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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:35:08 -0700 |
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Elles furent successivement adressées +à son frère et +insérées en partie dans le <i>Moniteur universel</i>, +pendant que mon père, +poursuivant sa mission, rassemblait les richesses archéologiques +qu'on +admire au musée égyptien du Louvre, dont il fut le +fondateur, et +recueillait les documents précieux qu'il n'eut pas le temps de +mettre en +lumière, puisque tout jeune encore, en 1832, il fut +enlevé à la science +et au glorieux avenir qui lui était réservé.</p> +<p>En 1833, mon oncle, M. Champollion-Figeac, alors conservateur au +département des manuscrits de la Bibliothèque royale, +publia, chez +Firmin Didot, une édition de ces lettres dont il +possédait les +originaux. C'est cette édition, épuisée depuis +longtemps déjà, que je +reproduis dans le présent volume.</p> +<p>Les savants qui ont marché dans la voie de Champollion le +jeune m'ont +attesté que, malgré les progrès obtenus depuis +trente ans dans la +science qu'il a fondée, ces lettres étaient encore d'une +utilité +sérieuse et d'un grand intérêt; c'est cette +conviction, unie à un vif +sentiment de respect pour la mémoire de mon père, qui m'a +engagée à +faire cette nouvelle édition.</p> +<p>Z. CHÉRONNET-CHAMPOLLION.</p> +<p>Paris, le 15 septembre 1867.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="MEMOIRE"></a> +<h2>MÉMOIRE</h2> +<h2>SUR</h2> +<h2>UN PROJET DE VOYAGE LITTÉRAIRE</h2> +<h2>EN ÉGYPTE</h2> +<h2>PRÉSENTÉ AU ROI EN 1827</h2> +<br> +<h3>PLAN ET MOTIFS DU VOYAGE</h3> +<br> +<p>On peut considérer comme un fait positif, lorsqu'il s'agit de +nos +connaissances réelles sur l'ancienne Égypte, que les +recherches des +savants et des voyageurs n'ont produit jusqu'ici de résultats +complets, +de documents certains qu'à l'égard du seul système +d'<i>architecture</i> +suivi, pendant une si longue série de siècles, dans ce +pays où les arts +ont commencé; encore est-il juste de dire que les travaux qui +fixeront +irrévocablement nos idées à cet égard ne +sont point encore publiés, et +qu'il reste, de plus, à reconnaître les règles qui +déterminaient le +choix des ornements et des décorations, selon la destination +donnée à +chaque genre d'édifice. Ce point important pour la science ne +peut être +éclairci que sur les lieux et par des personnes versées +dans la +connaissance des symboles et du culte égyptiens, car les plus +simples +ornements de cette architecture sont des emblèmes parlants; et +telle +frise, qui ne semble contenir que des arabesques ou une composition +calculée pour l'oeil seulement, renferme un précepte, une +date, ou un +fait historique.</p> +<p>Les doctrines le plus généralement adoptées sur +<i>l'art égyptien</i>, et sur +le degré d'avancement auquel ce peuple était +réellement parvenu, soit en +sculpture, soit en peinture, sont essentiellement fausses; les +nouvelles +découvertes ont pu jeter de grands doutes sur leur exactitude; +mais ces +doctrines ne peuvent être ramenées au vrai et assises sur +des fondements +solides que par de nouvelles recherches faites sur les grands +édifices +publics de Thèbes et des autres capitales de l'Égypte. +C'est aussi +l'unique moyen de décider clairement l'importante question que +des +esprits diversement prévenus agitent encore si vivement, celle +de la +transmission des arts de l'Égypte à la Grèce.</p> +<p>Nos connaissances sur <i>la religion</i> et le culte des +Égyptiens ne +s'étendent encore que sur les parties purement +matérielles; les +monuments de petites proportions nous font bien connaître les +noms et +les attributs des divinités principales; mais comme ces +mêmes monuments +proviennent tous des catacombes et des sépultures, nous n'avons +de +renseignements détaillés que pour les personnages +mystiques protecteurs +des morts, et présidant aux divers états de l'âme +après sa séparation du +corps. La religion des hautes classes, qui différait de celle +des +tombeaux, n'est retracée que dans les sanctuaires des temples et +les +chapelles des palais: sur ces édifices couverts +intérieurement et +extérieurement de bas-reliefs coloriés, chargés de +légendes +innombrables, relatives à chaque personnage mythologique dont +ils +retracent l'image, les divinités égyptiennes de tous les +ordres, +hiérarchiquement figurées et mises en rapport, sont +accompagnées de leur +généalogie et de tous leurs titres, de manière +à faire complètement +connaître leur rang, leur filiation, leurs attributs, et les +fonctions +que chacune d'elles était censée remplir dans le +système théologique +égyptien. Il reste donc encore à reconnaître sur +les constructions de +l'Égypte, la partie la plus relevée et la plus importante +de la +mythologie égyptienne.</p> +<p>Toutes les branches si variées des <i>arts</i>, et tous les +procédés de +l'<i>industrie égyptienne</i> sont encore loin de nous +être connus. On a bien +recueilli quelques tableaux et des inscriptions relatives à un +certain +nombre de métiers, tels que la charpenterie, la menuiserie, la +tannerie, +la construction navale, le transport des masses, la verrerie, l'art du +charron, du forgeron, du cordonnier, de l'émailleur, etc., etc., +etc.; +mais les voyageurs qui ont dessiné ces tableaux ont, pour la +plupart, +négligé les légendes explicatives qui les +accompagnent, et aucun d'eux +n'était en état de lire, sur les monuments où ces +tableaux ont été +copiés, les dates précises de l'époque où +ces divers arts furent +pratiqués. Nous ignorons donc si la plupart de ces arts sont +vraiment +d'origine égyptienne, propres à l'Égypte, ou s'ils +ont été introduits +par l'influence des peuples anciens qui, comme les Perses, les Grecs et +les Romains, ont tenu ce pays sous leur domination. C'est donc encore +ici une question très-importante à éclaircir pour +l'histoire de +l'industrie humaine; et cependant il en est beaucoup d'autres encore et +d'un intérêt bien plus relevé.</p> +<p>«Si l'historien s'enquiert d'abord des bas-reliefs historiques +et +ethnographiques, des scènes domestiques qui peignent les moeurs +de la +nation et celles des souverains, etc., <i>il demande +précisément les +objets qui sont le moins éclaircis.</i>» Ainsi +s'exprimait, il y +a douze +ans, M. de Heeren, un des hommes les plus distingués de +l'Allemagne; et +tout ce qu'on a publié depuis, loin de remplir cette importante +lacune, +n'a pu qu'augmenter encore les regrets des savants qui apprennent +seulement par des dessins pris au hasard, au milieu de séries +immenses +de bas-reliefs, que les grands édifices de l'Égypte +offrent encore, +sculptée dans tous ses détails, l'histoire entière +de ses plus grands +souverains, et que des compositions d'une immense étendue y +retracent +les époques les plus glorieuses de l'histoire des +Égyptiens; car ce +peuple a voulu qu'on pût lire sur les murs des palais l'histoire +de ses +plus illustres monarques, et c'est la seule nation qui ait osé +sculpter +sur la pierre de si grands objets et de si vastes détails.</p> +<p>L'Europe savante connaît l'existence de cet amas de richesses +historiques: son ardent désir serait d'en être mise en +possession. Elle +a jugé que nos progrès dans les études +égyptiennes demandent qu'un +gouvernement éclairé se hâte d'envoyer enfin en +Égypte des personnes +dévouées à la science et convenablement +préparées, pour recueillir, tant +qu'ils subsistent encore, les innombrables et précieux documents +que la +magnificence égyptienne inscrivit jadis sur les édifices +dont les masses +imposantes couvrent les deux rives du Nil. L'Europe, sachant aussi que +la barbarie, toujours croissante, détruit +systématiquement ces +respectables témoins d'une antique civilisation, hâte de +tous ses voeux +le moment où des copies fidèles de ces inscriptions et de +ces +bas-reliefs historiques lui donneront le moyen de remplir avec +certitude +les plus anciennes pages des annales du monde, en perpétuant +ainsi les +témoignages si nombreux et si authentiques tracés sur +tant de monuments +dont rien ne saurait remplacer la perte. Un voyage littéraire en +Égypte +est donc aujourd'hui l'un des plus utiles qu'on puisse entreprendre. +Mais ce n'est point à l'histoire seule de l'Égypte que le +voyage proposé +dans ce Mémoire doit fournir des lumières qu'on +chercherait vainement +autre part que dans les palais de Thèbes: c'est là +qu'existent +également, et nous en avons la certitude, des notions aussi +désirables +qu'inespérées, sur tous les peuples qui, dès les +premiers temps de la +civilisation humaine, jouaient un rôle important en Afrique et +dans +l'Asie occidentale. Les principales expéditions des Pharaons +contre les +nations qui, dans cet ancien monde, pouvaient lutter de puissance avec +l'Égypte ou lui inspirer des craintes, sont sculptées sur +les monuments +érigés par les triomphateurs: on y lit les noms de ces +peuples, le +nombre des soldats, les noms des villes assiégées et +prises, les noms +des fleuves traversés, ceux des pays soumis, la quotité +des tributs +imposés aux peuples vaincus; et les noms des objets +précieux enlevés à +l'ennemi sont écrits sur des tableaux qui représentent +ces trophées de +la victoire. Ces bas-reliefs, entremêlés de longues +inscriptions +explicatives, sont d'autant plus utiles à connaître que +les artistes +égyptiens ont rendu avec une admirable fidélité la +physionomie, le +costume et toutes les habitudes des peuples étrangers qu'ils ont +eu à +combattre. Nous pourrons donc apprendre enfin, par l'étude +directe de +cette immense galerie historique, quelles nations pouvaient balancer, +à +des époques sur lesquelles l'histoire est encore muette, le +pouvoir des +Pharaons en rivalisant avec l'Égypte, pour lui disputer l'empire +de cet +ancien monde que nous n'apercevons encore qu'à travers mille +incertitudes, mais dont la réalité, déjà +démontrée, n'en est pas moins +surprenante; toutefois, en rapportant le temps de ces grandes +scènes à +des époques beaucoup plus rapprochées de nous que ne le +voulait un +esprit de système plus hardi que raisonné.</p> +<p>On ne saurait fixer l'importance des découvertes historiques +que peut +amener une étude approfondie des bas-reliefs qui décorent +les édifices +antiques de l'Égypte, et surtout ceux de Thèbes, sa +vieille capitale. Ce +pays s'est en effet trouvé en relation directe avec tous les +grands +peuples connus de l'antiquité: si ses vénérables +monuments nous montrent +une foule de peuples à demi sauvages du continent africain, +vaincus et +déposant aux pieds des Pharaons l'or, les matières +précieuses, les +oiseaux rares et les animaux curieux de l'intérieur d'un pays +encore si +peu connu, nous trouvons d'autre part le tableau des luttes sanglantes +des Égyptiens, soit sur terre, soit sur mer, avec diverses +nations +asiatiques (les Assyriens, les Bactriens et les Hindous +peut-être), +nations qui combattent avec des armes égales et des moyens tout +aussi +avancés que ceux des Égyptiens, leurs rivaux. Nous +savons, à n'en point +douter, que les temples et les palais de l'Égypte offrent les +images et +des inscriptions contemporaines des rois éthiopiens qui ont +conquis +l'Égypte, au milieu des monuments des Pharaons, dont ils ont +momentanément interrompu la longue et brillante succession. On y +recueillera les annales des rois égyptiens les plus +renommés, tels que +les Osimandyas, Amosis, les Rhamsès, les Thouthmosis; ailleurs +celles +des Pharaons Sésonchis, Osorchon, Sévéchus, +Tharaca, Apriès et Néchao, +que les Livres saints nous peignent entrant dans le coeur de la Syrie +à +la tête d'armées innombrables. On réunira les +copies du peu de monuments +élevés sous la tyrannie des rois persans, les Darius et +les Xerxès; on +notera les lieux où se lisent encore le grand nom d'Alexandre, +celui de +son frère, de son jeune fils, et ceux des successeurs de cet +homme qui +releva l'Égypte foulée par le gouvernement militaire des +Perses. On +éclaircira toute l'histoire des Lagides; et cet examen des +inscriptions +monumentales se terminera en recueillant, sur les mêmes +édifices qui ont +précédé tant d'empires, leur ont survécu, +et qui ont vu passer tant de +gloires, les noms les plus illustres de Rome gouvernée par les +empereurs. Ainsi les monuments de l'Égypte conservent des +inscriptions +qui se lient à l'histoire ancienne tout entière, et en +recèlent une +grande partie que les écrivains ne nous ont point +conservée: c'est +donner une idée de l'immense moisson de faits et des documents +qu'un +gouvernement protecteur des sciences utiles peut assurer aux +études +solides, en ordonnant l'exécution d'un voyage auquel sont +directement +intéressés les progrès de toutes les sciences +historiques. Ajoutons +enfin que ce voyage, où l'on pourra étudier et comparer +entre elles le +nombre immense d'inscriptions qui couvrent tous les monuments de +l'Égypte, avancerait avec une merveilleuse rapidité nos +connaissances +sur l'écriture hiéroglyphique, et qu'il fournira, sans +aucun doute à cet +égard, des lumières qu'on ne pourrait peut-être +point obtenir d'une +étude de plusieurs siècles faite en Europe sur les seuls +monuments +égyptiens que le hasard y ferait transporter à l'avenir. +Sous ce point +de vue seul, les résultats du voyage projeté seraient +inappréciables.</p> +<p>Les travaux des Français qui firent partie de +l'expédition d'Égypte +n'ont fait que préparer l'Europe savante à de tels +résultats, en lui +montrant, par le trop petit nombre de dessins pris sur les monuments +historiques, tout ce qu'elle doit désirer encore, et tout ce +qu'on peut +attendre d'un examen approfondi et d'un voyage dont ces monuments +seront +l'objet principal. Ces recherches, qui doivent produire tant de fruits +et jeter tant de lumières sur l'obscurité des temps +antiques, étaient +impossibles alors. On n'avait, en effet, à la fin du +siècle dernier et +dans les premières années du siècle +présent, aucune donnée positive sur +le système des écritures égyptiennes; aussi les +membres de la Commission +d'Égypte, et la plupart des voyageurs qui ont marché sur +leurs traces, +persuadés peut-être qu'on n'arriverait jamais à +l'intelligence des +signes hiéroglyphiques, ont-ils attaché moins +d'intérêt à copier avec +exactitude les longues inscriptions en caractères sacrés +qui +accompagnent les figures mises en scène dans les bas-reliefs +historiques; il les ont presque toujours négligées, et +souvent même, en +copiant quelques scènes de ces bas-reliefs, on s'est +contenté de marquer +seulement la place occupée par ces légendes. +C'était cependant, sinon +pour cette époque, du moins pour l'avenir, la partie la plus +intéressante d'un tel travail. Mais enfin on doit beaucoup de +reconnaissance à ces voyageurs pour nous avoir appris, à +n'en pouvoir +douter, qu'il ne dépend plus que de notre volonté de +recueillir, par +exemple, dans le palais de Karnac à Thèbes, l'histoire +des conquêtes de +plusieurs rois, et probablement aussi celle de la délivrance de +l'Égypte +du joug des Pasteurs ou Hykschos, événement auquel se +rattachent la +venue et la captivité des Hébreux; dans les sculptures de +Kalabsché, le +tableau des conquêtes de Rhamsès II à +l'intérieur de l'Afrique; dans les +galeries du palais de Médinet-Abou, les expéditions de +Rhamsès-Meïamoun +contre les peuples de l'Asie; dans divers temples de la Nubie, des +hauts +faits des Pharaons Moeris, Osortasen, Aménophis II; dans le +palais de +Kourna, ceux de Mandoueï et Ousireï, etc.; enfin, dans les +palais de +Louqsor, les édifices d'Ibsamboul et le palais dit d'Osimandyas, +les +détails les plus circonstanciés sur les conquêtes +du grand Sésostris, +tant en Asie qu'en Afrique.</p> +<p>De nos jours, des dessins de la totalité de ces grandes +scènes +historiques, qui s'éclairent les unes par les autres, et surtout +des +copies exactes des inscriptions hiéroglyphiques qu'on y a +mêlées en si +grand nombre, acquerraient un prix infini et réaliseraient, +sinon en +totalité, du moins en très-grande partie, les hautes +espérances qu'y +rattachent les sciences historiques. Les notions positives sur le +mécanisme de l'écriture hiéroglyphique sont assez +avancées, et l'on a +reconnu le sens d'un nombre de caractères assez +considérable, pour +retirer sur-le-champ, avec une certitude entière, les faits +principaux +et les plus précieux contenus dans ces bas-reliefs ou dans ces +inscriptions, et tous les documents utiles qu'ils renferment; enfin, +avec les connaissances nouvellement acquises sur les écritures +de +l'ancienne Égypte, un voyage entrepris maintenant sur cette +terre +classique, par un petit nombre de personnes bien +préparées, produira +incontestablement des résultats scientifiques tels qu'on +eût en vain osé +les espérer dans le temps même que l'Égypte, au +pouvoir d'une armée +française, était livrée aux recherches d'une foule +de savants qui ont +beaucoup fait pour les sciences physiques, naturelles et +mathématiques, +mais qui manquaient de l'instrument essentiel et indispensable pour +exploiter convenablement la mine si riche de documents historiques que +la fortune des armes livrait à leur examen. La France +guerrière a fait +connaître à fond l'Égypte moderne, sa constitution +physique, ses +productions naturelles, et les différents genres de monuments +qui la +couvrent: c'est aussi à la France, jouissant de la faveur de la +paix, si +propice au progrès des sciences et de la civilisation nouvelle, +à +recueillir les souvenirs gravés sur ces monuments témoins +d'une +civilisation primitive et des efforts progressifs des sciences sur une +terre qui en fut le berceau: elles en sortirent pour éclairer +l'Europe +encore à demi sauvage lorsque l'Égypte était +déjà déchue de sa première +splendeur: l'Europe remontera donc ainsi vers ses plus antiques +origines.</p> +<p>Après cet exposé sommaire des motifs +généraux du voyage, il reste à +indiquer l'ordre détaillé des travaux que doivent +exécuter les personnes +chargées de cette entreprise littéraire.</p> +<p>1° Visiter un à un tous les monuments antiques de style +égyptien, en +faire dessiner <i>l'ensemble</i>, et lever <i>le plan</i> du petit +nombre de ceux +que les voyageurs ont négligés ou n'ont point +suffisamment étudiés.</p> +<p>2° Rechercher sur chaque <i>temple</i> les inscriptions +dédicatoires donnant +l'époque précise de leur fondation, et celles qui +indiquent toujours +l'époque où ont été exécutées +les différentes parties de la décoration. +C'est, en d'autres termes, recueillir les éléments +positifs de +l'histoire et de la chronologie de l'art en Égypte.</p> +<p>3° Copier avec soin, dans tous leurs détails et avec +leurs couleurs +propres, les images des différentes <i>divinités</i> +auxquelles chaque temple +était dédié. Recueillir les inscriptions +religieuses relatives à ces +divinités, et tous les titres divers qui leur sont donnés.</p> +<p>4° Copier surtout les tableaux mythologiques où plusieurs +divinités sont +mises en scène.</p> +<p>5° Dessiner les bas-reliefs représentant les diverses +cérémonies +religieuses, et tous les instruments de culte.</p> +<p>Ces divers travaux auront pour résultat de faire +connaître à fond +l'ensemble du culte égyptien, source de toutes les religions +païennes de +l'Occident, et serviront à démontrer les nombreux +emprunts que la +religion des Grecs fit à celle de l'Égypte. On terminera +ainsi les +dissidences qui partagent les savants sur une matière mise en +discussion +avant de posséder les éléments indispensables pour +en éclaircir les +difficultés.</p> +<p>6° Prendre, dans les temples, des calques exacts des figures +représentant les divers souverains de l'Égypte, et avec +tous les détails +de costume, afin de former ainsi l'<i>iconographie</i> des rois et des +reines; ces bas-reliefs, surtout ceux de l'époque la plus +ancienne, +offrant le <i>portrait</i> des Pharaons, de leurs femmes et de leurs +enfants.</p> +<p>7° Rechercher dans les palais de Thèbes, d'Ahydos, de +Sohleb, et dans +tous les genres d'édifices, tous les <i>bas-reliefs historiques</i>; +les +dessiner avec soin, figures et légendes, et copier les longues +inscriptions historiques qui les suivent ou les séparent.</p> +<p>8° Recueillir dans les palais et les tombeaux des rois tout ce +qui se +rapporte à la vie publique et privée des Pharaons.</p> +<p>9° Dessiner dans les catacombes de Thèbes ou des autres +villes +égyptiennes les tableaux et les inscriptions relatives à +la <i>vie civile</i> +des diverses classes de la nation, surtout ceux qui retracent les arts, +les métiers et la vie intérieure des Égyptiens; +faire le recueil des +costumes des diverses castes, etc.</p> +<p>10° Copier les inscriptions votives, gravées sur la +plate-forme des +temples, sur les rochers environnants et dans les catacombes, toutes +les +fois que ces inscriptions porteront <i>une date</i> clairement +exprimée.</p> +<p>11° Recueillir toutes les <i>légendes royales</i>, +sculptées sur les +édifices, avec leurs diverses variantes, et préciser le +lieu où elles se +lisent, pour déterminer ainsi l'ancienneté relative de +chaque portion +d'un même édifice, et l'état soit progressif, soit +rétrograde de l'art.</p> +<p>12° Rechercher et faire dessiner avec soin tous les bas-reliefs +et +tableaux <i>astronomiques</i>, prendre les dates exprimées soit +sur ces mêmes +sculptures, soit dans leur voisinage, pour démontrer sans +réplique +l'époque assez récente de ces compositions, que l'esprit +de système +s'obstine encore, malgré des démonstrations palpables, +à considérer +comme remontant à des siècles fort antérieurs aux +temps véritablement +historiques. On fixera également ainsi l'opinion encore +incertaine des +savants à l'égard du point réel d'avancement +auquel les Égyptiens +avaient porté la science de l'astronomie.</p> +<p>13° On devra recueillir avec un soin scrupuleux tous les <i>caractères +hiéroglyphiques</i> de formes différentes, en notant les +couleurs de chacun +d'eux, afin de former le tableau le plus approximativement complet +qu'il +sera possible de tous les caractères employés dans +l'écriture sacrée des +Égyptiens.</p> +<p>14° On dessinera toutes les <i>inscriptions</i> qui peuvent +conduire soit à +confirmer, soit à étendre nos connaissances, relativement +à la langue et +aux diverses écritures de l'ancienne Égypte.</p> +<p>15° Il est du plus pressant intérêt pour les +études historiques et +philologiques de chercher dans les ruines de l'Égypte des <i>décrets +bilingues</i>, semblables à celui que porte la pierre de +Rosette. Ces +stèles existaient en très-grand nombre dans les temples +égyptiens des +trois ordres. Des fouilles seront donc dirigées dans l'enceinte +de ces +temples, pour découvrir de tels monuments, par le secours +desquels le +déchiffrement des textes hiéroglyphiques ferait un pas +immense.</p> +<p>16° Le directeur du voyage ferait aussi exécuter des <i>fouilles</i> +sur les +points où il serait possible de rencontrer des monuments +historiques de +divers genres: ceux des objets trouvés et qui +mériteraient quelque +attention seraient emportés pour être placés au <i>Musée +royal du Louvre</i>, +si ces objets étaient d'ancien style égyptien, et au <i>Cabinet +des +antiques de la Bibliothèque royale</i>, si ces objets +étaient des médailles +et des pierres gravées, ou autres monuments de style grec ou +romain. Les +<i>statues grecques ou romaines</i> appartiendraient aussi au +Musée des +antiques du Louvre.</p> +<p>17° On pourrait faire également, à Thèbes +et dans toutes les autres +parties de l'Égypte, des achats d'objets intéressants +pour les +<i>collections</i> royales; on pourrait compléter ainsi avec +avantage les +diverses séries de monuments antiques qui existent dans ces +établissements.</p> +<p>18° On désire depuis longtemps que des personnes +instruites dans les +langues orientales visitent les couvents de la vallée des lacs +de Natron +et de la Haute-Égypte, et examinent les livres coptes ou autres +que +renferment les <i>bibliothèques des moines chrétiens</i>, +lesquelles peuvent +contenir des ouvrages importants. Cette visite pourrait être +faite avec +soin pendant le voyage, et il serait facile peut-être +d'acquérir des +manuscrits intéressants à peu de frais.</p> +<p>19° Quelques voyageurs en Égypte ont parlé +d'inscriptions en <i>caractères +inconnus</i>, tracées ou gravées sur quelques monuments; +on s'attacherait à +les recueillir, précisément parce qu'elles sont +considérées comme +inconnues. Il en serait de même des <i>manuscrits</i> ou <i>inscriptions +en +phénicien</i>, dont il n'existe encore qu'un très-petit +nombre en Europe, +ainsi que des inscriptions en caractères persépolitains +ou +<i>cunéiformes</i>, dont l'alphabet n'est pas encore +entièrement connu, +quoique les monuments où ils sont employés ne soient pas +très-rares. La +découverte des hiéroglyphes phonétiques a concouru +à accroître cet +alphabet au moyen d'une courte inscription en caractères +cunéiformes et +en caractères égyptiens. On peut en trouver d'autres, qui +seraient +soigneusement copiées.</p> +<p>20° Il manque à la Bibliothèque du Roi +quelques-uns des plus utiles +ouvrages de la <i>littérature arabe</i>. On aurait +peut-être l'occasion de +les acquérir à un prix convenable.</p> +<p>Tels sont le but, le plan et les motifs d'un voyage en Égypte.</p> +<p>Pour l'exécuter, M. Champollion n'attend plus que les ordres +du Roi.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="LETTRES2"></a> +<h2>LETTRES</h2> +<h2>ÉCRITES PENDANT LE VOYAGE DE PARIS A ALEXANDRIE</h2> +<p><br> +</p> +<p style="text-align: right;"><small>Lyon, le 18 juillet 1828.</small></p> +<p>Me voici arrivé à Lyon en très-bonne +santé. J'ai trouvé notre ami M. +Artaud prêt à me recevoir, et je me suis établi +dans son musée.</p> +<p>J'ai trouvé dans celui de la ville, entre autres morceaux +curieux, une +statuette en bronze, de 7 pouces de hauteur, représentant le +dieu Nil, +morceau d'un excellent travail. Je la fais dessiner pour mon <i>Panthéon</i>: +c'est, jusqu'ici, une chose unique et que je suis bien aise d'avoir +rencontrée.</p> +<p>M. Artaud a écrit aujourd'hui à M. Sallier d'Aix, pour +l'informer de mon +prochain passage par cette ville. Je m'attends donc à faire une +bonne +récolte dans cette nombreuse collection, et j'y consacrerai deux +jours +s'il le faut.</p> +<p><br> +</p> +<div style="text-align: right;"><big>Toulon, 25 juillet 1828.</big></div> +<p>Je suis arrivé ici hier au soir en parfaite santé et +après un voyage +moins pénible que la saison d'été et le ciel de +Provence ne pouvaient le +faire supposer. Partis d'Aix à trois heures du matin, nous +étions à +Toulon sur les six heures du soir; je me suis à peine +aperçu de la +chaleur pendant la route, grâce aux fourrures en laine dont je +suis +couvert; ce qui me fait croire que le proverbe vulgaire: <i>Qui pare +le +froid pare le chaud</i>, doit être émané comme tant +d'autres de la sagesse +des nations.</p> +<p>Il m'a été impossible d'écrire d'Aix comme j'en +avais le projet: le +cabinet de M. Sallier m'a occupé pendant les deux jours que j'ai +passés +dans cette vieille ville. J'y ai trouvé quelques pièces +importantes que +j'ai copiées ou fait dessiner. Ce ne fut que le soir du second +jour que +M. Sallier me mit dans les mains un paquet de papyrus égyptiens +non +funéraires, dans lequel j'ai trouvé: 1° un long +papyrus en fort mauvais +état, qui m'a paru renfermer des observations astrologiques, le +tout en +belle écriture hiératique; 2° deux rouleaux contenant +des espèces d'odes +ou litanies à la louange d'un Pharaon; 3° un rouleau dont +les premières +pages manquent, mais qui contient les louanges et les exploits de +Rhamsès-Sésostris en style biblique, c'est-à-dire +sous la forme d'une +ode dialoguée, entre les dieux et le roi.</p> +<p>Cette affaire-ci est de la plus haute importance, et le peu de temps +que j'ai donné à son examen m'a convaincu que c'est un +vrai trésor +historique. J'en ai tiré les noms d'une quinzaine de nations +vaincues, +parmi lesquelles sont spécialement nommés les Ioniens, <i>Iouni, +Iavani</i>, +et les Lyciens, <i>Louka</i>, ou <i>Louki</i>; plus les +Éthiopiens, les Arabes, +etc. Il est parlé de leurs chefs emmenés en +captivité, et des +impositions que ces pays ont supportées. Ce manuscrit a +pleinement +justifié mon idée sur le groupe qui qualifie les noms de +pays étrangers, +et ceux de personnages en langues étrangères. J'ai +relevé avec soin tous +ces noms de peuples vaincus, qui, étant parfaitement lisibles et +en +écriture hiératique, me serviront à +reconnaître ces mêmes noms en +hiéroglyphes sur les monuments de Thèbes, et à les +restituer, s'ils sont +effacés en partie.</p> +<p>Cette trouvaille est immense, et ce manuscrit hiératique +porte sa date à +la dernière page. Il a été écrit (dit le +texte) <i>l'an IX, au mois de +Paoni</i>, du règne de Rhamsès le Grand. Je me propose +d'étudier à fond ce +papyrus, à mon retour d'Égypte.</p> +<p>M. Sallier m'a promis de me donner l'empreinte en papier des trois +pierres qui portent les fragments du décret romain relatif au +prix des +denrées et marchandises; je l'aurais faite moi-même, mais, +malheureusement, on a rempli en plâtre durci les lettres du +texte: on +les fera laver et nettoyer.</p> +<p><br> +</p> +<div style="text-align: right;"><big>Toulon, le 29 juillet.</big></div> +<p>J'ai reçu la première lettre de Paris, attendue +déjà avec impatience. Ma +série de numéros ne commencera qu'après +l'embarquement, et ma première +sera datée des domaines de Neptune, car j'espère que nous +rencontrerons +en route quelque bâtiment revenant en Europe, et qu'il sera +possible de +le charger d'un billet pour la France. Mais si par hasard nous sommes +seuls sur le grand chemin du monde, vous n'aurez de mes nouvelles que +dans deux mois au plus tôt, les départs d'Alexandrie pour +France étant +extrêmement rares. Notre corvette, destinée à +convoyer les bâtiments +marchands, ne convoiera personne. On n'ose plus se mettre en mer, non +qu'il y ait danger de perte de corps ou de biens, mais parce que le +commerce avec l'Égypte est dans un état complet de +torpeur; l'Égypte +elle-même n'envoie plus de coton. L'amiral m'assure, toutefois, +que nos +relations avec le pacha sont sur le pied le plus amical. Je vais avoir, +du reste, des nouvelles positives sur notre position à +l'égard de +l'Égypte, car je reçois à l'instant un rendez-vous +au lazaret, de la +part de M. Léon de Laborde, arrivant d'Alexandrie en +trente-trois jours. +Il me dira certainement ce qu'il faut craindre ou espérer; le +ton de sa +lettre est d'ailleurs très-rassurant, et je n'en augure que de +bonnes +nouvelles.</p> +<p>Nos Parisiens sont arrivés ce matin; et nos Toscans le soir, +après un +voyage de quinze jours. Ils ont eu toutes les peines du monde à +traverser le cordon sanitaire établi à la +frontière du Piémont par le +roi de Sardaigne, qui, trompé par les exagérations d'un +capitaine +marchand de Marseille, débarqué à Gênes, +s'est imaginé que la peste +ravageait la Provence; les régiments ont marché pour +occuper tous les +débouchés des Alpes, et les lettres et journaux venant de +France sont +tailladés et passés au vinaigre. Il est connu en Italie +que nous mourons +ici et à Marseille par centaines: tandis que le temps est +superbe, grâce +à une brise d'ouest qui rafraîchit l'air et nous jettera +en pleine mer +en moins d'une heure.</p> +<p>La mer promet d'être excellente. J'ai déjà +essayé mon estomac, et je le +crois assez bien amariné, ayant couru la rade en barque par une +mer +assez grosse.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>30 juillet.</small></p> +<p>Il m'a été impossible de voir M. de Laborde; la brise +était trop forte +pour pouvoir sans danger communiquer avec le lazaret dans une petite +embarcation; il m'indique un nouveau rendez-vous pour demain à +une +heure: mais à cette heure-là, je serai déjà +loin de Toulon, puisque +notre embarquement aura lieu entre neuf et dix heures du matin. Nos +gros +effets sont à bord, et nous sommes prêts à dire +adieu à la terre ferme. +On me fait espérer de toucher en Sicile. J'ai demandé +à l'amiral qu'il +permît au commandant de nous débarquer quelques heures +à Agrigente; cela +est accordé. C'est à la mer à nous le permettre +maintenant. Si elle est +bonne, j'écrirai à l'ombre d'une des colonnes doriques du +temple de +Jupiter.</p> +<p>Adieu; soyez sans inquiétude, les dieux de l'Égypte +veillent sur nous.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>En mer, entre la Sardaigne et la +Sicile, 3 août 1828.</small></p> +<p>Je vais essayer d'écrire malgré le mouvement du +vaisseau, qui, poussé +par un vent à souhait, marche assez rapidement vers la +côte occidentale +de Sicile, que nous aurons ce soir en vue, selon toute apparence. +Jusqu'ici la traversée a été des plus heureuses, +et le plus difficile +est fait: mon estomac a subi toutes ses épreuves, et je me +trouve +parfaitement bien maintenant. Le repos forcé dont on jouit sur +le +bâtiment, et l'impossibilité de s'y occuper avec quelque +suite, ont +tourné au profit de ma santé, et je me porte à +merveille.</p> +<p>Je ne parlerai point des deux jours passés, n'ayant eu sous +les yeux que +le ciel et la mer. Le tableau, quoique varié par quelques +évolutions de +marsouins et la lourde apparition de deux cachalots, +présenterait trop +d'uniformité. La sèche désolation des côtes +de Sardaigne, pays bien +digne de l'aspect de ses anciens Nuraghes, n'offre rien non plus de +bien +intéressant.</p> +<p>Je parlerai donc de l'espoir plus attrayant de débarquer au +milieu des +temples de la vieille Agrigente. Notre commandant nous le promet pour +demain au soir, si Éole et Neptune veulent bien nous octroyer +cette +douceur.</p> +<p><br> +</p> +<div style="text-align: right;"><big>Du 4.</big></div> +<p>Nous ayons tourné, pendant la nuit, la pointe ouest de la +Sardaigne, et +couru la côte méridionale, vraie succursale de l'Afrique. +Ce matin nous +ne voyons encore que le ciel et la mer. Vers le soir, on +aperçoit l'île +de Maritimo, le point le plus occidental de la Sicile, mais un calme +malencontreux nous empêche d'avancer.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Du 5.</small></p> +<p>Après une nuit passée à louvoyer, nous avons +revu Maritimo de bon matin, +à deux ou trois lieues de nous. Le vent s'étant enfin +levé, le vaisseau +a passé devant les îles de Favignana et Levanzo; nous +avions en +perspective Trapani (Drepanum), l'ancien arsenal de Sicile, et le mont +Éryx si vanté dans l'Enéide. L'après-midi, +nous avons passé devant +Marsalla et salué dévotement ses excellents vignobles: il +s'est mêlé à +mon salut une teinte fort respectueuse, lorsqu'on a +dépassé cette ville +qui fut la vieille Lilybée, le principal établissement +carthaginois en +Sicile. Cette côte méridionale est d'une beauté +parfaite.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Du 6.</small></p> +<p>Je n'ai pu saluer les ruines de Sélinonte, nous les avons +rasées de +nuit. La côte est ici un peu plus sèche, quoique +pittoresque, et d'un +ton africain à faire plaisir. On a jeté l'ancre dans la +rade +d'Agrigente; là sont une foule de monuments grecs que nous +désirons +visiter et étudier. Mais il est probablement +décidé que nous aurons le +déboire d'être venus à quatre cents toises de ces +temples sans pouvoir +même les apercevoir. Nous payons chèrement la sottise du +capitaine +marseillais qui a répandu à Gênes la nouvelle de la +fameuse peste de +Marseille. Étant allés au lazaret d'Agrigente avec le +commandant, on +nous a répondu que des ordres de Palerme, arrivés la +veille, défendaient +expressément qu'on donnât pratique à aucun +bâtiment venu des ports +méridionaux de France. J'ai soutenu que Toulon était un +port du <i>nord</i>; +le bon Sicilien a répondu qu'il le savait très-bien, mais +que, n'ayant +aucune instruction sur les ports du nord, il ne pouvait nous permettre +de débarquer sans l'autorisation de l'intendant de la province +d'Agrigente. On nous a promis une réponse pour demain à +huit heures; et +nous avons regagné la corvette, la mort dans l'âme et sans +l'espérance +d'admirer le temple de la Concorde. C'est bien là jouer de +malheur, et +je comprends enfin le supplice de Tantale.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Du 7, à six heures du matin.</small></p> +<p>Aucune nouvelle de terre ne nous est encore parvenue. Je perds tout +espoir. Je vais fermer cette lettre pour l'envoyer dans une heure et +demie d'ici à terre, pour tâcher de la faire mettre +à la poste à travers +toutes les fumigations d'usage. Nous nous portons tous à faire +plaisir, +bon appétit, l'oeil vif, des teints superbes, et on veut +absolument nous +traiter en pestiférés! Je rouvrirais ma lettre si j'avais +à vous +annoncer qu'on nous permet de voir Agrigente autrement qu'à deux +milles +de distance; je serais si heureux de débarquer au milieu de ces +vénérables ruines! Mais je n'ose y compter.</p> +<p>Si nous n'avons pas l'entrée à huit heures, nous +mettrons immédiatement +à la voile, pour courir sur Malte.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, le 22 août 1828.</small></p> +<p>Je hasarde ces lignes par un bâtiment toscan qui part demain +pour +Livourne. Comme il est fort douteux que cette lettre parvienne en +France +aussitôt que celle dont veut bien se charger notre excellent +commandant +de l'Eglé, lequel retourne en Europe et met à la voile +mardi prochain, +je mets un n° 1 provisoire à celle-ci, réservant tous +les détails pour +la seconde, qui sera le véritable numéro premier.</p> +<p>Je suis arrivé le 18 août dans cette terre +d'Égypte, après laquelle je +soupirais depuis longtemps. Jusqu'ici elle m'a traité en +mère tendre, et +j'y conserverai, selon toute apparence, la bonne santé que j'y +apporte. +J'ai pu boire de l'eau fraîche à discrétion, et +cette eau-là est de +l'eau du Nil qui nous arrive par le canal nommé <i>Mahmoudiéh</i> +en +l'honneur du pacha, qui l'a fait creuser.</p> +<p>J'ai pu voir M. Drovetti le soir même de mon arrivée, +et là j'ai appris +qu'il m'avait écrit et conseillé d'ajourner mon voyage. +Depuis la date +de cette lettre, heureusement arrivée trop tard à Paris, +les choses sont +bien changées. Vous devez connaître déjà les +conventions pour +l'évacuation de la Morée, consenties le 6 juillet par +Ibrahim-Pacha et +signées il y a une douzaine de jours par le vice-roi +Mohammed-Aly. Mon +voyage ne rencontrera aucun empêchement; le pacha est +informé de mon +arrivée, et il a bien voulu me faire dire que j'étais le +bienvenu; je +lui serai présenté demain ou après-demain au plus +tard. Tout se dispose +au mieux pour mes travaux futurs; et les Alexandrins sont si bons que +j'ai déjà secoué tous les préjugés +inspirés par de prétendus historiens.</p> +<p>J'occupe dans le palais du consulat de France un petit appartement +délicieux donnant sur le bord de la mer; l'ordre +d'exécution de nos +projets sur Alexandrie et ses environs est déjà +réglé; ils comprennent +les obélisques dits de Cléopâtre, dont nous aurons +enfin une copie +exacte, et ensuite la colonne de Pompée; il faut savoir enfin +à quoi +s'en tenir sur son inscription dédicatoire, et si elle porte le +nom de +l'empereur <i>Dioclétien</i>: nous en aurons une bonne +empreinte.</p> +<p>Notre jeunesse est émerveillée de ce qu'elle a +déjà vu.... A ma +prochaine les détails: la série de mes lettres +d'observation commencera +réellement avec elle....</p> +<p>Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="LETTRES3"></a> +<h2>LETTRES</h2> +<h2>ÉCRITES</h2> +<h2>D'ÉGYPTE ET DE NUBIE</h2> +<h2>EN 1828 ET 1829</h2> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="PREMIERE_LETTRE"></a> +<h2>PREMIÈRE LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, du 18 au 29 août +1828.</small></p> +<p>Ma lettre d'Agrigente contenait mon journal depuis le 31 juillet, +jour +de notre départ de Toulon sur la corvette du roi <i>l'Églé</i>, +commandée par +M. Cosmao-Dumanoir, capitaine de frégate, jusqu'au 7 août +que nous avons +quitté la côte de Sicile après une station de +vingt-quatre heures, et +sans avoir pu obtenir la pratique du port, vu que, d'après les +informations parvenues de bonne source aux autorités +siciliennes, nous +étions tous en proie à la <i>grande peste</i> qui ravage +Marseille, à ce +qu'on dit en Italie. J'ai vainement parlementé avec des +officiers +envoyés par le gouverneur de Girgenti, et qui ne me parlaient +qu'en +tremblant, à trente pas de distance; nous avons +été déclarés bien et +dûment pestiférés, et il nous a fallu renoncer +à descendre à terre, au +milieu des temples grecs les mieux conservés de toute la Sicile. +Nous +remîmes donc tristement à la voile, courant sur Malte, que +nous +doublâmes le lendemain 8 août au matin, en passant à +une portée de canon +des îles Gozzo et Cumino, et de Cité-La-Valette, que nous +avons +parfaitement vue dans ses détails extérieurs.</p> +<p>C'est après avoir reconnu successivement le plateau de la +Cyrénaïque et +le cap Rasat, et avoir longé de temps à autre la +côte blanche et basse +de l'Afrique, sans être trop incommodés par la chaleur, +que nous +aperçûmes enfin, le 18 au matin, l'emplacement de la +vieille +<i>Taposiris,</i> nommée aujourd'hui la Tour des Arabes. Nous +approchions +ainsi du terme de notre navigation, et nos lunettes nous +révélaient déjà +la colonne de Pompée, toute l'étendue du Port-Vieux +d'Alexandrie, la +ville même dont l'aspect devenait de plus en plus imposant, et +une +immense forêt de mâts de bâtiments, au travers +desquels se montraient +les maisons blanches d'Alexandrie. A l'entrée de la passe, un +coup de +canon de notre corvette amena à notre bord un pilote arabe qui +dirigea +la manoeuvre au milieu des brisants, et nous mit en toute +sûreté au +milieu du Port-Vieux. Nous nous trouvâmes là +entourés de vaisseaux +français, anglais, égyptiens, turcs et algériens, +et le fond de ce +tableau, véritable macédoine de peuples, était +occupé par les carcasses +des bâtiments orientaux échappés aux +désastres de Navarin. Tout était en +paix autour de nous, et voilà, je pense, une preuve de la +puissante +influence du vice-roi d'Égypte sur l'esprit de ses +Égyptiens.</p> +<p>Nous en avions donc fini avec la mer, dès le 18 à cinq +heures du soir: +il ne nous restait qu'un seul regret, celui de nous séparer de +notre +commandant Cosmao-Dumanoir, si recommandable à tous +égards, et des +autres officiers de la corvette, qui, tous, nous ont comblés de +prévenances et de soins, et nous ont procuré par leur +instruction tous +les charmes de la plus agréable société; mes +compagnons et moi +n'oublierons jamais tout ce que nous leur devons de reconnaissance.</p> +<p>A peine mouillés dans le port, plusieurs officiers +supérieurs des +vaisseaux français vinrent à notre bord, et nous +donnèrent d'excellentes +nouvelles du pays: ils nous apprirent la prochaine évacuation de +la +Morée par les troupes d'Ibrahim, en conséquence d'une +convention +récente. On attend dans peu de jours la rentrée de la +première division +de l'armée égyptienne.</p> +<p>M. le chancelier du consulat-général de France voulut +bien aussi venir à +notre bord, nous complimenter de la part de M. Drovetti, qui se +trouvait +heureusement à Alexandrie, ainsi que le vice-roi. Le soir +même, à six +heures, je me rendis à terre, avec notre brave commandant et mes +compagnons de voyage, Rosellini, Bibent, Ricci, et quelques autres: je +baisai le sol égyptien en le touchant pour la première +fois, après +l'avoir si longtemps désiré. A peine +débarqués, nous fûmes entourés par +des conducteurs d'ânes (ce sont les fiacres du pays), et, +montés sur ces +nobles coursiers, nous entrâmes dans Alexandrie.</p> +<p>Les descriptions que l'on peut lire de cette ville ne sauraient en +donner une idée complète; ce fut pour nous comme une +apparition des +antipodes, et un monde tout nouveau: des couloirs étroits +bordés +d'échoppes, encombrés d'hommes de toutes les couleurs, de +chiens +endormis et de chameaux en chapelet; des cris rauques partant de tous +les côtés et se mêlant à la voix glapissante +des femmes, ou d'enfants à +demi nus; une poussière étouffante, et par-ci +par-là quelques seigneurs +magnifiquement habillés, maniant habilement de beaux chevaux +richement +harnachés, voilà ce qu'on nomme une rue d'Alexandrie. +Après une +demi-heure de course sur nos ânes et une infinité de +détours, nous +arrivâmes chez M. Drovetti, dont l'accueil empressé mit le +comble à +toutes nos satisfactions. Surpris toutefois de notre arrivée au +milieu +des circonstances actuelles, il nous en félicita cependant, et +nous +donna l'assurance que notre voyage d'exploration ne souffrirait aucune +difficulté; son crédit, fruit de sa conduite noble, +franche et +désintéressée, qui n'a jamais pour objet que le +service de notre +monarque dont le nom est partout vénéré, et +l'honneur de la France, est +une garantie suffisante de ces promesses. M. Drovetti ajouta encore +à +ses prévenances, en m'offrant un logement au palais de France, +l'ancien +quartier-général de notre armée. J'y ai +trouvé un petit appartement +très-agréable, c'est celui de Kléber, et ce n'est +pas sans de vives +émotions que je me suis couché dans l'alcôve +où a dormi le vainqueur +d'Héliopolis.</p> +<p>Du reste, le souvenir des Français est partout dans +Alexandrie, tant +notre influence y fut douce et équitable. En arrivant, j'ai +entendu +battre la retraite par les tambours et les fifres égyptiens sur +les +mêmes airs qu'à Paris. Toutes les anciennes marches +françaises pour la +troupe ont été adoptées par le Nizam-Gedid, et de +vieux Arabes parlent +encore en français. Il y a trois jours, allant de grand matin +visiter +l'obélisque de Cléopâtre, et au milieu des collines +de sables qui +couvrent les débris de l'antique Alexandrie, je rencontrai un +Arabe +aveugle et âgé, conduit par un enfant: j'approchai, et +l'aveugle, +informé que j'étais Français, me dit +aussitôt ces propres mots en me +saluant de la main: <i>Bonjour, citoyen; donne-moi quelque chose; je +n'ai +pas encore déjeuné.</i> Ne pouvant ni ne voulant +résister à une telle +éloquence, je mets dans la main de l'Arabe tous les sous de +France qui +me restaient; en les tâtant il s'écria aussitôt: <i>Cela +ne passe plus +ici, mon ami.</i> Je substituai à cette monnaie française +une piastre +d'Égypte: <i>Ah! voilà qui est bon, mon ami,</i> +ajouta-t-il; <i>je te +remercie, citoyen.</i> De telles rencontres dans le désert +valent un bon +opéra à Paris.</p> +<p>Je suis déjà familiarisé avec les usages et +coutumes du pays; le café, +la pipe, la siesta, les ânes, la moustache et la chaleur; surtout +la +sobriété, qui est une véritable vertu à la +table de M. Drovetti, où nous +nous asseyons tous les jours, mes compagnons de voyage et moi.</p> +<p>J'ai visité tous les monuments des environs; la colonne de +Pompée n'a +rien de fort extraordinaire; j'y ai trouvé cependant à +glaner. Elle +repose sur un massif construit de débris antiques, et j'ai +reconnu +parmi ces débris le cartouche de Psammétichus II. Je n'ai +pas négligé +l'inscription grecque qui dépend de la colonne, et sur laquelle +existent +encore quelques incertitudes. Une bonne empreinte en papier les fera +cesser, et je serai heureux d'exposer sous les yeux de nos savants +cette +copie fidèle qui doit les mettre enfin d'accord sur ce monument +historique. J'ai visité plus souvent les obélisques de +Cléopâtre, +toujours au moyen de nos roussins, que les jeunes Arabes nomment un <i>bon +cabal</i> (dénomination provençale). De ces deux +obélisques, celui qui est +debout a été donné au Roi par le pacha +d'Égypte, et j'espère qu'on +prendra les moyens nécessaires pour faire transporter cet +obélisque à +Paris. Celui qui est à terre appartient aux Anglais. J'ai +déjà copié et +fait dessiner sous mes yeux leurs inscriptions hiéroglyphiques. +On en +aura donc, et pour la première fois, je puis le dire, un dessin +exact. +Ces deux obélisques, à trois colonnes de +caractères sur chaque face, ont +été primitivement érigés par le roi Moeris +devant le grand temple du +Soleil à Héliopolis. Les inscriptions latérales +sont de Sésostris, et +j'en ai découvert deux autres très-courtes, à la +face est, qui sont du +successeur de Sésostris. Ainsi, trois époques sont +marquées sur ces +monuments; le dé antique en granit rosé, sur lequel +chacun d'eux avait +été placé, existe encore; mais j'ai +vérifié, en faisant fouiller par mes +Arabes dirigés par notre architecte M. Bibent, que ce dé +repose sur un +socle de trois marches qui est de fabrique grecque ou romaine.</p> +<p>C'est le 24 août, à huit heures du matin, que nous +avons été reçus par +le vice-roi. S.A. habite plusieurs belles maisons construites avec +beaucoup de soin dans le goût des palais de Constantinople; ces +édifices, de belle apparence, sont situés dans l'ancienne +île du Phare. +Nous nous y sommes rendus en corps, précédés de M. +Drovetti, tous +habillés au mieux, et les uns dans une calèche +attelée de deux beaux +chevaux conduits habilement à toute bride dans les rues +d'Alexandrie par +le cocher de M. Drovetti, et les autres montés sur des +ânes escortant la +calèche.</p> +<p>Descendus au grand escalier de la salle du divan, nous sommes +entrés +dans une vaste pièce remplie de fonctionnaires, et nous avons +été +immédiatement introduits dans une seconde salle, percée +à jour: dans un +de ses angles, entre deux croisées, était assise S.A., +dans un costume +fort simple, et tenant dans ses mains une pipe enrichie de diamants. Sa +taille est ordinaire, et l'ensemble de sa physionomie a une teinte de +gaîté qui surprend dans un personnage occupé de si +grandes choses. Ses +yeux ont une expression très-vive, et une magnifique barbe +blanche +couvre sa poitrine. S.A., après avoir demandé de nos +nouvelles, a bien +voulu nous dire que nous étions les bienvenus, et me questionner +ensuite +sur le plan de mon voyage. Je l'ai exposé sommairement, et j'ai +demandé +les firmans nécessaires; ils m'ont été +accordés sur-le-champ, avec deux +chaouchs du vice-roi, qui nous accompagneront partout. S.A. a ensuite +parlé des affaires de la Grèce, et nous a fait part de la +nouvelle du +jour, qui est la mort d'Ahmed-Pacha, de Patras, livré à +des Grecs +introduits dans sa chambre par des soldats infidèles +soudoyés. Quoique +fort âgé, Ahmed s'est vigoureusement défendu, a +tué sept de ses +assassins, mais a succombé sous le nombre. Le vice-roi nous a +fait +donner ensuite le café, et nous avons pris congé de S.A., +qui nous a +accompagnés avec des saluts de main très-bienveillants. +C'est encore une +grâce de plus dont nous sommes redevables aux bontés +inépuisables de M. +Drovetti.</p> +<p>La commission toscane, conduite par M. Hip. Rosellini, a +été reçue aussi +le lendemain, 25 août, par le vice-roi, présentée +par M. Rosetti, +consul-général de Toscane. Elle a reçu le +même accueil, les mêmes +promesses et la même protection. L'Égypte, disait S.A., +devait être pour +nous comme notre pays même; et je suis persuadé que le +vice-roi est +très-flatté de la confiance que nos gouvernements ont +mise dans son +caractère, en autorisant notre entreprise dans les circonstances +actuelles.</p> +<p>Je compte rester à Alexandrie jusqu'au 12 septembre: ce temps +est +nécessaire pour nos préparatifs. Les chaleurs du Caire, +et une maladie +assez bénigne qui y règne, baisseront en attendant. Le +Nil haussera en +même temps. J'ai déjà bu largement de ses eaux que +nous apporte le canal +construit par l'ordre du pacha, et nommé pour cela le <i>Mahmoudiéh.</i> +Le +fleuve sacré est en bon état; l'inondation est +assurée pour le pays bas; +deux coudées de plus suffiront pour le haut. Nous sommes +d'ailleurs ici +comme dans une contrée qui serait l'abrégé de +l'Europe, bien reçus et +fêtés par tous les consuls de l'Occident, qui nous +témoignent le plus +vif intérêt. Nous avons été tous +réunis successivement chez MM. Acerbi, +Rosetti, d'Anastazy et Pedemonte, consuls d'Autriche, de Toscane, de +Suède et de Sardaigne. J'y ai vu aussi M. Méchain, consul +de France à +Larnaka en Chypre, très-recommandable sous tous les rapports, et +l'un +des anciens de l'expédition française en Égypte.</p> +<p>Nous sommes donc au mieux, et nous en rendons journellement des +grâces +infinies à la protection royale qui nous devance partout, et aux +soins +inépuisables de M. Drovetti, qui ne se font attendre nulle part.</p> +<p>Je suis rempli de confiance dans les résultats de notre +voyage: +puissent-ils répondre aux voeux du gouvernement et à ceux +de nos amis! +Je ne m'épargnerai en rien pour y réussir. +J'écrirai de toutes les +villes égyptiennes, quoique les bureaux de poste des Pharaons +n'y +existent plus: je réserverai les détails sur les +magnificences de Thèbes +pour notre vénérable ami M. Dacier; ils seront +peut-être un digne et +juste hommage au Nestor des hommes aimables et des hommes instruits. +J'ai reçu les lettres de Paris de la fin de juillet par le <i>Nisus,</i> +arrivé en onze jours. Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="DEUXIEME_LETTRE"></a> +<h2>DEUXIÈME LETTRE</h2> +<p><br> +</p> +<div style="text-align: right;"><big>Alexandrie, le 14 septembre 1828.</big><br> +</div> +<p>Mon départ pour le Caire est définitivement +arrêté pour demain, tous nos +préparatifs étant heureusement terminés, ainsi que +ce que je puis +appeler l'organisation de l'expédition, chacun ayant sa part +officielle +d'action pour le bien de tous. Le docteur Ricci est chargé de la +santé +et des vivres; M. Duchesne, de l'arsenal; M. Bibent, des fouilles, +ustensiles et engins; M. Lhôte, des finances; M. Gaëtano +Rosellini, du +mobilier et des bagages, etc. Nous avons avec nous deux domestiques et +un cuisinier arabes; deux autres domestiques barabras; mon homme +à moi, +Soliman, est un Arabe, de belle mine, et dont le service est excellent.</p> +<p>Deux bâtiments à voile nous porteront sur le Nil; l'un +est le plus grand +<i>maasch</i> du pays, et il a été monté par S.A. +Mehemed-Ali: je l'ai nommé +<i>l'Isis;</i> l'autre est une <i>dahabié,</i> où cinq +personnes logeront assez +commodément; j'en ai donné le commandement à M. +Duchesne, en survivance +du bon docteur Raddi, qui doit nous quitter pour aller à la +chasse des +papillons dans le désert lybique. Cette <i>dahabié</i> a +reçu le nom +d'<i>Athyr:</i> nous voguerons ainsi sous les auspices des deux +déesses les +plus joviales du Panthéon égyptien. D'Alexandrie au +Caire, nous ne nous +arrêterons qu'à <i>Kérioun,</i> l'ancienne Chereus +des Grecs, et à +<i>Ssa-el-Hagar,</i> l'antique Saïs. Je dois ces politesses +à la patrie du +rusé Psammétichus et du brutal Apriès; enfin, je +verrai s'il reste +quelques débris de Siouph à <i>Saouafé,</i> +où naquit Amasis, et à Saïs, +quelques traces du collège où Platon et tant d'autres +Grecs <i>allèrent à +l'école.</i></p> +<p>Notre santé se soutient, et l'épreuve du climat +d'Alexandrie, qui est +une ville toute lybique, est d'un très-bon augure. Nous sommes +tous +enchantés de notre voyage, et heureux d'avoir +échappé aux dépêches +télégraphiques qui devaient nous retarder. Les +circonstances de mauvaise +apparence ont toutes tourné pour nous; quelques +difficultés inattendues +sont aplanies: nous voyageons pour le Roi et pour la science; nous +serons heureux partout.</p> +<p>Je viens à l'instant (huit heures du soir) de prendre +congé du vice-roi. +S.A. a été on ne peut pas plus gracieuse; je l'ai +priée d'agréer notre +gratitude pour la protection ouverte qu'elle veut bien nous assurer. Le +vice-roi a répondu que les princes chrétiens traitant ses +sujets avec +distinction, la réciprocité était pour lui un +devoir. Nous avons parlé +hiéroglyphes, et il m'a demandé une traduction des +inscriptions des +obélisques d'Alexandrie. Je me suis empressé de la lui +promettre, et +elle lui sera remise demain matin, mise en langue turque par M. le +chancelier du consulat de France. S.A. a désiré savoir +jusqu'à quel +point de la Nubie je pousserai mon voyage, et elle m'a assuré +que nous +trouverions partout honneurs et protection; je lui ai exprimé ma +reconnaissance dans les termes les plus flatteurs, et je puis dire +qu'il +les repoussait d'une manière fort aimable; ces bons musulmans +nous ont +traités avec une franchise qui nous charme. Adieu.</p> +<small><img style="width: 1000px; height: 1419px;" + alt="Plan des ruines de Saïs" title="Plan des ruines de Saïs" + src="images/045.png"></small><br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="TROISIEME_LETTRE"></a> +<h2>TROISIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Au Caire, le 27 septembre 1828.</small></p> +<p>C'est le 14 de ce mois, au matin, que j'ai quitté Alexandrie, +après +avoir arboré le pavillon de France. Nous avons pris le canal +nommé +<i>Mahmoudiéh</i>, auquel ont travaillé MM. Coste et +Masi; il suit la +direction générale de l'ancien canal d'Alexandrie, mais +il fait beaucoup +moins de détours, et se rend plus directement au Nil, en passant +entre +le lac Maréotis, à droite, et celui d'<i>Edkou</i>, +à gauche. Nous +débouchâmes dans le fleuve, le 15 de très-bonne +heure, et je conçus dès +lors les transports de joie des Arabes d'Occident, lorsque, quittant +les +sables lybiques d'Alexandrie, ils entrent dans la branche canopique, et +sont frappés de la vue des tapis de verdure du Delta, couvert +d'arbres +de toute espèce, au-dessus desquels s'élèvent les +centaines de minarets +des nombreux villages qui sont dispersés sur cette terre de +prédilection. Ce spectacle est véritablement enchanteur, +et la renommée +de la fertilité de la campagne d'Égypte n'est point +exagérée.</p> +<p>Le fleuve est immense, et les rives en sont délicieuses. Nous +fîmes une +courte halte à <i>Fouah</i>, où nous arrivâmes +à midi. A sept heures et demie +du soir, nous dépassâmes <i>Désouk</i>; c'est le +lieu où le respectable Salt +a expiré il y a quelques mois. Le 16, à six heures du +matin, je trouvai, +en m'éveillant, le <i>maasch</i> amarré dans le +voisinage de <i>Ssa-el-Hagar</i>, +où j'avais recommandé d'aborder pour visiter les ruines +de Saïs, devant +lesquelles je ne pouvais passer sans respect. (<i>Voyez la planche +N° 1.</i>)</p> +<p>Nos fusils sur l'épaule, nous gagnâmes le village qui +est à une +demi-heure du fleuve; nos jeunes artistes chassèrent en chemin, +et +firent lever deux chacals, qui s'échappèrent à +toutes jambes à travers +les coups de fusils. Nous nous dirigeâmes sur une grande enceinte +que +nous apercevions dans la plaine depuis le matin. L'inondation, qui +couvrait une partie des terrains, nous força de faire quelques +détours, +et nous passâmes sur une première <i>nécropole</i> +égyptienne, bâtie en +briques crues. Sa surface est couverte de débris de poterie, et +j'y +ramassai quelques fragments de figurines funéraires: la grande +enceinte +n'était abordable que par une porte forcée tout à +fait moderne. Je +n'essayerai point de rendre l'impression que j'éprouvai +après avoir +dépassé cette porte, et en trouvant sous mes yeux des +masses énormes de +80 pieds de hauteur, semblables à des rochers +déchirés par la foudre ou +par des tremblements de terre. Je courus vers le milieu de cette +immense circonvallation, et reconnus encore des constructions +égyptiennes en briques crues, de 15 pouces de long, 7 de large +et 5 +d'épaisseur. C'était aussi une <i>nécropole,</i> +et cela nous expliqua une +chose jusqu'ici assez embarrassante, savoir ce que faisaient de leurs +momies les villes situées dans la Basse-Égypte, et loin +des montagnes. +Cette seconde nécropole de Saïs, dans les débris +colossaux de laquelle +on reconnaît encore plusieurs étages de petites chambres +funéraires (et +il devait y en avoir un nombre infini), n'a pas moins de 1400 pieds de +longueur, et près de 500 de large. Sur les parois de +quelques-unes des +chambres, on trouve encore un grand vase de terre cuite, qui servait +à +renfermer les intestins des morts, et faisait l'office des vases dits +<i>canopes</i>. Nous avons reconnu du bitume au fond de l'un d'entre +eux.</p> +<p>A droite et à gauche de cette nécropole existent deux +monticules, sur +l'un desquels nous avons trouvé des débris de granit +rose, de granit +gris, de beau grès rouge et de <i>marbre blanc,</i> dit de +Thèbes. Cette +dernière particularité intéressera +particulièrement notre ami Dubois, +qui a tant travaillé sur les matières employées +dans les monuments de +l'antiquité; des légendes de Pharaons sont +sculptées sur ce marbre +blanc, et j'en ai recueilli de beaux échantillons.</p> +<p>Les dimensions de la grande enceinte qui renfermait ces +édifices sont +vraiment étonnantes. Le parallélogramme, dont les petits +côtés n'ont pas +moins de 1440 pieds, et les grands 2160, a ainsi plus de 7000 pieds de +tour. La hauteur de cette muraille peut être estimée +à 80 pieds, et son +épaisseur mesurée est de 54 pieds: on pourrait donc y +compter les +grandes briques par millions.</p> +<p>Cette circonvallation de géant me paraît avoir +renfermé les principaux +édifices sacrés de <i>Saïs</i>. Tous ceux dont il +reste des débris étaient +des <i>nécropoles</i>; et, d'après les indications +fournies par Hérodote, +l'enceinte que j'ai visitée renfermerait les tombeaux d'<i>Apriès</i> +et des +rois <i>saïtes</i> ses ancêtres. De l'autre +côté de ceux-ci serait le +monument funéraire de l'usurpateur <i>Amasis</i>. La partie de +l'enceinte, +vers le Nil, a pu aisément contenir le grand temple de +Néith, la grande +déesse de Saïs; et nous avons donné la chasse +à coups de fusil à des +chouettes, oiseau sacré de Minerve ou Néith, que les +médailles de Saïs +et celles d'Athènes sa fille portent pour armes parlantes. A +quelques +centaines de toises de l'angle voisin de la fausse porte, existent des +collines qui couvrent une troisième nécropole. Elle +était celle des gens +de qualité: on y a déjà fouillé, et j'y ai +vu un énorme sarcophage en +basalte vert, celui d'un gardien des temples sous <i>Psammétichus +II</i>. +M. Rosetti, son possesseur, m'avait permis de l'emporter; mais la +dépense +serait trop considérable, et le monument n'est pas assez +important pour +la risquer. A mon retour en Basse-Égypte, je ferai faire des +fouilles +sur ce point-là et sur quelques autres, si l'état des +fonds me le +permet. Cette dernière remarque est importante; avec peu de +fonds on +peut faire beaucoup, et je serais affligé de quitter ce pays +sans avoir +pu assurer, à peu de frais, l'acquisition de monuments de choix, +les +plus propres à enrichir nos collections royales et à +éclairer les +travaux historiques de nos savants. J'ai l'espoir qu'on voudra bien +m'aider pour l'accomplissement de ces vues d'une utilité +incontestable.<br> +</p> +<p><img style="width: 950px; height: 1342px;" + alt="Plan des ruines de Saïs" title="Plan des ruines de Saïs" + src="images/050.png"><br> +</p> +<br> +<p>Cette première visite à Saïs ne sera pas la +dernière; je quittai ce +lieu, à six heures du soir. Le lendemain, 17 septembre, nous +passâmes +devant <i>Schabour</i>. Le 18, à neuf heures du matin, nous +fîmes halte à +<i>Nader</i>, où des Almèh nous donnèrent un +concert vocal et instrumental, +suivi des gambades et des chants grotesques habituels aux baladins. A +midi et demi, nous étions devant <i>Tharranéh</i>, +où je vis des monticules +de natron, transportés des lacs qui le produisent. Le soir, nous +dépassâmes <i>Mit-Salaméh</i>, triste village +assis dans le désert libyque; +et, faute de vent, nous passâmes une partie de la nuit sur la +rive +verdoyante du Delta, près du village d'<i>Aschmoun</i>. Le 19 au +matin, nous +vîmes enfin les Pyramides, dont on pouvait déjà +apprécier les masses, +quoique nous fussions à huit lieues de distance. A une heure +trois +quarts, nous arrivâmes au sommet du Delta (<i>Bathn-el-Bakarah</i>, +le +Ventre-de-la-Vache), à l'endroit même où le fleuve +se partage en deux +branches, celle de Rosette et celle de Damiette. La vue est magnifique, +et la largeur du Nil étonnante. A l'occident, les Pyramides +s'élèvent au +milieu des palmiers; une multitude de barques et de bâtiments se +croisent dans tous les sens; à l'orient, le village +très-pittoresque de +<i>Schoraféh</i>; dans la direction d'Héliopolis: le fond +du tableau est +occupé par le mont <i>Mokattam</i>, que couronne la citadelle +du Caire, et +dont la base est cachée par la forêt de minarets de cette +grande +capitale. A trois heures, nous vîmes le Caire plus distinctement: +c'est +là que les matelots vinrent nous demander le bakchichs de bonne +arrivée. +L'orateur était accompagné de deux camarades +habillés d'une façon +très-bizarre: des bonnets en pain de sucre, bariolés de +couleurs +tranchantes; des barbes et d'énormes moustaches d'étoupe +blanche; des +langes étroits, serrant et dessinant toutes les parties de leur +corps; +et chacun d'eux s'était ajusté d'énormes +accessoires en linge blanc +fortement tordu. Ce costume, ces insignes et leurs postures grotesques, +figuraient au mieux les vieux faunes peints sur les vases grecs +d'ancien +style. Quelques minutes après, notre <i>maasch</i> donna sur un +banc de +sable, et fut arrêté tout court; nos matelots se +jetèrent au Nil pour le +dégager, en se servant du nom d'<i>Allah</i>, et bien plus +efficacement de +leurs larges et robustes épaules; la plupart de ces mariniers +sont des +Hercules admirablement taillés, d'une force étonnante, et +ressemblant, +quand ils sortent du fleuve, à des statues de bronze +nouvellement +coulées. Ce travail d'une demi-heure suffit pour dégager +le bâtiment. +Nous passâmes devant <i>Embabéh</i>, et après +avoir salué le champ de +bataille des Pyramides, nous abordâmes au port de <i>Boulaq</i>, +à cinq +heures précises. La journée du 20 se passa en +préparatifs de départ pour +le Caire, et plusieurs convois d'ânes et de chameaux +transportèrent en +ville nos lits, malles et effets, pour meubler la maison que j'avais +fait louer d'avance. A 5 heures du soir, suivi de ma caravane, et +enfourchant nos ânes, bien plus beaux que ceux d'Alexandrie, je +partis +pour le Caire. Le janissaire du consulat ouvrait la marche, le drogman +était avec moi, et toute la jeunesse paradait à ma suite: +je m'aperçus +que cela ne déplaisait nullement aux Arabes, qui criaient: <i>Fransaouï</i> +(Français) avec une certaine satisfaction.</p> +<p>Nous arrivions au Caire au bon moment; ce jour-là et le +lendemain +étaient ceux de la fête que les musulmans +célébraient pour la naissance +du Prophète. La grande et importante place d'<i>Ezbékiéh</i>, +dont +l'inondation occupe le milieu, était couverte de monde entourant +les +baladins, les danseuses, les chanteuses, et de très-belles +tentes sous +lesquelles on pratiquait des actes de dévotion. Ici, des +musulmans assis +lisaient en cadence des chapitres du Coran; là, trois cents +dévots, +rangés en lignes parallèles, assis, mouvant incessamment +le haut de leur +corps en avant et en arrière comme des poupées à +charnière, chantaient +en choeur, <i>Là Ilâh ill Allâh</i> (Il n'y a point +d'autre dieu que Dieu); +plus loin, cinq cents énergumènes, debout, rangés +circulairement et se +sentant les coudes, sautaient en cadence, et poussaient, du fond de +leur +poitrine épuisée, le nom d'<i>Allah</i>, mille fois +répété, mais d'un ton si +sourd, si caverneux, que je n'ai entendu de ma vie un choeur plus +infernal; cet effroyable bourdonnement semblait sortir des profondeurs +du Tartare. A côté de ces religieuses +démonstrations, circulaient les +musiciens et les filles de joie; des jeux de bague, des escarpolettes +de +tout genre étaient en pleine activité: ce mélange +de jeux profanes et de +pratiques religieuses, joint à l'étrangeté des +figures et à l'extrême +variété des costumes, formait un spectacle infiniment +curieux, et que je +n'oublierai jamais. En quittant la place, nous traversâmes une +partie de +la ville pour gagner notre logement.</p> +<p>On a dit beaucoup de mal du Caire: pour moi, je m'y trouve fort +bien; et +ces rues de 8 à 10 pieds de largeur, si décriées, +me paraissent +parfaitement bien calculées pour éviter la trop grande +chaleur. Sans +être pavées, elles sont d'une propreté fort +remarquable. Le Caire est +une ville tout à fait monumentale; la plus grande partie des +maisons est +en pierre, et à chaque instant on y remarque des portes +sculptées dans +le goût arabe; une multitude de mosquées, plus +élégantes les unes que +les autres, couvertes d'arabesques du meilleur goût, et +ornées de +minarets admirables de richesse et de grâce, donnent à +cette capitale un +aspect imposant et très-varié. Je l'ai parcourue dans +tous les sens, et +je découvre chaque jour de nouveaux édifices que je +n'avais pas encore +soupçonnés. Grâces à la dynastie des <i>Thouloumides</i>, +aux califes +<i>Fathimites</i>, aux sultans <i>Ayoubites</i> et aux mamelouks <i>Baharites</i>, +le +Caire est encore une ville des Mille et une Nuits, quoique la barbarie +ait détruit ou laissé détruire en +très-grande partie les délicieux +produits des arts et de la civilisation arabes. J'ai fait mes +premières +dévotions dans la mosquée de <i>Thouloum</i>, +édifice du IXe siècle, modèle +d'élégance et de grandeur, que je ne puis assez admirer, +quoique à +moitié ruiné. Pendant que j'en considérais la +porte, un vieux <i>cheïk</i> me +fit proposer d'entrer dans la mosquée: j'acceptai avec +empressement, +et, franchissant lestement la première porte, on m'arrêta +tout court à +la seconde: il fallait entrer dans le lieu saint sans chaussure; +j'avais +des bottes, mais j'étais sans bas; la difficulté +était pressante. Je +quitte mes bottes, j'emprunte un mouchoir à mon janissaire pour +envelopper mon pied droit, un autre mouchoir à mon domestique +nubien +Mohammed, pour mon pied gauche, et me voilà sur le parquet en +marbre de +l'enceinte sacrée; c'est sans contredit le plus beau monument +arabe qui +reste en Égypte. La délicatesse des sculptures est +incroyable, et cette +suite de portiques en arcades est d'un effet charmant. Je ne parlerai +ici ni des autres mosquées, ni des tombeaux des califes et des +sultans +mamelouks, qui forment autour du Caire une seconde ville plus +magnifique +encore que la première; cela me mènerait trop loin, et +c'en est assez de +la vieille Égypte, sans m'occuper de la nouvelle.</p> +<p>Lundi 22 septembre, je montai à la citadelle du Caire, pour +rendre +visite à Habid-Effendi, gouverneur, et l'un des hommes les plus +estimés +par le vice-roi. Il me reçut fort agréablement, causa +beaucoup avec moi +sur les monuments de la Haute-Égypte, et me donna quelques +conseils pour +les étudier plus à l'aise. En sortant de chez le +gouverneur, je +parcourus la citadelle, et je trouvai d'abord des blocs énormes +de grès, +portant un bas-relief où est figuré le roi <i>Psammétichus +II</i>, faisant la +dédicace d'un propylon: je l'ai fait copier avec soin. D'autres +blocs +épars, et qui ont appartenu au même monument de Memphis +d'où ces +pierres ont été apportées, m'ont offert une +particularité fort curieuse. +Chacune de ces pierres, parfaitement dressées et +taillées, porte une +<i>marque</i> constatant sous quel roi le bloc a été +tiré de la carrière; la +légende royale, accompagnée d'un titre qui fait +connaître la destination +du bloc pour Memphis, est gravée dans une aire carrée et +creuse. J'ai +recueilli sur divers blocs les marques de trois rois: <i>Psammétichus +II</i>, +<i>Apriès</i>, son fils, et <i>Amasis</i>, successeur de ce +dernier: ces trois +légendes nous donnent donc la durée de la construction de +l'édifice dont +ces blocs faisaient partie. Un peu plus loin sont les ruines du palais +royal du fameux <i>Salahh-Eddin</i> (le sultan Saladin), le chef de la +dynastie des Ayoubites; un incendie a dévoré les toits, +il y a quatre +ans, et, depuis quelques mois, on démolit parfois ce qui reste +de ce +grand et beau monument: j'ai pu reconnaître une salle +carrée, la +principale du palais. Plus de trente colonnes de granit rosé, +portant +encore les traces de la dorure épaisse qui couvrait leur +fût, sont +debout, et leurs énormes chapiteaux de sculpture arabe, +imitation +grossière de vieux chapiteaux égyptiens, sont +entassés sur les +décombres. Ces chapiteaux, que les Arabes avaient ajoutés +à ces colonnes +grecques ou romaines, sont tirés de blocs de granit +enlevés aux ruines +de Memphis, et la plupart portent encore des traces de sculptures +hiéroglyphiques: j'ai même trouvé sur l'un d'entre +eux, à la partie qui +joignait le fût à la colonne, un bas-relief +représentant le roi +<i>Nectanèbe</i>, faisant une offrande aux dieux. Dans une de +mes courses à +la citadelle, où je suis allé plusieurs fois pour faire +dessiner les +débris égyptiens, j'ai visité le fameux <i>puits +de Joseph</i>, c'est-à-dire +le puits que le grand <i>Saladin</i> (Salahh-Eddin-Joussouf) a fait +creuser +dans la citadelle, non loin de son palais; c'est un grand ouvrage. J'ai +vu aussi la ménagerie du pacha, consistant en un lion, deux +tigres et un +éléphant; je suis arrivé trop tard pour voir +l'hippopotame vivant: la +pauvre bête venait de mourir d'un coup de soleil, pris en faisant +sa +sieste sans précaution; mais j'en ai vu la peau empaillée +à la turque, +et pendue au-dessus de la porte principale de la citadelle. J'ai +visité +avant-hier <i>Mahammed-Bey</i>, defterdar (trésorier) du pacha. +Il m'a fait +montrer la maison qu'il construit à Boulaq sur le Nil, et dans +les +murailles de laquelle il a fait encastrer, comme ornement, <i>d'assez +beaux bas-reliefs égyptiens</i>, venant de Sakkarah; c'est un +pas fort +remarquable, fait par un des ministres du pacha, assez renommé +pour son +opposition à la réforme.</p> +<p>J'ai trouvé ici notre agent consulaire, M. Derche, malade, +et, parmi les +étrangers, lord Prudhoe, M. Burton et le major Félix, +Anglais, qui +s'occupent beaucoup d'hiéroglyphes, et qui me comblent de +bontés. Je +n'ai encore fait aucune acquisition; je présume que notre +arrivée a fait +hausser le prix des antiquités; mais cela ne peut durer +longtemps. Je +pars demain ou après pour Memphis; je ne reviendrai pas au Caire +cette +année; nous débarquerons près de <i>Mit-Rahinéh</i> +(le centre des ruines de +la vieille ville), où je m'établirai; je pousserai de +là des +reconnaissances sur <i>Sakkarah, Dahschour</i> et toute la plaine de +<i>Memphis</i>, jusqu'aux grandes pyramides de <i>Giséh</i>, +d'où j'espère dater +ma prochaine lettre. Après avoir couru le sol de la seconde +capitale +égyptienne, je mets le cap sur Thèbes, où je serai +vers la fin +d'octobre, après m'être arrêté quelques +heures à Abydos et à Dendérah. +Ma santé est toujours excellente et meilleure qu'en Europe; il +est vrai +que je suis un homme tout nouveau: ma tête rasée est +couverte d'un +énorme turban; je suis complètement habillé +à la turque, une belle +moustache couvre ma bouche, et un large cimeterre pend à mon +côté; ce +costume est très-chaud, et c'est justement ce qui convient en +Égypte; on +y sue à plaisir et l'on s'y porte de même. Les Arabes me +prennent +partout pour un naturel; dans peu je pourrai joindre l'illusion de la +parole à celle des habits; je débrouille mon arabe, et +à force de +jargonner, on ne me prendra plus pour un débutant. J'ai +déjà recueilli +des coquilles du Nil pour M. de Férussac ... J'attends +impatiemment des +lettres de Paris ... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="QUATRIEME_LETTRE"></a> +<h2>QUATRIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Sakkarah, le 5 octobre 1828.</small></p> +<p>Nous sommes restés au Caire jusqu'au 30 septembre, et le soir +du même +jour nous avons couché dans notre <i>maasch</i>, afin de mettre +à la voile le +lendemain de bonne heure pour gagner l'ancien emplacement de Memphis. +Le +1er octobre, nous passâmes la nuit devant le village de <i>Massarah</i>, +sur +la rive orientale du Nil, et le lendemain, à six heures du +matin, nous +courûmes la plaine pour atteindre de grandes carrières que +je voulais +visiter, parce que Memphis, sise sur la rive opposée, et +précisément en +face, doit être sortie de leurs vastes flancs. La journée +fut +excessivement pénible; mais je visitai presque une à une +toutes les +cavernes dont le penchant de la montagne de <i>Thorrah</i> est +criblé. J'ai +constaté que ces carrières de beau calcaire blanc ont +été exploitées à +toutes les époques, et j'ai trouvé: 1° une +inscription datée du mois de +Paophi de l'an IV <i>de l'empereur Auguste;</i> 2° une seconde +inscription de +l'an VII, même mois, d'un Ptolémée, qui doit +être <i>Soter Ier</i>, puisqu'il +n'y a pas de surnom; 3° une inscription de l'an II du roi <i>Acoris</i>, +l'un +des insurgés contre les Perses; enfin, deux de ces +carrières et les plus +vastes ont été ouvertes l'an XXII du roi <i>Amosis</i>, +le père de la +dix-huitième dynastie, comme portent textuellement deux belles +stèles +sculptées à même dans le roc, à +côté des deux entrées. Ces mêmes +stèles +indiquent aussi que les pierres de cette carrière ont +été employées aux +constructions des temples de <i>Phtha</i>, d'<i>Apis</i> et d'<i>Ammon</i>, +à Memphis, +et cette indication donne la date de ces mêmes temples bien +connus de +l'antiquité. J'ai trouvé aussi, dans une autre +carrière, pour l'époque +pharaonique, deux monolithes tracés à l'encre rouge sur +les parois, avec +une finesse extrême et une admirable sûreté de main: +la corniche de l'un +de ces monolithes, qui n'ont été que mis en projet, sans +commencement +d'exécution, porte le prénom et le nom propre de <i>Psammétichus +Ier</i>. +Ainsi, les carrières de la montagne arabique, entre <i>Thorrah</i> +et +<i>Massarah</i>, ont été exploitées sous les +Pharaons, les Perses, les +Lagides, les Romains et dans les temps modernes; j'ajoute que cela +tient +à leur voisinage des capitales successives de l'Égypte, <i>Memphis, +Fosthat</i> et le <i>Caire</i>. Rentrés le soir dans nos +vaisseaux, comme les +Grecs venant de livrer un assaut à la ville de Troie, mais plus +heureux +qu'eux, puisque nous emportions quelque butin, je fis mettre à +la voile +pour <i>Bédréchéin</i>, village situé +à peu de distance, sur le bord +occidental du Nil. Le lendemain, de bonne heure, nous partîmes +pour +l'immense bois de dattiers qui couvre l'emplacement de Memphis; +passé le +village de <i>Bédréchéin</i>, qui est à un +quart d'heure dans les terres, on +s'aperçoit qu'on foule le sol antique d'une grande cité, +aux blocs de +granit dispersés dans la plaine, et à ceux qui +déchirent le terrain et +se font encore jour à travers les sables, qui ne tarderont pas +à les +recouvrir pour jamais. Entre ce village et celui de <i>Mit-Rahinéh</i>, +s'élèvent deux longues collines parallèles, qui +m'ont paru être les +éboulements d'une enceinte immense, construite en briques crues +comme +celle de Saïs, et renfermant jadis les principaux édifices +sacrés de +Memphis. C'est dans l'intérieur de cette enceinte que nous avons +vu le +grand colosse exhumé par M. Caviglia. Il me tardait d'examiner +ce +monument, dont j'avais beaucoup entendu parler, et j'avoue que je fus +agréablement surpris de trouver un magnifique morceau de +sculpture +égyptienne. Le colosse, dont une partie des jambes a disparu, +n'a pas +moins de trente-quatre pieds et demi de long. Il est tombé la +face +contre terre, ce qui a conservé le visage parfaitement intact. +Sa +physionomie suffit pour me le faire reconnaître comme une statue +de +Sésostris, car c'est en grand le portrait le plus fidèle +du beau +Sésostris de Turin; les inscriptions des bras, du pectoral et de +la +ceinture, confirmèrent mon idée, et il n'est plus douteux +qu'il existe, +à Turin et à Memphis, deux <i>portraits</i> du plus +grand des Pharaons. J'ai +fait dessiner cette tête avec un soin extrême, et relever +toutes les +légendes. Ce colosse n'était point seul; et si j'obtiens +des fonds +spéciaux pour des fouilles en grand à Memphis, je puis +répondre, en +moins de trois mois, de peupler le Musée du Louvre de statues +des plus +riches matières et du plus grand intérêt pour +l'histoire. Ce colosse, +devant lequel sont de grandes substructions calcaires, était, +selon +toute apparence, placé devant une grande porte et devait avoir +des +pendants: j'ai fait faire quelques fouilles pour m'en assurer, mais le +temps me manquera. Un peu plus loin et sur le même axe, existent +encore +de petits colosses du même Pharaon, en granit rosé, mais +en fort mauvais +état. C'était encore une porte.</p> +<p>Au nord du colosse exista un temple de Vénus (<i>Hathôr</i>), +construit en +calcaire blanc, et hors de la grande enceinte, du côté de +l'orient: j'ai +continué des fouilles commencées par Caviglia; le +résultat a été de +constater dans cet endroit même l'existence d'un temple +orné de +colonnes-pilastres accouplées et en granit rosé, et +dédié à <i>Phtha</i> et à +<i>Hathôr</i> (Vulcain et Vénus), les deux grandes +divinités de Memphis, par +Rhamsès le Grand. L'enceinte principale renfermait aussi, du +côté de +l'est, une vaste nécropole semblable à celle que j'ai +reconnue à Saïs.</p> +<p>C'est le 4 octobre que je suis venu camper à <i>Sakkarah</i>, +car nous sommes +sous la tente; une d'elles est occupée par nos domestiques; tous +les +soirs, sept ou huit Bédouins choisis d'avance font la garde de +nuit et +les commissions le jour; ce sont de braves et excellentes gens, quand +on +les traite en hommes.</p> +<p>J'ai visité ici, à Sakkarah, la plaine des momies, +l'ancien cimetière +de Memphis, parsemé de pyramides et de tombeaux violés. +Cette localité, +grâce à la rapace barbarie des marchands +d'antiquités, est presque tout +à fait nulle pour l'étude: les tombeaux ornés de +sculptures sont, pour +la plupart, dévastés, ou recomblés après +avoir été pillés. Ce désert est +affreux; il est formé par une suite de petits monticules de +sable +produits des fouilles et des bouleversements, le tout parsemé +d'ossements humains, débris des vieilles +générations. Deux tombeaux +seuls ont attiré notre attention, et m'ont +dédommagé du triste aspect de +ce champ de désolation. J'ai trouvé, dans l'un d'eux, une +série +d'oiseaux sculptés sur les parois, et accompagnés de +leurs noms en +hiéroglyphes; cinq espèces de gazelles avec leurs noms; +et enfin +quelques scènes domestiques, telles que l'action de traire le +lait, deux +cuisiniers exerçant leur art, etc. Nos portefeuilles se +grossissent du +fruit de ces découvertes ... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="CINQUIEME_LETTRE"></a> +<h2>CINQUIÈME LETTRE</h2> +<p><br> +</p> +<div style="text-align: right;"><big>Au pied des pyramides de +Gizéh, le 8 octobre 1828.</big><br> +</div> +<p>J'ai transporté mon camp et mes pénates à +l'ombre des grandes pyramides, +depuis hier que, quittant Sakkarah pour visiter l'une des merveilles du +monde, sept chameaux et vingt ânes ont transporté nous et +nos bagages à +travers le désert qui sépare les pyramides +méridionales de celles de +Gizéh, les plus célèbres de toutes, et qu'il me +fallait voir enfin avant +de partir pour la Haute-Égypte. Ces merveilles ont besoin +d'être +étudiées de près pour être bien +appréciées; elles semblent diminuer de +hauteur à mesure qu'on en approche, et ce n'est qu'en touchant +les blocs +de pierre dont elles sont formées qu'on a une idée juste +de leur masse +et de leur immensité. Il y a peu à faire ici, et +lorsqu'on aura copié +des scènes de la vie domestique, sculptées dans un +tombeau voisin de la +deuxième pyramide, je regagnerai nos embarcations, qui viendront +nous +prendre à Gizéh, et nous cinglerons à force de +voiles pour la +Haute-Égypte, mon véritable +quartier-général. Thèbes est là, et on y +arrive toujours trop tard. +</p> +<p>Sauf un peu de fatigue de la journée d'hier, nous nous +portons fort +bien. Mais point encore de nouvelles d'Europe!..... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="SIXIEME_LETTRE"></a> +<h2>SIXIEME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>A Béni-Hassau, le 5; et +à Monfaloutli, le 8 novembre +1828.</small></p> +<p>Je comptais être à Thèbes le 1er novembre; voici +déjà le 5, et je me +trouve encore à <i>Béni-Hassan</i>. C'est un peu la +faute de ceux qui ont +déjà décrit les hypogées de cette +localité, et en ont donné une si mince +idée. Je comptais expédier ces grottes en une +journée; mais elles en ont +pris quinze, sans que j'en éprouve le moindre regret; je vais +reprendre +mon récit de plus haut.</p> +<p>Ma dernière lettre était datée des grandes +pyramides, où je suis, resté +campé trois jours, non pour ces masses énormes et de si +peu d'effet +lorsqu'on les voit de près, mais pour l'examen et le +dépouillement des +grottes sépulcrales creusées dans le voisinage. Une, +entre autres, celle +d'un certain <i>Eimaï</i>, nous a fourni une série de +bas-reliefs +très-curieux pour la connaissance des arts et métiers de +l'ancienne +Égypte, et je dois donner un soin très-particulier +à la recherche des +monuments de ce genre, qui sont aussi bien de l'histoire que les grands +tableaux de bataille des palais de Thèbes. J'ai trouvé +autour des +pyramides plusieurs tombeaux de princes (fils de rois) et de grands +personnages, mais peu d'inscriptions d'un très-grand +intérêt.</p> +<p>Je quittai les pyramides le 11 octobre, pour revenir sur mes pas et +gagner notre ancien campement de Sakkarah, à travers le +désert, et de là +notre <i>flotte</i>, mouillée à <i>Bédréchéin</i>, +où nous arrivâmes le soir même, +grâce à nos infatigables baudets et aux chameaux qui +portaient tout +notre bagage. Nous mîmes à la voile pour la +Haute-Égypte, et ce ne fut +que le 20 octobre, après avoir éprouvé tout +l'ennui du calme plat et du +manque total de vent du nord, que nous arrivâmes à <i>Miniéh</i>, +d'où je fis +partir tout de suite, après une visite à la filature de +coton, montée en +machines européennes, et après l'achat de quelques +provisions +indispensables. On se dirigea sur <i>Saouadéh</i> pour voir un +hypogée grec +d'ordre <i>dorique</i>, déjà décrit. De là +nous cinglâmes vers +<i>Zaouyet-el-Maiétin</i>, où nous fûmes rendus le +20 même au soir; là +existent quelques hypogées décorés de bas-reliefs +relatifs à la vie +domestique et civile; j'ai fait copier tout ce qu'il y avait +d'intéressant, et nous ne les quittâmes que le 23 au soir, +pour courir à +<i>Béni-Hassan</i> à la faveur d'une bourrasque, à +laquelle nous dûmes d'y +arriver le même jour vers minuit.</p> +<p>A l'aube du jour, quelques-uns de nos jeunes gens étant +allés, en +éclaireurs, visiter les grottes voisines, rapportèrent +qu'il y avait +peu à faire, vu que les peintures étaient à peu +près effacées. Je montai +néanmoins, au lever du soleil, visiter ces hypogées, et +je fus +agréablement surpris de trouver une étonnante +série de peintures +parfaitement visibles jusque dans leurs moindres détails, +lorsqu'elles +étaient mouillées avec une éponge, et qu'on avait +enlevé la croûte de +poussière fine qui les recouvrait et qui avait donné le +change à nos +compagnons. Dès ce moment on se mit à l'ouvrage, et par +la vertu de nos +échelles et de l'admirable éponge, la plus belle +conquête que +l'industrie humaine ait pu faire, nous vîmes se dérouler +à nos yeux la +plus ancienne série de peintures qu'on puisse imaginer, toutes +relatives +à la vie civile, aux arts et métiers, et ce qui +était neuf, à la <i>caste +militaire</i>. J'ai fait, dans les deux premiers hypogées, une +moisson +immense, et cependant une moisson plus riche nous attendait dans les +deux tombes les plus reculées vers le nord; ces deux +hypogées, dont +l'architecture et quelques détails intérieurs ont +été mal reproduits, +offrent cela de particulier (ainsi que plusieurs petits tombeaux +voisins), que la porte de l'hypogée est +précédée d'un portique taillé à +jour dans le roc, et formé de colonnes qui ressemblent, à +s'y méprendre +à la première vue, au <i>dorique</i> grec de Sicile et +d'Italie. Elles sont +cannelées, à base arrondie, et presque toutes d'une belle +proportion. +L'intérieur des deux derniers hypogées était ou +est encore soutenu par +des colonnes semblables: nous y avons tous vu le véritable type +du vieux +<i>dorique grec</i>, et je l'affirme sans craindre d'établir mon +opinion sur +des monuments du temps romain, car ces deux hypogées, les plus +beaux de +tous, portent leur date et appartiennent au règne d'<i>Osortasen</i>, +deuxième roi de la XXIIIe dynastie (Tanite), et par +conséquent remontent +au IXe siècle avant J.-C. J'ajouterai que le plus beau des deux +portiques, encore intact, celui de l'hypogée d'un chef +administrateur +des terres orientales de l'Heptanomide, nommé <i>Néhôthph</i>, +est composé de +ces colonnes doriques SANS BASE, comme celles de Paestum et de tous les +beaux temples grecs-doriques.</p> +<p>Les peintures du tombeau de <i>Néhôthph</i> sont de +véritables <i>gouaches</i>, +d'une finesse et d'une beauté de dessin fort remarquables: c'est +ce que +j'ai vu de plus beau jusqu'ici en Égypte; les animaux, +quadrupèdes, +oiseaux et poissons, y sont peints avec tant de finesse et de <i>vérité</i>, +que les copies coloriées que j'en ai fait prendre ressemblent +aux +gravures coloriées de nos beaux ouvrages d'histoire naturelle: +nous +aurons besoin de l'affirmation des quatorze témoins qui les ont +vues, +pour qu'on croie en Europe à la fidélité de nos +dessins, qui sont d'une +exactitude parfaite.</p> +<p>C'est dans ce même hypogée que j'ai trouvé un +tableau du plus haut +intérêt: il représente quinze prisonniers, hommes, +femmes ou enfants, +pris par un des fils de <i>Néhôthph</i>, et +présentés à ce chef par un scribe +royal, qui offre en même temps une feuille de papyrus, sur +laquelle est +relatée la date de la prise, et le nombre des captifs, qui +était de +trente-sept. Ces captifs, grands et d'une physionomie toute +particulière, à nez aquilin pour la plupart, +étaient blancs +comparativement aux Égyptiens, puisqu'on a peint leurs chairs en +jaune-roux pour imiter ce que nous nommons la <i>couleur de chair</i>. +Les +hommes et les femmes sont habillés d'étoffes +très-riches, peintes +(surtout celles des femmes) comme le sont les tuniques de dames +grecques +sur les vases grecs du vieux style: la tunique, la coiffure et la +chaussure des femmes captives peintes à <i>Béni-Hassan</i> +ressemblent à +celles des Grecques des vieux vases, et j'ai retrouvé sur la +robe d'une +d'elles l'ornement enroulé si connu sous le nom de <i>grecque</i>, +peint en +rouge, bleu et noir, et tracé verticalement. Ces détails +piqueront la +curiosité et réveilleront l'intérêt de nos +archéologues et celui de +notre ami M. Dubois, que j'ai regretté, ici plus qu'ailleurs, de +n'avoir +pas à mes côtés, parce que notre opinion sur +l'avancement de l'art en +Égypte y trouve des preuves <i>archi-authentiques</i>. Les +hommes captifs, à +barbe pointue, sont armés d'arcs et de lances, et l'un d'entre +eux tient +en main une <i>lyre grecque</i> de vieux style. Sont-ce des Grecs? Je +le +crois fermement, mais des Grecs ioniens, ou un peuple d'Asie Mineure, +voisin des colonies ioniennes et participant de leurs moeurs et de +leurs +habitudes: ce serait une chose bien curieuse que des Grecs du IXe +siècle +avant J.-C., peints avec fidélité par des mains +égyptiennes. J'ai fait +copier ce long tableau en couleur avec une exactitude toute +particulière: pas un coup de pinceau qui ne soit dans l'original.</p> +<p>Les quinze jours passés à <i>Béni-Hassan</i> +ont été monotones, mais +fructueux: au lever du soleil, nous montions aux hypogées +dessiner, +colorier et écrire, en donnant une heure au plus à un +modeste repas, +qu'on nous apportait des barques, pris à terre sur le sable, +dans la +grande salle de l'hypogée, d'où nous apercevions, +à travers les colonnes +en <i>dorique primitif</i>, les magnifiques plaines de l'Heptanomide; +le +soleil couchant, admirable dans ce pays-ci, donnait seul le signal du +repos; on regagnait la barque pour souper, se coucher et recommencer le +lendemain.</p> +<p>Cette vie de tombeaux a eu pour résultat un portefeuille de +dessins +parfaitement faits et d'une exactitude complète, qui +s'élèvent déjà à +plus de trois cents. J'ose dire qu'avec ces seules richesses, mon +voyage +d'Égypte serait déjà bien rempli, à +l'architecture près, dont je ne +m'occupe que dans les lieux qui n'ont pas été +visités ou connus. Voici +un <i>petit crayon</i> de mes conquêtes: cette note sera +divisée par +matières, alphabétiquement rangées comme l'est mon +portefeuille pendant +le voyage, afin d'avoir sous la main les dessins déjà +faits, et de +pouvoir les comparer vite avec les monuments nouveaux du même +genre.</p> +<p>1° AGRICULTURE.—Dessins représentant le labourage avec +les boeufs ou à +bras d'hommes; le semage, le foulage des terres par les béliers, +et non +par les <i>porcs</i>, comme le dit Hérodote; cinq sortes de +charrues; le +piochage, la moisson du blé; la moisson du lin; la mise en +gerbes de ces +deux espèces de plantes; la mise en meule, le battage, le +mesurage, le +dépôt en grenier; deux dessins de grands greniers sur des +plans +différents; le lin transporté par des ânes; une +foule d'autres travaux +agricoles, et entre autres la récolte du lotus; la culture de la +vigne, +la vendange, son transport, l'égrenage, le pressoir de deux +espèces, +l'un à force de bras et l'autre à mécanique, la +mise en bouteilles ou +jarres, et le transport à la cave; la fabrication du vin cuit, +etc.; la +culture du jardin, la cueillette des bamieh, des figues, etc.; la +culture de l'ognon, l'arrosage, etc.; le tout, comme tous les tableaux +suivants, avec légendes hiéroglyphiques explicatives; +plus l'<i>intendant +de la maison des champs</i> et ses secrétaires.</p> +<p>2° ARTS ET MÉTIERS.—Collection de tableaux, pour la +plupart coloriés, +afin de bien déterminer la nature des objets, et +représentant: le +sculpteur en pierre, le sculpteur sur bois, le peintre de statues, le +peintre d'objets d'architecture; meubles et menuiserie; le peintre +peignant un tableau, avec son <i>chevalet</i>; des <i>scribes</i> et +commis aux +écritures de toute espèce; les ouvriers des +carrières transportant des +blocs de pierre; l'art du potier avec toutes les opérations; les +<i>marcheurs</i> pétrissant la terre avec les pieds, d'autres +avec les mains; +la mise de l'argile en cône, le cône placé sur le +tour; le potier +faisant la panse, le goulot du vase, etc.; la première <i>cuite</i> +au four, +la seconde au séchoir, etc.; la coupe du bois; les fabricants de +cannes, +d'avirons et de rames; le charpentier, le menuisier; le fabricant de +meubles; les scieurs de bois; les corroyeurs; le coloriage des cuirs ou +maroquins; le cordonnier; la filature; le tissage des toiles à +divers +métiers; le verrier et toutes ses opérations; +l'orfèvre, le bijoutier, +le forgeron.</p> +<p>3° CASTE MILITAIRE.—L'éducation de la caste militaire et +tous ses +exercices gymnastiques, représentés en plus de deux cents +tableaux, où +sont retracées toutes les poses et attitudes que peuvent prendre +deux +habiles lutteurs, attaquant, se défendant, reculant, +avançant, debout, +renversés, etc.; on verra par là si l'art égyptien +se contentait de +figures de profil, les jambes unies et les bras collés contre +les +hanches. J'ai copié toute cette curieuse série de +militaires nus, +luttant ensemble; plus, une soixantaine de figures représentant +des +soldats de toute arme, de tout rang, la petite guerre, un siège, +la +<i>tortue</i> et le <i>bélier</i>, les punitions militaires, un +champ de bataille, +et les préparatifs d'un repas militaire; enfin la fabrication +des +lances, javelots, arcs, flèches, massues, haches d'armes, etc.</p> +<p>4° CHANT, MUSIQUE ET DANSE.—Un tableau représentant un +concert vocal et +instrumental; un chanteur, qu'un musicien accompagne sur la harpe, est +secondé par deux choeurs, l'un de quatre hommes, l'autre de cinq +femmes, +et celles-ci battent la mesure avec leurs mains: c'est un opéra +tout +entier; des joueurs de harpe de tout sexe, des joueurs de <i>flûte +traversière</i>, de flageolet, d'une sorte de conque, etc.; des +danseurs +faisant diverses figures, avec les noms des pas qu'ils dansent; enfin, +une collection très-curieuse de dessins représentant les +danseuses (ou +filles publiques de l'ancienne Égypte), dansant, chantant, +jouant à la +paume, faisant divers tours de force et d'adresse.</p> +<p>5° Un nombre considérable de dessins représentant +l'ÉDUCATION DES +BESTIAUX; les bouviers, les boeufs de toute espèce, les vaches, +les +veaux, le tirage du lait; la fabrication du fromage et du beurre; les +chevriers, les gardeurs d'ânes, les bergers et leurs moutons; des +scènes +relatives à l'art vétérinaire; enfin la +basse-cour, comprenant +l'éducation d'une foule d'espèces d'oies et de canards, +et celle d'une +espèce de cigogne qui était domestique dans l'ancienne +Égypte.</p> +<p>6° Une première base du recueil ICONOGRAPHIQUE, +comprenant les +<i>portraits</i> des rois égyptiens et de grands personnages. Ce +portefeuille +sera complété en Thébaïde.</p> +<p>7º Dessins relatifs aux JEUX, EXERCICES et DIVERTISSEMENTS.—On +y +remarque la <i>mourre</i>, le jeu de la <i>paille</i>, une sorte de <i>main-chaude</i>, +le <i>mail</i>, le jeu de <i>piquets plantés en terre</i>, +divers jeux de force; +la chasse à la bête fauve, un tableau représentant +une grande chasse +dans le désert, et où sont figurées quinze +à vingt espèces de +quadrupèdes; tableaux représentant le retour de la +chasse; le gibier est +porté mort ou conduit vivant; plusieurs tableaux +représentent la chasse +des oiseaux au filet; un de ces tableaux est de grande dimension et +gouaché avec toutes les couleurs et le faire de l'original; +enfin, le +dessin en grand des divers piéges pour prendre les oiseaux; ces +instruments de chasse sont peints isolément dans quelques +hypogées; +plusieurs tableaux relatifs à la pêche: 1° la +pêche à la ligne; 2° à la +ligne avec canne; 3° au trident ou au <i>bident</i>; 4° au +filet; plus la +préparation des poissons, etc.</p> +<p>8º JUSTICE DOMESTIQUE.—J'ai réuni sous ce titre une +quinzaine de +dessins de bas-reliefs représentant des délits commis par +des +domestiques; l'arrestation du prévenu, son accusation, sa +défense, son +jugement par les intendants de la maison; sa condamnation et +l'exécution, qui se borne à la bastonnade, dont +procès-verbal est remis, +avec le corps du procès, entre les mains du maître par +l'intendant de la +maison.</p> +<p>9° LE MÉNAGE.—J'ai réuni dans cette série, +déjà fort nombreuse, tout ce +qui se rapporte à la vie privée ou intérieure. Ces +dessins fort curieux +représentent: 1° diverses maisons égyptiennes, plus +ou moins +somptueuses; 2° les vases de diverses formes, ustensiles et +meubles, le +tout colorié, parce que les couleurs indiquent invariablement la +matière; 3° un superbe palanquin; 4° des espèces +de chambres à portes +battantes, portées sur un traîneau et qui ont servi de <i>voitures</i> +aux +anciens grands personnages de l'Égypte; 5° les singes, chats +et chiens +qui faisaient partie de la maison, ainsi que des <i>nains</i> et +autres +individus mal conformés, qui, 1500 ans et plus avant J.-C., +servaient à +désopiler la rate des seigneurs égyptiens, aussi bien +que, 1500 ans +après, celle de nos vieux barons d'Europe; 6° les officiers +d'une grande +maison, intendants, scribes, etc.; 7° les domestiques portant les +provisions de bouche de toute espèce; les servantes apportant +aussi +divers comestibles; 8° la manière de tuer les boeufs et de +les dépecer +pour le service de la maison; 9° une suite de dessins +représentant des +<i>cuisiniers</i> préparant des mets de diverses sortes; +10º enfin, les +domestiques portant les mets préparés à la table +du maître.</p> +<p>10º MONUMENTS HISTORIQUES.—Ce recueil contient toutes les +inscriptions, bas-reliefs et monuments de tout genre portant des +légendes royales, avec une date exprimée, que j'ai vus +jusqu'ici.</p> +<p>11° MONUMENTS RELIGIEUX.—Toutes les images des +différentes divinités, +dessinées en grand et coloriées d'après les plus +beaux bas-reliefs. Ce +recueil s'accroîtra prodigieusement à mesure que +j'avancerai dans la +Thébaïde.</p> +<p>12° NAVIGATION.—Recueil de dessins représentant la +construction des +bâtiments et barques de diverses espèces, et les jeux des +mariniers, +tout à fait analogues aux joûtes qui ont lieu sur la Seine +dans les +grands jours de fête.</p> +<p>13° Enfin ZOOLOGIE.—Une suite de <i>quadrupèdes</i>, d'<i>oiseaux</i>, +de +<i>reptiles</i>, d'<i>insectes</i> et de <i>poissons</i>, +dessinés et coloriés avec +<i>toute fidélité</i> d'après les bas-reliefs +peints ou les peintures les +mieux conservées. Ce recueil, qui compte déjà +près de deux cents +individus, est du plus haut intérêt: les oiseaux sont +magnifiques, les +poissons peints dans la dernière perfection, et on aura par +là une idée +de ce qu'était un hypogée égyptien un peu +soigné. Nous avons déjà +recueilli le dessin de plus de quatorze espèces +différentes de <i>chiens</i> +de garde ou de chasse, depuis le <i>lévrier</i> jusqu'au <i>basset +à jambes +torses</i>; j'espère que MM. Cuvier et Geoffroi Saint-Hilaire me +sauront +gré de leur rapporter ainsi l'histoire naturelle +égyptienne en aussi bon +ordre.</p> +<p>J'espère compléter et étendre dignement ces +diverses séries, puisque je +n'ai encore vu, pour ainsi dire, aucun monument égyptien; les +grands +édifices ne commencent en effet qu'à Abydos, et je n'y +serai que dans +dix jours.</p> +<p>J'ai passé, le coeur serré, en face d'<i>Aschmounéin</i>, +en regrettant son +magnifique portique détruit tout récemment; hier, <i>Antinoé</i> +ne nous a +plus montré que des débris; tous ses édifices ont +été démolis; il ne +reste plus que quelques colonnes de granit, qu'on n'a pu remuer.</p> +<p>Je me suis consolé un peu de la perte de ces monuments, en en +retrouvant +un fort intéressant et dont personne n'a parlé jusqu'ici. +Nous avons +reconnu, dans une vallée déserte de la montagne arabique, +vis-à-vis +<i>Béni-Hassan-el-Aamar</i>, un petit temple creusé dans +le roc, dont la +décoration, commencée par <i>Thouthmosis IV</i>, a +été continuée par +<i>Mandoueï</i> de la XVIIIe dynastie; ce temple, orné de +beaux bas-reliefs +coloriés, est dédié à la déesse <i>Pascht</i> +ou <i>Pépascht</i>, qui est la +<i>Bubastis</i> des Grecs et la <i>Diane</i> des Romains; les +géographes nous ont +indiqué à <i>Béni-Hassan</i> la position +nommée <i>Speos Artemidos</i> (la Grotte +de Diane), et ils ont raison, puisque je viens de retrouver le temple, +creusé dans le roc (le spéos de la déesse); et ce +monument, qui ne +présente en scène que des images de <i>Bubastis</i>, la +Diane égyptienne, est +cerné par divers hypogées de <i>chats sacrés</i> +(l'animal de Bubastis); +quelques-uns sont creusés dans le roc, un, entre autres, +construit sous +le règne d'<i>Alexandre</i>, fils d'Alexandre le Grand. Devant +le temple, +sous le sable, est un grand <i>banc</i> de momies de chats +pliés dans des +nattes et entremêlés de quelques chiens; plus loin, entre +la vallée et +le Nil, dans la plaine déserte, sont deux très-grands +entrepôts de +momies de chats en paquets, et recouverts de deux pieds de sable.</p> +<p>Cette nuit j'arriverai à <i>Osiouth</i> (Lycopolis), et +demain je remettrai +cette lettre aux autorités locales pour qu'elle soit +envoyée au Caire, +de là à Alexandrie, et de là enfin en Europe; +puisse-t-elle être mieux +dirigée que les vôtres! car je n'ai rien reçu +d'Europe depuis mon départ +de Toulon. Ma santé se soutient, et j'espère que le bon +air de Thèbes +m'assurera la continuation de ce bienfait. Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="SEPTIEME_LETTRE"></a> +<h2>SEPTIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small><small></small>Thèbes, le +24 novembre 1828.</small></p> +<p>Ma dernière lettre datée de <i>Béni-Hassan</i>, +continuée en remontant le Nil +et close à <i>Osiouth</i>, a dû en partir du 10 au 12 de +ce mois; elle +parviendra par Livourne. Dieu veuille qu'elle arrive plus promptement +que celles qui, depuis mon départ de France, m'ont +été adressées par +ceux qui se souviennent de moi! je n'en ai reçu aucune! C'est +hier +seulement, et par un capitaine de navire anglais qui parcourt +l'Égypte, +que j'ai appris que le Dr Pariset y était aussi arrivé et +qu'il se +trouve dans ce moment au Caire: mais je n'en sais pas davantage pour +cela sur ma famille. S'il en était autrement, et que je fusse +tranquille +sur la santé de tous les miens, je serais le plus heureux des +hommes; +car enfin je suis au centre de la vieille Égypte, et ses plus +hautes +merveilles sont à quelques toises de ma barque. Voici d'abord la +suite +de mon itinéraire.</p> +<p>C'est le 10 novembre que je quittai <i>Osiouth</i>, après +avoir visité ses +hypogées parfaitement décrits par MM. Jollois et +Devilliers, dont je +reconnais chaque jour à Thèbes l'extrême +exactitude. Le 11 au matin nous +passâmes devant <i>Qaou-el-Kebir</i> (Antaeopolis), et mon +maasch traversa à +pleines voiles l'emplacement du temple que le Nil a complètement +englouti sans en laisser les moindres vestiges. Quelques ruines +d'<i>Akhmin</i> (celles de Panopolis) reçurent ma visite le 12, +et je fus +assez heureux pour y trouver un bloc sculpté qui m'a +donné l'époque du +temple, qui est de Ptolémée Philopator, et l'image du +dieu <i>Pan</i>, lequel +n'est autre chose, comme je l'avais établi d'avance, que l'Ammon +générateur de mon <i>Panthéon</i>. +L'après-midi et la nuit suivante se +passèrent en fêtes, bal, tours de force et concert chez +l'un des +commandants de la Haute-Égypte, Mohammed-Aga, qui envoya sa +cange, ses +gens et son cheval pour me ramener, avec tous mes compagnons, à +<i>Saouadji</i>, que j'avais quitté le matin, et où il +fallut retourner bon +gré mal gré pour ne pas désobliger ce brave homme, +bon vivant, bon +convive, et ne respirant que la joie et les plaisirs. L'air de +Marlborough, que nos jeunes gens lui chantèrent en choeur, le +fit pâmer +de plaisir, et ses musiciens eurent aussitôt l'ordre de +l'apprendre. +(<i>Voyez l'Extrait de</i> l'Itinéraire et les lettres du +mamour, <i>à la fin +de ce volume</i>.)</p> +<p>Nous partîmes le 13 au matin, comblés des dons du brave +osmanli. A midi, +on dépassa Ptolémaïs, où il n'existe plus +rien de remarquable. Sur les +quatre heures, en longeant le <i>Djebel-el-Asserat</i>, nous +aperçûmes les +premiers crocodiles; ils étaient quatre, couchés sur un +îlot de sable, +et une foule d'oiseaux circulaient au milieu d'eux. J'ignore si dans le +nombre était le <i>trochilus</i> de notre ami Geoffroi +Saint-Hilaire. Peu de +temps après nous débarquâmes à <i>Girgé</i>. +Le vent était faible le 15, et +nous fîmes peu de chemin. Mais nos nouveaux compagnons, les +crocodiles, +semblaient vouloir nous en dédommager; j'en comptai vingt et un, +groupés +sur un même îlot, et une bordée de coups de fusil +à balle, tirée d'assez +près, n'eut d'autre résultat que de disperser ce +conciliabule. Ils se +jetèrent au Nil, et nous perdîmes un quart d'heure +à désengraver notre +<i>maasch</i> qui s'était trop approché de l'îlot.</p> +<p>Le 16 au soir, nous arrivâmes enfin à <i>Dendérah</i>. +Il faisait un clair de +lune magnifique, et nous n'étions qu'à une heure de +distance des +temples: pouvions-nous résister à la tentation? Souper et +partir +sur-le-champ furent l'affaire d'un instant: seuls et sans guides, mais +armés jusqu'aux dents, nous prîmes à travers +champs, présumant que les +temples étaient en ligne droite de notre maasch. Nous +marchâmes ainsi, +chantant les marches des opéras les plus nouveaux, pendant une +heure et +demie, sans rien trouver. On découvrit enfin un homme; nous +l'appelons, +mais il s'enfuit à toutes jambes, nous prenant pour des +Bédouins, car, +habillés à l'orientale et couverts d'un grand burnous +blanc à capuchon, +nous ressemblions, pour l'Égyptien, à une tribu de +Bédouins, tandis +qu'un Européen nous eût pris, sans balancer, pour un +chapitre de +chartreux bien armés. On m'amena le fuyard, et, le +plaçant entre quatre +de nous, je lui ordonnai de nous conduire aux temples. Ce pauvre +diable, +peu rassuré d'abord, nous mit dans la bonne voie et finit par +marcher de +bonne grâce: maigre, sec, noir, couvert de vieux haillons, +c'était une +<i>momie ambulante</i>; mais il nous guida fort bien et nous le +traitâmes de +même. Les temples nous apparurent enfin. Je n'essayerai pas de +décrire +l'impression que nous fit le grand propylon et surtout le portique du +grand temple. On peut bien le mesurer, mais en donner une idée, +c'est +impossible. C'est la grâce et la majesté réunies au +plus haut degré. +Nous y restâmes deux heures en extase, courant les grandes salles +avec +notre pauvre falot, et cherchant à lire les inscriptions +extérieures au +clair de la lune. On ne rentra au maasch qu'à trois heures du +matin pour +retourner aux temples à sept heures. C'est là que nous +passâmes toute la +journée du 17. Ce qui était magnifique à la +clarté de la lune l'était +encore plus lorsque les rayons du soleil nous firent distinguer tous +les +détails. Je vis dés lors que j'avais sous les yeux un +chef-d'oeuvre +d'architecture, couvert de sculptures de détail du plus mauvais +style. +N'en déplaise à personne, les bas-reliefs de +Dendérah sont détestables, +et cela ne pouvait être autrement: ils sont d'un temps de +décadence. La +sculpture s'était déjà corrompue, tandis que +l'architecture, moins +sujette à varier puisqu'elle est <i>un art chiffré</i>, +s'était soutenue +digne des dieux de l'Égypte et de l'admiration de tous les +siècles. +Voici les époques de la décoration: la partie la plus +ancienne est la +muraille extérieure, à l'extrémité du +temple, où sont figurés, de +proportions colossales, <i>Cléopâtre</i> et son fils <i>Ptolémée +César</i>. Les +bas-reliefs supérieurs sont du temps de l'empereur <i>Auguste</i>, +ainsi que +les murailles extérieures latérales du <i>naos</i>, +à l'exception de quelques +petites portions qui sont de l'époque de <i>Néron</i>. +Le pronaos est tout +entier couvert de légendes impériales de <i>Tibère</i>, +de <i>Caïus</i>, de +<i>Claude</i> et de <i>Néron</i>; mais dans tout +l'intérieur du naos, ainsi que +dans les chambres et les édifices construits sur la terrasse du +temple, +il n'existe pas un seul cartouche sculpté: tous sont vides et +rien n'a +été effacé; mais toutes les sculptures de ces +appartements, comme celles +de tout l'intérieur du temple, sont du plus mauvais style, et ne +peuvent +remonter plus haut que les temps de <i>Trajan</i> ou d'<i>Antonin</i>. +Elles +ressemblent à celle du propylon du sud-ouest (du <i>sud-est</i>?), +qui est de +ce dernier empereur, et qui, étant dédié à <i>Isis</i>, +conduisait au temple +de cette déesse, placé derrière le grand temple, +qui est bien le temple +de <i>Hathôr</i> (Vénus), comme le montrent les mille et +une dédicaces dont +il est couvert, et non pas le temple d'<i>Isis</i>, comme l'a cru la +Commission d'Égypte. Le grand propylon est couvert des images +des +empereurs <i>Domitien</i> et <i>Trajan</i>. Quant au <i>Typhonium</i>, +il a été décoré +sous <i>Trajan</i>, <i>Hadrien</i> et <i>Antonin le Pieux</i>.</p> +<p>Le 18 au matin, je quittai le maasch, et courus visiter les ruines +de +Coptos (<i>Kefth</i>): il n'y existe rien d'entier. Les temples ont +été +démolis par les chrétiens, qui employèrent les +matériaux à bâtir une +grande église dans les ruines de laquelle on trouve des portions +nombreuses de bas-reliefs égyptiens. J'y ai reconnu les +légendes royales +de <i>Nectanèbe</i>, d'<i>Auguste</i>, de <i>Claude</i> et de <i>Trajan</i>, +et plus loin, +quelques pierres d'un petit édifice bâti sous les +Ptolémées. Ainsi la +ville de Coptos renfermait peu de monuments de la haute +antiquité, si +l'on s'en rapporte à ce qui existe maintenant à la +surface du sol.</p> +<p>Les ruines de <i>Qous</i> (Apollonopolis Parva), où +j'arrivai le lendemain +matin 19, présentent bien plus d'intérêt, quoiqu'il +n'existe de ses +anciens édifices que le haut d'un propylon à +moitié enfoui. Ce propylon +est dédié au dieu <i>Aroëris</i>, dont les images, +sculptées sur toutes ses +faces, sont adorées du côté qui regarde le Nil, +c'est-à-dire sur la face +principale, la plus anciennement sculptée par la reine <i>Cléopâtre +Cocce</i>, qui y prend le surnom de <i>Philométore</i>, et par +son fils +<i>Ptolémée Soter II</i>, qui se décore aussi du +titre de <i>Philométor</i>. Mais +la face supérieure du propylon, celle qui regarde le temple, +couverte de +sculptures et terminée avec beaucoup de soin, porte partout les +légendes +royales de <i>Ptolémée Alexandre Ier</i> en toutes +lettres; il prend aussi le +surnom de <i>Philométor</i>. Quant à l'inscription +grecque, la restitution de +[Greek: SOTAeRES], au commencement de la seconde ligne, proposée +par M. +Letronne, est indubitable; car on y lit encore +très-distinctement ... +[Greek: TAeRES], et cela sur la face principale où sont les +images et +les dédicaces de Cléopâtre Cocce et de son fils +Ptolémée Philométor +<i>Soter II</i>.</p> +<p>Mais M. Letronne a mal à propos restitué [Greek: +AeLIOI] là où il faut +réellement [Greek: AROAeREI], transcription exacte du nom +égyptien du +dieu auquel est dédié le propylon; car on lit +très-distinctement encore +dans l'inscription grecque, [Greek: AROAeREIThEOI]. J'ai trouvé +aussi +dans les ruines de Qous une moitié de stèle datée +du 1er <i>de Paoni</i> de +l'an XVI de Pharaon <i>Rhamsès-Meïamoun</i>, et relative +à son retour d'une +expédition militaire; j'aurai une bonne empreinte de ce +monument, trop +lourd pour qu'on puisse penser à l'emporter.</p> +<p>C'est dans la matinée du 20 novembre que le vent, +lassé de nous +contrarier depuis deux jours et de nous fermer l'entrée du +sanctuaire, +me permit d'aborder enfin à <i>Thèbes</i>. Ce nom +était déjà bien grand dans +ma pensée, il est devenu colossal depuis que j'ai parcouru les +ruines de +la vieille capitale, l'aînée de toutes les villes du +monde; pendant +quatre jours entiers j'ai couru de merveille en merveille. Le premier +jour, je visitai le palais de <i>Kourna</i>, les colosses du <i>Memnonium</i>, +et +le prétendu tombeau d'Osimandyas, qui ne porte d'autres +légendes que +celles de <i>Rhamsès le Grand</i> et de deux de ses +descendants; le nom de ce +palais est écrit sur toutes ses murailles; les Égyptiens +l'appelaient le +<i>Rhamesséion</i>, comme ils nommaient <i>Aménophion</i> +le <i>Memnonium</i>, et +<i>Mandouéion</i> le palais de Kourna. Le prétendu +colosse d'Osimandyas est +un admirable colosse de <i>Rhamsès le Grand</i>.</p> +<p>Le second jour fut tout entier passé à <i>Médinet-Habou</i>, +étonnante +réunion d'édifices, où je trouvai les +propylées d'<i>Antonin</i>, d'<i>Hadrien</i> +et des <i>Ptolémées</i>, un édifice de <i>Nectanèbe</i>, +un autre de l'Éthiopien +<i>Tharaca</i>, un petit palais de <i>Thouthmosis III (Moeris)</i>, +enfin +l'énorme et gigantesque palais de <i>Rhamsès-Meïamoun</i>, +couvert de +bas-reliefs historiques.</p> +<p>Le troisième jour, j'allai visiter les vieux rois de +Thèbes dans leurs +tombes, ou plutôt dans leurs palais creusés au ciseau dans +la montagne +de <i>Biban-el-Molouk</i>: là, du matin au soir, à la +lueur des flambeaux, je +me lassai à parcourir des enfilades d'appartements couverts de +sculptures et de peintures, pour la plupart d'une étonnante +fraîcheur; +c'est là que j'ai recueilli, en courant, des faits d'un haut +intérêt +pour l'histoire; j'y ai vu un tombeau de roi martelé d'un bout +à +l'autre, excepté dans les parties où se trouvaient +sculptées les images +de la reine sa mère et celles de sa femme, qu'on a +religieusement +respectées, ainsi que leurs légendes. C'est, sans aucun +doute, le +tombeau d'un roi condamné par jugement après sa mort. +J'en ai vu un +second, celui d'un roi thébain <i>des plus anciennes +époques</i>, envahi +postérieurement par un roi de la XIXe dynastie, qui a fait +recouvrir de +stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s'emparer +ainsi +des bas-reliefs et des inscriptions tracées pour son +prédécesseur. Il +faut cependant dire que l'usurpateur fit creuser une seconde salle +funéraire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point +déplacer celui +de son ancêtre. A l'exception de ce tombeau-là, tous les +autres +appartiennent à des rois des XVIIIe et XIXe ou XXe dynasties; +mais on +n'y voit ni le tombeau de Sésostris, ni celui de Moeris. Je ne +parle +point ici d'une foule de petits temples et édifices épars +au milieu de +ces grandes choses: je mentionnerai seulement un petit temple de la +déesse <i>Hathôr</i> (Vénus), dédié +par Ptolémée-Épiphane, et un temple de +<i>Thoth</i> près de <i>Médinet-Habou</i>, +dédié par Ptolémée Évergète +II et ses +deux femmes; dans les bas-reliefs de ce temple, ce +Ptolémée fait des +offrandes à tous ses ancêtres mâles et femelles, +Épiphane et Cléopâtre, +Philopator et Arsinoé, Évergète et +Bérénice, Philadelphe et Arsinoé. +Tous ces Lagides sont représentés en pied, avec leurs +surnoms grecs +traduits en égyptien, en dehors de leurs cartouches. Du reste, +ce temple +est d'un fort mauvais goût à cause de l'époque.</p> +<p>Le quatrième jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil +pour +visiter la partie orientale de Thèbes. Je vis d'abord <i>Louqsor</i>, +palais +immense, précédé de deux obélisques de +près de 80 pieds, d'un seul bloc +de granit rose, d'un travail exquis, accompagnés de quatre +colosses de +même matière, et de 30 pieds de hauteur environ, car ils +sont enfouis +jusqu'à la poitrine. C'est encore là du Rhamsès le +Grand. Les autres +parties du palais sont des rois Mandoueï, Horus et +Aménophis-Memnon; +plus, des réparations et additions de Sabacon l'Éthiopien +et de quelques +Ptolémées, avec un sanctuaire tout en granit, d'<i>Alexandre</i>, +fils du +conquérant. J'allai enfin au palais ou plutôt à la +ville de monuments, à +<i>Karnac</i>. Là m'apparut toute la magnificence pharaonique, +tout ce que +les hommes ont imaginé et exécuté de plus grand. +Tout ce que j'avais vu +à Thèbes, tout ce que j'avais admiré avec +enthousiasme sur la rive +gauche, me parut misérable en comparaison des conceptions +gigantesques +dont j'étais entouré. Je me garderai bien de vouloir rien +décrire; car, +ou mes expressions ne vaudraient que la millième partie de ce +qu'on doit +dire en parlant de tels objets, ou bien si j'en traçais une +faible +esquisse, même fort décolorée, on me prendrait pour +un enthousiaste, +peut-être même pour un fou. Il suffira d'ajouter qu'aucun +peuple ancien +ni moderne n'a conçu l'art de l'architecture sur une +échelle aussi +sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux +Égyptiens; ils concevaient en hommes de 100 pieds de haut, et +l'imagination qui, en Europe, s'élance bien au-dessus de nos +portiques, +s'arrête et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes +de la +salle hypostyle de Karnac.<br> + <img src="images/089.png" title="ROYAUME DE JUDA PERSONNIFIÉ" + alt="ROYAUME DE JUDA PERSONNIFIÉ" + style="width: 1000px; height: 1414px;"><i></i></p> +<p>Dans ce palais merveilleux, j'ai contemplé les <i>portraits</i> +de la plupart +des vieux Pharaons connus par leurs grandes actions, et ce sont des +<i>portraits</i> véritables; représentés cent fois +dans les bas-reliefs des +murs intérieurs et extérieurs, chacun conserve une +physionomie propre et +qui n'a aucun rapport avec celle de ses prédécesseurs ou +successeurs; +là, dans des tableaux colossals, d'une sculpture +véritablement grande et +tout héroïque, plus parfaite qu'on ne peut le croire en +Europe, on voit +<i>Mandoueï</i> combattant les peuples ennemis de l'Égypte, +et rentrant en +triomphateur dans sa patrie; plus loin, les campagnes de +Rhamsès-Sésostris; ailleurs, <i>Sésonchis</i> +traînant aux pieds de la +Trinité thébaine (Ammon, Mouth et Khons) les chefs de +plus de trente +nations vaincues, parmi lesquelles j'ai retrouvé, comme cela +devait +être, en toutes lettres, <i>Ioudahamalek, le royaume des Juifs</i> +ou <i>de +Juda</i> (Pl. 2.) C'est là un commentaire à joindre au +chapitre XIV du +troisième livre des Rois, qui raconte en effet l'arrivée +de <i>Sésonchis</i> +à Jérusalem et ses succès: ainsi l'identité +que nous avons établie entre +le <i>Sheschonck</i> égyptien, le <i>Sésonchis</i> de +Manéthon et le <i>Sésac</i> ou +<i>Scheschôk</i> de la Bible, est confirmée de la +manière la plus +satisfaisante. J'ai trouvé autour des palais de Karnac une foule +d'édifices de toutes les époques, et lorsque, au retour +de la seconde +cataracte vers laquelle je fais voile demain, je viendrai +m'établir pour +cinq ou six mois à Thèbes, je m'attends à une +récolte immense de faits +historiques, puisque, en courant Thèbes comme je l'ai fait +pendant +quatre jours, sans voir même un seul des milliers +d'hypogées qui +criblent la montagne libyque, j'ai déjà recueilli des +documents fort +importants.</p> +<p>Je joins ici la traduction de la partie chronologique d'une +stèle que +j'ai vue à Alexandrie: elle est très-importante pour la +chronologie des +derniers Saïtes de la XXVIe dynastie. J'ai de plus des copies +d'inscriptions hiéroglyphiques gravées sur des rochers, +sur la route de +<i>Cosseïr</i>, qui donnent la durée expresse du +règne des rois de la +dynastie persane.</p> +<p>J'omets une foule d'autres résultats curieux; je devrais +passer tout mon +temps à écrire, s'il fallait détailler toutes mes +observations +nouvelles. J'écris ce que je puis dans les moments où les +ruines +égyptiennes me permettent de respirer au milieu de tous ces +travaux et +de ces jouissances réellement trop vives si elles devaient se +renouveler +souvent ailleurs comme à Thèbes.</p> +<p>Ma santé est excellente; le climat me convient, et je me +porte bien +mieux qu'à Paris. Les gens du pays nous accablent de politesses: +j'ai +dans ce moment-ci dans ma petite chambre: 1° un aga turc, +commandant en +chef de Kourna, dans le palais de Mandoueï; 2° le +Cheik-el-Bélad de +Médinet-Habou, donnant ses ordres au Rhamesséium et au +palais de +Rhamsès-Meïainoun; enfin un cheik de Karnac, devant lequel +tout se +prosterne dans les colonnades du vieux palais des rois d'Égypte. +Je leur +fais porter de temps en temps des pipes et du café, et mon +drogman est +chargé de les amuser pendant que j'écris; je n'ai que la +peine de +répondre, par intervalles réglés, <i>Thaïbin</i> +(Cela va bien), à la +question <i>Ente-Thaïeb</i> (Cela va-t-il bien)? que m'adressent +régulièrement toutes les dix minutes ces braves gens que +j'invite à +dîner à tour de rôle. On nous comble de +présents; nous avons un troupeau +de moutons et une cinquantaine de poules qui, dans ce moment-ci, +paissent et fouillent autour du portique du palais de Kourna. Nous +donnons en retour de la poudre et autres bagatelles. Je voudrais que le +docteur Pariset vînt me joindre; nous pourrions causer Europe, +dont je +n'ai aucune nouvelle, pas même d'Alexandrie. J'écrirai de +Syène, avant +de franchir la première cataracte, si cependant j'ai une +occasion pour +faire descendre mes lettres. J'envoie celle-ci à <i>Osiouth</i>, +où j'ai +établi un agent copte pour notre correspondance. J'ai recueilli +à +Béni-Hassan beaucoup de fossiles pour M. de Férussac; +j'en ai trouvé +aussi de très-beaux à Thèbes. J'espère +aussi que notre vénérable ami M. +Dacier trouvera quelque distraction à ses souffrances dans le +peu que +j'ai pu dire des magnificences de cette Thèbes qui excitait tant +son +enthousiasme à cause de l'honneur qui en revient à +l'esprit humain; je +lui en dirai encore davantage. Il ne manque à mes satisfactions +que +celle de recevoir des lettres de France..... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="HUITIEME_LETTRE"></a> +<h2>HUITIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>De l'île de Philae, le 8 +décembre 1828.</small></p> +<p>Nous voici, depuis le 5 au soir, dans l'île sainte d'Osiris, +à la +frontière extrême de l'Égypte et au milieu des <i>noirs +Éthiopiens</i>, comme +eût dit un brave Romain de la garnison de Syène, faisant +une partie de +chasse aux environs des cataractes.</p> +<p>Je quittai Thèbes le 26 novembre, et c'est de ce monde +enchanté que ma +dernière lettre est datée; il a fallu m'abstenir de +donner des détails +sur cette vieille capitale des Pharaons: comment parler en quelques +lignes de telles choses, et quand on n'a fait que les entrevoir! C'est +après mon retour sur ce sol classique, après l'avoir +étudié pas à pas, +que je pourrai écrire avec connaissance de cause, avec des +idées +arrêtées et des résultats bien mûris. +Thèbes n'est encore pour moi, qui +l'ai courue quatre ou cinq jours entiers, qu'un amas de colonnades, +d'obélisques et de colosses; il faut examiner un à un les +membres épars +du monstre pour en donner une idée très-précise. +Patience donc, jusqu'à +l'époque où je planterai mes tentes dans les +péristyles du palais des +Rhamsès.</p> +<p>Le 26 au soir, nous abordâmes à <i>Hermonthis</i>, et +nous courûmes le 27 au +matin vers le temple, qui piquait d'autant plus ma curiosité que +je +n'avais aucune notion bien précise sur l'époque de sa +construction: +personne n'avait encore dessiné une seule de ses légendes +royales; j'y +passai la journée entière, et le résultat de cet +examen prolongé fut de +m'assurer, par les inscriptions et les sculptures, que ce temple a +été +construit sous le règne de la dernière <i>Cléopâtre</i>, +fille de Ptolémée +Aulétès, et en commémoraison de sa grossesse et de +son heureuse +délivrance d'un gros garçon, Ptolémée +Césarion, le fruit de sa +bénévolence envers Jules César, à ce que +dit l'histoire.</p> +<p>La cella du temple est en effet divisée en deux parties: une +grande +pièce (la principale), et une toute petite, tenant lieu ou la +place du +sanctuaire; on n'entre dans celle-ci que par une petite porte; vers +l'angle de droite, toute la paroi du mur de fond de cette pièce +(laquelle est appelée <i>le lieu de l'accouchement</i> dans les +inscriptions +hiéroglyphiques) est occupée par un bas-relief +représentant la déesse +Ritho, femme du dieu Mandou, accouchant du dieu <i>Harphré</i>. +La gisante +est soutenue et servie par diverses déesses du premier ordre: +l'<i>accoucheuse divine</i> tire l'enfant du sein de la mère; la +<i>nourrice +divine</i> tend les mains pour le recevoir, assistée d'une <i>berceuse</i>. +Le +père de tous les dieux, Ammon (Ammon-Ra), assiste au travail, +accompagné +de la déesse Soven, l'Ilithya, la Lucine égyptienne, +protectrice des +accouchements. Enfin, la reine Cléopâtre est censée +assister à ces +couches divines, dont les siennes ne seront ou plutôt n'ont +été qu'une +imitation. L'autre paroi de la chambre de l'accouchée +représente +l'allaitement et l'éducation du jeune dieu nouveau-né; et +sur les parois +latérales sont figurées <i>les douze heures du jour</i> +et <i>les douze heures +de la nuit</i>, sous la forme de femmes ayant un disque +étoilé sur la tête. +Ainsi, le tableau astronomique du plafond, dessiné par la +Commission +d'Égypte, pourrait bien n'être que le thème natal +d'Harphré, ou mieux +encore celui de Césarion, nouvel Harphré. Il ne s'agirait +donc plus, +dans ce zodiaque, ni de solstice d'été, ni de +l'époque de la fondation +du temple d'Hermonthis.</p> +<p>En sortant de la petite chambre pour entrer dans la grande, on voit +un +grand bas-relief sculpté sur la paroi à gauche de cette +principale +pièce; il représente la déesse Ritho, relevant de +couches, soutenue +encore par la Lucine égyptienne Soven, et +présentée à l'assemblée des +dieux; le père divin, Ammon-Ra, lui donne affectueusement la +main comme +pour la féliciter de son heureuse délivrance, et les +autres dieux +partagent la joie de leur chef. Le reste de cette salle est +décoré de +tableaux, dans lesquels le jeune Harphré est successivement +présenté à +Ammon, à <i>Mandou</i> son père, aux dieux <i>Phré</i>, +Phtha, Sev (Saturne), +etc., qui l'accueillent en lui remettant leurs insignes +caractéristiques, comme se démettant, en faveur de +l'enfant, de tout +leur pouvoir et de leurs attributions particulières, et +Ptolémée +Césarion, à face enfantine, assiste à toutes ces +présentations de son +image, le dieu Harphré dont il est le représentant sur la +terre. Tout +cela est de la flatterie sacerdotale, mais tout à fait dans le +génie de +l'ancienne Égypte, qui assimilait ses rois à ses dieux. +Du reste, toutes +les dédicaces et inscriptions intérieures et +extérieures du temple +d'Hermonthis sont faites au nom de ce Ptolémée +Césarion et de sa mère +Cléopâtre. Il n'y a donc point de doute sur le motif de sa +construction. +Les colonnes de l'espèce de pronaos qui le précède +n'ont point toutes +été sculptées; le travail est demeuré +imparfait, et cela tient peut-être +au motif même de la dédicace du temple: Auguste et ses +successeurs, qui +ont terminé tant de temples commencés par les Lagides, ne +pouvaient être +très-empressés d'achever celui-ci, monument de la +naissance du fils même +de Jules César, roi enfant dont ils ne respectèrent +guère les droits. Du +reste, un <i>cachef</i> a trouvé fort commode de s'y faire une +maison, une +basse-cour et un pigeonnier, en masquant et coupant le temple de +misérables murs de limon blanchis à la chaux.</p> +<p>Le 28 au soir, nous étions à <i>Esné</i>, avec +le projet de ne pas nous y +arrêter. Je fis donc faire voile un peu plus au sud, et +débarquai sur la +rive orientale pour aller voir le temple de <i>Contra-Lato</i>. J'y +arrivai +trop tard, on l'avait démoli depuis une douzaine de jours, pour +renforcer le quai d'Esné, que le Nil menace et finira par +emporter.</p> +<p>De retour au maasch, je le trouvai plein d'eau: heureusement qu'il +avait abordé sur un point peu profond, et que, touchant +bientôt, il +n'avait pu être entièrement coulé à fond. Il +fallut le vider, et +retourner à <i>Esné</i> le soir même, pour le +radouber et faire boucher la +voie d'eau. Toutefois nos provisions furent mouillées, nous +avons perdu +notre sel, notre riz, notre farine de maïs. Tout cela n'est rien +auprès +du danger qui nous eût menacés si cette voie d'eau se +fût ouverte +pendant la navigation dans le grand chenal: nous eussions coulé +irrémissiblement. Que le grand Ammon soit donc loué! +Pendant que nous +séchions notre désastre dans la matinée du 29, +j'allai visiter le grand +temple d'<i>Esné</i>, qui, grâce à sa nouvelle +destination de <i>magasin de +coton</i>, échappera quelque temps encore à la +destruction. J'y ai vu, +comme je m'y attendais, une assez belle architecture, mais des +sculptures détestables. La portion la plus ancienne est le fond +du +pronaos, c'est-à-dire la porte et le fond de la <i>cella</i>, +contre laquelle +le portique a été appliqué: cette partie est de +Ptolémée Épiphane. La +corniche de la façade du pronaos porte les légendes +impériales de +Claude; les corniches des bases latérales, les légendes +de Titus, et, +dans l'intérieur du pronaos, parois et colonnes sont couvertes +des +légendes de Domitien, Trajan, Antonin surtout, et enfin de <i>Septime +Sévère</i>, que je trouve ici pour la première +fois. Le temple est dédié à +Chnouphis, et j'apprends, par l'inscription hiéroglyphique de +l'une des +colonnes du pronaos, que si le sanctuaire du temple existe il doit +remonter à l'époque de Thouthmosis III (Moeris). Mais +tout ce qui est +visible à <i>Esné</i> est des temps modernes; c'est un +des monuments les plus +récemment achetés.</p> +<p>Le 29 au soir, nous étions à <i>Eléthya</i> +(El-Kab); je parcourus l'enceinte +et les ruines, la lanterne à la main; mais je ne trouvai plus +rien: les +restes des deux temples avaient disparu; on les a aussi démolis +il y a +peu de temps pour réparer le quai d'<i>Esné</i> ou +quelque autre construction +récente. Avais-je tort de me presser de venir en Égypte?</p> +<p>Je visitai le grand temple d'<i>Edfou</i> (Apollonopolis Magna), +dans +l'après-midi du 30. Celui-ci est intact; mais la sculpture en +est +très-mauvaise: ce qu'il y a de mieux et de plus ancien date de +Ptolémée +Épiphane; viennent ensuite Philométor et +Évergète II; enfin, Soter II et +son frère Alexandre: ces deux derniers y ont prodigieusement +travaillé; +j'y ai retrouvé la Bérénice, femme de +Ptolémée Alexandre, que je +connaissais déjà par un contrat démotique. Le +temple est dédié à Aroëris +(l'Apollon grec). Je l'étudierai en détail, comme tous +les autres, en +redescendant de la Nubie.</p> +<p>Les carrières de Silsilis +(Djébel-Selséléh) m'ont vivement +intéressé; +nous y abordâmes le 1er décembre à une heure: +là, mes yeux, fatigués de +tant de sculptures du temps des Ptolémées et des Romains, +ont revu avec +délices des bas-reliefs pharaoniques. Ces carrières sont +très-riches en +inscriptions de la XVIIIe dynastie. Il y existe de petites chapelles +creusées dans le roc par Aménophis-Memnon, Horus, +Rhamsès le Grand, +Rhamsès son fils, Rhamsès-Meïamoun, Mandoueï. +Elles ont de belles +inscriptions hiératiques; j'étudierai tout cela à +mon retour, et me +promets des résultats fort intéressants dans cette +localité.</p> +<p>Le soir même du 1er décembre, nous arrivâmes +à <i>Ombos</i>; je courus au +grand temple le 2 au matin; la partie la plus ancienne est de +Ptolémée +Épiphane, et le reste, de Philométor et +d'Évergète II. Un fait curieux, +c'est le surnom de <i>Triphoene</i> donné constamment à +Cléopâtre, femme de +Philométor, soit dans la grande dédicace +hiéroglyphique sculptée sur la +frise antérieure du pronaos, soit dans les bas-reliefs de +l'intérieur; +c'est à vous autres Grecs d'Égypte d'expliquer cette +singularité: +j'avais déjà trouvé ce surnom dans un de nos +contrats démotiques du +Louvre. Le temple d'<i>Ombos</i> est dédié à deux +divinités: la partie droite +et la plus noble, au vieux <i>Sévek</i> à tête de +crocodile (le Saturne +égyptien et la forme la plus terrible d'Ammon), à Athyr +et au jeune dieu +Khons. La partie gauche du temple est consacrée à une +seconde Triade +d'un ordre moins élevé, savoir: à Aroëris +(l'Aroëris-Apollon), à la +déesse Tsonénofré et à leur fils Pnevtho. +Dans le mur d'enceinte +générale des temples d'<i>Ombos</i>, j'ai trouvé +une porte engagée, d'un +excellent travail et du temps de Moeris: c'est le reste des +édifices +primitifs d'<i>Ombos</i>.</p> +<p>Ce n'est que le 4 décembre au matin que le vent voulut bien +nous +permettre d'arriver à <i>Syène</i> (Assouan), +dernière ville de l'Égypte au +sud. J'eus encore là de cuisants regrets à +éprouver: les deux temples de +l'île d'<i>Éléphantine</i>, que j'allai visiter +aussitôt que l'ardeur du +soleil fut amortie, ont aussi été démolis: il n'en +reste que la place. +Il a fallu me contenter d'une porte ruinée, en granit, +dédiée au nom +d'<i>Alexandre</i> (le fils du conquérant), au dieu +d'Éléphantine Chnouphis, +et d'une douzaine de <i>proscynemata</i> (actes d'adoration) +hiéroglyphiques +gravés sur une vieille muraille; enfin, de quelques +débris pharaoniques +épars et employés comme matériaux dans des +constructions du temps des +Romains. J'avais reconnu le matin ce qui reste du temple de +Syène: c'est +ce que j'ai vu de plus misérable en sculpture; mais j'y ai +trouvé, pour +la première fois, la légende impériale de <i>Nerva</i>, +qui n'existe point +ailleurs, à ma connaissance. Ce petit temple était +dédié aux dieux du +pays et de la cataracte, Chnouphis, Saté (Junon) et Anoukis +(Vesta).</p> +<p>A Syène, nous avons évacué nos maasch, et fait +transporter tout notre +bagage dans l'île de <i>Philae</i>, à dos de chameau. +Pour moi, le 5 au soir, +j'enfourchai un âne, et, soutenu par un hercule arabe, car +j'avais une +douleur de rhumatisme au pied gauche, je me suis rendu à Philae +en +traversant toutes les carrières de granit rose, +hérissées d'inscriptions +hiéroglyphiques des anciens Pharaons. Incapable de marcher, et +après +avoir traversé le Nil en barque pour aborder dans l'île +sainte, quatre +hommes, soutenus par six autres, car la pente est presque à pic, +me +prirent sur leurs épaules et me hissèrent +jusqu'auprès du petit temple à +jour, où l'on m'avait préparé une chambre dans de +vieilles constructions +romaines, assez semblable à une prison, mais fort saine et +à couvert des +mauvais vents. Le 6 au matin, soutenu par mes domestiques, Mohammed le +Barabra et Soliman l'Arabe, j'allai visiter péniblement le grand +temple; +au retour, je me couchai et je ne me suis pas encore relevé, vu +que ma +goutte de Paris a jugé à propos de se porter à la +première cataracte et +de me traquer au passage; elle est fort benoîte du reste, et j'en +serai +quitte demain ou après. En attendant, on prépare nos +barques pour le +voyage de Nubie: c'est du nouveau à voir. J'écrirai de ce +pays, si j'ai +une occasion avant mon retour en Égypte; tout va +très-bien du reste.</p> +<p>C'est ici, à Philae, que j'ai enfin reçu des lettres +d'Europe, à la date +des 15 et 25 août et 3 septembre derniers, voilà tout; +enfin, c'est +quelque chose, et il faut bien s'en contenter.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="NEUVIEME_LETTRE"></a> +<h2>NEUVIEME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Ouadi-Halfa, deuxième +cataracte, 1er janvier 1829.</small></p> +<p>Me voici arrivé fort heureusement au terme extrême de +mon voyage: j'ai +devant moi la deuxième cataracte, barrière de granit que +le Nil a su +vaincre, mais que je ne dépasserai pas. Au delà existent +bien des +monuments, mais de peu d'importance; il faudrait d'ailleurs renoncer +à +nos barques, se jucher sur des chameaux difficiles à trouver, +courir des +déserts et risquer de mourir de faim; car vingt-quatre bouches +veulent +au moins manger comme dix, et les vivres sont déjà fort +rares ici: c'est +notre biscuit de Syène qui nous a sauvés. Je dois donc +arrêter ma course +en ligne droite, et virer de bord, pour commencer sérieusement +l'exploration de la Nubie et de l'Égypte, dont j'ai une +idée générale +acquise en montant: mon travail <i>commence réellement +aujourd'hui</i>, +quoique j'aie déjà en portefeuille plus de six cents +dessins; mais il +reste tant à faire que j'en suis presque effrayé; +toutefois, je présume +m'en tirer à mon honneur avec huit mois d'efforts; j'exploiterai +[mention manuscrite: mot barré et remplacé par: +explorerai] la Nubie +pendant le mois de janvier, et à la mi-février je +m'établirai à Thèbes, +jusqu'au milieu d'août que je redescendrai rapidement le Nil en +ne +m'arrêtant qu'à Dendérah et à Abydos. Le +reste est déjà en portefeuille. +Nous reverrons ensuite le Kaire et Alexandrie. +</p> +<p></p> +<p>Ma dernière lettre était de <i>Philae</i>. Je ne +pouvais être longtemps +malade dans l'île d'Isis et d'Osiris: la goutte me quitta en peu +de +jours, et je pus commencer l'exploitation [mention manuscrite: mot +barré +et remplacé par: exploration] des monuments. Tout y est <i>moderne</i>, +c'est-à-dire de l'époque grecque ou romaine, à +l'exception d'un petit +temple d'Hathôr et d'un propylon engagé dans le premier +pylône du temple +d'Isis, lesquels ont été construits et +dédiés par le pauvre Nectanèbe +Ier; c'est aussi ce qu'il y a de mieux. La sculpture du grand temple, +commencée par Philadelphe, continuée sous +Évergète Ier et Épiphane, +terminée par Évergète II et Philométor, est +digne en tout de cette +époque de décadence; les portions d'édifices +construits et décorés sous +les Romains sont pires, et quand j'ai quitté cette île, +j'étais bien las +de cette sculpture barbare. Je m'y arrêterai cependant encore +quelques +jours en repassant, pour compléter la partie mythologique, et je +me +dédommagerai en courant les rochers de la première +cataracte, couverts +d'inscriptions du temps des Pharaons.</p> +<p>Nous avions quitté notre maasch et notre dahabié +à <i>Assouan</i> (Syène), ces +deux barques étant trop grandes pour passer la cataracte: c'est +le 16 +décembre que notre nouvelle escadre d'en deçà la +cataracte se trouva +prête à nous recevoir. Elle se compose d'une petite +dahabié (vaisseau +amiral), portant pavillon français sur pavillon toscan, de deux +barques +à pavillon français, deux barques à pavillon +toscan, la barque de la +cuisine et des provisions, à pavillon bleu, et d'une barque +portant la +force armée, c'est-à-dire les deux chaouchs (gardes du +corps du pacha) +avec leurs cannes à pomme d'argent, qui nous accompagnent et +font les +fonctions du pouvoir exécutif. J'oubliais de dire que l'amiral +est armé +d'une pièce de canon de trois, que notre nouvel ami Ibrahim, +mamour +d'Esné, nous a prêtée à son passage à +Philae: aussi avons-nous fait une +belle décharge en arrivant à la deuxième +cataracte, but de notre +pèlerinage.</p> +<p>On mit à la voile de Philae, pour commencer notre voyage de +Nubie, avec +un assez bon vent; nous passâmes devant <i>Déboud</i> +sans nous arrêter, +voulant arriver le plus tôt possible jusqu'au point extrême +de notre +course. Ce petit temple et les trois propylons sont, au reste, de +l'époque moderne. Le 17, à quatre heures du soir, nous +étions en face +des petits monuments de <i>Qartas</i>, où je ne trouvai rien +à glaner. Le 18, +on dépassa <i>Taffah</i> et <i>Kalabsché</i>, sans +aborder. Nous passâmes ensuite +sous le tropique, et c'est de ce moment, qu'entrés dans la zone +torride, +nous grelottâmes tous de froid et fûmes obligés +dès lors de nous charger +de burnous et de manteaux. Le soir, nous couchâmes au delà +de <i>Dandour</i>, +en saluant seulement son temple de la main. On en fit autant, le +lendemain 19, aux monuments de <i>Ghirché</i>, qui sont du bon +temps, ainsi +qu'au grand temple de <i>Dakkèh</i>, de l'époque des +Lagides. Nous +débarquâmes le soir à <i>Méharraka</i>, +temple égyptien des bas temps, changé +jadis en église copte. Le 20, je restai une heure à <i>Ouadi-Esséboua</i> +ou +la <i>Vallée des Lions</i>, ainsi nommée des sphinx qui +ornent le dromos d'un +monument bâti sous le règne de Sésostris, mais +véritable édifice de +province, construit en pierres liées avec du mortier. J'ai pris +un +morceau de ce mortier, ainsi que de celui des pyramides, etc., etc., +pour notre ami Vicat; c'est une collection que je pense devoir lui +faire +plaisir. Nous perdîmes le 21 et le 22 à tourner, +malgré vents et calme, +le grand coude d'<i>Amada</i>, dont je dois étudier le temple, +important par +son antiquité, au retour de la deuxième cataracte. Nous +le dépassâmes +enfin le 23, et arrivâmes à <i>Derr</i> ou <i>Derri</i> +de très-bonne heure. Là je +trouvai, pour consolation, un joli temple creusé dans le roc, +conservant +encore quelques bas-reliefs des conquêtes de Rhamsès le +Grand, et j'y +recueillis les noms et les titres de sept fils et de huit filles de ce +Pharaon.</p> +<p>Le cachef de <i>Derr</i>, auquel on fit une visite, nous dit tout +franchement +que, n'ayant pas de quoi nous donner à souper, il viendrait +souper avec +nous; ce qui fut fait: cela vous donnera une idée de la +splendeur et des +ressources de la capitale de Nubie. Nous comptions y faire du pain; +cela +fut impossible, il n'y avait ni four ni boulanger. Le 24, au lever du +soleil, nous quittâmes Derri, passâmes sous le fort +ruiné d'<i>Ibrim</i> et +allâmes coucher sur la rive orientale, à <i>Ghébel-Mesmès</i>, +pays charmant +et bien cultivé. Nous cheminâmes le 25, tantôt avec +le vent, tantôt avec +la corde, et il fallut nous consoler de ne pas arriver ce +jour-là à +Ibsamboul; de beaux crocodiles prenaient leurs ébats sur un +îlot de +sable près du lieu où nous couchâmes.</p> +<p>Enfin, le 26, à neuf heures du matin, je débarquai +à <i>Ibsamboul</i>, où +nous avons séjourné aussi le 27. Là, je pouvais +jouir des plus beaux +monuments de la Nubie, mais non sans quelque difficulté. Il y a +deux +temples entièrement creusés dans le roc, et couverts de +sculptures. La +plus petite de ces excavations est un temple d'<i>Hathôr</i>, +dédié par la +reine Nofré-Ari, femme de Rhamsès le Grand, +décoré extérieurement d'une +façade contre laquelle s'élèvent six colosses de +trente-cinq pieds +chacun environ, taillés aussi dans le roc, représentant +le Pharaon et sa +femme, ayant à leurs pieds, l'un ses fils, et l'autre ses +filles, avec +leurs noms et titres. Ces colosses sont d'une excellente sculpture; +leur +stature est svelte et leur galbe très-élégant; +j'en aurai des dessins +très-fidèles. Ce temple est couvert de beaux reliefs, et +j'en ai fait +dessiner les plus intéressants.</p> +<p>Le grand temple d'Ibsamboul vaut à lui seul le voyage de +Nubie: c'est +une merveille qui serait une fort belle chose, même à +Thèbes. Le travail +que cette excavation a coûté effraye l'imagination. La +façade est +décorée de quatre colosses assis, n'ayant pas moins de +soixante-un pieds +de hauteur: tous quatre, d'un superbe travail, représentent +Rhamsès le +Grand; leurs faces sont <i>portraits</i>, et ressemblent parfaitement +aux +figures de ce roi qui sont à Memphis, à Thèbes et +partout ailleurs. +C'est un ouvrage digne de toute admiration. Telle est l'entrée; +l'intérieur en est tout à fait digne; mais c'est une rude +épreuve que de +le visiter. A notre arrivée, les sables, et les Nubiens qui ont +soin de +les pousser, avaient fermé l'entrée. Nous la fîmes +déblayer; nous +assurâmes le mieux que nous le pûmes le petit passage qu'on +avait +pratiqué, et nous prîmes toutes les précautions +possibles contre la +coulée de ce sable infernal qui, en Égypte comme en +Nubie, menace de +tout engloutir. Je me déshabillai presque complètement, +ne gardant que +ma chemise arabe et un caleçon de toile, et me présentai +à plat-ventre à +la petite ouverture d'une porte qui, déblayée, aurait au +moins 25 pieds +de hauteur. Je crus me présenter à la bouche d'un four, +et, me glissant +entièrement dans le temple, je me trouvai dans une +atmosphère chauffée à +cinquante et un degrés: nous parcourûmes cette +étonnante excavation, +Rosellini, Ricci, moi et un de nos Arabes, tenant chacun une bougie +à la +main. La première salle est soutenue par huit piliers contre +lesquels +sont adossés autant de colosses de trente pieds chacun, +représentant +encore Rhamsès le Grand: sur les parois de cette vaste salle +règne une +file de grands bas-reliefs historiques, relatifs aux conquêtes du +Pharaon en Afrique; un bas-relief surtout, représentant son char +de +triomphe, accompagné de groupes de prisonniers nubiens, +nègres, etc., de +grandeur naturelle, offre une composition de toute beauté et du +plus +grand effet. Les autres salles, et on en compte seize, abondent en +beaux +bas-reliefs religieux, offrant des particularités fort +curieuses. Le +tout est terminé par un sanctuaire, au fond duquel sont assises +quatre +belles statues, bien plus fortes que nature et d'un très-bon +travail. Ce +groupe, représentant Ammon-Ra, Phré, Phtha, et +Rhamsès le Grand assis au +milieu d'eux, mériterait d'être dessiné de nouveau.</p> +<p>Après deux heures et demie d'admiration, et ayant vu tous les +bas-reliefs, le besoin de respirer un peu d'air pur se fit sentir, et +il +fallut regagner l'entrée de la fournaise en prenant des +précautions pour +en sortir. J'endossai deux gilets de flanelle, un burnous de laine, et +mon grand manteau, dont on m'enveloppa aussitôt que je fus revenu +à la +lumière; et là, assis auprès d'un des colosses +extérieurs dont l'immense +mollet arrêtait le souffle du vent du nord, je me reposai une +demi-heure +pour laisser passer la grande transpiration. Je regagnai ensuite ma +barque, où je passai près de deux heures sur mon lit. +Cette visite +expérimentale m'a prouvé qu'on peut rester deux heures et +demie à trois +heures dans l'intérieur du temple sans éprouver aucune +gêne de +respiration, mais seulement de l'affaiblissement dans les jambes et aux +articulations; j'en conclus donc qu'à notre retour nous pourrons +dessiner les bas-reliefs historiques, en travaillant par escouades de +quatre (pour ne pas dépenser trop d'air), et pendant deux heures +le +matin et deux heures le soir. Ce sera une rude campagne; mais le +résultat en est si intéressant, les bas-reliefs sont si +beaux, que je +ferai tout pour les avoir, ainsi que les légendes +complètes. Je compare +la chaleur d'Ibsamboul à celle d'un bain turc, et cette visite +peut +amplement nous en tenir lieu.</p> +<p>Nous avons quitté Ibsamboul le 28 au matin. Vers midi, je fis +arrêter à +<i>Ghébel-Addèh</i>, où est un petit temple +creusé dans le roc. La plupart de +ses bas-reliefs ont été couverts de mortier par des +chrétiens qui ont +décoré cette nouvelle surface de peintures +représentant des saints, et +surtout saint Georges à cheval; mais je parvins à +constater, en faisant +sauter le mortier, que ce temple avait été +dédié à Thoth par le roi +Horus, fils d'Aménophis-Memnon, et je réussis à +faire exécuter les +dessins de trois bas-reliefs fort intéressants pour la +mythologie: nous +allâmes de là coucher à <i>Faras</i>. Le 29, un +calme presque plat ne nous +permit d'avancer que jusqu'au-delà de <i>Serré</i>, et +le 30, à midi, nous +sommes enfin arrivés à <i>Ouadi-Halfa</i>, à une +demi-heure de la seconde +cataracte, où sont posées nos colonnes d'Hercule. Vers le +coucher du +soleil, je fis une promenade à la cataracte.</p> +<p>C'est hier seulement que je me mis sérieusement à +l'ouvrage. J'ai trouvé +ici, sur la rive occidentale, les débris de trois +édifices, mais des +arases qui ne conservent que la fin des légendes +hiéroglyphiques. Le +premier, le plus au nord, était un petit édifice +carré, sans sculpture +et fort peu important. Le second, au contraire, m'a beaucoup +intéressé; +c'était un temple dont les murs ont été construits +en grandes briques +crues, l'intérieur étant soutenu par des piliers en +pierre de grès ou +des colonnes de même matière: mais, comme toutes celles +des plus +anciennes époques, ces colonnes étaient semblables au +dorique et +taillées à pans très-réguliers et peu +marqués. C'est là l'origine +incontestable des ordres grecs. Ce premier temple, dédié +à Horammon +(Ammon générateur), a été +élevé sous le roi Aménophis II, fils et +successeur de Thouthmosis III (Moeris), ce que j'ai constaté en +faisant +fouiller par mes marins arabes, avec leurs mains, autour des restes de +piliers et de colonnes où j'apercevais quelques traces de +légendes +hiéroglyphiques. J'ai été assez heureux pour +trouver la fin de la +dédicace du temple sur les débris des montants de la +première porte. +J'ai, de plus, découvert et fait désensabler avec les +mains une grande +stèle, engagée dans une muraille en briques du temple, +portant un acte +d'adoration et la liste des dons faits au temple par le roi +Rhamsès Ier, +avec trois lignes ajoutées dans le même but par le Pharaon +son +successeur. Enfin, sur les indications du docteur Ricci, nous avons +fait +fouiller par tous nos équipages, avec pelles et pioches, dans le +sanctuaire (ou plutôt à la place qu'il occupait), et nous +y avons trouvé +une autre grande stèle que je connaissais par les dessins du +docteur, et +fort importante, puisqu'elle représente le dieu Mandou, une des +grandes +divinités de la Nubie, conduisant et livrant au roi Osortasen +(de la +XVIe dynastie) tous les peuples de la Nubie, avec le nom de chacun +d'eux +inscrit dans une espèce de bouclier attaché à la +figure, agenouillée et +liée, qui représente chacun de ces peuples, au nombre de +cinq. Voici +leurs noms, ou plutôt ceux des cantons qu'ils habitaient: 1° <i>Sehamik</i>, +2° <i>Osaou</i>, 3° <i>Schôat</i>, 4° <i>Oscharkin</i>, +5° <i>Kôs</i>; trois autres noms +sont entièrement effacés. Quant à ceux qui +restent, je doute qu'on les +trouve dans aucun géographe grec; il faudrait avoir le <i>Strabon</i> +de deux +mille ans avant Jésus-Christ.</p> +<p>Un second temple, plus grand, mais tout aussi détruit que le +précédent, +existe un peu plus au sud: il est du règne de Thouthmosis III +(Moeris), +construit également en briques, avec piliers-colonnes doriques +primitifs, à montants et portes en grès; c'était +le grand temple de la +ville égyptienne de <i>Béhéni</i> qui exista sur +cet emplacement, et qui, +d'après l'étendue des débris de poteries +répandus sur la plaine +aujourd'hui déserte, paraît avoir été assez +grande. Ce fut sans doute la +place forte des Égyptiens pour contenir les peuples habitant +entre la +première et la seconde cataracte. Ce grand temple était +dédié à Ammon-Ra +et à Phré, comme la plupart des grands monuments de la +Nubie. Voilà tout +ce qui reste à Ouadi-Halfa, et c'est plus que je n'attendais +à la +première inspection des ruines ... C'est de ce lieu que je vous +adresse +mes souhaits d'heureuse année ... Je vous embrasse tous à +cette +intention.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="A_M._DACIER."></a> +<h2>A M. DACIER.</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Ouadi-Halfa, à la seconde +cataracte, 1er janvier 1829.</small></p> +<p>Monsieur,</p> +<p>Quoique séparé de vous par les déserts et par +toute l'étendue de la +Méditerranée, je sens le besoin de me joindre, au moins +par la pensée, +et de tout coeur, à ceux qui vous offrent leurs voeux au +renouvellement +de l'année. Partant du fond de la Nubie, les miens n'en sont ni +moins +ardents, ni moins sincères; je vous prie de les agréer +comme un +témoignage du souvenir reconnaissant que je garderai toujours de +vos +bontés et de cette affection toute paternelle dont vous voulez +bien nous +honorer mon frère et moi.</p> +<p>Je suis fier maintenant que, ayant suivi le cours du Nil depuis son +embouchure jusqu'à la seconde cataracte, j'ai le droit de vous +annoncer +qu'il n'y a rien à modifier dans <i>notre Lettre sur l'alphabet +des +hiéroglyphes</i>; notre alphabet est bon: il s'applique avec un +égal +succès, d'abord aux monuments égyptiens du temps des +Romains et des +Lagides, et ensuite, ce qui devient d'un bien plus grand +intérêt, aux +inscriptions de tout les temples, palais et tombeaux des époques +pharaoniques. Tout légitime donc les encouragements que vous +avez bien +voulu donner à mes travaux hiéroglyphiques, dans un temps +où l'on +n'était pas universellement disposé à leur +prêter faveur.</p> +<p>Me voici au point extrême de ma navigation vers le midi. La +seconde +cataracte m'arrête: d'abord par l'impossibilité de la +faire franchir par +mon <i>escadre</i> composée de sept voiles, et en second lieu, +parce que la +famine m'attend au delà, et qu'elle terminerait promptement une +pointe +imprudente tentée sur l'Éthiopie; ce n'est pas à +moi de recommencer +Cambyse; je suis d'ailleurs un peu plus attaché à mes +compagnons de +voyage qu'il ne l'était probablement aux siens. Je tourne donc +dès +aujourd'hui ma proue du côté de l'Égypte pour +redescendre le Nil, en +étudiant successivement à fond les monuments de ses deux +rives; je +prendrai tous les détails dignes de quelque +intérêt, et d'après l'idée +générale que je m'en suis formée en montant, la +moisson sera des plus +riches et des plus abondantes.</p> +<p>Vers le milieu de février je serai à Thèbes, +car je dois au moins donner +quinze jours au magnifique temple d'<i>Ibsamboul,</i> l'une des +merveilles de +la Nubie, créée par la puissance colossale de +Rhamsès-Sésostris, et un +mois me suffira ensuite pour les monuments existants entre la +première +et la deuxième cataracte. Philae a été à +peu près épuisée pendant les +dix jours que nous y avons passés en remontant le Nil; et les +temples +d'Ombos, d'Edfou et d'Ésné, si vantés au +détriment de ceux de Thèbes, +m'arrêteront peu de temps, parce que je les ai déjà +classés, et que je +trouve, sur des monuments plus anciens et d'un meilleur style, les +détails mythologiques et religieux que je ne veux puiser +qu'à des +sources pures. Je me bornerai à recueillir quelques inscriptions +historiques, et certains détails de costume qui sentent la +décadence et +qu'il est utile de conserver.</p> +<p>Mes portefeuilles sont déjà bien riches: je me fais +d'avance un plaisir +de vous mettre successivement sous les yeux toute la vieille +Égypte, +religion, histoire, arts et métiers, moeurs et usages; une +grande partie +de mes dessins sont coloriés, et je ne crains pas d'assurer +qu'ils +reproduisent le véritable style des originaux avec une +scrupuleuse +fidélité. Je serai heureux de ces conquêtes si +elles obtiennent votre +intérêt et vos suffrages.</p> +<p>Je vous prie, Monsieur, d'agréer la nouvelle assurance de mon +très-respectueux attachement.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="DIXIEME_LETTRE"></a> +<h2>DIXIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Ibsamboul, le 12 janvier 1829.</small></p> +<p>J'ai revu les colosses qui annoncent si dignement la plus magnifique +excavation de la Nubie. Ils m'ont paru aussi beaux de travail que la +première fois, et je regrette de n'être point muni de +quelque lampe +merveilleuse pour les transporter au milieu de la place Louis XV, afin +de convaincre ainsi d'un seul coup les détracteurs de l'art +égyptien. +Tout est colossal ici, sans en excepter les travaux que nous avons +entrepris, et dont le résultat aura quelque droit à +l'attention +publique. Tout ceux qui connaissent la localité savent quelles +difficultés on a à vaincre pour dessiner un seul +hiéroglyphe dans le +grand temple.</p> +<p>C'est le 1er de ce mois que j'ai quitte <i>Ouadi-Halfa </i> et la +seconde +cataracte. Nous couchâmes à <i>Gharbi-Serré</i>, +et le lendemain, vers midi, +j'abordai sur la rive droite du Nil, pour étudier les +excavations de +<i>Maschakit,</i> un peu au midi du <i>temple de Thoht</i> à <i>Ghébel-Addèh,</i> +dont +j'ai parlé dans ma dernière lettre; il fallut gravir un +rocher presque à +pic sur le Nil, pour arriver à une petite chambre creusée +dans la +montagne, et ornée de sculptures fort endommagées. Je +suis parvenu +cependant à reconnaître que c'était une chapelle +dédiée à la déesse +<i>Anoukis</i> (Vesta) et aux autres dieux protecteurs de la Nubie, par +un +prince éthiopien, nommé <i>Pohi,</i> lequel, +étant gouverneur de la Nubie +sous le règne de Rhamsès le Grand, supplie la +déesse de faire que le +conquérant foule les Libyens <i>et les nomades sous ses +sandales, à +toujours</i>.</p> +<p>Le 3 au matin, nous avons amarré nos vaisseaux devant le <i>temple +d'Hathôr</i> à <i>Ibsamboul</i>; j'ai déjà +donné une note sur ce joli temple. +J'ajouterai qu'à sa droite on a sculpté, sur le rocher, +un fort grand +tableau, dans lequel un autre prince <i>éthiopien</i> +présente au roi Rhamsès +le Grand l'emblème de la victoire (cet emblème est +l'insigne ordinaire +<i>des princes ou des fils des rois</i>) avec la légende +suivante en beaux +caractères hiéroglyphiques: <i>Le royal fils d'Ethiopie +a dit: Ton père +Ammon-Ra t'a doté, ô Rhamsès! d'une vie stable et +pure: qu'il t'accorde +de longs jours pour gouverner le monde, et pour contenir les Libyens, +à +toujours</i>.</p> +<p>Il paraît donc que, de temps en temps, les <i>nomades</i> +d'Afrique +inquiétaient les paisibles cultivateurs des vallées du +Nil. Il est fort +remarquable, du reste, que je n'aie trouvé jusqu'ici sur les +monuments +de la Nubie que des noms de princes éthiopiens et nubiens, comme +gouverneurs du pays, sous le règne même de Rhamsès +le Grand et de sa +dynastie. Il paraît aussi que la Nubie était tellement +liée à l'Égypte +que les rois se fiaient complètement aux hommes du pays +même, pour le +commandement des troupes. Je puis citer en preuve une stèle +encore +sculptée sur les rochers d'Ibsamboul, et dans laquelle un +nommé <i>Maï, +commandant des troupes du roi en Nubie,</i> et <i>né dans la +contrée de +Ouaou</i> (l'un des cantons de la Nubie), chante les louanges du +Pharaon +<i>Mandoueï Ier</i>, le quatrième successeur de +Rhamsès le Grand, d'une +manière très-emphatique; il résulte aussi de +plusieurs autres stèles que +divers <i>princes éthiopiens</i> furent employés en +Nubie par les héros de +l'Égypte.</p> +<p>Le 3 au soir commencèrent nos travaux à Ibsamboul: il +s'agissait +d'exploiter le grand temple, couvert de si grands et de si beaux +bas-reliefs. Nous avons formé l'entreprise d'avoir le dessin <i>en +grand +et colorié</i> de tous les bas-reliefs qui décorent la +grande salle du +temple, les autres pièces n'offrant que des sujets religieux; et +lorsque +l'on saura que la chaleur qu'on éprouve dans ce temple, +aujourd'hui +<i>souterrain</i> (parce que les sables en ont presque couvert la +façade), +est comparable à celle d'un bain turc fortement chauffé; +quand on saura +qu'il faut y entrer presque nu, que le corps ruissèle +perpétuellement +d'une sueur abondante qui coule sur les yeux, dégoutte sur le +papier +déjà trempé par la chaleur humide de cette +atmosphère, chauffée comme +dans un autoclave, on admirera sans doute le courage de nos jeunes +gens, +qui bravent cette fournaise pendant trois ou quatre heures par jour, ne +sortent que par épuisement, et ne quittent le travail que +lorsque leurs +jambes refusent de les porter.</p> +<p>Aujourd'hui 12, notre plan est presque accompli: nous +possédons déjà +<i>six grands tableaux</i> représentant:</p> +<p>1er. Rhamsès le Grand sur son char, les chevaux lancés +au grand galop; +il est suivi de trois de ses fils, montés aussi sur des chars de +guerre; +il met en fuite une armée assyrienne et assiège une place +forte.</p> +<p>2e. Le roi à pied, venant de terrasser un chef ennemi, et en +perçant un +second d'un coup de lance. Ce groupe est d'un dessin et d'une +composition admirables.</p> +<p>3e. Le roi est assis au milieu des chefs de l'armée; on vient +lui +annoncer que les ennemis attaquent son armée. On prépare +le char du roi, +et des serviteurs modèrent l'ardeur des chevaux, qui sont +dessinés, ici +comme ailleurs, en perfection. Plus loin se voit l'attaque des ennemis, +montés sur des chars de guerre et combattant sans ordre une +ligne de +chars égyptiens méthodiquement rangés. Cette +partie du tableau est +pleine de mouvement et d'action: c'est comparable à la plus +belle +bataille peinte sur les vases grecs, que ces tableaux nous rappellent +involontairement.</p> +<p>4e. Le triomphe du roi et sa rentrée solennelle (à <i>Thèbes</i>, +sans +doute), debout sur un char superbe, traîné par des chevaux +marchant au +pas et richement caparaçonnés. Devant le char sont deux +rangs de +prisonniers africains, les uns de race <i>nègre</i> et les +autres de race +<i>barabra,</i> formant des groupes parfaitement dessinés, +pleins d'effet et +de mouvement.</p> +<p>5e et 6e. Le roi faisant hommage de captifs de diverses nations aux +dieux de <i>Thèbes</i> et à ceux d'<i>Ibsamboul</i>.</p> +<p>Il reste à terminer le dessin d'un énorme bas-relief +occupant presque +toute la paroi droite du temple: composition immense, +représentant une +bataille, un camp entier, la tente du roi, ses gardes, ses chevaux, les +chars, les bagages de l'armée, les jeux et les punitions +militaires, +etc., etc. Dans trois jours au plus, ce grand dessin sera +terminé, mais +sans couleurs, parce que l'humidité les a fait +disparaître. Il n'en est +point ainsi des six tableaux précédemment +indiqués; tout est colorié et +copié jusque dans les plus minces détails avec un soin +religieux. On +aura ainsi une idée de la magnificence du costume et des chars +des vieux +Pharaons au XVIe siècle avant J.-C.; on pourra comprendre alors +l'étonnant effet de ces beaux bas-reliefs peints avec un tel +soin. Je +voudrais conduire dans le grand temple d'Ibsamboul tous ceux qui +refusent de croire à l'élégante richesse que la +sculpture peinte ajoute +à l'architecture; dans moins d'un quart d'heure, je +réponds qu'ils +auraient <i>sué</i> tous leurs préjugés, et que +leurs opinions <i>a priori</i> les +quitteraient par tous les pores.</p> +<p>Pour tous mes dessins je me suis réservé la partie des +légendes +hiéroglyphiques, souvent fort étendues, qui accompagnent +chaque figure +ou chaque groupe dans les bas-reliefs historiques. Nous les copions sur +place ou d'après les empreintes lorsqu'elles sont placées +à une grande +hauteur; je les collationne plusieurs fois sur l'original, je les mets +au net et les donne aussitôt aux dessinateurs, qui d'avance ont +réservé +et tracé les colonnes destinées à les recevoir; +j'ai pris la copie +entière d'une grande stèle placée entre les deux +colosses de gauche, +dans l'intérieur du grand temple; elle n'a pas moins de +trente-deux +lignes: c'est celle dont notre ami Huyot m'avait parlé, et que +j'ai bien +retrouvée à sa place; ce n'est pas moins qu'un <i>décret +du dieu Phtha</i>, +en faveur de Rhamsès le Grand, auquel il prodigue les louanges +pour ses +travaux et ses bienfaits envers l'Égypte; suit la réponse +du roi au dieu +en termes tout aussi polis. C'est un monument fort curieux et d'un +genre +tout à fait particulier.</p> +<p>Voilà où en est notre <i>mémorable campagne +d'Ibsamboul:</i> c'est la plus +pénible et la plus glorieuse que nous puissions faire pendant +tout le +voyage. Nos compagnons français et toscans ont rivalisé +de zèle et de +dévouement, et j'espère que vers le 15 nous mettrons +à la voile pour +regagner l'Égypte avec notre butin historique. J'ai eu trois +jours de +goutte en arrivant ici; mais les bains de vapeur que j'ai pris dans le +temple m'en ont délivré pour longtemps, je +l'espère. Je n'ai encore reçu +que quelques lettres d'Europe.... M. Arago m'a-t-il pardonné +d'avoir +entrepris mon voyage malgré ses amicales inquiétudes? Je +l'ai pardonné, +de mon côté, depuis que j'ai touché à la +seconde cataracte.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="ONZIEME_LETTRE"></a> +<h2>ONZIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>El-Mélissah (entre +Syène et Ombos), le 10 +février 1829.</small></p> +<p>Nous jouons de malheur; depuis notre départ de Syène, +à laquelle nous +avons dit adieu le 8 de ce mois, nous voici au 10, et nous sommes loin +d'avoir franchi la distance qui nous sépare d'<i>Ombos</i>, +où l'on se rend +d'Assouan en neuf heures par un temps ordinaire; mais un violent vent +du +nord souffle sans interruption depuis trois jours, et nous fait +pirouetter sur les vagues du Nil, enflé comme une petite mer. +Nous avons +amarré, à grand'peine, dans le voisinage de <i>Mélissah</i>, +où est une +carrière de grès sans aucun intérêt; du +reste, santé parfaite, bon +courage, et nous préparant à explorer Thèbes de +fond en comble, si ce +n'est pas trop pour nos moyens. Nous sommes, d'ailleurs, tous +ragaillardis par le courrier qui nous arriva hier au milieu de nos +tribulations maritimes, et qui m'apporta enfin les lettres de Paris du +26 septembre, des 12 et 25 octobre, et du 15 novembre. Voilà, en +y +ajoutant les deux précédentes, les seules lettres qui me +soient +parvenues.</p> +<p>Je remercie bien notre vénérable M. Dacier pour les +bonnes lignes qu'il +a bien voulu m'écrire le 26 septembre. J'espère qu'il +aura reçu ma +lettre de Ouadi-Halfa du 1er janvier dernier, et qu'il voudra bien +pardonner à la vétusté de mes souhaits de jour de +l'an, déjà caducs +lorsqu'ils lui parviendront; mais la Nubie, et surtout la seconde +cataracte, sont loin de Paris, et le coeur seul franchit rapidement de +telles distances.</p> +<p>J'écrirai de Thèbes à notre ami Dubois, +après avoir vu à fond l'Égypte +et la Nubie; je puis dire d'avance que nos Égyptiens feront +à l'avenir, +dans l'histoire de l'art, une plus belle figure que par le +passé; je +rapporte une série de dessins de grandes choses, capables de +convertir +tous les obstinés.</p> +<p>Je transmets à M. Drovetti la lettre que m'a écrite M. +de Mirbel, et je +suis persuadé qu'elle sera accueillie par S.A. le pacha +d'Égypte, qui ne +recule jamais devant les choses utiles.</p> +<p>Ma dernière lettre est d'Ibsamboul; je dois donc reprendre +mon +itinéraire à partir de ce beau monument que nous avons +épuisé, au risque +de l'être nous-mêmes par les difficultés de son +étude.</p> +<p>Nous l'avons quitté le 16 janvier, et le 17, de bonne heure, +nous +abordâmes au pied du rocher d'<i>Ibrim</i>, la <i>Primis</i> des +géographes grecs, +pour visiter quelques excavations qu'on aperçoit vers le bas de +cette +énorme masse de grès.</p> +<p>Ces <i>spéos</i> (je donne ce nom aux <i>excavations dans +la roche</i>, autres que +des <i>tombeaux</i>) sont au nombre de quatre, et d'époques +différentes, mais +tous appartenant aux temps pharaoniques.</p> +<p>Le plus ancien remonte jusqu'au règne de Thouthmosis Ier; le +fond de +cette excavation, de forme carrée comme toutes les autres, est +occupé +par 4 figures (tiers de nature), assises, et représentant deux +fois ce +Pharaon assis entre <i>le dieu seigneur d'Ibrim (Prim)</i>, +c'est-à-dire une +des formes du dieu Thoth à tête d'épervier, et la +déesse <i>Saté, dame +d'Éléphantine</i> et <i>dame de Nubie</i>. Ce +spéos était une chapelle ou +oratoire consacré à ces deux divinités; les parois +de côté n'ont jamais +été sculptées ni peintes.</p> +<p>Il n'en est point ainsi du second spéos; celui-ci appartient +au règne de +Moeris, dont la statue, assise entre celles du <i>dieu seigneur d'Ibrim</i> +et de la déesse Saté (Junon), <i>dame de Nubie</i>, +occupe la niche du fond. +Cette chapelle aux dieux du pays a été creusée par +les soins d'un prince +nommé <i>Nahi</i>, grand personnage, portant dans toutes les +légendes le +titre de <i>gouverneur des terres méridionales</i>, ce qui +comprenait <i>la +Nubie</i> entre les deux cataractes. Ce qui reste d'un grand tableau +sculpté, sur la paroi de droite, nous montre ce prince debout, +devant le +roi assis sur un trône, et accompagné de plusieurs autres +fonctionnaires +publics, présentant au souverain, à ce que dit +l'inscription +hiéroglyphique (malheureusement très-courte) qui +accompagne ce tableau, +les revenus et tributs en or, en argent, en grains, etc., provenant des +<i>terres méridionales</i> dont il avait le gouvernement. Sur la +porte du +spéos est inscrite la dédicace que le prince a faite du +monument.</p> +<p>Le troisième spéos d'<i>Ibrim</i> est du règne +suivant, de l'époque +d'Aménophis II, successeur de Moeris, sous lequel les terres du +midi +étaient administrées par un autre prince, nommé <i>Osorsaté</i>. +Sur la paroi +de droite, ce roi Aménophis II est représenté +assis, et deux princes, +parmi lesquels <i>Osorsaté</i> occupe le premier rang, +présentent au Pharaon +les tributs des <i>terres méridionales</i> et les productions +naturelles du +pays, y compris des <i>lions</i>, des <i>lévriers</i> et des <i>chacals +vivants</i>, +comme porte l'inscription gravée au-dessus du tableau, et qui +spécifiait +le nombre de chacun des objets offerts, comme par exemple: <i>quarante +lévriers</i> et <i>dix chacals vivants</i>; mais le texte est +dans un état si +déplorable de dégradation qu'il m'a été +impossible d'en tirer autre +chose que les faits généraux. Au fond du spéos, la +statue du roi +Aménophis est assise entre les dieux d'<i>Ibrim</i>.</p> +<p>Le plus récent de ces spéos, le quatrième, est +encore un monument du +même genre et du règne de Sésostris, Rhamsès +le Grand. C'est aussi un +gouverneur de Nubie qui l'a fait creuser en l'honneur des dieux +d'<i>Ibrim</i>, Hermès à tête d'épervier et +la déesse Saté, à la gloire du +Pharaon dont la statue est assise au milieu des deux divinités +locales, +dans le fond du spéos. Mais à cette époque, <i>les +terres du midi</i> étaient +gouvernées par un prince éthiopien, dont j'ai +retrouvé des monuments à +<i>Ibsamboul</i> et à <i>Ghirché</i>. Ce personnage est +figuré dans le spéos +d'<i>Ibrim</i>, rendant ses respectueux hommages à +Sésostris, et à la tête de +tous les fonctionnaires publics de son gouvernement, parmi lesquels on +compte deux hiérogrammates, plus le grammate des troupes, le +grammate +des terres, l'intendant des biens royaux, et d'autres <i>scribes</i> +sans +désignation plus particulière.</p> +<p>Il est à remarquer, à l'honneur de la galanterie +égyptienne, que la +femme du prince éthiopien <i>Satnouï</i> se +présente devant Sésostris +immédiatement après son mari, et avant les autres +fonctionnaires. Cela +montre, aussi bien que mille autres faits pareils, combien la +civilisation égyptienne différait essentiellement de +celle du reste de +l'Orient, et se rapprochait de la nôtre; car on peut +apprécier le degré +de civilisation des peuples d'après l'état plus ou moins +supportable des +femmes dans l'organisation sociale.</p> +<p>Le 17 janvier au soir, nous étions à <i>Derri</i> ou <i>Derr</i>, +la capitale +actuelle de la Nubie, où nous soupâmes en arrivant, par un +clair de lune +admirable, et sous les plus hauts palmiers que nous eussions encore +vus. +Ayant lié conversation avec un <i>Barabra</i> du pays, qui, +m'apercevant seul +à l'écart sur le bord du fleuve, était venu +poliment me faire compagnie +en m'offrant de l'eau-de-vie de dattes, je lui demandai s'il +connaissait +le nom du <i>sultan</i> qui avait fait construire le temple de <i>Derri</i>; +il me +répondit aussitôt: qu'il était trop jeune pour +savoir cela, mais que les +vieillards du pays lui avaient paru tous d'accord que ce <i>birbé</i> +avait +été construit environ trois cent mille ans avant +l'islamisme, mais que +tous ces vieillards étaient encore incertains sur un point, +savoir si +c'étaient les <i>Français</i>, les <i>Anglais</i> ou +les <i>Russes</i> qui avaient +exécuté ce grand ouvrage. Voilà comme on +écrit l'histoire en Nubie. Le +monument de <i>Derri</i>, quoique moderne en comparaison de la date +que lui +donnait mon savant Nubien, est cependant un ouvrage de +Sésostris. Nous y +restâmes toute la journée du 18, et n'en sortîmes, +assez tard, qu'après +avoir dessiné les bas-reliefs les plus importants, et +rédigé une notice +détaillée de tous ceux dont on ne prenait point de copie. +Là j'ai trouvé +une liste, par rang d'âge, des fils et des filles de +Sésostris; elle me +servira à compléter celle d'Ibsamboul. Nous y avons +copié quelques +fragments de bas-reliefs historiques; ils sont presque tous +effacés ou +détruits. C'est là que j'ai pu fixer mon opinion sur un +fait assez +curieux: je veux parler du <i>lion</i> qui, dans les tableaux +d'Ibsamboul et +de Derri, accompagne toujours le conquérant égyptien: il +s'agissait de +savoir si cet animal était placé là <i>symboliquement</i> +pour exprimer la +vaillance et la force de Sésostris, ou bien si ce roi avait +réellement, +comme le capitan-pacha Hassan et le pacha d'Égypte, un <i>lion +apprivoisé</i>, son compagnon fidèle dans les +expéditions militaires. Derri +décide la question: j'ai lu, en effet, au-dessus du lion se +jetant sur +les Barbares renversés par Sésostris, l'inscription +suivante: <i>Le lion, +serviteur de Sa Majesté, mettant en pièces ses ennemis.</i> +Cela me semble +démontrer que le lion existait réellement et suivait +Rhamsès dans les +batailles.</p> +<p>Au reste, ce temple est un spéos creusé dans le rocher +de grès, mais +sur une très-grande échelle: il a été +dédié par Sésostris à Ammon-Ra, le +dieu suprême, et à Phré, l'esprit du Soleil qu'on y +invoquait sous le +nom de <i>Rhamsès</i>, qui fut le patron du conquérant +et de toute sa lignée.</p> +<p>Cette particularité explique pourquoi on trouve sur les +monuments +d'Ibsamboul, de Ghirché, de Derri, de Séboua, etc., le +roi Rhamsès +présentant des offrandes ou ses adorations à un dieu +portant le même nom +de <i>Rhamsès</i>. On se tromperait en supposant que ce +souverain se rendait +ce culte à lui-même. <i>Rhamsès</i> était +simplement un des mille noms du +dieu Phré (le Soleil), et ces bas-reliefs ne prouvent tout au +plus +qu'une flatterie sacerdotale envers le roi vivant, celle de donner au +dieu du temple celui de ces noms que le roi avait adopté, et +quelquefois +même les traits du visage du roi et de la reine fondateurs du +temple; +cela se reconnaît même à <i>Philae</i>, dans la +partie du grand temple +d'<i>Isis</i>, construit par Ptolémée Philadelphe. Toutes +les <i>Isis</i> du +sanctuaire sont le portrait de la reine Arsinoé, laquelle a une +tête +évidemment de race grecque: mais la chose est bien plus +frappante encore +sur les anciens monuments (les pharaoniques), où les traits des +souverains sont de véritables portraits.</p> +<p>Le 18 au soir nous descendîmes à <i>Amada</i>, +où nous restâmes jusqu'au 20 +après midi. Là j'eus le plaisir d'étudier à +l'aise et sans être distrait +par les curieux, vu que nous étions en plein désert, un +temple de la +bonne époque. Ce monument, fort encombré de sables, se +compose d'abord +d'une espèce de pronaos, salle soutenue par douze piliers +carrés, +couverts de sculptures, et par quatre colonnes, que l'on ne peut mieux +nommer que <i>proto-doriques</i>, ou doriques prototypes, car elles +sont +évidemment le type de la colonne dorique grecque; et, par une +singularité digne de remarque, je ne les trouve employées +que dans les +monuments égyptiens les plus <i>antiques</i>, +c'est-à-dire dans les hypogées +de Béni-Hassan, à Amada, à Karnac, et à <i>Bet-oualli</i>, +où sont les plus +modernes, bien qu'elles datent du règne de Sésostris, ou +plutôt de celui +de son père.</p> +<p><img style="width: 1000px; height: 1417px;" + alt="N° 1. Dédicace du Temple d'Amada. N° 2. Chanson pour le battage des grains." + title="N° 1. Dédicace du Temple d'Amada .N° 2. Chanson pour le battage des grains." + src="images/128.png"><br> +</p> +<p>Le temple d'Amada a été fondé par Thouthmosis +III (Moeris), comme le +prouvent la plupart des bas-reliefs du sanctuaire, et surtout la +dédicace, sculptée sur les deux jambages des portes de +l'intérieur; et +dont je mets ici la traduction littérale pour donner une +idée des +dédicaces des autres temples, que j'ai toutes recueillies avec +soin. (V. +<i>le texte hiéroglyphique</i>, pl. N° 3.)</p> +<p>«Le dieu bienfaisant, seigneur du monde, le roi (Soleil +stabiliteur +de +l'univers), le fils du Soleil (Thouthmosis), modérateur de +justice, a +fait ses dévotions à son père le dieu Phré, +le dieu des deux montagnes +célestes, et lui a élevé ce temple en pierre dure; +il l'a fait pour être +vivifié à toujours.»</p> +<p>Moeris mourut pendant la construction de ce temple, et son +successeur, +Aménophis II, continua l'ouvrage commencé, et fit +sculpter les quatre +salles à la droite et à la gauche du sanctuaire, ainsi +qu'une partie de +celle qui les précède; les travaux de ce roi sont +détaillés dans une +énorme stèle, portant une inscription de vingt lignes que +j'ai toutes +copiées, à la sueur de mon front, au fond du sanctuaire.</p> +<p>Son successeur, Thouthmosis IV, termina le temple en y ajoutant le +pronaos et les piliers; on a couvert toutes leurs architraves de ses +dédicaces ou d'inscriptions laudatives. L'une d'elles m'a +frappé par sa +singularité; en voici la traduction:</p> +<p>«Voici ce que dit le dieu Thoth, le Seigneur des divines +paroles, +aux +autres dieux qui résident dans Thyri: Accourez et contemplez ces +offrandes grandes et pures, faites pour la construction de ce temple, +par le roi Thouthmosis (IV), à son père le dieu +Phré, dieu grand, +manifesté dans le firmament!»</p> +<p>La sculpture du temple d'Amada, appartenant à la belle +époque de l'art +égyptien, est bien préférable à celle de +Derri, et même aux tableaux +religieux d'Ibsamboul.</p> +<p>Dans l'après-midi du 20, nos travaux d'Amada étant +terminés, nous +partîmes et descendîmes le Nil jusqu'à <i>Korosko,</i> +village nubien, dont +je garderai le souvenir, parce que nous y rencontrâmes +l'excellent lord +Prudhoe et le major Félix, qui mettaient à +exécution leur projet de +remonter le Nil jusqu'au Sennaâr, pour se rendre de là +dans l'Inde en +traversant l'Abyssinie, l'Arabie et la Perse. Notre petite escadre +s'arrêta, et nous passâmes une partie de la nuit à +causer des travaux +passés et des projets futurs; je dis enfin adieu à ces +courageux +voyageurs, et les quittai avec beaucoup de regret, car ils remontent +dans une saison très-avancée. Que Dieu veille sur ces +intrépides amis de +la science!</p> +<p>Le 21 nous étions à <i>Ouadi-Esséboua</i> (la +vallée des lions), qui reçoit +ce nom d'une avenue de sphinx placés sur le <i>dromos</i> de +son temple, +lequel est un <i>hémispéos</i>, c'est-à-dire un +édifice à moitié construit en +pierres de taille, et à moitié creusé dans le +rocher; c'est, sans +contredit, le plus mauvais travail de l'époque de Rhamsès +le Grand; les +pierres de la bâtisse sont mal coupées, les intervalles +étaient masqués +par du ciment sur lequel on avait continué les sculptures de +décoration, +qui sont d'une exécution assez médiocre. Ce temple a +été dédié par +Sésostris au dieu Phré et au dieu Phtha, <i>seigneur de +justice</i>: quatre +colosses représentant Sésostris debout occupent le +commencement et la +fin des deux rangées de sphinx dont se compose l'avenue; deux +tableaux +historiques, représentant le Pharaon frappant les peuples du <i>Nord</i> +et +du <i>Midi</i>, couvrent la face extérieure des deux massifs du +pylône; mais +la plupart de ces sculptures sont méconnaissables, parce que le +mastic +ou ciment qui en avait reçu une grande partie est tombé, +et laisse une +foule de lacunes dans la scène et surtout dans les inscriptions. +Ce +temple est presque entièrement enfoui dans les sables, qui +l'envahissent +de tous côtés.</p> +<p>Toute la journée du 22 fut perdue pour nous, à cause +d'un vent du nord +très-violent, qui nous força d'aborder et de nous tenir +tranquilles au +rivage jusqu'au coucher du soleil. Nous profitâmes du calme pour +gagner +<i>Méharrakah</i>, dont nous avions vu le temple en remontant: +il n'est point +sculpté, et partant, d'aucun intérêt pour moi qui +ne cherche que les +<i>hadjar-maktoub</i> (les pierres écrites), comme disent nos +Arabes.</p> +<p>Le soleil levant du 23 nous trouva à <i>Dakkèh</i>, +l'ancienne <i>Pselcis</i>. Je +courus au temple, et la première inscription +hiéroglyphique qui me tomba +sous les yeux m'apprit que j'étais dans un lieu saint, +dédié à Thoth, +seigneur de <i>Pselk</i>: j'accrus ainsi ma carte de Nubie d'un +nouveau nom +hiéroglyphique de ville, et je pourrais aujourd'hui publier une +carte de +Nubie avec les noms antiques en caractères sacrés.</p> +<p>Le monument de Dakkèh présente un double +intérêt sous le rapport +mythologique; il donne des matériaux infiniment précieux +pour comprendre +la nature et les attributions de l'être divin que les +Égyptiens +adoraient sous le nom de Thoth (l'Hermès deux fois grand); une +série de +bas-reliefs m'a offert, en quelque sorte, toutes les <i>transfigurations</i> +de ce dieu. Je l'y ai trouvé d'abord (ce qui devait être) +en liaison +avec <i>Har-Hat</i> (le grand Hermès Trismégiste), sa +forme primordiale, et +dont lui, Thoth, n'est que la <i>dernière transformation</i>, +c'est-à-dire +son incarnation sur la terre à la suite d'<i>Ammon-Ra</i> et de <i>Mouth</i> +incarnés en Osiris et en Isis. Thoth remonte jusqu'à l'<i>Hermès +céleste</i> +(Har-Hat), la sagesse divine, l'esprit de Dieu, en passant par les +formes: 1° de <i>Pahitnoufi</i> (celui dont le coeur est bon); +2° +d'<i>Arihosnofri</i> ou <i>Arihosnoufi</i> (celui qui produit les +chants +harmonieux); 3° de <i>Meuï</i> (la pensée ou la +raison): sous chacun de ces +noms Thoth a une forme et des insignes particuliers, et les images de +ces diverses transformations du second Hermès couvrent les +parois du +temple de Dakkèh. J'oubliais de dire que j'ai trouvé ici +Thoth (le +Mercure égyptien) armé du <i>caducée</i>, +c'est-à-dire du sceptre ordinaire +des dieux, entouré de deux serpents, plus un scorpion.</p> +<p>Sous le rapport historique, j'ai reconnu que la partie la plus +ancienne +de ce temple (l'avant-dernière salle) a été +construite et sculptée par +le plus célèbre des rois éthiopiens, <i>Ergamènes</i> +(Erkamen), qui, selon +le récit de Diodore de Sicile, délivra l'<i>Éthiopie</i> +du gouvernement +théocratique, par un moyen atroce, il est vrai, en +égorgeant tous les +prêtres du pays: il n'en fit sans doute pas autant en Nubie, +puisqu'il y +éleva un temple; et ce monument prouve que la Nubie cessa +d'être soumise +à l'Égypte dès la chute de la XXVIe dynastie, +celle des Saïtes, détrônée +par Cambyse, et que cette contrée passa sous le joug des +Éthiopiens +jusqu'à l'époque des conquêtes de +Ptolémée Évergète Ier, qui la réunit +de nouveau à l'Égypte. Aussi le temple de Dakkèh, +commencé par +l'Éthiopien <i>Ergamènes</i>, a-t-il été +continué par Évergète Ier, par son +fils Philopator et son petit-fils Évergète II. C'est +l'empereur Auguste +qui a poussé, sans l'achever, la sculpture intérieure de +ce temple.</p> +<p>Près du pylône de Dakkèh, j'ai reconnu un reste +d'édifice, dont quelques +grands blocs de pierre conservent encore une portion de +dédicace: +c'était un temple de Thoth, construit par le Pharaon Moeris. +Voilà +encore un fait qui, comme beaucoup d'autre semblables, prouve que les +Ptolémées, et l'Éthiopien Ergamènes +lui-même, n'ont fait que +reconstruire des temples là où il en existait dans les +temps +pharaoniques, et aux mêmes divinités qu'on y a toujours +adorées. Ce +point était fort important à établir, afin de +démontrer que les derniers +monuments élevés par les Égyptiens ne contenaient <i>aucune +nouvelle forme +de divinité</i>. Le système religieux de ce peuple +était tellement un, +tellement lié dans toutes ses parties, et arrêté +depuis un temps +immémorial d'une manière si absolue et si précise, +que la domination des +Grecs et des Romains n'a produit aucune innovation: les +Ptolémées et les +Césars ont refait seulement, en Nubie comme en Égypte, ce +que les Perses +avaient détruit, et rebâti des temples là où +il en existait autrefois, +et dédiés aux mêmes dieux.</p> +<p>Dakkèh est le point le plus méridional où j'aie +rencontré des travaux +exécutés sous les Ptolémées et les +empereurs. Je suis convaincu que la +domination grecque ou romaine ne s'est jamais étendue, <i>au +plus</i>, au +delà d'Ibrim. Aussi ai-je trouvé depuis <i>Dakkèh</i> +jusqu'à <i>Thèbes</i> une +série presque continue d'édifices construit à ces +deux époques: les +monuments pharaoniques sont rares, et ceux du temps des +Ptolémées et des +Césars sont nombreux, et presque tous non achevés. J'en +ai conclu que la +destruction des temples pharaoniques primitivement existants entre +Thèbes et Dakkèh, en Nubie, doit être +attribuée aux Perses, qui ont dû +suivre la vallée du Nil jusque vers Sébouâ, +où ils ont pris, pour se +rendre en Éthiopie (et pour en revenir), la route du +désert, infiniment +plus courte que celle du fleuve, impraticable d'ailleurs pour une +armée, +à cause de nombreuses cataractes; la route du désert est +celle que +suivent encore aujourd'hui la plupart des caravanes, les armées +et les +voyageurs isolés. Cette marche des Perses a sauvé le +monument d'Amada, +facile à détruire puisqu'il n'est point d'une grande +étendue. De Dakkèh +à Thèbes on ne voit donc plus que de <i>secondes +éditions</i> des temples.</p> +<p>Il faut en excepter le monument de <i>Ghirché</i> et celui +de <i>Bet-oualli</i> +que les Perses n'ont pu détruire, puisqu'il eût fallu +abattre les +<i>montagnes</i> dans lesquelles ils sont creusés au ciseau. +Mais ces +<i>spéos</i>, et surtout le premier, ont été +ravagés autant que le permettait +la nature des lieux.</p> +<p>Nous arrivâmes à <i>Ghirché-Hussan</i> ou <i>Ghirf-Housseïn</i> +le 25 janvier. +C'est encore ici, comme à Ibsamboul, à Derri et à +Sébouâ, un véritable +Rhamesséion ou <i>Rhamséion</i>, c'est-à-dire un +monument dû à la munificence +de Rhamsès le Grand. Celui-ci est consacré au dieu <i>Phtha</i>, +personnage +dont on retrouve une imitation décolorée dans l'<i>Hephaistos</i> +des Grecs +et le Vulcain des Latins. Phtha était le dieu éponyme de +Ghirché, qui, +en langue égyptienne, portait le nom de <i>Pthahei</i> ou <i>Thyptah</i>, +<i>demeure +de Phtha</i>. Ainsi cette bourgade nubienne portait jadis le même +nom sacré +que <i>Memphis</i>: il paraît que ces noms fastueux furent +à la mode en +Nubie, puisque les inscriptions hiéroglyphiques m'ont appris, +par +exemple, que <i>Derri</i> avait le même nom que la fameuse <i>Héliopolis</i> +d'Égypte, <i>demeure du Soleil</i>, et que le misérable +village nommé +aujourd'hui Sébouâ, et dont le monument est si pauvre, se +décorait du +nom d'<i>Amoneï</i>, celui même de la <i>Thèbes</i> +aux cent portes.</p> +<p>La portion construite de l'<i>hémispéos</i> de +Ghirché est, à très-peu près, +détruite, et la partie excavée dans le rocher, travail +immense, a été +dégradée avec une espèce de recherche. J'ai +cependant pu relever le +sujet de tous les bas-reliefs et une grande portion des +légendes. La +grande salle est soutenue par six énormes piliers, dans lesquels +on a +taillé six colosses offrant le singulier contraste d'un travail +barbare +à côté de bas-reliefs d'une fort belle +exécution. Sur les parois +latérales sont huit niches carrées renfermant chacune +trois figures +assises, sculptées de plein relief: le personnage occupant le +milieu de +ces niches, ou petites chapelles, est toujours le dieu Soleil +Rhamsès, +le patron de Sésostris, invoqué sous le nom de Dieu +Grand, et comme +résidant dans <i>Phthaëi, Amoneï</i> et <i>Thyri</i>, +c'est-à-dire dans <i>Ghirché, +Sébouâ</i> et <i>Derri</i>, où existent en effet +des Rhamséion dédiés au dieu +Soleil Rhamsès, le même qu'on adore à +Ghirché, comme fils de Phtha et +d'Hathôr, les grandes divinités de ce temple. +L'étude des tableaux +religieux de Ghirché éclaircit beaucoup le mythe de ces +trois +personnages.</p> +<p>La journée du 26 fût donnée en partie au petit +temple de <i>Dandour</i>. Nous +retombons ici dans le <i>moderne</i>; c'est un ouvrage non +achevé du temps de +l'empereur Auguste; mais, quoique peu important par son étendue, +ce +monument m'a beaucoup intéressé, puisqu'il est +entièrement relatif à +l'incarnation d'Osiris, sous forme humaine, sur la terre. Notre +soirée +du 25 avait été égayée par un superbe +écho découvert par hasard en face +de Dandour, où nous venions d'aborder. Il répète +fort distinctement et +d'une voix sonore jusqu'à onze syllabes. Nos compagnons italiens +se +plaisaient à lui faire redire des vers du Tasse, +entremêlés de coups de +fusil qu'on tirait de tous côtés, et auxquels +l'écho répondait par des +coups de canon ou les éclats du tonnerre.</p> +<p>Le temple de <i>Kalabschi</i> eut son tour le 27; c'est ici que +j'ai +découvert une nouvelle génération de dieux, et qui +complète le cercle +des formes d'Ammon, point de départ et point de réunion +de toutes les +essences divines. Ammon-Ra, l'Être suprême et primordial, +étant son +propre père, est qualifié de mari de sa mère (la +déesse Mouth), sa +portion féminine renfermée en sa propre essence à +la fois mâle et +femelle, [Greek: Arsenothaelus]: tous les autres dieux égyptiens +ne sont +que des formes de ces deux principes constituants +considérés sous +différents rapports pris isolément. Ce ne sont que de +pures abstractions +du grand Être. Ces formes secondaires, tertiaires, etc., +établissent une +chaîne non interrompue qui descend des cieux et se +matérialise jusqu'aux +incarnations sur la terre, et sous forme humaine. La dernière de +ces +incarnations est celle d'<i>Horus</i>, et cet anneau extrême de +la chaîne +divine forme sous le nom d'Horammon l'Omega des dieux, dont Ammon-Horus +(le grand Ammon, esprit actif et générateur) est l'Alpha. +Le point de +départ de la mythologie égyptienne est une <i>Triade</i> +formée des trois +parties d'<i>Ammon-Ra</i>, savoir Ammon (le mâle et le +père), Mouth (la +femelle et la mère) et Khons (le fils enfant). Cette Triade, +s'étant +manifestée sur la terre, se résout en Osiris, Isis et +Horus. Mais la +parité n'est pas complète, puisque Osiris et Isis sont +frères. C'est à +Kalabschi que j'ai enfin trouvé la Triade finale, celle dont les +trois +membres se fondent exactement dans les trois membres de la Triade +initiale: Horus y porte en effet le titre de mari de la mère; et +le fils +qu'il a eu de sa mère Isis, et qui se nomme <i>Malouli</i> (le <i>Mandouli</i> +dans les <i>proscynemata</i> grecs), est le dieu principal de +Kalabschi, et +cinquante bas-reliefs nous donnent sa généalogie. Ainsi +la Triade finale +se formait d'Horus, de sa mère Isis et de leur fils Malouli, +personnages +qui rentrent exactement dans la Triade initiale, Ammon, sa mère +Mouth et +leur fils Khons. Aussi <i>Malouli</i> était-il adoré +à Kalabschi sous une +forme pareille à celle de Khons, sous le même costume et +orné des mêmes +insignes: seulement le jeune dieu porte ici de plus le titre de +Seigneur +de Talmis, c'est-à-dire de Kalabschi, que les géographes +grecs appellent +en effet <i>Talmis</i>, nom qui se retrouve d'ailleurs dans les +inscriptions +des temples.</p> +<p>J'ai, de plus, acquis la certitude qu'il avait existé +à Talmis trois +<i>éditions</i> du temple de Malouli; une sous les Pharaons et +du règne +d'Aménophis II, successeur de Moeris: une du temps des +Ptolémées; et la +dernière, le temple actuel qui n'a jamais été +terminé, sous Auguste, +Caïus Caligula et Trajan; et la légende du dieu <i>Malouli</i>, +dans un +fragment de bas-relief du premier temple, employé dans la +construction +du troisième, ne diffère en rien des légendes les +plus récentes. Ainsi +donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de Nubie et +d'Égypte n'a jamais reçu de modification, on n'innovait +rien, et les +anciens dieux régnaient encore le jour où les temples ont +été fermés par +le christianisme. Ces dieux, d'ailleurs, s'étaient en quelque +sorte +partagé l'Égypte et la Nubie, constituant ainsi une +espèce de +<i>répartition féodale</i>. Chaque ville avait son +patron; Chnouphis et Saté +régnaient à Éléphantine, à +Syène et à Béghé, et leur juridiction +s'étendait sur la Nubie entière; Phré, à +Ibsamboul, à Derri et à Amada; +Phtha, à Ghirché; Anouké, à Maschakit; +Thoth, le surintendant de +Chnouphis, sur toute la Nubie, avait ses fiefs principaux à +Ghébel-Addèh +et à Dakkèh; Osiris était seigneur de Dandour; +Isis, reine à Philae; +Hathôr, à Ibsamboul, et enfin Malouli, à Kalabschi. +Mais Ammon-Ra règne +partout et occupe habituellement la droite des sanctuaires.</p> +<p>Il en était de même en Égypte, et l'on +conçoit que ce culte partiel ne +pouvait changer, puisqu'il était attaché au pays par +toute la puissance +des croyances religieuses. Du reste, ce culte, pour ainsi dire exclusif +dans chaque localité, ne produisait aucune haine entre les +villes +voisines, puisque chacune d'elles admettait dans son temple (comme +syntrônes), et cela par un esprit de courtoisie très-bien +calculé, les +divinités adorées dans les cantons limitrophes. Ainsi +j'ai retrouvé à +Kalabschi les dieux de Ghirché et de Dakkèh au midi, ceux +de Déboud au +nord, occupant une place distinguée; à Déboud, les +dieux de Dakkèh et de +Philae; à Philae, ceux de Déboud et de Dakkèh, au +midi? ceux de Béghé +d'Éléphantine et de Syène au nord; à +Syène enfin, les dieux de Philae et +ceux d'Ombos.</p> +<p>C'est encore à Kalabschi que j'ai remarqué, pour la +première fois, la +couleur violette employée dans les bas-reliefs peints; j'ai fini +par +découvrir que cette couleur provenait du mordant ou mixtion +appliquée +sur les parties de ces tableaux qui devaient recevoir la <i>dorure</i>; +ainsi +le sanctuaire de Kalabschi et la salle qui le précède ont +été dorés +aussi bien que le sanctuaire de Dakkèh.</p> +<p>Près de Kalabschi est l'intéressant monument de <i>Bet-Oualli</i>, +qui nous a +pris les journées des 28, 29, 30 et 31 janvier jusqu'à +midi. Là, mes +yeux se sont consolés des sculptures barbares du temple de +Kalabschi, +qu'on a fait riches parce qu'on ne savait plus les faire belles, en +contemplant les bas-reliefs historiques gui décorent ce +spéos, d'un fort +beau style, et dont nous avons des copies complètes. Ces +tableaux sont +relatifs aux campagnes contre les Arabes et des peuples <i>africains</i>, +les +<i>Kouschi</i> (les Éthiopiens), et les <i>Schari</i>, qui sont +probablement les +<i>Bischari</i> d'aujourd'hui; campagnes de Sésostris dans <i>sa +jeunesse</i> et +<i>du vivant de son père</i>, comme le dit expressément +Diodore de Sicile, +qui à cette époque lui fait soumettre, en effet, les <i>Arabes</i> +et +<i>presque toute la Libye</i>.</p> +<p>Le roi Rhamsès, père de <i>Sésostris</i>, est +assis sur son trône dans un +naos, et son fils, en costume de prince, lui présente un groupe +de +prisonniers arabes asiatiques. Plus loin, le Pharaon est +représenté +comme vainqueur, frappant lui-même un homme de cette nation, en +même +temps que le prince (Sésostris) lui présente les chefs +militaires et une +foule de prisonniers. Le roi, sur son char, poursuit les Arabes, et son +fils frappe de sa hache les portes d'une ville assiégée; +le roi foule +aux pieds les Arabes vaincus, dont une longue file lui est +amenée en +état de captifs par le prince son fils: tels sont les tableaux +historiques décorant la paroi de gauche de ce qui formait la +salle +principale du monument, en supposant que cette portion du <i>spéos</i> +ait +jamais été couverte.</p> +<p>La paroi de droite présente les détails de la campagne +contre les +<i>Éthiopiens</i>, les <i>Bischari</i> et des <i>nègres</i>. +Dans le premier tableau, +d'une grande étendue, on voit les Barbares en pleine +déroute, se +réfugiant dans leurs forêts, sur les montagnes, ou dans +des marécages; +le second tableau, qui couvre le reste de cette paroi, +représente le roi +assis dans un naos et accueillant, avec un geste de la main, son fils +aîné (Sésostris), qui lui présente, 1° +un <i>prince éthiopien</i> nommé +<i>Aménémoph, fils de Poeri</i>, soutenu par deux de ses +enfants, dont l'un +lui offre une coupe, comme pour lui donner la force d'arriver au pied +du +trône du père de son vainqueur; 2° des chefs +militaires égyptiens; 3° +des tables et des buffets couverts de <i>chaînes d'or</i> et +avec elles des +<i>peaux de panthère</i>; des sachets renfermant de l'<i>or en +poudre</i>; des +troncs de bois d'<i>ébène</i>; des <i>dents +d'éléphant</i>; des <i>plumes +d'autruche</i>; des faisceaux d'<i>arcs</i> et de <i>flèches</i>; +des <i>meubles +précieux</i>; et toutes sortes de butin pris sur l'ennemi ou +imposé par la +conquête; 4° à la suite de ces richesses, marchent +quelques <i>Bischari</i> +prisonniers, hommes et femmes, l'une de celles-ci portant deux enfants +sur ses épaules et dans une espèce de couffe; suivent des +individus +conduisant au roi des <i>animaux vivants</i>, les plus curieux de +l'intérieur +de l'Afrique, le <i>lion</i>, les <i>panthères</i>, l'<i>autruche</i>, +des <i>singes</i> et +la <i>girafe</i>, parfaitement dessinés, etc., etc. On +reconnaîtra là, +j'espère, la campagne de Sésostris contre les +Éthiopiens, lesquels il +força, selon Diodore de Sicile encore, de payer à +l'Égypte un tribut +annuel en <i>or</i>, en <i>ébène</i> et en <i>dents +d'éléphant</i>.</p> +<p>Les autres sculptures du spéos sont toutes religieuses. Ce +monument +était consacré au grand dieu Ammon-Ra et à sa +forme secondaire +Chnouphis. Le premier de ces dieux déclare plusieurs fois, dans +ses +légendes, avoir donné toutes les mers et toutes les +terres existantes à +son fils chéri «le Seigneur du monde (Soleil gardien de +justice) +Rhamsès +(II).» Dans le sanctuaire, ce Pharaon est +représenté +suçant le lait des +déesses Anouké et Isis. «Moi qui suis ta +mère, la +dame d'Éléphantine, +dit la première, je te reçois sur mes genoux, et te +présente mon sein +pour que tu y prennes ta nourriture, ô Rhamsès!» +«Et moi, +ta mère Isis, +dit l'autre, moi, la dame de Nubie, je t'accorde les périodes +des +panégyries (celles de trente ans) que tu suces avec mon lait, et +qui +s'écouleront en une vie pure.» J'ai fait copier ces deux +tableaux, ainsi +que plusieurs autres, parmi lesquels deux bas-reliefs montrant le +Pharaon vainqueur des peuples du <i>Midi</i> et des peuples du <i>Nord</i>. +Il ne +faut pas oublier que les Égyptiens appelaient les Syriens, les +Assyriens, les Ioniens et les Grecs, peuples septentrionaux.</p> +<p>Je dis adieu à ce monument de Bet-Oualli avec quelque peine; +car c'était +le dernier de la belle époque et d'une bonne sculpture que je +dusse +rencontrer entre Kalabschi et Thèbes.</p> +<p>Le 31, au coucher du soleil, nous étions à <i>Kardâssi</i> +ou <i>Kortha</i>, où +j'allai visiter les restes d'un petit temple d'Isis, +dénué de sculpture, +à l'exception d'un bas-relief sur un fût de colonne. +J'avais vu, deux +heures auparavant, les temples de <i>Tafah</i> (l'ancienne <i>Taphis</i>), +également sans sculptures ni inscriptions +hiéroglyphiques; mais on juge +facilement, à leur genre d'architecture, qu'ils appartiennent au +temps +de la domination romaine.</p> +<p>Le 1er février, nous vîmes venir à nous une +cange avec pavillon +autrichien: c'était du nouveau pour nous, et les conjectures de +marcher; +cependant, la barque avançait aussi vers nous, et je reconnus +sur la +proue M. Acerbi, consul général d'Autriche en +Égypte, qui m'appelait et +me saluait de la main. Nous arrêtâmes nos barques et +passâmes quelques +heures à causer de nos travaux avec cet excellent homme, +publiciste et +littérateur distingué, qui nous avait traités +d'une manière si aimable +pendant notre séjour à Alexandrie. Nous nous +séparâmes, lui pour +remonter jusqu'à la seconde cataracte, et moi pour rentrer en +Égypte, +avec promesse de nous rejoindre à Thèbes, qui est le +Paris de l'Égypte +et le rendez-vous des voyageurs, n'en déplaise à la +grosse ville du +Kaire et à la triste Alexandrie.</p> +<p>Vers deux heures après midi, nous étions à <i>Déboud</i> +ou <i>Déboudé</i>: nous +étant rendus au temple, en passant sous les trois petits +propylons sans +sculpture, je trouvai qu'il avait été bâti, en +grande partie, par un roi +éthiopien nommé <i>Atharramon</i>, et qui doit +être le prédécesseur ou le +successeur immédiat de l'<i>Ergamènes</i> de +Dakké. Le temple, dédié à +Ammon-Ra, seigneur de <i>Tébot</i> (Déboud), et à +Hathôr, et subsidiairement +à Osiris et à Isis, a été continué, +mais non achevé, sous les empereurs +Auguste et Tibère. Dans le sanctuaire, encore non +sculpté, gisent les +débris d'un mauvais naos monolithe, en granit rose, du temps des +Ptolémées.</p> +<p>Notre travail étant terminé, nous rentrâmes dans +nos barques, pressés de +partir et de profiter du reste de la journée pour arriver +à Philae, +rentrer ainsi en Égypte, et dire adieu à cette pauvre +Nubie, dont la +sécheresse avait déjà lassé tous mes +compagnons de voyage; d'ailleurs, +en remettant le pied en Égypte, nous pouvions espérer de +manger du pain +un peu plus supportable que les maigres galettes azymes dont nous +régalait journellement notre boulanger en chef, tout à +fait à la hauteur +du gargotier arabe qu'on nous donna au Kaire comme un cuisinier +cordon-bleu.</p> +<p>C'est à neuf heures du soir que nous retouchâmes enfin +la terre +égyptienne, en abordant à l'île de Philae, rendant +grâces à ses antiques +divinités Osiris, Isis et Horus, de ce que la famine ne nous +avait pas +dévorés entre les deux cataractes.</p> +<p>Nous avons séjourné dans l'île sainte jusqu'au 7 +février, terminant les +travaux commencés au mois de décembre, et recueillant +tous les tableaux +mythologiques relatifs à l'histoire et aux attributions d'Isis +et +d'Osiris, les dieux principaux de Philae, bas-reliefs qui s'y trouvent +en fort grand nombre. Je me contenterai de donner ici les +époques des +principaux édifices de cette île.</p> +<p>Le petit temple du sud a été dédié +à Hathôr, et construit par le Pharaon +Nectanèbe, le dernier des rois de race égyptienne, +détrôné par la +seconde invasion des Perses. La grande galerie, ou portique couvert +qui, +de ce joli petit édifice, conduit au grand temple, est de +l'époque des +empereurs; ce qu'il y a de sculpté l'a été sous +les règnes d'Auguste, de +Tibère et de Claude.</p> +<p>Le premier pylône est du temps de Ptolémée +Philométor, qui a encastré +dans ce pylône un propylon dédié à Isis par +le Pharaon Nectanèbe, et +l'existence de ce propylon prouve qu'avant le <i>grand temple d'Isis</i> +actuel il en existait déjà un autre sur le même +emplacement, lequel aura +été détruit par les Perses de Darius Ochus. Cela +explique les débris de +sculpture plus anciens employés dans les colonnes du pronaos +actuel du +grand temple.</p> +<p>C'est Ptolémée Philadelphe qui a construit le +sanctuaire et les salles +adjacentes de ce monument. Le pronaos est d'Évergète II, +et le second +pylône, de Ptolémée Philométor. Les +sculptures et bas-reliefs extérieurs +de tout l'édifice ont été exécutés +sous Auguste et Tibère.</p> +<p>Entre les deux pylônes du grand temple d'Isis, il existe +à droite et à +gauche deux beaux édifices d'un genre particulier. Celui de +gauche est +un temple périptère, dédié à +Hathôr et à la délivrance d'Isis qui vient +d'enfanter Horus. La plus ancienne partie de ce temple est de +Ptolémée +Épiphane ou de son fils Évergète II. Les +bas-reliefs extérieurs sont du +règne d'Auguste et de Tibère. C'est +Évergète II qui se donne les +honneurs de la construction de ce temple, dans les longues +dédicaces de +la frise extérieure.</p> +<p>Le même roi s'est aussi emparé, par une inscription +semblable, de +l'édifice de droite, qui, presque tout entier, est de son +frère +Philométor, à l'exception d'une salle sculptée +sous Tibère.</p> +<p>J'ai donné une journée presque entière à +une petite île voisine de +Philae, l'île de <i>Béghé</i>, où la +Commission d'Égypte indiquait le reste +d'un petit édifice égyptien. J'y ai, en effet, +trouvé quelques colonnes +d'un tout petit temple de très-mauvais travail et de +l'époque de +Philométor. Mais des inscriptions m'apprirent que j'étais +dans l'île de +<i>Snem</i>, nom de localité que j'avais rencontré +souvent, depuis Ombos +jusqu'à Dakké, dans les légendes des dieux, et +surtout dans celles du +dieu Chnouphis et de la déesse Hathôr. C'était +là un des lieux les plus +saints de l'Égypte, et une île sacrée, but de +pèlerinages longtemps +avant sa voisine l'île de Philae, qui se nommait <i>Manlak</i> +en langue +égyptienne. C'est de là qu'est venu le copte <i>Pilach</i>, +l'arabe <i>Bilaq</i>, +et le grec <i>Philai</i>, sans que, dans tout cela, il soit le moins +du monde +question de <i>fil</i> (l'éléphant), comme l'ont +prétendu de soi-disant +étymologistes.</p> +<p>Le temple de Snem (Béghé) était en effet +dédié à Chnouphis et à la +déesse Hathôr, et le monument actuel était encore +la <i>seconde édition</i> +d'un temple bien plus ancien et plus étendu, bâti sous le +règne du +Pharaon Aménophis II, successeur de Moeris. J'ai retrouvé +les débris de +ce temple, et les restes d'une statue colossale du même Pharaon, +qui +décorait un des pylônes de l'ancien édifice. J'ai +recueilli dans cette +île, en courant ses rochers de granit rose, une vingtaine +d'inscriptions, toutes des temps pharaoniques, attestant des visites et +des actes d'adoration faits dans l'île sainte de <i>Snem</i> par +de grands +personnages de la vieille Égypte, et entre autres: 1° un +proscynéma d'un +<i>basilicogrammate commandant les troupes</i>, sous le Pharaon +Aménophis III +(Memnon), grammate nommé <i>Aménémoph</i>; 2° +une inscription attestant le +<i>pèlerinage d'un grand-prêtre d'Ammon</i>, prince de la +famille de Rhamsès; +3° celui d'un prince éthiopien nommé <i>Mémosis</i>, +sous le Pharaon +Aménophis III; 4° celui du prince éthiopien <i>Messi</i>, +sous Rhamsès le +Grand; 5° celui d'un <i>grand-prêtre</i> d'Anouké, +nommé <i>Aménothph</i>; 6° un +proscynéma conçu en ces termes: «Je suis venu vers +vous, +moi votre +serviteur, vous tous, grands dieux, qui résidez dans Snem! +accordez-moi +tous les bienfaits qui sont en vos mains, (<i>à moi</i>) +l'intendant des +terres du roi seigneur du monde Aménophis (III), AMOSIS;» +cet +Amosis est +représenté à côté de l'inscription, +levant ses mains en attitude +d'adoration; 7° enfin, vers le haut d'une montagne de grands +rochers de +granit, j'ai copié une belle inscription attestant que l'an XXX, +l'an +XXXIV et l'an XXXIX du règne de Rhamsès le Grand +(Sésostris), un des +princes ses enfants a assisté à la <i>panégyrie</i> +de <i>Snem</i>, et l'a +célébrée par des sacrifices. Je ne parle point de +plusieurs inscriptions +purement onomastiques, et de quelques autres qui, ne contenant que les +légendes royales, sculptées en grand, des Pharaons +Psammétichus Ier, +Psammétichus II, Apriès et Amasis, semblent avoir eu pour +motif de +rappeler soit le passage de ces Pharaons dans l'île de <i>Snem</i>, +soit même +de grands travaux d'exploitation dans les montagnes granitiques de +cette +île, où le granit est de toute beauté.</p> +<p>Avant de quitter Philae, j'allai, avec MM. Duchesne, Lhôte, +Lehoux et +Bertin, faire <i>une partie de plaisir</i> à la cataracte, +où nous prîmes un +modeste repas, assis à l'ombre d'un <i>santh</i> (mimosa fort +épineux), le +seul arbre du lieu, en face des brisants du Nil, dont le bruissement me +rappela nos torrents des Alpes. Au retour, je me fis débarquer +en face +de Philaee, sur la rive droite du fleuve, pour aller à la chasse +des +inscriptions dans les rochers de granit qui la couvrent, et du nombre +desquels est le roc taillé en forme de siège et qu'un de +nos doctes +amis, M. Letronne, a cru pouvoir être l'<i>Abaton</i> +nommé dans les +inscriptions grecques de l'obélisque de Philae. Ce n'est +cependant qu'un +rocher comme un autre, avec cette différence qu'il est +chargé +d'inscriptions fort curieuses, mais qui n'ont aucun rapport avec les +dieux de Philae; les plus remarquables de ces inscriptions sont les +suivantes:</p> +<p>1º Une stèle sculptée sur le roc, mais à +demi effacée, monument qui +rappelle une victoire remportée sur les Libyens par le Pharaon +<i>Thouthmosis IV</i>, l'an septième de son règne, le 8 +du mois de Phaménoth;</p> +<p>2° Une stèle de son successeur Aménophis III +(Memmon), assez bien +conservée, de quatorze lignes, rappelant que ce Pharaon, venant +de +soumettre les Éthiopiens, l'an cinquième de son +règne, a passé dans ce +lieu et y a tenu une panégyrie (assemblée religieuse);</p> +<p>3º Un proscynéma à Néith et à +Mandou, pour le salut du roi Mandoouthph +(Smendès), de la XXIe dynastie;</p> +<p>4° Un proscynéma à Horammon, Saté et +Mandou, pour le salut du roi +Néphérothph (Néphérites), de la XXIXe +dynastie.</p> +<p>Je ne parle point d'une foule de proscynéma de simples +particuliers, à +Chnouphis et à Saté, les grandes divinités de la +cataracte.</p> +<p>Les rochers sur la <i>route de Philae à Syène</i>, et +que j'ai explorés le 7 +février, en portent aussi un très-grand nombre, +adressés aux mêmes +divinités: j'y ai aussi copié des inscriptions et des +sculptures +représentant des princes éthiopiens rendant hommage +à Rhamsès le Grand +ou à son grand-père (Mandoueï); ce sont les +mêmes dont j'ai trouvé de +semblables monuments en Nubie.</p> +<p>Je rentrai enfin à Syène, que j'avais quittée +en décembre. En attendant +que nos bagages arrivassent de Philae à dos de chameau, et qu'on +disposât notre nouvelle escadre égyptienne (car nous avons +laissé les +barques nubiennes à la cataracte, qu'elles ne peuvent franchir), +je +revis les débris du temple de Syène, consacré +à Chnouphis et à Saté, +sous l'empereur Nerva; c'est un monument de l'extrême +décadence de l'art +en Égypte; il m'a intéressé toutefois, 1° +parce que c'est le seul qui +porte la légende hiéroglyphique de <i>Nerva</i>; 2° +parce qu'il m'a fait +connaître le nom hiéroglyphique-phonétique de +Syène, <i>Souan</i>, qui est le +nom copte <i>Souan</i>, et l'origine du <i>Syéné</i> +des Grecs et de l'<i>Osouan</i> +des Arabes; 3° enfin, parce que le nom symbolique de cette +même ville, +représentant un <i>aplomb</i> d'architecte ou de maçon, +fait, sans aucun +doute, allusion à l'antique position de Syène sous le +tropique du +Cancer, et à ce fameux puits dans lequel les rayons du soleil +tombaient +d'aplomb le jour du solstice d'été: les auteurs grecs +sont pleins de +cette tradition, qui a pu, en effet, être fondée sur un +fait réel, mais +à une époque infiniment reculée.</p> +<p>J'ai couru, en bateau, les rochers de granit des environs de +Syène, en +remontant vers la cataracte; j'y ai trouvé l'hommage d'un prince +éthiopien à Aménophis III, et à la reine +Taïa sa femme; un acte +d'adoration à Chnouphis, le dieu local, pour le salut de +Rhamsès le +Grand, de ses filles <i>Isénofré, Bathianthi</i>, et de +leurs frères +<i>Scha-hem-kamé</i> et <i>Mérenphtah</i>; le prince +éthiopien <i>Mémosis</i> (le même +dont j'avais déjà recueilli une inscription dans +l'île de Snem), +agenouillé et adorant le prénom du roi Aménophis +III; enfin plusieurs +proscynéma de simples particuliers ou de fonctionnaires publics, +aux +divinités de Syène et de la cataracte, Chnouphis, +Saté et Anouké.</p> +<p>Je visitai pour la seconde fois l'île d'<i>Éléphantine</i>, +qui, tout +entière, formerait à peine un parc convenable pour un bon +bourgeois de +Paris, mais dont certains chronologistes modernes ont voulu toutefois +faire un <i>royaume</i>, pour se débarrasser de la vieille +dynastie +égyptienne des <i>Éléphantins</i>. Les deux +temples ont été récemment +détruits, pour bâtir une caserne et des magasins à +Syène; ainsi a +disparu le petit temple dédié à Chnouphis par le +Pharaon Aménophis III. +Je n'ai retrouvé debout que les deux montants des portes en +granit ayant +appartenu à un autre temple de Chnouphis, de Saté et +d'Anouké, dédié +sous Alexandre, fils d'Alexandre le Grand. Mais un mauvais mur de quai, +de construction romaine, m'a offert les débris, +entremêlés et mutilés, +de plusieurs des plus curieux édifices +d'Éléphantine, construits sous +les rois Moeris, Mandoueï et Rhamsès le Grand. Dans les +restes d'une +chambre qui termine l'escalier du quai égyptien, j'ai +copié plusieurs +proscynéma hiéroglyphiques assez curieux, et +l'inscription d'une stèle +mutilée du Pharaon Mandoueï.</p> +<p>Étant allé rejoindre mon escadre, et n'ayant plus rien +à voir ni à faire +sur l'ancienne <i>limite de l'empire romain</i>, je quittai les +rochers +granitiques de Syène et d'Éléphantine, et nous +nous dirigeâmes sur +<i>Ombos</i>, où le vent a juré de nous empêcher +d'arriver, puisque, au +moment où j'écris cette ligne, nous sommes au 12 +février; il est sept +heures du matin, et le Nil mugit à quatre pouces de distance du +lit sur +lequel je suis assis.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Ombos, le 14 février +à deux heures.</small></p> +<p>Je suis enfin arrivé avant-hier à <i>Ombos</i>, vers +le milieu du jour. Nous +avons repris nos travaux du mois de décembre, et à cette +heure-ci ils +sont terminés. Tout est encore ici de l'époque grecque: +le grand temple +est cependant d'une très-belle architecture et d'un grand effet; +il a +été commencé par Épiphane, continué +sous Philométor et Évergète II; +quelques bas-reliefs sont même du temps de <i>Cléopâtre +Cocce</i> et de Soter +II. Ce grand édifice, dont les ruines ont un aspect +très-imposant, était +consacré à deux Triades qui se partagent le temple, +divisé, en effet, +longitudinalement, en deux parties bien distinctes, l'une passant +presque toujours dans des massifs de la construction. Sévek-Ra +(la forme +primordiale de Saturne, Kronos) à tête de crocodile, +Hathôr (Vénus), et +leur fils Khons-Hôr, forment la première Triade. La +seconde se compose +d'Aroëris, de la déesse Tsonénoufré et de +leur fils Pnevtho; ce sont les +dieux seigneurs d'Ombos, et le crocodile que portent les +médailles +romaines du nome ombite est l'animal sacré du dieu principal, +Sévek-Ra.</p> +<p>La femme de Philométor, Cléopâtre, porte, dans +les dédicaces et dans les +cartouches sculptés sur la corniche du pronaos, un surnom qui ne +peut +être que le grec <i>Tryphoene</i> ou <i>Dropion</i>; mais la +première lecture est +plus probable; il est répété trente fois, et il +est impossible de s'y +tromper.</p> +<p>Le petit temple d'Ombos était, comme l'un de ceux de Philae +et le +temple d'Hermonthis, un <i>eimisi</i> ou <i>mammisi</i>, +c'est-à-dire un édifice +sacré figurant le <i>lieu de la naissance</i> du jeune dieu de +la Triade +locale, c'est-à-dire une image terrestre du lieu où les +déesses Hathôr +et Tsonénoufré avaient enfanté leur fils +Khons-Hôr et Pnevtho, les deux +fils des deux Triades d'Ombos.</p> +<p>C'est en me glissant à travers les pierres +éboulées de ce petit +monument, et en visitant une à une toutes celles qui +bientôt seront +englouties par le Nil, lequel, ayant sapé les fondations, a +déjà détruit +la plus grande partie du monument, que j'ai trouvé des blocs +ayant +appartenu à une construction bien plus ancienne, +c'est-à-dire à un +temple dédié par le roi Thouthmosis III (Moeris) au dieu +Sévek-Ra, et +avec les débris duquel on avait construit une partie de l'<i>eimisi</i>, +sous +Évergète II, Cocce et Soter II.</p> +<p>Le grand temple d'Ombos n'est donc encore qu'une seconde +édition: et +c'est au plus ancien temple de Saturne qu'appartenaient les jambages +d'un tout petit propylon encastré aujourd'hui sur la face +extérieure de +l'enceinte en brique qui environne les temples du côté du +sud-est. Les +sculptures en sont du temps de Thouthmosis III, et le nom +hiéroglyphique +de ce <i>propylon</i>, inscrit au bas des deux jambages, était <i>Porte</i> +(ou +propylon) <i>de la reine</i> Amensé, <i>conduisant au temple +de Sévek-Ra</i> +(Saturne). On n'a point oublié que ce roi-reine est +Amensé, mère de +Moeris. Le grand propylon voisin du Nil est de l'époque de +Philométor, +et conduisait au petit temple actuel.</p> +<p>Le vent souffle toujours avec autant de violence; s'il cesse dans la +nuit, nous en profiterons pour aller à <i>Ghébel-Selséléh</i>, +où nous attend +une belle moisson des temps pharaoniques. Je ne clos donc ma lettre que +conditionnellement.</p> +<p><i>Toujours Ombos</i>, le 16. Je me réjouis d'avance en +pensant que j'aurai +peut-être à Thèbes un nouveau courrier; j'y serai +à la fin du mois. Je +trouve les lettres de Paris un peu courtes; on oublie que je suis +à +mille lieues de France, et les soirées sont si longues! Toujours +fumer +ou jouer à la bouillotte! Il nous faudrait une bonne +édition des petits +paquets de Paris. Qu'on ne me trouve pas exigeant; j'ai presque le +droit +de l'être sous les auspices des vingt-sept pages que je viens +d'écrire, +et que je clos au plus vite, de peur qu'on ne dise que les plus grands +bavards du monde sont les gens qui reviennent de la seconde +cataracte.... Comme nos courriers pour le Kaire vont à pied, et +que le +vent ne les arrête pas, je fais partir ce soir même celui +qui nous a +apporté nos lettres de France.... Je n'ai pas oublié les +notes de M. +Letronne; il apprendra avec intérêt que le listel sur +lequel est gravée +l'inscription d'Ombos était doré, et que les lettres ont +conservé une +couleur rouge vif encore très-visible; je n'ai pu +vérifier ce qu'il y +avait sur Sérapis à <i>Tafah</i>, la pierre qui devait +porter ce nom +n'existant plus.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="DOUZIEME_LETTRE"></a> +<h2>DOUZIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Biban-el-Molouk (Thèbes), +le 25 mars 1829.</small></p> +<p>J'ai écrit un mot en courant, le 11 de ce mois ou environ, +que le consul +général d'Autriche, M. Acerbi, quittant la ville royale, +m'a promis +d'expédier d'Alexandrie; par le premier bâtiment partant +pour l'Europe. +J'annonçais notre arrivée, en très-bonne +santé (tous tant que nous +sommes), à <i>Thèbes</i>, où nous rentrâmes +le 8 mars au matin, après avoir +heureusement terminé notre voyage de Nubie et de la haute +Thébaïdé; nos +barques furent amarrées au pied des colonnades du palais de <i>Louqsor</i>, +que nous avons étudié et exploité jusqu'au 23 du +mois courant. Je tenais +à profiter de nos barques pour notre travail de Louqsor, parce +que ce +magnifique palais, le plus profane de tous les monuments de +l'Égypte, +obstrué par des cahuttes de fellahs qui masquent et +défigurent ses beaux +portiques, sans parler de la chétive maison d'un <i>bim-bachi</i>, +juchée +sur la plate-forme violemment percée à coups de pic, pour +donner passage +aux balayures du Turc, qui sont dirigées sur un superbe +sanctuaire +sculpté sous le règne du fils d'Alexandre le Grand; ce +magnifique +palais, dis-je, ne nous offrait aucun local commode ni assez propre +pour +y établir notre ménage. Il a donc fallu garder notre +maasch, la dahabié +et les petites barques, jusqu'au moment où nos travaux de +Louqsor ont +été finis.</p> +<p>Nous passâmes sur la rive gauche le 23, et après avoir +envoyé notre gros +bagage à une maison de <i>Kourna</i>, que nous a laissée +un très-brave et +excellent homme nommé Piccinini, agent de M. d'Anastasy à +Thèbes, nous +avons tous pris la route de la vallée de <i>Biban-el-Molouk</i>, +où sont les +tombeaux des rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Cette +vallée +étant étroite, pierreuse, circonscrite par des montagnes +assez élevées +et dénuées de toute espèce de +végétation, la chaleur doit y être +insupportable aux mois de mai, juin et juillet; il importait donc +d'exploiter cette riche et inépuisable mine à une +époque où +l'atmosphère, quoique déjà fort +échauffée, est cependant encore +supportable. Notre caravane s'y est donc établie le jour +même, et nous +occupons le meilleur logement et le plus magnifique qu'il soit possible +de trouver en Égypte. C'est le roi Rhamsès (le +quatrième de la XIXe +dynastie) qui nous donne l'hospitalité, car nous habitons tous +son +magnifique tombeau, le second que l'on rencontre à droite en +entrant +dans la vallée de Biban-el-Molouk. Cet hypogée, d'une +admirable +conservation, reçoit assez d'air et assez de lumière pour +que nous y +soyons logés à merveille; nous occupons les trois +premières salles, qui +forment une longueur de 65 pas; les parois, de 15 à 20 pieds de +hauteur, +et les plafonds, sont tout couverts de sculptures peintes, dont les +couleurs conservent presque tout leur éclat; c'est une +véritable +habitation de prince, à l'inconvénient près de +l'enfilade des pièces; le +sol est couvert en entier de nattes et de roseaux; enfin, les deux +<i>kaouas</i> (nos gardes du corps) et les domestiques couchent dans +deux +tentes dressées à l'entrée du tombeau. Tel est +notre établissement dans +la vallée des Rois, véritable séjour de la mort, +puisqu'on n'y trouve ni +un brin d'herbe, ni êtres vivants, à l'exception des +chacals et des +hyènes qui, l'avant-dernière nuit, ont +dévoré, à cent pas de notre +<i>palais</i>, l'âne qui avait porté mon domestique +barabra Mohammed, pendant +le temps que l'ânier passait agréablement sa nuit de +Ramadhan dans notre +cuisine, qui est établie dans un tombeau royal totalement +ruiné. Mais en +voilà assez sur le ménage.</p> +<p>Un courrier que j'ai reçu à Thèbes m'a +apporté les lettres du 20 +décembre; ce sont les plus récentes de toutes celles qui +me sont +parvenues; je me réjouis des bonnes nouvelles qu'elles me +donnent, et +surtout du bon état de notre vénérable M. Dacier. +Je lui présente mes +félicitations et mes respects; j'espère que sa +santé se sera soutenue, +et que mes voeux, partis de la deuxième cataracte le 1er janvier +dernier, seront exaucés pour l'année courante et à +toujours.</p> +<p>L'annonce de la commission archéologique pour la +Morée, donnée par S. +Ex. le ministre de l'intérieur à notre ami Dubois, m'a +causé une vive +satisfaction; il y a vingt ans que nous rêvions ensemble les +voyages +d'Égypte et de Grèce que nous exécutons +aujourd'hui: ce rêve se réalise +enfin! Je puis donc écrire de Thèbes à +Athènes: que de temps historiques +rapprochés dans un même but! C'est comme une fouille +générale que fait +la civilisation moderne dans les débris de l'ancienne, et +j'espère que +ce travail ne sera pas infructueux. Je vois d'ici notre ami sous les +colonnades du Parthénon, ou dans l'Altis d'Olympie, à la +tête de quatre +cents pionniers, ce qui serait encore mieux.</p> +<p>J'ai aussi fait commencer des fouilles à <i>Karnac</i> et +à <i>Kourna</i>. J'ai +réuni dix-huit momies de tout genre et de toute espèce; +mais je +n'emporterai que les plus remarquables, et surtout les momies +gréco-égyptiennes, portant à la fois des +inscriptions grecques et des +légendes démotiques et hiératiques. J'en ai +plusieurs de ce genre, et +quelques momies d'enfants intactes, ce qui est rare jusqu'à +présent. +Tous les bronzes qui proviennent de mes fouilles de <i>Karnac</i>, et +tirés +des maisons mêmes de la vieille Thèbes, à quinze ou +vingt pieds +au-dessous du niveau de la plaine, sont dans un état d'oxydation +complet, ce qui ne permet pas d'en tirer parti. J'ai mis à la +tête de +mes excavations sur la rive orientale l'ancien chef fouilleur de M. +Drovetti, le nommé <i>Timsah</i><a name="retour_texte_note_1"></a><a + href="#Note_1">[1]</a> (le +crocodile), qui me +paraît un homme +adroit et qui +ne manque pas de me donner de grandes espérances. J'y compte +peu, parce +qu'il faudrait travailler en grand, et que mes moyens ne suffiraient +pas. Je tâcherai cependant de donner un peu d'activité +à mes fouilles +dans les mois de juin, juillet et août, époque à +laquelle je serai fixé +sur les lieux, soit à Karnac, soit à Kourna. J'ai +quarante hommes en +train, et je verrai si les produits compensent à peu près +les dépenses, +et si mon budget pourra les supporter. J'ai aussi trente-six hommes qui +fouillent à Kourna de compte à demi avec Rosellini. Il +est évident que +je ne puis songer à emporter ce qui manque justement au +Musée royal, de +grosses pièces, parce que le transport seul jusqu'à +Alexandrie +épuiserait mes finances et de beaucoup.</p> +<p>Cela dit, je reprends le fil de mon itinéraire et la notice +des +monuments depuis <i>Ombos</i>, d'où est datée ma +dernière lettre.</p> +<p>Partis d'<i>Ombos</i> le 17 février, nous n'arrivâmes, +à cause de l'impéritie +du réis de notre grande barque et de la mollesse de nos rameurs, +que le +18 au soir à <i>Ghébel-Selséléh</i> +(Silsilis), vastes carrières où je me +promettais une ample récolte. Mon espoir fut pleinement +réalisé, et les +cinq jours que nous y avons passés ont été bien +employés.</p> +<p>Les deux rives du Nil, resserré par des montagnes d'un +très-beau grès, +ont été exploitées par les anciens +Égyptiens, et le voyageur est effrayé +s'il considère, en parcourant les carrières, l'immense +quantité de +pierres qu'on a dû en tirer pour produire les galeries à +ciel ouvert et +les vastes espaces excavés qu'il se lasse de parcourir. C'est +sur la +rive gauche qu'on trouve les monuments les plus remarquables.</p> +<p>On rencontre d'abord, en venant du côté de +Syène, trois chapelles +taillées dans le roc et presque contiguës. Toutes trois +appartiennent à +la belle époque pharaonique, et se ressemblent soit pour le plan +et la +distribution, soit pour toute la décoration intérieure et +extérieure; +toutes s'ouvrent par deux colonnes formées de boutons de lotus +tronqués.</p> +<p>La première de ces chapelles (la plus au sud) a +été creusée dans le roc +sous le règne du Pharaon Ousireï de la XVIIIe dynastie; +elle est +détruite en très-grande partie. Deux bas-reliefs seuls +sont encore +visibles, et ne présentent d'intérêt que sous le +rapport du travail, qui +a toute la finesse et toute l'élégance de l'époque.</p> +<p>La seconde chapelle date du règne suivant, celui de +Rhamsès II. Les +tableaux qui décorent les parois de droite et de gauche nous +font +connaître à quelle divinité ce petit édifice +avait été dédié par le +Pharaon. Il y est représenté adorant d'abord la Triade +thébaine, les +plus grands des dieux de l'Égypte, Ammon-Ra, Mouth et Khons, +ceux qu'on +invoquait dans tous les temples, parce qu'ils étaient le type de +tous +les autres; plus loin, il offre le vin au dieu Phré, à +Phtha, seigneur +de justice, et au dieu Nil, nommé, dans l'inscription +hiéroglyphique, +<i>Hapi-Moou</i>, le père vivifiant de tout ce qui existe. C'est +à cette +dernière divinité que la chapelle de Rhamsès II, +ainsi que les deux +autres, furent particulièrement consacrées; cela est +constaté par une +très-longue inscription hiéroglyphique, dont j'ai pris +copie, et datée +de «l'an IV, le 10e jour de Mésori, sous la majesté +de +l'Aroéris +puissant, ami de la vérité et fils du Soleil, +Rhamsès, chéri d'Hapimoou, +le père des dieux.» Le texte, qui contient les louanges du +dieu +Nil (ou +<i>Hapimoou</i>), l'identifie avec le Nil céleste <i>Nenmoou</i>, +l'eau +primordiale, le grand Nilus, que Cicéron, dans son Traité +sur la Nature +des Dieux, donne comme le père des principales divinités +de l'Égypte, +même d'Ammon, ce que j'ai trouvé attesté ailleurs +par des inscriptions +monumentales. La troisième chapelle appartient au règne +du fils de +Rhamsès le Grand; il était naturel que les chapelles de +Silsilis fussent +dédiées à Hapimoou (le Nil terrestre), parce que +c'est le lieu de +l'Égypte où le fleuve est le plus resserré et +qu'il semble y faire une +seconde entrée, après avoir brisé les montagnes de +grès qui lui +fermaient ici le passage, comme il a brisé les rochers de granit +de la +cataracte pour faire sa première entrée en Égypte.</p> +<p>On trouve, plus au nord de ces chapelles, une suite de tombeaux +creusés +pour recevoir deux ou trois corps embaumés; tous remontent +jusqu'aux +premiers Pharaons de la XVIIIe dynastie, et quelques-uns appartiennent +à +des chefs de travaux ou inspecteurs supérieurs des +carrières de +Silsilis. Nous avons aussi copié des stèles portant des +dates du règne +de divers Rhamsès de la XVIIIe et de la XIXe, ainsi qu'une +grande +inscription de l'an XXII de Sésonchis.</p> +<p>Le plus important des monuments de Silsilis est un grand <i>spéos</i>, +ou +édifice creusé dans la montagne, et plus singulier encore +par la +variété des époques des bas-reliefs qui le +décorent. Cette belle +excavation a été commencée sous le roi Horus de la +XVIIIe dynastie; on +en voulait faire un temple dédié à Ammon-Ra +d'abord, et ensuite au dieu +Nil, divinité du lieu, et au dieu Sévek (Saturne à +tête de crocodile), +divinité principale du nome ombite, auquel appartenait Silsilis. +C'est +dans cette intention qu'ont été exécutés, +sous le règne d'Horus, les +sculptures et inscriptions de la porte principale, tous les bas-reliefs +du sanctuaire, et quelques-uns des bas-reliefs qui décorent une +longue +et belle galerie transversale qui précède ce sanctuaire.</p> +<p>Cette galerie, très-étendue, forme un véritable +musée historique. Une de +ses parois est tapissée, dans toute sa longueur, de deux +rangées de +stèles ou de bas-reliefs sculptés sur le roc, et, pour la +plupart, +d'époques diverses; des monuments semblables décorent les +intervalles +des cinq portes qui donnent entrée dans ce curieux muséum.</p> +<p>Les plus anciens bas-reliefs, ceux du roi Horus, occupent une +portion de +la paroi ouest: le Pharaon y est représenté debout, la +hache d'armes sur +l'épaule, recevant d'Ammon-Ra l'emblème de la vie divine, +et le don de +subjuguer le Nord et de vaincre le Midi. Au-dessous sont des +Éthiopiens, +les uns renversés, d'autres levant des mains suppliantes devant +un chef +égyptien, qui leur reproche, dans la légende, d'avoir +fermé leur coeur à +la prudence et de n'avoir pas écouté lorsqu'on leur +disait: «Voici que +le lion s'approche de la terre d'Éthiopie (Kousch).» Ce +lion-là était +le roi Horus, qui fit la conquête d'Éthiopie, et dont le +triomphe est +retracé sur les bas-reliefs suivants.</p> +<p>Le roi vainqueur est porté par des chefs militaires sur un +riche +palanquin, accompagné de flabellifères. Des serviteurs +préparent le +chemin que le cortège doit parcourir; à la suite du +Pharaon viennent des +guerriers conduisant des chefs captifs; d'autres soldats, le bouclier +sur l'épaule, sont en marche, précédés d'un +trompette; un groupe de +fonctionnaires égyptiens, sacerdotaux et civils, reçoit +le roi et lui +rend des hommages.</p> +<p>La légende hiéroglyphique de ce tableau exprime ce qui +suit: «Le dieu +gracieux revient (en Égypte), porté par les chefs de tous +les pays (les +nomes); son arc est dans sa main comme celui de Mandou, le divin +seigneur de l'Égypte; c'est le roi directeur des vigilants, qui +conduit +(captifs) les chefs de la terre de Kousch (l'Éthiopie), race +perverse; +ce roi directeur des mondes, approuvé par Phré, fils du +Soleil et de sa +race, le serviteur d'Ammon, HÔRUS, le vivificateur. Le nom de sa +majesté +s'est fait connaître dans la terre d'Éthiopie, que le roi +a châtiée +conformément aux paroles que lui avait adressées son +père Ammon.»</p> +<p>Un autre bas-relief représente la conduite, par les soldats, +des +prisonniers du commun en fort grand nombre; leur légende exprime +les +paroles suivantes, qu'ils sont censés prononcer dans leur +humiliation: «O toi vengeur! roi de la terre de +Kémé +(l'Égypte), soleil de Niphaïat +(les peuples libyens), ton nom est grand dans la terre de Kousch +(l'Ethiopie), dont tu as foulé les signes royaux sous tes +pieds!»</p> +<p>Tous les autres bas-reliefs de ce spéos, soit stèles, +soit tableaux, +appartiennent à diverses époques postérieures, +mais qui ne descendent +pas plus bas que le troisième roi de la XIXe dynastie. On y +remarque, +entre autres sujets:</p> +<p>1° Un tableau représentant une adoration à +Ammon-Ra, Sévek (le dieu du +nome) et Bubastis, par le basilicogrammate chargé de +l'exécution du +palais du roi Rhamsès-Meïamoun dans la partie occidentale +de Thèbes (le +palais de Médinet-Habou), le nommé <i>Phori</i>, homme +véridique;</p> +<p>2º Trois magnifiques inscriptions en caractères +hiératiques, rappelant +que le même fonctionnaire est venu à Silsilis l'an Ve, au +mois de +Paschons, du règne de Rhamsès-Meïamoun, faire +exploiter les carrières +pour la construction du palais de ce Pharaon (le palais de +Médinet-Habou);</p> +<p>3º Un grand bas-relief: le roi Rhamsès-Meïamoun +adorant le dieu Phtha et +sa compagne Pascht (Bubastis).</p> +<p>Ces monuments démontrent, sans aucun doute, que tout le +grès employé +dans la construction du palais de Médinet-Habou à +Thèbes vient de +Silsilis, et que ce grand édifice a été +commencé au plus tôt la +cinquième année du règne de son fondateur.</p> +<p>4° Une grande stèle représentant le même roi +adorant les dieux de +Silsilis, et dédiée par le basilicogrammate <i>Honi</i>, +surintendant des +bâtiments de Rhamsès-Meïamoun, intendant de tous les +palais du roi +existants en Égypte, et chargé de la construction du +temple du Soleil +bâti à Memphis par ce Pharaon.</p> +<p>Des tableaux d'adoration et plusieurs stèles, plus anciennes +que les +précédentes, constatent aussi que Rhamsès le Grand +(Sésostris) a tiré de +Silsilis les matériaux de plusieurs des grands édifices +construits sous +son règne.</p> +<p>Plusieurs de ces stèles, dédiées soit par des +intendants des bâtiments, +soit par des princes qui étaient venus en Haute-Égypte +pour y tenir des +panégyries dans les années XXX, XXXIV, XXXVII, XL et XLIV +de son règne, +m'ont fourni des détails curieux sur la famille du +conquérant. Une de +ces stèles nous apprend que Rhamsès le Grand a eu deux +femmes: la +première, Nofré-Ari, fut l'épouse de sa jeunesse, +celle qui paraît, +ainsi que ses enfants, dans les monuments d'Ibsamboul et de la Nubie; +la +seconde (et dernière jusqu'à présent) se nommait <i>Isénofré</i>; +c'était la +mère, 1° de la princesse <i>Bathianthi</i>, qui +paraît avoir été sa fille +chérie, la benjamine de la vieillesse de Sésostris; +2° du prince +<i>Schohemkémé</i>, celui qui présidait les +panégyries dans les dernières +années du règne de son père, comme le prouvent +trois des grandes stèles +de Silsilis. C'est probablement ce fils qui lui succéda en +quittant son +nom princier, et prenant sur les monuments celui de Thmeïothph (le +possesseur de la vérité, ou bien celui que la +vérité possède); c'est le +Sésonsis II de Diodore, et le Phéron d'Hérodote. +Ce fut aussi, comme son +père, un grand constructeur d'édifices, mais dont il ne +reste que peu de +traces. On trouve dans le spéos de Silsilis: 1° une petite +chapelle +dédiée en son honneur par l'intendant des terres du nome +ombite, appelé +<i>Pnahasi</i>; 2º une stèle (date effacée) +dédiée par le même Pnahasi, et +constatant qu'on a tiré des carrières de Silsilis les +pierres qui ont +servi à la construction du palais que ce roi avait fait +élever à Thèbes, +où il n'en reste aucune trace, à ma connaissance du +moins. Cette stèle +nous apprend que la femme de ce Pharaon se nommait <i>Isénofré</i>, +comme sa +mère, et son fils aîné <i>Phthamen</i>.</p> +<p>3° Une stèle de l'an II, 5e jour de Mésori, +rappelant qu'on a pris à +Silsilis les pierres pour la construction du palais du roi +Thmeïothph à +Thèbes, et pour les additions ou réparations faites au +palais de son +père, le Rhamséion (l'édifice qu'on a improprement +nommé tombeau +d'Osimandyas et Memnonium).</p> +<p>Il existe enfin à Silsilis des stèles semblables +relatives à quelques +autres rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Deux stèles +d'Aménophis-Memnon, le père du roi Hôrus, se voient +sur la rive +orientale, où se trouvent les carrières les plus +étendues; ces stèles +donnent la première date certaine des plus anciennes +exploitations de +Silsilis. Il est certain qu'après la XIXe dynastie, ces +carrières ont +toujours fourni des matériaux pour la construction des monuments +de la +Thébaïde. La stèle de Sésonchis Ier le +prouve; on y parle, en effet, +d'exploitations de l'an XXII du règne de ce prince, +destinées à des +constructions faites dans la <i>grande demeure d'Ammon</i>; ce sont +celles +qui forment le côté droit de la première cour de +Karnac, près du second +pylône, monument du règne de Sésonchis et des rois +bubastites, ses +descendants et ses successeurs; enfin, il est naturel de croire que les +matériaux des temples d'Edfou et d'Esné viennent en +grande partie de ces +mêmes carrières.</p> +<p>Le 24 février au matin, nous courions le portique et les +colonnades +d'<i>Edfou</i> (Apollonopolis Magna). Ce monument, imposant par sa +masse, +porte cependant l'empreinte de la décadence de l'art +égyptien sous les +Ptolémées, au règne desquels il appartient tout +entier; ce n'est plus la +simplicité antique; on y remarque une recherche et une profusion +d'ornements bien maladroites, et qui marquent la transition entre la +noble gravité des monuments pharaoniques et le papillotage +fatigant et +de si mauvais goût du temple d'<i>Esnéh</i>, construit du +temps des +empereurs.</p> +<p>La partie la plus <i>antique</i> des décorations du grand +temple d'<i>Edfou</i> +(l'intérieur du naos et le côté droit +extérieur) remonte seulement au +règne de Philopator. On continua les travaux sous +Épiphane, dont les +légendes couvrent une partie du fût des colonnes et des +tableaux +intérieurs de la paroi droite du pronaos, qui fut terminé +sous Évergète +II.</p> +<p>Les sculptures de la frise extérieure et des parois de +l'extérieur des +murailles du pronaos furent décorées sous Soter II. Sous +le même roi, on +sculpta la galerie de droite de la cour en avant du pronaos. La galerie +de gauche appartient à Philométor, ainsi que toutes les +sculptures des +deux massifs du pylône. J'ai trouvé cependant, vers le bas +du massif de +droite, un mauvais petit bas-relief représentant l'empereur +Claude +adorant les dieux du temple.</p> +<p>Le mur d'enceinte qui environne le naos est entièrement +chargé de +sculptures; celles de la face intérieure datent du règne +de Cléopâtre +Cocce et de Soter II, de Cocce, de Ptolémée Alexandre Ier +et de sa femme +la reine Bérénice.</p> +<p>Voilà qui peut donner une idée exacte de l'<i>antiquité</i> +du grand temple +d'Edfou: ce ne sont point ici des conjectures, ce sont des faits +écrits +sur cent portions du monument, en caractères de 10 pouces, et +quelquefois de 2 pieds de hauteur.</p> +<p>Ce grand et magnifique édifice était consacré +à une Triade composée: 1° +du dieu Har-Hat, la science et la lumière célestes +personnifiées, et +dont le soleil est l'image dans le monde matériel; 2° de la +déesse +Hâthor, la Vénus égyptienne; 3° de leur fils +Harsont-Tho (l'Hôrus, +soutien du monde), qui répond à l'Amour (Éros) des +mythologies grecque +et romaine.</p> +<p>Les qualifications, les titres et les diverses formes de ces trois +divinités, que nous avons recueillis avec soin, jettent un grand +jour +sur plusieurs parties importantes du système théogonique +égyptien. Il +serait trop long ici d'entrer dans de pareils détails.</p> +<p>J'ai fait dessiner aussi une série de quatorze bas-reliefs de +l'intérieur du pronaos, représentant le <i>lever</i> du +dieu Har-Hat, +identifié avec le soleil, son <i>coucher</i> et ses formes +symboliques à +chacune des douze heures du jour, avec les noms de ces heures. Ce +recueil est du plus grand intérêt pour l'intelligence de +la petite +portion des mythes égyptiens véritablement relative +à l'astronomie.</p> +<p>Le second édifice d'Edfou, dit le <i>Typhonium</i>, est un +de ces petits +temples nommés <i>mammisi</i> (lieu d'accouchement), que l'on +construisait +toujours à côté de tous les grands temples +où une Triade était adorée; +c'était l'image de la demeure céleste où la +déesse avait enfanté le +troisième personnage de la Triade, qui est toujours +figuré sous la forme +d'un jeune enfant. Le mammisi d'Edfou représente en effet +l'enfance et +l'éducation du jeune <i>Har-Sont-Tho</i>, fils d'Har-Hat et +d'Hathôr, auquel +la flatterie a associé Évergète II, +représenté aussi comme un enfant et +partageant les caresses que les dieux de tous les ordres prodiguent au +nouveau-né d'Har-Hat. J'ai fait copier un assez grand nombre de +bas-reliefs de ce monument du règne d'Évergète II +et de Soter II.</p> +<p>Nos travaux terminés à Edfou, nous allâmes +reposer nos yeux, fatigués +des mauvais hiéroglyphes et des pitoyables sculptures +égyptiennes du +temps des Lagides, dans les tombeaux d'<i>Éléthya</i> (<i>El-Kab</i>), +où nous +arrivâmes le samedi 28 février. Nous fûmes +accueillis par la <i>pluie</i>, +qui tomba par torrents avec tonnerre et éclairs, pendant la nuit +du 1er +au 2 mars. Ainsi nous pourrons dire, comme le dit Hérodote du +roi +Psamménite: De notre temps il a plu en Haute-Égypte.</p> +<p>Je parcourus avec empressement l'intérieur de l'ancienne +ville +d'Éléthya, encore subsistante, ainsi que la seconde +enceinte qui +renfermait les temples et les édifices sacrés. Je n'y +trouvai pas une +seule colonne debout; les Barbares ont détruit depuis quelques +mois ce +qui restait des deux temples intérieurs, et le temple entier +situé hors +de la ville. Il a fallu me contenter d'examiner une à une les +pierres +oubliées par les dévastateurs et sur lesquelles il +restait quelques +sculptures.</p> +<p>J'espérais y trouver quelques débris de +légendes, suffisants pour +m'éclairer sur l'époque de la construction de ces +édifices et sur les +divinités auxquelles ils furent consacrés. J'ai +été assez heureux dans +cette recherche pour me convaincre pleinement que le temple +d'Éléthya, +dédié à Sévek (Saturne) et à Sowan +(Lucine), appartenait à diverses +époques pharaoniques; ceux que la ville renfermait avaient +été +construits et décorés sous le règne de la reine +Amensé, sous celui de +son fils Thouthmosis III (Moeris), et sous les Pharaons +Aménophis-Memnon +et Rhamsès le Grand. Les rois Amyrtée et Achoris, deux +des derniers +princes de race égyptienne, avaient réparé ces +antiques édifices, et y +avaient ajouté quelques constructions nouvelles. Je n'ai rien +trouvé à +Éléthya qui rappelle l'époque grecque ou romaine. +Le temple à +l'extérieur de la ville est dû au règne de Moeris.</p> +<p>Les tombeaux ou hypogées creusés dans la chaîne +arabique voisine de la +ville, remontent pour la plupart à une antiquité +reculée. Le premier que +nous avons visité est celui dont la Commission d'Égypte a +publié les +bas-reliefs peints, relatifs aux travaux agricoles, à la +pêche et à la +navigation. Ce tombeau a été creusé pour la +famille d'un hiérogrammate +nommé <i>Phapé</i>, attaché au collège des +prêtres d'Éléthya (Sowan-Kah). +J'ai fait dessiner plusieurs bas-reliefs inédits de ce tombeau, +et j'ai +pris copie de toutes les légendes des scènes agricoles et +autres, +publiées assez négligemment. Ce tombeau est d'une +très-haute antiquité. +Un second hypogée, celui d'un <i>grand-prêtre de la +déesse Ilithya</i> ou +<i>Éléthya</i> (Sowan), la déesse éponyme +de la ville de ce nom, porte la +date du règne de <i>Rhamsès-Meïamoun</i>; il +présente une foule de détails +de famille et quelques scènes d'agriculture en +très-mauvais état. J'y ai +remarqué, entre autres faits, le foulage ou battage des gerbes +de blé +par les boeufs, et au-dessus de la scène on lit, en +hiéroglyphes presque +tous phonétiques, la <i>chanson</i> que le conducteur du +foulage est censé +chanter, car dans la vieille Égypte, comme dans celle +d'aujourd'hui, +tout se faisait en chantant, et chaque genre de travail a sa chanson +particulière.</p> +<p>Voici celle du battage des grains, en cinq lignes, sorte +d'allocution +adressée aux boeufs, et que j'ai retrouvée ensuite, avec +de très-légères +variantes, dans des tombeaux bien plus antiques encore:</p> +<p>Battez pour vous (<i>bis</i>),—ô boeufs,—Battez pour vous (<i>bis</i>),—Des +boisseaux pour vos maîtres.</p> +<p>La poésie n'en est pas très-brillante; probablement +l'air faisait passer +la chanson; du reste, elle est convenable à la circonstance dans +laquelle on la chantait, et elle me paraîtrait déjà +fort curieuse quand +même elle ne ferait que constater l'antiquité du <i>bis</i> +qui est écrit à +la fin de la première et de la troisième ligne. J'aurais +voulu en +trouver la musique pour l'envoyer à notre respectable ami le +général de +La Salette; elle lui aurait fourni quelles données de plus pour +ses +savantes recherches sur la musique des anciens.</p> +<p>Le tombeau voisin de celui-ci est plus intéressant encore +sous le +rapport historique. C'était celui d'un nommé <i>Ahmosis, +fils de Obschné, +chef des mariniers</i>, ou plutôt <i>des nautoniers</i>: +c'était un grand +personnage. J'ai copié dans son hypogée ce qui reste +d'une inscription +de plus de trente colonnes, dans laquelle cet Ahmosis adresse la parole +à tous les individus présents et futurs, et leur raconte +son histoire +que voici: Après avoir exposé qu'un de ses ancêtres +tenait un rang +distingué parmi les serviteurs d'un ancien roi de la XVIe +dynastie, il +nous apprend qu'il est entré lui-même dans la +carrière nautique dans les +jours du roi <i>Ahmosis</i> (le dernier de la XVIIe dynastie +légitime); qu'il +est allé rejoindre le roi à Tanis; qu'il a pris part aux +guerres de ce +temps, où il a servi <i>sur l'eau</i>; qu'il a ensuite combattu +dans le Midi, +où il a fait des prisonniers de sa main; que, dans les guerres +de l'an +VI du même Pharaon, il a pris un riche butin sur les ennemis; +qu'il a +suivi le roi Ahmosis lorsqu'il est monté par eau en <i>Éthiopie</i> +pour lui +imposer des tributs; qu'il se distingua dans la guerre qui s'ensuivit; +et qu'enfin il a commandé des <i>bâtiments</i> sous le +roi <i>Thouthmosis Ier</i>. +C'est là, sans aucun doute, le tombeau d'un de ces braves qui, +sous le +Pharaon Ahmosis, ont presque achevé l'expulsion des Pasteurs et +délivré +l'Égypte des Barbares.</p> +<p>Pour ne pas trop allonger l'article d'Éléthya, je +terminerai par +l'indication d'un tombeau presque ruiné; il m'a fait +connaître quatre +générations de grands personnages du pays, qui l'ont +gouverné sous le +titre <i>sou-ten-si</i> de <i>Sowan</i> (princes +d'Éléthya), durant les règnes des +cinq premiers rois de la XVIIIe dynastie, savoir: Aménothph Ier +(Aménoftep), Thouthmosis Ier, Thouthmosis II, Amensé et +Thouthmosis III +(Moeris), auprès desquels ils tenaient un rang +élevé dans leur service +personnel, ainsi que dans celui des reines Ahmosis-Ataré et +Ahmosis, +femmes des deux premiers rois nommés, et de Ranofré, +fille de la reine +Amensé et soeur de Moeris. Tous ces personnages royaux sont +successivement nommés dans les inscriptions de l'hypogée, +et forment +ainsi un supplément et une confirmation précieuse de la +Table d'Abydos.</p> +<p>Le 3 mars, au matin, nous arrivâmes à <i>Esnéh</i>, +où nous fûmes +très-gracieusement accueillis par Ibrahim-Bey, le mamour ou +gouverneur +de la province; avec son aide, il nous fut permis d'étudier le +grand +temple d'Esnéh, encombré de coton, et qui, servant de +magasin général de +cette production, a été crépi de limon du Nil, +surtout à l'extérieur. On +a également fermé avec des murs de boue l'intervalle qui +existe entre le +premier rang de colonnes du pronaos, de sorte que notre travail a +dû se +faire souvent une chandelle à la main, ou avec le secours de nos +échelles, afin de voir les bas-reliefs de plus près.</p> +<p>Malgré tous ces obstacles, j'ai recueilli tout ce qu'il +importait de +savoir relativement à ce grand temple, sous les rapports +mythologiques +et historiques. Ce monument a été regardé, +d'après de simples +conjectures établies sur une façon particulière +d'interpréter le +zodiaque du plafond, comme le plus <i>ancien</i> monument de +l'Égypte: +l'étude que j'en ai faite m'a pleinement convaincu que c'est, au +contraire, le plus <i>moderne</i> de ceux qui existent encore en +Égypte; car +les bas-reliefs qui le décorent, et les hiéroglyphes +surtout, sont d'un +style tellement grossier et tourmenté qu'on y aperçoit au +premier coup +d'oeil le point extrême de la décadence de l'art. Les +inscriptions +hiéroglyphiques ne confirment que trop cet aperçu: les +masses de ce +pronaos ont été élevées sous l'empereur <i>César +Tibérius Claudius +Germanicus</i> (l'empereur Claude), dont la porte du pronaos offre la +dédicace en grands hiéroglyphes. La corniche de la +façade et le premier +rang de colonnes ont été sculptés sous les +empereurs <i>Vespasien</i> et +<i>Titus</i>; la partie postérieure du pronaos porte les +légendes des +empereurs <i>Antonin</i>, <i>Marc Aurèle</i> et <i>Commode</i>; +quelques colonnes de +l'intérieur du pronaos furent décorées de +sculptures sous <i>Trajan</i>, +<i>Hadrien</i> et <i>Antonin</i>; mais, à l'exception de +quelques bas-reliefs de +l'époque de <i>Domitien</i>, tous ceux des parois de droite et +de gauche du +pronaos portent les images de <i>Septime Sévère</i> et +de GÉTA, que son frère +Caracalla eut la barbarie d'assassiner, en même temps qu'il fit +proscrire son nom dans tout l'empire; il paraît que cette +proscription +du tyran fut exécutée à la lettre jusqu'au fond de +la Thébaïde, car les +cartouches noms propres de l'empereur <i>Géta</i> sont tous <i>martelés</i> +avec +soin; mais ils ne l'ont pas été au point de +m'empêcher de lire +très-clairement le nom de ce malheureux prince; l'EMPEREUR +CÉSAR GÉTA, +<i>le directeur</i>.</p> +<p>Je crois que l'on connaît déjà des inscriptions +latines ou grecques dans +lesquelles ce nom est martelé: voilà des légendes +hiéroglyphiques à +ajouter à cette série.</p> +<p>Ainsi donc, l'antiquité du pronaos d'Esnéh est +incontestablement fixée; +sa construction ne remonte pas au delà de l'empereur Claude; et +ses +sculptures descendent jusqu'à <i>Caracalla</i>, et du nombre de +celles-ci est +le fameux zodiaque dont on a tant parlé.</p> +<p>Ce qui reste du naos, c'est-à-dire le mur du fond du pronaos, +est de +l'époque de <i>Ptolémée Épiphane</i>, et +cela encore est d'hier, +comparativement à ce qu'on croyait. Les fouilles que nous avons +faites +derrière le pronaos nous ont convaincus que le temple proprement +dit a +été rasé jusqu'aux fondements.</p> +<p>Cependant, que les amis de l'antiquité des monuments de +l'Égypte se +consolent: <i>Latopolis</i> ou plutôt ESNÉ (car ce nom se +lit en hiéroglyphes +sur toutes les colonnes et sur tous les bas-reliefs du temple) +n'était +point un village aux grandes époques pharaoniques; +c'était une ville +importante, ornée de beaux monuments, et j'en ai +découvert la preuve +dans l'inscription des colonnes du pronaos.</p> +<p>J'ai trouvé sur deux de ces colonnes, dont le fût est +presque +entièrement couvert d'inscriptions hiéroglyphiques +disposées +verticalement, la notice des fêtes qu'on célébrait +annuellement dans le +grand temple d'Esnéh. Une d'elles se rapportait à la +commémoration de +la dédicace de l'ancien temple, faite par le roi Thouthmosis III +(<i>Moeris</i>); de plus il existe, et j'ai dessiné dans une +petite rue +d'Esnéh, au quartier de Cheïk-Mohammed-Ebbédri, un +jambage de porte en +très-beau granit rose, portant une dédicace du Pharaon +Thouthmosis II, +et provenant sans doute d'un des vieux monuments de l'<i>Esnéh</i> +pharaonique. J'ai aussi trouvé à <i>Edfou</i> une pierre +qui est le seul +débris connu du temple qui existait dans cette ville avant le +temple +actuel bâti sous les Lagides; l'ancien était encore de <i>Moeris</i>, +et +dédié, comme le nouveau, au grand dieu <i>Har-Hat, +seigneur d'</i>HATFOUH +(Edfou). C'est donc Thouthmosis III (Moeris) qui, en +Thébaïde comme en +Nubie, avait construit la plupart des édifices sacrés, +après l'invasion +des <i>Hykschos</i>, de la même manière que les +Ptolémées ont rebâti ceux +d'Ombos, d'Esnéh et d'Edfou, pour remplacer les temples <i>primitifs</i> +détruits pendant l'invasion persane.</p> +<p>Le grand temple d'Esnéh était dédié +à l'une des plus grandes formes de +la divinité, à Chnouphis, qualifié des titres +NEV-EN-THO-SNÉ, <i>seigneur +du pays d'Esnéh, créateur de l'univers, principe vital +des essences +divines, soutien de tous les mondes</i>, etc. A ce dieu sont +associés la +déesse Néith, représentée sous des formes +diverses et sous les noms +variés de <i>Menhi</i>, <i>Tnébouaou</i>, etc., et le +jeune Hâke, représenté sous +la forme d'un enfant, ce qui complète la Triade adorée +à Esnéh. J'ai +ramassé une foule de détails très-curieux sur les +attributions de ces +trois personnages auxquels étaient consacrées les +principales fêtes et +panégyries célébrées annuellement à +Esnéh. Le 23 du mois d'Hathyr, on +célébrait la fête de la déesse <i>Tnébouaou</i>; +celle de la déesse <i>Menhi</i> +avait lieu le 25 du même mois; le 30, celle d'<i>Isis</i>, +tertiaire des deux +déesses précitées. Le 1er de Choïak, on +tenait une panégyrie (assemblée +religieuse) en l'honneur du jeune dieu Hâke, et ce même +jour avait lieu +la panégyrie de Chnouphis. Voici l'article du calendrier +sacré sculpté +sur l'une des colonnes du pronaos: «A la néoménie +de +Choïak, panégyries +et offrandes faites dans le temple de Chnouphis, seigneur +d'Esnéh; on +étale tous les ornements sacrés; on offre des pains, du +vin et autres +liqueurs, des boeufs et des oies; on présente des collyres et +des +parfums au dieu Chnouphis et à la déesse sa compagne, +ensuite le lait à +Chnouphis; quant aux autres dieux du temple, on offre une oie à +la +déesse Menhi, une oie à la déesse Néith, +une oie à Osiris, une oie à +Khons et à Thôth, une oie aux dieux Phré, Atmou, +Thoré, ainsi qu'aux +autres dieux adorés dans le temple; on présente ensuite +des semences, +des fleurs et des épis de blé au seigneur Chnouphis, +souverain d'Esnéh, +et on l'invoque en ces termes,» etc. Suit la prière +prononcée en cette +occasion solennelle, et que j'ai copiée, parce qu'elle +présente un grand +intérêt mythologique.</p> +<p>C'est aux mêmes divinités qu'était +dédié le temple situé au nord +d'Esnéh, dans une magnifique plaine, jadis cultivée, mais +aujourd'hui +hérissée de broussailles qui nous +déchirèrent les jambes, lorsque, le 6 +mars au soir, nous allâmes le visiter, en faisant à pied +une +très-longue course du Nil aux ruines, que nous trouvâmes +tout +nouvellement dévastées; ce temple n'est plus tel que la +Commission +d'Égypte l'a laissé; il n'en subsiste plus qu'une seule +colonne, un +petit pan de mur et le soubassement presque à fleur de terre: +parmi les +bas-reliefs subsistants j'en ai trouvé un +d'Évergète Ier et de Bérénice +sa femme; j'ai reconnu les légendes de Philopator sur la +colonne; celles +d'Hadrien sur une partie d'architrave; et sur une autre, en +hiéroglyphes +tout à fait barbares, les noms des empereurs Antonin et +Vérus. Le hasard +m'a fait découvrir, dans le soubassement extérieur de la +partie gauche +du temple, une série de captifs représentant des peuples +vaincus (par +Évergète Ier, selon toute apparence), et, à l'aide +des ongles de nos +Arabes, qui fouillèrent vaillamment malgré les pierres et +les plantes +épineuses, je parvins à copier une dizaine des +inscriptions onomastiques +de peuples gravées sur l'espèce de bouclier +attaché à la poitrine des +vaincus. Parmi les nations que le vainqueur se vante d'avoir +subjuguées, +j'ai lu les noms de l'<i>Arménie</i>, de la <i>Perse</i>, de la +<i>Thrace</i> et de la +<i>Macédoine</i>; peut-être encore s'agit-il des victoires +d'un empereur +romain: je n'ai rien trouvé d'assez conservé aux environs +pour éclaircir +ce doute.</p> +<p>Le 7 mars au matin, nous fîmes une course pédestre dans +l'intérieur des +terres, pour voir ce qui restait encore des ruines de la vieille +<i>Tuphium</i>, aujourd'hui <i>Taôud</i>, située sur la +rive droite du fleuve, +mais dans le voisinage de la chaîne arabique et tout près +d'<i>Hermonthis</i>, qui est sur la rive opposée. Là +existent deux ou trois +salles d'un petit temple, habitées par des fellahs ou par leurs +bestiaux. Dans la plus grande subsistent encore quelques bas-reliefs +qui +m'ont donné le mythe du temple: on y adorait la Triade +formée de Mandou, +de la déesse Ritho et de leur fils Harphré, celle +même du temple +d'Hermonthis, capitale du nome auquel appartenait la ville de <i>Tuphium</i>.</p> +<p>A midi nous étions à <i>Hermonthis</i>, dont j'ai +parlé dans la lettre que +j'écrivis après avoir visité ce lieu lorsque nous +remontions le Nil pour +aller à la seconde cataracte. Nous y passâmes encore +quelques heures +pour copier quelques bas-reliefs et des légendes +hiéroglyphiques qui +devaient compléter notre travail sur <i>Erment</i>, +commencé à notre premier +passage au mois de novembre dernier. Ce temple n'est encore qu'un +<i>mammisi</i> ou <i>eimisi</i> consacré à +l'accouchement de la déesse <i>Ritho</i>, +construit et sculpté, comme le prouvent tous ses bas-reliefs, en +commémoration de la reine Cléopâtre, fille +d'Aulétès, lorsqu'elle mit au +monde <i>Césarion</i>, fils de Jules César, lequel +voulut être le <i>Mandou</i> de +la nouvelle déesse <i>Ritho</i>, comme Césarion en fut l'<i>Harphré</i>. +Du reste, +c'était assez l'usage du dictateur romain de chercher à +compléter la +<i>Triade</i>, lorsqu'il rencontrait surtout des reines qui, comme +Cléopâtre, +avaient en elles quelque chose de divin, sans dédaigner pour +cela les +joies terrestres.</p> +<p>Une courte distance nous séparait de <i>Thèbes</i>, +et nos coeurs étaient +gros de revoir ses ruines imposantes: nos estomacs se mettaient aussi +de +la partie, puisqu'on parlait d'une barque de provisions fraîches, +arrivée à Louqsor, à mon adresse. C'était +encore une courtoisie de +notre digne consul général, M. Drovetti, et nous avions +hâte d'en +profiter. Mais un vent du nord, d'une violence extrême, nous +arrêta +pendant la nuit entre Hermonthis et Thèbes, où nous ne +fûmes rendus que +le lendemain matin 8 mars, d'assez bonne heure.</p> +<p>Notre petite escadre aborda au pied du quai antique +déchaussé par le +Nil, et qui ne pourra longtemps encore défendre le palais de <i>Louqsor</i>, +dont les dernières colonnes touchent presque aux bords du +fleuve. Ce +quai est évidemment de deux époques; le quai <i>égyptien</i> +primitif est en +grandes briques cuites, liées par un ciment d'une dureté +extrême, et ses +ruines forment d'énormes blocs de 15 à 18 pieds de large +et de 25 à 30 +de longueur, semblables à des rochers inclinés sur le +fleuve au milieu +duquel ils s'avancent. Le quai en pierres de grès est d'une +époque +très-postérieure; j'y ai remarqué des pierres +portant encore des +fragments de sculptures du style des bas temps, et provenant +d'édifices +démolis.</p> +<p>Notre travail sur <i>Louqsor</i> a été terminé +(à très-peu près) avant de +venir nous établir ici, à <i>Biban-el-Molouk</i>, et je +suis en état de +donner tous les détails nécessaires sur l'époque +de la construction de +toutes les parties qui composent ce grand édifice.</p> +<p>Le fondateur du <i>palais de Louqsor</i>, ou plutôt <i>des</i> +palais de Louqsor a +été le Pharaon <i>Aménophis-Memnon</i> +(Aménothph III), de la XVIIIe +dynastie. C'est ce prince qui a bâti la série +d'édifices qui s'étend du +sud au nord, depuis le Nil jusqu'aux quatorze grandes colonnes de 45 +pieds de hauteur, et dont les masses appartiennent encore à ce +règne. +Sur toutes les architraves des autres colonnes ornant les cours et les +salles intérieures, colonnes au nombre de cent cinq, la plupart +intactes, on lit, en grands hiéroglyphes d'un relief +très-bas et d'un +excellent travail, des dédicaces faites au nom du roi +Aménophis. Je mets +ici la traduction de l'une d'elles, pour donner une idée de +toutes les +autres, qui ne diffèrent que par quelques titres royaux de plus +ou de +moins.</p> +<p>«La vie! l'Hôrus puissant et modéré, +régnant par la justice, +l'organisateur de son pays, celui qui tient le monde en repos, parce +que, grand par sa force, il a frappé les Barbares; le roi +SEIGNEUR DE +JUSTICE, bien aimé du Soleil, le fils du Soleil +AMÉNOPHIS, modérateur de +la région pure (l'Égypte), a fait exécuter ces +constructions consacrées +à son père Ammon, le dieu seigneur des trois zones de +l'univers, dans +l'Oph du midi; il les a fait exécuter en pierres dures et +bonnes, afin +d'ériger un édifice durable; c'est ce qu'a fait le fils +du Soleil +AMÉNOPHIS, chéri d'Ammon-Ra.»</p> +<p>Ces inscriptions lèvent donc toute espèce de doute sur +l'époque précise +de la construction et de la décoration de cette partie de +Louqsor; mes +inscriptions ne sont pas sans verbe comme les inscriptions grecques +expliquées par M. Letronne, et qu'on a chicanées si mal +à propos; je +puis lui annoncer à ce sujet que je lui porterai les <i>inscriptions +dédicatoires égyptiennes</i> des temples de <i>Philae</i>, +d'<i>Ombos</i> et de +<i>Dendérah</i>, où le verbe <i>construire</i> ne manque +jamais.</p> +<p>Les bas-reliefs qui décorent le palais d'<i>Aménophis</i> +sont, en général, +relatifs à des actes religieux faits par ce prince aux grandes +divinités +de cette portion de Thèbes, qui étaient: 1° Ammon-Ra, +le dieu suprême de +l'Égypte, et celui qu'on adorait presque exclusivement à +Thèbes, sa +ville éponyme; 2° sa forme secondaire, Ammon-Ra +générateur, mystiquement +surnommé <i>le mari de sa mère</i>, et +représenté sous une forme priapique; +c'est le dieu <i>Pan</i> égyptien, mentionné dans les +écrivains grecs; 3° la +déesse <i>Thamoun</i> ou <i>Tamon</i>, c'est-à-dire <i>Ammon +femelle</i>, une des +formes de Néith, considérée comme compagne d'Ammon +générateur; 4° la +déesse Mouth, la grand'mère divine, compagne d'Ammon-Ra; +5° et 6° les +jeunes dieux Khous et Harka, qui complètent les deux grandes +Triades +adorées à Thèbes, savoir:</p> +<span style="margin-left: 0.75em;"></span> +<table style="text-align: left; width: 60%; height: 20%;"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span + style="margin-left: 0.75em;"><i>Pères.</i></span></big></big></td> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span + style="margin-left: 0.75em;"><i>Mères.</i> </span></big></big></td> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span + style="margin-left: 0.75em;"><i>Fils.</i></span></big></big></td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span + style="margin-left: 1em;">Ammon-Ra. </span></big></big></td> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span + style="margin-left: 1em;">Mouth</span></big></big></td> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big><span + style="margin-left: 1em;">Khons</span></big></big></td> + </tr> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big>Ammon +générateur.</big></big></td> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big>Thamoun.</big></big></td> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: left;"><big><big>Harka.</big></big></td> + </tr> + </tbody> +</table> +<span style="margin-left: 0.75em;"> <i></i></span><br> +<span style="margin-left: 1em;"></span><br> +<p>Le Pharaon est représenté faisant des offrandes, +quelquefois +très-riches, à ces différentes divinités, +ou accompagnant leurs <i>bari</i> +ou arches sacrées, portées processionnellement par des +prêtres. +</p> +<p>Mais j'ai trouvé et fait dessiner dans deux des salles du +palais une +série de bas-reliefs plus intéressants encore et relatifs +à la personne +même du fondateur. Voici un mot sur les principaux.</p> +<p>Le dieu Thoth annonçant à la reine <i>Tmauhemva</i>, +femme du Pharaon +<i>Thouthmosis IV</i>, qu'Ammon générateur lui a +accordé un fils.</p> +<p>La même reine, dont l'état de grossesse est visiblement +exprimé, +conduite par Chnouphis et Hathôr (Vénus) vers la chambre +d'enfantement +(le <i>mammisi</i>); cette même princesse placée sur un +lit, mettant au monde +le roi <i>Aménophis</i>; des femmes soutiennent la gisante, et +des génies +divins, rangés sous le lit, élèvent +l'emblème de la vie vers le +nouveau-né.—La reine nourrissant le jeune prince.—Le dieu Nil +peint en +<i>bleu</i> (le temps des basses eaux), et le dieu Nil peint en <i>rouge</i> +(le +temps de l'inondation), présentant le petit Aménophis, +ainsi que le +petit dieu Harka et autres enfants divins, aux grandes divinités +de +Thèbes.—Le royal enfant dans les bras d'Ammon-Ra, qui le +caresse.—Le +jeune roi institué par Ammon-Ra; les déesses protectrices +de la haute et +de la basse Égypte lui offrant les couronnes, emblèmes de +la domination +sur les deux pays; et Thoth lui choisissant son grand nom, +c'est-à-dire +son prénom royal, <i>Soleil seigneur de justice et de +vérité</i>, qui, sur +les monuments, le distingue de tous les autres <i>Aménophis</i>.</p> +<p>L'une des dernières salles du palais, d'un caractère +plus religieux que +toutes les autres, et qui a dû servir de chapelle royale ou de +sanctuaire, n'est décorée que d'adorations aux deux +Triades de Thèbes +par Aménophis; et dans cette salle, dont le plafond existe +encore, on +trouve un second sanctuaire emboîté dans le premier, et +dont voici la +dédicace, qui en donne très-clairement l'époque, +tout à fait récente en +comparaison de celle du grand sanctuaire: «Restauration de +l'édifice +faite par le roi (chéri de Phré, approuvé par +Ammon), le fils du +Soleil, seigneur des diadèmes, Alexandre, en l'honneur de son +père +Ammon-Ra, gardien des régions des Oph (Thèbes); il a fait +construire le +sanctuaire nouveau en pierres dures et bonnes à la place de +celui qui +avait été fait sous la majesté du roi Soleil, +seigneur de justice, le +fils du Soleil AMÉNOPHIS, modérateur de la région +pure.»</p> +<p>Ainsi, ce second sanctuaire remonte seulement à l'origine de +la +domination des Grecs en Égypte, au règne d'Alexandre, +fils d'Alexandre +le Grand, et non ce dernier, ce que prouve d'ailleurs le visage +enfantin +du roi, représenté, à l'extérieur comme a +l'intérieur de ce petit +édifice, adorant les Triades thébaines. Dans un de ces +bas-reliefs, la +déesse Thamoun est remplacée par la <i>ville de +Thèbes</i> personnifiée sous +la forme d'une femme, avec cette légende:</p> +<p>«Voici ce que dit Thèbes (Toph), la grande rectrice du +monde: +Nous avons +mis en ta puissance toutes les contrées (les nomes); nous +t'avons donné +KÉMÉ (l'Égypte), terre nourricière.»</p> +<p>La déesse Thèbes adresse ces paroles au jeune roi +Alexandre, auquel +Ammon générateur dit en même temps: «Nous +accordons +que les édifices que +tu élèves soient aussi durables que le firmament.»</p> +<p>On ne trouve que cette seule partie moderne dans le vieux palais +d'Aménophis: car il ne vaut la peine de citer le fait suivant +que sous +le rapport de la singularité. Dans une salle qui +précède le sanctuaire, +existe une pierre d'architrave qui, ayant été +renouvelée sous un +Ptolémée et ornée d'une inscription, produit, en +lisant les caractères +qu'elle porte, une dédicace bizarre, en ce qu'on ne s'est point +inquiété +des vieilles pierres d'architrave voisines, conservant la +dédicace +primitive; la voici:</p> +<p>1re <i>pierre moderne</i>. «Restauration de l'édifice +faite +par le roi +Ptolémée, toujours vivant, aimé de Ptha.»—2e +<i>pierre +antique</i>. «Monde, +le Soleil, seigneur de justice, le fils du Soleil Aménophis, a +fait +exécuter ces constructions en l'honneur de son père +Ammon, etc.»</p> +<p>L'ancienne pierre, remplacée par le Lagide, portait la +légende: «L'Aroëris puissant, etc., seigneur du +monde, etc.» On ne s'est +point +inquiété si la nouvelle légende se liait ou non +avec l'ancienne.</p> +<p>C'est aux quatorze grandes colonnes de Louqsor que finissent les +travaux +du règne d'Aménophis, sous lequel ont cependant encore +été décorées la +deuxième et la septième des deux rangées, en +allant du midi au nord. Les +bas-reliefs appartiennent au règne du roi <i>Hôrus</i>, +fils d'Aménophis, et +les quatre dernières au règne suivant.</p> +<p>Toute la partie nord des édifices de Louqsor est d'une autre +époque, et +formait un monument particulier, quoique lié par la grande +colonnade à +l'<i>Aménophion</i> ou palais d'Aménophis. C'est à +Rhamsès le Grand +(Sésostris) que l'on doit ces constructions, et il a eu +l'intention, non +pas d'embellir le palais d'Aménophis, son ancêtre, mais de +construire un +édifice distinct, ce qui résulte évidemment de la +dédicace suivante, +sculptée en grands hiéroglyphes au-dessous de la corniche +du pylône, et +répétée sur les architraves de toutes les +colonnades que les cahuttes +modernes n'ont pas encore ensevelies.</p> +<p>«La vie! l'Aroëris, enfant d'Ammon, le maître de la +région supérieure et +de la région inférieure, deux fois aimable, l'Hôrus +plein de force, +l'ami du monde, le roi (Soleil gardien de vérité, +approuvé par Phré), le +fils préféré du roi des dieux, qui, assis sur le +trône de son père, +domine sur la terre, a fait exécuter ces constructions en +l'honneur de +son père, Ammon-Ra, roi des dieux. Il a construit ce +Rhamesséion dans la +ville d'Ammon, dans l'Oph du midi. C'est ce qu'a fait le fils du Soleil +(le fils chéri d'Ammon-Rhamsès), vivificateur à +toujours.»</p> +<p>C'est donc ici un monument particulier, distinct de +l'Aménophion, et +cela explique très-bien pourquoi ces deux grands édifices +ne sont pas +sur le même alignement, défaut choquant remarqué +par tous les voyageurs, +qui supposaient à tort que toutes ces constructions +étaient du même +temps et formaient un seul tout, ce qui n'est pas.</p> +<p>C'est devant le pylône nord du <i>Rhamséion </i>de +Louqsor que s'élèvent les +deux célèbres obélisques de granit rose, d'un +travail si pur et d'une si +belle conservation. Ces deux masses énormes, véritables +joyaux de plus +de 70 pieds de hauteur, ont été érigées +à cette place par Rhamsès le +Grand, qui a voulu en décorer son <i>Rhamesséion</i>, +comme cela est dit +textuellement dans l'inscription hiéroglyphique de +l'obélisque de +gauche, face nord, colonne médiale, que voici: «Le +Seigneur du +monde, +Soleil gardien de la vérité (ou justice), approuvé +par Phré, a fait +exécuter cet édifice en l'honneur de son père +Ammon-Ra, et il lui a +érigé ces deux grands obélisques de pierre, devant +le Rhamesséion de la +ville d'Ammon.»</p> +<p>Je possède des copies exactes de ces deux beaux +monolithes<a name="retour_texte_note_2"></a><a href="#Note_2">[2]</a>. +Je les ai prises avec un soin +extrême, en +corrigeant les +erreurs des gravures déjà connues, et en les +complétant par les fouilles +que nous avons faites jusqu'à la base des obélisques. +Malheureusement il +est impossible d'avoir la fin de la face est de l'obélisque de +droite, +et de la face ouest de l'obélisque de gauche: il aurait fallu +abattre +pour cela quelques maisons de terre et faire déménager +plusieurs pauvres +familles de fellahs.</p> +<p>Je n'entre pas dans de plus grands détails sur le contenu des +légendes +des deux obélisques. On sait déjà que, loin de +renfermer, comme on l'a +cru si longtemps, de grands mystères religieux, de hautes +spéculations +philosophiques, les secrets de la science occulte, ou tout au moins des +leçons d'astronomie, ce sont tout simplement des +dédicaces, plus ou +moins fastueuses, des édifices devant lesquels +s'élèvent les monuments +de ce genre. Je passe donc à la description des pylônes, +qui sont d'un +bien autre intérêt.</p> +<p>L'immense surface de chacun de ces deux massifs est couverte de +sculptures d'un très-bon style, sujets tous militaires et +composés de +plusieurs centaines de personnages. <i>Massif de droite</i>: le roi +Rhamsès +le Grand, assis sur son trône au milieu de son camp, +reçoit les chefs +militaires et des envoyés étrangers; détails du +camp, bagages, tentes, +fourgons, etc., etc.; en dehors, l'armée égyptienne est +rangée en +bataille; chars de guerre à l'avant, à l'arrière +et sur les flancs; au +centre, les fantassins régulièrement formés en +carrés. <i>Massif de +gauche</i>: bataille sanglante, défaite des ennemis, leur +poursuite, +passage d'un fleuve, prise d'une ville; on amène ensuite les +prisonniers.</p> +<p>Voilà le sujet général de ces deux tableaux, +d'environ 50 pieds chacun; +nous en avons des dessins fort exacts, ainsi que du peu d'inscriptions +entremêlées aux scènes militaires. Les grands +textes relatifs à cette +campagne de Sésostris sont au-dessous des bas-reliefs. +Malheureusement +il faudrait abattre une partie du village de Louqsor pour en avoir des +copies. Il a donc fallu me contenter d'apprendre, par le haut des +lignes +encore visibles, que cette guerre avait eu lieu en l'an V du +règne du +conquérant, et que la bataille s'était donnée le 5 +du mois d'Épiphi. Ces +dates me prouvent qu'il s'agit ici de la même guerre que celle +dont on a +sculpté les événements sur la paroi droite du +grand monument +d'<i>Ibsamboul</i>, et qui portent aussi la date de l'an V. La bataille +figurée dans ce dernier temple est aussi du mois +d'Épiphi, mais du 9 et +non pas du 5. Il s'agit donc évidemment de deux affaires de la +même +campagne. Les peuples que les Égyptiens avaient à +combattre sont des +Asiatiques, qu'à leur costume on peut reconnaître pour des +Bactriens, +des Mèdes et des Babyloniens. Le pays de ces derniers est +expressément +nommé (<i>Naharaïna-Kah</i>, le pays de Naharaïna, la +Mésopotamie) dans les +inscriptions d'Ibsamboul, ainsi que les contrées de Schôt, +Robschi, +Schabatoun, Marou, Bachoua, qu'il faut chercher nécessairement +dans la +géographie primitive de l'Asie occidentale.</p> +<p>Les obélisques, les quatre colonnes, le pylône, et le +vaste péristyle ou +cour environnée de colonnes, qui s'y rattachent, forment tout ce +qui +reste du Rhamesséion de la rive droite, et on lit <i>partout</i> +les +dédicaces de Rhamsès le Grand, deux seuls points +exceptés de ce grand +édifice. Il paraît, en effet, que vers le huitième +siècle avant J.-C., +l'ancienne décoration de la grande porte située entre ces +deux massifs +du pylône était, par une cause quelconque, en fort mauvais +état, et +qu'on en refit les masses entièrement à neuf; les +bas-reliefs de Rhamsès +le Grand furent alors remplacés par de nouveaux, qui existent +encore et +qui représentent le chef de la XXIVe dynastie, le +conquérant éthiopien +<i>Sabaco</i> ou Sabacon, qui, pendant de longues années, +gouverna l'Égypte +avec beaucoup de douceur, faisant les offrandes accoutumées aux +dieux +protecteurs du palais et de la ville de Thèbes. Ces bas-reliefs, +sur +lesquels on voit le nom du roi, qui est écrit <i>Schabak</i> et +qu'on y lit +très-clairement, quoiqu'on ait pris soin de le marteler à +une époque +fort ancienne, ces bas-reliefs, dis-je, sont très-curieux aussi +sous le +rapport du style. Les figures en sont fortes et +très-accusées, avec les +muscles vigoureusement prononcés, sans qu'elles aient pour cela +la +lourdeur des sculptures du temps des Ptolémées et des +Romains. Ce sont, +au reste, les seules sculptures de ce règne que j'aie +rencontrées en +Égypte.</p> +<p>Une seconde restauration, mais de peu d'importance, a eu +également lieu +au Rhamesséion de Louqsor. Trois pierres d'une architrave et le +chapiteau de la première colonne gauche du péristyle ont +été renouvelés +sous Ptolémée Philopator, et l'on n'a pas manqué +de sculpter sur +l'architrave l'inscription suivante: «Restauration de +l'édifice, +faite +par le roi Ptolémée toujours vivant, chéri d'Isis +et de Phtha, et par la +dominatrice du monde, Arsinoé, dieux Philopatores aimés +par Ammon-Ra, +roi des dieux.»</p> +<p>Je ne mets point au nombre des restaurations quelques sculptures de +Rhamsès-Meïamoun, que l'on remarque en dehors du +Rhamesséion, du côté de +l'est, parce qu'elles peuvent avoir appartenu à un +édifice contigu et +sans liaison réelle avec le monument de Sésostris.</p> +<p>Je termine ici, pour cette fois, mes notices monumentales; je +parlerai, +dans ma prochaine lettre, des tombeaux des rois thébains que +nous +exploitons dans ce moment ... Adieu.</p> +<p>P.S. 2 avril. Je ferme aujourd'hui ma lettre, le courrier devant +partir +ce matin même pour le Kaire. Rien de nouveau depuis le 25; +toujours +bonne santé et bon courage. Je donne ce soir à nos +compagnons une fête +dans une des plus jolies salles du tombeau d'Ousireï; nous y +oublierons +la stérilité et le voisinage de la seconde cataracte, +où nous avions à +peine du pain à manger. La chère ne répondra pas +à la magnificence du +local, mais on fera l'impossible pour n'être pas trop au-dessous. +Je +voulais offrir à notre jeunesse un plat nouveau pour nous, et +qui devait +ajouter aux plaisirs de la réunion; c'était un morceau de +jeune +crocodile mis à la sauce piquante, le hasard ayant voulu qu'on +m'en +apportât un tué d'hier matin; mais j'ai joué de +malheur, la pièce de +crocodile s'est gâtée: nous n'y perdrons vraisemblablement +qu'une bonne +indigestion chacun.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="TREIZIEME_LETTRE"></a> +<h2>TREIZIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Thèbes (Biban-el-Molouk), +le 26 mai 1829.</small></p> +<p>Les détails topographiques donnés par Strabon ne +permettent point de +chercher ailleurs que dans la vallée de <i>Biban-el-Molouk</i> +l'emplacement +des tombeaux des anciens rois. Le nom de cette vallée, qu'on +veut +entièrement dériver de l'arabe en le traduisant par <i>les +portes des +rois</i>, mais qui est à la fois une corruption et une +traduction de +l'ancien nom égyptien <i>Biban-Ou-rôou</i> (les +hypogées des rois), comme l'a +fort bien dit M. Silvestre de Sacy, lèverait d'ailleurs toute +espèce de +douté à ce sujet. C'était la <i>nécropole +royale</i>, et on avait choisi un +lieu parfaitement convenable à cette triste destination, une +vallée +aride; encaissée par de très-hauts rochés +coupés à pic, ou par des +montagnes en pleine décomposition, offrant presque toutes de +larges +fentes occasionnées soit par l'extrême chaleur, soit par +des +éboulements intérieurs, et dont les croupes sont +parsemées de bandes +noires, comme si elles eussent été brûlées +en partie; aucun animal +vivant ne fréquente cette vallée de mort: je ne compte +point les +mouches, les renards, les loups et les hyènes, parce que c'est +notre +séjour dans les tombeaux et l'odeur de notre cuisine qui avaient +attiré +ces quatre espèces affamées.</p> +<p>En entrant dans la partie la plus reculée de cette +vallée, par une +ouverture étroite évidemment faite de main d'homme, et +offrant encore +quelques légers restes de sculptures égyptiennes, on voit +bientôt au +pied des montagnes, ou sur les pentes, des portes carrées, +encombrées +pour la plupart, et dont il faut approcher pour apercevoir la +décoration: ces portes, qui se ressemblent toutes, donnent +entrée dans +les <i>tombeaux des rois</i>. Chaque tombeau a la sienne, car jadis +aucun ne +communiquait avec l'autre; ils étaient tous isolés: ce +sont les +chercheurs de trésors, anciens ou modernes, qui ont +établi quelques +communications forcées.</p> +<p>Il me tardait, en arrivant à Biban-el-Molouk, de m'assurer +que ces +tombeaux, au nombre de seize (je ne parle ici que des tombeaux +conservant des sculptures et les noms des rois pour qui ils furent +creusés), étaient bien, comme je l'avais déduit +d'avance de plusieurs +considérations, ceux de rois appartenant <i>tous à des +dynasties +thébaines</i>, c'est-à-dire à des princes, dont <i>la +famille était +originaire de Thèbes</i>. L'examen rapide que je fis alors de +ces +excavations avant de monter à la seconde cataracte, et le +séjour de +plusieurs mois que j'y ai fait à mon retour, m'ont pleinement +convaincu +que ces hypogées ont renfermé les corps des rois des +XVIIIe, XIXe et XXe +dynasties, qui sont en effet toutes trois des dynasties <i>diospolitaines</i> +ou <i>thébaines</i>. Ainsi, j'y ai trouvé d'abord les +tombeaux de six des +rois de la XVIIIe, et celui du plus ancien de tous, +Aménophis-Memnon, +inhumé à part dans la vallée isolée de +l'ouest.</p> +<p>Viennent ensuite le tombeau de Rhamsès-Meïamoun et ceux +de six autres +Pharaons, successeurs de Meïamoun et appartenant à la XIXe +ou à la XXe +dynastie.</p> +<p>On n'a suivi aucun ordre, ni de dynastie, ni de succession, dans le +choix de l'emplacement des diverses tombes royales: chacun a fait +creuser la sienne sur le point où il croyait rencontrer une +veine de +pierre convenable à sa sépulture et à +l'immensité de l'excavation +projetée. Il est difficile de se défendre d'une certaine +surprise +lorsque, après avoir passé sous une porte assez simple, +on entre dans de +grandes galeries ou corridors couverts de sculptures parfaitement +soignées, conservant en grande partie l'éclat des plus +vives couleurs, +et conduisant successivement à des salles soutenues par des +piliers +encore plus riches de décorations, jusqu'à ce qu'on +arrive enfin à la +salle principale, celle que les Égyptiens nommaient la <i>salle +dorée</i>, +plus vaste que toutes les autres, et au milieu de laquelle reposait la +momie du roi dans un énorme sarcophage de granit. Les plans de +ces +tombeaux, publiés par la Commission d'Égypte, donnent une +idée exacte +de l'étendue de ces excavations et du travail immense qu'elles +ont coûté +pour les exécuter au pic et au ciseau. Les vallées sont +presque toutes +encombrées de collines formées par les petits +éclats de pierre provenant +des effrayants travaux exécutés dans le sein de la +montagne.</p> +<p>Je ne puis tracer ici une description détaillée de ces +tombeaux; +plusieurs mois m'ont à peine suffi pour rédiger une +notice un peu +détaillée des innombrables bas-reliefs qu'ils renferment +et pour copier +les inscriptions les plus intéressantes. Je donnerai cependant +une idée +générale de ces monuments par la description rapide et +très-succincte de +l'un d'entre eux, celui du Pharaon Rhamsès, fils et successeur +de +Meïamoun. La décoration des tombeaux royaux était +systématisée, et ce +que l'on trouve dans l'un reparaît dans presque tous les autres, +à +quelques exceptions près, comme je le dirai plus bas.</p> +<p>Le bandeau de la porte d'entrée est orné d'un +bas-relief (le même sur +toutes les premières portes des tombeaux royaux), qui n'est au +fond que +la <i>préface,</i> ou plutôt le résumé de +toute la décoration des tombes +pharaoniques. C'est un disque jaune au milieu duquel est le Soleil +à +tête de bélier, c'est-à-dire le soleil couchant +entrant dans +l'hémisphère inférieur, et adoré par le roi +à genoux; à la droite du +disque, c'est-à-dire à l'orient, est la déesse +Nephthys, et à la gauche +(occident) la déesse Isis, occupant les deux +extrémités de la course du +dieu dans l'hémisphère supérieur: à +côté du Soleil et dans le disque, +on a sculpté un grand scarabée qui est ici, comme +ailleurs, le symbole +de la régénération ou des renaissances +successives: le roi est +agenouillé sur la montagne céleste, sur laquelle portent +aussi les pieds +des deux déesses.</p> +<p>Le sens général de cette composition se rapporte au +roi défunt: pendant +sa vie, semblable au soleil dans sa course de l'orient à +l'occident, le +roi devait être le vivificateur, l'illuminateur de +l'Égypte, et la +source de tous les biens physiques et moraux nécessaires +à ses +habitants; le Pharaon mort fut donc encore naturellement comparé +au +soleil se couchant et descendant vers le ténébreux +hémisphère inférieur, +qu'il doit parcourir pour renaître de nouveau à l'orient, +et rendre la +lumière et la vie au monde supérieur (celui que nous +habitons), de la +même manière que le roi défunt devait +renaître aussi, soit pour +continuer ses transmigrations, soit pour habiter le monde +céleste et +être absorbé dans le sein d'Ammon, le père +universel.</p> +<p>Cette explication n'est point de mon cru; le temps des conjectures +est +passé pour la vieille Égypte; tout cela résulte de +l'ensemble des +légendes qui couvrent les tombes royales.</p> +<p>Ainsi cette comparaison ou assimilation du roi avec le soleil dans +ses +deux états pendant les deux parties du jour, est la clef ou +plutôt le +motif et le sujet dont tous les autres bas-reliefs ne sont, comme on va +le voir, que le développement successif.</p> +<p>Dans le tableau décrit est toujours une légende +dont suit la traduction +littérale: «Voici ce que dit Osiris, seigneur de l'Amenti +(région +occidentale, habitée par les morts): Je t'ai accordé une +demeure dans la +montagne sacrée de l'Occident, comme aux autres dieux grands +(les rois +ses prédécesseurs), à toi Osirien, roi seigneur du +monde, Rhamsès, etc., +encore vivant.»</p> +<p>Cette dernière expression prouverait, s'il en était +besoin, que les +tombeaux des Pharaons, ouvrages immenses et qui exigeaient un travail +fort long, étaient commencés de leur vivant, et que l'un +des premiers +soins de tout roi égyptien fut, conformément à +l'esprit bien connu de +cette singulière nation, de s'occuper incessamment de +l'exécution du +monument sépulcral qui devait être son dernier asile.</p> +<p>C'est ce que démontre encore mieux le premier bas-relief +qu'on trouve +toujours à la gauche en entrant dans tous ces tombeaux. Ce +tableau avait +évidemment pour but de rassurer le roi vivant sur le +fâcheux augure qui +semblait résulter pour lui du creusement de sa tombe au moment +où il +était plein de vie et de santé: ce tableau montre en +effet le Pharaon en +costume royal, se présentant au dieu Phré à +tête d'épervier, +c'est-à-dire au soleil dans tout l'éclat de sa course +(à l'heure de +midi), lequel adresse à son représentant sur la terre ces +paroles +consolantes:</p> +<p>«Voici ce que dit Phré, dieu grand, seigneur du ciel: +Nous +t'accordons +une longue série de jours pour régner sur le monde et +exercer les +attributions royales d'Hôrus sur la terre.»</p> +<p>Au plafond de ce premier corridor du tombeau, on lit +également de +magnifiques promesses faites au roi pour cette vie terrestre, et le +détail des privilèges qui lui sont réservés +dans les régions célestes; +il semble qu'on ait placé ici ces légendes comme pour +rendre plus douce +la pente toujours trop rapide qui conduit à la salle du +sarcophage.</p> +<p>Immédiatement après ce tableau, sorte de +précaution oratoire assez +délicate, on aborde plus franchement la question par un tableau +symbolique, le disque du soleil Criocéphale, parti de l'Orient, +et +avançant vers la frontière de l'Occident, qui est +marquée par un +crocodile, emblème des ténèbres, et dans +lesquelles le dieu et le roi +vont entrer chacun à sa manière. Suit +immédiatement un très-long texte, +contenant les noms des soixante-quinze parèdres du soleil dans +l'hémisphère inférieur, et des invocations +à ces divinités du troisième +ordre, dont chacune préside à l'une des soixante-quinze +subdivisions du +monde inférieur, qu'on nommait KELLÉ, <i>demeure qui +enveloppe, enceinte, +zone</i>.</p> +<p>Une petite salle, qui succède ordinairement à ce +premier corridor, +contient les images sculptées et peintes des soixante-quinze +parèdres, +précédées ou suivies d'un immense tableau dans +lequel on voit +successivement l'image abrégée des soixante-quinze zones +et de leurs +habitants, dont il sera parlé plus loin.</p> +<p>A ces tableaux généraux et d'ensemble succède +le développement des +détails: les parois des corridors et salles qui suivent (presque +toujours les parois les plus voisines de l'orient) sont couvertes d'une +longue série de tableaux représentant la marche du soleil +dans +l'hémisphère supérieur (image du roi pendant sa +vie), et sur les parois +opposées on a figuré la marche du soleil dans +l'hémisphère inférieur +(image du roi après sa mort).</p> +<p>Les nombreux tableaux relatifs à la marche du dieu au-dessus +de +l'horizon et dans l'hémisphère lumineux sont +partagés en douze séries, +annoncées chacune par un riche battant de porte, sculpté, +et gardé par +un énorme serpent. Ce sont les portes des douze heures du jour, +et ces +reptiles ont tous des noms significatifs, tels que TEK-HO, serpent +à +face étincelante; SATEMPEF-BAL, serpent dont l'oeil lance la +flamme; +TAPENTHO, la corne du monde, etc., etc. A côté de ces +terribles gardiens +on lit constamment la légende: <i>Il demeure au-dessus de cette +grande +porte, et l'ouvre au dieu Soleil</i>.</p> +<p>Près du battant de la première porte, celle du lever, +on a figuré les +vingt-quatre heures du jour astronomique sous forme humaine, une +étoile +sur la tête, et marchant vers le fond du tombeau, comme pour +marquer la +direction de la course du dieu et indiquer celle qu'il faut suivre dans +l'étude des tableaux, qui offrent un intérêt +d'autant plus piquant que, +dans chacune des douze heures de jour, on a tracé l'image +détaillée de +la barque du dieu, naviguant dans le fleuve céleste sur le <i>fluide +primordial</i> ou <i>l'éther</i>, le principe de toutes les +choses physiques +selon la vieille philosophie égyptienne, avec la figure des +dieux qui +l'assistent successivement, et de plus, la représentation des <i>demeures +célestes</i> qu'il parcourt, et les scènes mythiques +propres à chacune des +heures du jour.</p> +<p>Ainsi, à la première heure, sa <i>bari</i>, ou +barque, se met en mouvement +et reçoit les adorations des esprits de l'Orient; parmi les +tableaux de +la seconde heure, on trouve le grand serpent Apophis, le frère +et +l'ennemi du Soleil, surveillé par le dieu Atmou; à la +troisième heure, +le dieu Soleil arrive dans la zone céleste où se +décide le sort des +âmes, relativement aux corps qu'elles doivent habiter dans leurs +nouvelles transmigrations; on y voit le dieu Atmou assis sur son +tribunal, pesant à sa balance les âmes humaines qui se +présentent +successivement: l'une d'elles vient d'être condamnée, on +la voit ramenée +sur terre dans une <i>bari</i>, qui s'avance vers la porte +gardée par Anubis, +et conduite à grands coups de verges par des +cynocéphales, emblèmes de +la justice céleste; le coupable est sous la forme d'une +énorme truie, +au-dessus de laquelle on a gravé en grand caractère <i>gourmandise</i> +ou +<i>gloutonnerie</i>, sans doute le péché capital du +délinquant, quelque +glouton de l'époque.</p> +<p>Le dieu visite, à la cinquième heure, les <i>Champs-Élysées</i> +de la +mythologie égyptienne, habités par les âmes +bienheureuses se reposant +des peines de leurs transmigrations sur la terre: elles portent sur +leur +tête la plume d'autruche, emblème de leur conduite juste +et vertueuse. +On les voit présenter des offrandes aux dieux, ou bien, sous +l'inspection du <i>Seigneur de la joie du coeur</i>, elles cueillent +les +fruits des arbres célestes de ce paradis; plus loin, d'autres +tiennent +en main des faucilles: ce sont les âmes qui cultivent les champs +de la +vérité; leur légende porte: «Elles font des +libations de l'eau et des +offrandes des grains des campagnes de gloire; elles tiennent une +faucille et moissonnent les champs qui sont leur partage; le dieu +Soleil +leur dit: Prenez vos faucilles, moissonnez vos grains, emportez-les +dans +vos demeures, jouissez-en et les présentez aux dieux en offrande +pure.» +Ailleurs, enfin, on les voit se baigner, nager, sauter et +folâtrer dans +un grand bassin que remplit l'eau céleste et primordiale, le +tout sous +l'inspection du dieu <i>Nil-Céleste</i>. Dans les heures +suivantes, les dieux +se préparent à combattre le grand ennemi du Soleil, le +serpent +<i>Apophis</i>. Ils s'arment d'épieux, se chargent de filets, +parce que le +monstre habite les eaux du fleuve sur lequel navigue le vaisseau du +Soleil; ils tendent des cordes; Apophis est pris; on le charge de +liens; +on sort du fleuve cet immense reptile, au moyen d'un câble que la +déesse +Selk lui attache au cou et que les douze dieux tirent, secondés +par une +<i>machine fort compliquée</i>, manoeuvres par le dieu <i>Sev</i> +(Saturne), +assisté des génies des quatre points cardinaux. Mais tout +cet attirail +serait impuissant contre les efforts d'Apophis, s'il ne sortait d'en +bas +une <i>main énorme</i> (celle d'Ammon) qui saisit la corde et +arrête la +fougue du dragon. Enfin, à la onzième heure du jour, le +serpent captif +est étranglé; et bientôt après le dieu +Soleil arrive au point extrême de +l'horizon où il va disparaître. C'est la déesse <i>Netphé</i> +(Rhéa) qui, +faisant l'office de la Thétys des Grecs, s'élève +à la surface de l'abîme +des eaux célestes; et, montée sur la tête de son +fils Osiris, dont le +corps se termine en volute comme celui d'une sirène, la +déesse reçoit +le vaisseau du Soleil, qui prend bientôt dans ses bras immenses +le Nil +céleste, le vieil <i>Océan</i> des mythes +égyptiens.</p> +<p>La marche du Soleil dans <i>l'hémisphère +inférieur</i>, celui des ténèbres, +pendant les douze heures de nuit, c'est-à-dire la contre-partie +des +scènes précédentes, se trouve sculptée sur +les parois des tombeaux +royaux opposées à celles dont je viens de donner une +idée +très-succincte. Là le dieu, assez constamment peint en <i>noir</i>, +de la +tête aux pieds, parcourt les soixante-quinze cercles ou zones +auxquels +président autant de personnages divins de toute forme et +armés de +glaives. Ces cercles sont habités par les <i>âmes +coupables</i> qui subissent +divers supplices. C'est véritablement là le type +primordial de l'<i>Enfer</i> +du Dante, car la variété des tourments a de quoi +surprendre; et je ne +suis pas étonné que quelques voyageurs, effrayés +de ces scènes de +carnage, aient cru y trouver la preuve de l'usage des sacrifices +humains +dans l'ancienne Égypte; mais les légendes lèvent +toute espèce +d'incertitude à cet égard: ce sont des affaires de +l'autre monde, et qui +ne préjugent rien pour les us et coutumes de celui-ci.</p> +<p>Les âmes coupables sont punies d'une manière +différente dans la plupart +des zones infernales que visite le dieu Soleil: on a figuré ces +esprits +impurs, et persévérant dans le crime, presque toujours +sous la forme +humaine, quelquefois aussi sous la forme symbolique de la <i>grue</i>, +ou +celle de l'<i>épervier à tête humaine</i>, +entièrement peints en <i>noir</i>, pour +indiquer à la fois et leur nature perverse et leur séjour +dans l'abîme +des ténèbres; les unes sont fortement liées +à des poteaux, et les +gardiens de la zone, brandissant leurs glaives, leur reprochent les +crimes qu'elles ont commis sur la terre; d'autres sont suspendues la +tête en bas; celles-ci, les mains liées sur la poitrine et +la tête +coupée, marchent en longues files; quelques-unes, les mains +liées +derrière le dos, traînent sur la terre leur coeur sorti de +leur +poitrine; dans de grandes chaudières, on fait bouillir des +âmes +vivantes, soit sous forme humaine, soit sous celle d'oiseau, ou +seulement leurs têtes et leurs coeurs. J'ai aussi remarqué +des âmes +jetées dans la chaudière avec l'emblème du bonheur +et du repos céleste +(l'éventail), auxquels elles avaient perdu tous leurs droits. +J'ai des +copies fidèles de cette immense série de tableaux et des +longues +légendes qui les accompagnent.</p> +<p>A chaque zone et auprès des suppliciés, on lit +toujours leur +condamnation et la peine qu'ils subissent. «Ces âmes +ennemies, y +est-il +dit, ne voient point notre dieu lorsqu'il lance les rayons de son +disque; elles n'habitent plus dans le monde terrestre, et elles +n'entendent point la voix du Dieu grand lorsqu'il traverse leurs +zones.» +Tandis qu'on lit au contraire, à côté de la +représentation des âmes +heureuses, sur les parois opposées: «Elles ont +trouvé +grâce aux yeux du +Dieu grand; elles habitent les demeures de gloire, celles où +l'on vit de +la vie céleste; les corps qu'elles ont abandonnés +reposeront à toujours +dans leurs tombeaux, tandis qu'elles jouiront de la présence du +Dieu +suprême.»</p> +<p>Cette double série de tableaux nous donne donc le <i>système +psychologique égyptien</i> dans ses deux points les pins +importants et les +plus moraux, <i>les récompenses et les peines</i>. Ainsi se +trouve +complètement démontré tout ce que les anciens ont +dit de la doctrine +égyptienne sur <i>l'immortalité de l'âme</i> et le +but positif de la vie +humaine. Elle est certainement grande et heureuse, l'idée de +symboliser +la <i>double destinée</i> des âmes par le plus frappant +des phénomènes +célestes, le cours du soleil dans les deux +hémisphères, et d'en lier la +peinture à celle de cet imposant et magnifique spectacle.</p> +<p>Cette galerie psychologique occupe les parois des deux grands +corridors +et des deux premières salles du tombeau de <i>Rhamsès V</i>, +que j'ai pris +pour type de ma description des tombes royales, parce qu'il est le plus +complet de tous. Le même sujet, mais composé dans un +esprit directement +<i>astronomique</i>, et sur un plan plus régulier, parce que +c'était un +tableau de science, est reproduit sur les plafonds, et occupe toute la +longueur de ceux du second corridor et des deux premières salles +qui +suivent.</p> +<p>Le ciel, sous la forme d'une femme dont le corps est parsemé +d'étoiles, +enveloppe de trois côtés cette immense composition: le +torse se prolonge +sur toute la longueur du tableau dont il couvre la partie +supérieure; sa +tête est à l'occident; ses bras et ses pieds limitent la +longueur du +tableau divisé en deux bandes égales: celle d'en haut +représente +l'hémisphère supérieur et le cours du soleil dans +les douze heures du +jour; celle d'en bas, l'hémisphère inférieur, la +marche du soleil +pendant les douze heures de la nuit.</p> +<p>A l'orient, c'est-à-dire vers le point sexuel du grand corps +céleste (de +la déesse Ciel), est figurée la naissance du Soleil; il +sort du sein de +sa divine mère <i>Néith</i>, sous la forme d'un petit +enfant portant le doigt +à sa bouche, et renfermé dans un disque rouge: le dieu <i>Méuï</i> +(l'Hercule +égyptien, la raison divine), debout dans la barque +destinée aux voyages +du jeune dieu, élève les bras pour l'y placer +lui-même; après que le +Soleil enfant a reçu les soins de deux déesses nourrices, +la barque part +et navigue sur l'<i>Océan céleste</i>, l'Éther, +qui coule comme un fleuve de +l'<i>orient à l'occident</i>, où il forme un vaste +bassin, dans lequel +aboutit une branche du fleuve traversant l'<i>hémisphère +inférieur, +d'occident en orient</i>.</p> +<p>Chaque heure du jour est indiquée sur le corps du Ciel par un +disque +rouge, et dans le tableau par douze barques ou <i>bari</i> dans +lesquelles +paraît le dieu Soleil naviguant sur l'Océan céleste +avec un cortège qui +change à chaque heure, et qui l'accompagne sur les <i>deux rives</i>.</p> +<p>A la première heure, au moment où le vaisseau se met +en mouvement, les +esprits de l'Orient présentent leurs hommages au dieu debout +dans son +naos, qui est élevé au milieu de cette bari; +l'équipage se compose de la +déesse <i>Sori</i>, qui donne l'impulsion à la proue; du +dieu Sev (Saturne), +à la tête de lièvre, tenant une longue perche pour +sonder le fleuve, et +dont il ne fait usage qu'à partir de la 8e heure, +c'est-à-dire lorsqu'on +approche des parages de l'Occident; le réis ou commandant est +Hôrus, +ayant en sous-ordre le dieu Haké-Oëris, le Phaëton et +le compagnon +fidèle du Soleil: le pilote manoeuvrant le gouvernail est un +hiéracocéphale nommé <i>Haôu</i>, plus la +déesse Neb-Wa (la dame de la +barque), dont j'ignore les fonctions spéciales, enfin le dieu +gardien +supérieur des tropiques. On a représenté, sur les +bords du fleuve, les +dieux ou les esprits qui président à chacune des heures +du jour; ils +adorent le Soleil à son passage, ou récitent tous les +noms mystiques par +lesquels on le distinguait. A la seconde heure paraissent les +âmes des +rois ayant à leur tête le défunt Rhamsès V, +allant au-devant de la bari +du dieu pour adorer sa lumière. Aux 4e, 5e et 6e heures, le +même Pharaon +prend part aux travaux des dieux qui font la guerre au grand Apophis +caché dans les eaux de l'Océan. Dans les 7e et 8e heures, +le vaisseau +céleste côtoie les demeures des bienheureux, jardins +ombragés par des +arbres de différentes espèces, sous lesquels se +promènent les dieux et +les âmes pures. Enfin le dieu approche de l'Occident: Sev +(Saturne) +sonde le fleuve incessamment, et des dieux échelonnés sur +le rivage +dirigent la barque avec précaution; elle contourne le grand +bassin de +l'ouest, et reparaît dans la bande supérieure du tableau, +c'est-à-dire +dans l'hémisphère inférieur, sur le fleuve qu'elle +remonte d'occident en +orient. Mais dans toute cette navigation des douze heures de nuit, +comme +il arriva encore pour les barques qui remontent le Nil, la <i>bari</i> +du +Soleil est toujours tirée à la corde par un grand nombre +de génies +subalternes, dont le nombre varie à chaque heure +différente. Le grand +cortège du dieu et l'équipage ont disparu, il ne reste +plus que le +pilote debout et inerte à l'entrée du naos renfermant le +dieu, auquel la +déesse Thmeï (la vérité et la justice), qui +préside à l'enfer ou à la +région inférieure, semble adresser des consolations.</p> +<p>Des légendes hiéroglyphiques, placées sur +chaque personnage et au +commencement de toutes les scènes, en indiquent les noms et les +sujets, +en faisant connaître l'heure du jour ou de la nuit à +laquelle se +rapportent ces scènes symboliques. J'ai pris copie +moi-même et des +tableaux et de toutes les inscriptions.</p> +<p>Mais sur ces mêmes plafonds, et en dehors de la composition +que je viens +de décrire en gros, existent des textes hiéroglyphiques +d'un intérêt +plus grand peut-être, quoique liés au même sujet. Ce +sont des <i>tables +des constellations et de leurs influences pour toutes les heures de +chaque mois de l'année</i>; elles sont ainsi conçues:</p> +<p>MOIS DE TÔBI, la dernière moitié.—<i>Orion</i> +domine et influe sur +l'oreille gauche.</p> +<p>Heure 1re, la constellation d'<i>Orion</i> (influe) sur le bras +gauche.</p> +<p>Heure 2e, la constellation de <i>Sirius</i> (influe) sur le coeur.</p> +<p>Heure 3e, le commencement de la constellation <i>des deux +étoiles</i> (les +Gémeaux?), sur le coeur.</p> +<p>Heure 4e, les constellations <i>des deux étoiles</i> +(influent) sur l'oreille +gauche.</p> +<p>Heure 5e, les étoiles <i>du fleuve</i> (influent) sur le +coeur.</p> +<p>Heure 6e, la tête (ou le commencement) <i>du lion</i> +(influe) sur le coeur.</p> +<p>Heure 7e, <i>la flèche</i> (influe) sur l'oeil droit.</p> +<p>Heure 8e, <i>les longues étoiles</i>, sur le coeur.</p> +<p>Heure 9e, les serviteurs des parties antérieures (du +quadrupède) <i>Menté</i> +(le lion marin?) (influent) sur le bras gauche.</p> +<p>Heure 10e, le quadrupède <i>Menté</i> (le lion +marin?), sur l'oeil gauche.</p> +<p>Heure 11e, les serviteurs du <i>Menté</i>, sur le bras +gauche.</p> +<p>Heure 12e, <i>le pied de la truie</i> (influe) sur le bras gauche.</p> +<p>Nous avons donc ici une <i>table des influences</i>, analogue +à celle qu'on +avait gravée sur le fameux cercle doré du monument +d'Osimandyas, et qui +donnait, comme le dit Diodore de Sicile, les heures du lever des +constellations <i>avec les influences de chacune d'elles</i>. Cela +démontrera +sans réplique, comme l'a affirmé notre savant ami M. +Letronne, que +l'<i>astrologie</i> remonte, en Égypte, jusqu'aux temps les plus +reculés; +cette question, par le fait, est décidée sans retour, +c'est un petit +souvenir que je lui adresse, en attendant ses commissions pour +Thèbes.</p> +<p>La traduction que je viens de donner d'une des vingt-quatre tables +qui +composent la série des levers, est certaine dans les passages +où j'ai +introduit les noms actuels des constellations de notre +planisphère; +n'ayant pas eu le temps de pousser plus loin mon travail de +concordance, +j'ai été obligé de donner partout ailleurs le mot +à mot du texte +hiéroglyphique.</p> +<p>J'ai dû recueillir, et je l'ai fait avec un soin religieux, +ces restes +précieux de l'<i>astronomie antique</i>, science qui devait +être +nécessairement liée à l'<i>astrologie</i>, dans un +pays où la religion fut la +base immuable de toute l'organisation sociale. Dans un pareil +système +politique, toutes les sciences devaient avoir deux parties distinctes: +<i>la partie des faits observés</i>, qui constitue seule nos +sciences +actuelles; <i>la partie spéculative</i>, qui liait la science +à la croyance +religieuse, lien nécessaire, indispensable même en +Égypte, où la +religion, pour être forte et pour l'être toujours, avait +voulu renfermer +l'univers entier et son étude dans son domaine sans bornes; ce +qui a son +bon et son mauvais côté, comme toutes les conceptions +humaines.</p> +<p>Dans le tombeau de Rhamsès V, les salles ou corridors qui +suivent ceux +que je viens de décrire, sont décorés de tableaux +symboliques relatifs à +divers états du soleil considéré soit +physiquement, soit surtout dans +ses rapports purement mythiques: mais ces tableaux ne forment point un +ensemble suivi, c'est pour cela qu'ils sont totalement omis ou qu'ils +n'occupent pas la même place dans les tombes royales. La salle +qui +précède celle du sarcophage, en général +consacrée aux quatre génies de +l'Amenti, contient, dans les tombeaux les plus complets, la comparution +du roi devant le tribunal des quarante-deux juges divins qui doivent +décider du sort de son âme, tribunal dont ne fut qu'une +simple image +celui qui, sur la terre, accordait ou refusait aux rois les honneurs de +la sépulture. Une paroi entière de cette salle, dans le +tombeau de +Rhamsès V, offre les images de ces quarante-deux assesseurs +d'Osiris, +mêlées aux justifications que le roi est censé +présenter, ou faire +présenter en son nom, à ces juges sévères, +lesquels paraissent être +chargés, chacun, de faire la recherche d'un crime ou +péché particulier, +et de le punir dans l'âme soumise à leur juridiction. Ce +grand texte, +divisé par conséquent en quarante-deux versets ou +colonnes, n'est, à +proprement parler, qu'une <i>confession négative</i>, comme on +peut en juger +par les exemples qui suivent:</p> +<p>dieu (tel)! <i>le roi</i>, soleil modérateur de justice, +approuvé d'Ammon, +<i>n'a point commis de méchancetés</i>.</p> +<p>Le fils du Soleil Rhamsès <i>n'a point +blasphémé</i>.</p> +<p>Le roi, soleil modérateur, etc., <i>ne s'est point +enivré</i>.</p> +<p>Le fils du Soleil Rhamsès <i>n'a point été +paresseux</i>.</p> +<p>Le roi, soleil modérateur, etc., <i>n'a point enlevé +les biens voués aux +dieux.</i></p> +<p>Le fils du Soleil Rhamsès <i>n'a point dit de mensonges</i>.</p> +<p>Le roi, soleil, etc., <i>n'a point été libertin</i>.</p> +<p>Le fils du Soleil Rhamsès <i>ne s'est point souillé +par des impuretés</i>.</p> +<p>Le roi, soleil, etc., <i>n'a point secoué la tête en +entendant des paroles +dé vérité</i>.</p> +<p>Le fils du Soleil Rhamsès <i>n'a point inutilement +allongé ses paroles</i>.</p> +<p>Le roi, soleil, etc., <i>n'a pas eu à dévorer son +coeur</i> (c'est-à-dire, à +se repentir de quelque mauvaise action).</p> +<p>On voyait enfin, à côté de ce texte curieux, +dans le tombeau de +Rhamsès-Meïamoun, des images plus curieuses encore, celles +des péchés +capitaux: il n'en reste plus que trois de bien visibles; ce sont <i>la +luxure</i>, <i>la paresse</i> et <i>la voracité</i>, +figurées sous forme humaine, +avec les têtes symboliques de <i>bouc</i>, de <i>tortue</i> et +de <i>crocodile</i>.</p> +<p>La grande salle du tombeau de Rhamsès V, celle qui renfermait +le +sarcophage, et la dernière de toutes, surpasse aussi les autres +en +grandeur et en magnificence. Le plafond, creusé en berceau et +d'une +très-belle coupe, a conservé toute sa peinture: la +fraîcheur en est +telle qu'il faut être habitué aux miracles de conservation +des monuments +de l'Égypte pour se persuader que ces frêles couleurs ont +résisté à plus +de trente siècles. On a répété ici, mais en +grand et avec plus de +détails dans certaines parties, la marche du soleil dans les +deux +hémisphères pendant la durée du jour astronomique, +composition qui +décore les plafonds des premières salles du tombeau et +qui forme le +motif général de toute la décoration des +sépultures royales.</p> +<p>Les parois de cette vaste salle sont couvertes, du soubassement au +plafond, de tableaux sculptés et peints comme dans le reste du +tombeau, +et chargées de milliers d'hiéroglyphes formant les +légendes +explicatives; le soleil est encore le sujet de ces bas-reliefs, dont un +grand nombre contiennent aussi, sous des formes emblématiques, +tout le +système cosmogonique et les principes de la physique +générale des +Égyptiens. Une longue étude peut seule donner le sens +entier de ces +compositions, que j'ai toutes copiées moi-même, en +transcrivant en même +temps tous les textes qui les accompagnent. C'est du mysticisme le plus +raffiné; mais il y a certainement, sous ces apparences +emblématiques, de +vieilles vérités que nous croyons très-jeunes.</p> +<p>J'ai omis dans cette description, aussi rapide que possible, d'un +seul +des tombeaux royaux, de parler des bas-reliefs dont sont couverts les +piliers qui soutiennent les diverses salles; ce sont des adorations aux +divinités de l'Égypte, et principalement à celles +qui président aux +destinées des âmes, Phtha-Socharis, Atmou, la +déesse <i>Mérésoehar</i>, +<i>Osiris</i> et <i>Anubis</i>.</p> +<p>Tous les autres tombeaux des rois de Thèbes, situés +dans la vallée de +Biban-el-Molouk et dans la vallée de l'Ouest, sont +décorés, soit de la +totalité, soit seulement d'une partie des tableaux que je viens +d'indiquer, et selon que ces tombeaux sont plus ou moins vastes, et +surtout plus ou moins achevés.</p> +<p>Les tombes royales véritablement achevées et +complètes sont en +très-petit nombre, savoir: celle d'Aménophis III +(Memnon), dont la +décoration est presque entièrement détruite; celle +de Rhamsès-Meïmoun, +celle de Rhamsès V, probablement aussi celle de Rhamsès +le Grand, enfin +celle de la reine Thaoser. Toutes les autres sont incomplètes. +Les unes +se terminent à la première salle, changée en +grande salle sépulcrale +d'autres vont jusqu'à une seconde salle des tombeaux complets; +quelques-unes même se terminent brusquement par un petit +réduit creusé +à la hâte, grossièrement peint, et dans lequel on a +déposé le sarcophage +du roi, à peine ébauché. Cela prouve +invinciblement ce que j'ai dit au +commencement, que ces rois ordonnaient leur tombeau en montant sur le +trône; et si la mort venait les surprendre avant qu'il fût +terminé, les +travaux étaient arrêtés et le tombeau demeurait +incomplet. On peut donc +juger de la longueur du règne de tous les rois inhumés +à +Biban-el-Molouk, par l'achèvement ou par l'état plus ou +moins avancé de +l'excavation destinée à sa sépulture. Il est +à remarquer, à ce sujet, +que les règnes d'Aménophis III, de Rhamsès le +Grand et de Rhamsès V +furent, en effet, selon Manéthon, de plus de trente ans chacun, +et leurs +tombeaux sont aussi les plus étendus.</p> +<p>Il me reste à parler de certaines particularités que +présentent +quelques-unes de ces tombes royales.</p> +<p>Quelques parois conservées du tombeau d'Aménophis III +(Memnon) sont +couvertes d'une simple peinture, mais exécutée avec +beaucoup de soin et +de finesse. La grande salle contient encore une portion de la course du +soleil dans les deux hémisphères; mais cette composition +est peinte sur +les murailles sous la forme d'un immense papyrus déroulé, +les figures +étant tracées au simple trait comme dans les manuscrits +et les légendes, +en hiéroglyphes linéaires, arrivant presque aux formes <i>hiératiques</i>. +Le +Musée royal possède des rituels conçus en ce genre +d'écriture de +transition.</p> +<p>Le tombeau de cet illustre Pharaon a été +découvert par un des membres de +la Commission d'Égypte dans la vallée de l'Ouest. Il est +probable que +tous les rois de la première partie de la XVIIIe dynastie +reposaient +dans cette même vallée, et que c'est là qu'il faut +chercher les +sépulcres d'Aménophis Ier et II, et des quatre +Thouthmosis. On ne pourra +les découvrir qu'en exécutant des déblayements +immenses au pied des +grands rochers coupés à pic dans le sein desquels ces +tombe ont été +creusées. Cette même vallée recèle +peut-être encore le dernier asile des +rois thébains des anciennes époques; c'est ce que je me +crois autorisé à +conclure de l'existence d'un second tombeau royal d'un +très-ancien +style, découvert dans la partie la plus reculée de la +même vallée, celui +d'un Pharaon thébain nommé <i>Skhaï</i>, lequel +n'appartient certainement +point aux quatre dernières dynasties thébaines, les +XVIIe, XVIIIe, XIXe +et XXe.</p> +<p>Dans la vallée proprement dite de Biban-el-Molouk, nous avons +admiré, +comme tous les voyageurs qui nous ont précédés, +l'étonnante fraîcheur +des peintures et la finesse des sculptures du tombeau d'Ousireï +Ier, qui +dans ses légendes prend les divers surnoms de <i>Noubeï</i>, +d'<i>Athothi</i> et +d'<i>Amoneï</i>, et dans son tombeau celui d'Ousireï; mais +cette belle +catacombe dépérit chaque jour. Les piliers se fendent et +se délitent; +les plafonds tombent en éclats, et la peinture s'enlève +en écailles. +J'ai fait dessiner et colorier sur place les plus riches tableaux de +cet +hypogée, pour donner en Europe une idée exacte de tant de +magnificence. +J'ai fait également dessiner la série de <i>peuples</i> +figurée dans un des +bas-reliefs de la première salle à piliers. J'avais cru +d'abord, +d'après les copies de ces bas-reliefs publiées en +Angleterre, que ces +quatre peuples, de race bien différente, conduits par le dieu +Hôrus +tenant le bâton pastoral, étaient les nations soumises au +sceptre du +Pharaon Ousireï; l'étude des légendes m'a fait +connaître que ce tableau +a une signification plus générale. Il appartient à +la 3e heure du jour, +celle où le soleil commence à faire sentir toute l'ardeur +de ses rayons +et réchauffe toutes les contrées de notre +hémisphère. On a voulu y +représenter, d'après la légende même, <i>les +habitants de l'Égypte et ceux +des contrées étrangères</i>. Nous avons donc ici +sous les yeux l'image des +diverses <i>races d'hommes</i> connues des Égyptiens, et nous +apprenons en +même temps les grandes divisions géographiques ou <i>ethnographiques</i> +établies à cette époque reculée.</p> +<p>Les hommes guidés par le Pasteur des peuples, Hôrus, +sont figurés au +nombre de douze, mais appartenant à quatre familles bien +distinctes. Les +trois premiers (les plus voisins du dieu) sont de <i>couleur rouge +sombre</i>, taille bien proportionnée, physionomie douce, nez +légèrement +aquilin, longue chevelure nattée, vêtus de blanc, et leur +légende les +désigne sous le nom de RÔT-EH-NE-RÔME, <i>la race +des hommes</i>, les hommes +par excellence, c'est-à-dire les Égyptiens.</p> +<p>Les trois suivants présentent un aspect bien +différent: peau couleur de +chair tirant sur le jaune, ou teint basané, nez fortement +aquilin, barbe +noire, abondante et terminée en pointe, court vêtement de +couleurs +variées; ceux-ci portent le nom de NAMOU.</p> +<p>Il ne peut y avoir aucune incertitude sur la race des trois qui +viennent après, ce sont des <i>nègres</i>; ils sont +désignés sous le nom +général de NAHASI.</p> +<p>Enfin, les trois derniers ont la teinte de peau que nous nommons +couleur +de chair, ou peau blanche de la nuance la plus délicate, le nez +droit ou +légèrement voussé, les yeux bleus, barbe blonde ou +rousse, taille haute +et très-élancée, vêtus de peaux de boeuf +conservant encore leur poil, +véritables sauvages tatoués sur diverses parties du +corps; on les nomme +TAMHOI.</p> +<p>Je me hâtai de chercher le tableau correspondant à +celui-ci dans les +autres tombes royales, et en le retrouvant en effet dans plusieurs, les +variations que j'y observai me convainquirent pleinement qu'on a voulu +figurer ici les habitants des <i>quatre parties du monde</i>, selon +l'ancien +système égyptien, savoir: 1e <i>les habitants de +l'Égypte</i>, qui, à elle +seule, formait une partie du monde, d'après le +très-modeste usage des +vieux peuples; 2e les <i>Asiatiques</i>; 3e les habitants propres de +l'<i>Afrique</i>, les nègres; 4e enfin (et j'ai honte de le +dire, puisque +notre race est la dernière et la plus sauvage de la +série) les +<i>Européens</i>, qui à ces époques +reculées, il faut être juste, ne +faisaient pas une trop belle figure dans ce monde. Il faut entendre ici +tous les peuples de race blonde et à peau blanche, habitant +non-seulement l'<i>Europe</i>, mais encore l'<i>Asie</i>, leur point de +départ.</p> +<p>Cette manière de considérer ces tableaux est d'autant +plus la véritable +que, dans les autres tombes, les mêmes noms +génériques reparaissent et +constamment dans le même ordre. On y trouve aussi les +Égyptiens et les +Africains représentés de la même manière, ce +qui ne pouvait être +autrement: mais les <i>Namou</i> (les Asiatiques) et les <i>Tamhou</i> +(les races +européennes) offrent d'importantes et curieuses variantes.</p> +<p>Au lieu de l'Arabe ou du Juif, si simplement vêtu dans le +tombeau +d'Ousireï, l'Asie a pour représentants dans d'autres +tombeaux (ceux de +<i>Rhamsès-Meïamoun</i>, etc.) trois individus toujours +à teint basané, nez +aquilin, oeil noir et barbe touffue, mais costumés avec une rare +magnificence. Dans l'un, ce sont évidemment des <i>Assyriens</i>: +leur +costume, jusque dans les plus petits détails, est parfaitement +semblable +à celui des personnages gravés sur les cylindres +assyriens: dans +l'autre, les peuples <i>Mèdes</i>, ou habitants primitifs de +quelque partie +de la Perse, leur physionomie et costume se retrouvant en effet, trait +pour trait, sur les monuments dits <i>persépolitains</i>. On +représentait +donc l'Asie par l'un des peuples qui l'habitaient, +indifféremment. Il en +est de même de nos bons vieux ancêtres les <i>Tamhou</i>, +leur costume est +quelquefois différent; leurs têtes sont plus ou moins +chevelues et +chargées d'ornements diversifiés; leur vêtement +sauvage varie un peu +dans sa forme; mais leur teint blanc, leurs yeux et leur barbe +conservent tout le caractère d'une race à part. J'ai fait +copier et +colorier cette curieuse série ethnographique. Je ne m'attendais +certainement pas, en arrivant à Biban-el-Molouk, d'y trouver des +sculptures qui pourront servir de vignettes à l'histoire des +habitants +primitifs de l'Europe, si on a jamais le courage de l'entreprendre. +Leur +vue a toutefois quelque chose de flatteur et de consolant, puisqu'elle +nous fait bien apprécier le chemin que nous avons parcouru +depuis.</p> +<p>Le tombeau de <i>Rhamsès Ier</i>, le père et le +prédécesseur d'Ousireï, était +enfoui sous les décombres et les débris tombés de +la montagne; nous +l'avons fait déblayer: il consiste en deux longs corridors sans +sculptures, se terminant par une salle peinte, mais d'une +étonnante +conservation, et renfermant le sarcophage du roi, en granit, couvert +seulement de peintures. Cette simplicité accuse la magnificence +du fils, +dont la somptueuse catacombe est à quelques pas de là.</p> +<p>J'avais le plus vif désir de retrouver à +Biban-el-Molouk la tombe du +plus célèbre des Rhamsès, celle de <i>Sésostris</i>; +elle y existe en effet: +c'est la troisième à droite dans la vallée +principale; mais la sépulture +de ce grand homme semble avoir été en butte, soit +à la dévastation par +des mains barbares, soit aux ravages des torrents accidentels qui l'ont +comblée à très-peu près jusqu'aux plafonds. +C'est en faisant creuser une +espèce de boyau au milieu des éclats de pierres qui +remplissent cette +intéressante catacombe que nous sommes parvenus, en rampant et +malgré +l'extrême chaleur, jusqu'à la première salle. Cet +hypogée, d'après ce +qu'on peut en voir, fut exécuté sur un plan +très-vaste et décoré de +sculptures du meilleur style, à en juger par les petites +portions encore +subsistantes. Des fouilles entreprises en grand produiraient sans doute +la découverte du sarcophage de cet illustre conquérant: +on ne peut +espérer d'y trouver la momie royale, car ce tombeau aura sans +doute été +violé et spolié à une époque fort +reculée, soit par les Perses, soit par +des chercheurs de trésors, aussi ardents à +détruire que l'étranger avide +d'exercer des vengeances.</p> +<p>Au fond d'un embranchement de la vallée et dans le voisinage +de ce +respectable tombeau reposait le fils de Sésostris; c'est un +très-beau +tombeau, mais non achevé. J'y ai trouvé, creusée +dans l'épaisseur de la +paroi d'une salle isolée, une petite chapelle consacrée +aux mânes de son +père, Rhamsès le Grand.</p> +<p>Le dernier tombeau, au fond de la vallée principale, se fait +remarquer +par son état d'imperfection; les premiers bas-reliefs sont +achevés et +exécutés avec une finesse et un soin admirables; la +décoration du reste +de la catacombe, formée de trois longs corridors et de deux +salles, a +été seulement tracée en rouge, et l'on rencontre +enfin les débris du +sarcophage du Pharaon, en granit, dans un très-petit cabinet +dont les +parois, à peine dégrossies, sont couvertes de quelques +mauvaises figures +de divinités, dessinées et barbouillées à +la hâte.</p> +<p>Son successeur, dont le nom monumental est <i>Rhamerri</i>, ne +s'était +probablement pas beaucoup inquiété du soin de sa +sépulture: au lieu de +se faire creuser un tombeau comme ses ancêtres, il trouva plus +commode +de s'emparer de la catacombe voisine de celle de son père, et +l'étude +que j'ai dû faire de ce tombeau <i>palimpseste</i> m'a conduit +à un résultat +fort important pour le complément de la série des +règnes formant la +XVIIIe dynastie.</p> +<p>Le temps ayant causé la chute du stuc appliqué par +l'usurpateur +Rhamerri sur les sculptures primitives de certaines parties du tombeau +qu'il voulait s'approprier je distinguai sur la porte principale les +légendes d'une reine nommée <i>Thaoser</i>; et le temps, +faisant aussi +justice de la couverte dont on avait masqué les premiers +bas-reliefs de +l'intérieur, a mis à découvert des tableaux +représentant cette même +reine, faisant les mêmes offrandes aux dieux, et recevant des +divinités +les mêmes promesses et les mêmes assurances que les +Pharaons eux-mêmes +dans les bas-reliefs de leurs tombeaux, et occupant la même place +que +ceux-ci. Il devint donc évident que j'étais dans une +catacombe creusée +pour recevoir le corps d'une reine, et je dois ajouter, d'une reine +ayant exercé par elle-même le pouvoir souverain, puisque +son mari, +quoique portent le titre de roi, ne paraît qu'après elle +dans cette +série de bas-reliefs, la reine seule se montrant dans les +premiers et +les plus importants. <i>Ménéphtha-Siphtha</i> fut le nom +de ce souverain en +sous-ordre.</p> +<p>Comme j'avais déjà trouvé à +Ghébel-Selséléh des bas-reliefs de ce prince +qui avait, après le roi Hôrus, continué la +décoration du grand spéos de +la carrière, j'ai dû reconnaître alors dans la reine +<i>Thaoser</i> la fille +même du roi Hôrus, laquelle, succédant à son +père, dont elle était la +seule héritière en âge de régner, +exerça longtemps le pouvoir souverain, +et se trouve dans la liste des rois de Manéthon, sous le nom de +la reine +<i>Achenchersès</i>. Je m'étais trompé à +Turin, en prenant l'épouse même +d'Hôrus, la reine <i>Tmauhmot</i>, pour la fille de ce prince, +mentionnée +dans le texte de l'inscription d'un groupe. Cette erreur de nom, +indifférente pour la série des règnes, n'aurait +point été commise si la +légende de la reine, épouse d'Hôrus, eût +conservé ses titres initiaux, +qu'une fracture a fait disparaître. <i>Siphtha</i> ne porte donc +le titre de +roi qu'en s'a qualité d'époux de la reine +régnante; ce qui déjà avait eu +lieu pour les deux maris de la reine <i>Amensé</i>, mère +de Thouthmosis III +(Moeris).</p> +<p>Ce fait diminue un peu l'odieux de l'usurpation du tombeau de la +reine +<i>Thaoser</i> et de son mari <i>Siphtha</i> par leur cinquième +ou sixième +successeur, qui ne devait point; en effet, avoir pour eux le respect +dû +à des ancêtres, parce qu'il descendait directement de +Rhamsès Ier et +que, d'après les listes, il était tout au plus le +frère de la reine +Thaoser Achenchersès et continuait directement la ligne +masculine à +partir du roi Hôrus. Mais cela ne saurait justifier le nouvel +occupant, +d'abord, d'avoir substitué partout à l'image de la reine +la sienne +propre, au moyen d'additions ou de suppressions, en l'affublant d'un +casque ou de vêtements et d'insignes convenables seulement +à des rois et +non à des reines; et en second lieu, d'avoir recouvert de stuc +tous les +cartouches renfermant les noms de la reine et de Siphtha, pour y faire +peindre sa propre légende. Cette opération a dû, +toutefois, s'exécuter +fort à la hâte, puisque, après avoir +métamorphosé la reine Thaoser en +roi Rhamerri, on n'a point eu la précaution de corriger, sur les +bas-reliefs, le texte des discours que les dieux sont censés +prononcer, +lesquels sont toujours adressés à la reine et ne +sauraient l'être +convenablement au roi, ni par leur forme, ni par leur contenu.</p> +<p>Le plus grand et le plus magnifique de tous les tombeaux de la +vallée +encore existants fut sans contredit celui du successeur de Rhamerri, +Rhamsès-Meïamoun; mais aujourd'hui le temps ou la +fumée a terni l'éclat +des couleurs qui recouvrent la plupart de ces sépulcres; il se +recommande d'ailleurs par huit petites salles percées +latéralement dans +le massif des parois du premier et du deuxième corridor, +cabinets ornés +de sculptures du plus haut intérêt et dont nous avons fait +prendre des +copies soignées. L'un de ces petits boudoirs contient, entre +autres +choses, la représentation des travaux de la cuisine; un autre, +celle des +meubles les plus riches et les plus somptueux; un troisième est +un +arsenal complet où se voient des armes de toute espèce et +les insignes +militaires des légions égyptiennes; ici on a +sculpté les barques et les +canges royales avec toutes leurs décorations. L'un d'eux aussi +nous +montre le tableau symbolique de l'année égyptienne, +figurée par six +images du Nil et six images de l'Égypte personnifiée, +alternées, une +pour chaque mois et portant les productions particulières +à la division +de l'année que ces images représentent. J'ai dû +faire copier, dans l'un +de ces jolis réduits, les deux fameux joueurs de harpe avec +toutes leurs +couleurs, parce qu'ils n'ont été exactement +publiés par personne.</p> +<p>En voilà assez sur <i>Biban-el-Molouk</i>. J'ai hâte +de retourner à Thèbes, +où l'on ne sera point fâché de me suivre. Je dois +cependant ajouter que +plusieurs de ces tombes royales portent sur leurs parois le +témoignage +écrit qu'elles étaient, il y a bien des siècles, +abandonnées, et +seulement visitées, comme de nos jours, par beaucoup de curieux +désoeuvrés, lesquels, comme ceux de nos jours encore, +croyaient +s'illustrer à jamais en griffonnant leurs noms sur les peintures +et les +bas-reliefs, qu'ils ont ainsi défigurés. Les sots de tous +les siècles y +ont de nombreux représentants: on y trouve d'abord des +Égyptiens de +toutes les époques, qui se sont inscrits, les plus anciens en +hiératique, les plus modernes en démotique; beaucoup de +Grecs de +très-ancienne date, à en juger par la forme des +caractères; de vieux +Romains de la république, qui s'y décorent, avec orgueil +du titre de +<i>Romanos</i>; des noms de Grecs et de Romains du temps des premiers +empereurs; une foule d'inconnus du Bas-Empire noyés au milieu +des +superlatifs qui les précèdent ou qui les suivent; plus, +des noms de +Coptes accompagnés de très-humbles prières; enfin +les noms des voyageurs +européens que l'amour de la science, la guerre, le commerce, le +hasard +ou le désoeuvrement ont amenés dans ces tombes +solitaires. J'ai +recueilli les plus remarquables de ces inscriptions, soit pour leur +contenu, soit pour leur intérêt sous le rapport +paléographique. Ce sont +toujours des matériaux<a name="retour_texte_note_3"></a><a + href="#Note_3">[3]</a>, +et tout trouve sa place dans mes porte-feuilles égyptiens, qui +auront +bien quelque prix translatés à Paris..... J'y pense +souvent..... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="QUATORZIEME_LETTRE"></a> +<h2>QUATORZIEME LETTRE</h2> +<br> +<p>Thèbes, le 18 juin 1829.</p> +<p>Depuis mon retour au milieu des ruines de cette aînée +des villes +royales, toutes mes journées ont été +consacrées à l'étude de ce qui +reste d'un de ses plus beaux édifices, pour lequel je +conçus, à sa +première vue, une prédilection marquée. La +connaissance complète que +j'en ai acquise maintenant la justifie au delà de ce que je +devais +espérer. Je veux parler ici d'un monument dont le +véritable nom n'est +pas encore fixé, et qui donne lieu à de fort vives +controverses: celui +qu'on a appelé d'abord le <i>Memnonium</i>, et ensuite le <i>Tombeau +d'Osimandyas</i>. Cette dernière dénomination appartient +à la Commission +d'Égypte; quelques voyageurs persistent à se servir de +l'autre, qui +certainement est fort mal appliquée et très-inexacte. +Pour moi, je +n'emploierai désormais, pour désigner cet édifice, +que son nom égyptien +même, sculpté dans cent endroits et +répété dans les légendes des frises, +des architraves et des bas-reliefs qui décorent ce palais. Il +portait le +nom de <i>Rhamesséion</i>, parce que c'était à la +munificence du Pharaon +Rhamsès le Grand que Thèbes en était redevable.</p> +<p>L'imagination s'ébranle et l'on éprouve une +émotion bien naturelle en +visitant ces galeries mutilées et ces belles colonnades, +lorsqu'on pense +qu'elles sont l'ouvrage et furent souvent l'habitation du plus +célèbre +et du meilleur des princes que la vieille Égypte compte dans ses +longues +annales, et toutes les fois que je le parcours, je rends à la +mémoire de +Sésostris l'espèce de culte religieux dont l'environnait +l'antiquité +tout entière.</p> +<p>Il n'existe du Rhamesséion aucune partie complète; +mais ce qui a échappé +à la barbarie des Perses et aux ravages du temps suffit pour +restaurer +l'ensemble de l'édifice et pour s'en faire une idée +très-exacte. +Laissant à part sa partie architecturale, qui n'est point de mon +ressort, mais à laquelle je dois rendre un juste hommage en +disant que +le Rhamesséion est peut-être ce qu'il y a de plus noble et +de plus pur à +Thèbes en fait de grand monument, je me bornerai à +indiquer rapidement +le sujet des principaux bas-reliefs qui le décorent, et le sens +des +inscriptions qui les accompagnent.</p> +<p>Les sculptures qui couvraient les faces extérieures des deux +massifs du +premier pylône, construit en grès, ont entièrement +disparu, car ces +massifs se sont éboulés en grande partie. Des blocs +énormes de calcaire +blanc restent encore en place; ce sont les jambages de la porte; ils +sont décorés, ainsi que l'épaisseur des deux +massifs entre lesquels +s'élevait cette porte, des légendes royales de +Rhamsès le Grand, et de +tableaux représentant le Pharaon faisant des offrandes aux +grandes +divinités de Thèbes, Amon-Ra, Amon +générateur, la déesse Mouth, le jeune +dieu Chons, Phtha et Mandou. Dans quelques tableaux, le roi +reçoit à son +tour les faveurs des dieux, et je donne ici l'analyse du principal +d'entre eux, parce que c'est là que j'ai lu pour la +première fois le nom +véritable de l'édifice entier.</p> +<p>Le dieu Atmou (une des formes de Phré) présente au +dieu Mandou le +Pharaon Rhamsès le Grand, casqué et en habits royaux; +cette dernière +divinité le prend par la main en lui disant: «Viens, +avance vers +les +demeures divines pour contempler ton père, le seigneur des +dieux, qui +t'accordera une longue suite de jours pour gouverner le monde et +régner +sur le trône d'Hôrus.» Plus loin, en effet, on a +figuré le grand dieu +Amon-Ra assis, adressant ces paroles au Pharaon: «Voici ce que +dit +Amon-Ra, roi des dieux, et qui réside dans le <i>Rhamesséion +de Thèbes</i>: +Mon fils bien-aimé et de mon germe, seigneur du monde, +Rhamsès! mon +coeur se réjouit en contemplant tes bonnes oeuvres; tu m'as +voué cet +édifice; je te fais le don d'une vie pure à passer sur le +trône de Sev +(Saturne) (c'est-à-dire dans la royauté +temporelle).» Il +ne peut donc, à +l'avenir, rester la moindre incertitude sur le nom à donner +à ce +monument.</p> +<p>Les tableaux militaires, relatifs aux conquêtes du roi, +couvrent les +faces des deux massifs du pylône sur la première cour du +palais; ils +sont visibles en assez grande partie, parce que l'éboulement des +portions supérieures du pylône a eu lieu du +côté opposé. Ces scènes +militaires offrent la plus grande analogie avec celles qui sont +sculptées dans l'intérieur du temple d'<i>Ibsamboul</i> +et sur <i>le pylône de +Louqsor,</i> qui font partie du Rhamesséion ou Rhamséion +oriental de +Thèbes. Les inscriptions sont semblables, et tous ces +bas-reliefs se +rapportent évidemment à une même campagne contre +des peuples asiatiques +qu'on ne peut, d'après leur physionomie et d'après leur +costume, +chercher ailleurs, je le répète, que dans cette vaste +contrée sise entre +le Tigre et l'Euphrate d'un côté, l'Oxus et l'Indus de +l'autre, contrée +que nous appelons assez vaguement la Perse. Cette nation, ou +plutôt le +pays qu'elle habitait, se nommait <i>Chto, Chéto, Scéhto</i> +ou <i>Schto</i>; car +je me suis aperçu, enfin, que le nom par lequel on la +désigne +ordinairement dans les textes historiques, et qui peut se prononcer +<i>Pscharanschétko, Pscharinschèto</i> ou <i>Pscharéneschto</i> +(vu l'absence des +voyelles médiales), est composé de trois parties +distinctes: 1e d'un mot +égyptien, épithète injurieuse <i>Pscharé</i> +qui signifie une plaie; 2e de la +préposition N (<i>de</i>) que j'avais d'abord crue radicale; 3e +de <i>Chto, +Schto, Schéto,</i> véritable nom de la contrée. +Les Égyptiens désignèrent +donc ces peuples ennemis sous la dénomination de <i>la plaie de +Schéto</i>, +de la même manière que l'Ethiopie est toujours +appelée <i>la mauvaise race +de Kousch</i>. Ce n'est point ici le lieu d'exposer les raisons qui me +portent à croire fermement que c'est de peuples du nord-est de +la +Perse, de Bactriens ou Scythes-Bactriens, qu'il s'agit ici.</p> +<p>On a sculpté sur le massif de droite la réception des +ambassadeurs +scytho-bactriens dans le camp du roi; ils sont admis en la +présence de +Rhamsès, qui leur adresse des reproches; les soldats, +dispersés dans le +camp, se reposent ou préparent leurs armes, et donnent des soins +aux +bagages; en avant du camp, deux Égyptiens administrent la +bastonnade à +deux prisonniers ennemis, afin, porte la légende +hiéroglyphique, de leur +faire dire ce que fait <i>la plaie de Schéto</i>. Au bas du +tableau est +l'armée égyptienne en marche, et à l'une des +extrémités se voit un +engagement entre les chars des deux nations.</p> +<p>La partie gauche de ce massif offre l'image d'une série de +forteresses +desquelles sortent des Égyptiens emmenant des captifs; les +légendes +sculptées sur les murs de chacune d'elles donnent leur nom et +apprennent +que Rhamsès le Grand les a prises de vive force la +huitième année de son +règne.</p> +<p>Il manque près de la moitié du massif de droite du +pylône; ce qui reste +offre les débris d'un vaste bas-relief représentant une +grande bataille, +toujours contre les Schéto. Comme j'aurai l'occasion d'en +décrire une +seconde, tout à, fait semblable et beaucoup mieux +conservée, je passerai +rapidement sur celle-ci, disant seulement qu'on y a +représenté l'un des +principaux chefs bactriens, nommé <i>Schiropsiro</i> ou <i>Schiropasiro</i>, +blessé et gisant sur le bord du fleuve, vers lequel se dirige +aussi, +fuyant devant le vainqueur, un allié, le chef de <i>la mauvaise +race du +pays de Schirbech</i> ou <i>Schilbesch</i>. A côté de la +bataille est un tableau +triomphal: Rhamsès le Grand, debout, la hache sur +l'épaule, saisit de sa +main gauche la chevelure d'un groupe de captifs, au-dessus desquels on +lit: «Les chefs des contrées du Midi et du Nord conduits +en +captivité +par Sa Majesté.»</p> +<p>Les colonnades qui fermaient latéralement la première +cour n'existent +plus aujourd'hui. Le vaste espace compris jadis entre ces galeries et +les deux pylônes est encombré des énormes +débris du plus grand et du +plus magnifique colosse que les Égyptiens aient peut-être +jamais élevé: +c'était celui de <i>Rhamsès le Grand.</i> Les +inscriptions qui le décorent ne +permettent pas d'en douter. Les légendes royales de cet illustre +Pharaon +se lisent en grands et beaux hiéroglyphes vers le haut des bras, +et se +répètent plusieurs fois sur les quatre faces de la base. +Ce colosse, +<i>quoique assis, n'avait pas moins de 35 pieds de hauteur</i>, non +compris +la base, second bloc d'environ 33 pieds de long sur 6 de haut.</p> +<p>Il faut admirer à la fois la puissance du peuple qui +érigea ce +merveilleux colosse et celle des Barbares qui l'ont mutilé avec +tant +d'adresse et de soins.</p> +<p>Ce beau monument s'élevait devant le massif de gauche du +second pylône +ou mur, détruit jusqu'au niveau du sol actuel; c'est par nos +fouilles +que je me suis assuré que l'on avait aussi couvert ce massif de +sculptures représentant des scènes militaires; j'y ai +retrouvé le bas +d'un tableau représentant le roi, après une grande +bataille, recevant +des principaux officiers le compte des ennemis tués dans +l'action, et +dont les mains coupées sont entassées à ses pieds. +Plus loin existait +une inscription toujours relative à la guerre contre les +Schéto; le peu +qui reste des dernières ligues, interrompu par de nombreuses +fractures, +m'a fait vivement regretter la destruction de ces documents historiques +abondants en noms propres et en désignations +géographiques. Il y est +surtout question des honneurs que le roi accorde à deux chefs +Scythes ou +bactriens, <i>Iroschtoasiro,</i> grand chef du pays de Schéto, +et +<i>Peschorsenmausiro,</i> qualifié aussi de grand chef: ce sont +très-probablement les gouverneurs établis par le +conquérant après la +soumission du pays.</p> +<p>Les sculptures du massif de droite du deuxième pylône +ou mur subsistent +en très grande partie sous la galerie de la seconde cour +à droite en +entrant; c'est le tableau d'une bataille livrée sur le bord d'un +fleuve, +dans le voisinage d'une ville que ceignent deux branches de ce fleuve, +et sur les murailles de laquelle on lit: <i>la ville forte Watsch</i> +ou +<i>Batsch</i> (la première lettre est douteuse). Vers +l'extrémité actuelle du +tableau, à la gauche du spectateur, l'on voit le roi +Rhamsès sur son +char lancé au galop, au milieu du champ de bataille couvert de +morts et +de mourants. Il décoche des flèches contre la masse des +ennemis en +pleine déroute; derrière le char, sur le terrain que le +héros vient de +quitter, sont entassés les cadavres des vaincus, sur les-quels +s'abattent les chevaux d'un chef ennemi nommé <i>Torokani,</i> +blessé d'une +flèche à l'épaule et tombant sur l'avant de son +char brisé. Sous les +pieds des coursiers du roi gisent, dans diverses positions, le corps de +<i>Torokato, chef des soldats du pays de Nakbésou</i>, et ceux +de plusieurs +autres guerriers de distinction. Le grand chef bactrien, <i>Shiropasiro</i>, +se retire sur le bord du fleuve; les flèches du roi ont +déjà atteint +<i>Tiotouro</i> et <i>Simaïrosi</i>, fuyant dans la plaine et se +dirigeant du côté +de la ville. D'autres chefs se réfugient vers le fleuve, dans +lequel se +précipitent lès chevaux du chef <i>Krobschatosi</i>, +blessé, et qu'ils +entraînent avec eux. Plusieurs enfin, tels que <i>Thotâro</i> +et <i>Mafèrima, +frère</i> (allié) <i>de la plaie de Schêto </i>(des +Bactriens), sont allés +mourir en face de la ville, sur la rive du fleuve, que d'autres, tels +que le Bactrien <i>Sipaphéro</i>, ont été assez +heureux pour traverser, +secourus et accueillis sur la rive opposée par une foule immense +accourue pour connaître le résultat de la bataillé. +C'est au milieu de +tout ce peuple amoncelé qu'on aperçoit un groupe donnant +des secours +empressés à un chef que l'on vient de retirer du fleuve, +où il s'est +noyé; on le tient <i>suspendu par les pieds, la tête en +bas</i>, et on +s'efforce de lui faire rendre l'eau qui le suffoque, afin de le +rappeler +à la vie. Sa longue chevelure semble ruisseler, et le traitement +ne +produira aucun effet, si l'on en juge par la physionomie et le +mouvement +de l'assistance. On lit au-dessus de ce groupe: «Le chef de la +mauvaise +race du pays des <i>Schirbesch</i>, qui s'est éloigné de +ses guerriers en +fuyant le roi du côté du fleuve.»</p> +<p>Enfin, au milieu de la foule sortie de la ville par <i>un pont</i> +jeté sur +l'une des branches du fleuve, on remarque des symptômes d'un +prochain +changement dans l'état des esprits: un individu adresse un +discours à +ceux qui l'entourent; sa harangue a pour but d'encourager ses +compatriotes à se soumettre au joug de Rhamsès le Grand; +on lit en +effet, au-dessus du bras de l'orateur, le commencement d'une +inscription +ainsi conçue: «Je célèbre la gloire du dieu +gracieux, parce qu'il a +dit....» Le reste est détruit.</p> +<p>J'ai voulu, en entrant dans tous ces détails, donner une +idée des +bas-reliefs historiques dont on décorait les grands monuments de +l'Égypte, de ces compositions immenses que je me plais à +nommer des +<i>tableaux homériques</i> ou de la sculpture +héroïque, parce qu'ils sont +pleins de ce feu et de ce désordre sublimes qui nous +entraînent, à la +lecture des batailles de l'Iliade. Chaque groupe, +considéré à part, sera +trouvé certainement défectueux dans quelques points +relatifs à la +perspective ou aux proportions, comparativement aux parties voisines; +mais ces petits défauts de détails sont rachetés, +et au delà, par +l'effet des masses, et j'ose dire ici que les plus <i>beaux vases grecs</i> +représentant des <i>combats</i> pèchent +précisément (si péché il y a) sous +les mêmes rapports que ces bas-reliefs égyptiens.</p> +<p>Sur le haut de cette grande paroi on a sculpté un long +bas-relief, +mutilé au commencement et à la fin, représentant +Rhamsès le Grand +célébrant la panégyrie du grand dieu de +Thèbes, le double Hôrus, ou Amon +générateur. Comme j'aurai l'occasion de décrire +une fête semblable +existant dans tout son entier au palais de Médinet-Habou, je me +contenterai de dire que c'est ici qu'existe une série de +statuettes de +rois rangées par ordre de règne; ce sont: 1° +Mènes (le premier roi +terrestre); 2° un prénom inconnu, antérieur à +la dix-septième dynastie; +3° Amosis; 4° Aménothph Ier; 5° Thouthmosis Ier; +6° Thouthmosis III; 7° +Aménothph II; 8° Thouthmosis IV; 9° Aménothph +III; 10° Hôrus; 11° +Rhamsès Ier; 12° Ousereï; 13° Rhamsès le +Grand lui-même. Cette série ne +donne que la ligne directe des ancêtres du conquérant; +ainsi Thouthmosis +II est omis, parce que Thouthmosis III (Moeris) était fils d'une +fille +de Thouthmosis Ier.</p> +<p>De nombreux bas-reliefs représentant des actes d'adoration du +roi +Rhamsès aux grandes divinités de Thèbes couvrent +trois faces des piliers +formant la galerie devant le pylône; sur la quatrième face +de chacun +d'eux on voit, sculptée de plein relief, une image colossale du +roi +d'environ trente pieds de hauteur. Voici les légendes les mieux +conservées des quatre qui subsistent encore:</p> +<p>«Le dieu gracieux a fait ces grandes constructions; il les a +élevées par +son bras, lui, le roi soleil, gardien de justice, approuvé par +Phré, le +fils du soleil, l'ami d'Ammon, Rhamsès, le bien-aimé +d'Amon-Ra.</p> +<p>«Le dieu gracieux dominant dans sa patrie l'a comblé de +ses +bienfaits, +lui, le roi soleil, etc.</p> +<p>«Le bien-aimé d'Amon-Ra, le Dieu gracieux, chef plein +de +vigilance, le +plus grand des vainqueurs, a soumis toutes les contrées à +sa domination, +lui, le roi soleil, etc., le bien-aimé de la déesse +Mouth.»</p> +<p>Ainsi, ces inscriptions rappellent tout ce que l'antiquité +s'est plu à +louer dans Sésostris: les grands ouvrages qu'il a fait +exécuter, les +bonnes lois qu'il donna à sa patrie, et la vaste étendue +de ses +conquêtes.</p> +<p>Les piliers ornés de colosses qui font face à ceux-ci +et les colonnes +qui formaient la seconde cour du palais du côté droit se +font aussi +remarquer par la richesse des tableaux religieux qui les +décorent. Les +piliers et les colonnades qui formaient la partie gauche de la cour +sont +entièrement détruits.</p> +<p>Je ne m'étendrai point sur les intéressants +bas-reliefs qui couvrent la +partie gauche du mur du fond du péristyle; je me hâte +d'entrer dans la +salle hypostyle dont environ trente colonnes subsistent encore +intactes, +et charmeraient par leur élégante majesté les yeux +même les plus +prévenus contre tout ce qui n'est pas architecture grecque ou +romaine.</p> +<p>Quant à la destination de cette belle salle, à la +disposition des +colonnes et à la forme des chapiteaux qui les décorent, +je laisserai +parler sur ces divers points la dédicace elle-même de la +salle, +sculptée, au nom du fondateur, sur les architraves de gauche, en +très-beaux hiéroglyphes.</p> +<p>«L'Aroëris puissant, ami de la vérité, le +seigneur de la région +supérieure, et de la région inférieure, le +défenseur de l'Égypte, le +castigateur des contrées étrangères, l'Hôrus +resplendissant possesseur +des palmes et le plus grand des vainqueurs, le roi seigneur du monde +(soleil gardien de justice approuvé par Phré), le fils du +soleil, le +seigneur des diadèmes, le bien-aimé d'Ammon, +RHAMSÈS, a fait exécuter +ces constructions en l'honneur de son père Amon-Ra, roi des +dieux; il a +fait construire la <i>grande salle d'assemblée</i> en bonne +pierre blanche de +grès, soutenue par de <i>grandes colonnes</i> à +chapiteaux imitant des fleurs +épanouies, flanquées de colonnes plus petites à +chapiteaux imitant un +bouton de lotus tronqué; salle qu'il voue au seigneur des dieux +pour la +célébration de sa panégyrie gracieuse; c'est ce +qu'a fait le roi de son +vivant.»</p> +<p>Ainsi donc, les salles hypostyles, qui donnent aux palais +égyptiens un +caractère si particulier, furent véritablement +destinées, comme on le +soupçonnait, à tenir de grandes assemblées, soit +politiques, soit +religieuses, c'est-à-dire ce qu'on nommait des <i>panégyries</i> +ou réunions +générales: c'est ce dont j'étais +déjà convaincu avant d'avoir découvert +cette curieuse dédicace, parce que, observant la forme du +caractère +hiéroglyphique exprimant l'idée <i>panégyrie</i> +sur les obélisques de Rome, +où ce caractère est sculpté en grand, je +m'étais aperçu qu'il +représentait, au propre, une salle hypostyle avec des +sièges disposés au +pied des colonnes.</p> +<p>C'est à l'entrée de la salle hypostyle du +Rhamesséion, à droite, +qu'existe un bas-relief dans lequel on a représenté la +reine mère du +conquérant. Elle se nommait <i>Taouaï</i>; une belle +statue de cette +princesse existe aussi au Capitole. J'en avais copié les +inscriptions, +mais des fractures pouvaient donner lieu à quelques +incertitudes; elles +sont levées par le bas-relief que j'ai sous les yeux.</p> +<p>On trouve du même côté un grand tableau +historique, décrit ou dessiné +par tous les voyageurs qui ont visité l'Égypte; le seul +dessin exact que +l'on puisse citer est celui que M. Caillaud a publié dans son <i>Voyage +à +Méroé</i>. J'en ai fait prendre une copie plus en grand, +et j'ai transcrit +moi-même les légendes, qui sont intéressantes, +quoique incomplètes sur +plusieurs points. C'est encore ici un grand tableau de guerre, mais qui +se partage en deux parties principales. Dans une vaste plaine, le roi +Rhamsès vient de vaincre les Schéto, qu'il a mis en +pleine déroute. Deux +princes sont a la poursuite de l'ennemi; ces fils du roi se nomment +<i>Mandouhi Schopsch</i> et <i>Schat-kemkémé</i>. +C'étaient le quatrième et le +cinquième des enfants de Rhamsès. Les vaincus sont encore +des peuples de +Schéto (des Bactriens?); ils se dirigent vers une ville +placée à +l'extrémité droite du tableau, où s'ouvre une +nouvelle scène. Quatre +autres fils du conquérant, les septième, huitième, +neuvième et dixième +de ses enfants, appelés <i>Méïamoun, Amenhemwa, +Noubtei</i> et <i>Setpanré</i>, +sont établis sous les murs de la place; les +assiégés opposent une +vigoureuse résistance; mais déjà les +Égyptiens ont dressé les échelles, +et les murailles vont être escaladées. Une fracture a +malheureusement +fait disparaître la première partie du nom de la ville +assiégée; il ne +reste plus que les syllabes.... <i>apouro</i>.</p> +<p>Des tableaux religieux, exécutés avec beaucoup de +soin, existent sous le +fût des grandes et des petites colonnes de la salle hypostyle; on +y voit +successivement toutes les divinités égyptiennes du +premier ordre, et +principalement celles dont le culte appartenait d'une manière +plus +spéciale au nome diospolitain, annoncer à Rhamsès +les bienfaits dont +elles veulent le combler en échange des riches offrandes qu'il +leur +présente. Ici, comme dans la sculpture des piliers et des +colonnes de la +seconde cour, reparaissent en première ligne les +divinités protectrices +du palais, auxquelles ce bel édifice était plus +particulièrement +consacré: celles-ci prennent toujours un titre qui se traduit +exactement +par <i>résidant</i> ou <i>qui résident dans le +Rhamesséion de Thèbes</i>; à leur +tête paraît Amon-Ra sous la forme du roi des dieux, ou sous +celle de +générateur; viennent ensuite les dieux Phtha, +Phré, Atmou, Meuï, Sev, et +les déesses Pascht et Hathôr. Chacune d'elles accorde au +Pharaon une +grâce particulière. Voici quelques exemples de ces +formules donatrices, +extraites des galeries et des colonnades du Rhamesséion:</p> +<p>«J'accorde que ton édifice soit aussi durable que le +ciel +(Amon-Ra).</p> +<p>«Je te donne une longue suite de jours pour gouverner +l'Égypte (Isis).</p> +<p>«Je t'accorde la domination sur toutes les contrées +(Amon-Ra).</p> +<p>«J'inscris à ton nom les attributions royales du soleil +(Thôth).</p> +<p>«Je t'accorde de vaincre comme Mandou, et d'être +vigilant +comme le fils +de Netphé (Amon-Ra).</p> +<p>«Je te livre le Midi et le Nord, l'Orient et l'Occident +(Amon-Ra).</p> +<p>«Je t'accorde une longue vie pour gouverner le monde par un +règne joyeux +(Sev, Saturne).</p> +<p>«Je te donne l'Égypte supérieure et +l'Égypte +inférieure à diriger en roi +(Netphé, Rhéa).</p> +<p>«Je te livre les Barbares du Midi et ceux du Nord à +fouler +sous tes +sandales (Thméi, la justice).</p> +<p>«Je t'ouvrirai toutes les bonnes portes qui seront devant toi +(le +Gardien des portes célestes).</p> +<p>«Je veux que ton palais subsiste à toujours (Meuï).</p> +<p>«Je t'accorde de grandes victoires dans toutes les parties du +monde +(la +déesse Pascht).</p> +<p>«Je t'accorde que ton nom s'imprime dans le coeur des Barbares +(la +déesse Pascht).»</p> +<p>La portion des murailles de la salle hypostyle +échappée aux ravages des +hommes présente des scènes plus riches et plus +développées: sur le mur +du fond, à la droite et à la gauche de la porte centrale, +existent +encore deux vastes tableaux, remarquables par la grande proportion des +figures et le fini de leur exécution. Dans le premier, la +déesse Pascht +à tête de lion, <i>l'épouse de Phtha, la dame du +palais céleste</i>, lève sa +main droite vers la tête de Rhamsès couverte d'un casque, +en lui disant: «Je t'ai préparé le diadème +du soleil, que ce +casque demeure sur ta +corne (le front) où je l'ai placé.» Elle +présente +en même temps le roi +au dieu suprême, Amon-Ra, qui, assis sur son trône, tend +vers la face du +roi les emblèmes d'une vie pure.</p> +<p>Le second tableau représente l'<i>institution royale</i> du +héros égyptien, +les deux plus grandes divinités de l'Égypte +l'investissant des pouvoirs +royaux. Amon-Ra, assisté de Mouth, la grande mère divine, +remet au roi +Rhamsès la <i>faux de bataille</i>, le type primitif de la <i>harpé</i> +des mythes +grecs, arme terrible appelée <i>schopsch</i> par les +Égyptiens, et lui rend +en même temps les emblèmes de la direction et de la +modération, le fouet +et le <i>pedum</i>, en prononçant la formule suivante:</p> +<p>«Voici ce que dit Amon-Ra qui réside dans le +Rhamesséion: Reçois la faux +de bataille pour contenir les nations étrangères et +trancher la tête des +impurs; prends le fouet et le <i>pedum</i> pour diriger la terre de +Kémé +(l'Égypte).»</p> +<p>Le soubassement de ces deux tableaux offre un intérêt +d'un autre genre: +on y a représenté en pied, et dans un ordre rigoureux de +primogéniture, +les enfants mâles de Rhamsès le Grand. Ces princes sont +revêtus du +costume réservé à leur rang; ils portent les +insignes de leur dignité, +le <i>pedum</i> et un éventail formé d'une longue plume +d'autruche fixée à +une élégante poignée, et sont au nombre de +vingt-trois; famille +nombreuse, il est vrai, mais qui ne doit point surprendre si l'on +considère d'abord que Rhamsès eut, à notre +connaissance, au moins deux +femmes légitimes, les reines Nofré-Ari et +Isénofré, et qu'il est de plus +très-probable que les enfants donnés au conquérant +par des concubines ou +des maîtresses prenaient rang avec les enfants légitimes, +usage dont +fait foi l'ancienne histoire orientale tout entière. Quoi qu'il +en soit, +on a sculpté au-dessus de la tête de chacun des princes, +d'abord le +titre qui leur est commun à tous, savoir: le fils du roi et de +son +germe; et pour quelques-uns (les trois premiers et les plus +âgés par +conséquent), la désignation des hautes fonctions dont ils +se trouvaient +revêtus à l'époque où ces bas-reliefs furent +exécutés. Le premier se +trouve ainsi qualifié: porte-éventail à la gauche +du roi, le jeune +secrétaire royal (basilicogrammate), commandant en chef des +soldats +(l'armée), le premier-né et le +préféré de son germe, Amenhischôpsch; le +second, nommé Rhamsès comme son père, était +porte-éventail à la gauche +du roi et secrétaire royal, commandant en chef les soldats du +maître du +monde (les troupes composant la garde du roi); et le troisième, +porte-éventail à la gauche du roi, comme ses +frères (titre donné en +général à tous les princes sur d'autres +monuments), était de plus +secrétaire royal, commandant de la cavalerie, +c'est-à-dire des chars de +guerre de l'armée égyptienne. Je me dispense de +transcrire ici les noms +propres des vingt autres princes; je dirai seulement que les noms de +quelques-uns d'entre eux font certainement allusion soit aux victoires +du roi au moment de leur naissance, tels que Nében-Schari (le +maître du +pays de Schari), Nébenthonib (le maître du monde entier), +Sanaschténamoun (le vainqueur par Ammon), soit à des +titres nouveaux +adoptés dans le protocole de Rhamsès le Grand, comme par +exemple +Patavéamoun (Ammon est mon père), et Septenri +(approuvé par le soleil), +titre qui se retrouve dans le prénom du roi.</p> +<p>J'observe en même temps dans cette série de princes un +fait +très-notable: on y a, postérieurement à la mort de +Rhamsès le Grand, +caractérisé d'une manière particulière +celui de ses vingt-trois enfants +qui monta sur le trône après lui; ce fut son +treizième fils, nommé +Ménephtha, qui lui succéda. Il est visible qu'on a en +conséquence +modifié, après coup, le costume de ce prince, en ornant +son front de +l'<i>uraeus</i> et en changeant sa courte <i>sabou</i> en longue +tunique royale; +de plus, à côté de sa légende +première, où se lit le nom de Ménephtha, +qu'il conserva en montant sur le trône, on a sculpté le +premier +cartouche de sa légende royale, son cartouche prénom +(soleil esprit aimé +des dieux), que l'on retrouve en effet sur tous les monuments de son +règne.</p> +<p>En sortant de la salle hypostyle par la porte centrale, on entre +dans +une salle qui a conservé une partie de ses colonnes, et +où la décoration +prend un caractère tout particulier. Dans la portion de palais +que nous +venons de parcourir, des hommages généraux sont +adressés aux principales +divinités de l'Égypte, comme il convenait dans des cours +ou des +péristyles ouverts à toute la population, et dans la +salle hypostyle où +se tenaient les grandes assemblées. Mais ici commencent +véritablement la +partie privée du palais et les salles qui servaient d'habitation +au roi, +le lieu qu'était censé habiter aussi plus +particulièrement le roi des +dieux auquel ce grand édifice était consacré. +C'est ce que prouvent les +bas-reliefs sculptés sur les parois à la droite et +à la gauche de la +porte: ces tableaux représentent quatre grandes barques ou <i>bari</i> +sacrées, portant un petit naos sur lequel un voile semble +jeté comme +pour dérober à tous les regards le personnage qu'il +renferme. Ces +<i>bari</i> sont portées sur les épaules par vingt-quatre +ou dix-huit +prêtres, selon l'importance du maître de la <i>bari</i>. +Les insignes qui +décorent la proue et la poupe des deux premières barques +sont les têtes +symboliques de la déesse Mouth et du dieu Chons, l'épouse +et le fils +d'Amon-Ra; enfin, la troisième et la quatrième portent +les têtes du roi +et de la reine, coiffés des marques de leur dignité. Ces +tableaux, comme +nous l'apprennent les légendes hiéroglyphiques, +représentent les deux +divinités et le couple royal venant rendre hommage au +père des dieux, +Amon-Ra, qui établit sa demeure dans le palais de Rhamsès +le Grand. Les +paroles que prononce chacun des visiteurs ne laissent, d'ailleurs, +aucun +doute à cet égard: «Je viens, dit la déesse +Mouth, +rendre hommage au roi +des dieux, Amon-Ra, modérateur de l'Égypte, afin qu'il +accorde de +longues années à son fils qui le chérit, le roi +Rhamsès.»</p> +<p>«Nous venons vers toi, dit le dieu Chons, pour servir ta +majesté, ô +Amon-Ra, roi des dieux! Accorde une vie stable et pure à ton +fils, qui +t'aime, le seigneur du monde.»</p> +<p>Le roi Rhamsès dit seulement: «Je viens à mon +père Amon-Ra, à la suite +des dieux qu'il admet en sa présence à toujours.»</p> +<p>Mais la reine Nofré-Ari, surnommée ici Ahmosis +(engendrée de la lune), +exprime ses voeux plus positivement; l'inscription porte: «Voici +ce que +dit la déesse épouse, la royale mère, la royale +épouse, la puissante +dame du monde, Ahmosis-Nofré-Ari: Je viens pour rendre hommage +à mon +père Amon, roi des dieux; mon coeur est joyeux de tes affections +(c'est-à-dire de l'amour que tu me portes); je suis dans +l'allégresse en +contemplant tes bienfaits; ô toi, qui établis le +siège de ta puissance +dans la demeure de ton fils, le seigneur du monde, Rhamsès, +accorde-lui +une vie stable et pure; que ses années se comptent par +périodes de +panégyries!»</p> +<p>Enfin, la paroi du fond de cette salle était ornée de +plusieurs tableaux +représentant l'accomplissement de ces voeux et rappelant les +grâces +qu'Amon-Ra accordait au héros égyptien: il n'en reste +plus qu'un seul, à +la droite de la porte. Le roi est figuré assis sur un +trône, au pied de +celui d'Amon-Ra-Atmou, et à l'ombre du vaste feuillage d'un +persea, +l'arbre céleste de la vie: le grand dieu et la déesse Saf +qui présidait +à l'écriture, à la science, traçant sur les +fruits cordiformes de +l'arbre le cartouche prénom de Rhamsès le Grand; tandis +que d'un autre +côté le dieu Thôth y grave le cartouche nom propre +du roi, auquel +Amon-Ra-Atmou adresse les paroles suivantes: «Viens, je sculpte +ton nom +pour une longue suite de jours, afin qu'il subsiste sur l'arbre +divin.»</p> +<p>La porte qui, de cette salle, conduisait à une seconde, +également +décorée de colonnes, dont quatre subsistent encore, +mérite une attention +particulière, soit sous le rapport de son exécution +matérielle, soit +pour les sculptures qui la décorent.</p> +<p>Les bas-reliefs qui couvrent le bandeau et les jambages sont d'un +relief +tellement bas qu'il est évident qu'on les a usés avec +soin pour en +diminuer la saillie; j'attribuais ce travail au temps et à la +barbarie, +qui a certainement agi sur plusieurs points de ces surfaces, lorsque, +ayant fait déblayer le bas des montants de cette porte, j'ai lu +une +inscription dédicatoire de Rhamsès le Grand, dans les +formes ordinaires +pour les dédicaces des portes; mais il y est dit, de plus, que +cette +porte a été <i>recouverte d'or pur</i>. J'ai +étudié alors les surfaces avec +plus de soin. En examinant de plus près l'espèce de stuc +blanc et fin +qui recouvrait encore quelques parties de la sculpture, je +m'aperçus que +ce stuc <i>avait été étendu sur une toile</i> +appliquée sur les tableaux, +qu'on avait rétabli sur le stuc même les contours et les +parties +saillantes des figures avant d'y appliquer la dorure. Ce +procédé m'ayant +paru curieux, j'ai cru utile de le noter ici.</p> +<p>Mais les deux tableaux qui ornent cette porte offrent un +intérêt bien +plus piquant. Le bandeau et le haut des jambages sont couverts d'une +douzaine de petits bas-reliefs représentant le roi +Rhamsès adorant les +membres de la triade thébaine: ces divinités tournent +toutes le dos à +l'entrée de la porte en question, parce qu'elles sont seulement +en +rapport avec la première salle et non avec la seconde, à +laquelle cette +porte sert d'entrée. Mais au bas des jambages, et +immédiatement +au-dessus de la dédicace, sont sculptées deux +divinités, la face tournée +vers l'ouverture de la porte, et regardant la seconde salle, qui +était +par conséquent sous leur juridiction. Ces deux divinités +sont, à gauche, +le dieu des sciences et des arts, l'inventeur des lettres, Thôth +à tête +d'Ibis, et à droite la déesse Saf, compagne de +Thôth, portant le titre +remarquable de <i>dame des lettres présidente de la +bibliothèque</i> (mot à +mot, <i>la salle des livres</i>). De plus, le dieu est suivi d'un de +ses +parèdres, qu'à sa légende et à un grand <i>oeil</i> +qu'il porte sur la tête +on reconnaît pour <i>le sens de la vue</i> personnifié, +tandis que le parèdre +de la déesse est <i>le sens de l'ouïe</i> +caractérisé par une grande oreille +tracée également au-dessus de sa tête, et par le +mot <i>sôlem</i> (l'ouïe) +sculpté dans sa légende; il tient de plus en main tous +les instruments +de l'écriture, comme pour écrire tout ce qu'il entend.</p> +<p>Je demande s'il est possible de mieux annoncer que par de tels +bas-reliefs l'entrée d'une bibliothèque? Et à ce +mot, la controverse qui +divise nos savants sur le fameux monument d'<i>Osimandyas</i>, si connu +par +sa bibliothèque, et sur ses rapports avec le Rhamesséion. +se présente +naturellement à ma pensée.</p> +<p>Dès les premiers jours, en lisant au milieu des ruines du +Rhamesséion la +description que Diodore nous a conservée du monument +d'Osimandyas, je +fus frappé de retrouver autour de moi et dans le même +ordre les parties +analogues et presque les mêmes détails du grand +édifice dont Diodore +emprunte à Hécatée une notice si complète.</p> +<p>D'abord, l'ancien voyageur grec place le monument d'Osimandyas +à dix +stades des derniers tombeaux de ce qu'il nomme les [Greek: pallakidas +tou Diou], les concubines de Jupiter (Ammon).—Nous avons trouvé, +en +effet, à une distance à peu près égale du +Rhamesséion, une vallée +renfermant les tombeaux, encore ornés de peintures et +d'inscriptions, +d'une douzaine de femmes, mais de reines égyptiennes, dont le +premier +titre dans leur légende fut toujours celui d'<i>épouse +d'Ammon</i>.</p> +<p>Le monument d'Osimandyas s'annonçait par un grand +pylône <i>de pierre +variée</i> ([Greek: lithou poikilou]).—Le premier pylône +du Rhamesséion, +dont les massifs sont en grès rougeâtre et la porte en +calcaire blanc, a +quelque analogie avec cette expression.</p> +<p>Ce pylône donnait entrée dans un péristyle dont +les piliers étaient +ornés de figures colossales; on passait de là à un +second pylône bien +plus soigné que le premier, sous le rapport de la sculpture, et +à +l'entrée duquel se trouvait <i>le plus grand colosse de +l'Égypte</i>, d'un +seul bloc de granit de Syène.—Tout cela se rapproche du +Rhamesséion, à +quelques différences de mesures près; mais l'exactitude +des anciens +copistes, transcrivant les quantités de ces mesures, est-elle +certaine? +Là existent encore aujourd'hui les immenses débris <i>du +plus grand +colosse</i> connu de l'Égypte; il est en granit de Syène: +ce sont là des +traits remarquables.</p> +<p>Dans le péristyle qui suivait le pylône, dit +Hécatée, on avait +représenté le roi, qu'on appelle <i>Osimandyas</i>, +faisant la guerre aux +révoltés de Bactriane, assiégeant une ville +entourée des eaux d'un +fleuve, etc.—C'est la description exacte des bas-reliefs encore +existants sous le deuxième péristyle du +Rhamesséion; et si l'on n'y voit +plus le lion combattant avec le roi contre les troupes ennemies, ni des +quatre princes commandant les divisions de l'armée, c'est que +les murs +du fond du péristyle sont détruits et qu'il n'en subsiste +pas la +huitième partie. Il est vrai qu'on voit ailleurs, sur les +monuments +d'Égypte, des rois assiégeant des villes <i>entourées +par un fleuve</i>: cela +existe réellement à Ibsamboul, à Derri, sur les +pylônes de Loùqsor et au +Rhamesséïon; mais tous ces monuments sont de Rhamsès +le Grand, et +reproduisent les événements <i>de la même campagne</i>.</p> +<p>Sur le second mur du péristyle, dit la description du +monument +d'Osimandyas, sont représentés les captifs ramenés +par le roi de son +expédition; ils n'ont point de mains ni de parties sexuelles: +et, sur le +mur de fond du péristyle du Rhamesséion, j'ai mis +à découvert, par des +fouilles, les restes d'un tableau dans lequel on amène des +prisonniers +au roi, aux pieds duquel sont des monceaux de mains coupées.</p> +<p>Sur un troisième côté du péristyle du +monument d'Osimandyas étaient +représentés <i>des sacrifices et le triomphe du roi au +retour de cette +guerre</i>.—Au Rhamesséion, le registre supérieur de la +paroi sur laquelle +est sculptée la bataille représente la fin d'une grande +solennité +religieuse à laquelle assistent le roi et la reine, et ce +tableau +commençait, sans aucun doute, sur le mur de fond du +côté droit du +péristyle.</p> +<p>On entrait ensuite, dit l'historien grec, dans la salle hypostyle du +monument d'Osimandyas par trois portes ornées de deux +colosses.—Tout +cela se trouve exactement au Rhamesséion, immédiatement +aussi après le +second péristyle. Après la salle hypostyle de +l'Osimandyéion venait un +espace désigné dans les traductions sous le nom de <i>promenoir</i>.—Dans +le +Rhamesséion, une salle décorée des barques +symboliques des dieux succède +à la salle hypostyle.</p> +<p><i>Ensuite</i>, a dit Diodore, <i>venait la bibliothèque</i>; +et c'est +effectivement sur la porte qui, du <i>promenoir</i> du +Rhamesséion, conduit +<i>à la salle suivante</i>, que j'ai trouvé des +bas-reliefs si convenables à +l'entrée d'une <i>bibliothèque</i>.</p> +<p>La salle de la bibliothèque est presque entièrement +rasée; il n'en reste +que quatre colonnes, et une portion des parois de droite et de gauche +de +la porte: sur ces murailles on a sculpté des tableaux +représentant le +roi faisant successivement des offrandes aux plus grandes +divinités de +l'Égypte—à Amon-Ra, Mouth, Chons, Phré, Phtha, +Pascht, Nofré-Thmou, +Atmou, Mandou; et, en outre, la plus grande partie de la surface de ces +parois est occupée par deux énormes tableaux +divisés en de nombreuses +colonnes verticales dans lesquelles sont trois longues séries de +noms de +divinités et leurs images de petite proportion; c'est un +panthéon +complet; le roi, debout devant chacun de ces tableaux <i>synoptiques</i>, +fait nommément des libations et des offrandes à tous les +dieux ou +déesses grandes et petites; et c'est encore ici un rapport avec +le +<i>monument d'Osimandyas</i>. <i>On voit dans la salle de la +bibliothèque</i>, dit +en effet la description grecque, <i>les images de tous, les dieux de +l'Égypte; le roi leur présente de la même +manière des offrandes +convenables à chacun d'eux</i>.</p> +<p>Cette comparaison des ruines du Rhamesséion avec la +description du +monument d'Osimandyas conservée dans Diodore de Sicile, a +été déjà +faite, et avec bien plus de détails encore, par MM. Jollois et +Devilliers dans leur <i>Description générale de +Thèbes</i>, travail important +auquel je me plais à donner de justes éloges parce que +j'ai vu les +lieux, et que j'ai pu juger par moi-même de l'exactitude de leur +description; mais j'ai dû reproduire rapidement ce +parallèle dans cette +lettre, par le besoin de mettre à leur véritable place +quelques faits +nouveaux que j'ai observés, et qui rendent si frappante +l'analogie du +monument décrit par les Grecs avec le monument dont +j'étudie les ruines. +Les deux savants voyageurs que je viens de citer ont mis en fait leur +<i>identité</i>, d'autres l'ont combattue: pour moi, voici ma +profession de +foi toute simple:</p> +<p>De deux choses l'une: ou le monument décrit par +Hécatée sous le nom de +<i>monument d'Osimandyas</i> est le même que le <i>Rhamesséion +occidental de +Thèbes</i>, ou bien le <i>Rhamesséion</i> n'est qu'une <i>copie</i>, +à la différence +des mesures près, si l'on peut s'exprimer ainsi, du <i>monument +d'Osimandyas</i>.</p> +<p>Ici se terminent les débris du palais de Sésostris; il +ne reste plus de +traces de ces dernières constructions, qui devaient +s'étendre encore du +côté de la montagne. Le Rhamesséion est le monument +de Thèbes le plus +dégradé, mais c'est aussi, sans aucun doute, celui qui, +par l'élégante +majesté de ses ruines, laisse dans l'esprit des voyageurs une +impression +plus profonde et plus durable. J'aurais pu passer encore bien du temps +à son étude sans l'épuiser; mais d'autres +monuments de la rive opposée +du Nil, où est toujours Thèbes, m'arrachent à ces +merveilles.... Et je +pense à la France.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="QUINZIEME_LETTRE"></a> +<h2>QUINZIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Thèbes, le 18 juin 1829.</small></p> +<p>En quittant le noble et si élégant palais de +Sésostris, <i>le +Rhamesséion</i>, et avant d'étudier avec tout le soin +qu'ils méritent les +nombreux édifices antiques entassés sur la butte factice +nommée +aujourd'hui <i>Médinet-Habou</i>, je devais, pour la +régularité de mes +travaux, m'occuper de quelques constructions intermédiaires ou +voisines +qui, soit pour leur médiocre étendue, soit par leur +état presque total +de destruction, attirent beaucoup moins l'attention des voyageurs.</p> +<p>Je me dirigeai d'abord vers la vallée d'<i>El-Assasif</i>, +située au nord du +Rhamesséion, et qui se termine brusquement au pied des rochers +calcaires +de la chaîne libyque: là existent les débris d'un +édifice au nord du +tombeau d'Osimandyas.</p> +<p>Mon but spécial était de constater l'époque +encore inconnue de ces +constructions et d'en assurer la destination primitive; je m'attachai +à +l'examen des sculptures et surtout des légendes +hiéroglyphiques +inscrites sur les blocs isolés et les pans de murailles +épars sur un +assez grand espace de terrain.</p> +<p>Je fus d'abord frappé de la finesse du travail de quelques +restes de +bas-reliefs martelés à moitié par les premiers +chrétiens; et une porte +de granit rose, encore debout au milieu de ces ruines en beau calcaire +blanc, me donna la certitude que l'édifice entier appartenait +à la +meilleure époque de l'art égyptien.</p> +<p>Cette porte, ou petit propylon, est entièrement couverte de +légendes +hiéroglyphiques. On a sculpté sur les jambages, en relief +très-bas et +fort délicat, deux images en pied de Pharaons revêtus de +leurs insignes. +Toutes les dédicaces sont doubles et faites contemporainement au +nom de +deux princes: celui qui tient constamment la droite ou le premier rang +se nomme Aménenthé; l'autre ne marche qu'après, +c'est Thouthmosis III, +nommé Moeris par les Grecs.</p> +<p>Si j'éprouvai quelque surprise de voir ici et dans tout le +reste de +l'édifice le célèbre Moeris, orné de toutes +les marques de la royauté, +céder ainsi le pas à cet Aménenthé qu'on +chercherait en vain dans les +listes royales, je dus m'étonner encore davantage, à la +lecture des +inscriptions, de trouver qu'on ne parlât de ce roi barbu, et en +costume +ordinaire de Pharaon, qu'en employant des noms et des verbes au +féminin, +comme s'il s'agissait d'une reine. Je donne ici pour exemple la +dédicace +même des propylons.</p> +<p>«L'Aroëris soutien des dévoués, le roi +seigneur, +etc. Soleil dévoué à la +vérité! (<i>Elle</i>) a fait des constructions en +l'honneur de son père (le +père d'<i>elle</i>), Amon-Ra seigneur des trônes du monde; +<i>elle</i> lui a élevé +ce propylon (qu'Amon protège l'édifice!) en pierre de +granit: c'est ce +qu'<i>elle</i> a fait (pour être) vivifiée à +toujours.»</p> +<p>L'autre jambage porte une dédicace analogue, mais au nom du +roi +Thouthmosis III, ou Moeris.</p> +<p>En parcourant le reste de ces ruines, la même +singularité se présenta +partout. Non-seulement je retrouvai le prénom +d'Aménenthé précédé des +titres <i>le roi souveraine du monde</i>, mais aussi son nom propre +lui-même +à la suite du titre <i>la fille du soleil</i>. Enfin, dans tous +les +bas-reliefs représentant les dieux adressant la parole à +ce roi +Aménenthé, on le traite en reine comme dans la formule +suivante:</p> +<p>«Voici ce que dît Amon-Ra, seigneur des trônes du +monde, +<i>à sa fille +chérie</i>, soleil dévoué à la +vérité: L'édifice que tu as construit est +semblable à la demeure divine.»</p> +<p>De nouveaux faits piquèrent encore plus ma curiosité: +j'observai surtout +dans les légendes du propylon de granit, que les cartouches +prénoms et +noms propres d'Aménenthé avaient été +martelés dans les temps antiques et +remplacés par ceux de Thouthmosis II, sculptés en +surcharge.</p> +<p>Ailleurs, quelques légendes d'Aménenthé avaient +reçu en surcharge aussi +celles du Pharaon Thouthmosis II.</p> +<p>Plusieurs autres, enfin, offraient le prénom d'un Thouthmosis +encore +inconnu, renfermant aussi dans son cartouche le nom propre de femme +Amensé, le tout encore sculpté aux dépens des +légendes d'Aménenthé, +préalablement martelées. Je me rappelai alors avoir +remarqué ce nouveau +roi Thouthmosis traité en reine, dans le petit édifice de +Thouthmosis +III, à Médinet-Habou.</p> +<p>C'est en rapprochant ces faits et ces diverses circonstances de +plusieurs observations du même genre, premiers résultats +de mes courses +dans le grand palais et dans le propylon de Karnac, que je suis parvenu +à compléter mes connaissances sur le personnel de la +première partie de +la XVIIIe dynastie. Il résulte de la combinaison de tous les +témoignages +fournis par ces divers monuments, et qu'il serait hors de propos de +développer ici:</p> +<p>1° Que Thouthmosis Ier succéda immédiatement au +grand Aménothph Ier, le +chef de la XVIIIe dynastie, l'une des diospolitaines;</p> +<p>2° Que son fils Thouthmosis II occupa le trône +après lui et mourut sans +enfants;</p> +<p>3° Que sa soeur Amensé lui succéda comme fille de +Thouthmosis Ier, et +régna vingt et un ans en souveraine;</p> +<p>4° Que cette reine eut pour premier mari un Thouthmosis, qui +comprit +dans son nom propre celui de la reine Amensé son épouse; +que ce +Thouthmosis fut le père de Thouthmosis III ou Moeris, et +gouverna au nom +d'Amensé;</p> +<p>5° Qu'à la mort de ce Thouthmosis, la reine Amensé +épousa en secondes +noces Aménenthé, qui gouverna aussi au nom +d'Amensé, et qui fut régent +pendant la minorité et les premières années de +Thouthmosis III, ou +Moeris;</p> +<p>6° Que Thouthmosis III, le Moeris des Grecs, exerça le +pouvoir +conjointement avec le régent Aménenthé, qui le +tint sous sa tutelle +pendant quelques années.</p> +<p>La connaissance de cette succession de personnages explique tout +naturellement les singularités notées dans l'examen +minutieux de tous +les restes de sculptures existant dans l'édifice de la +vallée +d'<i>El-Assasif</i>. On comprend alors pourquoi le régent +Aménenthé ne paraît +dans les bas-reliefs que pour y recevoir les paroles gracieuses que les +dieux adressent à la reine Amensé, dont il n'est que le +représentant; +cela explique le style des dédicaces faites par +Aménenthé, parlant +lui-même au nom de la reine, ainsi que les dédicaces du +même genre dans +lesquelles on lit le nom de Thouthmosis, premier mari d'Amensé, +qui joua +d'abord, le premier, un rôle passif, et ne fut, comme son +successeur +Aménenthé, qu'une espèce de figurant du pouvoir +royal exercé par la +reine.</p> +<p>Les surcharges qu'ont éprouvées la plupart des +légendes du régent +Aménenthé démontrent que sa régence fut +odieuse et pesante pour son +pupille Thouthmosis III. Celui-ci semble avoir pris à +tâche de condamner +son tuteur à un éternel oubli. C'est en effet sous le +règne de ce +Thouthmosis III que furent martelées presque toutes les +légendes +d'Aménenthé, et qu'on sculpta à la place soit les +légendes de +Thouthmosis III, dont il avait sans doute usurpé +l'autorité, soit +celles de Thouthmosis, premier mari d'Amensé, le père +même du roi +régnant. J'ai observé la destruction systématique +de ces légendes dans +une foule de bas-reliefs existant sur divers autres points de +Thèbes. +Fut-elle l'ouvrage immédiat de la haine personnelle de +Thouthmosis III, +ou une basse flatterie du corps sacerdotal? C'est ce qu'il nous est +impossible de décider; mais le fait nous a paru assez curieux +pour le +constater.</p> +<p>Toutes les inscriptions du monument d'<i>El-Assasif</i> +établissent +unanimement que cet édifice a été +élevé sous la régence d'Aménenthê, au +nom de la reine Amensé et de son jeune fils Thouthmosis III. +Cette +construction n'est donc point postérieure à l'an 1736 +avant J.-C., +époque approximative des premières années du +règne de Thouthmosis III, +exerçant seul le pouvoir suprême. Ces sculptures comptent +donc déjà plus +de 3,500 ans d'antiquité.</p> +<p>Il résulte de ces mêmes dédicaces et des +sculptures qui décorent +quelques-unes des salles non détruites, que l'édifice +intérieur était un +temple consacré à la grande divinité de +Thèbes, Amon-Ra, le roi des +dieux, qu'on y adorait sous la figure spéciale +d'Amon-Ra-Pneh-enné-ghet-en-tho, c'est-à-dire d'Amon-Ra +seigneur des +trônes et du monde; j'ai retrouvé dans Thèbes +plusieurs autres temples +dédiés à ce grand être, mais sous d'autres +titres, qui lui sont +également particuliers.</p> +<p>Ce temple d'Amon-Ra, d'une étendue assez considérable, +décoré de +sculptures du travail le plus précieux, +précédé d'un dromos et +probablement aussi d'une longue avenue de sphinx, s'élevait au +fond de +la vallée d'El-Assasif. Son sanctuaire pénétrait +pour ainsi dire dans +les rochers à pic de la chaîne libyque, criblée, +comme le sol même de la +vallée, d'excavations plus ou moins riches, qui servaient de +sépulture +aux habitants de la ville capitale.</p> +<p>Cette position du temple au milieu des tombeaux, et les plafonds, en +forme de voûte, de quelques-unes de ces salles, ont +récemment trompé +quelques voyageurs, et leur ont fait croire que cet édifice +était le +tombeau de Moeris (Thouthmosis III); mais tous les détails que +nous +avons donnés sur la construction et la destination de cet +édifice sacré +détruisent une telle hypothèse. Ses divisions et ses +accessoires nous le +feraient reconnaître pour un véritable temple, à +défaut des inscriptions +dédicatoires qui le disent formellement. Sa décoration +même et le sujet +des bas-reliefs qui ornent les parois des salles encore subsistantes +n'ont rien de commun avec la décoration et les scènes +sculptées dans les +hypogées et les tombeaux. On y retrouve, comme dans les temples +et les +palais, des tableaux d'offrandes faites aux dieux ou aux rois +ancêtres +du Pharaon fondateur du temple. Quelques bas-reliefs de ce dernier +genre +présentent un grand intérêt, parce qu'ils +fournissent des détails +précieux sur les familles des premiers rois de la XVIIIe +dynastie. Je +citerai d'abord, et à ce sujet, plusieurs tableaux +sculptés et peints +représentant Thouthmosis, père de Thouthmosis III, et le +Pharaon +Thouthmosis II recevant des offrandes faites par leur fils et neveu +Thouthmosis III; en second lieu, un long bas-relief peint, occupant +toute la paroi de gauche de la grande salle voûtée, au +fond du temple, +dans lequel on a figuré la grande <i>bari</i> sacrée ou +arche d'Amon-Ra, le +dieu du temple, adoré par le régent +Aménenthé, ayant derrière lui +Thouthmosis III, suivi d'une très-jeune enfant richement +parée, et que +l'inscription nous dit être sa fille, <i>la fille du roi qu'elle +aime, la +divine épouse Rannofré</i>. En arrière de la <i>bari</i> +sacrée, et comme +recevant une portion des offrandes faites par les deux rois +agenouillés, +sont les images en pied du Pharaon Thouthmosis Ier, de la reine son +épouse Ahmosis et de leur jeune fille Sotennofré. +L'histoire écrite ne +nous avait point conservé les noms de ces trois princesses; +c'est là que +je les ai lus pour la première fois. Quant au titre de divine +épouse +donné à la fille de Moeris encore en bas âge, il +indique seulement que +cette jeune enfant avait été vouée au culte +d'Aménenthé, étant du nombre +de ces filles d'une haute naissance, nommées <i>pallades</i> et +<i>pallacides</i>, +dont j'ai retrouvé les tombeaux dans une autre vallée de +la chaîne +libyque.</p> +<p>Ce temple d'Amon-Ra terminant une des vallées de la +nécropole de Thèbes, +reçut à différentes époques soit des +restaurations, soit des +accroissements, sous le règne de divers rois successeurs +d'Aménenthé et +de Thouthmosis III. J'ai retrouvé, en effet, dans les pierres +provenant +des diverses portions du temple, et dont on s'est servi dans des temps +peu anciens pour la construction d'une muraille contre laquelle appuie +aujourd'hui le jambage de droite du propylon de granit, des parties +d'inscriptions mentionnant des embellissements ou des restaurations de +l'édifice sous les règnes des rois Hôrus, +Rhamsès le Grand et son fils +Ménephtha II, comme les fondateurs mêmes du temple. Enfin, +la dernière +salle du temple, ayant servi de sanctuaire, est couverte de sculptures +d'un travail ignoble et grossier; mais la surprise que +j'éprouvai à la +vue de ces pitoyables bas-reliefs, comparés à la finesse +et à l'élégance +des tableaux sculptés dans les deux salles +précédentes, cessa bientôt à +la lecture de grandes inscriptions hiéroglyphiques, constatant +que cette +belle restauration-là avait été faite sous le +règne et au nom de +Ptolémée Évergète II et de sa +première femme Cléopâtre. Voilà une des +mille et une preuves démonstratives contre l'opinion de ceux qui +supposeraient que l'art égyptien gagna quelque perfection par +l'établissement des Grecs en Égypte.</p> +<p>Je le répète encore: l'art égyptien ne doit +qu'à lui-même tout ce qu'il +a produit de grand, de pur et de beau; et n'en déplaise aux +savants qui +se font une religion de croire fermement à la +génération spontanée des +arts en Grèce, il est évident pour moi, comme pour tous +ceux qui ont +bien vu l'Égypte, ou qui ont une connaissance réelle des +monuments +égyptiens existants en Europe, que les arts ont commencé +en Grèce par +une imitation servile des arts de l'Égypte, beaucoup plus +avancés qu'on +ne le croit vulgairement, à l'époque où les +premières colonies +égyptiennes furent en contact avec les sauvages habitants de +l'Attique +ou du Péloponnèse. La vieille Égypte enseigna les +arts à la Grèce, +celle-ci leur donna le développement le plus sublime: mais sans +l'Égypte, la Grèce ne serait probablement point devenue +la terre +classique des beaux-arts. Voilà ma profession de foi tout +entière sur +cette grande question. Je trace ces lignes presque en face des +bas-reliefs que les Égyptiens ont exécutés, avec +la plus élégante +finesse de travail, 1700 ans avant l'ère chrétienne. Que +faisaient les +Grecs alors!... Mais cette question exigerait des volumes, et je ne +fais +qu'une lettre.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="SEIZIEME_LETTRE"></a> +<h2>SEIZIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Thèbes, le 20 juin 1829.</small></p> +<p>J'ai donné toute la journée d'hier et cette +matinée à l'étude des +tristes restes de l'un des plus importants monuments de l'ancienne +Thèbes. Cette construction, comparable en étendue +à l'immense palais de +Karnac, dont on aperçoit d'ici les obélisques sur l'autre +rive du +fleuve, a presque entièrement disparu; il en subsiste encore +quelques +débris, s'élevant à peine au-dessus du sol de la +plaine exhaussée par +les dépôts successifs de l'inondation, qui recouvrent +probablement aussi +toutes les masses de granit, de brèches et autres +matières dures +employées dans la décoration de ce palais. La portion la +plus +considérable étant construite en pierres calcaires, les +Barbares les ont +peu à peu brisées et converties en chaux pour +élever de misérables +cahuttes; mais ce que le voyageur trouve encore sur ses pas donne une +bien haute idée de la magnificence de cet antique édifice.</p> +<p>Que l'on se figure, en effet, un espace d'environ 1,800 pieds de +longueur, nivelé par les dépôts successifs de +l'inondation, couvert de +longues herbes, mais dont la surface, déchirée sur une +multitude de +points, laisse encore apercevoir des débris d'architraves, des +portions +de colosses, des fûts de colonnes et des fragments +d'énormes bas-reliefs +que le limon du fleuve n'a pas enfouis encore ni dérobés +pour toujours à +la curiosité des voyageurs. Là ont existé plus de +dix-huit colosses dont +les moindres avaient vingt pieds de hauteur; tous ces monolithes, de +diverses matières, ont été brisés, et l'on +rencontre leurs membres +énormes dispersés ça et là, les uns au +niveau du sol, d'autres au fond +d'excavations exécutées par les fouilleurs modernes. J'ai +recueilli, sur +ces restes mutilés, les noms d'un grand nombre de peuples +asiatiques +dont les chefs captifs étaient représentés +entourant la base de ces +colosses représentant leur vainqueur, le Pharaon +Aménophis, le troisième +du nom, celui même que les Grecs ont voulu confondre avec le +Memnon de +leurs mythes héroïques. Ces légendes +démontrent déjà que nous sommes ici +sur l'emplacement du célèbre édifice de +Thèbes connu des Grecs sous le +nom de <i>Memnonium</i>. C'est ce qu'avaient cherché à +prouver, par des +considérations d'un autre genre, MM. Jollois et Devilliers, dans +leur +excellente description de ces ruines.</p> +<p>Les monuments les mieux conservés au milieu de cette +effroyable +dévastation des objets du premier ordre dont il me reste +à parler, +établiraient encore mieux, si cela était +nécessaire, que ces ruines sont +bien celles du Memnonium de Thèbes, ou palais de Memnon, +appelé +<i>Aménophion</i> par les Égyptiens, du nom même de +son fondateur, et que je +trouve mentionné dans une foule d'inscriptions +hiéroglyphiques des +hypogées du voisinage où reposaient jadis les momies de +plusieurs grands +officiers chargés, de leur vivant, de la garde ou de l'entretien +de ce +magnifique édifice.</p> +<p>C'est vers l'extrémité des ruines et du +côté du fleuve que s'élèvent +encore, en dominant la plaine de Thèbes, les deux fameux +colosses, +d'environ soixante pieds de hauteur, dont l'un, celui du nord, jouit +d'une si grande célébrité sous le nom de <i>colosse +de Memnon</i>. Formés +chacun d'un seul bloc de grès-brèche, transportés +des carrières de la +Thébaïde supérieure, et placés sur d'immenses +bases de la même matière, +ils représentent tous deux un Pharaon assis, les mains +étendues sur les +genoux, dans une attitude de repos. J'ai vainement cherché +à motiver à +mes yeux l'étrange erreur du respectable et spirituel Denon, qui +a voulu +prendre ces statues pour celles de deux princesses égyptiennes. +Les +inscriptions hiéroglyphiques encore subsistantes, telles que +celles qui +couvrent le dossier du trône du colosse du sud et les +côtés des deux +bases, ne laissent aucun doute sur le rang et la nature du personnage +dont ces merveilleux monolithes reproduisaient les traits et +perpétuaient la mémoire. L'inscription du dossier porte +textuellement: «L'Arôëris puissant, le +modérateur des +modérateurs, etc., le roi soleil, +seigneur de vérité (ou de justice), le fils du soleil, le +seigneur des +diadèmes, Aménothph, modérateur de la +région pure, le bien-aimé +d'Amon-Ra, etc., l'Hôrus resplendissant, celui qui a agrandi la +demeure.....(lacune) à toujours, a érigé ces +constructions en l'honneur +de son père Ammon; il lui a dédié cette statue +colossale de pierre dure, +etc.» Et sur les côtés des bases on lit en grands +hiéroglyphes de plus +d'un pied de proportion, exécutés, surtout ceux du +colosse du nord, avec +une perfection et une élégance au-dessus de tout +éloge, la légende ou +devise particulière, le prénom et le nom propre du roi +que les colosses +représentent:</p> +<p>«Le seigneur souverain de la région supérieure +et de +la région +inférieure, le réformateur des moeurs, celui qui tient le +monde en +repos, l'Hôrus qui, grand par sa force, a frappé les +Barbares, le roi +soleil seigneur de vérité, le fils du soleil, +Aménothph, modérateur de +la région pure, chéri d'Amon-Ra, roi des dieux.»</p> +<p>Ce sont là les titres et noms du troisième +Aménophis de la XVIIIe +dynastie, lequel occupait le trône des Pharaons vers l'an 1680 +avant +l'ère chrétienne. Ainsi se trouve complètement +justifiée l'assertion que +Pausanias met dans la bouche des Thébains de son temps, lesquels +soutenaient que ce colosse n'était nullement l'image du Memnon +des +Grecs, mais bien celle d'un homme du pays, nommé <i>Ph-Aménoph</i>.</p> +<p>Ces deux colosses décoraient, suivant toute apparence, la +façade +extérieure du principal pylône de l'Aménophion; et, +malgré l'état de +dégradation où la barbarie et le fanatisme ont +réduit ces antiques +monuments, on peut juger de l'élégance, du soin +extrême et de la +recherche qu'on avait mis dans leur exécution, par celle des +figures +accessoires formant la décoration de la partie antérieure +du trône de +chaque colosse. Ce sont des figures de femmes debout, sculptées +dans la +masse même de chaque monolithe et n'ayant pas moins de quinze +pieds de +haut. La magnificence de leur coiffure et les riches détails de +leur +costume sont parfaitement en rapport avec le rang des personnages dont +elles rappellent le souvenir. Les inscriptions hiéroglyphiques +gravées +sur ces statues formant en quelque sorte les pieds antérieurs du +trône +de chaque statue d'Aménophis, nous apprennent que la figure de +gauche +représente une reine égyptienne, la mère du roi, +nommée <i>Tmau-Hem-Va</i>, +ou bien Maut-Hem-Va, et la figure de droite, la reine épouse du +même +Pharaon, <i>Taïa</i>, dont le nom était déjà +donné par une foule de +monuments. Je connaissais aussi le nom de la femme de Thouthmosis IV, +<i>Tmau-Hem-Va</i>, mère d'Aménophis-Memnon, par les +bas-reliefs du palais de +Louqsor, mentionnés dans la notice rapide que j'ai +crayonnée de cet +important édifice.</p> +<p>Sur un autre point des ruines de l'Aménophion, du +côté de la montagne +libyque, à la limite du désert et un peu adroite de l'axe +passant entre +les deux colosses, existent deux blocs de grès-brèche, +d'environ trente +pieds de long chacun, et présentant la forme de deux +énormes stèles. +Leur surface visible est ornée de tableaux et de magnifiques +inscriptions formées chacune de vingt-quatre à vingt-cinq +lignes +d'hiéroglyphes du plus beau style, exécutés de +relief dans le creux. H +est infiniment probable que ces portions qu'on aperçoit +aujourd'hui sont +les dossiers des sièges de deux groupes colossals +renversés et enfouis +la face contre terre: j'ai manqué de moyens assez puissants pour +vérifier le fait.</p> +<p>Quoi qu'il en soit, les tableaux sculptés sur ces masses +effrayantes +nous montrent toujours le roi Aménophis-Memnon, +accompagné ici de la +reine Taïa son épouse, accueillis par le dieu Amon-Ra ou +par +Phtah-Socharis; et les deux inscriptions sont les textes +expressément +relatifs à la dédicace du Memnonium ou Aménophion +aux dieux de Thèbes +par le fondateur de cet immense édifice.</p> +<p>La forme et la rédaction de cette dédicace, dont j'ai +pris une copie +soignée, malgré une foule de lacunes, sont d'un genre +tout à fait +original et m'ont paru très-curieuses. On en jugera par une +courte +analyse.</p> +<p>Cette consécration du palais est rappelée d'une +manière tout à fait +dramatique; c'est d'abord le roi Aménophis qui prend la parole +dès la +première ligne et la garde jusqu'à la treizième. +«Le roi Aménothph a +dit: Viens, ô Amon-Ra, seigneur des trônes du monde, toi +qui résides +dans les régions de Oph (Thèbes)! contemple la demeure +que nous t'avons +construite dans la contrée pure, elle est belle: descends du +haut du +ciel pour en prendre possession!» Suivent les louanges du dieu +mêlées à +la description de l'édifice dédié, et l'indication +des ornements et +décorations en pierre de grès, en granit rosé, en +pierre noire, en or, +en ivoire et en pierres précieuses, que le roi y a +prodigués, y compris +deux grands obélisques dont on n'aperçoit plus +aujourd'hui aucune trace.</p> +<p>Les sept lignes suivantes renferment le discours que tient le dieu +Amon-Ra en réponse aux courtoisies du Pharaon. «Voici ce +que dit +Amon-Ra, le mari de sa mère, etc.: Approche, mon fils, soleil +seigneur +de vérité, du germe du soleil, enfant du soleil, +Aménothph! J'ai entendu +tes paroles et je vois les constructions que tu as +exécutées; moi qui +suis ton père, je me complais dans tes bonnes oeuvres, +etc.»</p> +<p>Enfin, vers le milieu de la vingtième ligne commence une +troisième et +dernière harangue; c'est celle que prononcent les dieux en +présence +d'Amon-Ra, leur seigneur, auquel ils promettent de combler de biens +Aménothph, son fils chéri, d'en rendre le règne +joyeux en le prolongeant +pendant de longues années, en récompense du bel +édifice qu'il a élevé +pour leur servir de demeure, palais dont ils déclarent avoir +pris +possession après l'avoir bien et dûment visité.</p> +<p>L'identité du Memnonium des Grecs et de l'Aménophion +égyptien n'est donc +plus douteuse; il l'est bien moins encore que ce palais fût une +des plus +étonnantes merveilles de la vieille capitale. Des fouilles en +grand, +exécutées par un Grec nommé Iani, ancien agent de +M. Salt, ont mis à +découvert une foule de bases de colonnes, un très-grand +nombre de +statues léontocéphales en granit noir; de plus, deux +magnifiques sphinx +colossals et à tête humaine, en granit rosé, du +plus beau travail, +représentant aussi le roi Aménophis III. Les traits du +visage de ce +prince, portant ici, comme partout ailleurs, une empreinte de +physionomie un peu éthiopienne, sont absolument semblables +à ceux que +les sculpteurs et les peintres ont donnés à ce même +Pharaon dans les +tableaux des stèles du Memnonium, dans les bas-reliefs du palais +de +Louqsor, et dans les peintures du tombeau de ce prince dans la +vallée de +l'Ouest à Biban-el-Molouk; nouvelle et millième preuve +que les statues +et bas-reliefs égyptiens présentent de véritables +portraits des anciens +rois dont ils portent les légendes.</p> +<p>A une petite distance du Rhamesséion existent les +débris de deux +colosses en grès rougeâtre: c'étaient encore deux +statues ornant +probablement la porte latérale nord de l'Aménophion; ce +qui peut donner +une juste idée de l'immense étendue de ce palais, dont il +reste encore +de si magnifiques vestiges. Je ne me suis nullement occupé des +inscriptions grecques et latines qui tapissent les jambes du grand +colosse du nord, la célèbre <i>statue de Memnon;</i> +tout cela est bien +moderne: ceci soit dit sans qu'on en puisse conclure que je nie la +réalité des harmonieux accents que tant de Romains +affirment unanimement +avoir ouï moduler par la bouche même du colosse, +aussitôt qu'elle était +frappée des premiers rayons du soleil. Je dirai seulement que, +plusieurs +fois, assis, au lever de l'aurore, sur les immenses genoux de Memnon, +aucun accord musical sorti de sa bouche n'est venu distraire mon +attention du mélancolique tableau que je contemplais, la plaine +de +Thèbes, où gisent les membres épars de cette +aînée des villes royales. +Il y aurait matière à d'éternelles +réflexions; mais je ne dois pas +oublier que je ne suis qu'un voyageur passager sur ces antiques +ruines..... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="DIX-SEPTIEME_LETTRE"></a> +<h2>DIX-SEPTIEME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Thèbes (rive occidentale), +25 juin 1829.</small></p> +<p>Je viens de visiter et d'étudier dans toutes ses parties un +petit temple +d'une conservation parfaite, situé derrière +l'Aménophion, dans un vallon +formé par les rochers de la montagne libyque et un grand mamelon +qui +s'en est détaché du côté de la plaine. Ce +monument a été décrit par la +Commission d'Égypte sous le nom de <i>Petit Temple d'Isis.</i></p> +<p>Le voyageur est attiré, dans ces lieux solitaires et +dénués de toute +végétation, par une enceinte peu régulière, +bâtie en briques crues, et +qu'on aperçoit de fort loin, parce qu'elle est placée sur +un terrain +assez élevé. On y pénètre par un petit +propylon en grès engagé dans +l'enceinte et couvert extérieurement de sculptures d'un travail +lourdement recherché. Les tableaux qui ornent le bandeau de +cette porte +représentent Ptolémée Soter II faisant des +offrandes, du côté droit, à +la déesse Hathôr (Vénus) et à la grande +triade de Thèbes, Amon-Ra, Mouth +et Chons; du côté gauche, à la déesse +Thmé ou Thmeï (la vérité ou la +justice, Thémis) et à une triade formée du dieu +hiéracocéphale Mandou, +de son épouse Ritho et de leur fils Harphré. Ces trois +divinités, celles +qu'on adorait principalement à Hennonthis, occupent la partie du +bandeau +dirigée vers cette capitale de nome.</p> +<p>Ces courts détails suffisent, lorsqu'on est un peu +familiarisé avec le +système de décoration des monuments égyptiens, +pour déterminer avec +certitude: 1° à quelles divinités fut +spécialement dédié le temple +auquel ce propylon donne entrée; 2° quelles divinités +y jouissaient du +rang de syntrône; et il devient ici de toute évidence +qu'on adorait +spécialement dans ce temple le principe de beauté +confondu et identifié +avec le principe de vérité, de justice, ou, en termes +mythologiques, que +cet édifice était consacré à la +déesse Hathôr, identifiée avec la déesse +Thmeï. Ce sont, en effet, ces deux déesses qui +reçoivent les premiers +hommages de Soter II; et comme l'édifice faisait partie de +Thèbes et +avoisinait le nome d'Hermonthis, on y offrait aussi, d'après une +règle +de saine politique que j'ai développée ailleurs, des +sacrifices en +l'honneur de la triade thébaine et de la triade hermonthite. On +s'était +donc trop hâté de donner un nom à ce temple, +d'après des aperçus +reposant sur de simples conjectures.</p> +<p>Les mêmes adorations sont répétées sur la +porte du temple proprement +dit, qui s'ouvre par un petit péristyle que soutiennent des +colonnes à +chapiteaux ornés de fleurs de lotus et de houppes de papyrus +combinées; +les colonnes et les parois n'ont jamais été +décorées de sculptures. Il +n'en est point ainsi du pronaos, formé de deux colonnes et de +deux +piliers ornés de têtes symboliques de la déesse +Hathôr, à laquelle ce +temple fut consacré. Les tableaux qui couvrent le fût des +colonnes +représentent des offrandes faites à cette déesse +et à sa seconde forme +Thmeï, ainsi qu'aux dieux Amon-Ra, Mandou, tmouth (Esculape), et +plusieurs formes tertiaires de la déesse Hathôr, +adorée par le roi +Ptolémée Épiphane, sous le règne duquel a +été faite la dédicace du +monument, comme le prouve la grande inscription hiéroglyphique +sculptée +sur toute la longueur de la frise du pronaos. Voici la traduction des +deux parties affrontées de cette formule dédicatoire:</p> +<p>(Partie de droite.) <i>Première ligne</i>. «Le roi +(dieu +Épiphane que +Phtah-Thoré a éprouvé, image vivante d'Amon-Ra), +le chéri des dieux et +des déesses mères, le bien-aimé d'Amon-Ra, a fait +exécuter cet édifice +en l'honneur d'Amon-Ra, etc., pour être vivifié à +toujours.»</p> +<p><i>Deuxième ligne</i>. «La divine soeur de +(Ptolémée toujours vivant, dieu +aimé de Phtah), chéri d'Amon-Ra, l'ami du bien +(Pmainoufé)..... (le +reste est détruit).»</p> +<p>(Partie de gauche.) <i>Première ligne</i>. «Le fils du +soleil (Ptolémée +toujours vivant, dieu aimé de Phtah), chéri des dieux et +des déesses +mères, bien-aimé d'Hathôr, a fait exécuter +cet édifice en l'honneur de +sa mère la rectrice de l'Occident, pour être +vivifié à toujours.»</p> +<p><i>Deuxième ligne</i>. «La royale épouse +(Cléopâtre, bien-aimée de Thmeï), +rectrice de l'Occident, a fait exécuter cet édifice..... +(le reste +manque).»</p> +<p>Ces textes justifient tout à fait ce que nous avions +déduit des seules +sculptures du propylon relativement aux divinités +particulièrement +honorées dans ce temple; il est également établi +que la dédicace de cet +édifice sacré a été faite par le +cinquième des Ptolémées, vers l'an 200 +avant J.-C.</p> +<p>Les bas-reliefs encore existants sur les parois de droite et de +gauche +du pronaos, ainsi que sur la façade du temple formant le fond de +ce même +pronaos, appartiennent tous au règne d'Épiphane. Tous se +rapportent aux +déesses Hathôr et Thmeï, ainsi qu'aux grandes +divinités de Thèbes et +d'Hennonthis.</p> +<p>On a divisé le naos en trois salles contiguës; ce sont +trois véritables +sanctuaires: celui du milieu, ou le principal, entièrement +sculpté, +contient des tableaux d'offrandes à tous les dieux adorés +dans le +temple, les deux triades précitées, et principalement aux +déesses Hathôr +et Thmeï, qui paraissent dans presque toutes les scènes. +Aussi n'est-il +question que de ces deux divinités dans les dédicaces du +sanctuaire, +inscrites sur les frises de droite et de gauche au nom de +Ptolémée +Philopator:</p> +<p>«L'Hôrus soutien de l'Égypte, celui qui a embelli +les +temples comme +Thôth deux fois grand, le seigneur des panégyries comme +Phtah, le chef +semblable au soleil, le germe des dieux fondateurs, +l'éprouvé par +Phtah, etc.; le fils du soleil, Ptolémée toujours vivant, +bien-aimé +d'Isis, l'ami de son père (Philopator), a fait cette +construction en +l'honneur de sa mère Hathôr, la rectrice de +l'Occident.» +(Dédicace de +gauche.)</p> +<p>Presque toutes les sculptures de ce premier sanctuaire remontent au +règne de Philopator, qu'on y voit suivi de sa femme +Arsinoé adorant les +deux déesses; deux seuls tableaux portent l'image de +Ptolémée Épiphane, +fils et successeur de Philopator. On lit enfin sur les parois de droite +et de gauche l'inscription suivante, relative à des +embellissements +exécutés sous le règne postérieur, celui +d'Évergète II et de ses deux +femmes:</p> +<p>«Bonne restauration de l'édifice, +exécutée par +le roi, germe des dieux +lumineux, l'éprouvé par Phtah, etc., +Ptolémée toujours vivant, etc., par +sa royale soeur, la modératrice souveraine du monde, +Cléopâtre, et par +sa royale épouse, la modératrice souveraine du monde, +Cléopâtre, dieux +grands chéris d'Amon-Ra.»</p> +<p>C'est à la déesse Hathôr qu'appartenait plus +spécialement le sanctuaire +de droite; cette grande divinité y est représentée +sous des formes +variées, recevant les hommages des rois Philopator et +Épiphane; les +dédicaces des frises sont faites au nom de ce dernier.</p> +<p>Le sanctuaire de gauche fut consacré à la +déesse Thmeï, la Dicé et +l'Alété des mythes égyptiens; aussi tous les +tableaux qui décorent cette +chapelle se rapportent-ils aux importantes fonctions que remplissait +cette divinité dans l'Amenti, les régions occidentales ou +l'enfer des +Égyptiens.</p> +<p>Les deux souverains de ce lieu terrible, où les âmes +étaient jugées, +Osiris et Iris, reçoivent d'abord les hommages de +Ptolémée et d'Arsinoé, +dieux Philopators; et l'on a sculpté sur la paroi de gauche la +grande +scène de la <i>psychostasie</i>. Ce vaste bas-relief +représente la salle +hypostyle (Oskh) ou le prétoire de l'Amenti, avec les +décorations +convenables. Le grand juge Osiris occupe le fond de la salle; au pied +de +son trône s'élève le lotus, emblème du monde +matériel, surmonté de +l'image de ses quatre enfants, génies directeurs des quatre +points +cardinaux.</p> +<p>Les quarante-deux juges assesseurs d'Osiris sont aussi rangés +sur deux +lignes, la tête surmontée d'une plume d'autruche, symbole +de la justice: +debout sur un socle, en avant du trône, le Cerbère +égyptien, monstre +composé de trois natures diverses, le crocodile, le lion et +l'hippopotame, ouvre sa large gueule et menace les âmes +coupables; son +nom, Téouôm-énément, signifie la +dévoratrice de l'Occident ou de +l'enfer. Vers la porte du tribunal paraît la déesse +Thmeï dédoublée, +c'est-à-dire figurée deux fois, à cause de sa +double attribution de +déesse de la justice et de déesse de +vérité; la première forme, +qualifiée de Thmeï, rectrice de l'Amenti (la +vérité), présente l'âme +d'un Égyptien, sous les formes corporelles, à la seconde +forme de la +déesse (la justice), dont voici la légende: +«Thmeï +qui réside dans +l'Amenti, où elle pèse les coeurs dans la balance; aucun +méchant ne lui +échappe.» Dans le voisinage de celui qui doit subir +l'épreuve on lit les +mots suivants: «Arrivée d'une âme dans +l'Amenti.»</p> +<p>Plus loin s'élève la balance infernale; les dieux +Hôrus, fils d'Isis, à +tête d'épervier, et Anubis, fils d'Osiris, à +tête de chacal, placent +dans les bassins de la balance, l'un le coeur du prévenu, +l'autre une +plume, emblème de justice: entre le fatal instrument qui doit +décider du +sort de l'aine et le trône d'Osiris, on a placé le dieu +Thôth +ibiocéphale, «Thôth le deux fois grand, le seigneur +de +Schmoun +(Hermopolis Magna), le seigneur des divines paroles, le +secrétaire de +justice des autres dieux grands dans la salle de justice et de +vérité.» +Ce greffier divin écrit le résiliât de +l'épreuve à laquelle vient d'être +soumis le coeur de l'Égyptien défunt, et va +présenter son rapport au +souverain juge.</p> +<p>On voit que le fait seul de la consécration de ce +troisième sanctuaire à +la déesse Thmeï y a motivé la représentation +de la psychostasie, et +qu'on a trop légèrement conclu de la présence de +ce tableau curieux, +reproduit également dans la deuxième partie de tous les +rituels +funéraires, que ce temple était une sorte +d'édifice funèbre, qui pouvait +même avoir servi de sépulture à des membres +très-distingués de la caste +sacerdotale. Rien ne motive une pareille hypothèse. Il est vrai +que les +environs de l'enceinte qui renfermé ce monument ont +été criblés +d'excavations sépulcrales et de catacombes égyptiennes de +toutes les +époques. Mais le temple d'Hathôr et de Thmeï n'est +point Je seul édifice +sacré élevé au milieu des tombeaux; il faudrait +donc aussi considérer +comme des temples funéraires le palais de Sésostris ou le +Rhamesséion, +le temple d'Ammon à El-Assasif, le palais de Kourna, etc., ce +qui est +insoutenable sous tous les rapports et formellement contredit par +toutes les inscriptions égyptiennes qui en couvrent les parois. +Mon +opinion est fondée sur l'examen attentif et +détaillé des lieux. Je n'ai +pas encore fini à Thèbes, si même on peut +réellement finir au milieu de +tant de monuments.....</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="DIX-HUITIEME_LETTRE"></a> +<h2>DIX-HUITIEME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Thèbes +(Médinet-Habou), le 30 juin 1829.</small></p> +<p>On peut se rendre à la grande butte de Médinet-Habou +soit en prenant le +chemin de la plaine, en traversant le Rhamesséion, l'emplacement +de +l'Aménophion (Memnônium), et les restes calcaires du +Ménéphthéion, grand +édifice construit par le fils et successeur de Rhamsès le +Grand; soit en +suivant le vallon à l'entrée duquel s'élève +le petit temple d'Hathôr et +de Thmeï.</p> +<p>Là existe, presque enfouie sous les débris des +habitations particulières +qui se sont succédé d'âge en âge, une masse +de monuments de haute +importance, qui, étudiés avec attention, montrent, au +milieu des plus +grands souvenirs historiques, l'état des arts de l'Égypte +à toutes les +époques principales de son existence politique: c'est en quelque +sorte +un tableau abrégé de l'Égypte monumentale. On y +trouve en effet réunis, +un temple appartenant à l'époque pharaonique la plus +brillante, celle +des premiers rois de la XVIIIe dynastie; un immense palais de la +période +des conquêtes, un édifice de la première +décadence sous l'invasion +éthiopienne, une chapelle élevée sous un des +princes qui avaient brisé +le joug des Perses; un propylon de la dynastie grecque; des +propylées de +l'époque romaine; enfin, dans une des cours du palais +pharaonique, des +colonnes qui jadis soutenaient le faîte d'une église +chrétienne.</p> +<p>Le détail un peu circonstancié de ce que renferment de +plus curieux des +monuments si variés me conduirait beaucoup trop loin; je dois me +contenter de donner une idée rapide de chacune des parties qui +forment +cet amas de constructions si intéressantes, en commençant +par celles qui +se présentent en arrivant à la butte du côté +qui regarde le fleuve.</p> +<p>On rencontre d'abord une vaste enceinte construite en belles pierres +de +grès, peu élevée au-dessus du sol actuel, et dans +laquelle on pénètre +par une porte dont les jambages, surpassant à peine la corniche +brute +qui surmonte le mur d'enceinte, portent la figure en pied d'un empereur +romain dont voici la légende hiéroglyphique, inscrite +dans les deux +cartouches accolés: «L'empereur Csesar Titus Elius +Hadrianus +Antoninus +Pius.»</p> +<p>Le même prince est aussi représenté sur l'une +des deux portes latérales +de l'enceinte, où il est en adoration devant la triade de +Thèbes à +droite, et devant celle d'Hermonthis à gauche. C'est encore ici +une +nouvelle preuve de ces égards perpétuels de bon voisinage +que se +rendaient mutuellement les cultes locaux.</p> +<p>Au fond de l'enceinte s'élève une rangée de six +colonnes réunies trois à +trois par des murs d'entrecolonnement qui n'ont jamais reçu de +sculptures. On trouve encore, parmi les pierres amoncelées +provenant des +parties supérieures de cette construction, la légende +impériale déjà +citée: l'enceinte et les propylées appartiennent donc au +règne d'Antonin +le Pieux. C'est d'ailleurs ce que démontrait déjà +le mauvais style des +bas-reliefs.</p> +<p>En traversant ces propylées, on arrive à un grand +pylône dont la porte, +ornée d'une corniche conservant encore ses couleurs assez vives, +est +couverte de bas-reliefs religieux; l'adorateur, Ptolémée +Soter II, +présente des offrandes variées aux sept grandes +divinités élémentaires +et aux dieux des nomes thébain et hermonthite.</p> +<p>Le mur de l'enceinte et les propylées d'Antonin, aussi bien +que le +pylône de Soter II, m'ont offert une particularité +remarquable: c'est +que ces constructions modernes ont été +élevées aux dépens d'un édifice +antérieur et bien autrement important. Les pierres qui les +forment sont +couvertes de restes de légendes hiéroglyphiques, de +portions de +bas-reliefs religieux ou historiques, telles que des têtes ou des +corps +de divinités, des chars, des chevaux, des soldats, des +prisonniers de +guerre, enfin de nombreux débris d'un calendrier sacré; +et comme on lit +sur une foule de pierres, en tout ou en partie, le prénom ou le +nom de +Rhamsès le Grand, il n'est point douteux, pour moi du moins, que +ces +blocs ne proviennent des démolitions du grand palais de +Sésostris, le +Rhamesséion, ravagé depuis longtemps par les Perses, +à l'époque où, sous +Ptolémée Soter II et Antonin, on bâtissait les +propylées et le pylône +dont il est ici question.</p> +<p>Au pylône de Soter succède un petit édifice +d'une exécution plus +élégante, semblable en son plan au petit édifice +à jour de l'île de +Philae; mais les huit colonnes qui le supportaient sont maintenant +rasées jusqu'à la hauteur des murs des entrecolonnements. +Tous les +bas-reliefs encore existants représentent le roi +Nectanèbe, de la XXXe +dynastie, la sébennytique, adorant le souverain des dieux +Amon-Ra, et +recevant les dons et les bienfaits de tous les autres dieux de +Thèbes.</p> +<p>Cette chapelle, du IVe siècle avant J.-C., avait +été appuyée sur un +édifice plus ancien; c'est un pylône de médiocre +étendue, dont les +massifs, d'une belle proportion, ont souffert dans plusieurs de leurs +parties. Élevé sous la domination du roi éthiopien +Taharaka, dans le +VIIe siècle avant notre ère, le nom, le prénom, +les titres, les louanges +de ce prince avaient été rappelés dans les +inscriptions et les +bas-reliefs décorant les faces des deux massifs, et sur la porte +qui les +sépare. Mais à l'époque où les Saïtes +remontèrent sur le trône des +Pharaons, il paraît qu'on fit marteler, par une mesure +générale, les +noms des conquérants éthiopiens sur tous les monuments de +l'Égypte.</p> +<p>J'ai déjà remarqué la proscription du nom de +Sabacon dans le palais de +Louqsor, le nom de Taharaka subit ici un semblable outrage; mais les +marteaux n'ont pu faire que l'on n'en reconnaisse encore sans peine +tous +les éléments constitutifs dans le plus grand nombre des +cartouches +existants. On lit de plus, sur le massif de droite, cette inscription +relative à des embellissements exécutés sous +Ptolémée Soter II:</p> +<p>«Cette belle réparation a été faite par +le roi +seigneur du monde, le +grand germe des dieux grands, celui que Phtah a éprouvé, +image vivante +d'Amon-Ra, le fils du soleil, le seigneur des diadèmes, +Ptolémée +toujours vivant, le dieu aimé d'Isis, le dieu sauveur (soter, NT +NOHEM), +en l'honneur de son père Amon-Ra, qui lui a +concédé les périodes des +panégyries sur le trône d'Hôrus.»</p> +<p>Il n'est pas inutile de comparer cette fastueuse légende des +Lagides, à +propos de quelques pierres qu'on a changées, avec les +légendes que +l'Éthiopien, véritable fondateur du pylône, a fait +sculpter sur le +bandeau de la porte; elle ne contient, que la simple formule suivante: +«La vie (ou vive) le roi Taharaka, le bien-aimé d'Amon-Ra, +seigneur des +trônes du monde.»</p> +<p>Sur les deux massifs extérieurs du pylône, ce prince, +auquel certaines +traditions historiques attribuent, la conquête de toute l'Afrique +septentrionale jusqu'aux colonnes d'Hercule, a été +figuré de proportion +colossale, tenant d'une main robuste les chevelures, réunies en +groupe, +de peuples vaincus qu'il menace d'une sorte de massue.</p> +<p>Au delà du pylône de Taharaka et dans le mur de +clôture du nord, +existent encore en place deux jambages d'une porte en granit +rosé, +chargés de légendes exécutées avec soin et +contenant le nom et les +titres du fondateur, l'un des plus grands fonctionnaires de l'ordre +sacerdotal, l'hiérograminate et prophète +Pétaménoph. C'est le même +personnage qui fit creuser, vers l'entrée de la ville +d'El-Assasif, +l'immense et prodigieuse excavation que les voyageurs admirent sous le +nom de <i>Grande Syringe.</i></p> +<p>On arrive enfin à l'édifice le plus antique, celui +dont les propylées de +l'époque romaine, le pylône des Lagides, la chapelle de +Nectanèbe et le +pylône du roi éthiopien ne sont que des +dépendances; ces diverses +constructions ne furent élevées que pour annoncer +dignement la demeure +du roi des dieux, et celle du Pharaon, son représentant sur la +terre.</p> +<p>Ce vieux monument, qui porte à la fois le double +caractère de temple et +de palais, se compose encore d'un sanctuaire environné de +galeries +formées de piliers ou de colonnes, et de huit salles plus ou +moins +vastes.</p> +<p>Toutes les parois portent des sculptures exécutées +avec une correction +remarquable et une grande finesse de travail; ce sont là des +bas-reliefs +de la meilleure époque de l'art. Aussi la décoration de +cet édifice +appartient-elle au règne de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, +de la +reine Amensé, du régent Aménenthé et de +Thouthmosis III, le Moeris des +historiens grecs. C'est sous ce dernier Pharaon qu'on a +décoré la plus +grande partie de l'édifice; les dédicaces en ont +été faites en son nom: +celle qu'on lit sous la galerie de droite, l'une des mieux +conservées, +donne une idée de toutes les autres; la voici:</p> +<p><i>Première ligne</i>. «La vie: l'Hôrus puissant, +aimé de Phré, le souverain +de la haute et basse région, grand chef de toutes les parties du +monde, +l'Hôrus resplendissant, grand par sa force, celui qui a +frappé les neuf +arcs (les peuples nomades); le dieu gracieux seigneur du monde, soleil +stabiliteur du monde, le fils du soleil, Thouthmosis, bienfaiteur du +monde, vivifié aujourd'hui et à toujours.»</p> +<p><i>Deuxième ligne</i>. «Il a fait exécuter ces +constructions en l'honneur de +son père Amon-Ra, roi des dieux; il lui a érigé ce +grand temple dans la +partie occidentale du Thouthmoséion d'Ammon, en belle pierre de +grès; +c'est ce qu'a fait le (roi) vivant toujours.»</p> +<p>La plupart des bas-reliefs décorant les galeries et les +chambres des +édifices représentent ce roi, Thouthmosis III, rendant +divers hommages +aux dieux, ou en recevant des grâces et des dons; je citerai +seulement +des tableaux sculptés sur la paroi de gauche de la grande salle +ou +sanctuaire. Dans l'un, le plus étendu, le Pharaon casqué +est conduit par +la déesse Hathôr et par le dieu Atmou, qui se tiennent par +la main, vers +l'arbre mystique de la vie. Le roi des dieux, Amon-Ra, assis, trace +avec un pinceau le nom de Thouthmosis sur l'épais feuillage, en +disant: «Mon fils, stabiliteur du monde, je place ton nom sur +l'arbre Oscht, +dans le palais du soleil!» Cette scène se passe devant les +vingt-cinq +divinités secondaires adorées à Thèbes et +disposées sur deux files, en +tête desquelles on lit l'inscription suivante: «Voici ce +que +disent les +autres grandes divinités de Toph (Thèbes): Nos coeurs se +réjouissent à +cause du bel édifice construit par le roi soleil stabiliteur du +monde.»</p> +<p>J'ai trouvé dans le second tableau, pour la première +fois, le nom et la +représentation de la reine, femme de Thouthmosis III Cette +princesse, +appelée Rhamaithé, et portant le titre de royale +épouse, accompagne son +mari faisant de riches offrandes à Amon-Ra +générateur; la reine reparaît +aussi dans deux tableaux décorant une des petites salles de +gauche au +fond de l'édifice.</p> +<p>Les six dernières salles du palais, dans l'une desquelles +existe, +renversée, une chapelle monolithe de granit rose, sont couvertes +de +bas-reliefs de l'époque de Thouthmosis Ier, de Thouthmosis II, +de la +reine Amensé et de son fils Thouthmosis III, dont les +légendes +royales-sont sculptées en surcharge sur celles du régent +Aménenthé, +martelées avec assez de soin, ainsi que toutes les figures en +pied +représentant ce prince, dont la mémoire fut aussi +proscrite.</p> +<p>La fondation de cet édifice remonte donc aux premières +années du XVIIIe +siècle avant J.-C. Il est naturel, par conséquent, de +rencontrer, en le +parcourant avec soin, plusieurs restaurations annoncées +d'ailleurs par +des inscriptions qui en fixent l'époque et en nomment les +auteurs; +telles sont:</p> +<p>1° La restauration des portes et d'une portion du plafond de la +grande +salle, par Ptolémée Evergète II, entre l'an 146 et +l'an 118 avant notre +ère;</p> +<p>2° Des réparations faites vers l'an 392 avant notre +ère aux colonnes +d'ordre protodorique qui soutiennent les plafonds des galeries, sous le +Pharaon Mendésien Acoris. On a employé pour cela des +pierres provenant +d'un petit édifice construit par la princesse Neitocris, fille +de +Psammétichus II;</p> +<p>3° Toutes les sculptures des façades supérieures +sud et nord exécutées +sous le règne de Rhamsès-Méiamoun, au XVe +siècle avant notre ère.</p> +<p>Ces derniers embellissements, les plus anciens et les plus notables +de +tous, avaient été ordonnés sans doute pour lier, +par la décoration, le +petit palais de Moeris avec le grand palais de +Rhamsès-Méiamoun, qui, +avec ses attenances, couvre presque toute la butte de +Médinet-Habou.</p> +<p>C'est ici en effet qu'existent les ouvrages les plus remarquables de +ce +Pharaon, l'un des plus illustres parmi les souverain de +l'Égypte, et +dont les exploits militaires ont été confondus avec ceux +de Sésostris ou +Rhamsès le Grand, par les auteurs anciens et par les +écrivains modernes.</p> +<p>Un édifice d'une médiocre étendue, mais +singulier par ses formes +inaccoutumées, le seul qui, parmi tous les monuments de +l'Égypte, puisse +donner une idée de ce qu'était une habitation +particulière à ces +anciennes époques, attire d'abord les regards du voyageur. Le +plan qu'en +ont publié les auteurs de la grande <i>Description de +l'Égypte</i> pourra +donner une idée exacte de la disposition générale +de ces deux massifs de +pylônes unis à un grand pavillon par des constructions +tournant sur +elles-mêmes en équerre; je ne dois m'occuper que des +curieux bas-reliefs +et des inscriptions sculptées sur toutes les surfaces.</p> +<p>L'entrée principale regarde le Nil; on tourne d'abord deux +grands +massifs formant une espèce de faux pylône, ensevelis en +partie sous des +buttes provenant des débris d'habitations modernes. Vers le haut +règne +une frise anaglyphique composée des éléments +combinés de la légende +royale du Rhamsès fils aîné et successeur +immédiat de Rhamsès-Méiamoun, «Soleil, +gardien de vérité, éprouvé par +Ammon.» On remarque de plus, sur +ces massifs, des tableaux d'adoration de la même époque, +et deux +<i>fenêtres</i> portant sur leur bandeau le disque ailé de +Hat, et sur leurs +jambages les légendes royales de Rhamsès-Méiamoun, +«Soleil, gardien de +vérité et ami d'Ammon.»</p> +<p>La porte qui sépare ces constructions appartient au +règne d'un troisième +Rhamsès, le second fils de Méiamoun, «le soleil +seigneur +de vérité, aimé +par Ammon.»</p> +<p>Dans l'intérieur de cette petite cour s'élèvent +deux massifs de pylônes, +ornés, ainsi que les construction qui les unissent au grand +pavillon, de +frises anaglyphiques portant la légende du fondateur, +Rhamsès-Méiamoun, +et de bas-reliefs d'un grand intérêt, parce qu'ils ont +trait aux +conquêtes de ce Pharaon.</p> +<p>La face antérieure du massif de droite est presque +entièrement occupée +par une figure colossale du conquérant levant sa hache d'armes +sur un +groupe de prisonniers barbus dont sa main gauche saisit les chevelures; +le dieu Amon-Ra, d'une stature tout aussi colossale, présente au +vainqueur la harpe divine en disant: «Prends cette arme, mon fils +chéri, +et frappe les chefs des contrées étrangères!»</p> +<p>Le soubassement de ce vaste tableau est composé des chefs des +peuples +soumis par Rhamsès-Méiamoun, agenouillés, les bras +attachés derrière le +dos par les liens qui, terminés par une houppe de papyrus ou une +fleur +de lotus, indiquent si le personnage est un Asiatique ou un Africain.</p> +<p>Ces chefs captifs, dont les costumes et les physionomies sont +très-variés, offrent, avec toute vérité, +les traits du visage et les +vêtements particuliers à chacune des nations qu'ils +représentent; des +légendes hiéroglyphiques donnent successivement le nom de +chaque peuple. +Deux ont entièrement disparu; celles qui subsistent, au nombre +de cinq, +annoncent:</p> +<br> +<p>Le chef du pays de Kouschi, mauvaise race (l'Ethiopie), +<br> + Le chef du pays de Térosis, + + + + + + en Afrique +<br> + Le chef du pays de Toroao,<br> +</p> +<p>et +</p> +<p>Le chef du pays de Robou, + + + + + + en Asie +<br> + Le Chef du pays de Moschausch,</p> +<br> +<p>Un tableau et un soubassement analogues décorent la face +antérieure du +massif de gauche; mais ici tous les captifs sont des chefs asiatiques; +on les a rangés dans l'ordre suivant:</p> +<p>Le chef de la mauvaise race du pays de Schéto ou Chéta;</p> +<p>Le chef de la mauvaise race du pays d'Aumôr;</p> +<p>Le grand du pays de Fekkarb;</p> +<p>Le grand du pays de Schairotana contrée maritime;</p> +<p>Le grand du pays de Scha.....(le reste est détruit);</p> +<p>Le grand du pays de Touirscha, contrée maritime;</p> +<p>Le grand du pays de Pa..... (le reste est détruit).</p> +<p>Sur l'épaisseur du massif de gauche, +Rhamsès-Méiamoun casqué, le +carquois sur l'épaule, conduit des groupes de prisonniers de +guerre aux +pieds d'Amon-Ra; le dieu dit au conquérant: «Va! +empare-toi des +contrées; soumets leurs places fortes et amène leurs +chefs en +esclavage;»</p> +<p>Le massif correspondant et les corps de logis qui réunissent +le pylône +au grand pavillon du fond, sont couverts de sculptures qu'il serait +trop +long de détailler ici. On remarque des <i>fenêtres</i> +décorées +extérieurement et intérieurement avec beaucoup de +goût, et des <i>balcons</i> +soutenus par des prisonniers barbares sortant à mi-corps de la +muraille.</p> +<p>L'intérieur du grand pavillon, divisé en trois <i>étages</i>, +fut décoré de +bas-reliefs représentant des scènes domestiques de +Rhamsès-Méiamoun; je +possède des dessins exacts de tous ces intéressants +tableaux, parmi +lesquels on remarque le Pharaon servi par les dames du palais, prenant +son repas, jouant avec ses petits enfants ou occupé avec la +reine d'une +partie de jeu analogue à celui des <i>échecs</i>, etc., +etc. L'extérieur de +ce pavillon est couvert de légendes du roi ou de bas-reliefs +commémoratifs de ses victoires.</p> +<p>C'est en suivant l'axe principal de ces curieuses constructions +qu'on +arrive enfin devant le premier pylône du grand et magnifique +palais de +Rhamsès-Méiamoun. L'édifice que nous venons de +décrire n'en était qu'une +dépendance et une simple annexe.</p> +<p>Ici, tout prend des proportions colossales: les faces +extérieures des +deux énormes massifs du premier pylône, entièrement +couvertes de +sculptures, rappellent les exploits du fondateur de l'édifice +non-seulement par des tableaux d'un sens vague et +général, mais encore +par les images et les noms des peuples vaincus, par celles du +conquérant +et de la divinité protectrice qui lui donne la victoire. On voit +sur le +massif de gauche le dieu Phtah-Socharis livrant à +Rhamsès-Méiamoun +treize contrées asiatiques, dont les noms, conservés pour +la plupart, +ont été sculptés dans des cartels servant comme de +boucliers aux peuples +enchaînés. Une longue inscription, dont les onze +premières lignes sont +assez bien conservées, nous apprend que ces conquêtes +eurent lieu dans +la douzième année du règne de ce Pharaon.</p> +<p>Dans le grand tableau du massif de droite, le dieu Amon-Ra, sous la +forme de Phré hiéracocéphale, donne la +harpé au belliqueux Rhamsès pour +frapper vingt-neuf peuples du Nord ou du Midi; dix-neuf noms de +contrées +ou de villes subsistent encore; le reste a été +détruit pour appuyer +contre le pylône des masures modernes. Le roi des dieux adresse +à +Méiamoun un long discours dont voici les dix premières +colonnes: «Amon-Ra a dit: Mon fils, mon germe chéri, +maître du +monde, soleil +gardien de justice, ami d'Ammon, toute force t'appartient sur la terre +entière; les nations du Septentrion et du Midi sont abattues +sous tes +pieds; je te livre les chefs des contrées méridionales; +conduis-les en +captivité, et leurs enfants à leur suite; dispose de tous +les biens +existant dans leur pays; laisse respirer ceux d'entre eux qui voudront +se soumettre, et punis ceux dont le coeur est contre toi. Je t'ai +livré +aussi le Nord..... (lacune); la Terre-Rouge (l'Arabie) est sous tes +sandales, etc.»</p> +<p>Une grande stèle, mais très-fruste, constate que ces +conquêtes eurent +lieu la onzième année du roi. C'est à la +même année du règne de +Rhamsès-Méiamoun que se rapportent les sculptures des +massifs du premier +pylône du côté de la cour. Il s'agit ici d'une +campagne contre les +peuples asiatiques nommés Moschausch.</p> +<p>Des masses de débris amoncelés couvrent toute la +partie inférieure du +pylône et enfouissent en très-grande partie la magnifique +colonnade qui +décore le côté gauche de la cour, ainsi que la +galerie soutenue par des +piliers-cariatides formant cette même cour du côté +droit. Déblayer +cette partie du palais serait une entreprise fort dispendieuse, mais +elle aurait pour résultat certain de rendre à +l'admiration des voyageurs +deux galeries de la plus complète conservation, des colonnes +couvertes +de bas-reliefs, de riches décorations ayant conservé tout +l'éclat de +leurs couleurs, et enfin une nombreuse série de grands tableaux +historiques. Il a fallu me contenter de copier les inscriptions +dédicatoires qui couvrent les deux frises et les architraves des +élégantes colonnes, dont les chapiteaux imitent la fleur +épanouie du +lotus.</p> +<p>Au fond de cette première cour s'élève un +second pylône, décoré de +figures colossales, sculptées, comme partout ailleurs, de relief +dans le +creux; celles-ci rappellent les triomphes de +Rhamsès-Méiamoun dans la +neuvième année de son règne. Le roi, la tête +surmonte des insignes du +fils aîné d'Ammon, entre dans le temple d'Amon-Ra et de la +déesse Mouth, +conduisant trois colonnes de prisonniers de guerre, imberbes, et +enchaînés dans diverses positions; ces nations, +appartenant à une même +race, sont nommées Schakalascha, Taônaou et Pourosato. +Plusieurs +voyageurs, examinant les physionomies et le costume de ces captifs, ont +cru reconnaître en eux des peuples hindous. Sur le massif de +droite de +ce pylône existait une énorme inscription, aujourd'hui +détruite aux +trois quarts par des fractures et des excavations. J'ai vu, par ce qui +en subsiste encore, qu'elle était relative à +l'expédition contre les +Schakalascha, les Fekkaro, les Pourosato, les Taônaou et les +Ouschascha. +Il y est aussi question des contrées d'Aumôr et d'Oreksa, +ainsi que +d'une bataille navale.</p> +<p>Une magnifique porte en granit rose unit les deux massifs du second +pylône. Des tableaux d'adoration aux diverses formes d'Amon-Ra et +de +Phtah en décorent les jambages, au bas desquels on lit deux +inscriptions +dédicatoires attestant que Rhamsès-Méiamoun a +consacré cette grande +porte en belle pierre de granit à son père Amon-Ra, et +qu'enfin les +battants ont été si richement ornés de +métaux précieux qu'Ammon lui-même +se réjouit en les contemplant.</p> +<p>On se trouve après avoir franchi cette porte, dans la seconde +cour du +palais, où là grandeur pharaonique se montre dans tout +son éclat; la vue +seule peut donner une idée du majestueux effet de ce +péristyle, soutenu +à l'est et à l'ouest par d'énormes colonnades, au +nord par des piliers +contre lesquels s'appuient des cariatides, derrière lesquels se +montre +une seconde colonnade. Tout est chargé de sculptures +revêtues de +couleurs très-brillantes encore: c'est ici qu'il faut envoyer, +pour les +convertir, les ennemis systématiques de l'architecture peinte.</p> +<p>Les parois des quatre galeries de cette cour conservent toutes leurs +décorations; de grands et vastes tableaux sculptés et +peints appellent +de toute part la curiosité des voyageurs. L'oeil se repose sur +le bel +azur des plafonds ornés d'étoiles de couleur jaune +doré; mais +l'importance et la variété des scènes reproduites +par le ciseau +absorbent bientôt toute l'attention. Quatre tableaux formant le +registre inférieur de la galerie de l'est, côté +gauche, et une partie de +la galerie sud, retracent les principales circonstances d'une guerre de +Rhamsès-Méiamoun contre des peuples asiatiques +nommés Robou, teint +clair, nez aquilin, longue barbe, couverts d'une grande tunique et d'un +surtout transversalement rayé bleu et blanc; ce costume est tout +à fait +analogue à celui des Assyriens et des Mèdes figures, sur +les cylindres +dits babyloniens ou persépolitains.</p> +<p><i>Premier tableau</i>. Grande bataille: le héros +égyptien, debout sur un +char lancé au galop, décoche des flèches contre +une foule d'ennemis +fuyant dans le plus grand désordre. On aperçoit sur le +premier plan les +chefs égyptiens montés sur des chars, et leurs soldats +entremêlés à des +alliés, les Fekkaro, massacrant les Robou +épouvantés, ou les liant comme +prisonniers de guerre. Ce tableau seul contient plus de cent figures en +pied, sans compter les chevaux.</p> +<p><i>Deuxième tableau.</i> Les princes et les chefs de +l'armée égyptienne +conduisent au roi victorieux quatre colonnes de prisonniers; des +scribes +comptent et enregistrent le nombre des mains droites et des parties +génitales coupées aux Robou morts sur le champ de +bataille. +L'inscription porte textuellement: «Conduite des prisonniers en +présence +de Sa Majesté; ceux-ci sont au nombre de mille; mains +coupées, trois +mille; phallus, trois mille.» Le Pharaon, au pied duquel on +dépose ces +trophées, paisiblement assis sur son char, dont les chevaux sont +retenus +par des officiers, adresse une allocution à ses guerriers; il +les +félicite de leur victoire, et prodigue fort naïvement les +plus grands +éloges à sa propre personne, «Livrez-vous à +la +joie, leur dit-il, +qu'elle s'élève jusqu'au ciel; les étrangers sont +renversés par ma +force; la terreur de mon nom est venue, leurs coeurs en ont +été remplis; +je me suis présenté devant eux comme un lion, je les ai +poursuivis +semblable à un épervier; j'ai anéanti leurs +âmes criminelles; j'ai +franchi leurs fleuves; j'ai incendié leurs forteresses; je suis +pour +l'Égypte ce qu'a été le dieu Mandou; j'ai vaincu +les Barbares: Amon-Ra +mon père a humilié le monde entier sous mes pieds, et je +suis roi sur le +trône à toujours.»</p> +<p>En dehors de ce curieux tableau existe une longue inscription, +malheureusement fort endommagée, et relative à cette +campagne, qui date +de l'an V du règne de Rhamsès-Méiamoun.</p> +<p><i>Troisième tableau.</i> Le vainqueur, le fouet en main et +guidant ses +chevaux, retourne ensuite en Égypte; des groupes de prisonniers +enchaînés précèdent son char; des officiers +étendent au-dessus de la +tête du Pharaon de larges ombrelles; le premier plan est +occupé par +l'armée égyptienne, divisée en pelotons marchant +régulièrement en ligne +et au pas, selon les règles de la tactique moderne.</p> +<p>Enfin Rhamsès rentre triomphant dans Thèbes +(quatrième tableau); il se +présente à pied, traînant à sa suite trois +colonnes de prisonniers, +devant le temple d'Amon-Ra et de la déesse Mouth; le roi +harangue les +divinités et en reçoit en réponse les assurances +les plus flatteuses.</p> +<p>Une immense composition remplit tout le registre supérieur de +la galerie +nord et de la galerie est, à droite de la porte principale. +C'est une +cérémonie publique qui n'offre pas moins de deux cents +personnages en +pied; à cette pompeuse marche assiste tout ce que +l'Égypte renfermait de +plus grand et de plus illustre; c'est en quelque sorte le triomphe de +Rhamsès-Méiamoun, et la panégyrie +célébrée par le souverain et son +peuple pour remercier la divinité de la constante protection +qu'elle +avait accordée aux armes égyptiennes. Une ligne de grands +hiéroglyphes, +sculptés au-dessus du tableau et dans toute sa longueur, annonce +que +cette panégyrie ([Greek: AeBAI]) en l'honneur d'Amon-Hôrus +(l'[Greek: +Alpha] et l'[Greek: Omega] de la théologie égyptienne) +eut lieu à Thèbes +le premier jour du mois de Paschons. Cette légende contient en +outre +l'analyse minutieuse du vaste tableau qu'elle surmonte; c'est pour +ainsi +dire le programme entier, de la cérémonie.</p> +<p>L'analyse rapide que j'en donne ici ne sera que la traduction de +cette +légende, ou celle des nombreuses inscriptions sculptées +dans le +bas-relief auprès de chaque personnage et au-dessus des groupes +principaux.</p> +<p>Rhamsès-Méiamoun sort de son palais porté dans +un naos, espèce de chasse +richement décorée, soutenue par douze <i>oeris</i> ou +chefs militaires, la +tête ornée de plumes d'autruche. Le monarque, +décoré de toutes les +marques de sa royale puissance, est assis sur un trône +élégant que des +images d'or de la Justice et de la Vérité couvrent de +leurs ailes +étendues; le sphinx, emblème de la sagesse unie à +la force, et le lion, +symbole du courage, sont debout près du trône, qu'ils +semblent protéger. +Des officiers agitent autour du naos les <i>flabellum</i> et les +éventails +ordinaires; de jeunes enfants de la caste sacerdotale marchent +auprès du +roi, portant son sceptre, l'étui de son arc et ses autres +insignes.</p> +<p>Neuf princes de la famille royale, de hauts fonctionnaires de la +caste +sacerdotale et des chefs militaires suivent le naos à pied, +rangés sur +deux lignes; des guerriers portent les socles et les gradins du naos; +la +marche est fermée par un peloton de soldats. Des groupes tout +aussi +variés précèdent le Pharaon: un corps de musique, +où l'on remarque la +flûte, la trompette, le tambour et des choristes, forme la +tête du +cortège; viennent ensuite les parents et les familiers du roi, +parmi +lesquels on compte plusieurs pontifes; enfin le <i>fils +aîné</i> de Rhamsès, +le chef de l'armée après lui, brûle l'encens devant +la face de son père.</p> +<p>Le roi arrive au temple d'Hôrus, s'approche de l'autel, +répand les +libations et brûle l'encens; vingt-deux prêtres portent sur +un riche +palanquin la statue du dieu qui s'avance au milieu des <i>flabellum</i>, +des +éventails et des rameaux de fleurs. Le roi, à pied, +coiffé d'un simple +diadème de la région inférieure, +précède le dieu et suit immédiatement +le taureau blanc, symbole vivant d'Amon-Hôrus ou Amon-Ra, le mari +de sa +mère. Un prêtre encense l'animal sacré; la reine, +épouse de Rhamsès, se +montre vers le haut du tableau comme spectatrice de la pompe +religieuse; +et, tandis que l'un des pontifes lit à haute voix l'invocation +prescrite +lorsque la lumière du dieu franchit le seuil de son temple, +dix-neuf +prêtres s'avancent portant les diverses enseignes sacrées, +les vases, +les tables de proposition et tous les ustensiles du culte; sept autres +prêtres ouvrent le cortège religieux, soutenant sur leurs +épaules des +statuettes; ce sont les images des rois ancêtres et +prédécesseurs de +Rhamsès-Méiamoun, assistant au triomphe de leur +descendant.</p> +<p>Ici a lieu une cérémonie sur la nature de laquelle on +s'est étrangement +mépris. Deux enseignes sacrées, particulières au +dieu Amon-Hôrus, +s'élèvent au-dessus de deux autels. Deux prêtres, +reconnaissables à leur +tête rasée et, mieux encore, à leur titre inscrit +à côté d'eux, se +retournent pour entendre les ordres du grand pontife président +de la +panégyrie, lequel tient en main le sceptre nommé <i>pat</i>, +insigne de ses +hautes fonctions; un troisième prêtre donne la +liberté à quatre oiseaux +qui s'envolent dans les airs.</p> +<p>On a voulu voir ici des <i>sacrifices humains</i>, en prenant le +sceptre du +pontife pour un couteau, les deux prêtres pour deux victimes, et +les +oiseaux pour l'emblème des âmes qui s'échappaient +des corps de deux +malheureux égorgés par une barbare superstition; mais une +inscription +sculptée devant l'hiérogrammate assistant à la +cérémonie nous rassure +complètement, et prouve toute l'innocence de cette scène +en nous faisant +bien connaître ses détails et son but.</p> +<p>Voici la traduction de ce texte, dont je figure aussi la disposition +même:</p> +<p>«Le président de la panégyrie a dit:</p> +<p>Donnez l'essor aux quatre oies;</p> +<p>Amset | Sis | Soumants | Kebhsniv</p> +<p>Dirigez-vous vers</p> +<p>le Midi | le Nord | l'Occident | l'Orient</p> +<p>dites aux dieux du Midi | dites aux dieux du Nord | dites aux dieux +de l'Occident | dites aux dieux de l'Orient</p> +<p>que Hôrus, fils d'Isis et d'Osiris, s'est coiffé du +pschent,<br> + que le roi Rhamsès s'est coiffé du +pschent.»</p> +<br> +<p>Il en résulte clairement que les quatre oiseaux +représentent les quatre +enfants d'Osiris: Amset, Sis, Soumants et Kebhsniv, génies des +quatre +points cardinaux, vers lesquels on les prie de se diriger pour annoncer +aussi au monde entier qu'à l'exemple du dieu Hôrus, le roi +Rhamsès-Méiamoun vient de mettre sur sa tête la +couronne emblème de la +domination sur les régions supérieures et +inférieures. Cette couronne se +nommait <i>pschent</i>; c'est celle que porte ici, en effet, et pour +la +première fois, le roi debout et devant lequel se passe la +fonction +sacrée qu'on vient de faire connaître.</p> +<p>La dernière partie du bas-relief représente le roi, +coiffé du <i>pschent</i>, +remerciant le dieu dans son temple. Le monarque, +précédé de tout le +corps sacerdotal et de la musique sacrée, est accompagné +par les +officiers de sa maison. On le voit ensuite couper avec une faucille +d'or +une gerbe de blé, et, coiffé enfin de son casque +militaire comme à sa +sortie du palais, prendre congé, par une libation, du dieu +Amon-Hôrus +rentré dans son sanctuaire. La reine est encore témoin de +ces deux +dernières cérémonies; le prêtre invoque les +dieux; un hiérogrammate lit +une longue prière; auprès du Pharaon sont encore le +taureau blanc et les +images des rois ancêtres dressées sur une même base.</p> +<p>C'est en étudiant cette partie du tableau que j'ai pu +m'assurer enfin de +la place relative qu'occupe Rhamsès-Méiamoun dans la +série des dynasties +égyptiennes. Les statues des rois ses +prédécesseurs sont ici +chronologiquement rangées, et comme cet ordre est celui +même que leur +assignent d'autres monuments de Thèbes, aucun doute ne saurait +s'élever +sur cette ligne de succession, ces statues, au nombre de neuf, portant +devant elles les cartouches prénoms des rois qu'elles +représentent. +Rhamsès-Méiamoun, comme Rhamsès le Grand +(Sésostris), ayant marqué son +règne par de grands exploits militaires, ces deux princes ont +été +confondus par les historiens grecs en un seul et même personnage. +Mais +les monuments originaux les différencient trop bien l'un de +l'autre pour +que la même confusion puisse avoir lieu désormais. Je me +propose de +traiter ailleurs de cette importante distinction avec plus de +détails. +Revenons à la décoration de la magnifique cour de +Médinet-Habou.</p> +<p>On a sculpté dans le registre supérieur de la galerie +de l'est, partie +gauche, et dans celui de la galerie du sud, une seconde +cérémonie +publique tout aussi développée que la +précédente. Celle-ci est une +panégyrie célébrée par le roi en l'honneur +de son père, le dieu +Sochar-Osiris, le vingt-septième jour du mois de Hathôr. +Je possède +également des dessins fidèles de cette solennité +et la copie des +nombreuses légendes explicatives qui l'accompagnent.</p> +<p>Il faut passer rapidement sur les scènes de +consécration et les honneurs +royaux décernés par les dieux à +Rhamsès-Méiamoun, et que reproduisent +une foule de grands bas-reliefs sculptés dans les registres +inférieurs +des galeries de l'est, du nord et du sud; je dois encore mieux me +dispenser de noter ici le nom des divinités auxquelles le +Pharaon +présente des offrandes variées dans les cent +quarante-quatre bas-reliefs +peints qui ornent seulement les seize piliers des galeries est et +ouest, +non compris tous ceux du même genre sculptés sur le +fût des trois +grandes colonnades qui soutiennent, soit les galeries nord et sud, soit +l'intérieur de la galerie de l'ouest.</p> +<p>Sur la paroi du fond de cette galerie ou portique formé par +une double +rangée de piliers-cariatides et de colonnes, vingt-quatre grands +bas-reliefs retracent les hommages pieux du roi envers les dieux, ou +les +bienfaits que les grandes divinités de Thèbes prodiguent +au Pharaon +victorieux. Une série de figures en pied ornent le soubassement +de cette +galerie et méritent une attention particulière.</p> +<p>Les légendes hiéroglyphiques inscrites à +côté de ces personnages revêtus +du riche costume des princes égyptiens, dont ils tiennent en +main les +insignes caractéristiques, constatent qu'on a +représenté ici les enfants +de Rhamsès-Méiamoun par ordre de primogéniture. On +a seulement fait deux +groupes distincts des enfants mâles et des princesses. Les +princes, dont +les noms et les titres ont été sculptés à +côté de leurs images, sont au +nombre de neuf, savoir:</p> +<p>1° Rhamsès-Amonmai, basilicogrammate commandant des +troupes;</p> +<p>2° Rhamsès-Amonchischopsch, basilicogrammate commandant +de cavalerie;</p> +<p>3° Rhamsès-Mandouhischopsch, basilicogrammate commandant +de cavalerie;</p> +<p>4° Phréhipefhbour, haut fonctionnaire dans +l'administration royale;</p> +<p>5° Mandouschopsch, <i>idem</i>;</p> +<p>6° Rhamsès-Maithmou, prophète des dieux +Phré et Athmou;</p> +<p>7° Rhamsès-Schahemkamé, grand prêtre de +Phtah;</p> +<p>8° Rhamsès-Amonhischopsch, sans autre qualification que +celle de prince;</p> +<p>9° Rhamsès-Méiamoun, <i>idem</i>.</p> +<p>Les trois premiers, après la mort de leur père +Rhamsès-Méiamoun, étant +successivement montés sur le trône des Pharaons, leurs +légendes ont dû +être surchargées pour recevoir les cartouches +prénoms ou noms propres de +ces princes parvenus au souverain pouvoir. Il faut remarquer aussi, +à +propos de cette liste intéressante, qu'à cette +époque le nom de +<i>Rhamsès</i> était devenu en quelque sorte le nom +même de la famille, et +que le conquérant avait concentré dans les membres de sa +maison les +postes les plus importants de l'armée, de l'administration +civile et du +sacerdoce. Les noms propres des filles du roi n'ont jamais +été sculptés.</p> +<p>Toute cette série de princes et de princesses forme la +décoration du +soubassement à la droite et à la gauche d'une grande et +belle porte +s'ouvrant sur le milieu de la galerie de l'ouest. On entrait jadis, en +la traversant, dans une troisième cour environnée et +suivie d'un +très-grand nombre de salles; les décombres ont depuis +longtemps enseveli +toute cette partie du palais existante encore sous les débris +entassés +des frêles constructions qui se sont succédé +d'âge en âge. Des fouilles +en grand mettraient ici à découvert des tableaux et des +inscriptions +d'une haute importance; mes moyens ne me permettant pas de penser +à les +entreprendre, je réservai les fonds dont je pouvais disposer +pour le +déblaiement des grands bas-reliefs qui couvrent toute la partie +extérieure nord du palais, à partir du premier +pylône, et la presque +totalité de la muraille extérieure sud, enfouie +jusqu'à la corniche qui +couronne l'édifice entier.</p> +<p>La muraille nord offre une série de bas-reliefs historiques +d'un haut +intérêt. Je donnerai ici un court abrégé du +sujet de chacun d'eux, en +commençant par l'extrémité de la paroi vers +l'ouest.</p> +<p><i>Campagne contre les Maschausch et les Robou.</i></p> +<p><i>Premier tableau.</i> L'armée égyptienne en marche, +sur huit ou neuf +rangées de hauteur. Un trompette et un corps d'hoplites +précèdent un +char que dirige un jeune conducteur; du milieu de ce char +s'élève un +grand mât surmonté d'une tête de bélier +ornée du disque solaire. C'est +le char du dieu Amon-Ra, qui guide à l'ennemi le roi +Rhamsès-Méiamoun, +également monté sur un char richement orné et +qu'entourent les archers +de la garde ainsi que les officiers attachés à sa +personne. On lit à +côté du char du dieu: «Voici ce que dit Amon-Ra, le +roi +des dieux: «Je +marche devant toi, ô mon fils!» <br> +</p> +<p><i>Deuxième tableau.</i> Bataille sanglante: les Maschausch +prennent la +fuite; le roi et quatre princes égyptiens en font un horrible +carnage.</p> +<p><i>Troisième tableau.</i> Rhamsès, debout sur une +espèce de tribune, harangue +cinq rangées de chefs et de guerriers égyptiens +conduisant une foule de +Maschausch et de Robou prisonniers. Réponse des chefs militaires +au +roi. En tête de chaque corps d'armée on fait le +dénombrement des mains +droites coupées aux ennemis morts sur le champ de bataille, +ainsi que +celui de leurs phallus, sorte d'hommage rendu à la bravoure des +vaincus. +L'inscription porte à 2,525 le nombre de ces preuves de victoire +sur des +hommes courageux et vaillants.</p> +<p><i>Campagne contre les Fekkaro, les Schakalascha et peuples de +même race à +physionomie hindoue.</i></p> +<p><i>Premier tableau</i> (à la suite des +précédents). Le roi Rhamsès-Méiamoun, +en costume civil, harangue les chefs de la caste militaire +agenouillés +devant lui, ainsi que les porte-enseignes des différents corps; +plus +loin, les soldats debout écoutent les paroles du souverain qui +les +appelle aux armes pour punir les ennemis de l'Égypte; les chefs +répondent à l'appel du roi en invoquant ses victoires +récentes, et +protestent de leur dévouement à un prince qui +obéit aux paroles +d'Amon-Ra. La trompette sonne, les arsenaux sont ouverts; les soldats, +divisés par pelotons et sans armes, s'avancent dans le plus +grand ordre, +guidés par leurs chefs; on leur distribue des casques, des arcs, +des +carquois, des haches de bataille, des lances et toutes les armes alors +en usage.</p> +<p><i>Deuxième tableau.</i> Le roi, tête nue et les +cheveux nattés, tient les +rênes de ses chevaux et marche à l'ennemi; une partie de +l'armée +égyptienne le précède en ordre de bataille; ce +sont les fantassins +pesamment armés ou hoplites; sur le flanc s'avancent par +pelotons les +troupes légères de différentes armes; les +guerriers montés sur des chars +ferment la marche. Une des inscriptions de ce bas-relief compare le roi +au germe de Mandou, s'avançant pour soumettre la terre à +ses lois; ses +fantassins, à des taureaux terribles, et ses cavaliers, à +des éperviers +rapides.</p> +<p><i>Troisième tableau</i>. Défaite des Fekkaro et de +leurs alliés. Les +fantassins égyptiens les mettent en fuite sur tous les points du +champ +de bataille. Méiamoun, secondé par ses chars de guerre, +en fait un +horrible carnage; quelques chefs ennemis résistent encore, +montés sur +des chars traînés soit par deux chevaux, soit par quatre +boeufs; au +milieu de la mêlée et à une des +extrémités, plusieurs chariots traînés +par des boeufs, et remplis de femmes et d'enfants, sont défendus +par des +Fekkaro; des soldats égyptiens les attaquent et les +réduisent en +esclavage.</p> +<p><i>Quatrième tableau</i>. Après cette première +victoire, l'armée égyptienne +se remet en marche, toujours dans l'ordre le plus méthodique et +le plus +régulier, pour atteindre une seconde fois l'ennemi; elle +traverse des +pays difficiles, infestés de bêtes sauvages; sur le flanc +de l'armée, le +roi, attaqué par deux lions, vient de terrasser l'un et combat +contre +l'autre.</p> +<p><i>Cinquième tableau</i>. Le roi et ses soldats arrivent sur +le bord de la +mer au moment où la flotte égyptienne en est venue aux +mains avec la +flotte des Fekkaro, combinée avec celle de leurs alliés +les +Schairotanas, reconnaissables à leurs casques armés de +deux cornes. Les +vaisseaux égyptiens manoeuvrent à la fois à la +voile et à l'aviron; des +archers en garnissent les hunes, et leur proue est ornée d'une +tête de +lion. Déjà un navire fekkarien a coulé, et la +flotte alliée se trouve +resserrée entre la flotte égyptienne et le rivage, du +haut duquel +Rhamsès-Méiamoun et ses fantassins lancent une +grêle de traits sur les +vaisseaux ennemis. Leur défaite n'est plus douteuse, la flotte +égyptienne entasse les prisonniers à côté de +ses rameurs. En arrière et +non loin du Pharaon, on a représenté son char de guerre +et les nombreux +officiers attachés à sa personne. Ce vaste tableau +renferme plusieurs +centaines de figures, et j'en rapporte une copie très-exacte.</p> +<p><i>Sixième tableau</i>. Le rivage est couvert de guerriers +égyptiens +conduisant divers groupes mêlés de Schairotanas et de +Fekkaro +prisonniers; les vainqueurs se dirigent vers le roi, +arrêté avec une +partie de son armée devant une place forte nommée <i>Mogadiro</i>. +Là se fait +le dénombrement des mains coupées. Le Pharaon, du haut +d'une tribune sur +laquelle repose son bras gauche appuyé sur un coussin, harangue +ses fils +et les principaux chefs de son armée, et termine son discours +par ces +phrases remarquables: Amon-Ra était à ma droite comme +à ma gauche; son +esprit a inspiré mes résolutions; Amon-Ra lui-même, +préparant la perte +de mes ennemis, a placé le monde entier dans mes mains.» +Les +princes et +les chefs répondent au Pharaon qu'il est un soleil appelé +à soumettre +tous les peuples du monde, et que l'Égypte se réjouit +d'une victoire +remportée par le bras du fils d'Ammon, assis sur le trône +de son père.</p> +<p><i>Septième tableau</i>. Retour du Pharaon vainqueur à +Thèbes, après sa +double campagne contre les Robou et les Fekkaro: on voit les principaux +chefs de ces nations conduits par Rhamsès devant le temple de la +grande +triade thébaine, Amon-Ra, Mouth et Chons. Le texte des discours +que sont +censés prononcer les divers acteurs de cette scène +à la fois triomphale +et religieuse, subsistent encore en grande partie. En voici la +traduction:</p> +<p>«Paroles des chefs du pays de Fekkaro et du pays de Robou qui +sont +en la +puissance de Sa Majesté et qui glorifient le dieu bienfaisant, +le +seigneur du monde, soleil gardien de justice, ami d'Ammon: Ta vigilance +n'a point de bornes; tu règnes comme un puissant soleil sur +l'Égypte; +grande est ta force, ton courage est semblable à celui de +Boré (le +griffon); nos souffles t'appartiennent, ainsi que notre vie qui est en +ton pouvoir à toujours.»</p> +<p>«Paroles du roi seigneur du monde, etc., à son +père +Amon-Ra, le roi des +dieux: Tu me l'as ordonné; j'ai poursuivi les Barbares; j'ai +combattu +toutes les parties de la terre; le monde s'est arrêté +devant moi ...; +mes bras ont forcé les chefs de la terre, d'après le +commandement sorti +de ta bouche.»</p> +<p>«Paroles d'Amon-Ra, seigneur du ciel, modérateur des +dieux: +Que ton +retour soit joyeux! tu as poursuivi les neuf arcs (les Barbares); tu as +renversé tous les chefs, tu as percé les coeurs des +étrangers et rendu +libre le souffle des narines de tous ceux qui ... (lacune). Ma bouche +t'approuve.»</p> +<p>Ces tableaux, qui retracent les principales circonstances de deux +campagnes du conquérant égyptien dans la onzième +année de son règne, +arrivent jusqu'au second pylône du palais: de ce point jusqu'au +premier +pylône, les sculptures n'abondent pas moins; mais plusieurs +tableaux +sont enfouis sous des collines de décombres. J'ai pu cependant +avoir une +copie de deux bas-reliefs faisant partie d'une troisième +campagne du roi +contre des peuples asiatiques, avec des légendes en +très-mauvais état. +L'un représente Rhamsès-Méiamoun combattant +à pied, couvert d'un large +bouclier, et poussant l'ennemi vers une forteresse assise sur une +hauteur. Dans le second tableau, le roi, à la tête de ses +chars, écrase +ses adversaires en avant d'une place dont une partie de l'armée +égyptienne pousse le siège avec vigueur; des soldats +coupent des arbres +et s'approchent des fossés, couverts par des mantelets; +d'autres, après +les avoir franchis, attaquent à coups de hache la porte de la +ville; +plusieurs enfin ont dressé des échelles contre la +muraille et montent à +l'assaut, leurs boucliers rejetés sur leurs épaules.</p> +<p>Sur le revers du premier pylône existe encore un tableau +relatif à une +campagne contre la grande nation de Schéta ou Chéto: le +roi, debout sur +son char, prend une flèche dans son carquois fixé sur +l'épaule, et la +décoche contre une forteresse remplie de Barbares. Les soldats +égyptiens +et les officiers attachés à la personne du roi marchent +à sa suite, +rangés sur quatre files parallèles.</p> +<p>Telles sont les grandes sculptures historiques encore visibles dans +l'état d'enfouissement où se trouve aujourd'hui le +magnifique palais de +Médinet-Habou, tout entier du règne de +Rhamsès-Méiamoun, les successeurs +immédiats n'y ayant ajouté que quelques accessoires +presque +insignifiants. Le nombre considérable de noms de peuples et de +nations +asiatiques ou africaines que j'y ai recueillis ouvre un nouveau champ +de +recherches à la géographie comparée; ce sont de +précieux éléments pour +la reconstruction du tableau ethnographique du monde dans la plus +antique période de son histoire. Je crois possible de +reconnaître la +synonymie de ces noms égyptiens de peuples avec ceux que nous +ont +transmis les géographes grecs, et ceux surtout que contiennent +les +textes hébreux et les mémoires originaux des nations +asiatiques. C'est +un beau travail qui mérite d'être entrepris; il sera +facilité et par la +connaissance positive des traits du visage et du costume de chacun de +ces peuples, et encore mieux sans doute par la comparaison de ces noms +avec ceux du même genre que j'ai trouvés, en bien plus +grand nombre, sur +d'autres monuments de Thèbes et de la Nubie.</p> +<p>Toute la muraille extérieure du palais, du côté +du sud, qu'il a fallu +faire déblayer jusqu'au second pylône, est couverte de +grandes lignes +verticales d'hiéroglyphes contenant le calendrier sacré +en usage dans le +palais de Rhamsès; la portion que nous avons fait excaver, +à grands +frais, contient les mois de Thôth, Paophi, Hathôr, +Choïac et Tôbi. Vers +l'extrémité du palais est un article du mois de Paschon, +le neuvième +mois de l'année égyptienne. Ce calendrier indique toutes +les fêtes qui +se célébraient dans chaque mois, et au bas de chaque +indication de fête +on a sculpté, en tableau synoptique, le nombre de chaque sorte +d'offrande qu'on devait présenter dans la +cérémonie. Pour donner une +idée de cette sorte de calendrier, je transcrirai ici la +traduction de +quelques-uns de ces articles:</p> +<p>«<i>Mois de Thôth</i>, néoménie; +manifestation +de l'étoile de Sothis; l'image +d'Amon-Ra, roi des dieux, sort processionnellement du sanctuaire, +accompagnée par le roi Rhamsès ainsi que par les images +de tous les +autres dieux du temple.»</p> +<p>«<i>Mois de Paophi</i>, le 19; jour de la principale +panégyrie d'Ammon, qui +se célèbre pompeusement dans Oph (le palais de Karnac); +l'image +d'Amon-Ra sort du sanctuaire ainsi que celle de tous ses dieux +synthrônes; le roi Rhamsès l'accompagne dans la +panégyrie de ce jour.»</p> +<p>«<i>Mois d'Hathôr</i>, le 26; panégyrie de +Phtah-Socbaris; le roi accompagne +l'image du dieu gardien du Rhamesséium de Méiamoun (le +palais de +Médinet-Habou) de Thèbes sur la rive gauche, dans la +panégyrie de ce +jour.»</p> +<p>Cette panégyrie continuait encore le vingt-septième et +le vingt-huitième +jour du même mois; c'est celle qu'on a représentée +dans les grands +bas-reliefs supérieurs des galeries de l'est et du sud de la +seconde +cour du palais; du reste, je savais déjà, par un +très-grand nombre +d'inscriptions, que les Égyptiens appelaient <i>Rhamesséium +de Méiamoun</i> +le monument de Médinet-Habou dont je viens de donner une +description +rapide; car comment entreprendre de tout dire dans une lettre? Je +termine ici celle d'aujourd'hui.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="DIX-NEUVIEME_LETTRE"></a> +<h2>DIX-NEUVIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Thèbes (environs de +Médinet-Habou), le 2 juillet 1829.</small><br> +</p> +<p>Afin de donner +une idée générale complète du quartier +sud-ouest de la vieille capitale +pharaonique, voisin du nome d'<i>Hermonthis</i>, il me reste à +présenter +quelques détails sur deux édifices sacrés, qui, +bien moins importants, à +la vérité, que le palais du conquérant <i>Méiamoun</i>, +présentent toutefois +quelque intérêt sous divers rapports historiques et +mythologiques.</p> +<p>L'une de ces constructions s'élève au milieu de +broussailles et de +grandes herbes, en dehors de l'angle sud-est et à une +très-petite +distance de l'énorme enceinte carrée, en briques crues, +qui environnait +jadis le palais et les temples de Médinet-Habou. C'est un +édifice de +petites proportions, et qui n'a jamais été +complètement terminé; il se +compose d'une sorte de pronaos et de trois salles successives, dont les +deux dernières seulement sont décorées de +tableaux, soit sculptés et +peints, soit ébauchés, ou même simplement +tracés à l'encre rouge. Ces +tableaux ne laissent aucun doute sur la destination du monument, ni sur +l'époque de sa construction. Il appartient au règne des +Lagides, comme +le prouvent une double dédicace d'un travail barbare, +sculptée +ultérieurement autour du sanctuaire, et les noms royaux inscrits +devant +les personnages figurant dans tous les tableaux d'adoration.</p> +<p>La dédicace annonce expressément que le roi <i>Ptolémée +Évergète II, et sa +soeur, la reine Cléopâtre</i>, ont construit cet +édifice et l'ont consacré +<i>à leur père</i> le dieu <i>Thôth</i>, ou +Hermès ibiocéphale.</p> +<p>C'est ici le seul des temples encore existants en Égypte qui +soit +spécialement dédié au dieu protecteur des +sciences, à l'inventeur de +l'écriture et de tous les arts utiles, en un mot, à +l'organisateur de la +société humaine. On retrouve son image dans la plupart +des tableaux qui +décorent les parois de la seconde salle, et surtout celle du +sanctuaire. +On l'y invoquait sous son nom ordinaire de <i>Thôth</i>, que +suivent +constamment soit le titre SOTEM qui exprime la suprême direction +des +choses sacrées, soit la qualification <i>Ho-en-Hib</i>, +c'est-à-dire <i>qui a +une face d'ibis</i>, oiseau sacré, dont toutes les figures du +dieu, +sculptées dans ce temple, empruntent la tête, +ornées de coiffures +variées.</p> +<p>On rendait aussi dans ce temple un culte très-particulier +à <i>Nohémouo</i> +ou <i>Nahamouo</i>, déesse que caractérisent le vautour, +emblème de la +maternité, formant sa coiffure, et l'image d'un petit propylon +s'élevant au-dessus de cette coiffure symbolique. Les +légendes tracées à +côté des nombreuses représentations de cette +compagne du dieu <i>Thôth</i>, +qui, d'après son nom même, paraît avoir +présidé à la <i>conservation des +germes</i>, l'assimilent à la déesse <i>Saschfmoué</i>, +compagne habituelle de +<i>Thôth</i>, régulatrice des périodes +d'années et des assemblées sacrées.</p> +<p>Ces deux divinités reçoivent, outre leurs titres +ordinaires, celui de +<i>Résidant</i> à MANTHOM; nous apprenons ainsi le nom +antique de cette +portion de Thèbes où s'élève le temple de <i>Thôth</i>.</p> +<p>Le bandeau de la porte qui donne entrée dans la +dernière salle du +temple, le <i>sanctuaire</i> proprement dit, est orné de quatre +tableaux +représentant Ptolémée faisant de riches offrandes, +d'abord aux grandes +divinités protectrices de Thèbes, <i>Amon-Ra, Mouth</i> +et <i>Chons</i>, +généralement adorées dans cette immense capitale, +et en second lieu aux +divinités particulières du temple, <i>Thôth</i> et +la déesse <i>Nahamouo</i>. Dans +l'intérieur du sanctuaire on retrouve les images de la grande +triade +thébaine, et même celles de la triade adorée dans +le nome d'Hermonthis, +qui commençait à une courte distance du temple. Deux +grands tableaux, +l'un sur la paroi de droite, l'autre sur la paroi de gauche, +représentent, selon l'usage, la bari ou <i>arche sacrée</i> +de la divinité à +laquelle appartient le sanctuaire. L'arche de droite est celle de +THOTH-PEHO-EN-HIB (<i>Thôth à face d'ibis</i>), et l'arche +de gauche, celle +de THOTH PSOTEM (Thôth le surintendant des <i>choses +sacrées</i>). L'une et +l'autre se distinguent par leurs proues et leurs poupes +décorées de +têtes d'épervier, surmontées du disque et du +croissant, à tête +symbolique du dieu <i>Chons</i>, le fils aîné d'Ammon et +de Mouth, la +troisième personne de la triade thébaine, dont le dieu <i>Thôth</i> +n'est +qu'une forme secondaire.</p> +<p>Ici, comme dans la salle précédente, on trouve +toujours le roi Ptolémée +<i>Évergète II</i>, faisant des offrandes ou de riches +présents aux divinités +locales. Mais quatre bas-reliefs de l'intérieur du sanctuaire, +sculptés +deux à gauche et deux à droite de la porte, ont +fixé plus +particulièrement mon attention. Ce ne sont plus des +divinités proprement +dites, auxquelles s'adressent les dons pieux du Lagide: ici, <i>Évergète +II</i>, comme le disent textuellement les inscriptions qui servent de +titre +à ces bas-reliefs, <i>brûle l'encens en l'honneur des +pères de ses pères +et des mères de ses mères</i>. Le roi accomplit, en +effet, diverses +cérémonies religieuses en présence d'individus des +deux sexes, classés +deux par deux, et revêtus des insignes de certaines +divinités. Les +légendes tracées devant chacun de ces personnages +achèvent de démontrer +que ces honneurs sont adressés aux rois et aux reines lagides, +ancêtres +d'Évergète II en ligne directe: et en effet, le premier +bas-relief de +gauche représente <i>Ptolémée Philadelphe</i>, +costumé en Osiris, assis sur +un trône à côté duquel on voit la reine <i>Arsinoé</i> +sa femme, debout, +coiffée des insignes de <i>Mouth</i> et d'<i>Hathôr</i>. +Évergète II lève ses bras +en signe d'adoration devant ces deux époux, dont les +légendes +signifient: <i>Le divin père de ses pères</i> +PTOLÉMÉE, <i>dieu</i> PHILADELPHE; +<i>la divine mère de ses mères</i> ARSINOÉ, <i>déesse</i> +PHILADELPHE.</p> +<p>Plus loin, Évergète II offre l'encens à un +personnage également assis +sur un trône et décoré des insignes du dieu <i>Socarosiris</i>, +accompagné +d'une reine debout, la tête ornée de la coiffure +d'Hathôr, la Vénus +égyptienne; leurs légendes portent: <i>Le père de +ses pères</i>, PTOLÉMÉE, +<i>dieu créateur</i>. <i>La divine mère de ses +mères</i>, BÉRÉNICE, <i>déesse +créatrice</i>. On peut donc reconnaître ici soit <i>Ptolémée +Soter Ier</i> et sa +femme <i>Bérénice</i>, fille de Magas, soit <i>Ptolémée +Évergète Ier</i> et +<i>Bérénice</i>, sa femme et sa soeur. L'absence totale +du cartouche prénom +dans la légende du Ptolémée, objet de cette +adoration, autoriserait +l'une ou l'autre de ces hypothèses. Mais si l'on observe que ces +deux +époux reçoivent les hommages d'<i>Évergète +II</i>, à la suite des honneurs +rendus, en premier lieu, à <i>Ptolémée</i> et +à <i>Arsinoé Philadelphe</i>, on se +persuadera que le second tableau concerne les enfants et les +successeurs +immédiats de ces Lagides, c'est-à-dire <i>Évergète +Ier</i> et <i>Bérénice</i>, sa +soeur. Le titre de <i>Phter-Mounk, dieu créateur, dieu fondateur</i> +ou +<i>fabricateur</i>, conviendrait beaucoup mieux, il est vrai, à <i>Ptolémée +Soter Ier</i>, fondateur de la domination des Lagides; mais j'ai la +pleine +certitude que ce titre est prodigué sur les monuments +égyptiens à une +foule de souverains autres que des chefs de dynasties.</p> +<p>Deux bas-reliefs, sculptés à droite de la porte, nous +montrent Évergète +II rendant de semblables honneurs aux images de ses autres +ancêtres et +prédécesseurs, et toujours en suivant la ligne +généalogique descendante: +ainsi, dans le premier tableau, le roi répand des libations +devant le +<i>divin père de son père</i>, PTOLÉMEE, <i>dieu</i> +PHILOPATOR, <i>et la divine +mère de sa mère</i>, ARSINOÉ, <i>déesse</i> +PHILOPATOR; enfin, dans le second +tableau, il fait l'offrande du vin à son royal père +PTOLÉMÉE, <i>dieu</i> +ÉPIPHANE, et <i>à sa royale mère</i> +CLÉOPATRE, <i>déesse</i> ÉPIPHANE. Son +père +et son aïeul sont figurés dans le costume du dieu Osiris; +sa mère et son +aïeule, dans le costume d'Hathôr. Quant aux titres <i>Philadelphe, +Philopator et Épiphane</i>, ils sont placés à la +suite des cartouches noms +propres, et exprimés par des hiéroglyphes +phonétiques (représentant les +mots coptes équivalents). Ces quatre tableaux nous donnent donc +la +généalogie complète d'Évergète II, +et l'ordre successif des rois de la +dynastie des Lagides à partir de <i>Ptolémée +Philadelphe</i>.</p> +<p>C'est toujours ainsi que les monuments nationaux de l'Égypte +servent +pour le moins de confirmation aux témoignages historiques +puisés dans +les écrits des Grecs; et cela toutes les fois qu'ils ne viennent +point +éclaircir ou coordonner les notions vagues et +incohérentes que ce même +peuple nous a transmises sur l'histoire égyptienne, surtout en +ce qui +concerne les anciennes époques. L'usage constamment suivi par +les +Égyptiens, de couvrir toutes les parois de leurs monuments de +nombreuses +séries de tableaux représentant des scènes +religieuses ou des événements +contemporains, dans lesquels figure d'habitude le souverain +régnant à +l'époque même où l'on sculptait ces bas-reliefs, +cet usage, disons-nous, +a tourné bien heureusement au profit de l'histoire, puisqu'il a +conservé jusqu'à nos jours un immense trésor de +notions positives qu'on +chercherait inutilement ailleurs. On peut dire en toute +vérité que, +grâce à ces bas-reliefs et aux nombreuses inscriptions qui +les +accompagnent, chaque monument de l'Égypte s'explique par +lui-même, et +devient, si l'on peut s'exprimer ainsi, son propre interprète. +Il +suffit, en effet, d'étudier quelques instants les sculptures qui +ornent +le sanctuaire de l'édifice situé à +côté de l'enceinte de Médinet-Habou, +la seule portion du monument véritablement terminée, pour +se convaincre +aussitôt qu'on se trouve dans un temple consacré au dieu <i>Thôth</i>, +construit sous le règne d'Évergète II et de sa +soeur et première femme +<i>Cléopâtre</i>, mais dont les sculptures ont +été terminées postérieurement +à l'époque du mariage d'Évergète II avec +Cléopâtre sa nièce et sa +seconde femme, mentionnée dans les légendes royales qui +décorent le +plafond du sanctuaire.</p> +<p>Le style mou et lourd des bas-reliefs, la grossièreté +d'exécution des +hiéroglyphes, et le peu de soin donné à +l'application des couleurs sur +les sculptures, s'accordent trop bien avec les dates fournies par les +inscriptions dédicatoires pour qu'on méconnaisse dans le +petit temple de +Thôth un produit de la décadence des arts +égyptiens, devenue si rapide +aux dernières époques de la domination grecque.</p> +<p>Mais un édifice d'un temps encore plus rapproché de +nous présente aux +regards du voyageur un exemple frappant du degré de corruption +auquel +descendit la sculpture égyptienne sous l'influence du +gouvernement +romain. Il s'agit ici des ruines désignées, dans la <i>Description +générale de Thèbes</i>, par MM. Jollois et +Devilliers, sous le nom de +<i>Petit Temple situé à l'extrémité sud de +l'Hippodrome</i>, aux débris +duquel j'ai donné toute la journée d'hier.</p> +<p>Partis de grand matin de notre maison de Kourna Salvador Cherubini +et +moi, nous courûmes sur Médinet-Habou, et, passant dans le +voisinage du +petit temple de <i>Thôth</i>, nous gagnâmes la base des +monticules factices +formant l'immense enceinte nommée l'<i>Hippodrome</i> par la +Commission +d'Égypte, et que nous longeâmes extérieurement +à travers la plaine +rocailleuse qui s'étend jusqu'au pied de la chaîne +libyque. Parvenus, +après une marche assez longue et très-fatigante, au midi +de ces vastes +fortifications, qui jadis renfermèrent, selon toute apparence, +un +établissement militaire, espèce de camp permanent +qu'habitaient les +troupes formant la garnison de Thèbes et la garde des Pharaons, +nous +gravîmes un petit plateau peu élevé au-dessus de la +plaine, mais couvert +de débris de constructions et de fragments de poteries de +différentes +époques.</p> +<p>Le premier objet qui attire les regards est un grand <i>propylon</i> +faisant +face à l'ouest, mais dans un état de destruction fort +avancé, quoique +formé primitivement de matériaux d'un assez beau choix. +Quatre +bas-reliefs existent encore du côté de l'hippodrome; tous +représentent +l'empereur <i>Vespasien</i> [Greek: (AUTOKRTOR KAISRS OUSPSIANS)], +costumé à +l'égyptienne et faisant des offrandes à +différentes divinités; les +tableaux qui décorent la face du propylon tournée du +côté du temple +montrent l'empereur <i>Domitien</i> [Greek:(AUTOKRTOP KAISRS TOMTIANOS +GRMNIKOS)] accomplissant de semblables cérémonies; enfin, +neuf +bas-reliefs encore subsistants, seuls restes de la décoration +intérieure, reproduisent l'image d'un nouveau souverain, +figuré soit +dans l'action de percer d'une lance la tortue, emblème de la +paresse, +soit offrant aux dieux des libations et des pains sacrés: c'est +l'empereur <i>Othon</i> [Greek:(MARKOS OThONS KAISRS AUTOKPTP)].</p> +<p>Je lisais pour la première fois le nom de cet empereur, +retracé en +caractères hiéroglyphiques, et on le chercherait +vainement ailleurs sur +toutes les constructions égyptiennes existantes entre la +Méditerranée et +Dakkéh en Nubie, limite extrême des édifices +élevés par les Égyptiens +sous la domination grecque et romaine. La durée du règne +d'Othon fut si +courte que la découverte d'un monument rappelant sa +mémoire excite +toujours autant de surprise que d'intérêt. Il +paraît, au reste, que +l'Égypte se déclara promptement pour Othon, puisque c'est +précisément la +province de l'empire où furent frappées les seules +médailles de bronze +que nous ayons de cet empereur.</p> +<p>La présence du nom d'<i>Othon</i> établit +invinciblement que la décoration du +propylon, à en juger par ce qui reste des sculptures, fut +commencée l'an +69 de l'ère chrétienne, et terminée au plus tard +vers l'an 96, époque de +la mort de <i>Domitien</i>.</p> +<p>En avant, et à quelque distance du propylon, se trouve un +escalier au +bas duquel était jadis une petite porte décorée de +bas-reliefs d'un +travail barbare, comparativement à ceux du propylon; et +cependant je +reconnus dans leurs débris la légende de l'empereur <i>Auguste</i> +([Greek: +AUTOKPTP KAISRS]). Cela prouve qu'à cette époque +l'Égypte avait +simultanément de bons et de mauvais ouvriers.</p> +<p>Sur le même axe, et à soixante mètres environ du +grand propylon, s'élève +le temple, ou plutôt une petite cella aujourd'hui isolée, +et dont les +parois extérieures, à peine dégrossies, n'ont +jamais reçu de décoration; +mais les salles intérieures sont couvertes d'ornements +sculptés et de +bas-reliefs d'une exécution très-lourde et +très-grossière. Presque tous +ces tableaux, surtout ceux du sanctuaire, appartiennent à +l'époque +d'<i>Hadrien</i>. Ce successeur de Trajan comble de dons et d'offrandes +les +divinités adorées dans le temple; et à +côté de chacune de ces images on +a répété sa légende particulière, +[Greek: AUTOKPTOP KAISRS TRAINS +ATRIANS], <i>l'empereur César Trajan Hadrien</i>. J'ai +remarqué enfin que la +corniche extérieure du sanctuaire offre parmi ses ornements la +légende +d'<i>Antonin</i>, ainsi conçue: [Greek: AUTOKRTOR TITOS AILIOS +ATRIANS +ANTONINS EUSBS], <i>l'empereur Titus AElius Adrianus Antoninus Pius</i>.</p> +<p>L'époque de la décoration du sanctuaire et des autres +salles du temple +proprement dit étant clairement fixée par ces noms +impériaux, il reste à +déterminer quelles furent les divinités +particulièrement honorées dans +ce temple: ce point éclairci, il deviendra facile en même +temps de +décider avec certitude si cet édifice appartenait jadis +au nome +<i>diospolite</i>, ou à celui d'<i>Hermonthis</i>; car de +l'étude suivie des +monuments de l'Égypte et de la Nubie, il résulte que la +triade adorée +dans la capitale d'un nome reparaît constamment et occupe un rang +distingué dans les édifices sacrés de toutes les +villes de sa +dépendance, chaque nome ayant pour ainsi dire un culte +particulier, et +vénérant les trois portions distinctes de l'Être +divin sous des noms et +des formes différentes.</p> +<p>Les indications les plus positives à cet égard doivent +résulter de +l'examen des sculptures qui décorent les sanctuaires, surtout +lorsque +cette portion principale du temple existe dans tout son entier, comme +cela arrive précisément pour les ruines situées au +sud de l'hippodrome.</p> +<p>Quatre grands bas-reliefs superposés deux à deux +couvrent la paroi du +fond du sanctuaire. Les deux bas-reliefs supérieurs +représentent +l'empereur <i>Hadrien</i>, costumé en fils aîné +d'Ammon, adorant une déesse +coiffée du vautour, emblème de la maternité, et +surmonté des cornes de +vache, du disque et d'un petit trône. Ce sont les insignes +ordinaires +d'<i>Isis</i>, et la légende sculptée à +côté des deux images de la déesse +porte en effet: ISIS <i>la grande mère divine qui réside +dans la montagne +de l'Occident</i>. Les bas-reliefs inférieurs nous montrent le +même +empereur présentant des offrandes au dieu <i>Monht</i> ou <i>Manthou</i>, +le dieu +éponyme d'Hermonthis, et au roi des dieux <i>Amon-Ra</i>, le +dieu éponyme de +Thèbes.</p> +<p>Guidés ici par une théorie fondée sur +l'observation de faits +entièrement analogues, et qui se reproduisent partout et sans +aucune +exception contraire, nous devons conclure avec assurance que ce temple +fut particulièrement consacré à la déesse +Isis, puisque ses images +occupent sans partage la place d'honneur au fond du sanctuaire; +au-dessous d'elle paraissent les grandes divinités du nome de <i>Thèbes</i> +et du nome <i>hermonthite</i>, deux syntrônes adorés +aussi dans ce même +temple. Mais le dieu <i>Manthou</i> occupant la droite, quoique tenant +dans +ces mythes sacrés un rang inférieur à celui du roi +des dieux Amon-Ra, +qui occupe ici la gauche, il devient certain que le <i>Temple d'Isis</i>, +situé au sud de l'hippodrome, dépendait du nome d'<i>Hermonthis</i> +et non du +nome <i>diospolite</i>, puisque le dieu Mandou reçoit +immédiatement après +<i>Isis</i> et avant Amon-Ra, dieu éponyme de Thèbes, les +adorations de +l'empereur Hadrien.</p> +<p>Ainsi la divinité locale, celle que les habitants de la +[Greek: chomae] +ou <i>bourgade</i> du nome hermonthite, qui exista jadis autour du +temple, +regardaient comme leur protectrice spéciale, fut la +déesse <i>Isis</i>, qui +réside dans PTÔOU-EN-EMENT (ou la <i>montagne de +l'Occident</i>). Mais cette +qualification donne lieu à quelque incertitude: faut-il prendre +les mots +<i>Ptôou-en-ement</i> dans leur sens général et n'y +voir que la désignation +de la <i>montagne occidentale</i>, derrière laquelle, selon les +mythes, le +soleil se couchait et terminait son cours, montagne placée sous +l'influence d'<i>Isis</i>, de la même manière que la <i>montagne +orientale</i>, +PTÔOU-EN-EIEBT, appartenait à la déesse <i>Nephthys</i>; +ou bien, prenant les +mots dans un sens plus restreint, devons-nous traduire le titre d'Isis +<i>Hitem-ptôou-en-ement</i> par: déesse qui réside +dans PTÔOUENEMENT ou +<i>Ptôouement</i>, en considérant ici <i>Ptôouement</i> +comme le nom propre de la +bourgade dans laquelle exista le temple? Cette qualification serait +alors analogue aux titres <i>Hitem Pselk</i>, résidant à +Pselkis; <i>Hitem +Manlak</i>, résidant à Philae; <i>Hitem Souan</i>, +résinant à Syène; <i>Hitem +Ebôu</i>, résidant à Éléphantine; <i>Hitem +Snè</i>, résidant à Latopolis; <i>Hitem +Ebôt</i>, résidant à Abydos, etc., que +reçoivent constamment Thôth, Isis, +Chnouphis, Saté, Neith, Osiris, etc., dans les temples que leur +élevèrent ces anciennes villes placées sous leur +domination immédiate. +Mais comme les mots <i>Ptôou-en-ement</i> ne sont pas toujours +suivis, comme +<i>Pselk, Manlak, Souan</i>, etc., du signe déterminatif des +noms propres de +contrées ou de lieux habités, nous pensons, sans exclure +absolument +cette première hypothèse, qu'ils désignent ici +plus directement la +<i>montagne occidentale céleste</i>, sur laquelle Isis +partageait avec +<i>Natphé</i>, la Rhéa égyptienne, le soin +journalier d'accueillir le dieu +Soleil, épuisé de sa longue course et mourant, ce +même dieu que la soeur +d'Isis, Nephthys, avait reçu enfant, et sortant plein de vie du +sein de +sa mère Natphé, sur la <i>montagne orientale</i>. Sous +un point de vue plus +matériel encore, la <i>montagne occidentale</i> +désignera la chaîne libyque, +voisine du temple où sont creusés d'innombrables +tombeaux, et par suite +l'enfer égyptien, l'<i>Amenté</i>, c'est-à-dire la +<i>contrée occidentale</i>, +séjour redoutable où régnaient Isis et son +époux Osiris, le juge +souverain des âmes. Les bas-reliefs sculptés sur les +parois latérales +et sur la porte du sanctuaire, ainsi que ceux qui décorent la +porte +extérieure du naos et les restes du grand propylon, +représentent aussi +l'empereur Othon ou ses successeurs, faisant des offrandes à +Isis, +déesse de la montagne d'Occident, en même temps qu'aux +dieux synthrônes +<i>Manthou</i> et <i>Ritho</i>, les grandes divinités du nome +hermonthite; de +semblables hommages sont aussi rendus aux dieux de Thèbes, +Amon-Ra, +Mouth et Chons, suivant l'usage établi d'adorer à la fois +dans un temple +d'abord les divinités locales, ensuite celles du nome entier, et +enfin +un dieu du nome le plus voisin; comme pour établir entre les +cultes +particuliers de chacune des préfectures de l'Égypte une +liaison +successive et continue qui les ramenait ainsi à l'unité. +Tous les +temples de l'Égypte et de la Nubie offrent les preuves de cette +pratique, motivée sur de graves considérations d'ordre +public et de +saine politique.</p> +<p>Tels sont les faits généraux résultant de +l'étude que je viens de faire +des dernières ruines de la plaine de Thèbes, du +côté sud-ouest; ces deux +monuments, l'un le <i>temple de Thôth</i>, l'autre le <i>temple +d'Isis</i>, +marquent en outre l'état rétrograde de l'art +égyptien à l'époque des +rois grecs comme à celle des empereurs romains; et les +sculptures les +plus récentes, exécutées sous les règnes +d'Hadrien et d'Antonin le +Pieux, portent en effet le type d'une barbarie poussée à +l'extrême.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGTIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGTIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Thèbes (palais de Kourna), +le 6 juillet 1829.</small></p> +<p>Le premier monument de la partie occidentale de Thèbes que +visitent les +Européens en arrivant sur le sol de cette antique capitale, le +monument +de <i>Kourna</i>, situé non loin du beau sycomore au pied +duquel s'arrêtent +habituellement les canges des voyageurs, est devenu, par une suite de +combinaisons indépendantes de ma volonté, le dernier +objet de mes +recherches sur la rive gauche du fleuve. Appelé d'abord au <i>Rhamesseum</i> +par le souvenir des scènes historiques et des tableaux religieux +que +nous y avions remarqués en remontant le Nil, les masses de +<i>Médinet-Habou</i> et ses nombreux bas-reliefs militaires nous +attirèrent +ensuite, et je ne dus quitter ces deux palais qu'après avoir +étudié à +fond les petits monuments situés dans leur voisinage. Cependant +l'édifice de <i>Kourna</i>, quoique +très-inférieur en étendue à ces grandes +et importantes constructions, mérite un examen particulier, +puisqu'il +appartient aux temps pharaoniques, et remonte à l'époque +la plus +glorieuse dont les annales égyptiennes aient constaté le +souvenir. Son +aspect présente d'ailleurs un caractère tout nouveau; et +si son plan +général réveille l'idée d'une habitation +particulière et semble exclure +celle de temple, la magnificence de la décoration, la profusion +des +sculptures, la beauté des matériaux et la recherche dans +l'exécution +prouvent que cette habitation fut jadis celle d'un riche et puissant +souverain.</p> +<p>Et, en effet, ce qui reste de ce palais occupe seulement +l'extrémité +d'une butte factice sur laquelle existaient aussi jadis d'autres +constructions liées sans doute avec l'édifice encore +debout; tous les +débris épars sur le sol portent du moins des noms royaux +appartenant aux +derniers Pharaons de la XVIIIe dynastie, ou au premier de la XIXe.</p> +<p>Sur le même axe que ces arrachements de constructions +rasées, au milieu +de bouquets de palmiers et de masures modernes en briques crues, +s'élève +un portique ayant plus de cent cinquante pieds de long, trente de +hauteur, et soutenu par dix colonnes dont le fût se compose d'un +faisceau de tiges de lotus, et le chapiteau, des boutons de cette +même +plante tronqués pour recevoir le dé. Cet ordre, qui n'est +point +particulier aux constructions civiles, puisqu'on le retrouvait dans le +temple de Chnouphis à Éléphantine et dans un +temple d'Éléthya, tous +deux très-récemment détruits par la barbare +ignorance des Turcs, +appartient sans aucun doute aux vieilles époques de +l'architecture +égyptienne, et ne le cède, sous le rapport de +l'antiquité, qu'aux seules +colonnes cannelées semblables au vieux dorique grec, dont elle +sont le +type évident, et que l'on trouve employées presque +exclusivement dans +les plus anciens monuments de l'Égypte.</p> +<p>Sur les quatre faces du dé des chapiteaux du portique +existent, +sculptées avec beaucoup de recherche, les légendes +royales de <i>Ménephtha +Ier</i> ou celles de <i>Rhamsès le Grand</i>. Les noms et les +prénoms de ces +deux Pharaons sont également inscrits sur le fût des +colonnes, mais +accolés ensemble et renfermés dans un tableau +carré.</p> +<p>Le rapprochement de ces deux noms royaux trouve son explication +naturelle dans la double légende dédicatoire qui +décore l'architrave du +portique sur toute sa longueur. Cette inscription est ainsi +conçue:</p> +<p>«L'Aroëris puissant, ami de la vérité, le +seigneur de la région +inférieure, le régulateur de l'Égypte, celui qui a +châtié les contrées +étrangères, l'épervier d'or soutien des +armées, le plus grand des +vainqueurs, le roi <i>Soleil gardien de la vérité</i>, +l'approuvé de Phré, le +fils du Soleil, l'ami d'Ammon, RHAMSÈS, a exécuté +des travaux en +l'honneur de son père Amon-Ra, le roi des dieux, et embelli le +palais de +son père, le roi Soleil stabiliteur de justice, le fils du +Soleil, +MÉNEPHTHA-BOREÏ. Voici qu'il a fait élever ... +(grande lacune) ... les +propylons du palais ... et qu'il l'a entouré de murailles de +briques, +construites à toujours; c'est ce qu'a exécuté le +fils du Soleil, l'ami +d'Ammon, RHAMSÈS.»</p> +<p>Cette dédicace constate deux faits principaux: le palais de +Kourna fut +fondé et construit par le Pharaon <i>Ménephtha Ier</i>; +et son fils, <i>Rhamsès +le Grand</i>, achevant la décoration de ce bel édifice, +l'environna d'une +enceinte ornée de propylons et semblable à celle qui +renferme chacun des +grands monuments royaux de Thèbes.</p> +<p>Tous les bas-reliefs qui décorent l'intérieur du +portique et l'extérieur +des trois portes par lesquelles on pénètre dans les +appartements du +palais représentent, en effet, <i>Ménephtha Ier</i>, et +plus souvent encore +<i>Rhamsès le Grand</i>, rendant hommage à la triade +thébaine et aux autres +divinités de l'Égypte, ou recevant de la munificence des +dieux les +pouvoirs royaux et des dons précieux, qui devaient embellir et +prolonger +la durée de leur vie mortelle. Mais il faut +particulièrement remarquer +une série de vingt petits tableaux dans lesquels sont +figurés +alternativement les dieux qui président au fleuve du Nil dans +ses divers +États, et les déesses protectrices de la terre +d'Égypte pendant chaque +mois, présentant à <i>Rhamsès le Grand</i> tous +les produits de la terre et +des eaux dans chaque saison de l'année; au-dessus de ces +bas-reliefs +s'étend horizontalement l'inscription suivante:</p> +<p>«Voici ce que disent les dieux et les déesses qui +résident dans la +région d'en bas à leur fils le dominateur des deux +régions, le seigneur +du monde, <i>Soleil gardien de justice, l'approuvé de +Phré</i> (Rhamsès): +Nous sommes venus vers toi, nous te donnons toutes les productions +destinées aux offrandes; nous mettons à ta disposition +tous les biens +purs, afin que tu puisses célébrer la panégyrie de +la maison de ton +père, puisque tu es un fils qui aimes ton père comme le +dieu Hôrus qui a +vengé le sien.»</p> +<p>Ces bas-reliefs et leur légende se rapportent +évidemment à l'assemblée +sacrée ou panégyrie solennelle dans laquelle +Rhamsès le Grand fit +l'inauguration du palais de Ménephtha Ier, son père, +aussitôt que, par +ses soins pieux, la décoration intérieure et +extérieure fut entièrement +terminée. Les seules sculptures de l'édifice, <i>postérieures +à Rhamsès le +Grand</i>, consistent en quelques inscriptions royales onomastiques +placées +sur l'épaisseur des portes ou sur le soubassement et qui ne se +lient +point à l'ensemble de la décoration primitive; toutes +appartiennent au +règne de Ménephtha II, fils et successeur immédiat +de Rhamsès le Grand, +à l'exception d'une seule, sculptée au-dessous du +bas-relief des +offrandes et rappelant le nom, le prénom et les titres de <i>Rhamsès +IV ou +Méiamoun</i>, cinquième successeur de <i>Rhamsès +le Grand</i>, avec une date de +l'an VI.</p> +<p>La porte médiale du portique donne entrée dans une +salle d'environ +quarante-huit pieds de long sur trente-trois de large. C'est la plus +considérable du palais. Six colonnes semblables à celles +du portique +soutiennent le plafond, subsistant encore en très-grande partie; +deux +longues inscriptions, toutes deux au nom de <i>Ménephtha Ier</i>, +servent +d'encadrement aux vautours ailés qui décorent ce plafond. +L'inscription +de droite contient la dédicace générale du palais, +faite par son +fondateur à la plus grande des divinités de +l'Égypte:</p> +<p>« ... Le seigneur du monde, <i>soleil stabiliteur de justice</i>, +a +fait ces +constructions en l'honneur de son père, <i>Amon-Ra</i>, le +seigneur des +trônes du monde et qui réside dans la divine demeure du +fils du soleil +<i>Ménephtha-Boreï</i> à Thèbes, sur la rive +gauche; il (le roi) a fait +construire l'<i>habitation des années</i> (c'est-à-dire +le palais) en pierre +de grès blanche et bonne, et un sanctuaire pour le seigneur des +dieux.»</p> +<p>Cette inscription nous fait connaître, en premier lieu, le nom +que les +anciens habitants de Thèbes donnaient à l'édifice +de Kourna. Ils +l'appelaient <i>demeure de Ménephtha</i> ou <i>Menephtheum</i>, +du nom même du +prince qui en jeta les fondements et en éleva toutes les masses; +elle +explique en même temps le double caractère de temple et de +palais que +présente cet édifice, qui, par la disposition même +de son plan, paraît +destiné à l'habitation d'un homme, et rappelle cependant, +par toutes ses +décorations, la demeure sainte d'une divinité.</p> +<p>La seconde inscription du plafond, celle de gauche, nous apprend que +cette grande salle du palais dont elle constate la construction par le +roi <i>Ménephtha Ier</i>, fut le <i>manôskh</i>, +c'est-à-dire la salle d'honneur, +le lieu où se tenaient les assemblées religieuses ou +politiques et où +siégeaient les tribunaux de justice. Cette salle du Menephtheum +répond +ici à ces vastes salles des grands palais de Thèbes, +soutenues par de +nombreuses rangées de colonnes, qu'on a désignées +jusqu'ici sous la +dénomination de salles hypostyles; toutes portent le nom de <i>manôskh</i> +dans les inscriptions égyptiennes sculptées sur leur +plafond ou sur les +architraves de leurs colonnades. Mais ce n'est point ici l'occasion de +développer les considérations qui motivaient le nom de <i>manôskh</i> +(c'est-à-dire le <i>lieu de la moisson</i>, et par suite, le <i>lieu +où l'on +mesure les grains</i>), donné par les Égyptiens aux +salles les plus vastes +de leurs édifices publics.</p> +<p>De nombreux tableaux sculptés décorent les longues +parois de droite et +de gauche de cette salle hypostyle. Dans tous se montre le fondateur, +le +roi <i>Ménephtha Ier</i>, offrant des parfums, des fleurs, ou +bien l'image de +son prénom mystique, à la triade thébaine, et +particulièrement au chef +de cette triade, <i>Amom-Ra</i>, sous sa forme primordiale et sous +celle de +générateur; c'était le dieu protecteur du palais +qui renfermait un +sanctuaire consacré à cette grande divinité. Mais +les petites parois à +droite et à gauche de la porte principale sont couvertes de +bas-reliefs +représentant les membres de la triade thébaine +adorés par un Pharaon +autre que <i>Ménephtha Ier</i>, portant le nom de <i>Rhamsès</i>, +et qu'il ne faut +point confondre avec Rhamsès III, dit le Grand.</p> +<p>Une série de faits incontestables, recueillis dans les +monuments +originaux, m'ont démontré que ce nouveau <i>Rhamsès</i>, +le <i>Rhamsès II</i> du +canon royal, succéda immédiatement à <i>Ménephta +Ier</i>, son père, et fut +remplacé, après un règne fort court, par son +frère Rhamsès III ou +Rhamsès le Grand, qui est le Sésostris de l'histoire.</p> +<p>Le bas-relief inférieur, à gauche de la porte, dans la +salle hypostyle, +rappelle le sacre de Rhamsès II, après la mort de +Ménephtha Ier. Le +jeune roi, présenté par la déesse Mouth et le dieu +Chons, fléchit le +genou devant le souverain de l'univers, Amon-Ra. Le dieu suprême +lui +accorde les attributions royales et les périodes des grandes +panégyries, +c'est-à-dire un très-long règne, en +présence de <i>Ménephtha Ier</i>, père du +nouveau roi, représenté debout derrière le +trône d'Ammon, et tenant à la +fois les emblèmes de la royauté terrestre qu'il vient de +quitter, et +l'emblème de la vie divine dont il jouit déjà dans +la compagnie des +dieux.</p> +<p>Plus loin, on a figuré l'enfance de Rhamsès II en +représentant le jeune +roi, debout, embrassé par Mouth, la grande mère divine, +qui lui offre le +sein. La légende porte textuellement:</p> +<p>«Voici ce que dit Mouth, dame du ciel: Mon fils qui m'aime, +seigneur +des +diadèmes, Rhamsès chéri d'Ammon, moi qui suis ta +mère, je me complais +dans tes bonnes oeuvres; nourris-toi de mon lait.»</p> +<p>Ce tableau fait pendant à une composition analogue, +sculptée sur la +paroi opposée; la déesse <i>Hathôr</i>, la +Vénus égyptienne, nourrissant le +roi <i>Ménephtha Ier</i>, et lui adressant les mêmes +paroles.</p> +<p>La frise entière de la salle hypostyle se compose des noms et +prénoms +répétés de ce Pharaon, environnés des +insignes du pouvoir souverain. On +les retrouve aussi sur les dés et dans les ornements de la base +des +colonnes, mais entremêlés aux cartouches de Rhamsès +II. Les architraves +portent plusieurs inscriptions dédicatoires de la salle +hypostyle; les +unes au nom du fondateur, Ménephtha Ier, d'autres au nom de +Rhamsès II, +qui en acheva la décoration.</p> +<p>Les bas-reliefs sculptés sous le règne de ces deux +princes sont +remarquables par la simplicité du style, la finesse de leur +exécution et +l'élégante proportion des figures; ce qui les fait +distinguer au premier +coup d'oeil des sculptures appartenant à l'époque de +Rhamsès le Grand; +celles-ci, traitées avec bien moins de soin, portent +déjà des marques +évidentes de la décadence de l'art.</p> +<p>On sera frappé de cette différence +très-sensible en comparant les +bas-reliefs de la salle hypostyle avec ceux qui couvrent les parois de +la première salle de droite, et en général toute +la partie du palais à +droite de la salle hypostyle, décorée sous Rhamsès +le Grand. Cette étude +n'est pas sans intérêt, et importe beaucoup à +l'histoire de l'art en +général, surtout quand il s'agit d'époques bien +antérieures aux premiers +essais des maîtres immortels qu'a produits le génie +inépuisable des +Grecs; et ici j'ai sous les yeux et sous la main des documents de cette +importante histoire; je les explore de mon mieux et j'y pense sans +cesse, ne fût-ce que comme sujet de distraction des magnificences +de +notre château de Kourna, petite bicoque de boue à un +étage, mais +dominant majestueusement ces tanières et ces terriers où +se nichent nos +concitoyens les Arabes; nous y jouissons journellement d'une +température +de 32 à 38 degrés; mais on s'habitue à tout, et +nous trouvons qu'on +respire très agréablement à 28 degrés; +d'ailleurs, je ne suis au +château que la nuit.</p> +<p>Nos explorations à Thèbes avancent vers leur terme; le +1er août +prochain, nous passerons sur la rive orientale, où nous +attendent les +immenses constructions de <i>Karnac</i> et de <i>Louqsor</i>; ces +dernières sont +déjà dans nos portefeuilles. Un mois nous suffira pour +relever le peu de +bas-reliefs historiques encore existants dans le grand palais des rois, +et pour noter ce qu'il y a de plus saillant dans les scènes +religieuses, +si nombreuses dans cette curieuse construction. Je compte donc me +mettre +sérieusement en route pour Paris au commencement de septembre, +époque à +laquelle nous dirons adieu à Thèbes, notre vieille +mère. Nous reverrons +Dendérah en descendant, et après une station au Caire +nous nous +retrouverons bientôt à Alexandrie.</p> +<p>Si l'on doit voir un obélisque égyptien à +Paris, comme vous me +l'écrivez, que ce soit un de ceux de Louqsor; Thèbes se +consolera de cet +enlèvement en gardant l'obélisque de Karnac, le plus beau +de tous et le +plus digne d'admiration; mais je ne donnerai jamais mon adhésion +(dont +on saura fort bien se passer, sans doute) au projet de scier en trois +parties un de ces magnifiques monolithes; ce serait un +sacrilège: tout +ou rien. Je ne doute pas qu'on ne puisse mettre sur le Nil et charger +sur un radeau proportionné l'un des deux obélisques de +Louqsor, et je +désigne celui de droite pour de très-bonnes raisons, +quoique le +pyramidion en soit altéré et que le monolithe soit moins +élevé de +quelques pieds que celui de gauche. Les grandes eaux de l'inondation +emmèneraient facilement l'embarcation jusqu'à Alexandrie, +et la mer +ferait le reste<a name="retour_texte_note_4"></a><a href="#Note_4">[4]</a>; +voilà ce qui est +possible, et le +seul plan que je puisse proposer, d'après la connaissance +complète des +localités et des monuments. Paris a besoin d'un ou deux +échantillons des +grands travaux de l'architecture égyptienne, qui étaient +si instructifs +pour ceux qui les visitaient dans le temps de leur splendeur; car il +est +vrai que toute l'histoire nationale y était inscrite, et nos +monuments +modernes ne sont pas destinés à rendre de tels services +à notre +postérité. Ce que j'y ai appris est prodigieux; +Médinet-Habou a fourni +une récolte bien inattendue de noms d'anciens peuples d'Afrique +et +d'Asie; il n'y a vraiment qu'à y regarder pour s'enrichir et +pour +remplir une grande partie des lacunes qui existent encore dans les +premières pages de l'histoire générale des hommes. +J'espère que je +n'aurai pas travaillé sans utilité pour ce grand sujet de +mes études +dans cette autre terre sainte.</p> +<p>A propos de terre sainte, nous venons d'apprendre que Mgr +l'archevêque +de Jérusalem a jugé à propos de nous +décorer très-bénévolement de la +croix de chevalier du Saint-Sépulcre; que nos diplômes +sont arrivés à +Alexandrie, où nous pourrons les retirer moyennant les droits +d'usage, +fixés pour nous à cent louis pour chacun. Il paraît +qu'on ignore sur les +bords du Cédron que les érudits des bords de la Seine ne +sont pas des +Crésus, et que la roue de la Fortune ne tourne guère pour +eux s'il ne +sont d'ailleurs un tant soit peu industriels; quelle que soit donc +notre +ardeur d'arborer la croix de chevalier pour combattre les +infidèles, je +dois renoncer à cet honneur et me contenter d'avoir +été jugé digne de +l'obtenir; ce n'est pas à la pauvre érudition à +supporter les charges du +siècle, et ce n'est que de sa plume qu'elle peut concourir au +triomphe +de la sainte Sion.</p> +<p>J'ai enfin les lettres de Paris des 30 janvier, 22 mars et 10 avril; +j'attends toujours celles auxquelles j'apporterai moi-même les +réponses.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT_ET_UNIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT ET UNIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Sur le Nil, près +d'Antinoé, le 11 septembre 1829.</small></p> +<p>Le lieu et la date de cette lettre diront clairement que mon voyage +de +recherches est terminé, et que je retourne au plus vite vers +Alexandrie +pour regagner l'Europe et y trouver à la fois contentement de +coeur et +repos de corps, dont, au reste, quant au dernier point, je +n'éprouve pas +un grand besoin; depuis Dendérah, que j'ai quitté le 7 au +matin, j'ai en +effet vécu en chanoine; couché toute la journée +dans la jolie cange de +notre ami Mohammed-Bey d'Akhmim, qui a bien voulu nous la louer, j'ai +mené une vie tout à fait contemplative, et mon occupation +la plus +sérieuse a été de regarder, comme on le fait +parfois à Paris, de quel +côté venait le vent et si nos rameurs faisaient leur +devoir en +conscience. Le vent du nord nous a longtemps contrariés, +malgré le +courant du fleuve, enflé outre mesure et au-dessus du maximum de +sa +crue. L'inondation de cette année est magnifique pour ceux qui, +comme +nous, voyagent en amateurs, et n'ont dans ces campagnes d'autre +intérêt +que celui du coup d'oeil. Il n'en est pas de même des pauvres et +malheureux fellahs ou cultivateurs; l'inondation est trop forte; elle a +déjà ruiné plusieurs récoltes, et le paysan +sera obligé, pour ne pas +mourir de faim, de manger le blé que le pacha lui avait +laissé pour +l'ensemencement prochain. Nous avons vu des villages entiers +délayés par +le fleuve, auquel ne sauraient résister de mesquines cahuttes +bâties de +limon séché au soleil; les eaux, en beaucoup d'endroits, +s'étendent +d'une montagne à l'autre, et là où les terres plus +élevées ne sont point +submergées, nous voyons les misérables fellahs, femmes, +hommes et +enfants, portant en toute hâte de pleines couffes de terre, dans +le +dessein d'opposer à un fleuve immense des digues de trois +à quatre +pouces de hauteur, et de sauver ainsi leurs maisons et le peu de +provisions qui leur restent. C'est un tableau désolant et qui +navre le +coeur; ce n'est pas ici le pays des souscriptions, et le gouvernement +ne +demandera pas un sou de moins, malgré tant de désastres.</p> +<p>C'est avec bien du regret, comme on se l'imagine sans doute, que +j'ai +dit adieu aux magnificences de Thèbes, que j'habitais depuis six +mois. +Notre dernier logement a été, à Karnac, le temple +de <i>Oph</i> (Rhéa), à +côté du grand temple du sud, au milieu des avenues de +sphinx, et à la +porte du grand palais des rois.</p> +<p>A notre retour à Thèbes, au mois de mars passé, +nous avions exploité le +palais de Louqsor et fait dessiner tous les bas-reliefs de quelque +intérêt, en commençant par les immenses tableaux +des deux massifs du +pylône; ce sont donc les seuls édifices de Karnac que nous +avions encore +à étudier. Ce travail a été +exécuté avec ardeur, et mes portefeuilles +renferment, sans exception, la série de tous les bas-reliefs +historiques, un peu conservés, du palais de Karnac, aussi beaux +de style +et d'exécution que ceux d'Ibsamboul, s'ils ne leur sont +même réellement +supérieurs. Tous concernent les campagnes de <i>Ménephtha +Ier</i> (Ousireï) +en Asie; j'ai fait prendre, de plus, une cinquantaine de dessins de +bas-reliefs qui méritent aussi le titre d'historiques, +puisqu'ils +représentent des Pharaons qui complètent ou enrichissent +plusieurs de +mes recueils relatifs aux XVIIIe, XIXe, XXe, XXIe et XXIIe dynasties. +Karnac est un amas de palais et de temples; étonnante +réunion d'édifices +de toutes les époques de la monarchie égyptienne, +constructions +merveilleuses devant lesquelles tout esprit de système sur les +arts +devra se modifier par l'influence de si grandes conceptions +complètement +réalisées.</p> +<p>Parti de Thèbes le 4 septembre au soir, j'étais le 5 +sous le portique de +Dendérah, dont l'architecture est aussi admirable que les +bas-reliefs de +décor sont mauvais et repoussants par l'empreinte de +décadence qu'ils +offrent dans toutes leurs parties; les inscriptions +hiéroglyphiques +elles-mêmes sont de mauvais goût. Le scribe qui les a +tracées a voulu +faire le bel esprit; prodiguant les symboles et les formes figuratives, +il a visé au lazzi et même au calembour. Toutefois, la +masse de +l'édifice est belle, imposante, frappe même les voyageurs +qui, comme +nous, sont de vieux Thébains, et ont l'oeil encore rempli des +belles +conceptions architecturales de l'époque des Pharaons.</p> +<p>Le reste du voyage jusqu'aujourd'hui (11 septembre) n'a rien offert +de +particulier; j'espère dans la nuit de demain arriver au Caire; +là, rien +ne peut m'arrêter plus de quatre ou cinq jours; nous partirons +tout de +suite pour Alexandrie, et s'il s'y trouve un bon vaisseau prêt +à nous +recevoir, je m'embarque immédiatement pour gagner Toulon.</p> +<p>C'est aussi sur le Nil, entre <i>Dendérah</i> et <i>Haou</i> +(Diospolis parva), +que nous ont rejoints par hasard deux malheureux courriers, +expédiés de +Thèbes au Caire depuis la fin de juin; pendant tout ce +temps-là nous +sommes restés sans nouvelles d'Europe, et c'est en attendant +chaque jour +leur arrivée que le temps s'est écoulé sans que +nous puissions écrire en +France. Du reste, comme nous, vous devez être accoutumés +aux lacunes. +Ces courriers m'ont apporté les lettres du 12 mai et du 12 +juillet; +heureusement je suis en chemin d'en avoir de plus fraîches. Nous +venons +d'apprendre l'arrivée du nouveau consul général de +France, M. Mimaut; on +nous en dit toute sorte de bien. Ce sera pour nous une nouvelle +ressource.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-DEUXIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-DEUXIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Le Caire, le 15 septembre 1829.</small></p> +<p>Nous voici de retour dans la capitale de l'Égypte, où +je ne trouve ni +lettres ni nouvelles d'Europe. Je me hâterai de descendre +à Alexandrie; +je suis retenu au Caire par une visite que je dois faire à +Ibrahim-Pacha, dont je suis désireux de faire la connaissance. +Je puis, +dans une conversation, laisser dans sa tête le germe de quelques +bonnes +choses, et il est capable de les exécuter.</p> +<p>Je n'ai pas oublié le musée égyptien du Louvre +dans mes explorations; +j'ai recueilli des monuments de tout volume, et les plus petits ne +seront pas les moins intéressants. En objets de gros volume, +j'ai choisi +sur des milliers trois ou quatre momies remarquables par des +décorations +particulières, ou portant des inscriptions grecques; ensuite, le +plus +beau bas-relief colorié du tombeau royal de Ménephtha Ier +(Ousireï), à +Biban-el-Molouk; c'est une pièce capitale qui vaut à elle +seule une +collection; il m'a donné bien du souci et me fera certainement +un procès +avec les Anglais d'Alexandrie, qui prétendent être les +propriétaires +légitimes du tombeau d'Ousireï, découvert par +Belzoni aux frais de M. +Salt. Malgré cette belle prétention, de deux choses +l'une: ou mon +bas-relief arrivera à Toulon, ou bien il ira au fond de la mer +ou du +Nil, plutôt que de tomber en des mains étrangères. +Mon parti est pris +là-dessus.</p> +<p>J'ai acquis au Caire, de Mahmoud-Bey le Kihaïa, le plus beau +des +sarcophages présents, passés et futurs; il est en basalte +vert, et +couvert intérieurement et extérieurement de bas-reliefs, +ou plutôt de +camées travaillés avec une perfection et une finesse +inimaginables. +C'est tout ce qu'on peut se figurer de plus parfait dans ce genre; +c'est +un bijou digne d'orner un boudoir ou un salon, tant la sculpture en est +fine et précieuse. Le couvert porte, en demi-relief, une figure +de femme +d'une sculpture admirable. Cette seule pièce m'acquitterait +envers la +maison du roi, non sous le rapport de la reconnaissance, mais sous le +rapport pécuniaire; car ce sarcophage, comparé à +ceux qu'on a payés +vingt et trente mille francs, en vaut certainement cent mille.</p> +<p>Le bas-relief et le sarcophage sont les deux plus beaux objets +égyptiens +qu'on ait envoyés en Europe jusqu'à ce jour. Cela devait +de droit venir +à Paris et me suivre comme trophée de mon +expédition; j'espère qu'ils +resteront au Louvre en mémoire de moi <i>à toujours</i>.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-TROISIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-TROISIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, le 30 septembre 1829.</small></p> +<p>Depuis dix jours nous sommes à Alexandrie; nous avons +reçu de M. Mimaut, +le nouveau consul général de France, l'accueil le plus +gracieux, et je +ne saurais assez me louer des soins et des attentions dont il m'honore +depuis que je suis chez lui; j'en suis pénétré de +la plus vive +reconnaissance. Ma santé et celle de mes compagnons est des +meilleures; +il ne manque à notre bonheur que de voir naître et +s'élever de l'horizon +la voile du vaisseau que M. le ministre de la marine a bien voulu +envoyer pour nous ramener en France; mais depuis six semaines la mer +est +déserte, pas même un vaisseau marchand! et notre patience +s'use par +secondes.</p> +<p>Je n'ai quitté le Caire qu'après avoir fait une longue +visite à +Ibrahim-Pacha, qui nous a reçus au mieux. Je l'ai beaucoup +entretenu +d'un voyage aux <i>sources du Nil</i>, et j'ai affermi en lui +l'idée qu'il +avait déjà, d'attacher son nom à cette belle +conquête géographique, soit +en favorisant largement les voyageurs qui la tenteraient, soit en +préparant lui-même une petite expédition de +voyageurs qu'il ferait +soutenir par quelques hommes d'armes. C'est là une semence +jetée en +bonne terre pour l'avenir, et le pacha comprend tout +l'intérêt de cette +entreprise et de son succès.</p> +<p>J'ai aussi présenté mes respects au vice-roi +Mohammed-Aly, et lui ai dit +toute notre gratitude pour la protection officieuse qu'il nous a +accordée; le vice-roi est toujours bon et aimable pour les +Français; +c'est dire qu'il l'a été infiniment pour nous.</p> +<p>Je profite de l'attente à laquelle je suis condamné +pour mettre en ordre +mes papiers et dessins. Je dis que c'est immense, et j'espère +que vous +en jugerez de même.</p> +<p>Mes jeunes gens passent leurs loisirs forcés à peindre +des décorations +pour un théâtre que des amateurs français vont +ouvrir incessamment; un +théâtre français à Alexandrie +d'Égypte dit bien haut que la civilisation +marche; nous serons donc forcés de nous divertir en attendant +l'embarquement.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>15 octobre 1829.</small><br> +</p> +<p>Nous sommes aujourd'hui tout aussi avancés qu'au 15 +septembre, +c'est-à-dire toujours cloués à Alexandrie; ce qui +augmente mes regrets +d'avoir quitté sitôt Thèbes et la +Haute-Égypte, et cela pour venir le +plus tôt possible perdre notre temps sur les tristes rives de la +Méditerranée. Nous savons seulement que la corvette <i>l'Astrolabe</i> +a fait +annoncer qu'elle avait commission de nous ramener en France; elle est +commandée par M. de Verninac, un de mes compatriotes quercynois. +Cela +n'empêchera pas que nous soyons encore à Alexandrie au 15 +novembre +prochain, <i>l'Astrolabe</i> devant préalablement conduire en +Syrie M. +Malivoir, consul de France à Alep. Les Toscans ont perdu +patience, et se +sont embarqués sur un navire marchand. Le voisinage de <i>l'Astrolabe</i> +m'a +détourné de la même résolution, et +d'ailleurs je ne voudrais pas me +séparer de mon bagage archéologique.... Me voilà +toujours avec la terre +de France en perspective.... Je la toucherai enfin, mais jamais assez +tôt pour mon coeur.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-QUATRIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-QUATRIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, le 10 novembre 1829.</small></p> +<p>Le mauvais temps ayant contrarié les projets de l'<i>Astrolabe</i>, +a aussi +ajourné les miens; je ne pense pas m'embarquer avant le 20 de ce +mois; +mais je trouverai dans le commandant Verninac un fort aimable homme, +très-instruit et de la plus agréable +société; c'est quelque chose +partout, bien plus encore sur mer.</p> +<p>Le beau sarcophage a été mis à bord hier, et +fort heureusement; nous +continuons l'embarquement de nos effets; mais je ne suis pas sans +quelque crainte en pensant d'avance aux douanes de Toulon; il faut +qu'un +ordre ministériel nous y précède pour la libre +admission: 1° des caisses +contenant les monuments que je destine au Musée; 2° pour les +divers +objets qui font aujourd'hui partie de notre garde-robe orientale ou de +simple curiosité, tels que manteaux de laine dits <i>burnous</i>, +chaussures +pour hommes et pour femmes, voiles de mousseline brodés en or, +armes, +ustensiles domestiques, harnais et autres produits des manufactures +d'Égypte et de Nubie, que nous avons recueillis à nos +dépens. Je ne +pense pas qu'on nous refuse cette faveur, du reste bien gratuite pour +nous.</p> +<p>Les décorations du théâtre français +d'Alexandrie sont terminées, et déjà +éprouvées; l'ouverture du théâtre a eu lieu +le jour de la fête du roi, à +la grande satisfaction des nombreux spectateurs que cette fête +nouvelle +avait réunis.<br> +<br> +</p> +<h2 style="text-align: right; font-weight: normal;"><small>28 novembre +1829.</small></h2> +<p>Enfin il m'est permis de dire adieu à ma terre sainte, +à ce pays de +merveilles historiques; je quitterai l'Égypte comblé des +faveurs de ses +anciens et de ses modernes habitants, vers le 2 ou le 3 +décembre. Mon +fidèle aide de camp, Salvador Cherubini, ne me quittera pas; MM. +Lhôte, +Lehoux et Bertin resteront ici après nous, pour avancer un grand +travail +qu'ils ont commencé, <i>le Panorama du Caire</i>, pour lequel +ils ont fait +sur les lieux toutes les études nécessaires; ils veulent +le terminer +ici, et ils ont cent fois raison, car ce sera une magnifique chose. +Pour +moi, je pars bien résolu contre les bourrasques et coups de vent +qui ne +nous manqueront certainement pas dans ce temps-ci; mais la France est +à +ce prix: je l'accepte.</p> +<p>Cette lettre voguera par les soins obligeants d'un fort aimable et +excellent homme, M. Ouder, aide de camp de M. le général +Guilleminot, +qui monte le brick <i>l'Éclipse</i>, et dont l'arrivée +précédera la mienne +d'une dizaine de jours, son brick marchant bien mieux que notre +<i>Astrolabe</i>, corvette à l'épreuve de la bombe et des +fureurs de l'Océan, +qu'elle a bravées plusieurs fois dans ses voyages autour du +monde. Je ne +serai donc à Toulon que du 20 au 25 décembre, et sur pays +chrétien que +vers le milieu de janvier, à cause de la quarantaine de trois +à quatre +semaines que je ferai à Toulon, si je ne la fais pas à +Malte dans +l'intention de gagner quelques jours. Dans tous ces calculs, je crois +fermement que la fin de mon drame sera aussi heureuse que les quatre +premiers actes; l'idée <i>France</i> en constitue +l'unité requise par la +vénérable antiquité.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-CINQUIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-CINQUIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Toulon, le 25 décembre 1829.</small></p> +<p>«<i>Soyez sans inquiétude, tout ira bien</i>;» +c'est en ces +termes que je dis +adieu à mes amis au moment de mon départ de Paris; j'ai +tenu parole, et +me voici en rade de Toulon, subissant avec résignation le triste +devoir +de la quarantaine. Ma campagne est donc finie, et tous mes voeux et les +vôtres sont remplis. C'est le 23 décembre, dans la rade +d'Hyères, que +l'ancre de l'<i>Astrolabe</i> mordit enfin sur la terre de France; +c'est le +jour anniversaire de ma naissance; au 1er janvier vous aurez ma lettre +pour vos étrennes; il ne manque donc à ma satisfaction +que d'avoir en +main vos lettres, qui m'attendent sans doute ici; j'espère pour +tout +cela dans les bontés habituelles de M. le préfet maritime.</p> +<p>Je ferai ma quarantaine à bord de l'<i>Astrolabe</i>, +toutefois en prenant +une chambre au lazaret, dans le but de me chauffer et de faire un peu +d'exercice. J'y reverrai mon <i>Journal de voyage</i> et j'y ajouterai +ce +qui y manque sur mon dernier séjour au Caire et à +Alexandrie. La +reconnaissance me fait un devoir de consigner dans ce journal tous les +témoignages d'intérêt que j'ai reçus +d'Ibrahim-Pacha, et les marques non +interrompues de la plus active protection de S.A. Mohammed-Aly, qui, le +jour de la fête du roi, a ajouté à toutes ses +bontés le présent d'un +magnifique sabre.</p> +<p>C'est une tête qui travaille avec activité sur le +passé et <i>sur +l'avenir</i>: Son Altesse m'a demandé un abrégé de +l'histoire de l'Égypte, +et j'ai rédigé un petit mémoire, selon ses vues, +qui paraît l'avoir +vivement intéressé; je lui ai remis aussi une note +détaillée qui a pour +objet la conservation des monuments principaux de l'Égypte et de +la +Nubie. J'espère que ces deux mémoires porteront leur +fruit.</p> +<p>Je ne saurais dire assez haut tout ce dont je suis redevable aux +soins +et à l'affection de M. Mimaut, notre consul +général; c'est un homme +parfait, qui m'est allé au coeur, et n'en sortira jamais. J'ai +recommandé de nouveau à ses bontés MM. +Lhôte, Lehoux et Bertin, qui +restent après moi à Alexandrie pour terminer leur +panorama du Caire et +faire les portraits du vice-roi et d'Ibrahim, son fils, qui l'ont +désiré.</p> +<p>Le magnifique sarcophage, le grand bas-relief du tombeau de +Ménephtha, +toutes mes caisses contenant les stèles, momies et autres objets +destinés au Musée, sont chargés sur l'<i>Astrolabe</i>; +j'espère que la +douane épargnera ces propriétés nationales, et que +je ne serai pas +obligé de déballer vingt ou trente caisses qui nous ont +déjà coûté tant +de peine. Ce qu'il faudrait obtenir encore, c'est d'éviter le +transbordement de ces monuments, et que M. de Verninac soit +chargé de +conduire le chargement de l'<i>Astrolabe</i> dans le port du Havre +aussitôt +que la saison le permettra, vers les premiers jours de mars, je pense, +pour être en avril au Havre, d'où un chaland emporterait +le tout par la +Seine devant le Louvre. Par ce moyen fort simple et pour lequel il +suffira d'un ordre de M. le ministre de la marine, on ne compromettrait +pas, par deux ou trois transbordements, la conservation de ces +richesses +monumentales, qui serviront à compléter les salles basses +du Musée.</p> +<p>Après ma sortie de quarantaine, je resterai trois jours +à Toulon, j'en +passerai quatre à Marseille, d'où je me rendrai à +Aix, pour étudier les +papyrus de M. Sallier. Ce sera une petite séance +égyptienne, et j'espère +en reprendre l'habitude journalière à Paris; c'est un +sort, et je m'y +résigne sans peine.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-SIXIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-SIXIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Au lazaret de Toulon, le 26 +décembre 1829.</small></p> +<p><i>À M. le baron DE LA BOUILLERIE, intendant +général de la maison du roi.</i></p> +<p>MONSIEUR LE BARON,</p> +<p>Mon premier devoir, en touchant la terre de France, est de +renouveler +l'expression de toute ma gratitude à la main protectrice qui, +secondant +les hautes vues du roi pour l'avancement des études historiques, +m'a +généreusement fourni les moyens d'accomplir la +série des recherches que +la science montrait encore à faire dans l'Égypte +entière et sur le sol +de la Nubie. Je me suis efforcé, par mon complet +dévouement à +l'importante entreprise que vous m'avez mis à même +d'exécuter, de ne +point rester au-dessous d'une si noble tâche et de justifier de +mon +mieux les espérances que les savants de l'Europe ont bien voulu +attacher +à mon voyage.</p> +<p>L'Égypte a été parcourue pas à pas, et +j'ai séjourné partout où le temps +avait laissé subsister quelques restes de la splendeur antique; +chaque +monument est devenu l'objet d'une étude spéciale; j'ai +fait dessiner +tous les bas-reliefs et copier toutes les inscriptions qui pouvaient +fournir des lumières sur l'état primitif d'une nation +dont le vieux nom +se mêle aux plus anciennes traditions écrites.</p> +<p>Les matériaux que j'ai recueillis ont surpassé mon +attente. Mes +portefeuilles sont de la plus grande richesse, et je me crois permis de +dire que l'histoire de l'Égypte, celle de son culte et des arts +qu'elle +a cultivés ne sera bien connue et justement +appréciée qu'après la +publication des dessins qui sont le fruit de mon voyage.</p> +<p>Je me suis fait un devoir de consacrer toutes les économies +qu'il m'a +été possible de réaliser à des fouilles +exécutées à Memphis, à Thèbes, +etc., pour enrichir le musée Charles X de nouveaux monuments; +j'ai été +assez heureux pour réunir une foule d'objets qui +compléteront diverses +séries du musée égyptien du Louvre; et j'ai enfin +réussi, après bien des +doutes, à faire l'acquisition du plus beau et du plus +précieux +<i>sarcophage</i> qui soit encore sorti des catacombes +égyptiennes. Aucun +musée de l'Europe ne possède un si bel objet d'art +égyptien. J'ai réuni +aussi une collection d'objets choisis d'un très-grand +intérêt, parmi +lesquels se trouve une statuette de bronze d'un travail exquis, +entièrement incrustée en or, et représentant une +reine égyptienne de la +dynastie des Bubastites. C'est le plus bel objet connu de ce genre.</p> +<p>Je me hâterai, autant que l'obligation de la quarantaine et +l'état de ma +santé pourront me le permettre, de me rendre à Paris le +plus tôt +possible, afin d'avoir l'honneur de mettre sous vos yeux, Monsieur le +baron, tous les résultats de mon voyage. Je m'estimerais heureux +si vous +vouliez bien voir en eux une marque de mon zèle pour le service +du roi, +et en même temps une preuve de la vive reconnaissance et du +respectueux +dévouement avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur +le baron, +votre, etc.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-SEPTIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-SEPTIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Toulon, le 26 décembre 1829.</small></p> +<p><i>À M. le vicomte SOSTHÈNES DE LAROCHEFOUCAUD, +directeur du département +des Beaux-Arts de la maison du roi.</i></p> +<p>MONSIEUR LE VICOMTE,</p> +<p>J'ai l'honneur de vous faire part de mon arrivée en France, +sur le +bâtiment du roi l'<i>Astrolabe</i>, entré hier au soir en +rade après une +traversée de dix-neuf jours, et je m'empresse de porter en +même temps à +votre connaissance les heureux résultats de mon voyage.</p> +<p>Sous le rapport des recherches scientifiques qui en étaient +l'objet +principal, mes espérances ont été pour ainsi dire +surpassées; la +richesse de mes portefeuilles ne laisse rien à désirer, +et les dessins +qu'ils renferment, éclaircissant une foule de points +historiques, +donnent en même temps des lumières du plus piquant +intérêt sur les +formes de la civilisation égyptienne jusque dans ses plus petits +détails. J'ai recueilli enfin des notions certaines pour +l'histoire +générale des beaux-arts, et en particulier pour celle de +leur +transmission de l'Égypte à la Grèce.</p> +<p>C'était un devoir pour moi de m'efforcer d'enrichir la +division +égyptienne du musée royal de divers genres de monuments +qui lui +manquent, et de ceux qui peuvent compléter les belles +séries qu'il +renferme déjà. Je n'ai rien épargné pour +atteindre ce but; tout ce que +j'ai pu économiser sur les fonds que la maison du roi et divers +ministères avaient bien voulu m'accorder pour mon voyage, a +été employé +à des fouilles et à des acquisitions de monuments +égyptiens de toute +espèce, destinés au musée Charles X. J'ai fait +scier à grand' peine et +tirer du fond d'une des catacombes royales de Thèbes un +très-grand +bas-relief conservant encore presque toute sa peinture antique. Ce +superbe morceau, provenant du tombeau du père de +Sésostris, pourra seul +donner une juste idée de la somptuosité et de la +magnificence des +sépultures pharaoniques. J'ai aussi acquis un monument du +premier ordre: +c'est un sarcophage en basalte vert, couvert de sculptures d'une +admirable finesse d'exécution, et du plus haut +intérêt mythologique; +cette pièce, la plus belle de ce genre qu'on ait +découverte jusqu'ici, +appartenait à Mahmoud-Bey, ministre de la guerre de S.A. le +vice-roi +d'Égypte.</p> +<p>Tous les objets destinés au musée ont +été embarqués à bord de +l'<i>Astrolabe</i> et sont arrivés avec moi à Toulon; il +ne s'agit plus que +de leur transport au musée royal; et comme il importe +extrêmement à la +conservation du sarcophage, des bas-reliefs et de quelques peintures +antiques, d'éviter le plus possible toute espèce de +déplacement, il +serait très-désirable que la corvette l'<i>Astrolabe</i>, +sur laquelle sont +embarqués ces objets précieux, fût chargée +de les transporter de Toulon +au Havre aussitôt que la mer sera tenable. En obtenant cette +décision du +ministre de la marine, vous assureriez à la fois, Monsieur le +vicomte, +la conservation de ces monuments et leur arrivée à Paris +vers le 1er +avril, époque où il est indispensable de les recevoir +pour achever enfin +l'arrangement des salles basses du musée égyptien.</p> +<p>D'un autre côté, j'expédierai à Paris, +par le roulage, huit à dix +caisses contenant divers objets de petites proportions et qui peuvent +supporter sans inconvénient le transport par terre. Les autres +arriveraient par mer avec les grands objets.</p> +<p>Permettez-moi, Monsieur le vicomte, de vous prier de hâter la +décision +de M. le ministre de la marine relativement à l'envoi de la +corvette +l'<i>Astrolabe</i> au Havre, où elle déposerait les +antiquités appartenant au +musée royal, afin que je puisse, en sortant de quarantaine, +prendre pour +leur sûreté toutes les mesures convenables.</p> +<p>Je terminerai cette lettre en renouvelant ici l'expression de toute +ma +gratitude pour votre active bienveillance, à laquelle je dois +attribuer +en grande partie le succès de mon voyage; veuillez agréer +en même temps +l'hommage du respectueux et entier dévouement avec lequel j'ai +l'honneur +d'être, Monsieur le vicomte, votre, etc.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-HUITIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-HUITIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>En rade de Toulon, le 14 janvier +1830.</small></p> +<p>C'est aujourd'hui que je comptais recouvrer ma liberté, +perdre mon titre +de pestiféré, dire adieu au lazaret et bonjour aux rues +d'une ville +française. Le conseil de santé en a jugé +autrement; considérant que +l'<i>Astrolabe</i>, avant de nous prendre à Alexandrie, +était allée mettre M. +de Malivoir, consul d'Alep, à Latakié, sur la côte +de Syrie, où un canot +l'avait déposé, l'<i>Astrolabe</i> ayant ensuite mis +à la voile pour +retourner en Égypte, ledit conseil a augmenté notre +quarantaine de dix +jours de plus, en nous considérant comme <i>provenance brute</i>. +Cette +décision malencontreuse aura son cours, parce que ces messieurs +l'ont +jugé ainsi selon leur bon plaisir. L'Égypte, depuis cinq +ans, n'a pas vu +de peste; l'état sanitaire de Latakié était +parfait; le canot seul +avait touché terre; quarante jours et plus s'étaient +écoulés, à notre +entrée en rade de Toulon, depuis le départ de l'<i>Astrolabe</i> +de devant +Latakié; aucune maladie ne s'était montrée +à bord; vingt autres jours de +quarantaine à Toulon, expirés hier 13, ajoutés aux +quarante précédents, +donnent deux mois d'épreuve à la santé de +l'équipage; et quand même, on +en exige encore dix de plus! Le plus plaisant, s'il y a le mot pour +rire +dans un tel acte, c'est que le brick l'<i>Éclipse</i>, avec les +officiers et +les passagers duquel nous avons vécu tous les jours bras dessus +bras +dessous à Alexandrie, est arrivé trois jours avant nous +à Toulon, et n'a +été soumis qu'à vingt jours de quarantaine. Si +nous avions la peste, les +personnes de l'<i>Éclipse</i> doivent l'avoir prise de nous; +s'ils sont +déclarés sains, c'est que nous le sommes +nous-mêmes. Tout cela ne m'a +pas semblé très-rationnel, surtout quand il en +résulte un supplément de +quarantaine.</p> +<p>Je vais écrire à M. le duc de Blacas, puisqu'il est de +retour à Paris. +J'espère qu'il aura reçu les deux lettres que je me suis +fait un devoir +de lui adresser, la première de Thèbes, en remontant le +Nil, et la +seconde après avoir quitté la seconde cataracte; je donne +dans celle-ci +une idée générale de mes conquêtes +historiques en Nubie, et c'est à M. +le duc de Blacas que j'en devais le premier hommage.</p> +<p>Cette lettre-ci te parviendra par M. le ministre de la marine, +auquel je +viens d'adresser quelques renseignements importants qu'il m'a +demandés +au sujet du transport de l'obélisque de Louqsor. Dieu veuille +que cette +belle entreprise s'achève! cela serait glorieux pour tous et +pour tout.</p> +<p>Rien de plus. Le lazaret est le pays de l'uniformité. Ma +santé et celle +de Salvador sont excellentes, malgré les vents, la pluie et la +neige, et +l'impossibilité d'avoir du feu à bord; mais je passe une +partie de la +journée dans une mauvaise chambre du lazaret, où je puis +faire du feu. +Quelle opposition que ce mortel hiver avec nos cinquante degrés +d'Ibsamboul! Vous n'êtes pas mieux traités à Paris, +et j'en grelotte +d'avance; mais enfin ce sera à Paris.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="VINGT-NEUVIEME_LETTRE"></a> +<h2>VINGT-NEUVIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Aix, le 29 janvier 1830.</small></p> +<p>Me voici établi chez le bon M. Sallier, et gardant le coin du +feu pour +me soustraire au froid piquant qui se fait encore sentir dans ce beau +climat de Provence. Je m'effraye de l'idée seule de monter +subitement +vers le nord et m'ensevelir dans les brouillards de la Seine. +Jusqu'ici, +la goutte a bien voulu m'épargner sa visite habituelle du +premier jour +de l'an; quelques petites douleurs sourdes m'avertissent qu'elle +arrivera à la première humidité qui me saisira.</p> +<p>Je suis sorti de la maudite quarantaine le 23 du courant, et n'ai +passé +que deux jours à Toulon avec M. Drovetti, qui, ayant appris que +j'étais +en quarantaine, vint m'y voir et prolongea son séjour +jusqu'à ma sortie +définitive. Nous sommes partis tous deux au même instant, +le 26, lui +pour l'orient, à Nice, et moi pour l'occident, à +Marseille, où +j'arrivai le même jour d'assez bonne heure; j'y séjournai +le 27 et la +nuit du 28. J'ai vu tout ce qu'il y a à voir, +c'est-à-dire peu de chose +en antiquités égyptiennes. Au moment de partir, j'ai +reçu la lettre de +notre ami Dubois, et j'ai traité pour la stèle +égyptienne de M. Mayer, +qui s'est décidé à la céder; il va +l'adresser directement au musée +royal.</p> +<p>J'ai certainement grande envie de me voir à Paris; mais les +froids +rigoureux que vous éprouvez sous ce bienheureux ciel +m'épouvantent +profondément; aussi suis-je décidé à +diriger ma route de manière à ne +quitter le soleil du Midi que le plus tard possible, afin de +ménager les +transitions. Je ne prendrai donc pas la route de Lyon, difficile par +l'accumulation des neiges, surtout entre Lyon et Paris. J'aurai de la +besogne à Aix pour sept à huit jours au moins, sur les +papyrus de M. +Sallier; je veux les couler à fond, afin de n'être pas +obligé d'y +revenir. De là je compte aller à Avignon voir le +musée Calvet. Je +tournerai sur Nîmes pour visiter les nouvelles fouilles; ensuite +Montpellier, Narbonne, Toulouse et Bordeaux; je pousserai de là +sur +Montauban, et à Cahors je prendrai la malle-poste, qui me mettra +en deux +ou trois jours à Paris.... A Paris donc.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="TRENTIEME_LETTRE"></a> +<h2>TRENTIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Toulouse, le 18 février +1830.</small></p> +<p>Me voici au milieu des troubadours de Toulouse. J'ai fait partir +Salvador presque à notre arrivée; il emporte mes gros +bagages, contenant +les dessins et toutes mes notices et descriptions des monuments; ces +précieux documents me serviront d'avant-garde et me +précéderont de +quelques jours à Paris.</p> +<p>Le papyrus de M. Sallier m'a retenu plus que je ne l'avais +pensé. Il a +fallu prolonger mon séjour, parce que mon excellent hôte +m'a témoigné +l'envie de rester seul possesseur de son livre et le désir que +je n'en +prisse point de copie; il a donc fallu me contenter de l'étudier +à fond. +Je ne l'ai quitté qu'après avoir mis en portefeuille des +notes complètes +sur les parties les plus importantes de ce vieux monument. J'ai reconnu +qu'il contient le récit dramatique de la guerre de +Sésostris contre les +Scythes (Schéta), alliés avec la plupart des peuples de +l'Asie +occidentale. Mais il est extrêmement piquant d'avoir reconnu +aussi que +ce même texte est gravé en grands hiéroglyphes sur +la paroi extérieure +<i>sud</i> du palais de Karnac à Thèbes; ce texte +historique est fort +endommagé et presque perdu à Karnac, devais-je m'attendre +à le retrouver +à Aix dans toute son intégrité? Le rapprochement +de ce double texte me +le donnera tout entier.</p> +<p>Continuant à chercher de la chaleur et le beau soleil du Midi +au travers +des neiges qui couvrent la Provence, je me suis rendu à +Nîmes, où j'ai +admiré l'amphithéâtre, et surtout la Maison +carrée, qui, dans son état +actuel, est certainement le mieux conservé de tous les monuments +romains +existants en Europe.</p> +<p>A Montpellier j'ai retrouvé l'excellent M. Fabre, que j'avais +connu en +Italie; il m'a fait visiter en détail le beau musée de +tableaux et la +riche bibliothèque dont il a fait don à sa ville natale. +C'est une chose +merveilleuse qu'une telle réunion.</p> +<p>Encore des neiges et du froid en quittant Montpellier. Quel +démon +d'hiver le ciel nous envoie-t-il donc cette année? J'en souffre +beaucoup, et je crains fort de trouver la goutte en arrivant dans +l'atmosphère brumeuse de Paris. Cependant il est temps que j'y +rentre, +et ce sera bientôt.... Adieu.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="TRENTE_ET_UNIEME_LETTRE"></a> +<h2>TRENTE ET UNIÈME LETTRE</h2> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Bordeaux, le 2 mars 1830.</small></p> +<p>Je me trouve enfin, en très-bonne santé, dans la belle +ville de +Bordeaux; je vais en courir les monuments pour achever mon +éducation et +finir mes caravanes, car c'est demain, mercredi 3 mars, que je monte +dans le courrier, à dix heures du soir, pour arriver enfin +à Paris +vendredi, à la pointe du jour.</p> +<p>Nous nous trouverons donc là où nous nous sommes +quittés, il y aura +alors vingt mois et vingt jours; ce n'est pas trop pour les +résultats +que j'ai conquis sur le désert; on m'en saura un jour, +peut-être, +quelque gré....</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="APPENDICE"></a> +<h2>APPENDICE</h2> +<br> +<p>N° 1</p> +<p>NOTICE SOMMAIRE SUR L'HISTOIRE D'ÉGYPTE, +RÉDIGÉE A ALEXANDRIE POUR LE +VICE-ROI, ET REMISE A SON ALTESSE AU MOIS DE NOVEMBRE 1829.</p> +<br> +<p>Les premières tribus qui peuplèrent l'ÉGYPTE, +c'est-à-dire la vallée du +Nil, entre la cataracte d'Osouan et la mer, venaient de l'<i>Abyssinie</i> +ou +du <i>Sennaar</i>. Mais il est impossible de fixer l'époque de +cette première +migration, excessivement antique.</p> +<p>Les anciens Égyptiens appartenaient à une race +d'hommes tout à fait +semblables aux <i>Kennous</i> ou <i>Barabras</i>, habitants actuels +de la Nubie. +On ne retrouve dans les <i>Coptes</i> d'Égypte aucun des traits +caractéristiques de l'ancienne population égyptienne. Les +Coptes sont +le résultat du mélange confus de toutes les nations qui, +successivement, +ont dominé sur l'Égypte. On a tort de vouloir retrouver +chez eux les +traits principaux de la vieille race.</p> +<p>Les premiers Égyptiens arrivèrent en Égypte +dans l'état de nomades, et +n'avaient point de demeures plus fixes que les Bédouins +d'aujourd'hui; +ils n'avaient alors ni sciences, ni arts, ni formes stables de +civilisation.</p> +<p>C'est par le travail des siècles et des circonstances que les +Égyptiens, +d'abord errants, s'occupèrent enfin d'agriculture, et +s'établirent d'une +manière fixe et permanente; alors naquirent les premières +villes, qui ne +furent, dans le principe, que de petits villages, lesquels, par le +développement successif de la civilisation, devinrent des +cités grandes +et puissantes. Les plus anciennes villes de l'Égypte furent +Thèbes +(<i>Louqsor</i> et <i>Karnac</i>), <i>Esné</i>, <i>Edfou</i> +et les autres villes du <i>Saïd</i>, +au-dessus de <i>Dendérah</i>; l'Égypte moyenne se peupla +ensuite, et la +Basse-Égypte n'eut que plus tard des habitants et des villes. Ce +n'est +qu'au moyen de grands travaux exécutés par les hommes, +que la +Basse-Égypte est devenue habitable.</p> +<p>Les Égyptiens, dans les commencements de leur civilisation, +furent +gouvernés par LES PRÊTRES. Les prêtres +administraient chaque canton de +l'Égypte sous la direction du GRAND-PRÊTRE, lequel donnait +ses ordres, +disait-il, au nom de Dieu même. Cette forme de gouvernement se +nommait +<i>théocratie</i>; elle ressemblait, mais bien moins parfaite, +à celle qui +régissait les Arabes sous les premiers kalifes.</p> +<p>Ce premier gouvernement égyptien, qui devenait facilement +injuste, +oppresseur, s'opposa bien longtemps à l'avancement de la +civilisation. +Il avait divisé la nation en trois parties distinctes: 1° +LES PRÊTRES; +2° LES MILITAIRES; 3° LE PEUPLE. Le peuple seul travaillait, et +le fruit +de toutes ses peines était dévoré par les +prêtres, qui tenaient les +<i>militaires</i> à leur solde et les employaient à +contenir le reste de la +population.</p> +<p>Mais il arriva une époque où les soldats se +lassèrent d'obéir +aveuglément aux prêtres. Une révolution +éclata, et ce changement, +heureux pour l'Égypte, fut opéré par un militaire +nommé <i>Méneï</i>, qui +devint le chef de la nation, établit le gouvernement royal et +transmit +le pouvoir à ses descendants en ligne directe.</p> +<p>Les anciennes histoires d'Égypte font remonter +l'époque de cette +révolution à six mille ans environ avant l'islamisme.</p> +<p>Dès ce moment, le pays fut gouverné par des ROIS, et +le gouvernement +devint plus doux et plus éclairé, car le pouvoir royal +trouva un certain +contre-poids dans l'influence que conservait nécessairement la +classe +des prêtres, réduite alors à son véritable +rôle, celui d'instruire et +d'enseigner en même temps les lois de la morale et les principes +des +arts. THÈBES resta la capitale de l'État; mais le roi +Méneï et son fils +et successeur ATHOTHI jetèrent les fondements de MEMPHIS, dont +ils +firent une ville forte et leur seconde capitale. Elle exista à +peu de +distance du Nil, et on a trouvé ses ruines dans les villages de <i>Menf</i>, +<i>Mokhnan</i>, et surtout de <i>Mit-Rhahinéh</i>. Les anciens +historiens arabes +nommèrent <i>Memphis</i>, <i>Mars-el-Qadiméh</i>, pour +la distinguer de +<i>Mars-el-Atiqéh</i> (<i>Fosthath</i> ou le vieux Caire) et de <i>Mars-el-Qahérah</i> +(le Caire), la capitale actuelle.</p> +<p>Une très-longue suite de rois succéda à <i>Méneï</i>; +diverses familles +occupèrent le trône, et la civilisation se +développa de siècle en +siècle. C'est sous la IIIe dynastie que furent bâties les +pyramides de +<i>Dahschour</i> et de <i>Sakkarah</i>, les plus anciens monuments +dans le monde +connu. Les pyramides de Ghizéh sont les tombeaux des trois +première rois +de la Ve dynastie, nommés <i>Souphi Ier</i>, <i>Sensaouphi</i> +et <i>Mankhéri</i>. +Autour d'elles s'élèvent de petites pyramides et des +tombeaux, +construits en grandes pierres, qui ont servi de sépultures aux +princes +de la famille de ces anciens rois. Sous ces dynasties ou familles +régnantes qui se succédèrent les unes aux autres, +les sciences et les +arts naquirent et se développèrent graduellement. +L'Égypte était déjà +puissante et forte; elle exécuta même plusieurs grandes +entreprises +militaires au dehors, notamment sous des rois nommés <i>Sésokhris</i>, +<i>Aménémé</i> et <i>Aménémôf</i>; +mais les monuments de ces rois n'existent plus, +et l'histoire n'a conservé aucun détail sur leurs grandes +actions, parce +qu'après le règne de ces princes un grand bouleversement +changea la face +de l'Asie; des peuples barbares firent une invasion en Égypte, +s'en +emparèrent et la ravagèrent en détruisant tout sur +leur passage; Thèbes +fut ruinée de fond en comble.</p> +<p>Cet événement eut lieu environ 2800 ans avant +l'islamisme. Une partie de +ces Barbares s'établit en Égypte et tyrannisa le pays +pendant plusieurs +siècles. La civilisation première égyptienne fut +ainsi arrêtée et +détruite par ces étrangers, qui ruinèrent +l'État par leurs exactions et +leurs rapines, en faisant disparaître par la misère une +partie de la +population locale. Ces Barbares ayant élu un d'entre eux pour +chef, il +prit aussi le titre de <i>Pharaon</i>, qui était le nom par +lequel on +désignait dans ce temps-là tous les rois d'Égypte.</p> +<p>C'est sous le quatrième de ces chefs étrangers que <i>Ioussouf, +fils de +Iakoub</i>, devint premier ministre et attira en Égypte la +famille de son +père, qui forma ainsi la souche de la nation juive.</p> +<p>Avec le temps, diverses parties de l'Égypte supérieure +s'affranchirent +du joug des étrangers, et à la tête de cette +résistance parurent des +princes descendants des rois égyptiens que les Barbares avaient +détrônés. L'un de ces princes, nommé <i>Amosis</i>, +rassembla enfin assez de +forces pour attaquer les étrangers jusque dans la +Basse-Égypte, où ils +étaient le plus solidement établis, au moyen des places +de guerre, parmi +lesquelles on comptait en première ligne <i>Aouara</i>, immense +campement +fortifié qui exista dans l'emplacement actuel d'<i>Abou-Kecheid</i>; +du côté +de <i>Salakiéh</i>.</p> +<p>Les exploits militaires d'<i>Amosis</i> délivrèrent +l'Égypte de la tyrannie +des Barbares. Il les chassa de Memphis, dont ils avaient fait leur +capitale, et les contraignit de se renfermer tous dans la grande place +d'armes d'<i>Aouara</i>, dont le siège fut commencé. +Amosis étant mort sur +ces entrefaites, son fils <i>Aménôf</i> continua le +blocus et força les +étrangers à une capitulation en vertu de laquelle ils +évacuèrent +l'Égypte pour se jeter sur la Syrie, où +s'établirent quelques-unes de +leurs tribus.</p> +<p><i>Aménôf</i>, le premier de ce nom, réunit +ainsi toute l'Égypte sous sa +domination et releva le trône des Pharaons, c'est-à-dire +des rois de +race égyptienne. C'était le chef de la XVIIIe dynastie. +Son règne entier +et celui de ses trois premiers successeurs, <i>Thouthmosis Ier</i>, +<i>Thouthmosis II</i> et <i>Méris-Thouthmosis III</i>, furent +consacrés à +reconstituer en Égypte un gouvernement régulier et +à relever la nation +écrasée par les longues années de la servitude +étrangère.</p> +<p>Les Barbares avaient tout détruit, tout était par +conséquent à +reconstruire. Ces grands rois n'épargnèrent rien pour +relever l'Égypte +de son abaissement; l'ordre fut rétabli dans tout le royaume; +les canaux +furent recreusés; l'agriculture et les arts, encouragés +et protégés, +ramenèrent l'abondance et le bien-être parmi les sujets, +ce qui accrut +et perpétua les richesses du gouvernement. Bientôt les +villes furent +reconstruites; les édifices consacrés à la +religion se relevèrent de +toutes parts, et plusieurs des monuments qu'on admire encore sur les +bords du Nil appartiennent à cette intéressante +époque de la +restauration de l'Égypte par la sagesse de ses rois. De ce +nombre sont +les monuments de <i>Semné</i> et d'<i>Amada</i>, en Nubie, et +plusieurs de ceux de +<i>Karnac</i> et de <i>Médinet-Habou</i>, qui sont de beaux +ouvrages de +Thouthmosis Ier ou de Thouthmosis III, qu'on appelait aussi <i>Méris</i>.</p> +<p>Ce roi, qui a fait exécuter les deux obélisques +d'Alexandrie, est celui +de tous les Pharaons qui opéra les plus grandes choses. C'est +à lui que +l'Égypte doit l'existence du grand lac de Fayoum. Par les +immenses +travaux qu'il fit faire, et au moyen de canaux et d'écluses, ce +lac +devint un réservoir qui servait à entretenir, pour tout +le pays +inférieur, un équilibre perpétuel entre les +inondations du Nil +insuffisantes et les inondations trop fortes. Ce lac portait autrefois +le nom de <i>lac Méris</i>, aujourd'hui <i>Birket-Karoun</i>.</p> +<p>Ces rois, et quelques-uns de leurs successeurs, paraissent avoir +conservé, dans toute sa plénitude, le pouvoir royal +qu'ils avaient +arraché aux chefs des Barbares; mais ils n'en usèrent +qu'à l'avantage du +pays; ils s'en servirent pour corriger et reconstituer la +société +corrompue par l'esclavage, et pour replacer l'Égypte au premier +rang +politique qui lui appartenait au milieu des nations environnantes.</p> +<p>Quelques peuples de l'Asie avaient déjà atteint +à cette époque un +certain degré de civilisation, et leurs forces pouvaient menacer +le +repos de l'Égypte. <i>Méris</i> et ses successeurs +prirent souvent les armes +et portèrent la guerre en Asie ou en Afrique, soit pour +établir la +domination égyptienne, soit pour ravager et affaiblir ces +États et +assurer ainsi la tranquillité de la nation égyptienne.</p> +<p>Parmi ces conquérants, on doit compter <i>Aménôf +II</i>, fils de Méris, qui +rendit tributaire la Syrie et l'ancien royaume de Babylone; <i>Thouthmosis +IV</i>, qui envahit l'<i>Abyssinie</i> et le <i>Sennaar</i>; enfin <i>Aménôf +III</i>, qui +acheva la conquête de l'Abyssinie et fit de grandes +expéditions en Asie. +Il existe encore des monuments de ce roi; c'est lui qui fit bâtir +le +palais de <i>Sohleb</i>, en Haute-Nubie, le magnifique palais de <i>Louqsor</i>, +et toute la partie sud du grand palais de Karnac à +Thèbes. Les deux +grands colosses de Kourna sont des statues qui représentent cet +illustre +prince.</p> +<p>Son fils <i>Hôrus</i> châtia une révolte +d'Abyssins et continua les travaux +de son père; mais deux de ses enfants, qui lui +succédèrent, n'eurent ni +la fermeté ni le courage de leurs ancêtres; ils +laissèrent se perdre en +peu d'années l'influence que l'Égypte exerçait sur +les contrées +voisines. Mais le roi <i>Ménephtha Ier</i> releva la gloire du +pays et porta +ses armes victorieuses en Syrie, à Babylone, et jusque dans le +nord de +la Perse.</p> +<p>A sa mort, les peuples soumis s'étaient encore +révoltés: <i>Rhamsès le +Grand</i>, son fils et son successeur, reprit les armes, renouvela +toutes +les conquêtes de son père, et les étendit jusque +dans les Indes; il +épuisa les pays vaincus et enrichit l'Égypte des immenses +dépouilles de +l'Asie et de l'Afrique.</p> +<p>Cet illustre conquérant, connu aussi dans l'histoire sous le +nom de +<i>Sésostris</i>, fut en même temps le plus brave des +guerriers et le +meilleur des princes. Il employa toutes les richesses enlevées +aux +nations soumises et les tributs qu'il en recevait à +l'exécution +d'immenses travaux d'utilité publique; il fonda des villes +nouvelles, +tâcha d'exhausser le terrain de quelques-unes, environna une +foule +d'autres de forts terrassements pour les mettre à couvert de +l'inondation du fleuve; il creusa de nouveaux canaux, et c'est à +lui +qu'on attribue la première idée du canal de jonction du +Nil à la mer +Rouge; il couvrit enfin l'Égypte de constructions magnifiques, +dont un +très-grand nombre existent encore: ce sont les monuments d'<i>Ibsamboul, +Derri, Guirché-Hanan</i> et <i>Ouadi-Essebouâ</i>, en +Nubie; et en Égypte, ceux +de <i>Kourna</i>, d'<i>El-Médinéh</i>, près de +Kourna, une portion du palais de +<i>Louqsor</i>, et enfin la grande salle à colonnes du palais de +Karnac, +commencé par son père. Ce dernier monument est la plus +magnifique +construction qu'ait jamais élevée la main des hommes.</p> +<p>Non content d'orner l'Égypte d'édifices aussi +somptueux, il voulut +assurer le bonheur de ses habitants, et publia des lois nouvelles; la +plus importante fut celle qui rendit à toutes les classes de ses +sujets +le droit de propriété dans toute sa plénitude. Il +se démit ainsi du +pouvoir absolu que ses ancêtres avaient conservé +après l'expulsion des +Barbares. Ce bienfait immortalisa son nom, qui fut toujours +vénéré tant +qu'il exista un homme de race égyptienne connaissant l'ancienne +histoire +de son pays. C'est sous le règne de Rhamsès le Grand, ou <i>Sésostris</i>, +que l'Égypte arriva au plus haut point de puissance politique et +de +splendeur intérieure.</p> +<p>Le Pharaon comptait alors au nombre des contrées qui lui +étaient +soumises ou tributaires: 1° l'Égypte, 2° la Nubie +entière, 3° +l'Abyssinie, 4° le Sennaar, 5° une foule de contrées du +midi de +l'Afrique, 6° toutes les peuplades errantes dans les déserts +de l'orient +et de l'occident du Nil, 7° la Syrie, 8° l'<i>Arabie</i>, dans +laquelle les +plus anciens rois avaient des établissements, un, entre autres, +près de +la vallée de Pharaon, et aux lieux nommés aujourd'hui +Djébel-el-Mokatteb, el Magara, Sabouth-el-Kadim, où +paraissent avoir +existé des fonderies de cuivre;</p> +<p>9° Les royaumes de Babylone et de Ninive (Moussoul);</p> +<p>10° Une grande partie de l'Anatolie ou Asie Mineure;</p> +<p>11° L'<i>île de Chypre</i> et plusieurs îles de +l'Archipel;</p> +<p>12° Plusieurs royaumes formant alors le pays qu'on appelle +aujourd'hui +la Perse.</p> +<p>Alors existaient des communications suivies et +régulières entre l'empire +égyptien et celui de l'Inde. Le commerce avait une grande +activité entre +ces deux puissances, et les découvertes qu'on fait journellement +dans +les tombeaux de Thèbes, de toiles de fabrique indienne, de +meubles en +bois de l'Inde et de pierres dures taillées, venant certainement +de +l'Inde, ne laissent aucune espèce de doute sur le commerce que +l'ancienne Égypte entretenait avec l'Inde à une +époque où tous les +peuples européens et une grande partie des Asiatiques +étaient encore +tout à fait barbares. Il est impossible, d'ailleurs, d'expliquer +le +nombre et la magnificence des anciens monuments de l'Égypte, +sans +trouver dans l'antique prospérité commerciale de ce pays +la principale +source des énormes richesses dépensées pour les +produire. Ainsi, il est +bien démontré que Memphis et Thèbes furent le +premier centre du commerce +avant que <i>Babylone, Tyr, Sidon, Alexandrie, Tadmour</i> (Palmyre) +et +<i>Bagdhad</i>, villes toutes du voisinage de l'Égypte, +héritassent +successivement de ce bel et important privilège.</p> +<p>Quant à l'état intérieur de l'ÉGYPTE +à cette grande époque, tout prouve +que la police, les arts et les sciences y étaient portés +à un très-haut +degré d'avancement.</p> +<p>Le pays était partagé en trente-six provinces ou +gouvernements +administrés par divers degrés de fonctionnaires, +d'après un code complet +de lois écrites.</p> +<p>La population s'élevait en totalité à cinq +millions au moins et à sept +millions au plus. Une partie de cette population, spécialement +vouée à +l'étude des sciences et aux progrès des arts, +était chargée en outre des +cérémonies du culte, de l'administration de la justice, +de +l'établissement et de la levée des impôts +invariablement fixés d'après +la nature et l'étendue de chaque portion de +propriété mesurée d'avance, +et de toutes les branches de l'administration civile. C'était la +partie +instruite et savante de la nation; on la nommait la <i>caste +sacerdotale</i>. +Les principales fonctions de cette caste étaient exercées +ou dirigées +par des membres de la famille royale.</p> +<p>Une autre partie de la nation égyptienne était +spécialement destinée à +veiller au repos intérieur et à la défense +extérieure du pays. C'est +dans ces familles nombreuses, dotées et entretenues aux frais de +l'État, +et qui formaient la <i>caste militaire</i>, que s'opéraient les +conscriptions +et les levées de soldats; elles entretenaient +régulièrement l'armée +égyptienne sur le pied de 180,000 hommes. La première, +mais la plus +petite, des divisions de cette armée, était +exercée à combattre sur des +chars à deux chevaux, c'était la <i>cavalerie</i> de +l'époque (la cavalerie +proprement dite n'existait point alors en Égypte); le reste +formait des +corps de fantassins de différentes armes, savoir: les soldats de +ligne, +armés d'une cuirasse, d'un bouclier, d'une lance et de +l'épée; et les +troupes légères, les archers, les frondeurs et les corps +armés de haches +ou de faux de bataille. Les troupes étaient exercées +à des manoeuvres +régulières, marchaient et se mouvaient en ligne par +légions et par +compagnies; leurs évolutions s'exécutaient au son du +tambour et de la +trompette.</p> +<p>Le roi déléguait pour l'ordinaire le commandement des +différents corps à +des princes de sa famille.</p> +<p>La troisième classe de la population formait la <i>caste +agricole</i>. Ses +membres donnaient tous leurs soins à la culture des terres, soit +comme +propriétaires, soit comme fermiers; les produits leur +appartenaient en +propre, et on en prélevait seulement une portion destinée +à l'entretien +du <i>roi</i>, comme à celui des <i>castes sacerdotale et +militaire</i>; cela +formait le principal et le plus certain des revenus de l'État.</p> +<p>D'après les anciens historiens, on doit évaluer le +revenu annuel des +Pharaons, y compris les tributs payés par les nations +étrangères, au +moins de six à sept cents millions de notre monnaie.</p> +<p>Les artisans, les ouvriers de toute espèce, et les marchands, +composaient la quatrième classe de la nation; c'était la <i>caste +industrielle</i>, soumise à un impôt proportionnel, et +contribuant ainsi +par ses travaux à la richesse comme aux charges de +l'État. Les produits +de cette caste élevèrent l'Égypte à son +plus haut point de prospérité. +Tous les genres d'industrie furent en effet pratiqués par les +anciens +Égyptiens, et leur commerce avec les autres nations plus ou +moins +avancées, qui formaient le monde politique de cette +époque, avait pris +un grand développement.</p> +<p>L'Égypte faisait alors du superflu de ses produits en grains +un commerce +régulier et fort étendu. Elle tirait de grands profits de +ses bestiaux +et de ses chevaux. Elle fournissait le monde de ses toiles de lin et de +ses tissus de coton, égalant en perfection et en finesse tout ce +que +l'industrie de l'Inde et de l'Europe exécute aujourd'hui de plus +parfait. Les métaux, dont l'Égypte ne renferme aucune +mine, mais qu'elle +tirait des pays tributaires ou d'échanges avantageux avec les +nations +indépendantes, sortaient de ses ateliers travaillés sous +diverses formes +et changés soit en armes, en instruments, en ustensiles, soit en +objets +de luxe et de parure recherchés à l'envi par tous les +peuples voisins. +Elle exportait annuellement une masse considérable de poterie de +tout +genre, ainsi que les innombrables produits de ses ateliers de verrerie +et d'émaillerie, arts que les Égyptiens avaient +portés au plus haut +point de perfection. Elle approvisionnait enfin les nations voisines de +<i>papyrus</i> ou <i>papier</i> formé des pellicules +intérieures d'une plante qui +a cessé d'exister depuis quelques siècles en +Égypte; les anciens Arabes +la nommaient <i>berd</i>; elle croissait principalement dans les +terrains +marécageux, et sa culture était une source de richesse +pour ceux qui +habitaient les rives des anciens lacs de Bourlos et de Menzaléh +ou +Tennis.</p> +<p>Les Égyptiens n'avaient point un système +monétaire semblable au nôtre. +Ils avaient pour le petit commerce intérieur une monnaie de +convention; +mais pour les transactions considérables, on payait en <i>anneaux +d'or +pur</i>, d'un certain poids et d'un certain diamètre, ou en +anneaux +d'argent d'un titre et d'un poids également fixes.</p> +<p>Quant à l'état de la marine à cette ancienne +époque, plusieurs notions +essentielles nous manquent encore. L'Égypte avait une <i>marine +militaire</i>, composée de grandes galères, marchant +à la fois à la rame et +à la voile. On doit présumer que la marine marchande +avait pris un +certain essor, quoiqu'il soit à peu près certain que le +commerce et la +navigation de long cours étaient faits, en qualité de +courtiers, par un +petit peuple tributaire de l'Égypte, et dont les principales +villes +furent <i>Sour, Saïde, Beirouth</i> et <i>Acre</i>.</p> +<p>Le bien-être intérieur de l'Égypte était +fondé sur le grand +développement de son agriculture et de son industrie; on +découvre à +chaque instant, dans les tombeaux de Thèbes et Sakkarah, des +objets d'un +travail perfectionné, démontrant que ce peuple +connaissait toutes les +aisances de la vie et toutes les jouissances du luxe. Aucune nation +ancienne ni moderne n'a porté plus loin que les vieux +Égyptiens la +grandeur et la somptuosité des édifices, le goût et +la recherche dans +les meubles, les ustensiles, le costume et la décoration. Telle +fut +l'Égypte à son plus haut période de splendeur +connu. Cette prospérité +date de l'époque des derniers rois de la XVIIIe dynastie, +à laquelle +appartient RHAMSÈS LE GRAND ou <i>Sésostris</i>; les +sages et nombreuses +institutions de ce souverain terrible à ses ennemis, doux et +modéré +envers ses sujets, en assurèrent la durée.</p> +<p>Ses successeurs jouirent en paix du fruit de ses travaux et +conservèrent +en grande partie ses conquêtes, que le quatrième d'entre +eux, nommé +<i>Rhamsès-Méiamoun</i>, prince guerrier et ambitieux, +étendit encore +davantage; son règne entier fut une suite d'entreprises +heureuses contre +les nations les plus puissantes de l'Asie. Ce roi bâtit le beau +palais +de <i>Médinet-Habou</i> (à Thèbes), sur les +murailles duquel on voit encore +sculptées et peintes toutes les campagnes de ce Pharaon en Asie, +les +batailles qu'il a livrées sur terre ou sur mer, le siège +et la prise de +plusieurs villes, enfin les cérémonies de son triomphe au +retour de ses +lointaines expéditions. Ce conquérant paraît avoir +perfectionné la +marine militaire de son époque.</p> +<p>Les Pharaons qui régnèrent après lui firent +jouir l'Égypte d'un long +repos. Pendant ces temps d'une tranquillité profonde, +l'Égypte, tout en +laissant s'assoupir l'esprit guerrier et conquérant qui l'avait +animée +sous les précédentes dynasties, dut nécessairement +perfectionner son +régime intérieur et avancer progressivement ses arts et +son industrie; +mais sa domination extérieure se rétrécit de +siècle en siècle, à cause +des progrès de la civilisation qui s'était +effectuée dans plusieurs de +ces contrées par leur liaison même avec l'Égypte, +celle-ci ne pouvant +plus les contenir sous sa dépendance que par un +développement de forces +militaires excessif et hors de toute proportion.</p> +<p>Un nouveau monde politique s'était en effet formé +autour de l'Égypte; +les peuples de la Perse, réunis en un seul corps de nation, +menaçaient +déjà les grands royaumes unis de Ninive et de Babylone; +ceux-ci, visant +à dépouiller l'Égypte d'importantes branches de +commerce, lui +disputaient la possession de la Syrie et se servaient des peuples et +des +tribus arabes pour inquiéter les frontières de leur +ancienne +dominatrice. Dans ce conflit, les Phéniciens, ces courtiers +naturels du +commerce des deux puissances rivales, passaient d'un parti à un +autre, +suivant l'intérêt du moment. Car cette lutte fut longue et +soutenue; il +ne s'agissait de rien moins que de l'existence commerciale de l'un ou +l'autre de ces puissants empires.</p> +<p>Les expéditions militaires du Pharaon <i>Chéchonk Ier</i> +et celles de son +fils <i>Osorkon Ier</i>, qui parcoururent l'Asie occidentale, +maintinrent, +pendant quelque temps, la suprématie de l'Égypte. Elle +eût pu jouir +longtemps du fruit de ses victoires si une invasion des +Éthiopiens (ou +Abyssins) n'eût tourné toute son attention du +côté du midi. Ses efforts +furent inutiles. <i>Sabacon</i>, roi des Éthiopiens, s'empara +de la Nubie, +et passa la dernière cataracte avec une armée grossie de +tous les +peuples barbares de l'Afrique. L'Égypte succomba après +une lutte dans +laquelle périt son Pharaon <i>Bok-Hor</i>. La domination du +conquérant +éthiopien fut douce et humaine; il rétablit le cours de +la justice +interrompue par les désordres de l'invasion. Son second +successeur, +éthiopien comme lui, porta ses armes en Asie et fit une longue +expédition dans le nord de l'Afrique. L'histoire dit qu'il en +soumit +toutes les peuplades jusqu'au détroit de Gibraltar. Le roi +nommé +TAHARAKA a bâti un des petits palais de <i>Médiniet-Habou</i>, +encore +existant. Mais peu de temps après lui, la dynastie +éthiopienne fut +chassée d'Égypte, et une famille égyptienne occupa +le trône des +Pharaons; ce fut la XXVIe dynastie, appelée <i>saïte</i> +parce que son chef, +STÉPHINATHI, était né dans la ville de <i>Saï</i> +(aujourd'hui +<i>Ssa-el-Hagar</i>), en Basse-Égypte.</p> +<p>Cette dynastie s'étant affermie, voulut relever l'influence +de la patrie +sur les États asiatiques voisins, et ressaisir ainsi la +suprématie +commerciale. Le roi PSAMHÉTIK Ier ouvrit aux marchands +étrangers le +petit nombre de ports que la nature a accordés à +l'Égypte, et parmi +lesquels on comptait déjà celui d'<i>Alexandrie</i>, qui +alors n'était qu'une +fort petite bourgade appelée <i>Rakoti</i>.</p> +<p>Ce Pharaon se lia principalement avec les Ioniens et les Cariens, +peuples grecs établis en Asie; non-seulement il permit aux +négociants de +ces nations de s'établir en Égypte, mais il commit +l'énorme faute de +leur concéder des terres et de prendre à sa solde un +corps +très-considérable de troupes ioniennes et cariennes. Les +soldats +égyptiens qui, comme membres de la caste militaire, avaient +seuls le +privilège de combattre pour l'Égypte, s'irritèrent +de ce que le roi +confiait la défense du pays à des étrangers et +à des barbares fort en +arrière encore de la civilisation égyptienne. <i>Psammétik</i> +eut, de plus, +l'imprudence de donner à ces Grecs les premiers postes de +l'armée. +L'irritation des soldats égyptiens fut à son comble. +Ourdissant un vaste +complot, qui embrassa la presque totalité des membres de la +caste +militaire, plus de cent mille soldats égyptiens +quittèrent spontanément +les garnisons où le roi les avait confinés, et, +abandonnant leur patrie, +passèrent les cataractes pour aller se fixer en Ethiopie, +où ils +établirent un État particulier.</p> +<p>Ainsi privée tout à coup de la masse presque +entière de ses défenseurs +naturels, l'Égypte déchut rapidement, et la perte de son +indépendance +politique devint inévitable.</p> +<p>Les rois de Babylone, connaissant la plaie incurable de +l'Égypte, leur +rivale, redoublèrent d'efforts. La Syrie devint le +théâtre perpétuel du +conflit sanglant des deux peuples. Néko II, fils de <i>Psammétik +1er</i>, +refoula d'abord les Babyloniens ou Assyriens dans leur frontière +naturelle, et chercha dès lors à donner de nouvelles +voies au commerce, +en portant tous ses soins vers la marine; une flotte sortie de la mer +Rouge reconnut et explora tout le contour de l'Afrique, doubla le cap +le +plus méridional, et, faisant voile vers le nord, arriva au +détroit de +Gibraltar, rentrant ainsi en Égypte par la +Méditerranée. Ce roi exécuta +aussi de grands travaux pour le canal de communication entre le Nil et +la mer Rouge. La fin de son règne fut malheureuse; le roi de +Babylone, +<i>Nebucade-Nésar</i>, défit les armées +égyptiennes et les chassa de la +Phénicie, de la Judée et de la Syrie entière. <i>Psammétik +II</i>, son fils, +essaya vainement de ressaisir ces provinces détachées de +l'empire +égyptien; son successeur OUAPHRÉ fut plus heureux, il +remit sous le joug +les peuples de <i>Sour</i> et de <i>Saïde</i>, et l'île de +<i>Chypre</i>; mais il +échoua en Afrique dans une expédition contre la ville de <i>Cyrène</i> +(Grennah). Cette malheureuse campagne porta à son comble +l'exaspération +de ce qui restait de la caste militaire égyptienne; sa haine +contre le +Pharaon <i>Ouaphré</i>, qui s'entourait de troupes ioniennes ou +grecques, +malgré la terrible leçon donnée à son +bisaïeul <i>Psammétik Ier</i>, éclata +tout à coup, et les soldats égyptiens +révoltés, mettant la couronne sur +la tête d'un courtisan nommé AMASIS, marchèrent +contre <i>Ouaphré</i>, qui +fut vaincu et entièrement défait à <i>Mariouth</i>, +où il combattit à la tête +de ses troupes étrangères. <i>Amasis</i> gouverna +pendant quarante-deux ans. +Son règne fut heureux et paisible; le commerce reprit un grand +essor et +les richesses affluaient en Égypte, non qu'elle fût forte +par elle-même, +non qu'elle eût reconquis par les armes son influence au dehors, +mais +parce que dans ce temps-là les rois de Babylone cessaient de +menacer +l'Égypte pour résister aux peuples de la Perse, +réunis sous un seul +chef, <i>Cyrus</i>, qui attaqua impétueusement l'Assyrie et en +fit +graduellement la conquête, terminée par la prise et +l'asservissement de +Babylone.</p> +<p>Dès ce moment, <i>Amasis</i> prévit la fin prochaine +de la monarchie +égyptienne. La dernière guerre civile avait affaibli ce +qui restait de +l'année nationale, presque entièrement +désorganisée par l'impolitique de +ses prédécesseurs; il ne pouvait compter sur la +fidélité des troupes +grecques, qu'il avait retenues aussi à sa solde. Mais, heureux +en ce qui +le touchait personnellement, <i>Amasis</i> mourut après un +règne prospère, au +moment même où les armées persanes +s'ébranlaient pour fondre sur +l'Égypte.</p> +<p>A peine monté sur le trône que lui laissait son +père, <i>Psammétik III</i> +nommé aussi <i>Psamménis</i> dut courir à <i>Peluse</i> +(Thinéh ou <i>Farama</i>), la +plus forte des places de l'Égypte du côté de la +Syrie; là il rassembla +tout ce qui lui restait de la caste militaire égyptienne et les +troupes +étrangères qu'il avait à sa solde; les Perses, +sous la conduite de leur +roi <i>Cambyse</i>, fils de <i>Cyrus</i>, favorisés par les +Arabes, traversent +sans obstacle le désert qui sépare la Syrie de +l'Égypte; et cette +immense armée se rangea en face des Égyptiens, +campés sous les murs de +<i>Peluse</i>.</p> +<p>Le combat fut long et terrible; à la chute du jour les +Égyptiens +plièrent, accablés sous le nombre; <i>Cambyse</i> +vainquit, et l'indépendance +nationale de l'Égypte fut à jamais perdue.</p> +<p>Les Perses poursuivirent leurs succès et prirent <i>Memphis</i> +d'assaut; +cette capitale fut livrée au pillage; la nation persane, encore +barbare, +porta de tous côtés la destruction et la mort. +Thèbes fut saccagée, ses +plus beaux monuments démolis ou dévastés; la +population, courbée sous un +joug tyrannique, fut livrée à la discrétion des +satrapes ou gouverneurs +établis pour les rois de Perse. Les arts et les sciences +disparurent +presque entièrement de ce sol qui les avait vus naître.</p> +<p>Quelques chefs égyptiens, pleins de courage, +arrachèrent momentanément +leur patrie à la servitude; mais leurs généreux +efforts s'épuisèrent +bientôt contre la puissance toujours croissante de l'empire +persan.</p> +<p>Ce fut <i>Alexandre</i> (Iskander) qui, à la tête +d'une armée de Grecs, +renversa la domination des Perses en Asie, et l'Égypte respira +enfin +sous ce nouveau maître. A la mort de ce grand homme, qui avait +fondé la +ville d'<i>Alexandrie</i>, parce que cette position géographique +semblait +appelée à devenir le centre du commerce du monde, les +généraux grecs +partagèrent ses conquêtes. <i>Ptolémée</i>, +l'un d'eux, se déclara roi +d'Égypte, et fut le chef de la <i>dynastie grecque</i>, qui +gouverna l'Égypte +pendant près de trois siècles.</p> +<p>Sous ces rois, qui tous ont porté le nom de <i>Ptolémée</i>, +la ville +d'Alexandrie accomplit les prévisions d'Alexandre. Elle devint +l'entrepôt du commerce de l'Asie et de l'Afrique entière +avec l'Europe, +qui alors comptait un assez grand nombre de nations civilisées. +Mais les +débauches et la tyrannie des derniers rois grecs +préparèrent la chute de +leur domination.</p> +<p>Cette famille fut détrônée par CÉSAR +AUGUSTE, empereur des Romains, et +l'Égypte, perdant pour toujours le nom même de nation, +devint une simple +province de l'empire romain et fut gouvernée par un +préfet. Dès ce +moment, elle suivit la bonne et la mauvaise fortune de l'empire dont +elle dépendait, jusqu'à ce que les Arabes musulmans en +firent la +conquête au nom du calife OMAR, sous la conduite de son +général <i>Amrou +Ebn-el-As</i>.</p> +<br> +<hr style="width: 45%;"><br> +<p><a name="N_II"></a>N° II.</p> +<p>NOTE REMISE AU VICE-ROI POUR LA CONSERVATION DES MONUMENTS DE +L'ÉGYPTE.</p> +<br> +<p style="text-align: right;"><small>Alexandrie, novembre 1829.</small></p> +<p>Parmi les Européens qui visitent l'Égypte, il en est, +annuellement, un +très-grand nombre qui, n'étant amenés par aucun +intérêt commercial, +n'ont d'autre désir ou d'autre motif que celui de +connaître par +eux-mêmes et de contempler les monuments de l'ancienne +civilisation +égyptienne, monuments épars sur les deux rives du Nil, et +que l'on peut +aujourd'hui admirer et étudier en toute sûreté, +grâce aux sages mesures +prises par le gouvernement de Son Altesse.</p> +<p>Le séjour plus ou moins prolongé que ces voyageurs +doivent faire, +nécessairement, dans les diverses provinces de l'Égypte +et de la Nubie, +tourne à la fois au profit de la science qu'ils enrichissent de +leurs +observations, et à celui du pays lui-même, par leurs +dépenses +personnelles, soit pour les travaux qu'ils font exécuter, soit +pour +satisfaire leur active curiosité, soit même encore pour +l'acquisition de +divers produits de l'art antique.</p> +<p>Il est donc du plus haut intérêt, pour l'Égypte +elle-même, que le +gouvernement de Son Altesse veille à l'entière +conservation des édifices +et monuments antiques, l'objet et le but principal des voyages +qu'entreprennent, comme à l'envi, une foule d'Européens +appartenant aux +classes les plus distinguées de la société.</p> +<p>Leurs regrets se joignent déjà à ceux de toute +l'Europe savante, qui +déplore amèrement la destruction entière d'une +foule de monuments +antiques, démolis totalement depuis peu d'années, sans +qu'il en reste la +moindre trace. On sait bien que ces démolitions barbares ont +été +exécutées contre les vues éclairées et les +intentions bien connues de +Son Altesse, et par des agents incapables d'apprécier le dommage +que, +sans le savoir, ils causaient ainsi au pays; mais ces monuments n'en +sont pas moins perdus sans retour, et leur perte réveille, dans +toutes +les classes instruites, une inquiète et bien juste sollicitude +sur le +sort à venir des monuments qui existent encore.</p> +<p>Voici la note nominative de ceux <i>qu'on a récemment +détruits:</i></p> +<p>1° <i>Tous</i> les monuments de <i>Cheïk-Abadé</i>; +il ne reste plus debout que +quelques colonnes de granit;</p> +<p>2° Le temple d'<i>Aschmouneïn</i>, l'un des plus beaux +monuments de l'Égypte;</p> +<p>3° Le temple de <i>Kaou-el-Kébir</i>; ici le Nil a +autant détruit que les +hommes;</p> +<p>4° Un temple au nord de la ville d'<i>Esné</i>;</p> +<p>5° Un temple vis-à-vis <i>Esné</i>, sur la rive +droite du fleuve;</p> +<p>6° Trois temples à <i>El-Kab</i> ou <i>El-Eitz</i>;</p> +<p>7° Deux temples dans l'île, vis-à-vis la ville +d'Osouan, +<i>Géziret-Osouan</i>.</p> +<p>Ce qui fait une perte totale de treize ou quatorze monuments +antiques, +du nombre desquels trois surtout étaient du plus grand +intérêt pour les +voyageurs et les savants.</p> +<p>Il est donc urgent et de la plus haute importance que les vues +conservatrices de Son Altesse étant bien connues de ses agents, +ceux-ci +les suivent et les remplissent dans toute leur étendue; l'Europe +entière +sera reconnaissante des mesures actives que Son Altesse voudra bien +prendre pour assurer la conservation des temples, des palais, des +tombeaux, et de tous les genres de monuments qui attestent encore la +puissance et la grandeur de l'Égypte ancienne, et sont en +même temps les +plus beaux ornements de l'Égypte moderne.</p> +<p>Dans ce but désirable, Son Altesse pourrait ordonner:</p> +<p>1° Qu'on n'enlevât, sous aucun prétexte, aucune +pierre ou brique, soit +ornée de sculptures, soit non sculptée, dans les +constructions et +monuments antiques existant encore dans les lieux suivants, tant de +l'<i>Égypte</i> que de la <i>Nubie:</i></p> +<h4>1° EN ÉGYPTE:</h4> +<ul style="margin-left: 40px; list-style-type: circle;"> + <li><big><i>San</i>, sur le canal de Moez.—Basse-Égypte. <br> + </big></li> + <li><big><i>Bahbeït</i>, près de <i>Samannoud</i>.—Basse-Égypte. </big></li> + <li><big><i>Ssa-el-Hagar</i>.—Basse-Égypte. </big></li> + <li><big><i>Kasr-Kéroun</i>, dans la province de <i>Faïoum</i>. </big></li> + <li><big><i>Cheïk-Abadé</i>, pour le peu qui reste. </big></li> + <li><big><i>El-Arabah</i> ou <i>Madfouné</i>, au-dessus de <i>Girgé</i>. </big></li> + <li><big><i>Kefth</i>. </big></li> + <li><big><i>Kous</i>, <i>Kourna</i> et environs. </big></li> + <li><big><i>Médinet-Habou</i> et environs. </big></li> + <li><big><i>Louqsor</i> (El-Oqsour). <i>Karnac</i> et environs. </big></li> + <li><big><i>Médamoud</i>. <i>Erment</i>. </big></li> + <li><big><i>Tâoud</i>, vis-à-vis <i>Erment</i>, sur la +rive +droite. </big></li> + <li><big><i>Esné</i>, <i>Edfou</i>. </big></li> + <li><big><i>Koum-Ombou</i>. <i>Osouan</i>, quelques +débris. </big></li> + <li><big><i>Géziret-Osouan</i>, quelques débris.</big></li> +</ul> +<h4>2° EN NUBIE, AU DELÀ DE LA PREMIÈRE CATARACTE:</h4> +<ul style="margin-left: 40px; list-style-type: circle;"> + <li><big><i>Géziret-el-Birbé</i>. </big></li> + <li><big><i>Géziret-Béghé</i>. </big></li> + <li><big><i>Géziret-Séhhélé</i>. </big></li> + <li><big><i>Déboude</i>. </big></li> + <li><big><i>Gkarbi-Dandour</i>. </big></li> + <li><big><i>Beit-Ouali</i>, près de <i>Kalabschi</i>. </big></li> + <li><big><i>Kalabschi</i>. </big></li> + <li><big><i>Ghirsché-Hassan</i> ou <i>Gerf-Hosseïn</i>. </big></li> + <li><big><i>Daké</i>. <i>Maharraka</i>. </big></li> + <li><big><i>Ouadi-Essébouâ</i>. </big></li> + <li><big><i>Amada</i> ou <i>Amadon</i>. </big></li> + <li><big><i>Derri</i>. </big></li> + <li><big><i>Ibrim</i>. </big></li> + <li><big><i>Ibsamboul</i> ou <i>Abou-Sembil</i>. </big></li> + <li><big><i>Ghébel-Addèh</i>. </big></li> + <li><big><i>Maschakit</i>. </big></li> + <li><big><i>Ouadi-Halfa</i>, quelques débris, sur la rive +gauche.</big></li> +</ul> +<h4>3° AU DELÀ LA SECONDE CATARACTE:</h4> +<p style="margin-left: 40px;"><i>Sennèh, Sohleb, Barkal, Assour, +Naga</i>, et autres lieux +où existent des +monuments antiques jusqu'à la frontière du <i>Sennaâr</i>, +où il n'en existe +plus.</p> +<p>2e Les monuments antiques creusés et taillés dans les +montagnes sont +tout aussi importants à conserver que ceux qui sont construits +en +pierres tirées de ces mêmes montagnes. Il est urgent +d'ordonner qu'à +l'avenir on ne commette aucun dégât dans ces tombeaux, +dont les fellahs +détruisent les sculptures et les peintures, soit pour se loger +ainsi que +leurs bestiaux, soit, afin d'enlever quelques petites portions de +sculptures pour les vendre aux voyageurs, en défigurant pour +cela des +chambres entières. Les principaux points à recommander +sont, en +particulier, Les grottes (<i>magarah</i>) des montagnes voisines de:</p> +<ul style="list-style-type: circle;"> + <li><big><i>Sakkarah</i>. </big></li> + <li><big><i>Béni-Hassan</i> et environs. </big></li> + <li><big><i>Touna-Gébel</i>. </big></li> + <li><big><i>El-Tell.</i> </big></li> + <li><big><i>Samoun</i>, près de <i>Manfalouth</i>, <i>El-Eitz</i> +ou <i>El-Kab</i>. </big></li> + <li><big><i>El-Arabah</i>. </big></li> + <li><big><i>Kourna</i> et environs. </big></li> + <li><big><i>Biban-el-Molouk</i>, près de <i>Kourna</i>. </big></li> + <li><big><i>Gébel-Selséléh</i>.</big></li> +</ul> +<p>C'est dans les monuments de ce genre qu'ont journellement lieu les +plus +grandes dévastations; elles sont commises par les fellahs, soit +pour +leur propre compte, soit surtout pour celui des marchands +d'antiquités +qui les tiennent à leur solde; je sais même, à n'en +pas douter, que des +édifices ont été détruits par ces +spéculateurs européens, sur l'espoir +de découvrir quelque objet curieux dans les fondations; mais les +grottes +sculptées ou peintes, et que l'on découvre chaque jour +à <i>Sakkarah</i>, à +<i>El-Arabah</i>, à <i>Kourna</i>, sont à peu +près détruites presque aussitôt +qu'on en a fait l'ouverture, par l'ignorance et l'avidité des +fouilleurs +ou de leurs employés. Il serait plus que temps de mettre un +terme à ces +barbares dévastations, qui privent à chaque instant la +science de +monuments d'un haut intérêt, et désappointent la +curiosité des +voyageurs, lesquels, après tant de fatigues, n'ont souvent ainsi +que +des regrets à exercer sur la perte de tant de sculptures ou de +peintures +curieuses.</p> +<p>En résumé, l'intérêt bien entendu de la +science exige, non que les +fouilles soient interrompues, puisque la science acquiert chaque jour, +par ces travaux, de nouvelles certitudes et des lumières +inespérées, +mais qu'on soumette les fouilleurs à un règlement tel que +la +conservation des tombeaux découverts aujourd'hui, et à +l'avenir, soit +pleinement assurée et bien garantie contre les atteintes de +l'ignorance +ou d'une aveugle cupidité.</p> +<br> +<hr style="width: 45%;"><br> +<p><a name="N_III"></a>N° III.</p> +<p>LETTRES ÉCRITES PAR MOHAMMED, MAMOUR OU PRÉFET DE +TAHTA, A CHAMPOLLION.</p> +<br> +<p>N° 1, LETTRE DU MAMOUR.</p> +<p>Lui (Dieu). le plus cher des amis, le trésor des compagnons, +notre ami +chéri, le très-honoré, le général, +le seigneur, le respectable, que le +Dieu très-haut le conserve.</p> +<p>Après la présentation de mes salutations avec le plus +vif désir (de +vous voir), le but de cet écrit est: 1° de m'informer de +votre glorieuse +personne; 2° hier nous convînmes avec Votre Excellence qu'au +jour de la +date (de cette lettre) nous resterions ensemble, pour nous voir et pour +augmenter l'amitié. Au jour de la date, nous fîmes les +préparatifs +convenables; mais nous sommes allés le matin à Terrah +pour une affaire, +et au retour nous avons vu que vous étiez parti en bonne +santé. Par +suite de cela, vous avez une dette à acquitter envers nous; mais +nos +réclamations sont pour l'époque de votre heureux retour, +lorsque nous +vous reverrons dans la plus parfaite santé. Vous recevrez +Salamè et +Nicolas (deux serviteurs du mamour, l'un arabe, l'autre grec). Que le +Dieu très-haut vous ramène sains et saufs, et +puissions-nous vous revoir +eux et Votre Excellence doués de la plus parfaite santé; +que le Dieu +très-haut vous conserve.</p> +<p>Écrit le 3 de djoumadi premier de l'année 44 (ou 1244 +de l'hégire, 14 +novembre 1828 de J.-C.).</p> +<p>De la part de l'ami Mohammed, mamour de Tahta et de Djerdjé.</p> +<br> +<p>N° 2. AUTRE LETTRE DU MAMOUR.</p> +<p><big><br> + </big>Lui (Dieu).</p> +<p>O le plus cher des amis, le trésor des compagnons, notre ami +chéri, le +bey magnifique, que sa vie soit longue.</p> +<p>Après vous avoir présenté mes salutations avec +le plus vif désir de +vous voir, l'objet de cet écrit est: 1° de m'informer de +l'état de votre +glorieuse personne, et de votre tempérament agréable, +élégant et fort; +2° de faire parvenir à Votre Excellence la lettre que vous +avez demandée +pour Son Excellence notre frère chéri, le mamour +d'Esné. Plaise au Dieu +très-haut que vous voyagiez en bonne santé et que vous +arriviez de même. +Puissions-nous revoir Votre Excellence comblée de toutes sortes +de +biens; présentez nos salutations à nos honorables amis +qui sont en votre +compagnie, et envoyez-nous de vos nouvelles; que le Dieu +très-haut vous +conserve. Ecrit le 4 de djomnadi premier, etc.</p> +<p><br> +</p> +<p>Les lettres qu'on vient de lire étaient enfermées dans +une enveloppe +avec l'adresse suivante:</p> +<p>«Qu'elle parvienne au plus honorable des amis, au +trésor des +compagnons, +notre ami chéri, le Français fils de bey, le magnifique, +qu'il vive +longtemps au sein du bonheur.»</p> +<br> +<p>N° 3. LETTRE DE CHAMPOLLION LE JEUNE AU MAMOUR.</p> +<p><small><br> +</small>Monsieur cher et unique ami, Monsieur Mohammed-Bey, que le Dieu +très-haut le conserve!</p> +<p>Après les salutations précieuses et le grand +désir de votre agréable +présence, le motif de la présente est que, dans ce +moment, nous recevons +votre chère lettre, et votre discours m'a réjoui, et je +remercie le Ciel +de votre santé, dont je désire la continuation, et +à laquelle je dois la +lettre dont vous m'avez gratifié pour le commandant +d'Esné, de laquelle +nous vous sommes infiniment obligé. Or, ma présente +servira: 1° à +m'informer de votre chère santé; 2° si vous +désirez des nouvelles de la +nôtre, grâce au Ciel, nous sommes parfaitement bien +portant, et nous en +désirons autant et plus à vous, et nous ne serions jamais +en état de +vous manifester le grand chagrin que nous éprouvâmes de +votre +séparation; mais nous prions le Ciel que, comme il nous a +séparés, il +daigne nous réunir de nouveau, car il est le +très-puissant, et alors, à +notre heureux retour, s'il plaît à Dieu, et +possédant votre chère +présence, nous nous acquitterons de ce qui est de notre devoir. +Cela et +rien de plus. Que Dieu allonge votre vie. Mes salutations à qui +vous +croirez de convenance.</p> +<p>Votre ami,</p> +<p>CHAMPOLLION.</p> +<p>15 novembre 1828.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="TABLE_DES_MATIERES"></a> +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> +<br> +<p><a href="#AVERTISSEMENT">AVERTISSEMENT +</a><br> + <a href="#MEMOIRE">Mémoire sur le projet de +voyage +littéraire en Égypte</a> +<br> + <a href="#LETTRES">Lettres écrites pendant +le voyage +</a><br> +</p> +<p><br> +<a href="#LETTRES">LETTRES D'EGYPTE ET DE NUBIE.</a></p> +<p><a href="#PREMIERE_LETTRE">LETTRE Ire. Alexandrie, 18 août +1828 +</a><span style="margin-left: 2em;"><br> + <a href="#DEUXIEME_LETTRE">II. +Alexandrie</a></span><br> +<a href="#TROISIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">III. Le +Caire</span></a><br> +<a href="#QUATRIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">IV. Sakkarah</span></a><br> +<a href="#CINQUIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2.25em;">V. +Pyramides de Gizéh</span></a><br> +<a href="#SIXIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">VI. +Béni-Hassan et Monfalouth</span></a><br> +<a href="#SEPTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">VII. +Thèbes</span></a><br> +<a href="#HUITIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">VIII. +Philae</span></a><br> +<a href="#NEUVIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">IX. +Ouadi-Halfa, 1er janvier 1829</span></a><br> +<a href="#A_M._DACIER."><span style="margin-left: 3.5em;">Lettre +à M. Dacier (même +date)</span></a><br> +<a href="#DIXIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2.25em;">X. +Ibsamboul</span></a><br> +<a href="#ONZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">XI. +El-Mélissah</span></a><br> +<a href="#DOUZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XII. +Thèbes (Biban-el-Molouk)</span></a><br> +<a href="#TREIZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XIII. +Thèbes (Biban-el-Molouk)</span></a><br> +<a href="#QUATORZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XIV. +Thèbes +(Rhamesséion)</span></a><br> +<a href="#QUINZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">XV. +Thèbes (El-Assassif)</span></a><br> +<a href="#SEIZIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XVI. +Thèbes +(Aménophion)</span></a><br> +<a href="#DIX-SEPTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XVII. +Thèbes (rive occidentale)</span></a><br> +<a href="#DIX-HUITIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.25em;">XVIII. +Thèbes +(Médinet-Habou)</span></a><br> +<a href="#DIX-NEUVIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XIX. +Thèbes (environs de +Médinet-Habou)</span></a><br> +<a href="#VINGTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 2em;">XX. +Thèbes (Kourua)</span></a><br> +<a href="#VINGT_ET_UNIEME_LETTRE"> XXI. Sur le +Nil (Karnac et Louqsor) +</a><span style="margin-left: 1.5em;"><br> + <a href="#VINGT-DEUXIEME_LETTRE">XXII. +Le Caire</a></span><br> +<a href="#VINGT-TROISIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.25em;">XXIII. +Alexandrie</span></a><br> +<a href="#VINGT-QUATRIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XXIV. +Alexandrie, 20 et 28 novembre +1829</span></a><br> +<a href="#VINGT-CINQUIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XXV. +Toulon</span></a><br> +<a href="#VINGT-SIXIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XXVI. +Toulon, à M. le baron de +La Bouillerie</span></a><br> +<a href="#VINGT-SEPTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.25em;">XXVII. +Toulon, à M. le +vicomte de Larochefoucauld</span></a><br> +<a href="#VINGT-HUITIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1em;">XXVIII. +Toulon, 14 janvier 1830</span></a><br> +<a href="#VINGT-NEUVIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XXIX. +Aix</span></a><br> +<a href="#TRENTIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.75em;">XXX. +Toulouse</span></a><br> +<a href="#TRENTE_ET_UNIEME_LETTRE"><span style="margin-left: 1.5em;">XXXI. +Bordeaux</span></a><br> +<br> +</p> +<p>APPENDICE.</p> +<p><a href="#APPENDICE">N° I. Mémoire sommaire sur +l'histoire d'Égypte</a>, +rédigé pour le vice-roi Mohammed-Ali<span + style="margin-left: 2em;"></span><br> +<a href="#N_II">N° II. +Mémoire relatif à la conservation des +monuments de l'Égypte et de la Nubie</a>, remis au vice-roi <span + style="margin-left: 2em;"></span><br> +<a href="#N_III">N° III. +Lettres de Mohammed-Bey, mamour d'Esné</a></p> +<br> +<p> Table des matières +<br> +</p> +<p> Table alphabétique des noms de lieux</p> +<p>FIN DE LA TABLE DE MATIÈRES.</p> +<br> +<br> +<hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<a name="TABLE_ALPHABETIQUE"></a> +<h2>TABLE ALPHABETIQUE</h2> +<h2>DES NOMS DE LIEUX</h2> +<h3 style="text-align: left;">A</h3> +<dl> + <dd><big>Abaton (de Philae). <br> +Afrique (côte blanche et basse). <br> +Agrigente. <br> +Aix. <br> +Akhmin. <br> +Alexandrie. <br> +Amada. <br> +Aménophion. <br> +Amoneî. Voyez Esséboua. <br> +Antaeopolis. Voyez Qaou-el-Kébir. <br> +Antinoé. <br> +Apollonopolis Magna. Voyez Edfou. <br> +Apollonopolis Parva. Voyez Qous. <br> +Arabique (chaîne). <br> +Aschmoun. <br> +Aschmounéin. <br> +As-Souan. Voyez Syène.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left;">B</h3> +<dl> + <dd><big>Bathn-el-Bakarah. <br> +Bédréchéin. <br> +Béghé. <br> +Béhéni. <br> +Béni-Haasan. <br> +Bet-Oualli. <br> +Biban-el-Molouk. <br> +Bordeaux. <br> +Boulaq.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left;">C</h3> +<dl> + <dd><big>Caire. <span style="margin-left: 0.5em;"><br> + Citadelle.</span><span style="margin-left: 0.5em;"><br> + Palais du sultan Salabh-Eddin.</span><br> +Carrières entre Thorrah et Massarah. <br> +Cataracte (2e), (1re).<span style="margin-left: 0.5em;"></span><br> +Chéreus. Voyez Kérioun. <br> +Cité-Valette. <br> +Colonne de Pompée.<br> +Contra-Lato. <br> +Coptos. <br> +Cosseïr. <br> +Cumino (île). <br> +Cyrénaïque.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left;">D</h3> +<dl> + <dd><big>Dakkéh. <br> +Dandour. <br> +Déboud. <br> +Dendérah. <br> +Derr, Derri. <br> +Desouk. <br> +Djébel-el-Asserat. <br> +Djébel-el-Mokatteb. <br> +Djébel-Mesmès. <br> +Djébel-Selséléh.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left;">E</h3> +<dl> + <dd><big>Edfou. <br> +Égypte. Notice sommaire sur son histoire,<span + style="margin-left: 0.5em;"></span><span style="margin-left: 0.5em;"><br> + Sur la conservation de ses monuments</span><br> +El-Assassif. <br> +Eléphantine.<br> +Eléthya. Voyez El-Kab. <br> +El-Kab <br> +El-Magara <br> +El-Mélissah <br> +Embabéh <br> +Ennent. Voyez Hermonthis. <br> +Esné <span style="margin-left: 0.5em;"><br> + Temple au nord</span><br> +Ethiopie <br> +Ezbékiéh (place d', au Caire)</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left;">F</h3> +<dl> + <dd><big>Faras. <br> +Fouah.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left;">G</h3> +<dl> + <dd><big>Ghébel-Addèh.<br> +Ghirché, Ghirché-Hussan, Ghirf-Housseïn. <br> +Girgé. <br> +Girgenti. <br> +Gizéh. <br> +Gozzo (îles).</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">H</h3> +<dl> + <dd><big>Héliopolis.<br> +Hermonthis (Erment).</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left;">I</h3> +<dl> + <dd><big>Ibrim. <br> +Ibsamboul.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">K</h3> +<dl> + <dd><big>Kalabsché. <br> +Kardâssi ou Kortha. <br> +Karnac. <br> +Kefth. Voyez Coptos. <br> +Kémé, nom de l'Égypte. <br> +Kérioun. <br> +Korosko. <br> +Kourna. <br> +Kousch. Voyez Éthiopie.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">L</h3> +<dl> + <dd><big>Latopolis. Voyez Esné. <br> +Libyque (montagne). <br> +Louqsor <span style="margin-left: 0.5em;"><br> + Ses obélisques. Voyez ce mot.</span><br> +Lycopolis. Voyez Osionth. <br> +Lyon.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">M</h3> +<dl> + <dd><big>Malte. <br> +Manlak. Voyez Philae. <br> +Manthom. <br> +Marseille. <br> +Maschakit. <br> +Massarah. <br> +Médinet-Habou,<span style="margin-left: 0.5em;"><br> + Ses environs.</span><br> +Méharraka. <br> +Memnonium à Thèbes. <br> +Memphis. <br> +Ménephthéum. <br> +Miniéh. <br> +Mit-Rahinéh. <br> +Mit-Salaméh. <br> +Mokattam (mont). <br> +Montpellier.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">N</h3> +<dl> + <dd><big>Nader. <br> +Nécropole égyptienne de Saïs. <br> +Nîmes. <br> +Niphaïat, les Libyens. <br> +Nubie.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">O</h3> +<dl> + <dd><big>Obélisques de Louqsor <span + style="margin-left: 0.5em;"><br> + De Cléopâtre</span><br> +Ombos. <br> +Oph (du midi), partie méridionale de Thèbes,<span + style="margin-left: 0.5em;"><br> + Oph (les).</span><br> +Osimandyas (tombeau d') à Thèbes. <br> +Osiouth. <br> +Ouadi-Essébouâ (vallée des lions). <br> +Ouadi-Halfa.<br> +Ouest (vallée de l') à Thèbes.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">P</h3> +<dl> + <dd><big>Pallades, pallacides, leur tombeau. <br> +Panopolis. Voyez Akhmin. <br> +Philae.<br> +Phthaeï ou Typtah. Voyez Ghirché. <br> +Primis. Voyez Ibrim. <br> +Pselk et Pselcis. Voyez Dakkeh. <br> +Ptolémaïs.<br> +Pyramides.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">Q</h3> +<dl> + <dd><big>Qaou-el-Kébir.<br> +Qartas.<br> +Qous.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">R</h3> +<dl> + <dd><big>Rasât (cap).<br> +Rhamesséion à Thèbes.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">S</h3> +<dl> + <dd><big>Sabouth-el-Kadim.<br> +Saïs ou Ssa-el-Hagar.<br> +Sakkarah.<br> +Saouadéh.<br> +Saouadji.<br> +Saouafé.<br> +Schabour.<br> +Schoraféh.<br> +Sennaâr.<br> +Serré. Gharbi-Serré.<br> +Silsilis. Voyez Djébel-Selséléh. <br> +Siouph. Voyez Saouafé. <br> +Snem. Voyez Béghé. <br> +Souan, Osouan. Voyez Syène. <br> +Sowan-Kah. Voyez Eléthya. <br> +Speos-Artemidos.<br> +Spéos d'Ibrim.<br> +Ssa-el-Hagar. Voyez Saïs. <br> +Syène.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">T</h3> +<dl> + <dd><big>Taffah.<br> +Talmis. Voyez Kalabschi. <br> +Tâoud.<br> +Taphis. Voyez Taffah. <br> +Taposiris (tour des Arabes).<br> +Tébot. Voyez Déboud. <br> +Tharranéh.<br> +Thèbes, <span style="margin-left: 0.5em;"><br> + Voyez Louqsor,</span><span + style="margin-left: 0.5em;">Karnac, Kourna, Biban-el-Molouk,</span><span + style="margin-left: 0.5em;">Rhamesséion, Memnonium,</span><span + style="margin-left: 0.5em;">Osimandyas (tombeau d'), +Médinet-Habou,</span><br> + <span style="margin-left: 0.5em;"> El-Assassif, +Pallades,</span><span style="margin-left: 0.5em;">Aménophion, +Manthom, +Menephtheum.</span><br> +Thorrah.<br> +Thouloum (mosquée de).<br> +Toulon.<br> +Toulouse.<br> +Tuphium. Voyez Tâoud. <br> +Tyri. Voyez Derri.</big></dd> +</dl> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">V</h3> +<dl> + <dd><big>Vallée des Lions. Voyez Ouadi-Essébouah.</big></dd> + <dd style="text-align: left;"> + <h3><br> + </h3> + </dd> +</dl> +<div style="text-align: left;"> +<h3 style="text-align: left; font-weight: normal;">Z</h3> +</div> +<dl> + <dd><big>Zaouyet-el-Maïétin</big></dd> +</dl> +<dl> + <dd style="text-align: left;"><br> + </dd> + <dd style="text-align: left;"><br> + </dd> +</dl> +<p>FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE<br> +<br> +</p> +<span style="margin-left: 0.25em;"></span><br> +<big>NOTES: +<br> +<br> +<a name="Note_1"></a><a href="#retour_texte_note_1">[1]</a> Timsah +existait encore il y a peu de temps et +montrait avec orgueil +le certificat que Champollion le jeune lui avait donné.<br> + <br> +<a name="Note_2"></a><a href="#retour_texte_note_2">[2]</a> Un de ces +deux obélisques a +été apporté +à Paris et dressé sur la place de la Concorde.<br> +<br> +<a name="Note_3"></a><a href="#retour_texte_note_3">[3]</a> A +Bém-Hassan-el-Qadim, dans le tombeau +du nommé +Roteï (c'est l'hypogée composé d'une seule chambre +rectangulaire, ornée dans le fond de deux rangées de +trois +colonnes, et dont la porte regarde à l'ouest et la vallée +de l'Égypte), on remarque sur la paroi méridionale un +enfoncement régulièrement taillé comme pour une +armoire, et c'est dans l'épaisseur de cet enfoncement que j'ai +trouvé écrite au charbon, et presque effacée, +cette +inscription bien simple: 1800. 3e RÉGIMENT DE DRAGONS. Je me +suis +fait un devoir de repasser pieusement ces traits à l'encre noire +avec un pinceau, en ajoutant au-dessous: J.F.C. RST. 1825 (J.-F. +Champollion <i>restituit</i>).<br> + <br> +<a name="Note_4"></a><a href="#retour_texte_note_4">[4]</a> +L'évènement a prouvé +combien les +prévisions de Champollion le jeune étaient justes.</big> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10764 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/10764-h/images/045.png b/10764-h/images/045.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..211d3a9 --- /dev/null +++ b/10764-h/images/045.png diff --git a/10764-h/images/050.png b/10764-h/images/050.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..70ed845 --- /dev/null +++ b/10764-h/images/050.png diff --git a/10764-h/images/089.png b/10764-h/images/089.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0a50ecf --- /dev/null +++ b/10764-h/images/089.png diff --git a/10764-h/images/128.png b/10764-h/images/128.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9da6774 --- /dev/null +++ b/10764-h/images/128.png |
