summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--10774-0.txt4791
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/10774-8.txt5219
-rw-r--r--old/10774-8.zipbin0 -> 109286 bytes
-rw-r--r--old/10774.txt5219
-rw-r--r--old/10774.zipbin0 -> 107499 bytes
8 files changed, 15245 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/10774-0.txt b/10774-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..7eaa32d
--- /dev/null
+++ b/10774-0.txt
@@ -0,0 +1,4791 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10774 ***
+
+RÉCITS D'UN SOLDAT
+
+
+UNE ARMÉE PRISONNIÈRE
+
+UNE CAMPAGNE DEVANT PARIS
+
+PAR
+
+AMÉDÉE ACHARD
+
+PARIS
+
+1871
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Les pages qu'on va lire sont extraites d'un cahier de notes écrites
+par un engagé volontaire. Il n'y faut point chercher de graves études
+sur les causes qui ont amené les désastres sous lesquels notre pays a
+failli succomber, ni de longues dissertations sur les fautes commises.
+Non; c'est ici le récit d'un soldat qui raconte simplement ce qu'il a
+vu, ce qu'il a fait, ce qu'il a senti, au milieu de ces armées
+s'écroulant dans un abîme. A ce point de vue, ces souvenirs, qui ont
+au moins le mérite de la sincérité, ont leur intérêt; c'est un nouveau
+chapitre de l'histoire de cette funeste guerre de 1870 que nous
+offrons à nos lecteurs.
+
+
+
+
+RÉCITS D'UN SOLDAT
+
+ * * * * *
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+UNE ARMÉE PRISONNIÈRE
+
+I
+
+
+Au mois de juillet 1870, j'achevais la troisième année de mes études à
+l'École centrale des arts et manufactures. C'était le moment où la
+guerre, qui allait être déclarée, remplissait Paris de tumulte et de
+bruit. Dans nos théâtres, tout un peuple fouetté par les excitations
+d'une partie de la presse, écoutait debout, en le couvrant
+d'applaudissements frénétiques, le refrain terrible de cette
+_Marseillaise_ qui devait nous mener à tant de désastres. Des
+régiments passaient sur les boulevards, accompagnés par les clameurs
+de milliers d'oisifs qui croyaient qu'on gagnait des batailles avec
+des cris. La ritournelle de la chanson des _Girondins_ se promenait
+par les rues, psalmodiée par la voix des gavroches. Cette agitation
+factice pouvait faire supposer à un observateur inattentif que la
+grande ville désirait, appelait la guerre; le gouvernement, qui
+voulait être trompé, s'y trompa.
+
+Un décret appela au service la garde mobile de l'Empire, cette même
+garde mobile que le mauvais vouloir des soldats qui la composaient,
+ajouté à l'opposition aveugle et tenace de la gauche, semblaient
+condamner à un éternel repos. En un jour elle passa du sommeil des
+cartons à la vie agitée des camps. L'École centrale se hâta de fermer
+ses portes et d'expédier les diplômes à ceux des concurrents désignés
+par leur numéro d'ordre. Ingénieur civil depuis quelques heures,
+j'étais soldat et faisais partie du bataillon de Passy portant le no
+13.
+
+La garde mobile de la Seine n'était pas encore organisée, qu'il était
+facile déjà de reconnaître le mauvais esprit qui l'animait. Elle
+poussait l'amour de l'indiscipline jusqu'à l'absurde. Qui ne se
+rappelle encore ces départs bruyants qui remplissaient la rue
+Lafayette de voitures de toute sorte conduisant à la gare du chemin de
+fer de l'Est des bataillons composés d'éléments de toute nature?
+Quelles attitudes! quel tapage! quels cris! A la vue de ces bandes qui
+partaient en fiacre après boire, il était aisé de pressentir quel
+triste exemple elles donneraient.
+
+Mon bataillon partit le 6 août pour le camp de Châlons; ce furent,
+jusqu'à la gare de la Villette, où il s'embarqua, les mêmes cris, les
+mêmes voitures, les mêmes chants. Des voix enrouées chantaient encore
+à Château-Thierry. Les chefs de gare ne savaient auquel entendre, les
+hommes d'équipe étaient dans l'ahurissement. A chaque halte nouvelle,
+c'était une débandade. Les moblots s'envolaient des voitures et
+couraient aux buvettes, quelques-uns s'y oubliaient. On faisait à ceux
+d'entre nous qui avaient conservé leur sang-froid des récits
+lamentables de ce qui s'était passé la veille et les jours précédents.
+Un certain nombre de ces enfants de Paris avaient exécuté de
+véritables razzias dans les buffets, où tout avait disparu, la
+vaisselle après les comestibles; les plus facétieux emportaient les
+verres et les assiettes, qu'ils jetaient, chemin faisant, par la
+portière des wagons; histoire de faire du bruit et de rire un peu. Des
+courses impétueuses lançaient les officiers zélés à la poursuite des
+soldats qui s'égaraient dans les fermes voisines, trouvant drôle «de
+cueillir çà et là» des lapins et des poules. On se mettait aux
+fenêtres pour les voir.
+
+A mon arrivée à Châlons, la gare et les salles d'attente, les cours,
+les hangars, étaient remplis d'éclopés et de blessés couchés par
+terre, étendus sur des bancs, s'appuyant aux murs. Là étaient les
+débris vivants des meurtrières rencontres des premiers jours: dragons,
+zouaves, chasseurs de Vincennes, turcos, soldats de la ligne,
+hussards, lanciers, tous hâves, silencieux, mornes, traînant ce qui
+leur restait de souffle. Point de paille, point d'ambulance, point de
+médecins. Ils attendaient qu'un convoi les prît. Des centaines de
+wagons encombraient la voie. Il fallait dix manoeuvres pour le passage
+d'un train. Le personnel de la gare ne dormait plus, était sur les
+dents.
+
+Au moment où nous allions quitter Paris, nous avions eu la nouvelle
+de ces défaites, sitôt suivies d'irréparables désastres. Maintenant
+j'avais sous les yeux le témoignage sanglant et mutilé de ces chocs
+terribles au devant desquels on avait couru d'un coeur si léger. Mon
+ardeur n'en était pas diminuée; mais la pitié me prenait à la gorge à
+la vue de ces malheureux, dont plusieurs attendaient encore un premier
+pansement. Quoi! tant de misères et si peu de secours!
+
+Le chemin de fer établi pour le service du camp emmena les mobiles au
+Petit-Mourmelon, d'où une première étape les conduisit à leur
+campement, le sac au dos. Pour un garçon qui, la veille encore,
+voyageait à Paris en voiture et n'avait fatigué ses pieds que sur
+l'asphalte du boulevard, la transition était brusque. Ce ne fut donc
+pas sans un certain sentiment de bonheur que j'aperçus la tente dans
+laquelle je devais prendre gîte, moi seizième. L'espace n'était pas
+immense, et quelques vents coulis, qui avaient, quoique au coeur de
+l'été, des fraîcheurs de novembre, passaient bien par les fentes de la
+toile et les interstices laissés au ras du sol; mais il y avait de la
+paille, et, serrés les uns contre les autres, se servant mutuellement
+de calorifères, les mobiles, la fatigue aidant, dormirent comme des
+soldats.
+
+Aux premières lueurs du jour, un coup de canon retentit: c'était le
+réveil. Comme des abeilles sortent des ruches, des milliers de mobiles
+s'échappaient des tentes, en s'étirant. L'un avait le bras endolori,
+l'autre la jambe engourdie. Le concert des plaintes commença.
+L'élément comique s'y mêlait à haute dose; quelques-uns s'étonnèrent
+qu'on les eût réveillés si tôt, d'autres se plaignirent de n'avoir pas
+de café à la crème. Au nombre de ces conscrits de quelques jours si
+méticuleux sur la question du confortable, j'en avais remarqué un qui,
+la veille au soir, avait paru surpris de ne point trouver de souper
+dressé sous la tente.
+
+--A quoi songe-t-on?--s'était-il écrié.
+
+Les yeux ouverts, sa surprise devint de l'indignation. Le déjeuner
+n'arrivait pas.
+
+--Si c'est comme cela qu'on nous traite, murmura-t-il, que sera-ce en
+campagne?
+
+Je ne doutais pas que ce ne fût quelque fils de famille, comte ou
+marquis, tombé du faubourg Saint-Germain en pleine démocratie. Un
+camarade discrètement interrogé m'apprit que le gentilhomme inconnu
+s'essayait la veille encore dans l'art utile de tirer le cordon.
+C'est, au reste, une remarque que je n'eus pas seul occasion de faire.
+Les exigences des mobiles de Paris croissaient en raison inverse des
+positions qu'ils avaient occupées: tous ceux qui avaient eu les
+carrefours pour résidence et les mansardes pour domicile poussaient
+les hauts cris. Le menu du soldat leur paraissait insuffisant; les
+objets de campement ne venaient pas de chez le bon faiseur.
+
+Le spectacle que présentait le camp de Châlons aux clartés du matin ne
+manquait ni de grandeur, ni de majesté. Aussi loin que la vue pouvait
+s'étendre, les cônes blancs des tentes se profilaient dans la plaine.
+Leurs longues lignes disparaissaient dans les ondulations du terrain
+pour reparaître encore dans les profondeurs de l'horizon. Un
+grouillement d'hommes animait cette ville mouvante dont un poète de
+l'antiquité aurait dit qu'elle renfermait le printemps de la grande
+ville: triste printemps qui avait toutes les lassitudes et la
+sécheresse de l'hiver avant d'avoir donné la moisson de l'été! Mais,
+si le camp avait cette grâce imposante qui se dégage des grandes
+lignes, il présentait des inconvénients qui en diminuaient les charmes
+pittoresques. Des vents terribles en parcouraient la vaste étendue et
+nous aveuglaient de tourbillons de poussière; à la chaleur accablante
+du jour succédaient les froids pénétrants des nuits. Une rosée
+abondante et glaciale mouillait les tentes, et, si l'on ne respirait
+pas au coucher du soleil, le matin on grelottait.
+
+--Le gouvernement sait bien ce qu'il fait, disaient les mobiles; nous
+sommes républicains, il nous tue en détail!
+
+Le premier coup de canon tiré, la vie militaire s'emparait du camp.
+Les tambours battaient, les clairons sonnaient, et les officiers qui
+avaient eu cette chance heureuse d'attraper des fusils pour leurs
+bataillons, s'efforçaient d'enseigner à leurs hommes l'exercice qu'ils
+ne savaient pas. On voyait bon nombre de compagnies où, les fusils à
+tabatière manquant, on s'exerçait avec des bâtons. Les mobiles qui
+n'avaient que leur paye vivaient de l'ordinaire du soldat. Quant aux
+fils de famille, ils se réunissaient au Petit-Mourmelon, où l'on
+trouvait un peu de tout, depuis des pâtés de foie gras et du vin de
+Champagne pour les gourmets jusqu'à des cuvettes pour les délicats.
+
+Je devais une visite au Petit-Mourmelon; là régnait le tapage en
+permanence. Qu'on se figure une longue rue dont les bas côtés
+offraient une série interminable de cabarets, de guinguettes, d'hôtels
+garnis, de boutiques louches, de magasins borgnes, de cafés et de
+restaurants, entre lesquels s'agitait incessamment une cohue de képis
+et de tuniques, de pantalons rouges et de galons d'or. On y faisait
+tous les commerces, la traite des montres et l'escompte des lettres de
+change. Çà et là, on jouait la comédie; dans d'autres coins, on
+dansait. Ce Petit-Mourmelon, qui était dans le camp comme une verrue,
+n'a pas peu contribué à entretenir et à développer l'indiscipline. On
+y prenait des leçons de dissipation et d'ivrognerie. On s'entretenait
+encore à l'ombre de ces établissements interlopes de l'accueil
+insolent que les bataillons de Paris avaient fait à un maréchal de
+France. Des âmes de gavroches s'en faisaient un sujet de gloire.
+Peut-être aurait-il fallu qu'une main de fer pliât ces caractères
+qu'on avait élevés dans le culte de l'insubordination; on eut le tort
+de croire que l'indulgence porterait de meilleurs fruits.
+
+Un coeur un peu bien placé et sur lequel pesait le sang répandu à
+Reichshoffen devait être bien vite dégoûté de cette platitude et de
+ces criailleries. Parmi les jeunes gens que j'avais connus à Paris, et
+qui faisaient comme moi leur apprentissage du métier des armes,
+beaucoup ne se gênaient pas pour manifester leurs sentiments
+d'indignation et souffraient de leur inutilité. L'uniforme que je
+portais devenait lourd à mes épaules. Sur ces entrefaites, j'entendis
+parler du 3e zouaves, dont les débris ralliaient le camp de Châlons.
+Le colonel, M. Alfred Bocher, se trouvait parmi les épaves du plus
+brave des régiments. Je l'avais connu dans mon enfance, mon parti fut
+pris sur-le-champ. Il ne s'agissait plus que de découvrir le 3e
+zouaves et son colonel.
+
+Quiconque n'a pas vu le plateau de Châlons peut croire que la
+découverte d'un régiment est une chose aisée; mais, pour l'atteindre,
+il faut avoir la patience d'un voyageur qui poursuit une tribu dans
+les interminables prairies du _Far-West_. C'était au moment où le
+maréchal de Mac-Mahon, plein d'une incommensurable tristesse,
+rassemblait l'armée qui devait disparaître à Sedan après avoir
+combattu à Beaumont. Partout des soldats et des tentes partout: un
+désert peuplé de bataillons. Déjà se formait ce groupe énorme d'isolés
+qui allait toujours grossissant. Les défaites des jours précédents
+élargissaient cette plaie des armées en campagne. Ils formaient un
+camp dans le camp.
+
+Des tentes d'un régiment de ligne, je passais aux tentes d'un
+bataillon de chasseurs de Vincennes; je tombais d'un escadron de
+cuirassiers dans un escadron de hussards; je me perdais entre des
+batteries dont les canons luisaient au soleil. Si je demandais un
+renseignement, je n'obtenais que des réponses vagues. Enfin, après
+trois ou quatre heures de marche dans cette solitude animée par le
+bruit des clairons, j'arrivai au campement du 3e zouaves. Quelques
+centaines d'hommes y étaient réunis portant la veste au tambour jaune.
+Quand il avait quitté l'Afrique, le régiment comptait près de trois
+mille hommes. Le colonel Bocher était là, assis sur un pliant, entouré
+de trois ou quatre officiers à qui des bottes de paille servaient de
+siéges. Je me nommai, et présentai ma requête.
+
+--Savez-vous bien ce que vous me demandez? dit-il alors; c'est une
+longue suite de misères, de fatigues, de souffrances. Tous les soldats
+les connaissent: mais au 3e zouaves ce sont les compagnons de tous
+les jours. Mon régiment a une réputation dont il est fier, mais qui
+lui vaut le dangereux honneur d'être toujours le premier au feu. Si
+vous cédez à une ardeur juvénile, prenez le temps de réfléchir.
+
+Ma résolution était bien arrêtée, le colonel céda. Il me remit une
+carte avec quelques mots écrits à la hâte, par lesquels il
+m'autorisait à faire partie des compagnies actives sans passer par les
+lenteurs et les ennuis du dépôt, et me congédia. Peu de jours après,
+j'étais à Paris, où je n'avais plus qu'à m'enrôler et à m'équiper.
+C'était plus difficile que je ne pensais. Rien n'avait été changé pour
+rendre plus rapides et plus faciles les engagements. Aucun tailleur de
+Paris n'a jamais employé ses ciseaux et ses aiguilles à couper et à
+coudre des vêtements de zouave. Quant au tailleur officiel du
+régiment, il habitait Mostaganem; enfin, toutes les difficultés
+vaincues, ma veste sur le dos et ma feuille de route dans la poche,
+le 28 août, en qualité de zouave de deuxième classe au 3e régiment, je
+partis pour Rethel avec un billet qui ne me garantissait le voyage que
+jusqu'à Reims. Je n'avais d'ailleurs ni fusil, ni cartouches. Tout mon
+bagage se composait d'un tartan qui renfermait deux chemises de
+flanelle, trois ou quatre paires de chaussettes de laine et quelques
+mouchoirs. Ma fortune était cachée dans une ceinture, où, en cherchant
+bien, on eût trouvé un assez bon nombre de pièces d'or.
+
+Il y avait dans le compartiment dans lequel j'étais monté, une femme
+enveloppée d'un manteau qui pleurait sous son voile et un ingénieur
+qui prenait des notes. Ma voisine m'apprit entre deux sanglots qu'elle
+avait un fils et un frère à l'armée. Elle n'en avait point de
+nouvelles depuis quinze jours. L'ingénieur voyageait pour la
+destruction des oeuvres d'art, telles que viaducs, ponts et tunnels.
+Il en avait une centaine à faire sauter. C'était une mission de
+confiance. Son crayon voltigeait sur le calepin et il honorait
+quelquefois son voisin d'un sourire modestement orgueilleux.
+
+La guerre et ses conséquences, la guerre et ses probabilités faisaient
+tous les frais de la conversation. On n'avait rien à apprendre et on
+parlait toujours. Chaque voyageur qui montait apportait son contingent
+de nouvelles. La plupart reposaient sur des renseignements fournis par
+le hasard. Ils ne mentaient pas moins que les dépêches. Le blâme avait
+plus de part à l'entretien que l'éloge. L'un attaquait l'état-major,
+un autre l'intendance. On improvisait des plans de campagne
+magnifiques qui n'avaient d'autre défaut que d'être impraticables.
+Leurs auteurs retournaient à leurs affaires çà et là; celui-là dans
+son château, celui-ci dans sa boutique.
+
+A la station de Reims, où l'on n'attendait pas encore le roi
+Guillaume, tous mes compagnons de route descendirent. Un officier
+d'artillerie, qui semblait avoir fait cent lieues à travers champs,
+monta, étendit ses jambes crottées sur les coussins, soupira, se
+retourna, et se mit à ronfler comme une batterie. Vers deux heures du
+matin, le convoi s'arrêta à Rethel. Il ne s'agissait plus maintenant
+que de découvrir le 3e zouaves. Il pleuvait beaucoup, et la ville
+était encore dans l'épouvante d'une visite qu'elle avait reçue la
+veille. Quatre uhlans avaient pris Rethel; mais, trop peu nombreux
+pour garder cette sous-préfecture, ils étaient repartis comme ils
+étaient arrivés, lentement, au pas. Tout en discutant les chances du
+retour des quatre uhlans avec l'aubergiste qui m'avait accordé
+l'hospitalité d'une chambre et d'un lit, j'appris que le 3e zouaves
+était parti depuis trois jours. Personne ne savait où il était allé.
+Je voulais à la fois des renseignements et un fusil. La matinée
+s'écoula en recherches vaines. Point d'armes à me fournir, aucune
+information non plus. Sûr enfin que le chemin de fer ne marchait plus,
+et bien décidé à rejoindre mon régiment, j'obtins d'un loueur une
+voiture avec laquelle il s'engageait à me faire conduire à Mézières.
+
+
+
+
+II
+
+
+Nous n'avions pas fait un demi-kilomètre sur la route de Mézières, que
+déjà nous rencontrions des groupes de paysans marchant d'un air
+effaré. Quelques-uns tournaient la tête en pressant le pas. Leur
+nombre augmentait à mesure que la voiture avançait. Bientôt la route
+se trouva presque encombrée par les malheureux qui poussaient devant
+eux leur bétail, et fuyaient en escortant de longues files de
+charrettes sur lesquelles ils avaient entassé des ustensiles, quelques
+provisions et leurs meubles les plus précieux. Les femmes et les
+enfants, assis sur la paille et le foin, pleuraient et se lamentaient.
+Je pensai alors aux chants qui avaient salué la nouvelle de la
+déclaration de guerre, à l'enthousiasme nerveux de Paris, à cette
+fièvre des premiers jours. J'étais non plus à l'Opéra, mais au milieu
+de campagnes désolées que leurs habitants abandonnaient. La ruine et
+l'incendie les balayaient comme un troupeau. L'un de ces fugitifs que
+je questionnai au passage, me répondit que les Prussiens arrivaient en
+grand nombre: ils avaient coupé la route entre Mézières et Rethel, et
+me conseilla de rebrousser chemin. Cela dit, il reprit sa course.
+
+De sourdes et lointaines détonations prêtaient une éloquence plus
+sérieuse au discours du paysan: c'était la voix grave du canon qui
+tonnait dans la direction de Vouziers. Je ne l'avais jamais entendue
+qu'à Paris pendant les réjouissances des fêtes officielles. Elle
+empruntait au silence des campagnes et au spectacle de cette route où
+fuyait une foule en désordre, un accent formidable qui faisait passer
+un frisson dans mes veines. Plus tard je devais me familiariser avec
+ce bruit. Une ferme brûlait aux environs, et l'on n'avait besoin que
+de se dresser un peu pour apercevoir derrière les haies les coureurs
+français et prussiens qui échangeaient des coups de fusil.
+
+A six heures du soir, la voiture atteignit les portes de Mézières. Mon
+premier soin fut de me rendre à la place où je voulais, comme à
+Rethel, obtenir tout à la fois un fusil et des renseignements sur le
+3e zouaves; mais le désordre et le trouble que j'avais déjà remarqués
+à Rethel n'étaient pas moindres à Mézières. Un employé près duquel je
+parvins à me glisser après de longs efforts, me jura, sur ses
+dossiers, que personne dans l'administration ne savait où pouvait
+camper dans ce moment le régiment que je cherchais. Il n'y avait plus
+qu'à trancher la question du fusil. Mon insistance parut étonner
+beaucoup l'honnête bureaucrate. Prenant alors un air doux:
+
+--Je comprends votre empressement à servir votre pays, reprit-il,
+c'est pourquoi je vous engage à partir pour Lille.
+
+--Pour Lille! pour Lille en Flandres?
+
+--Oui, monsieur, Lille, département du Nord, où l'on forme un régiment
+qui sera composé d'éléments divers très-bien choisis. Vous y serez
+admis d'emblée, et là certainement vous trouverez enfin ce fusil qu'on
+n'a pu vous procurer ni à Rethel, ni à Mézières. D'ailleurs il y a des
+ordres.
+
+L'entretien était fini; la voix de l'autorité venait de se faire
+entendre. Pour un volontaire qui avait rêvé de se trouver en face des
+Prussiens quelques heures après son départ de Paris, elle n'était ni
+douce, ni consolante. Au lieu de la bataille, le dépôt! L'oreille
+basse, je poussai devant moi tristement à travers les rues. Des
+militaires portant tous les uniformes les encombraient, allant et
+venant, sortant du cabaret pour entrer chez les marchands de vin. Il y
+avait comme du désenchantement dans l'air.
+
+A la nuit tombante, un passant m'indiqua la rue que désignait mon
+billet de logement, et je ne tardai pas à frapper à la modeste porte
+de la maison où je devais passer la nuit. Une servante, sa chandelle à
+la main, me conduisit dans une espèce de galetas dont un vieux lit mal
+équilibré occupait tout le plancher. Ce n'était pas l'heure de faire
+des réflexions. La fatigue, du reste, avait la parole, et non plus la
+délicatesse. Cinq minutes après je dormais tout habillé.
+
+Vers deux heures du matin cependant, une tempête de fanfares éclata.
+Je sautai sur mes pieds et courus vers le palier. Une servante qui
+regardait par une lucarne se retourna.--C'est le prince impérial qu'on
+éveille, me dit-elle. Les trompettes sonnaient partout le boute-selle
+pour un départ qui ne devait point avoir de retour. Des cavaliers
+passaient au galop dans la rue; les escadrons se rangeaient en ordre
+de marche; un cliquetis d'armes s'éleva mêlé au roulement lointain
+d'une voiture, puis tout s'éteignit: l'héritier d'un empire s'en
+allait vers l'abîme!
+
+Le train qui devait partir à six heures de la station de Charleville
+n'était pas encore formé au moment où j'arrivai. La gare était remplie
+de soldats fiévreux et fourbus où l'on comptait non moins de traînards
+que de malades, et que l'administration aux abois versait dans les
+dépôts du Nord et les divers hôpitaux qui pouvaient disposer de
+quelques lits encore. Les wagons ne furent pleins qu'à neuf heures. On
+y entassait les débris de vingt régiments. A neuf heures et demie, la
+locomotive s'ébranla lourdement. On voyait çà et là des grappes de
+pantalons garance sur les plates-formes et les marchepieds, ceux-ci
+debout, ceux-là couchés. De temps à autres, des convois chargés de
+soldats, de canons et de chevaux saluaient au passage le convoi qui
+s'éloignait de Mézières. C'était l'armée du général Vinoy, qui allait
+appuyer l'armée du maréchal Mac-Mahon, et qui devait presque aussitôt
+battre en retraite et s'enfermer dans Paris. Un de ces convois
+s'arrêta à la station de Harrison vers deux heures en même temps que
+celui sur lequel j'étais monté. On causa de wagon à wagon entre
+cavaliers et fantassins; c'est ainsi que j'appris qu'un détachement du
+3e zouaves venait de prendre place dans un train montant, et ne devait
+pas tarder à passer. Je résolus d'attendre l'arrivée de mes camarades
+inconnus.
+
+Au bout de quatre heures, le détachement du 3e zouaves parut enfin.
+D'un bond je m'élançai auprès du lieutenant qui le commandait.
+
+--Monsieur? lui dis-je.
+
+--On m'appelle mon lieutenant, répliqua l'officier d'un ton sec; puis
+me regardant le sourcil déjà froncé:
+
+--Que voulez-vous? et surtout soyez bref.
+
+Je lui exposai ma demande en termes nets et précis.
+
+--Montez! dit le lieutenant.
+
+Je pris subitement place dans un wagon où quinze zouaves allongeaient
+leurs guêtres. Des regards curieux se dirigèrent vers le nouveau-venu,
+qui mêlait tout à coup sa jeune barbiche au rassemblement farouche de
+ces moustaches rouges et noires. L'instant était critique: il y avait
+là un écueil à franchir. Une magnifique pipe que je tirai et que
+j'offris tour à tour à chacun me gagna le coeur de mes compagnons de
+route. En signe d'adoption, ils me tutoyèrent spontanément. Vers dix
+heures du soir, le train s'arrêta à Charleville: le détachement des
+zouaves quitta les wagons, et vint camper sur une promenade au-dessus
+de la station. L'influence de la pipe, dont le tuyau d'ambre sortait
+de ma poche, me permit l'entrée d'une tente où l'hospitalité la plus
+cordiale m'accueillit sur un pan de gazon. Mon tartan, que je n'avais
+pas quitté depuis mon départ de Paris, me servit de matelas et de
+couverture, et je m'endormis entre mes camarades. Lorsque par hasard
+j'entrouvrais les yeux, et qu'à la lueur pâle de quelques tisons
+brûlant çà et là j'apercevais ce pêle-mêle de jambes enfouies dans
+d'immenses culottes, et de têtes cachées à demi sous le fez rouge, des
+rires silencieux me prenaient. Je fus réveillé par la rosée qui
+transperçait mes vêtements et me glaçait. Les zouaves, qui, dans des
+attitudes diverses, ronflaient sous la tente, secouèrent leurs
+oreilles comme des chiens qui viennent de recevoir une ondée, et,
+sifflant des airs bizarres mêlés de couplets saugrenus, se mirent en
+devoir de plier les tentes et de faire les sacs pour être prêts à
+partir au premier signal. Je m'employai avec eux tant bien que mal.
+Allant et venant, je fis la découverte d'un superbe capuchon de drap
+tout neuf qui gisait sur l'herbe et semblait orphelin. Je soulevai le
+capuchon, l'examinai, et ne put lui refuser les louanges qu'il
+méritait au double point de vue de la solidité et de la conservation.
+
+--A qui le capuchon? m'écriai-je en le tenant suspendu au bout de mon
+bras.
+
+--A toi, parbleu! s'écria un vieux zouave chevronné jusqu'à l'épaule.
+
+Je le regardai un peu surpris.
+
+--Tu ne comprends donc pas? reprit-il; c'est pourtant bien clair. Tu
+as droit à un capuchon et tu n'en as pas, ce qui est la faute du
+gouvernement; cependant en voici un qui se balance entre tes doigts.
+Quelqu'un le réclame-t-il? non; ma conclusion est qu'il t'appartient.
+
+Et toujours parlant il m'en coiffa. Un coup de clairon retentit.
+
+--C'est l'assemblée qui sonne, ajouta-t-il, en route à présent, le
+lieutenant n'aime pas qu'on le fasse attendre.
+
+A sept heures et demie, un train prit le détachement, et la locomotive
+courut sur la voie qui aboutissait à Sedan. Ici le verbe courir doit
+se prendre dans le sens le plus modeste. Le convoi marchait, parfois
+même il se traînait. D'une main, le mécanicien, debout sur sa machine,
+serrait le frein; du regard, il sondait l'horizon. On ne savait pas au
+juste où étaient les Prussiens, et à toute minute on craignait de
+trouver la voie coupée. Tout à côté des rails, en contre-bas, filait
+une route sur laquelle passaient en toute hâte des familles de paysans
+chassées par la peur et le désespoir. Des femmes qui pleuraient
+portaient des petits enfants. Ces malheureux pressaient la fuite de
+quelques bestiaux. On entendait le grincement des charrettes toutes
+chargées de ce qu'ils avaient pu sauver. Des détonations roulaient
+dans la campagne. On voyait çà et là, au-dessus des haies, des
+panaches de fumée blanche; toutes les têtes étaient aux portières. Le
+convoi allait au devant de la bataille. Un mélange d'angoisse et
+d'impatience m'agitait. En ce moment, un zouave parut sur le
+marchepied, et avertit ses camarades, de la part du lieutenant, qu'ils
+devaient se tenir prêts à tirer. En un clin d'oeil, tous les
+chassepots furent chargés et armés. Le wagon s'en trouva hérissé, et
+la locomotive prit une allure plus rapide. On n'apercevait au loin que
+quelques groupes noirs ondulant dans la plaine. Des yeux perçants
+croyaient y reconnaître le casque à pointe des Prussiens. Tout à coup
+un obus parti d'un point invisible s'enfonça dans le remblai du chemin
+de fer; un autre, qui le suivait, écorna l'angle d'un wagon. Le convoi
+en fut quitte pour la secousse. Les zouaves répondirent à cette
+agression par quelques coups de fusil tirés dans la direction des
+masses noires qu'on voyait au loin. Une heure après, le convoi était
+en vue de Sedan, et s'arrêtait bientôt à la gare, qui est située à un
+kilomètre à peu près du corps de place. Déjà les bataillons prussiens
+couronnaient certaines hauteurs voisines. Les promenades qui m'avaient
+fatigué à Mézières et à Rethel m'attendaient à Sedan. J'avais à peine
+fait quelques pas dans la ville, qu'un fourrier de zouaves m'engagea,
+ainsi que plusieurs de mes camarades, à retourner à la gare, où des
+caisses de fusils étaient arrivées, disait-il. Je m'y rendis en
+courant. A la gare, point de caisses et point de fusils, mais des amas
+de pains et des monceaux de sacs remplis de biscuits. Je regardai le
+fourrier.
+
+--Vous n'y comprenez rien, n'est-ce pas? me dit-il en riant: ne me
+fallait-il pas des hommes de bonne volonté pour enlever ces
+provisions? M'auriez-vous suivi, si je ne vous avais pas promis des
+armes?
+
+Il n'y avait rien à répliquer à ce raisonnement. Ployant bientôt sous
+le poids du sac et portant un pain sous chaque bras, je repris le
+chemin de Sedan, où mon détachement avait ordre d'attendre sur la
+place Stanislas. Un ordre vint en effet qui le fit retourner à la
+porte de Paris, par laquelle il était entré. Une rumeur effroyable
+remplissait la ville. Des aides de camp circulaient, des estafettes
+passaient portant des dépêches, des groupes se formaient au coin des
+rues; un homme vint criant qu'on avait remporté une grande victoire.
+Quelques incrédules hochèrent la tête. Une canonnade furieuse ne
+cessait pas de retentir dans la direction nord-est de Sedan. On avait
+le sentiment qu'une partie formidable se jouait de ce côté-là. Toutes
+les oreilles étaient tendues, tous les coeurs oppressés. Brusquement
+un sergent me tira de mon repos, et, faisant l'appel des hommes qui
+n'étaient pas armés, me conduisit avec quelques-uns de mes camarades
+à la citadelle, où enfin on nous distribua des fusils. Le commandant
+de place, qui assistait à cette distribution, fit aux zouaves une
+courte allocution pour les engager à s'en bravement servir, et au pas
+gymnastique le sergent nous ramena à la porte de Paris, où l'on se
+disposait à recevoir une attaque. Des bourgeois effarés allaient et
+venaient. Il y avait de grands silences interrompus par de sourdes
+détonations. Un cortège passa portant un uhlan à moitié mort couché
+sur deux fusils. De ces êtres abrutis et vils comme il s'en trouve
+dans toutes les foules, se ruèrent autour de la civière en criant et
+vociférant. Le visage pâle du blessé ne remua pas; peut-être
+n'entendait-il plus ces insultes. Sur sa poitrine ensanglantée, et que
+laissait voir sa chemise entr'ouverte, pendait une plaque de cuir dont
+la vue m'intrigua beaucoup. Était-ce, comme quelques-uns le
+supposaient, une espèce de cuirasse destinée à protéger les soldats
+du roi Guillaume contre les balles des fusils français? Était-ce plus
+simplement une sorte d'étiquette solide sur laquelle étaient inscrits
+le numéro matricule du combattant, avec ceux du régiment, du bataillon
+et de la compagnie, et qui devait le faire reconnaître en cas de mort?
+
+
+
+
+III
+
+
+Le bruit du canon qui grondait toujours ne me permit pas d'approfondir
+plus longtemps cette question. Un sergent disposait nos hommes le long
+du mur d'enceinte, de cinq mètres en cinq mètres, en nous recommandant
+de ne pas tirer sans voir et sans bien viser. Il était à peu près six
+heures du soir quand je pris possession du poste qui m'avait été
+assigné. On nous avait prévenus que nous serions relevés à minuit:
+c'était une faction de six heures pour mes débuts; mais j'avais un bon
+chassepot à la main, tout battant neuf, et je n'aurais pas troqué mon
+coin où soufflait la bise contre un fauteuil d'orchestre à l'Opéra.
+Mes camarades et moi, nous étions tous couchés sur le rempart dans
+l'herbe et la rosée, observant un silence profond et l'oeil au guet.
+Mon attention était quelquefois distraite par des mouvements qui se
+faisaient autour de nous. Deux compagnies de lignards firent abaisser
+le pont-levis, et filèrent, l'arme sur l'épaule, vers la gare du
+chemin de fer, où elles allaient prendre une grand'garde. On entendait
+leur pas dans l'ombre, et leur masse noire s'effaçait lentement dans
+une sorte d'ondulation cadencée.
+
+Le froid pénétrant de la nuit se faisait sentir. Mes vêtements de
+laine et mon capuchon lui-même s'imbibaient de rosée; des frissons me
+couraient sous la peau. Dix heures sonnèrent, puis onze. Rien ne
+bougeait dans la plaine. Mes yeux se fatiguaient à regarder la nuit.
+Je me serais peut-être endormi sans le froid glacial qui, du bout de
+mes pieds trempés dans l'eau, montait jusqu'à mes épaules. A droite
+et à gauche, les corps inertes de mes compagnons de garde
+s'allongeaient pesamment dans le gazon terne et détrempé. De temps à
+autre, des monosyllabes rudes sortaient de leurs lèvres, puis tout
+rentrait dans le silence. Minuit arriva; toutes les oreilles en
+comptèrent les douze coups. Mon enthousiasme s'était adouci. Plusieurs
+d'entre nous tournèrent la tête du côté par lequel nous étions venus.
+Rien n'y parut. Quand la demie tinta:
+
+--A présent, murmura l'un de mes voisins que l'expérience avait rendu
+sceptique, ce sera comme ça jusqu'à demain.
+
+Il ne se trompait pas. A six heures du matin, nous étions encore
+immobiles aux mêmes places. Pour secouer la somnolence qui faisait
+parfois tomber nos paupières alourdies, nous avions la distraction de
+quelques alertes. Ainsi, par exemple, vers une heure, des mobiles
+campés dans notre voisinage, entendant marcher, sautèrent sur leurs
+faisceaux, crièrent aux armes à tue-tête, et commencèrent un feu
+violent. Les officiers exaspérés couraient partout en criant: Ne tirez
+pas! ne tirez pas! mais les fusils partaient toujours. Ce beau tapage
+dura cinq minutes. Il s'agissait tout simplement d'une compagnie de
+ligne qui rentrait après une reconnaissance. Un malheureux caporal fut
+victime de cette fausse alerte.
+
+Il y eut encore deux ou trois algarades semblables. La dernière me
+laissa sans émotion. Vers quatre heures et demie du matin, aux
+premières lueurs du jour, partit un coup de canon tiré des remparts de
+Sedan. Ce premier coup de canon marquait le commencement d'une journée
+qui devait compter parmi les plus irréparables désastres. Bientôt des
+décharges violentes suivirent cette première détonation. Je regardais,
+dans l'ombre qui s'éclairait, les rayons rouges de ces coups de feu
+retentissants. Déjà mon oreille était faite à ce bruit terrible.
+Appuyé sur le coude, j'en écoutais le grondement, qui ne cessait plus
+et redoublait d'intensité en se rapprochant. La bataille faisait rage.
+Cette fois j'y avais ma place marquée d'avance. Vers six heures, on
+vint relever le détachement qui avait passé la nuit sur le rempart.
+
+--C'est le moment de casser une croûte, me dit le sergent,
+dépêche-toi; tout à l'heure il va faire chaud.
+
+Je ne me le fis pas dire deux fois, et, prenant ma course du côté de
+la ville, tout en cherchant une auberge, j'aperçus dans le _Café de la
+Comédie_, sur la place Stanislas, six officiers supérieurs qui
+jouaient au billard. Ils faisaient des carambolages, et semblaient
+s'amuser beaucoup tandis que des boulets prussiens frappaient les
+murailles voisines. J'avais avalé je ne sais quoi, je ne sais où, en
+quatre minutes, et retournai, toujours courant, à la porte de Paris,
+où tout de suite je fus mis de garde avec un autre zouave en dehors du
+pont-levis. Mon lieutenant,--je ne l'appelais plus monsieur,--nous
+avait donné pour consigne d'empêcher tout individu de passer le pont
+et même de se présenter de l'autre côté du fossé. Le bombardement de
+la ville venait de commencer: les obus sifflaient et tombaient çà et
+là avec ce bruit strident qu'on n'oublie jamais. C'était la première
+fois que je voyais le feu, je n'étais pas complètement rassuré. Mon
+coeur battait à coups profonds, et malgré moi je serrai la batterie de
+mon chassepot tout armé d'une main nerveuse. Ceux qui jurent qu'aucune
+émotion ne les a effleurés dans un tel moment me laissent des doutes
+sur leur franchise. Peut-être ont-ils plus d'orgueil que de sincérité;
+peut-être aussi ont-ils cet avantage d'être pétris d'un limon
+particulier. Quant à moi, sans que la pensée de déserter mon poste me
+vînt un instant à l'esprit, j'étais en proie à des sensations
+indéfinissables et complexes où l'inquiétude et la curiosité avaient
+une égale part.
+
+Les obus broyaient la pierre des murailles ou fouettaient l'eau des
+fossés. Les éclats volaient partout. Une pièce de canon placée sur le
+rempart, un peu à gauche de la porte, répondait aux batteries
+prussiennes avec une rapidité et une précision qui attirèrent bientôt
+leur attention de son côté. Une grêle de projectiles mit hors de
+service quelques artilleurs. Il était clair que les ennemis
+s'appliquaient à éteindre le feu de leur pièce. Ils y réussirent
+bientôt sans mérite aucun. Le pauvre canon se tut de lui-même faute de
+munitions. L'un des artilleurs qui restaient debout jeta son
+écouvillon avec rage; un autre se croisa les bras sur la poitrine,
+quelques-uns se retirèrent lentement poursuivis par les obus.
+
+Pendant ce duel inégal, j'allais et venais devant mon pont-levis. Les
+obus et les boulets, qui tout à l'heure arrivaient seuls, étaient
+maintenant accompagnés d'une pluie de balles qui s'aplatissaient en
+auréole contre les murailles, ou ricochaient sur le fer des garde-fous
+avec un pétillement qui agaçait mes oreilles. Nous étions, mon
+camarade et moi, en sentinelle sur le bord du fossé, comme des cibles
+vivantes contre lesquelles des Bavarois qui venaient de s'emparer de
+la gare exerçaient leur adresse. Ils y mettaient une grande activité.
+Jusqu'alors leur précipitation même nous avait préservés; mais l'un
+d'eux ne pouvait-il pas rectifier son tir et atteindre enfin le point
+de mire offert à leurs coups? Nous n'échangions pas un mot, nos
+regards parlaient pour nous. Deux ou trois jets de poussière arrachés
+par des balles à la crête du fossé avaient déjà volé sur mes
+jambières, lorsque le lieutenant, tout en laissant le pont-levis
+abaissé, nous fit rentrer sous le rempart. Un soupir d'allégement, je
+l'avoue, souleva ma poitrine.
+
+Cela fait, il demanda trente hommes de bonne volonté pour occuper les
+créneaux de l'avancée au delà du pont-levis. En ce moment, la route
+par laquelle il fallait nécessairement passer était balayée par une
+pluie d'obus et de balles qui en labouraient le sol et les abords.
+Cinquante zouaves se présentèrent, et les trente premiers s'élancèrent
+au pas de course. Retenu sous la voûte par la consigne, je les
+regardai partir. J'avais le coeur serré: il me semblait qu'aucun d'eux
+ne pourrait traverser cet ouragan de fer et de plomb; mais déjà leur
+course furieuse les avait portés aux créneaux. Deux ou trois gisaient
+par terre; un autre se débattait dans le fossé. A peine accroupis à
+leur poste d'observation, ils rendaient balle pour balle. On tirait
+aussi de dessus les remparts, où des compagnies de mobiles étaient
+alignées; malheureusement tous les coups, dans la précipitation du
+feu, ne portaient pas sur les Prussiens. Quelques-uns frappaient
+autour des créneaux; un zouave atteint entre les épaules, resta sur
+place. La fusillade ne faisait plus qu'un long roulement étouffé par
+les décharges de l'artillerie. Le lieutenant fit sonner la retraite.
+Il fallait de nouveau passer le pont-levis où le tourbillon des
+projectiles s'abattait. Un élan ramena les volontaires qui avaient si
+bravement fait leur devoir; mais leur groupe vaillant paya sa dîme à
+la mort. J'en vis tomber trois encore, et le reste disparut sous la
+voûte: ma gorge était prise comme dans un étau.
+
+Mon tour de servir était venu. Sur un signe du lieutenant, et à
+l'instant même où les derniers zouaves passaient sur le tablier du
+pont-levis, je m'élançai avec cinq ou six camarades complètement en
+dehors et me suspendis aux chaînes du pont qu'il s'agissait de
+relever. Les Prussiens, qui n'étaient plus tenus en respect, se
+précipitèrent du côté des palissades et firent un feu d'enfer. Je ne
+voyais plus. Autour de cette grappe d'hommes qui pesaient de toutes
+leurs forces sur les deux chaînes, les balles traçaient un cercle en
+s'aplatissant contre le mur. Il me semblait que huit ou dix allaient
+me traverser le corps. Elles ricochaient partout; leur choc contre la
+pierre et le fer ne s'en détachait pas en coups isolés, mais faisait
+un bruissement continuel. Je m'étonnais de la pesanteur du pont, bien
+que j'eusse mis à l'épreuve la solidité de mes muscles, et de la
+lenteur maladroite des chaînes à glisser dans leurs ramures, et
+cependant cette opération qui me paraissait interminable ne dura pas
+plus de quinze secondes. Quand les balles trouèrent le lourd bouclier
+qui fermait la voûte, je me secouai: je n'avais pas une égratignure.
+Aucun de mes camarades non plus n'avait été touché.
+
+--C'est la chance, murmura un caporal qui s'essuyait le front.
+
+Un de mes voisins me tapa sur l'épaule, et m'engagea à le suivre sur
+le rempart.
+
+--Tu comprends, me dit-il, qu'il n'y a plus rien à faire ici; là-haut,
+nous verrons tout: ce doit être drôle.
+
+Cette dernière observation me décida. On avait bien là-haut, comme
+disait le zouave, l'inconvénient des obus qui tombaient çà et là; mais
+on pouvait aisément se défiler des balles. Je m'étendis sur l'herbe,
+et me mis à fumer quelques cigarettes, tout en ne perdant aucun détail
+du spectacle que j'avais sous les yeux. Des nuages de fumée montaient
+dans l'air, des fermes brûlaient; on distinguait des ondulations
+noires parmi les champs. Çà et là, des hommes isolés couraient. Des
+masses profondes s'avançaient au loin.
+
+--Ça, c'est l'infanterie, me dit mon voisin, qui savourait ma pipe...
+Ces gueux-là en ont des tas.
+
+Il s'interrompit pour m'emprunter une pincée de tabac, et, allongeant
+le bras dans la direction d'un hameau:
+
+--Cette poussière qui roule tout là-bas, c'est des uhlans; plus on en
+tue, plus il y en a.
+
+J'étais sur mon rempart comme dans une stalle d'orchestre; mais les
+drames militaires que j'avais vus au théâtre ne m'avaient donné qu'une
+médiocre idée du spectacle terrible dont les scènes se déroulaient
+sous mes yeux: je ne comptais plus les cadavres épars dans les champs.
+Quelque chose qui se passait à ma gauche me fit tout à coup me relever
+à demi. Sur un plateau qui s'étend au-dessus de Sedan et qui fait face
+à la Belgique, un régiment de cuirassiers lancé au galop exécutait une
+charge. Les rayons du soleil frappaient leur masse éclatante. Les
+cuirasses semblaient en flammes: c'était comme une nappe d'éclairs qui
+courait. On voyait leurs sabres étinceler parmi les casques.
+L'avalanche des escadrons tombait sur les lignes noires de
+l'infanterie bavaroise, lorsque les batteries prussiennes aperçurent
+nos cuirassiers. Soudain le vol des obus qui battait le rempart passa
+avec un bruit strident au-dessus de nos têtes et tourbillonna sur le
+plateau. Je vis des rangs s'ouvrir et des chevaux tomber. Je sentais
+mon coeur battre à m'étouffer. Il arrive souvent que les émotions
+n'atteignent pas au niveau de ce qu'on espérait ou redoutait; mais au
+milieu de ce bruit formidable, en présence de ces fourmilières
+d'hommes qui marchaient dans le sang, celles qui m'agitaient
+dépassaient en violence tout ce que j'avais pu supposer.
+
+Pendant toute la matinée, on avait cru dans Sedan que nous étions
+vainqueurs; c'était moins cependant une croyance qu'un espoir.
+Quelques officiers essayèrent même de relever le moral des soldats par
+des récits fantastiques.
+
+--Courage, mes enfants, disaient-ils, Bazaine arrive!
+
+Hélas! ce ne fut point Bazaine, mais un nouveau Blücher avec 100,000
+hommes encore! Vers midi, le bruit se répandit parmi les groupes que
+l'armée prussienne, augmentée subitement d'un gros renfort de troupes
+fraîches, avait pris l'offensive, et que les nôtres, fatigués d'une
+lutte inégale, battaient en retraite. A deux heures à peu près, la
+débandade commença. Du sommet du rempart, où j'étais toujours placé
+avec les autres zouaves de mon détachement, j'assistais à cette
+retraite, qui prenait de minute en minute l'aspect d'une déroute. Les
+régiments que j'apercevais au loin flottaient indécis. Les rangs
+étaient confondus; plus d'ordre. Dans cette foule, les projectiles
+faisaient des trouées. Des bataillons s'effondraient ou s'émiettaient.
+Je ne perdais pas l'occasion de faire le coup de feu. Nous tirions à
+volonté, et nous ménagions nos cartouches. Je me sentais pris de rage
+à la vue des Prussiens, dont les casques pointus s'avançaient de
+toutes parts. Il en tombait quelques-uns; mais la masse de leurs
+tirailleurs affluait toujours. De singulières idées vous traversent
+l'esprit en ces moments-là. Tout en chargeant et déchargeant mon
+chassepot avec la sage lenteur d'un homme qui a beaucoup chassé, je me
+rappelai ces grandes battues de lièvres auxquelles j'avais assisté
+dans le pays de Bade pendant la saison d'automne. J'y prenais un
+plaisir extrême; je ne me doutais pas qu'un jour viendrait où ces
+mêmes coups que j'envoyais à d'innocentes bêtes, je les dirigerais
+contre des hommes.
+
+Je voyais mes voisins relever la tête par un mouvement vif après
+chaque coup, et regarder au loin pour voir s'il avait porté. Parfois
+un rire éclatant témoignait de leur contentement, un juron de leur
+déconvenue. De malheureux blessés se traînaient le long des haies,
+usant ce qui leur restait de force pour chercher un abri. Des soldats
+tombaient lourdement comme des masses, les bras en avant, et ne
+remuaient plus; d'autres pirouettaient sur eux-mêmes, ou bondissaient
+comme des chevreuils surpris dans leur course et se débattaient dans
+l'herbe. Je pus remarquer l'effroyable dose de férocité qui se
+réveille dans le coeur de l'homme quand il a une arme dans les mains.
+On a soif de sang humain; on ne pense plus qu'à tuer. Cette férocité
+qui précipite l'attaque n'a d'égale que la peur qui précipite la
+fuite.
+
+--_Ça mord_, dit à côté de moi un zouave.
+
+Je me demandais ce que pouvait signifier ce verbe, quand j'aperçus un
+soldat prussien qui, rampant le long d'un talus, cherchait à gagner la
+palissade que nous venions d'abandonner. De temps en temps il épaulait
+et tirait. J'attendis un passage où l'ondulation du terrain le
+forçait à se mettre à découvert. Au moment où il s'y engageait, je fis
+feu. Il lâcha son fusil et roula dans le creux.
+
+--Tu as mordu, me dit le zouave.
+
+J'éprouvai un frémissement profond dans tout mon être; mais l'affaire
+était trop chaude pour me permettre d'analyser mes sensations. Les
+projectiles ne cessaient pas d'égratigner la crête du rempart contre
+lequel nous étions couchés. Il y avait à ma gauche un engagé
+volontaire qui avait voulu, comme moi, faire partie du 3e zouaves. Je
+l'avais rencontré dans le wagon pris à Harrison. Le premier obus qui
+éclata dans son voisinage ne lui fit pas cligner les yeux. Un moment
+vint où il manqua de cartouches. Un caporal, qui en avait une
+provision, lui en jeta un paquet; mon jeune voisin se leva sur les
+genoux pour le ramasser. Sa tête dépassa un instant le niveau du
+parapet. Je vis tout à coup son visage tomber sur sa main, qui devint
+rouge; une balle lui était entrée par la nuque et sortie par la
+bouche; je m'élançai vers lui.
+
+--Il est mordu! reprit mon vieux voisin.
+
+J'avais le coeur un peu lourd. Un mouvement machinal m'avait fait
+allonger les doigts vers le paquet de cartouches qu'un filet de sang
+gagnait. J'en mis une partie sur l'herbe autour de moi, et le reste
+dans mes larges poches.
+
+--Tu n'as donc pas de ceinturon? me dit l'homme qui conjuguait si bien
+le verbe mordre. Et sur ma réponse négative:
+
+--Quelle brute! fit-il en haussant les épaules.
+
+Débouclant alors le ceinturon du pauvre mort, froidement il l'ajusta
+autour de ma taille. Nous continuions à tirailler.
+
+--Trente hommes de bonne volonté! cria tout à coup notre lieutenant.
+
+Je fus sur pied aussitôt. La plupart de mes camarades étaient debout.
+
+--Il s'agit de retourner aux créneaux et vivement! cria le lieutenant.
+
+Nous partîmes tous en courant. Déjà les chaînes du pont-levis
+s'abaissaient. Notre élan fut si rapide, que plusieurs d'entre nous se
+trouvèrent sur le tablier, suspendus dans le vide, avant qu'il eût
+touché le bord opposé. Arrivés là, un bond nous porta vers les
+créneaux. Les Prussiens, embusqués de l'autre côté, nous envoyaient
+des décharges terribles presque à bout portant. On a la fièvre dans
+ces moments-là, et la bouche d'un canon ne vous ferait pas peur; mais
+quelle ne fut pas ma stupéfaction d'apercevoir, en arrivant à mon
+poste, que le revers du créneau était habité! Devant moi soufflait un
+visage rouge que coupait en deux une longue paire de moustaches
+hérissées. Un casque luisait au sommet de ce visage qui grimaçait.
+Deux canons de fusil s'abattirent dans l'ouverture du créneau presque
+en même temps, l'un menaçant l'autre; mais le mien partit le premier.
+J'entendis un cri étouffé, et le visage rouge disparut. Je ne me
+risquai pas à regarder de l'autre côté. Les mobiles rangés le long du
+rempart tiraient toujours, et quelques-unes de leurs balles arrivaient
+dans le clos où nous restions accroupis; mais les Prussiens nous
+donnaient trop de besogne pour qu'aucun de nous eût le temps de
+s'occuper de ce qui se passait derrière lui.
+
+Une violente détonation cependant me fit tourner la tête: c'était le
+canon, dont un premier coup avait attiré l'attention des batteries
+prussiennes, qui envoyait des paquets de mitraille aux maisons
+voisines pour en déloger les Bavarois. Des cartouches de chassepot lui
+avaient fourni la poudre et les balles. A la première décharge, les
+soldats à la veste bleue ou couverts de la lourde capote grise,
+sautèrent comme des rats surpris par une explosion dans leur grenier.
+Les plus agiles bondissaient par-dessus les murs et les enclos; les
+plus fins ou les plus timides rampaient çà et là, profitant du moindre
+pan de muraille, des plis du terrain, des obstacles épars sur la
+route, pour dissimuler leur présence. D'autres, qui ne voulaient pas
+reculer, se faisaient un abri de quelque bout de haie ou d'une borne
+jetée à l'angle d'une maison, et continuaient à tirailler. Prussiens
+et Français, nous étions tous en embuscade. Je n'avais qu'un petit
+nombre de cartouches, et je les ménageais. Mes camarades et moi, nous
+n'échangions que de rares monosyllabes. Les yeux, les oreilles, les
+pensées, l'âme et le coeur, tout appartenait à la bataille. On voulait
+tuer, tuer encore, toujours tuer. Du bout du fusil, on cherchait sa
+proie; on avait des joies subites et des sourires nerveux quand un
+corps tombait et augmentait la ceinture de cadavres qui bordait la
+palissade. On m'avait parlé de la fièvre épouvantable que donne la
+chasse à l'homme: j'en avais l'abominable feu dans les veines.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Nous ne savions rien de la bataille, dont les bruits retentissaient
+depuis le matin. Un horizon de fumée nous entourait; mais on
+comprenait, à la violence des détonations, qu'elle se rapprochait de
+plus en plus. Nous sentions vaguement que l'armée allait être prise
+dans Sedan. Elle s'y engouffrait lentement. Autour des remparts, des
+tourbillons d'hommes s'agitaient pêle-mêle, les cavaliers avec les
+fantassins. On y voyait les régiments s'éparpiller et se dissoudre. Un
+coup de clairon nous rappela sur les remparts; il y avait deux heures
+que je brûlais de la poudre. Deux heures après, un coup de clairon me
+renvoya aux palissades: j'avais renouvelé ma provision de cartouches.
+Je ne sentais plus ni la fatigue, ni le soleil, ni la faim.
+
+Tout à coup la nouvelle qu'un armistice de vingt-quatre heures venait
+d'être signé circula avec la rapidité de l'étincelle électrique.
+Presque aussitôt le drapeau blanc fut arboré sur le rempart.
+
+--Voilà le chiffon! me dit un zouave d'Afrique en me poussant du
+coude.
+
+Tous, nous nous mîmes à le regarder d'un air d'hébétement. A la furie
+de la bataille succédait une sorte d'anéantissement. J'essuyai
+machinalement mon fusil, dont la culasse était noire de poudre et dont
+le canon fumait. Mes camarades grondaient entre eux:
+
+--Et l'homme aux graines d'épinard de ce matin, où donc est-il? En
+voilà des généraux qui ne valent pas un caporal! murmura l'un d'eux.
+
+Je me rappelai en effet que, dans la matinée, un officier supérieur,
+général ou colonel, je ne sais lequel, qui commandait à la porte de
+Paris, était passé dans nos rangs, et, relevant la tête d'un air
+d'importance, prenant une pose fastueuse:
+
+--Mes enfants, avait-il dit, vous êtes les zouaves d'Afrique; je
+m'engage à vous faire passer sur le ventre des Prussiens et à vous
+ramener à Paris!
+
+Nous n'avions plus à passer sur le ventre de personne, et de soldats
+nous allions devenir prisonniers.
+
+Les batteries prussiennes continuaient à tirer, tandis que le drapeau
+blanc continuait à flotter. Mon pauvre détachement, diminué de
+quelques hommes, descendit le rempart et s'engagea dans la rue de
+Paris, où, réuni à d'autres compagnies, il forma une haie d'honneur.
+Les obus éclataient çà et là, faisant voler le plâtre et les briques.
+Nous avions l'arme au pied. Les plus vieux hochaient la tête. On ne
+leur avait rien dit, et ils avaient la certitude que c'était fini.
+Aucun de nous ne savait ce que nous faisions là. Que nous importait,
+du reste? Le vol des obus qui ricochaient sur les pavés ou
+égratignaient au passage la façade des maisons nous laissait
+indifférents. Des officiers, des aides de camp montaient et
+descendaient la rue. L'un d'eux se dirigea vers le rempart et fit
+appeler le portier-consigne, qui requit une corvée de quelques hommes.
+
+--Bien sûr on attend un parlementaire, me dit mon voisin.
+
+Mes regards se portèrent vers la voûte que j'avais si souvent
+traversée, et où l'on distinguait sur la pierre noire la trace blanche
+des balles.
+
+Le pont-levis abaissé, les barrières ouvertes, un colonel bavarois
+accompagné d'un trompette traversa nos rangs. Des officiers français
+lui faisaient escorte. Tous les yeux le suivaient; il portait le
+casque et la grande capote grise. C'était un homme grand, maigre et
+blond. Ses yeux pâles, couleur de faïence, clignotaient sous ses
+lunettes d'or en nous regardant. Un trompette, qui le suivait d'un pas
+méthodique, avait une longue figure blafarde sur laquelle deux énormes
+favoris rouges traçaient un arc de cercle. Il portait une sorte de
+bonnet à poil et l'uniforme rouge des hussards prussiens. Son rayon
+visuel, maintenu par la discipline, avait pour objectif les épaules de
+son colonel. L'attitude de celui-ci offrait un mélange d'insolence et
+d'embarras. Il avait à peine fait une centaine de pas, lorsqu'un obus,
+parti des lignes prussiennes, vint tomber à dix mètres de lui. Il eut
+un tressaillement, et se tournant vers ceux qui l'accompagnaient:
+
+--Messieurs, je vous demande mille pardons; c'est une impolitesse que
+nous faisons là. Nos batteries n'ont certainement pas vu le drapeau
+blanc... C'est incroyable!
+
+Cette «impolitesse, comme disait le colonel prussien, avait coûté la
+vie à deux pauvres diables, et, comme on les emportait sur quatre
+fusils:
+
+--Ah! mille pardons! répéta-t-il tout en continuant sa route.
+
+Un peu moins d'obus et un peu plus de silence eussent mieux fait
+l'affaire de Sedan. Les projectiles y tombaient toujours, tuant,
+blessant, effondrant. Le drapeau blanc hissé sur le rempart ne mettait
+point de terme à l'attaque, et n'empêchait que la défense. Cependant,
+vers six heures du soir, le feu se ralentit, et, petit à petit, il
+s'éteignit. Un silence morne, plein de bourdonnements et de rumeurs
+tristes, s'abattit sur la ville. On nous avait défendu de remonter
+sur les remparts. Malgré cette interdiction formelle, les soldats s'y
+pressaient. L'un d'eux, dans une minute d'exaspération, lâcha un coup
+de fusil. Des hurlements féroces lui répondirent. Nos officiers
+accoururent. Un capitaine se dévoua, et, pour éviter une rixe
+imminente, se rendit auprès d'un colonel prussien qui avait le
+commandement hors des murs, et lui porta des excuses. Le pont-levis
+auprès duquel j'avais brûlé mes premières cartouches était resté
+abaissé. Deux sentinelles françaises se promenaient sous la voûte, et
+deux sentinelles prussiennes leur faisaient vis-à-vis sur le revers du
+fossé. Je ne savais que faire. J'allais de long en large, quelquefois
+seul, quelquefois avec un camarade. On échangeait quelques mots au
+passage. La colère faisait tous les frais de l'entretien. Je n'étais
+plus soutenu par l'ardeur de la lutte. Une immense réaction se
+faisait, suivie d'un immense accablement. Je tombai par terre plus
+que je ne m'y couchai, et m'endormis d'un lourd sommeil.
+
+Une clameur horrible me réveilla vers neuf heures. A peine ouverts,
+mes yeux furent éblouis par la clarté d'un incendie que l'armée
+prussienne saluait d'un hurrah frénétique. Trois ou quatre maisons
+flambaient dans la nuit. Enveloppé de mon fidèle tartan, je restai
+étendu sur le dos, regardant brûler cet incendie qui projetait de
+grandes lueurs sur le ciel. La voix du canon aurait pu seule me tirer
+de mon immobilité. Je n'avais pas bien le sentiment de mon existence.
+Des zouaves, dans toutes les attitudes, dormaient ou fumaient la pipe
+autour de moi. Que de choses s'étaient passées depuis deux jours! Je
+regardais mes mains noires de poudre. Un bruit sourd et continu me
+tira de cet anéantissement. Des masses épaisses et sombres marchaient
+dans l'obscurité de la nuit et passaient devant moi: c'étaient les
+débris de l'armée qui avait perdu la bataille suprême. Vaincue et
+brisée, elle se rangeait autour des remparts. Des régiments de ligne
+entiers suivaient l'infanterie de marine, qui avait si vaillamment
+payé la dette du sang. Beaucoup d'entre eux n'avaient même pas donné.
+Des mots sans suite nous apprenaient que le maréchal de Mac-Mahon
+avait été blessé,--quelques-uns le disaient mort,--et que des mains du
+général Ducrot le commandement avait passé aux mains du général
+Wimpfen. L'éclair vacillant des baïonnettes reluisait au-dessus des
+képis. Cette foule énorme marchait d'un pas lourd: elle portait le
+poids d'une défaite. Une partie de la nuit se passa dans ce tumulte.
+J'ouvrais et je fermais les yeux tour à tour: des bataillons suivaient
+des bataillons; je les entrevoyais comme dans un rêve.
+
+Le matin me trouva sur pied. Il y avait dans la ville un encombrement
+de soldats de toutes armes confusément rassemblés dans les rues et
+sur les places publiques. Cette multitude, où l'on ne sentait plus les
+liens de la discipline, bourdonnait partout. Des soldats qui portaient
+des lambeaux d'uniforme erraient à l'aventure. C'était moins une armée
+qu'un troupeau. Soudain un mouvement se fit dans cette masse. Une
+voiture parut attelée à la Daumont. Un homme en petite tenue s'y
+faisait voir portant le grand cordon de la Légion d'honneur; un
+frisson parcourut nos rangs: c'était l'empereur. Il jetait autour de
+lui ces regards froids que tous les Parisiens connaissent. Il avait le
+visage fatigué; mais aucun des muscles de ce visage pâle ne remuait.
+Toute son attention semblait absorbée par une cigarette qu'il roulait
+entre ses doigts. On devinait mal ce qu'il allait faire. A côté de lui
+et devant lui, trois généraux échangeaient quelques paroles à
+demi-voix. La calèche marchait au pas. Il y avait comme de
+l'épouvante et de la colère autour de cette voiture qui emportait un
+empire. Un piqueur à la livrée verte la précédait. Derrière venaient
+des écuyers chamarrés d'or. C'était le même appareil qu'au temps où il
+allait sur la pelouse de Longchamps assister aux courses du grand
+prix. Deux mois à peine l'en séparaient. On penchait la tête en avant
+pour mieux voir Napoléon III et son état-major. Une voix cria: _Vive
+l'empereur!_ une voix unique. Toute cette foule armée et silencieuse
+avait le vague sentiment d'une catastrophe. Un homme s'élança au
+devant des chevaux, et, saisissant par les jambes un cadavre étendu au
+milieu de la rue, le tira violemment de côté. La calèche passa;
+j'étouffais. Quand je ne vis plus celui que plus tard on devait
+appeler l'homme de Sedan, un grand soupir souleva ma poitrine. Celui
+qui avait dit: L'Empire, c'est la paix, disparaissait dans la guerre.
+
+Le spectacle que présentait alors Sedan était navrant. On se figure
+mal une ville de quelques milliers d'âmes envahie par une armée en
+déroute. Des soldats endormis gisaient au coin des rues. Plus
+d'ordres, plus de commandement. Des familles pleuraient devant les
+portes de leurs maisons visitées par les obus. Il y avait un
+fourmillement d'hommes partout; ils étaient, comme moi, dans la
+stupeur de cet épouvantable dénouement. J'errai à l'aventure dans la
+ville. Des figures de connaissance m'arrêtaient çà et là. Des
+exclamations s'échappaient de nos lèvres, puis de grands soupirs. Le
+bruit commençait à se répandre que l'empereur s'était rendu au
+quartier général du roi Guillaume. Les soldats, furieux, ne lui
+épargnaient pas les épithètes. On lui faisait un crime d'être vivant.
+Les officiers ne le ménageaient pas davantage. On questionnait
+ceux,--et le nombre en était grand,--qui l'avaient vu passer dans sa
+calèche. L'histoire de la cigarette soulevait des explosions de
+colère.--Un Bonaparte! disait-on.
+
+Vers deux heures, un caporal de ma compagnie m'avertit que les zouaves
+qui occupaient la porte de Paris avaient reçu ordre de rallier ce qui
+restait du régiment, campé sur la gauche de la citadelle en faisant
+face à la Belgique. J'y trouvai quelques centaines d'hommes sur
+lesquels la furieuse bataille qu'ils venaient de traverser avait
+laissé d'épouvantables traces. Quelques-uns, accroupis par terre,
+rafistolaient des lambeaux d'uniforme; d'autres pansaient des
+blessures qu'ils dédaignaient de porter à l'ambulance.
+
+Un commandant dont j'avais fait la connaissance au camp de Châlons, et
+qui gracieusement m'avait promis de faire tout ce qui dépendrait de
+lui pour rendre moins dures les premières fatigues du noviciat
+militaire, vint à moi, un triste sourire aux lèvres.
+
+--Eh bien! me dit-il, vous avais-je trompé?
+
+--Ma foi! tout y est, la misère, les privations, le sang!...
+
+--Et vous ne comptez pas ce que nous réservent les conséquences d'une
+défaite que mon expérience du métier n'allait pas jusqu'à prévoir.
+
+Je l'interrogeai du regard.
+
+--Vous verrez, reprit-il. Et tout ce que vous pouviez rêver de pire
+sera dépassé.
+
+Il soupira, et se mettant à marcher:
+
+--Vous n'êtes pas blessé au moins?
+
+--Non, pas une égratignure, rien.
+
+--C'est une chance! que de braves gens qui sont morts depuis que je ne
+vous ai vu! Sedan, après Reichshoffen! notre régiment est en poudre.
+Vous savez, tous ceux que vous avez vus près du colonel il y a quinze
+ou vingt jours, tous morts... morts ou disparus!... Il était devenu
+très-pâle.
+
+--Vous n'avez besoin de rien? reprit-il brusquement.
+
+--Non, merci, commandant.
+
+--Au reste, nous n'allons pas nous quitter de quelques jours; si je
+puis vous être bon à quelque chose, disposez de moi.
+
+Je le remerciai et il s'éloigna lentement, jetant çà et là des regards
+sur la bande vêtue de vêtements en loques qui avait été un régiment.
+
+Le lendemain,--je ne l'oublierai jamais,--on afficha partout la
+proclamation du général de Wimpfen, qui avait signé la capitulation de
+la ville et de l'armée. Tous nous étions prisonniers de guerre.
+
+Il n'y eut plus ni frein, ni discipline; l'armée était comme affolée.
+Des groupes énormes s'arrêtaient aux places où l'affiche était collée;
+il en sortait des imprécations. Ce mot dont on a tant abusé depuis,
+_trahison_! volait de bouche en bouche. On était livré, vendu! Après
+avoir été de la chair à canon, le soldat devenait de la chair à
+monnaie: tant d'hommes, tant d'or. Un bourdonnement terrible
+remplissait la ville. On ne saluait plus les généraux. Des bandes
+passaient en vociférant le long des rues, et s'agitaient dans cette
+enceinte trop étroite pour leur foule. Il y avait çà et là comme des
+houles faites de cuirassiers, de hussards, d'artilleurs, de dragons,
+de lignards. L'ivresse s'abattait partout. Un mot ne me sortait pas de
+la tête: Prisonnier! et j'avais fait une campagne de trois jours! Je
+rencontrai mon commandant:
+
+--Eh bien? me dit-il.
+
+Je ne trouvai pas une parole à lui répondre. Il me serra la main et
+passa. Il y avait des visages sur lesquels on lisait un désespoir
+terrible. Il me semblait qu'avec un régiment de ces visages-là on
+aurait fait une trouée partout. Avec quel plaisir n'aurais-je pas
+sauté sur mon fusil, si le signal de l'attaque avait été donné! mais
+rien! Des cohues qui tournaient dans une ceinture de remparts!
+
+On s'accostait, on se quittait, on se reprenait. Le vieux zouave qui
+m'avait pris en amitié depuis les palissades, marchait à côté de moi.
+Il riait dans sa barbe semée de fils d'argent.
+
+--Prisonnier! sais-tu ce que c'est, petit? me disait-il. C'est du pain
+noir, de l'eau, des casemates, de la terre à remuer, quelquefois des
+coups... Et pas un brin de tabac à fumer! Ça ne s'était jamais vu! Et
+dire qu'on m'a fait venir d'Afrique pour ça! Être pris dans son pays
+comme un rat dans une souricière quand on a passé par Inkermann et
+Solferino, c'est drôle tout de même! Ce sont les Arabes qui vont rire!
+Mon vieux régiment abîmé, les officiers morts, adieu les zouaves du
+3e! Toi, tu viens de Paris; ça se voit à ton air; moi, j'arrive
+d'Oran, et toi et moi nous tomberons en Allemagne!... Est-ce qu'on n'a
+pas fait ce qu'on a pu, dis? voyons, dis-le pour voir!
+
+Je crus un instant qu'il allait me chercher querelle; il me regardait
+avec des yeux furibonds. Je me hâtai de le calmer en lui jurant que
+c'était aussi mon avis.
+
+--Alors, vois-tu, c'est la faute des généraux, avoue-le, reprit-il.
+
+Un tapage abominable interrompit notre conversation. C'était
+l'administration qui donnait à piller les subsistances de l'armée. On
+courait, on se bousculait, on se battait: c'était une crise aiguë dans
+le désordre. Je perdis mon vieux zouave dans la foule comme on perd de
+vue un chevreuil dans une forêt. Des bandes se ruaient autour des
+caisses de biscuits et des barils de salaisons en poussant des cris
+formidables. On défonçait à coups de crosse les tonneaux de vin et
+d'eau-de-vie. Le liquide coulait dans les rues. Les plus proches en
+avaient jusqu'aux chevilles. A cent mètres de ce gaspillage hideux des
+régiments mouraient de faim. Les repus vendaient le produit de leur
+rapine aux affamés. On mettait aux enchères les pains de munition et
+les pièces de lard. Je me tirai comme je pus de cette cohue qui
+trébuchait. Après l'indignation, le dégoût.
+
+
+
+
+V
+
+
+Ce sommeil de plomb qui m'avait surpris sur l'herbe aux approches de
+la citadelle, m'attendait dans le même campement. Une lassitude
+extrême m'accablait, une lassitude nerveuse qui venait du cerveau plus
+que des membres. J'étais littéralement brisé. Au réveil, je devais
+entrer dans un cauchemar plus terrible. Les régiments reçurent l'ordre
+de livrer leurs armes. Non, jamais je n'oublierai le spectacle à la
+fois superbe et lugubre qui frappa mes yeux. Un frémissement parcourut
+la ville. La mesure était comble; c'était comme le déshonneur infligé
+à ceux qui restaient des héroïques journées de Spickeren et de
+Reischoffen, de Wissembourg et de Beaumont. Ce fut bientôt un tumulte
+effroyable. Les vieux soldats d'Afrique faisaient pitié. Ils se
+demandaient entre eux si c'était bien possible. On en voyait qui
+pleuraient. Moi-même,--et je n'étais qu'un conscrit,--j'avais des
+larmes dans les yeux. Ce chassepot que je n'avais guère que depuis
+trois jours et avec lequel j'avais fait mes premières armes, ce
+chassepot auquel j'avais adapté, en guise de bretelle, un lambeau de
+ma ceinture de zouave, et qui sentait encore la poudre, il fallait
+donc le livrer! Je le pris par le canon, et, le faisant tournoyer
+au-dessus de ma tête, je le rompis en deux morceaux contre le tronc
+d'un arbre. Je ne faisais d'ailleurs que ce que faisaient la plupart
+de mes camarades. C'était partout un grand bruit de coups de crosses
+contre les murs et les pavés. On n'apercevait que soldats armés de
+tournevis qui démontaient la culasse mobile de leurs fusils, et en
+jetaient les débris. Les artilleurs, attelés aux mitrailleuses, en
+arrachaient à la hâte un boulon, une vis, en brisaient un ressort pour
+les mettre hors de service. D'autres, fous de rage, silencieusement,
+enclouaient leurs pièces. C'était dans tout Sedan comme un grand
+atelier de destruction; les officiers laissaient faire. Les cavaliers
+jetaient dans la Meuse les sabres et les cuirasses, les casques et les
+pistolets: on marchait sur des monceaux de débris. Chaque pas
+arrachait au sol un bruit de métal; c'était la folie du désespoir.
+
+Il fallut enfin que la sinistre promenade commençât. Je revis la porte
+de Paris et le pont-levis où j'avais fait le coup de feu. La longue
+cohue des prisonniers arriva devant le petit bourg, au delà des
+palissades d'où nous avions essayé de déloger les Bavarois. Les
+maisons en étaient criblées de balles, quelques-unes étaient
+effondrées; mais déjà les corvées prussiennes en avaient retiré les
+cadavres. Des familles tremblaient autour de leurs demeures. Un
+officier d'état-major à cheval attendait la colonne des pantalons
+rouges. A mesure que nous passions:
+
+--Par ici, messieurs de l'infanterie! Par là, messieurs de la
+cavalerie! criait-il d'une voix forte. Fantassins et cavaliers
+s'ébranlaient et se rangeaient à droite et à gauche. Pendant une
+heure, ces grands troupeaux d'hommes attendirent dans la boue. Cet
+abattement qui suit les grands désastres les avait saisis. Les plus
+las se couchaient sur les tas de pierres. La faim l'emporta sur mon
+marasme, et, tirant de ma poche un biscuit et un morceau de lard cru,
+j'y mordis à belles dents. Personne autour de moi ne savait où nous
+allions. Au bout d'une heure, la colonne se remit en marche. La route
+était détrempée de flaques d'eau dans lesquelles nous entrions jusqu'à
+mi-jambe. Échelonnés le long de cette route, des pelotons composés
+d'une vingtaine de soldats prussiens montaient la garde de 50 mètres
+en 50 mètres. Immobiles, ces soldats nous regardaient passer. Ils
+portaient devant eux une cartouchière ouverte où nous pouvions voir
+des cartouches admirablement rangées. Pendant que l'infanterie
+veillait sur la masse mouvante des prisonniers, des cavaliers, le
+pistolet au poing, couraient à travers champs, et ramenaient ceux qui
+s'égaraient. Les coups de plat de sabre pleuvaient. Nous marchions
+sans ordre, officiers et soldats pêle-mêle. Le respect avait disparu
+avec la discipline. Les capotes grises ne se gênaient pas pour heurter
+au passage les manches galonnées d'or. Les cavaliers bousculaient
+leurs capitaines. C'était l'anarchie sous l'uniforme, la pire de
+toutes; des rixes s'ensuivaient quelquefois.
+
+A l'extrémité de la route que nous suivions s'ouvrait un pont qui
+enjambait un canal, et donnait accès dans une sorte d'île formée par
+une grande courbe de la Meuse, qui dessine un oméga. Les deux pointes
+de l'oméga sont reliées par ce canal, qui ferme hermétiquement l'île
+vers laquelle on nous poussait par troupes. Nous étions dans l'île
+d'Iges, ou presqu'île de Glaires, comme dans une prison. Une rivière
+lui sert de murailles. Une ceinture d'eau n'est pas un obstacle moins
+infranchissable souvent qu'une ceinture de briques et de moellons. Il
+m'a été facile d'en faire l'expérience pendant les quelques jours que
+j'ai passés dans l'île, tournant autour de mon domaine avec la
+monotone et patiente régularité des animaux en cage, qui fatiguent le
+regard par la constance de leur marche inutile.
+
+Les vieux zouaves jetaient un coup d'oeil autour d'eux froidement. Les
+plus jeunes pressaient le pas pour mesurer l'étendue du champ qu'on
+leur livrait. Une tristesse sombre se peignait sur quelques visages;
+d'autres, en plus grand nombre, exprimaient l'abattement. La colère
+était tombée.
+
+--C'est à présent que les taquineries vont commencer, me dit mon
+voisin.
+
+Le vieux qui m'avait fait un discours la veille vint à moi, et, me
+frappant sur l'épaule:
+
+--Tu dois être content, me dit-il, on arrange tes débuts à toutes les
+sauces. Puis se reprenant: As-tu du tabac?
+
+J'en avais encore une mince provision au fond de mes poches; je lui en
+offris une pincée. Je compris alors à l'épanouissement de son visage
+quelle place le tabac tient dans la vie du soldat; une pipe bourrée,
+c'est l'oubli de toutes les misères.
+
+--Tu es un bon garçon, me dit-il en me serrant la main d'une façon à
+me briser les os.
+
+Je venais de conquérir un ami qui se serait fait tuer pour moi
+pendant cinq minutes.
+
+La presqu'île de Glaires se compose d'une légère éminence dont les
+deux versants s'abaissent vers la Meuse; on y découvre un petit
+village, une assez grande maison d'habitation et un moulin. Au point
+de jonction de la rivière et du canal, un barrage alimente les écluses
+de ce moulin; de l'autre côté de la Meuse, de grandes prairies
+s'étendent jusqu'au pied de collines boisées qui couronnent l'horizon,
+et que l'armée prussienne occupait encore.
+
+Des officiers prussiens allaient et venaient dans l'île d'un pas
+méthodique et roide, indiquant à chacun des corps dont se composait
+cette armée de prisonniers quel emplacement il devait occuper. Point
+d'hésitation, point d'embarras. Un jeune lieutenant, mince et fluet,
+pâle et blond, nous servait de guide. Nous nous avancions et nous nous
+arrêtions sur un signe de sa main; par moments, à ce signe muet il
+ajoutait un mot. Il tenait un carnet à la main, où je suppose que les
+vaincus dont il répondait étaient classés par numéros d'ordre. Une
+dernière fois nous fîmes halte sur l'un des versants de l'éminence.
+D'une voix claire et nous montrant le sol du bout du doigt:
+
+--C'est ici, messieurs, nous dit l'officier.
+
+Il était huit heures du soir. Sous nos pieds des touffes d'herbes
+humides s'étendaient sur un lit de boue.
+
+--As-tu choisi ta place? me dit un camarade. Et d'un air de
+philosophie gouailleuse:--Si tu veux la moitié de mon lit, prends,
+ajouta-t-il.
+
+Il venait de se coucher tout de son long par terre; je l'imitai.
+
+Quand j'ouvris les yeux, la rosée et la pluie m'avaient percé
+jusqu'aux os; je pouvais croire que le tartan qui me servait de
+couverture était tombé dans la rivière. Je grelottais. Il faisait
+encore nuit; mais des lueurs ternes qui dessinaient la crête des
+collines me faisaient comprendre que le jour n'allait pas tarder à
+paraître. Je me levai, et pour me réchauffer autant que pour assouvir
+ma faim, j'allai dans les champs arracher des pommes de terre. J'avais
+eu beau fouiller dans mes poches, je n'y avais pas trouvé une miette
+de biscuit ni une parcelle de lard: je n'avais plus d'autre
+fournisseur que le hasard. Je n'avais pas fait cinquante pas dans la
+campagne, que j'aperçus des ombres errant çà et là à l'aventure. Elles
+se baissaient vers la terre, et se relevaient par mouvements
+alternatifs et irréguliers. Je compris que cette même pensée dont
+j'étais fier avait germé dans l'esprit d'un nombre respectable de
+soldats. Tous les pieds de pommes de terre avaient été proprement
+secoués.
+
+--Un peu plus loin, il y en aura encore pour tout le monde si tu te
+presses, me dit un grenadier.
+
+Je m'écartai. La pluie tombait toujours. A la première clarté du
+matin, mes yeux ravis reconnurent un troupeau de moutons broutant
+l'herbe à l'extrémité d'un champ voisin.
+
+--Des côtelettes! me cria un camarade qui m'avait suivi.
+
+J'avais déjà pris ma course du côté du berger. C'était un petit vieux
+grisonnant qui rêvait sous sa limousine, les deux mains sur son bâton.
+
+--Combien le mouton? lui dis-je.
+
+--C'est que je ne suis pas le maître, et je ne sais pas si le
+propriétaire,... me répondit-il en se grattant l'oreille.
+
+--Dis toujours.
+
+--Dame! répliqua-t-il en clignant de l'oeil, on pourra croire tout de
+même que des maraudeurs en ont volé un,... ça s'est vu.
+
+--Certainement.
+
+--Alors c'est quatre francs.
+
+Je lui donnai cent sous, et j'emportai le mouton sur mes épaules. On
+me vit passer en courant avec ma proie vivante. Le bruit se répandit,
+comme une traînée de poudre dans les campements, qu'un troupeau de
+moutons paissait aux environs. Zouaves et chasseurs d'Afrique se
+mirent en campagne comme des gens pour qui aucune razzia n'a de
+mystères. La clientèle du berger augmenta à vue d'oeil. Il prit goût à
+sa spéculation, et, ses prétentions augmentant avec ses scrupules, la
+bête que j'avais eue pour quatre francs en valait quarante une heure
+après: le troupeau s'évanouit comme un brouillard.
+
+J'avais bien l'animal, et il n'était pas maigre, l'île me fournissait
+assez de broussailles pour avoir du feu; mais où trouver du sel ou du
+poivre? Où découvrir du pain surtout? Recherches, offres brillantes,
+supplications, rien ne me réussit. Mon compagnon n'avait pas été plus
+heureux. Il fallut se résigner à s'asseoir autour d'un quartier de
+mouton accommodé à la diable dans sa graisse. On l'avalait, on ne le
+mangeait pas. Quelques pommes de terre cuites sous la cendre me
+consolaient un peu. Nous eûmes du mouton, à dîner et à déjeuner,
+pendant trois jours. La faim seule pouvait combattre l'aversion qu'il
+m'inspirait. Une heure vint où il n'en resta plus un débris. J'eus
+l'ingratitude de m'en réjouir. Les tristesses et la sobriété farouche
+des jours suivants l'ont bien vengé. Pendant le règne du mouton,
+j'avais eu des instants de volupté; ils m'étaient offerts par des
+camarades sous la forme d'un quart de biscuit ou d'un peu de café. Ces
+magnificences m'éblouissaient. Elles ne durèrent qu'un temps; mais ce
+qui mettait le comble à mon extase, c'était une cigarette. J'avais usé
+de ma petite provision de tabac avec la prodigalité d'un fils de
+famille qui croit que les cantines suivent le soldat dans toutes ses
+aventures; j'avais compté sans la captivité.
+
+Un matin, errant sur la lisière de mon campement, j'aperçus un groupe
+de soldats qui gesticulaient avec une animation singulière. Des
+exclamations sortaient de ce groupe. Je m'approchai, et vis un zouave
+qui, debout au milieu d'un cercle avide, mettait aux enchères une
+cigarette dont l'enveloppe de papier contenait un mélange bizarre de
+poussière de tabac et de mie de pain ramassées avec les ongles au fond
+des cavités que recelait son large pantalon. On offrait ce qu'on
+avait, quatre sous, cinq sous, dix sous, quinze sous, non pas pour
+l'acquérir et en faire sa propriété exclusive, mais pour obtenir le
+droit précieux d'aspirer un certain nombre de bouffées. On poussait
+comme dans une salle de vente. Un caporal offrit un franc. Je doublai
+son enchère, un frémissement parcourut l'auditoire, et, au prix de
+quarante sous payés comptant, le droit de fumer un tiers de la
+cigarette, avec le privilège de commencer, me fut adjugé. Les autres
+adjudicataires se rangèrent autour de moi, et la cigarette mesurée et
+marquée d'un cercle noir au tiers de sa longueur, dix paires d'yeux
+suivaient les progrès du feu tandis que je la tenais entre mes lèvres.
+
+Pendant les deux ou trois premiers jours, il y avait eu des heures de
+pluie et des heures de soleil. On employait celles-ci à sécher
+l'insupportable humidité occasionnée par celles-là; mais un matin le
+ciel parut tout noir, et la pluie se mit à tomber avec une persistance
+et une régularité qui pouvaient aisément faire croire qu'elle
+tomberait toujours. Vers le soir, mouillé comme une éponge qui aurait
+fait une chute dans une rivière, on me recueillit dans une tente. Sept
+ou huit soldats se pressaient dans un espace où trois ou quatre
+auraient peut-être pu s'étendre. J'étais en outre arrivé le dernier,
+et je dus m'allonger au bas bout de la tente. Après une heure de
+sommeil, de larges gouttes d'eau froide qui s'aplatissaient sur mon
+visage me réveillèrent. Un sergent que mes mouvements tracassaient
+ouvrit les paupières nonchalamment.
+
+--Ça, me dit-il, c'est la pluie.
+
+--Merci, répliquai-je, et, prenant une autre posture, je me fis un
+rempart de mon capuchon. Au bout d'une autre heure, j'éprouvai
+vaguement la sensation d'un homme qu'on plongerait brusquement dans un
+bain froid. Il me semblait qu'un robinet invisible versait avec
+obstination un torrent d'eau glacée autour de mon corps. Un frisson
+acheva de me réveiller. Le rêve ne m'avait pas trompé: j'étais dans
+une mare. L'eau clapotait le long de mes épaules et de mes jambes. Je
+sautai sur mes genoux. Le sergent qui déjà m'avait parlé risqua un
+coup d'oeil de mon côté, et m'aperçut dans ma baignoire.
+
+--Ça, reprit-il, c'est les rigoles.
+
+Je n'en pouvais douter. La pluie avait rempli les rigoles creusées
+autour de la tente et au bord desquelles je me trouvais. Elles
+débordaient sur moi.
+
+Il était dix heures, je ruisselais. Autour de moi, on ronflait.
+J'abandonnai la tente et achevai ma nuit en promenades. C'est dans ces
+moments-là que l'on devine la douceur des occupations qui vous
+paraissaient fatigantes autrefois. Je revoyais en esprit la petite
+chambre voisine de la rue de Turenne, la cheminée flambante, la tasse
+de thé, la table auprès desquelles j'avais passé des heures à la
+clarté d'une lampe placée entre des livres.--Et j'avais pu me plaindre
+du travail nocturne!
+
+Le jour arriva. La pluie continuait à tomber avec la même abondance et
+la même tranquillité. Les rives de la Meuse s'enveloppaient d'un
+rideau de brume. Les Prussiens avaient commencé une sorte de
+distribution sommaire; elle se composait d'un demi-biscuit par homme
+et pour deux jours. On y courait cependant. C'était une distraction
+encore plus qu'un soulagement. Malheur à qui laissait traîner un
+morceau de cette maigre pitance! On avait pour boisson l'eau de la
+rivière, à laquelle on allait par troupes remplir ses bidons. Ce
+régime et cette température faisaient des vides parmi les prisonniers;
+qui tombait malade était perdu. Un cas de fièvre était un cas de mort.
+Point de médecins et point de médicaments. On avait la terre pour
+dormir et un quart de biscuit pour ne pas mourir de faim.
+
+J'avais fait la connaissance d'un chasseur d'Afrique, engagé
+volontaire comme moi. C'était un garçon qui avait le visage d'une
+jeune fille, et avec cela vif comme un oiseau et brave comme un chien
+de berger. Rien n'avait de prise sur ce caractère robuste, ni la
+fatigue, ni les mésaventures. A chaque nouvelle épreuve, il secouait
+ses épaules comme un terre-neuve qui sort de l'eau. Didier ne
+tarissait pas en histoires incroyables. J'ai toujours pensé que ma
+nouvelle connaissance était de cette famille de Parisiens qui, leur
+patrimoine croqué, s'arrangent d'un sabre pour avoir un cheval. Il
+était porté pour la croix. Un jour il m'offrit son quart de biscuit.
+
+--Et toi? lui dis-je.
+
+--Je n'ai pas faim.
+
+Et comme j'hésitais:
+
+--Un de ces jours tu me rendras un gigot, si tu trouves encore un
+mouton, reprit-il en riant.
+
+Il me tendit la main, et s'éloigna. Je remarquai qu'il avait les yeux
+tristes. Le souvenir de ces yeux me poursuivit tout le soir. Le
+lendemain, errant sur un chemin, j'avisai quatre soldats qui
+portaient un mort sur une civière.
+
+--Sais-tu qui passe là? me dit un sergent de ma compagnie.
+
+--Non.
+
+--C'est ton chasseur.
+
+Je courus vers la civière: c'était Didier, en effet.
+
+--On savait chez nous qu'il était perdu, me dit l'un des cavaliers qui
+le portaient.
+
+Je me mis à marcher derrière lui, les yeux gros de larmes.
+
+On ne pouvait sortir sans rencontrer un de ces cortèges sinistres.
+Ordinairement le cadavre était couché sur un brancard fait de deux
+morceaux de bois reliés par deux traverses. Quelquefois encore quatre
+soldats le prenaient par les jambes et les bras, et le jetaient dans
+une fosse creusée à la hâte et recouverte bien vite de quelques
+pelletées de terre. Deux ou trois camarades suivaient le corps. Le
+lendemain, on n'y pensait plus... C'était comme une grande loterie.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Les heures dans cette pluie et cette inaction étaient longues et
+lourdes. On en perdait le plus qu'on pouvait en promenades çà et là.
+Les bords de la Meuse nous attiraient. On ne pouvait faire une
+centaine de pas sur la rive sans voir, descendant au fil de l'eau, des
+cadavres d'hommes et de chevaux. On en rencontrait d'autres échoués
+dans des touffes d'herbe, là un chasseur de Vincennes, là un uhlan.
+Tous les corps des deux armées y avaient laissé quelques-uns de leurs
+représentants. On y faisait un cours d'uniformes _in anima vili_. Il y
+avait des heures, quand il ne pleuvait pas, où je ne pouvais
+m'arracher à ce lugubre spectacle. Je regardais les cadavres que le
+cours du flot emportait lentement, ou qui restaient pris entre les
+joncs dans des attitudes terribles. Il en était parmi eux qui, vivants
+au mois de juillet, avaient peut-être chanté _le Rhin allemand_ sur
+les boulevards de Paris. Leur agonie s'était terminée dans la vase.
+
+La première fois que je m'étais avancé du côté du moulin, j'avais vu
+sur le barrage, accrochés parmi les pierres, les corps de deux
+soldats, un Français et un Prussien, que le remous des eaux balançait.
+Ce mouvement vague, qui faisait par intervalles rouler leurs têtes et
+leurs bras, leur prêtait un semblant de vie qui avait quelque chose
+d'effrayant. Ils y étaient encore quatre jours après. Des oiseaux
+voletaient au-dessus du barrage. Le soir, aux lueurs incertaines qui
+tombaient d'un ciel gris, ces formes vagues qu'on voyait flotter sur
+la rivière prenaient des aspects étranges. L'imagination y avait sa
+part; mais le spectacle dans sa réalité crue avait par lui-même un
+caractère épouvantable.
+
+Je me rappelle qu'un matin, en allant remplir mon bidon dans un pli du
+rivage où jusqu'alors le hasard ne m'avait pas conduit, un de mes
+camarades me poussa le coude:
+
+--Regarde, me dit-il.
+
+Je levai les yeux et aperçus sur un îlot de sable, à quelques mètres
+du rivage, le corps d'un cuirassier dont la tête disparaissait à demi
+sous un lit de longues herbes. Ses jambes, chaussées de lourdes
+bottes, et son corps, sur lequel étincelait la cuirasse, saillaient
+hors de l'eau. Sa main gantée reposait sur la vase et s'était nouée
+autour d'une touffe de glaïeuls. Deux ou trois corbeaux battaient de
+l'aile autour de l'îlot; on pouvait croire à l'attitude du pauvre
+cuirassier que la mort l'avait surpris là. Il avait le visage
+déchiqueté. L'image de ce cuirassier me poursuivit longtemps. Quand
+je portai à mes lèvres le bidon rempli de l'eau puisée dans l'anse qui
+l'abritait, ma main le laissa retomber sans pouvoir en avaler une
+gorgée.
+
+Il n'était pas rare de rencontrer dans nos promenades des groupes de
+soldats accroupis autour du cadavre d'un cheval qu'ils avaient tiré de
+la rivière, et sur lequel ils taillaient des lanières de chair avec
+leurs couteaux. Quelquefois ils grondaient comme des dogues qu'on
+dérange dans leur immonde repas. Je n'avais jamais voulu de cette
+chair nauséabonde; mais la faim me tourmentait. On a vite fini de
+broyer entre ses dents le quart d'un biscuit, si dur qu'il soit; on ne
+découvrait presque plus de pommes de terre, tant des mains par
+milliers en avaient retourné les champs. Un jour que je serrais ma
+ceinture après avoir vainement fouillé vingt sillons:
+
+--Écoute, me dit un camarade avec lequel j'avais partagé quelques
+lambeaux de mon mouton, il y a le moulin.
+
+--Je le connais; j'ai même rôdé par là hier encore. Ni poules, ni
+canard, rien.
+
+--Pas sûr; moi, j'ai l'oeil.
+
+Et mon Marseillais porta le doigt à l'organe dont il parlait, avec ce
+geste expressif que connaissent tous ceux qui ont traversé la
+Canebière. C'était un garçon avisé, qui avait le flair d'un chien de
+chasse pour la nourriture.
+
+--Explique-toi, repris-je.
+
+--Eh bien! s'il n'y a plus de volailles au moulin, le meunier a encore
+quelque chose.
+
+--De la farine! m'écriai-je avec joie, du pain peut-être!
+
+--Non, mais du son; viens voir.
+
+Mon enthousiasme s'était refroidi, cependant je suivis le camarade.
+
+--Et il y en aura pour moi, n'est-ce pas? car ça se paye, me dit-il en
+courant.
+
+Je lui répondis par un signe de tête affirmatif, et nous arrivâmes au
+moulin. Il y avait déjà queue.
+
+--Voilà ce que je craignais! s'écria mon Marseillais avec un accent
+désespéré rendu plus vif par le dépit.
+
+Le meunier vendait à tout venant muni de pièces blanches le son de son
+moulin, qu'il débitait parcimonieusement par petites portions. La
+livre de son coûtait quarante-quatre sous, et, pour en avoir, il
+fallait attendre deux ou trois heures. Ma livre de son payée, je
+l'emportai et la délayai dans une gamelle pleine d'eau... J'avais
+ainsi deux services à mon menu, un quart de biscuit sec et une écuelle
+de son mouillé.
+
+Cette existence, irritée par la misère, commençait à me peser
+lourdement. Rien ne me faisait prévoir qu'elle dût bientôt prendre
+fin. Des officiers auxquels on avait d'abord remis la garde des
+prisonniers, la surveillance était passée aux sous-officiers: ils
+avaient la charge des distributions, qui n'arrivaient plus intactes
+aux soldats. Le grand découragement amenait un grand désordre. Chacun
+tirait à soi. Qui pouvait voler la part d'un camarade la gardait. Il y
+avait des querelles pour un biscuit perdu. Quelques généraux faisaient
+ce qu'ils pouvaient pour améliorer le sort de leurs soldats, le
+général Ducrot entre autres, qui jusqu'au bout mit tout en oeuvre pour
+leur venir en aide; mais l'autorité allemande faisait la sourde
+oreille à leurs réclamations. On périssait dans la fange. A ces
+privations, qui avaient le caractère d'une torture, s'ajoutaient des
+spectacles qui me faisaient monter le rouge au front. Des officiers
+prussiens visitaient l'île à toute heure, et, sans façon, avec des
+airs d'arrogance, pour les besoins de leur remonte personnelle,
+faisaient descendre les officiers français de leurs montures et s'en
+emparaient avec la selle et les harnais. Je voyais mes malheureux
+compatriotes mordre leurs lèvres et mâcher leurs moustaches.
+Quelques-uns devenaient tout blancs. L'un d'eux mit la main à sa
+ceinture, et demanda à celui qui le dépouillait s'il ne voulait pas
+aussi sa montre.
+
+--_Ich vorstche nicht_ (je ne comprends pas), répondit le Prussien,
+qui savait parfaitement le français.
+
+Il y a des choses qu'il faut avoir vues pour y croire. On a le coeur
+serré quand on y songe. Un de ces Prussiens armés d'éperons qui
+parcouraient l'île, rencontra un jour un officier français qui passait
+à cheval, et l'invita à descendre. Un prisonnier n'a presque plus le
+caractère d'un homme. L'officier obéit. Le Prussien se mit en selle,
+et, après avoir fait marcher, trotter, galoper le cheval, inclinant
+la tête d'un air froid:
+
+--C'est bien, monsieur, je le garde.
+
+Aucune résistance n'était possible. Il fallait se soumettre à tout;
+mais on avait la mort dans l'âme. Je commençai sérieusement à penser à
+une évasion. Malheureusement il était plus facile d'y songer que de
+l'exécuter. Un seul pont jeté sur le canal donnait accès dans l'île.
+Ce pont était gardé par deux pièces de canon mises en batterie, la
+gueule tournée vers nos campements. On savait qu'ils étaient chargés.
+Un poste nombreux veillait tout autour, les armes prêtes. De ce
+côté-là, rien à espérer; de l'autre côté de la Meuse, courbée en arc
+de cercle, des pelotons de soldats bivouaquaient de distance en
+distance, et dans l'intervalle de ces bivouacs, séparés les uns des
+autres par un espace de cinq cents mètres à peu près, se promenaient,
+le fusil sur l'épaule, deux ou trois sentinelles qui ne perdaient pas
+notre île de vue. Quand la nuit venait, on doublait le nombre de ces
+sentinelles. Des détonations qui me réveillaient pendant mon sommeil
+ou troublaient mes promenades sous la pluie nocturne, et dont je
+comprenais la sinistre signification, m'indiquaient suffisamment que
+ces sentinelles faisaient bonne garde.
+
+Une nuit cependant, n'y tenant plus et redoutant de trouver en
+Allemagne des îles plus tristes encore, je me décidai à tenter
+l'aventure. Je me dirigeai donc vers la Meuse. Le ciel était sombre,
+la rive déserte. De l'autre côté de l'eau, on voyait les feux de
+bivouac allumés. Malgré l'obscurité qui étendait un voile gris sur le
+fleuve, on distinguait à la surface claire des eaux des formes
+incertaines qui flottaient mollement. Elles s'effaçaient et
+reparaissaient. J'hésitai un instant, puis enfin, me déshabillant de
+la tête aux pieds et ne gardant qu'un caleçon, j'entrai dans la
+Meuse; j'avais déjà de l'eau jusqu'à mi-corps, et la pente du sol où
+je marchais m'indiquait que j'allais bientôt perdre pied, lorsqu'une
+masse noire passa lentement devant moi et m'effleura la poitrine,
+contre laquelle je la sentis fléchir et s'enfoncer. Un horrible
+frisson me parcourut le corps: cette perspective de nager au milieu
+d'un fleuve noir qui m'offrait des cadavres pour compagnons de route
+me fit trembler. Je venais d'être saisi d'une peur nerveuse, d'une
+peur irrésistible, et, reculant malgré moi, les yeux sur cette masse
+indécise qui s'en allait à la dérive, à demi paralysé, je regagnai le
+bord, où je m'assis.
+
+Le lendemain, au plein jour, je retournai à l'endroit même où j'avais
+tenté le passage de la Meuse. A quelques pas de la rive, où l'on
+distinguait encore l'empreinte de mes pieds nus, en aval, sur un banc
+de vase tapissé de quelques joncs, le corps d'un jeune turco, que je
+n'y avais pas vu la veille en inspectant les lieux, était échoué, le
+visage dans l'eau qui le découvrait et le recouvrait à demi dans son
+balancement doux. Ses deux mains, étendues en avant, plongeaient dans
+la vase. On me raconta qu'il avait essayé de s'évader dans la soirée,
+et que les sentinelles prussiennes l'avaient fusillé. Atteint de deux
+ou trois balles, il n'avait pas eu la force de regagner le bord.
+Peut-être était-ce là ce corps qui m'avait effleuré au moment où
+j'allais me jeter en plein fleuve; peut-être encore ai-je dû la vie à
+ce pauvre mort. Je renonçai à ma première idée de demander à la Meuse
+des moyens d'évasion, sans renoncer toutefois à mon projet: il ne
+s'agissait que de trouver une occasion meilleure.
+
+Si la Meuse charriait des cadavres huit jours encore après la
+bataille, notre île vomissait des morts: on en comptait par centaines.
+C'était comme une épidémie. L'autorité prussienne finit par
+s'inquiéter de cet état de choses. La contagion pouvait gagner l'armée
+victorieuse comme elle décimait l'armée vaincue.
+
+--Tu sais, me dit un jour l'un de mes compagnons de tente, les trains
+de plaisir pour la Prusse vont commencer bientôt!
+
+Le lendemain, en effet, on faisait évacuer les malades. J'en vis
+partir qui se traînaient à peine. Le tour des officiers devait venir
+après celui des malades. Chacun d'eux avait le droit d'emmener une
+ordonnance. Ce fut pour moi comme un trait de lumière, et je courus
+auprès du commandant H... pour obtenir la faveur insigne d'être promu
+aux fonctions de brosseur. Il accueillit favorablement ma demande, et
+me présenta à un capitaine. J'arrivai à propos; ce poste de confiance
+était sollicité par un grand nombre de candidats, et quelques-uns
+avaient des titres peut-être plus sérieux à faire valoir que les
+miens. Je l'emportai cependant, grâce à l'appui du commandant. J'en
+donnai la nouvelle à mes camarades de lit sous cette tente dans
+laquelle il pleuvait tant.
+
+--Brosseur déjà! s'écria le plus vieux de la bande.
+
+Dans la soirée, on m'avertit de me tenir prêt à la première heure du
+jour. Je comptai sur la pluie pour m'empêcher de dormir; elle ne
+trompa point mon espérance, et le 10 septembre, au matin, je pris le
+chemin du pont, après une dernière visite au moulin. Les deux pièces
+de canon étaient à leur place, les Prussiens sous les armes. La troupe
+de ceux qui devaient former un nouveau convoi s'y rassemblait. Il
+avait été décidé que les officiers, à partir du grade de capitaine
+inclusivement, monteraient dans des espèces de chariots garnis de
+planches. Les lieutenants et les sous-lieutenants, avec les
+ordonnances, devaient marcher à pied.
+
+Un colonel prussien qui était en surveillance à l'entrée du pont
+donna un ordre, un aide de camp cria: En route! et la colonne se mit
+en mouvement. Le pont franchi, nous suivîmes, pour rentrer à Sedan, le
+même chemin que nous avions pris pour en sortir. La colonne s'y arrêta
+un instant. Une pièce de monnaie à la main, et profitant de cette
+halte, je me présentai devant la boutique d'un boulanger, à la porte
+duquel s'allongeait une queue de prisonniers. Des soldats prussiens se
+mêlaient à cette foule. L'un d'eux ne se gênait pas pour bousculer ses
+voisins. On se récria. Il était brutal, il devint insolent. La
+discussion entre gens que la faim talonne dégénère bien vite en
+querelle. Au moment où la querelle prenait les proportions d'une rixe,
+un officier intervint. Il s'enquit de ce que se passait. Les
+prisonniers déclarèrent d'une commune voix, et c'était vrai, que le
+Prussien avait voulu se faire servir avant son tour, et qu'il s'était
+jeté à travers les rangs comme un furieux, frappant et cognant.
+
+L'officier donna l'ordre au soldat de se retirer. Celui-ci avait bu
+quelques verres d'eau-de-vie, un de trop peut-être. Il s'écria qu'il
+ne céderait pas, et qu'il aurait son pain parce qu'il le voulait. Sans
+répondre, l'officier prit à sa ceinture un revolver, l'arma, et
+froidement cassa la tête au soldat. Il tomba comme une masse. Aucun
+des camarades du mort ne remua; je commençai à comprendre ce que
+c'était que la discipline prussienne.
+
+Rentrés à Sedan par la porte de Paris, nous en sortîmes par la porte
+de Balan. Cette ville, que j'avais vue encombrée de troupes
+françaises, était alors occupée par une garnison de soldats de la
+landwehr. Des malades et des blessés se traînaient ici et là. Les
+habitants nous regardaient passer d'un air morne. Quand ils pensaient
+n'être pas vus par nos gardiens, quelques-uns d'entre eux
+s'approchaient de nous pour nous donner du pain ou des morceaux de
+viande, aumône de la ruine à la misère. Notre colonne, composée de
+huit cents hommes à peu près, comptait des officiers de toutes armes.
+La cavalerie et l'artillerie y avaient un grand nombre de
+représentants. Leurs uniformes ne les eussent-ils pas désignés, on les
+aurait reconnus à la pesanteur de leur marche, alourdie par leurs
+grosses bottes et la basane de leurs pantalons. C'était au tour des
+fantassins de payer en sourires les railleries des cavaliers; mais qui
+pensait à sourire en ce moment-là? Il ne restait plus trace de la
+vieille gaieté gauloise. Ce sentiment qu'on était prisonnier écrasait
+tout. Des officiers qui portaient la médaille de Crimée et d'Italie
+essuyaient des larmes furtivement. Il semblait que cette troupe dont
+la file s'allongeait sur la route portât le deuil de cent années de
+victoires effacées en un jour par un désastre. Nous avions pour
+escorte deux forts pelotons d'infanterie prussienne portant le casque
+à pointe, et qui marchaient l'un en tête de la colonne, l'autre en
+queue. Et sur les bas côtés de la route, la flanquant de deux mètres
+en deux mètres, des sentinelles nous accompagnaient, le fusil chargé
+sur l'épaule. On nous avait prévenus qu'à la moindre alerte, elles
+avaient ordre de faire feu. Des uhlans, le pistolet au poing,
+faisaient la navette, et passaient au grand trot de l'avant-garde à
+l'arrière-garde de la colonne, bousculant tout.
+
+La route était défoncée, les chariots cahotaient dans les ornières.
+Nous marchions dans la boue. On ne voyait partout que chaumières
+brûlées, arbres abattus, champs ravagés. C'est ainsi que nous
+arrivâmes à Bazeilles. Qui a vu ce spectacle ne l'oubliera jamais. Il
+semblait qu'une trombe se fût jetée sur le village. Tout y était par
+terre. Un amoncellement de toitures effondrées, et de murailles
+tombées au ras du sol, des débris de meubles calcinés, des poutrelles
+rompues, des charrettes en morceaux, des charrues et des herses
+brisées par le milieu, des lambeaux de volets et de portes pendant sur
+leurs gonds, des carcasses d'animaux atteints par les balles et
+surpris par le feu, les jardins en ruine avec leurs treilles et leurs
+pommiers noircis, partout les traces de l'incendie. On marchait sur
+des éclats d'obus. Il y avait çà et là sur des pans de mur de larges
+taches d'un brun noirâtre. Une main sanglante avait appliqué
+l'empreinte de ses cinq doigts sur un enduit de plâtre; des lambeaux
+de vêtement restaient accrochés entre les haies; sur un buisson, on
+apercevait deux petits bas d'enfant qu'on y avait mis sécher. Sur la
+façade d'une maison labourée par un paquet de mitraille, l'appui d'une
+fenêtre à laquelle il ne restait pas une vitre supportait deux jolis
+pots de fleurs en faïence bleue. Quelques malheureux se promenaient
+parmi ces décombres. Il s'en dégageait une odeur affreuse de cadavres
+en putréfaction. Des fragments d'armes jonchaient le sol. C'était
+navrant, horrible, hideux. Le village était comme éventré. Une famille
+vêtue de loques s'était blottie sous un appentis: elle nous regardait
+passer avec des frémissements effarés. Peut-être cherchait-elle son
+foyer; son malheur dépassait le nôtre: des soldats lui jetèrent des
+morceaux de biscuit.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Bazeilles traversé, notre marche continua. On ne pouvait ni s'arrêter,
+ni se reposer. Chaque étape était marquée d'avance avec un temps
+déterminé pour la parcourir. Nous étions partis de Sedan à onze heures
+un quart, et nous arrivions à Stenay à huit heures du soir, après une
+halte d'une demi-heure. Une surprise heureuse m'attendait à Stenay.
+L'officier à qui je servais d'ordonnance, et qui poussait la bonté
+jusqu'à me traiter en ami plus qu'en soldat, voulut bien me présenter
+à un ancien capitaine de zouaves qui avait obtenu du préfet prussien
+l'autorisation de loger les camarades du 3e régiment, auquel il avait
+appartenu. Une place me fut offerte à la table hospitalière autour de
+laquelle M. D... les reçut. Je m'empressai d'accepter. Quelle faim!
+Jamais soupe fumante, jamais boeuf bouilli ne dégagèrent arômes plus
+savoureux; mes narines les aspiraient non moins que mes lèvres. Il y
+avait huit ou dix jours à peu près qu'une bouchée de nourriture
+honnête ne les avait traversées. On parlait beaucoup à mes côtés, et
+les récits s'entre-croisaient avec les questions; je n'entendais rien,
+je mangeais. On ne sait pas quel vide peuvent creuser dans l'estomac
+d'un volontaire, majeur depuis un an à peine, l'abus du son délayé
+dans l'eau pure, et trente-deux kilomètres avalés d'une traite! Rien
+ne le comble; M. D... riait de mon appétit. La nappe enlevée et le
+café pris, il me permit de m'étendre sur le tapis d'une chambre à
+coucher. Les lits, les canapés, les matelas, appartenaient
+naturellement aux officiers. A peine étendu, je dormis les poings
+fermés. Une inquiétude me restait; pourrais-je me lever le lendemain
+matin? Il y avait là un problème que l'expérience seule pouvait
+résoudre.
+
+A sept heures, le bruit qu'on faisait dans la maison me réveilla.
+J'essayai de me dresser. Ce ne fut pas sans une certaine difficulté
+que j'y parvins. Mon officier m'encourageait du geste et de la voix.
+
+--La courbature, ce n'est rien, quoiqu'il me semble avoir fait une
+ample provision de rhumatismes du côté de Glaires; mais c'est le pied
+qui ne va plus! lui dis-je.
+
+C'était vrai. Il faut avoir été chasseur ou soldat pour savoir ce que
+c'est qu'une plaie au talon, à la cheville, au cou-de-pied. Mieux
+vaudrait avoir un bras cassé ou une balle dans l'épaule. Comme disent
+les marins, on est atteint dans ses oeuvres vives. L'aspect d'une
+table servie me rendit un peu de force; lorsqu'on se réunit pour le
+départ, je demandai la permission d'emporter les morceaux de pain
+qu'on oubliait. Laisser du pain sur une table quand la veille encore
+j'aurais été chercher un quart de biscuit en rampant sur le ventre! On
+me l'accorda, et j'en remplis mes poches. Bien m'en prit. A neuf
+heures précises, on se remit en route. Toujours les mêmes ornières,
+toujours les mêmes cailloux, toujours la même boue! Pendant le premier
+kilomètre, ce fut terrible. Je me traînais; mais enfin le pied
+s'échauffa, et je retrouvai en partie l'élasticité de mon pas.
+
+Les misères de cette épouvantable route devaient presque me faire
+oublier les misères de mon séjour dans l'île que j'avais maudite. Vers
+midi, la colonne, qui marchait avec des ondulations de serpent,
+présentait un spectacle lamentable. On trébuchait, on tombait. Les
+traînards se laissaient aller sur les tas de pierres. Quelques-uns
+peut-être manquaient d'énergie, beaucoup manquaient de force. Tous
+les prisonniers n'avaient pas rencontré à Stenay des capitaines comme
+les zouaves du 3e régiment. Le besoin faisait dans la colonne autant
+de ravages que la fatigue. Les retardataires s'en détachaient comme
+les feuilles mortes d'un arbre que le vent secoue. Ces malheureux
+étendus par terre, les gardiens accouraient et les frappaient à coups
+de crosse. Un coup, deux coups, trois coups, jusqu'à ce qu'ils fussent
+remis sur pied. Autant de coups qu'il en fallait, et, si les coups de
+crosse ne suffisaient pas, les coups de baïonnette venaient après. La
+peau fendue, la chair déchirée, on se relevait; mais l'épuisement
+était quelquefois plus fort que la douleur. Quelques-uns de ceux qui
+s'étaient relevés retombaient bientôt. Les coups et les menaces ne
+pouvant plus rien sur ces corps inertes, la colonne avec son escorte
+de sentinelles continuait sa marche. On laissait au peloton prussien
+qui la suivait le soin de balayer la route.
+
+--Elle a ordre de ne rien laisser traîner, me disait un chasseur
+d'Afrique qui enfonçait ses éperons dans la boue auprès de moi.
+
+On m'a raconté que ces malheureux, étendus dans les fossés ou sur les
+talus du chemin, étaient impitoyablement fusillés par ce dernier
+peloton, à qui incombait la terrible et suprême police de la colonne.
+Je n'ose pas affirmer le fait dans sa sanglante brutalité. Traitait-on
+en déserteurs les prisonniers qui restaient en arrière, et la
+discipline impitoyable que l'armée prussienne applique aux vaincus
+après l'avoir subie elle-même l'engageait-elle à ne voir dans
+l'épuisement qu'un prétexte? Je l'ignore; mais ce que je sais bien,
+c'est que jamais aux étapes prochaines je n'ai revu aucun de ceux qui
+tombaient, et que des chariots pouvaient recueillir. Nous étions
+partis à neuf heures. Après la halte d'une demi-heure qu'on nous
+accorda vers midi, j'eus quelque peine à me mettre debout. L'un de mes
+pieds, le pied gauche, avait la pesanteur du plomb. Il me devenait
+impossible de conserver ma bottine, qui me blessait et m'occasionnait
+à chaque pas d'intolérables souffrances. Je jetais des regards d'envie
+sur les talus gazonnés du chemin. Les animaux avaient le droit de s'y
+reposer. Je voyais au milieu des champs des boeufs étendus dans
+l'herbe, et il me fallait marcher toujours; n'en pouvant plus, je
+tombai sur un tas de pierres et retirai ma chaussure. Les soldats
+prussiens, chaussés de bottes excellentes, me regardaient faire, tout
+prêts à mettre le doigt sur la gâchette de leur fusil, si j'avais fait
+un pas dans les prés voisins. L'heure n'en était pas venue, car je
+n'avais pas renoncé à mon projet d'évasion. Je ne faisais qu'y songer,
+au contraire, et cette pensée me donnait du coeur. Un sentiment
+d'amour-propre aussi me soutenait. D'autres, qui ne souffraient pas
+moins que moi, ne marchaient-ils pas? Et pourquoi un engagé
+volontaire, qui avait passé trois années sur les bancs de l'école de
+la rue de Turenne, ne ferait-il pas ce que faisaient tant de braves
+gens ramassés dans les greniers d'un faubourg ou les granges d'une
+ferme? Et puis n'avais-je pas l'honneur d'appartenir au 3e zouaves,
+les zouaves au tambour jaune?
+
+--Tu clampines donc! me dit en passant un camarade qui me vit assis
+sur mes cailloux.
+
+Je tirai là-dessus ma bottine et me relevai. Je ne souffrais plus.
+C'était magnifique; malheureusement au bout d'un quart d'heure il ne
+restait rien de mes chaussettes de laine; je marchais à nu sur la
+plante des pieds. Quand on n'en a pas l'habitude, c'est odieux.
+
+Vers la tombée du jour, nous arrivions à Damvilliers. Ces chaumières
+qui nous indiquaient que le moment de la halte était venu me parurent
+superbes; je faisais mon choix en esprit, caressant de l'oeil les plus
+confortables, lorsqu'on nous dirigea vers l'église, tous en masse. La
+porte s'ouvrit toute grande, on nous y poussa et la porte se referma:
+nous venions de trouver le gîte que nous destinait la discipline
+prussienne. Il y avait là dans la nef et le choeur huit cents hommes à
+peu près. Il pleuvait depuis quarante-huit heures avec des
+intermittences de rafales et d'averses; il eût fallu un feu de forge
+pour sécher nos vêtements. Les poches de mon vaste pantalon étaient
+pleines d'eau; quand j'y plongeais les mains, il me semblait qu'elles
+entraient dans le bassin d'une fontaine. Je ruisselais, et nous étions
+huit cents comme cela, moins des hommes que des gouttières.
+
+--Tant pis! dit un zouave, je lâche mon robinet.
+
+Il défit sa veste, son gilet, son pantalon, et les tordit comme on
+fait d'une serviette. Le mot avait fait rire; l'action parut sage, on
+l'imita. En un instant, le sol de l'église fut comme une mare; c'était
+là dedans que nous devions nous coucher. Chacun chercha la place où il
+devait être â peu près le moins mal. Toutes se valaient pour
+l'incommodité: des dalles de pierre froides pour matelas, des bancs de
+bois pour oreillers. Le pauvre curé de cette malheureuse église nous
+prit en pitié. Grâce à lui, nous eûmes un peu de pain et quelques
+boisseaux de pommes de terre. Il allait et venait parmi nous, les
+lèvres pleines de bonnes paroles et nous consolant de son mieux. Une
+vive clarté pénétra tout à coup dans l'église; c'était le bois du bon
+curé qui brûlait. Français et Prussiens, pêle-mêle, fraternisaient
+autour de ce feu, alimenté par de nombreuses bourrées: nous trouvions
+pour une heure des camarades parmi nos ennemis; mais au moment même où
+les soldats prussiens traitaient de leur mieux les pauvres hères
+qu'ils surveillaient, si un officier survenait, le camarade redevenait
+soudain le geôlier, et pour un mot il passait des amitiés aux coups de
+plat de sabre.
+
+Je m'étais accroupi devant le feu, auquel je présentais tour à tour
+mes jambes et mon dos. Des buées sortaient de mes vêtements de laine
+alourdis par l'eau du ciel; mais la pluie mouillait de nouveau ce que
+le feu avait séché. Cet exercice pouvait durer toute la nuit. Un
+instant, il me sembla que le calorique l'emportait sur l'humidité;
+j'en profitai pour rentrer dans l'église et y choisir un gîte. Deux
+bancs en firent les frais, et, la fatigue aidant, je m'endormis. Un
+frisson me réveilla. Le jour filtrait par les ouvertures ogivales où
+quelque débris de vitrail restait encore. Un engourdissement général
+paralysait mes membres. Les deux jambes surtout avaient la roideur du
+bois. J'abaissai lentement un regard mélancolique sur mon pied.
+Était-ce bien celui que je possédais la veille? Il eût suffi aux
+ambitions d'un géant. Il était énorme, enflé, tuméfié. Il fallait
+cependant le poser par terre. On devait partir à huit heures un quart.
+Et comment ferais-je, si un apprentissage n'habituait pas mon
+malheureux pied aux tortures de la marche? Je touchai les dalles
+timidement par le talon, et par de lentes progressions j'arrivai à le
+poser à plat. Le pied posé, il fallait se lever; levé, il fallait se
+mouvoir. Au premier effort que je tentai, j'eus comme un
+éblouissement. Tout mon corps plia. Pour me donner du coeur, je pensai
+aux coups de crosse et aux coups de baïonnette que l'escorte
+prussienne tenait en réserve pour les traînards. J'avais encore dans
+les oreilles le sinistre retentissement de certaines détonations dont
+la signification pouvait m'être facilement donnée. Debout au premier
+signal, je me mis à marcher. Une sueur froide mouilla subitement la
+paume de mes mains. Il fallait continuer cependant: j'avançai avec la
+conviction qu'une balle me jetterait bientôt dans un fossé.
+
+Mais le mouvement, la terreur peut-être, et aussi cette sève de
+jeunesse qui fait des miracles, rendirent un peu de jeu à mes muscles;
+les kilomètres succédaient aux kilomètres, et je ne tombais pas. La
+fièvre me soutenait. Le mouvement machinal qui me poussait en avant ne
+laissait à ma pensée aucune liberté. Les paysages que nous traversions
+m'apparaissaient au travers d'un voile gris. Je me rappelle que des
+paysans, émus de compassion sur le passage de cette colonne qui se
+traînait avec des cassures intermittentes et des mouvements d'animal
+blessé, venaient quelquefois sur les bords de la route placer à notre
+portée des vases pleins d'eau et des écuelles de lait. Si l'un des
+prisonniers, harcelé par la fatigue et la soif, s'approchait, les
+soldats prussiens renversaient les écuelles et les vases d'un coup de
+pied, ou bien les officiers, du bout de leurs bottes, se chargeaient
+de cette besogne féroce, et si le vase de terre se brisait en
+morceaux, si l'écuelle de fer-blanc rebondissait de place en place, un
+rire éclatant ouvrait leurs moustaches.
+
+Vers trois heures,--je m'en souviendrai toujours,--en traversant un
+pauvre village, j'avisai un paysan qui, debout sur le seuil de sa
+porte, découpait en petits morceaux une robuste miche de pain. Il en
+offrait aux misérables qui passaient, j'espérais profiter de cette
+aumône; mais au moment où je m'écartai de la route, la main tendue, le
+soldat prussien qui me suivait leva la crosse de son fusil et la
+laissa retomber sur mes reins avec une telle violence, que du coup je
+me trouvai par terre, étendu sur la face. Cette secousse et cette
+chute me donnèrent la mesure de mon accablement. Je me relevai les
+mains remplies de boue, sans penser à me rebiffer; je crois même que
+je ne tournai pas la tête pour voir qui m'avait frappé. Il y a des
+heures d'écrasement où de l'homme il ne reste plus que l'animal: cet
+aplatissement de tout mon être me valut de n'être pas fusillé au coin
+d'un mur.
+
+Il était sept heures à peu près quand j'aperçus le clocher d'Étain, où
+nous devions passer la nuit. Je n'allais plus. Deux ou trois fois,
+pris d'une lassitude sans nom, j'avais failli me laisser choir sur un
+tas de pierres; mais j'entendais derrière moi le pas lourd de mon
+gardien, et une âpre volonté de vivre me poussait en avant. La colonne
+entière arrêtée dans la grande rue, le chef du détachement fit ranger
+les officiers devant lui, et d'une voix glapissante:
+
+--Messieurs les officiers donnent leur parole de se trouver demain à
+neuf heures et demie sur la place du marché?
+
+Personne ne répondit.
+
+--A demain donc, messieurs, reprit-il, et il s'éloigna.
+
+Les officiers se séparèrent, cherchant un asile au hasard. Il n'avait
+pas été question des simples ordonnances. Le soin de trouver un gîte
+nous regardait. Dans l'état où m'avait mis cette dernière étape, la
+question de la distance l'emportait sur toutes les autres. Mes yeux
+interrogeaient les maisons pour y découvrir la branche de pin
+symbolique ou l'enseigne d'une auberge, lorsqu'une main douce me tira
+par la manche de ma veste. Un jeune garçon qui rougissait était devant
+moi.
+
+--N'êtes-vous pas du 3e zouaves? me dit-il. Et sur ma réponse
+affirmative:
+
+--Ma mère a un frère au régiment, reprit-il; elle serait bien
+heureuse, si les officiers qui sont ici voulaient bien accepter
+l'hospitalité chez elle. C'est de bon coeur qu'elle la leur offre.
+
+Je me mis à héler un camarade, et, mon capitaine étant prévenu, sept
+officiers de zouaves et cinq officiers d'artillerie se réunirent chez
+madame L... Les ordonnances suivaient les officiers, si bien qu'il y
+avait vingt-quatre personnes dans la maison. C'était beaucoup, et déjà
+quelques-uns d'entre nous battaient en retraite; mais madame L...
+avait un coeur de mère. Elle se mit devant la porte, et déclara
+nettement qu'aucun de nous ne sortirait. L'excellente femme! Aucun de
+nous ne se fit prier, et je donnai l'exemple en me dirigeant vers le
+grenier, cahin-caha. C'était non pas une botte de paille qui m'y
+attendait, mais un matelas, le premier que j'apercevais depuis mon
+départ de Paris. Aucun produit de l'industrie ne pouvait me paraître
+plus beau en un tel moment. Je m'étendis sur la toile rebondissante
+avec délices et tirai de ma poche cette pipe qui déjà si souvent avait
+été ma suprême consolation. La fumée s'envolait et le sommeil venait,
+je crois, quand la porte du grenier tourna sur ses vieux gonds
+rouillés.
+
+--Vous n'avez besoin de rien, messieurs?
+
+Ainsi parlait une jeune fille, qui venait de la part de la maîtresse
+de la maison. Elle avait seize ou dix-sept ans, le sourire aimable, le
+regard doux, un air de candeur qui inspirait le respect. Chacun se
+leva un peu lentement. Ses yeux nous interrogeaient.
+
+--Mademoiselle, dis-je alors, si vous pouviez me procurer des bandes
+de toile, vous me rendriez un grand service.
+
+Je venais de poser mon pied malade sur le bord du matelas. Elle
+joignit les mains et d'un air de pitié:
+
+--Je vais appeler ma mère, reprit-elle, elle vous fera un pansement.
+
+Elle disparut avec la légèreté d'un oiseau, et, deux minutes après,
+madame L... était auprès de moi, portant à la main un paquet de
+linge.
+
+--C'est donc vous qui êtes blessé? me dit-elle en s'agenouillant sur
+le matelas.
+
+J'avais allongé ma jambe que je venais de baigner dans un baquet
+d'eau. Elle retint une exclamation. Puis d'un air de pitié, en
+préparant son linge:
+
+--Ah! le pauvre pied! dit-elle.
+
+Elle essuya une larme du bout de ses doigts, et se mit à me
+questionner avec une bonté qui me touchait. Tout en parlant, elle
+roulait des bandes autour de mon pied. Je l'aurais embrassée de bon
+coeur.
+
+--Vous n'avez pas dîné? reprit-elle doucement.
+
+Je secouai la tête.
+
+--Eh bien! descendez avec moi, la table est assez grande pour vous
+recevoir tous.
+
+--Laissez-moi vous remercier et permettez-moi de refuser.
+
+--Pourquoi?
+
+--Et la discipline? et la hiérarchie militaire? Il n'y a pas un pauvre
+galon de laine sur la manche de ma veste et vous voulez que je
+m'asseoie à côté des galons d'or. Jamais! Les officiers de zouaves qui
+me connaissent y consentiraient certainement,--il y a entre les hommes
+du régiment et dans le malheur commun qui nous frappe une sorte de
+camaraderie qui a fait presque le niveau,--mais vous avez chez vous
+des officiers d'artillerie et ceux-là trouveraient déplacée la
+présence d'un soldat à leur table.
+
+--Je n'insiste pas. Je veux cependant que vous ne manquiez de rien.
+
+--Laissez faire le fantassin; il se débrouillera.
+
+Le pansement était achevé. J'en éprouvai un soulagement subit. Que
+bénies soient les mains qui m'ont touché! La souffrance éteinte, les
+choses m'apparurent sous un aspect moins triste. Il y avait encore du
+bon dans la vie. L'appétit se réveilla, et avec cet appétit la volonté
+de m'évader.--Dînons d'abord, me dis-je, après quoi je songerai à mon
+projet.
+
+Déjà ragaillardi, je descendis à la cuisine où j'aperçus une fille
+maigre qui se démenait devant un grand feu. La broche tournait, les
+casseroles pleines jusqu'au bord mijotaient sur les fourneaux; il se
+dégageait de tout cela une odeur qui me montait aux narines.
+
+--Il y aura bien ici un coin pour moi? lui dis-je.
+
+--Je crois bien! cria la fille.
+
+Et de ses mains agiles elle eut bientôt fait de dresser mon couvert
+sur le coin d'une nappe de toile bise fort propre; plongeant alors la
+louche d'étain dans la marmite où fumait le pot-au-feu, elle remplit
+mon assiette jusqu'au bord.
+
+--Avalez-moi ça d'abord... après vous me direz des nouvelles du
+reste.
+
+Jamais je n'ai mieux dîné; mon appétit attendrissait la bonne
+fille.--Faut-il qu'il ait jeûné, bon Dieu! répétait-elle entre ses
+dents.
+
+--Écoutez donc! deux poignées de son délayé dans de l'eau... et de
+l'eau où croupissaient des morts!
+
+--C'est une pitié!... et ce sont des chrétiens qui permettent ça!
+
+--Des chrétiens à leur manière.
+
+Elle se mit à rire, puis à pleurer, et s'essuyant les yeux avec le
+coin de son tablier d'un air de tristesse:--A quoi ça sert-il la
+guerre? me dit-elle.
+
+Je dormis tout d'un trait jusqu'au matin. Les yeux ouverts, entouré de
+mes camarades qui ronflaient ou s'étiraient, je m'assis sur mon séant,
+et me mis à réfléchir. Je me sentais dispos et en belle humeur. Où et
+quand trouverais-je une occasion meilleure pour m'évader? La
+surveillance semblait s'être détendue; j'avais dans ma ceinture assez
+d'or pour être assuré que le concours de quelque habitant du pays ne
+me manquerait pas.--Ce sera pour aujourd'hui, me dis-je.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+La chose bien résolue, je descendis de mon grenier. Les officiers
+s'étaient réunis dans la salle à manger pour faire leurs adieux à la
+maîtresse du logis; je me coulai de ce côté. Madame L... avait les
+yeux rouges. Sa fille et son fils se tenaient à ses côtés. On était
+fort ému de part et d'autre. Savait-on si on se reverrait jamais? Un
+officier qui frottait sa moustache grisonnante donna le premier le
+signal du départ.
+
+--Merci, madame, et adieu! cria-t-il.
+
+Chacun fila vers la porte. Au moment de les suivre, je sentis une
+petite main qui pressait la mienne. C'était la jeune fille qui, de la
+part de sa mère, m'offrait un petit paquet de bandes. Je les serrai
+dans ma poche, et me trouvai dans la rue sans oser regarder derrière
+moi. Il était neuf heures, et l'on devait partir à neuf heures et
+demie. Il fallait se hâter. Je pris au hasard à travers le bourg. Au
+bout d'un quart d'heure, tandis que de tous côtés on allait et venait,
+j'avisai un paysan qui comptait des sous devant une porte. Il avait
+l'air bonhomme et paraissait solide; j'allai droit à lui, et la bouche
+à son oreille:
+
+--Si vous voulez me conduire en Belgique, il y a deux cents francs
+pour vous.
+
+Tout en parlant, j'avais mis sous ses yeux une main où brillaient dix
+pièces d'or. Le paysan se gratta le menton, fit tomber ses sous dans
+une bourse de cuir, me regarda du coin de l'oeil, puis, voyant que
+personne ne l'observait:
+
+--Venez, me dit-il brusquement.
+
+Je le suivis. Il marchait d'un air tranquille, et sifflait entre ses
+dents. Chemin faisant, à travers des ruelles qui me semblaient
+interminables, nous rencontrions des soldats prussiens qui me
+regardaient; mais il n'était pas neuf heures et demie encore, et aucun
+d'eux ne songea à m'arrêter. Le coeur me battait à m'étouffer. Une
+femme vint qui se mit à causer avec mon guide; je l'aurais étranglée;
+il ralentit son pas, puis la congédia, et reprit sa course le long des
+ruelles. Où me menait-il donc? Il entra enfin dans une maison petite
+et pauvre, et me pria de monter dans le grenier.
+
+--Et vous n'en bougerez que quand vous me verrez.
+
+En un clin d'oeil, j'atteignis le sommet de l'escalier, et me jetai
+dans le trou noir qu'il appelait un grenier. J'attendis là quinze
+minutes qui me parurent longues comme des nuits sans sommeil.
+J'écoutai, l'oreille collée aux fentes des murailles. Un bruit sourd
+remplissait Étain; il me semblait qu'un corps de troupe était en
+marche. Ne s'apercevrait-on pas de mon absence? La porte s'ouvrit, et
+mon paysan parut.
+
+--Il est temps, me dit-il en jetant par terre un paquet qu'il avait
+sous le bras.
+
+Je me dépouillai de mon uniforme, veste, large pantalon, ceinture,
+calotte. Je dus même me séparer de mon fidèle tartan. En un tour de
+main, j'endossai un costume d'ouvrier besoigneux; rien n'y manquait,
+ni le pantalon de toile bleue, ni le gilet, ni la blouse usée aux
+coudes et blanchie aux coutures, ni même la casquette de peau de
+loutre râpée où l'on cherchait vainement vestige de poils. Mes pieds
+disparaissaient dans de gros sabots. Mon guide avait vidé deux ou
+trois bouteilles pour augmenter son courage: il en restait quelque
+chose, dont sa marche se ressentait; mais la finesse de l'esprit
+campagnard surnageait.
+
+--Et les moustaches? et la barbiche? me dit-il.
+
+Une paire de mauvais ciseaux m'aida à faire tomber de mon visage cet
+ornement qui pouvait réveiller l'attention, et je quittai le grenier.
+
+--La pipe et le bâton à présent, reprit mon homme.
+
+J'achetai une pipe de terre que je bourrai de caporal, et me munis
+d'un fort bâton qu'un cordonnet de cuir attachait à mon poignet.
+
+--Maintenant, en route sans avoir l'air de rien! ajouta-t-il.
+
+Une chose cependant m'inquiétait. Dans la ferveur de mon zèle et pour
+me donner l'apparence enviée d'un vieux zouave, au moment de mon
+départ de Paris, je m'étais fait raser cette partie du crâne qui
+touche au front. Les cheveux recommençaient à pousser un peu, mais
+pas assez pour cacher la différence de niveau. J'enfonçai donc ma
+casquette, dont je rabattis la visière éraillée sur mes sourcils, me
+jurant bien de ne saluer personne, le général de Moltke vînt-il à
+passer devant moi à la tête de son état-major. Les plus étranges idées
+me traversaient l'esprit. Il me semblait que tout le monde me
+reconnaissait, ceux même qui ne m'avaient jamais vu. Quiconque me
+regardait n'allait-il pas s'écrier: C'est un zouave, un fugitif?
+J'évitai de rencontrer les yeux des passants. La vue des Prussiens que
+je croisais dans les ruelles d'Étain me donnait le frisson. L'un deux
+n'allait-il pas me mettre la main au collet? Par exemple, j'étais
+décidé à me faire tuer sur place. Je m'efforçais d'imiter de mon mieux
+la tournure et la marche pesante de mon guide.
+
+--Ça, me disais-je, Étain est donc grand comme une ville?
+
+Nous marchions à peine depuis cinq minutes, et il me semblait que
+j'avais parcouru déjà deux ou trois kilomètres de maisons.
+
+La dernière m'apparut enfin; un soupir de satisfaction saluait déjà ma
+sortie d'Étain, lorsque sur la route se dessina la silhouette d'une
+sentinelle allemande qui se promenait de long en large. Mon compagnon
+me jeta un coup d'oeil expressif; fusillé ou libre, la question se
+posait nettement. Encore trente pas, et nous étions devant la
+sentinelle, dont la promenade barrait le chemin. Je ne songeai même
+plus à fumer. Toutes les facultés de mon esprit étaient tendues vers
+un but unique: avoir la démarche, le visage, le geste d'un paysan. Le
+Prussien n'allait-il pas deviner le zouave sous la blouse et croiser
+baïonnette, et, si je faisais un mouvement, se gênerait-il pour me
+casser la tête d'un coup de fusil? Les battements de mon coeur me
+faisaient mal. Mon compagnon sifflait toujours; je l'admirais.
+Comment faisait-il? Enfin nous approchons, lui sifflant, moi traînant
+mes lourds sabots dans la boue et balançant mes épaules: nous voilà
+juste en face du soldat; il nous regarde et continue sa marche; nous
+passons lentement, d'un pas égal et pesant. Il ne m'arrête pas, il se
+tait. Il m'a donc pris pour un vrai paysan? Quel triomphe! Le reste ne
+me paraît plus rien. La respiration me revient; le paysan cligne de
+l'oeil, et, comme il me voit rire:
+
+--Ah! ce n'est pas fini! me dit-il.
+
+Au premier coude de la route nous prenons une allure plus rapide.
+Bientôt après une voiture arrive au grand trot.
+
+--Regardez, me dit mon guide, qui me pousse du coude.
+
+Un officier prussien était assis dans la voiture, les deux mains sur
+la poignée de son sabre. Un propriétaire du voisinage, désireux de lui
+plaire, pressait le cheval à coups de fouet. Quoi! des officiers
+encore après des sentinelles! La voiture nous atteint et nous dépasse.
+L'officier ne tourne même pas la tête. Le propriétaire qui lui sert de
+cocher sourit d'un air agréable. Je suis sauvé!
+
+Les sabots que portent mes pieds sont incommodes et pesants; ils me
+gênent un peu, et je les perds dans les ornières quelquefois, mais
+qu'est-ce que cela auprès des tortures de la veille. Nous marchons
+d'un pas vif; j'ai rallumé ma pipe éteinte, je la fume avec délices.
+Le pays que je traverse me paraît charmant, jamais je n'ai vu nature
+si belle; les arbres ont une verdure qui réjouit les yeux, les eaux
+qui courent çà et là invitent à boire par leur fraîche limpidité, le
+vent est doux, la pluie tiède. A mesure que nous laissons derrière
+nous les fermes et les hameaux, nous rencontrons sur la route,
+quelquefois longeant les sentiers à travers champs, des
+contrebandiers belges et français chargés de hottes d'osier que leurs
+épaules portent allègrement. Tous profitent du désarroi général pour
+introduire en grande hâte leurs chargements de tabac. Aucun d'eux ne
+semblait songer aux douaniers. C'était un métier tout trouvé et qui
+allait à merveille à notre costume. Depuis ce moment-là, si,
+d'aventure, nous étions accostés par quelque voyageur qui s'avisait de
+nous questionner, la réponse était toute prête, nous étions
+contrebandiers et nous allions en Belgique faire provision de tabac.
+
+Cette voiture rapide où j'avais vu l'officier prussien nous rattrapa.
+Le propriétaire qui la conduisait, malgré son empressement à servir de
+cocher à notre ennemi, avait l'air d'un brave homme. Je me hasardai
+sur la mine à lui demander s'il ne voudrait pas nous prendre avec
+lui.
+
+--Volontiers, répliqua-t-il.
+
+Le propriétaire aimait à causer; il ne se gêna pas pour nous demander
+ce que nous faisions et où nous allions. Le tabac répondait à tout.
+J'aurais voyagé ainsi jusqu'au bout du monde; malheureusement le
+propriétaire et le cheval demeuraient à Spincourt où force nous fut de
+leur dire adieu.
+
+Je rattrapai donc mes sabots que j'avais laissés au fond de la
+carriole et me remis à marcher, cherchant des yeux si quelque autre
+voiture ne se montrerait pas aux environs. Mon compagnon, qui était à
+sa manière une espèce de philosophe, bourra sa pipe et hochant la
+tête:
+
+--Nous en avons trouvé une, nous en trouverons bien une autre, allons
+toujours, me dit-il.
+
+J'allongeai le pas de façon à lui prouver que mes jambes n'avaient
+rien perdu de leur activité. Mais tout m'arrivait à souhait depuis
+mon entrée à Étain. Un véhicule qui tenait de la tapissière et du
+char-à-bancs se présenta, traîné par un fort cheval qui faisait tinter
+un collier de grelots. Je demandai au conducteur s'il y avait place
+auprès de lui pour deux voyageurs un peu fatigués.
+
+--Cela dépend, répliqua-t-il d'un air narquois.
+
+Je tirai une pièce blanche du fond de ma poche; l'homme sourit et la
+voiture s'arrêta.
+
+--Je vois ce que c'est, continua-t-il en se tenant dans son coin, vous
+êtes pressés d'arriver en Belgique?
+
+--Un peu, lui dis-je.
+
+--Malheureusement je ne vais qu'à Longuyon.
+
+C'était autant de gagné; à Longuyon mon guide me fit prendre un
+sentier derrière le village et me conduisit chez un paysan qui
+connaissait la contrée comme s'il en avait dressé le cadastre. Je
+m'expliquai cette science géométrique en voyant entre ses jambes un
+fusil dont il astiquait la platine. Un chien de chasse dormait, le
+museau dans les pattes, sur le carreau de l'âtre.
+
+--Je comprends, mes bons amis, ne parlez point, dit le braconnier...
+vous voulez gagner la frontière?... je vais vous mettre dans le bon
+chemin.
+
+Il prit à travers champs, accompagné de son chien qui quêtait la queue
+au vent, et, tout en marchant, il donnait à mon guide d'utiles
+renseignements sur l'itinéraire qu'il nous fallait suivre.
+
+--As-tu compris? dit-il enfin. Et sur un signe de l'homme d'Étain:
+
+--Quand vous serez à un village qu'on appelle la Malmaison, demandez
+M. le maire; c'est un brave homme qui vous donnera un coup d'épaule.
+
+J'échangeai une rude poignée de main avec le braconnier de Longuyon et
+m'engageai dans un pays magnifique. Encore une promenade de quelques
+lieues et j'étais en Belgique.
+
+Le maire de Malmaison était bien l'homme que m'avait indiqué mon ami
+de la dernière heure. Le regard amical et compatissant qu'il me jeta
+m'encouragea à ce point que, pour la première fois depuis mon départ
+d'Étain, j'enlevai la vieille casquette de loutre qui me couvrait. Il
+sourit en voyant la trace noire de mes cheveux rasés.
+
+--Ah! un zouave! murmura-t-il.
+
+--Et du 3e, répondis-je.
+
+--Et qu'est-ce qui reste du régiment?
+
+--De quoi faire une compagnie, je crois.
+
+Il soupira.
+
+--Voyons, reprit-il, c'est de vous qu'il s'agit... Plût à Dieu qu'on
+pût sauver la France comme je vous sauverai!...
+
+Le guide que j'avais pris à Étain, assis sur une chaise, s'essuyait le
+front et me regardait d'un air qui semblait dire: J'ai fait mon
+devoir, faites le vôtre. Je tirai de ma ceinture, cachée sous ma
+blouse, dix pièces d'or et les mis dans sa main. Il les compta une à
+une, et les faisant passer dans sa bourse de cuir:--C'est bien, me
+dit-il. Quatre verres étaient sur la table, chacun de nous prit le
+sien et l'avala d'un trait après l'avoir choqué contre ceux de ses
+voisins.
+
+--En route à présent, dit le maire.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Le nouveau guide qu'il m'avait procuré allait droit devant lui comme
+un cerf, mais l'oeil au guet, l'oreille tendue, et profitant des pans
+de mur, des haies vives, des plis de terrain, des taillis, pour
+dissimuler sa marche.
+
+--La précaution vous étonne, me dit-il, c'est qu'on a vu des uhlans
+par ici et ils ne se gênent pas pour mettre leurs pistolets sous le
+nez des gens.
+
+Nous marchions depuis un assez long temps, lorsqu'au détour d'un
+chemin creux il me montra du bout de son bâton un bois devant lequel
+s'élevait un poteau. Un mot écrit en lettres blanches sur un écriteau
+noir me sauta aux yeux.--La Belgique! c'est la Belgique! Tout en
+criant j'avais pris ma course. Les sabots ne me gênaient plus.
+
+--Oui, vous y êtes, me dit le guide, qui pénétra sur mes talons dans
+le petit bois, la frontière est passée; là est Virton qui est à la
+Belgique, ici Montmédy qui est à la France. Vous n'avez plus à
+craindre maintenant que d'être pris par une patrouille belge et
+interné au camp de Beverloo. Mais, soyez tranquille, je sais un homme
+qui saura vous faire traverser les lignes belges à la barbe des
+chasseurs et des lanciers.
+
+L'homme que nous cherchions,--c'était un garde,--vidait un pot de
+bière dans l'auberge voisine; à la vue de mon guide il en fit venir un
+second, j'en demandai un troisième et la connaissance fut bientôt
+faite.
+
+Il avait déjà tiré vingt Français des griffes des Prussiens et
+comptait bien ne pas s'en tenir là. Après m'avoir fait raconter mon
+histoire, dont je ne lui cachai aucun détail, il m'engagea à aller me
+coucher et me conduisit lui-même dans ma chambre. La vue du lit où il
+y avait des draps blancs me donna subitement envie de dormir.--Nous
+partons demain matin à six heures. A cinq heures et demie je vous
+réveillerai, me dit le garde. Et d'un air gai: Je n'ai pas besoin de
+vous souhaiter bonne nuit, n'est-ce pas?
+
+Le fait est que je dormais tout debout. Il faut avoir eu les jambes
+endolories par de longues étapes, les pieds meurtris, les jointures
+brisées, le corps épuisé par d'excessives fatigues, et subi des
+sommeils lourds et pénibles sur la terre humide et dure, pour
+comprendre l'ineffable sensation d'étendre et d'étirer ses membres
+dans la fraîcheur des draps. Je m'en donnai la joie pendant un quart
+d'heure, luttant avec volupté contre ma lassitude. Puis mes yeux se
+fermèrent, et, bercé par la chanson de quelques buveurs, je ne sentis
+bientôt plus que la tiède chaleur du lit qui m'engourdissait.
+
+Je dormais encore les poings fermés lorsque, de grand matin, mon guide
+entra pour me prévenir qu'une voiture m'attendait à la porte.
+
+--Et je vous jure que nous arriverons à temps à la station où vous
+pourrez prendre le chemin de fer.
+
+Il s'interrompit pour prendre dans sa poche son brevet de garde
+particulier des propriétés de M. le comte X., et me le
+présentant:--Avec ce bout de papier nous irons jusqu'à Bruxelles,
+reprit-il.
+
+Des escouades de soldats à cheval ou à pied passaient sur la route;
+nous traversions des villages qui en fourmillaient; personne ne nous
+demanda rien. Il arrivait quelquefois que des piétons, ou des
+campagnards qui filaient en cabriolet, nous saluaient d'un grand
+bonjour bruyant. Le garde y répondait d'une voix joyeuse en faisant
+claquer son fouet.
+
+--Ce n'est pas plus difficile que ça, me dit-il enfin en arrêtant son
+cheval au village de Marbrehau, où il y avait une station de chemin de
+fer.
+
+La maison devant laquelle la voiture qui nous portait fit son dernier
+tour de roue, appartenait à une famille de gros cultivateurs. Ces
+braves gens m'accueillirent de leur mieux et insistèrent avec bonhomie
+pour me faire asseoir à leur table. En un tour de main le couvert fut
+dressé. Ils ne se lassaient pas de me questionner et il fallut leur
+raconter mon histoire de point en point. Leur curiosité ne se
+fatiguait pas et la franchise de leur hospitalité m'engageait à tout
+dire; volontiers ils m'auraient retenu jusqu'au lendemain, mais un
+coup de cloche m'avertit que le train allait partir. Toute la famille
+me fit des adieux qui me touchèrent et voulut m'accompagner jusqu'à la
+gare comme si j'avais été l'un des leurs. C'était à qui me donnerait
+la plus vigoureuse poignée de main.
+
+Au moment où j'arrivai sur le quai de gare, un visage m'apparut qui me
+fit tressaillir. Je venais de retrouver à la station de Marbrehau l'un
+de mes compagnons de tente, un zouave du 3e. Il portait un chapeau de
+feutre mou, une veste de grosse bure, un pantalon de drap effiloqué.
+
+--Tu t'es donc sauvé?
+
+--Je crois bien! Et toi aussi.
+
+--Pardine! Et comment as-tu fait?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--C'est comme moi! Et tu vas à Paris?
+
+--Tout droit.
+
+Un wagon de troisième classe nous prit tous deux. Il était plein, nous
+n'échangeâmes plus un mot.
+
+Le train s'arrêtait à Namur; chemin faisant, à l'une des stations
+intermédiaires, et pendant les quelques minutes que l'on donne aux
+voyageurs, j'eus l'occasion inattendue de rencontrer un convoi
+prussien rempli de blessés. Quelle installation! Tout y était agencé
+pour le confort et le bien-être de ces malheureux! Point de paille
+dans d'horribles wagons à bestiaux, mais des hamacs suspendus auquels
+la marche n'imprime aucune secousse. Le train emportait avec lui les
+fourneaux pour les bouillons, les tisanes, l'eau chaude, sa pharmacie,
+sa lingerie, son personnel d'infirmiers et de médecins. Et je pensais
+à mon pauvre pays qui avait donné tant de preuves d'imprévoyance et
+qui devait en donner tant d'autres encore!
+
+Après un adieu muet échangé entre mon camarade et moi, chacun de nous
+tira de son côté; c'était le moyen d'éveiller le moins possible
+l'attention.
+
+Le quai de Namur était tout rempli de dames belges empressées autour
+des malheureux qui sortaient des wagons. Elles faisaient connaissance
+avec les plus effroyables misères. Quelques-unes joignaient les mains
+à notre aspect.
+
+--Ces pauvres soldats français! répétaient-elles.
+
+Parmi ceux auxquels elles voulaient prodiguer leurs soins et leurs
+aumônes, plusieurs tombaient d'inanition. On les voyait s'abattre sur
+les bancs ou se traîner, avec de longs efforts. On en recueillit un
+certain nombre dans une caserne voisine où ils trouvèrent à manger,
+mais ils y restèrent prisonniers. J'étais résolu à n'avoir affaire à
+personne et à me suffire à moi-même. Cependant une dame qui devait
+appartenir au monde le plus élégant de Namur, si j'en juge par la
+toilette, me voyant boiter très-bas, s'approcha et d'un air de pitié
+s'offrit à me panser.
+
+--Merci, madame, ce n'est rien, lui dis-je.
+
+Elle me suivit et voulut glisser dans ma main une pièce de monnaie:
+
+--Prenez au moins cela, ce sera pour vous acheter du pain et du tabac,
+reprit-elle doucement.
+
+Je ne pus m'empêcher de sourire et, lui rendant sa pièce blanche, je
+l'engageai à la donner à de plus misérables que moi. Elle parut un peu
+surprise; mais la laissant là, les deux mains dans les poches de mon
+pantalon de toile bleue, je sortis de la gare.
+
+Un hôtel se trouvait en face. Je me dirigeai vers cet hôtel et
+demandai une chambre au garçon qui attendait devant la porte. Il prit
+une attitude et me toisant de la tête aux pieds:
+
+--Nous ne recevons pas de mendiants, me dit-il.
+
+J'avais bonne envie de lever le pied qui m'obéissait encore et de lui
+en faire sentir la vigueur, mais ce n'était pas le moment de faire une
+algarade; je tournai le dos au garçon frisé et cherchai fortune
+ailleurs. Il me semblait que je marchais dans un rêve. Étais-je bien
+dans la réalité? Une boutique dans laquelle on vendait du tabac se
+trouva devant moi, j'y entrai. La marchande était jeune et avait l'air
+avenant; j'avançai une pièce d'or sur le comptoir et lui exposai ma
+situation.
+
+--Ah! je comprends, dit-elle en me regardant, suivez-moi...
+
+Elle se leva, et d'un pied leste me conduisit dans une maison garnie
+du voisinage assez propre où les petits marchands et les ouvriers
+tranquilles trouvaient gîte.
+
+--Une nuit est bientôt passée, me dit-elle alors.
+
+Le sommeil en prit la totalité; j'avais un besoin de dormir dont rien
+ne pouvait combler l'arriéré. Il fallut me secouer au petit jour pour
+me faire prendre le train qui partait à six heures et devait me
+conduire à Bruxelles.
+
+Mon premier soin en descendant de wagon fut de sauter dans une
+voiture et de prier le cocher de me conduire chez les fournisseurs
+dont j'avais besoin. Il sourit d'un air malin.
+
+--Alors, monsieur me prend à l'heure et me fait faire des courses
+_d'évadé?_ me dit-il en appuyant sur le mot.
+
+Habillé à neuf de pied en cap et laissant ma défroque dans la voiture,
+je me présentai chez le consul français qui me reçut avec la plus
+aimable courtoisie et se mit tout entier à ma disposition. J'avais eu
+soin de le prévenir, il est vrai, que je n'avais aucun besoin
+d'argent. La précaution le fit sourire.
+
+--Eh! dit-il, tous les évadés n'en peuvent pas dire autant.--Et vous
+voulez rentrer en France! reprit-il en se mettant en devoir de remplir
+les blancs d'une feuille de papier imprimée qu'il avait devant lui.
+
+--Dès aujourd'hui, si je peux.
+
+Le consul me fit donner ma parole d'honneur que j'appartenais au 3e
+régiment de zouaves et me remit mon laisser-passer.
+
+Je le remerciai et, me hâtant de courir à la gare, je sautai dans le
+premier train qui filait vers l'ouest; une ou deux heures après
+j'avais franchi la frontière; mais, à la première gare française où le
+train s'arrêta, un visage ami frappa mes regards: c'était encore un
+zouave du 3e régiment, un de ceux que j'avais vus à Sedan et avec qui
+j'avais partagé les misères de la presqu'île de Glaires! Il n'y a plus
+ni grade ni hiérarchie dans ces moments-là; il me tendit la main et je
+la serrai vigoureusement; je ne savais pas encore que le lieutenant
+R.... devait être un jour mon capitaine et que nous nous
+retrouverions sous la tente comme nous nous étions rencontrés dans un
+wagon.
+
+Nous avions tant de choses à nous dire que les paroles n'y suffisaient
+pas; quelquefois nous interrompions nos récits par de longs regards
+jetés sur les plaines de la Flandre; le paysage avait une monotone
+placidité; qui ne connaît les lignes plates de ces interminables
+campagnes dont l'uniformité grasse se noie dans un horizon lointain!
+Elles nous paraissaient les plus charmantes du monde: c'était les
+campagnes du pays. Je comprenais à présent la valeur profonde et douce
+de ce mot cher aux soldats! Je le revoyais mon pays, et une émotion
+indéfinissable me pénétrait.
+
+Mais cette émotion même devint craintive à Creil. Le train resta
+longtemps immobile à la gare; le bruit se répandit que la ligne était
+coupée et qu'il n'était plus possible d'avancer! Ce fut un quart
+d'heure d'angoisse atroce; les voyageurs s'interrogeaient les uns les
+autres. Fallait-il donc perdre l'espoir d'arriver; mais enfin la
+locomotive siffla, le train repartit à toute vapeur, et à deux heures
+du matin j'entrai à Paris. Non, il faut avoir passé par ces dures
+anxiétés pour savoir ce que la vue des longues rangées de maisons
+peut remuer le coeur. On étouffe!
+
+C'était le 14 septembre; trois ou quatre jours après Paris était
+investi; le siège allait commencer.
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+UNE CAMPAGNE DEVANT PARIS
+
+
+
+
+X
+
+
+Quand j'arrivai à Paris, aucun de mes amis ne m'attendait plus. On me
+croyait mort ou à l'agonie dans quelque ambulance prussienne. Les
+optimistes supposaient que j'avais eu la chance d'être au nombre des
+cent mille prisonniers ramassés dans le grand coup de filet de Sedan
+et que je mangeais du pain noir dans quelque forteresse d'Allemagne.
+Ils ne se trompaient qu'à demi. On me traitait en ressuscité.
+
+Bientôt il fallut songer à rentrer au régiment. Mon pied me faisait
+grand mal encore et je boitais bel et bien; mais toute la question
+pour moi était de découvrir ce qui restait du 3e zouaves, qui venait
+de passer par le double creuset de Reischoffen et de Sedan.
+
+Ces mêmes promenades qui avaient marqué mon engagement recommencèrent.
+L'administration, dans mon cher pays, n'a-t-elle pas l'art de
+compliquer les choses les plus aisées et de rendre obscures les plus
+claires? A la place, où je me présentai d'abord, on me répondit, après
+une longue attente, qu'il fallait me rendre à l'intendance. Là,
+nouvelle attente aux portes des bureaux, après quoi un commis qui
+rangeait des papiers m'assura, sans me regarder, que j'avais fait
+fausse route, et que je devais bien vite courir au Gros-Caillou où
+j'aurais à demander le bureau de recrutement.--Et il ajouta à
+demi-voix:
+
+--Ces imbéciles de la place n'en font pas d'autres!
+
+Au Gros-Caillou, un garçon de salle me déclara que les bureaux étaient
+fermés et que j'aurais à revenir le lendemain.
+
+Le lendemain, l'employé auquel je m'adressai au bureau de recrutement,
+rit beaucoup de l'étourderie de ces messieurs de l'intendance et me
+conseilla d'aller aux Isolés, à la caserne de Latour-Maubourg. J'y
+courus.
+
+Un triste spectacle m'y attendait. C'était le lendemain du jour
+néfaste de Châtillon. Un rassemblement d'hommes s'agitait dans les
+cours. Ils respiraient l'accablement. Mon coeur se mit à battre quand
+je reconnus parmi ces vaincus l'uniforme des zouaves. La plupart
+appartenaient aux 1er et 2e régiments. Ils étaient encore sous le coup
+de cette retraite et, comme toujours dans les mêmes circonstances, on
+prononçait le mot de trahison. Dans cette troupe de fugitifs qui
+appartenaient à différents corps, aucune cohésion, plus de lien. Le
+moral avait disparu. Je ne tirai de toutes ces bouches que des
+plaintes et des lamentations. C'est alors que je compris la force
+secrète de ce qu'on appelle l'esprit de corps. Ma vue s'était troublée
+à l'aspect de l'uniforme que j'avais choisi. J'en avais reçu comme une
+blessure.
+
+N'ayant plus rien à faire aux _Isolés_ je pris le parti vigoureux de
+retourner à la place. Là le commis auquel j'avais eu affaire tout
+d'abord faillit se fâcher tout rouge contre les animaux--je
+raconte--qui encombraient les bureaux de l'intendance, et me poussa
+dehors. Je me rendis donc à l'intendance pour la seconde fois,
+déterminé à faire la navette de l'intendance au Gros-Caillou et du
+Gros-Caillou à la caserne des Isolés aussi longtemps qu'on le
+voudrait.
+
+Dans les antichambres de l'intendance je rencontrai un camarade qui
+avait partagé la pluie et les demi-biscuits de la presqu'île de
+Glaires et qui était parvenu, comme moi, à s'évader. Il appartenait à
+l'arme de l'infanterie et c'était, comme moi, un engagé volontaire.
+
+--Ce n'est pas fini, me dit-il, et vous en verrez bien d'autres! Ne
+vient-on pas de me délivrer une feuille de route pour le dépôt de mon
+régiment, et savez-vous où il fait l'exercice, ce dépôt?
+
+--Je ne m'en doute pas.
+
+--A Strasbourg, qui est investi depuis trois semaines! Me voyez-vous
+tout seul en face de l'armée du général Werder et voulant en enfoncer
+les lignes! Mais voilà! les registres portent que le dépôt de mon
+régiment est à Strasbourg, on m'envoie à Strasbourg et il faudra bien
+des paroles pour faire entendre raison aux bureaux.
+
+Et quand on pense que ces choses-là se passaient à la même heure d'un
+bout de la France à l'autre!
+
+J'entrai à mon tour dans le bureau où l'on m'avait déjà reçu et, à
+force d'explications--et non sans peine--j'obtins une feuille de route
+pour le dépôt du 3e zouaves--qu'on reconstituait provisoirement à
+Montpellier. Ce n'était pas mon affaire; mais, bien résolu à faire
+partie de la garnison de Paris, j'attendis. Vingt-quatre heures après
+j'avais la certitude que les trains de la ligne de Lyon ne marchaient
+plus. Désormais, j'appartenais au corps d'armée du général Vinoy.
+Cette fois, instruit par l'expérience, je ne pris conseil que de
+moi-même. Un zouave à tambour jaune, rencontré par hasard me raconta
+qu'une poignée de ceux qui avaient fait la trouée de Sedan se trouvait
+à la caserne de la rue de la Pépinière avec quelques débris des 1er et
+2e régiments et de petits détachements envoyés des trois dépôts. Je
+m'y rendis. On m'y reçut à bras ouverts, mais pour ne pas subir de
+nouveaux retards une seconde fois, je me hâtai de me faire habiller à
+mes frais.
+
+L'aspect de la grande ville était changé. Ce n'était déjà plus le
+Paris que j'avais quitté. Il y avait un air d'effarement partout; les
+ménagères couraient aux provisions; on chantait encore _la
+Marseillaise_, mais d'une voix moins haute; on savait à quel ennemi on
+avait affaire. Cependant l'orgueil national, l'orgueil parisien,
+pourrais-je dire, se tendait. On avait été battu, c'est vrai, mais
+sous les murs de la grande ville on pouvait, on devait vaincre. La
+population tout entière était debout, elle avait des armes. La
+bourgeoisie et le peuple semblaient ne faire qu'un. Les remparts et
+les forts se hérissaient de canons. Le tambour battait, le clairon
+sonnait; on faisait l'exercice sur toutes les places. Et puis la
+République n'avait-elle pas été proclamée? C'était la panacée;
+quelques-uns même, les enthousiastes, s'étonnaient que l'armée du
+prince royal ne se fût pas dispersée aux quatre vents à cette
+nouvelle. Ce miracle ne pouvait tarder. D'autres, il est vrai, mais
+n'osant pas exprimer leur sentiment, estimaient que c'était un
+désastre, et que ce mot seul paralyserait la défense en province. Que
+d'orages d'ailleurs dans ces quatre syllabes qui portaient la marque
+de 93! mais cela était en dessous et ne se faisait jour que dans les
+conversations intimes. Le peuple, qui ne travaillait plus et jouait au
+soldat, agitait ses fusils à tabatière. Il y avait une grande
+effervescence. Le gouvernement du 4 septembre n'avait qu'à commander;
+il était obéi. On attendait avec anxiété, avec une impatience
+fiévreuse où il y avait de la joie, le retentissement du premier coup
+de canon. On l'entendit, et la population qui courait au Trocadéro sut
+enfin que le cercle de fer de l'armée prussienne se fermait autour de
+Paris.
+
+J'appartenais alors à la 1re compagnie du 3e bataillon du 4e zouaves.
+Le capitaine R..., qui en avait le commandement, avait été à Sedan,
+comme on sait, et j'avais fait sa connaissance à l'île de Glaires.
+C'était entre les évadés qui en avaient partagé les misères comme une
+franc-maçonnerie. Ce nouveau régiment de zouaves dans lequel je venais
+d'être incorporé, se composait de trois bataillons formés avec les
+débris des 1er, 2e et 3e régiments d'Afrique. Il portait le n°4; mais
+il n'avait pas de drapeau. Il fut question de lui délivrer celui que
+les zouaves du 3e avaient sauvé de Sedan. Ce qui restait de ce
+régiment s'y opposa si énergiquement, que le drapeau troué de balles
+fut «versé» au musée d'artillerie.
+
+Bientôt après, le régiment fut envoyé à Courbevoie, où les trois
+bataillons furent cantonnés, et le 3e reçut ordre de répartir son
+monde dans les petites maisons qui sont groupées entre le village et
+le remblai du chemin de fer. Des pioches nous avaient été distribuées,
+et sous la surveillance des officiers une centaine de bras se mirent
+à l'oeuvre pour créneler les pauvres habitations où restaient encore
+quelques meubles. Quelques coups vigoureux suffisaient pour percer les
+murailles et faire jouer le vent de chambre en chambre. En un tour de
+main, le village fut mis en état de défense; briques et moellons
+tombaient de ci, de là, et des lucarnes s'ouvraient partout, propres à
+recevoir le bout des chassepots. C'était comme si l'on se fût attendu
+à l'arrivée subite des Prussiens.
+
+Au moment de notre arrivée à Courbevoie, on n'y voyait pas autres
+créatures vivantes que quelques chiens errant à l'aventure d'un air
+désorienté. Les hommes leur manquaient; mais le soldat a une force
+d'attraction qui lui est propre.
+
+Un régiment est comme une colonie qui marche. Le soir même je vis une
+lumière briller à la fenêtre d'une maison dont les propriétaires, plus
+soucieux de leur vie que de leur immeuble, avaient fait comme leurs
+voisins. Je m'approchai. Un marchand de vin s'y était installé avec
+ses verres et ses brocs, suivi d'une servante solidement bâtie. Elle
+connaissait de longue date les grenadiers et les voltigeurs de
+l'ex-garde et n'avait pas peur des zouaves. Après le marchand de vin,
+qui ralluma les fourneaux d'une cuisine où les officiers établirent
+leur popotte, vint un marchand de tabac, et Dieu sait si la clientèle
+lui fit défaut; puis un épicier qui rouvrit sa boutique et rapporta sa
+marchandise. Cet exemple fut suivi, et petit à petit, sans savoir d'où
+ils arrivaient, les fournisseurs rentrèrent dans leurs pénates. Il y
+eut même une blanchisseuse. La civilisation reprenait possession de la
+ville morte.
+
+On ne peut pas percer des murs continuellement, même quand c'est
+inutile; la besogne de créneler la partie du village que nous
+occupions avait été faite en un jour. Nous ne savions rien de ce qui
+se passait à Paris. Les journées s'écoulaient lentement, pesamment;
+nous n'avions pour distraction que les grand'gardes qu'on nous
+envoyait monter sur les bords de la Seine. On avait l'émotion de la
+surveillance. On nous employait aussi aux travaux de la redoute de
+Charlebourg; mais les zouaves qui manient le mieux le fusil manient
+très-mal la pelle et la pioche. On faisait grand bruit autour des
+brouettes, et la besogne n'avançait pas. Une chanson, un récit, une
+calembredaine faisaient abandonner les outils, et, quand on les avait
+abandonnés, on ne les reprenait plus. Après quelques jours d'essai, on
+nous remplaça par des soldats de la ligne et des mobiles. L'ennui
+devenait endémique et quotidien. Un exercice de deux heures en coupait
+la longue monotonie.
+
+Un jour vint cependant, le 16 octobre, où le bataillon crut qu'on
+allait avoir quelque chose à faire; quelque chose à faire, en langage
+de zouave, signifiait qu'on avait l'espérance d'un combat. On prit les
+armes avec un frémissement de joie, et l'on nous dirigea vers le
+rond-point de Courbevoie, où des batteries de campagne nous avaient
+précédés. Là on mit l'arme au pied, et on attendit. Aucun bruit ne
+venait de la plaine. Si on ne nous attaquait pas, c'est que nous
+allions attaquer. On attendit encore; un contre-ordre arriva, et on
+nous ramena la tête basse dans nos cantonnements.
+
+Le lendemain, l'ennui reprit de plus belle. Il y avait déjà plus d'un
+mois que l'investissement avait commencé, et je n'avais pas encore
+tiré un coup de fusil. On vidait les gamelles deux fois par jour, on
+jouait au bouchon, on se promenait les mains dans les poches, on
+pêchait à la ligne, on bourrait sa pipe, on la fumait, on la bourrait
+de nouveau, on regardait les petits nuages blancs qui s'élevaient
+au-dessus du Mont-Valérien après chaque coup de canon, on
+s'intéressait au vol des obus, on cherchait une place où dormir au
+soleil dans l'herbe.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Cependant le 21 octobre on nous fit prendre les armes de grand matin.
+Le bataillon s'ébranla; il avait le pas léger. Pour ma part, je
+n'étais point fâché de voir ce que c'était qu'une affaire en ligne.
+Tout m'intéressait dans cette marche au clair soleil d'automne. Le
+remblai du chemin de fer franchi, on nous fit faire halte. Pourquoi?
+L'esprit frondeur qui, sous le premier Empire, avait rempli la vieille
+garde de grognards, s'exhalait déjà dans nos rangs en quolibets et en
+réflexions ironiques, et comme mon serre-file demandait à voix basse
+la cause de ce temps d'arrêt:
+
+--Ah! tu veux savoir, toi qui es curieux, pourquoi on nous fait
+attendre les pieds dans la rosée, au risque de nous faire attraper des
+rhumes de cerveau? dit un caporal; je vais te le dire en confidence,
+mais à la condition que tu garderas ce secret pour toi.
+
+Et, sans attendre la réponse du camarade, le caporal, se faisant de
+ses deux mains un porte-voix, reprit d'une voix sourde:
+
+--Vois-tu, petit, on attend pour donner aux Prussiens, qui sont à
+flâner sur une longue ligne, le loisir de se rassembler en tas...
+C'est une ruse de guerre.
+
+Les soldats se mirent à rire, les officiers firent semblant de n'avoir
+rien entendu.
+
+J'ai pu remarquer depuis lors que cet esprit gouailleur, pour me
+servir du terme parisien, est une des habitudes, je pourrais dire des
+traditions de l'armée. Elle n'a point d'influence sur le courage
+personnel du soldat ni même sur la discipline. Le soldat entretient
+sa gaieté aux dépens de ses chefs; mais, bien commandé, il marche
+bravement, et, s'il réussit, il se moque au bivouac de sa propre
+raillerie.
+
+Vers onze heures, le bataillon reprit sa marche. Le contre-ordre qu'on
+redoutait n'était pas venu. Nanterre fut traversé. Il n'y avait
+personne sur le pas des maisons. Le village des rosières avait un
+aspect désolé. Les magasins étaient fermés, les fenêtres closes, le
+silence partout. Le bruit de notre marche cadencée sonnait entre la
+double rangée des maisons vides. Parfois cependant les têtes de
+quelques habitants obstinés apparaissaient derrière un pan de rideau.
+Nous avancions le long de la levée du chemin de fer de Saint-Germain
+dans la direction de Chatou, laissant derrière nos files la station de
+Rueil-Bougival.
+
+Il me serait impossible d'exprimer ce qui se passait en moi, tandis
+que je parcourais, le chassepot sur l'épaule, en compagnie de
+quelques milliers de soldats, ce pays charmant dont je connaissais les
+moindres détails. Mes yeux regardaient en avant, et ma pensée
+regardait en arrière.
+
+Une partie du 3e bataillon servait de soutien à l'artillerie, qui
+tirait à volées sur la Malmaison et la Celle-Saint-Cloud, d'où les
+batteries prussiennes répondaient faiblement. Les obus qu'elles nous
+envoyaient dépassaient nos canons et tombaient près de nous; mais,
+reçus par une terre humide et meuble, ces projectiles n'éclataient pas
+tous et nous faisaient peu de mal. J'avais oublié Bougival et les
+promenades faites en canot en d'autres temps pour ne plus m'occuper
+que des obus: ils sifflaient l'un après l'autre et continuaient à
+tomber, tantôt plus loin, tantôt plus près. Cette immobilité à
+laquelle nous étions tous condamnés est l'une des choses les plus
+insupportables qui se puissent imaginer. Elle constitue, je le sais,
+l'une des vertus essentielles de toute armée, la constance et le
+sang-froid dans le péril; mais quelle anxiété et surtout quelle
+irritation! Les nerfs se prennent, et l'on a sous la peau des frissons
+qui ne s'effacent que pour revenir. J'avais passé par Sedan où les
+balles et les projectiles pleuvaient et faisaient voler la pierre et
+les briques des murailles, l'eau des fossés, la poussière du chemin;
+mais là j'étais dans l'action, je faisais le coup de feu, j'avais le
+mouvement avec le danger. J'affectai cependant une tranquillité qui
+n'était pas dans mon coeur. C'était comme un nouveau baptême que je
+recevais, et je voulais m'en montrer digne. Nos yeux cherchaient à
+découvrir la batterie d'où nous venaient ces obus; ils n'apercevaient
+rien qu'un peu de fumée blanche s'élevant en flocons derrière un
+bouquet d'arbres.
+
+L'ordre de pousser plus avant arriva enfin, et bientôt après le
+bataillon était déployé en tirailleurs dans la plaine qui s'étend
+entre le chemin de fer américain et la Seine. Nous étions tous couchés
+à plat ventre, l'un derrière un buisson, l'autre dans un fossé,
+celui-là à l'abri d'un arbre, celui-ci dans le creux d'un sillon.
+Chacun cherchait un abri, chargeait et tirait. J'avais devant moi, au
+bord du chemin de halage, la guinguette du père Maurice, si chère aux
+peintres, et sur ma droite, dans l'île de Croissy, cette Grenouillère
+d'où partent tant de rires en été. Les magnifiques trembles de l'île
+s'étaient revêtus de teintes superbes, on distinguait à travers les
+arbrisseaux de la rive les cabanes si bruyantes encore au mois d'août,
+et maintenant le roulement du canon et le crépitement de la fusillade
+remplaçaient la gaieté d'autrefois.
+
+On tirait sur nous des maisons de Bougival; nous nous mîmes à tirer
+sur Bougival. Le mal que nous faisions n'était pas grand. Quelquefois
+nous avancions, quelquefois nous reculions; l'intensité plus ou moins
+vive du feu y était pour quelque chose, les ordres qu'on nous donnait
+pour le reste. Un pauvre zouave de seconde classe, qui n'avait vu
+qu'une défaite et une capitulation, n'a pas d'avis à émettre sur des
+opérations de guerre; il me semblait pourtant que cette affaire était
+menée sans vigueur et surtout sans ensemble. Cependant on se battait
+ferme autour de la Malmaison. Le parc était en feu; les pierres et le
+plâtre du mur d'enceinte sautaient en éclats. Je tiraillais toujours.
+Je regardais tomber les branches des arbrisseaux coupées par les
+balles comme avec une serpe.
+
+C'est là que pour la première fois j'ai remarqué cet air de
+stupéfaction que prend le visage d'un homme frappé à mort. C'est de
+l'effarement. Il y en a qui restent foudroyés. J'avais près de moi un
+zouave qui chargeait et déchargeait son chassepot accroupi derrière
+un saule. Il en appuyait le bout sur la fourche de deux branches, et
+ne lâchait son coup qu'après avoir visé. De temps à autre, je le
+regardais. Un instant vint où, ne l'entendant plus tirer, je me
+retournai de son côté. Il était immobile, la tête penchée sur la
+crosse de son fusil, le doigt à la gâchette, dans l'attitude d'un
+soldat qui va faire feu. Un filet de sang coulait sur son visage d'un
+trou qu'il avait au front. Il était mort. Aucun de ses membres n'avait
+remué.
+
+Une sonnerie de clairon nous fit commencer un mouvement de retraite.
+On reculait, puis sur un nouveau signal on s'arrêtait. Des obus
+passaient sur nos têtes; mais, chemin faisant, nos baïonnettes
+trouvaient à s'occuper. Elles nous servaient à fouiller les champs et
+à en arracher de bonnes pommes de terre que nous glissions dans nos
+poches. L'ordinaire se faisait incertain, et quelques légumes venaient
+à propos pour en varier la maigreur. Un temps se passa mêlé de haltes
+et de marches, après lequel un ordre définitif nous fit rentrer dans
+nos cantonnements.
+
+Le village de Nanterre, que nous avions traversé une première fois en
+tenue de campagne, devint un lieu de promenade. Ce village avait une
+physionomie particulière qui brillait par l'originalité. On ne pouvait
+pas dire qu'il fût peuplé; on ne pouvait pas dire non plus qu'il fût
+désert. Il y avait des habitants; quelques-uns étaient de Nanterre
+certainement, mais d'autres avaient été conduits là par les hasards de
+la guerre; Nanterre me rappelait ces pays frontières dont il est
+question dans les romans de Walter Scott, et que les gens de la plaine
+et de la montagne pillaient alternativement. Un certain commerce
+interlope s'était établi dans le village, situé à égale distance de
+Courbevoie et de Rueil. Patrouilles françaises et reconnaissances
+prussiennes s'y promenaient avec la même ardeur. On y échangeait des
+coups de fusil, mais dans l'intervalle les habitants vendaient du
+tabac aux uns et aux autres sur le pied de la plus parfaite égalité.
+Si les coups de feu partaient, les habitants rentraient chez eux et se
+tenaient cois. La bourrasque éteinte, ils ouvraient la fenêtre,
+risquaient un oeil dans la rue, et, sûrs que tout danger avait
+momentanément disparu, quittaient leurs maisons comme des lapins leurs
+terriers après le départ des chasseurs.
+
+On nous envoyait de grand'garde aux bords de la Seine. Nous passions
+là ordinairement vingt-quatre heures, quelquefois quarante-huit.
+C'étaient pour les zouaves du 3e bataillon des jours de fête. A peine
+arrivés autour de la redoute qui nous servait de quartier général,
+chacun de nous se faufilait du côté d'une sorte de tranchée creusée au
+bord de l'eau, en ayant soin de se défiler des balles, et on ne
+perdait plus de vue la rive opposée. C'était la chasse à l'homme.
+J'avais trop lu les romans de Fenimore Cooper pour ne pas me rappeler
+les pages palpitantes où il raconte les prouesses du Cerf-Agile, du
+Renard-Subtil et de la Longue-Carabine; mais qui m'eût dit à cette
+époque qu'un jour viendrait où, embusqué moi-même dans un trou fait en
+plein champ, j'attendrais le passage d'un ennemi pour lui envoyer une
+balle, et cela à une lieue d'Asnières!
+
+La nuit venue, des distractions nouvelles nous étaient offertes. La
+presqu'île de Gennevilliers, qui s'ouvrait devant nous entre les
+replis de la Seine, était un champ ouvert à de longues promenades.
+Quelquefois ces reconnaissances partaient sous la conduite d'un
+sergent; quelquefois un caporal réunissait quatre hommes et se mettait
+en marche à la tête de son petit corps d'armée. La consigne était
+courte et sévère: tout regarder et se taire. On parcourait l'île en
+tout sens, silencieusement, comme des Peaux-Rouges. Quand nous
+suivions le bord de la rivière, où les Prussiens pouvaient avoir
+l'idée de jeter un pont de bateaux, on se glissait à plat ventre; de
+temps en temps on s'arrêtait et on écoutait; puis on rentrait et on
+dormait comme des souches. Au réveil, nous nous arrachions les
+journaux pour savoir ce qui se passait à Paris.
+
+Je commençais à m'expliquer comment il se fait qu'on peut être mêlé à
+tous les hasards d'une bataille sans en rien savoir. Un soldat ne voit
+jamais que le point précis où il charge et décharge son fusil, le
+capitaine peut raconter l'histoire de sa compagnie, un colonel celle
+de son régiment; l'un a combattu le long d'un ruisseau, l'autre auprès
+d'un bouquet de bois. Il y a des bataillons entiers qui, tenus en
+réserve dans un pli de terrain, n'ont vu que de la fumée et entendu
+que du bruit. C'est pourquoi un caporal a pu me dire en toute vérité
+et avec l'accent de la conviction: «La bataille de Wissembourg, où
+j'étais, c'est un champ de betteraves autour duquel on s'est beaucoup
+battu... A six heures, il a fallu l'abandonner... Un de mes hommes y
+a perdu son sac.» Il n'y a que le général en chef qui puisse dire
+comment les choses se sont passées, et encore seulement après que les
+rapports des chefs de corps lui sont arrivés.
+
+J'obtenais quelquefois, mais rarement et non sans peine, une
+permission pour venir voir mes parents. Paris avait un aspect
+tranquille. Si on n'avait pas entendu une furieuse canonnade, on
+aurait pu croire que rien d'extraordinaire ne s'y passait. Il fallait
+parfois faire un effort de mémoire pour se rappeler que trois ou
+quatre cent mille Prussiens campaient aux environs. On croyait à la
+victoire. Je ne pouvais pas m'empêcher d'avoir moins de confiance:
+j'avais vu Sedan. Je ne faisais part de mes appréhensions qu'à un
+petit nombre d'amis particuliers. En dehors de leur cercle intime, on
+m'eût pris pour un fou ou pour un agent de M. de Bismarck. On était
+encore dans la période de l'enthousiasme joyeux.
+
+Paris, avec sa ceinture de forts, paraissait une ville inexpugnable.
+Le moyen qu'une armée de quatre cent mille hommes, soldats, mobiles et
+gardes nationaux, fût forcée dans ses retranchements, et la Prusse,
+malgré la landwehr et le landsturm, empêcherait-elle la province
+soulevée de donner la main à Paris? Les orateurs ne manquaient pas
+pour développer ce thème, qui renfermait en germe l'espoir d'un
+triomphe éclatant. Chaque restaurant possédait un groupe de ces
+stratégistes, qui prenaient des redoutes et brisaient des lignes entre
+un beefsteak de cheval et une mince tranche de fromage. Les Prussiens
+repoussés et le café pris, on était fort gai.
+
+Après la malheureuse affaire du Bourget, vers le 15 ou 20 novembre, le
+4e zouaves reçut dans ses cadres un certain nombre de zouaves et de
+chasseurs de l'ex-garde qui étaient en dépôt à Saint-Denis: ils furent
+répartis dans les 1er et 2e bataillons; quant au 3e, on en compléta
+l'effectif par une compagnie de turcos, dont la plupart étaient nés en
+France et plus spécialement à Paris. Cependant, parmi ces recrues, on
+comptait à peu près une cinquantaine de véritables Africains, Arabes
+ou Kabyles, rompus au métier des armes, et qui avaient vu les
+batailles de l'Est. Désormais il n'y eut plus dans la ville assiégée
+d'autres zouaves que ceux du 4e régiment.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Dans les derniers jours du mois de novembre un frémissement parcourut
+nos bataillons. Des bruits circulaient qui nous faisaient croire qu'on
+allait se battre. D'où venaient-ils? On n'avait aucun renseignement
+officiel, et on sentait qu'ils ne mentaient pas. Ceux qui comptaient
+le plus sur la bataille faisaient semblant de n'y pas croire.
+
+--Ce sont des mots en l'air pour nous amuser! disaient les uns.
+
+--On a déjà perdu trop de temps pour n'en pas perdre encore,
+reprenaient les autres.
+
+Mais tous ceux qui grondaient et ceux qui raillaient, astiquaient
+leurs armes et passaient la revue de leurs chaussures, cette grande
+préoccupation du fantassin. On ne s'ennuyait plus; on allait voir les
+Prussiens. Ce ne serait pas comme dans la plaine de Gennevilliers, où
+pas un ne se montrait jamais.
+
+Enfin, au plus fort de cette agitation et de cette impatience, le 28
+novembre on reçut l'ordre de partir. Le matin, au point du jour, on
+forma le cercle, et la fameuse proclamation du général Ducrot fut lue
+aux compagnies. Quel silence partout! Arrivé au passage célèbre: «Je
+ne rentrerai à Paris que mort ou victorieux!» un étranglement subit
+coupa la voix de mon capitaine. Il porta la main à ses yeux, qui ne
+voyaient plus. J'étais auprès de lui.
+
+--Fourrier, me dit-il en me passant la proclamation, lisez pour moi.
+
+J'achevai cette lecture d'une voix nerveuse que l'émotion faisait
+trembler un peu. Il y eut un frisson dans les rangs. J'avais chaud
+dans la poitrine.
+
+Le général Ducrot n'est pas mort et n'a pas été victorieux; mais
+faut-il lui faire un crime de quelques paroles inutiles écrites avec
+trop de précipitation? C'était un peu la mode alors, une sorte de
+manie qui s'était emparée des généraux aussi bien que des orateurs de
+carrefour et des gardes nationaux. Tous parlaient et prenaient à la
+hâte ces engagements superbes que les événements ne permettent pas
+toujours de tenir. Souvent la mort ne répond pas à ceux qui
+l'appellent. Dix fois le général Ducrot a chargé bravement à la tête
+de ses troupes, et dix fois les balles et les obus ont tourné autour
+de lui sans l'atteindre. Quoi qu'il en soit, l'effet produit par les
+paroles du général Ducrot fut très-grand; elles électrisaient tout le
+monde, elles flattaient l'orgueil national. C'est un peu la faute de
+la France si on lui en prodigue en toute occasion; elle les aime,
+elle se paye de mots, et croit tout sauvé quand des phrases éclatantes
+sonnent à ses oreilles; mais ensuite, quand les Français se réveillent
+en face de la réalité triste et nue, ils crient à la trahison.
+
+Le régiment se rendit de Courbevoie à la porte Maillot; il marchait
+d'un pas ferme et léger malgré le poids des sacs. Là le chemin de fer
+de ceinture nous prit, et nous descendit à Charonne. Il était six
+heures et demie du soir au départ; la nuit était donc tout à fait
+noire quand nous atteignîmes, rangés en colonne de marche, le bois de
+Vincennes, que nous devions traverser. On apercevait dans les
+profondeurs du bois et le long des avenues les feux de bivouac
+allumés. Il faisait un froid âpre et dur. Le vent qui secouait les
+rameaux dépouillés des arbres faisait osciller les flammes et
+projetait dans l'ombre des lueurs bizarres et flottantes. Des massifs
+étaient soudainement éclairés, d'autres plongés dans les ténèbres.
+Les armes en faisceau brillaient et semblaient lancer des éclairs
+subits. Tout autour des brasiers, des groupes de soldats étaient
+couchés. Les uns dormaient roulés dans leur couverture; on les voyait
+comme des boules, la tête cachée sous un pli de laine; d'autres,
+assis, les coudes sur les genoux, le visage à la flamme, qui les
+couvrait de clartés rouges, semblaient réfléchir, le menton pris dans
+les mains. D'autres encore, accroupis, tisonnaient et faisaient
+jaillir du foyer des gerbes d'étincelles qui les couvraient de reflets
+pourpres: c'était un spectacle à la fois triste et doux. Il devenait
+terrible par la pensée quand l'esprit se représentait cette masse
+d'hommes se levant et se jetant sur d'autres hommes pour les tuer. Le
+bruit de notre marche cadencée qui se prolongeait sous les futaies
+réveillait à demi les soldats ou attirait l'attention de ceux qui
+veillaient. Ils tournaient la tête, nous contemplaient un instant en
+silence, puis retombaient dans leur sommeil ou leur rêverie.
+
+Le bois de Vincennes traversé, je ne vis plus derrière moi qu'un
+rideau noir baigné d'une lueur rouge qui s'éteignait dans la nuit, et
+que piquaient des points lumineux; nous marchions toujours. C'est
+ainsi que nous traversâmes Nogent, le village après le bois; mais
+alors des ordres transmis à la hâte nous faisaient faire de courtes
+haltes. Les zouaves en profitaient pour soulager leurs épaules par
+cette secousse rapide qui relève le sac, et dont leurs muscles ont
+l'habitude. Les deux mains sur le canon de leur fusil, ils
+attendaient, et, après quelques minutes, ils reprenaient leur marche.
+Un moment vint cependant où toute la colonne s'arrêta. Je déposai mon
+sac avec une sorte de volupté; mes reins pliaient sous le poids.
+
+Les officiers passèrent sur le front des compagnies, et firent former
+les faisceaux en assignant leur lieu de campement à chacune
+d'elles.--Inutile de dresser les tentes, et surtout pas de feu, nous
+dit-on.--L'action devait donc s'engager de bonne heure? l'ennemi était
+donc bien près? Des chuchotements légers coururent dans les rangs,
+puis chacun commença ses préparatifs. Savait-on combien de nuits on
+avait encore à dormir? Le froid piquait ferme, je pris ma couverture
+et mon capuchon avec lesquels je m'enveloppai, et, bien serrés l'un
+contre l'autre pour nous tenir chauds, mon sergent-major et moi, nous
+nous étendîmes sur l'herbe trempée de rosée. Presque aussitôt nous
+dormions.
+
+Ce sentiment de froid qui précède le matin nous réveilla. Le régiment
+fut sur pied en quelques minutes. A genoux dans la rosée, chacun roula
+sa couverture encore humide et la boucla sur le sac. Il faisait
+presque nuit; nos regards interrogeaient l'horizon. Les compagnies se
+rangeaient dans l'ombre, on en voyait confusément les lignes noires;
+des murmures de voix en sortaient. Une anxiété sourde nous dévorait;
+des soldats essuyaient le canon de leur fusil avec les pans de leur
+capuchon, ou cherchaient des chiffons gras pour en nettoyer la
+culasse; d'autres serraient leurs guêtres. Il se faisait de place en
+place des mouvements pleins de sourdes rumeurs; des officiers
+toussaient en se promenant; l'obscurité s'en allait; deux heures se
+passèrent ainsi. La route par laquelle nous étions venus et qui
+s'étendait derrière nous, était encombrée de convois de vivres, de
+régiments en marche et de trains d'artillerie. On entendait le cahot
+des roues dans les ornières et les jurons des conducteurs; les soldats
+filaient par les bas côtés.
+
+Les crêtes voisines s'éclairèrent, tout le paysage m'apparut; nous
+avions campé entre les forts de Nogent et de Rosny. Une forêt de
+baïonnettes étincelait, et des files de canons passaient. A huit
+heures, l'ordre vint de mettre sac au dos. La colonne s'ébranla, on se
+regarda; chaque regard semblait dire: Ça va chauffer! Nous écoutions
+toujours; le canon allait gronder certainement. Les minutes, les
+quarts d'heure s'écoulaient; quelques sons rares fendaient l'air; nous
+marchions alors sur une sorte de petit plateau qui descendait en pente
+douce jusqu'au remblai du chemin de fer de l'Est. Là tout à coup le
+régiment s'arrêta, noua avions parcouru 800 mètres.
+
+--Ce sera pour tout à l'heure, se dit-on.
+
+Quelques minutes après, nous avions mis bas nos sacs, et nos
+officiers, prévenus par l'état-major, nous invitaient à faire la
+soupe. Cette invitation est toujours une chose à laquelle le soldat se
+rend avec plaisir: ces cuisines en plein vent, si tôt creusées au pied
+d'un mur et sur les talus d'une haie, l'égayent et le réconfortent;
+mais en ce moment elle fut reçue avec de sourds murmures. Était-ce
+donc pour manger la soupe qu'on nous avait fait venir de Courbevoie à
+Nogent! A quoi pensaient nos généraux? Leur mollesse deviendrait-elle
+de la paralysie? Tout en grondant et grognant, on ramassait du bois et
+on allumait le feu. Les marmites bouillaient, les gamelles se
+remplissaient; mais on avait l'oeil et l'oreille au guet, prêt à les
+renverser au moindre signal. Les officiers fumaient, allant et venant
+d'un air ennuyé. La soupe avalée, chacun de nous grimpa sur un tertre
+ou sur le remblai du chemin de fer pour regarder au loin. Quelques
+coups de fusil éclataient par intervalles. Était-ce le commencement de
+l'action? A deux heures, on nous donna l'ordre de camper. Ce fut comme
+un coup de massue. Plus de bataille à espérer. Ceux-ci se plaignaient,
+ceux-là juraient. Pourquoi ne pas nous faire planter des pommes de
+terre? Les philosophes, il y en a même parmi les zouaves, se
+couchaient au soleil sur le revers d'un fossé. Les curieux s'en
+allaient en quête de renseignements. J'appris enfin que le coup était
+manqué. On remettait la bataille au lendemain. La Marne, disait-on,
+avait subi une crue dans la nuit, et le pont de chevalets s'était
+trouvé trop court. Le tablier même en avait été emporté. C'était
+encore un tour de cette malchance qui nous poursuivait depuis
+Wissembourg. Ce pont trop court m'était suspect. Il me sembla qu'on
+mettait au compte de la Marne une mésaventure dont la responsabilité
+retombait sur nos ingénieurs. Les chuchotements de bivouac me firent
+supposer bientôt que, dans leurs calculs, les constructeurs du pont
+s'étaient trompés d'une douzaine de mètres à peu près.
+
+--En somme, ce n'est qu'un retard de quelques heures, disaient les
+optimistes.
+
+Il est vrai que ce retard profitait aux Prussiens en raison directe
+du tort qu'il nous faisait.
+
+--A présent ils sont avertis; nous en aurons demain des bandes sur le
+dos, répétaient les vieux.
+
+Le jour tomba; à six heures, l'avis passa de rang en rang qu'une
+distribution serait faite à Montreuil.
+
+--Ici les hommes de corvée! cria mon sergent.
+
+C'était une promenade de trois kilomètres qu'on nous proposait, et il
+ne dépendait pas de moi de la refuser. Un camarade me fit observer que
+trois kilomètres pour aller et trois kilomètres pour revenir, cela
+faisait six kilomètres. Il m'était impossible de discuter l'évidence
+de ce calcul, mais ce n'était pas une raison pour rester. Il faisait
+un froid vif qui rendait la marche facile. Qui sait? on aurait
+peut-être la chance de rencontrer un cheval mort sur lequel on
+taillerait un bon morceau.
+
+Tout en causant, on avance; point de cheval mort. Des corbeaux qui
+volent, et autour d'une ferme en ruine pas une poule. Nous arrivons
+enfin et préparons nos sacs. Rien, ni pain ni viande. Dans ces
+occasions, le soldat ne ménage pas l'intendance; les épithètes
+pleuvent. Cependant on apprend tout à coup qu'il y a quelque chose.
+Quoi? Les sourires reviennent. On retourne aux sacs, et l'on nous
+distribue quelques morceaux de sucre et quelques grains de café.
+Tristement il fallut reprendre le chemin que nous avions parcouru.
+Bientôt la magnificence du spectacle qui se déroulait sous mes yeux me
+fit oublier ma fatigue. Je ne regrettai plus d'être venu. Tout
+l'horizon était constellé de feux. On en voyait dans la nuit obscure
+les lueurs vacillantes, qui se profilaient en longues lignes et
+disparaissaient dans l'éloignement. Ici c'étaient des brasiers; là des
+étincelles. Un vent léger secouait ces feux de bivouac qui couvraient
+la nuit de clartés rouges. Dans l'ombre passaient les silhouettes des
+sentinelles. On entrevoyait des squelettes d'arbres et vaguement les
+cônes blancs des tentes. J'étais seul. Derrière moi, j'entendais le
+pas traînant et les chuchotements irrités de mes camarades. Du côté
+des Prussiens, rien; la nuit noire et profonde. Je rentrai sous la
+tente avec un sentiment de bien-être indéfinissable; encore ébloui par
+l'étrangeté de ce spectacle, où les jeux de la lumière donnaient à
+l'ombre des apparences fantastiques, je me roulais dans ma couverture;
+nous devions nous lever le lendemain à quatre heures. Aucune idée de
+mort ne me préoccupait: j'avais cette idée bizarre, mais enracinée,
+que rien jamais ne m'arriverait.
+
+A quatre heures, nous étions tous debout; c'était la fameuse journée
+du 30 novembre qui allait commencer. Un mouvement silencieux animait
+notre campement. Accroupi comme les autres dans la rosée, je
+défaisais ma tente et en ajustais les piquets sur le sac. On n'y
+voyait presque pas. Quelques tisons fumaient encore; des zouaves
+présentaient leurs mains à la chaleur qui s'en dégageait. Quelques-uns
+parlaient bas. Il y avait comme de la gravité dans l'air. Nos
+officiers, la cigarette aux lèvres, allaient autour de nous comme des
+chiens de berger. Quelques soldats se promenaient lentement à l'écart;
+ils ne savaient pas pourquoi; des tristesses leur passaient par
+l'esprit. Vers cinq heures, on défit les faisceaux et chaque compagnie
+prit son rang. Une demi-heure après, nous étions en route; nos pas
+sonnaient sur la terre dure.
+
+Le chemin était encombré de voitures et de fourgons. Il fallait
+descendre dans les champs. La clarté se faisait; nous voyions des
+colonnes passer, à demi perdues dans la brume du matin. Il s'élevait
+de partout comme un bourdonnement. Les crêtes voisines se
+couronnaient de troupes; des pièces d'artillerie prenaient position.
+
+Notre régiment s'arrêta sur un petit plateau, à 200 mètres sur la
+gauche de Neuilly-sur-Marne. Nous étions entre le village et la ligne
+du chemin de fer. Un soleil radieux se leva; il faisait un temps
+splendide. Un sentiment de joie parcourut le régiment. Quelques-uns
+d'entre nous pensèrent au soleil légendaire d'Austerlitz. Était-ce le
+même soleil qui brillait? Deux heures se passèrent pour nous dans
+l'immobilité, à cette même place, sous Neuilly. Tantôt on déposait les
+sacs, tantôt on les reprenait. Les alertes suivaient les alertes. On
+avait des accès de fièvre.
+
+Un premier coup de canon partit, le régiment tressaillit; la bataille
+s'engageait. Bientôt les coups se suivirent avec rapidité. On
+regardait les flocons de fumée blanche. Du côté des Prussiens, rien
+ne répondait. Ce silence inquiétait plus que le vacarme de
+l'artillerie. Il était clair que nous devions traverser la Marne. De
+la place où je me dressais sur la pointe des pieds pour mieux saisir
+l'ensemble des mouvements, je voyais parfaitement le pont jeté sur la
+rivière. On en calculait la longueur.
+
+--C'est là qu'on va danser! me dit un voisin.
+
+Quelle cible en effet pour des paquets de mitraille! pas un obstacle,
+pas un pli de terrain, un plancher nu!
+
+Le 1er et le 2e bataillon s'ébranlèrent; on les dirigea du côté de
+Villiers. J'avais des amis dans ces deux bataillons. Le 3e ne les
+accompagnait pas. On les suivit des yeux aussi longtemps qu'on put les
+distinguer. Des ondulations du terrain, puis des traînées de fumée
+nous les cachaient. Le soir, au bivouac, j'appris qu'on les avait
+menés devant le mur crénelé d'un parc qu'on n'eut jamais la pensée
+d'abattre à coups de canon. L'attaque de ce mur avait, me dit-on,
+coûté 670 hommes au régiment, tant tués que blessés. Un officier que
+j'avais rencontré à la frontière y avait eu le ventre emporté, par un
+obus.
+
+Je n'en étais pas encore aux réflexions mélancoliques, je ne pensais
+qu'à la bataille; le canon faisait rage. L'action la plus violente
+était engagée sur notre droite. Nous ne perdions pas un des mouvements
+qui se passaient sur les crêtes qui couronnent la Marne. Un grand
+nombre de soldats, disposés en tirailleurs rampaient çà et là. Un
+rideau de fumée les précédait; mais au delà tout se confondait.
+Qu'avions-nous au loin devant nous, des Français ou des Prussiens? Les
+uns et les autres peut-être; mais où étaient les pantalons rouges et
+les capotes noires? A cette distance, les couleurs s'effaçaient, et
+nos officiers, qui n'avaient pas de lorgnettes, ne pouvaient faire que
+des conjectures. Ne savais-je pas déjà que les officiers de l'armée
+de Sedan n'avaient pas plus de cartes que n'en avaient eu ceux de
+l'armée de Metz?
+
+Cette indécision, les artilleurs du fort de Nogent la partageaient.
+Ils ne savaient pas de quel côté faire jouer leurs pièces, et il
+arriva même qu'un obus lancé un peu au hasard vint tomber au milieu
+d'une colonne de mobiles qui s'efforçaient de débusquer des
+tirailleurs prussiens répandus sur le coteau. Il y avait dans le
+bataillon des trépignements d'impatience. La batterie qui tirait sur
+notre front appuyait le travail des pontonniers qu'on voyait sur les
+deux rives et dans l'eau, ajustant les barques et les cordes; nous
+avions repris nos sacs. Trois mitrailleuses furent amenées sur le bord
+de la Marne et fouillèrent les taillis qui nous faisaient face sur la
+rive opposée. On voyait sauter les branches et des paquets de terre;
+rien n'en sortit. On nous avait dissimulés derrière des maisons. Les
+ponts étaient prêts.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+--En avant! crièrent nos officiers.
+
+C'était à la 1re compagnie qu'appartenait le périlleux honneur de
+prendre la tête de la colonne. Le général Carré de Bellemare et son
+état-major nous précédaient. Le pont plia sous notre marche. Je ne
+sais pourquoi, mais en ce moment je me mis à penser au pont d'Arcole,
+dont j'avais vu tant de gravures, avec le grenadier qui tombe, les
+bras en avant. Mon coeur se mit à battre. Je serrai nerveusement la
+crosse de mon fusil. J'avais un peu peur. Par combien d'obus et par
+quels milliers de balles n'allions-nous pas être accueillis sur ce
+tablier ouvert à tous les vents! Je me voyais déjà faisant la culbute
+comme le soldat de la gravure et plongeant dans la rivière. J'ai
+toujours admiré ceux qui parlent de leur indifférence en pareille
+occasion; mais est-elle aussi magnifique qu'ils le racontent? Quant à
+moi, ma vertu n'avait point le tempérament aussi solide, et, si
+j'étais résolu à faire mon devoir, ma force n'allait point jusqu'à cet
+oubli de la crainte.
+
+Cependant nous avancions toujours; ni boulets, ni mitraille, rien.
+Quelle surprise diabolique nous réservait-on? Le fer et le plomb
+allaient certainement tomber tout à coup dru comme grêle. Point. Le
+général, qui avait pris la tête, marchait au pas de son cheval, le
+poing sur la hanche. J'avais les yeux sur son képi aux galons d'or.
+N'allait-il pas voler dans l'espace? Toujours même silence. Décidément
+les Prussiens ont le caractère mieux fait que je ne le supposais.
+Est-ce négligence ou mansuétude? Le pont est franchi; le cheval du
+général pose ses sabots sur la terre. Nous respirons. Il nous semble
+que le plus gros de la besogne est fait. Tous à terre et le coeur
+soulagé, on nous disperse en tirailleurs, et je me porte en avant
+parmi ces buissons que les mitrailleuses ont fouillés. C'est à présent
+que les chassepots vont jouer! Les zouaves se jettent de droite à
+gauche à travers les taillis comme un troupeau de chèvres. Les
+branches violemment fendues nous couvrent le visage d'éclats de givre.
+Je vois briller l'épée nue de nos officiers, qui donnent l'exemple.
+
+--C'est comme en Afrique! me dit un vieux zouave tout chargé de
+chevrons et de médailles, qui s'est évadé comme moi de la presqu'île
+de Glaires.
+
+Un coup de clairon sonne; nous nous arrêtons net. Pourquoi ce coup de
+clairon? Immédiatement nous battons en retraite, et ordre nous vient
+de repasser le pont. Je marche tout en regardant mon voisin, qui
+regarde le sien. Que se passe-t-il donc? Le canon tonnait toujours.
+Allait-on nous engager d'un autre côté? Le pont traversé en sens
+inverse, cinq minutes après on nous le fait repasser en grande hâte;
+mais alors pourquoi ce premier mouvement de retraite?
+
+Nous étions de nouveau lancés en tirailleurs, et cette fois nous
+marchions bon train. On ne paraissait pas disposé à nous rappeler;
+nous avions cette idée, qu'en poussant loin en avant on nous
+laisserait faire. Le taillis que nous traversions était assez grand et
+assez épais. Les balles commencèrent à siffler, brisant les branches
+et faisant pleuvoir les feuilles mortes. Les tirailleurs prussiens
+nous attendaient. Aussitôt qu'on distinguait un casque à pointe ou une
+casquette plate, les nôtres répondaient. J'étais trop vieux chasseur,
+quoique jeune, pour tirer ainsi ma poudre aux moineaux. J'attendais
+l'occasion de faire un beau coup; il s'en présentait rarement.
+
+Il y avait devant nous un vaste parc dont l'artillerie avait renversé
+les murs; les Prussiens s'y étaient logés. Un capitaine qui courait
+nous le montra du bout de son épée. En avant! On s'élance après lui
+par-dessus les pierres éboulées, on entre par les brèches; on se
+précipite au milieu des massifs et des avenues. Le parc est vide,
+l'ennemi a décampé, laissant quelques morts, le nez dans l'herbe. Il y
+avait de l'autre côté du parc une route où le passage de l'artillerie
+et des fourgons avait creusé des ornières. A l'appel du clairon, les
+zouaves s'y rallient. Le beau soleil nous animait et nous égayait,
+nous avions chaud; nous pensions que rien ne nous était impossible.
+Afin de ne pas perdre une minute, on se mit à fouiller des maisons qui
+bordaient la route. Pauvres maisons! les portes en étaient ouvertes,
+les fenêtres enfoncées. On n'y trouva point d'habitants, et cependant
+il était clair que les Prussiens s'y étaient installés il n'y avait
+pas longtemps encore. Une pipe chaude reposait sur une table, une
+belle pipe en porcelaine blanche avec un portrait de la Marguerite de
+Faust; j'allais étendre la main sur ce souvenir, il était déjà aux
+lèvres d'un caporal. Des bouts de cigare encore allumés s'éteignaient
+partout. Sur le coin d'une table, une omelette entamée refroidissait à
+côté d'un saucisson dont il ne restait qu'une moitié. Dans la maison
+voisine, où il y avait encore une persienne qui achevait de brûler
+dans la cheminée avec les débris d'une commode, un ronflement qui
+partait d'un coin attira mon attention. Je tirai à moi, avec le
+sabre-baïonnette de mon chassepot, une couverture qui s'arrondissait
+sur une boule. Un grognement en sortit. J'avais eu le mouvement un peu
+brusque: la boule remua, et j'aperçus sur son séant un grand grenadier
+saxon qui se frottait les yeux; il était ivre-mort, et riait à
+désarticuler sa mâchoire.
+
+--C'est un farceur! cria un zouave de Paris qui ne croyait à rien, pas
+même à l'ivrognerie. Il le piqua légèrement de sa baïonnette.
+
+--_Ya! ya!_ murmura le Saxon, et, roulant sur le côté, il s'endormit
+derechef.
+
+Cependant quelques balles tirées des crêtes, dont nous n'étions plus
+séparés que par quelques centaines de mètres, cassaient les tuiles et
+frappaient les murs. Il fallut quitter les maisons et se déployer de
+nouveau en tirailleurs. Tout en cheminant, nous débusquions quelques
+vedettes prussiennes qui se repliaient sur les hauteurs en faisant
+feu. Nous ripostions, et chaque fois que ces vedettes s'en allaient,
+il tombait quelques-uns des leurs. Les forts tiraient pour appuyer
+notre mouvement, et les obus qui passaient en sifflant éclataient dans
+le parc de Villiers. C'était superbe.
+
+Une partie de l'action, vigoureusement engagée, se passait sous nos
+yeux. C'était plus vif qu'à la Malmaison. Toute ma compagnie était
+déployée dans les vignes; les compagnies de soutien nous rejoignirent,
+et la marche en avant se dessina. Il m'était difficile de tirer à coup
+sûr; je tirai au jugé et en m'efforçant de calculer mes distances. Les
+Prussiens tenaient ferme et renvoyaient balle pour balle. Elles
+faisaient sauter les échalas, et souvent rencontraient des jambes et
+des bras. Quelques zouaves atteints descendaient la côte en traînant
+le pied; d'autres se couchaient dans les sillons. Des camarades
+allaient quelquefois les chercher pour les mener aux ambulances, mais
+pas toujours. Ça me fendait le coeur d'en voir qui remuaient sous les
+ceps avec un reste de vie, et qu'un pansement aurait pu sauver; mais
+j'avais du feu dans le sang, et ne songeais qu'à pousser mes
+cartouches dans le canon de mon fusil. De l'artillerie qui avait passé
+le pont après nous envoyait des volées d'obus sur Villiers. C'était un
+beau tapage; on devient fou dans ces moments-là.
+
+Nous étions lentement revenus sur la route; des canons s'y étaient mis
+en batterie; la nuit commençait à tomber. La batterie tirait par
+volées. On voyait sortir de la gueule des canons de longues gerbes de
+feu rouge. Ils étaient placés derrière nous, à 30 mètres à peine de
+nos épaules. Les éclairs larges et flamboyants passaient sur nos
+têtes, illuminant tout. Quand la rafale partait, nous éprouvions une
+secousse terrible; mon dos pliait; il me semblait que j'avais la
+colonne vertébrale cassée par la décharge. A la nuit noire, on nous
+fit entrer dans un grand parc où nous devions prendre gîte. Les postes
+furent désignés, et on plaça les sentinelles. Le sac nous pesait
+horriblement; les jambes étaient un peu lasses; nous avions marché
+depuis le matin dans les terres labourées, et le sac au dos, c'est
+dur. Les tentes montées, il fallut songer au dîner. Je n'avais pas
+fait mon stage sur les bords de la Meuse pour m'endormir dans le
+gémissement. Il y avait des champs autour du parc. J'y courus et
+ramassai des pommes de terre en assez grande quantité pour remplir mon
+capuchon. Ce n'était pas un magnifique souper, mais enfin c'était
+quelque chose, et ces pommes de terre cuites sous la cendre, avec un
+peu de café par-dessus, m'aidèrent à trouver le sommeil.
+
+Quand on est dans les villes, on ne peut pas croire qu'on puisse
+dormir en face de centaines de canons prêts à tirer, avec les pieds
+dans l'herbe froide, une pierre sous la tête, et le ventre creux. On
+se fait à tout. Il faisait encore noir au moment où je m'éveillai. Il
+était cinq heures du matin. Les étoiles brillaient d'un éclat vif, des
+buées nous sortaient des narines. Le froid était piquant. Chacun de
+nous s'agitait autour des tentes qu'on roulait et qu'on chargeait sur
+les sacs.
+
+--Tu sais, me dit un sergent tandis que j'arrangeais mon petit bagage,
+nous évacuons nos positions.
+
+--Celles que nous avons prises hier?
+
+--Oui.
+
+--Ce n'est pas possible!
+
+--Tu vas voir.
+
+C'était vrai. L'ordre en était venu dans la nuit. Chacun de nous
+espérait qu'on marcherait en avant et nous battions en retraite! Cette
+Marne que nous avions traversée après tant d'hésitation, il fallut la
+retraverser. Nos officiers sifflaient entre leurs dents. On nous
+arrêta à l'endroit même où la veille nous avions campé et de nouveau
+on y dressa les tentes. Le froid devenait terrible. On avait le
+sentiment de ce qu'on allait souffrir. On n'avait pas besoin d'appeler
+des corvées pour chercher du bois. Chacun en demandait aux maisons
+abandonnées ou en coupait dans les taillis. Nous n'étions pas gais.
+J'avais fait la connaissance d'un soldat qui s'appelait Michel. Me
+voyant flâner à l'écart, les mains dans mes poches, la tête basse, ce
+garçon, qui m'avait pris en affection pour quelques paquets de tabac,
+vint à moi en élargissant un sourire bonasse qu'il avait toujours sur
+les lèvres. Je vois encore sa tête ronde, ses petits yeux gris et ses
+grosses oreilles rouges qui saillaient derrière ses joues luisantes.
+Il avait la mine d'un chantre.
+
+--Ça ne va pas? me dit-il.
+
+--Pas beaucoup.
+
+--C'est l'effet de la retraite. On a froid quand on recule, mais c'est
+une habitude à prendre. Je ne suis pas un garçon instruit, comme il y
+en a dans le régiment, vois-tu, mais je crois que reculer est dans le
+règlement.
+
+Alors, regardant autour de lui comme s'il avait eu peur d'être
+entendu, il se mit à rire en gonflant ses joues.
+
+Le lendemain matin, une vigoureuse fusillade nous réveilla en
+sursaut. On sortit des tentes et on courut aux armes. C'étaient les
+Prussiens qui étaient tombés sur les grand'gardes d'un régiment de
+ligne, et les avaient surprises. Les soldats qui dormaient, les fusils
+en faisceau, avaient été tués ou faits prisonniers. Vingt expériences
+ne les avaient pas corrigés. Personne n'avait appris l'art d'éclairer
+une armée. Tout ce bruit venait du côté de Petit-Bry. J'y connaissais
+une petite maison sous les arbres. Un pan de la façade était crevé.
+Les fenêtres, sans volets et toutes grandes ouvertes, semblaient me
+regarder. L'ordre nous fut donné de partir immédiatement. Le bataillon
+passa sous le fort de Nogent, tourna sur la gauche et gagna en grande
+hâte Joinville-le-Pont en longeant la redoute de Gravelle, qui lançait
+des obus.
+
+--Tiens! des gardes nationaux, me dit Michel.
+
+Il y en avait en effet plusieurs bataillons réunis autour du village.
+C'était la première fois que j'en voyais en ligne. Ils paraissaient
+fort agités, parlaient, gesticulaient, quittaient les rangs. Leurs
+officiers couraient de tous côtés pour les ramener. Les cantinières ne
+savaient auquel entendre. Quelques-uns déjeunaient, assis sur des tas
+de pierres. A la vue des zouaves, les gardes nationaux poussèrent de
+grandes acclamations. Le petit vin blanc matinal y était pour quelque
+chose. Ces manifestations enthousiastes redoublèrent de vivacité quand
+ils nous virent traverser la Marne, après quoi ils se remirent à
+déjeuner et à causer.
+
+La rivière passée, on nous fit prendre une route qui traverse un bois
+et gagner les hauteurs de Petit-Bry. Les clameurs des gardes nationaux
+ne nous arrivaient plus, mais les traces du combat se voyaient
+partout; des arbres brisés pendaient sur les fossés; des débris de
+toute sorte jonchaient la terre; une roue de caisson auprès d'un képi;
+un pan de mur crénelé, noirci par les feux du bivouac, s'appuyait à
+une maison crevassée. Sur la route, nous nous croisions avec les
+brancardiers qui revenaient des champs voisins. Ces pauvres frères de
+la doctrine chrétienne donnaient l'exemple du devoir rempli
+modestement et sans relâche. Ils l'avaient fait dès le commencement du
+siège, ils le firent jusqu'à la fin. Ils passaient lentement dans
+leurs robes noires, portant les morts et les blessés. Leur vue nous
+rendait graves; nous nous rangions pour leur laisser le bon côté du
+chemin.
+
+La route était dure et sèche et s'allongeait devant nous. Nous la
+foulions d'un pas rapide, lorsqu'un général parut, suivi d'un nombreux
+état-major. C'était le général Trochu. En nous voyant, il s'arrêta,
+et, nous saluant d'une voix où perçait un accent de satisfaction:--Ah!
+voilà les zouaves, dit-il; mais le régiment était si pressé d'en venir
+aux mains que personne ne cria. Il y eut dans les rangs comme un
+froissement d'armes, et notre marche, déjà rapide, prit une allure
+plus leste.
+
+Presque aussitôt, et le général en chef toujours en selle, immobile
+sur le bas côté de la route, un brancard passa portant un soldat
+blessé. C'était un garçon qui paraissait avoir une vingtaine d'années,
+un blond presque sans barbe. Il se souleva sur le coude, et la main
+sur le canon de son fusil:
+
+--_En avant!_ cria-t-il, _en avant!_
+
+L'effort l'avait épuisé, il retomba.
+
+Les brancards suivaient les brancards. On ne les comptait plus,
+c'était une file. Il y avait des blessés qui ne remuaient pas,
+d'autres ouvraient les yeux tout grands pour nous regarder,
+quelques-uns gémissaient. D'autres brancards venaient portant des
+formes roides sur lesquelles on avait étendu des capotes. Nous étions
+sérieux. De petits nuages blancs faisaient la boule sur les hauteurs
+voisines. Un grondement continu remplissait l'espace, il s'y
+produisait par intervalles des déchirements.
+
+A un kilomètre à peu près au-dessus de Petit-Bry, on nous arrêta. Il
+fallut, sur l'ordre des officiers, se coucher à plat ventre et
+attendre. Nous étions en quelque sorte sur la lisière de la bataille,
+mais à portée des balles. Il en sifflait par douzaines autour de nous
+qui nous étaient envoyées par des ennemis invisibles. Quelques-unes
+écorchaient nos sacs en passant; il ne fallait pas trop souvent lever
+la tête. Quand on distinguait derrière l'abri d'une haie de petits
+flocons de fumée blanche, nous tirions au jugé; c'était un amusement
+qui faisait prendre patience. Il y en avait parmi nous qui fumaient
+des cigarettes, accoudés sur les deux bras; c'est la pose que prennent
+les chasseurs quand ils sont à l'affût du canard. J'ai bien vu alors
+que la curiosité était une passion. On joue sa vie pour mieux voir.
+
+Un grand bruit me fit regarder de côté. C'étaient deux ou trois
+bataillons de mobiles qu'on dirigeait sur notre gauche. Ils arrivaient
+tumultueusement, sans ordre, et couraient parmi nous. Je crois bien
+que dans leur effarement ils ne se doutaient même pas de notre
+présence. Ils nous marchaient bravement sur le corps. Ce fut alors une
+explosion; chacun de nous avait un pied de mobile sur la jambe ou sur
+le bras. On criait, on jurait; les mobiles sautaient de tous côtés. Le
+rire nous prit; eux couraient toujours. Malheureusement, ce mouvement
+qui faisait prévoir une attaque avait été vu par les Prussiens; leurs
+batteries commencèrent à tirer. Bientôt les obus arrivèrent par
+paquets, ceux-là sifflant, ceux-ci éclatant. Ce fut alors au-dessus de
+nous une évolution de chutes et de soubresauts qui alternaient avec
+une sorte de régularité. Ces jeunes mobiles, qui n'avaient
+certainement jamais vu le feu, se jetaient à plat ventre, tous en
+bloc, officiers et soldats, puis se relevaient quand la volée de fer
+avait passé.
+
+--En avant! cria une voix forte.
+
+--En avant! répétèrent nos officiers. En un clin d'oeil nous fûmes sur
+pied comme enlevés par une secousse électrique, et un vif élan nous
+porta du côté de l'ennemi. En quelques bonds, ceux qui couraient le
+plus vite touchèrent aux tranchées où la veille nos grand'gardes
+avaient été surprises; quelques-uns n'y parvinrent pas. Au moment où
+j'y arrivais, un grand zouave qui me précédait s'effaça subitement. Je
+n'eus que le temps, emporté par ma course, de sauter par-dessus son
+corps qu'un dernier spasme agitait.
+
+Aucun Prussien dans les tranchées; mais quel spectacle nous y
+attendait! Partout des sacs, des képis, des bidons, des ustensiles de
+campement, des cartouchières, et parmi tous ces objets des hommes
+étendus pêle-mêle! Tous les sacs étaient éventrés, laissant éparses
+sur le sol des lettres par douzaines. Je me baissai et en pris une au
+hasard. Elle commençait par ces mots: «Mon cher fils, comme c'est ta
+fête dans quatre jours, je t'envoie dix francs... ta petite soeur y
+est pour vingt sous. Quand tu écriras, n'en dis rien à ton père...»
+Je laissai tomber la lettre. Il y avait par terre, devant moi, un
+pauvre grenadier dont la tête était brisée.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Une halte nous réunit près d'une espèce de remblai où chacun se tint
+sur le qui-vive, le doigt sur la gâchette, prêt à faire feu et le
+faisant quelquefois. Nous avions devant nous des lignes de fumée
+blanche d'où sortaient des projectiles. J'étais fait à ce bruit, qui
+n'avait plus le don de m'émouvoir; je savais que la mort qui vole dans
+ce tapage ne s'en dégage pas aussi souvent qu'on le croit. Tout
+siffle, tout éclate, et on se retrouve vivant et debout après la
+bataille, comme le matin au sortir de la tente; mais ce qui m'étonnait
+encore, c'était le temps qu'on passait à chercher un ennemi qu'on ne
+découvrait jamais. On ne se doutait de sa présence que par les obus
+qu'il nous envoyait. Il en venait du fond des bois, des coteaux, des
+vallons, des villages, et par rafales, et personne ne savait au juste
+où manoeuvraient les régiments que ces feux violents protégeaient.
+J'avais présents à la mémoire ces tableaux et ces images où l'on voit
+des soldats qui combattent à l'arme blanche et se chargent avec furie;
+au lieu de ces luttes héroïques, j'avais le spectacle de longs duels
+d'artillerie auxquels l'infanterie servait de témoin ou de complice,
+selon les heures et la disposition du terrain.
+
+L'inquiétude des premiers moments éteinte, ce que j'éprouvais, c'était
+l'impatience. Ces temps d'arrêt toujours renouvelés, ces courses qui
+n'aboutissaient à aucune rencontre, me causaient une sorte
+d'exaspération morale dont j'avais peine à me défendre. Je commençai à
+comprendre le sens profond d'un mot qui m'avait été dit par un vieux
+compagnon à qui je demandais à quoi sert une baïonnette.--Cela sert à
+faire peur, m'avait-il répondu. Au plus fort de mes réflexions, une
+balle égratigna la terre à cinq pouces de ma tête, sur ma gauche, et
+un éclat d'obus rebondit sur un caillou qu'il brisa à ma droite.
+
+--Toi, tu peux être tranquille, me dit un camarade, jamais rien ne
+t'écorchera la peau.
+
+La nuit se faisait. Un capitaine prit avec lui une section et la plaça
+en grand'garde. J'étais de ceux qui restaient sur le remblai. On nous
+permit de nous étendre par terre, à la condition de ne rien déboucler,
+ni du sac ni de l'équipement, et d'avoir toujours le fusil à portée de
+la main. J'eus bientôt fait de mettre bas mon sac et de me coucher
+dans un creux, le chassepot entre les jambes. J'avais les paupières
+lourdes, et mes yeux se fermaient malgré moi. Il fallait que la
+fatigue fût terrible pour nous permettre de dormir par le froid qu'il
+faisait depuis deux ou trois jours. La terre avait la dureté du
+caillou; le thermomètre, à ce qu'on me dit après, marquait 14 degrés.
+Au bout d'un certain temps, j'ouvris les yeux; un ciel brillant
+resplendissait au-dessus de ma tête; les étoiles étaient comme des
+pointes de feu. Rien ne remuait autour de moi; je me sentais glacé. Je
+me levai pour marcher un peu et ramener la circulation par l'exercice;
+mes mains avaient la roideur du bois, elles ne m'obéissaient plus.
+Comment aurais-je fait s'il m'avait fallu prendre mon chassepot?
+Quelques coups de canon retentissaient au loin, un grand silence
+m'entourait.
+
+Je m'écartai du remblai. Mes pieds tout à coup heurtèrent un obstacle
+qui avait la rigidité d'un tronc d'arbre. Je trébuchai; c'était un
+cadavre roide et froid, parfaitement gelé. Le corps, que je soulevai,
+retomba lourdement, tout d'une pièce, sur le sol, avec un bruit dur;
+d'autres cadavres étaient répandus çà et là dans toutes les
+attitudes. La vue d'un mur crénelé dont la ligne blanche apparaissait
+vaguement dans la nuit, me fit reconnaître l'endroit où l'avant-veille
+on avait déchaîné la moitié du régiment contre le parc de Villiers.
+Que de morts! Ils portaient presque tous l'uniforme des zouaves. On
+reconnaissait à la torsion de leurs membres ceux qui avaient fait
+quelques pas avant d'expirer; d'autres tenaient encore leur fusil avec
+le geste menaçant du combat. Plusieurs, étendus sur le dos, tournaient
+leur visage blanc vers le ciel; leurs lèvres ouvertes avaient laissé
+échapper un dernier cri. Toutes les sensations de la dernière minute
+se reflétaient comme figées par la mort sur leurs traits immobilisés.
+Il y avait de la stupeur, du désespoir, de la colère, de l'effroi,
+puis les contractions de l'agonie. Le sentiment d'une tristesse sans
+bornes s'empara de moi, tandis que j'errais parmi ces cadavres dans la
+transparente obscurité de la nuit.
+
+J'allai de l'un à l'autre, cherchant à reconnaître ceux de mes amis
+que j'avais perdus; il en était deux que je tenais à revoir. Il me
+fallut retourner un certain nombre de ces morts couchés sur le ventre.
+Quelques-uns, frappés à la tête, étaient méconnaissables; ils avaient
+comme un masque rouge sur un visage défiguré. Je me penchai pour les
+mieux voir: un frisson me prit quand l'un des deux amis que je
+cherchais m'apparut tordu et replié sur lui-même dans un creux. Il
+avait trois blessures faites par trois balles: l'une à la jambe,
+l'autre au bas-ventre; la troisième balle, entrée par la tempe, avait
+traversé la cervelle. Je m'agenouillai auprès de ce corps durci par la
+gelée; je n'y voyais plus bien. En passant mes mains sur sa veste, je
+sentis sous l'épaisseur du drap un objet qui avait échappé aux
+maraudeurs; c'était le portefeuille du pauvre mort. Je le pris et le
+serrai dans ma poche; je pleurais et me laissais pleurer. Un jour
+vint où je pus rapporter ce souvenir à sa famille; elle ne devait
+avoir pour consolation que de savoir que celui qu'elle regrettait
+était mort à l'ennemi.
+
+Quand je me relevai, j'avais froid jusqu'à la moelle des os. J'arrivai
+à un endroit où les cadavres des nôtres avaient été ramassés et
+couchés sur deux rangs. J'en comptai quarante-sept, parmi lesquels
+vingt-deux zouaves; le reste appartenait à la ligne et à la mobile,
+qui avaient solidement donné; je ne savais ce que je faisais en les
+comptant. Parmi ces morts étendus dans les poses les plus terribles,
+il y avait un lieutenant-colonel de la mobile éventré par un obus; il
+paraissait dans la force de l'âge; l'une de ses mains était gantée,
+l'autre portait la trace d'une abominable mutilation: le quatrième
+doigt, le doigt annulaire, manquait; la trace de l'amputation était
+fraîche encore, on le lui avait coupé pour avoir la bague. Je jetai un
+dernier coup d'oeil sur ce champ funèbre tout rempli de misères, et
+retournai vers ma compagnie, l'esprit noir, le coeur malade. Je
+marchai comme un homme ivre, voyant toujours ces faces livides, ces
+mains violettes, ces yeux éteints, et tous ces morts qui devaient
+attendre pendant huit jours leur sépulture. Je tombai sur mon sac
+comme une masse. Il n'y avait pas une demi-heure que je dormais d'un
+sommeil lourd, lorsqu'un soldat vint me réveiller, et me prévint de la
+part de l'adjudant qu'une distribution de vivres allait avoir lieu à
+Petit-Bry, place de l'Église, à une heure du matin. Je me frottai les
+yeux. Il était onze heures. Si je me rendormais, étais-je bien sûr de
+me réveiller à temps? La prudence me conseillait de marcher. C'était
+deux heures de cigarettes à fumer; mais l'idée de m'éloigner du
+bivouac ne me vint plus.
+
+Un peu avant une heure, grelottant sous ma couverture, je commençai à
+faire la revue des hommes qui devaient m'accompagner. Je n'y mettais
+pas moins de rudesse que d'activité; mais ceux que je secouais par les
+épaules se rendormaient tandis que je tirais leurs camarades par les
+jambes. L'un grognait, l'autre ronflait, aucun ne bougeait. Je me mis
+à jouer des pieds et des mains au hasard, marchant dans le tas. Le
+premier qui se leva voulut crier, je le fis taire d'un coup de poing;
+en une minute, la corvée était debout, presque éveillée. Marcher en
+tête de mes hommes, c'était m'exposer à en perdre la moitié chemin
+faisant. Je pris la queue du cortège et arrivai au lieu du
+rendez-vous. Il n'y avait personne sur la place de l'église; j'en fis
+le tour une fois, deux fois, trois fois;--rien, pas un soldat, pas un
+comptable; le village semblait mort. La corvée maugréait, battait la
+semelle, courait, frappait du pied. Deux heures sonnèrent, rien
+encore. Mes hommes allaient et venaient, cognant aux portes.
+Quelques-uns tombaient dans les coins et s'y rendormaient; j'aurais
+voulu faire comme eux. Le froid était abominable. J'envoyai dans
+toutes les directions et, bien sûr enfin qu'il n'y aurait point de
+distribution à Petit-Bry, je m'en retournai au campement.
+
+Vers six heures du matin, le pétillement de quelques coups de fusil me
+réveilla; ils partaient de la tranchée, où une section de ma compagnie
+était de grand'garde et nous couvrait. Chacun de nous prit son rang,
+sac au dos. La fusillade devint bientôt rapide et vive; les balles
+prussiennes passaient au-dessus de nos têtes par volées, avec de longs
+sifflements; tout à coup notre capitaine donna le signal de l'attaque,
+et criant à gorge déployée: _Attaou! attaou!_ ce mot terrible qui
+avait retenti à Reischoffen et dont les syllabes arabes signifient
+_Tue! tue!_ il se précipita en avant. Nous le suivîmes. Il y eut un
+instant terrible où les balles s'éparpillaient au milieu de nous dru
+comme la grêle. Comment passe-t-on à travers cette pluie? Mais nous
+étions lâchés comme une meute de chiens courants, et, bondissant à
+côté de ceux qui tombaient, toujours guidés par le farouche _attaou_
+du capitaine, nous atteignîmes en un instant la tranchée où les fusils
+à aiguille et les chasse-pots échangeaient leurs coups. Allais-je
+enfin avoir la joie d'un combat corps à corps? Les Prussiens, qui
+avaient joué le même jeu que la veille, mais avec moins de succès, et
+poussé en avant jusqu'à nos postes, resteraient-ils à portée de notre
+élan?
+
+En attendant qu'un peu de clarté nous permît de les reconnaître, nous
+tirions à volonté. Ceux-là brûlaient vingt cartouches en cinq minutes;
+ceux-ci quatre seulement en un quart d'heure. C'est une affaire de
+tempérament. Les plus lents ne sont pas les moins redoutables; ils
+ajustent. Ah! si tous les soldats, quand ils épaulent, tiraient
+seulement à hauteur d'homme, que les batailles finiraient vite!
+
+--Ça ne va pas! me dit Michel en me faisant remarquer que le feu des
+Prussiens commençait à mollir.
+
+J'espérais qu'un mouvement impétueux les amènerait jusqu'à la tranchée
+ou nous jetterait sur eux; mais il fallut enfin me rendre à
+l'évidence: ils ne tiraient presque plus, bientôt ils ne tirèrent plus
+du tout, et ordre nous fut donné de cesser le feu. C'était encore une
+occasion perdue.
+
+Ceux d'entre nous qui avaient de bons yeux se levaient sur la pointe
+du pied pour regarder au loin dans la plaine; nous étions à demi
+consolés quand nous avions deviné plus que découvert des points noirs
+épars dans l'ombre vague qui en estompait l'étendue. Des discussions
+s'engageaient alors pour savoir si chacun de ces points représentait
+un ennemi mort. Les plus fougueux voulaient s'en assurer par
+eux-mêmes; mais on avait ordre de ne point quitter la tranchée.
+
+On la quitta cependant vers neuf heures pour aller tremper quelques
+débris de biscuit dans du café, à cette même place où la veille tant
+d'obus avaient plu sur nous, et, à quatre heures, les régiments, les
+brigades, les divisions, toute l'armée s'ébranla. Je demandai à mon
+capitaine ce que cela signifiait.
+
+--Cela signifie, me dit-il, que nous abandonnons les positions
+conquises, et que les hommes tués sont morts.
+
+Le bataillon n'était pas content; il avait compté sur une victoire, et
+c'était une retraite qu'on lui offrait. On lui fit repasser la Marne
+sur le même pont de bateaux qu'il connaissait, et il fut ramené à
+Nogent; on allait retomber dans l'ennui et l'immobilité comme à
+Courbevoie, à cette différence près qu'au lieu de monter les
+grand'gardes sur les bords de la Seine, on les monterait dans l'île
+des Loups, à côté du grand viaduc du chemin de fer.
+
+Sur ce fond d'ennui et de découragement courait une trame légère de
+mauvaises nouvelles qui nous arrivaient de la province. Comment? Je ne
+sais pas; c'étaient des rumeurs qui disaient la vérité. Nos
+conversations le soir, autour d'un morceau de cheval étique, dans les
+malheureuses maisons où nous avions abrité nos fourniments, n'étaient
+pas gaies. On riait encore quelquefois, mais pas beaucoup; on sentait
+que l'état-major ne croyait pas à la possibilité ni même à l'utilité
+de la défense. Son scepticisme le paralysait, en même temps que la
+jactance du gouvernement endormait Paris. Aucun de nous ne faisait
+plus attention à l'échange continuel d'obus qui se faisait entre les
+lignes prussiennes et la ligne des forts.
+
+Ces jours noirs de décembre, mêlés de coups de vent et de rafales de
+neige, me semblaient interminables. A des matins brumeux succédaient
+des soirées froides et des nuits glaciales. Le regard se fatiguait à
+suivre les lignes sombres des arbres courant aux deux côtés des routes
+blanches: partout la neige, on songeait à la Russie. La pensée n'avait
+plus ni ressort, ni chaleur.
+
+Sur ces entrefaites, j'appris qu'on formait un bataillon de
+francs-tireurs au moyen de quatre compagnies prises dans chacun des
+quatre régiments de la division, qui se composait alors du 4e régiment
+de zouaves et du régiment des mobiles de Seine-et-Marne réunis sous le
+commandement du général Fournès, et du 135e de ligne avec les mobiles
+du Morbihan embrigadés sous les ordres du colonel Colonieu, faisant
+fonction de général. J'avais été nommé caporal-fourrier à l'affaire de
+Champigny; mais, pour entrer dans le corps des francs-tireurs, je
+n'hésitai pas à déposer un galon et à redevenir simplement caporal.
+Je voyais dans ces quatre mots: bataillon des francs-tireurs, toute
+une perspective de combats et d'aventures où les coups de fusil ne
+manqueraient pas. Je ne voulais pas d'ailleurs me séparer de mon
+capitaine.
+
+Le hasard donna raison à mes prévisions, et rompit la monotonie de
+notre existence. La nouvelle se répandit un soir que le lendemain, 20
+décembre, nous entrerions en expédition. Comment le savait-on? quelle
+bouche indiscrète faisait ainsi descendre à l'avance du général en
+chef au soldat le jour et l'heure des prises d'armes? C'est ce qu'il
+nous était impossible de deviner; mais quelqu'un, fée ou femme, se
+chargeait toujours d'avertir l'armée, et le secret, qui avait toute
+liberté d'aller et de venir, ne tardait pas à franchir les
+avant-postes. Que de choses ne racontait-on pas entre camarades, le
+soir, en fumant une pauvre pipe! La confiance était partie. La
+nouvelle de cette prochaine sortie fut donc accueillie avec une ardeur
+hésitante; on n'y voyait que l'occasion de remuer un peu. Un sergent,
+qui tisonnait le feu dans une chambre sans fenêtre, où il ne restait
+qu'un vase de fleurs artificielles sous son globe de verre, se tourna
+du côté du narrateur, et d'une voix sèche:
+
+--Où doit-on reculer demain? dit-il.
+
+Ce mot sanglant traduisait les sentiments du soldat. Il ne croyait
+plus à la victoire, parce qu'il ne croyait plus aux chefs. Dans de
+telles conditions, les régiments marchent avec la déroute suspendue à
+la semelle de leurs souliers.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Un mouvement rapprocha mon bataillon du village de Rosny, où les
+maraudeurs n'avaient laissé ni une porte, ni une persienne, ni un
+volet. Les maisons avec leurs fenêtres béantes ne cachaient plus un
+habitant, si ce n'est çà et là quelques misérables fugitifs qui
+remuaient dans les caves.
+
+Le lendemain, à quatre heures du matin, le régiment s'ébranla, et à la
+faveur de la nuit noire, traversant le canal de l'Ourcq, il vint
+camper à 2 kilomètres de la ferme de Groslay, à l'abri de quelques
+maisons. On savait à peu près que l'affaire du Bourget allait
+recommencer.
+
+--Et dès qu'on nous aura donné ordre de prendre une position, me dit
+Michel, on s'empressera de nous engager à l'abandonner.
+
+Je haussai les épaules.
+
+--Tu verras, reprit-il.
+
+Il y avait dans le corps de logis derrière lequel ma compagnie se
+massait, des éclaireurs d'un corps franc; on ne manqua pas de les
+questionner. Un officier, qui avait de grandes bottes molles et des
+moustaches farouches avec deux revolvers pendus à la ceinture, hocha
+la tête d'un air d'importance.
+
+--Les Prussiens ont là des retranchements et une pièce de canon,
+dit-il.
+
+Nous devions nous en emparer coûte que coûte et nous y maintenir.
+L'ordre vint subitement de nous déployer en tirailleurs. C'était une
+besogne qui revenait de droit à la compagnie des francs-tireurs. Mon
+lieutenant prit la gauche; j'étais en serre-file à la droite, et nous
+marchions fort vite. La rapidité, dans ces occasions, diminue le
+péril. A peine avais-je fait une centaine de pas, qu'une patrouille de
+cavalerie vint faire le tour de la ferme. On envoya quelques balles
+dans le tas, et la patrouille disparut au galop. Il ne fallait plus
+perdre une minute. Nos officiers néanmoins, qui avaient la
+responsabilité du mouvement, agissaient avec une certaine
+circonspection, et nous engageaient, tout en avançant, à nous défiler
+de la mitraille.
+
+--Gare au canon! disions-nous, et nous marchions toujours.
+
+Rien ne remuait dans la ferme. On en distinguait parfaitement les
+bâtiments et les enclos. Je vis alors un homme qui était en sentinelle
+sur un toit; mais à peine l'avais-je aperçu qu'il disparut par une
+lucarne avec la promptitude d'une grenouille qui saute dans une mare.
+
+On se mit à courir; l'imprudence devenait de la prudence. Il ne
+fallait pas laisser au fameux canon le loisir de nous viser. Chacun
+de nous jouait des jambes à qui mieux mieux. Je tenais la tête de
+l'attaque avec cinq ou six camarades. Les balles allaient partir sans
+doute. Rien encore; nous redoublons d'élan, nous touchons aux murs,
+nous entrons et nous apercevons un cheval mort auprès d'un bon feu. De
+canon point, et d'ennemis pas davantage. Nous étions exaspérés. Il
+fallait cependant mettre la ferme en état de défense au cas d'un
+retour offensif; chacun s'y employa. Je roulai force tonneaux le long
+des murs sur lesquels j'ajustai force planches, ce qui formait un
+assemblage de tréteaux bons pour la fusillade. Quand j'avais les mains
+engourdies par le froid, j'allais les réchauffer à un grand feu qui
+brûlait dans la cour et qu'on alimentait avec mille débris.
+
+Le génie arriva et pratiqua des meurtrières avec des tranchées auprès
+desquelles on plaça des sentinelles. Au plus fort de cette besogne,
+et Dieu sait si on la menait bon train, le colonel Colonieu vint nous
+rendre visite. On apprit ainsi qu'on se battait du côté du Bourget.
+
+A son tour, un officier d'état-major arriva au grand galop et nous
+demanda où était le général de Bellemare. Nous n'en savions rien. Un
+autre survint, puis un autre encore, puis un quatrième, puis un
+cinquième. Toujours même réponse. Il y en avait parmi nous qui
+trouvaient singulier qu'un officier ne sût pas où rencontrer le
+général qui commandait la division.
+
+Avec le cinquième officier arriva un premier obus. Il éclata en
+arrière de la ferme.
+
+--Trop long, dit Michel.
+
+Un second éclata en avant.
+
+--Trop court, reprit-il.
+
+Un troisième tomba sur un toit qu'il effondra; les Prussiens avaient
+rectifié leur tir.
+
+Un peu d'infanterie se montra au loin; on courut aux meurtrières. Là,
+je fis connaissance avec un nouveau genre de supplice qui avait son
+âpreté. Un courant d'air terrible s'établit dans ces ouvertures
+pratiquées en pleins moellons, et, quand le thermomètre descend à 12
+degrés, il acquiert une violence qui coupe le visage et le rend bleu.
+Les yeux s'enflamment et n'y voient plus.
+
+Cette infanterie que nous avions aperçue n'arrivait pas, mais les obus
+ne cessaient pas de pleuvoir avec une précision qui ne se démentait
+plus. Un projectile abattait un pan de mur qui s'écroulait sur ses
+défenseurs; un autre éclatait dans une tranchée d'où il faisait voler
+des lambeaux de chair avec des paquets de terre. Un seul obus nous
+vint en aide en tuant un cheval qui servit au ravitaillement de la
+compagnie. Nous tenions bon cependant, et, depuis quelques heures, de
+cinq minutes en cinq minutes, on relayait les camarades aux
+meurtrières, lorsque, à six heures du soir, ordre vint d'évacuer la
+ferme. Une main frappa mon épaule.
+
+--Te l'avais-je dit? s'écria Michel.
+
+Je n'avais rien à répondre, et à mon rang, le fusil sur l'épaule, je
+suivis ma compagnie, qui avait pour mission de couvrir la retraite de
+la division de Bellemare. Vers neuf heures, nous arrivions à Bondy,
+où, en attendant les ordres, quelques-uns de nos hommes, harassés de
+fatigue, dormaient debout, le sac au dos, les mains sur le fusil.
+
+Deux ou trois jours se passèrent là en pleine misère; parfois on avait
+l'abri de quelque maison à laquelle on arrachait une poutre ou un
+reste de parquet pour faire du feu; parfois on campait sur la route et
+dans la neige. Le froid nous rongeait. Il semblait s'immobiliser dans
+son intensité. On attendait le matin, on attendait le soir; les heures
+se passaient dans ces longues attentes, l'arme au pied ou les fusils
+en faisceaux. On s'engourdissait dans l'épuisement.
+
+Ce fut le moment que mon capitaine choisit pour tomber malade. Il
+traînait depuis quelque temps malgré sa jeunesse et son énergie. Un
+soir, la fièvre le prit; il eut froid, il eut chaud; il se laissa
+tomber sur quelques brins de paille et y resta à demi mort. Un médecin
+qui passait par là s'arrêta et me déclara qu'il avait la petite
+vérole.--S'il en revient, ce sera drôle.--Il faisait un froid de 14
+degrés. Pour remède rien que de l'eau-de-vie et de la neige fondue que
+je lui faisais boire alternativement. Quand il avait faim, il mâchait
+un morceau de cheval cru; je lui donnais ce que j'avais sous la main.
+Je lui demandai s'il voulait être porté à l'ambulance.--Jamais!
+cria-t-il.--La fièvre le secouait toujours, et ses dents claquaient.
+Son visage était d'un rouge sombre; mais, comme je n'y voyais pas de
+boutons, je croyais que le docteur s'était trompé. Le bataillon
+cependant campait de ci, de là, un jour au bord du canal de l'Ourcq,
+en plein air, un jour à Noisy-le-Sec, dans une salle de bal. Je ne
+quittais pas mon capitaine, qui de son côté m'offrait toujours la
+moitié de sa botte de paille, quand il en avait une; nous dormions
+sous la même couverture. Le cinquième jour, il était à peu prés
+rétabli. Le docteur revint et le trouva déchirant à coups de dents un
+beefsteak de cheval cuit sur un lit de braise et buvant dans une tasse
+de fer-blanc un mélange de glace et d'eau-de-vie. Il n'en voulait pas
+croire ses yeux.
+
+--Ma foi, dit-il, vous avez tué la petite vérole, c'est un miracle!
+
+Nous étions alors en cantonnement à la ferme de Londeau, à mi-chemin
+entre le fort de Rosny et le fort de Noisy-le-Sec. Chacune des
+compagnies du bataillon des francs-tireurs devait être de grand'garde
+à tour de rôle le long du chemin de fer, entre les stations de Rosny
+et le fort de Noisy. Il se passait quelquefois d'étranges choses
+autour de ces cantonnements lointains. Si les Prussiens ne se
+gênaient pas pour frapper de réquisitions les villages qu'ils
+occupaient, ceux qui groupaient leurs maisons à l'ombre de nos forts
+avaient d'autres ennemis à redouter. Les soldats se chauffaient comme
+ils pouvaient, et il est bien difficile de se montrer d'une sévérité
+absolue envers des malheureux qui cherchaient çà et là, aux dépens des
+propriétaires, quelques pièces de bois pour rendre un peu de vie à
+leurs membres engourdis. Certes, ils ne respectaient pas toujours les
+portes et les fenêtres des habitations abandonnées; mais le
+thermomètre marquait 14 et 15 degrés, nous étions souvent sans abri,
+et, par les nuits glaciales que nous subissions, les cas de
+congélation étaient fréquents. Que ceux qui n'ont jamais péché nous
+jettent la première pierre! Mais que dire des spéculateurs que nous
+envoyait Paris?
+
+Un matin j'ai vu, de mes yeux vu, un officier de la garde nationale
+arriver en tapissière, et, accompagné d'un ami, exécuter une
+véritable razzia aux dépens des portes et des persiennes du voisinage.
+Il choisissait son butin, ne dédaignait pas d'y comprendre quelques
+volets mêlés de jalousies, et, sa tapissière bien chargée, il s'en
+retournait faisant claquer son fouet, le képi sur l'oreille. C'était
+probablement un entrepreneur qui faisait provision pour la saison
+prochaine, et ne voulait pas que sa clientèle eût à souffrir d'aucun
+retard. D'autres industriels venaient à la suite, que les scrupules
+n'embarrassaient pas davantage.
+
+Notre situation à cette extrémité de nos lignes et les promenades
+qu'elle entraînait donnaient à notre vie un caractère en quelque sorte
+monacal. Si Paris ne savait rien de ce qui se passait en province,
+nous ne savions rien de ce qui se passait à Paris; nous sentions
+cependant que cela ne pouvait pas durer toujours, faute de cheval.
+
+Que peut-on faire là dedans? disions-nous quelquefois, tout en rendant
+visite aux postes avancés échelonnés le long de la ligne, à cinq cents
+mètres les uns des autres, et gardés eux-mêmes par des sentinelles
+fixes et des sentinelles volantes qui n'étaient pas à plus de cent
+mètres des vedettes prussiennes. Ces sentinelles, tapies dans un trou
+ou dissimulées derrière un bouquet d'arbres, avaient ordre de ne
+jamais allumer de feu pour ne pas attirer l'attention de l'ennemi. Si
+le froid les engourdissait, les obus les réveillaient. Il en tombait
+toujours quelqu'un en deçà ou au delà du remblai du chemin de fer.
+C'était l'aubaine accoutumée quand on allait relever les sentinelles
+ou porter les vivres aux postes avancés. Les précautions diminuaient
+le péril, mais ne le faisaient pas disparaître; trop de lunettes nous
+observaient.
+
+Un matin, au moment où ma corvée débouchait d'un chemin creux, sept ou
+huit obus éclatèrent. Chacun de nous se crut mort. La corvée n'y
+perdit qu'un bidon enlevé des mains d'un zouave. En revanche, combien
+de nos pauvres camarades qu'on ramenait les pieds gelés des tranchées
+où ils passaient la nuit!
+
+La ferme de Londeau avait eu le sort de la ferme de Groslay. Prise
+pour point de mire, elle était effondrée en dix endroits. Le bataillon
+des francs-tireurs, qui en avait fait son quartier-général, dut
+l'abandonner pour se cantonner à Malassise, tandis que la division
+tout entière se retirait à Noisy-le-Sec, et de Noisy-le-Sec à
+Montreuil et à Bagnolet. Il ne fallait pas être un stratégiste de
+premier ordre pour comprendre que le cercle dans lequel l'armée
+prussienne étreignait Paris allait se rétrécissant.
+
+J'avais profité d'un jour de répit pour demander à mon commandant
+l'autorisation de me rendre à Paris, que je n'avais pas vu depuis plus
+d'un mois. Il me l'accorda volontiers, et je pris le chemin de la
+porte de Romainville, où un hasard propice me fit rencontrer un de mes
+amis qui, en sa nouvelle qualité d'officier d'état-major du secteur,
+me fit passer tout de suite.
+
+Il me sembla que je tombais d'une fournaise dans une baignoire. On
+n'avait de la guerre que le bruit éloigné de la canonnade. Les omnibus
+roulaient; il y avait du monde sur les boulevards, les cafés étaient
+pleins; partout les mêmes habitudes et les mêmes conversations; dans
+les rues seulement, une débauche de gardes nationaux.
+
+--Trop de képis! trop de képis! me disais-je.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Quand je retournai à Malassise, le bataillon des francs-tireurs,
+exempté du service des tranchées et des grand'gardes, allait
+entreprendre un service plus actif. Il s'agissait d'expéditions
+nocturnes où les qualités individuelles trouveraient des occasions de
+se manifester. Mon capitaine me prit à part pour m'apprendre qu'un de
+nos trois sergents ayant été blessé j'étais appelé à l'honneur de le
+remplacer, et que je remplirais en même temps les fonctions de
+sergent-major.
+
+--Et soyez tranquille, ajouta-t-il, vous aurez votre part des
+expéditions de nuit.
+
+Un soir, en effet, le bataillon prit les armes tout à coup. Il pouvait
+être dix heures. Il faisait une nuit claire. C'était le temps où l'on
+avait abandonné un peu lestement le plateau d'Avron en y laissant des
+masses de munitions, ce même plateau dont la possession devait porter
+un coup funeste à l'armée prussienne,--après avoir rempli de joie le
+coeur des Parisiens, si prompt aux espérances.
+
+Tout en marchant, on cherchait à deviner quel motif nous avait fait
+mettre sac au dos; mais un flair particulier anime le soldat dans ces
+sortes d'occasions et lui fait tout comprendre sans qu'on lui ait rien
+dit. Certains obus arrivaient depuis quelque temps qui nous gênaient
+et nous inquiétaient. D'où venaient-ils? On eut bientôt dans la
+compagnie le sentiment qu'on nous envoyait à la découverte de la
+batterie mystérieuse qui les tirait; on savait en outre que toute la
+brigade devait sortir.
+
+Malassise abandonné, on piqua droit vers le fort de Rosny, sur lequel
+pleuvaient les obus; on en voyait passer par douzaines comme d'énormes
+étoiles filantes. C'était la plus jolie des illuminations: c'était
+parmi nous une affaire d'amour-propre de ne plus y prendre garde; mais
+tous n'y réussissaient pas malgré une bravoure incontestée.
+
+Nous étions alors sur la gauche du fort, suivant la route qui conduit
+au village. Des obus mal pointés négligeaient le fort et tombaient de
+ci de là sur les deux côtés de la route; il s'agissait de ne pas
+baisser la tête. Chacun de nous observait son voisin; des paris
+s'engageaient. Ce n'était rien, et c'était beaucoup. Qui réussissait
+une première fois échouait un moment après. C'étaient soudain de
+grands éclats de rire et des huées. Mon vieux médaillé de Crimée y
+trouvait moyen de faire ample provision de petits verres. Il avait des
+nerfs d'acier; je crois qu'il eût allumé sa pipe à la mèche d'une
+bombe.
+
+Ainsi pariant et riant, la compagnie arrive à Rosny. Le village était
+mort; le vent se jouait à travers les maisons. Nous commencions à nous
+engager dans les tranchées qui creusaient le plateau d'Avron; la
+brigade nous suivait et les occupait tour à tour après nous. Il ne
+fallait plus ni rire, ni crier.
+
+Bientôt, nous étions à côté de Villemonble, devant le parc de
+Beauséjour. Deux douzaines de petites maisons, séparées les unes des
+autres par des enclos fermés de murs, s'élevaient çà et là.
+
+Le moment était venu de reconnaître le terrain, lorsqu'un _Ver da_
+vigoureusement accentué nous arrêta net. Chaque soldat resta immobile
+à sa place, attendant le signal; un coup de sifflet lancé par notre
+lieutenant le donna. Quels bonds alors!
+
+Huit ou dix coups de feu partirent sans nous atteindre, mais nos
+baïonnettes ne trouvèrent rien devant elles. La vedette ennemie avait
+décampé; un sac cependant resta en notre pouvoir, un sac seulement,
+mais quel sac! Il est devenu légendaire dans l'histoire de la
+campagne. Un zouave en fit l'inventaire à haute voix comme un
+commissaire-priseur, devant un cercle de curieux qui riaient aux
+éclats. Ah! le bon père de famille et l'aimable époux! Il y avait là
+dedans, mêlés à une petite provision de tabac et à un gros morceau de
+lard, une paire de souliers vernis, trois paires de bas de soie, deux
+jupons de femme, un autre en laine, un encore en fine toile garni de
+valencienne, deux cravates de satin, une robe de petite fille ornée
+d'effilés, de bonnes pantoufles bien chaudes, que sais-je encore? une
+camisole, deux bonnets, quatre mouchoirs de batiste, une garde-robe
+complète enfin, et de plus un portefeuille contenant les photographies
+de la famille entière. Le sac vidé, il fut impossible de le remplir
+de nouveau, tant ces objets étaient empilés avec art.
+
+La capture d'un Saxon, qui s'était blotti dans le grenier d'une maison
+où brûlait un bon petit feu, acheva de nous mettre en gaieté. Je
+m'aperçus en cet instant que le capitaine de la compagnie était en
+conférence avec le commandant du bataillon.
+
+--Tu vas voir, me dit tout bas le médaillé, on attend quelque chose,
+et on va nous inviter à nous reposer.
+
+Il ne se trompait pas, on attendait une compagnie de francs-tireurs de
+la division Butter qui devait flanquer notre droite, et on nous donna
+l'ordre de nous coucher à plat ventre dans la neige. Il faisait un
+clair de lune magnifique; le plateau d'Avron était tout blanc; nous
+regardions devant nous, ne soufflant mot, si ce n'est à l'oreille d'un
+camarade. Une voix m'appela; le commandant avait demandé à mon
+capitaine de lui désigner un sous-officier pour aller à la recherche
+de cette compagnie qui n'arrivait pas et l'amener. Le capitaine
+m'avait nommé. Je reçus ordre de battre le plateau dans tous les sens.
+
+--Allez, et bonne chance! me dit mon capitaine, qui ne semblait pas
+tranquille.
+
+Je mis le sabre-baïonnette au bout de mon chassepot, et m'éloignai à
+grandes enjambées.
+
+J'étais certainement flatté du choix que le ressuscité,--c'était ainsi
+que dans nos heures d'intimité j'appelais le capitaine R...,--avait
+fait de ma personne; mais je n'étais que médiocrement rassuré. Au bout
+de quelques minutes, je me trouvai seul dans l'immensité du plateau,
+errant sur un linceul de neige épaisse qui étouffait le bruit de mes
+pas. Je me faisais l'effet d'un fantôme. Rien autour moi; j'avais
+perdu de vue mes compagnons. Un silence sans bornes, intense, profond,
+m'entourait; j'entendais les battements de mon coeur. Un coup de fusil
+dont j'aurais à peine le temps de voir l'éclair n'allait-il pas tout
+à l'heure me jeter par terre, ou bien n'aurais-je pas la malechance de
+tomber brusquement dans une embuscade qui me ferait prisonnier? Ces
+réflexions ne m'empêchaient pas de marcher au hasard, tantôt le long
+d'une muraille, et profitant de la zone d'ombre qu'elle répandait,
+tantôt à travers champs. Des rires silencieux me prenaient au souvenir
+de Deerslayer cherchant la piste des Sioux dans les prairies du
+continent américain, des rires un peu nerveux. J'avançais toujours, le
+regard inquiet, l'oreille tendue. Quelquefois je m'arrêtais;
+j'écoutais, je prenais le vent; rien, toujours rien, et je continuais,
+bien résolu à ne rentrer qu'après avoir parcouru l'étendue entière du
+plateau.
+
+Il y avait déjà plus d'une demi-heure que j'errais ainsi, et cette
+demi-heure m'avait paru plus longue qu'une longue nuit, lorsqu'à une
+distance de 600 mètres à peu près j'aperçus aux vifs reflets de la
+neige le scintillement de quelques baïonnettes qui semblaient se
+mouvoir. Elles brillaient et s'éteignaient tour à tour rapidement au
+clair de la lune. Je m'étais accroupi à l'abri d'une broussaille; ce
+ne pouvait être des Prussiens. En gens pratiques qui évitent l'éclat
+et le bruit, ils n'arment leurs fantassins que de baïonnettes en acier
+bruni qui ne lancent point d'éclairs, et les glissent dans des
+fourreaux de cuir qui ne dégagent aucun son, quelle que soit la
+vivacité de la marche. Tout à fait raffermi par cette courte
+réflexion, je m'avançai jusqu'à 300 mètres, et la main sur la
+gâchette, le fusil armé, d'une voix de Stentor, je criai: _Qui vive!_
+Une voix répondit: France! Mais je ne voulais pas être la victime
+d'une ruse de guerre. Savais-je si je n'avais pas affaire à une
+patrouille ennemie imitant nos allures et parlant notre langue? Je
+criai donc à la patrouille de venir me reconnaître; une ombre se
+détacha du groupe indécis qui faisait tache sur la neige devant moi,
+et s'avança: c'était le capitaine de la compagnie que je cherchais. Si
+j'étais content de l'avoir découvert, il ne l'était pas moins de
+m'avoir rencontré. J'avais été éclaireur, je devins guide, et la
+compagnie des francs-tireurs que nous attendions opéra son mouvement.
+
+Pendant que je marchais à côté du capitaine, un échange de coups de
+fusil m'annonça que nos avant-postes causaient avec les avant-postes
+ennemis. On avait commencé le long des murailles du parc de Beauséjour
+le travail de la mine. Le génie et les pioches étaient à l'oeuvre; les
+pierres tombaient; on allait faire l'essai de la dynamite sur un gros
+pan de mur. J'arrivai à temps pour assister à cette expérience. Je ne
+veux pas dire du mal de ce nouvel agent chimique, ni nuire à sa
+réputation; mais ses débuts dans la carrière de la destruction ne me
+semblèrent pas heureux: deux détonations pareilles à deux coups de
+canon nous apprirent que la dynamite venait de faire explosion. On
+courut au mur qu'elle avait pour mission de mettre en poudre; on y
+découvrit deux trous de 50 centimètres carrés chacun: c'était un
+médiocre résultat, après deux heures de travail surtout. Il marqua
+cette nuit la fin de notre expédition.
+
+Ces promenades aventureuses se renouvelaient trois fois par semaine à
+peu près. On n'était prévenu du départ qu'au moment de prendre les
+armes. Le péril était l'assaisonnement de ces expéditions; il n'était
+déplaisant que lorsqu'une négligence en était la cause, et je dois
+ajouter tristement que les balles prussiennes n'étaient pas toujours
+les seules qu'on eût à craindre.
+
+Il arrivait quelquefois que l'officier de grand'garde, enveloppé dans
+sa couverture, confiait la surveillance de ses hommes au
+sergent-major; celui-ci, qu'un tel exemple encourageait, passait la
+consigne au caporal, qui s'en déchargeait sur un soldat, et de chute
+en chute la garde du campement incombait à une sentinelle qui
+s'endormait. Quant à nos ennemis, ils ne se laissaient jamais prendre
+en flagrant délit de négligence. Point de lacune dans leur discipline;
+ils reculaient souvent devant nos attaques, mais jamais ils n'étaient
+surpris.
+
+On pouvait constater chaque jour le rétrécissement du cercle meurtrier
+tracé par leurs obus. Le campement où l'on était presque à l'abri la
+veille recevait de telles visites le lendemain, qu'il fallait prendre
+gîte ailleurs. C'était le métier du soldat, et aucun de nous ne
+songeait à s'en plaindre; mais les pauvres habitants qui gardaient
+leurs toits jusqu'à la dernière heure, gémissaient et ne se décidaient
+à déménager que lorsque quelques-uns d'entre eux avaient arrosé de
+leur sang leurs foyers menacés.
+
+Quel tumulte un matin et quel désespoir à Montreuil! Pendant la nuit,
+les obus prussiens, passant par-dessus les forts, étaient tombés
+jusque sur la place du village. Le jour ne sembla que donner plus de
+certitude et plus de rapidité à leur vol. Il fallut en toute hâte
+enlever les meubles les plus précieux, atteler les charrettes, fermer
+les portes et abandonner ces espaliers cultivés avec tant d'amour. Les
+malheureux émigrants ne se crurent en sûreté qu'à l'ombre du donjon de
+Vincennes.
+
+Quelque temps après, au moment où le sommeil engourdissait les
+francs-tireurs de la compagnie, à dix heures du soir, un appel me fit
+sauter sur mes jambes. Ordre était donné de prendre les armes. Le
+chassepot sur l'épaule, la cartouchière au flanc, le sabre-baïonnette
+passé dans la ceinture pour éviter le cliquetis métallique du
+fourreau, sans sacs, nous marchions lestement. Je me glissai du côté
+du capitaine, et j'appris que la compagnie avait pour mission de
+pousser jusqu'à Villemonble par la droite du plateau d'Avron et de
+rabattre par le versant gauche. Tout en filant vers Rosny en belle
+humeur, nous regardions les obus qui coupaient la route à intervalles
+inégaux, tantôt en avant, tantôt en arrière.
+
+Les grand'gardes traversées, la compagnie, soutenue par des
+francs-tireurs du Morbihan, si brillamment conduits par M. G. de C...,
+aborda le plateau. Le capitaine alors me confia huit hommes avec
+ordre de les éparpiller en tirailleurs. Dans ces sortes de
+reconnaissances, on avait pour coutume de choisir des Alsaciens et des
+Lorrains, dont le langage pouvait tromper l'ennemi; j'avais moi-même
+attrapé quelques mots d'allemand dont je me servais dans les occasions
+délicates.
+
+L'un des tirailleurs vint me dire tout bas qu'il avait aperçu des
+ombres errant parmi les maisons et les enclos dont le damier
+s'étendait autour de nous. Je n'hésitai pas, et puisant dans mon
+vocabulaire: _For wart, schnell, sacrament!_ m'écriai-je.
+
+Mes huit Alsaciens s'élancent et fouillent les maisons. Rien dans les
+appartements, rien dans les cours; mais des empreintes de pas se
+voyaient dans la neige fraîchement creusées. C'était une indication
+suffisante pour nous engager à continuer notre marche, et j'allai
+toujours répétant _Schnell, schnell!_
+
+Je venais d'obliquer à gauche sur le commandement du capitaine,
+lorsqu'après avoir franchi 200 mètres à peu près quelques balles nous
+sifflèrent dans le dos. Il fallait qu'il y eût par là des fusils
+Dreyse. Mes tirailleurs pirouettèrent sur leurs talons, allongeant le
+pas. Quelque chose alors attira mon attention. J'avais devant moi,
+dans la douteuse clarté du plateau, sept ou huit ombres qui avaient
+l'apparence immobile de troncs d'arbre. Je m'étais arrêté, les
+regardant.
+
+--_Ya, ya!_ me dit un Alsacien.
+
+A peine avait-il parlé, que deux de ces arbres se mirent à courir à
+toutes jambes. Je m'élançai sur leurs traces, et, pris malgré moi d'un
+rire fou, j'entremêlai ma course de tous les mots germains que me
+fournissait ma mémoire. Les Alsaciens s'en mêlant, la fuite des troncs
+d'arbre se ralentit; quand je ne me vis plus qu'à 15 mètres de leur
+ombre, criant à tue-tête: _A la baïonnette!_ je sautai sur eux.
+
+Ce cri français fut pour les fugitifs un coup de foudre. Ils se virent
+perdus, et, tombant de peur et tendant leurs fusils:--Halte,
+camarades, halte, pas Prussiens, Saxons! Saxons! Ils étaient plus
+morts que vifs, et croyaient qu'on allait les fusiller. Le plus petit
+d'entre eux,--ils étaient cinq,--me dépassait de toute la tête. Leur
+surprise égalait leur suffocation. Ils parlaient par monosyllabes et
+tressaillaient au moindre mouvement que faisaient les zouaves de leur
+escorte.
+
+Ce ne fut qu'après avoir avalé quelques gorgées de café et fumé la
+pipe dans notre cantonnement qu'ils reprirent leurs sens et se mirent
+à causer. En entendant prononcer le nom du général Ducrot, le sergent
+de la bande poussa un cri: _Tugrot! ya, ya, Tugrot! Ich kenne ihn!_
+dit-il. C'était lui, à ce qu'il prétendait, qui avait monté la garde à
+la porte du général à Sedan; c'était peut-être vrai.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+On était au mois de janvier, et une attaque contre les lignes
+prussiennes, du côté de Montretout, avait été décidée dans les
+conseils de la défense. On racontait vaguement que la garde nationale
+serait de la fête. Il était impossible qu'en pareille circonstance le
+4e zouaves fût oublié. Dès le lendemain, un billet d'invitation nous
+arriva, et, à la tête de la division, le régiment tout entier rentra
+par la barrière du Trône, traversa le faubourg et la rue
+Saint-Antoine, la rue de Rivoli, les Champs-Élysées, et ne s'arrêta
+qu'à Courbevoie. Nous avions ce pressentiment que nous allions tirer
+nos derniers coups de fusil, et que nous les tirerions inutilement.
+
+Il était quatre heures et demie,--c'était le 17,--quand on forma les
+faisceaux auprès du rond-point de Courbevoie. Ah! j'en connaissais
+toutes les maisons! Pendant la nuit et la journée du lendemain, de
+grandes colonnes d'infanterie et d'artillerie passèrent auprès de
+nous. Des bataillons de marche pris dans la garde nationale parurent
+enfin. C'était la première fois qu'on les menait au feu. Ils
+marchaient en bon ordre et d'un pas ferme.
+
+A minuit, mon capitaine reçut ordre de se rendre chez le commandant du
+bataillon; je l'accompagnai. Quand il sortit:
+
+--C'est pour demain, me dit-il.
+
+La compagnie fut avertie de se tenir prête à quatre heures du matin.
+
+A quatre heures du matin, elle était rangée en bataille. Il faisait
+une nuit épaisse. On entendait partout dans la plaine que commandait
+la batterie du Gibet, le bruissement sourd des régiments en marche.
+Le 4e zouaves avait été le premier à s'ébranler; il s'avançait
+lentement dans les champs détrempés, où le poids énorme de notre
+équipement nous faisait enfoncer à chaque pas; parfois, mais pour
+quelques minutes, on s'arrêtait, et les hommes, appuyant le sac sur le
+canon de leur fusil, se reposaient.
+
+Des lueurs pâles commençaient à blanchir l'horizon; les squelettes des
+arbres se dessinaient en noir dans cette clarté. La masse obscure du
+Mont-Valérien s'arrondissait à notre gauche comme une bosse
+gigantesque. Le pépiement des moineaux sortait des haies, des corbeaux
+voletaient lourdement çà et là, et s'abattaient dans les champs,
+remplis encore de ce silence qui donne à la nuit sa majesté.
+
+Qui le croirait? dans cette ombre incertaine, nous cherchions La
+Fouilleuse, que les troupes françaises occupaient depuis un mois, et
+aucun officier d'état-major ne savait où cette fameuse ferme pouvait
+se trouver. Des marches mêlées de contre-marches nous la firent enfin
+découvrir.
+
+Il faisait encore sombre. Des brouillards rampaient dans la plaine,
+des paquets de boue s'attachaient à mes bottes, car j'avais de grandes
+bottes comme les officiers: on n'était plus au temps où l'on se
+renfermait dans la stricte observation des ordonnances; mais cette
+Fouilleuse tant cherchée et trouée par tant de projectiles ne devait
+pas nous retenir. Un mouvement rapide nous fit pousser plus avant, et,
+la laissant sur notre gauche, nous vînmes prendre position en face du
+parc de Buzenval. Michel me serra la main; il avait l'air triste.
+
+--Qui sait! me dit-il.
+
+Le spectacle que j'avais sous les yeux était grandiose. La clarté
+commençait à se dégager de l'ombre; les lignes du paysage s'accusaient
+déjà; derrière le mur crénelé du parc, les cimes des futaies
+faisaient des masses noires estompées sur le ciel gris; les façades
+blanches des villas s'éclairaient. Je voyais à une petite distance une
+compagnie de la ligne qui, vaguement voilée par un léger rideau de
+brume et l'arme au pied, me rappelait le fameux tableau de Pils;
+c'était la même attente, la même attitude. Au loin, sur les flancs du
+Mont-Valérien, des colonnes d'infanterie s'allongeaient et
+descendaient dans la plaine; elles étaient épaisses et noires. On en
+distinguait les lentes ondulations. Il me semblait impossible que de
+telles masses énergiquement lancées ne fissent pas une trouée jusqu'à
+Versailles.
+
+Une fusée partit du Mont-Valérien. A ce signal, les zouaves
+s'élancèrent en tirailleurs. A peine avaient-ils fait cinquante pas,
+que le mur du parc s'éclaira de points rouges. Les Prussiens étaient à
+leur poste. Des soldats tombèrent dans les vignes. On n'avait pas
+oublié l'affaire du parc de Villiers, l'une des plus meurtrières de la
+campagne. Allait-elle se renouveler devant le parc de Buzenval, d'où
+partait une grêle de balles? Le régiment savait par une douloureuse
+expérience qu'une charge à la baïonnette ne ferait qu'augmenter le
+nombre des morts, et déjà bien des pantalons rouges restaient
+immobiles, couchés dans les échalas. Dispersés parmi les abris que
+présentait le terrain, nous tirions contre les ouvertures d'où
+l'incessante fusillade nous décimait.
+
+Des bataillons de gardes nationaux partirent pour tourner le parc. A
+leur mine, à leur allure, au visage des hommes qui les composaient, on
+comprenait que ces bataillons appartenaient aux quartiers
+aristocratiques de Paris. Ils firent bravement leur devoir, comme
+s'ils avaient voulu effacer le souvenir de ce qu'avaient fait ceux de
+Belleville à l'autre extrémité de nos lignes. Ce mouvement prononcé,
+l'affaire devint plus chaude. Un rideau de fumée s'étendait au loin
+sur notre gauche; le mur du parc en était voilé. Il en sortait un
+pétillement infernal. Je cherchais toujours à envoyer des balles dans
+les trous d'où s'élançaient des langues de feu.
+
+Mon capitaine, qui allait des uns aux autres, me cria de prendre avec
+moi quelques hommes et d'enfoncer une porte qu'on voyait dans le mur,
+coûte que coûte. Je criai comme lui: En avant! à une poignée de
+camarades qui m'entouraient. Ils sautèrent comme des chacals, le vieux
+Criméen en tête.
+
+Une poutrelle se trouva par terre à dix pas des murs; des mains
+furieuses s'en emparèrent, et d'un commun effort, à coups redoublés,
+on battit la porte. Les coups sonnaient dans le bois, qui pliait, se
+fendait et n'éclatait pas. On y allait bon jeu, bon argent, avec une
+rage sourde, la fièvre dans les yeux, des cris rauques à la bouche;
+mais les Prussiens tiraient toujours, et nos bras frappaient à
+découvert. Je ne pensais qu'à briser la porte et à passer. Les balles
+sautaient sur le bois et en détachaient des éclats; les ais craquaient
+sans se rompre. L'un de nous tombait, puis un autre; un autre encore
+s'éloignait le bras cassé ou traînant la jambe. La poutre ne frappait
+plus avec la même force. Un instant vint où elle pesa trop lourdement
+à nos mains épuisées, elle tomba dans l'herbe rouge; nous n'étions
+plus que deux restés debout, le Criméen et moi. Des larmes de fureur
+jaillirent de mes yeux; lui, reprit froidement son chassepot, et
+passant la main sur son front baigné de sueur:--En route! dit-il.
+
+Quelques zouaves tiraillaient à cent mètres de nous. Pour les
+rejoindre, il fallait passer le long d'une route qui filait
+parallèlement au mur derrière lequel les Prussiens tiraient. Un
+sergent de zouaves qui bat en retraite ne court pas; l'amour-propre
+et la tradition le veulent. Vingt paires d'yeux me regardaient; je
+leur devais l'exemple. Le Criméen me suivait, se retournait de dix pas
+en dix pas, brûlant des cartouches. Je portais un surtout de peau de
+mouton blanc qui me donnait l'apparence d'un officier et me désignait
+aux balles. A mi-chemin, je compris qu'on me visait. Une balle passa à
+deux pouces de mon visage, suivie presque aussitôt d'une seconde qui
+s'aplatit contre un arbre dont je frôlais l'écorce. Une troisième
+effleura ma poitrine, enlevant quelques touffes de laine frisée.
+Décidément un ennemi invisible m'en voulait.--Je venais de rejoindre
+mes zouaves, toujours accompagné du Criméen.
+
+--Par ici! me cria Michel, qui chargeait et déchargeait son fusil. Je
+me retournai. Une balle qui me cherchait, la quatrième, passa au ras
+de mes épaules et siffla; un grand soupir lui répondit. Michel venait
+de tomber sur les genoux et les mains. Il essaya de se relever; le
+poids du sac le fit retomber, et il resta immobile, le nez en terre.
+Je courus vers lui. Une mare de sang coulait autour de sa veste. Le
+pauvre garçon fit un effort pour retourner sa tête à demi et me dire
+adieu. Je vis la clarté s'éteindre dans ses yeux. Sa tête posée sur
+mes genoux, je le regardais. Une clameur de joie me tira de ma
+stupeur.
+
+Un groupe de zouaves plus heureux que nous avait réussi à renverser
+une porte mal barricadée; ils entraient pêle-mêle par cette brèche. Je
+m'élançai de ce côté, la rage au coeur. Déjà mes camarades couraient
+au plus épais des taillis, d'où les Prussiens débusqués s'échappaient
+à toutes jambes. Des balles en faisaient rouler dans l'herbe. Je
+sautai par-dessus leurs corps avec l'élan d'un animal sauvage;
+j'aurais voulu en tenir un au bout de ma baïonnette. Les projectiles
+cassaient les branches autour de moi ou labouraient le sol; des hommes
+s'abattaient lourdement; d'autres, blessés, s'accroupissaient dans les
+creux. On criait, on s'appelait. Au milieu de ma course, un chevreuil
+affolé par tout ce bruit se jeta presque dans mes jambes. L'instinct
+du chasseur l'emporta, et je le mis en joue. Un peu plus loin, un cri
+bien connu frappa mon oreille, et deux coqs faisans qui venaient de
+partir d'une cépée s'envolèrent à tire-d'aile. Cette fois on chassait
+à l'homme; la battue était plus sanglante.
+
+Quelques bonds nous amenèrent à l'autre extrémité du parc, au pied du
+mur que les Prussiens dans leur fuite venaient d'escalader. Aussitôt
+on employa les sabres-baïonnettes à desceller les pierres pour
+pratiquer contre eux les créneaux qu'ils nous avaient opposés sur le
+front d'attaque. Chaque trou recevait un fusil. Il pouvait être alors
+onze heures à peu près. Devant nous, La Bergerie soutenait un feu
+terrible; des balles par centaines volaient par-dessus notre tête et
+tombaient dans le parc. La Bergerie enlevée, la route de Versailles
+était ouverte; il n'y avait plus qu'à descendre. Un fouillis d'hommes
+animés par l'ardeur de la lutte grouillait dans le parc,--de la ligne,
+de la mobile, de la garde nationale,--tous prêts à s'élancer où l'on
+voudrait. On m'a raconté que le corps du général Ducrot était arrivé
+en retard, et que ce retard avait compromis, en l'enrayant, le succès
+du mouvement, que l'on avait perdu plusieurs heures devant une
+tranchée qu'il aurait été facile de tourner, puisque nous étions à 500
+mètres au-dessus de cet obstacle, préservés nous-mêmes par le mur du
+parc; mais que de choses ne dit-on pas pour expliquer un échec!
+
+Les zouaves attendaient toujours. Cette position qu'on nous avait dit
+de prendre, elle était prise. N'avait-on pas à nous faire donner
+encore un coup de collier? Le jour et une moitié de la nuit se
+passèrent sans ordre nouveau. Des accès de colère nous empêchaient de
+dormir. Le bruit de la bataille était mort. Vers une heure du matin,
+un ordre arriva qui nous fit abandonner la position conquise au prix
+de tant de sang. Quelle fureur alors parmi nous! Sur la route qui nous
+ramenait à La Fouilleuse, nous marchions fiévreusement au travers des
+mobiles roulés dans leurs couvertures. Il y avait près de vingt-quatre
+heures que nous étions sur pied, le ventre creux, et la folie de
+l'attaque ne nous soutenait plus. Je mourais de soif. Le Criméen me
+passa un bidon pris je ne sais où, et qui, par miracle, se trouva
+plein. Je bus à longs traits.
+
+--Sais-tu ce que tu as bu, dis? me demanda-t-il en riant dans sa
+barbe.
+
+--De l'eau, je crois.
+
+--C'est de l'eau-de-vie, camarade! flaire un peu!
+
+Et c'était vrai. Je ne m'en étais pas aperçu. Le froid produit de ces
+phénomènes. Une heure après, il fallut de nouveau quitter La
+Fouilleuse et regagner Courbevoie en suivant la levée du chemin de
+fer. L'affaire était manquée, et cependant, à l'heure même où l'on
+prenait possession du parc de Buzenval,--des habitants du pays, me
+l'ont affirmé plus tard,--on attelait les chevaux aux fourgons du roi,
+et Versailles allait être évacué,--C'est toujours au moment où il ne
+fallait plus qu'une attaque à fond pour nous forcer à reculer, disait
+un officier prussien après l'armistice, que le mouvement de retraite
+commençait dans votre armée. Pourquoi?
+
+Chacun sentait que la campagne était finie. Paris ne mangeait plus.
+Les illusions s'étaient envolées. On ne croyait plus à la délivrance
+par la province. Les zouaves, un instant campés à Belleville-Villette,
+où l'on craignait une manifestation, avaient repris leurs
+cantonnements à Malassise.
+
+L'armistice venait d'être signé. Il fallut ramener le 4e zouaves dans
+Paris, où il devait être désarmé. Un effroyable accablement nous avait
+saisis. Quoi! tant de morts et perdre jusqu'à ses fusils! Notre
+dernière heure militaire se passa à Belleville, où notre patience fut
+mise à une rude épreuve. Ces mêmes hommes qui devaient plus tard
+élever tant de barricades contre l'armée de Versailles après avoir
+respecté l'armée prussienne, rôdaient autour des baraques, et nous
+raillaient grossièrement:
+
+--Tiens! encore des chassepots!... Va les cacher... On va te les
+prendre! disaient-ils aux soldats isolés.
+
+Sans l'intervention des officiers, combien de ces misérables que les
+zouaves exaspérés auraient châtiés d'importance! Déjà l'abominable
+esprit qui a fait explosion le 18 mars fermentait dans ce coin
+gangrené de Paris.
+
+Je ne m'étais engagé que pour le temps de la guerre. La guerre était
+finie. La fièvre me prit. Je payai le froid, la fatigue, les dures
+privations, les longues insomnies, les émotions surtout, les
+tristesses, les colères de cette désastreuse campagne de six mois.
+J'avais vu la catastrophe de Sedan, je voyais la chute de Paris.
+C'était trop. J'entrai à l'ambulance de l'École centrale. J'y allais
+chercher le repos après le travail; mes forces en partie revenues, un
+invincible besoin de quitter la ville à laquelle une dernière
+humiliation allait être infligée s'empara de moi. Voir, les mains
+liées et sans armes, ceux que j'avais combattus dans la mesure de mes
+forces m'était impossible; je pris un déguisement et traversai les
+lignes prussiennes sans retourner la tête pour ne pas voir le
+Mont-Valérien, où ne flottaient plus les couleurs françaises.
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+Préface
+
+Une armée prisonnière
+
+Une campagne devant Paris
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Recits d'un soldat, by Amedee Achard
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10774 ***
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..770e4bf
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #10774 (https://www.gutenberg.org/ebooks/10774)
diff --git a/old/10774-8.txt b/old/10774-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..684b754
--- /dev/null
+++ b/old/10774-8.txt
@@ -0,0 +1,5219 @@
+The Project Gutenberg EBook of Recits d'un soldat, by Amedee Achard
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Recits d'un soldat
+ Une Armee Prisonniere; Une Campagne Devant Paris
+
+Author: Amedee Achard
+
+Release Date: January 21, 2004 [EBook #10774]
+[Date last updated: October 4, 2004]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RECITS D'UN SOLDAT ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Wilelmina Mallière and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+RÉCITS D'UN SOLDAT
+
+
+UNE ARMÉE PRISONNIÈRE
+
+UNE CAMPAGNE DEVANT PARIS
+
+PAR
+
+AMÉDÉE ACHARD
+
+PARIS
+
+1871
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Les pages qu'on va lire sont extraites d'un cahier de notes écrites
+par un engagé volontaire. Il n'y faut point chercher de graves études
+sur les causes qui ont amené les désastres sous lesquels notre pays a
+failli succomber, ni de longues dissertations sur les fautes commises.
+Non; c'est ici le récit d'un soldat qui raconte simplement ce qu'il a
+vu, ce qu'il a fait, ce qu'il a senti, au milieu de ces armées
+s'écroulant dans un abîme. A ce point de vue, ces souvenirs, qui ont
+au moins le mérite de la sincérité, ont leur intérêt; c'est un nouveau
+chapitre de l'histoire de cette funeste guerre de 1870 que nous
+offrons à nos lecteurs.
+
+
+
+
+RÉCITS D'UN SOLDAT
+
+ * * * * *
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+UNE ARMÉE PRISONNIÈRE
+
+I
+
+
+Au mois de juillet 1870, j'achevais la troisième année de mes études à
+l'École centrale des arts et manufactures. C'était le moment où la
+guerre, qui allait être déclarée, remplissait Paris de tumulte et de
+bruit. Dans nos théâtres, tout un peuple fouetté par les excitations
+d'une partie de la presse, écoutait debout, en le couvrant
+d'applaudissements frénétiques, le refrain terrible de cette
+_Marseillaise_ qui devait nous mener à tant de désastres. Des
+régiments passaient sur les boulevards, accompagnés par les clameurs
+de milliers d'oisifs qui croyaient qu'on gagnait des batailles avec
+des cris. La ritournelle de la chanson des _Girondins_ se promenait
+par les rues, psalmodiée par la voix des gavroches. Cette agitation
+factice pouvait faire supposer à un observateur inattentif que la
+grande ville désirait, appelait la guerre; le gouvernement, qui
+voulait être trompé, s'y trompa.
+
+Un décret appela au service la garde mobile de l'Empire, cette même
+garde mobile que le mauvais vouloir des soldats qui la composaient,
+ajouté à l'opposition aveugle et tenace de la gauche, semblaient
+condamner à un éternel repos. En un jour elle passa du sommeil des
+cartons à la vie agitée des camps. L'École centrale se hâta de fermer
+ses portes et d'expédier les diplômes à ceux des concurrents désignés
+par leur numéro d'ordre. Ingénieur civil depuis quelques heures,
+j'étais soldat et faisais partie du bataillon de Passy portant le no
+13.
+
+La garde mobile de la Seine n'était pas encore organisée, qu'il était
+facile déjà de reconnaître le mauvais esprit qui l'animait. Elle
+poussait l'amour de l'indiscipline jusqu'à l'absurde. Qui ne se
+rappelle encore ces départs bruyants qui remplissaient la rue
+Lafayette de voitures de toute sorte conduisant à la gare du chemin de
+fer de l'Est des bataillons composés d'éléments de toute nature?
+Quelles attitudes! quel tapage! quels cris! A la vue de ces bandes qui
+partaient en fiacre après boire, il était aisé de pressentir quel
+triste exemple elles donneraient.
+
+Mon bataillon partit le 6 août pour le camp de Châlons; ce furent,
+jusqu'à la gare de la Villette, où il s'embarqua, les mêmes cris, les
+mêmes voitures, les mêmes chants. Des voix enrouées chantaient encore
+à Château-Thierry. Les chefs de gare ne savaient auquel entendre, les
+hommes d'équipe étaient dans l'ahurissement. A chaque halte nouvelle,
+c'était une débandade. Les moblots s'envolaient des voitures et
+couraient aux buvettes, quelques-uns s'y oubliaient. On faisait à ceux
+d'entre nous qui avaient conservé leur sang-froid des récits
+lamentables de ce qui s'était passé la veille et les jours précédents.
+Un certain nombre de ces enfants de Paris avaient exécuté de
+véritables razzias dans les buffets, où tout avait disparu, la
+vaisselle après les comestibles; les plus facétieux emportaient les
+verres et les assiettes, qu'ils jetaient, chemin faisant, par la
+portière des wagons; histoire de faire du bruit et de rire un peu. Des
+courses impétueuses lançaient les officiers zélés à la poursuite des
+soldats qui s'égaraient dans les fermes voisines, trouvant drôle «de
+cueillir çà et là» des lapins et des poules. On se mettait aux
+fenêtres pour les voir.
+
+A mon arrivée à Châlons, la gare et les salles d'attente, les cours,
+les hangars, étaient remplis d'éclopés et de blessés couchés par
+terre, étendus sur des bancs, s'appuyant aux murs. Là étaient les
+débris vivants des meurtrières rencontres des premiers jours: dragons,
+zouaves, chasseurs de Vincennes, turcos, soldats de la ligne,
+hussards, lanciers, tous hâves, silencieux, mornes, traînant ce qui
+leur restait de souffle. Point de paille, point d'ambulance, point de
+médecins. Ils attendaient qu'un convoi les prît. Des centaines de
+wagons encombraient la voie. Il fallait dix manoeuvres pour le passage
+d'un train. Le personnel de la gare ne dormait plus, était sur les
+dents.
+
+Au moment où nous allions quitter Paris, nous avions eu la nouvelle
+de ces défaites, sitôt suivies d'irréparables désastres. Maintenant
+j'avais sous les yeux le témoignage sanglant et mutilé de ces chocs
+terribles au devant desquels on avait couru d'un coeur si léger. Mon
+ardeur n'en était pas diminuée; mais la pitié me prenait à la gorge à
+la vue de ces malheureux, dont plusieurs attendaient encore un premier
+pansement. Quoi! tant de misères et si peu de secours!
+
+Le chemin de fer établi pour le service du camp emmena les mobiles au
+Petit-Mourmelon, d'où une première étape les conduisit à leur
+campement, le sac au dos. Pour un garçon qui, la veille encore,
+voyageait à Paris en voiture et n'avait fatigué ses pieds que sur
+l'asphalte du boulevard, la transition était brusque. Ce ne fut donc
+pas sans un certain sentiment de bonheur que j'aperçus la tente dans
+laquelle je devais prendre gîte, moi seizième. L'espace n'était pas
+immense, et quelques vents coulis, qui avaient, quoique au coeur de
+l'été, des fraîcheurs de novembre, passaient bien par les fentes de la
+toile et les interstices laissés au ras du sol; mais il y avait de la
+paille, et, serrés les uns contre les autres, se servant mutuellement
+de calorifères, les mobiles, la fatigue aidant, dormirent comme des
+soldats.
+
+Aux premières lueurs du jour, un coup de canon retentit: c'était le
+réveil. Comme des abeilles sortent des ruches, des milliers de mobiles
+s'échappaient des tentes, en s'étirant. L'un avait le bras endolori,
+l'autre la jambe engourdie. Le concert des plaintes commença.
+L'élément comique s'y mêlait à haute dose; quelques-uns s'étonnèrent
+qu'on les eût réveillés si tôt, d'autres se plaignirent de n'avoir pas
+de café à la crème. Au nombre de ces conscrits de quelques jours si
+méticuleux sur la question du confortable, j'en avais remarqué un qui,
+la veille au soir, avait paru surpris de ne point trouver de souper
+dressé sous la tente.
+
+--A quoi songe-t-on?--s'était-il écrié.
+
+Les yeux ouverts, sa surprise devint de l'indignation. Le déjeuner
+n'arrivait pas.
+
+--Si c'est comme cela qu'on nous traite, murmura-t-il, que sera-ce en
+campagne?
+
+Je ne doutais pas que ce ne fût quelque fils de famille, comte ou
+marquis, tombé du faubourg Saint-Germain en pleine démocratie. Un
+camarade discrètement interrogé m'apprit que le gentilhomme inconnu
+s'essayait la veille encore dans l'art utile de tirer le cordon.
+C'est, au reste, une remarque que je n'eus pas seul occasion de faire.
+Les exigences des mobiles de Paris croissaient en raison inverse des
+positions qu'ils avaient occupées: tous ceux qui avaient eu les
+carrefours pour résidence et les mansardes pour domicile poussaient
+les hauts cris. Le menu du soldat leur paraissait insuffisant; les
+objets de campement ne venaient pas de chez le bon faiseur.
+
+Le spectacle que présentait le camp de Châlons aux clartés du matin ne
+manquait ni de grandeur, ni de majesté. Aussi loin que la vue pouvait
+s'étendre, les cônes blancs des tentes se profilaient dans la plaine.
+Leurs longues lignes disparaissaient dans les ondulations du terrain
+pour reparaître encore dans les profondeurs de l'horizon. Un
+grouillement d'hommes animait cette ville mouvante dont un poète de
+l'antiquité aurait dit qu'elle renfermait le printemps de la grande
+ville: triste printemps qui avait toutes les lassitudes et la
+sécheresse de l'hiver avant d'avoir donné la moisson de l'été! Mais,
+si le camp avait cette grâce imposante qui se dégage des grandes
+lignes, il présentait des inconvénients qui en diminuaient les charmes
+pittoresques. Des vents terribles en parcouraient la vaste étendue et
+nous aveuglaient de tourbillons de poussière; à la chaleur accablante
+du jour succédaient les froids pénétrants des nuits. Une rosée
+abondante et glaciale mouillait les tentes, et, si l'on ne respirait
+pas au coucher du soleil, le matin on grelottait.
+
+--Le gouvernement sait bien ce qu'il fait, disaient les mobiles; nous
+sommes républicains, il nous tue en détail!
+
+Le premier coup de canon tiré, la vie militaire s'emparait du camp.
+Les tambours battaient, les clairons sonnaient, et les officiers qui
+avaient eu cette chance heureuse d'attraper des fusils pour leurs
+bataillons, s'efforçaient d'enseigner à leurs hommes l'exercice qu'ils
+ne savaient pas. On voyait bon nombre de compagnies où, les fusils à
+tabatière manquant, on s'exerçait avec des bâtons. Les mobiles qui
+n'avaient que leur paye vivaient de l'ordinaire du soldat. Quant aux
+fils de famille, ils se réunissaient au Petit-Mourmelon, où l'on
+trouvait un peu de tout, depuis des pâtés de foie gras et du vin de
+Champagne pour les gourmets jusqu'à des cuvettes pour les délicats.
+
+Je devais une visite au Petit-Mourmelon; là régnait le tapage en
+permanence. Qu'on se figure une longue rue dont les bas côtés
+offraient une série interminable de cabarets, de guinguettes, d'hôtels
+garnis, de boutiques louches, de magasins borgnes, de cafés et de
+restaurants, entre lesquels s'agitait incessamment une cohue de képis
+et de tuniques, de pantalons rouges et de galons d'or. On y faisait
+tous les commerces, la traite des montres et l'escompte des lettres de
+change. Çà et là, on jouait la comédie; dans d'autres coins, on
+dansait. Ce Petit-Mourmelon, qui était dans le camp comme une verrue,
+n'a pas peu contribué à entretenir et à développer l'indiscipline. On
+y prenait des leçons de dissipation et d'ivrognerie. On s'entretenait
+encore à l'ombre de ces établissements interlopes de l'accueil
+insolent que les bataillons de Paris avaient fait à un maréchal de
+France. Des âmes de gavroches s'en faisaient un sujet de gloire.
+Peut-être aurait-il fallu qu'une main de fer pliât ces caractères
+qu'on avait élevés dans le culte de l'insubordination; on eut le tort
+de croire que l'indulgence porterait de meilleurs fruits.
+
+Un coeur un peu bien placé et sur lequel pesait le sang répandu à
+Reichshoffen devait être bien vite dégoûté de cette platitude et de
+ces criailleries. Parmi les jeunes gens que j'avais connus à Paris, et
+qui faisaient comme moi leur apprentissage du métier des armes,
+beaucoup ne se gênaient pas pour manifester leurs sentiments
+d'indignation et souffraient de leur inutilité. L'uniforme que je
+portais devenait lourd à mes épaules. Sur ces entrefaites, j'entendis
+parler du 3e zouaves, dont les débris ralliaient le camp de Châlons.
+Le colonel, M. Alfred Bocher, se trouvait parmi les épaves du plus
+brave des régiments. Je l'avais connu dans mon enfance, mon parti fut
+pris sur-le-champ. Il ne s'agissait plus que de découvrir le 3e
+zouaves et son colonel.
+
+Quiconque n'a pas vu le plateau de Châlons peut croire que la
+découverte d'un régiment est une chose aisée; mais, pour l'atteindre,
+il faut avoir la patience d'un voyageur qui poursuit une tribu dans
+les interminables prairies du _Far-West_. C'était au moment où le
+maréchal de Mac-Mahon, plein d'une incommensurable tristesse,
+rassemblait l'armée qui devait disparaître à Sedan après avoir
+combattu à Beaumont. Partout des soldats et des tentes partout: un
+désert peuplé de bataillons. Déjà se formait ce groupe énorme d'isolés
+qui allait toujours grossissant. Les défaites des jours précédents
+élargissaient cette plaie des armées en campagne. Ils formaient un
+camp dans le camp.
+
+Des tentes d'un régiment de ligne, je passais aux tentes d'un
+bataillon de chasseurs de Vincennes; je tombais d'un escadron de
+cuirassiers dans un escadron de hussards; je me perdais entre des
+batteries dont les canons luisaient au soleil. Si je demandais un
+renseignement, je n'obtenais que des réponses vagues. Enfin, après
+trois ou quatre heures de marche dans cette solitude animée par le
+bruit des clairons, j'arrivai au campement du 3e zouaves. Quelques
+centaines d'hommes y étaient réunis portant la veste au tambour jaune.
+Quand il avait quitté l'Afrique, le régiment comptait près de trois
+mille hommes. Le colonel Bocher était là, assis sur un pliant, entouré
+de trois ou quatre officiers à qui des bottes de paille servaient de
+siéges. Je me nommai, et présentai ma requête.
+
+--Savez-vous bien ce que vous me demandez? dit-il alors; c'est une
+longue suite de misères, de fatigues, de souffrances. Tous les soldats
+les connaissent: mais au 3e zouaves ce sont les compagnons de tous
+les jours. Mon régiment a une réputation dont il est fier, mais qui
+lui vaut le dangereux honneur d'être toujours le premier au feu. Si
+vous cédez à une ardeur juvénile, prenez le temps de réfléchir.
+
+Ma résolution était bien arrêtée, le colonel céda. Il me remit une
+carte avec quelques mots écrits à la hâte, par lesquels il
+m'autorisait à faire partie des compagnies actives sans passer par les
+lenteurs et les ennuis du dépôt, et me congédia. Peu de jours après,
+j'étais à Paris, où je n'avais plus qu'à m'enrôler et à m'équiper.
+C'était plus difficile que je ne pensais. Rien n'avait été changé pour
+rendre plus rapides et plus faciles les engagements. Aucun tailleur de
+Paris n'a jamais employé ses ciseaux et ses aiguilles à couper et à
+coudre des vêtements de zouave. Quant au tailleur officiel du
+régiment, il habitait Mostaganem; enfin, toutes les difficultés
+vaincues, ma veste sur le dos et ma feuille de route dans la poche,
+le 28 août, en qualité de zouave de deuxième classe au 3e régiment, je
+partis pour Rethel avec un billet qui ne me garantissait le voyage que
+jusqu'à Reims. Je n'avais d'ailleurs ni fusil, ni cartouches. Tout mon
+bagage se composait d'un tartan qui renfermait deux chemises de
+flanelle, trois ou quatre paires de chaussettes de laine et quelques
+mouchoirs. Ma fortune était cachée dans une ceinture, où, en cherchant
+bien, on eût trouvé un assez bon nombre de pièces d'or.
+
+Il y avait dans le compartiment dans lequel j'étais monté, une femme
+enveloppée d'un manteau qui pleurait sous son voile et un ingénieur
+qui prenait des notes. Ma voisine m'apprit entre deux sanglots qu'elle
+avait un fils et un frère à l'armée. Elle n'en avait point de
+nouvelles depuis quinze jours. L'ingénieur voyageait pour la
+destruction des oeuvres d'art, telles que viaducs, ponts et tunnels.
+Il en avait une centaine à faire sauter. C'était une mission de
+confiance. Son crayon voltigeait sur le calepin et il honorait
+quelquefois son voisin d'un sourire modestement orgueilleux.
+
+La guerre et ses conséquences, la guerre et ses probabilités faisaient
+tous les frais de la conversation. On n'avait rien à apprendre et on
+parlait toujours. Chaque voyageur qui montait apportait son contingent
+de nouvelles. La plupart reposaient sur des renseignements fournis par
+le hasard. Ils ne mentaient pas moins que les dépêches. Le blâme avait
+plus de part à l'entretien que l'éloge. L'un attaquait l'état-major,
+un autre l'intendance. On improvisait des plans de campagne
+magnifiques qui n'avaient d'autre défaut que d'être impraticables.
+Leurs auteurs retournaient à leurs affaires çà et là; celui-là dans
+son château, celui-ci dans sa boutique.
+
+A la station de Reims, où l'on n'attendait pas encore le roi
+Guillaume, tous mes compagnons de route descendirent. Un officier
+d'artillerie, qui semblait avoir fait cent lieues à travers champs,
+monta, étendit ses jambes crottées sur les coussins, soupira, se
+retourna, et se mit à ronfler comme une batterie. Vers deux heures du
+matin, le convoi s'arrêta à Rethel. Il ne s'agissait plus maintenant
+que de découvrir le 3e zouaves. Il pleuvait beaucoup, et la ville
+était encore dans l'épouvante d'une visite qu'elle avait reçue la
+veille. Quatre uhlans avaient pris Rethel; mais, trop peu nombreux
+pour garder cette sous-préfecture, ils étaient repartis comme ils
+étaient arrivés, lentement, au pas. Tout en discutant les chances du
+retour des quatre uhlans avec l'aubergiste qui m'avait accordé
+l'hospitalité d'une chambre et d'un lit, j'appris que le 3e zouaves
+était parti depuis trois jours. Personne ne savait où il était allé.
+Je voulais à la fois des renseignements et un fusil. La matinée
+s'écoula en recherches vaines. Point d'armes à me fournir, aucune
+information non plus. Sûr enfin que le chemin de fer ne marchait plus,
+et bien décidé à rejoindre mon régiment, j'obtins d'un loueur une
+voiture avec laquelle il s'engageait à me faire conduire à Mézières.
+
+
+
+
+II
+
+
+Nous n'avions pas fait un demi-kilomètre sur la route de Mézières, que
+déjà nous rencontrions des groupes de paysans marchant d'un air
+effaré. Quelques-uns tournaient la tête en pressant le pas. Leur
+nombre augmentait à mesure que la voiture avançait. Bientôt la route
+se trouva presque encombrée par les malheureux qui poussaient devant
+eux leur bétail, et fuyaient en escortant de longues files de
+charrettes sur lesquelles ils avaient entassé des ustensiles, quelques
+provisions et leurs meubles les plus précieux. Les femmes et les
+enfants, assis sur la paille et le foin, pleuraient et se lamentaient.
+Je pensai alors aux chants qui avaient salué la nouvelle de la
+déclaration de guerre, à l'enthousiasme nerveux de Paris, à cette
+fièvre des premiers jours. J'étais non plus à l'Opéra, mais au milieu
+de campagnes désolées que leurs habitants abandonnaient. La ruine et
+l'incendie les balayaient comme un troupeau. L'un de ces fugitifs que
+je questionnai au passage, me répondit que les Prussiens arrivaient en
+grand nombre: ils avaient coupé la route entre Mézières et Rethel, et
+me conseilla de rebrousser chemin. Cela dit, il reprit sa course.
+
+De sourdes et lointaines détonations prêtaient une éloquence plus
+sérieuse au discours du paysan: c'était la voix grave du canon qui
+tonnait dans la direction de Vouziers. Je ne l'avais jamais entendue
+qu'à Paris pendant les réjouissances des fêtes officielles. Elle
+empruntait au silence des campagnes et au spectacle de cette route où
+fuyait une foule en désordre, un accent formidable qui faisait passer
+un frisson dans mes veines. Plus tard je devais me familiariser avec
+ce bruit. Une ferme brûlait aux environs, et l'on n'avait besoin que
+de se dresser un peu pour apercevoir derrière les haies les coureurs
+français et prussiens qui échangeaient des coups de fusil.
+
+A six heures du soir, la voiture atteignit les portes de Mézières. Mon
+premier soin fut de me rendre à la place où je voulais, comme à
+Rethel, obtenir tout à la fois un fusil et des renseignements sur le
+3e zouaves; mais le désordre et le trouble que j'avais déjà remarqués
+à Rethel n'étaient pas moindres à Mézières. Un employé près duquel je
+parvins à me glisser après de longs efforts, me jura, sur ses
+dossiers, que personne dans l'administration ne savait où pouvait
+camper dans ce moment le régiment que je cherchais. Il n'y avait plus
+qu'à trancher la question du fusil. Mon insistance parut étonner
+beaucoup l'honnête bureaucrate. Prenant alors un air doux:
+
+--Je comprends votre empressement à servir votre pays, reprit-il,
+c'est pourquoi je vous engage à partir pour Lille.
+
+--Pour Lille! pour Lille en Flandres?
+
+--Oui, monsieur, Lille, département du Nord, où l'on forme un régiment
+qui sera composé d'éléments divers très-bien choisis. Vous y serez
+admis d'emblée, et là certainement vous trouverez enfin ce fusil qu'on
+n'a pu vous procurer ni à Rethel, ni à Mézières. D'ailleurs il y a des
+ordres.
+
+L'entretien était fini; la voix de l'autorité venait de se faire
+entendre. Pour un volontaire qui avait rêvé de se trouver en face des
+Prussiens quelques heures après son départ de Paris, elle n'était ni
+douce, ni consolante. Au lieu de la bataille, le dépôt! L'oreille
+basse, je poussai devant moi tristement à travers les rues. Des
+militaires portant tous les uniformes les encombraient, allant et
+venant, sortant du cabaret pour entrer chez les marchands de vin. Il y
+avait comme du désenchantement dans l'air.
+
+A la nuit tombante, un passant m'indiqua la rue que désignait mon
+billet de logement, et je ne tardai pas à frapper à la modeste porte
+de la maison où je devais passer la nuit. Une servante, sa chandelle à
+la main, me conduisit dans une espèce de galetas dont un vieux lit mal
+équilibré occupait tout le plancher. Ce n'était pas l'heure de faire
+des réflexions. La fatigue, du reste, avait la parole, et non plus la
+délicatesse. Cinq minutes après je dormais tout habillé.
+
+Vers deux heures du matin cependant, une tempête de fanfares éclata.
+Je sautai sur mes pieds et courus vers le palier. Une servante qui
+regardait par une lucarne se retourna.--C'est le prince impérial qu'on
+éveille, me dit-elle. Les trompettes sonnaient partout le boute-selle
+pour un départ qui ne devait point avoir de retour. Des cavaliers
+passaient au galop dans la rue; les escadrons se rangeaient en ordre
+de marche; un cliquetis d'armes s'éleva mêlé au roulement lointain
+d'une voiture, puis tout s'éteignit: l'héritier d'un empire s'en
+allait vers l'abîme!
+
+Le train qui devait partir à six heures de la station de Charleville
+n'était pas encore formé au moment où j'arrivai. La gare était remplie
+de soldats fiévreux et fourbus où l'on comptait non moins de traînards
+que de malades, et que l'administration aux abois versait dans les
+dépôts du Nord et les divers hôpitaux qui pouvaient disposer de
+quelques lits encore. Les wagons ne furent pleins qu'à neuf heures. On
+y entassait les débris de vingt régiments. A neuf heures et demie, la
+locomotive s'ébranla lourdement. On voyait çà et là des grappes de
+pantalons garance sur les plates-formes et les marchepieds, ceux-ci
+debout, ceux-là couchés. De temps à autres, des convois chargés de
+soldats, de canons et de chevaux saluaient au passage le convoi qui
+s'éloignait de Mézières. C'était l'armée du général Vinoy, qui allait
+appuyer l'armée du maréchal Mac-Mahon, et qui devait presque aussitôt
+battre en retraite et s'enfermer dans Paris. Un de ces convois
+s'arrêta à la station de Harrison vers deux heures en même temps que
+celui sur lequel j'étais monté. On causa de wagon à wagon entre
+cavaliers et fantassins; c'est ainsi que j'appris qu'un détachement du
+3e zouaves venait de prendre place dans un train montant, et ne devait
+pas tarder à passer. Je résolus d'attendre l'arrivée de mes camarades
+inconnus.
+
+Au bout de quatre heures, le détachement du 3e zouaves parut enfin.
+D'un bond je m'élançai auprès du lieutenant qui le commandait.
+
+--Monsieur? lui dis-je.
+
+--On m'appelle mon lieutenant, répliqua l'officier d'un ton sec; puis
+me regardant le sourcil déjà froncé:
+
+--Que voulez-vous? et surtout soyez bref.
+
+Je lui exposai ma demande en termes nets et précis.
+
+--Montez! dit le lieutenant.
+
+Je pris subitement place dans un wagon où quinze zouaves allongeaient
+leurs guêtres. Des regards curieux se dirigèrent vers le nouveau-venu,
+qui mêlait tout à coup sa jeune barbiche au rassemblement farouche de
+ces moustaches rouges et noires. L'instant était critique: il y avait
+là un écueil à franchir. Une magnifique pipe que je tirai et que
+j'offris tour à tour à chacun me gagna le coeur de mes compagnons de
+route. En signe d'adoption, ils me tutoyèrent spontanément. Vers dix
+heures du soir, le train s'arrêta à Charleville: le détachement des
+zouaves quitta les wagons, et vint camper sur une promenade au-dessus
+de la station. L'influence de la pipe, dont le tuyau d'ambre sortait
+de ma poche, me permit l'entrée d'une tente où l'hospitalité la plus
+cordiale m'accueillit sur un pan de gazon. Mon tartan, que je n'avais
+pas quitté depuis mon départ de Paris, me servit de matelas et de
+couverture, et je m'endormis entre mes camarades. Lorsque par hasard
+j'entrouvrais les yeux, et qu'à la lueur pâle de quelques tisons
+brûlant çà et là j'apercevais ce pêle-mêle de jambes enfouies dans
+d'immenses culottes, et de têtes cachées à demi sous le fez rouge, des
+rires silencieux me prenaient. Je fus réveillé par la rosée qui
+transperçait mes vêtements et me glaçait. Les zouaves, qui, dans des
+attitudes diverses, ronflaient sous la tente, secouèrent leurs
+oreilles comme des chiens qui viennent de recevoir une ondée, et,
+sifflant des airs bizarres mêlés de couplets saugrenus, se mirent en
+devoir de plier les tentes et de faire les sacs pour être prêts à
+partir au premier signal. Je m'employai avec eux tant bien que mal.
+Allant et venant, je fis la découverte d'un superbe capuchon de drap
+tout neuf qui gisait sur l'herbe et semblait orphelin. Je soulevai le
+capuchon, l'examinai, et ne put lui refuser les louanges qu'il
+méritait au double point de vue de la solidité et de la conservation.
+
+--A qui le capuchon? m'écriai-je en le tenant suspendu au bout de mon
+bras.
+
+--A toi, parbleu! s'écria un vieux zouave chevronné jusqu'à l'épaule.
+
+Je le regardai un peu surpris.
+
+--Tu ne comprends donc pas? reprit-il; c'est pourtant bien clair. Tu
+as droit à un capuchon et tu n'en as pas, ce qui est la faute du
+gouvernement; cependant en voici un qui se balance entre tes doigts.
+Quelqu'un le réclame-t-il? non; ma conclusion est qu'il t'appartient.
+
+Et toujours parlant il m'en coiffa. Un coup de clairon retentit.
+
+--C'est l'assemblée qui sonne, ajouta-t-il, en route à présent, le
+lieutenant n'aime pas qu'on le fasse attendre.
+
+A sept heures et demie, un train prit le détachement, et la locomotive
+courut sur la voie qui aboutissait à Sedan. Ici le verbe courir doit
+se prendre dans le sens le plus modeste. Le convoi marchait, parfois
+même il se traînait. D'une main, le mécanicien, debout sur sa machine,
+serrait le frein; du regard, il sondait l'horizon. On ne savait pas au
+juste où étaient les Prussiens, et à toute minute on craignait de
+trouver la voie coupée. Tout à côté des rails, en contre-bas, filait
+une route sur laquelle passaient en toute hâte des familles de paysans
+chassées par la peur et le désespoir. Des femmes qui pleuraient
+portaient des petits enfants. Ces malheureux pressaient la fuite de
+quelques bestiaux. On entendait le grincement des charrettes toutes
+chargées de ce qu'ils avaient pu sauver. Des détonations roulaient
+dans la campagne. On voyait çà et là, au-dessus des haies, des
+panaches de fumée blanche; toutes les têtes étaient aux portières. Le
+convoi allait au devant de la bataille. Un mélange d'angoisse et
+d'impatience m'agitait. En ce moment, un zouave parut sur le
+marchepied, et avertit ses camarades, de la part du lieutenant, qu'ils
+devaient se tenir prêts à tirer. En un clin d'oeil, tous les
+chassepots furent chargés et armés. Le wagon s'en trouva hérissé, et
+la locomotive prit une allure plus rapide. On n'apercevait au loin que
+quelques groupes noirs ondulant dans la plaine. Des yeux perçants
+croyaient y reconnaître le casque à pointe des Prussiens. Tout à coup
+un obus parti d'un point invisible s'enfonça dans le remblai du chemin
+de fer; un autre, qui le suivait, écorna l'angle d'un wagon. Le convoi
+en fut quitte pour la secousse. Les zouaves répondirent à cette
+agression par quelques coups de fusil tirés dans la direction des
+masses noires qu'on voyait au loin. Une heure après, le convoi était
+en vue de Sedan, et s'arrêtait bientôt à la gare, qui est située à un
+kilomètre à peu près du corps de place. Déjà les bataillons prussiens
+couronnaient certaines hauteurs voisines. Les promenades qui m'avaient
+fatigué à Mézières et à Rethel m'attendaient à Sedan. J'avais à peine
+fait quelques pas dans la ville, qu'un fourrier de zouaves m'engagea,
+ainsi que plusieurs de mes camarades, à retourner à la gare, où des
+caisses de fusils étaient arrivées, disait-il. Je m'y rendis en
+courant. A la gare, point de caisses et point de fusils, mais des amas
+de pains et des monceaux de sacs remplis de biscuits. Je regardai le
+fourrier.
+
+--Vous n'y comprenez rien, n'est-ce pas? me dit-il en riant: ne me
+fallait-il pas des hommes de bonne volonté pour enlever ces
+provisions? M'auriez-vous suivi, si je ne vous avais pas promis des
+armes?
+
+Il n'y avait rien à répliquer à ce raisonnement. Ployant bientôt sous
+le poids du sac et portant un pain sous chaque bras, je repris le
+chemin de Sedan, où mon détachement avait ordre d'attendre sur la
+place Stanislas. Un ordre vint en effet qui le fit retourner à la
+porte de Paris, par laquelle il était entré. Une rumeur effroyable
+remplissait la ville. Des aides de camp circulaient, des estafettes
+passaient portant des dépêches, des groupes se formaient au coin des
+rues; un homme vint criant qu'on avait remporté une grande victoire.
+Quelques incrédules hochèrent la tête. Une canonnade furieuse ne
+cessait pas de retentir dans la direction nord-est de Sedan. On avait
+le sentiment qu'une partie formidable se jouait de ce côté-là. Toutes
+les oreilles étaient tendues, tous les coeurs oppressés. Brusquement
+un sergent me tira de mon repos, et, faisant l'appel des hommes qui
+n'étaient pas armés, me conduisit avec quelques-uns de mes camarades
+à la citadelle, où enfin on nous distribua des fusils. Le commandant
+de place, qui assistait à cette distribution, fit aux zouaves une
+courte allocution pour les engager à s'en bravement servir, et au pas
+gymnastique le sergent nous ramena à la porte de Paris, où l'on se
+disposait à recevoir une attaque. Des bourgeois effarés allaient et
+venaient. Il y avait de grands silences interrompus par de sourdes
+détonations. Un cortège passa portant un uhlan à moitié mort couché
+sur deux fusils. De ces êtres abrutis et vils comme il s'en trouve
+dans toutes les foules, se ruèrent autour de la civière en criant et
+vociférant. Le visage pâle du blessé ne remua pas; peut-être
+n'entendait-il plus ces insultes. Sur sa poitrine ensanglantée, et que
+laissait voir sa chemise entr'ouverte, pendait une plaque de cuir dont
+la vue m'intrigua beaucoup. Était-ce, comme quelques-uns le
+supposaient, une espèce de cuirasse destinée à protéger les soldats
+du roi Guillaume contre les balles des fusils français? Était-ce plus
+simplement une sorte d'étiquette solide sur laquelle étaient inscrits
+le numéro matricule du combattant, avec ceux du régiment, du bataillon
+et de la compagnie, et qui devait le faire reconnaître en cas de mort?
+
+
+
+
+III
+
+
+Le bruit du canon qui grondait toujours ne me permit pas d'approfondir
+plus longtemps cette question. Un sergent disposait nos hommes le long
+du mur d'enceinte, de cinq mètres en cinq mètres, en nous recommandant
+de ne pas tirer sans voir et sans bien viser. Il était à peu près six
+heures du soir quand je pris possession du poste qui m'avait été
+assigné. On nous avait prévenus que nous serions relevés à minuit:
+c'était une faction de six heures pour mes débuts; mais j'avais un bon
+chassepot à la main, tout battant neuf, et je n'aurais pas troqué mon
+coin où soufflait la bise contre un fauteuil d'orchestre à l'Opéra.
+Mes camarades et moi, nous étions tous couchés sur le rempart dans
+l'herbe et la rosée, observant un silence profond et l'oeil au guet.
+Mon attention était quelquefois distraite par des mouvements qui se
+faisaient autour de nous. Deux compagnies de lignards firent abaisser
+le pont-levis, et filèrent, l'arme sur l'épaule, vers la gare du
+chemin de fer, où elles allaient prendre une grand'garde. On entendait
+leur pas dans l'ombre, et leur masse noire s'effaçait lentement dans
+une sorte d'ondulation cadencée.
+
+Le froid pénétrant de la nuit se faisait sentir. Mes vêtements de
+laine et mon capuchon lui-même s'imbibaient de rosée; des frissons me
+couraient sous la peau. Dix heures sonnèrent, puis onze. Rien ne
+bougeait dans la plaine. Mes yeux se fatiguaient à regarder la nuit.
+Je me serais peut-être endormi sans le froid glacial qui, du bout de
+mes pieds trempés dans l'eau, montait jusqu'à mes épaules. A droite
+et à gauche, les corps inertes de mes compagnons de garde
+s'allongeaient pesamment dans le gazon terne et détrempé. De temps à
+autre, des monosyllabes rudes sortaient de leurs lèvres, puis tout
+rentrait dans le silence. Minuit arriva; toutes les oreilles en
+comptèrent les douze coups. Mon enthousiasme s'était adouci. Plusieurs
+d'entre nous tournèrent la tête du côté par lequel nous étions venus.
+Rien n'y parut. Quand la demie tinta:
+
+--A présent, murmura l'un de mes voisins que l'expérience avait rendu
+sceptique, ce sera comme ça jusqu'à demain.
+
+Il ne se trompait pas. A six heures du matin, nous étions encore
+immobiles aux mêmes places. Pour secouer la somnolence qui faisait
+parfois tomber nos paupières alourdies, nous avions la distraction de
+quelques alertes. Ainsi, par exemple, vers une heure, des mobiles
+campés dans notre voisinage, entendant marcher, sautèrent sur leurs
+faisceaux, crièrent aux armes à tue-tête, et commencèrent un feu
+violent. Les officiers exaspérés couraient partout en criant: Ne tirez
+pas! ne tirez pas! mais les fusils partaient toujours. Ce beau tapage
+dura cinq minutes. Il s'agissait tout simplement d'une compagnie de
+ligne qui rentrait après une reconnaissance. Un malheureux caporal fut
+victime de cette fausse alerte.
+
+Il y eut encore deux ou trois algarades semblables. La dernière me
+laissa sans émotion. Vers quatre heures et demie du matin, aux
+premières lueurs du jour, partit un coup de canon tiré des remparts de
+Sedan. Ce premier coup de canon marquait le commencement d'une journée
+qui devait compter parmi les plus irréparables désastres. Bientôt des
+décharges violentes suivirent cette première détonation. Je regardais,
+dans l'ombre qui s'éclairait, les rayons rouges de ces coups de feu
+retentissants. Déjà mon oreille était faite à ce bruit terrible.
+Appuyé sur le coude, j'en écoutais le grondement, qui ne cessait plus
+et redoublait d'intensité en se rapprochant. La bataille faisait rage.
+Cette fois j'y avais ma place marquée d'avance. Vers six heures, on
+vint relever le détachement qui avait passé la nuit sur le rempart.
+
+--C'est le moment de casser une croûte, me dit le sergent,
+dépêche-toi; tout à l'heure il va faire chaud.
+
+Je ne me le fis pas dire deux fois, et, prenant ma course du côté de
+la ville, tout en cherchant une auberge, j'aperçus dans le _Café de la
+Comédie_, sur la place Stanislas, six officiers supérieurs qui
+jouaient au billard. Ils faisaient des carambolages, et semblaient
+s'amuser beaucoup tandis que des boulets prussiens frappaient les
+murailles voisines. J'avais avalé je ne sais quoi, je ne sais où, en
+quatre minutes, et retournai, toujours courant, à la porte de Paris,
+où tout de suite je fus mis de garde avec un autre zouave en dehors du
+pont-levis. Mon lieutenant,--je ne l'appelais plus monsieur,--nous
+avait donné pour consigne d'empêcher tout individu de passer le pont
+et même de se présenter de l'autre côté du fossé. Le bombardement de
+la ville venait de commencer: les obus sifflaient et tombaient çà et
+là avec ce bruit strident qu'on n'oublie jamais. C'était la première
+fois que je voyais le feu, je n'étais pas complètement rassuré. Mon
+coeur battait à coups profonds, et malgré moi je serrai la batterie de
+mon chassepot tout armé d'une main nerveuse. Ceux qui jurent qu'aucune
+émotion ne les a effleurés dans un tel moment me laissent des doutes
+sur leur franchise. Peut-être ont-ils plus d'orgueil que de sincérité;
+peut-être aussi ont-ils cet avantage d'être pétris d'un limon
+particulier. Quant à moi, sans que la pensée de déserter mon poste me
+vînt un instant à l'esprit, j'étais en proie à des sensations
+indéfinissables et complexes où l'inquiétude et la curiosité avaient
+une égale part.
+
+Les obus broyaient la pierre des murailles ou fouettaient l'eau des
+fossés. Les éclats volaient partout. Une pièce de canon placée sur le
+rempart, un peu à gauche de la porte, répondait aux batteries
+prussiennes avec une rapidité et une précision qui attirèrent bientôt
+leur attention de son côté. Une grêle de projectiles mit hors de
+service quelques artilleurs. Il était clair que les ennemis
+s'appliquaient à éteindre le feu de leur pièce. Ils y réussirent
+bientôt sans mérite aucun. Le pauvre canon se tut de lui-même faute de
+munitions. L'un des artilleurs qui restaient debout jeta son
+écouvillon avec rage; un autre se croisa les bras sur la poitrine,
+quelques-uns se retirèrent lentement poursuivis par les obus.
+
+Pendant ce duel inégal, j'allais et venais devant mon pont-levis. Les
+obus et les boulets, qui tout à l'heure arrivaient seuls, étaient
+maintenant accompagnés d'une pluie de balles qui s'aplatissaient en
+auréole contre les murailles, ou ricochaient sur le fer des garde-fous
+avec un pétillement qui agaçait mes oreilles. Nous étions, mon
+camarade et moi, en sentinelle sur le bord du fossé, comme des cibles
+vivantes contre lesquelles des Bavarois qui venaient de s'emparer de
+la gare exerçaient leur adresse. Ils y mettaient une grande activité.
+Jusqu'alors leur précipitation même nous avait préservés; mais l'un
+d'eux ne pouvait-il pas rectifier son tir et atteindre enfin le point
+de mire offert à leurs coups? Nous n'échangions pas un mot, nos
+regards parlaient pour nous. Deux ou trois jets de poussière arrachés
+par des balles à la crête du fossé avaient déjà volé sur mes
+jambières, lorsque le lieutenant, tout en laissant le pont-levis
+abaissé, nous fit rentrer sous le rempart. Un soupir d'allégement, je
+l'avoue, souleva ma poitrine.
+
+Cela fait, il demanda trente hommes de bonne volonté pour occuper les
+créneaux de l'avancée au delà du pont-levis. En ce moment, la route
+par laquelle il fallait nécessairement passer était balayée par une
+pluie d'obus et de balles qui en labouraient le sol et les abords.
+Cinquante zouaves se présentèrent, et les trente premiers s'élancèrent
+au pas de course. Retenu sous la voûte par la consigne, je les
+regardai partir. J'avais le coeur serré: il me semblait qu'aucun d'eux
+ne pourrait traverser cet ouragan de fer et de plomb; mais déjà leur
+course furieuse les avait portés aux créneaux. Deux ou trois gisaient
+par terre; un autre se débattait dans le fossé. A peine accroupis à
+leur poste d'observation, ils rendaient balle pour balle. On tirait
+aussi de dessus les remparts, où des compagnies de mobiles étaient
+alignées; malheureusement tous les coups, dans la précipitation du
+feu, ne portaient pas sur les Prussiens. Quelques-uns frappaient
+autour des créneaux; un zouave atteint entre les épaules, resta sur
+place. La fusillade ne faisait plus qu'un long roulement étouffé par
+les décharges de l'artillerie. Le lieutenant fit sonner la retraite.
+Il fallait de nouveau passer le pont-levis où le tourbillon des
+projectiles s'abattait. Un élan ramena les volontaires qui avaient si
+bravement fait leur devoir; mais leur groupe vaillant paya sa dîme à
+la mort. J'en vis tomber trois encore, et le reste disparut sous la
+voûte: ma gorge était prise comme dans un étau.
+
+Mon tour de servir était venu. Sur un signe du lieutenant, et à
+l'instant même où les derniers zouaves passaient sur le tablier du
+pont-levis, je m'élançai avec cinq ou six camarades complètement en
+dehors et me suspendis aux chaînes du pont qu'il s'agissait de
+relever. Les Prussiens, qui n'étaient plus tenus en respect, se
+précipitèrent du côté des palissades et firent un feu d'enfer. Je ne
+voyais plus. Autour de cette grappe d'hommes qui pesaient de toutes
+leurs forces sur les deux chaînes, les balles traçaient un cercle en
+s'aplatissant contre le mur. Il me semblait que huit ou dix allaient
+me traverser le corps. Elles ricochaient partout; leur choc contre la
+pierre et le fer ne s'en détachait pas en coups isolés, mais faisait
+un bruissement continuel. Je m'étonnais de la pesanteur du pont, bien
+que j'eusse mis à l'épreuve la solidité de mes muscles, et de la
+lenteur maladroite des chaînes à glisser dans leurs ramures, et
+cependant cette opération qui me paraissait interminable ne dura pas
+plus de quinze secondes. Quand les balles trouèrent le lourd bouclier
+qui fermait la voûte, je me secouai: je n'avais pas une égratignure.
+Aucun de mes camarades non plus n'avait été touché.
+
+--C'est la chance, murmura un caporal qui s'essuyait le front.
+
+Un de mes voisins me tapa sur l'épaule, et m'engagea à le suivre sur
+le rempart.
+
+--Tu comprends, me dit-il, qu'il n'y a plus rien à faire ici; là-haut,
+nous verrons tout: ce doit être drôle.
+
+Cette dernière observation me décida. On avait bien là-haut, comme
+disait le zouave, l'inconvénient des obus qui tombaient çà et là; mais
+on pouvait aisément se défiler des balles. Je m'étendis sur l'herbe,
+et me mis à fumer quelques cigarettes, tout en ne perdant aucun détail
+du spectacle que j'avais sous les yeux. Des nuages de fumée montaient
+dans l'air, des fermes brûlaient; on distinguait des ondulations
+noires parmi les champs. Çà et là, des hommes isolés couraient. Des
+masses profondes s'avançaient au loin.
+
+--Ça, c'est l'infanterie, me dit mon voisin, qui savourait ma pipe...
+Ces gueux-là en ont des tas.
+
+Il s'interrompit pour m'emprunter une pincée de tabac, et, allongeant
+le bras dans la direction d'un hameau:
+
+--Cette poussière qui roule tout là-bas, c'est des uhlans; plus on en
+tue, plus il y en a.
+
+J'étais sur mon rempart comme dans une stalle d'orchestre; mais les
+drames militaires que j'avais vus au théâtre ne m'avaient donné qu'une
+médiocre idée du spectacle terrible dont les scènes se déroulaient
+sous mes yeux: je ne comptais plus les cadavres épars dans les champs.
+Quelque chose qui se passait à ma gauche me fit tout à coup me relever
+à demi. Sur un plateau qui s'étend au-dessus de Sedan et qui fait face
+à la Belgique, un régiment de cuirassiers lancé au galop exécutait une
+charge. Les rayons du soleil frappaient leur masse éclatante. Les
+cuirasses semblaient en flammes: c'était comme une nappe d'éclairs qui
+courait. On voyait leurs sabres étinceler parmi les casques.
+L'avalanche des escadrons tombait sur les lignes noires de
+l'infanterie bavaroise, lorsque les batteries prussiennes aperçurent
+nos cuirassiers. Soudain le vol des obus qui battait le rempart passa
+avec un bruit strident au-dessus de nos têtes et tourbillonna sur le
+plateau. Je vis des rangs s'ouvrir et des chevaux tomber. Je sentais
+mon coeur battre à m'étouffer. Il arrive souvent que les émotions
+n'atteignent pas au niveau de ce qu'on espérait ou redoutait; mais au
+milieu de ce bruit formidable, en présence de ces fourmilières
+d'hommes qui marchaient dans le sang, celles qui m'agitaient
+dépassaient en violence tout ce que j'avais pu supposer.
+
+Pendant toute la matinée, on avait cru dans Sedan que nous étions
+vainqueurs; c'était moins cependant une croyance qu'un espoir.
+Quelques officiers essayèrent même de relever le moral des soldats par
+des récits fantastiques.
+
+--Courage, mes enfants, disaient-ils, Bazaine arrive!
+
+Hélas! ce ne fut point Bazaine, mais un nouveau Blücher avec 100,000
+hommes encore! Vers midi, le bruit se répandit parmi les groupes que
+l'armée prussienne, augmentée subitement d'un gros renfort de troupes
+fraîches, avait pris l'offensive, et que les nôtres, fatigués d'une
+lutte inégale, battaient en retraite. A deux heures à peu près, la
+débandade commença. Du sommet du rempart, où j'étais toujours placé
+avec les autres zouaves de mon détachement, j'assistais à cette
+retraite, qui prenait de minute en minute l'aspect d'une déroute. Les
+régiments que j'apercevais au loin flottaient indécis. Les rangs
+étaient confondus; plus d'ordre. Dans cette foule, les projectiles
+faisaient des trouées. Des bataillons s'effondraient ou s'émiettaient.
+Je ne perdais pas l'occasion de faire le coup de feu. Nous tirions à
+volonté, et nous ménagions nos cartouches. Je me sentais pris de rage
+à la vue des Prussiens, dont les casques pointus s'avançaient de
+toutes parts. Il en tombait quelques-uns; mais la masse de leurs
+tirailleurs affluait toujours. De singulières idées vous traversent
+l'esprit en ces moments-là. Tout en chargeant et déchargeant mon
+chassepot avec la sage lenteur d'un homme qui a beaucoup chassé, je me
+rappelai ces grandes battues de lièvres auxquelles j'avais assisté
+dans le pays de Bade pendant la saison d'automne. J'y prenais un
+plaisir extrême; je ne me doutais pas qu'un jour viendrait où ces
+mêmes coups que j'envoyais à d'innocentes bêtes, je les dirigerais
+contre des hommes.
+
+Je voyais mes voisins relever la tête par un mouvement vif après
+chaque coup, et regarder au loin pour voir s'il avait porté. Parfois
+un rire éclatant témoignait de leur contentement, un juron de leur
+déconvenue. De malheureux blessés se traînaient le long des haies,
+usant ce qui leur restait de force pour chercher un abri. Des soldats
+tombaient lourdement comme des masses, les bras en avant, et ne
+remuaient plus; d'autres pirouettaient sur eux-mêmes, ou bondissaient
+comme des chevreuils surpris dans leur course et se débattaient dans
+l'herbe. Je pus remarquer l'effroyable dose de férocité qui se
+réveille dans le coeur de l'homme quand il a une arme dans les mains.
+On a soif de sang humain; on ne pense plus qu'à tuer. Cette férocité
+qui précipite l'attaque n'a d'égale que la peur qui précipite la
+fuite.
+
+--_Ça mord_, dit à côté de moi un zouave.
+
+Je me demandais ce que pouvait signifier ce verbe, quand j'aperçus un
+soldat prussien qui, rampant le long d'un talus, cherchait à gagner la
+palissade que nous venions d'abandonner. De temps en temps il épaulait
+et tirait. J'attendis un passage où l'ondulation du terrain le
+forçait à se mettre à découvert. Au moment où il s'y engageait, je fis
+feu. Il lâcha son fusil et roula dans le creux.
+
+--Tu as mordu, me dit le zouave.
+
+J'éprouvai un frémissement profond dans tout mon être; mais l'affaire
+était trop chaude pour me permettre d'analyser mes sensations. Les
+projectiles ne cessaient pas d'égratigner la crête du rempart contre
+lequel nous étions couchés. Il y avait à ma gauche un engagé
+volontaire qui avait voulu, comme moi, faire partie du 3e zouaves. Je
+l'avais rencontré dans le wagon pris à Harrison. Le premier obus qui
+éclata dans son voisinage ne lui fit pas cligner les yeux. Un moment
+vint où il manqua de cartouches. Un caporal, qui en avait une
+provision, lui en jeta un paquet; mon jeune voisin se leva sur les
+genoux pour le ramasser. Sa tête dépassa un instant le niveau du
+parapet. Je vis tout à coup son visage tomber sur sa main, qui devint
+rouge; une balle lui était entrée par la nuque et sortie par la
+bouche; je m'élançai vers lui.
+
+--Il est mordu! reprit mon vieux voisin.
+
+J'avais le coeur un peu lourd. Un mouvement machinal m'avait fait
+allonger les doigts vers le paquet de cartouches qu'un filet de sang
+gagnait. J'en mis une partie sur l'herbe autour de moi, et le reste
+dans mes larges poches.
+
+--Tu n'as donc pas de ceinturon? me dit l'homme qui conjuguait si bien
+le verbe mordre. Et sur ma réponse négative:
+
+--Quelle brute! fit-il en haussant les épaules.
+
+Débouclant alors le ceinturon du pauvre mort, froidement il l'ajusta
+autour de ma taille. Nous continuions à tirailler.
+
+--Trente hommes de bonne volonté! cria tout à coup notre lieutenant.
+
+Je fus sur pied aussitôt. La plupart de mes camarades étaient debout.
+
+--Il s'agit de retourner aux créneaux et vivement! cria le lieutenant.
+
+Nous partîmes tous en courant. Déjà les chaînes du pont-levis
+s'abaissaient. Notre élan fut si rapide, que plusieurs d'entre nous se
+trouvèrent sur le tablier, suspendus dans le vide, avant qu'il eût
+touché le bord opposé. Arrivés là, un bond nous porta vers les
+créneaux. Les Prussiens, embusqués de l'autre côté, nous envoyaient
+des décharges terribles presque à bout portant. On a la fièvre dans
+ces moments-là, et la bouche d'un canon ne vous ferait pas peur; mais
+quelle ne fut pas ma stupéfaction d'apercevoir, en arrivant à mon
+poste, que le revers du créneau était habité! Devant moi soufflait un
+visage rouge que coupait en deux une longue paire de moustaches
+hérissées. Un casque luisait au sommet de ce visage qui grimaçait.
+Deux canons de fusil s'abattirent dans l'ouverture du créneau presque
+en même temps, l'un menaçant l'autre; mais le mien partit le premier.
+J'entendis un cri étouffé, et le visage rouge disparut. Je ne me
+risquai pas à regarder de l'autre côté. Les mobiles rangés le long du
+rempart tiraient toujours, et quelques-unes de leurs balles arrivaient
+dans le clos où nous restions accroupis; mais les Prussiens nous
+donnaient trop de besogne pour qu'aucun de nous eût le temps de
+s'occuper de ce qui se passait derrière lui.
+
+Une violente détonation cependant me fit tourner la tête: c'était le
+canon, dont un premier coup avait attiré l'attention des batteries
+prussiennes, qui envoyait des paquets de mitraille aux maisons
+voisines pour en déloger les Bavarois. Des cartouches de chassepot lui
+avaient fourni la poudre et les balles. A la première décharge, les
+soldats à la veste bleue ou couverts de la lourde capote grise,
+sautèrent comme des rats surpris par une explosion dans leur grenier.
+Les plus agiles bondissaient par-dessus les murs et les enclos; les
+plus fins ou les plus timides rampaient çà et là, profitant du moindre
+pan de muraille, des plis du terrain, des obstacles épars sur la
+route, pour dissimuler leur présence. D'autres, qui ne voulaient pas
+reculer, se faisaient un abri de quelque bout de haie ou d'une borne
+jetée à l'angle d'une maison, et continuaient à tirailler. Prussiens
+et Français, nous étions tous en embuscade. Je n'avais qu'un petit
+nombre de cartouches, et je les ménageais. Mes camarades et moi, nous
+n'échangions que de rares monosyllabes. Les yeux, les oreilles, les
+pensées, l'âme et le coeur, tout appartenait à la bataille. On voulait
+tuer, tuer encore, toujours tuer. Du bout du fusil, on cherchait sa
+proie; on avait des joies subites et des sourires nerveux quand un
+corps tombait et augmentait la ceinture de cadavres qui bordait la
+palissade. On m'avait parlé de la fièvre épouvantable que donne la
+chasse à l'homme: j'en avais l'abominable feu dans les veines.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Nous ne savions rien de la bataille, dont les bruits retentissaient
+depuis le matin. Un horizon de fumée nous entourait; mais on
+comprenait, à la violence des détonations, qu'elle se rapprochait de
+plus en plus. Nous sentions vaguement que l'armée allait être prise
+dans Sedan. Elle s'y engouffrait lentement. Autour des remparts, des
+tourbillons d'hommes s'agitaient pêle-mêle, les cavaliers avec les
+fantassins. On y voyait les régiments s'éparpiller et se dissoudre. Un
+coup de clairon nous rappela sur les remparts; il y avait deux heures
+que je brûlais de la poudre. Deux heures après, un coup de clairon me
+renvoya aux palissades: j'avais renouvelé ma provision de cartouches.
+Je ne sentais plus ni la fatigue, ni le soleil, ni la faim.
+
+Tout à coup la nouvelle qu'un armistice de vingt-quatre heures venait
+d'être signé circula avec la rapidité de l'étincelle électrique.
+Presque aussitôt le drapeau blanc fut arboré sur le rempart.
+
+--Voilà le chiffon! me dit un zouave d'Afrique en me poussant du
+coude.
+
+Tous, nous nous mîmes à le regarder d'un air d'hébétement. A la furie
+de la bataille succédait une sorte d'anéantissement. J'essuyai
+machinalement mon fusil, dont la culasse était noire de poudre et dont
+le canon fumait. Mes camarades grondaient entre eux:
+
+--Et l'homme aux graines d'épinard de ce matin, où donc est-il? En
+voilà des généraux qui ne valent pas un caporal! murmura l'un d'eux.
+
+Je me rappelai en effet que, dans la matinée, un officier supérieur,
+général ou colonel, je ne sais lequel, qui commandait à la porte de
+Paris, était passé dans nos rangs, et, relevant la tête d'un air
+d'importance, prenant une pose fastueuse:
+
+--Mes enfants, avait-il dit, vous êtes les zouaves d'Afrique; je
+m'engage à vous faire passer sur le ventre des Prussiens et à vous
+ramener à Paris!
+
+Nous n'avions plus à passer sur le ventre de personne, et de soldats
+nous allions devenir prisonniers.
+
+Les batteries prussiennes continuaient à tirer, tandis que le drapeau
+blanc continuait à flotter. Mon pauvre détachement, diminué de
+quelques hommes, descendit le rempart et s'engagea dans la rue de
+Paris, où, réuni à d'autres compagnies, il forma une haie d'honneur.
+Les obus éclataient çà et là, faisant voler le plâtre et les briques.
+Nous avions l'arme au pied. Les plus vieux hochaient la tête. On ne
+leur avait rien dit, et ils avaient la certitude que c'était fini.
+Aucun de nous ne savait ce que nous faisions là. Que nous importait,
+du reste? Le vol des obus qui ricochaient sur les pavés ou
+égratignaient au passage la façade des maisons nous laissait
+indifférents. Des officiers, des aides de camp montaient et
+descendaient la rue. L'un d'eux se dirigea vers le rempart et fit
+appeler le portier-consigne, qui requit une corvée de quelques hommes.
+
+--Bien sûr on attend un parlementaire, me dit mon voisin.
+
+Mes regards se portèrent vers la voûte que j'avais si souvent
+traversée, et où l'on distinguait sur la pierre noire la trace blanche
+des balles.
+
+Le pont-levis abaissé, les barrières ouvertes, un colonel bavarois
+accompagné d'un trompette traversa nos rangs. Des officiers français
+lui faisaient escorte. Tous les yeux le suivaient; il portait le
+casque et la grande capote grise. C'était un homme grand, maigre et
+blond. Ses yeux pâles, couleur de faïence, clignotaient sous ses
+lunettes d'or en nous regardant. Un trompette, qui le suivait d'un pas
+méthodique, avait une longue figure blafarde sur laquelle deux énormes
+favoris rouges traçaient un arc de cercle. Il portait une sorte de
+bonnet à poil et l'uniforme rouge des hussards prussiens. Son rayon
+visuel, maintenu par la discipline, avait pour objectif les épaules de
+son colonel. L'attitude de celui-ci offrait un mélange d'insolence et
+d'embarras. Il avait à peine fait une centaine de pas, lorsqu'un obus,
+parti des lignes prussiennes, vint tomber à dix mètres de lui. Il eut
+un tressaillement, et se tournant vers ceux qui l'accompagnaient:
+
+--Messieurs, je vous demande mille pardons; c'est une impolitesse que
+nous faisons là. Nos batteries n'ont certainement pas vu le drapeau
+blanc... C'est incroyable!
+
+Cette «impolitesse, comme disait le colonel prussien, avait coûté la
+vie à deux pauvres diables, et, comme on les emportait sur quatre
+fusils:
+
+--Ah! mille pardons! répéta-t-il tout en continuant sa route.
+
+Un peu moins d'obus et un peu plus de silence eussent mieux fait
+l'affaire de Sedan. Les projectiles y tombaient toujours, tuant,
+blessant, effondrant. Le drapeau blanc hissé sur le rempart ne mettait
+point de terme à l'attaque, et n'empêchait que la défense. Cependant,
+vers six heures du soir, le feu se ralentit, et, petit à petit, il
+s'éteignit. Un silence morne, plein de bourdonnements et de rumeurs
+tristes, s'abattit sur la ville. On nous avait défendu de remonter
+sur les remparts. Malgré cette interdiction formelle, les soldats s'y
+pressaient. L'un d'eux, dans une minute d'exaspération, lâcha un coup
+de fusil. Des hurlements féroces lui répondirent. Nos officiers
+accoururent. Un capitaine se dévoua, et, pour éviter une rixe
+imminente, se rendit auprès d'un colonel prussien qui avait le
+commandement hors des murs, et lui porta des excuses. Le pont-levis
+auprès duquel j'avais brûlé mes premières cartouches était resté
+abaissé. Deux sentinelles françaises se promenaient sous la voûte, et
+deux sentinelles prussiennes leur faisaient vis-à-vis sur le revers du
+fossé. Je ne savais que faire. J'allais de long en large, quelquefois
+seul, quelquefois avec un camarade. On échangeait quelques mots au
+passage. La colère faisait tous les frais de l'entretien. Je n'étais
+plus soutenu par l'ardeur de la lutte. Une immense réaction se
+faisait, suivie d'un immense accablement. Je tombai par terre plus
+que je ne m'y couchai, et m'endormis d'un lourd sommeil.
+
+Une clameur horrible me réveilla vers neuf heures. A peine ouverts,
+mes yeux furent éblouis par la clarté d'un incendie que l'armée
+prussienne saluait d'un hurrah frénétique. Trois ou quatre maisons
+flambaient dans la nuit. Enveloppé de mon fidèle tartan, je restai
+étendu sur le dos, regardant brûler cet incendie qui projetait de
+grandes lueurs sur le ciel. La voix du canon aurait pu seule me tirer
+de mon immobilité. Je n'avais pas bien le sentiment de mon existence.
+Des zouaves, dans toutes les attitudes, dormaient ou fumaient la pipe
+autour de moi. Que de choses s'étaient passées depuis deux jours! Je
+regardais mes mains noires de poudre. Un bruit sourd et continu me
+tira de cet anéantissement. Des masses épaisses et sombres marchaient
+dans l'obscurité de la nuit et passaient devant moi: c'étaient les
+débris de l'armée qui avait perdu la bataille suprême. Vaincue et
+brisée, elle se rangeait autour des remparts. Des régiments de ligne
+entiers suivaient l'infanterie de marine, qui avait si vaillamment
+payé la dette du sang. Beaucoup d'entre eux n'avaient même pas donné.
+Des mots sans suite nous apprenaient que le maréchal de Mac-Mahon
+avait été blessé,--quelques-uns le disaient mort,--et que des mains du
+général Ducrot le commandement avait passé aux mains du général
+Wimpfen. L'éclair vacillant des baïonnettes reluisait au-dessus des
+képis. Cette foule énorme marchait d'un pas lourd: elle portait le
+poids d'une défaite. Une partie de la nuit se passa dans ce tumulte.
+J'ouvrais et je fermais les yeux tour à tour: des bataillons suivaient
+des bataillons; je les entrevoyais comme dans un rêve.
+
+Le matin me trouva sur pied. Il y avait dans la ville un encombrement
+de soldats de toutes armes confusément rassemblés dans les rues et
+sur les places publiques. Cette multitude, où l'on ne sentait plus les
+liens de la discipline, bourdonnait partout. Des soldats qui portaient
+des lambeaux d'uniforme erraient à l'aventure. C'était moins une armée
+qu'un troupeau. Soudain un mouvement se fit dans cette masse. Une
+voiture parut attelée à la Daumont. Un homme en petite tenue s'y
+faisait voir portant le grand cordon de la Légion d'honneur; un
+frisson parcourut nos rangs: c'était l'empereur. Il jetait autour de
+lui ces regards froids que tous les Parisiens connaissent. Il avait le
+visage fatigué; mais aucun des muscles de ce visage pâle ne remuait.
+Toute son attention semblait absorbée par une cigarette qu'il roulait
+entre ses doigts. On devinait mal ce qu'il allait faire. A côté de lui
+et devant lui, trois généraux échangeaient quelques paroles à
+demi-voix. La calèche marchait au pas. Il y avait comme de
+l'épouvante et de la colère autour de cette voiture qui emportait un
+empire. Un piqueur à la livrée verte la précédait. Derrière venaient
+des écuyers chamarrés d'or. C'était le même appareil qu'au temps où il
+allait sur la pelouse de Longchamps assister aux courses du grand
+prix. Deux mois à peine l'en séparaient. On penchait la tête en avant
+pour mieux voir Napoléon III et son état-major. Une voix cria: _Vive
+l'empereur!_ une voix unique. Toute cette foule armée et silencieuse
+avait le vague sentiment d'une catastrophe. Un homme s'élança au
+devant des chevaux, et, saisissant par les jambes un cadavre étendu au
+milieu de la rue, le tira violemment de côté. La calèche passa;
+j'étouffais. Quand je ne vis plus celui que plus tard on devait
+appeler l'homme de Sedan, un grand soupir souleva ma poitrine. Celui
+qui avait dit: L'Empire, c'est la paix, disparaissait dans la guerre.
+
+Le spectacle que présentait alors Sedan était navrant. On se figure
+mal une ville de quelques milliers d'âmes envahie par une armée en
+déroute. Des soldats endormis gisaient au coin des rues. Plus
+d'ordres, plus de commandement. Des familles pleuraient devant les
+portes de leurs maisons visitées par les obus. Il y avait un
+fourmillement d'hommes partout; ils étaient, comme moi, dans la
+stupeur de cet épouvantable dénouement. J'errai à l'aventure dans la
+ville. Des figures de connaissance m'arrêtaient çà et là. Des
+exclamations s'échappaient de nos lèvres, puis de grands soupirs. Le
+bruit commençait à se répandre que l'empereur s'était rendu au
+quartier général du roi Guillaume. Les soldats, furieux, ne lui
+épargnaient pas les épithètes. On lui faisait un crime d'être vivant.
+Les officiers ne le ménageaient pas davantage. On questionnait
+ceux,--et le nombre en était grand,--qui l'avaient vu passer dans sa
+calèche. L'histoire de la cigarette soulevait des explosions de
+colère.--Un Bonaparte! disait-on.
+
+Vers deux heures, un caporal de ma compagnie m'avertit que les zouaves
+qui occupaient la porte de Paris avaient reçu ordre de rallier ce qui
+restait du régiment, campé sur la gauche de la citadelle en faisant
+face à la Belgique. J'y trouvai quelques centaines d'hommes sur
+lesquels la furieuse bataille qu'ils venaient de traverser avait
+laissé d'épouvantables traces. Quelques-uns, accroupis par terre,
+rafistolaient des lambeaux d'uniforme; d'autres pansaient des
+blessures qu'ils dédaignaient de porter à l'ambulance.
+
+Un commandant dont j'avais fait la connaissance au camp de Châlons, et
+qui gracieusement m'avait promis de faire tout ce qui dépendrait de
+lui pour rendre moins dures les premières fatigues du noviciat
+militaire, vint à moi, un triste sourire aux lèvres.
+
+--Eh bien! me dit-il, vous avais-je trompé?
+
+--Ma foi! tout y est, la misère, les privations, le sang!...
+
+--Et vous ne comptez pas ce que nous réservent les conséquences d'une
+défaite que mon expérience du métier n'allait pas jusqu'à prévoir.
+
+Je l'interrogeai du regard.
+
+--Vous verrez, reprit-il. Et tout ce que vous pouviez rêver de pire
+sera dépassé.
+
+Il soupira, et se mettant à marcher:
+
+--Vous n'êtes pas blessé au moins?
+
+--Non, pas une égratignure, rien.
+
+--C'est une chance! que de braves gens qui sont morts depuis que je ne
+vous ai vu! Sedan, après Reichshoffen! notre régiment est en poudre.
+Vous savez, tous ceux que vous avez vus près du colonel il y a quinze
+ou vingt jours, tous morts... morts ou disparus!... Il était devenu
+très-pâle.
+
+--Vous n'avez besoin de rien? reprit-il brusquement.
+
+--Non, merci, commandant.
+
+--Au reste, nous n'allons pas nous quitter de quelques jours; si je
+puis vous être bon à quelque chose, disposez de moi.
+
+Je le remerciai et il s'éloigna lentement, jetant çà et là des regards
+sur la bande vêtue de vêtements en loques qui avait été un régiment.
+
+Le lendemain,--je ne l'oublierai jamais,--on afficha partout la
+proclamation du général de Wimpfen, qui avait signé la capitulation de
+la ville et de l'armée. Tous nous étions prisonniers de guerre.
+
+Il n'y eut plus ni frein, ni discipline; l'armée était comme affolée.
+Des groupes énormes s'arrêtaient aux places où l'affiche était collée;
+il en sortait des imprécations. Ce mot dont on a tant abusé depuis,
+_trahison_! volait de bouche en bouche. On était livré, vendu! Après
+avoir été de la chair à canon, le soldat devenait de la chair à
+monnaie: tant d'hommes, tant d'or. Un bourdonnement terrible
+remplissait la ville. On ne saluait plus les généraux. Des bandes
+passaient en vociférant le long des rues, et s'agitaient dans cette
+enceinte trop étroite pour leur foule. Il y avait çà et là comme des
+houles faites de cuirassiers, de hussards, d'artilleurs, de dragons,
+de lignards. L'ivresse s'abattait partout. Un mot ne me sortait pas de
+la tête: Prisonnier! et j'avais fait une campagne de trois jours! Je
+rencontrai mon commandant:
+
+--Eh bien? me dit-il.
+
+Je ne trouvai pas une parole à lui répondre. Il me serra la main et
+passa. Il y avait des visages sur lesquels on lisait un désespoir
+terrible. Il me semblait qu'avec un régiment de ces visages-là on
+aurait fait une trouée partout. Avec quel plaisir n'aurais-je pas
+sauté sur mon fusil, si le signal de l'attaque avait été donné! mais
+rien! Des cohues qui tournaient dans une ceinture de remparts!
+
+On s'accostait, on se quittait, on se reprenait. Le vieux zouave qui
+m'avait pris en amitié depuis les palissades, marchait à côté de moi.
+Il riait dans sa barbe semée de fils d'argent.
+
+--Prisonnier! sais-tu ce que c'est, petit? me disait-il. C'est du pain
+noir, de l'eau, des casemates, de la terre à remuer, quelquefois des
+coups... Et pas un brin de tabac à fumer! Ça ne s'était jamais vu! Et
+dire qu'on m'a fait venir d'Afrique pour ça! Être pris dans son pays
+comme un rat dans une souricière quand on a passé par Inkermann et
+Solferino, c'est drôle tout de même! Ce sont les Arabes qui vont rire!
+Mon vieux régiment abîmé, les officiers morts, adieu les zouaves du
+3e! Toi, tu viens de Paris; ça se voit à ton air; moi, j'arrive
+d'Oran, et toi et moi nous tomberons en Allemagne!... Est-ce qu'on n'a
+pas fait ce qu'on a pu, dis? voyons, dis-le pour voir!
+
+Je crus un instant qu'il allait me chercher querelle; il me regardait
+avec des yeux furibonds. Je me hâtai de le calmer en lui jurant que
+c'était aussi mon avis.
+
+--Alors, vois-tu, c'est la faute des généraux, avoue-le, reprit-il.
+
+Un tapage abominable interrompit notre conversation. C'était
+l'administration qui donnait à piller les subsistances de l'armée. On
+courait, on se bousculait, on se battait: c'était une crise aiguë dans
+le désordre. Je perdis mon vieux zouave dans la foule comme on perd de
+vue un chevreuil dans une forêt. Des bandes se ruaient autour des
+caisses de biscuits et des barils de salaisons en poussant des cris
+formidables. On défonçait à coups de crosse les tonneaux de vin et
+d'eau-de-vie. Le liquide coulait dans les rues. Les plus proches en
+avaient jusqu'aux chevilles. A cent mètres de ce gaspillage hideux des
+régiments mouraient de faim. Les repus vendaient le produit de leur
+rapine aux affamés. On mettait aux enchères les pains de munition et
+les pièces de lard. Je me tirai comme je pus de cette cohue qui
+trébuchait. Après l'indignation, le dégoût.
+
+
+
+
+V
+
+
+Ce sommeil de plomb qui m'avait surpris sur l'herbe aux approches de
+la citadelle, m'attendait dans le même campement. Une lassitude
+extrême m'accablait, une lassitude nerveuse qui venait du cerveau plus
+que des membres. J'étais littéralement brisé. Au réveil, je devais
+entrer dans un cauchemar plus terrible. Les régiments reçurent l'ordre
+de livrer leurs armes. Non, jamais je n'oublierai le spectacle à la
+fois superbe et lugubre qui frappa mes yeux. Un frémissement parcourut
+la ville. La mesure était comble; c'était comme le déshonneur infligé
+à ceux qui restaient des héroïques journées de Spickeren et de
+Reischoffen, de Wissembourg et de Beaumont. Ce fut bientôt un tumulte
+effroyable. Les vieux soldats d'Afrique faisaient pitié. Ils se
+demandaient entre eux si c'était bien possible. On en voyait qui
+pleuraient. Moi-même,--et je n'étais qu'un conscrit,--j'avais des
+larmes dans les yeux. Ce chassepot que je n'avais guère que depuis
+trois jours et avec lequel j'avais fait mes premières armes, ce
+chassepot auquel j'avais adapté, en guise de bretelle, un lambeau de
+ma ceinture de zouave, et qui sentait encore la poudre, il fallait
+donc le livrer! Je le pris par le canon, et, le faisant tournoyer
+au-dessus de ma tête, je le rompis en deux morceaux contre le tronc
+d'un arbre. Je ne faisais d'ailleurs que ce que faisaient la plupart
+de mes camarades. C'était partout un grand bruit de coups de crosses
+contre les murs et les pavés. On n'apercevait que soldats armés de
+tournevis qui démontaient la culasse mobile de leurs fusils, et en
+jetaient les débris. Les artilleurs, attelés aux mitrailleuses, en
+arrachaient à la hâte un boulon, une vis, en brisaient un ressort pour
+les mettre hors de service. D'autres, fous de rage, silencieusement,
+enclouaient leurs pièces. C'était dans tout Sedan comme un grand
+atelier de destruction; les officiers laissaient faire. Les cavaliers
+jetaient dans la Meuse les sabres et les cuirasses, les casques et les
+pistolets: on marchait sur des monceaux de débris. Chaque pas
+arrachait au sol un bruit de métal; c'était la folie du désespoir.
+
+Il fallut enfin que la sinistre promenade commençât. Je revis la porte
+de Paris et le pont-levis où j'avais fait le coup de feu. La longue
+cohue des prisonniers arriva devant le petit bourg, au delà des
+palissades d'où nous avions essayé de déloger les Bavarois. Les
+maisons en étaient criblées de balles, quelques-unes étaient
+effondrées; mais déjà les corvées prussiennes en avaient retiré les
+cadavres. Des familles tremblaient autour de leurs demeures. Un
+officier d'état-major à cheval attendait la colonne des pantalons
+rouges. A mesure que nous passions:
+
+--Par ici, messieurs de l'infanterie! Par là, messieurs de la
+cavalerie! criait-il d'une voix forte. Fantassins et cavaliers
+s'ébranlaient et se rangeaient à droite et à gauche. Pendant une
+heure, ces grands troupeaux d'hommes attendirent dans la boue. Cet
+abattement qui suit les grands désastres les avait saisis. Les plus
+las se couchaient sur les tas de pierres. La faim l'emporta sur mon
+marasme, et, tirant de ma poche un biscuit et un morceau de lard cru,
+j'y mordis à belles dents. Personne autour de moi ne savait où nous
+allions. Au bout d'une heure, la colonne se remit en marche. La route
+était détrempée de flaques d'eau dans lesquelles nous entrions jusqu'à
+mi-jambe. Échelonnés le long de cette route, des pelotons composés
+d'une vingtaine de soldats prussiens montaient la garde de 50 mètres
+en 50 mètres. Immobiles, ces soldats nous regardaient passer. Ils
+portaient devant eux une cartouchière ouverte où nous pouvions voir
+des cartouches admirablement rangées. Pendant que l'infanterie
+veillait sur la masse mouvante des prisonniers, des cavaliers, le
+pistolet au poing, couraient à travers champs, et ramenaient ceux qui
+s'égaraient. Les coups de plat de sabre pleuvaient. Nous marchions
+sans ordre, officiers et soldats pêle-mêle. Le respect avait disparu
+avec la discipline. Les capotes grises ne se gênaient pas pour heurter
+au passage les manches galonnées d'or. Les cavaliers bousculaient
+leurs capitaines. C'était l'anarchie sous l'uniforme, la pire de
+toutes; des rixes s'ensuivaient quelquefois.
+
+A l'extrémité de la route que nous suivions s'ouvrait un pont qui
+enjambait un canal, et donnait accès dans une sorte d'île formée par
+une grande courbe de la Meuse, qui dessine un oméga. Les deux pointes
+de l'oméga sont reliées par ce canal, qui ferme hermétiquement l'île
+vers laquelle on nous poussait par troupes. Nous étions dans l'île
+d'Iges, ou presqu'île de Glaires, comme dans une prison. Une rivière
+lui sert de murailles. Une ceinture d'eau n'est pas un obstacle moins
+infranchissable souvent qu'une ceinture de briques et de moellons. Il
+m'a été facile d'en faire l'expérience pendant les quelques jours que
+j'ai passés dans l'île, tournant autour de mon domaine avec la
+monotone et patiente régularité des animaux en cage, qui fatiguent le
+regard par la constance de leur marche inutile.
+
+Les vieux zouaves jetaient un coup d'oeil autour d'eux froidement. Les
+plus jeunes pressaient le pas pour mesurer l'étendue du champ qu'on
+leur livrait. Une tristesse sombre se peignait sur quelques visages;
+d'autres, en plus grand nombre, exprimaient l'abattement. La colère
+était tombée.
+
+--C'est à présent que les taquineries vont commencer, me dit mon
+voisin.
+
+Le vieux qui m'avait fait un discours la veille vint à moi, et, me
+frappant sur l'épaule:
+
+--Tu dois être content, me dit-il, on arrange tes débuts à toutes les
+sauces. Puis se reprenant: As-tu du tabac?
+
+J'en avais encore une mince provision au fond de mes poches; je lui en
+offris une pincée. Je compris alors à l'épanouissement de son visage
+quelle place le tabac tient dans la vie du soldat; une pipe bourrée,
+c'est l'oubli de toutes les misères.
+
+--Tu es un bon garçon, me dit-il en me serrant la main d'une façon à
+me briser les os.
+
+Je venais de conquérir un ami qui se serait fait tuer pour moi
+pendant cinq minutes.
+
+La presqu'île de Glaires se compose d'une légère éminence dont les
+deux versants s'abaissent vers la Meuse; on y découvre un petit
+village, une assez grande maison d'habitation et un moulin. Au point
+de jonction de la rivière et du canal, un barrage alimente les écluses
+de ce moulin; de l'autre côté de la Meuse, de grandes prairies
+s'étendent jusqu'au pied de collines boisées qui couronnent l'horizon,
+et que l'armée prussienne occupait encore.
+
+Des officiers prussiens allaient et venaient dans l'île d'un pas
+méthodique et roide, indiquant à chacun des corps dont se composait
+cette armée de prisonniers quel emplacement il devait occuper. Point
+d'hésitation, point d'embarras. Un jeune lieutenant, mince et fluet,
+pâle et blond, nous servait de guide. Nous nous avancions et nous nous
+arrêtions sur un signe de sa main; par moments, à ce signe muet il
+ajoutait un mot. Il tenait un carnet à la main, où je suppose que les
+vaincus dont il répondait étaient classés par numéros d'ordre. Une
+dernière fois nous fîmes halte sur l'un des versants de l'éminence.
+D'une voix claire et nous montrant le sol du bout du doigt:
+
+--C'est ici, messieurs, nous dit l'officier.
+
+Il était huit heures du soir. Sous nos pieds des touffes d'herbes
+humides s'étendaient sur un lit de boue.
+
+--As-tu choisi ta place? me dit un camarade. Et d'un air de
+philosophie gouailleuse:--Si tu veux la moitié de mon lit, prends,
+ajouta-t-il.
+
+Il venait de se coucher tout de son long par terre; je l'imitai.
+
+Quand j'ouvris les yeux, la rosée et la pluie m'avaient percé
+jusqu'aux os; je pouvais croire que le tartan qui me servait de
+couverture était tombé dans la rivière. Je grelottais. Il faisait
+encore nuit; mais des lueurs ternes qui dessinaient la crête des
+collines me faisaient comprendre que le jour n'allait pas tarder à
+paraître. Je me levai, et pour me réchauffer autant que pour assouvir
+ma faim, j'allai dans les champs arracher des pommes de terre. J'avais
+eu beau fouiller dans mes poches, je n'y avais pas trouvé une miette
+de biscuit ni une parcelle de lard: je n'avais plus d'autre
+fournisseur que le hasard. Je n'avais pas fait cinquante pas dans la
+campagne, que j'aperçus des ombres errant çà et là à l'aventure. Elles
+se baissaient vers la terre, et se relevaient par mouvements
+alternatifs et irréguliers. Je compris que cette même pensée dont
+j'étais fier avait germé dans l'esprit d'un nombre respectable de
+soldats. Tous les pieds de pommes de terre avaient été proprement
+secoués.
+
+--Un peu plus loin, il y en aura encore pour tout le monde si tu te
+presses, me dit un grenadier.
+
+Je m'écartai. La pluie tombait toujours. A la première clarté du
+matin, mes yeux ravis reconnurent un troupeau de moutons broutant
+l'herbe à l'extrémité d'un champ voisin.
+
+--Des côtelettes! me cria un camarade qui m'avait suivi.
+
+J'avais déjà pris ma course du côté du berger. C'était un petit vieux
+grisonnant qui rêvait sous sa limousine, les deux mains sur son bâton.
+
+--Combien le mouton? lui dis-je.
+
+--C'est que je ne suis pas le maître, et je ne sais pas si le
+propriétaire,... me répondit-il en se grattant l'oreille.
+
+--Dis toujours.
+
+--Dame! répliqua-t-il en clignant de l'oeil, on pourra croire tout de
+même que des maraudeurs en ont volé un,... ça s'est vu.
+
+--Certainement.
+
+--Alors c'est quatre francs.
+
+Je lui donnai cent sous, et j'emportai le mouton sur mes épaules. On
+me vit passer en courant avec ma proie vivante. Le bruit se répandit,
+comme une traînée de poudre dans les campements, qu'un troupeau de
+moutons paissait aux environs. Zouaves et chasseurs d'Afrique se
+mirent en campagne comme des gens pour qui aucune razzia n'a de
+mystères. La clientèle du berger augmenta à vue d'oeil. Il prit goût à
+sa spéculation, et, ses prétentions augmentant avec ses scrupules, la
+bête que j'avais eue pour quatre francs en valait quarante une heure
+après: le troupeau s'évanouit comme un brouillard.
+
+J'avais bien l'animal, et il n'était pas maigre, l'île me fournissait
+assez de broussailles pour avoir du feu; mais où trouver du sel ou du
+poivre? Où découvrir du pain surtout? Recherches, offres brillantes,
+supplications, rien ne me réussit. Mon compagnon n'avait pas été plus
+heureux. Il fallut se résigner à s'asseoir autour d'un quartier de
+mouton accommodé à la diable dans sa graisse. On l'avalait, on ne le
+mangeait pas. Quelques pommes de terre cuites sous la cendre me
+consolaient un peu. Nous eûmes du mouton, à dîner et à déjeuner,
+pendant trois jours. La faim seule pouvait combattre l'aversion qu'il
+m'inspirait. Une heure vint où il n'en resta plus un débris. J'eus
+l'ingratitude de m'en réjouir. Les tristesses et la sobriété farouche
+des jours suivants l'ont bien vengé. Pendant le règne du mouton,
+j'avais eu des instants de volupté; ils m'étaient offerts par des
+camarades sous la forme d'un quart de biscuit ou d'un peu de café. Ces
+magnificences m'éblouissaient. Elles ne durèrent qu'un temps; mais ce
+qui mettait le comble à mon extase, c'était une cigarette. J'avais usé
+de ma petite provision de tabac avec la prodigalité d'un fils de
+famille qui croit que les cantines suivent le soldat dans toutes ses
+aventures; j'avais compté sans la captivité.
+
+Un matin, errant sur la lisière de mon campement, j'aperçus un groupe
+de soldats qui gesticulaient avec une animation singulière. Des
+exclamations sortaient de ce groupe. Je m'approchai, et vis un zouave
+qui, debout au milieu d'un cercle avide, mettait aux enchères une
+cigarette dont l'enveloppe de papier contenait un mélange bizarre de
+poussière de tabac et de mie de pain ramassées avec les ongles au fond
+des cavités que recelait son large pantalon. On offrait ce qu'on
+avait, quatre sous, cinq sous, dix sous, quinze sous, non pas pour
+l'acquérir et en faire sa propriété exclusive, mais pour obtenir le
+droit précieux d'aspirer un certain nombre de bouffées. On poussait
+comme dans une salle de vente. Un caporal offrit un franc. Je doublai
+son enchère, un frémissement parcourut l'auditoire, et, au prix de
+quarante sous payés comptant, le droit de fumer un tiers de la
+cigarette, avec le privilège de commencer, me fut adjugé. Les autres
+adjudicataires se rangèrent autour de moi, et la cigarette mesurée et
+marquée d'un cercle noir au tiers de sa longueur, dix paires d'yeux
+suivaient les progrès du feu tandis que je la tenais entre mes lèvres.
+
+Pendant les deux ou trois premiers jours, il y avait eu des heures de
+pluie et des heures de soleil. On employait celles-ci à sécher
+l'insupportable humidité occasionnée par celles-là; mais un matin le
+ciel parut tout noir, et la pluie se mit à tomber avec une persistance
+et une régularité qui pouvaient aisément faire croire qu'elle
+tomberait toujours. Vers le soir, mouillé comme une éponge qui aurait
+fait une chute dans une rivière, on me recueillit dans une tente. Sept
+ou huit soldats se pressaient dans un espace où trois ou quatre
+auraient peut-être pu s'étendre. J'étais en outre arrivé le dernier,
+et je dus m'allonger au bas bout de la tente. Après une heure de
+sommeil, de larges gouttes d'eau froide qui s'aplatissaient sur mon
+visage me réveillèrent. Un sergent que mes mouvements tracassaient
+ouvrit les paupières nonchalamment.
+
+--Ça, me dit-il, c'est la pluie.
+
+--Merci, répliquai-je, et, prenant une autre posture, je me fis un
+rempart de mon capuchon. Au bout d'une autre heure, j'éprouvai
+vaguement la sensation d'un homme qu'on plongerait brusquement dans un
+bain froid. Il me semblait qu'un robinet invisible versait avec
+obstination un torrent d'eau glacée autour de mon corps. Un frisson
+acheva de me réveiller. Le rêve ne m'avait pas trompé: j'étais dans
+une mare. L'eau clapotait le long de mes épaules et de mes jambes. Je
+sautai sur mes genoux. Le sergent qui déjà m'avait parlé risqua un
+coup d'oeil de mon côté, et m'aperçut dans ma baignoire.
+
+--Ça, reprit-il, c'est les rigoles.
+
+Je n'en pouvais douter. La pluie avait rempli les rigoles creusées
+autour de la tente et au bord desquelles je me trouvais. Elles
+débordaient sur moi.
+
+Il était dix heures, je ruisselais. Autour de moi, on ronflait.
+J'abandonnai la tente et achevai ma nuit en promenades. C'est dans ces
+moments-là que l'on devine la douceur des occupations qui vous
+paraissaient fatigantes autrefois. Je revoyais en esprit la petite
+chambre voisine de la rue de Turenne, la cheminée flambante, la tasse
+de thé, la table auprès desquelles j'avais passé des heures à la
+clarté d'une lampe placée entre des livres.--Et j'avais pu me plaindre
+du travail nocturne!
+
+Le jour arriva. La pluie continuait à tomber avec la même abondance et
+la même tranquillité. Les rives de la Meuse s'enveloppaient d'un
+rideau de brume. Les Prussiens avaient commencé une sorte de
+distribution sommaire; elle se composait d'un demi-biscuit par homme
+et pour deux jours. On y courait cependant. C'était une distraction
+encore plus qu'un soulagement. Malheur à qui laissait traîner un
+morceau de cette maigre pitance! On avait pour boisson l'eau de la
+rivière, à laquelle on allait par troupes remplir ses bidons. Ce
+régime et cette température faisaient des vides parmi les prisonniers;
+qui tombait malade était perdu. Un cas de fièvre était un cas de mort.
+Point de médecins et point de médicaments. On avait la terre pour
+dormir et un quart de biscuit pour ne pas mourir de faim.
+
+J'avais fait la connaissance d'un chasseur d'Afrique, engagé
+volontaire comme moi. C'était un garçon qui avait le visage d'une
+jeune fille, et avec cela vif comme un oiseau et brave comme un chien
+de berger. Rien n'avait de prise sur ce caractère robuste, ni la
+fatigue, ni les mésaventures. A chaque nouvelle épreuve, il secouait
+ses épaules comme un terre-neuve qui sort de l'eau. Didier ne
+tarissait pas en histoires incroyables. J'ai toujours pensé que ma
+nouvelle connaissance était de cette famille de Parisiens qui, leur
+patrimoine croqué, s'arrangent d'un sabre pour avoir un cheval. Il
+était porté pour la croix. Un jour il m'offrit son quart de biscuit.
+
+--Et toi? lui dis-je.
+
+--Je n'ai pas faim.
+
+Et comme j'hésitais:
+
+--Un de ces jours tu me rendras un gigot, si tu trouves encore un
+mouton, reprit-il en riant.
+
+Il me tendit la main, et s'éloigna. Je remarquai qu'il avait les yeux
+tristes. Le souvenir de ces yeux me poursuivit tout le soir. Le
+lendemain, errant sur un chemin, j'avisai quatre soldats qui
+portaient un mort sur une civière.
+
+--Sais-tu qui passe là? me dit un sergent de ma compagnie.
+
+--Non.
+
+--C'est ton chasseur.
+
+Je courus vers la civière: c'était Didier, en effet.
+
+--On savait chez nous qu'il était perdu, me dit l'un des cavaliers qui
+le portaient.
+
+Je me mis à marcher derrière lui, les yeux gros de larmes.
+
+On ne pouvait sortir sans rencontrer un de ces cortèges sinistres.
+Ordinairement le cadavre était couché sur un brancard fait de deux
+morceaux de bois reliés par deux traverses. Quelquefois encore quatre
+soldats le prenaient par les jambes et les bras, et le jetaient dans
+une fosse creusée à la hâte et recouverte bien vite de quelques
+pelletées de terre. Deux ou trois camarades suivaient le corps. Le
+lendemain, on n'y pensait plus... C'était comme une grande loterie.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Les heures dans cette pluie et cette inaction étaient longues et
+lourdes. On en perdait le plus qu'on pouvait en promenades çà et là.
+Les bords de la Meuse nous attiraient. On ne pouvait faire une
+centaine de pas sur la rive sans voir, descendant au fil de l'eau, des
+cadavres d'hommes et de chevaux. On en rencontrait d'autres échoués
+dans des touffes d'herbe, là un chasseur de Vincennes, là un uhlan.
+Tous les corps des deux armées y avaient laissé quelques-uns de leurs
+représentants. On y faisait un cours d'uniformes _in anima vili_. Il y
+avait des heures, quand il ne pleuvait pas, où je ne pouvais
+m'arracher à ce lugubre spectacle. Je regardais les cadavres que le
+cours du flot emportait lentement, ou qui restaient pris entre les
+joncs dans des attitudes terribles. Il en était parmi eux qui, vivants
+au mois de juillet, avaient peut-être chanté _le Rhin allemand_ sur
+les boulevards de Paris. Leur agonie s'était terminée dans la vase.
+
+La première fois que je m'étais avancé du côté du moulin, j'avais vu
+sur le barrage, accrochés parmi les pierres, les corps de deux
+soldats, un Français et un Prussien, que le remous des eaux balançait.
+Ce mouvement vague, qui faisait par intervalles rouler leurs têtes et
+leurs bras, leur prêtait un semblant de vie qui avait quelque chose
+d'effrayant. Ils y étaient encore quatre jours après. Des oiseaux
+voletaient au-dessus du barrage. Le soir, aux lueurs incertaines qui
+tombaient d'un ciel gris, ces formes vagues qu'on voyait flotter sur
+la rivière prenaient des aspects étranges. L'imagination y avait sa
+part; mais le spectacle dans sa réalité crue avait par lui-même un
+caractère épouvantable.
+
+Je me rappelle qu'un matin, en allant remplir mon bidon dans un pli du
+rivage où jusqu'alors le hasard ne m'avait pas conduit, un de mes
+camarades me poussa le coude:
+
+--Regarde, me dit-il.
+
+Je levai les yeux et aperçus sur un îlot de sable, à quelques mètres
+du rivage, le corps d'un cuirassier dont la tête disparaissait à demi
+sous un lit de longues herbes. Ses jambes, chaussées de lourdes
+bottes, et son corps, sur lequel étincelait la cuirasse, saillaient
+hors de l'eau. Sa main gantée reposait sur la vase et s'était nouée
+autour d'une touffe de glaïeuls. Deux ou trois corbeaux battaient de
+l'aile autour de l'îlot; on pouvait croire à l'attitude du pauvre
+cuirassier que la mort l'avait surpris là. Il avait le visage
+déchiqueté. L'image de ce cuirassier me poursuivit longtemps. Quand
+je portai à mes lèvres le bidon rempli de l'eau puisée dans l'anse qui
+l'abritait, ma main le laissa retomber sans pouvoir en avaler une
+gorgée.
+
+Il n'était pas rare de rencontrer dans nos promenades des groupes de
+soldats accroupis autour du cadavre d'un cheval qu'ils avaient tiré de
+la rivière, et sur lequel ils taillaient des lanières de chair avec
+leurs couteaux. Quelquefois ils grondaient comme des dogues qu'on
+dérange dans leur immonde repas. Je n'avais jamais voulu de cette
+chair nauséabonde; mais la faim me tourmentait. On a vite fini de
+broyer entre ses dents le quart d'un biscuit, si dur qu'il soit; on ne
+découvrait presque plus de pommes de terre, tant des mains par
+milliers en avaient retourné les champs. Un jour que je serrais ma
+ceinture après avoir vainement fouillé vingt sillons:
+
+--Écoute, me dit un camarade avec lequel j'avais partagé quelques
+lambeaux de mon mouton, il y a le moulin.
+
+--Je le connais; j'ai même rôdé par là hier encore. Ni poules, ni
+canard, rien.
+
+--Pas sûr; moi, j'ai l'oeil.
+
+Et mon Marseillais porta le doigt à l'organe dont il parlait, avec ce
+geste expressif que connaissent tous ceux qui ont traversé la
+Canebière. C'était un garçon avisé, qui avait le flair d'un chien de
+chasse pour la nourriture.
+
+--Explique-toi, repris-je.
+
+--Eh bien! s'il n'y a plus de volailles au moulin, le meunier a encore
+quelque chose.
+
+--De la farine! m'écriai-je avec joie, du pain peut-être!
+
+--Non, mais du son; viens voir.
+
+Mon enthousiasme s'était refroidi, cependant je suivis le camarade.
+
+--Et il y en aura pour moi, n'est-ce pas? car ça se paye, me dit-il en
+courant.
+
+Je lui répondis par un signe de tête affirmatif, et nous arrivâmes au
+moulin. Il y avait déjà queue.
+
+--Voilà ce que je craignais! s'écria mon Marseillais avec un accent
+désespéré rendu plus vif par le dépit.
+
+Le meunier vendait à tout venant muni de pièces blanches le son de son
+moulin, qu'il débitait parcimonieusement par petites portions. La
+livre de son coûtait quarante-quatre sous, et, pour en avoir, il
+fallait attendre deux ou trois heures. Ma livre de son payée, je
+l'emportai et la délayai dans une gamelle pleine d'eau... J'avais
+ainsi deux services à mon menu, un quart de biscuit sec et une écuelle
+de son mouillé.
+
+Cette existence, irritée par la misère, commençait à me peser
+lourdement. Rien ne me faisait prévoir qu'elle dût bientôt prendre
+fin. Des officiers auxquels on avait d'abord remis la garde des
+prisonniers, la surveillance était passée aux sous-officiers: ils
+avaient la charge des distributions, qui n'arrivaient plus intactes
+aux soldats. Le grand découragement amenait un grand désordre. Chacun
+tirait à soi. Qui pouvait voler la part d'un camarade la gardait. Il y
+avait des querelles pour un biscuit perdu. Quelques généraux faisaient
+ce qu'ils pouvaient pour améliorer le sort de leurs soldats, le
+général Ducrot entre autres, qui jusqu'au bout mit tout en oeuvre pour
+leur venir en aide; mais l'autorité allemande faisait la sourde
+oreille à leurs réclamations. On périssait dans la fange. A ces
+privations, qui avaient le caractère d'une torture, s'ajoutaient des
+spectacles qui me faisaient monter le rouge au front. Des officiers
+prussiens visitaient l'île à toute heure, et, sans façon, avec des
+airs d'arrogance, pour les besoins de leur remonte personnelle,
+faisaient descendre les officiers français de leurs montures et s'en
+emparaient avec la selle et les harnais. Je voyais mes malheureux
+compatriotes mordre leurs lèvres et mâcher leurs moustaches.
+Quelques-uns devenaient tout blancs. L'un d'eux mit la main à sa
+ceinture, et demanda à celui qui le dépouillait s'il ne voulait pas
+aussi sa montre.
+
+--_Ich vorstche nicht_ (je ne comprends pas), répondit le Prussien,
+qui savait parfaitement le français.
+
+Il y a des choses qu'il faut avoir vues pour y croire. On a le coeur
+serré quand on y songe. Un de ces Prussiens armés d'éperons qui
+parcouraient l'île, rencontra un jour un officier français qui passait
+à cheval, et l'invita à descendre. Un prisonnier n'a presque plus le
+caractère d'un homme. L'officier obéit. Le Prussien se mit en selle,
+et, après avoir fait marcher, trotter, galoper le cheval, inclinant
+la tête d'un air froid:
+
+--C'est bien, monsieur, je le garde.
+
+Aucune résistance n'était possible. Il fallait se soumettre à tout;
+mais on avait la mort dans l'âme. Je commençai sérieusement à penser à
+une évasion. Malheureusement il était plus facile d'y songer que de
+l'exécuter. Un seul pont jeté sur le canal donnait accès dans l'île.
+Ce pont était gardé par deux pièces de canon mises en batterie, la
+gueule tournée vers nos campements. On savait qu'ils étaient chargés.
+Un poste nombreux veillait tout autour, les armes prêtes. De ce
+côté-là, rien à espérer; de l'autre côté de la Meuse, courbée en arc
+de cercle, des pelotons de soldats bivouaquaient de distance en
+distance, et dans l'intervalle de ces bivouacs, séparés les uns des
+autres par un espace de cinq cents mètres à peu près, se promenaient,
+le fusil sur l'épaule, deux ou trois sentinelles qui ne perdaient pas
+notre île de vue. Quand la nuit venait, on doublait le nombre de ces
+sentinelles. Des détonations qui me réveillaient pendant mon sommeil
+ou troublaient mes promenades sous la pluie nocturne, et dont je
+comprenais la sinistre signification, m'indiquaient suffisamment que
+ces sentinelles faisaient bonne garde.
+
+Une nuit cependant, n'y tenant plus et redoutant de trouver en
+Allemagne des îles plus tristes encore, je me décidai à tenter
+l'aventure. Je me dirigeai donc vers la Meuse. Le ciel était sombre,
+la rive déserte. De l'autre côté de l'eau, on voyait les feux de
+bivouac allumés. Malgré l'obscurité qui étendait un voile gris sur le
+fleuve, on distinguait à la surface claire des eaux des formes
+incertaines qui flottaient mollement. Elles s'effaçaient et
+reparaissaient. J'hésitai un instant, puis enfin, me déshabillant de
+la tête aux pieds et ne gardant qu'un caleçon, j'entrai dans la
+Meuse; j'avais déjà de l'eau jusqu'à mi-corps, et la pente du sol où
+je marchais m'indiquait que j'allais bientôt perdre pied, lorsqu'une
+masse noire passa lentement devant moi et m'effleura la poitrine,
+contre laquelle je la sentis fléchir et s'enfoncer. Un horrible
+frisson me parcourut le corps: cette perspective de nager au milieu
+d'un fleuve noir qui m'offrait des cadavres pour compagnons de route
+me fit trembler. Je venais d'être saisi d'une peur nerveuse, d'une
+peur irrésistible, et, reculant malgré moi, les yeux sur cette masse
+indécise qui s'en allait à la dérive, à demi paralysé, je regagnai le
+bord, où je m'assis.
+
+Le lendemain, au plein jour, je retournai à l'endroit même où j'avais
+tenté le passage de la Meuse. A quelques pas de la rive, où l'on
+distinguait encore l'empreinte de mes pieds nus, en aval, sur un banc
+de vase tapissé de quelques joncs, le corps d'un jeune turco, que je
+n'y avais pas vu la veille en inspectant les lieux, était échoué, le
+visage dans l'eau qui le découvrait et le recouvrait à demi dans son
+balancement doux. Ses deux mains, étendues en avant, plongeaient dans
+la vase. On me raconta qu'il avait essayé de s'évader dans la soirée,
+et que les sentinelles prussiennes l'avaient fusillé. Atteint de deux
+ou trois balles, il n'avait pas eu la force de regagner le bord.
+Peut-être était-ce là ce corps qui m'avait effleuré au moment où
+j'allais me jeter en plein fleuve; peut-être encore ai-je dû la vie à
+ce pauvre mort. Je renonçai à ma première idée de demander à la Meuse
+des moyens d'évasion, sans renoncer toutefois à mon projet: il ne
+s'agissait que de trouver une occasion meilleure.
+
+Si la Meuse charriait des cadavres huit jours encore après la
+bataille, notre île vomissait des morts: on en comptait par centaines.
+C'était comme une épidémie. L'autorité prussienne finit par
+s'inquiéter de cet état de choses. La contagion pouvait gagner l'armée
+victorieuse comme elle décimait l'armée vaincue.
+
+--Tu sais, me dit un jour l'un de mes compagnons de tente, les trains
+de plaisir pour la Prusse vont commencer bientôt!
+
+Le lendemain, en effet, on faisait évacuer les malades. J'en vis
+partir qui se traînaient à peine. Le tour des officiers devait venir
+après celui des malades. Chacun d'eux avait le droit d'emmener une
+ordonnance. Ce fut pour moi comme un trait de lumière, et je courus
+auprès du commandant H... pour obtenir la faveur insigne d'être promu
+aux fonctions de brosseur. Il accueillit favorablement ma demande, et
+me présenta à un capitaine. J'arrivai à propos; ce poste de confiance
+était sollicité par un grand nombre de candidats, et quelques-uns
+avaient des titres peut-être plus sérieux à faire valoir que les
+miens. Je l'emportai cependant, grâce à l'appui du commandant. J'en
+donnai la nouvelle à mes camarades de lit sous cette tente dans
+laquelle il pleuvait tant.
+
+--Brosseur déjà! s'écria le plus vieux de la bande.
+
+Dans la soirée, on m'avertit de me tenir prêt à la première heure du
+jour. Je comptai sur la pluie pour m'empêcher de dormir; elle ne
+trompa point mon espérance, et le 10 septembre, au matin, je pris le
+chemin du pont, après une dernière visite au moulin. Les deux pièces
+de canon étaient à leur place, les Prussiens sous les armes. La troupe
+de ceux qui devaient former un nouveau convoi s'y rassemblait. Il
+avait été décidé que les officiers, à partir du grade de capitaine
+inclusivement, monteraient dans des espèces de chariots garnis de
+planches. Les lieutenants et les sous-lieutenants, avec les
+ordonnances, devaient marcher à pied.
+
+Un colonel prussien qui était en surveillance à l'entrée du pont
+donna un ordre, un aide de camp cria: En route! et la colonne se mit
+en mouvement. Le pont franchi, nous suivîmes, pour rentrer à Sedan, le
+même chemin que nous avions pris pour en sortir. La colonne s'y arrêta
+un instant. Une pièce de monnaie à la main, et profitant de cette
+halte, je me présentai devant la boutique d'un boulanger, à la porte
+duquel s'allongeait une queue de prisonniers. Des soldats prussiens se
+mêlaient à cette foule. L'un d'eux ne se gênait pas pour bousculer ses
+voisins. On se récria. Il était brutal, il devint insolent. La
+discussion entre gens que la faim talonne dégénère bien vite en
+querelle. Au moment où la querelle prenait les proportions d'une rixe,
+un officier intervint. Il s'enquit de ce que se passait. Les
+prisonniers déclarèrent d'une commune voix, et c'était vrai, que le
+Prussien avait voulu se faire servir avant son tour, et qu'il s'était
+jeté à travers les rangs comme un furieux, frappant et cognant.
+
+L'officier donna l'ordre au soldat de se retirer. Celui-ci avait bu
+quelques verres d'eau-de-vie, un de trop peut-être. Il s'écria qu'il
+ne céderait pas, et qu'il aurait son pain parce qu'il le voulait. Sans
+répondre, l'officier prit à sa ceinture un revolver, l'arma, et
+froidement cassa la tête au soldat. Il tomba comme une masse. Aucun
+des camarades du mort ne remua; je commençai à comprendre ce que
+c'était que la discipline prussienne.
+
+Rentrés à Sedan par la porte de Paris, nous en sortîmes par la porte
+de Balan. Cette ville, que j'avais vue encombrée de troupes
+françaises, était alors occupée par une garnison de soldats de la
+landwehr. Des malades et des blessés se traînaient ici et là. Les
+habitants nous regardaient passer d'un air morne. Quand ils pensaient
+n'être pas vus par nos gardiens, quelques-uns d'entre eux
+s'approchaient de nous pour nous donner du pain ou des morceaux de
+viande, aumône de la ruine à la misère. Notre colonne, composée de
+huit cents hommes à peu près, comptait des officiers de toutes armes.
+La cavalerie et l'artillerie y avaient un grand nombre de
+représentants. Leurs uniformes ne les eussent-ils pas désignés, on les
+aurait reconnus à la pesanteur de leur marche, alourdie par leurs
+grosses bottes et la basane de leurs pantalons. C'était au tour des
+fantassins de payer en sourires les railleries des cavaliers; mais qui
+pensait à sourire en ce moment-là? Il ne restait plus trace de la
+vieille gaieté gauloise. Ce sentiment qu'on était prisonnier écrasait
+tout. Des officiers qui portaient la médaille de Crimée et d'Italie
+essuyaient des larmes furtivement. Il semblait que cette troupe dont
+la file s'allongeait sur la route portât le deuil de cent années de
+victoires effacées en un jour par un désastre. Nous avions pour
+escorte deux forts pelotons d'infanterie prussienne portant le casque
+à pointe, et qui marchaient l'un en tête de la colonne, l'autre en
+queue. Et sur les bas côtés de la route, la flanquant de deux mètres
+en deux mètres, des sentinelles nous accompagnaient, le fusil chargé
+sur l'épaule. On nous avait prévenus qu'à la moindre alerte, elles
+avaient ordre de faire feu. Des uhlans, le pistolet au poing,
+faisaient la navette, et passaient au grand trot de l'avant-garde à
+l'arrière-garde de la colonne, bousculant tout.
+
+La route était défoncée, les chariots cahotaient dans les ornières.
+Nous marchions dans la boue. On ne voyait partout que chaumières
+brûlées, arbres abattus, champs ravagés. C'est ainsi que nous
+arrivâmes à Bazeilles. Qui a vu ce spectacle ne l'oubliera jamais. Il
+semblait qu'une trombe se fût jetée sur le village. Tout y était par
+terre. Un amoncellement de toitures effondrées, et de murailles
+tombées au ras du sol, des débris de meubles calcinés, des poutrelles
+rompues, des charrettes en morceaux, des charrues et des herses
+brisées par le milieu, des lambeaux de volets et de portes pendant sur
+leurs gonds, des carcasses d'animaux atteints par les balles et
+surpris par le feu, les jardins en ruine avec leurs treilles et leurs
+pommiers noircis, partout les traces de l'incendie. On marchait sur
+des éclats d'obus. Il y avait çà et là sur des pans de mur de larges
+taches d'un brun noirâtre. Une main sanglante avait appliqué
+l'empreinte de ses cinq doigts sur un enduit de plâtre; des lambeaux
+de vêtement restaient accrochés entre les haies; sur un buisson, on
+apercevait deux petits bas d'enfant qu'on y avait mis sécher. Sur la
+façade d'une maison labourée par un paquet de mitraille, l'appui d'une
+fenêtre à laquelle il ne restait pas une vitre supportait deux jolis
+pots de fleurs en faïence bleue. Quelques malheureux se promenaient
+parmi ces décombres. Il s'en dégageait une odeur affreuse de cadavres
+en putréfaction. Des fragments d'armes jonchaient le sol. C'était
+navrant, horrible, hideux. Le village était comme éventré. Une famille
+vêtue de loques s'était blottie sous un appentis: elle nous regardait
+passer avec des frémissements effarés. Peut-être cherchait-elle son
+foyer; son malheur dépassait le nôtre: des soldats lui jetèrent des
+morceaux de biscuit.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Bazeilles traversé, notre marche continua. On ne pouvait ni s'arrêter,
+ni se reposer. Chaque étape était marquée d'avance avec un temps
+déterminé pour la parcourir. Nous étions partis de Sedan à onze heures
+un quart, et nous arrivions à Stenay à huit heures du soir, après une
+halte d'une demi-heure. Une surprise heureuse m'attendait à Stenay.
+L'officier à qui je servais d'ordonnance, et qui poussait la bonté
+jusqu'à me traiter en ami plus qu'en soldat, voulut bien me présenter
+à un ancien capitaine de zouaves qui avait obtenu du préfet prussien
+l'autorisation de loger les camarades du 3e régiment, auquel il avait
+appartenu. Une place me fut offerte à la table hospitalière autour de
+laquelle M. D... les reçut. Je m'empressai d'accepter. Quelle faim!
+Jamais soupe fumante, jamais boeuf bouilli ne dégagèrent arômes plus
+savoureux; mes narines les aspiraient non moins que mes lèvres. Il y
+avait huit ou dix jours à peu près qu'une bouchée de nourriture
+honnête ne les avait traversées. On parlait beaucoup à mes côtés, et
+les récits s'entre-croisaient avec les questions; je n'entendais rien,
+je mangeais. On ne sait pas quel vide peuvent creuser dans l'estomac
+d'un volontaire, majeur depuis un an à peine, l'abus du son délayé
+dans l'eau pure, et trente-deux kilomètres avalés d'une traite! Rien
+ne le comble; M. D... riait de mon appétit. La nappe enlevée et le
+café pris, il me permit de m'étendre sur le tapis d'une chambre à
+coucher. Les lits, les canapés, les matelas, appartenaient
+naturellement aux officiers. A peine étendu, je dormis les poings
+fermés. Une inquiétude me restait; pourrais-je me lever le lendemain
+matin? Il y avait là un problème que l'expérience seule pouvait
+résoudre.
+
+A sept heures, le bruit qu'on faisait dans la maison me réveilla.
+J'essayai de me dresser. Ce ne fut pas sans une certaine difficulté
+que j'y parvins. Mon officier m'encourageait du geste et de la voix.
+
+--La courbature, ce n'est rien, quoiqu'il me semble avoir fait une
+ample provision de rhumatismes du côté de Glaires; mais c'est le pied
+qui ne va plus! lui dis-je.
+
+C'était vrai. Il faut avoir été chasseur ou soldat pour savoir ce que
+c'est qu'une plaie au talon, à la cheville, au cou-de-pied. Mieux
+vaudrait avoir un bras cassé ou une balle dans l'épaule. Comme disent
+les marins, on est atteint dans ses oeuvres vives. L'aspect d'une
+table servie me rendit un peu de force; lorsqu'on se réunit pour le
+départ, je demandai la permission d'emporter les morceaux de pain
+qu'on oubliait. Laisser du pain sur une table quand la veille encore
+j'aurais été chercher un quart de biscuit en rampant sur le ventre! On
+me l'accorda, et j'en remplis mes poches. Bien m'en prit. A neuf
+heures précises, on se remit en route. Toujours les mêmes ornières,
+toujours les mêmes cailloux, toujours la même boue! Pendant le premier
+kilomètre, ce fut terrible. Je me traînais; mais enfin le pied
+s'échauffa, et je retrouvai en partie l'élasticité de mon pas.
+
+Les misères de cette épouvantable route devaient presque me faire
+oublier les misères de mon séjour dans l'île que j'avais maudite. Vers
+midi, la colonne, qui marchait avec des ondulations de serpent,
+présentait un spectacle lamentable. On trébuchait, on tombait. Les
+traînards se laissaient aller sur les tas de pierres. Quelques-uns
+peut-être manquaient d'énergie, beaucoup manquaient de force. Tous
+les prisonniers n'avaient pas rencontré à Stenay des capitaines comme
+les zouaves du 3e régiment. Le besoin faisait dans la colonne autant
+de ravages que la fatigue. Les retardataires s'en détachaient comme
+les feuilles mortes d'un arbre que le vent secoue. Ces malheureux
+étendus par terre, les gardiens accouraient et les frappaient à coups
+de crosse. Un coup, deux coups, trois coups, jusqu'à ce qu'ils fussent
+remis sur pied. Autant de coups qu'il en fallait, et, si les coups de
+crosse ne suffisaient pas, les coups de baïonnette venaient après. La
+peau fendue, la chair déchirée, on se relevait; mais l'épuisement
+était quelquefois plus fort que la douleur. Quelques-uns de ceux qui
+s'étaient relevés retombaient bientôt. Les coups et les menaces ne
+pouvant plus rien sur ces corps inertes, la colonne avec son escorte
+de sentinelles continuait sa marche. On laissait au peloton prussien
+qui la suivait le soin de balayer la route.
+
+--Elle a ordre de ne rien laisser traîner, me disait un chasseur
+d'Afrique qui enfonçait ses éperons dans la boue auprès de moi.
+
+On m'a raconté que ces malheureux, étendus dans les fossés ou sur les
+talus du chemin, étaient impitoyablement fusillés par ce dernier
+peloton, à qui incombait la terrible et suprême police de la colonne.
+Je n'ose pas affirmer le fait dans sa sanglante brutalité. Traitait-on
+en déserteurs les prisonniers qui restaient en arrière, et la
+discipline impitoyable que l'armée prussienne applique aux vaincus
+après l'avoir subie elle-même l'engageait-elle à ne voir dans
+l'épuisement qu'un prétexte? Je l'ignore; mais ce que je sais bien,
+c'est que jamais aux étapes prochaines je n'ai revu aucun de ceux qui
+tombaient, et que des chariots pouvaient recueillir. Nous étions
+partis à neuf heures. Après la halte d'une demi-heure qu'on nous
+accorda vers midi, j'eus quelque peine à me mettre debout. L'un de mes
+pieds, le pied gauche, avait la pesanteur du plomb. Il me devenait
+impossible de conserver ma bottine, qui me blessait et m'occasionnait
+à chaque pas d'intolérables souffrances. Je jetais des regards d'envie
+sur les talus gazonnés du chemin. Les animaux avaient le droit de s'y
+reposer. Je voyais au milieu des champs des boeufs étendus dans
+l'herbe, et il me fallait marcher toujours; n'en pouvant plus, je
+tombai sur un tas de pierres et retirai ma chaussure. Les soldats
+prussiens, chaussés de bottes excellentes, me regardaient faire, tout
+prêts à mettre le doigt sur la gâchette de leur fusil, si j'avais fait
+un pas dans les prés voisins. L'heure n'en était pas venue, car je
+n'avais pas renoncé à mon projet d'évasion. Je ne faisais qu'y songer,
+au contraire, et cette pensée me donnait du coeur. Un sentiment
+d'amour-propre aussi me soutenait. D'autres, qui ne souffraient pas
+moins que moi, ne marchaient-ils pas? Et pourquoi un engagé
+volontaire, qui avait passé trois années sur les bancs de l'école de
+la rue de Turenne, ne ferait-il pas ce que faisaient tant de braves
+gens ramassés dans les greniers d'un faubourg ou les granges d'une
+ferme? Et puis n'avais-je pas l'honneur d'appartenir au 3e zouaves,
+les zouaves au tambour jaune?
+
+--Tu clampines donc! me dit en passant un camarade qui me vit assis
+sur mes cailloux.
+
+Je tirai là-dessus ma bottine et me relevai. Je ne souffrais plus.
+C'était magnifique; malheureusement au bout d'un quart d'heure il ne
+restait rien de mes chaussettes de laine; je marchais à nu sur la
+plante des pieds. Quand on n'en a pas l'habitude, c'est odieux.
+
+Vers la tombée du jour, nous arrivions à Damvilliers. Ces chaumières
+qui nous indiquaient que le moment de la halte était venu me parurent
+superbes; je faisais mon choix en esprit, caressant de l'oeil les plus
+confortables, lorsqu'on nous dirigea vers l'église, tous en masse. La
+porte s'ouvrit toute grande, on nous y poussa et la porte se referma:
+nous venions de trouver le gîte que nous destinait la discipline
+prussienne. Il y avait là dans la nef et le choeur huit cents hommes à
+peu près. Il pleuvait depuis quarante-huit heures avec des
+intermittences de rafales et d'averses; il eût fallu un feu de forge
+pour sécher nos vêtements. Les poches de mon vaste pantalon étaient
+pleines d'eau; quand j'y plongeais les mains, il me semblait qu'elles
+entraient dans le bassin d'une fontaine. Je ruisselais, et nous étions
+huit cents comme cela, moins des hommes que des gouttières.
+
+--Tant pis! dit un zouave, je lâche mon robinet.
+
+Il défit sa veste, son gilet, son pantalon, et les tordit comme on
+fait d'une serviette. Le mot avait fait rire; l'action parut sage, on
+l'imita. En un instant, le sol de l'église fut comme une mare; c'était
+là dedans que nous devions nous coucher. Chacun chercha la place où il
+devait être â peu près le moins mal. Toutes se valaient pour
+l'incommodité: des dalles de pierre froides pour matelas, des bancs de
+bois pour oreillers. Le pauvre curé de cette malheureuse église nous
+prit en pitié. Grâce à lui, nous eûmes un peu de pain et quelques
+boisseaux de pommes de terre. Il allait et venait parmi nous, les
+lèvres pleines de bonnes paroles et nous consolant de son mieux. Une
+vive clarté pénétra tout à coup dans l'église; c'était le bois du bon
+curé qui brûlait. Français et Prussiens, pêle-mêle, fraternisaient
+autour de ce feu, alimenté par de nombreuses bourrées: nous trouvions
+pour une heure des camarades parmi nos ennemis; mais au moment même où
+les soldats prussiens traitaient de leur mieux les pauvres hères
+qu'ils surveillaient, si un officier survenait, le camarade redevenait
+soudain le geôlier, et pour un mot il passait des amitiés aux coups de
+plat de sabre.
+
+Je m'étais accroupi devant le feu, auquel je présentais tour à tour
+mes jambes et mon dos. Des buées sortaient de mes vêtements de laine
+alourdis par l'eau du ciel; mais la pluie mouillait de nouveau ce que
+le feu avait séché. Cet exercice pouvait durer toute la nuit. Un
+instant, il me sembla que le calorique l'emportait sur l'humidité;
+j'en profitai pour rentrer dans l'église et y choisir un gîte. Deux
+bancs en firent les frais, et, la fatigue aidant, je m'endormis. Un
+frisson me réveilla. Le jour filtrait par les ouvertures ogivales où
+quelque débris de vitrail restait encore. Un engourdissement général
+paralysait mes membres. Les deux jambes surtout avaient la roideur du
+bois. J'abaissai lentement un regard mélancolique sur mon pied.
+Était-ce bien celui que je possédais la veille? Il eût suffi aux
+ambitions d'un géant. Il était énorme, enflé, tuméfié. Il fallait
+cependant le poser par terre. On devait partir à huit heures un quart.
+Et comment ferais-je, si un apprentissage n'habituait pas mon
+malheureux pied aux tortures de la marche? Je touchai les dalles
+timidement par le talon, et par de lentes progressions j'arrivai à le
+poser à plat. Le pied posé, il fallait se lever; levé, il fallait se
+mouvoir. Au premier effort que je tentai, j'eus comme un
+éblouissement. Tout mon corps plia. Pour me donner du coeur, je pensai
+aux coups de crosse et aux coups de baïonnette que l'escorte
+prussienne tenait en réserve pour les traînards. J'avais encore dans
+les oreilles le sinistre retentissement de certaines détonations dont
+la signification pouvait m'être facilement donnée. Debout au premier
+signal, je me mis à marcher. Une sueur froide mouilla subitement la
+paume de mes mains. Il fallait continuer cependant: j'avançai avec la
+conviction qu'une balle me jetterait bientôt dans un fossé.
+
+Mais le mouvement, la terreur peut-être, et aussi cette sève de
+jeunesse qui fait des miracles, rendirent un peu de jeu à mes muscles;
+les kilomètres succédaient aux kilomètres, et je ne tombais pas. La
+fièvre me soutenait. Le mouvement machinal qui me poussait en avant ne
+laissait à ma pensée aucune liberté. Les paysages que nous traversions
+m'apparaissaient au travers d'un voile gris. Je me rappelle que des
+paysans, émus de compassion sur le passage de cette colonne qui se
+traînait avec des cassures intermittentes et des mouvements d'animal
+blessé, venaient quelquefois sur les bords de la route placer à notre
+portée des vases pleins d'eau et des écuelles de lait. Si l'un des
+prisonniers, harcelé par la fatigue et la soif, s'approchait, les
+soldats prussiens renversaient les écuelles et les vases d'un coup de
+pied, ou bien les officiers, du bout de leurs bottes, se chargeaient
+de cette besogne féroce, et si le vase de terre se brisait en
+morceaux, si l'écuelle de fer-blanc rebondissait de place en place, un
+rire éclatant ouvrait leurs moustaches.
+
+Vers trois heures,--je m'en souviendrai toujours,--en traversant un
+pauvre village, j'avisai un paysan qui, debout sur le seuil de sa
+porte, découpait en petits morceaux une robuste miche de pain. Il en
+offrait aux misérables qui passaient, j'espérais profiter de cette
+aumône; mais au moment où je m'écartai de la route, la main tendue, le
+soldat prussien qui me suivait leva la crosse de son fusil et la
+laissa retomber sur mes reins avec une telle violence, que du coup je
+me trouvai par terre, étendu sur la face. Cette secousse et cette
+chute me donnèrent la mesure de mon accablement. Je me relevai les
+mains remplies de boue, sans penser à me rebiffer; je crois même que
+je ne tournai pas la tête pour voir qui m'avait frappé. Il y a des
+heures d'écrasement où de l'homme il ne reste plus que l'animal: cet
+aplatissement de tout mon être me valut de n'être pas fusillé au coin
+d'un mur.
+
+Il était sept heures à peu près quand j'aperçus le clocher d'Étain, où
+nous devions passer la nuit. Je n'allais plus. Deux ou trois fois,
+pris d'une lassitude sans nom, j'avais failli me laisser choir sur un
+tas de pierres; mais j'entendais derrière moi le pas lourd de mon
+gardien, et une âpre volonté de vivre me poussait en avant. La colonne
+entière arrêtée dans la grande rue, le chef du détachement fit ranger
+les officiers devant lui, et d'une voix glapissante:
+
+--Messieurs les officiers donnent leur parole de se trouver demain à
+neuf heures et demie sur la place du marché?
+
+Personne ne répondit.
+
+--A demain donc, messieurs, reprit-il, et il s'éloigna.
+
+Les officiers se séparèrent, cherchant un asile au hasard. Il n'avait
+pas été question des simples ordonnances. Le soin de trouver un gîte
+nous regardait. Dans l'état où m'avait mis cette dernière étape, la
+question de la distance l'emportait sur toutes les autres. Mes yeux
+interrogeaient les maisons pour y découvrir la branche de pin
+symbolique ou l'enseigne d'une auberge, lorsqu'une main douce me tira
+par la manche de ma veste. Un jeune garçon qui rougissait était devant
+moi.
+
+--N'êtes-vous pas du 3e zouaves? me dit-il. Et sur ma réponse
+affirmative:
+
+--Ma mère a un frère au régiment, reprit-il; elle serait bien
+heureuse, si les officiers qui sont ici voulaient bien accepter
+l'hospitalité chez elle. C'est de bon coeur qu'elle la leur offre.
+
+Je me mis à héler un camarade, et, mon capitaine étant prévenu, sept
+officiers de zouaves et cinq officiers d'artillerie se réunirent chez
+madame L... Les ordonnances suivaient les officiers, si bien qu'il y
+avait vingt-quatre personnes dans la maison. C'était beaucoup, et déjà
+quelques-uns d'entre nous battaient en retraite; mais madame L...
+avait un coeur de mère. Elle se mit devant la porte, et déclara
+nettement qu'aucun de nous ne sortirait. L'excellente femme! Aucun de
+nous ne se fit prier, et je donnai l'exemple en me dirigeant vers le
+grenier, cahin-caha. C'était non pas une botte de paille qui m'y
+attendait, mais un matelas, le premier que j'apercevais depuis mon
+départ de Paris. Aucun produit de l'industrie ne pouvait me paraître
+plus beau en un tel moment. Je m'étendis sur la toile rebondissante
+avec délices et tirai de ma poche cette pipe qui déjà si souvent avait
+été ma suprême consolation. La fumée s'envolait et le sommeil venait,
+je crois, quand la porte du grenier tourna sur ses vieux gonds
+rouillés.
+
+--Vous n'avez besoin de rien, messieurs?
+
+Ainsi parlait une jeune fille, qui venait de la part de la maîtresse
+de la maison. Elle avait seize ou dix-sept ans, le sourire aimable, le
+regard doux, un air de candeur qui inspirait le respect. Chacun se
+leva un peu lentement. Ses yeux nous interrogeaient.
+
+--Mademoiselle, dis-je alors, si vous pouviez me procurer des bandes
+de toile, vous me rendriez un grand service.
+
+Je venais de poser mon pied malade sur le bord du matelas. Elle
+joignit les mains et d'un air de pitié:
+
+--Je vais appeler ma mère, reprit-elle, elle vous fera un pansement.
+
+Elle disparut avec la légèreté d'un oiseau, et, deux minutes après,
+madame L... était auprès de moi, portant à la main un paquet de
+linge.
+
+--C'est donc vous qui êtes blessé? me dit-elle en s'agenouillant sur
+le matelas.
+
+J'avais allongé ma jambe que je venais de baigner dans un baquet
+d'eau. Elle retint une exclamation. Puis d'un air de pitié, en
+préparant son linge:
+
+--Ah! le pauvre pied! dit-elle.
+
+Elle essuya une larme du bout de ses doigts, et se mit à me
+questionner avec une bonté qui me touchait. Tout en parlant, elle
+roulait des bandes autour de mon pied. Je l'aurais embrassée de bon
+coeur.
+
+--Vous n'avez pas dîné? reprit-elle doucement.
+
+Je secouai la tête.
+
+--Eh bien! descendez avec moi, la table est assez grande pour vous
+recevoir tous.
+
+--Laissez-moi vous remercier et permettez-moi de refuser.
+
+--Pourquoi?
+
+--Et la discipline? et la hiérarchie militaire? Il n'y a pas un pauvre
+galon de laine sur la manche de ma veste et vous voulez que je
+m'asseoie à côté des galons d'or. Jamais! Les officiers de zouaves qui
+me connaissent y consentiraient certainement,--il y a entre les hommes
+du régiment et dans le malheur commun qui nous frappe une sorte de
+camaraderie qui a fait presque le niveau,--mais vous avez chez vous
+des officiers d'artillerie et ceux-là trouveraient déplacée la
+présence d'un soldat à leur table.
+
+--Je n'insiste pas. Je veux cependant que vous ne manquiez de rien.
+
+--Laissez faire le fantassin; il se débrouillera.
+
+Le pansement était achevé. J'en éprouvai un soulagement subit. Que
+bénies soient les mains qui m'ont touché! La souffrance éteinte, les
+choses m'apparurent sous un aspect moins triste. Il y avait encore du
+bon dans la vie. L'appétit se réveilla, et avec cet appétit la volonté
+de m'évader.--Dînons d'abord, me dis-je, après quoi je songerai à mon
+projet.
+
+Déjà ragaillardi, je descendis à la cuisine où j'aperçus une fille
+maigre qui se démenait devant un grand feu. La broche tournait, les
+casseroles pleines jusqu'au bord mijotaient sur les fourneaux; il se
+dégageait de tout cela une odeur qui me montait aux narines.
+
+--Il y aura bien ici un coin pour moi? lui dis-je.
+
+--Je crois bien! cria la fille.
+
+Et de ses mains agiles elle eut bientôt fait de dresser mon couvert
+sur le coin d'une nappe de toile bise fort propre; plongeant alors la
+louche d'étain dans la marmite où fumait le pot-au-feu, elle remplit
+mon assiette jusqu'au bord.
+
+--Avalez-moi ça d'abord... après vous me direz des nouvelles du
+reste.
+
+Jamais je n'ai mieux dîné; mon appétit attendrissait la bonne
+fille.--Faut-il qu'il ait jeûné, bon Dieu! répétait-elle entre ses
+dents.
+
+--Écoutez donc! deux poignées de son délayé dans de l'eau... et de
+l'eau où croupissaient des morts!
+
+--C'est une pitié!... et ce sont des chrétiens qui permettent ça!
+
+--Des chrétiens à leur manière.
+
+Elle se mit à rire, puis à pleurer, et s'essuyant les yeux avec le
+coin de son tablier d'un air de tristesse:--A quoi ça sert-il la
+guerre? me dit-elle.
+
+Je dormis tout d'un trait jusqu'au matin. Les yeux ouverts, entouré de
+mes camarades qui ronflaient ou s'étiraient, je m'assis sur mon séant,
+et me mis à réfléchir. Je me sentais dispos et en belle humeur. Où et
+quand trouverais-je une occasion meilleure pour m'évader? La
+surveillance semblait s'être détendue; j'avais dans ma ceinture assez
+d'or pour être assuré que le concours de quelque habitant du pays ne
+me manquerait pas.--Ce sera pour aujourd'hui, me dis-je.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+La chose bien résolue, je descendis de mon grenier. Les officiers
+s'étaient réunis dans la salle à manger pour faire leurs adieux à la
+maîtresse du logis; je me coulai de ce côté. Madame L... avait les
+yeux rouges. Sa fille et son fils se tenaient à ses côtés. On était
+fort ému de part et d'autre. Savait-on si on se reverrait jamais? Un
+officier qui frottait sa moustache grisonnante donna le premier le
+signal du départ.
+
+--Merci, madame, et adieu! cria-t-il.
+
+Chacun fila vers la porte. Au moment de les suivre, je sentis une
+petite main qui pressait la mienne. C'était la jeune fille qui, de la
+part de sa mère, m'offrait un petit paquet de bandes. Je les serrai
+dans ma poche, et me trouvai dans la rue sans oser regarder derrière
+moi. Il était neuf heures, et l'on devait partir à neuf heures et
+demie. Il fallait se hâter. Je pris au hasard à travers le bourg. Au
+bout d'un quart d'heure, tandis que de tous côtés on allait et venait,
+j'avisai un paysan qui comptait des sous devant une porte. Il avait
+l'air bonhomme et paraissait solide; j'allai droit à lui, et la bouche
+à son oreille:
+
+--Si vous voulez me conduire en Belgique, il y a deux cents francs
+pour vous.
+
+Tout en parlant, j'avais mis sous ses yeux une main où brillaient dix
+pièces d'or. Le paysan se gratta le menton, fit tomber ses sous dans
+une bourse de cuir, me regarda du coin de l'oeil, puis, voyant que
+personne ne l'observait:
+
+--Venez, me dit-il brusquement.
+
+Je le suivis. Il marchait d'un air tranquille, et sifflait entre ses
+dents. Chemin faisant, à travers des ruelles qui me semblaient
+interminables, nous rencontrions des soldats prussiens qui me
+regardaient; mais il n'était pas neuf heures et demie encore, et aucun
+d'eux ne songea à m'arrêter. Le coeur me battait à m'étouffer. Une
+femme vint qui se mit à causer avec mon guide; je l'aurais étranglée;
+il ralentit son pas, puis la congédia, et reprit sa course le long des
+ruelles. Où me menait-il donc? Il entra enfin dans une maison petite
+et pauvre, et me pria de monter dans le grenier.
+
+--Et vous n'en bougerez que quand vous me verrez.
+
+En un clin d'oeil, j'atteignis le sommet de l'escalier, et me jetai
+dans le trou noir qu'il appelait un grenier. J'attendis là quinze
+minutes qui me parurent longues comme des nuits sans sommeil.
+J'écoutai, l'oreille collée aux fentes des murailles. Un bruit sourd
+remplissait Étain; il me semblait qu'un corps de troupe était en
+marche. Ne s'apercevrait-on pas de mon absence? La porte s'ouvrit, et
+mon paysan parut.
+
+--Il est temps, me dit-il en jetant par terre un paquet qu'il avait
+sous le bras.
+
+Je me dépouillai de mon uniforme, veste, large pantalon, ceinture,
+calotte. Je dus même me séparer de mon fidèle tartan. En un tour de
+main, j'endossai un costume d'ouvrier besoigneux; rien n'y manquait,
+ni le pantalon de toile bleue, ni le gilet, ni la blouse usée aux
+coudes et blanchie aux coutures, ni même la casquette de peau de
+loutre râpée où l'on cherchait vainement vestige de poils. Mes pieds
+disparaissaient dans de gros sabots. Mon guide avait vidé deux ou
+trois bouteilles pour augmenter son courage: il en restait quelque
+chose, dont sa marche se ressentait; mais la finesse de l'esprit
+campagnard surnageait.
+
+--Et les moustaches? et la barbiche? me dit-il.
+
+Une paire de mauvais ciseaux m'aida à faire tomber de mon visage cet
+ornement qui pouvait réveiller l'attention, et je quittai le grenier.
+
+--La pipe et le bâton à présent, reprit mon homme.
+
+J'achetai une pipe de terre que je bourrai de caporal, et me munis
+d'un fort bâton qu'un cordonnet de cuir attachait à mon poignet.
+
+--Maintenant, en route sans avoir l'air de rien! ajouta-t-il.
+
+Une chose cependant m'inquiétait. Dans la ferveur de mon zèle et pour
+me donner l'apparence enviée d'un vieux zouave, au moment de mon
+départ de Paris, je m'étais fait raser cette partie du crâne qui
+touche au front. Les cheveux recommençaient à pousser un peu, mais
+pas assez pour cacher la différence de niveau. J'enfonçai donc ma
+casquette, dont je rabattis la visière éraillée sur mes sourcils, me
+jurant bien de ne saluer personne, le général de Moltke vînt-il à
+passer devant moi à la tête de son état-major. Les plus étranges idées
+me traversaient l'esprit. Il me semblait que tout le monde me
+reconnaissait, ceux même qui ne m'avaient jamais vu. Quiconque me
+regardait n'allait-il pas s'écrier: C'est un zouave, un fugitif?
+J'évitai de rencontrer les yeux des passants. La vue des Prussiens que
+je croisais dans les ruelles d'Étain me donnait le frisson. L'un deux
+n'allait-il pas me mettre la main au collet? Par exemple, j'étais
+décidé à me faire tuer sur place. Je m'efforçais d'imiter de mon mieux
+la tournure et la marche pesante de mon guide.
+
+--Ça, me disais-je, Étain est donc grand comme une ville?
+
+Nous marchions à peine depuis cinq minutes, et il me semblait que
+j'avais parcouru déjà deux ou trois kilomètres de maisons.
+
+La dernière m'apparut enfin; un soupir de satisfaction saluait déjà ma
+sortie d'Étain, lorsque sur la route se dessina la silhouette d'une
+sentinelle allemande qui se promenait de long en large. Mon compagnon
+me jeta un coup d'oeil expressif; fusillé ou libre, la question se
+posait nettement. Encore trente pas, et nous étions devant la
+sentinelle, dont la promenade barrait le chemin. Je ne songeai même
+plus à fumer. Toutes les facultés de mon esprit étaient tendues vers
+un but unique: avoir la démarche, le visage, le geste d'un paysan. Le
+Prussien n'allait-il pas deviner le zouave sous la blouse et croiser
+baïonnette, et, si je faisais un mouvement, se gênerait-il pour me
+casser la tête d'un coup de fusil? Les battements de mon coeur me
+faisaient mal. Mon compagnon sifflait toujours; je l'admirais.
+Comment faisait-il? Enfin nous approchons, lui sifflant, moi traînant
+mes lourds sabots dans la boue et balançant mes épaules: nous voilà
+juste en face du soldat; il nous regarde et continue sa marche; nous
+passons lentement, d'un pas égal et pesant. Il ne m'arrête pas, il se
+tait. Il m'a donc pris pour un vrai paysan? Quel triomphe! Le reste ne
+me paraît plus rien. La respiration me revient; le paysan cligne de
+l'oeil, et, comme il me voit rire:
+
+--Ah! ce n'est pas fini! me dit-il.
+
+Au premier coude de la route nous prenons une allure plus rapide.
+Bientôt après une voiture arrive au grand trot.
+
+--Regardez, me dit mon guide, qui me pousse du coude.
+
+Un officier prussien était assis dans la voiture, les deux mains sur
+la poignée de son sabre. Un propriétaire du voisinage, désireux de lui
+plaire, pressait le cheval à coups de fouet. Quoi! des officiers
+encore après des sentinelles! La voiture nous atteint et nous dépasse.
+L'officier ne tourne même pas la tête. Le propriétaire qui lui sert de
+cocher sourit d'un air agréable. Je suis sauvé!
+
+Les sabots que portent mes pieds sont incommodes et pesants; ils me
+gênent un peu, et je les perds dans les ornières quelquefois, mais
+qu'est-ce que cela auprès des tortures de la veille. Nous marchons
+d'un pas vif; j'ai rallumé ma pipe éteinte, je la fume avec délices.
+Le pays que je traverse me paraît charmant, jamais je n'ai vu nature
+si belle; les arbres ont une verdure qui réjouit les yeux, les eaux
+qui courent çà et là invitent à boire par leur fraîche limpidité, le
+vent est doux, la pluie tiède. A mesure que nous laissons derrière
+nous les fermes et les hameaux, nous rencontrons sur la route,
+quelquefois longeant les sentiers à travers champs, des
+contrebandiers belges et français chargés de hottes d'osier que leurs
+épaules portent allègrement. Tous profitent du désarroi général pour
+introduire en grande hâte leurs chargements de tabac. Aucun d'eux ne
+semblait songer aux douaniers. C'était un métier tout trouvé et qui
+allait à merveille à notre costume. Depuis ce moment-là, si,
+d'aventure, nous étions accostés par quelque voyageur qui s'avisait de
+nous questionner, la réponse était toute prête, nous étions
+contrebandiers et nous allions en Belgique faire provision de tabac.
+
+Cette voiture rapide où j'avais vu l'officier prussien nous rattrapa.
+Le propriétaire qui la conduisait, malgré son empressement à servir de
+cocher à notre ennemi, avait l'air d'un brave homme. Je me hasardai
+sur la mine à lui demander s'il ne voudrait pas nous prendre avec
+lui.
+
+--Volontiers, répliqua-t-il.
+
+Le propriétaire aimait à causer; il ne se gêna pas pour nous demander
+ce que nous faisions et où nous allions. Le tabac répondait à tout.
+J'aurais voyagé ainsi jusqu'au bout du monde; malheureusement le
+propriétaire et le cheval demeuraient à Spincourt où force nous fut de
+leur dire adieu.
+
+Je rattrapai donc mes sabots que j'avais laissés au fond de la
+carriole et me remis à marcher, cherchant des yeux si quelque autre
+voiture ne se montrerait pas aux environs. Mon compagnon, qui était à
+sa manière une espèce de philosophe, bourra sa pipe et hochant la
+tête:
+
+--Nous en avons trouvé une, nous en trouverons bien une autre, allons
+toujours, me dit-il.
+
+J'allongeai le pas de façon à lui prouver que mes jambes n'avaient
+rien perdu de leur activité. Mais tout m'arrivait à souhait depuis
+mon entrée à Étain. Un véhicule qui tenait de la tapissière et du
+char-à-bancs se présenta, traîné par un fort cheval qui faisait tinter
+un collier de grelots. Je demandai au conducteur s'il y avait place
+auprès de lui pour deux voyageurs un peu fatigués.
+
+--Cela dépend, répliqua-t-il d'un air narquois.
+
+Je tirai une pièce blanche du fond de ma poche; l'homme sourit et la
+voiture s'arrêta.
+
+--Je vois ce que c'est, continua-t-il en se tenant dans son coin, vous
+êtes pressés d'arriver en Belgique?
+
+--Un peu, lui dis-je.
+
+--Malheureusement je ne vais qu'à Longuyon.
+
+C'était autant de gagné; à Longuyon mon guide me fit prendre un
+sentier derrière le village et me conduisit chez un paysan qui
+connaissait la contrée comme s'il en avait dressé le cadastre. Je
+m'expliquai cette science géométrique en voyant entre ses jambes un
+fusil dont il astiquait la platine. Un chien de chasse dormait, le
+museau dans les pattes, sur le carreau de l'âtre.
+
+--Je comprends, mes bons amis, ne parlez point, dit le braconnier...
+vous voulez gagner la frontière?... je vais vous mettre dans le bon
+chemin.
+
+Il prit à travers champs, accompagné de son chien qui quêtait la queue
+au vent, et, tout en marchant, il donnait à mon guide d'utiles
+renseignements sur l'itinéraire qu'il nous fallait suivre.
+
+--As-tu compris? dit-il enfin. Et sur un signe de l'homme d'Étain:
+
+--Quand vous serez à un village qu'on appelle la Malmaison, demandez
+M. le maire; c'est un brave homme qui vous donnera un coup d'épaule.
+
+J'échangeai une rude poignée de main avec le braconnier de Longuyon et
+m'engageai dans un pays magnifique. Encore une promenade de quelques
+lieues et j'étais en Belgique.
+
+Le maire de Malmaison était bien l'homme que m'avait indiqué mon ami
+de la dernière heure. Le regard amical et compatissant qu'il me jeta
+m'encouragea à ce point que, pour la première fois depuis mon départ
+d'Étain, j'enlevai la vieille casquette de loutre qui me couvrait. Il
+sourit en voyant la trace noire de mes cheveux rasés.
+
+--Ah! un zouave! murmura-t-il.
+
+--Et du 3e, répondis-je.
+
+--Et qu'est-ce qui reste du régiment?
+
+--De quoi faire une compagnie, je crois.
+
+Il soupira.
+
+--Voyons, reprit-il, c'est de vous qu'il s'agit... Plût à Dieu qu'on
+pût sauver la France comme je vous sauverai!...
+
+Le guide que j'avais pris à Étain, assis sur une chaise, s'essuyait le
+front et me regardait d'un air qui semblait dire: J'ai fait mon
+devoir, faites le vôtre. Je tirai de ma ceinture, cachée sous ma
+blouse, dix pièces d'or et les mis dans sa main. Il les compta une à
+une, et les faisant passer dans sa bourse de cuir:--C'est bien, me
+dit-il. Quatre verres étaient sur la table, chacun de nous prit le
+sien et l'avala d'un trait après l'avoir choqué contre ceux de ses
+voisins.
+
+--En route à présent, dit le maire.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Le nouveau guide qu'il m'avait procuré allait droit devant lui comme
+un cerf, mais l'oeil au guet, l'oreille tendue, et profitant des pans
+de mur, des haies vives, des plis de terrain, des taillis, pour
+dissimuler sa marche.
+
+--La précaution vous étonne, me dit-il, c'est qu'on a vu des uhlans
+par ici et ils ne se gênent pas pour mettre leurs pistolets sous le
+nez des gens.
+
+Nous marchions depuis un assez long temps, lorsqu'au détour d'un
+chemin creux il me montra du bout de son bâton un bois devant lequel
+s'élevait un poteau. Un mot écrit en lettres blanches sur un écriteau
+noir me sauta aux yeux.--La Belgique! c'est la Belgique! Tout en
+criant j'avais pris ma course. Les sabots ne me gênaient plus.
+
+--Oui, vous y êtes, me dit le guide, qui pénétra sur mes talons dans
+le petit bois, la frontière est passée; là est Virton qui est à la
+Belgique, ici Montmédy qui est à la France. Vous n'avez plus à
+craindre maintenant que d'être pris par une patrouille belge et
+interné au camp de Beverloo. Mais, soyez tranquille, je sais un homme
+qui saura vous faire traverser les lignes belges à la barbe des
+chasseurs et des lanciers.
+
+L'homme que nous cherchions,--c'était un garde,--vidait un pot de
+bière dans l'auberge voisine; à la vue de mon guide il en fit venir un
+second, j'en demandai un troisième et la connaissance fut bientôt
+faite.
+
+Il avait déjà tiré vingt Français des griffes des Prussiens et
+comptait bien ne pas s'en tenir là. Après m'avoir fait raconter mon
+histoire, dont je ne lui cachai aucun détail, il m'engagea à aller me
+coucher et me conduisit lui-même dans ma chambre. La vue du lit où il
+y avait des draps blancs me donna subitement envie de dormir.--Nous
+partons demain matin à six heures. A cinq heures et demie je vous
+réveillerai, me dit le garde. Et d'un air gai: Je n'ai pas besoin de
+vous souhaiter bonne nuit, n'est-ce pas?
+
+Le fait est que je dormais tout debout. Il faut avoir eu les jambes
+endolories par de longues étapes, les pieds meurtris, les jointures
+brisées, le corps épuisé par d'excessives fatigues, et subi des
+sommeils lourds et pénibles sur la terre humide et dure, pour
+comprendre l'ineffable sensation d'étendre et d'étirer ses membres
+dans la fraîcheur des draps. Je m'en donnai la joie pendant un quart
+d'heure, luttant avec volupté contre ma lassitude. Puis mes yeux se
+fermèrent, et, bercé par la chanson de quelques buveurs, je ne sentis
+bientôt plus que la tiède chaleur du lit qui m'engourdissait.
+
+Je dormais encore les poings fermés lorsque, de grand matin, mon guide
+entra pour me prévenir qu'une voiture m'attendait à la porte.
+
+--Et je vous jure que nous arriverons à temps à la station où vous
+pourrez prendre le chemin de fer.
+
+Il s'interrompit pour prendre dans sa poche son brevet de garde
+particulier des propriétés de M. le comte X., et me le
+présentant:--Avec ce bout de papier nous irons jusqu'à Bruxelles,
+reprit-il.
+
+Des escouades de soldats à cheval ou à pied passaient sur la route;
+nous traversions des villages qui en fourmillaient; personne ne nous
+demanda rien. Il arrivait quelquefois que des piétons, ou des
+campagnards qui filaient en cabriolet, nous saluaient d'un grand
+bonjour bruyant. Le garde y répondait d'une voix joyeuse en faisant
+claquer son fouet.
+
+--Ce n'est pas plus difficile que ça, me dit-il enfin en arrêtant son
+cheval au village de Marbrehau, où il y avait une station de chemin de
+fer.
+
+La maison devant laquelle la voiture qui nous portait fit son dernier
+tour de roue, appartenait à une famille de gros cultivateurs. Ces
+braves gens m'accueillirent de leur mieux et insistèrent avec bonhomie
+pour me faire asseoir à leur table. En un tour de main le couvert fut
+dressé. Ils ne se lassaient pas de me questionner et il fallut leur
+raconter mon histoire de point en point. Leur curiosité ne se
+fatiguait pas et la franchise de leur hospitalité m'engageait à tout
+dire; volontiers ils m'auraient retenu jusqu'au lendemain, mais un
+coup de cloche m'avertit que le train allait partir. Toute la famille
+me fit des adieux qui me touchèrent et voulut m'accompagner jusqu'à la
+gare comme si j'avais été l'un des leurs. C'était à qui me donnerait
+la plus vigoureuse poignée de main.
+
+Au moment où j'arrivai sur le quai de gare, un visage m'apparut qui me
+fit tressaillir. Je venais de retrouver à la station de Marbrehau l'un
+de mes compagnons de tente, un zouave du 3e. Il portait un chapeau de
+feutre mou, une veste de grosse bure, un pantalon de drap effiloqué.
+
+--Tu t'es donc sauvé?
+
+--Je crois bien! Et toi aussi.
+
+--Pardine! Et comment as-tu fait?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--C'est comme moi! Et tu vas à Paris?
+
+--Tout droit.
+
+Un wagon de troisième classe nous prit tous deux. Il était plein, nous
+n'échangeâmes plus un mot.
+
+Le train s'arrêtait à Namur; chemin faisant, à l'une des stations
+intermédiaires, et pendant les quelques minutes que l'on donne aux
+voyageurs, j'eus l'occasion inattendue de rencontrer un convoi
+prussien rempli de blessés. Quelle installation! Tout y était agencé
+pour le confort et le bien-être de ces malheureux! Point de paille
+dans d'horribles wagons à bestiaux, mais des hamacs suspendus auquels
+la marche n'imprime aucune secousse. Le train emportait avec lui les
+fourneaux pour les bouillons, les tisanes, l'eau chaude, sa pharmacie,
+sa lingerie, son personnel d'infirmiers et de médecins. Et je pensais
+à mon pauvre pays qui avait donné tant de preuves d'imprévoyance et
+qui devait en donner tant d'autres encore!
+
+Après un adieu muet échangé entre mon camarade et moi, chacun de nous
+tira de son côté; c'était le moyen d'éveiller le moins possible
+l'attention.
+
+Le quai de Namur était tout rempli de dames belges empressées autour
+des malheureux qui sortaient des wagons. Elles faisaient connaissance
+avec les plus effroyables misères. Quelques-unes joignaient les mains
+à notre aspect.
+
+--Ces pauvres soldats français! répétaient-elles.
+
+Parmi ceux auxquels elles voulaient prodiguer leurs soins et leurs
+aumônes, plusieurs tombaient d'inanition. On les voyait s'abattre sur
+les bancs ou se traîner, avec de longs efforts. On en recueillit un
+certain nombre dans une caserne voisine où ils trouvèrent à manger,
+mais ils y restèrent prisonniers. J'étais résolu à n'avoir affaire à
+personne et à me suffire à moi-même. Cependant une dame qui devait
+appartenir au monde le plus élégant de Namur, si j'en juge par la
+toilette, me voyant boiter très-bas, s'approcha et d'un air de pitié
+s'offrit à me panser.
+
+--Merci, madame, ce n'est rien, lui dis-je.
+
+Elle me suivit et voulut glisser dans ma main une pièce de monnaie:
+
+--Prenez au moins cela, ce sera pour vous acheter du pain et du tabac,
+reprit-elle doucement.
+
+Je ne pus m'empêcher de sourire et, lui rendant sa pièce blanche, je
+l'engageai à la donner à de plus misérables que moi. Elle parut un peu
+surprise; mais la laissant là, les deux mains dans les poches de mon
+pantalon de toile bleue, je sortis de la gare.
+
+Un hôtel se trouvait en face. Je me dirigeai vers cet hôtel et
+demandai une chambre au garçon qui attendait devant la porte. Il prit
+une attitude et me toisant de la tête aux pieds:
+
+--Nous ne recevons pas de mendiants, me dit-il.
+
+J'avais bonne envie de lever le pied qui m'obéissait encore et de lui
+en faire sentir la vigueur, mais ce n'était pas le moment de faire une
+algarade; je tournai le dos au garçon frisé et cherchai fortune
+ailleurs. Il me semblait que je marchais dans un rêve. Étais-je bien
+dans la réalité? Une boutique dans laquelle on vendait du tabac se
+trouva devant moi, j'y entrai. La marchande était jeune et avait l'air
+avenant; j'avançai une pièce d'or sur le comptoir et lui exposai ma
+situation.
+
+--Ah! je comprends, dit-elle en me regardant, suivez-moi...
+
+Elle se leva, et d'un pied leste me conduisit dans une maison garnie
+du voisinage assez propre où les petits marchands et les ouvriers
+tranquilles trouvaient gîte.
+
+--Une nuit est bientôt passée, me dit-elle alors.
+
+Le sommeil en prit la totalité; j'avais un besoin de dormir dont rien
+ne pouvait combler l'arriéré. Il fallut me secouer au petit jour pour
+me faire prendre le train qui partait à six heures et devait me
+conduire à Bruxelles.
+
+Mon premier soin en descendant de wagon fut de sauter dans une
+voiture et de prier le cocher de me conduire chez les fournisseurs
+dont j'avais besoin. Il sourit d'un air malin.
+
+--Alors, monsieur me prend à l'heure et me fait faire des courses
+_d'évadé?_ me dit-il en appuyant sur le mot.
+
+Habillé à neuf de pied en cap et laissant ma défroque dans la voiture,
+je me présentai chez le consul français qui me reçut avec la plus
+aimable courtoisie et se mit tout entier à ma disposition. J'avais eu
+soin de le prévenir, il est vrai, que je n'avais aucun besoin
+d'argent. La précaution le fit sourire.
+
+--Eh! dit-il, tous les évadés n'en peuvent pas dire autant.--Et vous
+voulez rentrer en France! reprit-il en se mettant en devoir de remplir
+les blancs d'une feuille de papier imprimée qu'il avait devant lui.
+
+--Dès aujourd'hui, si je peux.
+
+Le consul me fit donner ma parole d'honneur que j'appartenais au 3e
+régiment de zouaves et me remit mon laisser-passer.
+
+Je le remerciai et, me hâtant de courir à la gare, je sautai dans le
+premier train qui filait vers l'ouest; une ou deux heures après
+j'avais franchi la frontière; mais, à la première gare française où le
+train s'arrêta, un visage ami frappa mes regards: c'était encore un
+zouave du 3e régiment, un de ceux que j'avais vus à Sedan et avec qui
+j'avais partagé les misères de la presqu'île de Glaires! Il n'y a plus
+ni grade ni hiérarchie dans ces moments-là; il me tendit la main et je
+la serrai vigoureusement; je ne savais pas encore que le lieutenant
+R.... devait être un jour mon capitaine et que nous nous
+retrouverions sous la tente comme nous nous étions rencontrés dans un
+wagon.
+
+Nous avions tant de choses à nous dire que les paroles n'y suffisaient
+pas; quelquefois nous interrompions nos récits par de longs regards
+jetés sur les plaines de la Flandre; le paysage avait une monotone
+placidité; qui ne connaît les lignes plates de ces interminables
+campagnes dont l'uniformité grasse se noie dans un horizon lointain!
+Elles nous paraissaient les plus charmantes du monde: c'était les
+campagnes du pays. Je comprenais à présent la valeur profonde et douce
+de ce mot cher aux soldats! Je le revoyais mon pays, et une émotion
+indéfinissable me pénétrait.
+
+Mais cette émotion même devint craintive à Creil. Le train resta
+longtemps immobile à la gare; le bruit se répandit que la ligne était
+coupée et qu'il n'était plus possible d'avancer! Ce fut un quart
+d'heure d'angoisse atroce; les voyageurs s'interrogeaient les uns les
+autres. Fallait-il donc perdre l'espoir d'arriver; mais enfin la
+locomotive siffla, le train repartit à toute vapeur, et à deux heures
+du matin j'entrai à Paris. Non, il faut avoir passé par ces dures
+anxiétés pour savoir ce que la vue des longues rangées de maisons
+peut remuer le coeur. On étouffe!
+
+C'était le 14 septembre; trois ou quatre jours après Paris était
+investi; le siège allait commencer.
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+UNE CAMPAGNE DEVANT PARIS
+
+
+
+
+X
+
+
+Quand j'arrivai à Paris, aucun de mes amis ne m'attendait plus. On me
+croyait mort ou à l'agonie dans quelque ambulance prussienne. Les
+optimistes supposaient que j'avais eu la chance d'être au nombre des
+cent mille prisonniers ramassés dans le grand coup de filet de Sedan
+et que je mangeais du pain noir dans quelque forteresse d'Allemagne.
+Ils ne se trompaient qu'à demi. On me traitait en ressuscité.
+
+Bientôt il fallut songer à rentrer au régiment. Mon pied me faisait
+grand mal encore et je boitais bel et bien; mais toute la question
+pour moi était de découvrir ce qui restait du 3e zouaves, qui venait
+de passer par le double creuset de Reischoffen et de Sedan.
+
+Ces mêmes promenades qui avaient marqué mon engagement recommencèrent.
+L'administration, dans mon cher pays, n'a-t-elle pas l'art de
+compliquer les choses les plus aisées et de rendre obscures les plus
+claires? A la place, où je me présentai d'abord, on me répondit, après
+une longue attente, qu'il fallait me rendre à l'intendance. Là,
+nouvelle attente aux portes des bureaux, après quoi un commis qui
+rangeait des papiers m'assura, sans me regarder, que j'avais fait
+fausse route, et que je devais bien vite courir au Gros-Caillou où
+j'aurais à demander le bureau de recrutement.--Et il ajouta à
+demi-voix:
+
+--Ces imbéciles de la place n'en font pas d'autres!
+
+Au Gros-Caillou, un garçon de salle me déclara que les bureaux étaient
+fermés et que j'aurais à revenir le lendemain.
+
+Le lendemain, l'employé auquel je m'adressai au bureau de recrutement,
+rit beaucoup de l'étourderie de ces messieurs de l'intendance et me
+conseilla d'aller aux Isolés, à la caserne de Latour-Maubourg. J'y
+courus.
+
+Un triste spectacle m'y attendait. C'était le lendemain du jour
+néfaste de Châtillon. Un rassemblement d'hommes s'agitait dans les
+cours. Ils respiraient l'accablement. Mon coeur se mit à battre quand
+je reconnus parmi ces vaincus l'uniforme des zouaves. La plupart
+appartenaient aux 1er et 2e régiments. Ils étaient encore sous le coup
+de cette retraite et, comme toujours dans les mêmes circonstances, on
+prononçait le mot de trahison. Dans cette troupe de fugitifs qui
+appartenaient à différents corps, aucune cohésion, plus de lien. Le
+moral avait disparu. Je ne tirai de toutes ces bouches que des
+plaintes et des lamentations. C'est alors que je compris la force
+secrète de ce qu'on appelle l'esprit de corps. Ma vue s'était troublée
+à l'aspect de l'uniforme que j'avais choisi. J'en avais reçu comme une
+blessure.
+
+N'ayant plus rien à faire aux _Isolés_ je pris le parti vigoureux de
+retourner à la place. Là le commis auquel j'avais eu affaire tout
+d'abord faillit se fâcher tout rouge contre les animaux--je
+raconte--qui encombraient les bureaux de l'intendance, et me poussa
+dehors. Je me rendis donc à l'intendance pour la seconde fois,
+déterminé à faire la navette de l'intendance au Gros-Caillou et du
+Gros-Caillou à la caserne des Isolés aussi longtemps qu'on le
+voudrait.
+
+Dans les antichambres de l'intendance je rencontrai un camarade qui
+avait partagé la pluie et les demi-biscuits de la presqu'île de
+Glaires et qui était parvenu, comme moi, à s'évader. Il appartenait à
+l'arme de l'infanterie et c'était, comme moi, un engagé volontaire.
+
+--Ce n'est pas fini, me dit-il, et vous en verrez bien d'autres! Ne
+vient-on pas de me délivrer une feuille de route pour le dépôt de mon
+régiment, et savez-vous où il fait l'exercice, ce dépôt?
+
+--Je ne m'en doute pas.
+
+--A Strasbourg, qui est investi depuis trois semaines! Me voyez-vous
+tout seul en face de l'armée du général Werder et voulant en enfoncer
+les lignes! Mais voilà! les registres portent que le dépôt de mon
+régiment est à Strasbourg, on m'envoie à Strasbourg et il faudra bien
+des paroles pour faire entendre raison aux bureaux.
+
+Et quand on pense que ces choses-là se passaient à la même heure d'un
+bout de la France à l'autre!
+
+J'entrai à mon tour dans le bureau où l'on m'avait déjà reçu et, à
+force d'explications--et non sans peine--j'obtins une feuille de route
+pour le dépôt du 3e zouaves--qu'on reconstituait provisoirement à
+Montpellier. Ce n'était pas mon affaire; mais, bien résolu à faire
+partie de la garnison de Paris, j'attendis. Vingt-quatre heures après
+j'avais la certitude que les trains de la ligne de Lyon ne marchaient
+plus. Désormais, j'appartenais au corps d'armée du général Vinoy.
+Cette fois, instruit par l'expérience, je ne pris conseil que de
+moi-même. Un zouave à tambour jaune, rencontré par hasard me raconta
+qu'une poignée de ceux qui avaient fait la trouée de Sedan se trouvait
+à la caserne de la rue de la Pépinière avec quelques débris des 1er et
+2e régiments et de petits détachements envoyés des trois dépôts. Je
+m'y rendis. On m'y reçut à bras ouverts, mais pour ne pas subir de
+nouveaux retards une seconde fois, je me hâtai de me faire habiller à
+mes frais.
+
+L'aspect de la grande ville était changé. Ce n'était déjà plus le
+Paris que j'avais quitté. Il y avait un air d'effarement partout; les
+ménagères couraient aux provisions; on chantait encore _la
+Marseillaise_, mais d'une voix moins haute; on savait à quel ennemi on
+avait affaire. Cependant l'orgueil national, l'orgueil parisien,
+pourrais-je dire, se tendait. On avait été battu, c'est vrai, mais
+sous les murs de la grande ville on pouvait, on devait vaincre. La
+population tout entière était debout, elle avait des armes. La
+bourgeoisie et le peuple semblaient ne faire qu'un. Les remparts et
+les forts se hérissaient de canons. Le tambour battait, le clairon
+sonnait; on faisait l'exercice sur toutes les places. Et puis la
+République n'avait-elle pas été proclamée? C'était la panacée;
+quelques-uns même, les enthousiastes, s'étonnaient que l'armée du
+prince royal ne se fût pas dispersée aux quatre vents à cette
+nouvelle. Ce miracle ne pouvait tarder. D'autres, il est vrai, mais
+n'osant pas exprimer leur sentiment, estimaient que c'était un
+désastre, et que ce mot seul paralyserait la défense en province. Que
+d'orages d'ailleurs dans ces quatre syllabes qui portaient la marque
+de 93! mais cela était en dessous et ne se faisait jour que dans les
+conversations intimes. Le peuple, qui ne travaillait plus et jouait au
+soldat, agitait ses fusils à tabatière. Il y avait une grande
+effervescence. Le gouvernement du 4 septembre n'avait qu'à commander;
+il était obéi. On attendait avec anxiété, avec une impatience
+fiévreuse où il y avait de la joie, le retentissement du premier coup
+de canon. On l'entendit, et la population qui courait au Trocadéro sut
+enfin que le cercle de fer de l'armée prussienne se fermait autour de
+Paris.
+
+J'appartenais alors à la 1re compagnie du 3e bataillon du 4e zouaves.
+Le capitaine R..., qui en avait le commandement, avait été à Sedan,
+comme on sait, et j'avais fait sa connaissance à l'île de Glaires.
+C'était entre les évadés qui en avaient partagé les misères comme une
+franc-maçonnerie. Ce nouveau régiment de zouaves dans lequel je venais
+d'être incorporé, se composait de trois bataillons formés avec les
+débris des 1er, 2e et 3e régiments d'Afrique. Il portait le n°4; mais
+il n'avait pas de drapeau. Il fut question de lui délivrer celui que
+les zouaves du 3e avaient sauvé de Sedan. Ce qui restait de ce
+régiment s'y opposa si énergiquement, que le drapeau troué de balles
+fut «versé» au musée d'artillerie.
+
+Bientôt après, le régiment fut envoyé à Courbevoie, où les trois
+bataillons furent cantonnés, et le 3e reçut ordre de répartir son
+monde dans les petites maisons qui sont groupées entre le village et
+le remblai du chemin de fer. Des pioches nous avaient été distribuées,
+et sous la surveillance des officiers une centaine de bras se mirent
+à l'oeuvre pour créneler les pauvres habitations où restaient encore
+quelques meubles. Quelques coups vigoureux suffisaient pour percer les
+murailles et faire jouer le vent de chambre en chambre. En un tour de
+main, le village fut mis en état de défense; briques et moellons
+tombaient de ci, de là, et des lucarnes s'ouvraient partout, propres à
+recevoir le bout des chassepots. C'était comme si l'on se fût attendu
+à l'arrivée subite des Prussiens.
+
+Au moment de notre arrivée à Courbevoie, on n'y voyait pas autres
+créatures vivantes que quelques chiens errant à l'aventure d'un air
+désorienté. Les hommes leur manquaient; mais le soldat a une force
+d'attraction qui lui est propre.
+
+Un régiment est comme une colonie qui marche. Le soir même je vis une
+lumière briller à la fenêtre d'une maison dont les propriétaires, plus
+soucieux de leur vie que de leur immeuble, avaient fait comme leurs
+voisins. Je m'approchai. Un marchand de vin s'y était installé avec
+ses verres et ses brocs, suivi d'une servante solidement bâtie. Elle
+connaissait de longue date les grenadiers et les voltigeurs de
+l'ex-garde et n'avait pas peur des zouaves. Après le marchand de vin,
+qui ralluma les fourneaux d'une cuisine où les officiers établirent
+leur popotte, vint un marchand de tabac, et Dieu sait si la clientèle
+lui fit défaut; puis un épicier qui rouvrit sa boutique et rapporta sa
+marchandise. Cet exemple fut suivi, et petit à petit, sans savoir d'où
+ils arrivaient, les fournisseurs rentrèrent dans leurs pénates. Il y
+eut même une blanchisseuse. La civilisation reprenait possession de la
+ville morte.
+
+On ne peut pas percer des murs continuellement, même quand c'est
+inutile; la besogne de créneler la partie du village que nous
+occupions avait été faite en un jour. Nous ne savions rien de ce qui
+se passait à Paris. Les journées s'écoulaient lentement, pesamment;
+nous n'avions pour distraction que les grand'gardes qu'on nous
+envoyait monter sur les bords de la Seine. On avait l'émotion de la
+surveillance. On nous employait aussi aux travaux de la redoute de
+Charlebourg; mais les zouaves qui manient le mieux le fusil manient
+très-mal la pelle et la pioche. On faisait grand bruit autour des
+brouettes, et la besogne n'avançait pas. Une chanson, un récit, une
+calembredaine faisaient abandonner les outils, et, quand on les avait
+abandonnés, on ne les reprenait plus. Après quelques jours d'essai, on
+nous remplaça par des soldats de la ligne et des mobiles. L'ennui
+devenait endémique et quotidien. Un exercice de deux heures en coupait
+la longue monotonie.
+
+Un jour vint cependant, le 16 octobre, où le bataillon crut qu'on
+allait avoir quelque chose à faire; quelque chose à faire, en langage
+de zouave, signifiait qu'on avait l'espérance d'un combat. On prit les
+armes avec un frémissement de joie, et l'on nous dirigea vers le
+rond-point de Courbevoie, où des batteries de campagne nous avaient
+précédés. Là on mit l'arme au pied, et on attendit. Aucun bruit ne
+venait de la plaine. Si on ne nous attaquait pas, c'est que nous
+allions attaquer. On attendit encore; un contre-ordre arriva, et on
+nous ramena la tête basse dans nos cantonnements.
+
+Le lendemain, l'ennui reprit de plus belle. Il y avait déjà plus d'un
+mois que l'investissement avait commencé, et je n'avais pas encore
+tiré un coup de fusil. On vidait les gamelles deux fois par jour, on
+jouait au bouchon, on se promenait les mains dans les poches, on
+pêchait à la ligne, on bourrait sa pipe, on la fumait, on la bourrait
+de nouveau, on regardait les petits nuages blancs qui s'élevaient
+au-dessus du Mont-Valérien après chaque coup de canon, on
+s'intéressait au vol des obus, on cherchait une place où dormir au
+soleil dans l'herbe.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Cependant le 21 octobre on nous fit prendre les armes de grand matin.
+Le bataillon s'ébranla; il avait le pas léger. Pour ma part, je
+n'étais point fâché de voir ce que c'était qu'une affaire en ligne.
+Tout m'intéressait dans cette marche au clair soleil d'automne. Le
+remblai du chemin de fer franchi, on nous fit faire halte. Pourquoi?
+L'esprit frondeur qui, sous le premier Empire, avait rempli la vieille
+garde de grognards, s'exhalait déjà dans nos rangs en quolibets et en
+réflexions ironiques, et comme mon serre-file demandait à voix basse
+la cause de ce temps d'arrêt:
+
+--Ah! tu veux savoir, toi qui es curieux, pourquoi on nous fait
+attendre les pieds dans la rosée, au risque de nous faire attraper des
+rhumes de cerveau? dit un caporal; je vais te le dire en confidence,
+mais à la condition que tu garderas ce secret pour toi.
+
+Et, sans attendre la réponse du camarade, le caporal, se faisant de
+ses deux mains un porte-voix, reprit d'une voix sourde:
+
+--Vois-tu, petit, on attend pour donner aux Prussiens, qui sont à
+flâner sur une longue ligne, le loisir de se rassembler en tas...
+C'est une ruse de guerre.
+
+Les soldats se mirent à rire, les officiers firent semblant de n'avoir
+rien entendu.
+
+J'ai pu remarquer depuis lors que cet esprit gouailleur, pour me
+servir du terme parisien, est une des habitudes, je pourrais dire des
+traditions de l'armée. Elle n'a point d'influence sur le courage
+personnel du soldat ni même sur la discipline. Le soldat entretient
+sa gaieté aux dépens de ses chefs; mais, bien commandé, il marche
+bravement, et, s'il réussit, il se moque au bivouac de sa propre
+raillerie.
+
+Vers onze heures, le bataillon reprit sa marche. Le contre-ordre qu'on
+redoutait n'était pas venu. Nanterre fut traversé. Il n'y avait
+personne sur le pas des maisons. Le village des rosières avait un
+aspect désolé. Les magasins étaient fermés, les fenêtres closes, le
+silence partout. Le bruit de notre marche cadencée sonnait entre la
+double rangée des maisons vides. Parfois cependant les têtes de
+quelques habitants obstinés apparaissaient derrière un pan de rideau.
+Nous avancions le long de la levée du chemin de fer de Saint-Germain
+dans la direction de Chatou, laissant derrière nos files la station de
+Rueil-Bougival.
+
+Il me serait impossible d'exprimer ce qui se passait en moi, tandis
+que je parcourais, le chassepot sur l'épaule, en compagnie de
+quelques milliers de soldats, ce pays charmant dont je connaissais les
+moindres détails. Mes yeux regardaient en avant, et ma pensée
+regardait en arrière.
+
+Une partie du 3e bataillon servait de soutien à l'artillerie, qui
+tirait à volées sur la Malmaison et la Celle-Saint-Cloud, d'où les
+batteries prussiennes répondaient faiblement. Les obus qu'elles nous
+envoyaient dépassaient nos canons et tombaient près de nous; mais,
+reçus par une terre humide et meuble, ces projectiles n'éclataient pas
+tous et nous faisaient peu de mal. J'avais oublié Bougival et les
+promenades faites en canot en d'autres temps pour ne plus m'occuper
+que des obus: ils sifflaient l'un après l'autre et continuaient à
+tomber, tantôt plus loin, tantôt plus près. Cette immobilité à
+laquelle nous étions tous condamnés est l'une des choses les plus
+insupportables qui se puissent imaginer. Elle constitue, je le sais,
+l'une des vertus essentielles de toute armée, la constance et le
+sang-froid dans le péril; mais quelle anxiété et surtout quelle
+irritation! Les nerfs se prennent, et l'on a sous la peau des frissons
+qui ne s'effacent que pour revenir. J'avais passé par Sedan où les
+balles et les projectiles pleuvaient et faisaient voler la pierre et
+les briques des murailles, l'eau des fossés, la poussière du chemin;
+mais là j'étais dans l'action, je faisais le coup de feu, j'avais le
+mouvement avec le danger. J'affectai cependant une tranquillité qui
+n'était pas dans mon coeur. C'était comme un nouveau baptême que je
+recevais, et je voulais m'en montrer digne. Nos yeux cherchaient à
+découvrir la batterie d'où nous venaient ces obus; ils n'apercevaient
+rien qu'un peu de fumée blanche s'élevant en flocons derrière un
+bouquet d'arbres.
+
+L'ordre de pousser plus avant arriva enfin, et bientôt après le
+bataillon était déployé en tirailleurs dans la plaine qui s'étend
+entre le chemin de fer américain et la Seine. Nous étions tous couchés
+à plat ventre, l'un derrière un buisson, l'autre dans un fossé,
+celui-là à l'abri d'un arbre, celui-ci dans le creux d'un sillon.
+Chacun cherchait un abri, chargeait et tirait. J'avais devant moi, au
+bord du chemin de halage, la guinguette du père Maurice, si chère aux
+peintres, et sur ma droite, dans l'île de Croissy, cette Grenouillère
+d'où partent tant de rires en été. Les magnifiques trembles de l'île
+s'étaient revêtus de teintes superbes, on distinguait à travers les
+arbrisseaux de la rive les cabanes si bruyantes encore au mois d'août,
+et maintenant le roulement du canon et le crépitement de la fusillade
+remplaçaient la gaieté d'autrefois.
+
+On tirait sur nous des maisons de Bougival; nous nous mîmes à tirer
+sur Bougival. Le mal que nous faisions n'était pas grand. Quelquefois
+nous avancions, quelquefois nous reculions; l'intensité plus ou moins
+vive du feu y était pour quelque chose, les ordres qu'on nous donnait
+pour le reste. Un pauvre zouave de seconde classe, qui n'avait vu
+qu'une défaite et une capitulation, n'a pas d'avis à émettre sur des
+opérations de guerre; il me semblait pourtant que cette affaire était
+menée sans vigueur et surtout sans ensemble. Cependant on se battait
+ferme autour de la Malmaison. Le parc était en feu; les pierres et le
+plâtre du mur d'enceinte sautaient en éclats. Je tiraillais toujours.
+Je regardais tomber les branches des arbrisseaux coupées par les
+balles comme avec une serpe.
+
+C'est là que pour la première fois j'ai remarqué cet air de
+stupéfaction que prend le visage d'un homme frappé à mort. C'est de
+l'effarement. Il y en a qui restent foudroyés. J'avais près de moi un
+zouave qui chargeait et déchargeait son chassepot accroupi derrière
+un saule. Il en appuyait le bout sur la fourche de deux branches, et
+ne lâchait son coup qu'après avoir visé. De temps à autre, je le
+regardais. Un instant vint où, ne l'entendant plus tirer, je me
+retournai de son côté. Il était immobile, la tête penchée sur la
+crosse de son fusil, le doigt à la gâchette, dans l'attitude d'un
+soldat qui va faire feu. Un filet de sang coulait sur son visage d'un
+trou qu'il avait au front. Il était mort. Aucun de ses membres n'avait
+remué.
+
+Une sonnerie de clairon nous fit commencer un mouvement de retraite.
+On reculait, puis sur un nouveau signal on s'arrêtait. Des obus
+passaient sur nos têtes; mais, chemin faisant, nos baïonnettes
+trouvaient à s'occuper. Elles nous servaient à fouiller les champs et
+à en arracher de bonnes pommes de terre que nous glissions dans nos
+poches. L'ordinaire se faisait incertain, et quelques légumes venaient
+à propos pour en varier la maigreur. Un temps se passa mêlé de haltes
+et de marches, après lequel un ordre définitif nous fit rentrer dans
+nos cantonnements.
+
+Le village de Nanterre, que nous avions traversé une première fois en
+tenue de campagne, devint un lieu de promenade. Ce village avait une
+physionomie particulière qui brillait par l'originalité. On ne pouvait
+pas dire qu'il fût peuplé; on ne pouvait pas dire non plus qu'il fût
+désert. Il y avait des habitants; quelques-uns étaient de Nanterre
+certainement, mais d'autres avaient été conduits là par les hasards de
+la guerre; Nanterre me rappelait ces pays frontières dont il est
+question dans les romans de Walter Scott, et que les gens de la plaine
+et de la montagne pillaient alternativement. Un certain commerce
+interlope s'était établi dans le village, situé à égale distance de
+Courbevoie et de Rueil. Patrouilles françaises et reconnaissances
+prussiennes s'y promenaient avec la même ardeur. On y échangeait des
+coups de fusil, mais dans l'intervalle les habitants vendaient du
+tabac aux uns et aux autres sur le pied de la plus parfaite égalité.
+Si les coups de feu partaient, les habitants rentraient chez eux et se
+tenaient cois. La bourrasque éteinte, ils ouvraient la fenêtre,
+risquaient un oeil dans la rue, et, sûrs que tout danger avait
+momentanément disparu, quittaient leurs maisons comme des lapins leurs
+terriers après le départ des chasseurs.
+
+On nous envoyait de grand'garde aux bords de la Seine. Nous passions
+là ordinairement vingt-quatre heures, quelquefois quarante-huit.
+C'étaient pour les zouaves du 3e bataillon des jours de fête. A peine
+arrivés autour de la redoute qui nous servait de quartier général,
+chacun de nous se faufilait du côté d'une sorte de tranchée creusée au
+bord de l'eau, en ayant soin de se défiler des balles, et on ne
+perdait plus de vue la rive opposée. C'était la chasse à l'homme.
+J'avais trop lu les romans de Fenimore Cooper pour ne pas me rappeler
+les pages palpitantes où il raconte les prouesses du Cerf-Agile, du
+Renard-Subtil et de la Longue-Carabine; mais qui m'eût dit à cette
+époque qu'un jour viendrait où, embusqué moi-même dans un trou fait en
+plein champ, j'attendrais le passage d'un ennemi pour lui envoyer une
+balle, et cela à une lieue d'Asnières!
+
+La nuit venue, des distractions nouvelles nous étaient offertes. La
+presqu'île de Gennevilliers, qui s'ouvrait devant nous entre les
+replis de la Seine, était un champ ouvert à de longues promenades.
+Quelquefois ces reconnaissances partaient sous la conduite d'un
+sergent; quelquefois un caporal réunissait quatre hommes et se mettait
+en marche à la tête de son petit corps d'armée. La consigne était
+courte et sévère: tout regarder et se taire. On parcourait l'île en
+tout sens, silencieusement, comme des Peaux-Rouges. Quand nous
+suivions le bord de la rivière, où les Prussiens pouvaient avoir
+l'idée de jeter un pont de bateaux, on se glissait à plat ventre; de
+temps en temps on s'arrêtait et on écoutait; puis on rentrait et on
+dormait comme des souches. Au réveil, nous nous arrachions les
+journaux pour savoir ce qui se passait à Paris.
+
+Je commençais à m'expliquer comment il se fait qu'on peut être mêlé à
+tous les hasards d'une bataille sans en rien savoir. Un soldat ne voit
+jamais que le point précis où il charge et décharge son fusil, le
+capitaine peut raconter l'histoire de sa compagnie, un colonel celle
+de son régiment; l'un a combattu le long d'un ruisseau, l'autre auprès
+d'un bouquet de bois. Il y a des bataillons entiers qui, tenus en
+réserve dans un pli de terrain, n'ont vu que de la fumée et entendu
+que du bruit. C'est pourquoi un caporal a pu me dire en toute vérité
+et avec l'accent de la conviction: «La bataille de Wissembourg, où
+j'étais, c'est un champ de betteraves autour duquel on s'est beaucoup
+battu... A six heures, il a fallu l'abandonner... Un de mes hommes y
+a perdu son sac.» Il n'y a que le général en chef qui puisse dire
+comment les choses se sont passées, et encore seulement après que les
+rapports des chefs de corps lui sont arrivés.
+
+J'obtenais quelquefois, mais rarement et non sans peine, une
+permission pour venir voir mes parents. Paris avait un aspect
+tranquille. Si on n'avait pas entendu une furieuse canonnade, on
+aurait pu croire que rien d'extraordinaire ne s'y passait. Il fallait
+parfois faire un effort de mémoire pour se rappeler que trois ou
+quatre cent mille Prussiens campaient aux environs. On croyait à la
+victoire. Je ne pouvais pas m'empêcher d'avoir moins de confiance:
+j'avais vu Sedan. Je ne faisais part de mes appréhensions qu'à un
+petit nombre d'amis particuliers. En dehors de leur cercle intime, on
+m'eût pris pour un fou ou pour un agent de M. de Bismarck. On était
+encore dans la période de l'enthousiasme joyeux.
+
+Paris, avec sa ceinture de forts, paraissait une ville inexpugnable.
+Le moyen qu'une armée de quatre cent mille hommes, soldats, mobiles et
+gardes nationaux, fût forcée dans ses retranchements, et la Prusse,
+malgré la landwehr et le landsturm, empêcherait-elle la province
+soulevée de donner la main à Paris? Les orateurs ne manquaient pas
+pour développer ce thème, qui renfermait en germe l'espoir d'un
+triomphe éclatant. Chaque restaurant possédait un groupe de ces
+stratégistes, qui prenaient des redoutes et brisaient des lignes entre
+un beefsteak de cheval et une mince tranche de fromage. Les Prussiens
+repoussés et le café pris, on était fort gai.
+
+Après la malheureuse affaire du Bourget, vers le 15 ou 20 novembre, le
+4e zouaves reçut dans ses cadres un certain nombre de zouaves et de
+chasseurs de l'ex-garde qui étaient en dépôt à Saint-Denis: ils furent
+répartis dans les 1er et 2e bataillons; quant au 3e, on en compléta
+l'effectif par une compagnie de turcos, dont la plupart étaient nés en
+France et plus spécialement à Paris. Cependant, parmi ces recrues, on
+comptait à peu près une cinquantaine de véritables Africains, Arabes
+ou Kabyles, rompus au métier des armes, et qui avaient vu les
+batailles de l'Est. Désormais il n'y eut plus dans la ville assiégée
+d'autres zouaves que ceux du 4e régiment.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Dans les derniers jours du mois de novembre un frémissement parcourut
+nos bataillons. Des bruits circulaient qui nous faisaient croire qu'on
+allait se battre. D'où venaient-ils? On n'avait aucun renseignement
+officiel, et on sentait qu'ils ne mentaient pas. Ceux qui comptaient
+le plus sur la bataille faisaient semblant de n'y pas croire.
+
+--Ce sont des mots en l'air pour nous amuser! disaient les uns.
+
+--On a déjà perdu trop de temps pour n'en pas perdre encore,
+reprenaient les autres.
+
+Mais tous ceux qui grondaient et ceux qui raillaient, astiquaient
+leurs armes et passaient la revue de leurs chaussures, cette grande
+préoccupation du fantassin. On ne s'ennuyait plus; on allait voir les
+Prussiens. Ce ne serait pas comme dans la plaine de Gennevilliers, où
+pas un ne se montrait jamais.
+
+Enfin, au plus fort de cette agitation et de cette impatience, le 28
+novembre on reçut l'ordre de partir. Le matin, au point du jour, on
+forma le cercle, et la fameuse proclamation du général Ducrot fut lue
+aux compagnies. Quel silence partout! Arrivé au passage célèbre: «Je
+ne rentrerai à Paris que mort ou victorieux!» un étranglement subit
+coupa la voix de mon capitaine. Il porta la main à ses yeux, qui ne
+voyaient plus. J'étais auprès de lui.
+
+--Fourrier, me dit-il en me passant la proclamation, lisez pour moi.
+
+J'achevai cette lecture d'une voix nerveuse que l'émotion faisait
+trembler un peu. Il y eut un frisson dans les rangs. J'avais chaud
+dans la poitrine.
+
+Le général Ducrot n'est pas mort et n'a pas été victorieux; mais
+faut-il lui faire un crime de quelques paroles inutiles écrites avec
+trop de précipitation? C'était un peu la mode alors, une sorte de
+manie qui s'était emparée des généraux aussi bien que des orateurs de
+carrefour et des gardes nationaux. Tous parlaient et prenaient à la
+hâte ces engagements superbes que les événements ne permettent pas
+toujours de tenir. Souvent la mort ne répond pas à ceux qui
+l'appellent. Dix fois le général Ducrot a chargé bravement à la tête
+de ses troupes, et dix fois les balles et les obus ont tourné autour
+de lui sans l'atteindre. Quoi qu'il en soit, l'effet produit par les
+paroles du général Ducrot fut très-grand; elles électrisaient tout le
+monde, elles flattaient l'orgueil national. C'est un peu la faute de
+la France si on lui en prodigue en toute occasion; elle les aime,
+elle se paye de mots, et croit tout sauvé quand des phrases éclatantes
+sonnent à ses oreilles; mais ensuite, quand les Français se réveillent
+en face de la réalité triste et nue, ils crient à la trahison.
+
+Le régiment se rendit de Courbevoie à la porte Maillot; il marchait
+d'un pas ferme et léger malgré le poids des sacs. Là le chemin de fer
+de ceinture nous prit, et nous descendit à Charonne. Il était six
+heures et demie du soir au départ; la nuit était donc tout à fait
+noire quand nous atteignîmes, rangés en colonne de marche, le bois de
+Vincennes, que nous devions traverser. On apercevait dans les
+profondeurs du bois et le long des avenues les feux de bivouac
+allumés. Il faisait un froid âpre et dur. Le vent qui secouait les
+rameaux dépouillés des arbres faisait osciller les flammes et
+projetait dans l'ombre des lueurs bizarres et flottantes. Des massifs
+étaient soudainement éclairés, d'autres plongés dans les ténèbres.
+Les armes en faisceau brillaient et semblaient lancer des éclairs
+subits. Tout autour des brasiers, des groupes de soldats étaient
+couchés. Les uns dormaient roulés dans leur couverture; on les voyait
+comme des boules, la tête cachée sous un pli de laine; d'autres,
+assis, les coudes sur les genoux, le visage à la flamme, qui les
+couvrait de clartés rouges, semblaient réfléchir, le menton pris dans
+les mains. D'autres encore, accroupis, tisonnaient et faisaient
+jaillir du foyer des gerbes d'étincelles qui les couvraient de reflets
+pourpres: c'était un spectacle à la fois triste et doux. Il devenait
+terrible par la pensée quand l'esprit se représentait cette masse
+d'hommes se levant et se jetant sur d'autres hommes pour les tuer. Le
+bruit de notre marche cadencée qui se prolongeait sous les futaies
+réveillait à demi les soldats ou attirait l'attention de ceux qui
+veillaient. Ils tournaient la tête, nous contemplaient un instant en
+silence, puis retombaient dans leur sommeil ou leur rêverie.
+
+Le bois de Vincennes traversé, je ne vis plus derrière moi qu'un
+rideau noir baigné d'une lueur rouge qui s'éteignait dans la nuit, et
+que piquaient des points lumineux; nous marchions toujours. C'est
+ainsi que nous traversâmes Nogent, le village après le bois; mais
+alors des ordres transmis à la hâte nous faisaient faire de courtes
+haltes. Les zouaves en profitaient pour soulager leurs épaules par
+cette secousse rapide qui relève le sac, et dont leurs muscles ont
+l'habitude. Les deux mains sur le canon de leur fusil, ils
+attendaient, et, après quelques minutes, ils reprenaient leur marche.
+Un moment vint cependant où toute la colonne s'arrêta. Je déposai mon
+sac avec une sorte de volupté; mes reins pliaient sous le poids.
+
+Les officiers passèrent sur le front des compagnies, et firent former
+les faisceaux en assignant leur lieu de campement à chacune
+d'elles.--Inutile de dresser les tentes, et surtout pas de feu, nous
+dit-on.--L'action devait donc s'engager de bonne heure? l'ennemi était
+donc bien près? Des chuchotements légers coururent dans les rangs,
+puis chacun commença ses préparatifs. Savait-on combien de nuits on
+avait encore à dormir? Le froid piquait ferme, je pris ma couverture
+et mon capuchon avec lesquels je m'enveloppai, et, bien serrés l'un
+contre l'autre pour nous tenir chauds, mon sergent-major et moi, nous
+nous étendîmes sur l'herbe trempée de rosée. Presque aussitôt nous
+dormions.
+
+Ce sentiment de froid qui précède le matin nous réveilla. Le régiment
+fut sur pied en quelques minutes. A genoux dans la rosée, chacun roula
+sa couverture encore humide et la boucla sur le sac. Il faisait
+presque nuit; nos regards interrogeaient l'horizon. Les compagnies se
+rangeaient dans l'ombre, on en voyait confusément les lignes noires;
+des murmures de voix en sortaient. Une anxiété sourde nous dévorait;
+des soldats essuyaient le canon de leur fusil avec les pans de leur
+capuchon, ou cherchaient des chiffons gras pour en nettoyer la
+culasse; d'autres serraient leurs guêtres. Il se faisait de place en
+place des mouvements pleins de sourdes rumeurs; des officiers
+toussaient en se promenant; l'obscurité s'en allait; deux heures se
+passèrent ainsi. La route par laquelle nous étions venus et qui
+s'étendait derrière nous, était encombrée de convois de vivres, de
+régiments en marche et de trains d'artillerie. On entendait le cahot
+des roues dans les ornières et les jurons des conducteurs; les soldats
+filaient par les bas côtés.
+
+Les crêtes voisines s'éclairèrent, tout le paysage m'apparut; nous
+avions campé entre les forts de Nogent et de Rosny. Une forêt de
+baïonnettes étincelait, et des files de canons passaient. A huit
+heures, l'ordre vint de mettre sac au dos. La colonne s'ébranla, on se
+regarda; chaque regard semblait dire: Ça va chauffer! Nous écoutions
+toujours; le canon allait gronder certainement. Les minutes, les
+quarts d'heure s'écoulaient; quelques sons rares fendaient l'air; nous
+marchions alors sur une sorte de petit plateau qui descendait en pente
+douce jusqu'au remblai du chemin de fer de l'Est. Là tout à coup le
+régiment s'arrêta, noua avions parcouru 800 mètres.
+
+--Ce sera pour tout à l'heure, se dit-on.
+
+Quelques minutes après, nous avions mis bas nos sacs, et nos
+officiers, prévenus par l'état-major, nous invitaient à faire la
+soupe. Cette invitation est toujours une chose à laquelle le soldat se
+rend avec plaisir: ces cuisines en plein vent, si tôt creusées au pied
+d'un mur et sur les talus d'une haie, l'égayent et le réconfortent;
+mais en ce moment elle fut reçue avec de sourds murmures. Était-ce
+donc pour manger la soupe qu'on nous avait fait venir de Courbevoie à
+Nogent! A quoi pensaient nos généraux? Leur mollesse deviendrait-elle
+de la paralysie? Tout en grondant et grognant, on ramassait du bois et
+on allumait le feu. Les marmites bouillaient, les gamelles se
+remplissaient; mais on avait l'oeil et l'oreille au guet, prêt à les
+renverser au moindre signal. Les officiers fumaient, allant et venant
+d'un air ennuyé. La soupe avalée, chacun de nous grimpa sur un tertre
+ou sur le remblai du chemin de fer pour regarder au loin. Quelques
+coups de fusil éclataient par intervalles. Était-ce le commencement de
+l'action? A deux heures, on nous donna l'ordre de camper. Ce fut comme
+un coup de massue. Plus de bataille à espérer. Ceux-ci se plaignaient,
+ceux-là juraient. Pourquoi ne pas nous faire planter des pommes de
+terre? Les philosophes, il y en a même parmi les zouaves, se
+couchaient au soleil sur le revers d'un fossé. Les curieux s'en
+allaient en quête de renseignements. J'appris enfin que le coup était
+manqué. On remettait la bataille au lendemain. La Marne, disait-on,
+avait subi une crue dans la nuit, et le pont de chevalets s'était
+trouvé trop court. Le tablier même en avait été emporté. C'était
+encore un tour de cette malchance qui nous poursuivait depuis
+Wissembourg. Ce pont trop court m'était suspect. Il me sembla qu'on
+mettait au compte de la Marne une mésaventure dont la responsabilité
+retombait sur nos ingénieurs. Les chuchotements de bivouac me firent
+supposer bientôt que, dans leurs calculs, les constructeurs du pont
+s'étaient trompés d'une douzaine de mètres à peu près.
+
+--En somme, ce n'est qu'un retard de quelques heures, disaient les
+optimistes.
+
+Il est vrai que ce retard profitait aux Prussiens en raison directe
+du tort qu'il nous faisait.
+
+--A présent ils sont avertis; nous en aurons demain des bandes sur le
+dos, répétaient les vieux.
+
+Le jour tomba; à six heures, l'avis passa de rang en rang qu'une
+distribution serait faite à Montreuil.
+
+--Ici les hommes de corvée! cria mon sergent.
+
+C'était une promenade de trois kilomètres qu'on nous proposait, et il
+ne dépendait pas de moi de la refuser. Un camarade me fit observer que
+trois kilomètres pour aller et trois kilomètres pour revenir, cela
+faisait six kilomètres. Il m'était impossible de discuter l'évidence
+de ce calcul, mais ce n'était pas une raison pour rester. Il faisait
+un froid vif qui rendait la marche facile. Qui sait? on aurait
+peut-être la chance de rencontrer un cheval mort sur lequel on
+taillerait un bon morceau.
+
+Tout en causant, on avance; point de cheval mort. Des corbeaux qui
+volent, et autour d'une ferme en ruine pas une poule. Nous arrivons
+enfin et préparons nos sacs. Rien, ni pain ni viande. Dans ces
+occasions, le soldat ne ménage pas l'intendance; les épithètes
+pleuvent. Cependant on apprend tout à coup qu'il y a quelque chose.
+Quoi? Les sourires reviennent. On retourne aux sacs, et l'on nous
+distribue quelques morceaux de sucre et quelques grains de café.
+Tristement il fallut reprendre le chemin que nous avions parcouru.
+Bientôt la magnificence du spectacle qui se déroulait sous mes yeux me
+fit oublier ma fatigue. Je ne regrettai plus d'être venu. Tout
+l'horizon était constellé de feux. On en voyait dans la nuit obscure
+les lueurs vacillantes, qui se profilaient en longues lignes et
+disparaissaient dans l'éloignement. Ici c'étaient des brasiers; là des
+étincelles. Un vent léger secouait ces feux de bivouac qui couvraient
+la nuit de clartés rouges. Dans l'ombre passaient les silhouettes des
+sentinelles. On entrevoyait des squelettes d'arbres et vaguement les
+cônes blancs des tentes. J'étais seul. Derrière moi, j'entendais le
+pas traînant et les chuchotements irrités de mes camarades. Du côté
+des Prussiens, rien; la nuit noire et profonde. Je rentrai sous la
+tente avec un sentiment de bien-être indéfinissable; encore ébloui par
+l'étrangeté de ce spectacle, où les jeux de la lumière donnaient à
+l'ombre des apparences fantastiques, je me roulais dans ma couverture;
+nous devions nous lever le lendemain à quatre heures. Aucune idée de
+mort ne me préoccupait: j'avais cette idée bizarre, mais enracinée,
+que rien jamais ne m'arriverait.
+
+A quatre heures, nous étions tous debout; c'était la fameuse journée
+du 30 novembre qui allait commencer. Un mouvement silencieux animait
+notre campement. Accroupi comme les autres dans la rosée, je
+défaisais ma tente et en ajustais les piquets sur le sac. On n'y
+voyait presque pas. Quelques tisons fumaient encore; des zouaves
+présentaient leurs mains à la chaleur qui s'en dégageait. Quelques-uns
+parlaient bas. Il y avait comme de la gravité dans l'air. Nos
+officiers, la cigarette aux lèvres, allaient autour de nous comme des
+chiens de berger. Quelques soldats se promenaient lentement à l'écart;
+ils ne savaient pas pourquoi; des tristesses leur passaient par
+l'esprit. Vers cinq heures, on défit les faisceaux et chaque compagnie
+prit son rang. Une demi-heure après, nous étions en route; nos pas
+sonnaient sur la terre dure.
+
+Le chemin était encombré de voitures et de fourgons. Il fallait
+descendre dans les champs. La clarté se faisait; nous voyions des
+colonnes passer, à demi perdues dans la brume du matin. Il s'élevait
+de partout comme un bourdonnement. Les crêtes voisines se
+couronnaient de troupes; des pièces d'artillerie prenaient position.
+
+Notre régiment s'arrêta sur un petit plateau, à 200 mètres sur la
+gauche de Neuilly-sur-Marne. Nous étions entre le village et la ligne
+du chemin de fer. Un soleil radieux se leva; il faisait un temps
+splendide. Un sentiment de joie parcourut le régiment. Quelques-uns
+d'entre nous pensèrent au soleil légendaire d'Austerlitz. Était-ce le
+même soleil qui brillait? Deux heures se passèrent pour nous dans
+l'immobilité, à cette même place, sous Neuilly. Tantôt on déposait les
+sacs, tantôt on les reprenait. Les alertes suivaient les alertes. On
+avait des accès de fièvre.
+
+Un premier coup de canon partit, le régiment tressaillit; la bataille
+s'engageait. Bientôt les coups se suivirent avec rapidité. On
+regardait les flocons de fumée blanche. Du côté des Prussiens, rien
+ne répondait. Ce silence inquiétait plus que le vacarme de
+l'artillerie. Il était clair que nous devions traverser la Marne. De
+la place où je me dressais sur la pointe des pieds pour mieux saisir
+l'ensemble des mouvements, je voyais parfaitement le pont jeté sur la
+rivière. On en calculait la longueur.
+
+--C'est là qu'on va danser! me dit un voisin.
+
+Quelle cible en effet pour des paquets de mitraille! pas un obstacle,
+pas un pli de terrain, un plancher nu!
+
+Le 1er et le 2e bataillon s'ébranlèrent; on les dirigea du côté de
+Villiers. J'avais des amis dans ces deux bataillons. Le 3e ne les
+accompagnait pas. On les suivit des yeux aussi longtemps qu'on put les
+distinguer. Des ondulations du terrain, puis des traînées de fumée
+nous les cachaient. Le soir, au bivouac, j'appris qu'on les avait
+menés devant le mur crénelé d'un parc qu'on n'eut jamais la pensée
+d'abattre à coups de canon. L'attaque de ce mur avait, me dit-on,
+coûté 670 hommes au régiment, tant tués que blessés. Un officier que
+j'avais rencontré à la frontière y avait eu le ventre emporté, par un
+obus.
+
+Je n'en étais pas encore aux réflexions mélancoliques, je ne pensais
+qu'à la bataille; le canon faisait rage. L'action la plus violente
+était engagée sur notre droite. Nous ne perdions pas un des mouvements
+qui se passaient sur les crêtes qui couronnent la Marne. Un grand
+nombre de soldats, disposés en tirailleurs rampaient çà et là. Un
+rideau de fumée les précédait; mais au delà tout se confondait.
+Qu'avions-nous au loin devant nous, des Français ou des Prussiens? Les
+uns et les autres peut-être; mais où étaient les pantalons rouges et
+les capotes noires? A cette distance, les couleurs s'effaçaient, et
+nos officiers, qui n'avaient pas de lorgnettes, ne pouvaient faire que
+des conjectures. Ne savais-je pas déjà que les officiers de l'armée
+de Sedan n'avaient pas plus de cartes que n'en avaient eu ceux de
+l'armée de Metz?
+
+Cette indécision, les artilleurs du fort de Nogent la partageaient.
+Ils ne savaient pas de quel côté faire jouer leurs pièces, et il
+arriva même qu'un obus lancé un peu au hasard vint tomber au milieu
+d'une colonne de mobiles qui s'efforçaient de débusquer des
+tirailleurs prussiens répandus sur le coteau. Il y avait dans le
+bataillon des trépignements d'impatience. La batterie qui tirait sur
+notre front appuyait le travail des pontonniers qu'on voyait sur les
+deux rives et dans l'eau, ajustant les barques et les cordes; nous
+avions repris nos sacs. Trois mitrailleuses furent amenées sur le bord
+de la Marne et fouillèrent les taillis qui nous faisaient face sur la
+rive opposée. On voyait sauter les branches et des paquets de terre;
+rien n'en sortit. On nous avait dissimulés derrière des maisons. Les
+ponts étaient prêts.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+--En avant! crièrent nos officiers.
+
+C'était à la 1re compagnie qu'appartenait le périlleux honneur de
+prendre la tête de la colonne. Le général Carré de Bellemare et son
+état-major nous précédaient. Le pont plia sous notre marche. Je ne
+sais pourquoi, mais en ce moment je me mis à penser au pont d'Arcole,
+dont j'avais vu tant de gravures, avec le grenadier qui tombe, les
+bras en avant. Mon coeur se mit à battre. Je serrai nerveusement la
+crosse de mon fusil. J'avais un peu peur. Par combien d'obus et par
+quels milliers de balles n'allions-nous pas être accueillis sur ce
+tablier ouvert à tous les vents! Je me voyais déjà faisant la culbute
+comme le soldat de la gravure et plongeant dans la rivière. J'ai
+toujours admiré ceux qui parlent de leur indifférence en pareille
+occasion; mais est-elle aussi magnifique qu'ils le racontent? Quant à
+moi, ma vertu n'avait point le tempérament aussi solide, et, si
+j'étais résolu à faire mon devoir, ma force n'allait point jusqu'à cet
+oubli de la crainte.
+
+Cependant nous avancions toujours; ni boulets, ni mitraille, rien.
+Quelle surprise diabolique nous réservait-on? Le fer et le plomb
+allaient certainement tomber tout à coup dru comme grêle. Point. Le
+général, qui avait pris la tête, marchait au pas de son cheval, le
+poing sur la hanche. J'avais les yeux sur son képi aux galons d'or.
+N'allait-il pas voler dans l'espace? Toujours même silence. Décidément
+les Prussiens ont le caractère mieux fait que je ne le supposais.
+Est-ce négligence ou mansuétude? Le pont est franchi; le cheval du
+général pose ses sabots sur la terre. Nous respirons. Il nous semble
+que le plus gros de la besogne est fait. Tous à terre et le coeur
+soulagé, on nous disperse en tirailleurs, et je me porte en avant
+parmi ces buissons que les mitrailleuses ont fouillés. C'est à présent
+que les chassepots vont jouer! Les zouaves se jettent de droite à
+gauche à travers les taillis comme un troupeau de chèvres. Les
+branches violemment fendues nous couvrent le visage d'éclats de givre.
+Je vois briller l'épée nue de nos officiers, qui donnent l'exemple.
+
+--C'est comme en Afrique! me dit un vieux zouave tout chargé de
+chevrons et de médailles, qui s'est évadé comme moi de la presqu'île
+de Glaires.
+
+Un coup de clairon sonne; nous nous arrêtons net. Pourquoi ce coup de
+clairon? Immédiatement nous battons en retraite, et ordre nous vient
+de repasser le pont. Je marche tout en regardant mon voisin, qui
+regarde le sien. Que se passe-t-il donc? Le canon tonnait toujours.
+Allait-on nous engager d'un autre côté? Le pont traversé en sens
+inverse, cinq minutes après on nous le fait repasser en grande hâte;
+mais alors pourquoi ce premier mouvement de retraite?
+
+Nous étions de nouveau lancés en tirailleurs, et cette fois nous
+marchions bon train. On ne paraissait pas disposé à nous rappeler;
+nous avions cette idée, qu'en poussant loin en avant on nous
+laisserait faire. Le taillis que nous traversions était assez grand et
+assez épais. Les balles commencèrent à siffler, brisant les branches
+et faisant pleuvoir les feuilles mortes. Les tirailleurs prussiens
+nous attendaient. Aussitôt qu'on distinguait un casque à pointe ou une
+casquette plate, les nôtres répondaient. J'étais trop vieux chasseur,
+quoique jeune, pour tirer ainsi ma poudre aux moineaux. J'attendais
+l'occasion de faire un beau coup; il s'en présentait rarement.
+
+Il y avait devant nous un vaste parc dont l'artillerie avait renversé
+les murs; les Prussiens s'y étaient logés. Un capitaine qui courait
+nous le montra du bout de son épée. En avant! On s'élance après lui
+par-dessus les pierres éboulées, on entre par les brèches; on se
+précipite au milieu des massifs et des avenues. Le parc est vide,
+l'ennemi a décampé, laissant quelques morts, le nez dans l'herbe. Il y
+avait de l'autre côté du parc une route où le passage de l'artillerie
+et des fourgons avait creusé des ornières. A l'appel du clairon, les
+zouaves s'y rallient. Le beau soleil nous animait et nous égayait,
+nous avions chaud; nous pensions que rien ne nous était impossible.
+Afin de ne pas perdre une minute, on se mit à fouiller des maisons qui
+bordaient la route. Pauvres maisons! les portes en étaient ouvertes,
+les fenêtres enfoncées. On n'y trouva point d'habitants, et cependant
+il était clair que les Prussiens s'y étaient installés il n'y avait
+pas longtemps encore. Une pipe chaude reposait sur une table, une
+belle pipe en porcelaine blanche avec un portrait de la Marguerite de
+Faust; j'allais étendre la main sur ce souvenir, il était déjà aux
+lèvres d'un caporal. Des bouts de cigare encore allumés s'éteignaient
+partout. Sur le coin d'une table, une omelette entamée refroidissait à
+côté d'un saucisson dont il ne restait qu'une moitié. Dans la maison
+voisine, où il y avait encore une persienne qui achevait de brûler
+dans la cheminée avec les débris d'une commode, un ronflement qui
+partait d'un coin attira mon attention. Je tirai à moi, avec le
+sabre-baïonnette de mon chassepot, une couverture qui s'arrondissait
+sur une boule. Un grognement en sortit. J'avais eu le mouvement un peu
+brusque: la boule remua, et j'aperçus sur son séant un grand grenadier
+saxon qui se frottait les yeux; il était ivre-mort, et riait à
+désarticuler sa mâchoire.
+
+--C'est un farceur! cria un zouave de Paris qui ne croyait à rien, pas
+même à l'ivrognerie. Il le piqua légèrement de sa baïonnette.
+
+--_Ya! ya!_ murmura le Saxon, et, roulant sur le côté, il s'endormit
+derechef.
+
+Cependant quelques balles tirées des crêtes, dont nous n'étions plus
+séparés que par quelques centaines de mètres, cassaient les tuiles et
+frappaient les murs. Il fallut quitter les maisons et se déployer de
+nouveau en tirailleurs. Tout en cheminant, nous débusquions quelques
+vedettes prussiennes qui se repliaient sur les hauteurs en faisant
+feu. Nous ripostions, et chaque fois que ces vedettes s'en allaient,
+il tombait quelques-uns des leurs. Les forts tiraient pour appuyer
+notre mouvement, et les obus qui passaient en sifflant éclataient dans
+le parc de Villiers. C'était superbe.
+
+Une partie de l'action, vigoureusement engagée, se passait sous nos
+yeux. C'était plus vif qu'à la Malmaison. Toute ma compagnie était
+déployée dans les vignes; les compagnies de soutien nous rejoignirent,
+et la marche en avant se dessina. Il m'était difficile de tirer à coup
+sûr; je tirai au jugé et en m'efforçant de calculer mes distances. Les
+Prussiens tenaient ferme et renvoyaient balle pour balle. Elles
+faisaient sauter les échalas, et souvent rencontraient des jambes et
+des bras. Quelques zouaves atteints descendaient la côte en traînant
+le pied; d'autres se couchaient dans les sillons. Des camarades
+allaient quelquefois les chercher pour les mener aux ambulances, mais
+pas toujours. Ça me fendait le coeur d'en voir qui remuaient sous les
+ceps avec un reste de vie, et qu'un pansement aurait pu sauver; mais
+j'avais du feu dans le sang, et ne songeais qu'à pousser mes
+cartouches dans le canon de mon fusil. De l'artillerie qui avait passé
+le pont après nous envoyait des volées d'obus sur Villiers. C'était un
+beau tapage; on devient fou dans ces moments-là.
+
+Nous étions lentement revenus sur la route; des canons s'y étaient mis
+en batterie; la nuit commençait à tomber. La batterie tirait par
+volées. On voyait sortir de la gueule des canons de longues gerbes de
+feu rouge. Ils étaient placés derrière nous, à 30 mètres à peine de
+nos épaules. Les éclairs larges et flamboyants passaient sur nos
+têtes, illuminant tout. Quand la rafale partait, nous éprouvions une
+secousse terrible; mon dos pliait; il me semblait que j'avais la
+colonne vertébrale cassée par la décharge. A la nuit noire, on nous
+fit entrer dans un grand parc où nous devions prendre gîte. Les postes
+furent désignés, et on plaça les sentinelles. Le sac nous pesait
+horriblement; les jambes étaient un peu lasses; nous avions marché
+depuis le matin dans les terres labourées, et le sac au dos, c'est
+dur. Les tentes montées, il fallut songer au dîner. Je n'avais pas
+fait mon stage sur les bords de la Meuse pour m'endormir dans le
+gémissement. Il y avait des champs autour du parc. J'y courus et
+ramassai des pommes de terre en assez grande quantité pour remplir mon
+capuchon. Ce n'était pas un magnifique souper, mais enfin c'était
+quelque chose, et ces pommes de terre cuites sous la cendre, avec un
+peu de café par-dessus, m'aidèrent à trouver le sommeil.
+
+Quand on est dans les villes, on ne peut pas croire qu'on puisse
+dormir en face de centaines de canons prêts à tirer, avec les pieds
+dans l'herbe froide, une pierre sous la tête, et le ventre creux. On
+se fait à tout. Il faisait encore noir au moment où je m'éveillai. Il
+était cinq heures du matin. Les étoiles brillaient d'un éclat vif, des
+buées nous sortaient des narines. Le froid était piquant. Chacun de
+nous s'agitait autour des tentes qu'on roulait et qu'on chargeait sur
+les sacs.
+
+--Tu sais, me dit un sergent tandis que j'arrangeais mon petit bagage,
+nous évacuons nos positions.
+
+--Celles que nous avons prises hier?
+
+--Oui.
+
+--Ce n'est pas possible!
+
+--Tu vas voir.
+
+C'était vrai. L'ordre en était venu dans la nuit. Chacun de nous
+espérait qu'on marcherait en avant et nous battions en retraite! Cette
+Marne que nous avions traversée après tant d'hésitation, il fallut la
+retraverser. Nos officiers sifflaient entre leurs dents. On nous
+arrêta à l'endroit même où la veille nous avions campé et de nouveau
+on y dressa les tentes. Le froid devenait terrible. On avait le
+sentiment de ce qu'on allait souffrir. On n'avait pas besoin d'appeler
+des corvées pour chercher du bois. Chacun en demandait aux maisons
+abandonnées ou en coupait dans les taillis. Nous n'étions pas gais.
+J'avais fait la connaissance d'un soldat qui s'appelait Michel. Me
+voyant flâner à l'écart, les mains dans mes poches, la tête basse, ce
+garçon, qui m'avait pris en affection pour quelques paquets de tabac,
+vint à moi en élargissant un sourire bonasse qu'il avait toujours sur
+les lèvres. Je vois encore sa tête ronde, ses petits yeux gris et ses
+grosses oreilles rouges qui saillaient derrière ses joues luisantes.
+Il avait la mine d'un chantre.
+
+--Ça ne va pas? me dit-il.
+
+--Pas beaucoup.
+
+--C'est l'effet de la retraite. On a froid quand on recule, mais c'est
+une habitude à prendre. Je ne suis pas un garçon instruit, comme il y
+en a dans le régiment, vois-tu, mais je crois que reculer est dans le
+règlement.
+
+Alors, regardant autour de lui comme s'il avait eu peur d'être
+entendu, il se mit à rire en gonflant ses joues.
+
+Le lendemain matin, une vigoureuse fusillade nous réveilla en
+sursaut. On sortit des tentes et on courut aux armes. C'étaient les
+Prussiens qui étaient tombés sur les grand'gardes d'un régiment de
+ligne, et les avaient surprises. Les soldats qui dormaient, les fusils
+en faisceau, avaient été tués ou faits prisonniers. Vingt expériences
+ne les avaient pas corrigés. Personne n'avait appris l'art d'éclairer
+une armée. Tout ce bruit venait du côté de Petit-Bry. J'y connaissais
+une petite maison sous les arbres. Un pan de la façade était crevé.
+Les fenêtres, sans volets et toutes grandes ouvertes, semblaient me
+regarder. L'ordre nous fut donné de partir immédiatement. Le bataillon
+passa sous le fort de Nogent, tourna sur la gauche et gagna en grande
+hâte Joinville-le-Pont en longeant la redoute de Gravelle, qui lançait
+des obus.
+
+--Tiens! des gardes nationaux, me dit Michel.
+
+Il y en avait en effet plusieurs bataillons réunis autour du village.
+C'était la première fois que j'en voyais en ligne. Ils paraissaient
+fort agités, parlaient, gesticulaient, quittaient les rangs. Leurs
+officiers couraient de tous côtés pour les ramener. Les cantinières ne
+savaient auquel entendre. Quelques-uns déjeunaient, assis sur des tas
+de pierres. A la vue des zouaves, les gardes nationaux poussèrent de
+grandes acclamations. Le petit vin blanc matinal y était pour quelque
+chose. Ces manifestations enthousiastes redoublèrent de vivacité quand
+ils nous virent traverser la Marne, après quoi ils se remirent à
+déjeuner et à causer.
+
+La rivière passée, on nous fit prendre une route qui traverse un bois
+et gagner les hauteurs de Petit-Bry. Les clameurs des gardes nationaux
+ne nous arrivaient plus, mais les traces du combat se voyaient
+partout; des arbres brisés pendaient sur les fossés; des débris de
+toute sorte jonchaient la terre; une roue de caisson auprès d'un képi;
+un pan de mur crénelé, noirci par les feux du bivouac, s'appuyait à
+une maison crevassée. Sur la route, nous nous croisions avec les
+brancardiers qui revenaient des champs voisins. Ces pauvres frères de
+la doctrine chrétienne donnaient l'exemple du devoir rempli
+modestement et sans relâche. Ils l'avaient fait dès le commencement du
+siège, ils le firent jusqu'à la fin. Ils passaient lentement dans
+leurs robes noires, portant les morts et les blessés. Leur vue nous
+rendait graves; nous nous rangions pour leur laisser le bon côté du
+chemin.
+
+La route était dure et sèche et s'allongeait devant nous. Nous la
+foulions d'un pas rapide, lorsqu'un général parut, suivi d'un nombreux
+état-major. C'était le général Trochu. En nous voyant, il s'arrêta,
+et, nous saluant d'une voix où perçait un accent de satisfaction:--Ah!
+voilà les zouaves, dit-il; mais le régiment était si pressé d'en venir
+aux mains que personne ne cria. Il y eut dans les rangs comme un
+froissement d'armes, et notre marche, déjà rapide, prit une allure
+plus leste.
+
+Presque aussitôt, et le général en chef toujours en selle, immobile
+sur le bas côté de la route, un brancard passa portant un soldat
+blessé. C'était un garçon qui paraissait avoir une vingtaine d'années,
+un blond presque sans barbe. Il se souleva sur le coude, et la main
+sur le canon de son fusil:
+
+--_En avant!_ cria-t-il, _en avant!_
+
+L'effort l'avait épuisé, il retomba.
+
+Les brancards suivaient les brancards. On ne les comptait plus,
+c'était une file. Il y avait des blessés qui ne remuaient pas,
+d'autres ouvraient les yeux tout grands pour nous regarder,
+quelques-uns gémissaient. D'autres brancards venaient portant des
+formes roides sur lesquelles on avait étendu des capotes. Nous étions
+sérieux. De petits nuages blancs faisaient la boule sur les hauteurs
+voisines. Un grondement continu remplissait l'espace, il s'y
+produisait par intervalles des déchirements.
+
+A un kilomètre à peu près au-dessus de Petit-Bry, on nous arrêta. Il
+fallut, sur l'ordre des officiers, se coucher à plat ventre et
+attendre. Nous étions en quelque sorte sur la lisière de la bataille,
+mais à portée des balles. Il en sifflait par douzaines autour de nous
+qui nous étaient envoyées par des ennemis invisibles. Quelques-unes
+écorchaient nos sacs en passant; il ne fallait pas trop souvent lever
+la tête. Quand on distinguait derrière l'abri d'une haie de petits
+flocons de fumée blanche, nous tirions au jugé; c'était un amusement
+qui faisait prendre patience. Il y en avait parmi nous qui fumaient
+des cigarettes, accoudés sur les deux bras; c'est la pose que prennent
+les chasseurs quand ils sont à l'affût du canard. J'ai bien vu alors
+que la curiosité était une passion. On joue sa vie pour mieux voir.
+
+Un grand bruit me fit regarder de côté. C'étaient deux ou trois
+bataillons de mobiles qu'on dirigeait sur notre gauche. Ils arrivaient
+tumultueusement, sans ordre, et couraient parmi nous. Je crois bien
+que dans leur effarement ils ne se doutaient même pas de notre
+présence. Ils nous marchaient bravement sur le corps. Ce fut alors une
+explosion; chacun de nous avait un pied de mobile sur la jambe ou sur
+le bras. On criait, on jurait; les mobiles sautaient de tous côtés. Le
+rire nous prit; eux couraient toujours. Malheureusement, ce mouvement
+qui faisait prévoir une attaque avait été vu par les Prussiens; leurs
+batteries commencèrent à tirer. Bientôt les obus arrivèrent par
+paquets, ceux-là sifflant, ceux-ci éclatant. Ce fut alors au-dessus de
+nous une évolution de chutes et de soubresauts qui alternaient avec
+une sorte de régularité. Ces jeunes mobiles, qui n'avaient
+certainement jamais vu le feu, se jetaient à plat ventre, tous en
+bloc, officiers et soldats, puis se relevaient quand la volée de fer
+avait passé.
+
+--En avant! cria une voix forte.
+
+--En avant! répétèrent nos officiers. En un clin d'oeil nous fûmes sur
+pied comme enlevés par une secousse électrique, et un vif élan nous
+porta du côté de l'ennemi. En quelques bonds, ceux qui couraient le
+plus vite touchèrent aux tranchées où la veille nos grand'gardes
+avaient été surprises; quelques-uns n'y parvinrent pas. Au moment où
+j'y arrivais, un grand zouave qui me précédait s'effaça subitement. Je
+n'eus que le temps, emporté par ma course, de sauter par-dessus son
+corps qu'un dernier spasme agitait.
+
+Aucun Prussien dans les tranchées; mais quel spectacle nous y
+attendait! Partout des sacs, des képis, des bidons, des ustensiles de
+campement, des cartouchières, et parmi tous ces objets des hommes
+étendus pêle-mêle! Tous les sacs étaient éventrés, laissant éparses
+sur le sol des lettres par douzaines. Je me baissai et en pris une au
+hasard. Elle commençait par ces mots: «Mon cher fils, comme c'est ta
+fête dans quatre jours, je t'envoie dix francs... ta petite soeur y
+est pour vingt sous. Quand tu écriras, n'en dis rien à ton père...»
+Je laissai tomber la lettre. Il y avait par terre, devant moi, un
+pauvre grenadier dont la tête était brisée.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Une halte nous réunit près d'une espèce de remblai où chacun se tint
+sur le qui-vive, le doigt sur la gâchette, prêt à faire feu et le
+faisant quelquefois. Nous avions devant nous des lignes de fumée
+blanche d'où sortaient des projectiles. J'étais fait à ce bruit, qui
+n'avait plus le don de m'émouvoir; je savais que la mort qui vole dans
+ce tapage ne s'en dégage pas aussi souvent qu'on le croit. Tout
+siffle, tout éclate, et on se retrouve vivant et debout après la
+bataille, comme le matin au sortir de la tente; mais ce qui m'étonnait
+encore, c'était le temps qu'on passait à chercher un ennemi qu'on ne
+découvrait jamais. On ne se doutait de sa présence que par les obus
+qu'il nous envoyait. Il en venait du fond des bois, des coteaux, des
+vallons, des villages, et par rafales, et personne ne savait au juste
+où manoeuvraient les régiments que ces feux violents protégeaient.
+J'avais présents à la mémoire ces tableaux et ces images où l'on voit
+des soldats qui combattent à l'arme blanche et se chargent avec furie;
+au lieu de ces luttes héroïques, j'avais le spectacle de longs duels
+d'artillerie auxquels l'infanterie servait de témoin ou de complice,
+selon les heures et la disposition du terrain.
+
+L'inquiétude des premiers moments éteinte, ce que j'éprouvais, c'était
+l'impatience. Ces temps d'arrêt toujours renouvelés, ces courses qui
+n'aboutissaient à aucune rencontre, me causaient une sorte
+d'exaspération morale dont j'avais peine à me défendre. Je commençai à
+comprendre le sens profond d'un mot qui m'avait été dit par un vieux
+compagnon à qui je demandais à quoi sert une baïonnette.--Cela sert à
+faire peur, m'avait-il répondu. Au plus fort de mes réflexions, une
+balle égratigna la terre à cinq pouces de ma tête, sur ma gauche, et
+un éclat d'obus rebondit sur un caillou qu'il brisa à ma droite.
+
+--Toi, tu peux être tranquille, me dit un camarade, jamais rien ne
+t'écorchera la peau.
+
+La nuit se faisait. Un capitaine prit avec lui une section et la plaça
+en grand'garde. J'étais de ceux qui restaient sur le remblai. On nous
+permit de nous étendre par terre, à la condition de ne rien déboucler,
+ni du sac ni de l'équipement, et d'avoir toujours le fusil à portée de
+la main. J'eus bientôt fait de mettre bas mon sac et de me coucher
+dans un creux, le chassepot entre les jambes. J'avais les paupières
+lourdes, et mes yeux se fermaient malgré moi. Il fallait que la
+fatigue fût terrible pour nous permettre de dormir par le froid qu'il
+faisait depuis deux ou trois jours. La terre avait la dureté du
+caillou; le thermomètre, à ce qu'on me dit après, marquait 14 degrés.
+Au bout d'un certain temps, j'ouvris les yeux; un ciel brillant
+resplendissait au-dessus de ma tête; les étoiles étaient comme des
+pointes de feu. Rien ne remuait autour de moi; je me sentais glacé. Je
+me levai pour marcher un peu et ramener la circulation par l'exercice;
+mes mains avaient la roideur du bois, elles ne m'obéissaient plus.
+Comment aurais-je fait s'il m'avait fallu prendre mon chassepot?
+Quelques coups de canon retentissaient au loin, un grand silence
+m'entourait.
+
+Je m'écartai du remblai. Mes pieds tout à coup heurtèrent un obstacle
+qui avait la rigidité d'un tronc d'arbre. Je trébuchai; c'était un
+cadavre roide et froid, parfaitement gelé. Le corps, que je soulevai,
+retomba lourdement, tout d'une pièce, sur le sol, avec un bruit dur;
+d'autres cadavres étaient répandus çà et là dans toutes les
+attitudes. La vue d'un mur crénelé dont la ligne blanche apparaissait
+vaguement dans la nuit, me fit reconnaître l'endroit où l'avant-veille
+on avait déchaîné la moitié du régiment contre le parc de Villiers.
+Que de morts! Ils portaient presque tous l'uniforme des zouaves. On
+reconnaissait à la torsion de leurs membres ceux qui avaient fait
+quelques pas avant d'expirer; d'autres tenaient encore leur fusil avec
+le geste menaçant du combat. Plusieurs, étendus sur le dos, tournaient
+leur visage blanc vers le ciel; leurs lèvres ouvertes avaient laissé
+échapper un dernier cri. Toutes les sensations de la dernière minute
+se reflétaient comme figées par la mort sur leurs traits immobilisés.
+Il y avait de la stupeur, du désespoir, de la colère, de l'effroi,
+puis les contractions de l'agonie. Le sentiment d'une tristesse sans
+bornes s'empara de moi, tandis que j'errais parmi ces cadavres dans la
+transparente obscurité de la nuit.
+
+J'allai de l'un à l'autre, cherchant à reconnaître ceux de mes amis
+que j'avais perdus; il en était deux que je tenais à revoir. Il me
+fallut retourner un certain nombre de ces morts couchés sur le ventre.
+Quelques-uns, frappés à la tête, étaient méconnaissables; ils avaient
+comme un masque rouge sur un visage défiguré. Je me penchai pour les
+mieux voir: un frisson me prit quand l'un des deux amis que je
+cherchais m'apparut tordu et replié sur lui-même dans un creux. Il
+avait trois blessures faites par trois balles: l'une à la jambe,
+l'autre au bas-ventre; la troisième balle, entrée par la tempe, avait
+traversé la cervelle. Je m'agenouillai auprès de ce corps durci par la
+gelée; je n'y voyais plus bien. En passant mes mains sur sa veste, je
+sentis sous l'épaisseur du drap un objet qui avait échappé aux
+maraudeurs; c'était le portefeuille du pauvre mort. Je le pris et le
+serrai dans ma poche; je pleurais et me laissais pleurer. Un jour
+vint où je pus rapporter ce souvenir à sa famille; elle ne devait
+avoir pour consolation que de savoir que celui qu'elle regrettait
+était mort à l'ennemi.
+
+Quand je me relevai, j'avais froid jusqu'à la moelle des os. J'arrivai
+à un endroit où les cadavres des nôtres avaient été ramassés et
+couchés sur deux rangs. J'en comptai quarante-sept, parmi lesquels
+vingt-deux zouaves; le reste appartenait à la ligne et à la mobile,
+qui avaient solidement donné; je ne savais ce que je faisais en les
+comptant. Parmi ces morts étendus dans les poses les plus terribles,
+il y avait un lieutenant-colonel de la mobile éventré par un obus; il
+paraissait dans la force de l'âge; l'une de ses mains était gantée,
+l'autre portait la trace d'une abominable mutilation: le quatrième
+doigt, le doigt annulaire, manquait; la trace de l'amputation était
+fraîche encore, on le lui avait coupé pour avoir la bague. Je jetai un
+dernier coup d'oeil sur ce champ funèbre tout rempli de misères, et
+retournai vers ma compagnie, l'esprit noir, le coeur malade. Je
+marchai comme un homme ivre, voyant toujours ces faces livides, ces
+mains violettes, ces yeux éteints, et tous ces morts qui devaient
+attendre pendant huit jours leur sépulture. Je tombai sur mon sac
+comme une masse. Il n'y avait pas une demi-heure que je dormais d'un
+sommeil lourd, lorsqu'un soldat vint me réveiller, et me prévint de la
+part de l'adjudant qu'une distribution de vivres allait avoir lieu à
+Petit-Bry, place de l'Église, à une heure du matin. Je me frottai les
+yeux. Il était onze heures. Si je me rendormais, étais-je bien sûr de
+me réveiller à temps? La prudence me conseillait de marcher. C'était
+deux heures de cigarettes à fumer; mais l'idée de m'éloigner du
+bivouac ne me vint plus.
+
+Un peu avant une heure, grelottant sous ma couverture, je commençai à
+faire la revue des hommes qui devaient m'accompagner. Je n'y mettais
+pas moins de rudesse que d'activité; mais ceux que je secouais par les
+épaules se rendormaient tandis que je tirais leurs camarades par les
+jambes. L'un grognait, l'autre ronflait, aucun ne bougeait. Je me mis
+à jouer des pieds et des mains au hasard, marchant dans le tas. Le
+premier qui se leva voulut crier, je le fis taire d'un coup de poing;
+en une minute, la corvée était debout, presque éveillée. Marcher en
+tête de mes hommes, c'était m'exposer à en perdre la moitié chemin
+faisant. Je pris la queue du cortège et arrivai au lieu du
+rendez-vous. Il n'y avait personne sur la place de l'église; j'en fis
+le tour une fois, deux fois, trois fois;--rien, pas un soldat, pas un
+comptable; le village semblait mort. La corvée maugréait, battait la
+semelle, courait, frappait du pied. Deux heures sonnèrent, rien
+encore. Mes hommes allaient et venaient, cognant aux portes.
+Quelques-uns tombaient dans les coins et s'y rendormaient; j'aurais
+voulu faire comme eux. Le froid était abominable. J'envoyai dans
+toutes les directions et, bien sûr enfin qu'il n'y aurait point de
+distribution à Petit-Bry, je m'en retournai au campement.
+
+Vers six heures du matin, le pétillement de quelques coups de fusil me
+réveilla; ils partaient de la tranchée, où une section de ma compagnie
+était de grand'garde et nous couvrait. Chacun de nous prit son rang,
+sac au dos. La fusillade devint bientôt rapide et vive; les balles
+prussiennes passaient au-dessus de nos têtes par volées, avec de longs
+sifflements; tout à coup notre capitaine donna le signal de l'attaque,
+et criant à gorge déployée: _Attaou! attaou!_ ce mot terrible qui
+avait retenti à Reischoffen et dont les syllabes arabes signifient
+_Tue! tue!_ il se précipita en avant. Nous le suivîmes. Il y eut un
+instant terrible où les balles s'éparpillaient au milieu de nous dru
+comme la grêle. Comment passe-t-on à travers cette pluie? Mais nous
+étions lâchés comme une meute de chiens courants, et, bondissant à
+côté de ceux qui tombaient, toujours guidés par le farouche _attaou_
+du capitaine, nous atteignîmes en un instant la tranchée où les fusils
+à aiguille et les chasse-pots échangeaient leurs coups. Allais-je
+enfin avoir la joie d'un combat corps à corps? Les Prussiens, qui
+avaient joué le même jeu que la veille, mais avec moins de succès, et
+poussé en avant jusqu'à nos postes, resteraient-ils à portée de notre
+élan?
+
+En attendant qu'un peu de clarté nous permît de les reconnaître, nous
+tirions à volonté. Ceux-là brûlaient vingt cartouches en cinq minutes;
+ceux-ci quatre seulement en un quart d'heure. C'est une affaire de
+tempérament. Les plus lents ne sont pas les moins redoutables; ils
+ajustent. Ah! si tous les soldats, quand ils épaulent, tiraient
+seulement à hauteur d'homme, que les batailles finiraient vite!
+
+--Ça ne va pas! me dit Michel en me faisant remarquer que le feu des
+Prussiens commençait à mollir.
+
+J'espérais qu'un mouvement impétueux les amènerait jusqu'à la tranchée
+ou nous jetterait sur eux; mais il fallut enfin me rendre à
+l'évidence: ils ne tiraient presque plus, bientôt ils ne tirèrent plus
+du tout, et ordre nous fut donné de cesser le feu. C'était encore une
+occasion perdue.
+
+Ceux d'entre nous qui avaient de bons yeux se levaient sur la pointe
+du pied pour regarder au loin dans la plaine; nous étions à demi
+consolés quand nous avions deviné plus que découvert des points noirs
+épars dans l'ombre vague qui en estompait l'étendue. Des discussions
+s'engageaient alors pour savoir si chacun de ces points représentait
+un ennemi mort. Les plus fougueux voulaient s'en assurer par
+eux-mêmes; mais on avait ordre de ne point quitter la tranchée.
+
+On la quitta cependant vers neuf heures pour aller tremper quelques
+débris de biscuit dans du café, à cette même place où la veille tant
+d'obus avaient plu sur nous, et, à quatre heures, les régiments, les
+brigades, les divisions, toute l'armée s'ébranla. Je demandai à mon
+capitaine ce que cela signifiait.
+
+--Cela signifie, me dit-il, que nous abandonnons les positions
+conquises, et que les hommes tués sont morts.
+
+Le bataillon n'était pas content; il avait compté sur une victoire, et
+c'était une retraite qu'on lui offrait. On lui fit repasser la Marne
+sur le même pont de bateaux qu'il connaissait, et il fut ramené à
+Nogent; on allait retomber dans l'ennui et l'immobilité comme à
+Courbevoie, à cette différence près qu'au lieu de monter les
+grand'gardes sur les bords de la Seine, on les monterait dans l'île
+des Loups, à côté du grand viaduc du chemin de fer.
+
+Sur ce fond d'ennui et de découragement courait une trame légère de
+mauvaises nouvelles qui nous arrivaient de la province. Comment? Je ne
+sais pas; c'étaient des rumeurs qui disaient la vérité. Nos
+conversations le soir, autour d'un morceau de cheval étique, dans les
+malheureuses maisons où nous avions abrité nos fourniments, n'étaient
+pas gaies. On riait encore quelquefois, mais pas beaucoup; on sentait
+que l'état-major ne croyait pas à la possibilité ni même à l'utilité
+de la défense. Son scepticisme le paralysait, en même temps que la
+jactance du gouvernement endormait Paris. Aucun de nous ne faisait
+plus attention à l'échange continuel d'obus qui se faisait entre les
+lignes prussiennes et la ligne des forts.
+
+Ces jours noirs de décembre, mêlés de coups de vent et de rafales de
+neige, me semblaient interminables. A des matins brumeux succédaient
+des soirées froides et des nuits glaciales. Le regard se fatiguait à
+suivre les lignes sombres des arbres courant aux deux côtés des routes
+blanches: partout la neige, on songeait à la Russie. La pensée n'avait
+plus ni ressort, ni chaleur.
+
+Sur ces entrefaites, j'appris qu'on formait un bataillon de
+francs-tireurs au moyen de quatre compagnies prises dans chacun des
+quatre régiments de la division, qui se composait alors du 4e régiment
+de zouaves et du régiment des mobiles de Seine-et-Marne réunis sous le
+commandement du général Fournès, et du 135e de ligne avec les mobiles
+du Morbihan embrigadés sous les ordres du colonel Colonieu, faisant
+fonction de général. J'avais été nommé caporal-fourrier à l'affaire de
+Champigny; mais, pour entrer dans le corps des francs-tireurs, je
+n'hésitai pas à déposer un galon et à redevenir simplement caporal.
+Je voyais dans ces quatre mots: bataillon des francs-tireurs, toute
+une perspective de combats et d'aventures où les coups de fusil ne
+manqueraient pas. Je ne voulais pas d'ailleurs me séparer de mon
+capitaine.
+
+Le hasard donna raison à mes prévisions, et rompit la monotonie de
+notre existence. La nouvelle se répandit un soir que le lendemain, 20
+décembre, nous entrerions en expédition. Comment le savait-on? quelle
+bouche indiscrète faisait ainsi descendre à l'avance du général en
+chef au soldat le jour et l'heure des prises d'armes? C'est ce qu'il
+nous était impossible de deviner; mais quelqu'un, fée ou femme, se
+chargeait toujours d'avertir l'armée, et le secret, qui avait toute
+liberté d'aller et de venir, ne tardait pas à franchir les
+avant-postes. Que de choses ne racontait-on pas entre camarades, le
+soir, en fumant une pauvre pipe! La confiance était partie. La
+nouvelle de cette prochaine sortie fut donc accueillie avec une ardeur
+hésitante; on n'y voyait que l'occasion de remuer un peu. Un sergent,
+qui tisonnait le feu dans une chambre sans fenêtre, où il ne restait
+qu'un vase de fleurs artificielles sous son globe de verre, se tourna
+du côté du narrateur, et d'une voix sèche:
+
+--Où doit-on reculer demain? dit-il.
+
+Ce mot sanglant traduisait les sentiments du soldat. Il ne croyait
+plus à la victoire, parce qu'il ne croyait plus aux chefs. Dans de
+telles conditions, les régiments marchent avec la déroute suspendue à
+la semelle de leurs souliers.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Un mouvement rapprocha mon bataillon du village de Rosny, où les
+maraudeurs n'avaient laissé ni une porte, ni une persienne, ni un
+volet. Les maisons avec leurs fenêtres béantes ne cachaient plus un
+habitant, si ce n'est çà et là quelques misérables fugitifs qui
+remuaient dans les caves.
+
+Le lendemain, à quatre heures du matin, le régiment s'ébranla, et à la
+faveur de la nuit noire, traversant le canal de l'Ourcq, il vint
+camper à 2 kilomètres de la ferme de Groslay, à l'abri de quelques
+maisons. On savait à peu près que l'affaire du Bourget allait
+recommencer.
+
+--Et dès qu'on nous aura donné ordre de prendre une position, me dit
+Michel, on s'empressera de nous engager à l'abandonner.
+
+Je haussai les épaules.
+
+--Tu verras, reprit-il.
+
+Il y avait dans le corps de logis derrière lequel ma compagnie se
+massait, des éclaireurs d'un corps franc; on ne manqua pas de les
+questionner. Un officier, qui avait de grandes bottes molles et des
+moustaches farouches avec deux revolvers pendus à la ceinture, hocha
+la tête d'un air d'importance.
+
+--Les Prussiens ont là des retranchements et une pièce de canon,
+dit-il.
+
+Nous devions nous en emparer coûte que coûte et nous y maintenir.
+L'ordre vint subitement de nous déployer en tirailleurs. C'était une
+besogne qui revenait de droit à la compagnie des francs-tireurs. Mon
+lieutenant prit la gauche; j'étais en serre-file à la droite, et nous
+marchions fort vite. La rapidité, dans ces occasions, diminue le
+péril. A peine avais-je fait une centaine de pas, qu'une patrouille de
+cavalerie vint faire le tour de la ferme. On envoya quelques balles
+dans le tas, et la patrouille disparut au galop. Il ne fallait plus
+perdre une minute. Nos officiers néanmoins, qui avaient la
+responsabilité du mouvement, agissaient avec une certaine
+circonspection, et nous engageaient, tout en avançant, à nous défiler
+de la mitraille.
+
+--Gare au canon! disions-nous, et nous marchions toujours.
+
+Rien ne remuait dans la ferme. On en distinguait parfaitement les
+bâtiments et les enclos. Je vis alors un homme qui était en sentinelle
+sur un toit; mais à peine l'avais-je aperçu qu'il disparut par une
+lucarne avec la promptitude d'une grenouille qui saute dans une mare.
+
+On se mit à courir; l'imprudence devenait de la prudence. Il ne
+fallait pas laisser au fameux canon le loisir de nous viser. Chacun
+de nous jouait des jambes à qui mieux mieux. Je tenais la tête de
+l'attaque avec cinq ou six camarades. Les balles allaient partir sans
+doute. Rien encore; nous redoublons d'élan, nous touchons aux murs,
+nous entrons et nous apercevons un cheval mort auprès d'un bon feu. De
+canon point, et d'ennemis pas davantage. Nous étions exaspérés. Il
+fallait cependant mettre la ferme en état de défense au cas d'un
+retour offensif; chacun s'y employa. Je roulai force tonneaux le long
+des murs sur lesquels j'ajustai force planches, ce qui formait un
+assemblage de tréteaux bons pour la fusillade. Quand j'avais les mains
+engourdies par le froid, j'allais les réchauffer à un grand feu qui
+brûlait dans la cour et qu'on alimentait avec mille débris.
+
+Le génie arriva et pratiqua des meurtrières avec des tranchées auprès
+desquelles on plaça des sentinelles. Au plus fort de cette besogne,
+et Dieu sait si on la menait bon train, le colonel Colonieu vint nous
+rendre visite. On apprit ainsi qu'on se battait du côté du Bourget.
+
+A son tour, un officier d'état-major arriva au grand galop et nous
+demanda où était le général de Bellemare. Nous n'en savions rien. Un
+autre survint, puis un autre encore, puis un quatrième, puis un
+cinquième. Toujours même réponse. Il y en avait parmi nous qui
+trouvaient singulier qu'un officier ne sût pas où rencontrer le
+général qui commandait la division.
+
+Avec le cinquième officier arriva un premier obus. Il éclata en
+arrière de la ferme.
+
+--Trop long, dit Michel.
+
+Un second éclata en avant.
+
+--Trop court, reprit-il.
+
+Un troisième tomba sur un toit qu'il effondra; les Prussiens avaient
+rectifié leur tir.
+
+Un peu d'infanterie se montra au loin; on courut aux meurtrières. Là,
+je fis connaissance avec un nouveau genre de supplice qui avait son
+âpreté. Un courant d'air terrible s'établit dans ces ouvertures
+pratiquées en pleins moellons, et, quand le thermomètre descend à 12
+degrés, il acquiert une violence qui coupe le visage et le rend bleu.
+Les yeux s'enflamment et n'y voient plus.
+
+Cette infanterie que nous avions aperçue n'arrivait pas, mais les obus
+ne cessaient pas de pleuvoir avec une précision qui ne se démentait
+plus. Un projectile abattait un pan de mur qui s'écroulait sur ses
+défenseurs; un autre éclatait dans une tranchée d'où il faisait voler
+des lambeaux de chair avec des paquets de terre. Un seul obus nous
+vint en aide en tuant un cheval qui servit au ravitaillement de la
+compagnie. Nous tenions bon cependant, et, depuis quelques heures, de
+cinq minutes en cinq minutes, on relayait les camarades aux
+meurtrières, lorsque, à six heures du soir, ordre vint d'évacuer la
+ferme. Une main frappa mon épaule.
+
+--Te l'avais-je dit? s'écria Michel.
+
+Je n'avais rien à répondre, et à mon rang, le fusil sur l'épaule, je
+suivis ma compagnie, qui avait pour mission de couvrir la retraite de
+la division de Bellemare. Vers neuf heures, nous arrivions à Bondy,
+où, en attendant les ordres, quelques-uns de nos hommes, harassés de
+fatigue, dormaient debout, le sac au dos, les mains sur le fusil.
+
+Deux ou trois jours se passèrent là en pleine misère; parfois on avait
+l'abri de quelque maison à laquelle on arrachait une poutre ou un
+reste de parquet pour faire du feu; parfois on campait sur la route et
+dans la neige. Le froid nous rongeait. Il semblait s'immobiliser dans
+son intensité. On attendait le matin, on attendait le soir; les heures
+se passaient dans ces longues attentes, l'arme au pied ou les fusils
+en faisceaux. On s'engourdissait dans l'épuisement.
+
+Ce fut le moment que mon capitaine choisit pour tomber malade. Il
+traînait depuis quelque temps malgré sa jeunesse et son énergie. Un
+soir, la fièvre le prit; il eut froid, il eut chaud; il se laissa
+tomber sur quelques brins de paille et y resta à demi mort. Un médecin
+qui passait par là s'arrêta et me déclara qu'il avait la petite
+vérole.--S'il en revient, ce sera drôle.--Il faisait un froid de 14
+degrés. Pour remède rien que de l'eau-de-vie et de la neige fondue que
+je lui faisais boire alternativement. Quand il avait faim, il mâchait
+un morceau de cheval cru; je lui donnais ce que j'avais sous la main.
+Je lui demandai s'il voulait être porté à l'ambulance.--Jamais!
+cria-t-il.--La fièvre le secouait toujours, et ses dents claquaient.
+Son visage était d'un rouge sombre; mais, comme je n'y voyais pas de
+boutons, je croyais que le docteur s'était trompé. Le bataillon
+cependant campait de ci, de là, un jour au bord du canal de l'Ourcq,
+en plein air, un jour à Noisy-le-Sec, dans une salle de bal. Je ne
+quittais pas mon capitaine, qui de son côté m'offrait toujours la
+moitié de sa botte de paille, quand il en avait une; nous dormions
+sous la même couverture. Le cinquième jour, il était à peu prés
+rétabli. Le docteur revint et le trouva déchirant à coups de dents un
+beefsteak de cheval cuit sur un lit de braise et buvant dans une tasse
+de fer-blanc un mélange de glace et d'eau-de-vie. Il n'en voulait pas
+croire ses yeux.
+
+--Ma foi, dit-il, vous avez tué la petite vérole, c'est un miracle!
+
+Nous étions alors en cantonnement à la ferme de Londeau, à mi-chemin
+entre le fort de Rosny et le fort de Noisy-le-Sec. Chacune des
+compagnies du bataillon des francs-tireurs devait être de grand'garde
+à tour de rôle le long du chemin de fer, entre les stations de Rosny
+et le fort de Noisy. Il se passait quelquefois d'étranges choses
+autour de ces cantonnements lointains. Si les Prussiens ne se
+gênaient pas pour frapper de réquisitions les villages qu'ils
+occupaient, ceux qui groupaient leurs maisons à l'ombre de nos forts
+avaient d'autres ennemis à redouter. Les soldats se chauffaient comme
+ils pouvaient, et il est bien difficile de se montrer d'une sévérité
+absolue envers des malheureux qui cherchaient çà et là, aux dépens des
+propriétaires, quelques pièces de bois pour rendre un peu de vie à
+leurs membres engourdis. Certes, ils ne respectaient pas toujours les
+portes et les fenêtres des habitations abandonnées; mais le
+thermomètre marquait 14 et 15 degrés, nous étions souvent sans abri,
+et, par les nuits glaciales que nous subissions, les cas de
+congélation étaient fréquents. Que ceux qui n'ont jamais péché nous
+jettent la première pierre! Mais que dire des spéculateurs que nous
+envoyait Paris?
+
+Un matin j'ai vu, de mes yeux vu, un officier de la garde nationale
+arriver en tapissière, et, accompagné d'un ami, exécuter une
+véritable razzia aux dépens des portes et des persiennes du voisinage.
+Il choisissait son butin, ne dédaignait pas d'y comprendre quelques
+volets mêlés de jalousies, et, sa tapissière bien chargée, il s'en
+retournait faisant claquer son fouet, le képi sur l'oreille. C'était
+probablement un entrepreneur qui faisait provision pour la saison
+prochaine, et ne voulait pas que sa clientèle eût à souffrir d'aucun
+retard. D'autres industriels venaient à la suite, que les scrupules
+n'embarrassaient pas davantage.
+
+Notre situation à cette extrémité de nos lignes et les promenades
+qu'elle entraînait donnaient à notre vie un caractère en quelque sorte
+monacal. Si Paris ne savait rien de ce qui se passait en province,
+nous ne savions rien de ce qui se passait à Paris; nous sentions
+cependant que cela ne pouvait pas durer toujours, faute de cheval.
+
+Que peut-on faire là dedans? disions-nous quelquefois, tout en rendant
+visite aux postes avancés échelonnés le long de la ligne, à cinq cents
+mètres les uns des autres, et gardés eux-mêmes par des sentinelles
+fixes et des sentinelles volantes qui n'étaient pas à plus de cent
+mètres des vedettes prussiennes. Ces sentinelles, tapies dans un trou
+ou dissimulées derrière un bouquet d'arbres, avaient ordre de ne
+jamais allumer de feu pour ne pas attirer l'attention de l'ennemi. Si
+le froid les engourdissait, les obus les réveillaient. Il en tombait
+toujours quelqu'un en deçà ou au delà du remblai du chemin de fer.
+C'était l'aubaine accoutumée quand on allait relever les sentinelles
+ou porter les vivres aux postes avancés. Les précautions diminuaient
+le péril, mais ne le faisaient pas disparaître; trop de lunettes nous
+observaient.
+
+Un matin, au moment où ma corvée débouchait d'un chemin creux, sept ou
+huit obus éclatèrent. Chacun de nous se crut mort. La corvée n'y
+perdit qu'un bidon enlevé des mains d'un zouave. En revanche, combien
+de nos pauvres camarades qu'on ramenait les pieds gelés des tranchées
+où ils passaient la nuit!
+
+La ferme de Londeau avait eu le sort de la ferme de Groslay. Prise
+pour point de mire, elle était effondrée en dix endroits. Le bataillon
+des francs-tireurs, qui en avait fait son quartier-général, dut
+l'abandonner pour se cantonner à Malassise, tandis que la division
+tout entière se retirait à Noisy-le-Sec, et de Noisy-le-Sec à
+Montreuil et à Bagnolet. Il ne fallait pas être un stratégiste de
+premier ordre pour comprendre que le cercle dans lequel l'armée
+prussienne étreignait Paris allait se rétrécissant.
+
+J'avais profité d'un jour de répit pour demander à mon commandant
+l'autorisation de me rendre à Paris, que je n'avais pas vu depuis plus
+d'un mois. Il me l'accorda volontiers, et je pris le chemin de la
+porte de Romainville, où un hasard propice me fit rencontrer un de mes
+amis qui, en sa nouvelle qualité d'officier d'état-major du secteur,
+me fit passer tout de suite.
+
+Il me sembla que je tombais d'une fournaise dans une baignoire. On
+n'avait de la guerre que le bruit éloigné de la canonnade. Les omnibus
+roulaient; il y avait du monde sur les boulevards, les cafés étaient
+pleins; partout les mêmes habitudes et les mêmes conversations; dans
+les rues seulement, une débauche de gardes nationaux.
+
+--Trop de képis! trop de képis! me disais-je.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Quand je retournai à Malassise, le bataillon des francs-tireurs,
+exempté du service des tranchées et des grand'gardes, allait
+entreprendre un service plus actif. Il s'agissait d'expéditions
+nocturnes où les qualités individuelles trouveraient des occasions de
+se manifester. Mon capitaine me prit à part pour m'apprendre qu'un de
+nos trois sergents ayant été blessé j'étais appelé à l'honneur de le
+remplacer, et que je remplirais en même temps les fonctions de
+sergent-major.
+
+--Et soyez tranquille, ajouta-t-il, vous aurez votre part des
+expéditions de nuit.
+
+Un soir, en effet, le bataillon prit les armes tout à coup. Il pouvait
+être dix heures. Il faisait une nuit claire. C'était le temps où l'on
+avait abandonné un peu lestement le plateau d'Avron en y laissant des
+masses de munitions, ce même plateau dont la possession devait porter
+un coup funeste à l'armée prussienne,--après avoir rempli de joie le
+coeur des Parisiens, si prompt aux espérances.
+
+Tout en marchant, on cherchait à deviner quel motif nous avait fait
+mettre sac au dos; mais un flair particulier anime le soldat dans ces
+sortes d'occasions et lui fait tout comprendre sans qu'on lui ait rien
+dit. Certains obus arrivaient depuis quelque temps qui nous gênaient
+et nous inquiétaient. D'où venaient-ils? On eut bientôt dans la
+compagnie le sentiment qu'on nous envoyait à la découverte de la
+batterie mystérieuse qui les tirait; on savait en outre que toute la
+brigade devait sortir.
+
+Malassise abandonné, on piqua droit vers le fort de Rosny, sur lequel
+pleuvaient les obus; on en voyait passer par douzaines comme d'énormes
+étoiles filantes. C'était la plus jolie des illuminations: c'était
+parmi nous une affaire d'amour-propre de ne plus y prendre garde; mais
+tous n'y réussissaient pas malgré une bravoure incontestée.
+
+Nous étions alors sur la gauche du fort, suivant la route qui conduit
+au village. Des obus mal pointés négligeaient le fort et tombaient de
+ci de là sur les deux côtés de la route; il s'agissait de ne pas
+baisser la tête. Chacun de nous observait son voisin; des paris
+s'engageaient. Ce n'était rien, et c'était beaucoup. Qui réussissait
+une première fois échouait un moment après. C'étaient soudain de
+grands éclats de rire et des huées. Mon vieux médaillé de Crimée y
+trouvait moyen de faire ample provision de petits verres. Il avait des
+nerfs d'acier; je crois qu'il eût allumé sa pipe à la mèche d'une
+bombe.
+
+Ainsi pariant et riant, la compagnie arrive à Rosny. Le village était
+mort; le vent se jouait à travers les maisons. Nous commencions à nous
+engager dans les tranchées qui creusaient le plateau d'Avron; la
+brigade nous suivait et les occupait tour à tour après nous. Il ne
+fallait plus ni rire, ni crier.
+
+Bientôt, nous étions à côté de Villemonble, devant le parc de
+Beauséjour. Deux douzaines de petites maisons, séparées les unes des
+autres par des enclos fermés de murs, s'élevaient çà et là.
+
+Le moment était venu de reconnaître le terrain, lorsqu'un _Ver da_
+vigoureusement accentué nous arrêta net. Chaque soldat resta immobile
+à sa place, attendant le signal; un coup de sifflet lancé par notre
+lieutenant le donna. Quels bonds alors!
+
+Huit ou dix coups de feu partirent sans nous atteindre, mais nos
+baïonnettes ne trouvèrent rien devant elles. La vedette ennemie avait
+décampé; un sac cependant resta en notre pouvoir, un sac seulement,
+mais quel sac! Il est devenu légendaire dans l'histoire de la
+campagne. Un zouave en fit l'inventaire à haute voix comme un
+commissaire-priseur, devant un cercle de curieux qui riaient aux
+éclats. Ah! le bon père de famille et l'aimable époux! Il y avait là
+dedans, mêlés à une petite provision de tabac et à un gros morceau de
+lard, une paire de souliers vernis, trois paires de bas de soie, deux
+jupons de femme, un autre en laine, un encore en fine toile garni de
+valencienne, deux cravates de satin, une robe de petite fille ornée
+d'effilés, de bonnes pantoufles bien chaudes, que sais-je encore? une
+camisole, deux bonnets, quatre mouchoirs de batiste, une garde-robe
+complète enfin, et de plus un portefeuille contenant les photographies
+de la famille entière. Le sac vidé, il fut impossible de le remplir
+de nouveau, tant ces objets étaient empilés avec art.
+
+La capture d'un Saxon, qui s'était blotti dans le grenier d'une maison
+où brûlait un bon petit feu, acheva de nous mettre en gaieté. Je
+m'aperçus en cet instant que le capitaine de la compagnie était en
+conférence avec le commandant du bataillon.
+
+--Tu vas voir, me dit tout bas le médaillé, on attend quelque chose,
+et on va nous inviter à nous reposer.
+
+Il ne se trompait pas, on attendait une compagnie de francs-tireurs de
+la division Butter qui devait flanquer notre droite, et on nous donna
+l'ordre de nous coucher à plat ventre dans la neige. Il faisait un
+clair de lune magnifique; le plateau d'Avron était tout blanc; nous
+regardions devant nous, ne soufflant mot, si ce n'est à l'oreille d'un
+camarade. Une voix m'appela; le commandant avait demandé à mon
+capitaine de lui désigner un sous-officier pour aller à la recherche
+de cette compagnie qui n'arrivait pas et l'amener. Le capitaine
+m'avait nommé. Je reçus ordre de battre le plateau dans tous les sens.
+
+--Allez, et bonne chance! me dit mon capitaine, qui ne semblait pas
+tranquille.
+
+Je mis le sabre-baïonnette au bout de mon chassepot, et m'éloignai à
+grandes enjambées.
+
+J'étais certainement flatté du choix que le ressuscité,--c'était ainsi
+que dans nos heures d'intimité j'appelais le capitaine R...,--avait
+fait de ma personne; mais je n'étais que médiocrement rassuré. Au bout
+de quelques minutes, je me trouvai seul dans l'immensité du plateau,
+errant sur un linceul de neige épaisse qui étouffait le bruit de mes
+pas. Je me faisais l'effet d'un fantôme. Rien autour moi; j'avais
+perdu de vue mes compagnons. Un silence sans bornes, intense, profond,
+m'entourait; j'entendais les battements de mon coeur. Un coup de fusil
+dont j'aurais à peine le temps de voir l'éclair n'allait-il pas tout
+à l'heure me jeter par terre, ou bien n'aurais-je pas la malechance de
+tomber brusquement dans une embuscade qui me ferait prisonnier? Ces
+réflexions ne m'empêchaient pas de marcher au hasard, tantôt le long
+d'une muraille, et profitant de la zone d'ombre qu'elle répandait,
+tantôt à travers champs. Des rires silencieux me prenaient au souvenir
+de Deerslayer cherchant la piste des Sioux dans les prairies du
+continent américain, des rires un peu nerveux. J'avançais toujours, le
+regard inquiet, l'oreille tendue. Quelquefois je m'arrêtais;
+j'écoutais, je prenais le vent; rien, toujours rien, et je continuais,
+bien résolu à ne rentrer qu'après avoir parcouru l'étendue entière du
+plateau.
+
+Il y avait déjà plus d'une demi-heure que j'errais ainsi, et cette
+demi-heure m'avait paru plus longue qu'une longue nuit, lorsqu'à une
+distance de 600 mètres à peu près j'aperçus aux vifs reflets de la
+neige le scintillement de quelques baïonnettes qui semblaient se
+mouvoir. Elles brillaient et s'éteignaient tour à tour rapidement au
+clair de la lune. Je m'étais accroupi à l'abri d'une broussaille; ce
+ne pouvait être des Prussiens. En gens pratiques qui évitent l'éclat
+et le bruit, ils n'arment leurs fantassins que de baïonnettes en acier
+bruni qui ne lancent point d'éclairs, et les glissent dans des
+fourreaux de cuir qui ne dégagent aucun son, quelle que soit la
+vivacité de la marche. Tout à fait raffermi par cette courte
+réflexion, je m'avançai jusqu'à 300 mètres, et la main sur la
+gâchette, le fusil armé, d'une voix de Stentor, je criai: _Qui vive!_
+Une voix répondit: France! Mais je ne voulais pas être la victime
+d'une ruse de guerre. Savais-je si je n'avais pas affaire à une
+patrouille ennemie imitant nos allures et parlant notre langue? Je
+criai donc à la patrouille de venir me reconnaître; une ombre se
+détacha du groupe indécis qui faisait tache sur la neige devant moi,
+et s'avança: c'était le capitaine de la compagnie que je cherchais. Si
+j'étais content de l'avoir découvert, il ne l'était pas moins de
+m'avoir rencontré. J'avais été éclaireur, je devins guide, et la
+compagnie des francs-tireurs que nous attendions opéra son mouvement.
+
+Pendant que je marchais à côté du capitaine, un échange de coups de
+fusil m'annonça que nos avant-postes causaient avec les avant-postes
+ennemis. On avait commencé le long des murailles du parc de Beauséjour
+le travail de la mine. Le génie et les pioches étaient à l'oeuvre; les
+pierres tombaient; on allait faire l'essai de la dynamite sur un gros
+pan de mur. J'arrivai à temps pour assister à cette expérience. Je ne
+veux pas dire du mal de ce nouvel agent chimique, ni nuire à sa
+réputation; mais ses débuts dans la carrière de la destruction ne me
+semblèrent pas heureux: deux détonations pareilles à deux coups de
+canon nous apprirent que la dynamite venait de faire explosion. On
+courut au mur qu'elle avait pour mission de mettre en poudre; on y
+découvrit deux trous de 50 centimètres carrés chacun: c'était un
+médiocre résultat, après deux heures de travail surtout. Il marqua
+cette nuit la fin de notre expédition.
+
+Ces promenades aventureuses se renouvelaient trois fois par semaine à
+peu près. On n'était prévenu du départ qu'au moment de prendre les
+armes. Le péril était l'assaisonnement de ces expéditions; il n'était
+déplaisant que lorsqu'une négligence en était la cause, et je dois
+ajouter tristement que les balles prussiennes n'étaient pas toujours
+les seules qu'on eût à craindre.
+
+Il arrivait quelquefois que l'officier de grand'garde, enveloppé dans
+sa couverture, confiait la surveillance de ses hommes au
+sergent-major; celui-ci, qu'un tel exemple encourageait, passait la
+consigne au caporal, qui s'en déchargeait sur un soldat, et de chute
+en chute la garde du campement incombait à une sentinelle qui
+s'endormait. Quant à nos ennemis, ils ne se laissaient jamais prendre
+en flagrant délit de négligence. Point de lacune dans leur discipline;
+ils reculaient souvent devant nos attaques, mais jamais ils n'étaient
+surpris.
+
+On pouvait constater chaque jour le rétrécissement du cercle meurtrier
+tracé par leurs obus. Le campement où l'on était presque à l'abri la
+veille recevait de telles visites le lendemain, qu'il fallait prendre
+gîte ailleurs. C'était le métier du soldat, et aucun de nous ne
+songeait à s'en plaindre; mais les pauvres habitants qui gardaient
+leurs toits jusqu'à la dernière heure, gémissaient et ne se décidaient
+à déménager que lorsque quelques-uns d'entre eux avaient arrosé de
+leur sang leurs foyers menacés.
+
+Quel tumulte un matin et quel désespoir à Montreuil! Pendant la nuit,
+les obus prussiens, passant par-dessus les forts, étaient tombés
+jusque sur la place du village. Le jour ne sembla que donner plus de
+certitude et plus de rapidité à leur vol. Il fallut en toute hâte
+enlever les meubles les plus précieux, atteler les charrettes, fermer
+les portes et abandonner ces espaliers cultivés avec tant d'amour. Les
+malheureux émigrants ne se crurent en sûreté qu'à l'ombre du donjon de
+Vincennes.
+
+Quelque temps après, au moment où le sommeil engourdissait les
+francs-tireurs de la compagnie, à dix heures du soir, un appel me fit
+sauter sur mes jambes. Ordre était donné de prendre les armes. Le
+chassepot sur l'épaule, la cartouchière au flanc, le sabre-baïonnette
+passé dans la ceinture pour éviter le cliquetis métallique du
+fourreau, sans sacs, nous marchions lestement. Je me glissai du côté
+du capitaine, et j'appris que la compagnie avait pour mission de
+pousser jusqu'à Villemonble par la droite du plateau d'Avron et de
+rabattre par le versant gauche. Tout en filant vers Rosny en belle
+humeur, nous regardions les obus qui coupaient la route à intervalles
+inégaux, tantôt en avant, tantôt en arrière.
+
+Les grand'gardes traversées, la compagnie, soutenue par des
+francs-tireurs du Morbihan, si brillamment conduits par M. G. de C...,
+aborda le plateau. Le capitaine alors me confia huit hommes avec
+ordre de les éparpiller en tirailleurs. Dans ces sortes de
+reconnaissances, on avait pour coutume de choisir des Alsaciens et des
+Lorrains, dont le langage pouvait tromper l'ennemi; j'avais moi-même
+attrapé quelques mots d'allemand dont je me servais dans les occasions
+délicates.
+
+L'un des tirailleurs vint me dire tout bas qu'il avait aperçu des
+ombres errant parmi les maisons et les enclos dont le damier
+s'étendait autour de nous. Je n'hésitai pas, et puisant dans mon
+vocabulaire: _For wart, schnell, sacrament!_ m'écriai-je.
+
+Mes huit Alsaciens s'élancent et fouillent les maisons. Rien dans les
+appartements, rien dans les cours; mais des empreintes de pas se
+voyaient dans la neige fraîchement creusées. C'était une indication
+suffisante pour nous engager à continuer notre marche, et j'allai
+toujours répétant _Schnell, schnell!_
+
+Je venais d'obliquer à gauche sur le commandement du capitaine,
+lorsqu'après avoir franchi 200 mètres à peu près quelques balles nous
+sifflèrent dans le dos. Il fallait qu'il y eût par là des fusils
+Dreyse. Mes tirailleurs pirouettèrent sur leurs talons, allongeant le
+pas. Quelque chose alors attira mon attention. J'avais devant moi,
+dans la douteuse clarté du plateau, sept ou huit ombres qui avaient
+l'apparence immobile de troncs d'arbre. Je m'étais arrêté, les
+regardant.
+
+--_Ya, ya!_ me dit un Alsacien.
+
+A peine avait-il parlé, que deux de ces arbres se mirent à courir à
+toutes jambes. Je m'élançai sur leurs traces, et, pris malgré moi d'un
+rire fou, j'entremêlai ma course de tous les mots germains que me
+fournissait ma mémoire. Les Alsaciens s'en mêlant, la fuite des troncs
+d'arbre se ralentit; quand je ne me vis plus qu'à 15 mètres de leur
+ombre, criant à tue-tête: _A la baïonnette!_ je sautai sur eux.
+
+Ce cri français fut pour les fugitifs un coup de foudre. Ils se virent
+perdus, et, tombant de peur et tendant leurs fusils:--Halte,
+camarades, halte, pas Prussiens, Saxons! Saxons! Ils étaient plus
+morts que vifs, et croyaient qu'on allait les fusiller. Le plus petit
+d'entre eux,--ils étaient cinq,--me dépassait de toute la tête. Leur
+surprise égalait leur suffocation. Ils parlaient par monosyllabes et
+tressaillaient au moindre mouvement que faisaient les zouaves de leur
+escorte.
+
+Ce ne fut qu'après avoir avalé quelques gorgées de café et fumé la
+pipe dans notre cantonnement qu'ils reprirent leurs sens et se mirent
+à causer. En entendant prononcer le nom du général Ducrot, le sergent
+de la bande poussa un cri: _Tugrot! ya, ya, Tugrot! Ich kenne ihn!_
+dit-il. C'était lui, à ce qu'il prétendait, qui avait monté la garde à
+la porte du général à Sedan; c'était peut-être vrai.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+On était au mois de janvier, et une attaque contre les lignes
+prussiennes, du côté de Montretout, avait été décidée dans les
+conseils de la défense. On racontait vaguement que la garde nationale
+serait de la fête. Il était impossible qu'en pareille circonstance le
+4e zouaves fût oublié. Dès le lendemain, un billet d'invitation nous
+arriva, et, à la tête de la division, le régiment tout entier rentra
+par la barrière du Trône, traversa le faubourg et la rue
+Saint-Antoine, la rue de Rivoli, les Champs-Élysées, et ne s'arrêta
+qu'à Courbevoie. Nous avions ce pressentiment que nous allions tirer
+nos derniers coups de fusil, et que nous les tirerions inutilement.
+
+Il était quatre heures et demie,--c'était le 17,--quand on forma les
+faisceaux auprès du rond-point de Courbevoie. Ah! j'en connaissais
+toutes les maisons! Pendant la nuit et la journée du lendemain, de
+grandes colonnes d'infanterie et d'artillerie passèrent auprès de
+nous. Des bataillons de marche pris dans la garde nationale parurent
+enfin. C'était la première fois qu'on les menait au feu. Ils
+marchaient en bon ordre et d'un pas ferme.
+
+A minuit, mon capitaine reçut ordre de se rendre chez le commandant du
+bataillon; je l'accompagnai. Quand il sortit:
+
+--C'est pour demain, me dit-il.
+
+La compagnie fut avertie de se tenir prête à quatre heures du matin.
+
+A quatre heures du matin, elle était rangée en bataille. Il faisait
+une nuit épaisse. On entendait partout dans la plaine que commandait
+la batterie du Gibet, le bruissement sourd des régiments en marche.
+Le 4e zouaves avait été le premier à s'ébranler; il s'avançait
+lentement dans les champs détrempés, où le poids énorme de notre
+équipement nous faisait enfoncer à chaque pas; parfois, mais pour
+quelques minutes, on s'arrêtait, et les hommes, appuyant le sac sur le
+canon de leur fusil, se reposaient.
+
+Des lueurs pâles commençaient à blanchir l'horizon; les squelettes des
+arbres se dessinaient en noir dans cette clarté. La masse obscure du
+Mont-Valérien s'arrondissait à notre gauche comme une bosse
+gigantesque. Le pépiement des moineaux sortait des haies, des corbeaux
+voletaient lourdement çà et là, et s'abattaient dans les champs,
+remplis encore de ce silence qui donne à la nuit sa majesté.
+
+Qui le croirait? dans cette ombre incertaine, nous cherchions La
+Fouilleuse, que les troupes françaises occupaient depuis un mois, et
+aucun officier d'état-major ne savait où cette fameuse ferme pouvait
+se trouver. Des marches mêlées de contre-marches nous la firent enfin
+découvrir.
+
+Il faisait encore sombre. Des brouillards rampaient dans la plaine,
+des paquets de boue s'attachaient à mes bottes, car j'avais de grandes
+bottes comme les officiers: on n'était plus au temps où l'on se
+renfermait dans la stricte observation des ordonnances; mais cette
+Fouilleuse tant cherchée et trouée par tant de projectiles ne devait
+pas nous retenir. Un mouvement rapide nous fit pousser plus avant, et,
+la laissant sur notre gauche, nous vînmes prendre position en face du
+parc de Buzenval. Michel me serra la main; il avait l'air triste.
+
+--Qui sait! me dit-il.
+
+Le spectacle que j'avais sous les yeux était grandiose. La clarté
+commençait à se dégager de l'ombre; les lignes du paysage s'accusaient
+déjà; derrière le mur crénelé du parc, les cimes des futaies
+faisaient des masses noires estompées sur le ciel gris; les façades
+blanches des villas s'éclairaient. Je voyais à une petite distance une
+compagnie de la ligne qui, vaguement voilée par un léger rideau de
+brume et l'arme au pied, me rappelait le fameux tableau de Pils;
+c'était la même attente, la même attitude. Au loin, sur les flancs du
+Mont-Valérien, des colonnes d'infanterie s'allongeaient et
+descendaient dans la plaine; elles étaient épaisses et noires. On en
+distinguait les lentes ondulations. Il me semblait impossible que de
+telles masses énergiquement lancées ne fissent pas une trouée jusqu'à
+Versailles.
+
+Une fusée partit du Mont-Valérien. A ce signal, les zouaves
+s'élancèrent en tirailleurs. A peine avaient-ils fait cinquante pas,
+que le mur du parc s'éclaira de points rouges. Les Prussiens étaient à
+leur poste. Des soldats tombèrent dans les vignes. On n'avait pas
+oublié l'affaire du parc de Villiers, l'une des plus meurtrières de la
+campagne. Allait-elle se renouveler devant le parc de Buzenval, d'où
+partait une grêle de balles? Le régiment savait par une douloureuse
+expérience qu'une charge à la baïonnette ne ferait qu'augmenter le
+nombre des morts, et déjà bien des pantalons rouges restaient
+immobiles, couchés dans les échalas. Dispersés parmi les abris que
+présentait le terrain, nous tirions contre les ouvertures d'où
+l'incessante fusillade nous décimait.
+
+Des bataillons de gardes nationaux partirent pour tourner le parc. A
+leur mine, à leur allure, au visage des hommes qui les composaient, on
+comprenait que ces bataillons appartenaient aux quartiers
+aristocratiques de Paris. Ils firent bravement leur devoir, comme
+s'ils avaient voulu effacer le souvenir de ce qu'avaient fait ceux de
+Belleville à l'autre extrémité de nos lignes. Ce mouvement prononcé,
+l'affaire devint plus chaude. Un rideau de fumée s'étendait au loin
+sur notre gauche; le mur du parc en était voilé. Il en sortait un
+pétillement infernal. Je cherchais toujours à envoyer des balles dans
+les trous d'où s'élançaient des langues de feu.
+
+Mon capitaine, qui allait des uns aux autres, me cria de prendre avec
+moi quelques hommes et d'enfoncer une porte qu'on voyait dans le mur,
+coûte que coûte. Je criai comme lui: En avant! à une poignée de
+camarades qui m'entouraient. Ils sautèrent comme des chacals, le vieux
+Criméen en tête.
+
+Une poutrelle se trouva par terre à dix pas des murs; des mains
+furieuses s'en emparèrent, et d'un commun effort, à coups redoublés,
+on battit la porte. Les coups sonnaient dans le bois, qui pliait, se
+fendait et n'éclatait pas. On y allait bon jeu, bon argent, avec une
+rage sourde, la fièvre dans les yeux, des cris rauques à la bouche;
+mais les Prussiens tiraient toujours, et nos bras frappaient à
+découvert. Je ne pensais qu'à briser la porte et à passer. Les balles
+sautaient sur le bois et en détachaient des éclats; les ais craquaient
+sans se rompre. L'un de nous tombait, puis un autre; un autre encore
+s'éloignait le bras cassé ou traînant la jambe. La poutre ne frappait
+plus avec la même force. Un instant vint où elle pesa trop lourdement
+à nos mains épuisées, elle tomba dans l'herbe rouge; nous n'étions
+plus que deux restés debout, le Criméen et moi. Des larmes de fureur
+jaillirent de mes yeux; lui, reprit froidement son chassepot, et
+passant la main sur son front baigné de sueur:--En route! dit-il.
+
+Quelques zouaves tiraillaient à cent mètres de nous. Pour les
+rejoindre, il fallait passer le long d'une route qui filait
+parallèlement au mur derrière lequel les Prussiens tiraient. Un
+sergent de zouaves qui bat en retraite ne court pas; l'amour-propre
+et la tradition le veulent. Vingt paires d'yeux me regardaient; je
+leur devais l'exemple. Le Criméen me suivait, se retournait de dix pas
+en dix pas, brûlant des cartouches. Je portais un surtout de peau de
+mouton blanc qui me donnait l'apparence d'un officier et me désignait
+aux balles. A mi-chemin, je compris qu'on me visait. Une balle passa à
+deux pouces de mon visage, suivie presque aussitôt d'une seconde qui
+s'aplatit contre un arbre dont je frôlais l'écorce. Une troisième
+effleura ma poitrine, enlevant quelques touffes de laine frisée.
+Décidément un ennemi invisible m'en voulait.--Je venais de rejoindre
+mes zouaves, toujours accompagné du Criméen.
+
+--Par ici! me cria Michel, qui chargeait et déchargeait son fusil. Je
+me retournai. Une balle qui me cherchait, la quatrième, passa au ras
+de mes épaules et siffla; un grand soupir lui répondit. Michel venait
+de tomber sur les genoux et les mains. Il essaya de se relever; le
+poids du sac le fit retomber, et il resta immobile, le nez en terre.
+Je courus vers lui. Une mare de sang coulait autour de sa veste. Le
+pauvre garçon fit un effort pour retourner sa tête à demi et me dire
+adieu. Je vis la clarté s'éteindre dans ses yeux. Sa tête posée sur
+mes genoux, je le regardais. Une clameur de joie me tira de ma
+stupeur.
+
+Un groupe de zouaves plus heureux que nous avait réussi à renverser
+une porte mal barricadée; ils entraient pêle-mêle par cette brèche. Je
+m'élançai de ce côté, la rage au coeur. Déjà mes camarades couraient
+au plus épais des taillis, d'où les Prussiens débusqués s'échappaient
+à toutes jambes. Des balles en faisaient rouler dans l'herbe. Je
+sautai par-dessus leurs corps avec l'élan d'un animal sauvage;
+j'aurais voulu en tenir un au bout de ma baïonnette. Les projectiles
+cassaient les branches autour de moi ou labouraient le sol; des hommes
+s'abattaient lourdement; d'autres, blessés, s'accroupissaient dans les
+creux. On criait, on s'appelait. Au milieu de ma course, un chevreuil
+affolé par tout ce bruit se jeta presque dans mes jambes. L'instinct
+du chasseur l'emporta, et je le mis en joue. Un peu plus loin, un cri
+bien connu frappa mon oreille, et deux coqs faisans qui venaient de
+partir d'une cépée s'envolèrent à tire-d'aile. Cette fois on chassait
+à l'homme; la battue était plus sanglante.
+
+Quelques bonds nous amenèrent à l'autre extrémité du parc, au pied du
+mur que les Prussiens dans leur fuite venaient d'escalader. Aussitôt
+on employa les sabres-baïonnettes à desceller les pierres pour
+pratiquer contre eux les créneaux qu'ils nous avaient opposés sur le
+front d'attaque. Chaque trou recevait un fusil. Il pouvait être alors
+onze heures à peu près. Devant nous, La Bergerie soutenait un feu
+terrible; des balles par centaines volaient par-dessus notre tête et
+tombaient dans le parc. La Bergerie enlevée, la route de Versailles
+était ouverte; il n'y avait plus qu'à descendre. Un fouillis d'hommes
+animés par l'ardeur de la lutte grouillait dans le parc,--de la ligne,
+de la mobile, de la garde nationale,--tous prêts à s'élancer où l'on
+voudrait. On m'a raconté que le corps du général Ducrot était arrivé
+en retard, et que ce retard avait compromis, en l'enrayant, le succès
+du mouvement, que l'on avait perdu plusieurs heures devant une
+tranchée qu'il aurait été facile de tourner, puisque nous étions à 500
+mètres au-dessus de cet obstacle, préservés nous-mêmes par le mur du
+parc; mais que de choses ne dit-on pas pour expliquer un échec!
+
+Les zouaves attendaient toujours. Cette position qu'on nous avait dit
+de prendre, elle était prise. N'avait-on pas à nous faire donner
+encore un coup de collier? Le jour et une moitié de la nuit se
+passèrent sans ordre nouveau. Des accès de colère nous empêchaient de
+dormir. Le bruit de la bataille était mort. Vers une heure du matin,
+un ordre arriva qui nous fit abandonner la position conquise au prix
+de tant de sang. Quelle fureur alors parmi nous! Sur la route qui nous
+ramenait à La Fouilleuse, nous marchions fiévreusement au travers des
+mobiles roulés dans leurs couvertures. Il y avait près de vingt-quatre
+heures que nous étions sur pied, le ventre creux, et la folie de
+l'attaque ne nous soutenait plus. Je mourais de soif. Le Criméen me
+passa un bidon pris je ne sais où, et qui, par miracle, se trouva
+plein. Je bus à longs traits.
+
+--Sais-tu ce que tu as bu, dis? me demanda-t-il en riant dans sa
+barbe.
+
+--De l'eau, je crois.
+
+--C'est de l'eau-de-vie, camarade! flaire un peu!
+
+Et c'était vrai. Je ne m'en étais pas aperçu. Le froid produit de ces
+phénomènes. Une heure après, il fallut de nouveau quitter La
+Fouilleuse et regagner Courbevoie en suivant la levée du chemin de
+fer. L'affaire était manquée, et cependant, à l'heure même où l'on
+prenait possession du parc de Buzenval,--des habitants du pays, me
+l'ont affirmé plus tard,--on attelait les chevaux aux fourgons du roi,
+et Versailles allait être évacué,--C'est toujours au moment où il ne
+fallait plus qu'une attaque à fond pour nous forcer à reculer, disait
+un officier prussien après l'armistice, que le mouvement de retraite
+commençait dans votre armée. Pourquoi?
+
+Chacun sentait que la campagne était finie. Paris ne mangeait plus.
+Les illusions s'étaient envolées. On ne croyait plus à la délivrance
+par la province. Les zouaves, un instant campés à Belleville-Villette,
+où l'on craignait une manifestation, avaient repris leurs
+cantonnements à Malassise.
+
+L'armistice venait d'être signé. Il fallut ramener le 4e zouaves dans
+Paris, où il devait être désarmé. Un effroyable accablement nous avait
+saisis. Quoi! tant de morts et perdre jusqu'à ses fusils! Notre
+dernière heure militaire se passa à Belleville, où notre patience fut
+mise à une rude épreuve. Ces mêmes hommes qui devaient plus tard
+élever tant de barricades contre l'armée de Versailles après avoir
+respecté l'armée prussienne, rôdaient autour des baraques, et nous
+raillaient grossièrement:
+
+--Tiens! encore des chassepots!... Va les cacher... On va te les
+prendre! disaient-ils aux soldats isolés.
+
+Sans l'intervention des officiers, combien de ces misérables que les
+zouaves exaspérés auraient châtiés d'importance! Déjà l'abominable
+esprit qui a fait explosion le 18 mars fermentait dans ce coin
+gangrené de Paris.
+
+Je ne m'étais engagé que pour le temps de la guerre. La guerre était
+finie. La fièvre me prit. Je payai le froid, la fatigue, les dures
+privations, les longues insomnies, les émotions surtout, les
+tristesses, les colères de cette désastreuse campagne de six mois.
+J'avais vu la catastrophe de Sedan, je voyais la chute de Paris.
+C'était trop. J'entrai à l'ambulance de l'École centrale. J'y allais
+chercher le repos après le travail; mes forces en partie revenues, un
+invincible besoin de quitter la ville à laquelle une dernière
+humiliation allait être infligée s'empara de moi. Voir, les mains
+liées et sans armes, ceux que j'avais combattus dans la mesure de mes
+forces m'était impossible; je pris un déguisement et traversai les
+lignes prussiennes sans retourner la tête pour ne pas voir le
+Mont-Valérien, où ne flottaient plus les couleurs françaises.
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+Préface
+
+Une armée prisonnière
+
+Une campagne devant Paris
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Recits d'un soldat, by Amedee Achard
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RECITS D'UN SOLDAT ***
+
+***** This file should be named 10774-8.txt or 10774-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/0/7/7/10774/
+
+Produced by Tonya Allen, Wilelmina Malli re and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Biblioth que nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/10774-8.zip b/old/10774-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..8426439
--- /dev/null
+++ b/old/10774-8.zip
Binary files differ
diff --git a/old/10774.txt b/old/10774.txt
new file mode 100644
index 0000000..a424dac
--- /dev/null
+++ b/old/10774.txt
@@ -0,0 +1,5219 @@
+The Project Gutenberg EBook of Recits d'un soldat, by Amedee Achard
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Recits d'un soldat
+ Une Armee Prisonniere; Une Campagne Devant Paris
+
+Author: Amedee Achard
+
+Release Date: January 21, 2004 [EBook #10774]
+[Date last updated: October 4, 2004]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RECITS D'UN SOLDAT ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Wilelmina Malliere and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+RECITS D'UN SOLDAT
+
+
+UNE ARMEE PRISONNIERE
+
+UNE CAMPAGNE DEVANT PARIS
+
+PAR
+
+AMEDEE ACHARD
+
+PARIS
+
+1871
+
+
+
+
+PREFACE
+
+
+Les pages qu'on va lire sont extraites d'un cahier de notes ecrites
+par un engage volontaire. Il n'y faut point chercher de graves etudes
+sur les causes qui ont amene les desastres sous lesquels notre pays a
+failli succomber, ni de longues dissertations sur les fautes commises.
+Non; c'est ici le recit d'un soldat qui raconte simplement ce qu'il a
+vu, ce qu'il a fait, ce qu'il a senti, au milieu de ces armees
+s'ecroulant dans un abime. A ce point de vue, ces souvenirs, qui ont
+au moins le merite de la sincerite, ont leur interet; c'est un nouveau
+chapitre de l'histoire de cette funeste guerre de 1870 que nous
+offrons a nos lecteurs.
+
+
+
+
+RECITS D'UN SOLDAT
+
+ * * * * *
+
+PREMIERE PARTIE
+
+
+
+
+UNE ARMEE PRISONNIERE
+
+I
+
+
+Au mois de juillet 1870, j'achevais la troisieme annee de mes etudes a
+l'Ecole centrale des arts et manufactures. C'etait le moment ou la
+guerre, qui allait etre declaree, remplissait Paris de tumulte et de
+bruit. Dans nos theatres, tout un peuple fouette par les excitations
+d'une partie de la presse, ecoutait debout, en le couvrant
+d'applaudissements frenetiques, le refrain terrible de cette
+_Marseillaise_ qui devait nous mener a tant de desastres. Des
+regiments passaient sur les boulevards, accompagnes par les clameurs
+de milliers d'oisifs qui croyaient qu'on gagnait des batailles avec
+des cris. La ritournelle de la chanson des _Girondins_ se promenait
+par les rues, psalmodiee par la voix des gavroches. Cette agitation
+factice pouvait faire supposer a un observateur inattentif que la
+grande ville desirait, appelait la guerre; le gouvernement, qui
+voulait etre trompe, s'y trompa.
+
+Un decret appela au service la garde mobile de l'Empire, cette meme
+garde mobile que le mauvais vouloir des soldats qui la composaient,
+ajoute a l'opposition aveugle et tenace de la gauche, semblaient
+condamner a un eternel repos. En un jour elle passa du sommeil des
+cartons a la vie agitee des camps. L'Ecole centrale se hata de fermer
+ses portes et d'expedier les diplomes a ceux des concurrents designes
+par leur numero d'ordre. Ingenieur civil depuis quelques heures,
+j'etais soldat et faisais partie du bataillon de Passy portant le no
+13.
+
+La garde mobile de la Seine n'etait pas encore organisee, qu'il etait
+facile deja de reconnaitre le mauvais esprit qui l'animait. Elle
+poussait l'amour de l'indiscipline jusqu'a l'absurde. Qui ne se
+rappelle encore ces departs bruyants qui remplissaient la rue
+Lafayette de voitures de toute sorte conduisant a la gare du chemin de
+fer de l'Est des bataillons composes d'elements de toute nature?
+Quelles attitudes! quel tapage! quels cris! A la vue de ces bandes qui
+partaient en fiacre apres boire, il etait aise de pressentir quel
+triste exemple elles donneraient.
+
+Mon bataillon partit le 6 aout pour le camp de Chalons; ce furent,
+jusqu'a la gare de la Villette, ou il s'embarqua, les memes cris, les
+memes voitures, les memes chants. Des voix enrouees chantaient encore
+a Chateau-Thierry. Les chefs de gare ne savaient auquel entendre, les
+hommes d'equipe etaient dans l'ahurissement. A chaque halte nouvelle,
+c'etait une debandade. Les moblots s'envolaient des voitures et
+couraient aux buvettes, quelques-uns s'y oubliaient. On faisait a ceux
+d'entre nous qui avaient conserve leur sang-froid des recits
+lamentables de ce qui s'etait passe la veille et les jours precedents.
+Un certain nombre de ces enfants de Paris avaient execute de
+veritables razzias dans les buffets, ou tout avait disparu, la
+vaisselle apres les comestibles; les plus facetieux emportaient les
+verres et les assiettes, qu'ils jetaient, chemin faisant, par la
+portiere des wagons; histoire de faire du bruit et de rire un peu. Des
+courses impetueuses lancaient les officiers zeles a la poursuite des
+soldats qui s'egaraient dans les fermes voisines, trouvant drole "de
+cueillir ca et la" des lapins et des poules. On se mettait aux
+fenetres pour les voir.
+
+A mon arrivee a Chalons, la gare et les salles d'attente, les cours,
+les hangars, etaient remplis d'eclopes et de blesses couches par
+terre, etendus sur des bancs, s'appuyant aux murs. La etaient les
+debris vivants des meurtrieres rencontres des premiers jours: dragons,
+zouaves, chasseurs de Vincennes, turcos, soldats de la ligne,
+hussards, lanciers, tous haves, silencieux, mornes, trainant ce qui
+leur restait de souffle. Point de paille, point d'ambulance, point de
+medecins. Ils attendaient qu'un convoi les prit. Des centaines de
+wagons encombraient la voie. Il fallait dix manoeuvres pour le passage
+d'un train. Le personnel de la gare ne dormait plus, etait sur les
+dents.
+
+Au moment ou nous allions quitter Paris, nous avions eu la nouvelle
+de ces defaites, sitot suivies d'irreparables desastres. Maintenant
+j'avais sous les yeux le temoignage sanglant et mutile de ces chocs
+terribles au devant desquels on avait couru d'un coeur si leger. Mon
+ardeur n'en etait pas diminuee; mais la pitie me prenait a la gorge a
+la vue de ces malheureux, dont plusieurs attendaient encore un premier
+pansement. Quoi! tant de miseres et si peu de secours!
+
+Le chemin de fer etabli pour le service du camp emmena les mobiles au
+Petit-Mourmelon, d'ou une premiere etape les conduisit a leur
+campement, le sac au dos. Pour un garcon qui, la veille encore,
+voyageait a Paris en voiture et n'avait fatigue ses pieds que sur
+l'asphalte du boulevard, la transition etait brusque. Ce ne fut donc
+pas sans un certain sentiment de bonheur que j'apercus la tente dans
+laquelle je devais prendre gite, moi seizieme. L'espace n'etait pas
+immense, et quelques vents coulis, qui avaient, quoique au coeur de
+l'ete, des fraicheurs de novembre, passaient bien par les fentes de la
+toile et les interstices laisses au ras du sol; mais il y avait de la
+paille, et, serres les uns contre les autres, se servant mutuellement
+de caloriferes, les mobiles, la fatigue aidant, dormirent comme des
+soldats.
+
+Aux premieres lueurs du jour, un coup de canon retentit: c'etait le
+reveil. Comme des abeilles sortent des ruches, des milliers de mobiles
+s'echappaient des tentes, en s'etirant. L'un avait le bras endolori,
+l'autre la jambe engourdie. Le concert des plaintes commenca.
+L'element comique s'y melait a haute dose; quelques-uns s'etonnerent
+qu'on les eut reveilles si tot, d'autres se plaignirent de n'avoir pas
+de cafe a la creme. Au nombre de ces conscrits de quelques jours si
+meticuleux sur la question du confortable, j'en avais remarque un qui,
+la veille au soir, avait paru surpris de ne point trouver de souper
+dresse sous la tente.
+
+--A quoi songe-t-on?--s'etait-il ecrie.
+
+Les yeux ouverts, sa surprise devint de l'indignation. Le dejeuner
+n'arrivait pas.
+
+--Si c'est comme cela qu'on nous traite, murmura-t-il, que sera-ce en
+campagne?
+
+Je ne doutais pas que ce ne fut quelque fils de famille, comte ou
+marquis, tombe du faubourg Saint-Germain en pleine democratie. Un
+camarade discretement interroge m'apprit que le gentilhomme inconnu
+s'essayait la veille encore dans l'art utile de tirer le cordon.
+C'est, au reste, une remarque que je n'eus pas seul occasion de faire.
+Les exigences des mobiles de Paris croissaient en raison inverse des
+positions qu'ils avaient occupees: tous ceux qui avaient eu les
+carrefours pour residence et les mansardes pour domicile poussaient
+les hauts cris. Le menu du soldat leur paraissait insuffisant; les
+objets de campement ne venaient pas de chez le bon faiseur.
+
+Le spectacle que presentait le camp de Chalons aux clartes du matin ne
+manquait ni de grandeur, ni de majeste. Aussi loin que la vue pouvait
+s'etendre, les cones blancs des tentes se profilaient dans la plaine.
+Leurs longues lignes disparaissaient dans les ondulations du terrain
+pour reparaitre encore dans les profondeurs de l'horizon. Un
+grouillement d'hommes animait cette ville mouvante dont un poete de
+l'antiquite aurait dit qu'elle renfermait le printemps de la grande
+ville: triste printemps qui avait toutes les lassitudes et la
+secheresse de l'hiver avant d'avoir donne la moisson de l'ete! Mais,
+si le camp avait cette grace imposante qui se degage des grandes
+lignes, il presentait des inconvenients qui en diminuaient les charmes
+pittoresques. Des vents terribles en parcouraient la vaste etendue et
+nous aveuglaient de tourbillons de poussiere; a la chaleur accablante
+du jour succedaient les froids penetrants des nuits. Une rosee
+abondante et glaciale mouillait les tentes, et, si l'on ne respirait
+pas au coucher du soleil, le matin on grelottait.
+
+--Le gouvernement sait bien ce qu'il fait, disaient les mobiles; nous
+sommes republicains, il nous tue en detail!
+
+Le premier coup de canon tire, la vie militaire s'emparait du camp.
+Les tambours battaient, les clairons sonnaient, et les officiers qui
+avaient eu cette chance heureuse d'attraper des fusils pour leurs
+bataillons, s'efforcaient d'enseigner a leurs hommes l'exercice qu'ils
+ne savaient pas. On voyait bon nombre de compagnies ou, les fusils a
+tabatiere manquant, on s'exercait avec des batons. Les mobiles qui
+n'avaient que leur paye vivaient de l'ordinaire du soldat. Quant aux
+fils de famille, ils se reunissaient au Petit-Mourmelon, ou l'on
+trouvait un peu de tout, depuis des pates de foie gras et du vin de
+Champagne pour les gourmets jusqu'a des cuvettes pour les delicats.
+
+Je devais une visite au Petit-Mourmelon; la regnait le tapage en
+permanence. Qu'on se figure une longue rue dont les bas cotes
+offraient une serie interminable de cabarets, de guinguettes, d'hotels
+garnis, de boutiques louches, de magasins borgnes, de cafes et de
+restaurants, entre lesquels s'agitait incessamment une cohue de kepis
+et de tuniques, de pantalons rouges et de galons d'or. On y faisait
+tous les commerces, la traite des montres et l'escompte des lettres de
+change. Ca et la, on jouait la comedie; dans d'autres coins, on
+dansait. Ce Petit-Mourmelon, qui etait dans le camp comme une verrue,
+n'a pas peu contribue a entretenir et a developper l'indiscipline. On
+y prenait des lecons de dissipation et d'ivrognerie. On s'entretenait
+encore a l'ombre de ces etablissements interlopes de l'accueil
+insolent que les bataillons de Paris avaient fait a un marechal de
+France. Des ames de gavroches s'en faisaient un sujet de gloire.
+Peut-etre aurait-il fallu qu'une main de fer pliat ces caracteres
+qu'on avait eleves dans le culte de l'insubordination; on eut le tort
+de croire que l'indulgence porterait de meilleurs fruits.
+
+Un coeur un peu bien place et sur lequel pesait le sang repandu a
+Reichshoffen devait etre bien vite degoute de cette platitude et de
+ces criailleries. Parmi les jeunes gens que j'avais connus a Paris, et
+qui faisaient comme moi leur apprentissage du metier des armes,
+beaucoup ne se genaient pas pour manifester leurs sentiments
+d'indignation et souffraient de leur inutilite. L'uniforme que je
+portais devenait lourd a mes epaules. Sur ces entrefaites, j'entendis
+parler du 3e zouaves, dont les debris ralliaient le camp de Chalons.
+Le colonel, M. Alfred Bocher, se trouvait parmi les epaves du plus
+brave des regiments. Je l'avais connu dans mon enfance, mon parti fut
+pris sur-le-champ. Il ne s'agissait plus que de decouvrir le 3e
+zouaves et son colonel.
+
+Quiconque n'a pas vu le plateau de Chalons peut croire que la
+decouverte d'un regiment est une chose aisee; mais, pour l'atteindre,
+il faut avoir la patience d'un voyageur qui poursuit une tribu dans
+les interminables prairies du _Far-West_. C'etait au moment ou le
+marechal de Mac-Mahon, plein d'une incommensurable tristesse,
+rassemblait l'armee qui devait disparaitre a Sedan apres avoir
+combattu a Beaumont. Partout des soldats et des tentes partout: un
+desert peuple de bataillons. Deja se formait ce groupe enorme d'isoles
+qui allait toujours grossissant. Les defaites des jours precedents
+elargissaient cette plaie des armees en campagne. Ils formaient un
+camp dans le camp.
+
+Des tentes d'un regiment de ligne, je passais aux tentes d'un
+bataillon de chasseurs de Vincennes; je tombais d'un escadron de
+cuirassiers dans un escadron de hussards; je me perdais entre des
+batteries dont les canons luisaient au soleil. Si je demandais un
+renseignement, je n'obtenais que des reponses vagues. Enfin, apres
+trois ou quatre heures de marche dans cette solitude animee par le
+bruit des clairons, j'arrivai au campement du 3e zouaves. Quelques
+centaines d'hommes y etaient reunis portant la veste au tambour jaune.
+Quand il avait quitte l'Afrique, le regiment comptait pres de trois
+mille hommes. Le colonel Bocher etait la, assis sur un pliant, entoure
+de trois ou quatre officiers a qui des bottes de paille servaient de
+sieges. Je me nommai, et presentai ma requete.
+
+--Savez-vous bien ce que vous me demandez? dit-il alors; c'est une
+longue suite de miseres, de fatigues, de souffrances. Tous les soldats
+les connaissent: mais au 3e zouaves ce sont les compagnons de tous
+les jours. Mon regiment a une reputation dont il est fier, mais qui
+lui vaut le dangereux honneur d'etre toujours le premier au feu. Si
+vous cedez a une ardeur juvenile, prenez le temps de reflechir.
+
+Ma resolution etait bien arretee, le colonel ceda. Il me remit une
+carte avec quelques mots ecrits a la hate, par lesquels il
+m'autorisait a faire partie des compagnies actives sans passer par les
+lenteurs et les ennuis du depot, et me congedia. Peu de jours apres,
+j'etais a Paris, ou je n'avais plus qu'a m'enroler et a m'equiper.
+C'etait plus difficile que je ne pensais. Rien n'avait ete change pour
+rendre plus rapides et plus faciles les engagements. Aucun tailleur de
+Paris n'a jamais employe ses ciseaux et ses aiguilles a couper et a
+coudre des vetements de zouave. Quant au tailleur officiel du
+regiment, il habitait Mostaganem; enfin, toutes les difficultes
+vaincues, ma veste sur le dos et ma feuille de route dans la poche,
+le 28 aout, en qualite de zouave de deuxieme classe au 3e regiment, je
+partis pour Rethel avec un billet qui ne me garantissait le voyage que
+jusqu'a Reims. Je n'avais d'ailleurs ni fusil, ni cartouches. Tout mon
+bagage se composait d'un tartan qui renfermait deux chemises de
+flanelle, trois ou quatre paires de chaussettes de laine et quelques
+mouchoirs. Ma fortune etait cachee dans une ceinture, ou, en cherchant
+bien, on eut trouve un assez bon nombre de pieces d'or.
+
+Il y avait dans le compartiment dans lequel j'etais monte, une femme
+enveloppee d'un manteau qui pleurait sous son voile et un ingenieur
+qui prenait des notes. Ma voisine m'apprit entre deux sanglots qu'elle
+avait un fils et un frere a l'armee. Elle n'en avait point de
+nouvelles depuis quinze jours. L'ingenieur voyageait pour la
+destruction des oeuvres d'art, telles que viaducs, ponts et tunnels.
+Il en avait une centaine a faire sauter. C'etait une mission de
+confiance. Son crayon voltigeait sur le calepin et il honorait
+quelquefois son voisin d'un sourire modestement orgueilleux.
+
+La guerre et ses consequences, la guerre et ses probabilites faisaient
+tous les frais de la conversation. On n'avait rien a apprendre et on
+parlait toujours. Chaque voyageur qui montait apportait son contingent
+de nouvelles. La plupart reposaient sur des renseignements fournis par
+le hasard. Ils ne mentaient pas moins que les depeches. Le blame avait
+plus de part a l'entretien que l'eloge. L'un attaquait l'etat-major,
+un autre l'intendance. On improvisait des plans de campagne
+magnifiques qui n'avaient d'autre defaut que d'etre impraticables.
+Leurs auteurs retournaient a leurs affaires ca et la; celui-la dans
+son chateau, celui-ci dans sa boutique.
+
+A la station de Reims, ou l'on n'attendait pas encore le roi
+Guillaume, tous mes compagnons de route descendirent. Un officier
+d'artillerie, qui semblait avoir fait cent lieues a travers champs,
+monta, etendit ses jambes crottees sur les coussins, soupira, se
+retourna, et se mit a ronfler comme une batterie. Vers deux heures du
+matin, le convoi s'arreta a Rethel. Il ne s'agissait plus maintenant
+que de decouvrir le 3e zouaves. Il pleuvait beaucoup, et la ville
+etait encore dans l'epouvante d'une visite qu'elle avait recue la
+veille. Quatre uhlans avaient pris Rethel; mais, trop peu nombreux
+pour garder cette sous-prefecture, ils etaient repartis comme ils
+etaient arrives, lentement, au pas. Tout en discutant les chances du
+retour des quatre uhlans avec l'aubergiste qui m'avait accorde
+l'hospitalite d'une chambre et d'un lit, j'appris que le 3e zouaves
+etait parti depuis trois jours. Personne ne savait ou il etait alle.
+Je voulais a la fois des renseignements et un fusil. La matinee
+s'ecoula en recherches vaines. Point d'armes a me fournir, aucune
+information non plus. Sur enfin que le chemin de fer ne marchait plus,
+et bien decide a rejoindre mon regiment, j'obtins d'un loueur une
+voiture avec laquelle il s'engageait a me faire conduire a Mezieres.
+
+
+
+
+II
+
+
+Nous n'avions pas fait un demi-kilometre sur la route de Mezieres, que
+deja nous rencontrions des groupes de paysans marchant d'un air
+effare. Quelques-uns tournaient la tete en pressant le pas. Leur
+nombre augmentait a mesure que la voiture avancait. Bientot la route
+se trouva presque encombree par les malheureux qui poussaient devant
+eux leur betail, et fuyaient en escortant de longues files de
+charrettes sur lesquelles ils avaient entasse des ustensiles, quelques
+provisions et leurs meubles les plus precieux. Les femmes et les
+enfants, assis sur la paille et le foin, pleuraient et se lamentaient.
+Je pensai alors aux chants qui avaient salue la nouvelle de la
+declaration de guerre, a l'enthousiasme nerveux de Paris, a cette
+fievre des premiers jours. J'etais non plus a l'Opera, mais au milieu
+de campagnes desolees que leurs habitants abandonnaient. La ruine et
+l'incendie les balayaient comme un troupeau. L'un de ces fugitifs que
+je questionnai au passage, me repondit que les Prussiens arrivaient en
+grand nombre: ils avaient coupe la route entre Mezieres et Rethel, et
+me conseilla de rebrousser chemin. Cela dit, il reprit sa course.
+
+De sourdes et lointaines detonations pretaient une eloquence plus
+serieuse au discours du paysan: c'etait la voix grave du canon qui
+tonnait dans la direction de Vouziers. Je ne l'avais jamais entendue
+qu'a Paris pendant les rejouissances des fetes officielles. Elle
+empruntait au silence des campagnes et au spectacle de cette route ou
+fuyait une foule en desordre, un accent formidable qui faisait passer
+un frisson dans mes veines. Plus tard je devais me familiariser avec
+ce bruit. Une ferme brulait aux environs, et l'on n'avait besoin que
+de se dresser un peu pour apercevoir derriere les haies les coureurs
+francais et prussiens qui echangeaient des coups de fusil.
+
+A six heures du soir, la voiture atteignit les portes de Mezieres. Mon
+premier soin fut de me rendre a la place ou je voulais, comme a
+Rethel, obtenir tout a la fois un fusil et des renseignements sur le
+3e zouaves; mais le desordre et le trouble que j'avais deja remarques
+a Rethel n'etaient pas moindres a Mezieres. Un employe pres duquel je
+parvins a me glisser apres de longs efforts, me jura, sur ses
+dossiers, que personne dans l'administration ne savait ou pouvait
+camper dans ce moment le regiment que je cherchais. Il n'y avait plus
+qu'a trancher la question du fusil. Mon insistance parut etonner
+beaucoup l'honnete bureaucrate. Prenant alors un air doux:
+
+--Je comprends votre empressement a servir votre pays, reprit-il,
+c'est pourquoi je vous engage a partir pour Lille.
+
+--Pour Lille! pour Lille en Flandres?
+
+--Oui, monsieur, Lille, departement du Nord, ou l'on forme un regiment
+qui sera compose d'elements divers tres-bien choisis. Vous y serez
+admis d'emblee, et la certainement vous trouverez enfin ce fusil qu'on
+n'a pu vous procurer ni a Rethel, ni a Mezieres. D'ailleurs il y a des
+ordres.
+
+L'entretien etait fini; la voix de l'autorite venait de se faire
+entendre. Pour un volontaire qui avait reve de se trouver en face des
+Prussiens quelques heures apres son depart de Paris, elle n'etait ni
+douce, ni consolante. Au lieu de la bataille, le depot! L'oreille
+basse, je poussai devant moi tristement a travers les rues. Des
+militaires portant tous les uniformes les encombraient, allant et
+venant, sortant du cabaret pour entrer chez les marchands de vin. Il y
+avait comme du desenchantement dans l'air.
+
+A la nuit tombante, un passant m'indiqua la rue que designait mon
+billet de logement, et je ne tardai pas a frapper a la modeste porte
+de la maison ou je devais passer la nuit. Une servante, sa chandelle a
+la main, me conduisit dans une espece de galetas dont un vieux lit mal
+equilibre occupait tout le plancher. Ce n'etait pas l'heure de faire
+des reflexions. La fatigue, du reste, avait la parole, et non plus la
+delicatesse. Cinq minutes apres je dormais tout habille.
+
+Vers deux heures du matin cependant, une tempete de fanfares eclata.
+Je sautai sur mes pieds et courus vers le palier. Une servante qui
+regardait par une lucarne se retourna.--C'est le prince imperial qu'on
+eveille, me dit-elle. Les trompettes sonnaient partout le boute-selle
+pour un depart qui ne devait point avoir de retour. Des cavaliers
+passaient au galop dans la rue; les escadrons se rangeaient en ordre
+de marche; un cliquetis d'armes s'eleva mele au roulement lointain
+d'une voiture, puis tout s'eteignit: l'heritier d'un empire s'en
+allait vers l'abime!
+
+Le train qui devait partir a six heures de la station de Charleville
+n'etait pas encore forme au moment ou j'arrivai. La gare etait remplie
+de soldats fievreux et fourbus ou l'on comptait non moins de trainards
+que de malades, et que l'administration aux abois versait dans les
+depots du Nord et les divers hopitaux qui pouvaient disposer de
+quelques lits encore. Les wagons ne furent pleins qu'a neuf heures. On
+y entassait les debris de vingt regiments. A neuf heures et demie, la
+locomotive s'ebranla lourdement. On voyait ca et la des grappes de
+pantalons garance sur les plates-formes et les marchepieds, ceux-ci
+debout, ceux-la couches. De temps a autres, des convois charges de
+soldats, de canons et de chevaux saluaient au passage le convoi qui
+s'eloignait de Mezieres. C'etait l'armee du general Vinoy, qui allait
+appuyer l'armee du marechal Mac-Mahon, et qui devait presque aussitot
+battre en retraite et s'enfermer dans Paris. Un de ces convois
+s'arreta a la station de Harrison vers deux heures en meme temps que
+celui sur lequel j'etais monte. On causa de wagon a wagon entre
+cavaliers et fantassins; c'est ainsi que j'appris qu'un detachement du
+3e zouaves venait de prendre place dans un train montant, et ne devait
+pas tarder a passer. Je resolus d'attendre l'arrivee de mes camarades
+inconnus.
+
+Au bout de quatre heures, le detachement du 3e zouaves parut enfin.
+D'un bond je m'elancai aupres du lieutenant qui le commandait.
+
+--Monsieur? lui dis-je.
+
+--On m'appelle mon lieutenant, repliqua l'officier d'un ton sec; puis
+me regardant le sourcil deja fronce:
+
+--Que voulez-vous? et surtout soyez bref.
+
+Je lui exposai ma demande en termes nets et precis.
+
+--Montez! dit le lieutenant.
+
+Je pris subitement place dans un wagon ou quinze zouaves allongeaient
+leurs guetres. Des regards curieux se dirigerent vers le nouveau-venu,
+qui melait tout a coup sa jeune barbiche au rassemblement farouche de
+ces moustaches rouges et noires. L'instant etait critique: il y avait
+la un ecueil a franchir. Une magnifique pipe que je tirai et que
+j'offris tour a tour a chacun me gagna le coeur de mes compagnons de
+route. En signe d'adoption, ils me tutoyerent spontanement. Vers dix
+heures du soir, le train s'arreta a Charleville: le detachement des
+zouaves quitta les wagons, et vint camper sur une promenade au-dessus
+de la station. L'influence de la pipe, dont le tuyau d'ambre sortait
+de ma poche, me permit l'entree d'une tente ou l'hospitalite la plus
+cordiale m'accueillit sur un pan de gazon. Mon tartan, que je n'avais
+pas quitte depuis mon depart de Paris, me servit de matelas et de
+couverture, et je m'endormis entre mes camarades. Lorsque par hasard
+j'entrouvrais les yeux, et qu'a la lueur pale de quelques tisons
+brulant ca et la j'apercevais ce pele-mele de jambes enfouies dans
+d'immenses culottes, et de tetes cachees a demi sous le fez rouge, des
+rires silencieux me prenaient. Je fus reveille par la rosee qui
+transpercait mes vetements et me glacait. Les zouaves, qui, dans des
+attitudes diverses, ronflaient sous la tente, secouerent leurs
+oreilles comme des chiens qui viennent de recevoir une ondee, et,
+sifflant des airs bizarres meles de couplets saugrenus, se mirent en
+devoir de plier les tentes et de faire les sacs pour etre prets a
+partir au premier signal. Je m'employai avec eux tant bien que mal.
+Allant et venant, je fis la decouverte d'un superbe capuchon de drap
+tout neuf qui gisait sur l'herbe et semblait orphelin. Je soulevai le
+capuchon, l'examinai, et ne put lui refuser les louanges qu'il
+meritait au double point de vue de la solidite et de la conservation.
+
+--A qui le capuchon? m'ecriai-je en le tenant suspendu au bout de mon
+bras.
+
+--A toi, parbleu! s'ecria un vieux zouave chevronne jusqu'a l'epaule.
+
+Je le regardai un peu surpris.
+
+--Tu ne comprends donc pas? reprit-il; c'est pourtant bien clair. Tu
+as droit a un capuchon et tu n'en as pas, ce qui est la faute du
+gouvernement; cependant en voici un qui se balance entre tes doigts.
+Quelqu'un le reclame-t-il? non; ma conclusion est qu'il t'appartient.
+
+Et toujours parlant il m'en coiffa. Un coup de clairon retentit.
+
+--C'est l'assemblee qui sonne, ajouta-t-il, en route a present, le
+lieutenant n'aime pas qu'on le fasse attendre.
+
+A sept heures et demie, un train prit le detachement, et la locomotive
+courut sur la voie qui aboutissait a Sedan. Ici le verbe courir doit
+se prendre dans le sens le plus modeste. Le convoi marchait, parfois
+meme il se trainait. D'une main, le mecanicien, debout sur sa machine,
+serrait le frein; du regard, il sondait l'horizon. On ne savait pas au
+juste ou etaient les Prussiens, et a toute minute on craignait de
+trouver la voie coupee. Tout a cote des rails, en contre-bas, filait
+une route sur laquelle passaient en toute hate des familles de paysans
+chassees par la peur et le desespoir. Des femmes qui pleuraient
+portaient des petits enfants. Ces malheureux pressaient la fuite de
+quelques bestiaux. On entendait le grincement des charrettes toutes
+chargees de ce qu'ils avaient pu sauver. Des detonations roulaient
+dans la campagne. On voyait ca et la, au-dessus des haies, des
+panaches de fumee blanche; toutes les tetes etaient aux portieres. Le
+convoi allait au devant de la bataille. Un melange d'angoisse et
+d'impatience m'agitait. En ce moment, un zouave parut sur le
+marchepied, et avertit ses camarades, de la part du lieutenant, qu'ils
+devaient se tenir prets a tirer. En un clin d'oeil, tous les
+chassepots furent charges et armes. Le wagon s'en trouva herisse, et
+la locomotive prit une allure plus rapide. On n'apercevait au loin que
+quelques groupes noirs ondulant dans la plaine. Des yeux percants
+croyaient y reconnaitre le casque a pointe des Prussiens. Tout a coup
+un obus parti d'un point invisible s'enfonca dans le remblai du chemin
+de fer; un autre, qui le suivait, ecorna l'angle d'un wagon. Le convoi
+en fut quitte pour la secousse. Les zouaves repondirent a cette
+agression par quelques coups de fusil tires dans la direction des
+masses noires qu'on voyait au loin. Une heure apres, le convoi etait
+en vue de Sedan, et s'arretait bientot a la gare, qui est situee a un
+kilometre a peu pres du corps de place. Deja les bataillons prussiens
+couronnaient certaines hauteurs voisines. Les promenades qui m'avaient
+fatigue a Mezieres et a Rethel m'attendaient a Sedan. J'avais a peine
+fait quelques pas dans la ville, qu'un fourrier de zouaves m'engagea,
+ainsi que plusieurs de mes camarades, a retourner a la gare, ou des
+caisses de fusils etaient arrivees, disait-il. Je m'y rendis en
+courant. A la gare, point de caisses et point de fusils, mais des amas
+de pains et des monceaux de sacs remplis de biscuits. Je regardai le
+fourrier.
+
+--Vous n'y comprenez rien, n'est-ce pas? me dit-il en riant: ne me
+fallait-il pas des hommes de bonne volonte pour enlever ces
+provisions? M'auriez-vous suivi, si je ne vous avais pas promis des
+armes?
+
+Il n'y avait rien a repliquer a ce raisonnement. Ployant bientot sous
+le poids du sac et portant un pain sous chaque bras, je repris le
+chemin de Sedan, ou mon detachement avait ordre d'attendre sur la
+place Stanislas. Un ordre vint en effet qui le fit retourner a la
+porte de Paris, par laquelle il etait entre. Une rumeur effroyable
+remplissait la ville. Des aides de camp circulaient, des estafettes
+passaient portant des depeches, des groupes se formaient au coin des
+rues; un homme vint criant qu'on avait remporte une grande victoire.
+Quelques incredules hocherent la tete. Une canonnade furieuse ne
+cessait pas de retentir dans la direction nord-est de Sedan. On avait
+le sentiment qu'une partie formidable se jouait de ce cote-la. Toutes
+les oreilles etaient tendues, tous les coeurs oppresses. Brusquement
+un sergent me tira de mon repos, et, faisant l'appel des hommes qui
+n'etaient pas armes, me conduisit avec quelques-uns de mes camarades
+a la citadelle, ou enfin on nous distribua des fusils. Le commandant
+de place, qui assistait a cette distribution, fit aux zouaves une
+courte allocution pour les engager a s'en bravement servir, et au pas
+gymnastique le sergent nous ramena a la porte de Paris, ou l'on se
+disposait a recevoir une attaque. Des bourgeois effares allaient et
+venaient. Il y avait de grands silences interrompus par de sourdes
+detonations. Un cortege passa portant un uhlan a moitie mort couche
+sur deux fusils. De ces etres abrutis et vils comme il s'en trouve
+dans toutes les foules, se ruerent autour de la civiere en criant et
+vociferant. Le visage pale du blesse ne remua pas; peut-etre
+n'entendait-il plus ces insultes. Sur sa poitrine ensanglantee, et que
+laissait voir sa chemise entr'ouverte, pendait une plaque de cuir dont
+la vue m'intrigua beaucoup. Etait-ce, comme quelques-uns le
+supposaient, une espece de cuirasse destinee a proteger les soldats
+du roi Guillaume contre les balles des fusils francais? Etait-ce plus
+simplement une sorte d'etiquette solide sur laquelle etaient inscrits
+le numero matricule du combattant, avec ceux du regiment, du bataillon
+et de la compagnie, et qui devait le faire reconnaitre en cas de mort?
+
+
+
+
+III
+
+
+Le bruit du canon qui grondait toujours ne me permit pas d'approfondir
+plus longtemps cette question. Un sergent disposait nos hommes le long
+du mur d'enceinte, de cinq metres en cinq metres, en nous recommandant
+de ne pas tirer sans voir et sans bien viser. Il etait a peu pres six
+heures du soir quand je pris possession du poste qui m'avait ete
+assigne. On nous avait prevenus que nous serions releves a minuit:
+c'etait une faction de six heures pour mes debuts; mais j'avais un bon
+chassepot a la main, tout battant neuf, et je n'aurais pas troque mon
+coin ou soufflait la bise contre un fauteuil d'orchestre a l'Opera.
+Mes camarades et moi, nous etions tous couches sur le rempart dans
+l'herbe et la rosee, observant un silence profond et l'oeil au guet.
+Mon attention etait quelquefois distraite par des mouvements qui se
+faisaient autour de nous. Deux compagnies de lignards firent abaisser
+le pont-levis, et filerent, l'arme sur l'epaule, vers la gare du
+chemin de fer, ou elles allaient prendre une grand'garde. On entendait
+leur pas dans l'ombre, et leur masse noire s'effacait lentement dans
+une sorte d'ondulation cadencee.
+
+Le froid penetrant de la nuit se faisait sentir. Mes vetements de
+laine et mon capuchon lui-meme s'imbibaient de rosee; des frissons me
+couraient sous la peau. Dix heures sonnerent, puis onze. Rien ne
+bougeait dans la plaine. Mes yeux se fatiguaient a regarder la nuit.
+Je me serais peut-etre endormi sans le froid glacial qui, du bout de
+mes pieds trempes dans l'eau, montait jusqu'a mes epaules. A droite
+et a gauche, les corps inertes de mes compagnons de garde
+s'allongeaient pesamment dans le gazon terne et detrempe. De temps a
+autre, des monosyllabes rudes sortaient de leurs levres, puis tout
+rentrait dans le silence. Minuit arriva; toutes les oreilles en
+compterent les douze coups. Mon enthousiasme s'etait adouci. Plusieurs
+d'entre nous tournerent la tete du cote par lequel nous etions venus.
+Rien n'y parut. Quand la demie tinta:
+
+--A present, murmura l'un de mes voisins que l'experience avait rendu
+sceptique, ce sera comme ca jusqu'a demain.
+
+Il ne se trompait pas. A six heures du matin, nous etions encore
+immobiles aux memes places. Pour secouer la somnolence qui faisait
+parfois tomber nos paupieres alourdies, nous avions la distraction de
+quelques alertes. Ainsi, par exemple, vers une heure, des mobiles
+campes dans notre voisinage, entendant marcher, sauterent sur leurs
+faisceaux, crierent aux armes a tue-tete, et commencerent un feu
+violent. Les officiers exasperes couraient partout en criant: Ne tirez
+pas! ne tirez pas! mais les fusils partaient toujours. Ce beau tapage
+dura cinq minutes. Il s'agissait tout simplement d'une compagnie de
+ligne qui rentrait apres une reconnaissance. Un malheureux caporal fut
+victime de cette fausse alerte.
+
+Il y eut encore deux ou trois algarades semblables. La derniere me
+laissa sans emotion. Vers quatre heures et demie du matin, aux
+premieres lueurs du jour, partit un coup de canon tire des remparts de
+Sedan. Ce premier coup de canon marquait le commencement d'une journee
+qui devait compter parmi les plus irreparables desastres. Bientot des
+decharges violentes suivirent cette premiere detonation. Je regardais,
+dans l'ombre qui s'eclairait, les rayons rouges de ces coups de feu
+retentissants. Deja mon oreille etait faite a ce bruit terrible.
+Appuye sur le coude, j'en ecoutais le grondement, qui ne cessait plus
+et redoublait d'intensite en se rapprochant. La bataille faisait rage.
+Cette fois j'y avais ma place marquee d'avance. Vers six heures, on
+vint relever le detachement qui avait passe la nuit sur le rempart.
+
+--C'est le moment de casser une croute, me dit le sergent,
+depeche-toi; tout a l'heure il va faire chaud.
+
+Je ne me le fis pas dire deux fois, et, prenant ma course du cote de
+la ville, tout en cherchant une auberge, j'apercus dans le _Cafe de la
+Comedie_, sur la place Stanislas, six officiers superieurs qui
+jouaient au billard. Ils faisaient des carambolages, et semblaient
+s'amuser beaucoup tandis que des boulets prussiens frappaient les
+murailles voisines. J'avais avale je ne sais quoi, je ne sais ou, en
+quatre minutes, et retournai, toujours courant, a la porte de Paris,
+ou tout de suite je fus mis de garde avec un autre zouave en dehors du
+pont-levis. Mon lieutenant,--je ne l'appelais plus monsieur,--nous
+avait donne pour consigne d'empecher tout individu de passer le pont
+et meme de se presenter de l'autre cote du fosse. Le bombardement de
+la ville venait de commencer: les obus sifflaient et tombaient ca et
+la avec ce bruit strident qu'on n'oublie jamais. C'etait la premiere
+fois que je voyais le feu, je n'etais pas completement rassure. Mon
+coeur battait a coups profonds, et malgre moi je serrai la batterie de
+mon chassepot tout arme d'une main nerveuse. Ceux qui jurent qu'aucune
+emotion ne les a effleures dans un tel moment me laissent des doutes
+sur leur franchise. Peut-etre ont-ils plus d'orgueil que de sincerite;
+peut-etre aussi ont-ils cet avantage d'etre petris d'un limon
+particulier. Quant a moi, sans que la pensee de deserter mon poste me
+vint un instant a l'esprit, j'etais en proie a des sensations
+indefinissables et complexes ou l'inquietude et la curiosite avaient
+une egale part.
+
+Les obus broyaient la pierre des murailles ou fouettaient l'eau des
+fosses. Les eclats volaient partout. Une piece de canon placee sur le
+rempart, un peu a gauche de la porte, repondait aux batteries
+prussiennes avec une rapidite et une precision qui attirerent bientot
+leur attention de son cote. Une grele de projectiles mit hors de
+service quelques artilleurs. Il etait clair que les ennemis
+s'appliquaient a eteindre le feu de leur piece. Ils y reussirent
+bientot sans merite aucun. Le pauvre canon se tut de lui-meme faute de
+munitions. L'un des artilleurs qui restaient debout jeta son
+ecouvillon avec rage; un autre se croisa les bras sur la poitrine,
+quelques-uns se retirerent lentement poursuivis par les obus.
+
+Pendant ce duel inegal, j'allais et venais devant mon pont-levis. Les
+obus et les boulets, qui tout a l'heure arrivaient seuls, etaient
+maintenant accompagnes d'une pluie de balles qui s'aplatissaient en
+aureole contre les murailles, ou ricochaient sur le fer des garde-fous
+avec un petillement qui agacait mes oreilles. Nous etions, mon
+camarade et moi, en sentinelle sur le bord du fosse, comme des cibles
+vivantes contre lesquelles des Bavarois qui venaient de s'emparer de
+la gare exercaient leur adresse. Ils y mettaient une grande activite.
+Jusqu'alors leur precipitation meme nous avait preserves; mais l'un
+d'eux ne pouvait-il pas rectifier son tir et atteindre enfin le point
+de mire offert a leurs coups? Nous n'echangions pas un mot, nos
+regards parlaient pour nous. Deux ou trois jets de poussiere arraches
+par des balles a la crete du fosse avaient deja vole sur mes
+jambieres, lorsque le lieutenant, tout en laissant le pont-levis
+abaisse, nous fit rentrer sous le rempart. Un soupir d'allegement, je
+l'avoue, souleva ma poitrine.
+
+Cela fait, il demanda trente hommes de bonne volonte pour occuper les
+creneaux de l'avancee au dela du pont-levis. En ce moment, la route
+par laquelle il fallait necessairement passer etait balayee par une
+pluie d'obus et de balles qui en labouraient le sol et les abords.
+Cinquante zouaves se presenterent, et les trente premiers s'elancerent
+au pas de course. Retenu sous la voute par la consigne, je les
+regardai partir. J'avais le coeur serre: il me semblait qu'aucun d'eux
+ne pourrait traverser cet ouragan de fer et de plomb; mais deja leur
+course furieuse les avait portes aux creneaux. Deux ou trois gisaient
+par terre; un autre se debattait dans le fosse. A peine accroupis a
+leur poste d'observation, ils rendaient balle pour balle. On tirait
+aussi de dessus les remparts, ou des compagnies de mobiles etaient
+alignees; malheureusement tous les coups, dans la precipitation du
+feu, ne portaient pas sur les Prussiens. Quelques-uns frappaient
+autour des creneaux; un zouave atteint entre les epaules, resta sur
+place. La fusillade ne faisait plus qu'un long roulement etouffe par
+les decharges de l'artillerie. Le lieutenant fit sonner la retraite.
+Il fallait de nouveau passer le pont-levis ou le tourbillon des
+projectiles s'abattait. Un elan ramena les volontaires qui avaient si
+bravement fait leur devoir; mais leur groupe vaillant paya sa dime a
+la mort. J'en vis tomber trois encore, et le reste disparut sous la
+voute: ma gorge etait prise comme dans un etau.
+
+Mon tour de servir etait venu. Sur un signe du lieutenant, et a
+l'instant meme ou les derniers zouaves passaient sur le tablier du
+pont-levis, je m'elancai avec cinq ou six camarades completement en
+dehors et me suspendis aux chaines du pont qu'il s'agissait de
+relever. Les Prussiens, qui n'etaient plus tenus en respect, se
+precipiterent du cote des palissades et firent un feu d'enfer. Je ne
+voyais plus. Autour de cette grappe d'hommes qui pesaient de toutes
+leurs forces sur les deux chaines, les balles tracaient un cercle en
+s'aplatissant contre le mur. Il me semblait que huit ou dix allaient
+me traverser le corps. Elles ricochaient partout; leur choc contre la
+pierre et le fer ne s'en detachait pas en coups isoles, mais faisait
+un bruissement continuel. Je m'etonnais de la pesanteur du pont, bien
+que j'eusse mis a l'epreuve la solidite de mes muscles, et de la
+lenteur maladroite des chaines a glisser dans leurs ramures, et
+cependant cette operation qui me paraissait interminable ne dura pas
+plus de quinze secondes. Quand les balles trouerent le lourd bouclier
+qui fermait la voute, je me secouai: je n'avais pas une egratignure.
+Aucun de mes camarades non plus n'avait ete touche.
+
+--C'est la chance, murmura un caporal qui s'essuyait le front.
+
+Un de mes voisins me tapa sur l'epaule, et m'engagea a le suivre sur
+le rempart.
+
+--Tu comprends, me dit-il, qu'il n'y a plus rien a faire ici; la-haut,
+nous verrons tout: ce doit etre drole.
+
+Cette derniere observation me decida. On avait bien la-haut, comme
+disait le zouave, l'inconvenient des obus qui tombaient ca et la; mais
+on pouvait aisement se defiler des balles. Je m'etendis sur l'herbe,
+et me mis a fumer quelques cigarettes, tout en ne perdant aucun detail
+du spectacle que j'avais sous les yeux. Des nuages de fumee montaient
+dans l'air, des fermes brulaient; on distinguait des ondulations
+noires parmi les champs. Ca et la, des hommes isoles couraient. Des
+masses profondes s'avancaient au loin.
+
+--Ca, c'est l'infanterie, me dit mon voisin, qui savourait ma pipe...
+Ces gueux-la en ont des tas.
+
+Il s'interrompit pour m'emprunter une pincee de tabac, et, allongeant
+le bras dans la direction d'un hameau:
+
+--Cette poussiere qui roule tout la-bas, c'est des uhlans; plus on en
+tue, plus il y en a.
+
+J'etais sur mon rempart comme dans une stalle d'orchestre; mais les
+drames militaires que j'avais vus au theatre ne m'avaient donne qu'une
+mediocre idee du spectacle terrible dont les scenes se deroulaient
+sous mes yeux: je ne comptais plus les cadavres epars dans les champs.
+Quelque chose qui se passait a ma gauche me fit tout a coup me relever
+a demi. Sur un plateau qui s'etend au-dessus de Sedan et qui fait face
+a la Belgique, un regiment de cuirassiers lance au galop executait une
+charge. Les rayons du soleil frappaient leur masse eclatante. Les
+cuirasses semblaient en flammes: c'etait comme une nappe d'eclairs qui
+courait. On voyait leurs sabres etinceler parmi les casques.
+L'avalanche des escadrons tombait sur les lignes noires de
+l'infanterie bavaroise, lorsque les batteries prussiennes apercurent
+nos cuirassiers. Soudain le vol des obus qui battait le rempart passa
+avec un bruit strident au-dessus de nos tetes et tourbillonna sur le
+plateau. Je vis des rangs s'ouvrir et des chevaux tomber. Je sentais
+mon coeur battre a m'etouffer. Il arrive souvent que les emotions
+n'atteignent pas au niveau de ce qu'on esperait ou redoutait; mais au
+milieu de ce bruit formidable, en presence de ces fourmilieres
+d'hommes qui marchaient dans le sang, celles qui m'agitaient
+depassaient en violence tout ce que j'avais pu supposer.
+
+Pendant toute la matinee, on avait cru dans Sedan que nous etions
+vainqueurs; c'etait moins cependant une croyance qu'un espoir.
+Quelques officiers essayerent meme de relever le moral des soldats par
+des recits fantastiques.
+
+--Courage, mes enfants, disaient-ils, Bazaine arrive!
+
+Helas! ce ne fut point Bazaine, mais un nouveau Bluecher avec 100,000
+hommes encore! Vers midi, le bruit se repandit parmi les groupes que
+l'armee prussienne, augmentee subitement d'un gros renfort de troupes
+fraiches, avait pris l'offensive, et que les notres, fatigues d'une
+lutte inegale, battaient en retraite. A deux heures a peu pres, la
+debandade commenca. Du sommet du rempart, ou j'etais toujours place
+avec les autres zouaves de mon detachement, j'assistais a cette
+retraite, qui prenait de minute en minute l'aspect d'une deroute. Les
+regiments que j'apercevais au loin flottaient indecis. Les rangs
+etaient confondus; plus d'ordre. Dans cette foule, les projectiles
+faisaient des trouees. Des bataillons s'effondraient ou s'emiettaient.
+Je ne perdais pas l'occasion de faire le coup de feu. Nous tirions a
+volonte, et nous menagions nos cartouches. Je me sentais pris de rage
+a la vue des Prussiens, dont les casques pointus s'avancaient de
+toutes parts. Il en tombait quelques-uns; mais la masse de leurs
+tirailleurs affluait toujours. De singulieres idees vous traversent
+l'esprit en ces moments-la. Tout en chargeant et dechargeant mon
+chassepot avec la sage lenteur d'un homme qui a beaucoup chasse, je me
+rappelai ces grandes battues de lievres auxquelles j'avais assiste
+dans le pays de Bade pendant la saison d'automne. J'y prenais un
+plaisir extreme; je ne me doutais pas qu'un jour viendrait ou ces
+memes coups que j'envoyais a d'innocentes betes, je les dirigerais
+contre des hommes.
+
+Je voyais mes voisins relever la tete par un mouvement vif apres
+chaque coup, et regarder au loin pour voir s'il avait porte. Parfois
+un rire eclatant temoignait de leur contentement, un juron de leur
+deconvenue. De malheureux blesses se trainaient le long des haies,
+usant ce qui leur restait de force pour chercher un abri. Des soldats
+tombaient lourdement comme des masses, les bras en avant, et ne
+remuaient plus; d'autres pirouettaient sur eux-memes, ou bondissaient
+comme des chevreuils surpris dans leur course et se debattaient dans
+l'herbe. Je pus remarquer l'effroyable dose de ferocite qui se
+reveille dans le coeur de l'homme quand il a une arme dans les mains.
+On a soif de sang humain; on ne pense plus qu'a tuer. Cette ferocite
+qui precipite l'attaque n'a d'egale que la peur qui precipite la
+fuite.
+
+--_Ca mord_, dit a cote de moi un zouave.
+
+Je me demandais ce que pouvait signifier ce verbe, quand j'apercus un
+soldat prussien qui, rampant le long d'un talus, cherchait a gagner la
+palissade que nous venions d'abandonner. De temps en temps il epaulait
+et tirait. J'attendis un passage ou l'ondulation du terrain le
+forcait a se mettre a decouvert. Au moment ou il s'y engageait, je fis
+feu. Il lacha son fusil et roula dans le creux.
+
+--Tu as mordu, me dit le zouave.
+
+J'eprouvai un fremissement profond dans tout mon etre; mais l'affaire
+etait trop chaude pour me permettre d'analyser mes sensations. Les
+projectiles ne cessaient pas d'egratigner la crete du rempart contre
+lequel nous etions couches. Il y avait a ma gauche un engage
+volontaire qui avait voulu, comme moi, faire partie du 3e zouaves. Je
+l'avais rencontre dans le wagon pris a Harrison. Le premier obus qui
+eclata dans son voisinage ne lui fit pas cligner les yeux. Un moment
+vint ou il manqua de cartouches. Un caporal, qui en avait une
+provision, lui en jeta un paquet; mon jeune voisin se leva sur les
+genoux pour le ramasser. Sa tete depassa un instant le niveau du
+parapet. Je vis tout a coup son visage tomber sur sa main, qui devint
+rouge; une balle lui etait entree par la nuque et sortie par la
+bouche; je m'elancai vers lui.
+
+--Il est mordu! reprit mon vieux voisin.
+
+J'avais le coeur un peu lourd. Un mouvement machinal m'avait fait
+allonger les doigts vers le paquet de cartouches qu'un filet de sang
+gagnait. J'en mis une partie sur l'herbe autour de moi, et le reste
+dans mes larges poches.
+
+--Tu n'as donc pas de ceinturon? me dit l'homme qui conjuguait si bien
+le verbe mordre. Et sur ma reponse negative:
+
+--Quelle brute! fit-il en haussant les epaules.
+
+Debouclant alors le ceinturon du pauvre mort, froidement il l'ajusta
+autour de ma taille. Nous continuions a tirailler.
+
+--Trente hommes de bonne volonte! cria tout a coup notre lieutenant.
+
+Je fus sur pied aussitot. La plupart de mes camarades etaient debout.
+
+--Il s'agit de retourner aux creneaux et vivement! cria le lieutenant.
+
+Nous partimes tous en courant. Deja les chaines du pont-levis
+s'abaissaient. Notre elan fut si rapide, que plusieurs d'entre nous se
+trouverent sur le tablier, suspendus dans le vide, avant qu'il eut
+touche le bord oppose. Arrives la, un bond nous porta vers les
+creneaux. Les Prussiens, embusques de l'autre cote, nous envoyaient
+des decharges terribles presque a bout portant. On a la fievre dans
+ces moments-la, et la bouche d'un canon ne vous ferait pas peur; mais
+quelle ne fut pas ma stupefaction d'apercevoir, en arrivant a mon
+poste, que le revers du creneau etait habite! Devant moi soufflait un
+visage rouge que coupait en deux une longue paire de moustaches
+herissees. Un casque luisait au sommet de ce visage qui grimacait.
+Deux canons de fusil s'abattirent dans l'ouverture du creneau presque
+en meme temps, l'un menacant l'autre; mais le mien partit le premier.
+J'entendis un cri etouffe, et le visage rouge disparut. Je ne me
+risquai pas a regarder de l'autre cote. Les mobiles ranges le long du
+rempart tiraient toujours, et quelques-unes de leurs balles arrivaient
+dans le clos ou nous restions accroupis; mais les Prussiens nous
+donnaient trop de besogne pour qu'aucun de nous eut le temps de
+s'occuper de ce qui se passait derriere lui.
+
+Une violente detonation cependant me fit tourner la tete: c'etait le
+canon, dont un premier coup avait attire l'attention des batteries
+prussiennes, qui envoyait des paquets de mitraille aux maisons
+voisines pour en deloger les Bavarois. Des cartouches de chassepot lui
+avaient fourni la poudre et les balles. A la premiere decharge, les
+soldats a la veste bleue ou couverts de la lourde capote grise,
+sauterent comme des rats surpris par une explosion dans leur grenier.
+Les plus agiles bondissaient par-dessus les murs et les enclos; les
+plus fins ou les plus timides rampaient ca et la, profitant du moindre
+pan de muraille, des plis du terrain, des obstacles epars sur la
+route, pour dissimuler leur presence. D'autres, qui ne voulaient pas
+reculer, se faisaient un abri de quelque bout de haie ou d'une borne
+jetee a l'angle d'une maison, et continuaient a tirailler. Prussiens
+et Francais, nous etions tous en embuscade. Je n'avais qu'un petit
+nombre de cartouches, et je les menageais. Mes camarades et moi, nous
+n'echangions que de rares monosyllabes. Les yeux, les oreilles, les
+pensees, l'ame et le coeur, tout appartenait a la bataille. On voulait
+tuer, tuer encore, toujours tuer. Du bout du fusil, on cherchait sa
+proie; on avait des joies subites et des sourires nerveux quand un
+corps tombait et augmentait la ceinture de cadavres qui bordait la
+palissade. On m'avait parle de la fievre epouvantable que donne la
+chasse a l'homme: j'en avais l'abominable feu dans les veines.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Nous ne savions rien de la bataille, dont les bruits retentissaient
+depuis le matin. Un horizon de fumee nous entourait; mais on
+comprenait, a la violence des detonations, qu'elle se rapprochait de
+plus en plus. Nous sentions vaguement que l'armee allait etre prise
+dans Sedan. Elle s'y engouffrait lentement. Autour des remparts, des
+tourbillons d'hommes s'agitaient pele-mele, les cavaliers avec les
+fantassins. On y voyait les regiments s'eparpiller et se dissoudre. Un
+coup de clairon nous rappela sur les remparts; il y avait deux heures
+que je brulais de la poudre. Deux heures apres, un coup de clairon me
+renvoya aux palissades: j'avais renouvele ma provision de cartouches.
+Je ne sentais plus ni la fatigue, ni le soleil, ni la faim.
+
+Tout a coup la nouvelle qu'un armistice de vingt-quatre heures venait
+d'etre signe circula avec la rapidite de l'etincelle electrique.
+Presque aussitot le drapeau blanc fut arbore sur le rempart.
+
+--Voila le chiffon! me dit un zouave d'Afrique en me poussant du
+coude.
+
+Tous, nous nous mimes a le regarder d'un air d'hebetement. A la furie
+de la bataille succedait une sorte d'aneantissement. J'essuyai
+machinalement mon fusil, dont la culasse etait noire de poudre et dont
+le canon fumait. Mes camarades grondaient entre eux:
+
+--Et l'homme aux graines d'epinard de ce matin, ou donc est-il? En
+voila des generaux qui ne valent pas un caporal! murmura l'un d'eux.
+
+Je me rappelai en effet que, dans la matinee, un officier superieur,
+general ou colonel, je ne sais lequel, qui commandait a la porte de
+Paris, etait passe dans nos rangs, et, relevant la tete d'un air
+d'importance, prenant une pose fastueuse:
+
+--Mes enfants, avait-il dit, vous etes les zouaves d'Afrique; je
+m'engage a vous faire passer sur le ventre des Prussiens et a vous
+ramener a Paris!
+
+Nous n'avions plus a passer sur le ventre de personne, et de soldats
+nous allions devenir prisonniers.
+
+Les batteries prussiennes continuaient a tirer, tandis que le drapeau
+blanc continuait a flotter. Mon pauvre detachement, diminue de
+quelques hommes, descendit le rempart et s'engagea dans la rue de
+Paris, ou, reuni a d'autres compagnies, il forma une haie d'honneur.
+Les obus eclataient ca et la, faisant voler le platre et les briques.
+Nous avions l'arme au pied. Les plus vieux hochaient la tete. On ne
+leur avait rien dit, et ils avaient la certitude que c'etait fini.
+Aucun de nous ne savait ce que nous faisions la. Que nous importait,
+du reste? Le vol des obus qui ricochaient sur les paves ou
+egratignaient au passage la facade des maisons nous laissait
+indifferents. Des officiers, des aides de camp montaient et
+descendaient la rue. L'un d'eux se dirigea vers le rempart et fit
+appeler le portier-consigne, qui requit une corvee de quelques hommes.
+
+--Bien sur on attend un parlementaire, me dit mon voisin.
+
+Mes regards se porterent vers la voute que j'avais si souvent
+traversee, et ou l'on distinguait sur la pierre noire la trace blanche
+des balles.
+
+Le pont-levis abaisse, les barrieres ouvertes, un colonel bavarois
+accompagne d'un trompette traversa nos rangs. Des officiers francais
+lui faisaient escorte. Tous les yeux le suivaient; il portait le
+casque et la grande capote grise. C'etait un homme grand, maigre et
+blond. Ses yeux pales, couleur de faience, clignotaient sous ses
+lunettes d'or en nous regardant. Un trompette, qui le suivait d'un pas
+methodique, avait une longue figure blafarde sur laquelle deux enormes
+favoris rouges tracaient un arc de cercle. Il portait une sorte de
+bonnet a poil et l'uniforme rouge des hussards prussiens. Son rayon
+visuel, maintenu par la discipline, avait pour objectif les epaules de
+son colonel. L'attitude de celui-ci offrait un melange d'insolence et
+d'embarras. Il avait a peine fait une centaine de pas, lorsqu'un obus,
+parti des lignes prussiennes, vint tomber a dix metres de lui. Il eut
+un tressaillement, et se tournant vers ceux qui l'accompagnaient:
+
+--Messieurs, je vous demande mille pardons; c'est une impolitesse que
+nous faisons la. Nos batteries n'ont certainement pas vu le drapeau
+blanc... C'est incroyable!
+
+Cette "impolitesse, comme disait le colonel prussien, avait coute la
+vie a deux pauvres diables, et, comme on les emportait sur quatre
+fusils:
+
+--Ah! mille pardons! repeta-t-il tout en continuant sa route.
+
+Un peu moins d'obus et un peu plus de silence eussent mieux fait
+l'affaire de Sedan. Les projectiles y tombaient toujours, tuant,
+blessant, effondrant. Le drapeau blanc hisse sur le rempart ne mettait
+point de terme a l'attaque, et n'empechait que la defense. Cependant,
+vers six heures du soir, le feu se ralentit, et, petit a petit, il
+s'eteignit. Un silence morne, plein de bourdonnements et de rumeurs
+tristes, s'abattit sur la ville. On nous avait defendu de remonter
+sur les remparts. Malgre cette interdiction formelle, les soldats s'y
+pressaient. L'un d'eux, dans une minute d'exasperation, lacha un coup
+de fusil. Des hurlements feroces lui repondirent. Nos officiers
+accoururent. Un capitaine se devoua, et, pour eviter une rixe
+imminente, se rendit aupres d'un colonel prussien qui avait le
+commandement hors des murs, et lui porta des excuses. Le pont-levis
+aupres duquel j'avais brule mes premieres cartouches etait reste
+abaisse. Deux sentinelles francaises se promenaient sous la voute, et
+deux sentinelles prussiennes leur faisaient vis-a-vis sur le revers du
+fosse. Je ne savais que faire. J'allais de long en large, quelquefois
+seul, quelquefois avec un camarade. On echangeait quelques mots au
+passage. La colere faisait tous les frais de l'entretien. Je n'etais
+plus soutenu par l'ardeur de la lutte. Une immense reaction se
+faisait, suivie d'un immense accablement. Je tombai par terre plus
+que je ne m'y couchai, et m'endormis d'un lourd sommeil.
+
+Une clameur horrible me reveilla vers neuf heures. A peine ouverts,
+mes yeux furent eblouis par la clarte d'un incendie que l'armee
+prussienne saluait d'un hurrah frenetique. Trois ou quatre maisons
+flambaient dans la nuit. Enveloppe de mon fidele tartan, je restai
+etendu sur le dos, regardant bruler cet incendie qui projetait de
+grandes lueurs sur le ciel. La voix du canon aurait pu seule me tirer
+de mon immobilite. Je n'avais pas bien le sentiment de mon existence.
+Des zouaves, dans toutes les attitudes, dormaient ou fumaient la pipe
+autour de moi. Que de choses s'etaient passees depuis deux jours! Je
+regardais mes mains noires de poudre. Un bruit sourd et continu me
+tira de cet aneantissement. Des masses epaisses et sombres marchaient
+dans l'obscurite de la nuit et passaient devant moi: c'etaient les
+debris de l'armee qui avait perdu la bataille supreme. Vaincue et
+brisee, elle se rangeait autour des remparts. Des regiments de ligne
+entiers suivaient l'infanterie de marine, qui avait si vaillamment
+paye la dette du sang. Beaucoup d'entre eux n'avaient meme pas donne.
+Des mots sans suite nous apprenaient que le marechal de Mac-Mahon
+avait ete blesse,--quelques-uns le disaient mort,--et que des mains du
+general Ducrot le commandement avait passe aux mains du general
+Wimpfen. L'eclair vacillant des baionnettes reluisait au-dessus des
+kepis. Cette foule enorme marchait d'un pas lourd: elle portait le
+poids d'une defaite. Une partie de la nuit se passa dans ce tumulte.
+J'ouvrais et je fermais les yeux tour a tour: des bataillons suivaient
+des bataillons; je les entrevoyais comme dans un reve.
+
+Le matin me trouva sur pied. Il y avait dans la ville un encombrement
+de soldats de toutes armes confusement rassembles dans les rues et
+sur les places publiques. Cette multitude, ou l'on ne sentait plus les
+liens de la discipline, bourdonnait partout. Des soldats qui portaient
+des lambeaux d'uniforme erraient a l'aventure. C'etait moins une armee
+qu'un troupeau. Soudain un mouvement se fit dans cette masse. Une
+voiture parut attelee a la Daumont. Un homme en petite tenue s'y
+faisait voir portant le grand cordon de la Legion d'honneur; un
+frisson parcourut nos rangs: c'etait l'empereur. Il jetait autour de
+lui ces regards froids que tous les Parisiens connaissent. Il avait le
+visage fatigue; mais aucun des muscles de ce visage pale ne remuait.
+Toute son attention semblait absorbee par une cigarette qu'il roulait
+entre ses doigts. On devinait mal ce qu'il allait faire. A cote de lui
+et devant lui, trois generaux echangeaient quelques paroles a
+demi-voix. La caleche marchait au pas. Il y avait comme de
+l'epouvante et de la colere autour de cette voiture qui emportait un
+empire. Un piqueur a la livree verte la precedait. Derriere venaient
+des ecuyers chamarres d'or. C'etait le meme appareil qu'au temps ou il
+allait sur la pelouse de Longchamps assister aux courses du grand
+prix. Deux mois a peine l'en separaient. On penchait la tete en avant
+pour mieux voir Napoleon III et son etat-major. Une voix cria: _Vive
+l'empereur!_ une voix unique. Toute cette foule armee et silencieuse
+avait le vague sentiment d'une catastrophe. Un homme s'elanca au
+devant des chevaux, et, saisissant par les jambes un cadavre etendu au
+milieu de la rue, le tira violemment de cote. La caleche passa;
+j'etouffais. Quand je ne vis plus celui que plus tard on devait
+appeler l'homme de Sedan, un grand soupir souleva ma poitrine. Celui
+qui avait dit: L'Empire, c'est la paix, disparaissait dans la guerre.
+
+Le spectacle que presentait alors Sedan etait navrant. On se figure
+mal une ville de quelques milliers d'ames envahie par une armee en
+deroute. Des soldats endormis gisaient au coin des rues. Plus
+d'ordres, plus de commandement. Des familles pleuraient devant les
+portes de leurs maisons visitees par les obus. Il y avait un
+fourmillement d'hommes partout; ils etaient, comme moi, dans la
+stupeur de cet epouvantable denouement. J'errai a l'aventure dans la
+ville. Des figures de connaissance m'arretaient ca et la. Des
+exclamations s'echappaient de nos levres, puis de grands soupirs. Le
+bruit commencait a se repandre que l'empereur s'etait rendu au
+quartier general du roi Guillaume. Les soldats, furieux, ne lui
+epargnaient pas les epithetes. On lui faisait un crime d'etre vivant.
+Les officiers ne le menageaient pas davantage. On questionnait
+ceux,--et le nombre en etait grand,--qui l'avaient vu passer dans sa
+caleche. L'histoire de la cigarette soulevait des explosions de
+colere.--Un Bonaparte! disait-on.
+
+Vers deux heures, un caporal de ma compagnie m'avertit que les zouaves
+qui occupaient la porte de Paris avaient recu ordre de rallier ce qui
+restait du regiment, campe sur la gauche de la citadelle en faisant
+face a la Belgique. J'y trouvai quelques centaines d'hommes sur
+lesquels la furieuse bataille qu'ils venaient de traverser avait
+laisse d'epouvantables traces. Quelques-uns, accroupis par terre,
+rafistolaient des lambeaux d'uniforme; d'autres pansaient des
+blessures qu'ils dedaignaient de porter a l'ambulance.
+
+Un commandant dont j'avais fait la connaissance au camp de Chalons, et
+qui gracieusement m'avait promis de faire tout ce qui dependrait de
+lui pour rendre moins dures les premieres fatigues du noviciat
+militaire, vint a moi, un triste sourire aux levres.
+
+--Eh bien! me dit-il, vous avais-je trompe?
+
+--Ma foi! tout y est, la misere, les privations, le sang!...
+
+--Et vous ne comptez pas ce que nous reservent les consequences d'une
+defaite que mon experience du metier n'allait pas jusqu'a prevoir.
+
+Je l'interrogeai du regard.
+
+--Vous verrez, reprit-il. Et tout ce que vous pouviez rever de pire
+sera depasse.
+
+Il soupira, et se mettant a marcher:
+
+--Vous n'etes pas blesse au moins?
+
+--Non, pas une egratignure, rien.
+
+--C'est une chance! que de braves gens qui sont morts depuis que je ne
+vous ai vu! Sedan, apres Reichshoffen! notre regiment est en poudre.
+Vous savez, tous ceux que vous avez vus pres du colonel il y a quinze
+ou vingt jours, tous morts... morts ou disparus!... Il etait devenu
+tres-pale.
+
+--Vous n'avez besoin de rien? reprit-il brusquement.
+
+--Non, merci, commandant.
+
+--Au reste, nous n'allons pas nous quitter de quelques jours; si je
+puis vous etre bon a quelque chose, disposez de moi.
+
+Je le remerciai et il s'eloigna lentement, jetant ca et la des regards
+sur la bande vetue de vetements en loques qui avait ete un regiment.
+
+Le lendemain,--je ne l'oublierai jamais,--on afficha partout la
+proclamation du general de Wimpfen, qui avait signe la capitulation de
+la ville et de l'armee. Tous nous etions prisonniers de guerre.
+
+Il n'y eut plus ni frein, ni discipline; l'armee etait comme affolee.
+Des groupes enormes s'arretaient aux places ou l'affiche etait collee;
+il en sortait des imprecations. Ce mot dont on a tant abuse depuis,
+_trahison_! volait de bouche en bouche. On etait livre, vendu! Apres
+avoir ete de la chair a canon, le soldat devenait de la chair a
+monnaie: tant d'hommes, tant d'or. Un bourdonnement terrible
+remplissait la ville. On ne saluait plus les generaux. Des bandes
+passaient en vociferant le long des rues, et s'agitaient dans cette
+enceinte trop etroite pour leur foule. Il y avait ca et la comme des
+houles faites de cuirassiers, de hussards, d'artilleurs, de dragons,
+de lignards. L'ivresse s'abattait partout. Un mot ne me sortait pas de
+la tete: Prisonnier! et j'avais fait une campagne de trois jours! Je
+rencontrai mon commandant:
+
+--Eh bien? me dit-il.
+
+Je ne trouvai pas une parole a lui repondre. Il me serra la main et
+passa. Il y avait des visages sur lesquels on lisait un desespoir
+terrible. Il me semblait qu'avec un regiment de ces visages-la on
+aurait fait une trouee partout. Avec quel plaisir n'aurais-je pas
+saute sur mon fusil, si le signal de l'attaque avait ete donne! mais
+rien! Des cohues qui tournaient dans une ceinture de remparts!
+
+On s'accostait, on se quittait, on se reprenait. Le vieux zouave qui
+m'avait pris en amitie depuis les palissades, marchait a cote de moi.
+Il riait dans sa barbe semee de fils d'argent.
+
+--Prisonnier! sais-tu ce que c'est, petit? me disait-il. C'est du pain
+noir, de l'eau, des casemates, de la terre a remuer, quelquefois des
+coups... Et pas un brin de tabac a fumer! Ca ne s'etait jamais vu! Et
+dire qu'on m'a fait venir d'Afrique pour ca! Etre pris dans son pays
+comme un rat dans une souriciere quand on a passe par Inkermann et
+Solferino, c'est drole tout de meme! Ce sont les Arabes qui vont rire!
+Mon vieux regiment abime, les officiers morts, adieu les zouaves du
+3e! Toi, tu viens de Paris; ca se voit a ton air; moi, j'arrive
+d'Oran, et toi et moi nous tomberons en Allemagne!... Est-ce qu'on n'a
+pas fait ce qu'on a pu, dis? voyons, dis-le pour voir!
+
+Je crus un instant qu'il allait me chercher querelle; il me regardait
+avec des yeux furibonds. Je me hatai de le calmer en lui jurant que
+c'etait aussi mon avis.
+
+--Alors, vois-tu, c'est la faute des generaux, avoue-le, reprit-il.
+
+Un tapage abominable interrompit notre conversation. C'etait
+l'administration qui donnait a piller les subsistances de l'armee. On
+courait, on se bousculait, on se battait: c'etait une crise aigue dans
+le desordre. Je perdis mon vieux zouave dans la foule comme on perd de
+vue un chevreuil dans une foret. Des bandes se ruaient autour des
+caisses de biscuits et des barils de salaisons en poussant des cris
+formidables. On defoncait a coups de crosse les tonneaux de vin et
+d'eau-de-vie. Le liquide coulait dans les rues. Les plus proches en
+avaient jusqu'aux chevilles. A cent metres de ce gaspillage hideux des
+regiments mouraient de faim. Les repus vendaient le produit de leur
+rapine aux affames. On mettait aux encheres les pains de munition et
+les pieces de lard. Je me tirai comme je pus de cette cohue qui
+trebuchait. Apres l'indignation, le degout.
+
+
+
+
+V
+
+
+Ce sommeil de plomb qui m'avait surpris sur l'herbe aux approches de
+la citadelle, m'attendait dans le meme campement. Une lassitude
+extreme m'accablait, une lassitude nerveuse qui venait du cerveau plus
+que des membres. J'etais litteralement brise. Au reveil, je devais
+entrer dans un cauchemar plus terrible. Les regiments recurent l'ordre
+de livrer leurs armes. Non, jamais je n'oublierai le spectacle a la
+fois superbe et lugubre qui frappa mes yeux. Un fremissement parcourut
+la ville. La mesure etait comble; c'etait comme le deshonneur inflige
+a ceux qui restaient des heroiques journees de Spickeren et de
+Reischoffen, de Wissembourg et de Beaumont. Ce fut bientot un tumulte
+effroyable. Les vieux soldats d'Afrique faisaient pitie. Ils se
+demandaient entre eux si c'etait bien possible. On en voyait qui
+pleuraient. Moi-meme,--et je n'etais qu'un conscrit,--j'avais des
+larmes dans les yeux. Ce chassepot que je n'avais guere que depuis
+trois jours et avec lequel j'avais fait mes premieres armes, ce
+chassepot auquel j'avais adapte, en guise de bretelle, un lambeau de
+ma ceinture de zouave, et qui sentait encore la poudre, il fallait
+donc le livrer! Je le pris par le canon, et, le faisant tournoyer
+au-dessus de ma tete, je le rompis en deux morceaux contre le tronc
+d'un arbre. Je ne faisais d'ailleurs que ce que faisaient la plupart
+de mes camarades. C'etait partout un grand bruit de coups de crosses
+contre les murs et les paves. On n'apercevait que soldats armes de
+tournevis qui demontaient la culasse mobile de leurs fusils, et en
+jetaient les debris. Les artilleurs, atteles aux mitrailleuses, en
+arrachaient a la hate un boulon, une vis, en brisaient un ressort pour
+les mettre hors de service. D'autres, fous de rage, silencieusement,
+enclouaient leurs pieces. C'etait dans tout Sedan comme un grand
+atelier de destruction; les officiers laissaient faire. Les cavaliers
+jetaient dans la Meuse les sabres et les cuirasses, les casques et les
+pistolets: on marchait sur des monceaux de debris. Chaque pas
+arrachait au sol un bruit de metal; c'etait la folie du desespoir.
+
+Il fallut enfin que la sinistre promenade commencat. Je revis la porte
+de Paris et le pont-levis ou j'avais fait le coup de feu. La longue
+cohue des prisonniers arriva devant le petit bourg, au dela des
+palissades d'ou nous avions essaye de deloger les Bavarois. Les
+maisons en etaient criblees de balles, quelques-unes etaient
+effondrees; mais deja les corvees prussiennes en avaient retire les
+cadavres. Des familles tremblaient autour de leurs demeures. Un
+officier d'etat-major a cheval attendait la colonne des pantalons
+rouges. A mesure que nous passions:
+
+--Par ici, messieurs de l'infanterie! Par la, messieurs de la
+cavalerie! criait-il d'une voix forte. Fantassins et cavaliers
+s'ebranlaient et se rangeaient a droite et a gauche. Pendant une
+heure, ces grands troupeaux d'hommes attendirent dans la boue. Cet
+abattement qui suit les grands desastres les avait saisis. Les plus
+las se couchaient sur les tas de pierres. La faim l'emporta sur mon
+marasme, et, tirant de ma poche un biscuit et un morceau de lard cru,
+j'y mordis a belles dents. Personne autour de moi ne savait ou nous
+allions. Au bout d'une heure, la colonne se remit en marche. La route
+etait detrempee de flaques d'eau dans lesquelles nous entrions jusqu'a
+mi-jambe. Echelonnes le long de cette route, des pelotons composes
+d'une vingtaine de soldats prussiens montaient la garde de 50 metres
+en 50 metres. Immobiles, ces soldats nous regardaient passer. Ils
+portaient devant eux une cartouchiere ouverte ou nous pouvions voir
+des cartouches admirablement rangees. Pendant que l'infanterie
+veillait sur la masse mouvante des prisonniers, des cavaliers, le
+pistolet au poing, couraient a travers champs, et ramenaient ceux qui
+s'egaraient. Les coups de plat de sabre pleuvaient. Nous marchions
+sans ordre, officiers et soldats pele-mele. Le respect avait disparu
+avec la discipline. Les capotes grises ne se genaient pas pour heurter
+au passage les manches galonnees d'or. Les cavaliers bousculaient
+leurs capitaines. C'etait l'anarchie sous l'uniforme, la pire de
+toutes; des rixes s'ensuivaient quelquefois.
+
+A l'extremite de la route que nous suivions s'ouvrait un pont qui
+enjambait un canal, et donnait acces dans une sorte d'ile formee par
+une grande courbe de la Meuse, qui dessine un omega. Les deux pointes
+de l'omega sont reliees par ce canal, qui ferme hermetiquement l'ile
+vers laquelle on nous poussait par troupes. Nous etions dans l'ile
+d'Iges, ou presqu'ile de Glaires, comme dans une prison. Une riviere
+lui sert de murailles. Une ceinture d'eau n'est pas un obstacle moins
+infranchissable souvent qu'une ceinture de briques et de moellons. Il
+m'a ete facile d'en faire l'experience pendant les quelques jours que
+j'ai passes dans l'ile, tournant autour de mon domaine avec la
+monotone et patiente regularite des animaux en cage, qui fatiguent le
+regard par la constance de leur marche inutile.
+
+Les vieux zouaves jetaient un coup d'oeil autour d'eux froidement. Les
+plus jeunes pressaient le pas pour mesurer l'etendue du champ qu'on
+leur livrait. Une tristesse sombre se peignait sur quelques visages;
+d'autres, en plus grand nombre, exprimaient l'abattement. La colere
+etait tombee.
+
+--C'est a present que les taquineries vont commencer, me dit mon
+voisin.
+
+Le vieux qui m'avait fait un discours la veille vint a moi, et, me
+frappant sur l'epaule:
+
+--Tu dois etre content, me dit-il, on arrange tes debuts a toutes les
+sauces. Puis se reprenant: As-tu du tabac?
+
+J'en avais encore une mince provision au fond de mes poches; je lui en
+offris une pincee. Je compris alors a l'epanouissement de son visage
+quelle place le tabac tient dans la vie du soldat; une pipe bourree,
+c'est l'oubli de toutes les miseres.
+
+--Tu es un bon garcon, me dit-il en me serrant la main d'une facon a
+me briser les os.
+
+Je venais de conquerir un ami qui se serait fait tuer pour moi
+pendant cinq minutes.
+
+La presqu'ile de Glaires se compose d'une legere eminence dont les
+deux versants s'abaissent vers la Meuse; on y decouvre un petit
+village, une assez grande maison d'habitation et un moulin. Au point
+de jonction de la riviere et du canal, un barrage alimente les ecluses
+de ce moulin; de l'autre cote de la Meuse, de grandes prairies
+s'etendent jusqu'au pied de collines boisees qui couronnent l'horizon,
+et que l'armee prussienne occupait encore.
+
+Des officiers prussiens allaient et venaient dans l'ile d'un pas
+methodique et roide, indiquant a chacun des corps dont se composait
+cette armee de prisonniers quel emplacement il devait occuper. Point
+d'hesitation, point d'embarras. Un jeune lieutenant, mince et fluet,
+pale et blond, nous servait de guide. Nous nous avancions et nous nous
+arretions sur un signe de sa main; par moments, a ce signe muet il
+ajoutait un mot. Il tenait un carnet a la main, ou je suppose que les
+vaincus dont il repondait etaient classes par numeros d'ordre. Une
+derniere fois nous fimes halte sur l'un des versants de l'eminence.
+D'une voix claire et nous montrant le sol du bout du doigt:
+
+--C'est ici, messieurs, nous dit l'officier.
+
+Il etait huit heures du soir. Sous nos pieds des touffes d'herbes
+humides s'etendaient sur un lit de boue.
+
+--As-tu choisi ta place? me dit un camarade. Et d'un air de
+philosophie gouailleuse:--Si tu veux la moitie de mon lit, prends,
+ajouta-t-il.
+
+Il venait de se coucher tout de son long par terre; je l'imitai.
+
+Quand j'ouvris les yeux, la rosee et la pluie m'avaient perce
+jusqu'aux os; je pouvais croire que le tartan qui me servait de
+couverture etait tombe dans la riviere. Je grelottais. Il faisait
+encore nuit; mais des lueurs ternes qui dessinaient la crete des
+collines me faisaient comprendre que le jour n'allait pas tarder a
+paraitre. Je me levai, et pour me rechauffer autant que pour assouvir
+ma faim, j'allai dans les champs arracher des pommes de terre. J'avais
+eu beau fouiller dans mes poches, je n'y avais pas trouve une miette
+de biscuit ni une parcelle de lard: je n'avais plus d'autre
+fournisseur que le hasard. Je n'avais pas fait cinquante pas dans la
+campagne, que j'apercus des ombres errant ca et la a l'aventure. Elles
+se baissaient vers la terre, et se relevaient par mouvements
+alternatifs et irreguliers. Je compris que cette meme pensee dont
+j'etais fier avait germe dans l'esprit d'un nombre respectable de
+soldats. Tous les pieds de pommes de terre avaient ete proprement
+secoues.
+
+--Un peu plus loin, il y en aura encore pour tout le monde si tu te
+presses, me dit un grenadier.
+
+Je m'ecartai. La pluie tombait toujours. A la premiere clarte du
+matin, mes yeux ravis reconnurent un troupeau de moutons broutant
+l'herbe a l'extremite d'un champ voisin.
+
+--Des cotelettes! me cria un camarade qui m'avait suivi.
+
+J'avais deja pris ma course du cote du berger. C'etait un petit vieux
+grisonnant qui revait sous sa limousine, les deux mains sur son baton.
+
+--Combien le mouton? lui dis-je.
+
+--C'est que je ne suis pas le maitre, et je ne sais pas si le
+proprietaire,... me repondit-il en se grattant l'oreille.
+
+--Dis toujours.
+
+--Dame! repliqua-t-il en clignant de l'oeil, on pourra croire tout de
+meme que des maraudeurs en ont vole un,... ca s'est vu.
+
+--Certainement.
+
+--Alors c'est quatre francs.
+
+Je lui donnai cent sous, et j'emportai le mouton sur mes epaules. On
+me vit passer en courant avec ma proie vivante. Le bruit se repandit,
+comme une trainee de poudre dans les campements, qu'un troupeau de
+moutons paissait aux environs. Zouaves et chasseurs d'Afrique se
+mirent en campagne comme des gens pour qui aucune razzia n'a de
+mysteres. La clientele du berger augmenta a vue d'oeil. Il prit gout a
+sa speculation, et, ses pretentions augmentant avec ses scrupules, la
+bete que j'avais eue pour quatre francs en valait quarante une heure
+apres: le troupeau s'evanouit comme un brouillard.
+
+J'avais bien l'animal, et il n'etait pas maigre, l'ile me fournissait
+assez de broussailles pour avoir du feu; mais ou trouver du sel ou du
+poivre? Ou decouvrir du pain surtout? Recherches, offres brillantes,
+supplications, rien ne me reussit. Mon compagnon n'avait pas ete plus
+heureux. Il fallut se resigner a s'asseoir autour d'un quartier de
+mouton accommode a la diable dans sa graisse. On l'avalait, on ne le
+mangeait pas. Quelques pommes de terre cuites sous la cendre me
+consolaient un peu. Nous eumes du mouton, a diner et a dejeuner,
+pendant trois jours. La faim seule pouvait combattre l'aversion qu'il
+m'inspirait. Une heure vint ou il n'en resta plus un debris. J'eus
+l'ingratitude de m'en rejouir. Les tristesses et la sobriete farouche
+des jours suivants l'ont bien venge. Pendant le regne du mouton,
+j'avais eu des instants de volupte; ils m'etaient offerts par des
+camarades sous la forme d'un quart de biscuit ou d'un peu de cafe. Ces
+magnificences m'eblouissaient. Elles ne durerent qu'un temps; mais ce
+qui mettait le comble a mon extase, c'etait une cigarette. J'avais use
+de ma petite provision de tabac avec la prodigalite d'un fils de
+famille qui croit que les cantines suivent le soldat dans toutes ses
+aventures; j'avais compte sans la captivite.
+
+Un matin, errant sur la lisiere de mon campement, j'apercus un groupe
+de soldats qui gesticulaient avec une animation singuliere. Des
+exclamations sortaient de ce groupe. Je m'approchai, et vis un zouave
+qui, debout au milieu d'un cercle avide, mettait aux encheres une
+cigarette dont l'enveloppe de papier contenait un melange bizarre de
+poussiere de tabac et de mie de pain ramassees avec les ongles au fond
+des cavites que recelait son large pantalon. On offrait ce qu'on
+avait, quatre sous, cinq sous, dix sous, quinze sous, non pas pour
+l'acquerir et en faire sa propriete exclusive, mais pour obtenir le
+droit precieux d'aspirer un certain nombre de bouffees. On poussait
+comme dans une salle de vente. Un caporal offrit un franc. Je doublai
+son enchere, un fremissement parcourut l'auditoire, et, au prix de
+quarante sous payes comptant, le droit de fumer un tiers de la
+cigarette, avec le privilege de commencer, me fut adjuge. Les autres
+adjudicataires se rangerent autour de moi, et la cigarette mesuree et
+marquee d'un cercle noir au tiers de sa longueur, dix paires d'yeux
+suivaient les progres du feu tandis que je la tenais entre mes levres.
+
+Pendant les deux ou trois premiers jours, il y avait eu des heures de
+pluie et des heures de soleil. On employait celles-ci a secher
+l'insupportable humidite occasionnee par celles-la; mais un matin le
+ciel parut tout noir, et la pluie se mit a tomber avec une persistance
+et une regularite qui pouvaient aisement faire croire qu'elle
+tomberait toujours. Vers le soir, mouille comme une eponge qui aurait
+fait une chute dans une riviere, on me recueillit dans une tente. Sept
+ou huit soldats se pressaient dans un espace ou trois ou quatre
+auraient peut-etre pu s'etendre. J'etais en outre arrive le dernier,
+et je dus m'allonger au bas bout de la tente. Apres une heure de
+sommeil, de larges gouttes d'eau froide qui s'aplatissaient sur mon
+visage me reveillerent. Un sergent que mes mouvements tracassaient
+ouvrit les paupieres nonchalamment.
+
+--Ca, me dit-il, c'est la pluie.
+
+--Merci, repliquai-je, et, prenant une autre posture, je me fis un
+rempart de mon capuchon. Au bout d'une autre heure, j'eprouvai
+vaguement la sensation d'un homme qu'on plongerait brusquement dans un
+bain froid. Il me semblait qu'un robinet invisible versait avec
+obstination un torrent d'eau glacee autour de mon corps. Un frisson
+acheva de me reveiller. Le reve ne m'avait pas trompe: j'etais dans
+une mare. L'eau clapotait le long de mes epaules et de mes jambes. Je
+sautai sur mes genoux. Le sergent qui deja m'avait parle risqua un
+coup d'oeil de mon cote, et m'apercut dans ma baignoire.
+
+--Ca, reprit-il, c'est les rigoles.
+
+Je n'en pouvais douter. La pluie avait rempli les rigoles creusees
+autour de la tente et au bord desquelles je me trouvais. Elles
+debordaient sur moi.
+
+Il etait dix heures, je ruisselais. Autour de moi, on ronflait.
+J'abandonnai la tente et achevai ma nuit en promenades. C'est dans ces
+moments-la que l'on devine la douceur des occupations qui vous
+paraissaient fatigantes autrefois. Je revoyais en esprit la petite
+chambre voisine de la rue de Turenne, la cheminee flambante, la tasse
+de the, la table aupres desquelles j'avais passe des heures a la
+clarte d'une lampe placee entre des livres.--Et j'avais pu me plaindre
+du travail nocturne!
+
+Le jour arriva. La pluie continuait a tomber avec la meme abondance et
+la meme tranquillite. Les rives de la Meuse s'enveloppaient d'un
+rideau de brume. Les Prussiens avaient commence une sorte de
+distribution sommaire; elle se composait d'un demi-biscuit par homme
+et pour deux jours. On y courait cependant. C'etait une distraction
+encore plus qu'un soulagement. Malheur a qui laissait trainer un
+morceau de cette maigre pitance! On avait pour boisson l'eau de la
+riviere, a laquelle on allait par troupes remplir ses bidons. Ce
+regime et cette temperature faisaient des vides parmi les prisonniers;
+qui tombait malade etait perdu. Un cas de fievre etait un cas de mort.
+Point de medecins et point de medicaments. On avait la terre pour
+dormir et un quart de biscuit pour ne pas mourir de faim.
+
+J'avais fait la connaissance d'un chasseur d'Afrique, engage
+volontaire comme moi. C'etait un garcon qui avait le visage d'une
+jeune fille, et avec cela vif comme un oiseau et brave comme un chien
+de berger. Rien n'avait de prise sur ce caractere robuste, ni la
+fatigue, ni les mesaventures. A chaque nouvelle epreuve, il secouait
+ses epaules comme un terre-neuve qui sort de l'eau. Didier ne
+tarissait pas en histoires incroyables. J'ai toujours pense que ma
+nouvelle connaissance etait de cette famille de Parisiens qui, leur
+patrimoine croque, s'arrangent d'un sabre pour avoir un cheval. Il
+etait porte pour la croix. Un jour il m'offrit son quart de biscuit.
+
+--Et toi? lui dis-je.
+
+--Je n'ai pas faim.
+
+Et comme j'hesitais:
+
+--Un de ces jours tu me rendras un gigot, si tu trouves encore un
+mouton, reprit-il en riant.
+
+Il me tendit la main, et s'eloigna. Je remarquai qu'il avait les yeux
+tristes. Le souvenir de ces yeux me poursuivit tout le soir. Le
+lendemain, errant sur un chemin, j'avisai quatre soldats qui
+portaient un mort sur une civiere.
+
+--Sais-tu qui passe la? me dit un sergent de ma compagnie.
+
+--Non.
+
+--C'est ton chasseur.
+
+Je courus vers la civiere: c'etait Didier, en effet.
+
+--On savait chez nous qu'il etait perdu, me dit l'un des cavaliers qui
+le portaient.
+
+Je me mis a marcher derriere lui, les yeux gros de larmes.
+
+On ne pouvait sortir sans rencontrer un de ces corteges sinistres.
+Ordinairement le cadavre etait couche sur un brancard fait de deux
+morceaux de bois relies par deux traverses. Quelquefois encore quatre
+soldats le prenaient par les jambes et les bras, et le jetaient dans
+une fosse creusee a la hate et recouverte bien vite de quelques
+pelletees de terre. Deux ou trois camarades suivaient le corps. Le
+lendemain, on n'y pensait plus... C'etait comme une grande loterie.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Les heures dans cette pluie et cette inaction etaient longues et
+lourdes. On en perdait le plus qu'on pouvait en promenades ca et la.
+Les bords de la Meuse nous attiraient. On ne pouvait faire une
+centaine de pas sur la rive sans voir, descendant au fil de l'eau, des
+cadavres d'hommes et de chevaux. On en rencontrait d'autres echoues
+dans des touffes d'herbe, la un chasseur de Vincennes, la un uhlan.
+Tous les corps des deux armees y avaient laisse quelques-uns de leurs
+representants. On y faisait un cours d'uniformes _in anima vili_. Il y
+avait des heures, quand il ne pleuvait pas, ou je ne pouvais
+m'arracher a ce lugubre spectacle. Je regardais les cadavres que le
+cours du flot emportait lentement, ou qui restaient pris entre les
+joncs dans des attitudes terribles. Il en etait parmi eux qui, vivants
+au mois de juillet, avaient peut-etre chante _le Rhin allemand_ sur
+les boulevards de Paris. Leur agonie s'etait terminee dans la vase.
+
+La premiere fois que je m'etais avance du cote du moulin, j'avais vu
+sur le barrage, accroches parmi les pierres, les corps de deux
+soldats, un Francais et un Prussien, que le remous des eaux balancait.
+Ce mouvement vague, qui faisait par intervalles rouler leurs tetes et
+leurs bras, leur pretait un semblant de vie qui avait quelque chose
+d'effrayant. Ils y etaient encore quatre jours apres. Des oiseaux
+voletaient au-dessus du barrage. Le soir, aux lueurs incertaines qui
+tombaient d'un ciel gris, ces formes vagues qu'on voyait flotter sur
+la riviere prenaient des aspects etranges. L'imagination y avait sa
+part; mais le spectacle dans sa realite crue avait par lui-meme un
+caractere epouvantable.
+
+Je me rappelle qu'un matin, en allant remplir mon bidon dans un pli du
+rivage ou jusqu'alors le hasard ne m'avait pas conduit, un de mes
+camarades me poussa le coude:
+
+--Regarde, me dit-il.
+
+Je levai les yeux et apercus sur un ilot de sable, a quelques metres
+du rivage, le corps d'un cuirassier dont la tete disparaissait a demi
+sous un lit de longues herbes. Ses jambes, chaussees de lourdes
+bottes, et son corps, sur lequel etincelait la cuirasse, saillaient
+hors de l'eau. Sa main gantee reposait sur la vase et s'etait nouee
+autour d'une touffe de glaieuls. Deux ou trois corbeaux battaient de
+l'aile autour de l'ilot; on pouvait croire a l'attitude du pauvre
+cuirassier que la mort l'avait surpris la. Il avait le visage
+dechiquete. L'image de ce cuirassier me poursuivit longtemps. Quand
+je portai a mes levres le bidon rempli de l'eau puisee dans l'anse qui
+l'abritait, ma main le laissa retomber sans pouvoir en avaler une
+gorgee.
+
+Il n'etait pas rare de rencontrer dans nos promenades des groupes de
+soldats accroupis autour du cadavre d'un cheval qu'ils avaient tire de
+la riviere, et sur lequel ils taillaient des lanieres de chair avec
+leurs couteaux. Quelquefois ils grondaient comme des dogues qu'on
+derange dans leur immonde repas. Je n'avais jamais voulu de cette
+chair nauseabonde; mais la faim me tourmentait. On a vite fini de
+broyer entre ses dents le quart d'un biscuit, si dur qu'il soit; on ne
+decouvrait presque plus de pommes de terre, tant des mains par
+milliers en avaient retourne les champs. Un jour que je serrais ma
+ceinture apres avoir vainement fouille vingt sillons:
+
+--Ecoute, me dit un camarade avec lequel j'avais partage quelques
+lambeaux de mon mouton, il y a le moulin.
+
+--Je le connais; j'ai meme rode par la hier encore. Ni poules, ni
+canard, rien.
+
+--Pas sur; moi, j'ai l'oeil.
+
+Et mon Marseillais porta le doigt a l'organe dont il parlait, avec ce
+geste expressif que connaissent tous ceux qui ont traverse la
+Canebiere. C'etait un garcon avise, qui avait le flair d'un chien de
+chasse pour la nourriture.
+
+--Explique-toi, repris-je.
+
+--Eh bien! s'il n'y a plus de volailles au moulin, le meunier a encore
+quelque chose.
+
+--De la farine! m'ecriai-je avec joie, du pain peut-etre!
+
+--Non, mais du son; viens voir.
+
+Mon enthousiasme s'etait refroidi, cependant je suivis le camarade.
+
+--Et il y en aura pour moi, n'est-ce pas? car ca se paye, me dit-il en
+courant.
+
+Je lui repondis par un signe de tete affirmatif, et nous arrivames au
+moulin. Il y avait deja queue.
+
+--Voila ce que je craignais! s'ecria mon Marseillais avec un accent
+desespere rendu plus vif par le depit.
+
+Le meunier vendait a tout venant muni de pieces blanches le son de son
+moulin, qu'il debitait parcimonieusement par petites portions. La
+livre de son coutait quarante-quatre sous, et, pour en avoir, il
+fallait attendre deux ou trois heures. Ma livre de son payee, je
+l'emportai et la delayai dans une gamelle pleine d'eau... J'avais
+ainsi deux services a mon menu, un quart de biscuit sec et une ecuelle
+de son mouille.
+
+Cette existence, irritee par la misere, commencait a me peser
+lourdement. Rien ne me faisait prevoir qu'elle dut bientot prendre
+fin. Des officiers auxquels on avait d'abord remis la garde des
+prisonniers, la surveillance etait passee aux sous-officiers: ils
+avaient la charge des distributions, qui n'arrivaient plus intactes
+aux soldats. Le grand decouragement amenait un grand desordre. Chacun
+tirait a soi. Qui pouvait voler la part d'un camarade la gardait. Il y
+avait des querelles pour un biscuit perdu. Quelques generaux faisaient
+ce qu'ils pouvaient pour ameliorer le sort de leurs soldats, le
+general Ducrot entre autres, qui jusqu'au bout mit tout en oeuvre pour
+leur venir en aide; mais l'autorite allemande faisait la sourde
+oreille a leurs reclamations. On perissait dans la fange. A ces
+privations, qui avaient le caractere d'une torture, s'ajoutaient des
+spectacles qui me faisaient monter le rouge au front. Des officiers
+prussiens visitaient l'ile a toute heure, et, sans facon, avec des
+airs d'arrogance, pour les besoins de leur remonte personnelle,
+faisaient descendre les officiers francais de leurs montures et s'en
+emparaient avec la selle et les harnais. Je voyais mes malheureux
+compatriotes mordre leurs levres et macher leurs moustaches.
+Quelques-uns devenaient tout blancs. L'un d'eux mit la main a sa
+ceinture, et demanda a celui qui le depouillait s'il ne voulait pas
+aussi sa montre.
+
+--_Ich vorstche nicht_ (je ne comprends pas), repondit le Prussien,
+qui savait parfaitement le francais.
+
+Il y a des choses qu'il faut avoir vues pour y croire. On a le coeur
+serre quand on y songe. Un de ces Prussiens armes d'eperons qui
+parcouraient l'ile, rencontra un jour un officier francais qui passait
+a cheval, et l'invita a descendre. Un prisonnier n'a presque plus le
+caractere d'un homme. L'officier obeit. Le Prussien se mit en selle,
+et, apres avoir fait marcher, trotter, galoper le cheval, inclinant
+la tete d'un air froid:
+
+--C'est bien, monsieur, je le garde.
+
+Aucune resistance n'etait possible. Il fallait se soumettre a tout;
+mais on avait la mort dans l'ame. Je commencai serieusement a penser a
+une evasion. Malheureusement il etait plus facile d'y songer que de
+l'executer. Un seul pont jete sur le canal donnait acces dans l'ile.
+Ce pont etait garde par deux pieces de canon mises en batterie, la
+gueule tournee vers nos campements. On savait qu'ils etaient charges.
+Un poste nombreux veillait tout autour, les armes pretes. De ce
+cote-la, rien a esperer; de l'autre cote de la Meuse, courbee en arc
+de cercle, des pelotons de soldats bivouaquaient de distance en
+distance, et dans l'intervalle de ces bivouacs, separes les uns des
+autres par un espace de cinq cents metres a peu pres, se promenaient,
+le fusil sur l'epaule, deux ou trois sentinelles qui ne perdaient pas
+notre ile de vue. Quand la nuit venait, on doublait le nombre de ces
+sentinelles. Des detonations qui me reveillaient pendant mon sommeil
+ou troublaient mes promenades sous la pluie nocturne, et dont je
+comprenais la sinistre signification, m'indiquaient suffisamment que
+ces sentinelles faisaient bonne garde.
+
+Une nuit cependant, n'y tenant plus et redoutant de trouver en
+Allemagne des iles plus tristes encore, je me decidai a tenter
+l'aventure. Je me dirigeai donc vers la Meuse. Le ciel etait sombre,
+la rive deserte. De l'autre cote de l'eau, on voyait les feux de
+bivouac allumes. Malgre l'obscurite qui etendait un voile gris sur le
+fleuve, on distinguait a la surface claire des eaux des formes
+incertaines qui flottaient mollement. Elles s'effacaient et
+reparaissaient. J'hesitai un instant, puis enfin, me deshabillant de
+la tete aux pieds et ne gardant qu'un calecon, j'entrai dans la
+Meuse; j'avais deja de l'eau jusqu'a mi-corps, et la pente du sol ou
+je marchais m'indiquait que j'allais bientot perdre pied, lorsqu'une
+masse noire passa lentement devant moi et m'effleura la poitrine,
+contre laquelle je la sentis flechir et s'enfoncer. Un horrible
+frisson me parcourut le corps: cette perspective de nager au milieu
+d'un fleuve noir qui m'offrait des cadavres pour compagnons de route
+me fit trembler. Je venais d'etre saisi d'une peur nerveuse, d'une
+peur irresistible, et, reculant malgre moi, les yeux sur cette masse
+indecise qui s'en allait a la derive, a demi paralyse, je regagnai le
+bord, ou je m'assis.
+
+Le lendemain, au plein jour, je retournai a l'endroit meme ou j'avais
+tente le passage de la Meuse. A quelques pas de la rive, ou l'on
+distinguait encore l'empreinte de mes pieds nus, en aval, sur un banc
+de vase tapisse de quelques joncs, le corps d'un jeune turco, que je
+n'y avais pas vu la veille en inspectant les lieux, etait echoue, le
+visage dans l'eau qui le decouvrait et le recouvrait a demi dans son
+balancement doux. Ses deux mains, etendues en avant, plongeaient dans
+la vase. On me raconta qu'il avait essaye de s'evader dans la soiree,
+et que les sentinelles prussiennes l'avaient fusille. Atteint de deux
+ou trois balles, il n'avait pas eu la force de regagner le bord.
+Peut-etre etait-ce la ce corps qui m'avait effleure au moment ou
+j'allais me jeter en plein fleuve; peut-etre encore ai-je du la vie a
+ce pauvre mort. Je renoncai a ma premiere idee de demander a la Meuse
+des moyens d'evasion, sans renoncer toutefois a mon projet: il ne
+s'agissait que de trouver une occasion meilleure.
+
+Si la Meuse charriait des cadavres huit jours encore apres la
+bataille, notre ile vomissait des morts: on en comptait par centaines.
+C'etait comme une epidemie. L'autorite prussienne finit par
+s'inquieter de cet etat de choses. La contagion pouvait gagner l'armee
+victorieuse comme elle decimait l'armee vaincue.
+
+--Tu sais, me dit un jour l'un de mes compagnons de tente, les trains
+de plaisir pour la Prusse vont commencer bientot!
+
+Le lendemain, en effet, on faisait evacuer les malades. J'en vis
+partir qui se trainaient a peine. Le tour des officiers devait venir
+apres celui des malades. Chacun d'eux avait le droit d'emmener une
+ordonnance. Ce fut pour moi comme un trait de lumiere, et je courus
+aupres du commandant H... pour obtenir la faveur insigne d'etre promu
+aux fonctions de brosseur. Il accueillit favorablement ma demande, et
+me presenta a un capitaine. J'arrivai a propos; ce poste de confiance
+etait sollicite par un grand nombre de candidats, et quelques-uns
+avaient des titres peut-etre plus serieux a faire valoir que les
+miens. Je l'emportai cependant, grace a l'appui du commandant. J'en
+donnai la nouvelle a mes camarades de lit sous cette tente dans
+laquelle il pleuvait tant.
+
+--Brosseur deja! s'ecria le plus vieux de la bande.
+
+Dans la soiree, on m'avertit de me tenir pret a la premiere heure du
+jour. Je comptai sur la pluie pour m'empecher de dormir; elle ne
+trompa point mon esperance, et le 10 septembre, au matin, je pris le
+chemin du pont, apres une derniere visite au moulin. Les deux pieces
+de canon etaient a leur place, les Prussiens sous les armes. La troupe
+de ceux qui devaient former un nouveau convoi s'y rassemblait. Il
+avait ete decide que les officiers, a partir du grade de capitaine
+inclusivement, monteraient dans des especes de chariots garnis de
+planches. Les lieutenants et les sous-lieutenants, avec les
+ordonnances, devaient marcher a pied.
+
+Un colonel prussien qui etait en surveillance a l'entree du pont
+donna un ordre, un aide de camp cria: En route! et la colonne se mit
+en mouvement. Le pont franchi, nous suivimes, pour rentrer a Sedan, le
+meme chemin que nous avions pris pour en sortir. La colonne s'y arreta
+un instant. Une piece de monnaie a la main, et profitant de cette
+halte, je me presentai devant la boutique d'un boulanger, a la porte
+duquel s'allongeait une queue de prisonniers. Des soldats prussiens se
+melaient a cette foule. L'un d'eux ne se genait pas pour bousculer ses
+voisins. On se recria. Il etait brutal, il devint insolent. La
+discussion entre gens que la faim talonne degenere bien vite en
+querelle. Au moment ou la querelle prenait les proportions d'une rixe,
+un officier intervint. Il s'enquit de ce que se passait. Les
+prisonniers declarerent d'une commune voix, et c'etait vrai, que le
+Prussien avait voulu se faire servir avant son tour, et qu'il s'etait
+jete a travers les rangs comme un furieux, frappant et cognant.
+
+L'officier donna l'ordre au soldat de se retirer. Celui-ci avait bu
+quelques verres d'eau-de-vie, un de trop peut-etre. Il s'ecria qu'il
+ne cederait pas, et qu'il aurait son pain parce qu'il le voulait. Sans
+repondre, l'officier prit a sa ceinture un revolver, l'arma, et
+froidement cassa la tete au soldat. Il tomba comme une masse. Aucun
+des camarades du mort ne remua; je commencai a comprendre ce que
+c'etait que la discipline prussienne.
+
+Rentres a Sedan par la porte de Paris, nous en sortimes par la porte
+de Balan. Cette ville, que j'avais vue encombree de troupes
+francaises, etait alors occupee par une garnison de soldats de la
+landwehr. Des malades et des blesses se trainaient ici et la. Les
+habitants nous regardaient passer d'un air morne. Quand ils pensaient
+n'etre pas vus par nos gardiens, quelques-uns d'entre eux
+s'approchaient de nous pour nous donner du pain ou des morceaux de
+viande, aumone de la ruine a la misere. Notre colonne, composee de
+huit cents hommes a peu pres, comptait des officiers de toutes armes.
+La cavalerie et l'artillerie y avaient un grand nombre de
+representants. Leurs uniformes ne les eussent-ils pas designes, on les
+aurait reconnus a la pesanteur de leur marche, alourdie par leurs
+grosses bottes et la basane de leurs pantalons. C'etait au tour des
+fantassins de payer en sourires les railleries des cavaliers; mais qui
+pensait a sourire en ce moment-la? Il ne restait plus trace de la
+vieille gaiete gauloise. Ce sentiment qu'on etait prisonnier ecrasait
+tout. Des officiers qui portaient la medaille de Crimee et d'Italie
+essuyaient des larmes furtivement. Il semblait que cette troupe dont
+la file s'allongeait sur la route portat le deuil de cent annees de
+victoires effacees en un jour par un desastre. Nous avions pour
+escorte deux forts pelotons d'infanterie prussienne portant le casque
+a pointe, et qui marchaient l'un en tete de la colonne, l'autre en
+queue. Et sur les bas cotes de la route, la flanquant de deux metres
+en deux metres, des sentinelles nous accompagnaient, le fusil charge
+sur l'epaule. On nous avait prevenus qu'a la moindre alerte, elles
+avaient ordre de faire feu. Des uhlans, le pistolet au poing,
+faisaient la navette, et passaient au grand trot de l'avant-garde a
+l'arriere-garde de la colonne, bousculant tout.
+
+La route etait defoncee, les chariots cahotaient dans les ornieres.
+Nous marchions dans la boue. On ne voyait partout que chaumieres
+brulees, arbres abattus, champs ravages. C'est ainsi que nous
+arrivames a Bazeilles. Qui a vu ce spectacle ne l'oubliera jamais. Il
+semblait qu'une trombe se fut jetee sur le village. Tout y etait par
+terre. Un amoncellement de toitures effondrees, et de murailles
+tombees au ras du sol, des debris de meubles calcines, des poutrelles
+rompues, des charrettes en morceaux, des charrues et des herses
+brisees par le milieu, des lambeaux de volets et de portes pendant sur
+leurs gonds, des carcasses d'animaux atteints par les balles et
+surpris par le feu, les jardins en ruine avec leurs treilles et leurs
+pommiers noircis, partout les traces de l'incendie. On marchait sur
+des eclats d'obus. Il y avait ca et la sur des pans de mur de larges
+taches d'un brun noiratre. Une main sanglante avait applique
+l'empreinte de ses cinq doigts sur un enduit de platre; des lambeaux
+de vetement restaient accroches entre les haies; sur un buisson, on
+apercevait deux petits bas d'enfant qu'on y avait mis secher. Sur la
+facade d'une maison labouree par un paquet de mitraille, l'appui d'une
+fenetre a laquelle il ne restait pas une vitre supportait deux jolis
+pots de fleurs en faience bleue. Quelques malheureux se promenaient
+parmi ces decombres. Il s'en degageait une odeur affreuse de cadavres
+en putrefaction. Des fragments d'armes jonchaient le sol. C'etait
+navrant, horrible, hideux. Le village etait comme eventre. Une famille
+vetue de loques s'etait blottie sous un appentis: elle nous regardait
+passer avec des fremissements effares. Peut-etre cherchait-elle son
+foyer; son malheur depassait le notre: des soldats lui jeterent des
+morceaux de biscuit.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Bazeilles traverse, notre marche continua. On ne pouvait ni s'arreter,
+ni se reposer. Chaque etape etait marquee d'avance avec un temps
+determine pour la parcourir. Nous etions partis de Sedan a onze heures
+un quart, et nous arrivions a Stenay a huit heures du soir, apres une
+halte d'une demi-heure. Une surprise heureuse m'attendait a Stenay.
+L'officier a qui je servais d'ordonnance, et qui poussait la bonte
+jusqu'a me traiter en ami plus qu'en soldat, voulut bien me presenter
+a un ancien capitaine de zouaves qui avait obtenu du prefet prussien
+l'autorisation de loger les camarades du 3e regiment, auquel il avait
+appartenu. Une place me fut offerte a la table hospitaliere autour de
+laquelle M. D... les recut. Je m'empressai d'accepter. Quelle faim!
+Jamais soupe fumante, jamais boeuf bouilli ne degagerent aromes plus
+savoureux; mes narines les aspiraient non moins que mes levres. Il y
+avait huit ou dix jours a peu pres qu'une bouchee de nourriture
+honnete ne les avait traversees. On parlait beaucoup a mes cotes, et
+les recits s'entre-croisaient avec les questions; je n'entendais rien,
+je mangeais. On ne sait pas quel vide peuvent creuser dans l'estomac
+d'un volontaire, majeur depuis un an a peine, l'abus du son delaye
+dans l'eau pure, et trente-deux kilometres avales d'une traite! Rien
+ne le comble; M. D... riait de mon appetit. La nappe enlevee et le
+cafe pris, il me permit de m'etendre sur le tapis d'une chambre a
+coucher. Les lits, les canapes, les matelas, appartenaient
+naturellement aux officiers. A peine etendu, je dormis les poings
+fermes. Une inquietude me restait; pourrais-je me lever le lendemain
+matin? Il y avait la un probleme que l'experience seule pouvait
+resoudre.
+
+A sept heures, le bruit qu'on faisait dans la maison me reveilla.
+J'essayai de me dresser. Ce ne fut pas sans une certaine difficulte
+que j'y parvins. Mon officier m'encourageait du geste et de la voix.
+
+--La courbature, ce n'est rien, quoiqu'il me semble avoir fait une
+ample provision de rhumatismes du cote de Glaires; mais c'est le pied
+qui ne va plus! lui dis-je.
+
+C'etait vrai. Il faut avoir ete chasseur ou soldat pour savoir ce que
+c'est qu'une plaie au talon, a la cheville, au cou-de-pied. Mieux
+vaudrait avoir un bras casse ou une balle dans l'epaule. Comme disent
+les marins, on est atteint dans ses oeuvres vives. L'aspect d'une
+table servie me rendit un peu de force; lorsqu'on se reunit pour le
+depart, je demandai la permission d'emporter les morceaux de pain
+qu'on oubliait. Laisser du pain sur une table quand la veille encore
+j'aurais ete chercher un quart de biscuit en rampant sur le ventre! On
+me l'accorda, et j'en remplis mes poches. Bien m'en prit. A neuf
+heures precises, on se remit en route. Toujours les memes ornieres,
+toujours les memes cailloux, toujours la meme boue! Pendant le premier
+kilometre, ce fut terrible. Je me trainais; mais enfin le pied
+s'echauffa, et je retrouvai en partie l'elasticite de mon pas.
+
+Les miseres de cette epouvantable route devaient presque me faire
+oublier les miseres de mon sejour dans l'ile que j'avais maudite. Vers
+midi, la colonne, qui marchait avec des ondulations de serpent,
+presentait un spectacle lamentable. On trebuchait, on tombait. Les
+trainards se laissaient aller sur les tas de pierres. Quelques-uns
+peut-etre manquaient d'energie, beaucoup manquaient de force. Tous
+les prisonniers n'avaient pas rencontre a Stenay des capitaines comme
+les zouaves du 3e regiment. Le besoin faisait dans la colonne autant
+de ravages que la fatigue. Les retardataires s'en detachaient comme
+les feuilles mortes d'un arbre que le vent secoue. Ces malheureux
+etendus par terre, les gardiens accouraient et les frappaient a coups
+de crosse. Un coup, deux coups, trois coups, jusqu'a ce qu'ils fussent
+remis sur pied. Autant de coups qu'il en fallait, et, si les coups de
+crosse ne suffisaient pas, les coups de baionnette venaient apres. La
+peau fendue, la chair dechiree, on se relevait; mais l'epuisement
+etait quelquefois plus fort que la douleur. Quelques-uns de ceux qui
+s'etaient releves retombaient bientot. Les coups et les menaces ne
+pouvant plus rien sur ces corps inertes, la colonne avec son escorte
+de sentinelles continuait sa marche. On laissait au peloton prussien
+qui la suivait le soin de balayer la route.
+
+--Elle a ordre de ne rien laisser trainer, me disait un chasseur
+d'Afrique qui enfoncait ses eperons dans la boue aupres de moi.
+
+On m'a raconte que ces malheureux, etendus dans les fosses ou sur les
+talus du chemin, etaient impitoyablement fusilles par ce dernier
+peloton, a qui incombait la terrible et supreme police de la colonne.
+Je n'ose pas affirmer le fait dans sa sanglante brutalite. Traitait-on
+en deserteurs les prisonniers qui restaient en arriere, et la
+discipline impitoyable que l'armee prussienne applique aux vaincus
+apres l'avoir subie elle-meme l'engageait-elle a ne voir dans
+l'epuisement qu'un pretexte? Je l'ignore; mais ce que je sais bien,
+c'est que jamais aux etapes prochaines je n'ai revu aucun de ceux qui
+tombaient, et que des chariots pouvaient recueillir. Nous etions
+partis a neuf heures. Apres la halte d'une demi-heure qu'on nous
+accorda vers midi, j'eus quelque peine a me mettre debout. L'un de mes
+pieds, le pied gauche, avait la pesanteur du plomb. Il me devenait
+impossible de conserver ma bottine, qui me blessait et m'occasionnait
+a chaque pas d'intolerables souffrances. Je jetais des regards d'envie
+sur les talus gazonnes du chemin. Les animaux avaient le droit de s'y
+reposer. Je voyais au milieu des champs des boeufs etendus dans
+l'herbe, et il me fallait marcher toujours; n'en pouvant plus, je
+tombai sur un tas de pierres et retirai ma chaussure. Les soldats
+prussiens, chausses de bottes excellentes, me regardaient faire, tout
+prets a mettre le doigt sur la gachette de leur fusil, si j'avais fait
+un pas dans les pres voisins. L'heure n'en etait pas venue, car je
+n'avais pas renonce a mon projet d'evasion. Je ne faisais qu'y songer,
+au contraire, et cette pensee me donnait du coeur. Un sentiment
+d'amour-propre aussi me soutenait. D'autres, qui ne souffraient pas
+moins que moi, ne marchaient-ils pas? Et pourquoi un engage
+volontaire, qui avait passe trois annees sur les bancs de l'ecole de
+la rue de Turenne, ne ferait-il pas ce que faisaient tant de braves
+gens ramasses dans les greniers d'un faubourg ou les granges d'une
+ferme? Et puis n'avais-je pas l'honneur d'appartenir au 3e zouaves,
+les zouaves au tambour jaune?
+
+--Tu clampines donc! me dit en passant un camarade qui me vit assis
+sur mes cailloux.
+
+Je tirai la-dessus ma bottine et me relevai. Je ne souffrais plus.
+C'etait magnifique; malheureusement au bout d'un quart d'heure il ne
+restait rien de mes chaussettes de laine; je marchais a nu sur la
+plante des pieds. Quand on n'en a pas l'habitude, c'est odieux.
+
+Vers la tombee du jour, nous arrivions a Damvilliers. Ces chaumieres
+qui nous indiquaient que le moment de la halte etait venu me parurent
+superbes; je faisais mon choix en esprit, caressant de l'oeil les plus
+confortables, lorsqu'on nous dirigea vers l'eglise, tous en masse. La
+porte s'ouvrit toute grande, on nous y poussa et la porte se referma:
+nous venions de trouver le gite que nous destinait la discipline
+prussienne. Il y avait la dans la nef et le choeur huit cents hommes a
+peu pres. Il pleuvait depuis quarante-huit heures avec des
+intermittences de rafales et d'averses; il eut fallu un feu de forge
+pour secher nos vetements. Les poches de mon vaste pantalon etaient
+pleines d'eau; quand j'y plongeais les mains, il me semblait qu'elles
+entraient dans le bassin d'une fontaine. Je ruisselais, et nous etions
+huit cents comme cela, moins des hommes que des gouttieres.
+
+--Tant pis! dit un zouave, je lache mon robinet.
+
+Il defit sa veste, son gilet, son pantalon, et les tordit comme on
+fait d'une serviette. Le mot avait fait rire; l'action parut sage, on
+l'imita. En un instant, le sol de l'eglise fut comme une mare; c'etait
+la dedans que nous devions nous coucher. Chacun chercha la place ou il
+devait etre a peu pres le moins mal. Toutes se valaient pour
+l'incommodite: des dalles de pierre froides pour matelas, des bancs de
+bois pour oreillers. Le pauvre cure de cette malheureuse eglise nous
+prit en pitie. Grace a lui, nous eumes un peu de pain et quelques
+boisseaux de pommes de terre. Il allait et venait parmi nous, les
+levres pleines de bonnes paroles et nous consolant de son mieux. Une
+vive clarte penetra tout a coup dans l'eglise; c'etait le bois du bon
+cure qui brulait. Francais et Prussiens, pele-mele, fraternisaient
+autour de ce feu, alimente par de nombreuses bourrees: nous trouvions
+pour une heure des camarades parmi nos ennemis; mais au moment meme ou
+les soldats prussiens traitaient de leur mieux les pauvres heres
+qu'ils surveillaient, si un officier survenait, le camarade redevenait
+soudain le geolier, et pour un mot il passait des amities aux coups de
+plat de sabre.
+
+Je m'etais accroupi devant le feu, auquel je presentais tour a tour
+mes jambes et mon dos. Des buees sortaient de mes vetements de laine
+alourdis par l'eau du ciel; mais la pluie mouillait de nouveau ce que
+le feu avait seche. Cet exercice pouvait durer toute la nuit. Un
+instant, il me sembla que le calorique l'emportait sur l'humidite;
+j'en profitai pour rentrer dans l'eglise et y choisir un gite. Deux
+bancs en firent les frais, et, la fatigue aidant, je m'endormis. Un
+frisson me reveilla. Le jour filtrait par les ouvertures ogivales ou
+quelque debris de vitrail restait encore. Un engourdissement general
+paralysait mes membres. Les deux jambes surtout avaient la roideur du
+bois. J'abaissai lentement un regard melancolique sur mon pied.
+Etait-ce bien celui que je possedais la veille? Il eut suffi aux
+ambitions d'un geant. Il etait enorme, enfle, tumefie. Il fallait
+cependant le poser par terre. On devait partir a huit heures un quart.
+Et comment ferais-je, si un apprentissage n'habituait pas mon
+malheureux pied aux tortures de la marche? Je touchai les dalles
+timidement par le talon, et par de lentes progressions j'arrivai a le
+poser a plat. Le pied pose, il fallait se lever; leve, il fallait se
+mouvoir. Au premier effort que je tentai, j'eus comme un
+eblouissement. Tout mon corps plia. Pour me donner du coeur, je pensai
+aux coups de crosse et aux coups de baionnette que l'escorte
+prussienne tenait en reserve pour les trainards. J'avais encore dans
+les oreilles le sinistre retentissement de certaines detonations dont
+la signification pouvait m'etre facilement donnee. Debout au premier
+signal, je me mis a marcher. Une sueur froide mouilla subitement la
+paume de mes mains. Il fallait continuer cependant: j'avancai avec la
+conviction qu'une balle me jetterait bientot dans un fosse.
+
+Mais le mouvement, la terreur peut-etre, et aussi cette seve de
+jeunesse qui fait des miracles, rendirent un peu de jeu a mes muscles;
+les kilometres succedaient aux kilometres, et je ne tombais pas. La
+fievre me soutenait. Le mouvement machinal qui me poussait en avant ne
+laissait a ma pensee aucune liberte. Les paysages que nous traversions
+m'apparaissaient au travers d'un voile gris. Je me rappelle que des
+paysans, emus de compassion sur le passage de cette colonne qui se
+trainait avec des cassures intermittentes et des mouvements d'animal
+blesse, venaient quelquefois sur les bords de la route placer a notre
+portee des vases pleins d'eau et des ecuelles de lait. Si l'un des
+prisonniers, harcele par la fatigue et la soif, s'approchait, les
+soldats prussiens renversaient les ecuelles et les vases d'un coup de
+pied, ou bien les officiers, du bout de leurs bottes, se chargeaient
+de cette besogne feroce, et si le vase de terre se brisait en
+morceaux, si l'ecuelle de fer-blanc rebondissait de place en place, un
+rire eclatant ouvrait leurs moustaches.
+
+Vers trois heures,--je m'en souviendrai toujours,--en traversant un
+pauvre village, j'avisai un paysan qui, debout sur le seuil de sa
+porte, decoupait en petits morceaux une robuste miche de pain. Il en
+offrait aux miserables qui passaient, j'esperais profiter de cette
+aumone; mais au moment ou je m'ecartai de la route, la main tendue, le
+soldat prussien qui me suivait leva la crosse de son fusil et la
+laissa retomber sur mes reins avec une telle violence, que du coup je
+me trouvai par terre, etendu sur la face. Cette secousse et cette
+chute me donnerent la mesure de mon accablement. Je me relevai les
+mains remplies de boue, sans penser a me rebiffer; je crois meme que
+je ne tournai pas la tete pour voir qui m'avait frappe. Il y a des
+heures d'ecrasement ou de l'homme il ne reste plus que l'animal: cet
+aplatissement de tout mon etre me valut de n'etre pas fusille au coin
+d'un mur.
+
+Il etait sept heures a peu pres quand j'apercus le clocher d'Etain, ou
+nous devions passer la nuit. Je n'allais plus. Deux ou trois fois,
+pris d'une lassitude sans nom, j'avais failli me laisser choir sur un
+tas de pierres; mais j'entendais derriere moi le pas lourd de mon
+gardien, et une apre volonte de vivre me poussait en avant. La colonne
+entiere arretee dans la grande rue, le chef du detachement fit ranger
+les officiers devant lui, et d'une voix glapissante:
+
+--Messieurs les officiers donnent leur parole de se trouver demain a
+neuf heures et demie sur la place du marche?
+
+Personne ne repondit.
+
+--A demain donc, messieurs, reprit-il, et il s'eloigna.
+
+Les officiers se separerent, cherchant un asile au hasard. Il n'avait
+pas ete question des simples ordonnances. Le soin de trouver un gite
+nous regardait. Dans l'etat ou m'avait mis cette derniere etape, la
+question de la distance l'emportait sur toutes les autres. Mes yeux
+interrogeaient les maisons pour y decouvrir la branche de pin
+symbolique ou l'enseigne d'une auberge, lorsqu'une main douce me tira
+par la manche de ma veste. Un jeune garcon qui rougissait etait devant
+moi.
+
+--N'etes-vous pas du 3e zouaves? me dit-il. Et sur ma reponse
+affirmative:
+
+--Ma mere a un frere au regiment, reprit-il; elle serait bien
+heureuse, si les officiers qui sont ici voulaient bien accepter
+l'hospitalite chez elle. C'est de bon coeur qu'elle la leur offre.
+
+Je me mis a heler un camarade, et, mon capitaine etant prevenu, sept
+officiers de zouaves et cinq officiers d'artillerie se reunirent chez
+madame L... Les ordonnances suivaient les officiers, si bien qu'il y
+avait vingt-quatre personnes dans la maison. C'etait beaucoup, et deja
+quelques-uns d'entre nous battaient en retraite; mais madame L...
+avait un coeur de mere. Elle se mit devant la porte, et declara
+nettement qu'aucun de nous ne sortirait. L'excellente femme! Aucun de
+nous ne se fit prier, et je donnai l'exemple en me dirigeant vers le
+grenier, cahin-caha. C'etait non pas une botte de paille qui m'y
+attendait, mais un matelas, le premier que j'apercevais depuis mon
+depart de Paris. Aucun produit de l'industrie ne pouvait me paraitre
+plus beau en un tel moment. Je m'etendis sur la toile rebondissante
+avec delices et tirai de ma poche cette pipe qui deja si souvent avait
+ete ma supreme consolation. La fumee s'envolait et le sommeil venait,
+je crois, quand la porte du grenier tourna sur ses vieux gonds
+rouilles.
+
+--Vous n'avez besoin de rien, messieurs?
+
+Ainsi parlait une jeune fille, qui venait de la part de la maitresse
+de la maison. Elle avait seize ou dix-sept ans, le sourire aimable, le
+regard doux, un air de candeur qui inspirait le respect. Chacun se
+leva un peu lentement. Ses yeux nous interrogeaient.
+
+--Mademoiselle, dis-je alors, si vous pouviez me procurer des bandes
+de toile, vous me rendriez un grand service.
+
+Je venais de poser mon pied malade sur le bord du matelas. Elle
+joignit les mains et d'un air de pitie:
+
+--Je vais appeler ma mere, reprit-elle, elle vous fera un pansement.
+
+Elle disparut avec la legerete d'un oiseau, et, deux minutes apres,
+madame L... etait aupres de moi, portant a la main un paquet de
+linge.
+
+--C'est donc vous qui etes blesse? me dit-elle en s'agenouillant sur
+le matelas.
+
+J'avais allonge ma jambe que je venais de baigner dans un baquet
+d'eau. Elle retint une exclamation. Puis d'un air de pitie, en
+preparant son linge:
+
+--Ah! le pauvre pied! dit-elle.
+
+Elle essuya une larme du bout de ses doigts, et se mit a me
+questionner avec une bonte qui me touchait. Tout en parlant, elle
+roulait des bandes autour de mon pied. Je l'aurais embrassee de bon
+coeur.
+
+--Vous n'avez pas dine? reprit-elle doucement.
+
+Je secouai la tete.
+
+--Eh bien! descendez avec moi, la table est assez grande pour vous
+recevoir tous.
+
+--Laissez-moi vous remercier et permettez-moi de refuser.
+
+--Pourquoi?
+
+--Et la discipline? et la hierarchie militaire? Il n'y a pas un pauvre
+galon de laine sur la manche de ma veste et vous voulez que je
+m'asseoie a cote des galons d'or. Jamais! Les officiers de zouaves qui
+me connaissent y consentiraient certainement,--il y a entre les hommes
+du regiment et dans le malheur commun qui nous frappe une sorte de
+camaraderie qui a fait presque le niveau,--mais vous avez chez vous
+des officiers d'artillerie et ceux-la trouveraient deplacee la
+presence d'un soldat a leur table.
+
+--Je n'insiste pas. Je veux cependant que vous ne manquiez de rien.
+
+--Laissez faire le fantassin; il se debrouillera.
+
+Le pansement etait acheve. J'en eprouvai un soulagement subit. Que
+benies soient les mains qui m'ont touche! La souffrance eteinte, les
+choses m'apparurent sous un aspect moins triste. Il y avait encore du
+bon dans la vie. L'appetit se reveilla, et avec cet appetit la volonte
+de m'evader.--Dinons d'abord, me dis-je, apres quoi je songerai a mon
+projet.
+
+Deja ragaillardi, je descendis a la cuisine ou j'apercus une fille
+maigre qui se demenait devant un grand feu. La broche tournait, les
+casseroles pleines jusqu'au bord mijotaient sur les fourneaux; il se
+degageait de tout cela une odeur qui me montait aux narines.
+
+--Il y aura bien ici un coin pour moi? lui dis-je.
+
+--Je crois bien! cria la fille.
+
+Et de ses mains agiles elle eut bientot fait de dresser mon couvert
+sur le coin d'une nappe de toile bise fort propre; plongeant alors la
+louche d'etain dans la marmite ou fumait le pot-au-feu, elle remplit
+mon assiette jusqu'au bord.
+
+--Avalez-moi ca d'abord... apres vous me direz des nouvelles du
+reste.
+
+Jamais je n'ai mieux dine; mon appetit attendrissait la bonne
+fille.--Faut-il qu'il ait jeune, bon Dieu! repetait-elle entre ses
+dents.
+
+--Ecoutez donc! deux poignees de son delaye dans de l'eau... et de
+l'eau ou croupissaient des morts!
+
+--C'est une pitie!... et ce sont des chretiens qui permettent ca!
+
+--Des chretiens a leur maniere.
+
+Elle se mit a rire, puis a pleurer, et s'essuyant les yeux avec le
+coin de son tablier d'un air de tristesse:--A quoi ca sert-il la
+guerre? me dit-elle.
+
+Je dormis tout d'un trait jusqu'au matin. Les yeux ouverts, entoure de
+mes camarades qui ronflaient ou s'etiraient, je m'assis sur mon seant,
+et me mis a reflechir. Je me sentais dispos et en belle humeur. Ou et
+quand trouverais-je une occasion meilleure pour m'evader? La
+surveillance semblait s'etre detendue; j'avais dans ma ceinture assez
+d'or pour etre assure que le concours de quelque habitant du pays ne
+me manquerait pas.--Ce sera pour aujourd'hui, me dis-je.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+La chose bien resolue, je descendis de mon grenier. Les officiers
+s'etaient reunis dans la salle a manger pour faire leurs adieux a la
+maitresse du logis; je me coulai de ce cote. Madame L... avait les
+yeux rouges. Sa fille et son fils se tenaient a ses cotes. On etait
+fort emu de part et d'autre. Savait-on si on se reverrait jamais? Un
+officier qui frottait sa moustache grisonnante donna le premier le
+signal du depart.
+
+--Merci, madame, et adieu! cria-t-il.
+
+Chacun fila vers la porte. Au moment de les suivre, je sentis une
+petite main qui pressait la mienne. C'etait la jeune fille qui, de la
+part de sa mere, m'offrait un petit paquet de bandes. Je les serrai
+dans ma poche, et me trouvai dans la rue sans oser regarder derriere
+moi. Il etait neuf heures, et l'on devait partir a neuf heures et
+demie. Il fallait se hater. Je pris au hasard a travers le bourg. Au
+bout d'un quart d'heure, tandis que de tous cotes on allait et venait,
+j'avisai un paysan qui comptait des sous devant une porte. Il avait
+l'air bonhomme et paraissait solide; j'allai droit a lui, et la bouche
+a son oreille:
+
+--Si vous voulez me conduire en Belgique, il y a deux cents francs
+pour vous.
+
+Tout en parlant, j'avais mis sous ses yeux une main ou brillaient dix
+pieces d'or. Le paysan se gratta le menton, fit tomber ses sous dans
+une bourse de cuir, me regarda du coin de l'oeil, puis, voyant que
+personne ne l'observait:
+
+--Venez, me dit-il brusquement.
+
+Je le suivis. Il marchait d'un air tranquille, et sifflait entre ses
+dents. Chemin faisant, a travers des ruelles qui me semblaient
+interminables, nous rencontrions des soldats prussiens qui me
+regardaient; mais il n'etait pas neuf heures et demie encore, et aucun
+d'eux ne songea a m'arreter. Le coeur me battait a m'etouffer. Une
+femme vint qui se mit a causer avec mon guide; je l'aurais etranglee;
+il ralentit son pas, puis la congedia, et reprit sa course le long des
+ruelles. Ou me menait-il donc? Il entra enfin dans une maison petite
+et pauvre, et me pria de monter dans le grenier.
+
+--Et vous n'en bougerez que quand vous me verrez.
+
+En un clin d'oeil, j'atteignis le sommet de l'escalier, et me jetai
+dans le trou noir qu'il appelait un grenier. J'attendis la quinze
+minutes qui me parurent longues comme des nuits sans sommeil.
+J'ecoutai, l'oreille collee aux fentes des murailles. Un bruit sourd
+remplissait Etain; il me semblait qu'un corps de troupe etait en
+marche. Ne s'apercevrait-on pas de mon absence? La porte s'ouvrit, et
+mon paysan parut.
+
+--Il est temps, me dit-il en jetant par terre un paquet qu'il avait
+sous le bras.
+
+Je me depouillai de mon uniforme, veste, large pantalon, ceinture,
+calotte. Je dus meme me separer de mon fidele tartan. En un tour de
+main, j'endossai un costume d'ouvrier besoigneux; rien n'y manquait,
+ni le pantalon de toile bleue, ni le gilet, ni la blouse usee aux
+coudes et blanchie aux coutures, ni meme la casquette de peau de
+loutre rapee ou l'on cherchait vainement vestige de poils. Mes pieds
+disparaissaient dans de gros sabots. Mon guide avait vide deux ou
+trois bouteilles pour augmenter son courage: il en restait quelque
+chose, dont sa marche se ressentait; mais la finesse de l'esprit
+campagnard surnageait.
+
+--Et les moustaches? et la barbiche? me dit-il.
+
+Une paire de mauvais ciseaux m'aida a faire tomber de mon visage cet
+ornement qui pouvait reveiller l'attention, et je quittai le grenier.
+
+--La pipe et le baton a present, reprit mon homme.
+
+J'achetai une pipe de terre que je bourrai de caporal, et me munis
+d'un fort baton qu'un cordonnet de cuir attachait a mon poignet.
+
+--Maintenant, en route sans avoir l'air de rien! ajouta-t-il.
+
+Une chose cependant m'inquietait. Dans la ferveur de mon zele et pour
+me donner l'apparence enviee d'un vieux zouave, au moment de mon
+depart de Paris, je m'etais fait raser cette partie du crane qui
+touche au front. Les cheveux recommencaient a pousser un peu, mais
+pas assez pour cacher la difference de niveau. J'enfoncai donc ma
+casquette, dont je rabattis la visiere eraillee sur mes sourcils, me
+jurant bien de ne saluer personne, le general de Moltke vint-il a
+passer devant moi a la tete de son etat-major. Les plus etranges idees
+me traversaient l'esprit. Il me semblait que tout le monde me
+reconnaissait, ceux meme qui ne m'avaient jamais vu. Quiconque me
+regardait n'allait-il pas s'ecrier: C'est un zouave, un fugitif?
+J'evitai de rencontrer les yeux des passants. La vue des Prussiens que
+je croisais dans les ruelles d'Etain me donnait le frisson. L'un deux
+n'allait-il pas me mettre la main au collet? Par exemple, j'etais
+decide a me faire tuer sur place. Je m'efforcais d'imiter de mon mieux
+la tournure et la marche pesante de mon guide.
+
+--Ca, me disais-je, Etain est donc grand comme une ville?
+
+Nous marchions a peine depuis cinq minutes, et il me semblait que
+j'avais parcouru deja deux ou trois kilometres de maisons.
+
+La derniere m'apparut enfin; un soupir de satisfaction saluait deja ma
+sortie d'Etain, lorsque sur la route se dessina la silhouette d'une
+sentinelle allemande qui se promenait de long en large. Mon compagnon
+me jeta un coup d'oeil expressif; fusille ou libre, la question se
+posait nettement. Encore trente pas, et nous etions devant la
+sentinelle, dont la promenade barrait le chemin. Je ne songeai meme
+plus a fumer. Toutes les facultes de mon esprit etaient tendues vers
+un but unique: avoir la demarche, le visage, le geste d'un paysan. Le
+Prussien n'allait-il pas deviner le zouave sous la blouse et croiser
+baionnette, et, si je faisais un mouvement, se generait-il pour me
+casser la tete d'un coup de fusil? Les battements de mon coeur me
+faisaient mal. Mon compagnon sifflait toujours; je l'admirais.
+Comment faisait-il? Enfin nous approchons, lui sifflant, moi trainant
+mes lourds sabots dans la boue et balancant mes epaules: nous voila
+juste en face du soldat; il nous regarde et continue sa marche; nous
+passons lentement, d'un pas egal et pesant. Il ne m'arrete pas, il se
+tait. Il m'a donc pris pour un vrai paysan? Quel triomphe! Le reste ne
+me parait plus rien. La respiration me revient; le paysan cligne de
+l'oeil, et, comme il me voit rire:
+
+--Ah! ce n'est pas fini! me dit-il.
+
+Au premier coude de la route nous prenons une allure plus rapide.
+Bientot apres une voiture arrive au grand trot.
+
+--Regardez, me dit mon guide, qui me pousse du coude.
+
+Un officier prussien etait assis dans la voiture, les deux mains sur
+la poignee de son sabre. Un proprietaire du voisinage, desireux de lui
+plaire, pressait le cheval a coups de fouet. Quoi! des officiers
+encore apres des sentinelles! La voiture nous atteint et nous depasse.
+L'officier ne tourne meme pas la tete. Le proprietaire qui lui sert de
+cocher sourit d'un air agreable. Je suis sauve!
+
+Les sabots que portent mes pieds sont incommodes et pesants; ils me
+genent un peu, et je les perds dans les ornieres quelquefois, mais
+qu'est-ce que cela aupres des tortures de la veille. Nous marchons
+d'un pas vif; j'ai rallume ma pipe eteinte, je la fume avec delices.
+Le pays que je traverse me parait charmant, jamais je n'ai vu nature
+si belle; les arbres ont une verdure qui rejouit les yeux, les eaux
+qui courent ca et la invitent a boire par leur fraiche limpidite, le
+vent est doux, la pluie tiede. A mesure que nous laissons derriere
+nous les fermes et les hameaux, nous rencontrons sur la route,
+quelquefois longeant les sentiers a travers champs, des
+contrebandiers belges et francais charges de hottes d'osier que leurs
+epaules portent allegrement. Tous profitent du desarroi general pour
+introduire en grande hate leurs chargements de tabac. Aucun d'eux ne
+semblait songer aux douaniers. C'etait un metier tout trouve et qui
+allait a merveille a notre costume. Depuis ce moment-la, si,
+d'aventure, nous etions accostes par quelque voyageur qui s'avisait de
+nous questionner, la reponse etait toute prete, nous etions
+contrebandiers et nous allions en Belgique faire provision de tabac.
+
+Cette voiture rapide ou j'avais vu l'officier prussien nous rattrapa.
+Le proprietaire qui la conduisait, malgre son empressement a servir de
+cocher a notre ennemi, avait l'air d'un brave homme. Je me hasardai
+sur la mine a lui demander s'il ne voudrait pas nous prendre avec
+lui.
+
+--Volontiers, repliqua-t-il.
+
+Le proprietaire aimait a causer; il ne se gena pas pour nous demander
+ce que nous faisions et ou nous allions. Le tabac repondait a tout.
+J'aurais voyage ainsi jusqu'au bout du monde; malheureusement le
+proprietaire et le cheval demeuraient a Spincourt ou force nous fut de
+leur dire adieu.
+
+Je rattrapai donc mes sabots que j'avais laisses au fond de la
+carriole et me remis a marcher, cherchant des yeux si quelque autre
+voiture ne se montrerait pas aux environs. Mon compagnon, qui etait a
+sa maniere une espece de philosophe, bourra sa pipe et hochant la
+tete:
+
+--Nous en avons trouve une, nous en trouverons bien une autre, allons
+toujours, me dit-il.
+
+J'allongeai le pas de facon a lui prouver que mes jambes n'avaient
+rien perdu de leur activite. Mais tout m'arrivait a souhait depuis
+mon entree a Etain. Un vehicule qui tenait de la tapissiere et du
+char-a-bancs se presenta, traine par un fort cheval qui faisait tinter
+un collier de grelots. Je demandai au conducteur s'il y avait place
+aupres de lui pour deux voyageurs un peu fatigues.
+
+--Cela depend, repliqua-t-il d'un air narquois.
+
+Je tirai une piece blanche du fond de ma poche; l'homme sourit et la
+voiture s'arreta.
+
+--Je vois ce que c'est, continua-t-il en se tenant dans son coin, vous
+etes presses d'arriver en Belgique?
+
+--Un peu, lui dis-je.
+
+--Malheureusement je ne vais qu'a Longuyon.
+
+C'etait autant de gagne; a Longuyon mon guide me fit prendre un
+sentier derriere le village et me conduisit chez un paysan qui
+connaissait la contree comme s'il en avait dresse le cadastre. Je
+m'expliquai cette science geometrique en voyant entre ses jambes un
+fusil dont il astiquait la platine. Un chien de chasse dormait, le
+museau dans les pattes, sur le carreau de l'atre.
+
+--Je comprends, mes bons amis, ne parlez point, dit le braconnier...
+vous voulez gagner la frontiere?... je vais vous mettre dans le bon
+chemin.
+
+Il prit a travers champs, accompagne de son chien qui quetait la queue
+au vent, et, tout en marchant, il donnait a mon guide d'utiles
+renseignements sur l'itineraire qu'il nous fallait suivre.
+
+--As-tu compris? dit-il enfin. Et sur un signe de l'homme d'Etain:
+
+--Quand vous serez a un village qu'on appelle la Malmaison, demandez
+M. le maire; c'est un brave homme qui vous donnera un coup d'epaule.
+
+J'echangeai une rude poignee de main avec le braconnier de Longuyon et
+m'engageai dans un pays magnifique. Encore une promenade de quelques
+lieues et j'etais en Belgique.
+
+Le maire de Malmaison etait bien l'homme que m'avait indique mon ami
+de la derniere heure. Le regard amical et compatissant qu'il me jeta
+m'encouragea a ce point que, pour la premiere fois depuis mon depart
+d'Etain, j'enlevai la vieille casquette de loutre qui me couvrait. Il
+sourit en voyant la trace noire de mes cheveux rases.
+
+--Ah! un zouave! murmura-t-il.
+
+--Et du 3e, repondis-je.
+
+--Et qu'est-ce qui reste du regiment?
+
+--De quoi faire une compagnie, je crois.
+
+Il soupira.
+
+--Voyons, reprit-il, c'est de vous qu'il s'agit... Plut a Dieu qu'on
+put sauver la France comme je vous sauverai!...
+
+Le guide que j'avais pris a Etain, assis sur une chaise, s'essuyait le
+front et me regardait d'un air qui semblait dire: J'ai fait mon
+devoir, faites le votre. Je tirai de ma ceinture, cachee sous ma
+blouse, dix pieces d'or et les mis dans sa main. Il les compta une a
+une, et les faisant passer dans sa bourse de cuir:--C'est bien, me
+dit-il. Quatre verres etaient sur la table, chacun de nous prit le
+sien et l'avala d'un trait apres l'avoir choque contre ceux de ses
+voisins.
+
+--En route a present, dit le maire.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Le nouveau guide qu'il m'avait procure allait droit devant lui comme
+un cerf, mais l'oeil au guet, l'oreille tendue, et profitant des pans
+de mur, des haies vives, des plis de terrain, des taillis, pour
+dissimuler sa marche.
+
+--La precaution vous etonne, me dit-il, c'est qu'on a vu des uhlans
+par ici et ils ne se genent pas pour mettre leurs pistolets sous le
+nez des gens.
+
+Nous marchions depuis un assez long temps, lorsqu'au detour d'un
+chemin creux il me montra du bout de son baton un bois devant lequel
+s'elevait un poteau. Un mot ecrit en lettres blanches sur un ecriteau
+noir me sauta aux yeux.--La Belgique! c'est la Belgique! Tout en
+criant j'avais pris ma course. Les sabots ne me genaient plus.
+
+--Oui, vous y etes, me dit le guide, qui penetra sur mes talons dans
+le petit bois, la frontiere est passee; la est Virton qui est a la
+Belgique, ici Montmedy qui est a la France. Vous n'avez plus a
+craindre maintenant que d'etre pris par une patrouille belge et
+interne au camp de Beverloo. Mais, soyez tranquille, je sais un homme
+qui saura vous faire traverser les lignes belges a la barbe des
+chasseurs et des lanciers.
+
+L'homme que nous cherchions,--c'etait un garde,--vidait un pot de
+biere dans l'auberge voisine; a la vue de mon guide il en fit venir un
+second, j'en demandai un troisieme et la connaissance fut bientot
+faite.
+
+Il avait deja tire vingt Francais des griffes des Prussiens et
+comptait bien ne pas s'en tenir la. Apres m'avoir fait raconter mon
+histoire, dont je ne lui cachai aucun detail, il m'engagea a aller me
+coucher et me conduisit lui-meme dans ma chambre. La vue du lit ou il
+y avait des draps blancs me donna subitement envie de dormir.--Nous
+partons demain matin a six heures. A cinq heures et demie je vous
+reveillerai, me dit le garde. Et d'un air gai: Je n'ai pas besoin de
+vous souhaiter bonne nuit, n'est-ce pas?
+
+Le fait est que je dormais tout debout. Il faut avoir eu les jambes
+endolories par de longues etapes, les pieds meurtris, les jointures
+brisees, le corps epuise par d'excessives fatigues, et subi des
+sommeils lourds et penibles sur la terre humide et dure, pour
+comprendre l'ineffable sensation d'etendre et d'etirer ses membres
+dans la fraicheur des draps. Je m'en donnai la joie pendant un quart
+d'heure, luttant avec volupte contre ma lassitude. Puis mes yeux se
+fermerent, et, berce par la chanson de quelques buveurs, je ne sentis
+bientot plus que la tiede chaleur du lit qui m'engourdissait.
+
+Je dormais encore les poings fermes lorsque, de grand matin, mon guide
+entra pour me prevenir qu'une voiture m'attendait a la porte.
+
+--Et je vous jure que nous arriverons a temps a la station ou vous
+pourrez prendre le chemin de fer.
+
+Il s'interrompit pour prendre dans sa poche son brevet de garde
+particulier des proprietes de M. le comte X., et me le
+presentant:--Avec ce bout de papier nous irons jusqu'a Bruxelles,
+reprit-il.
+
+Des escouades de soldats a cheval ou a pied passaient sur la route;
+nous traversions des villages qui en fourmillaient; personne ne nous
+demanda rien. Il arrivait quelquefois que des pietons, ou des
+campagnards qui filaient en cabriolet, nous saluaient d'un grand
+bonjour bruyant. Le garde y repondait d'une voix joyeuse en faisant
+claquer son fouet.
+
+--Ce n'est pas plus difficile que ca, me dit-il enfin en arretant son
+cheval au village de Marbrehau, ou il y avait une station de chemin de
+fer.
+
+La maison devant laquelle la voiture qui nous portait fit son dernier
+tour de roue, appartenait a une famille de gros cultivateurs. Ces
+braves gens m'accueillirent de leur mieux et insisterent avec bonhomie
+pour me faire asseoir a leur table. En un tour de main le couvert fut
+dresse. Ils ne se lassaient pas de me questionner et il fallut leur
+raconter mon histoire de point en point. Leur curiosite ne se
+fatiguait pas et la franchise de leur hospitalite m'engageait a tout
+dire; volontiers ils m'auraient retenu jusqu'au lendemain, mais un
+coup de cloche m'avertit que le train allait partir. Toute la famille
+me fit des adieux qui me toucherent et voulut m'accompagner jusqu'a la
+gare comme si j'avais ete l'un des leurs. C'etait a qui me donnerait
+la plus vigoureuse poignee de main.
+
+Au moment ou j'arrivai sur le quai de gare, un visage m'apparut qui me
+fit tressaillir. Je venais de retrouver a la station de Marbrehau l'un
+de mes compagnons de tente, un zouave du 3e. Il portait un chapeau de
+feutre mou, une veste de grosse bure, un pantalon de drap effiloque.
+
+--Tu t'es donc sauve?
+
+--Je crois bien! Et toi aussi.
+
+--Pardine! Et comment as-tu fait?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--C'est comme moi! Et tu vas a Paris?
+
+--Tout droit.
+
+Un wagon de troisieme classe nous prit tous deux. Il etait plein, nous
+n'echangeames plus un mot.
+
+Le train s'arretait a Namur; chemin faisant, a l'une des stations
+intermediaires, et pendant les quelques minutes que l'on donne aux
+voyageurs, j'eus l'occasion inattendue de rencontrer un convoi
+prussien rempli de blesses. Quelle installation! Tout y etait agence
+pour le confort et le bien-etre de ces malheureux! Point de paille
+dans d'horribles wagons a bestiaux, mais des hamacs suspendus auquels
+la marche n'imprime aucune secousse. Le train emportait avec lui les
+fourneaux pour les bouillons, les tisanes, l'eau chaude, sa pharmacie,
+sa lingerie, son personnel d'infirmiers et de medecins. Et je pensais
+a mon pauvre pays qui avait donne tant de preuves d'imprevoyance et
+qui devait en donner tant d'autres encore!
+
+Apres un adieu muet echange entre mon camarade et moi, chacun de nous
+tira de son cote; c'etait le moyen d'eveiller le moins possible
+l'attention.
+
+Le quai de Namur etait tout rempli de dames belges empressees autour
+des malheureux qui sortaient des wagons. Elles faisaient connaissance
+avec les plus effroyables miseres. Quelques-unes joignaient les mains
+a notre aspect.
+
+--Ces pauvres soldats francais! repetaient-elles.
+
+Parmi ceux auxquels elles voulaient prodiguer leurs soins et leurs
+aumones, plusieurs tombaient d'inanition. On les voyait s'abattre sur
+les bancs ou se trainer, avec de longs efforts. On en recueillit un
+certain nombre dans une caserne voisine ou ils trouverent a manger,
+mais ils y resterent prisonniers. J'etais resolu a n'avoir affaire a
+personne et a me suffire a moi-meme. Cependant une dame qui devait
+appartenir au monde le plus elegant de Namur, si j'en juge par la
+toilette, me voyant boiter tres-bas, s'approcha et d'un air de pitie
+s'offrit a me panser.
+
+--Merci, madame, ce n'est rien, lui dis-je.
+
+Elle me suivit et voulut glisser dans ma main une piece de monnaie:
+
+--Prenez au moins cela, ce sera pour vous acheter du pain et du tabac,
+reprit-elle doucement.
+
+Je ne pus m'empecher de sourire et, lui rendant sa piece blanche, je
+l'engageai a la donner a de plus miserables que moi. Elle parut un peu
+surprise; mais la laissant la, les deux mains dans les poches de mon
+pantalon de toile bleue, je sortis de la gare.
+
+Un hotel se trouvait en face. Je me dirigeai vers cet hotel et
+demandai une chambre au garcon qui attendait devant la porte. Il prit
+une attitude et me toisant de la tete aux pieds:
+
+--Nous ne recevons pas de mendiants, me dit-il.
+
+J'avais bonne envie de lever le pied qui m'obeissait encore et de lui
+en faire sentir la vigueur, mais ce n'etait pas le moment de faire une
+algarade; je tournai le dos au garcon frise et cherchai fortune
+ailleurs. Il me semblait que je marchais dans un reve. Etais-je bien
+dans la realite? Une boutique dans laquelle on vendait du tabac se
+trouva devant moi, j'y entrai. La marchande etait jeune et avait l'air
+avenant; j'avancai une piece d'or sur le comptoir et lui exposai ma
+situation.
+
+--Ah! je comprends, dit-elle en me regardant, suivez-moi...
+
+Elle se leva, et d'un pied leste me conduisit dans une maison garnie
+du voisinage assez propre ou les petits marchands et les ouvriers
+tranquilles trouvaient gite.
+
+--Une nuit est bientot passee, me dit-elle alors.
+
+Le sommeil en prit la totalite; j'avais un besoin de dormir dont rien
+ne pouvait combler l'arriere. Il fallut me secouer au petit jour pour
+me faire prendre le train qui partait a six heures et devait me
+conduire a Bruxelles.
+
+Mon premier soin en descendant de wagon fut de sauter dans une
+voiture et de prier le cocher de me conduire chez les fournisseurs
+dont j'avais besoin. Il sourit d'un air malin.
+
+--Alors, monsieur me prend a l'heure et me fait faire des courses
+_d'evade?_ me dit-il en appuyant sur le mot.
+
+Habille a neuf de pied en cap et laissant ma defroque dans la voiture,
+je me presentai chez le consul francais qui me recut avec la plus
+aimable courtoisie et se mit tout entier a ma disposition. J'avais eu
+soin de le prevenir, il est vrai, que je n'avais aucun besoin
+d'argent. La precaution le fit sourire.
+
+--Eh! dit-il, tous les evades n'en peuvent pas dire autant.--Et vous
+voulez rentrer en France! reprit-il en se mettant en devoir de remplir
+les blancs d'une feuille de papier imprimee qu'il avait devant lui.
+
+--Des aujourd'hui, si je peux.
+
+Le consul me fit donner ma parole d'honneur que j'appartenais au 3e
+regiment de zouaves et me remit mon laisser-passer.
+
+Je le remerciai et, me hatant de courir a la gare, je sautai dans le
+premier train qui filait vers l'ouest; une ou deux heures apres
+j'avais franchi la frontiere; mais, a la premiere gare francaise ou le
+train s'arreta, un visage ami frappa mes regards: c'etait encore un
+zouave du 3e regiment, un de ceux que j'avais vus a Sedan et avec qui
+j'avais partage les miseres de la presqu'ile de Glaires! Il n'y a plus
+ni grade ni hierarchie dans ces moments-la; il me tendit la main et je
+la serrai vigoureusement; je ne savais pas encore que le lieutenant
+R.... devait etre un jour mon capitaine et que nous nous
+retrouverions sous la tente comme nous nous etions rencontres dans un
+wagon.
+
+Nous avions tant de choses a nous dire que les paroles n'y suffisaient
+pas; quelquefois nous interrompions nos recits par de longs regards
+jetes sur les plaines de la Flandre; le paysage avait une monotone
+placidite; qui ne connait les lignes plates de ces interminables
+campagnes dont l'uniformite grasse se noie dans un horizon lointain!
+Elles nous paraissaient les plus charmantes du monde: c'etait les
+campagnes du pays. Je comprenais a present la valeur profonde et douce
+de ce mot cher aux soldats! Je le revoyais mon pays, et une emotion
+indefinissable me penetrait.
+
+Mais cette emotion meme devint craintive a Creil. Le train resta
+longtemps immobile a la gare; le bruit se repandit que la ligne etait
+coupee et qu'il n'etait plus possible d'avancer! Ce fut un quart
+d'heure d'angoisse atroce; les voyageurs s'interrogeaient les uns les
+autres. Fallait-il donc perdre l'espoir d'arriver; mais enfin la
+locomotive siffla, le train repartit a toute vapeur, et a deux heures
+du matin j'entrai a Paris. Non, il faut avoir passe par ces dures
+anxietes pour savoir ce que la vue des longues rangees de maisons
+peut remuer le coeur. On etouffe!
+
+C'etait le 14 septembre; trois ou quatre jours apres Paris etait
+investi; le siege allait commencer.
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+UNE CAMPAGNE DEVANT PARIS
+
+
+
+
+X
+
+
+Quand j'arrivai a Paris, aucun de mes amis ne m'attendait plus. On me
+croyait mort ou a l'agonie dans quelque ambulance prussienne. Les
+optimistes supposaient que j'avais eu la chance d'etre au nombre des
+cent mille prisonniers ramasses dans le grand coup de filet de Sedan
+et que je mangeais du pain noir dans quelque forteresse d'Allemagne.
+Ils ne se trompaient qu'a demi. On me traitait en ressuscite.
+
+Bientot il fallut songer a rentrer au regiment. Mon pied me faisait
+grand mal encore et je boitais bel et bien; mais toute la question
+pour moi etait de decouvrir ce qui restait du 3e zouaves, qui venait
+de passer par le double creuset de Reischoffen et de Sedan.
+
+Ces memes promenades qui avaient marque mon engagement recommencerent.
+L'administration, dans mon cher pays, n'a-t-elle pas l'art de
+compliquer les choses les plus aisees et de rendre obscures les plus
+claires? A la place, ou je me presentai d'abord, on me repondit, apres
+une longue attente, qu'il fallait me rendre a l'intendance. La,
+nouvelle attente aux portes des bureaux, apres quoi un commis qui
+rangeait des papiers m'assura, sans me regarder, que j'avais fait
+fausse route, et que je devais bien vite courir au Gros-Caillou ou
+j'aurais a demander le bureau de recrutement.--Et il ajouta a
+demi-voix:
+
+--Ces imbeciles de la place n'en font pas d'autres!
+
+Au Gros-Caillou, un garcon de salle me declara que les bureaux etaient
+fermes et que j'aurais a revenir le lendemain.
+
+Le lendemain, l'employe auquel je m'adressai au bureau de recrutement,
+rit beaucoup de l'etourderie de ces messieurs de l'intendance et me
+conseilla d'aller aux Isoles, a la caserne de Latour-Maubourg. J'y
+courus.
+
+Un triste spectacle m'y attendait. C'etait le lendemain du jour
+nefaste de Chatillon. Un rassemblement d'hommes s'agitait dans les
+cours. Ils respiraient l'accablement. Mon coeur se mit a battre quand
+je reconnus parmi ces vaincus l'uniforme des zouaves. La plupart
+appartenaient aux 1er et 2e regiments. Ils etaient encore sous le coup
+de cette retraite et, comme toujours dans les memes circonstances, on
+prononcait le mot de trahison. Dans cette troupe de fugitifs qui
+appartenaient a differents corps, aucune cohesion, plus de lien. Le
+moral avait disparu. Je ne tirai de toutes ces bouches que des
+plaintes et des lamentations. C'est alors que je compris la force
+secrete de ce qu'on appelle l'esprit de corps. Ma vue s'etait troublee
+a l'aspect de l'uniforme que j'avais choisi. J'en avais recu comme une
+blessure.
+
+N'ayant plus rien a faire aux _Isoles_ je pris le parti vigoureux de
+retourner a la place. La le commis auquel j'avais eu affaire tout
+d'abord faillit se facher tout rouge contre les animaux--je
+raconte--qui encombraient les bureaux de l'intendance, et me poussa
+dehors. Je me rendis donc a l'intendance pour la seconde fois,
+determine a faire la navette de l'intendance au Gros-Caillou et du
+Gros-Caillou a la caserne des Isoles aussi longtemps qu'on le
+voudrait.
+
+Dans les antichambres de l'intendance je rencontrai un camarade qui
+avait partage la pluie et les demi-biscuits de la presqu'ile de
+Glaires et qui etait parvenu, comme moi, a s'evader. Il appartenait a
+l'arme de l'infanterie et c'etait, comme moi, un engage volontaire.
+
+--Ce n'est pas fini, me dit-il, et vous en verrez bien d'autres! Ne
+vient-on pas de me delivrer une feuille de route pour le depot de mon
+regiment, et savez-vous ou il fait l'exercice, ce depot?
+
+--Je ne m'en doute pas.
+
+--A Strasbourg, qui est investi depuis trois semaines! Me voyez-vous
+tout seul en face de l'armee du general Werder et voulant en enfoncer
+les lignes! Mais voila! les registres portent que le depot de mon
+regiment est a Strasbourg, on m'envoie a Strasbourg et il faudra bien
+des paroles pour faire entendre raison aux bureaux.
+
+Et quand on pense que ces choses-la se passaient a la meme heure d'un
+bout de la France a l'autre!
+
+J'entrai a mon tour dans le bureau ou l'on m'avait deja recu et, a
+force d'explications--et non sans peine--j'obtins une feuille de route
+pour le depot du 3e zouaves--qu'on reconstituait provisoirement a
+Montpellier. Ce n'etait pas mon affaire; mais, bien resolu a faire
+partie de la garnison de Paris, j'attendis. Vingt-quatre heures apres
+j'avais la certitude que les trains de la ligne de Lyon ne marchaient
+plus. Desormais, j'appartenais au corps d'armee du general Vinoy.
+Cette fois, instruit par l'experience, je ne pris conseil que de
+moi-meme. Un zouave a tambour jaune, rencontre par hasard me raconta
+qu'une poignee de ceux qui avaient fait la trouee de Sedan se trouvait
+a la caserne de la rue de la Pepiniere avec quelques debris des 1er et
+2e regiments et de petits detachements envoyes des trois depots. Je
+m'y rendis. On m'y recut a bras ouverts, mais pour ne pas subir de
+nouveaux retards une seconde fois, je me hatai de me faire habiller a
+mes frais.
+
+L'aspect de la grande ville etait change. Ce n'etait deja plus le
+Paris que j'avais quitte. Il y avait un air d'effarement partout; les
+menageres couraient aux provisions; on chantait encore _la
+Marseillaise_, mais d'une voix moins haute; on savait a quel ennemi on
+avait affaire. Cependant l'orgueil national, l'orgueil parisien,
+pourrais-je dire, se tendait. On avait ete battu, c'est vrai, mais
+sous les murs de la grande ville on pouvait, on devait vaincre. La
+population tout entiere etait debout, elle avait des armes. La
+bourgeoisie et le peuple semblaient ne faire qu'un. Les remparts et
+les forts se herissaient de canons. Le tambour battait, le clairon
+sonnait; on faisait l'exercice sur toutes les places. Et puis la
+Republique n'avait-elle pas ete proclamee? C'etait la panacee;
+quelques-uns meme, les enthousiastes, s'etonnaient que l'armee du
+prince royal ne se fut pas dispersee aux quatre vents a cette
+nouvelle. Ce miracle ne pouvait tarder. D'autres, il est vrai, mais
+n'osant pas exprimer leur sentiment, estimaient que c'etait un
+desastre, et que ce mot seul paralyserait la defense en province. Que
+d'orages d'ailleurs dans ces quatre syllabes qui portaient la marque
+de 93! mais cela etait en dessous et ne se faisait jour que dans les
+conversations intimes. Le peuple, qui ne travaillait plus et jouait au
+soldat, agitait ses fusils a tabatiere. Il y avait une grande
+effervescence. Le gouvernement du 4 septembre n'avait qu'a commander;
+il etait obei. On attendait avec anxiete, avec une impatience
+fievreuse ou il y avait de la joie, le retentissement du premier coup
+de canon. On l'entendit, et la population qui courait au Trocadero sut
+enfin que le cercle de fer de l'armee prussienne se fermait autour de
+Paris.
+
+J'appartenais alors a la 1re compagnie du 3e bataillon du 4e zouaves.
+Le capitaine R..., qui en avait le commandement, avait ete a Sedan,
+comme on sait, et j'avais fait sa connaissance a l'ile de Glaires.
+C'etait entre les evades qui en avaient partage les miseres comme une
+franc-maconnerie. Ce nouveau regiment de zouaves dans lequel je venais
+d'etre incorpore, se composait de trois bataillons formes avec les
+debris des 1er, 2e et 3e regiments d'Afrique. Il portait le n deg.4; mais
+il n'avait pas de drapeau. Il fut question de lui delivrer celui que
+les zouaves du 3e avaient sauve de Sedan. Ce qui restait de ce
+regiment s'y opposa si energiquement, que le drapeau troue de balles
+fut "verse" au musee d'artillerie.
+
+Bientot apres, le regiment fut envoye a Courbevoie, ou les trois
+bataillons furent cantonnes, et le 3e recut ordre de repartir son
+monde dans les petites maisons qui sont groupees entre le village et
+le remblai du chemin de fer. Des pioches nous avaient ete distribuees,
+et sous la surveillance des officiers une centaine de bras se mirent
+a l'oeuvre pour creneler les pauvres habitations ou restaient encore
+quelques meubles. Quelques coups vigoureux suffisaient pour percer les
+murailles et faire jouer le vent de chambre en chambre. En un tour de
+main, le village fut mis en etat de defense; briques et moellons
+tombaient de ci, de la, et des lucarnes s'ouvraient partout, propres a
+recevoir le bout des chassepots. C'etait comme si l'on se fut attendu
+a l'arrivee subite des Prussiens.
+
+Au moment de notre arrivee a Courbevoie, on n'y voyait pas autres
+creatures vivantes que quelques chiens errant a l'aventure d'un air
+desoriente. Les hommes leur manquaient; mais le soldat a une force
+d'attraction qui lui est propre.
+
+Un regiment est comme une colonie qui marche. Le soir meme je vis une
+lumiere briller a la fenetre d'une maison dont les proprietaires, plus
+soucieux de leur vie que de leur immeuble, avaient fait comme leurs
+voisins. Je m'approchai. Un marchand de vin s'y etait installe avec
+ses verres et ses brocs, suivi d'une servante solidement batie. Elle
+connaissait de longue date les grenadiers et les voltigeurs de
+l'ex-garde et n'avait pas peur des zouaves. Apres le marchand de vin,
+qui ralluma les fourneaux d'une cuisine ou les officiers etablirent
+leur popotte, vint un marchand de tabac, et Dieu sait si la clientele
+lui fit defaut; puis un epicier qui rouvrit sa boutique et rapporta sa
+marchandise. Cet exemple fut suivi, et petit a petit, sans savoir d'ou
+ils arrivaient, les fournisseurs rentrerent dans leurs penates. Il y
+eut meme une blanchisseuse. La civilisation reprenait possession de la
+ville morte.
+
+On ne peut pas percer des murs continuellement, meme quand c'est
+inutile; la besogne de creneler la partie du village que nous
+occupions avait ete faite en un jour. Nous ne savions rien de ce qui
+se passait a Paris. Les journees s'ecoulaient lentement, pesamment;
+nous n'avions pour distraction que les grand'gardes qu'on nous
+envoyait monter sur les bords de la Seine. On avait l'emotion de la
+surveillance. On nous employait aussi aux travaux de la redoute de
+Charlebourg; mais les zouaves qui manient le mieux le fusil manient
+tres-mal la pelle et la pioche. On faisait grand bruit autour des
+brouettes, et la besogne n'avancait pas. Une chanson, un recit, une
+calembredaine faisaient abandonner les outils, et, quand on les avait
+abandonnes, on ne les reprenait plus. Apres quelques jours d'essai, on
+nous remplaca par des soldats de la ligne et des mobiles. L'ennui
+devenait endemique et quotidien. Un exercice de deux heures en coupait
+la longue monotonie.
+
+Un jour vint cependant, le 16 octobre, ou le bataillon crut qu'on
+allait avoir quelque chose a faire; quelque chose a faire, en langage
+de zouave, signifiait qu'on avait l'esperance d'un combat. On prit les
+armes avec un fremissement de joie, et l'on nous dirigea vers le
+rond-point de Courbevoie, ou des batteries de campagne nous avaient
+precedes. La on mit l'arme au pied, et on attendit. Aucun bruit ne
+venait de la plaine. Si on ne nous attaquait pas, c'est que nous
+allions attaquer. On attendit encore; un contre-ordre arriva, et on
+nous ramena la tete basse dans nos cantonnements.
+
+Le lendemain, l'ennui reprit de plus belle. Il y avait deja plus d'un
+mois que l'investissement avait commence, et je n'avais pas encore
+tire un coup de fusil. On vidait les gamelles deux fois par jour, on
+jouait au bouchon, on se promenait les mains dans les poches, on
+pechait a la ligne, on bourrait sa pipe, on la fumait, on la bourrait
+de nouveau, on regardait les petits nuages blancs qui s'elevaient
+au-dessus du Mont-Valerien apres chaque coup de canon, on
+s'interessait au vol des obus, on cherchait une place ou dormir au
+soleil dans l'herbe.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Cependant le 21 octobre on nous fit prendre les armes de grand matin.
+Le bataillon s'ebranla; il avait le pas leger. Pour ma part, je
+n'etais point fache de voir ce que c'etait qu'une affaire en ligne.
+Tout m'interessait dans cette marche au clair soleil d'automne. Le
+remblai du chemin de fer franchi, on nous fit faire halte. Pourquoi?
+L'esprit frondeur qui, sous le premier Empire, avait rempli la vieille
+garde de grognards, s'exhalait deja dans nos rangs en quolibets et en
+reflexions ironiques, et comme mon serre-file demandait a voix basse
+la cause de ce temps d'arret:
+
+--Ah! tu veux savoir, toi qui es curieux, pourquoi on nous fait
+attendre les pieds dans la rosee, au risque de nous faire attraper des
+rhumes de cerveau? dit un caporal; je vais te le dire en confidence,
+mais a la condition que tu garderas ce secret pour toi.
+
+Et, sans attendre la reponse du camarade, le caporal, se faisant de
+ses deux mains un porte-voix, reprit d'une voix sourde:
+
+--Vois-tu, petit, on attend pour donner aux Prussiens, qui sont a
+flaner sur une longue ligne, le loisir de se rassembler en tas...
+C'est une ruse de guerre.
+
+Les soldats se mirent a rire, les officiers firent semblant de n'avoir
+rien entendu.
+
+J'ai pu remarquer depuis lors que cet esprit gouailleur, pour me
+servir du terme parisien, est une des habitudes, je pourrais dire des
+traditions de l'armee. Elle n'a point d'influence sur le courage
+personnel du soldat ni meme sur la discipline. Le soldat entretient
+sa gaiete aux depens de ses chefs; mais, bien commande, il marche
+bravement, et, s'il reussit, il se moque au bivouac de sa propre
+raillerie.
+
+Vers onze heures, le bataillon reprit sa marche. Le contre-ordre qu'on
+redoutait n'etait pas venu. Nanterre fut traverse. Il n'y avait
+personne sur le pas des maisons. Le village des rosieres avait un
+aspect desole. Les magasins etaient fermes, les fenetres closes, le
+silence partout. Le bruit de notre marche cadencee sonnait entre la
+double rangee des maisons vides. Parfois cependant les tetes de
+quelques habitants obstines apparaissaient derriere un pan de rideau.
+Nous avancions le long de la levee du chemin de fer de Saint-Germain
+dans la direction de Chatou, laissant derriere nos files la station de
+Rueil-Bougival.
+
+Il me serait impossible d'exprimer ce qui se passait en moi, tandis
+que je parcourais, le chassepot sur l'epaule, en compagnie de
+quelques milliers de soldats, ce pays charmant dont je connaissais les
+moindres details. Mes yeux regardaient en avant, et ma pensee
+regardait en arriere.
+
+Une partie du 3e bataillon servait de soutien a l'artillerie, qui
+tirait a volees sur la Malmaison et la Celle-Saint-Cloud, d'ou les
+batteries prussiennes repondaient faiblement. Les obus qu'elles nous
+envoyaient depassaient nos canons et tombaient pres de nous; mais,
+recus par une terre humide et meuble, ces projectiles n'eclataient pas
+tous et nous faisaient peu de mal. J'avais oublie Bougival et les
+promenades faites en canot en d'autres temps pour ne plus m'occuper
+que des obus: ils sifflaient l'un apres l'autre et continuaient a
+tomber, tantot plus loin, tantot plus pres. Cette immobilite a
+laquelle nous etions tous condamnes est l'une des choses les plus
+insupportables qui se puissent imaginer. Elle constitue, je le sais,
+l'une des vertus essentielles de toute armee, la constance et le
+sang-froid dans le peril; mais quelle anxiete et surtout quelle
+irritation! Les nerfs se prennent, et l'on a sous la peau des frissons
+qui ne s'effacent que pour revenir. J'avais passe par Sedan ou les
+balles et les projectiles pleuvaient et faisaient voler la pierre et
+les briques des murailles, l'eau des fosses, la poussiere du chemin;
+mais la j'etais dans l'action, je faisais le coup de feu, j'avais le
+mouvement avec le danger. J'affectai cependant une tranquillite qui
+n'etait pas dans mon coeur. C'etait comme un nouveau bapteme que je
+recevais, et je voulais m'en montrer digne. Nos yeux cherchaient a
+decouvrir la batterie d'ou nous venaient ces obus; ils n'apercevaient
+rien qu'un peu de fumee blanche s'elevant en flocons derriere un
+bouquet d'arbres.
+
+L'ordre de pousser plus avant arriva enfin, et bientot apres le
+bataillon etait deploye en tirailleurs dans la plaine qui s'etend
+entre le chemin de fer americain et la Seine. Nous etions tous couches
+a plat ventre, l'un derriere un buisson, l'autre dans un fosse,
+celui-la a l'abri d'un arbre, celui-ci dans le creux d'un sillon.
+Chacun cherchait un abri, chargeait et tirait. J'avais devant moi, au
+bord du chemin de halage, la guinguette du pere Maurice, si chere aux
+peintres, et sur ma droite, dans l'ile de Croissy, cette Grenouillere
+d'ou partent tant de rires en ete. Les magnifiques trembles de l'ile
+s'etaient revetus de teintes superbes, on distinguait a travers les
+arbrisseaux de la rive les cabanes si bruyantes encore au mois d'aout,
+et maintenant le roulement du canon et le crepitement de la fusillade
+remplacaient la gaiete d'autrefois.
+
+On tirait sur nous des maisons de Bougival; nous nous mimes a tirer
+sur Bougival. Le mal que nous faisions n'etait pas grand. Quelquefois
+nous avancions, quelquefois nous reculions; l'intensite plus ou moins
+vive du feu y etait pour quelque chose, les ordres qu'on nous donnait
+pour le reste. Un pauvre zouave de seconde classe, qui n'avait vu
+qu'une defaite et une capitulation, n'a pas d'avis a emettre sur des
+operations de guerre; il me semblait pourtant que cette affaire etait
+menee sans vigueur et surtout sans ensemble. Cependant on se battait
+ferme autour de la Malmaison. Le parc etait en feu; les pierres et le
+platre du mur d'enceinte sautaient en eclats. Je tiraillais toujours.
+Je regardais tomber les branches des arbrisseaux coupees par les
+balles comme avec une serpe.
+
+C'est la que pour la premiere fois j'ai remarque cet air de
+stupefaction que prend le visage d'un homme frappe a mort. C'est de
+l'effarement. Il y en a qui restent foudroyes. J'avais pres de moi un
+zouave qui chargeait et dechargeait son chassepot accroupi derriere
+un saule. Il en appuyait le bout sur la fourche de deux branches, et
+ne lachait son coup qu'apres avoir vise. De temps a autre, je le
+regardais. Un instant vint ou, ne l'entendant plus tirer, je me
+retournai de son cote. Il etait immobile, la tete penchee sur la
+crosse de son fusil, le doigt a la gachette, dans l'attitude d'un
+soldat qui va faire feu. Un filet de sang coulait sur son visage d'un
+trou qu'il avait au front. Il etait mort. Aucun de ses membres n'avait
+remue.
+
+Une sonnerie de clairon nous fit commencer un mouvement de retraite.
+On reculait, puis sur un nouveau signal on s'arretait. Des obus
+passaient sur nos tetes; mais, chemin faisant, nos baionnettes
+trouvaient a s'occuper. Elles nous servaient a fouiller les champs et
+a en arracher de bonnes pommes de terre que nous glissions dans nos
+poches. L'ordinaire se faisait incertain, et quelques legumes venaient
+a propos pour en varier la maigreur. Un temps se passa mele de haltes
+et de marches, apres lequel un ordre definitif nous fit rentrer dans
+nos cantonnements.
+
+Le village de Nanterre, que nous avions traverse une premiere fois en
+tenue de campagne, devint un lieu de promenade. Ce village avait une
+physionomie particuliere qui brillait par l'originalite. On ne pouvait
+pas dire qu'il fut peuple; on ne pouvait pas dire non plus qu'il fut
+desert. Il y avait des habitants; quelques-uns etaient de Nanterre
+certainement, mais d'autres avaient ete conduits la par les hasards de
+la guerre; Nanterre me rappelait ces pays frontieres dont il est
+question dans les romans de Walter Scott, et que les gens de la plaine
+et de la montagne pillaient alternativement. Un certain commerce
+interlope s'etait etabli dans le village, situe a egale distance de
+Courbevoie et de Rueil. Patrouilles francaises et reconnaissances
+prussiennes s'y promenaient avec la meme ardeur. On y echangeait des
+coups de fusil, mais dans l'intervalle les habitants vendaient du
+tabac aux uns et aux autres sur le pied de la plus parfaite egalite.
+Si les coups de feu partaient, les habitants rentraient chez eux et se
+tenaient cois. La bourrasque eteinte, ils ouvraient la fenetre,
+risquaient un oeil dans la rue, et, surs que tout danger avait
+momentanement disparu, quittaient leurs maisons comme des lapins leurs
+terriers apres le depart des chasseurs.
+
+On nous envoyait de grand'garde aux bords de la Seine. Nous passions
+la ordinairement vingt-quatre heures, quelquefois quarante-huit.
+C'etaient pour les zouaves du 3e bataillon des jours de fete. A peine
+arrives autour de la redoute qui nous servait de quartier general,
+chacun de nous se faufilait du cote d'une sorte de tranchee creusee au
+bord de l'eau, en ayant soin de se defiler des balles, et on ne
+perdait plus de vue la rive opposee. C'etait la chasse a l'homme.
+J'avais trop lu les romans de Fenimore Cooper pour ne pas me rappeler
+les pages palpitantes ou il raconte les prouesses du Cerf-Agile, du
+Renard-Subtil et de la Longue-Carabine; mais qui m'eut dit a cette
+epoque qu'un jour viendrait ou, embusque moi-meme dans un trou fait en
+plein champ, j'attendrais le passage d'un ennemi pour lui envoyer une
+balle, et cela a une lieue d'Asnieres!
+
+La nuit venue, des distractions nouvelles nous etaient offertes. La
+presqu'ile de Gennevilliers, qui s'ouvrait devant nous entre les
+replis de la Seine, etait un champ ouvert a de longues promenades.
+Quelquefois ces reconnaissances partaient sous la conduite d'un
+sergent; quelquefois un caporal reunissait quatre hommes et se mettait
+en marche a la tete de son petit corps d'armee. La consigne etait
+courte et severe: tout regarder et se taire. On parcourait l'ile en
+tout sens, silencieusement, comme des Peaux-Rouges. Quand nous
+suivions le bord de la riviere, ou les Prussiens pouvaient avoir
+l'idee de jeter un pont de bateaux, on se glissait a plat ventre; de
+temps en temps on s'arretait et on ecoutait; puis on rentrait et on
+dormait comme des souches. Au reveil, nous nous arrachions les
+journaux pour savoir ce qui se passait a Paris.
+
+Je commencais a m'expliquer comment il se fait qu'on peut etre mele a
+tous les hasards d'une bataille sans en rien savoir. Un soldat ne voit
+jamais que le point precis ou il charge et decharge son fusil, le
+capitaine peut raconter l'histoire de sa compagnie, un colonel celle
+de son regiment; l'un a combattu le long d'un ruisseau, l'autre aupres
+d'un bouquet de bois. Il y a des bataillons entiers qui, tenus en
+reserve dans un pli de terrain, n'ont vu que de la fumee et entendu
+que du bruit. C'est pourquoi un caporal a pu me dire en toute verite
+et avec l'accent de la conviction: "La bataille de Wissembourg, ou
+j'etais, c'est un champ de betteraves autour duquel on s'est beaucoup
+battu... A six heures, il a fallu l'abandonner... Un de mes hommes y
+a perdu son sac." Il n'y a que le general en chef qui puisse dire
+comment les choses se sont passees, et encore seulement apres que les
+rapports des chefs de corps lui sont arrives.
+
+J'obtenais quelquefois, mais rarement et non sans peine, une
+permission pour venir voir mes parents. Paris avait un aspect
+tranquille. Si on n'avait pas entendu une furieuse canonnade, on
+aurait pu croire que rien d'extraordinaire ne s'y passait. Il fallait
+parfois faire un effort de memoire pour se rappeler que trois ou
+quatre cent mille Prussiens campaient aux environs. On croyait a la
+victoire. Je ne pouvais pas m'empecher d'avoir moins de confiance:
+j'avais vu Sedan. Je ne faisais part de mes apprehensions qu'a un
+petit nombre d'amis particuliers. En dehors de leur cercle intime, on
+m'eut pris pour un fou ou pour un agent de M. de Bismarck. On etait
+encore dans la periode de l'enthousiasme joyeux.
+
+Paris, avec sa ceinture de forts, paraissait une ville inexpugnable.
+Le moyen qu'une armee de quatre cent mille hommes, soldats, mobiles et
+gardes nationaux, fut forcee dans ses retranchements, et la Prusse,
+malgre la landwehr et le landsturm, empecherait-elle la province
+soulevee de donner la main a Paris? Les orateurs ne manquaient pas
+pour developper ce theme, qui renfermait en germe l'espoir d'un
+triomphe eclatant. Chaque restaurant possedait un groupe de ces
+strategistes, qui prenaient des redoutes et brisaient des lignes entre
+un beefsteak de cheval et une mince tranche de fromage. Les Prussiens
+repousses et le cafe pris, on etait fort gai.
+
+Apres la malheureuse affaire du Bourget, vers le 15 ou 20 novembre, le
+4e zouaves recut dans ses cadres un certain nombre de zouaves et de
+chasseurs de l'ex-garde qui etaient en depot a Saint-Denis: ils furent
+repartis dans les 1er et 2e bataillons; quant au 3e, on en completa
+l'effectif par une compagnie de turcos, dont la plupart etaient nes en
+France et plus specialement a Paris. Cependant, parmi ces recrues, on
+comptait a peu pres une cinquantaine de veritables Africains, Arabes
+ou Kabyles, rompus au metier des armes, et qui avaient vu les
+batailles de l'Est. Desormais il n'y eut plus dans la ville assiegee
+d'autres zouaves que ceux du 4e regiment.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Dans les derniers jours du mois de novembre un fremissement parcourut
+nos bataillons. Des bruits circulaient qui nous faisaient croire qu'on
+allait se battre. D'ou venaient-ils? On n'avait aucun renseignement
+officiel, et on sentait qu'ils ne mentaient pas. Ceux qui comptaient
+le plus sur la bataille faisaient semblant de n'y pas croire.
+
+--Ce sont des mots en l'air pour nous amuser! disaient les uns.
+
+--On a deja perdu trop de temps pour n'en pas perdre encore,
+reprenaient les autres.
+
+Mais tous ceux qui grondaient et ceux qui raillaient, astiquaient
+leurs armes et passaient la revue de leurs chaussures, cette grande
+preoccupation du fantassin. On ne s'ennuyait plus; on allait voir les
+Prussiens. Ce ne serait pas comme dans la plaine de Gennevilliers, ou
+pas un ne se montrait jamais.
+
+Enfin, au plus fort de cette agitation et de cette impatience, le 28
+novembre on recut l'ordre de partir. Le matin, au point du jour, on
+forma le cercle, et la fameuse proclamation du general Ducrot fut lue
+aux compagnies. Quel silence partout! Arrive au passage celebre: "Je
+ne rentrerai a Paris que mort ou victorieux!" un etranglement subit
+coupa la voix de mon capitaine. Il porta la main a ses yeux, qui ne
+voyaient plus. J'etais aupres de lui.
+
+--Fourrier, me dit-il en me passant la proclamation, lisez pour moi.
+
+J'achevai cette lecture d'une voix nerveuse que l'emotion faisait
+trembler un peu. Il y eut un frisson dans les rangs. J'avais chaud
+dans la poitrine.
+
+Le general Ducrot n'est pas mort et n'a pas ete victorieux; mais
+faut-il lui faire un crime de quelques paroles inutiles ecrites avec
+trop de precipitation? C'etait un peu la mode alors, une sorte de
+manie qui s'etait emparee des generaux aussi bien que des orateurs de
+carrefour et des gardes nationaux. Tous parlaient et prenaient a la
+hate ces engagements superbes que les evenements ne permettent pas
+toujours de tenir. Souvent la mort ne repond pas a ceux qui
+l'appellent. Dix fois le general Ducrot a charge bravement a la tete
+de ses troupes, et dix fois les balles et les obus ont tourne autour
+de lui sans l'atteindre. Quoi qu'il en soit, l'effet produit par les
+paroles du general Ducrot fut tres-grand; elles electrisaient tout le
+monde, elles flattaient l'orgueil national. C'est un peu la faute de
+la France si on lui en prodigue en toute occasion; elle les aime,
+elle se paye de mots, et croit tout sauve quand des phrases eclatantes
+sonnent a ses oreilles; mais ensuite, quand les Francais se reveillent
+en face de la realite triste et nue, ils crient a la trahison.
+
+Le regiment se rendit de Courbevoie a la porte Maillot; il marchait
+d'un pas ferme et leger malgre le poids des sacs. La le chemin de fer
+de ceinture nous prit, et nous descendit a Charonne. Il etait six
+heures et demie du soir au depart; la nuit etait donc tout a fait
+noire quand nous atteignimes, ranges en colonne de marche, le bois de
+Vincennes, que nous devions traverser. On apercevait dans les
+profondeurs du bois et le long des avenues les feux de bivouac
+allumes. Il faisait un froid apre et dur. Le vent qui secouait les
+rameaux depouilles des arbres faisait osciller les flammes et
+projetait dans l'ombre des lueurs bizarres et flottantes. Des massifs
+etaient soudainement eclaires, d'autres plonges dans les tenebres.
+Les armes en faisceau brillaient et semblaient lancer des eclairs
+subits. Tout autour des brasiers, des groupes de soldats etaient
+couches. Les uns dormaient roules dans leur couverture; on les voyait
+comme des boules, la tete cachee sous un pli de laine; d'autres,
+assis, les coudes sur les genoux, le visage a la flamme, qui les
+couvrait de clartes rouges, semblaient reflechir, le menton pris dans
+les mains. D'autres encore, accroupis, tisonnaient et faisaient
+jaillir du foyer des gerbes d'etincelles qui les couvraient de reflets
+pourpres: c'etait un spectacle a la fois triste et doux. Il devenait
+terrible par la pensee quand l'esprit se representait cette masse
+d'hommes se levant et se jetant sur d'autres hommes pour les tuer. Le
+bruit de notre marche cadencee qui se prolongeait sous les futaies
+reveillait a demi les soldats ou attirait l'attention de ceux qui
+veillaient. Ils tournaient la tete, nous contemplaient un instant en
+silence, puis retombaient dans leur sommeil ou leur reverie.
+
+Le bois de Vincennes traverse, je ne vis plus derriere moi qu'un
+rideau noir baigne d'une lueur rouge qui s'eteignait dans la nuit, et
+que piquaient des points lumineux; nous marchions toujours. C'est
+ainsi que nous traversames Nogent, le village apres le bois; mais
+alors des ordres transmis a la hate nous faisaient faire de courtes
+haltes. Les zouaves en profitaient pour soulager leurs epaules par
+cette secousse rapide qui releve le sac, et dont leurs muscles ont
+l'habitude. Les deux mains sur le canon de leur fusil, ils
+attendaient, et, apres quelques minutes, ils reprenaient leur marche.
+Un moment vint cependant ou toute la colonne s'arreta. Je deposai mon
+sac avec une sorte de volupte; mes reins pliaient sous le poids.
+
+Les officiers passerent sur le front des compagnies, et firent former
+les faisceaux en assignant leur lieu de campement a chacune
+d'elles.--Inutile de dresser les tentes, et surtout pas de feu, nous
+dit-on.--L'action devait donc s'engager de bonne heure? l'ennemi etait
+donc bien pres? Des chuchotements legers coururent dans les rangs,
+puis chacun commenca ses preparatifs. Savait-on combien de nuits on
+avait encore a dormir? Le froid piquait ferme, je pris ma couverture
+et mon capuchon avec lesquels je m'enveloppai, et, bien serres l'un
+contre l'autre pour nous tenir chauds, mon sergent-major et moi, nous
+nous etendimes sur l'herbe trempee de rosee. Presque aussitot nous
+dormions.
+
+Ce sentiment de froid qui precede le matin nous reveilla. Le regiment
+fut sur pied en quelques minutes. A genoux dans la rosee, chacun roula
+sa couverture encore humide et la boucla sur le sac. Il faisait
+presque nuit; nos regards interrogeaient l'horizon. Les compagnies se
+rangeaient dans l'ombre, on en voyait confusement les lignes noires;
+des murmures de voix en sortaient. Une anxiete sourde nous devorait;
+des soldats essuyaient le canon de leur fusil avec les pans de leur
+capuchon, ou cherchaient des chiffons gras pour en nettoyer la
+culasse; d'autres serraient leurs guetres. Il se faisait de place en
+place des mouvements pleins de sourdes rumeurs; des officiers
+toussaient en se promenant; l'obscurite s'en allait; deux heures se
+passerent ainsi. La route par laquelle nous etions venus et qui
+s'etendait derriere nous, etait encombree de convois de vivres, de
+regiments en marche et de trains d'artillerie. On entendait le cahot
+des roues dans les ornieres et les jurons des conducteurs; les soldats
+filaient par les bas cotes.
+
+Les cretes voisines s'eclairerent, tout le paysage m'apparut; nous
+avions campe entre les forts de Nogent et de Rosny. Une foret de
+baionnettes etincelait, et des files de canons passaient. A huit
+heures, l'ordre vint de mettre sac au dos. La colonne s'ebranla, on se
+regarda; chaque regard semblait dire: Ca va chauffer! Nous ecoutions
+toujours; le canon allait gronder certainement. Les minutes, les
+quarts d'heure s'ecoulaient; quelques sons rares fendaient l'air; nous
+marchions alors sur une sorte de petit plateau qui descendait en pente
+douce jusqu'au remblai du chemin de fer de l'Est. La tout a coup le
+regiment s'arreta, noua avions parcouru 800 metres.
+
+--Ce sera pour tout a l'heure, se dit-on.
+
+Quelques minutes apres, nous avions mis bas nos sacs, et nos
+officiers, prevenus par l'etat-major, nous invitaient a faire la
+soupe. Cette invitation est toujours une chose a laquelle le soldat se
+rend avec plaisir: ces cuisines en plein vent, si tot creusees au pied
+d'un mur et sur les talus d'une haie, l'egayent et le reconfortent;
+mais en ce moment elle fut recue avec de sourds murmures. Etait-ce
+donc pour manger la soupe qu'on nous avait fait venir de Courbevoie a
+Nogent! A quoi pensaient nos generaux? Leur mollesse deviendrait-elle
+de la paralysie? Tout en grondant et grognant, on ramassait du bois et
+on allumait le feu. Les marmites bouillaient, les gamelles se
+remplissaient; mais on avait l'oeil et l'oreille au guet, pret a les
+renverser au moindre signal. Les officiers fumaient, allant et venant
+d'un air ennuye. La soupe avalee, chacun de nous grimpa sur un tertre
+ou sur le remblai du chemin de fer pour regarder au loin. Quelques
+coups de fusil eclataient par intervalles. Etait-ce le commencement de
+l'action? A deux heures, on nous donna l'ordre de camper. Ce fut comme
+un coup de massue. Plus de bataille a esperer. Ceux-ci se plaignaient,
+ceux-la juraient. Pourquoi ne pas nous faire planter des pommes de
+terre? Les philosophes, il y en a meme parmi les zouaves, se
+couchaient au soleil sur le revers d'un fosse. Les curieux s'en
+allaient en quete de renseignements. J'appris enfin que le coup etait
+manque. On remettait la bataille au lendemain. La Marne, disait-on,
+avait subi une crue dans la nuit, et le pont de chevalets s'etait
+trouve trop court. Le tablier meme en avait ete emporte. C'etait
+encore un tour de cette malchance qui nous poursuivait depuis
+Wissembourg. Ce pont trop court m'etait suspect. Il me sembla qu'on
+mettait au compte de la Marne une mesaventure dont la responsabilite
+retombait sur nos ingenieurs. Les chuchotements de bivouac me firent
+supposer bientot que, dans leurs calculs, les constructeurs du pont
+s'etaient trompes d'une douzaine de metres a peu pres.
+
+--En somme, ce n'est qu'un retard de quelques heures, disaient les
+optimistes.
+
+Il est vrai que ce retard profitait aux Prussiens en raison directe
+du tort qu'il nous faisait.
+
+--A present ils sont avertis; nous en aurons demain des bandes sur le
+dos, repetaient les vieux.
+
+Le jour tomba; a six heures, l'avis passa de rang en rang qu'une
+distribution serait faite a Montreuil.
+
+--Ici les hommes de corvee! cria mon sergent.
+
+C'etait une promenade de trois kilometres qu'on nous proposait, et il
+ne dependait pas de moi de la refuser. Un camarade me fit observer que
+trois kilometres pour aller et trois kilometres pour revenir, cela
+faisait six kilometres. Il m'etait impossible de discuter l'evidence
+de ce calcul, mais ce n'etait pas une raison pour rester. Il faisait
+un froid vif qui rendait la marche facile. Qui sait? on aurait
+peut-etre la chance de rencontrer un cheval mort sur lequel on
+taillerait un bon morceau.
+
+Tout en causant, on avance; point de cheval mort. Des corbeaux qui
+volent, et autour d'une ferme en ruine pas une poule. Nous arrivons
+enfin et preparons nos sacs. Rien, ni pain ni viande. Dans ces
+occasions, le soldat ne menage pas l'intendance; les epithetes
+pleuvent. Cependant on apprend tout a coup qu'il y a quelque chose.
+Quoi? Les sourires reviennent. On retourne aux sacs, et l'on nous
+distribue quelques morceaux de sucre et quelques grains de cafe.
+Tristement il fallut reprendre le chemin que nous avions parcouru.
+Bientot la magnificence du spectacle qui se deroulait sous mes yeux me
+fit oublier ma fatigue. Je ne regrettai plus d'etre venu. Tout
+l'horizon etait constelle de feux. On en voyait dans la nuit obscure
+les lueurs vacillantes, qui se profilaient en longues lignes et
+disparaissaient dans l'eloignement. Ici c'etaient des brasiers; la des
+etincelles. Un vent leger secouait ces feux de bivouac qui couvraient
+la nuit de clartes rouges. Dans l'ombre passaient les silhouettes des
+sentinelles. On entrevoyait des squelettes d'arbres et vaguement les
+cones blancs des tentes. J'etais seul. Derriere moi, j'entendais le
+pas trainant et les chuchotements irrites de mes camarades. Du cote
+des Prussiens, rien; la nuit noire et profonde. Je rentrai sous la
+tente avec un sentiment de bien-etre indefinissable; encore ebloui par
+l'etrangete de ce spectacle, ou les jeux de la lumiere donnaient a
+l'ombre des apparences fantastiques, je me roulais dans ma couverture;
+nous devions nous lever le lendemain a quatre heures. Aucune idee de
+mort ne me preoccupait: j'avais cette idee bizarre, mais enracinee,
+que rien jamais ne m'arriverait.
+
+A quatre heures, nous etions tous debout; c'etait la fameuse journee
+du 30 novembre qui allait commencer. Un mouvement silencieux animait
+notre campement. Accroupi comme les autres dans la rosee, je
+defaisais ma tente et en ajustais les piquets sur le sac. On n'y
+voyait presque pas. Quelques tisons fumaient encore; des zouaves
+presentaient leurs mains a la chaleur qui s'en degageait. Quelques-uns
+parlaient bas. Il y avait comme de la gravite dans l'air. Nos
+officiers, la cigarette aux levres, allaient autour de nous comme des
+chiens de berger. Quelques soldats se promenaient lentement a l'ecart;
+ils ne savaient pas pourquoi; des tristesses leur passaient par
+l'esprit. Vers cinq heures, on defit les faisceaux et chaque compagnie
+prit son rang. Une demi-heure apres, nous etions en route; nos pas
+sonnaient sur la terre dure.
+
+Le chemin etait encombre de voitures et de fourgons. Il fallait
+descendre dans les champs. La clarte se faisait; nous voyions des
+colonnes passer, a demi perdues dans la brume du matin. Il s'elevait
+de partout comme un bourdonnement. Les cretes voisines se
+couronnaient de troupes; des pieces d'artillerie prenaient position.
+
+Notre regiment s'arreta sur un petit plateau, a 200 metres sur la
+gauche de Neuilly-sur-Marne. Nous etions entre le village et la ligne
+du chemin de fer. Un soleil radieux se leva; il faisait un temps
+splendide. Un sentiment de joie parcourut le regiment. Quelques-uns
+d'entre nous penserent au soleil legendaire d'Austerlitz. Etait-ce le
+meme soleil qui brillait? Deux heures se passerent pour nous dans
+l'immobilite, a cette meme place, sous Neuilly. Tantot on deposait les
+sacs, tantot on les reprenait. Les alertes suivaient les alertes. On
+avait des acces de fievre.
+
+Un premier coup de canon partit, le regiment tressaillit; la bataille
+s'engageait. Bientot les coups se suivirent avec rapidite. On
+regardait les flocons de fumee blanche. Du cote des Prussiens, rien
+ne repondait. Ce silence inquietait plus que le vacarme de
+l'artillerie. Il etait clair que nous devions traverser la Marne. De
+la place ou je me dressais sur la pointe des pieds pour mieux saisir
+l'ensemble des mouvements, je voyais parfaitement le pont jete sur la
+riviere. On en calculait la longueur.
+
+--C'est la qu'on va danser! me dit un voisin.
+
+Quelle cible en effet pour des paquets de mitraille! pas un obstacle,
+pas un pli de terrain, un plancher nu!
+
+Le 1er et le 2e bataillon s'ebranlerent; on les dirigea du cote de
+Villiers. J'avais des amis dans ces deux bataillons. Le 3e ne les
+accompagnait pas. On les suivit des yeux aussi longtemps qu'on put les
+distinguer. Des ondulations du terrain, puis des trainees de fumee
+nous les cachaient. Le soir, au bivouac, j'appris qu'on les avait
+menes devant le mur crenele d'un parc qu'on n'eut jamais la pensee
+d'abattre a coups de canon. L'attaque de ce mur avait, me dit-on,
+coute 670 hommes au regiment, tant tues que blesses. Un officier que
+j'avais rencontre a la frontiere y avait eu le ventre emporte, par un
+obus.
+
+Je n'en etais pas encore aux reflexions melancoliques, je ne pensais
+qu'a la bataille; le canon faisait rage. L'action la plus violente
+etait engagee sur notre droite. Nous ne perdions pas un des mouvements
+qui se passaient sur les cretes qui couronnent la Marne. Un grand
+nombre de soldats, disposes en tirailleurs rampaient ca et la. Un
+rideau de fumee les precedait; mais au dela tout se confondait.
+Qu'avions-nous au loin devant nous, des Francais ou des Prussiens? Les
+uns et les autres peut-etre; mais ou etaient les pantalons rouges et
+les capotes noires? A cette distance, les couleurs s'effacaient, et
+nos officiers, qui n'avaient pas de lorgnettes, ne pouvaient faire que
+des conjectures. Ne savais-je pas deja que les officiers de l'armee
+de Sedan n'avaient pas plus de cartes que n'en avaient eu ceux de
+l'armee de Metz?
+
+Cette indecision, les artilleurs du fort de Nogent la partageaient.
+Ils ne savaient pas de quel cote faire jouer leurs pieces, et il
+arriva meme qu'un obus lance un peu au hasard vint tomber au milieu
+d'une colonne de mobiles qui s'efforcaient de debusquer des
+tirailleurs prussiens repandus sur le coteau. Il y avait dans le
+bataillon des trepignements d'impatience. La batterie qui tirait sur
+notre front appuyait le travail des pontonniers qu'on voyait sur les
+deux rives et dans l'eau, ajustant les barques et les cordes; nous
+avions repris nos sacs. Trois mitrailleuses furent amenees sur le bord
+de la Marne et fouillerent les taillis qui nous faisaient face sur la
+rive opposee. On voyait sauter les branches et des paquets de terre;
+rien n'en sortit. On nous avait dissimules derriere des maisons. Les
+ponts etaient prets.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+--En avant! crierent nos officiers.
+
+C'etait a la 1re compagnie qu'appartenait le perilleux honneur de
+prendre la tete de la colonne. Le general Carre de Bellemare et son
+etat-major nous precedaient. Le pont plia sous notre marche. Je ne
+sais pourquoi, mais en ce moment je me mis a penser au pont d'Arcole,
+dont j'avais vu tant de gravures, avec le grenadier qui tombe, les
+bras en avant. Mon coeur se mit a battre. Je serrai nerveusement la
+crosse de mon fusil. J'avais un peu peur. Par combien d'obus et par
+quels milliers de balles n'allions-nous pas etre accueillis sur ce
+tablier ouvert a tous les vents! Je me voyais deja faisant la culbute
+comme le soldat de la gravure et plongeant dans la riviere. J'ai
+toujours admire ceux qui parlent de leur indifference en pareille
+occasion; mais est-elle aussi magnifique qu'ils le racontent? Quant a
+moi, ma vertu n'avait point le temperament aussi solide, et, si
+j'etais resolu a faire mon devoir, ma force n'allait point jusqu'a cet
+oubli de la crainte.
+
+Cependant nous avancions toujours; ni boulets, ni mitraille, rien.
+Quelle surprise diabolique nous reservait-on? Le fer et le plomb
+allaient certainement tomber tout a coup dru comme grele. Point. Le
+general, qui avait pris la tete, marchait au pas de son cheval, le
+poing sur la hanche. J'avais les yeux sur son kepi aux galons d'or.
+N'allait-il pas voler dans l'espace? Toujours meme silence. Decidement
+les Prussiens ont le caractere mieux fait que je ne le supposais.
+Est-ce negligence ou mansuetude? Le pont est franchi; le cheval du
+general pose ses sabots sur la terre. Nous respirons. Il nous semble
+que le plus gros de la besogne est fait. Tous a terre et le coeur
+soulage, on nous disperse en tirailleurs, et je me porte en avant
+parmi ces buissons que les mitrailleuses ont fouilles. C'est a present
+que les chassepots vont jouer! Les zouaves se jettent de droite a
+gauche a travers les taillis comme un troupeau de chevres. Les
+branches violemment fendues nous couvrent le visage d'eclats de givre.
+Je vois briller l'epee nue de nos officiers, qui donnent l'exemple.
+
+--C'est comme en Afrique! me dit un vieux zouave tout charge de
+chevrons et de medailles, qui s'est evade comme moi de la presqu'ile
+de Glaires.
+
+Un coup de clairon sonne; nous nous arretons net. Pourquoi ce coup de
+clairon? Immediatement nous battons en retraite, et ordre nous vient
+de repasser le pont. Je marche tout en regardant mon voisin, qui
+regarde le sien. Que se passe-t-il donc? Le canon tonnait toujours.
+Allait-on nous engager d'un autre cote? Le pont traverse en sens
+inverse, cinq minutes apres on nous le fait repasser en grande hate;
+mais alors pourquoi ce premier mouvement de retraite?
+
+Nous etions de nouveau lances en tirailleurs, et cette fois nous
+marchions bon train. On ne paraissait pas dispose a nous rappeler;
+nous avions cette idee, qu'en poussant loin en avant on nous
+laisserait faire. Le taillis que nous traversions etait assez grand et
+assez epais. Les balles commencerent a siffler, brisant les branches
+et faisant pleuvoir les feuilles mortes. Les tirailleurs prussiens
+nous attendaient. Aussitot qu'on distinguait un casque a pointe ou une
+casquette plate, les notres repondaient. J'etais trop vieux chasseur,
+quoique jeune, pour tirer ainsi ma poudre aux moineaux. J'attendais
+l'occasion de faire un beau coup; il s'en presentait rarement.
+
+Il y avait devant nous un vaste parc dont l'artillerie avait renverse
+les murs; les Prussiens s'y etaient loges. Un capitaine qui courait
+nous le montra du bout de son epee. En avant! On s'elance apres lui
+par-dessus les pierres eboulees, on entre par les breches; on se
+precipite au milieu des massifs et des avenues. Le parc est vide,
+l'ennemi a decampe, laissant quelques morts, le nez dans l'herbe. Il y
+avait de l'autre cote du parc une route ou le passage de l'artillerie
+et des fourgons avait creuse des ornieres. A l'appel du clairon, les
+zouaves s'y rallient. Le beau soleil nous animait et nous egayait,
+nous avions chaud; nous pensions que rien ne nous etait impossible.
+Afin de ne pas perdre une minute, on se mit a fouiller des maisons qui
+bordaient la route. Pauvres maisons! les portes en etaient ouvertes,
+les fenetres enfoncees. On n'y trouva point d'habitants, et cependant
+il etait clair que les Prussiens s'y etaient installes il n'y avait
+pas longtemps encore. Une pipe chaude reposait sur une table, une
+belle pipe en porcelaine blanche avec un portrait de la Marguerite de
+Faust; j'allais etendre la main sur ce souvenir, il etait deja aux
+levres d'un caporal. Des bouts de cigare encore allumes s'eteignaient
+partout. Sur le coin d'une table, une omelette entamee refroidissait a
+cote d'un saucisson dont il ne restait qu'une moitie. Dans la maison
+voisine, ou il y avait encore une persienne qui achevait de bruler
+dans la cheminee avec les debris d'une commode, un ronflement qui
+partait d'un coin attira mon attention. Je tirai a moi, avec le
+sabre-baionnette de mon chassepot, une couverture qui s'arrondissait
+sur une boule. Un grognement en sortit. J'avais eu le mouvement un peu
+brusque: la boule remua, et j'apercus sur son seant un grand grenadier
+saxon qui se frottait les yeux; il etait ivre-mort, et riait a
+desarticuler sa machoire.
+
+--C'est un farceur! cria un zouave de Paris qui ne croyait a rien, pas
+meme a l'ivrognerie. Il le piqua legerement de sa baionnette.
+
+--_Ya! ya!_ murmura le Saxon, et, roulant sur le cote, il s'endormit
+derechef.
+
+Cependant quelques balles tirees des cretes, dont nous n'etions plus
+separes que par quelques centaines de metres, cassaient les tuiles et
+frappaient les murs. Il fallut quitter les maisons et se deployer de
+nouveau en tirailleurs. Tout en cheminant, nous debusquions quelques
+vedettes prussiennes qui se repliaient sur les hauteurs en faisant
+feu. Nous ripostions, et chaque fois que ces vedettes s'en allaient,
+il tombait quelques-uns des leurs. Les forts tiraient pour appuyer
+notre mouvement, et les obus qui passaient en sifflant eclataient dans
+le parc de Villiers. C'etait superbe.
+
+Une partie de l'action, vigoureusement engagee, se passait sous nos
+yeux. C'etait plus vif qu'a la Malmaison. Toute ma compagnie etait
+deployee dans les vignes; les compagnies de soutien nous rejoignirent,
+et la marche en avant se dessina. Il m'etait difficile de tirer a coup
+sur; je tirai au juge et en m'efforcant de calculer mes distances. Les
+Prussiens tenaient ferme et renvoyaient balle pour balle. Elles
+faisaient sauter les echalas, et souvent rencontraient des jambes et
+des bras. Quelques zouaves atteints descendaient la cote en trainant
+le pied; d'autres se couchaient dans les sillons. Des camarades
+allaient quelquefois les chercher pour les mener aux ambulances, mais
+pas toujours. Ca me fendait le coeur d'en voir qui remuaient sous les
+ceps avec un reste de vie, et qu'un pansement aurait pu sauver; mais
+j'avais du feu dans le sang, et ne songeais qu'a pousser mes
+cartouches dans le canon de mon fusil. De l'artillerie qui avait passe
+le pont apres nous envoyait des volees d'obus sur Villiers. C'etait un
+beau tapage; on devient fou dans ces moments-la.
+
+Nous etions lentement revenus sur la route; des canons s'y etaient mis
+en batterie; la nuit commencait a tomber. La batterie tirait par
+volees. On voyait sortir de la gueule des canons de longues gerbes de
+feu rouge. Ils etaient places derriere nous, a 30 metres a peine de
+nos epaules. Les eclairs larges et flamboyants passaient sur nos
+tetes, illuminant tout. Quand la rafale partait, nous eprouvions une
+secousse terrible; mon dos pliait; il me semblait que j'avais la
+colonne vertebrale cassee par la decharge. A la nuit noire, on nous
+fit entrer dans un grand parc ou nous devions prendre gite. Les postes
+furent designes, et on placa les sentinelles. Le sac nous pesait
+horriblement; les jambes etaient un peu lasses; nous avions marche
+depuis le matin dans les terres labourees, et le sac au dos, c'est
+dur. Les tentes montees, il fallut songer au diner. Je n'avais pas
+fait mon stage sur les bords de la Meuse pour m'endormir dans le
+gemissement. Il y avait des champs autour du parc. J'y courus et
+ramassai des pommes de terre en assez grande quantite pour remplir mon
+capuchon. Ce n'etait pas un magnifique souper, mais enfin c'etait
+quelque chose, et ces pommes de terre cuites sous la cendre, avec un
+peu de cafe par-dessus, m'aiderent a trouver le sommeil.
+
+Quand on est dans les villes, on ne peut pas croire qu'on puisse
+dormir en face de centaines de canons prets a tirer, avec les pieds
+dans l'herbe froide, une pierre sous la tete, et le ventre creux. On
+se fait a tout. Il faisait encore noir au moment ou je m'eveillai. Il
+etait cinq heures du matin. Les etoiles brillaient d'un eclat vif, des
+buees nous sortaient des narines. Le froid etait piquant. Chacun de
+nous s'agitait autour des tentes qu'on roulait et qu'on chargeait sur
+les sacs.
+
+--Tu sais, me dit un sergent tandis que j'arrangeais mon petit bagage,
+nous evacuons nos positions.
+
+--Celles que nous avons prises hier?
+
+--Oui.
+
+--Ce n'est pas possible!
+
+--Tu vas voir.
+
+C'etait vrai. L'ordre en etait venu dans la nuit. Chacun de nous
+esperait qu'on marcherait en avant et nous battions en retraite! Cette
+Marne que nous avions traversee apres tant d'hesitation, il fallut la
+retraverser. Nos officiers sifflaient entre leurs dents. On nous
+arreta a l'endroit meme ou la veille nous avions campe et de nouveau
+on y dressa les tentes. Le froid devenait terrible. On avait le
+sentiment de ce qu'on allait souffrir. On n'avait pas besoin d'appeler
+des corvees pour chercher du bois. Chacun en demandait aux maisons
+abandonnees ou en coupait dans les taillis. Nous n'etions pas gais.
+J'avais fait la connaissance d'un soldat qui s'appelait Michel. Me
+voyant flaner a l'ecart, les mains dans mes poches, la tete basse, ce
+garcon, qui m'avait pris en affection pour quelques paquets de tabac,
+vint a moi en elargissant un sourire bonasse qu'il avait toujours sur
+les levres. Je vois encore sa tete ronde, ses petits yeux gris et ses
+grosses oreilles rouges qui saillaient derriere ses joues luisantes.
+Il avait la mine d'un chantre.
+
+--Ca ne va pas? me dit-il.
+
+--Pas beaucoup.
+
+--C'est l'effet de la retraite. On a froid quand on recule, mais c'est
+une habitude a prendre. Je ne suis pas un garcon instruit, comme il y
+en a dans le regiment, vois-tu, mais je crois que reculer est dans le
+reglement.
+
+Alors, regardant autour de lui comme s'il avait eu peur d'etre
+entendu, il se mit a rire en gonflant ses joues.
+
+Le lendemain matin, une vigoureuse fusillade nous reveilla en
+sursaut. On sortit des tentes et on courut aux armes. C'etaient les
+Prussiens qui etaient tombes sur les grand'gardes d'un regiment de
+ligne, et les avaient surprises. Les soldats qui dormaient, les fusils
+en faisceau, avaient ete tues ou faits prisonniers. Vingt experiences
+ne les avaient pas corriges. Personne n'avait appris l'art d'eclairer
+une armee. Tout ce bruit venait du cote de Petit-Bry. J'y connaissais
+une petite maison sous les arbres. Un pan de la facade etait creve.
+Les fenetres, sans volets et toutes grandes ouvertes, semblaient me
+regarder. L'ordre nous fut donne de partir immediatement. Le bataillon
+passa sous le fort de Nogent, tourna sur la gauche et gagna en grande
+hate Joinville-le-Pont en longeant la redoute de Gravelle, qui lancait
+des obus.
+
+--Tiens! des gardes nationaux, me dit Michel.
+
+Il y en avait en effet plusieurs bataillons reunis autour du village.
+C'etait la premiere fois que j'en voyais en ligne. Ils paraissaient
+fort agites, parlaient, gesticulaient, quittaient les rangs. Leurs
+officiers couraient de tous cotes pour les ramener. Les cantinieres ne
+savaient auquel entendre. Quelques-uns dejeunaient, assis sur des tas
+de pierres. A la vue des zouaves, les gardes nationaux pousserent de
+grandes acclamations. Le petit vin blanc matinal y etait pour quelque
+chose. Ces manifestations enthousiastes redoublerent de vivacite quand
+ils nous virent traverser la Marne, apres quoi ils se remirent a
+dejeuner et a causer.
+
+La riviere passee, on nous fit prendre une route qui traverse un bois
+et gagner les hauteurs de Petit-Bry. Les clameurs des gardes nationaux
+ne nous arrivaient plus, mais les traces du combat se voyaient
+partout; des arbres brises pendaient sur les fosses; des debris de
+toute sorte jonchaient la terre; une roue de caisson aupres d'un kepi;
+un pan de mur crenele, noirci par les feux du bivouac, s'appuyait a
+une maison crevassee. Sur la route, nous nous croisions avec les
+brancardiers qui revenaient des champs voisins. Ces pauvres freres de
+la doctrine chretienne donnaient l'exemple du devoir rempli
+modestement et sans relache. Ils l'avaient fait des le commencement du
+siege, ils le firent jusqu'a la fin. Ils passaient lentement dans
+leurs robes noires, portant les morts et les blesses. Leur vue nous
+rendait graves; nous nous rangions pour leur laisser le bon cote du
+chemin.
+
+La route etait dure et seche et s'allongeait devant nous. Nous la
+foulions d'un pas rapide, lorsqu'un general parut, suivi d'un nombreux
+etat-major. C'etait le general Trochu. En nous voyant, il s'arreta,
+et, nous saluant d'une voix ou percait un accent de satisfaction:--Ah!
+voila les zouaves, dit-il; mais le regiment etait si presse d'en venir
+aux mains que personne ne cria. Il y eut dans les rangs comme un
+froissement d'armes, et notre marche, deja rapide, prit une allure
+plus leste.
+
+Presque aussitot, et le general en chef toujours en selle, immobile
+sur le bas cote de la route, un brancard passa portant un soldat
+blesse. C'etait un garcon qui paraissait avoir une vingtaine d'annees,
+un blond presque sans barbe. Il se souleva sur le coude, et la main
+sur le canon de son fusil:
+
+--_En avant!_ cria-t-il, _en avant!_
+
+L'effort l'avait epuise, il retomba.
+
+Les brancards suivaient les brancards. On ne les comptait plus,
+c'etait une file. Il y avait des blesses qui ne remuaient pas,
+d'autres ouvraient les yeux tout grands pour nous regarder,
+quelques-uns gemissaient. D'autres brancards venaient portant des
+formes roides sur lesquelles on avait etendu des capotes. Nous etions
+serieux. De petits nuages blancs faisaient la boule sur les hauteurs
+voisines. Un grondement continu remplissait l'espace, il s'y
+produisait par intervalles des dechirements.
+
+A un kilometre a peu pres au-dessus de Petit-Bry, on nous arreta. Il
+fallut, sur l'ordre des officiers, se coucher a plat ventre et
+attendre. Nous etions en quelque sorte sur la lisiere de la bataille,
+mais a portee des balles. Il en sifflait par douzaines autour de nous
+qui nous etaient envoyees par des ennemis invisibles. Quelques-unes
+ecorchaient nos sacs en passant; il ne fallait pas trop souvent lever
+la tete. Quand on distinguait derriere l'abri d'une haie de petits
+flocons de fumee blanche, nous tirions au juge; c'etait un amusement
+qui faisait prendre patience. Il y en avait parmi nous qui fumaient
+des cigarettes, accoudes sur les deux bras; c'est la pose que prennent
+les chasseurs quand ils sont a l'affut du canard. J'ai bien vu alors
+que la curiosite etait une passion. On joue sa vie pour mieux voir.
+
+Un grand bruit me fit regarder de cote. C'etaient deux ou trois
+bataillons de mobiles qu'on dirigeait sur notre gauche. Ils arrivaient
+tumultueusement, sans ordre, et couraient parmi nous. Je crois bien
+que dans leur effarement ils ne se doutaient meme pas de notre
+presence. Ils nous marchaient bravement sur le corps. Ce fut alors une
+explosion; chacun de nous avait un pied de mobile sur la jambe ou sur
+le bras. On criait, on jurait; les mobiles sautaient de tous cotes. Le
+rire nous prit; eux couraient toujours. Malheureusement, ce mouvement
+qui faisait prevoir une attaque avait ete vu par les Prussiens; leurs
+batteries commencerent a tirer. Bientot les obus arriverent par
+paquets, ceux-la sifflant, ceux-ci eclatant. Ce fut alors au-dessus de
+nous une evolution de chutes et de soubresauts qui alternaient avec
+une sorte de regularite. Ces jeunes mobiles, qui n'avaient
+certainement jamais vu le feu, se jetaient a plat ventre, tous en
+bloc, officiers et soldats, puis se relevaient quand la volee de fer
+avait passe.
+
+--En avant! cria une voix forte.
+
+--En avant! repeterent nos officiers. En un clin d'oeil nous fumes sur
+pied comme enleves par une secousse electrique, et un vif elan nous
+porta du cote de l'ennemi. En quelques bonds, ceux qui couraient le
+plus vite toucherent aux tranchees ou la veille nos grand'gardes
+avaient ete surprises; quelques-uns n'y parvinrent pas. Au moment ou
+j'y arrivais, un grand zouave qui me precedait s'effaca subitement. Je
+n'eus que le temps, emporte par ma course, de sauter par-dessus son
+corps qu'un dernier spasme agitait.
+
+Aucun Prussien dans les tranchees; mais quel spectacle nous y
+attendait! Partout des sacs, des kepis, des bidons, des ustensiles de
+campement, des cartouchieres, et parmi tous ces objets des hommes
+etendus pele-mele! Tous les sacs etaient eventres, laissant eparses
+sur le sol des lettres par douzaines. Je me baissai et en pris une au
+hasard. Elle commencait par ces mots: "Mon cher fils, comme c'est ta
+fete dans quatre jours, je t'envoie dix francs... ta petite soeur y
+est pour vingt sous. Quand tu ecriras, n'en dis rien a ton pere..."
+Je laissai tomber la lettre. Il y avait par terre, devant moi, un
+pauvre grenadier dont la tete etait brisee.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Une halte nous reunit pres d'une espece de remblai ou chacun se tint
+sur le qui-vive, le doigt sur la gachette, pret a faire feu et le
+faisant quelquefois. Nous avions devant nous des lignes de fumee
+blanche d'ou sortaient des projectiles. J'etais fait a ce bruit, qui
+n'avait plus le don de m'emouvoir; je savais que la mort qui vole dans
+ce tapage ne s'en degage pas aussi souvent qu'on le croit. Tout
+siffle, tout eclate, et on se retrouve vivant et debout apres la
+bataille, comme le matin au sortir de la tente; mais ce qui m'etonnait
+encore, c'etait le temps qu'on passait a chercher un ennemi qu'on ne
+decouvrait jamais. On ne se doutait de sa presence que par les obus
+qu'il nous envoyait. Il en venait du fond des bois, des coteaux, des
+vallons, des villages, et par rafales, et personne ne savait au juste
+ou manoeuvraient les regiments que ces feux violents protegeaient.
+J'avais presents a la memoire ces tableaux et ces images ou l'on voit
+des soldats qui combattent a l'arme blanche et se chargent avec furie;
+au lieu de ces luttes heroiques, j'avais le spectacle de longs duels
+d'artillerie auxquels l'infanterie servait de temoin ou de complice,
+selon les heures et la disposition du terrain.
+
+L'inquietude des premiers moments eteinte, ce que j'eprouvais, c'etait
+l'impatience. Ces temps d'arret toujours renouveles, ces courses qui
+n'aboutissaient a aucune rencontre, me causaient une sorte
+d'exasperation morale dont j'avais peine a me defendre. Je commencai a
+comprendre le sens profond d'un mot qui m'avait ete dit par un vieux
+compagnon a qui je demandais a quoi sert une baionnette.--Cela sert a
+faire peur, m'avait-il repondu. Au plus fort de mes reflexions, une
+balle egratigna la terre a cinq pouces de ma tete, sur ma gauche, et
+un eclat d'obus rebondit sur un caillou qu'il brisa a ma droite.
+
+--Toi, tu peux etre tranquille, me dit un camarade, jamais rien ne
+t'ecorchera la peau.
+
+La nuit se faisait. Un capitaine prit avec lui une section et la placa
+en grand'garde. J'etais de ceux qui restaient sur le remblai. On nous
+permit de nous etendre par terre, a la condition de ne rien deboucler,
+ni du sac ni de l'equipement, et d'avoir toujours le fusil a portee de
+la main. J'eus bientot fait de mettre bas mon sac et de me coucher
+dans un creux, le chassepot entre les jambes. J'avais les paupieres
+lourdes, et mes yeux se fermaient malgre moi. Il fallait que la
+fatigue fut terrible pour nous permettre de dormir par le froid qu'il
+faisait depuis deux ou trois jours. La terre avait la durete du
+caillou; le thermometre, a ce qu'on me dit apres, marquait 14 degres.
+Au bout d'un certain temps, j'ouvris les yeux; un ciel brillant
+resplendissait au-dessus de ma tete; les etoiles etaient comme des
+pointes de feu. Rien ne remuait autour de moi; je me sentais glace. Je
+me levai pour marcher un peu et ramener la circulation par l'exercice;
+mes mains avaient la roideur du bois, elles ne m'obeissaient plus.
+Comment aurais-je fait s'il m'avait fallu prendre mon chassepot?
+Quelques coups de canon retentissaient au loin, un grand silence
+m'entourait.
+
+Je m'ecartai du remblai. Mes pieds tout a coup heurterent un obstacle
+qui avait la rigidite d'un tronc d'arbre. Je trebuchai; c'etait un
+cadavre roide et froid, parfaitement gele. Le corps, que je soulevai,
+retomba lourdement, tout d'une piece, sur le sol, avec un bruit dur;
+d'autres cadavres etaient repandus ca et la dans toutes les
+attitudes. La vue d'un mur crenele dont la ligne blanche apparaissait
+vaguement dans la nuit, me fit reconnaitre l'endroit ou l'avant-veille
+on avait dechaine la moitie du regiment contre le parc de Villiers.
+Que de morts! Ils portaient presque tous l'uniforme des zouaves. On
+reconnaissait a la torsion de leurs membres ceux qui avaient fait
+quelques pas avant d'expirer; d'autres tenaient encore leur fusil avec
+le geste menacant du combat. Plusieurs, etendus sur le dos, tournaient
+leur visage blanc vers le ciel; leurs levres ouvertes avaient laisse
+echapper un dernier cri. Toutes les sensations de la derniere minute
+se refletaient comme figees par la mort sur leurs traits immobilises.
+Il y avait de la stupeur, du desespoir, de la colere, de l'effroi,
+puis les contractions de l'agonie. Le sentiment d'une tristesse sans
+bornes s'empara de moi, tandis que j'errais parmi ces cadavres dans la
+transparente obscurite de la nuit.
+
+J'allai de l'un a l'autre, cherchant a reconnaitre ceux de mes amis
+que j'avais perdus; il en etait deux que je tenais a revoir. Il me
+fallut retourner un certain nombre de ces morts couches sur le ventre.
+Quelques-uns, frappes a la tete, etaient meconnaissables; ils avaient
+comme un masque rouge sur un visage defigure. Je me penchai pour les
+mieux voir: un frisson me prit quand l'un des deux amis que je
+cherchais m'apparut tordu et replie sur lui-meme dans un creux. Il
+avait trois blessures faites par trois balles: l'une a la jambe,
+l'autre au bas-ventre; la troisieme balle, entree par la tempe, avait
+traverse la cervelle. Je m'agenouillai aupres de ce corps durci par la
+gelee; je n'y voyais plus bien. En passant mes mains sur sa veste, je
+sentis sous l'epaisseur du drap un objet qui avait echappe aux
+maraudeurs; c'etait le portefeuille du pauvre mort. Je le pris et le
+serrai dans ma poche; je pleurais et me laissais pleurer. Un jour
+vint ou je pus rapporter ce souvenir a sa famille; elle ne devait
+avoir pour consolation que de savoir que celui qu'elle regrettait
+etait mort a l'ennemi.
+
+Quand je me relevai, j'avais froid jusqu'a la moelle des os. J'arrivai
+a un endroit ou les cadavres des notres avaient ete ramasses et
+couches sur deux rangs. J'en comptai quarante-sept, parmi lesquels
+vingt-deux zouaves; le reste appartenait a la ligne et a la mobile,
+qui avaient solidement donne; je ne savais ce que je faisais en les
+comptant. Parmi ces morts etendus dans les poses les plus terribles,
+il y avait un lieutenant-colonel de la mobile eventre par un obus; il
+paraissait dans la force de l'age; l'une de ses mains etait gantee,
+l'autre portait la trace d'une abominable mutilation: le quatrieme
+doigt, le doigt annulaire, manquait; la trace de l'amputation etait
+fraiche encore, on le lui avait coupe pour avoir la bague. Je jetai un
+dernier coup d'oeil sur ce champ funebre tout rempli de miseres, et
+retournai vers ma compagnie, l'esprit noir, le coeur malade. Je
+marchai comme un homme ivre, voyant toujours ces faces livides, ces
+mains violettes, ces yeux eteints, et tous ces morts qui devaient
+attendre pendant huit jours leur sepulture. Je tombai sur mon sac
+comme une masse. Il n'y avait pas une demi-heure que je dormais d'un
+sommeil lourd, lorsqu'un soldat vint me reveiller, et me prevint de la
+part de l'adjudant qu'une distribution de vivres allait avoir lieu a
+Petit-Bry, place de l'Eglise, a une heure du matin. Je me frottai les
+yeux. Il etait onze heures. Si je me rendormais, etais-je bien sur de
+me reveiller a temps? La prudence me conseillait de marcher. C'etait
+deux heures de cigarettes a fumer; mais l'idee de m'eloigner du
+bivouac ne me vint plus.
+
+Un peu avant une heure, grelottant sous ma couverture, je commencai a
+faire la revue des hommes qui devaient m'accompagner. Je n'y mettais
+pas moins de rudesse que d'activite; mais ceux que je secouais par les
+epaules se rendormaient tandis que je tirais leurs camarades par les
+jambes. L'un grognait, l'autre ronflait, aucun ne bougeait. Je me mis
+a jouer des pieds et des mains au hasard, marchant dans le tas. Le
+premier qui se leva voulut crier, je le fis taire d'un coup de poing;
+en une minute, la corvee etait debout, presque eveillee. Marcher en
+tete de mes hommes, c'etait m'exposer a en perdre la moitie chemin
+faisant. Je pris la queue du cortege et arrivai au lieu du
+rendez-vous. Il n'y avait personne sur la place de l'eglise; j'en fis
+le tour une fois, deux fois, trois fois;--rien, pas un soldat, pas un
+comptable; le village semblait mort. La corvee maugreait, battait la
+semelle, courait, frappait du pied. Deux heures sonnerent, rien
+encore. Mes hommes allaient et venaient, cognant aux portes.
+Quelques-uns tombaient dans les coins et s'y rendormaient; j'aurais
+voulu faire comme eux. Le froid etait abominable. J'envoyai dans
+toutes les directions et, bien sur enfin qu'il n'y aurait point de
+distribution a Petit-Bry, je m'en retournai au campement.
+
+Vers six heures du matin, le petillement de quelques coups de fusil me
+reveilla; ils partaient de la tranchee, ou une section de ma compagnie
+etait de grand'garde et nous couvrait. Chacun de nous prit son rang,
+sac au dos. La fusillade devint bientot rapide et vive; les balles
+prussiennes passaient au-dessus de nos tetes par volees, avec de longs
+sifflements; tout a coup notre capitaine donna le signal de l'attaque,
+et criant a gorge deployee: _Attaou! attaou!_ ce mot terrible qui
+avait retenti a Reischoffen et dont les syllabes arabes signifient
+_Tue! tue!_ il se precipita en avant. Nous le suivimes. Il y eut un
+instant terrible ou les balles s'eparpillaient au milieu de nous dru
+comme la grele. Comment passe-t-on a travers cette pluie? Mais nous
+etions laches comme une meute de chiens courants, et, bondissant a
+cote de ceux qui tombaient, toujours guides par le farouche _attaou_
+du capitaine, nous atteignimes en un instant la tranchee ou les fusils
+a aiguille et les chasse-pots echangeaient leurs coups. Allais-je
+enfin avoir la joie d'un combat corps a corps? Les Prussiens, qui
+avaient joue le meme jeu que la veille, mais avec moins de succes, et
+pousse en avant jusqu'a nos postes, resteraient-ils a portee de notre
+elan?
+
+En attendant qu'un peu de clarte nous permit de les reconnaitre, nous
+tirions a volonte. Ceux-la brulaient vingt cartouches en cinq minutes;
+ceux-ci quatre seulement en un quart d'heure. C'est une affaire de
+temperament. Les plus lents ne sont pas les moins redoutables; ils
+ajustent. Ah! si tous les soldats, quand ils epaulent, tiraient
+seulement a hauteur d'homme, que les batailles finiraient vite!
+
+--Ca ne va pas! me dit Michel en me faisant remarquer que le feu des
+Prussiens commencait a mollir.
+
+J'esperais qu'un mouvement impetueux les amenerait jusqu'a la tranchee
+ou nous jetterait sur eux; mais il fallut enfin me rendre a
+l'evidence: ils ne tiraient presque plus, bientot ils ne tirerent plus
+du tout, et ordre nous fut donne de cesser le feu. C'etait encore une
+occasion perdue.
+
+Ceux d'entre nous qui avaient de bons yeux se levaient sur la pointe
+du pied pour regarder au loin dans la plaine; nous etions a demi
+consoles quand nous avions devine plus que decouvert des points noirs
+epars dans l'ombre vague qui en estompait l'etendue. Des discussions
+s'engageaient alors pour savoir si chacun de ces points representait
+un ennemi mort. Les plus fougueux voulaient s'en assurer par
+eux-memes; mais on avait ordre de ne point quitter la tranchee.
+
+On la quitta cependant vers neuf heures pour aller tremper quelques
+debris de biscuit dans du cafe, a cette meme place ou la veille tant
+d'obus avaient plu sur nous, et, a quatre heures, les regiments, les
+brigades, les divisions, toute l'armee s'ebranla. Je demandai a mon
+capitaine ce que cela signifiait.
+
+--Cela signifie, me dit-il, que nous abandonnons les positions
+conquises, et que les hommes tues sont morts.
+
+Le bataillon n'etait pas content; il avait compte sur une victoire, et
+c'etait une retraite qu'on lui offrait. On lui fit repasser la Marne
+sur le meme pont de bateaux qu'il connaissait, et il fut ramene a
+Nogent; on allait retomber dans l'ennui et l'immobilite comme a
+Courbevoie, a cette difference pres qu'au lieu de monter les
+grand'gardes sur les bords de la Seine, on les monterait dans l'ile
+des Loups, a cote du grand viaduc du chemin de fer.
+
+Sur ce fond d'ennui et de decouragement courait une trame legere de
+mauvaises nouvelles qui nous arrivaient de la province. Comment? Je ne
+sais pas; c'etaient des rumeurs qui disaient la verite. Nos
+conversations le soir, autour d'un morceau de cheval etique, dans les
+malheureuses maisons ou nous avions abrite nos fourniments, n'etaient
+pas gaies. On riait encore quelquefois, mais pas beaucoup; on sentait
+que l'etat-major ne croyait pas a la possibilite ni meme a l'utilite
+de la defense. Son scepticisme le paralysait, en meme temps que la
+jactance du gouvernement endormait Paris. Aucun de nous ne faisait
+plus attention a l'echange continuel d'obus qui se faisait entre les
+lignes prussiennes et la ligne des forts.
+
+Ces jours noirs de decembre, meles de coups de vent et de rafales de
+neige, me semblaient interminables. A des matins brumeux succedaient
+des soirees froides et des nuits glaciales. Le regard se fatiguait a
+suivre les lignes sombres des arbres courant aux deux cotes des routes
+blanches: partout la neige, on songeait a la Russie. La pensee n'avait
+plus ni ressort, ni chaleur.
+
+Sur ces entrefaites, j'appris qu'on formait un bataillon de
+francs-tireurs au moyen de quatre compagnies prises dans chacun des
+quatre regiments de la division, qui se composait alors du 4e regiment
+de zouaves et du regiment des mobiles de Seine-et-Marne reunis sous le
+commandement du general Fournes, et du 135e de ligne avec les mobiles
+du Morbihan embrigades sous les ordres du colonel Colonieu, faisant
+fonction de general. J'avais ete nomme caporal-fourrier a l'affaire de
+Champigny; mais, pour entrer dans le corps des francs-tireurs, je
+n'hesitai pas a deposer un galon et a redevenir simplement caporal.
+Je voyais dans ces quatre mots: bataillon des francs-tireurs, toute
+une perspective de combats et d'aventures ou les coups de fusil ne
+manqueraient pas. Je ne voulais pas d'ailleurs me separer de mon
+capitaine.
+
+Le hasard donna raison a mes previsions, et rompit la monotonie de
+notre existence. La nouvelle se repandit un soir que le lendemain, 20
+decembre, nous entrerions en expedition. Comment le savait-on? quelle
+bouche indiscrete faisait ainsi descendre a l'avance du general en
+chef au soldat le jour et l'heure des prises d'armes? C'est ce qu'il
+nous etait impossible de deviner; mais quelqu'un, fee ou femme, se
+chargeait toujours d'avertir l'armee, et le secret, qui avait toute
+liberte d'aller et de venir, ne tardait pas a franchir les
+avant-postes. Que de choses ne racontait-on pas entre camarades, le
+soir, en fumant une pauvre pipe! La confiance etait partie. La
+nouvelle de cette prochaine sortie fut donc accueillie avec une ardeur
+hesitante; on n'y voyait que l'occasion de remuer un peu. Un sergent,
+qui tisonnait le feu dans une chambre sans fenetre, ou il ne restait
+qu'un vase de fleurs artificielles sous son globe de verre, se tourna
+du cote du narrateur, et d'une voix seche:
+
+--Ou doit-on reculer demain? dit-il.
+
+Ce mot sanglant traduisait les sentiments du soldat. Il ne croyait
+plus a la victoire, parce qu'il ne croyait plus aux chefs. Dans de
+telles conditions, les regiments marchent avec la deroute suspendue a
+la semelle de leurs souliers.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Un mouvement rapprocha mon bataillon du village de Rosny, ou les
+maraudeurs n'avaient laisse ni une porte, ni une persienne, ni un
+volet. Les maisons avec leurs fenetres beantes ne cachaient plus un
+habitant, si ce n'est ca et la quelques miserables fugitifs qui
+remuaient dans les caves.
+
+Le lendemain, a quatre heures du matin, le regiment s'ebranla, et a la
+faveur de la nuit noire, traversant le canal de l'Ourcq, il vint
+camper a 2 kilometres de la ferme de Groslay, a l'abri de quelques
+maisons. On savait a peu pres que l'affaire du Bourget allait
+recommencer.
+
+--Et des qu'on nous aura donne ordre de prendre une position, me dit
+Michel, on s'empressera de nous engager a l'abandonner.
+
+Je haussai les epaules.
+
+--Tu verras, reprit-il.
+
+Il y avait dans le corps de logis derriere lequel ma compagnie se
+massait, des eclaireurs d'un corps franc; on ne manqua pas de les
+questionner. Un officier, qui avait de grandes bottes molles et des
+moustaches farouches avec deux revolvers pendus a la ceinture, hocha
+la tete d'un air d'importance.
+
+--Les Prussiens ont la des retranchements et une piece de canon,
+dit-il.
+
+Nous devions nous en emparer coute que coute et nous y maintenir.
+L'ordre vint subitement de nous deployer en tirailleurs. C'etait une
+besogne qui revenait de droit a la compagnie des francs-tireurs. Mon
+lieutenant prit la gauche; j'etais en serre-file a la droite, et nous
+marchions fort vite. La rapidite, dans ces occasions, diminue le
+peril. A peine avais-je fait une centaine de pas, qu'une patrouille de
+cavalerie vint faire le tour de la ferme. On envoya quelques balles
+dans le tas, et la patrouille disparut au galop. Il ne fallait plus
+perdre une minute. Nos officiers neanmoins, qui avaient la
+responsabilite du mouvement, agissaient avec une certaine
+circonspection, et nous engageaient, tout en avancant, a nous defiler
+de la mitraille.
+
+--Gare au canon! disions-nous, et nous marchions toujours.
+
+Rien ne remuait dans la ferme. On en distinguait parfaitement les
+batiments et les enclos. Je vis alors un homme qui etait en sentinelle
+sur un toit; mais a peine l'avais-je apercu qu'il disparut par une
+lucarne avec la promptitude d'une grenouille qui saute dans une mare.
+
+On se mit a courir; l'imprudence devenait de la prudence. Il ne
+fallait pas laisser au fameux canon le loisir de nous viser. Chacun
+de nous jouait des jambes a qui mieux mieux. Je tenais la tete de
+l'attaque avec cinq ou six camarades. Les balles allaient partir sans
+doute. Rien encore; nous redoublons d'elan, nous touchons aux murs,
+nous entrons et nous apercevons un cheval mort aupres d'un bon feu. De
+canon point, et d'ennemis pas davantage. Nous etions exasperes. Il
+fallait cependant mettre la ferme en etat de defense au cas d'un
+retour offensif; chacun s'y employa. Je roulai force tonneaux le long
+des murs sur lesquels j'ajustai force planches, ce qui formait un
+assemblage de treteaux bons pour la fusillade. Quand j'avais les mains
+engourdies par le froid, j'allais les rechauffer a un grand feu qui
+brulait dans la cour et qu'on alimentait avec mille debris.
+
+Le genie arriva et pratiqua des meurtrieres avec des tranchees aupres
+desquelles on placa des sentinelles. Au plus fort de cette besogne,
+et Dieu sait si on la menait bon train, le colonel Colonieu vint nous
+rendre visite. On apprit ainsi qu'on se battait du cote du Bourget.
+
+A son tour, un officier d'etat-major arriva au grand galop et nous
+demanda ou etait le general de Bellemare. Nous n'en savions rien. Un
+autre survint, puis un autre encore, puis un quatrieme, puis un
+cinquieme. Toujours meme reponse. Il y en avait parmi nous qui
+trouvaient singulier qu'un officier ne sut pas ou rencontrer le
+general qui commandait la division.
+
+Avec le cinquieme officier arriva un premier obus. Il eclata en
+arriere de la ferme.
+
+--Trop long, dit Michel.
+
+Un second eclata en avant.
+
+--Trop court, reprit-il.
+
+Un troisieme tomba sur un toit qu'il effondra; les Prussiens avaient
+rectifie leur tir.
+
+Un peu d'infanterie se montra au loin; on courut aux meurtrieres. La,
+je fis connaissance avec un nouveau genre de supplice qui avait son
+aprete. Un courant d'air terrible s'etablit dans ces ouvertures
+pratiquees en pleins moellons, et, quand le thermometre descend a 12
+degres, il acquiert une violence qui coupe le visage et le rend bleu.
+Les yeux s'enflamment et n'y voient plus.
+
+Cette infanterie que nous avions apercue n'arrivait pas, mais les obus
+ne cessaient pas de pleuvoir avec une precision qui ne se dementait
+plus. Un projectile abattait un pan de mur qui s'ecroulait sur ses
+defenseurs; un autre eclatait dans une tranchee d'ou il faisait voler
+des lambeaux de chair avec des paquets de terre. Un seul obus nous
+vint en aide en tuant un cheval qui servit au ravitaillement de la
+compagnie. Nous tenions bon cependant, et, depuis quelques heures, de
+cinq minutes en cinq minutes, on relayait les camarades aux
+meurtrieres, lorsque, a six heures du soir, ordre vint d'evacuer la
+ferme. Une main frappa mon epaule.
+
+--Te l'avais-je dit? s'ecria Michel.
+
+Je n'avais rien a repondre, et a mon rang, le fusil sur l'epaule, je
+suivis ma compagnie, qui avait pour mission de couvrir la retraite de
+la division de Bellemare. Vers neuf heures, nous arrivions a Bondy,
+ou, en attendant les ordres, quelques-uns de nos hommes, harasses de
+fatigue, dormaient debout, le sac au dos, les mains sur le fusil.
+
+Deux ou trois jours se passerent la en pleine misere; parfois on avait
+l'abri de quelque maison a laquelle on arrachait une poutre ou un
+reste de parquet pour faire du feu; parfois on campait sur la route et
+dans la neige. Le froid nous rongeait. Il semblait s'immobiliser dans
+son intensite. On attendait le matin, on attendait le soir; les heures
+se passaient dans ces longues attentes, l'arme au pied ou les fusils
+en faisceaux. On s'engourdissait dans l'epuisement.
+
+Ce fut le moment que mon capitaine choisit pour tomber malade. Il
+trainait depuis quelque temps malgre sa jeunesse et son energie. Un
+soir, la fievre le prit; il eut froid, il eut chaud; il se laissa
+tomber sur quelques brins de paille et y resta a demi mort. Un medecin
+qui passait par la s'arreta et me declara qu'il avait la petite
+verole.--S'il en revient, ce sera drole.--Il faisait un froid de 14
+degres. Pour remede rien que de l'eau-de-vie et de la neige fondue que
+je lui faisais boire alternativement. Quand il avait faim, il machait
+un morceau de cheval cru; je lui donnais ce que j'avais sous la main.
+Je lui demandai s'il voulait etre porte a l'ambulance.--Jamais!
+cria-t-il.--La fievre le secouait toujours, et ses dents claquaient.
+Son visage etait d'un rouge sombre; mais, comme je n'y voyais pas de
+boutons, je croyais que le docteur s'etait trompe. Le bataillon
+cependant campait de ci, de la, un jour au bord du canal de l'Ourcq,
+en plein air, un jour a Noisy-le-Sec, dans une salle de bal. Je ne
+quittais pas mon capitaine, qui de son cote m'offrait toujours la
+moitie de sa botte de paille, quand il en avait une; nous dormions
+sous la meme couverture. Le cinquieme jour, il etait a peu pres
+retabli. Le docteur revint et le trouva dechirant a coups de dents un
+beefsteak de cheval cuit sur un lit de braise et buvant dans une tasse
+de fer-blanc un melange de glace et d'eau-de-vie. Il n'en voulait pas
+croire ses yeux.
+
+--Ma foi, dit-il, vous avez tue la petite verole, c'est un miracle!
+
+Nous etions alors en cantonnement a la ferme de Londeau, a mi-chemin
+entre le fort de Rosny et le fort de Noisy-le-Sec. Chacune des
+compagnies du bataillon des francs-tireurs devait etre de grand'garde
+a tour de role le long du chemin de fer, entre les stations de Rosny
+et le fort de Noisy. Il se passait quelquefois d'etranges choses
+autour de ces cantonnements lointains. Si les Prussiens ne se
+genaient pas pour frapper de requisitions les villages qu'ils
+occupaient, ceux qui groupaient leurs maisons a l'ombre de nos forts
+avaient d'autres ennemis a redouter. Les soldats se chauffaient comme
+ils pouvaient, et il est bien difficile de se montrer d'une severite
+absolue envers des malheureux qui cherchaient ca et la, aux depens des
+proprietaires, quelques pieces de bois pour rendre un peu de vie a
+leurs membres engourdis. Certes, ils ne respectaient pas toujours les
+portes et les fenetres des habitations abandonnees; mais le
+thermometre marquait 14 et 15 degres, nous etions souvent sans abri,
+et, par les nuits glaciales que nous subissions, les cas de
+congelation etaient frequents. Que ceux qui n'ont jamais peche nous
+jettent la premiere pierre! Mais que dire des speculateurs que nous
+envoyait Paris?
+
+Un matin j'ai vu, de mes yeux vu, un officier de la garde nationale
+arriver en tapissiere, et, accompagne d'un ami, executer une
+veritable razzia aux depens des portes et des persiennes du voisinage.
+Il choisissait son butin, ne dedaignait pas d'y comprendre quelques
+volets meles de jalousies, et, sa tapissiere bien chargee, il s'en
+retournait faisant claquer son fouet, le kepi sur l'oreille. C'etait
+probablement un entrepreneur qui faisait provision pour la saison
+prochaine, et ne voulait pas que sa clientele eut a souffrir d'aucun
+retard. D'autres industriels venaient a la suite, que les scrupules
+n'embarrassaient pas davantage.
+
+Notre situation a cette extremite de nos lignes et les promenades
+qu'elle entrainait donnaient a notre vie un caractere en quelque sorte
+monacal. Si Paris ne savait rien de ce qui se passait en province,
+nous ne savions rien de ce qui se passait a Paris; nous sentions
+cependant que cela ne pouvait pas durer toujours, faute de cheval.
+
+Que peut-on faire la dedans? disions-nous quelquefois, tout en rendant
+visite aux postes avances echelonnes le long de la ligne, a cinq cents
+metres les uns des autres, et gardes eux-memes par des sentinelles
+fixes et des sentinelles volantes qui n'etaient pas a plus de cent
+metres des vedettes prussiennes. Ces sentinelles, tapies dans un trou
+ou dissimulees derriere un bouquet d'arbres, avaient ordre de ne
+jamais allumer de feu pour ne pas attirer l'attention de l'ennemi. Si
+le froid les engourdissait, les obus les reveillaient. Il en tombait
+toujours quelqu'un en deca ou au dela du remblai du chemin de fer.
+C'etait l'aubaine accoutumee quand on allait relever les sentinelles
+ou porter les vivres aux postes avances. Les precautions diminuaient
+le peril, mais ne le faisaient pas disparaitre; trop de lunettes nous
+observaient.
+
+Un matin, au moment ou ma corvee debouchait d'un chemin creux, sept ou
+huit obus eclaterent. Chacun de nous se crut mort. La corvee n'y
+perdit qu'un bidon enleve des mains d'un zouave. En revanche, combien
+de nos pauvres camarades qu'on ramenait les pieds geles des tranchees
+ou ils passaient la nuit!
+
+La ferme de Londeau avait eu le sort de la ferme de Groslay. Prise
+pour point de mire, elle etait effondree en dix endroits. Le bataillon
+des francs-tireurs, qui en avait fait son quartier-general, dut
+l'abandonner pour se cantonner a Malassise, tandis que la division
+tout entiere se retirait a Noisy-le-Sec, et de Noisy-le-Sec a
+Montreuil et a Bagnolet. Il ne fallait pas etre un strategiste de
+premier ordre pour comprendre que le cercle dans lequel l'armee
+prussienne etreignait Paris allait se retrecissant.
+
+J'avais profite d'un jour de repit pour demander a mon commandant
+l'autorisation de me rendre a Paris, que je n'avais pas vu depuis plus
+d'un mois. Il me l'accorda volontiers, et je pris le chemin de la
+porte de Romainville, ou un hasard propice me fit rencontrer un de mes
+amis qui, en sa nouvelle qualite d'officier d'etat-major du secteur,
+me fit passer tout de suite.
+
+Il me sembla que je tombais d'une fournaise dans une baignoire. On
+n'avait de la guerre que le bruit eloigne de la canonnade. Les omnibus
+roulaient; il y avait du monde sur les boulevards, les cafes etaient
+pleins; partout les memes habitudes et les memes conversations; dans
+les rues seulement, une debauche de gardes nationaux.
+
+--Trop de kepis! trop de kepis! me disais-je.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Quand je retournai a Malassise, le bataillon des francs-tireurs,
+exempte du service des tranchees et des grand'gardes, allait
+entreprendre un service plus actif. Il s'agissait d'expeditions
+nocturnes ou les qualites individuelles trouveraient des occasions de
+se manifester. Mon capitaine me prit a part pour m'apprendre qu'un de
+nos trois sergents ayant ete blesse j'etais appele a l'honneur de le
+remplacer, et que je remplirais en meme temps les fonctions de
+sergent-major.
+
+--Et soyez tranquille, ajouta-t-il, vous aurez votre part des
+expeditions de nuit.
+
+Un soir, en effet, le bataillon prit les armes tout a coup. Il pouvait
+etre dix heures. Il faisait une nuit claire. C'etait le temps ou l'on
+avait abandonne un peu lestement le plateau d'Avron en y laissant des
+masses de munitions, ce meme plateau dont la possession devait porter
+un coup funeste a l'armee prussienne,--apres avoir rempli de joie le
+coeur des Parisiens, si prompt aux esperances.
+
+Tout en marchant, on cherchait a deviner quel motif nous avait fait
+mettre sac au dos; mais un flair particulier anime le soldat dans ces
+sortes d'occasions et lui fait tout comprendre sans qu'on lui ait rien
+dit. Certains obus arrivaient depuis quelque temps qui nous genaient
+et nous inquietaient. D'ou venaient-ils? On eut bientot dans la
+compagnie le sentiment qu'on nous envoyait a la decouverte de la
+batterie mysterieuse qui les tirait; on savait en outre que toute la
+brigade devait sortir.
+
+Malassise abandonne, on piqua droit vers le fort de Rosny, sur lequel
+pleuvaient les obus; on en voyait passer par douzaines comme d'enormes
+etoiles filantes. C'etait la plus jolie des illuminations: c'etait
+parmi nous une affaire d'amour-propre de ne plus y prendre garde; mais
+tous n'y reussissaient pas malgre une bravoure incontestee.
+
+Nous etions alors sur la gauche du fort, suivant la route qui conduit
+au village. Des obus mal pointes negligeaient le fort et tombaient de
+ci de la sur les deux cotes de la route; il s'agissait de ne pas
+baisser la tete. Chacun de nous observait son voisin; des paris
+s'engageaient. Ce n'etait rien, et c'etait beaucoup. Qui reussissait
+une premiere fois echouait un moment apres. C'etaient soudain de
+grands eclats de rire et des huees. Mon vieux medaille de Crimee y
+trouvait moyen de faire ample provision de petits verres. Il avait des
+nerfs d'acier; je crois qu'il eut allume sa pipe a la meche d'une
+bombe.
+
+Ainsi pariant et riant, la compagnie arrive a Rosny. Le village etait
+mort; le vent se jouait a travers les maisons. Nous commencions a nous
+engager dans les tranchees qui creusaient le plateau d'Avron; la
+brigade nous suivait et les occupait tour a tour apres nous. Il ne
+fallait plus ni rire, ni crier.
+
+Bientot, nous etions a cote de Villemonble, devant le parc de
+Beausejour. Deux douzaines de petites maisons, separees les unes des
+autres par des enclos fermes de murs, s'elevaient ca et la.
+
+Le moment etait venu de reconnaitre le terrain, lorsqu'un _Ver da_
+vigoureusement accentue nous arreta net. Chaque soldat resta immobile
+a sa place, attendant le signal; un coup de sifflet lance par notre
+lieutenant le donna. Quels bonds alors!
+
+Huit ou dix coups de feu partirent sans nous atteindre, mais nos
+baionnettes ne trouverent rien devant elles. La vedette ennemie avait
+decampe; un sac cependant resta en notre pouvoir, un sac seulement,
+mais quel sac! Il est devenu legendaire dans l'histoire de la
+campagne. Un zouave en fit l'inventaire a haute voix comme un
+commissaire-priseur, devant un cercle de curieux qui riaient aux
+eclats. Ah! le bon pere de famille et l'aimable epoux! Il y avait la
+dedans, meles a une petite provision de tabac et a un gros morceau de
+lard, une paire de souliers vernis, trois paires de bas de soie, deux
+jupons de femme, un autre en laine, un encore en fine toile garni de
+valencienne, deux cravates de satin, une robe de petite fille ornee
+d'effiles, de bonnes pantoufles bien chaudes, que sais-je encore? une
+camisole, deux bonnets, quatre mouchoirs de batiste, une garde-robe
+complete enfin, et de plus un portefeuille contenant les photographies
+de la famille entiere. Le sac vide, il fut impossible de le remplir
+de nouveau, tant ces objets etaient empiles avec art.
+
+La capture d'un Saxon, qui s'etait blotti dans le grenier d'une maison
+ou brulait un bon petit feu, acheva de nous mettre en gaiete. Je
+m'apercus en cet instant que le capitaine de la compagnie etait en
+conference avec le commandant du bataillon.
+
+--Tu vas voir, me dit tout bas le medaille, on attend quelque chose,
+et on va nous inviter a nous reposer.
+
+Il ne se trompait pas, on attendait une compagnie de francs-tireurs de
+la division Butter qui devait flanquer notre droite, et on nous donna
+l'ordre de nous coucher a plat ventre dans la neige. Il faisait un
+clair de lune magnifique; le plateau d'Avron etait tout blanc; nous
+regardions devant nous, ne soufflant mot, si ce n'est a l'oreille d'un
+camarade. Une voix m'appela; le commandant avait demande a mon
+capitaine de lui designer un sous-officier pour aller a la recherche
+de cette compagnie qui n'arrivait pas et l'amener. Le capitaine
+m'avait nomme. Je recus ordre de battre le plateau dans tous les sens.
+
+--Allez, et bonne chance! me dit mon capitaine, qui ne semblait pas
+tranquille.
+
+Je mis le sabre-baionnette au bout de mon chassepot, et m'eloignai a
+grandes enjambees.
+
+J'etais certainement flatte du choix que le ressuscite,--c'etait ainsi
+que dans nos heures d'intimite j'appelais le capitaine R...,--avait
+fait de ma personne; mais je n'etais que mediocrement rassure. Au bout
+de quelques minutes, je me trouvai seul dans l'immensite du plateau,
+errant sur un linceul de neige epaisse qui etouffait le bruit de mes
+pas. Je me faisais l'effet d'un fantome. Rien autour moi; j'avais
+perdu de vue mes compagnons. Un silence sans bornes, intense, profond,
+m'entourait; j'entendais les battements de mon coeur. Un coup de fusil
+dont j'aurais a peine le temps de voir l'eclair n'allait-il pas tout
+a l'heure me jeter par terre, ou bien n'aurais-je pas la malechance de
+tomber brusquement dans une embuscade qui me ferait prisonnier? Ces
+reflexions ne m'empechaient pas de marcher au hasard, tantot le long
+d'une muraille, et profitant de la zone d'ombre qu'elle repandait,
+tantot a travers champs. Des rires silencieux me prenaient au souvenir
+de Deerslayer cherchant la piste des Sioux dans les prairies du
+continent americain, des rires un peu nerveux. J'avancais toujours, le
+regard inquiet, l'oreille tendue. Quelquefois je m'arretais;
+j'ecoutais, je prenais le vent; rien, toujours rien, et je continuais,
+bien resolu a ne rentrer qu'apres avoir parcouru l'etendue entiere du
+plateau.
+
+Il y avait deja plus d'une demi-heure que j'errais ainsi, et cette
+demi-heure m'avait paru plus longue qu'une longue nuit, lorsqu'a une
+distance de 600 metres a peu pres j'apercus aux vifs reflets de la
+neige le scintillement de quelques baionnettes qui semblaient se
+mouvoir. Elles brillaient et s'eteignaient tour a tour rapidement au
+clair de la lune. Je m'etais accroupi a l'abri d'une broussaille; ce
+ne pouvait etre des Prussiens. En gens pratiques qui evitent l'eclat
+et le bruit, ils n'arment leurs fantassins que de baionnettes en acier
+bruni qui ne lancent point d'eclairs, et les glissent dans des
+fourreaux de cuir qui ne degagent aucun son, quelle que soit la
+vivacite de la marche. Tout a fait raffermi par cette courte
+reflexion, je m'avancai jusqu'a 300 metres, et la main sur la
+gachette, le fusil arme, d'une voix de Stentor, je criai: _Qui vive!_
+Une voix repondit: France! Mais je ne voulais pas etre la victime
+d'une ruse de guerre. Savais-je si je n'avais pas affaire a une
+patrouille ennemie imitant nos allures et parlant notre langue? Je
+criai donc a la patrouille de venir me reconnaitre; une ombre se
+detacha du groupe indecis qui faisait tache sur la neige devant moi,
+et s'avanca: c'etait le capitaine de la compagnie que je cherchais. Si
+j'etais content de l'avoir decouvert, il ne l'etait pas moins de
+m'avoir rencontre. J'avais ete eclaireur, je devins guide, et la
+compagnie des francs-tireurs que nous attendions opera son mouvement.
+
+Pendant que je marchais a cote du capitaine, un echange de coups de
+fusil m'annonca que nos avant-postes causaient avec les avant-postes
+ennemis. On avait commence le long des murailles du parc de Beausejour
+le travail de la mine. Le genie et les pioches etaient a l'oeuvre; les
+pierres tombaient; on allait faire l'essai de la dynamite sur un gros
+pan de mur. J'arrivai a temps pour assister a cette experience. Je ne
+veux pas dire du mal de ce nouvel agent chimique, ni nuire a sa
+reputation; mais ses debuts dans la carriere de la destruction ne me
+semblerent pas heureux: deux detonations pareilles a deux coups de
+canon nous apprirent que la dynamite venait de faire explosion. On
+courut au mur qu'elle avait pour mission de mettre en poudre; on y
+decouvrit deux trous de 50 centimetres carres chacun: c'etait un
+mediocre resultat, apres deux heures de travail surtout. Il marqua
+cette nuit la fin de notre expedition.
+
+Ces promenades aventureuses se renouvelaient trois fois par semaine a
+peu pres. On n'etait prevenu du depart qu'au moment de prendre les
+armes. Le peril etait l'assaisonnement de ces expeditions; il n'etait
+deplaisant que lorsqu'une negligence en etait la cause, et je dois
+ajouter tristement que les balles prussiennes n'etaient pas toujours
+les seules qu'on eut a craindre.
+
+Il arrivait quelquefois que l'officier de grand'garde, enveloppe dans
+sa couverture, confiait la surveillance de ses hommes au
+sergent-major; celui-ci, qu'un tel exemple encourageait, passait la
+consigne au caporal, qui s'en dechargeait sur un soldat, et de chute
+en chute la garde du campement incombait a une sentinelle qui
+s'endormait. Quant a nos ennemis, ils ne se laissaient jamais prendre
+en flagrant delit de negligence. Point de lacune dans leur discipline;
+ils reculaient souvent devant nos attaques, mais jamais ils n'etaient
+surpris.
+
+On pouvait constater chaque jour le retrecissement du cercle meurtrier
+trace par leurs obus. Le campement ou l'on etait presque a l'abri la
+veille recevait de telles visites le lendemain, qu'il fallait prendre
+gite ailleurs. C'etait le metier du soldat, et aucun de nous ne
+songeait a s'en plaindre; mais les pauvres habitants qui gardaient
+leurs toits jusqu'a la derniere heure, gemissaient et ne se decidaient
+a demenager que lorsque quelques-uns d'entre eux avaient arrose de
+leur sang leurs foyers menaces.
+
+Quel tumulte un matin et quel desespoir a Montreuil! Pendant la nuit,
+les obus prussiens, passant par-dessus les forts, etaient tombes
+jusque sur la place du village. Le jour ne sembla que donner plus de
+certitude et plus de rapidite a leur vol. Il fallut en toute hate
+enlever les meubles les plus precieux, atteler les charrettes, fermer
+les portes et abandonner ces espaliers cultives avec tant d'amour. Les
+malheureux emigrants ne se crurent en surete qu'a l'ombre du donjon de
+Vincennes.
+
+Quelque temps apres, au moment ou le sommeil engourdissait les
+francs-tireurs de la compagnie, a dix heures du soir, un appel me fit
+sauter sur mes jambes. Ordre etait donne de prendre les armes. Le
+chassepot sur l'epaule, la cartouchiere au flanc, le sabre-baionnette
+passe dans la ceinture pour eviter le cliquetis metallique du
+fourreau, sans sacs, nous marchions lestement. Je me glissai du cote
+du capitaine, et j'appris que la compagnie avait pour mission de
+pousser jusqu'a Villemonble par la droite du plateau d'Avron et de
+rabattre par le versant gauche. Tout en filant vers Rosny en belle
+humeur, nous regardions les obus qui coupaient la route a intervalles
+inegaux, tantot en avant, tantot en arriere.
+
+Les grand'gardes traversees, la compagnie, soutenue par des
+francs-tireurs du Morbihan, si brillamment conduits par M. G. de C...,
+aborda le plateau. Le capitaine alors me confia huit hommes avec
+ordre de les eparpiller en tirailleurs. Dans ces sortes de
+reconnaissances, on avait pour coutume de choisir des Alsaciens et des
+Lorrains, dont le langage pouvait tromper l'ennemi; j'avais moi-meme
+attrape quelques mots d'allemand dont je me servais dans les occasions
+delicates.
+
+L'un des tirailleurs vint me dire tout bas qu'il avait apercu des
+ombres errant parmi les maisons et les enclos dont le damier
+s'etendait autour de nous. Je n'hesitai pas, et puisant dans mon
+vocabulaire: _For wart, schnell, sacrament!_ m'ecriai-je.
+
+Mes huit Alsaciens s'elancent et fouillent les maisons. Rien dans les
+appartements, rien dans les cours; mais des empreintes de pas se
+voyaient dans la neige fraichement creusees. C'etait une indication
+suffisante pour nous engager a continuer notre marche, et j'allai
+toujours repetant _Schnell, schnell!_
+
+Je venais d'obliquer a gauche sur le commandement du capitaine,
+lorsqu'apres avoir franchi 200 metres a peu pres quelques balles nous
+sifflerent dans le dos. Il fallait qu'il y eut par la des fusils
+Dreyse. Mes tirailleurs pirouetterent sur leurs talons, allongeant le
+pas. Quelque chose alors attira mon attention. J'avais devant moi,
+dans la douteuse clarte du plateau, sept ou huit ombres qui avaient
+l'apparence immobile de troncs d'arbre. Je m'etais arrete, les
+regardant.
+
+--_Ya, ya!_ me dit un Alsacien.
+
+A peine avait-il parle, que deux de ces arbres se mirent a courir a
+toutes jambes. Je m'elancai sur leurs traces, et, pris malgre moi d'un
+rire fou, j'entremelai ma course de tous les mots germains que me
+fournissait ma memoire. Les Alsaciens s'en melant, la fuite des troncs
+d'arbre se ralentit; quand je ne me vis plus qu'a 15 metres de leur
+ombre, criant a tue-tete: _A la baionnette!_ je sautai sur eux.
+
+Ce cri francais fut pour les fugitifs un coup de foudre. Ils se virent
+perdus, et, tombant de peur et tendant leurs fusils:--Halte,
+camarades, halte, pas Prussiens, Saxons! Saxons! Ils etaient plus
+morts que vifs, et croyaient qu'on allait les fusiller. Le plus petit
+d'entre eux,--ils etaient cinq,--me depassait de toute la tete. Leur
+surprise egalait leur suffocation. Ils parlaient par monosyllabes et
+tressaillaient au moindre mouvement que faisaient les zouaves de leur
+escorte.
+
+Ce ne fut qu'apres avoir avale quelques gorgees de cafe et fume la
+pipe dans notre cantonnement qu'ils reprirent leurs sens et se mirent
+a causer. En entendant prononcer le nom du general Ducrot, le sergent
+de la bande poussa un cri: _Tugrot! ya, ya, Tugrot! Ich kenne ihn!_
+dit-il. C'etait lui, a ce qu'il pretendait, qui avait monte la garde a
+la porte du general a Sedan; c'etait peut-etre vrai.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+On etait au mois de janvier, et une attaque contre les lignes
+prussiennes, du cote de Montretout, avait ete decidee dans les
+conseils de la defense. On racontait vaguement que la garde nationale
+serait de la fete. Il etait impossible qu'en pareille circonstance le
+4e zouaves fut oublie. Des le lendemain, un billet d'invitation nous
+arriva, et, a la tete de la division, le regiment tout entier rentra
+par la barriere du Trone, traversa le faubourg et la rue
+Saint-Antoine, la rue de Rivoli, les Champs-Elysees, et ne s'arreta
+qu'a Courbevoie. Nous avions ce pressentiment que nous allions tirer
+nos derniers coups de fusil, et que nous les tirerions inutilement.
+
+Il etait quatre heures et demie,--c'etait le 17,--quand on forma les
+faisceaux aupres du rond-point de Courbevoie. Ah! j'en connaissais
+toutes les maisons! Pendant la nuit et la journee du lendemain, de
+grandes colonnes d'infanterie et d'artillerie passerent aupres de
+nous. Des bataillons de marche pris dans la garde nationale parurent
+enfin. C'etait la premiere fois qu'on les menait au feu. Ils
+marchaient en bon ordre et d'un pas ferme.
+
+A minuit, mon capitaine recut ordre de se rendre chez le commandant du
+bataillon; je l'accompagnai. Quand il sortit:
+
+--C'est pour demain, me dit-il.
+
+La compagnie fut avertie de se tenir prete a quatre heures du matin.
+
+A quatre heures du matin, elle etait rangee en bataille. Il faisait
+une nuit epaisse. On entendait partout dans la plaine que commandait
+la batterie du Gibet, le bruissement sourd des regiments en marche.
+Le 4e zouaves avait ete le premier a s'ebranler; il s'avancait
+lentement dans les champs detrempes, ou le poids enorme de notre
+equipement nous faisait enfoncer a chaque pas; parfois, mais pour
+quelques minutes, on s'arretait, et les hommes, appuyant le sac sur le
+canon de leur fusil, se reposaient.
+
+Des lueurs pales commencaient a blanchir l'horizon; les squelettes des
+arbres se dessinaient en noir dans cette clarte. La masse obscure du
+Mont-Valerien s'arrondissait a notre gauche comme une bosse
+gigantesque. Le pepiement des moineaux sortait des haies, des corbeaux
+voletaient lourdement ca et la, et s'abattaient dans les champs,
+remplis encore de ce silence qui donne a la nuit sa majeste.
+
+Qui le croirait? dans cette ombre incertaine, nous cherchions La
+Fouilleuse, que les troupes francaises occupaient depuis un mois, et
+aucun officier d'etat-major ne savait ou cette fameuse ferme pouvait
+se trouver. Des marches melees de contre-marches nous la firent enfin
+decouvrir.
+
+Il faisait encore sombre. Des brouillards rampaient dans la plaine,
+des paquets de boue s'attachaient a mes bottes, car j'avais de grandes
+bottes comme les officiers: on n'etait plus au temps ou l'on se
+renfermait dans la stricte observation des ordonnances; mais cette
+Fouilleuse tant cherchee et trouee par tant de projectiles ne devait
+pas nous retenir. Un mouvement rapide nous fit pousser plus avant, et,
+la laissant sur notre gauche, nous vinmes prendre position en face du
+parc de Buzenval. Michel me serra la main; il avait l'air triste.
+
+--Qui sait! me dit-il.
+
+Le spectacle que j'avais sous les yeux etait grandiose. La clarte
+commencait a se degager de l'ombre; les lignes du paysage s'accusaient
+deja; derriere le mur crenele du parc, les cimes des futaies
+faisaient des masses noires estompees sur le ciel gris; les facades
+blanches des villas s'eclairaient. Je voyais a une petite distance une
+compagnie de la ligne qui, vaguement voilee par un leger rideau de
+brume et l'arme au pied, me rappelait le fameux tableau de Pils;
+c'etait la meme attente, la meme attitude. Au loin, sur les flancs du
+Mont-Valerien, des colonnes d'infanterie s'allongeaient et
+descendaient dans la plaine; elles etaient epaisses et noires. On en
+distinguait les lentes ondulations. Il me semblait impossible que de
+telles masses energiquement lancees ne fissent pas une trouee jusqu'a
+Versailles.
+
+Une fusee partit du Mont-Valerien. A ce signal, les zouaves
+s'elancerent en tirailleurs. A peine avaient-ils fait cinquante pas,
+que le mur du parc s'eclaira de points rouges. Les Prussiens etaient a
+leur poste. Des soldats tomberent dans les vignes. On n'avait pas
+oublie l'affaire du parc de Villiers, l'une des plus meurtrieres de la
+campagne. Allait-elle se renouveler devant le parc de Buzenval, d'ou
+partait une grele de balles? Le regiment savait par une douloureuse
+experience qu'une charge a la baionnette ne ferait qu'augmenter le
+nombre des morts, et deja bien des pantalons rouges restaient
+immobiles, couches dans les echalas. Disperses parmi les abris que
+presentait le terrain, nous tirions contre les ouvertures d'ou
+l'incessante fusillade nous decimait.
+
+Des bataillons de gardes nationaux partirent pour tourner le parc. A
+leur mine, a leur allure, au visage des hommes qui les composaient, on
+comprenait que ces bataillons appartenaient aux quartiers
+aristocratiques de Paris. Ils firent bravement leur devoir, comme
+s'ils avaient voulu effacer le souvenir de ce qu'avaient fait ceux de
+Belleville a l'autre extremite de nos lignes. Ce mouvement prononce,
+l'affaire devint plus chaude. Un rideau de fumee s'etendait au loin
+sur notre gauche; le mur du parc en etait voile. Il en sortait un
+petillement infernal. Je cherchais toujours a envoyer des balles dans
+les trous d'ou s'elancaient des langues de feu.
+
+Mon capitaine, qui allait des uns aux autres, me cria de prendre avec
+moi quelques hommes et d'enfoncer une porte qu'on voyait dans le mur,
+coute que coute. Je criai comme lui: En avant! a une poignee de
+camarades qui m'entouraient. Ils sauterent comme des chacals, le vieux
+Crimeen en tete.
+
+Une poutrelle se trouva par terre a dix pas des murs; des mains
+furieuses s'en emparerent, et d'un commun effort, a coups redoubles,
+on battit la porte. Les coups sonnaient dans le bois, qui pliait, se
+fendait et n'eclatait pas. On y allait bon jeu, bon argent, avec une
+rage sourde, la fievre dans les yeux, des cris rauques a la bouche;
+mais les Prussiens tiraient toujours, et nos bras frappaient a
+decouvert. Je ne pensais qu'a briser la porte et a passer. Les balles
+sautaient sur le bois et en detachaient des eclats; les ais craquaient
+sans se rompre. L'un de nous tombait, puis un autre; un autre encore
+s'eloignait le bras casse ou trainant la jambe. La poutre ne frappait
+plus avec la meme force. Un instant vint ou elle pesa trop lourdement
+a nos mains epuisees, elle tomba dans l'herbe rouge; nous n'etions
+plus que deux restes debout, le Crimeen et moi. Des larmes de fureur
+jaillirent de mes yeux; lui, reprit froidement son chassepot, et
+passant la main sur son front baigne de sueur:--En route! dit-il.
+
+Quelques zouaves tiraillaient a cent metres de nous. Pour les
+rejoindre, il fallait passer le long d'une route qui filait
+parallelement au mur derriere lequel les Prussiens tiraient. Un
+sergent de zouaves qui bat en retraite ne court pas; l'amour-propre
+et la tradition le veulent. Vingt paires d'yeux me regardaient; je
+leur devais l'exemple. Le Crimeen me suivait, se retournait de dix pas
+en dix pas, brulant des cartouches. Je portais un surtout de peau de
+mouton blanc qui me donnait l'apparence d'un officier et me designait
+aux balles. A mi-chemin, je compris qu'on me visait. Une balle passa a
+deux pouces de mon visage, suivie presque aussitot d'une seconde qui
+s'aplatit contre un arbre dont je frolais l'ecorce. Une troisieme
+effleura ma poitrine, enlevant quelques touffes de laine frisee.
+Decidement un ennemi invisible m'en voulait.--Je venais de rejoindre
+mes zouaves, toujours accompagne du Crimeen.
+
+--Par ici! me cria Michel, qui chargeait et dechargeait son fusil. Je
+me retournai. Une balle qui me cherchait, la quatrieme, passa au ras
+de mes epaules et siffla; un grand soupir lui repondit. Michel venait
+de tomber sur les genoux et les mains. Il essaya de se relever; le
+poids du sac le fit retomber, et il resta immobile, le nez en terre.
+Je courus vers lui. Une mare de sang coulait autour de sa veste. Le
+pauvre garcon fit un effort pour retourner sa tete a demi et me dire
+adieu. Je vis la clarte s'eteindre dans ses yeux. Sa tete posee sur
+mes genoux, je le regardais. Une clameur de joie me tira de ma
+stupeur.
+
+Un groupe de zouaves plus heureux que nous avait reussi a renverser
+une porte mal barricadee; ils entraient pele-mele par cette breche. Je
+m'elancai de ce cote, la rage au coeur. Deja mes camarades couraient
+au plus epais des taillis, d'ou les Prussiens debusques s'echappaient
+a toutes jambes. Des balles en faisaient rouler dans l'herbe. Je
+sautai par-dessus leurs corps avec l'elan d'un animal sauvage;
+j'aurais voulu en tenir un au bout de ma baionnette. Les projectiles
+cassaient les branches autour de moi ou labouraient le sol; des hommes
+s'abattaient lourdement; d'autres, blesses, s'accroupissaient dans les
+creux. On criait, on s'appelait. Au milieu de ma course, un chevreuil
+affole par tout ce bruit se jeta presque dans mes jambes. L'instinct
+du chasseur l'emporta, et je le mis en joue. Un peu plus loin, un cri
+bien connu frappa mon oreille, et deux coqs faisans qui venaient de
+partir d'une cepee s'envolerent a tire-d'aile. Cette fois on chassait
+a l'homme; la battue etait plus sanglante.
+
+Quelques bonds nous amenerent a l'autre extremite du parc, au pied du
+mur que les Prussiens dans leur fuite venaient d'escalader. Aussitot
+on employa les sabres-baionnettes a desceller les pierres pour
+pratiquer contre eux les creneaux qu'ils nous avaient opposes sur le
+front d'attaque. Chaque trou recevait un fusil. Il pouvait etre alors
+onze heures a peu pres. Devant nous, La Bergerie soutenait un feu
+terrible; des balles par centaines volaient par-dessus notre tete et
+tombaient dans le parc. La Bergerie enlevee, la route de Versailles
+etait ouverte; il n'y avait plus qu'a descendre. Un fouillis d'hommes
+animes par l'ardeur de la lutte grouillait dans le parc,--de la ligne,
+de la mobile, de la garde nationale,--tous prets a s'elancer ou l'on
+voudrait. On m'a raconte que le corps du general Ducrot etait arrive
+en retard, et que ce retard avait compromis, en l'enrayant, le succes
+du mouvement, que l'on avait perdu plusieurs heures devant une
+tranchee qu'il aurait ete facile de tourner, puisque nous etions a 500
+metres au-dessus de cet obstacle, preserves nous-memes par le mur du
+parc; mais que de choses ne dit-on pas pour expliquer un echec!
+
+Les zouaves attendaient toujours. Cette position qu'on nous avait dit
+de prendre, elle etait prise. N'avait-on pas a nous faire donner
+encore un coup de collier? Le jour et une moitie de la nuit se
+passerent sans ordre nouveau. Des acces de colere nous empechaient de
+dormir. Le bruit de la bataille etait mort. Vers une heure du matin,
+un ordre arriva qui nous fit abandonner la position conquise au prix
+de tant de sang. Quelle fureur alors parmi nous! Sur la route qui nous
+ramenait a La Fouilleuse, nous marchions fievreusement au travers des
+mobiles roules dans leurs couvertures. Il y avait pres de vingt-quatre
+heures que nous etions sur pied, le ventre creux, et la folie de
+l'attaque ne nous soutenait plus. Je mourais de soif. Le Crimeen me
+passa un bidon pris je ne sais ou, et qui, par miracle, se trouva
+plein. Je bus a longs traits.
+
+--Sais-tu ce que tu as bu, dis? me demanda-t-il en riant dans sa
+barbe.
+
+--De l'eau, je crois.
+
+--C'est de l'eau-de-vie, camarade! flaire un peu!
+
+Et c'etait vrai. Je ne m'en etais pas apercu. Le froid produit de ces
+phenomenes. Une heure apres, il fallut de nouveau quitter La
+Fouilleuse et regagner Courbevoie en suivant la levee du chemin de
+fer. L'affaire etait manquee, et cependant, a l'heure meme ou l'on
+prenait possession du parc de Buzenval,--des habitants du pays, me
+l'ont affirme plus tard,--on attelait les chevaux aux fourgons du roi,
+et Versailles allait etre evacue,--C'est toujours au moment ou il ne
+fallait plus qu'une attaque a fond pour nous forcer a reculer, disait
+un officier prussien apres l'armistice, que le mouvement de retraite
+commencait dans votre armee. Pourquoi?
+
+Chacun sentait que la campagne etait finie. Paris ne mangeait plus.
+Les illusions s'etaient envolees. On ne croyait plus a la delivrance
+par la province. Les zouaves, un instant campes a Belleville-Villette,
+ou l'on craignait une manifestation, avaient repris leurs
+cantonnements a Malassise.
+
+L'armistice venait d'etre signe. Il fallut ramener le 4e zouaves dans
+Paris, ou il devait etre desarme. Un effroyable accablement nous avait
+saisis. Quoi! tant de morts et perdre jusqu'a ses fusils! Notre
+derniere heure militaire se passa a Belleville, ou notre patience fut
+mise a une rude epreuve. Ces memes hommes qui devaient plus tard
+elever tant de barricades contre l'armee de Versailles apres avoir
+respecte l'armee prussienne, rodaient autour des baraques, et nous
+raillaient grossierement:
+
+--Tiens! encore des chassepots!... Va les cacher... On va te les
+prendre! disaient-ils aux soldats isoles.
+
+Sans l'intervention des officiers, combien de ces miserables que les
+zouaves exasperes auraient chaties d'importance! Deja l'abominable
+esprit qui a fait explosion le 18 mars fermentait dans ce coin
+gangrene de Paris.
+
+Je ne m'etais engage que pour le temps de la guerre. La guerre etait
+finie. La fievre me prit. Je payai le froid, la fatigue, les dures
+privations, les longues insomnies, les emotions surtout, les
+tristesses, les coleres de cette desastreuse campagne de six mois.
+J'avais vu la catastrophe de Sedan, je voyais la chute de Paris.
+C'etait trop. J'entrai a l'ambulance de l'Ecole centrale. J'y allais
+chercher le repos apres le travail; mes forces en partie revenues, un
+invincible besoin de quitter la ville a laquelle une derniere
+humiliation allait etre infligee s'empara de moi. Voir, les mains
+liees et sans armes, ceux que j'avais combattus dans la mesure de mes
+forces m'etait impossible; je pris un deguisement et traversai les
+lignes prussiennes sans retourner la tete pour ne pas voir le
+Mont-Valerien, ou ne flottaient plus les couleurs francaises.
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+Preface
+
+Une armee prisonniere
+
+Une campagne devant Paris
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Recits d'un soldat, by Amedee Achard
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RECITS D'UN SOLDAT ***
+
+***** This file should be named 10774.txt or 10774.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/0/7/7/10774/
+
+Produced by Tonya Allen, Wilelmina Malli re and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Biblioth que nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/10774.zip b/old/10774.zip
new file mode 100644
index 0000000..6093439
--- /dev/null
+++ b/old/10774.zip
Binary files differ