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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:35:09 -0700
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+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+ <head>
+ <meta http-equiv="Content-Type" content=
+ "text/html; charset=UTF-8">
+ <title>
+ The Project Gutenberg eBook of Le Horla, by Guy de Maupassant.
+ </title>
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+ <!--
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+ </head>
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10775 ***</div>
+
+<h1>GUY DE MAUPASSANT</h1>
+
+<h1>Le Horla</h1>
+<br><br><br><br>
+<h2>1887</h2>
+
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+<a name="LE_HORLA"></a><br>
+<h2>LE HORLA</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p><i>8 mai.</i>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quelle journ&eacute;e admirable&nbsp;! J'ai
+pass&eacute; toute la matin&eacute;e &eacute;tendu sur l'herbe,
+devant ma maison, sous l'&eacute;norme platane
+qui la couvre, l'abrite et l'ombrage tout enti&egrave;re.
+J'aime ce pays, et j'aime y vivre parce
+que j'y ai mes racines, ces profondes et d&eacute;licates
+racines, qui attachent un homme &agrave;
+la terre o&ugrave; sont n&eacute;s et morts ses a&iuml;eux, qui
+l'attachent &agrave; ce qu'on pense et &agrave; ce qu'on
+mange, aux usages comme aux nourritures,
+aux locutions locales, aux intonations
+des paysans, aux odeurs du sol, des
+villages et de l'air lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>J'aime ma maison o&ugrave; j'ai grandi. De
+mes fen&ecirc;tres, je vois la Seine qui coule, le
+long de mon jardin, derri&egrave;re la route,
+presque chez moi, la grande et large
+Seine, qui va de Rouen au Havre, couverte
+de bateaux qui passent.</p>
+
+<p>A gauche, l&agrave;-bas, Rouen, la vaste ville
+aux toits bleus, sous le peuple pointu des
+clochers gothiques. Ils sont innombrables,
+fr&ecirc;les ou larges, domin&eacute;s par la fl&egrave;che de
+fonte de la cath&eacute;drale, et pleins de cloches
+qui sonnent dans l'air bleu des belles matin&eacute;es,
+jetant jusqu'&agrave; moi leur doux et
+lointain bourdonnement de fer, leur chant
+d'airain que la brise m'apporte, tant&ocirc;t
+plus fort et tant&ocirc;t plus affaibli, suivant
+qu'elle s'&eacute;veille ou s'assoupit.</p>
+
+<p>Comme il faisait bon ce matin&nbsp;!</p>
+
+<p>Vers onze heures, un long convoi de
+navires, tra&icirc;n&eacute;s par un remorqueur, gros
+comme une mouche, et qui r&acirc;lait de peine
+en vomissant une fum&eacute;e &eacute;paisse, d&eacute;fila
+devant ma grille.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s deux go&euml;lettes anglaises, dont le
+pavillon rouge ondoyait sur le ciel, venait
+un superbe trois-mats br&eacute;silien, tout blanc,
+admirablement propre et luisant. Je le
+saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire
+me fit plaisir &agrave; voir.</p>
+
+<p><i>12 mai</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai un peu de fi&egrave;vre depuis
+quelques jours&nbsp;; je me sens souffrant, ou
+plut&ocirc;t je me sens triste.</p>
+
+<p>D'o&ugrave; viennent ces influences myst&eacute;rieuses
+qui changent en d&eacute;couragement
+notre bonheur et notre confiance en d&eacute;tresse.
+On dirait que l'air, l'air invisible est
+plein d'inconnaissables Puissances, dont
+nous subissons les voisinages myst&eacute;rieux.
+Je m'&eacute;veille plein de ga&icirc;t&eacute;, avec des envies
+de chanter dans la gorge.&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Je
+descends le long de l'eau&nbsp;; et soudain,
+apr&egrave;s une courte promenade, je rentre
+d&eacute;sol&eacute;, comme si quelque malheur m'attendait
+chez moi.&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce
+un frisson de froid qui, fr&ocirc;lant ma peau,
+a &eacute;branl&eacute; mes nerfs et assombri mon &acirc;me&nbsp;?
+Est-ce la forme des nuages, ou la couleur
+du jour, la couleur des choses, si variable,
+qui, passant par mes yeux, a
+troubl&eacute; ma pens&eacute;e&nbsp;? Sait-on&nbsp;? Tout ce qui
+nous entoure, tout ce que nous voyons
+sans le regarder, tout ce que nous fr&ocirc;lons
+sans le conna&icirc;tre, tout ce que nous touchons
+sans le palper, tout ce que nous
+rencontrons sans le distinguer, a sur nous,
+sur nos organes et, par eux, sur nos id&eacute;es,
+sur notre c&oelig;ur lui-m&ecirc;me, des effets rapides,
+surprenants et inexplicables&nbsp;?</p>
+
+<p>Comme il est profond, ce myst&egrave;re de
+l'Invisible&nbsp;! Nous ne le pouvons sonder
+avec nos sens mis&eacute;rables, avec nos yeux
+qui ne savent apercevoir ni le trop petit,
+ni le trop grand, ni le trop pr&egrave;s, ni le trop
+loin, ni les habitants d'une &eacute;toile, ni les
+habitants d'une goutte d'eau... avec nos
+oreilles qui nous trompent, car elles nous
+transmettent les vibrations de l'air en notes
+sonores. Elles sont des f&eacute;es qui font ce
+miracle de changer en bruit ce mouvement
+et par cette m&eacute;tamorphose donnent naissance
+&agrave; la musique, qui rend chantante
+l'agitation muette de la nature... avec
+notre odorat, plus faible que celui du
+chien... avec notre go&ucirc;t, qui peut &agrave; peine
+discerner l'&acirc;ge d'un vin&nbsp;!</p>
+
+<p>Ah&nbsp;! si nous avions d'autres organes qui
+accompliraient en notre faveur d'autres
+miracles, que de choses nous pourrions
+d&eacute;couvrir encore autour de nous&nbsp;!</p>
+
+<p><i>16 mai</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je suis malade, d&eacute;cid&eacute;ment&nbsp;!
+Je me portais si bien le mois dernier&nbsp;! J'ai
+la fi&egrave;vre, une fi&egrave;vre atroce, ou plut&ocirc;t un
+&eacute;nervement fi&eacute;vreux, qui rend mon &acirc;me
+aussi souffrante que mon corps. J'ai sans
+cesse cette sensation affreuse d'un danger
+mena&ccedil;ant, cette appr&eacute;hension d'un malheur
+qui vient ou de la mort qui approche,
+ce pressentiment qui est sans doute l'atteinte
+d'un mal encore inconnu, germant
+dans le sang et dans la chair.</p>
+
+<p><i>18 mai</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je viens d'aller consulter
+mon m&eacute;decin, car je ne pouvais plus dormir.
+Il m'a trouv&eacute; le pouls rapide, l'&oelig;il
+dilat&eacute;, les nerfs vibrants, mais sans aucun
+sympt&ocirc;me alarmant. Je dois me soumettre
+aux douches et boire du bromure de potassium.</p>
+
+<p><i>25 mai</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aucun changement&nbsp;! Mon
+&eacute;tat, vraiment, est bizarre. A mesure qu'approche
+le soir, une inqui&eacute;tude incompr&eacute;hensible
+m'envahit, comme si la nuit cachait
+pour moi une menace terrible. Je
+d&icirc;ne vite, puis j'essaye de lire&nbsp;; mais je ne
+comprends pas les mots&nbsp;; je distingue &agrave;
+peine les lettres. Je marche alors dans mon
+salon de long en large, sous l'oppression
+d'une crainte confuse et irr&eacute;sistible, la
+crainte du sommeil et la crainte du lit.</p>
+
+<p>Vers dix heures, je monte dans ma
+chambre. A peine entr&eacute;, je donne deux
+tours de clef, et je pousse les verrous&nbsp;; j'ai
+peur... de quoi&nbsp;?... Je ne redoutais rien
+jusqu'ici... j'ouvre mes armoires, je regarde
+sous mon lit&nbsp;; j'&eacute;coute... j'&eacute;coute...
+quoi&nbsp;?... Est-ce &eacute;trange qu'un simple malaise,
+un trouble de la circulation peut-&ecirc;tre,
+l'irritation d'un filet nerveux, un peu
+de congestion, une toute petite perturbation
+dans le fonctionnement si imparfait
+et si d&eacute;licat de notre machine vivante,
+puisse faire un m&eacute;lancolique du plus
+joyeux des hommes, et un poltron du plus
+brave&nbsp;? Puis, je me couche, et j'attends le
+sommeil comme on attendrait le bourreau.
+Je l'attends avec l'&eacute;pouvante de sa venue&nbsp;;
+et mon c&oelig;ur bat, et mes jambes fr&eacute;missent&nbsp;;
+et tout mon corps tressaille dans la
+chaleur des draps, jusqu'au moment o&ugrave;
+je tombe tout &agrave; coup dans le repos, comme
+on tomberait pour s'y noyer, dans un
+gouffre d'eau stagnante. Je ne le sens pas
+venir, comme autrefois, ce sommeil perfide,
+cach&eacute; pr&egrave;s de moi, qui me guette,
+qui va me saisir par la t&ecirc;te, me fermer les
+yeux, m'an&eacute;antir.</p>
+
+<p>Je dors&nbsp;&mdash;&nbsp;longtemps&nbsp;&mdash;&nbsp;deux ou trois
+heures&nbsp;&mdash;&nbsp;puis un r&ecirc;ve&nbsp;&mdash;&nbsp;non&nbsp;&mdash;&nbsp;un cauchemar
+m'&eacute;treint. Je sens bien que je suis
+couch&eacute; et que je dors,... je le sens et je le
+sais... et je sens aussi que quelqu'un s'approche
+de moi, me regarde, me palpe, monte
+sur mon lit, s'agenouille sur ma poitrine,
+me prend le cou entre ses mains et serre...
+serre... de toute sa force pour m'&eacute;trangler.</p>
+
+<p>Moi, je me d&eacute;bats, li&eacute; par cette impuissance
+atroce, qui nous paralyse dans les
+songes&nbsp;; je veux crier,&nbsp;&mdash;&nbsp;je ne peux pas&nbsp;;&nbsp;&mdash;&nbsp;je
+veux remuer,&nbsp;&mdash;&nbsp;je ne peux pas&nbsp;;&nbsp;&mdash;&nbsp;j'essaye,
+avec des efforts affreux, en haletant,
+de me tourner, de rejeter cet &ecirc;tre
+qui m'&eacute;crase et qui m'&eacute;touffe,&nbsp;&mdash;&nbsp;je ne
+peux pas&nbsp;!</p>
+
+<p>Et soudain, je m'&eacute;veille, affol&eacute;, couvert
+de sueur. J'allume une bougie. Je suis seul.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette crise, qui se renouvelle
+toutes les nuits, je dors enfin, avec calme,
+jusqu'&agrave; l'aurore.</p>
+
+<p><i>2 juin</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon &eacute;tat s'est encore aggrav&eacute;.
+Qu'ai-je donc&nbsp;? Le bromure n'y fait rien&nbsp;; les
+douches n'y font rien. Tant&ocirc;t, pour fatiguer
+mon corps, si las pourtant, j'allai faire un
+tour dans la for&ecirc;t de Roumare. Je crus
+d'abord que l'air frais, l&eacute;ger et doux, plein
+d'odeur d'herbes et de feuilles, me versait
+aux veines un sang nouveau, au c&oelig;ur une
+&eacute;nergie nouvelle. Je pris une grande avenue
+de chasse, puis je tournai vers La
+Bouille, par une all&eacute;e &eacute;troite, entre deux
+arm&eacute;es d'arbres d&eacute;mesur&eacute;ment hauts qui
+mettaient un toit vert, &eacute;pais, presque noir,
+entre le ciel et moi.</p>
+
+<p>Un frisson me saisit soudain, non pas
+un frisson de froid, mais un &eacute;trange frisson
+d'angoisse.</p>
+
+<p>Je h&acirc;tai le pas, inquiet d'&ecirc;tre seul dans
+ce bois, apeur&eacute; sans raison, stupidement,
+par la profonde solitude. Tout &agrave; coup, il
+me sembla que j'&eacute;tais suivi, qu'on marchait
+sur mes talons, tout pr&egrave;s, tout pr&egrave;s,
+&agrave; me toucher.</p>
+
+<p>Je me retournai brusquement. J'&eacute;tais
+seul. Je ne vis derri&egrave;re moi que la droite
+et large all&eacute;e, vide, haute, redoutablement
+vide&nbsp;; et de l'autre c&ocirc;t&eacute; elle s'&eacute;tendait aussi
+&agrave; perte de vue, toute pareille, effrayante.</p>
+
+<p>Je fermai les yeux. Pourquoi&nbsp;? Et je me
+mis &agrave; tourner sur un talon, tr&egrave;s vite,
+comme une toupie. Je faillis tomber&nbsp;; je
+rouvris les yeux&nbsp;; les arbres dansaient&nbsp;; la
+terre flottait&nbsp;; je dus m'asseoir. Puis, ah&nbsp;!
+je ne savais plus par o&ugrave; j'&eacute;tais venu&nbsp;!
+Bizarre id&eacute;e&nbsp;! Bizarre&nbsp;! Bizarre id&eacute;e&nbsp;! Je ne
+savais plus du tout. Je partis par le c&ocirc;t&eacute;
+qui se trouvait &agrave; ma droite, et je revins
+dans l'avenue qui m'avait amen&eacute; au milieu
+de la for&ecirc;t.</p>
+
+<p><i>3 juin</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;La nuit a &eacute;t&eacute; horrible. Je vais
+m'absenter pendant quelques semaines.
+Un petit voyage, sans doute, me remettra.</p>
+
+<p><i>2 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je rentre. Je suis gu&eacute;ri. J'ai
+fait d'ailleurs une excursion charmante.
+J'ai visit&eacute; le mont Saint-Michel que je ne
+connaissais pas.</p>
+
+<p>Quelle vision, quand on arrive, comme
+moi, &agrave; Avranches, vers la fin du jour&nbsp;! La
+ville est sur une colline&nbsp;; et on me conduisit
+dans le jardin public, au bout de la
+cit&eacute;. Je poussai un cri d'&eacute;tonnement. Une
+baie d&eacute;mesur&eacute;e s'&eacute;tendait devant moi,
+&agrave; perte de vue, entre deux c&ocirc;tes &eacute;cart&eacute;es
+se perdant au loin dans les brumes&nbsp;; et au
+milieu de cette immense baie jaune, sous
+un ciel d'or et de clart&eacute;, s'&eacute;levait sombre
+et pointu un mont &eacute;trange, au milieu
+des sables. Le soleil venait de dispara&icirc;tre,
+et sur l'horizon encore flamboyant se
+dessinait le profil de ce fantastique rocher
+qui porte sur son sommet un fantastique
+monument.</p>
+
+<p>D&egrave;s l'aurore, j'allai vers lui. La mer
+&eacute;tait basse, comme la veille au soir, et
+je regardais se dresser devant moi, &agrave;
+mesure que j'approchais d'elle, la surprenante
+abbaye. Apr&egrave;s plusieurs heures
+de marche, j'atteignis l'&eacute;norme bloc de
+pierres qui porte la petite cit&eacute; domin&eacute;e
+par la grande &eacute;glise. Ayant gravi la rue
+&eacute;troite et rapide, j'entrai dans la plus
+admirable demeure gothique construite
+pour Dieu sur la terre, vaste comme une
+ville, pleine de salles basses &eacute;cras&eacute;es
+sous des vo&ucirc;tes et de hautes galeries
+que soutiennent de fr&ecirc;les colonnes. J'entrai
+dans ce gigantesque bijou de granit,
+aussi l&eacute;ger qu'une dentelle, couvert de
+tours, de sveltes clochetons, o&ugrave; montent
+des escaliers tordus, et qui lancent dans
+le ciel bleu des jours, dans le ciel noir
+des nuits, leurs t&ecirc;tes bizarres h&eacute;riss&eacute;es
+de chim&egrave;res, de diables, de b&ecirc;tes fantastiques,
+de fleurs monstrueuses, et reli&eacute;s
+l'un &agrave; l'autre par de fines arches ouvrag&eacute;es.</p>
+
+<p>Quand je fus sur le sommet, je dis au
+moine qui m'accompagnait&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mon p&egrave;re,
+comme vous devez &ecirc;tre bien ici&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Il y a beaucoup de vent,
+Monsieur&nbsp;&raquo;&nbsp;; et nous nous m&icirc;mes &agrave; causer
+en regardant monter la mer, qui courait
+sur le sable et le couvrait d'une cuirasse
+d'acier.</p>
+
+<p>Et le moine me conta des histoires,
+toutes les vieilles histoires de ce lieu, des
+l&eacute;gendes, toujours des l&eacute;gendes.</p>
+
+<p>Une d'elles me frappa beaucoup. Les
+gens du pays, ceux du mont, pr&eacute;tendent
+qu'on entend parler la nuit dans les sables,
+puis qu'on entend b&ecirc;ler deux ch&egrave;vres,
+l'une avec une voix forte, l'autre avec une
+voix faible. Les incr&eacute;dules affirment que
+ce sont les cris des oiseaux de mer, qui
+ressemblent tant&ocirc;t &agrave; des b&ecirc;lements, et
+tant&ocirc;t &agrave; des plaintes humaines&nbsp;; mais les
+p&ecirc;cheurs attard&eacute;s jurent avoir rencontr&eacute;,
+r&ocirc;dant sur les dunes, entre deux mar&eacute;es,
+autour de la petite ville jet&eacute;e ainsi loin du
+monde, un vieux berger, dont on ne voit
+jamais la t&ecirc;te couverte de son manteau, et
+qui conduit, en marchant devant eux, un
+bouc &agrave; figure d'homme et une ch&egrave;vre &agrave;
+figure de femme, tous deux avec de longs
+cheveux blancs et parlant sans cesse, se
+querellant dans une langue inconnue, puis
+cessant soudain de crier pour b&ecirc;ler de
+toute leur force.</p>
+
+<p>Je dis au moine&nbsp;: &laquo;&nbsp;Y croyez-vous&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il murmura&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je ne sais pas.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je repris&nbsp;: &laquo;&nbsp;S'il existait sur la terre
+d'autres &ecirc;tres que nous, comment ne les
+conna&icirc;trions-nous point depuis longtemps&nbsp;;
+comment ne les auriez-vous pas vus, vous&nbsp;?
+comment ne les aurais-je pas vus, moi&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Est-ce que nous voyons
+la cent-milli&egrave;me partie de ce qui existe&nbsp;?
+Tenez, voici le vent, qui est la plus grande
+force de la nature, qui renverse les hommes,
+abat les &eacute;difices, d&eacute;racine les arbres, soul&egrave;ve
+la mer en montagnes d'eau, d&eacute;truit
+les falaises, et jette aux brisants les grands
+navires, le vent qui tue, qui siffle, qui g&eacute;mit,
+qui mugit,&nbsp;&mdash;&nbsp;l'avez-vous vu, et
+pouvez-vous le voir&nbsp;? Il existe, pourtant.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je me tus devant ce simple raisonnement.
+Cet homme &eacute;tait un sage ou peut-&ecirc;tre
+un sot. Je ne l'aurais pu affirmer au
+juste&nbsp;; mais je me tus. Ce qu'il disait l&agrave;,
+je l'avais pens&eacute; souvent.</p>
+
+<p><i>3 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai mal dormi&nbsp;; certes, il y a
+ici une influence fi&eacute;vreuse, car mon cocher
+souffre du m&ecirc;me mal que moi. En
+rentrant hier, j'avais remarqu&eacute; sa p&acirc;leur
+singuli&egrave;re. Je lui demandai&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que vous avez, Jean&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai que je ne peux plus me reposer,
+Monsieur, ce sont mes nuits qui mangent
+mes jours. Depuis le d&eacute;part de Monsieur,
+cela me tient comme un sort.</p>
+
+<p>Les autres domestiques vont bien cependant,
+mais j'ai grand peur d'&ecirc;tre repris,
+moi.</p>
+
+<p><i>4 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;D&eacute;cid&eacute;ment, je suis repris.
+Mes cauchemars anciens reviennent. Cette
+nuit, j'ai senti quelqu'un accroupi sur moi,
+et qui, sa bouche sur la mienne, buvait ma
+vie entre mes l&egrave;vres. Oui, il la puisait dans
+ma gorge, comme aurait fait une sangsue.
+Puis il s'est lev&eacute;, repu, et moi je me suis
+r&eacute;veill&eacute;, tellement meurtri, bris&eacute;, an&eacute;anti,
+que je ne pouvais plus remuer. Si cela continue
+encore quelques jours, je repartirai
+certainement.</p>
+
+<p><i>5 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ai-je perdu la raison&nbsp;? Ce qui
+s'est pass&eacute;, ce que j'ai vu la nuit derni&egrave;re
+est tellement &eacute;trange, que ma t&ecirc;te s'&eacute;gare
+quand j'y songe&nbsp;!</p>
+
+<p>Comme je le fais maintenant chaque soir,
+j'avais ferm&eacute; ma porte &agrave; clef&nbsp;; puis, ayant
+soif, je bus un demi-verre d'eau, et je remarquai
+par hasard que ma carafe &eacute;tait
+pleine jusqu'au bouchon de cristal.</p>
+
+<p>Je me couchai ensuite et je tombai dans
+un de mes sommeils &eacute;pouvantables, dont
+je fus tir&eacute; au bout de deux heures environ
+par une secousse plus affreuse encore.</p>
+
+<p>Figurez-vous un homme qui dort, qu'on
+assassine, et qui se r&eacute;veille avec un couteau
+dans le poumon, et qui r&acirc;le, couvert
+de sang, et qui ne peut plus respirer, et
+qui va mourir, et qui ne comprend pas&nbsp;&mdash;&nbsp;voil&agrave;.</p>
+
+<p>Ayant enfin reconquis ma raison, j'eus
+soif de nouveau&nbsp;; j'allumai une bougie et
+j'allai vers la table o&ugrave; &eacute;tait pos&eacute;e ma carafe.
+Je la soulevai en la penchant sur mon
+verre&nbsp;; rien ne coula.&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle &eacute;tait vide&nbsp;! Elle
+&eacute;tait vide compl&egrave;tement&nbsp;! D'abord, je n'y
+compris rien&nbsp;; puis, tout &agrave; coup, je ressentis
+une &eacute;motion si terrible, que je dus m'asseoir,
+ou plut&ocirc;t, que je tombai sur une chaise&nbsp;!
+puis, je me redressai d'un saut pour regarder
+autour de moi&nbsp;! puis je me rassis,
+&eacute;perdu d'&eacute;tonnement et de peur, devant
+le cristal transparent&nbsp;! Je le contemplais
+avec des yeux fixes, cherchant &agrave; deviner.
+Mes mains tremblaient&nbsp;! On avait donc bu
+cette eau&nbsp;? Qui&nbsp;? Moi&nbsp;? moi, sans doute&nbsp;? Ce
+ne pouvait &ecirc;tre que moi&nbsp;? Alors, j'&eacute;tais
+somnambule, je vivais, sans le savoir, de
+cette double vie myst&eacute;rieuse qui fait douter
+s'il y a deux &ecirc;tres en nous, ou si un &ecirc;tre
+&eacute;tranger, inconnaissable et invisible, anime,
+par moments, quand notre &acirc;me est engourdie,
+notre corps captif qui ob&eacute;it &agrave; cet autre,
+comme &agrave; nous-m&ecirc;mes, plus qu'&agrave; nous-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Ah&nbsp;! qui comprendra mon angoisse abominable&nbsp;?
+Qui comprendra l'&eacute;motion d'un
+homme, sain d'esprit, bien &eacute;veill&eacute;, plein
+de raison et qui regarde &eacute;pouvant&eacute;, &agrave;
+travers le verre d'une carafe, un peu d'eau
+disparue pendant qu'il a dormi&nbsp;! Et je restai
+l&agrave; jusqu'au jour, sans oser regagner mon lit.</p>
+
+<p><i>6 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je deviens fou. On a encore
+bu toute ma carafe cette nuit&nbsp;;&nbsp;&mdash;&nbsp;ou plut&ocirc;t,
+je l'ai bue&nbsp;!</p>
+
+<p>Mais, est-ce moi&nbsp;? Est-ce moi&nbsp;? Qui serait-ce&nbsp;?
+Qui&nbsp;? Oh&nbsp;! mon Dieu&nbsp;! Je deviens
+fou&nbsp;? Qui me sauvera&nbsp;?</p>
+
+<p><i>10 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je viens de faire des
+&eacute;preuves surprenantes.</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment, je suis fou&nbsp;! Et pourtant&nbsp;!</p>
+
+<p>Le 6 juillet, avant de me coucher, j'ai
+plac&eacute; sur ma table du vin, du lait, de
+l'eau, du pain et des fraises.</p>
+
+<p>On a bu&nbsp;&mdash;&nbsp;j'ai bu&nbsp;&mdash;&nbsp;toute l'eau, et un
+peu de lait. On n'a touch&eacute; ni au vin, ni au
+pain, ni aux fraises.</p>
+
+<p>Le 7 juillet, j'ai renouvel&eacute; la m&ecirc;me
+&eacute;preuve, qui a donn&eacute; le m&ecirc;me r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>Le 8 juillet, j'ai supprim&eacute; l'eau et le lait.
+On n'a touch&eacute; &agrave; rien.</p>
+
+<p>Le 9 juillet enfin, j'ai remis sur ma
+table l'eau et le lait seulement, en ayant
+soin d'envelopper les carafes en des linges
+de mousseline blanche et de ficeler les
+bouchons. Puis, j'ai frott&eacute; mes l&egrave;vres, ma
+barbe, mes mains avec de la mine de
+plomb, et je me suis couch&eacute;.</p>
+
+<p>L'invincible sommeil m'a saisi, suivi
+bient&ocirc;t de l'atroce r&eacute;veil. Je n'avais point
+remu&eacute;&nbsp;; mes draps eux-m&ecirc;mes ne portaient
+pas de taches. Je m'&eacute;lan&ccedil;ai vers ma table.
+Les linges enfermant les bouteilles &eacute;taient
+demeur&eacute;s immacul&eacute;s. Je d&eacute;liai les cordons,
+en palpitant de crainte. On avait bu toute
+l'eau&nbsp;! on avait bu tout le lait&nbsp;! Ah&nbsp;! mon
+Dieu&nbsp;!...</p>
+
+<p>Je vais partir tout &agrave; l'heure pour
+Paris.</p>
+
+<p><i>12 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Paris. J'avais donc perdu
+la t&ecirc;te les jours derniers&nbsp;! J'ai d&ucirc; &ecirc;tre le
+jouet de mon imagination &eacute;nerv&eacute;e, &agrave; moins
+que je ne sois vraiment somnambule, ou
+que j'aie subi une de ces influences constat&eacute;es,
+mais inexplicables jusqu'ici, qu'on
+appelle suggestions. En tout cas, mon
+affolement touchait &agrave; la d&eacute;mence, et
+vingt-quatre heures de Paris ont suffi
+pour me remettre d'aplomb.</p>
+
+<p>Hier, apr&egrave;s des courses et des visites,
+qui m'ont fait passer dans l'&acirc;me de l'air
+nouveau et vivifiant, j'ai fini ma soir&eacute;e au
+Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais. On y jouait une pi&egrave;ce
+d'Alexandre Dumas fils&nbsp;; et cet esprit
+alerte et puissant a achev&eacute; de me gu&eacute;rir.
+Certes, la solitude est dangereuse pour les
+intelligences qui travaillent. Il nous faut,
+autour de nous, des hommes qui pensent
+et qui parlent. Quand nous sommes seuls
+longtemps, nous peuplons le vide de fant&ocirc;mes.</p>
+
+<p>Je suis rentr&eacute; &agrave; l'h&ocirc;tel tr&egrave;s gai, par les
+boulevards. Au coudoiement de la foule,
+je songeais, non sans ironie, &agrave; mes terreurs,
+&agrave; mes suppositions de l'autre semaine,
+car j'ai cru, oui, j'ai cru qu'un &ecirc;tre
+invisible habitait sous mon toit. Comme
+notre t&ecirc;te est faible et s'effare, et s'&eacute;gare
+vite, d&egrave;s qu'un petit fait incompr&eacute;hensible
+nous frappe&nbsp;!</p>
+
+<p>Au lieu de conclure par ces simples
+mots&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je ne comprends pas parce que la
+cause m'&eacute;chappe&nbsp;&raquo;, nous imaginons aussit&ocirc;t
+des myst&egrave;res effrayants et des puissances
+surnaturelles.</p>
+
+<p><i>14 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;F&ecirc;te de la R&eacute;publique. Je
+me suis promen&eacute; par les rues. Les p&eacute;tards
+et les drapeaux m'amusaient comme un
+enfant. C'est pourtant fort b&ecirc;te d'&ecirc;tre
+joyeux, &agrave; date fixe, par d&eacute;cret du gouvernement.
+Le peuple est un troupeau imb&eacute;cile,
+tant&ocirc;t stupidement patient et tant&ocirc;t
+f&eacute;rocement r&eacute;volt&eacute;. On lui dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Amuse-toi.&nbsp;&raquo;
+Il s'amuse. On lui dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Va te battre
+avec le voisin.&nbsp;&raquo; Il va se battre. On lui
+dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vote pour l'Empereur.&nbsp;&raquo; Il vote
+pour l'Empereur. Puis, on lui dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vote
+pour la R&eacute;publique.&nbsp;&raquo; Et il vote pour la
+R&eacute;publique.</p>
+
+<p>Ceux qui le dirigent sont aussi sots&nbsp;;
+mais au lieu d'ob&eacute;ir &agrave; des hommes, ils
+ob&eacute;issent &agrave; des principes, lesquels ne peuvent
+&ecirc;tre que niais, st&eacute;riles et faux, par
+cela m&ecirc;me qu'ils sont des principes,
+c'est-&agrave;-dire des id&eacute;es r&eacute;put&eacute;es certaines
+et immuables, en ce monde o&ugrave; l'on n'est
+s&ucirc;r de rien, puisque la lumi&egrave;re est une illusion,
+puisque le bruit est une illusion.</p>
+
+<p><i>16 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai vu hier des choses qui
+m'ont beaucoup troubl&eacute;.</p>
+
+<p>Je d&icirc;nais chez ma cousine, Mme Sabl&eacute;,
+dont le mari commande le 76e chasseurs
+&agrave; Limoges. Je me trouvais chez elle avec
+deux jeunes femmes, dont l'une a &eacute;pous&eacute;
+un m&eacute;decin, le docteur Parent, qui s'occupe
+beaucoup des maladies nerveuses et
+des manifestations extraordinaires auxquelles
+donnent lieu en ce moment les
+exp&eacute;riences sur l'hypnotisme et la suggestion.</p>
+
+<p>Il nous raconta longuement les r&eacute;sultats
+prodigieux obtenus par des savants
+anglais et par les m&eacute;decins de l'&eacute;cole de
+Nancy.</p>
+
+<p>Les faits qu'il avan&ccedil;a me parurent tellement
+bizarres, que je me d&eacute;clarai tout &agrave;
+fait incr&eacute;dule.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Nous sommes, affirmait-il, sur le point
+de d&eacute;couvrir un des plus importants secrets
+de la nature, je veux dire, un de ses
+plus importants secrets sur cette terre&nbsp;;
+car elle en a certes d'autrement importants,
+l&agrave;-bas, dans les &eacute;toiles. Depuis que
+l'homme pense, depuis qu'il sait dire et
+&eacute;crire sa pens&eacute;e, il se sent fr&ocirc;l&eacute; par un
+myst&egrave;re imp&eacute;n&eacute;trable pour ses sens grossiers
+et imparfaits, et il t&acirc;che de suppl&eacute;er,
+par l'effort de son intelligence, &agrave; l'impuissance
+de ses organes. Quand cette intelligence
+demeurait encore &agrave; l'&eacute;tat rudimentaire,
+cette hantise des ph&eacute;nom&egrave;nes invisibles
+a pris des formes banalement
+effrayantes. De l&agrave; sont n&eacute;es les croyances
+populaires au surnaturel, les l&eacute;gendes des
+esprits r&ocirc;deurs, des f&eacute;es, des gnomes, des
+revenants, je dirai m&ecirc;me la l&eacute;gende de
+Dieu, car nos conceptions de l'ouvrier-cr&eacute;ateur,
+de quelque religion qu'elles nous
+viennent, sont bien les inventions les plus
+m&eacute;diocres, les plus stupides, les plus
+inacceptables sorties du cerveau apeur&eacute;
+des cr&eacute;atures. Rien de plus vrai que cette
+parole de Voltaire. &laquo;&nbsp;Dieu a fait l'homme &agrave;
+son image, mais l'homme le lui a bien
+rendu.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Mais, depuis un peu plus d'un si&egrave;cle,
+on semble pressentir quelque chose de nouveau.
+Mesmer et quelques autres nous ont
+mis sur une voie inattendue, et nous
+sommes arriv&eacute;s vraiment, depuis quatre
+ou cinq ans surtout, &agrave; des r&eacute;sultats surprenants.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ma cousine, tr&egrave;s incr&eacute;dule aussi, souriait.
+Le docteur Parent lui dit&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;Voulez-vous
+que j'essaie de vous endormir,
+Madame&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, je veux bien.</p>
+
+<p>Elle s'assit dans un fauteuil et il commen&ccedil;a
+&agrave; la regarder fixement en la fascinant.
+Moi, je me sentis soudain un peu
+troubl&eacute;, le c&oelig;ur battant, la gorge serr&eacute;e.
+Je voyais les yeux de Mme Sabl&eacute; s'alourdir,
+sa bouche se crisper, sa poitrine haleter.</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes, elle dormait.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mettez-vous derri&egrave;re elle, dit le m&eacute;decin.</p>
+
+<p>Et je m'assis derri&egrave;re elle. Il lui pla&ccedil;a
+entre les mains une carte de visite en lui
+disant&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ceci est un miroir&nbsp;; que voyez-vous
+dedans&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vois mon cousin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que fait-il&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il se tord la moustache.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et maintenant&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il tire de sa poche une photographie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quelle est cette photographie&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;La sienne.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait vrai&nbsp;! Et cette photographie venait
+de m'&ecirc;tre livr&eacute;e, le soir m&ecirc;me, &agrave; l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment est-il sur ce portrait&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il se tient debout avec son chapeau &agrave;
+la main.</p>
+
+<p>Donc elle voyait dans cette carte, dans
+ce carton blanc, comme elle e&ucirc;t vu dans
+une glace.</p>
+
+<p>Les jeunes femmes, &eacute;pouvant&eacute;es,
+disaient&nbsp;: &laquo;&nbsp;Assez&nbsp;! Assez&nbsp;! Assez&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mais le docteur ordonna&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous vous
+l&egrave;verez demain &agrave; huit heures&nbsp;; puis vous irez
+trouver &agrave; son h&ocirc;tel votre cousin, et vous le
+supplierez de vous pr&ecirc;ter cinq mille francs
+que votre mari vous demande et qu'il vous
+r&eacute;clamera &agrave; son prochain voyage.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Puis il la r&eacute;veilla.</p>
+
+<p>En rentrant &agrave; l'h&ocirc;tel, je songeais &agrave; cette
+curieuse s&eacute;ance et des doutes m'assaillirent,
+non point sur l'absolue, sur l'insoup&ccedil;onnable
+bonne foi de ma cousine,
+que je connaissais comme une s&oelig;ur, depuis
+l'enfance, mais sur une supercherie
+possible du docteur. Ne dissimulait-il pas
+dans sa main une glace qu'il montrait &agrave; la
+jeune femme endormie, en m&ecirc;me temps
+que sa carte de visite&nbsp;? Les prestidigitateurs
+de profession font des choses autrement
+singuli&egrave;res.</p>
+
+<p>Je rentrai donc et je me couchai.</p>
+
+<p>Or, ce matin, vers huit heures et demie,
+je fus r&eacute;veill&eacute; par mon valet de chambre,
+qui me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est Mme Sabl&eacute; qui demande &agrave;
+parler &agrave; Monsieur tout de suite.</p>
+
+<p>Je m'habillai &agrave; la h&acirc;te et je la re&ccedil;us.</p>
+
+<p>Elle s'assit fort troubl&eacute;e, les yeux baiss&eacute;s,
+et, sans lever son voile, elle me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon cher cousin, j'ai un gros service
+&agrave; vous demander.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Lequel, ma cousine&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Cela me g&ecirc;ne beaucoup de vous le
+dire, et pourtant, il le faut. J'ai besoin,
+absolument besoin, de cinq mille francs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons donc, vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, moi, ou plut&ocirc;t mon mari, qui
+me charge de les trouver.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais tellement stup&eacute;fait, que je balbutiais
+mes r&eacute;ponses. Je me demandais si
+vraiment elle ne s'&eacute;tait pas moqu&eacute;e de moi
+avec le docteur Parent, si ce n'&eacute;tait pas l&agrave;
+une simple farce pr&eacute;par&eacute;e d'avance et fort
+bien jou&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais, en la regardant avec attention,
+tous mes doutes se dissip&egrave;rent. Elle tremblait
+d'angoisse, tant cette d&eacute;marche lui
+&eacute;tait douloureuse, et je compris qu'elle
+avait la gorge pleine de sanglots.</p>
+
+<p>Je la savais fort riche et je repris&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment&nbsp;! votre mari n'a pas cinq
+mille francs &agrave; sa disposition&nbsp;! Voyons r&eacute;fl&eacute;chissez.
+&Ecirc;tes-vous s&ucirc;re qu'il vous a
+charg&eacute;e de me les demander&nbsp;?</p>
+
+<p>Elle h&eacute;sita quelques secondes comme
+si elle e&ucirc;t fait un grand effort pour
+chercher dans son souvenir, puis elle r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui..., oui... j'en suis s&ucirc;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il vous a &eacute;crit&nbsp;?</p>
+
+<p>Elle h&eacute;sita encore, r&eacute;fl&eacute;chissant. Je devinai
+le travail torturant de sa pens&eacute;e. Elle
+ne savait pas. Elle savait seulement qu'elle
+devait m'emprunter cinq mille francs pour
+son mari. Donc elle osa mentir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, il m'a &eacute;crit.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quand donc&nbsp;? Vous ne m'avez parl&eacute;
+de rien, hier.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai re&ccedil;u sa lettre ce matin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pouvez-vous me la montrer&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non... non... non... elle contenait
+des choses intimes... trop personnelles...
+je l'ai... je l'ai br&ucirc;l&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors, c'est que votre mari fait des
+dettes.</p>
+
+<p>Elle h&eacute;sita encore, puis murmura&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>Je d&eacute;clarai brusquement&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est que je ne puis disposer de cinq
+mille francs en ce moment, ma ch&egrave;re cousine.</p>
+
+<p>Elle poussa une sorte de cri de souffrance.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oh&nbsp;! je vous en prie, je vous en
+prie, trouvez-les...</p>
+
+<p>Elle s'exaltait, joignait les mains comme
+si elle m'e&ucirc;t pri&eacute;&nbsp;! J'entendais sa voix
+changer de ton&nbsp;; elle pleurait et b&eacute;gayait,
+harcel&eacute;e, domin&eacute;e par l'ordre irr&eacute;sistible
+qu'elle avait re&ccedil;u.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oh&nbsp;! je vous en supplie... si vous
+saviez comme je souffre... il me les faut
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>J'eus piti&eacute; d'elle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous les aurez tant&ocirc;t, je vous le jure.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! merci&nbsp;! merci&nbsp;! Que vous &ecirc;tes bon.</p>
+
+<p>Je repris&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous rappelez-vous ce qui
+s'est pass&eacute; hier soir chez vous&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous rappelez-vous que le docteur
+Parent vous a endormie&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh&nbsp;! bien, il vous a ordonn&eacute; de venir
+m'emprunter ce matin cinq mille francs, et
+vous ob&eacute;issez en ce moment &agrave; cette suggestion.</p>
+
+<p>Elle r&eacute;fl&eacute;chit quelques secondes et r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Puisque c'est mon mari qui les
+demande.</p>
+
+<p>Pendant une heure, j'essayai de la convaincre,
+mais je n'y pus parvenir.</p>
+
+<p>Quand elle fui partie, je courus chez le
+docteur. Il allait sortir&nbsp;; et il m'&eacute;couta en
+souriant. Puis il dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Croyez-vous maintenant&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, il le faut bien.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons chez votre parente.</p>
+
+<p>Elle sommeillait d&eacute;j&agrave; sur une chaise
+longue, accabl&eacute;e de fatigue. Le m&eacute;decin
+lui prit le pouls, la regarda quelque
+temps, une main lev&eacute;e vers ses yeux
+qu'elle ferma peu &agrave; peu sous l'effort insoutenable
+de cette puissance magn&eacute;tique.</p>
+
+<p>Quand elle fut endormie&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Votre mari n'a plus besoin de cinq
+mille francs&nbsp;! Vous allez donc oublier que
+vous avez pri&eacute; votre cousin de vous les pr&ecirc;ter,
+et, s'il vous parle de cela, vous ne comprendrez
+pas.</p>
+
+<p>Puis il la r&eacute;veilla. Je tirai de ma poche
+un portefeuille&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voici, ma ch&egrave;re cousine, ce que vous
+m'avez demand&eacute; ce matin.</p>
+
+<p>Elle fut tellement surprise que je n'osai
+pas insister. J'essayai cependant de ranimer
+sa m&eacute;moire, mais elle nia avec force,
+crut que je me moquais d'elle, et faillit, &agrave;
+la fin, se f&acirc;cher.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Voil&agrave;&nbsp;! je viens de rentrer&nbsp;; et je n'ai pu
+d&eacute;jeuner, tant cette exp&eacute;rience m'a boulevers&eacute;.</p>
+
+<p><i>19 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Beaucoup de personnes &agrave;
+qui j'ai racont&eacute; cette aventure se sont moqu&eacute;es
+de moi. Je ne sais plus que penser.
+Le sage dit&nbsp;: Peut-&ecirc;tre&nbsp;?</p>
+
+<p><i>21 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai &eacute;t&eacute; d&icirc;ner &agrave; Bougival,
+puis j'ai pass&eacute; la soir&eacute;e au bal des canotiers.
+D&eacute;cid&eacute;ment, tout d&eacute;pend des lieux
+et des milieux. Croire au surnaturel dans
+l'&icirc;le de la Grenouilli&egrave;re, serait le comble
+de la folie... mais au sommet du mont
+Saint-Michel&nbsp;?... mais dans les Indes&nbsp;? Nous
+subissons effroyablement l'influence de ce
+qui nous entoure. Je rentrerai chez moi la
+semaine prochaine.</p>
+
+<p><i>30 juillet</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je suis revenu dans ma
+maison depuis hier. Tout va bien.</p>
+
+<p><i>2 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien de nouveau&nbsp;; il fait un
+temps superbe. Je passe mes journ&eacute;es &agrave;
+regarder couler la Seine.</p>
+
+<p><i>4 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Querelles parmi mes domestiques.
+Ils pr&eacute;tendent qu'on casse les
+verres, la nuit, dans les armoires. Le valet
+de chambre accuse la cuisini&egrave;re, qui accuse
+la ling&egrave;re, qui accuse les deux autres.
+Quel est le coupable&nbsp;? Bien fin qui le dirait&nbsp;?</p>
+
+<p><i>6 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Cette fois, je ne suis pas fou.
+J'ai vu... j'ai vu... j'ai vu&nbsp;!... Je ne puis plus
+douter... j'ai vu&nbsp;!... J'ai encore froid jusque
+dans les ongles... j'ai encore peur jusque
+dans les moelles... j'ai vu&nbsp;!...</p>
+
+<p>Je me promenais &agrave; deux heures, en plein
+soleil, dans mon parterre de rosiers... dans
+l'all&eacute;e des rosiers d'automne qui commencent
+&agrave; fleurir.</p>
+
+<p>Comme je m'arr&ecirc;tais &agrave; regarder un <i>g&eacute;ant
+des batailles</i>, qui portait trois fleurs magnifiques,
+je vis, je vis distinctement, tout
+pr&egrave;s de moi, la tige d'une de ces roses se
+plier, comme si une main invisible l'e&ucirc;t
+tordue, puis se casser comme si cette main
+l'e&ucirc;t cueillie&nbsp;! Puis la fleur s'&eacute;leva, suivant
+la courbe qu'aurait d&eacute;crite un bras en la
+portant vers une bouche, et elle resta suspendue
+dans l'air transparent, toute seule,
+immobile, effrayante tache rouge &agrave; trois
+pas de mes yeux.</p>
+
+<p>&Eacute;perdu, je me jetai sur elle pour la saisir&nbsp;!
+Je ne trouvai rien&nbsp;; elle avait disparu. Alors
+je fus pris d'une col&egrave;re furieuse contre
+moi-m&ecirc;me&nbsp;; car il n'est pas permis &agrave; un
+homme raisonnable et s&eacute;rieux d'avoir de
+pareilles hallucinations.</p>
+
+<p>Mais &eacute;tait-ce bien une hallucination&nbsp;? Je
+me retournai pour chercher la tige, et je la
+retrouvai imm&eacute;diatement sur l'arbuste,
+fra&icirc;chement bris&eacute;e, entre les deux autres
+roses demeur&eacute;es &agrave; la branche.</p>
+
+<p>Alors, je rentrai chez moi l'&acirc;me boulevers&eacute;e&nbsp;;
+car je suis certain, maintenant,
+certain comme de l'alternance des jours et
+des nuits, qu'il existe pr&egrave;s de moi un &ecirc;tre
+invisible, qui se nourrit de lait et d'eau, qui
+peut toucher aux choses, les prendre et les
+changer de place, dou&eacute; par cons&eacute;quent
+d'une nature mat&eacute;rielle, bien qu'imperceptible
+pour nos sens, et qui habite comme
+moi, sous mon toit...</p>
+
+<p><i>7 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai dormi tranquille. Il a bu
+l'eau de ma carafe, mais n'a point troubl&eacute;
+mon sommeil.</p>
+
+<p>Je me demande si je suis fou. En me
+promenant, tant&ocirc;t au grand soleil, le long
+de la rivi&egrave;re, des doutes me sont venus
+sur ma raison, non point des doutes
+vagues comme j'en avais jusqu'ici, mais
+des doutes pr&eacute;cis, absolus. J'ai vu des fous&nbsp;;
+j'en ai connu qui restaient intelligents, lucides,
+clairvoyants m&ecirc;me sur toutes les
+choses de la vie, sauf sur un point. Ils parlaient
+de tout avec clart&eacute;, avec souplesse,
+avec profondeur, et soudain leur pens&eacute;e
+touchant l'&eacute;cueil de leur folie, s'y d&eacute;chirait
+en pi&egrave;ces, s'&eacute;parpillait et sombrait dans
+cet oc&eacute;an effrayant et furieux, plein de
+vagues bondissantes, de brouillards, de
+bourrasques, qu'on nomme &laquo;&nbsp;la d&eacute;mence&nbsp;&raquo;.</p>
+
+<p>Certes, je me croirais fou, absolument
+fou, si je n'&eacute;tais conscient, si je ne connaissais
+parfaitement mon &eacute;tat, si je ne le
+sondais en l'analysant avec une compl&egrave;te
+lucidit&eacute;. Je ne serais donc, en somme,
+qu'un hallucin&eacute; raisonnant. Un trouble inconnu
+se serait produit dans mon cerveau,
+un de ces troubles qu'essayent de noter et
+de pr&eacute;ciser aujourd'hui les physiologistes&nbsp;;
+et ce trouble aurait d&eacute;termin&eacute; dans mon
+esprit, dans l'ordre et la logique de mes
+id&eacute;es, une crevasse profonde. Des ph&eacute;nom&egrave;nes
+semblables ont lieu dans le r&ecirc;ve qui
+nous prom&egrave;ne &agrave; travers les fantasmagories
+les plus invraisemblables, sans que nous
+en soyions surpris, parce que l'appareil
+v&eacute;rificateur, parce que le sens du contr&ocirc;le
+est endormi&nbsp;; tandis que la facult&eacute; imaginative
+veille et travaille. Ne se peut-il pas
+qu'une des imperceptibles touches du clavier
+c&eacute;r&eacute;bral se trouve paralys&eacute;e chez moi&nbsp;?
+Des hommes, &agrave; la suite d'accidents, perdent
+la m&eacute;moire des noms propres ou
+des verbes ou des chiffres, ou seulement
+des dates. Les localisations de toutes les
+parcelles de la pens&eacute;e sont aujourd'hui
+prouv&eacute;es. Or, quoi d'&eacute;tonnant &agrave; ce que
+ma facult&eacute; de contr&ocirc;ler l'irr&eacute;alit&eacute; de certaines
+hallucinations, se trouve engourdie
+chez moi en moment&nbsp;!</p>
+
+<p>Je songeais &agrave; tout cela en suivant le bord
+de l'eau. Le soleil couvrait de clart&eacute; la rivi&egrave;re,
+faisait la terre d&eacute;licieuse, emplissait
+mon regard d'amour pour la vie, pour les
+hirondelles, dont l'agilit&eacute; est une joie de
+mes yeux, pour les herbes de la rive, dont
+le fr&eacute;missement est un bonheur de mes
+oreilles.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, cependant un malaise inexplicable
+me p&eacute;n&eacute;trait. Une force, me semblait-il,
+une force occulte m'engourdissait,
+m'arr&ecirc;tait, m'emp&ecirc;chait d'aller plus loin,
+me rappelait en arri&egrave;re. J'&eacute;prouvais ce
+besoin douloureux de rentrer qui vous oppresse,
+quand on a laiss&eacute; au logis un malade
+aim&eacute;, et que le pressentiment vous
+saisit d'une aggravation de son mal.</p>
+
+<p>Donc, je revins malgr&eacute; moi, s&ucirc;r que
+j'allais trouver, dans ma maison, une mauvaise
+nouvelle, une lettre ou une d&eacute;p&ecirc;che.
+Il n'y avait rien&nbsp;; et je demeurai plus surpris
+et plus inquiet que si j'avais eu de
+nouveau quelque vision fantastique.</p>
+
+<p><i>8 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai pass&eacute; hier une affreuse
+soir&eacute;e. Il ne se manifeste plus, mais je le
+sens pr&egrave;s de moi, m'&eacute;piant, me regardant,
+me p&eacute;n&eacute;trant, me dominant et plus redoutable,
+en se cachant ainsi, que s'il signalait
+par des ph&eacute;nom&egrave;nes surnaturels sa
+pr&eacute;sence invisible et constante.</p>
+
+<p>J'ai dormi, pourtant.</p>
+
+<p><i>9 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien, mais j'ai peur.</p>
+
+<p><i>10 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien&nbsp;; qu'arrivera-t-il demain&nbsp;?</p>
+
+<p><i>11 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Toujours rien&nbsp;; je ne puis
+plus rester chez moi avec cette crainte et
+cette pens&eacute;e entr&eacute;es en mon &acirc;me&nbsp;; je vais
+partir.</p>
+
+<p><i>12 ao&ucirc;t</i>, 10 heures du soir.&nbsp;&mdash;&nbsp;Tout le
+jour j'ai voulu m'en aller&nbsp;; je n'ai pas pu.
+J'ai voulu accomplir cet acte de libert&eacute; si
+facile, si simple,&nbsp;&mdash;&nbsp;sortir&nbsp;&mdash;&nbsp;monter dans
+ma voiture pour gagner Rouen&nbsp;&mdash;&nbsp;je n'ai
+pas pu. Pourquoi&nbsp;?</p>
+
+<p><i>13 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Quand on est atteint par certaines
+maladies, tous les ressorts de l'&ecirc;tre
+physique semblent bris&eacute;s, toutes les &eacute;nergies
+an&eacute;anties, tous les muscles rel&acirc;ch&eacute;s,
+les os devenus mous comme la chair et la
+chair liquide comme de l'eau. J'&eacute;prouve
+cela dans mon &ecirc;tre moral d'une fa&ccedil;on
+&eacute;trange et d&eacute;solante. Je n'ai plus aucune
+force, aucun courage, aucune domination
+sur moi, aucun pouvoir m&ecirc;me de mettre
+en mouvement ma volont&eacute;. Je ne peux plus
+vouloir&nbsp;; mais quelqu'un veut pour moi&nbsp;; et
+j'ob&eacute;is.</p>
+
+<p><i>14 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je suis perdu&nbsp;! Quelqu'un
+poss&egrave;de mon &acirc;me et la gouverne&nbsp;! quelqu'un
+ordonne tous mes actes, tous mes
+mouvements, toutes mes pens&eacute;es. Je ne
+suis plus rien en moi, rien qu'un spectateur
+esclave et terrifi&eacute; de toutes les choses
+que j'accomplis. Je d&eacute;sire sortir. Je ne peux
+pas. Il ne veut pas&nbsp;; et je reste, &eacute;perdu,
+tremblant, dans le fauteuil o&ugrave; il me tient
+assis. Je d&eacute;sire seulement me lever, me
+soulever, afin de me croire encore ma&icirc;tre de
+moi. Je ne peux pas&nbsp;! Je suis riv&eacute; &agrave; mon
+si&egrave;ge&nbsp;; et mon si&egrave;ge adh&egrave;re au sol, de telle
+sorte qu'aucune force ne nous soul&egrave;verait.</p>
+
+<p>Puis, tout d'un coup, il faut, il faut, il
+faut que j'aille au fond de mon jardin
+cueillir des fraises et les manger. Et j'y
+vais. Je cueille des fraises et je les mange&nbsp;!
+Oh&nbsp;! mon Dieu&nbsp;! Mon Dieu&nbsp;! Mon Dieu&nbsp;! Est-il
+un Dieu&nbsp;? S'il en est un, d&eacute;livrez-moi,
+sauvez-moi&nbsp;! secourez-moi&nbsp;! Pardon&nbsp;! Piti&eacute;&nbsp;!
+Gr&acirc;ce&nbsp;! Sauvez-moi&nbsp;! Oh&nbsp;! quelle souffrance&nbsp;!
+quelle torture&nbsp;! quelle horreur&nbsp;!</p>
+
+<p><i>15 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Certes, voil&agrave; comment &eacute;tait
+poss&eacute;d&eacute;e et domin&eacute;e ma pauvre cousine,
+quand elle est venue m'emprunter cinq
+mille francs. Elle subissait un vouloir
+&eacute;tranger entr&eacute; en elle, comme une autre
+&acirc;me, comme une autre &acirc;me parasite et dominatrice.
+Est-ce que le monde va finir&nbsp;?</p>
+
+<p>Mais celui qui me gouverne, quel est-il,
+cet invisible&nbsp;? cet inconnaissable, ce r&ocirc;deur
+d'une race surnaturelle&nbsp;?</p>
+
+<p>Donc les Invisibles existent&nbsp;! Alors, comment
+depuis l'origine du monde ne se sont-ils
+pas encore manifest&eacute;s d'une fa&ccedil;on pr&eacute;cise
+comme ils le font pour moi&nbsp;? Je n'ai
+jamais rien lu qui ressemble &agrave; ce qui s'est
+pass&eacute; dans ma demeure. Oh&nbsp;! si je pouvais
+la quitter, si je pouvais m'en aller, fuir
+et ne pas revenir. Je serais sauv&eacute;, mais je
+ne peux pas.</p>
+
+<p><i>16 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai pu m'&eacute;chapper aujourd'hui
+pendant deux heures, comme un prisonnier
+qui trouve ouverte, par hasard, la
+porte de son cachot. J'ai senti que j'&eacute;tais
+libre tout &agrave; coup et qu'il &eacute;tait loin. J'ai
+ordonn&eacute; d'atteler bien vite et j'ai gagn&eacute;
+Rouen. Oh&nbsp;! quelle joie de pouvoir dire &agrave;
+un homme qui ob&eacute;it&nbsp;: &laquo;&nbsp;Allez &agrave; Rouen&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je me suis fait arr&ecirc;ter devant la biblioth&egrave;que
+et j'ai pri&eacute; qu'on me pr&ecirc;t&acirc;t le grand
+trait&eacute; du docteur Hermann Herestauss sur
+les habitants inconnus du monde antique
+et moderne.</p>
+
+<p>Puis, au moment de remonter dans mon
+coup&eacute;, j'ai voulu dire&nbsp;: &laquo;&nbsp;A la gare&nbsp;!&nbsp;&raquo; et j'ai
+cri&eacute;,&nbsp;&mdash;&nbsp;je n'ai pas dit, j'ai cri&eacute;&nbsp;&mdash;&nbsp;d'une
+voix si forte que les passants se sont retourn&eacute;s&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;A la maison&nbsp;&raquo;, et je suis tomb&eacute;,
+affol&eacute; d'angoisse, sur le coussin de ma
+voiture. Il m'avait retrouv&eacute; et repris.</p>
+
+<p><i>17 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! Quelle nuit&nbsp;! quelle
+nuit&nbsp;! Et pourtant il me semble que je devrais
+me r&eacute;jouir. Jusqu'&agrave; une heure du
+matin, j'ai lu&nbsp;! Hermann Herestauss, docteur
+en philosophie et en th&eacute;ogonie, a
+&eacute;crit l'histoire et les manifestations de tous
+les &ecirc;tres invisibles r&ocirc;dant autour de
+l'homme ou r&ecirc;v&eacute;s par lui. Il d&eacute;crit leurs
+origines, leur domaine, leur puissance.
+Mais aucun d'eux ne ressemble &agrave; celui qui
+me hante. On dirait que l'homme, depuis
+qu'il pense, a pressenti et redout&eacute; un &ecirc;tre
+nouveau, plus fort que lui, son successeur
+en ce monde, et que, le sentant proche et
+ne pouvant pr&eacute;voir la nature de ce ma&icirc;tre,
+il a cr&eacute;&eacute;, dans sa terreur, tout le peuple
+fantastique des &ecirc;tres occultes, fant&ocirc;mes
+vagues n&eacute;s de la peur.</p>
+
+<p>Donc, ayant lu jusqu'&agrave; une heure du
+matin, j'ai &eacute;t&eacute; m'asseoir ensuite aupr&egrave;s
+de ma fen&ecirc;tre ouverte pour rafra&icirc;chir mon
+front et ma pens&eacute;e au vent calme de l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>Il faisait bon, il faisait ti&egrave;de&nbsp;! Comme
+j'aurais aim&eacute; cette nuit-l&agrave; autrefois&nbsp;!</p>
+
+<p>Pas de lune. Les &eacute;toiles avaient au fond
+du ciel noir des scintillements fr&eacute;missants.
+Qui habite ces mondes&nbsp;? Quelles formes,
+quels vivants, quels animaux, quelles
+plantes sont l&agrave;-bas&nbsp;? Ceux qui pensent dans
+ces univers lointains, que savent-ils plus
+que nous&nbsp;? Que peuvent-ils plus que nous&nbsp;?
+Que voient-ils que nous ne connaissons
+point&nbsp;? Un d'eux, un jour ou l'autre, traversant
+l'espace, n'appara&icirc;tra-t-il pas sur
+notre terre pour la conqu&eacute;rir, comme les
+Normands jadis traversaient la mer pour
+asservir des peuples plus faibles.</p>
+
+<p>Nous sommes si infirmes, si d&eacute;sarm&eacute;s,
+si ignorants, si petits, nous autres, sur ce
+grain de boue qui tourne d&eacute;lay&eacute; dans une
+goutte d'eau.</p>
+
+<p>Je m'assoupis en r&ecirc;vant ainsi au vent
+frais du soir.</p>
+
+<p>Or, ayant dormi environ quarante minutes,
+je rouvris les yeux sans faire un
+mouvement, r&eacute;veill&eacute; par je ne sais quelle
+&eacute;motion confuse et bizarre. Je ne vis rien
+d'abord, puis, tout &agrave; coup, il me sembla
+qu'une page du livre rest&eacute; ouvert sur ma
+table venait de tourner toute seule. Aucun
+souffle d'air n'&eacute;tait entr&eacute; par ma fen&ecirc;tre.
+Je fus surpris et j'attendis. Au bout
+de quatre minutes environ, je vis, je vis,
+oui, je vis de mes yeux une autre page se
+soulever et se rabattre sur la pr&eacute;c&eacute;dente,
+comme si un doigt l'e&ucirc;t feuillet&eacute;e. Mon
+fauteuil &eacute;tait vide, semblait vide&nbsp;; mais je
+compris qu'il &eacute;tait l&agrave;, lui, assis &agrave; ma place,
+et qu'il lisait. D'un bond furieux, d'un
+bond de b&ecirc;te r&eacute;volt&eacute;e, qui va &eacute;ventrer son
+dompteur, je traversai ma chambre pour
+le saisir, pour l'&eacute;treindre, pour le tuer&nbsp;!...
+Mais mon si&egrave;ge, avant que je l'eusse atteint,
+se renversa comme si on e&ucirc;t fui devant
+moi... ma table oscilla, ma lampe
+tomba et s'&eacute;teignit, et ma fen&ecirc;tre se ferma
+comme si un malfaiteur surpris se f&ucirc;t
+&eacute;lanc&eacute; dans la nuit, en prenant &agrave; pleines
+mains les battants.</p>
+
+<p>Donc, il s'&eacute;tait sauv&eacute;&nbsp;; il avait eu peur,
+peur de moi, lui&nbsp;!</p>
+
+<p>Alors,... alors... demain... ou apr&egrave;s,...
+ou un jour quelconque,... je pourrai donc
+le tenir sous mes poings, et l'&eacute;craser
+contre le sol&nbsp;! Est-ce que les chiens, quelquefois,
+ne mordent point et n'&eacute;tranglent
+pas leurs ma&icirc;tres&nbsp;?</p>
+
+<p><i>18 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai song&eacute; toute la journ&eacute;e.
+Oh&nbsp;! oui, je vais lui ob&eacute;ir, suivre ses impulsions,
+accomplir toutes ses volont&eacute;s, me
+faire humble, soumis, l&acirc;che. Il est le plus
+fort. Mais une heure viendra...</p>
+
+<p><i>19 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je sais... je sais... je sais
+tout&nbsp;! Je viens de lire ceci dans la <i>Revue
+du Monde Scientifique</i>&nbsp;: &laquo;&nbsp;Une nouvelle
+assez curieuse nous arrive de Rio de Janeiro.
+Une folie, une &eacute;pid&eacute;mie de folie,
+comparable aux d&eacute;mences contagieuses
+qui atteignirent les peuples d'Europe au
+moyen &acirc;ge, s&eacute;vit en ce moment dans la
+province de San-Paulo. Les habitants &eacute;perdus
+quittent leurs maisons, d&eacute;sertent leurs
+villages, abandonnent leurs cultures, se
+disant poursuivis, poss&eacute;d&eacute;s, gouvern&eacute;s
+comme un b&eacute;tail humain par des &ecirc;tres invisibles
+bien que tangibles, des sortes de
+vampires qui se nourrissent de leur vie,
+pendant leur sommeil, et qui boivent en
+outre de l'eau et du lait sans para&icirc;tre toucher
+&agrave; aucun autre aliment.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;M. le professeur Don Pedro Henriquez,
+accompagn&eacute; de plusieurs savants m&eacute;decins,
+est parti pour la province de San-Paulo,
+afin d'&eacute;tudier sur place les origines
+et les manifestations de cette surprenante
+folie, et de proposer &agrave; l'Empereur les mesures
+qui lui para&icirc;tront le plus propres &agrave; rappeler &agrave;
+la raison ces populations en d&eacute;lire.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ah&nbsp;! Ah&nbsp;! je me rappelle, je me rappelle
+le beau trois-m&acirc;ts br&eacute;silien qui passa sous
+mes fen&ecirc;tres en remontant la Seine, le
+8 mai dernier&nbsp;! Je le trouvai si joli, si blanc,
+si gai&nbsp;! L'&Ecirc;tre &eacute;tait dessus, venant de l&agrave;-bas,
+o&ugrave; sa race est n&eacute;e&nbsp;! Et il m'a vu&nbsp;! Il a
+vu ma demeure blanche aussi&nbsp;; et il a saut&eacute;
+du navire sur la rive. Oh&nbsp;! mon Dieu&nbsp;!</p>
+
+<p>A pr&eacute;sent, je sais, je devine. Le r&egrave;gne
+de l'homme est fini.</p>
+
+<p>Il est venu, Celui que redoutaient les premi&egrave;res
+terreurs des peuples na&iuml;fs, Celui
+qu'exorcisaient les pr&ecirc;tres inquiets, que
+les sorciers &eacute;voquaient par les nuits sombres,
+sans le voir appara&icirc;tre encore, &agrave; qui
+les pressentiments des ma&icirc;tres passagers
+du monde pr&ecirc;t&egrave;rent toutes les formes
+monstrueuses ou gracieuses des gnomes,
+des esprits, des g&eacute;nies, des f&eacute;es, des farfadets.
+Apr&egrave;s les grossi&egrave;res conceptions
+de l'&eacute;pouvante primitive, des hommes plus
+perspicaces l'ont pressenti plus clairement.
+Mesmer l'avait devin&eacute;, et les m&eacute;decins,
+depuis dix ans d&eacute;j&agrave;, ont d&eacute;couvert, d'une
+fa&ccedil;on pr&eacute;cise, la nature de sa puissance
+avant qu'il l'eut exerc&eacute;e lui-m&ecirc;me. Ils ont
+jou&eacute; avec cette arme du Seigneur nouveau,
+la domination d'un myst&eacute;rieux vouloir sur
+l'&acirc;me humaine devenue esclave. Ils ont appel&eacute;
+cela magn&eacute;tisme, hypnotisme, suggestion...
+que sais-je&nbsp;? Je les ai vus s'amuser
+comme des enfants imprudents avec cette
+horrible puissance&nbsp;! Malheur &agrave; nous&nbsp;! Malheur
+&agrave; l'homme&nbsp;! Il est venu, le... le...
+comment se nomme-t-il... le... il me semble
+qu'il me crie son nom, et je ne l'entends
+pas... le... oui... il le crie... J'&eacute;coute... je
+ne peux pas... r&eacute;p&egrave;te... le... Horla... J'ai
+entendu... le Horla... c'est lui... le Horla...
+il est venu&nbsp;!...</p>
+
+<p>Ah&nbsp;! le vautour a mang&eacute; la colombe, le
+loup a mang&eacute; le mouton&nbsp;; le lion a d&eacute;vor&eacute;
+le buffle aux cornes aigu&euml;s&nbsp;; l'homme a tu&eacute;
+le lion avec la fl&egrave;che, avec le glaive, avec
+la poudre&nbsp;; mais le Horla va faire de
+l'homme ce que nous avons fait du cheval
+et du b&oelig;uf&nbsp;: sa chose, son serviteur et sa
+nourriture, par la seule puissance de sa
+volont&eacute;. Malheur &agrave; nous&nbsp;!</p>
+
+<p>Pourtant, l'animal, quelquefois, se r&eacute;volte
+et tue celui qui l'a dompt&eacute;... moi
+aussi je veux... je pourrai... mais il faut le
+conna&icirc;tre, le toucher, le voir&nbsp;! Les savants
+disent que l'&oelig;il de la b&ecirc;te, diff&eacute;rent du
+n&ocirc;tre, ne distingue point comme le n&ocirc;tre...
+Et mon &oelig;il &agrave; moi ne peut distinguer le
+nouveau venu qui m'opprime.</p>
+
+<p>Pourquoi&nbsp;? Oh&nbsp;! je me rappelle &agrave; pr&eacute;sent
+les paroles du moine du mont Saint-Michel&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Est-ce que nous voyons la cent-milli&egrave;me
+partie de ce qui existe&nbsp;? Tenez,
+voici le vent qui est la plus grande force
+de la nature, qui renverse les hommes,
+abat les &eacute;difices, d&eacute;racine les arbres, soul&egrave;ve
+la mer en montagnes d'eau, d&eacute;truit
+les falaises et jette aux brisants les grands
+navires, le vent qui tue, qui siffle, qui g&eacute;mit,
+qui mugit, l'avez-vous vu et pouvez-vous
+le voir&nbsp;: Il existe pourtant&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et je songeais encore&nbsp;: mon &oelig;il est si
+faible, si imparfait, qu'il ne distingue m&ecirc;me
+point les corps durs, s'ils sont transparents
+comme le verre&nbsp;!... Qu'une glace sans tain
+barre mon chemin, il me jette dessus
+comme l'oiseau entr&eacute; dans une chambre
+se casse la t&ecirc;te aux vitres. Mille choses
+en outre le trompent et l'&eacute;garent&nbsp;? Quoi d'&eacute;tonnant,
+alors, &agrave; ce qu'il ne sache point
+apercevoir un corps nouveau que la lumi&egrave;re
+traverse.</p>
+
+<p>Un &ecirc;tre nouveau&nbsp;! pourquoi pas&nbsp;? Il devait
+venir assur&eacute;ment&nbsp;! pourquoi serions-nous
+les derniers&nbsp;? Nous ne le distinguons
+point, ainsi que tous les autres cr&eacute;&eacute;s
+avant nous&nbsp;? C'est que sa nature est plus
+parfaite, son corps plus fin et plus fini que
+le n&ocirc;tre, que le n&ocirc;tre si faible, si maladroitement
+con&ccedil;u, encombr&eacute; d'organes
+toujours fatigu&eacute;s, toujours forc&eacute;s comme
+des ressorts trop complexes, que le n&ocirc;tre,
+qui vit comme une plante et comme une
+b&ecirc;te, en se nourrissant p&eacute;niblement d'air,
+d'herbe et de viande, machine animale en
+proie aux maladies, aux d&eacute;formations, aux
+putr&eacute;factions, poussive, mal r&eacute;gl&eacute;e, na&iuml;ve
+et bizarre, ing&eacute;nieusement mal faite,
+&oelig;uvre grossi&egrave;re et d&eacute;licate, &eacute;bauche d'&ecirc;tre
+qui pourrait devenir intelligent et superbe.</p>
+
+<p>Nous sommes quelques-uns, si peu sur
+ce monde, depuis l'hu&icirc;tre jusqu'&agrave; l'homme.
+Pourquoi pas un de plus, une fois accomplie
+la p&eacute;riode qui s&eacute;pare les apparitions successives
+de toutes les esp&egrave;ces diverses&nbsp;?</p>
+
+<p>Pourquoi pas un de plus&nbsp;? Pourquoi pas
+aussi d'autres arbres aux fleurs immenses,
+&eacute;clatantes et parfumant des r&eacute;gions enti&egrave;res&nbsp;?
+Pourquoi pas d'autres &eacute;l&eacute;ments que le
+feu, l'air, la terre et l'eau&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils sont
+quatre, rien que quatre, ces p&egrave;res nourriciers
+des &ecirc;tres&nbsp;! Quelle piti&eacute;&nbsp;! Pourquoi ne
+sont-ils pas quarante, quatre cents, quatre
+mille&nbsp;! Comme tout est pauvre, mesquin,
+mis&eacute;rable&nbsp;! avarement donn&eacute;, s&egrave;chement
+invent&eacute;, lourdement fait&nbsp;! Ah&nbsp;! l'&eacute;l&eacute;phant,
+l'hippopotame, que de gr&acirc;ce&nbsp;! Le chameau,
+que d'&eacute;l&eacute;gance&nbsp;!</p>
+
+<p>Mais, direz-vous, le papillon&nbsp;! une fleur
+qui vole&nbsp;! J'en r&ecirc;ve un qui serait grand
+comme cent univers, avec des ailes dont je
+ne puis m&ecirc;me exprimer la forme, la beaut&eacute;, la
+couleur et le mouvement. Mais je le vois... il
+va d'&eacute;toile en &eacute;toile, les rafra&icirc;chissant et les
+embaumant au souffle harmonieux et l&eacute;ger
+de sa course&nbsp;!... Et les peuples de l&agrave;-haut
+le regardent passer, extasi&eacute;s et ravis&nbsp;!...</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Qu'ai-je donc&nbsp;? C'est lui, lui, le Horla,
+qui me hante, qui me fait penser ces folies&nbsp;!
+Il est en moi, il devient mon &acirc;me&nbsp;; je
+le tuerai&nbsp;!</p>
+
+<p><i>19 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je le tuerai. Je l'ai vu&nbsp;!
+je me suis assis hier soir, &agrave; ma table&nbsp;; et
+je fis semblant d'&eacute;crire avec une grande
+attention. Je savais bien qu'il viendrait
+r&ocirc;der autour de moi, tout pr&egrave;s, si pr&egrave;s
+que je pourrais peut-&ecirc;tre le toucher, le
+saisir&nbsp;? Et alors&nbsp;!... alors, j'aurais la force
+des d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s&nbsp;; j'aurais mes mains, mes
+genoux, ma poitrine, mon front, mes
+dents pour l'&eacute;trangler, l'&eacute;craser, le mordre,
+le d&eacute;chirer.</p>
+
+<p>Et je le guettais avec tous mes organes
+surexcit&eacute;s.</p>
+
+<p>J'avais allum&eacute; mes deux lampes et les
+huit bougies de ma chemin&eacute;e, comme
+si j'eusse pu, dans cette clart&eacute;, le d&eacute;couvrir.</p>
+
+<p>En face de moi, mon lit, un vieux lit de
+ch&ecirc;ne &agrave; colonnes&nbsp;; &agrave; droite, ma chemin&eacute;e&nbsp;;
+&agrave; gauche, ma porte ferm&eacute;e avec soin,
+apr&egrave;s l'avoir laiss&eacute;e longtemps ouverte,
+afin de l'attirer&nbsp;; derri&egrave;re moi, une tr&egrave;s
+haute armoire &agrave; glace, qui me servait
+chaque jour, pour me raser, pour m'habiller,
+et o&ugrave; j'avais coutume de me regarder,
+de la t&ecirc;te aux pieds, chaque fois que
+je passais devant.</p>
+
+<p>Donc, je faisais semblant d'&eacute;crire, pour
+le tromper, car il m'&eacute;piait lui aussi&nbsp;; et
+soudain, je sentis, je fus certain qu'il lisait
+par-dessus mon &eacute;paule, qu'il &eacute;tait l&agrave;,
+fr&ocirc;lant mon oreille.</p>
+
+<p>Je me dressai, les mains tendues, en me
+tournant si vite que je faillis tomber. Eh&nbsp;!
+bien&nbsp;?... on y voyait comme en plein jour,
+et je ne me vis pas dans ma glace&nbsp;!... Elle
+&eacute;tait vide, claire, profonde, pleine de lumi&egrave;re&nbsp;!
+Mon image n'&eacute;tait pas dedans...
+et j'&eacute;tais en face, moi&nbsp;! Je voyais le grand
+verre limpide du haut en bas. Et je regardais
+cela avec des yeux affol&eacute;s&nbsp;; et je n'osais
+plus avancer, je n'osais plus faire un
+mouvement, sentant bien pourtant qu'il
+&eacute;tait l&agrave;, mais qu'il m'&eacute;chapperait encore,
+lui dont le corps imperceptible avait d&eacute;vor&eacute;
+mon reflet.</p>
+
+<p>Comme j'eus peur&nbsp;! Puis voil&agrave; que tout
+&agrave; coup je commen&ccedil;ai &agrave; m'apercevoir dans
+une brume, au fond du miroir, dans une
+brume comme &agrave; travers une nappe d'eau&nbsp;;
+et il me semblait que cette eau glissait de
+gauche &agrave; droite, lentement, rendant plus
+pr&eacute;cise mon image, de seconde en seconde.
+C'&eacute;tait comme la fin d'une &eacute;clipse.
+Ce qui me cachait ne paraissait point poss&eacute;der
+de contours nettement arr&ecirc;t&eacute;s, mais
+une sorte de transparence opaque, s'&eacute;claircissant
+peu &agrave; peu.</p>
+
+<p>Je pus enfin me distinguer compl&egrave;tement,
+ainsi que je le fais chaque jour en
+me regardant.</p>
+
+<p>Je l'avais vu&nbsp;! L'&eacute;pouvante m'en est
+rest&eacute;e, qui me fait encore frissonner.</p>
+
+<p><i>20 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le tuer, comment&nbsp;? puisque
+je ne peux l'atteindre&nbsp;? Le poison&nbsp;? mais il
+me verrait le m&ecirc;ler &agrave; l'eau&nbsp;; et nos poisons,
+d'ailleurs, auraient-ils un effet sur son
+corps imperceptible&nbsp;? Non... non... sans
+aucun doute... Alors&nbsp;?... alors&nbsp;?...</p>
+
+<p><i>21 ao&ucirc;t</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai fait venir un serrurier
+de Rouen, et lui ai command&eacute; pour ma
+chambre des persiennes de fer, comme en
+ont, &agrave; Paris, certains h&ocirc;tels particuliers,
+au rez-de-chauss&eacute;e, par crainte des voleurs.
+Il me fera, en outre, une porte pareille.
+Je me suis donn&eacute; pour un poltron,
+mais je m'en moque&nbsp;!...</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p><i>10 septembre</i>.&nbsp;&mdash;&nbsp;Rouen, h&ocirc;tel continental.
+C'est fait... c'est fait... mais est-il
+mort&nbsp;? J'ai l'&acirc;me boulevers&eacute;e de ce que
+j'ai vu.</p>
+
+<p>Hier donc, le serrurier ayant pos&eacute; ma
+persienne et ma porte de fer, j'ai laiss&eacute;
+tout ouvert jusqu'&agrave; minuit, bien qu'il commen&ccedil;&acirc;t
+&agrave; faire froid.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, j'ai senti qu'il &eacute;tait l&agrave;, et
+une joie, une joie folle m'a saisi. Je me
+suis lev&eacute; lentement, et j'ai march&eacute; &agrave; droite,
+&agrave; gauche, longtemps pour qu'il ne devin&acirc;t
+rien&nbsp;; puis j'ai &ocirc;t&eacute; mes bottines et mis mes
+savates avec n&eacute;gligence&nbsp;; puis j'ai ferm&eacute;
+ma persienne de fer, et revenant &agrave; pas
+tranquilles vers la porte, j'ai ferm&eacute; la porte
+aussi &agrave; double tour. Retournant alors vers
+la fen&ecirc;tre, je la fixai par un cadenas, dont
+je mis la clef dans ma poche.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, je compris qu'il s'agitait
+autour de moi, qu'il avait peur &agrave; son tour,
+qu'il m'ordonnait de lui ouvrir. Je faillis
+c&eacute;der&nbsp;; je ne c&eacute;dai pas, mais m'adossant
+&agrave; la porte, je l'entre-b&acirc;illai, tout juste assez
+pour passer, moi, &agrave; reculons&nbsp;; et comme je
+suis tr&egrave;s grand ma t&ecirc;te touchait au linteau.
+J'&eacute;tais s&ucirc;r qu'il n'avait pu s'&eacute;chapper
+et je l'enfermai, tout seul, tout seul&nbsp;! Quelle
+joie&nbsp;! Je le tenais&nbsp;! Alors, je descendis, en
+courant&nbsp;; je pris dans mon salon, sous ma
+chambre, mes deux lampes et je renversai
+toute l'huile sur le tapis, sur les meubles,
+partout&nbsp;; puis j'y mis le feu, et je me sauvai,
+apr&egrave;s avoir bien referm&eacute;, &agrave; double tour,
+la grande porte d'entr&eacute;e.</p>
+
+<p>Et j'allai me cacher au fond de mon
+jardin, dans un massif de lauriers. Comme
+ce fut long&nbsp;! comme ce fut long&nbsp;! Tout
+&eacute;tait noir, muet, immobile&nbsp;; pas un
+souffle d'air, pas une &eacute;toile, des montagnes
+de nuages qu'on ne voyait point,
+mais qui pesaient sur mon &acirc;me si lourds,
+si lourds.</p>
+
+<p>Je regardais ma maison, et j'attendais.
+Comme ce fut long&nbsp;! Je croyais d&eacute;j&agrave; que le
+feu s'&eacute;tait &eacute;teint tout seul, ou qu'il l'avait
+&eacute;teint, Lui, quand une des fen&ecirc;tres d'en
+bas creva sous la pouss&eacute;e de l'incendie,
+et une flamme, une grande flamme rouge
+et jaune, longue, molle, caressante, monta
+le long du mur blanc et le baisa jusqu'au
+toit. Une lueur courut dans les arbres,
+dans les branches, dans les feuilles, et un
+frisson, un frisson de peur aussi&nbsp;! Les oiseaux
+se r&eacute;veillaient&nbsp;; un chien se mit &agrave;
+hurler&nbsp;; il me sembla que le jour se levait&nbsp;!
+Deux autres fen&ecirc;tres &eacute;clat&egrave;rent aussit&ocirc;t,
+et je vis que tout le bas de ma demeure
+n'&eacute;tait plus qu'un effrayant brasier. Mais
+un cri, un cri horrible, suraigu, d&eacute;chirant,
+un cri de femme passa dans la nuit, et
+deux mansardes s'ouvrirent&nbsp;! J'avais oubli&eacute;
+mes domestiques&nbsp;! Je vis leurs faces affol&eacute;es,
+et leurs bras qui s'agitaient&nbsp;!...</p>
+
+<p>Alors, &eacute;perdu d'horreur, je me mis &agrave;
+courir vers le village en hurlant&nbsp;: &laquo;&nbsp;Au
+secours&nbsp;! au secours&nbsp;! au feu&nbsp;! au feu&nbsp;!&nbsp;&raquo; Je
+rencontrai des gens qui s'en venaient d&eacute;j&agrave;
+et je retournai avec eux, pour voir&nbsp;!</p>
+
+<p>La maison, maintenant, n'&eacute;tait plus
+qu'un b&ucirc;cher horrible et magnifique, un
+b&ucirc;cher monstrueux, &eacute;clairant toute la
+terre, un b&ucirc;cher o&ugrave; br&ucirc;laient des hommes,
+et o&ugrave; il br&ucirc;lait aussi, Lui, Lui, mon prisonnier,
+l'&Ecirc;tre nouveau, le nouveau ma&icirc;tre,
+le Horla&nbsp;!</p>
+
+<p>Soudain le toit tout entier s'engloutit
+entre les murs, et un volcan de flammes
+jaillit jusqu'au ciel. Par toutes les fen&ecirc;tres
+ouvertes sur la fournaise, je voyais la cuve
+de feu, et je pensais qu'il &eacute;tait l&agrave;, dans ce
+four, mort...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mort&nbsp;? Peut-&ecirc;tre&nbsp;?... Son corps&nbsp;? son
+corps que le jour traversait n'&eacute;tait-il pas indestructible
+par les moyens qui tuent les
+n&ocirc;tres&nbsp;?</p>
+
+<p>S'il n'&eacute;tait pas mort&nbsp;?... seul peut-&ecirc;tre
+le temps a prise sur l'&Ecirc;tre Invisible et
+Redoutable. Pourquoi ce corps transparent,
+ce corps inconnaissable, ce corps
+d'Esprit, s'il devait craindre, lui aussi,
+les maux, les blessures, les infirmit&eacute;s, la
+destruction pr&eacute;matur&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>La destruction pr&eacute;matur&eacute;e&nbsp;? toute l'&eacute;pouvante
+humaine vient d'elle&nbsp;! Apr&egrave;s
+l'homme le Horla.&nbsp;&mdash;&nbsp;Apr&egrave;s celui qui
+peut mourir tous les jours, &agrave; toutes les
+heures, &agrave; toutes les minutes, par tous les
+accidents, est venu celui qui ne doit
+mourir qu'&agrave; son jour, &agrave; son heure, &agrave; sa
+minute, parce qu'il a touch&eacute; la limite de
+son existence&nbsp;!</p>
+
+<p>Non... non... sans aucun doute, sans
+aucun doute... il n'est pas mort... Alors...
+alors... il va donc falloir que je me tue
+moi&nbsp;!...</p>
+<br><br><br><br>
+
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="AMOUR"></a><br>
+<h2>AMOUR</h2>
+<br>
+
+<h2>TROIS PAGES DU <i>LIVRE D'UN CHASSEUR</i></h2>
+<br><br><br>
+
+<p>... Je viens de lire dans un fait divers de
+journal un drame de passion. Il l'a tu&eacute;e,
+puis il s'est tu&eacute;, donc il l'aimait. Qu'importent
+Il et Elle&nbsp;? Leur amour seul m'importe&nbsp;;
+et il ne m'int&eacute;resse point parce
+qu'il m'attendrit ou parce qu'il m'&eacute;tonne,
+ou parce qu'il m'&eacute;meut ou parce qu'il me
+fait songer, mais parce qu'il me rappelle
+un souvenir de ma jeunesse, un &eacute;trange
+souvenir de chasse o&ugrave; m'est apparu l'Amour
+comme apparaissaient aux premiers
+chr&eacute;tiens des croix au milieu du ciel.</p>
+
+<p>Je suis n&eacute; avec tous les instincts et les
+sens de l'homme primitif, temp&eacute;r&eacute;s par
+des raisonnements et des &eacute;motions de civilis&eacute;.
+J'aime la chasse avec passion&nbsp;; et la
+b&ecirc;te saignante, le sang sur les plumes, le
+sang sur mes mains, me crispent le c&oelig;ur
+&agrave; le faire d&eacute;faillir.</p>
+
+<p>Cette ann&eacute;e-l&agrave;, vers la fin de l'automne,
+les froids arriv&egrave;rent brusquement, et je
+fus appel&eacute; par un de mes cousins, Karl de
+Rauville, pour venir avec lui tuer des canards
+dans les marais, au lever du jour.</p>
+
+<p>Mon cousin gaillard, de quarante ans,
+roux, tr&egrave;s fort et tr&egrave;s barbu, gentilhomme
+de campagne, demi-brute aimable, d'un
+caract&egrave;re gai, dou&eacute; de cet esprit gaulois
+qui rend agr&eacute;able la m&eacute;diocrit&eacute;, habitait
+une sorte de ferme-ch&acirc;teau dans une vall&eacute;e
+large o&ugrave; coulait une rivi&egrave;re. Des bois
+couvraient les collines de droite et de
+gauche, vieux bois seigneuriaux o&ugrave; restaient
+des arbres magnifiques et o&ugrave; l'on
+trouvait les plus rares gibiers &agrave; plume de
+toute cette partie de la France. On y tuait
+des aigles quelquefois&nbsp;; et les oiseaux de
+passage, ceux qui presque jamais ne viennent
+en nos pays trop peupl&eacute;s, s'arr&ecirc;taient
+presque infailliblement dans ces branchages
+s&eacute;culaires comme s'ils eussent connu
+ou reconnu un petit coin de for&ecirc;t des anciens
+temps demeur&eacute; l&agrave; pour leur servir
+d'abri en leur courte &eacute;tape nocturne.</p>
+
+<p>Dans la vall&eacute;e, c'&eacute;taient de grands herbages
+arros&eacute;s par des rigoles et s&eacute;par&eacute;s
+par des haies&nbsp;; puis, plus loin, la rivi&egrave;re,
+canalis&eacute;e jusque-l&agrave;, s'&eacute;pandait en un vaste
+marais. Ce marais, la plus admirable r&eacute;gion
+de chasse que j'aie jamais vue, &eacute;tait
+tout le souci de mon cousin qui l'entretenait
+comme un parc. A travers l'immense
+peuple de roseaux qui le couvrait, le faisait
+vivant, bruissant, houleux, on avait
+trac&eacute; d'&eacute;troites avenues o&ugrave; les barques
+plates, conduites et dirig&eacute;es avec des perches,
+passaient, muettes, sur l'eau morte,
+fr&ocirc;laient les joncs, faisaient fuir les poissons
+rapides &agrave; travers les herbes et plonger
+les poules sauvages dont la t&ecirc;te noire et
+pointue disparaissait brusquement.</p>
+
+<p>J'aime l'eau d'une passion d&eacute;sordonn&eacute;e&nbsp;:
+la mer, bien que trop grande, trop remuante,
+impossible &agrave; poss&eacute;der, les rivi&egrave;res
+si jolies mais qui passent, qui fuient,
+qui s'en vont, et les marais surtout o&ugrave;
+palpite toute l'existence inconnue des b&ecirc;tes
+aquatiques. Le marais c'est un monde
+entier sur la terre, monde diff&eacute;rent, qui a
+sa vie propre, ses habitants s&eacute;dentaires,
+et ses voyageurs de passage, ses voix, ses
+bruits et son myst&egrave;re surtout. Rien n'est
+plus troublant, plus inqui&eacute;tant, plus effrayant,
+parfois, qu'un mar&eacute;cage. Pourquoi
+cette peur qui plane sur ces plaines basses
+couvertes d'eau&nbsp;? Sont-ce les vagues
+rumeurs des roseaux, les &eacute;tranges feux
+follets, le silence profond qui les enveloppe
+dans les nuits calmes, ou bien les
+brumes bizarres, qui tra&icirc;nent sur les joncs
+comme des robes de mortes, ou bien encore
+l'imperceptible clapotement, si l&eacute;ger, si
+doux, et plus terrifiant parfois que le canon
+des hommes ou que le tonnerre du ciel, qui
+fait ressembler les marais &agrave; des pays de
+r&ecirc;ve, &agrave; des pays redoutables cachant un
+secret inconnaissable et dangereux.</p>
+
+<p>Non. Autre chose s'en d&eacute;gage, un autre
+myst&egrave;re, plus profond, plus grave, flotte
+dans les brouillards &eacute;pais, le myst&egrave;re
+m&ecirc;me de la cr&eacute;ation peut-&ecirc;tre&nbsp;! Car n'est-ce
+pas dans l'eau stagnante et fangeuse,
+dans la lourde humidit&eacute; des terres mouill&eacute;es
+sous la chaleur du soleil, que remua,
+que vibra, que s'ouvrit au jour le premier
+germe de vie&nbsp;?</p>
+
+<p>J'arrivai le soir chez mon cousin. Il gelait
+&agrave; fendre les pierres.</p>
+
+<p>Pendant le d&icirc;ner, dans la grande salle
+dont les buffets, les murs, le plafond
+&eacute;taient couverts d'oiseaux empaill&eacute;s, aux
+ailes &eacute;tendues, ou perch&eacute;s sur des branches
+accroch&eacute;es par des clous, &eacute;perviers,
+h&eacute;rons, hiboux, engoulevents, buses,
+tiercelets, vautours, faucons, mon cousin
+pareil lui m&ecirc;me &agrave; un &eacute;trange animal des
+pays froids, v&ecirc;tu d'une jaquette en peau
+de phoque, me racontait les dispositions
+qu'il avait prises pour cette nuit m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Nous devions partir &agrave; trois heures et
+demie du matin, afin d'arriver vers
+quatre heures et demie au point choisi
+pour notre aff&ucirc;t. On avait construit &agrave; cet
+endroit une hutte avec des morceaux de
+glace pour nous abriter un peu contre le
+vent terrible qui pr&eacute;c&egrave;de le jour, ce vent
+charg&eacute; de froid qui d&eacute;chire la chair comme
+des scies, la coupe comme des lames, la
+pique comme des aiguillons empoisonn&eacute;s,
+la tord comme des tenailles, et la br&ucirc;le
+comme du feu.</p>
+
+<p>Mon cousin se frottait les mains&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je
+n'ai jamais vu une gel&eacute;e pareille, disait-il,
+nous avions d&eacute;j&agrave; douze degr&eacute;s sous z&eacute;ro
+&agrave; six heures du soir.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>J'allai me jeter sur mon lit aussit&ocirc;t
+apr&egrave;s le repas, et je m'endormis &agrave; la lueur
+d'une grande flamme flambant dans ma
+chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>A trois heures sonnantes on me r&eacute;veilla.
+J'endossai, &agrave; mon tour, une peau de
+mouton et je trouvai mon cousin Karl
+couvert d'une fourrure d'ours. Apr&egrave;s avoir
+aval&eacute; chacun deux tasses de caf&eacute; br&ucirc;lant
+suivies de deux verres de fine champagne,
+nous part&icirc;mes accompagn&eacute;s d'un garde et
+de nos chiens&nbsp;: Plongeon et Pierrot.</p>
+
+<p>D&egrave;s les premiers pas dehors, je me
+sentis glac&eacute; jusqu'aux os. C'&eacute;tait une de
+ces nuits o&ugrave; la terre semble morte de froid.
+L'air gel&eacute; devient r&eacute;sistant, palpable tant
+il fait mal&nbsp;; aucun souffle ne l'agite&nbsp;; il est
+fig&eacute;, immobile&nbsp;; il mord, traverse, dess&egrave;che,
+tue les arbres, les plantes, les insectes, les
+petits oiseaux eux-m&ecirc;mes qui tombent des
+branches sur le sol dur, et deviennent
+durs aussi, comme lui, sous l'&eacute;treinte du
+froid.</p>
+
+<p>La lune, &agrave; son dernier quartier, toute
+pench&eacute;e sur le c&ocirc;t&eacute;, toute p&acirc;le, paraissait
+d&eacute;faillante au milieu de l'espace, et si
+faible qu'elle ne pouvait plus s'en aller,
+qu'elle restait l&agrave;-haut, saisie aussi, paralys&eacute;e
+par la rigueur du ciel. Elle r&eacute;pandait
+une lumi&egrave;re s&egrave;che et triste sur le monde,
+cette lueur mourante et blafarde qu'elle
+nous jette chaque mois, &agrave; la fin de sa r&eacute;surrection.</p>
+
+<p>Nous allions, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, Karl et moi,
+le dos courb&eacute;, les mains dans nos poches
+et le fusil sous le bras. Nos chaussures
+envelopp&eacute;es de laine afin de pouvoir marcher
+sans glisser sur la rivi&egrave;re gel&eacute;e ne faisaient
+aucun bruit&nbsp;; et je regardais la fum&eacute;e
+blanche que faisait l'haleine de nos chiens.</p>
+
+<p>Nous f&ucirc;mes bient&ocirc;t au bord du marais,
+et nous nous engage&acirc;mes dans une des
+all&eacute;es de roseaux secs qui s'avan&ccedil;ait &agrave; travers
+cette for&ecirc;t basse.</p>
+
+<p>Nos coudes, fr&ocirc;lant les longues feuilles
+en rubans, laissaient derri&egrave;re nous un l&eacute;ger
+bruit&nbsp;; et je me sentis saisi, comme je ne
+l'avais jamais &eacute;t&eacute;, par l'&eacute;motion puissante
+et singuli&egrave;re que font na&icirc;tre en moi les
+mar&eacute;cages. Il &eacute;tait mort, celui-l&agrave;, mort de
+froid, puisque nous marchions dessus, au
+milieu de son peuple de joncs dess&eacute;ch&eacute;s.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, au d&eacute;tour d'une des all&eacute;es,
+j'aper&ccedil;us la hutte de glace qu'on
+avait construite pour nous mettre &agrave; l'abri.
+J'y entrai, et comme nous avions encore
+pr&egrave;s d'une heure &agrave; attendre le r&eacute;veil des
+oiseaux errants, je me roulai dans ma
+couverture pour essayer de me r&eacute;chauffer.</p>
+
+<p>Alors, couch&eacute; sur le dos, je me mis &agrave; regarder
+la lune d&eacute;form&eacute;e, qui avait quatre
+cornes &agrave; travers les parois vaguement
+transparentes de cette maison polaire.</p>
+
+<p>Mais le froid du marais gel&eacute;, le froid de
+ces murailles, le froid tomb&eacute; du firmament
+me p&eacute;n&eacute;tra bient&ocirc;t d'une fa&ccedil;on si
+terrible, que je me mis &agrave; tousser.</p>
+
+<p>Mon cousin Karl fut pris d'inqui&eacute;tude&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Tant pis si nous ne tuons pas grand'-chose
+aujourd'hui, dit-il, je ne veux pas
+que tu t'enrhumes&nbsp;; nous allons faire du
+feu.&nbsp;&raquo; Et il donna l'ordre au garde de couper
+des roseaux.</p>
+
+<p>On en fit un tas au milieu de notre hutte
+d&eacute;fonc&eacute;e au sommet pour laisser &eacute;chapper
+la fum&eacute;e&nbsp;; et lorsque la flamme rouge
+monta le long des cloisons claires de cristal,
+elles se mirent &agrave; fondre, doucement,
+&agrave; peine, comme si ces pierres de glace
+avaient su&eacute;. Karl, rest&eacute; dehors, me cria&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Viens donc voir&nbsp;!&nbsp;&raquo; Je sortis et je restai
+&eacute;perdu d'&eacute;tonnement. Notre cabane, en
+forme de c&ocirc;ne, avait l'air d'un monstrueux
+diamant au c&oelig;ur de feu pouss&eacute; soudain
+sur l'eau gel&eacute;e du marais. Et dedans, on
+voyait deux formes fantastiques, celles de
+nos chiens qui se chauffaient.</p>
+
+<p>Mais un cri bizarre, un cri perdu, un cri
+errant, passa sur nos t&ecirc;tes. La lueur de
+notre foyer r&eacute;veillait les oiseaux sauvages.</p>
+
+<p>Rien ne m'&eacute;meut comme cette premi&egrave;re
+clameur de vie qu'on ne voit point et qui
+court dans l'air sombre, si vite, si loin,
+avant qu'apparaisse &agrave; l'horizon la premi&egrave;re
+clart&eacute; des jours d'hiver. Il me semble
+&agrave; cette heure glaciale de l'aube, que ce
+cri fuyant emport&eacute; par les plumes d'une
+b&ecirc;te est un soupir de l'&acirc;me du monde&nbsp;!</p>
+
+<p>Karl disait&nbsp;: &laquo;&nbsp;&Eacute;teignez le feu. Voici
+l'aurore.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le ciel en effet commen&ccedil;ait &agrave; p&acirc;lir, et
+les bandes de canards tra&icirc;naient de longues
+taches rapides, vite effac&eacute;es, sur le
+firmament.</p>
+
+<p>Une lueur &eacute;clata dans la nuit, Karl venait
+de tirer&nbsp;; et les deux chiens s'&eacute;lanc&egrave;rent.</p>
+
+<p>Alors, de minute en minute, tant&ocirc;t lui
+et tant&ocirc;t moi, nous ajustions vivement d&egrave;s
+qu'apparaissait au-dessus des roseaux
+l'ombre d'une tribu volante. Et Pierrot et
+Plongeon, essouffl&eacute;s et joyeux, nous rapportaient
+des b&ecirc;tes sanglantes dont l'&oelig;il
+quelquefois nous regardait encore.</p>
+
+<p>Le jour s'&eacute;tait lev&eacute;, un jour clair et
+bleu&nbsp;; le soleil apparaissait au fond de la
+vall&eacute;e et nous songions &agrave; repartir, quand
+deux oiseaux, le col droit et les ailes tendues,
+gliss&egrave;rent brusquement sur nos t&ecirc;tes.
+Je tirai. Un d'eux tomba presque &agrave;
+mes pieds. C'&eacute;tait une sarcelle au ventre
+d'argent. Alors, dans l'espace au-dessus
+de moi, une voix, une voix d'oiseau cria.
+Ce fut une plainte courte, r&eacute;p&eacute;t&eacute;e, d&eacute;chirante&nbsp;;
+et la b&ecirc;te, la petite b&ecirc;te &eacute;pargn&eacute;e
+se mit &agrave; tourner dans le bleu du ciel au-dessus
+de nous en regardant sa compagne
+morte que je tenais entre mes mains.</p>
+
+<p>Karl, &agrave; genoux, le fusil &agrave; l'&eacute;paule, l'&oelig;il
+ardent, la guettait, attendant qu'elle f&ucirc;t
+assez proche.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu as tu&eacute; la femelle, dit-il, le m&acirc;le
+ne s'en ira pas.</p>
+
+<p>Certes, il ne s'en allait point&nbsp;; il tournoyait
+toujours, et pleurait autour de nous.
+Jamais g&eacute;missement de souffrance ne me
+d&eacute;chira le c&oelig;ur comme l'appel d&eacute;sol&eacute;,
+comme le reproche lamentable de ce pauvre
+animal perdu dans l'espace.</p>
+
+<p>Parfois, il s'enfuyait sous la menace du
+fusil qui suivait son vol&nbsp;; il semblait pr&ecirc;t
+&agrave; continuer sa route, tout seul &agrave; travers
+le ciel. Mais ne s'y pouvant d&eacute;cider il revenait
+bient&ocirc;t pour chercher sa femelle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Laisse-la par terre, me dit Karl, il
+approchera tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Il approchait, en effet, insouciant du
+danger, affol&eacute; par son amour de b&ecirc;te, pour
+l'autre b&ecirc;te que j'avais tu&eacute;e.</p>
+
+<p>Karl tira&nbsp;; ce fut comme si on avait
+coup&eacute; la corde qui tenait suspendu l'oiseau.
+Je vis une chose noire qui tombait&nbsp;;
+j'entendis dans les roseaux le bruit d'une
+chute. Et Pierrot me le rapporta.</p>
+
+<p>Je les mis, froids d&eacute;j&agrave;, dans le m&ecirc;me carnier...
+et je repartis, ce jour-l&agrave;, pour Paris.</p>
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="LE_TROU"></a><br>
+<h2>LE TROU</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p><i>Coups et blessures, ayant occasionn&eacute; la
+mort.</i> Tel &eacute;tait le chef d'accusation qui
+faisait compara&icirc;tre en cour d'assises le
+sieur L&eacute;opold Renard, tapissier.</p>
+
+<p>Autour de lui les principaux t&eacute;moins,
+la dame Flam&egrave;che, veuve de la victime,
+les nomm&eacute;s Louis Ladureau, ouvrier &eacute;b&eacute;niste,
+et Jean Durdent, plombier.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s du criminel, sa femme en noir,
+petite, laide, l'air d'une guenon habill&eacute;e
+en dame.</p>
+
+<p>Et voici comment Renard (L&eacute;opold) raconte
+le drame&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon Dieu, c'est un malheur dont je
+fus tout le temps la premi&egrave;re victime, et
+dont ma volont&eacute; n'est pour rien. Les faits
+se commentent d'eux-m&ecirc;mes, m'sieu l'pr&eacute;sident.
+Je suis un honn&ecirc;te homme, homme
+de travail, tapissier dans la m&ecirc;me rue
+depuis seize ans, connu, aim&eacute;, respect&eacute;,
+consid&eacute;r&eacute; de tous, comme en ont attest&eacute;
+les voisins, m&ecirc;me la concierge qui n'est
+pas fol&acirc;tre tous les jours. J'aime le travail,
+j'aime l'&eacute;pargne, j'aime les honn&ecirc;tes gens
+et les plaisirs honn&ecirc;tes. Voil&agrave; ce qui m'a
+perdu, tant pis pour moi&nbsp;; ma volont&eacute; n'y
+&eacute;tant pas, je continue &agrave; me respecter.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Donc, tous les dimanches, mon &eacute;pouse
+que voil&agrave; et moi, depuis cinq ans, nous
+allons passer la journ&eacute;e &agrave; Poissy. &Ccedil;a nous
+fait prendre l'air, sans compter que nous
+aimons la p&ecirc;che &agrave; la ligne, oh&nbsp;! mais l&agrave;,
+nous l'aimons comme des petits oignons.
+C'est M&eacute;lie qui m'a donn&eacute; cette passion-l&agrave;,
+la rosse, et qu'elle y est plus emport&eacute;e
+que moi, la teigne, vu que tout le mal vient
+d'elle en c't'affaire-l&agrave;, comme vous l'allez
+voir par la suite.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Moi, je suis fort et doux, pas m&eacute;chant
+pour deux sous. Mais elle&nbsp;! oh&nbsp;! l&agrave;&nbsp;! l&agrave;&nbsp;! &ccedil;a
+n'a l'air de rien, c'est petit, c'est maigre&nbsp;;
+eh bien&nbsp;! c'est plus malfaisant qu'une
+fouine. Je ne nie pas qu'elle ait des qualit&eacute;s&nbsp;;
+elle en a, et d'importantes pour un
+commer&ccedil;ant. Mais son caract&egrave;re&nbsp;! Parlez-en
+aux alentours, et m&ecirc;me &agrave; la concierge
+qui m'a d&eacute;charg&eacute; tout &agrave; l'heure... elle vous
+en dira des nouvelles.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Tous les jours elle me reprochait ma
+douceur&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est moi qui ne me laisserais
+pas faire ci&nbsp;! C'est moi qui ne
+me laisserais pas faire &ccedil;a.&nbsp;&raquo; En l'&eacute;coutant,
+m'sieu l'pr&eacute;sident, j'aurais eu au
+moins trois duels au pugilat par mois...</p>
+
+<p>Mme Renard l'interrompit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Cause toujours&nbsp;;
+rira bien qui rira l'dernier.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il se tourna vers elle avec candeur&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien, j'peux t'charger puisque t'es
+pas en cause, toi...</p>
+
+<p>Puis, faisant de nouveau face au pr&eacute;sident&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Lors je continue. Donc nous allions
+&agrave; Poissy tous les samedis soir pour y
+p&ecirc;cher d&egrave;s l'aurore du lendemain. C'est
+une habitude pour nous qu'est devenue
+une seconde nature, comme on dit. J'avais
+d&eacute;couvert, voil&agrave; trois ans cet &eacute;t&eacute;, une
+place, mais une place&nbsp;! Oh&nbsp;! l&agrave;&nbsp;! l&agrave;&nbsp;! &agrave;
+l'ombre, huit pieds d'eau, au moins, p't-&ecirc;tre
+dix, un trou, quoi, avec des retrous
+sous la berge, une vraie niche &agrave; poisson,
+un paradis pour le p&ecirc;cheur. Ce trou-l&agrave;,
+m'sieu l'pr&eacute;sident, je pouvais le consid&eacute;rer
+comme &agrave; moi, vu que j'en &eacute;tais le
+Christophe Colomb. Tout le monde le
+savait dans le pays, tout le monde sans
+opposition. On disait&nbsp;: &laquo;&nbsp;&Ccedil;a, c'est la place
+&agrave; Renard&nbsp;;&nbsp;&raquo; et personne n'y serait venu,
+pas m&ecirc;me M. Plumeau, qu'est connu, soit
+dit sans l'offenser, pour chiper les places
+des autres.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Donc, s&ucirc;r de mon endroit, j'y revenais
+comme un propri&eacute;taire. A peine arriv&eacute;,
+le samedi, je montais dans <i>Dalila</i>, avec
+mon &eacute;pouse.&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>Dalila</i> c'est ma norv&eacute;gienne,
+un bateau que j'ai fait construire
+chez Fournaise, qu&eacute;que chose de l&eacute;ger et
+de s&ucirc;r.&nbsp;&mdash;&nbsp;Je dis que nous montons dans
+<i>Dalila</i>, et nous allons amorcer. Pour
+amorcer, il n'y a que moi, et ils le savent
+bien, les camaraux.&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous me demanderez
+avec quoi j'amorce&nbsp;? Je n'peux pas
+r&eacute;pondre. &Ccedil;a ne touche point &agrave; l'accident&nbsp;;
+je ne peux pas r&eacute;pondre, c'est mon secret.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils
+sont plus de deux cents qui me
+l'ont demand&eacute;. On m'en a offert des petits
+verres, et des fritures, et des matelotes
+pour me faire causer&nbsp;!! Mais va voir
+s'ils viennent, les chevesnes. Ah&nbsp;! oui, on
+m'a tap&eacute; sur le ventre pour la conna&icirc;tre,
+ma recette... Il n'y a que ma femme qui la
+sait... et elle ne la dira pas plus que moi&nbsp;!...
+Pas vrai, M&eacute;lie&nbsp;?... </p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident l'interrompit.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Arrivez au fait le plus t&ocirc;t possible.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;venu reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;J'y viens, j'y viens.
+Donc le samedi 8 juillet, parti par le train
+de cinq heures vingt-cinq, nous all&acirc;mes,
+d&egrave;s avant d&icirc;ner, amorcer comme tous les
+samedis. Le temps s'annon&ccedil;ait bien. Je
+disais &agrave; M&eacute;lie&nbsp;: &laquo;&nbsp;Chouette, chouette pour
+demain&nbsp;!&nbsp;&raquo; Et elle r&eacute;pondait&nbsp;: &laquo;&nbsp;&Ccedil;a promet.&nbsp;&raquo;
+Nous ne causons jamais plus que
+&ccedil;a ensemble.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et puis, nous revenons d&icirc;ner. J'&eacute;tais
+content, j'avais soif. C'est cause de tout,
+m'sieu l'pr&eacute;sident. Je dis &agrave; M&eacute;lie&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tiens,
+M&eacute;lie, il fait beau, si je buvais une bouteille
+de <i>casque &agrave; m&egrave;che</i>&nbsp;&raquo;. C'est un petit vin
+blanc que nous avons baptis&eacute; comme &ccedil;a,
+parce que, si on en boit trop, il vous emp&ecirc;che
+de dormir et il remplace le casque
+&agrave; m&egrave;che. Vous comprenez. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Elle me r&eacute;pond&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tu peux faire &agrave; ton
+id&eacute;e, mais tu s'ras encore malade&nbsp;; et tu
+ne pourras pas te lever demain.&nbsp;&raquo;&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a,
+c'&eacute;tait vrai, c'&eacute;tait sage, c'&eacute;tait prudent,
+c'&eacute;tait perspicace, je le confesse. N&eacute;anmoins,
+je ne sus pas me contenir&nbsp;; et je
+la bus ma bouteille. Tout vint de l&agrave;. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Donc, je ne pus pas dormir. Cristi&nbsp;! je
+l'ai eu jusqu'&agrave; deux heures du matin, ce
+casque &agrave; m&egrave;che en jus de raisin. Et puis
+pouf, je m'endors, mais l&agrave; je dors &agrave; n'pas
+entendre gueuler l'ange du jugement dernier. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Bref, ma femme me r&eacute;veille &agrave; six heures.
+Je saute du lit, j'passe vite et vite
+ma culotte et ma vareuse&nbsp;; un coup d'eau
+sur le museau et nous sautons dans <i>Dalila</i>.
+Trop tard. Quand j'arrive &agrave; mon trou,
+il &eacute;tait pris&nbsp;! Jamais &ccedil;a n'&eacute;tait arriv&eacute;,
+m'sieu l'pr&eacute;sident, jamais depuis trois
+ans&nbsp;! &Ccedil;a m'a fait un effet comme si on me
+d&eacute;valisait sous mes yeux. Je dis&nbsp;: &laquo;&nbsp;Nom
+d'un nom, d'un nom, d'un nom&nbsp;!&nbsp;&raquo; Et
+v'l&agrave; ma femme qui commence &agrave; me harceler.
+&laquo;&nbsp;Hein, ton casque &agrave; m&egrave;che&nbsp;! Va
+donc, so&ucirc;lot&nbsp;! Es-tu content, grande b&ecirc;te.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je ne disais rien&nbsp;; c'&eacute;tait vrai, tout &ccedil;a.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je d&eacute;barque tout de m&ecirc;me pr&egrave;s de l'endroit
+pour t&acirc;cher de profiter des restes.
+Et peut-&ecirc;tre qu'il ne prendrait rien c't
+homme&nbsp;? et qu'il s'en irait.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'&eacute;tait un petit maigre, en coutil blanc,
+avec un grand chapeau de paille. Il avait
+aussi sa femme, une grosse qui faisait de
+la tapisserie derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Quand elle nous vit nous installer pr&egrave;s
+du lieu, v'l&agrave; qu'elle murmure&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Il n'y a donc pas d'autre place sur
+la rivi&egrave;re&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et la mienne, qui rageait, de r&eacute;pondre&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Les gens qu'ont du savoir-vivre s'informent
+des habitudes d'un pays avant
+d'occuper les endroits r&eacute;serv&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Comme je ne voulais pas d'histoires,
+je lui dis&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Tais-toi, M&eacute;lie. Laisse faire, laisse
+faire. Nous verrons bien.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Donc, nous avions mis <i>Dalila</i> sous les
+saules, nous &eacute;tions descendus, et nous
+p&ecirc;chions, coude &agrave; coude, M&eacute;lie et moi,
+juste &agrave; c&ocirc;t&eacute; des deux autres.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ici, m'sieu l'pr&eacute;sident, il faut que
+j'entre dans le d&eacute;tail.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Y avait pas cinq minutes que nous
+&eacute;tions l&agrave; quand la ligne du voisin s'met
+&agrave; plonger deux fois, trois fois&nbsp;; et puis
+voil&agrave; qu'il en am&egrave;ne un, de chevesne,
+gros comme ma cuisse, un peu moins
+p't-&ecirc;tre, mais presque&nbsp;! Moi, le c&oelig;ur me
+bat&nbsp;; j'ai une sueur aux tempes, et M&eacute;lie
+qui me dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Hein, pochard, l'as-tu vu,
+celui-l&agrave;&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Sur ces entrefaites, M. Bru, l'&eacute;picier
+de Poissy, un amateur de goujon, lui,
+passe en barque et me crie&nbsp;: &laquo;&nbsp;On vous a
+pris votre endroit, monsieur Renard&nbsp;?&nbsp;&raquo; Je
+lui r&eacute;ponds&nbsp;: &laquo;&nbsp;Oui, monsieur Bru, il y a
+dans ce monde des gens pas d&eacute;licats qui
+ne savent pas les usages.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le petit coutil d'&agrave; c&ocirc;t&eacute; avait l'air de ne
+pas entendre, sa femme non plus, sa
+grosse femme, un veau quoi&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident interrompit une seconde
+fois&nbsp;: &laquo;&nbsp;Prenez-garde&nbsp;! Vous insultez Mme
+veuve Flam&egrave;che, ici pr&eacute;sente.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Renard s'excusa&nbsp;: &laquo;&nbsp;Pardon, pardon,
+c'est la passion qui m'emporte.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Donc, il ne s'&eacute;tait pas &eacute;coul&eacute; un quart
+d'heure que le petit coutil en prit encore
+un, de chevesne&nbsp;&mdash;&nbsp;et un autre presque
+par-dessus, et encore un cinq minutes
+plus tard.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Moi, j'en avais les larmes aux yeux. Et
+puis je sentais Mme Renard en &eacute;bullition&nbsp;;
+elle me lancicotait sans cesse&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ah&nbsp;! mis&egrave;re&nbsp;! crois-tu qu'il te le vole,
+ton poisson&nbsp;? Crois-tu&nbsp;? Tu ne prendras
+rien, toi, pas une grenouille, rien de rien,
+rien. Tiens, j'ai du feu dans la main, rien
+que d'y penser.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Moi, je me disais&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;Attendons midi.
+Il ira d&eacute;jeuner, ce braconnier-l&agrave;, et je la
+reprendrai, ma place. Vu que moi, m'sieu
+l'pr&eacute;sident, je d&eacute;jeune sur les lieux tous
+les dimanches. Nous apportons les provisions
+dans <i>Dalila</i>.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ah&nbsp;! ouiche. Midi sonne&nbsp;! Il avait un
+poulet dans un journal, le malfaiteur, et
+pendant qu'il mange, v'l&agrave; qu'il en prend
+encore un, de chevesne&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;M&eacute;lie et moi nous cassions une cro&ucirc;te
+aussi, comme &ccedil;a, sur le pouce, presque
+rien, le c&oelig;ur n'y &eacute;tait pas.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Alors, pour faire digestion, je prends
+mon journal. Tous les dimanches, comme
+&ccedil;a, je lis le <i>Gil Blas</i>, &agrave; l'ombre, au bord
+de l'eau. C'est le jour de Colombine, vous
+savez bien, Colombine qu'&eacute;crit des articles
+dans le <i>Gil Blas</i>. J'avais coutume de
+faire enrager Mme Renard en pr&eacute;tendant
+la conna&icirc;tre, c'te Colombine. C'est
+pas vrai, je la connais pas, je ne l'ai jamais
+vue, n'importe, elle &eacute;crit bien&nbsp;; et
+puis elle dit des choses rudement d'aplomb
+pour une femme. Moi, elle me va, y en a
+pas beaucoup dans son genre.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voil&agrave; donc que je commence &agrave; asticoter
+mon &eacute;pouse, mais elle se f&acirc;che tout
+de suite, et raide, encore. Donc je me tais.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'est &agrave; ce moment qu'arrivent de
+l'autre c&ocirc;t&eacute; de la rivi&egrave;re nos deux t&eacute;moins
+que voil&agrave;, M. Ladureau et M. Durdent.
+Nous nous connaissions de vue.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le petit s'&eacute;tait remis &agrave; p&ecirc;cher. Il en
+prenait que j'en tremblais, moi. Et sa
+femme se met &agrave; dire&nbsp;: &laquo;&nbsp;La place est rudement
+bonne, nous y reviendrons toujours,
+D&eacute;sir&eacute;&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Moi, je me sens un froid dans le dos.
+Et Mme Renard r&eacute;p&eacute;tait&nbsp;: &laquo;&nbsp;T'es pas un
+homme, t'es pas un homme. T'as du sang
+de poulet dans les veines.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je lui dis soudain&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tiens, j'aime
+mieux m'en aller, je ferais quelque b&ecirc;tise.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et elle me souffle, comme si elle m'e&ucirc;t
+mis un fer rouge sous le nez&nbsp;: &laquo;&nbsp;T'es pas
+un homme. V'l&agrave; qu'tu fuis, maintenant,
+que tu rends la place&nbsp;! Va donc, Bazaine&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;L&agrave;, je me suis senti touch&eacute;. Cependant
+je ne bronche pas.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Mais l'autre, il l&egrave;ve une br&egrave;me, oh&nbsp;!
+jamais je n'en ai vu telle. Jamais&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et r'voil&agrave; ma femme qui se met &agrave;
+parler haut, comme si elle pensait. Vous
+voyez d'ici la malice. Elle disait&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est
+&ccedil;a qu'on peut appeler du poisson vol&eacute;, vu
+que nous avons amorc&eacute; la place nous-m&ecirc;mes.
+Il faudrait rendre au moins l'argent
+d&eacute;pens&eacute; pour l'amorce.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Alors, la grosse au petit coutil se mit &agrave;
+dire &agrave; son tour&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est &agrave; nous que vous
+en avez, madame&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;J'en ai aux voleurs de poisson qui
+profitent de l'argent d&eacute;pens&eacute; par les autres.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est nous que vous appelez des
+voleurs de poisson&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et voil&agrave; qu'elles s'expliquent, et puis
+qu'elles en viennent aux mots. Cristi,
+elles en savent, les gueuses, et de tap&eacute;s.
+Elles gueulaient si fort que nos deux t&eacute;moins,
+qui &eacute;taient sur l'autre berge,
+s'mettent &agrave; crier pour rigoler&nbsp;: &laquo;&nbsp;Eh&nbsp;! l&agrave;-bas,
+un peu de silence. Vous allez emp&ecirc;cher
+vos &eacute;poux de p&ecirc;cher.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le fait est que le petit coutil et moi,
+nous ne bougions pas plus que deux souches.
+Nous restions l&agrave;, le nez sur l'eau,
+comme si nous n'avions pas entendu.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Cristi de cristi, nous entendions bien
+pourtant&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous n'&ecirc;tes qu'une menteuse.&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous
+n'&ecirc;tes qu'une tra&icirc;n&eacute;e.&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous
+n'&ecirc;tes qu'une roulure.&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous n'&ecirc;tes
+qu'une rouchie.&nbsp;&raquo; Et va donc, et va donc.
+Un matelot n'en sait pas plus.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Soudain, j'entends un bruit derri&egrave;re
+moi. Je me r'tourne. C'&eacute;tait l'autre, la
+grosse, qui tombait sur ma femme &agrave; coups
+d'ombrelle. Pan&nbsp;! pan&nbsp;! M&eacute;lie en r'&ccedil;oit
+deux. Mais elle rage, M&eacute;lie, et puis elle
+tape, quand elle rage. Elle vous attrape
+la grosse par les cheveux, et puis v'lan,
+v'lan, v'lan, des gifles qui pleuvaient
+comme des prunes.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Moi, je les aurais laiss&eacute; faire. Les
+femmes entre elles, les hommes entre
+eux. Il ne faut pas m&ecirc;ler les coups. Mais
+le petit coutil se l&egrave;ve comme un diable et
+puis il veut sauter sur ma femme. Ah&nbsp;!
+mais non&nbsp;! ah&nbsp;! mais non&nbsp;! pas de &ccedil;a, camarade.
+Moi je le re&ccedil;ois sur le bout de mon
+poing, cet oiseau-l&agrave;. Et gnon, et gnon. Un
+dans le nez, l'autre dans le ventre. Il l&egrave;ve
+les bras, il l&egrave;ve la jambe et il tombe sur
+le dos, en pleine rivi&egrave;re, juste dans l'trou.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je l'aurais rep&ecirc;ch&eacute; pour s&ucirc;r, m'sieu l'pr&eacute;sident,
+si j'avais eu le temps tout de
+suite. Mais, pour comble, la grosse prenait
+le dessus, et elle vous tripotait M&eacute;lie
+de la belle fa&ccedil;on. Je sais bien que j'aurais
+pas d&ucirc; la secourir pendant que l'autre
+buvait son coup. Mais je ne pensais pas
+qu'il se serait noy&eacute;. Je me disais&nbsp;: &laquo;&nbsp;Bah&nbsp;!
+&ccedil;a le rafra&icirc;chira&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je cours donc aux femmes pour les s&eacute;parer.
+Et j'en re&ccedil;ois des gnons, des coups
+d'ongles et des coups de dents. Cristi,
+quelles rosses&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Bref, il me fallut bien cinq minutes,
+peut-&ecirc;tre dix, pour s&eacute;parer ces deux
+crampons-l&agrave;.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;J'me r'tourne. Pu rien. L'eau calme
+comme un lac. Et les autres l&agrave;-bas
+qui criaient&nbsp;: &laquo;&nbsp;Rep&ecirc;chez-le, rep&ecirc;chez-le.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'est bon &agrave; dire, &ccedil;a, mais je ne sais pas
+nager moi, et plonger encore moins, pour
+s&ucirc;r&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Enfin le barragiste est venu et deux
+messieurs avec des gaffes, &ccedil;a avait bien
+dur&eacute; un grand quart d'heure. On l'a retrouv&eacute;
+au fond du trou, sous huit pieds
+d'eau, comme j'avais dit, mais il y &eacute;tait,
+le petit coutil&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voil&agrave; les faits tels que je les jure. Je
+suis innocent, sur l'honneur.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Les t&eacute;moins ayant d&eacute;pos&eacute; dans le m&ecirc;me
+sens, le pr&eacute;venu fut acquitt&eacute;.</p>
+
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="SAUVEE"></a><br>
+<h2>SAUV&Eacute;E</h2>
+<br><br><br>
+
+<p>Elle entra comme une balle qui cr&egrave;ve
+une vitre, la petite marquise de Rennedon,
+et elle se mit &agrave; rire avant de parler, &agrave; rire
+aux larmes comme elle avait fait un mois
+plus t&ocirc;t en annon&ccedil;ant &agrave; son amie qu'elle
+avait tromp&eacute; le marquis pour se venger,
+rien que pour se venger, et rien qu'une
+fois, parce qu'il &eacute;tait vraiment trop b&ecirc;te et
+trop jaloux.</p>
+
+<p>La petite baronne de Grangerie avait
+jet&eacute; sur son canap&eacute; le livre qu'elle lisait et
+elle regardait Annette avec curiosit&eacute;, riant
+d&eacute;j&agrave; elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Enfin elle demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que tu as encore fait&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;!... ma ch&egrave;re... ma ch&egrave;re... C'est
+trop dr&ocirc;le... trop dr&ocirc;le..., figure-toi... je
+suis sauv&eacute;e&nbsp;!... sauv&eacute;e&nbsp;!... sauv&eacute;e&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment sauv&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, sauv&eacute;e&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De quoi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De mon mari, ma ch&egrave;re, sauv&eacute;e&nbsp;! D&eacute;livr&eacute;e&nbsp;!
+libre&nbsp;! libre&nbsp;! libre&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment libre&nbsp;? En quoi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;En quoi&nbsp;! Le divorce&nbsp;! Oui, le divorce&nbsp;!
+Je tiens le divorce&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu es divorc&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, pas encore, que tu es sotte&nbsp;! On
+ne divorce pas en trois heures&nbsp;! Mais j'ai
+des preuves... des preuves... des preuves
+qu'il me trompe... un flagrant d&eacute;lit... songe... un
+flagrant d&eacute;lit... je le tiens...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh, dis-moi &ccedil;a&nbsp;! Alors il te trompait&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui... c'est-&agrave;-dire non... oui et non...
+je ne sais pas. Enfin, j'ai des preuves,
+c'est l'essentiel.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment as-tu fait&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment j'ai fait&nbsp;?... Voil&agrave;&nbsp;! Oh&nbsp;! j'ai
+&eacute;t&eacute; forte, rudement forte. Depuis trois
+mois il &eacute;tait devenu odieux, tout &agrave; fait
+odieux, brutal, grossier, despote, ignoble
+enfin. Je me suis dit&nbsp;: &Ccedil;a ne peut pas durer,
+il me faut le divorce&nbsp;! Mais comment&nbsp;?
+&Ccedil;a n'&eacute;tait pas facile. J'ai essay&eacute; de me
+faire battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me
+contrariait du matin au soir, me for&ccedil;ait
+&agrave; sortir quand je ne voulais pas, &agrave; rester
+chez moi quand je d&eacute;sirais d&icirc;ner en ville&nbsp;;
+il me rendait la vie insupportable d'un
+bout &agrave; l'autre de la semaine, mais il ne
+me battait pas.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Alors, j'ai t&acirc;ch&eacute; de savoir s'il avait une
+ma&icirc;tresse. Oui, il en avait une, mais il
+prenait mille pr&eacute;cautions pour aller chez
+elle. Ils &eacute;taient imprenables ensemble.
+Alors, devine ce que j'ai fait&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne devine pas.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! tu ne devinerais jamais. J'ai pri&eacute;
+mon fr&egrave;re de me procurer une photographie
+de cette fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De la ma&icirc;tresse de ton mari&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui. &Ccedil;a a co&ucirc;t&eacute; quinze louis &agrave; Jacques,
+le prix d'un soir, de sept heures &agrave;
+minuit, d&icirc;ner compris, trois louis l'heure.
+Il a obtenu la photographie par-dessus le
+march&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il me semble qu'il aurait pu l'avoir
+&agrave; moins en usant d'une ruse quelconque
+et sans... sans... sans &ecirc;tre oblig&eacute; de prendre
+en m&ecirc;me temps l'original.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! elle est jolie. &Ccedil;a ne d&eacute;plaisait
+pas &agrave; Jacques. Et puis moi j'avais besoin
+de d&eacute;tails sur elle, de d&eacute;tails physiques
+sur sa taille, sur sa poitrine, sur son teint,
+sur mille choses enfin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu vas voir. Quand j'ai connu tout
+ce que je voulais savoir, je me suis rendue
+chez un... comment dirais-je... chez
+un homme d'affaires... tu sais... de ces
+hommes qui font des affaires de toute
+sorte... de toute nature... des agents de...
+de... de publicit&eacute; et de complicit&eacute;... de
+ces hommes... enfin tu comprends.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, &agrave; peu pr&egrave;s. Et tu lui as dit&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je lui ai dit, en lui montrant la photographie
+de Clarisse (elle s'appelle Clarisse)&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Monsieur, il me faut une femme
+de chambre qui ressemble &agrave; &ccedil;a. Je la veux
+jolie, &eacute;l&eacute;gante, fine, propre. Je la paierai
+ce qu'il faudra. Si &ccedil;a me co&ucirc;te dix mille
+francs, tant pis. Je n'en aurai pas besoin
+plus de trois mois.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Il avait l'air tr&egrave;s &eacute;tonn&eacute;, cet homme. Il
+demanda&nbsp;: &laquo;&nbsp;Madame la veut-elle irr&eacute;prochable&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je rougis, et je balbutiai&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mais oui,
+comme probit&eacute;.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Il reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;... Et... comme m&oelig;urs...&nbsp;&raquo;
+Je n'osai pas r&eacute;pondre. Je fis seulement
+un signe de t&ecirc;te qui voulait dire&nbsp;: non.
+Puis, tout &agrave; coup, je compris qu'il avait
+un horrible soup&ccedil;on, et je m'&eacute;criai, perdant
+l'esprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Oh&nbsp;! Monsieur... c'est pour
+mon mari... qui me trompe... qui me
+trompe en ville... et je veux... je veux
+qu'il me trompe chez moi... vous comprenez...
+pour le surprendre...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Alors, l'homme se mit &agrave; rire. Et je
+compris &agrave; son regard qu'il m'avait rendu
+son estime. Il me trouvait m&ecirc;me tr&egrave;s forte.
+J'aurais bien pari&eacute; qu'&agrave; ce moment-l&agrave; il
+avait envie de me serrer la main.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Il me dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Dans huit jours, Madame,
+j'aurai votre affaire. Et nous changerons
+de sujet s'il le faut. Je r&eacute;ponds du succ&egrave;s.
+Vous ne me payerez qu'apr&egrave;s r&eacute;ussite.
+Ainsi cette photographie repr&eacute;sente la
+ma&icirc;tresse de monsieur votre mari&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, Monsieur.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Une belle personne, une fausse maigre.
+Et quel parfum&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je ne comprenais pas&nbsp;; je r&eacute;p&eacute;tai&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment,
+quel parfum&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Il sourit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Oui, madame, le parfum
+est essentiel pour s&eacute;duire un homme&nbsp;; car
+cela lui donne des ressouvenirs inconscients
+qui le disposent &agrave; l'action&nbsp;; le parfum &eacute;tablit
+des confusions obscures dans son esprit,
+le trouble et l'&eacute;nerve en lui rappelant ses
+plaisirs. Il faudrait t&acirc;cher de savoir aussi
+ce que monsieur votre mari a l'habitude de
+manger quand il d&icirc;ne avec cette dame. Vous
+pourriez lui servir les m&ecirc;mes plats le soir
+o&ugrave; vous le pincerez. Oh&nbsp;! nous le tenons,
+Madame, nous le tenons.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je m'en allai enchant&eacute;e. J'&eacute;tais tomb&eacute;e
+l&agrave; vraiment sur un homme tr&egrave;s intelligent.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Trois jours plus tard, je vis arriver
+chez moi une grande fille brune, tr&egrave;s belle,
+avec l'air modeste et hardi en m&ecirc;me temps,
+un singulier air de rou&eacute;e. Elle fut tr&egrave;s
+convenable avec moi. Comme je ne savais
+trop qui c'&eacute;tait, je l'appelais &laquo;&nbsp;mademoiselle&nbsp;&raquo;&nbsp;;
+alors, elle me dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Oh&nbsp;! Madame
+peut m'appeler Rose tout court.&nbsp;&raquo; Nous
+commen&ccedil;&acirc;mes &agrave; causer.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien, Rose, vous savez pourquoi
+vous venez ici&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Je m'en doute, Madame.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Fort bien, ma fille... et cela ne
+vous... ennuie pas trop&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Madame, c'est le huiti&egrave;me divorce
+que je fais&nbsp;; j'y suis habitu&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors parfait. Vous faut-il longtemps
+pour r&eacute;ussir&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Madame, cela d&eacute;pend tout &agrave; fait
+du temp&eacute;rament de Monsieur. Quand j'aurai
+vu Monsieur cinq minutes en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te,
+je pourrai r&eacute;pondre exactement &agrave;
+Madame.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous le verrez tout &agrave; l'heure, mon
+enfant. Mais je vous pr&eacute;viens qu'il n'est
+pas beau.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Cela ne me fait rien, Madame. J'en
+ai s&eacute;par&eacute; d&eacute;j&agrave; de tr&egrave;s laids. Mais je demanderai
+&agrave; Madame si elle s'est inform&eacute;e
+du parfum.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, ma bonne Rose,&nbsp;&mdash;&nbsp;la verveine.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Tant mieux, Madame, j'aime beaucoup
+cette odeur-l&agrave;&nbsp;! Madame peut-elle
+me dire aussi si la ma&icirc;tresse de Monsieur
+porte du linge de soie&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, mon enfant&nbsp;: de la batiste avec
+dentelles.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! alors, c'est une personne
+comme il faut. Le linge de soie commence &agrave;
+devenir commun.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est tr&egrave;s vrai, ce que vous dites
+l&agrave;&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien, Madame, je vais prendre
+mon service.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Elle prit son service, en effet, imm&eacute;diatement,
+comme si elle n'e&ucirc;t fait que cela
+toute sa vie.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Une heure plus tard mon mari rentrait,
+Rose ne leva m&ecirc;me pas les yeux sur lui,
+mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle
+sentait d&eacute;j&agrave; la verveine &agrave; plein nez. Au
+bout de cinq minutes elle sortit.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Il me demanda aussit&ocirc;t&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que c'est que cette fille-l&agrave;&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais... ma nouvelle femme de
+chambre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; l'avez-vous trouv&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est la baronne de Grangerie qui
+me l'a donn&eacute;e, avec les meilleurs renseignements.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! elle est assez jolie&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous trouvez&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais oui... pour une femme de
+chambre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;J'&eacute;tais ravie. Je sentais qu'il mordait
+d&eacute;j&agrave;.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le soir m&ecirc;me, Rose me disait&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je
+puis maintenant promettre &agrave; Madame que
+&ccedil;a ne durera pas plus de quinze jours.
+Monsieur est tr&egrave;s facile&nbsp;! </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! vous avez d&eacute;j&agrave; essay&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, Madame&nbsp;; mais &ccedil;a se voit
+au premier coup d'&oelig;il. Il a d&eacute;j&agrave; envie
+de m'embrasser en passant &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+moi.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Il ne vous a rien dit&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, Madame, il m'a seulement
+demand&eacute; mon nom... pour entendre le
+son de ma voix.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Tr&egrave;s bien, ma bonne Rose. Allez
+le plus vite que vous pourrez.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Que Madame ne craigne rien. Je
+ne r&eacute;sisterai que le temps n&eacute;cessaire pour
+ne pas me d&eacute;pr&eacute;cier.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Au bout de huit jours, mon mari ne sortait
+presque plus. Je le voyais r&ocirc;der toute
+l'apr&egrave;s-midi dans la maison&nbsp;; et ce qu'il y
+avait de plus significatif dans son affaire,
+c'est qu'il ne m'emp&ecirc;chait plus de sortir.
+Et moi j'&eacute;tais dehors toute la journ&eacute;e...
+pour... pour le laisser libre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le neuvi&egrave;me jour, comme Rose me
+d&eacute;shabillait, elle me dit d'un air timide&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est fait, Madame, de ce matin.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je fus un peu surprise, un rien &eacute;mue
+m&ecirc;me, non de la chose, mais plut&ocirc;t de la
+mani&egrave;re dont elle me l'avait dite. Je balbutiai&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;Et...
+et... &ccedil;a c'est bien pass&eacute;&nbsp;?...</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! tr&egrave;s bien, Madame. Depuis
+trois jours d&eacute;j&agrave; il me pressait, mais je ne
+voulais pas aller trop vite. Madame me
+pr&eacute;viendra du moment o&ugrave; elle d&eacute;sire le
+flagrant d&eacute;lit.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, ma fille. Tenez&nbsp;!... prenons
+jeudi.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Va pour jeudi, Madame. Je n'accorderai
+rien jusque-l&agrave; pour tenir Monsieur
+en &eacute;veil.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes s&ucirc;re de ne pas manquer&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oui, Madame, tr&egrave;s s&ucirc;re. Je vais
+allumer Monsieur dans les grands prix, de
+fa&ccedil;on &agrave; le faire donner juste &agrave; l'heure que
+Madame voudra bien me d&eacute;signer.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Prenons cinq heures, ma bonne
+Rose.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a va pour cinq heures, Madame&nbsp;;
+et &agrave; quel endroit&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais... dans ma chambre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Soit, dans la chambre de Madame.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Alors, ma ch&eacute;rie, tu comprends ce que
+j'ai fait. J'ai &eacute;t&eacute; chercher papa et maman
+d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le
+pr&eacute;sident, et puis M. Raplet, le juge, l'ami
+de mon mari. Je ne les ai pas pr&eacute;venus
+de ce que j'allais leur montrer. Je les ai
+fait entrer tous sur la pointe des pieds
+jusqu'&agrave; la porte de ma chambre. J'ai attendu
+cinq heures, cinq heures juste. Oh&nbsp;!
+comme mon c&oelig;ur battait. J'avais fait
+monter aussi le concierge pour avoir un
+t&eacute;moin de plus&nbsp;! Et puis... et puis, au moment
+o&ugrave; la pendule commence &agrave; sonner,
+pan, j'ouvre la porte toute grande... Ah&nbsp;!
+ah&nbsp;! ah&nbsp;! &ccedil;a y &eacute;tait en plein... en plein...
+ma ch&egrave;re... Oh&nbsp;! quelle t&ecirc;te&nbsp;!... si tu avais
+vu sa t&ecirc;te&nbsp;!... Et il s'est retourn&eacute;... l'imb&eacute;cile&nbsp;?
+Ah&nbsp;! qu'il &eacute;tait dr&ocirc;le... Je riais, je
+riais... Et papa qui s'est f&acirc;ch&eacute;, qui voulait
+battre mon mari... Et le concierge, un bon
+serviteur, qui l'aidait &agrave; se rhabiller... devant
+nous... devant nous... Il boutonnait
+ses bretelles... que c'&eacute;tait farce&nbsp;!... Quant
+&agrave; Rose, parfaite&nbsp;! absolument parfaite...
+Elle pleurait... elle pleurait tr&egrave;s bien. C'est
+une fille pr&eacute;cieuse... Si tu en as jamais
+besoin, n'oublie pas&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et me voici... Je suis venue tout de
+suite te raconter la chose... tout de suite.
+Je suis libre. Vive le divorce&nbsp;!...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et elle se mit &agrave; danser au milieu du
+salon, tandis que la petite baronne, songeuse
+et contrari&eacute;e, murmurait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi ne m'as-tu pas invit&eacute;e &agrave;
+voir &ccedil;a&nbsp;?</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="CLOCHETTE"></a><br>
+<h2>CLOCHETTE</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p>Sont-ils &eacute;tranges, ces anciens souvenirs
+qui vous hantent sans qu'on puisse se
+d&eacute;faire d'eux&nbsp;!</p>
+
+<p>Celui-l&agrave; est si vieux, si vieux que je ne
+saurais comprendre comment il est rest&eacute;
+si vif et si tenace dans mon esprit. J'ai vu
+depuis tant de choses sinistres, &eacute;mouvantes
+ou terribles, que je m'&eacute;tonne de ne
+pouvoir passer un jour, un seul jour, sans
+que la figure de la m&egrave;re Clochette ne se
+retrace devant mes yeux, telle que je la
+connus, autrefois, voil&agrave; si longtemps,
+quand j'avais dix ou douze ans.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une vieille couturi&egrave;re qui venait
+une fois par semaine, tous les mardis,
+raccommoder le linge chez mes parents.
+Mes parents habitaient une de ces demeures
+de campagne appel&eacute;es ch&acirc;teaux, et qui sont
+simplement d'antiques maisons &agrave; toit aigu,
+dont d&eacute;pendent quatre ou cinq fermes
+group&eacute;es autour.</p>
+
+<p>Le village, un gros village, un bourg,
+apparaissait &agrave; quelques centaines de m&egrave;tres,
+serr&eacute; autour de l'&eacute;glise, une &eacute;glise
+de briques rouges devenues noires avec le
+temps.</p>
+
+<p>Donc, tous les mardis, la m&egrave;re Clochette
+arrivait entre six heures et demie
+et sept heures du matin et montait aussit&ocirc;t
+dans la lingerie se mettre au travail.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une haute femme maigre, barbue,
+ou plut&ocirc;t poilue, car elle avait de la barbe
+sur toute la figure, une barbe surprenante,
+inattendue, pouss&eacute;e par bouquets
+invraisemblables, par touffes fris&eacute;es qui
+semblaient sem&eacute;es par un fou &agrave; travers ce
+grand visage de gendarme en jupes. Elle
+en avait sur le nez, sous le nez, autour du
+nez, sur le menton, sur les joues&nbsp;; et ses
+sourcils d'une &eacute;paisseur et d'une longueur
+extravagantes, tout gris, touffus, h&eacute;riss&eacute;s,
+avaient tout &agrave; fait l'air d'une paire de
+moustaches plac&eacute;es l&agrave; par erreur.</p>
+
+<p>Elle boitait, non pas comme boitent les
+estropi&eacute;s ordinaires, mais comme un navire
+&agrave; l'ancre. Quand elle posait sur sa
+bonne jambe son grand corps osseux et
+d&eacute;vi&eacute;, elle semblait prendre son &eacute;lan pour
+monter sur une vague monstrueuse, puis,
+tout &agrave; coup, elle plongeait comme pour
+dispara&icirc;tre dans un ab&icirc;me, elle s'enfon&ccedil;ait
+dans le sol. Sa marche &eacute;veillait bien l'id&eacute;e
+d'une temp&ecirc;te, tant elle se balan&ccedil;ait en
+m&ecirc;me temps&nbsp;; et sa t&ecirc;te toujours coiff&eacute;e
+d'un &eacute;norme bonnet blanc, dont les rubans
+lui flottaient dans le dos, semblait traverser
+l'horizon, du nord au sud et du
+sud au nord, &agrave; chacun de ses mouvements.</p>
+
+<p>J'adorais cette m&egrave;re Clochette. Aussit&ocirc;t
+lev&eacute; je montais dans la lingerie o&ugrave; je la
+trouvais install&eacute;e &agrave; coudre, une chaufferette
+sous les pieds. D&egrave;s que j'arrivais,
+elle me for&ccedil;ait &agrave; prendre cette chaufferette
+et &agrave; m'asseoir dessus pour ne pas
+m'enrhumer dans cette vaste pi&egrave;ce froide,
+plac&eacute;e sous le toit.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a te tire le sang de la gorge, disait-elle.</p>
+
+<p>Elle me contait des histoires, tout en
+reprisant le linge avec ses longs doigts
+crochus, qui &eacute;taient vifs&nbsp;; ses yeux derri&egrave;re
+ses lunettes aux verres grossissants, car
+l'&acirc;ge avait affaibli sa vue, me paraissaient
+&eacute;normes, &eacute;trangement profonds, doubles.</p>
+
+<p>Elle avait, autant que je puis me rappeler
+les choses qu'elle me disait et dont
+mon c&oelig;ur d'enfant &eacute;tait remu&eacute;, une &acirc;me
+magnanime de pauvre femme. Elle voyait
+gros et simple. Elle me contait les &eacute;v&eacute;nements
+du bourg, l'histoire d'une vache
+qui s'&eacute;tait sauv&eacute;e de l'&eacute;table et qu'on avait
+retrouv&eacute;e, un matin, devant le moulin de
+Prosper Malet, regardant tourner les ailes
+de bois, ou l'histoire d'un &oelig;uf de poule
+d&eacute;couvert dans le clocher de l'&eacute;glise sans
+qu'on e&ucirc;t jamais compris quelle b&ecirc;te &eacute;tait
+venue le pondre l&agrave;, ou l'histoire du chien
+de Jean-Jean Pilas, qui avait &eacute;t&eacute; reprendre
+&agrave; dix lieues du village la culotte de son
+ma&icirc;tre vol&eacute;e par un passant tandis qu'elle
+s&eacute;chait devant la porte apr&egrave;s une course &agrave;
+la pluie. Elle me contait ces na&iuml;ves aventures
+de telle fa&ccedil;on qu'elles prenaient en
+mon esprit des proportions de drames
+inoubliables, de po&egrave;mes grandioses et myst&eacute;rieux&nbsp;;
+et les contes ing&eacute;nieux invent&eacute;s
+par des po&egrave;tes et que me narrait ma m&egrave;re,
+le soir, n'avaient point cette saveur, cette
+ampleur, cette puissance des r&eacute;cits de la
+paysanne.</p>
+
+<p>Or, un mardi, comme j'avais pass&eacute; toute
+la matin&eacute;e &agrave; &eacute;couter la m&egrave;re Clochette, je
+voulus remonter pr&egrave;s d'elle, dans la journ&eacute;e,
+apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; cueillir des noisettes
+avec le domestique, au bois des Hallets,
+derri&egrave;re la ferme de Noirpr&eacute;. Je me rappelle
+tout cela aussi nettement que les
+choses d'hier.</p>
+
+<p>Or, en ouvrant la porte de la lingerie,
+j'aper&ccedil;us la vieille couturi&egrave;re &eacute;tendue sur
+le sol, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa chaise, la face par terre,
+les bras allong&eacute;s, tenant encore son
+aiguille d'une main, et de l'autre, une de
+mes chemises. Une de ses jambes, dans un
+bas bleu, la grande sans doute, s'allongeait
+sous sa chaise&nbsp;; et les lunettes brillaient
+au pied de la muraille, ayant roul&eacute;
+loin d'elle.</p>
+
+<p>Je me sauvai en poussant des cris aigus.
+On accourut&nbsp;; et j'appris au bout de quelques
+minutes que la m&egrave;re Clochette &eacute;tait
+morte.</p>
+
+<p>Je ne saurais dire l'&eacute;motion profonde,
+poignante, terrible, qui crispa mon c&oelig;ur
+d'enfant. Je descendis &agrave; petits pas dans le
+salon et j'allai me cacher dans un coin
+sombre, au fond d'une immense et antique
+berg&egrave;re o&ugrave; je me mis &agrave; genoux pour pleurer.
+Je restai l&agrave; longtemps sans doute,
+car la nuit vint.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup on entra avec une lampe,
+mais on ne me vit pas et j'entendis mon
+p&egrave;re et ma m&egrave;re causer avec le m&eacute;decin,
+dont je reconnus la voix.</p>
+
+<p>On l'avait &eacute;t&eacute; chercher bien vite et il expliquait
+les causes de l'accident. Je n'y compris
+rien d'ailleurs. Puis il s'assit, et
+accepta un verre de liqueur avec un biscuit.</p>
+
+<p>Il parlait toujours&nbsp;; et ce qu'il dit alors
+me reste et me restera grav&eacute; dans l'&acirc;me
+jusqu'&agrave; ma mort&nbsp;! Je crois que je puis reproduire
+m&ecirc;me presque absolument les
+termes dont il se servit.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! disait-il, la pauvre femme&nbsp;! ce
+fut ici ma premi&egrave;re cliente. Elle se cassa
+la jambe le jour de mon arriv&eacute;e et je n'avais
+pas eu le temps de me laver les mains en
+descendant de la diligence quand on vint
+me qu&eacute;rir en toute h&acirc;te, car c'&eacute;tait grave,
+tr&egrave;s grave.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Elle avait dix-sept ans, et c'&eacute;tait une tr&egrave;s
+belle fille, tr&egrave;s belle, tr&egrave;s belle&nbsp;! L'aurait-on
+cru&nbsp;? Quant &agrave; son histoire, je ne l'ai jamais
+dite&nbsp;; et personne hors moi et un autre qui
+n'est plus dans le pays ne l'a jamais sue.
+Maintenant qu'elle est morte, je puis &ecirc;tre
+moins discret.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;A cette &eacute;poque-l&agrave; venait de s'installer,
+dans le bourg, un jeune aide instituteur
+qui avait une jolie figure et une belle taille
+de sous-officier. Toutes les filles lui couraient
+apr&egrave;s, et il faisait le d&eacute;daigneux,
+ayant grand'peur d'ailleurs du ma&icirc;tre d'&eacute;cole,
+son sup&eacute;rieur, le p&egrave;re Grabu, qui
+n'&eacute;tait pas bien lev&eacute; tous les jours.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le p&egrave;re Grabu employait d&eacute;j&agrave; comme
+couturi&egrave;re la belle Hortense, qui vient de
+mourir chez vous et qu'on baptisa plus tard
+Clochette, apr&egrave;s son accident. L'aide instituteur
+distingua cette belle fillette, qui fut
+sans doute flatt&eacute;e d'&ecirc;tre choisie par cet
+imprenable conqu&eacute;rant&nbsp;; toujours est-il
+qu'elle l'aima, et qu'il obtint un premier
+rendez-vous, dans le grenier de l'&eacute;cole, &agrave;
+la fin d'un jour de couture, la nuit venue.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Elle fit donc semblant de rentrer chez
+elle, mais au lieu de descendre l'escalier
+en sortant de chez les Grabu, elle le monta,
+et alla se cacher dans le foin, pour attendre
+son amoureux. Il l'y rejoignit bient&ocirc;t, et
+il commen&ccedil;ait &agrave; lui conter fleurette, quand
+la porte de ce grenier s'ouvrit de nouveau
+et le ma&icirc;tre d'&eacute;cole parut et demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que vous faites l&agrave; haut,
+Sigisbert&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Sentant qu'il serait pris, le jeune instituteur,
+affol&eacute;, r&eacute;pondit stupidement&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;J'&eacute;tais mont&eacute; me reposer un peu sur
+les bottes, monsieur Grabu.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce grenier &eacute;tait tr&egrave;s grand, tr&egrave;s vaste,
+absolument noir&nbsp;; et Sigisbert poussait vers
+le fond la jeune fille effar&eacute;e, en r&eacute;p&eacute;tant&nbsp;:
+Allez l&agrave;-bas, cachez-vous. Je vais perdre
+ma place, sauvez-vous, cachez-vous&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le ma&icirc;tre d'&eacute;cole entendant murmurer,
+reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous n'&ecirc;tes donc pas seul ici&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais oui, monsieur Grabu&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais non, puisque vous parlez.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous jure que oui, monsieur
+Grabu.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est ce que je vais savoir, reprit le
+vieux&nbsp;; et fermant la porte &agrave; double tour,
+il descendit chercher une chandelle.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Alors le jeune homme, un l&acirc;che comme
+on en trouve souvent, perdit la t&ecirc;te et il
+r&eacute;p&eacute;tait, para&icirc;t-il, devenu furieux tout &agrave;
+coup&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mais cachez-vous, qu'il ne vous
+trouve pas. Vous allez me mettre sans pain
+pour toute ma vie. Vous allez briser ma
+carri&egrave;re... Cachez-vous donc&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;On entendait la clef qui tournait de
+nouveau dans la serrure.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Hortense courut &agrave; la lucarne qui donnait
+sur la rue, l'ouvrit brusquement,
+puis, d'une voix basse et r&eacute;solue&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous viendrez me ramasser quand il
+sera parti, dit-elle.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et elle sauta.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le p&egrave;re Grabu ne trouva personne et
+redescendit, fort surpris.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Un quart d'heure plus tard, M. Sigisbert
+entrait, chez moi et me contait son aventure.
+La jeune fille &eacute;tait rest&eacute;e au pied du
+mur incapable de se lever, &eacute;tant tomb&eacute;e
+de deux &eacute;tages. J'allai la chercher avec
+lui. Il pleuvait &agrave; verse, et j'apportai chez
+moi cette malheureuse dont la jambe droite
+&eacute;tait bris&eacute;e &agrave; trois places, et dont les os
+avaient crev&eacute; les chairs. Elle ne se plaignait
+pas et disait seulement avec une
+admirable r&eacute;signation. &laquo;&nbsp;Je suis punie,
+bien punie&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je fis venir du secours et les parents de
+l'ouvri&egrave;re, &agrave; qui je contai la fable d'une
+voiture emport&eacute;e qui l'avait renvers&eacute;e et
+estropi&eacute;e devant ma porte.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;On me crut, et la gendarmerie chercha
+en vain, pendant un mois, l'auteur de cet
+accident.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voil&agrave;&nbsp;! Et je dis que cette femme fut
+une h&eacute;ro&iuml;ne, de la race de celles qui accomplissent
+les plus belles actions historiques.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce fut l&agrave; son seul amour. Elle est morte
+vierge. C'est une martyre, une grande &acirc;me,
+une D&eacute;vou&eacute;e sublime&nbsp;! Et si je ne l'admirais
+pas absolument je ne vous aurais pas
+cont&eacute; cette histoire, que je n'ai jamais
+voulu dire &agrave; personne pendant sa vie, vous
+comprenez pourquoi.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin s'&eacute;tait tu. Maman pleurait.
+Papa pronon&ccedil;a quelques mots que je ne
+saisis pas bien&nbsp;; puis ils s'en all&egrave;rent.</p>
+
+<p>Et je restai &agrave; genoux sur ma berg&egrave;re,
+sanglotant, pendant que j'entendais un
+bruit &eacute;trange de pas lourds et de heurts
+dans l'escalier.</p>
+
+<p>On emportait le corps de Clochette.</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="LE_MARQUIS"></a><br>
+<h2>LE MARQUIS DE FUMEROL</h2>
+<br><br><br>
+
+<p>Roger de Tourneville, au milieu du
+cercle de ses amis, parlait, &agrave; cheval sur
+une chaise, il tenait un cigare &agrave; la main,
+et, de temps en temps aspirait et soufflait
+un petit nuage de fum&eacute;e.</p>
+
+<p>... Nous &eacute;tions &agrave; table quand on apporta
+une lettre. Papa l'ouvrit. Vous connaissez
+bien papa qui croit faire l'int&eacute;rim du Roy,
+en France. Moi, je l'appelle don Quichotte
+parce qu'il s'est battu pendant douze ans
+contre le moulin &agrave; vent de la R&eacute;publique
+sans bien savoir si c'&eacute;tait au nom des
+Bourbons ou bien au nom des Orl&eacute;ans.
+Aujourd'hui il tient la lance au nom des
+Orl&eacute;ans seuls, parce qu'il n'y a plus qu'eux.
+Dans tous les cas, papa se croit le premier
+gentilhomme de France, le plus connu, le
+plus influent, le chef du parti&nbsp;; et comme
+il est s&eacute;nateur inamovible il consid&egrave;re les
+Rois des environs comme ayant des tr&ocirc;nes
+peu s&ucirc;rs.</p>
+
+<p>Quant &agrave; maman, c'est l'&acirc;me de papa,
+c'est l'&acirc;me de la royaut&eacute; et de la religion,
+le bras droit de Dieu sur terre, et le fl&eacute;au
+des mal-pensants.</p>
+
+<p>Donc on apporta une lettre pendant que
+nous &eacute;tions &agrave; table. Papa l'ouvrit, la lut&nbsp;;
+puis il regarda maman et lui dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ton
+fr&egrave;re est &agrave; l'article de la mort.&nbsp;&raquo; Maman
+p&acirc;lit. Presque jamais on ne parlait de mon
+oncle dans la maison. Moi je ne le connaissais
+pas du tout. Je savais seulement
+par la voix publique qu'il avait men&eacute; et
+menait encore une vie de polichinelle.
+Ayant mang&eacute; sa fortune avec un nombre
+incalculable de femmes, il n'avait conserv&eacute;
+que deux ma&icirc;tresses, avec lesquelles il
+vivait dans un petit appartement, rue des
+Martyrs.</p>
+
+<p>Ancien pair de France, ancien colonel
+de cavalerie, il ne croyait, disait-on,
+ni &agrave; Dieu ni &agrave; diable. Doutant donc de
+la vie future, il avait abus&eacute;, de toutes les
+fa&ccedil;ons, de la vie pr&eacute;sente&nbsp;; et il &eacute;tait
+devenu la plaie vive du c&oelig;ur de maman.</p>
+
+<p>Elle dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Donnez-moi cette lettre,
+Paul.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Quand elle eut fini de la lire, je la demandai
+&agrave; mon tour. La voici&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur le comte, je croi devoir
+vou faire asavoir que votre b&ocirc;fr&egrave;re le marqui
+de Fumerold, va mourir. Peut &ecirc;tre
+voudr&eacute; vous prendre des disposition, et ne
+pas oubli&eacute; que je vous ai pr&eacute;venu.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Votre servante,</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;M&Eacute;LANI.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Papa murmura&nbsp;: &laquo;&nbsp;Il faut aviser. Dans
+ma situation, je dois veiller sur les derniers
+moments de votre fr&egrave;re.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Maman reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je vais faire chercher
+l'abb&eacute; Poivron et lui demander conseil.
+Puis j'irai trouver mon fr&egrave;re avec l'abb&eacute; et
+Roger. Vous, Paul, restez ici. Il ne faut
+pas vous compromettre. Une femme peut
+faire et doit faire ces choses-l&agrave;. Mais pour
+un homme politique dans votre position,
+c'est autre chose. Un adversaire aurait
+beau jeu &agrave; se servir contre vous de la plus
+louable de vos actions.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez raison, dit mon p&egrave;re.
+Faites suivant votre inspiration, ma ch&egrave;re
+amie.</p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard, l'abb&eacute; Poivron
+entrait dans le salon, et la situation
+fut expos&eacute;e, analys&eacute;e, discut&eacute;e sous toutes
+ses faces.</p>
+
+<p>Si le marquis de Fumerol, un des
+grands noms de France, mourait sans les
+secours de la religion, le coup assur&eacute;ment
+serait terrible pour la noblesse en g&eacute;n&eacute;ral
+et pour le comte de Tourneville en particulier.
+Les libre-penseurs triompheraient.
+Les mauvais journaux chanteraient victoire
+pendant six mois&nbsp;; le nom de ma
+m&egrave;re serait tra&icirc;n&eacute; dans la boue et dans la
+prose des feuilles socialistes&nbsp;; celui de
+mon p&egrave;re &eacute;clabouss&eacute;. Il &eacute;tait impossible
+qu'une pareille chose arriv&acirc;t.</p>
+
+<p>Donc une croisade fut imm&eacute;diatement
+d&eacute;cid&eacute;e qui serait conduite par l'abb&eacute; Poivron,
+petit pr&ecirc;tre gras et propre, vaguement
+parfum&eacute;, un vrai vicaire de grande
+&eacute;glise dans un quartier noble et riche.</p>
+
+<p>Un landau fut attel&eacute; et nous voici partis
+tous trois, maman, le cur&eacute; et moi, pour
+administrer mon oncle.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Il avait &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute; qu'on verrait d'abord
+Mme M&eacute;lanie, auteur de la lettre et qui devait
+&ecirc;tre la concierge ou la servante de mon
+oncle.</p>
+
+<p>Je descendis en &eacute;claireur devant une
+maison &agrave; sept &eacute;tages et j'entrai dans un
+couloir sombre o&ugrave; j'eus beaucoup de mal &agrave;
+d&eacute;couvrir le trou obscur du portier. Cet
+homme me toisa avec m&eacute;fiance.</p>
+
+<p>Je demandai&nbsp;: &laquo;&nbsp;Madame M&eacute;lanie, s'il
+vous pla&icirc;t&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Connais pas&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais, j'ai re&ccedil;u une lettre d'elle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est possible, mais connais pas. C'est
+quelque entretenue que vous demandez&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, une bonne, probablement. Elle
+m'a &eacute;crit pour une place.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Une bonne&nbsp;?... Une bonne&nbsp;?... P't-&ecirc;tre
+la celle au marquis. Allez voir, cinti&egrave;me &agrave;
+gauche.</p>
+
+<p>Du moment que je ne demandais pas
+une entretenue, il &eacute;tait devenu plus aimable
+et il vint jusqu'au couloir. C'&eacute;tait un grand
+maigre avec des favoris blancs, un air
+bedeau et des gestes majestueux.</p>
+
+<p>Je grimpai en courant un long lima&ccedil;on
+poisseux d'escalier dont je n'osais toucher
+la rampe et je frappai trois coups discrets,
+&agrave; la porte de gauche du cinqui&egrave;me &eacute;tage.</p>
+
+<p>Elle s'ouvrit aussit&ocirc;t&nbsp;; et une femme malpropre,
+&eacute;norme, se trouva devant moi
+barrant l'entr&eacute;e de ses bras ouverts qui
+s'appuyaient aux deux portants.</p>
+
+<p>Elle grogna&nbsp;: &laquo;&nbsp;Qu'est-ce que vous demandez&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes madame M&eacute;lanie&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je suis le vicomte de Tourneville.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah bon&nbsp;! Entrez.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est que... maman est en bas avec
+un pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah bon... Allez les chercher. Mais
+prenez garde au portier.</p>
+
+<p>Je descendis et je remontai avec maman
+que suivait l'abb&eacute;. Il me sembla que j'entendais
+d'autres pas derri&egrave;re nous.</p>
+
+<p>D&egrave;s que nous f&ucirc;mes dans la cuisine,
+M&eacute;lanie nous offrit des chaises et nous
+nous ass&icirc;mes tous les quatre pour d&eacute;lib&eacute;rer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est bien bas&nbsp;? demanda maman.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah oui, madame, il n'en a pas pour
+longtemps.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce qu'il semble dispos&eacute; &agrave; recevoir
+la visite d'un pr&ecirc;tre&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;!... je ne crois pas.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Puis-je le voir&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais... oui... madame... seulement...
+seulement... ces demoiselles sont aupr&egrave;s de
+lui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quelles demoiselles&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais... mais... ses bonnes amies donc.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;!</p>
+
+<p>Maman &eacute;tait devenue toute rouge.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Poivron avait baiss&eacute; les yeux.</p>
+
+<p>Cela commen&ccedil;ait &agrave; m'amuser et je dis&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si j'entrais le premier&nbsp;? Je verrai
+comment il me recevra et je pourrai peut-&ecirc;tre
+pr&eacute;parer son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Maman, qui n'y entendait pas malice,
+r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, mon enfant.</p>
+
+<p>Mais une porte s'ouvrit quelque part et
+une voix, une voix de femme cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;M&eacute;lanie&nbsp;!</p>
+
+<p>La grosse bonne s'&eacute;lan&ccedil;a, r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce qu'il faut, mamzelle Claire&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;L'omelette, bien vite.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dans une minute, mamzelle.</p>
+
+<p>Et revenant vers nous, elle expliqua cet
+appel&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est une omelette au fromage qu'elles
+m'ont command&eacute;e pour deux heures comme
+collation.</p>
+
+<p>Et tout de suite elle cassa les &oelig;ufs dans
+un saladier et se mit &agrave; les battre avec
+ardeur.</p>
+
+<p>Moi, je sortis sur l'escalier et je tirai la
+sonnette afin d'annoncer mon arriv&eacute;e officielle.</p>
+
+<p>M&eacute;lanie m'ouvrit, me fit asseoir dans
+une antichambre, alla dire &agrave; mon oncle
+que j'&eacute;tais l&agrave;, puis revint me prier d'entrer.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; se cacha derri&egrave;re la porte pour
+para&icirc;tre au premier signe.</p>
+
+<p>Assur&eacute;ment, je fus surpris en voyant
+mon oncle. Il &eacute;tait tr&egrave;s beau, tr&egrave;s solennel,
+tr&egrave;s chic, ce vieux viveur.</p>
+
+<p>Assis, presque couch&eacute; dans un grand
+fauteuil, les jambes envelopp&eacute;es d'une
+couverture, les mains, de longues mains
+p&acirc;les, pendantes sur les bras du si&egrave;ge, il
+attendait la mort avec une dignit&eacute; biblique.
+Sa barbe blanche tombait sur sa poitrine,
+et ses cheveux, tout blancs aussi, la rejoignaient
+sur les joues.</p>
+
+<p>Debout, derri&egrave;re son fauteuil, comme
+pour le d&eacute;fendre contre moi, deux jeunes
+femmes, deux grasses petites femmes, me
+regardaient avec des yeux hardis de filles.
+En jupe et en peignoir, bras nus, avec des
+cheveux noirs &agrave; la diable sur la nuque,
+chauss&eacute;es de savates orientales &agrave; broderies
+d'or qui montraient les chevilles et les bas
+de soie, elles avaient l'air, aupr&egrave;s de ce
+moribond, des figures immorales d'une
+peinture symbolique. Entre le fauteuil et
+le lit, une petite table portant une nappe,
+deux assiettes, deux verres, deux fourchettes
+et deux couteaux, attendait l'omelette
+au fromage command&eacute;e tout &agrave; l'heure
+&agrave; M&eacute;lanie.</p>
+
+<p>Mon oncle dit d'une voix faible, essouffl&eacute;e,
+mais nette&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bonjour, mon enfant. Il est tard
+pour me venir voir. Notre connaissance
+ne sera pas longue.</p>
+
+<p>Je balbutiai&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mon oncle, ce n'est pas
+ma faute...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Non. Je le sais. C'est la
+faute de ton p&egrave;re et de ta m&egrave;re plus que
+la tienne... Comment vont-ils&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas mal, je vous remercie. Quand
+ils ont appris que vous &eacute;tiez malade, ils
+m'ont envoy&eacute; prendre de vos nouvelles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! Pourquoi ne sont-ils pas venus
+eux-m&ecirc;mes&nbsp;?</p>
+
+<p>Je levai les yeux sur les deux filles, et
+je dis doucement&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ce n'est pas de leur
+faute s'ils n'ont pu venir, mon oncle. Mais
+il serait difficile pour mon p&egrave;re, et impossible
+pour ma m&egrave;re d'entrer ici...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le vieillard ne r&eacute;pondit rien, mais souleva
+sa main vers la mienne. Je pris cette
+main p&acirc;le et froide et je la gardai.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit&nbsp;: M&eacute;lanie entra avec
+l'omelette et la posa sur la table. Les deux
+femmes aussit&ocirc;t s'assirent devant leurs
+assiettes et se mirent &agrave; manger sans d&eacute;tourner
+les yeux de moi.</p>
+
+<p>Je dis&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mon oncle, ce serait une
+grande joie pour ma m&egrave;re de vous embrasser.&nbsp;&raquo; </p>
+
+<p>Il murmura&nbsp;: &laquo;&nbsp;Moi aussi... je voudrais...&nbsp;&raquo;
+Il se tut. Je ne trouvais rien &agrave;
+lui proposer, et on n'entendait plus que le
+bruit des fourchettes sur la porcelaine et
+ce vague mouvement des bouches qui m&acirc;chent.</p>
+
+<p>Or l'abb&eacute;, qui &eacute;coutait derri&egrave;re la
+porte, voyant notre embarras et croyant la
+partie gagn&eacute;e, jugea le moment venu d'intervenir,
+et il se montra.</p>
+
+<p>Mon oncle fut tellement stup&eacute;fait de
+cette apparition qu'il demeura d'abord
+immobile&nbsp;; puis il ouvrit la bouche comme
+s'il voulait avaler le pr&ecirc;tre&nbsp;; puis il cria
+d'une voix forte, profonde, furieuse&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que venez-vous faire ici&nbsp;?</p>
+
+<p>L'abb&eacute;, accoutum&eacute; aux situations difficiles,
+avan&ccedil;ait toujours, murmurant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je viens au nom de votre s&oelig;ur, monsieur
+le marquis&nbsp;; c'est elle qui m'envoie...
+Elle serait si heureuse, monsieur le marquis...</p>
+
+<p>Mais le marquis n'&eacute;coutait pas. Levant
+une main il indiquait la porte d'un geste
+tragique et superbe, et il disait exasp&eacute;r&eacute;,
+haletant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sortez d'ici... sortez d'ici... voleurs
+d'&acirc;mes... Sortez d'ici, violeurs de consciences...
+Sortez d'ici, crocheteurs de
+portes des moribonds&nbsp;!</p>
+
+<p>Et l'abb&eacute; reculait, et moi aussi, je reculais
+vers la porte, battant en retraite avec
+mon clerg&eacute;&nbsp;; et, veng&eacute;es, les deux petites
+femmes s'&eacute;taient lev&eacute;es, laissant leur omelette
+&agrave; demi mang&eacute;e, et elles s'&eacute;taient
+plac&eacute;es des deux c&ocirc;t&eacute;s du fauteuil de mon
+oncle, posant leurs mains sur ses bras
+pour le calmer, pour le prot&eacute;ger contre les
+entreprises criminelles de la Famille et de
+la Religion.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; et moi nous rejoign&icirc;mes maman
+dans la cuisine. Et M&eacute;lanie de nouveau
+nous offrit des chaises.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je savais bien que &ccedil;a n'irait pas tout
+seul, disait-elle. Il faut trouver autre
+chose, autrement il nous &eacute;chappera.</p>
+
+<p>Et on recommen&ccedil;a &agrave; d&eacute;lib&eacute;rer. Maman
+avait un avis&nbsp;; l'abb&eacute; en soutenait un autre.
+J'en apportais un troisi&egrave;me.</p>
+
+<p>Nous discutions &agrave; voix basse depuis une
+demi-heure peut-&ecirc;tre quand un grand
+bruit de meubles remu&eacute;s et des cris pouss&eacute;s
+par mon oncle, plus v&eacute;h&eacute;ments et plus
+terribles encore que les premiers, nous
+firent nous dresser tous les quatre.</p>
+
+<p>Nous entendions &agrave; travers les portes et
+les cloisons&nbsp;: &laquo;&nbsp;Dehors... dehors... manants...
+cuistres... dehors gredins... dehors...
+dehors.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>M&eacute;lanie se pr&eacute;cipita, puis revint aussit&ocirc;t
+m'appeler &agrave; l'aide. J'accourus. En face
+de mon oncle soulev&eacute; par la col&egrave;re, presque
+debout et vocif&eacute;rant, deux hommes,
+l'un derri&egrave;re l'autre, semblaient attendre
+qu'il f&ucirc;t mort de fureur.</p>
+
+<p>A sa longue redingote ridicule, &agrave; ses
+longs souliers anglais, &agrave; son air d'instituteur
+sans place, &agrave; son col droit et &agrave; sa cravate
+blanche, &agrave; ses cheveux plats, &agrave; sa
+figure humble de faux pr&ecirc;tre d'une religion
+b&acirc;tarde, je reconnus aussit&ocirc;t le premier
+pour un pasteur protestant.</p>
+
+<p>Le second &eacute;tait le concierge de la maison
+qui, appartenant au culte r&eacute;form&eacute;,
+nous avait suivis, avait vu notre d&eacute;faite,
+et avait couru chercher son pr&ecirc;tre &agrave; lui,
+dans l'espoir d'un meilleur sort.</p>
+
+<p>Mon oncle semblait fou de rage&nbsp;! Si la
+vue du pr&ecirc;tre catholique, du pr&ecirc;tre de ses
+anc&ecirc;tres, avait irrit&eacute; le marquis de Fumerol
+devenu libre-penseur, l'aspect du ministre
+de son portier le mettait tout &agrave; fait
+hors de lui.</p>
+
+<p>Je saisis par les bras les deux hommes
+et je les jetai dehors si brusquement qu'ils
+s'embrass&egrave;rent avec violence deux fois de
+suite, au passage des deux portes qui conduisaient
+&agrave; l'escalier.</p>
+
+<p>Puis je disparus &agrave; mon tour et je rentrai
+dans la cuisine, notre quartier g&eacute;n&eacute;ral,
+afin de prendre conseil de ma m&egrave;re
+et de l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>Mais M&eacute;lanie, effar&eacute;e, rentra en g&eacute;missant.
+&laquo;&nbsp;Il meurt... il meurt... venez vite...
+il meurt...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re s'&eacute;lan&ccedil;a. Mon oncle &eacute;tait
+tomb&eacute; par terre, tout au long sur le parquet,
+et il ne remuait plus. Je crois bien
+qu'il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; mort.</p>
+
+<p>Maman fut superbe &agrave; cet instant-l&agrave;&nbsp;!
+Elle marcha droit sur les deux filles agenouill&eacute;es
+aupr&egrave;s du corps et qui cherchaient
+&agrave; le soulever. Et leur montrant la
+porte avec une autorit&eacute;, une dignit&eacute;, une
+majest&eacute; irr&eacute;sistibles, elle pronon&ccedil;a&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est &agrave; vous de sortir, maintenant.</p>
+
+<p>Et elles sortirent, sans protester, sans
+dire un mot. Il faut ajouter que je me disposais
+&agrave; les expulser avec la m&ecirc;me vivacit&eacute;
+que le pasteur et le concierge.</p>
+
+<p>Alors l'abb&eacute; Poivron administra mon
+oncle avec toutes les pri&egrave;res d'usage et
+lui remit ses p&eacute;ch&eacute;s.</p>
+
+<p>Maman sanglotait, prostern&eacute;e pr&egrave;s de
+son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup elle s'&eacute;cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il m'a reconnue. Il m'a serr&eacute; la main.
+Je suis s&ucirc;r qu'il m'a reconnue&nbsp;!!&nbsp;!... et
+qu'il m'a remerci&eacute;e&nbsp;! oh, mon Dieu&nbsp;! quelle
+joie&nbsp;!</p>
+
+<p>Pauvre maman&nbsp;! Si elle avait compris ou
+devin&eacute; &agrave; qui et &agrave; quoi ce remerciement-l&agrave;
+devait s'adresser&nbsp;!</p>
+
+<p>On coucha l'oncle sur son lit. Il &eacute;tait
+bien mort cette fois.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Madame, dit M&eacute;lanie, nous n'avons
+pas de draps pour l'ensevelir. Tout le linge
+appartient &agrave; ces demoiselles.</p>
+
+<p>Moi je regardais l'omelette qu'elles n'avaient
+point fini de manger, et j'avais, en
+m&ecirc;me temps, envie de pleurer et de rire.
+Il y a de dr&ocirc;les d'instants et de dr&ocirc;les de
+sensations, parfois, dans la vie&nbsp;!</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Or, nous avons fait &agrave; mon oncle des
+fun&eacute;railles magnifiques, avec cinq discours
+sur la tombe. Le s&eacute;nateur baron de
+Croisselles a prouv&eacute;, en termes admirables,
+que Dieu toujours rentre victorieux
+dans les &acirc;mes de race un instant &eacute;gar&eacute;es.
+Tous les membres du parti royaliste et
+catholique suivaient le convoi avec un enthousiasme
+de triomphateurs, en parlant
+de cette belle mort apr&egrave;s cette vie un peu
+troubl&eacute;e.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Le vicomte Roger s'&eacute;tait tu. On riait
+autour de lui. Quelqu'un dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Bah&nbsp;! c'est
+l&agrave; l'histoire de toutes les conversions <i>in
+extremis.</i>&nbsp;&raquo;</p>
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="LE_SIGNE"></a><br>
+<h2>LE SIGNE</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p>La petite marquise de Rennedon dormait
+encore, dans sa chambre close et
+parfum&eacute;e, dans son grand lit doux et bas,
+dans ses draps de batiste l&eacute;g&egrave;re, fine
+comme une dentelle, caressants comme
+un baiser&nbsp;; elle dormait seule, tranquille,
+de l'heureux et profond sommeil des divorc&eacute;es.</p>
+
+<p>Des voix la r&eacute;veill&egrave;rent qui parlaient
+vivement dans le petit salon bleu. Elle reconnut
+son amie ch&egrave;re, la petite baronne
+de Grangerie, se disputant pour entrer avec
+la femme de chambre qui d&eacute;fendait la
+porte de sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Alors la petite marquise se leva, tira les
+verrous, tourna la serrure, souleva la porti&egrave;re
+et montra sa t&ecirc;te, rien que sa t&ecirc;te
+blonde, cach&eacute;e sous un nuage de cheveux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que tu as, dit-elle, &agrave; venir
+si t&ocirc;t&nbsp;? Il n'est pas encore neuf heures.</p>
+
+<p>La petite baronne, tr&egrave;s p&acirc;le, nerveuse,
+fi&eacute;vreuse, r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il faut que je te parle. Il m'arrive
+une chose horrible.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Entre, ma ch&eacute;rie.</p>
+
+<p>Elle entra, elles s'embrass&egrave;rent&nbsp;; et la
+petite marquise se recoucha pendant que
+la femme de chambre ouvrait les fen&ecirc;tres,
+donnait de l'air et du jour. Puis,
+quand la domestique fut partie, Mme de
+Rennedon reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Allons, raconte.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mme de Grangerie se mit &agrave; pleurer, versant
+ces jolies larmes claires qui rendent
+plus charmantes les femmes, et elle balbutiait
+sans s'essuyer les yeux, pour ne
+point les rougir&nbsp;: &laquo;&nbsp;Oh, ma ch&egrave;re, c'est
+abominable, abominable, ce qui m'arrive.
+Je n'ai pas dormi de la nuit, mais pas une
+minute&nbsp;; tu entends, pas une minute. Tiens,
+t&acirc;te mon c&oelig;ur, comme il bat.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et, prenant la main de son amie, elle la
+posa sur sa poitrine, sur cette ronde et
+ferme enveloppe du c&oelig;ur des femmes, qui
+suffit souvent aux hommes et les emp&ecirc;che
+de rien chercher dessous. Son c&oelig;ur battait
+fort, en effet.</p>
+
+<p>Elle continua&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&Ccedil;a m'est arriv&eacute; hier dans la journ&eacute;e...
+vers quatre heures... ou quatre heures et
+demie. Je ne sais pas au juste. Tu connais
+bien mon appartement, tu sais que mon
+petit salon, celui o&ugrave; je me tiens toujours,
+donne sur la rue Saint-Lazare, au premier&nbsp;;
+et que j'ai la manie de me mettre &agrave;
+la fen&ecirc;tre pour regarder passer les gens.
+C'est si gai, ce quartier de la gare, si remuant,
+si vivant... Enfin, j'aime &ccedil;a&nbsp;! Donc
+hier, j'&eacute;tais assise sur la chaise basse que
+je me suis fait installer dans l'embrasure
+de ma fen&ecirc;tre&nbsp;; elle &eacute;tait ouverte, cette
+fen&ecirc;tre, et je ne pensais &agrave; rien&nbsp;; je respirais
+l'air bleu. Tu te rappelles comme il
+faisait beau, hier&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Tout &agrave; coup je remarque que, de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la rue, il y a aussi une femme &agrave; la
+fen&ecirc;tre, une femme en rouge&nbsp;; moi j'&eacute;tais
+en mauve, tu sais, ma jolie toilette mauve.
+Je ne la connaissais pas cette femme, une
+nouvelle locataire, install&eacute;e depuis un
+mois&nbsp;; et comme il pleut depuis un mois,
+je ne l'avais point vue encore. Mais je
+m'aper&ccedil;us tout de suite que c'&eacute;tait une vilaine
+fille. D'abord je fus tr&egrave;s d&eacute;go&ucirc;t&eacute;e et
+tr&egrave;s choqu&eacute;e qu'elle f&ucirc;t &agrave; la fen&ecirc;tre comme
+moi&nbsp;; et puis, peu &agrave; peu, &ccedil;a m'amusa de
+l'examiner. Elle &eacute;tait accoud&eacute;e, et elle
+guettait les hommes, et les hommes aussi
+la regardaient, tous ou presque tous. On
+aurait dit qu'ils &eacute;taient pr&eacute;venus par quelque
+chose en approchant de la maison, qu'ils
+la flairaient comme les chiens flairent le
+gibier, car ils levaient soudain la t&ecirc;te et
+&eacute;changeaient bien vite un regard avec elle,
+un regard de franc-ma&ccedil;on. Le sien disait&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Voulez-vous&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le leur r&eacute;pondait&nbsp;: &laquo;&nbsp;Pas le temps&nbsp;&raquo;,
+ou bien&nbsp;: &laquo;&nbsp;Une autre fois&nbsp;&raquo;, ou bien&nbsp;: &laquo;&nbsp;Pas
+le sou&nbsp;&raquo;, ou bien&nbsp;: &laquo;&nbsp;Veux-tu te cacher,
+mis&eacute;rable&nbsp;!&nbsp;&raquo; C'&eacute;taient les yeux des p&egrave;res
+de famille qui disaient cette derni&egrave;re
+phrase.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Tu ne te figures pas comme c'&eacute;tait dr&ocirc;le
+de la voir faire son man&egrave;ge ou plut&ocirc;t son
+m&eacute;tier.&nbsp;&raquo; </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Quelquefois elle fermait brusquement
+la fen&ecirc;tre et je voyais un monsieur tourner
+sous la porte. Elle l'avait pris, celui-l&agrave;,
+comme un p&ecirc;cheur &agrave; la ligne prend un
+goujon. Alors je commen&ccedil;ais &agrave; regarder
+ma montre. Ils restaient de douze &agrave; vingt
+minutes, jamais plus. Vraiment, elle me
+passionnait, &agrave; la fin, cette araign&eacute;e. Et
+puis elle n'&eacute;tait pas laide, cette fille.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je me demandais&nbsp;: Comment fait-elle
+pour se faire comprendre si bien, si vite,
+compl&egrave;tement. Ajoute-t-elle &agrave; son regard
+un signe de t&ecirc;te ou un mouvement de main&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et je pris ma lunette de th&eacute;&acirc;tre pour
+me rendre compte de son proc&eacute;d&eacute;. Oh&nbsp;! il
+&eacute;tait bien simple&nbsp;: un coup d'&oelig;il d'abord,
+puis un sourire, puis un tout petit geste de
+t&ecirc;te qui voulait dire &laquo;&nbsp;Montez-vous&nbsp;?&nbsp;&raquo; Mais
+si l&eacute;ger, si vague, si discret, qu'il fallait
+vraiment beaucoup de chic pour le r&eacute;ussir
+comme elle.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et je me demandais&nbsp;: Est-ce que je
+pourrais le faire aussi bien, ce petit coup
+de bas en haut, hardi et gentil&nbsp;; car il &eacute;tait
+tr&egrave;s gentil, son geste. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et j'allai l'essayer devant la glace. Ma
+ch&egrave;re, je le faisais mieux qu'elle, beaucoup
+mieux&nbsp;! J'&eacute;tais enchant&eacute;e&nbsp;; et je revins me
+mettre &agrave; la fen&ecirc;tre. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Elle ne prenait plus personne, &agrave; pr&eacute;sent,
+la pauvre fille, plus personne. Vraiment
+elle n'avait pas de chance. Comme &ccedil;a
+doit &ecirc;tre terrible tout de m&ecirc;me de gagner
+son pain de cette fa&ccedil;on-l&agrave;, terrible et amusant
+quelquefois, car enfin il y en a qui ne
+sont pas mal, de ces hommes qu'on rencontre
+dans la rue. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Maintenant ils passaient tous sur mon
+trottoir et plus un seul sur le sien. Le soleil
+avait tourn&eacute;. Ils arrivaient les uns derri&egrave;re
+les autres, des jeunes, des vieux, des
+noirs, des blonds, des gris, des blancs.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;J'en voyais de tr&egrave;s gentils, mais tr&egrave;s
+gentils, ma ch&egrave;re, bien mieux que mon
+mari, et que le tien, ton ancien mari, puisque
+tu es divorc&eacute;e. Maintenant tu peux
+choisir. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je me disais&nbsp;: Si je leur faisais le signe,
+est-ce qu'ils me comprendraient, moi, moi
+qui suis une honn&ecirc;te femme&nbsp;? Et voil&agrave; que
+je suis prise d'une envie folle de le leur
+faire ce signe, mais d'une envie, d'une
+envie de femme grosse... d'une envie &eacute;pouvantable,
+tu sais, de ces envies... auxquelles
+on ne peut pas r&eacute;sister&nbsp;! J'en ai
+quelquefois comme &ccedil;a, moi. Est-ce b&ecirc;te,
+dis, ces choses-l&agrave;&nbsp;! Je crois que nous avons
+des &acirc;mes de singes, nous autres femmes.
+On m'a affirm&eacute; du reste (c'est un m&eacute;decin
+qui m'a dit &ccedil;a) que le cerveau du singe
+ressemblait beaucoup au n&ocirc;tre. Il faut
+toujours que nous imitions quelqu'un.
+Nous imitons nos maris, quand nous les
+aimons, dans le premier mois des noces,
+et puis nos amants ensuite, nos amies, nos
+confesseurs quand ils sont bien. Nous prenons
+leurs mani&egrave;res de penser, leurs mani&egrave;res
+de dire, leurs mots, leurs gestes,
+tout. C'est stupide. </p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Enfin, moi quand je suis trop tent&eacute;e de
+faire une chose, je la fais toujours.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je me dis donc&nbsp;: Voyons, je vais essayer
+sur un, sur un seul, pour voir.
+Qu'est-ce qui peut m'arriver&nbsp;? Rien&nbsp;! Nous
+&eacute;changerons un sourire, et voil&agrave; tout, et
+je ne le reverrai jamais&nbsp;; et si je le vois il
+ne me reconna&icirc;tra pas&nbsp;; et s'il me reconna&icirc;t
+je nierai, parbleu.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je commence donc &agrave; choisir. J'en voulais
+un qui f&ucirc;t bien, tr&egrave;s bien. Tout &agrave; coup
+je vois venir un grand blond, tr&egrave;s joli gar&ccedil;on.
+J'aime les blonds, tu sais.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je le regarde. Il me regarde. Je souris,
+il sourit&nbsp;; je fais le geste&nbsp;; oh&nbsp;! &agrave; peine, &agrave;
+peine&nbsp;; il r&eacute;pond &laquo;&nbsp;oui&nbsp;&raquo; de la t&ecirc;te et le
+voil&agrave; qui entre, ma ch&eacute;rie&nbsp;! Il entre par la
+grande porte de la maison.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Tu ne te figures pas ce qui s'est pass&eacute;
+en moi &agrave; ce moment-l&agrave;&nbsp;! J'ai cru que j'allais
+devenir folle. Oh&nbsp;! quelle peur&nbsp;! Songe,
+il allait parler aux domestiques&nbsp;! A Joseph
+qui est tout d&eacute;vou&eacute; &agrave; mon mari&nbsp;! Joseph
+aurait cru certainement que je connaissais
+ce monsieur depuis longtemps.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Que faire&nbsp;? dis&nbsp;? Que faire&nbsp;? Et il allait
+sonner, tout &agrave; l'heure, dans une seconde,
+Que faire, dis&nbsp;? J'ai pens&eacute; que le mieux
+&eacute;tait de courir &agrave; sa rencontre, de lui dire
+qu'il se trompait, de le supplier de s'en
+aller. Il aurait piti&eacute; d'une femme, d'une
+pauvre femme&nbsp;! Je me pr&eacute;cipite donc &agrave; la
+porte et je l'ouvre juste au moment o&ugrave; il
+posait la main sur le timbre.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je balbutiai, tout &agrave; fait folle&nbsp;: &laquo;&nbsp;Allez-vous-en,
+Monsieur, allez-vous-en, vous
+vous trompez, je suis une honn&ecirc;te femme,
+une femme mari&eacute;e. C'est une erreur, une
+affreuse erreur&nbsp;; je vous ai pris pour un de
+mes amis &agrave; qui vous ressemblez beaucoup.
+Ayez piti&eacute; de moi, Monsieur.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et voil&agrave; qu'il se met &agrave; rire, ma ch&egrave;re, et
+il r&eacute;pond&nbsp;: &laquo;&nbsp;Bonjour, ma chatte. Tu sais,
+je la connais, ton histoire. Tu es mari&eacute;e,
+c'est deux louis au lieu d'un. Tu les auras.
+Allons montre-moi la route.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et il me pousse&nbsp;; il referme la porte, et
+comme je demeurais, &eacute;pouvant&eacute;e, en face
+de lui, il m'embrasse, me prend par la
+taille et me fait rentrer dans le salon qui
+&eacute;tait rest&eacute; ouvert.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et puis, il se met &agrave; regarder tout comme
+un commissaire-priseur&nbsp;; et il reprend&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Bigre, c'est gentil, chez toi, c'est tr&egrave;s
+chic. Faut que tu sois rudement dans la
+d&egrave;che en ce moment-ci pour faire la fen&ecirc;tre&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Alors, moi, je recommence &agrave; le supplier&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Oh&nbsp;! Monsieur, allez-vous-en&nbsp;!
+allez-vous-en&nbsp;! Mon mari va rentrer&nbsp;! Il
+va rentrer dans un instant, c'est son
+heure&nbsp;! Je vous jure que vous vous trompez&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et il me r&eacute;pond tranquillement&nbsp;: &laquo;&nbsp;Allons,
+ma belle, assez de mani&egrave;res comme
+&ccedil;a. Si ton mari rentre, je lui donnerai
+cent sous pour aller prendre quelque chose
+en face.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Comme il aper&ccedil;oit sur la chemin&eacute;e la
+photographie de Raoul, il me demande&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est &ccedil;a, ton... ton mari&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, c'est lui.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Il a l'air d'un joli mufle. Et &ccedil;a,
+qu'est-ce que c'est&nbsp;? Une de tes amies&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'&eacute;tait ta photographie, ma ch&egrave;re, tu
+sais celle en toilette de bal. Je ne savais
+plus ce que disais, je balbutiai&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui c'est une de mes amies.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle est tr&egrave;s gentille. Tu me la feras
+conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et voil&agrave; la pendule qui se met &agrave; sonner
+cinq heures&nbsp;; et Raoul rentre tous les jours
+&agrave; cinq heures et demie&nbsp;! S'il revenait avant
+que l'autre f&ucirc;t parti, songe donc&nbsp;! Alors...
+alors... j'ai perdu la t&ecirc;te... tout &agrave; fait...
+j'ai pens&eacute;... j'ai pens&eacute;... que... que le
+mieux... &eacute;tait de... de... de... me d&eacute;barrasser
+de cet homme le... le plus vite possible...
+Plus t&ocirc;t ce serait fini... tu comprends...
+et... et voil&agrave;... voil&agrave;... puisqu'il
+le fallait... et il le fallait, ma ch&egrave;re... il ne
+serait pas parti sans &ccedil;a... Donc j'ai...
+j'ai... j'ai mis le verrou &agrave; la porte du salon...
+Voil&agrave;.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>La petite marquise de Rennedon s'&eacute;tait
+mise &agrave; rire, mais &agrave; rire follement, la t&ecirc;te
+dans l'oreiller, secouant son lit tout entier.</p>
+
+<p>Quand elle se fut un peu calm&eacute;e, elle
+demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et... et... il &eacute;tait joli gar&ccedil;on...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais oui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et tu te plains&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais... mais... vois-tu, ma ch&egrave;re,
+c'est que... il a dit... qu'il reviendrait demain...
+&agrave; la m&ecirc;me heure... et j'ai... j'ai
+une peur atroce... Tu n'as pas id&eacute;e
+comme il est tenace... et volontaire... Que
+faire... dis... que faire&nbsp;?</p>
+
+<p>La petite marquise s'assit dans son lit
+pour r&eacute;fl&eacute;chir&nbsp;; puis elle d&eacute;clara brusquement&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Fais-le arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>La petite baronne fut stup&eacute;faite. Elle
+balbutia&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment&nbsp;? Tu dis&nbsp;? A quoi penses-tu&nbsp;?
+Le faire arr&ecirc;ter&nbsp;? Sous quel pr&eacute;texte&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! c'est bien simple. Tu vas aller
+chez le commissaire&nbsp;; tu lui diras qu'un
+monsieur te suit depuis trois mois&nbsp;; qu'il a
+eu l'insolence de monter chez toi hier&nbsp;;
+qu'il t'a menac&eacute;e d'une nouvelle visite pour
+demain, et que tu demandes protection &agrave;
+la loi. On te donnera deux agents qui l'arr&ecirc;teront.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais, ma ch&egrave;re, s'il raconte...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais on ne le croira pas, sotte, du
+moment que tu auras bien arrang&eacute; ton
+histoire au commissaire. Et on te croira, toi,
+qui es une femme du monde irr&eacute;prochable.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! je n'oserai jamais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il faut oser, ma ch&egrave;re, ou bien tu es
+perdue.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Songe qu'il va... qu'il va m'insulter...
+quand on l'arr&ecirc;tera.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien, tu auras des t&eacute;moins et tu
+le feras condamner.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Condamner &agrave; quoi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A des dommages. Dans ce cas, il faut
+&ecirc;tre impitoyable&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! &agrave; propos de dommages... il y a
+une chose qui me g&ecirc;ne beaucoup... mais
+beaucoup... Il m'a laiss&eacute;... deux louis...
+sur la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Deux louis&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas plus&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est peu. &Ccedil;a m'aurait humili&eacute;e, moi.
+Eh bien&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! qu'est-ce qu'il faut faire de
+cet argent&nbsp;?</p>
+
+<p>La petite marquise h&eacute;sita quelques secondes,
+puis r&eacute;pondit d'une voix s&eacute;rieuse&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma ch&egrave;re... Il faut faire... il faut
+faire... un petit cadeau &agrave; ton mari... &ccedil;a
+n'est que justice.</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="LE_DIABLE"></a><br>
+<h2>LE DIABLE</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p>Le paysan restait debout en face du m&eacute;decin,
+devant le lit de la mourante. La
+vieille, calme, r&eacute;sign&eacute;e, lucide, regardait
+les deux hommes et les &eacute;coutait causer.
+Elle allait mourir&nbsp;; elle ne se r&eacute;voltait pas,
+son temps &eacute;tait fini, elle avait quatre-vingt-douze
+ans.</p>
+
+<p>Par la fen&ecirc;tre et la porte ouvertes, le
+soleil de juillet entrait &agrave; flots, jetait sa
+flamme chaude sur le sol de terre brune,
+onduleux et battu par les sabots de quatre
+g&eacute;n&eacute;rations de rustres. Les odeurs des
+champs venaient aussi, pouss&eacute;es par la
+brise cuisante, odeurs des herbes, des
+bl&eacute;s, des feuilles, br&ucirc;l&eacute;s sous la chaleur,
+de midi. Les sauterelles s'&eacute;gosillaient, emplissaient
+la campagne d'un cr&eacute;pitement
+clair, pareil au bruit des criquets de
+bois qu'on vend aux enfants dans les
+foires.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin, &eacute;levant la voix, disait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Honor&eacute;, vous ne pouvez pas laisser
+votre m&egrave;re toute seule dans cet &eacute;tat-l&agrave;. Elle
+passera d'un moment &agrave; l'autre&nbsp;!</p>
+
+<p>Et le paysan, d&eacute;sol&eacute;, r&eacute;p&eacute;tait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Faut pourtant que j'rentre mon bl&eacute;&nbsp;;
+v'l&agrave; trop longtemps qu'il est &agrave; terre.
+L'temps est bon, justement. Que qu' t'en
+dis, ma m&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>Et la vieille mourante, tenaill&eacute;e encore
+par l'avarice normande, faisait &laquo;&nbsp;oui&nbsp;&raquo; de
+l'&oelig;il et du front, engageait son fils &agrave;
+rentrer son bl&eacute; et &agrave; la laisser mourir toute
+seule.</p>
+
+<p>Mais le m&eacute;decin se f&acirc;cha et, tapant du
+pied&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous n'&ecirc;tes qu'une brute, entendez-vous,
+et je ne vous permettrai pas de faire
+&ccedil;a, entendez-vous&nbsp;! Et, si vous &ecirc;tes forc&eacute;
+de rentrer votre bl&eacute; aujourd'hui m&ecirc;me,
+allez chercher la Rapet, parbleu&nbsp;! et faites-lui
+garder votre m&egrave;re. Je le veux, entendez-vous&nbsp;!
+Et si vous ne m'ob&eacute;issez pas, je vous
+laisserai crever comme un chien, quand
+vous serez malade &agrave; votre tour, entendez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>Le paysan, un grand maigre, aux gestes
+lents, tortur&eacute; par l'ind&eacute;cision, par la peur
+du m&eacute;decin et par l'amour f&eacute;roce de l'&eacute;pargne,
+h&eacute;sitait, calculait, balbutiait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comben qu'&eacute; prend, la Rapet, pour
+une garde&nbsp;?</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin criait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce que je sais, moi&nbsp;? &Ccedil;a d&eacute;pend
+du temps que vous lui demanderez. Arrangez-vous
+avec elle, morbleu&nbsp;! Mais je veux
+qu'elle soit ici dans une heure, entendez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>L'homme se d&eacute;cida&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'y vas, j'y vas&nbsp;; vous f&acirc;chez point,
+m'sieu l'm&eacute;decin.</p>
+
+<p>Et le docteur s'en alla, en appelant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous savez, vous savez, prenez garde,
+car je ne badine pas quand je me f&acirc;che, moi&nbsp;!</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il fut seul, le paysan se tourna
+vers sa m&egrave;re, et, d'une voix r&eacute;sign&eacute;e&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'vas qu&eacute;ri la Rapet, pisqu'il veut,
+c't homme. T'&eacute;luge point tant qu'je
+r'vienne.</p>
+
+<p>Et il sortit &agrave; son tour.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>La Rapet, une vieille repasseuse, gardait
+les morts et les mourants de la commune
+et des environs. Puis, d&egrave;s qu'elle
+avait cousu ses clients dans le drap dont ils
+ne devaient plus sortir, elle revenait
+prendre son fer dont elle frottait le linge
+des vivants. Rid&eacute;e comme une pomme de
+l'autre ann&eacute;e, m&eacute;chante, jalouse, avare
+d'une avarice tenant du ph&eacute;nom&egrave;ne, courb&eacute;e
+en deux comme si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; cass&eacute;e
+aux reins par l'&eacute;ternel mouvement du fer
+promen&eacute; sur les toiles, on e&ucirc;t dit qu'elle
+avait pour l'agonie une sorte d'amour
+monstrueux et cynique. Elle ne parlait jamais
+que des gens qu'elle avait vus mourir,
+de toutes les vari&eacute;t&eacute;s de tr&eacute;pas auxquelles
+elle avait assist&eacute;&nbsp;; et elle les racontait
+avec une grande minutie de d&eacute;tails
+toujours pareils, comme un chasseur raconte
+ses coups de fusil.</p>
+
+<p>Quand Honor&eacute; Bontemps entra chez elle,
+il la trouva pr&eacute;parant de l'eau bleue pour
+les collerettes des villageoises.</p>
+
+<p>Il dit&nbsp;: </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons, bonsoir&nbsp;; &ccedil;a va-t-il comme
+vous voulez, la m&eacute; Rapet&nbsp;?</p>
+
+<p>Elle tourna vers lui la t&ecirc;te&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tout d'm&ecirc;me, tout d'm&ecirc;me. Et d'vot' part&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! d'ma part, &ccedil;a va-t-&agrave; volont&eacute;,
+mais c'est ma m&eacute; qui n'va point.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vot'm&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, ma m&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu&eacute; qu'alle a votre m&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;All'a qu'a va tourner d'l'&oelig;il&nbsp;!</p>
+
+<p>La vieille femme retira ses mains de
+l'eau, dont les gouttes, bleu&acirc;tres et transparentes,
+lui glissaient jusqu'au bout des
+doigts, pour retomber dans le baquet.</p>
+
+<p>Elle demanda, avec une sympathie subite&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;All'est si bas qu'&ccedil;a&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;L'm&eacute;decin dit qu'all' n'passera point
+la r'lev&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour s&ucirc;r qu'all'est bas alors&nbsp;!</p>
+
+<p>Honor&eacute; h&eacute;sita. Il lui fallait quelques
+pr&eacute;ambules pour la proposition qu'il pr&eacute;parait.
+Mais, comme il ne trouvait rien, il
+se d&eacute;cida tout d'un coup&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comben qu'vous m'prendrez pour la
+garder jusqu'au bout&nbsp;? V&ocirc; savez que j'sommes
+point riche. J'peux seulement point
+m'payer une servante. C'est ben &ccedil;a qui
+l'a mise l&agrave;, ma pauv'm&eacute;, trop d'&eacute;lugement,
+trop d'fatigue&nbsp;! A travaillait comme
+dix, nonobstant ses quatre-vingt-douze.
+On n'en fait pu de c'te graine-l&agrave;&nbsp;!...</p>
+
+<p>La Rapet r&eacute;pliqua gravement&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Y a deux prix&nbsp;: quarante sous l'jour,
+et trois francs la nuit pour les riches.
+Vingt sous l'jour et quarante la nuit pour
+l'zautres. V&ocirc; m'donnerez vingt et quarante.</p>
+
+<p>Mais le paysan r&eacute;fl&eacute;chissait. Il la connaissait
+bien, sa m&egrave;re. Il savait comme
+elle &eacute;tait tenace, vigoureuse, r&eacute;sistante.
+&Ccedil;a pouvait durer huit jours, malgr&eacute; l'avis
+du m&eacute;decin.</p>
+
+<p>Il dit r&eacute;solument&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non. J'aime ben qu'v&ocirc; me fassiez un
+prix, l&agrave;, un prix pour jusqu'au bout.
+J'courrons la chance d'part et d'autre.
+L'm&eacute;decin dit qu'alle passera tant&ocirc;t. Si
+&ccedil;a s'fait tant mieux pour vous, tant pis
+pour m&eacute;. Ma si all' tient jusqu'&agrave; demain ou
+pu longtemps tant mieux pour m&eacute;, tant
+pis pour vous&nbsp;!</p>
+
+<p>La garde, surprise, regardait l'homme.
+Elle n'avait jamais trait&eacute; un tr&eacute;pas &agrave; forfait.
+Elle h&eacute;sitait, tent&eacute;e par l'id&eacute;e d'une
+chance &agrave; courir. Puis elle soup&ccedil;onna qu'on
+voulait la jouer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'peux rien dire tant qu'j'aurai point
+vu vot' m&eacute;, r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;V'nez-y, la v&eacute;.</p>
+
+<p>Elle essuya ses mains et le suivit aussit&ocirc;t. </p>
+
+<p>En route, ils ne parl&egrave;rent point. Elle
+allait d'un pied press&eacute;, tandis qu'il allongeait
+ses grandes jambes comme s'il
+devait, &agrave; chaque pas, traverser un ruisseau.</p>
+
+<p>Les vaches couch&eacute;es dans les champs,
+accabl&eacute;es par la chaleur, levaient lourdement
+la t&ecirc;te et poussaient un faible meuglement
+vers ces deux gens qui passaient,
+pour leur demander de l'herbe fra&icirc;che.</p>
+
+<p>En approchant de sa maison, Honor&eacute;
+Bontemps murmura&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;-Si c'&eacute;tait fini, tout d'm&ecirc;me&nbsp;?</p>
+
+<p>Et le d&eacute;sir inconscient qu'il en avait se
+manifesta dans le son de sa voix.</p>
+
+<p>Mais la vieille n'&eacute;tait point morte. Elle
+demeurait sur le dos, en son grabat, les
+mains sur la couverture d'indienne violette,
+des mains affreusement maigres,
+nou&eacute;es, pareilles &agrave; des b&ecirc;tes &eacute;tranges, &agrave;
+des crabes, et ferm&eacute;es par les rhumatismes,
+les fatigues, les besognes presque
+s&eacute;culaires qu'elles avaient accomplies.</p>
+
+<p>La Rapet s'approcha du lit et consid&eacute;ra
+la mourante. Elle lui t&acirc;ta le pouls, lui palpa
+la poitrine, l'&eacute;couta respirer, la questionna
+pour l'entendre parler&nbsp;; puis l'ayant
+encore longtemps contempl&eacute;e, elle sortit
+suivie d'Honor&eacute;. Son opinion &eacute;tait assise.
+La vieille n'irait pas &agrave; la nuit. Il demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;H&eacute; ben&nbsp;?</p>
+
+<p>La garde r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;H&eacute; ben, &ccedil;a durera deux jours, p't&ecirc;t
+trois. Vous me donnerez six francs, tout
+compris.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Six francs&nbsp;! six francs&nbsp;! Avez-vous
+perdu le sens&nbsp;? M&eacute;, je vous dis qu'elle en
+a pour cinq ou six heures, pas plus&nbsp;!</p>
+
+<p>Et ils discut&egrave;rent longtemps, acharn&eacute;s
+tous deux. Comme la garde allait se retirer,
+comme le temps passait, comme son
+bl&eacute; ne se rentrerait pas tout seul, &agrave; la fin,
+il consentit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh ben, c'est dit, six francs, tout
+compris, jusqu'&agrave; la l'v&eacute;e du corps.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est dit, six francs.</p>
+
+<p>Et il s'en alla, &agrave; longs pas, vers son
+bl&eacute; couch&eacute; sur le sol, sous le lourd soleil
+qui m&ucirc;rit les moissons.</p>
+
+<p>La garde rentra dans la maison.</p>
+
+<p>Elle avait apport&eacute; de l'ouvrage&nbsp;; car
+aupr&egrave;s des mourants et des morts elle
+travaillait sans rel&acirc;che, tant&ocirc;t pour elle,
+tant&ocirc;t pour la famille qui l'employait &agrave;
+cette double besogne moyennant un suppl&eacute;ment
+de salaire.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, elle demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous a-t-on administr&eacute;e au moins,
+la m&eacute; Bontemps&nbsp;?</p>
+
+<p>La paysanne fit &laquo;&nbsp;non&nbsp;&raquo; de la t&ecirc;te&nbsp;; et la
+Rapet, qui &eacute;tait d&eacute;vote, se leva avec vivacit&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Seigneur Dieu, c'est-il possible&nbsp;?
+J'vas qu&eacute;rir m'sieur l'cur&eacute;.</p>
+
+<p>Et elle se pr&eacute;cipita vers le presbyt&egrave;re, si
+vite, que les gamins, sur la place, la
+voyant trotter ainsi, crurent un malheur
+arriv&eacute;.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre s'en vint aussit&ocirc;t, en surplis,
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de l'enfant de ch&oelig;ur qui sonnait
+une clochette pour annoncer le passage
+de Dieu dans la campagne br&ucirc;lante et
+calme. Des hommes, qui travaillaient au
+loin, &ocirc;taient leurs grands chapeaux et demeuraient
+immobiles en attendant que le
+blanc v&ecirc;tement e&ucirc;t disparu derri&egrave;re une
+ferme&nbsp;; les femmes qui ramassaient les
+gerbes se redressaient pour faire le signe
+de la croix, des poules noires, effray&eacute;es,
+fuyaient le long des foss&eacute;s en se balan&ccedil;ant
+sur leurs pattes jusqu'au trou, bien
+connu d'elles, o&ugrave; elles disparaissaient brusquement&nbsp;;
+un poulain, attach&eacute; dans un pr&eacute;,
+prit peur &agrave; la vue du surplis et se mit &agrave;
+tourner en rond, au bout de sa corde, en
+lan&ccedil;ant des ruades. L'enfant de ch&oelig;ur,
+en jupe rouge, allait vite&nbsp;; et le pr&ecirc;tre, la
+t&ecirc;te inclin&eacute;e sur une &eacute;paule et coiff&eacute; de sa
+barrette carr&eacute;e, le suivait en murmurant
+des pri&egrave;res&nbsp;; et la Rapet venait derri&egrave;re,
+toute pench&eacute;e, pli&eacute;e en deux, comme pour
+se prosterner en marchant, et les mains
+jointes, comme &agrave; l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Honor&eacute;, de loin, les vit passer. Il demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ousqu'i va, not'cur&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>Son valet, plus subtil, r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;I porte l'bon Dieu &agrave; ta m&eacute;, pardi&nbsp;!</p>
+
+<p>Le paysan ne s'&eacute;tonna pas&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a s'peut ben, tout d'm&ecirc;me&nbsp;!</p>
+
+<p>Et il se remit au travail.</p>
+
+<p>La m&egrave;re Bontemps se confessa, re&ccedil;ut
+l'absolution, communia&nbsp;; et le pr&ecirc;tre s'en
+revint, laissant seules les deux femmes
+dans la chaumi&egrave;re &eacute;touffante.</p>
+
+<p>Alors la Rapet commen&ccedil;a &agrave; consid&eacute;rer
+la mourante, en se demandant si cela durerait
+longtemps.</p>
+
+<p>Le jour baissait&nbsp;; l'air plus frais entrait
+par souffles plus vifs, faisait voltiger contre
+le mur une image d'&Eacute;pinal tenue par
+deux &eacute;pingles&nbsp;; les petits rideaux de la
+fen&ecirc;tre, jadis blancs, jaunes maintenant
+et couverts de taches de mouche, avaient
+l'air de s'envoler, de se d&eacute;battre, de vouloir
+partir, comme l'&acirc;me de la vieille.</p>
+
+<p>Elle, immobile, les yeux ouverts, semblait
+attendre avec indiff&eacute;rence la mort si
+proche qui tardait &agrave; venir. Son haleine,
+courte, sifflait un peu dans sa gorge serr&eacute;e.
+Elle s'arr&ecirc;terait tout &agrave; l'heure, et il y
+aurait sur la terre une femme de moins,
+que personne ne regretterait.</p>
+
+<p>A la nuit tombante, Honor&eacute; rentra. S'&eacute;tant
+approch&eacute; du lit, il vit que sa m&egrave;re
+vivait encore, et il demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a va-t-il&nbsp;?</p>
+
+<p>Comme il faisait autrefois quand elle
+&eacute;tait indispos&eacute;e.</p>
+
+<p>Puis il renvoya la Rapet en lui recommandant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;D'main, cinq heures, sans faute.
+Elle r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;D'main, cinq heures.</p>
+
+<p>Elle arriva, en effet, au jour levant.</p>
+
+<p>Honor&eacute;, avant de se rendre aux terres,
+mangeait sa soupe, qu'il avait faite lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>La garde demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh ben, vot'm&eacute; a-t-all' pass&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit, avec un pli malin au coin
+des yeux&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;All'va plut&ocirc;t mieux.</p>
+
+<p>Et il s'en alla.</p>
+
+<p>La Rapet, saisie d'inqui&eacute;tude, s'approcha
+de l'agonisante, qui demeurait dans
+le m&ecirc;me &eacute;tat, oppress&eacute;e et impassible,
+l'&oelig;il ouvert et les mains crisp&eacute;es sur sa
+couverture.</p>
+
+<p>Et la garde comprit que cela pouvait
+durer deux jours, quatre jours, huit jours
+ainsi&nbsp;; et une &eacute;pouvante &eacute;treignit son c&oelig;ur
+d'avare, tandis qu'une col&egrave;re furieuse la
+soulevait contre ce finaud qui l'avait jou&eacute;e
+et contre cette femme qui ne mourait
+pas.</p>
+
+<p>Elle se mit au travail n&eacute;anmoins et attendit,
+le regard fix&eacute; sur la face rid&eacute;e de
+la m&egrave;re Bontemps.</p>
+
+<p>Honor&eacute; revint pour d&eacute;jeuner&nbsp;; il semblait
+content, presque goguenard&nbsp;; puis il
+repartit. Il rentrait son bl&eacute;, d&eacute;cid&eacute;ment,
+dans des conditions excellentes.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>La Rapet s'exasp&eacute;rait&nbsp;; chaque minute
+&eacute;coul&eacute;e lui semblait, maintenant, du temps
+vol&eacute;, de l'argent vol&eacute;. Elle avait envie,
+une envie folle de prendre par le cou cette
+vieille bourrique, cette vielle t&ecirc;tue, cette
+vieille obstin&eacute;e, et d'arr&ecirc;ter, en serrant
+un peu, ce petit souffle rapide qui lui volait
+son temps et son argent.</p>
+
+<p>Puis elle r&eacute;fl&eacute;chit au danger&nbsp;; et, d'autres
+id&eacute;es lui passant par la t&ecirc;te, elle se
+rapprocha du lit.</p>
+
+<p>Elle demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vos avez-t-il d&eacute;j&agrave; vu l'Diable&nbsp;?</p>
+
+<p>La m&egrave;re Bontemps murmura&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non.</p>
+
+<p>Alors la garde se mit &agrave; causer, &agrave; lui
+conter des histoires pour terroriser son
+&acirc;me d&eacute;bile de mourante.</p>
+
+<p>Quelques minutes avant qu'on expir&acirc;t,
+le Diable apparaissait, disait-elle, &agrave; tous
+les agonisants. Il avait un balai &agrave; la main,
+une marmite sur la t&ecirc;te, et il poussait de
+grands cris. Quand on l'avait vu, c'&eacute;tait
+fini, on n'en avait plus que pour peu d'instants.
+Et elle &eacute;num&eacute;rait tous ceux &agrave; qui
+le Diable &eacute;tait apparu devant elle, cette
+ann&eacute;e-l&agrave;&nbsp;: Jos&eacute;phin Loisel, Eulalie Ratier,
+Sophie Padagnau, S&eacute;raphine Grospied.</p>
+
+<p>La m&egrave;re Bontemps, &eacute;mue enfin, s'agitait,
+remuait les mains, essayait de tourner
+la t&ecirc;te pour regarder au fond de la
+chambre.</p>
+
+<p>Soudain la Rapet disparut au pied du
+lit. Dans l'armoire, elle prit un drap et
+s'enveloppa dedans&nbsp;; elle se coiffa de la
+marmite, dont les trois pieds courts et courb&eacute;s
+se dressaient ainsi que trois cornes&nbsp;;
+elle saisit un balai de sa main droite, et,
+de la main gauche, un seau de fer-blanc,
+qu'elle jeta brusquement en l'air pour qu'il
+retomb&acirc;t avec bruit.</p>
+
+<p>Il fit, en heurtant le sol, un fracas &eacute;pouvantable&nbsp;;
+alors, grimp&eacute;e sur une chaise,
+la garde souleva le rideau qui pendait au
+bout du lit, et elle apparut, gesticulant,
+poussant des clameurs aigu&euml;s au fond du
+pot de fer qui lui cachait la face, et mena&ccedil;ant
+de son balai, comme un diable de
+guignol, la vieille paysanne &agrave; bout de vie.</p>
+
+<p>Eperdue, le regard fou, la mourante fit
+un effort surhumain pour se soulever et
+s'enfuir&nbsp;; elle sortit m&ecirc;me de sa couche
+ses &eacute;paules et sa poitrine&nbsp;; puis elle retomba
+avec un grand soupir. C'&eacute;tait
+fini.</p>
+
+<p>Et la Rapet, tranquillement, remit en
+place tous les objets, le balai au coin de
+l'armoire, le drap dedans, la marmite sur
+le foyer, le seau sur la planche et la chaise
+contre le mur. Puis, avec les gestes professionnels,
+elle ferma les yeux &eacute;normes
+de la morte, posa sur le lit une assiette,
+versa dedans l'eau du b&eacute;nitier, y trempa le
+buis clou&eacute; sur la commode et, s'agenouillant,
+se mit &agrave; r&eacute;citer avec ferveur les pri&egrave;res
+des tr&eacute;pass&eacute;s qu'elle savait par c&oelig;ur, par
+m&eacute;tier.</p>
+
+<p>Et quand Honor&eacute; rentra, le soir venu,
+il la trouva priant, et il calcula tout de
+suite qu'elle gagnait encore vingt sous sur
+lui, car elle n'avait pass&eacute; que trois jours
+et une nuit, ce qui faisait en tout cinq
+francs, au lieu de six qu'il lui devait.</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="LES_ROIS"></a><br>
+<h2>LES ROIS</h2>
+<br><br><br>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! dit le capitaine comte de Garens,
+je crois bien que je me le rappelle, ce souper
+des Rois, pendant la guerre&nbsp;!</p>
+
+<p>J'&eacute;tais alors mar&eacute;chal des logis de
+hussards, et depuis quinze jours r&ocirc;dant en
+&eacute;claireur en face d'une avant-garde allemande.
+La veille, nous avions sabr&eacute; quelques
+uhlans et perdu trois hommes, dont
+ce pauvre petit Raudeville. Vous vous rappelez
+bien, Joseph de Raudeville.</p>
+
+<p>Or, ce jour-l&agrave;, mon capitaine m'ordonna
+de prendre dix cavaliers et d'aller occuper
+et de garder toute la nuit le village de Porterin,
+o&ugrave; l'on s'&eacute;tait battu cinq fois en
+trois semaines. Il ne restait pas vingt
+maisons debout ni douze habitants dans
+ce gu&ecirc;pier.</p>
+
+<p>Je pris donc dix cavaliers et je partis
+vers quatre heures. A cinq heures, en
+pleine nuit, nous atteign&icirc;mes les premiers
+murs de Porterin. Je fis halte et j'ordonnai
+&agrave; Marchas, vous savez bien, Pierre de
+Marchas, qui a &eacute;pous&eacute; depuis la petite
+Martel-Auvelin, la fille du marquis de
+Martel-Auvelin, d'entrer tout seul dans le
+village et de m'apporter des nouvelles.</p>
+
+<p>Je n'avais choisi que des volontaires,
+tous de bonne famille. &Ccedil;a fait plaisir, dans
+le service, de ne pas tutoyer des mufles.
+Ce Marchas &eacute;tait d&eacute;gourdi comme pas un,
+fin comme un renard et souple comme un
+serpent. Il savait &eacute;venter des Prussiens
+ainsi qu'un chien &eacute;vente un li&egrave;vre, trouver
+des vivres l&agrave; o&ugrave; nous serions morts de
+faim sans lui, et il obtenait des renseignements
+de tout le monde, des renseignements
+toujours s&ucirc;rs, avec une adresse
+inimaginable.</p>
+
+<p>Il revint au bout de dix minutes&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a va bien, dit-il&nbsp;; aucun Prussien
+n'a pass&eacute; par ici depuis trois jours. Il est
+sinistre, ce village. J'ai caus&eacute; avec une
+bonne s&oelig;ur qui garde quatre ou cinq malades
+dans un couvent abandonn&eacute;.</p>
+
+<p>J'ordonnai d'aller de l'avant, et nous
+p&eacute;n&eacute;tr&acirc;mes dans la rue principale. On
+apercevait vaguement &agrave; droite, &agrave; gauche,
+des murs sans toit, &agrave; peine visibles dans la
+nuit profonde. De place en place, une lumi&egrave;re
+brillait derri&egrave;re une vitre&nbsp;: une famille
+&eacute;tait rest&eacute;e pour garder sa demeure
+&agrave; peu pr&egrave;s debout, une famille de braves
+ou de pauvres. La pluie commen&ccedil;ait &agrave;
+tomber, une pluie menue, glac&eacute;e, qui
+nous gelait avant de nous avoir mouill&eacute;s,
+rien qu'en touchant les manteaux. Les
+chevaux tr&eacute;buchaient sur des pierres, sur
+des poutres, sur des meubles. Marchas
+nous guidait, &agrave; pied, devant nous, et tra&icirc;nant
+sa b&ecirc;te par la bride.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; nous m&egrave;nes-tu&nbsp;? lui demandai-je.</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai un g&icirc;te, un bon.</p>
+
+<p>Et il s'arr&ecirc;ta bient&ocirc;t devant une petite
+maison bourgeoise demeur&eacute;e enti&egrave;re, bien
+close, b&acirc;tie sur la rue, avec un jardin derri&egrave;re.</p>
+
+<p>Au moyen d'un gros caillou ramass&eacute;
+pr&egrave;s de la grille, Marchas fit sauter la serrure,
+puis il gravit le perron, d&eacute;fon&ccedil;a la
+porte d'entr&eacute;e &agrave; coups de pied et &agrave; coups
+d'&eacute;paule, alluma un bout de bougie qu'il
+avait toujours en poche, et nous pr&eacute;c&eacute;da
+dans un bon et confortable logis de particulier
+riche, en nous guidant avec assurance,
+avec une assurance admirable,
+comme s'il avait v&eacute;cu dans cette maison
+qu'il voyait pour la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Deux hommes rest&eacute;s dehors gardaient
+nos chevaux.</p>
+
+<p>Marchas dit au gros Ponderel, qui le
+suivait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Les &eacute;curies doivent &ecirc;tre &agrave; gauche&nbsp;;
+j'ai vu &ccedil;a en entrant&nbsp;; va donc y loger les
+b&ecirc;tes, dont nous n'avons pas besoin.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers moi&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Donne des ordres, sacrebleu&nbsp;!</p>
+
+<p>Il m'&eacute;tonnait toujours, ce gaillard-l&agrave;. Je
+r&eacute;pondis en riant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vais placer mes sentinelles aux
+abords du pays. Je te retrouverai ici.</p>
+
+<p>Il demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Combien prends-tu d'hommes&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Cinq. Les autres les rel&egrave;veront &agrave;
+dix heures du soir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bon. Tu m'en laisses quatre pour
+faire les provisions, la cuisine, et mettre
+la table. Moi, je trouverai la cachette au
+vin.</p>
+
+<p>Et je m'en allai reconna&icirc;tre les rues d&eacute;sertes
+jusqu'&agrave; la sortie sur la plaine, pour
+y placer mes factionnaires.</p>
+
+<p>Une demi-heure plus tard, j'&eacute;tais de
+retour. Je trouvai Marchas &eacute;tendu dans un
+grand fauteuil Voltaire, dont il avait &ocirc;t&eacute; la
+housse, par amour du luxe, disait-il. Il se
+chauffait les pieds au feu, en fumant un
+cigare excellent dont le parfum emplissait
+la pi&egrave;ce. Il &eacute;tait seul, les coudes sur les
+bras du si&egrave;ge, la t&ecirc;te entre les &eacute;paules, les
+joues roses, l'&oelig;il brillant, l'air enchant&eacute;.</p>
+
+<p>Dans la pi&egrave;ce voisine, j'entendais un
+bruit de vaisselle. Marchas me dit en souriant
+d'une fa&ccedil;on b&eacute;ate&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a va, j'ai trouv&eacute; le bordeaux dans
+le poulailler, le champagne sous les marches
+du perron, l'eau-de-vie,&nbsp;&mdash;&nbsp;cinquante
+bouteilles de vraie fine&nbsp;&mdash;&nbsp;dans le potager,
+sous un poirier qui, vu &agrave; la lanterne, ne
+m'a pas sembl&eacute; droit. Comme solide,
+nous avons deux poules, une oie, un canard,
+trois pigeons et un merle cueilli
+dans une cage, rien que de la plume, comme
+tu vois. Tout &ccedil;a cuit en ce moment. Ce
+pays est excellent.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais assis en face de lui. La flamme
+de la chemin&eacute;e me grillait le nez et les
+joues&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; as-tu trouv&eacute; ce bois-l&agrave;&nbsp;? demandai-je.</p>
+
+<p>Il murmura&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bois magnifique, voiture de ma&icirc;tre,
+coup&eacute;. C'est la peinture qui donne cette
+flamb&eacute;e, un punch d'essence et de vernis.
+Bonne maison&nbsp;!</p>
+
+<p>Je riais, tant je le trouvais dr&ocirc;le, l'animal.
+Il reprit&nbsp;: </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dire que c'est jour de Rois&nbsp;! J'ai fait
+mettre une f&egrave;ve dans l'oie&nbsp;; mais pas de
+reine, c'est emb&ecirc;tant, &ccedil;a&nbsp;!</p>
+
+<p>Je r&eacute;p&eacute;tai, comme un &eacute;cho&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est emb&ecirc;tant&nbsp;; mais que veux-tu
+que j'y fasse, moi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que tu en trouves, parbleu&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De quoi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Des femmes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Des femmes&nbsp;?... Tu es fou&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai bien trouv&eacute; l'eau-de-vie sous un
+poirier, moi, et le champagne sous les
+marches du perron&nbsp;; et rien ne pouvait me
+guider encore.&nbsp;&mdash;&nbsp;Tandis que, pour toi,
+une jupe c'est un indice certain. Cherche,
+mon vieux.</p>
+
+<p>Il avait l'air si grave, si s&eacute;rieux, si convaincu
+que je ne savais plus s'il plaisantait.</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyons, Marchas, tu blagues&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne blague jamais dans le service.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais o&ugrave; diable veux-tu que j'en
+trouve, des femmes&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; tu voudras. Il doit en rester deux
+ou trois dans le pays. D&eacute;niche et apporte.</p>
+
+<p>Je me levai. Il faisait trop chaud devant
+ce feu. Marchas reprit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Veux-tu une id&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Va trouver le cur&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le cur&eacute;&nbsp;? Pourquoi faire&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Invite-le &agrave; souper et prie-le d'amener
+une femme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le cur&eacute;&nbsp;! Une femme&nbsp;! Ah&nbsp;! ah&nbsp;! ah&nbsp;!</p>
+
+<p>Marchas reprit avec une extraordinaire
+gravit&eacute;&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne ris pas. Va trouver le cur&eacute;,
+raconte-lui notre situation. Il doit s'emb&ecirc;ter
+affreusement, il viendra. Mais dis-lui
+qu'il nous faut une femme au minimum,
+une femme comme il faut, bien entendu,
+puisque nous sommes tous des hommes du
+monde. Il doit conna&icirc;tre ses paroissiennes
+sur le bout du doigt. S'il y en a une possible
+pour nous, et si tu t'y prends bien, il
+te l'indiquera.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyons, Marchas&nbsp;? A quoi penses-tu&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon cher Garens, tu peux faire &ccedil;a
+tr&egrave;s bien. Ce serait m&ecirc;me tr&egrave;s dr&ocirc;le. Nous
+savons vivre, parbleu&nbsp;! et nous serons d'une
+distinction parfaite, d'un chic extr&ecirc;me.
+Nomme-nous &agrave; l'abb&eacute;, fais-le rire, attendris-le,
+s&eacute;duis-le et d&eacute;cide-le&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, c'est impossible.</p>
+
+<p>Il rapprocha son fauteuil et, comme il
+connaissait mes c&ocirc;t&eacute;s faibles, le gredin
+reprit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Songe donc comme ce serait cr&acirc;ne
+&agrave; faire et amusant &agrave; raconter. On en parlerait
+dans toute l'arm&eacute;e. &Ccedil;a te ferait une
+rude r&eacute;putation.</p>
+
+<p>J'h&eacute;sitais, tent&eacute; par l'aventure. Il insista&nbsp;: </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons, mon petit Garens. Tu es
+chef de d&eacute;tachement, toi seul peux aller
+trouver le chef de l'Eglise en ce pays. Je
+t'en prie, vas-y. Je raconterai la chose en
+vers, dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i>,
+apr&egrave;s la guerre, je te le promets. Tu dois
+bien &ccedil;a &agrave; tes hommes. Tu les fais assez
+marcher depuis un mois.</p>
+
+<p>Je me levai en demandant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; est le presbyt&egrave;re&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu prends la seconde rue &agrave; gauche.
+Au bout, tu trouveras une avenue&nbsp;; et, au
+bout de l'avenue, l'&eacute;glise. Le presbyt&egrave;re
+est &agrave; c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Je sortais&nbsp;; il me cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dis-lui le menu pour lui donner faim&nbsp;!</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Je d&eacute;couvris sans peine la petite maison
+de l'eccl&eacute;siastique, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'une grande vilaine
+&eacute;glise de briques. Je frappai &agrave; coups
+de poing dans la porte, qui n'avait ni
+sonnette ni marteau, et une voix forte demanda
+de l'int&eacute;rieur&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qui va l&agrave;&nbsp;?</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mar&eacute;chal des logis de hussards.</p>
+
+<p>J'entendis un bruit de verrous et de
+clef tourn&eacute;e, et je me trouvai en face d'un
+grand pr&ecirc;tre &agrave; gros ventre, avec une poitrine
+de lutteur, des mains formidables
+sortant de manches retrouss&eacute;es, un teint
+rouge et un air brave homme.</p>
+
+<p>Je fis le salut militaire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bonjour, monsieur le cur&eacute;.</p>
+
+<p>Il avait craint une surprise, une emb&ucirc;che
+de r&ocirc;deurs, et il sourit en r&eacute;pondant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bonjour, mon ami&nbsp;; entrez.</p>
+
+<p>Je le suivis dans une petite chambre &agrave;
+pav&eacute;s rouges, o&ugrave; br&ucirc;lait un maigre feu,
+bien diff&eacute;rent du brasier de Marchas.</p>
+
+<p>Il me montra une chaise, et puis me
+dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'y a-t-il pour votre service&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Monsieur l'abb&eacute;, permettez-moi d'abord
+de me pr&eacute;senter.</p>
+
+<p>Et je lui tendis ma carte.</p>
+
+<p>Il la re&ccedil;ut et lut &agrave; mi-voix&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le comte de Garens.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je repris&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous sommes ici onze, monsieur
+l'abb&eacute;, cinq en grand'garde et six install&eacute;s
+chez un habitant inconnu. Ces six-l&agrave;
+se nomment Garens, ici pr&eacute;sent, Pierre
+de Marchas, Ludovic de Ponderel, le baron
+d'Etreillis, Karl Massouligny, le fils
+du peintre, et Joseph Herbon, un jeune
+musicien. Je viens, en leur nom et au mien,
+vous prier de nous faire l'honneur de souper
+avec nous. C'est un souper des Rois,
+monsieur le cur&eacute;, et nous voudrions le
+rendre un peu gai.</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre souriait. Il murmura&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il me semble que ce n'est gu&egrave;re
+l'occasion de s'amuser.</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis&nbsp;: </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous nous battons tous les jours,
+Monsieur. Quatorze de nos camarades
+sont morts depuis un mois, et trois sont
+rest&eacute;s par terre, hier encore. C'est la
+guerre. Nous jouons notre vie &agrave; tout instant,
+n'avons-nous pas le droit de la jouer
+gaiement&nbsp;? Nous sommes Fran&ccedil;ais, nous
+aimons rire, nous savons rire partout.
+Nos p&egrave;res riaient bien sur l'&eacute;chafaud&nbsp;! Ce
+soir, nous voudrions nous d&eacute;gourdir un
+peu, en gens comme il faut, et non pas
+en soudards, vous me comprenez. Avons-nous
+tort&nbsp;?</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit vivement&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez raison, mon ami, et j'accepte
+avec grand plaisir votre invitation.</p>
+
+<p>Il cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Hermance&nbsp;!</p>
+
+<p>Une vieille paysanne, tordue, rid&eacute;e, horrible,
+apparut et demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu&eacute; qui a&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne d&icirc;ne pas ici, ma fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; que vous d&icirc;nez donc&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Avec MM. les hussards.</p>
+
+<p>J'eus envie de dire&nbsp;: &laquo;&nbsp;Amenez votre
+bonne, pour voir la t&ecirc;te de Marchas&nbsp;&raquo;,
+mais je n'osai point.</p>
+
+<p>Je repris&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parmi vos paroissiens rest&eacute;s dans
+le village, en voyez-vous quelqu'un ou
+quelqu'une que je puisse inviter aussi&nbsp;?</p>
+
+<p>Il h&eacute;sita, chercha et d&eacute;clara&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, personne&nbsp;!</p>
+
+<p>J'insistai&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Personne&nbsp;!... Voyons, monsieur le
+cur&eacute;, cherchez. Ce serait tr&egrave;s galant d'avoir
+des dames. Je m'entends, des m&eacute;nages&nbsp;!
+Est-ce que je sais, moi&nbsp;? Le boulanger avec
+sa femme, l'&eacute;picier, le... le... le... l'horloger...
+le... le cordonnier... le... le pharmacien
+avec la pharmacienne... Nous
+avons un bon repas, du vin, et serions enchant&eacute;s
+de laisser un bon souvenir aux
+gens d'ici.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; m&eacute;dita longtemps encore, puis
+pronon&ccedil;a avec r&eacute;solution&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, personne.</p>
+
+<p>Je me mis &agrave; rire&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sacristi&nbsp;! monsieur le cur&eacute;, c'est ennuyeux
+de n'avoir pas une reine, car nous
+avons une f&egrave;ve. Voyons, cherchez. Il n'y
+a pas un maire mari&eacute;, un adjoint mari&eacute;,
+un conseiller municipal mari&eacute;, un instituteur
+mari&eacute;&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, toutes les dames sont parties.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi, il n'y a pas dans tout le pays
+une brave bourgeoise avec son bourgeois
+de mari, &agrave; qui nous pourrions faire ce
+plaisir, car ce serait un plaisir pour eux,
+un grand, dans les circonstances pr&eacute;sentes&nbsp;?</p>
+
+<p>Mais tout &agrave; coup le cur&eacute; se mit &agrave; rire,
+d'un rire violent qui le secouait tout entier,
+et il criait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! ah&nbsp;! ah&nbsp;! j'ai votre affaire, J&eacute;sus,
+Marie, j'ai votre affaire&nbsp;! Ah&nbsp;! ah&nbsp;! ah&nbsp;!
+nous allons rire, mes enfants, nous allons
+rire. Et elles seront bien contentes, allez,
+bien contentes, ah&nbsp;! ah&nbsp;!... O&ugrave; g&icirc;tez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>J'expliquai la maison en la d&eacute;crivant. Il comprit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tr&egrave;s bien. C'est la propri&eacute;t&eacute; de
+M. Bertin-Lavaille. J'y serai dans une demi-heure
+avec quatre dames&nbsp;!!&nbsp;!... Ah&nbsp;! ah&nbsp;!
+ah&nbsp;! quatre dames&nbsp;!!&nbsp;!...</p>
+
+<p>Il sortit avec moi, riant toujours, et me
+quitta, en r&eacute;p&eacute;tant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a va&nbsp;; dans une demi-heure, maison
+Bertin-Lavaille.</p>
+
+<p>Je rentrai vite, tr&egrave;s &eacute;tonn&eacute;, tr&egrave;s intrigu&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Combien de couverts&nbsp;? demanda
+Marchas en m'apercevant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Onze. Nous sommes six hussards,
+plus M. le cur&eacute; et quatre dames.</p>
+
+<p>Il fut stup&eacute;fait. Je triomphais.</p>
+
+<p>Il r&eacute;p&eacute;tait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quatre dames&nbsp;! Tu dis&nbsp;: quatre dames&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je dis&nbsp;: quatre dames.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De vraies femmes&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De vraies femmes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bigre&nbsp;! Mes compliments&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je les accepte. Je les m&eacute;rite.</p>
+
+<p>Il quitta son fauteuil, ouvrit la porte et
+j'aper&ccedil;us une belle nappe blanche jet&eacute;e
+sur une longue table autour de laquelle
+trois hussards en tablier bleu disposaient
+des assiettes et des verres.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il y aura des femmes&nbsp;! cria Marchas.</p>
+
+<p>Et les trois hommes se mirent &agrave; danser
+en applaudissant de toute leur force.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait pr&ecirc;t. Nous attendions. Nous
+attend&icirc;mes pr&egrave;s d'une heure. Une odeur
+d&eacute;licieuse de volailles r&ocirc;ties flottait dans
+toute la maison.</p>
+
+<p>Un coup frapp&eacute; contre le volet nous
+souleva tous en m&ecirc;me temps. Le gros
+Ponderel courut ouvrir, et, au bout d'une
+minute &agrave; peine, une petite bonne S&oelig;ur
+apparut dans l'encadrement de la porte.
+Elle &eacute;tait maigre, rid&eacute;e, timide, et saluait
+coup sur coup les quatre hussards effar&eacute;s
+qui la regardaient entrer. Derri&egrave;re elle,
+un bruit de b&acirc;tons martelait le pav&eacute; du
+vestibule, et d&egrave;s qu'elle eut p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans
+le salon, j'aper&ccedil;us, l'une suivant l'autre,
+trois vieilles t&ecirc;tes en bonnet blanc, qui
+s'en venaient en se balan&ccedil;ant avec des
+mouvements diff&eacute;rents, l'une chavirant &agrave;
+droite, tandis que l'autre chavirait &agrave; gauche.
+Et, trois bonnes femmes se pr&eacute;sent&egrave;rent,
+boitant, tra&icirc;nant la jambe, estropi&eacute;es
+par les maladies et d&eacute;form&eacute;es par
+la vieillesse, trois infirmes hors de service,
+les trois seules pensionnaires capables
+de marcher encore de l'&eacute;tablissement
+hospitalier que dirigeait la S&oelig;ur Saint-Beno&icirc;t.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait retourn&eacute;e vers ses invalides,
+pleine de sollicitude pour elles&nbsp;; puis,
+voyant mes galons de mar&eacute;chal des logis,
+elle me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous remercie bien, monsieur
+l'officier, d'avoir pens&eacute; &agrave; ces pauvres femmes.
+Elles ont bien peu de plaisir dans
+la vie, et c'est pour elles en m&ecirc;me temps
+un grand bonheur et un grand honneur
+que vous leur faites.</p>
+
+<p>J'aper&ccedil;us le cur&eacute;, rest&eacute; dans l'ombre du
+couloir et qui riait de tout son c&oelig;ur. A mon
+tour, je me mis &agrave; rire, en regardant surtout
+la t&ecirc;te de Marchas. Puis montrant des
+si&egrave;ges &agrave; la religieuse&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Asseyez-vous, ma S&oelig;ur&nbsp;; nous sommes
+tr&egrave;s fiers et tr&egrave;s heureux que vous
+ayez accept&eacute; notre modeste invitation.</p>
+
+<p>Elle prit trois chaises contre le mur,
+les aligna devant le feu, y conduisit ses
+trois bonnes femmes, les pla&ccedil;a dessus,
+leur &ocirc;ta leurs cannes et leurs ch&acirc;les
+qu'elle alla d&eacute;poser dans un coin&nbsp;; puis,
+d&eacute;signant la premi&egrave;re, une maigre &agrave; ventre
+&eacute;norme, une hydropique assur&eacute;ment&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Celle-l&agrave; est la m&egrave;re Paumelle, dont
+le mari s'est tu&eacute; en tombant d'un toit, et
+dont le fils est mort en Afrique. Elle a
+soixante-deux ans.</p>
+
+<p>Puis elle d&eacute;signa la seconde, une grande
+dont la t&ecirc;te tremblait sans cesse&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Celle-l&agrave; est la m&egrave;re Jean-Jean, &acirc;g&eacute;e
+de soixante-sept ans. Elle n'y voit plus
+gu&egrave;re, ayant eu la figure flamb&eacute;e dans
+un incendie et la jambe droite br&ucirc;l&eacute;e &agrave;
+moiti&eacute;.</p>
+
+<p>Elle nous montra, enfin, la troisi&egrave;me,
+une esp&egrave;ce de naine, avec des yeux saillants,
+qui roulaient de tous les c&ocirc;t&eacute;s, ronds
+et stupides.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est la Putois, une innocente. Elle
+est &acirc;g&eacute;e de quarante-quatre ans seulement.</p>
+
+<p>J'avais salu&eacute; les trois femmes comme
+si on m'e&ucirc;t pr&eacute;sent&eacute; &agrave; des Altesses Royales,
+et, me tournant vers le cur&eacute;&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes, monsieur l'abb&eacute;, un
+homme pr&eacute;cieux, &agrave; qui nous devrons tous
+ici de la reconnaissance.</p>
+
+<p>Tout le monde riait, en effet, hormis
+Marchas, qui semblait furieux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Notre S&oelig;ur Saint-Beno&icirc;t est servie&nbsp;!
+cria tout &agrave; coup Karl Massouligny.</p>
+
+<p>Je la fis passer devant avec le cur&eacute;, puis
+je soulevai la m&egrave;re Paumelle, dont je pris
+le bras et que je tra&icirc;nai dans la pi&egrave;ce voisine,
+non sans peine, car son ventre ballonn&eacute;
+semblait plus pesant que du fer.</p>
+
+<p>Le gros Ponderel enleva la m&egrave;re Jean-Jean,
+qui g&eacute;missait pour avoir sa b&eacute;quille&nbsp;;
+et le petit Joseph Herbon dirigea l'idiote,
+la Putois, vers la salle &agrave; manger, pleine
+d'odeur de viandes.</p>
+
+<p>D&egrave;s que nous f&ucirc;mes en face de nos assiettes,
+la S&oelig;ur tapa trois coups dans ses
+mains, et les femmes firent, avec la pr&eacute;cision
+de soldats qui pr&eacute;sentent les armes,
+un grand signe de croix rapide. Puis le
+pr&ecirc;tre pronon&ccedil;a, lentement, les paroles
+latines du <i>Benedicite</i>.</p>
+
+<p>On s'assit, et les deux poules parurent,
+apport&eacute;es par Marchas, qui voulait servir
+pour ne point assister en convive &agrave; ce repas
+ridicule.</p>
+
+<p>Mais je criai&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vite le champagne&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+Un bouchon sauta avec un bruit de pistolet
+qu'on d&eacute;charge, et, malgr&eacute; la r&eacute;sistance
+du cur&eacute; et de la bonne S&oelig;ur, les
+trois hussards assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; des trois infirmes
+leur vers&egrave;rent de force dans la bouche
+leurs trois verres pleins.</p>
+
+<p>Massouligny, qui avait la facult&eacute; d'&ecirc;tre
+chez lui partout et &agrave; l'aise avec tout le
+monde, faisait la cour &agrave; la m&egrave;re Paumelle
+de la fa&ccedil;on la plus dr&ocirc;le. L'hydropique,
+dont l'humeur &eacute;tait rest&eacute;e gaie, malgr&eacute; ses
+malheurs, lui r&eacute;pondait en badinant avec
+une voix de fausset qui semblait factice, et
+elle riait si fort des plaisanteries de son
+voisin que son gros ventre semblait pr&ecirc;t &agrave;
+monter et &agrave; rouler sur la table. Le petit
+Herbon avait entrepris s&eacute;rieusement de
+griser l'idiote et le baron d'Etreillis, qui
+n'avait pas l'esprit alerte, interrogeait la
+Jean-Jean sur la vie, les habitudes et le
+r&egrave;glement de l'hospice.</p>
+
+<p>La religieuse, effar&eacute;e, criait &agrave; Massouligny&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oh&nbsp;! vous allez la rendre malade&nbsp;;
+ne la faites pas rire comme &ccedil;a, je vous en
+prie, Monsieur. Oh&nbsp;! Monsieur...</p>
+
+<p>Puis elle se levait et se jetait sur Herbon
+pour lui arracher des mains un verre
+plein qu'il vidait prestement, entre les
+l&egrave;vres de la Putois.</p>
+
+<p>Et le cur&eacute; riait &agrave; se tordre, r&eacute;p&eacute;tait &agrave; la
+S&oelig;ur&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Laissez donc, pour une fois, &ccedil;a ne
+leur fait pas de mal. Laissez donc.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s les deux poules, on avait mang&eacute;
+le canard, flanqu&eacute; des trois pigeons et du
+merle&nbsp;; et l'oie parut, fumante, dor&eacute;e, r&eacute;pandant
+une odeur chaude de viande rissol&eacute;e
+et grasse.</p>
+
+<p>La Paumelle, qui s'animait, battit des
+mains&nbsp;; la Jean-Jean cessa de r&eacute;pondre aux
+questions nombreuses du baron, et la
+Putois poussa des grognements de joie,
+moiti&eacute; cris et moiti&eacute; soupirs, comme font les
+petits enfants &agrave; qui on montre des bonbons.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Permettez-vous, dit le cur&eacute;, que je
+me charge de cet animal. Je m'entends
+comme personne &agrave; ces op&eacute;rations-l&agrave;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais certainement, monsieur l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>Et la S&oelig;ur dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si on ouvrait un peu la fen&ecirc;tre&nbsp;? Elles
+ont trop chaud. Je suis s&ucirc;re qu'elles seront
+malades.</p>
+
+<p>Je me tournai vers Marchas&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ouvre la fen&ecirc;tre une minute.</p>
+
+<p>Il l'ouvrit, et l'air froid du dehors entra,
+fit vaciller les flammes des bougies et tournoyer
+la fum&eacute;e de l'oie, dont le pr&ecirc;tre,
+une serviette au cou, soulevait les ailes
+avec science.</p>
+
+<p>Nous le regardions faire, sans parler
+maintenant, int&eacute;ress&eacute;s par le travail all&eacute;chant
+de ses mains, saisis d'un renouveau
+d'app&eacute;tit &agrave; la vue de cette grosse b&ecirc;te dor&eacute;e,
+dont les membres tombaient l'un apr&egrave;s
+l'autre dans la sauce brune, au fond du plat.</p>
+
+<p>Et tout &agrave; coup, au milieu de ce silence
+gourmand qui nous tenait attentifs, entra,
+par la fen&ecirc;tre ouverte, le bruit lointain
+d'un coup de feu.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Je fus debout si vite, que ma chaise roula
+derri&egrave;re moi&nbsp;; et je criai&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tout le monde &agrave; cheval&nbsp;! Toi, Marchas,
+tu vas prendre deux hommes et aller
+aux nouvelles. Je t'attends ici dans cinq
+minutes.</p>
+
+<p>Et pendant que les trois cavaliers s'&eacute;loignaient
+au galop dans la nuit, je me mis
+en selle avec mes deux autres hussards,
+devant le perron de la villa, tandis que le
+cur&eacute;, la S&oelig;ur et les trois bonnes femmes
+montraient aux fen&ecirc;tres leurs t&ecirc;tes effar&eacute;es.</p>
+
+<p>On n'entendait plus rien, qu'un aboiement
+de chien dans la campagne. La pluie
+avait cess&eacute;&nbsp;; il faisait froid, tr&egrave;s froid. Et
+bient&ocirc;t, je distinguai de nouveau le galop
+d'un cheval, d'un seul cheval qui revenait.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Marchas. Je lui criai&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;?</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien du tout, Fran&ccedil;ois a bless&eacute; un
+vieux paysan, qui refusait de r&eacute;pondre au&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Qui vive&nbsp;?&nbsp;&raquo; et qui continuait d'avancer,
+malgr&eacute; l'ordre de passer au large. On l'apporte,
+d'ailleurs. Nous verrons ce que c'est.</p>
+
+<p>J'ordonnai de remettre les chevaux &agrave;
+l'&eacute;curie et j'envoyai mes deux soldats au
+devant des autres, puis je rentrai dans la
+maison.</p>
+
+<p>Alors le cur&eacute;, Marchas et moi, nous
+descend&icirc;mes un matelas dans le salon
+pour y d&eacute;poser le bless&eacute;&nbsp;; la S&oelig;ur, d&eacute;chirant
+une serviette, se mit &agrave; faire de la
+charpie, tandis que les trois femmes &eacute;perdues
+restaient assises dans un coin.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, je distinguai un bruit de sabres,
+tra&icirc;n&eacute;s sur la route&nbsp;; je pris une bougie
+pour &eacute;clairer les hommes qui revenaient&nbsp;;
+et ils parurent, portant cette chose inerte,
+molle, longue et sinistre, que devient un
+corps humain quand la vie ne le soutient
+plus.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>On d&eacute;posa le bless&eacute; sur le matelas pr&eacute;par&eacute;
+pour lui&nbsp;; et je vis du premier coup
+d'&oelig;il que c'&eacute;tait un moribond.</p>
+
+<p>Il r&acirc;lait et crachait du sang qui coulait
+des coins de ses l&egrave;vres, chass&eacute; de sa bouche
+&agrave; chacun de ses hoquets. L'homme
+en &eacute;tait couvert&nbsp;! Ses joues, sa barbe, ses
+cheveux, son cou, ses v&ecirc;tements, semblaient
+en avoir &eacute;t&eacute; frott&eacute;s, avoir &eacute;t&eacute; baign&eacute;s
+dans une cuve rouge. Et ce sang s'&eacute;tait
+fig&eacute; sur lui, &eacute;tait devenu terne, m&ecirc;l&eacute; de
+boue, horrible &agrave; voir.</p>
+
+<p>Le vieillard, envelopp&eacute; dans une grande
+limousine de berger, entr'ouvrait par moments
+ses yeux mornes, &eacute;teints, sans
+pens&eacute;e, qui paraissaient stupides d'&eacute;tonnement,
+comme ceux des b&ecirc;tes que le
+chasseur tue et qui le regardent, tomb&eacute;es
+&agrave; ses pieds, aux trois quarts mortes d&eacute;j&agrave;,
+abruties par la surprise et par l'&eacute;pouvante.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; s'&eacute;cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! c'est le p&egrave;re Placide, le vieux
+pasteur des Moulins. Il est sourd, le pauvre,
+et n'a rien entendu. Ah&nbsp;! mon Dieu&nbsp;!
+vous avez tu&eacute; ce malheureux&nbsp;!</p>
+
+<p>La S&oelig;ur avait &eacute;cart&eacute; la blouse et la chemise,
+et regardait au milieu de la poitrine
+un petit trou violet qui ne saignait plus.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il n'y a rien &agrave; faire, dit-elle.</p>
+
+<p>Le berger, haletant affreusement, crachait
+toujours du sang avec chacun de ses
+derniers souffles, et on entendait dans sa
+gorge, jusqu'au fond de ses poumons, un
+gargouillement sinistre et continu.</p>
+
+<p>Le cur&eacute;, debout au-dessus de lui, leva
+sa main droite, d&eacute;crivit le signe de la croix
+et pronon&ccedil;a, d'une voix lente et solennelle,
+les paroles latines qui lavent les &acirc;mes.</p>
+
+<p>Avant qu'il les e&ucirc;t achev&eacute;es, le vieillard
+fut agit&eacute; d'une courte secousse, comme si
+quelque chose venait de se briser en lui.
+Il ne respirait plus. Il &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>M'&eacute;tant retourn&eacute;, je vis un spectacle plus
+effrayant que l'agonie de ce mis&eacute;rable&nbsp;:
+les trois vieilles, debout, serr&eacute;es l'une
+contre l'autre, hideuses, grima&ccedil;aient d'angoisse
+et d'horreur.</p>
+
+<p>Je m'approchai d'elles, et elles se mirent
+&agrave; pousser des cris aigus, en essayant de
+se sauver, comme si j'allais les tuer aussi.</p>
+
+<p>La Jean-Jean, que sa jambe br&ucirc;l&eacute;e ne
+portait plus, tomba tout de son long par
+terre.</p>
+
+<p>La S&oelig;ur Saint-Beno&icirc;t, abandonnant le
+mort, courut vers ses infirmes, et sans un
+mot pour moi, sans un regard, les couvrit
+de leurs ch&acirc;les, leur donna leurs b&eacute;quilles,
+les poussa vers la porte, les fit sortir
+et disparut avec elles dans la nuit profonde,
+si noire.</p>
+
+<p>Je compris que je ne pouvais m&ecirc;me les
+faire accompagner par un hussard, car le
+seul bruit du sabre les e&ucirc;t affol&eacute;es.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; regardait toujours le mort.</p>
+
+<p>S'&eacute;tant enfin retourn&eacute; vers moi&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! quelle vilaine chose, dit-il.</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="AU_BOIS"></a><br>
+<h2>AU BOIS</h2>
+<br><br><br>
+
+<p>Le maire allait se mettre &agrave; table pour
+d&eacute;jeuner quand on le pr&eacute;vint que le garde
+champ&ecirc;tre l'attendait &agrave; la mairie avec deux
+prisonniers.</p>
+
+<p>Il s'y rendit aussit&ocirc;t, et il aper&ccedil;ut en
+effet son garde champ&ecirc;tre, le p&egrave;re Hochedur,
+debout et surveillant d'un air
+s&eacute;v&egrave;re un couple de bourgeois m&ucirc;rs.</p>
+
+<p>L'homme, un gros p&egrave;re, &agrave; nez rouge et
+&agrave; cheveux blancs, semblait accabl&eacute;&nbsp;; tandis
+que la femme, une petite m&egrave;re endimanch&eacute;e,
+tr&egrave;s ronde, tr&egrave;s grasse, aux joues
+luisantes, regardait d'un &oelig;il de d&eacute;fi l'agent
+de l'autorit&eacute; qui les avait captiv&eacute;s.</p>
+
+<p>Le maire demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que c'est, p&egrave;re Hochedur&nbsp;?</p>
+
+<p>Le garde champ&ecirc;tre fit sa d&eacute;position.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait sorti le matin, &agrave; l'heure ordinaire,
+pour accomplir sa tourn&eacute;e du c&ocirc;t&eacute;
+des bois Champioux jusqu'&agrave; la fronti&egrave;re
+d'Argenteuil. Il n'avait rien remarqu&eacute;
+d'insolite dans la campagne sinon qu'il
+faisait beau temps et que les bl&eacute;s allaient
+bien, quand le fils aux Bredel, qui binait
+sa vigne, avait cri&eacute;&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;H&eacute;, p&egrave;re Hochedur, allez voir au
+bord du bois, au premier taillis, vous y
+trouverez une couple de pigeons qu'ont
+bien cent trente ans &agrave; eux deux.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait parti dans la direction indiqu&eacute;e&nbsp;;
+il &eacute;tait entr&eacute; dans le fourr&eacute; et il avait entendu
+des paroles et des soupirs qui lui
+firent supposer un flagrant d&eacute;lit de mauvaises
+m&oelig;urs.</p>
+
+<p>Donc, avan&ccedil;ant sur ses genoux et sur
+ses mains comme pour surprendre un braconnier,
+il avait appr&eacute;hend&eacute; le couple
+pr&eacute;sent au moment o&ugrave; il s'abandonnait &agrave;
+son instinct.</p>
+
+<p>Le maire stup&eacute;fait consid&eacute;ra les coupables.
+L'homme comptait bien soixante
+ans et la femme au moins cinquante-cinq.</p>
+
+<p>Il se mit &agrave; les interroger, en commen&ccedil;ant
+par le m&acirc;le, qui r&eacute;pondait d'une voix
+si faible qu'on l'entendait &agrave; peine.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Votre nom.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nicolas Beaurain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Votre profession.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mercier, rue des Martyrs, &agrave; Paris.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que vous faisiez dans ce
+bois&nbsp;?</p>
+
+<p>Le mercier demeura muet, les yeux
+baiss&eacute;s sur son gros ventre, les mains &agrave;
+plat sur ses cuisses. </p>
+
+<p>Le maire reprit&nbsp;: </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Niez-vous ce qu'affirme l'agent de
+l'autorit&eacute; municipale&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, Monsieur. </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors, vous avouez&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, Monsieur. </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'avez-vous &agrave; dire pour votre d&eacute;fense&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien, Monsieur. </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; avez-vous rencontr&eacute; votre complice&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est ma femme, Monsieur. </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Votre femme&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, Monsieur. </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors... alors... vous ne vivez donc pas ensemble... &agrave; Paris&nbsp;? </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pardon, Monsieur, nous vivons ensemble&nbsp;! </p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais... alors... vous &ecirc;tes fou, tout &agrave;
+fait fou, mon cher Monsieur, de venir vous
+faire pincer ainsi, en plein champ, &agrave; dix
+heures du matin.</p>
+
+<p>Le mercier semblait pr&ecirc;t &agrave; pleurer de
+honte. Il murmura&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est elle qui a voulu &ccedil;a&nbsp;! Je lui disais
+bien que c'&eacute;tait stupide. Mais quand
+une femme a quelque chose dans la t&ecirc;te...
+vous savez... elle ne l'a pas ailleurs.</p>
+
+<p>Le maire, qui aimait l'esprit gaulois,
+sourit et r&eacute;pliqua&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dans votre cas, c'est le contraire
+qui aurait d&ucirc; avoir lieu. Vous ne seriez
+pas ici si elle ne l'avait eu que dans la
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Alors une col&egrave;re saisit M. Beaurain, et
+se tournant vers sa femme&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vois-tu o&ugrave; tu nous as men&eacute;s avec ta
+po&eacute;sie&nbsp;? Hein, y sommes-nous&nbsp;? Et nous
+irons devant les tribunaux, maintenant,
+&agrave; notre &acirc;ge, pour attentat aux m&oelig;urs&nbsp;! Et
+il nous faudra fermer boutique, vendre la
+client&egrave;le et changer de quartier&nbsp;! Y sommes-nous&nbsp;?</p>
+
+<p>Mme Beaurain se leva, et, sans regarder
+son mari, elle s'expliqua sans embarras,
+sans vaine pudeur, presque sans h&eacute;sitation.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon Dieu, monsieur le maire, je sais
+bien que nous sommes ridicules. Voulez-vous
+me permettre de plaider ma cause
+comme un avocat, ou mieux comme une
+pauvre femme&nbsp;; et j'esp&egrave;re que vous voudrez
+bien nous renvoyer chez nous, et
+nous &eacute;pargner la honte des poursuites.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Autrefois, quand j'&eacute;tais jeune, j'ai fait
+la connaissance de M. Beaurain dans ce
+pays-ci, un dimanche. Il &eacute;tait employ&eacute;
+dans un magasin de mercerie&nbsp;; moi j'&eacute;tais
+demoiselle dans un magasin de confections.
+Je me rappelle de &ccedil;a comme d'hier.
+Je venais passer les dimanches ici, de
+temps en temps, avec une amie, Rose Lev&ecirc;que,
+avec qui j'habitais rue Pigalle. Rose
+avait un bon ami, et moi pas. C'est lui
+qui nous conduisait ici. Un samedi, il
+m'annon&ccedil;a, en riant, qu'il am&egrave;nerait un
+camarade le lendemain. Je compris bien
+ce qu'il voulait&nbsp;; mais je r&eacute;pondis que
+c'&eacute;tait inutile. J'&eacute;tais sage, Monsieur.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le lendemain donc, nous avons trouv&eacute;
+au chemin de fer Monsieur Beaurain. Il
+&eacute;tait bien de sa personne &agrave; cette &eacute;poque-l&agrave;.
+Mais j'&eacute;tais d&eacute;cid&eacute;e &agrave; ne pas c&eacute;der, et je
+ne c&eacute;dai pas non plus.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Nous voici donc arriv&eacute;s &agrave; Bezons. Il
+faisait un temps superbe, de ces temps qui
+vous chatouillent le c&oelig;ur. Moi, quand il
+fait beau, aussi bien maintenant qu'autrefois,
+je deviens b&ecirc;te &agrave; pleurer, et quand
+je suis &agrave; la campagne je perds la t&ecirc;te. La
+verdure, les oiseaux qui chantent, les bl&eacute;s
+qui remuent au vent, les hirondelles qui
+vont si vite, l'odeur de l'herbe, les coquelicots,
+les marguerites, tout &ccedil;a me rend
+folle&nbsp;! C'est comme le champagne quand
+on n'en a pas l'habitude&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Donc il faisait un temps superbe, et
+doux, et clair, qui vous entrait dans le
+corps par les yeux en regardant et par la
+bouche en respirant. Rose et Simon s'embrassaient
+toutes les minutes&nbsp;! &Ccedil;a me faisait
+quelque chose de les voir. M. Beaurain
+et moi nous marchions derri&egrave;re eux,
+sans gu&egrave;re parler. Quand on ne se conna&icirc;t
+pas on ne trouve rien &agrave; se dire. Il avait
+l'air timide, ce gar&ccedil;on, et &ccedil;a me plaisait
+de le voir embarrass&eacute;. Nous voici arriv&eacute;s
+dans le petit bois. Il y faisait frais comme
+dans un bain, et tout le monde s'assit sur
+l'herbe. Rose et son ami me plaisantaient
+sur ce que j'avais l'air s&eacute;v&egrave;re&nbsp;; vous comprenez
+bien que je ne pouvais pas &ecirc;tre
+autrement. Et puis voil&agrave; qu'ils recommencent
+&agrave; s'embrasser sans plus se g&ecirc;ner
+que si nous n'&eacute;tions pas l&agrave;&nbsp;; et puis ils se
+sont parl&eacute; tout bas&nbsp;; et puis ils se sont
+lev&eacute;s et ils sont partis dans les feuilles
+sans rien dire. Jugez quelle sotte figure je
+faisais, moi, en face de ce gar&ccedil;on que je
+voyais pour la premi&egrave;re fois. Je me sentais
+tellement confuse de les voir partir ainsi
+que &ccedil;a me donna du courage&nbsp;; et je me
+suis mise &agrave; parler. Je lui demandai ce qu'il
+faisait&nbsp;; il &eacute;tait commis de mercerie, comme
+je vous l'ai appris tout &agrave; l'heure. Nous
+caus&acirc;mes donc quelques instants&nbsp;; &ccedil;a l'enhardit,
+lui, et il voulut prendre des privaut&eacute;s,
+mais je le remis &agrave; sa place, et
+roide, encore. Est-ce pas vrai, monsieur
+Beaurain&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>M. Beaurain, qui regardait ses pieds
+avec confusion, ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>Elle reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Alors il a compris que
+j'&eacute;tais sage, ce gar&ccedil;on, et il s'est mis &agrave;
+me faire la cour gentiment, en honn&ecirc;te
+homme. Depuis ce jour il est revenu tous
+les dimanches. Il &eacute;tait tr&egrave;s amoureux de
+moi, Monsieur. Et moi aussi je l'aimais
+beaucoup, mais l&agrave;, beaucoup&nbsp;! c'&eacute;tait un
+beau gar&ccedil;on, autrefois.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Bref, il m'&eacute;pousa en septembre et nous
+pr&icirc;mes notre commerce rue des Martyrs.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce fut dur pendant des ann&eacute;es, Monsieur.
+Les affaires n'allaient pas&nbsp;; et nous
+ne pouvions gu&egrave;re nous payer des parties
+de campagne. Et puis, nous en avions
+perdu l'habitude. On a autre chose en t&ecirc;te&nbsp;;
+on pense &agrave; la caisse plus qu'aux fleurettes,
+dans le commerce. Nous vieillissions, peu
+&agrave; peu, sans nous en apercevoir, en gens
+tranquilles qui ne pensent plus gu&egrave;re &agrave;
+l'amour. On ne regrette rien tant qu'on
+ne s'aper&ccedil;oit pas que &ccedil;a vous manque.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et puis, Monsieur, les affaires ont
+mieux &eacute;t&eacute;, nous nous sommes rassur&eacute;s
+sur l'avenir&nbsp;! Alors, voyez-vous, je ne sais
+pas trop ce qui s'est pass&eacute; en moi, non,
+vraiment, je ne sais pas&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voil&agrave; que je me suis remise &agrave; r&ecirc;ver
+comme une petite pensionnaire. La vue des
+voiturettes de fleurs qu'on tra&icirc;ne dans les
+rues me tirait les larmes. L'odeur des violettes
+venait me chercher &agrave; mon fauteuil,
+derri&egrave;re ma caisse, et me faisait battre le
+c&oelig;ur&nbsp;! Alors je me levais et je m'en venais
+sur le pas de ma porte pour regarder le
+bleu du ciel entre les toits. Quand on regarde
+le ciel dans une rue, &ccedil;a a l'air d'une
+rivi&egrave;re, d'une longue rivi&egrave;re qui descend
+sur Paris en se tortillant&nbsp;; et les hirondelles
+passent dedans comme des poissons.
+C'est b&ecirc;te comme tout, ces choses-l&agrave;,
+&agrave; mon &acirc;ge&nbsp;! Que voulez-vous, Monsieur,
+quand on a travaill&eacute; toute sa vie, il vient
+un moment o&ugrave; on s'aper&ccedil;oit qu'on aurait
+pu faire autre chose, et, alors, on regrette,
+oh&nbsp;! oui, on regrette&nbsp;! Songez donc
+que, pendant vingt ans, j'aurais pu aller
+cueillir des baisers dans les bois, comme
+les autres, comme les autres femmes. Je
+songeais comme c'est bon d'&ecirc;tre couch&eacute;
+sous les feuilles en aimant quelqu'un&nbsp;! Et
+j'y pensais tous les jours, toutes les nuits&nbsp;!
+Je r&ecirc;vais de clairs de lune sur l'eau jusqu'&agrave;
+avoir envie de me noyer.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je n'osais pas parler de &ccedil;a &agrave; M. Beaurain
+dans les premiers temps. Je savais
+bien qu'il se moquerait de moi et qu'il me
+renverrait vendre mon fil et mes aiguilles&nbsp;!
+Et puis, &agrave; vrai dire, M. Beaurain ne me
+disait plus grand chose&nbsp;; mais en me regardant
+dans ma glace, je comprenais
+bien aussi que je ne disais plus rien &agrave;
+personne, moi&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Donc, je me d&eacute;cidai et je lui proposai
+une partie de campagne au pays o&ugrave; nous
+nous &eacute;tions connus. Il accepta sans d&eacute;fiance
+et nous voici arriv&eacute;s, ce matin,
+vers les neuf heures.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Moi je me sentis toute retourn&eacute;e quand
+je suis entr&eacute;e dans les bl&eacute;s. &Ccedil;a ne vieillit
+pas, le c&oelig;ur des femmes&nbsp;! Et, vrai, je ne
+voyais plus mon mari tel qu'il est, mais
+bien tel qu'il &eacute;tait autrefois&nbsp;! &Ccedil;a, je vous
+le jure, Monsieur. Vrai de vrai, j'&eacute;tais
+grise. Je me mis &agrave; l'embrasser&nbsp;; il en fut
+plus &eacute;tonn&eacute; que si j'avais voulu l'assassiner.
+Il me r&eacute;p&eacute;tait&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mais tu es folle.
+Mais tu es folle, ce matin. Qu'est-ce qui
+te prend&nbsp;?...&nbsp;&raquo; Je ne l'&eacute;coutais pas, moi, je
+n'&eacute;coutais que mon c&oelig;ur. Et je le fis entrer
+dans le bois... Et voil&agrave;&nbsp;!... J'ai dit la
+v&eacute;rit&eacute;, monsieur le maire, toute la v&eacute;rit&eacute;.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le maire &eacute;tait un homme d'esprit. Il se
+leva, sourit, et dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Allez en paix, Madame,
+et ne p&eacute;chez plus... sous les feuilles.&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="UNE_FAMILLE"></a><br>
+<h2>UNE FAMILLE</h2>
+<br><br><br>
+
+<p>J'allais revoir mon ami Simon Radevin
+que je n'avais point aper&ccedil;u depuis quinze
+ans.</p>
+
+<p>Autrefois c'&eacute;tait mon meilleur ami, l'ami
+de ma pens&eacute;e, celui avec qui on passe
+les longues soir&eacute;es tranquilles et gaies,
+celui &agrave; qui on dit les choses intimes du
+c&oelig;ur, pour qui on trouve, en causant doucement,
+les id&eacute;es rares, fines, ing&eacute;nieuses,
+d&eacute;licates, n&eacute;es de la sympathie m&ecirc;me qui
+excite l'esprit et le met &agrave; l'aise.</p>
+
+<p>Pendant bien des ann&eacute;es nous ne nous
+&eacute;tions gu&egrave;re quitt&eacute;s. Nous avions v&eacute;cu,
+voyag&eacute;, song&eacute;, r&ecirc;v&eacute; ensemble, aim&eacute; les
+m&ecirc;mes choses d'un m&ecirc;me amour, admir&eacute;
+les m&ecirc;mes livres, compris les m&ecirc;mes
+&oelig;uvres, fr&eacute;mi des m&ecirc;mes sensations, et si
+souvent ri des m&ecirc;mes &ecirc;tres que nous nous
+comprenions compl&egrave;tement, rien qu'en
+&eacute;changeant un coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>Puis il s'&eacute;tait mari&eacute;. Il avait &eacute;pous&eacute;
+tout &agrave; coup une fillette de province venue
+&agrave; Paris pour chercher un fianc&eacute;. Comment
+cette petite blondasse, maigre, aux mains
+niaises, aux yeux clairs et vides, &agrave; la voix
+fra&icirc;che et b&ecirc;te, pareille &agrave; cent mille poup&eacute;es
+&agrave; marier, avait-elle cueilli ce gar&ccedil;on intelligent
+et fin&nbsp;? Peut-on comprendre ces
+choses-l&agrave;&nbsp;? Il avait sans doute esp&eacute;r&eacute; le
+bonheur, lui, le bonheur simple, doux et
+long entre les bras d'une femme bonne,
+tendre et fid&egrave;le&nbsp;; et il avait entrevu tout
+cela, dans le regard transparent de cette
+gamine aux cheveux p&acirc;les.</p>
+
+<p>Il n'avait pas song&eacute; que l'homme actif,
+vivant et vibrant, se fatigue de tout d&egrave;s
+qu'il a saisi la stupide r&eacute;alit&eacute;, &agrave; moins
+qu'il ne s'abrutisse au point de ne plus
+rien comprendre.</p>
+
+<p>Comment allais-je le retrouver&nbsp;? Toujours
+vif, spirituel, rieur et enthousiaste, ou
+bien endormi par la vie provinciale&nbsp;?
+Un homme peut changer en quinze ans&nbsp;!</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>Le train s'arr&ecirc;ta dans une petite gare.
+Comme je descendais de wagon, un gros,
+tr&egrave;s gros homme, aux joues rouges, au
+ventre rebondi, s'&eacute;lan&ccedil;a vers moi, les
+bras ouverts, en criant&nbsp;: &laquo;&nbsp;Georges.&nbsp;&raquo; Je
+l'embrassai, mais je ne l'avais pas reconnu.
+Puis je murmurai stup&eacute;fait&nbsp;: &laquo;&nbsp;Cristi,
+tu n'as pas maigri.&nbsp;&raquo; Il r&eacute;pondit en riant&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Que veux-tu&nbsp;? La bonne vie&nbsp;! la bonne
+table&nbsp;! les bonnes nuits&nbsp;! Manger et dormir
+voil&agrave; mon existence&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je le contemplai, cherchant dans cette
+large figure les traits aim&eacute;s. L'&oelig;il seul n'avait
+point chang&eacute;&nbsp;; mais je ne retrouvais
+plus le regard et je me disais&nbsp;: &laquo;&nbsp;S'il est
+vrai que le regard est le reflet de la pens&eacute;e,
+la pens&eacute;e de cette t&ecirc;te-l&agrave; n'est plus celle
+d'autrefois, celle que je connaissais si
+bien.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>L'&oelig;il brillait pourtant, plein de joie et
+d'amiti&eacute;&nbsp;; mais il n'avait plus cette clart&eacute;
+intelligente qui exprime, autant que la parole,
+la valeur d'un esprit.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, Simon me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tiens, voici mes deux a&icirc;n&eacute;s.</p>
+
+<p>Une fillette de quatorze ans, presque
+femme, et un gar&ccedil;on de treize ans, v&ecirc;tu
+en coll&eacute;gien, s'avanc&egrave;rent d'un air timide
+et gauche.</p>
+
+<p>Je murmurai&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est &agrave; toi&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit en riant&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mais, oui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Combien en as-tu donc&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Cinq&nbsp;! Encore trois rest&eacute;s &agrave; la maison&nbsp;!</p>
+
+<p>Il avait r&eacute;pondu cela d'un air fier, content,
+presque triomphant&nbsp;; et moi je me
+sentais saisi d'une piti&eacute; profonde, m&ecirc;l&eacute;e
+d'un vague m&eacute;pris, pour ce reproducteur
+orgueilleux et na&iuml;f qui passait ses nuits &agrave;
+faire des enfants entre deux sommes, dans
+sa maison de province, comme un lapin
+dans une cage.</p>
+
+<p>Je montai dans une voiture qu'il conduisait
+lui-m&ecirc;me et nous voici partis &agrave; travers
+la ville, triste ville, somnolente et
+terne o&ugrave; rien ne remuait par les rues, sauf
+quelques chiens et deux ou trois bonnes.
+De temps en temps, un boutiquier, sur sa
+porte, &ocirc;tait son chapeau&nbsp;; Simon rendait
+le salut et nommait l'homme pour me
+prouver sans doute qu'il connaissait tous
+les habitants par leur nom. La pens&eacute;e me
+vint qu'il songeait &agrave; la d&eacute;putation, ce
+r&ecirc;ve de tous les enterr&eacute;s de province.</p>
+
+<p>On eut vite travers&eacute; la cit&eacute;, et la voiture
+entra dans un jardin qui avait des pr&eacute;tentions
+de parc, puis s'arr&ecirc;ta devant une
+maison &agrave; tourelles qui cherchait &agrave; passer
+pour ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; mon trou, disait Simon, pour
+obtenir un compliment.</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est d&eacute;licieux.</p>
+
+<p>Sur le perron, une dame apparut, par&eacute;e
+pour la visite, coiff&eacute;e pour la visite, avec
+des phrases pr&ecirc;tes pour la visite. Ce n'&eacute;tait
+plus la fillette blonde et fade que j'avais
+vue &agrave; l'&eacute;glise quinze ans plus t&ocirc;t, mais
+une grosse dame &agrave; falbalas et &agrave; frisons,
+une de ces dames sans &acirc;ge, sans caract&egrave;re,
+sans &eacute;l&eacute;gance, sans esprit, sans rien de ce
+qui constitue une femme. C'&eacute;tait une m&egrave;re,
+enfin, une grosse m&egrave;re banale, la pondeuse,
+la poulini&egrave;re humaine, la machine
+de chair qui procr&eacute;e sans autre pr&eacute;occupation
+dans l'&acirc;me que ses enfants et son
+livre de cuisine.</p>
+
+<p>Elle me souhaita la bienvenue et j'entrai
+dans le vestibule o&ugrave; trois mioches align&eacute;s
+par rang de taille semblaient plac&eacute;s l&agrave;
+pour une revue comme des pompiers
+devant un maire.</p>
+
+<p>Je dis&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! ah&nbsp;! voici les autres&nbsp;?</p>
+
+<p>Simon, radieux les nomma &laquo;&nbsp;Jean,
+Sophie et Gontran&nbsp;&raquo;.</p>
+
+<p>La porte du salon &eacute;tait ouverte. J'y p&eacute;n&eacute;trai
+et j'aper&ccedil;us au fond d'un fauteuil
+quelque chose qui tremblotait, un homme,
+un vieux homme paralys&eacute;.</p>
+
+<p>Madame Radevin s'avan&ccedil;a&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est mon grand-p&egrave;re, monsieur. Il a
+quatre-vingt-sept ans.</p>
+
+<p>Puis elle cria dans l'oreille du vieillard
+tr&eacute;pidant&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est un ami de Simon,
+papa.&nbsp;&raquo; L'anc&ecirc;tre fit un effort pour me dire
+bonjour et il vagit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Oua, oua, oua&nbsp;&raquo; en
+agitant sa main. Je r&eacute;pondis&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous &ecirc;tes
+trop aimable, Monsieur,&nbsp;&raquo; et je tombai sur
+un si&egrave;ge.</p>
+
+<p>Simon venait d'entrer&nbsp;; il riait&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! ah&nbsp;! tu as fait la connaissance de
+bon papa. Il est impayable, ce vieux&nbsp;; c'est
+la distraction des enfants. Il est gourmand,
+mon cher, &agrave; se faire mourir &agrave; tous
+les repas. Tu ne te figures point ce qu'il
+mangerait si on le laissait libre. Mais tu
+verras, tu verras. Il fait de l'&oelig;il aux plats
+sucr&eacute;s comme si c'&eacute;taient des demoiselles.
+Tu n'as jamais rien rencontr&eacute; de plus
+dr&ocirc;le, tu verras tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Puis on me conduisit dans ma chambre,
+pour faire ma toilette, car l'heure du d&icirc;ner
+approchait. J'entendais dans l'escalier un
+grand pi&eacute;tinement et je me retournai. Tous
+les enfants me suivaient en procession,
+derri&egrave;re leur p&egrave;re, sans doute pour me
+faire honneur.</p>
+
+<p>Ma chambre donnait sur la plaine, une
+plaine sans fin, toute nue, un oc&eacute;an d'herbes,
+de bl&eacute;s et d'avoine, sans un bouquet
+d'arbres ni un coteau, image saisissante
+et triste de la vie qu'on devait mener dans
+cette maison.</p>
+
+<p>Une cloche sonna. C'&eacute;tait pour le d&icirc;ner.
+Je descendis.</p>
+
+<p>Mme Radevin prit mon bras d'un air
+c&eacute;r&eacute;monieux et on passa dans la salle &agrave;
+manger. Un domestique roulait le fauteuil
+du vieux qui, &agrave; peine plac&eacute; devant son
+assiette, promena sur le dessert un regard
+avide et curieux en tournant avec peine,
+d'un plat vers l'autre, sa t&ecirc;te branlante.</p>
+
+<p>Alors Simon se frotta les mains&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tu
+vas t'amuser,&nbsp;&raquo; me dit-il. Et tous les enfants,
+comprenant qu'on allait me donner
+le spectacle de grand-papa gourmand, se
+mirent &agrave; rire en m&ecirc;me temps, tandis que
+leur m&egrave;re souriait seulement en haussant
+les &eacute;paules.</p>
+
+<p>Radevin se mit &agrave; hurler vers le vieillard
+en formant porte-voix de ses mains.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous avons ce soir de la cr&egrave;me au riz
+sucr&eacute;.</p>
+
+<p>La face rid&eacute;e de l'a&iuml;eul s'illumina et il
+trembla plus fort de haut en bas, pour indiquer
+qu'il avait compris et qu'il &eacute;tait content.</p>
+
+<p>Et on commen&ccedil;a &agrave; d&icirc;ner.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Regarde,&nbsp;&raquo; murmura Simon. Le grand-p&egrave;re
+n'aimait pas la soupe et refusait d'en
+manger. On l'y for&ccedil;ait, pour sa sant&eacute;&nbsp;; et le
+domestique lui enfon&ccedil;ait de force dans la
+bouche la cuiller pleine, tandis qu'il soufflait
+avec &eacute;nergie, pour ne pas avaler le
+bouillon rejet&eacute; ainsi en jet d'eau sur la
+table et sur ses voisins.</p>
+
+<p>Les petits enfants se tordaient de joie
+tandis que leur p&egrave;re, tr&egrave;s content, r&eacute;p&eacute;tait&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Est-il dr&ocirc;le, ce vieux&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et tout le long du repas on ne s'occupa
+que de lui. Il d&eacute;vorait du regard les plats
+pos&eacute;s sur la table&nbsp;; et de sa main follement
+agit&eacute;e essayait de les saisir et de les attirer
+&agrave; lui. On les posait presque &agrave; port&eacute;e
+pour voir ses efforts &eacute;perdus, son &eacute;lan
+tremblotant vers eux, l'appel d&eacute;sol&eacute; de
+tout son &ecirc;tre, de son &oelig;il, de sa bouche,
+de son nez qui les flairait. Et il bavait
+d'envie sur sa serviette en poussant des
+grognements inarticul&eacute;s. Et toute la famille
+se r&eacute;jouissait de ce supplice odieux
+et grotesque.</p>
+
+<p>Puis on lui servait sur son assiette un
+tout petit morceau qu'il mangeait avec une
+gloutonnerie fi&eacute;vreuse, pour avoir plus
+vite autre chose.</p>
+
+<p>Quand arriva le riz sucr&eacute;, il eut presque
+une convulsion. Il g&eacute;missait de d&eacute;sir.</p>
+
+<p>Gontran lui cria&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous avez trop
+mang&eacute;, vous n'en aurez pas.&nbsp;&raquo; Et on
+fit semblant de ne lui en point donner.</p>
+
+<p>Alors il se mit &agrave; pleurer. Il pleurait en
+tremblant plus fort, tandis que tous les
+enfants riaient.</p>
+
+<p>On lui apporta enfin sa part, une toute
+petite part&nbsp;; et il fit, en mangeant la premi&egrave;re
+bouch&eacute;e de l'entremets, un bruit de
+gorge comique et glouton, et un mouvement
+du cou pareil &agrave; celui des canards
+qui avalent un morceau trop gros.</p>
+
+<p>Puis, quand il eut fini, il se mit &agrave; tr&eacute;pigner
+pour en obtenir encore.</p>
+
+<p>Pris de piti&eacute; devant la torture de ce
+Tantale attendrissant et ridicule, j'implorai
+pour lui&nbsp;: &laquo;&nbsp;Voyons, donne-lui encore un
+peu de riz&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Simon r&eacute;pondit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Oh&nbsp;! non, mon cher,
+s'il mangeait trop, &agrave; son &acirc;ge, &ccedil;a pourrait
+lui faire mal.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je me tus, r&ecirc;vant sur cette parole. O
+morale, &ocirc; logique, &ocirc; sagesse&nbsp;! A son &acirc;ge&nbsp;!
+Donc, on le privait du seul plaisir qu'il
+pouvait encore go&ucirc;ter, par souci de sa
+sant&eacute;&nbsp;! Sa sant&eacute;&nbsp;! qu'en ferait-il, ce d&eacute;bris
+inerte et tremblotant&nbsp;? On m&eacute;nageait ses
+jours, comme on dit&nbsp;? Ses jours&nbsp;? Combien
+de jours, dix, vingt, cinquante ou cent&nbsp;?
+Pourquoi&nbsp;? Pour lui&nbsp;? ou pour conserver
+plus longtemps &agrave; la famille le spectacle de
+sa gourmandise impuissante&nbsp;?</p>
+
+<p>Il n'avait plus rien &agrave; faire en cette vie,
+plus rien. Un seul d&eacute;sir lui restait, une
+seule joie&nbsp;; pourquoi ne pas lui donner enti&egrave;rement
+cette joie derni&egrave;re, la lui donner
+jusqu'&agrave; ce qu'il en mour&ucirc;t.</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s une longue partie de cartes,
+je montai dans ma chambre pour me coucher&nbsp;:
+j'&eacute;tais triste, triste, triste&nbsp;!</p>
+
+<p>Et je me mis &agrave; ma fen&ecirc;tre. On n'entendait
+rien au dehors qu'un tr&egrave;s l&eacute;ger, tr&egrave;s
+doux, tr&egrave;s joli gazouillement d'oiseau dans
+un arbre, quelque part. Cet oiseau devait
+chanter ainsi, &agrave; voix basse, dans la nuit,
+pour bercer sa femelle endormie sur ses
+&oelig;ufs.</p>
+
+<p>Et je pensai aux cinq enfants de mon
+pauvre ami, qui devait ronfler maintenant
+aux c&ocirc;t&eacute;s de sa vilaine femme.</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="JOSEPH"></a><br>
+<h2>JOSEPH</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p>Elles &eacute;taient grises, tout &agrave; fait grises, la
+petite baronne Andr&eacute;e de Fraisi&egrave;res et la
+petite comtesse No&euml;mi de Gardens.</p>
+
+<p>Elles avaient d&icirc;n&eacute; en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te, dans
+le salon vitr&eacute; qui regardait la mer. Par les
+fen&ecirc;tres ouvertes, la brise molle d'un soir
+d'&eacute;t&eacute; entrait, ti&egrave;de et fra&icirc;che en m&ecirc;me
+temps, une brise savoureuse d'oc&eacute;an.
+Les deux jeunes femmes, &eacute;tendues sur
+leurs chaises longues, buvaient maintenant
+de minute en minute une goutte de
+chartreuse en fumant des cigarettes, et
+elles se faisaient des confidences intimes,
+des confidences que seule cette jolie ivresse
+inattendue pouvait amener sur leurs
+l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Leurs maris &eacute;taient retourn&eacute;s &agrave; Paris
+dans l'apr&egrave;s-midi, les laissant seules sur
+cette petite plage d&eacute;serte qu'ils avaient
+choisie pour &eacute;viter les r&ocirc;deurs galants des
+stations &agrave; la mode. Absents cinq jours sur
+sept, ils redoutaient les parties de campagne,
+les d&eacute;jeuners sur l'herbe, les le&ccedil;ons de
+natation et la rapide familiarit&eacute; qui na&icirc;t
+dans le d&eacute;s&oelig;uvrement des villes d'eaux.
+Dieppe, Etretat, Trouville leur paraissant
+donc &agrave; craindre, ils avaient lou&eacute; une maison
+b&acirc;tie et abandonn&eacute;e par un original dans
+le vallon de Roqueville, pr&egrave;s F&eacute;camp, et
+ils avaient enterr&eacute; l&agrave; leurs femmes pour
+tout l'&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Elles &eacute;taient grises. Ne sachant qu'inventer
+pour se distraire, la petite baronne
+avait propos&eacute; &agrave; la petite comtesse un d&icirc;ner
+fin, au champagne. Elles s'&eacute;taient d'abord
+beaucoup amus&eacute;es &agrave; cuisiner elles-m&ecirc;mes
+ce d&icirc;ner&nbsp;; puis elles l'avaient mang&eacute; avec
+gaiet&eacute; en buvant ferme pour calmer la soif
+qu'avait &eacute;veill&eacute;e dans leur gorge la chaleur
+des fourneaux. Maintenant elles bavardaient
+et d&eacute;raisonnaient &agrave; l'unisson en
+fumant des cigarettes et en se gargarisant
+doucement avec la chartreuse. Vraiment,
+elles ne savaient plus du tout ce qu'elles
+disaient.</p>
+
+<p>La comtesse, les jambes en l'air sur le
+dossier d'une chaise, &eacute;tait plus partie
+encore que son amie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour finir une soir&eacute;e comme celle-l&agrave;,
+disait-elle, il nous faudrait des amoureux.
+Si j'avais pr&eacute;vu &ccedil;a tant&ocirc;t, j'en aurais fait
+venir deux de Paris et je t'en aurais c&eacute;d&eacute;
+un...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi, reprit l'autre, j'en trouve toujours&nbsp;;
+m&ecirc;me ce soir, si j'en voulais un,
+je l'aurais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons donc&nbsp;! A Roqueville, ma ch&egrave;re&nbsp;?
+un paysan, alors.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, pas tout &agrave; fait.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors, raconte-moi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que tu veux que je te raconte&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ton amoureux&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma ch&egrave;re, moi je ne peux pas vivre
+sans &ecirc;tre aim&eacute;e. Si je n'&eacute;tais pas aim&eacute;e, je
+me croirais morte.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi aussi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;N'est-ce pas&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui. Les hommes ne comprennent
+pas &ccedil;a&nbsp;! nos maris surtout&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, pas du tout. Comment veux-tu
+qu'il en soit autrement&nbsp;? L'amour qu'il
+nous faut est fait de g&acirc;teries, de gentillesses,
+de galanteries. C'est la nourriture de
+notre c&oelig;ur, &ccedil;a. C'est indispensable &agrave; notre
+vie, indispensable, indispensable...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Indispensable.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il faut que je sente que quelqu'un
+pense &agrave; moi, toujours, partout. Quand je
+m'endors, quand je m'&eacute;veille, il faut que
+je sache qu'on m'aime quelque part, qu'on
+r&ecirc;ve de moi, qu'on me d&eacute;sire. Sans cela
+je serais malheureuse, malheureuse. Oh&nbsp;!
+mais malheureuse &agrave; pleurer tout le
+temps.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi aussi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Songe donc que c'est impossible
+autrement. Quand un mari a &eacute;t&eacute; gentil
+pendant six mois, ou un an, ou deux ans,
+il devient forc&eacute;ment une brute, oui, une
+vraie brute... Il ne se g&ecirc;ne plus pour rien,
+il se montre tel qu'il est, il fait des sc&egrave;nes
+pour les notes, pour toutes les notes. On
+ne peut pas aimer quelqu'un avec qui on
+vit toujours.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a, c'est bien vrai.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;N'est-ce pas&nbsp;?... O&ugrave; donc en &eacute;tais-je&nbsp;?
+Je ne me rappelle plus du tout.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu disais que tous les maris sont
+des brutes&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, des brutes... tous.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est vrai.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et apr&egrave;s&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi, apr&egrave;s&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que je disais apr&egrave;s&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne sais pas, moi, puisque tu ne
+l'as pas dit&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'avais pourtant quelque chose &agrave; te
+raconter.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, c'est vrai, attends&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! j'y suis...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je t'&eacute;coute.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je te disais donc que moi, je trouve
+partout des amoureux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment fais-tu&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave;. Suis-moi bien. Quand j'arrive
+dans un pays nouveau, je prends des notes
+et je fais mon choix.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu fais ton choix&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, parbleu. Je prends des notes
+d'abord. Je m'informe. Il faut avant tout
+qu'un homme soit discret, riche et g&eacute;n&eacute;reux,
+n'est-ce pas&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est vrai&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et puis, il faut qu'il me plaise comme
+homme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;N&eacute;cessairement.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors je l'amorce.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu l'amorces&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, comme on fait pour prendre du
+poisson. Tu n'as jamais p&ecirc;ch&eacute; &agrave; la ligne&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, jamais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu as eu tort. C'est tr&egrave;s amusant. Et
+puis c'est instructif. Donc, je l'amorce...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment fais-tu&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;B&ecirc;te, va. Est-ce qu'on ne prend pas
+les hommes qu'on veut prendre, comme
+s'ils avaient le choix&nbsp;! Et ils croient choisir
+encore... ces imb&eacute;ciles... mais c'est
+nous qui choisissons... toujours... Songe
+donc, quand on n'est pas laide, et pas
+sotte, comme nous, tous les hommes sont
+des pr&eacute;tendants, tous, sans exception.
+Nous, nous les passons en revue du matin
+au soir, et quand nous en avons vis&eacute; un
+nous l'amor&ccedil;ons...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a ne me dit pas comment tu fais&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment je fais&nbsp;?... mais je ne fais
+rien. Je me laisse regarder, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu te laisses regarder&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais oui. &Ccedil;a suffit. Quand on s'est
+laiss&eacute; regarder plusieurs fois de suite,
+un homme vous trouve aussit&ocirc;t la plus jolie
+et la plus s&eacute;duisante de toutes les femmes.
+Alors il commence &agrave; vous faire la cour.
+Moi je lui laisse comprendre qu'il n'est
+pas mal, sans rien dire bien entendu&nbsp;; et il
+tombe amoureux comme un bloc. Je le
+tiens. Et &ccedil;a dure plus ou moins, selon ses
+qualit&eacute;s.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu prends comme &ccedil;a tous ceux que
+tu veux&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Presque tous.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors, il y en a qui r&eacute;sistent&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quelquefois.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! pourquoi&nbsp;? On est Joseph pour
+trois raisons. Parce qu'on est tr&egrave;s amoureux
+d'une autre. Parce qu'on est d'une
+timidit&eacute; excessive et parce qu'on est...
+comment dirai-je&nbsp;?... incapable de mener
+jusqu'au bout la conqu&ecirc;te d'une femme...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! ma ch&egrave;re&nbsp;!... Tu crois&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui... oui... J'en suis s&ucirc;re... il y en
+a beaucoup de cette derni&egrave;re esp&egrave;ce, beaucoup,
+beaucoup... beaucoup plus qu'on ne
+croit. Oh&nbsp;! ils ont l'air de tout le monde...
+ils sont habill&eacute;s comme les autres... ils
+font les paons... Quand je dis les paons...
+je me trompe, ils ne pourraient pas se
+d&eacute;ployer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! ma ch&egrave;re...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quand aux timides, ils sont quelquefois
+d'une sottise imprenable. Ce sont
+des hommes qui ne doivent pas savoir se
+d&eacute;shabiller, m&ecirc;me pour se coucher tout
+seuls, quand ils ont une glace dans leur
+chambre. Avec ceux-l&agrave;, il faut &ecirc;tre &eacute;nergique,
+user du regard et de la poign&eacute;e de
+main. C'est m&ecirc;me quelquefois inutile. Ils
+ne savent jamais comment ni par o&ugrave; commencer.
+Quand on perd connaissance
+devant eux, comme dernier moyen... ils
+vous soignent... Et pour peu qu'on tarde
+&agrave; reprendre ses sens... ils vont chercher
+du secours.</p>
+
+<p>Ceux que je pr&eacute;f&egrave;re, moi, ce sont les
+amoureux des autres. Ceux-l&agrave;, je les enl&egrave;ve
+d'assaut, &agrave;... &agrave;... &agrave;... &agrave; la bayonnette,
+ma ch&egrave;re&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est bon, tout &ccedil;a, mais quand il n'y
+a pas d'hommes, comme ici, par exemple.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'en trouve.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu en trouves. O&ugrave; &ccedil;a&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Partout. Tiens, &ccedil;a me rappelle mon
+histoire.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voil&agrave; deux ans, cette ann&eacute;e, que mon
+mari m'a fait passer l'&eacute;t&eacute; dans sa terre de
+Bougrolles. L&agrave;, rien... mais tu entends,
+rien de rien, de rien, de rien&nbsp;! Dans les
+manoirs des environs, quelques lourdauds
+d&eacute;go&ucirc;tants, des chasseurs de poil et de
+plume vivant dans des ch&acirc;teaux sans
+baignoires, de ces hommes qui transpirent
+et se couchent par l&agrave;-dessus, et qu'il
+serait impossible de corriger, parce qu'ils
+ont des principes d'existence malpropres.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Devine ce que j'ai fait&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne devine pas&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! ah&nbsp;! ah&nbsp;! Je venais de lire un tas
+de romans de George Sand pour l'exaltation
+de l'homme du peuple, des romans
+o&ugrave; les ouvriers sont sublimes et tous les
+hommes du monde criminels. Ajoute &agrave;
+cela que j'avais vu <i>Ruy-Blas</i> l'hiver pr&eacute;c&eacute;dent
+et que &ccedil;a m'avait beaucoup frapp&eacute;e.
+Eh bien&nbsp;! un de nos fermiers avait un fils,
+un beau gars de vingt-deux ans, qui avait
+&eacute;tudi&eacute; pour &ecirc;tre pr&ecirc;tre, puis quitt&eacute; le
+s&eacute;minaire par d&eacute;go&ucirc;t. Eh bien, je l'ai pris
+comme domestique&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;!... Et apr&egrave;s&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Apr&egrave;s... apr&egrave;s, ma ch&egrave;re, je l'ai
+trait&eacute; de tr&egrave;s haut, en lui montrant beaucoup
+de ma personne. Je ne l'ai pas amorc&eacute;,
+celui-l&agrave;, ce rustre, je l'ai allum&eacute;&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Andr&eacute;e&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, &ccedil;a m'amusait m&ecirc;me beaucoup.
+On dit que les domestiques, &ccedil;a ne compte
+pas&nbsp;! Eh bien il ne comptait point. Je le
+sonnais pour les ordres chaque matin
+quand ma femme de chambre m'habillait,
+et aussi chaque soir quand elle me d&eacute;shabillait.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Andr&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma ch&egrave;re, il a flamb&eacute; comme un toit
+de paille. Alors, &agrave; table, pendant les repas,
+je n'ai plus parl&eacute; que de propret&eacute;,
+de soins du corps, de douches, de bains.
+Si bien qu'au bout de quinze jours il se
+trempait matin et soir dans la rivi&egrave;re, puis
+se parfumait &agrave; empoisonner le ch&acirc;teau.
+J'ai m&ecirc;me &eacute;t&eacute; oblig&eacute;e de lui interdire les
+parfums, en lui disant, d'un air furieux,
+que les hommes ne devaient jamais employer
+que l'eau de Cologne.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Andr&eacute;e&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors, j'ai eu l'id&eacute;e d'organiser une
+biblioth&egrave;que de campagne. J'ai fait venir
+quelques centaines de romans moraux que
+je pr&ecirc;tais &agrave; tous nos paysans et &agrave; mes
+domestiques. Il s'&eacute;tait gliss&eacute; dans ma
+collection quelques livres... quelques livres...
+po&eacute;tiques... de ceux qui troublent
+les &acirc;mes... des pensionnaires et des coll&eacute;giens...
+Je les ai donn&eacute;s &agrave; mon valet de
+chambre. &Ccedil;a lui a appris la vie... une
+dr&ocirc;le de vie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh... Andr&eacute;e&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors je suis devenue famili&egrave;re avec
+lui, je me suis mise &agrave; le tutoyer. Je l'avais
+nomm&eacute; Joseph. Ma ch&egrave;re, il &eacute;tait
+dans un &eacute;tat... dans un &eacute;tat effrayant...
+Il devenait maigre comme... comme un
+coq... et il roulait des yeux de fou. Moi
+je m'amusais &eacute;norm&eacute;ment. C'est un de
+mes meilleurs &eacute;t&eacute;s...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et apr&egrave;s&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Apr&egrave;s... oui... Eh bien, un jour que
+mon mari &eacute;tait absent, je lui ai dit d'atteler
+le panier pour me conduire dans les bois.
+Il faisait tr&egrave;s chaud, tr&egrave;s chaud... Voil&agrave;&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Andr&eacute;e, dis-moi tout... &Ccedil;a m'amuse
+tant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tiens, bois un verre de Chartreuse,
+sans &ccedil;a je finirais le carafon toute seule.
+Eh bien apr&egrave;s, je me suis trouv&eacute;e mal en
+route.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment &ccedil;a&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que tu es b&ecirc;te. Je lui ai dit que j'allais
+me trouver mal et qu'il fallait me
+porter sur l'herbe. Et puis quand j'ai &eacute;t&eacute;
+sur l'herbe j'ai suffoqu&eacute; et je lui ai dit de
+me d&eacute;lacer. Et puis, quand j'ai &eacute;t&eacute; d&eacute;lac&eacute;e,
+j'ai perdu connaissance.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tout &agrave; fait.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh non, pas du tout.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! j'ai &eacute;t&eacute; oblig&eacute;e de rester
+pr&egrave;s d'une heure sans connaissance. Il
+ne trouvait pas de rem&egrave;de. Mais j'ai &eacute;t&eacute;
+patiente, et je n'ai rouvert les yeux qu'apr&egrave;s
+sa chute.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Andr&eacute;e&nbsp;!... Et qu'est-ce que tu
+lui as dit&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi rien&nbsp;! Est-ce que je savais quelque
+chose, puisque j'&eacute;tais sans connaissance&nbsp;?
+Je l'ai remerci&eacute;. Je lui ai dit de me
+remettre en voiture&nbsp;; et il m'a ramen&eacute;e
+au ch&acirc;teau. Mais il a failli verser en tournant
+la barri&egrave;re&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Andr&eacute;e&nbsp;! Et c'est tout&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est tout...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu n'as perdu connaissance qu'une
+fois&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien qu'une fois, parbleu&nbsp;! Je ne
+voulais pas faire mon amant de ce
+goujat.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;L'as-tu gard&eacute; longtemps apr&egrave;s &ccedil;a&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais oui. Je l'ai encore. Pourquoi
+est-ce que je l'aurais renvoy&eacute;. Je n'avais
+pas &agrave; m'en plaindre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! Andr&eacute;e&nbsp;! Et il t'aime toujours&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parbleu.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; est-il&nbsp;?</p>
+
+<p>La petite baronne &eacute;tendit la main vers
+la muraille et poussa le timbre &eacute;lectrique.
+La porte s'ouvrit presque aussit&ocirc;t, et un
+grand valet entra qui r&eacute;pandait autour de
+lui une forte senteur d'eau de Cologne.</p>
+
+<p>La baronne lui dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Joseph, mon
+gar&ccedil;on, j'ai peur de me trouver mal, va
+me chercher ma femme de chambre.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>L'homme demeurait immobile comme
+un soldat devant un officier, et fixait un
+regard ardent sur sa ma&icirc;tresse, qui reprit&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Mais va donc vite, grand sot,
+nous ne sommes pas dans le bois aujourd'hui,
+et Rosalie me soignera mieux que
+toi.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il tourna sur ses talons et sortit.</p>
+
+<p>La petite comtesse, effar&eacute;e, demanda&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et qu'est-ce que tu diras &agrave; ta femme
+de chambre&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je lui dirai que c'est pass&eacute;&nbsp;! Non, je
+me ferai tout de m&ecirc;me d&eacute;lacer. &Ccedil;a me
+soulagera la poitrine, car je ne peux plus
+respirer. Je suis grise... ma ch&egrave;re... mais
+grise &agrave; tomber si je me levais.</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="AUBERGE"></a><br>
+<h2>L'AUBERGE</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p>Pareille &agrave; toutes les h&ocirc;telleries de bois
+plant&eacute;es dans les Hautes-Alpes, au pied des
+glaciers, dans ces couloirs rocheux et nus
+qui coupent les sommets blancs des montagnes,
+l'auberge de Schwarenbach sert de
+refuge aux voyageurs qui suivent le passage
+de la Gemmi.</p>
+
+<p>Pendant 6 mois elle reste ouverte, habit&eacute;e
+par la famille de Jean Hauser&nbsp;; puis,
+d&egrave;s que les neiges s'amoncellent, emplissant
+le vallon et rendant impraticable la
+descente sur Lo&euml;che, les femmes, le p&egrave;re
+et les trois fils s'en vont, et laissent pour
+garder la maison le vieux guide Gaspard
+Hari avec le jeune guide Ulrich Kunsi, et
+Sam le gros chien de montagne.</p>
+
+<p>Les deux hommes et la b&ecirc;te demeurent
+jusqu'au printemps dans cette prison de
+neige, n'ayant devant les yeux que la pente
+immense et blanche du Balmhorn, entour&eacute;s
+de sommets p&acirc;les et luisants, enferm&eacute;s,
+bloqu&eacute;s, ensevelis sous la neige qui monte
+autour d'eux, enveloppe, &eacute;treint, &eacute;crase la
+petite maison, s'amoncelle sur le toit, atteint
+les fen&ecirc;tres et mure la porte.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le jour o&ugrave; la famille Hauser allait
+retourner &agrave; Lo&euml;che, l'hiver approchant et
+la descente devenant p&eacute;rilleuse.</p>
+
+<p>Trois mulets partirent en avant, charg&eacute;s
+de hardes et de bagages et conduits par les
+trois fils. Puis la m&egrave;re, Jeanne Hauser, et sa
+fille Louise mont&egrave;rent sur un quatri&egrave;me
+mulet, et se mirent en route &agrave; leur
+tour.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re les suivait accompagn&eacute; des deux
+gardiens qui devaient escorter la famille
+jusqu'au sommet de la descente.</p>
+
+<p>Ils contourn&egrave;rent d'abord le petit lac, gel&eacute;
+maintenant au fond du grand trou de rochers
+qui s'&eacute;tend devant l'auberge, puis ils
+suivirent le vallon clair comme un drap et
+domin&eacute; de tous c&ocirc;t&eacute;s par des sommets de
+neige.</p>
+
+<p>Une averse de soleil tombait sur ce d&eacute;sert
+blanc &eacute;clatant et glac&eacute;, l'allumait d'une
+flamme aveuglante et froide&nbsp;; aucune vie
+n'apparaissait dans cet oc&eacute;an des monts&nbsp;;
+aucun mouvement dans cette solitude
+d&eacute;mesur&eacute;e&nbsp;; aucun bruit n'en troublait le
+profond silence.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, le jeune guide Ulrich Kunsi,
+un grand suisse aux longues jambes, laissa
+derri&egrave;re lui le p&egrave;re Hauser et le vieux Gaspard
+Hari, pour rejoindre le mulet qui
+portait les deux femmes.</p>
+
+<p>La plus jeune le regardait venir, semblait
+l'appeler d'un &oelig;il triste. C'&eacute;tait une
+petite paysanne blonde, dont les joues laiteuses
+et les cheveux p&acirc;les paraissaient d&eacute;color&eacute;s
+par les longs s&eacute;jours au milieu des
+glaces.</p>
+
+<p>Quand il eut rejoint la b&ecirc;te qui la portait,
+il posa la main sur la croupe et ralentit le
+pas. La m&egrave;re Hauser se mit &agrave; lui parler, &eacute;num&eacute;rant
+avec des d&eacute;tails infinis toutes les recommandations
+de l'hivernage. C'&eacute;tait la
+premi&egrave;re fois qu'il restait l&agrave;-haut, tandis que
+le vieux Hari avait d&eacute;j&agrave; pass&eacute; quatorze hivers
+sous la neige dans l'auberge de Schwarenbach.</p>
+
+<p>Ulrich Kunsi &eacute;coutait, sans avoir l'air de
+comprendre, et regardait sans cesse la
+jeune fille. De temps en temps il r&eacute;pondait&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Oui, madame Hauser.&nbsp;&raquo; Mais sa
+pens&eacute;e semblait loin et sa figure calme
+demeurait impassible.</p>
+
+<p>Ils atteignirent le lac de Daube, dont la
+longue surface gel&eacute;e s'&eacute;tendait, toute plate,
+au fond du val. A droite, le Daubenhorn
+montrait ses rochers noirs dress&eacute;s &agrave; pic aupr&egrave;s
+des &eacute;normes moraines du glacier de
+L&oelig;mmern que dominait le Wildstrubel.</p>
+
+<p>Comme ils approchaient du col de la
+Gemmi, o&ugrave; commence la descente sur
+Lo&euml;che, ils d&eacute;couvrirent tout &agrave; coup l'immense
+horizon des Alpes du Valais dont les
+s&eacute;parait la profonde et large vall&eacute;e du Rh&ocirc;ne.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, au loin, un peuple de sommets
+blancs, in&eacute;gaux, &eacute;cras&eacute;s ou pointus et luisants
+sous le soleil&nbsp;: le Mischabel avec ses
+deux cornes, le puissant massif du Wissehorn,
+le lourd Brunnegghorn, la haute et
+redoutable pyramide du Cervin, ce tueur
+d'hommes, et la Dent-Blanche, cette
+monstrueuse coquette.</p>
+
+<p>Puis, au-dessous d'eux, dans un trou d&eacute;mesur&eacute;,
+au fond d'un ab&icirc;me effrayant, ils
+aper&ccedil;urent Lo&euml;che, dont les maisons semblaient
+des grains de sable jet&eacute;s dans cette
+crevasse &eacute;norme que finit et que ferme
+la Gemmi, et qui s'ouvre, l&agrave;-bas, sur le
+Rh&ocirc;ne.</p>
+
+<p>Le mulet s'arr&ecirc;ta au bord du sentier
+qui va, serpentant, tournant sans cesse et
+revenant, fantastique et merveilleux, le
+long de la montagne droite, jusqu'&agrave; ce
+petit village presque invisible, &agrave; son pied.
+Les femmes saut&egrave;rent dans la neige.</p>
+
+<p>Les deux vieux les avaient rejoints.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons, dit le p&egrave;re Hauser, adieu
+et bon courage, &agrave; l'an prochain, les
+amis.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Hari r&eacute;p&eacute;ta&nbsp;: &laquo;&nbsp;A l'an prochain.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ils s'embrass&egrave;rent. Puis Mme Hauser, &agrave;
+son tour, tendit ses joues&nbsp;; et la jeune fille
+en fit autant.</p>
+
+<p>Quand ce fut le tour d'Ulrich Kunsi, il
+murmura dans l'oreille de Louise&nbsp;: &laquo;&nbsp;N'oubliez
+point ceux d'en-haut.&nbsp;&raquo; Elle r&eacute;pondit
+&laquo;&nbsp;non&nbsp;&raquo; si bas, qu'il devina sans l'entendre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons, adieu, r&eacute;p&eacute;ta Jean Hauser, et
+bonne sant&eacute;.</p>
+
+<p>Et, passant devant les femmes, il commen&ccedil;a
+&agrave; descendre.</p>
+
+<p>Ils disparurent bient&ocirc;t tous les trois au
+premier d&eacute;tour du chemin.</p>
+
+<p>Et les deux hommes s'en retourn&egrave;rent
+vers l'auberge de Schwarenbach.</p>
+
+<p>Ils allaient lentement, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, sans
+parler. C'&eacute;tait fini, ils resteraient seuls,
+face &agrave; face, quatre ou cinq mois.</p>
+
+<p>Puis Gaspard Hari se mit &agrave; raconter sa
+vie de l'autre hiver. Il &eacute;tait demeur&eacute; avec
+Michel Canol, trop &acirc;g&eacute; maintenant pour
+recommencer&nbsp;; car un accident peut arriver
+pendant cette longue solitude. Ils ne
+s'&eacute;taient pas ennuy&eacute;s, d'ailleurs&nbsp;; le tout
+&eacute;tait d'en prendre son parti d&egrave;s le premier
+jour&nbsp;; et on finissait par se cr&eacute;er des distractions,
+des jeux, beaucoup de passe-temps.</p>
+
+<p>Ulrich Kunsi l'&eacute;coutait, les yeux baiss&eacute;s,
+suivant en pens&eacute;e ceux qui descendaient
+vers le village par tous les festons de la
+Gemmi.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t ils aper&ccedil;urent l'auberge, &agrave; peine
+visible, si petite, un point noir au pied de
+la monstrueuse vague de neige.</p>
+
+<p>Quand ils ouvrirent, Sam, le gros chien
+fris&eacute;, se mit &agrave; gambader autour d'eux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons, fils, dit le vieux Gaspard, nous
+n'avons plus de femme maintenant, il faut
+pr&eacute;parer le d&icirc;ner, tu vas &eacute;plucher les
+pommes de terre.</p>
+
+<p>Et tous deux, s'asseyant sur des escabeaux
+de bois, commenc&egrave;rent &agrave; tremper la
+soupe.</p>
+
+<p>La matin&eacute;e du lendemain sembla longue
+&agrave; Ulrich Kunsi. Le vieux Hari fumait et
+crachait dans l'&acirc;tre, tandis que le jeune
+homme regardait par la fen&ecirc;tre l'&eacute;clatante
+montagne en face de la maison.</p>
+
+<p>Il sortit dans l'apr&egrave;s-midi, et refaisant le
+trajet de la veille, il cherchait sur le sol
+les traces des sabots du mulet qui avait
+port&eacute; les deux femmes. Puis quand il fut au
+col de la Gemmi, il se coucha sur le ventre
+au bord de l'ab&icirc;me, et regarda Lo&euml;che.</p>
+
+<p>Le village dans son puits de rocher
+n'&eacute;tait pas encore noy&eacute; sous la neige, bien
+qu'elle vint tout pr&egrave;s de lui, arr&ecirc;t&eacute;e net
+par les for&ecirc;ts de sapins qui prot&eacute;geaient
+ses environs. Ses maisons basses ressemblaient,
+de l&agrave;-haut, &agrave; des pav&eacute;s, dans une
+prairie.</p>
+
+<p>La petite Hauser &eacute;tait l&agrave;, maintenant,
+dans une de ces demeures grises. Dans laquelle&nbsp;?
+Ulrich Kunsi se trouvait trop loin
+pour les distinguer s&eacute;par&eacute;ment. Comme il
+aurait voulu descendre, pendant qu'il le
+pouvait encore&nbsp;!</p>
+
+<p>Mais le soleil avait disparu derri&egrave;re la
+grande cime de Wildstrubel&nbsp;; et le jeune
+homme rentra. Le p&egrave;re Hari fumait. En
+voyant revenir son compagnon, il lui proposa
+une partie de cartes&nbsp;; et ils s'assirent
+en face l'un de l'autre des deux c&ocirc;t&eacute;s de la
+table.</p>
+
+<p>Ils jou&egrave;rent longtemps, un jeu simple
+qu'on nomme la brisque, puis, ayant
+soup&eacute;, ils se couch&egrave;rent.</p>
+
+<p>Les jours qui suivirent furent pareils au
+premier, clairs et froids, sans neige nouvelle.
+Le vieux Gaspard passait ses apr&egrave;s-midi
+&agrave; guetter les aigles et les rares oiseaux
+qui s'aventurent sur ces sommets glac&eacute;s,
+tandis que Ulrich retournait r&eacute;guli&egrave;rement
+au col de la Gemmi pour contempler le village.
+Puis ils jouaient aux cartes, aux d&eacute;s,
+aux dominos, gagnaient et perdaient de
+petits objets pour int&eacute;resser leur partie.</p>
+
+<p>Un matin, Hari, lev&eacute; le premier, appela
+son compagnon. Un nuage mouvant, profond
+et l&eacute;ger, d'&eacute;cume blanche s'abattait
+sur eux, autour d'eux, sans bruit, les ensevelissait
+peu &agrave; peu sous un &eacute;pais et sourd
+matelas de mousse. Cela dura quatre jours
+et quatre nuits. Il fallut d&eacute;gager la porte et
+les fen&ecirc;tres, creuser un couloir et tailler des
+marches pour s'&eacute;lever sur cette poudre de
+glace que douze heures de gel&eacute;e avaient rendue
+plus dure que le granit des moraines.</p>
+
+<p>Alors, ils v&eacute;curent comme des prisonniers,
+ne s'aventurant plus gu&egrave;re en dehors
+de leur demeure. Ils s'&eacute;taient partag&eacute; les
+besognes qu'ils accomplissaient r&eacute;guli&egrave;rement.
+Ulrich Kunsi se chargeait des nettoyages,
+des lavages, de tous les soins et
+de tous les travaux de propret&eacute;. C'&eacute;tait lui
+aussi qui cassait le bois, tandis que Gaspard
+Hari faisait la cuisine et entretenait le feu.
+Leurs ouvrages, r&eacute;guliers et monotones,
+&eacute;taient interrompus par de longues parties
+de cartes ou de d&eacute;s. Jamais ils ne se querellaient,
+&eacute;tant tous deux calmes et placides.
+Jamais m&ecirc;me ils n'avaient d'impatiences,
+de mauvaise humeur, ni de paroles aigres,
+car ils avaient fait provision de r&eacute;signation
+pour cet hivernage sur les sommets.</p>
+
+<p>Quelquefois, le vieux Gaspard prenait
+son fusil et s'en allait &agrave; la recherche des
+chamois&nbsp;; il en tuait de temps en temps.
+C'&eacute;tait alors f&ecirc;te dans l'auberge de
+Schwarenbach et grand festin de chair
+fra&icirc;che.</p>
+
+<p>Un matin, il partit ainsi. Le thermom&egrave;tre
+du dehors marquait dix-huit au-dessous
+de glace. Le soleil n'&eacute;tant pas encore lev&eacute;,
+le chasseur esp&eacute;rait surprendre les b&ecirc;tes
+aux abords du Wildstrubel.</p>
+
+<p>Ulrich, demeur&eacute; seul, resta couch&eacute; jusqu'&agrave;
+dix heures. Il &eacute;tait d'un naturel dormeur&nbsp;;
+mais il n'e&ucirc;t point os&eacute; s'abandonner
+ainsi &agrave; son penchant en pr&eacute;sence du
+vieux guide toujours ardent et matinal.</p>
+
+<p>Il d&eacute;jeuna lentement avec Sam, qui passait
+aussi ses jours et ses nuits &agrave; dormir devant
+le feu&nbsp;; puis il se sentit triste, effray&eacute; m&ecirc;me
+de la solitude, et saisi par le besoin de la
+partie de cartes quotidienne, comme on
+l'est par le d&eacute;sir d'une habitude invincible.</p>
+
+<p>Alors il sortit pour aller au-devant de son
+compagnon qui devait rentrer &agrave; quatre
+heures.</p>
+
+<p>La neige avait nivel&eacute; toute la profonde
+vall&eacute;e, comblant les crevasses, effa&ccedil;ant les
+deux lacs, capitonnant les rochers&nbsp;; ne faisant
+plus, entre les sommets immenses,
+qu'une immense cuve blanche r&eacute;guli&egrave;re,
+aveuglante et glac&eacute;e.</p>
+
+<p>Depuis trois semaines, Ulrich n'&eacute;tait
+plus revenu au bord de l'ab&icirc;me d'o&ugrave; il
+regardait le village. Il y voulut retourner
+avant de gravir les pentes qui conduisaient
+&agrave; Wildstrubel. Lo&euml;che maintenant &eacute;tait
+aussi sous la neige, et les demeures ne se
+reconnaissaient plus gu&egrave;re, ensevelies sous
+ce manteau p&acirc;le.</p>
+
+<p>Puis, tournant &agrave; droite, il gagna le glacier
+de L&oelig;mmern. Il allait de son pas
+allong&eacute; de montagnard, en frappant de son
+b&acirc;ton ferr&eacute; la neige aussi dure que la
+pierre. Et il cherchait avec son &oelig;il per&ccedil;ant
+le petit point noir et mouvant, au loin,
+sur cette nappe d&eacute;mesur&eacute;e.</p>
+
+<p>Quand il fut au bord du glacier, il s'arr&ecirc;ta,
+se demandant si le vieux avait bien
+pris ce chemin&nbsp;; puis il se mit &agrave; longer les
+moraines d'un pas plus rapide et plus
+inquiet.</p>
+
+<p>Le jour baissait&nbsp;; les neiges devenaient
+roses&nbsp;; un vent sec et gel&eacute; courait par souffles
+brusques sur leur surface de cristal.
+Ulrich poussa un cri d'appel aigu, vibrant,
+prolong&eacute;. La voix s'envola dans le silence
+de mort o&ugrave; dormaient les montagnes&nbsp;; elle
+courut au loin, sur les vagues immobiles
+et profondes d'&eacute;cume glaciale, comme un
+cri d'oiseau sur les vagues de la mer&nbsp;;
+puis elle s'&eacute;teignit et rien ne lui r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>Il se remit &agrave; marcher. Le soleil s'&eacute;tait
+enfonc&eacute;, l&agrave;-bas, derri&egrave;re les cimes que les
+reflets du ciel empourpraient encore&nbsp;; mais
+les profondeurs de la vall&eacute;e devenaient
+grises. Et le jeune homme eut peur tout &agrave;
+coup. Il lui sembla que le silence, le froid,
+la solitude, la mort hivernale de ces monts
+entraient en lui, allaient arr&ecirc;ter et geler
+son sang, raidir ses membres, faire de lui
+un &ecirc;tre immobile et glac&eacute;. Et il se mit &agrave;
+courir, s'enfuyant vers sa demeure. Le
+vieux, pensait-il, &eacute;tait rentr&eacute; pendant son
+absence. Il avait pris un autre chemin&nbsp;; il
+serait assis devant le feu, avec un chamois
+mort &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t il aper&ccedil;ut l'auberge. Aucune
+fum&eacute;e n'en sortait. Ulrich courut plus vite,
+ouvrit la porte. Sam s'&eacute;lan&ccedil;a pour le f&ecirc;ter,
+mais Gaspard Hari n'&eacute;tait point revenu.</p>
+
+<p>Effar&eacute;, Kunsi tournait sur lui-m&ecirc;me,
+comme s'il se f&ucirc;t attendu &agrave; d&eacute;couvrir son
+compagnon cach&eacute; dans un coin. Puis il
+ralluma le feu et fit la soupe, esp&eacute;rant
+toujours voir revenir le vieillard.</p>
+
+<p>De temps en temps, il sortait pour regarder
+s'il n'apparaissait pas. La nuit &eacute;tait
+tomb&eacute;e, la nuit blafarde des montagnes,
+la nuit p&acirc;le, la nuit livide qu'&eacute;clairait, au
+bord de l'horizon, un croissant jaune et
+fin pr&ecirc;t &agrave; tomber derri&egrave;re les sommets.</p>
+
+<p>Puis le jeune homme rentrait, s'asseyait,
+se chauffait les pieds et les mains
+en r&ecirc;vant aux accidents possibles.</p>
+
+<p>Gaspard avait pu se casser une jambe,
+tomber dans un trou, faire un faux pas
+qui lui avait tordu la cheville. Et il restait
+&eacute;tendu dans la neige, saisi, raidi par le
+froid, l'&acirc;me en d&eacute;tresse, perdu, criant
+peut-&ecirc;tre au secours, appelant de toute la
+force de sa gorge dans le silence de la
+nuit.</p>
+
+<p>Mais o&ugrave;&nbsp;? La montagne &eacute;tait si vaste, si
+rude, si p&eacute;rilleuse aux environs, surtout
+en cette saison, qu'il aurait fallu &ecirc;tre dix
+ou vingt guides et marcher pendant huit
+jours dans tous les sens pour trouver un
+homme en cette immensit&eacute;.</p>
+
+<p>Ulrich Kunsi, cependant, se r&eacute;solut &agrave;
+partir avec Sam si Gaspard Hari n'&eacute;tait
+point revenu entre minuit et une heure du
+matin.</p>
+
+<p>Et il fit ses pr&eacute;paratifs.</p>
+
+<p>Il mit deux jours de vivres dans un sac,
+prit ses crampons d'acier, roula autour de
+sa taille une corde longue, mince et forte,
+v&eacute;rifia l'&eacute;tat de son b&acirc;ton ferr&eacute; et de la hachette
+qui sert &agrave; tailler des degr&eacute;s dans la
+glace. Puis il attendit. Le feu br&ucirc;lait dans
+la chemin&eacute;e&nbsp;; le gros chien ronflait sous la
+clart&eacute; de la flamme&nbsp;; l'horloge battait
+comme un c&oelig;ur ses coups r&eacute;guliers dans
+sa gaine de bois sonore.</p>
+
+<p>Il attendait, l'oreille &eacute;veill&eacute;e aux bruits
+lointains, frissonnant quand le vent l&eacute;ger
+fr&ocirc;lait le toit et les murs.</p>
+
+<p>Minuit sonna&nbsp;; il tressaillit. Puis, comme
+il se sentait fr&eacute;missant et apeur&eacute;, il posa
+de l'eau sur le feu, afin de boire du caf&eacute;
+bien chaud avant de se mettre en route.</p>
+
+<p>Quand l'horloge fit tinter une heure, il
+se dressa, r&eacute;veilla Sam, ouvrit la porte et
+s'en alla dans la direction du Wildstrubel.
+Pendant cinq heures, il monta, escaladant
+des rochers au moyen de ses crampons,
+taillant la glace, avan&ccedil;ant toujours et parfois
+h&acirc;lant, au bout de sa corde, le chien
+rest&eacute; au bas d'un escarpement trop rapide.
+Il &eacute;tait six heures environ, quand il atteignit
+un des sommets o&ugrave; le vieux Gaspard
+venait souvent &agrave; la recherche des chamois.</p>
+
+<p>Et il attendit que le jour se lev&acirc;t.</p>
+
+<p>Le ciel p&acirc;lissait sur sa t&ecirc;te&nbsp;; et soudain
+une lueur bizarre, n&eacute;e on ne sait d'o&ugrave;,
+&eacute;claira brusquement l'immense oc&eacute;an des
+cimes p&acirc;les qui s'&eacute;tendaient &agrave; cent lieues
+autour de lui. On e&ucirc;t dit que cette clart&eacute;
+vague sortait de la neige elle-m&ecirc;me pour
+se r&eacute;pandre dans l'espace. Peu &agrave; peu les
+sommets lointains les plus hauts devinrent
+tous d'un rose tendre comme de la
+chair, et le soleil rouge apparut derri&egrave;re
+les lourds g&eacute;ants des Alpes bernoises.</p>
+
+<p>Ulrich Kunsi se remit en route. Il allait
+comme un chasseur, courb&eacute;, &eacute;piant des
+traces, disant au chien&nbsp;: &laquo;&nbsp;Cherche, mon
+gros, cherche.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il redescendait la montagne &agrave; pr&eacute;sent,
+fouillant de l'&oelig;il les gouffres, et parfois
+appelant, jetant un cri prolong&eacute;, mort bien
+vite dans l'immensit&eacute; muette. Alors, il
+collait &agrave; terre l'oreille, pour &eacute;couter&nbsp;; il
+croyait distinguer une voix, se mettait &agrave;
+courir, appelait de nouveau, n'entendait
+plus rien et s'asseyait, &eacute;puis&eacute;, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.
+Vers midi, il d&eacute;jeuna et fit manger Sam,
+aussi las que lui-m&ecirc;me. Puis il recommen&ccedil;a
+ses recherches.</p>
+
+<p>Quand le soir vint, il marchait encore,
+ayant parcouru cinquante kilom&egrave;tres de
+montagne. Comme il se trouvait trop loin
+de sa maison pour y rentrer, et trop fatigu&eacute;
+pour se tra&icirc;ner plus longtemps, il
+creusa un trou dans la neige et s'y blottit
+avec son chien, sous une couverture
+qu'il avait apport&eacute;e. Et ils se couch&egrave;rent
+l'un contre l'autre, l'homme, et la
+b&ecirc;te, chauffant leurs corps l'un &agrave; l'autre
+et gel&eacute;s jusqu'aux mo&euml;lles cependant.</p>
+
+<p>Ulrich ne dormit gu&egrave;re, l'esprit hant&eacute;
+de visions, les membres secou&eacute;s de frissons.</p>
+
+<p>Le jour allait para&icirc;tre quand il se releva.
+Ses jambes &eacute;taient raides comme des barres
+de fer, son &acirc;me faible &agrave; le faire crier
+d'angoisse, son c&oelig;ur palpitant &agrave; le laisser
+choir d'&eacute;motion d&egrave;s qu'il croyait entendre
+un bruit quelconque.</p>
+
+<p>Il pensa soudain qu'il allait aussi mourir
+de froid dans cette solitude, et l'&eacute;pouvante
+de cette mort, fouettant son
+&eacute;nergie, r&eacute;veilla sa vigueur.</p>
+
+<p>Il descendait maintenant vers l'auberge,
+tombant, se relevant, suivi de loin par
+Sam, qui boitait sur trois pattes.</p>
+
+<p>Ils atteignirent Schwarenbach seulement
+vers quatre heures de l'apr&egrave;s-midi. La maison
+&eacute;tait vide. Le jeune homme fit du feu,
+mangea et s'endormit, tellement abruti
+qu'il ne pensait plus &agrave; rien.</p>
+
+<p>Il dormit longtemps, tr&egrave;s longtemps,
+d'un sommeil invincible. Mais soudain,
+une voix, un cri, un nom&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ulrich&nbsp;&raquo;, secoua
+son engourdissement profond et le fit
+se dresser. Avait-il r&ecirc;v&eacute;&nbsp;? &Eacute;tait-ce un de
+ces appels bizarres qui traversent les r&ecirc;ves
+des &acirc;mes inqui&egrave;tes&nbsp;? Non, il l'entendait
+encore, ce cri vibrant, entr&eacute; dans son
+oreille et rest&eacute; dans sa chair jusqu'au bout
+de ses doigts nerveux. Certes, on avait
+cri&eacute;&nbsp;; on avait appel&eacute;&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ulrich&nbsp;!&nbsp;&raquo; Quelqu'un
+&eacute;tait l&agrave;, pr&egrave;s de la maison. Il n'en
+pouvait douter. Il ouvrit donc la porte et
+hurla&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est toi, Gaspard&nbsp;!&nbsp;&raquo; de toute la
+puissance de sa gorge.</p>
+
+<p>Rien ne r&eacute;pondit&nbsp;; aucun son, aucun
+murmure, aucun g&eacute;missement, rien. Il
+faisait nuit. La neige &eacute;tait bl&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le vent s'&eacute;tait lev&eacute;, le vent glac&eacute; qui
+brise les pierres et ne laisse rien de vivant
+sur ces hauteurs abandonn&eacute;es. Il passait
+par souffles brusques plus dess&eacute;chants et
+plus mortels que le vent de feu du d&eacute;sert.
+Ulrich, de nouveau, cria&nbsp;: &laquo;&nbsp;Gaspard&nbsp;!&nbsp;&mdash;&nbsp;Gaspard&nbsp;!&nbsp;&mdash;&nbsp;Gaspard&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Puis il attendit. Tout demeura muet
+sur la montagne&nbsp;! Alors, une &eacute;pouvante
+le secoua jusqu'aux os. D'un bond il
+rentra dans l'auberge, ferma la porte et
+poussa les verrous&nbsp;; puis il tomba grelottant
+sur une chaise, certain qu'il venait
+d'&ecirc;tre appel&eacute; par son camarade au moment
+o&ugrave; il rendait l'esprit.</p>
+
+<p>De cela il &eacute;tait s&ucirc;r, comme on est s&ucirc;r
+de vivre ou de manger du pain. Le vieux
+Gaspard Hari avait agonis&eacute; pendant deux
+jours et trois nuits quelque part, dans un
+trou, dans un de ces profonds ravins immacul&eacute;s
+dont la blancheur est plus sinistre
+que les t&eacute;n&egrave;bres des souterrains. Il
+avait agonis&eacute; pendant deux jours et trois
+nuits, et il venait de mourir tout &agrave; l'heure
+en pensant &agrave; son compagnon. Et son &acirc;me,
+&agrave; peine libre, s'&eacute;tait envol&eacute;e vers l'auberge
+o&ugrave; dormait Ulrich, et elle l'avait
+appel&eacute; de par la vertu myst&eacute;rieuse et terrible
+qu'ont les &acirc;mes des morts de hanter
+les vivants. Elle avait cri&eacute;, cette &acirc;me sans
+voix, dans l'&acirc;me accabl&eacute;e du dormeur&nbsp;;
+elle avait cri&eacute; son adieu dernier, ou son
+reproche, ou sa mal&eacute;diction sur l'homme
+qui n'avait point assez cherch&eacute;.</p>
+
+<p>Et Ulrich la sentait l&agrave;, tout pr&egrave;s, derri&egrave;re
+le mur, derri&egrave;re la porte qu'il venait
+de refermer. Elle r&ocirc;dait, comme un oiseau
+de nuit qui fr&ocirc;le de ses plumes une fen&ecirc;tre
+&eacute;clair&eacute;e&nbsp;; et le jeune homme &eacute;perdu
+&eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; hurler d'horreur. Il voulait
+s'enfuir et n'osait point sortir&nbsp;; il n'osait
+point et n'oserait plus d&eacute;sormais, car le
+fant&ocirc;me resterait l&agrave;, jour et nuit, autour
+de l'auberge, tant que le corps du vieux
+guide n'aurait pas &eacute;t&eacute; retrouv&eacute; et d&eacute;pos&eacute;
+dans la terre b&eacute;nite d'un cimeti&egrave;re.</p>
+
+<p>Le jour vint et Kunsi reprit un peu
+d'assurance au retour brillant du soleil.
+Il pr&eacute;para son repas, fit la soupe de son
+chien, puis il demeura sur une chaise,
+immobile, le c&oelig;ur tortur&eacute;, pensant au
+vieux couch&eacute; sur la neige.</p>
+
+<p>Puis, d&egrave;s que la nuit recouvrit la montagne,
+des terreurs nouvelles l'assaillirent.
+Il marchait maintenant dans la cuisine
+noire, &eacute;clair&eacute;e &agrave; peine par la flamme
+d'une chandelle, il marchait d'un bout &agrave;
+l'autre de la pi&egrave;ce, &agrave; grands pas, &eacute;coutant,
+&eacute;coutant si le cri effrayant de l'autre
+nuit n'allait pas encore traverser le silence
+morne du dehors. Et il se sentait seul, le
+mis&eacute;rable, comme aucun homme n'avait
+jamais &eacute;t&eacute; seul&nbsp;! Il &eacute;tait seul dans cet immense
+d&eacute;sert de neige, seul &agrave; deux mille
+m&egrave;tres au-dessus de la terre habit&eacute;e, au-dessus
+des maisons humaines, au-dessus
+de la vie qui s'agite, bruit et palpite, seul
+dans le ciel glac&eacute;&nbsp;! Une envie folle le tenaillait
+de se sauver n'importe o&ugrave;, n'importe
+comment, de descendre &agrave; Lo&euml;che en
+se jetant dans l'ab&icirc;me&nbsp;; mais il n'osait
+seulement pas ouvrir la porte, s&ucirc;r que
+l'autre, le mort, lui barrerait la route, pour
+ne pas rester seul non plus l&agrave;-haut.</p>
+
+<p>Vers minuit, las de marcher, accabl&eacute;
+d'angoisse et de peur, il s'assoupit enfin
+sur une chaise, car il redoutait son lit
+comme on redoute un lieu hant&eacute;.</p>
+
+<p>Et soudain le cri strident de l'autre soir
+lui d&eacute;chira les oreilles, si suraigu qu'Ulrich
+&eacute;tendit les bras pour repousser le
+revenant, et il tomba sur le dos avec son
+si&egrave;ge.</p>
+
+<p>Sam, r&eacute;veill&eacute; par le bruit, se mit &agrave;
+hurler comme hurlent les chiens effray&eacute;s,
+et il tournait autour du logis cherchant
+d'o&ugrave; venait le danger. Parvenu pr&egrave;s de la
+porte, il flaira dessous, soufflant et reniflant
+avec force, le poil h&eacute;riss&eacute;, la queue
+droite et grognant.</p>
+
+<p>Kunsi, &eacute;perdu, s'&eacute;tait lev&eacute; et, tenant
+par un pied sa chaise, il cria&nbsp;: &laquo;&nbsp;N'entre
+pas, n'entre pas, n'entre pas ou je te tue.&nbsp;&raquo;
+Et le chien, excit&eacute; par cette menace,
+aboyait avec fureur contre l'invisible ennemi
+que d&eacute;fiait la voix de son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Sam, peu &agrave; peu, se calma et revint
+s'&eacute;tendre aupr&egrave;s du foyer, mais il demeurait
+inquiet, la t&ecirc;te lev&eacute;e, les yeux brillants
+et grondant entre ses crocs.</p>
+
+<p>Ulrich, &agrave; son tour, reprit ses sens, mais
+comme il se sentait d&eacute;faillir de terreur, il
+alla chercher une bouteille d'eau-de-vie
+dans le buffet, et il en but, coup sur coup,
+plusieurs verres. Ses id&eacute;es devenaient
+vagues&nbsp;; son courage s'affermissait&nbsp;; une
+fi&egrave;vre de feu glissait dans ses veines.</p>
+
+<p>Il ne mangea gu&egrave;re le lendemain, se
+bornant &agrave; boire de l'alcool. Et pendant
+plusieurs jours de suite il v&eacute;cut, saoul
+comme une brute. D&egrave;s que la pens&eacute;e de
+Gaspard Hari lui revenait, il recommen&ccedil;ait
+&agrave; boire jusqu'&agrave; l'instant o&ugrave; il tombait
+sur le sol, abattu par l'ivresse. Et il restait
+l&agrave;, sur la face, ivre mort, les membres
+rompus, ronflant, le front par terre.
+Mais &agrave; peine avait-il dig&eacute;r&eacute; le liquide affolant
+et br&ucirc;lant, que le cri toujours le m&ecirc;me
+&laquo;&nbsp;Ulrich&nbsp;!&nbsp;&raquo; le r&eacute;veillait comme une balle
+qui lui aurait perc&eacute; le cr&acirc;ne&nbsp;; et il se dressait
+chancelant encore, &eacute;tendant les mains
+pour ne point tomber, appelant Sam &agrave; son
+secours. Et le chien, qui semblait devenir
+fou comme son ma&icirc;tre, se pr&eacute;cipitait sur
+la porte, la grattait de ses griffes, la rongeait
+de ses longues dents blanches, tandis
+que le jeune homme, le col renvers&eacute;,
+la t&ecirc;te en l'air, avalait &agrave; pleines gorg&eacute;es,
+comme de l'eau fra&icirc;che apr&egrave;s une course,
+l'eau-de-vie qui tout &agrave; l'heure endormirait
+de nouveau sa pens&eacute;e, et son souvenir, et
+sa terreur &eacute;perdue.</p>
+
+<p>En trois semaines, il absorba toute sa
+provision d'alcool. Mais cette saoulerie
+continue ne faisait qu'assoupir son &eacute;pouvante
+qui se r&eacute;veilla plus furieuse d&egrave;s qu'il
+lui fut impossible de la calmer. L'id&eacute;e fixe
+alors, exasp&eacute;r&eacute;e par un mois d'ivresse, et
+grandissant sans cesse dans l'absolue solitude,
+s'enfon&ccedil;ait en lui &agrave; la fa&ccedil;on d'une
+vrille. Il marchait maintenant dans sa demeure
+ainsi qu'une b&ecirc;te en cage, collant
+son oreille &agrave; la porte pour &eacute;couter si l'autre
+&eacute;tait l&agrave;, et le d&eacute;fiant, &agrave; travers le
+mur.</p>
+
+<p>Puis, d&egrave;s qu'il sommeillait, vaincu par
+la fatigue, il entendait la voix qui le faisait
+bondir sur ses pieds.</p>
+
+<p>Une nuit enfin, pareil aux l&acirc;ches pouss&eacute;s
+&agrave; bout, il se pr&eacute;cipita sur la porte et
+l'ouvr&icirc;t pour voir celui qui l'appelait et
+pour le forcer &agrave; se taire.</p>
+
+<p>Il re&ccedil;ut en plein visage un souffle d'air
+froid qui le gla&ccedil;a jusqu'aux os et il referma
+le battant et poussa les verrous,
+sans remarquer que Sam s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute;
+dehors. Puis, fr&eacute;missant, il jeta du bois
+au feu, et s'assit devant pour se chauffer&nbsp;;
+mais soudain il tressaillit, quelqu'un grattait
+le mur en pleurant.</p>
+
+<p>Il cria &eacute;perdu&nbsp;: &laquo;&nbsp;Va-t-en.&nbsp;&raquo; Une plainte
+lui r&eacute;pondit, longue et douloureuse.</p>
+
+<p>Alors tout ce qui lui restait de raison
+fut emport&eacute; par la terreur. Il r&eacute;p&eacute;tait &laquo;&nbsp;Va-t-en&nbsp;&raquo;
+en tournant sur lui-m&ecirc;me pour
+trouver un coin o&ugrave; se cacher. L'autre, pleurant
+toujours, passait le long de la maison
+en se frottant contre le mur. Ulrich s'&eacute;lan&ccedil;a
+vers le buffet de ch&ecirc;ne plein de vaisselle
+et de provisions, et, le soulevant avec
+une force surhumaine, il le tra&icirc;na jusqu'&agrave; la
+porte, pour s'appuyer d'une barricade.
+Puis, entassant les uns sur les autres tout ce
+qui restait de meubles, les matelas, les
+paillasses, les chaises, il boucha la fen&ecirc;tre
+comme on fait lorsqu'un ennemi vous
+assi&egrave;ge.</p>
+
+<p>Mais celui du dehors poussait maintenant
+de grands g&eacute;missements lugubres auxquels
+le jeune homme se mit &agrave; r&eacute;pondre par des
+g&eacute;missements pareils.</p>
+
+<p>Et des jours et des nuits se pass&egrave;rent
+sans qu'ils cessassent de hurler l'un et
+l'autre. L'un tournait sans cesse autour
+de la maison et fouillait la muraille de ses
+ongles avec tant de force qu'il semblait
+vouloir la d&eacute;molir&nbsp;; l'autre, au dedans, suivait
+tous ses mouvements, courb&eacute;, l'oreille
+coll&eacute;e contre la pierre, et il r&eacute;pondait
+&agrave; tous ses appels par d'&eacute;pouvantables
+cris.</p>
+
+<p>Un soir, Ulrich n'entendit plus rien&nbsp;; et
+il s'assit, tellement bris&eacute; de fatigue qu'il
+s'endormit aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Il se r&eacute;veilla sans un souvenir, sans une
+pens&eacute;e, comme si toute sa t&ecirc;te se f&ucirc;t vid&eacute;e
+pendant ce sommeil accabl&eacute;. Il avait faim,
+il mangea.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+<p>L'hiver &eacute;tait fini. Le passage de la
+Gemmi redevenait praticable&nbsp;; et la famille
+Hauser se mit en route pour rentrer dans
+son auberge.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elles eurent atteint le haut de
+la mont&eacute;e les femmes grimp&egrave;rent sur leur
+mulet, et elles parl&egrave;rent des deux hommes
+qu'elles allaient retrouver tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Elles s'&eacute;tonnaient que l'un deux ne f&ucirc;t
+pas descendu quelques jours plus t&ocirc;t, d&egrave;s
+que la route &eacute;tait devenue possible, pour
+donner des nouvelles de leur long hivernage.</p>
+
+<p>On aper&ccedil;ut enfin l'auberge encore couverte
+et capitonn&eacute;e de neige. La porte et
+la fen&ecirc;tre &eacute;taient closes&nbsp;; un peu de fum&eacute;e
+sortait du toit, ce qui rassura le p&egrave;re Hauser.
+Mais en approchant, il aper&ccedil;ut, sur le
+seuil, un squelette d'animal d&eacute;pec&eacute; par les aigles,
+un grand squelette couch&eacute; sur le flanc.</p>
+
+<p>Tous l'examin&egrave;rent. &laquo;&nbsp;&Ccedil;a doit &ecirc;tre Sam,&nbsp;&raquo;
+dit la m&egrave;re. Et elle appela&nbsp;: &laquo;&nbsp;H&eacute;, Gaspard.&nbsp;&raquo;
+Un cri r&eacute;pondit &agrave; l'int&eacute;rieur, un cri
+aigu, qu'on e&ucirc;t dit pouss&eacute; par une b&ecirc;te. Le
+p&egrave;re Hauser r&eacute;p&eacute;ta&nbsp;: &laquo;&nbsp;H&eacute;, Gaspard.&nbsp;&raquo; Un
+autre cri pareil au premier se fit entendre.</p>
+
+<p>Alors les trois hommes, le p&egrave;re et les
+deux fils, essay&egrave;rent d'ouvrir la porte. Elle
+r&eacute;sista. Ils prirent dans l'&eacute;table vide une
+longue poutre comme b&eacute;lier, et la lanc&egrave;rent
+&agrave; toute vol&eacute;e. Le bois cria, c&eacute;da, les
+planches vol&egrave;rent en morceaux&nbsp;; puis un
+grand bruit &eacute;branla la maison et ils aper&ccedil;urent,
+dedans, derri&egrave;re le buffet &eacute;croul&eacute;
+un homme debout, avec des cheveux qui
+lui tombaient aux &eacute;paules, une barbe qui
+lui tombait sur la poitrine, des yeux brillants
+et des lambeaux d'&eacute;toffe sur le
+corps.</p>
+
+<p>Ils ne le reconnaissaient point, mais
+Louise Hauser s'&eacute;cria&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est Ulrich, maman.&nbsp;&raquo;
+Et la m&egrave;re constata que c'&eacute;tait Ulrich,
+bien que ses cheveux fussent blancs.</p>
+
+<p>Il les laissa venir&nbsp;; il se laissa toucher&nbsp;;
+mais il ne r&eacute;pondit point aux questions
+qu'on lui posa&nbsp;; et il fallut le conduire
+&agrave; Lo&euml;che o&ugrave; les m&eacute;decins constat&egrave;rent
+qu'il &eacute;tait fou.</p>
+
+<p>Et personne ne sut jamais ce qu'&eacute;tait
+devenu son compagnon.</p>
+
+<p>La petite Hauser faillit mourir, cet &eacute;t&eacute;-l&agrave;,
+d'une maladie de langueur qu'on attribua
+au froid de la montagne.</p>
+
+
+<br><br>
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="LE_VAGABOND"></a><br>
+<h2>LE VAGABOND</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p>Depuis quarante jours, il marchait, cherchant
+partout du travail. Il avait quitt&eacute;
+son pays, Ville-Avaray, dans la Manche,
+parce que l'ouvrage manquait. Compagnon
+charpentier, &acirc;g&eacute; de vingt-sept ans, bon sujet,
+vaillant, il &eacute;tait rest&eacute; pendant deux
+mois &agrave; la charge de sa famille, lui, fils
+a&icirc;n&eacute;, n'ayant plus qu'&agrave; croiser ses bras
+vigoureux, dans le ch&ocirc;mage g&eacute;n&eacute;ral. Le
+pain devint rare dans la maison&nbsp;; les deux
+s&oelig;urs allaient en journ&eacute;e, mais gagnaient
+peu&nbsp;; et lui, Jacques Randel, le plus fort,
+ne faisait rien parce qu'il n'avait rien &agrave;
+faire, et mangeait la soupe des autres.</p>
+
+<p>Alors, il s'&eacute;tait inform&eacute; &agrave; la mairie&nbsp;; et
+le secr&eacute;taire avait r&eacute;pondu qu'on trouvait
+&agrave; s'occuper dans le Centre.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait donc parti, muni de papiers et
+de certificats, avec sept francs dans sa poche
+et portant sur l'&eacute;paule, dans un mouchoir
+bleu attach&eacute; au bout de son b&acirc;ton,
+une paire de souliers de rechange, une
+culotte et une chemise.</p>
+
+<p>Et il avait march&eacute; sans repos, pendant
+les jours et les nuits, par les interminables
+routes, sous le soleil et sous les pluies,
+sans arriver jamais &agrave; ce pays myst&eacute;rieux
+o&ugrave; les ouvriers trouvent de l'ouvrage.</p>
+
+<p>Il s'ent&ecirc;ta d'abord &agrave; cette id&eacute;e qu'il ne
+devait travailler qu'&agrave; la charpente, puisqu'il
+&eacute;tait charpentier. Mais, dans tous les
+chantiers o&ugrave; il se pr&eacute;senta, on r&eacute;pondit
+qu'on venait de cong&eacute;dier des hommes,
+faute de commandes, et il se r&eacute;solut,
+se trouvant &agrave; bout de ressources, &agrave; accomplir
+toutes les besognes qu'il rencontrerait
+sur son chemin.</p>
+
+<p>Donc, il fut tour &agrave; tour terrassier, valet
+d'&eacute;curie, scieur de pierres&nbsp;; il cassa du bois,
+&eacute;brancha des arbres, creusa un puits, m&ecirc;la
+du mortier, lia des fagots, garda des ch&egrave;vres
+sur une montagne, tout cela moyennant
+quelques sous, car il n'obtenait, de
+temps en temps, deux ou trois jours de
+travail qu'en se proposant &agrave; vil prix, pour
+tenter l'avarice des patrons et des paysans.</p>
+
+<p>Et maintenant, depuis une semaine, il
+ne trouvait plus rien, il n'avait plus rien et
+il mangeait un peu de pain, gr&acirc;ce &agrave; la charit&eacute;
+des femmes qu'il implorait sur le seuil
+des portes, en passant le long des routes.</p>
+
+<p>Le soir tombait, Jacques Randel harass&eacute;,
+les jambes bris&eacute;es, le ventre vide,
+l'&acirc;me en d&eacute;tresse, marchait nu-pieds sur
+l'herbe au bord du chemin, car il m&eacute;nageait
+sa derni&egrave;re paire de souliers, l'autre
+n'existant plus depuis longtemps d&eacute;j&agrave;.
+C'&eacute;tait un samedi, vers la fin de l'automne.
+Les nuages gris roulaient dans le
+ciel, lourds et rapides, sous les pouss&eacute;es
+du vent qui sifflait dans les arbres. On sentait
+qu'il pleuvrait bient&ocirc;t. La campagne
+&eacute;tait d&eacute;serte, &agrave; cette tomb&eacute;e de jour, la
+veille d'un dimanche. De place en place,
+dans les champs, s'&eacute;levaient, pareilles &agrave;
+des champignons jaunes, monstrueux, des
+meules de paille &eacute;gren&eacute;es&nbsp;; et les terres
+semblaient nues, &eacute;tant ensemenc&eacute;es d&eacute;j&agrave;
+pour l'autre ann&eacute;e.</p>
+
+<p>Randel avait faim, une faim de b&ecirc;te,
+une de ces faims qui jettent les loups sur
+les hommes. Ext&eacute;nu&eacute;, il allongeait les
+jambes pour faire moins de pas, et, la t&ecirc;te
+pesante, le sang bourdonnant aux tempes,
+les yeux rouges, la bouche s&egrave;che, il serrait
+son b&acirc;ton dans sa main avec l'envie
+vague de frapper &agrave; tour de bras sur le premier
+passant qu'il rencontrerait rentrant
+chez lui manger la soupe.</p>
+
+<p>Il regardait les bords de la route avec
+l'image, dans les yeux, de pommes de terre
+d&eacute;fouies, rest&eacute;es sur le sol retourn&eacute;. S'il
+en avait trouv&eacute; quelques-unes, il e&ucirc;t ramass&eacute;
+du bois mort, fait un petit feu dans
+le foss&eacute;, et bien soup&eacute;, ma foi, avec le l&eacute;gume
+chaud et rond, qu'il e&ucirc;t tenu d'abord,
+br&ucirc;lant, dans ses mains froides.</p>
+
+<p>Mais la saison &eacute;tait pass&eacute;e, et il devrait,
+comme la veille, ronger une betterave crue,
+arrach&eacute;e dans un sillon.</p>
+
+<p>Depuis deux jours il parlait haut en allongeant
+le pas sous l'obsession de ses
+id&eacute;es. Il n'avait gu&egrave;re pens&eacute;, jusque-l&agrave;, appliquant
+tout son esprit, toutes ses simples
+facult&eacute;s, &agrave; sa besogne professionnelle.
+Mais voil&agrave; que la fatigue, cette poursuite
+acharn&eacute;e d'un travail introuvable, les refus,
+les rebuffades, les nuits pass&eacute;es sur l'herbe,
+le je&ucirc;ne, le m&eacute;pris qu'il sentait chez les
+s&eacute;dentaires pour le vagabond, cette question
+pos&eacute;e chaque jour&nbsp;: &laquo;&nbsp;Pourquoi ne
+restez-vous pas chez vous&nbsp;?&nbsp;&raquo; le chagrin de
+ne pouvoir occuper ses bras vaillants qu'il
+sentait pleins de force, le souvenir des
+parents demeur&eacute;s &agrave; la maison et qui n'avaient
+gu&egrave;re de sous, non plus, l'emplissaient,
+peu &agrave; peu d'une col&egrave;re lente, amass&eacute;e
+chaque jour, chaque heure, chaque minute,
+et qui s'&eacute;chappait de sa bouche, malgr&eacute;
+lui, en phrases courtes et grondantes.</p>
+
+<p>Tout en tr&eacute;buchant sur les pierres qui
+roulaient sous ses pieds nus, il grognait&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Mis&egrave;re... mis&egrave;re... tas de cochons...
+laisser crever de faim un homme... un
+charpentier... tas de cochons... pas quatre
+sous... pas quatre sous... v'l&agrave; qu'il pleut...
+tas de cochons&nbsp;!...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il s'indignait de l'injustice du sort et s'en
+prenait aux hommes, &agrave; tous les hommes,
+de ce que la nature, la grande m&egrave;re aveugle,
+est in&eacute;quitable, f&eacute;roce et perfide.</p>
+
+<p>Il r&eacute;p&eacute;tait, les dents serr&eacute;es&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tas de
+cochons&nbsp;!&nbsp;&raquo; en regardant la mince fum&eacute;e
+grise qui sortait des toits, &agrave; cette heure
+du d&icirc;ner. Et, sans r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; cette autre
+injustice, humaine celle-l&agrave;, qui se nomme
+violence et vol, il avait envie d'entrer dans
+une de ces demeures, d'assommer les habitants
+et de se mettre &agrave; table, &agrave; leur place.</p>
+
+<p>Il disait&nbsp;: &laquo;&nbsp;J'ai pas le droit de vivre,
+maintenant... puisqu'on me laisse crever
+de faim... je ne demande qu'&agrave; travailler,
+pourtant... tas de cochons&nbsp;!&nbsp;&raquo; Et la souffrance
+de ses membres, la souffrance de
+son ventre, la souffrance de son c&oelig;ur lui
+montaient &agrave; la t&ecirc;te comme une ivresse
+redoutable, et faisaient na&icirc;tre, en son cerveau,
+cette id&eacute;e simple&nbsp;: &laquo;&nbsp;J'ai le droit de
+vivre, puisque je respire, puisque l'air est
+&agrave; tout le monde. Alors, donc, on n'a pas
+le droit de me laisser sans pain&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>La pluie tombait, fine, serr&eacute;e, glac&eacute;e.
+Il s'arr&ecirc;ta et murmura&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mis&egrave;re... encore
+un mois de route avant de rentrer &agrave; la
+maison...&nbsp;&raquo; Il revenait en effet chez lui
+maintenant, comprenant qu'il trouverait
+plut&ocirc;t &agrave; s'occuper dans sa ville natale, o&ugrave;
+il &eacute;tait connu, en faisant n'importe quoi,
+que sur les grands chemins o&ugrave; tout le
+monde le suspectait.</p>
+
+<p>Puisque la charpente n'allait pas, il deviendrait
+man&oelig;uvre, g&acirc;cheur de pl&acirc;tre,
+terrassier, casseur de cailloux. Quand il
+ne gagnerait que vingt sous par jour, ce
+serait toujours de quoi manger.</p>
+
+<p>Il noua autour de son cou ce qui restait
+de son dernier mouchoir, afin d'emp&ecirc;cher
+l'eau froide de lui couler dans le dos et
+sur la poitrine. Mais il sentit bient&ocirc;t
+qu'elle traversait d&eacute;j&agrave; la mince toile de
+ses v&ecirc;tements et il jeta autour de lui un
+regard d'angoisse, d'&ecirc;tre perdu qui ne
+sait plus o&ugrave; cacher son corps, o&ugrave; reposer
+sa t&ecirc;te, qui n'a pas un abri par le monde.</p>
+
+<p>La nuit venait, couvrant d'ombre les
+champs. Il aper&ccedil;ut, au loin, dans un pr&eacute;,
+une tache sombre sur l'herbe, une vache.
+Il enjamba le foss&eacute; de la route et alla
+vers elle, sans trop savoir ce qu'il faisait.</p>
+
+<p>Quand il fut aupr&egrave;s, elle leva vers lui sa
+grosse t&ecirc;te, et il pensa&nbsp;: &laquo;&nbsp;Si seulement j'avais
+un pot, je pourrais boire un peu de lait.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il regardait la vache&nbsp;; et la vache le regardait&nbsp;;
+puis, soudain, lui lan&ccedil;ant dans
+le flanc un grand coup de pied&nbsp;: &laquo;&nbsp;Debout&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+dit-il.</p>
+
+<p>La b&ecirc;te se dressa lentement, laissant
+pendre sous elle sa lourde mamelle&nbsp;; alors
+l'homme se coucha sur le dos, entre les
+pattes de l'animal, et il but, longtemps,
+longtemps, pressant de ses deux mains le
+pis gonfl&eacute;, chaud, et qui sentait l'&eacute;table.
+Il but tant qu'il resta du lait dans cette
+source vivante.</p>
+
+<p>Mais la pluie glac&eacute;e tombait plus serr&eacute;e,
+et toute la plaine &eacute;tait nue sans lui montrer
+un refuge. Il avait froid&nbsp;; et il regardait
+une lumi&egrave;re qui brillait entre les arbres,
+&agrave; la fen&ecirc;tre d'une maison.</p>
+
+<p>La vache s'&eacute;tait recouch&eacute;e, lourdement.
+Il s'assit &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, en lui flattant la
+t&ecirc;te, reconnaissant d'avoir &eacute;t&eacute; nourri. Le
+souffle &eacute;pais et fort de la b&ecirc;te, sortant de
+ses naseaux comme deux jets de vapeur
+dans l'air du soir, passait sur la face de
+l'ouvrier qui se mit &agrave; dire&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tu n'as pas
+froid l&agrave;-dedans, toi.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Maintenant, il promenait ses mains sur
+le poitrail, sous les pattes, pour y trouver
+de la chaleur. Alors une id&eacute;e lui vint, celle
+de se coucher et de passer la nuit contre
+ce gros ventre ti&egrave;de. Il chercha donc une
+place, pour &ecirc;tre bien, et posa juste son
+front contre la mamelle puissante qui l'avait
+abreuv&eacute; tout &agrave; l'heure. Puis, comme il &eacute;tait
+bris&eacute; de fatigue, il s'endormit tout &agrave; coup.</p>
+
+<p>Mais, plusieurs fois, il se r&eacute;veilla, le dos
+ou le ventre glac&eacute;, selon qu'il appliquait
+l'un ou l'autre sur le flanc de l'animal&nbsp;;
+alors il se retournait pour r&eacute;chauffer et
+s&eacute;cher la partie de son corps qui &eacute;tait
+rest&eacute;e &agrave; l'air de la nuit&nbsp;; et il se rendormait
+bient&ocirc;t de son sommeil accabl&eacute;.</p>
+
+<p>Un coq chantant le mit debout. L'aube
+allait para&icirc;tre&nbsp;; il ne pleuvait plus&nbsp;; le ciel
+&eacute;tait pur.</p>
+
+<p>La vache se reposait, le mufle sur le sol&nbsp;; il
+se baissa en s'appuyant sur ses mains, pour
+baiser cette large narine de chair humide,
+et il dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Adieu, ma belle... &agrave; une autre
+fois... t'es une bonne b&ecirc;te... Adieu...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Puis il mit ses souliers, et s'en alla.</p>
+
+<p>Pendant deux heures, il marcha devant
+lui, suivant toujours la m&ecirc;me route&nbsp;; puis
+une lassitude l'envahit si grande, qu'il
+s'assit dans l'herbe.</p>
+
+<p>Le jour &eacute;tait venu&nbsp;; les cloches des &eacute;glises
+sonnaient, des hommes en blouse
+bleue, des femmes en bonnet blanc, soit &agrave;
+pied, soit mont&eacute;s en des charrettes, commen&ccedil;aient
+&agrave; passer sur les chemins, allant
+aux villages voisins f&ecirc;ter le dimanche chez
+des amis, chez des parents.</p>
+
+<p>Un gros paysan parut, poussant devant lui
+une vingtaine de moutons inquiets et b&ecirc;lants
+qu'un chien rapide maintenait en troupeau.</p>
+
+<p>Randel se leva, salua&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous n'auriez
+pas du travail pour un ouvrier qui meurt
+de faim&nbsp;?&nbsp;&raquo; dit-il.</p>
+
+<p>L'autre r&eacute;pondit en jetant au vagabond
+un regard m&eacute;chant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je n'ai point de travail pour les gens
+que je rencontre sur les routes.</p>
+
+<p>Et le charpentier retourna s'asseoir sur
+le foss&eacute;.</p>
+
+<p>Il attendit longtemps&nbsp;; regardant d&eacute;filer
+devant lui les campagnards, et cherchant
+une bonne figure, un visage compatissant
+pour recommencer sa pri&egrave;re.</p>
+
+<p>Il choisit une sorte de bourgeois en redingote,
+dont une cha&icirc;ne d'or ornait le ventre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je cherche du travail depuis deux
+mois, dit-il. Je ne trouve rien&nbsp;; et je n'ai
+plus un sou dans ma poche.</p>
+
+<p>Le demi-monsieur r&eacute;pliqua&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous
+auriez d&ucirc; lire l'avis affich&eacute; &agrave; l'entr&eacute;e du
+pays.&nbsp;&mdash;&nbsp;La mendicit&eacute; est interdite sur le
+territoire de la commune.&nbsp;&mdash;&nbsp;Sachez que
+je suis le maire, et, si vous ne filez pas
+bien vite, je vais vous faire ramasser.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Randel, que la col&egrave;re gagnait, murmura&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Faites-moi ramasser si vous
+voulez, j'aime mieux cela, je ne mourrai
+pas de faim, au moins.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et il retourna s'asseoir sur son foss&eacute;.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure, en effet,
+deux gendarmes apparurent sur la route.
+Ils marchaient lentement, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, bien
+en vue, brillants au soleil avec leurs chapeaux
+cir&eacute;s, leurs buffleteries jaunes et
+leurs boutons de m&eacute;tal, comme pour effrayer
+les malfaiteurs et les mettre en fuite
+de loin, de tr&egrave;s loin.</p>
+
+<p>Le charpentier comprit bien qu'ils venaient
+pour lui&nbsp;; mais il ne remua pas,
+saisi soudain d'une envie sourde de les
+braver, d'&ecirc;tre pris par eux, et de se venger,
+plus tard.</p>
+
+<p>Ils approchaient sans para&icirc;tre l'avoir vu,
+allant de leur pas militaire, lourd et balanc&eacute;
+comme la marche des oies. Puis tout
+&agrave; coup, en passant devant lui, ils eurent
+l'air de le d&eacute;couvrir, s'arr&ecirc;t&egrave;rent et se mirent
+&agrave; le d&eacute;visager d'un &oelig;il mena&ccedil;ant et furieux.</p>
+
+<p>Et le brigadier s'avan&ccedil;a en demandant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que vous faites ici&nbsp;?</p>
+
+<p>L'homme r&eacute;pliqua tranquillement&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je me repose.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;D'o&ugrave; venez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;S'il fallait vous dire tous les pays o&ugrave;
+j'ai pass&eacute;, j'en aurais pour plus d'une heure.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; allez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A Ville-Avaray.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; c'est-il &ccedil;a&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dans la Manche.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est votre pays&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est mon pays.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi en &ecirc;tes-vous parti&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour chercher du travail.</p>
+
+<p>Le brigadier se retourna vers son gendarme,
+et, du ton col&egrave;re d'un homme que
+la m&ecirc;me supercherie finit par exasp&eacute;rer&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils disent tous &ccedil;a, ces bougres-l&agrave;.
+Mais je la connais, moi.</p>
+
+<p>Puis il reprit&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez des papiers&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, j'en ai.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Donnez-les.</p>
+
+<p>Randel prit dans sa poche ses papiers,
+ses certificats, de pauvres papiers us&eacute;s et
+sales qui s'en allaient en morceaux, et les
+tendit au soldat.</p>
+
+<p>L'autre les &eacute;pelait en &acirc;nonnant, puis
+constatant qu'ils &eacute;taient en r&egrave;gle, il les
+rendit avec l'air m&eacute;content d'un homme
+qu'un plus malin vient de jouer.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques moments de r&eacute;flexion,
+il demanda de nouveau&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez de l'argent sur vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas un sou seulement&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas un sou seulement&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De quoi vivez-vous, alors&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De ce qu'on me donne.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous mendiez, alors&nbsp;?</p>
+
+<p>Randel r&eacute;pondit r&eacute;solument&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, quand je peux.</p>
+
+<p>Mais le gendarme d&eacute;clara&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je vous
+prends en flagrant d&eacute;lit de vagabondage et
+de mendicit&eacute;, sans ressource et sans profession,
+sur la route, et je vous enjoins de
+me suivre.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le charpentier se leva.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ousque vous voudrez, dit-il.</p>
+
+<p>Et se pla&ccedil;ant entre les deux militaires
+avant m&ecirc;me d'en recevoir l'ordre, il ajouta&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allez, coffrez-moi. &Ccedil;a me mettra un
+toit sur la t&ecirc;te quand il pleut.</p>
+
+<p>Et ils partirent vers le village dont on
+apercevait les tuiles, &agrave; travers des arbres
+d&eacute;pouill&eacute;s de feuilles, &agrave; un quart de lieue
+de distance.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'heure de la messe, quand ils
+travers&egrave;rent le pays. La place &eacute;tait pleine
+de monde, et deux haies se form&egrave;rent aussit&ocirc;t
+pour voir passer le malfaiteur qu'une
+troupe d'enfants excit&eacute;s suivait. Paysans
+et paysannes le regardaient, cet homme
+arr&ecirc;t&eacute;, entre deux gendarmes, avec une
+haine allum&eacute;e dans les yeux, et une envie
+de lui jeter des pierres, de lui arracher la
+peau avec les ongles, de l'&eacute;craser sous
+leurs pieds. On se demandait s'il avait vol&eacute;
+et s'il avait tu&eacute;. Le boucher, ancien spahi,
+affirma&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est un d&eacute;serteur.&nbsp;&raquo; Le d&eacute;bitant
+de tabac crut le reconna&icirc;tre pour un
+homme qui lui avait pass&eacute; une pi&egrave;ce fausse
+de cinquante centimes, le matin m&ecirc;me, et le
+quincailler vit en lui indubitablement l'introuvable
+assassin de la veuve Malet que
+la police cherchait depuis six mois.</p>
+
+<p>Dans la salle du conseil municipal, o&ugrave;
+ses gardiens le firent entrer, Randel
+retrouva le maire, assis devant la table
+des d&eacute;lib&eacute;rations et flanqu&eacute; de l'instituteur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! ah&nbsp;! s'&eacute;cria le magistrat, vous
+revoil&agrave;, mon gaillard. Je vous avais bien
+dit que je vous ferais coffrer. Eh bien,
+brigadier, qu'est-ce que c'est&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le brigadier r&eacute;pondit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Un vagabond
+sans feu ni lieu, monsieur le maire, sans
+ressources et sans argent sur lui, &agrave; ce
+qu'il affirme, arr&ecirc;t&eacute; en &eacute;tat de mendicit&eacute;
+et de vagabondage, muni de bons certificats
+et de papiers bien en r&egrave;gle.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Montrez-moi ces papiers, dit le
+maire. Il les prit, les lut, les relut, les
+rendit, puis ordonna&nbsp;: &laquo;&nbsp;Fouillez-le.&nbsp;&raquo; On
+fouilla Randel&nbsp;; on ne trouva rien.</p>
+
+<p>Le maire semblait perplexe. Il demanda
+&agrave; l'ouvrier&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que faisiez-vous, ce matin, sur la route&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je cherchais de l'ouvrage.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De l'ouvrage&nbsp;?... Sur la grand'route&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment voulez-vous que j'en trouve
+si je me cache dans les bois&nbsp;?</p>
+
+<p>Ils se d&eacute;visageaient tous les deux avec
+une haine de b&ecirc;tes appartenant &agrave; des races
+ennemies. Le magistrat reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je vais
+vous faire mettre en libert&eacute;, mais que je
+ne vous y reprenne pas&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le charpentier r&eacute;pondit&nbsp;: &laquo;&nbsp;J'aime
+mieux que vous me gardiez. J'en ai assez
+de courir les chemins.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le maire prit un air s&eacute;v&egrave;re&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Taisez-vous.</p>
+
+<p>Puis il ordonna aux gendarmes&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous conduirez cet homme &agrave; deux
+cents m&egrave;tres du village, et vous le laisserez
+continuer son chemin.</p>
+
+<p>L'ouvrier dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Faites-moi donner &agrave;
+manger, au moins.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>L'autre fut indign&eacute;&nbsp;: &laquo;&nbsp;Il ne manquerait
+plus que de vous nourrir&nbsp;! Ah&nbsp;! ah&nbsp;! ah&nbsp;!
+elle est forte celle-l&agrave;&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mais Randel reprit avec fermet&eacute;&nbsp;: &laquo;&nbsp;Si
+vous me laissez encore crever de faim,
+vous me forcerez &agrave; faire un mauvais coup.
+Tant pis pour vous autres, les gros.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le maire s'&eacute;tait lev&eacute;, et il r&eacute;p&eacute;ta&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Emmenez-le vite, parce que je finirais
+par me f&acirc;cher.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Les deux gendarmes saisirent donc le
+charpentier par les bras et l'entra&icirc;n&egrave;rent.
+Il se laissa faire, retraversa le village, se
+retrouva sur la route&nbsp;; et les hommes
+l'ayant conduit &agrave; deux cents m&egrave;tres de la
+borne kilom&eacute;trique, le brigadier d&eacute;clara&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave;, filez et que je ne vous revoie
+point dans le pays, ou bien vous aurez de
+mes nouvelles.</p>
+
+<p>Et Randel se mit en route sans rien r&eacute;pondre,
+et sans savoir o&ugrave; il allait. Il marcha devant
+lui un quart d'heure ou vingt minutes,
+tellement abruti qu'il ne pensait plus &agrave; rien.</p>
+
+<p>Mais soudain, en passant devant une petite
+maison dont la fen&ecirc;tre &eacute;tait entr'ouverte
+une odeur de pot-au-feu lui entra dans la
+poitrine et l'arr&ecirc;ta net, devant ce logis.</p>
+
+<p>Et, tout &agrave; coup, la faim, une faim f&eacute;roce,
+d&eacute;vorante, affolante, le souleva, faillit le
+jeter comme une brute contre les murs de
+cette demeure.</p>
+
+<p>Il dit, tout haut, d'une voix grondante&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Nom de Dieu&nbsp;! faut qu'on m'en donne, cette
+fois.&nbsp;&raquo; Et il se mit &agrave; heurter la porte &agrave; grands
+coups de son b&acirc;ton. Personne ne r&eacute;pondit&nbsp;;
+il frappa plus fort, criant&nbsp;: &laquo;&nbsp;H&eacute;&nbsp;! h&eacute;&nbsp;!
+h&eacute;&nbsp;! l&agrave; dedans, les gens&nbsp;! h&eacute;&nbsp;! ouvrez&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Rien ne remua&nbsp;; alors, s'approchant de
+la fen&ecirc;tre, il la poussa avec sa main, et l'air
+enferm&eacute; de la cuisine, l'air ti&egrave;de plein de
+senteurs de bouillon chaud, de viande
+cuite et de choux s'&eacute;chappa vers l'air froid
+du dehors.</p>
+
+<p>D'un saut, le charpentier fut dans la
+pi&egrave;ce. Deux couverts &eacute;taient mis sur une
+table. Les propri&eacute;taires, partis sans doute
+&agrave; la messe, avaient laiss&eacute; sur le feu leur
+d&icirc;ner, le bon bouilli du dimanche, avec la
+soupe grasse aux l&eacute;gumes.</p>
+
+<p>Un pain frais attendait sur la chemin&eacute;e,
+entre deux bouteilles qui semblaient pleines.</p>
+
+<p>Randel d'abord se jeta sur le pain, le
+cassa avec autant de violence que s'il e&ucirc;t
+&eacute;trangl&eacute; un homme, puis il se mit &agrave; le
+manger voracement, par grandes bouch&eacute;es
+vite aval&eacute;es. Mais l'odeur de la
+viande, presque aussit&ocirc;t, l'attira vers la
+chemin&eacute;e, et, ayant &ocirc;t&eacute; le couvercle du
+pot, il y plongea une fourchette et fit sortir
+un gros morceau de b&oelig;uf, li&eacute; d'une
+ficelle. Puis il prit encore des choux, des
+carottes, des oignons, jusqu'&agrave; ce que son
+assiette f&ucirc;t pleine, et, l'ayant pos&eacute;e sur la
+table, il s'assit devant, coupa le bouilli en
+quatre parts et d&icirc;na comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; chez
+lui. Quand il eut d&eacute;vor&eacute; le morceau presque
+entier, plus une quantit&eacute; de l&eacute;gumes, il
+s'aper&ccedil;ut qu'il avait soif et il alla chercher
+une des bouteilles pos&eacute;es sur la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>A peine vit-il le liquide en son verre
+qu'il reconnut de l'eau-de-vie. Tant pis,
+c'&eacute;tait chaud, cela lui mettrait du feu dans
+les veines, ce serait bon, apr&egrave;s avoir eu si
+froid&nbsp;; et il but.</p>
+
+<p>Il trouva cela bon en effet, car il en avait
+perdu l'habitude&nbsp;; il s'en versa de nouveau
+un plein verre, qu'il avala en deux
+gorg&eacute;es. Et, presque aussit&ocirc;t, il se sentit
+gai, r&eacute;joui par l'alcool comme si un grand
+bonheur lui avait coul&eacute; dans le ventre.</p>
+
+<p>Il continuait &agrave; manger, moins vite, en
+m&acirc;chant lentement et trempant son pain
+dans le bouillon. Toute la peau de son
+corps &eacute;tait devenue br&ucirc;lante, le front surtout
+o&ugrave; le sang battait.</p>
+
+<p>Mais, soudain, une cloche tinta au loin.
+C'&eacute;tait la messe qui finissait&nbsp;; et un instinct
+plut&ocirc;t qu'une peur, l'instinct de prudence
+qui guide et rend perspicaces tous
+les &ecirc;tres en danger, fit se dresser le charpentier,
+qui mit dans une poche le reste
+du pain, dans l'autre la bouteille d'eau-de-vie,
+et, &agrave; pas furtifs, gagna la fen&ecirc;tre et
+regarda la route.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait encore toute vide. Il sauta
+et se remit en marche&nbsp;; mais, au lieu
+de suivre le grand chemin, il fuit &agrave; travers
+champs vers un bois qu'il apercevait.</p>
+
+<p>Il se sentait alerte, fort, joyeux, content
+de ce qu'il avait fait et tellement souple
+qu'il sautait les cl&ocirc;tures des champs, &agrave;
+pieds joints, d'un seul bond.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il fut sous les arbres, il tira de
+nouveau la bouteille de sa poche, et se remit
+&agrave; boire, par grandes lamp&eacute;es, tout en
+marchant. Alors ses id&eacute;es se brouill&egrave;rent,
+ses yeux devinrent troubles, ses jambes
+&eacute;lastiques comme des ressorts.</p>
+
+<p>Il chantait la vieille chanson populaire&nbsp;:</p>
+
+<blockquote>Ah&nbsp;! qu'il fait donc bon<br>
+Qu'il fait donc bon<br>
+Cueillir la fraise.</blockquote>
+
+<p>Il marchait maintenant sur une mousse
+&eacute;paisse, humide et fra&icirc;che, et ce tapis
+doux sous les pieds lui donna des envies
+folles de faire la culbute, comme un enfant.</p>
+
+<p>Il prit son &eacute;lan, cabriola&nbsp;; se releva, recommen&ccedil;a.
+Et, entre chaque pirouette, il
+se remettait &agrave; chanter&nbsp;:</p>
+
+<blockquote>Ah&nbsp;! qu'il fait donc bon<br>
+Qu'il fait donc bon<br>
+Cueillir la fraise.</blockquote>
+
+<p>Tout &agrave; coup, il se trouva au bord d'un
+chemin creux et il aper&ccedil;ut, dans le fond,
+une grande fille, une servante qui rentrait
+au village, portant aux mains deux seaux de
+lait, &eacute;cart&eacute;s d'elle par un cercle de barrique.</p>
+
+<p>Il la guettait, pench&eacute;, les yeux allum&eacute;s
+comme ceux d'un chien qui voit une caille.</p>
+
+<p>Elle le d&eacute;couvrit, leva la t&ecirc;te, se mit &agrave;
+rire et lui cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est-il vous qui chantiez comme &ccedil;a&nbsp;?</p>
+
+<p>Il ne r&eacute;pondit point et sauta dans le ravin,
+bien que le talus f&ucirc;t haut de six pieds
+au moins.</p>
+
+<p>Elle dit, le voyant soudain debout devant
+elle&nbsp;: &laquo;&nbsp;Cristi, vous m'avez fait peur&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mais il ne l'entendait pas, il &eacute;tait ivre,
+il &eacute;tait fou, soulev&eacute; par une autre rage
+plus d&eacute;vorante que la faim, enfi&eacute;vr&eacute; par
+l'alcool, par l'irr&eacute;sistible furie d'un homme
+qui manque de tout, depuis deux mois, et
+qui est gris, et qui est jeune, ardent, br&ucirc;l&eacute;
+par tous les app&eacute;tits que la nature a sem&eacute;s
+dans la chair vigoureuse des m&acirc;les.</p>
+
+<p>La fille reculait devant lui, effray&eacute;e de
+son visage, de ses yeux, de sa bouche entr'ouverte,
+de ses mains tendues.</p>
+
+<p>Il la saisit par les &eacute;paules, et, sans dire
+un mot, la culbuta sur le chemin.</p>
+
+<p>Elle laissa tomber ses seaux qui roul&egrave;rent
+&agrave; grand bruit en r&eacute;pandant leur lait,
+puis elle cria, puis, comprenant que rien
+ne servirait d'appeler dans ce d&eacute;sert, et
+voyant bien &agrave; pr&eacute;sent qu'il n'en voulait pas
+&agrave; sa vie, elle c&eacute;da, sans trop de peine, pas
+tr&egrave;s f&acirc;ch&eacute;e, car il &eacute;tait fort, le gars, mais
+par trop brutal vraiment.</p>
+
+<p>Quand elle se fut relev&eacute;e, l'id&eacute;e de ses
+seaux r&eacute;pandus l'emplit tout &agrave; coup de fureur,
+et, &ocirc;tant son sabot d'un pied, elle se
+jeta, &agrave; son tour, sur l'homme, pour lui
+casser la t&ecirc;te s'il ne payait pas son lait.</p>
+
+<p>Mais lui, se m&eacute;prenant &agrave; cette attaque
+violente, un peu d&eacute;gris&eacute;, &eacute;perdu, &eacute;pouvant&eacute;
+de ce qu'il avait fait, se sauva de
+toute la vitesse de ses jarrets, tandis qu'elle
+lui jetait des pierres, dont quelques-unes
+l'atteignirent dans le dos.</p>
+
+<p>Il courut longtemps, longtemps, puis il
+se sentit las comme il ne l'avait jamais
+&eacute;t&eacute;. Ses jambes devenaient molles &agrave; ne le
+plus porter&nbsp;; toutes ses id&eacute;es &eacute;taient brouill&eacute;es,
+il perdait souvenir de tout, ne pouvait
+plus r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; rien.</p>
+
+<p>Et il s'assit au pied d'un arbre.</p>
+
+<p>Au bout de cinq minutes il dormait.</p>
+
+<p>Il fut r&eacute;veill&eacute; par un grand choc, et, ouvrant
+les yeux, il aper&ccedil;ut deux tricornes
+de cuir verni pench&eacute;s sur lui, et les deux
+gendarmes du matin qui lui tenaient et lui
+liaient les bras.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je savais bien que je te repincerais,
+dit le brigadier goguenard.</p>
+
+<p>Randel se leva sans r&eacute;pondre un mot.
+Les hommes le secouaient, pr&ecirc;ts &agrave; le rudoyer,
+s'il faisait un geste, car il &eacute;tait
+leur proie &agrave; pr&eacute;sent, il &eacute;tait devenu du
+gibier de prison, captur&eacute; par ces chasseurs
+de criminels qui ne le l&acirc;cheraient plus.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;En route&nbsp;! commanda le gendarme.</p>
+
+<p>Ils partirent. Le soir venait, &eacute;tendant
+sur la terre un cr&eacute;puscule d'automne, lourd
+et sinistre.</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure, ils atteignirent
+le village.</p>
+
+<p>Toutes les portes &eacute;taient ouvertes, car
+on savait les &eacute;v&eacute;nements. Paysans et
+paysannes, soulev&eacute;s de col&egrave;re, comme si
+chacun e&ucirc;t &eacute;t&eacute; vol&eacute;, comme si chacune e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; viol&eacute;e, voulaient voir rentrer le mis&eacute;rable
+pour lui jeter des injures.</p>
+
+<p>Ce fut une hu&eacute;e qui commen&ccedil;a &agrave; la premi&egrave;re
+maison pour finir &agrave; la mairie, o&ugrave; le
+maire attendait aussi, veng&eacute; lui-m&ecirc;me de
+ce vagabond.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il l'aper&ccedil;ut, il cria de loin&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! mon gaillard&nbsp;! nous y sommes.</p>
+
+<p>Et il se frottait les mains, content
+comme il l'&eacute;tait rarement.</p>
+
+<p>Il reprit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je l'avais dit, je l'avais dit,
+rien qu'en le voyant sur la route.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Puis, avec un redoublement de joie&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! gredin, ah&nbsp;! sale gredin, tu tiens
+tes vingt ans, mon gaillard&nbsp;!</p>
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<p>FIN</p>
+
+
+<br><br><br><br><hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<p><a href="#LE_HORLA">LE HORLA</a></p>
+
+<p><a href="#AMOUR">AMOUR</a></p>
+
+<p><a href="#LE_TROU">LE TROU</a></p>
+
+<p><a href="#SAUVEE">SAUV&Eacute;E</a></p>
+
+<p><a href="#CLOCHETTE">CLOCHETTE</a></p>
+
+<p><a href="#LE_MARQUIS">LE MARQUIS DE FUMEROL</a></p>
+
+<p><a href="#LE_SIGNE">LE SIGNE</a></p>
+
+<p><a href="#LE_DIABLE">LE DIABLE</a></p>
+
+<p><a href="#LES_ROIS">LES ROIS</a></p>
+
+<p><a href="#AU_BOIS">AU BOIS</a></p>
+
+<p><a href="#UNE_FAMILLE">UNE FAMILLE</a></p>
+
+<p><a href="#JOSEPH">JOSEPH</a></p>
+
+<p><a href="#AUBERGE">L'AUBERGE</a></p>
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+<p><a href="#LE_VAGABOND">LE VAGABOND</a></p>
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+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
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+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10775 ***</div>
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