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diff --git a/old/10774.txt b/old/10774.txt new file mode 100644 index 0000000..a424dac --- /dev/null +++ b/old/10774.txt @@ -0,0 +1,5219 @@ +The Project Gutenberg EBook of Recits d'un soldat, by Amedee Achard + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Recits d'un soldat + Une Armee Prisonniere; Une Campagne Devant Paris + +Author: Amedee Achard + +Release Date: January 21, 2004 [EBook #10774] +[Date last updated: October 4, 2004] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RECITS D'UN SOLDAT *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Wilelmina Malliere and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +RECITS D'UN SOLDAT + + +UNE ARMEE PRISONNIERE + +UNE CAMPAGNE DEVANT PARIS + +PAR + +AMEDEE ACHARD + +PARIS + +1871 + + + + +PREFACE + + +Les pages qu'on va lire sont extraites d'un cahier de notes ecrites +par un engage volontaire. Il n'y faut point chercher de graves etudes +sur les causes qui ont amene les desastres sous lesquels notre pays a +failli succomber, ni de longues dissertations sur les fautes commises. +Non; c'est ici le recit d'un soldat qui raconte simplement ce qu'il a +vu, ce qu'il a fait, ce qu'il a senti, au milieu de ces armees +s'ecroulant dans un abime. A ce point de vue, ces souvenirs, qui ont +au moins le merite de la sincerite, ont leur interet; c'est un nouveau +chapitre de l'histoire de cette funeste guerre de 1870 que nous +offrons a nos lecteurs. + + + + +RECITS D'UN SOLDAT + + * * * * * + +PREMIERE PARTIE + + + + +UNE ARMEE PRISONNIERE + +I + + +Au mois de juillet 1870, j'achevais la troisieme annee de mes etudes a +l'Ecole centrale des arts et manufactures. C'etait le moment ou la +guerre, qui allait etre declaree, remplissait Paris de tumulte et de +bruit. Dans nos theatres, tout un peuple fouette par les excitations +d'une partie de la presse, ecoutait debout, en le couvrant +d'applaudissements frenetiques, le refrain terrible de cette +_Marseillaise_ qui devait nous mener a tant de desastres. Des +regiments passaient sur les boulevards, accompagnes par les clameurs +de milliers d'oisifs qui croyaient qu'on gagnait des batailles avec +des cris. La ritournelle de la chanson des _Girondins_ se promenait +par les rues, psalmodiee par la voix des gavroches. Cette agitation +factice pouvait faire supposer a un observateur inattentif que la +grande ville desirait, appelait la guerre; le gouvernement, qui +voulait etre trompe, s'y trompa. + +Un decret appela au service la garde mobile de l'Empire, cette meme +garde mobile que le mauvais vouloir des soldats qui la composaient, +ajoute a l'opposition aveugle et tenace de la gauche, semblaient +condamner a un eternel repos. En un jour elle passa du sommeil des +cartons a la vie agitee des camps. L'Ecole centrale se hata de fermer +ses portes et d'expedier les diplomes a ceux des concurrents designes +par leur numero d'ordre. Ingenieur civil depuis quelques heures, +j'etais soldat et faisais partie du bataillon de Passy portant le no +13. + +La garde mobile de la Seine n'etait pas encore organisee, qu'il etait +facile deja de reconnaitre le mauvais esprit qui l'animait. Elle +poussait l'amour de l'indiscipline jusqu'a l'absurde. Qui ne se +rappelle encore ces departs bruyants qui remplissaient la rue +Lafayette de voitures de toute sorte conduisant a la gare du chemin de +fer de l'Est des bataillons composes d'elements de toute nature? +Quelles attitudes! quel tapage! quels cris! A la vue de ces bandes qui +partaient en fiacre apres boire, il etait aise de pressentir quel +triste exemple elles donneraient. + +Mon bataillon partit le 6 aout pour le camp de Chalons; ce furent, +jusqu'a la gare de la Villette, ou il s'embarqua, les memes cris, les +memes voitures, les memes chants. Des voix enrouees chantaient encore +a Chateau-Thierry. Les chefs de gare ne savaient auquel entendre, les +hommes d'equipe etaient dans l'ahurissement. A chaque halte nouvelle, +c'etait une debandade. Les moblots s'envolaient des voitures et +couraient aux buvettes, quelques-uns s'y oubliaient. On faisait a ceux +d'entre nous qui avaient conserve leur sang-froid des recits +lamentables de ce qui s'etait passe la veille et les jours precedents. +Un certain nombre de ces enfants de Paris avaient execute de +veritables razzias dans les buffets, ou tout avait disparu, la +vaisselle apres les comestibles; les plus facetieux emportaient les +verres et les assiettes, qu'ils jetaient, chemin faisant, par la +portiere des wagons; histoire de faire du bruit et de rire un peu. Des +courses impetueuses lancaient les officiers zeles a la poursuite des +soldats qui s'egaraient dans les fermes voisines, trouvant drole "de +cueillir ca et la" des lapins et des poules. On se mettait aux +fenetres pour les voir. + +A mon arrivee a Chalons, la gare et les salles d'attente, les cours, +les hangars, etaient remplis d'eclopes et de blesses couches par +terre, etendus sur des bancs, s'appuyant aux murs. La etaient les +debris vivants des meurtrieres rencontres des premiers jours: dragons, +zouaves, chasseurs de Vincennes, turcos, soldats de la ligne, +hussards, lanciers, tous haves, silencieux, mornes, trainant ce qui +leur restait de souffle. Point de paille, point d'ambulance, point de +medecins. Ils attendaient qu'un convoi les prit. Des centaines de +wagons encombraient la voie. Il fallait dix manoeuvres pour le passage +d'un train. Le personnel de la gare ne dormait plus, etait sur les +dents. + +Au moment ou nous allions quitter Paris, nous avions eu la nouvelle +de ces defaites, sitot suivies d'irreparables desastres. Maintenant +j'avais sous les yeux le temoignage sanglant et mutile de ces chocs +terribles au devant desquels on avait couru d'un coeur si leger. Mon +ardeur n'en etait pas diminuee; mais la pitie me prenait a la gorge a +la vue de ces malheureux, dont plusieurs attendaient encore un premier +pansement. Quoi! tant de miseres et si peu de secours! + +Le chemin de fer etabli pour le service du camp emmena les mobiles au +Petit-Mourmelon, d'ou une premiere etape les conduisit a leur +campement, le sac au dos. Pour un garcon qui, la veille encore, +voyageait a Paris en voiture et n'avait fatigue ses pieds que sur +l'asphalte du boulevard, la transition etait brusque. Ce ne fut donc +pas sans un certain sentiment de bonheur que j'apercus la tente dans +laquelle je devais prendre gite, moi seizieme. L'espace n'etait pas +immense, et quelques vents coulis, qui avaient, quoique au coeur de +l'ete, des fraicheurs de novembre, passaient bien par les fentes de la +toile et les interstices laisses au ras du sol; mais il y avait de la +paille, et, serres les uns contre les autres, se servant mutuellement +de caloriferes, les mobiles, la fatigue aidant, dormirent comme des +soldats. + +Aux premieres lueurs du jour, un coup de canon retentit: c'etait le +reveil. Comme des abeilles sortent des ruches, des milliers de mobiles +s'echappaient des tentes, en s'etirant. L'un avait le bras endolori, +l'autre la jambe engourdie. Le concert des plaintes commenca. +L'element comique s'y melait a haute dose; quelques-uns s'etonnerent +qu'on les eut reveilles si tot, d'autres se plaignirent de n'avoir pas +de cafe a la creme. Au nombre de ces conscrits de quelques jours si +meticuleux sur la question du confortable, j'en avais remarque un qui, +la veille au soir, avait paru surpris de ne point trouver de souper +dresse sous la tente. + +--A quoi songe-t-on?--s'etait-il ecrie. + +Les yeux ouverts, sa surprise devint de l'indignation. Le dejeuner +n'arrivait pas. + +--Si c'est comme cela qu'on nous traite, murmura-t-il, que sera-ce en +campagne? + +Je ne doutais pas que ce ne fut quelque fils de famille, comte ou +marquis, tombe du faubourg Saint-Germain en pleine democratie. Un +camarade discretement interroge m'apprit que le gentilhomme inconnu +s'essayait la veille encore dans l'art utile de tirer le cordon. +C'est, au reste, une remarque que je n'eus pas seul occasion de faire. +Les exigences des mobiles de Paris croissaient en raison inverse des +positions qu'ils avaient occupees: tous ceux qui avaient eu les +carrefours pour residence et les mansardes pour domicile poussaient +les hauts cris. Le menu du soldat leur paraissait insuffisant; les +objets de campement ne venaient pas de chez le bon faiseur. + +Le spectacle que presentait le camp de Chalons aux clartes du matin ne +manquait ni de grandeur, ni de majeste. Aussi loin que la vue pouvait +s'etendre, les cones blancs des tentes se profilaient dans la plaine. +Leurs longues lignes disparaissaient dans les ondulations du terrain +pour reparaitre encore dans les profondeurs de l'horizon. Un +grouillement d'hommes animait cette ville mouvante dont un poete de +l'antiquite aurait dit qu'elle renfermait le printemps de la grande +ville: triste printemps qui avait toutes les lassitudes et la +secheresse de l'hiver avant d'avoir donne la moisson de l'ete! Mais, +si le camp avait cette grace imposante qui se degage des grandes +lignes, il presentait des inconvenients qui en diminuaient les charmes +pittoresques. Des vents terribles en parcouraient la vaste etendue et +nous aveuglaient de tourbillons de poussiere; a la chaleur accablante +du jour succedaient les froids penetrants des nuits. Une rosee +abondante et glaciale mouillait les tentes, et, si l'on ne respirait +pas au coucher du soleil, le matin on grelottait. + +--Le gouvernement sait bien ce qu'il fait, disaient les mobiles; nous +sommes republicains, il nous tue en detail! + +Le premier coup de canon tire, la vie militaire s'emparait du camp. +Les tambours battaient, les clairons sonnaient, et les officiers qui +avaient eu cette chance heureuse d'attraper des fusils pour leurs +bataillons, s'efforcaient d'enseigner a leurs hommes l'exercice qu'ils +ne savaient pas. On voyait bon nombre de compagnies ou, les fusils a +tabatiere manquant, on s'exercait avec des batons. Les mobiles qui +n'avaient que leur paye vivaient de l'ordinaire du soldat. Quant aux +fils de famille, ils se reunissaient au Petit-Mourmelon, ou l'on +trouvait un peu de tout, depuis des pates de foie gras et du vin de +Champagne pour les gourmets jusqu'a des cuvettes pour les delicats. + +Je devais une visite au Petit-Mourmelon; la regnait le tapage en +permanence. Qu'on se figure une longue rue dont les bas cotes +offraient une serie interminable de cabarets, de guinguettes, d'hotels +garnis, de boutiques louches, de magasins borgnes, de cafes et de +restaurants, entre lesquels s'agitait incessamment une cohue de kepis +et de tuniques, de pantalons rouges et de galons d'or. On y faisait +tous les commerces, la traite des montres et l'escompte des lettres de +change. Ca et la, on jouait la comedie; dans d'autres coins, on +dansait. Ce Petit-Mourmelon, qui etait dans le camp comme une verrue, +n'a pas peu contribue a entretenir et a developper l'indiscipline. On +y prenait des lecons de dissipation et d'ivrognerie. On s'entretenait +encore a l'ombre de ces etablissements interlopes de l'accueil +insolent que les bataillons de Paris avaient fait a un marechal de +France. Des ames de gavroches s'en faisaient un sujet de gloire. +Peut-etre aurait-il fallu qu'une main de fer pliat ces caracteres +qu'on avait eleves dans le culte de l'insubordination; on eut le tort +de croire que l'indulgence porterait de meilleurs fruits. + +Un coeur un peu bien place et sur lequel pesait le sang repandu a +Reichshoffen devait etre bien vite degoute de cette platitude et de +ces criailleries. Parmi les jeunes gens que j'avais connus a Paris, et +qui faisaient comme moi leur apprentissage du metier des armes, +beaucoup ne se genaient pas pour manifester leurs sentiments +d'indignation et souffraient de leur inutilite. L'uniforme que je +portais devenait lourd a mes epaules. Sur ces entrefaites, j'entendis +parler du 3e zouaves, dont les debris ralliaient le camp de Chalons. +Le colonel, M. Alfred Bocher, se trouvait parmi les epaves du plus +brave des regiments. Je l'avais connu dans mon enfance, mon parti fut +pris sur-le-champ. Il ne s'agissait plus que de decouvrir le 3e +zouaves et son colonel. + +Quiconque n'a pas vu le plateau de Chalons peut croire que la +decouverte d'un regiment est une chose aisee; mais, pour l'atteindre, +il faut avoir la patience d'un voyageur qui poursuit une tribu dans +les interminables prairies du _Far-West_. C'etait au moment ou le +marechal de Mac-Mahon, plein d'une incommensurable tristesse, +rassemblait l'armee qui devait disparaitre a Sedan apres avoir +combattu a Beaumont. Partout des soldats et des tentes partout: un +desert peuple de bataillons. Deja se formait ce groupe enorme d'isoles +qui allait toujours grossissant. Les defaites des jours precedents +elargissaient cette plaie des armees en campagne. Ils formaient un +camp dans le camp. + +Des tentes d'un regiment de ligne, je passais aux tentes d'un +bataillon de chasseurs de Vincennes; je tombais d'un escadron de +cuirassiers dans un escadron de hussards; je me perdais entre des +batteries dont les canons luisaient au soleil. Si je demandais un +renseignement, je n'obtenais que des reponses vagues. Enfin, apres +trois ou quatre heures de marche dans cette solitude animee par le +bruit des clairons, j'arrivai au campement du 3e zouaves. Quelques +centaines d'hommes y etaient reunis portant la veste au tambour jaune. +Quand il avait quitte l'Afrique, le regiment comptait pres de trois +mille hommes. Le colonel Bocher etait la, assis sur un pliant, entoure +de trois ou quatre officiers a qui des bottes de paille servaient de +sieges. Je me nommai, et presentai ma requete. + +--Savez-vous bien ce que vous me demandez? dit-il alors; c'est une +longue suite de miseres, de fatigues, de souffrances. Tous les soldats +les connaissent: mais au 3e zouaves ce sont les compagnons de tous +les jours. Mon regiment a une reputation dont il est fier, mais qui +lui vaut le dangereux honneur d'etre toujours le premier au feu. Si +vous cedez a une ardeur juvenile, prenez le temps de reflechir. + +Ma resolution etait bien arretee, le colonel ceda. Il me remit une +carte avec quelques mots ecrits a la hate, par lesquels il +m'autorisait a faire partie des compagnies actives sans passer par les +lenteurs et les ennuis du depot, et me congedia. Peu de jours apres, +j'etais a Paris, ou je n'avais plus qu'a m'enroler et a m'equiper. +C'etait plus difficile que je ne pensais. Rien n'avait ete change pour +rendre plus rapides et plus faciles les engagements. Aucun tailleur de +Paris n'a jamais employe ses ciseaux et ses aiguilles a couper et a +coudre des vetements de zouave. Quant au tailleur officiel du +regiment, il habitait Mostaganem; enfin, toutes les difficultes +vaincues, ma veste sur le dos et ma feuille de route dans la poche, +le 28 aout, en qualite de zouave de deuxieme classe au 3e regiment, je +partis pour Rethel avec un billet qui ne me garantissait le voyage que +jusqu'a Reims. Je n'avais d'ailleurs ni fusil, ni cartouches. Tout mon +bagage se composait d'un tartan qui renfermait deux chemises de +flanelle, trois ou quatre paires de chaussettes de laine et quelques +mouchoirs. Ma fortune etait cachee dans une ceinture, ou, en cherchant +bien, on eut trouve un assez bon nombre de pieces d'or. + +Il y avait dans le compartiment dans lequel j'etais monte, une femme +enveloppee d'un manteau qui pleurait sous son voile et un ingenieur +qui prenait des notes. Ma voisine m'apprit entre deux sanglots qu'elle +avait un fils et un frere a l'armee. Elle n'en avait point de +nouvelles depuis quinze jours. L'ingenieur voyageait pour la +destruction des oeuvres d'art, telles que viaducs, ponts et tunnels. +Il en avait une centaine a faire sauter. C'etait une mission de +confiance. Son crayon voltigeait sur le calepin et il honorait +quelquefois son voisin d'un sourire modestement orgueilleux. + +La guerre et ses consequences, la guerre et ses probabilites faisaient +tous les frais de la conversation. On n'avait rien a apprendre et on +parlait toujours. Chaque voyageur qui montait apportait son contingent +de nouvelles. La plupart reposaient sur des renseignements fournis par +le hasard. Ils ne mentaient pas moins que les depeches. Le blame avait +plus de part a l'entretien que l'eloge. L'un attaquait l'etat-major, +un autre l'intendance. On improvisait des plans de campagne +magnifiques qui n'avaient d'autre defaut que d'etre impraticables. +Leurs auteurs retournaient a leurs affaires ca et la; celui-la dans +son chateau, celui-ci dans sa boutique. + +A la station de Reims, ou l'on n'attendait pas encore le roi +Guillaume, tous mes compagnons de route descendirent. Un officier +d'artillerie, qui semblait avoir fait cent lieues a travers champs, +monta, etendit ses jambes crottees sur les coussins, soupira, se +retourna, et se mit a ronfler comme une batterie. Vers deux heures du +matin, le convoi s'arreta a Rethel. Il ne s'agissait plus maintenant +que de decouvrir le 3e zouaves. Il pleuvait beaucoup, et la ville +etait encore dans l'epouvante d'une visite qu'elle avait recue la +veille. Quatre uhlans avaient pris Rethel; mais, trop peu nombreux +pour garder cette sous-prefecture, ils etaient repartis comme ils +etaient arrives, lentement, au pas. Tout en discutant les chances du +retour des quatre uhlans avec l'aubergiste qui m'avait accorde +l'hospitalite d'une chambre et d'un lit, j'appris que le 3e zouaves +etait parti depuis trois jours. Personne ne savait ou il etait alle. +Je voulais a la fois des renseignements et un fusil. La matinee +s'ecoula en recherches vaines. Point d'armes a me fournir, aucune +information non plus. Sur enfin que le chemin de fer ne marchait plus, +et bien decide a rejoindre mon regiment, j'obtins d'un loueur une +voiture avec laquelle il s'engageait a me faire conduire a Mezieres. + + + + +II + + +Nous n'avions pas fait un demi-kilometre sur la route de Mezieres, que +deja nous rencontrions des groupes de paysans marchant d'un air +effare. Quelques-uns tournaient la tete en pressant le pas. Leur +nombre augmentait a mesure que la voiture avancait. Bientot la route +se trouva presque encombree par les malheureux qui poussaient devant +eux leur betail, et fuyaient en escortant de longues files de +charrettes sur lesquelles ils avaient entasse des ustensiles, quelques +provisions et leurs meubles les plus precieux. Les femmes et les +enfants, assis sur la paille et le foin, pleuraient et se lamentaient. +Je pensai alors aux chants qui avaient salue la nouvelle de la +declaration de guerre, a l'enthousiasme nerveux de Paris, a cette +fievre des premiers jours. J'etais non plus a l'Opera, mais au milieu +de campagnes desolees que leurs habitants abandonnaient. La ruine et +l'incendie les balayaient comme un troupeau. L'un de ces fugitifs que +je questionnai au passage, me repondit que les Prussiens arrivaient en +grand nombre: ils avaient coupe la route entre Mezieres et Rethel, et +me conseilla de rebrousser chemin. Cela dit, il reprit sa course. + +De sourdes et lointaines detonations pretaient une eloquence plus +serieuse au discours du paysan: c'etait la voix grave du canon qui +tonnait dans la direction de Vouziers. Je ne l'avais jamais entendue +qu'a Paris pendant les rejouissances des fetes officielles. Elle +empruntait au silence des campagnes et au spectacle de cette route ou +fuyait une foule en desordre, un accent formidable qui faisait passer +un frisson dans mes veines. Plus tard je devais me familiariser avec +ce bruit. Une ferme brulait aux environs, et l'on n'avait besoin que +de se dresser un peu pour apercevoir derriere les haies les coureurs +francais et prussiens qui echangeaient des coups de fusil. + +A six heures du soir, la voiture atteignit les portes de Mezieres. Mon +premier soin fut de me rendre a la place ou je voulais, comme a +Rethel, obtenir tout a la fois un fusil et des renseignements sur le +3e zouaves; mais le desordre et le trouble que j'avais deja remarques +a Rethel n'etaient pas moindres a Mezieres. Un employe pres duquel je +parvins a me glisser apres de longs efforts, me jura, sur ses +dossiers, que personne dans l'administration ne savait ou pouvait +camper dans ce moment le regiment que je cherchais. Il n'y avait plus +qu'a trancher la question du fusil. Mon insistance parut etonner +beaucoup l'honnete bureaucrate. Prenant alors un air doux: + +--Je comprends votre empressement a servir votre pays, reprit-il, +c'est pourquoi je vous engage a partir pour Lille. + +--Pour Lille! pour Lille en Flandres? + +--Oui, monsieur, Lille, departement du Nord, ou l'on forme un regiment +qui sera compose d'elements divers tres-bien choisis. Vous y serez +admis d'emblee, et la certainement vous trouverez enfin ce fusil qu'on +n'a pu vous procurer ni a Rethel, ni a Mezieres. D'ailleurs il y a des +ordres. + +L'entretien etait fini; la voix de l'autorite venait de se faire +entendre. Pour un volontaire qui avait reve de se trouver en face des +Prussiens quelques heures apres son depart de Paris, elle n'etait ni +douce, ni consolante. Au lieu de la bataille, le depot! L'oreille +basse, je poussai devant moi tristement a travers les rues. Des +militaires portant tous les uniformes les encombraient, allant et +venant, sortant du cabaret pour entrer chez les marchands de vin. Il y +avait comme du desenchantement dans l'air. + +A la nuit tombante, un passant m'indiqua la rue que designait mon +billet de logement, et je ne tardai pas a frapper a la modeste porte +de la maison ou je devais passer la nuit. Une servante, sa chandelle a +la main, me conduisit dans une espece de galetas dont un vieux lit mal +equilibre occupait tout le plancher. Ce n'etait pas l'heure de faire +des reflexions. La fatigue, du reste, avait la parole, et non plus la +delicatesse. Cinq minutes apres je dormais tout habille. + +Vers deux heures du matin cependant, une tempete de fanfares eclata. +Je sautai sur mes pieds et courus vers le palier. Une servante qui +regardait par une lucarne se retourna.--C'est le prince imperial qu'on +eveille, me dit-elle. Les trompettes sonnaient partout le boute-selle +pour un depart qui ne devait point avoir de retour. Des cavaliers +passaient au galop dans la rue; les escadrons se rangeaient en ordre +de marche; un cliquetis d'armes s'eleva mele au roulement lointain +d'une voiture, puis tout s'eteignit: l'heritier d'un empire s'en +allait vers l'abime! + +Le train qui devait partir a six heures de la station de Charleville +n'etait pas encore forme au moment ou j'arrivai. La gare etait remplie +de soldats fievreux et fourbus ou l'on comptait non moins de trainards +que de malades, et que l'administration aux abois versait dans les +depots du Nord et les divers hopitaux qui pouvaient disposer de +quelques lits encore. Les wagons ne furent pleins qu'a neuf heures. On +y entassait les debris de vingt regiments. A neuf heures et demie, la +locomotive s'ebranla lourdement. On voyait ca et la des grappes de +pantalons garance sur les plates-formes et les marchepieds, ceux-ci +debout, ceux-la couches. De temps a autres, des convois charges de +soldats, de canons et de chevaux saluaient au passage le convoi qui +s'eloignait de Mezieres. C'etait l'armee du general Vinoy, qui allait +appuyer l'armee du marechal Mac-Mahon, et qui devait presque aussitot +battre en retraite et s'enfermer dans Paris. Un de ces convois +s'arreta a la station de Harrison vers deux heures en meme temps que +celui sur lequel j'etais monte. On causa de wagon a wagon entre +cavaliers et fantassins; c'est ainsi que j'appris qu'un detachement du +3e zouaves venait de prendre place dans un train montant, et ne devait +pas tarder a passer. Je resolus d'attendre l'arrivee de mes camarades +inconnus. + +Au bout de quatre heures, le detachement du 3e zouaves parut enfin. +D'un bond je m'elancai aupres du lieutenant qui le commandait. + +--Monsieur? lui dis-je. + +--On m'appelle mon lieutenant, repliqua l'officier d'un ton sec; puis +me regardant le sourcil deja fronce: + +--Que voulez-vous? et surtout soyez bref. + +Je lui exposai ma demande en termes nets et precis. + +--Montez! dit le lieutenant. + +Je pris subitement place dans un wagon ou quinze zouaves allongeaient +leurs guetres. Des regards curieux se dirigerent vers le nouveau-venu, +qui melait tout a coup sa jeune barbiche au rassemblement farouche de +ces moustaches rouges et noires. L'instant etait critique: il y avait +la un ecueil a franchir. Une magnifique pipe que je tirai et que +j'offris tour a tour a chacun me gagna le coeur de mes compagnons de +route. En signe d'adoption, ils me tutoyerent spontanement. Vers dix +heures du soir, le train s'arreta a Charleville: le detachement des +zouaves quitta les wagons, et vint camper sur une promenade au-dessus +de la station. L'influence de la pipe, dont le tuyau d'ambre sortait +de ma poche, me permit l'entree d'une tente ou l'hospitalite la plus +cordiale m'accueillit sur un pan de gazon. Mon tartan, que je n'avais +pas quitte depuis mon depart de Paris, me servit de matelas et de +couverture, et je m'endormis entre mes camarades. Lorsque par hasard +j'entrouvrais les yeux, et qu'a la lueur pale de quelques tisons +brulant ca et la j'apercevais ce pele-mele de jambes enfouies dans +d'immenses culottes, et de tetes cachees a demi sous le fez rouge, des +rires silencieux me prenaient. Je fus reveille par la rosee qui +transpercait mes vetements et me glacait. Les zouaves, qui, dans des +attitudes diverses, ronflaient sous la tente, secouerent leurs +oreilles comme des chiens qui viennent de recevoir une ondee, et, +sifflant des airs bizarres meles de couplets saugrenus, se mirent en +devoir de plier les tentes et de faire les sacs pour etre prets a +partir au premier signal. Je m'employai avec eux tant bien que mal. +Allant et venant, je fis la decouverte d'un superbe capuchon de drap +tout neuf qui gisait sur l'herbe et semblait orphelin. Je soulevai le +capuchon, l'examinai, et ne put lui refuser les louanges qu'il +meritait au double point de vue de la solidite et de la conservation. + +--A qui le capuchon? m'ecriai-je en le tenant suspendu au bout de mon +bras. + +--A toi, parbleu! s'ecria un vieux zouave chevronne jusqu'a l'epaule. + +Je le regardai un peu surpris. + +--Tu ne comprends donc pas? reprit-il; c'est pourtant bien clair. Tu +as droit a un capuchon et tu n'en as pas, ce qui est la faute du +gouvernement; cependant en voici un qui se balance entre tes doigts. +Quelqu'un le reclame-t-il? non; ma conclusion est qu'il t'appartient. + +Et toujours parlant il m'en coiffa. Un coup de clairon retentit. + +--C'est l'assemblee qui sonne, ajouta-t-il, en route a present, le +lieutenant n'aime pas qu'on le fasse attendre. + +A sept heures et demie, un train prit le detachement, et la locomotive +courut sur la voie qui aboutissait a Sedan. Ici le verbe courir doit +se prendre dans le sens le plus modeste. Le convoi marchait, parfois +meme il se trainait. D'une main, le mecanicien, debout sur sa machine, +serrait le frein; du regard, il sondait l'horizon. On ne savait pas au +juste ou etaient les Prussiens, et a toute minute on craignait de +trouver la voie coupee. Tout a cote des rails, en contre-bas, filait +une route sur laquelle passaient en toute hate des familles de paysans +chassees par la peur et le desespoir. Des femmes qui pleuraient +portaient des petits enfants. Ces malheureux pressaient la fuite de +quelques bestiaux. On entendait le grincement des charrettes toutes +chargees de ce qu'ils avaient pu sauver. Des detonations roulaient +dans la campagne. On voyait ca et la, au-dessus des haies, des +panaches de fumee blanche; toutes les tetes etaient aux portieres. Le +convoi allait au devant de la bataille. Un melange d'angoisse et +d'impatience m'agitait. En ce moment, un zouave parut sur le +marchepied, et avertit ses camarades, de la part du lieutenant, qu'ils +devaient se tenir prets a tirer. En un clin d'oeil, tous les +chassepots furent charges et armes. Le wagon s'en trouva herisse, et +la locomotive prit une allure plus rapide. On n'apercevait au loin que +quelques groupes noirs ondulant dans la plaine. Des yeux percants +croyaient y reconnaitre le casque a pointe des Prussiens. Tout a coup +un obus parti d'un point invisible s'enfonca dans le remblai du chemin +de fer; un autre, qui le suivait, ecorna l'angle d'un wagon. Le convoi +en fut quitte pour la secousse. Les zouaves repondirent a cette +agression par quelques coups de fusil tires dans la direction des +masses noires qu'on voyait au loin. Une heure apres, le convoi etait +en vue de Sedan, et s'arretait bientot a la gare, qui est situee a un +kilometre a peu pres du corps de place. Deja les bataillons prussiens +couronnaient certaines hauteurs voisines. Les promenades qui m'avaient +fatigue a Mezieres et a Rethel m'attendaient a Sedan. J'avais a peine +fait quelques pas dans la ville, qu'un fourrier de zouaves m'engagea, +ainsi que plusieurs de mes camarades, a retourner a la gare, ou des +caisses de fusils etaient arrivees, disait-il. Je m'y rendis en +courant. A la gare, point de caisses et point de fusils, mais des amas +de pains et des monceaux de sacs remplis de biscuits. Je regardai le +fourrier. + +--Vous n'y comprenez rien, n'est-ce pas? me dit-il en riant: ne me +fallait-il pas des hommes de bonne volonte pour enlever ces +provisions? M'auriez-vous suivi, si je ne vous avais pas promis des +armes? + +Il n'y avait rien a repliquer a ce raisonnement. Ployant bientot sous +le poids du sac et portant un pain sous chaque bras, je repris le +chemin de Sedan, ou mon detachement avait ordre d'attendre sur la +place Stanislas. Un ordre vint en effet qui le fit retourner a la +porte de Paris, par laquelle il etait entre. Une rumeur effroyable +remplissait la ville. Des aides de camp circulaient, des estafettes +passaient portant des depeches, des groupes se formaient au coin des +rues; un homme vint criant qu'on avait remporte une grande victoire. +Quelques incredules hocherent la tete. Une canonnade furieuse ne +cessait pas de retentir dans la direction nord-est de Sedan. On avait +le sentiment qu'une partie formidable se jouait de ce cote-la. Toutes +les oreilles etaient tendues, tous les coeurs oppresses. Brusquement +un sergent me tira de mon repos, et, faisant l'appel des hommes qui +n'etaient pas armes, me conduisit avec quelques-uns de mes camarades +a la citadelle, ou enfin on nous distribua des fusils. Le commandant +de place, qui assistait a cette distribution, fit aux zouaves une +courte allocution pour les engager a s'en bravement servir, et au pas +gymnastique le sergent nous ramena a la porte de Paris, ou l'on se +disposait a recevoir une attaque. Des bourgeois effares allaient et +venaient. Il y avait de grands silences interrompus par de sourdes +detonations. Un cortege passa portant un uhlan a moitie mort couche +sur deux fusils. De ces etres abrutis et vils comme il s'en trouve +dans toutes les foules, se ruerent autour de la civiere en criant et +vociferant. Le visage pale du blesse ne remua pas; peut-etre +n'entendait-il plus ces insultes. Sur sa poitrine ensanglantee, et que +laissait voir sa chemise entr'ouverte, pendait une plaque de cuir dont +la vue m'intrigua beaucoup. Etait-ce, comme quelques-uns le +supposaient, une espece de cuirasse destinee a proteger les soldats +du roi Guillaume contre les balles des fusils francais? Etait-ce plus +simplement une sorte d'etiquette solide sur laquelle etaient inscrits +le numero matricule du combattant, avec ceux du regiment, du bataillon +et de la compagnie, et qui devait le faire reconnaitre en cas de mort? + + + + +III + + +Le bruit du canon qui grondait toujours ne me permit pas d'approfondir +plus longtemps cette question. Un sergent disposait nos hommes le long +du mur d'enceinte, de cinq metres en cinq metres, en nous recommandant +de ne pas tirer sans voir et sans bien viser. Il etait a peu pres six +heures du soir quand je pris possession du poste qui m'avait ete +assigne. On nous avait prevenus que nous serions releves a minuit: +c'etait une faction de six heures pour mes debuts; mais j'avais un bon +chassepot a la main, tout battant neuf, et je n'aurais pas troque mon +coin ou soufflait la bise contre un fauteuil d'orchestre a l'Opera. +Mes camarades et moi, nous etions tous couches sur le rempart dans +l'herbe et la rosee, observant un silence profond et l'oeil au guet. +Mon attention etait quelquefois distraite par des mouvements qui se +faisaient autour de nous. Deux compagnies de lignards firent abaisser +le pont-levis, et filerent, l'arme sur l'epaule, vers la gare du +chemin de fer, ou elles allaient prendre une grand'garde. On entendait +leur pas dans l'ombre, et leur masse noire s'effacait lentement dans +une sorte d'ondulation cadencee. + +Le froid penetrant de la nuit se faisait sentir. Mes vetements de +laine et mon capuchon lui-meme s'imbibaient de rosee; des frissons me +couraient sous la peau. Dix heures sonnerent, puis onze. Rien ne +bougeait dans la plaine. Mes yeux se fatiguaient a regarder la nuit. +Je me serais peut-etre endormi sans le froid glacial qui, du bout de +mes pieds trempes dans l'eau, montait jusqu'a mes epaules. A droite +et a gauche, les corps inertes de mes compagnons de garde +s'allongeaient pesamment dans le gazon terne et detrempe. De temps a +autre, des monosyllabes rudes sortaient de leurs levres, puis tout +rentrait dans le silence. Minuit arriva; toutes les oreilles en +compterent les douze coups. Mon enthousiasme s'etait adouci. Plusieurs +d'entre nous tournerent la tete du cote par lequel nous etions venus. +Rien n'y parut. Quand la demie tinta: + +--A present, murmura l'un de mes voisins que l'experience avait rendu +sceptique, ce sera comme ca jusqu'a demain. + +Il ne se trompait pas. A six heures du matin, nous etions encore +immobiles aux memes places. Pour secouer la somnolence qui faisait +parfois tomber nos paupieres alourdies, nous avions la distraction de +quelques alertes. Ainsi, par exemple, vers une heure, des mobiles +campes dans notre voisinage, entendant marcher, sauterent sur leurs +faisceaux, crierent aux armes a tue-tete, et commencerent un feu +violent. Les officiers exasperes couraient partout en criant: Ne tirez +pas! ne tirez pas! mais les fusils partaient toujours. Ce beau tapage +dura cinq minutes. Il s'agissait tout simplement d'une compagnie de +ligne qui rentrait apres une reconnaissance. Un malheureux caporal fut +victime de cette fausse alerte. + +Il y eut encore deux ou trois algarades semblables. La derniere me +laissa sans emotion. Vers quatre heures et demie du matin, aux +premieres lueurs du jour, partit un coup de canon tire des remparts de +Sedan. Ce premier coup de canon marquait le commencement d'une journee +qui devait compter parmi les plus irreparables desastres. Bientot des +decharges violentes suivirent cette premiere detonation. Je regardais, +dans l'ombre qui s'eclairait, les rayons rouges de ces coups de feu +retentissants. Deja mon oreille etait faite a ce bruit terrible. +Appuye sur le coude, j'en ecoutais le grondement, qui ne cessait plus +et redoublait d'intensite en se rapprochant. La bataille faisait rage. +Cette fois j'y avais ma place marquee d'avance. Vers six heures, on +vint relever le detachement qui avait passe la nuit sur le rempart. + +--C'est le moment de casser une croute, me dit le sergent, +depeche-toi; tout a l'heure il va faire chaud. + +Je ne me le fis pas dire deux fois, et, prenant ma course du cote de +la ville, tout en cherchant une auberge, j'apercus dans le _Cafe de la +Comedie_, sur la place Stanislas, six officiers superieurs qui +jouaient au billard. Ils faisaient des carambolages, et semblaient +s'amuser beaucoup tandis que des boulets prussiens frappaient les +murailles voisines. J'avais avale je ne sais quoi, je ne sais ou, en +quatre minutes, et retournai, toujours courant, a la porte de Paris, +ou tout de suite je fus mis de garde avec un autre zouave en dehors du +pont-levis. Mon lieutenant,--je ne l'appelais plus monsieur,--nous +avait donne pour consigne d'empecher tout individu de passer le pont +et meme de se presenter de l'autre cote du fosse. Le bombardement de +la ville venait de commencer: les obus sifflaient et tombaient ca et +la avec ce bruit strident qu'on n'oublie jamais. C'etait la premiere +fois que je voyais le feu, je n'etais pas completement rassure. Mon +coeur battait a coups profonds, et malgre moi je serrai la batterie de +mon chassepot tout arme d'une main nerveuse. Ceux qui jurent qu'aucune +emotion ne les a effleures dans un tel moment me laissent des doutes +sur leur franchise. Peut-etre ont-ils plus d'orgueil que de sincerite; +peut-etre aussi ont-ils cet avantage d'etre petris d'un limon +particulier. Quant a moi, sans que la pensee de deserter mon poste me +vint un instant a l'esprit, j'etais en proie a des sensations +indefinissables et complexes ou l'inquietude et la curiosite avaient +une egale part. + +Les obus broyaient la pierre des murailles ou fouettaient l'eau des +fosses. Les eclats volaient partout. Une piece de canon placee sur le +rempart, un peu a gauche de la porte, repondait aux batteries +prussiennes avec une rapidite et une precision qui attirerent bientot +leur attention de son cote. Une grele de projectiles mit hors de +service quelques artilleurs. Il etait clair que les ennemis +s'appliquaient a eteindre le feu de leur piece. Ils y reussirent +bientot sans merite aucun. Le pauvre canon se tut de lui-meme faute de +munitions. L'un des artilleurs qui restaient debout jeta son +ecouvillon avec rage; un autre se croisa les bras sur la poitrine, +quelques-uns se retirerent lentement poursuivis par les obus. + +Pendant ce duel inegal, j'allais et venais devant mon pont-levis. Les +obus et les boulets, qui tout a l'heure arrivaient seuls, etaient +maintenant accompagnes d'une pluie de balles qui s'aplatissaient en +aureole contre les murailles, ou ricochaient sur le fer des garde-fous +avec un petillement qui agacait mes oreilles. Nous etions, mon +camarade et moi, en sentinelle sur le bord du fosse, comme des cibles +vivantes contre lesquelles des Bavarois qui venaient de s'emparer de +la gare exercaient leur adresse. Ils y mettaient une grande activite. +Jusqu'alors leur precipitation meme nous avait preserves; mais l'un +d'eux ne pouvait-il pas rectifier son tir et atteindre enfin le point +de mire offert a leurs coups? Nous n'echangions pas un mot, nos +regards parlaient pour nous. Deux ou trois jets de poussiere arraches +par des balles a la crete du fosse avaient deja vole sur mes +jambieres, lorsque le lieutenant, tout en laissant le pont-levis +abaisse, nous fit rentrer sous le rempart. Un soupir d'allegement, je +l'avoue, souleva ma poitrine. + +Cela fait, il demanda trente hommes de bonne volonte pour occuper les +creneaux de l'avancee au dela du pont-levis. En ce moment, la route +par laquelle il fallait necessairement passer etait balayee par une +pluie d'obus et de balles qui en labouraient le sol et les abords. +Cinquante zouaves se presenterent, et les trente premiers s'elancerent +au pas de course. Retenu sous la voute par la consigne, je les +regardai partir. J'avais le coeur serre: il me semblait qu'aucun d'eux +ne pourrait traverser cet ouragan de fer et de plomb; mais deja leur +course furieuse les avait portes aux creneaux. Deux ou trois gisaient +par terre; un autre se debattait dans le fosse. A peine accroupis a +leur poste d'observation, ils rendaient balle pour balle. On tirait +aussi de dessus les remparts, ou des compagnies de mobiles etaient +alignees; malheureusement tous les coups, dans la precipitation du +feu, ne portaient pas sur les Prussiens. Quelques-uns frappaient +autour des creneaux; un zouave atteint entre les epaules, resta sur +place. La fusillade ne faisait plus qu'un long roulement etouffe par +les decharges de l'artillerie. Le lieutenant fit sonner la retraite. +Il fallait de nouveau passer le pont-levis ou le tourbillon des +projectiles s'abattait. Un elan ramena les volontaires qui avaient si +bravement fait leur devoir; mais leur groupe vaillant paya sa dime a +la mort. J'en vis tomber trois encore, et le reste disparut sous la +voute: ma gorge etait prise comme dans un etau. + +Mon tour de servir etait venu. Sur un signe du lieutenant, et a +l'instant meme ou les derniers zouaves passaient sur le tablier du +pont-levis, je m'elancai avec cinq ou six camarades completement en +dehors et me suspendis aux chaines du pont qu'il s'agissait de +relever. Les Prussiens, qui n'etaient plus tenus en respect, se +precipiterent du cote des palissades et firent un feu d'enfer. Je ne +voyais plus. Autour de cette grappe d'hommes qui pesaient de toutes +leurs forces sur les deux chaines, les balles tracaient un cercle en +s'aplatissant contre le mur. Il me semblait que huit ou dix allaient +me traverser le corps. Elles ricochaient partout; leur choc contre la +pierre et le fer ne s'en detachait pas en coups isoles, mais faisait +un bruissement continuel. Je m'etonnais de la pesanteur du pont, bien +que j'eusse mis a l'epreuve la solidite de mes muscles, et de la +lenteur maladroite des chaines a glisser dans leurs ramures, et +cependant cette operation qui me paraissait interminable ne dura pas +plus de quinze secondes. Quand les balles trouerent le lourd bouclier +qui fermait la voute, je me secouai: je n'avais pas une egratignure. +Aucun de mes camarades non plus n'avait ete touche. + +--C'est la chance, murmura un caporal qui s'essuyait le front. + +Un de mes voisins me tapa sur l'epaule, et m'engagea a le suivre sur +le rempart. + +--Tu comprends, me dit-il, qu'il n'y a plus rien a faire ici; la-haut, +nous verrons tout: ce doit etre drole. + +Cette derniere observation me decida. On avait bien la-haut, comme +disait le zouave, l'inconvenient des obus qui tombaient ca et la; mais +on pouvait aisement se defiler des balles. Je m'etendis sur l'herbe, +et me mis a fumer quelques cigarettes, tout en ne perdant aucun detail +du spectacle que j'avais sous les yeux. Des nuages de fumee montaient +dans l'air, des fermes brulaient; on distinguait des ondulations +noires parmi les champs. Ca et la, des hommes isoles couraient. Des +masses profondes s'avancaient au loin. + +--Ca, c'est l'infanterie, me dit mon voisin, qui savourait ma pipe... +Ces gueux-la en ont des tas. + +Il s'interrompit pour m'emprunter une pincee de tabac, et, allongeant +le bras dans la direction d'un hameau: + +--Cette poussiere qui roule tout la-bas, c'est des uhlans; plus on en +tue, plus il y en a. + +J'etais sur mon rempart comme dans une stalle d'orchestre; mais les +drames militaires que j'avais vus au theatre ne m'avaient donne qu'une +mediocre idee du spectacle terrible dont les scenes se deroulaient +sous mes yeux: je ne comptais plus les cadavres epars dans les champs. +Quelque chose qui se passait a ma gauche me fit tout a coup me relever +a demi. Sur un plateau qui s'etend au-dessus de Sedan et qui fait face +a la Belgique, un regiment de cuirassiers lance au galop executait une +charge. Les rayons du soleil frappaient leur masse eclatante. Les +cuirasses semblaient en flammes: c'etait comme une nappe d'eclairs qui +courait. On voyait leurs sabres etinceler parmi les casques. +L'avalanche des escadrons tombait sur les lignes noires de +l'infanterie bavaroise, lorsque les batteries prussiennes apercurent +nos cuirassiers. Soudain le vol des obus qui battait le rempart passa +avec un bruit strident au-dessus de nos tetes et tourbillonna sur le +plateau. Je vis des rangs s'ouvrir et des chevaux tomber. Je sentais +mon coeur battre a m'etouffer. Il arrive souvent que les emotions +n'atteignent pas au niveau de ce qu'on esperait ou redoutait; mais au +milieu de ce bruit formidable, en presence de ces fourmilieres +d'hommes qui marchaient dans le sang, celles qui m'agitaient +depassaient en violence tout ce que j'avais pu supposer. + +Pendant toute la matinee, on avait cru dans Sedan que nous etions +vainqueurs; c'etait moins cependant une croyance qu'un espoir. +Quelques officiers essayerent meme de relever le moral des soldats par +des recits fantastiques. + +--Courage, mes enfants, disaient-ils, Bazaine arrive! + +Helas! ce ne fut point Bazaine, mais un nouveau Bluecher avec 100,000 +hommes encore! Vers midi, le bruit se repandit parmi les groupes que +l'armee prussienne, augmentee subitement d'un gros renfort de troupes +fraiches, avait pris l'offensive, et que les notres, fatigues d'une +lutte inegale, battaient en retraite. A deux heures a peu pres, la +debandade commenca. Du sommet du rempart, ou j'etais toujours place +avec les autres zouaves de mon detachement, j'assistais a cette +retraite, qui prenait de minute en minute l'aspect d'une deroute. Les +regiments que j'apercevais au loin flottaient indecis. Les rangs +etaient confondus; plus d'ordre. Dans cette foule, les projectiles +faisaient des trouees. Des bataillons s'effondraient ou s'emiettaient. +Je ne perdais pas l'occasion de faire le coup de feu. Nous tirions a +volonte, et nous menagions nos cartouches. Je me sentais pris de rage +a la vue des Prussiens, dont les casques pointus s'avancaient de +toutes parts. Il en tombait quelques-uns; mais la masse de leurs +tirailleurs affluait toujours. De singulieres idees vous traversent +l'esprit en ces moments-la. Tout en chargeant et dechargeant mon +chassepot avec la sage lenteur d'un homme qui a beaucoup chasse, je me +rappelai ces grandes battues de lievres auxquelles j'avais assiste +dans le pays de Bade pendant la saison d'automne. J'y prenais un +plaisir extreme; je ne me doutais pas qu'un jour viendrait ou ces +memes coups que j'envoyais a d'innocentes betes, je les dirigerais +contre des hommes. + +Je voyais mes voisins relever la tete par un mouvement vif apres +chaque coup, et regarder au loin pour voir s'il avait porte. Parfois +un rire eclatant temoignait de leur contentement, un juron de leur +deconvenue. De malheureux blesses se trainaient le long des haies, +usant ce qui leur restait de force pour chercher un abri. Des soldats +tombaient lourdement comme des masses, les bras en avant, et ne +remuaient plus; d'autres pirouettaient sur eux-memes, ou bondissaient +comme des chevreuils surpris dans leur course et se debattaient dans +l'herbe. Je pus remarquer l'effroyable dose de ferocite qui se +reveille dans le coeur de l'homme quand il a une arme dans les mains. +On a soif de sang humain; on ne pense plus qu'a tuer. Cette ferocite +qui precipite l'attaque n'a d'egale que la peur qui precipite la +fuite. + +--_Ca mord_, dit a cote de moi un zouave. + +Je me demandais ce que pouvait signifier ce verbe, quand j'apercus un +soldat prussien qui, rampant le long d'un talus, cherchait a gagner la +palissade que nous venions d'abandonner. De temps en temps il epaulait +et tirait. J'attendis un passage ou l'ondulation du terrain le +forcait a se mettre a decouvert. Au moment ou il s'y engageait, je fis +feu. Il lacha son fusil et roula dans le creux. + +--Tu as mordu, me dit le zouave. + +J'eprouvai un fremissement profond dans tout mon etre; mais l'affaire +etait trop chaude pour me permettre d'analyser mes sensations. Les +projectiles ne cessaient pas d'egratigner la crete du rempart contre +lequel nous etions couches. Il y avait a ma gauche un engage +volontaire qui avait voulu, comme moi, faire partie du 3e zouaves. Je +l'avais rencontre dans le wagon pris a Harrison. Le premier obus qui +eclata dans son voisinage ne lui fit pas cligner les yeux. Un moment +vint ou il manqua de cartouches. Un caporal, qui en avait une +provision, lui en jeta un paquet; mon jeune voisin se leva sur les +genoux pour le ramasser. Sa tete depassa un instant le niveau du +parapet. Je vis tout a coup son visage tomber sur sa main, qui devint +rouge; une balle lui etait entree par la nuque et sortie par la +bouche; je m'elancai vers lui. + +--Il est mordu! reprit mon vieux voisin. + +J'avais le coeur un peu lourd. Un mouvement machinal m'avait fait +allonger les doigts vers le paquet de cartouches qu'un filet de sang +gagnait. J'en mis une partie sur l'herbe autour de moi, et le reste +dans mes larges poches. + +--Tu n'as donc pas de ceinturon? me dit l'homme qui conjuguait si bien +le verbe mordre. Et sur ma reponse negative: + +--Quelle brute! fit-il en haussant les epaules. + +Debouclant alors le ceinturon du pauvre mort, froidement il l'ajusta +autour de ma taille. Nous continuions a tirailler. + +--Trente hommes de bonne volonte! cria tout a coup notre lieutenant. + +Je fus sur pied aussitot. La plupart de mes camarades etaient debout. + +--Il s'agit de retourner aux creneaux et vivement! cria le lieutenant. + +Nous partimes tous en courant. Deja les chaines du pont-levis +s'abaissaient. Notre elan fut si rapide, que plusieurs d'entre nous se +trouverent sur le tablier, suspendus dans le vide, avant qu'il eut +touche le bord oppose. Arrives la, un bond nous porta vers les +creneaux. Les Prussiens, embusques de l'autre cote, nous envoyaient +des decharges terribles presque a bout portant. On a la fievre dans +ces moments-la, et la bouche d'un canon ne vous ferait pas peur; mais +quelle ne fut pas ma stupefaction d'apercevoir, en arrivant a mon +poste, que le revers du creneau etait habite! Devant moi soufflait un +visage rouge que coupait en deux une longue paire de moustaches +herissees. Un casque luisait au sommet de ce visage qui grimacait. +Deux canons de fusil s'abattirent dans l'ouverture du creneau presque +en meme temps, l'un menacant l'autre; mais le mien partit le premier. +J'entendis un cri etouffe, et le visage rouge disparut. Je ne me +risquai pas a regarder de l'autre cote. Les mobiles ranges le long du +rempart tiraient toujours, et quelques-unes de leurs balles arrivaient +dans le clos ou nous restions accroupis; mais les Prussiens nous +donnaient trop de besogne pour qu'aucun de nous eut le temps de +s'occuper de ce qui se passait derriere lui. + +Une violente detonation cependant me fit tourner la tete: c'etait le +canon, dont un premier coup avait attire l'attention des batteries +prussiennes, qui envoyait des paquets de mitraille aux maisons +voisines pour en deloger les Bavarois. Des cartouches de chassepot lui +avaient fourni la poudre et les balles. A la premiere decharge, les +soldats a la veste bleue ou couverts de la lourde capote grise, +sauterent comme des rats surpris par une explosion dans leur grenier. +Les plus agiles bondissaient par-dessus les murs et les enclos; les +plus fins ou les plus timides rampaient ca et la, profitant du moindre +pan de muraille, des plis du terrain, des obstacles epars sur la +route, pour dissimuler leur presence. D'autres, qui ne voulaient pas +reculer, se faisaient un abri de quelque bout de haie ou d'une borne +jetee a l'angle d'une maison, et continuaient a tirailler. Prussiens +et Francais, nous etions tous en embuscade. Je n'avais qu'un petit +nombre de cartouches, et je les menageais. Mes camarades et moi, nous +n'echangions que de rares monosyllabes. Les yeux, les oreilles, les +pensees, l'ame et le coeur, tout appartenait a la bataille. On voulait +tuer, tuer encore, toujours tuer. Du bout du fusil, on cherchait sa +proie; on avait des joies subites et des sourires nerveux quand un +corps tombait et augmentait la ceinture de cadavres qui bordait la +palissade. On m'avait parle de la fievre epouvantable que donne la +chasse a l'homme: j'en avais l'abominable feu dans les veines. + + + + +IV + + +Nous ne savions rien de la bataille, dont les bruits retentissaient +depuis le matin. Un horizon de fumee nous entourait; mais on +comprenait, a la violence des detonations, qu'elle se rapprochait de +plus en plus. Nous sentions vaguement que l'armee allait etre prise +dans Sedan. Elle s'y engouffrait lentement. Autour des remparts, des +tourbillons d'hommes s'agitaient pele-mele, les cavaliers avec les +fantassins. On y voyait les regiments s'eparpiller et se dissoudre. Un +coup de clairon nous rappela sur les remparts; il y avait deux heures +que je brulais de la poudre. Deux heures apres, un coup de clairon me +renvoya aux palissades: j'avais renouvele ma provision de cartouches. +Je ne sentais plus ni la fatigue, ni le soleil, ni la faim. + +Tout a coup la nouvelle qu'un armistice de vingt-quatre heures venait +d'etre signe circula avec la rapidite de l'etincelle electrique. +Presque aussitot le drapeau blanc fut arbore sur le rempart. + +--Voila le chiffon! me dit un zouave d'Afrique en me poussant du +coude. + +Tous, nous nous mimes a le regarder d'un air d'hebetement. A la furie +de la bataille succedait une sorte d'aneantissement. J'essuyai +machinalement mon fusil, dont la culasse etait noire de poudre et dont +le canon fumait. Mes camarades grondaient entre eux: + +--Et l'homme aux graines d'epinard de ce matin, ou donc est-il? En +voila des generaux qui ne valent pas un caporal! murmura l'un d'eux. + +Je me rappelai en effet que, dans la matinee, un officier superieur, +general ou colonel, je ne sais lequel, qui commandait a la porte de +Paris, etait passe dans nos rangs, et, relevant la tete d'un air +d'importance, prenant une pose fastueuse: + +--Mes enfants, avait-il dit, vous etes les zouaves d'Afrique; je +m'engage a vous faire passer sur le ventre des Prussiens et a vous +ramener a Paris! + +Nous n'avions plus a passer sur le ventre de personne, et de soldats +nous allions devenir prisonniers. + +Les batteries prussiennes continuaient a tirer, tandis que le drapeau +blanc continuait a flotter. Mon pauvre detachement, diminue de +quelques hommes, descendit le rempart et s'engagea dans la rue de +Paris, ou, reuni a d'autres compagnies, il forma une haie d'honneur. +Les obus eclataient ca et la, faisant voler le platre et les briques. +Nous avions l'arme au pied. Les plus vieux hochaient la tete. On ne +leur avait rien dit, et ils avaient la certitude que c'etait fini. +Aucun de nous ne savait ce que nous faisions la. Que nous importait, +du reste? Le vol des obus qui ricochaient sur les paves ou +egratignaient au passage la facade des maisons nous laissait +indifferents. Des officiers, des aides de camp montaient et +descendaient la rue. L'un d'eux se dirigea vers le rempart et fit +appeler le portier-consigne, qui requit une corvee de quelques hommes. + +--Bien sur on attend un parlementaire, me dit mon voisin. + +Mes regards se porterent vers la voute que j'avais si souvent +traversee, et ou l'on distinguait sur la pierre noire la trace blanche +des balles. + +Le pont-levis abaisse, les barrieres ouvertes, un colonel bavarois +accompagne d'un trompette traversa nos rangs. Des officiers francais +lui faisaient escorte. Tous les yeux le suivaient; il portait le +casque et la grande capote grise. C'etait un homme grand, maigre et +blond. Ses yeux pales, couleur de faience, clignotaient sous ses +lunettes d'or en nous regardant. Un trompette, qui le suivait d'un pas +methodique, avait une longue figure blafarde sur laquelle deux enormes +favoris rouges tracaient un arc de cercle. Il portait une sorte de +bonnet a poil et l'uniforme rouge des hussards prussiens. Son rayon +visuel, maintenu par la discipline, avait pour objectif les epaules de +son colonel. L'attitude de celui-ci offrait un melange d'insolence et +d'embarras. Il avait a peine fait une centaine de pas, lorsqu'un obus, +parti des lignes prussiennes, vint tomber a dix metres de lui. Il eut +un tressaillement, et se tournant vers ceux qui l'accompagnaient: + +--Messieurs, je vous demande mille pardons; c'est une impolitesse que +nous faisons la. Nos batteries n'ont certainement pas vu le drapeau +blanc... C'est incroyable! + +Cette "impolitesse, comme disait le colonel prussien, avait coute la +vie a deux pauvres diables, et, comme on les emportait sur quatre +fusils: + +--Ah! mille pardons! repeta-t-il tout en continuant sa route. + +Un peu moins d'obus et un peu plus de silence eussent mieux fait +l'affaire de Sedan. Les projectiles y tombaient toujours, tuant, +blessant, effondrant. Le drapeau blanc hisse sur le rempart ne mettait +point de terme a l'attaque, et n'empechait que la defense. Cependant, +vers six heures du soir, le feu se ralentit, et, petit a petit, il +s'eteignit. Un silence morne, plein de bourdonnements et de rumeurs +tristes, s'abattit sur la ville. On nous avait defendu de remonter +sur les remparts. Malgre cette interdiction formelle, les soldats s'y +pressaient. L'un d'eux, dans une minute d'exasperation, lacha un coup +de fusil. Des hurlements feroces lui repondirent. Nos officiers +accoururent. Un capitaine se devoua, et, pour eviter une rixe +imminente, se rendit aupres d'un colonel prussien qui avait le +commandement hors des murs, et lui porta des excuses. Le pont-levis +aupres duquel j'avais brule mes premieres cartouches etait reste +abaisse. Deux sentinelles francaises se promenaient sous la voute, et +deux sentinelles prussiennes leur faisaient vis-a-vis sur le revers du +fosse. Je ne savais que faire. J'allais de long en large, quelquefois +seul, quelquefois avec un camarade. On echangeait quelques mots au +passage. La colere faisait tous les frais de l'entretien. Je n'etais +plus soutenu par l'ardeur de la lutte. Une immense reaction se +faisait, suivie d'un immense accablement. Je tombai par terre plus +que je ne m'y couchai, et m'endormis d'un lourd sommeil. + +Une clameur horrible me reveilla vers neuf heures. A peine ouverts, +mes yeux furent eblouis par la clarte d'un incendie que l'armee +prussienne saluait d'un hurrah frenetique. Trois ou quatre maisons +flambaient dans la nuit. Enveloppe de mon fidele tartan, je restai +etendu sur le dos, regardant bruler cet incendie qui projetait de +grandes lueurs sur le ciel. La voix du canon aurait pu seule me tirer +de mon immobilite. Je n'avais pas bien le sentiment de mon existence. +Des zouaves, dans toutes les attitudes, dormaient ou fumaient la pipe +autour de moi. Que de choses s'etaient passees depuis deux jours! Je +regardais mes mains noires de poudre. Un bruit sourd et continu me +tira de cet aneantissement. Des masses epaisses et sombres marchaient +dans l'obscurite de la nuit et passaient devant moi: c'etaient les +debris de l'armee qui avait perdu la bataille supreme. Vaincue et +brisee, elle se rangeait autour des remparts. Des regiments de ligne +entiers suivaient l'infanterie de marine, qui avait si vaillamment +paye la dette du sang. Beaucoup d'entre eux n'avaient meme pas donne. +Des mots sans suite nous apprenaient que le marechal de Mac-Mahon +avait ete blesse,--quelques-uns le disaient mort,--et que des mains du +general Ducrot le commandement avait passe aux mains du general +Wimpfen. L'eclair vacillant des baionnettes reluisait au-dessus des +kepis. Cette foule enorme marchait d'un pas lourd: elle portait le +poids d'une defaite. Une partie de la nuit se passa dans ce tumulte. +J'ouvrais et je fermais les yeux tour a tour: des bataillons suivaient +des bataillons; je les entrevoyais comme dans un reve. + +Le matin me trouva sur pied. Il y avait dans la ville un encombrement +de soldats de toutes armes confusement rassembles dans les rues et +sur les places publiques. Cette multitude, ou l'on ne sentait plus les +liens de la discipline, bourdonnait partout. Des soldats qui portaient +des lambeaux d'uniforme erraient a l'aventure. C'etait moins une armee +qu'un troupeau. Soudain un mouvement se fit dans cette masse. Une +voiture parut attelee a la Daumont. Un homme en petite tenue s'y +faisait voir portant le grand cordon de la Legion d'honneur; un +frisson parcourut nos rangs: c'etait l'empereur. Il jetait autour de +lui ces regards froids que tous les Parisiens connaissent. Il avait le +visage fatigue; mais aucun des muscles de ce visage pale ne remuait. +Toute son attention semblait absorbee par une cigarette qu'il roulait +entre ses doigts. On devinait mal ce qu'il allait faire. A cote de lui +et devant lui, trois generaux echangeaient quelques paroles a +demi-voix. La caleche marchait au pas. Il y avait comme de +l'epouvante et de la colere autour de cette voiture qui emportait un +empire. Un piqueur a la livree verte la precedait. Derriere venaient +des ecuyers chamarres d'or. C'etait le meme appareil qu'au temps ou il +allait sur la pelouse de Longchamps assister aux courses du grand +prix. Deux mois a peine l'en separaient. On penchait la tete en avant +pour mieux voir Napoleon III et son etat-major. Une voix cria: _Vive +l'empereur!_ une voix unique. Toute cette foule armee et silencieuse +avait le vague sentiment d'une catastrophe. Un homme s'elanca au +devant des chevaux, et, saisissant par les jambes un cadavre etendu au +milieu de la rue, le tira violemment de cote. La caleche passa; +j'etouffais. Quand je ne vis plus celui que plus tard on devait +appeler l'homme de Sedan, un grand soupir souleva ma poitrine. Celui +qui avait dit: L'Empire, c'est la paix, disparaissait dans la guerre. + +Le spectacle que presentait alors Sedan etait navrant. On se figure +mal une ville de quelques milliers d'ames envahie par une armee en +deroute. Des soldats endormis gisaient au coin des rues. Plus +d'ordres, plus de commandement. Des familles pleuraient devant les +portes de leurs maisons visitees par les obus. Il y avait un +fourmillement d'hommes partout; ils etaient, comme moi, dans la +stupeur de cet epouvantable denouement. J'errai a l'aventure dans la +ville. Des figures de connaissance m'arretaient ca et la. Des +exclamations s'echappaient de nos levres, puis de grands soupirs. Le +bruit commencait a se repandre que l'empereur s'etait rendu au +quartier general du roi Guillaume. Les soldats, furieux, ne lui +epargnaient pas les epithetes. On lui faisait un crime d'etre vivant. +Les officiers ne le menageaient pas davantage. On questionnait +ceux,--et le nombre en etait grand,--qui l'avaient vu passer dans sa +caleche. L'histoire de la cigarette soulevait des explosions de +colere.--Un Bonaparte! disait-on. + +Vers deux heures, un caporal de ma compagnie m'avertit que les zouaves +qui occupaient la porte de Paris avaient recu ordre de rallier ce qui +restait du regiment, campe sur la gauche de la citadelle en faisant +face a la Belgique. J'y trouvai quelques centaines d'hommes sur +lesquels la furieuse bataille qu'ils venaient de traverser avait +laisse d'epouvantables traces. Quelques-uns, accroupis par terre, +rafistolaient des lambeaux d'uniforme; d'autres pansaient des +blessures qu'ils dedaignaient de porter a l'ambulance. + +Un commandant dont j'avais fait la connaissance au camp de Chalons, et +qui gracieusement m'avait promis de faire tout ce qui dependrait de +lui pour rendre moins dures les premieres fatigues du noviciat +militaire, vint a moi, un triste sourire aux levres. + +--Eh bien! me dit-il, vous avais-je trompe? + +--Ma foi! tout y est, la misere, les privations, le sang!... + +--Et vous ne comptez pas ce que nous reservent les consequences d'une +defaite que mon experience du metier n'allait pas jusqu'a prevoir. + +Je l'interrogeai du regard. + +--Vous verrez, reprit-il. Et tout ce que vous pouviez rever de pire +sera depasse. + +Il soupira, et se mettant a marcher: + +--Vous n'etes pas blesse au moins? + +--Non, pas une egratignure, rien. + +--C'est une chance! que de braves gens qui sont morts depuis que je ne +vous ai vu! Sedan, apres Reichshoffen! notre regiment est en poudre. +Vous savez, tous ceux que vous avez vus pres du colonel il y a quinze +ou vingt jours, tous morts... morts ou disparus!... Il etait devenu +tres-pale. + +--Vous n'avez besoin de rien? reprit-il brusquement. + +--Non, merci, commandant. + +--Au reste, nous n'allons pas nous quitter de quelques jours; si je +puis vous etre bon a quelque chose, disposez de moi. + +Je le remerciai et il s'eloigna lentement, jetant ca et la des regards +sur la bande vetue de vetements en loques qui avait ete un regiment. + +Le lendemain,--je ne l'oublierai jamais,--on afficha partout la +proclamation du general de Wimpfen, qui avait signe la capitulation de +la ville et de l'armee. Tous nous etions prisonniers de guerre. + +Il n'y eut plus ni frein, ni discipline; l'armee etait comme affolee. +Des groupes enormes s'arretaient aux places ou l'affiche etait collee; +il en sortait des imprecations. Ce mot dont on a tant abuse depuis, +_trahison_! volait de bouche en bouche. On etait livre, vendu! Apres +avoir ete de la chair a canon, le soldat devenait de la chair a +monnaie: tant d'hommes, tant d'or. Un bourdonnement terrible +remplissait la ville. On ne saluait plus les generaux. Des bandes +passaient en vociferant le long des rues, et s'agitaient dans cette +enceinte trop etroite pour leur foule. Il y avait ca et la comme des +houles faites de cuirassiers, de hussards, d'artilleurs, de dragons, +de lignards. L'ivresse s'abattait partout. Un mot ne me sortait pas de +la tete: Prisonnier! et j'avais fait une campagne de trois jours! Je +rencontrai mon commandant: + +--Eh bien? me dit-il. + +Je ne trouvai pas une parole a lui repondre. Il me serra la main et +passa. Il y avait des visages sur lesquels on lisait un desespoir +terrible. Il me semblait qu'avec un regiment de ces visages-la on +aurait fait une trouee partout. Avec quel plaisir n'aurais-je pas +saute sur mon fusil, si le signal de l'attaque avait ete donne! mais +rien! Des cohues qui tournaient dans une ceinture de remparts! + +On s'accostait, on se quittait, on se reprenait. Le vieux zouave qui +m'avait pris en amitie depuis les palissades, marchait a cote de moi. +Il riait dans sa barbe semee de fils d'argent. + +--Prisonnier! sais-tu ce que c'est, petit? me disait-il. C'est du pain +noir, de l'eau, des casemates, de la terre a remuer, quelquefois des +coups... Et pas un brin de tabac a fumer! Ca ne s'etait jamais vu! Et +dire qu'on m'a fait venir d'Afrique pour ca! Etre pris dans son pays +comme un rat dans une souriciere quand on a passe par Inkermann et +Solferino, c'est drole tout de meme! Ce sont les Arabes qui vont rire! +Mon vieux regiment abime, les officiers morts, adieu les zouaves du +3e! Toi, tu viens de Paris; ca se voit a ton air; moi, j'arrive +d'Oran, et toi et moi nous tomberons en Allemagne!... Est-ce qu'on n'a +pas fait ce qu'on a pu, dis? voyons, dis-le pour voir! + +Je crus un instant qu'il allait me chercher querelle; il me regardait +avec des yeux furibonds. Je me hatai de le calmer en lui jurant que +c'etait aussi mon avis. + +--Alors, vois-tu, c'est la faute des generaux, avoue-le, reprit-il. + +Un tapage abominable interrompit notre conversation. C'etait +l'administration qui donnait a piller les subsistances de l'armee. On +courait, on se bousculait, on se battait: c'etait une crise aigue dans +le desordre. Je perdis mon vieux zouave dans la foule comme on perd de +vue un chevreuil dans une foret. Des bandes se ruaient autour des +caisses de biscuits et des barils de salaisons en poussant des cris +formidables. On defoncait a coups de crosse les tonneaux de vin et +d'eau-de-vie. Le liquide coulait dans les rues. Les plus proches en +avaient jusqu'aux chevilles. A cent metres de ce gaspillage hideux des +regiments mouraient de faim. Les repus vendaient le produit de leur +rapine aux affames. On mettait aux encheres les pains de munition et +les pieces de lard. Je me tirai comme je pus de cette cohue qui +trebuchait. Apres l'indignation, le degout. + + + + +V + + +Ce sommeil de plomb qui m'avait surpris sur l'herbe aux approches de +la citadelle, m'attendait dans le meme campement. Une lassitude +extreme m'accablait, une lassitude nerveuse qui venait du cerveau plus +que des membres. J'etais litteralement brise. Au reveil, je devais +entrer dans un cauchemar plus terrible. Les regiments recurent l'ordre +de livrer leurs armes. Non, jamais je n'oublierai le spectacle a la +fois superbe et lugubre qui frappa mes yeux. Un fremissement parcourut +la ville. La mesure etait comble; c'etait comme le deshonneur inflige +a ceux qui restaient des heroiques journees de Spickeren et de +Reischoffen, de Wissembourg et de Beaumont. Ce fut bientot un tumulte +effroyable. Les vieux soldats d'Afrique faisaient pitie. Ils se +demandaient entre eux si c'etait bien possible. On en voyait qui +pleuraient. Moi-meme,--et je n'etais qu'un conscrit,--j'avais des +larmes dans les yeux. Ce chassepot que je n'avais guere que depuis +trois jours et avec lequel j'avais fait mes premieres armes, ce +chassepot auquel j'avais adapte, en guise de bretelle, un lambeau de +ma ceinture de zouave, et qui sentait encore la poudre, il fallait +donc le livrer! Je le pris par le canon, et, le faisant tournoyer +au-dessus de ma tete, je le rompis en deux morceaux contre le tronc +d'un arbre. Je ne faisais d'ailleurs que ce que faisaient la plupart +de mes camarades. C'etait partout un grand bruit de coups de crosses +contre les murs et les paves. On n'apercevait que soldats armes de +tournevis qui demontaient la culasse mobile de leurs fusils, et en +jetaient les debris. Les artilleurs, atteles aux mitrailleuses, en +arrachaient a la hate un boulon, une vis, en brisaient un ressort pour +les mettre hors de service. D'autres, fous de rage, silencieusement, +enclouaient leurs pieces. C'etait dans tout Sedan comme un grand +atelier de destruction; les officiers laissaient faire. Les cavaliers +jetaient dans la Meuse les sabres et les cuirasses, les casques et les +pistolets: on marchait sur des monceaux de debris. Chaque pas +arrachait au sol un bruit de metal; c'etait la folie du desespoir. + +Il fallut enfin que la sinistre promenade commencat. Je revis la porte +de Paris et le pont-levis ou j'avais fait le coup de feu. La longue +cohue des prisonniers arriva devant le petit bourg, au dela des +palissades d'ou nous avions essaye de deloger les Bavarois. Les +maisons en etaient criblees de balles, quelques-unes etaient +effondrees; mais deja les corvees prussiennes en avaient retire les +cadavres. Des familles tremblaient autour de leurs demeures. Un +officier d'etat-major a cheval attendait la colonne des pantalons +rouges. A mesure que nous passions: + +--Par ici, messieurs de l'infanterie! Par la, messieurs de la +cavalerie! criait-il d'une voix forte. Fantassins et cavaliers +s'ebranlaient et se rangeaient a droite et a gauche. Pendant une +heure, ces grands troupeaux d'hommes attendirent dans la boue. Cet +abattement qui suit les grands desastres les avait saisis. Les plus +las se couchaient sur les tas de pierres. La faim l'emporta sur mon +marasme, et, tirant de ma poche un biscuit et un morceau de lard cru, +j'y mordis a belles dents. Personne autour de moi ne savait ou nous +allions. Au bout d'une heure, la colonne se remit en marche. La route +etait detrempee de flaques d'eau dans lesquelles nous entrions jusqu'a +mi-jambe. Echelonnes le long de cette route, des pelotons composes +d'une vingtaine de soldats prussiens montaient la garde de 50 metres +en 50 metres. Immobiles, ces soldats nous regardaient passer. Ils +portaient devant eux une cartouchiere ouverte ou nous pouvions voir +des cartouches admirablement rangees. Pendant que l'infanterie +veillait sur la masse mouvante des prisonniers, des cavaliers, le +pistolet au poing, couraient a travers champs, et ramenaient ceux qui +s'egaraient. Les coups de plat de sabre pleuvaient. Nous marchions +sans ordre, officiers et soldats pele-mele. Le respect avait disparu +avec la discipline. Les capotes grises ne se genaient pas pour heurter +au passage les manches galonnees d'or. Les cavaliers bousculaient +leurs capitaines. C'etait l'anarchie sous l'uniforme, la pire de +toutes; des rixes s'ensuivaient quelquefois. + +A l'extremite de la route que nous suivions s'ouvrait un pont qui +enjambait un canal, et donnait acces dans une sorte d'ile formee par +une grande courbe de la Meuse, qui dessine un omega. Les deux pointes +de l'omega sont reliees par ce canal, qui ferme hermetiquement l'ile +vers laquelle on nous poussait par troupes. Nous etions dans l'ile +d'Iges, ou presqu'ile de Glaires, comme dans une prison. Une riviere +lui sert de murailles. Une ceinture d'eau n'est pas un obstacle moins +infranchissable souvent qu'une ceinture de briques et de moellons. Il +m'a ete facile d'en faire l'experience pendant les quelques jours que +j'ai passes dans l'ile, tournant autour de mon domaine avec la +monotone et patiente regularite des animaux en cage, qui fatiguent le +regard par la constance de leur marche inutile. + +Les vieux zouaves jetaient un coup d'oeil autour d'eux froidement. Les +plus jeunes pressaient le pas pour mesurer l'etendue du champ qu'on +leur livrait. Une tristesse sombre se peignait sur quelques visages; +d'autres, en plus grand nombre, exprimaient l'abattement. La colere +etait tombee. + +--C'est a present que les taquineries vont commencer, me dit mon +voisin. + +Le vieux qui m'avait fait un discours la veille vint a moi, et, me +frappant sur l'epaule: + +--Tu dois etre content, me dit-il, on arrange tes debuts a toutes les +sauces. Puis se reprenant: As-tu du tabac? + +J'en avais encore une mince provision au fond de mes poches; je lui en +offris une pincee. Je compris alors a l'epanouissement de son visage +quelle place le tabac tient dans la vie du soldat; une pipe bourree, +c'est l'oubli de toutes les miseres. + +--Tu es un bon garcon, me dit-il en me serrant la main d'une facon a +me briser les os. + +Je venais de conquerir un ami qui se serait fait tuer pour moi +pendant cinq minutes. + +La presqu'ile de Glaires se compose d'une legere eminence dont les +deux versants s'abaissent vers la Meuse; on y decouvre un petit +village, une assez grande maison d'habitation et un moulin. Au point +de jonction de la riviere et du canal, un barrage alimente les ecluses +de ce moulin; de l'autre cote de la Meuse, de grandes prairies +s'etendent jusqu'au pied de collines boisees qui couronnent l'horizon, +et que l'armee prussienne occupait encore. + +Des officiers prussiens allaient et venaient dans l'ile d'un pas +methodique et roide, indiquant a chacun des corps dont se composait +cette armee de prisonniers quel emplacement il devait occuper. Point +d'hesitation, point d'embarras. Un jeune lieutenant, mince et fluet, +pale et blond, nous servait de guide. Nous nous avancions et nous nous +arretions sur un signe de sa main; par moments, a ce signe muet il +ajoutait un mot. Il tenait un carnet a la main, ou je suppose que les +vaincus dont il repondait etaient classes par numeros d'ordre. Une +derniere fois nous fimes halte sur l'un des versants de l'eminence. +D'une voix claire et nous montrant le sol du bout du doigt: + +--C'est ici, messieurs, nous dit l'officier. + +Il etait huit heures du soir. Sous nos pieds des touffes d'herbes +humides s'etendaient sur un lit de boue. + +--As-tu choisi ta place? me dit un camarade. Et d'un air de +philosophie gouailleuse:--Si tu veux la moitie de mon lit, prends, +ajouta-t-il. + +Il venait de se coucher tout de son long par terre; je l'imitai. + +Quand j'ouvris les yeux, la rosee et la pluie m'avaient perce +jusqu'aux os; je pouvais croire que le tartan qui me servait de +couverture etait tombe dans la riviere. Je grelottais. Il faisait +encore nuit; mais des lueurs ternes qui dessinaient la crete des +collines me faisaient comprendre que le jour n'allait pas tarder a +paraitre. Je me levai, et pour me rechauffer autant que pour assouvir +ma faim, j'allai dans les champs arracher des pommes de terre. J'avais +eu beau fouiller dans mes poches, je n'y avais pas trouve une miette +de biscuit ni une parcelle de lard: je n'avais plus d'autre +fournisseur que le hasard. Je n'avais pas fait cinquante pas dans la +campagne, que j'apercus des ombres errant ca et la a l'aventure. Elles +se baissaient vers la terre, et se relevaient par mouvements +alternatifs et irreguliers. Je compris que cette meme pensee dont +j'etais fier avait germe dans l'esprit d'un nombre respectable de +soldats. Tous les pieds de pommes de terre avaient ete proprement +secoues. + +--Un peu plus loin, il y en aura encore pour tout le monde si tu te +presses, me dit un grenadier. + +Je m'ecartai. La pluie tombait toujours. A la premiere clarte du +matin, mes yeux ravis reconnurent un troupeau de moutons broutant +l'herbe a l'extremite d'un champ voisin. + +--Des cotelettes! me cria un camarade qui m'avait suivi. + +J'avais deja pris ma course du cote du berger. C'etait un petit vieux +grisonnant qui revait sous sa limousine, les deux mains sur son baton. + +--Combien le mouton? lui dis-je. + +--C'est que je ne suis pas le maitre, et je ne sais pas si le +proprietaire,... me repondit-il en se grattant l'oreille. + +--Dis toujours. + +--Dame! repliqua-t-il en clignant de l'oeil, on pourra croire tout de +meme que des maraudeurs en ont vole un,... ca s'est vu. + +--Certainement. + +--Alors c'est quatre francs. + +Je lui donnai cent sous, et j'emportai le mouton sur mes epaules. On +me vit passer en courant avec ma proie vivante. Le bruit se repandit, +comme une trainee de poudre dans les campements, qu'un troupeau de +moutons paissait aux environs. Zouaves et chasseurs d'Afrique se +mirent en campagne comme des gens pour qui aucune razzia n'a de +mysteres. La clientele du berger augmenta a vue d'oeil. Il prit gout a +sa speculation, et, ses pretentions augmentant avec ses scrupules, la +bete que j'avais eue pour quatre francs en valait quarante une heure +apres: le troupeau s'evanouit comme un brouillard. + +J'avais bien l'animal, et il n'etait pas maigre, l'ile me fournissait +assez de broussailles pour avoir du feu; mais ou trouver du sel ou du +poivre? Ou decouvrir du pain surtout? Recherches, offres brillantes, +supplications, rien ne me reussit. Mon compagnon n'avait pas ete plus +heureux. Il fallut se resigner a s'asseoir autour d'un quartier de +mouton accommode a la diable dans sa graisse. On l'avalait, on ne le +mangeait pas. Quelques pommes de terre cuites sous la cendre me +consolaient un peu. Nous eumes du mouton, a diner et a dejeuner, +pendant trois jours. La faim seule pouvait combattre l'aversion qu'il +m'inspirait. Une heure vint ou il n'en resta plus un debris. J'eus +l'ingratitude de m'en rejouir. Les tristesses et la sobriete farouche +des jours suivants l'ont bien venge. Pendant le regne du mouton, +j'avais eu des instants de volupte; ils m'etaient offerts par des +camarades sous la forme d'un quart de biscuit ou d'un peu de cafe. Ces +magnificences m'eblouissaient. Elles ne durerent qu'un temps; mais ce +qui mettait le comble a mon extase, c'etait une cigarette. J'avais use +de ma petite provision de tabac avec la prodigalite d'un fils de +famille qui croit que les cantines suivent le soldat dans toutes ses +aventures; j'avais compte sans la captivite. + +Un matin, errant sur la lisiere de mon campement, j'apercus un groupe +de soldats qui gesticulaient avec une animation singuliere. Des +exclamations sortaient de ce groupe. Je m'approchai, et vis un zouave +qui, debout au milieu d'un cercle avide, mettait aux encheres une +cigarette dont l'enveloppe de papier contenait un melange bizarre de +poussiere de tabac et de mie de pain ramassees avec les ongles au fond +des cavites que recelait son large pantalon. On offrait ce qu'on +avait, quatre sous, cinq sous, dix sous, quinze sous, non pas pour +l'acquerir et en faire sa propriete exclusive, mais pour obtenir le +droit precieux d'aspirer un certain nombre de bouffees. On poussait +comme dans une salle de vente. Un caporal offrit un franc. Je doublai +son enchere, un fremissement parcourut l'auditoire, et, au prix de +quarante sous payes comptant, le droit de fumer un tiers de la +cigarette, avec le privilege de commencer, me fut adjuge. Les autres +adjudicataires se rangerent autour de moi, et la cigarette mesuree et +marquee d'un cercle noir au tiers de sa longueur, dix paires d'yeux +suivaient les progres du feu tandis que je la tenais entre mes levres. + +Pendant les deux ou trois premiers jours, il y avait eu des heures de +pluie et des heures de soleil. On employait celles-ci a secher +l'insupportable humidite occasionnee par celles-la; mais un matin le +ciel parut tout noir, et la pluie se mit a tomber avec une persistance +et une regularite qui pouvaient aisement faire croire qu'elle +tomberait toujours. Vers le soir, mouille comme une eponge qui aurait +fait une chute dans une riviere, on me recueillit dans une tente. Sept +ou huit soldats se pressaient dans un espace ou trois ou quatre +auraient peut-etre pu s'etendre. J'etais en outre arrive le dernier, +et je dus m'allonger au bas bout de la tente. Apres une heure de +sommeil, de larges gouttes d'eau froide qui s'aplatissaient sur mon +visage me reveillerent. Un sergent que mes mouvements tracassaient +ouvrit les paupieres nonchalamment. + +--Ca, me dit-il, c'est la pluie. + +--Merci, repliquai-je, et, prenant une autre posture, je me fis un +rempart de mon capuchon. Au bout d'une autre heure, j'eprouvai +vaguement la sensation d'un homme qu'on plongerait brusquement dans un +bain froid. Il me semblait qu'un robinet invisible versait avec +obstination un torrent d'eau glacee autour de mon corps. Un frisson +acheva de me reveiller. Le reve ne m'avait pas trompe: j'etais dans +une mare. L'eau clapotait le long de mes epaules et de mes jambes. Je +sautai sur mes genoux. Le sergent qui deja m'avait parle risqua un +coup d'oeil de mon cote, et m'apercut dans ma baignoire. + +--Ca, reprit-il, c'est les rigoles. + +Je n'en pouvais douter. La pluie avait rempli les rigoles creusees +autour de la tente et au bord desquelles je me trouvais. Elles +debordaient sur moi. + +Il etait dix heures, je ruisselais. Autour de moi, on ronflait. +J'abandonnai la tente et achevai ma nuit en promenades. C'est dans ces +moments-la que l'on devine la douceur des occupations qui vous +paraissaient fatigantes autrefois. Je revoyais en esprit la petite +chambre voisine de la rue de Turenne, la cheminee flambante, la tasse +de the, la table aupres desquelles j'avais passe des heures a la +clarte d'une lampe placee entre des livres.--Et j'avais pu me plaindre +du travail nocturne! + +Le jour arriva. La pluie continuait a tomber avec la meme abondance et +la meme tranquillite. Les rives de la Meuse s'enveloppaient d'un +rideau de brume. Les Prussiens avaient commence une sorte de +distribution sommaire; elle se composait d'un demi-biscuit par homme +et pour deux jours. On y courait cependant. C'etait une distraction +encore plus qu'un soulagement. Malheur a qui laissait trainer un +morceau de cette maigre pitance! On avait pour boisson l'eau de la +riviere, a laquelle on allait par troupes remplir ses bidons. Ce +regime et cette temperature faisaient des vides parmi les prisonniers; +qui tombait malade etait perdu. Un cas de fievre etait un cas de mort. +Point de medecins et point de medicaments. On avait la terre pour +dormir et un quart de biscuit pour ne pas mourir de faim. + +J'avais fait la connaissance d'un chasseur d'Afrique, engage +volontaire comme moi. C'etait un garcon qui avait le visage d'une +jeune fille, et avec cela vif comme un oiseau et brave comme un chien +de berger. Rien n'avait de prise sur ce caractere robuste, ni la +fatigue, ni les mesaventures. A chaque nouvelle epreuve, il secouait +ses epaules comme un terre-neuve qui sort de l'eau. Didier ne +tarissait pas en histoires incroyables. J'ai toujours pense que ma +nouvelle connaissance etait de cette famille de Parisiens qui, leur +patrimoine croque, s'arrangent d'un sabre pour avoir un cheval. Il +etait porte pour la croix. Un jour il m'offrit son quart de biscuit. + +--Et toi? lui dis-je. + +--Je n'ai pas faim. + +Et comme j'hesitais: + +--Un de ces jours tu me rendras un gigot, si tu trouves encore un +mouton, reprit-il en riant. + +Il me tendit la main, et s'eloigna. Je remarquai qu'il avait les yeux +tristes. Le souvenir de ces yeux me poursuivit tout le soir. Le +lendemain, errant sur un chemin, j'avisai quatre soldats qui +portaient un mort sur une civiere. + +--Sais-tu qui passe la? me dit un sergent de ma compagnie. + +--Non. + +--C'est ton chasseur. + +Je courus vers la civiere: c'etait Didier, en effet. + +--On savait chez nous qu'il etait perdu, me dit l'un des cavaliers qui +le portaient. + +Je me mis a marcher derriere lui, les yeux gros de larmes. + +On ne pouvait sortir sans rencontrer un de ces corteges sinistres. +Ordinairement le cadavre etait couche sur un brancard fait de deux +morceaux de bois relies par deux traverses. Quelquefois encore quatre +soldats le prenaient par les jambes et les bras, et le jetaient dans +une fosse creusee a la hate et recouverte bien vite de quelques +pelletees de terre. Deux ou trois camarades suivaient le corps. Le +lendemain, on n'y pensait plus... C'etait comme une grande loterie. + + + + +VI + + +Les heures dans cette pluie et cette inaction etaient longues et +lourdes. On en perdait le plus qu'on pouvait en promenades ca et la. +Les bords de la Meuse nous attiraient. On ne pouvait faire une +centaine de pas sur la rive sans voir, descendant au fil de l'eau, des +cadavres d'hommes et de chevaux. On en rencontrait d'autres echoues +dans des touffes d'herbe, la un chasseur de Vincennes, la un uhlan. +Tous les corps des deux armees y avaient laisse quelques-uns de leurs +representants. On y faisait un cours d'uniformes _in anima vili_. Il y +avait des heures, quand il ne pleuvait pas, ou je ne pouvais +m'arracher a ce lugubre spectacle. Je regardais les cadavres que le +cours du flot emportait lentement, ou qui restaient pris entre les +joncs dans des attitudes terribles. Il en etait parmi eux qui, vivants +au mois de juillet, avaient peut-etre chante _le Rhin allemand_ sur +les boulevards de Paris. Leur agonie s'etait terminee dans la vase. + +La premiere fois que je m'etais avance du cote du moulin, j'avais vu +sur le barrage, accroches parmi les pierres, les corps de deux +soldats, un Francais et un Prussien, que le remous des eaux balancait. +Ce mouvement vague, qui faisait par intervalles rouler leurs tetes et +leurs bras, leur pretait un semblant de vie qui avait quelque chose +d'effrayant. Ils y etaient encore quatre jours apres. Des oiseaux +voletaient au-dessus du barrage. Le soir, aux lueurs incertaines qui +tombaient d'un ciel gris, ces formes vagues qu'on voyait flotter sur +la riviere prenaient des aspects etranges. L'imagination y avait sa +part; mais le spectacle dans sa realite crue avait par lui-meme un +caractere epouvantable. + +Je me rappelle qu'un matin, en allant remplir mon bidon dans un pli du +rivage ou jusqu'alors le hasard ne m'avait pas conduit, un de mes +camarades me poussa le coude: + +--Regarde, me dit-il. + +Je levai les yeux et apercus sur un ilot de sable, a quelques metres +du rivage, le corps d'un cuirassier dont la tete disparaissait a demi +sous un lit de longues herbes. Ses jambes, chaussees de lourdes +bottes, et son corps, sur lequel etincelait la cuirasse, saillaient +hors de l'eau. Sa main gantee reposait sur la vase et s'etait nouee +autour d'une touffe de glaieuls. Deux ou trois corbeaux battaient de +l'aile autour de l'ilot; on pouvait croire a l'attitude du pauvre +cuirassier que la mort l'avait surpris la. Il avait le visage +dechiquete. L'image de ce cuirassier me poursuivit longtemps. Quand +je portai a mes levres le bidon rempli de l'eau puisee dans l'anse qui +l'abritait, ma main le laissa retomber sans pouvoir en avaler une +gorgee. + +Il n'etait pas rare de rencontrer dans nos promenades des groupes de +soldats accroupis autour du cadavre d'un cheval qu'ils avaient tire de +la riviere, et sur lequel ils taillaient des lanieres de chair avec +leurs couteaux. Quelquefois ils grondaient comme des dogues qu'on +derange dans leur immonde repas. Je n'avais jamais voulu de cette +chair nauseabonde; mais la faim me tourmentait. On a vite fini de +broyer entre ses dents le quart d'un biscuit, si dur qu'il soit; on ne +decouvrait presque plus de pommes de terre, tant des mains par +milliers en avaient retourne les champs. Un jour que je serrais ma +ceinture apres avoir vainement fouille vingt sillons: + +--Ecoute, me dit un camarade avec lequel j'avais partage quelques +lambeaux de mon mouton, il y a le moulin. + +--Je le connais; j'ai meme rode par la hier encore. Ni poules, ni +canard, rien. + +--Pas sur; moi, j'ai l'oeil. + +Et mon Marseillais porta le doigt a l'organe dont il parlait, avec ce +geste expressif que connaissent tous ceux qui ont traverse la +Canebiere. C'etait un garcon avise, qui avait le flair d'un chien de +chasse pour la nourriture. + +--Explique-toi, repris-je. + +--Eh bien! s'il n'y a plus de volailles au moulin, le meunier a encore +quelque chose. + +--De la farine! m'ecriai-je avec joie, du pain peut-etre! + +--Non, mais du son; viens voir. + +Mon enthousiasme s'etait refroidi, cependant je suivis le camarade. + +--Et il y en aura pour moi, n'est-ce pas? car ca se paye, me dit-il en +courant. + +Je lui repondis par un signe de tete affirmatif, et nous arrivames au +moulin. Il y avait deja queue. + +--Voila ce que je craignais! s'ecria mon Marseillais avec un accent +desespere rendu plus vif par le depit. + +Le meunier vendait a tout venant muni de pieces blanches le son de son +moulin, qu'il debitait parcimonieusement par petites portions. La +livre de son coutait quarante-quatre sous, et, pour en avoir, il +fallait attendre deux ou trois heures. Ma livre de son payee, je +l'emportai et la delayai dans une gamelle pleine d'eau... J'avais +ainsi deux services a mon menu, un quart de biscuit sec et une ecuelle +de son mouille. + +Cette existence, irritee par la misere, commencait a me peser +lourdement. Rien ne me faisait prevoir qu'elle dut bientot prendre +fin. Des officiers auxquels on avait d'abord remis la garde des +prisonniers, la surveillance etait passee aux sous-officiers: ils +avaient la charge des distributions, qui n'arrivaient plus intactes +aux soldats. Le grand decouragement amenait un grand desordre. Chacun +tirait a soi. Qui pouvait voler la part d'un camarade la gardait. Il y +avait des querelles pour un biscuit perdu. Quelques generaux faisaient +ce qu'ils pouvaient pour ameliorer le sort de leurs soldats, le +general Ducrot entre autres, qui jusqu'au bout mit tout en oeuvre pour +leur venir en aide; mais l'autorite allemande faisait la sourde +oreille a leurs reclamations. On perissait dans la fange. A ces +privations, qui avaient le caractere d'une torture, s'ajoutaient des +spectacles qui me faisaient monter le rouge au front. Des officiers +prussiens visitaient l'ile a toute heure, et, sans facon, avec des +airs d'arrogance, pour les besoins de leur remonte personnelle, +faisaient descendre les officiers francais de leurs montures et s'en +emparaient avec la selle et les harnais. Je voyais mes malheureux +compatriotes mordre leurs levres et macher leurs moustaches. +Quelques-uns devenaient tout blancs. L'un d'eux mit la main a sa +ceinture, et demanda a celui qui le depouillait s'il ne voulait pas +aussi sa montre. + +--_Ich vorstche nicht_ (je ne comprends pas), repondit le Prussien, +qui savait parfaitement le francais. + +Il y a des choses qu'il faut avoir vues pour y croire. On a le coeur +serre quand on y songe. Un de ces Prussiens armes d'eperons qui +parcouraient l'ile, rencontra un jour un officier francais qui passait +a cheval, et l'invita a descendre. Un prisonnier n'a presque plus le +caractere d'un homme. L'officier obeit. Le Prussien se mit en selle, +et, apres avoir fait marcher, trotter, galoper le cheval, inclinant +la tete d'un air froid: + +--C'est bien, monsieur, je le garde. + +Aucune resistance n'etait possible. Il fallait se soumettre a tout; +mais on avait la mort dans l'ame. Je commencai serieusement a penser a +une evasion. Malheureusement il etait plus facile d'y songer que de +l'executer. Un seul pont jete sur le canal donnait acces dans l'ile. +Ce pont etait garde par deux pieces de canon mises en batterie, la +gueule tournee vers nos campements. On savait qu'ils etaient charges. +Un poste nombreux veillait tout autour, les armes pretes. De ce +cote-la, rien a esperer; de l'autre cote de la Meuse, courbee en arc +de cercle, des pelotons de soldats bivouaquaient de distance en +distance, et dans l'intervalle de ces bivouacs, separes les uns des +autres par un espace de cinq cents metres a peu pres, se promenaient, +le fusil sur l'epaule, deux ou trois sentinelles qui ne perdaient pas +notre ile de vue. Quand la nuit venait, on doublait le nombre de ces +sentinelles. Des detonations qui me reveillaient pendant mon sommeil +ou troublaient mes promenades sous la pluie nocturne, et dont je +comprenais la sinistre signification, m'indiquaient suffisamment que +ces sentinelles faisaient bonne garde. + +Une nuit cependant, n'y tenant plus et redoutant de trouver en +Allemagne des iles plus tristes encore, je me decidai a tenter +l'aventure. Je me dirigeai donc vers la Meuse. Le ciel etait sombre, +la rive deserte. De l'autre cote de l'eau, on voyait les feux de +bivouac allumes. Malgre l'obscurite qui etendait un voile gris sur le +fleuve, on distinguait a la surface claire des eaux des formes +incertaines qui flottaient mollement. Elles s'effacaient et +reparaissaient. J'hesitai un instant, puis enfin, me deshabillant de +la tete aux pieds et ne gardant qu'un calecon, j'entrai dans la +Meuse; j'avais deja de l'eau jusqu'a mi-corps, et la pente du sol ou +je marchais m'indiquait que j'allais bientot perdre pied, lorsqu'une +masse noire passa lentement devant moi et m'effleura la poitrine, +contre laquelle je la sentis flechir et s'enfoncer. Un horrible +frisson me parcourut le corps: cette perspective de nager au milieu +d'un fleuve noir qui m'offrait des cadavres pour compagnons de route +me fit trembler. Je venais d'etre saisi d'une peur nerveuse, d'une +peur irresistible, et, reculant malgre moi, les yeux sur cette masse +indecise qui s'en allait a la derive, a demi paralyse, je regagnai le +bord, ou je m'assis. + +Le lendemain, au plein jour, je retournai a l'endroit meme ou j'avais +tente le passage de la Meuse. A quelques pas de la rive, ou l'on +distinguait encore l'empreinte de mes pieds nus, en aval, sur un banc +de vase tapisse de quelques joncs, le corps d'un jeune turco, que je +n'y avais pas vu la veille en inspectant les lieux, etait echoue, le +visage dans l'eau qui le decouvrait et le recouvrait a demi dans son +balancement doux. Ses deux mains, etendues en avant, plongeaient dans +la vase. On me raconta qu'il avait essaye de s'evader dans la soiree, +et que les sentinelles prussiennes l'avaient fusille. Atteint de deux +ou trois balles, il n'avait pas eu la force de regagner le bord. +Peut-etre etait-ce la ce corps qui m'avait effleure au moment ou +j'allais me jeter en plein fleuve; peut-etre encore ai-je du la vie a +ce pauvre mort. Je renoncai a ma premiere idee de demander a la Meuse +des moyens d'evasion, sans renoncer toutefois a mon projet: il ne +s'agissait que de trouver une occasion meilleure. + +Si la Meuse charriait des cadavres huit jours encore apres la +bataille, notre ile vomissait des morts: on en comptait par centaines. +C'etait comme une epidemie. L'autorite prussienne finit par +s'inquieter de cet etat de choses. La contagion pouvait gagner l'armee +victorieuse comme elle decimait l'armee vaincue. + +--Tu sais, me dit un jour l'un de mes compagnons de tente, les trains +de plaisir pour la Prusse vont commencer bientot! + +Le lendemain, en effet, on faisait evacuer les malades. J'en vis +partir qui se trainaient a peine. Le tour des officiers devait venir +apres celui des malades. Chacun d'eux avait le droit d'emmener une +ordonnance. Ce fut pour moi comme un trait de lumiere, et je courus +aupres du commandant H... pour obtenir la faveur insigne d'etre promu +aux fonctions de brosseur. Il accueillit favorablement ma demande, et +me presenta a un capitaine. J'arrivai a propos; ce poste de confiance +etait sollicite par un grand nombre de candidats, et quelques-uns +avaient des titres peut-etre plus serieux a faire valoir que les +miens. Je l'emportai cependant, grace a l'appui du commandant. J'en +donnai la nouvelle a mes camarades de lit sous cette tente dans +laquelle il pleuvait tant. + +--Brosseur deja! s'ecria le plus vieux de la bande. + +Dans la soiree, on m'avertit de me tenir pret a la premiere heure du +jour. Je comptai sur la pluie pour m'empecher de dormir; elle ne +trompa point mon esperance, et le 10 septembre, au matin, je pris le +chemin du pont, apres une derniere visite au moulin. Les deux pieces +de canon etaient a leur place, les Prussiens sous les armes. La troupe +de ceux qui devaient former un nouveau convoi s'y rassemblait. Il +avait ete decide que les officiers, a partir du grade de capitaine +inclusivement, monteraient dans des especes de chariots garnis de +planches. Les lieutenants et les sous-lieutenants, avec les +ordonnances, devaient marcher a pied. + +Un colonel prussien qui etait en surveillance a l'entree du pont +donna un ordre, un aide de camp cria: En route! et la colonne se mit +en mouvement. Le pont franchi, nous suivimes, pour rentrer a Sedan, le +meme chemin que nous avions pris pour en sortir. La colonne s'y arreta +un instant. Une piece de monnaie a la main, et profitant de cette +halte, je me presentai devant la boutique d'un boulanger, a la porte +duquel s'allongeait une queue de prisonniers. Des soldats prussiens se +melaient a cette foule. L'un d'eux ne se genait pas pour bousculer ses +voisins. On se recria. Il etait brutal, il devint insolent. La +discussion entre gens que la faim talonne degenere bien vite en +querelle. Au moment ou la querelle prenait les proportions d'une rixe, +un officier intervint. Il s'enquit de ce que se passait. Les +prisonniers declarerent d'une commune voix, et c'etait vrai, que le +Prussien avait voulu se faire servir avant son tour, et qu'il s'etait +jete a travers les rangs comme un furieux, frappant et cognant. + +L'officier donna l'ordre au soldat de se retirer. Celui-ci avait bu +quelques verres d'eau-de-vie, un de trop peut-etre. Il s'ecria qu'il +ne cederait pas, et qu'il aurait son pain parce qu'il le voulait. Sans +repondre, l'officier prit a sa ceinture un revolver, l'arma, et +froidement cassa la tete au soldat. Il tomba comme une masse. Aucun +des camarades du mort ne remua; je commencai a comprendre ce que +c'etait que la discipline prussienne. + +Rentres a Sedan par la porte de Paris, nous en sortimes par la porte +de Balan. Cette ville, que j'avais vue encombree de troupes +francaises, etait alors occupee par une garnison de soldats de la +landwehr. Des malades et des blesses se trainaient ici et la. Les +habitants nous regardaient passer d'un air morne. Quand ils pensaient +n'etre pas vus par nos gardiens, quelques-uns d'entre eux +s'approchaient de nous pour nous donner du pain ou des morceaux de +viande, aumone de la ruine a la misere. Notre colonne, composee de +huit cents hommes a peu pres, comptait des officiers de toutes armes. +La cavalerie et l'artillerie y avaient un grand nombre de +representants. Leurs uniformes ne les eussent-ils pas designes, on les +aurait reconnus a la pesanteur de leur marche, alourdie par leurs +grosses bottes et la basane de leurs pantalons. C'etait au tour des +fantassins de payer en sourires les railleries des cavaliers; mais qui +pensait a sourire en ce moment-la? Il ne restait plus trace de la +vieille gaiete gauloise. Ce sentiment qu'on etait prisonnier ecrasait +tout. Des officiers qui portaient la medaille de Crimee et d'Italie +essuyaient des larmes furtivement. Il semblait que cette troupe dont +la file s'allongeait sur la route portat le deuil de cent annees de +victoires effacees en un jour par un desastre. Nous avions pour +escorte deux forts pelotons d'infanterie prussienne portant le casque +a pointe, et qui marchaient l'un en tete de la colonne, l'autre en +queue. Et sur les bas cotes de la route, la flanquant de deux metres +en deux metres, des sentinelles nous accompagnaient, le fusil charge +sur l'epaule. On nous avait prevenus qu'a la moindre alerte, elles +avaient ordre de faire feu. Des uhlans, le pistolet au poing, +faisaient la navette, et passaient au grand trot de l'avant-garde a +l'arriere-garde de la colonne, bousculant tout. + +La route etait defoncee, les chariots cahotaient dans les ornieres. +Nous marchions dans la boue. On ne voyait partout que chaumieres +brulees, arbres abattus, champs ravages. C'est ainsi que nous +arrivames a Bazeilles. Qui a vu ce spectacle ne l'oubliera jamais. Il +semblait qu'une trombe se fut jetee sur le village. Tout y etait par +terre. Un amoncellement de toitures effondrees, et de murailles +tombees au ras du sol, des debris de meubles calcines, des poutrelles +rompues, des charrettes en morceaux, des charrues et des herses +brisees par le milieu, des lambeaux de volets et de portes pendant sur +leurs gonds, des carcasses d'animaux atteints par les balles et +surpris par le feu, les jardins en ruine avec leurs treilles et leurs +pommiers noircis, partout les traces de l'incendie. On marchait sur +des eclats d'obus. Il y avait ca et la sur des pans de mur de larges +taches d'un brun noiratre. Une main sanglante avait applique +l'empreinte de ses cinq doigts sur un enduit de platre; des lambeaux +de vetement restaient accroches entre les haies; sur un buisson, on +apercevait deux petits bas d'enfant qu'on y avait mis secher. Sur la +facade d'une maison labouree par un paquet de mitraille, l'appui d'une +fenetre a laquelle il ne restait pas une vitre supportait deux jolis +pots de fleurs en faience bleue. Quelques malheureux se promenaient +parmi ces decombres. Il s'en degageait une odeur affreuse de cadavres +en putrefaction. Des fragments d'armes jonchaient le sol. C'etait +navrant, horrible, hideux. Le village etait comme eventre. Une famille +vetue de loques s'etait blottie sous un appentis: elle nous regardait +passer avec des fremissements effares. Peut-etre cherchait-elle son +foyer; son malheur depassait le notre: des soldats lui jeterent des +morceaux de biscuit. + + + + +VII + + +Bazeilles traverse, notre marche continua. On ne pouvait ni s'arreter, +ni se reposer. Chaque etape etait marquee d'avance avec un temps +determine pour la parcourir. Nous etions partis de Sedan a onze heures +un quart, et nous arrivions a Stenay a huit heures du soir, apres une +halte d'une demi-heure. Une surprise heureuse m'attendait a Stenay. +L'officier a qui je servais d'ordonnance, et qui poussait la bonte +jusqu'a me traiter en ami plus qu'en soldat, voulut bien me presenter +a un ancien capitaine de zouaves qui avait obtenu du prefet prussien +l'autorisation de loger les camarades du 3e regiment, auquel il avait +appartenu. Une place me fut offerte a la table hospitaliere autour de +laquelle M. D... les recut. Je m'empressai d'accepter. Quelle faim! +Jamais soupe fumante, jamais boeuf bouilli ne degagerent aromes plus +savoureux; mes narines les aspiraient non moins que mes levres. Il y +avait huit ou dix jours a peu pres qu'une bouchee de nourriture +honnete ne les avait traversees. On parlait beaucoup a mes cotes, et +les recits s'entre-croisaient avec les questions; je n'entendais rien, +je mangeais. On ne sait pas quel vide peuvent creuser dans l'estomac +d'un volontaire, majeur depuis un an a peine, l'abus du son delaye +dans l'eau pure, et trente-deux kilometres avales d'une traite! Rien +ne le comble; M. D... riait de mon appetit. La nappe enlevee et le +cafe pris, il me permit de m'etendre sur le tapis d'une chambre a +coucher. Les lits, les canapes, les matelas, appartenaient +naturellement aux officiers. A peine etendu, je dormis les poings +fermes. Une inquietude me restait; pourrais-je me lever le lendemain +matin? Il y avait la un probleme que l'experience seule pouvait +resoudre. + +A sept heures, le bruit qu'on faisait dans la maison me reveilla. +J'essayai de me dresser. Ce ne fut pas sans une certaine difficulte +que j'y parvins. Mon officier m'encourageait du geste et de la voix. + +--La courbature, ce n'est rien, quoiqu'il me semble avoir fait une +ample provision de rhumatismes du cote de Glaires; mais c'est le pied +qui ne va plus! lui dis-je. + +C'etait vrai. Il faut avoir ete chasseur ou soldat pour savoir ce que +c'est qu'une plaie au talon, a la cheville, au cou-de-pied. Mieux +vaudrait avoir un bras casse ou une balle dans l'epaule. Comme disent +les marins, on est atteint dans ses oeuvres vives. L'aspect d'une +table servie me rendit un peu de force; lorsqu'on se reunit pour le +depart, je demandai la permission d'emporter les morceaux de pain +qu'on oubliait. Laisser du pain sur une table quand la veille encore +j'aurais ete chercher un quart de biscuit en rampant sur le ventre! On +me l'accorda, et j'en remplis mes poches. Bien m'en prit. A neuf +heures precises, on se remit en route. Toujours les memes ornieres, +toujours les memes cailloux, toujours la meme boue! Pendant le premier +kilometre, ce fut terrible. Je me trainais; mais enfin le pied +s'echauffa, et je retrouvai en partie l'elasticite de mon pas. + +Les miseres de cette epouvantable route devaient presque me faire +oublier les miseres de mon sejour dans l'ile que j'avais maudite. Vers +midi, la colonne, qui marchait avec des ondulations de serpent, +presentait un spectacle lamentable. On trebuchait, on tombait. Les +trainards se laissaient aller sur les tas de pierres. Quelques-uns +peut-etre manquaient d'energie, beaucoup manquaient de force. Tous +les prisonniers n'avaient pas rencontre a Stenay des capitaines comme +les zouaves du 3e regiment. Le besoin faisait dans la colonne autant +de ravages que la fatigue. Les retardataires s'en detachaient comme +les feuilles mortes d'un arbre que le vent secoue. Ces malheureux +etendus par terre, les gardiens accouraient et les frappaient a coups +de crosse. Un coup, deux coups, trois coups, jusqu'a ce qu'ils fussent +remis sur pied. Autant de coups qu'il en fallait, et, si les coups de +crosse ne suffisaient pas, les coups de baionnette venaient apres. La +peau fendue, la chair dechiree, on se relevait; mais l'epuisement +etait quelquefois plus fort que la douleur. Quelques-uns de ceux qui +s'etaient releves retombaient bientot. Les coups et les menaces ne +pouvant plus rien sur ces corps inertes, la colonne avec son escorte +de sentinelles continuait sa marche. On laissait au peloton prussien +qui la suivait le soin de balayer la route. + +--Elle a ordre de ne rien laisser trainer, me disait un chasseur +d'Afrique qui enfoncait ses eperons dans la boue aupres de moi. + +On m'a raconte que ces malheureux, etendus dans les fosses ou sur les +talus du chemin, etaient impitoyablement fusilles par ce dernier +peloton, a qui incombait la terrible et supreme police de la colonne. +Je n'ose pas affirmer le fait dans sa sanglante brutalite. Traitait-on +en deserteurs les prisonniers qui restaient en arriere, et la +discipline impitoyable que l'armee prussienne applique aux vaincus +apres l'avoir subie elle-meme l'engageait-elle a ne voir dans +l'epuisement qu'un pretexte? Je l'ignore; mais ce que je sais bien, +c'est que jamais aux etapes prochaines je n'ai revu aucun de ceux qui +tombaient, et que des chariots pouvaient recueillir. Nous etions +partis a neuf heures. Apres la halte d'une demi-heure qu'on nous +accorda vers midi, j'eus quelque peine a me mettre debout. L'un de mes +pieds, le pied gauche, avait la pesanteur du plomb. Il me devenait +impossible de conserver ma bottine, qui me blessait et m'occasionnait +a chaque pas d'intolerables souffrances. Je jetais des regards d'envie +sur les talus gazonnes du chemin. Les animaux avaient le droit de s'y +reposer. Je voyais au milieu des champs des boeufs etendus dans +l'herbe, et il me fallait marcher toujours; n'en pouvant plus, je +tombai sur un tas de pierres et retirai ma chaussure. Les soldats +prussiens, chausses de bottes excellentes, me regardaient faire, tout +prets a mettre le doigt sur la gachette de leur fusil, si j'avais fait +un pas dans les pres voisins. L'heure n'en etait pas venue, car je +n'avais pas renonce a mon projet d'evasion. Je ne faisais qu'y songer, +au contraire, et cette pensee me donnait du coeur. Un sentiment +d'amour-propre aussi me soutenait. D'autres, qui ne souffraient pas +moins que moi, ne marchaient-ils pas? Et pourquoi un engage +volontaire, qui avait passe trois annees sur les bancs de l'ecole de +la rue de Turenne, ne ferait-il pas ce que faisaient tant de braves +gens ramasses dans les greniers d'un faubourg ou les granges d'une +ferme? Et puis n'avais-je pas l'honneur d'appartenir au 3e zouaves, +les zouaves au tambour jaune? + +--Tu clampines donc! me dit en passant un camarade qui me vit assis +sur mes cailloux. + +Je tirai la-dessus ma bottine et me relevai. Je ne souffrais plus. +C'etait magnifique; malheureusement au bout d'un quart d'heure il ne +restait rien de mes chaussettes de laine; je marchais a nu sur la +plante des pieds. Quand on n'en a pas l'habitude, c'est odieux. + +Vers la tombee du jour, nous arrivions a Damvilliers. Ces chaumieres +qui nous indiquaient que le moment de la halte etait venu me parurent +superbes; je faisais mon choix en esprit, caressant de l'oeil les plus +confortables, lorsqu'on nous dirigea vers l'eglise, tous en masse. La +porte s'ouvrit toute grande, on nous y poussa et la porte se referma: +nous venions de trouver le gite que nous destinait la discipline +prussienne. Il y avait la dans la nef et le choeur huit cents hommes a +peu pres. Il pleuvait depuis quarante-huit heures avec des +intermittences de rafales et d'averses; il eut fallu un feu de forge +pour secher nos vetements. Les poches de mon vaste pantalon etaient +pleines d'eau; quand j'y plongeais les mains, il me semblait qu'elles +entraient dans le bassin d'une fontaine. Je ruisselais, et nous etions +huit cents comme cela, moins des hommes que des gouttieres. + +--Tant pis! dit un zouave, je lache mon robinet. + +Il defit sa veste, son gilet, son pantalon, et les tordit comme on +fait d'une serviette. Le mot avait fait rire; l'action parut sage, on +l'imita. En un instant, le sol de l'eglise fut comme une mare; c'etait +la dedans que nous devions nous coucher. Chacun chercha la place ou il +devait etre a peu pres le moins mal. Toutes se valaient pour +l'incommodite: des dalles de pierre froides pour matelas, des bancs de +bois pour oreillers. Le pauvre cure de cette malheureuse eglise nous +prit en pitie. Grace a lui, nous eumes un peu de pain et quelques +boisseaux de pommes de terre. Il allait et venait parmi nous, les +levres pleines de bonnes paroles et nous consolant de son mieux. Une +vive clarte penetra tout a coup dans l'eglise; c'etait le bois du bon +cure qui brulait. Francais et Prussiens, pele-mele, fraternisaient +autour de ce feu, alimente par de nombreuses bourrees: nous trouvions +pour une heure des camarades parmi nos ennemis; mais au moment meme ou +les soldats prussiens traitaient de leur mieux les pauvres heres +qu'ils surveillaient, si un officier survenait, le camarade redevenait +soudain le geolier, et pour un mot il passait des amities aux coups de +plat de sabre. + +Je m'etais accroupi devant le feu, auquel je presentais tour a tour +mes jambes et mon dos. Des buees sortaient de mes vetements de laine +alourdis par l'eau du ciel; mais la pluie mouillait de nouveau ce que +le feu avait seche. Cet exercice pouvait durer toute la nuit. Un +instant, il me sembla que le calorique l'emportait sur l'humidite; +j'en profitai pour rentrer dans l'eglise et y choisir un gite. Deux +bancs en firent les frais, et, la fatigue aidant, je m'endormis. Un +frisson me reveilla. Le jour filtrait par les ouvertures ogivales ou +quelque debris de vitrail restait encore. Un engourdissement general +paralysait mes membres. Les deux jambes surtout avaient la roideur du +bois. J'abaissai lentement un regard melancolique sur mon pied. +Etait-ce bien celui que je possedais la veille? Il eut suffi aux +ambitions d'un geant. Il etait enorme, enfle, tumefie. Il fallait +cependant le poser par terre. On devait partir a huit heures un quart. +Et comment ferais-je, si un apprentissage n'habituait pas mon +malheureux pied aux tortures de la marche? Je touchai les dalles +timidement par le talon, et par de lentes progressions j'arrivai a le +poser a plat. Le pied pose, il fallait se lever; leve, il fallait se +mouvoir. Au premier effort que je tentai, j'eus comme un +eblouissement. Tout mon corps plia. Pour me donner du coeur, je pensai +aux coups de crosse et aux coups de baionnette que l'escorte +prussienne tenait en reserve pour les trainards. J'avais encore dans +les oreilles le sinistre retentissement de certaines detonations dont +la signification pouvait m'etre facilement donnee. Debout au premier +signal, je me mis a marcher. Une sueur froide mouilla subitement la +paume de mes mains. Il fallait continuer cependant: j'avancai avec la +conviction qu'une balle me jetterait bientot dans un fosse. + +Mais le mouvement, la terreur peut-etre, et aussi cette seve de +jeunesse qui fait des miracles, rendirent un peu de jeu a mes muscles; +les kilometres succedaient aux kilometres, et je ne tombais pas. La +fievre me soutenait. Le mouvement machinal qui me poussait en avant ne +laissait a ma pensee aucune liberte. Les paysages que nous traversions +m'apparaissaient au travers d'un voile gris. Je me rappelle que des +paysans, emus de compassion sur le passage de cette colonne qui se +trainait avec des cassures intermittentes et des mouvements d'animal +blesse, venaient quelquefois sur les bords de la route placer a notre +portee des vases pleins d'eau et des ecuelles de lait. Si l'un des +prisonniers, harcele par la fatigue et la soif, s'approchait, les +soldats prussiens renversaient les ecuelles et les vases d'un coup de +pied, ou bien les officiers, du bout de leurs bottes, se chargeaient +de cette besogne feroce, et si le vase de terre se brisait en +morceaux, si l'ecuelle de fer-blanc rebondissait de place en place, un +rire eclatant ouvrait leurs moustaches. + +Vers trois heures,--je m'en souviendrai toujours,--en traversant un +pauvre village, j'avisai un paysan qui, debout sur le seuil de sa +porte, decoupait en petits morceaux une robuste miche de pain. Il en +offrait aux miserables qui passaient, j'esperais profiter de cette +aumone; mais au moment ou je m'ecartai de la route, la main tendue, le +soldat prussien qui me suivait leva la crosse de son fusil et la +laissa retomber sur mes reins avec une telle violence, que du coup je +me trouvai par terre, etendu sur la face. Cette secousse et cette +chute me donnerent la mesure de mon accablement. Je me relevai les +mains remplies de boue, sans penser a me rebiffer; je crois meme que +je ne tournai pas la tete pour voir qui m'avait frappe. Il y a des +heures d'ecrasement ou de l'homme il ne reste plus que l'animal: cet +aplatissement de tout mon etre me valut de n'etre pas fusille au coin +d'un mur. + +Il etait sept heures a peu pres quand j'apercus le clocher d'Etain, ou +nous devions passer la nuit. Je n'allais plus. Deux ou trois fois, +pris d'une lassitude sans nom, j'avais failli me laisser choir sur un +tas de pierres; mais j'entendais derriere moi le pas lourd de mon +gardien, et une apre volonte de vivre me poussait en avant. La colonne +entiere arretee dans la grande rue, le chef du detachement fit ranger +les officiers devant lui, et d'une voix glapissante: + +--Messieurs les officiers donnent leur parole de se trouver demain a +neuf heures et demie sur la place du marche? + +Personne ne repondit. + +--A demain donc, messieurs, reprit-il, et il s'eloigna. + +Les officiers se separerent, cherchant un asile au hasard. Il n'avait +pas ete question des simples ordonnances. Le soin de trouver un gite +nous regardait. Dans l'etat ou m'avait mis cette derniere etape, la +question de la distance l'emportait sur toutes les autres. Mes yeux +interrogeaient les maisons pour y decouvrir la branche de pin +symbolique ou l'enseigne d'une auberge, lorsqu'une main douce me tira +par la manche de ma veste. Un jeune garcon qui rougissait etait devant +moi. + +--N'etes-vous pas du 3e zouaves? me dit-il. Et sur ma reponse +affirmative: + +--Ma mere a un frere au regiment, reprit-il; elle serait bien +heureuse, si les officiers qui sont ici voulaient bien accepter +l'hospitalite chez elle. C'est de bon coeur qu'elle la leur offre. + +Je me mis a heler un camarade, et, mon capitaine etant prevenu, sept +officiers de zouaves et cinq officiers d'artillerie se reunirent chez +madame L... Les ordonnances suivaient les officiers, si bien qu'il y +avait vingt-quatre personnes dans la maison. C'etait beaucoup, et deja +quelques-uns d'entre nous battaient en retraite; mais madame L... +avait un coeur de mere. Elle se mit devant la porte, et declara +nettement qu'aucun de nous ne sortirait. L'excellente femme! Aucun de +nous ne se fit prier, et je donnai l'exemple en me dirigeant vers le +grenier, cahin-caha. C'etait non pas une botte de paille qui m'y +attendait, mais un matelas, le premier que j'apercevais depuis mon +depart de Paris. Aucun produit de l'industrie ne pouvait me paraitre +plus beau en un tel moment. Je m'etendis sur la toile rebondissante +avec delices et tirai de ma poche cette pipe qui deja si souvent avait +ete ma supreme consolation. La fumee s'envolait et le sommeil venait, +je crois, quand la porte du grenier tourna sur ses vieux gonds +rouilles. + +--Vous n'avez besoin de rien, messieurs? + +Ainsi parlait une jeune fille, qui venait de la part de la maitresse +de la maison. Elle avait seize ou dix-sept ans, le sourire aimable, le +regard doux, un air de candeur qui inspirait le respect. Chacun se +leva un peu lentement. Ses yeux nous interrogeaient. + +--Mademoiselle, dis-je alors, si vous pouviez me procurer des bandes +de toile, vous me rendriez un grand service. + +Je venais de poser mon pied malade sur le bord du matelas. Elle +joignit les mains et d'un air de pitie: + +--Je vais appeler ma mere, reprit-elle, elle vous fera un pansement. + +Elle disparut avec la legerete d'un oiseau, et, deux minutes apres, +madame L... etait aupres de moi, portant a la main un paquet de +linge. + +--C'est donc vous qui etes blesse? me dit-elle en s'agenouillant sur +le matelas. + +J'avais allonge ma jambe que je venais de baigner dans un baquet +d'eau. Elle retint une exclamation. Puis d'un air de pitie, en +preparant son linge: + +--Ah! le pauvre pied! dit-elle. + +Elle essuya une larme du bout de ses doigts, et se mit a me +questionner avec une bonte qui me touchait. Tout en parlant, elle +roulait des bandes autour de mon pied. Je l'aurais embrassee de bon +coeur. + +--Vous n'avez pas dine? reprit-elle doucement. + +Je secouai la tete. + +--Eh bien! descendez avec moi, la table est assez grande pour vous +recevoir tous. + +--Laissez-moi vous remercier et permettez-moi de refuser. + +--Pourquoi? + +--Et la discipline? et la hierarchie militaire? Il n'y a pas un pauvre +galon de laine sur la manche de ma veste et vous voulez que je +m'asseoie a cote des galons d'or. Jamais! Les officiers de zouaves qui +me connaissent y consentiraient certainement,--il y a entre les hommes +du regiment et dans le malheur commun qui nous frappe une sorte de +camaraderie qui a fait presque le niveau,--mais vous avez chez vous +des officiers d'artillerie et ceux-la trouveraient deplacee la +presence d'un soldat a leur table. + +--Je n'insiste pas. Je veux cependant que vous ne manquiez de rien. + +--Laissez faire le fantassin; il se debrouillera. + +Le pansement etait acheve. J'en eprouvai un soulagement subit. Que +benies soient les mains qui m'ont touche! La souffrance eteinte, les +choses m'apparurent sous un aspect moins triste. Il y avait encore du +bon dans la vie. L'appetit se reveilla, et avec cet appetit la volonte +de m'evader.--Dinons d'abord, me dis-je, apres quoi je songerai a mon +projet. + +Deja ragaillardi, je descendis a la cuisine ou j'apercus une fille +maigre qui se demenait devant un grand feu. La broche tournait, les +casseroles pleines jusqu'au bord mijotaient sur les fourneaux; il se +degageait de tout cela une odeur qui me montait aux narines. + +--Il y aura bien ici un coin pour moi? lui dis-je. + +--Je crois bien! cria la fille. + +Et de ses mains agiles elle eut bientot fait de dresser mon couvert +sur le coin d'une nappe de toile bise fort propre; plongeant alors la +louche d'etain dans la marmite ou fumait le pot-au-feu, elle remplit +mon assiette jusqu'au bord. + +--Avalez-moi ca d'abord... apres vous me direz des nouvelles du +reste. + +Jamais je n'ai mieux dine; mon appetit attendrissait la bonne +fille.--Faut-il qu'il ait jeune, bon Dieu! repetait-elle entre ses +dents. + +--Ecoutez donc! deux poignees de son delaye dans de l'eau... et de +l'eau ou croupissaient des morts! + +--C'est une pitie!... et ce sont des chretiens qui permettent ca! + +--Des chretiens a leur maniere. + +Elle se mit a rire, puis a pleurer, et s'essuyant les yeux avec le +coin de son tablier d'un air de tristesse:--A quoi ca sert-il la +guerre? me dit-elle. + +Je dormis tout d'un trait jusqu'au matin. Les yeux ouverts, entoure de +mes camarades qui ronflaient ou s'etiraient, je m'assis sur mon seant, +et me mis a reflechir. Je me sentais dispos et en belle humeur. Ou et +quand trouverais-je une occasion meilleure pour m'evader? La +surveillance semblait s'etre detendue; j'avais dans ma ceinture assez +d'or pour etre assure que le concours de quelque habitant du pays ne +me manquerait pas.--Ce sera pour aujourd'hui, me dis-je. + + + + +VIII + + +La chose bien resolue, je descendis de mon grenier. Les officiers +s'etaient reunis dans la salle a manger pour faire leurs adieux a la +maitresse du logis; je me coulai de ce cote. Madame L... avait les +yeux rouges. Sa fille et son fils se tenaient a ses cotes. On etait +fort emu de part et d'autre. Savait-on si on se reverrait jamais? Un +officier qui frottait sa moustache grisonnante donna le premier le +signal du depart. + +--Merci, madame, et adieu! cria-t-il. + +Chacun fila vers la porte. Au moment de les suivre, je sentis une +petite main qui pressait la mienne. C'etait la jeune fille qui, de la +part de sa mere, m'offrait un petit paquet de bandes. Je les serrai +dans ma poche, et me trouvai dans la rue sans oser regarder derriere +moi. Il etait neuf heures, et l'on devait partir a neuf heures et +demie. Il fallait se hater. Je pris au hasard a travers le bourg. Au +bout d'un quart d'heure, tandis que de tous cotes on allait et venait, +j'avisai un paysan qui comptait des sous devant une porte. Il avait +l'air bonhomme et paraissait solide; j'allai droit a lui, et la bouche +a son oreille: + +--Si vous voulez me conduire en Belgique, il y a deux cents francs +pour vous. + +Tout en parlant, j'avais mis sous ses yeux une main ou brillaient dix +pieces d'or. Le paysan se gratta le menton, fit tomber ses sous dans +une bourse de cuir, me regarda du coin de l'oeil, puis, voyant que +personne ne l'observait: + +--Venez, me dit-il brusquement. + +Je le suivis. Il marchait d'un air tranquille, et sifflait entre ses +dents. Chemin faisant, a travers des ruelles qui me semblaient +interminables, nous rencontrions des soldats prussiens qui me +regardaient; mais il n'etait pas neuf heures et demie encore, et aucun +d'eux ne songea a m'arreter. Le coeur me battait a m'etouffer. Une +femme vint qui se mit a causer avec mon guide; je l'aurais etranglee; +il ralentit son pas, puis la congedia, et reprit sa course le long des +ruelles. Ou me menait-il donc? Il entra enfin dans une maison petite +et pauvre, et me pria de monter dans le grenier. + +--Et vous n'en bougerez que quand vous me verrez. + +En un clin d'oeil, j'atteignis le sommet de l'escalier, et me jetai +dans le trou noir qu'il appelait un grenier. J'attendis la quinze +minutes qui me parurent longues comme des nuits sans sommeil. +J'ecoutai, l'oreille collee aux fentes des murailles. Un bruit sourd +remplissait Etain; il me semblait qu'un corps de troupe etait en +marche. Ne s'apercevrait-on pas de mon absence? La porte s'ouvrit, et +mon paysan parut. + +--Il est temps, me dit-il en jetant par terre un paquet qu'il avait +sous le bras. + +Je me depouillai de mon uniforme, veste, large pantalon, ceinture, +calotte. Je dus meme me separer de mon fidele tartan. En un tour de +main, j'endossai un costume d'ouvrier besoigneux; rien n'y manquait, +ni le pantalon de toile bleue, ni le gilet, ni la blouse usee aux +coudes et blanchie aux coutures, ni meme la casquette de peau de +loutre rapee ou l'on cherchait vainement vestige de poils. Mes pieds +disparaissaient dans de gros sabots. Mon guide avait vide deux ou +trois bouteilles pour augmenter son courage: il en restait quelque +chose, dont sa marche se ressentait; mais la finesse de l'esprit +campagnard surnageait. + +--Et les moustaches? et la barbiche? me dit-il. + +Une paire de mauvais ciseaux m'aida a faire tomber de mon visage cet +ornement qui pouvait reveiller l'attention, et je quittai le grenier. + +--La pipe et le baton a present, reprit mon homme. + +J'achetai une pipe de terre que je bourrai de caporal, et me munis +d'un fort baton qu'un cordonnet de cuir attachait a mon poignet. + +--Maintenant, en route sans avoir l'air de rien! ajouta-t-il. + +Une chose cependant m'inquietait. Dans la ferveur de mon zele et pour +me donner l'apparence enviee d'un vieux zouave, au moment de mon +depart de Paris, je m'etais fait raser cette partie du crane qui +touche au front. Les cheveux recommencaient a pousser un peu, mais +pas assez pour cacher la difference de niveau. J'enfoncai donc ma +casquette, dont je rabattis la visiere eraillee sur mes sourcils, me +jurant bien de ne saluer personne, le general de Moltke vint-il a +passer devant moi a la tete de son etat-major. Les plus etranges idees +me traversaient l'esprit. Il me semblait que tout le monde me +reconnaissait, ceux meme qui ne m'avaient jamais vu. Quiconque me +regardait n'allait-il pas s'ecrier: C'est un zouave, un fugitif? +J'evitai de rencontrer les yeux des passants. La vue des Prussiens que +je croisais dans les ruelles d'Etain me donnait le frisson. L'un deux +n'allait-il pas me mettre la main au collet? Par exemple, j'etais +decide a me faire tuer sur place. Je m'efforcais d'imiter de mon mieux +la tournure et la marche pesante de mon guide. + +--Ca, me disais-je, Etain est donc grand comme une ville? + +Nous marchions a peine depuis cinq minutes, et il me semblait que +j'avais parcouru deja deux ou trois kilometres de maisons. + +La derniere m'apparut enfin; un soupir de satisfaction saluait deja ma +sortie d'Etain, lorsque sur la route se dessina la silhouette d'une +sentinelle allemande qui se promenait de long en large. Mon compagnon +me jeta un coup d'oeil expressif; fusille ou libre, la question se +posait nettement. Encore trente pas, et nous etions devant la +sentinelle, dont la promenade barrait le chemin. Je ne songeai meme +plus a fumer. Toutes les facultes de mon esprit etaient tendues vers +un but unique: avoir la demarche, le visage, le geste d'un paysan. Le +Prussien n'allait-il pas deviner le zouave sous la blouse et croiser +baionnette, et, si je faisais un mouvement, se generait-il pour me +casser la tete d'un coup de fusil? Les battements de mon coeur me +faisaient mal. Mon compagnon sifflait toujours; je l'admirais. +Comment faisait-il? Enfin nous approchons, lui sifflant, moi trainant +mes lourds sabots dans la boue et balancant mes epaules: nous voila +juste en face du soldat; il nous regarde et continue sa marche; nous +passons lentement, d'un pas egal et pesant. Il ne m'arrete pas, il se +tait. Il m'a donc pris pour un vrai paysan? Quel triomphe! Le reste ne +me parait plus rien. La respiration me revient; le paysan cligne de +l'oeil, et, comme il me voit rire: + +--Ah! ce n'est pas fini! me dit-il. + +Au premier coude de la route nous prenons une allure plus rapide. +Bientot apres une voiture arrive au grand trot. + +--Regardez, me dit mon guide, qui me pousse du coude. + +Un officier prussien etait assis dans la voiture, les deux mains sur +la poignee de son sabre. Un proprietaire du voisinage, desireux de lui +plaire, pressait le cheval a coups de fouet. Quoi! des officiers +encore apres des sentinelles! La voiture nous atteint et nous depasse. +L'officier ne tourne meme pas la tete. Le proprietaire qui lui sert de +cocher sourit d'un air agreable. Je suis sauve! + +Les sabots que portent mes pieds sont incommodes et pesants; ils me +genent un peu, et je les perds dans les ornieres quelquefois, mais +qu'est-ce que cela aupres des tortures de la veille. Nous marchons +d'un pas vif; j'ai rallume ma pipe eteinte, je la fume avec delices. +Le pays que je traverse me parait charmant, jamais je n'ai vu nature +si belle; les arbres ont une verdure qui rejouit les yeux, les eaux +qui courent ca et la invitent a boire par leur fraiche limpidite, le +vent est doux, la pluie tiede. A mesure que nous laissons derriere +nous les fermes et les hameaux, nous rencontrons sur la route, +quelquefois longeant les sentiers a travers champs, des +contrebandiers belges et francais charges de hottes d'osier que leurs +epaules portent allegrement. Tous profitent du desarroi general pour +introduire en grande hate leurs chargements de tabac. Aucun d'eux ne +semblait songer aux douaniers. C'etait un metier tout trouve et qui +allait a merveille a notre costume. Depuis ce moment-la, si, +d'aventure, nous etions accostes par quelque voyageur qui s'avisait de +nous questionner, la reponse etait toute prete, nous etions +contrebandiers et nous allions en Belgique faire provision de tabac. + +Cette voiture rapide ou j'avais vu l'officier prussien nous rattrapa. +Le proprietaire qui la conduisait, malgre son empressement a servir de +cocher a notre ennemi, avait l'air d'un brave homme. Je me hasardai +sur la mine a lui demander s'il ne voudrait pas nous prendre avec +lui. + +--Volontiers, repliqua-t-il. + +Le proprietaire aimait a causer; il ne se gena pas pour nous demander +ce que nous faisions et ou nous allions. Le tabac repondait a tout. +J'aurais voyage ainsi jusqu'au bout du monde; malheureusement le +proprietaire et le cheval demeuraient a Spincourt ou force nous fut de +leur dire adieu. + +Je rattrapai donc mes sabots que j'avais laisses au fond de la +carriole et me remis a marcher, cherchant des yeux si quelque autre +voiture ne se montrerait pas aux environs. Mon compagnon, qui etait a +sa maniere une espece de philosophe, bourra sa pipe et hochant la +tete: + +--Nous en avons trouve une, nous en trouverons bien une autre, allons +toujours, me dit-il. + +J'allongeai le pas de facon a lui prouver que mes jambes n'avaient +rien perdu de leur activite. Mais tout m'arrivait a souhait depuis +mon entree a Etain. Un vehicule qui tenait de la tapissiere et du +char-a-bancs se presenta, traine par un fort cheval qui faisait tinter +un collier de grelots. Je demandai au conducteur s'il y avait place +aupres de lui pour deux voyageurs un peu fatigues. + +--Cela depend, repliqua-t-il d'un air narquois. + +Je tirai une piece blanche du fond de ma poche; l'homme sourit et la +voiture s'arreta. + +--Je vois ce que c'est, continua-t-il en se tenant dans son coin, vous +etes presses d'arriver en Belgique? + +--Un peu, lui dis-je. + +--Malheureusement je ne vais qu'a Longuyon. + +C'etait autant de gagne; a Longuyon mon guide me fit prendre un +sentier derriere le village et me conduisit chez un paysan qui +connaissait la contree comme s'il en avait dresse le cadastre. Je +m'expliquai cette science geometrique en voyant entre ses jambes un +fusil dont il astiquait la platine. Un chien de chasse dormait, le +museau dans les pattes, sur le carreau de l'atre. + +--Je comprends, mes bons amis, ne parlez point, dit le braconnier... +vous voulez gagner la frontiere?... je vais vous mettre dans le bon +chemin. + +Il prit a travers champs, accompagne de son chien qui quetait la queue +au vent, et, tout en marchant, il donnait a mon guide d'utiles +renseignements sur l'itineraire qu'il nous fallait suivre. + +--As-tu compris? dit-il enfin. Et sur un signe de l'homme d'Etain: + +--Quand vous serez a un village qu'on appelle la Malmaison, demandez +M. le maire; c'est un brave homme qui vous donnera un coup d'epaule. + +J'echangeai une rude poignee de main avec le braconnier de Longuyon et +m'engageai dans un pays magnifique. Encore une promenade de quelques +lieues et j'etais en Belgique. + +Le maire de Malmaison etait bien l'homme que m'avait indique mon ami +de la derniere heure. Le regard amical et compatissant qu'il me jeta +m'encouragea a ce point que, pour la premiere fois depuis mon depart +d'Etain, j'enlevai la vieille casquette de loutre qui me couvrait. Il +sourit en voyant la trace noire de mes cheveux rases. + +--Ah! un zouave! murmura-t-il. + +--Et du 3e, repondis-je. + +--Et qu'est-ce qui reste du regiment? + +--De quoi faire une compagnie, je crois. + +Il soupira. + +--Voyons, reprit-il, c'est de vous qu'il s'agit... Plut a Dieu qu'on +put sauver la France comme je vous sauverai!... + +Le guide que j'avais pris a Etain, assis sur une chaise, s'essuyait le +front et me regardait d'un air qui semblait dire: J'ai fait mon +devoir, faites le votre. Je tirai de ma ceinture, cachee sous ma +blouse, dix pieces d'or et les mis dans sa main. Il les compta une a +une, et les faisant passer dans sa bourse de cuir:--C'est bien, me +dit-il. Quatre verres etaient sur la table, chacun de nous prit le +sien et l'avala d'un trait apres l'avoir choque contre ceux de ses +voisins. + +--En route a present, dit le maire. + + + + +IX + + +Le nouveau guide qu'il m'avait procure allait droit devant lui comme +un cerf, mais l'oeil au guet, l'oreille tendue, et profitant des pans +de mur, des haies vives, des plis de terrain, des taillis, pour +dissimuler sa marche. + +--La precaution vous etonne, me dit-il, c'est qu'on a vu des uhlans +par ici et ils ne se genent pas pour mettre leurs pistolets sous le +nez des gens. + +Nous marchions depuis un assez long temps, lorsqu'au detour d'un +chemin creux il me montra du bout de son baton un bois devant lequel +s'elevait un poteau. Un mot ecrit en lettres blanches sur un ecriteau +noir me sauta aux yeux.--La Belgique! c'est la Belgique! Tout en +criant j'avais pris ma course. Les sabots ne me genaient plus. + +--Oui, vous y etes, me dit le guide, qui penetra sur mes talons dans +le petit bois, la frontiere est passee; la est Virton qui est a la +Belgique, ici Montmedy qui est a la France. Vous n'avez plus a +craindre maintenant que d'etre pris par une patrouille belge et +interne au camp de Beverloo. Mais, soyez tranquille, je sais un homme +qui saura vous faire traverser les lignes belges a la barbe des +chasseurs et des lanciers. + +L'homme que nous cherchions,--c'etait un garde,--vidait un pot de +biere dans l'auberge voisine; a la vue de mon guide il en fit venir un +second, j'en demandai un troisieme et la connaissance fut bientot +faite. + +Il avait deja tire vingt Francais des griffes des Prussiens et +comptait bien ne pas s'en tenir la. Apres m'avoir fait raconter mon +histoire, dont je ne lui cachai aucun detail, il m'engagea a aller me +coucher et me conduisit lui-meme dans ma chambre. La vue du lit ou il +y avait des draps blancs me donna subitement envie de dormir.--Nous +partons demain matin a six heures. A cinq heures et demie je vous +reveillerai, me dit le garde. Et d'un air gai: Je n'ai pas besoin de +vous souhaiter bonne nuit, n'est-ce pas? + +Le fait est que je dormais tout debout. Il faut avoir eu les jambes +endolories par de longues etapes, les pieds meurtris, les jointures +brisees, le corps epuise par d'excessives fatigues, et subi des +sommeils lourds et penibles sur la terre humide et dure, pour +comprendre l'ineffable sensation d'etendre et d'etirer ses membres +dans la fraicheur des draps. Je m'en donnai la joie pendant un quart +d'heure, luttant avec volupte contre ma lassitude. Puis mes yeux se +fermerent, et, berce par la chanson de quelques buveurs, je ne sentis +bientot plus que la tiede chaleur du lit qui m'engourdissait. + +Je dormais encore les poings fermes lorsque, de grand matin, mon guide +entra pour me prevenir qu'une voiture m'attendait a la porte. + +--Et je vous jure que nous arriverons a temps a la station ou vous +pourrez prendre le chemin de fer. + +Il s'interrompit pour prendre dans sa poche son brevet de garde +particulier des proprietes de M. le comte X., et me le +presentant:--Avec ce bout de papier nous irons jusqu'a Bruxelles, +reprit-il. + +Des escouades de soldats a cheval ou a pied passaient sur la route; +nous traversions des villages qui en fourmillaient; personne ne nous +demanda rien. Il arrivait quelquefois que des pietons, ou des +campagnards qui filaient en cabriolet, nous saluaient d'un grand +bonjour bruyant. Le garde y repondait d'une voix joyeuse en faisant +claquer son fouet. + +--Ce n'est pas plus difficile que ca, me dit-il enfin en arretant son +cheval au village de Marbrehau, ou il y avait une station de chemin de +fer. + +La maison devant laquelle la voiture qui nous portait fit son dernier +tour de roue, appartenait a une famille de gros cultivateurs. Ces +braves gens m'accueillirent de leur mieux et insisterent avec bonhomie +pour me faire asseoir a leur table. En un tour de main le couvert fut +dresse. Ils ne se lassaient pas de me questionner et il fallut leur +raconter mon histoire de point en point. Leur curiosite ne se +fatiguait pas et la franchise de leur hospitalite m'engageait a tout +dire; volontiers ils m'auraient retenu jusqu'au lendemain, mais un +coup de cloche m'avertit que le train allait partir. Toute la famille +me fit des adieux qui me toucherent et voulut m'accompagner jusqu'a la +gare comme si j'avais ete l'un des leurs. C'etait a qui me donnerait +la plus vigoureuse poignee de main. + +Au moment ou j'arrivai sur le quai de gare, un visage m'apparut qui me +fit tressaillir. Je venais de retrouver a la station de Marbrehau l'un +de mes compagnons de tente, un zouave du 3e. Il portait un chapeau de +feutre mou, une veste de grosse bure, un pantalon de drap effiloque. + +--Tu t'es donc sauve? + +--Je crois bien! Et toi aussi. + +--Pardine! Et comment as-tu fait? + +--Je n'en sais rien. + +--C'est comme moi! Et tu vas a Paris? + +--Tout droit. + +Un wagon de troisieme classe nous prit tous deux. Il etait plein, nous +n'echangeames plus un mot. + +Le train s'arretait a Namur; chemin faisant, a l'une des stations +intermediaires, et pendant les quelques minutes que l'on donne aux +voyageurs, j'eus l'occasion inattendue de rencontrer un convoi +prussien rempli de blesses. Quelle installation! Tout y etait agence +pour le confort et le bien-etre de ces malheureux! Point de paille +dans d'horribles wagons a bestiaux, mais des hamacs suspendus auquels +la marche n'imprime aucune secousse. Le train emportait avec lui les +fourneaux pour les bouillons, les tisanes, l'eau chaude, sa pharmacie, +sa lingerie, son personnel d'infirmiers et de medecins. Et je pensais +a mon pauvre pays qui avait donne tant de preuves d'imprevoyance et +qui devait en donner tant d'autres encore! + +Apres un adieu muet echange entre mon camarade et moi, chacun de nous +tira de son cote; c'etait le moyen d'eveiller le moins possible +l'attention. + +Le quai de Namur etait tout rempli de dames belges empressees autour +des malheureux qui sortaient des wagons. Elles faisaient connaissance +avec les plus effroyables miseres. Quelques-unes joignaient les mains +a notre aspect. + +--Ces pauvres soldats francais! repetaient-elles. + +Parmi ceux auxquels elles voulaient prodiguer leurs soins et leurs +aumones, plusieurs tombaient d'inanition. On les voyait s'abattre sur +les bancs ou se trainer, avec de longs efforts. On en recueillit un +certain nombre dans une caserne voisine ou ils trouverent a manger, +mais ils y resterent prisonniers. J'etais resolu a n'avoir affaire a +personne et a me suffire a moi-meme. Cependant une dame qui devait +appartenir au monde le plus elegant de Namur, si j'en juge par la +toilette, me voyant boiter tres-bas, s'approcha et d'un air de pitie +s'offrit a me panser. + +--Merci, madame, ce n'est rien, lui dis-je. + +Elle me suivit et voulut glisser dans ma main une piece de monnaie: + +--Prenez au moins cela, ce sera pour vous acheter du pain et du tabac, +reprit-elle doucement. + +Je ne pus m'empecher de sourire et, lui rendant sa piece blanche, je +l'engageai a la donner a de plus miserables que moi. Elle parut un peu +surprise; mais la laissant la, les deux mains dans les poches de mon +pantalon de toile bleue, je sortis de la gare. + +Un hotel se trouvait en face. Je me dirigeai vers cet hotel et +demandai une chambre au garcon qui attendait devant la porte. Il prit +une attitude et me toisant de la tete aux pieds: + +--Nous ne recevons pas de mendiants, me dit-il. + +J'avais bonne envie de lever le pied qui m'obeissait encore et de lui +en faire sentir la vigueur, mais ce n'etait pas le moment de faire une +algarade; je tournai le dos au garcon frise et cherchai fortune +ailleurs. Il me semblait que je marchais dans un reve. Etais-je bien +dans la realite? Une boutique dans laquelle on vendait du tabac se +trouva devant moi, j'y entrai. La marchande etait jeune et avait l'air +avenant; j'avancai une piece d'or sur le comptoir et lui exposai ma +situation. + +--Ah! je comprends, dit-elle en me regardant, suivez-moi... + +Elle se leva, et d'un pied leste me conduisit dans une maison garnie +du voisinage assez propre ou les petits marchands et les ouvriers +tranquilles trouvaient gite. + +--Une nuit est bientot passee, me dit-elle alors. + +Le sommeil en prit la totalite; j'avais un besoin de dormir dont rien +ne pouvait combler l'arriere. Il fallut me secouer au petit jour pour +me faire prendre le train qui partait a six heures et devait me +conduire a Bruxelles. + +Mon premier soin en descendant de wagon fut de sauter dans une +voiture et de prier le cocher de me conduire chez les fournisseurs +dont j'avais besoin. Il sourit d'un air malin. + +--Alors, monsieur me prend a l'heure et me fait faire des courses +_d'evade?_ me dit-il en appuyant sur le mot. + +Habille a neuf de pied en cap et laissant ma defroque dans la voiture, +je me presentai chez le consul francais qui me recut avec la plus +aimable courtoisie et se mit tout entier a ma disposition. J'avais eu +soin de le prevenir, il est vrai, que je n'avais aucun besoin +d'argent. La precaution le fit sourire. + +--Eh! dit-il, tous les evades n'en peuvent pas dire autant.--Et vous +voulez rentrer en France! reprit-il en se mettant en devoir de remplir +les blancs d'une feuille de papier imprimee qu'il avait devant lui. + +--Des aujourd'hui, si je peux. + +Le consul me fit donner ma parole d'honneur que j'appartenais au 3e +regiment de zouaves et me remit mon laisser-passer. + +Je le remerciai et, me hatant de courir a la gare, je sautai dans le +premier train qui filait vers l'ouest; une ou deux heures apres +j'avais franchi la frontiere; mais, a la premiere gare francaise ou le +train s'arreta, un visage ami frappa mes regards: c'etait encore un +zouave du 3e regiment, un de ceux que j'avais vus a Sedan et avec qui +j'avais partage les miseres de la presqu'ile de Glaires! Il n'y a plus +ni grade ni hierarchie dans ces moments-la; il me tendit la main et je +la serrai vigoureusement; je ne savais pas encore que le lieutenant +R.... devait etre un jour mon capitaine et que nous nous +retrouverions sous la tente comme nous nous etions rencontres dans un +wagon. + +Nous avions tant de choses a nous dire que les paroles n'y suffisaient +pas; quelquefois nous interrompions nos recits par de longs regards +jetes sur les plaines de la Flandre; le paysage avait une monotone +placidite; qui ne connait les lignes plates de ces interminables +campagnes dont l'uniformite grasse se noie dans un horizon lointain! +Elles nous paraissaient les plus charmantes du monde: c'etait les +campagnes du pays. Je comprenais a present la valeur profonde et douce +de ce mot cher aux soldats! Je le revoyais mon pays, et une emotion +indefinissable me penetrait. + +Mais cette emotion meme devint craintive a Creil. Le train resta +longtemps immobile a la gare; le bruit se repandit que la ligne etait +coupee et qu'il n'etait plus possible d'avancer! Ce fut un quart +d'heure d'angoisse atroce; les voyageurs s'interrogeaient les uns les +autres. Fallait-il donc perdre l'espoir d'arriver; mais enfin la +locomotive siffla, le train repartit a toute vapeur, et a deux heures +du matin j'entrai a Paris. Non, il faut avoir passe par ces dures +anxietes pour savoir ce que la vue des longues rangees de maisons +peut remuer le coeur. On etouffe! + +C'etait le 14 septembre; trois ou quatre jours apres Paris etait +investi; le siege allait commencer. + + + + +DEUXIEME PARTIE + +UNE CAMPAGNE DEVANT PARIS + + + + +X + + +Quand j'arrivai a Paris, aucun de mes amis ne m'attendait plus. On me +croyait mort ou a l'agonie dans quelque ambulance prussienne. Les +optimistes supposaient que j'avais eu la chance d'etre au nombre des +cent mille prisonniers ramasses dans le grand coup de filet de Sedan +et que je mangeais du pain noir dans quelque forteresse d'Allemagne. +Ils ne se trompaient qu'a demi. On me traitait en ressuscite. + +Bientot il fallut songer a rentrer au regiment. Mon pied me faisait +grand mal encore et je boitais bel et bien; mais toute la question +pour moi etait de decouvrir ce qui restait du 3e zouaves, qui venait +de passer par le double creuset de Reischoffen et de Sedan. + +Ces memes promenades qui avaient marque mon engagement recommencerent. +L'administration, dans mon cher pays, n'a-t-elle pas l'art de +compliquer les choses les plus aisees et de rendre obscures les plus +claires? A la place, ou je me presentai d'abord, on me repondit, apres +une longue attente, qu'il fallait me rendre a l'intendance. La, +nouvelle attente aux portes des bureaux, apres quoi un commis qui +rangeait des papiers m'assura, sans me regarder, que j'avais fait +fausse route, et que je devais bien vite courir au Gros-Caillou ou +j'aurais a demander le bureau de recrutement.--Et il ajouta a +demi-voix: + +--Ces imbeciles de la place n'en font pas d'autres! + +Au Gros-Caillou, un garcon de salle me declara que les bureaux etaient +fermes et que j'aurais a revenir le lendemain. + +Le lendemain, l'employe auquel je m'adressai au bureau de recrutement, +rit beaucoup de l'etourderie de ces messieurs de l'intendance et me +conseilla d'aller aux Isoles, a la caserne de Latour-Maubourg. J'y +courus. + +Un triste spectacle m'y attendait. C'etait le lendemain du jour +nefaste de Chatillon. Un rassemblement d'hommes s'agitait dans les +cours. Ils respiraient l'accablement. Mon coeur se mit a battre quand +je reconnus parmi ces vaincus l'uniforme des zouaves. La plupart +appartenaient aux 1er et 2e regiments. Ils etaient encore sous le coup +de cette retraite et, comme toujours dans les memes circonstances, on +prononcait le mot de trahison. Dans cette troupe de fugitifs qui +appartenaient a differents corps, aucune cohesion, plus de lien. Le +moral avait disparu. Je ne tirai de toutes ces bouches que des +plaintes et des lamentations. C'est alors que je compris la force +secrete de ce qu'on appelle l'esprit de corps. Ma vue s'etait troublee +a l'aspect de l'uniforme que j'avais choisi. J'en avais recu comme une +blessure. + +N'ayant plus rien a faire aux _Isoles_ je pris le parti vigoureux de +retourner a la place. La le commis auquel j'avais eu affaire tout +d'abord faillit se facher tout rouge contre les animaux--je +raconte--qui encombraient les bureaux de l'intendance, et me poussa +dehors. Je me rendis donc a l'intendance pour la seconde fois, +determine a faire la navette de l'intendance au Gros-Caillou et du +Gros-Caillou a la caserne des Isoles aussi longtemps qu'on le +voudrait. + +Dans les antichambres de l'intendance je rencontrai un camarade qui +avait partage la pluie et les demi-biscuits de la presqu'ile de +Glaires et qui etait parvenu, comme moi, a s'evader. Il appartenait a +l'arme de l'infanterie et c'etait, comme moi, un engage volontaire. + +--Ce n'est pas fini, me dit-il, et vous en verrez bien d'autres! Ne +vient-on pas de me delivrer une feuille de route pour le depot de mon +regiment, et savez-vous ou il fait l'exercice, ce depot? + +--Je ne m'en doute pas. + +--A Strasbourg, qui est investi depuis trois semaines! Me voyez-vous +tout seul en face de l'armee du general Werder et voulant en enfoncer +les lignes! Mais voila! les registres portent que le depot de mon +regiment est a Strasbourg, on m'envoie a Strasbourg et il faudra bien +des paroles pour faire entendre raison aux bureaux. + +Et quand on pense que ces choses-la se passaient a la meme heure d'un +bout de la France a l'autre! + +J'entrai a mon tour dans le bureau ou l'on m'avait deja recu et, a +force d'explications--et non sans peine--j'obtins une feuille de route +pour le depot du 3e zouaves--qu'on reconstituait provisoirement a +Montpellier. Ce n'etait pas mon affaire; mais, bien resolu a faire +partie de la garnison de Paris, j'attendis. Vingt-quatre heures apres +j'avais la certitude que les trains de la ligne de Lyon ne marchaient +plus. Desormais, j'appartenais au corps d'armee du general Vinoy. +Cette fois, instruit par l'experience, je ne pris conseil que de +moi-meme. Un zouave a tambour jaune, rencontre par hasard me raconta +qu'une poignee de ceux qui avaient fait la trouee de Sedan se trouvait +a la caserne de la rue de la Pepiniere avec quelques debris des 1er et +2e regiments et de petits detachements envoyes des trois depots. Je +m'y rendis. On m'y recut a bras ouverts, mais pour ne pas subir de +nouveaux retards une seconde fois, je me hatai de me faire habiller a +mes frais. + +L'aspect de la grande ville etait change. Ce n'etait deja plus le +Paris que j'avais quitte. Il y avait un air d'effarement partout; les +menageres couraient aux provisions; on chantait encore _la +Marseillaise_, mais d'une voix moins haute; on savait a quel ennemi on +avait affaire. Cependant l'orgueil national, l'orgueil parisien, +pourrais-je dire, se tendait. On avait ete battu, c'est vrai, mais +sous les murs de la grande ville on pouvait, on devait vaincre. La +population tout entiere etait debout, elle avait des armes. La +bourgeoisie et le peuple semblaient ne faire qu'un. Les remparts et +les forts se herissaient de canons. Le tambour battait, le clairon +sonnait; on faisait l'exercice sur toutes les places. Et puis la +Republique n'avait-elle pas ete proclamee? C'etait la panacee; +quelques-uns meme, les enthousiastes, s'etonnaient que l'armee du +prince royal ne se fut pas dispersee aux quatre vents a cette +nouvelle. Ce miracle ne pouvait tarder. D'autres, il est vrai, mais +n'osant pas exprimer leur sentiment, estimaient que c'etait un +desastre, et que ce mot seul paralyserait la defense en province. Que +d'orages d'ailleurs dans ces quatre syllabes qui portaient la marque +de 93! mais cela etait en dessous et ne se faisait jour que dans les +conversations intimes. Le peuple, qui ne travaillait plus et jouait au +soldat, agitait ses fusils a tabatiere. Il y avait une grande +effervescence. Le gouvernement du 4 septembre n'avait qu'a commander; +il etait obei. On attendait avec anxiete, avec une impatience +fievreuse ou il y avait de la joie, le retentissement du premier coup +de canon. On l'entendit, et la population qui courait au Trocadero sut +enfin que le cercle de fer de l'armee prussienne se fermait autour de +Paris. + +J'appartenais alors a la 1re compagnie du 3e bataillon du 4e zouaves. +Le capitaine R..., qui en avait le commandement, avait ete a Sedan, +comme on sait, et j'avais fait sa connaissance a l'ile de Glaires. +C'etait entre les evades qui en avaient partage les miseres comme une +franc-maconnerie. Ce nouveau regiment de zouaves dans lequel je venais +d'etre incorpore, se composait de trois bataillons formes avec les +debris des 1er, 2e et 3e regiments d'Afrique. Il portait le n deg.4; mais +il n'avait pas de drapeau. Il fut question de lui delivrer celui que +les zouaves du 3e avaient sauve de Sedan. Ce qui restait de ce +regiment s'y opposa si energiquement, que le drapeau troue de balles +fut "verse" au musee d'artillerie. + +Bientot apres, le regiment fut envoye a Courbevoie, ou les trois +bataillons furent cantonnes, et le 3e recut ordre de repartir son +monde dans les petites maisons qui sont groupees entre le village et +le remblai du chemin de fer. Des pioches nous avaient ete distribuees, +et sous la surveillance des officiers une centaine de bras se mirent +a l'oeuvre pour creneler les pauvres habitations ou restaient encore +quelques meubles. Quelques coups vigoureux suffisaient pour percer les +murailles et faire jouer le vent de chambre en chambre. En un tour de +main, le village fut mis en etat de defense; briques et moellons +tombaient de ci, de la, et des lucarnes s'ouvraient partout, propres a +recevoir le bout des chassepots. C'etait comme si l'on se fut attendu +a l'arrivee subite des Prussiens. + +Au moment de notre arrivee a Courbevoie, on n'y voyait pas autres +creatures vivantes que quelques chiens errant a l'aventure d'un air +desoriente. Les hommes leur manquaient; mais le soldat a une force +d'attraction qui lui est propre. + +Un regiment est comme une colonie qui marche. Le soir meme je vis une +lumiere briller a la fenetre d'une maison dont les proprietaires, plus +soucieux de leur vie que de leur immeuble, avaient fait comme leurs +voisins. Je m'approchai. Un marchand de vin s'y etait installe avec +ses verres et ses brocs, suivi d'une servante solidement batie. Elle +connaissait de longue date les grenadiers et les voltigeurs de +l'ex-garde et n'avait pas peur des zouaves. Apres le marchand de vin, +qui ralluma les fourneaux d'une cuisine ou les officiers etablirent +leur popotte, vint un marchand de tabac, et Dieu sait si la clientele +lui fit defaut; puis un epicier qui rouvrit sa boutique et rapporta sa +marchandise. Cet exemple fut suivi, et petit a petit, sans savoir d'ou +ils arrivaient, les fournisseurs rentrerent dans leurs penates. Il y +eut meme une blanchisseuse. La civilisation reprenait possession de la +ville morte. + +On ne peut pas percer des murs continuellement, meme quand c'est +inutile; la besogne de creneler la partie du village que nous +occupions avait ete faite en un jour. Nous ne savions rien de ce qui +se passait a Paris. Les journees s'ecoulaient lentement, pesamment; +nous n'avions pour distraction que les grand'gardes qu'on nous +envoyait monter sur les bords de la Seine. On avait l'emotion de la +surveillance. On nous employait aussi aux travaux de la redoute de +Charlebourg; mais les zouaves qui manient le mieux le fusil manient +tres-mal la pelle et la pioche. On faisait grand bruit autour des +brouettes, et la besogne n'avancait pas. Une chanson, un recit, une +calembredaine faisaient abandonner les outils, et, quand on les avait +abandonnes, on ne les reprenait plus. Apres quelques jours d'essai, on +nous remplaca par des soldats de la ligne et des mobiles. L'ennui +devenait endemique et quotidien. Un exercice de deux heures en coupait +la longue monotonie. + +Un jour vint cependant, le 16 octobre, ou le bataillon crut qu'on +allait avoir quelque chose a faire; quelque chose a faire, en langage +de zouave, signifiait qu'on avait l'esperance d'un combat. On prit les +armes avec un fremissement de joie, et l'on nous dirigea vers le +rond-point de Courbevoie, ou des batteries de campagne nous avaient +precedes. La on mit l'arme au pied, et on attendit. Aucun bruit ne +venait de la plaine. Si on ne nous attaquait pas, c'est que nous +allions attaquer. On attendit encore; un contre-ordre arriva, et on +nous ramena la tete basse dans nos cantonnements. + +Le lendemain, l'ennui reprit de plus belle. Il y avait deja plus d'un +mois que l'investissement avait commence, et je n'avais pas encore +tire un coup de fusil. On vidait les gamelles deux fois par jour, on +jouait au bouchon, on se promenait les mains dans les poches, on +pechait a la ligne, on bourrait sa pipe, on la fumait, on la bourrait +de nouveau, on regardait les petits nuages blancs qui s'elevaient +au-dessus du Mont-Valerien apres chaque coup de canon, on +s'interessait au vol des obus, on cherchait une place ou dormir au +soleil dans l'herbe. + + + + +XI + + +Cependant le 21 octobre on nous fit prendre les armes de grand matin. +Le bataillon s'ebranla; il avait le pas leger. Pour ma part, je +n'etais point fache de voir ce que c'etait qu'une affaire en ligne. +Tout m'interessait dans cette marche au clair soleil d'automne. Le +remblai du chemin de fer franchi, on nous fit faire halte. Pourquoi? +L'esprit frondeur qui, sous le premier Empire, avait rempli la vieille +garde de grognards, s'exhalait deja dans nos rangs en quolibets et en +reflexions ironiques, et comme mon serre-file demandait a voix basse +la cause de ce temps d'arret: + +--Ah! tu veux savoir, toi qui es curieux, pourquoi on nous fait +attendre les pieds dans la rosee, au risque de nous faire attraper des +rhumes de cerveau? dit un caporal; je vais te le dire en confidence, +mais a la condition que tu garderas ce secret pour toi. + +Et, sans attendre la reponse du camarade, le caporal, se faisant de +ses deux mains un porte-voix, reprit d'une voix sourde: + +--Vois-tu, petit, on attend pour donner aux Prussiens, qui sont a +flaner sur une longue ligne, le loisir de se rassembler en tas... +C'est une ruse de guerre. + +Les soldats se mirent a rire, les officiers firent semblant de n'avoir +rien entendu. + +J'ai pu remarquer depuis lors que cet esprit gouailleur, pour me +servir du terme parisien, est une des habitudes, je pourrais dire des +traditions de l'armee. Elle n'a point d'influence sur le courage +personnel du soldat ni meme sur la discipline. Le soldat entretient +sa gaiete aux depens de ses chefs; mais, bien commande, il marche +bravement, et, s'il reussit, il se moque au bivouac de sa propre +raillerie. + +Vers onze heures, le bataillon reprit sa marche. Le contre-ordre qu'on +redoutait n'etait pas venu. Nanterre fut traverse. Il n'y avait +personne sur le pas des maisons. Le village des rosieres avait un +aspect desole. Les magasins etaient fermes, les fenetres closes, le +silence partout. Le bruit de notre marche cadencee sonnait entre la +double rangee des maisons vides. Parfois cependant les tetes de +quelques habitants obstines apparaissaient derriere un pan de rideau. +Nous avancions le long de la levee du chemin de fer de Saint-Germain +dans la direction de Chatou, laissant derriere nos files la station de +Rueil-Bougival. + +Il me serait impossible d'exprimer ce qui se passait en moi, tandis +que je parcourais, le chassepot sur l'epaule, en compagnie de +quelques milliers de soldats, ce pays charmant dont je connaissais les +moindres details. Mes yeux regardaient en avant, et ma pensee +regardait en arriere. + +Une partie du 3e bataillon servait de soutien a l'artillerie, qui +tirait a volees sur la Malmaison et la Celle-Saint-Cloud, d'ou les +batteries prussiennes repondaient faiblement. Les obus qu'elles nous +envoyaient depassaient nos canons et tombaient pres de nous; mais, +recus par une terre humide et meuble, ces projectiles n'eclataient pas +tous et nous faisaient peu de mal. J'avais oublie Bougival et les +promenades faites en canot en d'autres temps pour ne plus m'occuper +que des obus: ils sifflaient l'un apres l'autre et continuaient a +tomber, tantot plus loin, tantot plus pres. Cette immobilite a +laquelle nous etions tous condamnes est l'une des choses les plus +insupportables qui se puissent imaginer. Elle constitue, je le sais, +l'une des vertus essentielles de toute armee, la constance et le +sang-froid dans le peril; mais quelle anxiete et surtout quelle +irritation! Les nerfs se prennent, et l'on a sous la peau des frissons +qui ne s'effacent que pour revenir. J'avais passe par Sedan ou les +balles et les projectiles pleuvaient et faisaient voler la pierre et +les briques des murailles, l'eau des fosses, la poussiere du chemin; +mais la j'etais dans l'action, je faisais le coup de feu, j'avais le +mouvement avec le danger. J'affectai cependant une tranquillite qui +n'etait pas dans mon coeur. C'etait comme un nouveau bapteme que je +recevais, et je voulais m'en montrer digne. Nos yeux cherchaient a +decouvrir la batterie d'ou nous venaient ces obus; ils n'apercevaient +rien qu'un peu de fumee blanche s'elevant en flocons derriere un +bouquet d'arbres. + +L'ordre de pousser plus avant arriva enfin, et bientot apres le +bataillon etait deploye en tirailleurs dans la plaine qui s'etend +entre le chemin de fer americain et la Seine. Nous etions tous couches +a plat ventre, l'un derriere un buisson, l'autre dans un fosse, +celui-la a l'abri d'un arbre, celui-ci dans le creux d'un sillon. +Chacun cherchait un abri, chargeait et tirait. J'avais devant moi, au +bord du chemin de halage, la guinguette du pere Maurice, si chere aux +peintres, et sur ma droite, dans l'ile de Croissy, cette Grenouillere +d'ou partent tant de rires en ete. Les magnifiques trembles de l'ile +s'etaient revetus de teintes superbes, on distinguait a travers les +arbrisseaux de la rive les cabanes si bruyantes encore au mois d'aout, +et maintenant le roulement du canon et le crepitement de la fusillade +remplacaient la gaiete d'autrefois. + +On tirait sur nous des maisons de Bougival; nous nous mimes a tirer +sur Bougival. Le mal que nous faisions n'etait pas grand. Quelquefois +nous avancions, quelquefois nous reculions; l'intensite plus ou moins +vive du feu y etait pour quelque chose, les ordres qu'on nous donnait +pour le reste. Un pauvre zouave de seconde classe, qui n'avait vu +qu'une defaite et une capitulation, n'a pas d'avis a emettre sur des +operations de guerre; il me semblait pourtant que cette affaire etait +menee sans vigueur et surtout sans ensemble. Cependant on se battait +ferme autour de la Malmaison. Le parc etait en feu; les pierres et le +platre du mur d'enceinte sautaient en eclats. Je tiraillais toujours. +Je regardais tomber les branches des arbrisseaux coupees par les +balles comme avec une serpe. + +C'est la que pour la premiere fois j'ai remarque cet air de +stupefaction que prend le visage d'un homme frappe a mort. C'est de +l'effarement. Il y en a qui restent foudroyes. J'avais pres de moi un +zouave qui chargeait et dechargeait son chassepot accroupi derriere +un saule. Il en appuyait le bout sur la fourche de deux branches, et +ne lachait son coup qu'apres avoir vise. De temps a autre, je le +regardais. Un instant vint ou, ne l'entendant plus tirer, je me +retournai de son cote. Il etait immobile, la tete penchee sur la +crosse de son fusil, le doigt a la gachette, dans l'attitude d'un +soldat qui va faire feu. Un filet de sang coulait sur son visage d'un +trou qu'il avait au front. Il etait mort. Aucun de ses membres n'avait +remue. + +Une sonnerie de clairon nous fit commencer un mouvement de retraite. +On reculait, puis sur un nouveau signal on s'arretait. Des obus +passaient sur nos tetes; mais, chemin faisant, nos baionnettes +trouvaient a s'occuper. Elles nous servaient a fouiller les champs et +a en arracher de bonnes pommes de terre que nous glissions dans nos +poches. L'ordinaire se faisait incertain, et quelques legumes venaient +a propos pour en varier la maigreur. Un temps se passa mele de haltes +et de marches, apres lequel un ordre definitif nous fit rentrer dans +nos cantonnements. + +Le village de Nanterre, que nous avions traverse une premiere fois en +tenue de campagne, devint un lieu de promenade. Ce village avait une +physionomie particuliere qui brillait par l'originalite. On ne pouvait +pas dire qu'il fut peuple; on ne pouvait pas dire non plus qu'il fut +desert. Il y avait des habitants; quelques-uns etaient de Nanterre +certainement, mais d'autres avaient ete conduits la par les hasards de +la guerre; Nanterre me rappelait ces pays frontieres dont il est +question dans les romans de Walter Scott, et que les gens de la plaine +et de la montagne pillaient alternativement. Un certain commerce +interlope s'etait etabli dans le village, situe a egale distance de +Courbevoie et de Rueil. Patrouilles francaises et reconnaissances +prussiennes s'y promenaient avec la meme ardeur. On y echangeait des +coups de fusil, mais dans l'intervalle les habitants vendaient du +tabac aux uns et aux autres sur le pied de la plus parfaite egalite. +Si les coups de feu partaient, les habitants rentraient chez eux et se +tenaient cois. La bourrasque eteinte, ils ouvraient la fenetre, +risquaient un oeil dans la rue, et, surs que tout danger avait +momentanement disparu, quittaient leurs maisons comme des lapins leurs +terriers apres le depart des chasseurs. + +On nous envoyait de grand'garde aux bords de la Seine. Nous passions +la ordinairement vingt-quatre heures, quelquefois quarante-huit. +C'etaient pour les zouaves du 3e bataillon des jours de fete. A peine +arrives autour de la redoute qui nous servait de quartier general, +chacun de nous se faufilait du cote d'une sorte de tranchee creusee au +bord de l'eau, en ayant soin de se defiler des balles, et on ne +perdait plus de vue la rive opposee. C'etait la chasse a l'homme. +J'avais trop lu les romans de Fenimore Cooper pour ne pas me rappeler +les pages palpitantes ou il raconte les prouesses du Cerf-Agile, du +Renard-Subtil et de la Longue-Carabine; mais qui m'eut dit a cette +epoque qu'un jour viendrait ou, embusque moi-meme dans un trou fait en +plein champ, j'attendrais le passage d'un ennemi pour lui envoyer une +balle, et cela a une lieue d'Asnieres! + +La nuit venue, des distractions nouvelles nous etaient offertes. La +presqu'ile de Gennevilliers, qui s'ouvrait devant nous entre les +replis de la Seine, etait un champ ouvert a de longues promenades. +Quelquefois ces reconnaissances partaient sous la conduite d'un +sergent; quelquefois un caporal reunissait quatre hommes et se mettait +en marche a la tete de son petit corps d'armee. La consigne etait +courte et severe: tout regarder et se taire. On parcourait l'ile en +tout sens, silencieusement, comme des Peaux-Rouges. Quand nous +suivions le bord de la riviere, ou les Prussiens pouvaient avoir +l'idee de jeter un pont de bateaux, on se glissait a plat ventre; de +temps en temps on s'arretait et on ecoutait; puis on rentrait et on +dormait comme des souches. Au reveil, nous nous arrachions les +journaux pour savoir ce qui se passait a Paris. + +Je commencais a m'expliquer comment il se fait qu'on peut etre mele a +tous les hasards d'une bataille sans en rien savoir. Un soldat ne voit +jamais que le point precis ou il charge et decharge son fusil, le +capitaine peut raconter l'histoire de sa compagnie, un colonel celle +de son regiment; l'un a combattu le long d'un ruisseau, l'autre aupres +d'un bouquet de bois. Il y a des bataillons entiers qui, tenus en +reserve dans un pli de terrain, n'ont vu que de la fumee et entendu +que du bruit. C'est pourquoi un caporal a pu me dire en toute verite +et avec l'accent de la conviction: "La bataille de Wissembourg, ou +j'etais, c'est un champ de betteraves autour duquel on s'est beaucoup +battu... A six heures, il a fallu l'abandonner... Un de mes hommes y +a perdu son sac." Il n'y a que le general en chef qui puisse dire +comment les choses se sont passees, et encore seulement apres que les +rapports des chefs de corps lui sont arrives. + +J'obtenais quelquefois, mais rarement et non sans peine, une +permission pour venir voir mes parents. Paris avait un aspect +tranquille. Si on n'avait pas entendu une furieuse canonnade, on +aurait pu croire que rien d'extraordinaire ne s'y passait. Il fallait +parfois faire un effort de memoire pour se rappeler que trois ou +quatre cent mille Prussiens campaient aux environs. On croyait a la +victoire. Je ne pouvais pas m'empecher d'avoir moins de confiance: +j'avais vu Sedan. Je ne faisais part de mes apprehensions qu'a un +petit nombre d'amis particuliers. En dehors de leur cercle intime, on +m'eut pris pour un fou ou pour un agent de M. de Bismarck. On etait +encore dans la periode de l'enthousiasme joyeux. + +Paris, avec sa ceinture de forts, paraissait une ville inexpugnable. +Le moyen qu'une armee de quatre cent mille hommes, soldats, mobiles et +gardes nationaux, fut forcee dans ses retranchements, et la Prusse, +malgre la landwehr et le landsturm, empecherait-elle la province +soulevee de donner la main a Paris? Les orateurs ne manquaient pas +pour developper ce theme, qui renfermait en germe l'espoir d'un +triomphe eclatant. Chaque restaurant possedait un groupe de ces +strategistes, qui prenaient des redoutes et brisaient des lignes entre +un beefsteak de cheval et une mince tranche de fromage. Les Prussiens +repousses et le cafe pris, on etait fort gai. + +Apres la malheureuse affaire du Bourget, vers le 15 ou 20 novembre, le +4e zouaves recut dans ses cadres un certain nombre de zouaves et de +chasseurs de l'ex-garde qui etaient en depot a Saint-Denis: ils furent +repartis dans les 1er et 2e bataillons; quant au 3e, on en completa +l'effectif par une compagnie de turcos, dont la plupart etaient nes en +France et plus specialement a Paris. Cependant, parmi ces recrues, on +comptait a peu pres une cinquantaine de veritables Africains, Arabes +ou Kabyles, rompus au metier des armes, et qui avaient vu les +batailles de l'Est. Desormais il n'y eut plus dans la ville assiegee +d'autres zouaves que ceux du 4e regiment. + + + + +XII + + +Dans les derniers jours du mois de novembre un fremissement parcourut +nos bataillons. Des bruits circulaient qui nous faisaient croire qu'on +allait se battre. D'ou venaient-ils? On n'avait aucun renseignement +officiel, et on sentait qu'ils ne mentaient pas. Ceux qui comptaient +le plus sur la bataille faisaient semblant de n'y pas croire. + +--Ce sont des mots en l'air pour nous amuser! disaient les uns. + +--On a deja perdu trop de temps pour n'en pas perdre encore, +reprenaient les autres. + +Mais tous ceux qui grondaient et ceux qui raillaient, astiquaient +leurs armes et passaient la revue de leurs chaussures, cette grande +preoccupation du fantassin. On ne s'ennuyait plus; on allait voir les +Prussiens. Ce ne serait pas comme dans la plaine de Gennevilliers, ou +pas un ne se montrait jamais. + +Enfin, au plus fort de cette agitation et de cette impatience, le 28 +novembre on recut l'ordre de partir. Le matin, au point du jour, on +forma le cercle, et la fameuse proclamation du general Ducrot fut lue +aux compagnies. Quel silence partout! Arrive au passage celebre: "Je +ne rentrerai a Paris que mort ou victorieux!" un etranglement subit +coupa la voix de mon capitaine. Il porta la main a ses yeux, qui ne +voyaient plus. J'etais aupres de lui. + +--Fourrier, me dit-il en me passant la proclamation, lisez pour moi. + +J'achevai cette lecture d'une voix nerveuse que l'emotion faisait +trembler un peu. Il y eut un frisson dans les rangs. J'avais chaud +dans la poitrine. + +Le general Ducrot n'est pas mort et n'a pas ete victorieux; mais +faut-il lui faire un crime de quelques paroles inutiles ecrites avec +trop de precipitation? C'etait un peu la mode alors, une sorte de +manie qui s'etait emparee des generaux aussi bien que des orateurs de +carrefour et des gardes nationaux. Tous parlaient et prenaient a la +hate ces engagements superbes que les evenements ne permettent pas +toujours de tenir. Souvent la mort ne repond pas a ceux qui +l'appellent. Dix fois le general Ducrot a charge bravement a la tete +de ses troupes, et dix fois les balles et les obus ont tourne autour +de lui sans l'atteindre. Quoi qu'il en soit, l'effet produit par les +paroles du general Ducrot fut tres-grand; elles electrisaient tout le +monde, elles flattaient l'orgueil national. C'est un peu la faute de +la France si on lui en prodigue en toute occasion; elle les aime, +elle se paye de mots, et croit tout sauve quand des phrases eclatantes +sonnent a ses oreilles; mais ensuite, quand les Francais se reveillent +en face de la realite triste et nue, ils crient a la trahison. + +Le regiment se rendit de Courbevoie a la porte Maillot; il marchait +d'un pas ferme et leger malgre le poids des sacs. La le chemin de fer +de ceinture nous prit, et nous descendit a Charonne. Il etait six +heures et demie du soir au depart; la nuit etait donc tout a fait +noire quand nous atteignimes, ranges en colonne de marche, le bois de +Vincennes, que nous devions traverser. On apercevait dans les +profondeurs du bois et le long des avenues les feux de bivouac +allumes. Il faisait un froid apre et dur. Le vent qui secouait les +rameaux depouilles des arbres faisait osciller les flammes et +projetait dans l'ombre des lueurs bizarres et flottantes. Des massifs +etaient soudainement eclaires, d'autres plonges dans les tenebres. +Les armes en faisceau brillaient et semblaient lancer des eclairs +subits. Tout autour des brasiers, des groupes de soldats etaient +couches. Les uns dormaient roules dans leur couverture; on les voyait +comme des boules, la tete cachee sous un pli de laine; d'autres, +assis, les coudes sur les genoux, le visage a la flamme, qui les +couvrait de clartes rouges, semblaient reflechir, le menton pris dans +les mains. D'autres encore, accroupis, tisonnaient et faisaient +jaillir du foyer des gerbes d'etincelles qui les couvraient de reflets +pourpres: c'etait un spectacle a la fois triste et doux. Il devenait +terrible par la pensee quand l'esprit se representait cette masse +d'hommes se levant et se jetant sur d'autres hommes pour les tuer. Le +bruit de notre marche cadencee qui se prolongeait sous les futaies +reveillait a demi les soldats ou attirait l'attention de ceux qui +veillaient. Ils tournaient la tete, nous contemplaient un instant en +silence, puis retombaient dans leur sommeil ou leur reverie. + +Le bois de Vincennes traverse, je ne vis plus derriere moi qu'un +rideau noir baigne d'une lueur rouge qui s'eteignait dans la nuit, et +que piquaient des points lumineux; nous marchions toujours. C'est +ainsi que nous traversames Nogent, le village apres le bois; mais +alors des ordres transmis a la hate nous faisaient faire de courtes +haltes. Les zouaves en profitaient pour soulager leurs epaules par +cette secousse rapide qui releve le sac, et dont leurs muscles ont +l'habitude. Les deux mains sur le canon de leur fusil, ils +attendaient, et, apres quelques minutes, ils reprenaient leur marche. +Un moment vint cependant ou toute la colonne s'arreta. Je deposai mon +sac avec une sorte de volupte; mes reins pliaient sous le poids. + +Les officiers passerent sur le front des compagnies, et firent former +les faisceaux en assignant leur lieu de campement a chacune +d'elles.--Inutile de dresser les tentes, et surtout pas de feu, nous +dit-on.--L'action devait donc s'engager de bonne heure? l'ennemi etait +donc bien pres? Des chuchotements legers coururent dans les rangs, +puis chacun commenca ses preparatifs. Savait-on combien de nuits on +avait encore a dormir? Le froid piquait ferme, je pris ma couverture +et mon capuchon avec lesquels je m'enveloppai, et, bien serres l'un +contre l'autre pour nous tenir chauds, mon sergent-major et moi, nous +nous etendimes sur l'herbe trempee de rosee. Presque aussitot nous +dormions. + +Ce sentiment de froid qui precede le matin nous reveilla. Le regiment +fut sur pied en quelques minutes. A genoux dans la rosee, chacun roula +sa couverture encore humide et la boucla sur le sac. Il faisait +presque nuit; nos regards interrogeaient l'horizon. Les compagnies se +rangeaient dans l'ombre, on en voyait confusement les lignes noires; +des murmures de voix en sortaient. Une anxiete sourde nous devorait; +des soldats essuyaient le canon de leur fusil avec les pans de leur +capuchon, ou cherchaient des chiffons gras pour en nettoyer la +culasse; d'autres serraient leurs guetres. Il se faisait de place en +place des mouvements pleins de sourdes rumeurs; des officiers +toussaient en se promenant; l'obscurite s'en allait; deux heures se +passerent ainsi. La route par laquelle nous etions venus et qui +s'etendait derriere nous, etait encombree de convois de vivres, de +regiments en marche et de trains d'artillerie. On entendait le cahot +des roues dans les ornieres et les jurons des conducteurs; les soldats +filaient par les bas cotes. + +Les cretes voisines s'eclairerent, tout le paysage m'apparut; nous +avions campe entre les forts de Nogent et de Rosny. Une foret de +baionnettes etincelait, et des files de canons passaient. A huit +heures, l'ordre vint de mettre sac au dos. La colonne s'ebranla, on se +regarda; chaque regard semblait dire: Ca va chauffer! Nous ecoutions +toujours; le canon allait gronder certainement. Les minutes, les +quarts d'heure s'ecoulaient; quelques sons rares fendaient l'air; nous +marchions alors sur une sorte de petit plateau qui descendait en pente +douce jusqu'au remblai du chemin de fer de l'Est. La tout a coup le +regiment s'arreta, noua avions parcouru 800 metres. + +--Ce sera pour tout a l'heure, se dit-on. + +Quelques minutes apres, nous avions mis bas nos sacs, et nos +officiers, prevenus par l'etat-major, nous invitaient a faire la +soupe. Cette invitation est toujours une chose a laquelle le soldat se +rend avec plaisir: ces cuisines en plein vent, si tot creusees au pied +d'un mur et sur les talus d'une haie, l'egayent et le reconfortent; +mais en ce moment elle fut recue avec de sourds murmures. Etait-ce +donc pour manger la soupe qu'on nous avait fait venir de Courbevoie a +Nogent! A quoi pensaient nos generaux? Leur mollesse deviendrait-elle +de la paralysie? Tout en grondant et grognant, on ramassait du bois et +on allumait le feu. Les marmites bouillaient, les gamelles se +remplissaient; mais on avait l'oeil et l'oreille au guet, pret a les +renverser au moindre signal. Les officiers fumaient, allant et venant +d'un air ennuye. La soupe avalee, chacun de nous grimpa sur un tertre +ou sur le remblai du chemin de fer pour regarder au loin. Quelques +coups de fusil eclataient par intervalles. Etait-ce le commencement de +l'action? A deux heures, on nous donna l'ordre de camper. Ce fut comme +un coup de massue. Plus de bataille a esperer. Ceux-ci se plaignaient, +ceux-la juraient. Pourquoi ne pas nous faire planter des pommes de +terre? Les philosophes, il y en a meme parmi les zouaves, se +couchaient au soleil sur le revers d'un fosse. Les curieux s'en +allaient en quete de renseignements. J'appris enfin que le coup etait +manque. On remettait la bataille au lendemain. La Marne, disait-on, +avait subi une crue dans la nuit, et le pont de chevalets s'etait +trouve trop court. Le tablier meme en avait ete emporte. C'etait +encore un tour de cette malchance qui nous poursuivait depuis +Wissembourg. Ce pont trop court m'etait suspect. Il me sembla qu'on +mettait au compte de la Marne une mesaventure dont la responsabilite +retombait sur nos ingenieurs. Les chuchotements de bivouac me firent +supposer bientot que, dans leurs calculs, les constructeurs du pont +s'etaient trompes d'une douzaine de metres a peu pres. + +--En somme, ce n'est qu'un retard de quelques heures, disaient les +optimistes. + +Il est vrai que ce retard profitait aux Prussiens en raison directe +du tort qu'il nous faisait. + +--A present ils sont avertis; nous en aurons demain des bandes sur le +dos, repetaient les vieux. + +Le jour tomba; a six heures, l'avis passa de rang en rang qu'une +distribution serait faite a Montreuil. + +--Ici les hommes de corvee! cria mon sergent. + +C'etait une promenade de trois kilometres qu'on nous proposait, et il +ne dependait pas de moi de la refuser. Un camarade me fit observer que +trois kilometres pour aller et trois kilometres pour revenir, cela +faisait six kilometres. Il m'etait impossible de discuter l'evidence +de ce calcul, mais ce n'etait pas une raison pour rester. Il faisait +un froid vif qui rendait la marche facile. Qui sait? on aurait +peut-etre la chance de rencontrer un cheval mort sur lequel on +taillerait un bon morceau. + +Tout en causant, on avance; point de cheval mort. Des corbeaux qui +volent, et autour d'une ferme en ruine pas une poule. Nous arrivons +enfin et preparons nos sacs. Rien, ni pain ni viande. Dans ces +occasions, le soldat ne menage pas l'intendance; les epithetes +pleuvent. Cependant on apprend tout a coup qu'il y a quelque chose. +Quoi? Les sourires reviennent. On retourne aux sacs, et l'on nous +distribue quelques morceaux de sucre et quelques grains de cafe. +Tristement il fallut reprendre le chemin que nous avions parcouru. +Bientot la magnificence du spectacle qui se deroulait sous mes yeux me +fit oublier ma fatigue. Je ne regrettai plus d'etre venu. Tout +l'horizon etait constelle de feux. On en voyait dans la nuit obscure +les lueurs vacillantes, qui se profilaient en longues lignes et +disparaissaient dans l'eloignement. Ici c'etaient des brasiers; la des +etincelles. Un vent leger secouait ces feux de bivouac qui couvraient +la nuit de clartes rouges. Dans l'ombre passaient les silhouettes des +sentinelles. On entrevoyait des squelettes d'arbres et vaguement les +cones blancs des tentes. J'etais seul. Derriere moi, j'entendais le +pas trainant et les chuchotements irrites de mes camarades. Du cote +des Prussiens, rien; la nuit noire et profonde. Je rentrai sous la +tente avec un sentiment de bien-etre indefinissable; encore ebloui par +l'etrangete de ce spectacle, ou les jeux de la lumiere donnaient a +l'ombre des apparences fantastiques, je me roulais dans ma couverture; +nous devions nous lever le lendemain a quatre heures. Aucune idee de +mort ne me preoccupait: j'avais cette idee bizarre, mais enracinee, +que rien jamais ne m'arriverait. + +A quatre heures, nous etions tous debout; c'etait la fameuse journee +du 30 novembre qui allait commencer. Un mouvement silencieux animait +notre campement. Accroupi comme les autres dans la rosee, je +defaisais ma tente et en ajustais les piquets sur le sac. On n'y +voyait presque pas. Quelques tisons fumaient encore; des zouaves +presentaient leurs mains a la chaleur qui s'en degageait. Quelques-uns +parlaient bas. Il y avait comme de la gravite dans l'air. Nos +officiers, la cigarette aux levres, allaient autour de nous comme des +chiens de berger. Quelques soldats se promenaient lentement a l'ecart; +ils ne savaient pas pourquoi; des tristesses leur passaient par +l'esprit. Vers cinq heures, on defit les faisceaux et chaque compagnie +prit son rang. Une demi-heure apres, nous etions en route; nos pas +sonnaient sur la terre dure. + +Le chemin etait encombre de voitures et de fourgons. Il fallait +descendre dans les champs. La clarte se faisait; nous voyions des +colonnes passer, a demi perdues dans la brume du matin. Il s'elevait +de partout comme un bourdonnement. Les cretes voisines se +couronnaient de troupes; des pieces d'artillerie prenaient position. + +Notre regiment s'arreta sur un petit plateau, a 200 metres sur la +gauche de Neuilly-sur-Marne. Nous etions entre le village et la ligne +du chemin de fer. Un soleil radieux se leva; il faisait un temps +splendide. Un sentiment de joie parcourut le regiment. Quelques-uns +d'entre nous penserent au soleil legendaire d'Austerlitz. Etait-ce le +meme soleil qui brillait? Deux heures se passerent pour nous dans +l'immobilite, a cette meme place, sous Neuilly. Tantot on deposait les +sacs, tantot on les reprenait. Les alertes suivaient les alertes. On +avait des acces de fievre. + +Un premier coup de canon partit, le regiment tressaillit; la bataille +s'engageait. Bientot les coups se suivirent avec rapidite. On +regardait les flocons de fumee blanche. Du cote des Prussiens, rien +ne repondait. Ce silence inquietait plus que le vacarme de +l'artillerie. Il etait clair que nous devions traverser la Marne. De +la place ou je me dressais sur la pointe des pieds pour mieux saisir +l'ensemble des mouvements, je voyais parfaitement le pont jete sur la +riviere. On en calculait la longueur. + +--C'est la qu'on va danser! me dit un voisin. + +Quelle cible en effet pour des paquets de mitraille! pas un obstacle, +pas un pli de terrain, un plancher nu! + +Le 1er et le 2e bataillon s'ebranlerent; on les dirigea du cote de +Villiers. J'avais des amis dans ces deux bataillons. Le 3e ne les +accompagnait pas. On les suivit des yeux aussi longtemps qu'on put les +distinguer. Des ondulations du terrain, puis des trainees de fumee +nous les cachaient. Le soir, au bivouac, j'appris qu'on les avait +menes devant le mur crenele d'un parc qu'on n'eut jamais la pensee +d'abattre a coups de canon. L'attaque de ce mur avait, me dit-on, +coute 670 hommes au regiment, tant tues que blesses. Un officier que +j'avais rencontre a la frontiere y avait eu le ventre emporte, par un +obus. + +Je n'en etais pas encore aux reflexions melancoliques, je ne pensais +qu'a la bataille; le canon faisait rage. L'action la plus violente +etait engagee sur notre droite. Nous ne perdions pas un des mouvements +qui se passaient sur les cretes qui couronnent la Marne. Un grand +nombre de soldats, disposes en tirailleurs rampaient ca et la. Un +rideau de fumee les precedait; mais au dela tout se confondait. +Qu'avions-nous au loin devant nous, des Francais ou des Prussiens? Les +uns et les autres peut-etre; mais ou etaient les pantalons rouges et +les capotes noires? A cette distance, les couleurs s'effacaient, et +nos officiers, qui n'avaient pas de lorgnettes, ne pouvaient faire que +des conjectures. Ne savais-je pas deja que les officiers de l'armee +de Sedan n'avaient pas plus de cartes que n'en avaient eu ceux de +l'armee de Metz? + +Cette indecision, les artilleurs du fort de Nogent la partageaient. +Ils ne savaient pas de quel cote faire jouer leurs pieces, et il +arriva meme qu'un obus lance un peu au hasard vint tomber au milieu +d'une colonne de mobiles qui s'efforcaient de debusquer des +tirailleurs prussiens repandus sur le coteau. Il y avait dans le +bataillon des trepignements d'impatience. La batterie qui tirait sur +notre front appuyait le travail des pontonniers qu'on voyait sur les +deux rives et dans l'eau, ajustant les barques et les cordes; nous +avions repris nos sacs. Trois mitrailleuses furent amenees sur le bord +de la Marne et fouillerent les taillis qui nous faisaient face sur la +rive opposee. On voyait sauter les branches et des paquets de terre; +rien n'en sortit. On nous avait dissimules derriere des maisons. Les +ponts etaient prets. + + + + +XIII + + +--En avant! crierent nos officiers. + +C'etait a la 1re compagnie qu'appartenait le perilleux honneur de +prendre la tete de la colonne. Le general Carre de Bellemare et son +etat-major nous precedaient. Le pont plia sous notre marche. Je ne +sais pourquoi, mais en ce moment je me mis a penser au pont d'Arcole, +dont j'avais vu tant de gravures, avec le grenadier qui tombe, les +bras en avant. Mon coeur se mit a battre. Je serrai nerveusement la +crosse de mon fusil. J'avais un peu peur. Par combien d'obus et par +quels milliers de balles n'allions-nous pas etre accueillis sur ce +tablier ouvert a tous les vents! Je me voyais deja faisant la culbute +comme le soldat de la gravure et plongeant dans la riviere. J'ai +toujours admire ceux qui parlent de leur indifference en pareille +occasion; mais est-elle aussi magnifique qu'ils le racontent? Quant a +moi, ma vertu n'avait point le temperament aussi solide, et, si +j'etais resolu a faire mon devoir, ma force n'allait point jusqu'a cet +oubli de la crainte. + +Cependant nous avancions toujours; ni boulets, ni mitraille, rien. +Quelle surprise diabolique nous reservait-on? Le fer et le plomb +allaient certainement tomber tout a coup dru comme grele. Point. Le +general, qui avait pris la tete, marchait au pas de son cheval, le +poing sur la hanche. J'avais les yeux sur son kepi aux galons d'or. +N'allait-il pas voler dans l'espace? Toujours meme silence. Decidement +les Prussiens ont le caractere mieux fait que je ne le supposais. +Est-ce negligence ou mansuetude? Le pont est franchi; le cheval du +general pose ses sabots sur la terre. Nous respirons. Il nous semble +que le plus gros de la besogne est fait. Tous a terre et le coeur +soulage, on nous disperse en tirailleurs, et je me porte en avant +parmi ces buissons que les mitrailleuses ont fouilles. C'est a present +que les chassepots vont jouer! Les zouaves se jettent de droite a +gauche a travers les taillis comme un troupeau de chevres. Les +branches violemment fendues nous couvrent le visage d'eclats de givre. +Je vois briller l'epee nue de nos officiers, qui donnent l'exemple. + +--C'est comme en Afrique! me dit un vieux zouave tout charge de +chevrons et de medailles, qui s'est evade comme moi de la presqu'ile +de Glaires. + +Un coup de clairon sonne; nous nous arretons net. Pourquoi ce coup de +clairon? Immediatement nous battons en retraite, et ordre nous vient +de repasser le pont. Je marche tout en regardant mon voisin, qui +regarde le sien. Que se passe-t-il donc? Le canon tonnait toujours. +Allait-on nous engager d'un autre cote? Le pont traverse en sens +inverse, cinq minutes apres on nous le fait repasser en grande hate; +mais alors pourquoi ce premier mouvement de retraite? + +Nous etions de nouveau lances en tirailleurs, et cette fois nous +marchions bon train. On ne paraissait pas dispose a nous rappeler; +nous avions cette idee, qu'en poussant loin en avant on nous +laisserait faire. Le taillis que nous traversions etait assez grand et +assez epais. Les balles commencerent a siffler, brisant les branches +et faisant pleuvoir les feuilles mortes. Les tirailleurs prussiens +nous attendaient. Aussitot qu'on distinguait un casque a pointe ou une +casquette plate, les notres repondaient. J'etais trop vieux chasseur, +quoique jeune, pour tirer ainsi ma poudre aux moineaux. J'attendais +l'occasion de faire un beau coup; il s'en presentait rarement. + +Il y avait devant nous un vaste parc dont l'artillerie avait renverse +les murs; les Prussiens s'y etaient loges. Un capitaine qui courait +nous le montra du bout de son epee. En avant! On s'elance apres lui +par-dessus les pierres eboulees, on entre par les breches; on se +precipite au milieu des massifs et des avenues. Le parc est vide, +l'ennemi a decampe, laissant quelques morts, le nez dans l'herbe. Il y +avait de l'autre cote du parc une route ou le passage de l'artillerie +et des fourgons avait creuse des ornieres. A l'appel du clairon, les +zouaves s'y rallient. Le beau soleil nous animait et nous egayait, +nous avions chaud; nous pensions que rien ne nous etait impossible. +Afin de ne pas perdre une minute, on se mit a fouiller des maisons qui +bordaient la route. Pauvres maisons! les portes en etaient ouvertes, +les fenetres enfoncees. On n'y trouva point d'habitants, et cependant +il etait clair que les Prussiens s'y etaient installes il n'y avait +pas longtemps encore. Une pipe chaude reposait sur une table, une +belle pipe en porcelaine blanche avec un portrait de la Marguerite de +Faust; j'allais etendre la main sur ce souvenir, il etait deja aux +levres d'un caporal. Des bouts de cigare encore allumes s'eteignaient +partout. Sur le coin d'une table, une omelette entamee refroidissait a +cote d'un saucisson dont il ne restait qu'une moitie. Dans la maison +voisine, ou il y avait encore une persienne qui achevait de bruler +dans la cheminee avec les debris d'une commode, un ronflement qui +partait d'un coin attira mon attention. Je tirai a moi, avec le +sabre-baionnette de mon chassepot, une couverture qui s'arrondissait +sur une boule. Un grognement en sortit. J'avais eu le mouvement un peu +brusque: la boule remua, et j'apercus sur son seant un grand grenadier +saxon qui se frottait les yeux; il etait ivre-mort, et riait a +desarticuler sa machoire. + +--C'est un farceur! cria un zouave de Paris qui ne croyait a rien, pas +meme a l'ivrognerie. Il le piqua legerement de sa baionnette. + +--_Ya! ya!_ murmura le Saxon, et, roulant sur le cote, il s'endormit +derechef. + +Cependant quelques balles tirees des cretes, dont nous n'etions plus +separes que par quelques centaines de metres, cassaient les tuiles et +frappaient les murs. Il fallut quitter les maisons et se deployer de +nouveau en tirailleurs. Tout en cheminant, nous debusquions quelques +vedettes prussiennes qui se repliaient sur les hauteurs en faisant +feu. Nous ripostions, et chaque fois que ces vedettes s'en allaient, +il tombait quelques-uns des leurs. Les forts tiraient pour appuyer +notre mouvement, et les obus qui passaient en sifflant eclataient dans +le parc de Villiers. C'etait superbe. + +Une partie de l'action, vigoureusement engagee, se passait sous nos +yeux. C'etait plus vif qu'a la Malmaison. Toute ma compagnie etait +deployee dans les vignes; les compagnies de soutien nous rejoignirent, +et la marche en avant se dessina. Il m'etait difficile de tirer a coup +sur; je tirai au juge et en m'efforcant de calculer mes distances. Les +Prussiens tenaient ferme et renvoyaient balle pour balle. Elles +faisaient sauter les echalas, et souvent rencontraient des jambes et +des bras. Quelques zouaves atteints descendaient la cote en trainant +le pied; d'autres se couchaient dans les sillons. Des camarades +allaient quelquefois les chercher pour les mener aux ambulances, mais +pas toujours. Ca me fendait le coeur d'en voir qui remuaient sous les +ceps avec un reste de vie, et qu'un pansement aurait pu sauver; mais +j'avais du feu dans le sang, et ne songeais qu'a pousser mes +cartouches dans le canon de mon fusil. De l'artillerie qui avait passe +le pont apres nous envoyait des volees d'obus sur Villiers. C'etait un +beau tapage; on devient fou dans ces moments-la. + +Nous etions lentement revenus sur la route; des canons s'y etaient mis +en batterie; la nuit commencait a tomber. La batterie tirait par +volees. On voyait sortir de la gueule des canons de longues gerbes de +feu rouge. Ils etaient places derriere nous, a 30 metres a peine de +nos epaules. Les eclairs larges et flamboyants passaient sur nos +tetes, illuminant tout. Quand la rafale partait, nous eprouvions une +secousse terrible; mon dos pliait; il me semblait que j'avais la +colonne vertebrale cassee par la decharge. A la nuit noire, on nous +fit entrer dans un grand parc ou nous devions prendre gite. Les postes +furent designes, et on placa les sentinelles. Le sac nous pesait +horriblement; les jambes etaient un peu lasses; nous avions marche +depuis le matin dans les terres labourees, et le sac au dos, c'est +dur. Les tentes montees, il fallut songer au diner. Je n'avais pas +fait mon stage sur les bords de la Meuse pour m'endormir dans le +gemissement. Il y avait des champs autour du parc. J'y courus et +ramassai des pommes de terre en assez grande quantite pour remplir mon +capuchon. Ce n'etait pas un magnifique souper, mais enfin c'etait +quelque chose, et ces pommes de terre cuites sous la cendre, avec un +peu de cafe par-dessus, m'aiderent a trouver le sommeil. + +Quand on est dans les villes, on ne peut pas croire qu'on puisse +dormir en face de centaines de canons prets a tirer, avec les pieds +dans l'herbe froide, une pierre sous la tete, et le ventre creux. On +se fait a tout. Il faisait encore noir au moment ou je m'eveillai. Il +etait cinq heures du matin. Les etoiles brillaient d'un eclat vif, des +buees nous sortaient des narines. Le froid etait piquant. Chacun de +nous s'agitait autour des tentes qu'on roulait et qu'on chargeait sur +les sacs. + +--Tu sais, me dit un sergent tandis que j'arrangeais mon petit bagage, +nous evacuons nos positions. + +--Celles que nous avons prises hier? + +--Oui. + +--Ce n'est pas possible! + +--Tu vas voir. + +C'etait vrai. L'ordre en etait venu dans la nuit. Chacun de nous +esperait qu'on marcherait en avant et nous battions en retraite! Cette +Marne que nous avions traversee apres tant d'hesitation, il fallut la +retraverser. Nos officiers sifflaient entre leurs dents. On nous +arreta a l'endroit meme ou la veille nous avions campe et de nouveau +on y dressa les tentes. Le froid devenait terrible. On avait le +sentiment de ce qu'on allait souffrir. On n'avait pas besoin d'appeler +des corvees pour chercher du bois. Chacun en demandait aux maisons +abandonnees ou en coupait dans les taillis. Nous n'etions pas gais. +J'avais fait la connaissance d'un soldat qui s'appelait Michel. Me +voyant flaner a l'ecart, les mains dans mes poches, la tete basse, ce +garcon, qui m'avait pris en affection pour quelques paquets de tabac, +vint a moi en elargissant un sourire bonasse qu'il avait toujours sur +les levres. Je vois encore sa tete ronde, ses petits yeux gris et ses +grosses oreilles rouges qui saillaient derriere ses joues luisantes. +Il avait la mine d'un chantre. + +--Ca ne va pas? me dit-il. + +--Pas beaucoup. + +--C'est l'effet de la retraite. On a froid quand on recule, mais c'est +une habitude a prendre. Je ne suis pas un garcon instruit, comme il y +en a dans le regiment, vois-tu, mais je crois que reculer est dans le +reglement. + +Alors, regardant autour de lui comme s'il avait eu peur d'etre +entendu, il se mit a rire en gonflant ses joues. + +Le lendemain matin, une vigoureuse fusillade nous reveilla en +sursaut. On sortit des tentes et on courut aux armes. C'etaient les +Prussiens qui etaient tombes sur les grand'gardes d'un regiment de +ligne, et les avaient surprises. Les soldats qui dormaient, les fusils +en faisceau, avaient ete tues ou faits prisonniers. Vingt experiences +ne les avaient pas corriges. Personne n'avait appris l'art d'eclairer +une armee. Tout ce bruit venait du cote de Petit-Bry. J'y connaissais +une petite maison sous les arbres. Un pan de la facade etait creve. +Les fenetres, sans volets et toutes grandes ouvertes, semblaient me +regarder. L'ordre nous fut donne de partir immediatement. Le bataillon +passa sous le fort de Nogent, tourna sur la gauche et gagna en grande +hate Joinville-le-Pont en longeant la redoute de Gravelle, qui lancait +des obus. + +--Tiens! des gardes nationaux, me dit Michel. + +Il y en avait en effet plusieurs bataillons reunis autour du village. +C'etait la premiere fois que j'en voyais en ligne. Ils paraissaient +fort agites, parlaient, gesticulaient, quittaient les rangs. Leurs +officiers couraient de tous cotes pour les ramener. Les cantinieres ne +savaient auquel entendre. Quelques-uns dejeunaient, assis sur des tas +de pierres. A la vue des zouaves, les gardes nationaux pousserent de +grandes acclamations. Le petit vin blanc matinal y etait pour quelque +chose. Ces manifestations enthousiastes redoublerent de vivacite quand +ils nous virent traverser la Marne, apres quoi ils se remirent a +dejeuner et a causer. + +La riviere passee, on nous fit prendre une route qui traverse un bois +et gagner les hauteurs de Petit-Bry. Les clameurs des gardes nationaux +ne nous arrivaient plus, mais les traces du combat se voyaient +partout; des arbres brises pendaient sur les fosses; des debris de +toute sorte jonchaient la terre; une roue de caisson aupres d'un kepi; +un pan de mur crenele, noirci par les feux du bivouac, s'appuyait a +une maison crevassee. Sur la route, nous nous croisions avec les +brancardiers qui revenaient des champs voisins. Ces pauvres freres de +la doctrine chretienne donnaient l'exemple du devoir rempli +modestement et sans relache. Ils l'avaient fait des le commencement du +siege, ils le firent jusqu'a la fin. Ils passaient lentement dans +leurs robes noires, portant les morts et les blesses. Leur vue nous +rendait graves; nous nous rangions pour leur laisser le bon cote du +chemin. + +La route etait dure et seche et s'allongeait devant nous. Nous la +foulions d'un pas rapide, lorsqu'un general parut, suivi d'un nombreux +etat-major. C'etait le general Trochu. En nous voyant, il s'arreta, +et, nous saluant d'une voix ou percait un accent de satisfaction:--Ah! +voila les zouaves, dit-il; mais le regiment etait si presse d'en venir +aux mains que personne ne cria. Il y eut dans les rangs comme un +froissement d'armes, et notre marche, deja rapide, prit une allure +plus leste. + +Presque aussitot, et le general en chef toujours en selle, immobile +sur le bas cote de la route, un brancard passa portant un soldat +blesse. C'etait un garcon qui paraissait avoir une vingtaine d'annees, +un blond presque sans barbe. Il se souleva sur le coude, et la main +sur le canon de son fusil: + +--_En avant!_ cria-t-il, _en avant!_ + +L'effort l'avait epuise, il retomba. + +Les brancards suivaient les brancards. On ne les comptait plus, +c'etait une file. Il y avait des blesses qui ne remuaient pas, +d'autres ouvraient les yeux tout grands pour nous regarder, +quelques-uns gemissaient. D'autres brancards venaient portant des +formes roides sur lesquelles on avait etendu des capotes. Nous etions +serieux. De petits nuages blancs faisaient la boule sur les hauteurs +voisines. Un grondement continu remplissait l'espace, il s'y +produisait par intervalles des dechirements. + +A un kilometre a peu pres au-dessus de Petit-Bry, on nous arreta. Il +fallut, sur l'ordre des officiers, se coucher a plat ventre et +attendre. Nous etions en quelque sorte sur la lisiere de la bataille, +mais a portee des balles. Il en sifflait par douzaines autour de nous +qui nous etaient envoyees par des ennemis invisibles. Quelques-unes +ecorchaient nos sacs en passant; il ne fallait pas trop souvent lever +la tete. Quand on distinguait derriere l'abri d'une haie de petits +flocons de fumee blanche, nous tirions au juge; c'etait un amusement +qui faisait prendre patience. Il y en avait parmi nous qui fumaient +des cigarettes, accoudes sur les deux bras; c'est la pose que prennent +les chasseurs quand ils sont a l'affut du canard. J'ai bien vu alors +que la curiosite etait une passion. On joue sa vie pour mieux voir. + +Un grand bruit me fit regarder de cote. C'etaient deux ou trois +bataillons de mobiles qu'on dirigeait sur notre gauche. Ils arrivaient +tumultueusement, sans ordre, et couraient parmi nous. Je crois bien +que dans leur effarement ils ne se doutaient meme pas de notre +presence. Ils nous marchaient bravement sur le corps. Ce fut alors une +explosion; chacun de nous avait un pied de mobile sur la jambe ou sur +le bras. On criait, on jurait; les mobiles sautaient de tous cotes. Le +rire nous prit; eux couraient toujours. Malheureusement, ce mouvement +qui faisait prevoir une attaque avait ete vu par les Prussiens; leurs +batteries commencerent a tirer. Bientot les obus arriverent par +paquets, ceux-la sifflant, ceux-ci eclatant. Ce fut alors au-dessus de +nous une evolution de chutes et de soubresauts qui alternaient avec +une sorte de regularite. Ces jeunes mobiles, qui n'avaient +certainement jamais vu le feu, se jetaient a plat ventre, tous en +bloc, officiers et soldats, puis se relevaient quand la volee de fer +avait passe. + +--En avant! cria une voix forte. + +--En avant! repeterent nos officiers. En un clin d'oeil nous fumes sur +pied comme enleves par une secousse electrique, et un vif elan nous +porta du cote de l'ennemi. En quelques bonds, ceux qui couraient le +plus vite toucherent aux tranchees ou la veille nos grand'gardes +avaient ete surprises; quelques-uns n'y parvinrent pas. Au moment ou +j'y arrivais, un grand zouave qui me precedait s'effaca subitement. Je +n'eus que le temps, emporte par ma course, de sauter par-dessus son +corps qu'un dernier spasme agitait. + +Aucun Prussien dans les tranchees; mais quel spectacle nous y +attendait! Partout des sacs, des kepis, des bidons, des ustensiles de +campement, des cartouchieres, et parmi tous ces objets des hommes +etendus pele-mele! Tous les sacs etaient eventres, laissant eparses +sur le sol des lettres par douzaines. Je me baissai et en pris une au +hasard. Elle commencait par ces mots: "Mon cher fils, comme c'est ta +fete dans quatre jours, je t'envoie dix francs... ta petite soeur y +est pour vingt sous. Quand tu ecriras, n'en dis rien a ton pere..." +Je laissai tomber la lettre. Il y avait par terre, devant moi, un +pauvre grenadier dont la tete etait brisee. + + + + +XIV + + +Une halte nous reunit pres d'une espece de remblai ou chacun se tint +sur le qui-vive, le doigt sur la gachette, pret a faire feu et le +faisant quelquefois. Nous avions devant nous des lignes de fumee +blanche d'ou sortaient des projectiles. J'etais fait a ce bruit, qui +n'avait plus le don de m'emouvoir; je savais que la mort qui vole dans +ce tapage ne s'en degage pas aussi souvent qu'on le croit. Tout +siffle, tout eclate, et on se retrouve vivant et debout apres la +bataille, comme le matin au sortir de la tente; mais ce qui m'etonnait +encore, c'etait le temps qu'on passait a chercher un ennemi qu'on ne +decouvrait jamais. On ne se doutait de sa presence que par les obus +qu'il nous envoyait. Il en venait du fond des bois, des coteaux, des +vallons, des villages, et par rafales, et personne ne savait au juste +ou manoeuvraient les regiments que ces feux violents protegeaient. +J'avais presents a la memoire ces tableaux et ces images ou l'on voit +des soldats qui combattent a l'arme blanche et se chargent avec furie; +au lieu de ces luttes heroiques, j'avais le spectacle de longs duels +d'artillerie auxquels l'infanterie servait de temoin ou de complice, +selon les heures et la disposition du terrain. + +L'inquietude des premiers moments eteinte, ce que j'eprouvais, c'etait +l'impatience. Ces temps d'arret toujours renouveles, ces courses qui +n'aboutissaient a aucune rencontre, me causaient une sorte +d'exasperation morale dont j'avais peine a me defendre. Je commencai a +comprendre le sens profond d'un mot qui m'avait ete dit par un vieux +compagnon a qui je demandais a quoi sert une baionnette.--Cela sert a +faire peur, m'avait-il repondu. Au plus fort de mes reflexions, une +balle egratigna la terre a cinq pouces de ma tete, sur ma gauche, et +un eclat d'obus rebondit sur un caillou qu'il brisa a ma droite. + +--Toi, tu peux etre tranquille, me dit un camarade, jamais rien ne +t'ecorchera la peau. + +La nuit se faisait. Un capitaine prit avec lui une section et la placa +en grand'garde. J'etais de ceux qui restaient sur le remblai. On nous +permit de nous etendre par terre, a la condition de ne rien deboucler, +ni du sac ni de l'equipement, et d'avoir toujours le fusil a portee de +la main. J'eus bientot fait de mettre bas mon sac et de me coucher +dans un creux, le chassepot entre les jambes. J'avais les paupieres +lourdes, et mes yeux se fermaient malgre moi. Il fallait que la +fatigue fut terrible pour nous permettre de dormir par le froid qu'il +faisait depuis deux ou trois jours. La terre avait la durete du +caillou; le thermometre, a ce qu'on me dit apres, marquait 14 degres. +Au bout d'un certain temps, j'ouvris les yeux; un ciel brillant +resplendissait au-dessus de ma tete; les etoiles etaient comme des +pointes de feu. Rien ne remuait autour de moi; je me sentais glace. Je +me levai pour marcher un peu et ramener la circulation par l'exercice; +mes mains avaient la roideur du bois, elles ne m'obeissaient plus. +Comment aurais-je fait s'il m'avait fallu prendre mon chassepot? +Quelques coups de canon retentissaient au loin, un grand silence +m'entourait. + +Je m'ecartai du remblai. Mes pieds tout a coup heurterent un obstacle +qui avait la rigidite d'un tronc d'arbre. Je trebuchai; c'etait un +cadavre roide et froid, parfaitement gele. Le corps, que je soulevai, +retomba lourdement, tout d'une piece, sur le sol, avec un bruit dur; +d'autres cadavres etaient repandus ca et la dans toutes les +attitudes. La vue d'un mur crenele dont la ligne blanche apparaissait +vaguement dans la nuit, me fit reconnaitre l'endroit ou l'avant-veille +on avait dechaine la moitie du regiment contre le parc de Villiers. +Que de morts! Ils portaient presque tous l'uniforme des zouaves. On +reconnaissait a la torsion de leurs membres ceux qui avaient fait +quelques pas avant d'expirer; d'autres tenaient encore leur fusil avec +le geste menacant du combat. Plusieurs, etendus sur le dos, tournaient +leur visage blanc vers le ciel; leurs levres ouvertes avaient laisse +echapper un dernier cri. Toutes les sensations de la derniere minute +se refletaient comme figees par la mort sur leurs traits immobilises. +Il y avait de la stupeur, du desespoir, de la colere, de l'effroi, +puis les contractions de l'agonie. Le sentiment d'une tristesse sans +bornes s'empara de moi, tandis que j'errais parmi ces cadavres dans la +transparente obscurite de la nuit. + +J'allai de l'un a l'autre, cherchant a reconnaitre ceux de mes amis +que j'avais perdus; il en etait deux que je tenais a revoir. Il me +fallut retourner un certain nombre de ces morts couches sur le ventre. +Quelques-uns, frappes a la tete, etaient meconnaissables; ils avaient +comme un masque rouge sur un visage defigure. Je me penchai pour les +mieux voir: un frisson me prit quand l'un des deux amis que je +cherchais m'apparut tordu et replie sur lui-meme dans un creux. Il +avait trois blessures faites par trois balles: l'une a la jambe, +l'autre au bas-ventre; la troisieme balle, entree par la tempe, avait +traverse la cervelle. Je m'agenouillai aupres de ce corps durci par la +gelee; je n'y voyais plus bien. En passant mes mains sur sa veste, je +sentis sous l'epaisseur du drap un objet qui avait echappe aux +maraudeurs; c'etait le portefeuille du pauvre mort. Je le pris et le +serrai dans ma poche; je pleurais et me laissais pleurer. Un jour +vint ou je pus rapporter ce souvenir a sa famille; elle ne devait +avoir pour consolation que de savoir que celui qu'elle regrettait +etait mort a l'ennemi. + +Quand je me relevai, j'avais froid jusqu'a la moelle des os. J'arrivai +a un endroit ou les cadavres des notres avaient ete ramasses et +couches sur deux rangs. J'en comptai quarante-sept, parmi lesquels +vingt-deux zouaves; le reste appartenait a la ligne et a la mobile, +qui avaient solidement donne; je ne savais ce que je faisais en les +comptant. Parmi ces morts etendus dans les poses les plus terribles, +il y avait un lieutenant-colonel de la mobile eventre par un obus; il +paraissait dans la force de l'age; l'une de ses mains etait gantee, +l'autre portait la trace d'une abominable mutilation: le quatrieme +doigt, le doigt annulaire, manquait; la trace de l'amputation etait +fraiche encore, on le lui avait coupe pour avoir la bague. Je jetai un +dernier coup d'oeil sur ce champ funebre tout rempli de miseres, et +retournai vers ma compagnie, l'esprit noir, le coeur malade. Je +marchai comme un homme ivre, voyant toujours ces faces livides, ces +mains violettes, ces yeux eteints, et tous ces morts qui devaient +attendre pendant huit jours leur sepulture. Je tombai sur mon sac +comme une masse. Il n'y avait pas une demi-heure que je dormais d'un +sommeil lourd, lorsqu'un soldat vint me reveiller, et me prevint de la +part de l'adjudant qu'une distribution de vivres allait avoir lieu a +Petit-Bry, place de l'Eglise, a une heure du matin. Je me frottai les +yeux. Il etait onze heures. Si je me rendormais, etais-je bien sur de +me reveiller a temps? La prudence me conseillait de marcher. C'etait +deux heures de cigarettes a fumer; mais l'idee de m'eloigner du +bivouac ne me vint plus. + +Un peu avant une heure, grelottant sous ma couverture, je commencai a +faire la revue des hommes qui devaient m'accompagner. Je n'y mettais +pas moins de rudesse que d'activite; mais ceux que je secouais par les +epaules se rendormaient tandis que je tirais leurs camarades par les +jambes. L'un grognait, l'autre ronflait, aucun ne bougeait. Je me mis +a jouer des pieds et des mains au hasard, marchant dans le tas. Le +premier qui se leva voulut crier, je le fis taire d'un coup de poing; +en une minute, la corvee etait debout, presque eveillee. Marcher en +tete de mes hommes, c'etait m'exposer a en perdre la moitie chemin +faisant. Je pris la queue du cortege et arrivai au lieu du +rendez-vous. Il n'y avait personne sur la place de l'eglise; j'en fis +le tour une fois, deux fois, trois fois;--rien, pas un soldat, pas un +comptable; le village semblait mort. La corvee maugreait, battait la +semelle, courait, frappait du pied. Deux heures sonnerent, rien +encore. Mes hommes allaient et venaient, cognant aux portes. +Quelques-uns tombaient dans les coins et s'y rendormaient; j'aurais +voulu faire comme eux. Le froid etait abominable. J'envoyai dans +toutes les directions et, bien sur enfin qu'il n'y aurait point de +distribution a Petit-Bry, je m'en retournai au campement. + +Vers six heures du matin, le petillement de quelques coups de fusil me +reveilla; ils partaient de la tranchee, ou une section de ma compagnie +etait de grand'garde et nous couvrait. Chacun de nous prit son rang, +sac au dos. La fusillade devint bientot rapide et vive; les balles +prussiennes passaient au-dessus de nos tetes par volees, avec de longs +sifflements; tout a coup notre capitaine donna le signal de l'attaque, +et criant a gorge deployee: _Attaou! attaou!_ ce mot terrible qui +avait retenti a Reischoffen et dont les syllabes arabes signifient +_Tue! tue!_ il se precipita en avant. Nous le suivimes. Il y eut un +instant terrible ou les balles s'eparpillaient au milieu de nous dru +comme la grele. Comment passe-t-on a travers cette pluie? Mais nous +etions laches comme une meute de chiens courants, et, bondissant a +cote de ceux qui tombaient, toujours guides par le farouche _attaou_ +du capitaine, nous atteignimes en un instant la tranchee ou les fusils +a aiguille et les chasse-pots echangeaient leurs coups. Allais-je +enfin avoir la joie d'un combat corps a corps? Les Prussiens, qui +avaient joue le meme jeu que la veille, mais avec moins de succes, et +pousse en avant jusqu'a nos postes, resteraient-ils a portee de notre +elan? + +En attendant qu'un peu de clarte nous permit de les reconnaitre, nous +tirions a volonte. Ceux-la brulaient vingt cartouches en cinq minutes; +ceux-ci quatre seulement en un quart d'heure. C'est une affaire de +temperament. Les plus lents ne sont pas les moins redoutables; ils +ajustent. Ah! si tous les soldats, quand ils epaulent, tiraient +seulement a hauteur d'homme, que les batailles finiraient vite! + +--Ca ne va pas! me dit Michel en me faisant remarquer que le feu des +Prussiens commencait a mollir. + +J'esperais qu'un mouvement impetueux les amenerait jusqu'a la tranchee +ou nous jetterait sur eux; mais il fallut enfin me rendre a +l'evidence: ils ne tiraient presque plus, bientot ils ne tirerent plus +du tout, et ordre nous fut donne de cesser le feu. C'etait encore une +occasion perdue. + +Ceux d'entre nous qui avaient de bons yeux se levaient sur la pointe +du pied pour regarder au loin dans la plaine; nous etions a demi +consoles quand nous avions devine plus que decouvert des points noirs +epars dans l'ombre vague qui en estompait l'etendue. Des discussions +s'engageaient alors pour savoir si chacun de ces points representait +un ennemi mort. Les plus fougueux voulaient s'en assurer par +eux-memes; mais on avait ordre de ne point quitter la tranchee. + +On la quitta cependant vers neuf heures pour aller tremper quelques +debris de biscuit dans du cafe, a cette meme place ou la veille tant +d'obus avaient plu sur nous, et, a quatre heures, les regiments, les +brigades, les divisions, toute l'armee s'ebranla. Je demandai a mon +capitaine ce que cela signifiait. + +--Cela signifie, me dit-il, que nous abandonnons les positions +conquises, et que les hommes tues sont morts. + +Le bataillon n'etait pas content; il avait compte sur une victoire, et +c'etait une retraite qu'on lui offrait. On lui fit repasser la Marne +sur le meme pont de bateaux qu'il connaissait, et il fut ramene a +Nogent; on allait retomber dans l'ennui et l'immobilite comme a +Courbevoie, a cette difference pres qu'au lieu de monter les +grand'gardes sur les bords de la Seine, on les monterait dans l'ile +des Loups, a cote du grand viaduc du chemin de fer. + +Sur ce fond d'ennui et de decouragement courait une trame legere de +mauvaises nouvelles qui nous arrivaient de la province. Comment? Je ne +sais pas; c'etaient des rumeurs qui disaient la verite. Nos +conversations le soir, autour d'un morceau de cheval etique, dans les +malheureuses maisons ou nous avions abrite nos fourniments, n'etaient +pas gaies. On riait encore quelquefois, mais pas beaucoup; on sentait +que l'etat-major ne croyait pas a la possibilite ni meme a l'utilite +de la defense. Son scepticisme le paralysait, en meme temps que la +jactance du gouvernement endormait Paris. Aucun de nous ne faisait +plus attention a l'echange continuel d'obus qui se faisait entre les +lignes prussiennes et la ligne des forts. + +Ces jours noirs de decembre, meles de coups de vent et de rafales de +neige, me semblaient interminables. A des matins brumeux succedaient +des soirees froides et des nuits glaciales. Le regard se fatiguait a +suivre les lignes sombres des arbres courant aux deux cotes des routes +blanches: partout la neige, on songeait a la Russie. La pensee n'avait +plus ni ressort, ni chaleur. + +Sur ces entrefaites, j'appris qu'on formait un bataillon de +francs-tireurs au moyen de quatre compagnies prises dans chacun des +quatre regiments de la division, qui se composait alors du 4e regiment +de zouaves et du regiment des mobiles de Seine-et-Marne reunis sous le +commandement du general Fournes, et du 135e de ligne avec les mobiles +du Morbihan embrigades sous les ordres du colonel Colonieu, faisant +fonction de general. J'avais ete nomme caporal-fourrier a l'affaire de +Champigny; mais, pour entrer dans le corps des francs-tireurs, je +n'hesitai pas a deposer un galon et a redevenir simplement caporal. +Je voyais dans ces quatre mots: bataillon des francs-tireurs, toute +une perspective de combats et d'aventures ou les coups de fusil ne +manqueraient pas. Je ne voulais pas d'ailleurs me separer de mon +capitaine. + +Le hasard donna raison a mes previsions, et rompit la monotonie de +notre existence. La nouvelle se repandit un soir que le lendemain, 20 +decembre, nous entrerions en expedition. Comment le savait-on? quelle +bouche indiscrete faisait ainsi descendre a l'avance du general en +chef au soldat le jour et l'heure des prises d'armes? C'est ce qu'il +nous etait impossible de deviner; mais quelqu'un, fee ou femme, se +chargeait toujours d'avertir l'armee, et le secret, qui avait toute +liberte d'aller et de venir, ne tardait pas a franchir les +avant-postes. Que de choses ne racontait-on pas entre camarades, le +soir, en fumant une pauvre pipe! La confiance etait partie. La +nouvelle de cette prochaine sortie fut donc accueillie avec une ardeur +hesitante; on n'y voyait que l'occasion de remuer un peu. Un sergent, +qui tisonnait le feu dans une chambre sans fenetre, ou il ne restait +qu'un vase de fleurs artificielles sous son globe de verre, se tourna +du cote du narrateur, et d'une voix seche: + +--Ou doit-on reculer demain? dit-il. + +Ce mot sanglant traduisait les sentiments du soldat. Il ne croyait +plus a la victoire, parce qu'il ne croyait plus aux chefs. Dans de +telles conditions, les regiments marchent avec la deroute suspendue a +la semelle de leurs souliers. + + + + +XV + + +Un mouvement rapprocha mon bataillon du village de Rosny, ou les +maraudeurs n'avaient laisse ni une porte, ni une persienne, ni un +volet. Les maisons avec leurs fenetres beantes ne cachaient plus un +habitant, si ce n'est ca et la quelques miserables fugitifs qui +remuaient dans les caves. + +Le lendemain, a quatre heures du matin, le regiment s'ebranla, et a la +faveur de la nuit noire, traversant le canal de l'Ourcq, il vint +camper a 2 kilometres de la ferme de Groslay, a l'abri de quelques +maisons. On savait a peu pres que l'affaire du Bourget allait +recommencer. + +--Et des qu'on nous aura donne ordre de prendre une position, me dit +Michel, on s'empressera de nous engager a l'abandonner. + +Je haussai les epaules. + +--Tu verras, reprit-il. + +Il y avait dans le corps de logis derriere lequel ma compagnie se +massait, des eclaireurs d'un corps franc; on ne manqua pas de les +questionner. Un officier, qui avait de grandes bottes molles et des +moustaches farouches avec deux revolvers pendus a la ceinture, hocha +la tete d'un air d'importance. + +--Les Prussiens ont la des retranchements et une piece de canon, +dit-il. + +Nous devions nous en emparer coute que coute et nous y maintenir. +L'ordre vint subitement de nous deployer en tirailleurs. C'etait une +besogne qui revenait de droit a la compagnie des francs-tireurs. Mon +lieutenant prit la gauche; j'etais en serre-file a la droite, et nous +marchions fort vite. La rapidite, dans ces occasions, diminue le +peril. A peine avais-je fait une centaine de pas, qu'une patrouille de +cavalerie vint faire le tour de la ferme. On envoya quelques balles +dans le tas, et la patrouille disparut au galop. Il ne fallait plus +perdre une minute. Nos officiers neanmoins, qui avaient la +responsabilite du mouvement, agissaient avec une certaine +circonspection, et nous engageaient, tout en avancant, a nous defiler +de la mitraille. + +--Gare au canon! disions-nous, et nous marchions toujours. + +Rien ne remuait dans la ferme. On en distinguait parfaitement les +batiments et les enclos. Je vis alors un homme qui etait en sentinelle +sur un toit; mais a peine l'avais-je apercu qu'il disparut par une +lucarne avec la promptitude d'une grenouille qui saute dans une mare. + +On se mit a courir; l'imprudence devenait de la prudence. Il ne +fallait pas laisser au fameux canon le loisir de nous viser. Chacun +de nous jouait des jambes a qui mieux mieux. Je tenais la tete de +l'attaque avec cinq ou six camarades. Les balles allaient partir sans +doute. Rien encore; nous redoublons d'elan, nous touchons aux murs, +nous entrons et nous apercevons un cheval mort aupres d'un bon feu. De +canon point, et d'ennemis pas davantage. Nous etions exasperes. Il +fallait cependant mettre la ferme en etat de defense au cas d'un +retour offensif; chacun s'y employa. Je roulai force tonneaux le long +des murs sur lesquels j'ajustai force planches, ce qui formait un +assemblage de treteaux bons pour la fusillade. Quand j'avais les mains +engourdies par le froid, j'allais les rechauffer a un grand feu qui +brulait dans la cour et qu'on alimentait avec mille debris. + +Le genie arriva et pratiqua des meurtrieres avec des tranchees aupres +desquelles on placa des sentinelles. Au plus fort de cette besogne, +et Dieu sait si on la menait bon train, le colonel Colonieu vint nous +rendre visite. On apprit ainsi qu'on se battait du cote du Bourget. + +A son tour, un officier d'etat-major arriva au grand galop et nous +demanda ou etait le general de Bellemare. Nous n'en savions rien. Un +autre survint, puis un autre encore, puis un quatrieme, puis un +cinquieme. Toujours meme reponse. Il y en avait parmi nous qui +trouvaient singulier qu'un officier ne sut pas ou rencontrer le +general qui commandait la division. + +Avec le cinquieme officier arriva un premier obus. Il eclata en +arriere de la ferme. + +--Trop long, dit Michel. + +Un second eclata en avant. + +--Trop court, reprit-il. + +Un troisieme tomba sur un toit qu'il effondra; les Prussiens avaient +rectifie leur tir. + +Un peu d'infanterie se montra au loin; on courut aux meurtrieres. La, +je fis connaissance avec un nouveau genre de supplice qui avait son +aprete. Un courant d'air terrible s'etablit dans ces ouvertures +pratiquees en pleins moellons, et, quand le thermometre descend a 12 +degres, il acquiert une violence qui coupe le visage et le rend bleu. +Les yeux s'enflamment et n'y voient plus. + +Cette infanterie que nous avions apercue n'arrivait pas, mais les obus +ne cessaient pas de pleuvoir avec une precision qui ne se dementait +plus. Un projectile abattait un pan de mur qui s'ecroulait sur ses +defenseurs; un autre eclatait dans une tranchee d'ou il faisait voler +des lambeaux de chair avec des paquets de terre. Un seul obus nous +vint en aide en tuant un cheval qui servit au ravitaillement de la +compagnie. Nous tenions bon cependant, et, depuis quelques heures, de +cinq minutes en cinq minutes, on relayait les camarades aux +meurtrieres, lorsque, a six heures du soir, ordre vint d'evacuer la +ferme. Une main frappa mon epaule. + +--Te l'avais-je dit? s'ecria Michel. + +Je n'avais rien a repondre, et a mon rang, le fusil sur l'epaule, je +suivis ma compagnie, qui avait pour mission de couvrir la retraite de +la division de Bellemare. Vers neuf heures, nous arrivions a Bondy, +ou, en attendant les ordres, quelques-uns de nos hommes, harasses de +fatigue, dormaient debout, le sac au dos, les mains sur le fusil. + +Deux ou trois jours se passerent la en pleine misere; parfois on avait +l'abri de quelque maison a laquelle on arrachait une poutre ou un +reste de parquet pour faire du feu; parfois on campait sur la route et +dans la neige. Le froid nous rongeait. Il semblait s'immobiliser dans +son intensite. On attendait le matin, on attendait le soir; les heures +se passaient dans ces longues attentes, l'arme au pied ou les fusils +en faisceaux. On s'engourdissait dans l'epuisement. + +Ce fut le moment que mon capitaine choisit pour tomber malade. Il +trainait depuis quelque temps malgre sa jeunesse et son energie. Un +soir, la fievre le prit; il eut froid, il eut chaud; il se laissa +tomber sur quelques brins de paille et y resta a demi mort. Un medecin +qui passait par la s'arreta et me declara qu'il avait la petite +verole.--S'il en revient, ce sera drole.--Il faisait un froid de 14 +degres. Pour remede rien que de l'eau-de-vie et de la neige fondue que +je lui faisais boire alternativement. Quand il avait faim, il machait +un morceau de cheval cru; je lui donnais ce que j'avais sous la main. +Je lui demandai s'il voulait etre porte a l'ambulance.--Jamais! +cria-t-il.--La fievre le secouait toujours, et ses dents claquaient. +Son visage etait d'un rouge sombre; mais, comme je n'y voyais pas de +boutons, je croyais que le docteur s'etait trompe. Le bataillon +cependant campait de ci, de la, un jour au bord du canal de l'Ourcq, +en plein air, un jour a Noisy-le-Sec, dans une salle de bal. Je ne +quittais pas mon capitaine, qui de son cote m'offrait toujours la +moitie de sa botte de paille, quand il en avait une; nous dormions +sous la meme couverture. Le cinquieme jour, il etait a peu pres +retabli. Le docteur revint et le trouva dechirant a coups de dents un +beefsteak de cheval cuit sur un lit de braise et buvant dans une tasse +de fer-blanc un melange de glace et d'eau-de-vie. Il n'en voulait pas +croire ses yeux. + +--Ma foi, dit-il, vous avez tue la petite verole, c'est un miracle! + +Nous etions alors en cantonnement a la ferme de Londeau, a mi-chemin +entre le fort de Rosny et le fort de Noisy-le-Sec. Chacune des +compagnies du bataillon des francs-tireurs devait etre de grand'garde +a tour de role le long du chemin de fer, entre les stations de Rosny +et le fort de Noisy. Il se passait quelquefois d'etranges choses +autour de ces cantonnements lointains. Si les Prussiens ne se +genaient pas pour frapper de requisitions les villages qu'ils +occupaient, ceux qui groupaient leurs maisons a l'ombre de nos forts +avaient d'autres ennemis a redouter. Les soldats se chauffaient comme +ils pouvaient, et il est bien difficile de se montrer d'une severite +absolue envers des malheureux qui cherchaient ca et la, aux depens des +proprietaires, quelques pieces de bois pour rendre un peu de vie a +leurs membres engourdis. Certes, ils ne respectaient pas toujours les +portes et les fenetres des habitations abandonnees; mais le +thermometre marquait 14 et 15 degres, nous etions souvent sans abri, +et, par les nuits glaciales que nous subissions, les cas de +congelation etaient frequents. Que ceux qui n'ont jamais peche nous +jettent la premiere pierre! Mais que dire des speculateurs que nous +envoyait Paris? + +Un matin j'ai vu, de mes yeux vu, un officier de la garde nationale +arriver en tapissiere, et, accompagne d'un ami, executer une +veritable razzia aux depens des portes et des persiennes du voisinage. +Il choisissait son butin, ne dedaignait pas d'y comprendre quelques +volets meles de jalousies, et, sa tapissiere bien chargee, il s'en +retournait faisant claquer son fouet, le kepi sur l'oreille. C'etait +probablement un entrepreneur qui faisait provision pour la saison +prochaine, et ne voulait pas que sa clientele eut a souffrir d'aucun +retard. D'autres industriels venaient a la suite, que les scrupules +n'embarrassaient pas davantage. + +Notre situation a cette extremite de nos lignes et les promenades +qu'elle entrainait donnaient a notre vie un caractere en quelque sorte +monacal. Si Paris ne savait rien de ce qui se passait en province, +nous ne savions rien de ce qui se passait a Paris; nous sentions +cependant que cela ne pouvait pas durer toujours, faute de cheval. + +Que peut-on faire la dedans? disions-nous quelquefois, tout en rendant +visite aux postes avances echelonnes le long de la ligne, a cinq cents +metres les uns des autres, et gardes eux-memes par des sentinelles +fixes et des sentinelles volantes qui n'etaient pas a plus de cent +metres des vedettes prussiennes. Ces sentinelles, tapies dans un trou +ou dissimulees derriere un bouquet d'arbres, avaient ordre de ne +jamais allumer de feu pour ne pas attirer l'attention de l'ennemi. Si +le froid les engourdissait, les obus les reveillaient. Il en tombait +toujours quelqu'un en deca ou au dela du remblai du chemin de fer. +C'etait l'aubaine accoutumee quand on allait relever les sentinelles +ou porter les vivres aux postes avances. Les precautions diminuaient +le peril, mais ne le faisaient pas disparaitre; trop de lunettes nous +observaient. + +Un matin, au moment ou ma corvee debouchait d'un chemin creux, sept ou +huit obus eclaterent. Chacun de nous se crut mort. La corvee n'y +perdit qu'un bidon enleve des mains d'un zouave. En revanche, combien +de nos pauvres camarades qu'on ramenait les pieds geles des tranchees +ou ils passaient la nuit! + +La ferme de Londeau avait eu le sort de la ferme de Groslay. Prise +pour point de mire, elle etait effondree en dix endroits. Le bataillon +des francs-tireurs, qui en avait fait son quartier-general, dut +l'abandonner pour se cantonner a Malassise, tandis que la division +tout entiere se retirait a Noisy-le-Sec, et de Noisy-le-Sec a +Montreuil et a Bagnolet. Il ne fallait pas etre un strategiste de +premier ordre pour comprendre que le cercle dans lequel l'armee +prussienne etreignait Paris allait se retrecissant. + +J'avais profite d'un jour de repit pour demander a mon commandant +l'autorisation de me rendre a Paris, que je n'avais pas vu depuis plus +d'un mois. Il me l'accorda volontiers, et je pris le chemin de la +porte de Romainville, ou un hasard propice me fit rencontrer un de mes +amis qui, en sa nouvelle qualite d'officier d'etat-major du secteur, +me fit passer tout de suite. + +Il me sembla que je tombais d'une fournaise dans une baignoire. On +n'avait de la guerre que le bruit eloigne de la canonnade. Les omnibus +roulaient; il y avait du monde sur les boulevards, les cafes etaient +pleins; partout les memes habitudes et les memes conversations; dans +les rues seulement, une debauche de gardes nationaux. + +--Trop de kepis! trop de kepis! me disais-je. + + + + +XVI + + +Quand je retournai a Malassise, le bataillon des francs-tireurs, +exempte du service des tranchees et des grand'gardes, allait +entreprendre un service plus actif. Il s'agissait d'expeditions +nocturnes ou les qualites individuelles trouveraient des occasions de +se manifester. Mon capitaine me prit a part pour m'apprendre qu'un de +nos trois sergents ayant ete blesse j'etais appele a l'honneur de le +remplacer, et que je remplirais en meme temps les fonctions de +sergent-major. + +--Et soyez tranquille, ajouta-t-il, vous aurez votre part des +expeditions de nuit. + +Un soir, en effet, le bataillon prit les armes tout a coup. Il pouvait +etre dix heures. Il faisait une nuit claire. C'etait le temps ou l'on +avait abandonne un peu lestement le plateau d'Avron en y laissant des +masses de munitions, ce meme plateau dont la possession devait porter +un coup funeste a l'armee prussienne,--apres avoir rempli de joie le +coeur des Parisiens, si prompt aux esperances. + +Tout en marchant, on cherchait a deviner quel motif nous avait fait +mettre sac au dos; mais un flair particulier anime le soldat dans ces +sortes d'occasions et lui fait tout comprendre sans qu'on lui ait rien +dit. Certains obus arrivaient depuis quelque temps qui nous genaient +et nous inquietaient. D'ou venaient-ils? On eut bientot dans la +compagnie le sentiment qu'on nous envoyait a la decouverte de la +batterie mysterieuse qui les tirait; on savait en outre que toute la +brigade devait sortir. + +Malassise abandonne, on piqua droit vers le fort de Rosny, sur lequel +pleuvaient les obus; on en voyait passer par douzaines comme d'enormes +etoiles filantes. C'etait la plus jolie des illuminations: c'etait +parmi nous une affaire d'amour-propre de ne plus y prendre garde; mais +tous n'y reussissaient pas malgre une bravoure incontestee. + +Nous etions alors sur la gauche du fort, suivant la route qui conduit +au village. Des obus mal pointes negligeaient le fort et tombaient de +ci de la sur les deux cotes de la route; il s'agissait de ne pas +baisser la tete. Chacun de nous observait son voisin; des paris +s'engageaient. Ce n'etait rien, et c'etait beaucoup. Qui reussissait +une premiere fois echouait un moment apres. C'etaient soudain de +grands eclats de rire et des huees. Mon vieux medaille de Crimee y +trouvait moyen de faire ample provision de petits verres. Il avait des +nerfs d'acier; je crois qu'il eut allume sa pipe a la meche d'une +bombe. + +Ainsi pariant et riant, la compagnie arrive a Rosny. Le village etait +mort; le vent se jouait a travers les maisons. Nous commencions a nous +engager dans les tranchees qui creusaient le plateau d'Avron; la +brigade nous suivait et les occupait tour a tour apres nous. Il ne +fallait plus ni rire, ni crier. + +Bientot, nous etions a cote de Villemonble, devant le parc de +Beausejour. Deux douzaines de petites maisons, separees les unes des +autres par des enclos fermes de murs, s'elevaient ca et la. + +Le moment etait venu de reconnaitre le terrain, lorsqu'un _Ver da_ +vigoureusement accentue nous arreta net. Chaque soldat resta immobile +a sa place, attendant le signal; un coup de sifflet lance par notre +lieutenant le donna. Quels bonds alors! + +Huit ou dix coups de feu partirent sans nous atteindre, mais nos +baionnettes ne trouverent rien devant elles. La vedette ennemie avait +decampe; un sac cependant resta en notre pouvoir, un sac seulement, +mais quel sac! Il est devenu legendaire dans l'histoire de la +campagne. Un zouave en fit l'inventaire a haute voix comme un +commissaire-priseur, devant un cercle de curieux qui riaient aux +eclats. Ah! le bon pere de famille et l'aimable epoux! Il y avait la +dedans, meles a une petite provision de tabac et a un gros morceau de +lard, une paire de souliers vernis, trois paires de bas de soie, deux +jupons de femme, un autre en laine, un encore en fine toile garni de +valencienne, deux cravates de satin, une robe de petite fille ornee +d'effiles, de bonnes pantoufles bien chaudes, que sais-je encore? une +camisole, deux bonnets, quatre mouchoirs de batiste, une garde-robe +complete enfin, et de plus un portefeuille contenant les photographies +de la famille entiere. Le sac vide, il fut impossible de le remplir +de nouveau, tant ces objets etaient empiles avec art. + +La capture d'un Saxon, qui s'etait blotti dans le grenier d'une maison +ou brulait un bon petit feu, acheva de nous mettre en gaiete. Je +m'apercus en cet instant que le capitaine de la compagnie etait en +conference avec le commandant du bataillon. + +--Tu vas voir, me dit tout bas le medaille, on attend quelque chose, +et on va nous inviter a nous reposer. + +Il ne se trompait pas, on attendait une compagnie de francs-tireurs de +la division Butter qui devait flanquer notre droite, et on nous donna +l'ordre de nous coucher a plat ventre dans la neige. Il faisait un +clair de lune magnifique; le plateau d'Avron etait tout blanc; nous +regardions devant nous, ne soufflant mot, si ce n'est a l'oreille d'un +camarade. Une voix m'appela; le commandant avait demande a mon +capitaine de lui designer un sous-officier pour aller a la recherche +de cette compagnie qui n'arrivait pas et l'amener. Le capitaine +m'avait nomme. Je recus ordre de battre le plateau dans tous les sens. + +--Allez, et bonne chance! me dit mon capitaine, qui ne semblait pas +tranquille. + +Je mis le sabre-baionnette au bout de mon chassepot, et m'eloignai a +grandes enjambees. + +J'etais certainement flatte du choix que le ressuscite,--c'etait ainsi +que dans nos heures d'intimite j'appelais le capitaine R...,--avait +fait de ma personne; mais je n'etais que mediocrement rassure. Au bout +de quelques minutes, je me trouvai seul dans l'immensite du plateau, +errant sur un linceul de neige epaisse qui etouffait le bruit de mes +pas. Je me faisais l'effet d'un fantome. Rien autour moi; j'avais +perdu de vue mes compagnons. Un silence sans bornes, intense, profond, +m'entourait; j'entendais les battements de mon coeur. Un coup de fusil +dont j'aurais a peine le temps de voir l'eclair n'allait-il pas tout +a l'heure me jeter par terre, ou bien n'aurais-je pas la malechance de +tomber brusquement dans une embuscade qui me ferait prisonnier? Ces +reflexions ne m'empechaient pas de marcher au hasard, tantot le long +d'une muraille, et profitant de la zone d'ombre qu'elle repandait, +tantot a travers champs. Des rires silencieux me prenaient au souvenir +de Deerslayer cherchant la piste des Sioux dans les prairies du +continent americain, des rires un peu nerveux. J'avancais toujours, le +regard inquiet, l'oreille tendue. Quelquefois je m'arretais; +j'ecoutais, je prenais le vent; rien, toujours rien, et je continuais, +bien resolu a ne rentrer qu'apres avoir parcouru l'etendue entiere du +plateau. + +Il y avait deja plus d'une demi-heure que j'errais ainsi, et cette +demi-heure m'avait paru plus longue qu'une longue nuit, lorsqu'a une +distance de 600 metres a peu pres j'apercus aux vifs reflets de la +neige le scintillement de quelques baionnettes qui semblaient se +mouvoir. Elles brillaient et s'eteignaient tour a tour rapidement au +clair de la lune. Je m'etais accroupi a l'abri d'une broussaille; ce +ne pouvait etre des Prussiens. En gens pratiques qui evitent l'eclat +et le bruit, ils n'arment leurs fantassins que de baionnettes en acier +bruni qui ne lancent point d'eclairs, et les glissent dans des +fourreaux de cuir qui ne degagent aucun son, quelle que soit la +vivacite de la marche. Tout a fait raffermi par cette courte +reflexion, je m'avancai jusqu'a 300 metres, et la main sur la +gachette, le fusil arme, d'une voix de Stentor, je criai: _Qui vive!_ +Une voix repondit: France! Mais je ne voulais pas etre la victime +d'une ruse de guerre. Savais-je si je n'avais pas affaire a une +patrouille ennemie imitant nos allures et parlant notre langue? Je +criai donc a la patrouille de venir me reconnaitre; une ombre se +detacha du groupe indecis qui faisait tache sur la neige devant moi, +et s'avanca: c'etait le capitaine de la compagnie que je cherchais. Si +j'etais content de l'avoir decouvert, il ne l'etait pas moins de +m'avoir rencontre. J'avais ete eclaireur, je devins guide, et la +compagnie des francs-tireurs que nous attendions opera son mouvement. + +Pendant que je marchais a cote du capitaine, un echange de coups de +fusil m'annonca que nos avant-postes causaient avec les avant-postes +ennemis. On avait commence le long des murailles du parc de Beausejour +le travail de la mine. Le genie et les pioches etaient a l'oeuvre; les +pierres tombaient; on allait faire l'essai de la dynamite sur un gros +pan de mur. J'arrivai a temps pour assister a cette experience. Je ne +veux pas dire du mal de ce nouvel agent chimique, ni nuire a sa +reputation; mais ses debuts dans la carriere de la destruction ne me +semblerent pas heureux: deux detonations pareilles a deux coups de +canon nous apprirent que la dynamite venait de faire explosion. On +courut au mur qu'elle avait pour mission de mettre en poudre; on y +decouvrit deux trous de 50 centimetres carres chacun: c'etait un +mediocre resultat, apres deux heures de travail surtout. Il marqua +cette nuit la fin de notre expedition. + +Ces promenades aventureuses se renouvelaient trois fois par semaine a +peu pres. On n'etait prevenu du depart qu'au moment de prendre les +armes. Le peril etait l'assaisonnement de ces expeditions; il n'etait +deplaisant que lorsqu'une negligence en etait la cause, et je dois +ajouter tristement que les balles prussiennes n'etaient pas toujours +les seules qu'on eut a craindre. + +Il arrivait quelquefois que l'officier de grand'garde, enveloppe dans +sa couverture, confiait la surveillance de ses hommes au +sergent-major; celui-ci, qu'un tel exemple encourageait, passait la +consigne au caporal, qui s'en dechargeait sur un soldat, et de chute +en chute la garde du campement incombait a une sentinelle qui +s'endormait. Quant a nos ennemis, ils ne se laissaient jamais prendre +en flagrant delit de negligence. Point de lacune dans leur discipline; +ils reculaient souvent devant nos attaques, mais jamais ils n'etaient +surpris. + +On pouvait constater chaque jour le retrecissement du cercle meurtrier +trace par leurs obus. Le campement ou l'on etait presque a l'abri la +veille recevait de telles visites le lendemain, qu'il fallait prendre +gite ailleurs. C'etait le metier du soldat, et aucun de nous ne +songeait a s'en plaindre; mais les pauvres habitants qui gardaient +leurs toits jusqu'a la derniere heure, gemissaient et ne se decidaient +a demenager que lorsque quelques-uns d'entre eux avaient arrose de +leur sang leurs foyers menaces. + +Quel tumulte un matin et quel desespoir a Montreuil! Pendant la nuit, +les obus prussiens, passant par-dessus les forts, etaient tombes +jusque sur la place du village. Le jour ne sembla que donner plus de +certitude et plus de rapidite a leur vol. Il fallut en toute hate +enlever les meubles les plus precieux, atteler les charrettes, fermer +les portes et abandonner ces espaliers cultives avec tant d'amour. Les +malheureux emigrants ne se crurent en surete qu'a l'ombre du donjon de +Vincennes. + +Quelque temps apres, au moment ou le sommeil engourdissait les +francs-tireurs de la compagnie, a dix heures du soir, un appel me fit +sauter sur mes jambes. Ordre etait donne de prendre les armes. Le +chassepot sur l'epaule, la cartouchiere au flanc, le sabre-baionnette +passe dans la ceinture pour eviter le cliquetis metallique du +fourreau, sans sacs, nous marchions lestement. Je me glissai du cote +du capitaine, et j'appris que la compagnie avait pour mission de +pousser jusqu'a Villemonble par la droite du plateau d'Avron et de +rabattre par le versant gauche. Tout en filant vers Rosny en belle +humeur, nous regardions les obus qui coupaient la route a intervalles +inegaux, tantot en avant, tantot en arriere. + +Les grand'gardes traversees, la compagnie, soutenue par des +francs-tireurs du Morbihan, si brillamment conduits par M. G. de C..., +aborda le plateau. Le capitaine alors me confia huit hommes avec +ordre de les eparpiller en tirailleurs. Dans ces sortes de +reconnaissances, on avait pour coutume de choisir des Alsaciens et des +Lorrains, dont le langage pouvait tromper l'ennemi; j'avais moi-meme +attrape quelques mots d'allemand dont je me servais dans les occasions +delicates. + +L'un des tirailleurs vint me dire tout bas qu'il avait apercu des +ombres errant parmi les maisons et les enclos dont le damier +s'etendait autour de nous. Je n'hesitai pas, et puisant dans mon +vocabulaire: _For wart, schnell, sacrament!_ m'ecriai-je. + +Mes huit Alsaciens s'elancent et fouillent les maisons. Rien dans les +appartements, rien dans les cours; mais des empreintes de pas se +voyaient dans la neige fraichement creusees. C'etait une indication +suffisante pour nous engager a continuer notre marche, et j'allai +toujours repetant _Schnell, schnell!_ + +Je venais d'obliquer a gauche sur le commandement du capitaine, +lorsqu'apres avoir franchi 200 metres a peu pres quelques balles nous +sifflerent dans le dos. Il fallait qu'il y eut par la des fusils +Dreyse. Mes tirailleurs pirouetterent sur leurs talons, allongeant le +pas. Quelque chose alors attira mon attention. J'avais devant moi, +dans la douteuse clarte du plateau, sept ou huit ombres qui avaient +l'apparence immobile de troncs d'arbre. Je m'etais arrete, les +regardant. + +--_Ya, ya!_ me dit un Alsacien. + +A peine avait-il parle, que deux de ces arbres se mirent a courir a +toutes jambes. Je m'elancai sur leurs traces, et, pris malgre moi d'un +rire fou, j'entremelai ma course de tous les mots germains que me +fournissait ma memoire. Les Alsaciens s'en melant, la fuite des troncs +d'arbre se ralentit; quand je ne me vis plus qu'a 15 metres de leur +ombre, criant a tue-tete: _A la baionnette!_ je sautai sur eux. + +Ce cri francais fut pour les fugitifs un coup de foudre. Ils se virent +perdus, et, tombant de peur et tendant leurs fusils:--Halte, +camarades, halte, pas Prussiens, Saxons! Saxons! Ils etaient plus +morts que vifs, et croyaient qu'on allait les fusiller. Le plus petit +d'entre eux,--ils etaient cinq,--me depassait de toute la tete. Leur +surprise egalait leur suffocation. Ils parlaient par monosyllabes et +tressaillaient au moindre mouvement que faisaient les zouaves de leur +escorte. + +Ce ne fut qu'apres avoir avale quelques gorgees de cafe et fume la +pipe dans notre cantonnement qu'ils reprirent leurs sens et se mirent +a causer. En entendant prononcer le nom du general Ducrot, le sergent +de la bande poussa un cri: _Tugrot! ya, ya, Tugrot! Ich kenne ihn!_ +dit-il. C'etait lui, a ce qu'il pretendait, qui avait monte la garde a +la porte du general a Sedan; c'etait peut-etre vrai. + + + + +XVII + + +On etait au mois de janvier, et une attaque contre les lignes +prussiennes, du cote de Montretout, avait ete decidee dans les +conseils de la defense. On racontait vaguement que la garde nationale +serait de la fete. Il etait impossible qu'en pareille circonstance le +4e zouaves fut oublie. Des le lendemain, un billet d'invitation nous +arriva, et, a la tete de la division, le regiment tout entier rentra +par la barriere du Trone, traversa le faubourg et la rue +Saint-Antoine, la rue de Rivoli, les Champs-Elysees, et ne s'arreta +qu'a Courbevoie. Nous avions ce pressentiment que nous allions tirer +nos derniers coups de fusil, et que nous les tirerions inutilement. + +Il etait quatre heures et demie,--c'etait le 17,--quand on forma les +faisceaux aupres du rond-point de Courbevoie. Ah! j'en connaissais +toutes les maisons! Pendant la nuit et la journee du lendemain, de +grandes colonnes d'infanterie et d'artillerie passerent aupres de +nous. Des bataillons de marche pris dans la garde nationale parurent +enfin. C'etait la premiere fois qu'on les menait au feu. Ils +marchaient en bon ordre et d'un pas ferme. + +A minuit, mon capitaine recut ordre de se rendre chez le commandant du +bataillon; je l'accompagnai. Quand il sortit: + +--C'est pour demain, me dit-il. + +La compagnie fut avertie de se tenir prete a quatre heures du matin. + +A quatre heures du matin, elle etait rangee en bataille. Il faisait +une nuit epaisse. On entendait partout dans la plaine que commandait +la batterie du Gibet, le bruissement sourd des regiments en marche. +Le 4e zouaves avait ete le premier a s'ebranler; il s'avancait +lentement dans les champs detrempes, ou le poids enorme de notre +equipement nous faisait enfoncer a chaque pas; parfois, mais pour +quelques minutes, on s'arretait, et les hommes, appuyant le sac sur le +canon de leur fusil, se reposaient. + +Des lueurs pales commencaient a blanchir l'horizon; les squelettes des +arbres se dessinaient en noir dans cette clarte. La masse obscure du +Mont-Valerien s'arrondissait a notre gauche comme une bosse +gigantesque. Le pepiement des moineaux sortait des haies, des corbeaux +voletaient lourdement ca et la, et s'abattaient dans les champs, +remplis encore de ce silence qui donne a la nuit sa majeste. + +Qui le croirait? dans cette ombre incertaine, nous cherchions La +Fouilleuse, que les troupes francaises occupaient depuis un mois, et +aucun officier d'etat-major ne savait ou cette fameuse ferme pouvait +se trouver. Des marches melees de contre-marches nous la firent enfin +decouvrir. + +Il faisait encore sombre. Des brouillards rampaient dans la plaine, +des paquets de boue s'attachaient a mes bottes, car j'avais de grandes +bottes comme les officiers: on n'etait plus au temps ou l'on se +renfermait dans la stricte observation des ordonnances; mais cette +Fouilleuse tant cherchee et trouee par tant de projectiles ne devait +pas nous retenir. Un mouvement rapide nous fit pousser plus avant, et, +la laissant sur notre gauche, nous vinmes prendre position en face du +parc de Buzenval. Michel me serra la main; il avait l'air triste. + +--Qui sait! me dit-il. + +Le spectacle que j'avais sous les yeux etait grandiose. La clarte +commencait a se degager de l'ombre; les lignes du paysage s'accusaient +deja; derriere le mur crenele du parc, les cimes des futaies +faisaient des masses noires estompees sur le ciel gris; les facades +blanches des villas s'eclairaient. Je voyais a une petite distance une +compagnie de la ligne qui, vaguement voilee par un leger rideau de +brume et l'arme au pied, me rappelait le fameux tableau de Pils; +c'etait la meme attente, la meme attitude. Au loin, sur les flancs du +Mont-Valerien, des colonnes d'infanterie s'allongeaient et +descendaient dans la plaine; elles etaient epaisses et noires. On en +distinguait les lentes ondulations. Il me semblait impossible que de +telles masses energiquement lancees ne fissent pas une trouee jusqu'a +Versailles. + +Une fusee partit du Mont-Valerien. A ce signal, les zouaves +s'elancerent en tirailleurs. A peine avaient-ils fait cinquante pas, +que le mur du parc s'eclaira de points rouges. Les Prussiens etaient a +leur poste. Des soldats tomberent dans les vignes. On n'avait pas +oublie l'affaire du parc de Villiers, l'une des plus meurtrieres de la +campagne. Allait-elle se renouveler devant le parc de Buzenval, d'ou +partait une grele de balles? Le regiment savait par une douloureuse +experience qu'une charge a la baionnette ne ferait qu'augmenter le +nombre des morts, et deja bien des pantalons rouges restaient +immobiles, couches dans les echalas. Disperses parmi les abris que +presentait le terrain, nous tirions contre les ouvertures d'ou +l'incessante fusillade nous decimait. + +Des bataillons de gardes nationaux partirent pour tourner le parc. A +leur mine, a leur allure, au visage des hommes qui les composaient, on +comprenait que ces bataillons appartenaient aux quartiers +aristocratiques de Paris. Ils firent bravement leur devoir, comme +s'ils avaient voulu effacer le souvenir de ce qu'avaient fait ceux de +Belleville a l'autre extremite de nos lignes. Ce mouvement prononce, +l'affaire devint plus chaude. Un rideau de fumee s'etendait au loin +sur notre gauche; le mur du parc en etait voile. Il en sortait un +petillement infernal. Je cherchais toujours a envoyer des balles dans +les trous d'ou s'elancaient des langues de feu. + +Mon capitaine, qui allait des uns aux autres, me cria de prendre avec +moi quelques hommes et d'enfoncer une porte qu'on voyait dans le mur, +coute que coute. Je criai comme lui: En avant! a une poignee de +camarades qui m'entouraient. Ils sauterent comme des chacals, le vieux +Crimeen en tete. + +Une poutrelle se trouva par terre a dix pas des murs; des mains +furieuses s'en emparerent, et d'un commun effort, a coups redoubles, +on battit la porte. Les coups sonnaient dans le bois, qui pliait, se +fendait et n'eclatait pas. On y allait bon jeu, bon argent, avec une +rage sourde, la fievre dans les yeux, des cris rauques a la bouche; +mais les Prussiens tiraient toujours, et nos bras frappaient a +decouvert. Je ne pensais qu'a briser la porte et a passer. Les balles +sautaient sur le bois et en detachaient des eclats; les ais craquaient +sans se rompre. L'un de nous tombait, puis un autre; un autre encore +s'eloignait le bras casse ou trainant la jambe. La poutre ne frappait +plus avec la meme force. Un instant vint ou elle pesa trop lourdement +a nos mains epuisees, elle tomba dans l'herbe rouge; nous n'etions +plus que deux restes debout, le Crimeen et moi. Des larmes de fureur +jaillirent de mes yeux; lui, reprit froidement son chassepot, et +passant la main sur son front baigne de sueur:--En route! dit-il. + +Quelques zouaves tiraillaient a cent metres de nous. Pour les +rejoindre, il fallait passer le long d'une route qui filait +parallelement au mur derriere lequel les Prussiens tiraient. Un +sergent de zouaves qui bat en retraite ne court pas; l'amour-propre +et la tradition le veulent. Vingt paires d'yeux me regardaient; je +leur devais l'exemple. Le Crimeen me suivait, se retournait de dix pas +en dix pas, brulant des cartouches. Je portais un surtout de peau de +mouton blanc qui me donnait l'apparence d'un officier et me designait +aux balles. A mi-chemin, je compris qu'on me visait. Une balle passa a +deux pouces de mon visage, suivie presque aussitot d'une seconde qui +s'aplatit contre un arbre dont je frolais l'ecorce. Une troisieme +effleura ma poitrine, enlevant quelques touffes de laine frisee. +Decidement un ennemi invisible m'en voulait.--Je venais de rejoindre +mes zouaves, toujours accompagne du Crimeen. + +--Par ici! me cria Michel, qui chargeait et dechargeait son fusil. Je +me retournai. Une balle qui me cherchait, la quatrieme, passa au ras +de mes epaules et siffla; un grand soupir lui repondit. Michel venait +de tomber sur les genoux et les mains. Il essaya de se relever; le +poids du sac le fit retomber, et il resta immobile, le nez en terre. +Je courus vers lui. Une mare de sang coulait autour de sa veste. Le +pauvre garcon fit un effort pour retourner sa tete a demi et me dire +adieu. Je vis la clarte s'eteindre dans ses yeux. Sa tete posee sur +mes genoux, je le regardais. Une clameur de joie me tira de ma +stupeur. + +Un groupe de zouaves plus heureux que nous avait reussi a renverser +une porte mal barricadee; ils entraient pele-mele par cette breche. Je +m'elancai de ce cote, la rage au coeur. Deja mes camarades couraient +au plus epais des taillis, d'ou les Prussiens debusques s'echappaient +a toutes jambes. Des balles en faisaient rouler dans l'herbe. Je +sautai par-dessus leurs corps avec l'elan d'un animal sauvage; +j'aurais voulu en tenir un au bout de ma baionnette. Les projectiles +cassaient les branches autour de moi ou labouraient le sol; des hommes +s'abattaient lourdement; d'autres, blesses, s'accroupissaient dans les +creux. On criait, on s'appelait. Au milieu de ma course, un chevreuil +affole par tout ce bruit se jeta presque dans mes jambes. L'instinct +du chasseur l'emporta, et je le mis en joue. Un peu plus loin, un cri +bien connu frappa mon oreille, et deux coqs faisans qui venaient de +partir d'une cepee s'envolerent a tire-d'aile. Cette fois on chassait +a l'homme; la battue etait plus sanglante. + +Quelques bonds nous amenerent a l'autre extremite du parc, au pied du +mur que les Prussiens dans leur fuite venaient d'escalader. Aussitot +on employa les sabres-baionnettes a desceller les pierres pour +pratiquer contre eux les creneaux qu'ils nous avaient opposes sur le +front d'attaque. Chaque trou recevait un fusil. Il pouvait etre alors +onze heures a peu pres. Devant nous, La Bergerie soutenait un feu +terrible; des balles par centaines volaient par-dessus notre tete et +tombaient dans le parc. La Bergerie enlevee, la route de Versailles +etait ouverte; il n'y avait plus qu'a descendre. Un fouillis d'hommes +animes par l'ardeur de la lutte grouillait dans le parc,--de la ligne, +de la mobile, de la garde nationale,--tous prets a s'elancer ou l'on +voudrait. On m'a raconte que le corps du general Ducrot etait arrive +en retard, et que ce retard avait compromis, en l'enrayant, le succes +du mouvement, que l'on avait perdu plusieurs heures devant une +tranchee qu'il aurait ete facile de tourner, puisque nous etions a 500 +metres au-dessus de cet obstacle, preserves nous-memes par le mur du +parc; mais que de choses ne dit-on pas pour expliquer un echec! + +Les zouaves attendaient toujours. Cette position qu'on nous avait dit +de prendre, elle etait prise. N'avait-on pas a nous faire donner +encore un coup de collier? Le jour et une moitie de la nuit se +passerent sans ordre nouveau. Des acces de colere nous empechaient de +dormir. Le bruit de la bataille etait mort. Vers une heure du matin, +un ordre arriva qui nous fit abandonner la position conquise au prix +de tant de sang. Quelle fureur alors parmi nous! Sur la route qui nous +ramenait a La Fouilleuse, nous marchions fievreusement au travers des +mobiles roules dans leurs couvertures. Il y avait pres de vingt-quatre +heures que nous etions sur pied, le ventre creux, et la folie de +l'attaque ne nous soutenait plus. Je mourais de soif. Le Crimeen me +passa un bidon pris je ne sais ou, et qui, par miracle, se trouva +plein. Je bus a longs traits. + +--Sais-tu ce que tu as bu, dis? me demanda-t-il en riant dans sa +barbe. + +--De l'eau, je crois. + +--C'est de l'eau-de-vie, camarade! flaire un peu! + +Et c'etait vrai. Je ne m'en etais pas apercu. Le froid produit de ces +phenomenes. Une heure apres, il fallut de nouveau quitter La +Fouilleuse et regagner Courbevoie en suivant la levee du chemin de +fer. L'affaire etait manquee, et cependant, a l'heure meme ou l'on +prenait possession du parc de Buzenval,--des habitants du pays, me +l'ont affirme plus tard,--on attelait les chevaux aux fourgons du roi, +et Versailles allait etre evacue,--C'est toujours au moment ou il ne +fallait plus qu'une attaque a fond pour nous forcer a reculer, disait +un officier prussien apres l'armistice, que le mouvement de retraite +commencait dans votre armee. Pourquoi? + +Chacun sentait que la campagne etait finie. Paris ne mangeait plus. +Les illusions s'etaient envolees. On ne croyait plus a la delivrance +par la province. Les zouaves, un instant campes a Belleville-Villette, +ou l'on craignait une manifestation, avaient repris leurs +cantonnements a Malassise. + +L'armistice venait d'etre signe. Il fallut ramener le 4e zouaves dans +Paris, ou il devait etre desarme. Un effroyable accablement nous avait +saisis. Quoi! tant de morts et perdre jusqu'a ses fusils! Notre +derniere heure militaire se passa a Belleville, ou notre patience fut +mise a une rude epreuve. Ces memes hommes qui devaient plus tard +elever tant de barricades contre l'armee de Versailles apres avoir +respecte l'armee prussienne, rodaient autour des baraques, et nous +raillaient grossierement: + +--Tiens! encore des chassepots!... Va les cacher... On va te les +prendre! disaient-ils aux soldats isoles. + +Sans l'intervention des officiers, combien de ces miserables que les +zouaves exasperes auraient chaties d'importance! Deja l'abominable +esprit qui a fait explosion le 18 mars fermentait dans ce coin +gangrene de Paris. + +Je ne m'etais engage que pour le temps de la guerre. La guerre etait +finie. La fievre me prit. Je payai le froid, la fatigue, les dures +privations, les longues insomnies, les emotions surtout, les +tristesses, les coleres de cette desastreuse campagne de six mois. +J'avais vu la catastrophe de Sedan, je voyais la chute de Paris. +C'etait trop. J'entrai a l'ambulance de l'Ecole centrale. J'y allais +chercher le repos apres le travail; mes forces en partie revenues, un +invincible besoin de quitter la ville a laquelle une derniere +humiliation allait etre infligee s'empara de moi. Voir, les mains +liees et sans armes, ceux que j'avais combattus dans la mesure de mes +forces m'etait impossible; je pris un deguisement et traversai les +lignes prussiennes sans retourner la tete pour ne pas voir le +Mont-Valerien, ou ne flottaient plus les couleurs francaises. + +FIN + + + + +TABLE + + +Preface + +Une armee prisonniere + +Une campagne devant Paris + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Recits d'un soldat, by Amedee Achard + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RECITS D'UN SOLDAT *** + +***** This file should be named 10774.txt or 10774.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/7/7/10774/ + +Produced by Tonya Allen, Wilelmina Malli re and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Biblioth que nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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