diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 10774-0.txt | 4791 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/10774-8.txt | 5219 | ||||
| -rw-r--r-- | old/10774-8.zip | bin | 0 -> 109286 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/10774.txt | 5219 | ||||
| -rw-r--r-- | old/10774.zip | bin | 0 -> 107499 bytes |
8 files changed, 15245 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/10774-0.txt b/10774-0.txt new file mode 100644 index 0000000..7eaa32d --- /dev/null +++ b/10774-0.txt @@ -0,0 +1,4791 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10774 *** + +RÉCITS D'UN SOLDAT + + +UNE ARMÉE PRISONNIÈRE + +UNE CAMPAGNE DEVANT PARIS + +PAR + +AMÉDÉE ACHARD + +PARIS + +1871 + + + + +PRÉFACE + + +Les pages qu'on va lire sont extraites d'un cahier de notes écrites +par un engagé volontaire. Il n'y faut point chercher de graves études +sur les causes qui ont amené les désastres sous lesquels notre pays a +failli succomber, ni de longues dissertations sur les fautes commises. +Non; c'est ici le récit d'un soldat qui raconte simplement ce qu'il a +vu, ce qu'il a fait, ce qu'il a senti, au milieu de ces armées +s'écroulant dans un abîme. A ce point de vue, ces souvenirs, qui ont +au moins le mérite de la sincérité, ont leur intérêt; c'est un nouveau +chapitre de l'histoire de cette funeste guerre de 1870 que nous +offrons à nos lecteurs. + + + + +RÉCITS D'UN SOLDAT + + * * * * * + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +UNE ARMÉE PRISONNIÈRE + +I + + +Au mois de juillet 1870, j'achevais la troisième année de mes études à +l'École centrale des arts et manufactures. C'était le moment où la +guerre, qui allait être déclarée, remplissait Paris de tumulte et de +bruit. Dans nos théâtres, tout un peuple fouetté par les excitations +d'une partie de la presse, écoutait debout, en le couvrant +d'applaudissements frénétiques, le refrain terrible de cette +_Marseillaise_ qui devait nous mener à tant de désastres. Des +régiments passaient sur les boulevards, accompagnés par les clameurs +de milliers d'oisifs qui croyaient qu'on gagnait des batailles avec +des cris. La ritournelle de la chanson des _Girondins_ se promenait +par les rues, psalmodiée par la voix des gavroches. Cette agitation +factice pouvait faire supposer à un observateur inattentif que la +grande ville désirait, appelait la guerre; le gouvernement, qui +voulait être trompé, s'y trompa. + +Un décret appela au service la garde mobile de l'Empire, cette même +garde mobile que le mauvais vouloir des soldats qui la composaient, +ajouté à l'opposition aveugle et tenace de la gauche, semblaient +condamner à un éternel repos. En un jour elle passa du sommeil des +cartons à la vie agitée des camps. L'École centrale se hâta de fermer +ses portes et d'expédier les diplômes à ceux des concurrents désignés +par leur numéro d'ordre. Ingénieur civil depuis quelques heures, +j'étais soldat et faisais partie du bataillon de Passy portant le no +13. + +La garde mobile de la Seine n'était pas encore organisée, qu'il était +facile déjà de reconnaître le mauvais esprit qui l'animait. Elle +poussait l'amour de l'indiscipline jusqu'à l'absurde. Qui ne se +rappelle encore ces départs bruyants qui remplissaient la rue +Lafayette de voitures de toute sorte conduisant à la gare du chemin de +fer de l'Est des bataillons composés d'éléments de toute nature? +Quelles attitudes! quel tapage! quels cris! A la vue de ces bandes qui +partaient en fiacre après boire, il était aisé de pressentir quel +triste exemple elles donneraient. + +Mon bataillon partit le 6 août pour le camp de Châlons; ce furent, +jusqu'à la gare de la Villette, où il s'embarqua, les mêmes cris, les +mêmes voitures, les mêmes chants. Des voix enrouées chantaient encore +à Château-Thierry. Les chefs de gare ne savaient auquel entendre, les +hommes d'équipe étaient dans l'ahurissement. A chaque halte nouvelle, +c'était une débandade. Les moblots s'envolaient des voitures et +couraient aux buvettes, quelques-uns s'y oubliaient. On faisait à ceux +d'entre nous qui avaient conservé leur sang-froid des récits +lamentables de ce qui s'était passé la veille et les jours précédents. +Un certain nombre de ces enfants de Paris avaient exécuté de +véritables razzias dans les buffets, où tout avait disparu, la +vaisselle après les comestibles; les plus facétieux emportaient les +verres et les assiettes, qu'ils jetaient, chemin faisant, par la +portière des wagons; histoire de faire du bruit et de rire un peu. Des +courses impétueuses lançaient les officiers zélés à la poursuite des +soldats qui s'égaraient dans les fermes voisines, trouvant drôle «de +cueillir çà et là » des lapins et des poules. On se mettait aux +fenêtres pour les voir. + +A mon arrivée à Châlons, la gare et les salles d'attente, les cours, +les hangars, étaient remplis d'éclopés et de blessés couchés par +terre, étendus sur des bancs, s'appuyant aux murs. Là étaient les +débris vivants des meurtrières rencontres des premiers jours: dragons, +zouaves, chasseurs de Vincennes, turcos, soldats de la ligne, +hussards, lanciers, tous hâves, silencieux, mornes, traînant ce qui +leur restait de souffle. Point de paille, point d'ambulance, point de +médecins. Ils attendaient qu'un convoi les prît. Des centaines de +wagons encombraient la voie. Il fallait dix manoeuvres pour le passage +d'un train. Le personnel de la gare ne dormait plus, était sur les +dents. + +Au moment où nous allions quitter Paris, nous avions eu la nouvelle +de ces défaites, sitôt suivies d'irréparables désastres. Maintenant +j'avais sous les yeux le témoignage sanglant et mutilé de ces chocs +terribles au devant desquels on avait couru d'un coeur si léger. Mon +ardeur n'en était pas diminuée; mais la pitié me prenait à la gorge à +la vue de ces malheureux, dont plusieurs attendaient encore un premier +pansement. Quoi! tant de misères et si peu de secours! + +Le chemin de fer établi pour le service du camp emmena les mobiles au +Petit-Mourmelon, d'où une première étape les conduisit à leur +campement, le sac au dos. Pour un garçon qui, la veille encore, +voyageait à Paris en voiture et n'avait fatigué ses pieds que sur +l'asphalte du boulevard, la transition était brusque. Ce ne fut donc +pas sans un certain sentiment de bonheur que j'aperçus la tente dans +laquelle je devais prendre gîte, moi seizième. L'espace n'était pas +immense, et quelques vents coulis, qui avaient, quoique au coeur de +l'été, des fraîcheurs de novembre, passaient bien par les fentes de la +toile et les interstices laissés au ras du sol; mais il y avait de la +paille, et, serrés les uns contre les autres, se servant mutuellement +de calorifères, les mobiles, la fatigue aidant, dormirent comme des +soldats. + +Aux premières lueurs du jour, un coup de canon retentit: c'était le +réveil. Comme des abeilles sortent des ruches, des milliers de mobiles +s'échappaient des tentes, en s'étirant. L'un avait le bras endolori, +l'autre la jambe engourdie. Le concert des plaintes commença. +L'élément comique s'y mêlait à haute dose; quelques-uns s'étonnèrent +qu'on les eût réveillés si tôt, d'autres se plaignirent de n'avoir pas +de café à la crème. Au nombre de ces conscrits de quelques jours si +méticuleux sur la question du confortable, j'en avais remarqué un qui, +la veille au soir, avait paru surpris de ne point trouver de souper +dressé sous la tente. + +--A quoi songe-t-on?--s'était-il écrié. + +Les yeux ouverts, sa surprise devint de l'indignation. Le déjeuner +n'arrivait pas. + +--Si c'est comme cela qu'on nous traite, murmura-t-il, que sera-ce en +campagne? + +Je ne doutais pas que ce ne fût quelque fils de famille, comte ou +marquis, tombé du faubourg Saint-Germain en pleine démocratie. Un +camarade discrètement interrogé m'apprit que le gentilhomme inconnu +s'essayait la veille encore dans l'art utile de tirer le cordon. +C'est, au reste, une remarque que je n'eus pas seul occasion de faire. +Les exigences des mobiles de Paris croissaient en raison inverse des +positions qu'ils avaient occupées: tous ceux qui avaient eu les +carrefours pour résidence et les mansardes pour domicile poussaient +les hauts cris. Le menu du soldat leur paraissait insuffisant; les +objets de campement ne venaient pas de chez le bon faiseur. + +Le spectacle que présentait le camp de Châlons aux clartés du matin ne +manquait ni de grandeur, ni de majesté. Aussi loin que la vue pouvait +s'étendre, les cônes blancs des tentes se profilaient dans la plaine. +Leurs longues lignes disparaissaient dans les ondulations du terrain +pour reparaître encore dans les profondeurs de l'horizon. Un +grouillement d'hommes animait cette ville mouvante dont un poète de +l'antiquité aurait dit qu'elle renfermait le printemps de la grande +ville: triste printemps qui avait toutes les lassitudes et la +sécheresse de l'hiver avant d'avoir donné la moisson de l'été! Mais, +si le camp avait cette grâce imposante qui se dégage des grandes +lignes, il présentait des inconvénients qui en diminuaient les charmes +pittoresques. Des vents terribles en parcouraient la vaste étendue et +nous aveuglaient de tourbillons de poussière; à la chaleur accablante +du jour succédaient les froids pénétrants des nuits. Une rosée +abondante et glaciale mouillait les tentes, et, si l'on ne respirait +pas au coucher du soleil, le matin on grelottait. + +--Le gouvernement sait bien ce qu'il fait, disaient les mobiles; nous +sommes républicains, il nous tue en détail! + +Le premier coup de canon tiré, la vie militaire s'emparait du camp. +Les tambours battaient, les clairons sonnaient, et les officiers qui +avaient eu cette chance heureuse d'attraper des fusils pour leurs +bataillons, s'efforçaient d'enseigner à leurs hommes l'exercice qu'ils +ne savaient pas. On voyait bon nombre de compagnies où, les fusils à +tabatière manquant, on s'exerçait avec des bâtons. Les mobiles qui +n'avaient que leur paye vivaient de l'ordinaire du soldat. Quant aux +fils de famille, ils se réunissaient au Petit-Mourmelon, où l'on +trouvait un peu de tout, depuis des pâtés de foie gras et du vin de +Champagne pour les gourmets jusqu'à des cuvettes pour les délicats. + +Je devais une visite au Petit-Mourmelon; là régnait le tapage en +permanence. Qu'on se figure une longue rue dont les bas côtés +offraient une série interminable de cabarets, de guinguettes, d'hôtels +garnis, de boutiques louches, de magasins borgnes, de cafés et de +restaurants, entre lesquels s'agitait incessamment une cohue de képis +et de tuniques, de pantalons rouges et de galons d'or. On y faisait +tous les commerces, la traite des montres et l'escompte des lettres de +change. Çà et là , on jouait la comédie; dans d'autres coins, on +dansait. Ce Petit-Mourmelon, qui était dans le camp comme une verrue, +n'a pas peu contribué à entretenir et à développer l'indiscipline. On +y prenait des leçons de dissipation et d'ivrognerie. On s'entretenait +encore à l'ombre de ces établissements interlopes de l'accueil +insolent que les bataillons de Paris avaient fait à un maréchal de +France. Des âmes de gavroches s'en faisaient un sujet de gloire. +Peut-être aurait-il fallu qu'une main de fer pliât ces caractères +qu'on avait élevés dans le culte de l'insubordination; on eut le tort +de croire que l'indulgence porterait de meilleurs fruits. + +Un coeur un peu bien placé et sur lequel pesait le sang répandu à +Reichshoffen devait être bien vite dégoûté de cette platitude et de +ces criailleries. Parmi les jeunes gens que j'avais connus à Paris, et +qui faisaient comme moi leur apprentissage du métier des armes, +beaucoup ne se gênaient pas pour manifester leurs sentiments +d'indignation et souffraient de leur inutilité. L'uniforme que je +portais devenait lourd à mes épaules. Sur ces entrefaites, j'entendis +parler du 3e zouaves, dont les débris ralliaient le camp de Châlons. +Le colonel, M. Alfred Bocher, se trouvait parmi les épaves du plus +brave des régiments. Je l'avais connu dans mon enfance, mon parti fut +pris sur-le-champ. Il ne s'agissait plus que de découvrir le 3e +zouaves et son colonel. + +Quiconque n'a pas vu le plateau de Châlons peut croire que la +découverte d'un régiment est une chose aisée; mais, pour l'atteindre, +il faut avoir la patience d'un voyageur qui poursuit une tribu dans +les interminables prairies du _Far-West_. C'était au moment où le +maréchal de Mac-Mahon, plein d'une incommensurable tristesse, +rassemblait l'armée qui devait disparaître à Sedan après avoir +combattu à Beaumont. Partout des soldats et des tentes partout: un +désert peuplé de bataillons. Déjà se formait ce groupe énorme d'isolés +qui allait toujours grossissant. Les défaites des jours précédents +élargissaient cette plaie des armées en campagne. Ils formaient un +camp dans le camp. + +Des tentes d'un régiment de ligne, je passais aux tentes d'un +bataillon de chasseurs de Vincennes; je tombais d'un escadron de +cuirassiers dans un escadron de hussards; je me perdais entre des +batteries dont les canons luisaient au soleil. Si je demandais un +renseignement, je n'obtenais que des réponses vagues. Enfin, après +trois ou quatre heures de marche dans cette solitude animée par le +bruit des clairons, j'arrivai au campement du 3e zouaves. Quelques +centaines d'hommes y étaient réunis portant la veste au tambour jaune. +Quand il avait quitté l'Afrique, le régiment comptait près de trois +mille hommes. Le colonel Bocher était là , assis sur un pliant, entouré +de trois ou quatre officiers à qui des bottes de paille servaient de +siéges. Je me nommai, et présentai ma requête. + +--Savez-vous bien ce que vous me demandez? dit-il alors; c'est une +longue suite de misères, de fatigues, de souffrances. Tous les soldats +les connaissent: mais au 3e zouaves ce sont les compagnons de tous +les jours. Mon régiment a une réputation dont il est fier, mais qui +lui vaut le dangereux honneur d'être toujours le premier au feu. Si +vous cédez à une ardeur juvénile, prenez le temps de réfléchir. + +Ma résolution était bien arrêtée, le colonel céda. Il me remit une +carte avec quelques mots écrits à la hâte, par lesquels il +m'autorisait à faire partie des compagnies actives sans passer par les +lenteurs et les ennuis du dépôt, et me congédia. Peu de jours après, +j'étais à Paris, où je n'avais plus qu'à m'enrôler et à m'équiper. +C'était plus difficile que je ne pensais. Rien n'avait été changé pour +rendre plus rapides et plus faciles les engagements. Aucun tailleur de +Paris n'a jamais employé ses ciseaux et ses aiguilles à couper et à +coudre des vêtements de zouave. Quant au tailleur officiel du +régiment, il habitait Mostaganem; enfin, toutes les difficultés +vaincues, ma veste sur le dos et ma feuille de route dans la poche, +le 28 août, en qualité de zouave de deuxième classe au 3e régiment, je +partis pour Rethel avec un billet qui ne me garantissait le voyage que +jusqu'à Reims. Je n'avais d'ailleurs ni fusil, ni cartouches. Tout mon +bagage se composait d'un tartan qui renfermait deux chemises de +flanelle, trois ou quatre paires de chaussettes de laine et quelques +mouchoirs. Ma fortune était cachée dans une ceinture, où, en cherchant +bien, on eût trouvé un assez bon nombre de pièces d'or. + +Il y avait dans le compartiment dans lequel j'étais monté, une femme +enveloppée d'un manteau qui pleurait sous son voile et un ingénieur +qui prenait des notes. Ma voisine m'apprit entre deux sanglots qu'elle +avait un fils et un frère à l'armée. Elle n'en avait point de +nouvelles depuis quinze jours. L'ingénieur voyageait pour la +destruction des oeuvres d'art, telles que viaducs, ponts et tunnels. +Il en avait une centaine à faire sauter. C'était une mission de +confiance. Son crayon voltigeait sur le calepin et il honorait +quelquefois son voisin d'un sourire modestement orgueilleux. + +La guerre et ses conséquences, la guerre et ses probabilités faisaient +tous les frais de la conversation. On n'avait rien à apprendre et on +parlait toujours. Chaque voyageur qui montait apportait son contingent +de nouvelles. La plupart reposaient sur des renseignements fournis par +le hasard. Ils ne mentaient pas moins que les dépêches. Le blâme avait +plus de part à l'entretien que l'éloge. L'un attaquait l'état-major, +un autre l'intendance. On improvisait des plans de campagne +magnifiques qui n'avaient d'autre défaut que d'être impraticables. +Leurs auteurs retournaient à leurs affaires çà et là ; celui-là dans +son château, celui-ci dans sa boutique. + +A la station de Reims, où l'on n'attendait pas encore le roi +Guillaume, tous mes compagnons de route descendirent. Un officier +d'artillerie, qui semblait avoir fait cent lieues à travers champs, +monta, étendit ses jambes crottées sur les coussins, soupira, se +retourna, et se mit à ronfler comme une batterie. Vers deux heures du +matin, le convoi s'arrêta à Rethel. Il ne s'agissait plus maintenant +que de découvrir le 3e zouaves. Il pleuvait beaucoup, et la ville +était encore dans l'épouvante d'une visite qu'elle avait reçue la +veille. Quatre uhlans avaient pris Rethel; mais, trop peu nombreux +pour garder cette sous-préfecture, ils étaient repartis comme ils +étaient arrivés, lentement, au pas. Tout en discutant les chances du +retour des quatre uhlans avec l'aubergiste qui m'avait accordé +l'hospitalité d'une chambre et d'un lit, j'appris que le 3e zouaves +était parti depuis trois jours. Personne ne savait où il était allé. +Je voulais à la fois des renseignements et un fusil. La matinée +s'écoula en recherches vaines. Point d'armes à me fournir, aucune +information non plus. Sûr enfin que le chemin de fer ne marchait plus, +et bien décidé à rejoindre mon régiment, j'obtins d'un loueur une +voiture avec laquelle il s'engageait à me faire conduire à Mézières. + + + + +II + + +Nous n'avions pas fait un demi-kilomètre sur la route de Mézières, que +déjà nous rencontrions des groupes de paysans marchant d'un air +effaré. Quelques-uns tournaient la tête en pressant le pas. Leur +nombre augmentait à mesure que la voiture avançait. Bientôt la route +se trouva presque encombrée par les malheureux qui poussaient devant +eux leur bétail, et fuyaient en escortant de longues files de +charrettes sur lesquelles ils avaient entassé des ustensiles, quelques +provisions et leurs meubles les plus précieux. Les femmes et les +enfants, assis sur la paille et le foin, pleuraient et se lamentaient. +Je pensai alors aux chants qui avaient salué la nouvelle de la +déclaration de guerre, à l'enthousiasme nerveux de Paris, à cette +fièvre des premiers jours. J'étais non plus à l'Opéra, mais au milieu +de campagnes désolées que leurs habitants abandonnaient. La ruine et +l'incendie les balayaient comme un troupeau. L'un de ces fugitifs que +je questionnai au passage, me répondit que les Prussiens arrivaient en +grand nombre: ils avaient coupé la route entre Mézières et Rethel, et +me conseilla de rebrousser chemin. Cela dit, il reprit sa course. + +De sourdes et lointaines détonations prêtaient une éloquence plus +sérieuse au discours du paysan: c'était la voix grave du canon qui +tonnait dans la direction de Vouziers. Je ne l'avais jamais entendue +qu'à Paris pendant les réjouissances des fêtes officielles. Elle +empruntait au silence des campagnes et au spectacle de cette route où +fuyait une foule en désordre, un accent formidable qui faisait passer +un frisson dans mes veines. Plus tard je devais me familiariser avec +ce bruit. Une ferme brûlait aux environs, et l'on n'avait besoin que +de se dresser un peu pour apercevoir derrière les haies les coureurs +français et prussiens qui échangeaient des coups de fusil. + +A six heures du soir, la voiture atteignit les portes de Mézières. Mon +premier soin fut de me rendre à la place où je voulais, comme à +Rethel, obtenir tout à la fois un fusil et des renseignements sur le +3e zouaves; mais le désordre et le trouble que j'avais déjà remarqués +à Rethel n'étaient pas moindres à Mézières. Un employé près duquel je +parvins à me glisser après de longs efforts, me jura, sur ses +dossiers, que personne dans l'administration ne savait où pouvait +camper dans ce moment le régiment que je cherchais. Il n'y avait plus +qu'à trancher la question du fusil. Mon insistance parut étonner +beaucoup l'honnête bureaucrate. Prenant alors un air doux: + +--Je comprends votre empressement à servir votre pays, reprit-il, +c'est pourquoi je vous engage à partir pour Lille. + +--Pour Lille! pour Lille en Flandres? + +--Oui, monsieur, Lille, département du Nord, où l'on forme un régiment +qui sera composé d'éléments divers très-bien choisis. Vous y serez +admis d'emblée, et là certainement vous trouverez enfin ce fusil qu'on +n'a pu vous procurer ni à Rethel, ni à Mézières. D'ailleurs il y a des +ordres. + +L'entretien était fini; la voix de l'autorité venait de se faire +entendre. Pour un volontaire qui avait rêvé de se trouver en face des +Prussiens quelques heures après son départ de Paris, elle n'était ni +douce, ni consolante. Au lieu de la bataille, le dépôt! L'oreille +basse, je poussai devant moi tristement à travers les rues. Des +militaires portant tous les uniformes les encombraient, allant et +venant, sortant du cabaret pour entrer chez les marchands de vin. Il y +avait comme du désenchantement dans l'air. + +A la nuit tombante, un passant m'indiqua la rue que désignait mon +billet de logement, et je ne tardai pas à frapper à la modeste porte +de la maison où je devais passer la nuit. Une servante, sa chandelle à +la main, me conduisit dans une espèce de galetas dont un vieux lit mal +équilibré occupait tout le plancher. Ce n'était pas l'heure de faire +des réflexions. La fatigue, du reste, avait la parole, et non plus la +délicatesse. Cinq minutes après je dormais tout habillé. + +Vers deux heures du matin cependant, une tempête de fanfares éclata. +Je sautai sur mes pieds et courus vers le palier. Une servante qui +regardait par une lucarne se retourna.--C'est le prince impérial qu'on +éveille, me dit-elle. Les trompettes sonnaient partout le boute-selle +pour un départ qui ne devait point avoir de retour. Des cavaliers +passaient au galop dans la rue; les escadrons se rangeaient en ordre +de marche; un cliquetis d'armes s'éleva mêlé au roulement lointain +d'une voiture, puis tout s'éteignit: l'héritier d'un empire s'en +allait vers l'abîme! + +Le train qui devait partir à six heures de la station de Charleville +n'était pas encore formé au moment où j'arrivai. La gare était remplie +de soldats fiévreux et fourbus où l'on comptait non moins de traînards +que de malades, et que l'administration aux abois versait dans les +dépôts du Nord et les divers hôpitaux qui pouvaient disposer de +quelques lits encore. Les wagons ne furent pleins qu'à neuf heures. On +y entassait les débris de vingt régiments. A neuf heures et demie, la +locomotive s'ébranla lourdement. On voyait çà et là des grappes de +pantalons garance sur les plates-formes et les marchepieds, ceux-ci +debout, ceux-là couchés. De temps à autres, des convois chargés de +soldats, de canons et de chevaux saluaient au passage le convoi qui +s'éloignait de Mézières. C'était l'armée du général Vinoy, qui allait +appuyer l'armée du maréchal Mac-Mahon, et qui devait presque aussitôt +battre en retraite et s'enfermer dans Paris. Un de ces convois +s'arrêta à la station de Harrison vers deux heures en même temps que +celui sur lequel j'étais monté. On causa de wagon à wagon entre +cavaliers et fantassins; c'est ainsi que j'appris qu'un détachement du +3e zouaves venait de prendre place dans un train montant, et ne devait +pas tarder à passer. Je résolus d'attendre l'arrivée de mes camarades +inconnus. + +Au bout de quatre heures, le détachement du 3e zouaves parut enfin. +D'un bond je m'élançai auprès du lieutenant qui le commandait. + +--Monsieur? lui dis-je. + +--On m'appelle mon lieutenant, répliqua l'officier d'un ton sec; puis +me regardant le sourcil déjà froncé: + +--Que voulez-vous? et surtout soyez bref. + +Je lui exposai ma demande en termes nets et précis. + +--Montez! dit le lieutenant. + +Je pris subitement place dans un wagon où quinze zouaves allongeaient +leurs guêtres. Des regards curieux se dirigèrent vers le nouveau-venu, +qui mêlait tout à coup sa jeune barbiche au rassemblement farouche de +ces moustaches rouges et noires. L'instant était critique: il y avait +là un écueil à franchir. Une magnifique pipe que je tirai et que +j'offris tour à tour à chacun me gagna le coeur de mes compagnons de +route. En signe d'adoption, ils me tutoyèrent spontanément. Vers dix +heures du soir, le train s'arrêta à Charleville: le détachement des +zouaves quitta les wagons, et vint camper sur une promenade au-dessus +de la station. L'influence de la pipe, dont le tuyau d'ambre sortait +de ma poche, me permit l'entrée d'une tente où l'hospitalité la plus +cordiale m'accueillit sur un pan de gazon. Mon tartan, que je n'avais +pas quitté depuis mon départ de Paris, me servit de matelas et de +couverture, et je m'endormis entre mes camarades. Lorsque par hasard +j'entrouvrais les yeux, et qu'à la lueur pâle de quelques tisons +brûlant çà et là j'apercevais ce pêle-mêle de jambes enfouies dans +d'immenses culottes, et de têtes cachées à demi sous le fez rouge, des +rires silencieux me prenaient. Je fus réveillé par la rosée qui +transperçait mes vêtements et me glaçait. Les zouaves, qui, dans des +attitudes diverses, ronflaient sous la tente, secouèrent leurs +oreilles comme des chiens qui viennent de recevoir une ondée, et, +sifflant des airs bizarres mêlés de couplets saugrenus, se mirent en +devoir de plier les tentes et de faire les sacs pour être prêts à +partir au premier signal. Je m'employai avec eux tant bien que mal. +Allant et venant, je fis la découverte d'un superbe capuchon de drap +tout neuf qui gisait sur l'herbe et semblait orphelin. Je soulevai le +capuchon, l'examinai, et ne put lui refuser les louanges qu'il +méritait au double point de vue de la solidité et de la conservation. + +--A qui le capuchon? m'écriai-je en le tenant suspendu au bout de mon +bras. + +--A toi, parbleu! s'écria un vieux zouave chevronné jusqu'à l'épaule. + +Je le regardai un peu surpris. + +--Tu ne comprends donc pas? reprit-il; c'est pourtant bien clair. Tu +as droit à un capuchon et tu n'en as pas, ce qui est la faute du +gouvernement; cependant en voici un qui se balance entre tes doigts. +Quelqu'un le réclame-t-il? non; ma conclusion est qu'il t'appartient. + +Et toujours parlant il m'en coiffa. Un coup de clairon retentit. + +--C'est l'assemblée qui sonne, ajouta-t-il, en route à présent, le +lieutenant n'aime pas qu'on le fasse attendre. + +A sept heures et demie, un train prit le détachement, et la locomotive +courut sur la voie qui aboutissait à Sedan. Ici le verbe courir doit +se prendre dans le sens le plus modeste. Le convoi marchait, parfois +même il se traînait. D'une main, le mécanicien, debout sur sa machine, +serrait le frein; du regard, il sondait l'horizon. On ne savait pas au +juste où étaient les Prussiens, et à toute minute on craignait de +trouver la voie coupée. Tout à côté des rails, en contre-bas, filait +une route sur laquelle passaient en toute hâte des familles de paysans +chassées par la peur et le désespoir. Des femmes qui pleuraient +portaient des petits enfants. Ces malheureux pressaient la fuite de +quelques bestiaux. On entendait le grincement des charrettes toutes +chargées de ce qu'ils avaient pu sauver. Des détonations roulaient +dans la campagne. On voyait çà et là , au-dessus des haies, des +panaches de fumée blanche; toutes les têtes étaient aux portières. Le +convoi allait au devant de la bataille. Un mélange d'angoisse et +d'impatience m'agitait. En ce moment, un zouave parut sur le +marchepied, et avertit ses camarades, de la part du lieutenant, qu'ils +devaient se tenir prêts à tirer. En un clin d'oeil, tous les +chassepots furent chargés et armés. Le wagon s'en trouva hérissé, et +la locomotive prit une allure plus rapide. On n'apercevait au loin que +quelques groupes noirs ondulant dans la plaine. Des yeux perçants +croyaient y reconnaître le casque à pointe des Prussiens. Tout à coup +un obus parti d'un point invisible s'enfonça dans le remblai du chemin +de fer; un autre, qui le suivait, écorna l'angle d'un wagon. Le convoi +en fut quitte pour la secousse. Les zouaves répondirent à cette +agression par quelques coups de fusil tirés dans la direction des +masses noires qu'on voyait au loin. Une heure après, le convoi était +en vue de Sedan, et s'arrêtait bientôt à la gare, qui est située à un +kilomètre à peu près du corps de place. Déjà les bataillons prussiens +couronnaient certaines hauteurs voisines. Les promenades qui m'avaient +fatigué à Mézières et à Rethel m'attendaient à Sedan. J'avais à peine +fait quelques pas dans la ville, qu'un fourrier de zouaves m'engagea, +ainsi que plusieurs de mes camarades, à retourner à la gare, où des +caisses de fusils étaient arrivées, disait-il. Je m'y rendis en +courant. A la gare, point de caisses et point de fusils, mais des amas +de pains et des monceaux de sacs remplis de biscuits. Je regardai le +fourrier. + +--Vous n'y comprenez rien, n'est-ce pas? me dit-il en riant: ne me +fallait-il pas des hommes de bonne volonté pour enlever ces +provisions? M'auriez-vous suivi, si je ne vous avais pas promis des +armes? + +Il n'y avait rien à répliquer à ce raisonnement. Ployant bientôt sous +le poids du sac et portant un pain sous chaque bras, je repris le +chemin de Sedan, où mon détachement avait ordre d'attendre sur la +place Stanislas. Un ordre vint en effet qui le fit retourner à la +porte de Paris, par laquelle il était entré. Une rumeur effroyable +remplissait la ville. Des aides de camp circulaient, des estafettes +passaient portant des dépêches, des groupes se formaient au coin des +rues; un homme vint criant qu'on avait remporté une grande victoire. +Quelques incrédules hochèrent la tête. Une canonnade furieuse ne +cessait pas de retentir dans la direction nord-est de Sedan. On avait +le sentiment qu'une partie formidable se jouait de ce côté-là . Toutes +les oreilles étaient tendues, tous les coeurs oppressés. Brusquement +un sergent me tira de mon repos, et, faisant l'appel des hommes qui +n'étaient pas armés, me conduisit avec quelques-uns de mes camarades +à la citadelle, où enfin on nous distribua des fusils. Le commandant +de place, qui assistait à cette distribution, fit aux zouaves une +courte allocution pour les engager à s'en bravement servir, et au pas +gymnastique le sergent nous ramena à la porte de Paris, où l'on se +disposait à recevoir une attaque. Des bourgeois effarés allaient et +venaient. Il y avait de grands silences interrompus par de sourdes +détonations. Un cortège passa portant un uhlan à moitié mort couché +sur deux fusils. De ces êtres abrutis et vils comme il s'en trouve +dans toutes les foules, se ruèrent autour de la civière en criant et +vociférant. Le visage pâle du blessé ne remua pas; peut-être +n'entendait-il plus ces insultes. Sur sa poitrine ensanglantée, et que +laissait voir sa chemise entr'ouverte, pendait une plaque de cuir dont +la vue m'intrigua beaucoup. Était-ce, comme quelques-uns le +supposaient, une espèce de cuirasse destinée à protéger les soldats +du roi Guillaume contre les balles des fusils français? Était-ce plus +simplement une sorte d'étiquette solide sur laquelle étaient inscrits +le numéro matricule du combattant, avec ceux du régiment, du bataillon +et de la compagnie, et qui devait le faire reconnaître en cas de mort? + + + + +III + + +Le bruit du canon qui grondait toujours ne me permit pas d'approfondir +plus longtemps cette question. Un sergent disposait nos hommes le long +du mur d'enceinte, de cinq mètres en cinq mètres, en nous recommandant +de ne pas tirer sans voir et sans bien viser. Il était à peu près six +heures du soir quand je pris possession du poste qui m'avait été +assigné. On nous avait prévenus que nous serions relevés à minuit: +c'était une faction de six heures pour mes débuts; mais j'avais un bon +chassepot à la main, tout battant neuf, et je n'aurais pas troqué mon +coin où soufflait la bise contre un fauteuil d'orchestre à l'Opéra. +Mes camarades et moi, nous étions tous couchés sur le rempart dans +l'herbe et la rosée, observant un silence profond et l'oeil au guet. +Mon attention était quelquefois distraite par des mouvements qui se +faisaient autour de nous. Deux compagnies de lignards firent abaisser +le pont-levis, et filèrent, l'arme sur l'épaule, vers la gare du +chemin de fer, où elles allaient prendre une grand'garde. On entendait +leur pas dans l'ombre, et leur masse noire s'effaçait lentement dans +une sorte d'ondulation cadencée. + +Le froid pénétrant de la nuit se faisait sentir. Mes vêtements de +laine et mon capuchon lui-même s'imbibaient de rosée; des frissons me +couraient sous la peau. Dix heures sonnèrent, puis onze. Rien ne +bougeait dans la plaine. Mes yeux se fatiguaient à regarder la nuit. +Je me serais peut-être endormi sans le froid glacial qui, du bout de +mes pieds trempés dans l'eau, montait jusqu'à mes épaules. A droite +et à gauche, les corps inertes de mes compagnons de garde +s'allongeaient pesamment dans le gazon terne et détrempé. De temps à +autre, des monosyllabes rudes sortaient de leurs lèvres, puis tout +rentrait dans le silence. Minuit arriva; toutes les oreilles en +comptèrent les douze coups. Mon enthousiasme s'était adouci. Plusieurs +d'entre nous tournèrent la tête du côté par lequel nous étions venus. +Rien n'y parut. Quand la demie tinta: + +--A présent, murmura l'un de mes voisins que l'expérience avait rendu +sceptique, ce sera comme ça jusqu'à demain. + +Il ne se trompait pas. A six heures du matin, nous étions encore +immobiles aux mêmes places. Pour secouer la somnolence qui faisait +parfois tomber nos paupières alourdies, nous avions la distraction de +quelques alertes. Ainsi, par exemple, vers une heure, des mobiles +campés dans notre voisinage, entendant marcher, sautèrent sur leurs +faisceaux, crièrent aux armes à tue-tête, et commencèrent un feu +violent. Les officiers exaspérés couraient partout en criant: Ne tirez +pas! ne tirez pas! mais les fusils partaient toujours. Ce beau tapage +dura cinq minutes. Il s'agissait tout simplement d'une compagnie de +ligne qui rentrait après une reconnaissance. Un malheureux caporal fut +victime de cette fausse alerte. + +Il y eut encore deux ou trois algarades semblables. La dernière me +laissa sans émotion. Vers quatre heures et demie du matin, aux +premières lueurs du jour, partit un coup de canon tiré des remparts de +Sedan. Ce premier coup de canon marquait le commencement d'une journée +qui devait compter parmi les plus irréparables désastres. Bientôt des +décharges violentes suivirent cette première détonation. Je regardais, +dans l'ombre qui s'éclairait, les rayons rouges de ces coups de feu +retentissants. Déjà mon oreille était faite à ce bruit terrible. +Appuyé sur le coude, j'en écoutais le grondement, qui ne cessait plus +et redoublait d'intensité en se rapprochant. La bataille faisait rage. +Cette fois j'y avais ma place marquée d'avance. Vers six heures, on +vint relever le détachement qui avait passé la nuit sur le rempart. + +--C'est le moment de casser une croûte, me dit le sergent, +dépêche-toi; tout à l'heure il va faire chaud. + +Je ne me le fis pas dire deux fois, et, prenant ma course du côté de +la ville, tout en cherchant une auberge, j'aperçus dans le _Café de la +Comédie_, sur la place Stanislas, six officiers supérieurs qui +jouaient au billard. Ils faisaient des carambolages, et semblaient +s'amuser beaucoup tandis que des boulets prussiens frappaient les +murailles voisines. J'avais avalé je ne sais quoi, je ne sais où, en +quatre minutes, et retournai, toujours courant, à la porte de Paris, +où tout de suite je fus mis de garde avec un autre zouave en dehors du +pont-levis. Mon lieutenant,--je ne l'appelais plus monsieur,--nous +avait donné pour consigne d'empêcher tout individu de passer le pont +et même de se présenter de l'autre côté du fossé. Le bombardement de +la ville venait de commencer: les obus sifflaient et tombaient çà et +là avec ce bruit strident qu'on n'oublie jamais. C'était la première +fois que je voyais le feu, je n'étais pas complètement rassuré. Mon +coeur battait à coups profonds, et malgré moi je serrai la batterie de +mon chassepot tout armé d'une main nerveuse. Ceux qui jurent qu'aucune +émotion ne les a effleurés dans un tel moment me laissent des doutes +sur leur franchise. Peut-être ont-ils plus d'orgueil que de sincérité; +peut-être aussi ont-ils cet avantage d'être pétris d'un limon +particulier. Quant à moi, sans que la pensée de déserter mon poste me +vînt un instant à l'esprit, j'étais en proie à des sensations +indéfinissables et complexes où l'inquiétude et la curiosité avaient +une égale part. + +Les obus broyaient la pierre des murailles ou fouettaient l'eau des +fossés. Les éclats volaient partout. Une pièce de canon placée sur le +rempart, un peu à gauche de la porte, répondait aux batteries +prussiennes avec une rapidité et une précision qui attirèrent bientôt +leur attention de son côté. Une grêle de projectiles mit hors de +service quelques artilleurs. Il était clair que les ennemis +s'appliquaient à éteindre le feu de leur pièce. Ils y réussirent +bientôt sans mérite aucun. Le pauvre canon se tut de lui-même faute de +munitions. L'un des artilleurs qui restaient debout jeta son +écouvillon avec rage; un autre se croisa les bras sur la poitrine, +quelques-uns se retirèrent lentement poursuivis par les obus. + +Pendant ce duel inégal, j'allais et venais devant mon pont-levis. Les +obus et les boulets, qui tout à l'heure arrivaient seuls, étaient +maintenant accompagnés d'une pluie de balles qui s'aplatissaient en +auréole contre les murailles, ou ricochaient sur le fer des garde-fous +avec un pétillement qui agaçait mes oreilles. Nous étions, mon +camarade et moi, en sentinelle sur le bord du fossé, comme des cibles +vivantes contre lesquelles des Bavarois qui venaient de s'emparer de +la gare exerçaient leur adresse. Ils y mettaient une grande activité. +Jusqu'alors leur précipitation même nous avait préservés; mais l'un +d'eux ne pouvait-il pas rectifier son tir et atteindre enfin le point +de mire offert à leurs coups? Nous n'échangions pas un mot, nos +regards parlaient pour nous. Deux ou trois jets de poussière arrachés +par des balles à la crête du fossé avaient déjà volé sur mes +jambières, lorsque le lieutenant, tout en laissant le pont-levis +abaissé, nous fit rentrer sous le rempart. Un soupir d'allégement, je +l'avoue, souleva ma poitrine. + +Cela fait, il demanda trente hommes de bonne volonté pour occuper les +créneaux de l'avancée au delà du pont-levis. En ce moment, la route +par laquelle il fallait nécessairement passer était balayée par une +pluie d'obus et de balles qui en labouraient le sol et les abords. +Cinquante zouaves se présentèrent, et les trente premiers s'élancèrent +au pas de course. Retenu sous la voûte par la consigne, je les +regardai partir. J'avais le coeur serré: il me semblait qu'aucun d'eux +ne pourrait traverser cet ouragan de fer et de plomb; mais déjà leur +course furieuse les avait portés aux créneaux. Deux ou trois gisaient +par terre; un autre se débattait dans le fossé. A peine accroupis à +leur poste d'observation, ils rendaient balle pour balle. On tirait +aussi de dessus les remparts, où des compagnies de mobiles étaient +alignées; malheureusement tous les coups, dans la précipitation du +feu, ne portaient pas sur les Prussiens. Quelques-uns frappaient +autour des créneaux; un zouave atteint entre les épaules, resta sur +place. La fusillade ne faisait plus qu'un long roulement étouffé par +les décharges de l'artillerie. Le lieutenant fit sonner la retraite. +Il fallait de nouveau passer le pont-levis où le tourbillon des +projectiles s'abattait. Un élan ramena les volontaires qui avaient si +bravement fait leur devoir; mais leur groupe vaillant paya sa dîme à +la mort. J'en vis tomber trois encore, et le reste disparut sous la +voûte: ma gorge était prise comme dans un étau. + +Mon tour de servir était venu. Sur un signe du lieutenant, et à +l'instant même où les derniers zouaves passaient sur le tablier du +pont-levis, je m'élançai avec cinq ou six camarades complètement en +dehors et me suspendis aux chaînes du pont qu'il s'agissait de +relever. Les Prussiens, qui n'étaient plus tenus en respect, se +précipitèrent du côté des palissades et firent un feu d'enfer. Je ne +voyais plus. Autour de cette grappe d'hommes qui pesaient de toutes +leurs forces sur les deux chaînes, les balles traçaient un cercle en +s'aplatissant contre le mur. Il me semblait que huit ou dix allaient +me traverser le corps. Elles ricochaient partout; leur choc contre la +pierre et le fer ne s'en détachait pas en coups isolés, mais faisait +un bruissement continuel. Je m'étonnais de la pesanteur du pont, bien +que j'eusse mis à l'épreuve la solidité de mes muscles, et de la +lenteur maladroite des chaînes à glisser dans leurs ramures, et +cependant cette opération qui me paraissait interminable ne dura pas +plus de quinze secondes. Quand les balles trouèrent le lourd bouclier +qui fermait la voûte, je me secouai: je n'avais pas une égratignure. +Aucun de mes camarades non plus n'avait été touché. + +--C'est la chance, murmura un caporal qui s'essuyait le front. + +Un de mes voisins me tapa sur l'épaule, et m'engagea à le suivre sur +le rempart. + +--Tu comprends, me dit-il, qu'il n'y a plus rien à faire ici; là -haut, +nous verrons tout: ce doit être drôle. + +Cette dernière observation me décida. On avait bien là -haut, comme +disait le zouave, l'inconvénient des obus qui tombaient çà et là ; mais +on pouvait aisément se défiler des balles. Je m'étendis sur l'herbe, +et me mis à fumer quelques cigarettes, tout en ne perdant aucun détail +du spectacle que j'avais sous les yeux. Des nuages de fumée montaient +dans l'air, des fermes brûlaient; on distinguait des ondulations +noires parmi les champs. Çà et là , des hommes isolés couraient. Des +masses profondes s'avançaient au loin. + +--Ça, c'est l'infanterie, me dit mon voisin, qui savourait ma pipe... +Ces gueux-là en ont des tas. + +Il s'interrompit pour m'emprunter une pincée de tabac, et, allongeant +le bras dans la direction d'un hameau: + +--Cette poussière qui roule tout là -bas, c'est des uhlans; plus on en +tue, plus il y en a. + +J'étais sur mon rempart comme dans une stalle d'orchestre; mais les +drames militaires que j'avais vus au théâtre ne m'avaient donné qu'une +médiocre idée du spectacle terrible dont les scènes se déroulaient +sous mes yeux: je ne comptais plus les cadavres épars dans les champs. +Quelque chose qui se passait à ma gauche me fit tout à coup me relever +à demi. Sur un plateau qui s'étend au-dessus de Sedan et qui fait face +à la Belgique, un régiment de cuirassiers lancé au galop exécutait une +charge. Les rayons du soleil frappaient leur masse éclatante. Les +cuirasses semblaient en flammes: c'était comme une nappe d'éclairs qui +courait. On voyait leurs sabres étinceler parmi les casques. +L'avalanche des escadrons tombait sur les lignes noires de +l'infanterie bavaroise, lorsque les batteries prussiennes aperçurent +nos cuirassiers. Soudain le vol des obus qui battait le rempart passa +avec un bruit strident au-dessus de nos têtes et tourbillonna sur le +plateau. Je vis des rangs s'ouvrir et des chevaux tomber. Je sentais +mon coeur battre à m'étouffer. Il arrive souvent que les émotions +n'atteignent pas au niveau de ce qu'on espérait ou redoutait; mais au +milieu de ce bruit formidable, en présence de ces fourmilières +d'hommes qui marchaient dans le sang, celles qui m'agitaient +dépassaient en violence tout ce que j'avais pu supposer. + +Pendant toute la matinée, on avait cru dans Sedan que nous étions +vainqueurs; c'était moins cependant une croyance qu'un espoir. +Quelques officiers essayèrent même de relever le moral des soldats par +des récits fantastiques. + +--Courage, mes enfants, disaient-ils, Bazaine arrive! + +Hélas! ce ne fut point Bazaine, mais un nouveau Blücher avec 100,000 +hommes encore! Vers midi, le bruit se répandit parmi les groupes que +l'armée prussienne, augmentée subitement d'un gros renfort de troupes +fraîches, avait pris l'offensive, et que les nôtres, fatigués d'une +lutte inégale, battaient en retraite. A deux heures à peu près, la +débandade commença. Du sommet du rempart, où j'étais toujours placé +avec les autres zouaves de mon détachement, j'assistais à cette +retraite, qui prenait de minute en minute l'aspect d'une déroute. Les +régiments que j'apercevais au loin flottaient indécis. Les rangs +étaient confondus; plus d'ordre. Dans cette foule, les projectiles +faisaient des trouées. Des bataillons s'effondraient ou s'émiettaient. +Je ne perdais pas l'occasion de faire le coup de feu. Nous tirions à +volonté, et nous ménagions nos cartouches. Je me sentais pris de rage +à la vue des Prussiens, dont les casques pointus s'avançaient de +toutes parts. Il en tombait quelques-uns; mais la masse de leurs +tirailleurs affluait toujours. De singulières idées vous traversent +l'esprit en ces moments-là . Tout en chargeant et déchargeant mon +chassepot avec la sage lenteur d'un homme qui a beaucoup chassé, je me +rappelai ces grandes battues de lièvres auxquelles j'avais assisté +dans le pays de Bade pendant la saison d'automne. J'y prenais un +plaisir extrême; je ne me doutais pas qu'un jour viendrait où ces +mêmes coups que j'envoyais à d'innocentes bêtes, je les dirigerais +contre des hommes. + +Je voyais mes voisins relever la tête par un mouvement vif après +chaque coup, et regarder au loin pour voir s'il avait porté. Parfois +un rire éclatant témoignait de leur contentement, un juron de leur +déconvenue. De malheureux blessés se traînaient le long des haies, +usant ce qui leur restait de force pour chercher un abri. Des soldats +tombaient lourdement comme des masses, les bras en avant, et ne +remuaient plus; d'autres pirouettaient sur eux-mêmes, ou bondissaient +comme des chevreuils surpris dans leur course et se débattaient dans +l'herbe. Je pus remarquer l'effroyable dose de férocité qui se +réveille dans le coeur de l'homme quand il a une arme dans les mains. +On a soif de sang humain; on ne pense plus qu'à tuer. Cette férocité +qui précipite l'attaque n'a d'égale que la peur qui précipite la +fuite. + +--_Ça mord_, dit à côté de moi un zouave. + +Je me demandais ce que pouvait signifier ce verbe, quand j'aperçus un +soldat prussien qui, rampant le long d'un talus, cherchait à gagner la +palissade que nous venions d'abandonner. De temps en temps il épaulait +et tirait. J'attendis un passage où l'ondulation du terrain le +forçait à se mettre à découvert. Au moment où il s'y engageait, je fis +feu. Il lâcha son fusil et roula dans le creux. + +--Tu as mordu, me dit le zouave. + +J'éprouvai un frémissement profond dans tout mon être; mais l'affaire +était trop chaude pour me permettre d'analyser mes sensations. Les +projectiles ne cessaient pas d'égratigner la crête du rempart contre +lequel nous étions couchés. Il y avait à ma gauche un engagé +volontaire qui avait voulu, comme moi, faire partie du 3e zouaves. Je +l'avais rencontré dans le wagon pris à Harrison. Le premier obus qui +éclata dans son voisinage ne lui fit pas cligner les yeux. Un moment +vint où il manqua de cartouches. Un caporal, qui en avait une +provision, lui en jeta un paquet; mon jeune voisin se leva sur les +genoux pour le ramasser. Sa tête dépassa un instant le niveau du +parapet. Je vis tout à coup son visage tomber sur sa main, qui devint +rouge; une balle lui était entrée par la nuque et sortie par la +bouche; je m'élançai vers lui. + +--Il est mordu! reprit mon vieux voisin. + +J'avais le coeur un peu lourd. Un mouvement machinal m'avait fait +allonger les doigts vers le paquet de cartouches qu'un filet de sang +gagnait. J'en mis une partie sur l'herbe autour de moi, et le reste +dans mes larges poches. + +--Tu n'as donc pas de ceinturon? me dit l'homme qui conjuguait si bien +le verbe mordre. Et sur ma réponse négative: + +--Quelle brute! fit-il en haussant les épaules. + +Débouclant alors le ceinturon du pauvre mort, froidement il l'ajusta +autour de ma taille. Nous continuions à tirailler. + +--Trente hommes de bonne volonté! cria tout à coup notre lieutenant. + +Je fus sur pied aussitôt. La plupart de mes camarades étaient debout. + +--Il s'agit de retourner aux créneaux et vivement! cria le lieutenant. + +Nous partîmes tous en courant. Déjà les chaînes du pont-levis +s'abaissaient. Notre élan fut si rapide, que plusieurs d'entre nous se +trouvèrent sur le tablier, suspendus dans le vide, avant qu'il eût +touché le bord opposé. Arrivés là , un bond nous porta vers les +créneaux. Les Prussiens, embusqués de l'autre côté, nous envoyaient +des décharges terribles presque à bout portant. On a la fièvre dans +ces moments-là , et la bouche d'un canon ne vous ferait pas peur; mais +quelle ne fut pas ma stupéfaction d'apercevoir, en arrivant à mon +poste, que le revers du créneau était habité! Devant moi soufflait un +visage rouge que coupait en deux une longue paire de moustaches +hérissées. Un casque luisait au sommet de ce visage qui grimaçait. +Deux canons de fusil s'abattirent dans l'ouverture du créneau presque +en même temps, l'un menaçant l'autre; mais le mien partit le premier. +J'entendis un cri étouffé, et le visage rouge disparut. Je ne me +risquai pas à regarder de l'autre côté. Les mobiles rangés le long du +rempart tiraient toujours, et quelques-unes de leurs balles arrivaient +dans le clos où nous restions accroupis; mais les Prussiens nous +donnaient trop de besogne pour qu'aucun de nous eût le temps de +s'occuper de ce qui se passait derrière lui. + +Une violente détonation cependant me fit tourner la tête: c'était le +canon, dont un premier coup avait attiré l'attention des batteries +prussiennes, qui envoyait des paquets de mitraille aux maisons +voisines pour en déloger les Bavarois. Des cartouches de chassepot lui +avaient fourni la poudre et les balles. A la première décharge, les +soldats à la veste bleue ou couverts de la lourde capote grise, +sautèrent comme des rats surpris par une explosion dans leur grenier. +Les plus agiles bondissaient par-dessus les murs et les enclos; les +plus fins ou les plus timides rampaient çà et là , profitant du moindre +pan de muraille, des plis du terrain, des obstacles épars sur la +route, pour dissimuler leur présence. D'autres, qui ne voulaient pas +reculer, se faisaient un abri de quelque bout de haie ou d'une borne +jetée à l'angle d'une maison, et continuaient à tirailler. Prussiens +et Français, nous étions tous en embuscade. Je n'avais qu'un petit +nombre de cartouches, et je les ménageais. Mes camarades et moi, nous +n'échangions que de rares monosyllabes. Les yeux, les oreilles, les +pensées, l'âme et le coeur, tout appartenait à la bataille. On voulait +tuer, tuer encore, toujours tuer. Du bout du fusil, on cherchait sa +proie; on avait des joies subites et des sourires nerveux quand un +corps tombait et augmentait la ceinture de cadavres qui bordait la +palissade. On m'avait parlé de la fièvre épouvantable que donne la +chasse à l'homme: j'en avais l'abominable feu dans les veines. + + + + +IV + + +Nous ne savions rien de la bataille, dont les bruits retentissaient +depuis le matin. Un horizon de fumée nous entourait; mais on +comprenait, à la violence des détonations, qu'elle se rapprochait de +plus en plus. Nous sentions vaguement que l'armée allait être prise +dans Sedan. Elle s'y engouffrait lentement. Autour des remparts, des +tourbillons d'hommes s'agitaient pêle-mêle, les cavaliers avec les +fantassins. On y voyait les régiments s'éparpiller et se dissoudre. Un +coup de clairon nous rappela sur les remparts; il y avait deux heures +que je brûlais de la poudre. Deux heures après, un coup de clairon me +renvoya aux palissades: j'avais renouvelé ma provision de cartouches. +Je ne sentais plus ni la fatigue, ni le soleil, ni la faim. + +Tout à coup la nouvelle qu'un armistice de vingt-quatre heures venait +d'être signé circula avec la rapidité de l'étincelle électrique. +Presque aussitôt le drapeau blanc fut arboré sur le rempart. + +--Voilà le chiffon! me dit un zouave d'Afrique en me poussant du +coude. + +Tous, nous nous mîmes à le regarder d'un air d'hébétement. A la furie +de la bataille succédait une sorte d'anéantissement. J'essuyai +machinalement mon fusil, dont la culasse était noire de poudre et dont +le canon fumait. Mes camarades grondaient entre eux: + +--Et l'homme aux graines d'épinard de ce matin, où donc est-il? En +voilà des généraux qui ne valent pas un caporal! murmura l'un d'eux. + +Je me rappelai en effet que, dans la matinée, un officier supérieur, +général ou colonel, je ne sais lequel, qui commandait à la porte de +Paris, était passé dans nos rangs, et, relevant la tête d'un air +d'importance, prenant une pose fastueuse: + +--Mes enfants, avait-il dit, vous êtes les zouaves d'Afrique; je +m'engage à vous faire passer sur le ventre des Prussiens et à vous +ramener à Paris! + +Nous n'avions plus à passer sur le ventre de personne, et de soldats +nous allions devenir prisonniers. + +Les batteries prussiennes continuaient à tirer, tandis que le drapeau +blanc continuait à flotter. Mon pauvre détachement, diminué de +quelques hommes, descendit le rempart et s'engagea dans la rue de +Paris, où, réuni à d'autres compagnies, il forma une haie d'honneur. +Les obus éclataient çà et là , faisant voler le plâtre et les briques. +Nous avions l'arme au pied. Les plus vieux hochaient la tête. On ne +leur avait rien dit, et ils avaient la certitude que c'était fini. +Aucun de nous ne savait ce que nous faisions là . Que nous importait, +du reste? Le vol des obus qui ricochaient sur les pavés ou +égratignaient au passage la façade des maisons nous laissait +indifférents. Des officiers, des aides de camp montaient et +descendaient la rue. L'un d'eux se dirigea vers le rempart et fit +appeler le portier-consigne, qui requit une corvée de quelques hommes. + +--Bien sûr on attend un parlementaire, me dit mon voisin. + +Mes regards se portèrent vers la voûte que j'avais si souvent +traversée, et où l'on distinguait sur la pierre noire la trace blanche +des balles. + +Le pont-levis abaissé, les barrières ouvertes, un colonel bavarois +accompagné d'un trompette traversa nos rangs. Des officiers français +lui faisaient escorte. Tous les yeux le suivaient; il portait le +casque et la grande capote grise. C'était un homme grand, maigre et +blond. Ses yeux pâles, couleur de faïence, clignotaient sous ses +lunettes d'or en nous regardant. Un trompette, qui le suivait d'un pas +méthodique, avait une longue figure blafarde sur laquelle deux énormes +favoris rouges traçaient un arc de cercle. Il portait une sorte de +bonnet à poil et l'uniforme rouge des hussards prussiens. Son rayon +visuel, maintenu par la discipline, avait pour objectif les épaules de +son colonel. L'attitude de celui-ci offrait un mélange d'insolence et +d'embarras. Il avait à peine fait une centaine de pas, lorsqu'un obus, +parti des lignes prussiennes, vint tomber à dix mètres de lui. Il eut +un tressaillement, et se tournant vers ceux qui l'accompagnaient: + +--Messieurs, je vous demande mille pardons; c'est une impolitesse que +nous faisons là . Nos batteries n'ont certainement pas vu le drapeau +blanc... C'est incroyable! + +Cette «impolitesse, comme disait le colonel prussien, avait coûté la +vie à deux pauvres diables, et, comme on les emportait sur quatre +fusils: + +--Ah! mille pardons! répéta-t-il tout en continuant sa route. + +Un peu moins d'obus et un peu plus de silence eussent mieux fait +l'affaire de Sedan. Les projectiles y tombaient toujours, tuant, +blessant, effondrant. Le drapeau blanc hissé sur le rempart ne mettait +point de terme à l'attaque, et n'empêchait que la défense. Cependant, +vers six heures du soir, le feu se ralentit, et, petit à petit, il +s'éteignit. Un silence morne, plein de bourdonnements et de rumeurs +tristes, s'abattit sur la ville. On nous avait défendu de remonter +sur les remparts. Malgré cette interdiction formelle, les soldats s'y +pressaient. L'un d'eux, dans une minute d'exaspération, lâcha un coup +de fusil. Des hurlements féroces lui répondirent. Nos officiers +accoururent. Un capitaine se dévoua, et, pour éviter une rixe +imminente, se rendit auprès d'un colonel prussien qui avait le +commandement hors des murs, et lui porta des excuses. Le pont-levis +auprès duquel j'avais brûlé mes premières cartouches était resté +abaissé. Deux sentinelles françaises se promenaient sous la voûte, et +deux sentinelles prussiennes leur faisaient vis-à -vis sur le revers du +fossé. Je ne savais que faire. J'allais de long en large, quelquefois +seul, quelquefois avec un camarade. On échangeait quelques mots au +passage. La colère faisait tous les frais de l'entretien. Je n'étais +plus soutenu par l'ardeur de la lutte. Une immense réaction se +faisait, suivie d'un immense accablement. Je tombai par terre plus +que je ne m'y couchai, et m'endormis d'un lourd sommeil. + +Une clameur horrible me réveilla vers neuf heures. A peine ouverts, +mes yeux furent éblouis par la clarté d'un incendie que l'armée +prussienne saluait d'un hurrah frénétique. Trois ou quatre maisons +flambaient dans la nuit. Enveloppé de mon fidèle tartan, je restai +étendu sur le dos, regardant brûler cet incendie qui projetait de +grandes lueurs sur le ciel. La voix du canon aurait pu seule me tirer +de mon immobilité. Je n'avais pas bien le sentiment de mon existence. +Des zouaves, dans toutes les attitudes, dormaient ou fumaient la pipe +autour de moi. Que de choses s'étaient passées depuis deux jours! Je +regardais mes mains noires de poudre. Un bruit sourd et continu me +tira de cet anéantissement. Des masses épaisses et sombres marchaient +dans l'obscurité de la nuit et passaient devant moi: c'étaient les +débris de l'armée qui avait perdu la bataille suprême. Vaincue et +brisée, elle se rangeait autour des remparts. Des régiments de ligne +entiers suivaient l'infanterie de marine, qui avait si vaillamment +payé la dette du sang. Beaucoup d'entre eux n'avaient même pas donné. +Des mots sans suite nous apprenaient que le maréchal de Mac-Mahon +avait été blessé,--quelques-uns le disaient mort,--et que des mains du +général Ducrot le commandement avait passé aux mains du général +Wimpfen. L'éclair vacillant des baïonnettes reluisait au-dessus des +képis. Cette foule énorme marchait d'un pas lourd: elle portait le +poids d'une défaite. Une partie de la nuit se passa dans ce tumulte. +J'ouvrais et je fermais les yeux tour à tour: des bataillons suivaient +des bataillons; je les entrevoyais comme dans un rêve. + +Le matin me trouva sur pied. Il y avait dans la ville un encombrement +de soldats de toutes armes confusément rassemblés dans les rues et +sur les places publiques. Cette multitude, où l'on ne sentait plus les +liens de la discipline, bourdonnait partout. Des soldats qui portaient +des lambeaux d'uniforme erraient à l'aventure. C'était moins une armée +qu'un troupeau. Soudain un mouvement se fit dans cette masse. Une +voiture parut attelée à la Daumont. Un homme en petite tenue s'y +faisait voir portant le grand cordon de la Légion d'honneur; un +frisson parcourut nos rangs: c'était l'empereur. Il jetait autour de +lui ces regards froids que tous les Parisiens connaissent. Il avait le +visage fatigué; mais aucun des muscles de ce visage pâle ne remuait. +Toute son attention semblait absorbée par une cigarette qu'il roulait +entre ses doigts. On devinait mal ce qu'il allait faire. A côté de lui +et devant lui, trois généraux échangeaient quelques paroles à +demi-voix. La calèche marchait au pas. Il y avait comme de +l'épouvante et de la colère autour de cette voiture qui emportait un +empire. Un piqueur à la livrée verte la précédait. Derrière venaient +des écuyers chamarrés d'or. C'était le même appareil qu'au temps où il +allait sur la pelouse de Longchamps assister aux courses du grand +prix. Deux mois à peine l'en séparaient. On penchait la tête en avant +pour mieux voir Napoléon III et son état-major. Une voix cria: _Vive +l'empereur!_ une voix unique. Toute cette foule armée et silencieuse +avait le vague sentiment d'une catastrophe. Un homme s'élança au +devant des chevaux, et, saisissant par les jambes un cadavre étendu au +milieu de la rue, le tira violemment de côté. La calèche passa; +j'étouffais. Quand je ne vis plus celui que plus tard on devait +appeler l'homme de Sedan, un grand soupir souleva ma poitrine. Celui +qui avait dit: L'Empire, c'est la paix, disparaissait dans la guerre. + +Le spectacle que présentait alors Sedan était navrant. On se figure +mal une ville de quelques milliers d'âmes envahie par une armée en +déroute. Des soldats endormis gisaient au coin des rues. Plus +d'ordres, plus de commandement. Des familles pleuraient devant les +portes de leurs maisons visitées par les obus. Il y avait un +fourmillement d'hommes partout; ils étaient, comme moi, dans la +stupeur de cet épouvantable dénouement. J'errai à l'aventure dans la +ville. Des figures de connaissance m'arrêtaient çà et là . Des +exclamations s'échappaient de nos lèvres, puis de grands soupirs. Le +bruit commençait à se répandre que l'empereur s'était rendu au +quartier général du roi Guillaume. Les soldats, furieux, ne lui +épargnaient pas les épithètes. On lui faisait un crime d'être vivant. +Les officiers ne le ménageaient pas davantage. On questionnait +ceux,--et le nombre en était grand,--qui l'avaient vu passer dans sa +calèche. L'histoire de la cigarette soulevait des explosions de +colère.--Un Bonaparte! disait-on. + +Vers deux heures, un caporal de ma compagnie m'avertit que les zouaves +qui occupaient la porte de Paris avaient reçu ordre de rallier ce qui +restait du régiment, campé sur la gauche de la citadelle en faisant +face à la Belgique. J'y trouvai quelques centaines d'hommes sur +lesquels la furieuse bataille qu'ils venaient de traverser avait +laissé d'épouvantables traces. Quelques-uns, accroupis par terre, +rafistolaient des lambeaux d'uniforme; d'autres pansaient des +blessures qu'ils dédaignaient de porter à l'ambulance. + +Un commandant dont j'avais fait la connaissance au camp de Châlons, et +qui gracieusement m'avait promis de faire tout ce qui dépendrait de +lui pour rendre moins dures les premières fatigues du noviciat +militaire, vint à moi, un triste sourire aux lèvres. + +--Eh bien! me dit-il, vous avais-je trompé? + +--Ma foi! tout y est, la misère, les privations, le sang!... + +--Et vous ne comptez pas ce que nous réservent les conséquences d'une +défaite que mon expérience du métier n'allait pas jusqu'à prévoir. + +Je l'interrogeai du regard. + +--Vous verrez, reprit-il. Et tout ce que vous pouviez rêver de pire +sera dépassé. + +Il soupira, et se mettant à marcher: + +--Vous n'êtes pas blessé au moins? + +--Non, pas une égratignure, rien. + +--C'est une chance! que de braves gens qui sont morts depuis que je ne +vous ai vu! Sedan, après Reichshoffen! notre régiment est en poudre. +Vous savez, tous ceux que vous avez vus près du colonel il y a quinze +ou vingt jours, tous morts... morts ou disparus!... Il était devenu +très-pâle. + +--Vous n'avez besoin de rien? reprit-il brusquement. + +--Non, merci, commandant. + +--Au reste, nous n'allons pas nous quitter de quelques jours; si je +puis vous être bon à quelque chose, disposez de moi. + +Je le remerciai et il s'éloigna lentement, jetant çà et là des regards +sur la bande vêtue de vêtements en loques qui avait été un régiment. + +Le lendemain,--je ne l'oublierai jamais,--on afficha partout la +proclamation du général de Wimpfen, qui avait signé la capitulation de +la ville et de l'armée. Tous nous étions prisonniers de guerre. + +Il n'y eut plus ni frein, ni discipline; l'armée était comme affolée. +Des groupes énormes s'arrêtaient aux places où l'affiche était collée; +il en sortait des imprécations. Ce mot dont on a tant abusé depuis, +_trahison_! volait de bouche en bouche. On était livré, vendu! Après +avoir été de la chair à canon, le soldat devenait de la chair à +monnaie: tant d'hommes, tant d'or. Un bourdonnement terrible +remplissait la ville. On ne saluait plus les généraux. Des bandes +passaient en vociférant le long des rues, et s'agitaient dans cette +enceinte trop étroite pour leur foule. Il y avait çà et là comme des +houles faites de cuirassiers, de hussards, d'artilleurs, de dragons, +de lignards. L'ivresse s'abattait partout. Un mot ne me sortait pas de +la tête: Prisonnier! et j'avais fait une campagne de trois jours! Je +rencontrai mon commandant: + +--Eh bien? me dit-il. + +Je ne trouvai pas une parole à lui répondre. Il me serra la main et +passa. Il y avait des visages sur lesquels on lisait un désespoir +terrible. Il me semblait qu'avec un régiment de ces visages-là on +aurait fait une trouée partout. Avec quel plaisir n'aurais-je pas +sauté sur mon fusil, si le signal de l'attaque avait été donné! mais +rien! Des cohues qui tournaient dans une ceinture de remparts! + +On s'accostait, on se quittait, on se reprenait. Le vieux zouave qui +m'avait pris en amitié depuis les palissades, marchait à côté de moi. +Il riait dans sa barbe semée de fils d'argent. + +--Prisonnier! sais-tu ce que c'est, petit? me disait-il. C'est du pain +noir, de l'eau, des casemates, de la terre à remuer, quelquefois des +coups... Et pas un brin de tabac à fumer! Ça ne s'était jamais vu! Et +dire qu'on m'a fait venir d'Afrique pour ça! Être pris dans son pays +comme un rat dans une souricière quand on a passé par Inkermann et +Solferino, c'est drôle tout de même! Ce sont les Arabes qui vont rire! +Mon vieux régiment abîmé, les officiers morts, adieu les zouaves du +3e! Toi, tu viens de Paris; ça se voit à ton air; moi, j'arrive +d'Oran, et toi et moi nous tomberons en Allemagne!... Est-ce qu'on n'a +pas fait ce qu'on a pu, dis? voyons, dis-le pour voir! + +Je crus un instant qu'il allait me chercher querelle; il me regardait +avec des yeux furibonds. Je me hâtai de le calmer en lui jurant que +c'était aussi mon avis. + +--Alors, vois-tu, c'est la faute des généraux, avoue-le, reprit-il. + +Un tapage abominable interrompit notre conversation. C'était +l'administration qui donnait à piller les subsistances de l'armée. On +courait, on se bousculait, on se battait: c'était une crise aiguë dans +le désordre. Je perdis mon vieux zouave dans la foule comme on perd de +vue un chevreuil dans une forêt. Des bandes se ruaient autour des +caisses de biscuits et des barils de salaisons en poussant des cris +formidables. On défonçait à coups de crosse les tonneaux de vin et +d'eau-de-vie. Le liquide coulait dans les rues. Les plus proches en +avaient jusqu'aux chevilles. A cent mètres de ce gaspillage hideux des +régiments mouraient de faim. Les repus vendaient le produit de leur +rapine aux affamés. On mettait aux enchères les pains de munition et +les pièces de lard. Je me tirai comme je pus de cette cohue qui +trébuchait. Après l'indignation, le dégoût. + + + + +V + + +Ce sommeil de plomb qui m'avait surpris sur l'herbe aux approches de +la citadelle, m'attendait dans le même campement. Une lassitude +extrême m'accablait, une lassitude nerveuse qui venait du cerveau plus +que des membres. J'étais littéralement brisé. Au réveil, je devais +entrer dans un cauchemar plus terrible. Les régiments reçurent l'ordre +de livrer leurs armes. Non, jamais je n'oublierai le spectacle à la +fois superbe et lugubre qui frappa mes yeux. Un frémissement parcourut +la ville. La mesure était comble; c'était comme le déshonneur infligé +à ceux qui restaient des héroïques journées de Spickeren et de +Reischoffen, de Wissembourg et de Beaumont. Ce fut bientôt un tumulte +effroyable. Les vieux soldats d'Afrique faisaient pitié. Ils se +demandaient entre eux si c'était bien possible. On en voyait qui +pleuraient. Moi-même,--et je n'étais qu'un conscrit,--j'avais des +larmes dans les yeux. Ce chassepot que je n'avais guère que depuis +trois jours et avec lequel j'avais fait mes premières armes, ce +chassepot auquel j'avais adapté, en guise de bretelle, un lambeau de +ma ceinture de zouave, et qui sentait encore la poudre, il fallait +donc le livrer! Je le pris par le canon, et, le faisant tournoyer +au-dessus de ma tête, je le rompis en deux morceaux contre le tronc +d'un arbre. Je ne faisais d'ailleurs que ce que faisaient la plupart +de mes camarades. C'était partout un grand bruit de coups de crosses +contre les murs et les pavés. On n'apercevait que soldats armés de +tournevis qui démontaient la culasse mobile de leurs fusils, et en +jetaient les débris. Les artilleurs, attelés aux mitrailleuses, en +arrachaient à la hâte un boulon, une vis, en brisaient un ressort pour +les mettre hors de service. D'autres, fous de rage, silencieusement, +enclouaient leurs pièces. C'était dans tout Sedan comme un grand +atelier de destruction; les officiers laissaient faire. Les cavaliers +jetaient dans la Meuse les sabres et les cuirasses, les casques et les +pistolets: on marchait sur des monceaux de débris. Chaque pas +arrachait au sol un bruit de métal; c'était la folie du désespoir. + +Il fallut enfin que la sinistre promenade commençât. Je revis la porte +de Paris et le pont-levis où j'avais fait le coup de feu. La longue +cohue des prisonniers arriva devant le petit bourg, au delà des +palissades d'où nous avions essayé de déloger les Bavarois. Les +maisons en étaient criblées de balles, quelques-unes étaient +effondrées; mais déjà les corvées prussiennes en avaient retiré les +cadavres. Des familles tremblaient autour de leurs demeures. Un +officier d'état-major à cheval attendait la colonne des pantalons +rouges. A mesure que nous passions: + +--Par ici, messieurs de l'infanterie! Par là , messieurs de la +cavalerie! criait-il d'une voix forte. Fantassins et cavaliers +s'ébranlaient et se rangeaient à droite et à gauche. Pendant une +heure, ces grands troupeaux d'hommes attendirent dans la boue. Cet +abattement qui suit les grands désastres les avait saisis. Les plus +las se couchaient sur les tas de pierres. La faim l'emporta sur mon +marasme, et, tirant de ma poche un biscuit et un morceau de lard cru, +j'y mordis à belles dents. Personne autour de moi ne savait où nous +allions. Au bout d'une heure, la colonne se remit en marche. La route +était détrempée de flaques d'eau dans lesquelles nous entrions jusqu'à +mi-jambe. Échelonnés le long de cette route, des pelotons composés +d'une vingtaine de soldats prussiens montaient la garde de 50 mètres +en 50 mètres. Immobiles, ces soldats nous regardaient passer. Ils +portaient devant eux une cartouchière ouverte où nous pouvions voir +des cartouches admirablement rangées. Pendant que l'infanterie +veillait sur la masse mouvante des prisonniers, des cavaliers, le +pistolet au poing, couraient à travers champs, et ramenaient ceux qui +s'égaraient. Les coups de plat de sabre pleuvaient. Nous marchions +sans ordre, officiers et soldats pêle-mêle. Le respect avait disparu +avec la discipline. Les capotes grises ne se gênaient pas pour heurter +au passage les manches galonnées d'or. Les cavaliers bousculaient +leurs capitaines. C'était l'anarchie sous l'uniforme, la pire de +toutes; des rixes s'ensuivaient quelquefois. + +A l'extrémité de la route que nous suivions s'ouvrait un pont qui +enjambait un canal, et donnait accès dans une sorte d'île formée par +une grande courbe de la Meuse, qui dessine un oméga. Les deux pointes +de l'oméga sont reliées par ce canal, qui ferme hermétiquement l'île +vers laquelle on nous poussait par troupes. Nous étions dans l'île +d'Iges, ou presqu'île de Glaires, comme dans une prison. Une rivière +lui sert de murailles. Une ceinture d'eau n'est pas un obstacle moins +infranchissable souvent qu'une ceinture de briques et de moellons. Il +m'a été facile d'en faire l'expérience pendant les quelques jours que +j'ai passés dans l'île, tournant autour de mon domaine avec la +monotone et patiente régularité des animaux en cage, qui fatiguent le +regard par la constance de leur marche inutile. + +Les vieux zouaves jetaient un coup d'oeil autour d'eux froidement. Les +plus jeunes pressaient le pas pour mesurer l'étendue du champ qu'on +leur livrait. Une tristesse sombre se peignait sur quelques visages; +d'autres, en plus grand nombre, exprimaient l'abattement. La colère +était tombée. + +--C'est à présent que les taquineries vont commencer, me dit mon +voisin. + +Le vieux qui m'avait fait un discours la veille vint à moi, et, me +frappant sur l'épaule: + +--Tu dois être content, me dit-il, on arrange tes débuts à toutes les +sauces. Puis se reprenant: As-tu du tabac? + +J'en avais encore une mince provision au fond de mes poches; je lui en +offris une pincée. Je compris alors à l'épanouissement de son visage +quelle place le tabac tient dans la vie du soldat; une pipe bourrée, +c'est l'oubli de toutes les misères. + +--Tu es un bon garçon, me dit-il en me serrant la main d'une façon à +me briser les os. + +Je venais de conquérir un ami qui se serait fait tuer pour moi +pendant cinq minutes. + +La presqu'île de Glaires se compose d'une légère éminence dont les +deux versants s'abaissent vers la Meuse; on y découvre un petit +village, une assez grande maison d'habitation et un moulin. Au point +de jonction de la rivière et du canal, un barrage alimente les écluses +de ce moulin; de l'autre côté de la Meuse, de grandes prairies +s'étendent jusqu'au pied de collines boisées qui couronnent l'horizon, +et que l'armée prussienne occupait encore. + +Des officiers prussiens allaient et venaient dans l'île d'un pas +méthodique et roide, indiquant à chacun des corps dont se composait +cette armée de prisonniers quel emplacement il devait occuper. Point +d'hésitation, point d'embarras. Un jeune lieutenant, mince et fluet, +pâle et blond, nous servait de guide. Nous nous avancions et nous nous +arrêtions sur un signe de sa main; par moments, à ce signe muet il +ajoutait un mot. Il tenait un carnet à la main, où je suppose que les +vaincus dont il répondait étaient classés par numéros d'ordre. Une +dernière fois nous fîmes halte sur l'un des versants de l'éminence. +D'une voix claire et nous montrant le sol du bout du doigt: + +--C'est ici, messieurs, nous dit l'officier. + +Il était huit heures du soir. Sous nos pieds des touffes d'herbes +humides s'étendaient sur un lit de boue. + +--As-tu choisi ta place? me dit un camarade. Et d'un air de +philosophie gouailleuse:--Si tu veux la moitié de mon lit, prends, +ajouta-t-il. + +Il venait de se coucher tout de son long par terre; je l'imitai. + +Quand j'ouvris les yeux, la rosée et la pluie m'avaient percé +jusqu'aux os; je pouvais croire que le tartan qui me servait de +couverture était tombé dans la rivière. Je grelottais. Il faisait +encore nuit; mais des lueurs ternes qui dessinaient la crête des +collines me faisaient comprendre que le jour n'allait pas tarder à +paraître. Je me levai, et pour me réchauffer autant que pour assouvir +ma faim, j'allai dans les champs arracher des pommes de terre. J'avais +eu beau fouiller dans mes poches, je n'y avais pas trouvé une miette +de biscuit ni une parcelle de lard: je n'avais plus d'autre +fournisseur que le hasard. Je n'avais pas fait cinquante pas dans la +campagne, que j'aperçus des ombres errant çà et là à l'aventure. Elles +se baissaient vers la terre, et se relevaient par mouvements +alternatifs et irréguliers. Je compris que cette même pensée dont +j'étais fier avait germé dans l'esprit d'un nombre respectable de +soldats. Tous les pieds de pommes de terre avaient été proprement +secoués. + +--Un peu plus loin, il y en aura encore pour tout le monde si tu te +presses, me dit un grenadier. + +Je m'écartai. La pluie tombait toujours. A la première clarté du +matin, mes yeux ravis reconnurent un troupeau de moutons broutant +l'herbe à l'extrémité d'un champ voisin. + +--Des côtelettes! me cria un camarade qui m'avait suivi. + +J'avais déjà pris ma course du côté du berger. C'était un petit vieux +grisonnant qui rêvait sous sa limousine, les deux mains sur son bâton. + +--Combien le mouton? lui dis-je. + +--C'est que je ne suis pas le maître, et je ne sais pas si le +propriétaire,... me répondit-il en se grattant l'oreille. + +--Dis toujours. + +--Dame! répliqua-t-il en clignant de l'oeil, on pourra croire tout de +même que des maraudeurs en ont volé un,... ça s'est vu. + +--Certainement. + +--Alors c'est quatre francs. + +Je lui donnai cent sous, et j'emportai le mouton sur mes épaules. On +me vit passer en courant avec ma proie vivante. Le bruit se répandit, +comme une traînée de poudre dans les campements, qu'un troupeau de +moutons paissait aux environs. Zouaves et chasseurs d'Afrique se +mirent en campagne comme des gens pour qui aucune razzia n'a de +mystères. La clientèle du berger augmenta à vue d'oeil. Il prit goût à +sa spéculation, et, ses prétentions augmentant avec ses scrupules, la +bête que j'avais eue pour quatre francs en valait quarante une heure +après: le troupeau s'évanouit comme un brouillard. + +J'avais bien l'animal, et il n'était pas maigre, l'île me fournissait +assez de broussailles pour avoir du feu; mais où trouver du sel ou du +poivre? Où découvrir du pain surtout? Recherches, offres brillantes, +supplications, rien ne me réussit. Mon compagnon n'avait pas été plus +heureux. Il fallut se résigner à s'asseoir autour d'un quartier de +mouton accommodé à la diable dans sa graisse. On l'avalait, on ne le +mangeait pas. Quelques pommes de terre cuites sous la cendre me +consolaient un peu. Nous eûmes du mouton, à dîner et à déjeuner, +pendant trois jours. La faim seule pouvait combattre l'aversion qu'il +m'inspirait. Une heure vint où il n'en resta plus un débris. J'eus +l'ingratitude de m'en réjouir. Les tristesses et la sobriété farouche +des jours suivants l'ont bien vengé. Pendant le règne du mouton, +j'avais eu des instants de volupté; ils m'étaient offerts par des +camarades sous la forme d'un quart de biscuit ou d'un peu de café. Ces +magnificences m'éblouissaient. Elles ne durèrent qu'un temps; mais ce +qui mettait le comble à mon extase, c'était une cigarette. J'avais usé +de ma petite provision de tabac avec la prodigalité d'un fils de +famille qui croit que les cantines suivent le soldat dans toutes ses +aventures; j'avais compté sans la captivité. + +Un matin, errant sur la lisière de mon campement, j'aperçus un groupe +de soldats qui gesticulaient avec une animation singulière. Des +exclamations sortaient de ce groupe. Je m'approchai, et vis un zouave +qui, debout au milieu d'un cercle avide, mettait aux enchères une +cigarette dont l'enveloppe de papier contenait un mélange bizarre de +poussière de tabac et de mie de pain ramassées avec les ongles au fond +des cavités que recelait son large pantalon. On offrait ce qu'on +avait, quatre sous, cinq sous, dix sous, quinze sous, non pas pour +l'acquérir et en faire sa propriété exclusive, mais pour obtenir le +droit précieux d'aspirer un certain nombre de bouffées. On poussait +comme dans une salle de vente. Un caporal offrit un franc. Je doublai +son enchère, un frémissement parcourut l'auditoire, et, au prix de +quarante sous payés comptant, le droit de fumer un tiers de la +cigarette, avec le privilège de commencer, me fut adjugé. Les autres +adjudicataires se rangèrent autour de moi, et la cigarette mesurée et +marquée d'un cercle noir au tiers de sa longueur, dix paires d'yeux +suivaient les progrès du feu tandis que je la tenais entre mes lèvres. + +Pendant les deux ou trois premiers jours, il y avait eu des heures de +pluie et des heures de soleil. On employait celles-ci à sécher +l'insupportable humidité occasionnée par celles-là ; mais un matin le +ciel parut tout noir, et la pluie se mit à tomber avec une persistance +et une régularité qui pouvaient aisément faire croire qu'elle +tomberait toujours. Vers le soir, mouillé comme une éponge qui aurait +fait une chute dans une rivière, on me recueillit dans une tente. Sept +ou huit soldats se pressaient dans un espace où trois ou quatre +auraient peut-être pu s'étendre. J'étais en outre arrivé le dernier, +et je dus m'allonger au bas bout de la tente. Après une heure de +sommeil, de larges gouttes d'eau froide qui s'aplatissaient sur mon +visage me réveillèrent. Un sergent que mes mouvements tracassaient +ouvrit les paupières nonchalamment. + +--Ça, me dit-il, c'est la pluie. + +--Merci, répliquai-je, et, prenant une autre posture, je me fis un +rempart de mon capuchon. Au bout d'une autre heure, j'éprouvai +vaguement la sensation d'un homme qu'on plongerait brusquement dans un +bain froid. Il me semblait qu'un robinet invisible versait avec +obstination un torrent d'eau glacée autour de mon corps. Un frisson +acheva de me réveiller. Le rêve ne m'avait pas trompé: j'étais dans +une mare. L'eau clapotait le long de mes épaules et de mes jambes. Je +sautai sur mes genoux. Le sergent qui déjà m'avait parlé risqua un +coup d'oeil de mon côté, et m'aperçut dans ma baignoire. + +--Ça, reprit-il, c'est les rigoles. + +Je n'en pouvais douter. La pluie avait rempli les rigoles creusées +autour de la tente et au bord desquelles je me trouvais. Elles +débordaient sur moi. + +Il était dix heures, je ruisselais. Autour de moi, on ronflait. +J'abandonnai la tente et achevai ma nuit en promenades. C'est dans ces +moments-là que l'on devine la douceur des occupations qui vous +paraissaient fatigantes autrefois. Je revoyais en esprit la petite +chambre voisine de la rue de Turenne, la cheminée flambante, la tasse +de thé, la table auprès desquelles j'avais passé des heures à la +clarté d'une lampe placée entre des livres.--Et j'avais pu me plaindre +du travail nocturne! + +Le jour arriva. La pluie continuait à tomber avec la même abondance et +la même tranquillité. Les rives de la Meuse s'enveloppaient d'un +rideau de brume. Les Prussiens avaient commencé une sorte de +distribution sommaire; elle se composait d'un demi-biscuit par homme +et pour deux jours. On y courait cependant. C'était une distraction +encore plus qu'un soulagement. Malheur à qui laissait traîner un +morceau de cette maigre pitance! On avait pour boisson l'eau de la +rivière, à laquelle on allait par troupes remplir ses bidons. Ce +régime et cette température faisaient des vides parmi les prisonniers; +qui tombait malade était perdu. Un cas de fièvre était un cas de mort. +Point de médecins et point de médicaments. On avait la terre pour +dormir et un quart de biscuit pour ne pas mourir de faim. + +J'avais fait la connaissance d'un chasseur d'Afrique, engagé +volontaire comme moi. C'était un garçon qui avait le visage d'une +jeune fille, et avec cela vif comme un oiseau et brave comme un chien +de berger. Rien n'avait de prise sur ce caractère robuste, ni la +fatigue, ni les mésaventures. A chaque nouvelle épreuve, il secouait +ses épaules comme un terre-neuve qui sort de l'eau. Didier ne +tarissait pas en histoires incroyables. J'ai toujours pensé que ma +nouvelle connaissance était de cette famille de Parisiens qui, leur +patrimoine croqué, s'arrangent d'un sabre pour avoir un cheval. Il +était porté pour la croix. Un jour il m'offrit son quart de biscuit. + +--Et toi? lui dis-je. + +--Je n'ai pas faim. + +Et comme j'hésitais: + +--Un de ces jours tu me rendras un gigot, si tu trouves encore un +mouton, reprit-il en riant. + +Il me tendit la main, et s'éloigna. Je remarquai qu'il avait les yeux +tristes. Le souvenir de ces yeux me poursuivit tout le soir. Le +lendemain, errant sur un chemin, j'avisai quatre soldats qui +portaient un mort sur une civière. + +--Sais-tu qui passe là ? me dit un sergent de ma compagnie. + +--Non. + +--C'est ton chasseur. + +Je courus vers la civière: c'était Didier, en effet. + +--On savait chez nous qu'il était perdu, me dit l'un des cavaliers qui +le portaient. + +Je me mis à marcher derrière lui, les yeux gros de larmes. + +On ne pouvait sortir sans rencontrer un de ces cortèges sinistres. +Ordinairement le cadavre était couché sur un brancard fait de deux +morceaux de bois reliés par deux traverses. Quelquefois encore quatre +soldats le prenaient par les jambes et les bras, et le jetaient dans +une fosse creusée à la hâte et recouverte bien vite de quelques +pelletées de terre. Deux ou trois camarades suivaient le corps. Le +lendemain, on n'y pensait plus... C'était comme une grande loterie. + + + + +VI + + +Les heures dans cette pluie et cette inaction étaient longues et +lourdes. On en perdait le plus qu'on pouvait en promenades çà et là . +Les bords de la Meuse nous attiraient. On ne pouvait faire une +centaine de pas sur la rive sans voir, descendant au fil de l'eau, des +cadavres d'hommes et de chevaux. On en rencontrait d'autres échoués +dans des touffes d'herbe, là un chasseur de Vincennes, là un uhlan. +Tous les corps des deux armées y avaient laissé quelques-uns de leurs +représentants. On y faisait un cours d'uniformes _in anima vili_. Il y +avait des heures, quand il ne pleuvait pas, où je ne pouvais +m'arracher à ce lugubre spectacle. Je regardais les cadavres que le +cours du flot emportait lentement, ou qui restaient pris entre les +joncs dans des attitudes terribles. Il en était parmi eux qui, vivants +au mois de juillet, avaient peut-être chanté _le Rhin allemand_ sur +les boulevards de Paris. Leur agonie s'était terminée dans la vase. + +La première fois que je m'étais avancé du côté du moulin, j'avais vu +sur le barrage, accrochés parmi les pierres, les corps de deux +soldats, un Français et un Prussien, que le remous des eaux balançait. +Ce mouvement vague, qui faisait par intervalles rouler leurs têtes et +leurs bras, leur prêtait un semblant de vie qui avait quelque chose +d'effrayant. Ils y étaient encore quatre jours après. Des oiseaux +voletaient au-dessus du barrage. Le soir, aux lueurs incertaines qui +tombaient d'un ciel gris, ces formes vagues qu'on voyait flotter sur +la rivière prenaient des aspects étranges. L'imagination y avait sa +part; mais le spectacle dans sa réalité crue avait par lui-même un +caractère épouvantable. + +Je me rappelle qu'un matin, en allant remplir mon bidon dans un pli du +rivage où jusqu'alors le hasard ne m'avait pas conduit, un de mes +camarades me poussa le coude: + +--Regarde, me dit-il. + +Je levai les yeux et aperçus sur un îlot de sable, à quelques mètres +du rivage, le corps d'un cuirassier dont la tête disparaissait à demi +sous un lit de longues herbes. Ses jambes, chaussées de lourdes +bottes, et son corps, sur lequel étincelait la cuirasse, saillaient +hors de l'eau. Sa main gantée reposait sur la vase et s'était nouée +autour d'une touffe de glaïeuls. Deux ou trois corbeaux battaient de +l'aile autour de l'îlot; on pouvait croire à l'attitude du pauvre +cuirassier que la mort l'avait surpris là . Il avait le visage +déchiqueté. L'image de ce cuirassier me poursuivit longtemps. Quand +je portai à mes lèvres le bidon rempli de l'eau puisée dans l'anse qui +l'abritait, ma main le laissa retomber sans pouvoir en avaler une +gorgée. + +Il n'était pas rare de rencontrer dans nos promenades des groupes de +soldats accroupis autour du cadavre d'un cheval qu'ils avaient tiré de +la rivière, et sur lequel ils taillaient des lanières de chair avec +leurs couteaux. Quelquefois ils grondaient comme des dogues qu'on +dérange dans leur immonde repas. Je n'avais jamais voulu de cette +chair nauséabonde; mais la faim me tourmentait. On a vite fini de +broyer entre ses dents le quart d'un biscuit, si dur qu'il soit; on ne +découvrait presque plus de pommes de terre, tant des mains par +milliers en avaient retourné les champs. Un jour que je serrais ma +ceinture après avoir vainement fouillé vingt sillons: + +--Écoute, me dit un camarade avec lequel j'avais partagé quelques +lambeaux de mon mouton, il y a le moulin. + +--Je le connais; j'ai même rôdé par là hier encore. Ni poules, ni +canard, rien. + +--Pas sûr; moi, j'ai l'oeil. + +Et mon Marseillais porta le doigt à l'organe dont il parlait, avec ce +geste expressif que connaissent tous ceux qui ont traversé la +Canebière. C'était un garçon avisé, qui avait le flair d'un chien de +chasse pour la nourriture. + +--Explique-toi, repris-je. + +--Eh bien! s'il n'y a plus de volailles au moulin, le meunier a encore +quelque chose. + +--De la farine! m'écriai-je avec joie, du pain peut-être! + +--Non, mais du son; viens voir. + +Mon enthousiasme s'était refroidi, cependant je suivis le camarade. + +--Et il y en aura pour moi, n'est-ce pas? car ça se paye, me dit-il en +courant. + +Je lui répondis par un signe de tête affirmatif, et nous arrivâmes au +moulin. Il y avait déjà queue. + +--Voilà ce que je craignais! s'écria mon Marseillais avec un accent +désespéré rendu plus vif par le dépit. + +Le meunier vendait à tout venant muni de pièces blanches le son de son +moulin, qu'il débitait parcimonieusement par petites portions. La +livre de son coûtait quarante-quatre sous, et, pour en avoir, il +fallait attendre deux ou trois heures. Ma livre de son payée, je +l'emportai et la délayai dans une gamelle pleine d'eau... J'avais +ainsi deux services à mon menu, un quart de biscuit sec et une écuelle +de son mouillé. + +Cette existence, irritée par la misère, commençait à me peser +lourdement. Rien ne me faisait prévoir qu'elle dût bientôt prendre +fin. Des officiers auxquels on avait d'abord remis la garde des +prisonniers, la surveillance était passée aux sous-officiers: ils +avaient la charge des distributions, qui n'arrivaient plus intactes +aux soldats. Le grand découragement amenait un grand désordre. Chacun +tirait à soi. Qui pouvait voler la part d'un camarade la gardait. Il y +avait des querelles pour un biscuit perdu. Quelques généraux faisaient +ce qu'ils pouvaient pour améliorer le sort de leurs soldats, le +général Ducrot entre autres, qui jusqu'au bout mit tout en oeuvre pour +leur venir en aide; mais l'autorité allemande faisait la sourde +oreille à leurs réclamations. On périssait dans la fange. A ces +privations, qui avaient le caractère d'une torture, s'ajoutaient des +spectacles qui me faisaient monter le rouge au front. Des officiers +prussiens visitaient l'île à toute heure, et, sans façon, avec des +airs d'arrogance, pour les besoins de leur remonte personnelle, +faisaient descendre les officiers français de leurs montures et s'en +emparaient avec la selle et les harnais. Je voyais mes malheureux +compatriotes mordre leurs lèvres et mâcher leurs moustaches. +Quelques-uns devenaient tout blancs. L'un d'eux mit la main à sa +ceinture, et demanda à celui qui le dépouillait s'il ne voulait pas +aussi sa montre. + +--_Ich vorstche nicht_ (je ne comprends pas), répondit le Prussien, +qui savait parfaitement le français. + +Il y a des choses qu'il faut avoir vues pour y croire. On a le coeur +serré quand on y songe. Un de ces Prussiens armés d'éperons qui +parcouraient l'île, rencontra un jour un officier français qui passait +à cheval, et l'invita à descendre. Un prisonnier n'a presque plus le +caractère d'un homme. L'officier obéit. Le Prussien se mit en selle, +et, après avoir fait marcher, trotter, galoper le cheval, inclinant +la tête d'un air froid: + +--C'est bien, monsieur, je le garde. + +Aucune résistance n'était possible. Il fallait se soumettre à tout; +mais on avait la mort dans l'âme. Je commençai sérieusement à penser à +une évasion. Malheureusement il était plus facile d'y songer que de +l'exécuter. Un seul pont jeté sur le canal donnait accès dans l'île. +Ce pont était gardé par deux pièces de canon mises en batterie, la +gueule tournée vers nos campements. On savait qu'ils étaient chargés. +Un poste nombreux veillait tout autour, les armes prêtes. De ce +côté-là , rien à espérer; de l'autre côté de la Meuse, courbée en arc +de cercle, des pelotons de soldats bivouaquaient de distance en +distance, et dans l'intervalle de ces bivouacs, séparés les uns des +autres par un espace de cinq cents mètres à peu près, se promenaient, +le fusil sur l'épaule, deux ou trois sentinelles qui ne perdaient pas +notre île de vue. Quand la nuit venait, on doublait le nombre de ces +sentinelles. Des détonations qui me réveillaient pendant mon sommeil +ou troublaient mes promenades sous la pluie nocturne, et dont je +comprenais la sinistre signification, m'indiquaient suffisamment que +ces sentinelles faisaient bonne garde. + +Une nuit cependant, n'y tenant plus et redoutant de trouver en +Allemagne des îles plus tristes encore, je me décidai à tenter +l'aventure. Je me dirigeai donc vers la Meuse. Le ciel était sombre, +la rive déserte. De l'autre côté de l'eau, on voyait les feux de +bivouac allumés. Malgré l'obscurité qui étendait un voile gris sur le +fleuve, on distinguait à la surface claire des eaux des formes +incertaines qui flottaient mollement. Elles s'effaçaient et +reparaissaient. J'hésitai un instant, puis enfin, me déshabillant de +la tête aux pieds et ne gardant qu'un caleçon, j'entrai dans la +Meuse; j'avais déjà de l'eau jusqu'à mi-corps, et la pente du sol où +je marchais m'indiquait que j'allais bientôt perdre pied, lorsqu'une +masse noire passa lentement devant moi et m'effleura la poitrine, +contre laquelle je la sentis fléchir et s'enfoncer. Un horrible +frisson me parcourut le corps: cette perspective de nager au milieu +d'un fleuve noir qui m'offrait des cadavres pour compagnons de route +me fit trembler. Je venais d'être saisi d'une peur nerveuse, d'une +peur irrésistible, et, reculant malgré moi, les yeux sur cette masse +indécise qui s'en allait à la dérive, à demi paralysé, je regagnai le +bord, où je m'assis. + +Le lendemain, au plein jour, je retournai à l'endroit même où j'avais +tenté le passage de la Meuse. A quelques pas de la rive, où l'on +distinguait encore l'empreinte de mes pieds nus, en aval, sur un banc +de vase tapissé de quelques joncs, le corps d'un jeune turco, que je +n'y avais pas vu la veille en inspectant les lieux, était échoué, le +visage dans l'eau qui le découvrait et le recouvrait à demi dans son +balancement doux. Ses deux mains, étendues en avant, plongeaient dans +la vase. On me raconta qu'il avait essayé de s'évader dans la soirée, +et que les sentinelles prussiennes l'avaient fusillé. Atteint de deux +ou trois balles, il n'avait pas eu la force de regagner le bord. +Peut-être était-ce là ce corps qui m'avait effleuré au moment où +j'allais me jeter en plein fleuve; peut-être encore ai-je dû la vie à +ce pauvre mort. Je renonçai à ma première idée de demander à la Meuse +des moyens d'évasion, sans renoncer toutefois à mon projet: il ne +s'agissait que de trouver une occasion meilleure. + +Si la Meuse charriait des cadavres huit jours encore après la +bataille, notre île vomissait des morts: on en comptait par centaines. +C'était comme une épidémie. L'autorité prussienne finit par +s'inquiéter de cet état de choses. La contagion pouvait gagner l'armée +victorieuse comme elle décimait l'armée vaincue. + +--Tu sais, me dit un jour l'un de mes compagnons de tente, les trains +de plaisir pour la Prusse vont commencer bientôt! + +Le lendemain, en effet, on faisait évacuer les malades. J'en vis +partir qui se traînaient à peine. Le tour des officiers devait venir +après celui des malades. Chacun d'eux avait le droit d'emmener une +ordonnance. Ce fut pour moi comme un trait de lumière, et je courus +auprès du commandant H... pour obtenir la faveur insigne d'être promu +aux fonctions de brosseur. Il accueillit favorablement ma demande, et +me présenta à un capitaine. J'arrivai à propos; ce poste de confiance +était sollicité par un grand nombre de candidats, et quelques-uns +avaient des titres peut-être plus sérieux à faire valoir que les +miens. Je l'emportai cependant, grâce à l'appui du commandant. J'en +donnai la nouvelle à mes camarades de lit sous cette tente dans +laquelle il pleuvait tant. + +--Brosseur déjà ! s'écria le plus vieux de la bande. + +Dans la soirée, on m'avertit de me tenir prêt à la première heure du +jour. Je comptai sur la pluie pour m'empêcher de dormir; elle ne +trompa point mon espérance, et le 10 septembre, au matin, je pris le +chemin du pont, après une dernière visite au moulin. Les deux pièces +de canon étaient à leur place, les Prussiens sous les armes. La troupe +de ceux qui devaient former un nouveau convoi s'y rassemblait. Il +avait été décidé que les officiers, à partir du grade de capitaine +inclusivement, monteraient dans des espèces de chariots garnis de +planches. Les lieutenants et les sous-lieutenants, avec les +ordonnances, devaient marcher à pied. + +Un colonel prussien qui était en surveillance à l'entrée du pont +donna un ordre, un aide de camp cria: En route! et la colonne se mit +en mouvement. Le pont franchi, nous suivîmes, pour rentrer à Sedan, le +même chemin que nous avions pris pour en sortir. La colonne s'y arrêta +un instant. Une pièce de monnaie à la main, et profitant de cette +halte, je me présentai devant la boutique d'un boulanger, à la porte +duquel s'allongeait une queue de prisonniers. Des soldats prussiens se +mêlaient à cette foule. L'un d'eux ne se gênait pas pour bousculer ses +voisins. On se récria. Il était brutal, il devint insolent. La +discussion entre gens que la faim talonne dégénère bien vite en +querelle. Au moment où la querelle prenait les proportions d'une rixe, +un officier intervint. Il s'enquit de ce que se passait. Les +prisonniers déclarèrent d'une commune voix, et c'était vrai, que le +Prussien avait voulu se faire servir avant son tour, et qu'il s'était +jeté à travers les rangs comme un furieux, frappant et cognant. + +L'officier donna l'ordre au soldat de se retirer. Celui-ci avait bu +quelques verres d'eau-de-vie, un de trop peut-être. Il s'écria qu'il +ne céderait pas, et qu'il aurait son pain parce qu'il le voulait. Sans +répondre, l'officier prit à sa ceinture un revolver, l'arma, et +froidement cassa la tête au soldat. Il tomba comme une masse. Aucun +des camarades du mort ne remua; je commençai à comprendre ce que +c'était que la discipline prussienne. + +Rentrés à Sedan par la porte de Paris, nous en sortîmes par la porte +de Balan. Cette ville, que j'avais vue encombrée de troupes +françaises, était alors occupée par une garnison de soldats de la +landwehr. Des malades et des blessés se traînaient ici et là . Les +habitants nous regardaient passer d'un air morne. Quand ils pensaient +n'être pas vus par nos gardiens, quelques-uns d'entre eux +s'approchaient de nous pour nous donner du pain ou des morceaux de +viande, aumône de la ruine à la misère. Notre colonne, composée de +huit cents hommes à peu près, comptait des officiers de toutes armes. +La cavalerie et l'artillerie y avaient un grand nombre de +représentants. Leurs uniformes ne les eussent-ils pas désignés, on les +aurait reconnus à la pesanteur de leur marche, alourdie par leurs +grosses bottes et la basane de leurs pantalons. C'était au tour des +fantassins de payer en sourires les railleries des cavaliers; mais qui +pensait à sourire en ce moment-là ? Il ne restait plus trace de la +vieille gaieté gauloise. Ce sentiment qu'on était prisonnier écrasait +tout. Des officiers qui portaient la médaille de Crimée et d'Italie +essuyaient des larmes furtivement. Il semblait que cette troupe dont +la file s'allongeait sur la route portât le deuil de cent années de +victoires effacées en un jour par un désastre. Nous avions pour +escorte deux forts pelotons d'infanterie prussienne portant le casque +à pointe, et qui marchaient l'un en tête de la colonne, l'autre en +queue. Et sur les bas côtés de la route, la flanquant de deux mètres +en deux mètres, des sentinelles nous accompagnaient, le fusil chargé +sur l'épaule. On nous avait prévenus qu'à la moindre alerte, elles +avaient ordre de faire feu. Des uhlans, le pistolet au poing, +faisaient la navette, et passaient au grand trot de l'avant-garde à +l'arrière-garde de la colonne, bousculant tout. + +La route était défoncée, les chariots cahotaient dans les ornières. +Nous marchions dans la boue. On ne voyait partout que chaumières +brûlées, arbres abattus, champs ravagés. C'est ainsi que nous +arrivâmes à Bazeilles. Qui a vu ce spectacle ne l'oubliera jamais. Il +semblait qu'une trombe se fût jetée sur le village. Tout y était par +terre. Un amoncellement de toitures effondrées, et de murailles +tombées au ras du sol, des débris de meubles calcinés, des poutrelles +rompues, des charrettes en morceaux, des charrues et des herses +brisées par le milieu, des lambeaux de volets et de portes pendant sur +leurs gonds, des carcasses d'animaux atteints par les balles et +surpris par le feu, les jardins en ruine avec leurs treilles et leurs +pommiers noircis, partout les traces de l'incendie. On marchait sur +des éclats d'obus. Il y avait çà et là sur des pans de mur de larges +taches d'un brun noirâtre. Une main sanglante avait appliqué +l'empreinte de ses cinq doigts sur un enduit de plâtre; des lambeaux +de vêtement restaient accrochés entre les haies; sur un buisson, on +apercevait deux petits bas d'enfant qu'on y avait mis sécher. Sur la +façade d'une maison labourée par un paquet de mitraille, l'appui d'une +fenêtre à laquelle il ne restait pas une vitre supportait deux jolis +pots de fleurs en faïence bleue. Quelques malheureux se promenaient +parmi ces décombres. Il s'en dégageait une odeur affreuse de cadavres +en putréfaction. Des fragments d'armes jonchaient le sol. C'était +navrant, horrible, hideux. Le village était comme éventré. Une famille +vêtue de loques s'était blottie sous un appentis: elle nous regardait +passer avec des frémissements effarés. Peut-être cherchait-elle son +foyer; son malheur dépassait le nôtre: des soldats lui jetèrent des +morceaux de biscuit. + + + + +VII + + +Bazeilles traversé, notre marche continua. On ne pouvait ni s'arrêter, +ni se reposer. Chaque étape était marquée d'avance avec un temps +déterminé pour la parcourir. Nous étions partis de Sedan à onze heures +un quart, et nous arrivions à Stenay à huit heures du soir, après une +halte d'une demi-heure. Une surprise heureuse m'attendait à Stenay. +L'officier à qui je servais d'ordonnance, et qui poussait la bonté +jusqu'à me traiter en ami plus qu'en soldat, voulut bien me présenter +à un ancien capitaine de zouaves qui avait obtenu du préfet prussien +l'autorisation de loger les camarades du 3e régiment, auquel il avait +appartenu. Une place me fut offerte à la table hospitalière autour de +laquelle M. D... les reçut. Je m'empressai d'accepter. Quelle faim! +Jamais soupe fumante, jamais boeuf bouilli ne dégagèrent arômes plus +savoureux; mes narines les aspiraient non moins que mes lèvres. Il y +avait huit ou dix jours à peu près qu'une bouchée de nourriture +honnête ne les avait traversées. On parlait beaucoup à mes côtés, et +les récits s'entre-croisaient avec les questions; je n'entendais rien, +je mangeais. On ne sait pas quel vide peuvent creuser dans l'estomac +d'un volontaire, majeur depuis un an à peine, l'abus du son délayé +dans l'eau pure, et trente-deux kilomètres avalés d'une traite! Rien +ne le comble; M. D... riait de mon appétit. La nappe enlevée et le +café pris, il me permit de m'étendre sur le tapis d'une chambre à +coucher. Les lits, les canapés, les matelas, appartenaient +naturellement aux officiers. A peine étendu, je dormis les poings +fermés. Une inquiétude me restait; pourrais-je me lever le lendemain +matin? Il y avait là un problème que l'expérience seule pouvait +résoudre. + +A sept heures, le bruit qu'on faisait dans la maison me réveilla. +J'essayai de me dresser. Ce ne fut pas sans une certaine difficulté +que j'y parvins. Mon officier m'encourageait du geste et de la voix. + +--La courbature, ce n'est rien, quoiqu'il me semble avoir fait une +ample provision de rhumatismes du côté de Glaires; mais c'est le pied +qui ne va plus! lui dis-je. + +C'était vrai. Il faut avoir été chasseur ou soldat pour savoir ce que +c'est qu'une plaie au talon, à la cheville, au cou-de-pied. Mieux +vaudrait avoir un bras cassé ou une balle dans l'épaule. Comme disent +les marins, on est atteint dans ses oeuvres vives. L'aspect d'une +table servie me rendit un peu de force; lorsqu'on se réunit pour le +départ, je demandai la permission d'emporter les morceaux de pain +qu'on oubliait. Laisser du pain sur une table quand la veille encore +j'aurais été chercher un quart de biscuit en rampant sur le ventre! On +me l'accorda, et j'en remplis mes poches. Bien m'en prit. A neuf +heures précises, on se remit en route. Toujours les mêmes ornières, +toujours les mêmes cailloux, toujours la même boue! Pendant le premier +kilomètre, ce fut terrible. Je me traînais; mais enfin le pied +s'échauffa, et je retrouvai en partie l'élasticité de mon pas. + +Les misères de cette épouvantable route devaient presque me faire +oublier les misères de mon séjour dans l'île que j'avais maudite. Vers +midi, la colonne, qui marchait avec des ondulations de serpent, +présentait un spectacle lamentable. On trébuchait, on tombait. Les +traînards se laissaient aller sur les tas de pierres. Quelques-uns +peut-être manquaient d'énergie, beaucoup manquaient de force. Tous +les prisonniers n'avaient pas rencontré à Stenay des capitaines comme +les zouaves du 3e régiment. Le besoin faisait dans la colonne autant +de ravages que la fatigue. Les retardataires s'en détachaient comme +les feuilles mortes d'un arbre que le vent secoue. Ces malheureux +étendus par terre, les gardiens accouraient et les frappaient à coups +de crosse. Un coup, deux coups, trois coups, jusqu'à ce qu'ils fussent +remis sur pied. Autant de coups qu'il en fallait, et, si les coups de +crosse ne suffisaient pas, les coups de baïonnette venaient après. La +peau fendue, la chair déchirée, on se relevait; mais l'épuisement +était quelquefois plus fort que la douleur. Quelques-uns de ceux qui +s'étaient relevés retombaient bientôt. Les coups et les menaces ne +pouvant plus rien sur ces corps inertes, la colonne avec son escorte +de sentinelles continuait sa marche. On laissait au peloton prussien +qui la suivait le soin de balayer la route. + +--Elle a ordre de ne rien laisser traîner, me disait un chasseur +d'Afrique qui enfonçait ses éperons dans la boue auprès de moi. + +On m'a raconté que ces malheureux, étendus dans les fossés ou sur les +talus du chemin, étaient impitoyablement fusillés par ce dernier +peloton, à qui incombait la terrible et suprême police de la colonne. +Je n'ose pas affirmer le fait dans sa sanglante brutalité. Traitait-on +en déserteurs les prisonniers qui restaient en arrière, et la +discipline impitoyable que l'armée prussienne applique aux vaincus +après l'avoir subie elle-même l'engageait-elle à ne voir dans +l'épuisement qu'un prétexte? Je l'ignore; mais ce que je sais bien, +c'est que jamais aux étapes prochaines je n'ai revu aucun de ceux qui +tombaient, et que des chariots pouvaient recueillir. Nous étions +partis à neuf heures. Après la halte d'une demi-heure qu'on nous +accorda vers midi, j'eus quelque peine à me mettre debout. L'un de mes +pieds, le pied gauche, avait la pesanteur du plomb. Il me devenait +impossible de conserver ma bottine, qui me blessait et m'occasionnait +à chaque pas d'intolérables souffrances. Je jetais des regards d'envie +sur les talus gazonnés du chemin. Les animaux avaient le droit de s'y +reposer. Je voyais au milieu des champs des boeufs étendus dans +l'herbe, et il me fallait marcher toujours; n'en pouvant plus, je +tombai sur un tas de pierres et retirai ma chaussure. Les soldats +prussiens, chaussés de bottes excellentes, me regardaient faire, tout +prêts à mettre le doigt sur la gâchette de leur fusil, si j'avais fait +un pas dans les prés voisins. L'heure n'en était pas venue, car je +n'avais pas renoncé à mon projet d'évasion. Je ne faisais qu'y songer, +au contraire, et cette pensée me donnait du coeur. Un sentiment +d'amour-propre aussi me soutenait. D'autres, qui ne souffraient pas +moins que moi, ne marchaient-ils pas? Et pourquoi un engagé +volontaire, qui avait passé trois années sur les bancs de l'école de +la rue de Turenne, ne ferait-il pas ce que faisaient tant de braves +gens ramassés dans les greniers d'un faubourg ou les granges d'une +ferme? Et puis n'avais-je pas l'honneur d'appartenir au 3e zouaves, +les zouaves au tambour jaune? + +--Tu clampines donc! me dit en passant un camarade qui me vit assis +sur mes cailloux. + +Je tirai là -dessus ma bottine et me relevai. Je ne souffrais plus. +C'était magnifique; malheureusement au bout d'un quart d'heure il ne +restait rien de mes chaussettes de laine; je marchais à nu sur la +plante des pieds. Quand on n'en a pas l'habitude, c'est odieux. + +Vers la tombée du jour, nous arrivions à Damvilliers. Ces chaumières +qui nous indiquaient que le moment de la halte était venu me parurent +superbes; je faisais mon choix en esprit, caressant de l'oeil les plus +confortables, lorsqu'on nous dirigea vers l'église, tous en masse. La +porte s'ouvrit toute grande, on nous y poussa et la porte se referma: +nous venions de trouver le gîte que nous destinait la discipline +prussienne. Il y avait là dans la nef et le choeur huit cents hommes à +peu près. Il pleuvait depuis quarante-huit heures avec des +intermittences de rafales et d'averses; il eût fallu un feu de forge +pour sécher nos vêtements. Les poches de mon vaste pantalon étaient +pleines d'eau; quand j'y plongeais les mains, il me semblait qu'elles +entraient dans le bassin d'une fontaine. Je ruisselais, et nous étions +huit cents comme cela, moins des hommes que des gouttières. + +--Tant pis! dit un zouave, je lâche mon robinet. + +Il défit sa veste, son gilet, son pantalon, et les tordit comme on +fait d'une serviette. Le mot avait fait rire; l'action parut sage, on +l'imita. En un instant, le sol de l'église fut comme une mare; c'était +là dedans que nous devions nous coucher. Chacun chercha la place où il +devait être â peu près le moins mal. Toutes se valaient pour +l'incommodité: des dalles de pierre froides pour matelas, des bancs de +bois pour oreillers. Le pauvre curé de cette malheureuse église nous +prit en pitié. Grâce à lui, nous eûmes un peu de pain et quelques +boisseaux de pommes de terre. Il allait et venait parmi nous, les +lèvres pleines de bonnes paroles et nous consolant de son mieux. Une +vive clarté pénétra tout à coup dans l'église; c'était le bois du bon +curé qui brûlait. Français et Prussiens, pêle-mêle, fraternisaient +autour de ce feu, alimenté par de nombreuses bourrées: nous trouvions +pour une heure des camarades parmi nos ennemis; mais au moment même où +les soldats prussiens traitaient de leur mieux les pauvres hères +qu'ils surveillaient, si un officier survenait, le camarade redevenait +soudain le geôlier, et pour un mot il passait des amitiés aux coups de +plat de sabre. + +Je m'étais accroupi devant le feu, auquel je présentais tour à tour +mes jambes et mon dos. Des buées sortaient de mes vêtements de laine +alourdis par l'eau du ciel; mais la pluie mouillait de nouveau ce que +le feu avait séché. Cet exercice pouvait durer toute la nuit. Un +instant, il me sembla que le calorique l'emportait sur l'humidité; +j'en profitai pour rentrer dans l'église et y choisir un gîte. Deux +bancs en firent les frais, et, la fatigue aidant, je m'endormis. Un +frisson me réveilla. Le jour filtrait par les ouvertures ogivales où +quelque débris de vitrail restait encore. Un engourdissement général +paralysait mes membres. Les deux jambes surtout avaient la roideur du +bois. J'abaissai lentement un regard mélancolique sur mon pied. +Était-ce bien celui que je possédais la veille? Il eût suffi aux +ambitions d'un géant. Il était énorme, enflé, tuméfié. Il fallait +cependant le poser par terre. On devait partir à huit heures un quart. +Et comment ferais-je, si un apprentissage n'habituait pas mon +malheureux pied aux tortures de la marche? Je touchai les dalles +timidement par le talon, et par de lentes progressions j'arrivai à le +poser à plat. Le pied posé, il fallait se lever; levé, il fallait se +mouvoir. Au premier effort que je tentai, j'eus comme un +éblouissement. Tout mon corps plia. Pour me donner du coeur, je pensai +aux coups de crosse et aux coups de baïonnette que l'escorte +prussienne tenait en réserve pour les traînards. J'avais encore dans +les oreilles le sinistre retentissement de certaines détonations dont +la signification pouvait m'être facilement donnée. Debout au premier +signal, je me mis à marcher. Une sueur froide mouilla subitement la +paume de mes mains. Il fallait continuer cependant: j'avançai avec la +conviction qu'une balle me jetterait bientôt dans un fossé. + +Mais le mouvement, la terreur peut-être, et aussi cette sève de +jeunesse qui fait des miracles, rendirent un peu de jeu à mes muscles; +les kilomètres succédaient aux kilomètres, et je ne tombais pas. La +fièvre me soutenait. Le mouvement machinal qui me poussait en avant ne +laissait à ma pensée aucune liberté. Les paysages que nous traversions +m'apparaissaient au travers d'un voile gris. Je me rappelle que des +paysans, émus de compassion sur le passage de cette colonne qui se +traînait avec des cassures intermittentes et des mouvements d'animal +blessé, venaient quelquefois sur les bords de la route placer à notre +portée des vases pleins d'eau et des écuelles de lait. Si l'un des +prisonniers, harcelé par la fatigue et la soif, s'approchait, les +soldats prussiens renversaient les écuelles et les vases d'un coup de +pied, ou bien les officiers, du bout de leurs bottes, se chargeaient +de cette besogne féroce, et si le vase de terre se brisait en +morceaux, si l'écuelle de fer-blanc rebondissait de place en place, un +rire éclatant ouvrait leurs moustaches. + +Vers trois heures,--je m'en souviendrai toujours,--en traversant un +pauvre village, j'avisai un paysan qui, debout sur le seuil de sa +porte, découpait en petits morceaux une robuste miche de pain. Il en +offrait aux misérables qui passaient, j'espérais profiter de cette +aumône; mais au moment où je m'écartai de la route, la main tendue, le +soldat prussien qui me suivait leva la crosse de son fusil et la +laissa retomber sur mes reins avec une telle violence, que du coup je +me trouvai par terre, étendu sur la face. Cette secousse et cette +chute me donnèrent la mesure de mon accablement. Je me relevai les +mains remplies de boue, sans penser à me rebiffer; je crois même que +je ne tournai pas la tête pour voir qui m'avait frappé. Il y a des +heures d'écrasement où de l'homme il ne reste plus que l'animal: cet +aplatissement de tout mon être me valut de n'être pas fusillé au coin +d'un mur. + +Il était sept heures à peu près quand j'aperçus le clocher d'Étain, où +nous devions passer la nuit. Je n'allais plus. Deux ou trois fois, +pris d'une lassitude sans nom, j'avais failli me laisser choir sur un +tas de pierres; mais j'entendais derrière moi le pas lourd de mon +gardien, et une âpre volonté de vivre me poussait en avant. La colonne +entière arrêtée dans la grande rue, le chef du détachement fit ranger +les officiers devant lui, et d'une voix glapissante: + +--Messieurs les officiers donnent leur parole de se trouver demain à +neuf heures et demie sur la place du marché? + +Personne ne répondit. + +--A demain donc, messieurs, reprit-il, et il s'éloigna. + +Les officiers se séparèrent, cherchant un asile au hasard. Il n'avait +pas été question des simples ordonnances. Le soin de trouver un gîte +nous regardait. Dans l'état où m'avait mis cette dernière étape, la +question de la distance l'emportait sur toutes les autres. Mes yeux +interrogeaient les maisons pour y découvrir la branche de pin +symbolique ou l'enseigne d'une auberge, lorsqu'une main douce me tira +par la manche de ma veste. Un jeune garçon qui rougissait était devant +moi. + +--N'êtes-vous pas du 3e zouaves? me dit-il. Et sur ma réponse +affirmative: + +--Ma mère a un frère au régiment, reprit-il; elle serait bien +heureuse, si les officiers qui sont ici voulaient bien accepter +l'hospitalité chez elle. C'est de bon coeur qu'elle la leur offre. + +Je me mis à héler un camarade, et, mon capitaine étant prévenu, sept +officiers de zouaves et cinq officiers d'artillerie se réunirent chez +madame L... Les ordonnances suivaient les officiers, si bien qu'il y +avait vingt-quatre personnes dans la maison. C'était beaucoup, et déjà +quelques-uns d'entre nous battaient en retraite; mais madame L... +avait un coeur de mère. Elle se mit devant la porte, et déclara +nettement qu'aucun de nous ne sortirait. L'excellente femme! Aucun de +nous ne se fit prier, et je donnai l'exemple en me dirigeant vers le +grenier, cahin-caha. C'était non pas une botte de paille qui m'y +attendait, mais un matelas, le premier que j'apercevais depuis mon +départ de Paris. Aucun produit de l'industrie ne pouvait me paraître +plus beau en un tel moment. Je m'étendis sur la toile rebondissante +avec délices et tirai de ma poche cette pipe qui déjà si souvent avait +été ma suprême consolation. La fumée s'envolait et le sommeil venait, +je crois, quand la porte du grenier tourna sur ses vieux gonds +rouillés. + +--Vous n'avez besoin de rien, messieurs? + +Ainsi parlait une jeune fille, qui venait de la part de la maîtresse +de la maison. Elle avait seize ou dix-sept ans, le sourire aimable, le +regard doux, un air de candeur qui inspirait le respect. Chacun se +leva un peu lentement. Ses yeux nous interrogeaient. + +--Mademoiselle, dis-je alors, si vous pouviez me procurer des bandes +de toile, vous me rendriez un grand service. + +Je venais de poser mon pied malade sur le bord du matelas. Elle +joignit les mains et d'un air de pitié: + +--Je vais appeler ma mère, reprit-elle, elle vous fera un pansement. + +Elle disparut avec la légèreté d'un oiseau, et, deux minutes après, +madame L... était auprès de moi, portant à la main un paquet de +linge. + +--C'est donc vous qui êtes blessé? me dit-elle en s'agenouillant sur +le matelas. + +J'avais allongé ma jambe que je venais de baigner dans un baquet +d'eau. Elle retint une exclamation. Puis d'un air de pitié, en +préparant son linge: + +--Ah! le pauvre pied! dit-elle. + +Elle essuya une larme du bout de ses doigts, et se mit à me +questionner avec une bonté qui me touchait. Tout en parlant, elle +roulait des bandes autour de mon pied. Je l'aurais embrassée de bon +coeur. + +--Vous n'avez pas dîné? reprit-elle doucement. + +Je secouai la tête. + +--Eh bien! descendez avec moi, la table est assez grande pour vous +recevoir tous. + +--Laissez-moi vous remercier et permettez-moi de refuser. + +--Pourquoi? + +--Et la discipline? et la hiérarchie militaire? Il n'y a pas un pauvre +galon de laine sur la manche de ma veste et vous voulez que je +m'asseoie à côté des galons d'or. Jamais! Les officiers de zouaves qui +me connaissent y consentiraient certainement,--il y a entre les hommes +du régiment et dans le malheur commun qui nous frappe une sorte de +camaraderie qui a fait presque le niveau,--mais vous avez chez vous +des officiers d'artillerie et ceux-là trouveraient déplacée la +présence d'un soldat à leur table. + +--Je n'insiste pas. Je veux cependant que vous ne manquiez de rien. + +--Laissez faire le fantassin; il se débrouillera. + +Le pansement était achevé. J'en éprouvai un soulagement subit. Que +bénies soient les mains qui m'ont touché! La souffrance éteinte, les +choses m'apparurent sous un aspect moins triste. Il y avait encore du +bon dans la vie. L'appétit se réveilla, et avec cet appétit la volonté +de m'évader.--Dînons d'abord, me dis-je, après quoi je songerai à mon +projet. + +Déjà ragaillardi, je descendis à la cuisine où j'aperçus une fille +maigre qui se démenait devant un grand feu. La broche tournait, les +casseroles pleines jusqu'au bord mijotaient sur les fourneaux; il se +dégageait de tout cela une odeur qui me montait aux narines. + +--Il y aura bien ici un coin pour moi? lui dis-je. + +--Je crois bien! cria la fille. + +Et de ses mains agiles elle eut bientôt fait de dresser mon couvert +sur le coin d'une nappe de toile bise fort propre; plongeant alors la +louche d'étain dans la marmite où fumait le pot-au-feu, elle remplit +mon assiette jusqu'au bord. + +--Avalez-moi ça d'abord... après vous me direz des nouvelles du +reste. + +Jamais je n'ai mieux dîné; mon appétit attendrissait la bonne +fille.--Faut-il qu'il ait jeûné, bon Dieu! répétait-elle entre ses +dents. + +--Écoutez donc! deux poignées de son délayé dans de l'eau... et de +l'eau où croupissaient des morts! + +--C'est une pitié!... et ce sont des chrétiens qui permettent ça! + +--Des chrétiens à leur manière. + +Elle se mit à rire, puis à pleurer, et s'essuyant les yeux avec le +coin de son tablier d'un air de tristesse:--A quoi ça sert-il la +guerre? me dit-elle. + +Je dormis tout d'un trait jusqu'au matin. Les yeux ouverts, entouré de +mes camarades qui ronflaient ou s'étiraient, je m'assis sur mon séant, +et me mis à réfléchir. Je me sentais dispos et en belle humeur. Où et +quand trouverais-je une occasion meilleure pour m'évader? La +surveillance semblait s'être détendue; j'avais dans ma ceinture assez +d'or pour être assuré que le concours de quelque habitant du pays ne +me manquerait pas.--Ce sera pour aujourd'hui, me dis-je. + + + + +VIII + + +La chose bien résolue, je descendis de mon grenier. Les officiers +s'étaient réunis dans la salle à manger pour faire leurs adieux à la +maîtresse du logis; je me coulai de ce côté. Madame L... avait les +yeux rouges. Sa fille et son fils se tenaient à ses côtés. On était +fort ému de part et d'autre. Savait-on si on se reverrait jamais? Un +officier qui frottait sa moustache grisonnante donna le premier le +signal du départ. + +--Merci, madame, et adieu! cria-t-il. + +Chacun fila vers la porte. Au moment de les suivre, je sentis une +petite main qui pressait la mienne. C'était la jeune fille qui, de la +part de sa mère, m'offrait un petit paquet de bandes. Je les serrai +dans ma poche, et me trouvai dans la rue sans oser regarder derrière +moi. Il était neuf heures, et l'on devait partir à neuf heures et +demie. Il fallait se hâter. Je pris au hasard à travers le bourg. Au +bout d'un quart d'heure, tandis que de tous côtés on allait et venait, +j'avisai un paysan qui comptait des sous devant une porte. Il avait +l'air bonhomme et paraissait solide; j'allai droit à lui, et la bouche +à son oreille: + +--Si vous voulez me conduire en Belgique, il y a deux cents francs +pour vous. + +Tout en parlant, j'avais mis sous ses yeux une main où brillaient dix +pièces d'or. Le paysan se gratta le menton, fit tomber ses sous dans +une bourse de cuir, me regarda du coin de l'oeil, puis, voyant que +personne ne l'observait: + +--Venez, me dit-il brusquement. + +Je le suivis. Il marchait d'un air tranquille, et sifflait entre ses +dents. Chemin faisant, à travers des ruelles qui me semblaient +interminables, nous rencontrions des soldats prussiens qui me +regardaient; mais il n'était pas neuf heures et demie encore, et aucun +d'eux ne songea à m'arrêter. Le coeur me battait à m'étouffer. Une +femme vint qui se mit à causer avec mon guide; je l'aurais étranglée; +il ralentit son pas, puis la congédia, et reprit sa course le long des +ruelles. Où me menait-il donc? Il entra enfin dans une maison petite +et pauvre, et me pria de monter dans le grenier. + +--Et vous n'en bougerez que quand vous me verrez. + +En un clin d'oeil, j'atteignis le sommet de l'escalier, et me jetai +dans le trou noir qu'il appelait un grenier. J'attendis là quinze +minutes qui me parurent longues comme des nuits sans sommeil. +J'écoutai, l'oreille collée aux fentes des murailles. Un bruit sourd +remplissait Étain; il me semblait qu'un corps de troupe était en +marche. Ne s'apercevrait-on pas de mon absence? La porte s'ouvrit, et +mon paysan parut. + +--Il est temps, me dit-il en jetant par terre un paquet qu'il avait +sous le bras. + +Je me dépouillai de mon uniforme, veste, large pantalon, ceinture, +calotte. Je dus même me séparer de mon fidèle tartan. En un tour de +main, j'endossai un costume d'ouvrier besoigneux; rien n'y manquait, +ni le pantalon de toile bleue, ni le gilet, ni la blouse usée aux +coudes et blanchie aux coutures, ni même la casquette de peau de +loutre râpée où l'on cherchait vainement vestige de poils. Mes pieds +disparaissaient dans de gros sabots. Mon guide avait vidé deux ou +trois bouteilles pour augmenter son courage: il en restait quelque +chose, dont sa marche se ressentait; mais la finesse de l'esprit +campagnard surnageait. + +--Et les moustaches? et la barbiche? me dit-il. + +Une paire de mauvais ciseaux m'aida à faire tomber de mon visage cet +ornement qui pouvait réveiller l'attention, et je quittai le grenier. + +--La pipe et le bâton à présent, reprit mon homme. + +J'achetai une pipe de terre que je bourrai de caporal, et me munis +d'un fort bâton qu'un cordonnet de cuir attachait à mon poignet. + +--Maintenant, en route sans avoir l'air de rien! ajouta-t-il. + +Une chose cependant m'inquiétait. Dans la ferveur de mon zèle et pour +me donner l'apparence enviée d'un vieux zouave, au moment de mon +départ de Paris, je m'étais fait raser cette partie du crâne qui +touche au front. Les cheveux recommençaient à pousser un peu, mais +pas assez pour cacher la différence de niveau. J'enfonçai donc ma +casquette, dont je rabattis la visière éraillée sur mes sourcils, me +jurant bien de ne saluer personne, le général de Moltke vînt-il à +passer devant moi à la tête de son état-major. Les plus étranges idées +me traversaient l'esprit. Il me semblait que tout le monde me +reconnaissait, ceux même qui ne m'avaient jamais vu. Quiconque me +regardait n'allait-il pas s'écrier: C'est un zouave, un fugitif? +J'évitai de rencontrer les yeux des passants. La vue des Prussiens que +je croisais dans les ruelles d'Étain me donnait le frisson. L'un deux +n'allait-il pas me mettre la main au collet? Par exemple, j'étais +décidé à me faire tuer sur place. Je m'efforçais d'imiter de mon mieux +la tournure et la marche pesante de mon guide. + +--Ça, me disais-je, Étain est donc grand comme une ville? + +Nous marchions à peine depuis cinq minutes, et il me semblait que +j'avais parcouru déjà deux ou trois kilomètres de maisons. + +La dernière m'apparut enfin; un soupir de satisfaction saluait déjà ma +sortie d'Étain, lorsque sur la route se dessina la silhouette d'une +sentinelle allemande qui se promenait de long en large. Mon compagnon +me jeta un coup d'oeil expressif; fusillé ou libre, la question se +posait nettement. Encore trente pas, et nous étions devant la +sentinelle, dont la promenade barrait le chemin. Je ne songeai même +plus à fumer. Toutes les facultés de mon esprit étaient tendues vers +un but unique: avoir la démarche, le visage, le geste d'un paysan. Le +Prussien n'allait-il pas deviner le zouave sous la blouse et croiser +baïonnette, et, si je faisais un mouvement, se gênerait-il pour me +casser la tête d'un coup de fusil? Les battements de mon coeur me +faisaient mal. Mon compagnon sifflait toujours; je l'admirais. +Comment faisait-il? Enfin nous approchons, lui sifflant, moi traînant +mes lourds sabots dans la boue et balançant mes épaules: nous voilà +juste en face du soldat; il nous regarde et continue sa marche; nous +passons lentement, d'un pas égal et pesant. Il ne m'arrête pas, il se +tait. Il m'a donc pris pour un vrai paysan? Quel triomphe! Le reste ne +me paraît plus rien. La respiration me revient; le paysan cligne de +l'oeil, et, comme il me voit rire: + +--Ah! ce n'est pas fini! me dit-il. + +Au premier coude de la route nous prenons une allure plus rapide. +Bientôt après une voiture arrive au grand trot. + +--Regardez, me dit mon guide, qui me pousse du coude. + +Un officier prussien était assis dans la voiture, les deux mains sur +la poignée de son sabre. Un propriétaire du voisinage, désireux de lui +plaire, pressait le cheval à coups de fouet. Quoi! des officiers +encore après des sentinelles! La voiture nous atteint et nous dépasse. +L'officier ne tourne même pas la tête. Le propriétaire qui lui sert de +cocher sourit d'un air agréable. Je suis sauvé! + +Les sabots que portent mes pieds sont incommodes et pesants; ils me +gênent un peu, et je les perds dans les ornières quelquefois, mais +qu'est-ce que cela auprès des tortures de la veille. Nous marchons +d'un pas vif; j'ai rallumé ma pipe éteinte, je la fume avec délices. +Le pays que je traverse me paraît charmant, jamais je n'ai vu nature +si belle; les arbres ont une verdure qui réjouit les yeux, les eaux +qui courent çà et là invitent à boire par leur fraîche limpidité, le +vent est doux, la pluie tiède. A mesure que nous laissons derrière +nous les fermes et les hameaux, nous rencontrons sur la route, +quelquefois longeant les sentiers à travers champs, des +contrebandiers belges et français chargés de hottes d'osier que leurs +épaules portent allègrement. Tous profitent du désarroi général pour +introduire en grande hâte leurs chargements de tabac. Aucun d'eux ne +semblait songer aux douaniers. C'était un métier tout trouvé et qui +allait à merveille à notre costume. Depuis ce moment-là , si, +d'aventure, nous étions accostés par quelque voyageur qui s'avisait de +nous questionner, la réponse était toute prête, nous étions +contrebandiers et nous allions en Belgique faire provision de tabac. + +Cette voiture rapide où j'avais vu l'officier prussien nous rattrapa. +Le propriétaire qui la conduisait, malgré son empressement à servir de +cocher à notre ennemi, avait l'air d'un brave homme. Je me hasardai +sur la mine à lui demander s'il ne voudrait pas nous prendre avec +lui. + +--Volontiers, répliqua-t-il. + +Le propriétaire aimait à causer; il ne se gêna pas pour nous demander +ce que nous faisions et où nous allions. Le tabac répondait à tout. +J'aurais voyagé ainsi jusqu'au bout du monde; malheureusement le +propriétaire et le cheval demeuraient à Spincourt où force nous fut de +leur dire adieu. + +Je rattrapai donc mes sabots que j'avais laissés au fond de la +carriole et me remis à marcher, cherchant des yeux si quelque autre +voiture ne se montrerait pas aux environs. Mon compagnon, qui était à +sa manière une espèce de philosophe, bourra sa pipe et hochant la +tête: + +--Nous en avons trouvé une, nous en trouverons bien une autre, allons +toujours, me dit-il. + +J'allongeai le pas de façon à lui prouver que mes jambes n'avaient +rien perdu de leur activité. Mais tout m'arrivait à souhait depuis +mon entrée à Étain. Un véhicule qui tenait de la tapissière et du +char-à -bancs se présenta, traîné par un fort cheval qui faisait tinter +un collier de grelots. Je demandai au conducteur s'il y avait place +auprès de lui pour deux voyageurs un peu fatigués. + +--Cela dépend, répliqua-t-il d'un air narquois. + +Je tirai une pièce blanche du fond de ma poche; l'homme sourit et la +voiture s'arrêta. + +--Je vois ce que c'est, continua-t-il en se tenant dans son coin, vous +êtes pressés d'arriver en Belgique? + +--Un peu, lui dis-je. + +--Malheureusement je ne vais qu'à Longuyon. + +C'était autant de gagné; à Longuyon mon guide me fit prendre un +sentier derrière le village et me conduisit chez un paysan qui +connaissait la contrée comme s'il en avait dressé le cadastre. Je +m'expliquai cette science géométrique en voyant entre ses jambes un +fusil dont il astiquait la platine. Un chien de chasse dormait, le +museau dans les pattes, sur le carreau de l'âtre. + +--Je comprends, mes bons amis, ne parlez point, dit le braconnier... +vous voulez gagner la frontière?... je vais vous mettre dans le bon +chemin. + +Il prit à travers champs, accompagné de son chien qui quêtait la queue +au vent, et, tout en marchant, il donnait à mon guide d'utiles +renseignements sur l'itinéraire qu'il nous fallait suivre. + +--As-tu compris? dit-il enfin. Et sur un signe de l'homme d'Étain: + +--Quand vous serez à un village qu'on appelle la Malmaison, demandez +M. le maire; c'est un brave homme qui vous donnera un coup d'épaule. + +J'échangeai une rude poignée de main avec le braconnier de Longuyon et +m'engageai dans un pays magnifique. Encore une promenade de quelques +lieues et j'étais en Belgique. + +Le maire de Malmaison était bien l'homme que m'avait indiqué mon ami +de la dernière heure. Le regard amical et compatissant qu'il me jeta +m'encouragea à ce point que, pour la première fois depuis mon départ +d'Étain, j'enlevai la vieille casquette de loutre qui me couvrait. Il +sourit en voyant la trace noire de mes cheveux rasés. + +--Ah! un zouave! murmura-t-il. + +--Et du 3e, répondis-je. + +--Et qu'est-ce qui reste du régiment? + +--De quoi faire une compagnie, je crois. + +Il soupira. + +--Voyons, reprit-il, c'est de vous qu'il s'agit... Plût à Dieu qu'on +pût sauver la France comme je vous sauverai!... + +Le guide que j'avais pris à Étain, assis sur une chaise, s'essuyait le +front et me regardait d'un air qui semblait dire: J'ai fait mon +devoir, faites le vôtre. Je tirai de ma ceinture, cachée sous ma +blouse, dix pièces d'or et les mis dans sa main. Il les compta une à +une, et les faisant passer dans sa bourse de cuir:--C'est bien, me +dit-il. Quatre verres étaient sur la table, chacun de nous prit le +sien et l'avala d'un trait après l'avoir choqué contre ceux de ses +voisins. + +--En route à présent, dit le maire. + + + + +IX + + +Le nouveau guide qu'il m'avait procuré allait droit devant lui comme +un cerf, mais l'oeil au guet, l'oreille tendue, et profitant des pans +de mur, des haies vives, des plis de terrain, des taillis, pour +dissimuler sa marche. + +--La précaution vous étonne, me dit-il, c'est qu'on a vu des uhlans +par ici et ils ne se gênent pas pour mettre leurs pistolets sous le +nez des gens. + +Nous marchions depuis un assez long temps, lorsqu'au détour d'un +chemin creux il me montra du bout de son bâton un bois devant lequel +s'élevait un poteau. Un mot écrit en lettres blanches sur un écriteau +noir me sauta aux yeux.--La Belgique! c'est la Belgique! Tout en +criant j'avais pris ma course. Les sabots ne me gênaient plus. + +--Oui, vous y êtes, me dit le guide, qui pénétra sur mes talons dans +le petit bois, la frontière est passée; là est Virton qui est à la +Belgique, ici Montmédy qui est à la France. Vous n'avez plus à +craindre maintenant que d'être pris par une patrouille belge et +interné au camp de Beverloo. Mais, soyez tranquille, je sais un homme +qui saura vous faire traverser les lignes belges à la barbe des +chasseurs et des lanciers. + +L'homme que nous cherchions,--c'était un garde,--vidait un pot de +bière dans l'auberge voisine; à la vue de mon guide il en fit venir un +second, j'en demandai un troisième et la connaissance fut bientôt +faite. + +Il avait déjà tiré vingt Français des griffes des Prussiens et +comptait bien ne pas s'en tenir là . Après m'avoir fait raconter mon +histoire, dont je ne lui cachai aucun détail, il m'engagea à aller me +coucher et me conduisit lui-même dans ma chambre. La vue du lit où il +y avait des draps blancs me donna subitement envie de dormir.--Nous +partons demain matin à six heures. A cinq heures et demie je vous +réveillerai, me dit le garde. Et d'un air gai: Je n'ai pas besoin de +vous souhaiter bonne nuit, n'est-ce pas? + +Le fait est que je dormais tout debout. Il faut avoir eu les jambes +endolories par de longues étapes, les pieds meurtris, les jointures +brisées, le corps épuisé par d'excessives fatigues, et subi des +sommeils lourds et pénibles sur la terre humide et dure, pour +comprendre l'ineffable sensation d'étendre et d'étirer ses membres +dans la fraîcheur des draps. Je m'en donnai la joie pendant un quart +d'heure, luttant avec volupté contre ma lassitude. Puis mes yeux se +fermèrent, et, bercé par la chanson de quelques buveurs, je ne sentis +bientôt plus que la tiède chaleur du lit qui m'engourdissait. + +Je dormais encore les poings fermés lorsque, de grand matin, mon guide +entra pour me prévenir qu'une voiture m'attendait à la porte. + +--Et je vous jure que nous arriverons à temps à la station où vous +pourrez prendre le chemin de fer. + +Il s'interrompit pour prendre dans sa poche son brevet de garde +particulier des propriétés de M. le comte X., et me le +présentant:--Avec ce bout de papier nous irons jusqu'à Bruxelles, +reprit-il. + +Des escouades de soldats à cheval ou à pied passaient sur la route; +nous traversions des villages qui en fourmillaient; personne ne nous +demanda rien. Il arrivait quelquefois que des piétons, ou des +campagnards qui filaient en cabriolet, nous saluaient d'un grand +bonjour bruyant. Le garde y répondait d'une voix joyeuse en faisant +claquer son fouet. + +--Ce n'est pas plus difficile que ça, me dit-il enfin en arrêtant son +cheval au village de Marbrehau, où il y avait une station de chemin de +fer. + +La maison devant laquelle la voiture qui nous portait fit son dernier +tour de roue, appartenait à une famille de gros cultivateurs. Ces +braves gens m'accueillirent de leur mieux et insistèrent avec bonhomie +pour me faire asseoir à leur table. En un tour de main le couvert fut +dressé. Ils ne se lassaient pas de me questionner et il fallut leur +raconter mon histoire de point en point. Leur curiosité ne se +fatiguait pas et la franchise de leur hospitalité m'engageait à tout +dire; volontiers ils m'auraient retenu jusqu'au lendemain, mais un +coup de cloche m'avertit que le train allait partir. Toute la famille +me fit des adieux qui me touchèrent et voulut m'accompagner jusqu'à la +gare comme si j'avais été l'un des leurs. C'était à qui me donnerait +la plus vigoureuse poignée de main. + +Au moment où j'arrivai sur le quai de gare, un visage m'apparut qui me +fit tressaillir. Je venais de retrouver à la station de Marbrehau l'un +de mes compagnons de tente, un zouave du 3e. Il portait un chapeau de +feutre mou, une veste de grosse bure, un pantalon de drap effiloqué. + +--Tu t'es donc sauvé? + +--Je crois bien! Et toi aussi. + +--Pardine! Et comment as-tu fait? + +--Je n'en sais rien. + +--C'est comme moi! Et tu vas à Paris? + +--Tout droit. + +Un wagon de troisième classe nous prit tous deux. Il était plein, nous +n'échangeâmes plus un mot. + +Le train s'arrêtait à Namur; chemin faisant, à l'une des stations +intermédiaires, et pendant les quelques minutes que l'on donne aux +voyageurs, j'eus l'occasion inattendue de rencontrer un convoi +prussien rempli de blessés. Quelle installation! Tout y était agencé +pour le confort et le bien-être de ces malheureux! Point de paille +dans d'horribles wagons à bestiaux, mais des hamacs suspendus auquels +la marche n'imprime aucune secousse. Le train emportait avec lui les +fourneaux pour les bouillons, les tisanes, l'eau chaude, sa pharmacie, +sa lingerie, son personnel d'infirmiers et de médecins. Et je pensais +à mon pauvre pays qui avait donné tant de preuves d'imprévoyance et +qui devait en donner tant d'autres encore! + +Après un adieu muet échangé entre mon camarade et moi, chacun de nous +tira de son côté; c'était le moyen d'éveiller le moins possible +l'attention. + +Le quai de Namur était tout rempli de dames belges empressées autour +des malheureux qui sortaient des wagons. Elles faisaient connaissance +avec les plus effroyables misères. Quelques-unes joignaient les mains +à notre aspect. + +--Ces pauvres soldats français! répétaient-elles. + +Parmi ceux auxquels elles voulaient prodiguer leurs soins et leurs +aumônes, plusieurs tombaient d'inanition. On les voyait s'abattre sur +les bancs ou se traîner, avec de longs efforts. On en recueillit un +certain nombre dans une caserne voisine où ils trouvèrent à manger, +mais ils y restèrent prisonniers. J'étais résolu à n'avoir affaire à +personne et à me suffire à moi-même. Cependant une dame qui devait +appartenir au monde le plus élégant de Namur, si j'en juge par la +toilette, me voyant boiter très-bas, s'approcha et d'un air de pitié +s'offrit à me panser. + +--Merci, madame, ce n'est rien, lui dis-je. + +Elle me suivit et voulut glisser dans ma main une pièce de monnaie: + +--Prenez au moins cela, ce sera pour vous acheter du pain et du tabac, +reprit-elle doucement. + +Je ne pus m'empêcher de sourire et, lui rendant sa pièce blanche, je +l'engageai à la donner à de plus misérables que moi. Elle parut un peu +surprise; mais la laissant là , les deux mains dans les poches de mon +pantalon de toile bleue, je sortis de la gare. + +Un hôtel se trouvait en face. Je me dirigeai vers cet hôtel et +demandai une chambre au garçon qui attendait devant la porte. Il prit +une attitude et me toisant de la tête aux pieds: + +--Nous ne recevons pas de mendiants, me dit-il. + +J'avais bonne envie de lever le pied qui m'obéissait encore et de lui +en faire sentir la vigueur, mais ce n'était pas le moment de faire une +algarade; je tournai le dos au garçon frisé et cherchai fortune +ailleurs. Il me semblait que je marchais dans un rêve. Étais-je bien +dans la réalité? Une boutique dans laquelle on vendait du tabac se +trouva devant moi, j'y entrai. La marchande était jeune et avait l'air +avenant; j'avançai une pièce d'or sur le comptoir et lui exposai ma +situation. + +--Ah! je comprends, dit-elle en me regardant, suivez-moi... + +Elle se leva, et d'un pied leste me conduisit dans une maison garnie +du voisinage assez propre où les petits marchands et les ouvriers +tranquilles trouvaient gîte. + +--Une nuit est bientôt passée, me dit-elle alors. + +Le sommeil en prit la totalité; j'avais un besoin de dormir dont rien +ne pouvait combler l'arriéré. Il fallut me secouer au petit jour pour +me faire prendre le train qui partait à six heures et devait me +conduire à Bruxelles. + +Mon premier soin en descendant de wagon fut de sauter dans une +voiture et de prier le cocher de me conduire chez les fournisseurs +dont j'avais besoin. Il sourit d'un air malin. + +--Alors, monsieur me prend à l'heure et me fait faire des courses +_d'évadé?_ me dit-il en appuyant sur le mot. + +Habillé à neuf de pied en cap et laissant ma défroque dans la voiture, +je me présentai chez le consul français qui me reçut avec la plus +aimable courtoisie et se mit tout entier à ma disposition. J'avais eu +soin de le prévenir, il est vrai, que je n'avais aucun besoin +d'argent. La précaution le fit sourire. + +--Eh! dit-il, tous les évadés n'en peuvent pas dire autant.--Et vous +voulez rentrer en France! reprit-il en se mettant en devoir de remplir +les blancs d'une feuille de papier imprimée qu'il avait devant lui. + +--Dès aujourd'hui, si je peux. + +Le consul me fit donner ma parole d'honneur que j'appartenais au 3e +régiment de zouaves et me remit mon laisser-passer. + +Je le remerciai et, me hâtant de courir à la gare, je sautai dans le +premier train qui filait vers l'ouest; une ou deux heures après +j'avais franchi la frontière; mais, à la première gare française où le +train s'arrêta, un visage ami frappa mes regards: c'était encore un +zouave du 3e régiment, un de ceux que j'avais vus à Sedan et avec qui +j'avais partagé les misères de la presqu'île de Glaires! Il n'y a plus +ni grade ni hiérarchie dans ces moments-là ; il me tendit la main et je +la serrai vigoureusement; je ne savais pas encore que le lieutenant +R.... devait être un jour mon capitaine et que nous nous +retrouverions sous la tente comme nous nous étions rencontrés dans un +wagon. + +Nous avions tant de choses à nous dire que les paroles n'y suffisaient +pas; quelquefois nous interrompions nos récits par de longs regards +jetés sur les plaines de la Flandre; le paysage avait une monotone +placidité; qui ne connaît les lignes plates de ces interminables +campagnes dont l'uniformité grasse se noie dans un horizon lointain! +Elles nous paraissaient les plus charmantes du monde: c'était les +campagnes du pays. Je comprenais à présent la valeur profonde et douce +de ce mot cher aux soldats! Je le revoyais mon pays, et une émotion +indéfinissable me pénétrait. + +Mais cette émotion même devint craintive à Creil. Le train resta +longtemps immobile à la gare; le bruit se répandit que la ligne était +coupée et qu'il n'était plus possible d'avancer! Ce fut un quart +d'heure d'angoisse atroce; les voyageurs s'interrogeaient les uns les +autres. Fallait-il donc perdre l'espoir d'arriver; mais enfin la +locomotive siffla, le train repartit à toute vapeur, et à deux heures +du matin j'entrai à Paris. Non, il faut avoir passé par ces dures +anxiétés pour savoir ce que la vue des longues rangées de maisons +peut remuer le coeur. On étouffe! + +C'était le 14 septembre; trois ou quatre jours après Paris était +investi; le siège allait commencer. + + + + +DEUXIEME PARTIE + +UNE CAMPAGNE DEVANT PARIS + + + + +X + + +Quand j'arrivai à Paris, aucun de mes amis ne m'attendait plus. On me +croyait mort ou à l'agonie dans quelque ambulance prussienne. Les +optimistes supposaient que j'avais eu la chance d'être au nombre des +cent mille prisonniers ramassés dans le grand coup de filet de Sedan +et que je mangeais du pain noir dans quelque forteresse d'Allemagne. +Ils ne se trompaient qu'à demi. On me traitait en ressuscité. + +Bientôt il fallut songer à rentrer au régiment. Mon pied me faisait +grand mal encore et je boitais bel et bien; mais toute la question +pour moi était de découvrir ce qui restait du 3e zouaves, qui venait +de passer par le double creuset de Reischoffen et de Sedan. + +Ces mêmes promenades qui avaient marqué mon engagement recommencèrent. +L'administration, dans mon cher pays, n'a-t-elle pas l'art de +compliquer les choses les plus aisées et de rendre obscures les plus +claires? A la place, où je me présentai d'abord, on me répondit, après +une longue attente, qu'il fallait me rendre à l'intendance. Là , +nouvelle attente aux portes des bureaux, après quoi un commis qui +rangeait des papiers m'assura, sans me regarder, que j'avais fait +fausse route, et que je devais bien vite courir au Gros-Caillou où +j'aurais à demander le bureau de recrutement.--Et il ajouta à +demi-voix: + +--Ces imbéciles de la place n'en font pas d'autres! + +Au Gros-Caillou, un garçon de salle me déclara que les bureaux étaient +fermés et que j'aurais à revenir le lendemain. + +Le lendemain, l'employé auquel je m'adressai au bureau de recrutement, +rit beaucoup de l'étourderie de ces messieurs de l'intendance et me +conseilla d'aller aux Isolés, à la caserne de Latour-Maubourg. J'y +courus. + +Un triste spectacle m'y attendait. C'était le lendemain du jour +néfaste de Châtillon. Un rassemblement d'hommes s'agitait dans les +cours. Ils respiraient l'accablement. Mon coeur se mit à battre quand +je reconnus parmi ces vaincus l'uniforme des zouaves. La plupart +appartenaient aux 1er et 2e régiments. Ils étaient encore sous le coup +de cette retraite et, comme toujours dans les mêmes circonstances, on +prononçait le mot de trahison. Dans cette troupe de fugitifs qui +appartenaient à différents corps, aucune cohésion, plus de lien. Le +moral avait disparu. Je ne tirai de toutes ces bouches que des +plaintes et des lamentations. C'est alors que je compris la force +secrète de ce qu'on appelle l'esprit de corps. Ma vue s'était troublée +à l'aspect de l'uniforme que j'avais choisi. J'en avais reçu comme une +blessure. + +N'ayant plus rien à faire aux _Isolés_ je pris le parti vigoureux de +retourner à la place. Là le commis auquel j'avais eu affaire tout +d'abord faillit se fâcher tout rouge contre les animaux--je +raconte--qui encombraient les bureaux de l'intendance, et me poussa +dehors. Je me rendis donc à l'intendance pour la seconde fois, +déterminé à faire la navette de l'intendance au Gros-Caillou et du +Gros-Caillou à la caserne des Isolés aussi longtemps qu'on le +voudrait. + +Dans les antichambres de l'intendance je rencontrai un camarade qui +avait partagé la pluie et les demi-biscuits de la presqu'île de +Glaires et qui était parvenu, comme moi, à s'évader. Il appartenait à +l'arme de l'infanterie et c'était, comme moi, un engagé volontaire. + +--Ce n'est pas fini, me dit-il, et vous en verrez bien d'autres! Ne +vient-on pas de me délivrer une feuille de route pour le dépôt de mon +régiment, et savez-vous où il fait l'exercice, ce dépôt? + +--Je ne m'en doute pas. + +--A Strasbourg, qui est investi depuis trois semaines! Me voyez-vous +tout seul en face de l'armée du général Werder et voulant en enfoncer +les lignes! Mais voilà ! les registres portent que le dépôt de mon +régiment est à Strasbourg, on m'envoie à Strasbourg et il faudra bien +des paroles pour faire entendre raison aux bureaux. + +Et quand on pense que ces choses-là se passaient à la même heure d'un +bout de la France à l'autre! + +J'entrai à mon tour dans le bureau où l'on m'avait déjà reçu et, à +force d'explications--et non sans peine--j'obtins une feuille de route +pour le dépôt du 3e zouaves--qu'on reconstituait provisoirement à +Montpellier. Ce n'était pas mon affaire; mais, bien résolu à faire +partie de la garnison de Paris, j'attendis. Vingt-quatre heures après +j'avais la certitude que les trains de la ligne de Lyon ne marchaient +plus. Désormais, j'appartenais au corps d'armée du général Vinoy. +Cette fois, instruit par l'expérience, je ne pris conseil que de +moi-même. Un zouave à tambour jaune, rencontré par hasard me raconta +qu'une poignée de ceux qui avaient fait la trouée de Sedan se trouvait +à la caserne de la rue de la Pépinière avec quelques débris des 1er et +2e régiments et de petits détachements envoyés des trois dépôts. Je +m'y rendis. On m'y reçut à bras ouverts, mais pour ne pas subir de +nouveaux retards une seconde fois, je me hâtai de me faire habiller à +mes frais. + +L'aspect de la grande ville était changé. Ce n'était déjà plus le +Paris que j'avais quitté. Il y avait un air d'effarement partout; les +ménagères couraient aux provisions; on chantait encore _la +Marseillaise_, mais d'une voix moins haute; on savait à quel ennemi on +avait affaire. Cependant l'orgueil national, l'orgueil parisien, +pourrais-je dire, se tendait. On avait été battu, c'est vrai, mais +sous les murs de la grande ville on pouvait, on devait vaincre. La +population tout entière était debout, elle avait des armes. La +bourgeoisie et le peuple semblaient ne faire qu'un. Les remparts et +les forts se hérissaient de canons. Le tambour battait, le clairon +sonnait; on faisait l'exercice sur toutes les places. Et puis la +République n'avait-elle pas été proclamée? C'était la panacée; +quelques-uns même, les enthousiastes, s'étonnaient que l'armée du +prince royal ne se fût pas dispersée aux quatre vents à cette +nouvelle. Ce miracle ne pouvait tarder. D'autres, il est vrai, mais +n'osant pas exprimer leur sentiment, estimaient que c'était un +désastre, et que ce mot seul paralyserait la défense en province. Que +d'orages d'ailleurs dans ces quatre syllabes qui portaient la marque +de 93! mais cela était en dessous et ne se faisait jour que dans les +conversations intimes. Le peuple, qui ne travaillait plus et jouait au +soldat, agitait ses fusils à tabatière. Il y avait une grande +effervescence. Le gouvernement du 4 septembre n'avait qu'à commander; +il était obéi. On attendait avec anxiété, avec une impatience +fiévreuse où il y avait de la joie, le retentissement du premier coup +de canon. On l'entendit, et la population qui courait au Trocadéro sut +enfin que le cercle de fer de l'armée prussienne se fermait autour de +Paris. + +J'appartenais alors à la 1re compagnie du 3e bataillon du 4e zouaves. +Le capitaine R..., qui en avait le commandement, avait été à Sedan, +comme on sait, et j'avais fait sa connaissance à l'île de Glaires. +C'était entre les évadés qui en avaient partagé les misères comme une +franc-maçonnerie. Ce nouveau régiment de zouaves dans lequel je venais +d'être incorporé, se composait de trois bataillons formés avec les +débris des 1er, 2e et 3e régiments d'Afrique. Il portait le n°4; mais +il n'avait pas de drapeau. Il fut question de lui délivrer celui que +les zouaves du 3e avaient sauvé de Sedan. Ce qui restait de ce +régiment s'y opposa si énergiquement, que le drapeau troué de balles +fut «versé» au musée d'artillerie. + +Bientôt après, le régiment fut envoyé à Courbevoie, où les trois +bataillons furent cantonnés, et le 3e reçut ordre de répartir son +monde dans les petites maisons qui sont groupées entre le village et +le remblai du chemin de fer. Des pioches nous avaient été distribuées, +et sous la surveillance des officiers une centaine de bras se mirent +à l'oeuvre pour créneler les pauvres habitations où restaient encore +quelques meubles. Quelques coups vigoureux suffisaient pour percer les +murailles et faire jouer le vent de chambre en chambre. En un tour de +main, le village fut mis en état de défense; briques et moellons +tombaient de ci, de là , et des lucarnes s'ouvraient partout, propres à +recevoir le bout des chassepots. C'était comme si l'on se fût attendu +à l'arrivée subite des Prussiens. + +Au moment de notre arrivée à Courbevoie, on n'y voyait pas autres +créatures vivantes que quelques chiens errant à l'aventure d'un air +désorienté. Les hommes leur manquaient; mais le soldat a une force +d'attraction qui lui est propre. + +Un régiment est comme une colonie qui marche. Le soir même je vis une +lumière briller à la fenêtre d'une maison dont les propriétaires, plus +soucieux de leur vie que de leur immeuble, avaient fait comme leurs +voisins. Je m'approchai. Un marchand de vin s'y était installé avec +ses verres et ses brocs, suivi d'une servante solidement bâtie. Elle +connaissait de longue date les grenadiers et les voltigeurs de +l'ex-garde et n'avait pas peur des zouaves. Après le marchand de vin, +qui ralluma les fourneaux d'une cuisine où les officiers établirent +leur popotte, vint un marchand de tabac, et Dieu sait si la clientèle +lui fit défaut; puis un épicier qui rouvrit sa boutique et rapporta sa +marchandise. Cet exemple fut suivi, et petit à petit, sans savoir d'où +ils arrivaient, les fournisseurs rentrèrent dans leurs pénates. Il y +eut même une blanchisseuse. La civilisation reprenait possession de la +ville morte. + +On ne peut pas percer des murs continuellement, même quand c'est +inutile; la besogne de créneler la partie du village que nous +occupions avait été faite en un jour. Nous ne savions rien de ce qui +se passait à Paris. Les journées s'écoulaient lentement, pesamment; +nous n'avions pour distraction que les grand'gardes qu'on nous +envoyait monter sur les bords de la Seine. On avait l'émotion de la +surveillance. On nous employait aussi aux travaux de la redoute de +Charlebourg; mais les zouaves qui manient le mieux le fusil manient +très-mal la pelle et la pioche. On faisait grand bruit autour des +brouettes, et la besogne n'avançait pas. Une chanson, un récit, une +calembredaine faisaient abandonner les outils, et, quand on les avait +abandonnés, on ne les reprenait plus. Après quelques jours d'essai, on +nous remplaça par des soldats de la ligne et des mobiles. L'ennui +devenait endémique et quotidien. Un exercice de deux heures en coupait +la longue monotonie. + +Un jour vint cependant, le 16 octobre, où le bataillon crut qu'on +allait avoir quelque chose à faire; quelque chose à faire, en langage +de zouave, signifiait qu'on avait l'espérance d'un combat. On prit les +armes avec un frémissement de joie, et l'on nous dirigea vers le +rond-point de Courbevoie, où des batteries de campagne nous avaient +précédés. Là on mit l'arme au pied, et on attendit. Aucun bruit ne +venait de la plaine. Si on ne nous attaquait pas, c'est que nous +allions attaquer. On attendit encore; un contre-ordre arriva, et on +nous ramena la tête basse dans nos cantonnements. + +Le lendemain, l'ennui reprit de plus belle. Il y avait déjà plus d'un +mois que l'investissement avait commencé, et je n'avais pas encore +tiré un coup de fusil. On vidait les gamelles deux fois par jour, on +jouait au bouchon, on se promenait les mains dans les poches, on +pêchait à la ligne, on bourrait sa pipe, on la fumait, on la bourrait +de nouveau, on regardait les petits nuages blancs qui s'élevaient +au-dessus du Mont-Valérien après chaque coup de canon, on +s'intéressait au vol des obus, on cherchait une place où dormir au +soleil dans l'herbe. + + + + +XI + + +Cependant le 21 octobre on nous fit prendre les armes de grand matin. +Le bataillon s'ébranla; il avait le pas léger. Pour ma part, je +n'étais point fâché de voir ce que c'était qu'une affaire en ligne. +Tout m'intéressait dans cette marche au clair soleil d'automne. Le +remblai du chemin de fer franchi, on nous fit faire halte. Pourquoi? +L'esprit frondeur qui, sous le premier Empire, avait rempli la vieille +garde de grognards, s'exhalait déjà dans nos rangs en quolibets et en +réflexions ironiques, et comme mon serre-file demandait à voix basse +la cause de ce temps d'arrêt: + +--Ah! tu veux savoir, toi qui es curieux, pourquoi on nous fait +attendre les pieds dans la rosée, au risque de nous faire attraper des +rhumes de cerveau? dit un caporal; je vais te le dire en confidence, +mais à la condition que tu garderas ce secret pour toi. + +Et, sans attendre la réponse du camarade, le caporal, se faisant de +ses deux mains un porte-voix, reprit d'une voix sourde: + +--Vois-tu, petit, on attend pour donner aux Prussiens, qui sont à +flâner sur une longue ligne, le loisir de se rassembler en tas... +C'est une ruse de guerre. + +Les soldats se mirent à rire, les officiers firent semblant de n'avoir +rien entendu. + +J'ai pu remarquer depuis lors que cet esprit gouailleur, pour me +servir du terme parisien, est une des habitudes, je pourrais dire des +traditions de l'armée. Elle n'a point d'influence sur le courage +personnel du soldat ni même sur la discipline. Le soldat entretient +sa gaieté aux dépens de ses chefs; mais, bien commandé, il marche +bravement, et, s'il réussit, il se moque au bivouac de sa propre +raillerie. + +Vers onze heures, le bataillon reprit sa marche. Le contre-ordre qu'on +redoutait n'était pas venu. Nanterre fut traversé. Il n'y avait +personne sur le pas des maisons. Le village des rosières avait un +aspect désolé. Les magasins étaient fermés, les fenêtres closes, le +silence partout. Le bruit de notre marche cadencée sonnait entre la +double rangée des maisons vides. Parfois cependant les têtes de +quelques habitants obstinés apparaissaient derrière un pan de rideau. +Nous avancions le long de la levée du chemin de fer de Saint-Germain +dans la direction de Chatou, laissant derrière nos files la station de +Rueil-Bougival. + +Il me serait impossible d'exprimer ce qui se passait en moi, tandis +que je parcourais, le chassepot sur l'épaule, en compagnie de +quelques milliers de soldats, ce pays charmant dont je connaissais les +moindres détails. Mes yeux regardaient en avant, et ma pensée +regardait en arrière. + +Une partie du 3e bataillon servait de soutien à l'artillerie, qui +tirait à volées sur la Malmaison et la Celle-Saint-Cloud, d'où les +batteries prussiennes répondaient faiblement. Les obus qu'elles nous +envoyaient dépassaient nos canons et tombaient près de nous; mais, +reçus par une terre humide et meuble, ces projectiles n'éclataient pas +tous et nous faisaient peu de mal. J'avais oublié Bougival et les +promenades faites en canot en d'autres temps pour ne plus m'occuper +que des obus: ils sifflaient l'un après l'autre et continuaient à +tomber, tantôt plus loin, tantôt plus près. Cette immobilité à +laquelle nous étions tous condamnés est l'une des choses les plus +insupportables qui se puissent imaginer. Elle constitue, je le sais, +l'une des vertus essentielles de toute armée, la constance et le +sang-froid dans le péril; mais quelle anxiété et surtout quelle +irritation! Les nerfs se prennent, et l'on a sous la peau des frissons +qui ne s'effacent que pour revenir. J'avais passé par Sedan où les +balles et les projectiles pleuvaient et faisaient voler la pierre et +les briques des murailles, l'eau des fossés, la poussière du chemin; +mais là j'étais dans l'action, je faisais le coup de feu, j'avais le +mouvement avec le danger. J'affectai cependant une tranquillité qui +n'était pas dans mon coeur. C'était comme un nouveau baptême que je +recevais, et je voulais m'en montrer digne. Nos yeux cherchaient à +découvrir la batterie d'où nous venaient ces obus; ils n'apercevaient +rien qu'un peu de fumée blanche s'élevant en flocons derrière un +bouquet d'arbres. + +L'ordre de pousser plus avant arriva enfin, et bientôt après le +bataillon était déployé en tirailleurs dans la plaine qui s'étend +entre le chemin de fer américain et la Seine. Nous étions tous couchés +à plat ventre, l'un derrière un buisson, l'autre dans un fossé, +celui-là à l'abri d'un arbre, celui-ci dans le creux d'un sillon. +Chacun cherchait un abri, chargeait et tirait. J'avais devant moi, au +bord du chemin de halage, la guinguette du père Maurice, si chère aux +peintres, et sur ma droite, dans l'île de Croissy, cette Grenouillère +d'où partent tant de rires en été. Les magnifiques trembles de l'île +s'étaient revêtus de teintes superbes, on distinguait à travers les +arbrisseaux de la rive les cabanes si bruyantes encore au mois d'août, +et maintenant le roulement du canon et le crépitement de la fusillade +remplaçaient la gaieté d'autrefois. + +On tirait sur nous des maisons de Bougival; nous nous mîmes à tirer +sur Bougival. Le mal que nous faisions n'était pas grand. Quelquefois +nous avancions, quelquefois nous reculions; l'intensité plus ou moins +vive du feu y était pour quelque chose, les ordres qu'on nous donnait +pour le reste. Un pauvre zouave de seconde classe, qui n'avait vu +qu'une défaite et une capitulation, n'a pas d'avis à émettre sur des +opérations de guerre; il me semblait pourtant que cette affaire était +menée sans vigueur et surtout sans ensemble. Cependant on se battait +ferme autour de la Malmaison. Le parc était en feu; les pierres et le +plâtre du mur d'enceinte sautaient en éclats. Je tiraillais toujours. +Je regardais tomber les branches des arbrisseaux coupées par les +balles comme avec une serpe. + +C'est là que pour la première fois j'ai remarqué cet air de +stupéfaction que prend le visage d'un homme frappé à mort. C'est de +l'effarement. Il y en a qui restent foudroyés. J'avais près de moi un +zouave qui chargeait et déchargeait son chassepot accroupi derrière +un saule. Il en appuyait le bout sur la fourche de deux branches, et +ne lâchait son coup qu'après avoir visé. De temps à autre, je le +regardais. Un instant vint où, ne l'entendant plus tirer, je me +retournai de son côté. Il était immobile, la tête penchée sur la +crosse de son fusil, le doigt à la gâchette, dans l'attitude d'un +soldat qui va faire feu. Un filet de sang coulait sur son visage d'un +trou qu'il avait au front. Il était mort. Aucun de ses membres n'avait +remué. + +Une sonnerie de clairon nous fit commencer un mouvement de retraite. +On reculait, puis sur un nouveau signal on s'arrêtait. Des obus +passaient sur nos têtes; mais, chemin faisant, nos baïonnettes +trouvaient à s'occuper. Elles nous servaient à fouiller les champs et +à en arracher de bonnes pommes de terre que nous glissions dans nos +poches. L'ordinaire se faisait incertain, et quelques légumes venaient +à propos pour en varier la maigreur. Un temps se passa mêlé de haltes +et de marches, après lequel un ordre définitif nous fit rentrer dans +nos cantonnements. + +Le village de Nanterre, que nous avions traversé une première fois en +tenue de campagne, devint un lieu de promenade. Ce village avait une +physionomie particulière qui brillait par l'originalité. On ne pouvait +pas dire qu'il fût peuplé; on ne pouvait pas dire non plus qu'il fût +désert. Il y avait des habitants; quelques-uns étaient de Nanterre +certainement, mais d'autres avaient été conduits là par les hasards de +la guerre; Nanterre me rappelait ces pays frontières dont il est +question dans les romans de Walter Scott, et que les gens de la plaine +et de la montagne pillaient alternativement. Un certain commerce +interlope s'était établi dans le village, situé à égale distance de +Courbevoie et de Rueil. Patrouilles françaises et reconnaissances +prussiennes s'y promenaient avec la même ardeur. On y échangeait des +coups de fusil, mais dans l'intervalle les habitants vendaient du +tabac aux uns et aux autres sur le pied de la plus parfaite égalité. +Si les coups de feu partaient, les habitants rentraient chez eux et se +tenaient cois. La bourrasque éteinte, ils ouvraient la fenêtre, +risquaient un oeil dans la rue, et, sûrs que tout danger avait +momentanément disparu, quittaient leurs maisons comme des lapins leurs +terriers après le départ des chasseurs. + +On nous envoyait de grand'garde aux bords de la Seine. Nous passions +là ordinairement vingt-quatre heures, quelquefois quarante-huit. +C'étaient pour les zouaves du 3e bataillon des jours de fête. A peine +arrivés autour de la redoute qui nous servait de quartier général, +chacun de nous se faufilait du côté d'une sorte de tranchée creusée au +bord de l'eau, en ayant soin de se défiler des balles, et on ne +perdait plus de vue la rive opposée. C'était la chasse à l'homme. +J'avais trop lu les romans de Fenimore Cooper pour ne pas me rappeler +les pages palpitantes où il raconte les prouesses du Cerf-Agile, du +Renard-Subtil et de la Longue-Carabine; mais qui m'eût dit à cette +époque qu'un jour viendrait où, embusqué moi-même dans un trou fait en +plein champ, j'attendrais le passage d'un ennemi pour lui envoyer une +balle, et cela à une lieue d'Asnières! + +La nuit venue, des distractions nouvelles nous étaient offertes. La +presqu'île de Gennevilliers, qui s'ouvrait devant nous entre les +replis de la Seine, était un champ ouvert à de longues promenades. +Quelquefois ces reconnaissances partaient sous la conduite d'un +sergent; quelquefois un caporal réunissait quatre hommes et se mettait +en marche à la tête de son petit corps d'armée. La consigne était +courte et sévère: tout regarder et se taire. On parcourait l'île en +tout sens, silencieusement, comme des Peaux-Rouges. Quand nous +suivions le bord de la rivière, où les Prussiens pouvaient avoir +l'idée de jeter un pont de bateaux, on se glissait à plat ventre; de +temps en temps on s'arrêtait et on écoutait; puis on rentrait et on +dormait comme des souches. Au réveil, nous nous arrachions les +journaux pour savoir ce qui se passait à Paris. + +Je commençais à m'expliquer comment il se fait qu'on peut être mêlé à +tous les hasards d'une bataille sans en rien savoir. Un soldat ne voit +jamais que le point précis où il charge et décharge son fusil, le +capitaine peut raconter l'histoire de sa compagnie, un colonel celle +de son régiment; l'un a combattu le long d'un ruisseau, l'autre auprès +d'un bouquet de bois. Il y a des bataillons entiers qui, tenus en +réserve dans un pli de terrain, n'ont vu que de la fumée et entendu +que du bruit. C'est pourquoi un caporal a pu me dire en toute vérité +et avec l'accent de la conviction: «La bataille de Wissembourg, où +j'étais, c'est un champ de betteraves autour duquel on s'est beaucoup +battu... A six heures, il a fallu l'abandonner... Un de mes hommes y +a perdu son sac.» Il n'y a que le général en chef qui puisse dire +comment les choses se sont passées, et encore seulement après que les +rapports des chefs de corps lui sont arrivés. + +J'obtenais quelquefois, mais rarement et non sans peine, une +permission pour venir voir mes parents. Paris avait un aspect +tranquille. Si on n'avait pas entendu une furieuse canonnade, on +aurait pu croire que rien d'extraordinaire ne s'y passait. Il fallait +parfois faire un effort de mémoire pour se rappeler que trois ou +quatre cent mille Prussiens campaient aux environs. On croyait à la +victoire. Je ne pouvais pas m'empêcher d'avoir moins de confiance: +j'avais vu Sedan. Je ne faisais part de mes appréhensions qu'à un +petit nombre d'amis particuliers. En dehors de leur cercle intime, on +m'eût pris pour un fou ou pour un agent de M. de Bismarck. On était +encore dans la période de l'enthousiasme joyeux. + +Paris, avec sa ceinture de forts, paraissait une ville inexpugnable. +Le moyen qu'une armée de quatre cent mille hommes, soldats, mobiles et +gardes nationaux, fût forcée dans ses retranchements, et la Prusse, +malgré la landwehr et le landsturm, empêcherait-elle la province +soulevée de donner la main à Paris? Les orateurs ne manquaient pas +pour développer ce thème, qui renfermait en germe l'espoir d'un +triomphe éclatant. Chaque restaurant possédait un groupe de ces +stratégistes, qui prenaient des redoutes et brisaient des lignes entre +un beefsteak de cheval et une mince tranche de fromage. Les Prussiens +repoussés et le café pris, on était fort gai. + +Après la malheureuse affaire du Bourget, vers le 15 ou 20 novembre, le +4e zouaves reçut dans ses cadres un certain nombre de zouaves et de +chasseurs de l'ex-garde qui étaient en dépôt à Saint-Denis: ils furent +répartis dans les 1er et 2e bataillons; quant au 3e, on en compléta +l'effectif par une compagnie de turcos, dont la plupart étaient nés en +France et plus spécialement à Paris. Cependant, parmi ces recrues, on +comptait à peu près une cinquantaine de véritables Africains, Arabes +ou Kabyles, rompus au métier des armes, et qui avaient vu les +batailles de l'Est. Désormais il n'y eut plus dans la ville assiégée +d'autres zouaves que ceux du 4e régiment. + + + + +XII + + +Dans les derniers jours du mois de novembre un frémissement parcourut +nos bataillons. Des bruits circulaient qui nous faisaient croire qu'on +allait se battre. D'où venaient-ils? On n'avait aucun renseignement +officiel, et on sentait qu'ils ne mentaient pas. Ceux qui comptaient +le plus sur la bataille faisaient semblant de n'y pas croire. + +--Ce sont des mots en l'air pour nous amuser! disaient les uns. + +--On a déjà perdu trop de temps pour n'en pas perdre encore, +reprenaient les autres. + +Mais tous ceux qui grondaient et ceux qui raillaient, astiquaient +leurs armes et passaient la revue de leurs chaussures, cette grande +préoccupation du fantassin. On ne s'ennuyait plus; on allait voir les +Prussiens. Ce ne serait pas comme dans la plaine de Gennevilliers, où +pas un ne se montrait jamais. + +Enfin, au plus fort de cette agitation et de cette impatience, le 28 +novembre on reçut l'ordre de partir. Le matin, au point du jour, on +forma le cercle, et la fameuse proclamation du général Ducrot fut lue +aux compagnies. Quel silence partout! Arrivé au passage célèbre: «Je +ne rentrerai à Paris que mort ou victorieux!» un étranglement subit +coupa la voix de mon capitaine. Il porta la main à ses yeux, qui ne +voyaient plus. J'étais auprès de lui. + +--Fourrier, me dit-il en me passant la proclamation, lisez pour moi. + +J'achevai cette lecture d'une voix nerveuse que l'émotion faisait +trembler un peu. Il y eut un frisson dans les rangs. J'avais chaud +dans la poitrine. + +Le général Ducrot n'est pas mort et n'a pas été victorieux; mais +faut-il lui faire un crime de quelques paroles inutiles écrites avec +trop de précipitation? C'était un peu la mode alors, une sorte de +manie qui s'était emparée des généraux aussi bien que des orateurs de +carrefour et des gardes nationaux. Tous parlaient et prenaient à la +hâte ces engagements superbes que les événements ne permettent pas +toujours de tenir. Souvent la mort ne répond pas à ceux qui +l'appellent. Dix fois le général Ducrot a chargé bravement à la tête +de ses troupes, et dix fois les balles et les obus ont tourné autour +de lui sans l'atteindre. Quoi qu'il en soit, l'effet produit par les +paroles du général Ducrot fut très-grand; elles électrisaient tout le +monde, elles flattaient l'orgueil national. C'est un peu la faute de +la France si on lui en prodigue en toute occasion; elle les aime, +elle se paye de mots, et croit tout sauvé quand des phrases éclatantes +sonnent à ses oreilles; mais ensuite, quand les Français se réveillent +en face de la réalité triste et nue, ils crient à la trahison. + +Le régiment se rendit de Courbevoie à la porte Maillot; il marchait +d'un pas ferme et léger malgré le poids des sacs. Là le chemin de fer +de ceinture nous prit, et nous descendit à Charonne. Il était six +heures et demie du soir au départ; la nuit était donc tout à fait +noire quand nous atteignîmes, rangés en colonne de marche, le bois de +Vincennes, que nous devions traverser. On apercevait dans les +profondeurs du bois et le long des avenues les feux de bivouac +allumés. Il faisait un froid âpre et dur. Le vent qui secouait les +rameaux dépouillés des arbres faisait osciller les flammes et +projetait dans l'ombre des lueurs bizarres et flottantes. Des massifs +étaient soudainement éclairés, d'autres plongés dans les ténèbres. +Les armes en faisceau brillaient et semblaient lancer des éclairs +subits. Tout autour des brasiers, des groupes de soldats étaient +couchés. Les uns dormaient roulés dans leur couverture; on les voyait +comme des boules, la tête cachée sous un pli de laine; d'autres, +assis, les coudes sur les genoux, le visage à la flamme, qui les +couvrait de clartés rouges, semblaient réfléchir, le menton pris dans +les mains. D'autres encore, accroupis, tisonnaient et faisaient +jaillir du foyer des gerbes d'étincelles qui les couvraient de reflets +pourpres: c'était un spectacle à la fois triste et doux. Il devenait +terrible par la pensée quand l'esprit se représentait cette masse +d'hommes se levant et se jetant sur d'autres hommes pour les tuer. Le +bruit de notre marche cadencée qui se prolongeait sous les futaies +réveillait à demi les soldats ou attirait l'attention de ceux qui +veillaient. Ils tournaient la tête, nous contemplaient un instant en +silence, puis retombaient dans leur sommeil ou leur rêverie. + +Le bois de Vincennes traversé, je ne vis plus derrière moi qu'un +rideau noir baigné d'une lueur rouge qui s'éteignait dans la nuit, et +que piquaient des points lumineux; nous marchions toujours. C'est +ainsi que nous traversâmes Nogent, le village après le bois; mais +alors des ordres transmis à la hâte nous faisaient faire de courtes +haltes. Les zouaves en profitaient pour soulager leurs épaules par +cette secousse rapide qui relève le sac, et dont leurs muscles ont +l'habitude. Les deux mains sur le canon de leur fusil, ils +attendaient, et, après quelques minutes, ils reprenaient leur marche. +Un moment vint cependant où toute la colonne s'arrêta. Je déposai mon +sac avec une sorte de volupté; mes reins pliaient sous le poids. + +Les officiers passèrent sur le front des compagnies, et firent former +les faisceaux en assignant leur lieu de campement à chacune +d'elles.--Inutile de dresser les tentes, et surtout pas de feu, nous +dit-on.--L'action devait donc s'engager de bonne heure? l'ennemi était +donc bien près? Des chuchotements légers coururent dans les rangs, +puis chacun commença ses préparatifs. Savait-on combien de nuits on +avait encore à dormir? Le froid piquait ferme, je pris ma couverture +et mon capuchon avec lesquels je m'enveloppai, et, bien serrés l'un +contre l'autre pour nous tenir chauds, mon sergent-major et moi, nous +nous étendîmes sur l'herbe trempée de rosée. Presque aussitôt nous +dormions. + +Ce sentiment de froid qui précède le matin nous réveilla. Le régiment +fut sur pied en quelques minutes. A genoux dans la rosée, chacun roula +sa couverture encore humide et la boucla sur le sac. Il faisait +presque nuit; nos regards interrogeaient l'horizon. Les compagnies se +rangeaient dans l'ombre, on en voyait confusément les lignes noires; +des murmures de voix en sortaient. Une anxiété sourde nous dévorait; +des soldats essuyaient le canon de leur fusil avec les pans de leur +capuchon, ou cherchaient des chiffons gras pour en nettoyer la +culasse; d'autres serraient leurs guêtres. Il se faisait de place en +place des mouvements pleins de sourdes rumeurs; des officiers +toussaient en se promenant; l'obscurité s'en allait; deux heures se +passèrent ainsi. La route par laquelle nous étions venus et qui +s'étendait derrière nous, était encombrée de convois de vivres, de +régiments en marche et de trains d'artillerie. On entendait le cahot +des roues dans les ornières et les jurons des conducteurs; les soldats +filaient par les bas côtés. + +Les crêtes voisines s'éclairèrent, tout le paysage m'apparut; nous +avions campé entre les forts de Nogent et de Rosny. Une forêt de +baïonnettes étincelait, et des files de canons passaient. A huit +heures, l'ordre vint de mettre sac au dos. La colonne s'ébranla, on se +regarda; chaque regard semblait dire: Ça va chauffer! Nous écoutions +toujours; le canon allait gronder certainement. Les minutes, les +quarts d'heure s'écoulaient; quelques sons rares fendaient l'air; nous +marchions alors sur une sorte de petit plateau qui descendait en pente +douce jusqu'au remblai du chemin de fer de l'Est. Là tout à coup le +régiment s'arrêta, noua avions parcouru 800 mètres. + +--Ce sera pour tout à l'heure, se dit-on. + +Quelques minutes après, nous avions mis bas nos sacs, et nos +officiers, prévenus par l'état-major, nous invitaient à faire la +soupe. Cette invitation est toujours une chose à laquelle le soldat se +rend avec plaisir: ces cuisines en plein vent, si tôt creusées au pied +d'un mur et sur les talus d'une haie, l'égayent et le réconfortent; +mais en ce moment elle fut reçue avec de sourds murmures. Était-ce +donc pour manger la soupe qu'on nous avait fait venir de Courbevoie à +Nogent! A quoi pensaient nos généraux? Leur mollesse deviendrait-elle +de la paralysie? Tout en grondant et grognant, on ramassait du bois et +on allumait le feu. Les marmites bouillaient, les gamelles se +remplissaient; mais on avait l'oeil et l'oreille au guet, prêt à les +renverser au moindre signal. Les officiers fumaient, allant et venant +d'un air ennuyé. La soupe avalée, chacun de nous grimpa sur un tertre +ou sur le remblai du chemin de fer pour regarder au loin. Quelques +coups de fusil éclataient par intervalles. Était-ce le commencement de +l'action? A deux heures, on nous donna l'ordre de camper. Ce fut comme +un coup de massue. Plus de bataille à espérer. Ceux-ci se plaignaient, +ceux-là juraient. Pourquoi ne pas nous faire planter des pommes de +terre? Les philosophes, il y en a même parmi les zouaves, se +couchaient au soleil sur le revers d'un fossé. Les curieux s'en +allaient en quête de renseignements. J'appris enfin que le coup était +manqué. On remettait la bataille au lendemain. La Marne, disait-on, +avait subi une crue dans la nuit, et le pont de chevalets s'était +trouvé trop court. Le tablier même en avait été emporté. C'était +encore un tour de cette malchance qui nous poursuivait depuis +Wissembourg. Ce pont trop court m'était suspect. Il me sembla qu'on +mettait au compte de la Marne une mésaventure dont la responsabilité +retombait sur nos ingénieurs. Les chuchotements de bivouac me firent +supposer bientôt que, dans leurs calculs, les constructeurs du pont +s'étaient trompés d'une douzaine de mètres à peu près. + +--En somme, ce n'est qu'un retard de quelques heures, disaient les +optimistes. + +Il est vrai que ce retard profitait aux Prussiens en raison directe +du tort qu'il nous faisait. + +--A présent ils sont avertis; nous en aurons demain des bandes sur le +dos, répétaient les vieux. + +Le jour tomba; à six heures, l'avis passa de rang en rang qu'une +distribution serait faite à Montreuil. + +--Ici les hommes de corvée! cria mon sergent. + +C'était une promenade de trois kilomètres qu'on nous proposait, et il +ne dépendait pas de moi de la refuser. Un camarade me fit observer que +trois kilomètres pour aller et trois kilomètres pour revenir, cela +faisait six kilomètres. Il m'était impossible de discuter l'évidence +de ce calcul, mais ce n'était pas une raison pour rester. Il faisait +un froid vif qui rendait la marche facile. Qui sait? on aurait +peut-être la chance de rencontrer un cheval mort sur lequel on +taillerait un bon morceau. + +Tout en causant, on avance; point de cheval mort. Des corbeaux qui +volent, et autour d'une ferme en ruine pas une poule. Nous arrivons +enfin et préparons nos sacs. Rien, ni pain ni viande. Dans ces +occasions, le soldat ne ménage pas l'intendance; les épithètes +pleuvent. Cependant on apprend tout à coup qu'il y a quelque chose. +Quoi? Les sourires reviennent. On retourne aux sacs, et l'on nous +distribue quelques morceaux de sucre et quelques grains de café. +Tristement il fallut reprendre le chemin que nous avions parcouru. +Bientôt la magnificence du spectacle qui se déroulait sous mes yeux me +fit oublier ma fatigue. Je ne regrettai plus d'être venu. Tout +l'horizon était constellé de feux. On en voyait dans la nuit obscure +les lueurs vacillantes, qui se profilaient en longues lignes et +disparaissaient dans l'éloignement. Ici c'étaient des brasiers; là des +étincelles. Un vent léger secouait ces feux de bivouac qui couvraient +la nuit de clartés rouges. Dans l'ombre passaient les silhouettes des +sentinelles. On entrevoyait des squelettes d'arbres et vaguement les +cônes blancs des tentes. J'étais seul. Derrière moi, j'entendais le +pas traînant et les chuchotements irrités de mes camarades. Du côté +des Prussiens, rien; la nuit noire et profonde. Je rentrai sous la +tente avec un sentiment de bien-être indéfinissable; encore ébloui par +l'étrangeté de ce spectacle, où les jeux de la lumière donnaient à +l'ombre des apparences fantastiques, je me roulais dans ma couverture; +nous devions nous lever le lendemain à quatre heures. Aucune idée de +mort ne me préoccupait: j'avais cette idée bizarre, mais enracinée, +que rien jamais ne m'arriverait. + +A quatre heures, nous étions tous debout; c'était la fameuse journée +du 30 novembre qui allait commencer. Un mouvement silencieux animait +notre campement. Accroupi comme les autres dans la rosée, je +défaisais ma tente et en ajustais les piquets sur le sac. On n'y +voyait presque pas. Quelques tisons fumaient encore; des zouaves +présentaient leurs mains à la chaleur qui s'en dégageait. Quelques-uns +parlaient bas. Il y avait comme de la gravité dans l'air. Nos +officiers, la cigarette aux lèvres, allaient autour de nous comme des +chiens de berger. Quelques soldats se promenaient lentement à l'écart; +ils ne savaient pas pourquoi; des tristesses leur passaient par +l'esprit. Vers cinq heures, on défit les faisceaux et chaque compagnie +prit son rang. Une demi-heure après, nous étions en route; nos pas +sonnaient sur la terre dure. + +Le chemin était encombré de voitures et de fourgons. Il fallait +descendre dans les champs. La clarté se faisait; nous voyions des +colonnes passer, à demi perdues dans la brume du matin. Il s'élevait +de partout comme un bourdonnement. Les crêtes voisines se +couronnaient de troupes; des pièces d'artillerie prenaient position. + +Notre régiment s'arrêta sur un petit plateau, à 200 mètres sur la +gauche de Neuilly-sur-Marne. Nous étions entre le village et la ligne +du chemin de fer. Un soleil radieux se leva; il faisait un temps +splendide. Un sentiment de joie parcourut le régiment. Quelques-uns +d'entre nous pensèrent au soleil légendaire d'Austerlitz. Était-ce le +même soleil qui brillait? Deux heures se passèrent pour nous dans +l'immobilité, à cette même place, sous Neuilly. Tantôt on déposait les +sacs, tantôt on les reprenait. Les alertes suivaient les alertes. On +avait des accès de fièvre. + +Un premier coup de canon partit, le régiment tressaillit; la bataille +s'engageait. Bientôt les coups se suivirent avec rapidité. On +regardait les flocons de fumée blanche. Du côté des Prussiens, rien +ne répondait. Ce silence inquiétait plus que le vacarme de +l'artillerie. Il était clair que nous devions traverser la Marne. De +la place où je me dressais sur la pointe des pieds pour mieux saisir +l'ensemble des mouvements, je voyais parfaitement le pont jeté sur la +rivière. On en calculait la longueur. + +--C'est là qu'on va danser! me dit un voisin. + +Quelle cible en effet pour des paquets de mitraille! pas un obstacle, +pas un pli de terrain, un plancher nu! + +Le 1er et le 2e bataillon s'ébranlèrent; on les dirigea du côté de +Villiers. J'avais des amis dans ces deux bataillons. Le 3e ne les +accompagnait pas. On les suivit des yeux aussi longtemps qu'on put les +distinguer. Des ondulations du terrain, puis des traînées de fumée +nous les cachaient. Le soir, au bivouac, j'appris qu'on les avait +menés devant le mur crénelé d'un parc qu'on n'eut jamais la pensée +d'abattre à coups de canon. L'attaque de ce mur avait, me dit-on, +coûté 670 hommes au régiment, tant tués que blessés. Un officier que +j'avais rencontré à la frontière y avait eu le ventre emporté, par un +obus. + +Je n'en étais pas encore aux réflexions mélancoliques, je ne pensais +qu'à la bataille; le canon faisait rage. L'action la plus violente +était engagée sur notre droite. Nous ne perdions pas un des mouvements +qui se passaient sur les crêtes qui couronnent la Marne. Un grand +nombre de soldats, disposés en tirailleurs rampaient çà et là . Un +rideau de fumée les précédait; mais au delà tout se confondait. +Qu'avions-nous au loin devant nous, des Français ou des Prussiens? Les +uns et les autres peut-être; mais où étaient les pantalons rouges et +les capotes noires? A cette distance, les couleurs s'effaçaient, et +nos officiers, qui n'avaient pas de lorgnettes, ne pouvaient faire que +des conjectures. Ne savais-je pas déjà que les officiers de l'armée +de Sedan n'avaient pas plus de cartes que n'en avaient eu ceux de +l'armée de Metz? + +Cette indécision, les artilleurs du fort de Nogent la partageaient. +Ils ne savaient pas de quel côté faire jouer leurs pièces, et il +arriva même qu'un obus lancé un peu au hasard vint tomber au milieu +d'une colonne de mobiles qui s'efforçaient de débusquer des +tirailleurs prussiens répandus sur le coteau. Il y avait dans le +bataillon des trépignements d'impatience. La batterie qui tirait sur +notre front appuyait le travail des pontonniers qu'on voyait sur les +deux rives et dans l'eau, ajustant les barques et les cordes; nous +avions repris nos sacs. Trois mitrailleuses furent amenées sur le bord +de la Marne et fouillèrent les taillis qui nous faisaient face sur la +rive opposée. On voyait sauter les branches et des paquets de terre; +rien n'en sortit. On nous avait dissimulés derrière des maisons. Les +ponts étaient prêts. + + + + +XIII + + +--En avant! crièrent nos officiers. + +C'était à la 1re compagnie qu'appartenait le périlleux honneur de +prendre la tête de la colonne. Le général Carré de Bellemare et son +état-major nous précédaient. Le pont plia sous notre marche. Je ne +sais pourquoi, mais en ce moment je me mis à penser au pont d'Arcole, +dont j'avais vu tant de gravures, avec le grenadier qui tombe, les +bras en avant. Mon coeur se mit à battre. Je serrai nerveusement la +crosse de mon fusil. J'avais un peu peur. Par combien d'obus et par +quels milliers de balles n'allions-nous pas être accueillis sur ce +tablier ouvert à tous les vents! Je me voyais déjà faisant la culbute +comme le soldat de la gravure et plongeant dans la rivière. J'ai +toujours admiré ceux qui parlent de leur indifférence en pareille +occasion; mais est-elle aussi magnifique qu'ils le racontent? Quant à +moi, ma vertu n'avait point le tempérament aussi solide, et, si +j'étais résolu à faire mon devoir, ma force n'allait point jusqu'à cet +oubli de la crainte. + +Cependant nous avancions toujours; ni boulets, ni mitraille, rien. +Quelle surprise diabolique nous réservait-on? Le fer et le plomb +allaient certainement tomber tout à coup dru comme grêle. Point. Le +général, qui avait pris la tête, marchait au pas de son cheval, le +poing sur la hanche. J'avais les yeux sur son képi aux galons d'or. +N'allait-il pas voler dans l'espace? Toujours même silence. Décidément +les Prussiens ont le caractère mieux fait que je ne le supposais. +Est-ce négligence ou mansuétude? Le pont est franchi; le cheval du +général pose ses sabots sur la terre. Nous respirons. Il nous semble +que le plus gros de la besogne est fait. Tous à terre et le coeur +soulagé, on nous disperse en tirailleurs, et je me porte en avant +parmi ces buissons que les mitrailleuses ont fouillés. C'est à présent +que les chassepots vont jouer! Les zouaves se jettent de droite à +gauche à travers les taillis comme un troupeau de chèvres. Les +branches violemment fendues nous couvrent le visage d'éclats de givre. +Je vois briller l'épée nue de nos officiers, qui donnent l'exemple. + +--C'est comme en Afrique! me dit un vieux zouave tout chargé de +chevrons et de médailles, qui s'est évadé comme moi de la presqu'île +de Glaires. + +Un coup de clairon sonne; nous nous arrêtons net. Pourquoi ce coup de +clairon? Immédiatement nous battons en retraite, et ordre nous vient +de repasser le pont. Je marche tout en regardant mon voisin, qui +regarde le sien. Que se passe-t-il donc? Le canon tonnait toujours. +Allait-on nous engager d'un autre côté? Le pont traversé en sens +inverse, cinq minutes après on nous le fait repasser en grande hâte; +mais alors pourquoi ce premier mouvement de retraite? + +Nous étions de nouveau lancés en tirailleurs, et cette fois nous +marchions bon train. On ne paraissait pas disposé à nous rappeler; +nous avions cette idée, qu'en poussant loin en avant on nous +laisserait faire. Le taillis que nous traversions était assez grand et +assez épais. Les balles commencèrent à siffler, brisant les branches +et faisant pleuvoir les feuilles mortes. Les tirailleurs prussiens +nous attendaient. Aussitôt qu'on distinguait un casque à pointe ou une +casquette plate, les nôtres répondaient. J'étais trop vieux chasseur, +quoique jeune, pour tirer ainsi ma poudre aux moineaux. J'attendais +l'occasion de faire un beau coup; il s'en présentait rarement. + +Il y avait devant nous un vaste parc dont l'artillerie avait renversé +les murs; les Prussiens s'y étaient logés. Un capitaine qui courait +nous le montra du bout de son épée. En avant! On s'élance après lui +par-dessus les pierres éboulées, on entre par les brèches; on se +précipite au milieu des massifs et des avenues. Le parc est vide, +l'ennemi a décampé, laissant quelques morts, le nez dans l'herbe. Il y +avait de l'autre côté du parc une route où le passage de l'artillerie +et des fourgons avait creusé des ornières. A l'appel du clairon, les +zouaves s'y rallient. Le beau soleil nous animait et nous égayait, +nous avions chaud; nous pensions que rien ne nous était impossible. +Afin de ne pas perdre une minute, on se mit à fouiller des maisons qui +bordaient la route. Pauvres maisons! les portes en étaient ouvertes, +les fenêtres enfoncées. On n'y trouva point d'habitants, et cependant +il était clair que les Prussiens s'y étaient installés il n'y avait +pas longtemps encore. Une pipe chaude reposait sur une table, une +belle pipe en porcelaine blanche avec un portrait de la Marguerite de +Faust; j'allais étendre la main sur ce souvenir, il était déjà aux +lèvres d'un caporal. Des bouts de cigare encore allumés s'éteignaient +partout. Sur le coin d'une table, une omelette entamée refroidissait à +côté d'un saucisson dont il ne restait qu'une moitié. Dans la maison +voisine, où il y avait encore une persienne qui achevait de brûler +dans la cheminée avec les débris d'une commode, un ronflement qui +partait d'un coin attira mon attention. Je tirai à moi, avec le +sabre-baïonnette de mon chassepot, une couverture qui s'arrondissait +sur une boule. Un grognement en sortit. J'avais eu le mouvement un peu +brusque: la boule remua, et j'aperçus sur son séant un grand grenadier +saxon qui se frottait les yeux; il était ivre-mort, et riait à +désarticuler sa mâchoire. + +--C'est un farceur! cria un zouave de Paris qui ne croyait à rien, pas +même à l'ivrognerie. Il le piqua légèrement de sa baïonnette. + +--_Ya! ya!_ murmura le Saxon, et, roulant sur le côté, il s'endormit +derechef. + +Cependant quelques balles tirées des crêtes, dont nous n'étions plus +séparés que par quelques centaines de mètres, cassaient les tuiles et +frappaient les murs. Il fallut quitter les maisons et se déployer de +nouveau en tirailleurs. Tout en cheminant, nous débusquions quelques +vedettes prussiennes qui se repliaient sur les hauteurs en faisant +feu. Nous ripostions, et chaque fois que ces vedettes s'en allaient, +il tombait quelques-uns des leurs. Les forts tiraient pour appuyer +notre mouvement, et les obus qui passaient en sifflant éclataient dans +le parc de Villiers. C'était superbe. + +Une partie de l'action, vigoureusement engagée, se passait sous nos +yeux. C'était plus vif qu'à la Malmaison. Toute ma compagnie était +déployée dans les vignes; les compagnies de soutien nous rejoignirent, +et la marche en avant se dessina. Il m'était difficile de tirer à coup +sûr; je tirai au jugé et en m'efforçant de calculer mes distances. Les +Prussiens tenaient ferme et renvoyaient balle pour balle. Elles +faisaient sauter les échalas, et souvent rencontraient des jambes et +des bras. Quelques zouaves atteints descendaient la côte en traînant +le pied; d'autres se couchaient dans les sillons. Des camarades +allaient quelquefois les chercher pour les mener aux ambulances, mais +pas toujours. Ça me fendait le coeur d'en voir qui remuaient sous les +ceps avec un reste de vie, et qu'un pansement aurait pu sauver; mais +j'avais du feu dans le sang, et ne songeais qu'à pousser mes +cartouches dans le canon de mon fusil. De l'artillerie qui avait passé +le pont après nous envoyait des volées d'obus sur Villiers. C'était un +beau tapage; on devient fou dans ces moments-là . + +Nous étions lentement revenus sur la route; des canons s'y étaient mis +en batterie; la nuit commençait à tomber. La batterie tirait par +volées. On voyait sortir de la gueule des canons de longues gerbes de +feu rouge. Ils étaient placés derrière nous, à 30 mètres à peine de +nos épaules. Les éclairs larges et flamboyants passaient sur nos +têtes, illuminant tout. Quand la rafale partait, nous éprouvions une +secousse terrible; mon dos pliait; il me semblait que j'avais la +colonne vertébrale cassée par la décharge. A la nuit noire, on nous +fit entrer dans un grand parc où nous devions prendre gîte. Les postes +furent désignés, et on plaça les sentinelles. Le sac nous pesait +horriblement; les jambes étaient un peu lasses; nous avions marché +depuis le matin dans les terres labourées, et le sac au dos, c'est +dur. Les tentes montées, il fallut songer au dîner. Je n'avais pas +fait mon stage sur les bords de la Meuse pour m'endormir dans le +gémissement. Il y avait des champs autour du parc. J'y courus et +ramassai des pommes de terre en assez grande quantité pour remplir mon +capuchon. Ce n'était pas un magnifique souper, mais enfin c'était +quelque chose, et ces pommes de terre cuites sous la cendre, avec un +peu de café par-dessus, m'aidèrent à trouver le sommeil. + +Quand on est dans les villes, on ne peut pas croire qu'on puisse +dormir en face de centaines de canons prêts à tirer, avec les pieds +dans l'herbe froide, une pierre sous la tête, et le ventre creux. On +se fait à tout. Il faisait encore noir au moment où je m'éveillai. Il +était cinq heures du matin. Les étoiles brillaient d'un éclat vif, des +buées nous sortaient des narines. Le froid était piquant. Chacun de +nous s'agitait autour des tentes qu'on roulait et qu'on chargeait sur +les sacs. + +--Tu sais, me dit un sergent tandis que j'arrangeais mon petit bagage, +nous évacuons nos positions. + +--Celles que nous avons prises hier? + +--Oui. + +--Ce n'est pas possible! + +--Tu vas voir. + +C'était vrai. L'ordre en était venu dans la nuit. Chacun de nous +espérait qu'on marcherait en avant et nous battions en retraite! Cette +Marne que nous avions traversée après tant d'hésitation, il fallut la +retraverser. Nos officiers sifflaient entre leurs dents. On nous +arrêta à l'endroit même où la veille nous avions campé et de nouveau +on y dressa les tentes. Le froid devenait terrible. On avait le +sentiment de ce qu'on allait souffrir. On n'avait pas besoin d'appeler +des corvées pour chercher du bois. Chacun en demandait aux maisons +abandonnées ou en coupait dans les taillis. Nous n'étions pas gais. +J'avais fait la connaissance d'un soldat qui s'appelait Michel. Me +voyant flâner à l'écart, les mains dans mes poches, la tête basse, ce +garçon, qui m'avait pris en affection pour quelques paquets de tabac, +vint à moi en élargissant un sourire bonasse qu'il avait toujours sur +les lèvres. Je vois encore sa tête ronde, ses petits yeux gris et ses +grosses oreilles rouges qui saillaient derrière ses joues luisantes. +Il avait la mine d'un chantre. + +--Ça ne va pas? me dit-il. + +--Pas beaucoup. + +--C'est l'effet de la retraite. On a froid quand on recule, mais c'est +une habitude à prendre. Je ne suis pas un garçon instruit, comme il y +en a dans le régiment, vois-tu, mais je crois que reculer est dans le +règlement. + +Alors, regardant autour de lui comme s'il avait eu peur d'être +entendu, il se mit à rire en gonflant ses joues. + +Le lendemain matin, une vigoureuse fusillade nous réveilla en +sursaut. On sortit des tentes et on courut aux armes. C'étaient les +Prussiens qui étaient tombés sur les grand'gardes d'un régiment de +ligne, et les avaient surprises. Les soldats qui dormaient, les fusils +en faisceau, avaient été tués ou faits prisonniers. Vingt expériences +ne les avaient pas corrigés. Personne n'avait appris l'art d'éclairer +une armée. Tout ce bruit venait du côté de Petit-Bry. J'y connaissais +une petite maison sous les arbres. Un pan de la façade était crevé. +Les fenêtres, sans volets et toutes grandes ouvertes, semblaient me +regarder. L'ordre nous fut donné de partir immédiatement. Le bataillon +passa sous le fort de Nogent, tourna sur la gauche et gagna en grande +hâte Joinville-le-Pont en longeant la redoute de Gravelle, qui lançait +des obus. + +--Tiens! des gardes nationaux, me dit Michel. + +Il y en avait en effet plusieurs bataillons réunis autour du village. +C'était la première fois que j'en voyais en ligne. Ils paraissaient +fort agités, parlaient, gesticulaient, quittaient les rangs. Leurs +officiers couraient de tous côtés pour les ramener. Les cantinières ne +savaient auquel entendre. Quelques-uns déjeunaient, assis sur des tas +de pierres. A la vue des zouaves, les gardes nationaux poussèrent de +grandes acclamations. Le petit vin blanc matinal y était pour quelque +chose. Ces manifestations enthousiastes redoublèrent de vivacité quand +ils nous virent traverser la Marne, après quoi ils se remirent à +déjeuner et à causer. + +La rivière passée, on nous fit prendre une route qui traverse un bois +et gagner les hauteurs de Petit-Bry. Les clameurs des gardes nationaux +ne nous arrivaient plus, mais les traces du combat se voyaient +partout; des arbres brisés pendaient sur les fossés; des débris de +toute sorte jonchaient la terre; une roue de caisson auprès d'un képi; +un pan de mur crénelé, noirci par les feux du bivouac, s'appuyait à +une maison crevassée. Sur la route, nous nous croisions avec les +brancardiers qui revenaient des champs voisins. Ces pauvres frères de +la doctrine chrétienne donnaient l'exemple du devoir rempli +modestement et sans relâche. Ils l'avaient fait dès le commencement du +siège, ils le firent jusqu'à la fin. Ils passaient lentement dans +leurs robes noires, portant les morts et les blessés. Leur vue nous +rendait graves; nous nous rangions pour leur laisser le bon côté du +chemin. + +La route était dure et sèche et s'allongeait devant nous. Nous la +foulions d'un pas rapide, lorsqu'un général parut, suivi d'un nombreux +état-major. C'était le général Trochu. En nous voyant, il s'arrêta, +et, nous saluant d'une voix où perçait un accent de satisfaction:--Ah! +voilà les zouaves, dit-il; mais le régiment était si pressé d'en venir +aux mains que personne ne cria. Il y eut dans les rangs comme un +froissement d'armes, et notre marche, déjà rapide, prit une allure +plus leste. + +Presque aussitôt, et le général en chef toujours en selle, immobile +sur le bas côté de la route, un brancard passa portant un soldat +blessé. C'était un garçon qui paraissait avoir une vingtaine d'années, +un blond presque sans barbe. Il se souleva sur le coude, et la main +sur le canon de son fusil: + +--_En avant!_ cria-t-il, _en avant!_ + +L'effort l'avait épuisé, il retomba. + +Les brancards suivaient les brancards. On ne les comptait plus, +c'était une file. Il y avait des blessés qui ne remuaient pas, +d'autres ouvraient les yeux tout grands pour nous regarder, +quelques-uns gémissaient. D'autres brancards venaient portant des +formes roides sur lesquelles on avait étendu des capotes. Nous étions +sérieux. De petits nuages blancs faisaient la boule sur les hauteurs +voisines. Un grondement continu remplissait l'espace, il s'y +produisait par intervalles des déchirements. + +A un kilomètre à peu près au-dessus de Petit-Bry, on nous arrêta. Il +fallut, sur l'ordre des officiers, se coucher à plat ventre et +attendre. Nous étions en quelque sorte sur la lisière de la bataille, +mais à portée des balles. Il en sifflait par douzaines autour de nous +qui nous étaient envoyées par des ennemis invisibles. Quelques-unes +écorchaient nos sacs en passant; il ne fallait pas trop souvent lever +la tête. Quand on distinguait derrière l'abri d'une haie de petits +flocons de fumée blanche, nous tirions au jugé; c'était un amusement +qui faisait prendre patience. Il y en avait parmi nous qui fumaient +des cigarettes, accoudés sur les deux bras; c'est la pose que prennent +les chasseurs quand ils sont à l'affût du canard. J'ai bien vu alors +que la curiosité était une passion. On joue sa vie pour mieux voir. + +Un grand bruit me fit regarder de côté. C'étaient deux ou trois +bataillons de mobiles qu'on dirigeait sur notre gauche. Ils arrivaient +tumultueusement, sans ordre, et couraient parmi nous. Je crois bien +que dans leur effarement ils ne se doutaient même pas de notre +présence. Ils nous marchaient bravement sur le corps. Ce fut alors une +explosion; chacun de nous avait un pied de mobile sur la jambe ou sur +le bras. On criait, on jurait; les mobiles sautaient de tous côtés. Le +rire nous prit; eux couraient toujours. Malheureusement, ce mouvement +qui faisait prévoir une attaque avait été vu par les Prussiens; leurs +batteries commencèrent à tirer. Bientôt les obus arrivèrent par +paquets, ceux-là sifflant, ceux-ci éclatant. Ce fut alors au-dessus de +nous une évolution de chutes et de soubresauts qui alternaient avec +une sorte de régularité. Ces jeunes mobiles, qui n'avaient +certainement jamais vu le feu, se jetaient à plat ventre, tous en +bloc, officiers et soldats, puis se relevaient quand la volée de fer +avait passé. + +--En avant! cria une voix forte. + +--En avant! répétèrent nos officiers. En un clin d'oeil nous fûmes sur +pied comme enlevés par une secousse électrique, et un vif élan nous +porta du côté de l'ennemi. En quelques bonds, ceux qui couraient le +plus vite touchèrent aux tranchées où la veille nos grand'gardes +avaient été surprises; quelques-uns n'y parvinrent pas. Au moment où +j'y arrivais, un grand zouave qui me précédait s'effaça subitement. Je +n'eus que le temps, emporté par ma course, de sauter par-dessus son +corps qu'un dernier spasme agitait. + +Aucun Prussien dans les tranchées; mais quel spectacle nous y +attendait! Partout des sacs, des képis, des bidons, des ustensiles de +campement, des cartouchières, et parmi tous ces objets des hommes +étendus pêle-mêle! Tous les sacs étaient éventrés, laissant éparses +sur le sol des lettres par douzaines. Je me baissai et en pris une au +hasard. Elle commençait par ces mots: «Mon cher fils, comme c'est ta +fête dans quatre jours, je t'envoie dix francs... ta petite soeur y +est pour vingt sous. Quand tu écriras, n'en dis rien à ton père...» +Je laissai tomber la lettre. Il y avait par terre, devant moi, un +pauvre grenadier dont la tête était brisée. + + + + +XIV + + +Une halte nous réunit près d'une espèce de remblai où chacun se tint +sur le qui-vive, le doigt sur la gâchette, prêt à faire feu et le +faisant quelquefois. Nous avions devant nous des lignes de fumée +blanche d'où sortaient des projectiles. J'étais fait à ce bruit, qui +n'avait plus le don de m'émouvoir; je savais que la mort qui vole dans +ce tapage ne s'en dégage pas aussi souvent qu'on le croit. Tout +siffle, tout éclate, et on se retrouve vivant et debout après la +bataille, comme le matin au sortir de la tente; mais ce qui m'étonnait +encore, c'était le temps qu'on passait à chercher un ennemi qu'on ne +découvrait jamais. On ne se doutait de sa présence que par les obus +qu'il nous envoyait. Il en venait du fond des bois, des coteaux, des +vallons, des villages, et par rafales, et personne ne savait au juste +où manoeuvraient les régiments que ces feux violents protégeaient. +J'avais présents à la mémoire ces tableaux et ces images où l'on voit +des soldats qui combattent à l'arme blanche et se chargent avec furie; +au lieu de ces luttes héroïques, j'avais le spectacle de longs duels +d'artillerie auxquels l'infanterie servait de témoin ou de complice, +selon les heures et la disposition du terrain. + +L'inquiétude des premiers moments éteinte, ce que j'éprouvais, c'était +l'impatience. Ces temps d'arrêt toujours renouvelés, ces courses qui +n'aboutissaient à aucune rencontre, me causaient une sorte +d'exaspération morale dont j'avais peine à me défendre. Je commençai à +comprendre le sens profond d'un mot qui m'avait été dit par un vieux +compagnon à qui je demandais à quoi sert une baïonnette.--Cela sert à +faire peur, m'avait-il répondu. Au plus fort de mes réflexions, une +balle égratigna la terre à cinq pouces de ma tête, sur ma gauche, et +un éclat d'obus rebondit sur un caillou qu'il brisa à ma droite. + +--Toi, tu peux être tranquille, me dit un camarade, jamais rien ne +t'écorchera la peau. + +La nuit se faisait. Un capitaine prit avec lui une section et la plaça +en grand'garde. J'étais de ceux qui restaient sur le remblai. On nous +permit de nous étendre par terre, à la condition de ne rien déboucler, +ni du sac ni de l'équipement, et d'avoir toujours le fusil à portée de +la main. J'eus bientôt fait de mettre bas mon sac et de me coucher +dans un creux, le chassepot entre les jambes. J'avais les paupières +lourdes, et mes yeux se fermaient malgré moi. Il fallait que la +fatigue fût terrible pour nous permettre de dormir par le froid qu'il +faisait depuis deux ou trois jours. La terre avait la dureté du +caillou; le thermomètre, à ce qu'on me dit après, marquait 14 degrés. +Au bout d'un certain temps, j'ouvris les yeux; un ciel brillant +resplendissait au-dessus de ma tête; les étoiles étaient comme des +pointes de feu. Rien ne remuait autour de moi; je me sentais glacé. Je +me levai pour marcher un peu et ramener la circulation par l'exercice; +mes mains avaient la roideur du bois, elles ne m'obéissaient plus. +Comment aurais-je fait s'il m'avait fallu prendre mon chassepot? +Quelques coups de canon retentissaient au loin, un grand silence +m'entourait. + +Je m'écartai du remblai. Mes pieds tout à coup heurtèrent un obstacle +qui avait la rigidité d'un tronc d'arbre. Je trébuchai; c'était un +cadavre roide et froid, parfaitement gelé. Le corps, que je soulevai, +retomba lourdement, tout d'une pièce, sur le sol, avec un bruit dur; +d'autres cadavres étaient répandus çà et là dans toutes les +attitudes. La vue d'un mur crénelé dont la ligne blanche apparaissait +vaguement dans la nuit, me fit reconnaître l'endroit où l'avant-veille +on avait déchaîné la moitié du régiment contre le parc de Villiers. +Que de morts! Ils portaient presque tous l'uniforme des zouaves. On +reconnaissait à la torsion de leurs membres ceux qui avaient fait +quelques pas avant d'expirer; d'autres tenaient encore leur fusil avec +le geste menaçant du combat. Plusieurs, étendus sur le dos, tournaient +leur visage blanc vers le ciel; leurs lèvres ouvertes avaient laissé +échapper un dernier cri. Toutes les sensations de la dernière minute +se reflétaient comme figées par la mort sur leurs traits immobilisés. +Il y avait de la stupeur, du désespoir, de la colère, de l'effroi, +puis les contractions de l'agonie. Le sentiment d'une tristesse sans +bornes s'empara de moi, tandis que j'errais parmi ces cadavres dans la +transparente obscurité de la nuit. + +J'allai de l'un à l'autre, cherchant à reconnaître ceux de mes amis +que j'avais perdus; il en était deux que je tenais à revoir. Il me +fallut retourner un certain nombre de ces morts couchés sur le ventre. +Quelques-uns, frappés à la tête, étaient méconnaissables; ils avaient +comme un masque rouge sur un visage défiguré. Je me penchai pour les +mieux voir: un frisson me prit quand l'un des deux amis que je +cherchais m'apparut tordu et replié sur lui-même dans un creux. Il +avait trois blessures faites par trois balles: l'une à la jambe, +l'autre au bas-ventre; la troisième balle, entrée par la tempe, avait +traversé la cervelle. Je m'agenouillai auprès de ce corps durci par la +gelée; je n'y voyais plus bien. En passant mes mains sur sa veste, je +sentis sous l'épaisseur du drap un objet qui avait échappé aux +maraudeurs; c'était le portefeuille du pauvre mort. Je le pris et le +serrai dans ma poche; je pleurais et me laissais pleurer. Un jour +vint où je pus rapporter ce souvenir à sa famille; elle ne devait +avoir pour consolation que de savoir que celui qu'elle regrettait +était mort à l'ennemi. + +Quand je me relevai, j'avais froid jusqu'à la moelle des os. J'arrivai +à un endroit où les cadavres des nôtres avaient été ramassés et +couchés sur deux rangs. J'en comptai quarante-sept, parmi lesquels +vingt-deux zouaves; le reste appartenait à la ligne et à la mobile, +qui avaient solidement donné; je ne savais ce que je faisais en les +comptant. Parmi ces morts étendus dans les poses les plus terribles, +il y avait un lieutenant-colonel de la mobile éventré par un obus; il +paraissait dans la force de l'âge; l'une de ses mains était gantée, +l'autre portait la trace d'une abominable mutilation: le quatrième +doigt, le doigt annulaire, manquait; la trace de l'amputation était +fraîche encore, on le lui avait coupé pour avoir la bague. Je jetai un +dernier coup d'oeil sur ce champ funèbre tout rempli de misères, et +retournai vers ma compagnie, l'esprit noir, le coeur malade. Je +marchai comme un homme ivre, voyant toujours ces faces livides, ces +mains violettes, ces yeux éteints, et tous ces morts qui devaient +attendre pendant huit jours leur sépulture. Je tombai sur mon sac +comme une masse. Il n'y avait pas une demi-heure que je dormais d'un +sommeil lourd, lorsqu'un soldat vint me réveiller, et me prévint de la +part de l'adjudant qu'une distribution de vivres allait avoir lieu à +Petit-Bry, place de l'Église, à une heure du matin. Je me frottai les +yeux. Il était onze heures. Si je me rendormais, étais-je bien sûr de +me réveiller à temps? La prudence me conseillait de marcher. C'était +deux heures de cigarettes à fumer; mais l'idée de m'éloigner du +bivouac ne me vint plus. + +Un peu avant une heure, grelottant sous ma couverture, je commençai à +faire la revue des hommes qui devaient m'accompagner. Je n'y mettais +pas moins de rudesse que d'activité; mais ceux que je secouais par les +épaules se rendormaient tandis que je tirais leurs camarades par les +jambes. L'un grognait, l'autre ronflait, aucun ne bougeait. Je me mis +à jouer des pieds et des mains au hasard, marchant dans le tas. Le +premier qui se leva voulut crier, je le fis taire d'un coup de poing; +en une minute, la corvée était debout, presque éveillée. Marcher en +tête de mes hommes, c'était m'exposer à en perdre la moitié chemin +faisant. Je pris la queue du cortège et arrivai au lieu du +rendez-vous. Il n'y avait personne sur la place de l'église; j'en fis +le tour une fois, deux fois, trois fois;--rien, pas un soldat, pas un +comptable; le village semblait mort. La corvée maugréait, battait la +semelle, courait, frappait du pied. Deux heures sonnèrent, rien +encore. Mes hommes allaient et venaient, cognant aux portes. +Quelques-uns tombaient dans les coins et s'y rendormaient; j'aurais +voulu faire comme eux. Le froid était abominable. J'envoyai dans +toutes les directions et, bien sûr enfin qu'il n'y aurait point de +distribution à Petit-Bry, je m'en retournai au campement. + +Vers six heures du matin, le pétillement de quelques coups de fusil me +réveilla; ils partaient de la tranchée, où une section de ma compagnie +était de grand'garde et nous couvrait. Chacun de nous prit son rang, +sac au dos. La fusillade devint bientôt rapide et vive; les balles +prussiennes passaient au-dessus de nos têtes par volées, avec de longs +sifflements; tout à coup notre capitaine donna le signal de l'attaque, +et criant à gorge déployée: _Attaou! attaou!_ ce mot terrible qui +avait retenti à Reischoffen et dont les syllabes arabes signifient +_Tue! tue!_ il se précipita en avant. Nous le suivîmes. Il y eut un +instant terrible où les balles s'éparpillaient au milieu de nous dru +comme la grêle. Comment passe-t-on à travers cette pluie? Mais nous +étions lâchés comme une meute de chiens courants, et, bondissant à +côté de ceux qui tombaient, toujours guidés par le farouche _attaou_ +du capitaine, nous atteignîmes en un instant la tranchée où les fusils +à aiguille et les chasse-pots échangeaient leurs coups. Allais-je +enfin avoir la joie d'un combat corps à corps? Les Prussiens, qui +avaient joué le même jeu que la veille, mais avec moins de succès, et +poussé en avant jusqu'à nos postes, resteraient-ils à portée de notre +élan? + +En attendant qu'un peu de clarté nous permît de les reconnaître, nous +tirions à volonté. Ceux-là brûlaient vingt cartouches en cinq minutes; +ceux-ci quatre seulement en un quart d'heure. C'est une affaire de +tempérament. Les plus lents ne sont pas les moins redoutables; ils +ajustent. Ah! si tous les soldats, quand ils épaulent, tiraient +seulement à hauteur d'homme, que les batailles finiraient vite! + +--Ça ne va pas! me dit Michel en me faisant remarquer que le feu des +Prussiens commençait à mollir. + +J'espérais qu'un mouvement impétueux les amènerait jusqu'à la tranchée +ou nous jetterait sur eux; mais il fallut enfin me rendre à +l'évidence: ils ne tiraient presque plus, bientôt ils ne tirèrent plus +du tout, et ordre nous fut donné de cesser le feu. C'était encore une +occasion perdue. + +Ceux d'entre nous qui avaient de bons yeux se levaient sur la pointe +du pied pour regarder au loin dans la plaine; nous étions à demi +consolés quand nous avions deviné plus que découvert des points noirs +épars dans l'ombre vague qui en estompait l'étendue. Des discussions +s'engageaient alors pour savoir si chacun de ces points représentait +un ennemi mort. Les plus fougueux voulaient s'en assurer par +eux-mêmes; mais on avait ordre de ne point quitter la tranchée. + +On la quitta cependant vers neuf heures pour aller tremper quelques +débris de biscuit dans du café, à cette même place où la veille tant +d'obus avaient plu sur nous, et, à quatre heures, les régiments, les +brigades, les divisions, toute l'armée s'ébranla. Je demandai à mon +capitaine ce que cela signifiait. + +--Cela signifie, me dit-il, que nous abandonnons les positions +conquises, et que les hommes tués sont morts. + +Le bataillon n'était pas content; il avait compté sur une victoire, et +c'était une retraite qu'on lui offrait. On lui fit repasser la Marne +sur le même pont de bateaux qu'il connaissait, et il fut ramené à +Nogent; on allait retomber dans l'ennui et l'immobilité comme à +Courbevoie, à cette différence près qu'au lieu de monter les +grand'gardes sur les bords de la Seine, on les monterait dans l'île +des Loups, à côté du grand viaduc du chemin de fer. + +Sur ce fond d'ennui et de découragement courait une trame légère de +mauvaises nouvelles qui nous arrivaient de la province. Comment? Je ne +sais pas; c'étaient des rumeurs qui disaient la vérité. Nos +conversations le soir, autour d'un morceau de cheval étique, dans les +malheureuses maisons où nous avions abrité nos fourniments, n'étaient +pas gaies. On riait encore quelquefois, mais pas beaucoup; on sentait +que l'état-major ne croyait pas à la possibilité ni même à l'utilité +de la défense. Son scepticisme le paralysait, en même temps que la +jactance du gouvernement endormait Paris. Aucun de nous ne faisait +plus attention à l'échange continuel d'obus qui se faisait entre les +lignes prussiennes et la ligne des forts. + +Ces jours noirs de décembre, mêlés de coups de vent et de rafales de +neige, me semblaient interminables. A des matins brumeux succédaient +des soirées froides et des nuits glaciales. Le regard se fatiguait à +suivre les lignes sombres des arbres courant aux deux côtés des routes +blanches: partout la neige, on songeait à la Russie. La pensée n'avait +plus ni ressort, ni chaleur. + +Sur ces entrefaites, j'appris qu'on formait un bataillon de +francs-tireurs au moyen de quatre compagnies prises dans chacun des +quatre régiments de la division, qui se composait alors du 4e régiment +de zouaves et du régiment des mobiles de Seine-et-Marne réunis sous le +commandement du général Fournès, et du 135e de ligne avec les mobiles +du Morbihan embrigadés sous les ordres du colonel Colonieu, faisant +fonction de général. J'avais été nommé caporal-fourrier à l'affaire de +Champigny; mais, pour entrer dans le corps des francs-tireurs, je +n'hésitai pas à déposer un galon et à redevenir simplement caporal. +Je voyais dans ces quatre mots: bataillon des francs-tireurs, toute +une perspective de combats et d'aventures où les coups de fusil ne +manqueraient pas. Je ne voulais pas d'ailleurs me séparer de mon +capitaine. + +Le hasard donna raison à mes prévisions, et rompit la monotonie de +notre existence. La nouvelle se répandit un soir que le lendemain, 20 +décembre, nous entrerions en expédition. Comment le savait-on? quelle +bouche indiscrète faisait ainsi descendre à l'avance du général en +chef au soldat le jour et l'heure des prises d'armes? C'est ce qu'il +nous était impossible de deviner; mais quelqu'un, fée ou femme, se +chargeait toujours d'avertir l'armée, et le secret, qui avait toute +liberté d'aller et de venir, ne tardait pas à franchir les +avant-postes. Que de choses ne racontait-on pas entre camarades, le +soir, en fumant une pauvre pipe! La confiance était partie. La +nouvelle de cette prochaine sortie fut donc accueillie avec une ardeur +hésitante; on n'y voyait que l'occasion de remuer un peu. Un sergent, +qui tisonnait le feu dans une chambre sans fenêtre, où il ne restait +qu'un vase de fleurs artificielles sous son globe de verre, se tourna +du côté du narrateur, et d'une voix sèche: + +--Où doit-on reculer demain? dit-il. + +Ce mot sanglant traduisait les sentiments du soldat. Il ne croyait +plus à la victoire, parce qu'il ne croyait plus aux chefs. Dans de +telles conditions, les régiments marchent avec la déroute suspendue à +la semelle de leurs souliers. + + + + +XV + + +Un mouvement rapprocha mon bataillon du village de Rosny, où les +maraudeurs n'avaient laissé ni une porte, ni une persienne, ni un +volet. Les maisons avec leurs fenêtres béantes ne cachaient plus un +habitant, si ce n'est çà et là quelques misérables fugitifs qui +remuaient dans les caves. + +Le lendemain, à quatre heures du matin, le régiment s'ébranla, et à la +faveur de la nuit noire, traversant le canal de l'Ourcq, il vint +camper à 2 kilomètres de la ferme de Groslay, à l'abri de quelques +maisons. On savait à peu près que l'affaire du Bourget allait +recommencer. + +--Et dès qu'on nous aura donné ordre de prendre une position, me dit +Michel, on s'empressera de nous engager à l'abandonner. + +Je haussai les épaules. + +--Tu verras, reprit-il. + +Il y avait dans le corps de logis derrière lequel ma compagnie se +massait, des éclaireurs d'un corps franc; on ne manqua pas de les +questionner. Un officier, qui avait de grandes bottes molles et des +moustaches farouches avec deux revolvers pendus à la ceinture, hocha +la tête d'un air d'importance. + +--Les Prussiens ont là des retranchements et une pièce de canon, +dit-il. + +Nous devions nous en emparer coûte que coûte et nous y maintenir. +L'ordre vint subitement de nous déployer en tirailleurs. C'était une +besogne qui revenait de droit à la compagnie des francs-tireurs. Mon +lieutenant prit la gauche; j'étais en serre-file à la droite, et nous +marchions fort vite. La rapidité, dans ces occasions, diminue le +péril. A peine avais-je fait une centaine de pas, qu'une patrouille de +cavalerie vint faire le tour de la ferme. On envoya quelques balles +dans le tas, et la patrouille disparut au galop. Il ne fallait plus +perdre une minute. Nos officiers néanmoins, qui avaient la +responsabilité du mouvement, agissaient avec une certaine +circonspection, et nous engageaient, tout en avançant, à nous défiler +de la mitraille. + +--Gare au canon! disions-nous, et nous marchions toujours. + +Rien ne remuait dans la ferme. On en distinguait parfaitement les +bâtiments et les enclos. Je vis alors un homme qui était en sentinelle +sur un toit; mais à peine l'avais-je aperçu qu'il disparut par une +lucarne avec la promptitude d'une grenouille qui saute dans une mare. + +On se mit à courir; l'imprudence devenait de la prudence. Il ne +fallait pas laisser au fameux canon le loisir de nous viser. Chacun +de nous jouait des jambes à qui mieux mieux. Je tenais la tête de +l'attaque avec cinq ou six camarades. Les balles allaient partir sans +doute. Rien encore; nous redoublons d'élan, nous touchons aux murs, +nous entrons et nous apercevons un cheval mort auprès d'un bon feu. De +canon point, et d'ennemis pas davantage. Nous étions exaspérés. Il +fallait cependant mettre la ferme en état de défense au cas d'un +retour offensif; chacun s'y employa. Je roulai force tonneaux le long +des murs sur lesquels j'ajustai force planches, ce qui formait un +assemblage de tréteaux bons pour la fusillade. Quand j'avais les mains +engourdies par le froid, j'allais les réchauffer à un grand feu qui +brûlait dans la cour et qu'on alimentait avec mille débris. + +Le génie arriva et pratiqua des meurtrières avec des tranchées auprès +desquelles on plaça des sentinelles. Au plus fort de cette besogne, +et Dieu sait si on la menait bon train, le colonel Colonieu vint nous +rendre visite. On apprit ainsi qu'on se battait du côté du Bourget. + +A son tour, un officier d'état-major arriva au grand galop et nous +demanda où était le général de Bellemare. Nous n'en savions rien. Un +autre survint, puis un autre encore, puis un quatrième, puis un +cinquième. Toujours même réponse. Il y en avait parmi nous qui +trouvaient singulier qu'un officier ne sût pas où rencontrer le +général qui commandait la division. + +Avec le cinquième officier arriva un premier obus. Il éclata en +arrière de la ferme. + +--Trop long, dit Michel. + +Un second éclata en avant. + +--Trop court, reprit-il. + +Un troisième tomba sur un toit qu'il effondra; les Prussiens avaient +rectifié leur tir. + +Un peu d'infanterie se montra au loin; on courut aux meurtrières. Là , +je fis connaissance avec un nouveau genre de supplice qui avait son +âpreté. Un courant d'air terrible s'établit dans ces ouvertures +pratiquées en pleins moellons, et, quand le thermomètre descend à 12 +degrés, il acquiert une violence qui coupe le visage et le rend bleu. +Les yeux s'enflamment et n'y voient plus. + +Cette infanterie que nous avions aperçue n'arrivait pas, mais les obus +ne cessaient pas de pleuvoir avec une précision qui ne se démentait +plus. Un projectile abattait un pan de mur qui s'écroulait sur ses +défenseurs; un autre éclatait dans une tranchée d'où il faisait voler +des lambeaux de chair avec des paquets de terre. Un seul obus nous +vint en aide en tuant un cheval qui servit au ravitaillement de la +compagnie. Nous tenions bon cependant, et, depuis quelques heures, de +cinq minutes en cinq minutes, on relayait les camarades aux +meurtrières, lorsque, à six heures du soir, ordre vint d'évacuer la +ferme. Une main frappa mon épaule. + +--Te l'avais-je dit? s'écria Michel. + +Je n'avais rien à répondre, et à mon rang, le fusil sur l'épaule, je +suivis ma compagnie, qui avait pour mission de couvrir la retraite de +la division de Bellemare. Vers neuf heures, nous arrivions à Bondy, +où, en attendant les ordres, quelques-uns de nos hommes, harassés de +fatigue, dormaient debout, le sac au dos, les mains sur le fusil. + +Deux ou trois jours se passèrent là en pleine misère; parfois on avait +l'abri de quelque maison à laquelle on arrachait une poutre ou un +reste de parquet pour faire du feu; parfois on campait sur la route et +dans la neige. Le froid nous rongeait. Il semblait s'immobiliser dans +son intensité. On attendait le matin, on attendait le soir; les heures +se passaient dans ces longues attentes, l'arme au pied ou les fusils +en faisceaux. On s'engourdissait dans l'épuisement. + +Ce fut le moment que mon capitaine choisit pour tomber malade. Il +traînait depuis quelque temps malgré sa jeunesse et son énergie. Un +soir, la fièvre le prit; il eut froid, il eut chaud; il se laissa +tomber sur quelques brins de paille et y resta à demi mort. Un médecin +qui passait par là s'arrêta et me déclara qu'il avait la petite +vérole.--S'il en revient, ce sera drôle.--Il faisait un froid de 14 +degrés. Pour remède rien que de l'eau-de-vie et de la neige fondue que +je lui faisais boire alternativement. Quand il avait faim, il mâchait +un morceau de cheval cru; je lui donnais ce que j'avais sous la main. +Je lui demandai s'il voulait être porté à l'ambulance.--Jamais! +cria-t-il.--La fièvre le secouait toujours, et ses dents claquaient. +Son visage était d'un rouge sombre; mais, comme je n'y voyais pas de +boutons, je croyais que le docteur s'était trompé. Le bataillon +cependant campait de ci, de là , un jour au bord du canal de l'Ourcq, +en plein air, un jour à Noisy-le-Sec, dans une salle de bal. Je ne +quittais pas mon capitaine, qui de son côté m'offrait toujours la +moitié de sa botte de paille, quand il en avait une; nous dormions +sous la même couverture. Le cinquième jour, il était à peu prés +rétabli. Le docteur revint et le trouva déchirant à coups de dents un +beefsteak de cheval cuit sur un lit de braise et buvant dans une tasse +de fer-blanc un mélange de glace et d'eau-de-vie. Il n'en voulait pas +croire ses yeux. + +--Ma foi, dit-il, vous avez tué la petite vérole, c'est un miracle! + +Nous étions alors en cantonnement à la ferme de Londeau, à mi-chemin +entre le fort de Rosny et le fort de Noisy-le-Sec. Chacune des +compagnies du bataillon des francs-tireurs devait être de grand'garde +à tour de rôle le long du chemin de fer, entre les stations de Rosny +et le fort de Noisy. Il se passait quelquefois d'étranges choses +autour de ces cantonnements lointains. Si les Prussiens ne se +gênaient pas pour frapper de réquisitions les villages qu'ils +occupaient, ceux qui groupaient leurs maisons à l'ombre de nos forts +avaient d'autres ennemis à redouter. Les soldats se chauffaient comme +ils pouvaient, et il est bien difficile de se montrer d'une sévérité +absolue envers des malheureux qui cherchaient çà et là , aux dépens des +propriétaires, quelques pièces de bois pour rendre un peu de vie à +leurs membres engourdis. Certes, ils ne respectaient pas toujours les +portes et les fenêtres des habitations abandonnées; mais le +thermomètre marquait 14 et 15 degrés, nous étions souvent sans abri, +et, par les nuits glaciales que nous subissions, les cas de +congélation étaient fréquents. Que ceux qui n'ont jamais péché nous +jettent la première pierre! Mais que dire des spéculateurs que nous +envoyait Paris? + +Un matin j'ai vu, de mes yeux vu, un officier de la garde nationale +arriver en tapissière, et, accompagné d'un ami, exécuter une +véritable razzia aux dépens des portes et des persiennes du voisinage. +Il choisissait son butin, ne dédaignait pas d'y comprendre quelques +volets mêlés de jalousies, et, sa tapissière bien chargée, il s'en +retournait faisant claquer son fouet, le képi sur l'oreille. C'était +probablement un entrepreneur qui faisait provision pour la saison +prochaine, et ne voulait pas que sa clientèle eût à souffrir d'aucun +retard. D'autres industriels venaient à la suite, que les scrupules +n'embarrassaient pas davantage. + +Notre situation à cette extrémité de nos lignes et les promenades +qu'elle entraînait donnaient à notre vie un caractère en quelque sorte +monacal. Si Paris ne savait rien de ce qui se passait en province, +nous ne savions rien de ce qui se passait à Paris; nous sentions +cependant que cela ne pouvait pas durer toujours, faute de cheval. + +Que peut-on faire là dedans? disions-nous quelquefois, tout en rendant +visite aux postes avancés échelonnés le long de la ligne, à cinq cents +mètres les uns des autres, et gardés eux-mêmes par des sentinelles +fixes et des sentinelles volantes qui n'étaient pas à plus de cent +mètres des vedettes prussiennes. Ces sentinelles, tapies dans un trou +ou dissimulées derrière un bouquet d'arbres, avaient ordre de ne +jamais allumer de feu pour ne pas attirer l'attention de l'ennemi. Si +le froid les engourdissait, les obus les réveillaient. Il en tombait +toujours quelqu'un en deçà ou au delà du remblai du chemin de fer. +C'était l'aubaine accoutumée quand on allait relever les sentinelles +ou porter les vivres aux postes avancés. Les précautions diminuaient +le péril, mais ne le faisaient pas disparaître; trop de lunettes nous +observaient. + +Un matin, au moment où ma corvée débouchait d'un chemin creux, sept ou +huit obus éclatèrent. Chacun de nous se crut mort. La corvée n'y +perdit qu'un bidon enlevé des mains d'un zouave. En revanche, combien +de nos pauvres camarades qu'on ramenait les pieds gelés des tranchées +où ils passaient la nuit! + +La ferme de Londeau avait eu le sort de la ferme de Groslay. Prise +pour point de mire, elle était effondrée en dix endroits. Le bataillon +des francs-tireurs, qui en avait fait son quartier-général, dut +l'abandonner pour se cantonner à Malassise, tandis que la division +tout entière se retirait à Noisy-le-Sec, et de Noisy-le-Sec à +Montreuil et à Bagnolet. Il ne fallait pas être un stratégiste de +premier ordre pour comprendre que le cercle dans lequel l'armée +prussienne étreignait Paris allait se rétrécissant. + +J'avais profité d'un jour de répit pour demander à mon commandant +l'autorisation de me rendre à Paris, que je n'avais pas vu depuis plus +d'un mois. Il me l'accorda volontiers, et je pris le chemin de la +porte de Romainville, où un hasard propice me fit rencontrer un de mes +amis qui, en sa nouvelle qualité d'officier d'état-major du secteur, +me fit passer tout de suite. + +Il me sembla que je tombais d'une fournaise dans une baignoire. On +n'avait de la guerre que le bruit éloigné de la canonnade. Les omnibus +roulaient; il y avait du monde sur les boulevards, les cafés étaient +pleins; partout les mêmes habitudes et les mêmes conversations; dans +les rues seulement, une débauche de gardes nationaux. + +--Trop de képis! trop de képis! me disais-je. + + + + +XVI + + +Quand je retournai à Malassise, le bataillon des francs-tireurs, +exempté du service des tranchées et des grand'gardes, allait +entreprendre un service plus actif. Il s'agissait d'expéditions +nocturnes où les qualités individuelles trouveraient des occasions de +se manifester. Mon capitaine me prit à part pour m'apprendre qu'un de +nos trois sergents ayant été blessé j'étais appelé à l'honneur de le +remplacer, et que je remplirais en même temps les fonctions de +sergent-major. + +--Et soyez tranquille, ajouta-t-il, vous aurez votre part des +expéditions de nuit. + +Un soir, en effet, le bataillon prit les armes tout à coup. Il pouvait +être dix heures. Il faisait une nuit claire. C'était le temps où l'on +avait abandonné un peu lestement le plateau d'Avron en y laissant des +masses de munitions, ce même plateau dont la possession devait porter +un coup funeste à l'armée prussienne,--après avoir rempli de joie le +coeur des Parisiens, si prompt aux espérances. + +Tout en marchant, on cherchait à deviner quel motif nous avait fait +mettre sac au dos; mais un flair particulier anime le soldat dans ces +sortes d'occasions et lui fait tout comprendre sans qu'on lui ait rien +dit. Certains obus arrivaient depuis quelque temps qui nous gênaient +et nous inquiétaient. D'où venaient-ils? On eut bientôt dans la +compagnie le sentiment qu'on nous envoyait à la découverte de la +batterie mystérieuse qui les tirait; on savait en outre que toute la +brigade devait sortir. + +Malassise abandonné, on piqua droit vers le fort de Rosny, sur lequel +pleuvaient les obus; on en voyait passer par douzaines comme d'énormes +étoiles filantes. C'était la plus jolie des illuminations: c'était +parmi nous une affaire d'amour-propre de ne plus y prendre garde; mais +tous n'y réussissaient pas malgré une bravoure incontestée. + +Nous étions alors sur la gauche du fort, suivant la route qui conduit +au village. Des obus mal pointés négligeaient le fort et tombaient de +ci de là sur les deux côtés de la route; il s'agissait de ne pas +baisser la tête. Chacun de nous observait son voisin; des paris +s'engageaient. Ce n'était rien, et c'était beaucoup. Qui réussissait +une première fois échouait un moment après. C'étaient soudain de +grands éclats de rire et des huées. Mon vieux médaillé de Crimée y +trouvait moyen de faire ample provision de petits verres. Il avait des +nerfs d'acier; je crois qu'il eût allumé sa pipe à la mèche d'une +bombe. + +Ainsi pariant et riant, la compagnie arrive à Rosny. Le village était +mort; le vent se jouait à travers les maisons. Nous commencions à nous +engager dans les tranchées qui creusaient le plateau d'Avron; la +brigade nous suivait et les occupait tour à tour après nous. Il ne +fallait plus ni rire, ni crier. + +Bientôt, nous étions à côté de Villemonble, devant le parc de +Beauséjour. Deux douzaines de petites maisons, séparées les unes des +autres par des enclos fermés de murs, s'élevaient çà et là . + +Le moment était venu de reconnaître le terrain, lorsqu'un _Ver da_ +vigoureusement accentué nous arrêta net. Chaque soldat resta immobile +à sa place, attendant le signal; un coup de sifflet lancé par notre +lieutenant le donna. Quels bonds alors! + +Huit ou dix coups de feu partirent sans nous atteindre, mais nos +baïonnettes ne trouvèrent rien devant elles. La vedette ennemie avait +décampé; un sac cependant resta en notre pouvoir, un sac seulement, +mais quel sac! Il est devenu légendaire dans l'histoire de la +campagne. Un zouave en fit l'inventaire à haute voix comme un +commissaire-priseur, devant un cercle de curieux qui riaient aux +éclats. Ah! le bon père de famille et l'aimable époux! Il y avait là +dedans, mêlés à une petite provision de tabac et à un gros morceau de +lard, une paire de souliers vernis, trois paires de bas de soie, deux +jupons de femme, un autre en laine, un encore en fine toile garni de +valencienne, deux cravates de satin, une robe de petite fille ornée +d'effilés, de bonnes pantoufles bien chaudes, que sais-je encore? une +camisole, deux bonnets, quatre mouchoirs de batiste, une garde-robe +complète enfin, et de plus un portefeuille contenant les photographies +de la famille entière. Le sac vidé, il fut impossible de le remplir +de nouveau, tant ces objets étaient empilés avec art. + +La capture d'un Saxon, qui s'était blotti dans le grenier d'une maison +où brûlait un bon petit feu, acheva de nous mettre en gaieté. Je +m'aperçus en cet instant que le capitaine de la compagnie était en +conférence avec le commandant du bataillon. + +--Tu vas voir, me dit tout bas le médaillé, on attend quelque chose, +et on va nous inviter à nous reposer. + +Il ne se trompait pas, on attendait une compagnie de francs-tireurs de +la division Butter qui devait flanquer notre droite, et on nous donna +l'ordre de nous coucher à plat ventre dans la neige. Il faisait un +clair de lune magnifique; le plateau d'Avron était tout blanc; nous +regardions devant nous, ne soufflant mot, si ce n'est à l'oreille d'un +camarade. Une voix m'appela; le commandant avait demandé à mon +capitaine de lui désigner un sous-officier pour aller à la recherche +de cette compagnie qui n'arrivait pas et l'amener. Le capitaine +m'avait nommé. Je reçus ordre de battre le plateau dans tous les sens. + +--Allez, et bonne chance! me dit mon capitaine, qui ne semblait pas +tranquille. + +Je mis le sabre-baïonnette au bout de mon chassepot, et m'éloignai à +grandes enjambées. + +J'étais certainement flatté du choix que le ressuscité,--c'était ainsi +que dans nos heures d'intimité j'appelais le capitaine R...,--avait +fait de ma personne; mais je n'étais que médiocrement rassuré. Au bout +de quelques minutes, je me trouvai seul dans l'immensité du plateau, +errant sur un linceul de neige épaisse qui étouffait le bruit de mes +pas. Je me faisais l'effet d'un fantôme. Rien autour moi; j'avais +perdu de vue mes compagnons. Un silence sans bornes, intense, profond, +m'entourait; j'entendais les battements de mon coeur. Un coup de fusil +dont j'aurais à peine le temps de voir l'éclair n'allait-il pas tout +à l'heure me jeter par terre, ou bien n'aurais-je pas la malechance de +tomber brusquement dans une embuscade qui me ferait prisonnier? Ces +réflexions ne m'empêchaient pas de marcher au hasard, tantôt le long +d'une muraille, et profitant de la zone d'ombre qu'elle répandait, +tantôt à travers champs. Des rires silencieux me prenaient au souvenir +de Deerslayer cherchant la piste des Sioux dans les prairies du +continent américain, des rires un peu nerveux. J'avançais toujours, le +regard inquiet, l'oreille tendue. Quelquefois je m'arrêtais; +j'écoutais, je prenais le vent; rien, toujours rien, et je continuais, +bien résolu à ne rentrer qu'après avoir parcouru l'étendue entière du +plateau. + +Il y avait déjà plus d'une demi-heure que j'errais ainsi, et cette +demi-heure m'avait paru plus longue qu'une longue nuit, lorsqu'à une +distance de 600 mètres à peu près j'aperçus aux vifs reflets de la +neige le scintillement de quelques baïonnettes qui semblaient se +mouvoir. Elles brillaient et s'éteignaient tour à tour rapidement au +clair de la lune. Je m'étais accroupi à l'abri d'une broussaille; ce +ne pouvait être des Prussiens. En gens pratiques qui évitent l'éclat +et le bruit, ils n'arment leurs fantassins que de baïonnettes en acier +bruni qui ne lancent point d'éclairs, et les glissent dans des +fourreaux de cuir qui ne dégagent aucun son, quelle que soit la +vivacité de la marche. Tout à fait raffermi par cette courte +réflexion, je m'avançai jusqu'à 300 mètres, et la main sur la +gâchette, le fusil armé, d'une voix de Stentor, je criai: _Qui vive!_ +Une voix répondit: France! Mais je ne voulais pas être la victime +d'une ruse de guerre. Savais-je si je n'avais pas affaire à une +patrouille ennemie imitant nos allures et parlant notre langue? Je +criai donc à la patrouille de venir me reconnaître; une ombre se +détacha du groupe indécis qui faisait tache sur la neige devant moi, +et s'avança: c'était le capitaine de la compagnie que je cherchais. Si +j'étais content de l'avoir découvert, il ne l'était pas moins de +m'avoir rencontré. J'avais été éclaireur, je devins guide, et la +compagnie des francs-tireurs que nous attendions opéra son mouvement. + +Pendant que je marchais à côté du capitaine, un échange de coups de +fusil m'annonça que nos avant-postes causaient avec les avant-postes +ennemis. On avait commencé le long des murailles du parc de Beauséjour +le travail de la mine. Le génie et les pioches étaient à l'oeuvre; les +pierres tombaient; on allait faire l'essai de la dynamite sur un gros +pan de mur. J'arrivai à temps pour assister à cette expérience. Je ne +veux pas dire du mal de ce nouvel agent chimique, ni nuire à sa +réputation; mais ses débuts dans la carrière de la destruction ne me +semblèrent pas heureux: deux détonations pareilles à deux coups de +canon nous apprirent que la dynamite venait de faire explosion. On +courut au mur qu'elle avait pour mission de mettre en poudre; on y +découvrit deux trous de 50 centimètres carrés chacun: c'était un +médiocre résultat, après deux heures de travail surtout. Il marqua +cette nuit la fin de notre expédition. + +Ces promenades aventureuses se renouvelaient trois fois par semaine à +peu près. On n'était prévenu du départ qu'au moment de prendre les +armes. Le péril était l'assaisonnement de ces expéditions; il n'était +déplaisant que lorsqu'une négligence en était la cause, et je dois +ajouter tristement que les balles prussiennes n'étaient pas toujours +les seules qu'on eût à craindre. + +Il arrivait quelquefois que l'officier de grand'garde, enveloppé dans +sa couverture, confiait la surveillance de ses hommes au +sergent-major; celui-ci, qu'un tel exemple encourageait, passait la +consigne au caporal, qui s'en déchargeait sur un soldat, et de chute +en chute la garde du campement incombait à une sentinelle qui +s'endormait. Quant à nos ennemis, ils ne se laissaient jamais prendre +en flagrant délit de négligence. Point de lacune dans leur discipline; +ils reculaient souvent devant nos attaques, mais jamais ils n'étaient +surpris. + +On pouvait constater chaque jour le rétrécissement du cercle meurtrier +tracé par leurs obus. Le campement où l'on était presque à l'abri la +veille recevait de telles visites le lendemain, qu'il fallait prendre +gîte ailleurs. C'était le métier du soldat, et aucun de nous ne +songeait à s'en plaindre; mais les pauvres habitants qui gardaient +leurs toits jusqu'à la dernière heure, gémissaient et ne se décidaient +à déménager que lorsque quelques-uns d'entre eux avaient arrosé de +leur sang leurs foyers menacés. + +Quel tumulte un matin et quel désespoir à Montreuil! Pendant la nuit, +les obus prussiens, passant par-dessus les forts, étaient tombés +jusque sur la place du village. Le jour ne sembla que donner plus de +certitude et plus de rapidité à leur vol. Il fallut en toute hâte +enlever les meubles les plus précieux, atteler les charrettes, fermer +les portes et abandonner ces espaliers cultivés avec tant d'amour. Les +malheureux émigrants ne se crurent en sûreté qu'à l'ombre du donjon de +Vincennes. + +Quelque temps après, au moment où le sommeil engourdissait les +francs-tireurs de la compagnie, à dix heures du soir, un appel me fit +sauter sur mes jambes. Ordre était donné de prendre les armes. Le +chassepot sur l'épaule, la cartouchière au flanc, le sabre-baïonnette +passé dans la ceinture pour éviter le cliquetis métallique du +fourreau, sans sacs, nous marchions lestement. Je me glissai du côté +du capitaine, et j'appris que la compagnie avait pour mission de +pousser jusqu'à Villemonble par la droite du plateau d'Avron et de +rabattre par le versant gauche. Tout en filant vers Rosny en belle +humeur, nous regardions les obus qui coupaient la route à intervalles +inégaux, tantôt en avant, tantôt en arrière. + +Les grand'gardes traversées, la compagnie, soutenue par des +francs-tireurs du Morbihan, si brillamment conduits par M. G. de C..., +aborda le plateau. Le capitaine alors me confia huit hommes avec +ordre de les éparpiller en tirailleurs. Dans ces sortes de +reconnaissances, on avait pour coutume de choisir des Alsaciens et des +Lorrains, dont le langage pouvait tromper l'ennemi; j'avais moi-même +attrapé quelques mots d'allemand dont je me servais dans les occasions +délicates. + +L'un des tirailleurs vint me dire tout bas qu'il avait aperçu des +ombres errant parmi les maisons et les enclos dont le damier +s'étendait autour de nous. Je n'hésitai pas, et puisant dans mon +vocabulaire: _For wart, schnell, sacrament!_ m'écriai-je. + +Mes huit Alsaciens s'élancent et fouillent les maisons. Rien dans les +appartements, rien dans les cours; mais des empreintes de pas se +voyaient dans la neige fraîchement creusées. C'était une indication +suffisante pour nous engager à continuer notre marche, et j'allai +toujours répétant _Schnell, schnell!_ + +Je venais d'obliquer à gauche sur le commandement du capitaine, +lorsqu'après avoir franchi 200 mètres à peu près quelques balles nous +sifflèrent dans le dos. Il fallait qu'il y eût par là des fusils +Dreyse. Mes tirailleurs pirouettèrent sur leurs talons, allongeant le +pas. Quelque chose alors attira mon attention. J'avais devant moi, +dans la douteuse clarté du plateau, sept ou huit ombres qui avaient +l'apparence immobile de troncs d'arbre. Je m'étais arrêté, les +regardant. + +--_Ya, ya!_ me dit un Alsacien. + +A peine avait-il parlé, que deux de ces arbres se mirent à courir à +toutes jambes. Je m'élançai sur leurs traces, et, pris malgré moi d'un +rire fou, j'entremêlai ma course de tous les mots germains que me +fournissait ma mémoire. Les Alsaciens s'en mêlant, la fuite des troncs +d'arbre se ralentit; quand je ne me vis plus qu'à 15 mètres de leur +ombre, criant à tue-tête: _A la baïonnette!_ je sautai sur eux. + +Ce cri français fut pour les fugitifs un coup de foudre. Ils se virent +perdus, et, tombant de peur et tendant leurs fusils:--Halte, +camarades, halte, pas Prussiens, Saxons! Saxons! Ils étaient plus +morts que vifs, et croyaient qu'on allait les fusiller. Le plus petit +d'entre eux,--ils étaient cinq,--me dépassait de toute la tête. Leur +surprise égalait leur suffocation. Ils parlaient par monosyllabes et +tressaillaient au moindre mouvement que faisaient les zouaves de leur +escorte. + +Ce ne fut qu'après avoir avalé quelques gorgées de café et fumé la +pipe dans notre cantonnement qu'ils reprirent leurs sens et se mirent +à causer. En entendant prononcer le nom du général Ducrot, le sergent +de la bande poussa un cri: _Tugrot! ya, ya, Tugrot! Ich kenne ihn!_ +dit-il. C'était lui, à ce qu'il prétendait, qui avait monté la garde à +la porte du général à Sedan; c'était peut-être vrai. + + + + +XVII + + +On était au mois de janvier, et une attaque contre les lignes +prussiennes, du côté de Montretout, avait été décidée dans les +conseils de la défense. On racontait vaguement que la garde nationale +serait de la fête. Il était impossible qu'en pareille circonstance le +4e zouaves fût oublié. Dès le lendemain, un billet d'invitation nous +arriva, et, à la tête de la division, le régiment tout entier rentra +par la barrière du Trône, traversa le faubourg et la rue +Saint-Antoine, la rue de Rivoli, les Champs-Élysées, et ne s'arrêta +qu'à Courbevoie. Nous avions ce pressentiment que nous allions tirer +nos derniers coups de fusil, et que nous les tirerions inutilement. + +Il était quatre heures et demie,--c'était le 17,--quand on forma les +faisceaux auprès du rond-point de Courbevoie. Ah! j'en connaissais +toutes les maisons! Pendant la nuit et la journée du lendemain, de +grandes colonnes d'infanterie et d'artillerie passèrent auprès de +nous. Des bataillons de marche pris dans la garde nationale parurent +enfin. C'était la première fois qu'on les menait au feu. Ils +marchaient en bon ordre et d'un pas ferme. + +A minuit, mon capitaine reçut ordre de se rendre chez le commandant du +bataillon; je l'accompagnai. Quand il sortit: + +--C'est pour demain, me dit-il. + +La compagnie fut avertie de se tenir prête à quatre heures du matin. + +A quatre heures du matin, elle était rangée en bataille. Il faisait +une nuit épaisse. On entendait partout dans la plaine que commandait +la batterie du Gibet, le bruissement sourd des régiments en marche. +Le 4e zouaves avait été le premier à s'ébranler; il s'avançait +lentement dans les champs détrempés, où le poids énorme de notre +équipement nous faisait enfoncer à chaque pas; parfois, mais pour +quelques minutes, on s'arrêtait, et les hommes, appuyant le sac sur le +canon de leur fusil, se reposaient. + +Des lueurs pâles commençaient à blanchir l'horizon; les squelettes des +arbres se dessinaient en noir dans cette clarté. La masse obscure du +Mont-Valérien s'arrondissait à notre gauche comme une bosse +gigantesque. Le pépiement des moineaux sortait des haies, des corbeaux +voletaient lourdement çà et là , et s'abattaient dans les champs, +remplis encore de ce silence qui donne à la nuit sa majesté. + +Qui le croirait? dans cette ombre incertaine, nous cherchions La +Fouilleuse, que les troupes françaises occupaient depuis un mois, et +aucun officier d'état-major ne savait où cette fameuse ferme pouvait +se trouver. Des marches mêlées de contre-marches nous la firent enfin +découvrir. + +Il faisait encore sombre. Des brouillards rampaient dans la plaine, +des paquets de boue s'attachaient à mes bottes, car j'avais de grandes +bottes comme les officiers: on n'était plus au temps où l'on se +renfermait dans la stricte observation des ordonnances; mais cette +Fouilleuse tant cherchée et trouée par tant de projectiles ne devait +pas nous retenir. Un mouvement rapide nous fit pousser plus avant, et, +la laissant sur notre gauche, nous vînmes prendre position en face du +parc de Buzenval. Michel me serra la main; il avait l'air triste. + +--Qui sait! me dit-il. + +Le spectacle que j'avais sous les yeux était grandiose. La clarté +commençait à se dégager de l'ombre; les lignes du paysage s'accusaient +déjà ; derrière le mur crénelé du parc, les cimes des futaies +faisaient des masses noires estompées sur le ciel gris; les façades +blanches des villas s'éclairaient. Je voyais à une petite distance une +compagnie de la ligne qui, vaguement voilée par un léger rideau de +brume et l'arme au pied, me rappelait le fameux tableau de Pils; +c'était la même attente, la même attitude. Au loin, sur les flancs du +Mont-Valérien, des colonnes d'infanterie s'allongeaient et +descendaient dans la plaine; elles étaient épaisses et noires. On en +distinguait les lentes ondulations. Il me semblait impossible que de +telles masses énergiquement lancées ne fissent pas une trouée jusqu'à +Versailles. + +Une fusée partit du Mont-Valérien. A ce signal, les zouaves +s'élancèrent en tirailleurs. A peine avaient-ils fait cinquante pas, +que le mur du parc s'éclaira de points rouges. Les Prussiens étaient à +leur poste. Des soldats tombèrent dans les vignes. On n'avait pas +oublié l'affaire du parc de Villiers, l'une des plus meurtrières de la +campagne. Allait-elle se renouveler devant le parc de Buzenval, d'où +partait une grêle de balles? Le régiment savait par une douloureuse +expérience qu'une charge à la baïonnette ne ferait qu'augmenter le +nombre des morts, et déjà bien des pantalons rouges restaient +immobiles, couchés dans les échalas. Dispersés parmi les abris que +présentait le terrain, nous tirions contre les ouvertures d'où +l'incessante fusillade nous décimait. + +Des bataillons de gardes nationaux partirent pour tourner le parc. A +leur mine, à leur allure, au visage des hommes qui les composaient, on +comprenait que ces bataillons appartenaient aux quartiers +aristocratiques de Paris. Ils firent bravement leur devoir, comme +s'ils avaient voulu effacer le souvenir de ce qu'avaient fait ceux de +Belleville à l'autre extrémité de nos lignes. Ce mouvement prononcé, +l'affaire devint plus chaude. Un rideau de fumée s'étendait au loin +sur notre gauche; le mur du parc en était voilé. Il en sortait un +pétillement infernal. Je cherchais toujours à envoyer des balles dans +les trous d'où s'élançaient des langues de feu. + +Mon capitaine, qui allait des uns aux autres, me cria de prendre avec +moi quelques hommes et d'enfoncer une porte qu'on voyait dans le mur, +coûte que coûte. Je criai comme lui: En avant! à une poignée de +camarades qui m'entouraient. Ils sautèrent comme des chacals, le vieux +Criméen en tête. + +Une poutrelle se trouva par terre à dix pas des murs; des mains +furieuses s'en emparèrent, et d'un commun effort, à coups redoublés, +on battit la porte. Les coups sonnaient dans le bois, qui pliait, se +fendait et n'éclatait pas. On y allait bon jeu, bon argent, avec une +rage sourde, la fièvre dans les yeux, des cris rauques à la bouche; +mais les Prussiens tiraient toujours, et nos bras frappaient à +découvert. Je ne pensais qu'à briser la porte et à passer. Les balles +sautaient sur le bois et en détachaient des éclats; les ais craquaient +sans se rompre. L'un de nous tombait, puis un autre; un autre encore +s'éloignait le bras cassé ou traînant la jambe. La poutre ne frappait +plus avec la même force. Un instant vint où elle pesa trop lourdement +à nos mains épuisées, elle tomba dans l'herbe rouge; nous n'étions +plus que deux restés debout, le Criméen et moi. Des larmes de fureur +jaillirent de mes yeux; lui, reprit froidement son chassepot, et +passant la main sur son front baigné de sueur:--En route! dit-il. + +Quelques zouaves tiraillaient à cent mètres de nous. Pour les +rejoindre, il fallait passer le long d'une route qui filait +parallèlement au mur derrière lequel les Prussiens tiraient. Un +sergent de zouaves qui bat en retraite ne court pas; l'amour-propre +et la tradition le veulent. Vingt paires d'yeux me regardaient; je +leur devais l'exemple. Le Criméen me suivait, se retournait de dix pas +en dix pas, brûlant des cartouches. Je portais un surtout de peau de +mouton blanc qui me donnait l'apparence d'un officier et me désignait +aux balles. A mi-chemin, je compris qu'on me visait. Une balle passa à +deux pouces de mon visage, suivie presque aussitôt d'une seconde qui +s'aplatit contre un arbre dont je frôlais l'écorce. Une troisième +effleura ma poitrine, enlevant quelques touffes de laine frisée. +Décidément un ennemi invisible m'en voulait.--Je venais de rejoindre +mes zouaves, toujours accompagné du Criméen. + +--Par ici! me cria Michel, qui chargeait et déchargeait son fusil. Je +me retournai. Une balle qui me cherchait, la quatrième, passa au ras +de mes épaules et siffla; un grand soupir lui répondit. Michel venait +de tomber sur les genoux et les mains. Il essaya de se relever; le +poids du sac le fit retomber, et il resta immobile, le nez en terre. +Je courus vers lui. Une mare de sang coulait autour de sa veste. Le +pauvre garçon fit un effort pour retourner sa tête à demi et me dire +adieu. Je vis la clarté s'éteindre dans ses yeux. Sa tête posée sur +mes genoux, je le regardais. Une clameur de joie me tira de ma +stupeur. + +Un groupe de zouaves plus heureux que nous avait réussi à renverser +une porte mal barricadée; ils entraient pêle-mêle par cette brèche. Je +m'élançai de ce côté, la rage au coeur. Déjà mes camarades couraient +au plus épais des taillis, d'où les Prussiens débusqués s'échappaient +à toutes jambes. Des balles en faisaient rouler dans l'herbe. Je +sautai par-dessus leurs corps avec l'élan d'un animal sauvage; +j'aurais voulu en tenir un au bout de ma baïonnette. Les projectiles +cassaient les branches autour de moi ou labouraient le sol; des hommes +s'abattaient lourdement; d'autres, blessés, s'accroupissaient dans les +creux. On criait, on s'appelait. Au milieu de ma course, un chevreuil +affolé par tout ce bruit se jeta presque dans mes jambes. L'instinct +du chasseur l'emporta, et je le mis en joue. Un peu plus loin, un cri +bien connu frappa mon oreille, et deux coqs faisans qui venaient de +partir d'une cépée s'envolèrent à tire-d'aile. Cette fois on chassait +à l'homme; la battue était plus sanglante. + +Quelques bonds nous amenèrent à l'autre extrémité du parc, au pied du +mur que les Prussiens dans leur fuite venaient d'escalader. Aussitôt +on employa les sabres-baïonnettes à desceller les pierres pour +pratiquer contre eux les créneaux qu'ils nous avaient opposés sur le +front d'attaque. Chaque trou recevait un fusil. Il pouvait être alors +onze heures à peu près. Devant nous, La Bergerie soutenait un feu +terrible; des balles par centaines volaient par-dessus notre tête et +tombaient dans le parc. La Bergerie enlevée, la route de Versailles +était ouverte; il n'y avait plus qu'à descendre. Un fouillis d'hommes +animés par l'ardeur de la lutte grouillait dans le parc,--de la ligne, +de la mobile, de la garde nationale,--tous prêts à s'élancer où l'on +voudrait. On m'a raconté que le corps du général Ducrot était arrivé +en retard, et que ce retard avait compromis, en l'enrayant, le succès +du mouvement, que l'on avait perdu plusieurs heures devant une +tranchée qu'il aurait été facile de tourner, puisque nous étions à 500 +mètres au-dessus de cet obstacle, préservés nous-mêmes par le mur du +parc; mais que de choses ne dit-on pas pour expliquer un échec! + +Les zouaves attendaient toujours. Cette position qu'on nous avait dit +de prendre, elle était prise. N'avait-on pas à nous faire donner +encore un coup de collier? Le jour et une moitié de la nuit se +passèrent sans ordre nouveau. Des accès de colère nous empêchaient de +dormir. Le bruit de la bataille était mort. Vers une heure du matin, +un ordre arriva qui nous fit abandonner la position conquise au prix +de tant de sang. Quelle fureur alors parmi nous! Sur la route qui nous +ramenait à La Fouilleuse, nous marchions fiévreusement au travers des +mobiles roulés dans leurs couvertures. Il y avait près de vingt-quatre +heures que nous étions sur pied, le ventre creux, et la folie de +l'attaque ne nous soutenait plus. Je mourais de soif. Le Criméen me +passa un bidon pris je ne sais où, et qui, par miracle, se trouva +plein. Je bus à longs traits. + +--Sais-tu ce que tu as bu, dis? me demanda-t-il en riant dans sa +barbe. + +--De l'eau, je crois. + +--C'est de l'eau-de-vie, camarade! flaire un peu! + +Et c'était vrai. Je ne m'en étais pas aperçu. Le froid produit de ces +phénomènes. Une heure après, il fallut de nouveau quitter La +Fouilleuse et regagner Courbevoie en suivant la levée du chemin de +fer. L'affaire était manquée, et cependant, à l'heure même où l'on +prenait possession du parc de Buzenval,--des habitants du pays, me +l'ont affirmé plus tard,--on attelait les chevaux aux fourgons du roi, +et Versailles allait être évacué,--C'est toujours au moment où il ne +fallait plus qu'une attaque à fond pour nous forcer à reculer, disait +un officier prussien après l'armistice, que le mouvement de retraite +commençait dans votre armée. Pourquoi? + +Chacun sentait que la campagne était finie. Paris ne mangeait plus. +Les illusions s'étaient envolées. On ne croyait plus à la délivrance +par la province. Les zouaves, un instant campés à Belleville-Villette, +où l'on craignait une manifestation, avaient repris leurs +cantonnements à Malassise. + +L'armistice venait d'être signé. Il fallut ramener le 4e zouaves dans +Paris, où il devait être désarmé. Un effroyable accablement nous avait +saisis. Quoi! tant de morts et perdre jusqu'à ses fusils! Notre +dernière heure militaire se passa à Belleville, où notre patience fut +mise à une rude épreuve. Ces mêmes hommes qui devaient plus tard +élever tant de barricades contre l'armée de Versailles après avoir +respecté l'armée prussienne, rôdaient autour des baraques, et nous +raillaient grossièrement: + +--Tiens! encore des chassepots!... Va les cacher... On va te les +prendre! disaient-ils aux soldats isolés. + +Sans l'intervention des officiers, combien de ces misérables que les +zouaves exaspérés auraient châtiés d'importance! Déjà l'abominable +esprit qui a fait explosion le 18 mars fermentait dans ce coin +gangrené de Paris. + +Je ne m'étais engagé que pour le temps de la guerre. La guerre était +finie. La fièvre me prit. Je payai le froid, la fatigue, les dures +privations, les longues insomnies, les émotions surtout, les +tristesses, les colères de cette désastreuse campagne de six mois. +J'avais vu la catastrophe de Sedan, je voyais la chute de Paris. +C'était trop. J'entrai à l'ambulance de l'École centrale. J'y allais +chercher le repos après le travail; mes forces en partie revenues, un +invincible besoin de quitter la ville à laquelle une dernière +humiliation allait être infligée s'empara de moi. Voir, les mains +liées et sans armes, ceux que j'avais combattus dans la mesure de mes +forces m'était impossible; je pris un déguisement et traversai les +lignes prussiennes sans retourner la tête pour ne pas voir le +Mont-Valérien, où ne flottaient plus les couleurs françaises. + +FIN + + + + +TABLE + + +Préface + +Une armée prisonnière + +Une campagne devant Paris + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Recits d'un soldat, by Amedee Achard + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10774 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..770e4bf --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #10774 (https://www.gutenberg.org/ebooks/10774) diff --git a/old/10774-8.txt b/old/10774-8.txt new file mode 100644 index 0000000..684b754 --- /dev/null +++ b/old/10774-8.txt @@ -0,0 +1,5219 @@ +The Project Gutenberg EBook of Recits d'un soldat, by Amedee Achard + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Recits d'un soldat + Une Armee Prisonniere; Une Campagne Devant Paris + +Author: Amedee Achard + +Release Date: January 21, 2004 [EBook #10774] +[Date last updated: October 4, 2004] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RECITS D'UN SOLDAT *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Wilelmina Mallière and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +RÉCITS D'UN SOLDAT + + +UNE ARMÉE PRISONNIÈRE + +UNE CAMPAGNE DEVANT PARIS + +PAR + +AMÉDÉE ACHARD + +PARIS + +1871 + + + + +PRÉFACE + + +Les pages qu'on va lire sont extraites d'un cahier de notes écrites +par un engagé volontaire. Il n'y faut point chercher de graves études +sur les causes qui ont amené les désastres sous lesquels notre pays a +failli succomber, ni de longues dissertations sur les fautes commises. +Non; c'est ici le récit d'un soldat qui raconte simplement ce qu'il a +vu, ce qu'il a fait, ce qu'il a senti, au milieu de ces armées +s'écroulant dans un abîme. A ce point de vue, ces souvenirs, qui ont +au moins le mérite de la sincérité, ont leur intérêt; c'est un nouveau +chapitre de l'histoire de cette funeste guerre de 1870 que nous +offrons à nos lecteurs. + + + + +RÉCITS D'UN SOLDAT + + * * * * * + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +UNE ARMÉE PRISONNIÈRE + +I + + +Au mois de juillet 1870, j'achevais la troisième année de mes études à +l'École centrale des arts et manufactures. C'était le moment où la +guerre, qui allait être déclarée, remplissait Paris de tumulte et de +bruit. Dans nos théâtres, tout un peuple fouetté par les excitations +d'une partie de la presse, écoutait debout, en le couvrant +d'applaudissements frénétiques, le refrain terrible de cette +_Marseillaise_ qui devait nous mener à tant de désastres. Des +régiments passaient sur les boulevards, accompagnés par les clameurs +de milliers d'oisifs qui croyaient qu'on gagnait des batailles avec +des cris. La ritournelle de la chanson des _Girondins_ se promenait +par les rues, psalmodiée par la voix des gavroches. Cette agitation +factice pouvait faire supposer à un observateur inattentif que la +grande ville désirait, appelait la guerre; le gouvernement, qui +voulait être trompé, s'y trompa. + +Un décret appela au service la garde mobile de l'Empire, cette même +garde mobile que le mauvais vouloir des soldats qui la composaient, +ajouté à l'opposition aveugle et tenace de la gauche, semblaient +condamner à un éternel repos. En un jour elle passa du sommeil des +cartons à la vie agitée des camps. L'École centrale se hâta de fermer +ses portes et d'expédier les diplômes à ceux des concurrents désignés +par leur numéro d'ordre. Ingénieur civil depuis quelques heures, +j'étais soldat et faisais partie du bataillon de Passy portant le no +13. + +La garde mobile de la Seine n'était pas encore organisée, qu'il était +facile déjà de reconnaître le mauvais esprit qui l'animait. Elle +poussait l'amour de l'indiscipline jusqu'à l'absurde. Qui ne se +rappelle encore ces départs bruyants qui remplissaient la rue +Lafayette de voitures de toute sorte conduisant à la gare du chemin de +fer de l'Est des bataillons composés d'éléments de toute nature? +Quelles attitudes! quel tapage! quels cris! A la vue de ces bandes qui +partaient en fiacre après boire, il était aisé de pressentir quel +triste exemple elles donneraient. + +Mon bataillon partit le 6 août pour le camp de Châlons; ce furent, +jusqu'à la gare de la Villette, où il s'embarqua, les mêmes cris, les +mêmes voitures, les mêmes chants. Des voix enrouées chantaient encore +à Château-Thierry. Les chefs de gare ne savaient auquel entendre, les +hommes d'équipe étaient dans l'ahurissement. A chaque halte nouvelle, +c'était une débandade. Les moblots s'envolaient des voitures et +couraient aux buvettes, quelques-uns s'y oubliaient. On faisait à ceux +d'entre nous qui avaient conservé leur sang-froid des récits +lamentables de ce qui s'était passé la veille et les jours précédents. +Un certain nombre de ces enfants de Paris avaient exécuté de +véritables razzias dans les buffets, où tout avait disparu, la +vaisselle après les comestibles; les plus facétieux emportaient les +verres et les assiettes, qu'ils jetaient, chemin faisant, par la +portière des wagons; histoire de faire du bruit et de rire un peu. Des +courses impétueuses lançaient les officiers zélés à la poursuite des +soldats qui s'égaraient dans les fermes voisines, trouvant drôle «de +cueillir çà et là» des lapins et des poules. On se mettait aux +fenêtres pour les voir. + +A mon arrivée à Châlons, la gare et les salles d'attente, les cours, +les hangars, étaient remplis d'éclopés et de blessés couchés par +terre, étendus sur des bancs, s'appuyant aux murs. Là étaient les +débris vivants des meurtrières rencontres des premiers jours: dragons, +zouaves, chasseurs de Vincennes, turcos, soldats de la ligne, +hussards, lanciers, tous hâves, silencieux, mornes, traînant ce qui +leur restait de souffle. Point de paille, point d'ambulance, point de +médecins. Ils attendaient qu'un convoi les prît. Des centaines de +wagons encombraient la voie. Il fallait dix manoeuvres pour le passage +d'un train. Le personnel de la gare ne dormait plus, était sur les +dents. + +Au moment où nous allions quitter Paris, nous avions eu la nouvelle +de ces défaites, sitôt suivies d'irréparables désastres. Maintenant +j'avais sous les yeux le témoignage sanglant et mutilé de ces chocs +terribles au devant desquels on avait couru d'un coeur si léger. Mon +ardeur n'en était pas diminuée; mais la pitié me prenait à la gorge à +la vue de ces malheureux, dont plusieurs attendaient encore un premier +pansement. Quoi! tant de misères et si peu de secours! + +Le chemin de fer établi pour le service du camp emmena les mobiles au +Petit-Mourmelon, d'où une première étape les conduisit à leur +campement, le sac au dos. Pour un garçon qui, la veille encore, +voyageait à Paris en voiture et n'avait fatigué ses pieds que sur +l'asphalte du boulevard, la transition était brusque. Ce ne fut donc +pas sans un certain sentiment de bonheur que j'aperçus la tente dans +laquelle je devais prendre gîte, moi seizième. L'espace n'était pas +immense, et quelques vents coulis, qui avaient, quoique au coeur de +l'été, des fraîcheurs de novembre, passaient bien par les fentes de la +toile et les interstices laissés au ras du sol; mais il y avait de la +paille, et, serrés les uns contre les autres, se servant mutuellement +de calorifères, les mobiles, la fatigue aidant, dormirent comme des +soldats. + +Aux premières lueurs du jour, un coup de canon retentit: c'était le +réveil. Comme des abeilles sortent des ruches, des milliers de mobiles +s'échappaient des tentes, en s'étirant. L'un avait le bras endolori, +l'autre la jambe engourdie. Le concert des plaintes commença. +L'élément comique s'y mêlait à haute dose; quelques-uns s'étonnèrent +qu'on les eût réveillés si tôt, d'autres se plaignirent de n'avoir pas +de café à la crème. Au nombre de ces conscrits de quelques jours si +méticuleux sur la question du confortable, j'en avais remarqué un qui, +la veille au soir, avait paru surpris de ne point trouver de souper +dressé sous la tente. + +--A quoi songe-t-on?--s'était-il écrié. + +Les yeux ouverts, sa surprise devint de l'indignation. Le déjeuner +n'arrivait pas. + +--Si c'est comme cela qu'on nous traite, murmura-t-il, que sera-ce en +campagne? + +Je ne doutais pas que ce ne fût quelque fils de famille, comte ou +marquis, tombé du faubourg Saint-Germain en pleine démocratie. Un +camarade discrètement interrogé m'apprit que le gentilhomme inconnu +s'essayait la veille encore dans l'art utile de tirer le cordon. +C'est, au reste, une remarque que je n'eus pas seul occasion de faire. +Les exigences des mobiles de Paris croissaient en raison inverse des +positions qu'ils avaient occupées: tous ceux qui avaient eu les +carrefours pour résidence et les mansardes pour domicile poussaient +les hauts cris. Le menu du soldat leur paraissait insuffisant; les +objets de campement ne venaient pas de chez le bon faiseur. + +Le spectacle que présentait le camp de Châlons aux clartés du matin ne +manquait ni de grandeur, ni de majesté. Aussi loin que la vue pouvait +s'étendre, les cônes blancs des tentes se profilaient dans la plaine. +Leurs longues lignes disparaissaient dans les ondulations du terrain +pour reparaître encore dans les profondeurs de l'horizon. Un +grouillement d'hommes animait cette ville mouvante dont un poète de +l'antiquité aurait dit qu'elle renfermait le printemps de la grande +ville: triste printemps qui avait toutes les lassitudes et la +sécheresse de l'hiver avant d'avoir donné la moisson de l'été! Mais, +si le camp avait cette grâce imposante qui se dégage des grandes +lignes, il présentait des inconvénients qui en diminuaient les charmes +pittoresques. Des vents terribles en parcouraient la vaste étendue et +nous aveuglaient de tourbillons de poussière; à la chaleur accablante +du jour succédaient les froids pénétrants des nuits. Une rosée +abondante et glaciale mouillait les tentes, et, si l'on ne respirait +pas au coucher du soleil, le matin on grelottait. + +--Le gouvernement sait bien ce qu'il fait, disaient les mobiles; nous +sommes républicains, il nous tue en détail! + +Le premier coup de canon tiré, la vie militaire s'emparait du camp. +Les tambours battaient, les clairons sonnaient, et les officiers qui +avaient eu cette chance heureuse d'attraper des fusils pour leurs +bataillons, s'efforçaient d'enseigner à leurs hommes l'exercice qu'ils +ne savaient pas. On voyait bon nombre de compagnies où, les fusils à +tabatière manquant, on s'exerçait avec des bâtons. Les mobiles qui +n'avaient que leur paye vivaient de l'ordinaire du soldat. Quant aux +fils de famille, ils se réunissaient au Petit-Mourmelon, où l'on +trouvait un peu de tout, depuis des pâtés de foie gras et du vin de +Champagne pour les gourmets jusqu'à des cuvettes pour les délicats. + +Je devais une visite au Petit-Mourmelon; là régnait le tapage en +permanence. Qu'on se figure une longue rue dont les bas côtés +offraient une série interminable de cabarets, de guinguettes, d'hôtels +garnis, de boutiques louches, de magasins borgnes, de cafés et de +restaurants, entre lesquels s'agitait incessamment une cohue de képis +et de tuniques, de pantalons rouges et de galons d'or. On y faisait +tous les commerces, la traite des montres et l'escompte des lettres de +change. Çà et là, on jouait la comédie; dans d'autres coins, on +dansait. Ce Petit-Mourmelon, qui était dans le camp comme une verrue, +n'a pas peu contribué à entretenir et à développer l'indiscipline. On +y prenait des leçons de dissipation et d'ivrognerie. On s'entretenait +encore à l'ombre de ces établissements interlopes de l'accueil +insolent que les bataillons de Paris avaient fait à un maréchal de +France. Des âmes de gavroches s'en faisaient un sujet de gloire. +Peut-être aurait-il fallu qu'une main de fer pliât ces caractères +qu'on avait élevés dans le culte de l'insubordination; on eut le tort +de croire que l'indulgence porterait de meilleurs fruits. + +Un coeur un peu bien placé et sur lequel pesait le sang répandu à +Reichshoffen devait être bien vite dégoûté de cette platitude et de +ces criailleries. Parmi les jeunes gens que j'avais connus à Paris, et +qui faisaient comme moi leur apprentissage du métier des armes, +beaucoup ne se gênaient pas pour manifester leurs sentiments +d'indignation et souffraient de leur inutilité. L'uniforme que je +portais devenait lourd à mes épaules. Sur ces entrefaites, j'entendis +parler du 3e zouaves, dont les débris ralliaient le camp de Châlons. +Le colonel, M. Alfred Bocher, se trouvait parmi les épaves du plus +brave des régiments. Je l'avais connu dans mon enfance, mon parti fut +pris sur-le-champ. Il ne s'agissait plus que de découvrir le 3e +zouaves et son colonel. + +Quiconque n'a pas vu le plateau de Châlons peut croire que la +découverte d'un régiment est une chose aisée; mais, pour l'atteindre, +il faut avoir la patience d'un voyageur qui poursuit une tribu dans +les interminables prairies du _Far-West_. C'était au moment où le +maréchal de Mac-Mahon, plein d'une incommensurable tristesse, +rassemblait l'armée qui devait disparaître à Sedan après avoir +combattu à Beaumont. Partout des soldats et des tentes partout: un +désert peuplé de bataillons. Déjà se formait ce groupe énorme d'isolés +qui allait toujours grossissant. Les défaites des jours précédents +élargissaient cette plaie des armées en campagne. Ils formaient un +camp dans le camp. + +Des tentes d'un régiment de ligne, je passais aux tentes d'un +bataillon de chasseurs de Vincennes; je tombais d'un escadron de +cuirassiers dans un escadron de hussards; je me perdais entre des +batteries dont les canons luisaient au soleil. Si je demandais un +renseignement, je n'obtenais que des réponses vagues. Enfin, après +trois ou quatre heures de marche dans cette solitude animée par le +bruit des clairons, j'arrivai au campement du 3e zouaves. Quelques +centaines d'hommes y étaient réunis portant la veste au tambour jaune. +Quand il avait quitté l'Afrique, le régiment comptait près de trois +mille hommes. Le colonel Bocher était là, assis sur un pliant, entouré +de trois ou quatre officiers à qui des bottes de paille servaient de +siéges. Je me nommai, et présentai ma requête. + +--Savez-vous bien ce que vous me demandez? dit-il alors; c'est une +longue suite de misères, de fatigues, de souffrances. Tous les soldats +les connaissent: mais au 3e zouaves ce sont les compagnons de tous +les jours. Mon régiment a une réputation dont il est fier, mais qui +lui vaut le dangereux honneur d'être toujours le premier au feu. Si +vous cédez à une ardeur juvénile, prenez le temps de réfléchir. + +Ma résolution était bien arrêtée, le colonel céda. Il me remit une +carte avec quelques mots écrits à la hâte, par lesquels il +m'autorisait à faire partie des compagnies actives sans passer par les +lenteurs et les ennuis du dépôt, et me congédia. Peu de jours après, +j'étais à Paris, où je n'avais plus qu'à m'enrôler et à m'équiper. +C'était plus difficile que je ne pensais. Rien n'avait été changé pour +rendre plus rapides et plus faciles les engagements. Aucun tailleur de +Paris n'a jamais employé ses ciseaux et ses aiguilles à couper et à +coudre des vêtements de zouave. Quant au tailleur officiel du +régiment, il habitait Mostaganem; enfin, toutes les difficultés +vaincues, ma veste sur le dos et ma feuille de route dans la poche, +le 28 août, en qualité de zouave de deuxième classe au 3e régiment, je +partis pour Rethel avec un billet qui ne me garantissait le voyage que +jusqu'à Reims. Je n'avais d'ailleurs ni fusil, ni cartouches. Tout mon +bagage se composait d'un tartan qui renfermait deux chemises de +flanelle, trois ou quatre paires de chaussettes de laine et quelques +mouchoirs. Ma fortune était cachée dans une ceinture, où, en cherchant +bien, on eût trouvé un assez bon nombre de pièces d'or. + +Il y avait dans le compartiment dans lequel j'étais monté, une femme +enveloppée d'un manteau qui pleurait sous son voile et un ingénieur +qui prenait des notes. Ma voisine m'apprit entre deux sanglots qu'elle +avait un fils et un frère à l'armée. Elle n'en avait point de +nouvelles depuis quinze jours. L'ingénieur voyageait pour la +destruction des oeuvres d'art, telles que viaducs, ponts et tunnels. +Il en avait une centaine à faire sauter. C'était une mission de +confiance. Son crayon voltigeait sur le calepin et il honorait +quelquefois son voisin d'un sourire modestement orgueilleux. + +La guerre et ses conséquences, la guerre et ses probabilités faisaient +tous les frais de la conversation. On n'avait rien à apprendre et on +parlait toujours. Chaque voyageur qui montait apportait son contingent +de nouvelles. La plupart reposaient sur des renseignements fournis par +le hasard. Ils ne mentaient pas moins que les dépêches. Le blâme avait +plus de part à l'entretien que l'éloge. L'un attaquait l'état-major, +un autre l'intendance. On improvisait des plans de campagne +magnifiques qui n'avaient d'autre défaut que d'être impraticables. +Leurs auteurs retournaient à leurs affaires çà et là; celui-là dans +son château, celui-ci dans sa boutique. + +A la station de Reims, où l'on n'attendait pas encore le roi +Guillaume, tous mes compagnons de route descendirent. Un officier +d'artillerie, qui semblait avoir fait cent lieues à travers champs, +monta, étendit ses jambes crottées sur les coussins, soupira, se +retourna, et se mit à ronfler comme une batterie. Vers deux heures du +matin, le convoi s'arrêta à Rethel. Il ne s'agissait plus maintenant +que de découvrir le 3e zouaves. Il pleuvait beaucoup, et la ville +était encore dans l'épouvante d'une visite qu'elle avait reçue la +veille. Quatre uhlans avaient pris Rethel; mais, trop peu nombreux +pour garder cette sous-préfecture, ils étaient repartis comme ils +étaient arrivés, lentement, au pas. Tout en discutant les chances du +retour des quatre uhlans avec l'aubergiste qui m'avait accordé +l'hospitalité d'une chambre et d'un lit, j'appris que le 3e zouaves +était parti depuis trois jours. Personne ne savait où il était allé. +Je voulais à la fois des renseignements et un fusil. La matinée +s'écoula en recherches vaines. Point d'armes à me fournir, aucune +information non plus. Sûr enfin que le chemin de fer ne marchait plus, +et bien décidé à rejoindre mon régiment, j'obtins d'un loueur une +voiture avec laquelle il s'engageait à me faire conduire à Mézières. + + + + +II + + +Nous n'avions pas fait un demi-kilomètre sur la route de Mézières, que +déjà nous rencontrions des groupes de paysans marchant d'un air +effaré. Quelques-uns tournaient la tête en pressant le pas. Leur +nombre augmentait à mesure que la voiture avançait. Bientôt la route +se trouva presque encombrée par les malheureux qui poussaient devant +eux leur bétail, et fuyaient en escortant de longues files de +charrettes sur lesquelles ils avaient entassé des ustensiles, quelques +provisions et leurs meubles les plus précieux. Les femmes et les +enfants, assis sur la paille et le foin, pleuraient et se lamentaient. +Je pensai alors aux chants qui avaient salué la nouvelle de la +déclaration de guerre, à l'enthousiasme nerveux de Paris, à cette +fièvre des premiers jours. J'étais non plus à l'Opéra, mais au milieu +de campagnes désolées que leurs habitants abandonnaient. La ruine et +l'incendie les balayaient comme un troupeau. L'un de ces fugitifs que +je questionnai au passage, me répondit que les Prussiens arrivaient en +grand nombre: ils avaient coupé la route entre Mézières et Rethel, et +me conseilla de rebrousser chemin. Cela dit, il reprit sa course. + +De sourdes et lointaines détonations prêtaient une éloquence plus +sérieuse au discours du paysan: c'était la voix grave du canon qui +tonnait dans la direction de Vouziers. Je ne l'avais jamais entendue +qu'à Paris pendant les réjouissances des fêtes officielles. Elle +empruntait au silence des campagnes et au spectacle de cette route où +fuyait une foule en désordre, un accent formidable qui faisait passer +un frisson dans mes veines. Plus tard je devais me familiariser avec +ce bruit. Une ferme brûlait aux environs, et l'on n'avait besoin que +de se dresser un peu pour apercevoir derrière les haies les coureurs +français et prussiens qui échangeaient des coups de fusil. + +A six heures du soir, la voiture atteignit les portes de Mézières. Mon +premier soin fut de me rendre à la place où je voulais, comme à +Rethel, obtenir tout à la fois un fusil et des renseignements sur le +3e zouaves; mais le désordre et le trouble que j'avais déjà remarqués +à Rethel n'étaient pas moindres à Mézières. Un employé près duquel je +parvins à me glisser après de longs efforts, me jura, sur ses +dossiers, que personne dans l'administration ne savait où pouvait +camper dans ce moment le régiment que je cherchais. Il n'y avait plus +qu'à trancher la question du fusil. Mon insistance parut étonner +beaucoup l'honnête bureaucrate. Prenant alors un air doux: + +--Je comprends votre empressement à servir votre pays, reprit-il, +c'est pourquoi je vous engage à partir pour Lille. + +--Pour Lille! pour Lille en Flandres? + +--Oui, monsieur, Lille, département du Nord, où l'on forme un régiment +qui sera composé d'éléments divers très-bien choisis. Vous y serez +admis d'emblée, et là certainement vous trouverez enfin ce fusil qu'on +n'a pu vous procurer ni à Rethel, ni à Mézières. D'ailleurs il y a des +ordres. + +L'entretien était fini; la voix de l'autorité venait de se faire +entendre. Pour un volontaire qui avait rêvé de se trouver en face des +Prussiens quelques heures après son départ de Paris, elle n'était ni +douce, ni consolante. Au lieu de la bataille, le dépôt! L'oreille +basse, je poussai devant moi tristement à travers les rues. Des +militaires portant tous les uniformes les encombraient, allant et +venant, sortant du cabaret pour entrer chez les marchands de vin. Il y +avait comme du désenchantement dans l'air. + +A la nuit tombante, un passant m'indiqua la rue que désignait mon +billet de logement, et je ne tardai pas à frapper à la modeste porte +de la maison où je devais passer la nuit. Une servante, sa chandelle à +la main, me conduisit dans une espèce de galetas dont un vieux lit mal +équilibré occupait tout le plancher. Ce n'était pas l'heure de faire +des réflexions. La fatigue, du reste, avait la parole, et non plus la +délicatesse. Cinq minutes après je dormais tout habillé. + +Vers deux heures du matin cependant, une tempête de fanfares éclata. +Je sautai sur mes pieds et courus vers le palier. Une servante qui +regardait par une lucarne se retourna.--C'est le prince impérial qu'on +éveille, me dit-elle. Les trompettes sonnaient partout le boute-selle +pour un départ qui ne devait point avoir de retour. Des cavaliers +passaient au galop dans la rue; les escadrons se rangeaient en ordre +de marche; un cliquetis d'armes s'éleva mêlé au roulement lointain +d'une voiture, puis tout s'éteignit: l'héritier d'un empire s'en +allait vers l'abîme! + +Le train qui devait partir à six heures de la station de Charleville +n'était pas encore formé au moment où j'arrivai. La gare était remplie +de soldats fiévreux et fourbus où l'on comptait non moins de traînards +que de malades, et que l'administration aux abois versait dans les +dépôts du Nord et les divers hôpitaux qui pouvaient disposer de +quelques lits encore. Les wagons ne furent pleins qu'à neuf heures. On +y entassait les débris de vingt régiments. A neuf heures et demie, la +locomotive s'ébranla lourdement. On voyait çà et là des grappes de +pantalons garance sur les plates-formes et les marchepieds, ceux-ci +debout, ceux-là couchés. De temps à autres, des convois chargés de +soldats, de canons et de chevaux saluaient au passage le convoi qui +s'éloignait de Mézières. C'était l'armée du général Vinoy, qui allait +appuyer l'armée du maréchal Mac-Mahon, et qui devait presque aussitôt +battre en retraite et s'enfermer dans Paris. Un de ces convois +s'arrêta à la station de Harrison vers deux heures en même temps que +celui sur lequel j'étais monté. On causa de wagon à wagon entre +cavaliers et fantassins; c'est ainsi que j'appris qu'un détachement du +3e zouaves venait de prendre place dans un train montant, et ne devait +pas tarder à passer. Je résolus d'attendre l'arrivée de mes camarades +inconnus. + +Au bout de quatre heures, le détachement du 3e zouaves parut enfin. +D'un bond je m'élançai auprès du lieutenant qui le commandait. + +--Monsieur? lui dis-je. + +--On m'appelle mon lieutenant, répliqua l'officier d'un ton sec; puis +me regardant le sourcil déjà froncé: + +--Que voulez-vous? et surtout soyez bref. + +Je lui exposai ma demande en termes nets et précis. + +--Montez! dit le lieutenant. + +Je pris subitement place dans un wagon où quinze zouaves allongeaient +leurs guêtres. Des regards curieux se dirigèrent vers le nouveau-venu, +qui mêlait tout à coup sa jeune barbiche au rassemblement farouche de +ces moustaches rouges et noires. L'instant était critique: il y avait +là un écueil à franchir. Une magnifique pipe que je tirai et que +j'offris tour à tour à chacun me gagna le coeur de mes compagnons de +route. En signe d'adoption, ils me tutoyèrent spontanément. Vers dix +heures du soir, le train s'arrêta à Charleville: le détachement des +zouaves quitta les wagons, et vint camper sur une promenade au-dessus +de la station. L'influence de la pipe, dont le tuyau d'ambre sortait +de ma poche, me permit l'entrée d'une tente où l'hospitalité la plus +cordiale m'accueillit sur un pan de gazon. Mon tartan, que je n'avais +pas quitté depuis mon départ de Paris, me servit de matelas et de +couverture, et je m'endormis entre mes camarades. Lorsque par hasard +j'entrouvrais les yeux, et qu'à la lueur pâle de quelques tisons +brûlant çà et là j'apercevais ce pêle-mêle de jambes enfouies dans +d'immenses culottes, et de têtes cachées à demi sous le fez rouge, des +rires silencieux me prenaient. Je fus réveillé par la rosée qui +transperçait mes vêtements et me glaçait. Les zouaves, qui, dans des +attitudes diverses, ronflaient sous la tente, secouèrent leurs +oreilles comme des chiens qui viennent de recevoir une ondée, et, +sifflant des airs bizarres mêlés de couplets saugrenus, se mirent en +devoir de plier les tentes et de faire les sacs pour être prêts à +partir au premier signal. Je m'employai avec eux tant bien que mal. +Allant et venant, je fis la découverte d'un superbe capuchon de drap +tout neuf qui gisait sur l'herbe et semblait orphelin. Je soulevai le +capuchon, l'examinai, et ne put lui refuser les louanges qu'il +méritait au double point de vue de la solidité et de la conservation. + +--A qui le capuchon? m'écriai-je en le tenant suspendu au bout de mon +bras. + +--A toi, parbleu! s'écria un vieux zouave chevronné jusqu'à l'épaule. + +Je le regardai un peu surpris. + +--Tu ne comprends donc pas? reprit-il; c'est pourtant bien clair. Tu +as droit à un capuchon et tu n'en as pas, ce qui est la faute du +gouvernement; cependant en voici un qui se balance entre tes doigts. +Quelqu'un le réclame-t-il? non; ma conclusion est qu'il t'appartient. + +Et toujours parlant il m'en coiffa. Un coup de clairon retentit. + +--C'est l'assemblée qui sonne, ajouta-t-il, en route à présent, le +lieutenant n'aime pas qu'on le fasse attendre. + +A sept heures et demie, un train prit le détachement, et la locomotive +courut sur la voie qui aboutissait à Sedan. Ici le verbe courir doit +se prendre dans le sens le plus modeste. Le convoi marchait, parfois +même il se traînait. D'une main, le mécanicien, debout sur sa machine, +serrait le frein; du regard, il sondait l'horizon. On ne savait pas au +juste où étaient les Prussiens, et à toute minute on craignait de +trouver la voie coupée. Tout à côté des rails, en contre-bas, filait +une route sur laquelle passaient en toute hâte des familles de paysans +chassées par la peur et le désespoir. Des femmes qui pleuraient +portaient des petits enfants. Ces malheureux pressaient la fuite de +quelques bestiaux. On entendait le grincement des charrettes toutes +chargées de ce qu'ils avaient pu sauver. Des détonations roulaient +dans la campagne. On voyait çà et là, au-dessus des haies, des +panaches de fumée blanche; toutes les têtes étaient aux portières. Le +convoi allait au devant de la bataille. Un mélange d'angoisse et +d'impatience m'agitait. En ce moment, un zouave parut sur le +marchepied, et avertit ses camarades, de la part du lieutenant, qu'ils +devaient se tenir prêts à tirer. En un clin d'oeil, tous les +chassepots furent chargés et armés. Le wagon s'en trouva hérissé, et +la locomotive prit une allure plus rapide. On n'apercevait au loin que +quelques groupes noirs ondulant dans la plaine. Des yeux perçants +croyaient y reconnaître le casque à pointe des Prussiens. Tout à coup +un obus parti d'un point invisible s'enfonça dans le remblai du chemin +de fer; un autre, qui le suivait, écorna l'angle d'un wagon. Le convoi +en fut quitte pour la secousse. Les zouaves répondirent à cette +agression par quelques coups de fusil tirés dans la direction des +masses noires qu'on voyait au loin. Une heure après, le convoi était +en vue de Sedan, et s'arrêtait bientôt à la gare, qui est située à un +kilomètre à peu près du corps de place. Déjà les bataillons prussiens +couronnaient certaines hauteurs voisines. Les promenades qui m'avaient +fatigué à Mézières et à Rethel m'attendaient à Sedan. J'avais à peine +fait quelques pas dans la ville, qu'un fourrier de zouaves m'engagea, +ainsi que plusieurs de mes camarades, à retourner à la gare, où des +caisses de fusils étaient arrivées, disait-il. Je m'y rendis en +courant. A la gare, point de caisses et point de fusils, mais des amas +de pains et des monceaux de sacs remplis de biscuits. Je regardai le +fourrier. + +--Vous n'y comprenez rien, n'est-ce pas? me dit-il en riant: ne me +fallait-il pas des hommes de bonne volonté pour enlever ces +provisions? M'auriez-vous suivi, si je ne vous avais pas promis des +armes? + +Il n'y avait rien à répliquer à ce raisonnement. Ployant bientôt sous +le poids du sac et portant un pain sous chaque bras, je repris le +chemin de Sedan, où mon détachement avait ordre d'attendre sur la +place Stanislas. Un ordre vint en effet qui le fit retourner à la +porte de Paris, par laquelle il était entré. Une rumeur effroyable +remplissait la ville. Des aides de camp circulaient, des estafettes +passaient portant des dépêches, des groupes se formaient au coin des +rues; un homme vint criant qu'on avait remporté une grande victoire. +Quelques incrédules hochèrent la tête. Une canonnade furieuse ne +cessait pas de retentir dans la direction nord-est de Sedan. On avait +le sentiment qu'une partie formidable se jouait de ce côté-là. Toutes +les oreilles étaient tendues, tous les coeurs oppressés. Brusquement +un sergent me tira de mon repos, et, faisant l'appel des hommes qui +n'étaient pas armés, me conduisit avec quelques-uns de mes camarades +à la citadelle, où enfin on nous distribua des fusils. Le commandant +de place, qui assistait à cette distribution, fit aux zouaves une +courte allocution pour les engager à s'en bravement servir, et au pas +gymnastique le sergent nous ramena à la porte de Paris, où l'on se +disposait à recevoir une attaque. Des bourgeois effarés allaient et +venaient. Il y avait de grands silences interrompus par de sourdes +détonations. Un cortège passa portant un uhlan à moitié mort couché +sur deux fusils. De ces êtres abrutis et vils comme il s'en trouve +dans toutes les foules, se ruèrent autour de la civière en criant et +vociférant. Le visage pâle du blessé ne remua pas; peut-être +n'entendait-il plus ces insultes. Sur sa poitrine ensanglantée, et que +laissait voir sa chemise entr'ouverte, pendait une plaque de cuir dont +la vue m'intrigua beaucoup. Était-ce, comme quelques-uns le +supposaient, une espèce de cuirasse destinée à protéger les soldats +du roi Guillaume contre les balles des fusils français? Était-ce plus +simplement une sorte d'étiquette solide sur laquelle étaient inscrits +le numéro matricule du combattant, avec ceux du régiment, du bataillon +et de la compagnie, et qui devait le faire reconnaître en cas de mort? + + + + +III + + +Le bruit du canon qui grondait toujours ne me permit pas d'approfondir +plus longtemps cette question. Un sergent disposait nos hommes le long +du mur d'enceinte, de cinq mètres en cinq mètres, en nous recommandant +de ne pas tirer sans voir et sans bien viser. Il était à peu près six +heures du soir quand je pris possession du poste qui m'avait été +assigné. On nous avait prévenus que nous serions relevés à minuit: +c'était une faction de six heures pour mes débuts; mais j'avais un bon +chassepot à la main, tout battant neuf, et je n'aurais pas troqué mon +coin où soufflait la bise contre un fauteuil d'orchestre à l'Opéra. +Mes camarades et moi, nous étions tous couchés sur le rempart dans +l'herbe et la rosée, observant un silence profond et l'oeil au guet. +Mon attention était quelquefois distraite par des mouvements qui se +faisaient autour de nous. Deux compagnies de lignards firent abaisser +le pont-levis, et filèrent, l'arme sur l'épaule, vers la gare du +chemin de fer, où elles allaient prendre une grand'garde. On entendait +leur pas dans l'ombre, et leur masse noire s'effaçait lentement dans +une sorte d'ondulation cadencée. + +Le froid pénétrant de la nuit se faisait sentir. Mes vêtements de +laine et mon capuchon lui-même s'imbibaient de rosée; des frissons me +couraient sous la peau. Dix heures sonnèrent, puis onze. Rien ne +bougeait dans la plaine. Mes yeux se fatiguaient à regarder la nuit. +Je me serais peut-être endormi sans le froid glacial qui, du bout de +mes pieds trempés dans l'eau, montait jusqu'à mes épaules. A droite +et à gauche, les corps inertes de mes compagnons de garde +s'allongeaient pesamment dans le gazon terne et détrempé. De temps à +autre, des monosyllabes rudes sortaient de leurs lèvres, puis tout +rentrait dans le silence. Minuit arriva; toutes les oreilles en +comptèrent les douze coups. Mon enthousiasme s'était adouci. Plusieurs +d'entre nous tournèrent la tête du côté par lequel nous étions venus. +Rien n'y parut. Quand la demie tinta: + +--A présent, murmura l'un de mes voisins que l'expérience avait rendu +sceptique, ce sera comme ça jusqu'à demain. + +Il ne se trompait pas. A six heures du matin, nous étions encore +immobiles aux mêmes places. Pour secouer la somnolence qui faisait +parfois tomber nos paupières alourdies, nous avions la distraction de +quelques alertes. Ainsi, par exemple, vers une heure, des mobiles +campés dans notre voisinage, entendant marcher, sautèrent sur leurs +faisceaux, crièrent aux armes à tue-tête, et commencèrent un feu +violent. Les officiers exaspérés couraient partout en criant: Ne tirez +pas! ne tirez pas! mais les fusils partaient toujours. Ce beau tapage +dura cinq minutes. Il s'agissait tout simplement d'une compagnie de +ligne qui rentrait après une reconnaissance. Un malheureux caporal fut +victime de cette fausse alerte. + +Il y eut encore deux ou trois algarades semblables. La dernière me +laissa sans émotion. Vers quatre heures et demie du matin, aux +premières lueurs du jour, partit un coup de canon tiré des remparts de +Sedan. Ce premier coup de canon marquait le commencement d'une journée +qui devait compter parmi les plus irréparables désastres. Bientôt des +décharges violentes suivirent cette première détonation. Je regardais, +dans l'ombre qui s'éclairait, les rayons rouges de ces coups de feu +retentissants. Déjà mon oreille était faite à ce bruit terrible. +Appuyé sur le coude, j'en écoutais le grondement, qui ne cessait plus +et redoublait d'intensité en se rapprochant. La bataille faisait rage. +Cette fois j'y avais ma place marquée d'avance. Vers six heures, on +vint relever le détachement qui avait passé la nuit sur le rempart. + +--C'est le moment de casser une croûte, me dit le sergent, +dépêche-toi; tout à l'heure il va faire chaud. + +Je ne me le fis pas dire deux fois, et, prenant ma course du côté de +la ville, tout en cherchant une auberge, j'aperçus dans le _Café de la +Comédie_, sur la place Stanislas, six officiers supérieurs qui +jouaient au billard. Ils faisaient des carambolages, et semblaient +s'amuser beaucoup tandis que des boulets prussiens frappaient les +murailles voisines. J'avais avalé je ne sais quoi, je ne sais où, en +quatre minutes, et retournai, toujours courant, à la porte de Paris, +où tout de suite je fus mis de garde avec un autre zouave en dehors du +pont-levis. Mon lieutenant,--je ne l'appelais plus monsieur,--nous +avait donné pour consigne d'empêcher tout individu de passer le pont +et même de se présenter de l'autre côté du fossé. Le bombardement de +la ville venait de commencer: les obus sifflaient et tombaient çà et +là avec ce bruit strident qu'on n'oublie jamais. C'était la première +fois que je voyais le feu, je n'étais pas complètement rassuré. Mon +coeur battait à coups profonds, et malgré moi je serrai la batterie de +mon chassepot tout armé d'une main nerveuse. Ceux qui jurent qu'aucune +émotion ne les a effleurés dans un tel moment me laissent des doutes +sur leur franchise. Peut-être ont-ils plus d'orgueil que de sincérité; +peut-être aussi ont-ils cet avantage d'être pétris d'un limon +particulier. Quant à moi, sans que la pensée de déserter mon poste me +vînt un instant à l'esprit, j'étais en proie à des sensations +indéfinissables et complexes où l'inquiétude et la curiosité avaient +une égale part. + +Les obus broyaient la pierre des murailles ou fouettaient l'eau des +fossés. Les éclats volaient partout. Une pièce de canon placée sur le +rempart, un peu à gauche de la porte, répondait aux batteries +prussiennes avec une rapidité et une précision qui attirèrent bientôt +leur attention de son côté. Une grêle de projectiles mit hors de +service quelques artilleurs. Il était clair que les ennemis +s'appliquaient à éteindre le feu de leur pièce. Ils y réussirent +bientôt sans mérite aucun. Le pauvre canon se tut de lui-même faute de +munitions. L'un des artilleurs qui restaient debout jeta son +écouvillon avec rage; un autre se croisa les bras sur la poitrine, +quelques-uns se retirèrent lentement poursuivis par les obus. + +Pendant ce duel inégal, j'allais et venais devant mon pont-levis. Les +obus et les boulets, qui tout à l'heure arrivaient seuls, étaient +maintenant accompagnés d'une pluie de balles qui s'aplatissaient en +auréole contre les murailles, ou ricochaient sur le fer des garde-fous +avec un pétillement qui agaçait mes oreilles. Nous étions, mon +camarade et moi, en sentinelle sur le bord du fossé, comme des cibles +vivantes contre lesquelles des Bavarois qui venaient de s'emparer de +la gare exerçaient leur adresse. Ils y mettaient une grande activité. +Jusqu'alors leur précipitation même nous avait préservés; mais l'un +d'eux ne pouvait-il pas rectifier son tir et atteindre enfin le point +de mire offert à leurs coups? Nous n'échangions pas un mot, nos +regards parlaient pour nous. Deux ou trois jets de poussière arrachés +par des balles à la crête du fossé avaient déjà volé sur mes +jambières, lorsque le lieutenant, tout en laissant le pont-levis +abaissé, nous fit rentrer sous le rempart. Un soupir d'allégement, je +l'avoue, souleva ma poitrine. + +Cela fait, il demanda trente hommes de bonne volonté pour occuper les +créneaux de l'avancée au delà du pont-levis. En ce moment, la route +par laquelle il fallait nécessairement passer était balayée par une +pluie d'obus et de balles qui en labouraient le sol et les abords. +Cinquante zouaves se présentèrent, et les trente premiers s'élancèrent +au pas de course. Retenu sous la voûte par la consigne, je les +regardai partir. J'avais le coeur serré: il me semblait qu'aucun d'eux +ne pourrait traverser cet ouragan de fer et de plomb; mais déjà leur +course furieuse les avait portés aux créneaux. Deux ou trois gisaient +par terre; un autre se débattait dans le fossé. A peine accroupis à +leur poste d'observation, ils rendaient balle pour balle. On tirait +aussi de dessus les remparts, où des compagnies de mobiles étaient +alignées; malheureusement tous les coups, dans la précipitation du +feu, ne portaient pas sur les Prussiens. Quelques-uns frappaient +autour des créneaux; un zouave atteint entre les épaules, resta sur +place. La fusillade ne faisait plus qu'un long roulement étouffé par +les décharges de l'artillerie. Le lieutenant fit sonner la retraite. +Il fallait de nouveau passer le pont-levis où le tourbillon des +projectiles s'abattait. Un élan ramena les volontaires qui avaient si +bravement fait leur devoir; mais leur groupe vaillant paya sa dîme à +la mort. J'en vis tomber trois encore, et le reste disparut sous la +voûte: ma gorge était prise comme dans un étau. + +Mon tour de servir était venu. Sur un signe du lieutenant, et à +l'instant même où les derniers zouaves passaient sur le tablier du +pont-levis, je m'élançai avec cinq ou six camarades complètement en +dehors et me suspendis aux chaînes du pont qu'il s'agissait de +relever. Les Prussiens, qui n'étaient plus tenus en respect, se +précipitèrent du côté des palissades et firent un feu d'enfer. Je ne +voyais plus. Autour de cette grappe d'hommes qui pesaient de toutes +leurs forces sur les deux chaînes, les balles traçaient un cercle en +s'aplatissant contre le mur. Il me semblait que huit ou dix allaient +me traverser le corps. Elles ricochaient partout; leur choc contre la +pierre et le fer ne s'en détachait pas en coups isolés, mais faisait +un bruissement continuel. Je m'étonnais de la pesanteur du pont, bien +que j'eusse mis à l'épreuve la solidité de mes muscles, et de la +lenteur maladroite des chaînes à glisser dans leurs ramures, et +cependant cette opération qui me paraissait interminable ne dura pas +plus de quinze secondes. Quand les balles trouèrent le lourd bouclier +qui fermait la voûte, je me secouai: je n'avais pas une égratignure. +Aucun de mes camarades non plus n'avait été touché. + +--C'est la chance, murmura un caporal qui s'essuyait le front. + +Un de mes voisins me tapa sur l'épaule, et m'engagea à le suivre sur +le rempart. + +--Tu comprends, me dit-il, qu'il n'y a plus rien à faire ici; là-haut, +nous verrons tout: ce doit être drôle. + +Cette dernière observation me décida. On avait bien là-haut, comme +disait le zouave, l'inconvénient des obus qui tombaient çà et là; mais +on pouvait aisément se défiler des balles. Je m'étendis sur l'herbe, +et me mis à fumer quelques cigarettes, tout en ne perdant aucun détail +du spectacle que j'avais sous les yeux. Des nuages de fumée montaient +dans l'air, des fermes brûlaient; on distinguait des ondulations +noires parmi les champs. Çà et là, des hommes isolés couraient. Des +masses profondes s'avançaient au loin. + +--Ça, c'est l'infanterie, me dit mon voisin, qui savourait ma pipe... +Ces gueux-là en ont des tas. + +Il s'interrompit pour m'emprunter une pincée de tabac, et, allongeant +le bras dans la direction d'un hameau: + +--Cette poussière qui roule tout là-bas, c'est des uhlans; plus on en +tue, plus il y en a. + +J'étais sur mon rempart comme dans une stalle d'orchestre; mais les +drames militaires que j'avais vus au théâtre ne m'avaient donné qu'une +médiocre idée du spectacle terrible dont les scènes se déroulaient +sous mes yeux: je ne comptais plus les cadavres épars dans les champs. +Quelque chose qui se passait à ma gauche me fit tout à coup me relever +à demi. Sur un plateau qui s'étend au-dessus de Sedan et qui fait face +à la Belgique, un régiment de cuirassiers lancé au galop exécutait une +charge. Les rayons du soleil frappaient leur masse éclatante. Les +cuirasses semblaient en flammes: c'était comme une nappe d'éclairs qui +courait. On voyait leurs sabres étinceler parmi les casques. +L'avalanche des escadrons tombait sur les lignes noires de +l'infanterie bavaroise, lorsque les batteries prussiennes aperçurent +nos cuirassiers. Soudain le vol des obus qui battait le rempart passa +avec un bruit strident au-dessus de nos têtes et tourbillonna sur le +plateau. Je vis des rangs s'ouvrir et des chevaux tomber. Je sentais +mon coeur battre à m'étouffer. Il arrive souvent que les émotions +n'atteignent pas au niveau de ce qu'on espérait ou redoutait; mais au +milieu de ce bruit formidable, en présence de ces fourmilières +d'hommes qui marchaient dans le sang, celles qui m'agitaient +dépassaient en violence tout ce que j'avais pu supposer. + +Pendant toute la matinée, on avait cru dans Sedan que nous étions +vainqueurs; c'était moins cependant une croyance qu'un espoir. +Quelques officiers essayèrent même de relever le moral des soldats par +des récits fantastiques. + +--Courage, mes enfants, disaient-ils, Bazaine arrive! + +Hélas! ce ne fut point Bazaine, mais un nouveau Blücher avec 100,000 +hommes encore! Vers midi, le bruit se répandit parmi les groupes que +l'armée prussienne, augmentée subitement d'un gros renfort de troupes +fraîches, avait pris l'offensive, et que les nôtres, fatigués d'une +lutte inégale, battaient en retraite. A deux heures à peu près, la +débandade commença. Du sommet du rempart, où j'étais toujours placé +avec les autres zouaves de mon détachement, j'assistais à cette +retraite, qui prenait de minute en minute l'aspect d'une déroute. Les +régiments que j'apercevais au loin flottaient indécis. Les rangs +étaient confondus; plus d'ordre. Dans cette foule, les projectiles +faisaient des trouées. Des bataillons s'effondraient ou s'émiettaient. +Je ne perdais pas l'occasion de faire le coup de feu. Nous tirions à +volonté, et nous ménagions nos cartouches. Je me sentais pris de rage +à la vue des Prussiens, dont les casques pointus s'avançaient de +toutes parts. Il en tombait quelques-uns; mais la masse de leurs +tirailleurs affluait toujours. De singulières idées vous traversent +l'esprit en ces moments-là. Tout en chargeant et déchargeant mon +chassepot avec la sage lenteur d'un homme qui a beaucoup chassé, je me +rappelai ces grandes battues de lièvres auxquelles j'avais assisté +dans le pays de Bade pendant la saison d'automne. J'y prenais un +plaisir extrême; je ne me doutais pas qu'un jour viendrait où ces +mêmes coups que j'envoyais à d'innocentes bêtes, je les dirigerais +contre des hommes. + +Je voyais mes voisins relever la tête par un mouvement vif après +chaque coup, et regarder au loin pour voir s'il avait porté. Parfois +un rire éclatant témoignait de leur contentement, un juron de leur +déconvenue. De malheureux blessés se traînaient le long des haies, +usant ce qui leur restait de force pour chercher un abri. Des soldats +tombaient lourdement comme des masses, les bras en avant, et ne +remuaient plus; d'autres pirouettaient sur eux-mêmes, ou bondissaient +comme des chevreuils surpris dans leur course et se débattaient dans +l'herbe. Je pus remarquer l'effroyable dose de férocité qui se +réveille dans le coeur de l'homme quand il a une arme dans les mains. +On a soif de sang humain; on ne pense plus qu'à tuer. Cette férocité +qui précipite l'attaque n'a d'égale que la peur qui précipite la +fuite. + +--_Ça mord_, dit à côté de moi un zouave. + +Je me demandais ce que pouvait signifier ce verbe, quand j'aperçus un +soldat prussien qui, rampant le long d'un talus, cherchait à gagner la +palissade que nous venions d'abandonner. De temps en temps il épaulait +et tirait. J'attendis un passage où l'ondulation du terrain le +forçait à se mettre à découvert. Au moment où il s'y engageait, je fis +feu. Il lâcha son fusil et roula dans le creux. + +--Tu as mordu, me dit le zouave. + +J'éprouvai un frémissement profond dans tout mon être; mais l'affaire +était trop chaude pour me permettre d'analyser mes sensations. Les +projectiles ne cessaient pas d'égratigner la crête du rempart contre +lequel nous étions couchés. Il y avait à ma gauche un engagé +volontaire qui avait voulu, comme moi, faire partie du 3e zouaves. Je +l'avais rencontré dans le wagon pris à Harrison. Le premier obus qui +éclata dans son voisinage ne lui fit pas cligner les yeux. Un moment +vint où il manqua de cartouches. Un caporal, qui en avait une +provision, lui en jeta un paquet; mon jeune voisin se leva sur les +genoux pour le ramasser. Sa tête dépassa un instant le niveau du +parapet. Je vis tout à coup son visage tomber sur sa main, qui devint +rouge; une balle lui était entrée par la nuque et sortie par la +bouche; je m'élançai vers lui. + +--Il est mordu! reprit mon vieux voisin. + +J'avais le coeur un peu lourd. Un mouvement machinal m'avait fait +allonger les doigts vers le paquet de cartouches qu'un filet de sang +gagnait. J'en mis une partie sur l'herbe autour de moi, et le reste +dans mes larges poches. + +--Tu n'as donc pas de ceinturon? me dit l'homme qui conjuguait si bien +le verbe mordre. Et sur ma réponse négative: + +--Quelle brute! fit-il en haussant les épaules. + +Débouclant alors le ceinturon du pauvre mort, froidement il l'ajusta +autour de ma taille. Nous continuions à tirailler. + +--Trente hommes de bonne volonté! cria tout à coup notre lieutenant. + +Je fus sur pied aussitôt. La plupart de mes camarades étaient debout. + +--Il s'agit de retourner aux créneaux et vivement! cria le lieutenant. + +Nous partîmes tous en courant. Déjà les chaînes du pont-levis +s'abaissaient. Notre élan fut si rapide, que plusieurs d'entre nous se +trouvèrent sur le tablier, suspendus dans le vide, avant qu'il eût +touché le bord opposé. Arrivés là, un bond nous porta vers les +créneaux. Les Prussiens, embusqués de l'autre côté, nous envoyaient +des décharges terribles presque à bout portant. On a la fièvre dans +ces moments-là, et la bouche d'un canon ne vous ferait pas peur; mais +quelle ne fut pas ma stupéfaction d'apercevoir, en arrivant à mon +poste, que le revers du créneau était habité! Devant moi soufflait un +visage rouge que coupait en deux une longue paire de moustaches +hérissées. Un casque luisait au sommet de ce visage qui grimaçait. +Deux canons de fusil s'abattirent dans l'ouverture du créneau presque +en même temps, l'un menaçant l'autre; mais le mien partit le premier. +J'entendis un cri étouffé, et le visage rouge disparut. Je ne me +risquai pas à regarder de l'autre côté. Les mobiles rangés le long du +rempart tiraient toujours, et quelques-unes de leurs balles arrivaient +dans le clos où nous restions accroupis; mais les Prussiens nous +donnaient trop de besogne pour qu'aucun de nous eût le temps de +s'occuper de ce qui se passait derrière lui. + +Une violente détonation cependant me fit tourner la tête: c'était le +canon, dont un premier coup avait attiré l'attention des batteries +prussiennes, qui envoyait des paquets de mitraille aux maisons +voisines pour en déloger les Bavarois. Des cartouches de chassepot lui +avaient fourni la poudre et les balles. A la première décharge, les +soldats à la veste bleue ou couverts de la lourde capote grise, +sautèrent comme des rats surpris par une explosion dans leur grenier. +Les plus agiles bondissaient par-dessus les murs et les enclos; les +plus fins ou les plus timides rampaient çà et là, profitant du moindre +pan de muraille, des plis du terrain, des obstacles épars sur la +route, pour dissimuler leur présence. D'autres, qui ne voulaient pas +reculer, se faisaient un abri de quelque bout de haie ou d'une borne +jetée à l'angle d'une maison, et continuaient à tirailler. Prussiens +et Français, nous étions tous en embuscade. Je n'avais qu'un petit +nombre de cartouches, et je les ménageais. Mes camarades et moi, nous +n'échangions que de rares monosyllabes. Les yeux, les oreilles, les +pensées, l'âme et le coeur, tout appartenait à la bataille. On voulait +tuer, tuer encore, toujours tuer. Du bout du fusil, on cherchait sa +proie; on avait des joies subites et des sourires nerveux quand un +corps tombait et augmentait la ceinture de cadavres qui bordait la +palissade. On m'avait parlé de la fièvre épouvantable que donne la +chasse à l'homme: j'en avais l'abominable feu dans les veines. + + + + +IV + + +Nous ne savions rien de la bataille, dont les bruits retentissaient +depuis le matin. Un horizon de fumée nous entourait; mais on +comprenait, à la violence des détonations, qu'elle se rapprochait de +plus en plus. Nous sentions vaguement que l'armée allait être prise +dans Sedan. Elle s'y engouffrait lentement. Autour des remparts, des +tourbillons d'hommes s'agitaient pêle-mêle, les cavaliers avec les +fantassins. On y voyait les régiments s'éparpiller et se dissoudre. Un +coup de clairon nous rappela sur les remparts; il y avait deux heures +que je brûlais de la poudre. Deux heures après, un coup de clairon me +renvoya aux palissades: j'avais renouvelé ma provision de cartouches. +Je ne sentais plus ni la fatigue, ni le soleil, ni la faim. + +Tout à coup la nouvelle qu'un armistice de vingt-quatre heures venait +d'être signé circula avec la rapidité de l'étincelle électrique. +Presque aussitôt le drapeau blanc fut arboré sur le rempart. + +--Voilà le chiffon! me dit un zouave d'Afrique en me poussant du +coude. + +Tous, nous nous mîmes à le regarder d'un air d'hébétement. A la furie +de la bataille succédait une sorte d'anéantissement. J'essuyai +machinalement mon fusil, dont la culasse était noire de poudre et dont +le canon fumait. Mes camarades grondaient entre eux: + +--Et l'homme aux graines d'épinard de ce matin, où donc est-il? En +voilà des généraux qui ne valent pas un caporal! murmura l'un d'eux. + +Je me rappelai en effet que, dans la matinée, un officier supérieur, +général ou colonel, je ne sais lequel, qui commandait à la porte de +Paris, était passé dans nos rangs, et, relevant la tête d'un air +d'importance, prenant une pose fastueuse: + +--Mes enfants, avait-il dit, vous êtes les zouaves d'Afrique; je +m'engage à vous faire passer sur le ventre des Prussiens et à vous +ramener à Paris! + +Nous n'avions plus à passer sur le ventre de personne, et de soldats +nous allions devenir prisonniers. + +Les batteries prussiennes continuaient à tirer, tandis que le drapeau +blanc continuait à flotter. Mon pauvre détachement, diminué de +quelques hommes, descendit le rempart et s'engagea dans la rue de +Paris, où, réuni à d'autres compagnies, il forma une haie d'honneur. +Les obus éclataient çà et là, faisant voler le plâtre et les briques. +Nous avions l'arme au pied. Les plus vieux hochaient la tête. On ne +leur avait rien dit, et ils avaient la certitude que c'était fini. +Aucun de nous ne savait ce que nous faisions là. Que nous importait, +du reste? Le vol des obus qui ricochaient sur les pavés ou +égratignaient au passage la façade des maisons nous laissait +indifférents. Des officiers, des aides de camp montaient et +descendaient la rue. L'un d'eux se dirigea vers le rempart et fit +appeler le portier-consigne, qui requit une corvée de quelques hommes. + +--Bien sûr on attend un parlementaire, me dit mon voisin. + +Mes regards se portèrent vers la voûte que j'avais si souvent +traversée, et où l'on distinguait sur la pierre noire la trace blanche +des balles. + +Le pont-levis abaissé, les barrières ouvertes, un colonel bavarois +accompagné d'un trompette traversa nos rangs. Des officiers français +lui faisaient escorte. Tous les yeux le suivaient; il portait le +casque et la grande capote grise. C'était un homme grand, maigre et +blond. Ses yeux pâles, couleur de faïence, clignotaient sous ses +lunettes d'or en nous regardant. Un trompette, qui le suivait d'un pas +méthodique, avait une longue figure blafarde sur laquelle deux énormes +favoris rouges traçaient un arc de cercle. Il portait une sorte de +bonnet à poil et l'uniforme rouge des hussards prussiens. Son rayon +visuel, maintenu par la discipline, avait pour objectif les épaules de +son colonel. L'attitude de celui-ci offrait un mélange d'insolence et +d'embarras. Il avait à peine fait une centaine de pas, lorsqu'un obus, +parti des lignes prussiennes, vint tomber à dix mètres de lui. Il eut +un tressaillement, et se tournant vers ceux qui l'accompagnaient: + +--Messieurs, je vous demande mille pardons; c'est une impolitesse que +nous faisons là. Nos batteries n'ont certainement pas vu le drapeau +blanc... C'est incroyable! + +Cette «impolitesse, comme disait le colonel prussien, avait coûté la +vie à deux pauvres diables, et, comme on les emportait sur quatre +fusils: + +--Ah! mille pardons! répéta-t-il tout en continuant sa route. + +Un peu moins d'obus et un peu plus de silence eussent mieux fait +l'affaire de Sedan. Les projectiles y tombaient toujours, tuant, +blessant, effondrant. Le drapeau blanc hissé sur le rempart ne mettait +point de terme à l'attaque, et n'empêchait que la défense. Cependant, +vers six heures du soir, le feu se ralentit, et, petit à petit, il +s'éteignit. Un silence morne, plein de bourdonnements et de rumeurs +tristes, s'abattit sur la ville. On nous avait défendu de remonter +sur les remparts. Malgré cette interdiction formelle, les soldats s'y +pressaient. L'un d'eux, dans une minute d'exaspération, lâcha un coup +de fusil. Des hurlements féroces lui répondirent. Nos officiers +accoururent. Un capitaine se dévoua, et, pour éviter une rixe +imminente, se rendit auprès d'un colonel prussien qui avait le +commandement hors des murs, et lui porta des excuses. Le pont-levis +auprès duquel j'avais brûlé mes premières cartouches était resté +abaissé. Deux sentinelles françaises se promenaient sous la voûte, et +deux sentinelles prussiennes leur faisaient vis-à-vis sur le revers du +fossé. Je ne savais que faire. J'allais de long en large, quelquefois +seul, quelquefois avec un camarade. On échangeait quelques mots au +passage. La colère faisait tous les frais de l'entretien. Je n'étais +plus soutenu par l'ardeur de la lutte. Une immense réaction se +faisait, suivie d'un immense accablement. Je tombai par terre plus +que je ne m'y couchai, et m'endormis d'un lourd sommeil. + +Une clameur horrible me réveilla vers neuf heures. A peine ouverts, +mes yeux furent éblouis par la clarté d'un incendie que l'armée +prussienne saluait d'un hurrah frénétique. Trois ou quatre maisons +flambaient dans la nuit. Enveloppé de mon fidèle tartan, je restai +étendu sur le dos, regardant brûler cet incendie qui projetait de +grandes lueurs sur le ciel. La voix du canon aurait pu seule me tirer +de mon immobilité. Je n'avais pas bien le sentiment de mon existence. +Des zouaves, dans toutes les attitudes, dormaient ou fumaient la pipe +autour de moi. Que de choses s'étaient passées depuis deux jours! Je +regardais mes mains noires de poudre. Un bruit sourd et continu me +tira de cet anéantissement. Des masses épaisses et sombres marchaient +dans l'obscurité de la nuit et passaient devant moi: c'étaient les +débris de l'armée qui avait perdu la bataille suprême. Vaincue et +brisée, elle se rangeait autour des remparts. Des régiments de ligne +entiers suivaient l'infanterie de marine, qui avait si vaillamment +payé la dette du sang. Beaucoup d'entre eux n'avaient même pas donné. +Des mots sans suite nous apprenaient que le maréchal de Mac-Mahon +avait été blessé,--quelques-uns le disaient mort,--et que des mains du +général Ducrot le commandement avait passé aux mains du général +Wimpfen. L'éclair vacillant des baïonnettes reluisait au-dessus des +képis. Cette foule énorme marchait d'un pas lourd: elle portait le +poids d'une défaite. Une partie de la nuit se passa dans ce tumulte. +J'ouvrais et je fermais les yeux tour à tour: des bataillons suivaient +des bataillons; je les entrevoyais comme dans un rêve. + +Le matin me trouva sur pied. Il y avait dans la ville un encombrement +de soldats de toutes armes confusément rassemblés dans les rues et +sur les places publiques. Cette multitude, où l'on ne sentait plus les +liens de la discipline, bourdonnait partout. Des soldats qui portaient +des lambeaux d'uniforme erraient à l'aventure. C'était moins une armée +qu'un troupeau. Soudain un mouvement se fit dans cette masse. Une +voiture parut attelée à la Daumont. Un homme en petite tenue s'y +faisait voir portant le grand cordon de la Légion d'honneur; un +frisson parcourut nos rangs: c'était l'empereur. Il jetait autour de +lui ces regards froids que tous les Parisiens connaissent. Il avait le +visage fatigué; mais aucun des muscles de ce visage pâle ne remuait. +Toute son attention semblait absorbée par une cigarette qu'il roulait +entre ses doigts. On devinait mal ce qu'il allait faire. A côté de lui +et devant lui, trois généraux échangeaient quelques paroles à +demi-voix. La calèche marchait au pas. Il y avait comme de +l'épouvante et de la colère autour de cette voiture qui emportait un +empire. Un piqueur à la livrée verte la précédait. Derrière venaient +des écuyers chamarrés d'or. C'était le même appareil qu'au temps où il +allait sur la pelouse de Longchamps assister aux courses du grand +prix. Deux mois à peine l'en séparaient. On penchait la tête en avant +pour mieux voir Napoléon III et son état-major. Une voix cria: _Vive +l'empereur!_ une voix unique. Toute cette foule armée et silencieuse +avait le vague sentiment d'une catastrophe. Un homme s'élança au +devant des chevaux, et, saisissant par les jambes un cadavre étendu au +milieu de la rue, le tira violemment de côté. La calèche passa; +j'étouffais. Quand je ne vis plus celui que plus tard on devait +appeler l'homme de Sedan, un grand soupir souleva ma poitrine. Celui +qui avait dit: L'Empire, c'est la paix, disparaissait dans la guerre. + +Le spectacle que présentait alors Sedan était navrant. On se figure +mal une ville de quelques milliers d'âmes envahie par une armée en +déroute. Des soldats endormis gisaient au coin des rues. Plus +d'ordres, plus de commandement. Des familles pleuraient devant les +portes de leurs maisons visitées par les obus. Il y avait un +fourmillement d'hommes partout; ils étaient, comme moi, dans la +stupeur de cet épouvantable dénouement. J'errai à l'aventure dans la +ville. Des figures de connaissance m'arrêtaient çà et là. Des +exclamations s'échappaient de nos lèvres, puis de grands soupirs. Le +bruit commençait à se répandre que l'empereur s'était rendu au +quartier général du roi Guillaume. Les soldats, furieux, ne lui +épargnaient pas les épithètes. On lui faisait un crime d'être vivant. +Les officiers ne le ménageaient pas davantage. On questionnait +ceux,--et le nombre en était grand,--qui l'avaient vu passer dans sa +calèche. L'histoire de la cigarette soulevait des explosions de +colère.--Un Bonaparte! disait-on. + +Vers deux heures, un caporal de ma compagnie m'avertit que les zouaves +qui occupaient la porte de Paris avaient reçu ordre de rallier ce qui +restait du régiment, campé sur la gauche de la citadelle en faisant +face à la Belgique. J'y trouvai quelques centaines d'hommes sur +lesquels la furieuse bataille qu'ils venaient de traverser avait +laissé d'épouvantables traces. Quelques-uns, accroupis par terre, +rafistolaient des lambeaux d'uniforme; d'autres pansaient des +blessures qu'ils dédaignaient de porter à l'ambulance. + +Un commandant dont j'avais fait la connaissance au camp de Châlons, et +qui gracieusement m'avait promis de faire tout ce qui dépendrait de +lui pour rendre moins dures les premières fatigues du noviciat +militaire, vint à moi, un triste sourire aux lèvres. + +--Eh bien! me dit-il, vous avais-je trompé? + +--Ma foi! tout y est, la misère, les privations, le sang!... + +--Et vous ne comptez pas ce que nous réservent les conséquences d'une +défaite que mon expérience du métier n'allait pas jusqu'à prévoir. + +Je l'interrogeai du regard. + +--Vous verrez, reprit-il. Et tout ce que vous pouviez rêver de pire +sera dépassé. + +Il soupira, et se mettant à marcher: + +--Vous n'êtes pas blessé au moins? + +--Non, pas une égratignure, rien. + +--C'est une chance! que de braves gens qui sont morts depuis que je ne +vous ai vu! Sedan, après Reichshoffen! notre régiment est en poudre. +Vous savez, tous ceux que vous avez vus près du colonel il y a quinze +ou vingt jours, tous morts... morts ou disparus!... Il était devenu +très-pâle. + +--Vous n'avez besoin de rien? reprit-il brusquement. + +--Non, merci, commandant. + +--Au reste, nous n'allons pas nous quitter de quelques jours; si je +puis vous être bon à quelque chose, disposez de moi. + +Je le remerciai et il s'éloigna lentement, jetant çà et là des regards +sur la bande vêtue de vêtements en loques qui avait été un régiment. + +Le lendemain,--je ne l'oublierai jamais,--on afficha partout la +proclamation du général de Wimpfen, qui avait signé la capitulation de +la ville et de l'armée. Tous nous étions prisonniers de guerre. + +Il n'y eut plus ni frein, ni discipline; l'armée était comme affolée. +Des groupes énormes s'arrêtaient aux places où l'affiche était collée; +il en sortait des imprécations. Ce mot dont on a tant abusé depuis, +_trahison_! volait de bouche en bouche. On était livré, vendu! Après +avoir été de la chair à canon, le soldat devenait de la chair à +monnaie: tant d'hommes, tant d'or. Un bourdonnement terrible +remplissait la ville. On ne saluait plus les généraux. Des bandes +passaient en vociférant le long des rues, et s'agitaient dans cette +enceinte trop étroite pour leur foule. Il y avait çà et là comme des +houles faites de cuirassiers, de hussards, d'artilleurs, de dragons, +de lignards. L'ivresse s'abattait partout. Un mot ne me sortait pas de +la tête: Prisonnier! et j'avais fait une campagne de trois jours! Je +rencontrai mon commandant: + +--Eh bien? me dit-il. + +Je ne trouvai pas une parole à lui répondre. Il me serra la main et +passa. Il y avait des visages sur lesquels on lisait un désespoir +terrible. Il me semblait qu'avec un régiment de ces visages-là on +aurait fait une trouée partout. Avec quel plaisir n'aurais-je pas +sauté sur mon fusil, si le signal de l'attaque avait été donné! mais +rien! Des cohues qui tournaient dans une ceinture de remparts! + +On s'accostait, on se quittait, on se reprenait. Le vieux zouave qui +m'avait pris en amitié depuis les palissades, marchait à côté de moi. +Il riait dans sa barbe semée de fils d'argent. + +--Prisonnier! sais-tu ce que c'est, petit? me disait-il. C'est du pain +noir, de l'eau, des casemates, de la terre à remuer, quelquefois des +coups... Et pas un brin de tabac à fumer! Ça ne s'était jamais vu! Et +dire qu'on m'a fait venir d'Afrique pour ça! Être pris dans son pays +comme un rat dans une souricière quand on a passé par Inkermann et +Solferino, c'est drôle tout de même! Ce sont les Arabes qui vont rire! +Mon vieux régiment abîmé, les officiers morts, adieu les zouaves du +3e! Toi, tu viens de Paris; ça se voit à ton air; moi, j'arrive +d'Oran, et toi et moi nous tomberons en Allemagne!... Est-ce qu'on n'a +pas fait ce qu'on a pu, dis? voyons, dis-le pour voir! + +Je crus un instant qu'il allait me chercher querelle; il me regardait +avec des yeux furibonds. Je me hâtai de le calmer en lui jurant que +c'était aussi mon avis. + +--Alors, vois-tu, c'est la faute des généraux, avoue-le, reprit-il. + +Un tapage abominable interrompit notre conversation. C'était +l'administration qui donnait à piller les subsistances de l'armée. On +courait, on se bousculait, on se battait: c'était une crise aiguë dans +le désordre. Je perdis mon vieux zouave dans la foule comme on perd de +vue un chevreuil dans une forêt. Des bandes se ruaient autour des +caisses de biscuits et des barils de salaisons en poussant des cris +formidables. On défonçait à coups de crosse les tonneaux de vin et +d'eau-de-vie. Le liquide coulait dans les rues. Les plus proches en +avaient jusqu'aux chevilles. A cent mètres de ce gaspillage hideux des +régiments mouraient de faim. Les repus vendaient le produit de leur +rapine aux affamés. On mettait aux enchères les pains de munition et +les pièces de lard. Je me tirai comme je pus de cette cohue qui +trébuchait. Après l'indignation, le dégoût. + + + + +V + + +Ce sommeil de plomb qui m'avait surpris sur l'herbe aux approches de +la citadelle, m'attendait dans le même campement. Une lassitude +extrême m'accablait, une lassitude nerveuse qui venait du cerveau plus +que des membres. J'étais littéralement brisé. Au réveil, je devais +entrer dans un cauchemar plus terrible. Les régiments reçurent l'ordre +de livrer leurs armes. Non, jamais je n'oublierai le spectacle à la +fois superbe et lugubre qui frappa mes yeux. Un frémissement parcourut +la ville. La mesure était comble; c'était comme le déshonneur infligé +à ceux qui restaient des héroïques journées de Spickeren et de +Reischoffen, de Wissembourg et de Beaumont. Ce fut bientôt un tumulte +effroyable. Les vieux soldats d'Afrique faisaient pitié. Ils se +demandaient entre eux si c'était bien possible. On en voyait qui +pleuraient. Moi-même,--et je n'étais qu'un conscrit,--j'avais des +larmes dans les yeux. Ce chassepot que je n'avais guère que depuis +trois jours et avec lequel j'avais fait mes premières armes, ce +chassepot auquel j'avais adapté, en guise de bretelle, un lambeau de +ma ceinture de zouave, et qui sentait encore la poudre, il fallait +donc le livrer! Je le pris par le canon, et, le faisant tournoyer +au-dessus de ma tête, je le rompis en deux morceaux contre le tronc +d'un arbre. Je ne faisais d'ailleurs que ce que faisaient la plupart +de mes camarades. C'était partout un grand bruit de coups de crosses +contre les murs et les pavés. On n'apercevait que soldats armés de +tournevis qui démontaient la culasse mobile de leurs fusils, et en +jetaient les débris. Les artilleurs, attelés aux mitrailleuses, en +arrachaient à la hâte un boulon, une vis, en brisaient un ressort pour +les mettre hors de service. D'autres, fous de rage, silencieusement, +enclouaient leurs pièces. C'était dans tout Sedan comme un grand +atelier de destruction; les officiers laissaient faire. Les cavaliers +jetaient dans la Meuse les sabres et les cuirasses, les casques et les +pistolets: on marchait sur des monceaux de débris. Chaque pas +arrachait au sol un bruit de métal; c'était la folie du désespoir. + +Il fallut enfin que la sinistre promenade commençât. Je revis la porte +de Paris et le pont-levis où j'avais fait le coup de feu. La longue +cohue des prisonniers arriva devant le petit bourg, au delà des +palissades d'où nous avions essayé de déloger les Bavarois. Les +maisons en étaient criblées de balles, quelques-unes étaient +effondrées; mais déjà les corvées prussiennes en avaient retiré les +cadavres. Des familles tremblaient autour de leurs demeures. Un +officier d'état-major à cheval attendait la colonne des pantalons +rouges. A mesure que nous passions: + +--Par ici, messieurs de l'infanterie! Par là, messieurs de la +cavalerie! criait-il d'une voix forte. Fantassins et cavaliers +s'ébranlaient et se rangeaient à droite et à gauche. Pendant une +heure, ces grands troupeaux d'hommes attendirent dans la boue. Cet +abattement qui suit les grands désastres les avait saisis. Les plus +las se couchaient sur les tas de pierres. La faim l'emporta sur mon +marasme, et, tirant de ma poche un biscuit et un morceau de lard cru, +j'y mordis à belles dents. Personne autour de moi ne savait où nous +allions. Au bout d'une heure, la colonne se remit en marche. La route +était détrempée de flaques d'eau dans lesquelles nous entrions jusqu'à +mi-jambe. Échelonnés le long de cette route, des pelotons composés +d'une vingtaine de soldats prussiens montaient la garde de 50 mètres +en 50 mètres. Immobiles, ces soldats nous regardaient passer. Ils +portaient devant eux une cartouchière ouverte où nous pouvions voir +des cartouches admirablement rangées. Pendant que l'infanterie +veillait sur la masse mouvante des prisonniers, des cavaliers, le +pistolet au poing, couraient à travers champs, et ramenaient ceux qui +s'égaraient. Les coups de plat de sabre pleuvaient. Nous marchions +sans ordre, officiers et soldats pêle-mêle. Le respect avait disparu +avec la discipline. Les capotes grises ne se gênaient pas pour heurter +au passage les manches galonnées d'or. Les cavaliers bousculaient +leurs capitaines. C'était l'anarchie sous l'uniforme, la pire de +toutes; des rixes s'ensuivaient quelquefois. + +A l'extrémité de la route que nous suivions s'ouvrait un pont qui +enjambait un canal, et donnait accès dans une sorte d'île formée par +une grande courbe de la Meuse, qui dessine un oméga. Les deux pointes +de l'oméga sont reliées par ce canal, qui ferme hermétiquement l'île +vers laquelle on nous poussait par troupes. Nous étions dans l'île +d'Iges, ou presqu'île de Glaires, comme dans une prison. Une rivière +lui sert de murailles. Une ceinture d'eau n'est pas un obstacle moins +infranchissable souvent qu'une ceinture de briques et de moellons. Il +m'a été facile d'en faire l'expérience pendant les quelques jours que +j'ai passés dans l'île, tournant autour de mon domaine avec la +monotone et patiente régularité des animaux en cage, qui fatiguent le +regard par la constance de leur marche inutile. + +Les vieux zouaves jetaient un coup d'oeil autour d'eux froidement. Les +plus jeunes pressaient le pas pour mesurer l'étendue du champ qu'on +leur livrait. Une tristesse sombre se peignait sur quelques visages; +d'autres, en plus grand nombre, exprimaient l'abattement. La colère +était tombée. + +--C'est à présent que les taquineries vont commencer, me dit mon +voisin. + +Le vieux qui m'avait fait un discours la veille vint à moi, et, me +frappant sur l'épaule: + +--Tu dois être content, me dit-il, on arrange tes débuts à toutes les +sauces. Puis se reprenant: As-tu du tabac? + +J'en avais encore une mince provision au fond de mes poches; je lui en +offris une pincée. Je compris alors à l'épanouissement de son visage +quelle place le tabac tient dans la vie du soldat; une pipe bourrée, +c'est l'oubli de toutes les misères. + +--Tu es un bon garçon, me dit-il en me serrant la main d'une façon à +me briser les os. + +Je venais de conquérir un ami qui se serait fait tuer pour moi +pendant cinq minutes. + +La presqu'île de Glaires se compose d'une légère éminence dont les +deux versants s'abaissent vers la Meuse; on y découvre un petit +village, une assez grande maison d'habitation et un moulin. Au point +de jonction de la rivière et du canal, un barrage alimente les écluses +de ce moulin; de l'autre côté de la Meuse, de grandes prairies +s'étendent jusqu'au pied de collines boisées qui couronnent l'horizon, +et que l'armée prussienne occupait encore. + +Des officiers prussiens allaient et venaient dans l'île d'un pas +méthodique et roide, indiquant à chacun des corps dont se composait +cette armée de prisonniers quel emplacement il devait occuper. Point +d'hésitation, point d'embarras. Un jeune lieutenant, mince et fluet, +pâle et blond, nous servait de guide. Nous nous avancions et nous nous +arrêtions sur un signe de sa main; par moments, à ce signe muet il +ajoutait un mot. Il tenait un carnet à la main, où je suppose que les +vaincus dont il répondait étaient classés par numéros d'ordre. Une +dernière fois nous fîmes halte sur l'un des versants de l'éminence. +D'une voix claire et nous montrant le sol du bout du doigt: + +--C'est ici, messieurs, nous dit l'officier. + +Il était huit heures du soir. Sous nos pieds des touffes d'herbes +humides s'étendaient sur un lit de boue. + +--As-tu choisi ta place? me dit un camarade. Et d'un air de +philosophie gouailleuse:--Si tu veux la moitié de mon lit, prends, +ajouta-t-il. + +Il venait de se coucher tout de son long par terre; je l'imitai. + +Quand j'ouvris les yeux, la rosée et la pluie m'avaient percé +jusqu'aux os; je pouvais croire que le tartan qui me servait de +couverture était tombé dans la rivière. Je grelottais. Il faisait +encore nuit; mais des lueurs ternes qui dessinaient la crête des +collines me faisaient comprendre que le jour n'allait pas tarder à +paraître. Je me levai, et pour me réchauffer autant que pour assouvir +ma faim, j'allai dans les champs arracher des pommes de terre. J'avais +eu beau fouiller dans mes poches, je n'y avais pas trouvé une miette +de biscuit ni une parcelle de lard: je n'avais plus d'autre +fournisseur que le hasard. Je n'avais pas fait cinquante pas dans la +campagne, que j'aperçus des ombres errant çà et là à l'aventure. Elles +se baissaient vers la terre, et se relevaient par mouvements +alternatifs et irréguliers. Je compris que cette même pensée dont +j'étais fier avait germé dans l'esprit d'un nombre respectable de +soldats. Tous les pieds de pommes de terre avaient été proprement +secoués. + +--Un peu plus loin, il y en aura encore pour tout le monde si tu te +presses, me dit un grenadier. + +Je m'écartai. La pluie tombait toujours. A la première clarté du +matin, mes yeux ravis reconnurent un troupeau de moutons broutant +l'herbe à l'extrémité d'un champ voisin. + +--Des côtelettes! me cria un camarade qui m'avait suivi. + +J'avais déjà pris ma course du côté du berger. C'était un petit vieux +grisonnant qui rêvait sous sa limousine, les deux mains sur son bâton. + +--Combien le mouton? lui dis-je. + +--C'est que je ne suis pas le maître, et je ne sais pas si le +propriétaire,... me répondit-il en se grattant l'oreille. + +--Dis toujours. + +--Dame! répliqua-t-il en clignant de l'oeil, on pourra croire tout de +même que des maraudeurs en ont volé un,... ça s'est vu. + +--Certainement. + +--Alors c'est quatre francs. + +Je lui donnai cent sous, et j'emportai le mouton sur mes épaules. On +me vit passer en courant avec ma proie vivante. Le bruit se répandit, +comme une traînée de poudre dans les campements, qu'un troupeau de +moutons paissait aux environs. Zouaves et chasseurs d'Afrique se +mirent en campagne comme des gens pour qui aucune razzia n'a de +mystères. La clientèle du berger augmenta à vue d'oeil. Il prit goût à +sa spéculation, et, ses prétentions augmentant avec ses scrupules, la +bête que j'avais eue pour quatre francs en valait quarante une heure +après: le troupeau s'évanouit comme un brouillard. + +J'avais bien l'animal, et il n'était pas maigre, l'île me fournissait +assez de broussailles pour avoir du feu; mais où trouver du sel ou du +poivre? Où découvrir du pain surtout? Recherches, offres brillantes, +supplications, rien ne me réussit. Mon compagnon n'avait pas été plus +heureux. Il fallut se résigner à s'asseoir autour d'un quartier de +mouton accommodé à la diable dans sa graisse. On l'avalait, on ne le +mangeait pas. Quelques pommes de terre cuites sous la cendre me +consolaient un peu. Nous eûmes du mouton, à dîner et à déjeuner, +pendant trois jours. La faim seule pouvait combattre l'aversion qu'il +m'inspirait. Une heure vint où il n'en resta plus un débris. J'eus +l'ingratitude de m'en réjouir. Les tristesses et la sobriété farouche +des jours suivants l'ont bien vengé. Pendant le règne du mouton, +j'avais eu des instants de volupté; ils m'étaient offerts par des +camarades sous la forme d'un quart de biscuit ou d'un peu de café. Ces +magnificences m'éblouissaient. Elles ne durèrent qu'un temps; mais ce +qui mettait le comble à mon extase, c'était une cigarette. J'avais usé +de ma petite provision de tabac avec la prodigalité d'un fils de +famille qui croit que les cantines suivent le soldat dans toutes ses +aventures; j'avais compté sans la captivité. + +Un matin, errant sur la lisière de mon campement, j'aperçus un groupe +de soldats qui gesticulaient avec une animation singulière. Des +exclamations sortaient de ce groupe. Je m'approchai, et vis un zouave +qui, debout au milieu d'un cercle avide, mettait aux enchères une +cigarette dont l'enveloppe de papier contenait un mélange bizarre de +poussière de tabac et de mie de pain ramassées avec les ongles au fond +des cavités que recelait son large pantalon. On offrait ce qu'on +avait, quatre sous, cinq sous, dix sous, quinze sous, non pas pour +l'acquérir et en faire sa propriété exclusive, mais pour obtenir le +droit précieux d'aspirer un certain nombre de bouffées. On poussait +comme dans une salle de vente. Un caporal offrit un franc. Je doublai +son enchère, un frémissement parcourut l'auditoire, et, au prix de +quarante sous payés comptant, le droit de fumer un tiers de la +cigarette, avec le privilège de commencer, me fut adjugé. Les autres +adjudicataires se rangèrent autour de moi, et la cigarette mesurée et +marquée d'un cercle noir au tiers de sa longueur, dix paires d'yeux +suivaient les progrès du feu tandis que je la tenais entre mes lèvres. + +Pendant les deux ou trois premiers jours, il y avait eu des heures de +pluie et des heures de soleil. On employait celles-ci à sécher +l'insupportable humidité occasionnée par celles-là; mais un matin le +ciel parut tout noir, et la pluie se mit à tomber avec une persistance +et une régularité qui pouvaient aisément faire croire qu'elle +tomberait toujours. Vers le soir, mouillé comme une éponge qui aurait +fait une chute dans une rivière, on me recueillit dans une tente. Sept +ou huit soldats se pressaient dans un espace où trois ou quatre +auraient peut-être pu s'étendre. J'étais en outre arrivé le dernier, +et je dus m'allonger au bas bout de la tente. Après une heure de +sommeil, de larges gouttes d'eau froide qui s'aplatissaient sur mon +visage me réveillèrent. Un sergent que mes mouvements tracassaient +ouvrit les paupières nonchalamment. + +--Ça, me dit-il, c'est la pluie. + +--Merci, répliquai-je, et, prenant une autre posture, je me fis un +rempart de mon capuchon. Au bout d'une autre heure, j'éprouvai +vaguement la sensation d'un homme qu'on plongerait brusquement dans un +bain froid. Il me semblait qu'un robinet invisible versait avec +obstination un torrent d'eau glacée autour de mon corps. Un frisson +acheva de me réveiller. Le rêve ne m'avait pas trompé: j'étais dans +une mare. L'eau clapotait le long de mes épaules et de mes jambes. Je +sautai sur mes genoux. Le sergent qui déjà m'avait parlé risqua un +coup d'oeil de mon côté, et m'aperçut dans ma baignoire. + +--Ça, reprit-il, c'est les rigoles. + +Je n'en pouvais douter. La pluie avait rempli les rigoles creusées +autour de la tente et au bord desquelles je me trouvais. Elles +débordaient sur moi. + +Il était dix heures, je ruisselais. Autour de moi, on ronflait. +J'abandonnai la tente et achevai ma nuit en promenades. C'est dans ces +moments-là que l'on devine la douceur des occupations qui vous +paraissaient fatigantes autrefois. Je revoyais en esprit la petite +chambre voisine de la rue de Turenne, la cheminée flambante, la tasse +de thé, la table auprès desquelles j'avais passé des heures à la +clarté d'une lampe placée entre des livres.--Et j'avais pu me plaindre +du travail nocturne! + +Le jour arriva. La pluie continuait à tomber avec la même abondance et +la même tranquillité. Les rives de la Meuse s'enveloppaient d'un +rideau de brume. Les Prussiens avaient commencé une sorte de +distribution sommaire; elle se composait d'un demi-biscuit par homme +et pour deux jours. On y courait cependant. C'était une distraction +encore plus qu'un soulagement. Malheur à qui laissait traîner un +morceau de cette maigre pitance! On avait pour boisson l'eau de la +rivière, à laquelle on allait par troupes remplir ses bidons. Ce +régime et cette température faisaient des vides parmi les prisonniers; +qui tombait malade était perdu. Un cas de fièvre était un cas de mort. +Point de médecins et point de médicaments. On avait la terre pour +dormir et un quart de biscuit pour ne pas mourir de faim. + +J'avais fait la connaissance d'un chasseur d'Afrique, engagé +volontaire comme moi. C'était un garçon qui avait le visage d'une +jeune fille, et avec cela vif comme un oiseau et brave comme un chien +de berger. Rien n'avait de prise sur ce caractère robuste, ni la +fatigue, ni les mésaventures. A chaque nouvelle épreuve, il secouait +ses épaules comme un terre-neuve qui sort de l'eau. Didier ne +tarissait pas en histoires incroyables. J'ai toujours pensé que ma +nouvelle connaissance était de cette famille de Parisiens qui, leur +patrimoine croqué, s'arrangent d'un sabre pour avoir un cheval. Il +était porté pour la croix. Un jour il m'offrit son quart de biscuit. + +--Et toi? lui dis-je. + +--Je n'ai pas faim. + +Et comme j'hésitais: + +--Un de ces jours tu me rendras un gigot, si tu trouves encore un +mouton, reprit-il en riant. + +Il me tendit la main, et s'éloigna. Je remarquai qu'il avait les yeux +tristes. Le souvenir de ces yeux me poursuivit tout le soir. Le +lendemain, errant sur un chemin, j'avisai quatre soldats qui +portaient un mort sur une civière. + +--Sais-tu qui passe là? me dit un sergent de ma compagnie. + +--Non. + +--C'est ton chasseur. + +Je courus vers la civière: c'était Didier, en effet. + +--On savait chez nous qu'il était perdu, me dit l'un des cavaliers qui +le portaient. + +Je me mis à marcher derrière lui, les yeux gros de larmes. + +On ne pouvait sortir sans rencontrer un de ces cortèges sinistres. +Ordinairement le cadavre était couché sur un brancard fait de deux +morceaux de bois reliés par deux traverses. Quelquefois encore quatre +soldats le prenaient par les jambes et les bras, et le jetaient dans +une fosse creusée à la hâte et recouverte bien vite de quelques +pelletées de terre. Deux ou trois camarades suivaient le corps. Le +lendemain, on n'y pensait plus... C'était comme une grande loterie. + + + + +VI + + +Les heures dans cette pluie et cette inaction étaient longues et +lourdes. On en perdait le plus qu'on pouvait en promenades çà et là. +Les bords de la Meuse nous attiraient. On ne pouvait faire une +centaine de pas sur la rive sans voir, descendant au fil de l'eau, des +cadavres d'hommes et de chevaux. On en rencontrait d'autres échoués +dans des touffes d'herbe, là un chasseur de Vincennes, là un uhlan. +Tous les corps des deux armées y avaient laissé quelques-uns de leurs +représentants. On y faisait un cours d'uniformes _in anima vili_. Il y +avait des heures, quand il ne pleuvait pas, où je ne pouvais +m'arracher à ce lugubre spectacle. Je regardais les cadavres que le +cours du flot emportait lentement, ou qui restaient pris entre les +joncs dans des attitudes terribles. Il en était parmi eux qui, vivants +au mois de juillet, avaient peut-être chanté _le Rhin allemand_ sur +les boulevards de Paris. Leur agonie s'était terminée dans la vase. + +La première fois que je m'étais avancé du côté du moulin, j'avais vu +sur le barrage, accrochés parmi les pierres, les corps de deux +soldats, un Français et un Prussien, que le remous des eaux balançait. +Ce mouvement vague, qui faisait par intervalles rouler leurs têtes et +leurs bras, leur prêtait un semblant de vie qui avait quelque chose +d'effrayant. Ils y étaient encore quatre jours après. Des oiseaux +voletaient au-dessus du barrage. Le soir, aux lueurs incertaines qui +tombaient d'un ciel gris, ces formes vagues qu'on voyait flotter sur +la rivière prenaient des aspects étranges. L'imagination y avait sa +part; mais le spectacle dans sa réalité crue avait par lui-même un +caractère épouvantable. + +Je me rappelle qu'un matin, en allant remplir mon bidon dans un pli du +rivage où jusqu'alors le hasard ne m'avait pas conduit, un de mes +camarades me poussa le coude: + +--Regarde, me dit-il. + +Je levai les yeux et aperçus sur un îlot de sable, à quelques mètres +du rivage, le corps d'un cuirassier dont la tête disparaissait à demi +sous un lit de longues herbes. Ses jambes, chaussées de lourdes +bottes, et son corps, sur lequel étincelait la cuirasse, saillaient +hors de l'eau. Sa main gantée reposait sur la vase et s'était nouée +autour d'une touffe de glaïeuls. Deux ou trois corbeaux battaient de +l'aile autour de l'îlot; on pouvait croire à l'attitude du pauvre +cuirassier que la mort l'avait surpris là. Il avait le visage +déchiqueté. L'image de ce cuirassier me poursuivit longtemps. Quand +je portai à mes lèvres le bidon rempli de l'eau puisée dans l'anse qui +l'abritait, ma main le laissa retomber sans pouvoir en avaler une +gorgée. + +Il n'était pas rare de rencontrer dans nos promenades des groupes de +soldats accroupis autour du cadavre d'un cheval qu'ils avaient tiré de +la rivière, et sur lequel ils taillaient des lanières de chair avec +leurs couteaux. Quelquefois ils grondaient comme des dogues qu'on +dérange dans leur immonde repas. Je n'avais jamais voulu de cette +chair nauséabonde; mais la faim me tourmentait. On a vite fini de +broyer entre ses dents le quart d'un biscuit, si dur qu'il soit; on ne +découvrait presque plus de pommes de terre, tant des mains par +milliers en avaient retourné les champs. Un jour que je serrais ma +ceinture après avoir vainement fouillé vingt sillons: + +--Écoute, me dit un camarade avec lequel j'avais partagé quelques +lambeaux de mon mouton, il y a le moulin. + +--Je le connais; j'ai même rôdé par là hier encore. Ni poules, ni +canard, rien. + +--Pas sûr; moi, j'ai l'oeil. + +Et mon Marseillais porta le doigt à l'organe dont il parlait, avec ce +geste expressif que connaissent tous ceux qui ont traversé la +Canebière. C'était un garçon avisé, qui avait le flair d'un chien de +chasse pour la nourriture. + +--Explique-toi, repris-je. + +--Eh bien! s'il n'y a plus de volailles au moulin, le meunier a encore +quelque chose. + +--De la farine! m'écriai-je avec joie, du pain peut-être! + +--Non, mais du son; viens voir. + +Mon enthousiasme s'était refroidi, cependant je suivis le camarade. + +--Et il y en aura pour moi, n'est-ce pas? car ça se paye, me dit-il en +courant. + +Je lui répondis par un signe de tête affirmatif, et nous arrivâmes au +moulin. Il y avait déjà queue. + +--Voilà ce que je craignais! s'écria mon Marseillais avec un accent +désespéré rendu plus vif par le dépit. + +Le meunier vendait à tout venant muni de pièces blanches le son de son +moulin, qu'il débitait parcimonieusement par petites portions. La +livre de son coûtait quarante-quatre sous, et, pour en avoir, il +fallait attendre deux ou trois heures. Ma livre de son payée, je +l'emportai et la délayai dans une gamelle pleine d'eau... J'avais +ainsi deux services à mon menu, un quart de biscuit sec et une écuelle +de son mouillé. + +Cette existence, irritée par la misère, commençait à me peser +lourdement. Rien ne me faisait prévoir qu'elle dût bientôt prendre +fin. Des officiers auxquels on avait d'abord remis la garde des +prisonniers, la surveillance était passée aux sous-officiers: ils +avaient la charge des distributions, qui n'arrivaient plus intactes +aux soldats. Le grand découragement amenait un grand désordre. Chacun +tirait à soi. Qui pouvait voler la part d'un camarade la gardait. Il y +avait des querelles pour un biscuit perdu. Quelques généraux faisaient +ce qu'ils pouvaient pour améliorer le sort de leurs soldats, le +général Ducrot entre autres, qui jusqu'au bout mit tout en oeuvre pour +leur venir en aide; mais l'autorité allemande faisait la sourde +oreille à leurs réclamations. On périssait dans la fange. A ces +privations, qui avaient le caractère d'une torture, s'ajoutaient des +spectacles qui me faisaient monter le rouge au front. Des officiers +prussiens visitaient l'île à toute heure, et, sans façon, avec des +airs d'arrogance, pour les besoins de leur remonte personnelle, +faisaient descendre les officiers français de leurs montures et s'en +emparaient avec la selle et les harnais. Je voyais mes malheureux +compatriotes mordre leurs lèvres et mâcher leurs moustaches. +Quelques-uns devenaient tout blancs. L'un d'eux mit la main à sa +ceinture, et demanda à celui qui le dépouillait s'il ne voulait pas +aussi sa montre. + +--_Ich vorstche nicht_ (je ne comprends pas), répondit le Prussien, +qui savait parfaitement le français. + +Il y a des choses qu'il faut avoir vues pour y croire. On a le coeur +serré quand on y songe. Un de ces Prussiens armés d'éperons qui +parcouraient l'île, rencontra un jour un officier français qui passait +à cheval, et l'invita à descendre. Un prisonnier n'a presque plus le +caractère d'un homme. L'officier obéit. Le Prussien se mit en selle, +et, après avoir fait marcher, trotter, galoper le cheval, inclinant +la tête d'un air froid: + +--C'est bien, monsieur, je le garde. + +Aucune résistance n'était possible. Il fallait se soumettre à tout; +mais on avait la mort dans l'âme. Je commençai sérieusement à penser à +une évasion. Malheureusement il était plus facile d'y songer que de +l'exécuter. Un seul pont jeté sur le canal donnait accès dans l'île. +Ce pont était gardé par deux pièces de canon mises en batterie, la +gueule tournée vers nos campements. On savait qu'ils étaient chargés. +Un poste nombreux veillait tout autour, les armes prêtes. De ce +côté-là, rien à espérer; de l'autre côté de la Meuse, courbée en arc +de cercle, des pelotons de soldats bivouaquaient de distance en +distance, et dans l'intervalle de ces bivouacs, séparés les uns des +autres par un espace de cinq cents mètres à peu près, se promenaient, +le fusil sur l'épaule, deux ou trois sentinelles qui ne perdaient pas +notre île de vue. Quand la nuit venait, on doublait le nombre de ces +sentinelles. Des détonations qui me réveillaient pendant mon sommeil +ou troublaient mes promenades sous la pluie nocturne, et dont je +comprenais la sinistre signification, m'indiquaient suffisamment que +ces sentinelles faisaient bonne garde. + +Une nuit cependant, n'y tenant plus et redoutant de trouver en +Allemagne des îles plus tristes encore, je me décidai à tenter +l'aventure. Je me dirigeai donc vers la Meuse. Le ciel était sombre, +la rive déserte. De l'autre côté de l'eau, on voyait les feux de +bivouac allumés. Malgré l'obscurité qui étendait un voile gris sur le +fleuve, on distinguait à la surface claire des eaux des formes +incertaines qui flottaient mollement. Elles s'effaçaient et +reparaissaient. J'hésitai un instant, puis enfin, me déshabillant de +la tête aux pieds et ne gardant qu'un caleçon, j'entrai dans la +Meuse; j'avais déjà de l'eau jusqu'à mi-corps, et la pente du sol où +je marchais m'indiquait que j'allais bientôt perdre pied, lorsqu'une +masse noire passa lentement devant moi et m'effleura la poitrine, +contre laquelle je la sentis fléchir et s'enfoncer. Un horrible +frisson me parcourut le corps: cette perspective de nager au milieu +d'un fleuve noir qui m'offrait des cadavres pour compagnons de route +me fit trembler. Je venais d'être saisi d'une peur nerveuse, d'une +peur irrésistible, et, reculant malgré moi, les yeux sur cette masse +indécise qui s'en allait à la dérive, à demi paralysé, je regagnai le +bord, où je m'assis. + +Le lendemain, au plein jour, je retournai à l'endroit même où j'avais +tenté le passage de la Meuse. A quelques pas de la rive, où l'on +distinguait encore l'empreinte de mes pieds nus, en aval, sur un banc +de vase tapissé de quelques joncs, le corps d'un jeune turco, que je +n'y avais pas vu la veille en inspectant les lieux, était échoué, le +visage dans l'eau qui le découvrait et le recouvrait à demi dans son +balancement doux. Ses deux mains, étendues en avant, plongeaient dans +la vase. On me raconta qu'il avait essayé de s'évader dans la soirée, +et que les sentinelles prussiennes l'avaient fusillé. Atteint de deux +ou trois balles, il n'avait pas eu la force de regagner le bord. +Peut-être était-ce là ce corps qui m'avait effleuré au moment où +j'allais me jeter en plein fleuve; peut-être encore ai-je dû la vie à +ce pauvre mort. Je renonçai à ma première idée de demander à la Meuse +des moyens d'évasion, sans renoncer toutefois à mon projet: il ne +s'agissait que de trouver une occasion meilleure. + +Si la Meuse charriait des cadavres huit jours encore après la +bataille, notre île vomissait des morts: on en comptait par centaines. +C'était comme une épidémie. L'autorité prussienne finit par +s'inquiéter de cet état de choses. La contagion pouvait gagner l'armée +victorieuse comme elle décimait l'armée vaincue. + +--Tu sais, me dit un jour l'un de mes compagnons de tente, les trains +de plaisir pour la Prusse vont commencer bientôt! + +Le lendemain, en effet, on faisait évacuer les malades. J'en vis +partir qui se traînaient à peine. Le tour des officiers devait venir +après celui des malades. Chacun d'eux avait le droit d'emmener une +ordonnance. Ce fut pour moi comme un trait de lumière, et je courus +auprès du commandant H... pour obtenir la faveur insigne d'être promu +aux fonctions de brosseur. Il accueillit favorablement ma demande, et +me présenta à un capitaine. J'arrivai à propos; ce poste de confiance +était sollicité par un grand nombre de candidats, et quelques-uns +avaient des titres peut-être plus sérieux à faire valoir que les +miens. Je l'emportai cependant, grâce à l'appui du commandant. J'en +donnai la nouvelle à mes camarades de lit sous cette tente dans +laquelle il pleuvait tant. + +--Brosseur déjà! s'écria le plus vieux de la bande. + +Dans la soirée, on m'avertit de me tenir prêt à la première heure du +jour. Je comptai sur la pluie pour m'empêcher de dormir; elle ne +trompa point mon espérance, et le 10 septembre, au matin, je pris le +chemin du pont, après une dernière visite au moulin. Les deux pièces +de canon étaient à leur place, les Prussiens sous les armes. La troupe +de ceux qui devaient former un nouveau convoi s'y rassemblait. Il +avait été décidé que les officiers, à partir du grade de capitaine +inclusivement, monteraient dans des espèces de chariots garnis de +planches. Les lieutenants et les sous-lieutenants, avec les +ordonnances, devaient marcher à pied. + +Un colonel prussien qui était en surveillance à l'entrée du pont +donna un ordre, un aide de camp cria: En route! et la colonne se mit +en mouvement. Le pont franchi, nous suivîmes, pour rentrer à Sedan, le +même chemin que nous avions pris pour en sortir. La colonne s'y arrêta +un instant. Une pièce de monnaie à la main, et profitant de cette +halte, je me présentai devant la boutique d'un boulanger, à la porte +duquel s'allongeait une queue de prisonniers. Des soldats prussiens se +mêlaient à cette foule. L'un d'eux ne se gênait pas pour bousculer ses +voisins. On se récria. Il était brutal, il devint insolent. La +discussion entre gens que la faim talonne dégénère bien vite en +querelle. Au moment où la querelle prenait les proportions d'une rixe, +un officier intervint. Il s'enquit de ce que se passait. Les +prisonniers déclarèrent d'une commune voix, et c'était vrai, que le +Prussien avait voulu se faire servir avant son tour, et qu'il s'était +jeté à travers les rangs comme un furieux, frappant et cognant. + +L'officier donna l'ordre au soldat de se retirer. Celui-ci avait bu +quelques verres d'eau-de-vie, un de trop peut-être. Il s'écria qu'il +ne céderait pas, et qu'il aurait son pain parce qu'il le voulait. Sans +répondre, l'officier prit à sa ceinture un revolver, l'arma, et +froidement cassa la tête au soldat. Il tomba comme une masse. Aucun +des camarades du mort ne remua; je commençai à comprendre ce que +c'était que la discipline prussienne. + +Rentrés à Sedan par la porte de Paris, nous en sortîmes par la porte +de Balan. Cette ville, que j'avais vue encombrée de troupes +françaises, était alors occupée par une garnison de soldats de la +landwehr. Des malades et des blessés se traînaient ici et là. Les +habitants nous regardaient passer d'un air morne. Quand ils pensaient +n'être pas vus par nos gardiens, quelques-uns d'entre eux +s'approchaient de nous pour nous donner du pain ou des morceaux de +viande, aumône de la ruine à la misère. Notre colonne, composée de +huit cents hommes à peu près, comptait des officiers de toutes armes. +La cavalerie et l'artillerie y avaient un grand nombre de +représentants. Leurs uniformes ne les eussent-ils pas désignés, on les +aurait reconnus à la pesanteur de leur marche, alourdie par leurs +grosses bottes et la basane de leurs pantalons. C'était au tour des +fantassins de payer en sourires les railleries des cavaliers; mais qui +pensait à sourire en ce moment-là? Il ne restait plus trace de la +vieille gaieté gauloise. Ce sentiment qu'on était prisonnier écrasait +tout. Des officiers qui portaient la médaille de Crimée et d'Italie +essuyaient des larmes furtivement. Il semblait que cette troupe dont +la file s'allongeait sur la route portât le deuil de cent années de +victoires effacées en un jour par un désastre. Nous avions pour +escorte deux forts pelotons d'infanterie prussienne portant le casque +à pointe, et qui marchaient l'un en tête de la colonne, l'autre en +queue. Et sur les bas côtés de la route, la flanquant de deux mètres +en deux mètres, des sentinelles nous accompagnaient, le fusil chargé +sur l'épaule. On nous avait prévenus qu'à la moindre alerte, elles +avaient ordre de faire feu. Des uhlans, le pistolet au poing, +faisaient la navette, et passaient au grand trot de l'avant-garde à +l'arrière-garde de la colonne, bousculant tout. + +La route était défoncée, les chariots cahotaient dans les ornières. +Nous marchions dans la boue. On ne voyait partout que chaumières +brûlées, arbres abattus, champs ravagés. C'est ainsi que nous +arrivâmes à Bazeilles. Qui a vu ce spectacle ne l'oubliera jamais. Il +semblait qu'une trombe se fût jetée sur le village. Tout y était par +terre. Un amoncellement de toitures effondrées, et de murailles +tombées au ras du sol, des débris de meubles calcinés, des poutrelles +rompues, des charrettes en morceaux, des charrues et des herses +brisées par le milieu, des lambeaux de volets et de portes pendant sur +leurs gonds, des carcasses d'animaux atteints par les balles et +surpris par le feu, les jardins en ruine avec leurs treilles et leurs +pommiers noircis, partout les traces de l'incendie. On marchait sur +des éclats d'obus. Il y avait çà et là sur des pans de mur de larges +taches d'un brun noirâtre. Une main sanglante avait appliqué +l'empreinte de ses cinq doigts sur un enduit de plâtre; des lambeaux +de vêtement restaient accrochés entre les haies; sur un buisson, on +apercevait deux petits bas d'enfant qu'on y avait mis sécher. Sur la +façade d'une maison labourée par un paquet de mitraille, l'appui d'une +fenêtre à laquelle il ne restait pas une vitre supportait deux jolis +pots de fleurs en faïence bleue. Quelques malheureux se promenaient +parmi ces décombres. Il s'en dégageait une odeur affreuse de cadavres +en putréfaction. Des fragments d'armes jonchaient le sol. C'était +navrant, horrible, hideux. Le village était comme éventré. Une famille +vêtue de loques s'était blottie sous un appentis: elle nous regardait +passer avec des frémissements effarés. Peut-être cherchait-elle son +foyer; son malheur dépassait le nôtre: des soldats lui jetèrent des +morceaux de biscuit. + + + + +VII + + +Bazeilles traversé, notre marche continua. On ne pouvait ni s'arrêter, +ni se reposer. Chaque étape était marquée d'avance avec un temps +déterminé pour la parcourir. Nous étions partis de Sedan à onze heures +un quart, et nous arrivions à Stenay à huit heures du soir, après une +halte d'une demi-heure. Une surprise heureuse m'attendait à Stenay. +L'officier à qui je servais d'ordonnance, et qui poussait la bonté +jusqu'à me traiter en ami plus qu'en soldat, voulut bien me présenter +à un ancien capitaine de zouaves qui avait obtenu du préfet prussien +l'autorisation de loger les camarades du 3e régiment, auquel il avait +appartenu. Une place me fut offerte à la table hospitalière autour de +laquelle M. D... les reçut. Je m'empressai d'accepter. Quelle faim! +Jamais soupe fumante, jamais boeuf bouilli ne dégagèrent arômes plus +savoureux; mes narines les aspiraient non moins que mes lèvres. Il y +avait huit ou dix jours à peu près qu'une bouchée de nourriture +honnête ne les avait traversées. On parlait beaucoup à mes côtés, et +les récits s'entre-croisaient avec les questions; je n'entendais rien, +je mangeais. On ne sait pas quel vide peuvent creuser dans l'estomac +d'un volontaire, majeur depuis un an à peine, l'abus du son délayé +dans l'eau pure, et trente-deux kilomètres avalés d'une traite! Rien +ne le comble; M. D... riait de mon appétit. La nappe enlevée et le +café pris, il me permit de m'étendre sur le tapis d'une chambre à +coucher. Les lits, les canapés, les matelas, appartenaient +naturellement aux officiers. A peine étendu, je dormis les poings +fermés. Une inquiétude me restait; pourrais-je me lever le lendemain +matin? Il y avait là un problème que l'expérience seule pouvait +résoudre. + +A sept heures, le bruit qu'on faisait dans la maison me réveilla. +J'essayai de me dresser. Ce ne fut pas sans une certaine difficulté +que j'y parvins. Mon officier m'encourageait du geste et de la voix. + +--La courbature, ce n'est rien, quoiqu'il me semble avoir fait une +ample provision de rhumatismes du côté de Glaires; mais c'est le pied +qui ne va plus! lui dis-je. + +C'était vrai. Il faut avoir été chasseur ou soldat pour savoir ce que +c'est qu'une plaie au talon, à la cheville, au cou-de-pied. Mieux +vaudrait avoir un bras cassé ou une balle dans l'épaule. Comme disent +les marins, on est atteint dans ses oeuvres vives. L'aspect d'une +table servie me rendit un peu de force; lorsqu'on se réunit pour le +départ, je demandai la permission d'emporter les morceaux de pain +qu'on oubliait. Laisser du pain sur une table quand la veille encore +j'aurais été chercher un quart de biscuit en rampant sur le ventre! On +me l'accorda, et j'en remplis mes poches. Bien m'en prit. A neuf +heures précises, on se remit en route. Toujours les mêmes ornières, +toujours les mêmes cailloux, toujours la même boue! Pendant le premier +kilomètre, ce fut terrible. Je me traînais; mais enfin le pied +s'échauffa, et je retrouvai en partie l'élasticité de mon pas. + +Les misères de cette épouvantable route devaient presque me faire +oublier les misères de mon séjour dans l'île que j'avais maudite. Vers +midi, la colonne, qui marchait avec des ondulations de serpent, +présentait un spectacle lamentable. On trébuchait, on tombait. Les +traînards se laissaient aller sur les tas de pierres. Quelques-uns +peut-être manquaient d'énergie, beaucoup manquaient de force. Tous +les prisonniers n'avaient pas rencontré à Stenay des capitaines comme +les zouaves du 3e régiment. Le besoin faisait dans la colonne autant +de ravages que la fatigue. Les retardataires s'en détachaient comme +les feuilles mortes d'un arbre que le vent secoue. Ces malheureux +étendus par terre, les gardiens accouraient et les frappaient à coups +de crosse. Un coup, deux coups, trois coups, jusqu'à ce qu'ils fussent +remis sur pied. Autant de coups qu'il en fallait, et, si les coups de +crosse ne suffisaient pas, les coups de baïonnette venaient après. La +peau fendue, la chair déchirée, on se relevait; mais l'épuisement +était quelquefois plus fort que la douleur. Quelques-uns de ceux qui +s'étaient relevés retombaient bientôt. Les coups et les menaces ne +pouvant plus rien sur ces corps inertes, la colonne avec son escorte +de sentinelles continuait sa marche. On laissait au peloton prussien +qui la suivait le soin de balayer la route. + +--Elle a ordre de ne rien laisser traîner, me disait un chasseur +d'Afrique qui enfonçait ses éperons dans la boue auprès de moi. + +On m'a raconté que ces malheureux, étendus dans les fossés ou sur les +talus du chemin, étaient impitoyablement fusillés par ce dernier +peloton, à qui incombait la terrible et suprême police de la colonne. +Je n'ose pas affirmer le fait dans sa sanglante brutalité. Traitait-on +en déserteurs les prisonniers qui restaient en arrière, et la +discipline impitoyable que l'armée prussienne applique aux vaincus +après l'avoir subie elle-même l'engageait-elle à ne voir dans +l'épuisement qu'un prétexte? Je l'ignore; mais ce que je sais bien, +c'est que jamais aux étapes prochaines je n'ai revu aucun de ceux qui +tombaient, et que des chariots pouvaient recueillir. Nous étions +partis à neuf heures. Après la halte d'une demi-heure qu'on nous +accorda vers midi, j'eus quelque peine à me mettre debout. L'un de mes +pieds, le pied gauche, avait la pesanteur du plomb. Il me devenait +impossible de conserver ma bottine, qui me blessait et m'occasionnait +à chaque pas d'intolérables souffrances. Je jetais des regards d'envie +sur les talus gazonnés du chemin. Les animaux avaient le droit de s'y +reposer. Je voyais au milieu des champs des boeufs étendus dans +l'herbe, et il me fallait marcher toujours; n'en pouvant plus, je +tombai sur un tas de pierres et retirai ma chaussure. Les soldats +prussiens, chaussés de bottes excellentes, me regardaient faire, tout +prêts à mettre le doigt sur la gâchette de leur fusil, si j'avais fait +un pas dans les prés voisins. L'heure n'en était pas venue, car je +n'avais pas renoncé à mon projet d'évasion. Je ne faisais qu'y songer, +au contraire, et cette pensée me donnait du coeur. Un sentiment +d'amour-propre aussi me soutenait. D'autres, qui ne souffraient pas +moins que moi, ne marchaient-ils pas? Et pourquoi un engagé +volontaire, qui avait passé trois années sur les bancs de l'école de +la rue de Turenne, ne ferait-il pas ce que faisaient tant de braves +gens ramassés dans les greniers d'un faubourg ou les granges d'une +ferme? Et puis n'avais-je pas l'honneur d'appartenir au 3e zouaves, +les zouaves au tambour jaune? + +--Tu clampines donc! me dit en passant un camarade qui me vit assis +sur mes cailloux. + +Je tirai là-dessus ma bottine et me relevai. Je ne souffrais plus. +C'était magnifique; malheureusement au bout d'un quart d'heure il ne +restait rien de mes chaussettes de laine; je marchais à nu sur la +plante des pieds. Quand on n'en a pas l'habitude, c'est odieux. + +Vers la tombée du jour, nous arrivions à Damvilliers. Ces chaumières +qui nous indiquaient que le moment de la halte était venu me parurent +superbes; je faisais mon choix en esprit, caressant de l'oeil les plus +confortables, lorsqu'on nous dirigea vers l'église, tous en masse. La +porte s'ouvrit toute grande, on nous y poussa et la porte se referma: +nous venions de trouver le gîte que nous destinait la discipline +prussienne. Il y avait là dans la nef et le choeur huit cents hommes à +peu près. Il pleuvait depuis quarante-huit heures avec des +intermittences de rafales et d'averses; il eût fallu un feu de forge +pour sécher nos vêtements. Les poches de mon vaste pantalon étaient +pleines d'eau; quand j'y plongeais les mains, il me semblait qu'elles +entraient dans le bassin d'une fontaine. Je ruisselais, et nous étions +huit cents comme cela, moins des hommes que des gouttières. + +--Tant pis! dit un zouave, je lâche mon robinet. + +Il défit sa veste, son gilet, son pantalon, et les tordit comme on +fait d'une serviette. Le mot avait fait rire; l'action parut sage, on +l'imita. En un instant, le sol de l'église fut comme une mare; c'était +là dedans que nous devions nous coucher. Chacun chercha la place où il +devait être â peu près le moins mal. Toutes se valaient pour +l'incommodité: des dalles de pierre froides pour matelas, des bancs de +bois pour oreillers. Le pauvre curé de cette malheureuse église nous +prit en pitié. Grâce à lui, nous eûmes un peu de pain et quelques +boisseaux de pommes de terre. Il allait et venait parmi nous, les +lèvres pleines de bonnes paroles et nous consolant de son mieux. Une +vive clarté pénétra tout à coup dans l'église; c'était le bois du bon +curé qui brûlait. Français et Prussiens, pêle-mêle, fraternisaient +autour de ce feu, alimenté par de nombreuses bourrées: nous trouvions +pour une heure des camarades parmi nos ennemis; mais au moment même où +les soldats prussiens traitaient de leur mieux les pauvres hères +qu'ils surveillaient, si un officier survenait, le camarade redevenait +soudain le geôlier, et pour un mot il passait des amitiés aux coups de +plat de sabre. + +Je m'étais accroupi devant le feu, auquel je présentais tour à tour +mes jambes et mon dos. Des buées sortaient de mes vêtements de laine +alourdis par l'eau du ciel; mais la pluie mouillait de nouveau ce que +le feu avait séché. Cet exercice pouvait durer toute la nuit. Un +instant, il me sembla que le calorique l'emportait sur l'humidité; +j'en profitai pour rentrer dans l'église et y choisir un gîte. Deux +bancs en firent les frais, et, la fatigue aidant, je m'endormis. Un +frisson me réveilla. Le jour filtrait par les ouvertures ogivales où +quelque débris de vitrail restait encore. Un engourdissement général +paralysait mes membres. Les deux jambes surtout avaient la roideur du +bois. J'abaissai lentement un regard mélancolique sur mon pied. +Était-ce bien celui que je possédais la veille? Il eût suffi aux +ambitions d'un géant. Il était énorme, enflé, tuméfié. Il fallait +cependant le poser par terre. On devait partir à huit heures un quart. +Et comment ferais-je, si un apprentissage n'habituait pas mon +malheureux pied aux tortures de la marche? Je touchai les dalles +timidement par le talon, et par de lentes progressions j'arrivai à le +poser à plat. Le pied posé, il fallait se lever; levé, il fallait se +mouvoir. Au premier effort que je tentai, j'eus comme un +éblouissement. Tout mon corps plia. Pour me donner du coeur, je pensai +aux coups de crosse et aux coups de baïonnette que l'escorte +prussienne tenait en réserve pour les traînards. J'avais encore dans +les oreilles le sinistre retentissement de certaines détonations dont +la signification pouvait m'être facilement donnée. Debout au premier +signal, je me mis à marcher. Une sueur froide mouilla subitement la +paume de mes mains. Il fallait continuer cependant: j'avançai avec la +conviction qu'une balle me jetterait bientôt dans un fossé. + +Mais le mouvement, la terreur peut-être, et aussi cette sève de +jeunesse qui fait des miracles, rendirent un peu de jeu à mes muscles; +les kilomètres succédaient aux kilomètres, et je ne tombais pas. La +fièvre me soutenait. Le mouvement machinal qui me poussait en avant ne +laissait à ma pensée aucune liberté. Les paysages que nous traversions +m'apparaissaient au travers d'un voile gris. Je me rappelle que des +paysans, émus de compassion sur le passage de cette colonne qui se +traînait avec des cassures intermittentes et des mouvements d'animal +blessé, venaient quelquefois sur les bords de la route placer à notre +portée des vases pleins d'eau et des écuelles de lait. Si l'un des +prisonniers, harcelé par la fatigue et la soif, s'approchait, les +soldats prussiens renversaient les écuelles et les vases d'un coup de +pied, ou bien les officiers, du bout de leurs bottes, se chargeaient +de cette besogne féroce, et si le vase de terre se brisait en +morceaux, si l'écuelle de fer-blanc rebondissait de place en place, un +rire éclatant ouvrait leurs moustaches. + +Vers trois heures,--je m'en souviendrai toujours,--en traversant un +pauvre village, j'avisai un paysan qui, debout sur le seuil de sa +porte, découpait en petits morceaux une robuste miche de pain. Il en +offrait aux misérables qui passaient, j'espérais profiter de cette +aumône; mais au moment où je m'écartai de la route, la main tendue, le +soldat prussien qui me suivait leva la crosse de son fusil et la +laissa retomber sur mes reins avec une telle violence, que du coup je +me trouvai par terre, étendu sur la face. Cette secousse et cette +chute me donnèrent la mesure de mon accablement. Je me relevai les +mains remplies de boue, sans penser à me rebiffer; je crois même que +je ne tournai pas la tête pour voir qui m'avait frappé. Il y a des +heures d'écrasement où de l'homme il ne reste plus que l'animal: cet +aplatissement de tout mon être me valut de n'être pas fusillé au coin +d'un mur. + +Il était sept heures à peu près quand j'aperçus le clocher d'Étain, où +nous devions passer la nuit. Je n'allais plus. Deux ou trois fois, +pris d'une lassitude sans nom, j'avais failli me laisser choir sur un +tas de pierres; mais j'entendais derrière moi le pas lourd de mon +gardien, et une âpre volonté de vivre me poussait en avant. La colonne +entière arrêtée dans la grande rue, le chef du détachement fit ranger +les officiers devant lui, et d'une voix glapissante: + +--Messieurs les officiers donnent leur parole de se trouver demain à +neuf heures et demie sur la place du marché? + +Personne ne répondit. + +--A demain donc, messieurs, reprit-il, et il s'éloigna. + +Les officiers se séparèrent, cherchant un asile au hasard. Il n'avait +pas été question des simples ordonnances. Le soin de trouver un gîte +nous regardait. Dans l'état où m'avait mis cette dernière étape, la +question de la distance l'emportait sur toutes les autres. Mes yeux +interrogeaient les maisons pour y découvrir la branche de pin +symbolique ou l'enseigne d'une auberge, lorsqu'une main douce me tira +par la manche de ma veste. Un jeune garçon qui rougissait était devant +moi. + +--N'êtes-vous pas du 3e zouaves? me dit-il. Et sur ma réponse +affirmative: + +--Ma mère a un frère au régiment, reprit-il; elle serait bien +heureuse, si les officiers qui sont ici voulaient bien accepter +l'hospitalité chez elle. C'est de bon coeur qu'elle la leur offre. + +Je me mis à héler un camarade, et, mon capitaine étant prévenu, sept +officiers de zouaves et cinq officiers d'artillerie se réunirent chez +madame L... Les ordonnances suivaient les officiers, si bien qu'il y +avait vingt-quatre personnes dans la maison. C'était beaucoup, et déjà +quelques-uns d'entre nous battaient en retraite; mais madame L... +avait un coeur de mère. Elle se mit devant la porte, et déclara +nettement qu'aucun de nous ne sortirait. L'excellente femme! Aucun de +nous ne se fit prier, et je donnai l'exemple en me dirigeant vers le +grenier, cahin-caha. C'était non pas une botte de paille qui m'y +attendait, mais un matelas, le premier que j'apercevais depuis mon +départ de Paris. Aucun produit de l'industrie ne pouvait me paraître +plus beau en un tel moment. Je m'étendis sur la toile rebondissante +avec délices et tirai de ma poche cette pipe qui déjà si souvent avait +été ma suprême consolation. La fumée s'envolait et le sommeil venait, +je crois, quand la porte du grenier tourna sur ses vieux gonds +rouillés. + +--Vous n'avez besoin de rien, messieurs? + +Ainsi parlait une jeune fille, qui venait de la part de la maîtresse +de la maison. Elle avait seize ou dix-sept ans, le sourire aimable, le +regard doux, un air de candeur qui inspirait le respect. Chacun se +leva un peu lentement. Ses yeux nous interrogeaient. + +--Mademoiselle, dis-je alors, si vous pouviez me procurer des bandes +de toile, vous me rendriez un grand service. + +Je venais de poser mon pied malade sur le bord du matelas. Elle +joignit les mains et d'un air de pitié: + +--Je vais appeler ma mère, reprit-elle, elle vous fera un pansement. + +Elle disparut avec la légèreté d'un oiseau, et, deux minutes après, +madame L... était auprès de moi, portant à la main un paquet de +linge. + +--C'est donc vous qui êtes blessé? me dit-elle en s'agenouillant sur +le matelas. + +J'avais allongé ma jambe que je venais de baigner dans un baquet +d'eau. Elle retint une exclamation. Puis d'un air de pitié, en +préparant son linge: + +--Ah! le pauvre pied! dit-elle. + +Elle essuya une larme du bout de ses doigts, et se mit à me +questionner avec une bonté qui me touchait. Tout en parlant, elle +roulait des bandes autour de mon pied. Je l'aurais embrassée de bon +coeur. + +--Vous n'avez pas dîné? reprit-elle doucement. + +Je secouai la tête. + +--Eh bien! descendez avec moi, la table est assez grande pour vous +recevoir tous. + +--Laissez-moi vous remercier et permettez-moi de refuser. + +--Pourquoi? + +--Et la discipline? et la hiérarchie militaire? Il n'y a pas un pauvre +galon de laine sur la manche de ma veste et vous voulez que je +m'asseoie à côté des galons d'or. Jamais! Les officiers de zouaves qui +me connaissent y consentiraient certainement,--il y a entre les hommes +du régiment et dans le malheur commun qui nous frappe une sorte de +camaraderie qui a fait presque le niveau,--mais vous avez chez vous +des officiers d'artillerie et ceux-là trouveraient déplacée la +présence d'un soldat à leur table. + +--Je n'insiste pas. Je veux cependant que vous ne manquiez de rien. + +--Laissez faire le fantassin; il se débrouillera. + +Le pansement était achevé. J'en éprouvai un soulagement subit. Que +bénies soient les mains qui m'ont touché! La souffrance éteinte, les +choses m'apparurent sous un aspect moins triste. Il y avait encore du +bon dans la vie. L'appétit se réveilla, et avec cet appétit la volonté +de m'évader.--Dînons d'abord, me dis-je, après quoi je songerai à mon +projet. + +Déjà ragaillardi, je descendis à la cuisine où j'aperçus une fille +maigre qui se démenait devant un grand feu. La broche tournait, les +casseroles pleines jusqu'au bord mijotaient sur les fourneaux; il se +dégageait de tout cela une odeur qui me montait aux narines. + +--Il y aura bien ici un coin pour moi? lui dis-je. + +--Je crois bien! cria la fille. + +Et de ses mains agiles elle eut bientôt fait de dresser mon couvert +sur le coin d'une nappe de toile bise fort propre; plongeant alors la +louche d'étain dans la marmite où fumait le pot-au-feu, elle remplit +mon assiette jusqu'au bord. + +--Avalez-moi ça d'abord... après vous me direz des nouvelles du +reste. + +Jamais je n'ai mieux dîné; mon appétit attendrissait la bonne +fille.--Faut-il qu'il ait jeûné, bon Dieu! répétait-elle entre ses +dents. + +--Écoutez donc! deux poignées de son délayé dans de l'eau... et de +l'eau où croupissaient des morts! + +--C'est une pitié!... et ce sont des chrétiens qui permettent ça! + +--Des chrétiens à leur manière. + +Elle se mit à rire, puis à pleurer, et s'essuyant les yeux avec le +coin de son tablier d'un air de tristesse:--A quoi ça sert-il la +guerre? me dit-elle. + +Je dormis tout d'un trait jusqu'au matin. Les yeux ouverts, entouré de +mes camarades qui ronflaient ou s'étiraient, je m'assis sur mon séant, +et me mis à réfléchir. Je me sentais dispos et en belle humeur. Où et +quand trouverais-je une occasion meilleure pour m'évader? La +surveillance semblait s'être détendue; j'avais dans ma ceinture assez +d'or pour être assuré que le concours de quelque habitant du pays ne +me manquerait pas.--Ce sera pour aujourd'hui, me dis-je. + + + + +VIII + + +La chose bien résolue, je descendis de mon grenier. Les officiers +s'étaient réunis dans la salle à manger pour faire leurs adieux à la +maîtresse du logis; je me coulai de ce côté. Madame L... avait les +yeux rouges. Sa fille et son fils se tenaient à ses côtés. On était +fort ému de part et d'autre. Savait-on si on se reverrait jamais? Un +officier qui frottait sa moustache grisonnante donna le premier le +signal du départ. + +--Merci, madame, et adieu! cria-t-il. + +Chacun fila vers la porte. Au moment de les suivre, je sentis une +petite main qui pressait la mienne. C'était la jeune fille qui, de la +part de sa mère, m'offrait un petit paquet de bandes. Je les serrai +dans ma poche, et me trouvai dans la rue sans oser regarder derrière +moi. Il était neuf heures, et l'on devait partir à neuf heures et +demie. Il fallait se hâter. Je pris au hasard à travers le bourg. Au +bout d'un quart d'heure, tandis que de tous côtés on allait et venait, +j'avisai un paysan qui comptait des sous devant une porte. Il avait +l'air bonhomme et paraissait solide; j'allai droit à lui, et la bouche +à son oreille: + +--Si vous voulez me conduire en Belgique, il y a deux cents francs +pour vous. + +Tout en parlant, j'avais mis sous ses yeux une main où brillaient dix +pièces d'or. Le paysan se gratta le menton, fit tomber ses sous dans +une bourse de cuir, me regarda du coin de l'oeil, puis, voyant que +personne ne l'observait: + +--Venez, me dit-il brusquement. + +Je le suivis. Il marchait d'un air tranquille, et sifflait entre ses +dents. Chemin faisant, à travers des ruelles qui me semblaient +interminables, nous rencontrions des soldats prussiens qui me +regardaient; mais il n'était pas neuf heures et demie encore, et aucun +d'eux ne songea à m'arrêter. Le coeur me battait à m'étouffer. Une +femme vint qui se mit à causer avec mon guide; je l'aurais étranglée; +il ralentit son pas, puis la congédia, et reprit sa course le long des +ruelles. Où me menait-il donc? Il entra enfin dans une maison petite +et pauvre, et me pria de monter dans le grenier. + +--Et vous n'en bougerez que quand vous me verrez. + +En un clin d'oeil, j'atteignis le sommet de l'escalier, et me jetai +dans le trou noir qu'il appelait un grenier. J'attendis là quinze +minutes qui me parurent longues comme des nuits sans sommeil. +J'écoutai, l'oreille collée aux fentes des murailles. Un bruit sourd +remplissait Étain; il me semblait qu'un corps de troupe était en +marche. Ne s'apercevrait-on pas de mon absence? La porte s'ouvrit, et +mon paysan parut. + +--Il est temps, me dit-il en jetant par terre un paquet qu'il avait +sous le bras. + +Je me dépouillai de mon uniforme, veste, large pantalon, ceinture, +calotte. Je dus même me séparer de mon fidèle tartan. En un tour de +main, j'endossai un costume d'ouvrier besoigneux; rien n'y manquait, +ni le pantalon de toile bleue, ni le gilet, ni la blouse usée aux +coudes et blanchie aux coutures, ni même la casquette de peau de +loutre râpée où l'on cherchait vainement vestige de poils. Mes pieds +disparaissaient dans de gros sabots. Mon guide avait vidé deux ou +trois bouteilles pour augmenter son courage: il en restait quelque +chose, dont sa marche se ressentait; mais la finesse de l'esprit +campagnard surnageait. + +--Et les moustaches? et la barbiche? me dit-il. + +Une paire de mauvais ciseaux m'aida à faire tomber de mon visage cet +ornement qui pouvait réveiller l'attention, et je quittai le grenier. + +--La pipe et le bâton à présent, reprit mon homme. + +J'achetai une pipe de terre que je bourrai de caporal, et me munis +d'un fort bâton qu'un cordonnet de cuir attachait à mon poignet. + +--Maintenant, en route sans avoir l'air de rien! ajouta-t-il. + +Une chose cependant m'inquiétait. Dans la ferveur de mon zèle et pour +me donner l'apparence enviée d'un vieux zouave, au moment de mon +départ de Paris, je m'étais fait raser cette partie du crâne qui +touche au front. Les cheveux recommençaient à pousser un peu, mais +pas assez pour cacher la différence de niveau. J'enfonçai donc ma +casquette, dont je rabattis la visière éraillée sur mes sourcils, me +jurant bien de ne saluer personne, le général de Moltke vînt-il à +passer devant moi à la tête de son état-major. Les plus étranges idées +me traversaient l'esprit. Il me semblait que tout le monde me +reconnaissait, ceux même qui ne m'avaient jamais vu. Quiconque me +regardait n'allait-il pas s'écrier: C'est un zouave, un fugitif? +J'évitai de rencontrer les yeux des passants. La vue des Prussiens que +je croisais dans les ruelles d'Étain me donnait le frisson. L'un deux +n'allait-il pas me mettre la main au collet? Par exemple, j'étais +décidé à me faire tuer sur place. Je m'efforçais d'imiter de mon mieux +la tournure et la marche pesante de mon guide. + +--Ça, me disais-je, Étain est donc grand comme une ville? + +Nous marchions à peine depuis cinq minutes, et il me semblait que +j'avais parcouru déjà deux ou trois kilomètres de maisons. + +La dernière m'apparut enfin; un soupir de satisfaction saluait déjà ma +sortie d'Étain, lorsque sur la route se dessina la silhouette d'une +sentinelle allemande qui se promenait de long en large. Mon compagnon +me jeta un coup d'oeil expressif; fusillé ou libre, la question se +posait nettement. Encore trente pas, et nous étions devant la +sentinelle, dont la promenade barrait le chemin. Je ne songeai même +plus à fumer. Toutes les facultés de mon esprit étaient tendues vers +un but unique: avoir la démarche, le visage, le geste d'un paysan. Le +Prussien n'allait-il pas deviner le zouave sous la blouse et croiser +baïonnette, et, si je faisais un mouvement, se gênerait-il pour me +casser la tête d'un coup de fusil? Les battements de mon coeur me +faisaient mal. Mon compagnon sifflait toujours; je l'admirais. +Comment faisait-il? Enfin nous approchons, lui sifflant, moi traînant +mes lourds sabots dans la boue et balançant mes épaules: nous voilà +juste en face du soldat; il nous regarde et continue sa marche; nous +passons lentement, d'un pas égal et pesant. Il ne m'arrête pas, il se +tait. Il m'a donc pris pour un vrai paysan? Quel triomphe! Le reste ne +me paraît plus rien. La respiration me revient; le paysan cligne de +l'oeil, et, comme il me voit rire: + +--Ah! ce n'est pas fini! me dit-il. + +Au premier coude de la route nous prenons une allure plus rapide. +Bientôt après une voiture arrive au grand trot. + +--Regardez, me dit mon guide, qui me pousse du coude. + +Un officier prussien était assis dans la voiture, les deux mains sur +la poignée de son sabre. Un propriétaire du voisinage, désireux de lui +plaire, pressait le cheval à coups de fouet. Quoi! des officiers +encore après des sentinelles! La voiture nous atteint et nous dépasse. +L'officier ne tourne même pas la tête. Le propriétaire qui lui sert de +cocher sourit d'un air agréable. Je suis sauvé! + +Les sabots que portent mes pieds sont incommodes et pesants; ils me +gênent un peu, et je les perds dans les ornières quelquefois, mais +qu'est-ce que cela auprès des tortures de la veille. Nous marchons +d'un pas vif; j'ai rallumé ma pipe éteinte, je la fume avec délices. +Le pays que je traverse me paraît charmant, jamais je n'ai vu nature +si belle; les arbres ont une verdure qui réjouit les yeux, les eaux +qui courent çà et là invitent à boire par leur fraîche limpidité, le +vent est doux, la pluie tiède. A mesure que nous laissons derrière +nous les fermes et les hameaux, nous rencontrons sur la route, +quelquefois longeant les sentiers à travers champs, des +contrebandiers belges et français chargés de hottes d'osier que leurs +épaules portent allègrement. Tous profitent du désarroi général pour +introduire en grande hâte leurs chargements de tabac. Aucun d'eux ne +semblait songer aux douaniers. C'était un métier tout trouvé et qui +allait à merveille à notre costume. Depuis ce moment-là, si, +d'aventure, nous étions accostés par quelque voyageur qui s'avisait de +nous questionner, la réponse était toute prête, nous étions +contrebandiers et nous allions en Belgique faire provision de tabac. + +Cette voiture rapide où j'avais vu l'officier prussien nous rattrapa. +Le propriétaire qui la conduisait, malgré son empressement à servir de +cocher à notre ennemi, avait l'air d'un brave homme. Je me hasardai +sur la mine à lui demander s'il ne voudrait pas nous prendre avec +lui. + +--Volontiers, répliqua-t-il. + +Le propriétaire aimait à causer; il ne se gêna pas pour nous demander +ce que nous faisions et où nous allions. Le tabac répondait à tout. +J'aurais voyagé ainsi jusqu'au bout du monde; malheureusement le +propriétaire et le cheval demeuraient à Spincourt où force nous fut de +leur dire adieu. + +Je rattrapai donc mes sabots que j'avais laissés au fond de la +carriole et me remis à marcher, cherchant des yeux si quelque autre +voiture ne se montrerait pas aux environs. Mon compagnon, qui était à +sa manière une espèce de philosophe, bourra sa pipe et hochant la +tête: + +--Nous en avons trouvé une, nous en trouverons bien une autre, allons +toujours, me dit-il. + +J'allongeai le pas de façon à lui prouver que mes jambes n'avaient +rien perdu de leur activité. Mais tout m'arrivait à souhait depuis +mon entrée à Étain. Un véhicule qui tenait de la tapissière et du +char-à-bancs se présenta, traîné par un fort cheval qui faisait tinter +un collier de grelots. Je demandai au conducteur s'il y avait place +auprès de lui pour deux voyageurs un peu fatigués. + +--Cela dépend, répliqua-t-il d'un air narquois. + +Je tirai une pièce blanche du fond de ma poche; l'homme sourit et la +voiture s'arrêta. + +--Je vois ce que c'est, continua-t-il en se tenant dans son coin, vous +êtes pressés d'arriver en Belgique? + +--Un peu, lui dis-je. + +--Malheureusement je ne vais qu'à Longuyon. + +C'était autant de gagné; à Longuyon mon guide me fit prendre un +sentier derrière le village et me conduisit chez un paysan qui +connaissait la contrée comme s'il en avait dressé le cadastre. Je +m'expliquai cette science géométrique en voyant entre ses jambes un +fusil dont il astiquait la platine. Un chien de chasse dormait, le +museau dans les pattes, sur le carreau de l'âtre. + +--Je comprends, mes bons amis, ne parlez point, dit le braconnier... +vous voulez gagner la frontière?... je vais vous mettre dans le bon +chemin. + +Il prit à travers champs, accompagné de son chien qui quêtait la queue +au vent, et, tout en marchant, il donnait à mon guide d'utiles +renseignements sur l'itinéraire qu'il nous fallait suivre. + +--As-tu compris? dit-il enfin. Et sur un signe de l'homme d'Étain: + +--Quand vous serez à un village qu'on appelle la Malmaison, demandez +M. le maire; c'est un brave homme qui vous donnera un coup d'épaule. + +J'échangeai une rude poignée de main avec le braconnier de Longuyon et +m'engageai dans un pays magnifique. Encore une promenade de quelques +lieues et j'étais en Belgique. + +Le maire de Malmaison était bien l'homme que m'avait indiqué mon ami +de la dernière heure. Le regard amical et compatissant qu'il me jeta +m'encouragea à ce point que, pour la première fois depuis mon départ +d'Étain, j'enlevai la vieille casquette de loutre qui me couvrait. Il +sourit en voyant la trace noire de mes cheveux rasés. + +--Ah! un zouave! murmura-t-il. + +--Et du 3e, répondis-je. + +--Et qu'est-ce qui reste du régiment? + +--De quoi faire une compagnie, je crois. + +Il soupira. + +--Voyons, reprit-il, c'est de vous qu'il s'agit... Plût à Dieu qu'on +pût sauver la France comme je vous sauverai!... + +Le guide que j'avais pris à Étain, assis sur une chaise, s'essuyait le +front et me regardait d'un air qui semblait dire: J'ai fait mon +devoir, faites le vôtre. Je tirai de ma ceinture, cachée sous ma +blouse, dix pièces d'or et les mis dans sa main. Il les compta une à +une, et les faisant passer dans sa bourse de cuir:--C'est bien, me +dit-il. Quatre verres étaient sur la table, chacun de nous prit le +sien et l'avala d'un trait après l'avoir choqué contre ceux de ses +voisins. + +--En route à présent, dit le maire. + + + + +IX + + +Le nouveau guide qu'il m'avait procuré allait droit devant lui comme +un cerf, mais l'oeil au guet, l'oreille tendue, et profitant des pans +de mur, des haies vives, des plis de terrain, des taillis, pour +dissimuler sa marche. + +--La précaution vous étonne, me dit-il, c'est qu'on a vu des uhlans +par ici et ils ne se gênent pas pour mettre leurs pistolets sous le +nez des gens. + +Nous marchions depuis un assez long temps, lorsqu'au détour d'un +chemin creux il me montra du bout de son bâton un bois devant lequel +s'élevait un poteau. Un mot écrit en lettres blanches sur un écriteau +noir me sauta aux yeux.--La Belgique! c'est la Belgique! Tout en +criant j'avais pris ma course. Les sabots ne me gênaient plus. + +--Oui, vous y êtes, me dit le guide, qui pénétra sur mes talons dans +le petit bois, la frontière est passée; là est Virton qui est à la +Belgique, ici Montmédy qui est à la France. Vous n'avez plus à +craindre maintenant que d'être pris par une patrouille belge et +interné au camp de Beverloo. Mais, soyez tranquille, je sais un homme +qui saura vous faire traverser les lignes belges à la barbe des +chasseurs et des lanciers. + +L'homme que nous cherchions,--c'était un garde,--vidait un pot de +bière dans l'auberge voisine; à la vue de mon guide il en fit venir un +second, j'en demandai un troisième et la connaissance fut bientôt +faite. + +Il avait déjà tiré vingt Français des griffes des Prussiens et +comptait bien ne pas s'en tenir là. Après m'avoir fait raconter mon +histoire, dont je ne lui cachai aucun détail, il m'engagea à aller me +coucher et me conduisit lui-même dans ma chambre. La vue du lit où il +y avait des draps blancs me donna subitement envie de dormir.--Nous +partons demain matin à six heures. A cinq heures et demie je vous +réveillerai, me dit le garde. Et d'un air gai: Je n'ai pas besoin de +vous souhaiter bonne nuit, n'est-ce pas? + +Le fait est que je dormais tout debout. Il faut avoir eu les jambes +endolories par de longues étapes, les pieds meurtris, les jointures +brisées, le corps épuisé par d'excessives fatigues, et subi des +sommeils lourds et pénibles sur la terre humide et dure, pour +comprendre l'ineffable sensation d'étendre et d'étirer ses membres +dans la fraîcheur des draps. Je m'en donnai la joie pendant un quart +d'heure, luttant avec volupté contre ma lassitude. Puis mes yeux se +fermèrent, et, bercé par la chanson de quelques buveurs, je ne sentis +bientôt plus que la tiède chaleur du lit qui m'engourdissait. + +Je dormais encore les poings fermés lorsque, de grand matin, mon guide +entra pour me prévenir qu'une voiture m'attendait à la porte. + +--Et je vous jure que nous arriverons à temps à la station où vous +pourrez prendre le chemin de fer. + +Il s'interrompit pour prendre dans sa poche son brevet de garde +particulier des propriétés de M. le comte X., et me le +présentant:--Avec ce bout de papier nous irons jusqu'à Bruxelles, +reprit-il. + +Des escouades de soldats à cheval ou à pied passaient sur la route; +nous traversions des villages qui en fourmillaient; personne ne nous +demanda rien. Il arrivait quelquefois que des piétons, ou des +campagnards qui filaient en cabriolet, nous saluaient d'un grand +bonjour bruyant. Le garde y répondait d'une voix joyeuse en faisant +claquer son fouet. + +--Ce n'est pas plus difficile que ça, me dit-il enfin en arrêtant son +cheval au village de Marbrehau, où il y avait une station de chemin de +fer. + +La maison devant laquelle la voiture qui nous portait fit son dernier +tour de roue, appartenait à une famille de gros cultivateurs. Ces +braves gens m'accueillirent de leur mieux et insistèrent avec bonhomie +pour me faire asseoir à leur table. En un tour de main le couvert fut +dressé. Ils ne se lassaient pas de me questionner et il fallut leur +raconter mon histoire de point en point. Leur curiosité ne se +fatiguait pas et la franchise de leur hospitalité m'engageait à tout +dire; volontiers ils m'auraient retenu jusqu'au lendemain, mais un +coup de cloche m'avertit que le train allait partir. Toute la famille +me fit des adieux qui me touchèrent et voulut m'accompagner jusqu'à la +gare comme si j'avais été l'un des leurs. C'était à qui me donnerait +la plus vigoureuse poignée de main. + +Au moment où j'arrivai sur le quai de gare, un visage m'apparut qui me +fit tressaillir. Je venais de retrouver à la station de Marbrehau l'un +de mes compagnons de tente, un zouave du 3e. Il portait un chapeau de +feutre mou, une veste de grosse bure, un pantalon de drap effiloqué. + +--Tu t'es donc sauvé? + +--Je crois bien! Et toi aussi. + +--Pardine! Et comment as-tu fait? + +--Je n'en sais rien. + +--C'est comme moi! Et tu vas à Paris? + +--Tout droit. + +Un wagon de troisième classe nous prit tous deux. Il était plein, nous +n'échangeâmes plus un mot. + +Le train s'arrêtait à Namur; chemin faisant, à l'une des stations +intermédiaires, et pendant les quelques minutes que l'on donne aux +voyageurs, j'eus l'occasion inattendue de rencontrer un convoi +prussien rempli de blessés. Quelle installation! Tout y était agencé +pour le confort et le bien-être de ces malheureux! Point de paille +dans d'horribles wagons à bestiaux, mais des hamacs suspendus auquels +la marche n'imprime aucune secousse. Le train emportait avec lui les +fourneaux pour les bouillons, les tisanes, l'eau chaude, sa pharmacie, +sa lingerie, son personnel d'infirmiers et de médecins. Et je pensais +à mon pauvre pays qui avait donné tant de preuves d'imprévoyance et +qui devait en donner tant d'autres encore! + +Après un adieu muet échangé entre mon camarade et moi, chacun de nous +tira de son côté; c'était le moyen d'éveiller le moins possible +l'attention. + +Le quai de Namur était tout rempli de dames belges empressées autour +des malheureux qui sortaient des wagons. Elles faisaient connaissance +avec les plus effroyables misères. Quelques-unes joignaient les mains +à notre aspect. + +--Ces pauvres soldats français! répétaient-elles. + +Parmi ceux auxquels elles voulaient prodiguer leurs soins et leurs +aumônes, plusieurs tombaient d'inanition. On les voyait s'abattre sur +les bancs ou se traîner, avec de longs efforts. On en recueillit un +certain nombre dans une caserne voisine où ils trouvèrent à manger, +mais ils y restèrent prisonniers. J'étais résolu à n'avoir affaire à +personne et à me suffire à moi-même. Cependant une dame qui devait +appartenir au monde le plus élégant de Namur, si j'en juge par la +toilette, me voyant boiter très-bas, s'approcha et d'un air de pitié +s'offrit à me panser. + +--Merci, madame, ce n'est rien, lui dis-je. + +Elle me suivit et voulut glisser dans ma main une pièce de monnaie: + +--Prenez au moins cela, ce sera pour vous acheter du pain et du tabac, +reprit-elle doucement. + +Je ne pus m'empêcher de sourire et, lui rendant sa pièce blanche, je +l'engageai à la donner à de plus misérables que moi. Elle parut un peu +surprise; mais la laissant là, les deux mains dans les poches de mon +pantalon de toile bleue, je sortis de la gare. + +Un hôtel se trouvait en face. Je me dirigeai vers cet hôtel et +demandai une chambre au garçon qui attendait devant la porte. Il prit +une attitude et me toisant de la tête aux pieds: + +--Nous ne recevons pas de mendiants, me dit-il. + +J'avais bonne envie de lever le pied qui m'obéissait encore et de lui +en faire sentir la vigueur, mais ce n'était pas le moment de faire une +algarade; je tournai le dos au garçon frisé et cherchai fortune +ailleurs. Il me semblait que je marchais dans un rêve. Étais-je bien +dans la réalité? Une boutique dans laquelle on vendait du tabac se +trouva devant moi, j'y entrai. La marchande était jeune et avait l'air +avenant; j'avançai une pièce d'or sur le comptoir et lui exposai ma +situation. + +--Ah! je comprends, dit-elle en me regardant, suivez-moi... + +Elle se leva, et d'un pied leste me conduisit dans une maison garnie +du voisinage assez propre où les petits marchands et les ouvriers +tranquilles trouvaient gîte. + +--Une nuit est bientôt passée, me dit-elle alors. + +Le sommeil en prit la totalité; j'avais un besoin de dormir dont rien +ne pouvait combler l'arriéré. Il fallut me secouer au petit jour pour +me faire prendre le train qui partait à six heures et devait me +conduire à Bruxelles. + +Mon premier soin en descendant de wagon fut de sauter dans une +voiture et de prier le cocher de me conduire chez les fournisseurs +dont j'avais besoin. Il sourit d'un air malin. + +--Alors, monsieur me prend à l'heure et me fait faire des courses +_d'évadé?_ me dit-il en appuyant sur le mot. + +Habillé à neuf de pied en cap et laissant ma défroque dans la voiture, +je me présentai chez le consul français qui me reçut avec la plus +aimable courtoisie et se mit tout entier à ma disposition. J'avais eu +soin de le prévenir, il est vrai, que je n'avais aucun besoin +d'argent. La précaution le fit sourire. + +--Eh! dit-il, tous les évadés n'en peuvent pas dire autant.--Et vous +voulez rentrer en France! reprit-il en se mettant en devoir de remplir +les blancs d'une feuille de papier imprimée qu'il avait devant lui. + +--Dès aujourd'hui, si je peux. + +Le consul me fit donner ma parole d'honneur que j'appartenais au 3e +régiment de zouaves et me remit mon laisser-passer. + +Je le remerciai et, me hâtant de courir à la gare, je sautai dans le +premier train qui filait vers l'ouest; une ou deux heures après +j'avais franchi la frontière; mais, à la première gare française où le +train s'arrêta, un visage ami frappa mes regards: c'était encore un +zouave du 3e régiment, un de ceux que j'avais vus à Sedan et avec qui +j'avais partagé les misères de la presqu'île de Glaires! Il n'y a plus +ni grade ni hiérarchie dans ces moments-là; il me tendit la main et je +la serrai vigoureusement; je ne savais pas encore que le lieutenant +R.... devait être un jour mon capitaine et que nous nous +retrouverions sous la tente comme nous nous étions rencontrés dans un +wagon. + +Nous avions tant de choses à nous dire que les paroles n'y suffisaient +pas; quelquefois nous interrompions nos récits par de longs regards +jetés sur les plaines de la Flandre; le paysage avait une monotone +placidité; qui ne connaît les lignes plates de ces interminables +campagnes dont l'uniformité grasse se noie dans un horizon lointain! +Elles nous paraissaient les plus charmantes du monde: c'était les +campagnes du pays. Je comprenais à présent la valeur profonde et douce +de ce mot cher aux soldats! Je le revoyais mon pays, et une émotion +indéfinissable me pénétrait. + +Mais cette émotion même devint craintive à Creil. Le train resta +longtemps immobile à la gare; le bruit se répandit que la ligne était +coupée et qu'il n'était plus possible d'avancer! Ce fut un quart +d'heure d'angoisse atroce; les voyageurs s'interrogeaient les uns les +autres. Fallait-il donc perdre l'espoir d'arriver; mais enfin la +locomotive siffla, le train repartit à toute vapeur, et à deux heures +du matin j'entrai à Paris. Non, il faut avoir passé par ces dures +anxiétés pour savoir ce que la vue des longues rangées de maisons +peut remuer le coeur. On étouffe! + +C'était le 14 septembre; trois ou quatre jours après Paris était +investi; le siège allait commencer. + + + + +DEUXIEME PARTIE + +UNE CAMPAGNE DEVANT PARIS + + + + +X + + +Quand j'arrivai à Paris, aucun de mes amis ne m'attendait plus. On me +croyait mort ou à l'agonie dans quelque ambulance prussienne. Les +optimistes supposaient que j'avais eu la chance d'être au nombre des +cent mille prisonniers ramassés dans le grand coup de filet de Sedan +et que je mangeais du pain noir dans quelque forteresse d'Allemagne. +Ils ne se trompaient qu'à demi. On me traitait en ressuscité. + +Bientôt il fallut songer à rentrer au régiment. Mon pied me faisait +grand mal encore et je boitais bel et bien; mais toute la question +pour moi était de découvrir ce qui restait du 3e zouaves, qui venait +de passer par le double creuset de Reischoffen et de Sedan. + +Ces mêmes promenades qui avaient marqué mon engagement recommencèrent. +L'administration, dans mon cher pays, n'a-t-elle pas l'art de +compliquer les choses les plus aisées et de rendre obscures les plus +claires? A la place, où je me présentai d'abord, on me répondit, après +une longue attente, qu'il fallait me rendre à l'intendance. Là, +nouvelle attente aux portes des bureaux, après quoi un commis qui +rangeait des papiers m'assura, sans me regarder, que j'avais fait +fausse route, et que je devais bien vite courir au Gros-Caillou où +j'aurais à demander le bureau de recrutement.--Et il ajouta à +demi-voix: + +--Ces imbéciles de la place n'en font pas d'autres! + +Au Gros-Caillou, un garçon de salle me déclara que les bureaux étaient +fermés et que j'aurais à revenir le lendemain. + +Le lendemain, l'employé auquel je m'adressai au bureau de recrutement, +rit beaucoup de l'étourderie de ces messieurs de l'intendance et me +conseilla d'aller aux Isolés, à la caserne de Latour-Maubourg. J'y +courus. + +Un triste spectacle m'y attendait. C'était le lendemain du jour +néfaste de Châtillon. Un rassemblement d'hommes s'agitait dans les +cours. Ils respiraient l'accablement. Mon coeur se mit à battre quand +je reconnus parmi ces vaincus l'uniforme des zouaves. La plupart +appartenaient aux 1er et 2e régiments. Ils étaient encore sous le coup +de cette retraite et, comme toujours dans les mêmes circonstances, on +prononçait le mot de trahison. Dans cette troupe de fugitifs qui +appartenaient à différents corps, aucune cohésion, plus de lien. Le +moral avait disparu. Je ne tirai de toutes ces bouches que des +plaintes et des lamentations. C'est alors que je compris la force +secrète de ce qu'on appelle l'esprit de corps. Ma vue s'était troublée +à l'aspect de l'uniforme que j'avais choisi. J'en avais reçu comme une +blessure. + +N'ayant plus rien à faire aux _Isolés_ je pris le parti vigoureux de +retourner à la place. Là le commis auquel j'avais eu affaire tout +d'abord faillit se fâcher tout rouge contre les animaux--je +raconte--qui encombraient les bureaux de l'intendance, et me poussa +dehors. Je me rendis donc à l'intendance pour la seconde fois, +déterminé à faire la navette de l'intendance au Gros-Caillou et du +Gros-Caillou à la caserne des Isolés aussi longtemps qu'on le +voudrait. + +Dans les antichambres de l'intendance je rencontrai un camarade qui +avait partagé la pluie et les demi-biscuits de la presqu'île de +Glaires et qui était parvenu, comme moi, à s'évader. Il appartenait à +l'arme de l'infanterie et c'était, comme moi, un engagé volontaire. + +--Ce n'est pas fini, me dit-il, et vous en verrez bien d'autres! Ne +vient-on pas de me délivrer une feuille de route pour le dépôt de mon +régiment, et savez-vous où il fait l'exercice, ce dépôt? + +--Je ne m'en doute pas. + +--A Strasbourg, qui est investi depuis trois semaines! Me voyez-vous +tout seul en face de l'armée du général Werder et voulant en enfoncer +les lignes! Mais voilà! les registres portent que le dépôt de mon +régiment est à Strasbourg, on m'envoie à Strasbourg et il faudra bien +des paroles pour faire entendre raison aux bureaux. + +Et quand on pense que ces choses-là se passaient à la même heure d'un +bout de la France à l'autre! + +J'entrai à mon tour dans le bureau où l'on m'avait déjà reçu et, à +force d'explications--et non sans peine--j'obtins une feuille de route +pour le dépôt du 3e zouaves--qu'on reconstituait provisoirement à +Montpellier. Ce n'était pas mon affaire; mais, bien résolu à faire +partie de la garnison de Paris, j'attendis. Vingt-quatre heures après +j'avais la certitude que les trains de la ligne de Lyon ne marchaient +plus. Désormais, j'appartenais au corps d'armée du général Vinoy. +Cette fois, instruit par l'expérience, je ne pris conseil que de +moi-même. Un zouave à tambour jaune, rencontré par hasard me raconta +qu'une poignée de ceux qui avaient fait la trouée de Sedan se trouvait +à la caserne de la rue de la Pépinière avec quelques débris des 1er et +2e régiments et de petits détachements envoyés des trois dépôts. Je +m'y rendis. On m'y reçut à bras ouverts, mais pour ne pas subir de +nouveaux retards une seconde fois, je me hâtai de me faire habiller à +mes frais. + +L'aspect de la grande ville était changé. Ce n'était déjà plus le +Paris que j'avais quitté. Il y avait un air d'effarement partout; les +ménagères couraient aux provisions; on chantait encore _la +Marseillaise_, mais d'une voix moins haute; on savait à quel ennemi on +avait affaire. Cependant l'orgueil national, l'orgueil parisien, +pourrais-je dire, se tendait. On avait été battu, c'est vrai, mais +sous les murs de la grande ville on pouvait, on devait vaincre. La +population tout entière était debout, elle avait des armes. La +bourgeoisie et le peuple semblaient ne faire qu'un. Les remparts et +les forts se hérissaient de canons. Le tambour battait, le clairon +sonnait; on faisait l'exercice sur toutes les places. Et puis la +République n'avait-elle pas été proclamée? C'était la panacée; +quelques-uns même, les enthousiastes, s'étonnaient que l'armée du +prince royal ne se fût pas dispersée aux quatre vents à cette +nouvelle. Ce miracle ne pouvait tarder. D'autres, il est vrai, mais +n'osant pas exprimer leur sentiment, estimaient que c'était un +désastre, et que ce mot seul paralyserait la défense en province. Que +d'orages d'ailleurs dans ces quatre syllabes qui portaient la marque +de 93! mais cela était en dessous et ne se faisait jour que dans les +conversations intimes. Le peuple, qui ne travaillait plus et jouait au +soldat, agitait ses fusils à tabatière. Il y avait une grande +effervescence. Le gouvernement du 4 septembre n'avait qu'à commander; +il était obéi. On attendait avec anxiété, avec une impatience +fiévreuse où il y avait de la joie, le retentissement du premier coup +de canon. On l'entendit, et la population qui courait au Trocadéro sut +enfin que le cercle de fer de l'armée prussienne se fermait autour de +Paris. + +J'appartenais alors à la 1re compagnie du 3e bataillon du 4e zouaves. +Le capitaine R..., qui en avait le commandement, avait été à Sedan, +comme on sait, et j'avais fait sa connaissance à l'île de Glaires. +C'était entre les évadés qui en avaient partagé les misères comme une +franc-maçonnerie. Ce nouveau régiment de zouaves dans lequel je venais +d'être incorporé, se composait de trois bataillons formés avec les +débris des 1er, 2e et 3e régiments d'Afrique. Il portait le n°4; mais +il n'avait pas de drapeau. Il fut question de lui délivrer celui que +les zouaves du 3e avaient sauvé de Sedan. Ce qui restait de ce +régiment s'y opposa si énergiquement, que le drapeau troué de balles +fut «versé» au musée d'artillerie. + +Bientôt après, le régiment fut envoyé à Courbevoie, où les trois +bataillons furent cantonnés, et le 3e reçut ordre de répartir son +monde dans les petites maisons qui sont groupées entre le village et +le remblai du chemin de fer. Des pioches nous avaient été distribuées, +et sous la surveillance des officiers une centaine de bras se mirent +à l'oeuvre pour créneler les pauvres habitations où restaient encore +quelques meubles. Quelques coups vigoureux suffisaient pour percer les +murailles et faire jouer le vent de chambre en chambre. En un tour de +main, le village fut mis en état de défense; briques et moellons +tombaient de ci, de là, et des lucarnes s'ouvraient partout, propres à +recevoir le bout des chassepots. C'était comme si l'on se fût attendu +à l'arrivée subite des Prussiens. + +Au moment de notre arrivée à Courbevoie, on n'y voyait pas autres +créatures vivantes que quelques chiens errant à l'aventure d'un air +désorienté. Les hommes leur manquaient; mais le soldat a une force +d'attraction qui lui est propre. + +Un régiment est comme une colonie qui marche. Le soir même je vis une +lumière briller à la fenêtre d'une maison dont les propriétaires, plus +soucieux de leur vie que de leur immeuble, avaient fait comme leurs +voisins. Je m'approchai. Un marchand de vin s'y était installé avec +ses verres et ses brocs, suivi d'une servante solidement bâtie. Elle +connaissait de longue date les grenadiers et les voltigeurs de +l'ex-garde et n'avait pas peur des zouaves. Après le marchand de vin, +qui ralluma les fourneaux d'une cuisine où les officiers établirent +leur popotte, vint un marchand de tabac, et Dieu sait si la clientèle +lui fit défaut; puis un épicier qui rouvrit sa boutique et rapporta sa +marchandise. Cet exemple fut suivi, et petit à petit, sans savoir d'où +ils arrivaient, les fournisseurs rentrèrent dans leurs pénates. Il y +eut même une blanchisseuse. La civilisation reprenait possession de la +ville morte. + +On ne peut pas percer des murs continuellement, même quand c'est +inutile; la besogne de créneler la partie du village que nous +occupions avait été faite en un jour. Nous ne savions rien de ce qui +se passait à Paris. Les journées s'écoulaient lentement, pesamment; +nous n'avions pour distraction que les grand'gardes qu'on nous +envoyait monter sur les bords de la Seine. On avait l'émotion de la +surveillance. On nous employait aussi aux travaux de la redoute de +Charlebourg; mais les zouaves qui manient le mieux le fusil manient +très-mal la pelle et la pioche. On faisait grand bruit autour des +brouettes, et la besogne n'avançait pas. Une chanson, un récit, une +calembredaine faisaient abandonner les outils, et, quand on les avait +abandonnés, on ne les reprenait plus. Après quelques jours d'essai, on +nous remplaça par des soldats de la ligne et des mobiles. L'ennui +devenait endémique et quotidien. Un exercice de deux heures en coupait +la longue monotonie. + +Un jour vint cependant, le 16 octobre, où le bataillon crut qu'on +allait avoir quelque chose à faire; quelque chose à faire, en langage +de zouave, signifiait qu'on avait l'espérance d'un combat. On prit les +armes avec un frémissement de joie, et l'on nous dirigea vers le +rond-point de Courbevoie, où des batteries de campagne nous avaient +précédés. Là on mit l'arme au pied, et on attendit. Aucun bruit ne +venait de la plaine. Si on ne nous attaquait pas, c'est que nous +allions attaquer. On attendit encore; un contre-ordre arriva, et on +nous ramena la tête basse dans nos cantonnements. + +Le lendemain, l'ennui reprit de plus belle. Il y avait déjà plus d'un +mois que l'investissement avait commencé, et je n'avais pas encore +tiré un coup de fusil. On vidait les gamelles deux fois par jour, on +jouait au bouchon, on se promenait les mains dans les poches, on +pêchait à la ligne, on bourrait sa pipe, on la fumait, on la bourrait +de nouveau, on regardait les petits nuages blancs qui s'élevaient +au-dessus du Mont-Valérien après chaque coup de canon, on +s'intéressait au vol des obus, on cherchait une place où dormir au +soleil dans l'herbe. + + + + +XI + + +Cependant le 21 octobre on nous fit prendre les armes de grand matin. +Le bataillon s'ébranla; il avait le pas léger. Pour ma part, je +n'étais point fâché de voir ce que c'était qu'une affaire en ligne. +Tout m'intéressait dans cette marche au clair soleil d'automne. Le +remblai du chemin de fer franchi, on nous fit faire halte. Pourquoi? +L'esprit frondeur qui, sous le premier Empire, avait rempli la vieille +garde de grognards, s'exhalait déjà dans nos rangs en quolibets et en +réflexions ironiques, et comme mon serre-file demandait à voix basse +la cause de ce temps d'arrêt: + +--Ah! tu veux savoir, toi qui es curieux, pourquoi on nous fait +attendre les pieds dans la rosée, au risque de nous faire attraper des +rhumes de cerveau? dit un caporal; je vais te le dire en confidence, +mais à la condition que tu garderas ce secret pour toi. + +Et, sans attendre la réponse du camarade, le caporal, se faisant de +ses deux mains un porte-voix, reprit d'une voix sourde: + +--Vois-tu, petit, on attend pour donner aux Prussiens, qui sont à +flâner sur une longue ligne, le loisir de se rassembler en tas... +C'est une ruse de guerre. + +Les soldats se mirent à rire, les officiers firent semblant de n'avoir +rien entendu. + +J'ai pu remarquer depuis lors que cet esprit gouailleur, pour me +servir du terme parisien, est une des habitudes, je pourrais dire des +traditions de l'armée. Elle n'a point d'influence sur le courage +personnel du soldat ni même sur la discipline. Le soldat entretient +sa gaieté aux dépens de ses chefs; mais, bien commandé, il marche +bravement, et, s'il réussit, il se moque au bivouac de sa propre +raillerie. + +Vers onze heures, le bataillon reprit sa marche. Le contre-ordre qu'on +redoutait n'était pas venu. Nanterre fut traversé. Il n'y avait +personne sur le pas des maisons. Le village des rosières avait un +aspect désolé. Les magasins étaient fermés, les fenêtres closes, le +silence partout. Le bruit de notre marche cadencée sonnait entre la +double rangée des maisons vides. Parfois cependant les têtes de +quelques habitants obstinés apparaissaient derrière un pan de rideau. +Nous avancions le long de la levée du chemin de fer de Saint-Germain +dans la direction de Chatou, laissant derrière nos files la station de +Rueil-Bougival. + +Il me serait impossible d'exprimer ce qui se passait en moi, tandis +que je parcourais, le chassepot sur l'épaule, en compagnie de +quelques milliers de soldats, ce pays charmant dont je connaissais les +moindres détails. Mes yeux regardaient en avant, et ma pensée +regardait en arrière. + +Une partie du 3e bataillon servait de soutien à l'artillerie, qui +tirait à volées sur la Malmaison et la Celle-Saint-Cloud, d'où les +batteries prussiennes répondaient faiblement. Les obus qu'elles nous +envoyaient dépassaient nos canons et tombaient près de nous; mais, +reçus par une terre humide et meuble, ces projectiles n'éclataient pas +tous et nous faisaient peu de mal. J'avais oublié Bougival et les +promenades faites en canot en d'autres temps pour ne plus m'occuper +que des obus: ils sifflaient l'un après l'autre et continuaient à +tomber, tantôt plus loin, tantôt plus près. Cette immobilité à +laquelle nous étions tous condamnés est l'une des choses les plus +insupportables qui se puissent imaginer. Elle constitue, je le sais, +l'une des vertus essentielles de toute armée, la constance et le +sang-froid dans le péril; mais quelle anxiété et surtout quelle +irritation! Les nerfs se prennent, et l'on a sous la peau des frissons +qui ne s'effacent que pour revenir. J'avais passé par Sedan où les +balles et les projectiles pleuvaient et faisaient voler la pierre et +les briques des murailles, l'eau des fossés, la poussière du chemin; +mais là j'étais dans l'action, je faisais le coup de feu, j'avais le +mouvement avec le danger. J'affectai cependant une tranquillité qui +n'était pas dans mon coeur. C'était comme un nouveau baptême que je +recevais, et je voulais m'en montrer digne. Nos yeux cherchaient à +découvrir la batterie d'où nous venaient ces obus; ils n'apercevaient +rien qu'un peu de fumée blanche s'élevant en flocons derrière un +bouquet d'arbres. + +L'ordre de pousser plus avant arriva enfin, et bientôt après le +bataillon était déployé en tirailleurs dans la plaine qui s'étend +entre le chemin de fer américain et la Seine. Nous étions tous couchés +à plat ventre, l'un derrière un buisson, l'autre dans un fossé, +celui-là à l'abri d'un arbre, celui-ci dans le creux d'un sillon. +Chacun cherchait un abri, chargeait et tirait. J'avais devant moi, au +bord du chemin de halage, la guinguette du père Maurice, si chère aux +peintres, et sur ma droite, dans l'île de Croissy, cette Grenouillère +d'où partent tant de rires en été. Les magnifiques trembles de l'île +s'étaient revêtus de teintes superbes, on distinguait à travers les +arbrisseaux de la rive les cabanes si bruyantes encore au mois d'août, +et maintenant le roulement du canon et le crépitement de la fusillade +remplaçaient la gaieté d'autrefois. + +On tirait sur nous des maisons de Bougival; nous nous mîmes à tirer +sur Bougival. Le mal que nous faisions n'était pas grand. Quelquefois +nous avancions, quelquefois nous reculions; l'intensité plus ou moins +vive du feu y était pour quelque chose, les ordres qu'on nous donnait +pour le reste. Un pauvre zouave de seconde classe, qui n'avait vu +qu'une défaite et une capitulation, n'a pas d'avis à émettre sur des +opérations de guerre; il me semblait pourtant que cette affaire était +menée sans vigueur et surtout sans ensemble. Cependant on se battait +ferme autour de la Malmaison. Le parc était en feu; les pierres et le +plâtre du mur d'enceinte sautaient en éclats. Je tiraillais toujours. +Je regardais tomber les branches des arbrisseaux coupées par les +balles comme avec une serpe. + +C'est là que pour la première fois j'ai remarqué cet air de +stupéfaction que prend le visage d'un homme frappé à mort. C'est de +l'effarement. Il y en a qui restent foudroyés. J'avais près de moi un +zouave qui chargeait et déchargeait son chassepot accroupi derrière +un saule. Il en appuyait le bout sur la fourche de deux branches, et +ne lâchait son coup qu'après avoir visé. De temps à autre, je le +regardais. Un instant vint où, ne l'entendant plus tirer, je me +retournai de son côté. Il était immobile, la tête penchée sur la +crosse de son fusil, le doigt à la gâchette, dans l'attitude d'un +soldat qui va faire feu. Un filet de sang coulait sur son visage d'un +trou qu'il avait au front. Il était mort. Aucun de ses membres n'avait +remué. + +Une sonnerie de clairon nous fit commencer un mouvement de retraite. +On reculait, puis sur un nouveau signal on s'arrêtait. Des obus +passaient sur nos têtes; mais, chemin faisant, nos baïonnettes +trouvaient à s'occuper. Elles nous servaient à fouiller les champs et +à en arracher de bonnes pommes de terre que nous glissions dans nos +poches. L'ordinaire se faisait incertain, et quelques légumes venaient +à propos pour en varier la maigreur. Un temps se passa mêlé de haltes +et de marches, après lequel un ordre définitif nous fit rentrer dans +nos cantonnements. + +Le village de Nanterre, que nous avions traversé une première fois en +tenue de campagne, devint un lieu de promenade. Ce village avait une +physionomie particulière qui brillait par l'originalité. On ne pouvait +pas dire qu'il fût peuplé; on ne pouvait pas dire non plus qu'il fût +désert. Il y avait des habitants; quelques-uns étaient de Nanterre +certainement, mais d'autres avaient été conduits là par les hasards de +la guerre; Nanterre me rappelait ces pays frontières dont il est +question dans les romans de Walter Scott, et que les gens de la plaine +et de la montagne pillaient alternativement. Un certain commerce +interlope s'était établi dans le village, situé à égale distance de +Courbevoie et de Rueil. Patrouilles françaises et reconnaissances +prussiennes s'y promenaient avec la même ardeur. On y échangeait des +coups de fusil, mais dans l'intervalle les habitants vendaient du +tabac aux uns et aux autres sur le pied de la plus parfaite égalité. +Si les coups de feu partaient, les habitants rentraient chez eux et se +tenaient cois. La bourrasque éteinte, ils ouvraient la fenêtre, +risquaient un oeil dans la rue, et, sûrs que tout danger avait +momentanément disparu, quittaient leurs maisons comme des lapins leurs +terriers après le départ des chasseurs. + +On nous envoyait de grand'garde aux bords de la Seine. Nous passions +là ordinairement vingt-quatre heures, quelquefois quarante-huit. +C'étaient pour les zouaves du 3e bataillon des jours de fête. A peine +arrivés autour de la redoute qui nous servait de quartier général, +chacun de nous se faufilait du côté d'une sorte de tranchée creusée au +bord de l'eau, en ayant soin de se défiler des balles, et on ne +perdait plus de vue la rive opposée. C'était la chasse à l'homme. +J'avais trop lu les romans de Fenimore Cooper pour ne pas me rappeler +les pages palpitantes où il raconte les prouesses du Cerf-Agile, du +Renard-Subtil et de la Longue-Carabine; mais qui m'eût dit à cette +époque qu'un jour viendrait où, embusqué moi-même dans un trou fait en +plein champ, j'attendrais le passage d'un ennemi pour lui envoyer une +balle, et cela à une lieue d'Asnières! + +La nuit venue, des distractions nouvelles nous étaient offertes. La +presqu'île de Gennevilliers, qui s'ouvrait devant nous entre les +replis de la Seine, était un champ ouvert à de longues promenades. +Quelquefois ces reconnaissances partaient sous la conduite d'un +sergent; quelquefois un caporal réunissait quatre hommes et se mettait +en marche à la tête de son petit corps d'armée. La consigne était +courte et sévère: tout regarder et se taire. On parcourait l'île en +tout sens, silencieusement, comme des Peaux-Rouges. Quand nous +suivions le bord de la rivière, où les Prussiens pouvaient avoir +l'idée de jeter un pont de bateaux, on se glissait à plat ventre; de +temps en temps on s'arrêtait et on écoutait; puis on rentrait et on +dormait comme des souches. Au réveil, nous nous arrachions les +journaux pour savoir ce qui se passait à Paris. + +Je commençais à m'expliquer comment il se fait qu'on peut être mêlé à +tous les hasards d'une bataille sans en rien savoir. Un soldat ne voit +jamais que le point précis où il charge et décharge son fusil, le +capitaine peut raconter l'histoire de sa compagnie, un colonel celle +de son régiment; l'un a combattu le long d'un ruisseau, l'autre auprès +d'un bouquet de bois. Il y a des bataillons entiers qui, tenus en +réserve dans un pli de terrain, n'ont vu que de la fumée et entendu +que du bruit. C'est pourquoi un caporal a pu me dire en toute vérité +et avec l'accent de la conviction: «La bataille de Wissembourg, où +j'étais, c'est un champ de betteraves autour duquel on s'est beaucoup +battu... A six heures, il a fallu l'abandonner... Un de mes hommes y +a perdu son sac.» Il n'y a que le général en chef qui puisse dire +comment les choses se sont passées, et encore seulement après que les +rapports des chefs de corps lui sont arrivés. + +J'obtenais quelquefois, mais rarement et non sans peine, une +permission pour venir voir mes parents. Paris avait un aspect +tranquille. Si on n'avait pas entendu une furieuse canonnade, on +aurait pu croire que rien d'extraordinaire ne s'y passait. Il fallait +parfois faire un effort de mémoire pour se rappeler que trois ou +quatre cent mille Prussiens campaient aux environs. On croyait à la +victoire. Je ne pouvais pas m'empêcher d'avoir moins de confiance: +j'avais vu Sedan. Je ne faisais part de mes appréhensions qu'à un +petit nombre d'amis particuliers. En dehors de leur cercle intime, on +m'eût pris pour un fou ou pour un agent de M. de Bismarck. On était +encore dans la période de l'enthousiasme joyeux. + +Paris, avec sa ceinture de forts, paraissait une ville inexpugnable. +Le moyen qu'une armée de quatre cent mille hommes, soldats, mobiles et +gardes nationaux, fût forcée dans ses retranchements, et la Prusse, +malgré la landwehr et le landsturm, empêcherait-elle la province +soulevée de donner la main à Paris? Les orateurs ne manquaient pas +pour développer ce thème, qui renfermait en germe l'espoir d'un +triomphe éclatant. Chaque restaurant possédait un groupe de ces +stratégistes, qui prenaient des redoutes et brisaient des lignes entre +un beefsteak de cheval et une mince tranche de fromage. Les Prussiens +repoussés et le café pris, on était fort gai. + +Après la malheureuse affaire du Bourget, vers le 15 ou 20 novembre, le +4e zouaves reçut dans ses cadres un certain nombre de zouaves et de +chasseurs de l'ex-garde qui étaient en dépôt à Saint-Denis: ils furent +répartis dans les 1er et 2e bataillons; quant au 3e, on en compléta +l'effectif par une compagnie de turcos, dont la plupart étaient nés en +France et plus spécialement à Paris. Cependant, parmi ces recrues, on +comptait à peu près une cinquantaine de véritables Africains, Arabes +ou Kabyles, rompus au métier des armes, et qui avaient vu les +batailles de l'Est. Désormais il n'y eut plus dans la ville assiégée +d'autres zouaves que ceux du 4e régiment. + + + + +XII + + +Dans les derniers jours du mois de novembre un frémissement parcourut +nos bataillons. Des bruits circulaient qui nous faisaient croire qu'on +allait se battre. D'où venaient-ils? On n'avait aucun renseignement +officiel, et on sentait qu'ils ne mentaient pas. Ceux qui comptaient +le plus sur la bataille faisaient semblant de n'y pas croire. + +--Ce sont des mots en l'air pour nous amuser! disaient les uns. + +--On a déjà perdu trop de temps pour n'en pas perdre encore, +reprenaient les autres. + +Mais tous ceux qui grondaient et ceux qui raillaient, astiquaient +leurs armes et passaient la revue de leurs chaussures, cette grande +préoccupation du fantassin. On ne s'ennuyait plus; on allait voir les +Prussiens. Ce ne serait pas comme dans la plaine de Gennevilliers, où +pas un ne se montrait jamais. + +Enfin, au plus fort de cette agitation et de cette impatience, le 28 +novembre on reçut l'ordre de partir. Le matin, au point du jour, on +forma le cercle, et la fameuse proclamation du général Ducrot fut lue +aux compagnies. Quel silence partout! Arrivé au passage célèbre: «Je +ne rentrerai à Paris que mort ou victorieux!» un étranglement subit +coupa la voix de mon capitaine. Il porta la main à ses yeux, qui ne +voyaient plus. J'étais auprès de lui. + +--Fourrier, me dit-il en me passant la proclamation, lisez pour moi. + +J'achevai cette lecture d'une voix nerveuse que l'émotion faisait +trembler un peu. Il y eut un frisson dans les rangs. J'avais chaud +dans la poitrine. + +Le général Ducrot n'est pas mort et n'a pas été victorieux; mais +faut-il lui faire un crime de quelques paroles inutiles écrites avec +trop de précipitation? C'était un peu la mode alors, une sorte de +manie qui s'était emparée des généraux aussi bien que des orateurs de +carrefour et des gardes nationaux. Tous parlaient et prenaient à la +hâte ces engagements superbes que les événements ne permettent pas +toujours de tenir. Souvent la mort ne répond pas à ceux qui +l'appellent. Dix fois le général Ducrot a chargé bravement à la tête +de ses troupes, et dix fois les balles et les obus ont tourné autour +de lui sans l'atteindre. Quoi qu'il en soit, l'effet produit par les +paroles du général Ducrot fut très-grand; elles électrisaient tout le +monde, elles flattaient l'orgueil national. C'est un peu la faute de +la France si on lui en prodigue en toute occasion; elle les aime, +elle se paye de mots, et croit tout sauvé quand des phrases éclatantes +sonnent à ses oreilles; mais ensuite, quand les Français se réveillent +en face de la réalité triste et nue, ils crient à la trahison. + +Le régiment se rendit de Courbevoie à la porte Maillot; il marchait +d'un pas ferme et léger malgré le poids des sacs. Là le chemin de fer +de ceinture nous prit, et nous descendit à Charonne. Il était six +heures et demie du soir au départ; la nuit était donc tout à fait +noire quand nous atteignîmes, rangés en colonne de marche, le bois de +Vincennes, que nous devions traverser. On apercevait dans les +profondeurs du bois et le long des avenues les feux de bivouac +allumés. Il faisait un froid âpre et dur. Le vent qui secouait les +rameaux dépouillés des arbres faisait osciller les flammes et +projetait dans l'ombre des lueurs bizarres et flottantes. Des massifs +étaient soudainement éclairés, d'autres plongés dans les ténèbres. +Les armes en faisceau brillaient et semblaient lancer des éclairs +subits. Tout autour des brasiers, des groupes de soldats étaient +couchés. Les uns dormaient roulés dans leur couverture; on les voyait +comme des boules, la tête cachée sous un pli de laine; d'autres, +assis, les coudes sur les genoux, le visage à la flamme, qui les +couvrait de clartés rouges, semblaient réfléchir, le menton pris dans +les mains. D'autres encore, accroupis, tisonnaient et faisaient +jaillir du foyer des gerbes d'étincelles qui les couvraient de reflets +pourpres: c'était un spectacle à la fois triste et doux. Il devenait +terrible par la pensée quand l'esprit se représentait cette masse +d'hommes se levant et se jetant sur d'autres hommes pour les tuer. Le +bruit de notre marche cadencée qui se prolongeait sous les futaies +réveillait à demi les soldats ou attirait l'attention de ceux qui +veillaient. Ils tournaient la tête, nous contemplaient un instant en +silence, puis retombaient dans leur sommeil ou leur rêverie. + +Le bois de Vincennes traversé, je ne vis plus derrière moi qu'un +rideau noir baigné d'une lueur rouge qui s'éteignait dans la nuit, et +que piquaient des points lumineux; nous marchions toujours. C'est +ainsi que nous traversâmes Nogent, le village après le bois; mais +alors des ordres transmis à la hâte nous faisaient faire de courtes +haltes. Les zouaves en profitaient pour soulager leurs épaules par +cette secousse rapide qui relève le sac, et dont leurs muscles ont +l'habitude. Les deux mains sur le canon de leur fusil, ils +attendaient, et, après quelques minutes, ils reprenaient leur marche. +Un moment vint cependant où toute la colonne s'arrêta. Je déposai mon +sac avec une sorte de volupté; mes reins pliaient sous le poids. + +Les officiers passèrent sur le front des compagnies, et firent former +les faisceaux en assignant leur lieu de campement à chacune +d'elles.--Inutile de dresser les tentes, et surtout pas de feu, nous +dit-on.--L'action devait donc s'engager de bonne heure? l'ennemi était +donc bien près? Des chuchotements légers coururent dans les rangs, +puis chacun commença ses préparatifs. Savait-on combien de nuits on +avait encore à dormir? Le froid piquait ferme, je pris ma couverture +et mon capuchon avec lesquels je m'enveloppai, et, bien serrés l'un +contre l'autre pour nous tenir chauds, mon sergent-major et moi, nous +nous étendîmes sur l'herbe trempée de rosée. Presque aussitôt nous +dormions. + +Ce sentiment de froid qui précède le matin nous réveilla. Le régiment +fut sur pied en quelques minutes. A genoux dans la rosée, chacun roula +sa couverture encore humide et la boucla sur le sac. Il faisait +presque nuit; nos regards interrogeaient l'horizon. Les compagnies se +rangeaient dans l'ombre, on en voyait confusément les lignes noires; +des murmures de voix en sortaient. Une anxiété sourde nous dévorait; +des soldats essuyaient le canon de leur fusil avec les pans de leur +capuchon, ou cherchaient des chiffons gras pour en nettoyer la +culasse; d'autres serraient leurs guêtres. Il se faisait de place en +place des mouvements pleins de sourdes rumeurs; des officiers +toussaient en se promenant; l'obscurité s'en allait; deux heures se +passèrent ainsi. La route par laquelle nous étions venus et qui +s'étendait derrière nous, était encombrée de convois de vivres, de +régiments en marche et de trains d'artillerie. On entendait le cahot +des roues dans les ornières et les jurons des conducteurs; les soldats +filaient par les bas côtés. + +Les crêtes voisines s'éclairèrent, tout le paysage m'apparut; nous +avions campé entre les forts de Nogent et de Rosny. Une forêt de +baïonnettes étincelait, et des files de canons passaient. A huit +heures, l'ordre vint de mettre sac au dos. La colonne s'ébranla, on se +regarda; chaque regard semblait dire: Ça va chauffer! Nous écoutions +toujours; le canon allait gronder certainement. Les minutes, les +quarts d'heure s'écoulaient; quelques sons rares fendaient l'air; nous +marchions alors sur une sorte de petit plateau qui descendait en pente +douce jusqu'au remblai du chemin de fer de l'Est. Là tout à coup le +régiment s'arrêta, noua avions parcouru 800 mètres. + +--Ce sera pour tout à l'heure, se dit-on. + +Quelques minutes après, nous avions mis bas nos sacs, et nos +officiers, prévenus par l'état-major, nous invitaient à faire la +soupe. Cette invitation est toujours une chose à laquelle le soldat se +rend avec plaisir: ces cuisines en plein vent, si tôt creusées au pied +d'un mur et sur les talus d'une haie, l'égayent et le réconfortent; +mais en ce moment elle fut reçue avec de sourds murmures. Était-ce +donc pour manger la soupe qu'on nous avait fait venir de Courbevoie à +Nogent! A quoi pensaient nos généraux? Leur mollesse deviendrait-elle +de la paralysie? Tout en grondant et grognant, on ramassait du bois et +on allumait le feu. Les marmites bouillaient, les gamelles se +remplissaient; mais on avait l'oeil et l'oreille au guet, prêt à les +renverser au moindre signal. Les officiers fumaient, allant et venant +d'un air ennuyé. La soupe avalée, chacun de nous grimpa sur un tertre +ou sur le remblai du chemin de fer pour regarder au loin. Quelques +coups de fusil éclataient par intervalles. Était-ce le commencement de +l'action? A deux heures, on nous donna l'ordre de camper. Ce fut comme +un coup de massue. Plus de bataille à espérer. Ceux-ci se plaignaient, +ceux-là juraient. Pourquoi ne pas nous faire planter des pommes de +terre? Les philosophes, il y en a même parmi les zouaves, se +couchaient au soleil sur le revers d'un fossé. Les curieux s'en +allaient en quête de renseignements. J'appris enfin que le coup était +manqué. On remettait la bataille au lendemain. La Marne, disait-on, +avait subi une crue dans la nuit, et le pont de chevalets s'était +trouvé trop court. Le tablier même en avait été emporté. C'était +encore un tour de cette malchance qui nous poursuivait depuis +Wissembourg. Ce pont trop court m'était suspect. Il me sembla qu'on +mettait au compte de la Marne une mésaventure dont la responsabilité +retombait sur nos ingénieurs. Les chuchotements de bivouac me firent +supposer bientôt que, dans leurs calculs, les constructeurs du pont +s'étaient trompés d'une douzaine de mètres à peu près. + +--En somme, ce n'est qu'un retard de quelques heures, disaient les +optimistes. + +Il est vrai que ce retard profitait aux Prussiens en raison directe +du tort qu'il nous faisait. + +--A présent ils sont avertis; nous en aurons demain des bandes sur le +dos, répétaient les vieux. + +Le jour tomba; à six heures, l'avis passa de rang en rang qu'une +distribution serait faite à Montreuil. + +--Ici les hommes de corvée! cria mon sergent. + +C'était une promenade de trois kilomètres qu'on nous proposait, et il +ne dépendait pas de moi de la refuser. Un camarade me fit observer que +trois kilomètres pour aller et trois kilomètres pour revenir, cela +faisait six kilomètres. Il m'était impossible de discuter l'évidence +de ce calcul, mais ce n'était pas une raison pour rester. Il faisait +un froid vif qui rendait la marche facile. Qui sait? on aurait +peut-être la chance de rencontrer un cheval mort sur lequel on +taillerait un bon morceau. + +Tout en causant, on avance; point de cheval mort. Des corbeaux qui +volent, et autour d'une ferme en ruine pas une poule. Nous arrivons +enfin et préparons nos sacs. Rien, ni pain ni viande. Dans ces +occasions, le soldat ne ménage pas l'intendance; les épithètes +pleuvent. Cependant on apprend tout à coup qu'il y a quelque chose. +Quoi? Les sourires reviennent. On retourne aux sacs, et l'on nous +distribue quelques morceaux de sucre et quelques grains de café. +Tristement il fallut reprendre le chemin que nous avions parcouru. +Bientôt la magnificence du spectacle qui se déroulait sous mes yeux me +fit oublier ma fatigue. Je ne regrettai plus d'être venu. Tout +l'horizon était constellé de feux. On en voyait dans la nuit obscure +les lueurs vacillantes, qui se profilaient en longues lignes et +disparaissaient dans l'éloignement. Ici c'étaient des brasiers; là des +étincelles. Un vent léger secouait ces feux de bivouac qui couvraient +la nuit de clartés rouges. Dans l'ombre passaient les silhouettes des +sentinelles. On entrevoyait des squelettes d'arbres et vaguement les +cônes blancs des tentes. J'étais seul. Derrière moi, j'entendais le +pas traînant et les chuchotements irrités de mes camarades. Du côté +des Prussiens, rien; la nuit noire et profonde. Je rentrai sous la +tente avec un sentiment de bien-être indéfinissable; encore ébloui par +l'étrangeté de ce spectacle, où les jeux de la lumière donnaient à +l'ombre des apparences fantastiques, je me roulais dans ma couverture; +nous devions nous lever le lendemain à quatre heures. Aucune idée de +mort ne me préoccupait: j'avais cette idée bizarre, mais enracinée, +que rien jamais ne m'arriverait. + +A quatre heures, nous étions tous debout; c'était la fameuse journée +du 30 novembre qui allait commencer. Un mouvement silencieux animait +notre campement. Accroupi comme les autres dans la rosée, je +défaisais ma tente et en ajustais les piquets sur le sac. On n'y +voyait presque pas. Quelques tisons fumaient encore; des zouaves +présentaient leurs mains à la chaleur qui s'en dégageait. Quelques-uns +parlaient bas. Il y avait comme de la gravité dans l'air. Nos +officiers, la cigarette aux lèvres, allaient autour de nous comme des +chiens de berger. Quelques soldats se promenaient lentement à l'écart; +ils ne savaient pas pourquoi; des tristesses leur passaient par +l'esprit. Vers cinq heures, on défit les faisceaux et chaque compagnie +prit son rang. Une demi-heure après, nous étions en route; nos pas +sonnaient sur la terre dure. + +Le chemin était encombré de voitures et de fourgons. Il fallait +descendre dans les champs. La clarté se faisait; nous voyions des +colonnes passer, à demi perdues dans la brume du matin. Il s'élevait +de partout comme un bourdonnement. Les crêtes voisines se +couronnaient de troupes; des pièces d'artillerie prenaient position. + +Notre régiment s'arrêta sur un petit plateau, à 200 mètres sur la +gauche de Neuilly-sur-Marne. Nous étions entre le village et la ligne +du chemin de fer. Un soleil radieux se leva; il faisait un temps +splendide. Un sentiment de joie parcourut le régiment. Quelques-uns +d'entre nous pensèrent au soleil légendaire d'Austerlitz. Était-ce le +même soleil qui brillait? Deux heures se passèrent pour nous dans +l'immobilité, à cette même place, sous Neuilly. Tantôt on déposait les +sacs, tantôt on les reprenait. Les alertes suivaient les alertes. On +avait des accès de fièvre. + +Un premier coup de canon partit, le régiment tressaillit; la bataille +s'engageait. Bientôt les coups se suivirent avec rapidité. On +regardait les flocons de fumée blanche. Du côté des Prussiens, rien +ne répondait. Ce silence inquiétait plus que le vacarme de +l'artillerie. Il était clair que nous devions traverser la Marne. De +la place où je me dressais sur la pointe des pieds pour mieux saisir +l'ensemble des mouvements, je voyais parfaitement le pont jeté sur la +rivière. On en calculait la longueur. + +--C'est là qu'on va danser! me dit un voisin. + +Quelle cible en effet pour des paquets de mitraille! pas un obstacle, +pas un pli de terrain, un plancher nu! + +Le 1er et le 2e bataillon s'ébranlèrent; on les dirigea du côté de +Villiers. J'avais des amis dans ces deux bataillons. Le 3e ne les +accompagnait pas. On les suivit des yeux aussi longtemps qu'on put les +distinguer. Des ondulations du terrain, puis des traînées de fumée +nous les cachaient. Le soir, au bivouac, j'appris qu'on les avait +menés devant le mur crénelé d'un parc qu'on n'eut jamais la pensée +d'abattre à coups de canon. L'attaque de ce mur avait, me dit-on, +coûté 670 hommes au régiment, tant tués que blessés. Un officier que +j'avais rencontré à la frontière y avait eu le ventre emporté, par un +obus. + +Je n'en étais pas encore aux réflexions mélancoliques, je ne pensais +qu'à la bataille; le canon faisait rage. L'action la plus violente +était engagée sur notre droite. Nous ne perdions pas un des mouvements +qui se passaient sur les crêtes qui couronnent la Marne. Un grand +nombre de soldats, disposés en tirailleurs rampaient çà et là. Un +rideau de fumée les précédait; mais au delà tout se confondait. +Qu'avions-nous au loin devant nous, des Français ou des Prussiens? Les +uns et les autres peut-être; mais où étaient les pantalons rouges et +les capotes noires? A cette distance, les couleurs s'effaçaient, et +nos officiers, qui n'avaient pas de lorgnettes, ne pouvaient faire que +des conjectures. Ne savais-je pas déjà que les officiers de l'armée +de Sedan n'avaient pas plus de cartes que n'en avaient eu ceux de +l'armée de Metz? + +Cette indécision, les artilleurs du fort de Nogent la partageaient. +Ils ne savaient pas de quel côté faire jouer leurs pièces, et il +arriva même qu'un obus lancé un peu au hasard vint tomber au milieu +d'une colonne de mobiles qui s'efforçaient de débusquer des +tirailleurs prussiens répandus sur le coteau. Il y avait dans le +bataillon des trépignements d'impatience. La batterie qui tirait sur +notre front appuyait le travail des pontonniers qu'on voyait sur les +deux rives et dans l'eau, ajustant les barques et les cordes; nous +avions repris nos sacs. Trois mitrailleuses furent amenées sur le bord +de la Marne et fouillèrent les taillis qui nous faisaient face sur la +rive opposée. On voyait sauter les branches et des paquets de terre; +rien n'en sortit. On nous avait dissimulés derrière des maisons. Les +ponts étaient prêts. + + + + +XIII + + +--En avant! crièrent nos officiers. + +C'était à la 1re compagnie qu'appartenait le périlleux honneur de +prendre la tête de la colonne. Le général Carré de Bellemare et son +état-major nous précédaient. Le pont plia sous notre marche. Je ne +sais pourquoi, mais en ce moment je me mis à penser au pont d'Arcole, +dont j'avais vu tant de gravures, avec le grenadier qui tombe, les +bras en avant. Mon coeur se mit à battre. Je serrai nerveusement la +crosse de mon fusil. J'avais un peu peur. Par combien d'obus et par +quels milliers de balles n'allions-nous pas être accueillis sur ce +tablier ouvert à tous les vents! Je me voyais déjà faisant la culbute +comme le soldat de la gravure et plongeant dans la rivière. J'ai +toujours admiré ceux qui parlent de leur indifférence en pareille +occasion; mais est-elle aussi magnifique qu'ils le racontent? Quant à +moi, ma vertu n'avait point le tempérament aussi solide, et, si +j'étais résolu à faire mon devoir, ma force n'allait point jusqu'à cet +oubli de la crainte. + +Cependant nous avancions toujours; ni boulets, ni mitraille, rien. +Quelle surprise diabolique nous réservait-on? Le fer et le plomb +allaient certainement tomber tout à coup dru comme grêle. Point. Le +général, qui avait pris la tête, marchait au pas de son cheval, le +poing sur la hanche. J'avais les yeux sur son képi aux galons d'or. +N'allait-il pas voler dans l'espace? Toujours même silence. Décidément +les Prussiens ont le caractère mieux fait que je ne le supposais. +Est-ce négligence ou mansuétude? Le pont est franchi; le cheval du +général pose ses sabots sur la terre. Nous respirons. Il nous semble +que le plus gros de la besogne est fait. Tous à terre et le coeur +soulagé, on nous disperse en tirailleurs, et je me porte en avant +parmi ces buissons que les mitrailleuses ont fouillés. C'est à présent +que les chassepots vont jouer! Les zouaves se jettent de droite à +gauche à travers les taillis comme un troupeau de chèvres. Les +branches violemment fendues nous couvrent le visage d'éclats de givre. +Je vois briller l'épée nue de nos officiers, qui donnent l'exemple. + +--C'est comme en Afrique! me dit un vieux zouave tout chargé de +chevrons et de médailles, qui s'est évadé comme moi de la presqu'île +de Glaires. + +Un coup de clairon sonne; nous nous arrêtons net. Pourquoi ce coup de +clairon? Immédiatement nous battons en retraite, et ordre nous vient +de repasser le pont. Je marche tout en regardant mon voisin, qui +regarde le sien. Que se passe-t-il donc? Le canon tonnait toujours. +Allait-on nous engager d'un autre côté? Le pont traversé en sens +inverse, cinq minutes après on nous le fait repasser en grande hâte; +mais alors pourquoi ce premier mouvement de retraite? + +Nous étions de nouveau lancés en tirailleurs, et cette fois nous +marchions bon train. On ne paraissait pas disposé à nous rappeler; +nous avions cette idée, qu'en poussant loin en avant on nous +laisserait faire. Le taillis que nous traversions était assez grand et +assez épais. Les balles commencèrent à siffler, brisant les branches +et faisant pleuvoir les feuilles mortes. Les tirailleurs prussiens +nous attendaient. Aussitôt qu'on distinguait un casque à pointe ou une +casquette plate, les nôtres répondaient. J'étais trop vieux chasseur, +quoique jeune, pour tirer ainsi ma poudre aux moineaux. J'attendais +l'occasion de faire un beau coup; il s'en présentait rarement. + +Il y avait devant nous un vaste parc dont l'artillerie avait renversé +les murs; les Prussiens s'y étaient logés. Un capitaine qui courait +nous le montra du bout de son épée. En avant! On s'élance après lui +par-dessus les pierres éboulées, on entre par les brèches; on se +précipite au milieu des massifs et des avenues. Le parc est vide, +l'ennemi a décampé, laissant quelques morts, le nez dans l'herbe. Il y +avait de l'autre côté du parc une route où le passage de l'artillerie +et des fourgons avait creusé des ornières. A l'appel du clairon, les +zouaves s'y rallient. Le beau soleil nous animait et nous égayait, +nous avions chaud; nous pensions que rien ne nous était impossible. +Afin de ne pas perdre une minute, on se mit à fouiller des maisons qui +bordaient la route. Pauvres maisons! les portes en étaient ouvertes, +les fenêtres enfoncées. On n'y trouva point d'habitants, et cependant +il était clair que les Prussiens s'y étaient installés il n'y avait +pas longtemps encore. Une pipe chaude reposait sur une table, une +belle pipe en porcelaine blanche avec un portrait de la Marguerite de +Faust; j'allais étendre la main sur ce souvenir, il était déjà aux +lèvres d'un caporal. Des bouts de cigare encore allumés s'éteignaient +partout. Sur le coin d'une table, une omelette entamée refroidissait à +côté d'un saucisson dont il ne restait qu'une moitié. Dans la maison +voisine, où il y avait encore une persienne qui achevait de brûler +dans la cheminée avec les débris d'une commode, un ronflement qui +partait d'un coin attira mon attention. Je tirai à moi, avec le +sabre-baïonnette de mon chassepot, une couverture qui s'arrondissait +sur une boule. Un grognement en sortit. J'avais eu le mouvement un peu +brusque: la boule remua, et j'aperçus sur son séant un grand grenadier +saxon qui se frottait les yeux; il était ivre-mort, et riait à +désarticuler sa mâchoire. + +--C'est un farceur! cria un zouave de Paris qui ne croyait à rien, pas +même à l'ivrognerie. Il le piqua légèrement de sa baïonnette. + +--_Ya! ya!_ murmura le Saxon, et, roulant sur le côté, il s'endormit +derechef. + +Cependant quelques balles tirées des crêtes, dont nous n'étions plus +séparés que par quelques centaines de mètres, cassaient les tuiles et +frappaient les murs. Il fallut quitter les maisons et se déployer de +nouveau en tirailleurs. Tout en cheminant, nous débusquions quelques +vedettes prussiennes qui se repliaient sur les hauteurs en faisant +feu. Nous ripostions, et chaque fois que ces vedettes s'en allaient, +il tombait quelques-uns des leurs. Les forts tiraient pour appuyer +notre mouvement, et les obus qui passaient en sifflant éclataient dans +le parc de Villiers. C'était superbe. + +Une partie de l'action, vigoureusement engagée, se passait sous nos +yeux. C'était plus vif qu'à la Malmaison. Toute ma compagnie était +déployée dans les vignes; les compagnies de soutien nous rejoignirent, +et la marche en avant se dessina. Il m'était difficile de tirer à coup +sûr; je tirai au jugé et en m'efforçant de calculer mes distances. Les +Prussiens tenaient ferme et renvoyaient balle pour balle. Elles +faisaient sauter les échalas, et souvent rencontraient des jambes et +des bras. Quelques zouaves atteints descendaient la côte en traînant +le pied; d'autres se couchaient dans les sillons. Des camarades +allaient quelquefois les chercher pour les mener aux ambulances, mais +pas toujours. Ça me fendait le coeur d'en voir qui remuaient sous les +ceps avec un reste de vie, et qu'un pansement aurait pu sauver; mais +j'avais du feu dans le sang, et ne songeais qu'à pousser mes +cartouches dans le canon de mon fusil. De l'artillerie qui avait passé +le pont après nous envoyait des volées d'obus sur Villiers. C'était un +beau tapage; on devient fou dans ces moments-là. + +Nous étions lentement revenus sur la route; des canons s'y étaient mis +en batterie; la nuit commençait à tomber. La batterie tirait par +volées. On voyait sortir de la gueule des canons de longues gerbes de +feu rouge. Ils étaient placés derrière nous, à 30 mètres à peine de +nos épaules. Les éclairs larges et flamboyants passaient sur nos +têtes, illuminant tout. Quand la rafale partait, nous éprouvions une +secousse terrible; mon dos pliait; il me semblait que j'avais la +colonne vertébrale cassée par la décharge. A la nuit noire, on nous +fit entrer dans un grand parc où nous devions prendre gîte. Les postes +furent désignés, et on plaça les sentinelles. Le sac nous pesait +horriblement; les jambes étaient un peu lasses; nous avions marché +depuis le matin dans les terres labourées, et le sac au dos, c'est +dur. Les tentes montées, il fallut songer au dîner. Je n'avais pas +fait mon stage sur les bords de la Meuse pour m'endormir dans le +gémissement. Il y avait des champs autour du parc. J'y courus et +ramassai des pommes de terre en assez grande quantité pour remplir mon +capuchon. Ce n'était pas un magnifique souper, mais enfin c'était +quelque chose, et ces pommes de terre cuites sous la cendre, avec un +peu de café par-dessus, m'aidèrent à trouver le sommeil. + +Quand on est dans les villes, on ne peut pas croire qu'on puisse +dormir en face de centaines de canons prêts à tirer, avec les pieds +dans l'herbe froide, une pierre sous la tête, et le ventre creux. On +se fait à tout. Il faisait encore noir au moment où je m'éveillai. Il +était cinq heures du matin. Les étoiles brillaient d'un éclat vif, des +buées nous sortaient des narines. Le froid était piquant. Chacun de +nous s'agitait autour des tentes qu'on roulait et qu'on chargeait sur +les sacs. + +--Tu sais, me dit un sergent tandis que j'arrangeais mon petit bagage, +nous évacuons nos positions. + +--Celles que nous avons prises hier? + +--Oui. + +--Ce n'est pas possible! + +--Tu vas voir. + +C'était vrai. L'ordre en était venu dans la nuit. Chacun de nous +espérait qu'on marcherait en avant et nous battions en retraite! Cette +Marne que nous avions traversée après tant d'hésitation, il fallut la +retraverser. Nos officiers sifflaient entre leurs dents. On nous +arrêta à l'endroit même où la veille nous avions campé et de nouveau +on y dressa les tentes. Le froid devenait terrible. On avait le +sentiment de ce qu'on allait souffrir. On n'avait pas besoin d'appeler +des corvées pour chercher du bois. Chacun en demandait aux maisons +abandonnées ou en coupait dans les taillis. Nous n'étions pas gais. +J'avais fait la connaissance d'un soldat qui s'appelait Michel. Me +voyant flâner à l'écart, les mains dans mes poches, la tête basse, ce +garçon, qui m'avait pris en affection pour quelques paquets de tabac, +vint à moi en élargissant un sourire bonasse qu'il avait toujours sur +les lèvres. Je vois encore sa tête ronde, ses petits yeux gris et ses +grosses oreilles rouges qui saillaient derrière ses joues luisantes. +Il avait la mine d'un chantre. + +--Ça ne va pas? me dit-il. + +--Pas beaucoup. + +--C'est l'effet de la retraite. On a froid quand on recule, mais c'est +une habitude à prendre. Je ne suis pas un garçon instruit, comme il y +en a dans le régiment, vois-tu, mais je crois que reculer est dans le +règlement. + +Alors, regardant autour de lui comme s'il avait eu peur d'être +entendu, il se mit à rire en gonflant ses joues. + +Le lendemain matin, une vigoureuse fusillade nous réveilla en +sursaut. On sortit des tentes et on courut aux armes. C'étaient les +Prussiens qui étaient tombés sur les grand'gardes d'un régiment de +ligne, et les avaient surprises. Les soldats qui dormaient, les fusils +en faisceau, avaient été tués ou faits prisonniers. Vingt expériences +ne les avaient pas corrigés. Personne n'avait appris l'art d'éclairer +une armée. Tout ce bruit venait du côté de Petit-Bry. J'y connaissais +une petite maison sous les arbres. Un pan de la façade était crevé. +Les fenêtres, sans volets et toutes grandes ouvertes, semblaient me +regarder. L'ordre nous fut donné de partir immédiatement. Le bataillon +passa sous le fort de Nogent, tourna sur la gauche et gagna en grande +hâte Joinville-le-Pont en longeant la redoute de Gravelle, qui lançait +des obus. + +--Tiens! des gardes nationaux, me dit Michel. + +Il y en avait en effet plusieurs bataillons réunis autour du village. +C'était la première fois que j'en voyais en ligne. Ils paraissaient +fort agités, parlaient, gesticulaient, quittaient les rangs. Leurs +officiers couraient de tous côtés pour les ramener. Les cantinières ne +savaient auquel entendre. Quelques-uns déjeunaient, assis sur des tas +de pierres. A la vue des zouaves, les gardes nationaux poussèrent de +grandes acclamations. Le petit vin blanc matinal y était pour quelque +chose. Ces manifestations enthousiastes redoublèrent de vivacité quand +ils nous virent traverser la Marne, après quoi ils se remirent à +déjeuner et à causer. + +La rivière passée, on nous fit prendre une route qui traverse un bois +et gagner les hauteurs de Petit-Bry. Les clameurs des gardes nationaux +ne nous arrivaient plus, mais les traces du combat se voyaient +partout; des arbres brisés pendaient sur les fossés; des débris de +toute sorte jonchaient la terre; une roue de caisson auprès d'un képi; +un pan de mur crénelé, noirci par les feux du bivouac, s'appuyait à +une maison crevassée. Sur la route, nous nous croisions avec les +brancardiers qui revenaient des champs voisins. Ces pauvres frères de +la doctrine chrétienne donnaient l'exemple du devoir rempli +modestement et sans relâche. Ils l'avaient fait dès le commencement du +siège, ils le firent jusqu'à la fin. Ils passaient lentement dans +leurs robes noires, portant les morts et les blessés. Leur vue nous +rendait graves; nous nous rangions pour leur laisser le bon côté du +chemin. + +La route était dure et sèche et s'allongeait devant nous. Nous la +foulions d'un pas rapide, lorsqu'un général parut, suivi d'un nombreux +état-major. C'était le général Trochu. En nous voyant, il s'arrêta, +et, nous saluant d'une voix où perçait un accent de satisfaction:--Ah! +voilà les zouaves, dit-il; mais le régiment était si pressé d'en venir +aux mains que personne ne cria. Il y eut dans les rangs comme un +froissement d'armes, et notre marche, déjà rapide, prit une allure +plus leste. + +Presque aussitôt, et le général en chef toujours en selle, immobile +sur le bas côté de la route, un brancard passa portant un soldat +blessé. C'était un garçon qui paraissait avoir une vingtaine d'années, +un blond presque sans barbe. Il se souleva sur le coude, et la main +sur le canon de son fusil: + +--_En avant!_ cria-t-il, _en avant!_ + +L'effort l'avait épuisé, il retomba. + +Les brancards suivaient les brancards. On ne les comptait plus, +c'était une file. Il y avait des blessés qui ne remuaient pas, +d'autres ouvraient les yeux tout grands pour nous regarder, +quelques-uns gémissaient. D'autres brancards venaient portant des +formes roides sur lesquelles on avait étendu des capotes. Nous étions +sérieux. De petits nuages blancs faisaient la boule sur les hauteurs +voisines. Un grondement continu remplissait l'espace, il s'y +produisait par intervalles des déchirements. + +A un kilomètre à peu près au-dessus de Petit-Bry, on nous arrêta. Il +fallut, sur l'ordre des officiers, se coucher à plat ventre et +attendre. Nous étions en quelque sorte sur la lisière de la bataille, +mais à portée des balles. Il en sifflait par douzaines autour de nous +qui nous étaient envoyées par des ennemis invisibles. Quelques-unes +écorchaient nos sacs en passant; il ne fallait pas trop souvent lever +la tête. Quand on distinguait derrière l'abri d'une haie de petits +flocons de fumée blanche, nous tirions au jugé; c'était un amusement +qui faisait prendre patience. Il y en avait parmi nous qui fumaient +des cigarettes, accoudés sur les deux bras; c'est la pose que prennent +les chasseurs quand ils sont à l'affût du canard. J'ai bien vu alors +que la curiosité était une passion. On joue sa vie pour mieux voir. + +Un grand bruit me fit regarder de côté. C'étaient deux ou trois +bataillons de mobiles qu'on dirigeait sur notre gauche. Ils arrivaient +tumultueusement, sans ordre, et couraient parmi nous. Je crois bien +que dans leur effarement ils ne se doutaient même pas de notre +présence. Ils nous marchaient bravement sur le corps. Ce fut alors une +explosion; chacun de nous avait un pied de mobile sur la jambe ou sur +le bras. On criait, on jurait; les mobiles sautaient de tous côtés. Le +rire nous prit; eux couraient toujours. Malheureusement, ce mouvement +qui faisait prévoir une attaque avait été vu par les Prussiens; leurs +batteries commencèrent à tirer. Bientôt les obus arrivèrent par +paquets, ceux-là sifflant, ceux-ci éclatant. Ce fut alors au-dessus de +nous une évolution de chutes et de soubresauts qui alternaient avec +une sorte de régularité. Ces jeunes mobiles, qui n'avaient +certainement jamais vu le feu, se jetaient à plat ventre, tous en +bloc, officiers et soldats, puis se relevaient quand la volée de fer +avait passé. + +--En avant! cria une voix forte. + +--En avant! répétèrent nos officiers. En un clin d'oeil nous fûmes sur +pied comme enlevés par une secousse électrique, et un vif élan nous +porta du côté de l'ennemi. En quelques bonds, ceux qui couraient le +plus vite touchèrent aux tranchées où la veille nos grand'gardes +avaient été surprises; quelques-uns n'y parvinrent pas. Au moment où +j'y arrivais, un grand zouave qui me précédait s'effaça subitement. Je +n'eus que le temps, emporté par ma course, de sauter par-dessus son +corps qu'un dernier spasme agitait. + +Aucun Prussien dans les tranchées; mais quel spectacle nous y +attendait! Partout des sacs, des képis, des bidons, des ustensiles de +campement, des cartouchières, et parmi tous ces objets des hommes +étendus pêle-mêle! Tous les sacs étaient éventrés, laissant éparses +sur le sol des lettres par douzaines. Je me baissai et en pris une au +hasard. Elle commençait par ces mots: «Mon cher fils, comme c'est ta +fête dans quatre jours, je t'envoie dix francs... ta petite soeur y +est pour vingt sous. Quand tu écriras, n'en dis rien à ton père...» +Je laissai tomber la lettre. Il y avait par terre, devant moi, un +pauvre grenadier dont la tête était brisée. + + + + +XIV + + +Une halte nous réunit près d'une espèce de remblai où chacun se tint +sur le qui-vive, le doigt sur la gâchette, prêt à faire feu et le +faisant quelquefois. Nous avions devant nous des lignes de fumée +blanche d'où sortaient des projectiles. J'étais fait à ce bruit, qui +n'avait plus le don de m'émouvoir; je savais que la mort qui vole dans +ce tapage ne s'en dégage pas aussi souvent qu'on le croit. Tout +siffle, tout éclate, et on se retrouve vivant et debout après la +bataille, comme le matin au sortir de la tente; mais ce qui m'étonnait +encore, c'était le temps qu'on passait à chercher un ennemi qu'on ne +découvrait jamais. On ne se doutait de sa présence que par les obus +qu'il nous envoyait. Il en venait du fond des bois, des coteaux, des +vallons, des villages, et par rafales, et personne ne savait au juste +où manoeuvraient les régiments que ces feux violents protégeaient. +J'avais présents à la mémoire ces tableaux et ces images où l'on voit +des soldats qui combattent à l'arme blanche et se chargent avec furie; +au lieu de ces luttes héroïques, j'avais le spectacle de longs duels +d'artillerie auxquels l'infanterie servait de témoin ou de complice, +selon les heures et la disposition du terrain. + +L'inquiétude des premiers moments éteinte, ce que j'éprouvais, c'était +l'impatience. Ces temps d'arrêt toujours renouvelés, ces courses qui +n'aboutissaient à aucune rencontre, me causaient une sorte +d'exaspération morale dont j'avais peine à me défendre. Je commençai à +comprendre le sens profond d'un mot qui m'avait été dit par un vieux +compagnon à qui je demandais à quoi sert une baïonnette.--Cela sert à +faire peur, m'avait-il répondu. Au plus fort de mes réflexions, une +balle égratigna la terre à cinq pouces de ma tête, sur ma gauche, et +un éclat d'obus rebondit sur un caillou qu'il brisa à ma droite. + +--Toi, tu peux être tranquille, me dit un camarade, jamais rien ne +t'écorchera la peau. + +La nuit se faisait. Un capitaine prit avec lui une section et la plaça +en grand'garde. J'étais de ceux qui restaient sur le remblai. On nous +permit de nous étendre par terre, à la condition de ne rien déboucler, +ni du sac ni de l'équipement, et d'avoir toujours le fusil à portée de +la main. J'eus bientôt fait de mettre bas mon sac et de me coucher +dans un creux, le chassepot entre les jambes. J'avais les paupières +lourdes, et mes yeux se fermaient malgré moi. Il fallait que la +fatigue fût terrible pour nous permettre de dormir par le froid qu'il +faisait depuis deux ou trois jours. La terre avait la dureté du +caillou; le thermomètre, à ce qu'on me dit après, marquait 14 degrés. +Au bout d'un certain temps, j'ouvris les yeux; un ciel brillant +resplendissait au-dessus de ma tête; les étoiles étaient comme des +pointes de feu. Rien ne remuait autour de moi; je me sentais glacé. Je +me levai pour marcher un peu et ramener la circulation par l'exercice; +mes mains avaient la roideur du bois, elles ne m'obéissaient plus. +Comment aurais-je fait s'il m'avait fallu prendre mon chassepot? +Quelques coups de canon retentissaient au loin, un grand silence +m'entourait. + +Je m'écartai du remblai. Mes pieds tout à coup heurtèrent un obstacle +qui avait la rigidité d'un tronc d'arbre. Je trébuchai; c'était un +cadavre roide et froid, parfaitement gelé. Le corps, que je soulevai, +retomba lourdement, tout d'une pièce, sur le sol, avec un bruit dur; +d'autres cadavres étaient répandus çà et là dans toutes les +attitudes. La vue d'un mur crénelé dont la ligne blanche apparaissait +vaguement dans la nuit, me fit reconnaître l'endroit où l'avant-veille +on avait déchaîné la moitié du régiment contre le parc de Villiers. +Que de morts! Ils portaient presque tous l'uniforme des zouaves. On +reconnaissait à la torsion de leurs membres ceux qui avaient fait +quelques pas avant d'expirer; d'autres tenaient encore leur fusil avec +le geste menaçant du combat. Plusieurs, étendus sur le dos, tournaient +leur visage blanc vers le ciel; leurs lèvres ouvertes avaient laissé +échapper un dernier cri. Toutes les sensations de la dernière minute +se reflétaient comme figées par la mort sur leurs traits immobilisés. +Il y avait de la stupeur, du désespoir, de la colère, de l'effroi, +puis les contractions de l'agonie. Le sentiment d'une tristesse sans +bornes s'empara de moi, tandis que j'errais parmi ces cadavres dans la +transparente obscurité de la nuit. + +J'allai de l'un à l'autre, cherchant à reconnaître ceux de mes amis +que j'avais perdus; il en était deux que je tenais à revoir. Il me +fallut retourner un certain nombre de ces morts couchés sur le ventre. +Quelques-uns, frappés à la tête, étaient méconnaissables; ils avaient +comme un masque rouge sur un visage défiguré. Je me penchai pour les +mieux voir: un frisson me prit quand l'un des deux amis que je +cherchais m'apparut tordu et replié sur lui-même dans un creux. Il +avait trois blessures faites par trois balles: l'une à la jambe, +l'autre au bas-ventre; la troisième balle, entrée par la tempe, avait +traversé la cervelle. Je m'agenouillai auprès de ce corps durci par la +gelée; je n'y voyais plus bien. En passant mes mains sur sa veste, je +sentis sous l'épaisseur du drap un objet qui avait échappé aux +maraudeurs; c'était le portefeuille du pauvre mort. Je le pris et le +serrai dans ma poche; je pleurais et me laissais pleurer. Un jour +vint où je pus rapporter ce souvenir à sa famille; elle ne devait +avoir pour consolation que de savoir que celui qu'elle regrettait +était mort à l'ennemi. + +Quand je me relevai, j'avais froid jusqu'à la moelle des os. J'arrivai +à un endroit où les cadavres des nôtres avaient été ramassés et +couchés sur deux rangs. J'en comptai quarante-sept, parmi lesquels +vingt-deux zouaves; le reste appartenait à la ligne et à la mobile, +qui avaient solidement donné; je ne savais ce que je faisais en les +comptant. Parmi ces morts étendus dans les poses les plus terribles, +il y avait un lieutenant-colonel de la mobile éventré par un obus; il +paraissait dans la force de l'âge; l'une de ses mains était gantée, +l'autre portait la trace d'une abominable mutilation: le quatrième +doigt, le doigt annulaire, manquait; la trace de l'amputation était +fraîche encore, on le lui avait coupé pour avoir la bague. Je jetai un +dernier coup d'oeil sur ce champ funèbre tout rempli de misères, et +retournai vers ma compagnie, l'esprit noir, le coeur malade. Je +marchai comme un homme ivre, voyant toujours ces faces livides, ces +mains violettes, ces yeux éteints, et tous ces morts qui devaient +attendre pendant huit jours leur sépulture. Je tombai sur mon sac +comme une masse. Il n'y avait pas une demi-heure que je dormais d'un +sommeil lourd, lorsqu'un soldat vint me réveiller, et me prévint de la +part de l'adjudant qu'une distribution de vivres allait avoir lieu à +Petit-Bry, place de l'Église, à une heure du matin. Je me frottai les +yeux. Il était onze heures. Si je me rendormais, étais-je bien sûr de +me réveiller à temps? La prudence me conseillait de marcher. C'était +deux heures de cigarettes à fumer; mais l'idée de m'éloigner du +bivouac ne me vint plus. + +Un peu avant une heure, grelottant sous ma couverture, je commençai à +faire la revue des hommes qui devaient m'accompagner. Je n'y mettais +pas moins de rudesse que d'activité; mais ceux que je secouais par les +épaules se rendormaient tandis que je tirais leurs camarades par les +jambes. L'un grognait, l'autre ronflait, aucun ne bougeait. Je me mis +à jouer des pieds et des mains au hasard, marchant dans le tas. Le +premier qui se leva voulut crier, je le fis taire d'un coup de poing; +en une minute, la corvée était debout, presque éveillée. Marcher en +tête de mes hommes, c'était m'exposer à en perdre la moitié chemin +faisant. Je pris la queue du cortège et arrivai au lieu du +rendez-vous. Il n'y avait personne sur la place de l'église; j'en fis +le tour une fois, deux fois, trois fois;--rien, pas un soldat, pas un +comptable; le village semblait mort. La corvée maugréait, battait la +semelle, courait, frappait du pied. Deux heures sonnèrent, rien +encore. Mes hommes allaient et venaient, cognant aux portes. +Quelques-uns tombaient dans les coins et s'y rendormaient; j'aurais +voulu faire comme eux. Le froid était abominable. J'envoyai dans +toutes les directions et, bien sûr enfin qu'il n'y aurait point de +distribution à Petit-Bry, je m'en retournai au campement. + +Vers six heures du matin, le pétillement de quelques coups de fusil me +réveilla; ils partaient de la tranchée, où une section de ma compagnie +était de grand'garde et nous couvrait. Chacun de nous prit son rang, +sac au dos. La fusillade devint bientôt rapide et vive; les balles +prussiennes passaient au-dessus de nos têtes par volées, avec de longs +sifflements; tout à coup notre capitaine donna le signal de l'attaque, +et criant à gorge déployée: _Attaou! attaou!_ ce mot terrible qui +avait retenti à Reischoffen et dont les syllabes arabes signifient +_Tue! tue!_ il se précipita en avant. Nous le suivîmes. Il y eut un +instant terrible où les balles s'éparpillaient au milieu de nous dru +comme la grêle. Comment passe-t-on à travers cette pluie? Mais nous +étions lâchés comme une meute de chiens courants, et, bondissant à +côté de ceux qui tombaient, toujours guidés par le farouche _attaou_ +du capitaine, nous atteignîmes en un instant la tranchée où les fusils +à aiguille et les chasse-pots échangeaient leurs coups. Allais-je +enfin avoir la joie d'un combat corps à corps? Les Prussiens, qui +avaient joué le même jeu que la veille, mais avec moins de succès, et +poussé en avant jusqu'à nos postes, resteraient-ils à portée de notre +élan? + +En attendant qu'un peu de clarté nous permît de les reconnaître, nous +tirions à volonté. Ceux-là brûlaient vingt cartouches en cinq minutes; +ceux-ci quatre seulement en un quart d'heure. C'est une affaire de +tempérament. Les plus lents ne sont pas les moins redoutables; ils +ajustent. Ah! si tous les soldats, quand ils épaulent, tiraient +seulement à hauteur d'homme, que les batailles finiraient vite! + +--Ça ne va pas! me dit Michel en me faisant remarquer que le feu des +Prussiens commençait à mollir. + +J'espérais qu'un mouvement impétueux les amènerait jusqu'à la tranchée +ou nous jetterait sur eux; mais il fallut enfin me rendre à +l'évidence: ils ne tiraient presque plus, bientôt ils ne tirèrent plus +du tout, et ordre nous fut donné de cesser le feu. C'était encore une +occasion perdue. + +Ceux d'entre nous qui avaient de bons yeux se levaient sur la pointe +du pied pour regarder au loin dans la plaine; nous étions à demi +consolés quand nous avions deviné plus que découvert des points noirs +épars dans l'ombre vague qui en estompait l'étendue. Des discussions +s'engageaient alors pour savoir si chacun de ces points représentait +un ennemi mort. Les plus fougueux voulaient s'en assurer par +eux-mêmes; mais on avait ordre de ne point quitter la tranchée. + +On la quitta cependant vers neuf heures pour aller tremper quelques +débris de biscuit dans du café, à cette même place où la veille tant +d'obus avaient plu sur nous, et, à quatre heures, les régiments, les +brigades, les divisions, toute l'armée s'ébranla. Je demandai à mon +capitaine ce que cela signifiait. + +--Cela signifie, me dit-il, que nous abandonnons les positions +conquises, et que les hommes tués sont morts. + +Le bataillon n'était pas content; il avait compté sur une victoire, et +c'était une retraite qu'on lui offrait. On lui fit repasser la Marne +sur le même pont de bateaux qu'il connaissait, et il fut ramené à +Nogent; on allait retomber dans l'ennui et l'immobilité comme à +Courbevoie, à cette différence près qu'au lieu de monter les +grand'gardes sur les bords de la Seine, on les monterait dans l'île +des Loups, à côté du grand viaduc du chemin de fer. + +Sur ce fond d'ennui et de découragement courait une trame légère de +mauvaises nouvelles qui nous arrivaient de la province. Comment? Je ne +sais pas; c'étaient des rumeurs qui disaient la vérité. Nos +conversations le soir, autour d'un morceau de cheval étique, dans les +malheureuses maisons où nous avions abrité nos fourniments, n'étaient +pas gaies. On riait encore quelquefois, mais pas beaucoup; on sentait +que l'état-major ne croyait pas à la possibilité ni même à l'utilité +de la défense. Son scepticisme le paralysait, en même temps que la +jactance du gouvernement endormait Paris. Aucun de nous ne faisait +plus attention à l'échange continuel d'obus qui se faisait entre les +lignes prussiennes et la ligne des forts. + +Ces jours noirs de décembre, mêlés de coups de vent et de rafales de +neige, me semblaient interminables. A des matins brumeux succédaient +des soirées froides et des nuits glaciales. Le regard se fatiguait à +suivre les lignes sombres des arbres courant aux deux côtés des routes +blanches: partout la neige, on songeait à la Russie. La pensée n'avait +plus ni ressort, ni chaleur. + +Sur ces entrefaites, j'appris qu'on formait un bataillon de +francs-tireurs au moyen de quatre compagnies prises dans chacun des +quatre régiments de la division, qui se composait alors du 4e régiment +de zouaves et du régiment des mobiles de Seine-et-Marne réunis sous le +commandement du général Fournès, et du 135e de ligne avec les mobiles +du Morbihan embrigadés sous les ordres du colonel Colonieu, faisant +fonction de général. J'avais été nommé caporal-fourrier à l'affaire de +Champigny; mais, pour entrer dans le corps des francs-tireurs, je +n'hésitai pas à déposer un galon et à redevenir simplement caporal. +Je voyais dans ces quatre mots: bataillon des francs-tireurs, toute +une perspective de combats et d'aventures où les coups de fusil ne +manqueraient pas. Je ne voulais pas d'ailleurs me séparer de mon +capitaine. + +Le hasard donna raison à mes prévisions, et rompit la monotonie de +notre existence. La nouvelle se répandit un soir que le lendemain, 20 +décembre, nous entrerions en expédition. Comment le savait-on? quelle +bouche indiscrète faisait ainsi descendre à l'avance du général en +chef au soldat le jour et l'heure des prises d'armes? C'est ce qu'il +nous était impossible de deviner; mais quelqu'un, fée ou femme, se +chargeait toujours d'avertir l'armée, et le secret, qui avait toute +liberté d'aller et de venir, ne tardait pas à franchir les +avant-postes. Que de choses ne racontait-on pas entre camarades, le +soir, en fumant une pauvre pipe! La confiance était partie. La +nouvelle de cette prochaine sortie fut donc accueillie avec une ardeur +hésitante; on n'y voyait que l'occasion de remuer un peu. Un sergent, +qui tisonnait le feu dans une chambre sans fenêtre, où il ne restait +qu'un vase de fleurs artificielles sous son globe de verre, se tourna +du côté du narrateur, et d'une voix sèche: + +--Où doit-on reculer demain? dit-il. + +Ce mot sanglant traduisait les sentiments du soldat. Il ne croyait +plus à la victoire, parce qu'il ne croyait plus aux chefs. Dans de +telles conditions, les régiments marchent avec la déroute suspendue à +la semelle de leurs souliers. + + + + +XV + + +Un mouvement rapprocha mon bataillon du village de Rosny, où les +maraudeurs n'avaient laissé ni une porte, ni une persienne, ni un +volet. Les maisons avec leurs fenêtres béantes ne cachaient plus un +habitant, si ce n'est çà et là quelques misérables fugitifs qui +remuaient dans les caves. + +Le lendemain, à quatre heures du matin, le régiment s'ébranla, et à la +faveur de la nuit noire, traversant le canal de l'Ourcq, il vint +camper à 2 kilomètres de la ferme de Groslay, à l'abri de quelques +maisons. On savait à peu près que l'affaire du Bourget allait +recommencer. + +--Et dès qu'on nous aura donné ordre de prendre une position, me dit +Michel, on s'empressera de nous engager à l'abandonner. + +Je haussai les épaules. + +--Tu verras, reprit-il. + +Il y avait dans le corps de logis derrière lequel ma compagnie se +massait, des éclaireurs d'un corps franc; on ne manqua pas de les +questionner. Un officier, qui avait de grandes bottes molles et des +moustaches farouches avec deux revolvers pendus à la ceinture, hocha +la tête d'un air d'importance. + +--Les Prussiens ont là des retranchements et une pièce de canon, +dit-il. + +Nous devions nous en emparer coûte que coûte et nous y maintenir. +L'ordre vint subitement de nous déployer en tirailleurs. C'était une +besogne qui revenait de droit à la compagnie des francs-tireurs. Mon +lieutenant prit la gauche; j'étais en serre-file à la droite, et nous +marchions fort vite. La rapidité, dans ces occasions, diminue le +péril. A peine avais-je fait une centaine de pas, qu'une patrouille de +cavalerie vint faire le tour de la ferme. On envoya quelques balles +dans le tas, et la patrouille disparut au galop. Il ne fallait plus +perdre une minute. Nos officiers néanmoins, qui avaient la +responsabilité du mouvement, agissaient avec une certaine +circonspection, et nous engageaient, tout en avançant, à nous défiler +de la mitraille. + +--Gare au canon! disions-nous, et nous marchions toujours. + +Rien ne remuait dans la ferme. On en distinguait parfaitement les +bâtiments et les enclos. Je vis alors un homme qui était en sentinelle +sur un toit; mais à peine l'avais-je aperçu qu'il disparut par une +lucarne avec la promptitude d'une grenouille qui saute dans une mare. + +On se mit à courir; l'imprudence devenait de la prudence. Il ne +fallait pas laisser au fameux canon le loisir de nous viser. Chacun +de nous jouait des jambes à qui mieux mieux. Je tenais la tête de +l'attaque avec cinq ou six camarades. Les balles allaient partir sans +doute. Rien encore; nous redoublons d'élan, nous touchons aux murs, +nous entrons et nous apercevons un cheval mort auprès d'un bon feu. De +canon point, et d'ennemis pas davantage. Nous étions exaspérés. Il +fallait cependant mettre la ferme en état de défense au cas d'un +retour offensif; chacun s'y employa. Je roulai force tonneaux le long +des murs sur lesquels j'ajustai force planches, ce qui formait un +assemblage de tréteaux bons pour la fusillade. Quand j'avais les mains +engourdies par le froid, j'allais les réchauffer à un grand feu qui +brûlait dans la cour et qu'on alimentait avec mille débris. + +Le génie arriva et pratiqua des meurtrières avec des tranchées auprès +desquelles on plaça des sentinelles. Au plus fort de cette besogne, +et Dieu sait si on la menait bon train, le colonel Colonieu vint nous +rendre visite. On apprit ainsi qu'on se battait du côté du Bourget. + +A son tour, un officier d'état-major arriva au grand galop et nous +demanda où était le général de Bellemare. Nous n'en savions rien. Un +autre survint, puis un autre encore, puis un quatrième, puis un +cinquième. Toujours même réponse. Il y en avait parmi nous qui +trouvaient singulier qu'un officier ne sût pas où rencontrer le +général qui commandait la division. + +Avec le cinquième officier arriva un premier obus. Il éclata en +arrière de la ferme. + +--Trop long, dit Michel. + +Un second éclata en avant. + +--Trop court, reprit-il. + +Un troisième tomba sur un toit qu'il effondra; les Prussiens avaient +rectifié leur tir. + +Un peu d'infanterie se montra au loin; on courut aux meurtrières. Là, +je fis connaissance avec un nouveau genre de supplice qui avait son +âpreté. Un courant d'air terrible s'établit dans ces ouvertures +pratiquées en pleins moellons, et, quand le thermomètre descend à 12 +degrés, il acquiert une violence qui coupe le visage et le rend bleu. +Les yeux s'enflamment et n'y voient plus. + +Cette infanterie que nous avions aperçue n'arrivait pas, mais les obus +ne cessaient pas de pleuvoir avec une précision qui ne se démentait +plus. Un projectile abattait un pan de mur qui s'écroulait sur ses +défenseurs; un autre éclatait dans une tranchée d'où il faisait voler +des lambeaux de chair avec des paquets de terre. Un seul obus nous +vint en aide en tuant un cheval qui servit au ravitaillement de la +compagnie. Nous tenions bon cependant, et, depuis quelques heures, de +cinq minutes en cinq minutes, on relayait les camarades aux +meurtrières, lorsque, à six heures du soir, ordre vint d'évacuer la +ferme. Une main frappa mon épaule. + +--Te l'avais-je dit? s'écria Michel. + +Je n'avais rien à répondre, et à mon rang, le fusil sur l'épaule, je +suivis ma compagnie, qui avait pour mission de couvrir la retraite de +la division de Bellemare. Vers neuf heures, nous arrivions à Bondy, +où, en attendant les ordres, quelques-uns de nos hommes, harassés de +fatigue, dormaient debout, le sac au dos, les mains sur le fusil. + +Deux ou trois jours se passèrent là en pleine misère; parfois on avait +l'abri de quelque maison à laquelle on arrachait une poutre ou un +reste de parquet pour faire du feu; parfois on campait sur la route et +dans la neige. Le froid nous rongeait. Il semblait s'immobiliser dans +son intensité. On attendait le matin, on attendait le soir; les heures +se passaient dans ces longues attentes, l'arme au pied ou les fusils +en faisceaux. On s'engourdissait dans l'épuisement. + +Ce fut le moment que mon capitaine choisit pour tomber malade. Il +traînait depuis quelque temps malgré sa jeunesse et son énergie. Un +soir, la fièvre le prit; il eut froid, il eut chaud; il se laissa +tomber sur quelques brins de paille et y resta à demi mort. Un médecin +qui passait par là s'arrêta et me déclara qu'il avait la petite +vérole.--S'il en revient, ce sera drôle.--Il faisait un froid de 14 +degrés. Pour remède rien que de l'eau-de-vie et de la neige fondue que +je lui faisais boire alternativement. Quand il avait faim, il mâchait +un morceau de cheval cru; je lui donnais ce que j'avais sous la main. +Je lui demandai s'il voulait être porté à l'ambulance.--Jamais! +cria-t-il.--La fièvre le secouait toujours, et ses dents claquaient. +Son visage était d'un rouge sombre; mais, comme je n'y voyais pas de +boutons, je croyais que le docteur s'était trompé. Le bataillon +cependant campait de ci, de là, un jour au bord du canal de l'Ourcq, +en plein air, un jour à Noisy-le-Sec, dans une salle de bal. Je ne +quittais pas mon capitaine, qui de son côté m'offrait toujours la +moitié de sa botte de paille, quand il en avait une; nous dormions +sous la même couverture. Le cinquième jour, il était à peu prés +rétabli. Le docteur revint et le trouva déchirant à coups de dents un +beefsteak de cheval cuit sur un lit de braise et buvant dans une tasse +de fer-blanc un mélange de glace et d'eau-de-vie. Il n'en voulait pas +croire ses yeux. + +--Ma foi, dit-il, vous avez tué la petite vérole, c'est un miracle! + +Nous étions alors en cantonnement à la ferme de Londeau, à mi-chemin +entre le fort de Rosny et le fort de Noisy-le-Sec. Chacune des +compagnies du bataillon des francs-tireurs devait être de grand'garde +à tour de rôle le long du chemin de fer, entre les stations de Rosny +et le fort de Noisy. Il se passait quelquefois d'étranges choses +autour de ces cantonnements lointains. Si les Prussiens ne se +gênaient pas pour frapper de réquisitions les villages qu'ils +occupaient, ceux qui groupaient leurs maisons à l'ombre de nos forts +avaient d'autres ennemis à redouter. Les soldats se chauffaient comme +ils pouvaient, et il est bien difficile de se montrer d'une sévérité +absolue envers des malheureux qui cherchaient çà et là, aux dépens des +propriétaires, quelques pièces de bois pour rendre un peu de vie à +leurs membres engourdis. Certes, ils ne respectaient pas toujours les +portes et les fenêtres des habitations abandonnées; mais le +thermomètre marquait 14 et 15 degrés, nous étions souvent sans abri, +et, par les nuits glaciales que nous subissions, les cas de +congélation étaient fréquents. Que ceux qui n'ont jamais péché nous +jettent la première pierre! Mais que dire des spéculateurs que nous +envoyait Paris? + +Un matin j'ai vu, de mes yeux vu, un officier de la garde nationale +arriver en tapissière, et, accompagné d'un ami, exécuter une +véritable razzia aux dépens des portes et des persiennes du voisinage. +Il choisissait son butin, ne dédaignait pas d'y comprendre quelques +volets mêlés de jalousies, et, sa tapissière bien chargée, il s'en +retournait faisant claquer son fouet, le képi sur l'oreille. C'était +probablement un entrepreneur qui faisait provision pour la saison +prochaine, et ne voulait pas que sa clientèle eût à souffrir d'aucun +retard. D'autres industriels venaient à la suite, que les scrupules +n'embarrassaient pas davantage. + +Notre situation à cette extrémité de nos lignes et les promenades +qu'elle entraînait donnaient à notre vie un caractère en quelque sorte +monacal. Si Paris ne savait rien de ce qui se passait en province, +nous ne savions rien de ce qui se passait à Paris; nous sentions +cependant que cela ne pouvait pas durer toujours, faute de cheval. + +Que peut-on faire là dedans? disions-nous quelquefois, tout en rendant +visite aux postes avancés échelonnés le long de la ligne, à cinq cents +mètres les uns des autres, et gardés eux-mêmes par des sentinelles +fixes et des sentinelles volantes qui n'étaient pas à plus de cent +mètres des vedettes prussiennes. Ces sentinelles, tapies dans un trou +ou dissimulées derrière un bouquet d'arbres, avaient ordre de ne +jamais allumer de feu pour ne pas attirer l'attention de l'ennemi. Si +le froid les engourdissait, les obus les réveillaient. Il en tombait +toujours quelqu'un en deçà ou au delà du remblai du chemin de fer. +C'était l'aubaine accoutumée quand on allait relever les sentinelles +ou porter les vivres aux postes avancés. Les précautions diminuaient +le péril, mais ne le faisaient pas disparaître; trop de lunettes nous +observaient. + +Un matin, au moment où ma corvée débouchait d'un chemin creux, sept ou +huit obus éclatèrent. Chacun de nous se crut mort. La corvée n'y +perdit qu'un bidon enlevé des mains d'un zouave. En revanche, combien +de nos pauvres camarades qu'on ramenait les pieds gelés des tranchées +où ils passaient la nuit! + +La ferme de Londeau avait eu le sort de la ferme de Groslay. Prise +pour point de mire, elle était effondrée en dix endroits. Le bataillon +des francs-tireurs, qui en avait fait son quartier-général, dut +l'abandonner pour se cantonner à Malassise, tandis que la division +tout entière se retirait à Noisy-le-Sec, et de Noisy-le-Sec à +Montreuil et à Bagnolet. Il ne fallait pas être un stratégiste de +premier ordre pour comprendre que le cercle dans lequel l'armée +prussienne étreignait Paris allait se rétrécissant. + +J'avais profité d'un jour de répit pour demander à mon commandant +l'autorisation de me rendre à Paris, que je n'avais pas vu depuis plus +d'un mois. Il me l'accorda volontiers, et je pris le chemin de la +porte de Romainville, où un hasard propice me fit rencontrer un de mes +amis qui, en sa nouvelle qualité d'officier d'état-major du secteur, +me fit passer tout de suite. + +Il me sembla que je tombais d'une fournaise dans une baignoire. On +n'avait de la guerre que le bruit éloigné de la canonnade. Les omnibus +roulaient; il y avait du monde sur les boulevards, les cafés étaient +pleins; partout les mêmes habitudes et les mêmes conversations; dans +les rues seulement, une débauche de gardes nationaux. + +--Trop de képis! trop de képis! me disais-je. + + + + +XVI + + +Quand je retournai à Malassise, le bataillon des francs-tireurs, +exempté du service des tranchées et des grand'gardes, allait +entreprendre un service plus actif. Il s'agissait d'expéditions +nocturnes où les qualités individuelles trouveraient des occasions de +se manifester. Mon capitaine me prit à part pour m'apprendre qu'un de +nos trois sergents ayant été blessé j'étais appelé à l'honneur de le +remplacer, et que je remplirais en même temps les fonctions de +sergent-major. + +--Et soyez tranquille, ajouta-t-il, vous aurez votre part des +expéditions de nuit. + +Un soir, en effet, le bataillon prit les armes tout à coup. Il pouvait +être dix heures. Il faisait une nuit claire. C'était le temps où l'on +avait abandonné un peu lestement le plateau d'Avron en y laissant des +masses de munitions, ce même plateau dont la possession devait porter +un coup funeste à l'armée prussienne,--après avoir rempli de joie le +coeur des Parisiens, si prompt aux espérances. + +Tout en marchant, on cherchait à deviner quel motif nous avait fait +mettre sac au dos; mais un flair particulier anime le soldat dans ces +sortes d'occasions et lui fait tout comprendre sans qu'on lui ait rien +dit. Certains obus arrivaient depuis quelque temps qui nous gênaient +et nous inquiétaient. D'où venaient-ils? On eut bientôt dans la +compagnie le sentiment qu'on nous envoyait à la découverte de la +batterie mystérieuse qui les tirait; on savait en outre que toute la +brigade devait sortir. + +Malassise abandonné, on piqua droit vers le fort de Rosny, sur lequel +pleuvaient les obus; on en voyait passer par douzaines comme d'énormes +étoiles filantes. C'était la plus jolie des illuminations: c'était +parmi nous une affaire d'amour-propre de ne plus y prendre garde; mais +tous n'y réussissaient pas malgré une bravoure incontestée. + +Nous étions alors sur la gauche du fort, suivant la route qui conduit +au village. Des obus mal pointés négligeaient le fort et tombaient de +ci de là sur les deux côtés de la route; il s'agissait de ne pas +baisser la tête. Chacun de nous observait son voisin; des paris +s'engageaient. Ce n'était rien, et c'était beaucoup. Qui réussissait +une première fois échouait un moment après. C'étaient soudain de +grands éclats de rire et des huées. Mon vieux médaillé de Crimée y +trouvait moyen de faire ample provision de petits verres. Il avait des +nerfs d'acier; je crois qu'il eût allumé sa pipe à la mèche d'une +bombe. + +Ainsi pariant et riant, la compagnie arrive à Rosny. Le village était +mort; le vent se jouait à travers les maisons. Nous commencions à nous +engager dans les tranchées qui creusaient le plateau d'Avron; la +brigade nous suivait et les occupait tour à tour après nous. Il ne +fallait plus ni rire, ni crier. + +Bientôt, nous étions à côté de Villemonble, devant le parc de +Beauséjour. Deux douzaines de petites maisons, séparées les unes des +autres par des enclos fermés de murs, s'élevaient çà et là. + +Le moment était venu de reconnaître le terrain, lorsqu'un _Ver da_ +vigoureusement accentué nous arrêta net. Chaque soldat resta immobile +à sa place, attendant le signal; un coup de sifflet lancé par notre +lieutenant le donna. Quels bonds alors! + +Huit ou dix coups de feu partirent sans nous atteindre, mais nos +baïonnettes ne trouvèrent rien devant elles. La vedette ennemie avait +décampé; un sac cependant resta en notre pouvoir, un sac seulement, +mais quel sac! Il est devenu légendaire dans l'histoire de la +campagne. Un zouave en fit l'inventaire à haute voix comme un +commissaire-priseur, devant un cercle de curieux qui riaient aux +éclats. Ah! le bon père de famille et l'aimable époux! Il y avait là +dedans, mêlés à une petite provision de tabac et à un gros morceau de +lard, une paire de souliers vernis, trois paires de bas de soie, deux +jupons de femme, un autre en laine, un encore en fine toile garni de +valencienne, deux cravates de satin, une robe de petite fille ornée +d'effilés, de bonnes pantoufles bien chaudes, que sais-je encore? une +camisole, deux bonnets, quatre mouchoirs de batiste, une garde-robe +complète enfin, et de plus un portefeuille contenant les photographies +de la famille entière. Le sac vidé, il fut impossible de le remplir +de nouveau, tant ces objets étaient empilés avec art. + +La capture d'un Saxon, qui s'était blotti dans le grenier d'une maison +où brûlait un bon petit feu, acheva de nous mettre en gaieté. Je +m'aperçus en cet instant que le capitaine de la compagnie était en +conférence avec le commandant du bataillon. + +--Tu vas voir, me dit tout bas le médaillé, on attend quelque chose, +et on va nous inviter à nous reposer. + +Il ne se trompait pas, on attendait une compagnie de francs-tireurs de +la division Butter qui devait flanquer notre droite, et on nous donna +l'ordre de nous coucher à plat ventre dans la neige. Il faisait un +clair de lune magnifique; le plateau d'Avron était tout blanc; nous +regardions devant nous, ne soufflant mot, si ce n'est à l'oreille d'un +camarade. Une voix m'appela; le commandant avait demandé à mon +capitaine de lui désigner un sous-officier pour aller à la recherche +de cette compagnie qui n'arrivait pas et l'amener. Le capitaine +m'avait nommé. Je reçus ordre de battre le plateau dans tous les sens. + +--Allez, et bonne chance! me dit mon capitaine, qui ne semblait pas +tranquille. + +Je mis le sabre-baïonnette au bout de mon chassepot, et m'éloignai à +grandes enjambées. + +J'étais certainement flatté du choix que le ressuscité,--c'était ainsi +que dans nos heures d'intimité j'appelais le capitaine R...,--avait +fait de ma personne; mais je n'étais que médiocrement rassuré. Au bout +de quelques minutes, je me trouvai seul dans l'immensité du plateau, +errant sur un linceul de neige épaisse qui étouffait le bruit de mes +pas. Je me faisais l'effet d'un fantôme. Rien autour moi; j'avais +perdu de vue mes compagnons. Un silence sans bornes, intense, profond, +m'entourait; j'entendais les battements de mon coeur. Un coup de fusil +dont j'aurais à peine le temps de voir l'éclair n'allait-il pas tout +à l'heure me jeter par terre, ou bien n'aurais-je pas la malechance de +tomber brusquement dans une embuscade qui me ferait prisonnier? Ces +réflexions ne m'empêchaient pas de marcher au hasard, tantôt le long +d'une muraille, et profitant de la zone d'ombre qu'elle répandait, +tantôt à travers champs. Des rires silencieux me prenaient au souvenir +de Deerslayer cherchant la piste des Sioux dans les prairies du +continent américain, des rires un peu nerveux. J'avançais toujours, le +regard inquiet, l'oreille tendue. Quelquefois je m'arrêtais; +j'écoutais, je prenais le vent; rien, toujours rien, et je continuais, +bien résolu à ne rentrer qu'après avoir parcouru l'étendue entière du +plateau. + +Il y avait déjà plus d'une demi-heure que j'errais ainsi, et cette +demi-heure m'avait paru plus longue qu'une longue nuit, lorsqu'à une +distance de 600 mètres à peu près j'aperçus aux vifs reflets de la +neige le scintillement de quelques baïonnettes qui semblaient se +mouvoir. Elles brillaient et s'éteignaient tour à tour rapidement au +clair de la lune. Je m'étais accroupi à l'abri d'une broussaille; ce +ne pouvait être des Prussiens. En gens pratiques qui évitent l'éclat +et le bruit, ils n'arment leurs fantassins que de baïonnettes en acier +bruni qui ne lancent point d'éclairs, et les glissent dans des +fourreaux de cuir qui ne dégagent aucun son, quelle que soit la +vivacité de la marche. Tout à fait raffermi par cette courte +réflexion, je m'avançai jusqu'à 300 mètres, et la main sur la +gâchette, le fusil armé, d'une voix de Stentor, je criai: _Qui vive!_ +Une voix répondit: France! Mais je ne voulais pas être la victime +d'une ruse de guerre. Savais-je si je n'avais pas affaire à une +patrouille ennemie imitant nos allures et parlant notre langue? Je +criai donc à la patrouille de venir me reconnaître; une ombre se +détacha du groupe indécis qui faisait tache sur la neige devant moi, +et s'avança: c'était le capitaine de la compagnie que je cherchais. Si +j'étais content de l'avoir découvert, il ne l'était pas moins de +m'avoir rencontré. J'avais été éclaireur, je devins guide, et la +compagnie des francs-tireurs que nous attendions opéra son mouvement. + +Pendant que je marchais à côté du capitaine, un échange de coups de +fusil m'annonça que nos avant-postes causaient avec les avant-postes +ennemis. On avait commencé le long des murailles du parc de Beauséjour +le travail de la mine. Le génie et les pioches étaient à l'oeuvre; les +pierres tombaient; on allait faire l'essai de la dynamite sur un gros +pan de mur. J'arrivai à temps pour assister à cette expérience. Je ne +veux pas dire du mal de ce nouvel agent chimique, ni nuire à sa +réputation; mais ses débuts dans la carrière de la destruction ne me +semblèrent pas heureux: deux détonations pareilles à deux coups de +canon nous apprirent que la dynamite venait de faire explosion. On +courut au mur qu'elle avait pour mission de mettre en poudre; on y +découvrit deux trous de 50 centimètres carrés chacun: c'était un +médiocre résultat, après deux heures de travail surtout. Il marqua +cette nuit la fin de notre expédition. + +Ces promenades aventureuses se renouvelaient trois fois par semaine à +peu près. On n'était prévenu du départ qu'au moment de prendre les +armes. Le péril était l'assaisonnement de ces expéditions; il n'était +déplaisant que lorsqu'une négligence en était la cause, et je dois +ajouter tristement que les balles prussiennes n'étaient pas toujours +les seules qu'on eût à craindre. + +Il arrivait quelquefois que l'officier de grand'garde, enveloppé dans +sa couverture, confiait la surveillance de ses hommes au +sergent-major; celui-ci, qu'un tel exemple encourageait, passait la +consigne au caporal, qui s'en déchargeait sur un soldat, et de chute +en chute la garde du campement incombait à une sentinelle qui +s'endormait. Quant à nos ennemis, ils ne se laissaient jamais prendre +en flagrant délit de négligence. Point de lacune dans leur discipline; +ils reculaient souvent devant nos attaques, mais jamais ils n'étaient +surpris. + +On pouvait constater chaque jour le rétrécissement du cercle meurtrier +tracé par leurs obus. Le campement où l'on était presque à l'abri la +veille recevait de telles visites le lendemain, qu'il fallait prendre +gîte ailleurs. C'était le métier du soldat, et aucun de nous ne +songeait à s'en plaindre; mais les pauvres habitants qui gardaient +leurs toits jusqu'à la dernière heure, gémissaient et ne se décidaient +à déménager que lorsque quelques-uns d'entre eux avaient arrosé de +leur sang leurs foyers menacés. + +Quel tumulte un matin et quel désespoir à Montreuil! Pendant la nuit, +les obus prussiens, passant par-dessus les forts, étaient tombés +jusque sur la place du village. Le jour ne sembla que donner plus de +certitude et plus de rapidité à leur vol. Il fallut en toute hâte +enlever les meubles les plus précieux, atteler les charrettes, fermer +les portes et abandonner ces espaliers cultivés avec tant d'amour. Les +malheureux émigrants ne se crurent en sûreté qu'à l'ombre du donjon de +Vincennes. + +Quelque temps après, au moment où le sommeil engourdissait les +francs-tireurs de la compagnie, à dix heures du soir, un appel me fit +sauter sur mes jambes. Ordre était donné de prendre les armes. Le +chassepot sur l'épaule, la cartouchière au flanc, le sabre-baïonnette +passé dans la ceinture pour éviter le cliquetis métallique du +fourreau, sans sacs, nous marchions lestement. Je me glissai du côté +du capitaine, et j'appris que la compagnie avait pour mission de +pousser jusqu'à Villemonble par la droite du plateau d'Avron et de +rabattre par le versant gauche. Tout en filant vers Rosny en belle +humeur, nous regardions les obus qui coupaient la route à intervalles +inégaux, tantôt en avant, tantôt en arrière. + +Les grand'gardes traversées, la compagnie, soutenue par des +francs-tireurs du Morbihan, si brillamment conduits par M. G. de C..., +aborda le plateau. Le capitaine alors me confia huit hommes avec +ordre de les éparpiller en tirailleurs. Dans ces sortes de +reconnaissances, on avait pour coutume de choisir des Alsaciens et des +Lorrains, dont le langage pouvait tromper l'ennemi; j'avais moi-même +attrapé quelques mots d'allemand dont je me servais dans les occasions +délicates. + +L'un des tirailleurs vint me dire tout bas qu'il avait aperçu des +ombres errant parmi les maisons et les enclos dont le damier +s'étendait autour de nous. Je n'hésitai pas, et puisant dans mon +vocabulaire: _For wart, schnell, sacrament!_ m'écriai-je. + +Mes huit Alsaciens s'élancent et fouillent les maisons. Rien dans les +appartements, rien dans les cours; mais des empreintes de pas se +voyaient dans la neige fraîchement creusées. C'était une indication +suffisante pour nous engager à continuer notre marche, et j'allai +toujours répétant _Schnell, schnell!_ + +Je venais d'obliquer à gauche sur le commandement du capitaine, +lorsqu'après avoir franchi 200 mètres à peu près quelques balles nous +sifflèrent dans le dos. Il fallait qu'il y eût par là des fusils +Dreyse. Mes tirailleurs pirouettèrent sur leurs talons, allongeant le +pas. Quelque chose alors attira mon attention. J'avais devant moi, +dans la douteuse clarté du plateau, sept ou huit ombres qui avaient +l'apparence immobile de troncs d'arbre. Je m'étais arrêté, les +regardant. + +--_Ya, ya!_ me dit un Alsacien. + +A peine avait-il parlé, que deux de ces arbres se mirent à courir à +toutes jambes. Je m'élançai sur leurs traces, et, pris malgré moi d'un +rire fou, j'entremêlai ma course de tous les mots germains que me +fournissait ma mémoire. Les Alsaciens s'en mêlant, la fuite des troncs +d'arbre se ralentit; quand je ne me vis plus qu'à 15 mètres de leur +ombre, criant à tue-tête: _A la baïonnette!_ je sautai sur eux. + +Ce cri français fut pour les fugitifs un coup de foudre. Ils se virent +perdus, et, tombant de peur et tendant leurs fusils:--Halte, +camarades, halte, pas Prussiens, Saxons! Saxons! Ils étaient plus +morts que vifs, et croyaient qu'on allait les fusiller. Le plus petit +d'entre eux,--ils étaient cinq,--me dépassait de toute la tête. Leur +surprise égalait leur suffocation. Ils parlaient par monosyllabes et +tressaillaient au moindre mouvement que faisaient les zouaves de leur +escorte. + +Ce ne fut qu'après avoir avalé quelques gorgées de café et fumé la +pipe dans notre cantonnement qu'ils reprirent leurs sens et se mirent +à causer. En entendant prononcer le nom du général Ducrot, le sergent +de la bande poussa un cri: _Tugrot! ya, ya, Tugrot! Ich kenne ihn!_ +dit-il. C'était lui, à ce qu'il prétendait, qui avait monté la garde à +la porte du général à Sedan; c'était peut-être vrai. + + + + +XVII + + +On était au mois de janvier, et une attaque contre les lignes +prussiennes, du côté de Montretout, avait été décidée dans les +conseils de la défense. On racontait vaguement que la garde nationale +serait de la fête. Il était impossible qu'en pareille circonstance le +4e zouaves fût oublié. Dès le lendemain, un billet d'invitation nous +arriva, et, à la tête de la division, le régiment tout entier rentra +par la barrière du Trône, traversa le faubourg et la rue +Saint-Antoine, la rue de Rivoli, les Champs-Élysées, et ne s'arrêta +qu'à Courbevoie. Nous avions ce pressentiment que nous allions tirer +nos derniers coups de fusil, et que nous les tirerions inutilement. + +Il était quatre heures et demie,--c'était le 17,--quand on forma les +faisceaux auprès du rond-point de Courbevoie. Ah! j'en connaissais +toutes les maisons! Pendant la nuit et la journée du lendemain, de +grandes colonnes d'infanterie et d'artillerie passèrent auprès de +nous. Des bataillons de marche pris dans la garde nationale parurent +enfin. C'était la première fois qu'on les menait au feu. Ils +marchaient en bon ordre et d'un pas ferme. + +A minuit, mon capitaine reçut ordre de se rendre chez le commandant du +bataillon; je l'accompagnai. Quand il sortit: + +--C'est pour demain, me dit-il. + +La compagnie fut avertie de se tenir prête à quatre heures du matin. + +A quatre heures du matin, elle était rangée en bataille. Il faisait +une nuit épaisse. On entendait partout dans la plaine que commandait +la batterie du Gibet, le bruissement sourd des régiments en marche. +Le 4e zouaves avait été le premier à s'ébranler; il s'avançait +lentement dans les champs détrempés, où le poids énorme de notre +équipement nous faisait enfoncer à chaque pas; parfois, mais pour +quelques minutes, on s'arrêtait, et les hommes, appuyant le sac sur le +canon de leur fusil, se reposaient. + +Des lueurs pâles commençaient à blanchir l'horizon; les squelettes des +arbres se dessinaient en noir dans cette clarté. La masse obscure du +Mont-Valérien s'arrondissait à notre gauche comme une bosse +gigantesque. Le pépiement des moineaux sortait des haies, des corbeaux +voletaient lourdement çà et là, et s'abattaient dans les champs, +remplis encore de ce silence qui donne à la nuit sa majesté. + +Qui le croirait? dans cette ombre incertaine, nous cherchions La +Fouilleuse, que les troupes françaises occupaient depuis un mois, et +aucun officier d'état-major ne savait où cette fameuse ferme pouvait +se trouver. Des marches mêlées de contre-marches nous la firent enfin +découvrir. + +Il faisait encore sombre. Des brouillards rampaient dans la plaine, +des paquets de boue s'attachaient à mes bottes, car j'avais de grandes +bottes comme les officiers: on n'était plus au temps où l'on se +renfermait dans la stricte observation des ordonnances; mais cette +Fouilleuse tant cherchée et trouée par tant de projectiles ne devait +pas nous retenir. Un mouvement rapide nous fit pousser plus avant, et, +la laissant sur notre gauche, nous vînmes prendre position en face du +parc de Buzenval. Michel me serra la main; il avait l'air triste. + +--Qui sait! me dit-il. + +Le spectacle que j'avais sous les yeux était grandiose. La clarté +commençait à se dégager de l'ombre; les lignes du paysage s'accusaient +déjà; derrière le mur crénelé du parc, les cimes des futaies +faisaient des masses noires estompées sur le ciel gris; les façades +blanches des villas s'éclairaient. Je voyais à une petite distance une +compagnie de la ligne qui, vaguement voilée par un léger rideau de +brume et l'arme au pied, me rappelait le fameux tableau de Pils; +c'était la même attente, la même attitude. Au loin, sur les flancs du +Mont-Valérien, des colonnes d'infanterie s'allongeaient et +descendaient dans la plaine; elles étaient épaisses et noires. On en +distinguait les lentes ondulations. Il me semblait impossible que de +telles masses énergiquement lancées ne fissent pas une trouée jusqu'à +Versailles. + +Une fusée partit du Mont-Valérien. A ce signal, les zouaves +s'élancèrent en tirailleurs. A peine avaient-ils fait cinquante pas, +que le mur du parc s'éclaira de points rouges. Les Prussiens étaient à +leur poste. Des soldats tombèrent dans les vignes. On n'avait pas +oublié l'affaire du parc de Villiers, l'une des plus meurtrières de la +campagne. Allait-elle se renouveler devant le parc de Buzenval, d'où +partait une grêle de balles? Le régiment savait par une douloureuse +expérience qu'une charge à la baïonnette ne ferait qu'augmenter le +nombre des morts, et déjà bien des pantalons rouges restaient +immobiles, couchés dans les échalas. Dispersés parmi les abris que +présentait le terrain, nous tirions contre les ouvertures d'où +l'incessante fusillade nous décimait. + +Des bataillons de gardes nationaux partirent pour tourner le parc. A +leur mine, à leur allure, au visage des hommes qui les composaient, on +comprenait que ces bataillons appartenaient aux quartiers +aristocratiques de Paris. Ils firent bravement leur devoir, comme +s'ils avaient voulu effacer le souvenir de ce qu'avaient fait ceux de +Belleville à l'autre extrémité de nos lignes. Ce mouvement prononcé, +l'affaire devint plus chaude. Un rideau de fumée s'étendait au loin +sur notre gauche; le mur du parc en était voilé. Il en sortait un +pétillement infernal. Je cherchais toujours à envoyer des balles dans +les trous d'où s'élançaient des langues de feu. + +Mon capitaine, qui allait des uns aux autres, me cria de prendre avec +moi quelques hommes et d'enfoncer une porte qu'on voyait dans le mur, +coûte que coûte. Je criai comme lui: En avant! à une poignée de +camarades qui m'entouraient. Ils sautèrent comme des chacals, le vieux +Criméen en tête. + +Une poutrelle se trouva par terre à dix pas des murs; des mains +furieuses s'en emparèrent, et d'un commun effort, à coups redoublés, +on battit la porte. Les coups sonnaient dans le bois, qui pliait, se +fendait et n'éclatait pas. On y allait bon jeu, bon argent, avec une +rage sourde, la fièvre dans les yeux, des cris rauques à la bouche; +mais les Prussiens tiraient toujours, et nos bras frappaient à +découvert. Je ne pensais qu'à briser la porte et à passer. Les balles +sautaient sur le bois et en détachaient des éclats; les ais craquaient +sans se rompre. L'un de nous tombait, puis un autre; un autre encore +s'éloignait le bras cassé ou traînant la jambe. La poutre ne frappait +plus avec la même force. Un instant vint où elle pesa trop lourdement +à nos mains épuisées, elle tomba dans l'herbe rouge; nous n'étions +plus que deux restés debout, le Criméen et moi. Des larmes de fureur +jaillirent de mes yeux; lui, reprit froidement son chassepot, et +passant la main sur son front baigné de sueur:--En route! dit-il. + +Quelques zouaves tiraillaient à cent mètres de nous. Pour les +rejoindre, il fallait passer le long d'une route qui filait +parallèlement au mur derrière lequel les Prussiens tiraient. Un +sergent de zouaves qui bat en retraite ne court pas; l'amour-propre +et la tradition le veulent. Vingt paires d'yeux me regardaient; je +leur devais l'exemple. Le Criméen me suivait, se retournait de dix pas +en dix pas, brûlant des cartouches. Je portais un surtout de peau de +mouton blanc qui me donnait l'apparence d'un officier et me désignait +aux balles. A mi-chemin, je compris qu'on me visait. Une balle passa à +deux pouces de mon visage, suivie presque aussitôt d'une seconde qui +s'aplatit contre un arbre dont je frôlais l'écorce. Une troisième +effleura ma poitrine, enlevant quelques touffes de laine frisée. +Décidément un ennemi invisible m'en voulait.--Je venais de rejoindre +mes zouaves, toujours accompagné du Criméen. + +--Par ici! me cria Michel, qui chargeait et déchargeait son fusil. Je +me retournai. Une balle qui me cherchait, la quatrième, passa au ras +de mes épaules et siffla; un grand soupir lui répondit. Michel venait +de tomber sur les genoux et les mains. Il essaya de se relever; le +poids du sac le fit retomber, et il resta immobile, le nez en terre. +Je courus vers lui. Une mare de sang coulait autour de sa veste. Le +pauvre garçon fit un effort pour retourner sa tête à demi et me dire +adieu. Je vis la clarté s'éteindre dans ses yeux. Sa tête posée sur +mes genoux, je le regardais. Une clameur de joie me tira de ma +stupeur. + +Un groupe de zouaves plus heureux que nous avait réussi à renverser +une porte mal barricadée; ils entraient pêle-mêle par cette brèche. Je +m'élançai de ce côté, la rage au coeur. Déjà mes camarades couraient +au plus épais des taillis, d'où les Prussiens débusqués s'échappaient +à toutes jambes. Des balles en faisaient rouler dans l'herbe. Je +sautai par-dessus leurs corps avec l'élan d'un animal sauvage; +j'aurais voulu en tenir un au bout de ma baïonnette. Les projectiles +cassaient les branches autour de moi ou labouraient le sol; des hommes +s'abattaient lourdement; d'autres, blessés, s'accroupissaient dans les +creux. On criait, on s'appelait. Au milieu de ma course, un chevreuil +affolé par tout ce bruit se jeta presque dans mes jambes. L'instinct +du chasseur l'emporta, et je le mis en joue. Un peu plus loin, un cri +bien connu frappa mon oreille, et deux coqs faisans qui venaient de +partir d'une cépée s'envolèrent à tire-d'aile. Cette fois on chassait +à l'homme; la battue était plus sanglante. + +Quelques bonds nous amenèrent à l'autre extrémité du parc, au pied du +mur que les Prussiens dans leur fuite venaient d'escalader. Aussitôt +on employa les sabres-baïonnettes à desceller les pierres pour +pratiquer contre eux les créneaux qu'ils nous avaient opposés sur le +front d'attaque. Chaque trou recevait un fusil. Il pouvait être alors +onze heures à peu près. Devant nous, La Bergerie soutenait un feu +terrible; des balles par centaines volaient par-dessus notre tête et +tombaient dans le parc. La Bergerie enlevée, la route de Versailles +était ouverte; il n'y avait plus qu'à descendre. Un fouillis d'hommes +animés par l'ardeur de la lutte grouillait dans le parc,--de la ligne, +de la mobile, de la garde nationale,--tous prêts à s'élancer où l'on +voudrait. On m'a raconté que le corps du général Ducrot était arrivé +en retard, et que ce retard avait compromis, en l'enrayant, le succès +du mouvement, que l'on avait perdu plusieurs heures devant une +tranchée qu'il aurait été facile de tourner, puisque nous étions à 500 +mètres au-dessus de cet obstacle, préservés nous-mêmes par le mur du +parc; mais que de choses ne dit-on pas pour expliquer un échec! + +Les zouaves attendaient toujours. Cette position qu'on nous avait dit +de prendre, elle était prise. N'avait-on pas à nous faire donner +encore un coup de collier? Le jour et une moitié de la nuit se +passèrent sans ordre nouveau. Des accès de colère nous empêchaient de +dormir. Le bruit de la bataille était mort. Vers une heure du matin, +un ordre arriva qui nous fit abandonner la position conquise au prix +de tant de sang. Quelle fureur alors parmi nous! Sur la route qui nous +ramenait à La Fouilleuse, nous marchions fiévreusement au travers des +mobiles roulés dans leurs couvertures. Il y avait près de vingt-quatre +heures que nous étions sur pied, le ventre creux, et la folie de +l'attaque ne nous soutenait plus. Je mourais de soif. Le Criméen me +passa un bidon pris je ne sais où, et qui, par miracle, se trouva +plein. Je bus à longs traits. + +--Sais-tu ce que tu as bu, dis? me demanda-t-il en riant dans sa +barbe. + +--De l'eau, je crois. + +--C'est de l'eau-de-vie, camarade! flaire un peu! + +Et c'était vrai. Je ne m'en étais pas aperçu. Le froid produit de ces +phénomènes. Une heure après, il fallut de nouveau quitter La +Fouilleuse et regagner Courbevoie en suivant la levée du chemin de +fer. L'affaire était manquée, et cependant, à l'heure même où l'on +prenait possession du parc de Buzenval,--des habitants du pays, me +l'ont affirmé plus tard,--on attelait les chevaux aux fourgons du roi, +et Versailles allait être évacué,--C'est toujours au moment où il ne +fallait plus qu'une attaque à fond pour nous forcer à reculer, disait +un officier prussien après l'armistice, que le mouvement de retraite +commençait dans votre armée. Pourquoi? + +Chacun sentait que la campagne était finie. Paris ne mangeait plus. +Les illusions s'étaient envolées. On ne croyait plus à la délivrance +par la province. Les zouaves, un instant campés à Belleville-Villette, +où l'on craignait une manifestation, avaient repris leurs +cantonnements à Malassise. + +L'armistice venait d'être signé. Il fallut ramener le 4e zouaves dans +Paris, où il devait être désarmé. Un effroyable accablement nous avait +saisis. Quoi! tant de morts et perdre jusqu'à ses fusils! Notre +dernière heure militaire se passa à Belleville, où notre patience fut +mise à une rude épreuve. Ces mêmes hommes qui devaient plus tard +élever tant de barricades contre l'armée de Versailles après avoir +respecté l'armée prussienne, rôdaient autour des baraques, et nous +raillaient grossièrement: + +--Tiens! encore des chassepots!... Va les cacher... On va te les +prendre! disaient-ils aux soldats isolés. + +Sans l'intervention des officiers, combien de ces misérables que les +zouaves exaspérés auraient châtiés d'importance! Déjà l'abominable +esprit qui a fait explosion le 18 mars fermentait dans ce coin +gangrené de Paris. + +Je ne m'étais engagé que pour le temps de la guerre. La guerre était +finie. La fièvre me prit. Je payai le froid, la fatigue, les dures +privations, les longues insomnies, les émotions surtout, les +tristesses, les colères de cette désastreuse campagne de six mois. +J'avais vu la catastrophe de Sedan, je voyais la chute de Paris. +C'était trop. J'entrai à l'ambulance de l'École centrale. J'y allais +chercher le repos après le travail; mes forces en partie revenues, un +invincible besoin de quitter la ville à laquelle une dernière +humiliation allait être infligée s'empara de moi. Voir, les mains +liées et sans armes, ceux que j'avais combattus dans la mesure de mes +forces m'était impossible; je pris un déguisement et traversai les +lignes prussiennes sans retourner la tête pour ne pas voir le +Mont-Valérien, où ne flottaient plus les couleurs françaises. + +FIN + + + + +TABLE + + +Préface + +Une armée prisonnière + +Une campagne devant Paris + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Recits d'un soldat, by Amedee Achard + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RECITS D'UN SOLDAT *** + +***** This file should be named 10774-8.txt or 10774-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/7/7/10774/ + +Produced by Tonya Allen, Wilelmina Malli re and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Biblioth que nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. + + https://www.gutenberg.org/etext06 + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/10774-8.zip b/old/10774-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8426439 --- /dev/null +++ b/old/10774-8.zip diff --git a/old/10774.txt b/old/10774.txt new file mode 100644 index 0000000..a424dac --- /dev/null +++ b/old/10774.txt @@ -0,0 +1,5219 @@ +The Project Gutenberg EBook of Recits d'un soldat, by Amedee Achard + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Recits d'un soldat + Une Armee Prisonniere; Une Campagne Devant Paris + +Author: Amedee Achard + +Release Date: January 21, 2004 [EBook #10774] +[Date last updated: October 4, 2004] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RECITS D'UN SOLDAT *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Wilelmina Malliere and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +RECITS D'UN SOLDAT + + +UNE ARMEE PRISONNIERE + +UNE CAMPAGNE DEVANT PARIS + +PAR + +AMEDEE ACHARD + +PARIS + +1871 + + + + +PREFACE + + +Les pages qu'on va lire sont extraites d'un cahier de notes ecrites +par un engage volontaire. Il n'y faut point chercher de graves etudes +sur les causes qui ont amene les desastres sous lesquels notre pays a +failli succomber, ni de longues dissertations sur les fautes commises. +Non; c'est ici le recit d'un soldat qui raconte simplement ce qu'il a +vu, ce qu'il a fait, ce qu'il a senti, au milieu de ces armees +s'ecroulant dans un abime. A ce point de vue, ces souvenirs, qui ont +au moins le merite de la sincerite, ont leur interet; c'est un nouveau +chapitre de l'histoire de cette funeste guerre de 1870 que nous +offrons a nos lecteurs. + + + + +RECITS D'UN SOLDAT + + * * * * * + +PREMIERE PARTIE + + + + +UNE ARMEE PRISONNIERE + +I + + +Au mois de juillet 1870, j'achevais la troisieme annee de mes etudes a +l'Ecole centrale des arts et manufactures. C'etait le moment ou la +guerre, qui allait etre declaree, remplissait Paris de tumulte et de +bruit. Dans nos theatres, tout un peuple fouette par les excitations +d'une partie de la presse, ecoutait debout, en le couvrant +d'applaudissements frenetiques, le refrain terrible de cette +_Marseillaise_ qui devait nous mener a tant de desastres. Des +regiments passaient sur les boulevards, accompagnes par les clameurs +de milliers d'oisifs qui croyaient qu'on gagnait des batailles avec +des cris. La ritournelle de la chanson des _Girondins_ se promenait +par les rues, psalmodiee par la voix des gavroches. Cette agitation +factice pouvait faire supposer a un observateur inattentif que la +grande ville desirait, appelait la guerre; le gouvernement, qui +voulait etre trompe, s'y trompa. + +Un decret appela au service la garde mobile de l'Empire, cette meme +garde mobile que le mauvais vouloir des soldats qui la composaient, +ajoute a l'opposition aveugle et tenace de la gauche, semblaient +condamner a un eternel repos. En un jour elle passa du sommeil des +cartons a la vie agitee des camps. L'Ecole centrale se hata de fermer +ses portes et d'expedier les diplomes a ceux des concurrents designes +par leur numero d'ordre. Ingenieur civil depuis quelques heures, +j'etais soldat et faisais partie du bataillon de Passy portant le no +13. + +La garde mobile de la Seine n'etait pas encore organisee, qu'il etait +facile deja de reconnaitre le mauvais esprit qui l'animait. Elle +poussait l'amour de l'indiscipline jusqu'a l'absurde. Qui ne se +rappelle encore ces departs bruyants qui remplissaient la rue +Lafayette de voitures de toute sorte conduisant a la gare du chemin de +fer de l'Est des bataillons composes d'elements de toute nature? +Quelles attitudes! quel tapage! quels cris! A la vue de ces bandes qui +partaient en fiacre apres boire, il etait aise de pressentir quel +triste exemple elles donneraient. + +Mon bataillon partit le 6 aout pour le camp de Chalons; ce furent, +jusqu'a la gare de la Villette, ou il s'embarqua, les memes cris, les +memes voitures, les memes chants. Des voix enrouees chantaient encore +a Chateau-Thierry. Les chefs de gare ne savaient auquel entendre, les +hommes d'equipe etaient dans l'ahurissement. A chaque halte nouvelle, +c'etait une debandade. Les moblots s'envolaient des voitures et +couraient aux buvettes, quelques-uns s'y oubliaient. On faisait a ceux +d'entre nous qui avaient conserve leur sang-froid des recits +lamentables de ce qui s'etait passe la veille et les jours precedents. +Un certain nombre de ces enfants de Paris avaient execute de +veritables razzias dans les buffets, ou tout avait disparu, la +vaisselle apres les comestibles; les plus facetieux emportaient les +verres et les assiettes, qu'ils jetaient, chemin faisant, par la +portiere des wagons; histoire de faire du bruit et de rire un peu. Des +courses impetueuses lancaient les officiers zeles a la poursuite des +soldats qui s'egaraient dans les fermes voisines, trouvant drole "de +cueillir ca et la" des lapins et des poules. On se mettait aux +fenetres pour les voir. + +A mon arrivee a Chalons, la gare et les salles d'attente, les cours, +les hangars, etaient remplis d'eclopes et de blesses couches par +terre, etendus sur des bancs, s'appuyant aux murs. La etaient les +debris vivants des meurtrieres rencontres des premiers jours: dragons, +zouaves, chasseurs de Vincennes, turcos, soldats de la ligne, +hussards, lanciers, tous haves, silencieux, mornes, trainant ce qui +leur restait de souffle. Point de paille, point d'ambulance, point de +medecins. Ils attendaient qu'un convoi les prit. Des centaines de +wagons encombraient la voie. Il fallait dix manoeuvres pour le passage +d'un train. Le personnel de la gare ne dormait plus, etait sur les +dents. + +Au moment ou nous allions quitter Paris, nous avions eu la nouvelle +de ces defaites, sitot suivies d'irreparables desastres. Maintenant +j'avais sous les yeux le temoignage sanglant et mutile de ces chocs +terribles au devant desquels on avait couru d'un coeur si leger. Mon +ardeur n'en etait pas diminuee; mais la pitie me prenait a la gorge a +la vue de ces malheureux, dont plusieurs attendaient encore un premier +pansement. Quoi! tant de miseres et si peu de secours! + +Le chemin de fer etabli pour le service du camp emmena les mobiles au +Petit-Mourmelon, d'ou une premiere etape les conduisit a leur +campement, le sac au dos. Pour un garcon qui, la veille encore, +voyageait a Paris en voiture et n'avait fatigue ses pieds que sur +l'asphalte du boulevard, la transition etait brusque. Ce ne fut donc +pas sans un certain sentiment de bonheur que j'apercus la tente dans +laquelle je devais prendre gite, moi seizieme. L'espace n'etait pas +immense, et quelques vents coulis, qui avaient, quoique au coeur de +l'ete, des fraicheurs de novembre, passaient bien par les fentes de la +toile et les interstices laisses au ras du sol; mais il y avait de la +paille, et, serres les uns contre les autres, se servant mutuellement +de caloriferes, les mobiles, la fatigue aidant, dormirent comme des +soldats. + +Aux premieres lueurs du jour, un coup de canon retentit: c'etait le +reveil. Comme des abeilles sortent des ruches, des milliers de mobiles +s'echappaient des tentes, en s'etirant. L'un avait le bras endolori, +l'autre la jambe engourdie. Le concert des plaintes commenca. +L'element comique s'y melait a haute dose; quelques-uns s'etonnerent +qu'on les eut reveilles si tot, d'autres se plaignirent de n'avoir pas +de cafe a la creme. Au nombre de ces conscrits de quelques jours si +meticuleux sur la question du confortable, j'en avais remarque un qui, +la veille au soir, avait paru surpris de ne point trouver de souper +dresse sous la tente. + +--A quoi songe-t-on?--s'etait-il ecrie. + +Les yeux ouverts, sa surprise devint de l'indignation. Le dejeuner +n'arrivait pas. + +--Si c'est comme cela qu'on nous traite, murmura-t-il, que sera-ce en +campagne? + +Je ne doutais pas que ce ne fut quelque fils de famille, comte ou +marquis, tombe du faubourg Saint-Germain en pleine democratie. Un +camarade discretement interroge m'apprit que le gentilhomme inconnu +s'essayait la veille encore dans l'art utile de tirer le cordon. +C'est, au reste, une remarque que je n'eus pas seul occasion de faire. +Les exigences des mobiles de Paris croissaient en raison inverse des +positions qu'ils avaient occupees: tous ceux qui avaient eu les +carrefours pour residence et les mansardes pour domicile poussaient +les hauts cris. Le menu du soldat leur paraissait insuffisant; les +objets de campement ne venaient pas de chez le bon faiseur. + +Le spectacle que presentait le camp de Chalons aux clartes du matin ne +manquait ni de grandeur, ni de majeste. Aussi loin que la vue pouvait +s'etendre, les cones blancs des tentes se profilaient dans la plaine. +Leurs longues lignes disparaissaient dans les ondulations du terrain +pour reparaitre encore dans les profondeurs de l'horizon. Un +grouillement d'hommes animait cette ville mouvante dont un poete de +l'antiquite aurait dit qu'elle renfermait le printemps de la grande +ville: triste printemps qui avait toutes les lassitudes et la +secheresse de l'hiver avant d'avoir donne la moisson de l'ete! Mais, +si le camp avait cette grace imposante qui se degage des grandes +lignes, il presentait des inconvenients qui en diminuaient les charmes +pittoresques. Des vents terribles en parcouraient la vaste etendue et +nous aveuglaient de tourbillons de poussiere; a la chaleur accablante +du jour succedaient les froids penetrants des nuits. Une rosee +abondante et glaciale mouillait les tentes, et, si l'on ne respirait +pas au coucher du soleil, le matin on grelottait. + +--Le gouvernement sait bien ce qu'il fait, disaient les mobiles; nous +sommes republicains, il nous tue en detail! + +Le premier coup de canon tire, la vie militaire s'emparait du camp. +Les tambours battaient, les clairons sonnaient, et les officiers qui +avaient eu cette chance heureuse d'attraper des fusils pour leurs +bataillons, s'efforcaient d'enseigner a leurs hommes l'exercice qu'ils +ne savaient pas. On voyait bon nombre de compagnies ou, les fusils a +tabatiere manquant, on s'exercait avec des batons. Les mobiles qui +n'avaient que leur paye vivaient de l'ordinaire du soldat. Quant aux +fils de famille, ils se reunissaient au Petit-Mourmelon, ou l'on +trouvait un peu de tout, depuis des pates de foie gras et du vin de +Champagne pour les gourmets jusqu'a des cuvettes pour les delicats. + +Je devais une visite au Petit-Mourmelon; la regnait le tapage en +permanence. Qu'on se figure une longue rue dont les bas cotes +offraient une serie interminable de cabarets, de guinguettes, d'hotels +garnis, de boutiques louches, de magasins borgnes, de cafes et de +restaurants, entre lesquels s'agitait incessamment une cohue de kepis +et de tuniques, de pantalons rouges et de galons d'or. On y faisait +tous les commerces, la traite des montres et l'escompte des lettres de +change. Ca et la, on jouait la comedie; dans d'autres coins, on +dansait. Ce Petit-Mourmelon, qui etait dans le camp comme une verrue, +n'a pas peu contribue a entretenir et a developper l'indiscipline. On +y prenait des lecons de dissipation et d'ivrognerie. On s'entretenait +encore a l'ombre de ces etablissements interlopes de l'accueil +insolent que les bataillons de Paris avaient fait a un marechal de +France. Des ames de gavroches s'en faisaient un sujet de gloire. +Peut-etre aurait-il fallu qu'une main de fer pliat ces caracteres +qu'on avait eleves dans le culte de l'insubordination; on eut le tort +de croire que l'indulgence porterait de meilleurs fruits. + +Un coeur un peu bien place et sur lequel pesait le sang repandu a +Reichshoffen devait etre bien vite degoute de cette platitude et de +ces criailleries. Parmi les jeunes gens que j'avais connus a Paris, et +qui faisaient comme moi leur apprentissage du metier des armes, +beaucoup ne se genaient pas pour manifester leurs sentiments +d'indignation et souffraient de leur inutilite. L'uniforme que je +portais devenait lourd a mes epaules. Sur ces entrefaites, j'entendis +parler du 3e zouaves, dont les debris ralliaient le camp de Chalons. +Le colonel, M. Alfred Bocher, se trouvait parmi les epaves du plus +brave des regiments. Je l'avais connu dans mon enfance, mon parti fut +pris sur-le-champ. Il ne s'agissait plus que de decouvrir le 3e +zouaves et son colonel. + +Quiconque n'a pas vu le plateau de Chalons peut croire que la +decouverte d'un regiment est une chose aisee; mais, pour l'atteindre, +il faut avoir la patience d'un voyageur qui poursuit une tribu dans +les interminables prairies du _Far-West_. C'etait au moment ou le +marechal de Mac-Mahon, plein d'une incommensurable tristesse, +rassemblait l'armee qui devait disparaitre a Sedan apres avoir +combattu a Beaumont. Partout des soldats et des tentes partout: un +desert peuple de bataillons. Deja se formait ce groupe enorme d'isoles +qui allait toujours grossissant. Les defaites des jours precedents +elargissaient cette plaie des armees en campagne. Ils formaient un +camp dans le camp. + +Des tentes d'un regiment de ligne, je passais aux tentes d'un +bataillon de chasseurs de Vincennes; je tombais d'un escadron de +cuirassiers dans un escadron de hussards; je me perdais entre des +batteries dont les canons luisaient au soleil. Si je demandais un +renseignement, je n'obtenais que des reponses vagues. Enfin, apres +trois ou quatre heures de marche dans cette solitude animee par le +bruit des clairons, j'arrivai au campement du 3e zouaves. Quelques +centaines d'hommes y etaient reunis portant la veste au tambour jaune. +Quand il avait quitte l'Afrique, le regiment comptait pres de trois +mille hommes. Le colonel Bocher etait la, assis sur un pliant, entoure +de trois ou quatre officiers a qui des bottes de paille servaient de +sieges. Je me nommai, et presentai ma requete. + +--Savez-vous bien ce que vous me demandez? dit-il alors; c'est une +longue suite de miseres, de fatigues, de souffrances. Tous les soldats +les connaissent: mais au 3e zouaves ce sont les compagnons de tous +les jours. Mon regiment a une reputation dont il est fier, mais qui +lui vaut le dangereux honneur d'etre toujours le premier au feu. Si +vous cedez a une ardeur juvenile, prenez le temps de reflechir. + +Ma resolution etait bien arretee, le colonel ceda. Il me remit une +carte avec quelques mots ecrits a la hate, par lesquels il +m'autorisait a faire partie des compagnies actives sans passer par les +lenteurs et les ennuis du depot, et me congedia. Peu de jours apres, +j'etais a Paris, ou je n'avais plus qu'a m'enroler et a m'equiper. +C'etait plus difficile que je ne pensais. Rien n'avait ete change pour +rendre plus rapides et plus faciles les engagements. Aucun tailleur de +Paris n'a jamais employe ses ciseaux et ses aiguilles a couper et a +coudre des vetements de zouave. Quant au tailleur officiel du +regiment, il habitait Mostaganem; enfin, toutes les difficultes +vaincues, ma veste sur le dos et ma feuille de route dans la poche, +le 28 aout, en qualite de zouave de deuxieme classe au 3e regiment, je +partis pour Rethel avec un billet qui ne me garantissait le voyage que +jusqu'a Reims. Je n'avais d'ailleurs ni fusil, ni cartouches. Tout mon +bagage se composait d'un tartan qui renfermait deux chemises de +flanelle, trois ou quatre paires de chaussettes de laine et quelques +mouchoirs. Ma fortune etait cachee dans une ceinture, ou, en cherchant +bien, on eut trouve un assez bon nombre de pieces d'or. + +Il y avait dans le compartiment dans lequel j'etais monte, une femme +enveloppee d'un manteau qui pleurait sous son voile et un ingenieur +qui prenait des notes. Ma voisine m'apprit entre deux sanglots qu'elle +avait un fils et un frere a l'armee. Elle n'en avait point de +nouvelles depuis quinze jours. L'ingenieur voyageait pour la +destruction des oeuvres d'art, telles que viaducs, ponts et tunnels. +Il en avait une centaine a faire sauter. C'etait une mission de +confiance. Son crayon voltigeait sur le calepin et il honorait +quelquefois son voisin d'un sourire modestement orgueilleux. + +La guerre et ses consequences, la guerre et ses probabilites faisaient +tous les frais de la conversation. On n'avait rien a apprendre et on +parlait toujours. Chaque voyageur qui montait apportait son contingent +de nouvelles. La plupart reposaient sur des renseignements fournis par +le hasard. Ils ne mentaient pas moins que les depeches. Le blame avait +plus de part a l'entretien que l'eloge. L'un attaquait l'etat-major, +un autre l'intendance. On improvisait des plans de campagne +magnifiques qui n'avaient d'autre defaut que d'etre impraticables. +Leurs auteurs retournaient a leurs affaires ca et la; celui-la dans +son chateau, celui-ci dans sa boutique. + +A la station de Reims, ou l'on n'attendait pas encore le roi +Guillaume, tous mes compagnons de route descendirent. Un officier +d'artillerie, qui semblait avoir fait cent lieues a travers champs, +monta, etendit ses jambes crottees sur les coussins, soupira, se +retourna, et se mit a ronfler comme une batterie. Vers deux heures du +matin, le convoi s'arreta a Rethel. Il ne s'agissait plus maintenant +que de decouvrir le 3e zouaves. Il pleuvait beaucoup, et la ville +etait encore dans l'epouvante d'une visite qu'elle avait recue la +veille. Quatre uhlans avaient pris Rethel; mais, trop peu nombreux +pour garder cette sous-prefecture, ils etaient repartis comme ils +etaient arrives, lentement, au pas. Tout en discutant les chances du +retour des quatre uhlans avec l'aubergiste qui m'avait accorde +l'hospitalite d'une chambre et d'un lit, j'appris que le 3e zouaves +etait parti depuis trois jours. Personne ne savait ou il etait alle. +Je voulais a la fois des renseignements et un fusil. La matinee +s'ecoula en recherches vaines. Point d'armes a me fournir, aucune +information non plus. Sur enfin que le chemin de fer ne marchait plus, +et bien decide a rejoindre mon regiment, j'obtins d'un loueur une +voiture avec laquelle il s'engageait a me faire conduire a Mezieres. + + + + +II + + +Nous n'avions pas fait un demi-kilometre sur la route de Mezieres, que +deja nous rencontrions des groupes de paysans marchant d'un air +effare. Quelques-uns tournaient la tete en pressant le pas. Leur +nombre augmentait a mesure que la voiture avancait. Bientot la route +se trouva presque encombree par les malheureux qui poussaient devant +eux leur betail, et fuyaient en escortant de longues files de +charrettes sur lesquelles ils avaient entasse des ustensiles, quelques +provisions et leurs meubles les plus precieux. Les femmes et les +enfants, assis sur la paille et le foin, pleuraient et se lamentaient. +Je pensai alors aux chants qui avaient salue la nouvelle de la +declaration de guerre, a l'enthousiasme nerveux de Paris, a cette +fievre des premiers jours. J'etais non plus a l'Opera, mais au milieu +de campagnes desolees que leurs habitants abandonnaient. La ruine et +l'incendie les balayaient comme un troupeau. L'un de ces fugitifs que +je questionnai au passage, me repondit que les Prussiens arrivaient en +grand nombre: ils avaient coupe la route entre Mezieres et Rethel, et +me conseilla de rebrousser chemin. Cela dit, il reprit sa course. + +De sourdes et lointaines detonations pretaient une eloquence plus +serieuse au discours du paysan: c'etait la voix grave du canon qui +tonnait dans la direction de Vouziers. Je ne l'avais jamais entendue +qu'a Paris pendant les rejouissances des fetes officielles. Elle +empruntait au silence des campagnes et au spectacle de cette route ou +fuyait une foule en desordre, un accent formidable qui faisait passer +un frisson dans mes veines. Plus tard je devais me familiariser avec +ce bruit. Une ferme brulait aux environs, et l'on n'avait besoin que +de se dresser un peu pour apercevoir derriere les haies les coureurs +francais et prussiens qui echangeaient des coups de fusil. + +A six heures du soir, la voiture atteignit les portes de Mezieres. Mon +premier soin fut de me rendre a la place ou je voulais, comme a +Rethel, obtenir tout a la fois un fusil et des renseignements sur le +3e zouaves; mais le desordre et le trouble que j'avais deja remarques +a Rethel n'etaient pas moindres a Mezieres. Un employe pres duquel je +parvins a me glisser apres de longs efforts, me jura, sur ses +dossiers, que personne dans l'administration ne savait ou pouvait +camper dans ce moment le regiment que je cherchais. Il n'y avait plus +qu'a trancher la question du fusil. Mon insistance parut etonner +beaucoup l'honnete bureaucrate. Prenant alors un air doux: + +--Je comprends votre empressement a servir votre pays, reprit-il, +c'est pourquoi je vous engage a partir pour Lille. + +--Pour Lille! pour Lille en Flandres? + +--Oui, monsieur, Lille, departement du Nord, ou l'on forme un regiment +qui sera compose d'elements divers tres-bien choisis. Vous y serez +admis d'emblee, et la certainement vous trouverez enfin ce fusil qu'on +n'a pu vous procurer ni a Rethel, ni a Mezieres. D'ailleurs il y a des +ordres. + +L'entretien etait fini; la voix de l'autorite venait de se faire +entendre. Pour un volontaire qui avait reve de se trouver en face des +Prussiens quelques heures apres son depart de Paris, elle n'etait ni +douce, ni consolante. Au lieu de la bataille, le depot! L'oreille +basse, je poussai devant moi tristement a travers les rues. Des +militaires portant tous les uniformes les encombraient, allant et +venant, sortant du cabaret pour entrer chez les marchands de vin. Il y +avait comme du desenchantement dans l'air. + +A la nuit tombante, un passant m'indiqua la rue que designait mon +billet de logement, et je ne tardai pas a frapper a la modeste porte +de la maison ou je devais passer la nuit. Une servante, sa chandelle a +la main, me conduisit dans une espece de galetas dont un vieux lit mal +equilibre occupait tout le plancher. Ce n'etait pas l'heure de faire +des reflexions. La fatigue, du reste, avait la parole, et non plus la +delicatesse. Cinq minutes apres je dormais tout habille. + +Vers deux heures du matin cependant, une tempete de fanfares eclata. +Je sautai sur mes pieds et courus vers le palier. Une servante qui +regardait par une lucarne se retourna.--C'est le prince imperial qu'on +eveille, me dit-elle. Les trompettes sonnaient partout le boute-selle +pour un depart qui ne devait point avoir de retour. Des cavaliers +passaient au galop dans la rue; les escadrons se rangeaient en ordre +de marche; un cliquetis d'armes s'eleva mele au roulement lointain +d'une voiture, puis tout s'eteignit: l'heritier d'un empire s'en +allait vers l'abime! + +Le train qui devait partir a six heures de la station de Charleville +n'etait pas encore forme au moment ou j'arrivai. La gare etait remplie +de soldats fievreux et fourbus ou l'on comptait non moins de trainards +que de malades, et que l'administration aux abois versait dans les +depots du Nord et les divers hopitaux qui pouvaient disposer de +quelques lits encore. Les wagons ne furent pleins qu'a neuf heures. On +y entassait les debris de vingt regiments. A neuf heures et demie, la +locomotive s'ebranla lourdement. On voyait ca et la des grappes de +pantalons garance sur les plates-formes et les marchepieds, ceux-ci +debout, ceux-la couches. De temps a autres, des convois charges de +soldats, de canons et de chevaux saluaient au passage le convoi qui +s'eloignait de Mezieres. C'etait l'armee du general Vinoy, qui allait +appuyer l'armee du marechal Mac-Mahon, et qui devait presque aussitot +battre en retraite et s'enfermer dans Paris. Un de ces convois +s'arreta a la station de Harrison vers deux heures en meme temps que +celui sur lequel j'etais monte. On causa de wagon a wagon entre +cavaliers et fantassins; c'est ainsi que j'appris qu'un detachement du +3e zouaves venait de prendre place dans un train montant, et ne devait +pas tarder a passer. Je resolus d'attendre l'arrivee de mes camarades +inconnus. + +Au bout de quatre heures, le detachement du 3e zouaves parut enfin. +D'un bond je m'elancai aupres du lieutenant qui le commandait. + +--Monsieur? lui dis-je. + +--On m'appelle mon lieutenant, repliqua l'officier d'un ton sec; puis +me regardant le sourcil deja fronce: + +--Que voulez-vous? et surtout soyez bref. + +Je lui exposai ma demande en termes nets et precis. + +--Montez! dit le lieutenant. + +Je pris subitement place dans un wagon ou quinze zouaves allongeaient +leurs guetres. Des regards curieux se dirigerent vers le nouveau-venu, +qui melait tout a coup sa jeune barbiche au rassemblement farouche de +ces moustaches rouges et noires. L'instant etait critique: il y avait +la un ecueil a franchir. Une magnifique pipe que je tirai et que +j'offris tour a tour a chacun me gagna le coeur de mes compagnons de +route. En signe d'adoption, ils me tutoyerent spontanement. Vers dix +heures du soir, le train s'arreta a Charleville: le detachement des +zouaves quitta les wagons, et vint camper sur une promenade au-dessus +de la station. L'influence de la pipe, dont le tuyau d'ambre sortait +de ma poche, me permit l'entree d'une tente ou l'hospitalite la plus +cordiale m'accueillit sur un pan de gazon. Mon tartan, que je n'avais +pas quitte depuis mon depart de Paris, me servit de matelas et de +couverture, et je m'endormis entre mes camarades. Lorsque par hasard +j'entrouvrais les yeux, et qu'a la lueur pale de quelques tisons +brulant ca et la j'apercevais ce pele-mele de jambes enfouies dans +d'immenses culottes, et de tetes cachees a demi sous le fez rouge, des +rires silencieux me prenaient. Je fus reveille par la rosee qui +transpercait mes vetements et me glacait. Les zouaves, qui, dans des +attitudes diverses, ronflaient sous la tente, secouerent leurs +oreilles comme des chiens qui viennent de recevoir une ondee, et, +sifflant des airs bizarres meles de couplets saugrenus, se mirent en +devoir de plier les tentes et de faire les sacs pour etre prets a +partir au premier signal. Je m'employai avec eux tant bien que mal. +Allant et venant, je fis la decouverte d'un superbe capuchon de drap +tout neuf qui gisait sur l'herbe et semblait orphelin. Je soulevai le +capuchon, l'examinai, et ne put lui refuser les louanges qu'il +meritait au double point de vue de la solidite et de la conservation. + +--A qui le capuchon? m'ecriai-je en le tenant suspendu au bout de mon +bras. + +--A toi, parbleu! s'ecria un vieux zouave chevronne jusqu'a l'epaule. + +Je le regardai un peu surpris. + +--Tu ne comprends donc pas? reprit-il; c'est pourtant bien clair. Tu +as droit a un capuchon et tu n'en as pas, ce qui est la faute du +gouvernement; cependant en voici un qui se balance entre tes doigts. +Quelqu'un le reclame-t-il? non; ma conclusion est qu'il t'appartient. + +Et toujours parlant il m'en coiffa. Un coup de clairon retentit. + +--C'est l'assemblee qui sonne, ajouta-t-il, en route a present, le +lieutenant n'aime pas qu'on le fasse attendre. + +A sept heures et demie, un train prit le detachement, et la locomotive +courut sur la voie qui aboutissait a Sedan. Ici le verbe courir doit +se prendre dans le sens le plus modeste. Le convoi marchait, parfois +meme il se trainait. D'une main, le mecanicien, debout sur sa machine, +serrait le frein; du regard, il sondait l'horizon. On ne savait pas au +juste ou etaient les Prussiens, et a toute minute on craignait de +trouver la voie coupee. Tout a cote des rails, en contre-bas, filait +une route sur laquelle passaient en toute hate des familles de paysans +chassees par la peur et le desespoir. Des femmes qui pleuraient +portaient des petits enfants. Ces malheureux pressaient la fuite de +quelques bestiaux. On entendait le grincement des charrettes toutes +chargees de ce qu'ils avaient pu sauver. Des detonations roulaient +dans la campagne. On voyait ca et la, au-dessus des haies, des +panaches de fumee blanche; toutes les tetes etaient aux portieres. Le +convoi allait au devant de la bataille. Un melange d'angoisse et +d'impatience m'agitait. En ce moment, un zouave parut sur le +marchepied, et avertit ses camarades, de la part du lieutenant, qu'ils +devaient se tenir prets a tirer. En un clin d'oeil, tous les +chassepots furent charges et armes. Le wagon s'en trouva herisse, et +la locomotive prit une allure plus rapide. On n'apercevait au loin que +quelques groupes noirs ondulant dans la plaine. Des yeux percants +croyaient y reconnaitre le casque a pointe des Prussiens. Tout a coup +un obus parti d'un point invisible s'enfonca dans le remblai du chemin +de fer; un autre, qui le suivait, ecorna l'angle d'un wagon. Le convoi +en fut quitte pour la secousse. Les zouaves repondirent a cette +agression par quelques coups de fusil tires dans la direction des +masses noires qu'on voyait au loin. Une heure apres, le convoi etait +en vue de Sedan, et s'arretait bientot a la gare, qui est situee a un +kilometre a peu pres du corps de place. Deja les bataillons prussiens +couronnaient certaines hauteurs voisines. Les promenades qui m'avaient +fatigue a Mezieres et a Rethel m'attendaient a Sedan. J'avais a peine +fait quelques pas dans la ville, qu'un fourrier de zouaves m'engagea, +ainsi que plusieurs de mes camarades, a retourner a la gare, ou des +caisses de fusils etaient arrivees, disait-il. Je m'y rendis en +courant. A la gare, point de caisses et point de fusils, mais des amas +de pains et des monceaux de sacs remplis de biscuits. Je regardai le +fourrier. + +--Vous n'y comprenez rien, n'est-ce pas? me dit-il en riant: ne me +fallait-il pas des hommes de bonne volonte pour enlever ces +provisions? M'auriez-vous suivi, si je ne vous avais pas promis des +armes? + +Il n'y avait rien a repliquer a ce raisonnement. Ployant bientot sous +le poids du sac et portant un pain sous chaque bras, je repris le +chemin de Sedan, ou mon detachement avait ordre d'attendre sur la +place Stanislas. Un ordre vint en effet qui le fit retourner a la +porte de Paris, par laquelle il etait entre. Une rumeur effroyable +remplissait la ville. Des aides de camp circulaient, des estafettes +passaient portant des depeches, des groupes se formaient au coin des +rues; un homme vint criant qu'on avait remporte une grande victoire. +Quelques incredules hocherent la tete. Une canonnade furieuse ne +cessait pas de retentir dans la direction nord-est de Sedan. On avait +le sentiment qu'une partie formidable se jouait de ce cote-la. Toutes +les oreilles etaient tendues, tous les coeurs oppresses. Brusquement +un sergent me tira de mon repos, et, faisant l'appel des hommes qui +n'etaient pas armes, me conduisit avec quelques-uns de mes camarades +a la citadelle, ou enfin on nous distribua des fusils. Le commandant +de place, qui assistait a cette distribution, fit aux zouaves une +courte allocution pour les engager a s'en bravement servir, et au pas +gymnastique le sergent nous ramena a la porte de Paris, ou l'on se +disposait a recevoir une attaque. Des bourgeois effares allaient et +venaient. Il y avait de grands silences interrompus par de sourdes +detonations. Un cortege passa portant un uhlan a moitie mort couche +sur deux fusils. De ces etres abrutis et vils comme il s'en trouve +dans toutes les foules, se ruerent autour de la civiere en criant et +vociferant. Le visage pale du blesse ne remua pas; peut-etre +n'entendait-il plus ces insultes. Sur sa poitrine ensanglantee, et que +laissait voir sa chemise entr'ouverte, pendait une plaque de cuir dont +la vue m'intrigua beaucoup. Etait-ce, comme quelques-uns le +supposaient, une espece de cuirasse destinee a proteger les soldats +du roi Guillaume contre les balles des fusils francais? Etait-ce plus +simplement une sorte d'etiquette solide sur laquelle etaient inscrits +le numero matricule du combattant, avec ceux du regiment, du bataillon +et de la compagnie, et qui devait le faire reconnaitre en cas de mort? + + + + +III + + +Le bruit du canon qui grondait toujours ne me permit pas d'approfondir +plus longtemps cette question. Un sergent disposait nos hommes le long +du mur d'enceinte, de cinq metres en cinq metres, en nous recommandant +de ne pas tirer sans voir et sans bien viser. Il etait a peu pres six +heures du soir quand je pris possession du poste qui m'avait ete +assigne. On nous avait prevenus que nous serions releves a minuit: +c'etait une faction de six heures pour mes debuts; mais j'avais un bon +chassepot a la main, tout battant neuf, et je n'aurais pas troque mon +coin ou soufflait la bise contre un fauteuil d'orchestre a l'Opera. +Mes camarades et moi, nous etions tous couches sur le rempart dans +l'herbe et la rosee, observant un silence profond et l'oeil au guet. +Mon attention etait quelquefois distraite par des mouvements qui se +faisaient autour de nous. Deux compagnies de lignards firent abaisser +le pont-levis, et filerent, l'arme sur l'epaule, vers la gare du +chemin de fer, ou elles allaient prendre une grand'garde. On entendait +leur pas dans l'ombre, et leur masse noire s'effacait lentement dans +une sorte d'ondulation cadencee. + +Le froid penetrant de la nuit se faisait sentir. Mes vetements de +laine et mon capuchon lui-meme s'imbibaient de rosee; des frissons me +couraient sous la peau. Dix heures sonnerent, puis onze. Rien ne +bougeait dans la plaine. Mes yeux se fatiguaient a regarder la nuit. +Je me serais peut-etre endormi sans le froid glacial qui, du bout de +mes pieds trempes dans l'eau, montait jusqu'a mes epaules. A droite +et a gauche, les corps inertes de mes compagnons de garde +s'allongeaient pesamment dans le gazon terne et detrempe. De temps a +autre, des monosyllabes rudes sortaient de leurs levres, puis tout +rentrait dans le silence. Minuit arriva; toutes les oreilles en +compterent les douze coups. Mon enthousiasme s'etait adouci. Plusieurs +d'entre nous tournerent la tete du cote par lequel nous etions venus. +Rien n'y parut. Quand la demie tinta: + +--A present, murmura l'un de mes voisins que l'experience avait rendu +sceptique, ce sera comme ca jusqu'a demain. + +Il ne se trompait pas. A six heures du matin, nous etions encore +immobiles aux memes places. Pour secouer la somnolence qui faisait +parfois tomber nos paupieres alourdies, nous avions la distraction de +quelques alertes. Ainsi, par exemple, vers une heure, des mobiles +campes dans notre voisinage, entendant marcher, sauterent sur leurs +faisceaux, crierent aux armes a tue-tete, et commencerent un feu +violent. Les officiers exasperes couraient partout en criant: Ne tirez +pas! ne tirez pas! mais les fusils partaient toujours. Ce beau tapage +dura cinq minutes. Il s'agissait tout simplement d'une compagnie de +ligne qui rentrait apres une reconnaissance. Un malheureux caporal fut +victime de cette fausse alerte. + +Il y eut encore deux ou trois algarades semblables. La derniere me +laissa sans emotion. Vers quatre heures et demie du matin, aux +premieres lueurs du jour, partit un coup de canon tire des remparts de +Sedan. Ce premier coup de canon marquait le commencement d'une journee +qui devait compter parmi les plus irreparables desastres. Bientot des +decharges violentes suivirent cette premiere detonation. Je regardais, +dans l'ombre qui s'eclairait, les rayons rouges de ces coups de feu +retentissants. Deja mon oreille etait faite a ce bruit terrible. +Appuye sur le coude, j'en ecoutais le grondement, qui ne cessait plus +et redoublait d'intensite en se rapprochant. La bataille faisait rage. +Cette fois j'y avais ma place marquee d'avance. Vers six heures, on +vint relever le detachement qui avait passe la nuit sur le rempart. + +--C'est le moment de casser une croute, me dit le sergent, +depeche-toi; tout a l'heure il va faire chaud. + +Je ne me le fis pas dire deux fois, et, prenant ma course du cote de +la ville, tout en cherchant une auberge, j'apercus dans le _Cafe de la +Comedie_, sur la place Stanislas, six officiers superieurs qui +jouaient au billard. Ils faisaient des carambolages, et semblaient +s'amuser beaucoup tandis que des boulets prussiens frappaient les +murailles voisines. J'avais avale je ne sais quoi, je ne sais ou, en +quatre minutes, et retournai, toujours courant, a la porte de Paris, +ou tout de suite je fus mis de garde avec un autre zouave en dehors du +pont-levis. Mon lieutenant,--je ne l'appelais plus monsieur,--nous +avait donne pour consigne d'empecher tout individu de passer le pont +et meme de se presenter de l'autre cote du fosse. Le bombardement de +la ville venait de commencer: les obus sifflaient et tombaient ca et +la avec ce bruit strident qu'on n'oublie jamais. C'etait la premiere +fois que je voyais le feu, je n'etais pas completement rassure. Mon +coeur battait a coups profonds, et malgre moi je serrai la batterie de +mon chassepot tout arme d'une main nerveuse. Ceux qui jurent qu'aucune +emotion ne les a effleures dans un tel moment me laissent des doutes +sur leur franchise. Peut-etre ont-ils plus d'orgueil que de sincerite; +peut-etre aussi ont-ils cet avantage d'etre petris d'un limon +particulier. Quant a moi, sans que la pensee de deserter mon poste me +vint un instant a l'esprit, j'etais en proie a des sensations +indefinissables et complexes ou l'inquietude et la curiosite avaient +une egale part. + +Les obus broyaient la pierre des murailles ou fouettaient l'eau des +fosses. Les eclats volaient partout. Une piece de canon placee sur le +rempart, un peu a gauche de la porte, repondait aux batteries +prussiennes avec une rapidite et une precision qui attirerent bientot +leur attention de son cote. Une grele de projectiles mit hors de +service quelques artilleurs. Il etait clair que les ennemis +s'appliquaient a eteindre le feu de leur piece. Ils y reussirent +bientot sans merite aucun. Le pauvre canon se tut de lui-meme faute de +munitions. L'un des artilleurs qui restaient debout jeta son +ecouvillon avec rage; un autre se croisa les bras sur la poitrine, +quelques-uns se retirerent lentement poursuivis par les obus. + +Pendant ce duel inegal, j'allais et venais devant mon pont-levis. Les +obus et les boulets, qui tout a l'heure arrivaient seuls, etaient +maintenant accompagnes d'une pluie de balles qui s'aplatissaient en +aureole contre les murailles, ou ricochaient sur le fer des garde-fous +avec un petillement qui agacait mes oreilles. Nous etions, mon +camarade et moi, en sentinelle sur le bord du fosse, comme des cibles +vivantes contre lesquelles des Bavarois qui venaient de s'emparer de +la gare exercaient leur adresse. Ils y mettaient une grande activite. +Jusqu'alors leur precipitation meme nous avait preserves; mais l'un +d'eux ne pouvait-il pas rectifier son tir et atteindre enfin le point +de mire offert a leurs coups? Nous n'echangions pas un mot, nos +regards parlaient pour nous. Deux ou trois jets de poussiere arraches +par des balles a la crete du fosse avaient deja vole sur mes +jambieres, lorsque le lieutenant, tout en laissant le pont-levis +abaisse, nous fit rentrer sous le rempart. Un soupir d'allegement, je +l'avoue, souleva ma poitrine. + +Cela fait, il demanda trente hommes de bonne volonte pour occuper les +creneaux de l'avancee au dela du pont-levis. En ce moment, la route +par laquelle il fallait necessairement passer etait balayee par une +pluie d'obus et de balles qui en labouraient le sol et les abords. +Cinquante zouaves se presenterent, et les trente premiers s'elancerent +au pas de course. Retenu sous la voute par la consigne, je les +regardai partir. J'avais le coeur serre: il me semblait qu'aucun d'eux +ne pourrait traverser cet ouragan de fer et de plomb; mais deja leur +course furieuse les avait portes aux creneaux. Deux ou trois gisaient +par terre; un autre se debattait dans le fosse. A peine accroupis a +leur poste d'observation, ils rendaient balle pour balle. On tirait +aussi de dessus les remparts, ou des compagnies de mobiles etaient +alignees; malheureusement tous les coups, dans la precipitation du +feu, ne portaient pas sur les Prussiens. Quelques-uns frappaient +autour des creneaux; un zouave atteint entre les epaules, resta sur +place. La fusillade ne faisait plus qu'un long roulement etouffe par +les decharges de l'artillerie. Le lieutenant fit sonner la retraite. +Il fallait de nouveau passer le pont-levis ou le tourbillon des +projectiles s'abattait. Un elan ramena les volontaires qui avaient si +bravement fait leur devoir; mais leur groupe vaillant paya sa dime a +la mort. J'en vis tomber trois encore, et le reste disparut sous la +voute: ma gorge etait prise comme dans un etau. + +Mon tour de servir etait venu. Sur un signe du lieutenant, et a +l'instant meme ou les derniers zouaves passaient sur le tablier du +pont-levis, je m'elancai avec cinq ou six camarades completement en +dehors et me suspendis aux chaines du pont qu'il s'agissait de +relever. Les Prussiens, qui n'etaient plus tenus en respect, se +precipiterent du cote des palissades et firent un feu d'enfer. Je ne +voyais plus. Autour de cette grappe d'hommes qui pesaient de toutes +leurs forces sur les deux chaines, les balles tracaient un cercle en +s'aplatissant contre le mur. Il me semblait que huit ou dix allaient +me traverser le corps. Elles ricochaient partout; leur choc contre la +pierre et le fer ne s'en detachait pas en coups isoles, mais faisait +un bruissement continuel. Je m'etonnais de la pesanteur du pont, bien +que j'eusse mis a l'epreuve la solidite de mes muscles, et de la +lenteur maladroite des chaines a glisser dans leurs ramures, et +cependant cette operation qui me paraissait interminable ne dura pas +plus de quinze secondes. Quand les balles trouerent le lourd bouclier +qui fermait la voute, je me secouai: je n'avais pas une egratignure. +Aucun de mes camarades non plus n'avait ete touche. + +--C'est la chance, murmura un caporal qui s'essuyait le front. + +Un de mes voisins me tapa sur l'epaule, et m'engagea a le suivre sur +le rempart. + +--Tu comprends, me dit-il, qu'il n'y a plus rien a faire ici; la-haut, +nous verrons tout: ce doit etre drole. + +Cette derniere observation me decida. On avait bien la-haut, comme +disait le zouave, l'inconvenient des obus qui tombaient ca et la; mais +on pouvait aisement se defiler des balles. Je m'etendis sur l'herbe, +et me mis a fumer quelques cigarettes, tout en ne perdant aucun detail +du spectacle que j'avais sous les yeux. Des nuages de fumee montaient +dans l'air, des fermes brulaient; on distinguait des ondulations +noires parmi les champs. Ca et la, des hommes isoles couraient. Des +masses profondes s'avancaient au loin. + +--Ca, c'est l'infanterie, me dit mon voisin, qui savourait ma pipe... +Ces gueux-la en ont des tas. + +Il s'interrompit pour m'emprunter une pincee de tabac, et, allongeant +le bras dans la direction d'un hameau: + +--Cette poussiere qui roule tout la-bas, c'est des uhlans; plus on en +tue, plus il y en a. + +J'etais sur mon rempart comme dans une stalle d'orchestre; mais les +drames militaires que j'avais vus au theatre ne m'avaient donne qu'une +mediocre idee du spectacle terrible dont les scenes se deroulaient +sous mes yeux: je ne comptais plus les cadavres epars dans les champs. +Quelque chose qui se passait a ma gauche me fit tout a coup me relever +a demi. Sur un plateau qui s'etend au-dessus de Sedan et qui fait face +a la Belgique, un regiment de cuirassiers lance au galop executait une +charge. Les rayons du soleil frappaient leur masse eclatante. Les +cuirasses semblaient en flammes: c'etait comme une nappe d'eclairs qui +courait. On voyait leurs sabres etinceler parmi les casques. +L'avalanche des escadrons tombait sur les lignes noires de +l'infanterie bavaroise, lorsque les batteries prussiennes apercurent +nos cuirassiers. Soudain le vol des obus qui battait le rempart passa +avec un bruit strident au-dessus de nos tetes et tourbillonna sur le +plateau. Je vis des rangs s'ouvrir et des chevaux tomber. Je sentais +mon coeur battre a m'etouffer. Il arrive souvent que les emotions +n'atteignent pas au niveau de ce qu'on esperait ou redoutait; mais au +milieu de ce bruit formidable, en presence de ces fourmilieres +d'hommes qui marchaient dans le sang, celles qui m'agitaient +depassaient en violence tout ce que j'avais pu supposer. + +Pendant toute la matinee, on avait cru dans Sedan que nous etions +vainqueurs; c'etait moins cependant une croyance qu'un espoir. +Quelques officiers essayerent meme de relever le moral des soldats par +des recits fantastiques. + +--Courage, mes enfants, disaient-ils, Bazaine arrive! + +Helas! ce ne fut point Bazaine, mais un nouveau Bluecher avec 100,000 +hommes encore! Vers midi, le bruit se repandit parmi les groupes que +l'armee prussienne, augmentee subitement d'un gros renfort de troupes +fraiches, avait pris l'offensive, et que les notres, fatigues d'une +lutte inegale, battaient en retraite. A deux heures a peu pres, la +debandade commenca. Du sommet du rempart, ou j'etais toujours place +avec les autres zouaves de mon detachement, j'assistais a cette +retraite, qui prenait de minute en minute l'aspect d'une deroute. Les +regiments que j'apercevais au loin flottaient indecis. Les rangs +etaient confondus; plus d'ordre. Dans cette foule, les projectiles +faisaient des trouees. Des bataillons s'effondraient ou s'emiettaient. +Je ne perdais pas l'occasion de faire le coup de feu. Nous tirions a +volonte, et nous menagions nos cartouches. Je me sentais pris de rage +a la vue des Prussiens, dont les casques pointus s'avancaient de +toutes parts. Il en tombait quelques-uns; mais la masse de leurs +tirailleurs affluait toujours. De singulieres idees vous traversent +l'esprit en ces moments-la. Tout en chargeant et dechargeant mon +chassepot avec la sage lenteur d'un homme qui a beaucoup chasse, je me +rappelai ces grandes battues de lievres auxquelles j'avais assiste +dans le pays de Bade pendant la saison d'automne. J'y prenais un +plaisir extreme; je ne me doutais pas qu'un jour viendrait ou ces +memes coups que j'envoyais a d'innocentes betes, je les dirigerais +contre des hommes. + +Je voyais mes voisins relever la tete par un mouvement vif apres +chaque coup, et regarder au loin pour voir s'il avait porte. Parfois +un rire eclatant temoignait de leur contentement, un juron de leur +deconvenue. De malheureux blesses se trainaient le long des haies, +usant ce qui leur restait de force pour chercher un abri. Des soldats +tombaient lourdement comme des masses, les bras en avant, et ne +remuaient plus; d'autres pirouettaient sur eux-memes, ou bondissaient +comme des chevreuils surpris dans leur course et se debattaient dans +l'herbe. Je pus remarquer l'effroyable dose de ferocite qui se +reveille dans le coeur de l'homme quand il a une arme dans les mains. +On a soif de sang humain; on ne pense plus qu'a tuer. Cette ferocite +qui precipite l'attaque n'a d'egale que la peur qui precipite la +fuite. + +--_Ca mord_, dit a cote de moi un zouave. + +Je me demandais ce que pouvait signifier ce verbe, quand j'apercus un +soldat prussien qui, rampant le long d'un talus, cherchait a gagner la +palissade que nous venions d'abandonner. De temps en temps il epaulait +et tirait. J'attendis un passage ou l'ondulation du terrain le +forcait a se mettre a decouvert. Au moment ou il s'y engageait, je fis +feu. Il lacha son fusil et roula dans le creux. + +--Tu as mordu, me dit le zouave. + +J'eprouvai un fremissement profond dans tout mon etre; mais l'affaire +etait trop chaude pour me permettre d'analyser mes sensations. Les +projectiles ne cessaient pas d'egratigner la crete du rempart contre +lequel nous etions couches. Il y avait a ma gauche un engage +volontaire qui avait voulu, comme moi, faire partie du 3e zouaves. Je +l'avais rencontre dans le wagon pris a Harrison. Le premier obus qui +eclata dans son voisinage ne lui fit pas cligner les yeux. Un moment +vint ou il manqua de cartouches. Un caporal, qui en avait une +provision, lui en jeta un paquet; mon jeune voisin se leva sur les +genoux pour le ramasser. Sa tete depassa un instant le niveau du +parapet. Je vis tout a coup son visage tomber sur sa main, qui devint +rouge; une balle lui etait entree par la nuque et sortie par la +bouche; je m'elancai vers lui. + +--Il est mordu! reprit mon vieux voisin. + +J'avais le coeur un peu lourd. Un mouvement machinal m'avait fait +allonger les doigts vers le paquet de cartouches qu'un filet de sang +gagnait. J'en mis une partie sur l'herbe autour de moi, et le reste +dans mes larges poches. + +--Tu n'as donc pas de ceinturon? me dit l'homme qui conjuguait si bien +le verbe mordre. Et sur ma reponse negative: + +--Quelle brute! fit-il en haussant les epaules. + +Debouclant alors le ceinturon du pauvre mort, froidement il l'ajusta +autour de ma taille. Nous continuions a tirailler. + +--Trente hommes de bonne volonte! cria tout a coup notre lieutenant. + +Je fus sur pied aussitot. La plupart de mes camarades etaient debout. + +--Il s'agit de retourner aux creneaux et vivement! cria le lieutenant. + +Nous partimes tous en courant. Deja les chaines du pont-levis +s'abaissaient. Notre elan fut si rapide, que plusieurs d'entre nous se +trouverent sur le tablier, suspendus dans le vide, avant qu'il eut +touche le bord oppose. Arrives la, un bond nous porta vers les +creneaux. Les Prussiens, embusques de l'autre cote, nous envoyaient +des decharges terribles presque a bout portant. On a la fievre dans +ces moments-la, et la bouche d'un canon ne vous ferait pas peur; mais +quelle ne fut pas ma stupefaction d'apercevoir, en arrivant a mon +poste, que le revers du creneau etait habite! Devant moi soufflait un +visage rouge que coupait en deux une longue paire de moustaches +herissees. Un casque luisait au sommet de ce visage qui grimacait. +Deux canons de fusil s'abattirent dans l'ouverture du creneau presque +en meme temps, l'un menacant l'autre; mais le mien partit le premier. +J'entendis un cri etouffe, et le visage rouge disparut. Je ne me +risquai pas a regarder de l'autre cote. Les mobiles ranges le long du +rempart tiraient toujours, et quelques-unes de leurs balles arrivaient +dans le clos ou nous restions accroupis; mais les Prussiens nous +donnaient trop de besogne pour qu'aucun de nous eut le temps de +s'occuper de ce qui se passait derriere lui. + +Une violente detonation cependant me fit tourner la tete: c'etait le +canon, dont un premier coup avait attire l'attention des batteries +prussiennes, qui envoyait des paquets de mitraille aux maisons +voisines pour en deloger les Bavarois. Des cartouches de chassepot lui +avaient fourni la poudre et les balles. A la premiere decharge, les +soldats a la veste bleue ou couverts de la lourde capote grise, +sauterent comme des rats surpris par une explosion dans leur grenier. +Les plus agiles bondissaient par-dessus les murs et les enclos; les +plus fins ou les plus timides rampaient ca et la, profitant du moindre +pan de muraille, des plis du terrain, des obstacles epars sur la +route, pour dissimuler leur presence. D'autres, qui ne voulaient pas +reculer, se faisaient un abri de quelque bout de haie ou d'une borne +jetee a l'angle d'une maison, et continuaient a tirailler. Prussiens +et Francais, nous etions tous en embuscade. Je n'avais qu'un petit +nombre de cartouches, et je les menageais. Mes camarades et moi, nous +n'echangions que de rares monosyllabes. Les yeux, les oreilles, les +pensees, l'ame et le coeur, tout appartenait a la bataille. On voulait +tuer, tuer encore, toujours tuer. Du bout du fusil, on cherchait sa +proie; on avait des joies subites et des sourires nerveux quand un +corps tombait et augmentait la ceinture de cadavres qui bordait la +palissade. On m'avait parle de la fievre epouvantable que donne la +chasse a l'homme: j'en avais l'abominable feu dans les veines. + + + + +IV + + +Nous ne savions rien de la bataille, dont les bruits retentissaient +depuis le matin. Un horizon de fumee nous entourait; mais on +comprenait, a la violence des detonations, qu'elle se rapprochait de +plus en plus. Nous sentions vaguement que l'armee allait etre prise +dans Sedan. Elle s'y engouffrait lentement. Autour des remparts, des +tourbillons d'hommes s'agitaient pele-mele, les cavaliers avec les +fantassins. On y voyait les regiments s'eparpiller et se dissoudre. Un +coup de clairon nous rappela sur les remparts; il y avait deux heures +que je brulais de la poudre. Deux heures apres, un coup de clairon me +renvoya aux palissades: j'avais renouvele ma provision de cartouches. +Je ne sentais plus ni la fatigue, ni le soleil, ni la faim. + +Tout a coup la nouvelle qu'un armistice de vingt-quatre heures venait +d'etre signe circula avec la rapidite de l'etincelle electrique. +Presque aussitot le drapeau blanc fut arbore sur le rempart. + +--Voila le chiffon! me dit un zouave d'Afrique en me poussant du +coude. + +Tous, nous nous mimes a le regarder d'un air d'hebetement. A la furie +de la bataille succedait une sorte d'aneantissement. J'essuyai +machinalement mon fusil, dont la culasse etait noire de poudre et dont +le canon fumait. Mes camarades grondaient entre eux: + +--Et l'homme aux graines d'epinard de ce matin, ou donc est-il? En +voila des generaux qui ne valent pas un caporal! murmura l'un d'eux. + +Je me rappelai en effet que, dans la matinee, un officier superieur, +general ou colonel, je ne sais lequel, qui commandait a la porte de +Paris, etait passe dans nos rangs, et, relevant la tete d'un air +d'importance, prenant une pose fastueuse: + +--Mes enfants, avait-il dit, vous etes les zouaves d'Afrique; je +m'engage a vous faire passer sur le ventre des Prussiens et a vous +ramener a Paris! + +Nous n'avions plus a passer sur le ventre de personne, et de soldats +nous allions devenir prisonniers. + +Les batteries prussiennes continuaient a tirer, tandis que le drapeau +blanc continuait a flotter. Mon pauvre detachement, diminue de +quelques hommes, descendit le rempart et s'engagea dans la rue de +Paris, ou, reuni a d'autres compagnies, il forma une haie d'honneur. +Les obus eclataient ca et la, faisant voler le platre et les briques. +Nous avions l'arme au pied. Les plus vieux hochaient la tete. On ne +leur avait rien dit, et ils avaient la certitude que c'etait fini. +Aucun de nous ne savait ce que nous faisions la. Que nous importait, +du reste? Le vol des obus qui ricochaient sur les paves ou +egratignaient au passage la facade des maisons nous laissait +indifferents. Des officiers, des aides de camp montaient et +descendaient la rue. L'un d'eux se dirigea vers le rempart et fit +appeler le portier-consigne, qui requit une corvee de quelques hommes. + +--Bien sur on attend un parlementaire, me dit mon voisin. + +Mes regards se porterent vers la voute que j'avais si souvent +traversee, et ou l'on distinguait sur la pierre noire la trace blanche +des balles. + +Le pont-levis abaisse, les barrieres ouvertes, un colonel bavarois +accompagne d'un trompette traversa nos rangs. Des officiers francais +lui faisaient escorte. Tous les yeux le suivaient; il portait le +casque et la grande capote grise. C'etait un homme grand, maigre et +blond. Ses yeux pales, couleur de faience, clignotaient sous ses +lunettes d'or en nous regardant. Un trompette, qui le suivait d'un pas +methodique, avait une longue figure blafarde sur laquelle deux enormes +favoris rouges tracaient un arc de cercle. Il portait une sorte de +bonnet a poil et l'uniforme rouge des hussards prussiens. Son rayon +visuel, maintenu par la discipline, avait pour objectif les epaules de +son colonel. L'attitude de celui-ci offrait un melange d'insolence et +d'embarras. Il avait a peine fait une centaine de pas, lorsqu'un obus, +parti des lignes prussiennes, vint tomber a dix metres de lui. Il eut +un tressaillement, et se tournant vers ceux qui l'accompagnaient: + +--Messieurs, je vous demande mille pardons; c'est une impolitesse que +nous faisons la. Nos batteries n'ont certainement pas vu le drapeau +blanc... C'est incroyable! + +Cette "impolitesse, comme disait le colonel prussien, avait coute la +vie a deux pauvres diables, et, comme on les emportait sur quatre +fusils: + +--Ah! mille pardons! repeta-t-il tout en continuant sa route. + +Un peu moins d'obus et un peu plus de silence eussent mieux fait +l'affaire de Sedan. Les projectiles y tombaient toujours, tuant, +blessant, effondrant. Le drapeau blanc hisse sur le rempart ne mettait +point de terme a l'attaque, et n'empechait que la defense. Cependant, +vers six heures du soir, le feu se ralentit, et, petit a petit, il +s'eteignit. Un silence morne, plein de bourdonnements et de rumeurs +tristes, s'abattit sur la ville. On nous avait defendu de remonter +sur les remparts. Malgre cette interdiction formelle, les soldats s'y +pressaient. L'un d'eux, dans une minute d'exasperation, lacha un coup +de fusil. Des hurlements feroces lui repondirent. Nos officiers +accoururent. Un capitaine se devoua, et, pour eviter une rixe +imminente, se rendit aupres d'un colonel prussien qui avait le +commandement hors des murs, et lui porta des excuses. Le pont-levis +aupres duquel j'avais brule mes premieres cartouches etait reste +abaisse. Deux sentinelles francaises se promenaient sous la voute, et +deux sentinelles prussiennes leur faisaient vis-a-vis sur le revers du +fosse. Je ne savais que faire. J'allais de long en large, quelquefois +seul, quelquefois avec un camarade. On echangeait quelques mots au +passage. La colere faisait tous les frais de l'entretien. Je n'etais +plus soutenu par l'ardeur de la lutte. Une immense reaction se +faisait, suivie d'un immense accablement. Je tombai par terre plus +que je ne m'y couchai, et m'endormis d'un lourd sommeil. + +Une clameur horrible me reveilla vers neuf heures. A peine ouverts, +mes yeux furent eblouis par la clarte d'un incendie que l'armee +prussienne saluait d'un hurrah frenetique. Trois ou quatre maisons +flambaient dans la nuit. Enveloppe de mon fidele tartan, je restai +etendu sur le dos, regardant bruler cet incendie qui projetait de +grandes lueurs sur le ciel. La voix du canon aurait pu seule me tirer +de mon immobilite. Je n'avais pas bien le sentiment de mon existence. +Des zouaves, dans toutes les attitudes, dormaient ou fumaient la pipe +autour de moi. Que de choses s'etaient passees depuis deux jours! Je +regardais mes mains noires de poudre. Un bruit sourd et continu me +tira de cet aneantissement. Des masses epaisses et sombres marchaient +dans l'obscurite de la nuit et passaient devant moi: c'etaient les +debris de l'armee qui avait perdu la bataille supreme. Vaincue et +brisee, elle se rangeait autour des remparts. Des regiments de ligne +entiers suivaient l'infanterie de marine, qui avait si vaillamment +paye la dette du sang. Beaucoup d'entre eux n'avaient meme pas donne. +Des mots sans suite nous apprenaient que le marechal de Mac-Mahon +avait ete blesse,--quelques-uns le disaient mort,--et que des mains du +general Ducrot le commandement avait passe aux mains du general +Wimpfen. L'eclair vacillant des baionnettes reluisait au-dessus des +kepis. Cette foule enorme marchait d'un pas lourd: elle portait le +poids d'une defaite. Une partie de la nuit se passa dans ce tumulte. +J'ouvrais et je fermais les yeux tour a tour: des bataillons suivaient +des bataillons; je les entrevoyais comme dans un reve. + +Le matin me trouva sur pied. Il y avait dans la ville un encombrement +de soldats de toutes armes confusement rassembles dans les rues et +sur les places publiques. Cette multitude, ou l'on ne sentait plus les +liens de la discipline, bourdonnait partout. Des soldats qui portaient +des lambeaux d'uniforme erraient a l'aventure. C'etait moins une armee +qu'un troupeau. Soudain un mouvement se fit dans cette masse. Une +voiture parut attelee a la Daumont. Un homme en petite tenue s'y +faisait voir portant le grand cordon de la Legion d'honneur; un +frisson parcourut nos rangs: c'etait l'empereur. Il jetait autour de +lui ces regards froids que tous les Parisiens connaissent. Il avait le +visage fatigue; mais aucun des muscles de ce visage pale ne remuait. +Toute son attention semblait absorbee par une cigarette qu'il roulait +entre ses doigts. On devinait mal ce qu'il allait faire. A cote de lui +et devant lui, trois generaux echangeaient quelques paroles a +demi-voix. La caleche marchait au pas. Il y avait comme de +l'epouvante et de la colere autour de cette voiture qui emportait un +empire. Un piqueur a la livree verte la precedait. Derriere venaient +des ecuyers chamarres d'or. C'etait le meme appareil qu'au temps ou il +allait sur la pelouse de Longchamps assister aux courses du grand +prix. Deux mois a peine l'en separaient. On penchait la tete en avant +pour mieux voir Napoleon III et son etat-major. Une voix cria: _Vive +l'empereur!_ une voix unique. Toute cette foule armee et silencieuse +avait le vague sentiment d'une catastrophe. Un homme s'elanca au +devant des chevaux, et, saisissant par les jambes un cadavre etendu au +milieu de la rue, le tira violemment de cote. La caleche passa; +j'etouffais. Quand je ne vis plus celui que plus tard on devait +appeler l'homme de Sedan, un grand soupir souleva ma poitrine. Celui +qui avait dit: L'Empire, c'est la paix, disparaissait dans la guerre. + +Le spectacle que presentait alors Sedan etait navrant. On se figure +mal une ville de quelques milliers d'ames envahie par une armee en +deroute. Des soldats endormis gisaient au coin des rues. Plus +d'ordres, plus de commandement. Des familles pleuraient devant les +portes de leurs maisons visitees par les obus. Il y avait un +fourmillement d'hommes partout; ils etaient, comme moi, dans la +stupeur de cet epouvantable denouement. J'errai a l'aventure dans la +ville. Des figures de connaissance m'arretaient ca et la. Des +exclamations s'echappaient de nos levres, puis de grands soupirs. Le +bruit commencait a se repandre que l'empereur s'etait rendu au +quartier general du roi Guillaume. Les soldats, furieux, ne lui +epargnaient pas les epithetes. On lui faisait un crime d'etre vivant. +Les officiers ne le menageaient pas davantage. On questionnait +ceux,--et le nombre en etait grand,--qui l'avaient vu passer dans sa +caleche. L'histoire de la cigarette soulevait des explosions de +colere.--Un Bonaparte! disait-on. + +Vers deux heures, un caporal de ma compagnie m'avertit que les zouaves +qui occupaient la porte de Paris avaient recu ordre de rallier ce qui +restait du regiment, campe sur la gauche de la citadelle en faisant +face a la Belgique. J'y trouvai quelques centaines d'hommes sur +lesquels la furieuse bataille qu'ils venaient de traverser avait +laisse d'epouvantables traces. Quelques-uns, accroupis par terre, +rafistolaient des lambeaux d'uniforme; d'autres pansaient des +blessures qu'ils dedaignaient de porter a l'ambulance. + +Un commandant dont j'avais fait la connaissance au camp de Chalons, et +qui gracieusement m'avait promis de faire tout ce qui dependrait de +lui pour rendre moins dures les premieres fatigues du noviciat +militaire, vint a moi, un triste sourire aux levres. + +--Eh bien! me dit-il, vous avais-je trompe? + +--Ma foi! tout y est, la misere, les privations, le sang!... + +--Et vous ne comptez pas ce que nous reservent les consequences d'une +defaite que mon experience du metier n'allait pas jusqu'a prevoir. + +Je l'interrogeai du regard. + +--Vous verrez, reprit-il. Et tout ce que vous pouviez rever de pire +sera depasse. + +Il soupira, et se mettant a marcher: + +--Vous n'etes pas blesse au moins? + +--Non, pas une egratignure, rien. + +--C'est une chance! que de braves gens qui sont morts depuis que je ne +vous ai vu! Sedan, apres Reichshoffen! notre regiment est en poudre. +Vous savez, tous ceux que vous avez vus pres du colonel il y a quinze +ou vingt jours, tous morts... morts ou disparus!... Il etait devenu +tres-pale. + +--Vous n'avez besoin de rien? reprit-il brusquement. + +--Non, merci, commandant. + +--Au reste, nous n'allons pas nous quitter de quelques jours; si je +puis vous etre bon a quelque chose, disposez de moi. + +Je le remerciai et il s'eloigna lentement, jetant ca et la des regards +sur la bande vetue de vetements en loques qui avait ete un regiment. + +Le lendemain,--je ne l'oublierai jamais,--on afficha partout la +proclamation du general de Wimpfen, qui avait signe la capitulation de +la ville et de l'armee. Tous nous etions prisonniers de guerre. + +Il n'y eut plus ni frein, ni discipline; l'armee etait comme affolee. +Des groupes enormes s'arretaient aux places ou l'affiche etait collee; +il en sortait des imprecations. Ce mot dont on a tant abuse depuis, +_trahison_! volait de bouche en bouche. On etait livre, vendu! Apres +avoir ete de la chair a canon, le soldat devenait de la chair a +monnaie: tant d'hommes, tant d'or. Un bourdonnement terrible +remplissait la ville. On ne saluait plus les generaux. Des bandes +passaient en vociferant le long des rues, et s'agitaient dans cette +enceinte trop etroite pour leur foule. Il y avait ca et la comme des +houles faites de cuirassiers, de hussards, d'artilleurs, de dragons, +de lignards. L'ivresse s'abattait partout. Un mot ne me sortait pas de +la tete: Prisonnier! et j'avais fait une campagne de trois jours! Je +rencontrai mon commandant: + +--Eh bien? me dit-il. + +Je ne trouvai pas une parole a lui repondre. Il me serra la main et +passa. Il y avait des visages sur lesquels on lisait un desespoir +terrible. Il me semblait qu'avec un regiment de ces visages-la on +aurait fait une trouee partout. Avec quel plaisir n'aurais-je pas +saute sur mon fusil, si le signal de l'attaque avait ete donne! mais +rien! Des cohues qui tournaient dans une ceinture de remparts! + +On s'accostait, on se quittait, on se reprenait. Le vieux zouave qui +m'avait pris en amitie depuis les palissades, marchait a cote de moi. +Il riait dans sa barbe semee de fils d'argent. + +--Prisonnier! sais-tu ce que c'est, petit? me disait-il. C'est du pain +noir, de l'eau, des casemates, de la terre a remuer, quelquefois des +coups... Et pas un brin de tabac a fumer! Ca ne s'etait jamais vu! Et +dire qu'on m'a fait venir d'Afrique pour ca! Etre pris dans son pays +comme un rat dans une souriciere quand on a passe par Inkermann et +Solferino, c'est drole tout de meme! Ce sont les Arabes qui vont rire! +Mon vieux regiment abime, les officiers morts, adieu les zouaves du +3e! Toi, tu viens de Paris; ca se voit a ton air; moi, j'arrive +d'Oran, et toi et moi nous tomberons en Allemagne!... Est-ce qu'on n'a +pas fait ce qu'on a pu, dis? voyons, dis-le pour voir! + +Je crus un instant qu'il allait me chercher querelle; il me regardait +avec des yeux furibonds. Je me hatai de le calmer en lui jurant que +c'etait aussi mon avis. + +--Alors, vois-tu, c'est la faute des generaux, avoue-le, reprit-il. + +Un tapage abominable interrompit notre conversation. C'etait +l'administration qui donnait a piller les subsistances de l'armee. On +courait, on se bousculait, on se battait: c'etait une crise aigue dans +le desordre. Je perdis mon vieux zouave dans la foule comme on perd de +vue un chevreuil dans une foret. Des bandes se ruaient autour des +caisses de biscuits et des barils de salaisons en poussant des cris +formidables. On defoncait a coups de crosse les tonneaux de vin et +d'eau-de-vie. Le liquide coulait dans les rues. Les plus proches en +avaient jusqu'aux chevilles. A cent metres de ce gaspillage hideux des +regiments mouraient de faim. Les repus vendaient le produit de leur +rapine aux affames. On mettait aux encheres les pains de munition et +les pieces de lard. Je me tirai comme je pus de cette cohue qui +trebuchait. Apres l'indignation, le degout. + + + + +V + + +Ce sommeil de plomb qui m'avait surpris sur l'herbe aux approches de +la citadelle, m'attendait dans le meme campement. Une lassitude +extreme m'accablait, une lassitude nerveuse qui venait du cerveau plus +que des membres. J'etais litteralement brise. Au reveil, je devais +entrer dans un cauchemar plus terrible. Les regiments recurent l'ordre +de livrer leurs armes. Non, jamais je n'oublierai le spectacle a la +fois superbe et lugubre qui frappa mes yeux. Un fremissement parcourut +la ville. La mesure etait comble; c'etait comme le deshonneur inflige +a ceux qui restaient des heroiques journees de Spickeren et de +Reischoffen, de Wissembourg et de Beaumont. Ce fut bientot un tumulte +effroyable. Les vieux soldats d'Afrique faisaient pitie. Ils se +demandaient entre eux si c'etait bien possible. On en voyait qui +pleuraient. Moi-meme,--et je n'etais qu'un conscrit,--j'avais des +larmes dans les yeux. Ce chassepot que je n'avais guere que depuis +trois jours et avec lequel j'avais fait mes premieres armes, ce +chassepot auquel j'avais adapte, en guise de bretelle, un lambeau de +ma ceinture de zouave, et qui sentait encore la poudre, il fallait +donc le livrer! Je le pris par le canon, et, le faisant tournoyer +au-dessus de ma tete, je le rompis en deux morceaux contre le tronc +d'un arbre. Je ne faisais d'ailleurs que ce que faisaient la plupart +de mes camarades. C'etait partout un grand bruit de coups de crosses +contre les murs et les paves. On n'apercevait que soldats armes de +tournevis qui demontaient la culasse mobile de leurs fusils, et en +jetaient les debris. Les artilleurs, atteles aux mitrailleuses, en +arrachaient a la hate un boulon, une vis, en brisaient un ressort pour +les mettre hors de service. D'autres, fous de rage, silencieusement, +enclouaient leurs pieces. C'etait dans tout Sedan comme un grand +atelier de destruction; les officiers laissaient faire. Les cavaliers +jetaient dans la Meuse les sabres et les cuirasses, les casques et les +pistolets: on marchait sur des monceaux de debris. Chaque pas +arrachait au sol un bruit de metal; c'etait la folie du desespoir. + +Il fallut enfin que la sinistre promenade commencat. Je revis la porte +de Paris et le pont-levis ou j'avais fait le coup de feu. La longue +cohue des prisonniers arriva devant le petit bourg, au dela des +palissades d'ou nous avions essaye de deloger les Bavarois. Les +maisons en etaient criblees de balles, quelques-unes etaient +effondrees; mais deja les corvees prussiennes en avaient retire les +cadavres. Des familles tremblaient autour de leurs demeures. Un +officier d'etat-major a cheval attendait la colonne des pantalons +rouges. A mesure que nous passions: + +--Par ici, messieurs de l'infanterie! Par la, messieurs de la +cavalerie! criait-il d'une voix forte. Fantassins et cavaliers +s'ebranlaient et se rangeaient a droite et a gauche. Pendant une +heure, ces grands troupeaux d'hommes attendirent dans la boue. Cet +abattement qui suit les grands desastres les avait saisis. Les plus +las se couchaient sur les tas de pierres. La faim l'emporta sur mon +marasme, et, tirant de ma poche un biscuit et un morceau de lard cru, +j'y mordis a belles dents. Personne autour de moi ne savait ou nous +allions. Au bout d'une heure, la colonne se remit en marche. La route +etait detrempee de flaques d'eau dans lesquelles nous entrions jusqu'a +mi-jambe. Echelonnes le long de cette route, des pelotons composes +d'une vingtaine de soldats prussiens montaient la garde de 50 metres +en 50 metres. Immobiles, ces soldats nous regardaient passer. Ils +portaient devant eux une cartouchiere ouverte ou nous pouvions voir +des cartouches admirablement rangees. Pendant que l'infanterie +veillait sur la masse mouvante des prisonniers, des cavaliers, le +pistolet au poing, couraient a travers champs, et ramenaient ceux qui +s'egaraient. Les coups de plat de sabre pleuvaient. Nous marchions +sans ordre, officiers et soldats pele-mele. Le respect avait disparu +avec la discipline. Les capotes grises ne se genaient pas pour heurter +au passage les manches galonnees d'or. Les cavaliers bousculaient +leurs capitaines. C'etait l'anarchie sous l'uniforme, la pire de +toutes; des rixes s'ensuivaient quelquefois. + +A l'extremite de la route que nous suivions s'ouvrait un pont qui +enjambait un canal, et donnait acces dans une sorte d'ile formee par +une grande courbe de la Meuse, qui dessine un omega. Les deux pointes +de l'omega sont reliees par ce canal, qui ferme hermetiquement l'ile +vers laquelle on nous poussait par troupes. Nous etions dans l'ile +d'Iges, ou presqu'ile de Glaires, comme dans une prison. Une riviere +lui sert de murailles. Une ceinture d'eau n'est pas un obstacle moins +infranchissable souvent qu'une ceinture de briques et de moellons. Il +m'a ete facile d'en faire l'experience pendant les quelques jours que +j'ai passes dans l'ile, tournant autour de mon domaine avec la +monotone et patiente regularite des animaux en cage, qui fatiguent le +regard par la constance de leur marche inutile. + +Les vieux zouaves jetaient un coup d'oeil autour d'eux froidement. Les +plus jeunes pressaient le pas pour mesurer l'etendue du champ qu'on +leur livrait. Une tristesse sombre se peignait sur quelques visages; +d'autres, en plus grand nombre, exprimaient l'abattement. La colere +etait tombee. + +--C'est a present que les taquineries vont commencer, me dit mon +voisin. + +Le vieux qui m'avait fait un discours la veille vint a moi, et, me +frappant sur l'epaule: + +--Tu dois etre content, me dit-il, on arrange tes debuts a toutes les +sauces. Puis se reprenant: As-tu du tabac? + +J'en avais encore une mince provision au fond de mes poches; je lui en +offris une pincee. Je compris alors a l'epanouissement de son visage +quelle place le tabac tient dans la vie du soldat; une pipe bourree, +c'est l'oubli de toutes les miseres. + +--Tu es un bon garcon, me dit-il en me serrant la main d'une facon a +me briser les os. + +Je venais de conquerir un ami qui se serait fait tuer pour moi +pendant cinq minutes. + +La presqu'ile de Glaires se compose d'une legere eminence dont les +deux versants s'abaissent vers la Meuse; on y decouvre un petit +village, une assez grande maison d'habitation et un moulin. Au point +de jonction de la riviere et du canal, un barrage alimente les ecluses +de ce moulin; de l'autre cote de la Meuse, de grandes prairies +s'etendent jusqu'au pied de collines boisees qui couronnent l'horizon, +et que l'armee prussienne occupait encore. + +Des officiers prussiens allaient et venaient dans l'ile d'un pas +methodique et roide, indiquant a chacun des corps dont se composait +cette armee de prisonniers quel emplacement il devait occuper. Point +d'hesitation, point d'embarras. Un jeune lieutenant, mince et fluet, +pale et blond, nous servait de guide. Nous nous avancions et nous nous +arretions sur un signe de sa main; par moments, a ce signe muet il +ajoutait un mot. Il tenait un carnet a la main, ou je suppose que les +vaincus dont il repondait etaient classes par numeros d'ordre. Une +derniere fois nous fimes halte sur l'un des versants de l'eminence. +D'une voix claire et nous montrant le sol du bout du doigt: + +--C'est ici, messieurs, nous dit l'officier. + +Il etait huit heures du soir. Sous nos pieds des touffes d'herbes +humides s'etendaient sur un lit de boue. + +--As-tu choisi ta place? me dit un camarade. Et d'un air de +philosophie gouailleuse:--Si tu veux la moitie de mon lit, prends, +ajouta-t-il. + +Il venait de se coucher tout de son long par terre; je l'imitai. + +Quand j'ouvris les yeux, la rosee et la pluie m'avaient perce +jusqu'aux os; je pouvais croire que le tartan qui me servait de +couverture etait tombe dans la riviere. Je grelottais. Il faisait +encore nuit; mais des lueurs ternes qui dessinaient la crete des +collines me faisaient comprendre que le jour n'allait pas tarder a +paraitre. Je me levai, et pour me rechauffer autant que pour assouvir +ma faim, j'allai dans les champs arracher des pommes de terre. J'avais +eu beau fouiller dans mes poches, je n'y avais pas trouve une miette +de biscuit ni une parcelle de lard: je n'avais plus d'autre +fournisseur que le hasard. Je n'avais pas fait cinquante pas dans la +campagne, que j'apercus des ombres errant ca et la a l'aventure. Elles +se baissaient vers la terre, et se relevaient par mouvements +alternatifs et irreguliers. Je compris que cette meme pensee dont +j'etais fier avait germe dans l'esprit d'un nombre respectable de +soldats. Tous les pieds de pommes de terre avaient ete proprement +secoues. + +--Un peu plus loin, il y en aura encore pour tout le monde si tu te +presses, me dit un grenadier. + +Je m'ecartai. La pluie tombait toujours. A la premiere clarte du +matin, mes yeux ravis reconnurent un troupeau de moutons broutant +l'herbe a l'extremite d'un champ voisin. + +--Des cotelettes! me cria un camarade qui m'avait suivi. + +J'avais deja pris ma course du cote du berger. C'etait un petit vieux +grisonnant qui revait sous sa limousine, les deux mains sur son baton. + +--Combien le mouton? lui dis-je. + +--C'est que je ne suis pas le maitre, et je ne sais pas si le +proprietaire,... me repondit-il en se grattant l'oreille. + +--Dis toujours. + +--Dame! repliqua-t-il en clignant de l'oeil, on pourra croire tout de +meme que des maraudeurs en ont vole un,... ca s'est vu. + +--Certainement. + +--Alors c'est quatre francs. + +Je lui donnai cent sous, et j'emportai le mouton sur mes epaules. On +me vit passer en courant avec ma proie vivante. Le bruit se repandit, +comme une trainee de poudre dans les campements, qu'un troupeau de +moutons paissait aux environs. Zouaves et chasseurs d'Afrique se +mirent en campagne comme des gens pour qui aucune razzia n'a de +mysteres. La clientele du berger augmenta a vue d'oeil. Il prit gout a +sa speculation, et, ses pretentions augmentant avec ses scrupules, la +bete que j'avais eue pour quatre francs en valait quarante une heure +apres: le troupeau s'evanouit comme un brouillard. + +J'avais bien l'animal, et il n'etait pas maigre, l'ile me fournissait +assez de broussailles pour avoir du feu; mais ou trouver du sel ou du +poivre? Ou decouvrir du pain surtout? Recherches, offres brillantes, +supplications, rien ne me reussit. Mon compagnon n'avait pas ete plus +heureux. Il fallut se resigner a s'asseoir autour d'un quartier de +mouton accommode a la diable dans sa graisse. On l'avalait, on ne le +mangeait pas. Quelques pommes de terre cuites sous la cendre me +consolaient un peu. Nous eumes du mouton, a diner et a dejeuner, +pendant trois jours. La faim seule pouvait combattre l'aversion qu'il +m'inspirait. Une heure vint ou il n'en resta plus un debris. J'eus +l'ingratitude de m'en rejouir. Les tristesses et la sobriete farouche +des jours suivants l'ont bien venge. Pendant le regne du mouton, +j'avais eu des instants de volupte; ils m'etaient offerts par des +camarades sous la forme d'un quart de biscuit ou d'un peu de cafe. Ces +magnificences m'eblouissaient. Elles ne durerent qu'un temps; mais ce +qui mettait le comble a mon extase, c'etait une cigarette. J'avais use +de ma petite provision de tabac avec la prodigalite d'un fils de +famille qui croit que les cantines suivent le soldat dans toutes ses +aventures; j'avais compte sans la captivite. + +Un matin, errant sur la lisiere de mon campement, j'apercus un groupe +de soldats qui gesticulaient avec une animation singuliere. Des +exclamations sortaient de ce groupe. Je m'approchai, et vis un zouave +qui, debout au milieu d'un cercle avide, mettait aux encheres une +cigarette dont l'enveloppe de papier contenait un melange bizarre de +poussiere de tabac et de mie de pain ramassees avec les ongles au fond +des cavites que recelait son large pantalon. On offrait ce qu'on +avait, quatre sous, cinq sous, dix sous, quinze sous, non pas pour +l'acquerir et en faire sa propriete exclusive, mais pour obtenir le +droit precieux d'aspirer un certain nombre de bouffees. On poussait +comme dans une salle de vente. Un caporal offrit un franc. Je doublai +son enchere, un fremissement parcourut l'auditoire, et, au prix de +quarante sous payes comptant, le droit de fumer un tiers de la +cigarette, avec le privilege de commencer, me fut adjuge. Les autres +adjudicataires se rangerent autour de moi, et la cigarette mesuree et +marquee d'un cercle noir au tiers de sa longueur, dix paires d'yeux +suivaient les progres du feu tandis que je la tenais entre mes levres. + +Pendant les deux ou trois premiers jours, il y avait eu des heures de +pluie et des heures de soleil. On employait celles-ci a secher +l'insupportable humidite occasionnee par celles-la; mais un matin le +ciel parut tout noir, et la pluie se mit a tomber avec une persistance +et une regularite qui pouvaient aisement faire croire qu'elle +tomberait toujours. Vers le soir, mouille comme une eponge qui aurait +fait une chute dans une riviere, on me recueillit dans une tente. Sept +ou huit soldats se pressaient dans un espace ou trois ou quatre +auraient peut-etre pu s'etendre. J'etais en outre arrive le dernier, +et je dus m'allonger au bas bout de la tente. Apres une heure de +sommeil, de larges gouttes d'eau froide qui s'aplatissaient sur mon +visage me reveillerent. Un sergent que mes mouvements tracassaient +ouvrit les paupieres nonchalamment. + +--Ca, me dit-il, c'est la pluie. + +--Merci, repliquai-je, et, prenant une autre posture, je me fis un +rempart de mon capuchon. Au bout d'une autre heure, j'eprouvai +vaguement la sensation d'un homme qu'on plongerait brusquement dans un +bain froid. Il me semblait qu'un robinet invisible versait avec +obstination un torrent d'eau glacee autour de mon corps. Un frisson +acheva de me reveiller. Le reve ne m'avait pas trompe: j'etais dans +une mare. L'eau clapotait le long de mes epaules et de mes jambes. Je +sautai sur mes genoux. Le sergent qui deja m'avait parle risqua un +coup d'oeil de mon cote, et m'apercut dans ma baignoire. + +--Ca, reprit-il, c'est les rigoles. + +Je n'en pouvais douter. La pluie avait rempli les rigoles creusees +autour de la tente et au bord desquelles je me trouvais. Elles +debordaient sur moi. + +Il etait dix heures, je ruisselais. Autour de moi, on ronflait. +J'abandonnai la tente et achevai ma nuit en promenades. C'est dans ces +moments-la que l'on devine la douceur des occupations qui vous +paraissaient fatigantes autrefois. Je revoyais en esprit la petite +chambre voisine de la rue de Turenne, la cheminee flambante, la tasse +de the, la table aupres desquelles j'avais passe des heures a la +clarte d'une lampe placee entre des livres.--Et j'avais pu me plaindre +du travail nocturne! + +Le jour arriva. La pluie continuait a tomber avec la meme abondance et +la meme tranquillite. Les rives de la Meuse s'enveloppaient d'un +rideau de brume. Les Prussiens avaient commence une sorte de +distribution sommaire; elle se composait d'un demi-biscuit par homme +et pour deux jours. On y courait cependant. C'etait une distraction +encore plus qu'un soulagement. Malheur a qui laissait trainer un +morceau de cette maigre pitance! On avait pour boisson l'eau de la +riviere, a laquelle on allait par troupes remplir ses bidons. Ce +regime et cette temperature faisaient des vides parmi les prisonniers; +qui tombait malade etait perdu. Un cas de fievre etait un cas de mort. +Point de medecins et point de medicaments. On avait la terre pour +dormir et un quart de biscuit pour ne pas mourir de faim. + +J'avais fait la connaissance d'un chasseur d'Afrique, engage +volontaire comme moi. C'etait un garcon qui avait le visage d'une +jeune fille, et avec cela vif comme un oiseau et brave comme un chien +de berger. Rien n'avait de prise sur ce caractere robuste, ni la +fatigue, ni les mesaventures. A chaque nouvelle epreuve, il secouait +ses epaules comme un terre-neuve qui sort de l'eau. Didier ne +tarissait pas en histoires incroyables. J'ai toujours pense que ma +nouvelle connaissance etait de cette famille de Parisiens qui, leur +patrimoine croque, s'arrangent d'un sabre pour avoir un cheval. Il +etait porte pour la croix. Un jour il m'offrit son quart de biscuit. + +--Et toi? lui dis-je. + +--Je n'ai pas faim. + +Et comme j'hesitais: + +--Un de ces jours tu me rendras un gigot, si tu trouves encore un +mouton, reprit-il en riant. + +Il me tendit la main, et s'eloigna. Je remarquai qu'il avait les yeux +tristes. Le souvenir de ces yeux me poursuivit tout le soir. Le +lendemain, errant sur un chemin, j'avisai quatre soldats qui +portaient un mort sur une civiere. + +--Sais-tu qui passe la? me dit un sergent de ma compagnie. + +--Non. + +--C'est ton chasseur. + +Je courus vers la civiere: c'etait Didier, en effet. + +--On savait chez nous qu'il etait perdu, me dit l'un des cavaliers qui +le portaient. + +Je me mis a marcher derriere lui, les yeux gros de larmes. + +On ne pouvait sortir sans rencontrer un de ces corteges sinistres. +Ordinairement le cadavre etait couche sur un brancard fait de deux +morceaux de bois relies par deux traverses. Quelquefois encore quatre +soldats le prenaient par les jambes et les bras, et le jetaient dans +une fosse creusee a la hate et recouverte bien vite de quelques +pelletees de terre. Deux ou trois camarades suivaient le corps. Le +lendemain, on n'y pensait plus... C'etait comme une grande loterie. + + + + +VI + + +Les heures dans cette pluie et cette inaction etaient longues et +lourdes. On en perdait le plus qu'on pouvait en promenades ca et la. +Les bords de la Meuse nous attiraient. On ne pouvait faire une +centaine de pas sur la rive sans voir, descendant au fil de l'eau, des +cadavres d'hommes et de chevaux. On en rencontrait d'autres echoues +dans des touffes d'herbe, la un chasseur de Vincennes, la un uhlan. +Tous les corps des deux armees y avaient laisse quelques-uns de leurs +representants. On y faisait un cours d'uniformes _in anima vili_. Il y +avait des heures, quand il ne pleuvait pas, ou je ne pouvais +m'arracher a ce lugubre spectacle. Je regardais les cadavres que le +cours du flot emportait lentement, ou qui restaient pris entre les +joncs dans des attitudes terribles. Il en etait parmi eux qui, vivants +au mois de juillet, avaient peut-etre chante _le Rhin allemand_ sur +les boulevards de Paris. Leur agonie s'etait terminee dans la vase. + +La premiere fois que je m'etais avance du cote du moulin, j'avais vu +sur le barrage, accroches parmi les pierres, les corps de deux +soldats, un Francais et un Prussien, que le remous des eaux balancait. +Ce mouvement vague, qui faisait par intervalles rouler leurs tetes et +leurs bras, leur pretait un semblant de vie qui avait quelque chose +d'effrayant. Ils y etaient encore quatre jours apres. Des oiseaux +voletaient au-dessus du barrage. Le soir, aux lueurs incertaines qui +tombaient d'un ciel gris, ces formes vagues qu'on voyait flotter sur +la riviere prenaient des aspects etranges. L'imagination y avait sa +part; mais le spectacle dans sa realite crue avait par lui-meme un +caractere epouvantable. + +Je me rappelle qu'un matin, en allant remplir mon bidon dans un pli du +rivage ou jusqu'alors le hasard ne m'avait pas conduit, un de mes +camarades me poussa le coude: + +--Regarde, me dit-il. + +Je levai les yeux et apercus sur un ilot de sable, a quelques metres +du rivage, le corps d'un cuirassier dont la tete disparaissait a demi +sous un lit de longues herbes. Ses jambes, chaussees de lourdes +bottes, et son corps, sur lequel etincelait la cuirasse, saillaient +hors de l'eau. Sa main gantee reposait sur la vase et s'etait nouee +autour d'une touffe de glaieuls. Deux ou trois corbeaux battaient de +l'aile autour de l'ilot; on pouvait croire a l'attitude du pauvre +cuirassier que la mort l'avait surpris la. Il avait le visage +dechiquete. L'image de ce cuirassier me poursuivit longtemps. Quand +je portai a mes levres le bidon rempli de l'eau puisee dans l'anse qui +l'abritait, ma main le laissa retomber sans pouvoir en avaler une +gorgee. + +Il n'etait pas rare de rencontrer dans nos promenades des groupes de +soldats accroupis autour du cadavre d'un cheval qu'ils avaient tire de +la riviere, et sur lequel ils taillaient des lanieres de chair avec +leurs couteaux. Quelquefois ils grondaient comme des dogues qu'on +derange dans leur immonde repas. Je n'avais jamais voulu de cette +chair nauseabonde; mais la faim me tourmentait. On a vite fini de +broyer entre ses dents le quart d'un biscuit, si dur qu'il soit; on ne +decouvrait presque plus de pommes de terre, tant des mains par +milliers en avaient retourne les champs. Un jour que je serrais ma +ceinture apres avoir vainement fouille vingt sillons: + +--Ecoute, me dit un camarade avec lequel j'avais partage quelques +lambeaux de mon mouton, il y a le moulin. + +--Je le connais; j'ai meme rode par la hier encore. Ni poules, ni +canard, rien. + +--Pas sur; moi, j'ai l'oeil. + +Et mon Marseillais porta le doigt a l'organe dont il parlait, avec ce +geste expressif que connaissent tous ceux qui ont traverse la +Canebiere. C'etait un garcon avise, qui avait le flair d'un chien de +chasse pour la nourriture. + +--Explique-toi, repris-je. + +--Eh bien! s'il n'y a plus de volailles au moulin, le meunier a encore +quelque chose. + +--De la farine! m'ecriai-je avec joie, du pain peut-etre! + +--Non, mais du son; viens voir. + +Mon enthousiasme s'etait refroidi, cependant je suivis le camarade. + +--Et il y en aura pour moi, n'est-ce pas? car ca se paye, me dit-il en +courant. + +Je lui repondis par un signe de tete affirmatif, et nous arrivames au +moulin. Il y avait deja queue. + +--Voila ce que je craignais! s'ecria mon Marseillais avec un accent +desespere rendu plus vif par le depit. + +Le meunier vendait a tout venant muni de pieces blanches le son de son +moulin, qu'il debitait parcimonieusement par petites portions. La +livre de son coutait quarante-quatre sous, et, pour en avoir, il +fallait attendre deux ou trois heures. Ma livre de son payee, je +l'emportai et la delayai dans une gamelle pleine d'eau... J'avais +ainsi deux services a mon menu, un quart de biscuit sec et une ecuelle +de son mouille. + +Cette existence, irritee par la misere, commencait a me peser +lourdement. Rien ne me faisait prevoir qu'elle dut bientot prendre +fin. Des officiers auxquels on avait d'abord remis la garde des +prisonniers, la surveillance etait passee aux sous-officiers: ils +avaient la charge des distributions, qui n'arrivaient plus intactes +aux soldats. Le grand decouragement amenait un grand desordre. Chacun +tirait a soi. Qui pouvait voler la part d'un camarade la gardait. Il y +avait des querelles pour un biscuit perdu. Quelques generaux faisaient +ce qu'ils pouvaient pour ameliorer le sort de leurs soldats, le +general Ducrot entre autres, qui jusqu'au bout mit tout en oeuvre pour +leur venir en aide; mais l'autorite allemande faisait la sourde +oreille a leurs reclamations. On perissait dans la fange. A ces +privations, qui avaient le caractere d'une torture, s'ajoutaient des +spectacles qui me faisaient monter le rouge au front. Des officiers +prussiens visitaient l'ile a toute heure, et, sans facon, avec des +airs d'arrogance, pour les besoins de leur remonte personnelle, +faisaient descendre les officiers francais de leurs montures et s'en +emparaient avec la selle et les harnais. Je voyais mes malheureux +compatriotes mordre leurs levres et macher leurs moustaches. +Quelques-uns devenaient tout blancs. L'un d'eux mit la main a sa +ceinture, et demanda a celui qui le depouillait s'il ne voulait pas +aussi sa montre. + +--_Ich vorstche nicht_ (je ne comprends pas), repondit le Prussien, +qui savait parfaitement le francais. + +Il y a des choses qu'il faut avoir vues pour y croire. On a le coeur +serre quand on y songe. Un de ces Prussiens armes d'eperons qui +parcouraient l'ile, rencontra un jour un officier francais qui passait +a cheval, et l'invita a descendre. Un prisonnier n'a presque plus le +caractere d'un homme. L'officier obeit. Le Prussien se mit en selle, +et, apres avoir fait marcher, trotter, galoper le cheval, inclinant +la tete d'un air froid: + +--C'est bien, monsieur, je le garde. + +Aucune resistance n'etait possible. Il fallait se soumettre a tout; +mais on avait la mort dans l'ame. Je commencai serieusement a penser a +une evasion. Malheureusement il etait plus facile d'y songer que de +l'executer. Un seul pont jete sur le canal donnait acces dans l'ile. +Ce pont etait garde par deux pieces de canon mises en batterie, la +gueule tournee vers nos campements. On savait qu'ils etaient charges. +Un poste nombreux veillait tout autour, les armes pretes. De ce +cote-la, rien a esperer; de l'autre cote de la Meuse, courbee en arc +de cercle, des pelotons de soldats bivouaquaient de distance en +distance, et dans l'intervalle de ces bivouacs, separes les uns des +autres par un espace de cinq cents metres a peu pres, se promenaient, +le fusil sur l'epaule, deux ou trois sentinelles qui ne perdaient pas +notre ile de vue. Quand la nuit venait, on doublait le nombre de ces +sentinelles. Des detonations qui me reveillaient pendant mon sommeil +ou troublaient mes promenades sous la pluie nocturne, et dont je +comprenais la sinistre signification, m'indiquaient suffisamment que +ces sentinelles faisaient bonne garde. + +Une nuit cependant, n'y tenant plus et redoutant de trouver en +Allemagne des iles plus tristes encore, je me decidai a tenter +l'aventure. Je me dirigeai donc vers la Meuse. Le ciel etait sombre, +la rive deserte. De l'autre cote de l'eau, on voyait les feux de +bivouac allumes. Malgre l'obscurite qui etendait un voile gris sur le +fleuve, on distinguait a la surface claire des eaux des formes +incertaines qui flottaient mollement. Elles s'effacaient et +reparaissaient. J'hesitai un instant, puis enfin, me deshabillant de +la tete aux pieds et ne gardant qu'un calecon, j'entrai dans la +Meuse; j'avais deja de l'eau jusqu'a mi-corps, et la pente du sol ou +je marchais m'indiquait que j'allais bientot perdre pied, lorsqu'une +masse noire passa lentement devant moi et m'effleura la poitrine, +contre laquelle je la sentis flechir et s'enfoncer. Un horrible +frisson me parcourut le corps: cette perspective de nager au milieu +d'un fleuve noir qui m'offrait des cadavres pour compagnons de route +me fit trembler. Je venais d'etre saisi d'une peur nerveuse, d'une +peur irresistible, et, reculant malgre moi, les yeux sur cette masse +indecise qui s'en allait a la derive, a demi paralyse, je regagnai le +bord, ou je m'assis. + +Le lendemain, au plein jour, je retournai a l'endroit meme ou j'avais +tente le passage de la Meuse. A quelques pas de la rive, ou l'on +distinguait encore l'empreinte de mes pieds nus, en aval, sur un banc +de vase tapisse de quelques joncs, le corps d'un jeune turco, que je +n'y avais pas vu la veille en inspectant les lieux, etait echoue, le +visage dans l'eau qui le decouvrait et le recouvrait a demi dans son +balancement doux. Ses deux mains, etendues en avant, plongeaient dans +la vase. On me raconta qu'il avait essaye de s'evader dans la soiree, +et que les sentinelles prussiennes l'avaient fusille. Atteint de deux +ou trois balles, il n'avait pas eu la force de regagner le bord. +Peut-etre etait-ce la ce corps qui m'avait effleure au moment ou +j'allais me jeter en plein fleuve; peut-etre encore ai-je du la vie a +ce pauvre mort. Je renoncai a ma premiere idee de demander a la Meuse +des moyens d'evasion, sans renoncer toutefois a mon projet: il ne +s'agissait que de trouver une occasion meilleure. + +Si la Meuse charriait des cadavres huit jours encore apres la +bataille, notre ile vomissait des morts: on en comptait par centaines. +C'etait comme une epidemie. L'autorite prussienne finit par +s'inquieter de cet etat de choses. La contagion pouvait gagner l'armee +victorieuse comme elle decimait l'armee vaincue. + +--Tu sais, me dit un jour l'un de mes compagnons de tente, les trains +de plaisir pour la Prusse vont commencer bientot! + +Le lendemain, en effet, on faisait evacuer les malades. J'en vis +partir qui se trainaient a peine. Le tour des officiers devait venir +apres celui des malades. Chacun d'eux avait le droit d'emmener une +ordonnance. Ce fut pour moi comme un trait de lumiere, et je courus +aupres du commandant H... pour obtenir la faveur insigne d'etre promu +aux fonctions de brosseur. Il accueillit favorablement ma demande, et +me presenta a un capitaine. J'arrivai a propos; ce poste de confiance +etait sollicite par un grand nombre de candidats, et quelques-uns +avaient des titres peut-etre plus serieux a faire valoir que les +miens. Je l'emportai cependant, grace a l'appui du commandant. J'en +donnai la nouvelle a mes camarades de lit sous cette tente dans +laquelle il pleuvait tant. + +--Brosseur deja! s'ecria le plus vieux de la bande. + +Dans la soiree, on m'avertit de me tenir pret a la premiere heure du +jour. Je comptai sur la pluie pour m'empecher de dormir; elle ne +trompa point mon esperance, et le 10 septembre, au matin, je pris le +chemin du pont, apres une derniere visite au moulin. Les deux pieces +de canon etaient a leur place, les Prussiens sous les armes. La troupe +de ceux qui devaient former un nouveau convoi s'y rassemblait. Il +avait ete decide que les officiers, a partir du grade de capitaine +inclusivement, monteraient dans des especes de chariots garnis de +planches. Les lieutenants et les sous-lieutenants, avec les +ordonnances, devaient marcher a pied. + +Un colonel prussien qui etait en surveillance a l'entree du pont +donna un ordre, un aide de camp cria: En route! et la colonne se mit +en mouvement. Le pont franchi, nous suivimes, pour rentrer a Sedan, le +meme chemin que nous avions pris pour en sortir. La colonne s'y arreta +un instant. Une piece de monnaie a la main, et profitant de cette +halte, je me presentai devant la boutique d'un boulanger, a la porte +duquel s'allongeait une queue de prisonniers. Des soldats prussiens se +melaient a cette foule. L'un d'eux ne se genait pas pour bousculer ses +voisins. On se recria. Il etait brutal, il devint insolent. La +discussion entre gens que la faim talonne degenere bien vite en +querelle. Au moment ou la querelle prenait les proportions d'une rixe, +un officier intervint. Il s'enquit de ce que se passait. Les +prisonniers declarerent d'une commune voix, et c'etait vrai, que le +Prussien avait voulu se faire servir avant son tour, et qu'il s'etait +jete a travers les rangs comme un furieux, frappant et cognant. + +L'officier donna l'ordre au soldat de se retirer. Celui-ci avait bu +quelques verres d'eau-de-vie, un de trop peut-etre. Il s'ecria qu'il +ne cederait pas, et qu'il aurait son pain parce qu'il le voulait. Sans +repondre, l'officier prit a sa ceinture un revolver, l'arma, et +froidement cassa la tete au soldat. Il tomba comme une masse. Aucun +des camarades du mort ne remua; je commencai a comprendre ce que +c'etait que la discipline prussienne. + +Rentres a Sedan par la porte de Paris, nous en sortimes par la porte +de Balan. Cette ville, que j'avais vue encombree de troupes +francaises, etait alors occupee par une garnison de soldats de la +landwehr. Des malades et des blesses se trainaient ici et la. Les +habitants nous regardaient passer d'un air morne. Quand ils pensaient +n'etre pas vus par nos gardiens, quelques-uns d'entre eux +s'approchaient de nous pour nous donner du pain ou des morceaux de +viande, aumone de la ruine a la misere. Notre colonne, composee de +huit cents hommes a peu pres, comptait des officiers de toutes armes. +La cavalerie et l'artillerie y avaient un grand nombre de +representants. Leurs uniformes ne les eussent-ils pas designes, on les +aurait reconnus a la pesanteur de leur marche, alourdie par leurs +grosses bottes et la basane de leurs pantalons. C'etait au tour des +fantassins de payer en sourires les railleries des cavaliers; mais qui +pensait a sourire en ce moment-la? Il ne restait plus trace de la +vieille gaiete gauloise. Ce sentiment qu'on etait prisonnier ecrasait +tout. Des officiers qui portaient la medaille de Crimee et d'Italie +essuyaient des larmes furtivement. Il semblait que cette troupe dont +la file s'allongeait sur la route portat le deuil de cent annees de +victoires effacees en un jour par un desastre. Nous avions pour +escorte deux forts pelotons d'infanterie prussienne portant le casque +a pointe, et qui marchaient l'un en tete de la colonne, l'autre en +queue. Et sur les bas cotes de la route, la flanquant de deux metres +en deux metres, des sentinelles nous accompagnaient, le fusil charge +sur l'epaule. On nous avait prevenus qu'a la moindre alerte, elles +avaient ordre de faire feu. Des uhlans, le pistolet au poing, +faisaient la navette, et passaient au grand trot de l'avant-garde a +l'arriere-garde de la colonne, bousculant tout. + +La route etait defoncee, les chariots cahotaient dans les ornieres. +Nous marchions dans la boue. On ne voyait partout que chaumieres +brulees, arbres abattus, champs ravages. C'est ainsi que nous +arrivames a Bazeilles. Qui a vu ce spectacle ne l'oubliera jamais. Il +semblait qu'une trombe se fut jetee sur le village. Tout y etait par +terre. Un amoncellement de toitures effondrees, et de murailles +tombees au ras du sol, des debris de meubles calcines, des poutrelles +rompues, des charrettes en morceaux, des charrues et des herses +brisees par le milieu, des lambeaux de volets et de portes pendant sur +leurs gonds, des carcasses d'animaux atteints par les balles et +surpris par le feu, les jardins en ruine avec leurs treilles et leurs +pommiers noircis, partout les traces de l'incendie. On marchait sur +des eclats d'obus. Il y avait ca et la sur des pans de mur de larges +taches d'un brun noiratre. Une main sanglante avait applique +l'empreinte de ses cinq doigts sur un enduit de platre; des lambeaux +de vetement restaient accroches entre les haies; sur un buisson, on +apercevait deux petits bas d'enfant qu'on y avait mis secher. Sur la +facade d'une maison labouree par un paquet de mitraille, l'appui d'une +fenetre a laquelle il ne restait pas une vitre supportait deux jolis +pots de fleurs en faience bleue. Quelques malheureux se promenaient +parmi ces decombres. Il s'en degageait une odeur affreuse de cadavres +en putrefaction. Des fragments d'armes jonchaient le sol. C'etait +navrant, horrible, hideux. Le village etait comme eventre. Une famille +vetue de loques s'etait blottie sous un appentis: elle nous regardait +passer avec des fremissements effares. Peut-etre cherchait-elle son +foyer; son malheur depassait le notre: des soldats lui jeterent des +morceaux de biscuit. + + + + +VII + + +Bazeilles traverse, notre marche continua. On ne pouvait ni s'arreter, +ni se reposer. Chaque etape etait marquee d'avance avec un temps +determine pour la parcourir. Nous etions partis de Sedan a onze heures +un quart, et nous arrivions a Stenay a huit heures du soir, apres une +halte d'une demi-heure. Une surprise heureuse m'attendait a Stenay. +L'officier a qui je servais d'ordonnance, et qui poussait la bonte +jusqu'a me traiter en ami plus qu'en soldat, voulut bien me presenter +a un ancien capitaine de zouaves qui avait obtenu du prefet prussien +l'autorisation de loger les camarades du 3e regiment, auquel il avait +appartenu. Une place me fut offerte a la table hospitaliere autour de +laquelle M. D... les recut. Je m'empressai d'accepter. Quelle faim! +Jamais soupe fumante, jamais boeuf bouilli ne degagerent aromes plus +savoureux; mes narines les aspiraient non moins que mes levres. Il y +avait huit ou dix jours a peu pres qu'une bouchee de nourriture +honnete ne les avait traversees. On parlait beaucoup a mes cotes, et +les recits s'entre-croisaient avec les questions; je n'entendais rien, +je mangeais. On ne sait pas quel vide peuvent creuser dans l'estomac +d'un volontaire, majeur depuis un an a peine, l'abus du son delaye +dans l'eau pure, et trente-deux kilometres avales d'une traite! Rien +ne le comble; M. D... riait de mon appetit. La nappe enlevee et le +cafe pris, il me permit de m'etendre sur le tapis d'une chambre a +coucher. Les lits, les canapes, les matelas, appartenaient +naturellement aux officiers. A peine etendu, je dormis les poings +fermes. Une inquietude me restait; pourrais-je me lever le lendemain +matin? Il y avait la un probleme que l'experience seule pouvait +resoudre. + +A sept heures, le bruit qu'on faisait dans la maison me reveilla. +J'essayai de me dresser. Ce ne fut pas sans une certaine difficulte +que j'y parvins. Mon officier m'encourageait du geste et de la voix. + +--La courbature, ce n'est rien, quoiqu'il me semble avoir fait une +ample provision de rhumatismes du cote de Glaires; mais c'est le pied +qui ne va plus! lui dis-je. + +C'etait vrai. Il faut avoir ete chasseur ou soldat pour savoir ce que +c'est qu'une plaie au talon, a la cheville, au cou-de-pied. Mieux +vaudrait avoir un bras casse ou une balle dans l'epaule. Comme disent +les marins, on est atteint dans ses oeuvres vives. L'aspect d'une +table servie me rendit un peu de force; lorsqu'on se reunit pour le +depart, je demandai la permission d'emporter les morceaux de pain +qu'on oubliait. Laisser du pain sur une table quand la veille encore +j'aurais ete chercher un quart de biscuit en rampant sur le ventre! On +me l'accorda, et j'en remplis mes poches. Bien m'en prit. A neuf +heures precises, on se remit en route. Toujours les memes ornieres, +toujours les memes cailloux, toujours la meme boue! Pendant le premier +kilometre, ce fut terrible. Je me trainais; mais enfin le pied +s'echauffa, et je retrouvai en partie l'elasticite de mon pas. + +Les miseres de cette epouvantable route devaient presque me faire +oublier les miseres de mon sejour dans l'ile que j'avais maudite. Vers +midi, la colonne, qui marchait avec des ondulations de serpent, +presentait un spectacle lamentable. On trebuchait, on tombait. Les +trainards se laissaient aller sur les tas de pierres. Quelques-uns +peut-etre manquaient d'energie, beaucoup manquaient de force. Tous +les prisonniers n'avaient pas rencontre a Stenay des capitaines comme +les zouaves du 3e regiment. Le besoin faisait dans la colonne autant +de ravages que la fatigue. Les retardataires s'en detachaient comme +les feuilles mortes d'un arbre que le vent secoue. Ces malheureux +etendus par terre, les gardiens accouraient et les frappaient a coups +de crosse. Un coup, deux coups, trois coups, jusqu'a ce qu'ils fussent +remis sur pied. Autant de coups qu'il en fallait, et, si les coups de +crosse ne suffisaient pas, les coups de baionnette venaient apres. La +peau fendue, la chair dechiree, on se relevait; mais l'epuisement +etait quelquefois plus fort que la douleur. Quelques-uns de ceux qui +s'etaient releves retombaient bientot. Les coups et les menaces ne +pouvant plus rien sur ces corps inertes, la colonne avec son escorte +de sentinelles continuait sa marche. On laissait au peloton prussien +qui la suivait le soin de balayer la route. + +--Elle a ordre de ne rien laisser trainer, me disait un chasseur +d'Afrique qui enfoncait ses eperons dans la boue aupres de moi. + +On m'a raconte que ces malheureux, etendus dans les fosses ou sur les +talus du chemin, etaient impitoyablement fusilles par ce dernier +peloton, a qui incombait la terrible et supreme police de la colonne. +Je n'ose pas affirmer le fait dans sa sanglante brutalite. Traitait-on +en deserteurs les prisonniers qui restaient en arriere, et la +discipline impitoyable que l'armee prussienne applique aux vaincus +apres l'avoir subie elle-meme l'engageait-elle a ne voir dans +l'epuisement qu'un pretexte? Je l'ignore; mais ce que je sais bien, +c'est que jamais aux etapes prochaines je n'ai revu aucun de ceux qui +tombaient, et que des chariots pouvaient recueillir. Nous etions +partis a neuf heures. Apres la halte d'une demi-heure qu'on nous +accorda vers midi, j'eus quelque peine a me mettre debout. L'un de mes +pieds, le pied gauche, avait la pesanteur du plomb. Il me devenait +impossible de conserver ma bottine, qui me blessait et m'occasionnait +a chaque pas d'intolerables souffrances. Je jetais des regards d'envie +sur les talus gazonnes du chemin. Les animaux avaient le droit de s'y +reposer. Je voyais au milieu des champs des boeufs etendus dans +l'herbe, et il me fallait marcher toujours; n'en pouvant plus, je +tombai sur un tas de pierres et retirai ma chaussure. Les soldats +prussiens, chausses de bottes excellentes, me regardaient faire, tout +prets a mettre le doigt sur la gachette de leur fusil, si j'avais fait +un pas dans les pres voisins. L'heure n'en etait pas venue, car je +n'avais pas renonce a mon projet d'evasion. Je ne faisais qu'y songer, +au contraire, et cette pensee me donnait du coeur. Un sentiment +d'amour-propre aussi me soutenait. D'autres, qui ne souffraient pas +moins que moi, ne marchaient-ils pas? Et pourquoi un engage +volontaire, qui avait passe trois annees sur les bancs de l'ecole de +la rue de Turenne, ne ferait-il pas ce que faisaient tant de braves +gens ramasses dans les greniers d'un faubourg ou les granges d'une +ferme? Et puis n'avais-je pas l'honneur d'appartenir au 3e zouaves, +les zouaves au tambour jaune? + +--Tu clampines donc! me dit en passant un camarade qui me vit assis +sur mes cailloux. + +Je tirai la-dessus ma bottine et me relevai. Je ne souffrais plus. +C'etait magnifique; malheureusement au bout d'un quart d'heure il ne +restait rien de mes chaussettes de laine; je marchais a nu sur la +plante des pieds. Quand on n'en a pas l'habitude, c'est odieux. + +Vers la tombee du jour, nous arrivions a Damvilliers. Ces chaumieres +qui nous indiquaient que le moment de la halte etait venu me parurent +superbes; je faisais mon choix en esprit, caressant de l'oeil les plus +confortables, lorsqu'on nous dirigea vers l'eglise, tous en masse. La +porte s'ouvrit toute grande, on nous y poussa et la porte se referma: +nous venions de trouver le gite que nous destinait la discipline +prussienne. Il y avait la dans la nef et le choeur huit cents hommes a +peu pres. Il pleuvait depuis quarante-huit heures avec des +intermittences de rafales et d'averses; il eut fallu un feu de forge +pour secher nos vetements. Les poches de mon vaste pantalon etaient +pleines d'eau; quand j'y plongeais les mains, il me semblait qu'elles +entraient dans le bassin d'une fontaine. Je ruisselais, et nous etions +huit cents comme cela, moins des hommes que des gouttieres. + +--Tant pis! dit un zouave, je lache mon robinet. + +Il defit sa veste, son gilet, son pantalon, et les tordit comme on +fait d'une serviette. Le mot avait fait rire; l'action parut sage, on +l'imita. En un instant, le sol de l'eglise fut comme une mare; c'etait +la dedans que nous devions nous coucher. Chacun chercha la place ou il +devait etre a peu pres le moins mal. Toutes se valaient pour +l'incommodite: des dalles de pierre froides pour matelas, des bancs de +bois pour oreillers. Le pauvre cure de cette malheureuse eglise nous +prit en pitie. Grace a lui, nous eumes un peu de pain et quelques +boisseaux de pommes de terre. Il allait et venait parmi nous, les +levres pleines de bonnes paroles et nous consolant de son mieux. Une +vive clarte penetra tout a coup dans l'eglise; c'etait le bois du bon +cure qui brulait. Francais et Prussiens, pele-mele, fraternisaient +autour de ce feu, alimente par de nombreuses bourrees: nous trouvions +pour une heure des camarades parmi nos ennemis; mais au moment meme ou +les soldats prussiens traitaient de leur mieux les pauvres heres +qu'ils surveillaient, si un officier survenait, le camarade redevenait +soudain le geolier, et pour un mot il passait des amities aux coups de +plat de sabre. + +Je m'etais accroupi devant le feu, auquel je presentais tour a tour +mes jambes et mon dos. Des buees sortaient de mes vetements de laine +alourdis par l'eau du ciel; mais la pluie mouillait de nouveau ce que +le feu avait seche. Cet exercice pouvait durer toute la nuit. Un +instant, il me sembla que le calorique l'emportait sur l'humidite; +j'en profitai pour rentrer dans l'eglise et y choisir un gite. Deux +bancs en firent les frais, et, la fatigue aidant, je m'endormis. Un +frisson me reveilla. Le jour filtrait par les ouvertures ogivales ou +quelque debris de vitrail restait encore. Un engourdissement general +paralysait mes membres. Les deux jambes surtout avaient la roideur du +bois. J'abaissai lentement un regard melancolique sur mon pied. +Etait-ce bien celui que je possedais la veille? Il eut suffi aux +ambitions d'un geant. Il etait enorme, enfle, tumefie. Il fallait +cependant le poser par terre. On devait partir a huit heures un quart. +Et comment ferais-je, si un apprentissage n'habituait pas mon +malheureux pied aux tortures de la marche? Je touchai les dalles +timidement par le talon, et par de lentes progressions j'arrivai a le +poser a plat. Le pied pose, il fallait se lever; leve, il fallait se +mouvoir. Au premier effort que je tentai, j'eus comme un +eblouissement. Tout mon corps plia. Pour me donner du coeur, je pensai +aux coups de crosse et aux coups de baionnette que l'escorte +prussienne tenait en reserve pour les trainards. J'avais encore dans +les oreilles le sinistre retentissement de certaines detonations dont +la signification pouvait m'etre facilement donnee. Debout au premier +signal, je me mis a marcher. Une sueur froide mouilla subitement la +paume de mes mains. Il fallait continuer cependant: j'avancai avec la +conviction qu'une balle me jetterait bientot dans un fosse. + +Mais le mouvement, la terreur peut-etre, et aussi cette seve de +jeunesse qui fait des miracles, rendirent un peu de jeu a mes muscles; +les kilometres succedaient aux kilometres, et je ne tombais pas. La +fievre me soutenait. Le mouvement machinal qui me poussait en avant ne +laissait a ma pensee aucune liberte. Les paysages que nous traversions +m'apparaissaient au travers d'un voile gris. Je me rappelle que des +paysans, emus de compassion sur le passage de cette colonne qui se +trainait avec des cassures intermittentes et des mouvements d'animal +blesse, venaient quelquefois sur les bords de la route placer a notre +portee des vases pleins d'eau et des ecuelles de lait. Si l'un des +prisonniers, harcele par la fatigue et la soif, s'approchait, les +soldats prussiens renversaient les ecuelles et les vases d'un coup de +pied, ou bien les officiers, du bout de leurs bottes, se chargeaient +de cette besogne feroce, et si le vase de terre se brisait en +morceaux, si l'ecuelle de fer-blanc rebondissait de place en place, un +rire eclatant ouvrait leurs moustaches. + +Vers trois heures,--je m'en souviendrai toujours,--en traversant un +pauvre village, j'avisai un paysan qui, debout sur le seuil de sa +porte, decoupait en petits morceaux une robuste miche de pain. Il en +offrait aux miserables qui passaient, j'esperais profiter de cette +aumone; mais au moment ou je m'ecartai de la route, la main tendue, le +soldat prussien qui me suivait leva la crosse de son fusil et la +laissa retomber sur mes reins avec une telle violence, que du coup je +me trouvai par terre, etendu sur la face. Cette secousse et cette +chute me donnerent la mesure de mon accablement. Je me relevai les +mains remplies de boue, sans penser a me rebiffer; je crois meme que +je ne tournai pas la tete pour voir qui m'avait frappe. Il y a des +heures d'ecrasement ou de l'homme il ne reste plus que l'animal: cet +aplatissement de tout mon etre me valut de n'etre pas fusille au coin +d'un mur. + +Il etait sept heures a peu pres quand j'apercus le clocher d'Etain, ou +nous devions passer la nuit. Je n'allais plus. Deux ou trois fois, +pris d'une lassitude sans nom, j'avais failli me laisser choir sur un +tas de pierres; mais j'entendais derriere moi le pas lourd de mon +gardien, et une apre volonte de vivre me poussait en avant. La colonne +entiere arretee dans la grande rue, le chef du detachement fit ranger +les officiers devant lui, et d'une voix glapissante: + +--Messieurs les officiers donnent leur parole de se trouver demain a +neuf heures et demie sur la place du marche? + +Personne ne repondit. + +--A demain donc, messieurs, reprit-il, et il s'eloigna. + +Les officiers se separerent, cherchant un asile au hasard. Il n'avait +pas ete question des simples ordonnances. Le soin de trouver un gite +nous regardait. Dans l'etat ou m'avait mis cette derniere etape, la +question de la distance l'emportait sur toutes les autres. Mes yeux +interrogeaient les maisons pour y decouvrir la branche de pin +symbolique ou l'enseigne d'une auberge, lorsqu'une main douce me tira +par la manche de ma veste. Un jeune garcon qui rougissait etait devant +moi. + +--N'etes-vous pas du 3e zouaves? me dit-il. Et sur ma reponse +affirmative: + +--Ma mere a un frere au regiment, reprit-il; elle serait bien +heureuse, si les officiers qui sont ici voulaient bien accepter +l'hospitalite chez elle. C'est de bon coeur qu'elle la leur offre. + +Je me mis a heler un camarade, et, mon capitaine etant prevenu, sept +officiers de zouaves et cinq officiers d'artillerie se reunirent chez +madame L... Les ordonnances suivaient les officiers, si bien qu'il y +avait vingt-quatre personnes dans la maison. C'etait beaucoup, et deja +quelques-uns d'entre nous battaient en retraite; mais madame L... +avait un coeur de mere. Elle se mit devant la porte, et declara +nettement qu'aucun de nous ne sortirait. L'excellente femme! Aucun de +nous ne se fit prier, et je donnai l'exemple en me dirigeant vers le +grenier, cahin-caha. C'etait non pas une botte de paille qui m'y +attendait, mais un matelas, le premier que j'apercevais depuis mon +depart de Paris. Aucun produit de l'industrie ne pouvait me paraitre +plus beau en un tel moment. Je m'etendis sur la toile rebondissante +avec delices et tirai de ma poche cette pipe qui deja si souvent avait +ete ma supreme consolation. La fumee s'envolait et le sommeil venait, +je crois, quand la porte du grenier tourna sur ses vieux gonds +rouilles. + +--Vous n'avez besoin de rien, messieurs? + +Ainsi parlait une jeune fille, qui venait de la part de la maitresse +de la maison. Elle avait seize ou dix-sept ans, le sourire aimable, le +regard doux, un air de candeur qui inspirait le respect. Chacun se +leva un peu lentement. Ses yeux nous interrogeaient. + +--Mademoiselle, dis-je alors, si vous pouviez me procurer des bandes +de toile, vous me rendriez un grand service. + +Je venais de poser mon pied malade sur le bord du matelas. Elle +joignit les mains et d'un air de pitie: + +--Je vais appeler ma mere, reprit-elle, elle vous fera un pansement. + +Elle disparut avec la legerete d'un oiseau, et, deux minutes apres, +madame L... etait aupres de moi, portant a la main un paquet de +linge. + +--C'est donc vous qui etes blesse? me dit-elle en s'agenouillant sur +le matelas. + +J'avais allonge ma jambe que je venais de baigner dans un baquet +d'eau. Elle retint une exclamation. Puis d'un air de pitie, en +preparant son linge: + +--Ah! le pauvre pied! dit-elle. + +Elle essuya une larme du bout de ses doigts, et se mit a me +questionner avec une bonte qui me touchait. Tout en parlant, elle +roulait des bandes autour de mon pied. Je l'aurais embrassee de bon +coeur. + +--Vous n'avez pas dine? reprit-elle doucement. + +Je secouai la tete. + +--Eh bien! descendez avec moi, la table est assez grande pour vous +recevoir tous. + +--Laissez-moi vous remercier et permettez-moi de refuser. + +--Pourquoi? + +--Et la discipline? et la hierarchie militaire? Il n'y a pas un pauvre +galon de laine sur la manche de ma veste et vous voulez que je +m'asseoie a cote des galons d'or. Jamais! Les officiers de zouaves qui +me connaissent y consentiraient certainement,--il y a entre les hommes +du regiment et dans le malheur commun qui nous frappe une sorte de +camaraderie qui a fait presque le niveau,--mais vous avez chez vous +des officiers d'artillerie et ceux-la trouveraient deplacee la +presence d'un soldat a leur table. + +--Je n'insiste pas. Je veux cependant que vous ne manquiez de rien. + +--Laissez faire le fantassin; il se debrouillera. + +Le pansement etait acheve. J'en eprouvai un soulagement subit. Que +benies soient les mains qui m'ont touche! La souffrance eteinte, les +choses m'apparurent sous un aspect moins triste. Il y avait encore du +bon dans la vie. L'appetit se reveilla, et avec cet appetit la volonte +de m'evader.--Dinons d'abord, me dis-je, apres quoi je songerai a mon +projet. + +Deja ragaillardi, je descendis a la cuisine ou j'apercus une fille +maigre qui se demenait devant un grand feu. La broche tournait, les +casseroles pleines jusqu'au bord mijotaient sur les fourneaux; il se +degageait de tout cela une odeur qui me montait aux narines. + +--Il y aura bien ici un coin pour moi? lui dis-je. + +--Je crois bien! cria la fille. + +Et de ses mains agiles elle eut bientot fait de dresser mon couvert +sur le coin d'une nappe de toile bise fort propre; plongeant alors la +louche d'etain dans la marmite ou fumait le pot-au-feu, elle remplit +mon assiette jusqu'au bord. + +--Avalez-moi ca d'abord... apres vous me direz des nouvelles du +reste. + +Jamais je n'ai mieux dine; mon appetit attendrissait la bonne +fille.--Faut-il qu'il ait jeune, bon Dieu! repetait-elle entre ses +dents. + +--Ecoutez donc! deux poignees de son delaye dans de l'eau... et de +l'eau ou croupissaient des morts! + +--C'est une pitie!... et ce sont des chretiens qui permettent ca! + +--Des chretiens a leur maniere. + +Elle se mit a rire, puis a pleurer, et s'essuyant les yeux avec le +coin de son tablier d'un air de tristesse:--A quoi ca sert-il la +guerre? me dit-elle. + +Je dormis tout d'un trait jusqu'au matin. Les yeux ouverts, entoure de +mes camarades qui ronflaient ou s'etiraient, je m'assis sur mon seant, +et me mis a reflechir. Je me sentais dispos et en belle humeur. Ou et +quand trouverais-je une occasion meilleure pour m'evader? La +surveillance semblait s'etre detendue; j'avais dans ma ceinture assez +d'or pour etre assure que le concours de quelque habitant du pays ne +me manquerait pas.--Ce sera pour aujourd'hui, me dis-je. + + + + +VIII + + +La chose bien resolue, je descendis de mon grenier. Les officiers +s'etaient reunis dans la salle a manger pour faire leurs adieux a la +maitresse du logis; je me coulai de ce cote. Madame L... avait les +yeux rouges. Sa fille et son fils se tenaient a ses cotes. On etait +fort emu de part et d'autre. Savait-on si on se reverrait jamais? Un +officier qui frottait sa moustache grisonnante donna le premier le +signal du depart. + +--Merci, madame, et adieu! cria-t-il. + +Chacun fila vers la porte. Au moment de les suivre, je sentis une +petite main qui pressait la mienne. C'etait la jeune fille qui, de la +part de sa mere, m'offrait un petit paquet de bandes. Je les serrai +dans ma poche, et me trouvai dans la rue sans oser regarder derriere +moi. Il etait neuf heures, et l'on devait partir a neuf heures et +demie. Il fallait se hater. Je pris au hasard a travers le bourg. Au +bout d'un quart d'heure, tandis que de tous cotes on allait et venait, +j'avisai un paysan qui comptait des sous devant une porte. Il avait +l'air bonhomme et paraissait solide; j'allai droit a lui, et la bouche +a son oreille: + +--Si vous voulez me conduire en Belgique, il y a deux cents francs +pour vous. + +Tout en parlant, j'avais mis sous ses yeux une main ou brillaient dix +pieces d'or. Le paysan se gratta le menton, fit tomber ses sous dans +une bourse de cuir, me regarda du coin de l'oeil, puis, voyant que +personne ne l'observait: + +--Venez, me dit-il brusquement. + +Je le suivis. Il marchait d'un air tranquille, et sifflait entre ses +dents. Chemin faisant, a travers des ruelles qui me semblaient +interminables, nous rencontrions des soldats prussiens qui me +regardaient; mais il n'etait pas neuf heures et demie encore, et aucun +d'eux ne songea a m'arreter. Le coeur me battait a m'etouffer. Une +femme vint qui se mit a causer avec mon guide; je l'aurais etranglee; +il ralentit son pas, puis la congedia, et reprit sa course le long des +ruelles. Ou me menait-il donc? Il entra enfin dans une maison petite +et pauvre, et me pria de monter dans le grenier. + +--Et vous n'en bougerez que quand vous me verrez. + +En un clin d'oeil, j'atteignis le sommet de l'escalier, et me jetai +dans le trou noir qu'il appelait un grenier. J'attendis la quinze +minutes qui me parurent longues comme des nuits sans sommeil. +J'ecoutai, l'oreille collee aux fentes des murailles. Un bruit sourd +remplissait Etain; il me semblait qu'un corps de troupe etait en +marche. Ne s'apercevrait-on pas de mon absence? La porte s'ouvrit, et +mon paysan parut. + +--Il est temps, me dit-il en jetant par terre un paquet qu'il avait +sous le bras. + +Je me depouillai de mon uniforme, veste, large pantalon, ceinture, +calotte. Je dus meme me separer de mon fidele tartan. En un tour de +main, j'endossai un costume d'ouvrier besoigneux; rien n'y manquait, +ni le pantalon de toile bleue, ni le gilet, ni la blouse usee aux +coudes et blanchie aux coutures, ni meme la casquette de peau de +loutre rapee ou l'on cherchait vainement vestige de poils. Mes pieds +disparaissaient dans de gros sabots. Mon guide avait vide deux ou +trois bouteilles pour augmenter son courage: il en restait quelque +chose, dont sa marche se ressentait; mais la finesse de l'esprit +campagnard surnageait. + +--Et les moustaches? et la barbiche? me dit-il. + +Une paire de mauvais ciseaux m'aida a faire tomber de mon visage cet +ornement qui pouvait reveiller l'attention, et je quittai le grenier. + +--La pipe et le baton a present, reprit mon homme. + +J'achetai une pipe de terre que je bourrai de caporal, et me munis +d'un fort baton qu'un cordonnet de cuir attachait a mon poignet. + +--Maintenant, en route sans avoir l'air de rien! ajouta-t-il. + +Une chose cependant m'inquietait. Dans la ferveur de mon zele et pour +me donner l'apparence enviee d'un vieux zouave, au moment de mon +depart de Paris, je m'etais fait raser cette partie du crane qui +touche au front. Les cheveux recommencaient a pousser un peu, mais +pas assez pour cacher la difference de niveau. J'enfoncai donc ma +casquette, dont je rabattis la visiere eraillee sur mes sourcils, me +jurant bien de ne saluer personne, le general de Moltke vint-il a +passer devant moi a la tete de son etat-major. Les plus etranges idees +me traversaient l'esprit. Il me semblait que tout le monde me +reconnaissait, ceux meme qui ne m'avaient jamais vu. Quiconque me +regardait n'allait-il pas s'ecrier: C'est un zouave, un fugitif? +J'evitai de rencontrer les yeux des passants. La vue des Prussiens que +je croisais dans les ruelles d'Etain me donnait le frisson. L'un deux +n'allait-il pas me mettre la main au collet? Par exemple, j'etais +decide a me faire tuer sur place. Je m'efforcais d'imiter de mon mieux +la tournure et la marche pesante de mon guide. + +--Ca, me disais-je, Etain est donc grand comme une ville? + +Nous marchions a peine depuis cinq minutes, et il me semblait que +j'avais parcouru deja deux ou trois kilometres de maisons. + +La derniere m'apparut enfin; un soupir de satisfaction saluait deja ma +sortie d'Etain, lorsque sur la route se dessina la silhouette d'une +sentinelle allemande qui se promenait de long en large. Mon compagnon +me jeta un coup d'oeil expressif; fusille ou libre, la question se +posait nettement. Encore trente pas, et nous etions devant la +sentinelle, dont la promenade barrait le chemin. Je ne songeai meme +plus a fumer. Toutes les facultes de mon esprit etaient tendues vers +un but unique: avoir la demarche, le visage, le geste d'un paysan. Le +Prussien n'allait-il pas deviner le zouave sous la blouse et croiser +baionnette, et, si je faisais un mouvement, se generait-il pour me +casser la tete d'un coup de fusil? Les battements de mon coeur me +faisaient mal. Mon compagnon sifflait toujours; je l'admirais. +Comment faisait-il? Enfin nous approchons, lui sifflant, moi trainant +mes lourds sabots dans la boue et balancant mes epaules: nous voila +juste en face du soldat; il nous regarde et continue sa marche; nous +passons lentement, d'un pas egal et pesant. Il ne m'arrete pas, il se +tait. Il m'a donc pris pour un vrai paysan? Quel triomphe! Le reste ne +me parait plus rien. La respiration me revient; le paysan cligne de +l'oeil, et, comme il me voit rire: + +--Ah! ce n'est pas fini! me dit-il. + +Au premier coude de la route nous prenons une allure plus rapide. +Bientot apres une voiture arrive au grand trot. + +--Regardez, me dit mon guide, qui me pousse du coude. + +Un officier prussien etait assis dans la voiture, les deux mains sur +la poignee de son sabre. Un proprietaire du voisinage, desireux de lui +plaire, pressait le cheval a coups de fouet. Quoi! des officiers +encore apres des sentinelles! La voiture nous atteint et nous depasse. +L'officier ne tourne meme pas la tete. Le proprietaire qui lui sert de +cocher sourit d'un air agreable. Je suis sauve! + +Les sabots que portent mes pieds sont incommodes et pesants; ils me +genent un peu, et je les perds dans les ornieres quelquefois, mais +qu'est-ce que cela aupres des tortures de la veille. Nous marchons +d'un pas vif; j'ai rallume ma pipe eteinte, je la fume avec delices. +Le pays que je traverse me parait charmant, jamais je n'ai vu nature +si belle; les arbres ont une verdure qui rejouit les yeux, les eaux +qui courent ca et la invitent a boire par leur fraiche limpidite, le +vent est doux, la pluie tiede. A mesure que nous laissons derriere +nous les fermes et les hameaux, nous rencontrons sur la route, +quelquefois longeant les sentiers a travers champs, des +contrebandiers belges et francais charges de hottes d'osier que leurs +epaules portent allegrement. Tous profitent du desarroi general pour +introduire en grande hate leurs chargements de tabac. Aucun d'eux ne +semblait songer aux douaniers. C'etait un metier tout trouve et qui +allait a merveille a notre costume. Depuis ce moment-la, si, +d'aventure, nous etions accostes par quelque voyageur qui s'avisait de +nous questionner, la reponse etait toute prete, nous etions +contrebandiers et nous allions en Belgique faire provision de tabac. + +Cette voiture rapide ou j'avais vu l'officier prussien nous rattrapa. +Le proprietaire qui la conduisait, malgre son empressement a servir de +cocher a notre ennemi, avait l'air d'un brave homme. Je me hasardai +sur la mine a lui demander s'il ne voudrait pas nous prendre avec +lui. + +--Volontiers, repliqua-t-il. + +Le proprietaire aimait a causer; il ne se gena pas pour nous demander +ce que nous faisions et ou nous allions. Le tabac repondait a tout. +J'aurais voyage ainsi jusqu'au bout du monde; malheureusement le +proprietaire et le cheval demeuraient a Spincourt ou force nous fut de +leur dire adieu. + +Je rattrapai donc mes sabots que j'avais laisses au fond de la +carriole et me remis a marcher, cherchant des yeux si quelque autre +voiture ne se montrerait pas aux environs. Mon compagnon, qui etait a +sa maniere une espece de philosophe, bourra sa pipe et hochant la +tete: + +--Nous en avons trouve une, nous en trouverons bien une autre, allons +toujours, me dit-il. + +J'allongeai le pas de facon a lui prouver que mes jambes n'avaient +rien perdu de leur activite. Mais tout m'arrivait a souhait depuis +mon entree a Etain. Un vehicule qui tenait de la tapissiere et du +char-a-bancs se presenta, traine par un fort cheval qui faisait tinter +un collier de grelots. Je demandai au conducteur s'il y avait place +aupres de lui pour deux voyageurs un peu fatigues. + +--Cela depend, repliqua-t-il d'un air narquois. + +Je tirai une piece blanche du fond de ma poche; l'homme sourit et la +voiture s'arreta. + +--Je vois ce que c'est, continua-t-il en se tenant dans son coin, vous +etes presses d'arriver en Belgique? + +--Un peu, lui dis-je. + +--Malheureusement je ne vais qu'a Longuyon. + +C'etait autant de gagne; a Longuyon mon guide me fit prendre un +sentier derriere le village et me conduisit chez un paysan qui +connaissait la contree comme s'il en avait dresse le cadastre. Je +m'expliquai cette science geometrique en voyant entre ses jambes un +fusil dont il astiquait la platine. Un chien de chasse dormait, le +museau dans les pattes, sur le carreau de l'atre. + +--Je comprends, mes bons amis, ne parlez point, dit le braconnier... +vous voulez gagner la frontiere?... je vais vous mettre dans le bon +chemin. + +Il prit a travers champs, accompagne de son chien qui quetait la queue +au vent, et, tout en marchant, il donnait a mon guide d'utiles +renseignements sur l'itineraire qu'il nous fallait suivre. + +--As-tu compris? dit-il enfin. Et sur un signe de l'homme d'Etain: + +--Quand vous serez a un village qu'on appelle la Malmaison, demandez +M. le maire; c'est un brave homme qui vous donnera un coup d'epaule. + +J'echangeai une rude poignee de main avec le braconnier de Longuyon et +m'engageai dans un pays magnifique. Encore une promenade de quelques +lieues et j'etais en Belgique. + +Le maire de Malmaison etait bien l'homme que m'avait indique mon ami +de la derniere heure. Le regard amical et compatissant qu'il me jeta +m'encouragea a ce point que, pour la premiere fois depuis mon depart +d'Etain, j'enlevai la vieille casquette de loutre qui me couvrait. Il +sourit en voyant la trace noire de mes cheveux rases. + +--Ah! un zouave! murmura-t-il. + +--Et du 3e, repondis-je. + +--Et qu'est-ce qui reste du regiment? + +--De quoi faire une compagnie, je crois. + +Il soupira. + +--Voyons, reprit-il, c'est de vous qu'il s'agit... Plut a Dieu qu'on +put sauver la France comme je vous sauverai!... + +Le guide que j'avais pris a Etain, assis sur une chaise, s'essuyait le +front et me regardait d'un air qui semblait dire: J'ai fait mon +devoir, faites le votre. Je tirai de ma ceinture, cachee sous ma +blouse, dix pieces d'or et les mis dans sa main. Il les compta une a +une, et les faisant passer dans sa bourse de cuir:--C'est bien, me +dit-il. Quatre verres etaient sur la table, chacun de nous prit le +sien et l'avala d'un trait apres l'avoir choque contre ceux de ses +voisins. + +--En route a present, dit le maire. + + + + +IX + + +Le nouveau guide qu'il m'avait procure allait droit devant lui comme +un cerf, mais l'oeil au guet, l'oreille tendue, et profitant des pans +de mur, des haies vives, des plis de terrain, des taillis, pour +dissimuler sa marche. + +--La precaution vous etonne, me dit-il, c'est qu'on a vu des uhlans +par ici et ils ne se genent pas pour mettre leurs pistolets sous le +nez des gens. + +Nous marchions depuis un assez long temps, lorsqu'au detour d'un +chemin creux il me montra du bout de son baton un bois devant lequel +s'elevait un poteau. Un mot ecrit en lettres blanches sur un ecriteau +noir me sauta aux yeux.--La Belgique! c'est la Belgique! Tout en +criant j'avais pris ma course. Les sabots ne me genaient plus. + +--Oui, vous y etes, me dit le guide, qui penetra sur mes talons dans +le petit bois, la frontiere est passee; la est Virton qui est a la +Belgique, ici Montmedy qui est a la France. Vous n'avez plus a +craindre maintenant que d'etre pris par une patrouille belge et +interne au camp de Beverloo. Mais, soyez tranquille, je sais un homme +qui saura vous faire traverser les lignes belges a la barbe des +chasseurs et des lanciers. + +L'homme que nous cherchions,--c'etait un garde,--vidait un pot de +biere dans l'auberge voisine; a la vue de mon guide il en fit venir un +second, j'en demandai un troisieme et la connaissance fut bientot +faite. + +Il avait deja tire vingt Francais des griffes des Prussiens et +comptait bien ne pas s'en tenir la. Apres m'avoir fait raconter mon +histoire, dont je ne lui cachai aucun detail, il m'engagea a aller me +coucher et me conduisit lui-meme dans ma chambre. La vue du lit ou il +y avait des draps blancs me donna subitement envie de dormir.--Nous +partons demain matin a six heures. A cinq heures et demie je vous +reveillerai, me dit le garde. Et d'un air gai: Je n'ai pas besoin de +vous souhaiter bonne nuit, n'est-ce pas? + +Le fait est que je dormais tout debout. Il faut avoir eu les jambes +endolories par de longues etapes, les pieds meurtris, les jointures +brisees, le corps epuise par d'excessives fatigues, et subi des +sommeils lourds et penibles sur la terre humide et dure, pour +comprendre l'ineffable sensation d'etendre et d'etirer ses membres +dans la fraicheur des draps. Je m'en donnai la joie pendant un quart +d'heure, luttant avec volupte contre ma lassitude. Puis mes yeux se +fermerent, et, berce par la chanson de quelques buveurs, je ne sentis +bientot plus que la tiede chaleur du lit qui m'engourdissait. + +Je dormais encore les poings fermes lorsque, de grand matin, mon guide +entra pour me prevenir qu'une voiture m'attendait a la porte. + +--Et je vous jure que nous arriverons a temps a la station ou vous +pourrez prendre le chemin de fer. + +Il s'interrompit pour prendre dans sa poche son brevet de garde +particulier des proprietes de M. le comte X., et me le +presentant:--Avec ce bout de papier nous irons jusqu'a Bruxelles, +reprit-il. + +Des escouades de soldats a cheval ou a pied passaient sur la route; +nous traversions des villages qui en fourmillaient; personne ne nous +demanda rien. Il arrivait quelquefois que des pietons, ou des +campagnards qui filaient en cabriolet, nous saluaient d'un grand +bonjour bruyant. Le garde y repondait d'une voix joyeuse en faisant +claquer son fouet. + +--Ce n'est pas plus difficile que ca, me dit-il enfin en arretant son +cheval au village de Marbrehau, ou il y avait une station de chemin de +fer. + +La maison devant laquelle la voiture qui nous portait fit son dernier +tour de roue, appartenait a une famille de gros cultivateurs. Ces +braves gens m'accueillirent de leur mieux et insisterent avec bonhomie +pour me faire asseoir a leur table. En un tour de main le couvert fut +dresse. Ils ne se lassaient pas de me questionner et il fallut leur +raconter mon histoire de point en point. Leur curiosite ne se +fatiguait pas et la franchise de leur hospitalite m'engageait a tout +dire; volontiers ils m'auraient retenu jusqu'au lendemain, mais un +coup de cloche m'avertit que le train allait partir. Toute la famille +me fit des adieux qui me toucherent et voulut m'accompagner jusqu'a la +gare comme si j'avais ete l'un des leurs. C'etait a qui me donnerait +la plus vigoureuse poignee de main. + +Au moment ou j'arrivai sur le quai de gare, un visage m'apparut qui me +fit tressaillir. Je venais de retrouver a la station de Marbrehau l'un +de mes compagnons de tente, un zouave du 3e. Il portait un chapeau de +feutre mou, une veste de grosse bure, un pantalon de drap effiloque. + +--Tu t'es donc sauve? + +--Je crois bien! Et toi aussi. + +--Pardine! Et comment as-tu fait? + +--Je n'en sais rien. + +--C'est comme moi! Et tu vas a Paris? + +--Tout droit. + +Un wagon de troisieme classe nous prit tous deux. Il etait plein, nous +n'echangeames plus un mot. + +Le train s'arretait a Namur; chemin faisant, a l'une des stations +intermediaires, et pendant les quelques minutes que l'on donne aux +voyageurs, j'eus l'occasion inattendue de rencontrer un convoi +prussien rempli de blesses. Quelle installation! Tout y etait agence +pour le confort et le bien-etre de ces malheureux! Point de paille +dans d'horribles wagons a bestiaux, mais des hamacs suspendus auquels +la marche n'imprime aucune secousse. Le train emportait avec lui les +fourneaux pour les bouillons, les tisanes, l'eau chaude, sa pharmacie, +sa lingerie, son personnel d'infirmiers et de medecins. Et je pensais +a mon pauvre pays qui avait donne tant de preuves d'imprevoyance et +qui devait en donner tant d'autres encore! + +Apres un adieu muet echange entre mon camarade et moi, chacun de nous +tira de son cote; c'etait le moyen d'eveiller le moins possible +l'attention. + +Le quai de Namur etait tout rempli de dames belges empressees autour +des malheureux qui sortaient des wagons. Elles faisaient connaissance +avec les plus effroyables miseres. Quelques-unes joignaient les mains +a notre aspect. + +--Ces pauvres soldats francais! repetaient-elles. + +Parmi ceux auxquels elles voulaient prodiguer leurs soins et leurs +aumones, plusieurs tombaient d'inanition. On les voyait s'abattre sur +les bancs ou se trainer, avec de longs efforts. On en recueillit un +certain nombre dans une caserne voisine ou ils trouverent a manger, +mais ils y resterent prisonniers. J'etais resolu a n'avoir affaire a +personne et a me suffire a moi-meme. Cependant une dame qui devait +appartenir au monde le plus elegant de Namur, si j'en juge par la +toilette, me voyant boiter tres-bas, s'approcha et d'un air de pitie +s'offrit a me panser. + +--Merci, madame, ce n'est rien, lui dis-je. + +Elle me suivit et voulut glisser dans ma main une piece de monnaie: + +--Prenez au moins cela, ce sera pour vous acheter du pain et du tabac, +reprit-elle doucement. + +Je ne pus m'empecher de sourire et, lui rendant sa piece blanche, je +l'engageai a la donner a de plus miserables que moi. Elle parut un peu +surprise; mais la laissant la, les deux mains dans les poches de mon +pantalon de toile bleue, je sortis de la gare. + +Un hotel se trouvait en face. Je me dirigeai vers cet hotel et +demandai une chambre au garcon qui attendait devant la porte. Il prit +une attitude et me toisant de la tete aux pieds: + +--Nous ne recevons pas de mendiants, me dit-il. + +J'avais bonne envie de lever le pied qui m'obeissait encore et de lui +en faire sentir la vigueur, mais ce n'etait pas le moment de faire une +algarade; je tournai le dos au garcon frise et cherchai fortune +ailleurs. Il me semblait que je marchais dans un reve. Etais-je bien +dans la realite? Une boutique dans laquelle on vendait du tabac se +trouva devant moi, j'y entrai. La marchande etait jeune et avait l'air +avenant; j'avancai une piece d'or sur le comptoir et lui exposai ma +situation. + +--Ah! je comprends, dit-elle en me regardant, suivez-moi... + +Elle se leva, et d'un pied leste me conduisit dans une maison garnie +du voisinage assez propre ou les petits marchands et les ouvriers +tranquilles trouvaient gite. + +--Une nuit est bientot passee, me dit-elle alors. + +Le sommeil en prit la totalite; j'avais un besoin de dormir dont rien +ne pouvait combler l'arriere. Il fallut me secouer au petit jour pour +me faire prendre le train qui partait a six heures et devait me +conduire a Bruxelles. + +Mon premier soin en descendant de wagon fut de sauter dans une +voiture et de prier le cocher de me conduire chez les fournisseurs +dont j'avais besoin. Il sourit d'un air malin. + +--Alors, monsieur me prend a l'heure et me fait faire des courses +_d'evade?_ me dit-il en appuyant sur le mot. + +Habille a neuf de pied en cap et laissant ma defroque dans la voiture, +je me presentai chez le consul francais qui me recut avec la plus +aimable courtoisie et se mit tout entier a ma disposition. J'avais eu +soin de le prevenir, il est vrai, que je n'avais aucun besoin +d'argent. La precaution le fit sourire. + +--Eh! dit-il, tous les evades n'en peuvent pas dire autant.--Et vous +voulez rentrer en France! reprit-il en se mettant en devoir de remplir +les blancs d'une feuille de papier imprimee qu'il avait devant lui. + +--Des aujourd'hui, si je peux. + +Le consul me fit donner ma parole d'honneur que j'appartenais au 3e +regiment de zouaves et me remit mon laisser-passer. + +Je le remerciai et, me hatant de courir a la gare, je sautai dans le +premier train qui filait vers l'ouest; une ou deux heures apres +j'avais franchi la frontiere; mais, a la premiere gare francaise ou le +train s'arreta, un visage ami frappa mes regards: c'etait encore un +zouave du 3e regiment, un de ceux que j'avais vus a Sedan et avec qui +j'avais partage les miseres de la presqu'ile de Glaires! Il n'y a plus +ni grade ni hierarchie dans ces moments-la; il me tendit la main et je +la serrai vigoureusement; je ne savais pas encore que le lieutenant +R.... devait etre un jour mon capitaine et que nous nous +retrouverions sous la tente comme nous nous etions rencontres dans un +wagon. + +Nous avions tant de choses a nous dire que les paroles n'y suffisaient +pas; quelquefois nous interrompions nos recits par de longs regards +jetes sur les plaines de la Flandre; le paysage avait une monotone +placidite; qui ne connait les lignes plates de ces interminables +campagnes dont l'uniformite grasse se noie dans un horizon lointain! +Elles nous paraissaient les plus charmantes du monde: c'etait les +campagnes du pays. Je comprenais a present la valeur profonde et douce +de ce mot cher aux soldats! Je le revoyais mon pays, et une emotion +indefinissable me penetrait. + +Mais cette emotion meme devint craintive a Creil. Le train resta +longtemps immobile a la gare; le bruit se repandit que la ligne etait +coupee et qu'il n'etait plus possible d'avancer! Ce fut un quart +d'heure d'angoisse atroce; les voyageurs s'interrogeaient les uns les +autres. Fallait-il donc perdre l'espoir d'arriver; mais enfin la +locomotive siffla, le train repartit a toute vapeur, et a deux heures +du matin j'entrai a Paris. Non, il faut avoir passe par ces dures +anxietes pour savoir ce que la vue des longues rangees de maisons +peut remuer le coeur. On etouffe! + +C'etait le 14 septembre; trois ou quatre jours apres Paris etait +investi; le siege allait commencer. + + + + +DEUXIEME PARTIE + +UNE CAMPAGNE DEVANT PARIS + + + + +X + + +Quand j'arrivai a Paris, aucun de mes amis ne m'attendait plus. On me +croyait mort ou a l'agonie dans quelque ambulance prussienne. Les +optimistes supposaient que j'avais eu la chance d'etre au nombre des +cent mille prisonniers ramasses dans le grand coup de filet de Sedan +et que je mangeais du pain noir dans quelque forteresse d'Allemagne. +Ils ne se trompaient qu'a demi. On me traitait en ressuscite. + +Bientot il fallut songer a rentrer au regiment. Mon pied me faisait +grand mal encore et je boitais bel et bien; mais toute la question +pour moi etait de decouvrir ce qui restait du 3e zouaves, qui venait +de passer par le double creuset de Reischoffen et de Sedan. + +Ces memes promenades qui avaient marque mon engagement recommencerent. +L'administration, dans mon cher pays, n'a-t-elle pas l'art de +compliquer les choses les plus aisees et de rendre obscures les plus +claires? A la place, ou je me presentai d'abord, on me repondit, apres +une longue attente, qu'il fallait me rendre a l'intendance. La, +nouvelle attente aux portes des bureaux, apres quoi un commis qui +rangeait des papiers m'assura, sans me regarder, que j'avais fait +fausse route, et que je devais bien vite courir au Gros-Caillou ou +j'aurais a demander le bureau de recrutement.--Et il ajouta a +demi-voix: + +--Ces imbeciles de la place n'en font pas d'autres! + +Au Gros-Caillou, un garcon de salle me declara que les bureaux etaient +fermes et que j'aurais a revenir le lendemain. + +Le lendemain, l'employe auquel je m'adressai au bureau de recrutement, +rit beaucoup de l'etourderie de ces messieurs de l'intendance et me +conseilla d'aller aux Isoles, a la caserne de Latour-Maubourg. J'y +courus. + +Un triste spectacle m'y attendait. C'etait le lendemain du jour +nefaste de Chatillon. Un rassemblement d'hommes s'agitait dans les +cours. Ils respiraient l'accablement. Mon coeur se mit a battre quand +je reconnus parmi ces vaincus l'uniforme des zouaves. La plupart +appartenaient aux 1er et 2e regiments. Ils etaient encore sous le coup +de cette retraite et, comme toujours dans les memes circonstances, on +prononcait le mot de trahison. Dans cette troupe de fugitifs qui +appartenaient a differents corps, aucune cohesion, plus de lien. Le +moral avait disparu. Je ne tirai de toutes ces bouches que des +plaintes et des lamentations. C'est alors que je compris la force +secrete de ce qu'on appelle l'esprit de corps. Ma vue s'etait troublee +a l'aspect de l'uniforme que j'avais choisi. J'en avais recu comme une +blessure. + +N'ayant plus rien a faire aux _Isoles_ je pris le parti vigoureux de +retourner a la place. La le commis auquel j'avais eu affaire tout +d'abord faillit se facher tout rouge contre les animaux--je +raconte--qui encombraient les bureaux de l'intendance, et me poussa +dehors. Je me rendis donc a l'intendance pour la seconde fois, +determine a faire la navette de l'intendance au Gros-Caillou et du +Gros-Caillou a la caserne des Isoles aussi longtemps qu'on le +voudrait. + +Dans les antichambres de l'intendance je rencontrai un camarade qui +avait partage la pluie et les demi-biscuits de la presqu'ile de +Glaires et qui etait parvenu, comme moi, a s'evader. Il appartenait a +l'arme de l'infanterie et c'etait, comme moi, un engage volontaire. + +--Ce n'est pas fini, me dit-il, et vous en verrez bien d'autres! Ne +vient-on pas de me delivrer une feuille de route pour le depot de mon +regiment, et savez-vous ou il fait l'exercice, ce depot? + +--Je ne m'en doute pas. + +--A Strasbourg, qui est investi depuis trois semaines! Me voyez-vous +tout seul en face de l'armee du general Werder et voulant en enfoncer +les lignes! Mais voila! les registres portent que le depot de mon +regiment est a Strasbourg, on m'envoie a Strasbourg et il faudra bien +des paroles pour faire entendre raison aux bureaux. + +Et quand on pense que ces choses-la se passaient a la meme heure d'un +bout de la France a l'autre! + +J'entrai a mon tour dans le bureau ou l'on m'avait deja recu et, a +force d'explications--et non sans peine--j'obtins une feuille de route +pour le depot du 3e zouaves--qu'on reconstituait provisoirement a +Montpellier. Ce n'etait pas mon affaire; mais, bien resolu a faire +partie de la garnison de Paris, j'attendis. Vingt-quatre heures apres +j'avais la certitude que les trains de la ligne de Lyon ne marchaient +plus. Desormais, j'appartenais au corps d'armee du general Vinoy. +Cette fois, instruit par l'experience, je ne pris conseil que de +moi-meme. Un zouave a tambour jaune, rencontre par hasard me raconta +qu'une poignee de ceux qui avaient fait la trouee de Sedan se trouvait +a la caserne de la rue de la Pepiniere avec quelques debris des 1er et +2e regiments et de petits detachements envoyes des trois depots. Je +m'y rendis. On m'y recut a bras ouverts, mais pour ne pas subir de +nouveaux retards une seconde fois, je me hatai de me faire habiller a +mes frais. + +L'aspect de la grande ville etait change. Ce n'etait deja plus le +Paris que j'avais quitte. Il y avait un air d'effarement partout; les +menageres couraient aux provisions; on chantait encore _la +Marseillaise_, mais d'une voix moins haute; on savait a quel ennemi on +avait affaire. Cependant l'orgueil national, l'orgueil parisien, +pourrais-je dire, se tendait. On avait ete battu, c'est vrai, mais +sous les murs de la grande ville on pouvait, on devait vaincre. La +population tout entiere etait debout, elle avait des armes. La +bourgeoisie et le peuple semblaient ne faire qu'un. Les remparts et +les forts se herissaient de canons. Le tambour battait, le clairon +sonnait; on faisait l'exercice sur toutes les places. Et puis la +Republique n'avait-elle pas ete proclamee? C'etait la panacee; +quelques-uns meme, les enthousiastes, s'etonnaient que l'armee du +prince royal ne se fut pas dispersee aux quatre vents a cette +nouvelle. Ce miracle ne pouvait tarder. D'autres, il est vrai, mais +n'osant pas exprimer leur sentiment, estimaient que c'etait un +desastre, et que ce mot seul paralyserait la defense en province. Que +d'orages d'ailleurs dans ces quatre syllabes qui portaient la marque +de 93! mais cela etait en dessous et ne se faisait jour que dans les +conversations intimes. Le peuple, qui ne travaillait plus et jouait au +soldat, agitait ses fusils a tabatiere. Il y avait une grande +effervescence. Le gouvernement du 4 septembre n'avait qu'a commander; +il etait obei. On attendait avec anxiete, avec une impatience +fievreuse ou il y avait de la joie, le retentissement du premier coup +de canon. On l'entendit, et la population qui courait au Trocadero sut +enfin que le cercle de fer de l'armee prussienne se fermait autour de +Paris. + +J'appartenais alors a la 1re compagnie du 3e bataillon du 4e zouaves. +Le capitaine R..., qui en avait le commandement, avait ete a Sedan, +comme on sait, et j'avais fait sa connaissance a l'ile de Glaires. +C'etait entre les evades qui en avaient partage les miseres comme une +franc-maconnerie. Ce nouveau regiment de zouaves dans lequel je venais +d'etre incorpore, se composait de trois bataillons formes avec les +debris des 1er, 2e et 3e regiments d'Afrique. Il portait le n deg.4; mais +il n'avait pas de drapeau. Il fut question de lui delivrer celui que +les zouaves du 3e avaient sauve de Sedan. Ce qui restait de ce +regiment s'y opposa si energiquement, que le drapeau troue de balles +fut "verse" au musee d'artillerie. + +Bientot apres, le regiment fut envoye a Courbevoie, ou les trois +bataillons furent cantonnes, et le 3e recut ordre de repartir son +monde dans les petites maisons qui sont groupees entre le village et +le remblai du chemin de fer. Des pioches nous avaient ete distribuees, +et sous la surveillance des officiers une centaine de bras se mirent +a l'oeuvre pour creneler les pauvres habitations ou restaient encore +quelques meubles. Quelques coups vigoureux suffisaient pour percer les +murailles et faire jouer le vent de chambre en chambre. En un tour de +main, le village fut mis en etat de defense; briques et moellons +tombaient de ci, de la, et des lucarnes s'ouvraient partout, propres a +recevoir le bout des chassepots. C'etait comme si l'on se fut attendu +a l'arrivee subite des Prussiens. + +Au moment de notre arrivee a Courbevoie, on n'y voyait pas autres +creatures vivantes que quelques chiens errant a l'aventure d'un air +desoriente. Les hommes leur manquaient; mais le soldat a une force +d'attraction qui lui est propre. + +Un regiment est comme une colonie qui marche. Le soir meme je vis une +lumiere briller a la fenetre d'une maison dont les proprietaires, plus +soucieux de leur vie que de leur immeuble, avaient fait comme leurs +voisins. Je m'approchai. Un marchand de vin s'y etait installe avec +ses verres et ses brocs, suivi d'une servante solidement batie. Elle +connaissait de longue date les grenadiers et les voltigeurs de +l'ex-garde et n'avait pas peur des zouaves. Apres le marchand de vin, +qui ralluma les fourneaux d'une cuisine ou les officiers etablirent +leur popotte, vint un marchand de tabac, et Dieu sait si la clientele +lui fit defaut; puis un epicier qui rouvrit sa boutique et rapporta sa +marchandise. Cet exemple fut suivi, et petit a petit, sans savoir d'ou +ils arrivaient, les fournisseurs rentrerent dans leurs penates. Il y +eut meme une blanchisseuse. La civilisation reprenait possession de la +ville morte. + +On ne peut pas percer des murs continuellement, meme quand c'est +inutile; la besogne de creneler la partie du village que nous +occupions avait ete faite en un jour. Nous ne savions rien de ce qui +se passait a Paris. Les journees s'ecoulaient lentement, pesamment; +nous n'avions pour distraction que les grand'gardes qu'on nous +envoyait monter sur les bords de la Seine. On avait l'emotion de la +surveillance. On nous employait aussi aux travaux de la redoute de +Charlebourg; mais les zouaves qui manient le mieux le fusil manient +tres-mal la pelle et la pioche. On faisait grand bruit autour des +brouettes, et la besogne n'avancait pas. Une chanson, un recit, une +calembredaine faisaient abandonner les outils, et, quand on les avait +abandonnes, on ne les reprenait plus. Apres quelques jours d'essai, on +nous remplaca par des soldats de la ligne et des mobiles. L'ennui +devenait endemique et quotidien. Un exercice de deux heures en coupait +la longue monotonie. + +Un jour vint cependant, le 16 octobre, ou le bataillon crut qu'on +allait avoir quelque chose a faire; quelque chose a faire, en langage +de zouave, signifiait qu'on avait l'esperance d'un combat. On prit les +armes avec un fremissement de joie, et l'on nous dirigea vers le +rond-point de Courbevoie, ou des batteries de campagne nous avaient +precedes. La on mit l'arme au pied, et on attendit. Aucun bruit ne +venait de la plaine. Si on ne nous attaquait pas, c'est que nous +allions attaquer. On attendit encore; un contre-ordre arriva, et on +nous ramena la tete basse dans nos cantonnements. + +Le lendemain, l'ennui reprit de plus belle. Il y avait deja plus d'un +mois que l'investissement avait commence, et je n'avais pas encore +tire un coup de fusil. On vidait les gamelles deux fois par jour, on +jouait au bouchon, on se promenait les mains dans les poches, on +pechait a la ligne, on bourrait sa pipe, on la fumait, on la bourrait +de nouveau, on regardait les petits nuages blancs qui s'elevaient +au-dessus du Mont-Valerien apres chaque coup de canon, on +s'interessait au vol des obus, on cherchait une place ou dormir au +soleil dans l'herbe. + + + + +XI + + +Cependant le 21 octobre on nous fit prendre les armes de grand matin. +Le bataillon s'ebranla; il avait le pas leger. Pour ma part, je +n'etais point fache de voir ce que c'etait qu'une affaire en ligne. +Tout m'interessait dans cette marche au clair soleil d'automne. Le +remblai du chemin de fer franchi, on nous fit faire halte. Pourquoi? +L'esprit frondeur qui, sous le premier Empire, avait rempli la vieille +garde de grognards, s'exhalait deja dans nos rangs en quolibets et en +reflexions ironiques, et comme mon serre-file demandait a voix basse +la cause de ce temps d'arret: + +--Ah! tu veux savoir, toi qui es curieux, pourquoi on nous fait +attendre les pieds dans la rosee, au risque de nous faire attraper des +rhumes de cerveau? dit un caporal; je vais te le dire en confidence, +mais a la condition que tu garderas ce secret pour toi. + +Et, sans attendre la reponse du camarade, le caporal, se faisant de +ses deux mains un porte-voix, reprit d'une voix sourde: + +--Vois-tu, petit, on attend pour donner aux Prussiens, qui sont a +flaner sur une longue ligne, le loisir de se rassembler en tas... +C'est une ruse de guerre. + +Les soldats se mirent a rire, les officiers firent semblant de n'avoir +rien entendu. + +J'ai pu remarquer depuis lors que cet esprit gouailleur, pour me +servir du terme parisien, est une des habitudes, je pourrais dire des +traditions de l'armee. Elle n'a point d'influence sur le courage +personnel du soldat ni meme sur la discipline. Le soldat entretient +sa gaiete aux depens de ses chefs; mais, bien commande, il marche +bravement, et, s'il reussit, il se moque au bivouac de sa propre +raillerie. + +Vers onze heures, le bataillon reprit sa marche. Le contre-ordre qu'on +redoutait n'etait pas venu. Nanterre fut traverse. Il n'y avait +personne sur le pas des maisons. Le village des rosieres avait un +aspect desole. Les magasins etaient fermes, les fenetres closes, le +silence partout. Le bruit de notre marche cadencee sonnait entre la +double rangee des maisons vides. Parfois cependant les tetes de +quelques habitants obstines apparaissaient derriere un pan de rideau. +Nous avancions le long de la levee du chemin de fer de Saint-Germain +dans la direction de Chatou, laissant derriere nos files la station de +Rueil-Bougival. + +Il me serait impossible d'exprimer ce qui se passait en moi, tandis +que je parcourais, le chassepot sur l'epaule, en compagnie de +quelques milliers de soldats, ce pays charmant dont je connaissais les +moindres details. Mes yeux regardaient en avant, et ma pensee +regardait en arriere. + +Une partie du 3e bataillon servait de soutien a l'artillerie, qui +tirait a volees sur la Malmaison et la Celle-Saint-Cloud, d'ou les +batteries prussiennes repondaient faiblement. Les obus qu'elles nous +envoyaient depassaient nos canons et tombaient pres de nous; mais, +recus par une terre humide et meuble, ces projectiles n'eclataient pas +tous et nous faisaient peu de mal. J'avais oublie Bougival et les +promenades faites en canot en d'autres temps pour ne plus m'occuper +que des obus: ils sifflaient l'un apres l'autre et continuaient a +tomber, tantot plus loin, tantot plus pres. Cette immobilite a +laquelle nous etions tous condamnes est l'une des choses les plus +insupportables qui se puissent imaginer. Elle constitue, je le sais, +l'une des vertus essentielles de toute armee, la constance et le +sang-froid dans le peril; mais quelle anxiete et surtout quelle +irritation! Les nerfs se prennent, et l'on a sous la peau des frissons +qui ne s'effacent que pour revenir. J'avais passe par Sedan ou les +balles et les projectiles pleuvaient et faisaient voler la pierre et +les briques des murailles, l'eau des fosses, la poussiere du chemin; +mais la j'etais dans l'action, je faisais le coup de feu, j'avais le +mouvement avec le danger. J'affectai cependant une tranquillite qui +n'etait pas dans mon coeur. C'etait comme un nouveau bapteme que je +recevais, et je voulais m'en montrer digne. Nos yeux cherchaient a +decouvrir la batterie d'ou nous venaient ces obus; ils n'apercevaient +rien qu'un peu de fumee blanche s'elevant en flocons derriere un +bouquet d'arbres. + +L'ordre de pousser plus avant arriva enfin, et bientot apres le +bataillon etait deploye en tirailleurs dans la plaine qui s'etend +entre le chemin de fer americain et la Seine. Nous etions tous couches +a plat ventre, l'un derriere un buisson, l'autre dans un fosse, +celui-la a l'abri d'un arbre, celui-ci dans le creux d'un sillon. +Chacun cherchait un abri, chargeait et tirait. J'avais devant moi, au +bord du chemin de halage, la guinguette du pere Maurice, si chere aux +peintres, et sur ma droite, dans l'ile de Croissy, cette Grenouillere +d'ou partent tant de rires en ete. Les magnifiques trembles de l'ile +s'etaient revetus de teintes superbes, on distinguait a travers les +arbrisseaux de la rive les cabanes si bruyantes encore au mois d'aout, +et maintenant le roulement du canon et le crepitement de la fusillade +remplacaient la gaiete d'autrefois. + +On tirait sur nous des maisons de Bougival; nous nous mimes a tirer +sur Bougival. Le mal que nous faisions n'etait pas grand. Quelquefois +nous avancions, quelquefois nous reculions; l'intensite plus ou moins +vive du feu y etait pour quelque chose, les ordres qu'on nous donnait +pour le reste. Un pauvre zouave de seconde classe, qui n'avait vu +qu'une defaite et une capitulation, n'a pas d'avis a emettre sur des +operations de guerre; il me semblait pourtant que cette affaire etait +menee sans vigueur et surtout sans ensemble. Cependant on se battait +ferme autour de la Malmaison. Le parc etait en feu; les pierres et le +platre du mur d'enceinte sautaient en eclats. Je tiraillais toujours. +Je regardais tomber les branches des arbrisseaux coupees par les +balles comme avec une serpe. + +C'est la que pour la premiere fois j'ai remarque cet air de +stupefaction que prend le visage d'un homme frappe a mort. C'est de +l'effarement. Il y en a qui restent foudroyes. J'avais pres de moi un +zouave qui chargeait et dechargeait son chassepot accroupi derriere +un saule. Il en appuyait le bout sur la fourche de deux branches, et +ne lachait son coup qu'apres avoir vise. De temps a autre, je le +regardais. Un instant vint ou, ne l'entendant plus tirer, je me +retournai de son cote. Il etait immobile, la tete penchee sur la +crosse de son fusil, le doigt a la gachette, dans l'attitude d'un +soldat qui va faire feu. Un filet de sang coulait sur son visage d'un +trou qu'il avait au front. Il etait mort. Aucun de ses membres n'avait +remue. + +Une sonnerie de clairon nous fit commencer un mouvement de retraite. +On reculait, puis sur un nouveau signal on s'arretait. Des obus +passaient sur nos tetes; mais, chemin faisant, nos baionnettes +trouvaient a s'occuper. Elles nous servaient a fouiller les champs et +a en arracher de bonnes pommes de terre que nous glissions dans nos +poches. L'ordinaire se faisait incertain, et quelques legumes venaient +a propos pour en varier la maigreur. Un temps se passa mele de haltes +et de marches, apres lequel un ordre definitif nous fit rentrer dans +nos cantonnements. + +Le village de Nanterre, que nous avions traverse une premiere fois en +tenue de campagne, devint un lieu de promenade. Ce village avait une +physionomie particuliere qui brillait par l'originalite. On ne pouvait +pas dire qu'il fut peuple; on ne pouvait pas dire non plus qu'il fut +desert. Il y avait des habitants; quelques-uns etaient de Nanterre +certainement, mais d'autres avaient ete conduits la par les hasards de +la guerre; Nanterre me rappelait ces pays frontieres dont il est +question dans les romans de Walter Scott, et que les gens de la plaine +et de la montagne pillaient alternativement. Un certain commerce +interlope s'etait etabli dans le village, situe a egale distance de +Courbevoie et de Rueil. Patrouilles francaises et reconnaissances +prussiennes s'y promenaient avec la meme ardeur. On y echangeait des +coups de fusil, mais dans l'intervalle les habitants vendaient du +tabac aux uns et aux autres sur le pied de la plus parfaite egalite. +Si les coups de feu partaient, les habitants rentraient chez eux et se +tenaient cois. La bourrasque eteinte, ils ouvraient la fenetre, +risquaient un oeil dans la rue, et, surs que tout danger avait +momentanement disparu, quittaient leurs maisons comme des lapins leurs +terriers apres le depart des chasseurs. + +On nous envoyait de grand'garde aux bords de la Seine. Nous passions +la ordinairement vingt-quatre heures, quelquefois quarante-huit. +C'etaient pour les zouaves du 3e bataillon des jours de fete. A peine +arrives autour de la redoute qui nous servait de quartier general, +chacun de nous se faufilait du cote d'une sorte de tranchee creusee au +bord de l'eau, en ayant soin de se defiler des balles, et on ne +perdait plus de vue la rive opposee. C'etait la chasse a l'homme. +J'avais trop lu les romans de Fenimore Cooper pour ne pas me rappeler +les pages palpitantes ou il raconte les prouesses du Cerf-Agile, du +Renard-Subtil et de la Longue-Carabine; mais qui m'eut dit a cette +epoque qu'un jour viendrait ou, embusque moi-meme dans un trou fait en +plein champ, j'attendrais le passage d'un ennemi pour lui envoyer une +balle, et cela a une lieue d'Asnieres! + +La nuit venue, des distractions nouvelles nous etaient offertes. La +presqu'ile de Gennevilliers, qui s'ouvrait devant nous entre les +replis de la Seine, etait un champ ouvert a de longues promenades. +Quelquefois ces reconnaissances partaient sous la conduite d'un +sergent; quelquefois un caporal reunissait quatre hommes et se mettait +en marche a la tete de son petit corps d'armee. La consigne etait +courte et severe: tout regarder et se taire. On parcourait l'ile en +tout sens, silencieusement, comme des Peaux-Rouges. Quand nous +suivions le bord de la riviere, ou les Prussiens pouvaient avoir +l'idee de jeter un pont de bateaux, on se glissait a plat ventre; de +temps en temps on s'arretait et on ecoutait; puis on rentrait et on +dormait comme des souches. Au reveil, nous nous arrachions les +journaux pour savoir ce qui se passait a Paris. + +Je commencais a m'expliquer comment il se fait qu'on peut etre mele a +tous les hasards d'une bataille sans en rien savoir. Un soldat ne voit +jamais que le point precis ou il charge et decharge son fusil, le +capitaine peut raconter l'histoire de sa compagnie, un colonel celle +de son regiment; l'un a combattu le long d'un ruisseau, l'autre aupres +d'un bouquet de bois. Il y a des bataillons entiers qui, tenus en +reserve dans un pli de terrain, n'ont vu que de la fumee et entendu +que du bruit. C'est pourquoi un caporal a pu me dire en toute verite +et avec l'accent de la conviction: "La bataille de Wissembourg, ou +j'etais, c'est un champ de betteraves autour duquel on s'est beaucoup +battu... A six heures, il a fallu l'abandonner... Un de mes hommes y +a perdu son sac." Il n'y a que le general en chef qui puisse dire +comment les choses se sont passees, et encore seulement apres que les +rapports des chefs de corps lui sont arrives. + +J'obtenais quelquefois, mais rarement et non sans peine, une +permission pour venir voir mes parents. Paris avait un aspect +tranquille. Si on n'avait pas entendu une furieuse canonnade, on +aurait pu croire que rien d'extraordinaire ne s'y passait. Il fallait +parfois faire un effort de memoire pour se rappeler que trois ou +quatre cent mille Prussiens campaient aux environs. On croyait a la +victoire. Je ne pouvais pas m'empecher d'avoir moins de confiance: +j'avais vu Sedan. Je ne faisais part de mes apprehensions qu'a un +petit nombre d'amis particuliers. En dehors de leur cercle intime, on +m'eut pris pour un fou ou pour un agent de M. de Bismarck. On etait +encore dans la periode de l'enthousiasme joyeux. + +Paris, avec sa ceinture de forts, paraissait une ville inexpugnable. +Le moyen qu'une armee de quatre cent mille hommes, soldats, mobiles et +gardes nationaux, fut forcee dans ses retranchements, et la Prusse, +malgre la landwehr et le landsturm, empecherait-elle la province +soulevee de donner la main a Paris? Les orateurs ne manquaient pas +pour developper ce theme, qui renfermait en germe l'espoir d'un +triomphe eclatant. Chaque restaurant possedait un groupe de ces +strategistes, qui prenaient des redoutes et brisaient des lignes entre +un beefsteak de cheval et une mince tranche de fromage. Les Prussiens +repousses et le cafe pris, on etait fort gai. + +Apres la malheureuse affaire du Bourget, vers le 15 ou 20 novembre, le +4e zouaves recut dans ses cadres un certain nombre de zouaves et de +chasseurs de l'ex-garde qui etaient en depot a Saint-Denis: ils furent +repartis dans les 1er et 2e bataillons; quant au 3e, on en completa +l'effectif par une compagnie de turcos, dont la plupart etaient nes en +France et plus specialement a Paris. Cependant, parmi ces recrues, on +comptait a peu pres une cinquantaine de veritables Africains, Arabes +ou Kabyles, rompus au metier des armes, et qui avaient vu les +batailles de l'Est. Desormais il n'y eut plus dans la ville assiegee +d'autres zouaves que ceux du 4e regiment. + + + + +XII + + +Dans les derniers jours du mois de novembre un fremissement parcourut +nos bataillons. Des bruits circulaient qui nous faisaient croire qu'on +allait se battre. D'ou venaient-ils? On n'avait aucun renseignement +officiel, et on sentait qu'ils ne mentaient pas. Ceux qui comptaient +le plus sur la bataille faisaient semblant de n'y pas croire. + +--Ce sont des mots en l'air pour nous amuser! disaient les uns. + +--On a deja perdu trop de temps pour n'en pas perdre encore, +reprenaient les autres. + +Mais tous ceux qui grondaient et ceux qui raillaient, astiquaient +leurs armes et passaient la revue de leurs chaussures, cette grande +preoccupation du fantassin. On ne s'ennuyait plus; on allait voir les +Prussiens. Ce ne serait pas comme dans la plaine de Gennevilliers, ou +pas un ne se montrait jamais. + +Enfin, au plus fort de cette agitation et de cette impatience, le 28 +novembre on recut l'ordre de partir. Le matin, au point du jour, on +forma le cercle, et la fameuse proclamation du general Ducrot fut lue +aux compagnies. Quel silence partout! Arrive au passage celebre: "Je +ne rentrerai a Paris que mort ou victorieux!" un etranglement subit +coupa la voix de mon capitaine. Il porta la main a ses yeux, qui ne +voyaient plus. J'etais aupres de lui. + +--Fourrier, me dit-il en me passant la proclamation, lisez pour moi. + +J'achevai cette lecture d'une voix nerveuse que l'emotion faisait +trembler un peu. Il y eut un frisson dans les rangs. J'avais chaud +dans la poitrine. + +Le general Ducrot n'est pas mort et n'a pas ete victorieux; mais +faut-il lui faire un crime de quelques paroles inutiles ecrites avec +trop de precipitation? C'etait un peu la mode alors, une sorte de +manie qui s'etait emparee des generaux aussi bien que des orateurs de +carrefour et des gardes nationaux. Tous parlaient et prenaient a la +hate ces engagements superbes que les evenements ne permettent pas +toujours de tenir. Souvent la mort ne repond pas a ceux qui +l'appellent. Dix fois le general Ducrot a charge bravement a la tete +de ses troupes, et dix fois les balles et les obus ont tourne autour +de lui sans l'atteindre. Quoi qu'il en soit, l'effet produit par les +paroles du general Ducrot fut tres-grand; elles electrisaient tout le +monde, elles flattaient l'orgueil national. C'est un peu la faute de +la France si on lui en prodigue en toute occasion; elle les aime, +elle se paye de mots, et croit tout sauve quand des phrases eclatantes +sonnent a ses oreilles; mais ensuite, quand les Francais se reveillent +en face de la realite triste et nue, ils crient a la trahison. + +Le regiment se rendit de Courbevoie a la porte Maillot; il marchait +d'un pas ferme et leger malgre le poids des sacs. La le chemin de fer +de ceinture nous prit, et nous descendit a Charonne. Il etait six +heures et demie du soir au depart; la nuit etait donc tout a fait +noire quand nous atteignimes, ranges en colonne de marche, le bois de +Vincennes, que nous devions traverser. On apercevait dans les +profondeurs du bois et le long des avenues les feux de bivouac +allumes. Il faisait un froid apre et dur. Le vent qui secouait les +rameaux depouilles des arbres faisait osciller les flammes et +projetait dans l'ombre des lueurs bizarres et flottantes. Des massifs +etaient soudainement eclaires, d'autres plonges dans les tenebres. +Les armes en faisceau brillaient et semblaient lancer des eclairs +subits. Tout autour des brasiers, des groupes de soldats etaient +couches. Les uns dormaient roules dans leur couverture; on les voyait +comme des boules, la tete cachee sous un pli de laine; d'autres, +assis, les coudes sur les genoux, le visage a la flamme, qui les +couvrait de clartes rouges, semblaient reflechir, le menton pris dans +les mains. D'autres encore, accroupis, tisonnaient et faisaient +jaillir du foyer des gerbes d'etincelles qui les couvraient de reflets +pourpres: c'etait un spectacle a la fois triste et doux. Il devenait +terrible par la pensee quand l'esprit se representait cette masse +d'hommes se levant et se jetant sur d'autres hommes pour les tuer. Le +bruit de notre marche cadencee qui se prolongeait sous les futaies +reveillait a demi les soldats ou attirait l'attention de ceux qui +veillaient. Ils tournaient la tete, nous contemplaient un instant en +silence, puis retombaient dans leur sommeil ou leur reverie. + +Le bois de Vincennes traverse, je ne vis plus derriere moi qu'un +rideau noir baigne d'une lueur rouge qui s'eteignait dans la nuit, et +que piquaient des points lumineux; nous marchions toujours. C'est +ainsi que nous traversames Nogent, le village apres le bois; mais +alors des ordres transmis a la hate nous faisaient faire de courtes +haltes. Les zouaves en profitaient pour soulager leurs epaules par +cette secousse rapide qui releve le sac, et dont leurs muscles ont +l'habitude. Les deux mains sur le canon de leur fusil, ils +attendaient, et, apres quelques minutes, ils reprenaient leur marche. +Un moment vint cependant ou toute la colonne s'arreta. Je deposai mon +sac avec une sorte de volupte; mes reins pliaient sous le poids. + +Les officiers passerent sur le front des compagnies, et firent former +les faisceaux en assignant leur lieu de campement a chacune +d'elles.--Inutile de dresser les tentes, et surtout pas de feu, nous +dit-on.--L'action devait donc s'engager de bonne heure? l'ennemi etait +donc bien pres? Des chuchotements legers coururent dans les rangs, +puis chacun commenca ses preparatifs. Savait-on combien de nuits on +avait encore a dormir? Le froid piquait ferme, je pris ma couverture +et mon capuchon avec lesquels je m'enveloppai, et, bien serres l'un +contre l'autre pour nous tenir chauds, mon sergent-major et moi, nous +nous etendimes sur l'herbe trempee de rosee. Presque aussitot nous +dormions. + +Ce sentiment de froid qui precede le matin nous reveilla. Le regiment +fut sur pied en quelques minutes. A genoux dans la rosee, chacun roula +sa couverture encore humide et la boucla sur le sac. Il faisait +presque nuit; nos regards interrogeaient l'horizon. Les compagnies se +rangeaient dans l'ombre, on en voyait confusement les lignes noires; +des murmures de voix en sortaient. Une anxiete sourde nous devorait; +des soldats essuyaient le canon de leur fusil avec les pans de leur +capuchon, ou cherchaient des chiffons gras pour en nettoyer la +culasse; d'autres serraient leurs guetres. Il se faisait de place en +place des mouvements pleins de sourdes rumeurs; des officiers +toussaient en se promenant; l'obscurite s'en allait; deux heures se +passerent ainsi. La route par laquelle nous etions venus et qui +s'etendait derriere nous, etait encombree de convois de vivres, de +regiments en marche et de trains d'artillerie. On entendait le cahot +des roues dans les ornieres et les jurons des conducteurs; les soldats +filaient par les bas cotes. + +Les cretes voisines s'eclairerent, tout le paysage m'apparut; nous +avions campe entre les forts de Nogent et de Rosny. Une foret de +baionnettes etincelait, et des files de canons passaient. A huit +heures, l'ordre vint de mettre sac au dos. La colonne s'ebranla, on se +regarda; chaque regard semblait dire: Ca va chauffer! Nous ecoutions +toujours; le canon allait gronder certainement. Les minutes, les +quarts d'heure s'ecoulaient; quelques sons rares fendaient l'air; nous +marchions alors sur une sorte de petit plateau qui descendait en pente +douce jusqu'au remblai du chemin de fer de l'Est. La tout a coup le +regiment s'arreta, noua avions parcouru 800 metres. + +--Ce sera pour tout a l'heure, se dit-on. + +Quelques minutes apres, nous avions mis bas nos sacs, et nos +officiers, prevenus par l'etat-major, nous invitaient a faire la +soupe. Cette invitation est toujours une chose a laquelle le soldat se +rend avec plaisir: ces cuisines en plein vent, si tot creusees au pied +d'un mur et sur les talus d'une haie, l'egayent et le reconfortent; +mais en ce moment elle fut recue avec de sourds murmures. Etait-ce +donc pour manger la soupe qu'on nous avait fait venir de Courbevoie a +Nogent! A quoi pensaient nos generaux? Leur mollesse deviendrait-elle +de la paralysie? Tout en grondant et grognant, on ramassait du bois et +on allumait le feu. Les marmites bouillaient, les gamelles se +remplissaient; mais on avait l'oeil et l'oreille au guet, pret a les +renverser au moindre signal. Les officiers fumaient, allant et venant +d'un air ennuye. La soupe avalee, chacun de nous grimpa sur un tertre +ou sur le remblai du chemin de fer pour regarder au loin. Quelques +coups de fusil eclataient par intervalles. Etait-ce le commencement de +l'action? A deux heures, on nous donna l'ordre de camper. Ce fut comme +un coup de massue. Plus de bataille a esperer. Ceux-ci se plaignaient, +ceux-la juraient. Pourquoi ne pas nous faire planter des pommes de +terre? Les philosophes, il y en a meme parmi les zouaves, se +couchaient au soleil sur le revers d'un fosse. Les curieux s'en +allaient en quete de renseignements. J'appris enfin que le coup etait +manque. On remettait la bataille au lendemain. La Marne, disait-on, +avait subi une crue dans la nuit, et le pont de chevalets s'etait +trouve trop court. Le tablier meme en avait ete emporte. C'etait +encore un tour de cette malchance qui nous poursuivait depuis +Wissembourg. Ce pont trop court m'etait suspect. Il me sembla qu'on +mettait au compte de la Marne une mesaventure dont la responsabilite +retombait sur nos ingenieurs. Les chuchotements de bivouac me firent +supposer bientot que, dans leurs calculs, les constructeurs du pont +s'etaient trompes d'une douzaine de metres a peu pres. + +--En somme, ce n'est qu'un retard de quelques heures, disaient les +optimistes. + +Il est vrai que ce retard profitait aux Prussiens en raison directe +du tort qu'il nous faisait. + +--A present ils sont avertis; nous en aurons demain des bandes sur le +dos, repetaient les vieux. + +Le jour tomba; a six heures, l'avis passa de rang en rang qu'une +distribution serait faite a Montreuil. + +--Ici les hommes de corvee! cria mon sergent. + +C'etait une promenade de trois kilometres qu'on nous proposait, et il +ne dependait pas de moi de la refuser. Un camarade me fit observer que +trois kilometres pour aller et trois kilometres pour revenir, cela +faisait six kilometres. Il m'etait impossible de discuter l'evidence +de ce calcul, mais ce n'etait pas une raison pour rester. Il faisait +un froid vif qui rendait la marche facile. Qui sait? on aurait +peut-etre la chance de rencontrer un cheval mort sur lequel on +taillerait un bon morceau. + +Tout en causant, on avance; point de cheval mort. Des corbeaux qui +volent, et autour d'une ferme en ruine pas une poule. Nous arrivons +enfin et preparons nos sacs. Rien, ni pain ni viande. Dans ces +occasions, le soldat ne menage pas l'intendance; les epithetes +pleuvent. Cependant on apprend tout a coup qu'il y a quelque chose. +Quoi? Les sourires reviennent. On retourne aux sacs, et l'on nous +distribue quelques morceaux de sucre et quelques grains de cafe. +Tristement il fallut reprendre le chemin que nous avions parcouru. +Bientot la magnificence du spectacle qui se deroulait sous mes yeux me +fit oublier ma fatigue. Je ne regrettai plus d'etre venu. Tout +l'horizon etait constelle de feux. On en voyait dans la nuit obscure +les lueurs vacillantes, qui se profilaient en longues lignes et +disparaissaient dans l'eloignement. Ici c'etaient des brasiers; la des +etincelles. Un vent leger secouait ces feux de bivouac qui couvraient +la nuit de clartes rouges. Dans l'ombre passaient les silhouettes des +sentinelles. On entrevoyait des squelettes d'arbres et vaguement les +cones blancs des tentes. J'etais seul. Derriere moi, j'entendais le +pas trainant et les chuchotements irrites de mes camarades. Du cote +des Prussiens, rien; la nuit noire et profonde. Je rentrai sous la +tente avec un sentiment de bien-etre indefinissable; encore ebloui par +l'etrangete de ce spectacle, ou les jeux de la lumiere donnaient a +l'ombre des apparences fantastiques, je me roulais dans ma couverture; +nous devions nous lever le lendemain a quatre heures. Aucune idee de +mort ne me preoccupait: j'avais cette idee bizarre, mais enracinee, +que rien jamais ne m'arriverait. + +A quatre heures, nous etions tous debout; c'etait la fameuse journee +du 30 novembre qui allait commencer. Un mouvement silencieux animait +notre campement. Accroupi comme les autres dans la rosee, je +defaisais ma tente et en ajustais les piquets sur le sac. On n'y +voyait presque pas. Quelques tisons fumaient encore; des zouaves +presentaient leurs mains a la chaleur qui s'en degageait. Quelques-uns +parlaient bas. Il y avait comme de la gravite dans l'air. Nos +officiers, la cigarette aux levres, allaient autour de nous comme des +chiens de berger. Quelques soldats se promenaient lentement a l'ecart; +ils ne savaient pas pourquoi; des tristesses leur passaient par +l'esprit. Vers cinq heures, on defit les faisceaux et chaque compagnie +prit son rang. Une demi-heure apres, nous etions en route; nos pas +sonnaient sur la terre dure. + +Le chemin etait encombre de voitures et de fourgons. Il fallait +descendre dans les champs. La clarte se faisait; nous voyions des +colonnes passer, a demi perdues dans la brume du matin. Il s'elevait +de partout comme un bourdonnement. Les cretes voisines se +couronnaient de troupes; des pieces d'artillerie prenaient position. + +Notre regiment s'arreta sur un petit plateau, a 200 metres sur la +gauche de Neuilly-sur-Marne. Nous etions entre le village et la ligne +du chemin de fer. Un soleil radieux se leva; il faisait un temps +splendide. Un sentiment de joie parcourut le regiment. Quelques-uns +d'entre nous penserent au soleil legendaire d'Austerlitz. Etait-ce le +meme soleil qui brillait? Deux heures se passerent pour nous dans +l'immobilite, a cette meme place, sous Neuilly. Tantot on deposait les +sacs, tantot on les reprenait. Les alertes suivaient les alertes. On +avait des acces de fievre. + +Un premier coup de canon partit, le regiment tressaillit; la bataille +s'engageait. Bientot les coups se suivirent avec rapidite. On +regardait les flocons de fumee blanche. Du cote des Prussiens, rien +ne repondait. Ce silence inquietait plus que le vacarme de +l'artillerie. Il etait clair que nous devions traverser la Marne. De +la place ou je me dressais sur la pointe des pieds pour mieux saisir +l'ensemble des mouvements, je voyais parfaitement le pont jete sur la +riviere. On en calculait la longueur. + +--C'est la qu'on va danser! me dit un voisin. + +Quelle cible en effet pour des paquets de mitraille! pas un obstacle, +pas un pli de terrain, un plancher nu! + +Le 1er et le 2e bataillon s'ebranlerent; on les dirigea du cote de +Villiers. J'avais des amis dans ces deux bataillons. Le 3e ne les +accompagnait pas. On les suivit des yeux aussi longtemps qu'on put les +distinguer. Des ondulations du terrain, puis des trainees de fumee +nous les cachaient. Le soir, au bivouac, j'appris qu'on les avait +menes devant le mur crenele d'un parc qu'on n'eut jamais la pensee +d'abattre a coups de canon. L'attaque de ce mur avait, me dit-on, +coute 670 hommes au regiment, tant tues que blesses. Un officier que +j'avais rencontre a la frontiere y avait eu le ventre emporte, par un +obus. + +Je n'en etais pas encore aux reflexions melancoliques, je ne pensais +qu'a la bataille; le canon faisait rage. L'action la plus violente +etait engagee sur notre droite. Nous ne perdions pas un des mouvements +qui se passaient sur les cretes qui couronnent la Marne. Un grand +nombre de soldats, disposes en tirailleurs rampaient ca et la. Un +rideau de fumee les precedait; mais au dela tout se confondait. +Qu'avions-nous au loin devant nous, des Francais ou des Prussiens? Les +uns et les autres peut-etre; mais ou etaient les pantalons rouges et +les capotes noires? A cette distance, les couleurs s'effacaient, et +nos officiers, qui n'avaient pas de lorgnettes, ne pouvaient faire que +des conjectures. Ne savais-je pas deja que les officiers de l'armee +de Sedan n'avaient pas plus de cartes que n'en avaient eu ceux de +l'armee de Metz? + +Cette indecision, les artilleurs du fort de Nogent la partageaient. +Ils ne savaient pas de quel cote faire jouer leurs pieces, et il +arriva meme qu'un obus lance un peu au hasard vint tomber au milieu +d'une colonne de mobiles qui s'efforcaient de debusquer des +tirailleurs prussiens repandus sur le coteau. Il y avait dans le +bataillon des trepignements d'impatience. La batterie qui tirait sur +notre front appuyait le travail des pontonniers qu'on voyait sur les +deux rives et dans l'eau, ajustant les barques et les cordes; nous +avions repris nos sacs. Trois mitrailleuses furent amenees sur le bord +de la Marne et fouillerent les taillis qui nous faisaient face sur la +rive opposee. On voyait sauter les branches et des paquets de terre; +rien n'en sortit. On nous avait dissimules derriere des maisons. Les +ponts etaient prets. + + + + +XIII + + +--En avant! crierent nos officiers. + +C'etait a la 1re compagnie qu'appartenait le perilleux honneur de +prendre la tete de la colonne. Le general Carre de Bellemare et son +etat-major nous precedaient. Le pont plia sous notre marche. Je ne +sais pourquoi, mais en ce moment je me mis a penser au pont d'Arcole, +dont j'avais vu tant de gravures, avec le grenadier qui tombe, les +bras en avant. Mon coeur se mit a battre. Je serrai nerveusement la +crosse de mon fusil. J'avais un peu peur. Par combien d'obus et par +quels milliers de balles n'allions-nous pas etre accueillis sur ce +tablier ouvert a tous les vents! Je me voyais deja faisant la culbute +comme le soldat de la gravure et plongeant dans la riviere. J'ai +toujours admire ceux qui parlent de leur indifference en pareille +occasion; mais est-elle aussi magnifique qu'ils le racontent? Quant a +moi, ma vertu n'avait point le temperament aussi solide, et, si +j'etais resolu a faire mon devoir, ma force n'allait point jusqu'a cet +oubli de la crainte. + +Cependant nous avancions toujours; ni boulets, ni mitraille, rien. +Quelle surprise diabolique nous reservait-on? Le fer et le plomb +allaient certainement tomber tout a coup dru comme grele. Point. Le +general, qui avait pris la tete, marchait au pas de son cheval, le +poing sur la hanche. J'avais les yeux sur son kepi aux galons d'or. +N'allait-il pas voler dans l'espace? Toujours meme silence. Decidement +les Prussiens ont le caractere mieux fait que je ne le supposais. +Est-ce negligence ou mansuetude? Le pont est franchi; le cheval du +general pose ses sabots sur la terre. Nous respirons. Il nous semble +que le plus gros de la besogne est fait. Tous a terre et le coeur +soulage, on nous disperse en tirailleurs, et je me porte en avant +parmi ces buissons que les mitrailleuses ont fouilles. C'est a present +que les chassepots vont jouer! Les zouaves se jettent de droite a +gauche a travers les taillis comme un troupeau de chevres. Les +branches violemment fendues nous couvrent le visage d'eclats de givre. +Je vois briller l'epee nue de nos officiers, qui donnent l'exemple. + +--C'est comme en Afrique! me dit un vieux zouave tout charge de +chevrons et de medailles, qui s'est evade comme moi de la presqu'ile +de Glaires. + +Un coup de clairon sonne; nous nous arretons net. Pourquoi ce coup de +clairon? Immediatement nous battons en retraite, et ordre nous vient +de repasser le pont. Je marche tout en regardant mon voisin, qui +regarde le sien. Que se passe-t-il donc? Le canon tonnait toujours. +Allait-on nous engager d'un autre cote? Le pont traverse en sens +inverse, cinq minutes apres on nous le fait repasser en grande hate; +mais alors pourquoi ce premier mouvement de retraite? + +Nous etions de nouveau lances en tirailleurs, et cette fois nous +marchions bon train. On ne paraissait pas dispose a nous rappeler; +nous avions cette idee, qu'en poussant loin en avant on nous +laisserait faire. Le taillis que nous traversions etait assez grand et +assez epais. Les balles commencerent a siffler, brisant les branches +et faisant pleuvoir les feuilles mortes. Les tirailleurs prussiens +nous attendaient. Aussitot qu'on distinguait un casque a pointe ou une +casquette plate, les notres repondaient. J'etais trop vieux chasseur, +quoique jeune, pour tirer ainsi ma poudre aux moineaux. J'attendais +l'occasion de faire un beau coup; il s'en presentait rarement. + +Il y avait devant nous un vaste parc dont l'artillerie avait renverse +les murs; les Prussiens s'y etaient loges. Un capitaine qui courait +nous le montra du bout de son epee. En avant! On s'elance apres lui +par-dessus les pierres eboulees, on entre par les breches; on se +precipite au milieu des massifs et des avenues. Le parc est vide, +l'ennemi a decampe, laissant quelques morts, le nez dans l'herbe. Il y +avait de l'autre cote du parc une route ou le passage de l'artillerie +et des fourgons avait creuse des ornieres. A l'appel du clairon, les +zouaves s'y rallient. Le beau soleil nous animait et nous egayait, +nous avions chaud; nous pensions que rien ne nous etait impossible. +Afin de ne pas perdre une minute, on se mit a fouiller des maisons qui +bordaient la route. Pauvres maisons! les portes en etaient ouvertes, +les fenetres enfoncees. On n'y trouva point d'habitants, et cependant +il etait clair que les Prussiens s'y etaient installes il n'y avait +pas longtemps encore. Une pipe chaude reposait sur une table, une +belle pipe en porcelaine blanche avec un portrait de la Marguerite de +Faust; j'allais etendre la main sur ce souvenir, il etait deja aux +levres d'un caporal. Des bouts de cigare encore allumes s'eteignaient +partout. Sur le coin d'une table, une omelette entamee refroidissait a +cote d'un saucisson dont il ne restait qu'une moitie. Dans la maison +voisine, ou il y avait encore une persienne qui achevait de bruler +dans la cheminee avec les debris d'une commode, un ronflement qui +partait d'un coin attira mon attention. Je tirai a moi, avec le +sabre-baionnette de mon chassepot, une couverture qui s'arrondissait +sur une boule. Un grognement en sortit. J'avais eu le mouvement un peu +brusque: la boule remua, et j'apercus sur son seant un grand grenadier +saxon qui se frottait les yeux; il etait ivre-mort, et riait a +desarticuler sa machoire. + +--C'est un farceur! cria un zouave de Paris qui ne croyait a rien, pas +meme a l'ivrognerie. Il le piqua legerement de sa baionnette. + +--_Ya! ya!_ murmura le Saxon, et, roulant sur le cote, il s'endormit +derechef. + +Cependant quelques balles tirees des cretes, dont nous n'etions plus +separes que par quelques centaines de metres, cassaient les tuiles et +frappaient les murs. Il fallut quitter les maisons et se deployer de +nouveau en tirailleurs. Tout en cheminant, nous debusquions quelques +vedettes prussiennes qui se repliaient sur les hauteurs en faisant +feu. Nous ripostions, et chaque fois que ces vedettes s'en allaient, +il tombait quelques-uns des leurs. Les forts tiraient pour appuyer +notre mouvement, et les obus qui passaient en sifflant eclataient dans +le parc de Villiers. C'etait superbe. + +Une partie de l'action, vigoureusement engagee, se passait sous nos +yeux. C'etait plus vif qu'a la Malmaison. Toute ma compagnie etait +deployee dans les vignes; les compagnies de soutien nous rejoignirent, +et la marche en avant se dessina. Il m'etait difficile de tirer a coup +sur; je tirai au juge et en m'efforcant de calculer mes distances. Les +Prussiens tenaient ferme et renvoyaient balle pour balle. Elles +faisaient sauter les echalas, et souvent rencontraient des jambes et +des bras. Quelques zouaves atteints descendaient la cote en trainant +le pied; d'autres se couchaient dans les sillons. Des camarades +allaient quelquefois les chercher pour les mener aux ambulances, mais +pas toujours. Ca me fendait le coeur d'en voir qui remuaient sous les +ceps avec un reste de vie, et qu'un pansement aurait pu sauver; mais +j'avais du feu dans le sang, et ne songeais qu'a pousser mes +cartouches dans le canon de mon fusil. De l'artillerie qui avait passe +le pont apres nous envoyait des volees d'obus sur Villiers. C'etait un +beau tapage; on devient fou dans ces moments-la. + +Nous etions lentement revenus sur la route; des canons s'y etaient mis +en batterie; la nuit commencait a tomber. La batterie tirait par +volees. On voyait sortir de la gueule des canons de longues gerbes de +feu rouge. Ils etaient places derriere nous, a 30 metres a peine de +nos epaules. Les eclairs larges et flamboyants passaient sur nos +tetes, illuminant tout. Quand la rafale partait, nous eprouvions une +secousse terrible; mon dos pliait; il me semblait que j'avais la +colonne vertebrale cassee par la decharge. A la nuit noire, on nous +fit entrer dans un grand parc ou nous devions prendre gite. Les postes +furent designes, et on placa les sentinelles. Le sac nous pesait +horriblement; les jambes etaient un peu lasses; nous avions marche +depuis le matin dans les terres labourees, et le sac au dos, c'est +dur. Les tentes montees, il fallut songer au diner. Je n'avais pas +fait mon stage sur les bords de la Meuse pour m'endormir dans le +gemissement. Il y avait des champs autour du parc. J'y courus et +ramassai des pommes de terre en assez grande quantite pour remplir mon +capuchon. Ce n'etait pas un magnifique souper, mais enfin c'etait +quelque chose, et ces pommes de terre cuites sous la cendre, avec un +peu de cafe par-dessus, m'aiderent a trouver le sommeil. + +Quand on est dans les villes, on ne peut pas croire qu'on puisse +dormir en face de centaines de canons prets a tirer, avec les pieds +dans l'herbe froide, une pierre sous la tete, et le ventre creux. On +se fait a tout. Il faisait encore noir au moment ou je m'eveillai. Il +etait cinq heures du matin. Les etoiles brillaient d'un eclat vif, des +buees nous sortaient des narines. Le froid etait piquant. Chacun de +nous s'agitait autour des tentes qu'on roulait et qu'on chargeait sur +les sacs. + +--Tu sais, me dit un sergent tandis que j'arrangeais mon petit bagage, +nous evacuons nos positions. + +--Celles que nous avons prises hier? + +--Oui. + +--Ce n'est pas possible! + +--Tu vas voir. + +C'etait vrai. L'ordre en etait venu dans la nuit. Chacun de nous +esperait qu'on marcherait en avant et nous battions en retraite! Cette +Marne que nous avions traversee apres tant d'hesitation, il fallut la +retraverser. Nos officiers sifflaient entre leurs dents. On nous +arreta a l'endroit meme ou la veille nous avions campe et de nouveau +on y dressa les tentes. Le froid devenait terrible. On avait le +sentiment de ce qu'on allait souffrir. On n'avait pas besoin d'appeler +des corvees pour chercher du bois. Chacun en demandait aux maisons +abandonnees ou en coupait dans les taillis. Nous n'etions pas gais. +J'avais fait la connaissance d'un soldat qui s'appelait Michel. Me +voyant flaner a l'ecart, les mains dans mes poches, la tete basse, ce +garcon, qui m'avait pris en affection pour quelques paquets de tabac, +vint a moi en elargissant un sourire bonasse qu'il avait toujours sur +les levres. Je vois encore sa tete ronde, ses petits yeux gris et ses +grosses oreilles rouges qui saillaient derriere ses joues luisantes. +Il avait la mine d'un chantre. + +--Ca ne va pas? me dit-il. + +--Pas beaucoup. + +--C'est l'effet de la retraite. On a froid quand on recule, mais c'est +une habitude a prendre. Je ne suis pas un garcon instruit, comme il y +en a dans le regiment, vois-tu, mais je crois que reculer est dans le +reglement. + +Alors, regardant autour de lui comme s'il avait eu peur d'etre +entendu, il se mit a rire en gonflant ses joues. + +Le lendemain matin, une vigoureuse fusillade nous reveilla en +sursaut. On sortit des tentes et on courut aux armes. C'etaient les +Prussiens qui etaient tombes sur les grand'gardes d'un regiment de +ligne, et les avaient surprises. Les soldats qui dormaient, les fusils +en faisceau, avaient ete tues ou faits prisonniers. Vingt experiences +ne les avaient pas corriges. Personne n'avait appris l'art d'eclairer +une armee. Tout ce bruit venait du cote de Petit-Bry. J'y connaissais +une petite maison sous les arbres. Un pan de la facade etait creve. +Les fenetres, sans volets et toutes grandes ouvertes, semblaient me +regarder. L'ordre nous fut donne de partir immediatement. Le bataillon +passa sous le fort de Nogent, tourna sur la gauche et gagna en grande +hate Joinville-le-Pont en longeant la redoute de Gravelle, qui lancait +des obus. + +--Tiens! des gardes nationaux, me dit Michel. + +Il y en avait en effet plusieurs bataillons reunis autour du village. +C'etait la premiere fois que j'en voyais en ligne. Ils paraissaient +fort agites, parlaient, gesticulaient, quittaient les rangs. Leurs +officiers couraient de tous cotes pour les ramener. Les cantinieres ne +savaient auquel entendre. Quelques-uns dejeunaient, assis sur des tas +de pierres. A la vue des zouaves, les gardes nationaux pousserent de +grandes acclamations. Le petit vin blanc matinal y etait pour quelque +chose. Ces manifestations enthousiastes redoublerent de vivacite quand +ils nous virent traverser la Marne, apres quoi ils se remirent a +dejeuner et a causer. + +La riviere passee, on nous fit prendre une route qui traverse un bois +et gagner les hauteurs de Petit-Bry. Les clameurs des gardes nationaux +ne nous arrivaient plus, mais les traces du combat se voyaient +partout; des arbres brises pendaient sur les fosses; des debris de +toute sorte jonchaient la terre; une roue de caisson aupres d'un kepi; +un pan de mur crenele, noirci par les feux du bivouac, s'appuyait a +une maison crevassee. Sur la route, nous nous croisions avec les +brancardiers qui revenaient des champs voisins. Ces pauvres freres de +la doctrine chretienne donnaient l'exemple du devoir rempli +modestement et sans relache. Ils l'avaient fait des le commencement du +siege, ils le firent jusqu'a la fin. Ils passaient lentement dans +leurs robes noires, portant les morts et les blesses. Leur vue nous +rendait graves; nous nous rangions pour leur laisser le bon cote du +chemin. + +La route etait dure et seche et s'allongeait devant nous. Nous la +foulions d'un pas rapide, lorsqu'un general parut, suivi d'un nombreux +etat-major. C'etait le general Trochu. En nous voyant, il s'arreta, +et, nous saluant d'une voix ou percait un accent de satisfaction:--Ah! +voila les zouaves, dit-il; mais le regiment etait si presse d'en venir +aux mains que personne ne cria. Il y eut dans les rangs comme un +froissement d'armes, et notre marche, deja rapide, prit une allure +plus leste. + +Presque aussitot, et le general en chef toujours en selle, immobile +sur le bas cote de la route, un brancard passa portant un soldat +blesse. C'etait un garcon qui paraissait avoir une vingtaine d'annees, +un blond presque sans barbe. Il se souleva sur le coude, et la main +sur le canon de son fusil: + +--_En avant!_ cria-t-il, _en avant!_ + +L'effort l'avait epuise, il retomba. + +Les brancards suivaient les brancards. On ne les comptait plus, +c'etait une file. Il y avait des blesses qui ne remuaient pas, +d'autres ouvraient les yeux tout grands pour nous regarder, +quelques-uns gemissaient. D'autres brancards venaient portant des +formes roides sur lesquelles on avait etendu des capotes. Nous etions +serieux. De petits nuages blancs faisaient la boule sur les hauteurs +voisines. Un grondement continu remplissait l'espace, il s'y +produisait par intervalles des dechirements. + +A un kilometre a peu pres au-dessus de Petit-Bry, on nous arreta. Il +fallut, sur l'ordre des officiers, se coucher a plat ventre et +attendre. Nous etions en quelque sorte sur la lisiere de la bataille, +mais a portee des balles. Il en sifflait par douzaines autour de nous +qui nous etaient envoyees par des ennemis invisibles. Quelques-unes +ecorchaient nos sacs en passant; il ne fallait pas trop souvent lever +la tete. Quand on distinguait derriere l'abri d'une haie de petits +flocons de fumee blanche, nous tirions au juge; c'etait un amusement +qui faisait prendre patience. Il y en avait parmi nous qui fumaient +des cigarettes, accoudes sur les deux bras; c'est la pose que prennent +les chasseurs quand ils sont a l'affut du canard. J'ai bien vu alors +que la curiosite etait une passion. On joue sa vie pour mieux voir. + +Un grand bruit me fit regarder de cote. C'etaient deux ou trois +bataillons de mobiles qu'on dirigeait sur notre gauche. Ils arrivaient +tumultueusement, sans ordre, et couraient parmi nous. Je crois bien +que dans leur effarement ils ne se doutaient meme pas de notre +presence. Ils nous marchaient bravement sur le corps. Ce fut alors une +explosion; chacun de nous avait un pied de mobile sur la jambe ou sur +le bras. On criait, on jurait; les mobiles sautaient de tous cotes. Le +rire nous prit; eux couraient toujours. Malheureusement, ce mouvement +qui faisait prevoir une attaque avait ete vu par les Prussiens; leurs +batteries commencerent a tirer. Bientot les obus arriverent par +paquets, ceux-la sifflant, ceux-ci eclatant. Ce fut alors au-dessus de +nous une evolution de chutes et de soubresauts qui alternaient avec +une sorte de regularite. Ces jeunes mobiles, qui n'avaient +certainement jamais vu le feu, se jetaient a plat ventre, tous en +bloc, officiers et soldats, puis se relevaient quand la volee de fer +avait passe. + +--En avant! cria une voix forte. + +--En avant! repeterent nos officiers. En un clin d'oeil nous fumes sur +pied comme enleves par une secousse electrique, et un vif elan nous +porta du cote de l'ennemi. En quelques bonds, ceux qui couraient le +plus vite toucherent aux tranchees ou la veille nos grand'gardes +avaient ete surprises; quelques-uns n'y parvinrent pas. Au moment ou +j'y arrivais, un grand zouave qui me precedait s'effaca subitement. Je +n'eus que le temps, emporte par ma course, de sauter par-dessus son +corps qu'un dernier spasme agitait. + +Aucun Prussien dans les tranchees; mais quel spectacle nous y +attendait! Partout des sacs, des kepis, des bidons, des ustensiles de +campement, des cartouchieres, et parmi tous ces objets des hommes +etendus pele-mele! Tous les sacs etaient eventres, laissant eparses +sur le sol des lettres par douzaines. Je me baissai et en pris une au +hasard. Elle commencait par ces mots: "Mon cher fils, comme c'est ta +fete dans quatre jours, je t'envoie dix francs... ta petite soeur y +est pour vingt sous. Quand tu ecriras, n'en dis rien a ton pere..." +Je laissai tomber la lettre. Il y avait par terre, devant moi, un +pauvre grenadier dont la tete etait brisee. + + + + +XIV + + +Une halte nous reunit pres d'une espece de remblai ou chacun se tint +sur le qui-vive, le doigt sur la gachette, pret a faire feu et le +faisant quelquefois. Nous avions devant nous des lignes de fumee +blanche d'ou sortaient des projectiles. J'etais fait a ce bruit, qui +n'avait plus le don de m'emouvoir; je savais que la mort qui vole dans +ce tapage ne s'en degage pas aussi souvent qu'on le croit. Tout +siffle, tout eclate, et on se retrouve vivant et debout apres la +bataille, comme le matin au sortir de la tente; mais ce qui m'etonnait +encore, c'etait le temps qu'on passait a chercher un ennemi qu'on ne +decouvrait jamais. On ne se doutait de sa presence que par les obus +qu'il nous envoyait. Il en venait du fond des bois, des coteaux, des +vallons, des villages, et par rafales, et personne ne savait au juste +ou manoeuvraient les regiments que ces feux violents protegeaient. +J'avais presents a la memoire ces tableaux et ces images ou l'on voit +des soldats qui combattent a l'arme blanche et se chargent avec furie; +au lieu de ces luttes heroiques, j'avais le spectacle de longs duels +d'artillerie auxquels l'infanterie servait de temoin ou de complice, +selon les heures et la disposition du terrain. + +L'inquietude des premiers moments eteinte, ce que j'eprouvais, c'etait +l'impatience. Ces temps d'arret toujours renouveles, ces courses qui +n'aboutissaient a aucune rencontre, me causaient une sorte +d'exasperation morale dont j'avais peine a me defendre. Je commencai a +comprendre le sens profond d'un mot qui m'avait ete dit par un vieux +compagnon a qui je demandais a quoi sert une baionnette.--Cela sert a +faire peur, m'avait-il repondu. Au plus fort de mes reflexions, une +balle egratigna la terre a cinq pouces de ma tete, sur ma gauche, et +un eclat d'obus rebondit sur un caillou qu'il brisa a ma droite. + +--Toi, tu peux etre tranquille, me dit un camarade, jamais rien ne +t'ecorchera la peau. + +La nuit se faisait. Un capitaine prit avec lui une section et la placa +en grand'garde. J'etais de ceux qui restaient sur le remblai. On nous +permit de nous etendre par terre, a la condition de ne rien deboucler, +ni du sac ni de l'equipement, et d'avoir toujours le fusil a portee de +la main. J'eus bientot fait de mettre bas mon sac et de me coucher +dans un creux, le chassepot entre les jambes. J'avais les paupieres +lourdes, et mes yeux se fermaient malgre moi. Il fallait que la +fatigue fut terrible pour nous permettre de dormir par le froid qu'il +faisait depuis deux ou trois jours. La terre avait la durete du +caillou; le thermometre, a ce qu'on me dit apres, marquait 14 degres. +Au bout d'un certain temps, j'ouvris les yeux; un ciel brillant +resplendissait au-dessus de ma tete; les etoiles etaient comme des +pointes de feu. Rien ne remuait autour de moi; je me sentais glace. Je +me levai pour marcher un peu et ramener la circulation par l'exercice; +mes mains avaient la roideur du bois, elles ne m'obeissaient plus. +Comment aurais-je fait s'il m'avait fallu prendre mon chassepot? +Quelques coups de canon retentissaient au loin, un grand silence +m'entourait. + +Je m'ecartai du remblai. Mes pieds tout a coup heurterent un obstacle +qui avait la rigidite d'un tronc d'arbre. Je trebuchai; c'etait un +cadavre roide et froid, parfaitement gele. Le corps, que je soulevai, +retomba lourdement, tout d'une piece, sur le sol, avec un bruit dur; +d'autres cadavres etaient repandus ca et la dans toutes les +attitudes. La vue d'un mur crenele dont la ligne blanche apparaissait +vaguement dans la nuit, me fit reconnaitre l'endroit ou l'avant-veille +on avait dechaine la moitie du regiment contre le parc de Villiers. +Que de morts! Ils portaient presque tous l'uniforme des zouaves. On +reconnaissait a la torsion de leurs membres ceux qui avaient fait +quelques pas avant d'expirer; d'autres tenaient encore leur fusil avec +le geste menacant du combat. Plusieurs, etendus sur le dos, tournaient +leur visage blanc vers le ciel; leurs levres ouvertes avaient laisse +echapper un dernier cri. Toutes les sensations de la derniere minute +se refletaient comme figees par la mort sur leurs traits immobilises. +Il y avait de la stupeur, du desespoir, de la colere, de l'effroi, +puis les contractions de l'agonie. Le sentiment d'une tristesse sans +bornes s'empara de moi, tandis que j'errais parmi ces cadavres dans la +transparente obscurite de la nuit. + +J'allai de l'un a l'autre, cherchant a reconnaitre ceux de mes amis +que j'avais perdus; il en etait deux que je tenais a revoir. Il me +fallut retourner un certain nombre de ces morts couches sur le ventre. +Quelques-uns, frappes a la tete, etaient meconnaissables; ils avaient +comme un masque rouge sur un visage defigure. Je me penchai pour les +mieux voir: un frisson me prit quand l'un des deux amis que je +cherchais m'apparut tordu et replie sur lui-meme dans un creux. Il +avait trois blessures faites par trois balles: l'une a la jambe, +l'autre au bas-ventre; la troisieme balle, entree par la tempe, avait +traverse la cervelle. Je m'agenouillai aupres de ce corps durci par la +gelee; je n'y voyais plus bien. En passant mes mains sur sa veste, je +sentis sous l'epaisseur du drap un objet qui avait echappe aux +maraudeurs; c'etait le portefeuille du pauvre mort. Je le pris et le +serrai dans ma poche; je pleurais et me laissais pleurer. Un jour +vint ou je pus rapporter ce souvenir a sa famille; elle ne devait +avoir pour consolation que de savoir que celui qu'elle regrettait +etait mort a l'ennemi. + +Quand je me relevai, j'avais froid jusqu'a la moelle des os. J'arrivai +a un endroit ou les cadavres des notres avaient ete ramasses et +couches sur deux rangs. J'en comptai quarante-sept, parmi lesquels +vingt-deux zouaves; le reste appartenait a la ligne et a la mobile, +qui avaient solidement donne; je ne savais ce que je faisais en les +comptant. Parmi ces morts etendus dans les poses les plus terribles, +il y avait un lieutenant-colonel de la mobile eventre par un obus; il +paraissait dans la force de l'age; l'une de ses mains etait gantee, +l'autre portait la trace d'une abominable mutilation: le quatrieme +doigt, le doigt annulaire, manquait; la trace de l'amputation etait +fraiche encore, on le lui avait coupe pour avoir la bague. Je jetai un +dernier coup d'oeil sur ce champ funebre tout rempli de miseres, et +retournai vers ma compagnie, l'esprit noir, le coeur malade. Je +marchai comme un homme ivre, voyant toujours ces faces livides, ces +mains violettes, ces yeux eteints, et tous ces morts qui devaient +attendre pendant huit jours leur sepulture. Je tombai sur mon sac +comme une masse. Il n'y avait pas une demi-heure que je dormais d'un +sommeil lourd, lorsqu'un soldat vint me reveiller, et me prevint de la +part de l'adjudant qu'une distribution de vivres allait avoir lieu a +Petit-Bry, place de l'Eglise, a une heure du matin. Je me frottai les +yeux. Il etait onze heures. Si je me rendormais, etais-je bien sur de +me reveiller a temps? La prudence me conseillait de marcher. C'etait +deux heures de cigarettes a fumer; mais l'idee de m'eloigner du +bivouac ne me vint plus. + +Un peu avant une heure, grelottant sous ma couverture, je commencai a +faire la revue des hommes qui devaient m'accompagner. Je n'y mettais +pas moins de rudesse que d'activite; mais ceux que je secouais par les +epaules se rendormaient tandis que je tirais leurs camarades par les +jambes. L'un grognait, l'autre ronflait, aucun ne bougeait. Je me mis +a jouer des pieds et des mains au hasard, marchant dans le tas. Le +premier qui se leva voulut crier, je le fis taire d'un coup de poing; +en une minute, la corvee etait debout, presque eveillee. Marcher en +tete de mes hommes, c'etait m'exposer a en perdre la moitie chemin +faisant. Je pris la queue du cortege et arrivai au lieu du +rendez-vous. Il n'y avait personne sur la place de l'eglise; j'en fis +le tour une fois, deux fois, trois fois;--rien, pas un soldat, pas un +comptable; le village semblait mort. La corvee maugreait, battait la +semelle, courait, frappait du pied. Deux heures sonnerent, rien +encore. Mes hommes allaient et venaient, cognant aux portes. +Quelques-uns tombaient dans les coins et s'y rendormaient; j'aurais +voulu faire comme eux. Le froid etait abominable. J'envoyai dans +toutes les directions et, bien sur enfin qu'il n'y aurait point de +distribution a Petit-Bry, je m'en retournai au campement. + +Vers six heures du matin, le petillement de quelques coups de fusil me +reveilla; ils partaient de la tranchee, ou une section de ma compagnie +etait de grand'garde et nous couvrait. Chacun de nous prit son rang, +sac au dos. La fusillade devint bientot rapide et vive; les balles +prussiennes passaient au-dessus de nos tetes par volees, avec de longs +sifflements; tout a coup notre capitaine donna le signal de l'attaque, +et criant a gorge deployee: _Attaou! attaou!_ ce mot terrible qui +avait retenti a Reischoffen et dont les syllabes arabes signifient +_Tue! tue!_ il se precipita en avant. Nous le suivimes. Il y eut un +instant terrible ou les balles s'eparpillaient au milieu de nous dru +comme la grele. Comment passe-t-on a travers cette pluie? Mais nous +etions laches comme une meute de chiens courants, et, bondissant a +cote de ceux qui tombaient, toujours guides par le farouche _attaou_ +du capitaine, nous atteignimes en un instant la tranchee ou les fusils +a aiguille et les chasse-pots echangeaient leurs coups. Allais-je +enfin avoir la joie d'un combat corps a corps? Les Prussiens, qui +avaient joue le meme jeu que la veille, mais avec moins de succes, et +pousse en avant jusqu'a nos postes, resteraient-ils a portee de notre +elan? + +En attendant qu'un peu de clarte nous permit de les reconnaitre, nous +tirions a volonte. Ceux-la brulaient vingt cartouches en cinq minutes; +ceux-ci quatre seulement en un quart d'heure. C'est une affaire de +temperament. Les plus lents ne sont pas les moins redoutables; ils +ajustent. Ah! si tous les soldats, quand ils epaulent, tiraient +seulement a hauteur d'homme, que les batailles finiraient vite! + +--Ca ne va pas! me dit Michel en me faisant remarquer que le feu des +Prussiens commencait a mollir. + +J'esperais qu'un mouvement impetueux les amenerait jusqu'a la tranchee +ou nous jetterait sur eux; mais il fallut enfin me rendre a +l'evidence: ils ne tiraient presque plus, bientot ils ne tirerent plus +du tout, et ordre nous fut donne de cesser le feu. C'etait encore une +occasion perdue. + +Ceux d'entre nous qui avaient de bons yeux se levaient sur la pointe +du pied pour regarder au loin dans la plaine; nous etions a demi +consoles quand nous avions devine plus que decouvert des points noirs +epars dans l'ombre vague qui en estompait l'etendue. Des discussions +s'engageaient alors pour savoir si chacun de ces points representait +un ennemi mort. Les plus fougueux voulaient s'en assurer par +eux-memes; mais on avait ordre de ne point quitter la tranchee. + +On la quitta cependant vers neuf heures pour aller tremper quelques +debris de biscuit dans du cafe, a cette meme place ou la veille tant +d'obus avaient plu sur nous, et, a quatre heures, les regiments, les +brigades, les divisions, toute l'armee s'ebranla. Je demandai a mon +capitaine ce que cela signifiait. + +--Cela signifie, me dit-il, que nous abandonnons les positions +conquises, et que les hommes tues sont morts. + +Le bataillon n'etait pas content; il avait compte sur une victoire, et +c'etait une retraite qu'on lui offrait. On lui fit repasser la Marne +sur le meme pont de bateaux qu'il connaissait, et il fut ramene a +Nogent; on allait retomber dans l'ennui et l'immobilite comme a +Courbevoie, a cette difference pres qu'au lieu de monter les +grand'gardes sur les bords de la Seine, on les monterait dans l'ile +des Loups, a cote du grand viaduc du chemin de fer. + +Sur ce fond d'ennui et de decouragement courait une trame legere de +mauvaises nouvelles qui nous arrivaient de la province. Comment? Je ne +sais pas; c'etaient des rumeurs qui disaient la verite. Nos +conversations le soir, autour d'un morceau de cheval etique, dans les +malheureuses maisons ou nous avions abrite nos fourniments, n'etaient +pas gaies. On riait encore quelquefois, mais pas beaucoup; on sentait +que l'etat-major ne croyait pas a la possibilite ni meme a l'utilite +de la defense. Son scepticisme le paralysait, en meme temps que la +jactance du gouvernement endormait Paris. Aucun de nous ne faisait +plus attention a l'echange continuel d'obus qui se faisait entre les +lignes prussiennes et la ligne des forts. + +Ces jours noirs de decembre, meles de coups de vent et de rafales de +neige, me semblaient interminables. A des matins brumeux succedaient +des soirees froides et des nuits glaciales. Le regard se fatiguait a +suivre les lignes sombres des arbres courant aux deux cotes des routes +blanches: partout la neige, on songeait a la Russie. La pensee n'avait +plus ni ressort, ni chaleur. + +Sur ces entrefaites, j'appris qu'on formait un bataillon de +francs-tireurs au moyen de quatre compagnies prises dans chacun des +quatre regiments de la division, qui se composait alors du 4e regiment +de zouaves et du regiment des mobiles de Seine-et-Marne reunis sous le +commandement du general Fournes, et du 135e de ligne avec les mobiles +du Morbihan embrigades sous les ordres du colonel Colonieu, faisant +fonction de general. J'avais ete nomme caporal-fourrier a l'affaire de +Champigny; mais, pour entrer dans le corps des francs-tireurs, je +n'hesitai pas a deposer un galon et a redevenir simplement caporal. +Je voyais dans ces quatre mots: bataillon des francs-tireurs, toute +une perspective de combats et d'aventures ou les coups de fusil ne +manqueraient pas. Je ne voulais pas d'ailleurs me separer de mon +capitaine. + +Le hasard donna raison a mes previsions, et rompit la monotonie de +notre existence. La nouvelle se repandit un soir que le lendemain, 20 +decembre, nous entrerions en expedition. Comment le savait-on? quelle +bouche indiscrete faisait ainsi descendre a l'avance du general en +chef au soldat le jour et l'heure des prises d'armes? C'est ce qu'il +nous etait impossible de deviner; mais quelqu'un, fee ou femme, se +chargeait toujours d'avertir l'armee, et le secret, qui avait toute +liberte d'aller et de venir, ne tardait pas a franchir les +avant-postes. Que de choses ne racontait-on pas entre camarades, le +soir, en fumant une pauvre pipe! La confiance etait partie. La +nouvelle de cette prochaine sortie fut donc accueillie avec une ardeur +hesitante; on n'y voyait que l'occasion de remuer un peu. Un sergent, +qui tisonnait le feu dans une chambre sans fenetre, ou il ne restait +qu'un vase de fleurs artificielles sous son globe de verre, se tourna +du cote du narrateur, et d'une voix seche: + +--Ou doit-on reculer demain? dit-il. + +Ce mot sanglant traduisait les sentiments du soldat. Il ne croyait +plus a la victoire, parce qu'il ne croyait plus aux chefs. Dans de +telles conditions, les regiments marchent avec la deroute suspendue a +la semelle de leurs souliers. + + + + +XV + + +Un mouvement rapprocha mon bataillon du village de Rosny, ou les +maraudeurs n'avaient laisse ni une porte, ni une persienne, ni un +volet. Les maisons avec leurs fenetres beantes ne cachaient plus un +habitant, si ce n'est ca et la quelques miserables fugitifs qui +remuaient dans les caves. + +Le lendemain, a quatre heures du matin, le regiment s'ebranla, et a la +faveur de la nuit noire, traversant le canal de l'Ourcq, il vint +camper a 2 kilometres de la ferme de Groslay, a l'abri de quelques +maisons. On savait a peu pres que l'affaire du Bourget allait +recommencer. + +--Et des qu'on nous aura donne ordre de prendre une position, me dit +Michel, on s'empressera de nous engager a l'abandonner. + +Je haussai les epaules. + +--Tu verras, reprit-il. + +Il y avait dans le corps de logis derriere lequel ma compagnie se +massait, des eclaireurs d'un corps franc; on ne manqua pas de les +questionner. Un officier, qui avait de grandes bottes molles et des +moustaches farouches avec deux revolvers pendus a la ceinture, hocha +la tete d'un air d'importance. + +--Les Prussiens ont la des retranchements et une piece de canon, +dit-il. + +Nous devions nous en emparer coute que coute et nous y maintenir. +L'ordre vint subitement de nous deployer en tirailleurs. C'etait une +besogne qui revenait de droit a la compagnie des francs-tireurs. Mon +lieutenant prit la gauche; j'etais en serre-file a la droite, et nous +marchions fort vite. La rapidite, dans ces occasions, diminue le +peril. A peine avais-je fait une centaine de pas, qu'une patrouille de +cavalerie vint faire le tour de la ferme. On envoya quelques balles +dans le tas, et la patrouille disparut au galop. Il ne fallait plus +perdre une minute. Nos officiers neanmoins, qui avaient la +responsabilite du mouvement, agissaient avec une certaine +circonspection, et nous engageaient, tout en avancant, a nous defiler +de la mitraille. + +--Gare au canon! disions-nous, et nous marchions toujours. + +Rien ne remuait dans la ferme. On en distinguait parfaitement les +batiments et les enclos. Je vis alors un homme qui etait en sentinelle +sur un toit; mais a peine l'avais-je apercu qu'il disparut par une +lucarne avec la promptitude d'une grenouille qui saute dans une mare. + +On se mit a courir; l'imprudence devenait de la prudence. Il ne +fallait pas laisser au fameux canon le loisir de nous viser. Chacun +de nous jouait des jambes a qui mieux mieux. Je tenais la tete de +l'attaque avec cinq ou six camarades. Les balles allaient partir sans +doute. Rien encore; nous redoublons d'elan, nous touchons aux murs, +nous entrons et nous apercevons un cheval mort aupres d'un bon feu. De +canon point, et d'ennemis pas davantage. Nous etions exasperes. Il +fallait cependant mettre la ferme en etat de defense au cas d'un +retour offensif; chacun s'y employa. Je roulai force tonneaux le long +des murs sur lesquels j'ajustai force planches, ce qui formait un +assemblage de treteaux bons pour la fusillade. Quand j'avais les mains +engourdies par le froid, j'allais les rechauffer a un grand feu qui +brulait dans la cour et qu'on alimentait avec mille debris. + +Le genie arriva et pratiqua des meurtrieres avec des tranchees aupres +desquelles on placa des sentinelles. Au plus fort de cette besogne, +et Dieu sait si on la menait bon train, le colonel Colonieu vint nous +rendre visite. On apprit ainsi qu'on se battait du cote du Bourget. + +A son tour, un officier d'etat-major arriva au grand galop et nous +demanda ou etait le general de Bellemare. Nous n'en savions rien. Un +autre survint, puis un autre encore, puis un quatrieme, puis un +cinquieme. Toujours meme reponse. Il y en avait parmi nous qui +trouvaient singulier qu'un officier ne sut pas ou rencontrer le +general qui commandait la division. + +Avec le cinquieme officier arriva un premier obus. Il eclata en +arriere de la ferme. + +--Trop long, dit Michel. + +Un second eclata en avant. + +--Trop court, reprit-il. + +Un troisieme tomba sur un toit qu'il effondra; les Prussiens avaient +rectifie leur tir. + +Un peu d'infanterie se montra au loin; on courut aux meurtrieres. La, +je fis connaissance avec un nouveau genre de supplice qui avait son +aprete. Un courant d'air terrible s'etablit dans ces ouvertures +pratiquees en pleins moellons, et, quand le thermometre descend a 12 +degres, il acquiert une violence qui coupe le visage et le rend bleu. +Les yeux s'enflamment et n'y voient plus. + +Cette infanterie que nous avions apercue n'arrivait pas, mais les obus +ne cessaient pas de pleuvoir avec une precision qui ne se dementait +plus. Un projectile abattait un pan de mur qui s'ecroulait sur ses +defenseurs; un autre eclatait dans une tranchee d'ou il faisait voler +des lambeaux de chair avec des paquets de terre. Un seul obus nous +vint en aide en tuant un cheval qui servit au ravitaillement de la +compagnie. Nous tenions bon cependant, et, depuis quelques heures, de +cinq minutes en cinq minutes, on relayait les camarades aux +meurtrieres, lorsque, a six heures du soir, ordre vint d'evacuer la +ferme. Une main frappa mon epaule. + +--Te l'avais-je dit? s'ecria Michel. + +Je n'avais rien a repondre, et a mon rang, le fusil sur l'epaule, je +suivis ma compagnie, qui avait pour mission de couvrir la retraite de +la division de Bellemare. Vers neuf heures, nous arrivions a Bondy, +ou, en attendant les ordres, quelques-uns de nos hommes, harasses de +fatigue, dormaient debout, le sac au dos, les mains sur le fusil. + +Deux ou trois jours se passerent la en pleine misere; parfois on avait +l'abri de quelque maison a laquelle on arrachait une poutre ou un +reste de parquet pour faire du feu; parfois on campait sur la route et +dans la neige. Le froid nous rongeait. Il semblait s'immobiliser dans +son intensite. On attendait le matin, on attendait le soir; les heures +se passaient dans ces longues attentes, l'arme au pied ou les fusils +en faisceaux. On s'engourdissait dans l'epuisement. + +Ce fut le moment que mon capitaine choisit pour tomber malade. Il +trainait depuis quelque temps malgre sa jeunesse et son energie. Un +soir, la fievre le prit; il eut froid, il eut chaud; il se laissa +tomber sur quelques brins de paille et y resta a demi mort. Un medecin +qui passait par la s'arreta et me declara qu'il avait la petite +verole.--S'il en revient, ce sera drole.--Il faisait un froid de 14 +degres. Pour remede rien que de l'eau-de-vie et de la neige fondue que +je lui faisais boire alternativement. Quand il avait faim, il machait +un morceau de cheval cru; je lui donnais ce que j'avais sous la main. +Je lui demandai s'il voulait etre porte a l'ambulance.--Jamais! +cria-t-il.--La fievre le secouait toujours, et ses dents claquaient. +Son visage etait d'un rouge sombre; mais, comme je n'y voyais pas de +boutons, je croyais que le docteur s'etait trompe. Le bataillon +cependant campait de ci, de la, un jour au bord du canal de l'Ourcq, +en plein air, un jour a Noisy-le-Sec, dans une salle de bal. Je ne +quittais pas mon capitaine, qui de son cote m'offrait toujours la +moitie de sa botte de paille, quand il en avait une; nous dormions +sous la meme couverture. Le cinquieme jour, il etait a peu pres +retabli. Le docteur revint et le trouva dechirant a coups de dents un +beefsteak de cheval cuit sur un lit de braise et buvant dans une tasse +de fer-blanc un melange de glace et d'eau-de-vie. Il n'en voulait pas +croire ses yeux. + +--Ma foi, dit-il, vous avez tue la petite verole, c'est un miracle! + +Nous etions alors en cantonnement a la ferme de Londeau, a mi-chemin +entre le fort de Rosny et le fort de Noisy-le-Sec. Chacune des +compagnies du bataillon des francs-tireurs devait etre de grand'garde +a tour de role le long du chemin de fer, entre les stations de Rosny +et le fort de Noisy. Il se passait quelquefois d'etranges choses +autour de ces cantonnements lointains. Si les Prussiens ne se +genaient pas pour frapper de requisitions les villages qu'ils +occupaient, ceux qui groupaient leurs maisons a l'ombre de nos forts +avaient d'autres ennemis a redouter. Les soldats se chauffaient comme +ils pouvaient, et il est bien difficile de se montrer d'une severite +absolue envers des malheureux qui cherchaient ca et la, aux depens des +proprietaires, quelques pieces de bois pour rendre un peu de vie a +leurs membres engourdis. Certes, ils ne respectaient pas toujours les +portes et les fenetres des habitations abandonnees; mais le +thermometre marquait 14 et 15 degres, nous etions souvent sans abri, +et, par les nuits glaciales que nous subissions, les cas de +congelation etaient frequents. Que ceux qui n'ont jamais peche nous +jettent la premiere pierre! Mais que dire des speculateurs que nous +envoyait Paris? + +Un matin j'ai vu, de mes yeux vu, un officier de la garde nationale +arriver en tapissiere, et, accompagne d'un ami, executer une +veritable razzia aux depens des portes et des persiennes du voisinage. +Il choisissait son butin, ne dedaignait pas d'y comprendre quelques +volets meles de jalousies, et, sa tapissiere bien chargee, il s'en +retournait faisant claquer son fouet, le kepi sur l'oreille. C'etait +probablement un entrepreneur qui faisait provision pour la saison +prochaine, et ne voulait pas que sa clientele eut a souffrir d'aucun +retard. D'autres industriels venaient a la suite, que les scrupules +n'embarrassaient pas davantage. + +Notre situation a cette extremite de nos lignes et les promenades +qu'elle entrainait donnaient a notre vie un caractere en quelque sorte +monacal. Si Paris ne savait rien de ce qui se passait en province, +nous ne savions rien de ce qui se passait a Paris; nous sentions +cependant que cela ne pouvait pas durer toujours, faute de cheval. + +Que peut-on faire la dedans? disions-nous quelquefois, tout en rendant +visite aux postes avances echelonnes le long de la ligne, a cinq cents +metres les uns des autres, et gardes eux-memes par des sentinelles +fixes et des sentinelles volantes qui n'etaient pas a plus de cent +metres des vedettes prussiennes. Ces sentinelles, tapies dans un trou +ou dissimulees derriere un bouquet d'arbres, avaient ordre de ne +jamais allumer de feu pour ne pas attirer l'attention de l'ennemi. Si +le froid les engourdissait, les obus les reveillaient. Il en tombait +toujours quelqu'un en deca ou au dela du remblai du chemin de fer. +C'etait l'aubaine accoutumee quand on allait relever les sentinelles +ou porter les vivres aux postes avances. Les precautions diminuaient +le peril, mais ne le faisaient pas disparaitre; trop de lunettes nous +observaient. + +Un matin, au moment ou ma corvee debouchait d'un chemin creux, sept ou +huit obus eclaterent. Chacun de nous se crut mort. La corvee n'y +perdit qu'un bidon enleve des mains d'un zouave. En revanche, combien +de nos pauvres camarades qu'on ramenait les pieds geles des tranchees +ou ils passaient la nuit! + +La ferme de Londeau avait eu le sort de la ferme de Groslay. Prise +pour point de mire, elle etait effondree en dix endroits. Le bataillon +des francs-tireurs, qui en avait fait son quartier-general, dut +l'abandonner pour se cantonner a Malassise, tandis que la division +tout entiere se retirait a Noisy-le-Sec, et de Noisy-le-Sec a +Montreuil et a Bagnolet. Il ne fallait pas etre un strategiste de +premier ordre pour comprendre que le cercle dans lequel l'armee +prussienne etreignait Paris allait se retrecissant. + +J'avais profite d'un jour de repit pour demander a mon commandant +l'autorisation de me rendre a Paris, que je n'avais pas vu depuis plus +d'un mois. Il me l'accorda volontiers, et je pris le chemin de la +porte de Romainville, ou un hasard propice me fit rencontrer un de mes +amis qui, en sa nouvelle qualite d'officier d'etat-major du secteur, +me fit passer tout de suite. + +Il me sembla que je tombais d'une fournaise dans une baignoire. On +n'avait de la guerre que le bruit eloigne de la canonnade. Les omnibus +roulaient; il y avait du monde sur les boulevards, les cafes etaient +pleins; partout les memes habitudes et les memes conversations; dans +les rues seulement, une debauche de gardes nationaux. + +--Trop de kepis! trop de kepis! me disais-je. + + + + +XVI + + +Quand je retournai a Malassise, le bataillon des francs-tireurs, +exempte du service des tranchees et des grand'gardes, allait +entreprendre un service plus actif. Il s'agissait d'expeditions +nocturnes ou les qualites individuelles trouveraient des occasions de +se manifester. Mon capitaine me prit a part pour m'apprendre qu'un de +nos trois sergents ayant ete blesse j'etais appele a l'honneur de le +remplacer, et que je remplirais en meme temps les fonctions de +sergent-major. + +--Et soyez tranquille, ajouta-t-il, vous aurez votre part des +expeditions de nuit. + +Un soir, en effet, le bataillon prit les armes tout a coup. Il pouvait +etre dix heures. Il faisait une nuit claire. C'etait le temps ou l'on +avait abandonne un peu lestement le plateau d'Avron en y laissant des +masses de munitions, ce meme plateau dont la possession devait porter +un coup funeste a l'armee prussienne,--apres avoir rempli de joie le +coeur des Parisiens, si prompt aux esperances. + +Tout en marchant, on cherchait a deviner quel motif nous avait fait +mettre sac au dos; mais un flair particulier anime le soldat dans ces +sortes d'occasions et lui fait tout comprendre sans qu'on lui ait rien +dit. Certains obus arrivaient depuis quelque temps qui nous genaient +et nous inquietaient. D'ou venaient-ils? On eut bientot dans la +compagnie le sentiment qu'on nous envoyait a la decouverte de la +batterie mysterieuse qui les tirait; on savait en outre que toute la +brigade devait sortir. + +Malassise abandonne, on piqua droit vers le fort de Rosny, sur lequel +pleuvaient les obus; on en voyait passer par douzaines comme d'enormes +etoiles filantes. C'etait la plus jolie des illuminations: c'etait +parmi nous une affaire d'amour-propre de ne plus y prendre garde; mais +tous n'y reussissaient pas malgre une bravoure incontestee. + +Nous etions alors sur la gauche du fort, suivant la route qui conduit +au village. Des obus mal pointes negligeaient le fort et tombaient de +ci de la sur les deux cotes de la route; il s'agissait de ne pas +baisser la tete. Chacun de nous observait son voisin; des paris +s'engageaient. Ce n'etait rien, et c'etait beaucoup. Qui reussissait +une premiere fois echouait un moment apres. C'etaient soudain de +grands eclats de rire et des huees. Mon vieux medaille de Crimee y +trouvait moyen de faire ample provision de petits verres. Il avait des +nerfs d'acier; je crois qu'il eut allume sa pipe a la meche d'une +bombe. + +Ainsi pariant et riant, la compagnie arrive a Rosny. Le village etait +mort; le vent se jouait a travers les maisons. Nous commencions a nous +engager dans les tranchees qui creusaient le plateau d'Avron; la +brigade nous suivait et les occupait tour a tour apres nous. Il ne +fallait plus ni rire, ni crier. + +Bientot, nous etions a cote de Villemonble, devant le parc de +Beausejour. Deux douzaines de petites maisons, separees les unes des +autres par des enclos fermes de murs, s'elevaient ca et la. + +Le moment etait venu de reconnaitre le terrain, lorsqu'un _Ver da_ +vigoureusement accentue nous arreta net. Chaque soldat resta immobile +a sa place, attendant le signal; un coup de sifflet lance par notre +lieutenant le donna. Quels bonds alors! + +Huit ou dix coups de feu partirent sans nous atteindre, mais nos +baionnettes ne trouverent rien devant elles. La vedette ennemie avait +decampe; un sac cependant resta en notre pouvoir, un sac seulement, +mais quel sac! Il est devenu legendaire dans l'histoire de la +campagne. Un zouave en fit l'inventaire a haute voix comme un +commissaire-priseur, devant un cercle de curieux qui riaient aux +eclats. Ah! le bon pere de famille et l'aimable epoux! Il y avait la +dedans, meles a une petite provision de tabac et a un gros morceau de +lard, une paire de souliers vernis, trois paires de bas de soie, deux +jupons de femme, un autre en laine, un encore en fine toile garni de +valencienne, deux cravates de satin, une robe de petite fille ornee +d'effiles, de bonnes pantoufles bien chaudes, que sais-je encore? une +camisole, deux bonnets, quatre mouchoirs de batiste, une garde-robe +complete enfin, et de plus un portefeuille contenant les photographies +de la famille entiere. Le sac vide, il fut impossible de le remplir +de nouveau, tant ces objets etaient empiles avec art. + +La capture d'un Saxon, qui s'etait blotti dans le grenier d'une maison +ou brulait un bon petit feu, acheva de nous mettre en gaiete. Je +m'apercus en cet instant que le capitaine de la compagnie etait en +conference avec le commandant du bataillon. + +--Tu vas voir, me dit tout bas le medaille, on attend quelque chose, +et on va nous inviter a nous reposer. + +Il ne se trompait pas, on attendait une compagnie de francs-tireurs de +la division Butter qui devait flanquer notre droite, et on nous donna +l'ordre de nous coucher a plat ventre dans la neige. Il faisait un +clair de lune magnifique; le plateau d'Avron etait tout blanc; nous +regardions devant nous, ne soufflant mot, si ce n'est a l'oreille d'un +camarade. Une voix m'appela; le commandant avait demande a mon +capitaine de lui designer un sous-officier pour aller a la recherche +de cette compagnie qui n'arrivait pas et l'amener. Le capitaine +m'avait nomme. Je recus ordre de battre le plateau dans tous les sens. + +--Allez, et bonne chance! me dit mon capitaine, qui ne semblait pas +tranquille. + +Je mis le sabre-baionnette au bout de mon chassepot, et m'eloignai a +grandes enjambees. + +J'etais certainement flatte du choix que le ressuscite,--c'etait ainsi +que dans nos heures d'intimite j'appelais le capitaine R...,--avait +fait de ma personne; mais je n'etais que mediocrement rassure. Au bout +de quelques minutes, je me trouvai seul dans l'immensite du plateau, +errant sur un linceul de neige epaisse qui etouffait le bruit de mes +pas. Je me faisais l'effet d'un fantome. Rien autour moi; j'avais +perdu de vue mes compagnons. Un silence sans bornes, intense, profond, +m'entourait; j'entendais les battements de mon coeur. Un coup de fusil +dont j'aurais a peine le temps de voir l'eclair n'allait-il pas tout +a l'heure me jeter par terre, ou bien n'aurais-je pas la malechance de +tomber brusquement dans une embuscade qui me ferait prisonnier? Ces +reflexions ne m'empechaient pas de marcher au hasard, tantot le long +d'une muraille, et profitant de la zone d'ombre qu'elle repandait, +tantot a travers champs. Des rires silencieux me prenaient au souvenir +de Deerslayer cherchant la piste des Sioux dans les prairies du +continent americain, des rires un peu nerveux. J'avancais toujours, le +regard inquiet, l'oreille tendue. Quelquefois je m'arretais; +j'ecoutais, je prenais le vent; rien, toujours rien, et je continuais, +bien resolu a ne rentrer qu'apres avoir parcouru l'etendue entiere du +plateau. + +Il y avait deja plus d'une demi-heure que j'errais ainsi, et cette +demi-heure m'avait paru plus longue qu'une longue nuit, lorsqu'a une +distance de 600 metres a peu pres j'apercus aux vifs reflets de la +neige le scintillement de quelques baionnettes qui semblaient se +mouvoir. Elles brillaient et s'eteignaient tour a tour rapidement au +clair de la lune. Je m'etais accroupi a l'abri d'une broussaille; ce +ne pouvait etre des Prussiens. En gens pratiques qui evitent l'eclat +et le bruit, ils n'arment leurs fantassins que de baionnettes en acier +bruni qui ne lancent point d'eclairs, et les glissent dans des +fourreaux de cuir qui ne degagent aucun son, quelle que soit la +vivacite de la marche. Tout a fait raffermi par cette courte +reflexion, je m'avancai jusqu'a 300 metres, et la main sur la +gachette, le fusil arme, d'une voix de Stentor, je criai: _Qui vive!_ +Une voix repondit: France! Mais je ne voulais pas etre la victime +d'une ruse de guerre. Savais-je si je n'avais pas affaire a une +patrouille ennemie imitant nos allures et parlant notre langue? Je +criai donc a la patrouille de venir me reconnaitre; une ombre se +detacha du groupe indecis qui faisait tache sur la neige devant moi, +et s'avanca: c'etait le capitaine de la compagnie que je cherchais. Si +j'etais content de l'avoir decouvert, il ne l'etait pas moins de +m'avoir rencontre. J'avais ete eclaireur, je devins guide, et la +compagnie des francs-tireurs que nous attendions opera son mouvement. + +Pendant que je marchais a cote du capitaine, un echange de coups de +fusil m'annonca que nos avant-postes causaient avec les avant-postes +ennemis. On avait commence le long des murailles du parc de Beausejour +le travail de la mine. Le genie et les pioches etaient a l'oeuvre; les +pierres tombaient; on allait faire l'essai de la dynamite sur un gros +pan de mur. J'arrivai a temps pour assister a cette experience. Je ne +veux pas dire du mal de ce nouvel agent chimique, ni nuire a sa +reputation; mais ses debuts dans la carriere de la destruction ne me +semblerent pas heureux: deux detonations pareilles a deux coups de +canon nous apprirent que la dynamite venait de faire explosion. On +courut au mur qu'elle avait pour mission de mettre en poudre; on y +decouvrit deux trous de 50 centimetres carres chacun: c'etait un +mediocre resultat, apres deux heures de travail surtout. Il marqua +cette nuit la fin de notre expedition. + +Ces promenades aventureuses se renouvelaient trois fois par semaine a +peu pres. On n'etait prevenu du depart qu'au moment de prendre les +armes. Le peril etait l'assaisonnement de ces expeditions; il n'etait +deplaisant que lorsqu'une negligence en etait la cause, et je dois +ajouter tristement que les balles prussiennes n'etaient pas toujours +les seules qu'on eut a craindre. + +Il arrivait quelquefois que l'officier de grand'garde, enveloppe dans +sa couverture, confiait la surveillance de ses hommes au +sergent-major; celui-ci, qu'un tel exemple encourageait, passait la +consigne au caporal, qui s'en dechargeait sur un soldat, et de chute +en chute la garde du campement incombait a une sentinelle qui +s'endormait. Quant a nos ennemis, ils ne se laissaient jamais prendre +en flagrant delit de negligence. Point de lacune dans leur discipline; +ils reculaient souvent devant nos attaques, mais jamais ils n'etaient +surpris. + +On pouvait constater chaque jour le retrecissement du cercle meurtrier +trace par leurs obus. Le campement ou l'on etait presque a l'abri la +veille recevait de telles visites le lendemain, qu'il fallait prendre +gite ailleurs. C'etait le metier du soldat, et aucun de nous ne +songeait a s'en plaindre; mais les pauvres habitants qui gardaient +leurs toits jusqu'a la derniere heure, gemissaient et ne se decidaient +a demenager que lorsque quelques-uns d'entre eux avaient arrose de +leur sang leurs foyers menaces. + +Quel tumulte un matin et quel desespoir a Montreuil! Pendant la nuit, +les obus prussiens, passant par-dessus les forts, etaient tombes +jusque sur la place du village. Le jour ne sembla que donner plus de +certitude et plus de rapidite a leur vol. Il fallut en toute hate +enlever les meubles les plus precieux, atteler les charrettes, fermer +les portes et abandonner ces espaliers cultives avec tant d'amour. Les +malheureux emigrants ne se crurent en surete qu'a l'ombre du donjon de +Vincennes. + +Quelque temps apres, au moment ou le sommeil engourdissait les +francs-tireurs de la compagnie, a dix heures du soir, un appel me fit +sauter sur mes jambes. Ordre etait donne de prendre les armes. Le +chassepot sur l'epaule, la cartouchiere au flanc, le sabre-baionnette +passe dans la ceinture pour eviter le cliquetis metallique du +fourreau, sans sacs, nous marchions lestement. Je me glissai du cote +du capitaine, et j'appris que la compagnie avait pour mission de +pousser jusqu'a Villemonble par la droite du plateau d'Avron et de +rabattre par le versant gauche. Tout en filant vers Rosny en belle +humeur, nous regardions les obus qui coupaient la route a intervalles +inegaux, tantot en avant, tantot en arriere. + +Les grand'gardes traversees, la compagnie, soutenue par des +francs-tireurs du Morbihan, si brillamment conduits par M. G. de C..., +aborda le plateau. Le capitaine alors me confia huit hommes avec +ordre de les eparpiller en tirailleurs. Dans ces sortes de +reconnaissances, on avait pour coutume de choisir des Alsaciens et des +Lorrains, dont le langage pouvait tromper l'ennemi; j'avais moi-meme +attrape quelques mots d'allemand dont je me servais dans les occasions +delicates. + +L'un des tirailleurs vint me dire tout bas qu'il avait apercu des +ombres errant parmi les maisons et les enclos dont le damier +s'etendait autour de nous. Je n'hesitai pas, et puisant dans mon +vocabulaire: _For wart, schnell, sacrament!_ m'ecriai-je. + +Mes huit Alsaciens s'elancent et fouillent les maisons. Rien dans les +appartements, rien dans les cours; mais des empreintes de pas se +voyaient dans la neige fraichement creusees. C'etait une indication +suffisante pour nous engager a continuer notre marche, et j'allai +toujours repetant _Schnell, schnell!_ + +Je venais d'obliquer a gauche sur le commandement du capitaine, +lorsqu'apres avoir franchi 200 metres a peu pres quelques balles nous +sifflerent dans le dos. Il fallait qu'il y eut par la des fusils +Dreyse. Mes tirailleurs pirouetterent sur leurs talons, allongeant le +pas. Quelque chose alors attira mon attention. J'avais devant moi, +dans la douteuse clarte du plateau, sept ou huit ombres qui avaient +l'apparence immobile de troncs d'arbre. Je m'etais arrete, les +regardant. + +--_Ya, ya!_ me dit un Alsacien. + +A peine avait-il parle, que deux de ces arbres se mirent a courir a +toutes jambes. Je m'elancai sur leurs traces, et, pris malgre moi d'un +rire fou, j'entremelai ma course de tous les mots germains que me +fournissait ma memoire. Les Alsaciens s'en melant, la fuite des troncs +d'arbre se ralentit; quand je ne me vis plus qu'a 15 metres de leur +ombre, criant a tue-tete: _A la baionnette!_ je sautai sur eux. + +Ce cri francais fut pour les fugitifs un coup de foudre. Ils se virent +perdus, et, tombant de peur et tendant leurs fusils:--Halte, +camarades, halte, pas Prussiens, Saxons! Saxons! Ils etaient plus +morts que vifs, et croyaient qu'on allait les fusiller. Le plus petit +d'entre eux,--ils etaient cinq,--me depassait de toute la tete. Leur +surprise egalait leur suffocation. Ils parlaient par monosyllabes et +tressaillaient au moindre mouvement que faisaient les zouaves de leur +escorte. + +Ce ne fut qu'apres avoir avale quelques gorgees de cafe et fume la +pipe dans notre cantonnement qu'ils reprirent leurs sens et se mirent +a causer. En entendant prononcer le nom du general Ducrot, le sergent +de la bande poussa un cri: _Tugrot! ya, ya, Tugrot! Ich kenne ihn!_ +dit-il. C'etait lui, a ce qu'il pretendait, qui avait monte la garde a +la porte du general a Sedan; c'etait peut-etre vrai. + + + + +XVII + + +On etait au mois de janvier, et une attaque contre les lignes +prussiennes, du cote de Montretout, avait ete decidee dans les +conseils de la defense. On racontait vaguement que la garde nationale +serait de la fete. Il etait impossible qu'en pareille circonstance le +4e zouaves fut oublie. Des le lendemain, un billet d'invitation nous +arriva, et, a la tete de la division, le regiment tout entier rentra +par la barriere du Trone, traversa le faubourg et la rue +Saint-Antoine, la rue de Rivoli, les Champs-Elysees, et ne s'arreta +qu'a Courbevoie. Nous avions ce pressentiment que nous allions tirer +nos derniers coups de fusil, et que nous les tirerions inutilement. + +Il etait quatre heures et demie,--c'etait le 17,--quand on forma les +faisceaux aupres du rond-point de Courbevoie. Ah! j'en connaissais +toutes les maisons! Pendant la nuit et la journee du lendemain, de +grandes colonnes d'infanterie et d'artillerie passerent aupres de +nous. Des bataillons de marche pris dans la garde nationale parurent +enfin. C'etait la premiere fois qu'on les menait au feu. Ils +marchaient en bon ordre et d'un pas ferme. + +A minuit, mon capitaine recut ordre de se rendre chez le commandant du +bataillon; je l'accompagnai. Quand il sortit: + +--C'est pour demain, me dit-il. + +La compagnie fut avertie de se tenir prete a quatre heures du matin. + +A quatre heures du matin, elle etait rangee en bataille. Il faisait +une nuit epaisse. On entendait partout dans la plaine que commandait +la batterie du Gibet, le bruissement sourd des regiments en marche. +Le 4e zouaves avait ete le premier a s'ebranler; il s'avancait +lentement dans les champs detrempes, ou le poids enorme de notre +equipement nous faisait enfoncer a chaque pas; parfois, mais pour +quelques minutes, on s'arretait, et les hommes, appuyant le sac sur le +canon de leur fusil, se reposaient. + +Des lueurs pales commencaient a blanchir l'horizon; les squelettes des +arbres se dessinaient en noir dans cette clarte. La masse obscure du +Mont-Valerien s'arrondissait a notre gauche comme une bosse +gigantesque. Le pepiement des moineaux sortait des haies, des corbeaux +voletaient lourdement ca et la, et s'abattaient dans les champs, +remplis encore de ce silence qui donne a la nuit sa majeste. + +Qui le croirait? dans cette ombre incertaine, nous cherchions La +Fouilleuse, que les troupes francaises occupaient depuis un mois, et +aucun officier d'etat-major ne savait ou cette fameuse ferme pouvait +se trouver. Des marches melees de contre-marches nous la firent enfin +decouvrir. + +Il faisait encore sombre. Des brouillards rampaient dans la plaine, +des paquets de boue s'attachaient a mes bottes, car j'avais de grandes +bottes comme les officiers: on n'etait plus au temps ou l'on se +renfermait dans la stricte observation des ordonnances; mais cette +Fouilleuse tant cherchee et trouee par tant de projectiles ne devait +pas nous retenir. Un mouvement rapide nous fit pousser plus avant, et, +la laissant sur notre gauche, nous vinmes prendre position en face du +parc de Buzenval. Michel me serra la main; il avait l'air triste. + +--Qui sait! me dit-il. + +Le spectacle que j'avais sous les yeux etait grandiose. La clarte +commencait a se degager de l'ombre; les lignes du paysage s'accusaient +deja; derriere le mur crenele du parc, les cimes des futaies +faisaient des masses noires estompees sur le ciel gris; les facades +blanches des villas s'eclairaient. Je voyais a une petite distance une +compagnie de la ligne qui, vaguement voilee par un leger rideau de +brume et l'arme au pied, me rappelait le fameux tableau de Pils; +c'etait la meme attente, la meme attitude. Au loin, sur les flancs du +Mont-Valerien, des colonnes d'infanterie s'allongeaient et +descendaient dans la plaine; elles etaient epaisses et noires. On en +distinguait les lentes ondulations. Il me semblait impossible que de +telles masses energiquement lancees ne fissent pas une trouee jusqu'a +Versailles. + +Une fusee partit du Mont-Valerien. A ce signal, les zouaves +s'elancerent en tirailleurs. A peine avaient-ils fait cinquante pas, +que le mur du parc s'eclaira de points rouges. Les Prussiens etaient a +leur poste. Des soldats tomberent dans les vignes. On n'avait pas +oublie l'affaire du parc de Villiers, l'une des plus meurtrieres de la +campagne. Allait-elle se renouveler devant le parc de Buzenval, d'ou +partait une grele de balles? Le regiment savait par une douloureuse +experience qu'une charge a la baionnette ne ferait qu'augmenter le +nombre des morts, et deja bien des pantalons rouges restaient +immobiles, couches dans les echalas. Disperses parmi les abris que +presentait le terrain, nous tirions contre les ouvertures d'ou +l'incessante fusillade nous decimait. + +Des bataillons de gardes nationaux partirent pour tourner le parc. A +leur mine, a leur allure, au visage des hommes qui les composaient, on +comprenait que ces bataillons appartenaient aux quartiers +aristocratiques de Paris. Ils firent bravement leur devoir, comme +s'ils avaient voulu effacer le souvenir de ce qu'avaient fait ceux de +Belleville a l'autre extremite de nos lignes. Ce mouvement prononce, +l'affaire devint plus chaude. Un rideau de fumee s'etendait au loin +sur notre gauche; le mur du parc en etait voile. Il en sortait un +petillement infernal. Je cherchais toujours a envoyer des balles dans +les trous d'ou s'elancaient des langues de feu. + +Mon capitaine, qui allait des uns aux autres, me cria de prendre avec +moi quelques hommes et d'enfoncer une porte qu'on voyait dans le mur, +coute que coute. Je criai comme lui: En avant! a une poignee de +camarades qui m'entouraient. Ils sauterent comme des chacals, le vieux +Crimeen en tete. + +Une poutrelle se trouva par terre a dix pas des murs; des mains +furieuses s'en emparerent, et d'un commun effort, a coups redoubles, +on battit la porte. Les coups sonnaient dans le bois, qui pliait, se +fendait et n'eclatait pas. On y allait bon jeu, bon argent, avec une +rage sourde, la fievre dans les yeux, des cris rauques a la bouche; +mais les Prussiens tiraient toujours, et nos bras frappaient a +decouvert. Je ne pensais qu'a briser la porte et a passer. Les balles +sautaient sur le bois et en detachaient des eclats; les ais craquaient +sans se rompre. L'un de nous tombait, puis un autre; un autre encore +s'eloignait le bras casse ou trainant la jambe. La poutre ne frappait +plus avec la meme force. Un instant vint ou elle pesa trop lourdement +a nos mains epuisees, elle tomba dans l'herbe rouge; nous n'etions +plus que deux restes debout, le Crimeen et moi. Des larmes de fureur +jaillirent de mes yeux; lui, reprit froidement son chassepot, et +passant la main sur son front baigne de sueur:--En route! dit-il. + +Quelques zouaves tiraillaient a cent metres de nous. Pour les +rejoindre, il fallait passer le long d'une route qui filait +parallelement au mur derriere lequel les Prussiens tiraient. Un +sergent de zouaves qui bat en retraite ne court pas; l'amour-propre +et la tradition le veulent. Vingt paires d'yeux me regardaient; je +leur devais l'exemple. Le Crimeen me suivait, se retournait de dix pas +en dix pas, brulant des cartouches. Je portais un surtout de peau de +mouton blanc qui me donnait l'apparence d'un officier et me designait +aux balles. A mi-chemin, je compris qu'on me visait. Une balle passa a +deux pouces de mon visage, suivie presque aussitot d'une seconde qui +s'aplatit contre un arbre dont je frolais l'ecorce. Une troisieme +effleura ma poitrine, enlevant quelques touffes de laine frisee. +Decidement un ennemi invisible m'en voulait.--Je venais de rejoindre +mes zouaves, toujours accompagne du Crimeen. + +--Par ici! me cria Michel, qui chargeait et dechargeait son fusil. Je +me retournai. Une balle qui me cherchait, la quatrieme, passa au ras +de mes epaules et siffla; un grand soupir lui repondit. Michel venait +de tomber sur les genoux et les mains. Il essaya de se relever; le +poids du sac le fit retomber, et il resta immobile, le nez en terre. +Je courus vers lui. Une mare de sang coulait autour de sa veste. Le +pauvre garcon fit un effort pour retourner sa tete a demi et me dire +adieu. Je vis la clarte s'eteindre dans ses yeux. Sa tete posee sur +mes genoux, je le regardais. Une clameur de joie me tira de ma +stupeur. + +Un groupe de zouaves plus heureux que nous avait reussi a renverser +une porte mal barricadee; ils entraient pele-mele par cette breche. Je +m'elancai de ce cote, la rage au coeur. Deja mes camarades couraient +au plus epais des taillis, d'ou les Prussiens debusques s'echappaient +a toutes jambes. Des balles en faisaient rouler dans l'herbe. Je +sautai par-dessus leurs corps avec l'elan d'un animal sauvage; +j'aurais voulu en tenir un au bout de ma baionnette. Les projectiles +cassaient les branches autour de moi ou labouraient le sol; des hommes +s'abattaient lourdement; d'autres, blesses, s'accroupissaient dans les +creux. On criait, on s'appelait. Au milieu de ma course, un chevreuil +affole par tout ce bruit se jeta presque dans mes jambes. L'instinct +du chasseur l'emporta, et je le mis en joue. Un peu plus loin, un cri +bien connu frappa mon oreille, et deux coqs faisans qui venaient de +partir d'une cepee s'envolerent a tire-d'aile. Cette fois on chassait +a l'homme; la battue etait plus sanglante. + +Quelques bonds nous amenerent a l'autre extremite du parc, au pied du +mur que les Prussiens dans leur fuite venaient d'escalader. Aussitot +on employa les sabres-baionnettes a desceller les pierres pour +pratiquer contre eux les creneaux qu'ils nous avaient opposes sur le +front d'attaque. Chaque trou recevait un fusil. Il pouvait etre alors +onze heures a peu pres. Devant nous, La Bergerie soutenait un feu +terrible; des balles par centaines volaient par-dessus notre tete et +tombaient dans le parc. La Bergerie enlevee, la route de Versailles +etait ouverte; il n'y avait plus qu'a descendre. Un fouillis d'hommes +animes par l'ardeur de la lutte grouillait dans le parc,--de la ligne, +de la mobile, de la garde nationale,--tous prets a s'elancer ou l'on +voudrait. On m'a raconte que le corps du general Ducrot etait arrive +en retard, et que ce retard avait compromis, en l'enrayant, le succes +du mouvement, que l'on avait perdu plusieurs heures devant une +tranchee qu'il aurait ete facile de tourner, puisque nous etions a 500 +metres au-dessus de cet obstacle, preserves nous-memes par le mur du +parc; mais que de choses ne dit-on pas pour expliquer un echec! + +Les zouaves attendaient toujours. Cette position qu'on nous avait dit +de prendre, elle etait prise. N'avait-on pas a nous faire donner +encore un coup de collier? Le jour et une moitie de la nuit se +passerent sans ordre nouveau. Des acces de colere nous empechaient de +dormir. Le bruit de la bataille etait mort. Vers une heure du matin, +un ordre arriva qui nous fit abandonner la position conquise au prix +de tant de sang. Quelle fureur alors parmi nous! Sur la route qui nous +ramenait a La Fouilleuse, nous marchions fievreusement au travers des +mobiles roules dans leurs couvertures. Il y avait pres de vingt-quatre +heures que nous etions sur pied, le ventre creux, et la folie de +l'attaque ne nous soutenait plus. Je mourais de soif. Le Crimeen me +passa un bidon pris je ne sais ou, et qui, par miracle, se trouva +plein. Je bus a longs traits. + +--Sais-tu ce que tu as bu, dis? me demanda-t-il en riant dans sa +barbe. + +--De l'eau, je crois. + +--C'est de l'eau-de-vie, camarade! flaire un peu! + +Et c'etait vrai. Je ne m'en etais pas apercu. Le froid produit de ces +phenomenes. Une heure apres, il fallut de nouveau quitter La +Fouilleuse et regagner Courbevoie en suivant la levee du chemin de +fer. L'affaire etait manquee, et cependant, a l'heure meme ou l'on +prenait possession du parc de Buzenval,--des habitants du pays, me +l'ont affirme plus tard,--on attelait les chevaux aux fourgons du roi, +et Versailles allait etre evacue,--C'est toujours au moment ou il ne +fallait plus qu'une attaque a fond pour nous forcer a reculer, disait +un officier prussien apres l'armistice, que le mouvement de retraite +commencait dans votre armee. Pourquoi? + +Chacun sentait que la campagne etait finie. Paris ne mangeait plus. +Les illusions s'etaient envolees. On ne croyait plus a la delivrance +par la province. Les zouaves, un instant campes a Belleville-Villette, +ou l'on craignait une manifestation, avaient repris leurs +cantonnements a Malassise. + +L'armistice venait d'etre signe. Il fallut ramener le 4e zouaves dans +Paris, ou il devait etre desarme. Un effroyable accablement nous avait +saisis. Quoi! tant de morts et perdre jusqu'a ses fusils! Notre +derniere heure militaire se passa a Belleville, ou notre patience fut +mise a une rude epreuve. Ces memes hommes qui devaient plus tard +elever tant de barricades contre l'armee de Versailles apres avoir +respecte l'armee prussienne, rodaient autour des baraques, et nous +raillaient grossierement: + +--Tiens! encore des chassepots!... Va les cacher... On va te les +prendre! disaient-ils aux soldats isoles. + +Sans l'intervention des officiers, combien de ces miserables que les +zouaves exasperes auraient chaties d'importance! Deja l'abominable +esprit qui a fait explosion le 18 mars fermentait dans ce coin +gangrene de Paris. + +Je ne m'etais engage que pour le temps de la guerre. La guerre etait +finie. La fievre me prit. Je payai le froid, la fatigue, les dures +privations, les longues insomnies, les emotions surtout, les +tristesses, les coleres de cette desastreuse campagne de six mois. +J'avais vu la catastrophe de Sedan, je voyais la chute de Paris. +C'etait trop. J'entrai a l'ambulance de l'Ecole centrale. J'y allais +chercher le repos apres le travail; mes forces en partie revenues, un +invincible besoin de quitter la ville a laquelle une derniere +humiliation allait etre infligee s'empara de moi. Voir, les mains +liees et sans armes, ceux que j'avais combattus dans la mesure de mes +forces m'etait impossible; je pris un deguisement et traversai les +lignes prussiennes sans retourner la tete pour ne pas voir le +Mont-Valerien, ou ne flottaient plus les couleurs francaises. + +FIN + + + + +TABLE + + +Preface + +Une armee prisonniere + +Une campagne devant Paris + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Recits d'un soldat, by Amedee Achard + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RECITS D'UN SOLDAT *** + +***** This file should be named 10774.txt or 10774.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/7/7/10774/ + +Produced by Tonya Allen, Wilelmina Malli re and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Biblioth que nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. + + https://www.gutenberg.org/etext06 + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/10774.zip b/old/10774.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6093439 --- /dev/null +++ b/old/10774.zip |
