues et les ressources qu'on plaçait à sa +disposition. Une fois mis en train, l'exécution s'en poursuivait jusqu'à +complet achèvement des travaux, sans se développer ni se restreindre. + +Les pyramides devaient avoir les faces aux quatre points cardinaux, +comme les mastabas; mais, soit maladresse, soit négligence, la plupart +ne sont pas orientées exactement, et plusieurs s'écartent sensiblement +du nord vrai. Sans parler des ruines d'Abou-Roâsh et de +Zaouiét-el-Aryân, qui n'ont pas encore été étudiées d'assez près, elles +se partagent naturellement en six groupes, distribués du nord au sud sur +la lisière du plateau de Libye, de Gizèh au Fayoum, par Abousîr, +Saqqarah, Dahshour et Lisht. Le groupe de Gizèh en compte neuf, et, dans +le nombre, celles de Khéops, de Khéphrên et de Mykérinos, que +l'antiquité classait parmi les merveilles du monde. Le terrain sur +lequel le Khéops repose était assez irrégulier, au moment de la +construction. Un petit tertre qui le dominait fut taillé rudement +(Fig.132) et englobé dans la maçonnerie, le reste fut aplani et garni +de grosses dalles dont quelques-unes subsistent encore. La pyramide même +avait une hauteur de cent quarante-cinq mètres et une base de deux cent +trente-trois, que l'injure du temps a réduites respectivement à cent +trente-sept et deux cent vingt-sept. Elle garda, jusqu'à la conquête +arabe, un parement en pierres de couleurs diverses, si habilement +assemblées qu'on aurait dit un seul bloc du pied au sommet. Le travail +de revêtement avait commencé par le haut: la pointe avait été placée la +première, puis les assises s'étaient recouvertes de proche en proche +jusqu'à ce qu'on eût gagné le bas. A l'intérieur, tout avait été calculé +de manière à cacher le site exact du sarcophage et à décourager les +fouilleurs que le hasard ou leur persévérance auraient mis sur la bonne +voie. Le premier point était, pour eux, de découvrir l'entrée sous le +revêtement qui le masquait. Elle était à peu près au milieu de la face +nord (Fig.132), mais au niveau de la dix-huitième assise, à +quarante-cinq pieds environ au-dessus du sol. Les dalles qui +l'obstruaient une fois déplacées, on pénétrait dans un couloir incliné, +haut de 1m,06, large de 1m,22, pratiqué en partie dans la roche vive. Il +descend l'espace de quatre-vingt-dix-sept mètres, traverse une chambre +inachevée (C) et se termine dix-huit mètres plus loin en cul-de-sac. +C'était un premier désappointement. Si pourtant on ne se laissait pas +rebuter, et qu'on examinât le passage avec soin, on distinguait dans le +plafond, à dix-neuf mètres de la porte, un bloc de granit qui tranchait +sur le calcaire environnant (D). Il était si dur que les chercheurs, +après avoir travaillé vainement à le briser ou à le déchausser, prirent +le parti de se frayer un chemin à travers les parties de la maçonnerie +construites en une pierre plus tendre. L'obstacle tourné, ils +débouchèrent dans un couloir ascendant, qui se raccorde au premier +sous un angle de 120 degrés et se divise en deux branches (E). L'une +s'enfonce horizontalement vers le centre de la pyramide et se perd dans +une chambre en granit à toit pointu, qu'on appelle, sans raison valable, +_Chambre de la Reine_ (F). L'autre, tout en continuant à monter, change +de forme et d'aspect. C'est maintenant une galerie longue de 45 mètres, +haute de 8m,50, bâtie en belle pierre du Mokatam, si polie et si +finement appareillée qu'on a peine à glisser entre les joints «une +aiguille ou même un cheveu». Les assises les plus basses portent +d'aplomb l'une sur l'autre, les sept suivantes s'avancent en +encorbellement, de manière que les dernières ne soient plus séparées au +plafond que par un intervalle de 0m,60. Un obstacle nouveau se dressait +à l'extrémité (G). Le couloir qui mène à la chambre du sarcophage était +clos d'une seule plaque de granit; venait ensuite un petit vestibule +(H), coupé à espaces égaux par quatre herses, également en granit, qu'il +fallait briser. Le caveau royal (I) est une chambre en granit, à toit +plat, haute de 5m,81, longue de 10m,43, large de 5m,20; on n'y voit ni +figure ni inscription, rien qu'un sarcophage en granit mutilé et sans +couvercle. Telles étaient les précautions prises contre les hommes: +l'événement a prouvé qu'elles étaient efficaces, car la pyramide garda +son dépôt plus de quatre mille ans. Mais le poids même des matériaux +était un danger plus sérieux pour elle. On empêcha le caveau d'être +écrasé par les cent mètres de pierre qui le protégeaient, en ménageant +au-dessus de lui cinq pièces de décharge, basses et superposées (J). La +dernière est abritée par un toit pointu, formé de deux énormes dalles +appuyées par le haut l'une à l'autre. Grâce à cet artifice, la pression +centrale fut rejetée presque entière sur les faces latérales, et le +caveau fut respecté. Aucune des pierres qui le revêtent n'a été écrasée, +aucune n'a cédé d'une ligne depuis le jour où les ouvriers l'ont scellée +en sa place. + +[Illustration: Fig. 132] + +Les pyramides de Khéphrên et de Mykérinos ont été bâties à l'intérieur +sur un plan différent de celle de Khéops. Khéphrên a deux issues, toutes +deux tournées vers le nord, l'une sur l'esplanade, l'autre à 15 mètres +au-dessus du sol. Mykérinos possède encore les débris de son revêtement +de granit rose. Le couloir d'entrée descend à un angle de 26°,2' et +pénètre rapidement dans le roc. La première salle qu'il traverse est +décorée de panneaux sculptés dans la pierre et fermée à la sortie par +trois herses en granit. La seconde pièce paraissait être inachevée, mais +ce n'était là qu'une ruse destinée à tromper les fouilleurs: un couloir +ménagé dans le sol et soigneusement dissimulé donnait accès au caveau. +Là reposait la momie dans un sarcophage de basalte sculpté, encore +intact au commencement du siècle: enlevé par Vyse, il a sombré sur la +côte d'Espagne avec le navire qui le transportait en Angleterre. La +même variété de disposition prévaut dans le groupe d'Abousîr et dans une +partie de celui de Saqqarah. La grande pyramide de Saqqarah n'est pas +orientée exactement: la face nord s'écarte de 4°,35 du nord vrai. Elle +n'a point pour base un carré parfait, mais un rectangle allongé de l'est +à l'ouest, de 120m,60 sur 107m,30 de côté. Elle est haute de 59m,68 et +se compose de six cubes à pans inclinés, en retraite l'un sur l'autre de +2 mètres environ: le plus rapproché du sol a 11m,48 d'élévation, le plus +éloigné 8m,89 (Fig.133). Elle est construite entièrement avec le +calcaire de la montagne environnante. Les matériaux sont petits et mal +taillés, les lits d'assise concaves, selon la méthode qu'on appliquait +également à la construction des quais et des forteresses. Quand on +explore les brèches de la maçonnerie, on reconnaît que la face externe +de chaque gradin est comme habillée de deux enveloppes, dont chacune a +son parement régulier. La masse est pleine, les chambres sont creusées +dans le roc au-dessous de la pyramide. La principale des quatre entrées +donne au nord, et les couloirs forment un véritable dédale au milieu +duquel il est périlleux de s'aventurer: portique à colonnes, galeries, +chambres, tout aboutit à une sorte de puits, au fond duquel était +pratiquée une cachette, destinée sans doute à contenir les objets les +plus précieux du mobilier funéraire. Les pyramides qui entourent ce +monument extraordinaire ont été presque toutes édifiées sur un modèle +unique (Fig.134) et ne se distinguent que par les proportions. La porte +s'ouvre juste au-dessous de la première assise, vers le milieu de la +face septentrionale, et le couloir (B) descend, par une pente assez +douce, entre des murs en calcaire. Il est bouché sur toute son étendue +de gros blocs qu'on doit briser avant de parvenir à la salle d'attente +(C). Au sortir de cette salle, il marche quelque temps encore dans le +calcaire, puis il passe entre quatre murs de granit de Syène poli, après +quoi le calcaire reparaît, et on débouche dans le vestibule (E). La +partie bâtie en granit est interrompue trois fois, à 60 ou 80 +centimètres d'intervalle, par trois énormes herses de granit (D). +Au-dessus de chacune d'elles se trouve un vide, dans lequel elle était +maintenue par des supports qui laissaient le passage libre (Fig.135). +La momie une fois introduite, les ouvriers en se retirant enlevaient les +étais, et les trois herses, tombant en place, interceptaient toute +communication avec le dehors. Le vestibule était flanqué, à l'est, d'un +serdab à toit plat, divisé en trois niches et encombré d'éclats de +pierre, balayés à la hâte par les esclaves, au moment où l'on nettoyait +les chambres pour y recevoir la momie. La pyramide d'Ounas les a +conservées toutes trois. Dans Teti et dans Mirinrì, les murs de +séparation ont été fort proprement enlevés, dès l'antiquité, et n'ont +laissé d'autre trace qu'une ligne d'attache et une teinte plus blanche +de la paroi, aux endroits qu'ils recouvraient primitivement. Le caveau +(G) s'étendait à l'ouest du vestibule: le sarcophage y était déposé +le long de la muraille occidentale, les pieds au sud, la tête au nord +(H). Le toit des deux chambres principales était pointu. Il se composait +de larges poutres en calcaire, accotées l'une à l'autre par l'extrémité +supérieure, appuyées par en bas sur une banquette basse qui courait +extérieurement. La première poutre était surmontée d'une seconde, +celle-ci d'une troisième, et les trois réunies (I) protégeaient +efficacement le vestibule et le caveau (Fig.136). + +[Illustration: Fig. 133] +[Illustration: Fig. 134--La pyramide d'Ounas.] +[Illustration: Fig. 135] +[Illustration: Fig. 136] + +Les pyramides de Gizéh appartenaient à des Pharaons de la IVe dynastie, +et celles d'Abousîr à des Pharaons de la Ve. Les cinq pyramides de +Saqqarah, dont le plan est uniforme, appartiennent à Ounas et aux quatre +premiers rois de la VIe dynastie, Teti, Pepi Ier, Mirinrì, Pepi II, et +sont contemporaines des mastabas à caveaux peints que j'ai signalés plus +haut. On ne s'étonnera donc point d'y rencontrer des inscriptions et des +ornements. Partout, les plafonds sont chargés d'étoiles pour figurer le +ciel de la nuit. Le reste de la décoration est fort simple. Dans la +pyramide d'Ounas, où elle joue le plus grand rôle, elle n'occupe que le +fond de la chambre funéraire; la partie voisine du sarcophage avait été +revêtue d'albâtre et ornée à la pointe des grandes portes monumentales, +par lesquelles le mort était censé entrer dans ses magasins de +provisions. Les figures d'hommes et d'animaux, les scènes de la vie +courante, le détail du sacrifice n'y sont point représentés et +n'auraient pas d'ailleurs été à leur place en cet endroit. On les +retraçait dans les lieux où le double menait sa vie publique, et où les +visiteurs exécutaient réellement les rites de l'offrande; les couloirs +et le caveau où l'âme était seule à circuler ne pouvaient recevoir +d'autre ornementation que celle qui a rapport à la vie de l'âme. Les +textes sont de deux sortes. Les moins nombreux ont trait à la nourriture +du double et sont la transcription littérale des formules par lesquelles +le prêtre lui assurait la transmission de chaque objet au delà de ce +monde: c'était pour lui une ressource suprême, au cas où les sacrifices +réels auraient été suspendus, et où les tableaux magiques de la chapelle +auraient été détruits. La plus grande partie des inscriptions se +rapportaient à l'âme et la préservaient des dangers qu'elle courait au +ciel et sur la terre. Elles lui révélaient les incantations souveraines +contre la morsure des serpents et des animaux venimeux, les mots de +passe qui lui permettaient de s'introduire dans la compagnie des dieux +bons, les exorcismes qui annulaient l'influence des dieux mauvais. De +même que la destinée du double était de continuer à mener l'ombre de la +vie terrestre et s'accomplissait dans la chapelle, la destinée de l'âme +était de suivre le soleil à travers le ciel et dépendait des +instructions qu'elle lisait sur les murailles du caveau. C'était par +leur vertu que l'absorption du mort en Osiris devenait complète et qu'il +jouissait désormais de toutes les immunités naturelles à la condition +divine. Là-haut, dans la chapelle, il était homme et se comportait à la +façon des hommes; ici, il était dieu et se comportait à la façon d'un +dieu. + +L'énorme massif rectangulaire que les Arabes appellent +Mastabat-el-Faraoun, le siège de Pharaon (Fig.137), se dresse à côté de +Pepi II. On a voulu y voir, tantôt une pyramide inachevée, tantôt une +tombe surmontée d'un obélisque; c'est un mastaba royal dont l'intérieur +présente l'ordonnance d'une pyramide. Mariette croyait qu'Ounas y était +enterré, mais les fouilles de ces temps derniers ont rendu cette +attribution impossible. En revanche, elles semblent montrer que la +pyramide méridionale de Dahshour appartient à Snofrou. Si le fait est +confirmé par des recherches postérieures, il y a des chances pour que le +groupe entier soit le plus ancien de tous et remonte à la IIIe dynastie. +Il fournit une variante curieuse du type ordinaire. L'une des pyramides +en pierre a la moitié inférieure inclinée de 54º,41' sur l'horizon, +tandis qu'à partir de mi-hauteur l'inclinaison change brusquement et est +de 42º,59'; on dirait un mastaba couronné d'une mansarde gigantesque. A +Lisht, on quitte l'ancien empire pour les dynasties thébaines, et la +structure se modifie encore: le couloir en pente aboutit à un puits +perpendiculaire, au fond duquel débouchaient des chambres envahies +aujourd'hui par les infiltrations du Nil. Le groupe du Fayoum est tout +entier de la XIIe dynastie, mais les pyramides de Biahmou sont presque +entièrement détruites; celle d'Illahoun n'a jamais été explorée, et +celle de Méïdoum, violée avant le siècle des Ramessides, est vide. Elle +consiste en trois tours carrées, à pans légèrement inclinés et qui +s'étagent en retraite l'une sur l'autre (Fig.138). L'entrée est au +nord, à seize mètres environ au-dessus du sable. Au delà de vingt +mètres, le couloir descend dans le roc; à cinquante-trois, il se +redresse, s'arrête douze mètres plus loin, remonte perpendiculairement +vers la surface, et affleure dans le sol du caveau, six mètres et demi +plus haut (Fig.139). Un appareil de poutres et de cordes, encore en +place au-dessus de l'orifice, montre que les voleurs ont tiré le +sarcophage hors de la chambre, dès l'antiquité. L'usage des pyramides ne +cessa pas avec la XIIe dynastie: on en connaît à Manfalout, à Hékalli, +au sud d'Abydos, à Mohammériah, au sud d'Esnéh. Jusqu'à l'époque +romaine, les souverains à demi barbares de l'Éthiopie tinrent à honneur +de donner à leurs tombes la forme pyramidale. Les plus anciennes, celle +de Nouri, où dorment les Pharaons de Napata, rappellent par la facture +les pyramides de Saqqarah; les plus modernes, celles de Méraouy, +présentent des caractères nouveaux. Elles sont plus hautes que larges, +de petit appareil et garnies parfois aux angles de bordures carrées ou +arrondies. La face orientale est munie d'une fausse lucarne, surmontée +d'une corniche et flanquée d'une chapelle que précède un pylône. Toutes +ne sont pas muettes: comme sur les murs des tombeaux ordinaires, on y a +retracé des scènes empruntées au Rituel des Funérailles ou aux +vicissitudes de la vie d'outre-tombe. + +[Illustration: Fig. 137] +[Illustration: Fig. 138] +[Illustration: Fig. 139] + + +3.--LES TOMBES DE L'EMPIRE THÉBAIN; LES HYPOGÉES. + + +Les derniers mastabas connus appartiennent à la XIIe dynastie, encore +sont-ils concentrés dans la plaine sablonneuse de Méïdoum et n'ont-ils +jamais été achevés. Deux systèmes les remplacèrent par toute l'Égypte. +Le premier conserve la chapelle construite au-dessus du sol et combine +la pyramide avec le mastaba. Le second creuse le tombeau entier dans le +roc, la chapelle comme le reste. + +Le quartier de la nécropole d'Abydos, où furent enterrées les +générations du vieil empire thébain, nous offre les exemples les plus +anciens du premier système. Les tombes sont en grosses briques crues, +noires, sans mélange de paille ni de gravier. L'étage inférieur est un +mastaba à base carrée ou rectangulaire, dont le plus long côté atteint +quelquefois douze ou quinze mètres; les murs sont perpendiculaires +et rarement assez élevés pour qu'un homme puisse se tenir debout à +l'intérieur. Sur cette façon de socle se dresse une pyramide pointue, +dont la hauteur varie entre quatre et dix mètres, et dont les faces +étaient revêtues d'une couche de pisé unie, peinte en blanc. La mauvaise +qualité du sol a empêché qu'on y creusât la salle funéraire; on s'est +donc résigné à la cacher dans la maçonnerie. Une sorte de chambre ou +plutôt de four, voûté en encorbellement, a été ménagé au centre et +abrite souvent la momie (Fig.140); plus souvent encore, le caveau a été +pratiqué moitié dans le mastaba, moitié dans les fondations, et le vide +supérieur n'est là que pour servir de dégagement (Fig.141). Dans bien +des cas, il n'y avait aucune chapelle extérieure; la stèle, posée sur le +soubassement ou encadrée extérieurement sur la face, marque l'endroit du +sacrifice. Ailleurs, on a construit en avancée un vestibule carré où +les parents s'assemblaient (Fig.142). Assez rarement un mur d'enceinte +construit à hauteur d'appui enveloppe le monument et délimite le terrain +qui lui appartenait. Cette forme mixte demeura fort en usage dans les +cimetières de Thèbes, à partir des premières années du moyen empire. +Plusieurs rois de la XIe dynastie et les grands personnages de leur cour +se firent édifier à Drah aboûl Neggah des tombes semblables à celles +d'Abydos (Fig.143). Pendant les siècles suivants, les proportions +relatives du mastaba et de la pyramide se modifièrent; le mastaba, qui +n'était souvent qu'un soubassement insignifiant, reprit peu à peu sa +hauteur primitive, tandis que la pyramide s'abaissa et finit par n'être +plus qu'un pyramidion sans importance (Fig.144). Tous ceux de ces +tombeaux qui ornaient les nécropoles thébaines à l'époque des Ramessides +ont péri, mais les peintures contemporaines nous en font connaître les +nombreuses variétés, et la chapelle d'un des Apis morts sous +Amenhotpou III est encore là pour prouver que la mode s'en était étendue +à Memphis. Du pyramidion, quelques traces subsistent à peine; mais le +mastaba est intact. C'est un massif en calcaire, carré, monté sur un +soubassement, étayé de quatre colonnes aux angles et bordé d'une +corniche évasée; un escalier de cinq marches mène à la chambre +intérieure (Fig.145). + +[Illustration: Fig. 140] +[Illustration: Fig. 141] +[Illustration: Fig. 142] +[Illustration: Fig. 143] +[Illustration: Fig. 144] +[Illustration: Fig. 145] + + +Les modèles les plus anciens du second genre, ceux qu'on voit à Gizèh +parmi les mastabas de la IVe dynastie, ne sont ni grands ni très ornés. +On commença à en soigner l'exécution vers la VIe dynastie, et dans les +localités lointaines, à Bershéh, à Shéikh-Sâid, à Kasr-es-Sayad, à +Neggadéh. L'hypogée n'atteignit son plein développement qu'un peu plus +tard, pendant les siècles qui séparent les derniers rois memphites des +premiers rois thébains. Les parties diverses du mastaba s'y retrouvent. +L'architecte choisissait de préférence des veines de calcaire bien en +vue, sises assez haut dans la montagne pour ne pas être menacées par +l'exhaussement progressif du sol, assez bas pour que le cortège funèbre +pût y monter aisément, et y creusait les tombes. Les plus belles +appartiennent aux principales familles féodales qui se partageaient +l'Égypte: les princes de Minièh reposent à Béni-Hassan, ceux de Khmounou +à Bershèh, ceux de Siout et d'Éléphantine à Siout même et en face +d'Assouân. Tantôt, comme à Siout, à Bershèh, à Thèbes, elles sont +dispersées aux divers étages de la montagne; tantôt, comme à Syène +(Fig.146) et à Béni-Hassan, elles suivent les ondulations du filon et +sont rangées sur une ligne à peu près droite. Un escalier, construit +sommairement en pierres à moitié brutes, menait de la plaine à l'entrée +du tombeau: il est détruit ou enseveli sous les sables à Béni-Hassan et +à Thèbes, mais les fouilles récentes ont mis au jour celui d'une des +tombes d'Assouân. Le cortège funèbre, après l'avoir escaladé lentement, +s'arrêtait un moment à l'entrée de la chapelle. Le plan n'était pas +nécessairement uniforme dans un même groupe. Plusieurs des tombeaux de +Béni-Hassan ont un portique dont toutes les parties, piliers, bases, +entablement, ont été prises dans la roche; pour Amoni et pour +Khnoumhotpou (Fig.147), il se compose de deux colonnes polygonales. A +Syène (Fig.148), la baie étroite qui s'ouvre dans la muraille de +rocher est coupée, vers le tiers de sa hauteur, par un linteau +rectangulaire qui réserve une porte dans la porte même. A Siout, +l'hypogée d'Hapizoufi était précédé d'un véritable porche d'environ 7 +mètres de haut, arrondi en voûte, peint et sculpté avec amour. Le plus +souvent on se contentait d'aplanir et de dresser un pan de montagne sur +un espace plus ou moins considérable, selon les dimensions qu'on +prétendait donner au tombeau. Cette opération avait le double avantage +de créer sur le devant une petite plate-forme fermée de trois côtés, et +de développer en façade une surface à peu près verticale, qu'on +décorait, ou non, à la fantaisie du maître. La porte pratiquée au +milieu, quelquefois n'avait point de cadre, quelquefois était encadrée +De deux montants et d'un linteau légèrement saillants. Les inscriptions, +quand elle en avait, étaient fort simples. Dans le haut, une ou +plusieurs lignes horizontales. A droite et à gauche, une ou deux lignes +verticales, accompagnées d'une figure humaine assise ou debout: c'était, +avec une prière, le nom, les titres et la filiation du défunt. La +chapelle n'a, en général, qu'une seule chambre carrée ou oblongue, au +plafond plat ou légèrement voûté, sans autre jour que de la porte. +Quelquefois des piliers, taillés en pleine pierre au moment de +l'excavation, lui donnent l'aspect d'une petite salle hypostyle. Amoni +et Khnoumhotpou, à Béni-Hassan, avaient chacun quatre de ces piliers +(Fig.149); d'autres en ont six ou huit et sont d'ordonnance +irrégulière. L'hypogée n° 7 était d'abord une simple salle à plafond +arrondi, de six colonnes sur trois rangs. Plus tard, il fut agrandi vers +la droite, et la partie nouvelle forma une sorte de portique à plafond +plat supporté par quatre colonnes (Fig.150). + +[Illustration: Fig. 146] +[Illustration: Fig. 147] +[Illustration: Fig. 148] +[Illustration: Fig. 149] +[Illustration: Fig. 150] + +Ménager un serdab dans la roche vive était presque impossible, et, +d'autre part, c'était exposer les statues mobiles au vol ou à la +mutilation que les laisser dans une pièce accessible à tout venant. Le +serdab fut transformé et se combina avec la stèle des mastabas antiques. +La fausse porte d'autrefois devint une niche pratiquée dans la muraille +du fond, presque toujours en face de la porte réelle. Les statues du +mort et de sa femme y trônent, sculptées dans la pierre vive. Les parois +sont ornées des scènes de l'offrande, et la décoration entière de +l'hypogée converge vers elle, comme celle du mastaba convergeait vers la +stèle. C'est toujours, dans l'ensemble, la même série de tableaux, mais +avec des additions notables. La marche du cortège funéraire, la prise de +possession du tombeau par le double, qui sont à peine indiquées +autrefois, s'étalent avec ostentation sur les murs de l'hypogée thébain. +Le convoi se déroule avec ses pleureuses, ses troupes d'amis, ses +porteurs d'offrandes, ses barques, son catafalque traîné par des boeufs. +Il arrive à la porte; la momie, dressée sur ses pieds, reçoit l'adieu de +la famille et subit les dernières cérémonies qui doivent l'initier à la +vie d'au delà (Fig.151). Le sacrifice et les préliminaires qu'il +évoque, le labourage, les semailles, la moisson, l'élève des bestiaux, +les métiers manuels, sont sculptés ou peints, comme jadis, à profusion +de couleurs. Sans doute, bien des détails y figurent qu'on ne rencontre +pas sous les premières dynasties, ou sont absents qui ne manquent jamais +dans le voisinage des pyramides; les siècles avaient marché, et vingt +siècles changent beaucoup aux usages de la vie journalière, même dans +l'indestructible Égypte. On y chercherait presque en vain les troupeaux +de gazelles privées, car, sous les Ramsès, on n'entretenait plus ces +animaux que par exception à l'état domestique. En revanche, le cheval +avait envahi la vallée du Nil, et piaffe sur les murs, à l'endroit où +paissaient les gazelles. Les métiers sont plus nombreux et plus +compliqués, les outils plus perfectionnés, les actions du mort plus +variées et plus personnelles. L'idée d'une rétribution future n'existait +pas, ou existait peu, au temps où l'on avait réglé la décoration des +tombeaux. Ce que l'homme avait fait ici-bas n'avait aucune influence sur +le sort qui l'attendait dans la mort; bon ou mauvais, du moment que les +rites avaient été célébrés sur lui et les prières récitées, il était +riche et heureux. C'en était donc assez pour établir son identité +d'énoncer son nom, ses titres, sa filiation; on n'avait que faire de +décrire son passé par le menu. Mais, quand la croyance à des récompenses +ou à des châtiments prédomina dans les esprits, on s'avisa qu'il était +utile de garantir à chacun le mérite de ses actions particulières, et +l'on joignit à l'espèce d'extrait de l'état civil, qui avait suffi +jusqu'alors, des renseignements biographiques précis. Quelques mots +d'abord, puis, vers la VIe dynastie, de vraies pages d'histoire où un +ministre, Ouni, raconte les services qu'il a rendus sous quatre rois; +puis, vers le commencement du nouvel empire, des dessins et des +tableaux, qui conspirent avec l'écriture à immortaliser les faits et +gestes du maître. Khnoumhotpou de Béni-Hassan expose en détail les +origines et la grandeur de ses ancêtres. Khiti étale sur ses murailles +les péripéties de la vie militaire: exercices des soldats, danses de +guerre, sièges de forteresses, batailles sanglantes. La XVIIIe dynastie +continue, en cela comme en tout, la tradition des âges précédents. Aï +retrace, dans son bel hypogée de Tell-el-Amarna, les épisodes de son +Mariage avec la fille de Khouniaton. Nofirhotpou de Thèbes avait reçu +d'Harmhabi la décoration du Collier d'or; il reproduit avec complaisance +les moindres circonstances de l'investiture, le discours du roi, +l'année, le jour où lui fut conférée la récompense suprême. Tel autre, +qui avait travaillé au cadastre, se montre accompagné d'arpenteurs +traînant la chaîne et préside à l'enregistrement de la population +humaine, comme Ti présidait jadis au dénombrement de ses boeufs. La +stèle elle-même participe au caractère nouveau que revêt la décoration +murale. Elle proclame, outre les prières ordinaires, le panégyrique du +mort, le résumé de sa vie, trop rarement son _cursus honorum_ avec dates +à l'appui. + +[Illustration: Fig. 151] + +Quand l'espace le permettait, le caveau tombait directement sous la +chapelle. Le puits, tantôt était pratiqué au coin d'une des chambres, +tantôt s'amorçait au dehors en avant de la porte. Dans les grandes +nécropoles, à Thèbes par exemple ou à Memphis, la superposition des +trois parties n'était pas toujours possible; à vouloir donner au puits +la profondeur normale, on risquait d'effondrer les tombeaux situés à +l'étage inférieur de la montagne. On remédia à ce danger, soit en +poussant fort loin un couloir, à l'extrémité duquel on forait le puits, +soit en disposant, sur un même plan horizontal ou modérément incliné, +les pièces que le mastaba plaçait sur un même plan vertical. Le couloir +est alors percé au milieu de la paroi du fond; la longueur moyenne en +varie entre 6 et 40 mètres. Le caveau est presque toujours petit et sans +ornement, ainsi que le couloir. L'âme, sous les dynasties thébaines, se +Passait aussi bien de décoration que sous les dynasties memphites; mais +quand on se décidait à garnir les murailles, les figures et les +inscriptions avaient trait à sa vie et fort peu à la vie du double. Au +tombeau de Harhotpou, qui est du temps des Ousirtasen, et dans les +hypogées du même genre, les murs, celui de la porte excepté, sont +partagés en deux registres. Le supérieur appartient au double et porte, +avec la table d'offrandes, l'image des mêmes objets de ménage qu'on voit +dans certains mastabas de la VIe dynastie: étoffes, bijoux, armes, +parfums, dont Harhotpou avait besoin pour assurer à ses membres une +éternelle jeunesse. L'inférieur était au double et à l'âme, et on lit +les fragments de plusieurs livres liturgiques, _Livre des morts, Rituel +de l'embaumement, Rituel des funérailles_, dont les vertus magiques +protégeaient l'âme et soutenaient le double. Le sarcophage en pierre et +le cercueil lui-même sont noirs d'écriture. De même que la stèle était +comme le sommaire de la chapelle entière, le sarcophage et le cercueil +étaient le sommaire du caveau et formaient comme une chambre sépulcrale +dans la chambre sépulcrale. Textes, tableaux, tout ce qu'on y voit a +trait à la vie de l'âme et à sa sécurité dans l'autre monde. + +A Thèbes comme à Memphis, ce sont les tombes des rois qu'il convient de +consulter, si l'on veut juger du degré de perfection auquel pouvait +atteindre la décoration des couloirs et du caveau. Des plus anciennes, +qui étaient situées dans la plaine ou sur le versant méridional de la +montagne, rien ne subsiste aujourd'hui. Les momies d'Amenhotpou Ier et +de Thoutmos III, de Soqnounrî et d'Harhotpou ont survécu à l'enveloppe +de pierre qui était censée les défendre. Mais, vers le milieu de la +XVIIIe dynastie, toutes les bonnes places étaient prises, et l'on dut +chercher ailleurs un terrain libre où établir un nouveau cimetière +royal. On alla d'abord assez loin, au fond de la vallée qui débouche +vers Drah abou'l Neggah; Amenhotpou III, Aï, d'autres peut-être, y +furent enterrés; puis on songea à se rapprocher de la ville des vivants. +Derrière la colline qui borne au nord la plaine thébaine, se creusait +Jadis une sorte de bassin, fermé de tous les côtés, et sans autre +communication avec le reste du monde que des sentiers périlleux. Il se +divise en deux branches, croisées presque en équerre: l'une regarde le +sud-est, tandis que l'autre s'allonge vers le sud-ouest et se divise en +rameaux secondaires. A l'est, une montagne se dresse, dont la croupe +rappelle, avec des proportions gigantesques, le profil de la pyramide à +degrés de Saqqarah. Les ingénieurs remarquèrent que ce vallon était +séparé du ravin d'Amenhotpou III par un simple seuil d'environ 500 +coudées d'épaisseur. Ce n'était pas de quoi effrayer des mineurs aussi +exercés que l'étaient les Égyptiens. Ils taillèrent dans la roche vive +une tranchée, profonde de 50 à 60 coudées, au bout de laquelle un +passage étranglé, semblable à une porte, donne accès dans le vallon. +Est-ce sous Harmhabi, est-ce sous Ramsès Ier que fut entrepris ce +travail gigantesque? Ramsès Ier est le plus ancien roi dont on ait +retrouvé la tombe en cet endroit. Son fils Séti Ier, puis son petit-fils +Ramsès II vinrent s'y loger à ses côtés, puis les Ramsès l'un après +l'autre; Hrihor fut peut-être le dernier et ferma la série. Ces tombeaux +réunis ont valu à la vallée le nom de Vallée des Rois, qu'elle a gardé +jusqu'à nos jours. Le tombeau n'est pas là tout entier. La chapelle est +au loin dans la plaine, à Gournah, au Ramesséum, à Médinét-Habou, et +nous l'avons déjà décrite. Comme la pyramide memphite, la montagne +thébaine ne renferme que les couloirs et le caveau. Pendant le jour, +l'âme pure ne courait aucun danger sérieux; mais le soir, au moment où +les eaux éternelles, qui roulent sur la voûte des cieux, tombaient vers +l'Occident en larges cascades et s'engouffraient dans les entrailles de +La terre, elle pénétrait, avec la barque du soleil et son cortège de +dieux lumineux, dans un monde semé d'embûches et de périls. Douze heures +durant, l'escadre divine parcourait de longs corridors sombres, où des +génies, les uns hostiles, les autres bienveillants, tantôt s'efforçaient +de l'arrêter, tantôt l'aidaient à surmonter les difficultés du voyage. +D'espace en espace, une porte, défendue par un serpent gigantesque, +s'ouvrait devant elle et lui livrait l'accès d'une salle immense, +remplie de flamme et de fumée, de monstres aux figures hideuses et de +bourreaux qui torturaient les damnés; puis les couloirs recommençaient +étroits et obscurs, et la course à l'aveugle au sein des ténèbres, et +les luttes contre les génies malfaisants, et l'accueil joyeux des dieux +propices. A partir du milieu de la nuit, on remontait vers la surface de +la terre. Au matin, le soleil avait atteint l'extrême limite de la +contrée ténébreuse et sortait à l'orient pour éclairer un nouveau jour. +Les tombeaux des rois étaient construits sur le modèle du monde +infernal. Ils avaient leurs couloirs, leurs portes, leurs salles +voûtées, qui pénétraient profondément au sein de la montagne. La +distribution dans la vallée n'en était déterminée par aucune +considération de dynastie ou de succession au trône. Chaque souverain +attaquait le rocher à l'endroit où il espérait rencontrer une veine de +pierre convenable, et avec si peu de souci des prédécesseurs, que les +ouvriers durent parfois changer de direction pour éviter d'envahir un +hypogée voisin. Les devis de l'architecte n'étaient qu'un simple projet, +qu'on modifiait à volonté et qu'on ne se piquait pas d'exécuter +fidèlement; ainsi les mesures et la distribution réelles du tombeau de +Ramsès IV (Fig.152) sont en désaccord avec les cotes et l'agencement du +plan qu'un papyrus du musée de Turin nous a conservé (Fig.153). + +[Illustration: Fig. 152] +[Illustration: Fig. 153] + +Rien pourtant n'était plus simple que la disposition générale: une porte +carrée, très sobre d'ornements, un couloir qui aboutit à une chambre +plus ou moins étendue, au fond de laquelle s'ouvre un second corridor +qui conduit à une seconde chambre, et de là parfois à d'autres salles, +dont la dernière renfermait le cercueil. Dans quelques tombeaux, le tout +est de plain-pied et une pente douce, à peine coupée par deux ou trois +marches basses, conduit de l'entrée à la paroi du fond. Dans d'autres, +les parties sont disposées en étage l'une derrière l'autre. Un escalier +long et raide, et un corridor en pente (A) mènent, chez Séti Ier +(Fig.154), à un premier appartement (B), composé d'une petite +antichambre et de deux salles à piliers. Un second escalier (C), ouvert +dans le sol de l'antichambre, mène à un second appartement (D) plus +vaste que le premier, et qui abritait le sarcophage. Le tombeau n'était +pas destiné à s'arrêter là. Un troisième escalier (E) avait été pratiqué +au fond de la salle principale, qui devait sans doute mener à un nouvel +ensemble de pièces: la mort du roi a seule arrêté les ouvriers. Les +variantes de plan ne sont pas très considérables, si on passe d'un +hypogée à l'autre. Chez Ramsès III, la galerie d'entrée est flanquée de +huit petites cellules latérales. Presque partout ailleurs, on ne +remarque de différences que celles qui proviennent du degré d'achèvement +des peintures et du plus ou moins d'étendue des couloirs. Le plus petit +des hypogées s'arrête à 16 mètres, celui de Séti Ier, qui est le plus +long, descend jusqu'à plus de 150 mètres et n'est pas achevé. Les mêmes +ruses qui avaient servi aux ingénieurs des pyramides servaient à ceux +des syringes thébaines pour dépister les recherches des malfaiteurs, +faux puits destinés à dérouter les indiscrets, murailles peintes et +sculptées bâties en travers des couloirs; l'enterrement terminé, on +obstruait l'entrée avec des quartiers de roche, et on rétablissait du +mieux qu'on pouvait la pente naturelle de la montagne. + +[Illustration: Fig. 154] + +Séti Ier nous a légué le type le plus complet que nous possédions de ce +genre de sépulture; figures et hiéroglyphes y sont de véritables modèles +de dessin et de sculpture gracieuse. L'hypogée de Ramsès III est déjà +inférieur. La plus grande partie en est peinte assez sommairement: les +jaunes y abondent, les bleus et les rouges rappellent les tons que les +enfants choisissent pour leurs premiers barbouillages. Plus tard, la +médiocrité règne en souveraine, le dessin s'amollit, les couleurs +deviennent de plus en plus criardes, et les derniers tombeaux ne sont +plus que la caricature lamentable de ceux de Séti Ier et de Ramsès III. +La décoration est la même partout, et partout procède du même principe +qui a présidé à la décoration des pyramides. A Thèbes comme à Memphis, +il s'agissait d'assurer au double la libre jouissance de sa maison +nouvelle, d'introduire l'âme au milieu des divinités du cycle solaire et +du cycle osirien, de la guider à travers le dédale des régions +infernales; mais les prêtres thébains s'ingéniaient à rendre sensible +aux yeux par le dessin ce que les Memphites confiaient par l'écriture à +la mémoire du mort, et lui accordaient de voir ce qu'il était jadis +obligé de lire sur les parois de sa tombe. Où les textes d'Ounas +racontent qu'Ounas, identifié au soleil, navigue sur les eaux d'en haut +ou s'introduit dans les Champs Élysées, les scènes de Séti Ier montrent +Séti dans la barque solaire, et celles de Ramsès III, Ramsès III dans +les Champs Élysées (Fig.155). Où les murs d'Ounas ne donnent que les +prières récitées sur la momie pour lui ouvrir la bouche, lui rendre +l'usage des membres, l'habiller, la parfumer, la nourrir, ceux de Séti +Ier représentent la momie elle-même et les statues supports du double +entre les mains des prêtres qui leur ouvrent la bouche, les habillent, +les parfument, leur tendent les plats divers du repas funèbre. Les +plafonds étoilés des pyramides reproduisent la figure du ciel, mais sans +indiquer à l'âme le nom des étoiles; sur les plafonds de quelques +syringes, les constellations sont tracées chacune avec son image, des +tables astronomiques donnent l'état du ciel de quinze jours en quinze +jours pendant les mois de l'année égyptienne, et l'âme n'avait qu'à +lever les yeux pour savoir dans quelle partie du firmament sa course la +menait chaque nuit. L'ensemble est comme un récit illustré des voyages +du soleil, et par suite de l'âme, à travers les vingt-quatre heures du +jour. Chaque heure est représentée, et son domaine, qui était divisé en +circonscriptions plus petites dont la porte était gardée par un serpent +gigantesque, _Face de feu, oeil de flamme, Mauvais oeil_. La troisième +heure du jour était celle où se décidait le sort des âmes: le dieu +Toumou les pesait et leur assignait un séjour selon les indications de +la balance. L'âme coupable était livrée aux cynocéphales assesseurs du +tribunal, qui la chassaient à coups de verge, après l'avoir changée en +truie ou en quelque animal impur; innocente, elle passait dans la +cinquième heure, où ses pareilles cultivaient les champs, fauchaient les +épis de la moisson céleste, et, le travail accompli, se divertissaient +sous la garde des génies bienveillants. Au delà de la cinquième heure, +les mers du ciel n'étaient plus qu'un vaste champ de bataille: les +dieux de lumière pourchassaient, entraînaient, enchaînaient le serpent +Apopi et finissaient par l'étrangler à la douzième heure. Leur triomphe +n'était pas de longue durée. Le soleil, à peine victorieux, était +emporté par le courant dans le royaume des heures de la nuit, et dès +l'entrée, il était assailli, comme Virgile et Dante aux portes de +l'enfer, par des bruits et par des clameurs épouvantables. Chaque cercle +avait sa voix qu'on ne pouvait confondre avec la voix des autres: l'un +s'annonçait comme par un immense bourdonnement de guêpes, l'autre comme +par les lamentations des femmes et des femelles quand elles pleurent les +maris et les mâles, l'autre comme par un grondement de tonnerre. Le +sarcophage lui-même était chargé de ces tableaux joyeux ou sinistres. Il +était d'ordinaire en granit rose ou noir, et si large, que souvent il ne +pouvait entrer dans la vallée par la porte des rois. On devait le hisser +à grand'peine au sommet de la colline de Déir-el-Baharî, puis, de là, le +descendre à destination. Comme il était la dernière pièce du mobilier +funéraire dont on s'occupât, on n'avait pas toujours le loisir de +l'achever. Quand il était terminé, les scènes et les textes qui le +couvrent en faisaient le résumé de l'hypogée entier. Le mort y +retrouvait une fois de plus l'image de ses destinées surhumaines et y +apprenait à connaître le bonheur des dieux. Les tombes privées +recevaient rarement une décoration aussi complète; cependant deux +hypogées de la XXVIe dynastie, celui de Pétaménophis à Thèbes et celui +de Bokenranf à Memphis, peuvent rivaliser sous ce rapport avec les +syringes royales. Le premier renferme une édition complète du _Livre des +morts_, le second de longs extraits du même livre et des formules qui +remplissent les pyramides. + +[Illustration: Fig. 155] + +Chaque partie de la tombe, comme elle avait sa décoration, avait son +mobilier particulier. Il ne reste que peu de traces de celui de la +chapelle: la table d'offrandes qui était en pierre est d'ordinaire tout +ce qui en subsiste. Les objets déposés dans le serdab, dans les +couloirs, dans le caveau, ont mieux résisté aux ravages du temps et des +hommes. Sous l'ancien empire, les statues étaient toujours confinées +dans le serdab. La chambre ne renfermait guère, en dehors du sarcophage, +que des chevets en calcaire et en albâtre, des oies en pierre, rarement +des palettes de scribe, très souvent des vases de formes diverses en +terre cuite, en diorite, en granit, en albâtre, en calcaire compact, +enfin des provisions de graines alimentaires, et les ossements des +victimes sacrifiées le jour de l'enterrement. Sous les dynasties +thébaines, le ménage du mort devint plus complet et plus riche. Les +statues des domestiques et de la famille, qui jadis accompagnaient dans +le serdab les statues du mort, sont reléguées au caveau et diminuent de +taille. En revanche, bien des objets qui jadis étaient simplement +représentés sur la muraille s'en sont détachés: ainsi les barques +funéraires avec leur équipage, la momie, les pleureuses, les prêtres, +les amis éplorés, les offrandes, pains en terre cuite estampés au nom du +maître, et qu'on appelle improprement cônes funéraires, grappes de +raisin et moules en calcaire avec lesquelles le mort était censé se +fabriquer à lui-même des boeufs, des oiseaux, des poissons en pâte qui +lui tenaient lieu des animaux en chair. Le mobilier, les ustensiles de +toilette et de cuisine, les armes, les instruments de musique abondent, +la plupart brisés au moment de la mise au tombeau; on les tuait de la +sorte afin que leur âme allât servir l'âme de l'homme dans l'autre +monde. Les petites statuettes en pierre, en bois, en émail bleu, blanc +ou vert, sont jetées par centaines et même par milliers au milieu de +l'amas des meubles et des provisions. Ce sont d'abord à proprement +parler des réductions des statues du serdab, destinées comme elles à +servir de corps au double, puis à l'âme; on les habille alors comme +l'individu dont elles portent le nom s'habillait pendant la vie. Plus +tard, leur rôle s'amoindrit, et leurs fonctions se bornèrent à répondre +pour le maître, et à exécuter, en son lieu et place, les travaux et la +Corvée dans les champs célestes, quand il y était convoqué par les +dieux. On les appelle alors _répondants (Oushbîti)_, on leur met au +poing les instruments de labourage, et on leur donne presque toujours la +semblance d'un corps momifié, dont les mains et le visage seraient +dégagés des bandelettes. Les canopes, avec leurs têtes d'épervier, de +cynocéphale, de chacal et d'homme, étaient réservés, dès la XIe +dynastie, aux viscères qu'on était obligé d'extraire de la poitrine et +du ventre pendant l'embaumement. La momie elle-même se charge de plus en +plus de cartonnages, de papyrus, d'amulettes qui lui font comme une +armure magique, dont chaque pièce préserve les membres et l'âme qui les +anime de la destruction. + +En théorie, chaque Égyptien avait droit à une maison éternelle, édifiée +sur le plan dont je viens d'indiquer les transformations; mais les +petites gens se passaient fort bien de tout ce qui était nécessaire aux +morts de condition. On les enfouissait où la place coûtait le moins, +dans de vieilles tombes violées et abandonnées, dans des fissures +naturelles de la montagne, dans des puits ou dans des fosses communes. +A Thèbes, au temps des Ramessides, de grandes tranchées creusées dans le +sable attendaient les cadavres. Les rites accomplis, les fossoyeurs +recouvraient légèrement les momies de la journée, parfois isolées, +parfois associées par deux ou trois, parfois empilées, sans qu'on eût +cherché à les disposer par couches régulières. Quelques-unes n'avaient +de protection que leurs bandages, d'autres étaient enveloppées de +branches de palmier liées en façon de bourriche. Les plus soignées ont +une boîte en bois mal dégrossie, sans inscription ni peinture. Beaucoup +sont affublées de vieux cercueils d'occasion, qu'on ne s'était pas donné +la peine d'ajuster à la taille du nouveau propriétaire, ou sont jetées +dans une caisse fabriquée avec les débris de deux ou trois caisses +brisées. De mobilier funéraire, il n'en était point question pour des +marauds pareils; tout au plus ont-ils avec eux une paire de souliers en +cuir, des sandales en carton peint ou en osier tressé, un bâton de +voyage pour les chemins célestes, des bagues en terre émaillée, des +bracelets ou des colliers d'un seul fil de petites perles bleues, des +figurines de Phtah, d'Osiris, d'Anubis, d'Hathor, de Bastit, des yeux +mystiques, des scarabées, surtout des cordes roulées autour du bras, du +cou, de la jambe, de la taille, et destinées à préserver le cadavre des +influences magiques. + + + + +CHAPITRE IV + + + +LA PEINTURE ET LA SCULPTURE + + +Les bas-reliefs et les statues qui décoraient les temples ou les +tombeaux étaient peints pour la plupart. Le granit, le basalte, le +diorite, la serpentine, l'albâtre, les pierres colorées naturellement, +échappaient parfois à cette loi de polychromie: le grès, le calcaire, le +bois y étaient soumis rigoureusement, et, si on rencontre quelques +monuments de ces matières qui ne sont pas enluminés, la couleur a +disparu par accident, ou la pièce est inachevée. Le peintre et le +sculpteur étaient donc presque inséparables l'un de l'autre. Le premier +avait à peine achevé son oeuvre que le second s'en emparait, et souvent +le même artisan s'entendait à manier le pinceau aussi bien que la +pointe. + + +1.--LE DESSIN ET LA COMPOSITION. + + +Nous ne connaissons pas les méthodes que les Égyptiens employaient à +l'enseignement du dessin. La pratique leur avait appris à déterminer les +proportions générales du corps et à établir des relations constantes +entre les parties dont il est constitué, mais ils ne s'étaient jamais +inquiétés de chiffrer ces proportions et de les ramener toutes à une +commune mesure. Rien, dans ce qui nous reste de leurs oeuvres, ne nous +autorise à croire qu'ils aient jamais possédé un canon, réglé sur la +longueur du doigt ou du pied humain. Leur enseignement était de routine +et non de théorie. Ils avaient des modèles que le maître composait +lui-même, et que les élèves copiaient sans relâche, jusqu'à ce qu'ils +fussent parvenus à les reproduire exactement. Ils étudiaient aussi +d'après nature, comme le prouve la facilité avec laquelle ils +saisissaient la ressemblance des personnages, et le caractère ou le +mouvement propre à chaque espèce d'animaux. Ils jetaient leurs premiers +essais sur des éclats de calcaire planés rudement, sur une planchette +enduite de stuc rouge ou blanc, au revers de vieux manuscrits sans +valeur: le papyrus neuf coûtait trop cher pour qu'on le gaspillât à +recevoir des barbouillages d'écolier. Ils n'avaient ni crayons ni +stylet, mais des joncs, dont le bout, trempé dans l'eau, se divisait en +fibres ténues et formait un pinceau plus ou moins fin, selon la grosseur +de la tige. La palette en bois mince, oblongue, rectangulaire, était +pourvue à la partie inférieure d'une rainure verticale à serrer la +calame, et creusée à la partie supérieure de deux ou plusieurs cavités +renfermant chacune une pastille d'encre sèche: la noire et la rouge +étaient le plus usités. Un petit mortier et un pilon (Fig.156) pour +broyer les couleurs, un godet plein d'eau pour humecter et laver les +pinceaux, complétaient le trousseau de l'apprenti. Accroupi devant son +modèle, palette au poing, il s'exerçait à le reproduire en noir, à main +levée et sans appui. Le maître revoyait son oeuvre et en corrigeait les +défauts à l'encre rouge. + +[Illustration: Fig. 156] + +Les rares dessins qui nous restent sont tracés sur des morceaux de +calcaire, en assez mauvais état pour la plupart. Le British Museum en a +deux ou trois au trait rouge, qui ont peut-être servi comme de cartons +au décorateur d'un tombeau thébain de la XXe dynastie. Un fragment +du musée de Boulaq porte des études d'oies ou de canards à l'encre +noire. On montre à Turin l'esquisse d'une figure de femme, nue au +caleçon près, et qui se renverse en arrière pour faire la culbute: le +trait est souple, le mouvement gracieux, le modelé délicat. L'artiste +n'était pas gêné, comme il l'est chez nous par la rigidité de +l'instrument qu'il maniait. Le pinceau attaquait perpendiculairement la +surface, écrasait la ligne ou l'atténuait à volonté, la prolongeait, +l'arrêtait, la détournait en toute liberté. Un outil aussi souple se +prêtait merveilleusement à rendre les côtés humoristiques ou risibles de +la vie journalière. Les Égyptiens, qui avaient l'esprit gai et caustique +par nature, pratiquèrent de bonne heure l'art de la caricature. Un +papyrus de Turin raconte, en vignettes d'un dessin sûr et libertin, les +exploits amoureux d'un prêtre chauve et d'une chanteuse d'Amon. Au +revers, des animaux jouent, avec un sérieux comique, les scènes de la +vie humaine. Un âne, un lion, un crocodile, un singe se donnent un +concert de musique instrumentale et vocale. Un lion et une gazelle +jouent aux échecs. Le Pharaon de tous les rats, monté sur un char traîné +par des chiens, court à l'assaut d'un fort défendu par des chats. Une +chatte du monde, coiffée d'une fleur, s'est prise de querelle avec une +oie: on en est venu aux coups, et la volatile malheureuse, qui ne se +sent pas de force à lutter, culbute d'effroi. Les chats étaient +d'ailleurs les animaux favoris des caricaturistes égyptiens. Un ostracon +du musée de New-York nous en montre deux, une chatte de race assise sur +Un fauteuil, en grande toilette, et un misérable matou qui lui sert à +manger, d'un air piteux, la queue entre les jambes (Fig.157). +L'énumération des dessins connus est courte, comme on le voit: +l'abondance de vignettes dont on avait coutume d'orner certains ouvrages +compense notre pauvreté en ce genre. Ce sont presque toujours des +exemplaires du _Livre des morts_ et du _Livre de savoir ce qu'il y a +dans l'enfer_. On les copiait par centaines, d'après des +manuscrits-types, conservés dans les temples ou dans les familles +consacrées héréditairement au culte des morts. Le dessinateur n'avait +donc aucun effort d'imagination à faire. Sa tâche consistait uniquement +à imiter le modèle qu'on lui donnait, avec toute l'habileté dont il +était capable. Les rouleaux du _Livre de savoir ce qu'il y a dans +l'enfer_, qui sont parvenus jusqu'à nous, ne sont pas antérieurs à la +XXe dynastie. + +[Illustration: Fig. 157] + +Le faire en est toujours assez mauvais, et les figures ne sont le plus +souvent que des bonshommes tracés rapidement et mal proportionnés. Le +nombre des exemplaires du _Livre des morts_ est tellement considérable +qu'on pourrait, rien qu'avec eux, entreprendre une histoire de la +miniature en Égypte: d'aucuns remontent en effet à la XVIIIe dynastie, +d'autres sont contemporains des premiers Césars. Les plus anciens sont +généralement d'une exécution remarquable. Chaque chapitre est accompagné +d'une vignette qui représente un dieu, homme ou bête, un emblème divin, +le mort en adoration devant la divinité. Ces petits motifs sont rangés +quelquefois en une seule ligne au-dessus du texte courant (Fig.158), +quelquefois dispersés à travers les pages, comme les majuscules ornées +de nos manuscrits. D'espace en espace, de grands tableaux occupent toute +la hauteur du feuillet, l'enterrement au début, le jugement de l'âme +vers le milieu, l'arrivée du mort aux champs d'Ialou vers la fin de +l'ouvrage. L'artiste avait là beau jeu à déployer son talent et à nous +donner la mesure de ses forces. La momie d'Hounofir est debout devant la +stèle et le tombeau (Fig.159); les femmes de la famille pleurent sur +elle, tandis que les hommes et le prêtre lui présentent l'offrande. Les +papyrus des princes et princesses de la famille de Pinotmou, qui sont au +musée de Boulaq, montrent que les bonnes traditions de l'école se +maintinrent, chez les Thébains, jusqu'à la XXIe dynastie. La décadence +vint rapidement sous les règnes suivants, et, pendant des siècles, nous +ne trouvons plus que des dessins grossiers et sans valeur. La chute de +la domination persane produisit une renaissance. Les tombeaux de +l'époque grecque nous ont rendu des papyrus à vignettes soignées, d'un +style sec et minutieux, qui contraste singulièrement avec la manière +large et hardie des temps antérieurs. Le pinceau à pointe large avait +été remplacé par le pinceau à pointe fine. Les scribes rivalisèrent à +qui mènerait les lignes les plus déliées, et les traits dont ils se +complurent à surcharger les accessoires de leurs figures, barbe, +cheveux, plis du vêtement, sont quelquefois si ténus qu'on a peine à les +distinguer sans loupe. Si précieux que soient ces documents, ils ne +suffiraient pas à nous faire apprécier la valeur et les procédés de +travail des artistes égyptiens; c'est aux murailles des temples ou des +tombeaux que nous devons nous adresser si nous désirons connaître leurs +habitudes de composition. + +[Illustration: Fig. 158] +[Illustration: Fig. 159] + +Les conventions de leur dessin diffèrent sensiblement de celles du +nôtre. Homme ou bête, le sujet n'était jamais qu'une silhouette à +découper sur le fond environnant. On cherchait donc à démêler, parmi les +formes, celles-là seules qui offrent un profil accentué, et que le +simple trait pouvait saisir et amener sur une surface plane. Pour les +animaux, le problème n'offrait rien de compliqué: l'échine et le ventre, +la tête et le cou, allongés parallèlement au sol, se profilent d'une +seule venue, les pattes sont bien détachées du corps. Aussi les animaux +sont-ils pris sur le vif, avec l'allure, le geste, la flexion des +membres, particulière à chaque espèce. La marche lente et mesurée du +boeuf, le pas court, l'oreille méditative, la bouche ironique de l'âne, +le trot menu et saccadé des chèvres, le coup de rein du lévrier en +chasse, sont rendus avec un bonheur constant de ligne et d'expression. +Et si des animaux domestiques on passe aux sauvages, la perfection n'est +pas moindre. Jamais on n'a mieux exprimé qu'en Égypte la force calme du +lion au repos, la démarche sournoise et endormie du léopard, la grimace +des singes, la grâce un peu grêle de la gazelle et de l'antilope. Il +n'était pas aussi facile de projeter l'homme entier sur un même plan, +sans s'écarter de la nature. L'homme ne se laisse pas reproduire +aisément par la ligne seule, et la silhouette supprime une part trop +grande de sa personne. La chute du front et du nez, la coupe des lèvres, +le galbe de l'oreille, disparaissent quand la tête est dessinée de face. +Il faut, au contraire, que le buste soit posé de face pour que la ligne +des épaules se développe en son entier, et pour que les deux bras +soient visibles à droite et à gauche du corps. Les contours du ventre se +modèlent mieux lorsqu'on les aperçoit de trois quarts et ceux des jambes +lorsqu'on les prend de côté. Les Égyptiens ne se firent point scrupule +de combiner, dans la même figure, les perspectives contradictoires que +produisent l'aspect de face et l'aspect de profil. La tête, presque +toujours munie d'un oeil de face, est presque toujours plantée de profil +sur un buste de face, le buste surmonte un tronc de trois quarts, et le +tronc s'étaye sur des jambes de profil. Ce n'est pas qu'on ne rencontre +assez souvent des figures établies, ou peu s'en faut, selon les règles +de notre perspective. La plupart des personnages secondaires que +renferme le tombeau de Khnoumhotpou ont essayé de se soustraire à la loi +de malformation; ils ont le buste de profil, comme la tête et les +jambes, mais ils portent en avant tantôt l'une, tantôt l'autre des +épaules, afin de bien montrer leurs deux bras (Fig.160). L'effet n'est +pas des plus heureux, mais examinez le paysan qui gave une oie, et +surtout celui qui pèse sur le cou d'une gazelle pour l'obliger à +s'accroupir (Fig.161): l'action des bras et des reins est rendue +exactement, la fuite du dos est régulière, les épaules, entraînées en +arrière par le déplacement des bras, font saillir la poitrine sans en +exagérer l'ampleur, le haut du corps tourne bien sur les hanches. Les +lutteurs de Béni-Hassan s'attaquent et s'enlacent, les danseuses et les +servantes des hypogées thébains se meuvent avec une liberté parfaite +(Fig.162). Ce sont là des exceptions; ailleurs, la tradition a été plus +forte que la nature, et les maîtres égyptiens continuèrent jusqu'à la +fin à déformer la figure humaine. Leurs hommes et leurs femmes sont donc +de véritables monstres pour l'anatomiste, et cependant ils ne sont ni +aussi laids ni aussi risibles qu'on est porté à le croire, en étudiant +les copies malencontreuses que nos artistes en ont faites souvent. Les +membres défectueux sont alliés aux corrects avec tant d'adresse, qu'ils +paraissent être soudés comme naturellement. Les lignes exactes et les +fictives se suivent et se complètent si ingénieusement qu'elles semblent +se déduire nécessairement les unes des autres. + +[Illustration: Fig. 160] +[Illustration: Fig. 161] +[Illustration: Fig. 162] + +La convention une fois reconnue et admise, on ne saurait trop admirer +l'habileté technique dont témoignent beaucoup de monuments. Le trait est +net, ferme, lancé résolument et longuement mené. Dix ou douze coups de +pinceau suffisent à établir une figure de grandeur naturelle. Un seul +trait enveloppait la tête de la nuque à la naissance du cou, un seul +marquait le ressaut des épaules et la tombée des bras. Deux traits +ondulés à propos cernaient le contour extérieur, du creux de l'aisselle +à la pointe des pieds, deux arrêtaient les jambes, deux les bras. Les +détails du costume et de la parure, d'abord indiqués sommairement, +étaient repris un à un et achevés minutieusement: on peut compter +presque les tresses de la chevelure, les plis du vêtement, les émaux de +la ceinture ou des bracelets. Ce mélange de science naïve et de +gaucherie voulue, d'exécution rapide et de retouche patiente, n'exclut +ni l'élégance des formes, ni la grâce et la vérité des attitudes, ni la +justesse des mouvements. Les personnages sont étranges, mais ils vivent, +et, qui veut se donner la peine de les regarder sans préjugé, leur +étrangeté même leur prête un charme, que n'ont pas des oeuvres plus +récentes et plus conformes à la vérité. + +Les Égyptiens ont donc su dessiner. Ont-ils, comme on le dit souvent, +ignoré l'art de composer un ensemble? Prenez une scène au hasard dans un +des hypogées thébains, celle qui représente le repas funéraire offert au +prince Harmhabi par les gens de sa famille (Fig.163). C'est un sujet +moitié idéal, moitié réel. Le défunt et ceux des siens qui sont déjà de +son monde y figurent à côté des vivants, visibles, mais non mêlés; ils +assistent plus qu'ils ne prennent part au banquet. Harmhabi siège donc +sur un pliant, à la gauche du spectateur. Il a sur les genoux une petite +princesse, une fille d'Amenhotpou III, dont il était le père nourricier +et qui était morte avant lui. Sa mère, Sonit, trône à sa droite, en +retraite, sur un grand fauteuil, et de la main gauche lui serre le bras, +de l'autre lui tend une fleur de lotus; une gazelle mignonne, peut-être +enterrée auprès d'elle, comme la gazelle découverte à côté de la reine +Isimkheb dans le puits de Déir-el-Baharî, est attachée à l'un des pieds +du fauteuil. Ce groupe surnaturel est de taille héroïque. Assis, +Harmhabi et sa mère ont le front de niveau avec celui des femmes qui se +tiennent debout devant eux; il fallait en effet que les dieux fussent +toujours plus grands que les hommes, les rois plus grands que leurs +sujets, les maîtres du tombeau plus grands que les vivants. Les parents +et les amis sont rangés sur une seule ligne, la face aux ancêtres, et +semblent causer entre eux. Le service est commencé. Les jarres de vin et +de bière, posées à la file sur leurs selles en bois, sont déjà ouvertes. +Deux jeunes esclaves, puisant à merci dans un vase d'albâtre, frottent +les vivants d'essences odorantes. Deux femmes en toilette d'apparat +présentent aux morts des coupes en métal remplies de fleurs, de grains +et de parfums, qu'elles déposent au fur et à mesure sur une table +carrée; trois autres accompagnent de leur musique et de leur danse +l'hommage des premières. Comme ici le tombeau est la salle du festin, il +n'y a d'autre fond au tableau que la paroi couverte d'hiéroglyphes, à +laquelle les invités étaient adossés pendant la cérémonie. Ailleurs, le +théâtre de l'action est indiqué clairement par des touffes d'herbe ou +par des arbres, si elle se passe en rase campagne, par du sable rouge, +si elle se passe au désert, par des fourrés de joncs et de lotus, si +elle se passe dans les marais. Une femme de qualité rentre chez elle +(Fig.164). Une de ses filles, pressée par la soif, boit un long trait +d'eau à même une goullèh; deux petits enfants nus, un garçon et une +fillette à tète rase, sont accourus vers la mère jusqu'à la porte de la +rue, et reçoivent, des mains d'une servante, des joujoux qu'on leur a +rapportés du dehors. Une treille, habillée de vignes, des arbres chargés +de fruits poussent au second plan: nous sommes dans un jardin, mais la +maîtresse et ses deux filles aînées l'ont traversé sans s'y arrêter et +sont entrées dans la maison. La façade, levée à moitié, laisse voir ce +qu'elles font: trois servantes leur servent des rafraîchissements. Le +tableau n'est pas mal composé et pourrait être transcrit sur la toile +par un moderne sans exiger trop de changements; seulement la même +maladresse, ou le même parti pris, qui obligeait l'Égyptien à emmancher +une tête de profil sur un buste de face, l'a empêché de disposer ses +plans en fuite l'un derrière l'autre, et l'a réduit à inventer des +procédés plus ou moins ingénieux pour remédier à l'absence presque +complète de perspective. + +[Illustration: Fig. 163] +[Illustration: Fig. 164] + +Et d'abord, la plupart des personnages qui concourent à une même action +étaient rabattus sur un même plan, isolés autant que possible, pour +éviter que la silhouette de l'un recouvrît celle de l'autre; sinon, on +les superposait à plat, comme s'ils n'avaient eu que deux dimensions et +point d'épaisseur. Un bouvier qui marche au milieu de ses boeufs repose +directement sur la ligne de terre aussi bien que la bête qui lui cache +le ventre et la cuisse. Le soldat le plus lointain d'une compagnie qui +s'avance en bon ordre au son de la trompette a la tête et les pieds au +même niveau que le soldat le plus voisin du spectateur (Fig.165). +Lorsque des chars défilent devant Pharaon, on jurerait que leurs roues +s'emboîtent exactement dans la même ornière, si la caisse du premier ne +masquait en partie l'attelage du second (Fig.166). Dans ces exemples, +les personnes et les choses sont, par accident ou par nature, placées +assez près l'une de l'autre pour que le défaut ne paraisse pas trop +choquant, et l'artiste égyptien a usé du même procédé qu'ont employé +plus tard les sculpteurs grecs. Ailleurs, il a cherché à s'approcher +davantage de la vérité. Les archers de Ramsès III à Médinét-Habou font +un effort presque heureux pour se tenir en perspective: la file des +casques s'abaisse et celle des arcs se relève régulièrement, mais tous +les pieds s'appuient sur une seule raie de sol, et la ligne qu'ils +tracent ne suit pas, comme elle devrait, le mouvement des autres lignes +(Fig.167). Ce mode de représentation n'est pas rare à l'époque +thébaine. On l'adoptait de préférence lorsqu'on voulait figurer des +troupes d'hommes ou d'animaux placées sur un rang et entraînées au même +acte d'une même impulsion; mais il avait l'inconvénient, grave aux yeux +des Égyptiens, de supprimer presque entièrement le corps des +personnages, le premier excepté, et de n'en laisser subsister qu'un +contour insuffisant. Lors donc qu'on ne pouvait ramener toutes les +figures sur le devant du tableau, sans risquer d'en cacher une partie, +on décomposait l'ensemble en plusieurs groupes, dont chacun représentait +un épisode, et qu'on distribuait l'un au-dessus de l'autre dans le même +plan vertical. La hauteur de chacun d'eux ne dépend en rien de la place +qu'ils occupaient dans la perspective normale, mais du nombre d'étages +superposés dont l'artiste pensait avoir besoin pour rendre complètement +sa pensée. Elle équivaut d'ordinaire à la moitié du registre principal, +s'il se contentait de deux étages, au tiers s'il en voulait trois, et +ainsi de suite. Cependant, lorsqu'il s'agit de simples accessoires, le +registre qui les contient peut être plus bas que les autres; ainsi, au +festin funèbre d'Harmhabi, les amphores sont entassées dans un moindre +espace que celui où siègent les convives. Les scènes secondaires étaient +séparées le plus souvent par une barre horizontale, mais le trait de +division n'était pas indispensable, et, surtout quand on avait à figurer +des masses profondes d'individus rangées régulièrement, les plans +verticaux s'imbriquaient, pour ainsi dire, l'un sur l'autre, dans des +proportions variables au caprice du dessinateur. A la bataille de +Qodshou, les files de la phalange égyptienne se dominent successivement +de toute la hauteur du buste (Fig.168), et celles des bataillons +hittites se dépassent à peine de la tête (Fig.169). Et les déformations +que subissent les groupes d'hommes et d'animaux ne sont point parmi les +plus fortes qu'on se soit permises en Égypte: les maisons, les terrains, +les arbres, les eaux, ont été défigurés comme à plaisir. Un rectangle, +posé de champ sur un des côtés longs et rayé de rubans ondulés, +représente un canal; si vous en doutez, des poissons et des crocodiles +sont là comme enseigne, pour bien montrer que vous devez voir de l'eau +et non autre chose. Des bateaux sont en équilibre sur le bord supérieur, +des troupeaux plongés jusqu'au ventre passent à gué, un pêcheur à la +ligne marque l'endroit où le Nil cesse et où la berge commence. +Ailleurs, le rectangle est comme suspendu à mi-tronc de cinq ou six +palmiers (Fig.170); on comprend aussitôt que l'eau coule entre deux +rangs d'arbres. Ailleurs encore, au tombeau de Rekhmirî, les arbres sont +couchés proprement le long des quatre rives, et le profil d'une barque +et d'un mort, hâlés par des profils d'esclaves, se promènent naïvement +sur l'étang vu de face (Fig.171). Les hypogées thébains de l'époque des +Ramessides fournissent aisément chacun plusieurs exemples d'artifices +nouveaux et, quand on les a relevés, on finit par ne plus savoir ce +qu'on doit admirer le plus, l'obstination des Égyptiens à ne pas trouver +les lois naturelles de la perspective, ou la fécondité d'esprit dont ils +ont fait preuve pour inventer tant de relations fausses entre les +objets. + +[Illustration: Fig. 165] +[Illustration: Fig. 166] +[Illustration: Fig. 167] +[Illustration: Fig. 168] +[Illustration: Fig. 169] +[Illustration: Fig. 170] +[Illustration: Fig. 171] + +Appliqués à de vastes étendues, leurs procédés de composition choquent +moins qu'ils ne font à des sujets de petites dimensions. On sent +d'instinct que l'artiste le plus habile n'aurait pu se garder de tricher +quelquefois avec la perspective, s'il avait eu à couvrir les surfaces +immenses des pylônes, et cela rend l'oeil plus indulgent. Aussi bien les +motifs qu'on donnait à traiter dans d'aussi grands cadres n'offrent +jamais une unité rigoureuse. Assujettis que les gens étaient à perpétuer +le souvenir victorieux d'un Pharaon, Pharaon joue nécessairement chez +eux le premier rôle; mais, au lieu de choisir parmi ses hauts faits un +épisode dominant, le plus propre à mettre sa grandeur en lumière, ils +prenaient plaisir à juxtaposer tous les moments successifs de ses +campagnes. Attaque de nuit du camp égyptien par une bande d'Asiatiques, +envoi par le prince de Khiti d'espions destinés à donner le change sur +ses intentions, la maison militaire du roi surprise et enfoncée par les +chariots hittites, la bataille de Qodshou et ses péripéties, les pylônes +de Louxor et du Ramesséum portent comme un bulletin illustré de la +campagne de Ramsès II contre les Syriens en l'an V de son règne: ainsi +les peintres des premières écoles italiennes déroulaient, dans le même +milieu, d'une suite non interrompue, les épisodes d'une même histoire. +Les scènes sont répandues irrégulièrement sur la muraille, sans +séparation matérielle, et l'on est exposé parfois, comme pour les +bas-reliefs de la colonne Trajane, à mal couper les groupes et à +brouiller les personnages. Cette manière de procéder est réservée +presque exclusivement à l'art officiel. A l'intérieur des temples et +dans les tombeaux, les parties diverses d'un même tableau sont +distribuées en registres, qui montent et s'étagent du soubassement à la +corniche. C'est une difficulté de plus ajoutée à celles qui nous +empêchent de comprendre les intentions et la manière des dessinateurs +égyptiens; nous nous imaginons souvent voir des sujets isolés, quand +nous avons devant les yeux les membres disjoints de ce qui n'était pour +eux qu'une même composition. + +Prenez une des parois du tombeau de Phtahhotpou à Saqqarah (Fig.172). +Si vous désirez saisir le lien qui en rattache les parties, comparez-la +à un monument d'époque gréco-romaine, la mosaïque de Palestrine, qui +représente à peu près les mêmes scènes, mais groupées d'une façon plus +conforme à nos habitudes d'oeil et d'esprit (Fig.173). Le Nil baigne le +bas du tableau et s'étale jusqu'au pied des montagnes. Des villes +sortent de l'eau, des obélisques, des fermes, des tours de style +gréco-italien, plus semblables aux fabriques des paysages pompéiens +qu'aux monuments des Pharaons; seul, le grand temple situé au second +plan, sur la droite, et vers lequel se dirigent deux voyageurs, est +précédé d'un pylône, auquel sont adossés quatre colosses osiriens, et +rappelle l'ordonnance générale de l'architecture égyptienne. A gauche, +des chasseurs, portés sur une grosse barque, poursuivent l'hippopotame +et le crocodile à coups de harpon. A droite, une compagnie de +légionnaires, massée devant un temple et précédée d'un prêtre, paraît +saluer au passage une galère qui file à toutes rames le long du rivage. +Au centre, des hommes et des femmes à moitié nues chantent et boivent, à +l'abri d'un berceau sous lequel coule un bras du Nil. Des canots en +papyrus montés d'un seul homme, des bateaux de formes diverses comblent +les vides de la composition. Le désert commence derrière la ligne des +édifices, et l'eau forme de larges flaques que surplombent des collines +abruptes. Des animaux réels ou fantastiques, poursuivis par des bandes +d'archers à tête rase, occupent la partie supérieure du tableau. De même +que le mosaïste romain, le vieil artiste égyptien s'est placé sur le +Nil et a reproduit tout ce qui se passait entre lui et l'extrême +horizon. Au bas de la paroi, le fleuve coule à pleins bords, les bateaux +vont et viennent, les matelots échangent des coups de gaffe. Au-dessus, +la berge et les terrains qui avoisinent le fleuve: une bande d'esclaves, +cachés dans les herbes, chassent à l'oiseau. Au-dessus encore, on +fabrique des canots, on tresse la corde, on ouvre et on sale des +poissons. Enfin, sous la corniche, les collines nues et les plaines +ondulées du désert, où des lévriers forcent la gazelle, où des chasseurs +court-vêtus lassent le gibier. Chaque registre répond à un des plans du +paysage; seulement l'artiste, au lieu de mettre les plans en +perspective, les a séparés et superposés. Partout dans les tombeaux on +retrouve la même disposition: des scènes d'inondation et de vie civile +au bas des murailles, dans le haut, la montagne et la chasse. Parfois le +dessinateur a intercalé entre deux des pâtres, des laboureurs, des gens +de métier; parfois il fait succéder brusquement la région des sables à +la région des eaux et supprime l'intermédiaire. La mosaïque de +Palestrine et les parois des tombeaux pharaoniques reproduisent donc un +même ensemble de sujets, traités d'après les conventions et les procédés +de deux arts différents. Comme la mosaïque, les parois des tombeaux +forment, non pas une suite de scènes indépendantes, mais une composition +réglée, dont ceux qui savent lire la langue artistique de l'époque +démêlent aisément l'unité. + +[Illustration: Fig. 172] +[Illustration: Fig. 173] + + +2.--LES PROCÉDÉS TECHNIQUES. + + +La préparation des surfaces à couvrir exigeait beaucoup de temps et +beaucoup de soin. Comme l'imperfection des procédés de construction ne +permettait pas à l'architecte de planer avec exactitude les parements +extérieurs des murs du temple ou des pylônes, il fallait bien que le +décorateur s'accommodât d'une surface légèrement bombée ou déprimée par +endroits. Du moins était-elle formée de blocs à peu près homogènes: les +filons de calcaire où l'on creusait les hypogées contenaient presque +toujours des rognons de silex, des fossiles, des chapelets de coquilles +pétrifiées. On remédiait à ces défauts de façons différentes, selon que +la décoration devait être peinte ou sculptée. Dans le premier cas, après +avoir dégrossi la paroi, on appliquait sur la surface encore rugueuse un +crépi d'argile noire et de paille hachée menu, semblable au mélange avec +lequel on fabriquait la brique. Dans le second, on s'arrangeait autant +que possible de manière à éviter les inégalités de la pierre. Quand +elles tombaient dans le champ des figures, mais n'offraient point trop +de résistance au ciseau, on les laissait subsister, sinon on les +enlevait et on bouchait le trou avec du ciment blanchâtre ou des +morceaux de calcaire ajustés. Ce n'était point petite affaire, et l'on +cite telle salle de tombeau où chaque paroi est incrustée au quart de +dalles rapportées. Ce travail préliminaire achevé, on répandait sur +l'ensemble une couche mince de plâtre fin, gâché avec du blanc d'oeuf, +qui masquait l'enduit ou le rapiéçage, et formait un champ lisse et +poli, sur lequel le pinceau du dessinateur pouvait glisser librement. + +On rencontre un peu partout, et jusque dans les carrières, des chambres +ou parties de chambres inachevées, qui gardent encore l'esquisse à +l'encre rouge ou noire des bas-reliefs dont elles devaient être +revêtues. Le modèle, exécuté en petit, était mis au carreau et +transporté sur la muraille à grande échelle par les aides et par les +élèves. En quelques endroits, le sujet est indiqué sommairement par deux +ou trois coups de calame hâtifs: tel est le cas pour certaines scènes +des tombeaux thébains que Prisse a relevées avec soin (Fig.174). +Ailleurs, le trait est entièrement terminé et les figures n'attendent +plus sur le treillis que l'arrivée du sculpteur. Quelques praticiens se +contentaient de déterminer la position des épaules et l'aplomb des corps +par des lignes horizontales et verticales, sur lesquelles ils notaient +la hauteur du genou, des hanches et des membres (Fig.175). D'autres, +plus confiants dans leurs propres forces, abordaient le tableau à même +et plaçaient leurs personnages sans secours d'aucune sorte; ainsi, les +artistes qui ont décoré la syringe de Séti Ier et les salles +méridionales du temple d'Abydos. Leur trait est si net et leur facilité +d'exécution si surprenante qu'on les a soupçonnés d'avoir employé des +poncifs découpés à l'avance. C'est une opinion dont on revient bien +vite, quand on examine de près leurs figures et qu'on se donne la peine +de les mesurer au compas. La taille est plus mince chez les unes, les +contours de la poitrine sont plus accentués chez les autres ou les +jambes moins écartées. Le maître n'avait pas grand'chose à corriger dans +l'oeuvre de ces gens-là. Il redressait ça et là une tête, accentuait ou +atténuait la saillie d'un genou, modifiait un détail d'ajustement. Une +fois pourtant, à Kom-Ombo, dans un portique d'époque gréco-romaine, +plusieurs des divinités du plafond avaient été mal orientées et posaient +les pieds où elles auraient dû avoir le bras: il les a remises en +position sur le même carreau, sans effacer l'esquisse primitive. Là, du +moins, il avait aperçu l'erreur à temps: à Karnak, sur la paroi +septentrionale de la salle hypostyle, et à Médinét-Habou, il ne l'a +reconnue qu'après que le sculpteur avait achevé son travail. Les figures +de Séti Ier et de Ramsès III penchaient trop en arrière et paraissaient +prêtes à perdre l'équilibre: il les empâta de ciment ou de stuc, puis +les fit tailler à nouveau. Aujourd'hui, le ciment est tombé, et les +traces du premier ciseau sont redevenues visibles. Séti Ier et Ramsès +III ont deux profils, l'un à peine marqué, l'autre levé franchement sur +la surface de la pierre (Fig.176). + +[Illustration: Fig. 174] +[Illustration: Fig. 175] +[Illustration: Fig. 176--Double profil de Ramsès III.] + +Les sculpteurs égyptiens n'étaient pas aussi bien équipés que les +nôtres. Un des scribes agenouillés en calcaire du musée de Boulaq a été +taillé au ciseau; les sillons lisses qu'avait laissés l'instrument sont +visibles sur son épiderme. Une statue en serpentine grisâtre du même +musée a gardé la trace de deux outils différents: le corps est tout +moucheté des coups de pointe, la tête est encore informe, mais le bloc +qui les renferme a été dégrossi à petits éclats par la marteline. +D'autres constatations du même genre et l'étude des monuments nous +ont appris qu'on employait aussi le violon (Fig.177), la gradine, la +gouge; mais de longues discussions se sont élevées sur la question de +savoir si ceux de leurs instruments qui étaient en métal étaient en fer +ou en bronze. Le fer, a-t-on dit, était considéré comme impur. Personne +n'aurait pu l'employer, même aux usages les plus vils de la vie, sans +contracter une souillure préjudiciable à l'âme en ce monde et dans +l'autre. Mais l'impureté d'un objet n'a jamais suffi à en empêcher +l'emploi. Les porcs, eux aussi, étaient impurs. On les élevait pourtant +et en nombre assez considérable, au moins dans certains cantons, pour +permettre au bon Hérodote de raconter qu'on les lâchait sur les champs, +après les semailles, afin d'enterrer le grain. D'ailleurs le fer, comme +bien des choses en Égypte, était pur ou impur selon les circonstances. +Si certaines traditions l'appelaient _l'os de Typhon_ et le tenaient +pour funeste, d'autres aussi anciennes prétendaient qu'il était la +matière même du firmament, et elles avaient assez d'autorité pour qu'on +l'appelât couramment _Banipit_, le métal céleste. Les quelques outils, +dont on a trouvé les fragments dans la maçonnerie des pyramides, sont en +fer, non en bronze, et si les objets antiques en fer sont si rares +aujourd'hui, par comparaison aux objets en bronze, cela tient à ce que +le fer n'est pas protégé contre la destruction par son oxyde, comme le +bronze l'est par le sien. La rouille le dévore en peu de temps, et c'est +seulement par un concours de circonstances assez difficiles à réunir +qu'il se conserve intact. Toutefois, s'il est bien certain que les +Égyptiens ont connu et employé le fer, il est non moins certain qu'ils +n'ont jamais possédé l'acier, et alors on se demande comment ils s'y +prenaient pour façonner à leur gré les roches les plus dures, celles +mêmes qu'on redoute presque d'attaquer aujourd'hui, le diorite, le +basalte, le granit de Syène. Les quelques fabricants d'antiquités qui +sculptent encore le granit à l'intention des voyageurs ont résolu le +problème très simplement. Ils ont toujours à côté d'eux une vingtaine de +ciseaux ou de pointes en mauvais fer, qu'un petit nombre de coups met +hors de service. La première émoussée; ils passent à une autre, et ainsi +de suite jusqu'à ce que la provision soit épuisée, après quoi ils vont à +la forge et font tout remettre en état. Le procédé n'est ni aussi long +ni aussi pénible qu'on pourrait croire. Un des meilleurs faussaires de +Louxor a tiré, en moins de quinze jours, d'un fragment de granit noir +rayé de rouge, une tête humaine de grandeur naturelle qui est au musée +de Boulaq. Je ne doute pas que les anciens n'aient opéré de même: ils +triomphaient des pierres dures à force d'user du fer sur elles. Le +moyen une fois découvert, l'habitude leur avait enseigné les tours de +main les plus favorables à rendre la besogne aisée et à obtenir de leurs +outils une exécution aussi fine et aussi régulière que celle que nous +tirons des nôtres. Dès que l'apprenti savait manier la pointe et le +maillet, le maître le plaçait devant des modèles gradués qui +représentaient les états successifs d'un animal, d'une portion de corps +humain, du corps humain entier, depuis l'ébauche jusqu'au parfait +achèvement (Fig.178). On les recueille chaque année en assez grand +nombre pour établir des séries progressives: quinze de ceux qui sont à +Boulaq viennent de Saqqarah, quarante et un de Tanis, une douzaine de +Thèbes et de Médinét-el-Fayoum, sans parler des pièces isolées qu'on +ramasse un peu partout. Ils étaient destinés partie à l'étude du +bas-relief, partie à celle de la statuaire proprement dite, et nous en +font connaître les procédés. + +[Illustration: Fig. 177--Violon conservé à Berlin.] +[Illustration: Fig. 178--Dalle ayant servi de modèle.] + +Les Égyptiens traitaient le bas-relief de trois façons principales: ou +bien c'était une simple gravure à la pointe, ou bien ils abattaient le +fond autour de la figure et la modelaient en saillie sur la muraille, ou +bien ils réservaient le champ et levaient le motif en relief dans le +creux. Le premier procédé a l'avantage d'aller vite et l'inconvénient +d'être peu décoratif. Ramsès III s'en est servi dans quelques endroits, +à Médinét-Habou; mais on l'appliquait de préférence aux stèles et aux +petits monuments. Le dernier diminuait les chances de destruction de +l'oeuvre et la peine de l'ouvrier: il supprimait en effet le dressage +des fonds, ce qui était une réelle économie de temps, et ne laissait +subsister aucune saillie à la face du parement, ce qui mettait l'image à +l'abri des chocs accidentels. Le procédé intermédiaire était le plus +usité, et on paraît l'avoir enseigné dans les écoles de préférence aux +autres. Les modèles étaient de petites dalles carrées ou rectangulaires, +quadrillées pour permettre à l'élève d'augmenter ou de réduire son sujet +sans rien changer aux proportions traditionnelles. Quelques-unes sont +ouvrées sur les deux plats; la plupart n'ont de sculpture que d'un côté. +C'est alors un boeuf, une tête de cynocéphale, un bélier, un lion, une +divinité; de temps en temps, le même motif y est répété deux fois, à +peine dégrossi sur la gauche, fini à droite jusque dans ses moindres +détails. Dans aucun cas, la figure n'est très élevée au-dessus du fond: +elle ne dépasse jamais les cinq millimètres et se maintient +ordinairement plus bas. Ce n'est pas que les Égyptiens n'aient su +fouiller profondément la pierre à l'occasion. La décoration atteint +jusqu'à seize centimètres de saillie, à Médinét-Habou et à Karnak, sur +le granit et sur le grès, dans les parties hautes du temple, et dans +celles qui sont exposées directement au plein jour; si elle était +moindre, les tableaux seraient comme absorbés par la lumière répandue +sur eux et offriraient une masse de lignes confuses au spectateur. Les +modèles consacrés à l'étude de la ronde bosse sont plus instructifs +encore que les précédents. Plusieurs de ceux que nous possédons sont des +moulages en plâtre d'oeuvres connues dans l'école. La tête, les bras, +les jambes, le tronc, chaque partie du corps était coulée séparément. +Voulait-on une figure complète? on assemblait les morceaux et on avait, +selon le cas, une statue d'homme ou de femme, agenouillée ou debout, +assise sur un siège ou accroupie sur les talons, le bras tendu en avant +ou au repos le long du buste. Cette collection curieuse a été découverte +à Tanis et date probablement du temps des Ptolémées. Les modèles +d'époque pharaonique sont en calcaire tendre et représentent presque +tous le portrait du souverain régnant. Ce sont de vrais dés à base +rectangulaire, hauts de vingt-cinq centimètres en moyenne. On commençait +par établir sur une des faces un réseau de lignes croisées à angle +droit, et qui réglaient la position relative des traits du visage, puis +on attaquait la face opposée, en se guidant d'après l'échelle inscrite +au revers. L'ovale seul est dessiné nettement sur le premier bloc: un +saillant au milieu, deux rentrants à droite et à gauche indiquent +vaguement la position du nez et des yeux. La forme s'accuse à mesure +qu'on passe d'un bloc à l'autre, et le visage sort peu à peu de la masse +où il était enfermé. L'artiste en limite les contours, au moyen de +tailles menées parallèlement de haut en bas, puis abat les angles des +tailles et les tond de manière à préciser le modelé: les linéaments +se dégagent, l'oeil se creuse, le nez s'affine, la bouche s'épanouit. Au +dernier bloc, il ne reste plus rien d'inachevé que l'uraeus et le détail +de la coiffure. Nous n'avons aucun morceau d'école en granit ou en +basalte; mais les Égyptiens, comme nos marbriers de cimetière, gardaient +toujours en magasin des statues de pierre dure, à moitié prêtes, et +qu'ils pouvaient terminer aisément en quelques heures. Les mains, les +pieds, le buste n'attendent plus que la touche finale, mais la tête est +à peine dégrossie et l'habit n'est qu'ébauché; une demi-journée aurait +suffi pour transformer le masque en un portrait de l'acheteur et pour +mettre le jupon à la mode nouvelle. Deux ou trois statues de ce genre +nous révèlent le procédé aussi clairement que les modèles théoriques +auraient pu le faire. La taille régulière et continue du calcaire ne +convenait pas aux roches volcaniques, la pointe seule parvenait à les +assouplir et à triompher de leur résistance. Lorsqu'à force de patience +et de temps, elle avait amené l'oeuvre au point voulu, s'il y avait +encore çà et là quelques aspérités, quelques noyaux de substances +hétérogènes, qu'on n'osait attaquer résolument de peur d'enlever avec +elles les parties environnantes, on avait recours à un instrument +nouveau. L'artiste appuyait sur la parcelle superflue le tranchant d'un +galet en forme de hache, et d'un second galet arrondi, qui remplaçait le +maillet, frappait à coups mesurés sur cet engin grossier: le point ainsi +traité s'écrasait sous le choc et s'en allait en poussière. Les menus +défauts corrigés, le monument avait encore l'aspect fruste et terne. Il +fallait le polir pour faire disparaître les cicatrices de la pointe et +du marteau. L'opération était des plus délicates, un tour de main +malheureux, une distraction d'un moment, et l'oeuvre de longues semaines +était gâtée sans retour. La dextérité des praticiens rendait un accident +assez rare. Examinez le Sovkoumsaouf de Boulaq, examinez le Ramsès II +colossal de Louxor. Les jeux de lumière empêchent d'abord l'oeil d'en +bien saisir les délicatesses; mais si vous vous placez dans un jour +favorable, le détail du genou et de la poitrine, de l'épaule et du +visage, n'est pas moins finement exprimé sur le granit qu'il ne l'est +sur le calcaire. Le poli à outrance n'a pas plus gâté les statues +égyptiennes qu'il n'a fait celles des sculpteurs italiens de la +Renaissance. + +Au sortir des mains du sculpteur, l'oeuvre tombait entre celles du +peintre. Elle aurait été jugé imparfaite si on lui avait laissé la +teinte de la pierre dans laquelle elle était taillée. Les statues +étaient peintes des pieds à la tête. Dans les bas-reliefs, le fond +restait nu, les figures étaient enluminées. Les Égyptiens avaient à leur +disposition plus de couleurs qu'on n'est disposé à leur en prêter +d'ordinaire. Les plus anciennes de leurs palettes--et on en connaît qui +sont de la Ve dynastie--ont des compartiments séparés pour le jaune, le +rouge, le bleu, le brun, le blanc, le noir et le vert. D'autres, à la +XVIIIe dynastie, comptent trois variétés de jaune, trois de brun, deux +de rouge et de bleu, deux de vert, en tout quatorze ou seize tons +différents. On obtenait le noir en calcinant les os d'animaux. Les +autres matières employées à la peinture existent naturellement dans le +pays. Le blanc est du plâtre mêlé d'albumine ou de miel, les jaunes sont +de l'ocre ou du sulfure d'arsenic, l'orpiment de nos peintres, les +rouges de l'ocre, du cinabre ou du vermillon, les bleus du lapis-lazuli +ou du sulfate de cuivre broyés. Si la substance était rare ou coûteuse, +on lui substituait des produits de l'industrie locale. On remplaçait le +lapis-lazuli par du verre coloré en bleu au sulfate de cuivre et qu'on +réduisait en poussière impalpable. La couleur, conservée dans des +sachets, était délayée, au fur et à mesure des besoins, avec de l'eau +additionnée légèrement de gomme adragante. On l'étalait au moyen d'un +calame ou d'une brosse en crin plus ou moins grosse. Bien préparée, elle +était d'une solidité remarquable et s'est à peine modifiée au cours des +siècles. Les rouges ont foncé, le vert s'est terni, les bleus ont verdi +ou grisé, mais ce n'est qu'à la surface; dès qu'on enlève la couche +extérieure, les dessous apparaissent brillants et inaltérés. Jusqu'à +l'époque thébaine, on ne prit aucune précaution pour défendre la +peinture contre l'action de l'air et de la lumière. Vers la XXe +dynastie, l'usage se répandit de la recouvrir d'un vernis transparent, +soluble dans l'eau, probablement la gomme d'une sorte d'acacia. L'emploi +n'en était point le même partout: certains peintres l'étendaient +également sur le tableau entier, d'autres se contentaient d'en glacer +les ornements et les accessoires, sans toucher aux nus ni aux vêtements. +Il s'est craquelé sous l'influence du temps, ou a noirci au point de +gâter ce qu'il aurait dû protéger. Les Égyptiens reconnurent sans doute +les mauvais effets qu'il produisait, car on ne le rencontre plus à +partir de la XXe dynastie. + +De grandes teintes plates, uniformes, juxtaposées, mais non fondues: on +enluminait, on ne peignait pas au sens où nous prenons le mot. De même +qu'en dessinant, on résumait les lignes et on supprimait presque le +modelé interne, en mettant la couleur, on la simplifiait et on ramenait +à une seule teinte, non rompue, toutes les variétés de tons qui existent +naturellement sur un objet ou qu'y produisent les jeux de l'ombre et de +la lumière. Elle n'est jamais ni entièrement vraie ni entièrement +fausse. Elle se rapproche de la nature autant que possible, mais sans +prétendre à l'imiter fidèlement, l'atténue tantôt, tantôt l'exagère et +substitue un idéal, une convention à la réalité visible. L'eau est +toujours d'un bleu uni ou rayé de zigzags noirs. Les reflets fauves et +bleuâtres du vautour sont rendus par du rouge vif et du bleu franc. Tous +les hommes ont le nu brun, toutes les femmes l'ont jaune clair. On +enseignait dans les ateliers la couleur qui convenait à chaque être ou à +chaque objet, et la recette, une fois composée, se transmettait sans +changement de génération en génération. De temps à autre quelques +peintres plus hardis que le commun se risquaient à rompre avec la +tradition. Vous trouverez des hommes au teint jaune comme celui des +femmes, à Saqqarah sous la Ve dynastie, à Ibsamboul sous la XIXe, et des +personnages aux chairs roses, dans les tombeaux de Thèbes et d'Abydos, +vers l'époque de Thoutmos IV et d'Harmhabi. Ces nouveautés ne duraient +guère, un siècle au plus, et l'école retombait dans ses anciens +errements. N'allez pas imaginer cependant que l'ensemble produit par ce +coloris factice soit criard ou discordant. Même dans des ouvrages de +petite dimension, manuscrits du _Livre des Morts_, ornements des +cercueils ou des coffrets funéraires, il a de l'agrément et de la +douceur. Les tons les plus vifs y sont juxtaposés avec une hardiesse +extrême, mais avec la pleine connaissance des relations qui +s'établissent entre eux et des phénomènes qui résultent nécessairement +de ces relations. Ils ne se heurtent, ne s'exaspèrent, ni ne +s'éteignent; ils se font valoir naturellement et donnent naissance, par +le rapprochement, à des demi-tons qui les accordent. Passez du petit au +grand, du feuillet de papyrus ou du panneau en bois de sycomore à la +paroi des tombeaux et des temples, l'emploi habile des teintes plates, +loin d'y blesser l'oeil, le flatte et le caresse. Chaque mur est traité +comme un tout, et l'harmonie des couleurs s'y poursuit à travers les +registres superposés: tantôt elles sont réparties avec rythme ou +symétrie, d'étage en étage, et s'équilibrent l'une par l'autre, tantôt +l'une d'elles prédomine et détermine une tonalité générale, à laquelle +le reste est subordonné. L'intensité de l'ensemble est toujours +proportionnée à la qualité et à la quantité de lumière que le tableau +devait recevoir. Dans les salles entièrement sombres, le coloris est +poussé aussi loin que possible; moins fort, on l'aurait à peine aperçu à +la lueur vacillante des lampes et des torches. Aux murs d'enceinte et +sur la face des pylônes, il atteignait la même puissance qu'au fond des +hypogées; si brutal qu'on le fît, le soleil en atténuait l'éclat. Il est +doux et discret dans les pièces où ne pénètre qu'un demi-jour voilé, +sous le portique des temples et dans l'antichambre des tombeaux. La +peinture en Egypte n'était que l'humble servante de l'architecture et de +la sculpture. La comparer à la nôtre ou même à celle des Grecs, il n'y +faut point songer; mais si on la prend pour ce qu'elle est dans le rôle +secondaire qui lui était assigné, on ne pourra s'empêcher de lui +reconnaître des mérites peu communs. Elle a excellé au décor monumental, +et si jamais on en revient à colorer les façades de nos maisons et de +nos édifices publics, on ne perdra rien à étudier ses formules ou +à rechercher ses procédés. + + +3.--LES OEUVRES. + + +La statue la plus ancienne qu'on ait trouvée jusqu'à ce jour est un +colosse, le Sphinx de Gizèh. Il existait déjà du temps de Khéops, et +peut-être ne se trompera-t-on pas beaucoup si l'on se hasarde à +reconnaître en lui l'oeuvre des générations antérieures à Mini, celles +que les chroniques sacerdotales appelaient les Serviteurs d'Hor. Taillé +en plein roc, au rebord extrême du plateau libyque, il semble hausser la +tête pour être le premier à découvrir par-dessus la vallée le lever de +son père le soleil (Fig.179). Les sables l'ont tenu enterré jusqu'au +menton pendant des siècles, sans le sauver de la ruine. Son corps +effrité n'a plus du lion que la forme générale. Les pattes et la +poitrine, réparées sous les Ptolémées et sous les Césars, ne retiennent +qu'une partie du dallage dont elles avaient été revêtues à cette époque +pour dissimuler les ravages du temps. Le bas de la coiffure est tombé, +et le cou aminci semble trop faible pour soutenir le poids de la tête. +Le nez et la barbe ont été brisés par des fanatiques, la teinte rouge +qui avivait les traits est effacée presque partout. Et pourtant +l'ensemble garde jusque dans sa détresse une expression souveraine de +force et de grandeur. Les yeux regardent au loin devant eux, avec une +intensité de pensée profonde, la bouche sourit encore, la face entière +respire le calme et la puissance. L'art qui a conçu et taillé cette +statue prodigieuse en pleine montagne était un art complet, maître de +lui-même, sûr de ses effets. Combien de siècles ne lui avait-il pas +fallu pour arriver à ce degré de maturité et de perfection? C'est par +erreur qu'on a cru voir dans quelques morceaux appartenant à nos musées, +les statues de Sapi et de sa femme au Louvre, les bas-reliefs du tombeau +de Khâbiousokari à Boulaq, la rudesse et les tâtonnements d'un peuple +qui s'essaye. La raideur du geste et de la pose, la carrure exagérée des +épaules, la bande de fard vert barbouillée sous les yeux, les caractères +qu'ils offrent et qu'on donne comme des marques d'antiquité, +apparaissent sur des monuments certains de la Ve et de la VIe dynastie. +Les sculpteurs d'un même siècle n'étant pas tous également habiles, si +beaucoup étaient capables de bien faire, la plupart n'étaient que des +manoeuvres, et l'on doit bien se garder de prendre pour gaucherie +archaïque ce qui est chez eux maladresse ou insuffisance +d'apprentissage. Les oeuvres des dynasties primitives dorment encore +ignorées sous vingt mètres de sable au pied du Sphinx; celles des +dynasties historiques sortent chaque jour du fond des tombeaux. Elles ne +nous ont pas rendu l'art égyptien entier, mais une de ses écoles, la +memphite. + +[Illustration: Fig. 179] + +Le Delta, Hermopolis, Abydos, les environs de Thèbes, Assouân, ne +commencent à se révéler que vers la VIe dynastie; encore est-ce par un +petit nombre d'hypogées violés et dépouillés depuis longtemps. Le +dommage n'est peut-être pas très grand. Memphis était alors la capitale, +et la présence des Pharaons devait y attirer tout ce qui avait du talent +dans les principautés vassales. Rien qu'avec le produit des fouilles +pratiquées dans ses nécropoles, nous pouvons déterminer les caractères +de la sculpture et de la peinture au temps de Snofrou et de ses +successeurs, aussi exactement que si nous avions déjà entre les mains +tous les monuments que la vallée entière tient en réserve pour ceux qui +l'exploreront après nous. Le menu peuple des artistes excellait au +maniement de la brosse et du ciseau, et les tableaux qu'il a tracés par +milliers témoignent d'une habileté peu commune. Le relief en est léger, +la couleur sobre, la composition bien entendue. Les architectures, +les arbres, la végétation, les accidents de terrain sont indiqués +sommairement, et là seulement où ils sont nécessaires à l'intelligence +de la scène représentée. En revanche, l'homme et les animaux sont +traités avec une abondance de détail, une vérité d'allures, et parfois +une énergie de rendu, que les écoles postérieures ont rarement au même +degré. Les six panneaux en bois du tombeau d'Hosi, au musée de Boulaq, +sont peut-être ce que nous avons de mieux en ce genre. Mariette les +attribuait à la IIIe dynastie, et peut-être a-t-il raison de le faire: +je pencherai pourtant à en placer l'exécution sous la Ve. La donnée du +tableau n'est rien: Hosi, debout (Fig.180) ou assis, et, au-dessus de +sa tête, quatre ou cinq colonnes d'hiéroglyphes. Mais, quelle fermeté de +trait, quelle entente du modelé, quelle souplesse d'exécution! Jamais on +n'a taillé le bois d'une main plus ferme et d'un ciseau plus délicat. + +[Illustration: Fig. 180] + +Les statues ne présentent point la variété de gestes et d'attitudes +qu'on admire dans les tableaux. Un pleureur, une femme qui écrase le +grain du ménage, le boulanger qui brasse la pâte sont aussi rares en +ronde bosse qu'ils sont fréquents en bas-reliefs. La plupart des +personnages sont tantôt debout et marchant, la jambe en avant, tantôt +debout, mais immobiles et les deux pieds réunis, tantôt assis sur un +siège ou sur un dé de pierre, quelquefois agenouillés, plus souvent +accroupis le buste droit et les jambes à plat sur le sol, comme les +fellahs d'aujourd'hui. Cette monotonie voulue s'expliquerait peu si l'on +ne connaissait l'usage auquel ces images étaient destinées. Elles +représentaient le mort pour qui le tombeau avait été creusé, ses +parents, ses employés, ses esclaves, les gens de sa famille. Le maître +est toujours assis ou debout, et il ne pouvait guère avoir d'autre +position. Le tombeau en effet est la maison où il repose de la vie, +comme il faisait jadis dans sa maison terrestre, et les scènes tracées +sur les parois nous montrent les actes qu'il y accomplissait +officiellement. Ici, il assiste aux travaux préliminaires de l'offrande +qui le nourrit, la semaille et la récolte, l'élève des bestiaux, la +pêche, la chasse, les manipulations des métiers, et _surveille toutes +les oeuvres qu'on accomplit pour la demeure éternelle_: il est alors +debout, la tête haute, les mains pendantes ou armées de bâtons de +commandement. Ailleurs, on lui apporte l'une après l'autre les diverses +parties de l'offrande, et alors il est assis sur un fauteuil. Ces deux +poses qu'il a dans les tableaux, il les garde dans les statues. Debout, +il est censé recevoir l'hommage des vassaux; assis, il prend sa part du +repas de famille. Les gens de la maison ont comme lui l'attitude qui +convient à leur rang et à leur métier. L'épouse est debout, assise sur +le même siège ou sur un siège isolé, accroupie aux pieds de l'époux, +comme pendant la vie. Le fils a le costume de l'enfance, si la statue a +été commandée tandis qu'il était encore enfant, le geste et l'attribut +de sa charge, s'il est à l'âge d'homme. Les esclaves broient le grain, +les celleriers poissent l'amphore, les pleureurs se lamentent et +s'arrachent les cheveux. La hiérarchie sociale suivait l'Égyptien dans +la tombe et réglait la pose après, comme elle l'avait réglée avant la +mort. Et là ne s'arrêtait point l'influence que la conception religieuse +de l'âme exerçait sur l'art du sculpteur. Du moment que la statue est le +support du double, la première condition à remplir pour que celui-ci +puisse s'adapter aisément à son corps de pierre, c'est qu'elle +reproduise, au moins sommairement, les proportions et les particularités +du corps de chair. La tête est donc un portrait fidèle. Le corps, au +contraire, est pour ainsi dire un corps moyen, qui montre le personnage +au meilleur de son développement, et lui permet d'exercer parmi les +dieux la plénitude de ses fonctions physiques: les hommes sont toujours +dans la force de l'âge, les femmes ont toujours le sein ferme et les +hanches minces de la jeune fille. C'est seulement dans le cas d'une +difformité par trop forte qu'on se départait de cet idéal. On donnait à +la statue d'un nain toutes les laideurs du corps du nain, et il fallait +bien qu'il en fût ainsi. Si l'on avait mis dans la tombe une statue +régulière, le double, habitué pendant la vie terrestre à la difformité +de ses membres, n'aurait pu s'appuyer sur ce corps redressé et n'aurait +pas été dans les conditions nécessaires pour bien vivre désormais. +L'artiste n'était libre que de varier le détail et de disposer les +accessoires à son gré; il n'aurait pu rien changer à l'attitude et à la +ressemblance générales sans manquer à la destination de son oeuvre. La +répétition obstinée des mêmes motifs produit sur le spectateur une +véritable monotonie, et l'impression qu'il ressent est encore augmentée +par l'aspect particulier que les tenons prennent sous la main du +sculpteur. Les statues sont appuyées pour la plupart à une sorte de +dossier rectangulaire qui monte droit derrière elles, et, tantôt se +termine carrément au niveau du cervelet, tantôt s'achève en un +pyramidion dont la pointe se perd parmi les cheveux, tantôt s'arrondit +au sommet et paraît au-dessus de la tête du personnage. Les bras sont +rarement séparés du corps; dans bien des cas, ils adhèrent aux côtes et +à la hanche. Celle des jambes qui porte en avant est reliée souvent au +dossier, sur toute sa longueur, par une tranche de pierre. La raison en +serait, dit-on, l'imperfection des outils: le sculpteur n'aurait pas +détaché les épaisseurs de matière superflue, de peur de briser par +contre-coup le membre qu'il modelait. L'explication a dû être valable au +début; elle ne l'était plus dès la IVe dynastie, car nous avons plus +d'un morceau, même en granit, où tous les membres sont libres, soit +qu'on les ait affranchis au ciseau, soit qu'on les ait dégagés au +violon. Si l'usage des tenons persista jusqu'au bout, ce ne fut pas +impuissance, mais routine ou respect exagéré pour les enseignements du +passé. + +La plupart des musées sont pauvres en statues de l'école memphite. La +France et l'Egypte en possèdent, parmi beaucoup de médiocres, une +vingtaine qui suffisent à lui assurer un rang honorable dans l'histoire +de l'art, le _Scribe accroupi_, Skhemka, Pahournofrî, au Louvre, le +_Sheikh-el-beled_ et sa femme, Khâfrî, Rânofir, le _Scribe agenouillé_, +à Boulaq. L'original du scribe accroupi n'était point beau (Fig.181), +mais son portrait est d'une vérité et d'une vigueur qui compensent +Largement ce qui manque en beauté idéale. Les jambes repliées sous lui +et posées à plat, dans une de ces positions familières aux Orientaux, +mais presque impossibles à garder pour un Européen, le buste droit et +bien d'aplomb sur les hanches, la tête levée, la main armée du calame et +déjà en place sur la feuille de papyrus étalée, il attend encore, à six +mille ans de distance, que le maître veuille bien reprendre la dictée +interrompue. La figure est presque carrée, les traits fortement +accentués indiquent l'homme dans la force de l'âge. La bouche, longue et +garnie de lèvres minces, se relève un peu vers les coins et disparaît +presque dans la saillie des muscles qui l'encadrent; les joues sont +plutôt osseuses et dures, les oreilles détachées de la tête sont +épaisses et lourdes, le front bas est couronné d'une chevelure drue et +coupée ras. L'oeil, grand et bien ouvert, doit une vivacité particulière +à une fraude ingénieuse de l'artisan antique. + +[Illustration: Fig. 181] + +L'orbite de pierre qui l'enchâsse a été évidé, et le creux rempli par un +assemblage d'émail blanc et noir; une monture en bronze accuse le rebord +des paupières, tandis qu'un petit clou d'argent, placé au fond de la +prunelle, reçoit la lumière, et, la renvoyant, simule l'éclair d'un +regard véritable. Les chairs sont un peu molles et pendantes, comme il +convient à un homme d'un certain âge, que ses occupations privent de +tout exercice violent. Les bras et le dos sont d'un bon relief; les +mains, osseuses et sèches, ont des doigts de longueur plus qu'ordinaire, +le genou est fouillé avec minutie. Le corps entier est entraîné, pour +ainsi dire, par le mouvement de la figure et sous l'influence du même +sentiment d'attente qui domine dans la physionomie; les muscles du bras, +du buste et de l'épaule sont dans un demi-repos seulement, prêts à se +remettre au travail. Le souci de l'attitude professionnelle et du geste +caractéristique se retrouve avec la même évidence sur toutes les statues +que j'ai eu l'occasion d'étudier. Khâfrî est roi (Fig.182). Il est +assis carrément sur le siège de sa dignité, les mains aux genoux, le +buste ferme, le chef haut, le regard assuré. L'inscription qui nous +apprend son nom aurait été détruite et les marques de son rang enlevées, +que nous aurions deviné le Pharaon à sa mine: tout en lui trahit l'homme +habitué dès l'enfance à se sentir investi de l'autorité souveraine. +Rânofir appartient à une des grandes familles féodales de l'époque. Il +est debout, les bras collés au corps, la jambe gauche portée en avant, +dans la pose du prince qui regarde ses vassaux défiler devant lui. Le +masque est hautain, la démarche hardie; mais on n'y sent déjà plus le +calme et l'assurance surhumaine comme dans les statues de Khâfrî. Avec +le _Sheikh-el-beled_ (Fig.183) on descend de plusieurs degrés dans +l'échelle sociale. Râmké était _surintendant des travaux_, probablement +un des chefs de corvée qui bâtirent les grandes pyramides, et +appartenait à la classe moyenne. Il est tout empreint de contentement et +de suffisance bourgeoise. On le voit surveillant ses manoeuvres, debout +et le bâton d'acacia à la main. Les pieds étaient pourris, mais on lui +en a fourni de nouveaux. Le corps est lourd et charnu, l'encolure +épaisse, la tête (Fig.184) ne manque pas d'énergie dans sa vulgarité, +les yeux sont rapportés comme ceux du _Scribe accroupi_. Par un hasard +singulier, il ressemblait au Sheikh-el-beled ou maire de Saqqarah au +moment de la découverte. Les fellahs, toujours prompts à saisir le côté +plaisant des choses, l'appelèrent aussitôt _Sheikh-el-beled_, et le nom +lui en est demeuré. L'image de sa femme, qu'il avait enterrée à côté de +la sienne, est malheureusement très mutilée: ce n'est plus qu'un tronc +sans bras ni jambes (Fig.185). On ne laisse pas que d'y reconnaître un +bon type des dames égyptiennes de condition médiocre, aux traits +communs, à l'humeur acariâtre. Le _Scribe agenouillé_ de Boulaq +(Fig.186) appartenait aux rangs les moins élevés de la petite +bourgeoisie, telle qu'elle existe aujourd'hui encore; s'il n'était pas +mort depuis six mille ans, je jurerais l'avoir dévisagé, il y a six +mois, dans une des petites villes du Saïd. Il vient d'apporter à +l'examen de son chef un rouleau de papyrus ou une tablette chargée +d'écritures. Agenouillé selon l'ordonnance, les mains croisées, le dos +arrondi, la tête infléchie légèrement, il attend qu'on ait fini de lire. +Pense-t-il? Les scribes n'étaient pas sans éprouver des appréhensions +secrètes lorsqu'ils comparaissaient devant leurs supérieurs. Le bâton +jouait un grand rôle dans les relations administratives: une erreur +d'addition, une faute d'orthographe, une instruction mal comprise, un +ordre exécuté gauchement, et les coups allaient leur train. Le sculpteur +a saisi on ne peut mieux l'expression d'incertitude résignée et de +douceur moutonne, que l'habitude d'une vie entière passée au service +avait donnée à son modèle. La bouche sourit, car ainsi le veut +l'étiquette, mais le sourire n'a rien de joyeux. Le nez et les joues +grimacent à l'unisson de la bouche. Les deux gros yeux en émail ont le +regard fixe de l'homme qui attend sans vouloir arrêter sa vue et +concentrer sa pensée sur un objet déterminé. La face manque +d'intelligence et de vivacité; après tout, le métier n'exigeait pas une +grande agilité d'esprit. Khâfrî est en diorite, Râmké et sa femme sont +en bois, les autres en calcaire; quelle que soit la matière employée, le +jeu du ciseau a été partout aussi libre, aussi fin, aussi délicat. La +tête de scribe et le bas-relief du Louvre qui représente le Pharaon +Menkoouhor, le nain Khnoumhotpou et les esclaves préparant l'offrande du +musée de Boulaq ne le cèdent en rien au _Scribe accroupi_ ou au +_Sheikh-el-beled_. Le boulanger brassant la pâte (Fig.187) est tout +entier à son travail; rien n'est plus naturel que la demi-flexion de ses +jarrets et l'effort avec lequel il se penche sur le pétrin. Le nain +a la tête grosse, allongée, cantonnée de deux vastes oreilles +(Fig.188). La figure est niaise, l'oeil ouvert étroitement et retroussé +vers les tempes, la bouche mal fendue. La poitrine est robuste et bien +développée, mais le torse n'est pas en proportion avec le reste du +corps. L'artiste a eu beau s'ingénier à en voiler la partie inférieure +sous une belle jupe blanche, on sent qu'il est trop long pour les bras +et pour les jambes. Le ventre se projette en pointe et les hanches se +retirent pour faire contrepoids au ventre. Les cuisses n'existent guère +qu'à l'état rudimentaire, et l'individu entier, porté qu'il est sur de +petits pieds contrefaits, semble être hors d'aplomb et prêt à tomber +face contre terre. On trouverait difficilement ailleurs une oeuvre qui +reproduise plus spirituellement, sans les exagérer, les caractères +propres au nain. + +[Illustration: Fig. 182] +[Illustration: Fig. 183] +[Illustration: Fig. 184] +[Illustration: Fig. 185] +[Illustration: Fig. 186] +[Illustration: Fig. 187] +[Illustration: Fig. 188] + + +La sculpture du premier empire thébain se rattache directement à celle +de l'empire memphite. Procédés matériels, dessin, composition, elle lui +a tout emprunté, sauf les proportions qu'elle donne au corps humain; à +partir de la XIe dynastie, les jambes sont plus longues et plus grêles, +les hanches plus minces, la taille et le cou plus élancés. La plupart +des oeuvres qu'elle nous a léguées ne sont pas comparables à ce que les +siècles précédents avaient produit de meilleur. Les peintures de Siout, +de Bershèh, de Béni-Hassan, de Méïdoum, d'Assouân, ne valent point +celles des Mastabas de Saqqarah et de Gizèh; les statues les plus +soignées sont inférieures au _Sheikh-el-beled_ et au _Scribe accroupi_. +Deux pourtant ont très bonne façon, le général Râhotpou et sa femme +Nofrit. Râhotpou (Fig.189), malgré son haut titre, était de petite +extraction; solide et bien découplé, il a quelque chose d'humble dans la +physionomie. Nofrit, au contraire (Fig.190), était princesse du sang; +je ne sais quoi d'impérieux et de résolu est répandu sur toute sa +personne, que le sculpteur a très habilement rendue. Elle est serrée +dans une robe ouverte en pointe sur la poitrine; les épaules, les seins, +le ventre, les cuisses se modèlent sous l'étoffe avec une grâce et une +chasteté qu'on ne saurait trop louer. La figure, ronde et +grassouillette, est encadrée entre des masses de tresses fines, +retenues par un bandeau richement décoré. Les deux époux sont en +calcaire et peints, le mari en rouge brun, la femme en jaune bistre. Les +autres statues de particuliers que j'ai vues, celles surtout qui +proviennent de Thèbes, sont décidément mauvaises, rudes de travail et +vulgaires d'expression. Les royales, presque toutes en granit noir ou +gris, ont été usurpées en partie par des rois d'époque postérieure, +l'Ousirtasen III, dont la tête et les pieds sont au Louvre, par +Amenhotpou III, les sphinx du Louvre, les colosses de Boulaq par +Ramsès II, et plus d'un musée possède de prétendues images des Pharaons +Ramessides qu'un examen attentif nous contraint de restituer à la XIIIe +ou à la XIVe dynastie. Ceux dont l'origine n'est l'objet d'aucun +doute, le Sovkhotpou III du Louvre, le Mermashaou de Tanis, le +Sovkoumsaouf de Boulaq, les colosses de l'île d'Argo sont d'un art très +habile, mais sans vigueur et sans originalité; on dirait que les +sculpteurs se sont efforcés de les ramener tous à un même type banal et +souriant. Le contraste n'en est que plus grand lorsqu'on passe de ces +poupées gigantesques aux sphinx en granit noir, que Mariette découvrit à +Tanis, en 1861, et dont il attribua l'érection aux Hyksos. Là, ce n'est +plus l'énergie qui fait défaut. Le corps de lion nerveux, ramassé sur +lui-même, est plus court qu'il n'est dans les sphinx ordinaires. La +tête, au lieu d'être coiffée du linge flottant, est revêtue d'une +puissante crinière qui encadre le visage. Petits yeux, nez aquilin, +écrasé par le bout, pommettes saillantes, lèvre inférieure avancée +légèrement, l'ensemble de la physionomie est si peu en accord avec ce +que nous sommes accoutumés à rencontrer en Égypte, qu'on y a reconnu la +preuve d'une origine asiatique (Fig.191). Nos sphinx sont certainement +antérieurs à la XVIIIe dynastie, car un des rois d'Avaris, Apopi, a +gravé son nom sur leur épaule; mais on a conclu trop vite de cette +circonstance qu'ils étaient du temps de ce prince. En les examinant de +plus près, on voit qu'ils ont été dédiés à un Pharaon d'une des +dynasties précédentes, et qu'Apopi se les est seulement appropriés. Rien +ne prouve que ce Pharaon ait été postérieur à l'invasion asiatique: ses +monuments sont peut-être l'oeuvre d'une école locale, dont l'origine +était indépendante et dont les traditions différaient de celles des +ateliers memphites. L'art provincial de l'Égypte nous est si peu connu +en dehors d'Abydos, d'El-Kab, d'Assouân et de deux ou trois autres +sites, que je n'ose trop insister sur cette hypothèse. Quelle que soit +l'origine de l'école tanite, elle continua d'exister longtemps encore +après l'expulsion des Pasteurs, car une de ses meilleures oeuvres, un +groupe qui représente les deux Nils, celui du Nord et celui du Sud, +apportant leurs tablettes chargées de fleurs et de poissons, a été +consacré par Psousennés de la XXIe dynastie. + +[Illustration: Fig. 189] +[Illustration: Fig. 190] +[Illustration: Fig. 191] + +Les trois premières dynasties du nouvel empire fournissent à elles +seules plus de monuments que toutes les autres réunies: bas-reliefs +peints, tableaux, statues de rois et de particuliers, colosses, sphinx, +c'est par centaines qu'on les compte de la quatrième cataracte aux +bouches du Nil. Les vieilles cités sacerdotales, Memphis, Thèbes, +Abydos, sont naturellement les plus riches; mais l'activité est si +grande que des bourgades perdues, Ibsamboul, Radésièh, Méshéïkh, ont +leurs chefs-d'oeuvre comme les grandes villes. Les portraits officiels +d'Amenhotpou Ier à Turin, de Thoutmos Ier et de Thoutmos III au British +Museum, à Karnak, à Turin, à Boulaq, sont encore conçus dans l'esprit de +la XIIe et de la XIIIe dynastie et n'ont point beaucoup d'originalité; +mais les bas-reliefs des tombeaux et des temples marquent un progrès +sensible sur ceux des siècles antérieurs. La saillie en est plus +accentuée, le modelé mieux ressenti, les personnages sont en plus grand +nombre et mieux groupés, la perspective recherchée avec plus de soin et +de curiosité; les tableaux du temple de Déir-el-Baharî, ceux du tombeau +de Houi, de Rekhmirî, d'Anna, de Khâmhâ, de vingt autres à Thèbes, sont +d'une richesse, d'un éclat, d'une variété inattendus. L'instinct du +pittoresque s'éveille, et les dessinateurs introduisent dans la +composition les détails d'architecture, les reliefs du sol, les plantes +exotiques, tous les détails qu'on négligeait autrefois ou qu'on se +contentait d'indiquer sommairement. Le goût du colossal, un peu émoussé +depuis le temps du grand sphinx, renaît et se développe de nouveau. +Amenhotpou III ne se contente plus des statues de cinq ou six mètres de +haut qui suffisaient à ses ancêtres. Celles qu'il élève devant sa +chapelle funéraire, sur la rive gauche du Nil, à Thèbes, et dont l'une +est le Memnon des Grecs, ont seize mètres; elles sont en granit, d'un +seul bloc et façonnées avec autant de soin que si elles étaient de +taille ordinaire. Les avenues de sphinx qu'il lance en avant des +temples, à Louxor et à Karnak, ne s'arrêtent pas à quelques toises de la +porte, elles se prolongent à distance; ici c'est le lion à tête humaine, +là c'est le bélier agenouillé. Son successeur, le révolutionnaire +Khouniaton, loin d'enrayer ce mouvement, fit ce qu'il put pour +l'accélérer. Nulle part, peut-être, les sculpteurs n'eurent plus de +liberté qu'auprès de lui, à Tell-Amarna. Défilés de troupes, promenades +en char, fêtes populaires, réceptions solennelles et distributions de +récompenses par le souverain, des palais, des villas, des jardins, les +sujets qu'il leur permettait d'aborder se distinguaient par tant de +points des motifs traditionnels, qu'ils pouvaient s'abandonner sans +contrainte à leur fantaisie et à leur génie naturel. Ils ne se privèrent +point de le faire avec une verve et un entrain qu'on ne saurait +soupçonner avant d'avoir vu leurs oeuvres à Tell-Amarna. Certains de +leurs bas-reliefs ont une perspective presque régulière; tous rendent la +vie et le mouvement des masses populaires avec une justesse +irréprochable. La réaction politique et religieuse qui suivit ce règne +singulier arrêta l'évolution et ramena les artistes à l'observance des +régies antiques; mais leur influence personnelle et leur enseignement +prolongèrent quelque chose de leur manière sous Harmhabi, sous Séti Ier, +sous Ramsès II. Si l'art égyptien fut, pendant plus d'un siècle encore, +doux, libre et fin, c'est à eux qu'il le doit. Peut-être n'a-t-il +produit rien de plus parfait que les bas-reliefs du temple d'Abydos ou +du tombeau de Séti Ier: la tête du conquérant (Fig.192), toujours +dessinée avec amour, est une merveille de grâce émue et discrète. Le +Ramsès II combattant d'Ibsamboul est presque aussi beau dans un autre +genre que le portrait de Séti Ier; le mouvement par lequel il lève la +lance a quelque chose d'anguleux, mais le sentiment de triomphe et de +force qui anime le corps entier, l'attitude désespérée à la fois et +résignée du vaincu rachètent amplement ce défaut. Le groupe d'Harmhabi +et du dieu Amon (Fig.193) qu'on voit au musée de Turin est un peu sec +de facture. La figure du dieu et celle du roi manquent d'expression, le +corps est lourd et mal équilibré. Les beaux colosses en granit rose, +qu'Harmhabi avait adossés aux jambages de la porte intérieure de son +premier pylône à Karnak, les bas-reliefs de son spéos à Silsilis, son +portrait et celui d'une des femmes de sa famille que possède le musée de +Boulaq, sont pour ainsi dire sans tache et sans reproche. La reine +(Fig.194) a une physionomie spirituelle et animée, de grands yeux +presque à fleur de tête, une bouche large, mais bien proportionnée; elle +est taillée dans un calcaire compact, dont la teinte laiteuse adoucit la +malignité de son regard et de son sourire. Le roi (Fig.195) est en un +granit noir dont le ton lugubre inquiète et trouble le spectateur au +premier abord. Sa face, jeune, est empreinte d'une mélancolie assez rare +chez les Pharaons de la grande époque. Le nez est droit, mince, bien +attaché au front, l'oeil long. Les lèvres larges, charnues, un peu +contractées aux commissures, se découpent à arêtes vives. Le menton est +à peine alourdi par la barbe postiche. Chaque détail est traité avec +autant d'adresse que si le sculpteur avait eu sous la main une pierre +tendre et non pas une matière rebelle au ciseau; la sûreté de +l'exécution est poussée si loin qu'on oublie la difficulté du travail +pour ne plus songer qu'à la valeur de l'oeuvre. Il est fâcheux que les +artistes égyptiens n'aient jamais signé leur nom, car celui qui a fait +le portrait d'Harmhabi méritait d'être connu. De même que la XVIIIe +dynastie, la XIXe voulut avoir ses colosses: le Ramsès II de Louxor +mesurait entre cinq ou six mètres (Fig.196), celui du Ramesséum seize, +celui de Tanis dix-huit environ; ceux d'Ibsamboul, sans atteindre à +cette taille formidable, présentent à la rivière un front de bataille +imposant. C'est presque un lieu commun aujourd'hui de dire que la +décadence de l'art égyptien commença sous Ramsès II. Rien n'est pourtant +moins vrai que cette sorte d'axiome. Sans doute, beaucoup des statues et +des bas-reliefs qui furent exécutés de son temps sont d'une laideur et +d'une rudesse qu'on a peine à concevoir; mais on les trouve surtout dans +les villes de province, où les écoles n'étaient pas florissantes, et où +les artistes n'avaient rien qui pût les guider dans leurs travaux. A +Thèbes, à Memphis, à Abydos, à Tanis et dans les localités du Delta, +où la cour résidait habituellement, même à Ibsamboul et à +Beit-el-Oualli, les sculpteurs de Ramsès II ne le cèdent en rien à ceux +de Séti Ier et d'Harmhabi. La décadence ne commença qu'après Mînephtah. +Lorsque les guerres civiles et les invasions étrangères mirent l'Égypte +à deux doigts de sa perte, l'art souffrit comme le reste et baissa +rapidement. La peinture et la sculpture sur pierre faiblirent en +premier: rien n'est plus triste que de suivre les progrès de leur +décadence sous les Ramessides, dans les tableaux des tombes royales, sur +les reliefs du temple de Khonsou, sur les colonnes de la salle hypostyle +à Karnak. La sculpture sur bois se maintint quelque temps encore; les +admirables statuettes de prêtres et d'enfants du musée de Turin datent +de la XXe dynastie. L'avènement de Sheshonq et les querelles des nomes +entre eux achevèrent de ruiner Thèbes, et l'école qui avait produit tant +de chefs-d'oeuvre s'éteignit misérablement. + +[Illustration: Fig. 192] +[Illustration: Fig. 193] +[Illustration: Fig. 194] +[Illustration: Fig. 195] +[Illustration: Fig. 196] + +La renaissance ne s'annonça que trois siècles plus tard, vers la fin de +la dynastie éthiopienne. La statue trop vantée de la reine Ameniritis +(Fig.197) présente déjà des qualités remarquables. Les formes, un peu +longues et grêles, sont chastes et délicates; mais la tête, surchargée +de la perruque des déesses, est morne d'apparence. Psamitik Ier, +consolidé sur le trône par ses victoires, s'occupa activement de relever +les temples. La vallée du Nil devint, sous sa direction, comme un vaste +atelier de sculpture et de peinture. La gravure des hiéroglyphes +atteignit une finesse admirable, les belles statues et les bas-reliefs +se multiplièrent, une école nouvelle se forma. Elle est caractérisée par +une élégance un peu sèche, par l'entente du détail, par une habileté +merveilleuse dans la façon d'assouplir la pierre. Les Memphites avaient +préféré le calcaire, les Thébaines le granit rose ou gris, les Saïtes +s'attaquèrent de préférence au basalte, aux brèches, à la serpentine, et +tirèrent un parti merveilleux de ces matières à grain fin et à pâte +presque partout homogène. Le plaisir de triompher de la difficulté les +entraîna souvent à la rechercher, et l'on vit des artistes de mérite +passer des années et des années à ciseler des couvercles de sarcophage, +et à découper des statuettes dans les blocs les plus durs. La Touéris +et les quatre monuments du tombeau de Psamitik, au musée de Boulaq, sont +jusqu'à présent les pièces les plus remarquables que nous possédions de +ce genre de travail. La Touéris (Fig.198) avait le privilège de +protéger les femmes enceintes et de présider aux accouchements. Son +portrait a été découvert à Thèbes, au milieu de la ville antique, par +des fellahs en quête d'engrais pour leurs terres. Elle était debout dans +une petite chapelle en calcaire blanc que le prêtre Pibisi lui avait +dédiée, au nom de la reine Nitocris, fille de Psamitik Ier. Ce charmant +hippopotame, au ventre arrondi et aux flasques mamelles de femme, est un +bel exemple de difficulté vaincue; mais je ne lui connais point d'autre +mérite. Le groupe de Psamitik a du moins quelque valeur artistique. Il +se compose de quatre pièces en basalte vert, une table d'offrandes, une +statue d'Osiris, une autre de Nephthys et une vache Hathor, à laquelle +le mort est adossé (Fig.199); le tout un peu flou, un peu artificiel, +mais la physionomie des divinités et du mort ne manque pas de douceur, +la vache est d'un bon mouvement, le petit personnage qu'elle abrite se +groupe bien avec elle. D'autres morceaux moins connus sont pourtant +très supérieurs à ceux-là. Le style s'en reconnaît aisément. Ce n'est +plus le faire large et savant de la première école memphite, ni la +manière grandiose et souvent rude de la grande école thébaine; les +proportions du corps s'amincissent et s'élongent, les membres perdent en +vigueur ce qu'ils gagnent en élégance. On remarque en même temps un +changement notable dans le choix des attitudes. Les Orientaux ont, à se +délasser, des postures qui seraient des plus fatigantes pour nous. Ils +passent des heures entières agenouillés ou assis comme les tailleurs, +les jambes croisées et à plat contre sol; ou bien ils se mettent à +croupetons, les genoux réunis et pliés, le gras du mollet appliqué au +revers de la cuisse, sans toucher le sol autrement que de la plante des +pieds; ou bien, ils s'assoient à terre, les jambes accolées, les bras +croisés sur les genoux. Ces quatre poses étaient en usage, dans le +peuple, dès l'ancien empire: les bas-reliefs le prouvent suffisamment. +Mais les sculpteurs memphites avaient écarté de la statuaire les +deux dernières, qu'ils jugeaient disgracieuses, et ne s'en servaient +presque jamais. A voir le scribe accroupi du Louvre et le scribe +agenouillé, on comprend le parti qu'ils savaient tirer des deux +premières. La troisième fut négligée, pour les mêmes raisons sans doute, +par les sculpteurs thébains. On commença à pratiquer la quatrième d'une +manière courante, vers la XVIIIe dynastie. Peut-être n'était-elle pas +auparavant de mode parmi les classes aisées qui, seules, étaient assez +riches pour commander des statues; peut-être aussi, les artistes +n'aimaient-ils pas une position qui faisait ressembler leurs modèles à +des paquets cubiques surmontés d'une tête humaine. Les sculpteurs de +l'époque saïte n'eurent pas la même répugnance à en user que leurs +prédécesseurs. Du moins ont-ils combiné l'action des membres de telle +façon, qu'elle ne choque pas trop nos yeux et cesse presque d'être +disgracieuse. Les têtes sont d'ailleurs d'une perfection qui rachète +bien des défauts. Quelques-unes sont évidemment idéalisées: celle de +Pedishashi (Fig.200) a une expression de jeunesse et de douceur +spirituelle qu'on n'est pas habitué à rencontrer sous le ciseau d'un +Égyptien. D'autres, au contraire, sont d'une sincérité brutale. Les +rides du front, la patte d'oie, les plis de la bouche, les bosses du +crâne, sont accusés avec une complaisance scrupuleuse sur la petite tête +de scribe que le Louvre a récemment achetée (Fig.201), et sur celle que +possède le prince Ibrahim au Caire. L'école saïte était, en effet, +partagée entre deux partis différents. L'un cherchait ses modèles dans +le passé et s'efforçait de renouveler l'art amolli de son temps par un +retour aux procédés des plus anciennes écoles memphites: elle y réussit, +et si bien, qu'on a confondu parfois ses oeuvres avec les oeuvres les +plus fines de la IVe et de la Ve dynastie. L'autre, sans s'écarter trop +ouvertement de la tradition, étudiait de préférence le vif et se +rapprochait de la nature plus qu'on ne l'avait fait jusqu'alors. +Peut-être l'aurait-il emporté, si la conquête macédonienne et le contact +prolongé des Grecs n'avaient détourné l'art égyptien vers des voies +nouvelles. Le mouvement fut lent d'abord à se produire. Les sculpteurs +habillèrent les successeurs d'Alexandre à l'égyptienne et les +transformèrent en Pharaons, comme ils avaient fait avant eux les Hyksos +et les Perses. Les pièces qu'on peut attribuer au règne des premiers +Ptolémées ne diffèrent presque pas de celles de la bonne époque saïte, +et c'est à peine si on remarque ça et là des traces d'influence grecque: +ainsi le colosse d'Alexandre II, à Boulaq (Fig.202), est coiffé d'une +étoffe flottante d'où s'échappent des boucles frisées. Bientôt pourtant, +la vue des chefs-d'oeuvre de la Grèce détermina les Égyptiens +d'Alexandrie, de Memphis et des grandes villes du Delta à modifier leur +manière de procéder. Une école mixte s'établit, qui combina certains +éléments de l'art indigène avec d'autres éléments empruntés à l'art +hellénique. L'Isis alexandrine du musée de Boulaq a encore le costume de +l'Isis pharaonique: elle n'en a plus la sveltesse et le maintien guindé. +Une effigie mutilée d'un prince de Siout, qui est également à Boulaq, +pourrait presque passer pour une mauvaise statue grecque. Un certain +Hor, dont le portrait a été découvert en 1881, au pied du Komed-damas, +non loin de l'emplacement du tombeau d'Alexandre, nous a laissé l'oeuvre +la plus forte qu'on ait de ce genre hybride (Fig.203). La tête est un +bon morceau, d'un travail un peu sec. Le nez mince et long, les yeux +rapprochés, la bouche petite et pincée aux coins, le menton carré, tous +les traits concourent à prêter à la figure un caractère de dureté et +d'obstination. La chevelure est coupée ras, pas assez cependant pour +qu'elle ne se sépare naturellement en petites mèches épaisses. Le corps, +revêtu de la chlamyde, est assez gauchement taillé et trop étroit pour +la tête. L'un des bras pend, l'autre est ramené sur le ventre; les pieds +manquent. Tous ces monuments sont sortis des fouilles récentes. Je ne +doute pas que le sol d'Alexandrie ne nous en rendît beaucoup de pareils, +si on pouvait l'explorer méthodiquement. L'école qui les produisit se +rapprocha de plus en plus du style des écoles grecques, et la raideur, +dont elle ne se dépouilla jamais entièrement, ne lui fut pas sans doute +comptée comme un défaut, à une époque où certains sculpteurs au service +de Rome se piquaient d'archaïsme. Je ne serais pas étonné si l'on venait +à lui attribuer les statues de prêtres et de prêtresses revêtues +d'insignes divins, dont Hadrien décora les parties égyptiennes de sa +villa de Tibur. Hors du Delta, les écoles indigènes, livrées à leurs +propres ressources, languirent et dépérirent peu à peu. Ce n'est pas que +les modèles, ni même les artistes grecs, fissent entièrement défaut. +J'ai découvert ou acheté dans la Thébaïde, au Fayoum, à Syène, des +statuettes et des statues de style hellénique, d'un travail correct et +soigné. Une d'elles, qui provient de Coptos, parait être une réplique en +petit, d'une Vénus, analogue à la Vénus de Milo. Mais les sculpteurs du +pays, trop inintelligents ou trop ignorants, ne surent pas tirer de ces +modèles le parti que les Alexandrins avaient tiré des leurs. Quand ils +voulurent prêter à leurs figures la souplesse et la plénitude des formes +grecques, ils ne réussirent qu'à leur faire perdre la précision sèche, +mais savante que leurs maîtres avaient acquise. Au lieu du relief fin, +délicat, peu élevé, ils adoptèrent un relief très saillant au-dessus du +fond, mais d'une rondeur molle et d'un modelé sans vigueur. Les yeux +sourient niaisement, l'aile du nez se relève; la commissure des lèvres, +le menton, tous les traits du visage sont tirés et semblent vouloir +converger vers un même point central, qui est placé au milieu de +l'oreille. Deux écoles, indépendantes l'une de l'autre, nous ont légué +leurs oeuvres. La moins connue florissait en Ethiopie, à la cour des +rois à demi civilisés qui résidaient à Méroé. Un groupe, venu de Naga en +1882 et conservé à Boulaq, nous montre où elle en était arrivée au 1er +siècle de notre ère (Fig.204). Un dieu et une reine, debout côte à +côte, sont ébauchés tant bien que mal dans un bloc de granit gris. +L'oeuvre est fruste, lourde, mais ne manque pas de fierté et d'énergie. +L'école qui l'avait produite, isolée et comme perdue au milieu de +peuplades sauvages, tomba rapidement dans la barbarie et succomba +probablement vers la fin du siècle des Antonins. L'Égyptienne se soutint +quelque temps encore à l'abri de la domination romaine. Les Césars, non +moins avisés que les Ptolémées, savaient qu'en flattant les sentiments +religieux de leurs sujets égyptiens, ils assuraient leur domination sur +la vallée du Nil. Ils firent restaurer ou rebâtir à grands frais les +temples des dieux nationaux, sur les plans et dans l'esprit d'autrefois. +Thèbes avait été détruite par le tremblement de terre de l'an 22 avant +J.-C. et n'était plus pour eux qu'un lieu de pèlerinage où les dévots +venaient écouter la voix de Memnon, au lever de l'aurore. Mais Tibère +et Claude achevèrent la décoration de Dendérah et d'Ombos, Caligula +travailla à Coptos, les Antonins à Philae et à Esnéh. Les escouades de +manoeuvres qu'on employait en leur nom en savaient encore assez pour +tracer des milliers de bas-reliefs selon les règles d'autrefois. Ce +qu'ils faisaient est mou, disgracieux, ridicule; la routine seule +guidait leur ciseau: c'était la tradition antique, affaiblie et +dégénérée si l'on veut, mais vivante encore et capable de ce +renouvellement. Les troubles qui éclatèrent au milieu du IIIe siècle, +les incursions des Barbares, les progrès et le triomphe du christianisme +amenèrent la suspension des derniers travaux et la dispersion des +derniers ouvriers: ce qui restait de l'art national mourut avec eux. + +[Illustration: Fig. 197] +[Illustration: Fig. 198] +[Illustration: Fig. 199] +[Illustration: Fig. 200] +[Illustration: Fig. 201] +[Illustration: Fig. 202] +[Illustration: Fig. 203] +[Illustration: Fig. 204] + + + + +CHAPITRE V + + + +LES ARTS INDUSTRIELS + + +J'ai dit brièvement ce que furent les arts nobles; il me reste à parler +des arts industriels. Le goût du beau et l'amour du luxe avaient pénétré +de bonne heure toutes les classes de la société. Vivant ou mort, +l'Égyptien aimait avoir autour de lui et sur lui des bijoux et des +amulettes de prix, des meubles soignés, des ustensiles élégants. Il +voulait que tous les objets à son usage eussent, sinon la richesse de la +matière, au moins la pureté de la forme, et la terre, la pierre, les +métaux, le bois, les produits des pays ou des contrées lointaines, +furent mis à contribution pour contenter ses exigences. + + +1.--LA PIERRE, LA TERRE ET LE VERRE. + + +On ne saurait parcourir une galerie égyptienne sans être surpris du +nombre prodigieux de menues figures en pierre fine qui sont parvenues +jusqu'à nous. On n'y voit pas encore le diamant, le rubis ni le saphir; +mais, à cela près, le domaine du lapidaire était aussi étendu qu'il +l'est aujourd'hui et comprenait l'améthyste, l'émeraude, le grenat, +l'aigue-marine, le cristal de roche, la prase, les mille variétés de +l'agate et du jaspe, le lapis-lazuli, le feldspath, l'obsidienne, des +roches comme le granit, la serpentine, le porphyre, des fossiles comme +l'ambre jaune et certaines espèces de turquoises, des résidus de +sécrétions animales comme le corail, la nacre, la perle, des oxydes +métalliques comme l'hématite, la turquoise orientale et la malachite. +Le plus grand nombre de ces substances étaient taillées en perles +rondes, carrées, ovales, allongées en fuseau, en poire, en losange. +Enfilées et disposées sur plusieurs rangs, on en fabriquait des +colliers, et c'est par myriades qu'on les ramasse dans le sable des +nécropoles, à Memphis, à Erment, près d'Akhmîm et d'Abydos. La +perfection avec laquelle beaucoup d'entre elles sont calibrées, la +netteté de la perce, la beauté du poli, font honneur aux ouvriers; mais +là ne s'arrêtait pas leur science. Sans autre instrument que la pointe, +ils les façonnaient en mille formes diverses, coeurs, doigts humains, +serpents, animaux, images de divinités. C'étaient autant d'amulettes, et +on les estimait moins peut-être pour l'agrément du travail que pour les +vertus surnaturelles qu'on leur attribuait. La boucle de ceinture en +cornaline était le sang d'Isis et lavait les péchés de son maître +(Fig.205). La grenouille rappelait l'idée de la renaissance (Fig.206); +la colonnette en feldspath vert (Fig.207), celle du rajeunissement +divin. L'oeil mystique, l'ouza (Fig.208), lié au poignet ou au bras par +une cordelette, protégeait contre le mauvais oeil, contre les paroles +d'envie ou de colère, contre la morsure des serpents. Le commerce +répandait ces objets dans les régions du monde antique, et plusieurs +d'entre eux, ceux surtout qui représentaient le scarabée sacré, furent +imités au dehors par les Phéniciens, par les Syriens, en Grèce, en Asie +Mineure, en Etrurie, en Sardaigne. L'insecte s'appelait en égyptien +_khopirrou_, et son nom dérivait, croyait-on, de la racine _khopiri_, +devenir. On fit de lui, par un jeu de mots facile à comprendre, +l'emblème de l'existence terrestre et des devenirs successifs de l'homme +dans l'autre monde. L'amulette en forme de scarabée (Fig.209) est donc +un symbole de durée présente ou future; le garder sur soi était une +garantie contre la mort. Mille significations mystiques découlèrent de +ce premier sens. Chacune d'elles fut rattachée subtilement à l'un des +actes ou des usages de la vie journalière, et les scarabées se +multiplièrent à l'infini. Il y en a de toute matière et de toute +grandeur, à tête d'épervier, de bélier, d'homme, de taureau, les uns +fouillés aussi curieusement sur le ventre que sur le dos, les autres +plats et unis par-dessous, d'autres enfin qui retiennent à peine le +vague contour de l'insecte et qu'on appelle scarabéoïdes. Ils sont +percés, dans le sens de la longueur, d'un trou par lequel on passait une +mince tige de bois, un fil de bronze ou d'argent, une cordelette pour +les suspendre. Les plus gros étaient comme l'image du coeur. On les +collait sur la poitrine des momies, ailes déployées, et une prière, +tracée sur le plat, adjurait le coeur de ne point porter témoignage +contre le mort au jour du jugement. Pour plus d'efficacité, on joignait +à la formule quelques scènes d'adoration: le disque de la lune acclamé +par deux cynocéphales sur le corselet, deux Ammon accroupis sur les +élytres, sur le plat la barque solaire, et, sous la barque, +Osiris-momie, accroupi entre Isis et Nephthys qui l'enveloppent de leurs +ailes. Les petits scarabées, après avoir servi de phylactère, finirent +par n'être plus que des bijoux sans valeur religieuse, comme les croix +que nos femmes portent au cou en complément de leur toilette. On en +faisait des chatons de bague, les pendeloques d'un collier ou d'une +boucle d'oreille, les perles d'un bracelet. Le plat est souvent nu, plus +souvent orné de dessins creusés dans la masse, sans modelé d'aucune +sorte; le relief proprement dit, celui du camée, était inconnu des +lapidaires égyptiens avant l'époque grecque. Les sujets n'ont pas été +encore classés, ni même recueillis entièrement. Ce sont de simples +combinaisons de lignes, des enroulements, des entrelacs sans +signification précise, des symboles auxquels le propriétaire attachait +un sens mystérieux, et que personne, sauf lui, ne pouvait comprendre, le +nom et les titres d'un individu, des cartouches royaux ayant un intérêt +historique, des souhaits de bonheur, des éjaculations pieuses, des +conjurations magiques. Plusieurs scarabées d'obsidienne et de cristal +remontent à la VIe dynastie. D'autres, assez grossiers et sans écriture, +sont en améthyste, en émeraude et même en grenat; ils appartiennent aux +commencements du premier empire thébain. A partir de la XVIIIe dynastie, +on les compte par milliers, et le travail en est d'un fini proportionné +au plus ou moins de dureté de la pierre. C'est, du reste, le cas pour +toutes les sortes d'amulettes. Les têtes d'hippopotame, les âmes à +visage humain, les coeurs qu'on ramasse à Taoud, au sud de Thèbes, sont +à peine ébauchés; l'améthyste et le feldspath vert d'où on les dégageait +présentaient à la pointe une résistance, presque invincible. Au +contraire, les boucles de ceinture, les équerres, les chevets en jaspe +rouge, en cornaline et en hématite, sont ciselés jusque dans les +moindres détails; les pierres étaient de celles qu'un instrument +médiocre attaque sans difficulté. Le lapis-lazuli est tendre, cassant; +il tient mal ses arêtes et semble ne se plier à aucune finesse. Les +Égyptiens y ont façonné pourtant des portraits de déesses, des Isis, des +Nephthys, des Nit, des Sokhit, qui sont de véritables merveilles de +délicatesse. Les reliefs du corps y sont poussés avec autant d'assurance +que s'ils étaient ménagés dans une matière moins capricieuse, et les +traits du visage, ne perdent rien à être étudiés à la loupe. La plupart +du temps on a procédé d'une autre méthode. Au lieu de détailler le +relief, on l'a abrégé autant que possible, et on l'a procuré par larges +plans contrariés, sacrifiant le rendu de chaque partie à l'effet de +l'ensemble. Les saillants et les creux du visage sont accentués +fortement. L'épaisseur du cou, la coupe de la gorge et de l'épaule, +l'étroitesse de la taille, l'évasement des hanches, la rondeur du ventre +sont exagérés. Une arête presque tranchante dessine la ligne de la +cuisse et du tibia. Les pieds et les mains sont légèrement agrandis. +Tout cela est le produit d'un calcul à la fois hardi et judicieux. Une +réduction mathématiquement exacte du modèle n'est pas aussi heureuse +qu'on pourrait croire, lorsqu'il s'agit de sculpter en miniature. La +tête perd son caractère, le cou paraît trop faible, le buste n'est plus +qu'un cylindre inégalement bosselé, les extrémités ne semblent plus +assez solides pour soutenir le poids du corps, les lignes principales ne +se démêlent plus du chaos des secondaires. En supprimant le plus des +formes accessoires, et en développant celles qui contribuent à +l'expression, les Égyptiens ont échappé au danger de ne faire que des +figurines insignifiantes. L'oeil rabat de lui-même ce qu'il y a de trop +dans ce qu'il voit et suppose le reste. Grâce à cette tricherie habile, +telle statuette de divinité, qui mesure à peine trois centimètres, a +presque l'ampleur et la gravité d'un colosse. + +[Illustration: Fig. 205] +[Illustration: Fig. 206] +[Illustration: Fig. 207] +[Illustration: Fig. 208] +[Illustration: Fig. 209] + +Le mobilier des dieux et celui des morts étaient pour une bonne part en +pierre solide et durable. J'ai signalé ailleurs les petits obélisques +funéraires qui proviennent des tombes de l'ancien empire, les bases +d'autel, les stèles, les tables d'offrandes. La mode était de fabriquer +les tables en albâtre ou en calcaire au temps des pyramides, en granit +ou en grès rouge sous les rois thébains, en basalte ou en serpentine, à +partir de la XXVIe dynastie; mais la mode n'avait rien d'obligatoire, et +l'on en trouve de toute pierre à toutes les époques. Quelques-unes ne +sont que des disques plats ou creusés légèrement en cuvette. D'autres +sont rectangulaires et étalent, à la partie supérieure, des pains, des +vases, des quartiers de boeuf et de gazelle, des fruits sculptés en +relief. Dans celle de Sitou, la libation, au lieu de s'écouler au +dehors, était recueillie dans un bassin carré, divisé en étages pour +montrer la hauteur de l'eau du Nil dans les réservoirs de Memphis, aux +différentes saisons, vingt-cinq coudées en été pendant l'inondation, +vingt-trois en automne et au commencement de l'hiver, vingt-deux à la +fin de l'hiver et au printemps. Ces formes diverses prêtent peu au beau; +une des tables de Saqqarah est pourtant une oeuvre véritable d'art. Elle +est en albâtre. Deux lions debout, accotés, soutiennent une tablette +rectangulaire, inclinée en pente douce; une rigole conduit la libation +dans un vase placé entre la queue des deux bêtes. Les oies en albâtre de +Lisht ne manquent pas non plus de mérite; elles sont coupées en long par +le milieu et dûment évidées en manière de boîte. Celles que j'ai vues +ailleurs, et en général toutes les figures d'offrandes, pains, gâteaux, +têtes de boeuf ou de gazelle, grappes de raisin noir en calcaire peint, +sont d'un goût douteux et d'une main maladroite. Elles ne sont pas +d'ailleurs très fréquentes, et je n'en ai guère rencontré en dehors des +tombes de la Ve et de la XIIe dynastie. Les canopes, au contraire, +étaient toujours d'un travail très soigné. On n'employait que deux +sortes de pierre à les fabriquer, le calcaire et l'albâtre; mais les +têtes qui les surmontent étaient souvent en bois peint. Les canopes de +Pepi Ier sont en albâtre; en albâtre aussi les têtes humaines des +canopes qui appartenaient au roi enterré dans la pyramide méridionale de +Lisht. L'une d'elles est même d'une finesse d'exécution qu'on ne saurait +comparer qu'à celle de la statue de Khâfrî. Les statuettes funéraires +les plus vieilles que nous ayons jusqu'à présent, celles de la XIe +dynastie, sont en albâtre, comme les canopes; mais, à partir de la +XIIIe, on en taillait en calcaire fin. Le travail en est de valeur très +inégale. Quelques-unes sont de véritables chefs-d'oeuvre et nous rendent +la physionomie du mort aussi fidèlement qu'une statue pourrait le faire. +Les vases à parfums complétaient le mobilier des temples et des tombes. +La nomenclature est loin d'en être fixée, et la plupart des termes +spéciaux, que les textes nous fournissent, restent encore sans +équivalent pour nous. Le grand nombre était en albâtre, tourné et poli: +les uns, disgracieux et lourds (Fig.210); les autres d'une élégance et +d'une diversité de galbe, qui fait honneur à l'esprit inventif des +ouvriers. Ils sont fuselés et pointus par en bas (Fig.211), ou arrondis +de la panse, étroits à la gorge, plats à la base (Fig.212). Ils n'ont +point d'ornements, si ce n'est parfois deux boutons de lotus, en guise +d'anse, deux mufles de lion, une petite tête de femme, qui fait saillie +à la naissance du goulot (Fig.213). Les plus petits n'étaient pas +destinés à contenir des liquides, mais des pommades, des onguents +médicinaux, des pâtes miellées. Une des séries les plus importantes +comprend des flacons au ventre rebondi, garnis au cou d'un léger rebord +cylindrique et d'un couvercle plat (Fig.214). Les Egyptiens y mettaient +la poudre d'antimoine avec laquelle ils se noircissaient les sourcils et +les yeux. Cet étui à kohol était un des objets de toilette le plus +répandu, le seul peut-être dont l'usage fût commun à toutes les classes +de la société. La fantaisie s'en mêlant, on lui donna toute sorte de +formes empruntées à l'homme, aux plantes, aux animaux. C'est un lotus +ouvert, un hérisson, un épervier, un singe serrant une colonne contre sa +poitrine ou grimpant le long d'une jarre, une figure grotesque du dieu +Bîsou, une femme agenouillée dont le corps évidé contenait la poudre, +une jeune fille qui porte une amphore. L'imagination des artistes une +fois lancée dans cette voie ne connut plus de limites, et tout leur fut +bon, le granit, le diorite, la brèche et le jade rosé, l'albâtre, puis +le calcaire tendre, dont le grain se prêtait mieux à rendre leurs +caprices, puis une substance plus complaisante et plus souple encore, la +terre peinte et émaillée. + +[Illustration: Fig. 210] +[Illustration: Fig. 211] +[Illustration: Fig. 212] +[Illustration: Fig. 213] +[Illustration: Fig. 214] + +Si l'art de modeler et de cuire la terre ne s'est pas développé aussi +pleinement en Égypte qu'il a fait en Grèce, ce n'est pas faute de +matière première. La vallée du Nil fournit en abondance une argile fine +et ductile, dont on aurait pu tirer le plus heureux parti si on s'était +donné la peine de la préparer avec soin; mais on lui préféra toujours +les métaux et la pierre dure pour les objets de luxe, et le potier se +contenta de fournir aux besoins les plus communs du ménage ou de la vie +courante. La terre était prise sans choix, à l'endroit même où l'ouvrier +se trouvait pour le moment, mal lavée, mal pétrie, puis façonnée au +doigt, sur un tour en bois des plus primitifs, qu'on manoeuvrait avec la +main. La cuisson était fort inégale. Certaines pièces ont été à peine +exposées à la flamme et fondent au contact de l'eau; d'autres ont la +dureté de la tuile. Les tombes de l'ancien empire renferment chacune +quelques vases d'une pâte jaune ou rouge, mêlée souvent, comme celle des +briques, de paille ou d'herbe finement hachée. Ce sont des jarres de +forte taille, sans pied, ni anse, à la panse ovoïde, au col bas, à +l'orifice largement ouvert et bordé d'un bourrelet, des marmites et des +pots de ménage où l'on emmagasinait les provisions du mort, des coupes +plus ou moins profondes, des assiettes à fond plat, semblables à celles +que les fellahs emploient aujourd'hui encore, parfois même des services +de table ou de cuisine en miniature, destinés à remplacer les services +de grandeur naturelle, trop coûteux pour les pauvres gens. La surface +est rarement vernie, rarement polie et lustrée, le plus souvent +recouverte d'une couche uniforme de peinture blanchâtre, qui n'a point +reçu le coup de feu et se détache au moindre choc. Aucun dessin à la +pointe, aucun ornement en creux ou en relief, aucune inscription, mais, +autour du col, les traces de quatre ou cinq filets parallèles noirs, +rouges ou jaunes. Les poteries des premières dynasties thébaines que +j'ai recueillies à El-Khozam et à Gébéléïn sont plus soignées +d'exécution que celles des dynasties memphites. Elles se répartissent en +deux classes. La première comprend des vases à panse lisse et nue, noire +par en bas, rouge sombre par en haut. L'examen des cassures montre que +la couleur était mêlée à la pâte pendant le brassage: les deux zones, +préparées séparément, étaient soudées ensuite de façon assez +irrégulière, puis glacées uniformément. La seconde classe contient des +vases de formes très variées, souvent bizarres, d'une terre rouge ou +jaune terne, grands cylindres fermés par un bout, plats, oblongs, +rappelant la coupe d'un bateau, burettes conjuguées, deux à deux, mais +ne communiquant pas ensemble (Fig.215). L'ornementation est répandue +sur toute la surface et consiste d'ordinaire en raies droites, tirées +parallèlement l'une à l'autre ou entre-croisées, en lignes ondées, en +rangées de points ou de petites croix combinées avec les lignes, le tout +en blanc quand le fond est rouge, en rouge brun quand il est jaune ou +blanchâtre. De temps en temps, des figures d'hommes ou d'animaux +s'intercalent au milieu des combinaisons géométriques. Le dessin en est +rude, presque enfantin, et c'est à peine si l'on y reconnaît des +troupeaux d'antilopes ou des scènes de chasse à la gazelle. Les +manoeuvres qui produisaient ces esquisses grossières étaient pourtant +contemporains des artistes qui décoraient les grottes de Béni-Hassan. +Pour la période des grandes conquêtes, les tombeaux thébains nous ont +fourni de pleins musées de poteries, malheureusement assez peu +intéressantes. D'abord des figurines funéraires, rapidement modelées à +la main dans des galettes d'argile allongées. Un peu de terre pincé +entre les doigts, et le nez sort de la masse; deux pastilles et deux +moignons ajoutés après coup représentent les yeux et les bras. Les plus +soignées ont été façonnées dans des moules en terre cuite dont nous +possédons de nombreux spécimens. Elles étaient généralement coulées +d'une seule pièce, puis retouchées légèrement, cuites, peintes, au +sortir du four, en rouge, en jaune et en blanc, chargées enfin +d'hiéroglyphes à la pointe ou au pinceau. Plusieurs sont d'un style très +fin et égalent presque les figurines en calcaire: celles du scribe +Hori, conservées au musée de Boulaq, ont environ quarante centimètres de +haut et montrent ce que les Égyptiens auraient pu faire en ce genre +s'ils avaient voulu s'y adonner. Les cônes funéraires étaient des objets +de pure dévotion, que l'art le plus consommé n'aurait pas réussi à +rendre élégants. Figurez-vous une masse de terre conique, étirée de +long, timbrée à la base d'un cachet sur lequel étaient imprimés le nom, +la filiation, les titres du possesseur, et enduite jusqu'à la pointe +d'une couche de couleur blanchâtre: c'étaient des simulacres de pains +d'offrandes, destinés à nourrir le mort éternellement. Beaucoup des +vases qu'on déposait dans la tombe sont peints en imitation d'albâtre, +de granit, de basalte, de bronze ou même d'or, et sont la contrefaçon à +bon marché des vases en matières précieuses que les riches donnaient aux +momies. Parmi ceux qui ont servi à contenir de l'eau et des fleurs, +quelques-uns sont revêtus de dessins au trait rouge et noir (Fig.216), +cercles et rubans concentriques (Fig.217), méandres, emblèmes religieux +(Fig.218), lignes croisées simulant des filets à mailles étroites, +cordons de fleurs ou de boutons, tiges chargées de feuilles qui +descendent du goulot sur la panse ou remontent de la panse au goulot: +ceux du tombeau de Sennotmou avaient, sur l'une des faces, un large +collier, analogue au collier des momies, et peint des plus vives +couleurs pour imiter les fleurs naturelles ou les émaux. Les canopes en +terre cuite, rares à la XVIIe dynastie, deviennent de plus en plus +fréquents à mesure que Thèbes s'appauvrit. Les têtes qui les recouvrent +sont ordinairement jolies de coupe et d'expression, surtout la tête +humaine. Modelées à la main, évidées pour diminuer le poids, puis cuites +longuement, on les revêtait chacune des couleurs particulières au génie +qu'elles représentaient. Vers la XXe dynastie, l'usage s'établit d'y +enfermer le corps des animaux sacrés. Ceux qu'on trouve près d'Akhmîm +contenaient des chacals et des éperviers; ceux de Saqqarah, des +serpents, des rats embaumés, des oeufs; ceux d'Abydos, des ibis. Les +derniers sont de beaucoup les plus beaux. La déesse protectrice Khouit +étend ses ailes sur la panse, tandis qu'Hor et Thot présentent la +bandelette et le vase à onguent: le tout est en bleu et rouge sur fond +blanc. A partir de l'époque grecque, la pauvreté augmentant toujours, la +fabrication s'étendit des canopes aux cercueils. L'isthme de Suez, +Ahnas-el-Médinéh, le Fayoum, Assouân, la Nubie, possèdent des nécropoles +entières ou l'on ne rencontre que des sarcophages en terre cuite. +Plusieurs ont l'apparence des caisses oblongues, arrondies aux deux +bouts, au couvercle en dos d'âne. Celles qui ont encore la forme humaine +sont de style barbare. La tête est surmontée d'une sorte de boudin qui +simule l'ancienne coiffure égyptienne, les traits du visage sont +indiqués en deux ou trois coups de pouce ou d'ébauchoir: deux petites +pelotes, appliquées gauchement sur la poitrine, marquent un cercueil de +femme. Même en ces derniers temps de la civilisation égyptienne, les +pièces les plus grossières sont les seules qui gardent la teinte +naturelle de la terre. Là, comme ailleurs, on la cachait presque +toujours sous une couche de couleur ou d'émail richement coloré. + +[Illustration: Fig. 215] +[Illustration: Fig. 216] +[Illustration: Fig. 217] +[Illustration: Fig. 218] + +Le verre a été connu en Égypte de toute antiquité. La fabrication en est +représentée dans quelques tombeaux, plusieurs milliers d'années avant +notre ère (Fig.219). L'ouvrier, assis devant le foyer, recueillait au +bout de sa canne une petite quantité de matière en fusion, et la +soufflait prudemment, en ayant soin de la maintenir à la flamme pour +l'empêcher de durcir pendant l'opération. L'analyse chimique montre que +le verre égyptien avait à peu près la même composition que le nôtre; +mais il renferme, outre la silice, la chaux, l'alumine, la soude, des +quantités relativement considérables de substances étrangères, cuivre, +oxyde de fer et de manganèse, dont on ne savait pas le débarrasser. + +[Illustration: Fig. 219] + +Aussi n'est-il presque jamais d'une teinte très pure; il a une nuance +incertaine qui tire sur le jaune ou sur le vert. Certaines pièces, de +mauvaise fabrication, se sont décomposées dans toute leur épaisseur, et +tombent, à la moindre pression, en lamelles ou en poussière irisée. +D'autres n'ont pas trop souffert du temps ou de l'humidité, mais elles +sont striées et pleines de bulles. D'autres enfin, mais peu, sont d'une +homogénéité et d'une limpidité parfaites. La vogue ne s'attachait pas, +comme chez nous, aux verres incolores; elle était aux verres de couleur, +opaques ou transparents. On les teignait en mêlant des oxydes +métalliques aux ingrédients ordinaires, du cuivre et du cobalt pour les +bleus, du cuivre pour les verts, du manganèse pour les violets et pour +les bruns, du fer pour les jaunes, du plomb ou de l'étain pour les +blancs. Une variété de rouge haricot renferme trente pour cent de bronze +et s'enveloppe d'une couche de vert-de-gris sous l'influence de +l'humidité. Toute cette chimie était empirique et de pur instinct. Les +ouvriers trouvaient autour d'eux les éléments nécessaires, ou les +recevaient du dehors, et s'en servaient tels quels, sans être toujours +assurés d'obtenir l'effet qu'ils recherchaient: beaucoup de leurs +combinaisons les plus harmonieuses étaient dues au hasard, et ils ne +pouvaient pas les reproduire à volonté. Les masses qu'ils obtenaient de +la sorte atteignaient parfois des dimensions considérables: les auteurs +classiques nous parlent de stèles, de cercueils, de colonnes d'une seule +pièce. A l'ordinaire, on n'employait le verre qu'à la fabrication des +petits objets, surtout à la contrefaçon des pierres fines. Si peu +coûteuses qu'elles fussent sur les marchés de l'Égypte, elles n'étaient +pas accessibles à tout le monde. Les verriers imitèrent l'émeraude, le +jaspe, le lapis-lazuli, la cornaline, et cela avec une telle perfection +que nous sommes souvent embarrassés aujourd'hui pour distinguer les +pierres vraies des fausses. On les coulait dans des moules en pierre ou +en calcaire à la forme qu'on voulait, perles, disques, anneaux, +pendeloques de colliers, rubans et baguettes étroites, plaques chargées +d'hommes ou d'animaux, images de dieux et de déesses. On en faisait des +yeux et des sourcils pour le visage des statues en pierre ou en bronze, +des bracelets pour leurs poignets, on les sertissait dans le creux des +hiéroglyphes, on les découpait en hiéroglyphes, on en composait des +inscriptions entières qu'on encadrait dans le bois, dans la pierre ou +dans le métal. Les deux caisses où reposait la momie de Notemit, mère du +pharaon Hrihor-Siamon, sont décorées de cette manière. Une feuille d'or +les recouvre en entier, à l'exception de la coiffure et de quelques +Détails: les textes et les parties principales de l'ornementation sont +formés d'émaux, dont les teintes vives se détachent sur le ton mat de +l'or. Les momies du Fayoum étaient enduites de plâtre ou de stuc, où +L'on incrustait les scènes et les légendes qu'on se contentait de +peindre partout ailleurs. Les plus grandes étaient composées de +plusieurs morceaux de verre, rapportés et retouchés au ciseau à +l'imitation d'un bas-relief. Ainsi, la déesse Mâït a les nus, la face, +les mains, les pieds, en bleu turquoise, la coiffure en bleu très +sombre, la plume en filets alternativement bleus et jaunes, la robe en +rouge haricot. Sur le naos en bols, récemment découvert dans le +voisinage de Daphné, et sur un fragment de cercueil du musée de Turin, +les hiéroglyphes en verre multicolore ressortent directement sur le fond +sombre du bois. Le tout forme un ensemble d'un éclat et d'une richesse à +peine concevables. Verres filigranés, verres gravés et taillés, verres +soudés, verres simulant le bois, la paille, la corde, les Égyptiens +n'ont rien ignoré. J'ai eu entre les mains une règle carrée, formée de +baguettes multicolores agglutinées, et dont la tranche laissait lire le +cartouche d'un des Amenemhât: le motif se prolongeait dans la masse, et, +à quelque endroit de la hauteur qu'on le coupât, le cartouche +reparaissait. Les verres à miniatures remplissent presque à eux seuls +une vitrine entière du musée de Boulaq. Ici, c'est un singe à quatre +pattes, qui flaire un gros fruit posé à terre. Là, un portrait de femme, +dessiné de face, sur fond blanc ou vert d'eau encadré de rouge. La +plupart des plaques ne représentent que des rosaces, des étoiles, des +fleurs isolées ou mariées en bouquet. Une des plus petites porte un +boeuf Apis, à la robe blanche et noire, debout, marchant: le travail en +est si délicat qu'il ne perd rien à être examiné à la loupe. La plupart +des objets de ce genre ne sont pas antérieurs à la première dynastie +saïte; mais les fouilles exécutées à Thèbes ont prouvé que, dès le Xe +siècle avant notre ère, le goût et, par suite, la fabrication des verres +multicolores étaient chose commune en Égypte. On a recueilli, à +Gournét-Murraï et à Shéikh-Abd-el-Gournah, non seulement les amulettes à +l'usage des morts, colonnettes, coeurs, yeux mystiques, hippopotames +debout sur leurs pattes de derrière, canards accouplés, en pâtes bleues, +rouges, jaunes, mélangées, mais des vases du type de ceux qu'on est +accoutumé à considérer comme étant de travail phénicien et cypriote. +Voici, par exemple, une petite oenochoé en verre bleu clair semi-opaque +(Fig.220): l'inscription au nom de Thoutmos III, les oves du goulot et +les palmes de la panse sont tracés en jaune. Voici encore une ampoule +lenticulaire, haute de huit centimètres (Fig.221), à fond bleu marin +d'une intensité et d'une pureté admirables, sur lequel un semis de +feuilles de fougère s'enlève en jaune, d'un trait fin et hardi; deux +petites anses vert clair s'attachent au col et un filet jaune court sur +le rebord du goulot. Une amphore de même taille est d'un vert olive +profond et demi-transparent (Fig.222). Une ceinture de chevrons bleus +et jaunes, saisis entre quatre lignes jaunes, lui serre la panse à +l'endroit le plus large; les anses sont vert clair et le filet est bleu +tendre. La princesse Nsikhonsou avait à côté d'elle, dans la cachette de +Déir-el-Baharî, des gobelets de travail analogue, sept en pâte unie vert +clair, jaune, bleue, quatre en une pâte noire mouchetée de blanc, un +seul enveloppé de feuilles de fougère multicolores, disposées sur deux +rangs (Fig.223). Les manufactures étaient donc en pleine activité dès +le temps des grandes dynasties thébaines. Des monceaux de scories, +mêlées à des rebuts de cuisson, marquent encore, au Ramesséum, à El-Kab, +sur le tell d'Ashmounéïn, la place où leurs fourneaux s'allumaient. + +[Illustration: Fig. 220] +[Illustration: Fig. 221] +[Illustration: Fig. 222] +[Illustration: Fig. 223] + +Les Égyptiens émaillaient la pierre. La moitié au moins des scarabées, +des cylindres et des amulettes que renferment nos musées, sont en +calcaire, en schiste, en lignite, revêtus d'une glaçure colorée. +L'argile ordinaire ne leur paraissait pas sans doute appropriée à ce +genre de décoration. Ils la remplaçaient par plusieurs sortes de terre, +l'une blanche et sableuse, l'autre bise et fine, produite par la +Pulvérisation d'un calcaire spécial, qu'on trouve en abondance aux +environs de Qénéh, de Louxor et d'Assouân, une troisième rougeâtre et +mêlée de grès en poudre et de brique pilée. Ces substances diverses sont +bien connues sous les noms également inexacts de _porcelaines_ ou +_faïences égyptiennes_. Les plus anciennes, à peine lustrées, sont +couvertes d'un enduit excessivement mince, sauf dans le creux des +hiéroglyphes et des figures, où la matière vitreuse accumulée tranche, +par son aspect luisant, sur le ton mat des parties environnantes. Le +vert est de beaucoup la couleur la plus fréquente sous les anciennes +dynasties; mais le jaune, le rouge, le brun, le violet, le bleu, +n'étaient point dédaignés. Le bleu l'emporta dans les manufactures +thébaines, dès les premières années du moyen empire. C'est, d'ordinaire, +un bleu brillant et doux, imitant la turquoise ou le lapis-lazuli. Le +musée de Boulaq possédait jadis trois hippopotames de cette nuance, +découverts à Drah-aboûl-Neggah, dans la tombe d'un Entouf. Un était +couché, les deux autres sont debout dans un marais, et le potier a +dessiné sur leur corps, à l'encre noire, des fourrés de roseaux et de +lotus au milieu desquels volent des oiseaux et des papillons (Fig.224). +C'était une manière de montrer la bête dans son milieu naturel. Le bleu +en est profond, éclatant, et il faut descendre vingt siècles d'un coup +pour en retrouver d'aussi pur, parmi les statuettes funéraires qui +proviennent de Déir-el-Baharî. Le vert reparaît avec les dynasties +saïtes, plus pâle qu'aux anciennes époques. Il domine dans le nord de +l'Égypte, à Memphis, à Bubaste, à Saïs, mais sans éliminer entièrement +le bleu. Les autres nuances n'ont été d'usage courant que pendant quatre +ou cinq siècles, d'Ahmos Ier aux Ramessides. C'est alors, mais alors +seulement, qu'on voit se multiplier les _Répondants_ à vernis blanc ou +rouge, les fleurs de lotus et les rosaces jaunes, rouges et violettes, +les boîtes à kohol bariolées. Les potiers du temps d'Amenhotpou III +avaient un goût particulier pour les tons gris et violets. Les olives au +nom de ce pharaon et des princesses de sa famille portent des +hiéroglyphes en bleu léger sur un fond mauve des plus délicats. Le +vase de la reine Tiï, au musée de Boulaq, est d'un gris mêlé de bleu; +il a, autour du goulot, des ornements et des légendes en deux couleurs. +La fabrication des émaux multicolores paraît avoir atteint son plus +grand développement sous Khouniaton: du moins est-ce à Tell-Amarna que +j'en ai trouvé les modèles les plus fins et les plus légers, des bagues +jaunes, vertes, violettes, des fleurettes blanches ou bleues, des +poissons, des luths, des grenades, des grappes de raisin. Telle +figurine d'Hor a le corps bleu et la face rouge; tel chaton de bague +porte, sur une surface bleu clair, le nom du roi réservé en violet. Si +restreint que soit l'espace, les tons divers ont été posés avec une +telle sûreté de main qu'ils ne se confondent jamais, mais tranchent +vivement l'un sur l'autre. Un vase à poudre d'antimoine, ciselé et monté +sur un pied à jour, est glacé de rouge brun (Fig.225). Un autre, qui a +la forme d'un épervier mitré, est bleu, rehaussé de taches noires; il +appartenait jadis au roi Ahmos Ier. Un troisième, creusé dans un +hérisson de bonne volonté, est d'un vert chatoyant (Fig.226). Une tête +de pharaon, d'un bleu mat, porte une coiffure rayée de bleu sombre. Si +belles que soient ces pièces, le chef-d'oeuvre de la série est la +statuette du premier prophète d'Amon Ptahmos, à Boulaq. Les hiéroglyphes +et les détails du maillot funéraire ont été gravés en relief, sur un +fond blanc d'une égalité admirable, puis remplis d'émaux. Le visage et +les mains sont bleu turquoise, la coiffure est jaune à raies violettes, +violets également sont les caractères de l'inscription et le vautour qui +déploie ses ailes sur la poitrine. Le tout est harmonieux, brillant, +léger: aucune bavure n'émousse la pureté des contours ou la netteté des +traits. + +[Illustration: Fig. 224] +[Illustration: Fig. 225] +[Illustration: Fig. 226] + +La poterie émaillée fut commune en tous temps. Les tasses à pied +(Fig.227), les bols bleus, arrondis du fond et ornés d'yeux mystiques, +de lotus, de poissons (Fig.228), de palmes à l'encre noire, sont en +général de la XVIIIe, de la XIXe ou de la XXe dynastie. Les ampoules +lenticulaires, à vernis verdâtre, garnies de rangs de perles ou d'oves +sur la tranche, de colliers sur la panse, et flanquées de deux singes +accroupis en guise d'anses, appartiennent toutes, ou peu s'en faut, au +règne d'Apriès et d'Amasis (Fig.229). Manches de sistre, coupes, vases +à boire en forme de lotus à demi épanoui, plats, écuelles de table, les +Égyptiens aimaient cette vaisselle fraîche au toucher, agréable à l'oeil +et facile à tenir propre. Poussaient-ils le goût de l'émail jusqu'à en +recouvrir les murs mêmes de leurs maisons? Rien ne permet de l'affirmer +ou de le nier avec certitude, et les quelques exemples que nous avons de +ce mode de décoration proviennent tous d'édifices royaux. On lit le +prénom et la bannière de Pepi Ier sur une brique jaune, les noms de +Ramsès III sur une verte, ceux de Séti Ier et de Sheshonq sur des +fragments rouges et blancs. Une des chambres de la pyramide à degrés de +Saqqarah avait gardé jusqu'au commencement du siècle sa parure de +faïence (Fig.230). Elle était revêtue aux trois quarts de plaques +vertes, oblongues, légèrement convexes au dehors, mais plates à la face +interne (Fig.231); une saillie carrée, percée d'un trou, servait à les +assembler par derrière, sur une seule ligne horizontale, au moyen d'une +baguette de bois. Les trois bandes qui encadraient la porte du fond sont +historiées aux titres d'un pharaon mal classé des premières dynasties +memphites. Les hiéroglyphes s'enlèvent en bleu, en rouge, en vert, en +jaune, sur un ton chamoisé. Vingt siècles plus tard, Ramsès III essaya +d'un genre nouveau à Tell-el-Yahoudî. Cette fois ce n'est plus d'une +seule chambre, c'est d'un temple entier qu'il s'agit. Le noyau de la +bâtisse était en calcaire et en albâtre; mais les tableaux, au lieu +d'être sculptés comme à l'ordinaire, étaient en une sorte de mosaïque, +où la pierre découpée et la terre vernissée se combinaient à parties +presque égales. L'élément le plus fréquemment répété est une rondelle en +frite sableuse, revêtue d'un enduit bleu ou gris, sur lequel se +détachent en nuance crème des rosaces simples, (Fig.232) ou encadrées +de dessins géométriques (Fig.233), des toiles d'araignées, des fleurs +ouvertes. Le bouton central est en relief, les feuilles et les réseaux +sont incrustés dans la masse. Ces rondelles, dont le diamètre varie d'un +à dix centimètres, étaient fixées à la paroi au moyen d'un ciment très +fin. On les employait à dessiner des ornements très divers, +enroulements, rinceaux, filets parallèles, tels qu'on les voit sur un +pied d'autel et sur une base de colonne conservés à Boulaq. Les +cartouches étaient en général d'une seule pièce, ainsi que les figures: +les détails, creusés ou modelés sur la terre avant la cuisson, étaient +ensuite recouverts chacun du ton qui lui appartenait. Les lotus et les +feuillages qui couraient sur le soubassement ou le long des corniches +étaient au contraire formés de morceaux indépendants: chaque couleur est +une pièce découpée de manière à s'ajuster exactement aux pièces voisines +(Fig.234). Le temple avait été exploité au commencement du siècle, et +le Louvre possédait, depuis Champollion, des figures de prisonniers qui +en proviennent. Ce qui en restait a été démoli, il y a quelques années, +par les marchands d'antiquités, et les débris en sont dispersés un peu +partout. Mariette en recueillit à grand'peine les fragments les plus +importants, le nom de Ramsès III, qui nous donne la date de la +construction, des bordures de lotus et d'oiseaux à mains humaines +(Fig.235), des têtes d'esclaves nègres (Fig.236) ou asiatiques. La +destruction de ce monument est d'autant plus fâcheuse que les Égyptiens +n'ont pas dû en édifier beaucoup du même type. La brique émaillée, le +carreau, la mosaïque d'émail se gâtent aisément: c'était là un vice +rédhibitoire pour un peuple épris de force et d'éternité. + +[Illustration: Fig. 227] +[Illustration: Fig. 228] +[Illustration: Fig. 229] +[Illustration: Fig. 230] +[Illustration: Fig. 231] +[Illustration: Fig. 232] +[Illustration: Fig. 233] +[Illustration: Fig. 234] +[Illustration: Fig. 235] +[Illustration: Fig. 236] + + + +2.--LE BOIS, L'IVOIRE, LE CUIR +ET LES MATIÈRES TEXTILES. + + +L'ivoire, l'os, la corne sont assez rares dans les musées: ce n'est pas +une raison pour croire que les Égyptiens n'en aient pas tiré bon parti. +La corne ne dure guère: certains insectes en sont très friands et la +détruisent en fort peu de temps. L'os et l'ivoire perdent aisément leur +consistance et deviennent friables. Les Égyptiens connaissaient les +éléphants de toute antiquité; peut-être même les ont-ils rencontrés dans +la Thébaïde, au moment où ils s'y installèrent, car le nom de l'île +d'Éléphantine est écrit avec l'image d'un de ces animaux, dès la Ve +dynastie. L'ivoire leur arrivait des régions du haut Nil par dents et +par demi-dents. Ils le teignaient à volonté en vert ou en rouge, mais +lui laissaient le plus souvent sa teinte naturelle et l'employaient +beaucoup en menuiserie, pour incruster des chaises, des lits et des +coffrets; ils en fabriquaient aussi des dés à jouer, des peignes, des +épingles à cheveux, des ustensiles de toilette, des cuillers d'un +travail délicat (Fig.237), des étuis à collyre creusés dans une colonne +surmontée d'un chapiteau, des encensoirs formés d'une main qui supporte +un godet en bronze où brûler des parfums, des boumérangs couverts au +trait de divinités et d'animaux fantastiques. Quelques-uns de ces objets +sont de véritables oeuvres d'art: ainsi, à Boulaq, un manche de poignard +qui représente un lion, les reliefs plaqués sur la boîte à jeu de Touaï, +qui vivait à la fin de la XVIIe dynastie, une figurine de la Ve dynastie +malheureusement mutilée, mais qui garde encore des traces de couleur +rose, et la statue en miniature d'Abi, qui mourut sous la XIIIe. Elle +est juchée majestueusement sur une colonne en campane. Le personnage +regarde droit devant lui, d'un air majestueux que ses oreilles très +écartées de la tête rendent tant soit peu comique. La touche est large +et spirituelle. Le morceau pourrait être comparé sans trop de +désavantage aux bons ivoires italiens de la Renaissance. + +[Illustration: Fig. 237] + +L'Égypte ne nourrit pas beaucoup d'arbres, encore la plupart de ceux +qu'elle produit sont-ils impropres à la sculpture. Les deux espèces les +plus répandues, le palmier et le doum, sont d'une fibre grossière et par +trop inégale. Quelques variétés de sycomore et d'acacia ont seules un +corps dont le grain souple et fin se prête au travail du ciseau. Le bois +n'en était pas moins la matière favorite des sculpteurs qui voulaient +faire vite et à bon marché. Ils le choisissaient parfois pour des +oeuvres d'importance, telles que les supports du double, et nous jugeons +par le Shéikh-el-beled de quelle hardiesse et de quelle ampleur ils +savaient le traiter. Mais les billots ou les poutres dont ils +disposaient avaient rarement la longueur et la largeur suffisante pour +qu'on en tirât une statue d'une seule pièce. Le Shéikh-el-beled +lui-même, qui cependant n'est pas de grandeur naturelle, est un +assemblage de morceaux tenus par des chevilles carrées. On s'accoutuma +donc à ramener les sujets qu'on voulait exécuter en bois à des +proportions telles qu'on pût les tailler tout entiers dans un même bloc; +sous les dynasties thébaines, les statues d'autrefois sont devenues des +statuettes. L'art ne perdit rien à cette décroissance, et plus d'une +parmi ces figurines est comparable aux plus beaux ouvrages de l'ancien +empire. La meilleure peut-être est au musée de Turin, et appartient à la +XXe dynastie. Elle représente une fillette sans vêtement qu'une ceinture +étroite passée sur les reins. Elle est encore à cet âge indécis où le +sexe n'est pas développé et où les formes tiennent à la fois du garçon +et de la femme. La tête est d'une expression douce et mutine: c'est, à +trente siècles de distance, le portrait de ces gracieuses filles +d'Eléphantine qui se promènent nues sous le regard des étrangers, sans +gêne et sans impudeur. Trois petits hommes du musée de Boulaq sont +probablement contemporains de la figurine de Turin. Ceux-là sont revêtus +du costume d'apparat et ce n'est que justice, car l'un d'eux était le +favori du roi, Hori, surnommé Râ. Ils marchent droit, d'un mouvement +calme et mesuré, le buste bien effacé, la tête haute: l'expression de +leur physionomie est maligne et rusée. Un officier (Fig.238), qui a +pris sa retraite au Louvre, est en demi-costume militaire du temps +d'Amenhotpou III et de ses successeurs: perruque légère, sarrau collant +à manches courtes, pagne bridant sur la hanche, descendant à peine +jusqu'à mi-cuisse et garni sur le devant d'une pièce d'étoffe bouffante, +gaufrée dans le sens de la longueur. Il a pour voisin un prêtre +(Fig.239) coiffé de petites mèches étagées, vêtu de la jupe longue +tombant à mi-jambe et s'étalant en une sorte de tablier plissé. Il +supporte à deux mains un insigne divin, consistant en une tête de bélier +surmontée du disque solaire, le tout emmanché au bout d'une hampe +solide. Officier et prêtre sont peints en brun rouge, à l'exception des +cheveux qui sont noirs, de la cornée des yeux qui est blanche et de +l'insigne divin qui est jaune. Chose curieuse, leur camarades de +vitrine, la petite dame Nâï, est peinte comme eux en rouge et non en +jaune, qui est la couleur réglementaire des femmes en Égypte (Fig.240). +Elle est prise dans un peignoir collant, garni de haut en bas d'une +broderie en fil blanc. Elle porte au cou un collier d'or à trois rangs, +et aux poignets des bracelets d'or, sur la tête une perruque dont les +tresses descendent jusqu'à la naissance de la gorge. Le bras droit pend +le long du corps, et la main tenait un objet, probablement un miroir en +métal, qui a disparu: le bras gauche est replié sur la poitrine, et la +main serre une tige de lotus dont le bouton pointe entre les seins. Le +corps est souple et bien fait, la gorge jeune, droite et peu développée, +la face large et souriante avec une expression de douceur et de +vulgarité. L'artiste n'a pas su éviter la lourdeur dans l'agencement de +la coiffure, mais le buste est modelé avec une élégance chaste, la robe +dessine les formes sans les exposer trop indiscrètement, le geste par +lequel la jeune femme ramène la fleur sur sa poitrine est rendu avec +finesse et naturel. Ce sont là des portraits, et, comme les modèles +n'étaient pas d'ordre très relevé, on peut supposer qu'ils ne s'étaient +pas adressés pour les avoir aux faiseurs en renom: ils avaient eu +recours à des ouvriers sans prétention, mais la science de la forme et +la sûreté de l'exécution sont bien propres à prouver jusqu'à quel point +l'influence de la grande école de sculpture qui florissait alors à +Thèbes s'exerçait fortement, même sur les gens de métier. + +[Illustration: Fig. 238] +[Illustration: Fig. 239] +[Illustration: Fig. 240] + +Elle est plus sensible encore quand on étudie l'attirail de la toilette +et le mobilier proprement dit. Ce ne serait pas petite affaire que de +passer en revue tous les menus ustensiles de parure féminine, auxquels +la fantaisie des artistes donnait une forme ingénieuse et spirituelle. +Les manches de miroir représentent le plus souvent une tige de lotus ou +de papyrus, surmontée d'une fleur épanouie d'où sort le disque de métal +poli; quelquefois une jeune fille nue ou vêtue d'une chemise étroite le +tient en équilibre sur sa tête. Les épingles à cheveux se terminent en +serpent lové, en museau de chacal, de chien, en bec d'épervier. La +pelote dans laquelle elles sont plantées est un hérisson ou une tortue, +dont la carapace est percée de trous selon un dessin régulier. Les +chevets, sur lesquels on appuyait la tête pour dormir, étaient décorés +de reliefs empruntés aux mythes de Bîsou et de Sokhit: la tête +grimaçante du dieu s'étale sur les bas côtés ou sur la base. Mais c'est +surtout dans l'exécution des cuillers à parfum ou des étuis à collyre +que brille le génie inventif des ouvriers. On se servait des cuillers +pour manier, sans trop se salir, soit des essences, soit des pommades, +soit les fards de différentes couleurs dont hommes et femmes se +teignaient les joues, les lèvres, le bord et le dessous des yeux, les +ongles, la paume des mains. Les motifs sont empruntés généralement à la +faune ou à la flore du Nil. Un des étuis de Boulaq a la figure d'un veau +couché, creusé pour servir de boîte: la tête et le dos de l'animal +s'enlèvent et font couvercle. Une cuiller du même musée représente un +chien qui se sauve, emportant un énorme poisson dans sa gueule: le corps +du poisson est le bol de la cuiller (Fig.241). L'autre est un cartouche +qui jaillit d'un lotus épanoui, un fruit de lotus posé sur un bouquet de +fleurs (Fig.242) ou un simple récipient triangulaire (Fig.243) flanqué +de deux boutons. Les plus soignées combinent avec ces données la figure +humaine. Une jeune fille nue, sauf une ceinture qui lui serre les +hanches, nage, tenant la tête bien hors de l'eau (Fig.244); ses deux +bras allongés poussent un canard creusé en boîte, et dont les deux +ailes, s'écartant à volonté, tiennent lieu de couvercle. Au Louvre, +c'est encore une jeune fille (Fig.245), mais perdue dans les lotus et +qui cueille un bouton. Une botte de tiges, d'où s'échappent deux fleurs +épanouies, réunit le manche au bol de la cuiller, dont l'ovale tourne sa +partie ronde au dehors, sa pointe à l'intérieur. Ailleurs, la jeune +fille (Fig.246) est encadrée entre deux tiges fleuries et marche en +jouant de la guitare à long manche. Ailleurs encore, la musicienne est +debout sur une barque (Fig.247) ou est remplacée par une porteuse +d'offrandes. Parfois enfin, c'est un esclave qui s'avance, courbé sous +le poids d'un énorme sac. Tous ces personnages ont chacun leur +physionomie et leur âge caractérisés nettement. + +[Illustration: Fig. 241] +[Illustration: Fig. 242] +[Illustration: Fig. 243] +[Illustration: Fig. 244] +[Illustration: Fig. 245] +[Illustration: Fig. 246] +[Illustration: Fig. 247] + +La cueilleuse de lotus est bien née, comme l'indique sa chevelure nattée +avec soin et la jupe plissée dont elle est habillée. Les dames thébaines +étaient vêtues de long, et celle-là ne s'est troussée haut qu'afin de +pouvoir marcher par les roseaux sans mouiller ses vêtements. Au +contraire, les deux musiciennes et la nageuse sont de condition +inférieure ou servile. Deux d'entre elles n'ont qu'une ceinture, la +troisième a un jupon court lié négligemment. La porteuse d'offrandes +dont on affublait les enfants. C'est une de ces adolescentes minces et +fluettes, comme on en voit beaucoup encore chez les fellahs des bords du +Nil, et sa nudité ne l'empêche pas d'être de naissance ingénue; les +enfants nobles ne commençaient à prendre le costume de leur sexe que +vers l'âge de puberté. Enfin l'esclave (Fig.249), avec ses lèvres +épaisses, son nez plat, sa mâchoire lourde et bestiale, son front +déprimé, sa tête glabre en pain de sucre, est évidemment la caricature +d'un prisonnier étranger. La mine abrutie avec laquelle il s'en va +pliant sous le faix a été fort bien saisie, et les saillies anguleuses +du corps, le type de la tête, l'agencement des diverses parties, +rappellent l'aspect général des terres cuites grotesques de l'Asie +Mineure. Tous les détails de nature groupés autour du sujet principal +et qui l'encadrent, la forme des fleurs et des feuilles, l'espèce des +oiseaux, sont rendus avec un grand amour de l'exactitude et avec un +certain esprit. Des trois canards que la porteuse d'offrandes a liés par +les pattes et laisse pendre à son bras, deux se sont résignés à leur +sort et sont là ballants, le cou tendu, l'oeil ouvert; le troisième +relève la tête et bat de l'aile pour protester. Les deux oiseaux d'eau +perchés sur les lotus écoutent, au repos et le bec sur le jabot, la +joueuse de luth. L'expérience leur a appris qu'il ne faut pas se +déranger pour des chansons et qu'une jeune fille n'est à craindre qu'à +la condition d'être armée. La vue d'un arc et d'une flèche les met en +fuite dans les bas-reliefs, comme de nos jours la vue d'un fusil fait +s'envoler une bande de pies. Les Égyptiens connaissaient à merveille les +habitudes des animaux et se sont plu à les reproduire exactement. +L'observation de tous les menus faits était devenue instinctive chez +eux, et donnait aux moindres productions de leurs mains ce caractère de +réalité dont nous sommes frappés aujourd'hui. + +[Illustration: Fig. 248] +[Illustration: Fig. 249] + +Les meubles n'étaient pas plus nombreux dans l'Égypte ancienne qu'ils ne +sont dans l'Égypte actuelle. Chez les pauvres, quelques nattes et des +huches en terre battue. Chez les gens de la classe moyenne, des coffrets +à linge et des escabeaux. Chez les riches seuls, des lits, des +fauteuils, des divans, des tables: armoires, buffets, dressoirs, +commodes, la plupart des pièces qui composent notre mobilier étaient +inconnus. L'art du menuisier n'en était pas moins porté à un haut degré +de perfection dès les anciennes dynasties. Les ais, dressés à +l'herminette, emmortaisés, collés, réunis par des chevilles en bois dur +ou des épines d'acacia, jamais par des clous métalliques, étaient polis, +puis revêtus de peintures. Les coffres sont généralement juchés sur +quatre pieds droits, parfois assez élevés. Le couvercle est plat ou +arrondi selon une courbe spéciale (Fig.250), que les Égyptiens ont +aimée de tout temps, rarement taillé en pointe comme le toit de nos +maisons (Fig.25l). Il s'enlève le plus souvent tout entier, souvent il +tourne autour d'une cheville enfoncée dans l'épaisseur de l'un des +montants, parfois enfin il roule sur des pivots en bois, analogues à +ceux de nos armoires (Fig.252). Les panneaux, dont la grande surface se +prêtait étonnamment à la décoration artistique, sont rehaussés de +peintures, incrustés d'ivoire, d'argent, de plaques d'émail, de bois +précieux. Peut-être sommes-nous mal placés aujourd'hui pour juger de +l'habileté que les Égyptiens déployaient à l'occasion, et de la variété +des formes qu'ils inventaient à chaque époque. Presque tous les meubles +qui nous restent proviennent des tombeaux et sont, ou bien des +imitations à bon marché de meubles précieux destinées à être enfermées +dans le caveau avec les morts, ou bien des meubles de nature +particulière, dont l'usage était exclusivement réservé aux momies. + +[Illustration: Fig. 250] +[Illustration: Fig. 251] +[Illustration: Fig. 252] + +Les momies étaient, en effet, les clients les plus certains des +menuisiers. Partout ailleurs, l'homme n'emportait au delà de la vie +qu'un petit nombre d'objets: en Égypte, il ne se contentait pas à moins +d'un mobilier complet. Le cercueil était à lui seul un véritable +monument, dont la construction mettait en branle une escouade d'ouvriers +(Fig.253). La mode en variait selon les époques. Aux temps de l'empire +memphite et du premier empire thébain, on ne rencontre guère que de +grandes caisses rectangulaires, en bois de sycomore, à couvercle et à +fonds plats, composées de plusieurs pièces assemblées au moyen de +chevilles également en bois. Le modèle n'en est pas élégant, mais la +décoration en est des plus curieuses. Le couvercle n'a pas de corniche. +Une longue bande d'hiéroglyphes en occupe le milieu à l'extérieur; +tantôt simplement tracée à l'encre ou à la couleur, tantôt sculptée à +même le bois, puis remplie de pâte bleuâtre, elle ne contient que le +nom et le titre du défunt, parfois une courte formule de prière en sa +faveur. La surface intérieure est enduite d'une couche épaisse de stuc, +ou blanchie au lait de chaux: on y inscrivait d'ordinaire le chapitre +XVII du _Livre des Morts_, aux encres rouge et noire et en beaux +hiéroglyphes cursifs. La cuve consiste en huit planches verticales, +disposées deux à deux, pour les parois, et en trois planches +horizontales pour le fond. Elle est décorée quelquefois, à l'extérieur, +de grandes rainures prismatiques terminées en feuilles de lotus +entre-croisées, comme celles qu'on rencontre sur les sarcophages en +pierre. Le plus souvent elle est ornée, sur la gauche, de deux yeux +grands ouverts et de deux portes monumentales, sur la droite, de trois +portes, en tout semblables à celles qu'on voit dans les hypogées +contemporains. Le cercueil est en effet la maison propre du mort, et, +comme tel, il doit présenter sur ses faces un résumé des prières et des +tableaux qui s'espaçaient sur les murs de la tombe entière. Les formules +et les représentations nécessaires sont écrites et illustrées à +l'intérieur, presque dans le même ordre où nous les trouvons au fond des +mastabas. Chaque paroi est divisée en trois registres, et chaque +registre contient ou bien une dédicace au nom du mort, ou bien la figure +des objets qui lui appartiennent, ou bien les textes du Rituel qu'on +récitait à son intention. Le tout agencé habilement, sur un fond imitant +assez exactement le bois précieux, forme un tableau d'un trait hardi et +d'une couleur harmonieuse. Le menuisier n'avait que la moindre part au +travail, et les longues boîtes où l'on enfermait les morts les plus +anciens n'exigeaient pas de lui une grande habileté. Il n'en fut pas de +même dès qu'on s'avisa de donner au cercueil l'aspect général du corps +humain. Deux types sont alors en présence. Dans le plus ancien, la momie +sert de modèle à son enveloppe. Les pieds et les jambes sont réunis tout +du long. Les saillies du genou, les rondeurs du mollet, de la cuisse et +du ventre, sont indiquées de façon sommaire et se modèlent vaguement +sous le bois. La tête, seule vivante sur ce corps inerte, est dégagée +entièrement. Le mort est emprisonné dans une sorte de statue de +lui-même, assez bien équilibrée pour qu'on pût, à l'occasion, la dresser +sur ses pieds comme sur une base. Ailleurs, il est étendu sur sa tombe, +et sa figure, sculptée en ronde bosse, sert de couvercle à sa momie. La +tête est chargée de la perruque à marteaux, la casaque de batiste +blanche presque transparente voile le buste à demi, le jupon couvre les +jambes de ses plis serrés. Les pieds sont chaussés de sandales +élégantes, les bras s'allongent ou se replient sur la poitrine, les +mains tiennent des emblèmes divers, la croix ansée, la boucle de +ceinture, le tat, ou, comme la femme de Sennotmou à Boulaq, une +guirlande de lierre. Ce genre de gaine momiforme est rare sous les +dynasties menaphites; Menkaourî, le Mykérinos des Grecs, nous en a donné +pourtant un exemple mémorable. Très fréquente à la XIe dynastie, elle +n'est souvent, alors, qu'un tronc d'arbre évidé, où l'on a sculpté +grossièrement une tête et des pieds humains. Le masque est bariolé de +couleurs éclatantes, jaune, rouge, vert; les cheveux et la coiffure sont +rayés de noir ou de bleu. Un collier s'étale pompeusement sur la +poitrine. Le reste du cercueil est, ou bien enveloppé des longues ailes +dorées d'Isis et de Nephthys, ou bien revêtu d'un ton uniforme, jaune ou +blanc, et illustré parcimonieusement de figures ou de bandes +d'hiéroglyphes bleues et noires. Les plus soignés parmi les cercueils +des rois de la XVIIIe dynastie, que j'ai déterrés à Déir-el-Baharî, +appartiennent à ce type et ne se signalent que par le fini du travail et +par la perfection vraiment extraordinaire avec laquelle l'ouvrier a +reproduit les traits du souverain. Le masque d'Ahmos Ier, celui +d'Amenhotpou Ier, celui de Thoutmos II, sont de véritables +chefs-d'oeuvre en leur genre. Celui de Ramsès II ne porte d'autre trace +De peinture qu'une raie noire, afin d'accentuer la coupe de l'oeil; +modelé sans doute à l'image du Pharaon Hrihor, qui restaura l'appareil +funèbre de son puissant prédécesseur; il est presque comparable aux +meilleures oeuvres des statuaires contemporains (Fig.254). Deux des +cercueils, ceux de la reine Nofritari et de sa fille Ahhotpou II, sont +de taille gigantesque et mesurent plus de 3 mètres de haut. On dirait, +à les voir debout (Fig.255), une des cariatides qui ornent la cour de +Médinét-Habou, mais en plus petit. Le corps est emmailloté et n'a plus +que l'apparence indécise d'un corps humain. Les épaules et le buste sont +revêtus d'un réseau en relief, dont chaque maille se détache en bleu sur +le fond jaune de l'ensemble. Les mains s'échappent de cette espèce de +mantelet et se croisent sur la poitrine en serrant la croix ansée, +symbole de la vie. La tête est un portrait: face large et ronde, grands +yeux, expression douce et insignifiante, lourde perruque surmontée de la +coiffure et des longues plumes d'Amon ou de Mout. On se demande quel +motif a poussé les Égyptiens à fabriquer ces pièces extraordinaires. +Les deux reines étaient de petite taille et leur momie était comme +perdue dans la cavité; il fallut les caler à grand renfort de chiffons +pour les empêcher de ballotter et de se détériorer. Grandeur à part, la +simplicité est le caractère de ces deux cercueils comme elle l'est des +autres cercueils royaux ou privés de cette époque qui sont parvenus +jusqu'à nous. Vers le milieu de la XIXe dynastie, la mode changea. On ne +se contenta plus d'une seule caisse sobrement ornée: on voulut en avoir +deux, trois, même quatre, emboîtées l'une dans l'autre et couvertes de +peintures ou d'inscriptions. Souvent alors l'enveloppe extérieure est un +sarcophage à oreillettes carrées, à couvercle en dos d'âne, dont les +fonds, peints en blanc, sont chargés de figures du mort, en adoration +devant les dieux du groupe Osirien. Lorsqu'elle a la forme humaine, elle +garde encore quelque chose de la nudité primitive: la face est coloriée, +un collier recouvre la poitrine, une bande d'hiéroglyphes descend +jusqu'aux pieds; le reste est d'un ton uniforme, noir, brun ou jaune +sombre. Les caisses intérieures étaient d'un luxe presque extravagant, +faces et mains rouges, roses, dorées, bijoux peints et parfois simulés +au moyen de morceaux d'émail incrustés dans le bois, scènes et légendes +multicolores, le tout englué de ce vernis jaune dont j'ai parlé plus +haut. Le contraste est frappant entre l'abondance d'ornements qu'on +remarque à ces époques et la sobriété des époques antérieures: il faut +se rendre à Thèbes même, au lieu de la sépulture, pour en comprendre la +raison. Les particuliers et les rois des dynasties conquérantes +employaient ce qu'ils avaient de ressources et d'énergie à se creuser +des hypogées. Les parois en étaient sculptées ou peintes, le sarcophage +était taillé dans un bloc immense de granit ou d'albâtre ouvragé +finement; peu importait que le bois où dormait la momie fût simplement +décoré. Les Égyptiens de la décadence et leurs maîtres n'avaient plus, +comme les générations qui les avaient précédés, la faculté de puiser +indéfiniment dans les trésors de l'Égypte et des pays voisins. Ils +étaient pauvres, et la médiocrité de leur budget ne leur permettait pas +d'entreprendre de longs travaux: ils renoncèrent, ou du moins presque +tous, à se préparer des tombes monumentales, et dépensèrent ce qui leur +restait d'argent à se fabriquer de belles caisses en bois de sycomores. +Le luxe de leurs cercueils n'est, en résumé, qu'une preuve de plus à +joindre aux preuves déjà nombreuses que nous avons de leur faiblesse et +de leur pauvreté. Lorsque les princes Saïtes eurent rétabli, pour +quelques siècles, les affaires du pays, les sarcophages en pierre +reparurent et l'enveloppe en bois reprit quelque chose de la simplicité +des beaux temps; mais ce renouveau ne dura pas, et la conquête +macédonienne amena dans les modes funéraires la même révolution +qu'autrefois la chute des Ramessides. On en revint à l'usage des caisses +doubles et triples, aux excès de peinture, aux dorures criardes; +l'habileté des manoeuvres d'époque gréco-romaine qui ont habillé les +morts d'Akhmîm pour leur dernière demeure est moindre, leur mauvais goût +ne le cède en rien à celui des fabricants de cercueils thébains qui +vivaient sous les derniers Ramsès. + +[Illustration: Fig. 253] +[Illustration: Fig. 254] +[Illustration: Fig. 255] + +Le reste du mobilier funèbre ne donnait pas aux menuisiers moins +d'ouvrage que les momies. On voulait des coffres de différente taille +pour le trousseau du mort, pour ses intestins, pour ses figurines +funéraires, des tables pour ses repas, des chaises, des tabourets, des +lits où étendre le cadavre, des traîneaux pour l'amener au tombeau, même +des chars de guerre ou de promenade. Les coffrets où l'on enfermait les +canopes, les statuettes funéraires, les vases à libations, sont divisés +en plusieurs compartiments: un chacal accroupi est posé quelquefois +par-dessus et sert comme de poignée pour soulever le couvercle. Ils +étaient munis chacun d'un petit traîneau, pour qu'on pût les traîner sur +le sol pendant les cérémonies de l'enterrement. Les lits ne sont pas +rares. Beaucoup sont identiques aux _angarebs_ des Nubiens actuels, de +simples cadres en bois, sur lesquels on tendait de grosses étoffes ou +des lanières en cuir entre-croisées. La plupart n'ont guère plus d'un +mètre et demi en longueur; le dormeur ne pouvait pas s'y étendre, mais y +reposait pelotonné sur lui-même. Les lits ornés étaient de la même +longueur que les nôtres, ou à peu près. Le châssis en était le plus +souvent horizontal, quelquefois incliné légèrement de la tête aux pieds. +Il était souvent assez élevé au-dessus du sol, et on y montait au moyen +d'un banc ou même d'un petit escalier portatif. Le détail ne nous en +serait guère connu que par les monuments figurés, si, en 1884 et 1885, +je n'en avais découvert deux complets, l'un à Thèbes, dans une tombe de +la XIIIe dynastie, l'autre à Akhmîm, dans la nécropole gréco-romaine. +Deux lions de bonne volonté ont étiré leur corps en guise de châssis, la +tête au chevet, la queue recourbée sur les pieds du dormeur. Au-dessus +s'élève une sorte de baldaquin, qui servait lors de l'exposition des +momies. Rhind en avait déjà rapporté un qui orne aujourd'hui le musée +d'Édimbourg (Fig.256). C'est un temple, dont le toit arrondi est +soutenu par d'élégantes colonnettes en bois peint. Une porte gardée par +deux serpents familiers était censée donner accès à l'intérieur. Trois +disques ailés, de plus en plus grands, garnissaient les corniches +superposées au-dessus de la porte, et une rangée d'uraeus lovés se +dressait au couronnement de l'édifice. Le baldaquin du lit de la XIIIe +dynastie est beaucoup plus simple, une sorte de balustrade en bois +découpé et enluminé, à l'imitation des paquets de roseaux qui décorent +le haut des parois de temple, le tout surmonté de la corniche ordinaire. +Dans le lit de l'époque grecque (Fig.257), les balustres sont remplacés +sur les côtés par des figures de la déesse Mâït, sculptées et peintes, +accroupies et la plume aux genoux. A la tête et au pied, Isis et +Nephthys se tiennent debout et étendent leurs bras frangés d'ailes. La +voûte est à jour: des vautours y planent au-dessus de la momie, et deux +statuettes d'Isis et de Nephthys agenouillées pleurent sur elle. Les +traîneaux qui menaient les morts au tombeau étaient, eux aussi, décorés +d'une sorte de baldaquin, mais d'aspect très différent. C'est encore un +naos, mais à panneaux pleins, comme ceux que j'ai découverts, en 1886, +dans la chambre de Sennotmou à Gournét-Mourraï. Quand on y pratiquait +quelques jours, c'étaient des lucarnes carrées par lesquelles on +apercevait la tête de la momie: Wilkinson en a décrit un de ce genre, +d'après les peintures d'une tombe thébaine (Fig.258). Dans tous les +cas, les panneaux étaient mobiles. Le mort une fois déposé sur la +planche du traîneau, on les dressait chacun en sa place; le toit +recourbé et garni de sa corniche posait sur le tout et formait +couvercle. Plusieurs des fauteuils du Louvre et du British Museum ont +été fabriqués vers la XIe dynastie. Ce ne sont pas les moins beaux, et +l'un d'eux (Fig.259) a conservé une vivacité de couleurs +extraordinaires. Le cadre, jadis garni d'un treillis de cordelettes, +repose sur quatre pieds de lion. Le dossier est orné de deux fleurs et +d'une ligne de losanges en marqueterie d'ébène et d'ivoire, qui se +détache sur un champ rouge. Des tabourets de travail semblable +(Fig.260), et des pliants, dont les pieds sont formés par des têtes +d'oies aplaties, se trouvent dans tous les musées. Les Pharaons et les +hauts fonctionnaires recherchaient des modèles plus compliqués. Leurs +sièges étaient parfois fort hauts. Ils avaient pour bras deux lions +courants, ou pour supports des prisonniers de guerre liés dos à dos +(Fig.261). Un escabeau, placé sur le devant, servait de marchepied pour +y monter, ou de point d'appui au personnage assis. Nous ne possédons +jusqu'à présent aucun meuble de ce genre. + +[Illustration: Fig. 256] +[Illustration: Fig. 257] +[Illustration: Fig. 258] +[Illustration: Fig. 259] +[Illustration: Fig. 260] +[Illustration: Fig. 261] + +Les peintures nous montrent qu'on corrigeait la dureté des fonds cannés +ou treillissés en les recouvrant de matelas et de coussins richement +ouvrés. Les coussins et les matelas ont disparu, et l'on a supposé +qu'ils étaient recouverts en tapisserie. Sans doute la tapisserie était +connue en Égypte, et un bas-relief de Béni-Hassan (Fig.262) nous +apprend comment on la fabriquait. Le métier, quoique très simple, +rappelle celui dont se servent aujourd'hui encore les tisserands + d'Akhmîm. Il est horizontal et se compose de deux cylindres minces, ou +plutôt de deux bâtons, séparés par un espace d'un mètre cinquante, et +engagés chacun dans deux grosses chevilles plantées dans le sol à +quatre-vingts centimètres l'une de l'autre ou environ. Les lisses de la +chaîne étaient attachées solidement, puis roulées autour du cylindre de +tête jusqu'à tension convenable. Des bâtons de croisure, disposés +d'espace en espace, facilitent l'introduction des broches chargées de +fils. Le travail commençait par en bas, ainsi qu'on fait encore aux +Gobelins. Le tissu était tassé et égalisé au moyen d'un peigne grossier, +puis enroulé au fur et à mesure sur le cylindre inférieur. On fabriquait +ainsi des tentures et des tapis décorés les uns de figures, les autres +de dessins géométriques, zigzags ou damiers (Fig.263); toutefois, un +examen attentif des monuments m'a démontré que la plupart des sujets où +l'on a cru reconnaître des exemples de tapisserie sont en cuir peint et +découpé. L'industrie du cuir était très florissante. Il y a peu de +musées qui ne possèdent une paire au moins de sandales ou de ces +bretelles de momie, dont les bouts sont en peau estampée, et portent une +figure de dieu ou de Pharaon, une légende hiéroglyphique, une rosace, +parfois le tout réuni. Ces petits monuments ne remontent guère plus haut +que le temps des grands-prêtres d'Ammon ou des premiers Bubastites. +C'est à la même époque qu'on doit attribuer l'immense dais du musée de +Boulaq. Le catafalque sur lequel la momie reposait, pendant le transport +de la maison mortuaire au tombeau, était garni souvent d'une couverture +d'étoffe ou de cuir souple. Parfois les côtés retombaient droit, parfois +ils étaient relevés en guise de rideaux par des embrasses et laissaient +apercevoir le cercueil. Le dais de Déir-el-Baharî fut préparé pour la +princesse Isimkheb, fille du grand-prêtre Masahirti, femme du +grand-prêtre Menkhopirrî, mère du grand-prêtre Pinotmou III. La pièce +centrale, plus longue que large, se divise en trois bandes d'un cuir +bleu céleste qui a passé au gris perle. Les deux latérales sont semées +d'étoiles jaunes: sur celle du milieu s'étagent des vautours, dont les +ailes étendues protègent le mort. Quatre pièces, formées de carrés verts +et rouges, disposés en damier, se rattachent aux quatre côtés. Celles +qui pendent sur les côtés longs sont reliées à la centrale par une +bordure d'ornements. A droite, des scarabées aux ailes déployées +alternent avec les cartouches du roi Pinotmou II, sous une frise de fers +de lance. A gauche, (Fig.264), le motif est plus compliqué. Une touffe +de lotus, flanquée des cartouches royaux, occupe le centre; viennent +ensuite deux antilopes agenouillées chacune sur une corbeille, puis deux +bouquets de papyrus, enfin deux scarabées, semblables à ceux de l'autre +bordure. La frise en fers de lance court au-dessus. La technique de cet +objet est très curieuse. Les hiéroglyphes et les figures étaient +découpés dans de larges feuilles de cuir, comme nous faisons nos +chiffres et nos lettres dans des plaques en cuivre. On cousait ensuite, +sous les vides ainsi ménagés, des lanières de cuir de la couleur qu'on +voulait donner aux ornements ou aux caractères, et, pour dissimuler le +rapiéçage, on étalait par derrière de longs morceaux de cuir blanc ou +jaune clair. Malgré les difficultés d'agencement que présente ce +travail, le résultat obtenu est des plus remarquables. La silhouette des +gazelles, des scarabées et des fleurs est aussi nette et aussi élégante +que si elle était tracée au pinceau sur une muraille ou sur une feuille +de papyrus. Le choix des motifs est heureux, la couleur harmonieuse et +vive à la fois. Les ouvriers qui ont conçu et exécuté le dais d'Isimkheb +avaient une longue pratique de ce système de décoration et du genre de +dessin qu'il comportait. Je ne doute pas, quant à moi, que les coussins +des fauteuils et des divans royaux, les voiles des barques funéraires ou +divines sur lesquelles on embarquait les momies et les statues des +dieux, ne fussent le plus souvent en cuir. La voile en damier d'une des +barques peintes au tombeau de Ramsès III (Fig.265) rappelle à s'y +méprendre les pans en damier du dais. Les vautours et les oiseaux +fantastiques d'une autre barque (Fig.266) ne sont ni plus étranges ni +plus difficiles à obtenir en cuir que les vautours et les gazelles +d'Isimkheb. + +[Illustration: Fig. 262] +[Illustration: Fig. 263] +[Illustration: Fig. 264] +[Illustration: Fig. 265] +[Illustration: Fig. 266] + +Les témoignages anciens nous permettent d'affirmer que les Égyptiens +d'autrefois brodaient aussi bien que ceux du moyen âge. Les deux +cuirasses qu'Amasis donna, l'une aux Lacédémoniens, l'autre au temple +d'Athéna à Lindos, étaient en lin, mais ornées de figures d'animaux en +fil d'or et de pourpre: chaque fil se composait de trois cent +soixante-cinq brins tous distincts. Si nous remontons plus haut, nous +voyons, par les monuments figurés, que les Pharaons avaient des +vêtements chargés de bordures en tapisserie ou en broderie, appliquées +ou exécutées à même l'étoffe. Les plus simples consistent en une ou +plusieurs bandes de nuance foncée courant parallèlement au liséré. +Ailleurs, on aperçoit des palmettes ou des séries de disques et de +points, des feuillages, des méandres, et même, ça et là, des figures +d'hommes, de divinités ou d'animaux, dessinées probablement à +l'aiguille. Aucune des étoffes qu'on a trouvées jusqu'à présent sur les +momies royales n'est décorée de la sorte et ne nous permet de juger la +qualité et la technique de ce travail. Une fois, seulement, j'ai +découvert, sur le corps d'une des princesses de Déir-el-Bahari, un +cartouche brodé en fil rosé pâle. Les Égyptiens de la bonne époque +paraissent avoir estimé particulièrement les étoffes unies, surtout les +blanches. Ils les fabriquaient avec une habileté merveilleuse, sur un +métier identique de tous points à celui qu'ils avaient inventé pour la +tapisserie. Les portions de linceul qui enveloppent les mains et les +bras de Thoutmos III sont aussi ténues que la plus fine mousseline de +l'Inde, et mériteraient le nom d'_air tissé_, aussi bien au moins que +les gazes de Cos. C'est là toutefois pure question de métier où l'art +n'a rien à réclamer. L'usage de la broderie et de la tapisserie ne se +répandit communément en Égypte que vers la fin de la domination persane +et le commencement de la domination grecque, sous l'influence des +premiers Lagides. Alexandrie fut peuplée en partie de colons phéniciens, +syriens, juifs qui y apportèrent avec eux les procédés de fabrication +usités dans leur pays et y fondèrent des manufactures bientôt +florissantes. Pline attribue aux Alexandrins l'invention de tisser à +plusieurs lisses les étoffes qu'on appelle brocarts (polymita); et, au +temps des premiers Césars, c'était un fait reconnu que «l'aiguille de +Babylone était désormais vaincue par le peigne du Nil». Les tapisseries +alexandrines n'étaient pas décorées presque exclusivement de dessins +géométriques, comme les vieilles tapisseries égyptiennes: on y voyait, +au témoignage des anciens, des figures d'animaux et même d'hommes. Rien +ne nous est resté des chefs-d'oeuvre qui remplissaient le palais des +Ptolémées, mais des fragments ont été découverts en Égypte, qu'on peut +attribuer à la basse époque impériale, l'enfant à l'oie, décrit par +Wilkinson, les divinités marines d'une pièce que j'ai achetée à Coptos. +Les nombreux linceuls brodés et garnis de bandes en tapisserie, qu'on a +découverts récemment au Fayoum et près d'Akhmîm, proviennent presque +tous de tombes coptes et relèvent, par conséquent, de l'art byzantin +plus que de l'art égyptien. + + +3.--LES MÉTAUX. + + +On partageait les métaux en deux groupes, séparés par la mention de +quelques espèces de pierres précieuses, comme le lapis-lazuli et la +malachite: celui des métaux nobles, l'or, l'électrum, l'argent; celui +des métaux vils, le cuivre, le fer, le plomb, auquel on joignit plus +tard l'étain. + +Le fer était réservé aux armes et aux outils de fatigue, ciseaux de +sculpteur et de maçon, tranchants de hache ou d'herminette, lames de +couteaux ou de scies. Le plomb ne servait guère. On en incrustait +parfois les battants de portes des temples, des coffrets, des meubles, +et on en fabriquait de petites statues de divinités, surtout des Osiris +ou des Anubis. Le cuivre pur était trop mou pour résister à l'usage +courant: le bronze était le métal favori des Égyptiens. Il n'est pas +vrai qu'ils aient réussi, comme on l'a dit souvent, à lui procurer par +la trempe la dureté du fer ou de l'acier, mais ils ont su en obtenir des +qualités très différentes, en variant les éléments et les proportions de +l'alliage. La plupart des objets examinés jusqu'à présent ont donné les +quantités de cuivre et d'étain employées aujourd'hui encore à la +fabrication du bronze commun. Ceux que Vauquelin étudia, en 1825, +renfermaient 84 pour 100 de cuivre, 14 d'étain, 1 de fer et d'autres +matières. Un ciseau, rapporté d'Égypte par Wilkinson, ne contenait que +5,9 pour 100 d'étain, 0,1 de fer et 94 de cuivre. Des débris de +statuettes et de miroirs, analysés plus récemment, ont rendu une +quantité notable d'or ou d'argent, et correspondent aux airains de +Corinthe. D'autres ont la teinte et la composition du laiton. Beaucoup +des plus soignés résistent d'une manière étonnante à l'humidité, et +s'oxydent très difficilement; on les frottait encore chauds d'un vernis +résineux, qui en remplissait les pores et laissait à la surface une +patine inaltérable. Chaque espèce avait son emploi: le bronze ordinaire +pour les armes et pour les amulettes communs, les alliages analogues au +laiton pour les ustensiles de ménage, les bronzes d'or et d'argent pour +les miroirs, les armes de prix, les statuettes de luxe. Aucun des +tableaux que j'ai vus dans les tombes ne représente la fonte et le +travail du bronze, mais l'examen des objets eux-mêmes supplée à ce +défaut des monuments figurés. Les outils, les armes, les anneaux, les +vases à bon marché étaient partie forgés, partie coulés d'un seul coup +dans des moules en terre réfractaire ou en pierre. Tout ce qui était +oeuvre d'art était coulé en un ou plusieurs morceaux, selon les cas, +puis les pièces ajustées, soudées et retouchées au burin. Le procédé le +plus fréquemment employé était celui de la fonte au carton: un noyau de +sable ou de terre mêlée de charbon pilé était introduit dans le moule, +et le modelé du dehors se répétait grossièrement au dedans. La couche de +métal était souvent si mince qu'elle aurait cédé à une pression un peu +forte si on n'avait pris la précaution de la consolider en laissant le +noyau en place pour lui servir de soutien. + +La plupart des ustensiles domestiques et des petits instruments du +ménage étaient en bronze. On les rencontre par milliers en original dans +nos musées, en figure sur les peintures et les bas-reliefs. L'art et le +métier n'étaient pas incompatibles en Égypte, et le chaudronnier +lui-même s'efforçait de prêter à ses oeuvres les plus humbles une forme +élégante et des ornements de bon goût. La marmite où le cuisinier de +Ramsès III composait ses chefs-d'oeuvre est supportée par des pieds de +lion. Telle bouilloire semble ne différer en rien de la bouilloire +moderne (Fig.267), mais examinez-la de près: l'anse est une fleur de +papyrus épanouie, dont les pétales, inclinés sur la tige, s'appuient au +rebord du goulot (Fig.268). Le manche des couteaux ou des cuillers est +presque toujours un cou de canard ou d'oie recourbé; le bol est parfois +un animal, une gazelle liée comme les bêtes offertes en sacrifice +(Fig.269). Un petit chacal est accroupi sur la poignée d'un sabre. Une +paire de ciseaux du musée de Boulaq a, pour branche principale, un +captif asiatique, les bras liés derrière le dos. Tel miroir est une +feuille de lotus découpée: la queue sert de manche. Telle boîte à +parfums est un poisson, telle autre un oiseau, telle autre un dieu +grotesque. Les vases à eau lustrale, que les prêtres et les prêtresses +portaient à la main pour asperger les fidèles ou le terrain sur lequel +défilaient les processions, méritent une place particulière dans +l'estime des connaisseurs. Ils sont pointus ou ovoïdes par le bout, et +décorés de tableaux au trait ou en relief. Tantôt ce sont des images de +dieux, chacune dans un cadre; tantôt c'est une scène d'adoration. Le +travail en est ordinairement très fin. + +[Illustration: Fig. 267] +[Illustration: Fig. 268] +[Illustration: Fig. 269--(D'après Wilkinson.)] + +La statuaire s'était de bonne heure emparée du bronze: malheureusement, +aucune ne nous a été conservée de ces idoles qui remplissaient les +temples de l'ancien empire. Quoi qu'on en ait dit, nous ne possédons +point de statuettes en bronze qui soient antérieures à l'expulsion des +Hyksos. Quelques-unes des figures qui proviennent de Thèbes sont bien +certainement de la XVIIIe et de la XIXe dynastie: la tête de lion +ciselée qui était avec les bijoux de la reine Ahhotpou, l'Harpocrate +de Boulaq, qui porte le prénom de Kamos et le nom d'Ahmos Ier, plusieurs +Ammon du même musée, qu'on dit avoir été découverts à Médinét-Habou et à +Shéikh Abd-el-Gournah. Les pièces les plus importantes appartiennent à +la XXIIe dynastie, ou lui sont postérieures et contemporaines des +Pharaons saïtes; beaucoup ne remontent pas plus haut que les premiers +Ptolémées. Un fragment qui est en la possession du comte Stroganoff, et +qui a été recueilli dans les ruines de Tanis, faisait partie d'une +statue votive du roi Pétoukhânou. Elle était exécutée aux deux tiers au +moins de la grandeur naturelle, et c'est le morceau le plus considérable +que nous ayons jusqu'à présent. Le portrait de la dame Takoushit, donné +par M. Démétrio au musée d'Athènes, les quatre figures de la collection +Posno, aujourd'hui au Louvre, le génie agenouillé de Boulaq, sont +originaires de Bubastis et datent probablement des années qui +précédèrent l'avènement de Psamitik Ier. La dame Takoushit est debout, +le pied en avant, le bras droit pendant, le bras gauche replié et ramené +contre la poitrine (Fig.270). Elle est vêtue d'une robe courte, brodée +de scènes religieuses, et a des bracelets aux bras et aux mains. La +perruque à mèches carrées, régulièrement étagées, lui emboîte la tête. +Le détail des étoffes et des bijoux est dessiné en creux, au trait, à la +surface du bronze, et relevé d'un fil d'argent. La face est un portrait +et semble indiquer une femme d'âge mûr. Le corps est, selon la tradition +des écoles égyptiennes, un corps de jeune fille, élancé, ferme et +souple. Le cuivre est mêlé fortement d'or et a des reflets doux, qui se +marient de la manière la plus heureuse avec le riche décor de la +broderie. Autant l'aspect en est fin et harmonieux, autant celui du +génie agenouillé de Boulaq est rude et heurté. Il a la tête d'épervier +et adore le soleil levant, comme c'est le devoir des génies +d'Héliopolis; son bras droit est levé en l'air, son bras gauche se serre +contre la poitrine. Le style de l'ensemble est sec, et le grenu de +l'épiderme augmente encore l'impression de dureté; mais le mouvement est +juste, énergique, et le masque d'oiseau s'ajuste au buste d'homme avec +une sûreté surprenante. Les mêmes qualités et les mêmes défauts se +retrouvent sur l'Hor de la collection Posno (Fig.271). Debout, les bras +lancés en avant, à hauteur de la tête, il soulève le vase à libations et +en verse le contenu sur un roi jadis placé devant lui. La rudesse est +moins sensible dans les trois autres figures, surtout dans celle qui +porte le nom de Mosou gravé à la pointe sur la poitrine, à l'endroit du +coeur (Fig.272). Elle est debout, comme Hor, le pied gauche en avant, le +bras gauche tombant près de la cuisse. La main droite, relevée à la +hauteur du sein, tenait le bâton de commandement. Le torse est nu, les +reins sont ceints du pagne rayé, dont la pointe retombe carrément entre +les deux cuisses. La tête est coiffée de la perruque courte, à petites +mèches fines, imbriquées l'une sur l'autre. L'oreille est ronde et +grande. Les yeux, bien ouverts, étaient sertis d'argent et ont été volés +par quelque fellah. Les traits ont une expression remarquable de hauteur +et de fermeté. Que dire, après cela, des milliers d'Osiris, d'Isis, de +Nephthys, d'Hor, de Nofirtoum, qu'on a retirés du sable et des décombres +à Saqqarah, à Bubaste et dans toutes les villes du Delta? Beaucoup, sans +doute, sont de charmants morceaux de vitrine et se recommandent par la +perfection de la fonte ou par la délicatesse du travail; mais la plupart +sont des objets de commerce, fabriqués pendant des siècles sur les mêmes +modèles, et peut-être dans les mêmes moules, pour l'édification des +dévots et des pèlerins. Ils sont mous, vulgaires, sans originalité, et +ne se distinguent non plus les uns des autres que les milliers de +figurines coloriées, dont nos marchands d'objets de sainteté encombrent +leurs étalages. Seules, les images d'animaux, les béliers, les sphinx, +les lions surtout, gardèrent jusqu'à la fin un cachet d'individualité +des plus prononcés. Les Égyptiens avaient pour les félins une +prédilection particulière: ils ont représenté le lion dans toutes les +attitudes, chassant l'antilope, se ruant sur les chasseurs, blessé et se +retournant pour mordre sa blessure, au repos et couché d'un calme +dédaigneux, et nul peuple ne l'a rendu avec pareille connaissance de ses +Habitudes ni avec pareille intensité de vie. Plusieurs dieux et +plusieurs déesses, Shou, Anhouri, Bastît, Sokhit, Tafnout, avaient forme +de lion ou de chat, et comme le culte en était plus populaire dans le +delta que partout ailleurs, il ne se passe guère d'années où l'on ne +déterre, au milieu des ruines de Bubastis, de Tanis, de Mendès ou de +quelque ville moins célèbre, de véritables dépôts où les figurines de +lion ou de lionne, de femmes ou d'hommes à têtes de lion et de chat, se +comptent par milliers. Les chats de Bubaste et les lions de Tell-es-sebâ +remplissent nos musées. Les lions d'Horbaït peuvent compter parmi les +chefs-d'oeuvre de la statuaire égyptienne. Le nom d'Apriès est inscrit +sur le plus grand d'entre eux (Fig.273), mais ce témoignage précis nous +manquerait, que les caractères du morceau nous ramèneraient +invinciblement à l'époque saïte. Il faisait partie des pièces qui +composaient l'ornementation d'une porte de temple ou de naos, et la face +postérieure en était engagée dans un mur ou dans une pièce de bois. Il +est pris au piège, ou couché dans une cage oblongue, d'où ne sortent que +la tête et les pattes de devant. Les lignes du corps sont simples et +puissantes, l'expression de la face calme et forte. Il égale presque par +l'ampleur et la majesté les beaux lions en calcaire d'Amenhotpou III. + +[Illustration: Fig. 270] +[Illustration: Fig. 271] +[Illustration: Fig. 272] +[Illustration: Fig. 273] + +L'idée d'appliquer l'or et les métaux nobles sur le bronze, sur la +pierre ou sur le bois, était déjà ancienne en Égypte, au temps de +Khéops. L'or est très souvent mêlé d'argent à l'état naturel; quand il +en renfermait 20 pour 100, il changeait de nom et s'appelait électrum +(_asimou_). L'électrum a une belle teinte jaune clair. Il pâlit à mesure +que la proportion augmente: à 60 pour 100, il est presque blanc. +L'argent venait surtout d'Asie en anneaux, en plaques ou en briquettes +d'un poids déterminé. L'or et l'électrum arrivaient partie de Syrie, en +briques et en anneaux, partie du Soudan, en pépites ou en poudre. +L'affinage et la fonte sont figurés sur les monuments des anciennes +dynasties. Un bas-relief de Saqqarah nous montre la pesée de l'or confié +à l'ouvrier qui doit le travailler; un autre, de Béni-Hassan, le lavage +et la mise au feu du minerai; un autre, de Thèbes, l'orfèvre assis +Devant son creuset, le chalumeau à la bouche pour attiser la flamme, et +la pince à la main droite, prêt à saisir le lingot (Fig.274). Les +Égyptiens ne frappaient ni monnaies ni médailles. A cela près, ils +tiraient le même parti que nous des métaux précieux. Comme nous dorons +les croix et les coupoles des églises, ils recouvraient d'or les portes +des temples, le soubassement des murs, les bas-reliefs, les pyramidions +d'obélisque, les obélisques entiers. Ceux de la reine Hatshepsitou à +Karnak étaient bardés d'électrum. «On les apercevait des deux rives du +Nil, et ils inondaient les deux Égyptes de leurs reflets éblouissants, +quand le soleil se levait entre eux, comme il se lève à l'horizon du +ciel.» C'étaient des lames forgées à grands coups de marteau sur +l'enclume. Pour les objets de petite dimension, on se servait de +pellicules, battues entre deux morceaux de parchemin. Le musée du Louvre +possède un véritable livret de doreur, et les feuilles qu'il renferme +sont aussi fines que celles des orfèvres allemands au siècle passé. On +les fixait sur le bronze au moyen d'un mordant ammoniacal. S'il +s'agissait de quelque statuette en bois, on commençait par coller une +toile fine ou par déposer une mince couche de plâtre, et l'on appliquait +l'or ou l'argent par-dessus ce premier enduit. Il est question de +statues en bois doré de Thot, d'Hor, de Nofirtoum, dès le temps de +Khéops. Le seul temple d'Isis, dame de la pyramide, en renfermait une +douzaine, et ce n'était pas l'un des plus grands dans la nécropole +memphite. Les temples de Thèbes paraissent en avoir possédé des +centaines, au moins sous les dynasties conquérantes du nouvel empire, et +les sanctuaires ptolémaïques ne le cédaient pas en cela aux thébains. + +[Illustration: Fig. 274] + +Le bronze et le bois doré ne suffisaient pas toujours aux dieux: c'était +de l'or massif qu'il leur fallait et on leur en donnait le plus +possible. Les rois de l'ancien et du moyen empire leur dédiaient déjà +des statues taillées en plein dans les métaux précieux. Les pharaons de +la XVIIIe et de la XIXe dynastie, qui puisaient presque à volonté dans +les trésors de l'Asie, renchérirent sur ce qu'avaient fait leurs +prédécesseurs. Même quand la décadence fut venue, on vit de simples +seigneurs féodaux continuer la tradition des grands règnes, et, comme +Montoumhît, prince de Thèbes, remplacer les images en or et en argent, +que les généraux d'Ashshourbanipal avaient enlevées à Karnak, pendant +les invasions assyriennes. La quantité de métal ainsi consacrée au +service de la divinité était considérable. Si on y trouvait beaucoup de +figures hautes de quelques centimètres à peine, on en trouvait beaucoup +aussi qui mesuraient trois coudées et plus. Il y en avait d'un seul +métal, or ou argent; il y en avait qui étaient partie en or, partie en +argent; il y en avait enfin qui se rapprochaient de la statuaire +chryséléphantine des Grecs, et où l'or se combinait avec l'ivoire +sculpté, avec l'ébène, avec les pierres précieuses. Ce qu'elles étaient, +on le sait très exactement, et par les représentations qui en existent +un peu partout, à Karnak, à Médinét-Habou, à Dendérah, dans les tombes, +et par les statues de calcaire et de bois: la matière avait beau +changer, le style ne variait pas. Rien n'est plus périssable que de +pareilles oeuvres; la valeur même des matériaux qui les composent les +condamne sûrement à la destruction. Ce que les guerres civiles, les +invasions étrangères, la rapacité des pharaons et des gouverneurs +romains avait épargné, devint la proie des chrétiens. Quelques +statuettes mignonnes, placées sur les momies en guise d'amulettes, +quelques figures, adorées comme divinités domestiques et égarées dans +les ruines des maisons, quelques ex-voto, oubliés dans le coin obscur +d'un temple, sont parvenus jusqu'à nous. Le Phtah et l'Ammon de la reine +Ahhotpou, un autre Ammon en or de Boulaq et le vautour en argent +découvert à Médinét-Habou vers 1885, sont les seules pièces de ce genre +attribuées certainement à la grande époque. Le reste est saïte ou +ptolémaïque et ne se recommande point par la perfection du travail. La +vaisselle que renfermaient les temples et les maisons n'a pas eu +meilleure chance que les statues. Le Louvre a acquis, au commencement du +siècle, des coupes à fond plat que Thoutmos III donna à l'un de ses +généraux, Thoutii, en récompense de sa bravoure. La coupe d'argent est +très mutilée, la coupe d'or est intacte et d'un fort joli dessin +(Fig.275). Les parois latérales sont ornées d'une légende +hiéroglyphique. On a gravé au fond une rosace, autour de laquelle +circulent six poissons. Une bordure de fleurs de lotus, reliées par une +ligne courbe, tourne autour du sujet principal. Les cinq vases de +Thmouïs, conservés à Boulaq, sont en argent. Ils faisaient partie du +mobilier sacré, et avaient été enfouis dans une cachette, où ils sont +demeurés jusqu'à nos jours. Rien n'indique leur âge; mais, qu'ils soient +de l'époque grecque ou de l'époque thébaine, la facture est purement +égyptienne. Il ne reste plus de l'un d'eux que le couvercle avec une +poignée formée de deux fleurs réunies par la tige. Les autres sont +intacts et décorés au repoussé de boutons de lotus et de lotus épanouis +(Fig.276). Le galbe en est élégant et simple, l'ornementation sobre et +légère, le relief très fin; l'un d'eux est pourtant entouré d'une +ceinture d'oves assez fortes (Fig.277), dont la saillie altère un peu +les contours de la panse. Ce sont là des pièces intéressantes; mais le +nombre en est si restreint, que nous aurions une idée très incomplète de +l'orfèvrerie égyptienne si les représentations figurées ne venaient à +notre aide. Les pharaons n'avaient pas comme nous la ressource de jeter +dans la circulation, sous forme de monnaie, l'or et l'argent qu'ils +recevaient des peuples vaincus. La part des dieux prélevée, ils +n'avaient d'autre alternative que de fondre en lingots, ou de changer +en vaisselle et en bijoux ce qui leur revenait du butin. Ce qui était +vrai des rois l'était encore plus des particuliers, et, pendant six ou +huit siècles au moins, à partir d'Ahmos Ier, le goût de l'argenterie fut +poussé jusqu'à l'extravagance. Toutes les maisons possédaient non +seulement ce qu'il fallait pour le service de la table, plats, aiguières +à pied, coupes, gobelets, paniers sur lesquels on gravait au trait des +figures d'animaux fantastiques (Fig.278), mais de grands vases +décoratifs qu'on remplissait de fleurs, ou qu'on étalait sous les yeux +des convives les jours de gala. Certains d'entre eux étaient d'une +richesse extraordinaire. Ici, c'est une coupe dont les anses sont deux +boutons de papyrus, et le pied un papyrus épanoui; deux esclaves +asiatiques somptueusement vêtus semblent la soulever difficilement à +force de bras (Fig.279). Là, une sorte d'hydrie allongée a pour +couvercle un lotus flanqué de deux têtes de gazelle (Fig.280). Deux +bustes de chevaux, bridés et caparaçonnés, sont adossés au pied. La +panse est divisée en zones horizontales: celle du milieu figure un +marais, qu'une antilope effarouchée parcourt au galop. Deux burettes +émaillées ont pour couvercle, la première une tête d'aigle huppé +(Fig.281), la seconde un masque du dieu Bîsou, encadré entre deux +vipères (Fig.282). Un surtout en or (Fig.283), offert à Amenhotpou III +par un vice-roi d'Éthiopie, représente une des scènes les plus +fréquentes de la conquête égyptienne. Des singes et des hommes font la +cueillette des fruits dans un bois de palmiers-doums. Deux indigènes en +pagne rayé, parés d'une longue plume, conduisent chacun au licol une +girafe apprivoisée. D'autres hommes appartenant à la même tribu sont +agenouillés sur la lisière et lèvent les mains pour implorer la pitié +des troupes égyptiennes. Des prisonniers nègres, étendus à plat ventre +sur le sol, relèvent péniblement la tête et le buste. Une coupe à pied +bas, surmontée d'un cône allongé, se dresse au milieu des arbres. +Évidemment les ouvriers qui ont exécuté ce travail tenaient moins à +l'élégance et à la beauté qu'à la richesse et à l'effet. Ils se +souciaient peu que l'ensemble fût lourd et de mauvais goût, pourvu qu'on +admirât leur habileté, et la quantité de métal qu'ils avaient réussi à +employer. D'autres surtout du même genre, présentées à Ramsès II, dans +le temple d'Ipsamboul, remplacent les girafes par des buffles courant à +travers les palmiers. + +[Illustration: Fig. 275] +[Illustration: Fig. 276] +[Illustration: Fig. 277] +[Illustration: Fig. 278] +[Illustration: Fig. 279] +[Illustration: Fig. 280] +[Illustration: Fig. 281] +[Illustration: Fig. 282] +[Illustration: Fig. 283] + +C'étaient de vrais joujous d'orfèvrerie analogues à ceux que les +empereurs byzantins du IXe siècle avaient dans leur palais de la +Magnaure, et qu'ils étalaient les jours de réception pour donner aux +étrangers une haute idée de leur puissance et de leur richesse. On les +voyait défiler avec les prisonniers, dans le cortège triomphal de +Pharaon, lorsqu'il revenait victorieux de ses guerres lointaines. Les +vases d'usage journalier étaient plus légers et moins chargés +d'ornements incommodes. Les deux léopards qui servent d'anse à un +cratère du temps de Thoutmos III (Fig.284) ne sont pas bien +proportionnés et se combinent mal avec les rondeurs de la panse, mais +les coupes (Fig.285) et l'aiguière (Fig.286) sont d'une ordonnance +heureuse et d'un contour assez pur. Ces vases d'or et d'argent ciselé, +travaillés au repoussé, et dont quelques-uns offrent des scènes de +chasse ou de guerre disposées par zones, furent imités en Phénicie, et +les contrefaçons, expédiées en Asie Mineure, en Grèce, en Italie, y +Transportèrent plusieurs des formes et des motifs de l'orfèvrerie +égyptienne. La passion des métaux précieux était poussée si loin sous +les Ramessides, qu'on ne se contenta plus de les employer au service de +la table. Ramsès II et Ramsès III avaient des trônes en or, non point +plaqués sur bois, comme en avaient eu leurs prédécesseurs, mais massifs +et garnis de pierreries. Tout cela avait trop de prix pour durer et +disparut à la première occasion; la valeur artistique ne répondait pas +d'ailleurs à la valeur vénale, et la perte n'est pas de celles dont on +ne saurait se consoler. + +[Illustration: Fig. 284] +[Illustration: Fig. 285] +[Illustration: Fig. 286] + +Les Orientaux, hommes et femmes, sont grands amateurs de bijoux. Les +Égyptiens ne faisaient pas exception à la règle. Non contents de s'en +parer à profusion pendant la vie, ils en chargeaient les bras, les +doigts, le cou, les oreilles, le front, les chevilles de leurs morts. La +quantité qu'ils enfouissaient ainsi dans les tombeaux était si +considérable, qu'après trente siècles de fouilles actives, on découvre +encore, de temps en temps, des momies qui sont, pour ainsi dire, +cuirassées d'or. Beaucoup de ces bijoux funéraires n'étaient que des +ornements de parade, fabriqués pour le jour des funérailles, et dont +l'exécution se ressent de l'usage auquel ils étaient destinés. On ne se +privait pas pourtant d'enterrer avec les morts les bijoux qu'ils avaient +préférés de leur vivant, et ceux-là sont traités avec un soin qui ne +laisse rien à désirer. Les bagues et les chaînes nous sont arrivées en +très grand nombre, et cela n'a rien que de naturel. En effet, la bague +n'était pas comme chez nous un simple ornement, mais un objet de +première nécessité; on scellait les pièces officielles au lieu de les +signer, et le cachet faisait foi en justice. Chaque Égyptien avait donc +le sien, qu'il portait constamment sur lui afin d'en user en cas de +besoin. C'était, pour les pauvres, un simple anneau en cuivre ou en +argent, pour les riches, un bijou de modèle plus ou moins compliqué, +chargé de ciselures et d'ornements en relief. Le chaton mobile tournait +sur un pivot. Il était souvent incrusté d'une pierre avec la devise ou +l'emblème choisi par le propriétaire, un scorpion (Fig.287), un lion, +un épervier, un cynocéphale. Les chaînes étaient pour l'Égyptienne ce +que la bague était pour son mari, l'ornement par excellence. J'en ai vu +une en argent qui mesurait plus d'un mètre cinquante de long. D'autres, +au contraire, ont à peine cinq ou six centimètres. Il y en a de tous les +modules, à tresse double ou triple, à gros anneaux, à petits anneaux, +les unes massives et pesantes, les autres aussi légères et aussi +flexibles que le plus mince jaseron de Venise. La moindre paysanne +pouvait avoir la sienne, comme les dames du plus haut rang; mais il +fallait que la femme fût bien pauvre dont l'écrin ne contenait rien +d'autre. Bracelets, diadèmes, colliers, cornes, insignes de +commandement, aucune énumération n'est assez complète pour donner une +idée du nombre et de la variété des bijoux qu'on connaît, soit par la +représentation figurée, soit en original. Berlin a la parure d'une +Candace éthiopienne, le Louvre, celle du prince Psar, Boulaq celle de +la reine Ahhotpou, la plus complète de toutes. Ahhotpou était femme de +Kamos, roi de la XVIIe dynastie et peut-être mère d'Ahmos Ier. Sa momie +avait été enlevée par une des bandes de voleurs qui exploitaient la +nécropole thébaine, vers la fin de la XXe dynastie. Enfouie par eux, en +attendant qu'ils eussent le loisir de la dépouiller en sûreté, il est +probable qu'ils furent pris et mis à mort, avant d'avoir pu exécuter ce +beau dessein. Le secret de leur cachette périt avec eux et ne fut +découvert qu'en 1860, par les fouilleurs arabes. La plupart des objets +que la reine avait emportés dans l'autre monde sont des bijoux de femme, +un manche d'éventail lamé d'or, un miroir de bronze doré, à poignée en +ébène, garnie d'un lotus d'or ciselé (Fig.288). Les bracelets +appartiennent à plusieurs types divers. Les uns étaient destinés à +garnir la cheville et le haut du bras, et sont de simples anneaux en or, +massifs ou creux, ourlés de chaînettes en fils d'or tressés, imitant le +filigrane. Les autres se portent au poignet, comme les bracelets de nos +femmes, et sont formés de perles en or, en lapis-lazuli, en cornaline, +en feldspath vert, montées sur des fils d'or et disposées en carré, dont +chaque moitié est d'une couleur différente. La fermeture consiste en +deux lames d'or, réunies par une aiguillette également en or: les +cartouches d'Ahmos Ier y sont gravés légèrement à la pointe. C'est +également au Pharaon Ahmos Ier qu'appartenait un beau bracelet d'arc +(Fig.289), dont la facture rappelle un peu les procédés usités dans la +fabrication des émaux cloisonnés. Ahmos est agenouillé devant le dieu +Sibou et ses acolytes, les génies de Sop et de Khonou. Les figures et +les hiéroglyphes sont levés en plein sur une plaque d'or; et ciselés +délicatement au burin. Le champ est rempli de pièces de pâte bleue et de +lapis-lazuli taillées artistement. Un bracelet de travail plus +compliqué, mais moins fin, était passé au poignet de la reine +(Fig.290). Il est en or massif et formé de trois bandes parallèles, +garnies de turquoises. Sur le devant, un vautour déploie ses ailes, dont +les plumes sont composées d'émaux verts, de lapis-lazuli et de +cornaline, enchâssés dans des cloisons d'or. Les cheveux étaient engagés +dans un diadème d'or massif, à peine aussi large qu'un bracelet. Le nom +d'Ahmos est incrusté en pâte bleue sur une plaque oblongue, adhérente +au cercle: deux petits sphinx en relief, posés de chaque côté, ont l'air +de veiller sur lui (Fig.291). Une grosse chaîne d'or flexible était +enroulée autour du cou: elle est terminée par deux têtes d'oie +recourbées, qu'on liait au moyen d'une ficelle, quand on voulait fermer +le collier. Le scarabée qui lui sert de pendeloque a le corselet et les +élytres en pâte de verre bleue, rayée d'or, les pâtes et le corps en or +massif. La parure de la poitrine était complétée par un large collier du +genre de ceux qu'on appelait Ouoskh (Fig.292). Il a pour agrafes-deux +têtes d'épervier en or, dont les détails étaient relevés d'émail bleu. +Les rangs sont composés de cordes, enroulées, de fleurs à quatre pétales +en croix, d'antilopes poursuivies par des tigres, de chacals accroupis, +d'éperviers, de vautours et d'uraeus ailées, le tout en or repoussé, et +cousu sur le linceul au moyen d'un petit anneau soudé derrière chaque +figure. Au-dessous, pendait sur la poitrine une de ces pièces carrées +qu'on appelle un pectoral (Fig.293). La forme générale est d'un naos. + +[Illustration: Fig. 287] +[Illustration: Fig. 288] +[Illustration: Fig. 289] +[Illustration: Fig. 290] +[Illustration: Fig. 291] +[Illustration: Fig. 292] +[Illustration: Fig. 293] + +Ahmos, debout dans une barque entre Ammon et Râ, reçoit, sur la tête et +sur le corps, l'eau qui doit le purifier. Deux éperviers planent, à +droite et à gauche du roi, au-dessus des dieux. La silhouette des +figures est dessinée par des cloisons d'or; le corps était rendu par +des plaquettes de pierre et d'émail, dont beaucoup sont tombées. Le +morceau est un peu lourd, et l'usage ne s'en comprend guère si on +l'isole du reste de la parure. Pour juger sainement l'effet qu'il +produisait, on doit se rappeler ce qu'était le vêtement des femmes +égyptiennes: une sorte de fourreau d'étoffe semi-transparente, qui +s'arrêtait au-dessous des seins et les laissait saillir librement. Le +haut de la poitrine et du dos, les épaules, le cou étaient à découvert, +sauf une paire de bretelles étroites qui maintenaient le fourreau et +l'empêchaient de glisser. Les femmes riches habillaient cette nudité de +bijoux. Le collier voilait à moitié les épaules et le haut de la +poitrine. Le pectoral masquait le sillon qui se creuse entre les seins. +Les seins eux-mêmes étaient parfois emboîtés chacun dans une sorte de +coupe d'or émaillé ou peint, qui en épousait exactement les contours. A +côté de ces bijoux, des armes et des amulettes étaient entassés +pêle-mêle: trois grosses mouches d'or massif suspendues à une chaînette +mince, neuf petites haches, trois en or, six en argent, une tête de lion +en or d'un travail minutieux, un sceptre en bois noir enroulé d'or, des +anneaux de jambes, des poignards. L'un d'eux (Fig.294), enfermé dans +une gaine d'or, avait un manche en bois, décoré de triangles en +cornaline, en lapis-lazuli, en feldspath et en or. Pour pommeau, quatre +têtes de femme en or repoussé; une tête de taureau renversée, en or, +dissimule la soudure de la lame au manche. Le pourtour de la lame est en +or massif, le corps en bronze noir, damasquiné. Sur la face supérieure, +au-dessous du prénom d'Ahmos, un lion poursuit un taureau, en présence +de quatre grosses sauterelles alignées; sur la face inférieure, le nom +d'Ahmos et quinze fleurs épanouies, qui sortent l'une de l'autre et vont +se perdant vers la pointe. Un poignard, découvert à Mycènes par M. +Schliemann, présente un système de décoration analogue; les Phéniciens, +qui copiaient assidûment les modèles égyptiens, ont probablement +transporté celui-là en Grèce. Le second poignard de la reine (Fig.295) +a une forme qu'il n'est pas rare de rencontrer aujourd'hui encore dans +la Perse et dans l'Inde. C'est une lame en bronze jaunâtre très lourd, +emmanchée d'un disque en argent. Pour s'en servir, on appuyait le +pommeau lenticulaire dans le creux de la main, et l'on passait la lame +entre l'index et le médius. On se demandera quel besoin une femme, et +une femme morte, avait de tant d'armes. L'autre monde était peuplé +d'ennemis contre lesquels on devait lutter sans relâche, génies +typhoniens, serpents, scorpions gigantesques, tortues, monstres de toute +sorte. Les poignards qu'on enfermait au cercueil avec la momie aidaient +l'âme à se protéger, et comme ils n'étaient utiles que pour la lutte +corps à corps, on avait ajouté quelques armes de jet, des arcs, des +boumerangs en bois dur et une hache de guerre. Le manche est en bois de +cèdre revêtu d'une feuille d'or (Fig.296). La légende d'Ahmos y est +écrite en caractères de lapis-lazuli, de cornaline, de turquoise et de +feldspath vert. Le tranchant est saisi dans une entaille du bois et +maintenu en place par un treillis de fils d'or. Il est en bronze noir et +a été doré. L'une des deux faces montre des lotus sur fond d'or, l'autre +Ahmos frappant un barbare à moitié renversé, qu'il tient aux cheveux. +Au-dessous, le dieu de la guerre, Montou Thébain, est représenté par un +griffon à tête d'aigle. Deux barques en argent et en or simulaient la +barque sur laquelle la momie traversait le fleuve, pour se rendre à sa +dernière demeure et naviguer à la suite des dieux sur la mer d'Occident. +La barque en argent était posée sur un chariot de bois à quatre roues en +bronze; comme elle était en assez mauvais état, on l'a démontée et +remplacée par la barque en or (Fig.297). La coque est légère et +allongée: les façons de l'avant et de l'arrière sont relevées et se +terminent par des bouquets de papyrus gracieusement recourbés. Deux +estrades, entourées de balustrades à panneaux pleins, se dressent à la +proue et à la poupe, en guise de châteaux gaillards. Le pilote d'avant +est debout dans la première, le timonier se tient devant la seconde et +manie la rame à large palette qui remplissait l'office de notre +gouvernail. Douze rameurs d'argent massif voguent sous les ordres de ces +deux officiers. Au centre, Kamos est assis, la hache et le sceptre à la +main. Voilà ce qu'il y avait sur une seule momie; encore n'ai-je énuméré +que les objets les plus remarquables. La technique en est irréprochable, +et la sûreté du goût n'est pas moindre chez l'ouvrier que la dextérité +de la main. L'art de l'orfèvre, parvenu au degré de perfection dont +témoigne l'écrin d'Ahhotpou, ne s'y maintint pas longtemps. Les modes +changèrent, la forme des bijoux s'alourdit. La bague de Ramsès II au +Louvre, avec ses chevaux posés debout sur le chaton (Fig.298), le +bracelet du prince Psar (Fig.299), avec ses griffons et ses lotus en +émail cloisonné, sont d'un dessin moins heureux que les bracelets +d'Ahmos. Celui qui les a exécutés était, sans contredit, aussi habile +que les orfèvres de la reine Ahhotpou; mais il avait le goût moins fin +et l'esprit moins inventif. Ramsès II était condamné, ou bien à ne +jamais porter sa bague, ou bien à voir les petits chevaux qui +l'ornaient, s'écraser et tomber au moindre choc. La décadence, déjà +sensible sous la XIXe dynastie, s'accentue à mesure que nous nous +rapprochons de l'ère chrétienne. Les boucles d'oreilles de Ramsès IX, au +musée de Boulaq, sont un composé disgracieux de disques chargés de +filigrane, de chaînettes, d'uraeus pendants; comme aucune oreille +humaine n'aurait pu en porter le poids sans s'allonger outre mesure ou +sans se déchirer, on les accrochait à la perruque de chaque côté de la +tête. Les bracelets du grand-prêtre Pinotmou III, recueillis sur sa +momie, sont de simples anneaux en or, ronds, incrustés de verre coloré +et de cornaline, semblables à ceux qu'on fabrique encore aujourd'hui +chez les noirs du Soudan. L'invasion des Grecs modifia d'abord les +procédés de l'orfèvrerie égyptienne, puis substitua peu à peu ses types +aux types indigènes. L'écrin de la reine éthiopienne que Ferlini vendit +au musée de Berlin contenait, à côté de bijoux qu'on aurait pu attribuer +sans peine à l'époque pharaonique, des bijoux de style mixte où +l'influence hellénique est nettement reconnaissable. Les trésors +découverts, en 1878, à Zagazig, en 1881, à Qénèh, en 1882, à Damanhour, +étaient composés entièrement d'objets dont la facture n'a plus rien +d'égyptien, épingles à cheveux surmontées d'une statuette de Vénus, +boucles de ceinture, agrafes pour péplum, bagues et bracelets ornés de +camées, coffrets flanqués aux quatre coins de colonnettes ioniques. Les +vieux modèles étaient encore recherchés dans les campagnes, et les +orfèvres de village conservaient tant bien que mal la tradition antique: +les orfèvres de ville ne savaient plus que copier lourdement les modèles +grecs et romains. + +[Illustration: Fig. 294] +[Illustration: Fig. 295] +[Illustration: Fig. 296] +[Illustration: Fig. 297] +[Illustration: Fig. 298] +[Illustration: Fig. 299] + +Cette revue rapide de ce qu'ont produit les arts industriels présente +bien des lacunes. J'ai dû me borner à citer ce que renferment les +collections les plus connues; que ne trouverait-on pas si l'on pouvait +visiter à loisir nos musées de province et recueillir ce que le hasard +des ventes a dispersé dans les collections particulières! La diversité +des petits monuments de l'industrie égyptienne est infinie et l'étude +méthodique en reste encore à faire: elle promet plus d'une surprise à +qui voudra la tenter. + +FIN + + + + + +TABLE + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +L'ARCHITECTURE CIVILE ET MILITAIRE + 1. Les maisons + 2. Les forteresses + 3. Les travaux d'utilité publique + + +CHAPITRE II. + +L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE + 1. Matériaux et éléments de la construction + 2. Le temple + 3. La décoration + + +CHAPITRE III. + +LES TOMBEAUX + 1. Les mastabas + 2. Les pyramides + 3. Les tombes de l'Empire thébain; les hypogées + + +CHAPITRE IV + +LA PEINTURE ET LA SCULPTURE + 1. Le dessin et la composition + 2. Les procédés techniques + 3. Les oeuvres + + +CHAPITRE V. + +LES ARTS INDUSTRIELS + 1. La pierre, la terre et le verre + 2. Le bois, l'ivoire, le cuir et les matières textiles + 3. Les métaux + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'archeologie egyptienne, by G. Maspero + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARCHEOLOGIE EGYPTIENNE *** + +***** This file should be named 10841-8.txt or 10841-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/8/4/10841/ + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. + + https://www.gutenberg.org/etext06 + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + |
