diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:35:09 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:35:09 -0700 |
| commit | 32ed28638aafa40dfed69119e1b3259d6e318e8e (patch) | |
| tree | 339b3fe9bf80b198d5760dc6f558d98f354a47df /10775-h | |
Diffstat (limited to '10775-h')
| -rw-r--r-- | 10775-h/10775-h.htm | 8108 |
1 files changed, 8108 insertions, 0 deletions
diff --git a/10775-h/10775-h.htm b/10775-h/10775-h.htm new file mode 100644 index 0000000..ada943d --- /dev/null +++ b/10775-h/10775-h.htm @@ -0,0 +1,8108 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content= + "text/html; charset=UTF-8"> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Le Horla, by Guy de Maupassant. + </title> + <style type="text/css"> + <!-- + * { font-family: times, arial, sans-serif;} + P { text-indent: 1em; + font-size: 14pt; + margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; } + H1,H2,H3,H4,H5,H6 { text-align: center; } + HR { width: 33%; } + A { text-decoration: none; + color: #555555; } + BODY { margin-left: 10%; + margin-right: 10%;} + BLOCKQUOTE { margin-left: 2em; + font-size: 14pt; + margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; } + // --> + </style> + </head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10775 ***</div> + +<h1>GUY DE MAUPASSANT</h1> + +<h1>Le Horla</h1> +<br><br><br><br> +<h2>1887</h2> + + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br><br><br> +<a name="LE_HORLA"></a><br> +<h2>LE HORLA</h2> +<br><br><br> + + +<p><i>8 mai.</i> — Quelle journée admirable ! J'ai +passé toute la matinée étendu sur l'herbe, +devant ma maison, sous l'énorme platane +qui la couvre, l'abrite et l'ombrage tout entière. +J'aime ce pays, et j'aime y vivre parce +que j'y ai mes racines, ces profondes et délicates +racines, qui attachent un homme à +la terre où sont nés et morts ses aïeux, qui +l'attachent à ce qu'on pense et à ce qu'on +mange, aux usages comme aux nourritures, +aux locutions locales, aux intonations +des paysans, aux odeurs du sol, des +villages et de l'air lui-même.</p> + +<p>J'aime ma maison où j'ai grandi. De +mes fenêtres, je vois la Seine qui coule, le +long de mon jardin, derrière la route, +presque chez moi, la grande et large +Seine, qui va de Rouen au Havre, couverte +de bateaux qui passent.</p> + +<p>A gauche, là-bas, Rouen, la vaste ville +aux toits bleus, sous le peuple pointu des +clochers gothiques. Ils sont innombrables, +frêles ou larges, dominés par la flèche de +fonte de la cathédrale, et pleins de cloches +qui sonnent dans l'air bleu des belles matinées, +jetant jusqu'à moi leur doux et +lointain bourdonnement de fer, leur chant +d'airain que la brise m'apporte, tantôt +plus fort et tantôt plus affaibli, suivant +qu'elle s'éveille ou s'assoupit.</p> + +<p>Comme il faisait bon ce matin !</p> + +<p>Vers onze heures, un long convoi de +navires, traînés par un remorqueur, gros +comme une mouche, et qui râlait de peine +en vomissant une fumée épaisse, défila +devant ma grille.</p> + +<p>Après deux goëlettes anglaises, dont le +pavillon rouge ondoyait sur le ciel, venait +un superbe trois-mats brésilien, tout blanc, +admirablement propre et luisant. Je le +saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire +me fit plaisir à voir.</p> + +<p><i>12 mai</i>. — J'ai un peu de fièvre depuis +quelques jours ; je me sens souffrant, ou +plutôt je me sens triste.</p> + +<p>D'où viennent ces influences mystérieuses +qui changent en découragement +notre bonheur et notre confiance en détresse. +On dirait que l'air, l'air invisible est +plein d'inconnaissables Puissances, dont +nous subissons les voisinages mystérieux. +Je m'éveille plein de gaîté, avec des envies +de chanter dans la gorge. — Pourquoi ? — Je +descends le long de l'eau ; et soudain, +après une courte promenade, je rentre +désolé, comme si quelque malheur m'attendait +chez moi. — Pourquoi ? — Est-ce +un frisson de froid qui, frôlant ma peau, +a ébranlé mes nerfs et assombri mon âme ? +Est-ce la forme des nuages, ou la couleur +du jour, la couleur des choses, si variable, +qui, passant par mes yeux, a +troublé ma pensée ? Sait-on ? Tout ce qui +nous entoure, tout ce que nous voyons +sans le regarder, tout ce que nous frôlons +sans le connaître, tout ce que nous touchons +sans le palper, tout ce que nous +rencontrons sans le distinguer, a sur nous, +sur nos organes et, par eux, sur nos idées, +sur notre cœur lui-même, des effets rapides, +surprenants et inexplicables ?</p> + +<p>Comme il est profond, ce mystère de +l'Invisible ! Nous ne le pouvons sonder +avec nos sens misérables, avec nos yeux +qui ne savent apercevoir ni le trop petit, +ni le trop grand, ni le trop près, ni le trop +loin, ni les habitants d'une étoile, ni les +habitants d'une goutte d'eau... avec nos +oreilles qui nous trompent, car elles nous +transmettent les vibrations de l'air en notes +sonores. Elles sont des fées qui font ce +miracle de changer en bruit ce mouvement +et par cette métamorphose donnent naissance +à la musique, qui rend chantante +l'agitation muette de la nature... avec +notre odorat, plus faible que celui du +chien... avec notre goût, qui peut à peine +discerner l'âge d'un vin !</p> + +<p>Ah ! si nous avions d'autres organes qui +accompliraient en notre faveur d'autres +miracles, que de choses nous pourrions +découvrir encore autour de nous !</p> + +<p><i>16 mai</i>. — Je suis malade, décidément ! +Je me portais si bien le mois dernier ! J'ai +la fièvre, une fièvre atroce, ou plutôt un +énervement fiévreux, qui rend mon âme +aussi souffrante que mon corps. J'ai sans +cesse cette sensation affreuse d'un danger +menaçant, cette appréhension d'un malheur +qui vient ou de la mort qui approche, +ce pressentiment qui est sans doute l'atteinte +d'un mal encore inconnu, germant +dans le sang et dans la chair.</p> + +<p><i>18 mai</i>. — Je viens d'aller consulter +mon médecin, car je ne pouvais plus dormir. +Il m'a trouvé le pouls rapide, l'œil +dilaté, les nerfs vibrants, mais sans aucun +symptôme alarmant. Je dois me soumettre +aux douches et boire du bromure de potassium.</p> + +<p><i>25 mai</i>. — Aucun changement ! Mon +état, vraiment, est bizarre. A mesure qu'approche +le soir, une inquiétude incompréhensible +m'envahit, comme si la nuit cachait +pour moi une menace terrible. Je +dîne vite, puis j'essaye de lire ; mais je ne +comprends pas les mots ; je distingue à +peine les lettres. Je marche alors dans mon +salon de long en large, sous l'oppression +d'une crainte confuse et irrésistible, la +crainte du sommeil et la crainte du lit.</p> + +<p>Vers dix heures, je monte dans ma +chambre. A peine entré, je donne deux +tours de clef, et je pousse les verrous ; j'ai +peur... de quoi ?... Je ne redoutais rien +jusqu'ici... j'ouvre mes armoires, je regarde +sous mon lit ; j'écoute... j'écoute... +quoi ?... Est-ce étrange qu'un simple malaise, +un trouble de la circulation peut-être, +l'irritation d'un filet nerveux, un peu +de congestion, une toute petite perturbation +dans le fonctionnement si imparfait +et si délicat de notre machine vivante, +puisse faire un mélancolique du plus +joyeux des hommes, et un poltron du plus +brave ? Puis, je me couche, et j'attends le +sommeil comme on attendrait le bourreau. +Je l'attends avec l'épouvante de sa venue ; +et mon cœur bat, et mes jambes frémissent ; +et tout mon corps tressaille dans la +chaleur des draps, jusqu'au moment où +je tombe tout à coup dans le repos, comme +on tomberait pour s'y noyer, dans un +gouffre d'eau stagnante. Je ne le sens pas +venir, comme autrefois, ce sommeil perfide, +caché près de moi, qui me guette, +qui va me saisir par la tête, me fermer les +yeux, m'anéantir.</p> + +<p>Je dors — longtemps — deux ou trois +heures — puis un rêve — non — un cauchemar +m'étreint. Je sens bien que je suis +couché et que je dors,... je le sens et je le +sais... et je sens aussi que quelqu'un s'approche +de moi, me regarde, me palpe, monte +sur mon lit, s'agenouille sur ma poitrine, +me prend le cou entre ses mains et serre... +serre... de toute sa force pour m'étrangler.</p> + +<p>Moi, je me débats, lié par cette impuissance +atroce, qui nous paralyse dans les +songes ; je veux crier, — je ne peux pas ; — je +veux remuer, — je ne peux pas ; — j'essaye, +avec des efforts affreux, en haletant, +de me tourner, de rejeter cet être +qui m'écrase et qui m'étouffe, — je ne +peux pas !</p> + +<p>Et soudain, je m'éveille, affolé, couvert +de sueur. J'allume une bougie. Je suis seul.</p> + +<p>Après cette crise, qui se renouvelle +toutes les nuits, je dors enfin, avec calme, +jusqu'à l'aurore.</p> + +<p><i>2 juin</i>. — Mon état s'est encore aggravé. +Qu'ai-je donc ? Le bromure n'y fait rien ; les +douches n'y font rien. Tantôt, pour fatiguer +mon corps, si las pourtant, j'allai faire un +tour dans la forêt de Roumare. Je crus +d'abord que l'air frais, léger et doux, plein +d'odeur d'herbes et de feuilles, me versait +aux veines un sang nouveau, au cœur une +énergie nouvelle. Je pris une grande avenue +de chasse, puis je tournai vers La +Bouille, par une allée étroite, entre deux +armées d'arbres démesurément hauts qui +mettaient un toit vert, épais, presque noir, +entre le ciel et moi.</p> + +<p>Un frisson me saisit soudain, non pas +un frisson de froid, mais un étrange frisson +d'angoisse.</p> + +<p>Je hâtai le pas, inquiet d'être seul dans +ce bois, apeuré sans raison, stupidement, +par la profonde solitude. Tout à coup, il +me sembla que j'étais suivi, qu'on marchait +sur mes talons, tout près, tout près, +à me toucher.</p> + +<p>Je me retournai brusquement. J'étais +seul. Je ne vis derrière moi que la droite +et large allée, vide, haute, redoutablement +vide ; et de l'autre côté elle s'étendait aussi +à perte de vue, toute pareille, effrayante.</p> + +<p>Je fermai les yeux. Pourquoi ? Et je me +mis à tourner sur un talon, très vite, +comme une toupie. Je faillis tomber ; je +rouvris les yeux ; les arbres dansaient ; la +terre flottait ; je dus m'asseoir. Puis, ah ! +je ne savais plus par où j'étais venu ! +Bizarre idée ! Bizarre ! Bizarre idée ! Je ne +savais plus du tout. Je partis par le côté +qui se trouvait à ma droite, et je revins +dans l'avenue qui m'avait amené au milieu +de la forêt.</p> + +<p><i>3 juin</i>. — La nuit a été horrible. Je vais +m'absenter pendant quelques semaines. +Un petit voyage, sans doute, me remettra.</p> + +<p><i>2 juillet</i>. — Je rentre. Je suis guéri. J'ai +fait d'ailleurs une excursion charmante. +J'ai visité le mont Saint-Michel que je ne +connaissais pas.</p> + +<p>Quelle vision, quand on arrive, comme +moi, à Avranches, vers la fin du jour ! La +ville est sur une colline ; et on me conduisit +dans le jardin public, au bout de la +cité. Je poussai un cri d'étonnement. Une +baie démesurée s'étendait devant moi, +à perte de vue, entre deux côtes écartées +se perdant au loin dans les brumes ; et au +milieu de cette immense baie jaune, sous +un ciel d'or et de clarté, s'élevait sombre +et pointu un mont étrange, au milieu +des sables. Le soleil venait de disparaître, +et sur l'horizon encore flamboyant se +dessinait le profil de ce fantastique rocher +qui porte sur son sommet un fantastique +monument.</p> + +<p>Dès l'aurore, j'allai vers lui. La mer +était basse, comme la veille au soir, et +je regardais se dresser devant moi, à +mesure que j'approchais d'elle, la surprenante +abbaye. Après plusieurs heures +de marche, j'atteignis l'énorme bloc de +pierres qui porte la petite cité dominée +par la grande église. Ayant gravi la rue +étroite et rapide, j'entrai dans la plus +admirable demeure gothique construite +pour Dieu sur la terre, vaste comme une +ville, pleine de salles basses écrasées +sous des voûtes et de hautes galeries +que soutiennent de frêles colonnes. J'entrai +dans ce gigantesque bijou de granit, +aussi léger qu'une dentelle, couvert de +tours, de sveltes clochetons, où montent +des escaliers tordus, et qui lancent dans +le ciel bleu des jours, dans le ciel noir +des nuits, leurs têtes bizarres hérissées +de chimères, de diables, de bêtes fantastiques, +de fleurs monstrueuses, et reliés +l'un à l'autre par de fines arches ouvragées.</p> + +<p>Quand je fus sur le sommet, je dis au +moine qui m'accompagnait : « Mon père, +comme vous devez être bien ici ! »</p> + +<p>Il répondit : « Il y a beaucoup de vent, +Monsieur » ; et nous nous mîmes à causer +en regardant monter la mer, qui courait +sur le sable et le couvrait d'une cuirasse +d'acier.</p> + +<p>Et le moine me conta des histoires, +toutes les vieilles histoires de ce lieu, des +légendes, toujours des légendes.</p> + +<p>Une d'elles me frappa beaucoup. Les +gens du pays, ceux du mont, prétendent +qu'on entend parler la nuit dans les sables, +puis qu'on entend bêler deux chèvres, +l'une avec une voix forte, l'autre avec une +voix faible. Les incrédules affirment que +ce sont les cris des oiseaux de mer, qui +ressemblent tantôt à des bêlements, et +tantôt à des plaintes humaines ; mais les +pêcheurs attardés jurent avoir rencontré, +rôdant sur les dunes, entre deux marées, +autour de la petite ville jetée ainsi loin du +monde, un vieux berger, dont on ne voit +jamais la tête couverte de son manteau, et +qui conduit, en marchant devant eux, un +bouc à figure d'homme et une chèvre à +figure de femme, tous deux avec de longs +cheveux blancs et parlant sans cesse, se +querellant dans une langue inconnue, puis +cessant soudain de crier pour bêler de +toute leur force.</p> + +<p>Je dis au moine : « Y croyez-vous ? »</p> + +<p>Il murmura : « Je ne sais pas. »</p> + +<p>Je repris : « S'il existait sur la terre +d'autres êtres que nous, comment ne les +connaîtrions-nous point depuis longtemps ; +comment ne les auriez-vous pas vus, vous ? +comment ne les aurais-je pas vus, moi ? »</p> + +<p>Il répondit : « Est-ce que nous voyons +la cent-millième partie de ce qui existe ? +Tenez, voici le vent, qui est la plus grande +force de la nature, qui renverse les hommes, +abat les édifices, déracine les arbres, soulève +la mer en montagnes d'eau, détruit +les falaises, et jette aux brisants les grands +navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, +qui mugit, — l'avez-vous vu, et +pouvez-vous le voir ? Il existe, pourtant. »</p> + +<p>Je me tus devant ce simple raisonnement. +Cet homme était un sage ou peut-être +un sot. Je ne l'aurais pu affirmer au +juste ; mais je me tus. Ce qu'il disait là, +je l'avais pensé souvent.</p> + +<p><i>3 juillet</i>. — J'ai mal dormi ; certes, il y a +ici une influence fiévreuse, car mon cocher +souffre du même mal que moi. En +rentrant hier, j'avais remarqué sa pâleur +singulière. Je lui demandai :</p> + +<p> — Qu'est-ce que vous avez, Jean ?</p> + +<p> — J'ai que je ne peux plus me reposer, +Monsieur, ce sont mes nuits qui mangent +mes jours. Depuis le départ de Monsieur, +cela me tient comme un sort.</p> + +<p>Les autres domestiques vont bien cependant, +mais j'ai grand peur d'être repris, +moi.</p> + +<p><i>4 juillet</i>. — Décidément, je suis repris. +Mes cauchemars anciens reviennent. Cette +nuit, j'ai senti quelqu'un accroupi sur moi, +et qui, sa bouche sur la mienne, buvait ma +vie entre mes lèvres. Oui, il la puisait dans +ma gorge, comme aurait fait une sangsue. +Puis il s'est levé, repu, et moi je me suis +réveillé, tellement meurtri, brisé, anéanti, +que je ne pouvais plus remuer. Si cela continue +encore quelques jours, je repartirai +certainement.</p> + +<p><i>5 juillet</i>. — Ai-je perdu la raison ? Ce qui +s'est passé, ce que j'ai vu la nuit dernière +est tellement étrange, que ma tête s'égare +quand j'y songe !</p> + +<p>Comme je le fais maintenant chaque soir, +j'avais fermé ma porte à clef ; puis, ayant +soif, je bus un demi-verre d'eau, et je remarquai +par hasard que ma carafe était +pleine jusqu'au bouchon de cristal.</p> + +<p>Je me couchai ensuite et je tombai dans +un de mes sommeils épouvantables, dont +je fus tiré au bout de deux heures environ +par une secousse plus affreuse encore.</p> + +<p>Figurez-vous un homme qui dort, qu'on +assassine, et qui se réveille avec un couteau +dans le poumon, et qui râle, couvert +de sang, et qui ne peut plus respirer, et +qui va mourir, et qui ne comprend pas — voilà.</p> + +<p>Ayant enfin reconquis ma raison, j'eus +soif de nouveau ; j'allumai une bougie et +j'allai vers la table où était posée ma carafe. +Je la soulevai en la penchant sur mon +verre ; rien ne coula. — Elle était vide ! Elle +était vide complètement ! D'abord, je n'y +compris rien ; puis, tout à coup, je ressentis +une émotion si terrible, que je dus m'asseoir, +ou plutôt, que je tombai sur une chaise ! +puis, je me redressai d'un saut pour regarder +autour de moi ! puis je me rassis, +éperdu d'étonnement et de peur, devant +le cristal transparent ! Je le contemplais +avec des yeux fixes, cherchant à deviner. +Mes mains tremblaient ! On avait donc bu +cette eau ? Qui ? Moi ? moi, sans doute ? Ce +ne pouvait être que moi ? Alors, j'étais +somnambule, je vivais, sans le savoir, de +cette double vie mystérieuse qui fait douter +s'il y a deux êtres en nous, ou si un être +étranger, inconnaissable et invisible, anime, +par moments, quand notre âme est engourdie, +notre corps captif qui obéit à cet autre, +comme à nous-mêmes, plus qu'à nous-mêmes.</p> + +<p>Ah ! qui comprendra mon angoisse abominable ? +Qui comprendra l'émotion d'un +homme, sain d'esprit, bien éveillé, plein +de raison et qui regarde épouvanté, à +travers le verre d'une carafe, un peu d'eau +disparue pendant qu'il a dormi ! Et je restai +là jusqu'au jour, sans oser regagner mon lit.</p> + +<p><i>6 juillet</i>. — Je deviens fou. On a encore +bu toute ma carafe cette nuit ; — ou plutôt, +je l'ai bue !</p> + +<p>Mais, est-ce moi ? Est-ce moi ? Qui serait-ce ? +Qui ? Oh ! mon Dieu ! Je deviens +fou ? Qui me sauvera ?</p> + +<p><i>10 juillet</i>. — Je viens de faire des +épreuves surprenantes.</p> + +<p>Décidément, je suis fou ! Et pourtant !</p> + +<p>Le 6 juillet, avant de me coucher, j'ai +placé sur ma table du vin, du lait, de +l'eau, du pain et des fraises.</p> + +<p>On a bu — j'ai bu — toute l'eau, et un +peu de lait. On n'a touché ni au vin, ni au +pain, ni aux fraises.</p> + +<p>Le 7 juillet, j'ai renouvelé la même +épreuve, qui a donné le même résultat.</p> + +<p>Le 8 juillet, j'ai supprimé l'eau et le lait. +On n'a touché à rien.</p> + +<p>Le 9 juillet enfin, j'ai remis sur ma +table l'eau et le lait seulement, en ayant +soin d'envelopper les carafes en des linges +de mousseline blanche et de ficeler les +bouchons. Puis, j'ai frotté mes lèvres, ma +barbe, mes mains avec de la mine de +plomb, et je me suis couché.</p> + +<p>L'invincible sommeil m'a saisi, suivi +bientôt de l'atroce réveil. Je n'avais point +remué ; mes draps eux-mêmes ne portaient +pas de taches. Je m'élançai vers ma table. +Les linges enfermant les bouteilles étaient +demeurés immaculés. Je déliai les cordons, +en palpitant de crainte. On avait bu toute +l'eau ! on avait bu tout le lait ! Ah ! mon +Dieu !...</p> + +<p>Je vais partir tout à l'heure pour +Paris.</p> + +<p><i>12 juillet</i>. — Paris. J'avais donc perdu +la tête les jours derniers ! J'ai dû être le +jouet de mon imagination énervée, à moins +que je ne sois vraiment somnambule, ou +que j'aie subi une de ces influences constatées, +mais inexplicables jusqu'ici, qu'on +appelle suggestions. En tout cas, mon +affolement touchait à la démence, et +vingt-quatre heures de Paris ont suffi +pour me remettre d'aplomb.</p> + +<p>Hier, après des courses et des visites, +qui m'ont fait passer dans l'âme de l'air +nouveau et vivifiant, j'ai fini ma soirée au +Théâtre-Français. On y jouait une pièce +d'Alexandre Dumas fils ; et cet esprit +alerte et puissant a achevé de me guérir. +Certes, la solitude est dangereuse pour les +intelligences qui travaillent. Il nous faut, +autour de nous, des hommes qui pensent +et qui parlent. Quand nous sommes seuls +longtemps, nous peuplons le vide de fantômes.</p> + +<p>Je suis rentré à l'hôtel très gai, par les +boulevards. Au coudoiement de la foule, +je songeais, non sans ironie, à mes terreurs, +à mes suppositions de l'autre semaine, +car j'ai cru, oui, j'ai cru qu'un être +invisible habitait sous mon toit. Comme +notre tête est faible et s'effare, et s'égare +vite, dès qu'un petit fait incompréhensible +nous frappe !</p> + +<p>Au lieu de conclure par ces simples +mots : « Je ne comprends pas parce que la +cause m'échappe », nous imaginons aussitôt +des mystères effrayants et des puissances +surnaturelles.</p> + +<p><i>14 juillet</i>. — Fête de la République. Je +me suis promené par les rues. Les pétards +et les drapeaux m'amusaient comme un +enfant. C'est pourtant fort bête d'être +joyeux, à date fixe, par décret du gouvernement. +Le peuple est un troupeau imbécile, +tantôt stupidement patient et tantôt +férocement révolté. On lui dit : « Amuse-toi. » +Il s'amuse. On lui dit : « Va te battre +avec le voisin. » Il va se battre. On lui +dit : « Vote pour l'Empereur. » Il vote +pour l'Empereur. Puis, on lui dit : « Vote +pour la République. » Et il vote pour la +République.</p> + +<p>Ceux qui le dirigent sont aussi sots ; +mais au lieu d'obéir à des hommes, ils +obéissent à des principes, lesquels ne peuvent +être que niais, stériles et faux, par +cela même qu'ils sont des principes, +c'est-à-dire des idées réputées certaines +et immuables, en ce monde où l'on n'est +sûr de rien, puisque la lumière est une illusion, +puisque le bruit est une illusion.</p> + +<p><i>16 juillet</i>. — J'ai vu hier des choses qui +m'ont beaucoup troublé.</p> + +<p>Je dînais chez ma cousine, Mme Sablé, +dont le mari commande le 76e chasseurs +à Limoges. Je me trouvais chez elle avec +deux jeunes femmes, dont l'une a épousé +un médecin, le docteur Parent, qui s'occupe +beaucoup des maladies nerveuses et +des manifestations extraordinaires auxquelles +donnent lieu en ce moment les +expériences sur l'hypnotisme et la suggestion.</p> + +<p>Il nous raconta longuement les résultats +prodigieux obtenus par des savants +anglais et par les médecins de l'école de +Nancy.</p> + +<p>Les faits qu'il avança me parurent tellement +bizarres, que je me déclarai tout à +fait incrédule.</p> + +<p>« Nous sommes, affirmait-il, sur le point +de découvrir un des plus importants secrets +de la nature, je veux dire, un de ses +plus importants secrets sur cette terre ; +car elle en a certes d'autrement importants, +là-bas, dans les étoiles. Depuis que +l'homme pense, depuis qu'il sait dire et +écrire sa pensée, il se sent frôlé par un +mystère impénétrable pour ses sens grossiers +et imparfaits, et il tâche de suppléer, +par l'effort de son intelligence, à l'impuissance +de ses organes. Quand cette intelligence +demeurait encore à l'état rudimentaire, +cette hantise des phénomènes invisibles +a pris des formes banalement +effrayantes. De là sont nées les croyances +populaires au surnaturel, les légendes des +esprits rôdeurs, des fées, des gnomes, des +revenants, je dirai même la légende de +Dieu, car nos conceptions de l'ouvrier-créateur, +de quelque religion qu'elles nous +viennent, sont bien les inventions les plus +médiocres, les plus stupides, les plus +inacceptables sorties du cerveau apeuré +des créatures. Rien de plus vrai que cette +parole de Voltaire. « Dieu a fait l'homme à +son image, mais l'homme le lui a bien +rendu. »</p> + +<p>« Mais, depuis un peu plus d'un siècle, +on semble pressentir quelque chose de nouveau. +Mesmer et quelques autres nous ont +mis sur une voie inattendue, et nous +sommes arrivés vraiment, depuis quatre +ou cinq ans surtout, à des résultats surprenants. »</p> + +<p>Ma cousine, très incrédule aussi, souriait. +Le docteur Parent lui dit : — Voulez-vous +que j'essaie de vous endormir, +Madame ?</p> + +<p> — Oui, je veux bien.</p> + +<p>Elle s'assit dans un fauteuil et il commença +à la regarder fixement en la fascinant. +Moi, je me sentis soudain un peu +troublé, le cœur battant, la gorge serrée. +Je voyais les yeux de Mme Sablé s'alourdir, +sa bouche se crisper, sa poitrine haleter.</p> + +<p>Au bout de dix minutes, elle dormait.</p> + +<p> — Mettez-vous derrière elle, dit le médecin.</p> + +<p>Et je m'assis derrière elle. Il lui plaça +entre les mains une carte de visite en lui +disant : « Ceci est un miroir ; que voyez-vous +dedans ? »</p> + +<p>Elle répondit :</p> + +<p> — Je vois mon cousin.</p> + +<p> — Que fait-il ?</p> + +<p> — Il se tord la moustache.</p> + +<p> — Et maintenant ?</p> + +<p> — Il tire de sa poche une photographie.</p> + +<p> — Quelle est cette photographie ?</p> + +<p> — La sienne.</p> + +<p>C'était vrai ! Et cette photographie venait +de m'être livrée, le soir même, à l'hôtel.</p> + +<p> — Comment est-il sur ce portrait ?</p> + +<p> — Il se tient debout avec son chapeau à +la main.</p> + +<p>Donc elle voyait dans cette carte, dans +ce carton blanc, comme elle eût vu dans +une glace.</p> + +<p>Les jeunes femmes, épouvantées, +disaient : « Assez ! Assez ! Assez ! »</p> + +<p>Mais le docteur ordonna : « Vous vous +lèverez demain à huit heures ; puis vous irez +trouver à son hôtel votre cousin, et vous le +supplierez de vous prêter cinq mille francs +que votre mari vous demande et qu'il vous +réclamera à son prochain voyage. »</p> + +<p>Puis il la réveilla.</p> + +<p>En rentrant à l'hôtel, je songeais à cette +curieuse séance et des doutes m'assaillirent, +non point sur l'absolue, sur l'insoupçonnable +bonne foi de ma cousine, +que je connaissais comme une sœur, depuis +l'enfance, mais sur une supercherie +possible du docteur. Ne dissimulait-il pas +dans sa main une glace qu'il montrait à la +jeune femme endormie, en même temps +que sa carte de visite ? Les prestidigitateurs +de profession font des choses autrement +singulières.</p> + +<p>Je rentrai donc et je me couchai.</p> + +<p>Or, ce matin, vers huit heures et demie, +je fus réveillé par mon valet de chambre, +qui me dit :</p> + +<p> — C'est Mme Sablé qui demande à +parler à Monsieur tout de suite.</p> + +<p>Je m'habillai à la hâte et je la reçus.</p> + +<p>Elle s'assit fort troublée, les yeux baissés, +et, sans lever son voile, elle me dit :</p> + +<p> — Mon cher cousin, j'ai un gros service +à vous demander.</p> + +<p> — Lequel, ma cousine ?</p> + +<p> — Cela me gêne beaucoup de vous le +dire, et pourtant, il le faut. J'ai besoin, +absolument besoin, de cinq mille francs.</p> + +<p> — Allons donc, vous ?</p> + +<p> — Oui, moi, ou plutôt mon mari, qui +me charge de les trouver.</p> + +<p>J'étais tellement stupéfait, que je balbutiais +mes réponses. Je me demandais si +vraiment elle ne s'était pas moquée de moi +avec le docteur Parent, si ce n'était pas là +une simple farce préparée d'avance et fort +bien jouée.</p> + +<p>Mais, en la regardant avec attention, +tous mes doutes se dissipèrent. Elle tremblait +d'angoisse, tant cette démarche lui +était douloureuse, et je compris qu'elle +avait la gorge pleine de sanglots.</p> + +<p>Je la savais fort riche et je repris :</p> + +<p> — Comment ! votre mari n'a pas cinq +mille francs à sa disposition ! Voyons réfléchissez. +Êtes-vous sûre qu'il vous a +chargée de me les demander ?</p> + +<p>Elle hésita quelques secondes comme +si elle eût fait un grand effort pour +chercher dans son souvenir, puis elle répondit :</p> + +<p> — Oui..., oui... j'en suis sûre.</p> + +<p> — Il vous a écrit ?</p> + +<p>Elle hésita encore, réfléchissant. Je devinai +le travail torturant de sa pensée. Elle +ne savait pas. Elle savait seulement qu'elle +devait m'emprunter cinq mille francs pour +son mari. Donc elle osa mentir.</p> + +<p> — Oui, il m'a écrit.</p> + +<p> — Quand donc ? Vous ne m'avez parlé +de rien, hier.</p> + +<p> — J'ai reçu sa lettre ce matin.</p> + +<p> — Pouvez-vous me la montrer ?</p> + +<p> — Non... non... non... elle contenait +des choses intimes... trop personnelles... +je l'ai... je l'ai brûlée.</p> + +<p> — Alors, c'est que votre mari fait des +dettes.</p> + +<p>Elle hésita encore, puis murmura :</p> + +<p> — Je ne sais pas.</p> + +<p>Je déclarai brusquement :</p> + +<p> — C'est que je ne puis disposer de cinq +mille francs en ce moment, ma chère cousine.</p> + +<p>Elle poussa une sorte de cri de souffrance.</p> + +<p> — Oh ! oh ! je vous en prie, je vous en +prie, trouvez-les...</p> + +<p>Elle s'exaltait, joignait les mains comme +si elle m'eût prié ! J'entendais sa voix +changer de ton ; elle pleurait et bégayait, +harcelée, dominée par l'ordre irrésistible +qu'elle avait reçu.</p> + +<p> — Oh ! oh ! je vous en supplie... si vous +saviez comme je souffre... il me les faut +aujourd'hui.</p> + +<p>J'eus pitié d'elle.</p> + +<p> — Vous les aurez tantôt, je vous le jure.</p> + +<p>Elle s'écria :</p> + +<p> — Oh ! merci ! merci ! Que vous êtes bon.</p> + +<p>Je repris : — Vous rappelez-vous ce qui +s'est passé hier soir chez vous ? </p> + +<p> — Oui.</p> + +<p> — Vous rappelez-vous que le docteur +Parent vous a endormie ? </p> + +<p> — Oui.</p> + +<p> — Eh ! bien, il vous a ordonné de venir +m'emprunter ce matin cinq mille francs, et +vous obéissez en ce moment à cette suggestion.</p> + +<p>Elle réfléchit quelques secondes et répondit :</p> + +<p> — Puisque c'est mon mari qui les +demande.</p> + +<p>Pendant une heure, j'essayai de la convaincre, +mais je n'y pus parvenir.</p> + +<p>Quand elle fui partie, je courus chez le +docteur. Il allait sortir ; et il m'écouta en +souriant. Puis il dit :</p> + +<p> — Croyez-vous maintenant ?</p> + +<p> — Oui, il le faut bien.</p> + +<p> — Allons chez votre parente.</p> + +<p>Elle sommeillait déjà sur une chaise +longue, accablée de fatigue. Le médecin +lui prit le pouls, la regarda quelque +temps, une main levée vers ses yeux +qu'elle ferma peu à peu sous l'effort insoutenable +de cette puissance magnétique.</p> + +<p>Quand elle fut endormie :</p> + +<p> — Votre mari n'a plus besoin de cinq +mille francs ! Vous allez donc oublier que +vous avez prié votre cousin de vous les prêter, +et, s'il vous parle de cela, vous ne comprendrez +pas.</p> + +<p>Puis il la réveilla. Je tirai de ma poche +un portefeuille :</p> + +<p> — Voici, ma chère cousine, ce que vous +m'avez demandé ce matin.</p> + +<p>Elle fut tellement surprise que je n'osai +pas insister. J'essayai cependant de ranimer +sa mémoire, mais elle nia avec force, +crut que je me moquais d'elle, et faillit, à +la fin, se fâcher.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Voilà ! je viens de rentrer ; et je n'ai pu +déjeuner, tant cette expérience m'a bouleversé.</p> + +<p><i>19 juillet</i>. — Beaucoup de personnes à +qui j'ai raconté cette aventure se sont moquées +de moi. Je ne sais plus que penser. +Le sage dit : Peut-être ?</p> + +<p><i>21 juillet</i>. — J'ai été dîner à Bougival, +puis j'ai passé la soirée au bal des canotiers. +Décidément, tout dépend des lieux +et des milieux. Croire au surnaturel dans +l'île de la Grenouillière, serait le comble +de la folie... mais au sommet du mont +Saint-Michel ?... mais dans les Indes ? Nous +subissons effroyablement l'influence de ce +qui nous entoure. Je rentrerai chez moi la +semaine prochaine.</p> + +<p><i>30 juillet</i>. — Je suis revenu dans ma +maison depuis hier. Tout va bien.</p> + +<p><i>2 août</i>. — Rien de nouveau ; il fait un +temps superbe. Je passe mes journées à +regarder couler la Seine.</p> + +<p><i>4 août</i>. — Querelles parmi mes domestiques. +Ils prétendent qu'on casse les +verres, la nuit, dans les armoires. Le valet +de chambre accuse la cuisinière, qui accuse +la lingère, qui accuse les deux autres. +Quel est le coupable ? Bien fin qui le dirait ?</p> + +<p><i>6 août</i>. — Cette fois, je ne suis pas fou. +J'ai vu... j'ai vu... j'ai vu !... Je ne puis plus +douter... j'ai vu !... J'ai encore froid jusque +dans les ongles... j'ai encore peur jusque +dans les moelles... j'ai vu !...</p> + +<p>Je me promenais à deux heures, en plein +soleil, dans mon parterre de rosiers... dans +l'allée des rosiers d'automne qui commencent +à fleurir.</p> + +<p>Comme je m'arrêtais à regarder un <i>géant +des batailles</i>, qui portait trois fleurs magnifiques, +je vis, je vis distinctement, tout +près de moi, la tige d'une de ces roses se +plier, comme si une main invisible l'eût +tordue, puis se casser comme si cette main +l'eût cueillie ! Puis la fleur s'éleva, suivant +la courbe qu'aurait décrite un bras en la +portant vers une bouche, et elle resta suspendue +dans l'air transparent, toute seule, +immobile, effrayante tache rouge à trois +pas de mes yeux.</p> + +<p>Éperdu, je me jetai sur elle pour la saisir ! +Je ne trouvai rien ; elle avait disparu. Alors +je fus pris d'une colère furieuse contre +moi-même ; car il n'est pas permis à un +homme raisonnable et sérieux d'avoir de +pareilles hallucinations.</p> + +<p>Mais était-ce bien une hallucination ? Je +me retournai pour chercher la tige, et je la +retrouvai immédiatement sur l'arbuste, +fraîchement brisée, entre les deux autres +roses demeurées à la branche.</p> + +<p>Alors, je rentrai chez moi l'âme bouleversée ; +car je suis certain, maintenant, +certain comme de l'alternance des jours et +des nuits, qu'il existe près de moi un être +invisible, qui se nourrit de lait et d'eau, qui +peut toucher aux choses, les prendre et les +changer de place, doué par conséquent +d'une nature matérielle, bien qu'imperceptible +pour nos sens, et qui habite comme +moi, sous mon toit...</p> + +<p><i>7 août</i>. — J'ai dormi tranquille. Il a bu +l'eau de ma carafe, mais n'a point troublé +mon sommeil.</p> + +<p>Je me demande si je suis fou. En me +promenant, tantôt au grand soleil, le long +de la rivière, des doutes me sont venus +sur ma raison, non point des doutes +vagues comme j'en avais jusqu'ici, mais +des doutes précis, absolus. J'ai vu des fous ; +j'en ai connu qui restaient intelligents, lucides, +clairvoyants même sur toutes les +choses de la vie, sauf sur un point. Ils parlaient +de tout avec clarté, avec souplesse, +avec profondeur, et soudain leur pensée +touchant l'écueil de leur folie, s'y déchirait +en pièces, s'éparpillait et sombrait dans +cet océan effrayant et furieux, plein de +vagues bondissantes, de brouillards, de +bourrasques, qu'on nomme « la démence ».</p> + +<p>Certes, je me croirais fou, absolument +fou, si je n'étais conscient, si je ne connaissais +parfaitement mon état, si je ne le +sondais en l'analysant avec une complète +lucidité. Je ne serais donc, en somme, +qu'un halluciné raisonnant. Un trouble inconnu +se serait produit dans mon cerveau, +un de ces troubles qu'essayent de noter et +de préciser aujourd'hui les physiologistes ; +et ce trouble aurait déterminé dans mon +esprit, dans l'ordre et la logique de mes +idées, une crevasse profonde. Des phénomènes +semblables ont lieu dans le rêve qui +nous promène à travers les fantasmagories +les plus invraisemblables, sans que nous +en soyions surpris, parce que l'appareil +vérificateur, parce que le sens du contrôle +est endormi ; tandis que la faculté imaginative +veille et travaille. Ne se peut-il pas +qu'une des imperceptibles touches du clavier +cérébral se trouve paralysée chez moi ? +Des hommes, à la suite d'accidents, perdent +la mémoire des noms propres ou +des verbes ou des chiffres, ou seulement +des dates. Les localisations de toutes les +parcelles de la pensée sont aujourd'hui +prouvées. Or, quoi d'étonnant à ce que +ma faculté de contrôler l'irréalité de certaines +hallucinations, se trouve engourdie +chez moi en moment !</p> + +<p>Je songeais à tout cela en suivant le bord +de l'eau. Le soleil couvrait de clarté la rivière, +faisait la terre délicieuse, emplissait +mon regard d'amour pour la vie, pour les +hirondelles, dont l'agilité est une joie de +mes yeux, pour les herbes de la rive, dont +le frémissement est un bonheur de mes +oreilles.</p> + +<p>Peu à peu, cependant un malaise inexplicable +me pénétrait. Une force, me semblait-il, +une force occulte m'engourdissait, +m'arrêtait, m'empêchait d'aller plus loin, +me rappelait en arrière. J'éprouvais ce +besoin douloureux de rentrer qui vous oppresse, +quand on a laissé au logis un malade +aimé, et que le pressentiment vous +saisit d'une aggravation de son mal.</p> + +<p>Donc, je revins malgré moi, sûr que +j'allais trouver, dans ma maison, une mauvaise +nouvelle, une lettre ou une dépêche. +Il n'y avait rien ; et je demeurai plus surpris +et plus inquiet que si j'avais eu de +nouveau quelque vision fantastique.</p> + +<p><i>8 août</i>. — J'ai passé hier une affreuse +soirée. Il ne se manifeste plus, mais je le +sens près de moi, m'épiant, me regardant, +me pénétrant, me dominant et plus redoutable, +en se cachant ainsi, que s'il signalait +par des phénomènes surnaturels sa +présence invisible et constante.</p> + +<p>J'ai dormi, pourtant.</p> + +<p><i>9 août</i>. — Rien, mais j'ai peur.</p> + +<p><i>10 août</i>. — Rien ; qu'arrivera-t-il demain ?</p> + +<p><i>11 août</i>. — Toujours rien ; je ne puis +plus rester chez moi avec cette crainte et +cette pensée entrées en mon âme ; je vais +partir.</p> + +<p><i>12 août</i>, 10 heures du soir. — Tout le +jour j'ai voulu m'en aller ; je n'ai pas pu. +J'ai voulu accomplir cet acte de liberté si +facile, si simple, — sortir — monter dans +ma voiture pour gagner Rouen — je n'ai +pas pu. Pourquoi ?</p> + +<p><i>13 août</i>. — Quand on est atteint par certaines +maladies, tous les ressorts de l'être +physique semblent brisés, toutes les énergies +anéanties, tous les muscles relâchés, +les os devenus mous comme la chair et la +chair liquide comme de l'eau. J'éprouve +cela dans mon être moral d'une façon +étrange et désolante. Je n'ai plus aucune +force, aucun courage, aucune domination +sur moi, aucun pouvoir même de mettre +en mouvement ma volonté. Je ne peux plus +vouloir ; mais quelqu'un veut pour moi ; et +j'obéis.</p> + +<p><i>14 août</i>. — Je suis perdu ! Quelqu'un +possède mon âme et la gouverne ! quelqu'un +ordonne tous mes actes, tous mes +mouvements, toutes mes pensées. Je ne +suis plus rien en moi, rien qu'un spectateur +esclave et terrifié de toutes les choses +que j'accomplis. Je désire sortir. Je ne peux +pas. Il ne veut pas ; et je reste, éperdu, +tremblant, dans le fauteuil où il me tient +assis. Je désire seulement me lever, me +soulever, afin de me croire encore maître de +moi. Je ne peux pas ! Je suis rivé à mon +siège ; et mon siège adhère au sol, de telle +sorte qu'aucune force ne nous soulèverait.</p> + +<p>Puis, tout d'un coup, il faut, il faut, il +faut que j'aille au fond de mon jardin +cueillir des fraises et les manger. Et j'y +vais. Je cueille des fraises et je les mange ! +Oh ! mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Est-il +un Dieu ? S'il en est un, délivrez-moi, +sauvez-moi ! secourez-moi ! Pardon ! Pitié ! +Grâce ! Sauvez-moi ! Oh ! quelle souffrance ! +quelle torture ! quelle horreur !</p> + +<p><i>15 août</i>. — Certes, voilà comment était +possédée et dominée ma pauvre cousine, +quand elle est venue m'emprunter cinq +mille francs. Elle subissait un vouloir +étranger entré en elle, comme une autre +âme, comme une autre âme parasite et dominatrice. +Est-ce que le monde va finir ?</p> + +<p>Mais celui qui me gouverne, quel est-il, +cet invisible ? cet inconnaissable, ce rôdeur +d'une race surnaturelle ?</p> + +<p>Donc les Invisibles existent ! Alors, comment +depuis l'origine du monde ne se sont-ils +pas encore manifestés d'une façon précise +comme ils le font pour moi ? Je n'ai +jamais rien lu qui ressemble à ce qui s'est +passé dans ma demeure. Oh ! si je pouvais +la quitter, si je pouvais m'en aller, fuir +et ne pas revenir. Je serais sauvé, mais je +ne peux pas.</p> + +<p><i>16 août</i>. — J'ai pu m'échapper aujourd'hui +pendant deux heures, comme un prisonnier +qui trouve ouverte, par hasard, la +porte de son cachot. J'ai senti que j'étais +libre tout à coup et qu'il était loin. J'ai +ordonné d'atteler bien vite et j'ai gagné +Rouen. Oh ! quelle joie de pouvoir dire à +un homme qui obéit : « Allez à Rouen ! »</p> + +<p>Je me suis fait arrêter devant la bibliothèque +et j'ai prié qu'on me prêtât le grand +traité du docteur Hermann Herestauss sur +les habitants inconnus du monde antique +et moderne.</p> + +<p>Puis, au moment de remonter dans mon +coupé, j'ai voulu dire : « A la gare ! » et j'ai +crié, — je n'ai pas dit, j'ai crié — d'une +voix si forte que les passants se sont retournés : +« A la maison », et je suis tombé, +affolé d'angoisse, sur le coussin de ma +voiture. Il m'avait retrouvé et repris.</p> + +<p><i>17 août</i>. — Ah ! Quelle nuit ! quelle +nuit ! Et pourtant il me semble que je devrais +me réjouir. Jusqu'à une heure du +matin, j'ai lu ! Hermann Herestauss, docteur +en philosophie et en théogonie, a +écrit l'histoire et les manifestations de tous +les êtres invisibles rôdant autour de +l'homme ou rêvés par lui. Il décrit leurs +origines, leur domaine, leur puissance. +Mais aucun d'eux ne ressemble à celui qui +me hante. On dirait que l'homme, depuis +qu'il pense, a pressenti et redouté un être +nouveau, plus fort que lui, son successeur +en ce monde, et que, le sentant proche et +ne pouvant prévoir la nature de ce maître, +il a créé, dans sa terreur, tout le peuple +fantastique des êtres occultes, fantômes +vagues nés de la peur.</p> + +<p>Donc, ayant lu jusqu'à une heure du +matin, j'ai été m'asseoir ensuite auprès +de ma fenêtre ouverte pour rafraîchir mon +front et ma pensée au vent calme de l'obscurité.</p> + +<p>Il faisait bon, il faisait tiède ! Comme +j'aurais aimé cette nuit-là autrefois !</p> + +<p>Pas de lune. Les étoiles avaient au fond +du ciel noir des scintillements frémissants. +Qui habite ces mondes ? Quelles formes, +quels vivants, quels animaux, quelles +plantes sont là-bas ? Ceux qui pensent dans +ces univers lointains, que savent-ils plus +que nous ? Que peuvent-ils plus que nous ? +Que voient-ils que nous ne connaissons +point ? Un d'eux, un jour ou l'autre, traversant +l'espace, n'apparaîtra-t-il pas sur +notre terre pour la conquérir, comme les +Normands jadis traversaient la mer pour +asservir des peuples plus faibles.</p> + +<p>Nous sommes si infirmes, si désarmés, +si ignorants, si petits, nous autres, sur ce +grain de boue qui tourne délayé dans une +goutte d'eau.</p> + +<p>Je m'assoupis en rêvant ainsi au vent +frais du soir.</p> + +<p>Or, ayant dormi environ quarante minutes, +je rouvris les yeux sans faire un +mouvement, réveillé par je ne sais quelle +émotion confuse et bizarre. Je ne vis rien +d'abord, puis, tout à coup, il me sembla +qu'une page du livre resté ouvert sur ma +table venait de tourner toute seule. Aucun +souffle d'air n'était entré par ma fenêtre. +Je fus surpris et j'attendis. Au bout +de quatre minutes environ, je vis, je vis, +oui, je vis de mes yeux une autre page se +soulever et se rabattre sur la précédente, +comme si un doigt l'eût feuilletée. Mon +fauteuil était vide, semblait vide ; mais je +compris qu'il était là, lui, assis à ma place, +et qu'il lisait. D'un bond furieux, d'un +bond de bête révoltée, qui va éventrer son +dompteur, je traversai ma chambre pour +le saisir, pour l'étreindre, pour le tuer !... +Mais mon siège, avant que je l'eusse atteint, +se renversa comme si on eût fui devant +moi... ma table oscilla, ma lampe +tomba et s'éteignit, et ma fenêtre se ferma +comme si un malfaiteur surpris se fût +élancé dans la nuit, en prenant à pleines +mains les battants.</p> + +<p>Donc, il s'était sauvé ; il avait eu peur, +peur de moi, lui !</p> + +<p>Alors,... alors... demain... ou après,... +ou un jour quelconque,... je pourrai donc +le tenir sous mes poings, et l'écraser +contre le sol ! Est-ce que les chiens, quelquefois, +ne mordent point et n'étranglent +pas leurs maîtres ?</p> + +<p><i>18 août</i>. — J'ai songé toute la journée. +Oh ! oui, je vais lui obéir, suivre ses impulsions, +accomplir toutes ses volontés, me +faire humble, soumis, lâche. Il est le plus +fort. Mais une heure viendra...</p> + +<p><i>19 août</i>. — Je sais... je sais... je sais +tout ! Je viens de lire ceci dans la <i>Revue +du Monde Scientifique</i> : « Une nouvelle +assez curieuse nous arrive de Rio de Janeiro. +Une folie, une épidémie de folie, +comparable aux démences contagieuses +qui atteignirent les peuples d'Europe au +moyen âge, sévit en ce moment dans la +province de San-Paulo. Les habitants éperdus +quittent leurs maisons, désertent leurs +villages, abandonnent leurs cultures, se +disant poursuivis, possédés, gouvernés +comme un bétail humain par des êtres invisibles +bien que tangibles, des sortes de +vampires qui se nourrissent de leur vie, +pendant leur sommeil, et qui boivent en +outre de l'eau et du lait sans paraître toucher +à aucun autre aliment.</p> + +<p>« M. le professeur Don Pedro Henriquez, +accompagné de plusieurs savants médecins, +est parti pour la province de San-Paulo, +afin d'étudier sur place les origines +et les manifestations de cette surprenante +folie, et de proposer à l'Empereur les mesures +qui lui paraîtront le plus propres à rappeler à +la raison ces populations en délire. »</p> + +<p>Ah ! Ah ! je me rappelle, je me rappelle +le beau trois-mâts brésilien qui passa sous +mes fenêtres en remontant la Seine, le +8 mai dernier ! Je le trouvai si joli, si blanc, +si gai ! L'Être était dessus, venant de là-bas, +où sa race est née ! Et il m'a vu ! Il a +vu ma demeure blanche aussi ; et il a sauté +du navire sur la rive. Oh ! mon Dieu !</p> + +<p>A présent, je sais, je devine. Le règne +de l'homme est fini.</p> + +<p>Il est venu, Celui que redoutaient les premières +terreurs des peuples naïfs, Celui +qu'exorcisaient les prêtres inquiets, que +les sorciers évoquaient par les nuits sombres, +sans le voir apparaître encore, à qui +les pressentiments des maîtres passagers +du monde prêtèrent toutes les formes +monstrueuses ou gracieuses des gnomes, +des esprits, des génies, des fées, des farfadets. +Après les grossières conceptions +de l'épouvante primitive, des hommes plus +perspicaces l'ont pressenti plus clairement. +Mesmer l'avait deviné, et les médecins, +depuis dix ans déjà, ont découvert, d'une +façon précise, la nature de sa puissance +avant qu'il l'eut exercée lui-même. Ils ont +joué avec cette arme du Seigneur nouveau, +la domination d'un mystérieux vouloir sur +l'âme humaine devenue esclave. Ils ont appelé +cela magnétisme, hypnotisme, suggestion... +que sais-je ? Je les ai vus s'amuser +comme des enfants imprudents avec cette +horrible puissance ! Malheur à nous ! Malheur +à l'homme ! Il est venu, le... le... +comment se nomme-t-il... le... il me semble +qu'il me crie son nom, et je ne l'entends +pas... le... oui... il le crie... J'écoute... je +ne peux pas... répète... le... Horla... J'ai +entendu... le Horla... c'est lui... le Horla... +il est venu !...</p> + +<p>Ah ! le vautour a mangé la colombe, le +loup a mangé le mouton ; le lion a dévoré +le buffle aux cornes aiguës ; l'homme a tué +le lion avec la flèche, avec le glaive, avec +la poudre ; mais le Horla va faire de +l'homme ce que nous avons fait du cheval +et du bœuf : sa chose, son serviteur et sa +nourriture, par la seule puissance de sa +volonté. Malheur à nous !</p> + +<p>Pourtant, l'animal, quelquefois, se révolte +et tue celui qui l'a dompté... moi +aussi je veux... je pourrai... mais il faut le +connaître, le toucher, le voir ! Les savants +disent que l'œil de la bête, différent du +nôtre, ne distingue point comme le nôtre... +Et mon œil à moi ne peut distinguer le +nouveau venu qui m'opprime.</p> + +<p>Pourquoi ? Oh ! je me rappelle à présent +les paroles du moine du mont Saint-Michel : +« Est-ce que nous voyons la cent-millième +partie de ce qui existe ? Tenez, +voici le vent qui est la plus grande force +de la nature, qui renverse les hommes, +abat les édifices, déracine les arbres, soulève +la mer en montagnes d'eau, détruit +les falaises et jette aux brisants les grands +navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, +qui mugit, l'avez-vous vu et pouvez-vous +le voir : Il existe pourtant ! »</p> + +<p>Et je songeais encore : mon œil est si +faible, si imparfait, qu'il ne distingue même +point les corps durs, s'ils sont transparents +comme le verre !... Qu'une glace sans tain +barre mon chemin, il me jette dessus +comme l'oiseau entré dans une chambre +se casse la tête aux vitres. Mille choses +en outre le trompent et l'égarent ? Quoi d'étonnant, +alors, à ce qu'il ne sache point +apercevoir un corps nouveau que la lumière +traverse.</p> + +<p>Un être nouveau ! pourquoi pas ? Il devait +venir assurément ! pourquoi serions-nous +les derniers ? Nous ne le distinguons +point, ainsi que tous les autres créés +avant nous ? C'est que sa nature est plus +parfaite, son corps plus fin et plus fini que +le nôtre, que le nôtre si faible, si maladroitement +conçu, encombré d'organes +toujours fatigués, toujours forcés comme +des ressorts trop complexes, que le nôtre, +qui vit comme une plante et comme une +bête, en se nourrissant péniblement d'air, +d'herbe et de viande, machine animale en +proie aux maladies, aux déformations, aux +putréfactions, poussive, mal réglée, naïve +et bizarre, ingénieusement mal faite, +œuvre grossière et délicate, ébauche d'être +qui pourrait devenir intelligent et superbe.</p> + +<p>Nous sommes quelques-uns, si peu sur +ce monde, depuis l'huître jusqu'à l'homme. +Pourquoi pas un de plus, une fois accomplie +la période qui sépare les apparitions successives +de toutes les espèces diverses ?</p> + +<p>Pourquoi pas un de plus ? Pourquoi pas +aussi d'autres arbres aux fleurs immenses, +éclatantes et parfumant des régions entières ? +Pourquoi pas d'autres éléments que le +feu, l'air, la terre et l'eau ? — Ils sont +quatre, rien que quatre, ces pères nourriciers +des êtres ! Quelle pitié ! Pourquoi ne +sont-ils pas quarante, quatre cents, quatre +mille ! Comme tout est pauvre, mesquin, +misérable ! avarement donné, sèchement +inventé, lourdement fait ! Ah ! l'éléphant, +l'hippopotame, que de grâce ! Le chameau, +que d'élégance !</p> + +<p>Mais, direz-vous, le papillon ! une fleur +qui vole ! J'en rêve un qui serait grand +comme cent univers, avec des ailes dont je +ne puis même exprimer la forme, la beauté, la +couleur et le mouvement. Mais je le vois... il +va d'étoile en étoile, les rafraîchissant et les +embaumant au souffle harmonieux et léger +de sa course !... Et les peuples de là-haut +le regardent passer, extasiés et ravis !...</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Qu'ai-je donc ? C'est lui, lui, le Horla, +qui me hante, qui me fait penser ces folies ! +Il est en moi, il devient mon âme ; je +le tuerai !</p> + +<p><i>19 août</i>. — Je le tuerai. Je l'ai vu ! +je me suis assis hier soir, à ma table ; et +je fis semblant d'écrire avec une grande +attention. Je savais bien qu'il viendrait +rôder autour de moi, tout près, si près +que je pourrais peut-être le toucher, le +saisir ? Et alors !... alors, j'aurais la force +des désespérés ; j'aurais mes mains, mes +genoux, ma poitrine, mon front, mes +dents pour l'étrangler, l'écraser, le mordre, +le déchirer.</p> + +<p>Et je le guettais avec tous mes organes +surexcités.</p> + +<p>J'avais allumé mes deux lampes et les +huit bougies de ma cheminée, comme +si j'eusse pu, dans cette clarté, le découvrir.</p> + +<p>En face de moi, mon lit, un vieux lit de +chêne à colonnes ; à droite, ma cheminée ; +à gauche, ma porte fermée avec soin, +après l'avoir laissée longtemps ouverte, +afin de l'attirer ; derrière moi, une très +haute armoire à glace, qui me servait +chaque jour, pour me raser, pour m'habiller, +et où j'avais coutume de me regarder, +de la tête aux pieds, chaque fois que +je passais devant.</p> + +<p>Donc, je faisais semblant d'écrire, pour +le tromper, car il m'épiait lui aussi ; et +soudain, je sentis, je fus certain qu'il lisait +par-dessus mon épaule, qu'il était là, +frôlant mon oreille.</p> + +<p>Je me dressai, les mains tendues, en me +tournant si vite que je faillis tomber. Eh ! +bien ?... on y voyait comme en plein jour, +et je ne me vis pas dans ma glace !... Elle +était vide, claire, profonde, pleine de lumière ! +Mon image n'était pas dedans... +et j'étais en face, moi ! Je voyais le grand +verre limpide du haut en bas. Et je regardais +cela avec des yeux affolés ; et je n'osais +plus avancer, je n'osais plus faire un +mouvement, sentant bien pourtant qu'il +était là, mais qu'il m'échapperait encore, +lui dont le corps imperceptible avait dévoré +mon reflet.</p> + +<p>Comme j'eus peur ! Puis voilà que tout +à coup je commençai à m'apercevoir dans +une brume, au fond du miroir, dans une +brume comme à travers une nappe d'eau ; +et il me semblait que cette eau glissait de +gauche à droite, lentement, rendant plus +précise mon image, de seconde en seconde. +C'était comme la fin d'une éclipse. +Ce qui me cachait ne paraissait point posséder +de contours nettement arrêtés, mais +une sorte de transparence opaque, s'éclaircissant +peu à peu.</p> + +<p>Je pus enfin me distinguer complètement, +ainsi que je le fais chaque jour en +me regardant.</p> + +<p>Je l'avais vu ! L'épouvante m'en est +restée, qui me fait encore frissonner.</p> + +<p><i>20 août</i>. — Le tuer, comment ? puisque +je ne peux l'atteindre ? Le poison ? mais il +me verrait le mêler à l'eau ; et nos poisons, +d'ailleurs, auraient-ils un effet sur son +corps imperceptible ? Non... non... sans +aucun doute... Alors ?... alors ?...</p> + +<p><i>21 août</i>. — J'ai fait venir un serrurier +de Rouen, et lui ai commandé pour ma +chambre des persiennes de fer, comme en +ont, à Paris, certains hôtels particuliers, +au rez-de-chaussée, par crainte des voleurs. +Il me fera, en outre, une porte pareille. +Je me suis donné pour un poltron, +mais je m'en moque !...</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p><i>10 septembre</i>. — Rouen, hôtel continental. +C'est fait... c'est fait... mais est-il +mort ? J'ai l'âme bouleversée de ce que +j'ai vu.</p> + +<p>Hier donc, le serrurier ayant posé ma +persienne et ma porte de fer, j'ai laissé +tout ouvert jusqu'à minuit, bien qu'il commençât +à faire froid.</p> + +<p>Tout à coup, j'ai senti qu'il était là, et +une joie, une joie folle m'a saisi. Je me +suis levé lentement, et j'ai marché à droite, +à gauche, longtemps pour qu'il ne devinât +rien ; puis j'ai ôté mes bottines et mis mes +savates avec négligence ; puis j'ai fermé +ma persienne de fer, et revenant à pas +tranquilles vers la porte, j'ai fermé la porte +aussi à double tour. Retournant alors vers +la fenêtre, je la fixai par un cadenas, dont +je mis la clef dans ma poche.</p> + +<p>Tout à coup, je compris qu'il s'agitait +autour de moi, qu'il avait peur à son tour, +qu'il m'ordonnait de lui ouvrir. Je faillis +céder ; je ne cédai pas, mais m'adossant +à la porte, je l'entre-bâillai, tout juste assez +pour passer, moi, à reculons ; et comme je +suis très grand ma tête touchait au linteau. +J'étais sûr qu'il n'avait pu s'échapper +et je l'enfermai, tout seul, tout seul ! Quelle +joie ! Je le tenais ! Alors, je descendis, en +courant ; je pris dans mon salon, sous ma +chambre, mes deux lampes et je renversai +toute l'huile sur le tapis, sur les meubles, +partout ; puis j'y mis le feu, et je me sauvai, +après avoir bien refermé, à double tour, +la grande porte d'entrée.</p> + +<p>Et j'allai me cacher au fond de mon +jardin, dans un massif de lauriers. Comme +ce fut long ! comme ce fut long ! Tout +était noir, muet, immobile ; pas un +souffle d'air, pas une étoile, des montagnes +de nuages qu'on ne voyait point, +mais qui pesaient sur mon âme si lourds, +si lourds.</p> + +<p>Je regardais ma maison, et j'attendais. +Comme ce fut long ! Je croyais déjà que le +feu s'était éteint tout seul, ou qu'il l'avait +éteint, Lui, quand une des fenêtres d'en +bas creva sous la poussée de l'incendie, +et une flamme, une grande flamme rouge +et jaune, longue, molle, caressante, monta +le long du mur blanc et le baisa jusqu'au +toit. Une lueur courut dans les arbres, +dans les branches, dans les feuilles, et un +frisson, un frisson de peur aussi ! Les oiseaux +se réveillaient ; un chien se mit à +hurler ; il me sembla que le jour se levait ! +Deux autres fenêtres éclatèrent aussitôt, +et je vis que tout le bas de ma demeure +n'était plus qu'un effrayant brasier. Mais +un cri, un cri horrible, suraigu, déchirant, +un cri de femme passa dans la nuit, et +deux mansardes s'ouvrirent ! J'avais oublié +mes domestiques ! Je vis leurs faces affolées, +et leurs bras qui s'agitaient !...</p> + +<p>Alors, éperdu d'horreur, je me mis à +courir vers le village en hurlant : « Au +secours ! au secours ! au feu ! au feu ! » Je +rencontrai des gens qui s'en venaient déjà +et je retournai avec eux, pour voir !</p> + +<p>La maison, maintenant, n'était plus +qu'un bûcher horrible et magnifique, un +bûcher monstrueux, éclairant toute la +terre, un bûcher où brûlaient des hommes, +et où il brûlait aussi, Lui, Lui, mon prisonnier, +l'Être nouveau, le nouveau maître, +le Horla !</p> + +<p>Soudain le toit tout entier s'engloutit +entre les murs, et un volcan de flammes +jaillit jusqu'au ciel. Par toutes les fenêtres +ouvertes sur la fournaise, je voyais la cuve +de feu, et je pensais qu'il était là, dans ce +four, mort...</p> + +<p> — Mort ? Peut-être ?... Son corps ? son +corps que le jour traversait n'était-il pas indestructible +par les moyens qui tuent les +nôtres ?</p> + +<p>S'il n'était pas mort ?... seul peut-être +le temps a prise sur l'Être Invisible et +Redoutable. Pourquoi ce corps transparent, +ce corps inconnaissable, ce corps +d'Esprit, s'il devait craindre, lui aussi, +les maux, les blessures, les infirmités, la +destruction prématurée ?</p> + +<p>La destruction prématurée ? toute l'épouvante +humaine vient d'elle ! Après +l'homme le Horla. — Après celui qui +peut mourir tous les jours, à toutes les +heures, à toutes les minutes, par tous les +accidents, est venu celui qui ne doit +mourir qu'à son jour, à son heure, à sa +minute, parce qu'il a touché la limite de +son existence !</p> + +<p>Non... non... sans aucun doute, sans +aucun doute... il n'est pas mort... Alors... +alors... il va donc falloir que je me tue +moi !...</p> +<br><br><br><br> + + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="AMOUR"></a><br> +<h2>AMOUR</h2> +<br> + +<h2>TROIS PAGES DU <i>LIVRE D'UN CHASSEUR</i></h2> +<br><br><br> + +<p>... Je viens de lire dans un fait divers de +journal un drame de passion. Il l'a tuée, +puis il s'est tué, donc il l'aimait. Qu'importent +Il et Elle ? Leur amour seul m'importe ; +et il ne m'intéresse point parce +qu'il m'attendrit ou parce qu'il m'étonne, +ou parce qu'il m'émeut ou parce qu'il me +fait songer, mais parce qu'il me rappelle +un souvenir de ma jeunesse, un étrange +souvenir de chasse où m'est apparu l'Amour +comme apparaissaient aux premiers +chrétiens des croix au milieu du ciel.</p> + +<p>Je suis né avec tous les instincts et les +sens de l'homme primitif, tempérés par +des raisonnements et des émotions de civilisé. +J'aime la chasse avec passion ; et la +bête saignante, le sang sur les plumes, le +sang sur mes mains, me crispent le cœur +à le faire défaillir.</p> + +<p>Cette année-là, vers la fin de l'automne, +les froids arrivèrent brusquement, et je +fus appelé par un de mes cousins, Karl de +Rauville, pour venir avec lui tuer des canards +dans les marais, au lever du jour.</p> + +<p>Mon cousin gaillard, de quarante ans, +roux, très fort et très barbu, gentilhomme +de campagne, demi-brute aimable, d'un +caractère gai, doué de cet esprit gaulois +qui rend agréable la médiocrité, habitait +une sorte de ferme-château dans une vallée +large où coulait une rivière. Des bois +couvraient les collines de droite et de +gauche, vieux bois seigneuriaux où restaient +des arbres magnifiques et où l'on +trouvait les plus rares gibiers à plume de +toute cette partie de la France. On y tuait +des aigles quelquefois ; et les oiseaux de +passage, ceux qui presque jamais ne viennent +en nos pays trop peuplés, s'arrêtaient +presque infailliblement dans ces branchages +séculaires comme s'ils eussent connu +ou reconnu un petit coin de forêt des anciens +temps demeuré là pour leur servir +d'abri en leur courte étape nocturne.</p> + +<p>Dans la vallée, c'étaient de grands herbages +arrosés par des rigoles et séparés +par des haies ; puis, plus loin, la rivière, +canalisée jusque-là, s'épandait en un vaste +marais. Ce marais, la plus admirable région +de chasse que j'aie jamais vue, était +tout le souci de mon cousin qui l'entretenait +comme un parc. A travers l'immense +peuple de roseaux qui le couvrait, le faisait +vivant, bruissant, houleux, on avait +tracé d'étroites avenues où les barques +plates, conduites et dirigées avec des perches, +passaient, muettes, sur l'eau morte, +frôlaient les joncs, faisaient fuir les poissons +rapides à travers les herbes et plonger +les poules sauvages dont la tête noire et +pointue disparaissait brusquement.</p> + +<p>J'aime l'eau d'une passion désordonnée : +la mer, bien que trop grande, trop remuante, +impossible à posséder, les rivières +si jolies mais qui passent, qui fuient, +qui s'en vont, et les marais surtout où +palpite toute l'existence inconnue des bêtes +aquatiques. Le marais c'est un monde +entier sur la terre, monde différent, qui a +sa vie propre, ses habitants sédentaires, +et ses voyageurs de passage, ses voix, ses +bruits et son mystère surtout. Rien n'est +plus troublant, plus inquiétant, plus effrayant, +parfois, qu'un marécage. Pourquoi +cette peur qui plane sur ces plaines basses +couvertes d'eau ? Sont-ce les vagues +rumeurs des roseaux, les étranges feux +follets, le silence profond qui les enveloppe +dans les nuits calmes, ou bien les +brumes bizarres, qui traînent sur les joncs +comme des robes de mortes, ou bien encore +l'imperceptible clapotement, si léger, si +doux, et plus terrifiant parfois que le canon +des hommes ou que le tonnerre du ciel, qui +fait ressembler les marais à des pays de +rêve, à des pays redoutables cachant un +secret inconnaissable et dangereux.</p> + +<p>Non. Autre chose s'en dégage, un autre +mystère, plus profond, plus grave, flotte +dans les brouillards épais, le mystère +même de la création peut-être ! Car n'est-ce +pas dans l'eau stagnante et fangeuse, +dans la lourde humidité des terres mouillées +sous la chaleur du soleil, que remua, +que vibra, que s'ouvrit au jour le premier +germe de vie ?</p> + +<p>J'arrivai le soir chez mon cousin. Il gelait +à fendre les pierres.</p> + +<p>Pendant le dîner, dans la grande salle +dont les buffets, les murs, le plafond +étaient couverts d'oiseaux empaillés, aux +ailes étendues, ou perchés sur des branches +accrochées par des clous, éperviers, +hérons, hiboux, engoulevents, buses, +tiercelets, vautours, faucons, mon cousin +pareil lui même à un étrange animal des +pays froids, vêtu d'une jaquette en peau +de phoque, me racontait les dispositions +qu'il avait prises pour cette nuit même.</p> + +<p>Nous devions partir à trois heures et +demie du matin, afin d'arriver vers +quatre heures et demie au point choisi +pour notre affût. On avait construit à cet +endroit une hutte avec des morceaux de +glace pour nous abriter un peu contre le +vent terrible qui précède le jour, ce vent +chargé de froid qui déchire la chair comme +des scies, la coupe comme des lames, la +pique comme des aiguillons empoisonnés, +la tord comme des tenailles, et la brûle +comme du feu.</p> + +<p>Mon cousin se frottait les mains : « Je +n'ai jamais vu une gelée pareille, disait-il, +nous avions déjà douze degrés sous zéro +à six heures du soir. »</p> + +<p>J'allai me jeter sur mon lit aussitôt +après le repas, et je m'endormis à la lueur +d'une grande flamme flambant dans ma +cheminée.</p> + +<p>A trois heures sonnantes on me réveilla. +J'endossai, à mon tour, une peau de +mouton et je trouvai mon cousin Karl +couvert d'une fourrure d'ours. Après avoir +avalé chacun deux tasses de café brûlant +suivies de deux verres de fine champagne, +nous partîmes accompagnés d'un garde et +de nos chiens : Plongeon et Pierrot.</p> + +<p>Dès les premiers pas dehors, je me +sentis glacé jusqu'aux os. C'était une de +ces nuits où la terre semble morte de froid. +L'air gelé devient résistant, palpable tant +il fait mal ; aucun souffle ne l'agite ; il est +figé, immobile ; il mord, traverse, dessèche, +tue les arbres, les plantes, les insectes, les +petits oiseaux eux-mêmes qui tombent des +branches sur le sol dur, et deviennent +durs aussi, comme lui, sous l'étreinte du +froid.</p> + +<p>La lune, à son dernier quartier, toute +penchée sur le côté, toute pâle, paraissait +défaillante au milieu de l'espace, et si +faible qu'elle ne pouvait plus s'en aller, +qu'elle restait là-haut, saisie aussi, paralysée +par la rigueur du ciel. Elle répandait +une lumière sèche et triste sur le monde, +cette lueur mourante et blafarde qu'elle +nous jette chaque mois, à la fin de sa résurrection.</p> + +<p>Nous allions, côte à côte, Karl et moi, +le dos courbé, les mains dans nos poches +et le fusil sous le bras. Nos chaussures +enveloppées de laine afin de pouvoir marcher +sans glisser sur la rivière gelée ne faisaient +aucun bruit ; et je regardais la fumée +blanche que faisait l'haleine de nos chiens.</p> + +<p>Nous fûmes bientôt au bord du marais, +et nous nous engageâmes dans une des +allées de roseaux secs qui s'avançait à travers +cette forêt basse.</p> + +<p>Nos coudes, frôlant les longues feuilles +en rubans, laissaient derrière nous un léger +bruit ; et je me sentis saisi, comme je ne +l'avais jamais été, par l'émotion puissante +et singulière que font naître en moi les +marécages. Il était mort, celui-là, mort de +froid, puisque nous marchions dessus, au +milieu de son peuple de joncs desséchés.</p> + +<p>Tout à coup, au détour d'une des allées, +j'aperçus la hutte de glace qu'on +avait construite pour nous mettre à l'abri. +J'y entrai, et comme nous avions encore +près d'une heure à attendre le réveil des +oiseaux errants, je me roulai dans ma +couverture pour essayer de me réchauffer.</p> + +<p>Alors, couché sur le dos, je me mis à regarder +la lune déformée, qui avait quatre +cornes à travers les parois vaguement +transparentes de cette maison polaire.</p> + +<p>Mais le froid du marais gelé, le froid de +ces murailles, le froid tombé du firmament +me pénétra bientôt d'une façon si +terrible, que je me mis à tousser.</p> + +<p>Mon cousin Karl fut pris d'inquiétude : +« Tant pis si nous ne tuons pas grand'-chose +aujourd'hui, dit-il, je ne veux pas +que tu t'enrhumes ; nous allons faire du +feu. » Et il donna l'ordre au garde de couper +des roseaux.</p> + +<p>On en fit un tas au milieu de notre hutte +défoncée au sommet pour laisser échapper +la fumée ; et lorsque la flamme rouge +monta le long des cloisons claires de cristal, +elles se mirent à fondre, doucement, +à peine, comme si ces pierres de glace +avaient sué. Karl, resté dehors, me cria : +« Viens donc voir ! » Je sortis et je restai +éperdu d'étonnement. Notre cabane, en +forme de cône, avait l'air d'un monstrueux +diamant au cœur de feu poussé soudain +sur l'eau gelée du marais. Et dedans, on +voyait deux formes fantastiques, celles de +nos chiens qui se chauffaient.</p> + +<p>Mais un cri bizarre, un cri perdu, un cri +errant, passa sur nos têtes. La lueur de +notre foyer réveillait les oiseaux sauvages.</p> + +<p>Rien ne m'émeut comme cette première +clameur de vie qu'on ne voit point et qui +court dans l'air sombre, si vite, si loin, +avant qu'apparaisse à l'horizon la première +clarté des jours d'hiver. Il me semble +à cette heure glaciale de l'aube, que ce +cri fuyant emporté par les plumes d'une +bête est un soupir de l'âme du monde !</p> + +<p>Karl disait : « Éteignez le feu. Voici +l'aurore. »</p> + +<p>Le ciel en effet commençait à pâlir, et +les bandes de canards traînaient de longues +taches rapides, vite effacées, sur le +firmament.</p> + +<p>Une lueur éclata dans la nuit, Karl venait +de tirer ; et les deux chiens s'élancèrent.</p> + +<p>Alors, de minute en minute, tantôt lui +et tantôt moi, nous ajustions vivement dès +qu'apparaissait au-dessus des roseaux +l'ombre d'une tribu volante. Et Pierrot et +Plongeon, essoufflés et joyeux, nous rapportaient +des bêtes sanglantes dont l'œil +quelquefois nous regardait encore.</p> + +<p>Le jour s'était levé, un jour clair et +bleu ; le soleil apparaissait au fond de la +vallée et nous songions à repartir, quand +deux oiseaux, le col droit et les ailes tendues, +glissèrent brusquement sur nos têtes. +Je tirai. Un d'eux tomba presque à +mes pieds. C'était une sarcelle au ventre +d'argent. Alors, dans l'espace au-dessus +de moi, une voix, une voix d'oiseau cria. +Ce fut une plainte courte, répétée, déchirante ; +et la bête, la petite bête épargnée +se mit à tourner dans le bleu du ciel au-dessus +de nous en regardant sa compagne +morte que je tenais entre mes mains.</p> + +<p>Karl, à genoux, le fusil à l'épaule, l'œil +ardent, la guettait, attendant qu'elle fût +assez proche.</p> + +<p> — Tu as tué la femelle, dit-il, le mâle +ne s'en ira pas.</p> + +<p>Certes, il ne s'en allait point ; il tournoyait +toujours, et pleurait autour de nous. +Jamais gémissement de souffrance ne me +déchira le cœur comme l'appel désolé, +comme le reproche lamentable de ce pauvre +animal perdu dans l'espace.</p> + +<p>Parfois, il s'enfuyait sous la menace du +fusil qui suivait son vol ; il semblait prêt +à continuer sa route, tout seul à travers +le ciel. Mais ne s'y pouvant décider il revenait +bientôt pour chercher sa femelle.</p> + +<p> — Laisse-la par terre, me dit Karl, il +approchera tout à l'heure.</p> + +<p>Il approchait, en effet, insouciant du +danger, affolé par son amour de bête, pour +l'autre bête que j'avais tuée.</p> + +<p>Karl tira ; ce fut comme si on avait +coupé la corde qui tenait suspendu l'oiseau. +Je vis une chose noire qui tombait ; +j'entendis dans les roseaux le bruit d'une +chute. Et Pierrot me le rapporta.</p> + +<p>Je les mis, froids déjà, dans le même carnier... +et je repartis, ce jour-là, pour Paris.</p> + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="LE_TROU"></a><br> +<h2>LE TROU</h2> +<br><br><br> + + +<p><i>Coups et blessures, ayant occasionné la +mort.</i> Tel était le chef d'accusation qui +faisait comparaître en cour d'assises le +sieur Léopold Renard, tapissier.</p> + +<p>Autour de lui les principaux témoins, +la dame Flamèche, veuve de la victime, +les nommés Louis Ladureau, ouvrier ébéniste, +et Jean Durdent, plombier.</p> + +<p>Près du criminel, sa femme en noir, +petite, laide, l'air d'une guenon habillée +en dame.</p> + +<p>Et voici comment Renard (Léopold) raconte +le drame :</p> + +<p> — Mon Dieu, c'est un malheur dont je +fus tout le temps la première victime, et +dont ma volonté n'est pour rien. Les faits +se commentent d'eux-mêmes, m'sieu l'président. +Je suis un honnête homme, homme +de travail, tapissier dans la même rue +depuis seize ans, connu, aimé, respecté, +considéré de tous, comme en ont attesté +les voisins, même la concierge qui n'est +pas folâtre tous les jours. J'aime le travail, +j'aime l'épargne, j'aime les honnêtes gens +et les plaisirs honnêtes. Voilà ce qui m'a +perdu, tant pis pour moi ; ma volonté n'y +étant pas, je continue à me respecter.</p> + +<p>« Donc, tous les dimanches, mon épouse +que voilà et moi, depuis cinq ans, nous +allons passer la journée à Poissy. Ça nous +fait prendre l'air, sans compter que nous +aimons la pêche à la ligne, oh ! mais là, +nous l'aimons comme des petits oignons. +C'est Mélie qui m'a donné cette passion-là, +la rosse, et qu'elle y est plus emportée +que moi, la teigne, vu que tout le mal vient +d'elle en c't'affaire-là, comme vous l'allez +voir par la suite.</p> + +<p>« Moi, je suis fort et doux, pas méchant +pour deux sous. Mais elle ! oh ! là ! là ! ça +n'a l'air de rien, c'est petit, c'est maigre ; +eh bien ! c'est plus malfaisant qu'une +fouine. Je ne nie pas qu'elle ait des qualités ; +elle en a, et d'importantes pour un +commerçant. Mais son caractère ! Parlez-en +aux alentours, et même à la concierge +qui m'a déchargé tout à l'heure... elle vous +en dira des nouvelles.</p> + +<p>« Tous les jours elle me reprochait ma +douceur : « C'est moi qui ne me laisserais +pas faire ci ! C'est moi qui ne +me laisserais pas faire ça. » En l'écoutant, +m'sieu l'président, j'aurais eu au +moins trois duels au pugilat par mois...</p> + +<p>Mme Renard l'interrompit : « Cause toujours ; +rira bien qui rira l'dernier. »</p> + +<p>Il se tourna vers elle avec candeur :</p> + +<p> — Eh bien, j'peux t'charger puisque t'es +pas en cause, toi...</p> + +<p>Puis, faisant de nouveau face au président :</p> + +<p> — Lors je continue. Donc nous allions +à Poissy tous les samedis soir pour y +pêcher dès l'aurore du lendemain. C'est +une habitude pour nous qu'est devenue +une seconde nature, comme on dit. J'avais +découvert, voilà trois ans cet été, une +place, mais une place ! Oh ! là ! là ! à +l'ombre, huit pieds d'eau, au moins, p't-être +dix, un trou, quoi, avec des retrous +sous la berge, une vraie niche à poisson, +un paradis pour le pêcheur. Ce trou-là, +m'sieu l'président, je pouvais le considérer +comme à moi, vu que j'en étais le +Christophe Colomb. Tout le monde le +savait dans le pays, tout le monde sans +opposition. On disait : « Ça, c'est la place +à Renard ; » et personne n'y serait venu, +pas même M. Plumeau, qu'est connu, soit +dit sans l'offenser, pour chiper les places +des autres.</p> + +<p>« Donc, sûr de mon endroit, j'y revenais +comme un propriétaire. A peine arrivé, +le samedi, je montais dans <i>Dalila</i>, avec +mon épouse. — <i>Dalila</i> c'est ma norvégienne, +un bateau que j'ai fait construire +chez Fournaise, quéque chose de léger et +de sûr. — Je dis que nous montons dans +<i>Dalila</i>, et nous allons amorcer. Pour +amorcer, il n'y a que moi, et ils le savent +bien, les camaraux. — Vous me demanderez +avec quoi j'amorce ? Je n'peux pas +répondre. Ça ne touche point à l'accident ; +je ne peux pas répondre, c'est mon secret. — Ils +sont plus de deux cents qui me +l'ont demandé. On m'en a offert des petits +verres, et des fritures, et des matelotes +pour me faire causer !! Mais va voir +s'ils viennent, les chevesnes. Ah ! oui, on +m'a tapé sur le ventre pour la connaître, +ma recette... Il n'y a que ma femme qui la +sait... et elle ne la dira pas plus que moi !... +Pas vrai, Mélie ?... </p> + +<p>Le président l'interrompit.</p> + +<p> — Arrivez au fait le plus tôt possible.</p> + +<p>Le prévenu reprit : « J'y viens, j'y viens. +Donc le samedi 8 juillet, parti par le train +de cinq heures vingt-cinq, nous allâmes, +dès avant dîner, amorcer comme tous les +samedis. Le temps s'annonçait bien. Je +disais à Mélie : « Chouette, chouette pour +demain ! » Et elle répondait : « Ça promet. » +Nous ne causons jamais plus que +ça ensemble.</p> + +<p>« Et puis, nous revenons dîner. J'étais +content, j'avais soif. C'est cause de tout, +m'sieu l'président. Je dis à Mélie : « Tiens, +Mélie, il fait beau, si je buvais une bouteille +de <i>casque à mèche</i> ». C'est un petit vin +blanc que nous avons baptisé comme ça, +parce que, si on en boit trop, il vous empêche +de dormir et il remplace le casque +à mèche. Vous comprenez. </p> + +<p>« Elle me répond : « Tu peux faire à ton +idée, mais tu s'ras encore malade ; et tu +ne pourras pas te lever demain. » — Ça, +c'était vrai, c'était sage, c'était prudent, +c'était perspicace, je le confesse. Néanmoins, +je ne sus pas me contenir ; et je +la bus ma bouteille. Tout vint de là. </p> + +<p>« Donc, je ne pus pas dormir. Cristi ! je +l'ai eu jusqu'à deux heures du matin, ce +casque à mèche en jus de raisin. Et puis +pouf, je m'endors, mais là je dors à n'pas +entendre gueuler l'ange du jugement dernier. </p> + +<p>« Bref, ma femme me réveille à six heures. +Je saute du lit, j'passe vite et vite +ma culotte et ma vareuse ; un coup d'eau +sur le museau et nous sautons dans <i>Dalila</i>. +Trop tard. Quand j'arrive à mon trou, +il était pris ! Jamais ça n'était arrivé, +m'sieu l'président, jamais depuis trois +ans ! Ça m'a fait un effet comme si on me +dévalisait sous mes yeux. Je dis : « Nom +d'un nom, d'un nom, d'un nom ! » Et +v'là ma femme qui commence à me harceler. +« Hein, ton casque à mèche ! Va +donc, soûlot ! Es-tu content, grande bête. »</p> + +<p>« Je ne disais rien ; c'était vrai, tout ça.</p> + +<p>« Je débarque tout de même près de l'endroit +pour tâcher de profiter des restes. +Et peut-être qu'il ne prendrait rien c't +homme ? et qu'il s'en irait.</p> + +<p>« C'était un petit maigre, en coutil blanc, +avec un grand chapeau de paille. Il avait +aussi sa femme, une grosse qui faisait de +la tapisserie derrière lui.</p> + +<p>« Quand elle nous vit nous installer près +du lieu, v'là qu'elle murmure :</p> + +<p>« — Il n'y a donc pas d'autre place sur +la rivière ? »</p> + +<p>« Et la mienne, qui rageait, de répondre :</p> + +<p>« — Les gens qu'ont du savoir-vivre s'informent +des habitudes d'un pays avant +d'occuper les endroits réservés.</p> + +<p>« Comme je ne voulais pas d'histoires, +je lui dis :</p> + +<p>« — Tais-toi, Mélie. Laisse faire, laisse +faire. Nous verrons bien.</p> + +<p>« Donc, nous avions mis <i>Dalila</i> sous les +saules, nous étions descendus, et nous +pêchions, coude à coude, Mélie et moi, +juste à côté des deux autres.</p> + +<p>« Ici, m'sieu l'président, il faut que +j'entre dans le détail.</p> + +<p>« Y avait pas cinq minutes que nous +étions là quand la ligne du voisin s'met +à plonger deux fois, trois fois ; et puis +voilà qu'il en amène un, de chevesne, +gros comme ma cuisse, un peu moins +p't-être, mais presque ! Moi, le cœur me +bat ; j'ai une sueur aux tempes, et Mélie +qui me dit : « Hein, pochard, l'as-tu vu, +celui-là ! »</p> + +<p>« Sur ces entrefaites, M. Bru, l'épicier +de Poissy, un amateur de goujon, lui, +passe en barque et me crie : « On vous a +pris votre endroit, monsieur Renard ? » Je +lui réponds : « Oui, monsieur Bru, il y a +dans ce monde des gens pas délicats qui +ne savent pas les usages. »</p> + +<p>« Le petit coutil d'à côté avait l'air de ne +pas entendre, sa femme non plus, sa +grosse femme, un veau quoi ! »</p> + +<p>Le président interrompit une seconde +fois : « Prenez-garde ! Vous insultez Mme +veuve Flamèche, ici présente. »</p> + +<p>Renard s'excusa : « Pardon, pardon, +c'est la passion qui m'emporte. »</p> + +<p>« Donc, il ne s'était pas écoulé un quart +d'heure que le petit coutil en prit encore +un, de chevesne — et un autre presque +par-dessus, et encore un cinq minutes +plus tard. »</p> + +<p>« Moi, j'en avais les larmes aux yeux. Et +puis je sentais Mme Renard en ébullition ; +elle me lancicotait sans cesse :</p> + +<p>« Ah ! misère ! crois-tu qu'il te le vole, +ton poisson ? Crois-tu ? Tu ne prendras +rien, toi, pas une grenouille, rien de rien, +rien. Tiens, j'ai du feu dans la main, rien +que d'y penser. »</p> + +<p>« Moi, je me disais : — Attendons midi. +Il ira déjeuner, ce braconnier-là, et je la +reprendrai, ma place. Vu que moi, m'sieu +l'président, je déjeune sur les lieux tous +les dimanches. Nous apportons les provisions +dans <i>Dalila</i>. »</p> + +<p>« Ah ! ouiche. Midi sonne ! Il avait un +poulet dans un journal, le malfaiteur, et +pendant qu'il mange, v'là qu'il en prend +encore un, de chevesne ! »</p> + +<p>« Mélie et moi nous cassions une croûte +aussi, comme ça, sur le pouce, presque +rien, le cœur n'y était pas. »</p> + +<p>« Alors, pour faire digestion, je prends +mon journal. Tous les dimanches, comme +ça, je lis le <i>Gil Blas</i>, à l'ombre, au bord +de l'eau. C'est le jour de Colombine, vous +savez bien, Colombine qu'écrit des articles +dans le <i>Gil Blas</i>. J'avais coutume de +faire enrager Mme Renard en prétendant +la connaître, c'te Colombine. C'est +pas vrai, je la connais pas, je ne l'ai jamais +vue, n'importe, elle écrit bien ; et +puis elle dit des choses rudement d'aplomb +pour une femme. Moi, elle me va, y en a +pas beaucoup dans son genre. »</p> + +<p>« Voilà donc que je commence à asticoter +mon épouse, mais elle se fâche tout +de suite, et raide, encore. Donc je me tais. »</p> + +<p>« C'est à ce moment qu'arrivent de +l'autre côté de la rivière nos deux témoins +que voilà, M. Ladureau et M. Durdent. +Nous nous connaissions de vue. »</p> + +<p>« Le petit s'était remis à pêcher. Il en +prenait que j'en tremblais, moi. Et sa +femme se met à dire : « La place est rudement +bonne, nous y reviendrons toujours, +Désiré ! »</p> + +<p>Moi, je me sens un froid dans le dos. +Et Mme Renard répétait : « T'es pas un +homme, t'es pas un homme. T'as du sang +de poulet dans les veines. »</p> + +<p>« Je lui dis soudain : « Tiens, j'aime +mieux m'en aller, je ferais quelque bêtise. »</p> + +<p>« Et elle me souffle, comme si elle m'eût +mis un fer rouge sous le nez : « T'es pas +un homme. V'là qu'tu fuis, maintenant, +que tu rends la place ! Va donc, Bazaine ! »</p> + +<p>« Là, je me suis senti touché. Cependant +je ne bronche pas. »</p> + +<p>« Mais l'autre, il lève une brème, oh ! +jamais je n'en ai vu telle. Jamais ! »</p> + +<p>« Et r'voilà ma femme qui se met à +parler haut, comme si elle pensait. Vous +voyez d'ici la malice. Elle disait : « C'est +ça qu'on peut appeler du poisson volé, vu +que nous avons amorcé la place nous-mêmes. +Il faudrait rendre au moins l'argent +dépensé pour l'amorce. »</p> + +<p>Alors, la grosse au petit coutil se mit à +dire à son tour : « C'est à nous que vous +en avez, madame ? »</p> + +<p>« — J'en ai aux voleurs de poisson qui +profitent de l'argent dépensé par les autres. »</p> + +<p>« — C'est nous que vous appelez des +voleurs de poisson ? »</p> + +<p>« Et voilà qu'elles s'expliquent, et puis +qu'elles en viennent aux mots. Cristi, +elles en savent, les gueuses, et de tapés. +Elles gueulaient si fort que nos deux témoins, +qui étaient sur l'autre berge, +s'mettent à crier pour rigoler : « Eh ! là-bas, +un peu de silence. Vous allez empêcher +vos époux de pêcher. »</p> + +<p>« Le fait est que le petit coutil et moi, +nous ne bougions pas plus que deux souches. +Nous restions là, le nez sur l'eau, +comme si nous n'avions pas entendu. »</p> + +<p>« Cristi de cristi, nous entendions bien +pourtant : « Vous n'êtes qu'une menteuse. — Vous +n'êtes qu'une traînée. — Vous +n'êtes qu'une roulure. — Vous n'êtes +qu'une rouchie. » Et va donc, et va donc. +Un matelot n'en sait pas plus.</p> + +<p>« Soudain, j'entends un bruit derrière +moi. Je me r'tourne. C'était l'autre, la +grosse, qui tombait sur ma femme à coups +d'ombrelle. Pan ! pan ! Mélie en r'çoit +deux. Mais elle rage, Mélie, et puis elle +tape, quand elle rage. Elle vous attrape +la grosse par les cheveux, et puis v'lan, +v'lan, v'lan, des gifles qui pleuvaient +comme des prunes. »</p> + +<p>« Moi, je les aurais laissé faire. Les +femmes entre elles, les hommes entre +eux. Il ne faut pas mêler les coups. Mais +le petit coutil se lève comme un diable et +puis il veut sauter sur ma femme. Ah ! +mais non ! ah ! mais non ! pas de ça, camarade. +Moi je le reçois sur le bout de mon +poing, cet oiseau-là. Et gnon, et gnon. Un +dans le nez, l'autre dans le ventre. Il lève +les bras, il lève la jambe et il tombe sur +le dos, en pleine rivière, juste dans l'trou. »</p> + +<p>« Je l'aurais repêché pour sûr, m'sieu l'président, +si j'avais eu le temps tout de +suite. Mais, pour comble, la grosse prenait +le dessus, et elle vous tripotait Mélie +de la belle façon. Je sais bien que j'aurais +pas dû la secourir pendant que l'autre +buvait son coup. Mais je ne pensais pas +qu'il se serait noyé. Je me disais : « Bah ! +ça le rafraîchira ! »</p> + +<p>« Je cours donc aux femmes pour les séparer. +Et j'en reçois des gnons, des coups +d'ongles et des coups de dents. Cristi, +quelles rosses ! »</p> + +<p>« Bref, il me fallut bien cinq minutes, +peut-être dix, pour séparer ces deux +crampons-là. »</p> + +<p>« J'me r'tourne. Pu rien. L'eau calme +comme un lac. Et les autres là-bas +qui criaient : « Repêchez-le, repêchez-le. »</p> + +<p>« C'est bon à dire, ça, mais je ne sais pas +nager moi, et plonger encore moins, pour +sûr ! »</p> + +<p>« Enfin le barragiste est venu et deux +messieurs avec des gaffes, ça avait bien +duré un grand quart d'heure. On l'a retrouvé +au fond du trou, sous huit pieds +d'eau, comme j'avais dit, mais il y était, +le petit coutil ! »</p> + +<p>« Voilà les faits tels que je les jure. Je +suis innocent, sur l'honneur. »</p> + +<p>Les témoins ayant déposé dans le même +sens, le prévenu fut acquitté.</p> + + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="SAUVEE"></a><br> +<h2>SAUVÉE</h2> +<br><br><br> + +<p>Elle entra comme une balle qui crève +une vitre, la petite marquise de Rennedon, +et elle se mit à rire avant de parler, à rire +aux larmes comme elle avait fait un mois +plus tôt en annonçant à son amie qu'elle +avait trompé le marquis pour se venger, +rien que pour se venger, et rien qu'une +fois, parce qu'il était vraiment trop bête et +trop jaloux.</p> + +<p>La petite baronne de Grangerie avait +jeté sur son canapé le livre qu'elle lisait et +elle regardait Annette avec curiosité, riant +déjà elle-même.</p> + +<p>Enfin elle demanda :</p> + +<p> — Qu'est-ce que tu as encore fait ?</p> + +<p> — Oh !... ma chère... ma chère... C'est +trop drôle... trop drôle..., figure-toi... je +suis sauvée !... sauvée !... sauvée !...</p> + +<p> — Comment sauvée ?</p> + +<p> — Oui, sauvée !</p> + +<p> — De quoi ?</p> + +<p> — De mon mari, ma chère, sauvée ! Délivrée ! +libre ! libre ! libre !</p> + +<p> — Comment libre ? En quoi ?</p> + +<p> — En quoi ! Le divorce ! Oui, le divorce ! +Je tiens le divorce !</p> + +<p> — Tu es divorcée ?</p> + +<p> — Non, pas encore, que tu es sotte ! On +ne divorce pas en trois heures ! Mais j'ai +des preuves... des preuves... des preuves +qu'il me trompe... un flagrant délit... songe... un +flagrant délit... je le tiens...</p> + +<p> — Oh, dis-moi ça ! Alors il te trompait ?</p> + +<p> — Oui... c'est-à-dire non... oui et non... +je ne sais pas. Enfin, j'ai des preuves, +c'est l'essentiel.</p> + +<p> — Comment as-tu fait ?</p> + +<p> — Comment j'ai fait ?... Voilà ! Oh ! j'ai +été forte, rudement forte. Depuis trois +mois il était devenu odieux, tout à fait +odieux, brutal, grossier, despote, ignoble +enfin. Je me suis dit : Ça ne peut pas durer, +il me faut le divorce ! Mais comment ? +Ça n'était pas facile. J'ai essayé de me +faire battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me +contrariait du matin au soir, me forçait +à sortir quand je ne voulais pas, à rester +chez moi quand je désirais dîner en ville ; +il me rendait la vie insupportable d'un +bout à l'autre de la semaine, mais il ne +me battait pas.</p> + +<p>« Alors, j'ai tâché de savoir s'il avait une +maîtresse. Oui, il en avait une, mais il +prenait mille précautions pour aller chez +elle. Ils étaient imprenables ensemble. +Alors, devine ce que j'ai fait ?</p> + +<p> — Je ne devine pas.</p> + +<p> — Oh ! tu ne devinerais jamais. J'ai prié +mon frère de me procurer une photographie +de cette fille.</p> + +<p> — De la maîtresse de ton mari ?</p> + +<p> — Oui. Ça a coûté quinze louis à Jacques, +le prix d'un soir, de sept heures à +minuit, dîner compris, trois louis l'heure. +Il a obtenu la photographie par-dessus le +marché.</p> + +<p> — Il me semble qu'il aurait pu l'avoir +à moins en usant d'une ruse quelconque +et sans... sans... sans être obligé de prendre +en même temps l'original.</p> + +<p> — Oh ! elle est jolie. Ça ne déplaisait +pas à Jacques. Et puis moi j'avais besoin +de détails sur elle, de détails physiques +sur sa taille, sur sa poitrine, sur son teint, +sur mille choses enfin.</p> + +<p> — Je ne comprends pas.</p> + +<p> — Tu vas voir. Quand j'ai connu tout +ce que je voulais savoir, je me suis rendue +chez un... comment dirais-je... chez +un homme d'affaires... tu sais... de ces +hommes qui font des affaires de toute +sorte... de toute nature... des agents de... +de... de publicité et de complicité... de +ces hommes... enfin tu comprends.</p> + +<p> — Oui, à peu près. Et tu lui as dit ?</p> + +<p> — Je lui ai dit, en lui montrant la photographie +de Clarisse (elle s'appelle Clarisse) : +« Monsieur, il me faut une femme +de chambre qui ressemble à ça. Je la veux +jolie, élégante, fine, propre. Je la paierai +ce qu'il faudra. Si ça me coûte dix mille +francs, tant pis. Je n'en aurai pas besoin +plus de trois mois. »</p> + +<p>« Il avait l'air très étonné, cet homme. Il +demanda : « Madame la veut-elle irréprochable ? »</p> + +<p>« Je rougis, et je balbutiai : « Mais oui, +comme probité. »</p> + +<p>« Il reprit : « ... Et... comme mœurs... » +Je n'osai pas répondre. Je fis seulement +un signe de tête qui voulait dire : non. +Puis, tout à coup, je compris qu'il avait +un horrible soupçon, et je m'écriai, perdant +l'esprit : « Oh ! Monsieur... c'est pour +mon mari... qui me trompe... qui me +trompe en ville... et je veux... je veux +qu'il me trompe chez moi... vous comprenez... +pour le surprendre... »</p> + +<p>« Alors, l'homme se mit à rire. Et je +compris à son regard qu'il m'avait rendu +son estime. Il me trouvait même très forte. +J'aurais bien parié qu'à ce moment-là il +avait envie de me serrer la main.</p> + +<p>« Il me dit : « Dans huit jours, Madame, +j'aurai votre affaire. Et nous changerons +de sujet s'il le faut. Je réponds du succès. +Vous ne me payerez qu'après réussite. +Ainsi cette photographie représente la +maîtresse de monsieur votre mari ?</p> + +<p>« — Oui, Monsieur.</p> + +<p>« — Une belle personne, une fausse maigre. +Et quel parfum ?</p> + +<p>« Je ne comprenais pas ; je répétai : — Comment, +quel parfum ?</p> + +<p>« Il sourit : « Oui, madame, le parfum +est essentiel pour séduire un homme ; car +cela lui donne des ressouvenirs inconscients +qui le disposent à l'action ; le parfum établit +des confusions obscures dans son esprit, +le trouble et l'énerve en lui rappelant ses +plaisirs. Il faudrait tâcher de savoir aussi +ce que monsieur votre mari a l'habitude de +manger quand il dîne avec cette dame. Vous +pourriez lui servir les mêmes plats le soir +où vous le pincerez. Oh ! nous le tenons, +Madame, nous le tenons. »</p> + +<p>« Je m'en allai enchantée. J'étais tombée +là vraiment sur un homme très intelligent.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>« Trois jours plus tard, je vis arriver +chez moi une grande fille brune, très belle, +avec l'air modeste et hardi en même temps, +un singulier air de rouée. Elle fut très +convenable avec moi. Comme je ne savais +trop qui c'était, je l'appelais « mademoiselle » ; +alors, elle me dit : « Oh ! Madame +peut m'appeler Rose tout court. » Nous +commençâmes à causer.</p> + +<p>« — Eh bien, Rose, vous savez pourquoi +vous venez ici ?</p> + +<p>« — Je m'en doute, Madame.</p> + +<p>« — Fort bien, ma fille... et cela ne +vous... ennuie pas trop ?</p> + +<p>« — Oh ! Madame, c'est le huitième divorce +que je fais ; j'y suis habituée.</p> + +<p>« — Alors parfait. Vous faut-il longtemps +pour réussir ?</p> + +<p>« — Oh ! Madame, cela dépend tout à fait +du tempérament de Monsieur. Quand j'aurai +vu Monsieur cinq minutes en tête-à-tête, +je pourrai répondre exactement à +Madame.</p> + +<p>« — Vous le verrez tout à l'heure, mon +enfant. Mais je vous préviens qu'il n'est +pas beau.</p> + +<p>« — Cela ne me fait rien, Madame. J'en +ai séparé déjà de très laids. Mais je demanderai +à Madame si elle s'est informée +du parfum.</p> + +<p>« — Oui, ma bonne Rose, — la verveine.</p> + +<p>« — Tant mieux, Madame, j'aime beaucoup +cette odeur-là ! Madame peut-elle +me dire aussi si la maîtresse de Monsieur +porte du linge de soie ?</p> + +<p>« — Non, mon enfant : de la batiste avec +dentelles.</p> + +<p>« — Oh ! alors, c'est une personne +comme il faut. Le linge de soie commence à +devenir commun.</p> + +<p>« — C'est très vrai, ce que vous dites +là !</p> + +<p>« — Eh bien, Madame, je vais prendre +mon service.</p> + +<p>« Elle prit son service, en effet, immédiatement, +comme si elle n'eût fait que cela +toute sa vie.</p> + +<p>« Une heure plus tard mon mari rentrait, +Rose ne leva même pas les yeux sur lui, +mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle +sentait déjà la verveine à plein nez. Au +bout de cinq minutes elle sortit.</p> + +<p>« Il me demanda aussitôt :</p> + +<p>« — Qu'est-ce que c'est que cette fille-là ?</p> + +<p>« — Mais... ma nouvelle femme de +chambre.</p> + +<p>« — Où l'avez-vous trouvée ?</p> + +<p>« — C'est la baronne de Grangerie qui +me l'a donnée, avec les meilleurs renseignements.</p> + +<p>« — Ah ! elle est assez jolie !</p> + +<p>« — Vous trouvez ?</p> + +<p>« — Mais oui... pour une femme de +chambre.</p> + +<p>« J'étais ravie. Je sentais qu'il mordait +déjà.</p> + +<p>« Le soir même, Rose me disait : « Je +puis maintenant promettre à Madame que +ça ne durera pas plus de quinze jours. +Monsieur est très facile ! </p> + +<p>« — Ah ! vous avez déjà essayé ?</p> + +<p>« — Non, Madame ; mais ça se voit +au premier coup d'œil. Il a déjà envie +de m'embrasser en passant à côté de +moi.</p> + +<p>« — Il ne vous a rien dit ?</p> + +<p>« — Non, Madame, il m'a seulement +demandé mon nom... pour entendre le +son de ma voix.</p> + +<p>« — Très bien, ma bonne Rose. Allez +le plus vite que vous pourrez.</p> + +<p>« — Que Madame ne craigne rien. Je +ne résisterai que le temps nécessaire pour +ne pas me déprécier.</p> + +<p>« Au bout de huit jours, mon mari ne sortait +presque plus. Je le voyais rôder toute +l'après-midi dans la maison ; et ce qu'il y +avait de plus significatif dans son affaire, +c'est qu'il ne m'empêchait plus de sortir. +Et moi j'étais dehors toute la journée... +pour... pour le laisser libre.</p> + +<p>« Le neuvième jour, comme Rose me +déshabillait, elle me dit d'un air timide :</p> + +<p>« — C'est fait, Madame, de ce matin.</p> + +<p>« Je fus un peu surprise, un rien émue +même, non de la chose, mais plutôt de la +manière dont elle me l'avait dite. Je balbutiai : — Et... +et... ça c'est bien passé ?...</p> + +<p>« — Oh ! très bien, Madame. Depuis +trois jours déjà il me pressait, mais je ne +voulais pas aller trop vite. Madame me +préviendra du moment où elle désire le +flagrant délit.</p> + +<p>« — Oui, ma fille. Tenez !... prenons +jeudi.</p> + +<p>« — Va pour jeudi, Madame. Je n'accorderai +rien jusque-là pour tenir Monsieur +en éveil.</p> + +<p>« — Vous êtes sûre de ne pas manquer ?</p> + +<p>« — Oh ! oui, Madame, très sûre. Je vais +allumer Monsieur dans les grands prix, de +façon à le faire donner juste à l'heure que +Madame voudra bien me désigner.</p> + +<p>« — Prenons cinq heures, ma bonne +Rose.</p> + +<p>« — Ça va pour cinq heures, Madame ; +et à quel endroit ?</p> + +<p>« — Mais... dans ma chambre.</p> + +<p>« — Soit, dans la chambre de Madame.</p> + +<p>« Alors, ma chérie, tu comprends ce que +j'ai fait. J'ai été chercher papa et maman +d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le +président, et puis M. Raplet, le juge, l'ami +de mon mari. Je ne les ai pas prévenus +de ce que j'allais leur montrer. Je les ai +fait entrer tous sur la pointe des pieds +jusqu'à la porte de ma chambre. J'ai attendu +cinq heures, cinq heures juste. Oh ! +comme mon cœur battait. J'avais fait +monter aussi le concierge pour avoir un +témoin de plus ! Et puis... et puis, au moment +où la pendule commence à sonner, +pan, j'ouvre la porte toute grande... Ah ! +ah ! ah ! ça y était en plein... en plein... +ma chère... Oh ! quelle tête !... si tu avais +vu sa tête !... Et il s'est retourné... l'imbécile ? +Ah ! qu'il était drôle... Je riais, je +riais... Et papa qui s'est fâché, qui voulait +battre mon mari... Et le concierge, un bon +serviteur, qui l'aidait à se rhabiller... devant +nous... devant nous... Il boutonnait +ses bretelles... que c'était farce !... Quant +à Rose, parfaite ! absolument parfaite... +Elle pleurait... elle pleurait très bien. C'est +une fille précieuse... Si tu en as jamais +besoin, n'oublie pas !</p> + +<p>« Et me voici... Je suis venue tout de +suite te raconter la chose... tout de suite. +Je suis libre. Vive le divorce !... »</p> + +<p>Et elle se mit à danser au milieu du +salon, tandis que la petite baronne, songeuse +et contrariée, murmurait :</p> + +<p> — Pourquoi ne m'as-tu pas invitée à +voir ça ?</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="CLOCHETTE"></a><br> +<h2>CLOCHETTE</h2> +<br><br><br> + + +<p>Sont-ils étranges, ces anciens souvenirs +qui vous hantent sans qu'on puisse se +défaire d'eux !</p> + +<p>Celui-là est si vieux, si vieux que je ne +saurais comprendre comment il est resté +si vif et si tenace dans mon esprit. J'ai vu +depuis tant de choses sinistres, émouvantes +ou terribles, que je m'étonne de ne +pouvoir passer un jour, un seul jour, sans +que la figure de la mère Clochette ne se +retrace devant mes yeux, telle que je la +connus, autrefois, voilà si longtemps, +quand j'avais dix ou douze ans.</p> + +<p>C'était une vieille couturière qui venait +une fois par semaine, tous les mardis, +raccommoder le linge chez mes parents. +Mes parents habitaient une de ces demeures +de campagne appelées châteaux, et qui sont +simplement d'antiques maisons à toit aigu, +dont dépendent quatre ou cinq fermes +groupées autour.</p> + +<p>Le village, un gros village, un bourg, +apparaissait à quelques centaines de mètres, +serré autour de l'église, une église +de briques rouges devenues noires avec le +temps.</p> + +<p>Donc, tous les mardis, la mère Clochette +arrivait entre six heures et demie +et sept heures du matin et montait aussitôt +dans la lingerie se mettre au travail.</p> + +<p>C'était une haute femme maigre, barbue, +ou plutôt poilue, car elle avait de la barbe +sur toute la figure, une barbe surprenante, +inattendue, poussée par bouquets +invraisemblables, par touffes frisées qui +semblaient semées par un fou à travers ce +grand visage de gendarme en jupes. Elle +en avait sur le nez, sous le nez, autour du +nez, sur le menton, sur les joues ; et ses +sourcils d'une épaisseur et d'une longueur +extravagantes, tout gris, touffus, hérissés, +avaient tout à fait l'air d'une paire de +moustaches placées là par erreur.</p> + +<p>Elle boitait, non pas comme boitent les +estropiés ordinaires, mais comme un navire +à l'ancre. Quand elle posait sur sa +bonne jambe son grand corps osseux et +dévié, elle semblait prendre son élan pour +monter sur une vague monstrueuse, puis, +tout à coup, elle plongeait comme pour +disparaître dans un abîme, elle s'enfonçait +dans le sol. Sa marche éveillait bien l'idée +d'une tempête, tant elle se balançait en +même temps ; et sa tête toujours coiffée +d'un énorme bonnet blanc, dont les rubans +lui flottaient dans le dos, semblait traverser +l'horizon, du nord au sud et du +sud au nord, à chacun de ses mouvements.</p> + +<p>J'adorais cette mère Clochette. Aussitôt +levé je montais dans la lingerie où je la +trouvais installée à coudre, une chaufferette +sous les pieds. Dès que j'arrivais, +elle me forçait à prendre cette chaufferette +et à m'asseoir dessus pour ne pas +m'enrhumer dans cette vaste pièce froide, +placée sous le toit.</p> + +<p> — Ça te tire le sang de la gorge, disait-elle.</p> + +<p>Elle me contait des histoires, tout en +reprisant le linge avec ses longs doigts +crochus, qui étaient vifs ; ses yeux derrière +ses lunettes aux verres grossissants, car +l'âge avait affaibli sa vue, me paraissaient +énormes, étrangement profonds, doubles.</p> + +<p>Elle avait, autant que je puis me rappeler +les choses qu'elle me disait et dont +mon cœur d'enfant était remué, une âme +magnanime de pauvre femme. Elle voyait +gros et simple. Elle me contait les événements +du bourg, l'histoire d'une vache +qui s'était sauvée de l'étable et qu'on avait +retrouvée, un matin, devant le moulin de +Prosper Malet, regardant tourner les ailes +de bois, ou l'histoire d'un œuf de poule +découvert dans le clocher de l'église sans +qu'on eût jamais compris quelle bête était +venue le pondre là, ou l'histoire du chien +de Jean-Jean Pilas, qui avait été reprendre +à dix lieues du village la culotte de son +maître volée par un passant tandis qu'elle +séchait devant la porte après une course à +la pluie. Elle me contait ces naïves aventures +de telle façon qu'elles prenaient en +mon esprit des proportions de drames +inoubliables, de poèmes grandioses et mystérieux ; +et les contes ingénieux inventés +par des poètes et que me narrait ma mère, +le soir, n'avaient point cette saveur, cette +ampleur, cette puissance des récits de la +paysanne.</p> + +<p>Or, un mardi, comme j'avais passé toute +la matinée à écouter la mère Clochette, je +voulus remonter près d'elle, dans la journée, +après avoir été cueillir des noisettes +avec le domestique, au bois des Hallets, +derrière la ferme de Noirpré. Je me rappelle +tout cela aussi nettement que les +choses d'hier.</p> + +<p>Or, en ouvrant la porte de la lingerie, +j'aperçus la vieille couturière étendue sur +le sol, à côté de sa chaise, la face par terre, +les bras allongés, tenant encore son +aiguille d'une main, et de l'autre, une de +mes chemises. Une de ses jambes, dans un +bas bleu, la grande sans doute, s'allongeait +sous sa chaise ; et les lunettes brillaient +au pied de la muraille, ayant roulé +loin d'elle.</p> + +<p>Je me sauvai en poussant des cris aigus. +On accourut ; et j'appris au bout de quelques +minutes que la mère Clochette était +morte.</p> + +<p>Je ne saurais dire l'émotion profonde, +poignante, terrible, qui crispa mon cœur +d'enfant. Je descendis à petits pas dans le +salon et j'allai me cacher dans un coin +sombre, au fond d'une immense et antique +bergère où je me mis à genoux pour pleurer. +Je restai là longtemps sans doute, +car la nuit vint.</p> + +<p>Tout à coup on entra avec une lampe, +mais on ne me vit pas et j'entendis mon +père et ma mère causer avec le médecin, +dont je reconnus la voix.</p> + +<p>On l'avait été chercher bien vite et il expliquait +les causes de l'accident. Je n'y compris +rien d'ailleurs. Puis il s'assit, et +accepta un verre de liqueur avec un biscuit.</p> + +<p>Il parlait toujours ; et ce qu'il dit alors +me reste et me restera gravé dans l'âme +jusqu'à ma mort ! Je crois que je puis reproduire +même presque absolument les +termes dont il se servit.</p> + +<p> — Ah ! disait-il, la pauvre femme ! ce +fut ici ma première cliente. Elle se cassa +la jambe le jour de mon arrivée et je n'avais +pas eu le temps de me laver les mains en +descendant de la diligence quand on vint +me quérir en toute hâte, car c'était grave, +très grave.</p> + +<p>« Elle avait dix-sept ans, et c'était une très +belle fille, très belle, très belle ! L'aurait-on +cru ? Quant à son histoire, je ne l'ai jamais +dite ; et personne hors moi et un autre qui +n'est plus dans le pays ne l'a jamais sue. +Maintenant qu'elle est morte, je puis être +moins discret.</p> + +<p>« A cette époque-là venait de s'installer, +dans le bourg, un jeune aide instituteur +qui avait une jolie figure et une belle taille +de sous-officier. Toutes les filles lui couraient +après, et il faisait le dédaigneux, +ayant grand'peur d'ailleurs du maître d'école, +son supérieur, le père Grabu, qui +n'était pas bien levé tous les jours.</p> + +<p>« Le père Grabu employait déjà comme +couturière la belle Hortense, qui vient de +mourir chez vous et qu'on baptisa plus tard +Clochette, après son accident. L'aide instituteur +distingua cette belle fillette, qui fut +sans doute flattée d'être choisie par cet +imprenable conquérant ; toujours est-il +qu'elle l'aima, et qu'il obtint un premier +rendez-vous, dans le grenier de l'école, à +la fin d'un jour de couture, la nuit venue.</p> + +<p>« Elle fit donc semblant de rentrer chez +elle, mais au lieu de descendre l'escalier +en sortant de chez les Grabu, elle le monta, +et alla se cacher dans le foin, pour attendre +son amoureux. Il l'y rejoignit bientôt, et +il commençait à lui conter fleurette, quand +la porte de ce grenier s'ouvrit de nouveau +et le maître d'école parut et demanda :</p> + +<p>« — Qu'est-ce que vous faites là haut, +Sigisbert ?</p> + +<p>« Sentant qu'il serait pris, le jeune instituteur, +affolé, répondit stupidement :</p> + +<p>« — J'étais monté me reposer un peu sur +les bottes, monsieur Grabu.</p> + +<p>« Ce grenier était très grand, très vaste, +absolument noir ; et Sigisbert poussait vers +le fond la jeune fille effarée, en répétant : +Allez là-bas, cachez-vous. Je vais perdre +ma place, sauvez-vous, cachez-vous ? »</p> + +<p>« Le maître d'école entendant murmurer, +reprit : « Vous n'êtes donc pas seul ici ? »</p> + +<p>« — Mais oui, monsieur Grabu !</p> + +<p>« — Mais non, puisque vous parlez.</p> + +<p>« — Je vous jure que oui, monsieur +Grabu.</p> + +<p>« — C'est ce que je vais savoir, reprit le +vieux ; et fermant la porte à double tour, +il descendit chercher une chandelle.</p> + +<p>« Alors le jeune homme, un lâche comme +on en trouve souvent, perdit la tête et il +répétait, paraît-il, devenu furieux tout à +coup : « Mais cachez-vous, qu'il ne vous +trouve pas. Vous allez me mettre sans pain +pour toute ma vie. Vous allez briser ma +carrière... Cachez-vous donc ! »</p> + +<p>« On entendait la clef qui tournait de +nouveau dans la serrure.</p> + +<p>« Hortense courut à la lucarne qui donnait +sur la rue, l'ouvrit brusquement, +puis, d'une voix basse et résolue :</p> + +<p>« — Vous viendrez me ramasser quand il +sera parti, dit-elle.</p> + +<p>« Et elle sauta.</p> + +<p>« Le père Grabu ne trouva personne et +redescendit, fort surpris.</p> + +<p>« Un quart d'heure plus tard, M. Sigisbert +entrait, chez moi et me contait son aventure. +La jeune fille était restée au pied du +mur incapable de se lever, étant tombée +de deux étages. J'allai la chercher avec +lui. Il pleuvait à verse, et j'apportai chez +moi cette malheureuse dont la jambe droite +était brisée à trois places, et dont les os +avaient crevé les chairs. Elle ne se plaignait +pas et disait seulement avec une +admirable résignation. « Je suis punie, +bien punie ! »</p> + +<p>« Je fis venir du secours et les parents de +l'ouvrière, à qui je contai la fable d'une +voiture emportée qui l'avait renversée et +estropiée devant ma porte.</p> + +<p>« On me crut, et la gendarmerie chercha +en vain, pendant un mois, l'auteur de cet +accident.</p> + +<p>« Voilà ! Et je dis que cette femme fut +une héroïne, de la race de celles qui accomplissent +les plus belles actions historiques.</p> + +<p>« Ce fut là son seul amour. Elle est morte +vierge. C'est une martyre, une grande âme, +une Dévouée sublime ! Et si je ne l'admirais +pas absolument je ne vous aurais pas +conté cette histoire, que je n'ai jamais +voulu dire à personne pendant sa vie, vous +comprenez pourquoi. »</p> + +<p>Le médecin s'était tu. Maman pleurait. +Papa prononça quelques mots que je ne +saisis pas bien ; puis ils s'en allèrent.</p> + +<p>Et je restai à genoux sur ma bergère, +sanglotant, pendant que j'entendais un +bruit étrange de pas lourds et de heurts +dans l'escalier.</p> + +<p>On emportait le corps de Clochette.</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="LE_MARQUIS"></a><br> +<h2>LE MARQUIS DE FUMEROL</h2> +<br><br><br> + +<p>Roger de Tourneville, au milieu du +cercle de ses amis, parlait, à cheval sur +une chaise, il tenait un cigare à la main, +et, de temps en temps aspirait et soufflait +un petit nuage de fumée.</p> + +<p>... Nous étions à table quand on apporta +une lettre. Papa l'ouvrit. Vous connaissez +bien papa qui croit faire l'intérim du Roy, +en France. Moi, je l'appelle don Quichotte +parce qu'il s'est battu pendant douze ans +contre le moulin à vent de la République +sans bien savoir si c'était au nom des +Bourbons ou bien au nom des Orléans. +Aujourd'hui il tient la lance au nom des +Orléans seuls, parce qu'il n'y a plus qu'eux. +Dans tous les cas, papa se croit le premier +gentilhomme de France, le plus connu, le +plus influent, le chef du parti ; et comme +il est sénateur inamovible il considère les +Rois des environs comme ayant des trônes +peu sûrs.</p> + +<p>Quant à maman, c'est l'âme de papa, +c'est l'âme de la royauté et de la religion, +le bras droit de Dieu sur terre, et le fléau +des mal-pensants.</p> + +<p>Donc on apporta une lettre pendant que +nous étions à table. Papa l'ouvrit, la lut ; +puis il regarda maman et lui dit : « Ton +frère est à l'article de la mort. » Maman +pâlit. Presque jamais on ne parlait de mon +oncle dans la maison. Moi je ne le connaissais +pas du tout. Je savais seulement +par la voix publique qu'il avait mené et +menait encore une vie de polichinelle. +Ayant mangé sa fortune avec un nombre +incalculable de femmes, il n'avait conservé +que deux maîtresses, avec lesquelles il +vivait dans un petit appartement, rue des +Martyrs.</p> + +<p>Ancien pair de France, ancien colonel +de cavalerie, il ne croyait, disait-on, +ni à Dieu ni à diable. Doutant donc de +la vie future, il avait abusé, de toutes les +façons, de la vie présente ; et il était +devenu la plaie vive du cœur de maman.</p> + +<p>Elle dit : « Donnez-moi cette lettre, +Paul. »</p> + +<p>Quand elle eut fini de la lire, je la demandai +à mon tour. La voici :</p> + +<p>« Monsieur le comte, je croi devoir +vou faire asavoir que votre bôfrère le marqui +de Fumerold, va mourir. Peut être +voudré vous prendre des disposition, et ne +pas oublié que je vous ai prévenu.</p> + +<p>« Votre servante,</p> + +<p>« MÉLANI. »</p> + +<p>Papa murmura : « Il faut aviser. Dans +ma situation, je dois veiller sur les derniers +moments de votre frère. »</p> + +<p>Maman reprit : « Je vais faire chercher +l'abbé Poivron et lui demander conseil. +Puis j'irai trouver mon frère avec l'abbé et +Roger. Vous, Paul, restez ici. Il ne faut +pas vous compromettre. Une femme peut +faire et doit faire ces choses-là. Mais pour +un homme politique dans votre position, +c'est autre chose. Un adversaire aurait +beau jeu à se servir contre vous de la plus +louable de vos actions.</p> + +<p> — Vous avez raison, dit mon père. +Faites suivant votre inspiration, ma chère +amie.</p> + +<p>Un quart d'heure plus tard, l'abbé Poivron +entrait dans le salon, et la situation +fut exposée, analysée, discutée sous toutes +ses faces.</p> + +<p>Si le marquis de Fumerol, un des +grands noms de France, mourait sans les +secours de la religion, le coup assurément +serait terrible pour la noblesse en général +et pour le comte de Tourneville en particulier. +Les libre-penseurs triompheraient. +Les mauvais journaux chanteraient victoire +pendant six mois ; le nom de ma +mère serait traîné dans la boue et dans la +prose des feuilles socialistes ; celui de +mon père éclaboussé. Il était impossible +qu'une pareille chose arrivât.</p> + +<p>Donc une croisade fut immédiatement +décidée qui serait conduite par l'abbé Poivron, +petit prêtre gras et propre, vaguement +parfumé, un vrai vicaire de grande +église dans un quartier noble et riche.</p> + +<p>Un landau fut attelé et nous voici partis +tous trois, maman, le curé et moi, pour +administrer mon oncle.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Il avait été décidé qu'on verrait d'abord +Mme Mélanie, auteur de la lettre et qui devait +être la concierge ou la servante de mon +oncle.</p> + +<p>Je descendis en éclaireur devant une +maison à sept étages et j'entrai dans un +couloir sombre où j'eus beaucoup de mal à +découvrir le trou obscur du portier. Cet +homme me toisa avec méfiance.</p> + +<p>Je demandai : « Madame Mélanie, s'il +vous plaît ?</p> + +<p> — Connais pas !</p> + +<p> — Mais, j'ai reçu une lettre d'elle.</p> + +<p> — C'est possible, mais connais pas. C'est +quelque entretenue que vous demandez ?</p> + +<p> — Non, une bonne, probablement. Elle +m'a écrit pour une place.</p> + +<p> — Une bonne ?... Une bonne ?... P't-être +la celle au marquis. Allez voir, cintième à +gauche.</p> + +<p>Du moment que je ne demandais pas +une entretenue, il était devenu plus aimable +et il vint jusqu'au couloir. C'était un grand +maigre avec des favoris blancs, un air +bedeau et des gestes majestueux.</p> + +<p>Je grimpai en courant un long limaçon +poisseux d'escalier dont je n'osais toucher +la rampe et je frappai trois coups discrets, +à la porte de gauche du cinquième étage.</p> + +<p>Elle s'ouvrit aussitôt ; et une femme malpropre, +énorme, se trouva devant moi +barrant l'entrée de ses bras ouverts qui +s'appuyaient aux deux portants.</p> + +<p>Elle grogna : « Qu'est-ce que vous demandez ?</p> + +<p> — Vous êtes madame Mélanie ?</p> + +<p> — Oui.</p> + +<p> — Je suis le vicomte de Tourneville.</p> + +<p> — Ah bon ! Entrez.</p> + +<p> — C'est que... maman est en bas avec +un prêtre.</p> + +<p> — Ah bon... Allez les chercher. Mais +prenez garde au portier.</p> + +<p>Je descendis et je remontai avec maman +que suivait l'abbé. Il me sembla que j'entendais +d'autres pas derrière nous.</p> + +<p>Dès que nous fûmes dans la cuisine, +Mélanie nous offrit des chaises et nous +nous assîmes tous les quatre pour délibérer.</p> + +<p> — Il est bien bas ? demanda maman.</p> + +<p> — Ah oui, madame, il n'en a pas pour +longtemps.</p> + +<p> — Est-ce qu'il semble disposé à recevoir +la visite d'un prêtre ?</p> + +<p> — Oh !... je ne crois pas.</p> + +<p> — Puis-je le voir ?</p> + +<p> — Mais... oui... madame... seulement... +seulement... ces demoiselles sont auprès de +lui.</p> + +<p> — Quelles demoiselles ?</p> + +<p> — Mais... mais... ses bonnes amies donc.</p> + +<p> — Ah !</p> + +<p>Maman était devenue toute rouge.</p> + +<p>L'abbé Poivron avait baissé les yeux.</p> + +<p>Cela commençait à m'amuser et je dis :</p> + +<p> — Si j'entrais le premier ? Je verrai +comment il me recevra et je pourrai peut-être +préparer son cœur.</p> + +<p>Maman, qui n'y entendait pas malice, +répondit :</p> + +<p> — Oui, mon enfant.</p> + +<p>Mais une porte s'ouvrit quelque part et +une voix, une voix de femme cria :</p> + +<p> — Mélanie !</p> + +<p>La grosse bonne s'élança, répondit :</p> + +<p> — Qu'est-ce qu'il faut, mamzelle Claire ?</p> + +<p> — L'omelette, bien vite.</p> + +<p> — Dans une minute, mamzelle.</p> + +<p>Et revenant vers nous, elle expliqua cet +appel :</p> + +<p> — C'est une omelette au fromage qu'elles +m'ont commandée pour deux heures comme +collation.</p> + +<p>Et tout de suite elle cassa les œufs dans +un saladier et se mit à les battre avec +ardeur.</p> + +<p>Moi, je sortis sur l'escalier et je tirai la +sonnette afin d'annoncer mon arrivée officielle.</p> + +<p>Mélanie m'ouvrit, me fit asseoir dans +une antichambre, alla dire à mon oncle +que j'étais là, puis revint me prier d'entrer.</p> + +<p>L'abbé se cacha derrière la porte pour +paraître au premier signe.</p> + +<p>Assurément, je fus surpris en voyant +mon oncle. Il était très beau, très solennel, +très chic, ce vieux viveur.</p> + +<p>Assis, presque couché dans un grand +fauteuil, les jambes enveloppées d'une +couverture, les mains, de longues mains +pâles, pendantes sur les bras du siège, il +attendait la mort avec une dignité biblique. +Sa barbe blanche tombait sur sa poitrine, +et ses cheveux, tout blancs aussi, la rejoignaient +sur les joues.</p> + +<p>Debout, derrière son fauteuil, comme +pour le défendre contre moi, deux jeunes +femmes, deux grasses petites femmes, me +regardaient avec des yeux hardis de filles. +En jupe et en peignoir, bras nus, avec des +cheveux noirs à la diable sur la nuque, +chaussées de savates orientales à broderies +d'or qui montraient les chevilles et les bas +de soie, elles avaient l'air, auprès de ce +moribond, des figures immorales d'une +peinture symbolique. Entre le fauteuil et +le lit, une petite table portant une nappe, +deux assiettes, deux verres, deux fourchettes +et deux couteaux, attendait l'omelette +au fromage commandée tout à l'heure +à Mélanie.</p> + +<p>Mon oncle dit d'une voix faible, essoufflée, +mais nette :</p> + +<p> — Bonjour, mon enfant. Il est tard +pour me venir voir. Notre connaissance +ne sera pas longue.</p> + +<p>Je balbutiai : « Mon oncle, ce n'est pas +ma faute... »</p> + +<p>Il répondit : « Non. Je le sais. C'est la +faute de ton père et de ta mère plus que +la tienne... Comment vont-ils ? »</p> + +<p> — Pas mal, je vous remercie. Quand +ils ont appris que vous étiez malade, ils +m'ont envoyé prendre de vos nouvelles.</p> + +<p> — Ah ! Pourquoi ne sont-ils pas venus +eux-mêmes ?</p> + +<p>Je levai les yeux sur les deux filles, et +je dis doucement : « Ce n'est pas de leur +faute s'ils n'ont pu venir, mon oncle. Mais +il serait difficile pour mon père, et impossible +pour ma mère d'entrer ici... »</p> + +<p>Le vieillard ne répondit rien, mais souleva +sa main vers la mienne. Je pris cette +main pâle et froide et je la gardai.</p> + +<p>La porte s'ouvrit : Mélanie entra avec +l'omelette et la posa sur la table. Les deux +femmes aussitôt s'assirent devant leurs +assiettes et se mirent à manger sans détourner +les yeux de moi.</p> + +<p>Je dis : « Mon oncle, ce serait une +grande joie pour ma mère de vous embrasser. » </p> + +<p>Il murmura : « Moi aussi... je voudrais... » +Il se tut. Je ne trouvais rien à +lui proposer, et on n'entendait plus que le +bruit des fourchettes sur la porcelaine et +ce vague mouvement des bouches qui mâchent.</p> + +<p>Or l'abbé, qui écoutait derrière la +porte, voyant notre embarras et croyant la +partie gagnée, jugea le moment venu d'intervenir, +et il se montra.</p> + +<p>Mon oncle fut tellement stupéfait de +cette apparition qu'il demeura d'abord +immobile ; puis il ouvrit la bouche comme +s'il voulait avaler le prêtre ; puis il cria +d'une voix forte, profonde, furieuse :</p> + +<p> — Que venez-vous faire ici ?</p> + +<p>L'abbé, accoutumé aux situations difficiles, +avançait toujours, murmurant :</p> + +<p> — Je viens au nom de votre sœur, monsieur +le marquis ; c'est elle qui m'envoie... +Elle serait si heureuse, monsieur le marquis...</p> + +<p>Mais le marquis n'écoutait pas. Levant +une main il indiquait la porte d'un geste +tragique et superbe, et il disait exaspéré, +haletant :</p> + +<p> — Sortez d'ici... sortez d'ici... voleurs +d'âmes... Sortez d'ici, violeurs de consciences... +Sortez d'ici, crocheteurs de +portes des moribonds !</p> + +<p>Et l'abbé reculait, et moi aussi, je reculais +vers la porte, battant en retraite avec +mon clergé ; et, vengées, les deux petites +femmes s'étaient levées, laissant leur omelette +à demi mangée, et elles s'étaient +placées des deux côtés du fauteuil de mon +oncle, posant leurs mains sur ses bras +pour le calmer, pour le protéger contre les +entreprises criminelles de la Famille et de +la Religion.</p> + +<p>L'abbé et moi nous rejoignîmes maman +dans la cuisine. Et Mélanie de nouveau +nous offrit des chaises.</p> + +<p> — Je savais bien que ça n'irait pas tout +seul, disait-elle. Il faut trouver autre +chose, autrement il nous échappera.</p> + +<p>Et on recommença à délibérer. Maman +avait un avis ; l'abbé en soutenait un autre. +J'en apportais un troisième.</p> + +<p>Nous discutions à voix basse depuis une +demi-heure peut-être quand un grand +bruit de meubles remués et des cris poussés +par mon oncle, plus véhéments et plus +terribles encore que les premiers, nous +firent nous dresser tous les quatre.</p> + +<p>Nous entendions à travers les portes et +les cloisons : « Dehors... dehors... manants... +cuistres... dehors gredins... dehors... +dehors. »</p> + +<p>Mélanie se précipita, puis revint aussitôt +m'appeler à l'aide. J'accourus. En face +de mon oncle soulevé par la colère, presque +debout et vociférant, deux hommes, +l'un derrière l'autre, semblaient attendre +qu'il fût mort de fureur.</p> + +<p>A sa longue redingote ridicule, à ses +longs souliers anglais, à son air d'instituteur +sans place, à son col droit et à sa cravate +blanche, à ses cheveux plats, à sa +figure humble de faux prêtre d'une religion +bâtarde, je reconnus aussitôt le premier +pour un pasteur protestant.</p> + +<p>Le second était le concierge de la maison +qui, appartenant au culte réformé, +nous avait suivis, avait vu notre défaite, +et avait couru chercher son prêtre à lui, +dans l'espoir d'un meilleur sort.</p> + +<p>Mon oncle semblait fou de rage ! Si la +vue du prêtre catholique, du prêtre de ses +ancêtres, avait irrité le marquis de Fumerol +devenu libre-penseur, l'aspect du ministre +de son portier le mettait tout à fait +hors de lui.</p> + +<p>Je saisis par les bras les deux hommes +et je les jetai dehors si brusquement qu'ils +s'embrassèrent avec violence deux fois de +suite, au passage des deux portes qui conduisaient +à l'escalier.</p> + +<p>Puis je disparus à mon tour et je rentrai +dans la cuisine, notre quartier général, +afin de prendre conseil de ma mère +et de l'abbé.</p> + +<p>Mais Mélanie, effarée, rentra en gémissant. +« Il meurt... il meurt... venez vite... +il meurt... »</p> + +<p>Ma mère s'élança. Mon oncle était +tombé par terre, tout au long sur le parquet, +et il ne remuait plus. Je crois bien +qu'il était déjà mort.</p> + +<p>Maman fut superbe à cet instant-là ! +Elle marcha droit sur les deux filles agenouillées +auprès du corps et qui cherchaient +à le soulever. Et leur montrant la +porte avec une autorité, une dignité, une +majesté irrésistibles, elle prononça :</p> + +<p> — C'est à vous de sortir, maintenant.</p> + +<p>Et elles sortirent, sans protester, sans +dire un mot. Il faut ajouter que je me disposais +à les expulser avec la même vivacité +que le pasteur et le concierge.</p> + +<p>Alors l'abbé Poivron administra mon +oncle avec toutes les prières d'usage et +lui remit ses péchés.</p> + +<p>Maman sanglotait, prosternée près de +son frère.</p> + +<p>Tout à coup elle s'écria :</p> + +<p> — Il m'a reconnue. Il m'a serré la main. +Je suis sûr qu'il m'a reconnue !! !... et +qu'il m'a remerciée ! oh, mon Dieu ! quelle +joie !</p> + +<p>Pauvre maman ! Si elle avait compris ou +deviné à qui et à quoi ce remerciement-là +devait s'adresser !</p> + +<p>On coucha l'oncle sur son lit. Il était +bien mort cette fois.</p> + +<p> — Madame, dit Mélanie, nous n'avons +pas de draps pour l'ensevelir. Tout le linge +appartient à ces demoiselles.</p> + +<p>Moi je regardais l'omelette qu'elles n'avaient +point fini de manger, et j'avais, en +même temps, envie de pleurer et de rire. +Il y a de drôles d'instants et de drôles de +sensations, parfois, dans la vie !</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Or, nous avons fait à mon oncle des +funérailles magnifiques, avec cinq discours +sur la tombe. Le sénateur baron de +Croisselles a prouvé, en termes admirables, +que Dieu toujours rentre victorieux +dans les âmes de race un instant égarées. +Tous les membres du parti royaliste et +catholique suivaient le convoi avec un enthousiasme +de triomphateurs, en parlant +de cette belle mort après cette vie un peu +troublée.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Le vicomte Roger s'était tu. On riait +autour de lui. Quelqu'un dit : « Bah ! c'est +là l'histoire de toutes les conversions <i>in +extremis.</i> »</p> + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="LE_SIGNE"></a><br> +<h2>LE SIGNE</h2> +<br><br><br> + + +<p>La petite marquise de Rennedon dormait +encore, dans sa chambre close et +parfumée, dans son grand lit doux et bas, +dans ses draps de batiste légère, fine +comme une dentelle, caressants comme +un baiser ; elle dormait seule, tranquille, +de l'heureux et profond sommeil des divorcées.</p> + +<p>Des voix la réveillèrent qui parlaient +vivement dans le petit salon bleu. Elle reconnut +son amie chère, la petite baronne +de Grangerie, se disputant pour entrer avec +la femme de chambre qui défendait la +porte de sa maîtresse.</p> + +<p>Alors la petite marquise se leva, tira les +verrous, tourna la serrure, souleva la portière +et montra sa tête, rien que sa tête +blonde, cachée sous un nuage de cheveux.</p> + +<p> — Qu'est-ce que tu as, dit-elle, à venir +si tôt ? Il n'est pas encore neuf heures.</p> + +<p>La petite baronne, très pâle, nerveuse, +fiévreuse, répondit :</p> + +<p> — Il faut que je te parle. Il m'arrive +une chose horrible.</p> + +<p> — Entre, ma chérie.</p> + +<p>Elle entra, elles s'embrassèrent ; et la +petite marquise se recoucha pendant que +la femme de chambre ouvrait les fenêtres, +donnait de l'air et du jour. Puis, +quand la domestique fut partie, Mme de +Rennedon reprit : « Allons, raconte. »</p> + +<p>Mme de Grangerie se mit à pleurer, versant +ces jolies larmes claires qui rendent +plus charmantes les femmes, et elle balbutiait +sans s'essuyer les yeux, pour ne +point les rougir : « Oh, ma chère, c'est +abominable, abominable, ce qui m'arrive. +Je n'ai pas dormi de la nuit, mais pas une +minute ; tu entends, pas une minute. Tiens, +tâte mon cœur, comme il bat. »</p> + +<p>Et, prenant la main de son amie, elle la +posa sur sa poitrine, sur cette ronde et +ferme enveloppe du cœur des femmes, qui +suffit souvent aux hommes et les empêche +de rien chercher dessous. Son cœur battait +fort, en effet.</p> + +<p>Elle continua :</p> + +<p>« Ça m'est arrivé hier dans la journée... +vers quatre heures... ou quatre heures et +demie. Je ne sais pas au juste. Tu connais +bien mon appartement, tu sais que mon +petit salon, celui où je me tiens toujours, +donne sur la rue Saint-Lazare, au premier ; +et que j'ai la manie de me mettre à +la fenêtre pour regarder passer les gens. +C'est si gai, ce quartier de la gare, si remuant, +si vivant... Enfin, j'aime ça ! Donc +hier, j'étais assise sur la chaise basse que +je me suis fait installer dans l'embrasure +de ma fenêtre ; elle était ouverte, cette +fenêtre, et je ne pensais à rien ; je respirais +l'air bleu. Tu te rappelles comme il +faisait beau, hier !</p> + +<p>« Tout à coup je remarque que, de l'autre +côté de la rue, il y a aussi une femme à la +fenêtre, une femme en rouge ; moi j'étais +en mauve, tu sais, ma jolie toilette mauve. +Je ne la connaissais pas cette femme, une +nouvelle locataire, installée depuis un +mois ; et comme il pleut depuis un mois, +je ne l'avais point vue encore. Mais je +m'aperçus tout de suite que c'était une vilaine +fille. D'abord je fus très dégoûtée et +très choquée qu'elle fût à la fenêtre comme +moi ; et puis, peu à peu, ça m'amusa de +l'examiner. Elle était accoudée, et elle +guettait les hommes, et les hommes aussi +la regardaient, tous ou presque tous. On +aurait dit qu'ils étaient prévenus par quelque +chose en approchant de la maison, qu'ils +la flairaient comme les chiens flairent le +gibier, car ils levaient soudain la tête et +échangeaient bien vite un regard avec elle, +un regard de franc-maçon. Le sien disait : +« Voulez-vous ? »</p> + +<p>« Le leur répondait : « Pas le temps », +ou bien : « Une autre fois », ou bien : « Pas +le sou », ou bien : « Veux-tu te cacher, +misérable ! » C'étaient les yeux des pères +de famille qui disaient cette dernière +phrase.</p> + +<p>« Tu ne te figures pas comme c'était drôle +de la voir faire son manège ou plutôt son +métier. » </p> + +<p>« Quelquefois elle fermait brusquement +la fenêtre et je voyais un monsieur tourner +sous la porte. Elle l'avait pris, celui-là, +comme un pêcheur à la ligne prend un +goujon. Alors je commençais à regarder +ma montre. Ils restaient de douze à vingt +minutes, jamais plus. Vraiment, elle me +passionnait, à la fin, cette araignée. Et +puis elle n'était pas laide, cette fille.</p> + +<p>« Je me demandais : Comment fait-elle +pour se faire comprendre si bien, si vite, +complètement. Ajoute-t-elle à son regard +un signe de tête ou un mouvement de main ? »</p> + +<p>« Et je pris ma lunette de théâtre pour +me rendre compte de son procédé. Oh ! il +était bien simple : un coup d'œil d'abord, +puis un sourire, puis un tout petit geste de +tête qui voulait dire « Montez-vous ? » Mais +si léger, si vague, si discret, qu'il fallait +vraiment beaucoup de chic pour le réussir +comme elle.</p> + +<p>« Et je me demandais : Est-ce que je +pourrais le faire aussi bien, ce petit coup +de bas en haut, hardi et gentil ; car il était +très gentil, son geste. </p> + +<p>« Et j'allai l'essayer devant la glace. Ma +chère, je le faisais mieux qu'elle, beaucoup +mieux ! J'étais enchantée ; et je revins me +mettre à la fenêtre. </p> + +<p>« Elle ne prenait plus personne, à présent, +la pauvre fille, plus personne. Vraiment +elle n'avait pas de chance. Comme ça +doit être terrible tout de même de gagner +son pain de cette façon-là, terrible et amusant +quelquefois, car enfin il y en a qui ne +sont pas mal, de ces hommes qu'on rencontre +dans la rue. </p> + +<p>« Maintenant ils passaient tous sur mon +trottoir et plus un seul sur le sien. Le soleil +avait tourné. Ils arrivaient les uns derrière +les autres, des jeunes, des vieux, des +noirs, des blonds, des gris, des blancs.</p> + +<p>« J'en voyais de très gentils, mais très +gentils, ma chère, bien mieux que mon +mari, et que le tien, ton ancien mari, puisque +tu es divorcée. Maintenant tu peux +choisir. </p> + +<p>« Je me disais : Si je leur faisais le signe, +est-ce qu'ils me comprendraient, moi, moi +qui suis une honnête femme ? Et voilà que +je suis prise d'une envie folle de le leur +faire ce signe, mais d'une envie, d'une +envie de femme grosse... d'une envie épouvantable, +tu sais, de ces envies... auxquelles +on ne peut pas résister ! J'en ai +quelquefois comme ça, moi. Est-ce bête, +dis, ces choses-là ! Je crois que nous avons +des âmes de singes, nous autres femmes. +On m'a affirmé du reste (c'est un médecin +qui m'a dit ça) que le cerveau du singe +ressemblait beaucoup au nôtre. Il faut +toujours que nous imitions quelqu'un. +Nous imitons nos maris, quand nous les +aimons, dans le premier mois des noces, +et puis nos amants ensuite, nos amies, nos +confesseurs quand ils sont bien. Nous prenons +leurs manières de penser, leurs manières +de dire, leurs mots, leurs gestes, +tout. C'est stupide. </p> + +<p>« Enfin, moi quand je suis trop tentée de +faire une chose, je la fais toujours.</p> + +<p>« Je me dis donc : Voyons, je vais essayer +sur un, sur un seul, pour voir. +Qu'est-ce qui peut m'arriver ? Rien ! Nous +échangerons un sourire, et voilà tout, et +je ne le reverrai jamais ; et si je le vois il +ne me reconnaîtra pas ; et s'il me reconnaît +je nierai, parbleu.</p> + +<p>« Je commence donc à choisir. J'en voulais +un qui fût bien, très bien. Tout à coup +je vois venir un grand blond, très joli garçon. +J'aime les blonds, tu sais.</p> + +<p>« Je le regarde. Il me regarde. Je souris, +il sourit ; je fais le geste ; oh ! à peine, à +peine ; il répond « oui » de la tête et le +voilà qui entre, ma chérie ! Il entre par la +grande porte de la maison. »</p> + +<p>« Tu ne te figures pas ce qui s'est passé +en moi à ce moment-là ! J'ai cru que j'allais +devenir folle. Oh ! quelle peur ! Songe, +il allait parler aux domestiques ! A Joseph +qui est tout dévoué à mon mari ! Joseph +aurait cru certainement que je connaissais +ce monsieur depuis longtemps. »</p> + +<p>« Que faire ? dis ? Que faire ? Et il allait +sonner, tout à l'heure, dans une seconde, +Que faire, dis ? J'ai pensé que le mieux +était de courir à sa rencontre, de lui dire +qu'il se trompait, de le supplier de s'en +aller. Il aurait pitié d'une femme, d'une +pauvre femme ! Je me précipite donc à la +porte et je l'ouvre juste au moment où il +posait la main sur le timbre. »</p> + +<p>« Je balbutiai, tout à fait folle : « Allez-vous-en, +Monsieur, allez-vous-en, vous +vous trompez, je suis une honnête femme, +une femme mariée. C'est une erreur, une +affreuse erreur ; je vous ai pris pour un de +mes amis à qui vous ressemblez beaucoup. +Ayez pitié de moi, Monsieur. »</p> + +<p>« Et voilà qu'il se met à rire, ma chère, et +il répond : « Bonjour, ma chatte. Tu sais, +je la connais, ton histoire. Tu es mariée, +c'est deux louis au lieu d'un. Tu les auras. +Allons montre-moi la route. »</p> + +<p>« Et il me pousse ; il referme la porte, et +comme je demeurais, épouvantée, en face +de lui, il m'embrasse, me prend par la +taille et me fait rentrer dans le salon qui +était resté ouvert. »</p> + +<p>« Et puis, il se met à regarder tout comme +un commissaire-priseur ; et il reprend : +« Bigre, c'est gentil, chez toi, c'est très +chic. Faut que tu sois rudement dans la +dèche en ce moment-ci pour faire la fenêtre ! »</p> + +<p>« Alors, moi, je recommence à le supplier : +« Oh ! Monsieur, allez-vous-en ! +allez-vous-en ! Mon mari va rentrer ! Il +va rentrer dans un instant, c'est son +heure ! Je vous jure que vous vous trompez ! »</p> + +<p>« Et il me répond tranquillement : « Allons, +ma belle, assez de manières comme +ça. Si ton mari rentre, je lui donnerai +cent sous pour aller prendre quelque chose +en face. »</p> + +<p>« Comme il aperçoit sur la cheminée la +photographie de Raoul, il me demande :</p> + +<p>« — C'est ça, ton... ton mari ?</p> + +<p>« — Oui, c'est lui.</p> + +<p>« — Il a l'air d'un joli mufle. Et ça, +qu'est-ce que c'est ? Une de tes amies ?</p> + +<p>« C'était ta photographie, ma chère, tu +sais celle en toilette de bal. Je ne savais +plus ce que disais, je balbutiai :</p> + +<p>« — Oui c'est une de mes amies.</p> + +<p>« — Elle est très gentille. Tu me la feras +connaître.</p> + +<p>« Et voilà la pendule qui se met à sonner +cinq heures ; et Raoul rentre tous les jours +à cinq heures et demie ! S'il revenait avant +que l'autre fût parti, songe donc ! Alors... +alors... j'ai perdu la tête... tout à fait... +j'ai pensé... j'ai pensé... que... que le +mieux... était de... de... de... me débarrasser +de cet homme le... le plus vite possible... +Plus tôt ce serait fini... tu comprends... +et... et voilà... voilà... puisqu'il +le fallait... et il le fallait, ma chère... il ne +serait pas parti sans ça... Donc j'ai... +j'ai... j'ai mis le verrou à la porte du salon... +Voilà. »</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>La petite marquise de Rennedon s'était +mise à rire, mais à rire follement, la tête +dans l'oreiller, secouant son lit tout entier.</p> + +<p>Quand elle se fut un peu calmée, elle +demanda :</p> + +<p> — Et... et... il était joli garçon...</p> + +<p> — Mais oui.</p> + +<p> — Et tu te plains ?</p> + +<p> — Mais... mais... vois-tu, ma chère, +c'est que... il a dit... qu'il reviendrait demain... +à la même heure... et j'ai... j'ai +une peur atroce... Tu n'as pas idée +comme il est tenace... et volontaire... Que +faire... dis... que faire ?</p> + +<p>La petite marquise s'assit dans son lit +pour réfléchir ; puis elle déclara brusquement :</p> + +<p> — Fais-le arrêter.</p> + +<p>La petite baronne fut stupéfaite. Elle +balbutia :</p> + +<p> — Comment ? Tu dis ? A quoi penses-tu ? +Le faire arrêter ? Sous quel prétexte ?</p> + +<p> — Oh ! c'est bien simple. Tu vas aller +chez le commissaire ; tu lui diras qu'un +monsieur te suit depuis trois mois ; qu'il a +eu l'insolence de monter chez toi hier ; +qu'il t'a menacée d'une nouvelle visite pour +demain, et que tu demandes protection à +la loi. On te donnera deux agents qui l'arrêteront.</p> + +<p> — Mais, ma chère, s'il raconte...</p> + +<p> — Mais on ne le croira pas, sotte, du +moment que tu auras bien arrangé ton +histoire au commissaire. Et on te croira, toi, +qui es une femme du monde irréprochable.</p> + +<p> — Oh ! je n'oserai jamais.</p> + +<p> — Il faut oser, ma chère, ou bien tu es +perdue.</p> + +<p> — Songe qu'il va... qu'il va m'insulter... +quand on l'arrêtera.</p> + +<p> — Eh bien, tu auras des témoins et tu +le feras condamner.</p> + +<p> — Condamner à quoi ?</p> + +<p> — A des dommages. Dans ce cas, il faut +être impitoyable !</p> + +<p> — Ah ! à propos de dommages... il y a +une chose qui me gêne beaucoup... mais +beaucoup... Il m'a laissé... deux louis... +sur la cheminée.</p> + +<p> — Deux louis ?</p> + +<p> — Oui.</p> + +<p> — Pas plus ?</p> + +<p> — Non.</p> + +<p> — C'est peu. Ça m'aurait humiliée, moi. +Eh bien ?</p> + +<p> — Eh bien ! qu'est-ce qu'il faut faire de +cet argent ?</p> + +<p>La petite marquise hésita quelques secondes, +puis répondit d'une voix sérieuse :</p> + +<p> — Ma chère... Il faut faire... il faut +faire... un petit cadeau à ton mari... ça +n'est que justice.</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="LE_DIABLE"></a><br> +<h2>LE DIABLE</h2> +<br><br><br> + + +<p>Le paysan restait debout en face du médecin, +devant le lit de la mourante. La +vieille, calme, résignée, lucide, regardait +les deux hommes et les écoutait causer. +Elle allait mourir ; elle ne se révoltait pas, +son temps était fini, elle avait quatre-vingt-douze +ans.</p> + +<p>Par la fenêtre et la porte ouvertes, le +soleil de juillet entrait à flots, jetait sa +flamme chaude sur le sol de terre brune, +onduleux et battu par les sabots de quatre +générations de rustres. Les odeurs des +champs venaient aussi, poussées par la +brise cuisante, odeurs des herbes, des +blés, des feuilles, brûlés sous la chaleur, +de midi. Les sauterelles s'égosillaient, emplissaient +la campagne d'un crépitement +clair, pareil au bruit des criquets de +bois qu'on vend aux enfants dans les +foires.</p> + +<p>Le médecin, élevant la voix, disait :</p> + +<p> — Honoré, vous ne pouvez pas laisser +votre mère toute seule dans cet état-là. Elle +passera d'un moment à l'autre !</p> + +<p>Et le paysan, désolé, répétait :</p> + +<p> — Faut pourtant que j'rentre mon blé ; +v'là trop longtemps qu'il est à terre. +L'temps est bon, justement. Que qu' t'en +dis, ma mé ?</p> + +<p>Et la vieille mourante, tenaillée encore +par l'avarice normande, faisait « oui » de +l'œil et du front, engageait son fils à +rentrer son blé et à la laisser mourir toute +seule.</p> + +<p>Mais le médecin se fâcha et, tapant du +pied :</p> + +<p> — Vous n'êtes qu'une brute, entendez-vous, +et je ne vous permettrai pas de faire +ça, entendez-vous ! Et, si vous êtes forcé +de rentrer votre blé aujourd'hui même, +allez chercher la Rapet, parbleu ! et faites-lui +garder votre mère. Je le veux, entendez-vous ! +Et si vous ne m'obéissez pas, je vous +laisserai crever comme un chien, quand +vous serez malade à votre tour, entendez-vous ?</p> + +<p>Le paysan, un grand maigre, aux gestes +lents, torturé par l'indécision, par la peur +du médecin et par l'amour féroce de l'épargne, +hésitait, calculait, balbutiait :</p> + +<p> — Comben qu'é prend, la Rapet, pour +une garde ?</p> + +<p>Le médecin criait :</p> + +<p> — Est-ce que je sais, moi ? Ça dépend +du temps que vous lui demanderez. Arrangez-vous +avec elle, morbleu ! Mais je veux +qu'elle soit ici dans une heure, entendez-vous ?</p> + +<p>L'homme se décida :</p> + +<p> — J'y vas, j'y vas ; vous fâchez point, +m'sieu l'médecin.</p> + +<p>Et le docteur s'en alla, en appelant :</p> + +<p> — Vous savez, vous savez, prenez garde, +car je ne badine pas quand je me fâche, moi !</p> + +<p>Dès qu'il fut seul, le paysan se tourna +vers sa mère, et, d'une voix résignée :</p> + +<p> — J'vas quéri la Rapet, pisqu'il veut, +c't homme. T'éluge point tant qu'je +r'vienne.</p> + +<p>Et il sortit à son tour.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>La Rapet, une vieille repasseuse, gardait +les morts et les mourants de la commune +et des environs. Puis, dès qu'elle +avait cousu ses clients dans le drap dont ils +ne devaient plus sortir, elle revenait +prendre son fer dont elle frottait le linge +des vivants. Ridée comme une pomme de +l'autre année, méchante, jalouse, avare +d'une avarice tenant du phénomène, courbée +en deux comme si elle eût été cassée +aux reins par l'éternel mouvement du fer +promené sur les toiles, on eût dit qu'elle +avait pour l'agonie une sorte d'amour +monstrueux et cynique. Elle ne parlait jamais +que des gens qu'elle avait vus mourir, +de toutes les variétés de trépas auxquelles +elle avait assisté ; et elle les racontait +avec une grande minutie de détails +toujours pareils, comme un chasseur raconte +ses coups de fusil.</p> + +<p>Quand Honoré Bontemps entra chez elle, +il la trouva préparant de l'eau bleue pour +les collerettes des villageoises.</p> + +<p>Il dit : </p> + +<p> — Allons, bonsoir ; ça va-t-il comme +vous voulez, la mé Rapet ?</p> + +<p>Elle tourna vers lui la tête :</p> + +<p> — Tout d'même, tout d'même. Et d'vot' part ?</p> + +<p> — Oh ! d'ma part, ça va-t-à volonté, +mais c'est ma mé qui n'va point.</p> + +<p> — Vot'mé ?</p> + +<p> — Oui, ma mé.</p> + +<p> — Qué qu'alle a votre mé ?</p> + +<p> — All'a qu'a va tourner d'l'œil !</p> + +<p>La vieille femme retira ses mains de +l'eau, dont les gouttes, bleuâtres et transparentes, +lui glissaient jusqu'au bout des +doigts, pour retomber dans le baquet.</p> + +<p>Elle demanda, avec une sympathie subite :</p> + +<p> — All'est si bas qu'ça ?</p> + +<p> — L'médecin dit qu'all' n'passera point +la r'levée.</p> + +<p> — Pour sûr qu'all'est bas alors !</p> + +<p>Honoré hésita. Il lui fallait quelques +préambules pour la proposition qu'il préparait. +Mais, comme il ne trouvait rien, il +se décida tout d'un coup :</p> + +<p> — Comben qu'vous m'prendrez pour la +garder jusqu'au bout ? Vô savez que j'sommes +point riche. J'peux seulement point +m'payer une servante. C'est ben ça qui +l'a mise là, ma pauv'mé, trop d'élugement, +trop d'fatigue ! A travaillait comme +dix, nonobstant ses quatre-vingt-douze. +On n'en fait pu de c'te graine-là !...</p> + +<p>La Rapet répliqua gravement :</p> + +<p> — Y a deux prix : quarante sous l'jour, +et trois francs la nuit pour les riches. +Vingt sous l'jour et quarante la nuit pour +l'zautres. Vô m'donnerez vingt et quarante.</p> + +<p>Mais le paysan réfléchissait. Il la connaissait +bien, sa mère. Il savait comme +elle était tenace, vigoureuse, résistante. +Ça pouvait durer huit jours, malgré l'avis +du médecin.</p> + +<p>Il dit résolument :</p> + +<p> — Non. J'aime ben qu'vô me fassiez un +prix, là, un prix pour jusqu'au bout. +J'courrons la chance d'part et d'autre. +L'médecin dit qu'alle passera tantôt. Si +ça s'fait tant mieux pour vous, tant pis +pour mé. Ma si all' tient jusqu'à demain ou +pu longtemps tant mieux pour mé, tant +pis pour vous !</p> + +<p>La garde, surprise, regardait l'homme. +Elle n'avait jamais traité un trépas à forfait. +Elle hésitait, tentée par l'idée d'une +chance à courir. Puis elle soupçonna qu'on +voulait la jouer.</p> + +<p> — J'peux rien dire tant qu'j'aurai point +vu vot' mé, répondit-elle.</p> + +<p> — V'nez-y, la vé.</p> + +<p>Elle essuya ses mains et le suivit aussitôt. </p> + +<p>En route, ils ne parlèrent point. Elle +allait d'un pied pressé, tandis qu'il allongeait +ses grandes jambes comme s'il +devait, à chaque pas, traverser un ruisseau.</p> + +<p>Les vaches couchées dans les champs, +accablées par la chaleur, levaient lourdement +la tête et poussaient un faible meuglement +vers ces deux gens qui passaient, +pour leur demander de l'herbe fraîche.</p> + +<p>En approchant de sa maison, Honoré +Bontemps murmura :</p> + +<p> — -Si c'était fini, tout d'même ?</p> + +<p>Et le désir inconscient qu'il en avait se +manifesta dans le son de sa voix.</p> + +<p>Mais la vieille n'était point morte. Elle +demeurait sur le dos, en son grabat, les +mains sur la couverture d'indienne violette, +des mains affreusement maigres, +nouées, pareilles à des bêtes étranges, à +des crabes, et fermées par les rhumatismes, +les fatigues, les besognes presque +séculaires qu'elles avaient accomplies.</p> + +<p>La Rapet s'approcha du lit et considéra +la mourante. Elle lui tâta le pouls, lui palpa +la poitrine, l'écouta respirer, la questionna +pour l'entendre parler ; puis l'ayant +encore longtemps contemplée, elle sortit +suivie d'Honoré. Son opinion était assise. +La vieille n'irait pas à la nuit. Il demanda :</p> + +<p> — Hé ben ?</p> + +<p>La garde répondit :</p> + +<p> — Hé ben, ça durera deux jours, p'têt +trois. Vous me donnerez six francs, tout +compris.</p> + +<p>Il s'écria :</p> + +<p> — Six francs ! six francs ! Avez-vous +perdu le sens ? Mé, je vous dis qu'elle en +a pour cinq ou six heures, pas plus !</p> + +<p>Et ils discutèrent longtemps, acharnés +tous deux. Comme la garde allait se retirer, +comme le temps passait, comme son +blé ne se rentrerait pas tout seul, à la fin, +il consentit :</p> + +<p> — Eh ben, c'est dit, six francs, tout +compris, jusqu'à la l'vée du corps.</p> + +<p> — C'est dit, six francs.</p> + +<p>Et il s'en alla, à longs pas, vers son +blé couché sur le sol, sous le lourd soleil +qui mûrit les moissons.</p> + +<p>La garde rentra dans la maison.</p> + +<p>Elle avait apporté de l'ouvrage ; car +auprès des mourants et des morts elle +travaillait sans relâche, tantôt pour elle, +tantôt pour la famille qui l'employait à +cette double besogne moyennant un supplément +de salaire.</p> + +<p>Tout à coup, elle demanda :</p> + +<p> — Vous a-t-on administrée au moins, +la mé Bontemps ?</p> + +<p>La paysanne fit « non » de la tête ; et la +Rapet, qui était dévote, se leva avec vivacité.</p> + +<p> — Seigneur Dieu, c'est-il possible ? +J'vas quérir m'sieur l'curé.</p> + +<p>Et elle se précipita vers le presbytère, si +vite, que les gamins, sur la place, la +voyant trotter ainsi, crurent un malheur +arrivé.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Le prêtre s'en vint aussitôt, en surplis, +précédé de l'enfant de chœur qui sonnait +une clochette pour annoncer le passage +de Dieu dans la campagne brûlante et +calme. Des hommes, qui travaillaient au +loin, ôtaient leurs grands chapeaux et demeuraient +immobiles en attendant que le +blanc vêtement eût disparu derrière une +ferme ; les femmes qui ramassaient les +gerbes se redressaient pour faire le signe +de la croix, des poules noires, effrayées, +fuyaient le long des fossés en se balançant +sur leurs pattes jusqu'au trou, bien +connu d'elles, où elles disparaissaient brusquement ; +un poulain, attaché dans un pré, +prit peur à la vue du surplis et se mit à +tourner en rond, au bout de sa corde, en +lançant des ruades. L'enfant de chœur, +en jupe rouge, allait vite ; et le prêtre, la +tête inclinée sur une épaule et coiffé de sa +barrette carrée, le suivait en murmurant +des prières ; et la Rapet venait derrière, +toute penchée, pliée en deux, comme pour +se prosterner en marchant, et les mains +jointes, comme à l'église.</p> + +<p>Honoré, de loin, les vit passer. Il demanda :</p> + +<p> — Ousqu'i va, not'curé ?</p> + +<p>Son valet, plus subtil, répondit :</p> + +<p> — I porte l'bon Dieu à ta mé, pardi !</p> + +<p>Le paysan ne s'étonna pas :</p> + +<p> — Ça s'peut ben, tout d'même !</p> + +<p>Et il se remit au travail.</p> + +<p>La mère Bontemps se confessa, reçut +l'absolution, communia ; et le prêtre s'en +revint, laissant seules les deux femmes +dans la chaumière étouffante.</p> + +<p>Alors la Rapet commença à considérer +la mourante, en se demandant si cela durerait +longtemps.</p> + +<p>Le jour baissait ; l'air plus frais entrait +par souffles plus vifs, faisait voltiger contre +le mur une image d'Épinal tenue par +deux épingles ; les petits rideaux de la +fenêtre, jadis blancs, jaunes maintenant +et couverts de taches de mouche, avaient +l'air de s'envoler, de se débattre, de vouloir +partir, comme l'âme de la vieille.</p> + +<p>Elle, immobile, les yeux ouverts, semblait +attendre avec indifférence la mort si +proche qui tardait à venir. Son haleine, +courte, sifflait un peu dans sa gorge serrée. +Elle s'arrêterait tout à l'heure, et il y +aurait sur la terre une femme de moins, +que personne ne regretterait.</p> + +<p>A la nuit tombante, Honoré rentra. S'étant +approché du lit, il vit que sa mère +vivait encore, et il demanda :</p> + +<p> — Ça va-t-il ?</p> + +<p>Comme il faisait autrefois quand elle +était indisposée.</p> + +<p>Puis il renvoya la Rapet en lui recommandant :</p> + +<p> — D'main, cinq heures, sans faute. +Elle répondit :</p> + +<p> — D'main, cinq heures.</p> + +<p>Elle arriva, en effet, au jour levant.</p> + +<p>Honoré, avant de se rendre aux terres, +mangeait sa soupe, qu'il avait faite lui-même.</p> + +<p>La garde demanda :</p> + +<p> — Eh ben, vot'mé a-t-all' passé ?</p> + +<p>Il répondit, avec un pli malin au coin +des yeux :</p> + +<p> — All'va plutôt mieux.</p> + +<p>Et il s'en alla.</p> + +<p>La Rapet, saisie d'inquiétude, s'approcha +de l'agonisante, qui demeurait dans +le même état, oppressée et impassible, +l'œil ouvert et les mains crispées sur sa +couverture.</p> + +<p>Et la garde comprit que cela pouvait +durer deux jours, quatre jours, huit jours +ainsi ; et une épouvante étreignit son cœur +d'avare, tandis qu'une colère furieuse la +soulevait contre ce finaud qui l'avait jouée +et contre cette femme qui ne mourait +pas.</p> + +<p>Elle se mit au travail néanmoins et attendit, +le regard fixé sur la face ridée de +la mère Bontemps.</p> + +<p>Honoré revint pour déjeuner ; il semblait +content, presque goguenard ; puis il +repartit. Il rentrait son blé, décidément, +dans des conditions excellentes.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>La Rapet s'exaspérait ; chaque minute +écoulée lui semblait, maintenant, du temps +volé, de l'argent volé. Elle avait envie, +une envie folle de prendre par le cou cette +vieille bourrique, cette vielle têtue, cette +vieille obstinée, et d'arrêter, en serrant +un peu, ce petit souffle rapide qui lui volait +son temps et son argent.</p> + +<p>Puis elle réfléchit au danger ; et, d'autres +idées lui passant par la tête, elle se +rapprocha du lit.</p> + +<p>Elle demanda :</p> + +<p> — Vos avez-t-il déjà vu l'Diable ?</p> + +<p>La mère Bontemps murmura :</p> + +<p> — Non.</p> + +<p>Alors la garde se mit à causer, à lui +conter des histoires pour terroriser son +âme débile de mourante.</p> + +<p>Quelques minutes avant qu'on expirât, +le Diable apparaissait, disait-elle, à tous +les agonisants. Il avait un balai à la main, +une marmite sur la tête, et il poussait de +grands cris. Quand on l'avait vu, c'était +fini, on n'en avait plus que pour peu d'instants. +Et elle énumérait tous ceux à qui +le Diable était apparu devant elle, cette +année-là : Joséphin Loisel, Eulalie Ratier, +Sophie Padagnau, Séraphine Grospied.</p> + +<p>La mère Bontemps, émue enfin, s'agitait, +remuait les mains, essayait de tourner +la tête pour regarder au fond de la +chambre.</p> + +<p>Soudain la Rapet disparut au pied du +lit. Dans l'armoire, elle prit un drap et +s'enveloppa dedans ; elle se coiffa de la +marmite, dont les trois pieds courts et courbés +se dressaient ainsi que trois cornes ; +elle saisit un balai de sa main droite, et, +de la main gauche, un seau de fer-blanc, +qu'elle jeta brusquement en l'air pour qu'il +retombât avec bruit.</p> + +<p>Il fit, en heurtant le sol, un fracas épouvantable ; +alors, grimpée sur une chaise, +la garde souleva le rideau qui pendait au +bout du lit, et elle apparut, gesticulant, +poussant des clameurs aiguës au fond du +pot de fer qui lui cachait la face, et menaçant +de son balai, comme un diable de +guignol, la vieille paysanne à bout de vie.</p> + +<p>Eperdue, le regard fou, la mourante fit +un effort surhumain pour se soulever et +s'enfuir ; elle sortit même de sa couche +ses épaules et sa poitrine ; puis elle retomba +avec un grand soupir. C'était +fini.</p> + +<p>Et la Rapet, tranquillement, remit en +place tous les objets, le balai au coin de +l'armoire, le drap dedans, la marmite sur +le foyer, le seau sur la planche et la chaise +contre le mur. Puis, avec les gestes professionnels, +elle ferma les yeux énormes +de la morte, posa sur le lit une assiette, +versa dedans l'eau du bénitier, y trempa le +buis cloué sur la commode et, s'agenouillant, +se mit à réciter avec ferveur les prières +des trépassés qu'elle savait par cœur, par +métier.</p> + +<p>Et quand Honoré rentra, le soir venu, +il la trouva priant, et il calcula tout de +suite qu'elle gagnait encore vingt sous sur +lui, car elle n'avait passé que trois jours +et une nuit, ce qui faisait en tout cinq +francs, au lieu de six qu'il lui devait.</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="LES_ROIS"></a><br> +<h2>LES ROIS</h2> +<br><br><br> + +<p> — Ah ! dit le capitaine comte de Garens, +je crois bien que je me le rappelle, ce souper +des Rois, pendant la guerre !</p> + +<p>J'étais alors maréchal des logis de +hussards, et depuis quinze jours rôdant en +éclaireur en face d'une avant-garde allemande. +La veille, nous avions sabré quelques +uhlans et perdu trois hommes, dont +ce pauvre petit Raudeville. Vous vous rappelez +bien, Joseph de Raudeville.</p> + +<p>Or, ce jour-là, mon capitaine m'ordonna +de prendre dix cavaliers et d'aller occuper +et de garder toute la nuit le village de Porterin, +où l'on s'était battu cinq fois en +trois semaines. Il ne restait pas vingt +maisons debout ni douze habitants dans +ce guêpier.</p> + +<p>Je pris donc dix cavaliers et je partis +vers quatre heures. A cinq heures, en +pleine nuit, nous atteignîmes les premiers +murs de Porterin. Je fis halte et j'ordonnai +à Marchas, vous savez bien, Pierre de +Marchas, qui a épousé depuis la petite +Martel-Auvelin, la fille du marquis de +Martel-Auvelin, d'entrer tout seul dans le +village et de m'apporter des nouvelles.</p> + +<p>Je n'avais choisi que des volontaires, +tous de bonne famille. Ça fait plaisir, dans +le service, de ne pas tutoyer des mufles. +Ce Marchas était dégourdi comme pas un, +fin comme un renard et souple comme un +serpent. Il savait éventer des Prussiens +ainsi qu'un chien évente un lièvre, trouver +des vivres là où nous serions morts de +faim sans lui, et il obtenait des renseignements +de tout le monde, des renseignements +toujours sûrs, avec une adresse +inimaginable.</p> + +<p>Il revint au bout de dix minutes :</p> + +<p> — Ça va bien, dit-il ; aucun Prussien +n'a passé par ici depuis trois jours. Il est +sinistre, ce village. J'ai causé avec une +bonne sœur qui garde quatre ou cinq malades +dans un couvent abandonné.</p> + +<p>J'ordonnai d'aller de l'avant, et nous +pénétrâmes dans la rue principale. On +apercevait vaguement à droite, à gauche, +des murs sans toit, à peine visibles dans la +nuit profonde. De place en place, une lumière +brillait derrière une vitre : une famille +était restée pour garder sa demeure +à peu près debout, une famille de braves +ou de pauvres. La pluie commençait à +tomber, une pluie menue, glacée, qui +nous gelait avant de nous avoir mouillés, +rien qu'en touchant les manteaux. Les +chevaux trébuchaient sur des pierres, sur +des poutres, sur des meubles. Marchas +nous guidait, à pied, devant nous, et traînant +sa bête par la bride.</p> + +<p> — Où nous mènes-tu ? lui demandai-je.</p> + +<p>Il répondit :</p> + +<p> — J'ai un gîte, un bon.</p> + +<p>Et il s'arrêta bientôt devant une petite +maison bourgeoise demeurée entière, bien +close, bâtie sur la rue, avec un jardin derrière.</p> + +<p>Au moyen d'un gros caillou ramassé +près de la grille, Marchas fit sauter la serrure, +puis il gravit le perron, défonça la +porte d'entrée à coups de pied et à coups +d'épaule, alluma un bout de bougie qu'il +avait toujours en poche, et nous précéda +dans un bon et confortable logis de particulier +riche, en nous guidant avec assurance, +avec une assurance admirable, +comme s'il avait vécu dans cette maison +qu'il voyait pour la première fois.</p> + +<p>Deux hommes restés dehors gardaient +nos chevaux.</p> + +<p>Marchas dit au gros Ponderel, qui le +suivait :</p> + +<p> — Les écuries doivent être à gauche ; +j'ai vu ça en entrant ; va donc y loger les +bêtes, dont nous n'avons pas besoin.</p> + +<p>Puis, se tournant vers moi :</p> + +<p> — Donne des ordres, sacrebleu !</p> + +<p>Il m'étonnait toujours, ce gaillard-là. Je +répondis en riant :</p> + +<p> — Je vais placer mes sentinelles aux +abords du pays. Je te retrouverai ici.</p> + +<p>Il demanda :</p> + +<p> — Combien prends-tu d'hommes ?</p> + +<p> — Cinq. Les autres les relèveront à +dix heures du soir.</p> + +<p> — Bon. Tu m'en laisses quatre pour +faire les provisions, la cuisine, et mettre +la table. Moi, je trouverai la cachette au +vin.</p> + +<p>Et je m'en allai reconnaître les rues désertes +jusqu'à la sortie sur la plaine, pour +y placer mes factionnaires.</p> + +<p>Une demi-heure plus tard, j'étais de +retour. Je trouvai Marchas étendu dans un +grand fauteuil Voltaire, dont il avait ôté la +housse, par amour du luxe, disait-il. Il se +chauffait les pieds au feu, en fumant un +cigare excellent dont le parfum emplissait +la pièce. Il était seul, les coudes sur les +bras du siège, la tête entre les épaules, les +joues roses, l'œil brillant, l'air enchanté.</p> + +<p>Dans la pièce voisine, j'entendais un +bruit de vaisselle. Marchas me dit en souriant +d'une façon béate :</p> + +<p> — Ça va, j'ai trouvé le bordeaux dans +le poulailler, le champagne sous les marches +du perron, l'eau-de-vie, — cinquante +bouteilles de vraie fine — dans le potager, +sous un poirier qui, vu à la lanterne, ne +m'a pas semblé droit. Comme solide, +nous avons deux poules, une oie, un canard, +trois pigeons et un merle cueilli +dans une cage, rien que de la plume, comme +tu vois. Tout ça cuit en ce moment. Ce +pays est excellent.</p> + +<p>Je m'étais assis en face de lui. La flamme +de la cheminée me grillait le nez et les +joues :</p> + +<p> — Où as-tu trouvé ce bois-là ? demandai-je.</p> + +<p>Il murmura :</p> + +<p> — Bois magnifique, voiture de maître, +coupé. C'est la peinture qui donne cette +flambée, un punch d'essence et de vernis. +Bonne maison !</p> + +<p>Je riais, tant je le trouvais drôle, l'animal. +Il reprit : </p> + +<p> — Dire que c'est jour de Rois ! J'ai fait +mettre une fève dans l'oie ; mais pas de +reine, c'est embêtant, ça !</p> + +<p>Je répétai, comme un écho :</p> + +<p> — C'est embêtant ; mais que veux-tu +que j'y fasse, moi ?</p> + +<p> — Que tu en trouves, parbleu !</p> + +<p> — De quoi ?</p> + +<p> — Des femmes.</p> + +<p> — Des femmes ?... Tu es fou !</p> + +<p> — J'ai bien trouvé l'eau-de-vie sous un +poirier, moi, et le champagne sous les +marches du perron ; et rien ne pouvait me +guider encore. — Tandis que, pour toi, +une jupe c'est un indice certain. Cherche, +mon vieux.</p> + +<p>Il avait l'air si grave, si sérieux, si convaincu +que je ne savais plus s'il plaisantait.</p> + +<p>Je répondis :</p> + +<p> — Voyons, Marchas, tu blagues ?</p> + +<p> — Je ne blague jamais dans le service.</p> + +<p> — Mais où diable veux-tu que j'en +trouve, des femmes ?</p> + +<p> — Où tu voudras. Il doit en rester deux +ou trois dans le pays. Déniche et apporte.</p> + +<p>Je me levai. Il faisait trop chaud devant +ce feu. Marchas reprit :</p> + +<p> — Veux-tu une idée ?</p> + +<p> — Oui.</p> + +<p> — Va trouver le curé.</p> + +<p> — Le curé ? Pourquoi faire ?</p> + +<p> — Invite-le à souper et prie-le d'amener +une femme.</p> + +<p> — Le curé ! Une femme ! Ah ! ah ! ah !</p> + +<p>Marchas reprit avec une extraordinaire +gravité :</p> + +<p> — Je ne ris pas. Va trouver le curé, +raconte-lui notre situation. Il doit s'embêter +affreusement, il viendra. Mais dis-lui +qu'il nous faut une femme au minimum, +une femme comme il faut, bien entendu, +puisque nous sommes tous des hommes du +monde. Il doit connaître ses paroissiennes +sur le bout du doigt. S'il y en a une possible +pour nous, et si tu t'y prends bien, il +te l'indiquera.</p> + +<p> — Voyons, Marchas ? A quoi penses-tu ?</p> + +<p> — Mon cher Garens, tu peux faire ça +très bien. Ce serait même très drôle. Nous +savons vivre, parbleu ! et nous serons d'une +distinction parfaite, d'un chic extrême. +Nomme-nous à l'abbé, fais-le rire, attendris-le, +séduis-le et décide-le !</p> + +<p> — Non, c'est impossible.</p> + +<p>Il rapprocha son fauteuil et, comme il +connaissait mes côtés faibles, le gredin +reprit :</p> + +<p> — Songe donc comme ce serait crâne +à faire et amusant à raconter. On en parlerait +dans toute l'armée. Ça te ferait une +rude réputation.</p> + +<p>J'hésitais, tenté par l'aventure. Il insista : </p> + +<p> — Allons, mon petit Garens. Tu es +chef de détachement, toi seul peux aller +trouver le chef de l'Eglise en ce pays. Je +t'en prie, vas-y. Je raconterai la chose en +vers, dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, +après la guerre, je te le promets. Tu dois +bien ça à tes hommes. Tu les fais assez +marcher depuis un mois.</p> + +<p>Je me levai en demandant :</p> + +<p> — Où est le presbytère ?</p> + +<p> — Tu prends la seconde rue à gauche. +Au bout, tu trouveras une avenue ; et, au +bout de l'avenue, l'église. Le presbytère +est à côté.</p> + +<p>Je sortais ; il me cria :</p> + +<p> — Dis-lui le menu pour lui donner faim !</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Je découvris sans peine la petite maison +de l'ecclésiastique, à côté d'une grande vilaine +église de briques. Je frappai à coups +de poing dans la porte, qui n'avait ni +sonnette ni marteau, et une voix forte demanda +de l'intérieur :</p> + +<p> — Qui va là ?</p> + +<p>Je répondis :</p> + +<p> — Maréchal des logis de hussards.</p> + +<p>J'entendis un bruit de verrous et de +clef tournée, et je me trouvai en face d'un +grand prêtre à gros ventre, avec une poitrine +de lutteur, des mains formidables +sortant de manches retroussées, un teint +rouge et un air brave homme.</p> + +<p>Je fis le salut militaire.</p> + +<p> — Bonjour, monsieur le curé.</p> + +<p>Il avait craint une surprise, une embûche +de rôdeurs, et il sourit en répondant :</p> + +<p> — Bonjour, mon ami ; entrez.</p> + +<p>Je le suivis dans une petite chambre à +pavés rouges, où brûlait un maigre feu, +bien différent du brasier de Marchas.</p> + +<p>Il me montra une chaise, et puis me +dit :</p> + +<p> — Qu'y a-t-il pour votre service ?</p> + +<p> — Monsieur l'abbé, permettez-moi d'abord +de me présenter.</p> + +<p>Et je lui tendis ma carte.</p> + +<p>Il la reçut et lut à mi-voix :</p> + +<p>« Le comte de Garens. »</p> + +<p>Je repris :</p> + +<p> — Nous sommes ici onze, monsieur +l'abbé, cinq en grand'garde et six installés +chez un habitant inconnu. Ces six-là +se nomment Garens, ici présent, Pierre +de Marchas, Ludovic de Ponderel, le baron +d'Etreillis, Karl Massouligny, le fils +du peintre, et Joseph Herbon, un jeune +musicien. Je viens, en leur nom et au mien, +vous prier de nous faire l'honneur de souper +avec nous. C'est un souper des Rois, +monsieur le curé, et nous voudrions le +rendre un peu gai.</p> + +<p>Le prêtre souriait. Il murmura :</p> + +<p> — Il me semble que ce n'est guère +l'occasion de s'amuser.</p> + +<p>Je répondis : </p> + +<p> — Nous nous battons tous les jours, +Monsieur. Quatorze de nos camarades +sont morts depuis un mois, et trois sont +restés par terre, hier encore. C'est la +guerre. Nous jouons notre vie à tout instant, +n'avons-nous pas le droit de la jouer +gaiement ? Nous sommes Français, nous +aimons rire, nous savons rire partout. +Nos pères riaient bien sur l'échafaud ! Ce +soir, nous voudrions nous dégourdir un +peu, en gens comme il faut, et non pas +en soudards, vous me comprenez. Avons-nous +tort ?</p> + +<p>Il répondit vivement :</p> + +<p> — Vous avez raison, mon ami, et j'accepte +avec grand plaisir votre invitation.</p> + +<p>Il cria :</p> + +<p> — Hermance !</p> + +<p>Une vieille paysanne, tordue, ridée, horrible, +apparut et demanda :</p> + +<p> — Qué qui a ?</p> + +<p> — Je ne dîne pas ici, ma fille.</p> + +<p> — Où que vous dînez donc ?</p> + +<p> — Avec MM. les hussards.</p> + +<p>J'eus envie de dire : « Amenez votre +bonne, pour voir la tête de Marchas », +mais je n'osai point.</p> + +<p>Je repris :</p> + +<p> — Parmi vos paroissiens restés dans +le village, en voyez-vous quelqu'un ou +quelqu'une que je puisse inviter aussi ?</p> + +<p>Il hésita, chercha et déclara :</p> + +<p> — Non, personne !</p> + +<p>J'insistai :</p> + +<p> — Personne !... Voyons, monsieur le +curé, cherchez. Ce serait très galant d'avoir +des dames. Je m'entends, des ménages ! +Est-ce que je sais, moi ? Le boulanger avec +sa femme, l'épicier, le... le... le... l'horloger... +le... le cordonnier... le... le pharmacien +avec la pharmacienne... Nous +avons un bon repas, du vin, et serions enchantés +de laisser un bon souvenir aux +gens d'ici.</p> + +<p>Le curé médita longtemps encore, puis +prononça avec résolution :</p> + +<p> — Non, personne.</p> + +<p>Je me mis à rire :</p> + +<p> — Sacristi ! monsieur le curé, c'est ennuyeux +de n'avoir pas une reine, car nous +avons une fève. Voyons, cherchez. Il n'y +a pas un maire marié, un adjoint marié, +un conseiller municipal marié, un instituteur +marié ?...</p> + +<p> — Non, toutes les dames sont parties.</p> + +<p> — Quoi, il n'y a pas dans tout le pays +une brave bourgeoise avec son bourgeois +de mari, à qui nous pourrions faire ce +plaisir, car ce serait un plaisir pour eux, +un grand, dans les circonstances présentes ?</p> + +<p>Mais tout à coup le curé se mit à rire, +d'un rire violent qui le secouait tout entier, +et il criait :</p> + +<p> — Ah ! ah ! ah ! j'ai votre affaire, Jésus, +Marie, j'ai votre affaire ! Ah ! ah ! ah ! +nous allons rire, mes enfants, nous allons +rire. Et elles seront bien contentes, allez, +bien contentes, ah ! ah !... Où gîtez-vous ?</p> + +<p>J'expliquai la maison en la décrivant. Il comprit :</p> + +<p> — Très bien. C'est la propriété de +M. Bertin-Lavaille. J'y serai dans une demi-heure +avec quatre dames !! !... Ah ! ah ! +ah ! quatre dames !! !...</p> + +<p>Il sortit avec moi, riant toujours, et me +quitta, en répétant :</p> + +<p> — Ça va ; dans une demi-heure, maison +Bertin-Lavaille.</p> + +<p>Je rentrai vite, très étonné, très intrigué.</p> + +<p> — Combien de couverts ? demanda +Marchas en m'apercevant.</p> + +<p> — Onze. Nous sommes six hussards, +plus M. le curé et quatre dames.</p> + +<p>Il fut stupéfait. Je triomphais.</p> + +<p>Il répétait :</p> + +<p> — Quatre dames ! Tu dis : quatre dames ?</p> + +<p> — Je dis : quatre dames.</p> + +<p> — De vraies femmes ?</p> + +<p> — De vraies femmes.</p> + +<p> — Bigre ! Mes compliments !</p> + +<p> — Je les accepte. Je les mérite.</p> + +<p>Il quitta son fauteuil, ouvrit la porte et +j'aperçus une belle nappe blanche jetée +sur une longue table autour de laquelle +trois hussards en tablier bleu disposaient +des assiettes et des verres.</p> + +<p> — Il y aura des femmes ! cria Marchas.</p> + +<p>Et les trois hommes se mirent à danser +en applaudissant de toute leur force.</p> + +<p>Tout était prêt. Nous attendions. Nous +attendîmes près d'une heure. Une odeur +délicieuse de volailles rôties flottait dans +toute la maison.</p> + +<p>Un coup frappé contre le volet nous +souleva tous en même temps. Le gros +Ponderel courut ouvrir, et, au bout d'une +minute à peine, une petite bonne Sœur +apparut dans l'encadrement de la porte. +Elle était maigre, ridée, timide, et saluait +coup sur coup les quatre hussards effarés +qui la regardaient entrer. Derrière elle, +un bruit de bâtons martelait le pavé du +vestibule, et dès qu'elle eut pénétré dans +le salon, j'aperçus, l'une suivant l'autre, +trois vieilles têtes en bonnet blanc, qui +s'en venaient en se balançant avec des +mouvements différents, l'une chavirant à +droite, tandis que l'autre chavirait à gauche. +Et, trois bonnes femmes se présentèrent, +boitant, traînant la jambe, estropiées +par les maladies et déformées par +la vieillesse, trois infirmes hors de service, +les trois seules pensionnaires capables +de marcher encore de l'établissement +hospitalier que dirigeait la Sœur Saint-Benoît.</p> + +<p>Elle s'était retournée vers ses invalides, +pleine de sollicitude pour elles ; puis, +voyant mes galons de maréchal des logis, +elle me dit :</p> + +<p> — Je vous remercie bien, monsieur +l'officier, d'avoir pensé à ces pauvres femmes. +Elles ont bien peu de plaisir dans +la vie, et c'est pour elles en même temps +un grand bonheur et un grand honneur +que vous leur faites.</p> + +<p>J'aperçus le curé, resté dans l'ombre du +couloir et qui riait de tout son cœur. A mon +tour, je me mis à rire, en regardant surtout +la tête de Marchas. Puis montrant des +sièges à la religieuse :</p> + +<p> — Asseyez-vous, ma Sœur ; nous sommes +très fiers et très heureux que vous +ayez accepté notre modeste invitation.</p> + +<p>Elle prit trois chaises contre le mur, +les aligna devant le feu, y conduisit ses +trois bonnes femmes, les plaça dessus, +leur ôta leurs cannes et leurs châles +qu'elle alla déposer dans un coin ; puis, +désignant la première, une maigre à ventre +énorme, une hydropique assurément :</p> + +<p> — Celle-là est la mère Paumelle, dont +le mari s'est tué en tombant d'un toit, et +dont le fils est mort en Afrique. Elle a +soixante-deux ans.</p> + +<p>Puis elle désigna la seconde, une grande +dont la tête tremblait sans cesse :</p> + +<p> — Celle-là est la mère Jean-Jean, âgée +de soixante-sept ans. Elle n'y voit plus +guère, ayant eu la figure flambée dans +un incendie et la jambe droite brûlée à +moitié.</p> + +<p>Elle nous montra, enfin, la troisième, +une espèce de naine, avec des yeux saillants, +qui roulaient de tous les côtés, ronds +et stupides.</p> + +<p> — C'est la Putois, une innocente. Elle +est âgée de quarante-quatre ans seulement.</p> + +<p>J'avais salué les trois femmes comme +si on m'eût présenté à des Altesses Royales, +et, me tournant vers le curé :</p> + +<p> — Vous êtes, monsieur l'abbé, un +homme précieux, à qui nous devrons tous +ici de la reconnaissance.</p> + +<p>Tout le monde riait, en effet, hormis +Marchas, qui semblait furieux.</p> + +<p> — Notre Sœur Saint-Benoît est servie ! +cria tout à coup Karl Massouligny.</p> + +<p>Je la fis passer devant avec le curé, puis +je soulevai la mère Paumelle, dont je pris +le bras et que je traînai dans la pièce voisine, +non sans peine, car son ventre ballonné +semblait plus pesant que du fer.</p> + +<p>Le gros Ponderel enleva la mère Jean-Jean, +qui gémissait pour avoir sa béquille ; +et le petit Joseph Herbon dirigea l'idiote, +la Putois, vers la salle à manger, pleine +d'odeur de viandes.</p> + +<p>Dès que nous fûmes en face de nos assiettes, +la Sœur tapa trois coups dans ses +mains, et les femmes firent, avec la précision +de soldats qui présentent les armes, +un grand signe de croix rapide. Puis le +prêtre prononça, lentement, les paroles +latines du <i>Benedicite</i>.</p> + +<p>On s'assit, et les deux poules parurent, +apportées par Marchas, qui voulait servir +pour ne point assister en convive à ce repas +ridicule.</p> + +<p>Mais je criai : « Vite le champagne ! » +Un bouchon sauta avec un bruit de pistolet +qu'on décharge, et, malgré la résistance +du curé et de la bonne Sœur, les +trois hussards assis à côté des trois infirmes +leur versèrent de force dans la bouche +leurs trois verres pleins.</p> + +<p>Massouligny, qui avait la faculté d'être +chez lui partout et à l'aise avec tout le +monde, faisait la cour à la mère Paumelle +de la façon la plus drôle. L'hydropique, +dont l'humeur était restée gaie, malgré ses +malheurs, lui répondait en badinant avec +une voix de fausset qui semblait factice, et +elle riait si fort des plaisanteries de son +voisin que son gros ventre semblait prêt à +monter et à rouler sur la table. Le petit +Herbon avait entrepris sérieusement de +griser l'idiote et le baron d'Etreillis, qui +n'avait pas l'esprit alerte, interrogeait la +Jean-Jean sur la vie, les habitudes et le +règlement de l'hospice.</p> + +<p>La religieuse, effarée, criait à Massouligny :</p> + +<p> — Oh ! oh ! vous allez la rendre malade ; +ne la faites pas rire comme ça, je vous en +prie, Monsieur. Oh ! Monsieur...</p> + +<p>Puis elle se levait et se jetait sur Herbon +pour lui arracher des mains un verre +plein qu'il vidait prestement, entre les +lèvres de la Putois.</p> + +<p>Et le curé riait à se tordre, répétait à la +Sœur :</p> + +<p> — Laissez donc, pour une fois, ça ne +leur fait pas de mal. Laissez donc.</p> + +<p>Après les deux poules, on avait mangé +le canard, flanqué des trois pigeons et du +merle ; et l'oie parut, fumante, dorée, répandant +une odeur chaude de viande rissolée +et grasse.</p> + +<p>La Paumelle, qui s'animait, battit des +mains ; la Jean-Jean cessa de répondre aux +questions nombreuses du baron, et la +Putois poussa des grognements de joie, +moitié cris et moitié soupirs, comme font les +petits enfants à qui on montre des bonbons.</p> + +<p> — Permettez-vous, dit le curé, que je +me charge de cet animal. Je m'entends +comme personne à ces opérations-là.</p> + +<p> — Mais certainement, monsieur l'abbé.</p> + +<p>Et la Sœur dit :</p> + +<p> — Si on ouvrait un peu la fenêtre ? Elles +ont trop chaud. Je suis sûre qu'elles seront +malades.</p> + +<p>Je me tournai vers Marchas :</p> + +<p> — Ouvre la fenêtre une minute.</p> + +<p>Il l'ouvrit, et l'air froid du dehors entra, +fit vaciller les flammes des bougies et tournoyer +la fumée de l'oie, dont le prêtre, +une serviette au cou, soulevait les ailes +avec science.</p> + +<p>Nous le regardions faire, sans parler +maintenant, intéressés par le travail alléchant +de ses mains, saisis d'un renouveau +d'appétit à la vue de cette grosse bête dorée, +dont les membres tombaient l'un après +l'autre dans la sauce brune, au fond du plat.</p> + +<p>Et tout à coup, au milieu de ce silence +gourmand qui nous tenait attentifs, entra, +par la fenêtre ouverte, le bruit lointain +d'un coup de feu.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Je fus debout si vite, que ma chaise roula +derrière moi ; et je criai :</p> + +<p> — Tout le monde à cheval ! Toi, Marchas, +tu vas prendre deux hommes et aller +aux nouvelles. Je t'attends ici dans cinq +minutes.</p> + +<p>Et pendant que les trois cavaliers s'éloignaient +au galop dans la nuit, je me mis +en selle avec mes deux autres hussards, +devant le perron de la villa, tandis que le +curé, la Sœur et les trois bonnes femmes +montraient aux fenêtres leurs têtes effarées.</p> + +<p>On n'entendait plus rien, qu'un aboiement +de chien dans la campagne. La pluie +avait cessé ; il faisait froid, très froid. Et +bientôt, je distinguai de nouveau le galop +d'un cheval, d'un seul cheval qui revenait.</p> + +<p>C'était Marchas. Je lui criai :</p> + +<p> — Eh bien ?</p> + +<p>Il répondit :</p> + +<p> — Rien du tout, François a blessé un +vieux paysan, qui refusait de répondre au : +« Qui vive ? » et qui continuait d'avancer, +malgré l'ordre de passer au large. On l'apporte, +d'ailleurs. Nous verrons ce que c'est.</p> + +<p>J'ordonnai de remettre les chevaux à +l'écurie et j'envoyai mes deux soldats au +devant des autres, puis je rentrai dans la +maison.</p> + +<p>Alors le curé, Marchas et moi, nous +descendîmes un matelas dans le salon +pour y déposer le blessé ; la Sœur, déchirant +une serviette, se mit à faire de la +charpie, tandis que les trois femmes éperdues +restaient assises dans un coin.</p> + +<p>Bientôt, je distinguai un bruit de sabres, +traînés sur la route ; je pris une bougie +pour éclairer les hommes qui revenaient ; +et ils parurent, portant cette chose inerte, +molle, longue et sinistre, que devient un +corps humain quand la vie ne le soutient +plus.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>On déposa le blessé sur le matelas préparé +pour lui ; et je vis du premier coup +d'œil que c'était un moribond.</p> + +<p>Il râlait et crachait du sang qui coulait +des coins de ses lèvres, chassé de sa bouche +à chacun de ses hoquets. L'homme +en était couvert ! Ses joues, sa barbe, ses +cheveux, son cou, ses vêtements, semblaient +en avoir été frottés, avoir été baignés +dans une cuve rouge. Et ce sang s'était +figé sur lui, était devenu terne, mêlé de +boue, horrible à voir.</p> + +<p>Le vieillard, enveloppé dans une grande +limousine de berger, entr'ouvrait par moments +ses yeux mornes, éteints, sans +pensée, qui paraissaient stupides d'étonnement, +comme ceux des bêtes que le +chasseur tue et qui le regardent, tombées +à ses pieds, aux trois quarts mortes déjà, +abruties par la surprise et par l'épouvante.</p> + +<p>Le curé s'écria :</p> + +<p> — Ah ! c'est le père Placide, le vieux +pasteur des Moulins. Il est sourd, le pauvre, +et n'a rien entendu. Ah ! mon Dieu ! +vous avez tué ce malheureux !</p> + +<p>La Sœur avait écarté la blouse et la chemise, +et regardait au milieu de la poitrine +un petit trou violet qui ne saignait plus.</p> + +<p> — Il n'y a rien à faire, dit-elle.</p> + +<p>Le berger, haletant affreusement, crachait +toujours du sang avec chacun de ses +derniers souffles, et on entendait dans sa +gorge, jusqu'au fond de ses poumons, un +gargouillement sinistre et continu.</p> + +<p>Le curé, debout au-dessus de lui, leva +sa main droite, décrivit le signe de la croix +et prononça, d'une voix lente et solennelle, +les paroles latines qui lavent les âmes.</p> + +<p>Avant qu'il les eût achevées, le vieillard +fut agité d'une courte secousse, comme si +quelque chose venait de se briser en lui. +Il ne respirait plus. Il était mort.</p> + +<p>M'étant retourné, je vis un spectacle plus +effrayant que l'agonie de ce misérable : +les trois vieilles, debout, serrées l'une +contre l'autre, hideuses, grimaçaient d'angoisse +et d'horreur.</p> + +<p>Je m'approchai d'elles, et elles se mirent +à pousser des cris aigus, en essayant de +se sauver, comme si j'allais les tuer aussi.</p> + +<p>La Jean-Jean, que sa jambe brûlée ne +portait plus, tomba tout de son long par +terre.</p> + +<p>La Sœur Saint-Benoît, abandonnant le +mort, courut vers ses infirmes, et sans un +mot pour moi, sans un regard, les couvrit +de leurs châles, leur donna leurs béquilles, +les poussa vers la porte, les fit sortir +et disparut avec elles dans la nuit profonde, +si noire.</p> + +<p>Je compris que je ne pouvais même les +faire accompagner par un hussard, car le +seul bruit du sabre les eût affolées.</p> + +<p>Le curé regardait toujours le mort.</p> + +<p>S'étant enfin retourné vers moi :</p> + +<p> — Ah ! quelle vilaine chose, dit-il.</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="AU_BOIS"></a><br> +<h2>AU BOIS</h2> +<br><br><br> + +<p>Le maire allait se mettre à table pour +déjeuner quand on le prévint que le garde +champêtre l'attendait à la mairie avec deux +prisonniers.</p> + +<p>Il s'y rendit aussitôt, et il aperçut en +effet son garde champêtre, le père Hochedur, +debout et surveillant d'un air +sévère un couple de bourgeois mûrs.</p> + +<p>L'homme, un gros père, à nez rouge et +à cheveux blancs, semblait accablé ; tandis +que la femme, une petite mère endimanchée, +très ronde, très grasse, aux joues +luisantes, regardait d'un œil de défi l'agent +de l'autorité qui les avait captivés.</p> + +<p>Le maire demanda :</p> + +<p> — Qu'est-ce que c'est, père Hochedur ?</p> + +<p>Le garde champêtre fit sa déposition.</p> + +<p>Il était sorti le matin, à l'heure ordinaire, +pour accomplir sa tournée du côté +des bois Champioux jusqu'à la frontière +d'Argenteuil. Il n'avait rien remarqué +d'insolite dans la campagne sinon qu'il +faisait beau temps et que les blés allaient +bien, quand le fils aux Bredel, qui binait +sa vigne, avait crié :</p> + +<p> — Hé, père Hochedur, allez voir au +bord du bois, au premier taillis, vous y +trouverez une couple de pigeons qu'ont +bien cent trente ans à eux deux.</p> + +<p>Il était parti dans la direction indiquée ; +il était entré dans le fourré et il avait entendu +des paroles et des soupirs qui lui +firent supposer un flagrant délit de mauvaises +mœurs.</p> + +<p>Donc, avançant sur ses genoux et sur +ses mains comme pour surprendre un braconnier, +il avait appréhendé le couple +présent au moment où il s'abandonnait à +son instinct.</p> + +<p>Le maire stupéfait considéra les coupables. +L'homme comptait bien soixante +ans et la femme au moins cinquante-cinq.</p> + +<p>Il se mit à les interroger, en commençant +par le mâle, qui répondait d'une voix +si faible qu'on l'entendait à peine.</p> + +<p> — Votre nom.</p> + +<p> — Nicolas Beaurain.</p> + +<p> — Votre profession.</p> + +<p> — Mercier, rue des Martyrs, à Paris.</p> + +<p> — Qu'est-ce que vous faisiez dans ce +bois ?</p> + +<p>Le mercier demeura muet, les yeux +baissés sur son gros ventre, les mains à +plat sur ses cuisses. </p> + +<p>Le maire reprit : </p> + +<p> — Niez-vous ce qu'affirme l'agent de +l'autorité municipale ? </p> + +<p> — Non, Monsieur. </p> + +<p> — Alors, vous avouez ? </p> + +<p> — Oui, Monsieur. </p> + +<p> — Qu'avez-vous à dire pour votre défense ? </p> + +<p> — Rien, Monsieur. </p> + +<p> — Où avez-vous rencontré votre complice ? </p> + +<p> — C'est ma femme, Monsieur. </p> + +<p> — Votre femme ? </p> + +<p> — Oui, Monsieur. </p> + +<p> — Alors... alors... vous ne vivez donc pas ensemble... à Paris ? </p> + +<p> — Pardon, Monsieur, nous vivons ensemble ! </p> + +<p> — Mais... alors... vous êtes fou, tout à +fait fou, mon cher Monsieur, de venir vous +faire pincer ainsi, en plein champ, à dix +heures du matin.</p> + +<p>Le mercier semblait prêt à pleurer de +honte. Il murmura :</p> + +<p> — C'est elle qui a voulu ça ! Je lui disais +bien que c'était stupide. Mais quand +une femme a quelque chose dans la tête... +vous savez... elle ne l'a pas ailleurs.</p> + +<p>Le maire, qui aimait l'esprit gaulois, +sourit et répliqua :</p> + +<p> — Dans votre cas, c'est le contraire +qui aurait dû avoir lieu. Vous ne seriez +pas ici si elle ne l'avait eu que dans la +tête.</p> + +<p>Alors une colère saisit M. Beaurain, et +se tournant vers sa femme :</p> + +<p> — Vois-tu où tu nous as menés avec ta +poésie ? Hein, y sommes-nous ? Et nous +irons devant les tribunaux, maintenant, +à notre âge, pour attentat aux mœurs ! Et +il nous faudra fermer boutique, vendre la +clientèle et changer de quartier ! Y sommes-nous ?</p> + +<p>Mme Beaurain se leva, et, sans regarder +son mari, elle s'expliqua sans embarras, +sans vaine pudeur, presque sans hésitation.</p> + +<p> — Mon Dieu, monsieur le maire, je sais +bien que nous sommes ridicules. Voulez-vous +me permettre de plaider ma cause +comme un avocat, ou mieux comme une +pauvre femme ; et j'espère que vous voudrez +bien nous renvoyer chez nous, et +nous épargner la honte des poursuites.</p> + +<p>« Autrefois, quand j'étais jeune, j'ai fait +la connaissance de M. Beaurain dans ce +pays-ci, un dimanche. Il était employé +dans un magasin de mercerie ; moi j'étais +demoiselle dans un magasin de confections. +Je me rappelle de ça comme d'hier. +Je venais passer les dimanches ici, de +temps en temps, avec une amie, Rose Levêque, +avec qui j'habitais rue Pigalle. Rose +avait un bon ami, et moi pas. C'est lui +qui nous conduisait ici. Un samedi, il +m'annonça, en riant, qu'il amènerait un +camarade le lendemain. Je compris bien +ce qu'il voulait ; mais je répondis que +c'était inutile. J'étais sage, Monsieur.</p> + +<p>« Le lendemain donc, nous avons trouvé +au chemin de fer Monsieur Beaurain. Il +était bien de sa personne à cette époque-là. +Mais j'étais décidée à ne pas céder, et je +ne cédai pas non plus.</p> + +<p>« Nous voici donc arrivés à Bezons. Il +faisait un temps superbe, de ces temps qui +vous chatouillent le cœur. Moi, quand il +fait beau, aussi bien maintenant qu'autrefois, +je deviens bête à pleurer, et quand +je suis à la campagne je perds la tête. La +verdure, les oiseaux qui chantent, les blés +qui remuent au vent, les hirondelles qui +vont si vite, l'odeur de l'herbe, les coquelicots, +les marguerites, tout ça me rend +folle ! C'est comme le champagne quand +on n'en a pas l'habitude !</p> + +<p>« Donc il faisait un temps superbe, et +doux, et clair, qui vous entrait dans le +corps par les yeux en regardant et par la +bouche en respirant. Rose et Simon s'embrassaient +toutes les minutes ! Ça me faisait +quelque chose de les voir. M. Beaurain +et moi nous marchions derrière eux, +sans guère parler. Quand on ne se connaît +pas on ne trouve rien à se dire. Il avait +l'air timide, ce garçon, et ça me plaisait +de le voir embarrassé. Nous voici arrivés +dans le petit bois. Il y faisait frais comme +dans un bain, et tout le monde s'assit sur +l'herbe. Rose et son ami me plaisantaient +sur ce que j'avais l'air sévère ; vous comprenez +bien que je ne pouvais pas être +autrement. Et puis voilà qu'ils recommencent +à s'embrasser sans plus se gêner +que si nous n'étions pas là ; et puis ils se +sont parlé tout bas ; et puis ils se sont +levés et ils sont partis dans les feuilles +sans rien dire. Jugez quelle sotte figure je +faisais, moi, en face de ce garçon que je +voyais pour la première fois. Je me sentais +tellement confuse de les voir partir ainsi +que ça me donna du courage ; et je me +suis mise à parler. Je lui demandai ce qu'il +faisait ; il était commis de mercerie, comme +je vous l'ai appris tout à l'heure. Nous +causâmes donc quelques instants ; ça l'enhardit, +lui, et il voulut prendre des privautés, +mais je le remis à sa place, et +roide, encore. Est-ce pas vrai, monsieur +Beaurain ? »</p> + +<p>M. Beaurain, qui regardait ses pieds +avec confusion, ne répondit pas.</p> + +<p>Elle reprit : « Alors il a compris que +j'étais sage, ce garçon, et il s'est mis à +me faire la cour gentiment, en honnête +homme. Depuis ce jour il est revenu tous +les dimanches. Il était très amoureux de +moi, Monsieur. Et moi aussi je l'aimais +beaucoup, mais là, beaucoup ! c'était un +beau garçon, autrefois.</p> + +<p>« Bref, il m'épousa en septembre et nous +prîmes notre commerce rue des Martyrs.</p> + +<p>« Ce fut dur pendant des années, Monsieur. +Les affaires n'allaient pas ; et nous +ne pouvions guère nous payer des parties +de campagne. Et puis, nous en avions +perdu l'habitude. On a autre chose en tête ; +on pense à la caisse plus qu'aux fleurettes, +dans le commerce. Nous vieillissions, peu +à peu, sans nous en apercevoir, en gens +tranquilles qui ne pensent plus guère à +l'amour. On ne regrette rien tant qu'on +ne s'aperçoit pas que ça vous manque.</p> + +<p>« Et puis, Monsieur, les affaires ont +mieux été, nous nous sommes rassurés +sur l'avenir ! Alors, voyez-vous, je ne sais +pas trop ce qui s'est passé en moi, non, +vraiment, je ne sais pas !</p> + +<p>« Voilà que je me suis remise à rêver +comme une petite pensionnaire. La vue des +voiturettes de fleurs qu'on traîne dans les +rues me tirait les larmes. L'odeur des violettes +venait me chercher à mon fauteuil, +derrière ma caisse, et me faisait battre le +cœur ! Alors je me levais et je m'en venais +sur le pas de ma porte pour regarder le +bleu du ciel entre les toits. Quand on regarde +le ciel dans une rue, ça a l'air d'une +rivière, d'une longue rivière qui descend +sur Paris en se tortillant ; et les hirondelles +passent dedans comme des poissons. +C'est bête comme tout, ces choses-là, +à mon âge ! Que voulez-vous, Monsieur, +quand on a travaillé toute sa vie, il vient +un moment où on s'aperçoit qu'on aurait +pu faire autre chose, et, alors, on regrette, +oh ! oui, on regrette ! Songez donc +que, pendant vingt ans, j'aurais pu aller +cueillir des baisers dans les bois, comme +les autres, comme les autres femmes. Je +songeais comme c'est bon d'être couché +sous les feuilles en aimant quelqu'un ! Et +j'y pensais tous les jours, toutes les nuits ! +Je rêvais de clairs de lune sur l'eau jusqu'à +avoir envie de me noyer.</p> + +<p>« Je n'osais pas parler de ça à M. Beaurain +dans les premiers temps. Je savais +bien qu'il se moquerait de moi et qu'il me +renverrait vendre mon fil et mes aiguilles ! +Et puis, à vrai dire, M. Beaurain ne me +disait plus grand chose ; mais en me regardant +dans ma glace, je comprenais +bien aussi que je ne disais plus rien à +personne, moi !</p> + +<p>« Donc, je me décidai et je lui proposai +une partie de campagne au pays où nous +nous étions connus. Il accepta sans défiance +et nous voici arrivés, ce matin, +vers les neuf heures.</p> + +<p>« Moi je me sentis toute retournée quand +je suis entrée dans les blés. Ça ne vieillit +pas, le cœur des femmes ! Et, vrai, je ne +voyais plus mon mari tel qu'il est, mais +bien tel qu'il était autrefois ! Ça, je vous +le jure, Monsieur. Vrai de vrai, j'étais +grise. Je me mis à l'embrasser ; il en fut +plus étonné que si j'avais voulu l'assassiner. +Il me répétait : « Mais tu es folle. +Mais tu es folle, ce matin. Qu'est-ce qui +te prend ?... » Je ne l'écoutais pas, moi, je +n'écoutais que mon cœur. Et je le fis entrer +dans le bois... Et voilà !... J'ai dit la +vérité, monsieur le maire, toute la vérité. »</p> + +<p>Le maire était un homme d'esprit. Il se +leva, sourit, et dit : « Allez en paix, Madame, +et ne péchez plus... sous les feuilles. »</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="UNE_FAMILLE"></a><br> +<h2>UNE FAMILLE</h2> +<br><br><br> + +<p>J'allais revoir mon ami Simon Radevin +que je n'avais point aperçu depuis quinze +ans.</p> + +<p>Autrefois c'était mon meilleur ami, l'ami +de ma pensée, celui avec qui on passe +les longues soirées tranquilles et gaies, +celui à qui on dit les choses intimes du +cœur, pour qui on trouve, en causant doucement, +les idées rares, fines, ingénieuses, +délicates, nées de la sympathie même qui +excite l'esprit et le met à l'aise.</p> + +<p>Pendant bien des années nous ne nous +étions guère quittés. Nous avions vécu, +voyagé, songé, rêvé ensemble, aimé les +mêmes choses d'un même amour, admiré +les mêmes livres, compris les mêmes +œuvres, frémi des mêmes sensations, et si +souvent ri des mêmes êtres que nous nous +comprenions complètement, rien qu'en +échangeant un coup d'œil.</p> + +<p>Puis il s'était marié. Il avait épousé +tout à coup une fillette de province venue +à Paris pour chercher un fiancé. Comment +cette petite blondasse, maigre, aux mains +niaises, aux yeux clairs et vides, à la voix +fraîche et bête, pareille à cent mille poupées +à marier, avait-elle cueilli ce garçon intelligent +et fin ? Peut-on comprendre ces +choses-là ? Il avait sans doute espéré le +bonheur, lui, le bonheur simple, doux et +long entre les bras d'une femme bonne, +tendre et fidèle ; et il avait entrevu tout +cela, dans le regard transparent de cette +gamine aux cheveux pâles.</p> + +<p>Il n'avait pas songé que l'homme actif, +vivant et vibrant, se fatigue de tout dès +qu'il a saisi la stupide réalité, à moins +qu'il ne s'abrutisse au point de ne plus +rien comprendre.</p> + +<p>Comment allais-je le retrouver ? Toujours +vif, spirituel, rieur et enthousiaste, ou +bien endormi par la vie provinciale ? +Un homme peut changer en quinze ans !</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>Le train s'arrêta dans une petite gare. +Comme je descendais de wagon, un gros, +très gros homme, aux joues rouges, au +ventre rebondi, s'élança vers moi, les +bras ouverts, en criant : « Georges. » Je +l'embrassai, mais je ne l'avais pas reconnu. +Puis je murmurai stupéfait : « Cristi, +tu n'as pas maigri. » Il répondit en riant : +« Que veux-tu ? La bonne vie ! la bonne +table ! les bonnes nuits ! Manger et dormir +voilà mon existence ! »</p> + +<p>Je le contemplai, cherchant dans cette +large figure les traits aimés. L'œil seul n'avait +point changé ; mais je ne retrouvais +plus le regard et je me disais : « S'il est +vrai que le regard est le reflet de la pensée, +la pensée de cette tête-là n'est plus celle +d'autrefois, celle que je connaissais si +bien. »</p> + +<p>L'œil brillait pourtant, plein de joie et +d'amitié ; mais il n'avait plus cette clarté +intelligente qui exprime, autant que la parole, +la valeur d'un esprit.</p> + +<p>Tout à coup, Simon me dit :</p> + +<p> — Tiens, voici mes deux aînés.</p> + +<p>Une fillette de quatorze ans, presque +femme, et un garçon de treize ans, vêtu +en collégien, s'avancèrent d'un air timide +et gauche.</p> + +<p>Je murmurai : « C'est à toi ? »</p> + +<p>Il répondit en riant : « Mais, oui.</p> + +<p> — Combien en as-tu donc ?</p> + +<p> — Cinq ! Encore trois restés à la maison !</p> + +<p>Il avait répondu cela d'un air fier, content, +presque triomphant ; et moi je me +sentais saisi d'une pitié profonde, mêlée +d'un vague mépris, pour ce reproducteur +orgueilleux et naïf qui passait ses nuits à +faire des enfants entre deux sommes, dans +sa maison de province, comme un lapin +dans une cage.</p> + +<p>Je montai dans une voiture qu'il conduisait +lui-même et nous voici partis à travers +la ville, triste ville, somnolente et +terne où rien ne remuait par les rues, sauf +quelques chiens et deux ou trois bonnes. +De temps en temps, un boutiquier, sur sa +porte, ôtait son chapeau ; Simon rendait +le salut et nommait l'homme pour me +prouver sans doute qu'il connaissait tous +les habitants par leur nom. La pensée me +vint qu'il songeait à la députation, ce +rêve de tous les enterrés de province.</p> + +<p>On eut vite traversé la cité, et la voiture +entra dans un jardin qui avait des prétentions +de parc, puis s'arrêta devant une +maison à tourelles qui cherchait à passer +pour château.</p> + +<p> — Voilà mon trou, disait Simon, pour +obtenir un compliment.</p> + +<p>Je répondis :</p> + +<p> — C'est délicieux.</p> + +<p>Sur le perron, une dame apparut, parée +pour la visite, coiffée pour la visite, avec +des phrases prêtes pour la visite. Ce n'était +plus la fillette blonde et fade que j'avais +vue à l'église quinze ans plus tôt, mais +une grosse dame à falbalas et à frisons, +une de ces dames sans âge, sans caractère, +sans élégance, sans esprit, sans rien de ce +qui constitue une femme. C'était une mère, +enfin, une grosse mère banale, la pondeuse, +la poulinière humaine, la machine +de chair qui procrée sans autre préoccupation +dans l'âme que ses enfants et son +livre de cuisine.</p> + +<p>Elle me souhaita la bienvenue et j'entrai +dans le vestibule où trois mioches alignés +par rang de taille semblaient placés là +pour une revue comme des pompiers +devant un maire.</p> + +<p>Je dis :</p> + +<p> — Ah ! ah ! voici les autres ?</p> + +<p>Simon, radieux les nomma « Jean, +Sophie et Gontran ».</p> + +<p>La porte du salon était ouverte. J'y pénétrai +et j'aperçus au fond d'un fauteuil +quelque chose qui tremblotait, un homme, +un vieux homme paralysé.</p> + +<p>Madame Radevin s'avança :</p> + +<p> — C'est mon grand-père, monsieur. Il a +quatre-vingt-sept ans.</p> + +<p>Puis elle cria dans l'oreille du vieillard +trépidant : « C'est un ami de Simon, +papa. » L'ancêtre fit un effort pour me dire +bonjour et il vagit : « Oua, oua, oua » en +agitant sa main. Je répondis : « Vous êtes +trop aimable, Monsieur, » et je tombai sur +un siège.</p> + +<p>Simon venait d'entrer ; il riait :</p> + +<p> — Ah ! ah ! tu as fait la connaissance de +bon papa. Il est impayable, ce vieux ; c'est +la distraction des enfants. Il est gourmand, +mon cher, à se faire mourir à tous +les repas. Tu ne te figures point ce qu'il +mangerait si on le laissait libre. Mais tu +verras, tu verras. Il fait de l'œil aux plats +sucrés comme si c'étaient des demoiselles. +Tu n'as jamais rien rencontré de plus +drôle, tu verras tout à l'heure.</p> + +<p>Puis on me conduisit dans ma chambre, +pour faire ma toilette, car l'heure du dîner +approchait. J'entendais dans l'escalier un +grand piétinement et je me retournai. Tous +les enfants me suivaient en procession, +derrière leur père, sans doute pour me +faire honneur.</p> + +<p>Ma chambre donnait sur la plaine, une +plaine sans fin, toute nue, un océan d'herbes, +de blés et d'avoine, sans un bouquet +d'arbres ni un coteau, image saisissante +et triste de la vie qu'on devait mener dans +cette maison.</p> + +<p>Une cloche sonna. C'était pour le dîner. +Je descendis.</p> + +<p>Mme Radevin prit mon bras d'un air +cérémonieux et on passa dans la salle à +manger. Un domestique roulait le fauteuil +du vieux qui, à peine placé devant son +assiette, promena sur le dessert un regard +avide et curieux en tournant avec peine, +d'un plat vers l'autre, sa tête branlante.</p> + +<p>Alors Simon se frotta les mains : « Tu +vas t'amuser, » me dit-il. Et tous les enfants, +comprenant qu'on allait me donner +le spectacle de grand-papa gourmand, se +mirent à rire en même temps, tandis que +leur mère souriait seulement en haussant +les épaules.</p> + +<p>Radevin se mit à hurler vers le vieillard +en formant porte-voix de ses mains.</p> + +<p> — Nous avons ce soir de la crème au riz +sucré.</p> + +<p>La face ridée de l'aïeul s'illumina et il +trembla plus fort de haut en bas, pour indiquer +qu'il avait compris et qu'il était content.</p> + +<p>Et on commença à dîner.</p> + +<p>« Regarde, » murmura Simon. Le grand-père +n'aimait pas la soupe et refusait d'en +manger. On l'y forçait, pour sa santé ; et le +domestique lui enfonçait de force dans la +bouche la cuiller pleine, tandis qu'il soufflait +avec énergie, pour ne pas avaler le +bouillon rejeté ainsi en jet d'eau sur la +table et sur ses voisins.</p> + +<p>Les petits enfants se tordaient de joie +tandis que leur père, très content, répétait : +« Est-il drôle, ce vieux ? »</p> + +<p>Et tout le long du repas on ne s'occupa +que de lui. Il dévorait du regard les plats +posés sur la table ; et de sa main follement +agitée essayait de les saisir et de les attirer +à lui. On les posait presque à portée +pour voir ses efforts éperdus, son élan +tremblotant vers eux, l'appel désolé de +tout son être, de son œil, de sa bouche, +de son nez qui les flairait. Et il bavait +d'envie sur sa serviette en poussant des +grognements inarticulés. Et toute la famille +se réjouissait de ce supplice odieux +et grotesque.</p> + +<p>Puis on lui servait sur son assiette un +tout petit morceau qu'il mangeait avec une +gloutonnerie fiévreuse, pour avoir plus +vite autre chose.</p> + +<p>Quand arriva le riz sucré, il eut presque +une convulsion. Il gémissait de désir.</p> + +<p>Gontran lui cria : « Vous avez trop +mangé, vous n'en aurez pas. » Et on +fit semblant de ne lui en point donner.</p> + +<p>Alors il se mit à pleurer. Il pleurait en +tremblant plus fort, tandis que tous les +enfants riaient.</p> + +<p>On lui apporta enfin sa part, une toute +petite part ; et il fit, en mangeant la première +bouchée de l'entremets, un bruit de +gorge comique et glouton, et un mouvement +du cou pareil à celui des canards +qui avalent un morceau trop gros.</p> + +<p>Puis, quand il eut fini, il se mit à trépigner +pour en obtenir encore.</p> + +<p>Pris de pitié devant la torture de ce +Tantale attendrissant et ridicule, j'implorai +pour lui : « Voyons, donne-lui encore un +peu de riz ? »</p> + +<p>Simon répondit : « Oh ! non, mon cher, +s'il mangeait trop, à son âge, ça pourrait +lui faire mal. »</p> + +<p>Je me tus, rêvant sur cette parole. O +morale, ô logique, ô sagesse ! A son âge ! +Donc, on le privait du seul plaisir qu'il +pouvait encore goûter, par souci de sa +santé ! Sa santé ! qu'en ferait-il, ce débris +inerte et tremblotant ? On ménageait ses +jours, comme on dit ? Ses jours ? Combien +de jours, dix, vingt, cinquante ou cent ? +Pourquoi ? Pour lui ? ou pour conserver +plus longtemps à la famille le spectacle de +sa gourmandise impuissante ?</p> + +<p>Il n'avait plus rien à faire en cette vie, +plus rien. Un seul désir lui restait, une +seule joie ; pourquoi ne pas lui donner entièrement +cette joie dernière, la lui donner +jusqu'à ce qu'il en mourût.</p> + +<p>Puis, après une longue partie de cartes, +je montai dans ma chambre pour me coucher : +j'étais triste, triste, triste !</p> + +<p>Et je me mis à ma fenêtre. On n'entendait +rien au dehors qu'un très léger, très +doux, très joli gazouillement d'oiseau dans +un arbre, quelque part. Cet oiseau devait +chanter ainsi, à voix basse, dans la nuit, +pour bercer sa femelle endormie sur ses +œufs.</p> + +<p>Et je pensai aux cinq enfants de mon +pauvre ami, qui devait ronfler maintenant +aux côtés de sa vilaine femme.</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="JOSEPH"></a><br> +<h2>JOSEPH</h2> +<br><br><br> + + +<p>Elles étaient grises, tout à fait grises, la +petite baronne Andrée de Fraisières et la +petite comtesse Noëmi de Gardens.</p> + +<p>Elles avaient dîné en tête-à-tête, dans +le salon vitré qui regardait la mer. Par les +fenêtres ouvertes, la brise molle d'un soir +d'été entrait, tiède et fraîche en même +temps, une brise savoureuse d'océan. +Les deux jeunes femmes, étendues sur +leurs chaises longues, buvaient maintenant +de minute en minute une goutte de +chartreuse en fumant des cigarettes, et +elles se faisaient des confidences intimes, +des confidences que seule cette jolie ivresse +inattendue pouvait amener sur leurs +lèvres.</p> + +<p>Leurs maris étaient retournés à Paris +dans l'après-midi, les laissant seules sur +cette petite plage déserte qu'ils avaient +choisie pour éviter les rôdeurs galants des +stations à la mode. Absents cinq jours sur +sept, ils redoutaient les parties de campagne, +les déjeuners sur l'herbe, les leçons de +natation et la rapide familiarité qui naît +dans le désœuvrement des villes d'eaux. +Dieppe, Etretat, Trouville leur paraissant +donc à craindre, ils avaient loué une maison +bâtie et abandonnée par un original dans +le vallon de Roqueville, près Fécamp, et +ils avaient enterré là leurs femmes pour +tout l'été.</p> + +<p>Elles étaient grises. Ne sachant qu'inventer +pour se distraire, la petite baronne +avait proposé à la petite comtesse un dîner +fin, au champagne. Elles s'étaient d'abord +beaucoup amusées à cuisiner elles-mêmes +ce dîner ; puis elles l'avaient mangé avec +gaieté en buvant ferme pour calmer la soif +qu'avait éveillée dans leur gorge la chaleur +des fourneaux. Maintenant elles bavardaient +et déraisonnaient à l'unisson en +fumant des cigarettes et en se gargarisant +doucement avec la chartreuse. Vraiment, +elles ne savaient plus du tout ce qu'elles +disaient.</p> + +<p>La comtesse, les jambes en l'air sur le +dossier d'une chaise, était plus partie +encore que son amie.</p> + +<p> — Pour finir une soirée comme celle-là, +disait-elle, il nous faudrait des amoureux. +Si j'avais prévu ça tantôt, j'en aurais fait +venir deux de Paris et je t'en aurais cédé +un...</p> + +<p> — Moi, reprit l'autre, j'en trouve toujours ; +même ce soir, si j'en voulais un, +je l'aurais.</p> + +<p> — Allons donc ! A Roqueville, ma chère ? +un paysan, alors.</p> + +<p> — Non, pas tout à fait.</p> + +<p> — Alors, raconte-moi.</p> + +<p> — Qu'est-ce que tu veux que je te raconte ?</p> + +<p> — Ton amoureux ?</p> + +<p> — Ma chère, moi je ne peux pas vivre +sans être aimée. Si je n'étais pas aimée, je +me croirais morte.</p> + +<p> — Moi aussi.</p> + +<p> — N'est-ce pas ?</p> + +<p> — Oui. Les hommes ne comprennent +pas ça ! nos maris surtout !</p> + +<p> — Non, pas du tout. Comment veux-tu +qu'il en soit autrement ? L'amour qu'il +nous faut est fait de gâteries, de gentillesses, +de galanteries. C'est la nourriture de +notre cœur, ça. C'est indispensable à notre +vie, indispensable, indispensable...</p> + +<p> — Indispensable.</p> + +<p> — Il faut que je sente que quelqu'un +pense à moi, toujours, partout. Quand je +m'endors, quand je m'éveille, il faut que +je sache qu'on m'aime quelque part, qu'on +rêve de moi, qu'on me désire. Sans cela +je serais malheureuse, malheureuse. Oh ! +mais malheureuse à pleurer tout le +temps.</p> + +<p> — Moi aussi.</p> + +<p> — Songe donc que c'est impossible +autrement. Quand un mari a été gentil +pendant six mois, ou un an, ou deux ans, +il devient forcément une brute, oui, une +vraie brute... Il ne se gêne plus pour rien, +il se montre tel qu'il est, il fait des scènes +pour les notes, pour toutes les notes. On +ne peut pas aimer quelqu'un avec qui on +vit toujours.</p> + +<p> — Ça, c'est bien vrai.</p> + +<p> — N'est-ce pas ?... Où donc en étais-je ? +Je ne me rappelle plus du tout.</p> + +<p> — Tu disais que tous les maris sont +des brutes !</p> + +<p> — Oui, des brutes... tous.</p> + +<p> — C'est vrai.</p> + +<p> — Et après ?...</p> + +<p> — Quoi, après ?</p> + +<p> — Qu'est-ce que je disais après ?</p> + +<p> — Je ne sais pas, moi, puisque tu ne +l'as pas dit ?</p> + +<p> — J'avais pourtant quelque chose à te +raconter.</p> + +<p> — Oui, c'est vrai, attends ?...</p> + +<p> — Ah ! j'y suis...</p> + +<p> — Je t'écoute.</p> + +<p> — Je te disais donc que moi, je trouve +partout des amoureux.</p> + +<p> — Comment fais-tu ?</p> + +<p> — Voilà. Suis-moi bien. Quand j'arrive +dans un pays nouveau, je prends des notes +et je fais mon choix.</p> + +<p> — Tu fais ton choix ?</p> + +<p> — Oui, parbleu. Je prends des notes +d'abord. Je m'informe. Il faut avant tout +qu'un homme soit discret, riche et généreux, +n'est-ce pas ?</p> + +<p> — C'est vrai ?</p> + +<p> — Et puis, il faut qu'il me plaise comme +homme.</p> + +<p> — Nécessairement.</p> + +<p> — Alors je l'amorce.</p> + +<p> — Tu l'amorces ?</p> + +<p> — Oui, comme on fait pour prendre du +poisson. Tu n'as jamais pêché à la ligne ?</p> + +<p> — Non, jamais.</p> + +<p> — Tu as eu tort. C'est très amusant. Et +puis c'est instructif. Donc, je l'amorce...</p> + +<p> — Comment fais-tu ?</p> + +<p> — Bête, va. Est-ce qu'on ne prend pas +les hommes qu'on veut prendre, comme +s'ils avaient le choix ! Et ils croient choisir +encore... ces imbéciles... mais c'est +nous qui choisissons... toujours... Songe +donc, quand on n'est pas laide, et pas +sotte, comme nous, tous les hommes sont +des prétendants, tous, sans exception. +Nous, nous les passons en revue du matin +au soir, et quand nous en avons visé un +nous l'amorçons...</p> + +<p> — Ça ne me dit pas comment tu fais ?</p> + +<p> — Comment je fais ?... mais je ne fais +rien. Je me laisse regarder, voilà tout.</p> + +<p> — Tu te laisses regarder ?...</p> + +<p> — Mais oui. Ça suffit. Quand on s'est +laissé regarder plusieurs fois de suite, +un homme vous trouve aussitôt la plus jolie +et la plus séduisante de toutes les femmes. +Alors il commence à vous faire la cour. +Moi je lui laisse comprendre qu'il n'est +pas mal, sans rien dire bien entendu ; et il +tombe amoureux comme un bloc. Je le +tiens. Et ça dure plus ou moins, selon ses +qualités.</p> + +<p> — Tu prends comme ça tous ceux que +tu veux ?</p> + +<p> — Presque tous.</p> + +<p> — Alors, il y en a qui résistent ?</p> + +<p> — Quelquefois.</p> + +<p> — Pourquoi ?</p> + +<p> — Oh ! pourquoi ? On est Joseph pour +trois raisons. Parce qu'on est très amoureux +d'une autre. Parce qu'on est d'une +timidité excessive et parce qu'on est... +comment dirai-je ?... incapable de mener +jusqu'au bout la conquête d'une femme...</p> + +<p> — Oh ! ma chère !... Tu crois ?...</p> + +<p> — Oui... oui... J'en suis sûre... il y en +a beaucoup de cette dernière espèce, beaucoup, +beaucoup... beaucoup plus qu'on ne +croit. Oh ! ils ont l'air de tout le monde... +ils sont habillés comme les autres... ils +font les paons... Quand je dis les paons... +je me trompe, ils ne pourraient pas se +déployer.</p> + +<p> — Oh ! ma chère...</p> + +<p> — Quand aux timides, ils sont quelquefois +d'une sottise imprenable. Ce sont +des hommes qui ne doivent pas savoir se +déshabiller, même pour se coucher tout +seuls, quand ils ont une glace dans leur +chambre. Avec ceux-là, il faut être énergique, +user du regard et de la poignée de +main. C'est même quelquefois inutile. Ils +ne savent jamais comment ni par où commencer. +Quand on perd connaissance +devant eux, comme dernier moyen... ils +vous soignent... Et pour peu qu'on tarde +à reprendre ses sens... ils vont chercher +du secours.</p> + +<p>Ceux que je préfère, moi, ce sont les +amoureux des autres. Ceux-là, je les enlève +d'assaut, à... à... à... à la bayonnette, +ma chère !</p> + +<p> — C'est bon, tout ça, mais quand il n'y +a pas d'hommes, comme ici, par exemple.</p> + +<p> — J'en trouve.</p> + +<p> — Tu en trouves. Où ça ?</p> + +<p> — Partout. Tiens, ça me rappelle mon +histoire.</p> + +<p>« Voilà deux ans, cette année, que mon +mari m'a fait passer l'été dans sa terre de +Bougrolles. Là, rien... mais tu entends, +rien de rien, de rien, de rien ! Dans les +manoirs des environs, quelques lourdauds +dégoûtants, des chasseurs de poil et de +plume vivant dans des châteaux sans +baignoires, de ces hommes qui transpirent +et se couchent par là-dessus, et qu'il +serait impossible de corriger, parce qu'ils +ont des principes d'existence malpropres.</p> + +<p>« Devine ce que j'ai fait ?</p> + +<p> — Je ne devine pas !</p> + +<p> — Ah ! ah ! ah ! Je venais de lire un tas +de romans de George Sand pour l'exaltation +de l'homme du peuple, des romans +où les ouvriers sont sublimes et tous les +hommes du monde criminels. Ajoute à +cela que j'avais vu <i>Ruy-Blas</i> l'hiver précédent +et que ça m'avait beaucoup frappée. +Eh bien ! un de nos fermiers avait un fils, +un beau gars de vingt-deux ans, qui avait +étudié pour être prêtre, puis quitté le +séminaire par dégoût. Eh bien, je l'ai pris +comme domestique !</p> + +<p> — Oh !... Et après !...</p> + +<p> — Après... après, ma chère, je l'ai +traité de très haut, en lui montrant beaucoup +de ma personne. Je ne l'ai pas amorcé, +celui-là, ce rustre, je l'ai allumé !...</p> + +<p> — Oh ! Andrée !</p> + +<p> — Oui, ça m'amusait même beaucoup. +On dit que les domestiques, ça ne compte +pas ! Eh bien il ne comptait point. Je le +sonnais pour les ordres chaque matin +quand ma femme de chambre m'habillait, +et aussi chaque soir quand elle me déshabillait.</p> + +<p> — Oh ! Andrée ?</p> + +<p> — Ma chère, il a flambé comme un toit +de paille. Alors, à table, pendant les repas, +je n'ai plus parlé que de propreté, +de soins du corps, de douches, de bains. +Si bien qu'au bout de quinze jours il se +trempait matin et soir dans la rivière, puis +se parfumait à empoisonner le château. +J'ai même été obligée de lui interdire les +parfums, en lui disant, d'un air furieux, +que les hommes ne devaient jamais employer +que l'eau de Cologne.</p> + +<p> — Oh ! Andrée !</p> + +<p> — Alors, j'ai eu l'idée d'organiser une +bibliothèque de campagne. J'ai fait venir +quelques centaines de romans moraux que +je prêtais à tous nos paysans et à mes +domestiques. Il s'était glissé dans ma +collection quelques livres... quelques livres... +poétiques... de ceux qui troublent +les âmes... des pensionnaires et des collégiens... +Je les ai donnés à mon valet de +chambre. Ça lui a appris la vie... une +drôle de vie.</p> + +<p> — Oh... Andrée !</p> + +<p> — Alors je suis devenue familière avec +lui, je me suis mise à le tutoyer. Je l'avais +nommé Joseph. Ma chère, il était +dans un état... dans un état effrayant... +Il devenait maigre comme... comme un +coq... et il roulait des yeux de fou. Moi +je m'amusais énormément. C'est un de +mes meilleurs étés...</p> + +<p> — Et après ?...</p> + +<p> — Après... oui... Eh bien, un jour que +mon mari était absent, je lui ai dit d'atteler +le panier pour me conduire dans les bois. +Il faisait très chaud, très chaud... Voilà !</p> + +<p> — Oh ! Andrée, dis-moi tout... Ça m'amuse +tant.</p> + +<p> — Tiens, bois un verre de Chartreuse, +sans ça je finirais le carafon toute seule. +Eh bien après, je me suis trouvée mal en +route.</p> + +<p> — Comment ça ?</p> + +<p> — Que tu es bête. Je lui ai dit que j'allais +me trouver mal et qu'il fallait me +porter sur l'herbe. Et puis quand j'ai été +sur l'herbe j'ai suffoqué et je lui ai dit de +me délacer. Et puis, quand j'ai été délacée, +j'ai perdu connaissance.</p> + +<p> — Tout à fait.</p> + +<p> — Oh non, pas du tout.</p> + +<p> — Eh bien ?</p> + +<p> — Eh bien ! j'ai été obligée de rester +près d'une heure sans connaissance. Il +ne trouvait pas de remède. Mais j'ai été +patiente, et je n'ai rouvert les yeux qu'après +sa chute.</p> + +<p> — Oh ! Andrée !... Et qu'est-ce que tu +lui as dit ?</p> + +<p> — Moi rien ! Est-ce que je savais quelque +chose, puisque j'étais sans connaissance ? +Je l'ai remercié. Je lui ai dit de me +remettre en voiture ; et il m'a ramenée +au château. Mais il a failli verser en tournant +la barrière !</p> + +<p> — Oh ! Andrée ! Et c'est tout ?...</p> + +<p> — C'est tout...</p> + +<p> — Tu n'as perdu connaissance qu'une +fois ?</p> + +<p> — Rien qu'une fois, parbleu ! Je ne +voulais pas faire mon amant de ce +goujat.</p> + +<p> — L'as-tu gardé longtemps après ça ?</p> + +<p> — Mais oui. Je l'ai encore. Pourquoi +est-ce que je l'aurais renvoyé. Je n'avais +pas à m'en plaindre.</p> + +<p> — Oh ! Andrée ! Et il t'aime toujours ?</p> + +<p> — Parbleu.</p> + +<p> — Où est-il ?</p> + +<p>La petite baronne étendit la main vers +la muraille et poussa le timbre électrique. +La porte s'ouvrit presque aussitôt, et un +grand valet entra qui répandait autour de +lui une forte senteur d'eau de Cologne.</p> + +<p>La baronne lui dit : « Joseph, mon +garçon, j'ai peur de me trouver mal, va +me chercher ma femme de chambre. »</p> + +<p>L'homme demeurait immobile comme +un soldat devant un officier, et fixait un +regard ardent sur sa maîtresse, qui reprit : +« Mais va donc vite, grand sot, +nous ne sommes pas dans le bois aujourd'hui, +et Rosalie me soignera mieux que +toi. »</p> + +<p>Il tourna sur ses talons et sortit.</p> + +<p>La petite comtesse, effarée, demanda :</p> + +<p> — Et qu'est-ce que tu diras à ta femme +de chambre ?</p> + +<p> — Je lui dirai que c'est passé ! Non, je +me ferai tout de même délacer. Ça me +soulagera la poitrine, car je ne peux plus +respirer. Je suis grise... ma chère... mais +grise à tomber si je me levais.</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="AUBERGE"></a><br> +<h2>L'AUBERGE</h2> +<br><br><br> + + +<p>Pareille à toutes les hôtelleries de bois +plantées dans les Hautes-Alpes, au pied des +glaciers, dans ces couloirs rocheux et nus +qui coupent les sommets blancs des montagnes, +l'auberge de Schwarenbach sert de +refuge aux voyageurs qui suivent le passage +de la Gemmi.</p> + +<p>Pendant 6 mois elle reste ouverte, habitée +par la famille de Jean Hauser ; puis, +dès que les neiges s'amoncellent, emplissant +le vallon et rendant impraticable la +descente sur Loëche, les femmes, le père +et les trois fils s'en vont, et laissent pour +garder la maison le vieux guide Gaspard +Hari avec le jeune guide Ulrich Kunsi, et +Sam le gros chien de montagne.</p> + +<p>Les deux hommes et la bête demeurent +jusqu'au printemps dans cette prison de +neige, n'ayant devant les yeux que la pente +immense et blanche du Balmhorn, entourés +de sommets pâles et luisants, enfermés, +bloqués, ensevelis sous la neige qui monte +autour d'eux, enveloppe, étreint, écrase la +petite maison, s'amoncelle sur le toit, atteint +les fenêtres et mure la porte.</p> + +<p>C'était le jour où la famille Hauser allait +retourner à Loëche, l'hiver approchant et +la descente devenant périlleuse.</p> + +<p>Trois mulets partirent en avant, chargés +de hardes et de bagages et conduits par les +trois fils. Puis la mère, Jeanne Hauser, et sa +fille Louise montèrent sur un quatrième +mulet, et se mirent en route à leur +tour.</p> + +<p>Le père les suivait accompagné des deux +gardiens qui devaient escorter la famille +jusqu'au sommet de la descente.</p> + +<p>Ils contournèrent d'abord le petit lac, gelé +maintenant au fond du grand trou de rochers +qui s'étend devant l'auberge, puis ils +suivirent le vallon clair comme un drap et +dominé de tous côtés par des sommets de +neige.</p> + +<p>Une averse de soleil tombait sur ce désert +blanc éclatant et glacé, l'allumait d'une +flamme aveuglante et froide ; aucune vie +n'apparaissait dans cet océan des monts ; +aucun mouvement dans cette solitude +démesurée ; aucun bruit n'en troublait le +profond silence.</p> + +<p>Peu à peu, le jeune guide Ulrich Kunsi, +un grand suisse aux longues jambes, laissa +derrière lui le père Hauser et le vieux Gaspard +Hari, pour rejoindre le mulet qui +portait les deux femmes.</p> + +<p>La plus jeune le regardait venir, semblait +l'appeler d'un œil triste. C'était une +petite paysanne blonde, dont les joues laiteuses +et les cheveux pâles paraissaient décolorés +par les longs séjours au milieu des +glaces.</p> + +<p>Quand il eut rejoint la bête qui la portait, +il posa la main sur la croupe et ralentit le +pas. La mère Hauser se mit à lui parler, énumérant +avec des détails infinis toutes les recommandations +de l'hivernage. C'était la +première fois qu'il restait là-haut, tandis que +le vieux Hari avait déjà passé quatorze hivers +sous la neige dans l'auberge de Schwarenbach.</p> + +<p>Ulrich Kunsi écoutait, sans avoir l'air de +comprendre, et regardait sans cesse la +jeune fille. De temps en temps il répondait : +« Oui, madame Hauser. » Mais sa +pensée semblait loin et sa figure calme +demeurait impassible.</p> + +<p>Ils atteignirent le lac de Daube, dont la +longue surface gelée s'étendait, toute plate, +au fond du val. A droite, le Daubenhorn +montrait ses rochers noirs dressés à pic auprès +des énormes moraines du glacier de +Lœmmern que dominait le Wildstrubel.</p> + +<p>Comme ils approchaient du col de la +Gemmi, où commence la descente sur +Loëche, ils découvrirent tout à coup l'immense +horizon des Alpes du Valais dont les +séparait la profonde et large vallée du Rhône.</p> + +<p>C'était, au loin, un peuple de sommets +blancs, inégaux, écrasés ou pointus et luisants +sous le soleil : le Mischabel avec ses +deux cornes, le puissant massif du Wissehorn, +le lourd Brunnegghorn, la haute et +redoutable pyramide du Cervin, ce tueur +d'hommes, et la Dent-Blanche, cette +monstrueuse coquette.</p> + +<p>Puis, au-dessous d'eux, dans un trou démesuré, +au fond d'un abîme effrayant, ils +aperçurent Loëche, dont les maisons semblaient +des grains de sable jetés dans cette +crevasse énorme que finit et que ferme +la Gemmi, et qui s'ouvre, là-bas, sur le +Rhône.</p> + +<p>Le mulet s'arrêta au bord du sentier +qui va, serpentant, tournant sans cesse et +revenant, fantastique et merveilleux, le +long de la montagne droite, jusqu'à ce +petit village presque invisible, à son pied. +Les femmes sautèrent dans la neige.</p> + +<p>Les deux vieux les avaient rejoints.</p> + +<p> — Allons, dit le père Hauser, adieu +et bon courage, à l'an prochain, les +amis.</p> + +<p>Le père Hari répéta : « A l'an prochain. »</p> + +<p>Ils s'embrassèrent. Puis Mme Hauser, à +son tour, tendit ses joues ; et la jeune fille +en fit autant.</p> + +<p>Quand ce fut le tour d'Ulrich Kunsi, il +murmura dans l'oreille de Louise : « N'oubliez +point ceux d'en-haut. » Elle répondit +« non » si bas, qu'il devina sans l'entendre.</p> + +<p> — Allons, adieu, répéta Jean Hauser, et +bonne santé.</p> + +<p>Et, passant devant les femmes, il commença +à descendre.</p> + +<p>Ils disparurent bientôt tous les trois au +premier détour du chemin.</p> + +<p>Et les deux hommes s'en retournèrent +vers l'auberge de Schwarenbach.</p> + +<p>Ils allaient lentement, côte à côte, sans +parler. C'était fini, ils resteraient seuls, +face à face, quatre ou cinq mois.</p> + +<p>Puis Gaspard Hari se mit à raconter sa +vie de l'autre hiver. Il était demeuré avec +Michel Canol, trop âgé maintenant pour +recommencer ; car un accident peut arriver +pendant cette longue solitude. Ils ne +s'étaient pas ennuyés, d'ailleurs ; le tout +était d'en prendre son parti dès le premier +jour ; et on finissait par se créer des distractions, +des jeux, beaucoup de passe-temps.</p> + +<p>Ulrich Kunsi l'écoutait, les yeux baissés, +suivant en pensée ceux qui descendaient +vers le village par tous les festons de la +Gemmi.</p> + +<p>Bientôt ils aperçurent l'auberge, à peine +visible, si petite, un point noir au pied de +la monstrueuse vague de neige.</p> + +<p>Quand ils ouvrirent, Sam, le gros chien +frisé, se mit à gambader autour d'eux.</p> + +<p> — Allons, fils, dit le vieux Gaspard, nous +n'avons plus de femme maintenant, il faut +préparer le dîner, tu vas éplucher les +pommes de terre.</p> + +<p>Et tous deux, s'asseyant sur des escabeaux +de bois, commencèrent à tremper la +soupe.</p> + +<p>La matinée du lendemain sembla longue +à Ulrich Kunsi. Le vieux Hari fumait et +crachait dans l'âtre, tandis que le jeune +homme regardait par la fenêtre l'éclatante +montagne en face de la maison.</p> + +<p>Il sortit dans l'après-midi, et refaisant le +trajet de la veille, il cherchait sur le sol +les traces des sabots du mulet qui avait +porté les deux femmes. Puis quand il fut au +col de la Gemmi, il se coucha sur le ventre +au bord de l'abîme, et regarda Loëche.</p> + +<p>Le village dans son puits de rocher +n'était pas encore noyé sous la neige, bien +qu'elle vint tout près de lui, arrêtée net +par les forêts de sapins qui protégeaient +ses environs. Ses maisons basses ressemblaient, +de là-haut, à des pavés, dans une +prairie.</p> + +<p>La petite Hauser était là, maintenant, +dans une de ces demeures grises. Dans laquelle ? +Ulrich Kunsi se trouvait trop loin +pour les distinguer séparément. Comme il +aurait voulu descendre, pendant qu'il le +pouvait encore !</p> + +<p>Mais le soleil avait disparu derrière la +grande cime de Wildstrubel ; et le jeune +homme rentra. Le père Hari fumait. En +voyant revenir son compagnon, il lui proposa +une partie de cartes ; et ils s'assirent +en face l'un de l'autre des deux côtés de la +table.</p> + +<p>Ils jouèrent longtemps, un jeu simple +qu'on nomme la brisque, puis, ayant +soupé, ils se couchèrent.</p> + +<p>Les jours qui suivirent furent pareils au +premier, clairs et froids, sans neige nouvelle. +Le vieux Gaspard passait ses après-midi +à guetter les aigles et les rares oiseaux +qui s'aventurent sur ces sommets glacés, +tandis que Ulrich retournait régulièrement +au col de la Gemmi pour contempler le village. +Puis ils jouaient aux cartes, aux dés, +aux dominos, gagnaient et perdaient de +petits objets pour intéresser leur partie.</p> + +<p>Un matin, Hari, levé le premier, appela +son compagnon. Un nuage mouvant, profond +et léger, d'écume blanche s'abattait +sur eux, autour d'eux, sans bruit, les ensevelissait +peu à peu sous un épais et sourd +matelas de mousse. Cela dura quatre jours +et quatre nuits. Il fallut dégager la porte et +les fenêtres, creuser un couloir et tailler des +marches pour s'élever sur cette poudre de +glace que douze heures de gelée avaient rendue +plus dure que le granit des moraines.</p> + +<p>Alors, ils vécurent comme des prisonniers, +ne s'aventurant plus guère en dehors +de leur demeure. Ils s'étaient partagé les +besognes qu'ils accomplissaient régulièrement. +Ulrich Kunsi se chargeait des nettoyages, +des lavages, de tous les soins et +de tous les travaux de propreté. C'était lui +aussi qui cassait le bois, tandis que Gaspard +Hari faisait la cuisine et entretenait le feu. +Leurs ouvrages, réguliers et monotones, +étaient interrompus par de longues parties +de cartes ou de dés. Jamais ils ne se querellaient, +étant tous deux calmes et placides. +Jamais même ils n'avaient d'impatiences, +de mauvaise humeur, ni de paroles aigres, +car ils avaient fait provision de résignation +pour cet hivernage sur les sommets.</p> + +<p>Quelquefois, le vieux Gaspard prenait +son fusil et s'en allait à la recherche des +chamois ; il en tuait de temps en temps. +C'était alors fête dans l'auberge de +Schwarenbach et grand festin de chair +fraîche.</p> + +<p>Un matin, il partit ainsi. Le thermomètre +du dehors marquait dix-huit au-dessous +de glace. Le soleil n'étant pas encore levé, +le chasseur espérait surprendre les bêtes +aux abords du Wildstrubel.</p> + +<p>Ulrich, demeuré seul, resta couché jusqu'à +dix heures. Il était d'un naturel dormeur ; +mais il n'eût point osé s'abandonner +ainsi à son penchant en présence du +vieux guide toujours ardent et matinal.</p> + +<p>Il déjeuna lentement avec Sam, qui passait +aussi ses jours et ses nuits à dormir devant +le feu ; puis il se sentit triste, effrayé même +de la solitude, et saisi par le besoin de la +partie de cartes quotidienne, comme on +l'est par le désir d'une habitude invincible.</p> + +<p>Alors il sortit pour aller au-devant de son +compagnon qui devait rentrer à quatre +heures.</p> + +<p>La neige avait nivelé toute la profonde +vallée, comblant les crevasses, effaçant les +deux lacs, capitonnant les rochers ; ne faisant +plus, entre les sommets immenses, +qu'une immense cuve blanche régulière, +aveuglante et glacée.</p> + +<p>Depuis trois semaines, Ulrich n'était +plus revenu au bord de l'abîme d'où il +regardait le village. Il y voulut retourner +avant de gravir les pentes qui conduisaient +à Wildstrubel. Loëche maintenant était +aussi sous la neige, et les demeures ne se +reconnaissaient plus guère, ensevelies sous +ce manteau pâle.</p> + +<p>Puis, tournant à droite, il gagna le glacier +de Lœmmern. Il allait de son pas +allongé de montagnard, en frappant de son +bâton ferré la neige aussi dure que la +pierre. Et il cherchait avec son œil perçant +le petit point noir et mouvant, au loin, +sur cette nappe démesurée.</p> + +<p>Quand il fut au bord du glacier, il s'arrêta, +se demandant si le vieux avait bien +pris ce chemin ; puis il se mit à longer les +moraines d'un pas plus rapide et plus +inquiet.</p> + +<p>Le jour baissait ; les neiges devenaient +roses ; un vent sec et gelé courait par souffles +brusques sur leur surface de cristal. +Ulrich poussa un cri d'appel aigu, vibrant, +prolongé. La voix s'envola dans le silence +de mort où dormaient les montagnes ; elle +courut au loin, sur les vagues immobiles +et profondes d'écume glaciale, comme un +cri d'oiseau sur les vagues de la mer ; +puis elle s'éteignit et rien ne lui répondit.</p> + +<p>Il se remit à marcher. Le soleil s'était +enfoncé, là-bas, derrière les cimes que les +reflets du ciel empourpraient encore ; mais +les profondeurs de la vallée devenaient +grises. Et le jeune homme eut peur tout à +coup. Il lui sembla que le silence, le froid, +la solitude, la mort hivernale de ces monts +entraient en lui, allaient arrêter et geler +son sang, raidir ses membres, faire de lui +un être immobile et glacé. Et il se mit à +courir, s'enfuyant vers sa demeure. Le +vieux, pensait-il, était rentré pendant son +absence. Il avait pris un autre chemin ; il +serait assis devant le feu, avec un chamois +mort à ses pieds.</p> + +<p>Bientôt il aperçut l'auberge. Aucune +fumée n'en sortait. Ulrich courut plus vite, +ouvrit la porte. Sam s'élança pour le fêter, +mais Gaspard Hari n'était point revenu.</p> + +<p>Effaré, Kunsi tournait sur lui-même, +comme s'il se fût attendu à découvrir son +compagnon caché dans un coin. Puis il +ralluma le feu et fit la soupe, espérant +toujours voir revenir le vieillard.</p> + +<p>De temps en temps, il sortait pour regarder +s'il n'apparaissait pas. La nuit était +tombée, la nuit blafarde des montagnes, +la nuit pâle, la nuit livide qu'éclairait, au +bord de l'horizon, un croissant jaune et +fin prêt à tomber derrière les sommets.</p> + +<p>Puis le jeune homme rentrait, s'asseyait, +se chauffait les pieds et les mains +en rêvant aux accidents possibles.</p> + +<p>Gaspard avait pu se casser une jambe, +tomber dans un trou, faire un faux pas +qui lui avait tordu la cheville. Et il restait +étendu dans la neige, saisi, raidi par le +froid, l'âme en détresse, perdu, criant +peut-être au secours, appelant de toute la +force de sa gorge dans le silence de la +nuit.</p> + +<p>Mais où ? La montagne était si vaste, si +rude, si périlleuse aux environs, surtout +en cette saison, qu'il aurait fallu être dix +ou vingt guides et marcher pendant huit +jours dans tous les sens pour trouver un +homme en cette immensité.</p> + +<p>Ulrich Kunsi, cependant, se résolut à +partir avec Sam si Gaspard Hari n'était +point revenu entre minuit et une heure du +matin.</p> + +<p>Et il fit ses préparatifs.</p> + +<p>Il mit deux jours de vivres dans un sac, +prit ses crampons d'acier, roula autour de +sa taille une corde longue, mince et forte, +vérifia l'état de son bâton ferré et de la hachette +qui sert à tailler des degrés dans la +glace. Puis il attendit. Le feu brûlait dans +la cheminée ; le gros chien ronflait sous la +clarté de la flamme ; l'horloge battait +comme un cœur ses coups réguliers dans +sa gaine de bois sonore.</p> + +<p>Il attendait, l'oreille éveillée aux bruits +lointains, frissonnant quand le vent léger +frôlait le toit et les murs.</p> + +<p>Minuit sonna ; il tressaillit. Puis, comme +il se sentait frémissant et apeuré, il posa +de l'eau sur le feu, afin de boire du café +bien chaud avant de se mettre en route.</p> + +<p>Quand l'horloge fit tinter une heure, il +se dressa, réveilla Sam, ouvrit la porte et +s'en alla dans la direction du Wildstrubel. +Pendant cinq heures, il monta, escaladant +des rochers au moyen de ses crampons, +taillant la glace, avançant toujours et parfois +hâlant, au bout de sa corde, le chien +resté au bas d'un escarpement trop rapide. +Il était six heures environ, quand il atteignit +un des sommets où le vieux Gaspard +venait souvent à la recherche des chamois.</p> + +<p>Et il attendit que le jour se levât.</p> + +<p>Le ciel pâlissait sur sa tête ; et soudain +une lueur bizarre, née on ne sait d'où, +éclaira brusquement l'immense océan des +cimes pâles qui s'étendaient à cent lieues +autour de lui. On eût dit que cette clarté +vague sortait de la neige elle-même pour +se répandre dans l'espace. Peu à peu les +sommets lointains les plus hauts devinrent +tous d'un rose tendre comme de la +chair, et le soleil rouge apparut derrière +les lourds géants des Alpes bernoises.</p> + +<p>Ulrich Kunsi se remit en route. Il allait +comme un chasseur, courbé, épiant des +traces, disant au chien : « Cherche, mon +gros, cherche. »</p> + +<p>Il redescendait la montagne à présent, +fouillant de l'œil les gouffres, et parfois +appelant, jetant un cri prolongé, mort bien +vite dans l'immensité muette. Alors, il +collait à terre l'oreille, pour écouter ; il +croyait distinguer une voix, se mettait à +courir, appelait de nouveau, n'entendait +plus rien et s'asseyait, épuisé, désespéré. +Vers midi, il déjeuna et fit manger Sam, +aussi las que lui-même. Puis il recommença +ses recherches.</p> + +<p>Quand le soir vint, il marchait encore, +ayant parcouru cinquante kilomètres de +montagne. Comme il se trouvait trop loin +de sa maison pour y rentrer, et trop fatigué +pour se traîner plus longtemps, il +creusa un trou dans la neige et s'y blottit +avec son chien, sous une couverture +qu'il avait apportée. Et ils se couchèrent +l'un contre l'autre, l'homme, et la +bête, chauffant leurs corps l'un à l'autre +et gelés jusqu'aux moëlles cependant.</p> + +<p>Ulrich ne dormit guère, l'esprit hanté +de visions, les membres secoués de frissons.</p> + +<p>Le jour allait paraître quand il se releva. +Ses jambes étaient raides comme des barres +de fer, son âme faible à le faire crier +d'angoisse, son cœur palpitant à le laisser +choir d'émotion dès qu'il croyait entendre +un bruit quelconque.</p> + +<p>Il pensa soudain qu'il allait aussi mourir +de froid dans cette solitude, et l'épouvante +de cette mort, fouettant son +énergie, réveilla sa vigueur.</p> + +<p>Il descendait maintenant vers l'auberge, +tombant, se relevant, suivi de loin par +Sam, qui boitait sur trois pattes.</p> + +<p>Ils atteignirent Schwarenbach seulement +vers quatre heures de l'après-midi. La maison +était vide. Le jeune homme fit du feu, +mangea et s'endormit, tellement abruti +qu'il ne pensait plus à rien.</p> + +<p>Il dormit longtemps, très longtemps, +d'un sommeil invincible. Mais soudain, +une voix, un cri, un nom : « Ulrich », secoua +son engourdissement profond et le fit +se dresser. Avait-il rêvé ? Était-ce un de +ces appels bizarres qui traversent les rêves +des âmes inquiètes ? Non, il l'entendait +encore, ce cri vibrant, entré dans son +oreille et resté dans sa chair jusqu'au bout +de ses doigts nerveux. Certes, on avait +crié ; on avait appelé : « Ulrich ! » Quelqu'un +était là, près de la maison. Il n'en +pouvait douter. Il ouvrit donc la porte et +hurla : « C'est toi, Gaspard ! » de toute la +puissance de sa gorge.</p> + +<p>Rien ne répondit ; aucun son, aucun +murmure, aucun gémissement, rien. Il +faisait nuit. La neige était blême.</p> + +<p>Le vent s'était levé, le vent glacé qui +brise les pierres et ne laisse rien de vivant +sur ces hauteurs abandonnées. Il passait +par souffles brusques plus desséchants et +plus mortels que le vent de feu du désert. +Ulrich, de nouveau, cria : « Gaspard ! — Gaspard ! — Gaspard ! »</p> + +<p>Puis il attendit. Tout demeura muet +sur la montagne ! Alors, une épouvante +le secoua jusqu'aux os. D'un bond il +rentra dans l'auberge, ferma la porte et +poussa les verrous ; puis il tomba grelottant +sur une chaise, certain qu'il venait +d'être appelé par son camarade au moment +où il rendait l'esprit.</p> + +<p>De cela il était sûr, comme on est sûr +de vivre ou de manger du pain. Le vieux +Gaspard Hari avait agonisé pendant deux +jours et trois nuits quelque part, dans un +trou, dans un de ces profonds ravins immaculés +dont la blancheur est plus sinistre +que les ténèbres des souterrains. Il +avait agonisé pendant deux jours et trois +nuits, et il venait de mourir tout à l'heure +en pensant à son compagnon. Et son âme, +à peine libre, s'était envolée vers l'auberge +où dormait Ulrich, et elle l'avait +appelé de par la vertu mystérieuse et terrible +qu'ont les âmes des morts de hanter +les vivants. Elle avait crié, cette âme sans +voix, dans l'âme accablée du dormeur ; +elle avait crié son adieu dernier, ou son +reproche, ou sa malédiction sur l'homme +qui n'avait point assez cherché.</p> + +<p>Et Ulrich la sentait là, tout près, derrière +le mur, derrière la porte qu'il venait +de refermer. Elle rôdait, comme un oiseau +de nuit qui frôle de ses plumes une fenêtre +éclairée ; et le jeune homme éperdu +était prêt à hurler d'horreur. Il voulait +s'enfuir et n'osait point sortir ; il n'osait +point et n'oserait plus désormais, car le +fantôme resterait là, jour et nuit, autour +de l'auberge, tant que le corps du vieux +guide n'aurait pas été retrouvé et déposé +dans la terre bénite d'un cimetière.</p> + +<p>Le jour vint et Kunsi reprit un peu +d'assurance au retour brillant du soleil. +Il prépara son repas, fit la soupe de son +chien, puis il demeura sur une chaise, +immobile, le cœur torturé, pensant au +vieux couché sur la neige.</p> + +<p>Puis, dès que la nuit recouvrit la montagne, +des terreurs nouvelles l'assaillirent. +Il marchait maintenant dans la cuisine +noire, éclairée à peine par la flamme +d'une chandelle, il marchait d'un bout à +l'autre de la pièce, à grands pas, écoutant, +écoutant si le cri effrayant de l'autre +nuit n'allait pas encore traverser le silence +morne du dehors. Et il se sentait seul, le +misérable, comme aucun homme n'avait +jamais été seul ! Il était seul dans cet immense +désert de neige, seul à deux mille +mètres au-dessus de la terre habitée, au-dessus +des maisons humaines, au-dessus +de la vie qui s'agite, bruit et palpite, seul +dans le ciel glacé ! Une envie folle le tenaillait +de se sauver n'importe où, n'importe +comment, de descendre à Loëche en +se jetant dans l'abîme ; mais il n'osait +seulement pas ouvrir la porte, sûr que +l'autre, le mort, lui barrerait la route, pour +ne pas rester seul non plus là-haut.</p> + +<p>Vers minuit, las de marcher, accablé +d'angoisse et de peur, il s'assoupit enfin +sur une chaise, car il redoutait son lit +comme on redoute un lieu hanté.</p> + +<p>Et soudain le cri strident de l'autre soir +lui déchira les oreilles, si suraigu qu'Ulrich +étendit les bras pour repousser le +revenant, et il tomba sur le dos avec son +siège.</p> + +<p>Sam, réveillé par le bruit, se mit à +hurler comme hurlent les chiens effrayés, +et il tournait autour du logis cherchant +d'où venait le danger. Parvenu près de la +porte, il flaira dessous, soufflant et reniflant +avec force, le poil hérissé, la queue +droite et grognant.</p> + +<p>Kunsi, éperdu, s'était levé et, tenant +par un pied sa chaise, il cria : « N'entre +pas, n'entre pas, n'entre pas ou je te tue. » +Et le chien, excité par cette menace, +aboyait avec fureur contre l'invisible ennemi +que défiait la voix de son maître.</p> + +<p>Sam, peu à peu, se calma et revint +s'étendre auprès du foyer, mais il demeurait +inquiet, la tête levée, les yeux brillants +et grondant entre ses crocs.</p> + +<p>Ulrich, à son tour, reprit ses sens, mais +comme il se sentait défaillir de terreur, il +alla chercher une bouteille d'eau-de-vie +dans le buffet, et il en but, coup sur coup, +plusieurs verres. Ses idées devenaient +vagues ; son courage s'affermissait ; une +fièvre de feu glissait dans ses veines.</p> + +<p>Il ne mangea guère le lendemain, se +bornant à boire de l'alcool. Et pendant +plusieurs jours de suite il vécut, saoul +comme une brute. Dès que la pensée de +Gaspard Hari lui revenait, il recommençait +à boire jusqu'à l'instant où il tombait +sur le sol, abattu par l'ivresse. Et il restait +là, sur la face, ivre mort, les membres +rompus, ronflant, le front par terre. +Mais à peine avait-il digéré le liquide affolant +et brûlant, que le cri toujours le même +« Ulrich ! » le réveillait comme une balle +qui lui aurait percé le crâne ; et il se dressait +chancelant encore, étendant les mains +pour ne point tomber, appelant Sam à son +secours. Et le chien, qui semblait devenir +fou comme son maître, se précipitait sur +la porte, la grattait de ses griffes, la rongeait +de ses longues dents blanches, tandis +que le jeune homme, le col renversé, +la tête en l'air, avalait à pleines gorgées, +comme de l'eau fraîche après une course, +l'eau-de-vie qui tout à l'heure endormirait +de nouveau sa pensée, et son souvenir, et +sa terreur éperdue.</p> + +<p>En trois semaines, il absorba toute sa +provision d'alcool. Mais cette saoulerie +continue ne faisait qu'assoupir son épouvante +qui se réveilla plus furieuse dès qu'il +lui fut impossible de la calmer. L'idée fixe +alors, exaspérée par un mois d'ivresse, et +grandissant sans cesse dans l'absolue solitude, +s'enfonçait en lui à la façon d'une +vrille. Il marchait maintenant dans sa demeure +ainsi qu'une bête en cage, collant +son oreille à la porte pour écouter si l'autre +était là, et le défiant, à travers le +mur.</p> + +<p>Puis, dès qu'il sommeillait, vaincu par +la fatigue, il entendait la voix qui le faisait +bondir sur ses pieds.</p> + +<p>Une nuit enfin, pareil aux lâches poussés +à bout, il se précipita sur la porte et +l'ouvrît pour voir celui qui l'appelait et +pour le forcer à se taire.</p> + +<p>Il reçut en plein visage un souffle d'air +froid qui le glaça jusqu'aux os et il referma +le battant et poussa les verrous, +sans remarquer que Sam s'était élancé +dehors. Puis, frémissant, il jeta du bois +au feu, et s'assit devant pour se chauffer ; +mais soudain il tressaillit, quelqu'un grattait +le mur en pleurant.</p> + +<p>Il cria éperdu : « Va-t-en. » Une plainte +lui répondit, longue et douloureuse.</p> + +<p>Alors tout ce qui lui restait de raison +fut emporté par la terreur. Il répétait « Va-t-en » +en tournant sur lui-même pour +trouver un coin où se cacher. L'autre, pleurant +toujours, passait le long de la maison +en se frottant contre le mur. Ulrich s'élança +vers le buffet de chêne plein de vaisselle +et de provisions, et, le soulevant avec +une force surhumaine, il le traîna jusqu'à la +porte, pour s'appuyer d'une barricade. +Puis, entassant les uns sur les autres tout ce +qui restait de meubles, les matelas, les +paillasses, les chaises, il boucha la fenêtre +comme on fait lorsqu'un ennemi vous +assiège.</p> + +<p>Mais celui du dehors poussait maintenant +de grands gémissements lugubres auxquels +le jeune homme se mit à répondre par des +gémissements pareils.</p> + +<p>Et des jours et des nuits se passèrent +sans qu'ils cessassent de hurler l'un et +l'autre. L'un tournait sans cesse autour +de la maison et fouillait la muraille de ses +ongles avec tant de force qu'il semblait +vouloir la démolir ; l'autre, au dedans, suivait +tous ses mouvements, courbé, l'oreille +collée contre la pierre, et il répondait +à tous ses appels par d'épouvantables +cris.</p> + +<p>Un soir, Ulrich n'entendit plus rien ; et +il s'assit, tellement brisé de fatigue qu'il +s'endormit aussitôt.</p> + +<p>Il se réveilla sans un souvenir, sans une +pensée, comme si toute sa tête se fût vidée +pendant ce sommeil accablé. Il avait faim, +il mangea.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + +<p>L'hiver était fini. Le passage de la +Gemmi redevenait praticable ; et la famille +Hauser se mit en route pour rentrer dans +son auberge.</p> + +<p>Dès qu'elles eurent atteint le haut de +la montée les femmes grimpèrent sur leur +mulet, et elles parlèrent des deux hommes +qu'elles allaient retrouver tout à l'heure.</p> + +<p>Elles s'étonnaient que l'un deux ne fût +pas descendu quelques jours plus tôt, dès +que la route était devenue possible, pour +donner des nouvelles de leur long hivernage.</p> + +<p>On aperçut enfin l'auberge encore couverte +et capitonnée de neige. La porte et +la fenêtre étaient closes ; un peu de fumée +sortait du toit, ce qui rassura le père Hauser. +Mais en approchant, il aperçut, sur le +seuil, un squelette d'animal dépecé par les aigles, +un grand squelette couché sur le flanc.</p> + +<p>Tous l'examinèrent. « Ça doit être Sam, » +dit la mère. Et elle appela : « Hé, Gaspard. » +Un cri répondit à l'intérieur, un cri +aigu, qu'on eût dit poussé par une bête. Le +père Hauser répéta : « Hé, Gaspard. » Un +autre cri pareil au premier se fit entendre.</p> + +<p>Alors les trois hommes, le père et les +deux fils, essayèrent d'ouvrir la porte. Elle +résista. Ils prirent dans l'étable vide une +longue poutre comme bélier, et la lancèrent +à toute volée. Le bois cria, céda, les +planches volèrent en morceaux ; puis un +grand bruit ébranla la maison et ils aperçurent, +dedans, derrière le buffet écroulé +un homme debout, avec des cheveux qui +lui tombaient aux épaules, une barbe qui +lui tombait sur la poitrine, des yeux brillants +et des lambeaux d'étoffe sur le +corps.</p> + +<p>Ils ne le reconnaissaient point, mais +Louise Hauser s'écria : « C'est Ulrich, maman. » +Et la mère constata que c'était Ulrich, +bien que ses cheveux fussent blancs.</p> + +<p>Il les laissa venir ; il se laissa toucher ; +mais il ne répondit point aux questions +qu'on lui posa ; et il fallut le conduire +à Loëche où les médecins constatèrent +qu'il était fou.</p> + +<p>Et personne ne sut jamais ce qu'était +devenu son compagnon.</p> + +<p>La petite Hauser faillit mourir, cet été-là, +d'une maladie de langueur qu'on attribua +au froid de la montagne.</p> + + +<br><br> +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="LE_VAGABOND"></a><br> +<h2>LE VAGABOND</h2> +<br><br><br> + + +<p>Depuis quarante jours, il marchait, cherchant +partout du travail. Il avait quitté +son pays, Ville-Avaray, dans la Manche, +parce que l'ouvrage manquait. Compagnon +charpentier, âgé de vingt-sept ans, bon sujet, +vaillant, il était resté pendant deux +mois à la charge de sa famille, lui, fils +aîné, n'ayant plus qu'à croiser ses bras +vigoureux, dans le chômage général. Le +pain devint rare dans la maison ; les deux +sœurs allaient en journée, mais gagnaient +peu ; et lui, Jacques Randel, le plus fort, +ne faisait rien parce qu'il n'avait rien à +faire, et mangeait la soupe des autres.</p> + +<p>Alors, il s'était informé à la mairie ; et +le secrétaire avait répondu qu'on trouvait +à s'occuper dans le Centre.</p> + +<p>Il était donc parti, muni de papiers et +de certificats, avec sept francs dans sa poche +et portant sur l'épaule, dans un mouchoir +bleu attaché au bout de son bâton, +une paire de souliers de rechange, une +culotte et une chemise.</p> + +<p>Et il avait marché sans repos, pendant +les jours et les nuits, par les interminables +routes, sous le soleil et sous les pluies, +sans arriver jamais à ce pays mystérieux +où les ouvriers trouvent de l'ouvrage.</p> + +<p>Il s'entêta d'abord à cette idée qu'il ne +devait travailler qu'à la charpente, puisqu'il +était charpentier. Mais, dans tous les +chantiers où il se présenta, on répondit +qu'on venait de congédier des hommes, +faute de commandes, et il se résolut, +se trouvant à bout de ressources, à accomplir +toutes les besognes qu'il rencontrerait +sur son chemin.</p> + +<p>Donc, il fut tour à tour terrassier, valet +d'écurie, scieur de pierres ; il cassa du bois, +ébrancha des arbres, creusa un puits, mêla +du mortier, lia des fagots, garda des chèvres +sur une montagne, tout cela moyennant +quelques sous, car il n'obtenait, de +temps en temps, deux ou trois jours de +travail qu'en se proposant à vil prix, pour +tenter l'avarice des patrons et des paysans.</p> + +<p>Et maintenant, depuis une semaine, il +ne trouvait plus rien, il n'avait plus rien et +il mangeait un peu de pain, grâce à la charité +des femmes qu'il implorait sur le seuil +des portes, en passant le long des routes.</p> + +<p>Le soir tombait, Jacques Randel harassé, +les jambes brisées, le ventre vide, +l'âme en détresse, marchait nu-pieds sur +l'herbe au bord du chemin, car il ménageait +sa dernière paire de souliers, l'autre +n'existant plus depuis longtemps déjà. +C'était un samedi, vers la fin de l'automne. +Les nuages gris roulaient dans le +ciel, lourds et rapides, sous les poussées +du vent qui sifflait dans les arbres. On sentait +qu'il pleuvrait bientôt. La campagne +était déserte, à cette tombée de jour, la +veille d'un dimanche. De place en place, +dans les champs, s'élevaient, pareilles à +des champignons jaunes, monstrueux, des +meules de paille égrenées ; et les terres +semblaient nues, étant ensemencées déjà +pour l'autre année.</p> + +<p>Randel avait faim, une faim de bête, +une de ces faims qui jettent les loups sur +les hommes. Exténué, il allongeait les +jambes pour faire moins de pas, et, la tête +pesante, le sang bourdonnant aux tempes, +les yeux rouges, la bouche sèche, il serrait +son bâton dans sa main avec l'envie +vague de frapper à tour de bras sur le premier +passant qu'il rencontrerait rentrant +chez lui manger la soupe.</p> + +<p>Il regardait les bords de la route avec +l'image, dans les yeux, de pommes de terre +défouies, restées sur le sol retourné. S'il +en avait trouvé quelques-unes, il eût ramassé +du bois mort, fait un petit feu dans +le fossé, et bien soupé, ma foi, avec le légume +chaud et rond, qu'il eût tenu d'abord, +brûlant, dans ses mains froides.</p> + +<p>Mais la saison était passée, et il devrait, +comme la veille, ronger une betterave crue, +arrachée dans un sillon.</p> + +<p>Depuis deux jours il parlait haut en allongeant +le pas sous l'obsession de ses +idées. Il n'avait guère pensé, jusque-là, appliquant +tout son esprit, toutes ses simples +facultés, à sa besogne professionnelle. +Mais voilà que la fatigue, cette poursuite +acharnée d'un travail introuvable, les refus, +les rebuffades, les nuits passées sur l'herbe, +le jeûne, le mépris qu'il sentait chez les +sédentaires pour le vagabond, cette question +posée chaque jour : « Pourquoi ne +restez-vous pas chez vous ? » le chagrin de +ne pouvoir occuper ses bras vaillants qu'il +sentait pleins de force, le souvenir des +parents demeurés à la maison et qui n'avaient +guère de sous, non plus, l'emplissaient, +peu à peu d'une colère lente, amassée +chaque jour, chaque heure, chaque minute, +et qui s'échappait de sa bouche, malgré +lui, en phrases courtes et grondantes.</p> + +<p>Tout en trébuchant sur les pierres qui +roulaient sous ses pieds nus, il grognait : +« Misère... misère... tas de cochons... +laisser crever de faim un homme... un +charpentier... tas de cochons... pas quatre +sous... pas quatre sous... v'là qu'il pleut... +tas de cochons !... »</p> + +<p>Il s'indignait de l'injustice du sort et s'en +prenait aux hommes, à tous les hommes, +de ce que la nature, la grande mère aveugle, +est inéquitable, féroce et perfide.</p> + +<p>Il répétait, les dents serrées : « Tas de +cochons ! » en regardant la mince fumée +grise qui sortait des toits, à cette heure +du dîner. Et, sans réfléchir à cette autre +injustice, humaine celle-là, qui se nomme +violence et vol, il avait envie d'entrer dans +une de ces demeures, d'assommer les habitants +et de se mettre à table, à leur place.</p> + +<p>Il disait : « J'ai pas le droit de vivre, +maintenant... puisqu'on me laisse crever +de faim... je ne demande qu'à travailler, +pourtant... tas de cochons ! » Et la souffrance +de ses membres, la souffrance de +son ventre, la souffrance de son cœur lui +montaient à la tête comme une ivresse +redoutable, et faisaient naître, en son cerveau, +cette idée simple : « J'ai le droit de +vivre, puisque je respire, puisque l'air est +à tout le monde. Alors, donc, on n'a pas +le droit de me laisser sans pain ! »</p> + +<p>La pluie tombait, fine, serrée, glacée. +Il s'arrêta et murmura : « Misère... encore +un mois de route avant de rentrer à la +maison... » Il revenait en effet chez lui +maintenant, comprenant qu'il trouverait +plutôt à s'occuper dans sa ville natale, où +il était connu, en faisant n'importe quoi, +que sur les grands chemins où tout le +monde le suspectait.</p> + +<p>Puisque la charpente n'allait pas, il deviendrait +manœuvre, gâcheur de plâtre, +terrassier, casseur de cailloux. Quand il +ne gagnerait que vingt sous par jour, ce +serait toujours de quoi manger.</p> + +<p>Il noua autour de son cou ce qui restait +de son dernier mouchoir, afin d'empêcher +l'eau froide de lui couler dans le dos et +sur la poitrine. Mais il sentit bientôt +qu'elle traversait déjà la mince toile de +ses vêtements et il jeta autour de lui un +regard d'angoisse, d'être perdu qui ne +sait plus où cacher son corps, où reposer +sa tête, qui n'a pas un abri par le monde.</p> + +<p>La nuit venait, couvrant d'ombre les +champs. Il aperçut, au loin, dans un pré, +une tache sombre sur l'herbe, une vache. +Il enjamba le fossé de la route et alla +vers elle, sans trop savoir ce qu'il faisait.</p> + +<p>Quand il fut auprès, elle leva vers lui sa +grosse tête, et il pensa : « Si seulement j'avais +un pot, je pourrais boire un peu de lait. »</p> + +<p>Il regardait la vache ; et la vache le regardait ; +puis, soudain, lui lançant dans +le flanc un grand coup de pied : « Debout ! » +dit-il.</p> + +<p>La bête se dressa lentement, laissant +pendre sous elle sa lourde mamelle ; alors +l'homme se coucha sur le dos, entre les +pattes de l'animal, et il but, longtemps, +longtemps, pressant de ses deux mains le +pis gonflé, chaud, et qui sentait l'étable. +Il but tant qu'il resta du lait dans cette +source vivante.</p> + +<p>Mais la pluie glacée tombait plus serrée, +et toute la plaine était nue sans lui montrer +un refuge. Il avait froid ; et il regardait +une lumière qui brillait entre les arbres, +à la fenêtre d'une maison.</p> + +<p>La vache s'était recouchée, lourdement. +Il s'assit à côté d'elle, en lui flattant la +tête, reconnaissant d'avoir été nourri. Le +souffle épais et fort de la bête, sortant de +ses naseaux comme deux jets de vapeur +dans l'air du soir, passait sur la face de +l'ouvrier qui se mit à dire : « Tu n'as pas +froid là-dedans, toi. »</p> + +<p>Maintenant, il promenait ses mains sur +le poitrail, sous les pattes, pour y trouver +de la chaleur. Alors une idée lui vint, celle +de se coucher et de passer la nuit contre +ce gros ventre tiède. Il chercha donc une +place, pour être bien, et posa juste son +front contre la mamelle puissante qui l'avait +abreuvé tout à l'heure. Puis, comme il était +brisé de fatigue, il s'endormit tout à coup.</p> + +<p>Mais, plusieurs fois, il se réveilla, le dos +ou le ventre glacé, selon qu'il appliquait +l'un ou l'autre sur le flanc de l'animal ; +alors il se retournait pour réchauffer et +sécher la partie de son corps qui était +restée à l'air de la nuit ; et il se rendormait +bientôt de son sommeil accablé.</p> + +<p>Un coq chantant le mit debout. L'aube +allait paraître ; il ne pleuvait plus ; le ciel +était pur.</p> + +<p>La vache se reposait, le mufle sur le sol ; il +se baissa en s'appuyant sur ses mains, pour +baiser cette large narine de chair humide, +et il dit : « Adieu, ma belle... à une autre +fois... t'es une bonne bête... Adieu... »</p> + +<p>Puis il mit ses souliers, et s'en alla.</p> + +<p>Pendant deux heures, il marcha devant +lui, suivant toujours la même route ; puis +une lassitude l'envahit si grande, qu'il +s'assit dans l'herbe.</p> + +<p>Le jour était venu ; les cloches des églises +sonnaient, des hommes en blouse +bleue, des femmes en bonnet blanc, soit à +pied, soit montés en des charrettes, commençaient +à passer sur les chemins, allant +aux villages voisins fêter le dimanche chez +des amis, chez des parents.</p> + +<p>Un gros paysan parut, poussant devant lui +une vingtaine de moutons inquiets et bêlants +qu'un chien rapide maintenait en troupeau.</p> + +<p>Randel se leva, salua : « Vous n'auriez +pas du travail pour un ouvrier qui meurt +de faim ? » dit-il.</p> + +<p>L'autre répondit en jetant au vagabond +un regard méchant :</p> + +<p> — Je n'ai point de travail pour les gens +que je rencontre sur les routes.</p> + +<p>Et le charpentier retourna s'asseoir sur +le fossé.</p> + +<p>Il attendit longtemps ; regardant défiler +devant lui les campagnards, et cherchant +une bonne figure, un visage compatissant +pour recommencer sa prière.</p> + +<p>Il choisit une sorte de bourgeois en redingote, +dont une chaîne d'or ornait le ventre.</p> + +<p> — Je cherche du travail depuis deux +mois, dit-il. Je ne trouve rien ; et je n'ai +plus un sou dans ma poche.</p> + +<p>Le demi-monsieur répliqua : « Vous +auriez dû lire l'avis affiché à l'entrée du +pays. — La mendicité est interdite sur le +territoire de la commune. — Sachez que +je suis le maire, et, si vous ne filez pas +bien vite, je vais vous faire ramasser. »</p> + +<p>Randel, que la colère gagnait, murmura : +« Faites-moi ramasser si vous +voulez, j'aime mieux cela, je ne mourrai +pas de faim, au moins. »</p> + +<p>Et il retourna s'asseoir sur son fossé.</p> + +<p>Au bout d'un quart d'heure, en effet, +deux gendarmes apparurent sur la route. +Ils marchaient lentement, côte à côte, bien +en vue, brillants au soleil avec leurs chapeaux +cirés, leurs buffleteries jaunes et +leurs boutons de métal, comme pour effrayer +les malfaiteurs et les mettre en fuite +de loin, de très loin.</p> + +<p>Le charpentier comprit bien qu'ils venaient +pour lui ; mais il ne remua pas, +saisi soudain d'une envie sourde de les +braver, d'être pris par eux, et de se venger, +plus tard.</p> + +<p>Ils approchaient sans paraître l'avoir vu, +allant de leur pas militaire, lourd et balancé +comme la marche des oies. Puis tout +à coup, en passant devant lui, ils eurent +l'air de le découvrir, s'arrêtèrent et se mirent +à le dévisager d'un œil menaçant et furieux.</p> + +<p>Et le brigadier s'avança en demandant :</p> + +<p> — Qu'est-ce que vous faites ici ?</p> + +<p>L'homme répliqua tranquillement :</p> + +<p> — Je me repose.</p> + +<p> — D'où venez-vous ?</p> + +<p> — S'il fallait vous dire tous les pays où +j'ai passé, j'en aurais pour plus d'une heure.</p> + +<p> — Où allez-vous ?</p> + +<p> — A Ville-Avaray.</p> + +<p> — Où c'est-il ça ?</p> + +<p> — Dans la Manche.</p> + +<p> — C'est votre pays ?</p> + +<p> — C'est mon pays.</p> + +<p> — Pourquoi en êtes-vous parti ?</p> + +<p> — Pour chercher du travail.</p> + +<p>Le brigadier se retourna vers son gendarme, +et, du ton colère d'un homme que +la même supercherie finit par exaspérer :</p> + +<p> — Ils disent tous ça, ces bougres-là. +Mais je la connais, moi.</p> + +<p>Puis il reprit :</p> + +<p> — Vous avez des papiers ?</p> + +<p> — Oui, j'en ai.</p> + +<p> — Donnez-les.</p> + +<p>Randel prit dans sa poche ses papiers, +ses certificats, de pauvres papiers usés et +sales qui s'en allaient en morceaux, et les +tendit au soldat.</p> + +<p>L'autre les épelait en ânonnant, puis +constatant qu'ils étaient en règle, il les +rendit avec l'air mécontent d'un homme +qu'un plus malin vient de jouer.</p> + +<p>Après quelques moments de réflexion, +il demanda de nouveau :</p> + +<p> — Vous avez de l'argent sur vous ?</p> + +<p> — Non.</p> + +<p> — Rien ?</p> + +<p> — Rien.</p> + +<p> — Pas un sou seulement ?</p> + +<p> — Pas un sou seulement !</p> + +<p> — De quoi vivez-vous, alors ?</p> + +<p> — De ce qu'on me donne.</p> + +<p> — Vous mendiez, alors ?</p> + +<p>Randel répondit résolument :</p> + +<p> — Oui, quand je peux.</p> + +<p>Mais le gendarme déclara : « Je vous +prends en flagrant délit de vagabondage et +de mendicité, sans ressource et sans profession, +sur la route, et je vous enjoins de +me suivre. »</p> + +<p>Le charpentier se leva.</p> + +<p> — Ousque vous voudrez, dit-il.</p> + +<p>Et se plaçant entre les deux militaires +avant même d'en recevoir l'ordre, il ajouta :</p> + +<p> — Allez, coffrez-moi. Ça me mettra un +toit sur la tête quand il pleut.</p> + +<p>Et ils partirent vers le village dont on +apercevait les tuiles, à travers des arbres +dépouillés de feuilles, à un quart de lieue +de distance.</p> + +<p>C'était l'heure de la messe, quand ils +traversèrent le pays. La place était pleine +de monde, et deux haies se formèrent aussitôt +pour voir passer le malfaiteur qu'une +troupe d'enfants excités suivait. Paysans +et paysannes le regardaient, cet homme +arrêté, entre deux gendarmes, avec une +haine allumée dans les yeux, et une envie +de lui jeter des pierres, de lui arracher la +peau avec les ongles, de l'écraser sous +leurs pieds. On se demandait s'il avait volé +et s'il avait tué. Le boucher, ancien spahi, +affirma : « C'est un déserteur. » Le débitant +de tabac crut le reconnaître pour un +homme qui lui avait passé une pièce fausse +de cinquante centimes, le matin même, et le +quincailler vit en lui indubitablement l'introuvable +assassin de la veuve Malet que +la police cherchait depuis six mois.</p> + +<p>Dans la salle du conseil municipal, où +ses gardiens le firent entrer, Randel +retrouva le maire, assis devant la table +des délibérations et flanqué de l'instituteur.</p> + +<p> — Ah ! ah ! s'écria le magistrat, vous +revoilà, mon gaillard. Je vous avais bien +dit que je vous ferais coffrer. Eh bien, +brigadier, qu'est-ce que c'est ? »</p> + +<p>Le brigadier répondit : « Un vagabond +sans feu ni lieu, monsieur le maire, sans +ressources et sans argent sur lui, à ce +qu'il affirme, arrêté en état de mendicité +et de vagabondage, muni de bons certificats +et de papiers bien en règle. »</p> + +<p> — Montrez-moi ces papiers, dit le +maire. Il les prit, les lut, les relut, les +rendit, puis ordonna : « Fouillez-le. » On +fouilla Randel ; on ne trouva rien.</p> + +<p>Le maire semblait perplexe. Il demanda +à l'ouvrier :</p> + +<p> — Que faisiez-vous, ce matin, sur la route ?</p> + +<p> — Je cherchais de l'ouvrage.</p> + +<p> — De l'ouvrage ?... Sur la grand'route ?</p> + +<p> — Comment voulez-vous que j'en trouve +si je me cache dans les bois ?</p> + +<p>Ils se dévisageaient tous les deux avec +une haine de bêtes appartenant à des races +ennemies. Le magistrat reprit : « Je vais +vous faire mettre en liberté, mais que je +ne vous y reprenne pas ! »</p> + +<p>Le charpentier répondit : « J'aime +mieux que vous me gardiez. J'en ai assez +de courir les chemins. »</p> + +<p>Le maire prit un air sévère :</p> + +<p> — Taisez-vous.</p> + +<p>Puis il ordonna aux gendarmes :</p> + +<p> — Vous conduirez cet homme à deux +cents mètres du village, et vous le laisserez +continuer son chemin.</p> + +<p>L'ouvrier dit : « Faites-moi donner à +manger, au moins. »</p> + +<p>L'autre fut indigné : « Il ne manquerait +plus que de vous nourrir ! Ah ! ah ! ah ! +elle est forte celle-là ! »</p> + +<p>Mais Randel reprit avec fermeté : « Si +vous me laissez encore crever de faim, +vous me forcerez à faire un mauvais coup. +Tant pis pour vous autres, les gros. »</p> + +<p>Le maire s'était levé, et il répéta : +« Emmenez-le vite, parce que je finirais +par me fâcher. »</p> + +<p>Les deux gendarmes saisirent donc le +charpentier par les bras et l'entraînèrent. +Il se laissa faire, retraversa le village, se +retrouva sur la route ; et les hommes +l'ayant conduit à deux cents mètres de la +borne kilométrique, le brigadier déclara :</p> + +<p> — Voilà, filez et que je ne vous revoie +point dans le pays, ou bien vous aurez de +mes nouvelles.</p> + +<p>Et Randel se mit en route sans rien répondre, +et sans savoir où il allait. Il marcha devant +lui un quart d'heure ou vingt minutes, +tellement abruti qu'il ne pensait plus à rien.</p> + +<p>Mais soudain, en passant devant une petite +maison dont la fenêtre était entr'ouverte +une odeur de pot-au-feu lui entra dans la +poitrine et l'arrêta net, devant ce logis.</p> + +<p>Et, tout à coup, la faim, une faim féroce, +dévorante, affolante, le souleva, faillit le +jeter comme une brute contre les murs de +cette demeure.</p> + +<p>Il dit, tout haut, d'une voix grondante : +« Nom de Dieu ! faut qu'on m'en donne, cette +fois. » Et il se mit à heurter la porte à grands +coups de son bâton. Personne ne répondit ; +il frappa plus fort, criant : « Hé ! hé ! +hé ! là dedans, les gens ! hé ! ouvrez ! »</p> + +<p>Rien ne remua ; alors, s'approchant de +la fenêtre, il la poussa avec sa main, et l'air +enfermé de la cuisine, l'air tiède plein de +senteurs de bouillon chaud, de viande +cuite et de choux s'échappa vers l'air froid +du dehors.</p> + +<p>D'un saut, le charpentier fut dans la +pièce. Deux couverts étaient mis sur une +table. Les propriétaires, partis sans doute +à la messe, avaient laissé sur le feu leur +dîner, le bon bouilli du dimanche, avec la +soupe grasse aux légumes.</p> + +<p>Un pain frais attendait sur la cheminée, +entre deux bouteilles qui semblaient pleines.</p> + +<p>Randel d'abord se jeta sur le pain, le +cassa avec autant de violence que s'il eût +étranglé un homme, puis il se mit à le +manger voracement, par grandes bouchées +vite avalées. Mais l'odeur de la +viande, presque aussitôt, l'attira vers la +cheminée, et, ayant ôté le couvercle du +pot, il y plongea une fourchette et fit sortir +un gros morceau de bœuf, lié d'une +ficelle. Puis il prit encore des choux, des +carottes, des oignons, jusqu'à ce que son +assiette fût pleine, et, l'ayant posée sur la +table, il s'assit devant, coupa le bouilli en +quatre parts et dîna comme s'il eût été chez +lui. Quand il eut dévoré le morceau presque +entier, plus une quantité de légumes, il +s'aperçut qu'il avait soif et il alla chercher +une des bouteilles posées sur la cheminée.</p> + +<p>A peine vit-il le liquide en son verre +qu'il reconnut de l'eau-de-vie. Tant pis, +c'était chaud, cela lui mettrait du feu dans +les veines, ce serait bon, après avoir eu si +froid ; et il but.</p> + +<p>Il trouva cela bon en effet, car il en avait +perdu l'habitude ; il s'en versa de nouveau +un plein verre, qu'il avala en deux +gorgées. Et, presque aussitôt, il se sentit +gai, réjoui par l'alcool comme si un grand +bonheur lui avait coulé dans le ventre.</p> + +<p>Il continuait à manger, moins vite, en +mâchant lentement et trempant son pain +dans le bouillon. Toute la peau de son +corps était devenue brûlante, le front surtout +où le sang battait.</p> + +<p>Mais, soudain, une cloche tinta au loin. +C'était la messe qui finissait ; et un instinct +plutôt qu'une peur, l'instinct de prudence +qui guide et rend perspicaces tous +les êtres en danger, fit se dresser le charpentier, +qui mit dans une poche le reste +du pain, dans l'autre la bouteille d'eau-de-vie, +et, à pas furtifs, gagna la fenêtre et +regarda la route.</p> + +<p>Elle était encore toute vide. Il sauta +et se remit en marche ; mais, au lieu +de suivre le grand chemin, il fuit à travers +champs vers un bois qu'il apercevait.</p> + +<p>Il se sentait alerte, fort, joyeux, content +de ce qu'il avait fait et tellement souple +qu'il sautait les clôtures des champs, à +pieds joints, d'un seul bond.</p> + +<p>Dès qu'il fut sous les arbres, il tira de +nouveau la bouteille de sa poche, et se remit +à boire, par grandes lampées, tout en +marchant. Alors ses idées se brouillèrent, +ses yeux devinrent troubles, ses jambes +élastiques comme des ressorts.</p> + +<p>Il chantait la vieille chanson populaire :</p> + +<blockquote>Ah ! qu'il fait donc bon<br> +Qu'il fait donc bon<br> +Cueillir la fraise.</blockquote> + +<p>Il marchait maintenant sur une mousse +épaisse, humide et fraîche, et ce tapis +doux sous les pieds lui donna des envies +folles de faire la culbute, comme un enfant.</p> + +<p>Il prit son élan, cabriola ; se releva, recommença. +Et, entre chaque pirouette, il +se remettait à chanter :</p> + +<blockquote>Ah ! qu'il fait donc bon<br> +Qu'il fait donc bon<br> +Cueillir la fraise.</blockquote> + +<p>Tout à coup, il se trouva au bord d'un +chemin creux et il aperçut, dans le fond, +une grande fille, une servante qui rentrait +au village, portant aux mains deux seaux de +lait, écartés d'elle par un cercle de barrique.</p> + +<p>Il la guettait, penché, les yeux allumés +comme ceux d'un chien qui voit une caille.</p> + +<p>Elle le découvrit, leva la tête, se mit à +rire et lui cria :</p> + +<p> — C'est-il vous qui chantiez comme ça ?</p> + +<p>Il ne répondit point et sauta dans le ravin, +bien que le talus fût haut de six pieds +au moins.</p> + +<p>Elle dit, le voyant soudain debout devant +elle : « Cristi, vous m'avez fait peur ! »</p> + +<p>Mais il ne l'entendait pas, il était ivre, +il était fou, soulevé par une autre rage +plus dévorante que la faim, enfiévré par +l'alcool, par l'irrésistible furie d'un homme +qui manque de tout, depuis deux mois, et +qui est gris, et qui est jeune, ardent, brûlé +par tous les appétits que la nature a semés +dans la chair vigoureuse des mâles.</p> + +<p>La fille reculait devant lui, effrayée de +son visage, de ses yeux, de sa bouche entr'ouverte, +de ses mains tendues.</p> + +<p>Il la saisit par les épaules, et, sans dire +un mot, la culbuta sur le chemin.</p> + +<p>Elle laissa tomber ses seaux qui roulèrent +à grand bruit en répandant leur lait, +puis elle cria, puis, comprenant que rien +ne servirait d'appeler dans ce désert, et +voyant bien à présent qu'il n'en voulait pas +à sa vie, elle céda, sans trop de peine, pas +très fâchée, car il était fort, le gars, mais +par trop brutal vraiment.</p> + +<p>Quand elle se fut relevée, l'idée de ses +seaux répandus l'emplit tout à coup de fureur, +et, ôtant son sabot d'un pied, elle se +jeta, à son tour, sur l'homme, pour lui +casser la tête s'il ne payait pas son lait.</p> + +<p>Mais lui, se méprenant à cette attaque +violente, un peu dégrisé, éperdu, épouvanté +de ce qu'il avait fait, se sauva de +toute la vitesse de ses jarrets, tandis qu'elle +lui jetait des pierres, dont quelques-unes +l'atteignirent dans le dos.</p> + +<p>Il courut longtemps, longtemps, puis il +se sentit las comme il ne l'avait jamais +été. Ses jambes devenaient molles à ne le +plus porter ; toutes ses idées étaient brouillées, +il perdait souvenir de tout, ne pouvait +plus réfléchir à rien.</p> + +<p>Et il s'assit au pied d'un arbre.</p> + +<p>Au bout de cinq minutes il dormait.</p> + +<p>Il fut réveillé par un grand choc, et, ouvrant +les yeux, il aperçut deux tricornes +de cuir verni penchés sur lui, et les deux +gendarmes du matin qui lui tenaient et lui +liaient les bras.</p> + +<p> — Je savais bien que je te repincerais, +dit le brigadier goguenard.</p> + +<p>Randel se leva sans répondre un mot. +Les hommes le secouaient, prêts à le rudoyer, +s'il faisait un geste, car il était +leur proie à présent, il était devenu du +gibier de prison, capturé par ces chasseurs +de criminels qui ne le lâcheraient plus.</p> + +<p> — En route ! commanda le gendarme.</p> + +<p>Ils partirent. Le soir venait, étendant +sur la terre un crépuscule d'automne, lourd +et sinistre.</p> + +<p>Au bout d'une demi-heure, ils atteignirent +le village.</p> + +<p>Toutes les portes étaient ouvertes, car +on savait les événements. Paysans et +paysannes, soulevés de colère, comme si +chacun eût été volé, comme si chacune eût +été violée, voulaient voir rentrer le misérable +pour lui jeter des injures.</p> + +<p>Ce fut une huée qui commença à la première +maison pour finir à la mairie, où le +maire attendait aussi, vengé lui-même de +ce vagabond.</p> + +<p>Dès qu'il l'aperçut, il cria de loin :</p> + +<p> — Ah ! mon gaillard ! nous y sommes.</p> + +<p>Et il se frottait les mains, content +comme il l'était rarement.</p> + +<p>Il reprit : « Je l'avais dit, je l'avais dit, +rien qu'en le voyant sur la route. »</p> + +<p>Puis, avec un redoublement de joie :</p> + +<p> — Ah ! gredin, ah ! sale gredin, tu tiens +tes vingt ans, mon gaillard !</p> + + + +<br><br><br><br> +<p>FIN</p> + + +<br><br><br><br><hr style="width: 65%;"><br><br><br><br> + +<p><a href="#LE_HORLA">LE HORLA</a></p> + +<p><a href="#AMOUR">AMOUR</a></p> + +<p><a href="#LE_TROU">LE TROU</a></p> + +<p><a href="#SAUVEE">SAUVÉE</a></p> + +<p><a href="#CLOCHETTE">CLOCHETTE</a></p> + +<p><a href="#LE_MARQUIS">LE MARQUIS DE FUMEROL</a></p> + +<p><a href="#LE_SIGNE">LE SIGNE</a></p> + +<p><a href="#LE_DIABLE">LE DIABLE</a></p> + +<p><a href="#LES_ROIS">LES ROIS</a></p> + +<p><a href="#AU_BOIS">AU BOIS</a></p> + +<p><a href="#UNE_FAMILLE">UNE FAMILLE</a></p> + +<p><a href="#JOSEPH">JOSEPH</a></p> + +<p><a href="#AUBERGE">L'AUBERGE</a></p> + +<p><a href="#LE_VAGABOND">LE VAGABOND</a></p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10775 ***</div> +</body> +</html> |
