summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/10746-h/10746-h.htm
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '10746-h/10746-h.htm')
-rw-r--r--10746-h/10746-h.htm6790
1 files changed, 6790 insertions, 0 deletions
diff --git a/10746-h/10746-h.htm b/10746-h/10746-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..ca1f716
--- /dev/null
+++ b/10746-h/10746-h.htm
@@ -0,0 +1,6790 @@
+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="Content-Type"
+ content="text/html; charset=iso-8859-1">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of Boule de Suif, by Guy de
+Maupassant.</title>
+ <style type="text/css">
+ <!--
+ * { font-family: Times;}
+ P { text-indent: 1em;
+ margin-top: .75em;
+ font-size: 14pt;
+ text-align: justify;
+ margin-bottom: .75em;
+ margin-left : 8%;
+ margin-right : 8%; }
+ H1,H2,H4,H5,H6 { text-align: center; }
+ H3 { text-align: center;
+ font-size: 26pt;
+ font-style: bold; }
+ HR { width: 33%; }
+ // -->
+ </style>
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Boule de Suif, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Boule de Suif
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: January 19, 2004 [EBook #10746]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOULE DE SUIF ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Wilelmina MalliEre and PG
+Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously
+made available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<div style="text-align: center;"><img src="1.jpg"
+ title="Boule de Suif" alt="Boule de Suif"
+ style="width: 476px; height: 768px;"><br>
+</div>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<br>
+<h2><small>LIBRAIRIE OLLENDORFF <i>48, CHAUSS&Eacute;E D'ANTIN, 50
+PARIS</i></small></h2>
+<p style="margin-left: 120px; text-align: center;"><b><i>Collection des
+Grands Romans</i></b></p>
+<p
+ style="margin-left: 120px; font-style: italic; font-weight: bold; text-align: center;">A
+1 FRANC</p>
+<p style="margin-left: 120px;">GUY DE MAUPASSANT <i>Yvette.
+Mademoiselle Fifi. Boule de Suif.</i></p>
+<p style="margin-left: 120px;">GEORGES OHNET <i>Le Ma&icirc;tre de
+Forges. Serge Panine. La Grande
+Marni&egrave;re.</i></p>
+<p style="margin-left: 120px;">ALBERT DELPIT <i>Le Fils de Coralie.</i></p>
+<p style="margin-left: 120px;">ANDR&Eacute; THEURIET <i>Sauvageonne.</i></p>
+<p style="margin-left: 120px;">REN&Eacute; MAIZEROY <i>Petite Reine.</i></p>
+<p style="margin-left: 120px;">GUSTAVE TOUDOUZE <i>Madame Lambelle.</i></p>
+<p style="margin-left: 120px;">MARIO UCHARO <i>Mon Oncle Barbassou.</i></p>
+<p style="margin-left: 120px;">JEAN RAMEAU <i>Plus que de l'Amour.</i></p>
+<p style="margin-left: 120px;">PIERRE MAEL <i>Un roman de Femme.</i></p>
+<p style="margin-left: 120px;">JULES CASE <i>La Fille &agrave;
+Blanchard.</i></p>
+<p style="margin-left: 120px;">RODHA BROUGTHON <i>Comme une Fleur.</i></p>
+<p style="margin-left: 120px;">MATHILDE SERAO <i>Adieu Amour.</i></p>
+<p style="margin-left: 120px;">MAURICE MONT&Eacute;GUT <i>Un nom sur
+une Tombe.</i></p>
+<p style="margin-left: 120px;">MAURICE LEBLANC <i>Une Femme.</i></p>
+<br>
+<p style="font-weight: bold;"><small>Envoi franco contre 1 fr. 25 par
+volume.</small></p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<br>
+<h1><big><b>Boule de Suif</b></big></h1>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<br>
+<h2>OEUVRES COMPLETES ILLUSTR&Eacute;ES DU GUY DE MAUPASSANT</h2>
+<br>
+<p style="text-align: center;">&Eacute;DITION DE LUXE</p>
+<div style="text-align: center;"></div>
+<p style="text-align: center;">(<i>Voir Catalogue &agrave; la fin du
+volume</i>.)</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<br>
+<h1>GUY DE MAUPASSANT</h1>
+<br>
+<br>
+<h1><big><b>BOULE DE SUIF</b></big></h1>
+<br>
+<h2>L'&Eacute;PAVE&#8212;D&Eacute;COUVERTE&#8212;UN PARRICIDE&#8212;LE
+RENDEZ-VOUS</h2>
+<h2>BOMBARD&#8212;LE
+PAIN
+MAUDIT&#8212;LES SABOTS&#8212;LA BUCHE</h2>
+<h2>MAGN&Eacute;TISME&#8212;DIVORCE&#8212;UNE SOIR&Eacute;E</h2>
+<br>
+<br>
+<h2 style="text-align: center;"><small>PARIS 1907</small></h2>
+<br>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="BOULE_DE_SUIF"></a>
+<h3>BOULE DE SUIF</h3>
+<br>
+<p>Pendant plusieurs jours de suite des lambeaux d'arm&eacute;e en
+d&eacute;route avaient
+travers&eacute; la ville. Ce n'&eacute;tait point de la troupe, mais
+des hordes
+d&eacute;band&eacute;es. Les hommes avaient la barbe longue et sale,
+des uniformes en
+guenilles, et ils avan&ccedil;aient d'une allure molle, sans drapeau,
+sans
+r&eacute;giment. Tous semblaient accabl&eacute;s,
+&eacute;reint&eacute;s, incapables d'une pens&eacute;e ou
+d'une r&eacute;solution, marchant seulement par habitude, et tombant de
+fatigue
+sit&ocirc;t qu'ils s'arr&ecirc;taient. On voyait surtout des
+mobilis&eacute;s, gens
+pacifiques, rentiers tranquilles, pliant sous le poids du fusil; des
+petits moblots alertes, faciles &agrave; l'&eacute;pouvante et prompts
+&agrave;
+l'enthousiasme, pr&ecirc;ts &agrave; l'attaque comme &agrave; la fuite;
+puis, au milieu
+d'eux, quelques culottes rouges, d&eacute;bris d'une division moulue
+dans une
+grande bataille; des artilleurs sombres align&eacute;s avec des
+fantassins
+divers; et, parfois, le casque brillant d'un dragon au pied pesant qui
+suivait avec peine la marche plus l&eacute;g&egrave;re des lignards.</p>
+<p>Des l&eacute;gions de francs-tireurs aux appellations
+h&eacute;ro&iuml;ques: &laquo;les Vengeurs
+de la D&eacute;faite&#8212;les Citoyens de la Tombe&#8212;les Partageurs de la
+Mort&laquo;&#8212;passaient &agrave; leur tour, avec des airs de bandits.</p>
+<p>Leurs chefs, anciens commer&ccedil;ants en draps ou en graines,
+ex-marchands de
+suif ou de savon, guerriers de circonstance, nomm&eacute;s officiers
+pour leurs
+&eacute;cus ou la longueur de leurs moustaches, couverts d'armes, de
+flanelle
+et de galons, parlaient d'une voix retentissante, discutaient plans de
+campagne, et pr&eacute;tendaient soutenir seuls la France agonisante
+sur leurs
+&eacute;paules de fanfarons; mais ils redoutaient parfois leurs propres
+soldats, gens de sac et de corde, souvent braves &agrave; outrance,
+pillards et
+d&eacute;bauch&eacute;s.</p>
+<p>Les Prussiens allaient entrer dans Rouen, disait-on.</p>
+<p>La Garde nationale qui, depuis deux mois, faisait des
+reconnaissances
+tr&egrave;s prudentes dans les bois voisins, fusillant parfois ses
+propres
+sentinelles, et se pr&eacute;parant au combat quand un petit lapin
+remuait sous
+des broussailles, &eacute;tait rentr&eacute;e dans ses foyers. Ses
+armes, ses
+uniformes, tout son attirail meurtrier, dont elle &eacute;pouvantait
+nagu&egrave;re
+les bornes des routes nationales &agrave; trois lieues &agrave; la
+ronde, avaient
+subitement disparu.</p>
+<p>Les derniers soldats fran&ccedil;ais venaient enfin de traverser la
+Seine pour
+gagner Pont-Audemer par Saint-Sever et Bourg-Achard; et, marchant
+apr&egrave;s
+tous, le g&eacute;n&eacute;ral, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, ne
+pouvant rien tenter avec ces loques
+disparates, &eacute;perdu lui-m&ecirc;me dans la grande
+d&eacute;b&acirc;cle d'un peuple habitu&eacute; &agrave;
+vaincre et d&eacute;sastreusement battu malgr&eacute; sa bravoure
+l&eacute;gendaire, s'en
+allait &agrave; pied, entre deux officiers d'ordonnance.</p>
+<p>Puis un calme profond, une attente &eacute;pouvant&eacute;e et
+silencieuse avaient
+plan&eacute; sur la cit&eacute;. Beaucoup de bourgeois bedonnants,
+&eacute;mascul&eacute;s par le
+commerce, attendaient anxieusement les vainqueurs, tremblant qu'on ne
+consid&eacute;r&acirc;t comme une arme leurs broches &agrave;
+r&ocirc;tir ou leurs grands couteaux
+de cuisine.</p>
+<p>La vie semblait arr&ecirc;t&eacute;e; les boutiques &eacute;taient
+closes, la rue muette.
+Quelquefois un habitant, intimid&eacute; par ce silence, filait
+rapidement le
+long des murs.</p>
+<p>L'angoisse de l'attente faisait d&eacute;sirer la venue de l'ennemi.</p>
+<p>Dans l'apr&egrave;s-midi du jour qui suivit le d&eacute;part des
+troupes fran&ccedil;aises,
+quelques uhlans, sortis on ne sait d'o&ugrave;, travers&egrave;rent la
+ville avec
+c&eacute;l&eacute;rit&eacute;. Puis, un peu plus tard, une masse noire
+descendit de la c&ocirc;te
+Sainte-Catherine, tandis que deux autres flots envahisseurs
+apparaissaient par les routes de Darnetal et de Boisguillaume. Les
+avant-gardes des trois corps, juste au m&ecirc;me moment, se joignirent
+sur la
+place de l'H&ocirc;tel-de-Ville; et par toutes les rues voisines,
+l'arm&eacute;e
+allemande arrivait, d&eacute;roulant ses bataillons qui faisaient
+sonner les
+pav&eacute;s sous leur pas dur et rythm&eacute;.</p>
+<p>Des commandements cri&eacute;s d'une voix inconnue et gutturale
+montaient le
+long des maisons qui semblaient mortes et d&eacute;sertes, tandis que,
+derri&egrave;re
+les volets ferm&eacute;s, des yeux guettaient ces hommes victorieux,
+ma&icirc;tres de
+la cit&eacute;, des fortunes et des vies, de par le &laquo;droit de
+guerre&raquo;.
+Les
+habitants, dans leurs chambres assombries, avaient l'affolement que
+donnent les cataclysmes, les grands bouleversements meurtriers de la
+terre, contre lesquels toute sagesse et toute force sont inutiles. Car
+la m&ecirc;me sensation repara&icirc;t chaque fois que l'ordre
+&eacute;tabli des choses est
+renvers&eacute;, que la s&eacute;curit&eacute; n'existe plus, que tout
+ce que prot&eacute;geaient
+les lois des hommes ou celles de la nature, se trouve &agrave; la merci
+d'une
+brutalit&eacute; inconsciente et f&eacute;roce. Le tremblement de terre
+&eacute;crasant sous
+les maisons croulantes un peuple entier; le fleuve
+d&eacute;bord&eacute; qui roule les
+paysans noy&eacute;s avec les cadavres des boeufs et les poutres
+arrach&eacute;es aux
+toits, ou l'arm&eacute;e glorieuse massacrant ceux qui se
+d&eacute;fendent, emmenant
+les autres prisonniers, pillant au nom du Sabre et remerciant un Dieu
+au
+son du canon, sont autant de fl&eacute;aux effrayants qui
+d&eacute;concertent toute
+croyance &agrave; la justice &eacute;ternelle, toute la confiance qu'on
+nous enseigne
+en la protection du Ciel et en la raison de l'homme.</p>
+<p>Mais &agrave; chaque porte des petits d&eacute;tachements
+frappaient, puis
+disparaissaient dans les maisons. C'&eacute;tait l'occupation
+apr&egrave;s l'invasion.
+Le devoir commen&ccedil;ait pour les vaincus de se montrer gracieux
+envers les
+vainqueurs.</p>
+<p>Au bout de quelque temps, une fois la premi&egrave;re terreur
+disparue, un
+calme nouveau s'&eacute;tablit. Dans beaucoup de familles, l'officier
+prussien
+mangeait &agrave; table. Il &eacute;tait parfois bien
+&eacute;lev&eacute;, et, par politesse,
+plaignait la France, disait sa r&eacute;pugnance en prenant part
+&agrave; cette
+guerre. On lui &eacute;tait reconnaissant de ce sentiment; puis on
+pouvait, un
+jour ou l'autre, avoir besoin de sa protection. En le m&eacute;nageant
+on
+obtiendrait peut-&ecirc;tre quelques hommes de moins &agrave; nourrir.
+Et pourquoi
+blesser quelqu'un dont on d&eacute;pendait tout &agrave; fait? Agir
+ainsi serait moins
+de la bravoure que de la t&eacute;m&eacute;rit&eacute;.&#8212;Et la
+t&eacute;m&eacute;rit&eacute; n'est plus un d&eacute;faut
+des bourgeois de Rouen, comme au temps des d&eacute;fenses
+h&eacute;ro&iuml;ques o&ugrave;
+s'illustra leur cit&eacute;.&#8212;On se disait enfin, raison supr&ecirc;me
+tir&eacute;e de
+l'urbanit&eacute; fran&ccedil;aise, qu'il demeurait bien permis
+d'&ecirc;tre poli dans son
+int&eacute;rieur pourvu qu'on ne se montr&acirc;t pas familier, en
+public, avec le
+soldat &eacute;tranger. Au dehors on ne se connaissait plus, mais dans
+la
+maison on causait volontiers, et l'Allemand demeurait plus longtemps,
+chaque soir, &agrave; se chauffer au foyer commun.</p>
+<p>La ville m&ecirc;me reprenait peu &agrave; peu de son aspect
+ordinaire. Les Fran&ccedil;ais
+ne sortaient gu&egrave;re encore, mais les soldats prussiens
+grouillaient dans
+les rues. Du reste, les officiers de hussards bleus, qui
+tra&icirc;naient avec
+arrogance leurs grands outils de mort sur le pav&eacute;, ne semblaient
+pas
+avoir pour les simples citoyens &eacute;norm&eacute;ment plus de
+m&eacute;pris que les
+officiers de chasseurs, qui, l'ann&eacute;e d'avant, buvaient aux
+m&ecirc;mes caf&eacute;s.</p>
+<p>Il y avait cependant quelque chose dans l'air, quelque chose de
+subtil
+et d'inconnu, une atmosph&egrave;re &eacute;trang&egrave;re
+intol&eacute;rable, comme une odeur
+r&eacute;pandue, l'odeur de l'invasion. Elle emplissait les demeures et
+les
+places publiques, changeait le go&ucirc;t des aliments, donnait
+l'impression
+d'&ecirc;tre en voyage, tr&egrave;s loin, chez des tribus barbares et
+dangereuses.</p>
+<p>Les vainqueurs exigeaient de l'argent, beaucoup d'argent. Les
+habitants
+payaient toujours; ils &eacute;taient riches d'ailleurs. Mais plus un
+n&eacute;gociant
+normand devient opulent et plus il souffre de tout sacrifice, de toute
+parcelle de sa fortune qu'il voit passer aux mains d'un autre.</p>
+<p>Cependant, &agrave; deux ou trois lieues sous la ville, en suivant
+le cours de
+la rivi&egrave;re, vers Croisset, Dieppedalle ou Biessart, les
+mariniers et les
+p&ecirc;cheurs ramenaient souvent du fond de l'eau quelque cadavre
+d'Allemand
+gonfl&eacute; dans son uniforme, tu&eacute; d'un coup de couteau ou de
+savate, la t&ecirc;te
+&eacute;cras&eacute;e par une pierre, ou jet&eacute; &agrave; l'eau
+d'une pouss&eacute;e du haut d'un pont.
+Les vases du fleuve ensevelissaient ces vengeances obscures, sauvages
+et
+l&eacute;gitimes, h&eacute;ro&iuml;smes inconnus, attaques muettes,
+plus p&eacute;rilleuses que
+les batailles au grand jour et sans le retentissement de la gloire.</p>
+<p>Car la haine de l'&Eacute;tranger arme toujours quelques
+Intr&eacute;pides pr&ecirc;ts &agrave;
+mourir pour une Id&eacute;e.</p>
+<p>Enfin, comme les envahisseurs, bien qu'assuj&eacute;tissant la ville
+&agrave; leur
+inflexible discipline, n'avaient accompli aucune des horreurs que la
+renomm&eacute;e leur faisait commettre tout le long de leur marche
+triomphale,
+on s'enhardit, et le besoin du n&eacute;goce travailla de nouveau le
+coeur des
+commer&ccedil;ants du pays. Quelques-uns avaient de gros
+int&eacute;r&ecirc;ts engag&eacute;s au
+Havre que l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise occupait, et ils voulurent
+tenter de gagner
+ce port en allant par terre &agrave; Dieppe o&ugrave; ils
+s'embarqueraient.</p>
+<p>On employa l'influence des officiers allemands dont on avait fait la
+connaissance, et une autorisation de d&eacute;part fut obtenue du
+g&eacute;n&eacute;ral en
+chef.</p>
+<p>Donc, une grande diligence &agrave; quatre chevaux ayant
+&eacute;t&eacute; retenue pour ce
+voyage, et dix personnes s'&eacute;tant fait inscrire chez le
+voiturier, on
+r&eacute;solut de partir un mardi matin, avant le jour, pour
+&eacute;viter tout
+rassemblement.</p>
+<p>Depuis quelque temps d&eacute;j&agrave; la gel&eacute;e avait durci
+la terre, et le lundi,
+vers trois heures, de gros nuages noirs venant du Nord
+apport&egrave;rent la
+neige qui tomba sans interruption pendant toute la soir&eacute;e et
+toute la
+nuit.</p>
+<p>A quatre heures et demie du matin, les voyageurs se r&eacute;unirent
+dans la
+cour de l'H&ocirc;tel de Normandie, o&ugrave; l'on devait monter en
+voiture.</p>
+<p>Ils &eacute;taient encore pleins de sommeil, et grelottaient de
+froid sous
+leurs couvertures. On se voyait mal dans l'obscurit&eacute;; et
+l'entassement
+des lourds v&ecirc;tements d'hiver faisait ressembler tous ces corps
+&agrave; des
+cur&eacute;s ob&egrave;ses avec leurs longues soutanes. Mais deux
+hommes se
+reconnurent, un troisi&egrave;me les aborda, ils
+caus&egrave;rent:&#8212;&laquo;J'emm&egrave;ne ma
+femme,&raquo;&#8212;dit l'un.&#8212;&laquo;J'en fais autant.&raquo;&#8212;&laquo;Et moi
+aussi.&raquo;&#8212;Le premier
+ajouta:&#8212;&laquo;Nous ne reviendrons pas &agrave; Rouen, et si les
+Prussiens
+approchent du Havre nous gagnerons l'Angleterre.&raquo;&#8212;Tous avaient
+les
+m&ecirc;mes projets, &eacute;tant de complexion semblable.</p>
+<p>Cependant on n'attelait pas la voiture. Une petite lanterne, que
+portait
+un valet d'&eacute;curie, sortait de temps &agrave; autre d'une porte
+obscure pour
+dispara&icirc;tre imm&eacute;diatement dans une autre. Des pieds de
+chevaux
+frappaient la terre, amortis par le fumier des liti&egrave;res, et une
+voix
+d'homme parlant aux b&ecirc;tes et jurant s'entendait au fond du
+b&acirc;timent. Un
+l&eacute;ger murmure de grelots annon&ccedil;a qu'on maniait les
+harnais; ce murmure
+devint bient&ocirc;t un fr&eacute;missement clair et continu,
+rythm&eacute; par le mouvement
+de l'animal, s'arr&ecirc;tant parfois, puis reprenant dans une brusque
+secousse qu'accompagnait le bruit mat d'un sabot ferr&eacute; battant
+le sol.</p>
+<p>La porte subitement se ferma. Tout bruit cessa. Les bourgeois
+gel&eacute;s
+s'&eacute;taient tus; ils demeuraient immobiles et roidis.</p>
+<p>Un rideau de flocons blancs ininterrompu miroitait sans cesse en
+descendant vers la terre; il effa&ccedil;ait les formes, poudrait les
+choses
+d'une mousse de glace; et l'on n'entendait plus, dans le grand silence
+de la ville calme et ensevelie sous l'hiver, que ce froissement vague,
+innommable et flottant, de la neige qui tombe, plut&ocirc;t sensation
+que
+bruit, entrem&ecirc;lement d'atomes l&eacute;gers qui semblaient emplir
+l'espace,
+couvrir le monde.</p>
+<p>L'homme reparut, avec sa lanterne, tirant au bout d'une corde un
+cheval
+triste qui ne venait pas volontiers. Il le pla&ccedil;a contre le
+timon,
+attacha les traits, tourna longtemps autour pour assurer les harnais,
+car il ne pouvait se servir que d'une main, l'autre portant sa
+lumi&egrave;re.
+Comme il allait chercher la seconde b&ecirc;te, il remarqua tous ces
+voyageurs
+immobiles, d&eacute;j&agrave; blancs de neige, et leur
+dit:&#8212;&laquo;Pourquoi
+ne montez-vous
+pas dans la voiture, vous serez &agrave; l'abri, au moins.&raquo;</p>
+<p>Ils n'y avaient pas song&eacute;, sans doute, et ils se
+pr&eacute;cipit&egrave;rent. Les
+trois hommes install&egrave;rent leurs femmes dans le fond,
+mont&egrave;rent ensuite;
+puis les autres formes ind&eacute;cises et voil&eacute;es prirent
+&agrave; leur tour les
+derni&egrave;res places sans &eacute;changer une parole.</p>
+<p>Le plancher &eacute;tait couvert de paille o&ugrave; les pieds
+s'enfonc&egrave;rent. Les
+dames du fond, ayant apport&eacute; des petites chaufferettes en cuivre
+avec un
+charbon chimique, allum&egrave;rent ces appareils, et, pendant quelque
+temps, &agrave;
+voix basse, elles en &eacute;num&eacute;r&egrave;rent les avantages, se
+r&eacute;p&eacute;tant des choses
+qu'elles savaient d&eacute;j&agrave; depuis longtemps.</p>
+<p>Enfin, la diligence &eacute;tant attel&eacute;e, avec six chevaux au
+lieu de quatre &agrave;
+cause du tirage plus p&eacute;nible, une voix du dehors
+demanda:&#8212;&laquo;Tout
+le
+monde est-il mont&eacute;?&raquo;&#8212;Une voix du dedans
+r&eacute;pondit:&#8212;&laquo;Oui.&raquo;&#8212;On partit.</p>
+<p>La voiture avan&ccedil;ait lentement, lentement, &agrave; tout
+petits pas. Les roues
+s'enfon&ccedil;aient dans la neige; le coffre entier geignait avec des
+craquements sourds; les b&ecirc;tes glissaient, soufflaient, fumaient;
+et le
+fouet gigantesque du cocher claquait sans repos, voltigeait de tous les
+c&ocirc;t&eacute;s, se nouant et se d&eacute;roulant comme un serpent
+mince, et cinglant
+brusquement quelque croupe rebondie qui se tendait alors sous un effort
+plus violent.</p>
+<p>Mais le jour imperceptiblement grandissait. Ces flocons
+l&eacute;gers qu'un
+voyageur, Rouennais pur sang, avait compar&eacute;s &agrave; une pluie
+de coton, ne
+tombaient plus. Une lueur sale filtrait &agrave; travers de gros nuages
+obscurs
+et lourds qui rendaient plus &eacute;clatante la blancheur de la
+campagne o&ugrave;
+apparaissaient tant&ocirc;t une ligne de grands arbres v&ecirc;tus de
+givre, tant&ocirc;t
+une chaumi&egrave;re avec un capuchon de neige.</p>
+<p>Dans la voiture, on se regardait curieusement, &agrave; la triste
+clart&eacute; de
+cette aurore.</p>
+<p>Tout au fond, aux meilleures places, sommeillaient, en face l'un de
+l'autre, M. et Mme Loiseau, des marchands de vins en gros de la rue
+Grand-Pont.</p>
+<p>Ancien commis d'un patron ruin&eacute; dans les affaires, Loiseau
+avait achet&eacute;
+le fonds et fait fortune. Il vendait &agrave; tr&egrave;s bon
+march&eacute; de tr&egrave;s mauvais
+vin aux petits d&eacute;bitants des campagnes et passait parmi ses
+connaissances et ses amis pour un fripon madr&eacute;, un vrai Normand
+plein
+de ruses et de jovialit&eacute;.</p>
+<p>Sa r&eacute;putation de filou &eacute;tait si bien &eacute;tablie,
+qu'un soir, &agrave; la
+pr&eacute;fecture, M. Tournel, auteur de fables et de chansons, esprit
+mordant
+et fin, une gloire locale, ayant propos&eacute; aux dames qu'il voyait
+un peu
+somnolentes de faire une partie de &laquo;Loiseau vole&raquo;, le mot
+lui-m&ecirc;me vola
+&agrave; travers les salons du pr&eacute;fet, puis, gagnant ceux de la
+ville, avait
+fait rire pendant un mois toutes les m&acirc;choires de la province.</p>
+<p>Loiseau &eacute;tait en outre c&eacute;l&egrave;bre par ses farces
+de toute nature, ses
+plaisanteries bonnes ou mauvaises; et personne ne pouvait parler de lui
+sans ajouter imm&eacute;diatement:&#8212;&laquo;Il est impayable, ce
+Loiseau.&raquo;</p>
+<p>De taille exigu&euml;, il pr&eacute;sentait un ventre en ballon
+surmont&eacute; d'une face
+rougeaude entre deux favoris grisonnants.</p>
+<p>Sa femme, grande, forte, r&eacute;solue, avec la voix haute et la
+d&eacute;cision
+rapide, &eacute;tait l'ordre et l'arithm&eacute;tique de la maison de
+commerce, qu'il
+animait par son activit&eacute; joyeuse.</p>
+<p>A c&ocirc;t&eacute; d'eux se tenait, plus digne, appartenant
+&agrave; une caste sup&eacute;rieure,
+M. Carr&eacute;-Lamadon, homme consid&eacute;rable, pos&eacute; dans
+les cotons, propri&eacute;taire
+de trois filatures, officier de la L&eacute;gion d'honneur et membre du
+Conseil
+g&eacute;n&eacute;ral. Il &eacute;tait rest&eacute;, tout le temps de
+l'Empire, chef de l'opposition
+bienveillante, uniquement pour se faire payer plus cher son ralliement
+&agrave;
+la cause qu'il combattait avec des armes courtoises, selon sa propre
+expression. Mme Carr&eacute;-Lamadon, beaucoup plus jeune que son mari,
+demeurait la consolation des officiers de bonne famille envoy&eacute;s
+&agrave; Rouen
+en garnison.</p>
+<p>Elle faisait vis-&agrave;-vis &agrave; son &eacute;poux, toute
+petite, toute mignonne, toute
+jolie, pelotonn&eacute;e dans ses fourrures, et regardait d'un oeil
+navr&eacute;
+l'int&eacute;rieur lamentable de la voiture.</p>
+<p>Ses voisins, le comte et la comtesse Hubert de Br&eacute;ville,
+portaient un
+des noms les plus anciens et les plus nobles de Normandie. Le comte,
+vieux gentilhomme de grande tournure, s'effor&ccedil;ait d'accentuer,
+par les
+artifices de sa toilette, sa ressemblance naturelle avec le roy Henri
+IV
+qui, suivant une l&eacute;gende glorieuse pour la famille, avait rendu
+grosse
+une dame de Br&eacute;ville dont le mari, pour ce fait, &eacute;tait
+devenu comte et
+gouverneur de province.</p>
+<p>Coll&egrave;gue de M. Carr&eacute;-Lamadon au Conseil
+g&eacute;n&eacute;ral, le comte Hubert
+repr&eacute;sentait le parti orl&eacute;aniste dans le
+d&eacute;partement. L'histoire de son
+mariage avec la fille d'un petit armateur de Nantes &eacute;tait
+toujours
+demeur&eacute;e myst&eacute;rieuse. Mais comme la comtesse avait grand
+air, recevait
+mieux que personne, passait m&ecirc;me pour avoir &eacute;t&eacute;
+aim&eacute;e par un des fils de
+Louis-Philippe, toute la noblesse lui faisait f&ecirc;te, et son salon
+demeurait le premier du pays, le seul o&ugrave; se conserv&acirc;t la
+vieille
+galanterie, et dont l'entr&eacute;e f&ucirc;t difficile.</p>
+<p>La fortune des Br&eacute;ville, toute en biens-fonds, atteignait,
+disait-on,
+cinq cent mille livres de revenu.</p>
+<p>Ces six personnes formaient le fond de la voiture, le
+c&ocirc;t&eacute; de la soci&eacute;t&eacute;
+rent&eacute;e, sereine et forte, des honn&ecirc;tes gens
+autoris&eacute;s qui ont de la
+Religion et des Principes.</p>
+<p>Par un hasard &eacute;trange, toutes les femmes se trouvaient sur le
+m&ecirc;me banc;
+et la comtesse avait encore pour voisines deux bonnes soeurs qui
+&eacute;grenaient de longs chapelets en marmottant des <i>Pater</i> et
+des <i>Ave</i>.
+L'une &eacute;tait vieille avec une face d&eacute;fonc&eacute;e par la
+petite v&eacute;role comme si
+elle e&ucirc;t re&ccedil;u &agrave; bout portant une bord&eacute;e de
+mitraille en pleine figure.
+L'autre, tr&egrave;s ch&eacute;tive, avait une t&ecirc;te jolie et
+maladive sur une poitrine
+de phtisique rong&eacute;e par cette foi d&eacute;vorante qui fait les
+martyrs et les
+illumin&eacute;s.</p>
+<p>En face des deux religieuses, un homme et une femme attiraient les
+regards de tous.</p>
+<p>L'homme, bien connu, &eacute;tait Cornudet le d&eacute;moc, la
+terreur des gens
+respectables. Depuis vingt ans, il trempait sa grande barbe rousse dans
+les bocks de tous les caf&eacute;s d&eacute;mocratiques. Il avait
+mang&eacute; avec les
+fr&egrave;res et amis une assez belle fortune qu'il tenait de son
+p&egrave;re, ancien
+confiseur, et il attendait impatiemment la R&eacute;publique pour
+obtenir enfin
+la place m&eacute;rit&eacute;e par tant de consommations
+r&eacute;volutionnaires. Au Quatre
+Septembre, par suite d'une farce peut-&ecirc;tre, il s'&eacute;tait cru
+nomm&eacute; pr&eacute;fet,
+mais quand il voulut entrer en fonctions, les gar&ccedil;ons de bureau,
+demeur&eacute;s seuls ma&icirc;tres de la place, refus&egrave;rent de
+le reconna&icirc;tre, ce qui
+le contraignit &agrave; la retraite. Fort bon gar&ccedil;on, du reste,
+inoffensif et
+serviable, il s'&eacute;tait occup&eacute; avec une ardeur incomparable
+d'organiser la
+d&eacute;fense. Il avait fait creuser des trous dans les plaines,
+coucher tous
+les jeunes arbres des for&ecirc;ts voisines, sem&eacute; des
+pi&egrave;ges sur toutes les
+routes, et, &agrave; l'approche de l'ennemi, satisfait de ses
+pr&eacute;paratifs, il
+s'&eacute;tait vivement repli&eacute; vers la ville.</p>
+<p>Il pensait maintenant se rendre encore plus utile au Havre,
+o&ugrave; de
+nouveaux retranchements allaient &ecirc;tre n&eacute;cessaires.</p>
+<p>La femme, une de celles appel&eacute;es galantes, &eacute;tait
+c&eacute;l&egrave;bre par son
+embonpoint pr&eacute;coce qui lui avait valu le surnom de Boule de
+Suif.
+Petite, ronde de partout, grasse &agrave; lard, avec des doigts
+bouffis,
+&eacute;trangl&eacute;s aux phalanges, pareils &agrave; des chapelets
+de courtes saucisses;
+avec une peau luisante et tendue, une gorge &eacute;norme qui saillait
+sous sa
+robe, elle restait cependant app&eacute;tissante et courue, tant sa
+fra&icirc;cheur
+faisait plaisir &agrave; voir. Sa figure &eacute;tait une pomme rouge,
+un bouton de
+pivoine pr&ecirc;t &agrave; fleurir; et l&agrave;-dedans s'ouvraient,
+en haut, deux yeux
+noirs magnifiques, ombrag&eacute;s de grands cils &eacute;pais qui
+mettaient une ombre
+dedans; en bas, une bouche charmante, &eacute;troite, humide pour le
+baiser,
+meubl&eacute;e de quenottes luisantes et microscopiques.</p>
+<p>Elle &eacute;tait de plus, disait-on, pleine de qualit&eacute;s
+inappr&eacute;ciables.</p>
+<p>Aussit&ocirc;t qu'elle fut reconnue, des chuchotements coururent
+parmi les
+femmes honn&ecirc;tes, et les mots de &laquo;prostitu&eacute;e&raquo;,
+de &laquo;honte
+publique&raquo; furent
+chuchot&eacute;s si haut qu'elle leva la t&ecirc;te. Alors elle promena
+sur ses
+voisins un regard tellement provocant et hardi qu'un grand silence
+aussit&ocirc;t r&eacute;gna, et tout le monde baissa les yeux &agrave;
+l'exception de
+Loiseau, qui la guettait d'un air &eacute;moustill&eacute;.</p>
+<p>Mais bient&ocirc;t la conversation reprit entre les trois dames, que
+la
+pr&eacute;sence de cette fille avait rendues subitement amies, presque
+intimes.
+Elles devaient faire, leur semblait-il, comme un faisceau de leurs
+dignit&eacute;s d'&eacute;pouses en face de cette vendue sans vergogne;
+car l'amour
+l&eacute;gal le prend toujours de haut avec son libre confr&egrave;re.</p>
+<p>Les trois hommes aussi, rapproch&eacute;s par un instinct de
+conservateurs &agrave;
+l'aspect de Cornudet, parlaient argent d'un certain ton
+d&eacute;daigneux pour
+les pauvres. Le comte Hubert disait les d&eacute;g&acirc;ts que lui
+avaient fait
+subir les Prussiens, les pertes qui r&eacute;sulteraient du
+b&eacute;tail vol&eacute; et des
+r&eacute;coltes perdues, avec une assurance de grand seigneur dix fois
+millionnaire que ces ravages g&ecirc;neraient &agrave; peine une
+ann&eacute;e. M.
+Carr&eacute;-Lamadon, fort &eacute;prouv&eacute; dans l'industrie
+cotonni&egrave;re, avait eu soin
+d'envoyer six cent mille francs en Angleterre, une poire pour la soif
+qu'il se m&eacute;nageait &agrave; toute occasion. Quant &agrave;
+Loiseau, il s'&eacute;tait arrang&eacute;
+pour vendre &agrave; l'Intendance fran&ccedil;aise tous les vins
+communs qui lui
+restaient en cave, de sorte que l'&Eacute;tat lui devait une somme
+formidable
+qu'il comptait bien toucher au Havre.</p>
+<p>Et tous les trois se jetaient des coups d'oeil rapides et amicaux.
+Bien
+que de conditions diff&eacute;rentes, ils se sentaient fr&egrave;res
+par l'argent, de
+la grande franc-ma&ccedil;onnerie de ceux qui poss&egrave;dent, qui
+font sonner de
+l'or en mettant la main dans la poche de leur culotte.</p>
+<p>La voiture allait si lentement qu'&agrave; dix heures du matin on
+n'avait pas
+fait quatre lieues. Les hommes descendirent trois fois pour monter des
+c&ocirc;tes &agrave; pied. On commen&ccedil;ait &agrave;
+s'inqui&eacute;ter, car on devait d&eacute;jeuner &agrave;
+T&ocirc;tes et l'on d&eacute;sesp&eacute;rait maintenant d'y parvenir
+avant la nuit. Chacun
+guettait pour apercevoir un cabaret sur la route, quand la diligence
+sombra dans un amoncellement de neige et il fallut deux heures pour la
+d&eacute;gager.</p>
+<p>L'app&eacute;tit grandissait, troublait les esprits; et aucune
+gargote, aucun
+marchand de vin ne se montraient, l'approche des Prussiens et le
+passage
+des troupes fran&ccedil;aises affam&eacute;es ayant effray&eacute;
+toutes les industries.</p>
+<p>Les messieurs coururent aux provisions dans les fermes au bord du
+chemin, mais ils n'y trouv&egrave;rent pas m&ecirc;me de pain, car le
+paysan d&eacute;fiant
+cachait ses r&eacute;serves dans la crainte d'&ecirc;tre pill&eacute;
+par les soldats qui,
+n'ayant rien &agrave; se mettre sous la dent, prenaient par force ce
+qu'ils
+d&eacute;couvraient.</p>
+<p>Vers une heure de l'apr&egrave;s-midi, Loiseau annon&ccedil;a que
+d&eacute;cid&eacute;ment il se
+sentait un rude creux dans l'estomac. Tout le monde souffrait comme lui
+depuis longtemps; et le violent besoin de manger, augmentant toujours,
+avait tu&eacute; les conversations.</p>
+<p>De temps en temps, quelqu'un b&acirc;illait; un autre presque
+aussit&ocirc;t
+l'imitait; et chacun, &agrave; tour de r&ocirc;le, suivant son
+caract&egrave;re, son
+savoir-vivre et sa position sociale, ouvrait la bouche avec fracas ou
+modestement en portant vite sa main devant le trou b&eacute;ant
+d'o&ugrave; sortait
+une vapeur.</p>
+<p>Boule de Suif, &agrave; plusieurs reprises, se pencha comme si elle
+cherchait
+quelque chose sous ses jupons. Elle h&eacute;sitait une seconde,
+regardait ses
+voisins, puis se redressait tranquillement. Les figures &eacute;taient
+p&acirc;les et
+crisp&eacute;es. Loiseau affirma qu'il payerait mille francs un
+jambonneau. Sa
+femme fit un geste comme pour protester; puis elle se calma. Elle
+souffrait toujours en entendant parler d'argent gaspill&eacute;, et ne
+comprenait m&ecirc;me pas les plaisanteries sur ce sujet. &laquo;Le
+fait est
+que je
+ne me sens pas bien, dit le comte, comment n'ai-je pas song&eacute;
+&agrave; apporter
+des provisions?&raquo;&#8212;Chacun se faisait le m&ecirc;me reproche.</p>
+<p>Cependant, Cornudet avait une gourde pleine de rhum; il en offrit;
+on
+refusa froidement. Loiseau seul en accepta deux gouttes, et, lorsqu'il
+rendit la gourde, il remercia: &laquo;C'est bon tout de m&ecirc;me,
+&ccedil;a
+r&eacute;chauffe, et
+&ccedil;a trompe l'app&eacute;tit.&raquo;&#8212;L'alcool le mit en belle
+humeur et
+il proposa de
+faire comme sur le petit navire de la chanson: de manger le plus gras
+des voyageurs. Cette allusion indirecte &agrave; Boule de Suif choqua
+les gens
+bien &eacute;lev&eacute;s. On ne r&eacute;pondit pas; Cornudet seul eut
+un sourire. Les deux
+bonnes soeurs avaient cess&eacute; de marmotter leur rosaire, et, les
+mains
+enfonc&eacute;es dans leurs grandes manches, elles se tenaient
+immobiles,
+baissant obstin&eacute;ment les yeux, offrant sans doute au Ciel la
+souffrance
+qu'il leur envoyait.</p>
+<p>Enfin, &agrave; trois heures, comme on se trouvait au milieu d'une
+plaine
+interminable, sans un seul village en vue, Boule de Suif se baissant
+vivement, retira de sous la banquette un large panier couvert d'une
+serviette blanche.</p>
+<p>Elle en sortit d'abord une petite assiette de fa&iuml;ence, une fine
+timbale
+en argent, puis une vaste terrine dans laquelle deux poulets entiers,
+tout d&eacute;coup&eacute;s, avaient confi sous leur gel&eacute;e; et
+l'on apercevait encore
+dans le panier d'autres bonnes choses envelopp&eacute;es, des
+p&acirc;t&eacute;s, des
+fruits, des friandises, les provisions pr&eacute;par&eacute;es pour un
+voyage de trois
+jours, afin de ne point toucher &agrave; la cuisine des auberges.
+Quatre
+goulots de bouteilles passaient entre les paquets de nourriture. Elle
+prit une aile de poulet et, d&eacute;licatement, se mit &agrave; la
+manger avec un de
+ces petits pains qu'on appelle &laquo;R&eacute;gence&raquo; en
+Normandie.</p>
+<p>Tous les regards &eacute;taient tendus vers elle. Puis l'odeur se
+r&eacute;pandit,
+&eacute;largissant les narines, faisant venir aux bouches une salive
+abondante
+avec une contraction douloureuse de la m&acirc;choire sous les
+oreilles. Le
+m&eacute;pris des dames pour cette fille devenait f&eacute;roce, comme
+une envie de la
+tuer ou de la jeter en bas de la voiture, dans la neige, elle, sa
+timbale, son panier et ses provisions.</p>
+<p>Mais Loiseau d&eacute;vorait des yeux la terrine de poulet. Il dit:
+&laquo;A la bonne
+heure, madame a eu plus de pr&eacute;caution que nous. Il y a des
+personnes qui
+savent toujours penser &agrave; tout.&raquo; Elle leva la t&ecirc;te
+vers
+lui: &laquo;Si vous en
+d&eacute;sirez, monsieur? C'est dur de je&ucirc;ner depuis le
+matin.&raquo;
+Il salua: &laquo;Ma
+foi, franchement, je ne refuse pas, je n'en peux plus. A la guerre
+comme
+&agrave; la guerre, n'est-ce pas, madame?&raquo; Et, jetant un regard
+circulaire, il
+ajouta: &laquo;Dans des moments comme celui-ci, on est bien aise de
+trouver
+des gens qui vous obligent.&raquo;&#8212;Il avait un journal qu'il
+&eacute;tendit
+pour ne
+point tacher son pantalon, et sur la pointe d'un couteau toujours
+log&eacute;
+dans sa poche, il enleva une cuisse toute vernie de gel&eacute;e, la
+d&eacute;pe&ccedil;a des
+dents, puis la m&acirc;cha avec une satisfaction si &eacute;vidente
+qu'il y eut dans
+la voiture un grand soupir de d&eacute;tresse.</p>
+<p>Mais Boule de Suif, d'une voix humble et douce, proposa aux bonnes
+soeurs de partager sa collation. Elles accept&egrave;rent toutes les
+deux
+instantan&eacute;ment, et, sans lever les yeux, se mirent &agrave;
+manger tr&egrave;s vite
+apr&egrave;s avoir balbuti&eacute; des remerciements. Cornudet ne
+refusa pas non plus
+les offres de sa voisine, et l'on forma avec les religieuses une sorte
+de table en d&eacute;veloppant des journaux sur les genoux.</p>
+<p>Les bouches s'ouvraient et se fermaient sans cesse, avalaient,
+mastiquaient, engloutissaient f&eacute;rocement. Loiseau, dans son
+coin,
+travaillait dur, et, &agrave; voix basse, il engageait sa femme
+&agrave; l'imiter.
+Elle r&eacute;sista longtemps, puis, apr&egrave;s une crispation qui
+lui parcourut les
+entrailles, elle c&eacute;da. Alors son mari, arrondissant sa phrase,
+demanda &agrave;
+leur &laquo;charmante compagne&raquo; si elle lui permettait d'offrir
+un petit
+morceau &agrave; Mme Loiseau. Elle dit: &laquo;Mais oui, certainement,
+monsieur,&raquo;
+avec un sourire aimable, et tendit la terrine.</p>
+<p>Un embarras se produisit lorsqu'on e&ucirc;t d&eacute;bouch&eacute;
+la premi&egrave;re bouteille de
+bordeaux: il n'y avait qu'une timbale. On se la passa apr&egrave;s
+l'avoir
+essuy&eacute;e. Cornudet seul, par galanterie sans doute, posa ses
+l&egrave;vres &agrave; la
+place humide encore des l&egrave;vres de sa voisine.</p>
+<p>Alors, entour&eacute;s de gens qui mangeaient, suffoqu&eacute;s par
+les &eacute;manations des
+nourritures, le comte et la comtesse de Br&eacute;ville, ainsi que M.
+et Mme
+Carr&eacute;-Lamadon souffrirent ce supplice odieux qui a gard&eacute;
+le nom de
+Tantale. Tout d'un coup la jeune femme du manufacturier poussa un
+soupir
+qui fit retourner les t&ecirc;tes; elle &eacute;tait aussi blanche que
+la neige du
+dehors; ses yeux se ferm&egrave;rent, son front tomba: elle avait perdu
+connaissance. Son mari, affol&eacute;, implorait le secours de tout le
+monde.
+Chacun perdait l'esprit, quand la plus &acirc;g&eacute;e des bonnes
+soeurs, soutenant
+la t&ecirc;te de la malade, glissa entre ses l&egrave;vres la timbale
+de Boule de
+Suif et lui fit avaler quelques gouttes de vin. La jolie dame remua,
+ouvrit les yeux, sourit et d&eacute;clara d'une voix mourante qu'elle
+se
+sentait fort bien maintenant. Mais, afin que cela ne se
+renouvel&acirc;t plus,
+la religieuse la contraignit &agrave; boire un plein verre de bordeaux,
+et
+elle ajouta:&#8212;&laquo;C'est la faim, pas autre chose.&raquo; Alors Boule
+de Suif,
+rougissante et embarrass&eacute;e, balbutia en regardant les quatre
+voyageurs
+rest&eacute;s &agrave; jeun: &laquo;Mon Dieu, si j'osais offrir
+&agrave; ces
+messieurs et &agrave; ces
+dames ...&raquo; Elle se tut, craignant un outrage. Loiseau prit la
+parole: &laquo;Eh, parbleu, dans des cas pareils tout le monde est
+fr&egrave;re et
+doit
+s'aider. Allons, mesdames, pas de c&eacute;r&eacute;monie, acceptez,
+que diable!
+Savons-nous si nous trouverons seulement une maison o&ugrave; passer la
+nuit?
+Du train dont nous allons nous ne serons pas &agrave; T&ocirc;tes avant
+demain
+midi.&raquo;&#8212;On h&eacute;sitait, personne n'osant assumer la
+responsabilit&eacute; du &laquo;oui&raquo;.</p>
+<p>Mais le comte trancha la question. Il se tourna vers la grosse fille
+intimid&eacute;e, et, prenant son grand air de gentilhomme, il lui dit:
+&laquo;Nous
+acceptons avec reconnaissance, madame.&raquo;</p>
+<p>Le premier pas seul co&ucirc;tait. Une fois le Rubicon pass&eacute;,
+on s'en donna
+carr&eacute;ment. Le panier fut vid&eacute;. Il contenait encore un
+p&acirc;t&eacute; de foie gras,
+un p&acirc;t&eacute; de mauviettes, un morceau de langue fum&eacute;e,
+des poires de
+Crassane, un pav&eacute; de Pont-l'Ev&ecirc;que, des petits-fours et
+une tasse pleine
+de cornichons et d'oignons au vinaigre, Boule de Suif, comme toutes les
+femmes, adorant les crudit&eacute;s.</p>
+<p>On ne pouvait manger les provisions de cette fille sans lui parler.
+Donc
+on causa, avec r&eacute;serve d'abord, puis, comme elle se tenait fort
+bien, on
+s'abandonna davantage. Mmes de Br&eacute;ville et Carr&eacute;-Lamadon,
+qui avaient un
+grand savoir-vivre, se firent gracieuses avec d&eacute;licatesse. La
+comtesse
+surtout montra cette condescendance aimable des tr&egrave;s nobles
+dames
+qu'aucun contact ne peut salir, et fut charmante. Mais la forte Mme
+Loiseau, qui avait une &acirc;me de gendarme, resta rev&ecirc;che,
+parlant peu et
+mangeant beaucoup.</p>
+<p>On s'entretint de la guerre, naturellement. On raconta des faits
+horribles des Prussiens, des traits de bravoure des Fran&ccedil;ais; et
+tous
+ces gens qui fuyaient rendirent hommage au courage des autres. Les
+histoires personnelles commenc&egrave;rent bient&ocirc;t, et Boule de
+Suif raconta,
+avec une &eacute;motion vraie, avec cette chaleur de parole qu'ont
+parfois les
+filles pour exprimer leurs emportements naturels, comment elle avait
+quitt&eacute; Rouen: &laquo;J'ai cru d'abord que je pourrais rester,
+dit-elle.
+J'avais ma maison pleine de provisions, et j'aimais mieux nourrir
+quelques soldats que m'expatrier je ne sais o&ugrave;. Mais quand je
+les ai
+vus, ces Prussiens, ce fut plus fort que moi! Ils m'ont tourn&eacute;
+le sang
+de col&egrave;re; et j'ai pleur&eacute; de honte toute la
+journ&eacute;e. Oh! si j'&eacute;tais un
+homme, allez! Je les regardais de ma fen&ecirc;tre, ces gros porcs avec
+leur
+casque &agrave; pointe, et ma bonne me tenait les mains pour
+m'emp&ecirc;cher de leur
+jeter mon mobilier sur le dos. Puis il en est venu pour loger chez moi;
+alors j'ai saut&eacute; &agrave; la gorge du premier. Ils ne sont pas
+plus difficiles
+&agrave; &eacute;trangler que d'autres! Et je l'aurais termin&eacute;,
+celui-l&agrave;, si l'on ne
+m'avait pas tir&eacute;e par les cheveux. Il a fallu me cacher
+apr&egrave;s &ccedil;a. Enfin,
+quand j'ai trouv&eacute; une occasion, je suis partie, et me
+voici.&raquo;</p>
+<p>On la f&eacute;licita beaucoup. Elle grandissait dans l'estime de
+ses
+compagnons qui ne s'&eacute;taient pas montr&eacute;s si cr&acirc;nes;
+et Cornudet, en
+l'&eacute;coutant, gardait un sourire approbateur et bienveillant
+d'ap&ocirc;tre; de
+m&ecirc;me un pr&ecirc;tre entend un d&eacute;vot louer Dieu, car les
+d&eacute;mocrates &agrave; longue
+barbe ont le monopole du patriotisme comme les hommes en soutane ont
+celui de la religion. Il parla &agrave; son tour d'un ton doctrinaire,
+avec
+l'emphase apprise dans les proclamations qu'on collait chaque jour aux
+murs, et il finit par un morceau d'&eacute;loquence o&ugrave; il
+&eacute;trillait
+magistralement cette &laquo;crapule de Badinguet&raquo;.</p>
+<p>Mais Boule de Suif aussit&ocirc;t se f&acirc;cha, car elle
+&eacute;tait bonapartiste. Elle
+devenait plus rouge qu'une guigne, et, b&eacute;gayant d'indignation:
+&laquo;J'aurais
+bien voulu vous voir &agrave; sa place, vous autres. &Ccedil;a aurait
+&eacute;t&eacute; du propre,
+ah oui! C'est vous qui l'avez trahi, cet homme! On n'aurait plus
+qu'&agrave;
+quitter la France si l'on &eacute;tait gouvern&eacute; par des
+polissons comme vous!&raquo;
+Cornudet, impassible, gardait un sourire d&eacute;daigneux et
+sup&eacute;rieur, mais
+on sentait que les gros mots allaient arriver quand le comte
+s'interposa
+et calma, non sans peine, la fille exasp&eacute;r&eacute;e, en
+proclamant avec
+autorit&eacute; que toutes les opinions sinc&egrave;res &eacute;taient
+respectables.
+Cependant la comtesse et la manufacturi&egrave;re, qui avaient dans
+l'&acirc;me la
+haine irraisonn&eacute;e des gens comme il faut pour la
+R&eacute;publique, et cette
+instinctive tendresse que nourrissent toutes les femmes pour les
+gouvernements &agrave; panache et despotiques, se sentaient,
+malgr&eacute; elles,
+attir&eacute;es vers cette prostitu&eacute;e pleine de dignit&eacute;,
+dont les sentiments
+ressemblaient si fort aux leurs.</p>
+<p>Le panier &eacute;tait vide. A dix on l'avait tari sans peine, en
+regrettant
+qu'il ne f&ucirc;t pas plus grand. La conversation continua quelque
+temps, un
+peu refroidie n&eacute;anmoins depuis qu'on avait fini de manger.</p>
+<p>La nuit tombait, l'obscurit&eacute; peu &agrave; peu devint
+profonde, et le froid,
+plus sensible pendant les digestions, faisait frissonner Boule de Suif,
+malgr&eacute; sa graisse. Alors Mme de Br&eacute;ville lui proposa sa
+chaufferette
+dont le charbon, depuis le matin, avait &eacute;t&eacute; plusieurs
+fois renouvel&eacute;, et
+l'autre accepta tout de suite, car elle se sentait les pieds
+gel&eacute;s. Mmes
+Carr&eacute;-Lamadon et Loiseau donn&egrave;rent les leurs aux
+religieuses.</p>
+<p>Le cocher avait allum&eacute; ses lanternes. Elles
+&eacute;clairaient d'une lueur vive
+un nuage de bu&eacute;e au-dessus de la croupe en sueur des timoniers,
+et, des
+deux c&ocirc;t&eacute;s de la route, la neige qui semblait se
+d&eacute;rouler sous le reflet
+mobile des lumi&egrave;res.</p>
+<p>On ne distinguait plus rien dans la voiture; mais tout &agrave; coup
+un
+mouvement se fit entre Boule de Suif et Cornudet; et Loiseau, dont
+l'oeil fouillait l'ombre, crut voir l'homme &agrave; la grande barbe
+s'&eacute;carter
+vivement comme s'il e&ucirc;t re&ccedil;u quelque bon coup lanc&eacute;
+sans bruit.</p>
+<p>Des petits points de feu parurent en avant sur la route.
+C'&eacute;tait T&ocirc;tes.
+On avait march&eacute; onze heures, ce qui, avec les deux heures de
+repos
+laiss&eacute;es en quatre fois aux chevaux pour manger l'avoine et
+souffler,
+faisait quatorze. On entra dans le bourg et devant l'H&ocirc;tel du
+Commerce
+on s'arr&ecirc;ta.</p>
+<p>La porti&egrave;re s'ouvrit! Un bruit bien connu fit tressaillir
+tous les
+voyageurs; c'&eacute;taient les heurts d'un fourreau de sabre sur le
+sol.
+Aussit&ocirc;t la voix d'un Allemand cria quelque chose.</p>
+<p>Bien que la diligence f&ucirc;t immobile, personne ne descendait,
+comme si
+l'on se f&ucirc;t attendu &agrave; &ecirc;tre massacr&eacute; &agrave;
+la sortie. Alors le conducteur
+apparut, tenant &agrave; la main une de ses lanternes qui
+&eacute;claira subitement
+jusqu'au fond de la voiture les deux rangs de t&ecirc;tes
+effar&eacute;es, dont les
+bouches &eacute;taient ouvertes et les yeux &eacute;carquill&eacute;s
+de surprise et
+d'&eacute;pouvante.</p>
+<p>A c&ocirc;t&eacute; du cocher se tenait, en pleine lumi&egrave;re,
+un officier allemand, un
+grand jeune homme excessivement mince et blond, serr&eacute; dans son
+uniforme
+comme une fille en son corset, et portant sur le c&ocirc;t&eacute; sa
+casquette plate
+et cir&eacute;e qui le faisait ressembler au chasseur d'un h&ocirc;tel
+anglais. Sa
+moustache d&eacute;mesur&eacute;e, &agrave; longs poils droits,
+s'amincissant ind&eacute;finiment de
+chaque c&ocirc;t&eacute; et termin&eacute;e par un seul fil blond, si
+mince qu'on n'en
+apercevait pas la fin, semblait peser sur les coins de sa bouche, et,
+tirant la joue, imprimait aux l&egrave;vres un pli tombant.</p>
+<p>Il invita en fran&ccedil;ais d'Alsacien les voyageurs &agrave;
+sortir, disant d'un ton
+raide:&laquo;&#8212;Foulez-vous tescentre, messieurs et tames?&raquo;</p>
+<p>Les deux bonnes soeurs ob&eacute;irent les premi&egrave;res avec une
+docilit&eacute; de
+saintes filles habitu&eacute;es &agrave; toutes les soumissions. Le
+comte et la
+comtesse parurent ensuite, suivis du manufacturier et de sa femme, puis
+de Loiseau poussant devant lui sa grande moiti&eacute;. Celui-ci, en
+mettant
+pied &agrave; terre, dit &agrave; l'officier: &laquo;Bonjour
+monsieur&raquo;, par
+un sentiment de
+prudence bien plus que par politesse. L'autre insolent comme les gens
+tout-puissants, le regarda sans r&eacute;pondre.</p>
+<p>Boule de Suif et Cornudet, bien que pr&egrave;s de la
+porti&egrave;re, descendirent
+les derniers, graves et hautains devant l'ennemi. La grosse fille
+t&acirc;chait de se dominer et d'&ecirc;tre calme: le d&eacute;moc
+tourmentait d'une main
+tragique et un peu tremblante sa longue barbe rouss&acirc;tre. Ils
+voulaient
+garder de la dignit&eacute;, comprenant qu'en ces rencontres-l&agrave;
+chacun
+repr&eacute;sente un peu son pays; et pareillement
+r&eacute;volt&eacute;s par la souplesse de
+leurs compagnons, elle, t&acirc;chait de se montrer plus fi&egrave;re
+que ses
+voisines, les femmes honn&ecirc;tes, tandis que lui, sentant bien qu'il
+devait
+l'exemple, continuait en toute son attitude sa mission de
+r&eacute;sistance
+commenc&eacute;e au d&eacute;foncement des routes.</p>
+<p>On entra dans la vaste cuisine de l'auberge, et l'Allemand,
+s'&eacute;tant fait
+pr&eacute;senter l'autorisation de d&eacute;part sign&eacute;e par le
+g&eacute;n&eacute;ral en chef et o&ugrave;
+&eacute;taient mentionn&eacute;s les noms, le signalement et la
+profession de chaque
+voyageur, examina longuement tout ce monde, comparant les personnes aux
+renseignements &eacute;crits.</p>
+<p>Puis il dit brusquement:&#8212;&laquo;C'est pien&raquo;, et il disparut.</p>
+<p>Alors on respira. On avait faim encore; le souper fut
+command&eacute;. Une
+demi-heure &eacute;tait n&eacute;cessaire pour l'appr&ecirc;ter; et,
+pendant que deux
+servantes avaient l'air de s'en occuper, on alla visiter les chambres.
+Elles se trouvaient toutes dans un long couloir que terminait une porte
+vitr&eacute;e marqu&eacute;e d'un num&eacute;ro parlant.</p>
+<p>Enfin on allait se mettre &agrave; table, quand le patron de
+l'auberge parut
+lui-m&ecirc;me. C'&eacute;tait un ancien marchand de chevaux, un gros
+homme
+asthmatique, qui avait toujours des sifflements, des enrouements, des
+chants de glaires dans le larynx. Son p&egrave;re lui avait transmis le
+nom de
+Follenvie.</p>
+<p>Il demanda:</p>
+<p>&#8212;Mademoiselle &Eacute;lisabeth Rousset?</p>
+<p>Boule de Suif tressaillit, se retourna:</p>
+<p>&#8212;C'est moi.</p>
+<p>&#8212;Mademoiselle, l'officier prussien veut vous parler
+imm&eacute;diatement.</p>
+<p>&#8212;A moi?</p>
+<p>&#8212;Oui, si vous &ecirc;tes bien mademoiselle &Eacute;lisabeth Rousset.</p>
+<p>Elle se troubla, r&eacute;fl&eacute;chit une seconde, puis
+d&eacute;clara carr&eacute;ment:</p>
+<p>&#8212;C'est possible, mais je n'irai pas.</p>
+<p>Un mouvement se fit autour d'elle; chacun discutait, cherchait la
+cause
+de cet ordre. Le comte s'approcha:</p>
+<p>&#8212;Vous avez tort, madame, car votre refus peut amener des
+difficult&eacute;s
+consid&eacute;rables, non seulement pour vous, mais m&ecirc;me pour
+tous vos
+compagnons. Il ne faut jamais r&eacute;sister aux gens qui sont les
+plus forts.
+Cette d&eacute;marche assur&eacute;ment ne peut pr&eacute;senter aucun
+danger; c'est sans
+doute pour quelque formalit&eacute; oubli&eacute;e.</p>
+<p>Tout le monde se joignit &agrave; lui, on la pria, on la pressa, on
+la
+sermonna, et l'on finit par la convaincre; car tous redoutaient les
+complications qui pourraient r&eacute;sulter d'un coup de t&ecirc;te.
+Elle dit enfin:</p>
+<p>&#8212;C'est pour vous que je le fais, bien s&ucirc;r!</p>
+<p>La comtesse lui prit la main:</p>
+<p>&#8212;Et nous vous remercions.</p>
+<p>Elle sortit. On l'attendit pour se mettre &agrave; table.</p>
+<p>Chacun se d&eacute;solait de n'avoir pas &eacute;t&eacute;
+demand&eacute; &agrave; la place de cette fille
+violente et irascible, et pr&eacute;parait mentalement des platitudes
+pour le
+cas o&ugrave; on l'appellerait &agrave; son tour.</p>
+<p>Mais, au bout de dix minutes, elle reparut, soufflant, rouge
+&agrave;
+suffoquer, exasp&eacute;r&eacute;e. Elle balbutiait: &laquo;Oh! la
+canaille!
+la canaille!&raquo;</p>
+<p>Tous s'empressaient pour savoir, mais elle ne dit rien; et comme le
+comte insistait, elle r&eacute;pondit avec une grande dignit&eacute;:
+&laquo;Non, cela ne
+vous regarde pas, je ne peux pas parler.&raquo;</p>
+<p>Alors on s'assit autour d'une haute soupi&egrave;re d'o&ugrave;
+sortait un parfum de
+choux. Malgr&eacute; cette alerte, le souper fut gai. Le cidre
+&eacute;tait bon, le
+m&eacute;nage Loiseau et les bonnes soeurs en prirent, par
+&eacute;conomie. Les autres
+demand&egrave;rent du vin; Cornudet r&eacute;clama de la bi&egrave;re.
+Il avait une fa&ccedil;on
+particuli&egrave;re de d&eacute;boucher la bouteille, de faire mousser
+le liquide, de
+le consid&eacute;rer en penchant le verre, qu'il &eacute;levait ensuite
+entre la lampe
+et son oeil pour bien appr&eacute;cier la couleur. Quand il buvait, sa
+grande
+barbe, qui avait gard&eacute; la nuance de son breuvage aim&eacute;,
+semblait
+tressaillir de tendresse; ses yeux louchaient pour ne point perdre de
+vue sa chope, et il avait l'air de remplir l'unique fonction pour
+laquelle il &eacute;tait n&eacute;. On e&ucirc;t dit qu'il
+&eacute;tablissait en son esprit un
+rapprochement et comme une affinit&eacute; entre les deux grandes
+passions qui
+occupaient toute sa vie: le Pale Ale et la R&eacute;volution; et
+assur&eacute;ment il
+ne pouvait d&eacute;guster l'un sans songer &agrave; l'autre.</p>
+<p>M. et Mme Follenvie d&icirc;naient tout au bout de la table.
+L'homme, r&acirc;lant
+comme une locomotive crev&eacute;e, avait trop de tirage dans la
+poitrine pour
+pouvoir parler en mangeant; mais la femme ne se taisait jamais. Elle
+raconta toutes ses impressions &agrave; l'arriv&eacute;e des Prussiens,
+ce qu'ils
+faisaient, ce qu'ils disaient, les ex&eacute;crant, d'abord, parce
+qu'ils lui
+co&ucirc;taient de l'argent, et, ensuite, parce qu'elle avait deux fils
+&agrave;
+l'arm&eacute;e. Elle s'adressait surtout &agrave; la comtesse,
+flatt&eacute;e de causer avec
+une dame de qualit&eacute;.</p>
+<p>Puis elle baissait la voix pour dire des choses d&eacute;licates, et
+son mari,
+de temps en temps, l'interrompait:</p>
+<p>&#8212;Tu ferais mieux de te taire, madame Follenvie. Mais elle n'en
+tenait
+aucun compte, et continuait:</p>
+<p>&#8212;Oui, madame, ces gens-l&agrave; &ccedil;a ne fait que manger des
+pommes de terre et
+du cochon, et puis du cochon et des pommes de terre. Et il ne faut pas
+croire qu'ils sont propres.&#8212;Oh non!&#8212;Ils ordurent partout, sauf le
+respect que je vous dois. Et si vous les voyiez faire l'exercice
+pendant
+des heures et des jours; ils sont l&agrave; tous dans un champ:&#8212;et
+marche en
+avant, et marche en arri&egrave;re, et tourne par-ci, et tourne
+par-l&agrave;.&#8212;S'ils
+cultivaient la terre au moins, ou s'ils travaillaient aux routes dans
+leur pays!&#8212;Mais non, madame, ces militaires, &ccedil;a n'est profitable
+&agrave;
+personne! Faut-il que le pauvre peuple les nourrisse pour n'apprendre
+rien qu'&agrave; massacrer!&#8212;Je ne suis qu'une vieille femme sans
+&eacute;ducation,
+c'est vrai, mais en les voyant qui s'esquintent le temp&eacute;rament
+&agrave;
+pi&eacute;tiner du matin au soir, je me dis:&#8212;Quand il y a des gens qui
+font
+tant de d&eacute;couvertes pour &ecirc;tre utiles, faut il que d'autres
+se donnent
+tant de mal pour &ecirc;tre nuisibles! Vraiment, n'est-ce pas une
+abomination
+de tuer des gens qu'ils soient Prussiens, ou bien Anglais, ou bien
+Polonais, ou bien Fran&ccedil;ais?&#8212;Si l'on se revenge sur quelqu'un qui
+vous a
+fait tort, c'est mal, puisqu'on vous condamne; mais quand on extermine
+nos gar&ccedil;ons comme du gibier, avec des fusils, c'est donc bien,
+puisqu'on
+donne des d&eacute;corations &agrave; celui qui en d&eacute;truit le
+plus?&#8212;Non, voyez-vous,
+je ne comprendrai jamais &ccedil;a!</p>
+<p>Cornudet &eacute;leva la voix:</p>
+<p>&#8212;La guerre est une barbarie quand on attaque un voisin paisible;
+c'est
+un devoir sacr&eacute; quand on d&eacute;fend la patrie.</p>
+<p>La vieille femme baissa la t&ecirc;te:</p>
+<p>&#8212;Oui, quand on se d&eacute;fend, c'est autre chose; mais si l'on ne
+devrait
+pas plut&ocirc;t tuer tous les rois qui font &ccedil;a pour leur
+plaisir?</p>
+<p>L'oeil de Cornudet s'enflamma:</p>
+<p>&#8212;Bravo, citoyenne! dit-il.</p>
+<p>M. Carr&eacute;-Lamadon r&eacute;fl&eacute;chissait
+profond&eacute;ment. Bien qu'il f&ucirc;t fanatique
+des illustres capitaines, le bon sens de cette paysanne le faisait
+songer &agrave; l'opulence qu'apporteraient dans un pays tant de bras
+inoccup&eacute;s
+et par cons&eacute;quent ruineux, tant de forces qu'on entretient
+improductives, si on les employait aux grands travaux industriels qu'il
+faudra des si&egrave;cles pour achever.</p>
+<p>Mais Loiseau, quittant sa place, alla causer tout bas avec
+l'aubergiste.
+Le gros homme riait, toussait, crachait; son &eacute;norme ventre
+sautillait de
+joie aux plaisanteries de son voisin, et il lui acheta six feuillettes
+de bordeaux pour le printemps, quand les Prussiens seraient partis.</p>
+<p>Le souper &agrave; peine achev&eacute;, comme on &eacute;tait
+bris&eacute; de fatigue, on se coucha.</p>
+<p>Cependant Loiseau, qui avait observ&eacute; les choses, fit mettre
+au lit son
+&eacute;pouse, puis colla tant&ocirc;t son oreille et tant&ocirc;t son
+oeil au trou de la
+serrure, pour t&acirc;cher de d&eacute;couvrir ce qu'il appelait:
+&laquo;les
+myst&egrave;res du
+corridor &raquo;. Au bout d'une heure environ, il entendit un
+fr&ocirc;lement,
+regarda bien vite, et aper&ccedil;ut Boule de Suif qui paraissait plus
+repl&egrave;te
+encore sous un peignoir de cachemire bleu, brod&eacute; de dentelles
+blanches.
+Elle tenait un bougeoir &agrave; la main et se dirigeait vers le gros
+num&eacute;ro
+tout au fond du couloir. Mais une porte, &agrave; c&ocirc;t&eacute;,
+s'entr'ouvrit, et,
+quand elle revint au bout de quelques minutes, Cornudet, en bretelles,
+la suivait. Ils parlaient bas, puis ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent.
+Boule de Suif
+semblait d&eacute;fendre l'entr&eacute;e de sa chambre avec
+&eacute;nergie. Loiseau,
+malheureusement, n'entendait pas les paroles, mais, &agrave; la fin,
+comme ils
+&eacute;levaient la voix, il put en saisir quelques-unes. Cornudet
+insistait
+avec vivacit&eacute;. Il disait:</p>
+<p>&#8212;Voyons, vous &ecirc;tes b&ecirc;te, qu'est-ce que &ccedil;a vous
+fait?</p>
+<p>Elle avait l'air indign&eacute; et r&eacute;pondit:</p>
+<p>&#8212;Non, mon cher, il y a des moments o&ugrave; ces choses-l&agrave; ne
+se font pas; et
+puis, ici, ce serait une honte.</p>
+<p>Il ne comprenait point, sans doute, et demanda pourquoi. Alors elle
+s'emporta, &eacute;levant encore le ton:</p>
+<p>&#8212;Pourquoi? Vous ne comprenez pas pourquoi? Quand il y a des
+Prussiens
+dans la maison, dans la chambre &agrave; c&ocirc;t&eacute;,
+peut-&ecirc;tre?</p>
+<p>Il se tut. Cette pudeur patriotique de catin qui ne se laissait
+point
+caresser pr&egrave;s de l'ennemi, dut r&eacute;veiller en son coeur sa
+dignit&eacute;
+d&eacute;faillante, car, apr&egrave;s l'avoir seulement
+embrass&eacute;e, il regagna sa porte
+&agrave; pas de loup.</p>
+<p>Loiseau, tr&egrave;s allum&eacute;, quitta la serrure, battit un
+entrechat dans sa
+chambre, mit son madras, souleva le drap sous lequel gisait la dure
+carcasse de sa compagne qu'il r&eacute;veilla d'un baiser en murmurant:
+&laquo;M'aimes-tu, ch&eacute;rie?&raquo;</p>
+<p>Alors toute la maison devint silencieuse. Mais bient&ocirc;t
+s'&eacute;leva quelque
+part, dans une direction ind&eacute;termin&eacute;e qui pouvait
+&ecirc;tre la cave aussi
+bien que le grenier, un ronflement puissant, monotone, r&eacute;gulier,
+un
+bruit sourd et prolong&eacute;, avec des tremblements de
+chaudi&egrave;re sous
+pression. M. Follenvie dormait.</p>
+<p>Comme on avait d&eacute;cid&eacute; qu'on partirait &agrave; huit
+heures le lendemain, tout
+le monde se trouva dans la cuisine; mais la voiture, dont la
+b&acirc;che avait
+un toit de neige, se dressait solitaire au milieu de la cour, sans
+chevaux et sans conducteur. On chercha en vain celui-ci dans les
+&eacute;curies, dans les fourrages, dans les remises. Alors tous les
+hommes se
+r&eacute;solurent &agrave; battre le pays et ils sortirent. Ils se
+trouv&egrave;rent sur la
+place, avec l'&eacute;glise au fond, et, des deux c&ocirc;t&eacute;s,
+des maisons basses o&ugrave;
+l'on apercevait des soldats prussiens. Le premier qu'ils virent
+&eacute;pluchait des pommes de terre. Le second, plus loin, lavait la
+boutique
+du coiffeur. Un autre, barbu jusqu'aux yeux, embrassait un mioche qui
+pleurait et le ber&ccedil;ait sur ses genoux pour t&acirc;cher de
+l'apaiser; et les
+grosses paysannes dont les hommes &eacute;taient &agrave;
+&laquo;l'arm&eacute;e de la guerre&raquo;,
+indiquaient par signes &agrave; leurs vainqueurs ob&eacute;issants le
+travail qu'il
+fallait entreprendre: fendre du bois, tremper la soupe, moudre le
+caf&eacute;;
+un d'eux m&ecirc;me lavait le linge de son h&ocirc;tesse, une
+a&iuml;eule tout impotente.</p>
+<p>Le comte, &eacute;tonn&eacute;, interrogea le bedeau qui sortait du
+presbyt&egrave;re. Le
+vieux rat d'&eacute;glise lui r&eacute;pondit: &laquo;Oh!
+ceux-l&agrave; ne
+sont pas m&eacute;chants;
+c'est pas des Prussiens &agrave; ce qu'on dit. Ils sont de plus loin;
+je ne
+sais pas bien d'o&ugrave;; et ils ont tous laiss&eacute; une femme et
+des enfants au
+pays; &ccedil;a ne les amuse pas, la guerre, allez! Je suis s&ucirc;r
+qu'on pleure
+bien aussi l&agrave;-bas apr&egrave;s les hommes; et &ccedil;a fournira
+une fameuse mis&egrave;re
+chez eux comme chez nous. Ici, encore, on n'est pas trop malheureux
+pour
+le moment, parce qu'ils ne font pas de mal et qu'ils travaillent comme
+s'ils &eacute;taient dans leurs maisons. Voyez-vous, monsieur, entre
+pauvres
+gens, faut bien qu'on s'aide ... C'est les grands qui font la
+guerre.&raquo;</p>
+<p>Cornudet, indign&eacute; de l'entente cordiale &eacute;tablie entre
+les vainqueurs et
+les vaincus, se retira, pr&eacute;f&eacute;rant s'enfermer dans
+l'auberge. Loiseau eut
+un mot pour rire: &laquo;Ils repeuplent.&raquo; M. Carr&eacute;-Lamadon
+eut un mot
+grave: &laquo;Ils r&eacute;parent.&raquo; Mais on ne trouvait pas le
+cocher. A la fin on
+le
+d&eacute;couvrit dans le caf&eacute; du village, attabl&eacute;
+fraternellement avec
+l'ordonnance de l'officier. Le comte l'interpella:</p>
+<p>&#8212;Ne vous avait-on pas donn&eacute; l'ordre d'atteler pour huit
+heures?</p>
+<p>&#8212;Ah! bien oui, mais on m'en a donn&eacute; un autre depuis.</p>
+<p>&#8212;Lequel?</p>
+<p>&#8212;De ne pas atteler du tout.</p>
+<p>&#8212;Qui vous a donn&eacute; cet ordre?</p>
+<p>&#8212;Ma foi! le commandant prussien.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi?</p>
+<p>&#8212;Je n'en sais rien. Allez lui demander. On me d&eacute;fend
+d'atteler, moi je
+n'attelle pas.&#8212;Voil&agrave;.</p>
+<p>&#8212;C'est lui-m&ecirc;me qui vous a dit cela?</p>
+<p>&#8212;Non, monsieur, c'est l'aubergiste qui m'a donn&eacute; l'ordre de
+sa part.</p>
+<p>&#8212;Quand &ccedil;a?</p>
+<p>&#8212;Hier soir, comme j'allais me coucher. Les trois hommes
+rentr&egrave;rent fort
+inquiets.</p>
+<p>On demanda M. Follenvie, mais la servante r&eacute;pondit que
+Monsieur, &agrave; cause
+de son asthme, ne se levait jamais avant dix heures. Il avait
+m&ecirc;me
+formellement d&eacute;fendu de le r&eacute;veiller plus t&ocirc;t,
+except&eacute; en cas
+d'incendie.</p>
+<p>On voulut voir l'officier, mais cela &eacute;tait impossible
+absolument, bien
+qu'il loge&acirc;t dans l'auberge, M. Follenvie seul &eacute;tait
+autoris&eacute; &agrave; lui
+parler pour les affaires civiles. Alors on attendit. Les femmes
+remont&egrave;rent dans leurs chambres, et des futilit&eacute;s les
+occup&egrave;rent.</p>
+<p>Cornudet s'installa sous la haute chemin&eacute;e de la cuisine
+o&ugrave; flambait un
+grand feu. Il se fit apporter l&agrave; une des petites tables du
+caf&eacute;, une
+canette, et il tira sa pipe qui jouissait parmi les d&eacute;mocrates
+d'une
+consid&eacute;ration presque &eacute;gale &agrave; la sienne, comme si
+elle avait servi la
+patrie en servant &agrave; Cornudet. C'&eacute;tait une superbe pipe en
+&eacute;cume
+admirablement culott&eacute;e, aussi noire que les dents de son
+ma&icirc;tre, mais
+parfum&eacute;e, recourb&eacute;e, luisante, famili&egrave;re &agrave;
+sa main, et compl&eacute;tant sa
+physionomie. Et il demeura immobile, les yeux tant&ocirc;t fix&eacute;s
+sur la flamme
+du foyer, tant&ocirc;t sur la mousse qui couronnait sa chope; et chaque
+fois
+qu'il avait bu, il passait d'un air satisfait ses longs doigts maigres
+dans ses longs cheveux gras pendant qu'il humait sa moustache
+frang&eacute;e
+d'&eacute;cume.</p>
+<p>Loiseau, sous pr&eacute;texte de se d&eacute;gourdir les jambes,
+alla placer du vin
+aux d&eacute;bitants du pays. Le comte et le manufacturier se mirent
+&agrave; causer
+politique. Ils pr&eacute;voyaient l'avenir de la France. L'un croyait
+aux
+d'Orl&eacute;ans, l'autre &agrave; un sauveur inconnu, un h&eacute;ros
+qui se r&eacute;v&egrave;lerait
+quand tout serait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;: un du Guesclin, une
+Jeanne d'Arc peut-&ecirc;tre?
+ou un autre Napol&eacute;on Ier? Ah! si le prince imp&eacute;rial
+n'&eacute;tait pas si
+jeune! Cornudet, les &eacute;coutant, souriait en homme qui sait le mot
+des
+destin&eacute;es. Sa pipe embaumait la cuisine.</p>
+<p>Comme dix heures sonnaient, M. Follenvie parut. On l'interrogea bien
+vite; mais il ne put que r&eacute;p&eacute;ter deux ou trois fois, sans
+une variante,
+ces paroles: L'officier m'a dit comme &ccedil;a: &laquo;Monsieur
+Follenvie,
+vous
+d&eacute;fendrez qu'on attelle demain la voiture de ces voyageurs. Je
+ne veux
+pas qu'ils partent sans mon ordre. Vous entendez. &Ccedil;a
+suffit.&raquo;</p>
+<p>Alors on voulut voir l'officier. Le comte lui envoya sa carte
+o&ugrave; M.
+Carr&eacute;-Lamadon ajouta son nom et tous ses titres. Le Prussien fit
+r&eacute;pondre qu'il admettrait ces deux hommes &agrave; lui parler
+quand il aurait
+d&eacute;jeun&eacute;, c'est-&agrave;-dire vers une heure.</p>
+<p>Les dames reparurent et l'on mangea quelque peu, malgr&eacute;
+l'inqui&eacute;tude.
+Boule de Suif semblait malade et prodigieusement troubl&eacute;e.</p>
+<p>On achevait le caf&eacute; quand l'ordonnance vint chercher ces
+messieurs.</p>
+<p>Loiseau se joignit aux deux premiers; mais comme on essayait
+d'entra&icirc;ner
+Cornudet pour donner plus de solennit&eacute; &agrave; leur
+d&eacute;marche, il d&eacute;clara
+fi&egrave;rement qu'il entendait n'avoir jamais aucun rapport avec les
+Allemands; et il se remit dans sa chemin&eacute;e, demandant une autre
+canette.
+Les trois hommes mont&egrave;rent et furent introduits dans la plus
+belle
+chambre de l'auberge o&ugrave; l'officier les re&ccedil;ut,
+&eacute;tendu dans un fauteuil,
+les pieds sur la chemin&eacute;e, fumant une longue pipe de porcelaine,
+et
+envelopp&eacute; par une robe de chambre flamboyante,
+d&eacute;rob&eacute;e sans doute dans
+la demeure abandonn&eacute;e de quelques bourgeois de mauvais
+go&ucirc;t. Il ne se
+leva pas, ne les salua pas, ne les regarda pas. Il pr&eacute;sentait un
+magnifique &eacute;chantillon de la goujaterie naturelle au militaire
+victorieux.</p>
+<p>Au bout de quelques instants il dit enfin:</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que fous foulez?</p>
+<p>Le comte prit la parole:</p>
+<p>&#8212;Nous d&eacute;sirons partir, Monsieur.</p>
+<p>&#8212;Non.</p>
+<p>&#8212;Oserai-je vous demander la cause de ce refus?</p>
+<p>&#8212;Parce que che ne feux pas.</p>
+<p>&#8212;Je vous ferai respectueusement observer, Monsieur, que votre
+g&eacute;n&eacute;ral
+en chef nous a d&eacute;livr&eacute; une permission de d&eacute;part
+pour gagner Dieppe; et
+je ne pense pas que nous ayons rien fait pour m&eacute;riter vos
+rigueurs.</p>
+<p>&#8212;Che ne feux pas ... foil&agrave; tout ... Fous poufez tescentre.</p>
+<p>S'&eacute;tant inclin&eacute;s tous les trois, ils se
+retir&egrave;rent.</p>
+<p>L'apr&egrave;s-midi fut lamentable. On ne comprenait rien &agrave;
+ce caprice
+d'Allemand; et les id&eacute;es les plus singuli&egrave;res troublaient
+les t&ecirc;tes.
+Tout le monde se tenait dans la cuisine et l'on discutait sans fin,
+imaginant des choses invraisemblables. On voulait peut-&ecirc;tre les
+garder
+comme otages&#8212;mais dans quel but?&#8212;ou les emmener prisonniers? ou,
+plut&ocirc;t, leur demander une ran&ccedil;on consid&eacute;rable? A
+cette pens&eacute;e, une
+panique les affola. Les plus riches &eacute;taient les plus
+&eacute;pouvant&eacute;s, se
+voyant d&eacute;j&agrave; contraints, pour racheter leur vie, de verser
+des sacs
+pleins d'or entre les mains de ce soldat insolent. Ils se creusaient la
+cervelle pour d&eacute;couvrir des mensonges acceptables, dissimuler
+leurs
+richesses, se faire passer pour pauvres, tr&egrave;s pauvres. Loiseau
+enleva sa
+cha&icirc;ne de montre et la cacha dans sa poche. La nuit qui tombait
+augmenta
+les appr&eacute;hensions. La lampe fut allum&eacute;e, et comme on
+avait encore deux
+heures avant le d&icirc;ner, Mme Loiseau proposa une partie de
+trente-et-un.
+Ce serait une distraction. On accepta. Cornudet lui-m&ecirc;me, ayant
+&eacute;teint
+sa pipe par politesse, y prit part.</p>
+<p>Le comte battit les cartes&#8212;donna&#8212;Boule de Suif avait trente-et-un
+d'embl&eacute;e; et bient&ocirc;t l'int&eacute;r&ecirc;t de la partie
+apaisa la crainte qui
+hantait les esprits. Mais Cornudet s'aper&ccedil;ut que le
+m&eacute;nage Loiseau
+s'entendait pour tricher.</p>
+<p>Comme on allait se mettre &agrave; table, M. Follenvie reparut; et,
+de sa voix
+graillonnante, il pronon&ccedil;a: &laquo;L'officier prussien fait
+demander
+&agrave; Mlle
+Elisabeth Rousset si elle n'a pas encore chang&eacute; d'avis.&raquo;</p>
+<p>Boule de Suif resta debout, toute p&acirc;le; puis, devenant
+subitement
+cramoisie, elle eut un tel &eacute;touffement de col&egrave;re qu'elle
+ne pouvait plus
+parler. Enfin elle &eacute;clata: &laquo;Vous lui direz &agrave; cette
+crapule, &agrave; ce
+saligaud, &agrave; cette Charogne de Prussien, que jamais je ne
+voudrai; vous
+entendez bien, jamais, jamais, jamais.&raquo;</p>
+<p>Le gros aubergiste sortit. Alors Boule de Suif fut entour&eacute;e,
+interrog&eacute;e,
+sollicit&eacute;e par tout le monde de d&eacute;voiler le
+myst&egrave;re de sa visite. Elle
+r&eacute;sista d'abord; mais l'exasp&eacute;ration domina
+bient&ocirc;t: &laquo;Ce qu'il veut?...
+ce qu'il veut? Il veut coucher avec moi!&raquo; cria-t-elle. Personne
+ne se
+choqua du mot, tant l'indignation fut vive. Cornudet brisa sa chope en
+la reposant violemment sur la table. C'&eacute;tait une clameur de
+r&eacute;probation
+contre ce soudard ignoble, un souffle de col&egrave;re, une union de
+tous pour
+la r&eacute;sistance, comme si l'on e&ucirc;t demand&eacute; &agrave;
+chacun une partie du
+sacrifice exig&eacute; d'elle. Le comte d&eacute;clara avec
+d&eacute;go&ucirc;t que ces gens-l&agrave; se
+conduisaient &agrave; la fa&ccedil;on des anciens barbares. Les femmes
+surtout
+t&eacute;moign&egrave;rent &agrave; Boule de Suif une
+commis&eacute;ration &eacute;nergique et caressante.
+Les bonnes soeurs, qui ne se montraient qu'aux repas, avaient
+baiss&eacute; la
+t&ecirc;te et ne disaient rien.</p>
+<p>On d&icirc;na n&eacute;anmoins lorsque la premi&egrave;re fureur fut
+apais&eacute;e; mais on parla
+peu: on songeait.</p>
+<p>Les dames se retir&egrave;rent de bonne heure; et les hommes, tout
+en fumant,
+organis&egrave;rent un &eacute;cart&eacute; auquel fut convi&eacute; M.
+Follenvie qu'on avait
+l'intention d'interroger habilement sur les moyens &agrave; employer
+pour
+vaincre la r&eacute;sistance de l'officier. Mais il ne songeait
+qu'&agrave; ses
+cartes, sans rien &eacute;couter, sans rien r&eacute;pondre; et il
+r&eacute;p&eacute;tait sans
+cesse: &laquo;Au jeu, messieurs, au jeu.&raquo; Son attention
+&eacute;tait si
+tendue qu'il
+en oubliait de cracher, ce qui lui mettait parfois des points d'orgue
+dans la poitrine. Ses poumons sifflants donnaient toute la gamme de
+l'asthme, depuis les notes graves et profondes jusqu'aux enrouements
+aigus des jeunes coqs essayant de chanter.</p>
+<p>Il refusa m&ecirc;me de monter, quand sa femme, qui tombait de
+sommeil, vint
+le chercher. Alors elle partit toute seule, car elle &eacute;tait
+&laquo;du
+matin&raquo;,
+toujours lev&eacute;e avec le soleil, tandis que son homme &eacute;tait
+&laquo;du soir&raquo;,
+toujours pr&ecirc;t &agrave; passer la nuit avec des amis. Il lui cria:
+&laquo;Tu placeras
+mon lait de poule devant le feu,&raquo; et se remit &agrave; sa partie.
+Quand
+on vit
+bien qu'on n'en pouvait rien tirer, on d&eacute;clara qu'il
+&eacute;tait temps de s'en
+aller, et chacun gagna son lit.</p>
+<p>On se leva encore d'assez bonne heure le lendemain avez un espoir
+ind&eacute;termin&eacute;, un d&eacute;sir plus grand de s'en aller,
+une terreur du jour &agrave;
+passer dans cette horrible petite auberge.</p>
+<p>H&eacute;las! les chevaux restaient &agrave; l'&eacute;curie, le
+cocher demeurait invisible.
+On alla, par d&eacute;soeuvrement, tourner autour de la voiture.</p>
+<p>Le d&eacute;jeuner fut bien triste; et il s'&eacute;tait produit
+comme un
+refroidissement vis-&agrave;-vis de Boule de Suif, car la nuit, qui
+porte
+conseil, avait un peu modifi&eacute; les jugements. On en voulait
+presque &agrave;
+cette fille, maintenant, de n'avoir pas &eacute;t&eacute; trouver
+secr&egrave;tement le
+Prussien, afin de m&eacute;nager, au r&eacute;veil, une bonne surprise
+&agrave; ses
+compagnons. Quoi de plus simple? Qui l'e&ucirc;t su, d'ailleurs? Elle
+aurait
+pu sauver les apparences en faisant dire &agrave; l'officier qu'elle
+prenait en
+piti&eacute; leur d&eacute;tresse. Pour elle, &ccedil;a avait si peu
+d'importance!</p>
+<p>Mais personne n'avouait encore ces pens&eacute;es.</p>
+<p>Dans l'apr&egrave;s-midi, comme on s'ennuyait &agrave; p&eacute;rir,
+le comte proposa de
+faire une promenade aux alentours du village. Chacun s'enveloppa avec
+soin et la petite soci&eacute;t&eacute; partit, &agrave; l'exception de
+Cornudet, qui
+pr&eacute;f&eacute;rait rester pr&egrave;s du feu, et des bonnes
+soeurs, qui passaient leurs
+journ&eacute;es dans l'&eacute;glise ou chez le cur&eacute;.</p>
+<p>Le froid, plus intense de jour en jour, piquait cruellement le nez
+et
+les oreilles; les pieds devenaient si douloureux que chaque pas
+&eacute;tait
+une souffrance; et lorsque la campagne se d&eacute;couvrit, elle leur
+apparut
+si effroyablement lugubre sous cette blancheur illimit&eacute;e que
+tout le
+monde aussit&ocirc;t retourna, l'&acirc;me glac&eacute;e et le coeur
+serr&eacute;.</p>
+<p>Les quatre femmes marchaient devant, les trois hommes suivaient, un
+peu
+derri&egrave;re.</p>
+<p>Loiseau, qui comprenait la situation, demanda tout &agrave; coup si
+cette&laquo;
+garce-l&agrave;&raquo; allait les faire rester longtemps encore dans un
+pareil
+endroit. Le comte, toujours courtois, dit qu'on ne pouvait exiger d'une
+femme un sacrifice aussi p&eacute;nible, et qu'il devait venir
+d'elle-m&ecirc;me. M.
+Carr&eacute;-Lamadon remarqua que si les Fran&ccedil;ais faisaient,
+comme il en &eacute;tait
+question, un retour offensif par Dieppe, la rencontre ne pourrait avoir
+lieu qu'&agrave; T&ocirc;tes. Cette r&eacute;flexion rendit les deux
+autres soucieux.&#8212;&laquo; Si
+l'on se sauvait &agrave; pied, &raquo;&#8212;dit Loiseau. Le comte haussa les
+&eacute;paules:&#8212; &laquo;Y songez-vous, dans cette neige? avec nos
+femmes? Et puis nous serions
+tout de suite poursuivis, rattrap&eacute;s en dix minutes, et
+ramen&eacute;s
+prisonniers &agrave; la merci des soldats.&raquo;&#8212;C'&eacute;tait vrai;
+on se
+tut.</p>
+<p>Les dames parlaient toilette; mais une certaine contrainte semblait
+les
+d&eacute;sunir.</p>
+<p>Tout a coup, au bout de la rue, l'officier parut. Sur la neige qui
+fermait l'horizon, il profilait sa grande taille de gu&ecirc;pe en
+uniforme,
+et marchait, les genoux &eacute;cart&eacute;s, de ce mouvement
+particulier aux
+militaires qui s'efforcent de ne point maculer leurs bottes
+soigneusement cir&eacute;es.</p>
+<p>Il s'inclina en passant pr&egrave;s des dames, et regarda
+d&eacute;daigneusement les
+hommes qui eurent, du reste, la dignit&eacute; de ne point se
+d&eacute;couvrir, bien
+que Loiseau &eacute;bauch&acirc;t un geste pour retirer sa coiffure.</p>
+<p>Boule de Suif &eacute;tait devenue rouge jusqu'aux oreilles; et les
+trois
+femmes mari&eacute;es ressentaient une grande humiliation d'&ecirc;tre
+ainsi
+rencontr&eacute;es par ce soldat, dans la compagnie de cette fille
+qu'il avait
+si cavali&egrave;rement trait&eacute;e.</p>
+<p>Alors on parla de lui, de sa tournure, de son visage. Mme
+Carr&eacute;-Lamadon,
+qui avait connu beaucoup d'officiers et qui les jugeait en connaisseur,
+trouvait celui-l&agrave; pas mal du tout; elle regrettait m&ecirc;me
+qu'il ne f&ucirc;t pas
+Fran&ccedil;ais, parce qu'il ferait un fort joli hussard dont toutes
+les femmes
+assur&eacute;ment raffoleraient.</p>
+<p>Une fois rentr&eacute;s, on ne sut plus que faire. Des paroles
+aigres furent
+m&ecirc;me &eacute;chang&eacute;es &agrave; propos de choses
+insignifiantes. Le d&icirc;ner, silencieux,
+dura peu, et chacun monta se coucher, esp&eacute;rant dormir pour tuer
+le
+temps.</p>
+<p>On descendit le lendemain avec des visages fatigu&eacute;s et des
+coeurs
+exasp&eacute;r&eacute;s. Les femmes parlaient &agrave; peine &agrave;
+Boule de Suif.</p>
+<p>Une cloche tinta. C'&eacute;tait pour un bapt&ecirc;me. La grosse
+fille avait un
+enfant &eacute;lev&eacute; chez des paysans d'Yvetot. Elle ne le voyait
+pas une fois
+l'an, et n'y songeait jamais; mais la pens&eacute;e de celui qu'on
+allait
+baptiser lui jeta au coeur une tendresse subite et violente pour le
+sien, et elle voulut absolument assister &agrave; la
+c&eacute;r&eacute;monie.</p>
+<p>Aussit&ocirc;t qu'elle fut partie, tout le monde se regarda, puis on
+rapprocha
+les chaises, car on sentait bien qu'&agrave; la fin il fallait
+d&eacute;cider quelque
+chose. Loiseau eut une inspiration: il &eacute;tait d'avis de proposer
+&agrave;
+l'officier de garder Boule de Suif toute seule, et de laisser partir
+les autres. M. Follenvie se chargea encore de la commission, mais il
+redescendit presque aussit&ocirc;t. L'Allemand, qui connaissait la
+nature
+humaine, l'avait mis &agrave; la porte. Il pr&eacute;tendait retenir
+tout le monde
+tant que son d&eacute;sir ne serait pas satisfait.</p>
+<p>Alors le temp&eacute;rament populacier de Mme Loiseau
+&eacute;clata:&#8212;&laquo; Nous n'allons
+pourtant pas mourir de vieillesse ici. Puisque c'est son m&eacute;tier,
+&agrave; cette
+gueuse, de faire &ccedil;a avec tous les hommes, je trouve qu'elle n'a
+pas le
+droit de refuser l'un plut&ocirc;t que l'autre. Je vous demande un peu,
+&ccedil;a a
+pris tout ce qu'elle a trouv&eacute; dans Rouen, m&ecirc;me des
+cochers! oui, madame,
+le cocher de la pr&eacute;fecture! Je le sais bien, moi, il
+ach&egrave;te son vin &agrave; la
+maison. Et aujourd'hui qu'il s'agit de nous tirer d'embarras, elle fait
+la mijaur&eacute;e, cette morveuse!... Moi, je trouve qu'il se conduit
+tr&egrave;s
+bien, cet officier. Il est peut-&ecirc;tre priv&eacute; depuis
+longtemps; et nous
+&eacute;tions l&agrave; trois qu'il aurait sans doute
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;es. Mais non, il se
+contente de celle &agrave; tout le monde. Il respecte les femmes
+mari&eacute;es.
+Songez donc, il est le ma&icirc;tre. Il n'avait qu'&agrave; dire:
+&laquo;Je
+veux&raquo;, et il
+pouvait nous prendre de force avec ses soldats.&raquo;</p>
+<p>Les deux femmes eurent un petit frisson. Les yeux de la jolie Mme
+Carr&eacute;-Lamadon brillaient, et elle &eacute;tait un peu
+p&acirc;le, comme si elle se
+sentait d&eacute;j&agrave; prise de force par l'officier.</p>
+<p>Les hommes, qui discutaient &agrave; l'&eacute;cart, se
+rapproch&egrave;rent. Loiseau,
+furibond, voulait livrer &laquo;cette mis&eacute;rable&raquo; pieds et
+poings
+li&eacute;s, &agrave;
+l'ennemi. Mais le comte, issu de trois g&eacute;n&eacute;rations
+d'ambassadeurs, et
+dou&eacute; d'un physique de diplomate, &eacute;tait partisan de
+l'habilet&eacute;: &laquo;Il
+faudrait la d&eacute;cider &raquo;,&#8212;dit-il.</p>
+<p>Alors on conspira.</p>
+<p>Les femmes se serr&egrave;rent, le ton de la voix fut baiss&eacute;,
+et la discussion
+devint g&eacute;n&eacute;rale, chacun donnant son avis. C'&eacute;tait
+fort convenable du
+reste. Ces dames surtout trouvaient des d&eacute;licatesses de
+tournures, des
+subtilit&eacute;s d'expression charmantes, pour dire les choses les
+plus
+scabreuses. Un &eacute;tranger n'aurait rien compris, tant les
+pr&eacute;cautions du
+langage &eacute;taient observ&eacute;es. Mais la l&eacute;g&egrave;re
+tranche de pudeur dont est
+bard&eacute;e toute femme du monde ne recouvrant que la surface, elles
+s'&eacute;panouissaient dans cette aventure polissonne, s'amusaient
+follement
+au fond, se sentant dans leur &eacute;l&eacute;ment, tripotant de
+l'amour avec la
+sensualit&eacute; d'un cuisinier gourmand qui pr&eacute;pare le souper
+d'un autre.</p>
+<p>La gaiet&eacute; revenait d'elle-m&ecirc;me, tant l'histoire leur
+semblait dr&ocirc;le &agrave; la
+fin. Le comte trouva des plaisanteries un peu risqu&eacute;es, mais si
+bien
+dites qu'elles faisaient sourire. A son tour Loiseau l&acirc;cha
+quelques
+grivoiseries plus raides dont on ne se blessa point; et la
+pens&eacute;e
+brutalement exprim&eacute;e par sa femme dominait tous les esprits:
+&laquo;Puisque
+c'est son m&eacute;tier &agrave; cette fille, pourquoi refuserait-elle
+celui-l&agrave; plus
+qu'un autre?&raquo; La gentille Mme Carr&eacute;-Lamadon semblait
+m&ecirc;me
+penser qu'&agrave;
+sa place elle refuserait celui-l&agrave; moins qu'un autre.</p>
+<p>On pr&eacute;para longuement le blocus, comme pour une forteresse
+investie.
+Chacun convint du r&ocirc;le qu'il jouerait, des arguments dont il
+s'appuierait, des manoeuvres qu'il devrait ex&eacute;cuter. On
+r&eacute;gla le plan
+des attaques, les ruses &agrave; employer, et les surprises de
+l'assaut, pour
+forcer cette citadelle vivante &agrave; recevoir l'ennemi dans la place.</p>
+<p>Cornudet cependant restait &agrave; l'&eacute;cart,
+compl&egrave;tement &eacute;tranger &agrave; cette
+affaire.</p>
+<p>Une attention si profonde tendait les esprits, qu'on n'entendit
+point
+rentrer Boule de Suif. Mais le comte souffla un l&eacute;ger:
+&laquo;Chut!&raquo;
+qui fit
+relever tous les yeux. Elle &eacute;tait l&agrave;. On se tut
+brusquement et un
+certain embarras emp&ecirc;cha d'abord de lui parler. La comtesse, plus
+assouplie que les autres aux duplicit&eacute;s des salons,
+l'interrogea: &laquo;Etait-ce amusant, ce bapt&ecirc;me?&raquo;</p>
+<p>La grosse fille, encore &eacute;mue, raconta tout, et les figures,
+et les
+attitudes, et l'aspect m&ecirc;me de l'&eacute;glise. Elle ajouta:
+&laquo;C'est si bon de
+prier quelquefois.&raquo;</p>
+<p>Cependant, jusqu'au d&eacute;jeuner, ces dames se
+content&egrave;rent d'&ecirc;tre aimables
+avec elle, pour augmenter sa confiance et sa docilit&eacute; &agrave;
+leurs conseils.</p>
+<p>Aussit&ocirc;t &agrave; table, on commen&ccedil;a les approches. Ce
+fut d'abord une
+conversation vague sur le d&eacute;vouement. On cita des exemples
+anciens:
+Judith et Holopherne, puis, sans aucune raison, Lucr&egrave;ce avec
+Sextus,
+Cl&eacute;op&acirc;tre faisant passer par sa couche tous les
+g&eacute;n&eacute;raux ennemis, et les
+r&eacute;duisant &agrave; des servilit&eacute;s d'esclave. Alors se
+d&eacute;roula une histoire
+fantaisiste, &eacute;close dans l'imagination de ces millionnaires
+ignorants,
+o&ugrave; les citoyennes de Rome allaient endormir &agrave; Capoue
+Annibal entre leurs
+bras, et, avec lui, ses lieutenants, et les phalanges des mercenaires.
+On cita toutes les femmes qui ont arr&ecirc;t&eacute; des
+conqu&eacute;rants, fait de leur
+corps un champ de bataille, un moyen de dominer, une arme, qui ont
+vaincu par leurs caresses h&eacute;ro&iuml;ques des &ecirc;tres hideux
+ou d&eacute;test&eacute;s, et
+sacrifi&eacute; leur chastet&eacute; &agrave; la vengeance et au
+d&eacute;vouement.</p>
+<p>On parla m&ecirc;me en termes voil&eacute;s de cette Anglaise de
+grande famille qui
+s'&eacute;tait laiss&eacute; inoculer une horrible et contagieuse
+maladie pour la
+transmettre &agrave; Bonaparte sauv&eacute; miraculeusement, par une
+faiblesse subite,
+&agrave; l'heure du rendez-vous fatal.</p>
+<p>Et tout cela s'&eacute;tait racont&eacute; d'une fa&ccedil;on
+convenable et mod&eacute;r&eacute;e, o&ugrave;
+parfois &eacute;clatait un enthousiasme voulu propre &agrave; exciter
+l'&eacute;mulation.</p>
+<p>On aurait pu croire, &agrave; la fin, que le seul r&ocirc;le de la
+femme, ici-bas,
+&eacute;tait un perp&eacute;tuel sacrifice de sa personne, un abandon
+continu aux
+caprices des soldatesques. Les deux bonnes soeurs ne semblaient point
+entendre, perdues en des pens&eacute;es profondes, Boule de Suif ne
+disait
+rien.</p>
+<p>Pendant tout l'apr&egrave;s-midi, on la laissa
+r&eacute;fl&eacute;chir. Mais, au lieu de
+l'appeler &laquo;madame&raquo; comme on avait fait jusque-l&agrave;, on
+lui disait
+simplement &laquo;mademoiselle&raquo;, sans que personne s&ucirc;t bien
+pourquoi,
+comme
+si l'on avait voulu la faire descendre d'un degr&eacute; dans l'estime
+qu'elle
+avait escalad&eacute;e, lui faire sentir sa situation honteuse.</p>
+<p>Au moment o&ugrave; l'on servit le potage, M. Follenvie reparut,
+r&eacute;p&eacute;tant sa
+phrase de la veille: &laquo;L'officier prussien fait demander &agrave;
+Mlle
+Elisabeth Rousset si elle n'a point encore chang&eacute; d'avis.&raquo;</p>
+<p>Boule de Suif r&eacute;pondit s&egrave;chement: &laquo;Non,
+monsieur.&raquo;
+Mais au d&icirc;ner la
+coalition faiblit. Loiseau eut trois phrases malheureuses. Chacun se
+battait les flancs pour d&eacute;couvrir des exemples nouveaux et ne
+trouvait
+rien, quand la comtesse, sans pr&eacute;m&eacute;ditation
+peut-&ecirc;tre, &eacute;prouvant un
+vague besoin de rendre hommage &agrave; la Religion, interrogea la plus
+&acirc;g&eacute;e
+des bonnes soeurs sur les grands faits de la vie des saints. Or,
+beaucoup avaient commis des actes qui seraient des crimes &agrave; nos
+yeux;
+mais l'&Eacute;glise absout sans peine ces forfaits quand ils sont
+accomplis
+pour la gloire de Dieu, ou pour le bien du prochain. C'&eacute;tait un
+argument
+puissant: la comtesse en profita. Alors, soit par une de ces ententes
+tacites, de ces complaisances voil&eacute;es, o&ugrave; excelle
+quiconque porte un
+habit eccl&eacute;siastique, soit simplement par l'effet d'une
+inintelligence
+heureuse, d'une secourable b&ecirc;tise, la vieille religieuse apporta
+&agrave; la
+conspiration un formidable appui. On la croyait timide, elle se montra
+hardie, verbeuse, violente. Celle-l&agrave; n'&eacute;tait pas
+troubl&eacute;e par les
+t&acirc;tonnements de la casuistique; sa doctrine semblait une barre de
+fer;
+sa foi n'h&eacute;sitait jamais; sa conscience n'avait point de
+scrupules.</p>
+<p>Elle trouvait tout simple le sacrifice d'Abraham, car elle aurait
+imm&eacute;diatement tu&eacute; p&egrave;re et m&egrave;re sur un ordre
+venu d'En Haut; et rien, &agrave;
+son avis, ne pouvait d&eacute;plaire au Seigneur quand l'intention
+&eacute;tait
+louable. La comtesse, mettant &agrave; profit l'autorit&eacute;
+sacr&eacute;e de sa complice
+inattendue, lui fit faire comme une paraphrase &eacute;difiante de cet
+axiome
+de morale: &laquo;La fin justifie les moyens.&raquo;</p>
+<p>Elle l'interrogeait.</p>
+<p>&#8212;Alors, ma soeur, vous pensez que Dieu accepte toutes les voies, et
+pardonne le fait quand le motif est pur?</p>
+<p>&#8212;Qui pourrait en douter, madame? Une action bl&acirc;mable en soi
+devient
+souvent m&eacute;ritoire par la pens&eacute;e qui l'inspire.</p>
+<p>Et elles continuaient ainsi, d&eacute;m&ecirc;lant les
+volont&eacute;s de Dieu, pr&eacute;voyant
+ses d&eacute;cisions, le faisant s'int&eacute;resser &agrave; des
+choses qui, vraiment, ne le
+regardaient gu&egrave;re.</p>
+<p>Tout cela &eacute;tait envelopp&eacute;, habile, discret. Mais
+chaque parole de la
+sainte fille en cornette faisait br&egrave;che dans la
+r&eacute;sistance indign&eacute;e de
+la courtisane. Puis, la conversation se d&eacute;tournant un peu, la
+femme aux
+chapelets pendants parla des maisons de son ordre, de sa
+sup&eacute;rieure,
+d'elle-m&ecirc;me, et de sa mignonne voisine, la ch&egrave;re soeur
+Saint-Nic&eacute;phore.
+On les avait demand&eacute;es au Havre pour soigner dans les
+h&ocirc;pitaux des
+centaines de soldats atteints de la petite v&eacute;role. Elle les
+d&eacute;peignit,
+ces mis&eacute;rables, d&eacute;tailla leur maladie. Et tandis qu'elles
+&eacute;taient
+arr&ecirc;t&eacute;es en route par les caprices de ce Prussien, un
+grand nombre de
+Fran&ccedil;ais pouvaient mourir qu'elles auraient sauv&eacute;s
+peut-&ecirc;tre! C'&eacute;tait sa
+sp&eacute;cialit&eacute;, &agrave; elle, de soigner les militaires;
+elle avait &eacute;t&eacute; en Crim&eacute;e,
+en Italie, en Autriche, et, racontant ses campagnes, elle se
+r&eacute;v&eacute;la tout
+&agrave; coup une de ces religieuses &agrave; tambours et &agrave;
+trompettes qui semblent
+faites pour suivre les camps, ramasser des bless&eacute;s dans des
+remous des
+batailles, et, mieux qu'un chef, dompter d'un mot les grands soudards
+indisciplin&eacute;s; une vraie bonne soeur Ran-tan-plan dont la figure
+ravag&eacute;e, crev&eacute;e de trous sans nombre, paraissait une
+image des
+d&eacute;vastations de la guerre.</p>
+<p>Personne ne dit rien apr&egrave;s elle, tant l'effet semblait
+excellent.</p>
+<p>Aussit&ocirc;t le repas termin&eacute;, on remonta bien vite dans
+les chambres pour
+ne descendre, le lendemain, qu'assez tard dans la matin&eacute;e.</p>
+<p>Le d&eacute;jeuner fut tranquille. On donnait &agrave; la graine
+sem&eacute;e la veille le
+temps de germer et de pousser ses fruits.</p>
+<p>La comtesse proposa de faire une promenade dans l'apr&egrave;s-midi;
+alors le
+comte, comme il &eacute;tait convenu, prit le bras de Boule de Suif, et
+demeura
+derri&egrave;re les autres, avec elle.</p>
+<p>Il lui parla de ce ton familier, paternel, un peu d&eacute;daigneux,
+que les
+hommes pos&eacute;s emploient avec les filles, l'appelant: &laquo;ma
+ch&egrave;re enfant&raquo;,
+la traitant du haut de sa position sociale, de son honorabilit&eacute;
+indiscut&eacute;e. Il p&eacute;n&eacute;tra tout de suite au vif de la
+question:</p>
+<p>&#8212;Donc, vous pr&eacute;f&eacute;rez nous laisser ici, expos&eacute;s
+comme vous-m&ecirc;me &agrave; toutes
+les violences qui suivraient un &eacute;chec des troupes prussiennes,
+plut&ocirc;t
+que de consentir &agrave; une de ces complaisances que vous avez eues
+si
+souvent en votre vie?</p>
+<p>Boule de Suif ne r&eacute;pondit rien.</p>
+<p>Il la prit par la douceur, par le raisonnement, par les sentiments.
+Il
+sut rester &laquo;monsieur le comte&raquo;, tout en se montrant galant
+quand il le
+fallut, complimenteur, aimable enfin. Il exalta le service qu'elle leur
+rendrait, parla de leur reconnaissance; puis soudain, la tutoyant
+gaiement: &laquo;Et tu sais, ma ch&egrave;re, il pourrait se vanter
+d'avoir
+go&ucirc;t&eacute;
+d'une jolie fille comme il n'en trouvera pas beaucoup dans son
+pays.&raquo;</p>
+<p>Boule de Suif ne r&eacute;pondit pas et rejoignit la
+soci&eacute;t&eacute;. Aussit&ocirc;t rentr&eacute;e,
+elle monta chez elle et ne reparut plus. L'inqui&eacute;tude
+&eacute;tait extr&ecirc;me.
+Qu'allait-elle faire? Si elle r&eacute;sistait, quel embarras!</p>
+<p>L'heure du d&icirc;ner sonna; on l'attendit en vain. M. Follenvie,
+entrant
+alors, annon&ccedil;a que Mlle Rousset se sentait indispos&eacute;e, et
+qu'on pouvait
+se mettre &agrave; table. Tout le monde dressa l'oreille. Le comte
+s'approcha
+de l'aubergiste, et, tout bas: &laquo;&Ccedil;a y est?&#8212;Oui.&raquo; Par
+convenance,
+il ne
+dit rien &agrave; ses compagnons, mais il leur fit seulement un
+l&eacute;ger signe de
+la t&ecirc;te. Aussit&ocirc;t un grand soupir de soulagement sortit de
+toutes les
+poitrines, une all&eacute;gresse parut sur les visages. Loiseau cria:
+&laquo;Saperlipopette! je paye du Champagne si l'on en trouve dans
+l'&eacute;tablissement&raquo;; et Mme Loiseau eut une angoisse lorsque
+le
+patron
+revint avec quatre bouteilles aux mains. Chacun &eacute;tait devenu
+subitement
+communicatif et bruyant; une joie &eacute;grillarde emplissait les
+coeurs. Le
+comte parut s'apercevoir que Mme Carr&eacute;-Lamadon &eacute;tait
+charmante, le
+manufacturier fit des compliments &agrave; la comtesse. La conversation
+fut
+vive, enjou&eacute;e, pleine de traits.</p>
+<p>Tout &agrave; coup, Loiseau, la face anxieuse et levant les bras,
+hurla: &laquo;Silence!&raquo; Tout le monde se tut, surpris, presque
+effray&eacute;
+d&eacute;j&agrave;. Alors il
+tendit l'oreille en faisant &laquo;Chut!&raquo; des deux mains, leva
+les yeux vers
+le plafond, &eacute;couta de nouveau, et reprit, de sa voix naturelle:
+&laquo;Rassurez-vous, tout va bien.&raquo;</p>
+<p>On h&eacute;sitait &agrave; comprendre, mais bient&ocirc;t un
+sourire passa.</p>
+<p>Au bout d'un quart d'heure il recommen&ccedil;a la m&ecirc;me farce,
+la renouvela
+souvent dans la soir&eacute;e; et il faisait semblant d'interpeller
+quelqu'un
+&agrave; l'&eacute;tage au-dessus, en lui donnant des conseils &agrave;
+double sens puis&eacute;s
+dans son esprit de commis voyageur. Par moments il prenait un air
+triste
+pour soupirer: &laquo;Pauvre fille;&raquo; ou bien il murmurait entre
+ses dents
+d'un air rageur: &laquo;Gueux de Prussien, va!&raquo; Quelquefois, au
+moment
+o&ugrave;
+l'on n'y songeait plus, il poussait, d'une voix vibrante,
+plusieurs:&laquo;Assez!
+assez!&raquo; et ajoutait, comme se parlant &agrave; lui-m&ecirc;me:
+&laquo;Pourvu
+que
+nous la revoyions; qu'il ne l'en fasse pas mourir, le
+mis&eacute;rable!&raquo;</p>
+<p>Bien que ces plaisanteries fussent d'un go&ucirc;t
+d&eacute;plorable, elles amusaient
+et ne blessaient personne, car l'indignation d&eacute;pend des milieux
+comme le
+reste, et l'atmosph&egrave;re qui s'&eacute;tait peu &agrave; peu
+cr&eacute;&eacute;e autour d'eux &eacute;tait
+charg&eacute;e de pens&eacute;es grivoises.</p>
+<p>Au dessert, les femmes elles-m&ecirc;mes firent des allusions
+spirituelles et
+discr&egrave;tes. Les regards luisaient; on avait bu beaucoup. Le
+comte, qui
+conservait, m&ecirc;me en ses &eacute;carts, sa grande apparence de
+gravit&eacute;, trouva
+une comparaison fort go&ucirc;t&eacute;e sur la fin des hivernages au
+p&ocirc;le et la joie
+des naufrag&eacute;s qui voient s'ouvrir une route vers le sud.</p>
+<p>Loiseau, lanc&eacute;, se leva, un verre de Champagne &agrave; la
+main: &laquo;Je bois &agrave;
+notre d&eacute;livrance!&raquo; Tout le monde fut debout; on
+l'acclamait. Les
+deux
+bonnes soeurs, elles-m&ecirc;mes, sollicit&eacute;es par ces dames,
+consentirent &agrave;
+tremper leurs l&egrave;vres dans ce vin mousseux dont elles n'avaient
+jamais
+go&ucirc;t&eacute;. Elles d&eacute;clar&egrave;rent que cela
+ressemblait &agrave; la limonade gazeuse,
+mais que c'&eacute;tait plus fin cependant.</p>
+<p>Loiseau r&eacute;suma la situation.</p>
+<p>&#8212;C'est malheureux de ne pas avoir de piano parce qu'on pourrait
+pincer
+un quadrille.</p>
+<p>Cornudet n'avait pas dit un mot, pas fait un geste; il paraissait
+m&ecirc;me
+plong&eacute; dans des pens&eacute;es tr&egrave;s graves, et tirait
+parfois, d'un geste
+furieux, sa grande barbe qu'il semblait vouloir allonger encore. Enfin,
+vers minuit, comme on allait se s&eacute;parer, Loiseau, qui titubait,
+lui tapa
+soudain sur le ventre et lui dit en bredouillant: &laquo;Vous
+n'&ecirc;tes
+pas
+farce, vous, ce soir; vous ne dites rien, citoyen?&raquo; Mais Cornudet
+releva brusquement la t&ecirc;te, et, parcourant la
+soci&eacute;t&eacute; d'un regard
+luisant et terrible: &laquo;Je vous dis &agrave; tous que vous venez de
+faire
+une
+infamie!&raquo; Il se leva, gagna la porte, r&eacute;p&eacute;ta encore
+une
+fois: &laquo;Une
+infamie!&raquo; et disparut.</p>
+<p>Cela jeta un froid d'abord. Loiseau, interloqu&eacute;, restait
+b&ecirc;te; mais il
+reprit son aplomb, puis, tout &agrave; coup, se tordit en
+r&eacute;p&eacute;tant: &laquo;Ils sont
+trop verts, mon vieux, ils sont trop verts.&raquo; Comme on ne
+comprenait
+pas, il raconta les &laquo;myst&egrave;res du corridor&raquo;. Alors il
+y eut une
+reprise
+de gaiet&eacute; formidable. Ces dames s'amusaient comme des folles. Le
+comte
+et M. Carr&eacute;-Lamadon pleuraient &agrave; force de rire. Ils ne
+pouvaient croire.</p>
+<p>&#8212;Comment! vous &ecirc;tes s&ucirc;r? Il voulait....</p>
+<p>&#8212;Je vous dis que je l'ai vu.</p>
+<p>&#8212;Et, elle a refus&eacute;....</p>
+<p>&#8212;Parce que le Prussien &eacute;tait dans la chambre &agrave;
+c&ocirc;t&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Pas possible?</p>
+<p>&#8212;Je vous le jure.</p>
+<p>Le comte &eacute;touffait. L'industriel se comprimait le ventre
+&agrave; deux mains.
+Loiseau continuait:</p>
+<p>&#8212;Et, vous comprenez, ce soir, il ne la trouve pas dr&ocirc;le, mais
+pas du
+tout.</p>
+<p>Et tous les trois repartaient, malades, essouffl&eacute;s.</p>
+<p>On se s&eacute;para l&agrave;-dessus. Mais Mme Loiseau, qui
+&eacute;tait de la nature des
+orties, fit remarquer &agrave; son mari, au moment o&ugrave; ils se
+couchaient, que &laquo;cette chipie&raquo; de petite
+Carr&eacute;-Lamadon avait ri jaune toute la
+soir&eacute;e: &laquo;Tu sais, les femmes, quand &ccedil;a en tient
+pour l'uniforme, qu'il
+soit
+Fran&ccedil;ais ou bien Prussien, &ccedil;a leur est, ma foi, bien
+&eacute;gal. Si ce n'est
+pas une piti&eacute;, Seigneur Dieu!&raquo;</p>
+<p>Et toute la nuit, dans l'obscurit&eacute; du corridor coururent
+comme des
+fr&eacute;missements, des bruits l&eacute;gers, &agrave; peine
+sensibles, pareils &agrave; des
+souffles, des effleurements de pieds nus, d'imperceptibles craquements.
+Et l'on ne dormit que tr&egrave;s tard, assur&eacute;ment, car des
+filets de lumi&egrave;re
+gliss&egrave;rent longtemps sous les portes. Le champagne a de ces
+effets-l&agrave;;
+il trouble, dit-on, le sommeil.</p>
+<p>Le lendemain, un clair soleil d'hiver rendait la neige
+&eacute;blouissante. La
+diligence, attel&eacute;e enfin, attendait devant la porte, tandis
+qu'une arm&eacute;e
+de pigeons blancs, rengorg&eacute;s dans leurs plumes &eacute;paisses,
+avec un oeil
+ros&eacute;, tach&eacute;, au milieu, d'un point noir, se promenaient
+gravement entre
+les jambes des six chevaux, et cherchaient leur vie dans le crottin
+fumant qu'ils &eacute;parpillaient.</p>
+<p>Le cocher, envelopp&eacute; dans sa peau de mouton, grillait une
+pipe sur le
+si&egrave;ge, et tous les voyageurs radieux faisaient rapidement
+empaqueter des
+provisions pour le reste du voyage.</p>
+<p>On n'attendait plus que Boule de Suif. Elle parut.</p>
+<p>Elle semblait un peu troubl&eacute;e, honteuse; et elle
+s'avan&ccedil;a timidement
+vers ses compagnons, qui, tous, d'un m&ecirc;me mouvement, se
+d&eacute;tourn&egrave;rent
+comme s'ils ne l'avaient pas aper&ccedil;ue. Le comte prit avec
+dignit&eacute; le bras
+de sa femme et l'&eacute;loigna de ce contact impur.</p>
+<p>La grosse fille s'arr&ecirc;ta, stup&eacute;faite; alors, ramassant
+tout son courage,
+elle aborda la femme du manufacturier d'un &laquo;bonjour,
+madame&raquo; humblement
+murmur&eacute;. L'autre fit de la t&ecirc;te seule un petit salut
+impertinent qu'elle
+accompagna d'un regard de vertu outrag&eacute;e. Tout le monde semblait
+affair&eacute;, et l'on se tenait loin d'elle comme si elle e&ucirc;t
+apport&eacute; une
+infection dans ses jupes. Puis on se pr&eacute;cipita vers la voiture
+o&ugrave; elle
+arriva seule, la derni&egrave;re, et reprit en silence la place qu'elle
+avait
+occup&eacute;e pendant la premi&egrave;re partie de la route.</p>
+<p>On semblait ne pas la voir, ne pas la conna&icirc;tre; mais Mme
+Loiseau, la
+consid&eacute;rant de loin avec indignation, dit &agrave; mi-voix
+&agrave; son mari: &laquo;Heureusement que je ne suis pas &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; d'elle.&raquo;</p>
+<p>La lourde voiture s'&eacute;branla, et le voyage recommen&ccedil;a.
+On ne parla point
+d'abord. Boule de Suif n'osait pas lever les yeux. Elle se sentait en
+m&ecirc;me temps indign&eacute;e contre tous ses voisins, et
+humili&eacute;e d'avoir c&eacute;d&eacute;,
+souill&eacute;e par les baisers de ce Prussien entre les bras duquel on
+l'avait
+hypocritement jet&eacute;e.</p>
+<p>Mais la comtesse, se tournant vers Mme Carr&eacute;-Lamadon, rompit
+bient&ocirc;t ce
+p&eacute;nible silence.</p>
+<p>&#8212;Vous connaissez, je crois, Mme d'&Eacute;trelles?</p>
+<p>&#8212;Oui, c'est une de mes amies.</p>
+<p>&#8212;Quelle charmante femme!</p>
+<p>&#8212;Ravissante! Une vraie nature d'&eacute;lite, fort instruite
+d'ailleurs, et
+artiste jusqu'au bout des doigts; elle chante &agrave; ravir et dessine
+dans la
+perfection.</p>
+<p>Le manufacturier causait avec le comte, et au milieu du fracas des
+vitres un mot parfois jaillissait:
+&laquo;Coupon&#8212;&eacute;ch&eacute;ance&#8212;prime&#8212;&agrave; terme.&raquo;</p>
+<p>Loiseau, qui avait chip&eacute; le vieux jeu de cartes de l'auberge,
+engraiss&eacute;
+par cinq ans de frottement sur les tables mal essuy&eacute;es, attaqua
+un
+b&eacute;sigue avec sa femme.</p>
+<p>Les bonnes soeurs prirent &agrave; leur ceinture le long rosaire qui
+pendait,
+firent ensemble le signe de la croix, et tout &agrave; coup leurs
+l&egrave;vres se
+mirent &agrave; remuer vivement, se h&acirc;tant de plus en plus,
+pr&eacute;cipitant leur
+vague murmure comme pour une course d'<i>oremus</i>; et de temps en
+temps
+elle baisaient une m&eacute;daille, se signaient de nouveau, puis
+recommen&ccedil;aient leur marmottement rapide et continu.</p>
+<p>Cornudet songeait, immobile.</p>
+<p>Au bout de trois heures de route, Loiseau ramassa ses cartes:
+&laquo;Il
+fait
+faim&raquo;, dit-il.</p>
+<p>Alors sa femme atteignit un paquet ficel&eacute; d'o&ugrave; elle
+fit sortir un
+morceau de veau froid. Elle le d&eacute;coupa proprement par tranches
+minces et
+fermes, et tous deux se mirent &agrave; manger.</p>
+<p>&#8212;Si nous en faisions autant, dit la comtesse. On y consentit et elle
+d&eacute;balla les provisions pr&eacute;par&eacute;es pour les deux
+m&eacute;nages. C'&eacute;tait, dans un
+de ces vases allong&eacute;s dont le couvercle porte un li&egrave;vre
+en fa&iuml;ence, pour
+indiquer qu'un li&egrave;vre en p&acirc;t&eacute; g&icirc;t au-dessous,
+une charcuterie
+succulente, o&ugrave; de blanches rivi&egrave;res de lard traversaient
+la chair brune
+du gibier, m&ecirc;l&eacute;e &agrave; d'autres viandes hach&eacute;es
+fin. Un beau carr&eacute; de
+gruy&egrave;re, apport&eacute; dans un journal, gardait imprim&eacute;:
+&laquo;faits divers&raquo; sur sa
+p&acirc;te onctueuse.</p>
+<p>Les deux bonnes soeurs d&eacute;velopp&egrave;rent un rond de
+saucisson qui sentait
+l'ail; et Cornudet, plongeant les deux mains en m&ecirc;me temps dans
+les
+vastes poches de son paletot sac, tira de l'une quatre oeufs durs et de
+l'autre le cro&ucirc;ton d'un pain. Il d&eacute;tacha la coque, la jeta
+sous ses
+pieds dans la paille et se mit &agrave; mordre &agrave; m&ecirc;me les
+oeufs, faisant tomber
+sur sa vaste barbe des parcelles de jaune clair qui semblaient,
+l&agrave;
+dedans, des &eacute;toiles.</p>
+<p>Boule de Suif, dans la h&acirc;te et l'effarement de son lever,
+n'avait pu
+songer &agrave; rien; et elle regardait, exasp&eacute;r&eacute;e,
+suffoquant de rage, tous
+ces gens qui mangeaient placidement. Une col&egrave;re tumultueuse la
+crispa
+d'abord, et elle ouvrit la bouche pour leur crier leur fait avec un
+flot
+d'injures qui lui montait aux l&egrave;vres; mais elle ne pouvait pas
+parler
+tant l'exasp&eacute;ration l'&eacute;tranglait.</p>
+<p>Personne ne la regardait, ne songeait &agrave; elle. Elle se sentait
+noy&eacute;e dans
+le m&eacute;pris de ces gredins honn&ecirc;tes qui l'avaient
+sacrifi&eacute;e d'abord,
+rejet&eacute;e ensuite, comme une chose malpropre et inutile. Alors
+elle songea
+&agrave; son grand panier tout plein de bonnes choses qu'ils avaient
+goul&ucirc;ment
+d&eacute;vor&eacute;es, &agrave; ses deux poulets luisants de
+gel&eacute;e, &agrave; ses p&acirc;t&eacute;s, &agrave; ses
+poires, &agrave; ses quatre bouteilles de Bordeaux; et sa fureur
+tombant
+soudain, comme une corde trop tendue qui casse, elle se sentit
+pr&ecirc;te &agrave;
+pleurer. Elle fit des efforts terribles, se raidit, avala ses sanglots
+comme les enfants, mais les pleurs montaient, luisaient au bord de ses
+paupi&egrave;res, et bient&ocirc;t deux grosses larmes, se
+d&eacute;tachant des yeux,
+roul&egrave;rent lentement sur ses joues. D'autres les suivirent plus
+rapides,
+coulant comme des gouttes d'eau qui filtrent d'une roche, et tombant
+r&eacute;guli&egrave;rement sur la courbe rebondie de sa poitrine. Elle
+restait
+droite, le regard fixe, la face rigide et p&acirc;le, esp&eacute;rant
+qu'on ne la
+verrait pas.</p>
+<p>Mais la comtesse s'en aper&ccedil;ut et pr&eacute;vint son mari d'un
+signe. Il haussa
+les &eacute;paules comme pour dire: &laquo;Que voulez-vous, ce n'est
+pas ma
+faute.&raquo;
+Mme Loiseau eut un rire muet de triomphe et murmura: &laquo;Elle pleure
+sa
+honte.&raquo;</p>
+<p>Les deux bonnes soeurs s'&eacute;taient remises &agrave; prier,
+apr&egrave;s avoir roul&eacute; dans
+un papier le reste de leur saucisson.</p>
+<p>Alors Cornudet, qui dig&eacute;rait ses oeufs, &eacute;tendit ses
+longues jambes sous
+la banquette d'en face, se renversa, croisa ses bras, sourit comme un
+homme qui vient de trouver une bonne farce, et se mit &agrave;
+siffloter la
+<i>Marseillaise</i>.</p>
+<p>Toutes les figures se rembrunirent. Le chant populaire,
+assur&eacute;ment, ne
+plaisait point &agrave; ses voisins. Ils devinrent nerveux,
+agac&eacute;s, et avaient
+l'air pr&ecirc;ts &agrave; hurler comme des chiens qui entendent un
+orgue de
+barbarie. Il s'en aper&ccedil;ut, ne s'arr&ecirc;ta plus. Parfois
+m&ecirc;me il fredonnait
+les paroles:</p>
+<div style="margin-left: 120px;"><big>Amour sacr&eacute; de la patrie,<br>
+Conduis, soutiens, nos bras vengeurs,<br>
+Libert&eacute;, libert&eacute; ch&eacute;rie,<br>
+Combats avec tes d&eacute;fenseurs!</big><br>
+</div>
+<p>On fuyait plus vite, la neige &eacute;tant plus dure; et
+jusqu'&agrave; Dieppe,
+pendant les longues heures mornes du voyage, &agrave; travers les
+cahots du
+chemin, par la nuit tombante, puis dans l'obscurit&eacute; profonde de
+la
+voiture, il continua, avec une obstination f&eacute;roce, son
+sifflement
+vengeur et monotone, contraignant les esprits las et
+exasp&eacute;r&eacute;s &agrave; suivre
+le chant d'un bout &agrave; l'autre, &agrave; se rappeler chaque parole
+qu'ils
+appliquaient sur chaque mesure.</p>
+<p>Et Boule de Suif pleurait toujours; et parfois un sanglot, qu'elle
+n'avait pu retenir, passait, entre deux couplets, dans les
+t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="L'Epave"></a>
+<h3>L'&Eacute;pave</h3>
+<br>
+<p>C'&eacute;tait hier, 31 d&eacute;cembre.</p>
+<p>Je venais de d&eacute;jeuner avec mon vieil ami Georges Garin. Le
+domestique
+lui apporta une lettre couverte de cachets et de timbres
+&eacute;trangers.</p>
+<p>Georges me dit:</p>
+<p>&#8212;Tu permets?</p>
+<p>&#8212;Certainement.</p>
+<p>Et il se mit &agrave; lire huit pages d'une grande &eacute;criture
+anglaise, crois&eacute;e
+dans tous les sens. Il les lisait lentement, avec une attention
+s&eacute;rieuse, avec cet int&eacute;r&ecirc;t qu'on met aux choses qui
+vous touchent le
+coeur.</p>
+<p>Puis il posa la lettre sur un coin de la chemin&eacute;e, et il dit:</p>
+<p>&laquo;Tiens, en voil&agrave; une dr&ocirc;le d'histoire que je ne
+t'ai
+jamais racont&eacute;e,
+une histoire sentimentale pourtant, et qui m'est arriv&eacute;e! Oh! ce
+fut un
+singulier jour de l'an, cette ann&eacute;e-l&agrave;. Il y a de cela
+vingt ans ...
+puisque j'avais trente ans et que j'en ai cinquante!...</p>
+<p>&laquo;J'&eacute;tais inspecteur de la Compagnie d'assurances
+maritimes
+que je dirige
+aujourd'hui. Je me disposais &agrave; passer &agrave; Paris la
+f&ecirc;te du 1er janvier,
+puisqu'on est convenu de faire de ce jour un jour de f&ecirc;te, quand
+je
+re&ccedil;us une lettre du directeur me donnant l'ordre de partir
+imm&eacute;diatement
+pour l'&icirc;le de R&eacute;, o&ugrave; venait de s'&eacute;chouer un
+trois-m&acirc;ts de Saint-Nazaire,
+assur&eacute; par nous. Il &eacute;tait alors huit heures du matin.
+J'arrivai &agrave; la
+Compagnie, &agrave; dix heures, pour recevoir des instructions; et, le
+soir
+m&ecirc;me, je prenais l'express, qui me d&eacute;posait &agrave; La
+Rochelle le lendemain
+31 d&eacute;cembre.</p>
+<p>&laquo;J'avais deux heures avant de monter sur le bateau de
+R&eacute;, le
+<i>Jean-Guiton</i>. Je fis un tour en ville. C'est vraiment une ville
+bizarre
+et de grand caract&egrave;re que La Rochelle, avec ses rues
+m&ecirc;l&eacute;es comme un
+labyrinthe et dont les trottoirs courent sous des galeries sans fin,
+des
+galeries &agrave; arcades comme celles de la rue de Rivoli, mais
+basses, ces
+galeries et ces arcades &eacute;cras&eacute;es, myst&eacute;rieuses,
+qui semblent construites
+et demeur&eacute;es comme un d&eacute;cor de conspirateurs, le
+d&eacute;cor antique et
+saisissant des guerres d'autrefois, des guerres de religion
+h&eacute;ro&iuml;ques et
+sauvages. C'est bien la vieille cit&eacute; huguenote, grave,
+discr&egrave;te, sans
+art superbe, sans aucun de ces admirables monuments qui font Rouen si
+magnifique, mais remarquable par toute sa physionomie
+s&eacute;v&egrave;re, un peu
+sournoise aussi, une cit&eacute; de batailleurs obstin&eacute;s,
+o&ugrave; doivent &eacute;clore les
+fanatismes, la ville o&ugrave; s'exalta la foi des calvinistes et
+o&ugrave; naquit le
+complot des quatre sergents.</p>
+<p>&laquo;Quand j'eus err&eacute; quelque temps par ces rues
+singuli&egrave;res, je montai sur
+un petit bateau &agrave; vapeur, noir et ventru, qui devait me conduire
+&agrave;
+l'&icirc;le de R&eacute;. Il partit en soufflant, d'un air
+col&egrave;re, passa entre les
+deux tours antiques qui gardent le port, traversa la rade, sortit de la
+digue construite par Richelieu, et dont on voit &agrave; fleur d'eau
+les
+pierres &eacute;normes, enfermant la ville comme un immense collier;
+puis il
+obliqua vers la droite.</p>
+<p>&laquo;C'&eacute;tait un de ces jours tristes qui oppressent,
+&eacute;crasent la pens&eacute;e,
+compriment le coeur, &eacute;teignent en nous toute force et toute
+&eacute;nergie; un
+jour gris, glacial, sali par une brume lourde, humide comme de la
+pluie,
+froide comme de la gel&eacute;e, infecte &agrave; respirer comme une
+bu&eacute;e d'&eacute;gout.</p>
+<p>&laquo;Sous ce plafond de brouillard bas et sinistre, la mer jaune,
+la mer
+peu
+profonde et sablonneuse de ces plages illimit&eacute;es, restait sans
+une ride,
+sans un mouvement, sans vie, une mer d'eau trouble, d'eau grasse, d'eau
+stagnante. Le <i>Jean-Guiton</i> passait dessus en roulant un peu, par
+habitude, coupait cette nape opaque et lisse, puis laissait
+derri&egrave;re
+quelques vagues, quelques clapots, quelques ondulations qui se
+calmaient
+bient&ocirc;t.</p>
+<p>&laquo;Je me mis &agrave; causer avec le capitaine, un petit homme
+presque
+sans
+pattes, tout rond comme son bateau et balanc&eacute; comme lui. Je
+voulais
+quelques d&eacute;tails sur le sinistre que j'allais constater. Un
+grand
+trois-m&acirc;ts carr&eacute; de Saint-Nazaire, le <i>Marie-Joseph,</i>
+avait &eacute;chou&eacute;, par
+une nuit d'ouragan, sur les sables de l'&icirc;le de R&eacute;.</p>
+<p>&laquo;La temp&ecirc;te avait jet&eacute; si loin ce b&acirc;timent,
+&eacute;crivait l'armateur, qu'il
+avait &eacute;t&eacute; impossible de le renflouer et qu'on avait
+d&ucirc; enlever au plus
+vite tout ce qui pouvait en &ecirc;tre d&eacute;tach&eacute;. Il me
+fallait donc constater
+la situation de l'&eacute;pave, appr&eacute;cier quel devait &ecirc;tre
+son &eacute;tat avant le
+naufrage, juger si tous les efforts avaient &eacute;t&eacute;
+tent&eacute;s pour le remettre
+&agrave; flot. Je venais comme agent de la Compagnie, pour
+t&eacute;moigner ensuite
+contradictoirement, si besoin &eacute;tait, dans le proc&egrave;s.</p>
+<p>&laquo;Au re&ccedil;u de mon rapport, le directeur devait prendre
+les
+mesures qu'il
+jugerait n&eacute;cessaires pour sauvegarder nos int&eacute;r&ecirc;ts.</p>
+<p>&laquo;Le capitaine du <i>Jean-Guiton</i> connaissait parfaitement
+l'affaire, ayant
+&eacute;t&eacute; appel&eacute; &agrave; prendre part, avec son navire,
+aux tentatives de sauvetage.</p>
+<p>&laquo;Il me raconta le sinistre, tr&egrave;s simple d'ailleurs. Le <i>Marie-Joseph,</i>
+pouss&eacute; par un coup de vent furieux, perdu dans la nuit,
+naviguant au
+hasard sur une mer d'&eacute;cume,&#8212;&laquo;une mer de soupe au
+lait&raquo;, disait
+le
+capitaine,&#8212;&eacute;tait venu s'&eacute;chouer sur ces immenses bancs de
+sable qui
+changent les c&ocirc;tes de cette r&eacute;gion en Saharas
+illimit&eacute;s, aux heures de
+la mar&eacute;e basse.</p>
+<p>&laquo;Tout en causant, je regardais autour de moi et devant moi.
+Entre
+l'oc&eacute;an et le ciel pesant restait un espace libre o&ugrave;
+l'oeil voyait au
+loin. Nous suivions une terre. Je demandai:</p>
+<p>&laquo;&#8212;C'est l'&icirc;le de R&eacute;?</p>
+<p>&laquo;&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&laquo;Et tout &agrave; coup le capitaine, &eacute;tendant la main
+droite
+devant nous, me
+montra, en pleine mer, une chose presque imperceptible, et me dit:</p>
+<p>&laquo;&#8212;Tenez, voil&agrave; votre navire!</p>
+<p>&laquo;&#8212;Le <i>Marie-Joseph</i>?...</p>
+<p>&laquo;&#8212;Mais, oui.</p>
+<p>&laquo;&#8212;J'&eacute;tais stup&eacute;fait. Ce point noir, &agrave; peu
+pr&egrave;s invisible, que j'aurais
+pris pour un &eacute;cueil, me paraissait plac&eacute; &agrave; trois
+kilom&egrave;tres au moins des
+c&ocirc;tes.</p>
+<p>&laquo;Je repris:</p>
+<p>&laquo;&#8212;Mais, capitaine, il doit y avoir cent brasses d'eau &agrave;
+l'endroit que
+vous me d&eacute;signez?</p>
+<p>&laquo;Il se mit &agrave; rire.</p>
+<p>&laquo;&#8212;Cent brasses, mon ami!... Pas deux brasses, je vous dis!...</p>
+<p>&laquo;C'&eacute;tait un Bordelais. Il continua:</p>
+<p>&laquo;&#8212;Nous sommes mar&eacute;e haute, neuf heures quarante
+minutes.
+Allez-vous-en
+par la plage, mains dans vos poches, apr&egrave;s le d&eacute;jeuner de
+l'h&ocirc;tel du
+<i>Dauphin</i>, et je vous promets qu'&agrave; deux heures cinquante ou
+trois heures
+au plusse vous toucherez l'&eacute;pave, pied sec, mon ami, et vous
+aurez une
+heure quarante-cinq &agrave; deux heures pour rester dessus, pas
+plusse, par
+exemple; vous seriez pris. Plusse la mer elle va loin et plusse elle
+revient vite. C'est plat comme une punaise, cette c&ocirc;te!
+Remettez-vous en
+route &agrave; quatre heures cinquante, croyez-moi; et vous remontez
+&agrave; sept
+heures et demie sur le <i>Jean-Guiton</i>, qui vous d&eacute;pose ce
+soir m&ecirc;me sur
+le quai de La Rochelle.</p>
+<p>&laquo;Je remerciai le capitaine et j'allai m'asseoir &agrave;
+l'avant du
+vapeur,
+pour regarder la petite ville de Saint-Martin, dont nous approchions
+rapidement.</p>
+<p>&laquo;Elle ressemblait &agrave; tous les ports en miniature qui
+servent
+de capitales
+&agrave; toutes les maigres &icirc;les sem&eacute;es le long des
+continents. C'&eacute;tait un gros
+village de p&ecirc;cheurs, un pied dans l'eau, un pied sur terre,
+vivant de
+poisson et de volailles, de l&eacute;gumes et de coquilles, de radis et
+de
+moules. L'&icirc;le est fort basse, peu cultiv&eacute;e, et semble
+cependant tr&egrave;s
+peupl&eacute;e; mais je ne p&eacute;n&eacute;trai pas dans
+l'int&eacute;rieur.</p>
+<p>&laquo;Apr&egrave;s avoir d&eacute;jeun&eacute;, je franchis un
+petit
+promontoire; puis, comme la
+mer baissait rapidement, je m'en allai, &agrave; travers les sables,
+vers une
+sorte de roc noir que j'apercevais au-dessus de l'eau, l&agrave;-bas,
+l&agrave;-bas.</p>
+<p>&laquo;J'allais vite sur cette plaine jaune, &eacute;lastique comme
+de la
+chair, et
+qui semblait suer sous mon pied. La mer, tout &agrave; l'heure,
+&eacute;tait l&agrave;;
+maintenant, je l'apercevais au loin, se sauvant &agrave; perte de vue,
+et je ne
+distinguais plus la ligne qui s&eacute;parait le sable de
+l'Oc&eacute;an. Je croyais
+assister &agrave; une f&eacute;erie gigantesque et surnaturelle.
+L'Atlantique &eacute;tait
+devant moi tout &agrave; l'heure, puis il avait disparu dans la
+gr&egrave;ve, comme
+font les d&eacute;cors dans les trappes, et je marchais &agrave;
+pr&eacute;sent au milieu
+d'un d&eacute;sert. Seuls, la sensation, le souffle de l'eau
+sal&eacute;e demeuraient
+en moi. Je sentais l'odeur du varech, l'odeur de la vague, la rude et
+bonne odeur des c&ocirc;tes. Je marchais vite; je n'avais plus froid;
+je
+regardais l'&eacute;pave &eacute;chou&eacute;e, qui grandissait
+&agrave; mesure que j'avan&ccedil;ais et
+ressemblait &agrave; pr&eacute;sent &agrave; une &eacute;norme baleine
+naufrag&eacute;e.</p>
+<p>&laquo;Elle semblait sortir du sol et prenait, sur cette immense
+&eacute;tendue plate
+et jaune, des proportions surprenantes. Je l'atteignis enfin,
+apr&egrave;s une
+heure de marche. Elle gisait sur le flanc, crev&eacute;e,
+bris&eacute;e, montrant,
+comme les c&ocirc;tes d'une b&ecirc;te, ses os rompus, ses os de bois
+goudronn&eacute;,
+perc&eacute;s de clous &eacute;normes. Le sable d&eacute;j&agrave;
+l'avait envahie, entr&eacute; par toutes
+les fentes, et il la tenait, la poss&eacute;dait, ne la l&acirc;chait
+plus. Elle
+paraissait avoir pris racine en lui. L'avant &eacute;tait entr&eacute;
+profond&eacute;ment
+dans cette plage douce et perfide, tandis que l'arri&egrave;re,
+relev&eacute;,
+semblait jeter vers le ciel, comme un cri d'appel
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, ces deux
+mots blancs sur le bordage noir: <i>Marie-Joseph</i>.</p>
+<p>&laquo;J'escaladai ce cadavre de navire par le c&ocirc;t&eacute; le
+plus
+bas; puis, parvenu
+sur le pont, je p&eacute;n&eacute;trai dans l'int&eacute;rieur. Le
+jour, entr&eacute; par les
+trappes d&eacute;fonc&eacute;es et par les fissures des flancs,
+&eacute;clairait tristement
+ces sortes de caves longues et sombres, pleines de boiseries
+d&eacute;molies.
+Il n'y avait plus rien l&agrave;-dedans que du sable qui servait de sol
+&agrave; ce
+souterrain de planches.</p>
+<p>&laquo;Je me mis &agrave; prendre des notes sur l'&eacute;tat du
+b&acirc;timent. Je m'&eacute;tais assis
+sur un baril vide et bris&eacute;, et j'&eacute;crivais &agrave; la
+lueur d'une large fente
+par o&ugrave; je pouvais apercevoir l'&eacute;tendue illimit&eacute;e
+de la gr&egrave;ve. Un
+singulier frisson de froid et de solitude me courait sur la peau de
+moment en moment; et je cessais d'&eacute;crire parfois pour
+&eacute;couter le bruit
+vague et myst&eacute;rieux de l'&eacute;pave: bruit des crabes grattant
+les bordages
+de leurs griffes crochues, bruit de mille b&ecirc;tes toutes petites de
+la
+mer, install&eacute;es d&eacute;j&agrave; sur ce mort, et aussi le
+bruit doux et r&eacute;gulier du
+taret qui ronge sans cesse, avec son grincement de vrille, toutes les
+vieilles charpentes, qu'il creuse et d&eacute;vore.</p>
+<p>&laquo;Et, soudain, j'entendis des voix humaines tout pr&egrave;s de
+moi.
+Je fis un
+bond comme en face d'une apparition. Je crus vraiment, pendant une
+seconde, que j'allais voir se lever, au fond de la sinistre cale, deux
+noy&eacute;s qui me raconteraient leur mort. Certes, il ne me fallut
+pas
+longtemps pour grimper sur le pont &agrave; la force des poignets: et
+j'aper&ccedil;us
+debout, &agrave; l'avant du navire, un grand monsieur avec trois jeunes
+filles, ou plut&ocirc;t un grand Anglais avec trois misses.
+Assur&eacute;ment, ils
+eurent encore plus peur que moi en voyant surgir cet &ecirc;tre rapide
+sur le
+trois-m&acirc;ts abandonn&eacute;. La plus jeune des fillettes se
+sauva; les deux
+autres saisirent leur p&egrave;re &agrave; pleins bras; quant &agrave;
+lui, il avait ouvert
+la bouche; ce fut le seul signe qui laissa voir son &eacute;motion.</p>
+<p>&laquo;Puis, apr&egrave;s quelques secondes, il parla:</p>
+<p>&laquo;&#8212;Aoh, m&ocirc;sieu, vos &eacute;t&eacute; la
+propri&eacute;taire de
+cette b&acirc;timent?</p>
+<p>&laquo;&#8212;Oui, monsieur,</p>
+<p>&laquo;&#8212;Est-ce que je p&ocirc;v&eacute; la visiter?</p>
+<p>&laquo;&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&laquo;Il pronon&ccedil;a alors une longue phrase anglaise,
+o&ugrave; je
+distinguai
+seulement ce mot: <i>gracious</i>, revenu plusieurs fois.</p>
+<p>&laquo;Comme il cherchait un endroit pour grimper, je lui indiquai
+le
+meilleur
+et je lui tendis la main. Il monta; puis nous aid&acirc;mes les trois
+fillettes, rassur&eacute;es. Elles &eacute;taient charmantes, surtout
+l'a&icirc;n&eacute;e, une
+blondine de dix-huit ans, fra&icirc;che comme une fleur, et si fine, si
+mignonne! Vraiment les jolies Anglaises ont bien l'air de tendres
+fruits
+de la mer. On aurait dit que celle-l&agrave; venait de sortir du sable
+et que
+ses cheveux en avaient gard&eacute; la nuance. Elles font penser, avec
+leur
+fra&icirc;cheur exquise, aux couleurs d&eacute;licates des coquilles
+ros&eacute;s et aux
+perles nacr&eacute;es, rares, myst&eacute;rieuses, &eacute;closes dans
+les profondeurs
+inconnues des oc&eacute;ans.</p>
+<p>&laquo;Elle parlait un peu mieux que son p&egrave;re; et elle nous
+servit
+d'interpr&egrave;te, il fallut raconter le naufrage dans ses moindres
+d&eacute;tails,
+que j'inventai, comme si j'eusse assist&eacute; &agrave; la
+catastrophe. Puis, toute
+la famille descendit dans l'int&eacute;rieur de l'&eacute;pave.
+D&egrave;s qu'ils eurent
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans cette sombre galerie, &agrave; peine
+&eacute;clair&eacute;e, ils pouss&egrave;rent des
+cris d'&eacute;tonnement et d'admiration; et soudain le p&egrave;re et
+les trois
+filles tinrent en leurs mains des albums, cach&eacute;s sans doute dans
+leurs
+grands v&ecirc;tements imperm&eacute;ables, et ils commenc&egrave;rent
+en m&ecirc;me temps quatre
+croquis au crayon de ce lieu triste et bizarre.</p>
+<p>&laquo;Ils s'&eacute;taient assis, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te,
+sur une
+poutre en saillie, et les
+quatre albums, sur les huit genoux, se couvraient de petites lignes
+noires qui devaient repr&eacute;senter le ventre entr'ouvert du <i>Marie-Joseph</i>.</p>
+<p>&laquo;Tout en travaillant, l'a&icirc;n&eacute;e des fillettes
+causait
+avec moi, qui
+continuais &agrave; inspecter le squelette du navire.</p>
+<p>&laquo;J'appris qu'ils passaient l'hiver &agrave; Biarritz et qu'ils
+&eacute;taient venus
+tout expr&egrave;s &agrave; l'&icirc;le de R&eacute; pour contempler ce
+trois-m&acirc;ts enlis&eacute;. Ils
+n'avaient rien de la morgue anglaise, ces gens; c'&eacute;taient de
+simples et
+braves toqu&eacute;s, de ces errants &eacute;ternels dont l'Angleterre
+couvre le
+monde. Le p&egrave;re, long, sec, la figure rouge encadr&eacute;e de
+favoris blancs,
+vrai sandwich vivant, une tranche de jambon d&eacute;coup&eacute;e en
+t&ecirc;te humaine
+entre deux coussinets de poils; les filles, hautes sur jambes, de
+petits
+&eacute;chassiers en croissance, s&egrave;ches aussi, sauf
+l'a&icirc;n&eacute;e, et gentilles
+toutes trois, mais surtout la grande.</p>
+<p>&laquo;Elle avait une si dr&ocirc;le de mani&egrave;re de parler, de
+raconter, de rire, de
+comprendre et de ne pas comprendre, de lever les yeux pour
+m'interroger,
+des yeux bleus comme l'eau profonde, de cesser de dessiner pour
+deviner,
+de se remettre au travail et de dire &laquo;yes&raquo; ou
+&laquo;n&ocirc;&raquo;, que je serais
+demeur&eacute; un temps ind&eacute;fini &agrave; l'&eacute;couter et
+&agrave; la regarder.</p>
+<p>&laquo;Tout &agrave; coup, elle murmura:</p>
+<p>&laquo;&#8212;J'entendai une petite mouvement sur cette bateau.</p>
+<p>&laquo;Je pr&ecirc;tai l'oreille; et je distinguai aussit&ocirc;t un
+l&eacute;ger bruit,
+singulier, continu. Qu'&eacute;tait-ce? Je me levai pour aller regarder
+par la
+fente, et je poussai un cri violent. La mer nous avait rejoints; elle
+allait nous entourer!</p>
+<p>&laquo;Nous f&ucirc;mes aussit&ocirc;t sur le pont. Il &eacute;tait
+trop
+tard. L'eau nous
+cernait, et elle courait vers la c&ocirc;te avec une prodigieuse
+vitesse. Non,
+cela ne courait pas, cela glissait, rampait, s'allongeait comme une
+tache d&eacute;mesur&eacute;e. A peine quelques centim&egrave;tres
+d'eau couvraient le sable;
+mais mais on ne voyait plus d&eacute;j&agrave; la ligne fuyante de
+l'imperceptible
+flot.</p>
+<p>&laquo;L'Anglais voulut s'&eacute;lancer; je le retins; la fuite
+&eacute;tait impossible, &agrave;
+cause des mares profondes que nous avions d&ucirc; contourner en
+venant, et o&ugrave;
+nous tomberions au retour.</p>
+<p>&laquo;Ce fut, dans nos coeurs, une minute d'horrible angoisse.
+Puis, la
+petite Anglaise se mit &agrave; sourire et murmura:</p>
+<p>&laquo;&#8212;Ce &eacute;t&eacute; nous les naufrag&eacute;s!</p>
+<p>&laquo;Je voulus rire; mais la peur m'&eacute;treignait, une peur
+l&acirc;che, affreuse,
+basse et sournoise comme ce flot. Tous les dangers que nous courions
+m'apparurent en m&ecirc;me temps. J'avais envie de crier: &laquo;Au
+secours!&raquo;
+Vers
+qui?</p>
+<p>&laquo;Les deux petites Anglaises s'&eacute;taient blotties contre
+leur
+p&egrave;re, qui
+regardait, d'un oeil constern&eacute;, la mer d&eacute;mesur&eacute;e
+autour de nous.</p>
+<p>&laquo;Et la nuit tombait, aussi rapide que l'Oc&eacute;an montant,
+une
+nuit lourde,
+humide, glac&eacute;e:</p>
+<p>&laquo;Je dis:</p>
+<p>&laquo;&#8212;Il n'y a rien &agrave; faire qu'&agrave; demeurer sur ce
+bateau.</p>
+<p>&laquo;L'Anglais r&eacute;pondit:</p>
+<p>&laquo;&#8212;Oh! yes!</p>
+<p>&laquo;Et nous rest&acirc;mes l&agrave; un quart d'heure, une
+demi-heure,
+je ne sais, en
+v&eacute;rit&eacute;, combien de temps, &agrave; regarder, autour de
+nous, cette eau jaune
+qui s'&eacute;paississait, tournait, semblait bouillonner, semblait
+jouer sur
+l'immense gr&egrave;ve reconquise.</p>
+<p>&laquo;Une des fillettes eut froid, et l'id&eacute;e nous vint de
+redescendre, pour
+nous mettre &agrave; l'abri de la brise l&eacute;g&egrave;re, mais
+glac&eacute;e, qui nous
+effleurait et nous piquait la peau.</p>
+<p>&laquo;Je me penchai sur la trappe. Le navire &eacute;tait plein
+d'eau.
+Nous d&ucirc;mes
+alors nous blottir contre le bordage d'arri&egrave;re, qui nous
+garantissait un
+peu.</p>
+<p>&laquo;Les t&eacute;n&egrave;bres, &agrave; pr&eacute;sent, nous
+enveloppaient, et nous restions serr&eacute;s
+les uns contre les autres, entour&eacute;s d'ombre et d'eau. Je sentais
+trembler, contre mon &eacute;paule, l'&eacute;paule de la petite
+Anglaise, dont les
+dents claquaient par instants; mais je sentais aussi la chaleur douce
+de
+son corps &agrave; travers les &eacute;toffes, et cette chaleur
+m'&eacute;tait d&eacute;licieuse
+comme un baiser. Nous ne parlions plus; nous demeurions immobiles,
+muets, accroupis comme des b&ecirc;tes dans un foss&eacute;, aux heures
+d'ouragan. Et
+pourtant, malgr&eacute; tout, malgr&eacute; la nuit, malgr&eacute; le
+danger terrible et
+grandissant, je commen&ccedil;ais &agrave; me sentir heureux
+d'&ecirc;tre l&agrave;, heureux du
+froid et du p&eacute;ril, heureux de ces longues heures d'ombre et
+d'angoisse
+&agrave; passer sur cette planche, si pr&egrave;s de cette jolie et
+mignonne fillette.</p>
+<p>&laquo;Je me demandais pourquoi cette &eacute;trange sensation de
+bien-&ecirc;tre et de
+joie qui me p&eacute;n&eacute;trait.</p>
+<p>&laquo;Pourquoi? Sait-on? Parce qu'elle &eacute;tait l&agrave;? Qui,
+elle?
+Une petite
+Anglaise inconnue? Je ne l'aimais pas, je ne la connaissais point, et
+je
+me sentais attendri, conquis! J'aurais voulu la sauver, me
+d&eacute;vouer pour
+elle, faire mille folies? &Eacute;trange chose! Comment se fait-il que
+la
+pr&eacute;sence d'une femme nous bouleverse ainsi! Est-ce la puissance
+de sa
+gr&acirc;ce qui nous enveloppe? la s&eacute;duction de la joliesse et
+de la jeunesse
+qui nous grise comme ferait le vin?</p>
+<p>&laquo;N'est-ce pas plut&ocirc;t une sorte de toucher de l'amour, du
+myst&eacute;rieux
+amour qui cherche sans cesse &agrave; unir les &ecirc;tres, qui tente
+sa puissance
+d&egrave;s qu'il a mis face &agrave; face l'homme et la femme, et qui
+les p&eacute;n&egrave;tre
+d'&eacute;motion, d'une &eacute;motion confuse, secr&egrave;te,
+profonde, comme on mouille la
+terre pour y faire pousser des fleurs!</p>
+<p>&laquo;Mais le silence des t&eacute;n&egrave;bres devenait
+effrayant, le
+silence du ciel,
+car nous entendions autour de nous, vaguement, un bruissement
+l&eacute;ger,
+infini, la rumeur de la mer sourde qui montait et le monotone
+clapotement du courant contre le bateau.</p>
+<p>&laquo;Tout &agrave; coup, j'entendis des sanglots. La plus petite
+des
+Anglaises
+pleurait. Alors son p&egrave;re voulut la consoler, et ils se mirent
+&agrave; parler
+dans leur langue, que je ne comprenais pas. Je devinai qu'il la
+rassurait et qu'elle avait toujours peur.</p>
+<p>&laquo;Je demandai &agrave; ma voisine;</p>
+<p>&laquo;&#8212;Vous n'avez pas trop froid, miss?</p>
+<p>&laquo;&#8212;Oh! si. J'av&eacute; froid beaucoup.</p>
+<p>&laquo;Je voulus lui donner mon manteau, elle le refusa; mais je
+l'avais
+&ocirc;t&eacute;;
+je l'en couvris malgr&eacute; elle. Dans la courte lutte, je rencontrai
+sa
+main, qui me fit passer un frisson charmant par tout le corps.</p>
+<p>&laquo;Depuis quelques minutes, l'air devenait plus vif, le clapotis
+de
+l'eau
+plus fort contre les flancs du navire. Je me dressai; un grand souffle
+me passa sur le visage. Le vent s'&eacute;levait!</p>
+<p>&laquo;L'Anglais s'en aper&ccedil;ut en m&ecirc;me temps que moi, et
+il
+dit simplement:</p>
+<p>&laquo;&#8212;C'&eacute;tait mauvaise pour nous, cette ...</p>
+<p>&laquo;Assur&eacute;ment c'&eacute;tait mauvais, c'&eacute;tait la
+mort
+certaine si des lames, m&ecirc;me
+de faibles lames, venaient attaquer et secouer l'&eacute;pave,
+tellement bris&eacute;e
+et disjointe que la premi&egrave;re vague un peu rude l'emporterait en
+bouillie.</p>
+<p>&laquo;Alors notre angoisse s'accrut de seconde en seconde avec les
+rafales de
+plus en plus fortes. Maintenant, la mer brisait un peu, et je voyais
+dans les t&eacute;n&egrave;bres des lignes blanches para&icirc;tre et
+dispara&icirc;tre, des
+lignes d'&eacute;cume, tandis que chaque flot heurtait la carcasse du
+<i>Marie-Joseph</i>, l'agitait d'un court fr&eacute;missement qui nous
+montait
+jusqu'au coeur.</p>
+<p>&laquo;L'Anglaise tremblait; je la sentais frissonner contre moi, et
+j'avais
+une envie folle de la saisir dans mes bras.</p>
+<p>&laquo;L&agrave;-bas, devant nous, &agrave; gauche, &agrave; droite,
+derri&egrave;re nous, des phares
+brillaient sur les c&ocirc;tes, des phares blancs, jaunes, rouges,
+tournants,
+pareils &agrave; des yeux &eacute;normes, &agrave; des yeux de
+g&eacute;ant qui nous regardaient,
+nous guettaient, attendaient avidement que nous eussions disparu. Un
+d'eux surtout m'irritait. Il s'&eacute;teignait toutes les trente
+secondes pour
+se rallumer aussit&ocirc;t; c'&eacute;tait bien un oeil,
+celui-l&agrave;, avec sa paupi&egrave;re
+sans cesse baiss&eacute;e sur son regard de feu.</p>
+<p>&laquo;De temps en temps, l'Anglais frottait une allumette pour
+regarder
+l'heure; puis il remettait sa montre dans sa poche. Tout &agrave; coup,
+il me
+dit, par-dessus les t&ecirc;tes de ses filles, avec une souveraine
+gravit&eacute;:</p>
+<p>&laquo;&#8212;Mosieu, je vous souhaite bon ann&eacute;e.</p>
+<p>&laquo;Il &eacute;tait minuit. Je lui tendis ma main, qu'il serra;
+puis il
+pronon&ccedil;a
+une phrase d'anglais, et soudain ses filles et lui se mirent &agrave;
+chanter
+le <i>God save the Queen</i>, qui monta dans l'air noir, dans l'air
+muet, et
+s'&eacute;vapora &agrave; travers l'espace.</p>
+<p>&laquo;J'eus d'abord envie de rire; puis je fus saisi par une
+&eacute;motion
+puissante et bizarre.</p>
+<p>&laquo;C'&eacute;tait quelque chose de sinistre et de superbe, ce
+chant de
+naufrag&eacute;s,
+de condamn&eacute;s, quelque chose comme une pri&egrave;re, et aussi
+quelque chose de
+plus grand, de comparable &agrave; l'antique et sublime <i>Ave,
+Caesar, morituri
+te salutant!</i></p>
+<p>&laquo;Quand ils eurent fini, je demandai &agrave; ma voisine de
+chanter
+toute seule
+une ballade, une l&eacute;gende, ce qu'elle voudrait, pour nous faire
+oublier
+nos angoisses. Elle y consentit et aussit&ocirc;t sa voix claire et
+jeune
+s'envola dans la nuit. Elle chantait une chose triste sans doute, car
+les notes tra&icirc;naient longtemps, sortaient lentement de sa bouche,
+et
+voletaient, comme des oiseaux bless&eacute;s, au dessus des vagues.</p>
+<p>&laquo;La mer grossissait, battait maintenant notre &eacute;pave.
+Moi, je
+ne pensais
+plus qu'&agrave; cette voix. Et je pensais aussi aux sir&egrave;nes. Si
+une barque
+avait pass&eacute; pr&egrave;s de nous, qu'auraient dit les matelots?
+Mon esprit
+tourment&eacute; s'&eacute;garait dans le r&ecirc;ve! Une
+sir&egrave;ne! N'&eacute;tait-ce point, en
+effet, une sir&egrave;ne, cette fille de la mer, qui m'avait retenu sur
+ce
+navire vermoulu et qui, tout &agrave; l'heure, allait s'enfoncer avec
+moi dans
+les flots?...</p>
+<p>&laquo;Mais nous roul&acirc;mes brusquement tous les cinq sur le
+pont, car
+le
+<i>Marie-Joseph</i> s'&eacute;tait affaiss&eacute; sur son flanc droit.
+L'Anglaise &eacute;tant
+tomb&eacute;e sur moi, je l'avais saisie dans mes bras, et follement,
+sans
+savoir, sans comprendre, croyant venue ma derni&egrave;re seconde, je
+baisais &agrave;
+pleine bouche sa joue, sa tempe et ses cheveux. Le bateau ne remuait
+plus; nous autres aussi ne bougions point.</p>
+<p>&laquo;Le p&egrave;re dit: &laquo;Kate!&raquo; Celle que je tenais
+r&eacute;pondit &laquo;yes&raquo;, et fit un
+mouvement pour se d&eacute;gager. Certes, &agrave; cet instant j'aurais
+voulu que le
+bateau s'ouvr&icirc;t en deux pour tomber &agrave; l'eau avec elle.</p>
+<p>&laquo;L'Anglais reprit:</p>
+<p>&laquo;&#8212;Une petite bascule, ce n'&eacute;t&eacute; rien.
+J'av&eacute; mes
+trois filles conserves.</p>
+<p>&laquo;Ne voyant point l'a&icirc;n&eacute;e, il l'avait crue perdue
+d'abord!</p>
+<p>&laquo;Je me relevai lentement, et, soudain, j'aper&ccedil;us une
+lumi&egrave;re sur la mer,
+tout pr&egrave;s de nous. Je criai; on r&eacute;pondit. C'&eacute;tait
+une barque qui nous
+cherchait, le patron de l'h&ocirc;tel ayant pr&eacute;vu notre
+imprudence.</p>
+<p>&laquo;Nous &eacute;tions sauv&eacute;s. J'en fus
+d&eacute;sol&eacute;! On
+nous cueillit sur notre
+radeau, et on nous ramena &agrave; Saint-Martin.</p>
+<p>&laquo;L'Anglais, maintenant, se frottait les mains et murmurait:</p>
+<p>&laquo;&#8212;Bonne souper! bonne souper!</p>
+<p>&laquo;On soupa, en effet. Je ne fus pas gai, je regrettais le <i>Marie-Joseph</i>.</p>
+<p>&laquo;Il fallut se s&eacute;parer, le lendemain, apr&egrave;s
+beaucoup
+d'&eacute;treintes et de
+promesses de s'&eacute;crire. Ils partirent vers Biarritz. Peu s'en
+fallut que
+je ne les suivisse.</p>
+<p>&laquo;J'&eacute;tais toqu&eacute;; je faillis demander cette
+fillette en
+mariage. Certes,
+si nous avions pass&eacute; huit jours ensemble, je l'&eacute;pousais!
+Combien
+l'homme, parfois, est faible et incompr&eacute;hensible!</p>
+<p>&laquo;Deux ans s'&eacute;coul&egrave;rent sans que j'entendisse
+parler
+d'eux; puis je re&ccedil;us
+une lettre de New-York. Elle &eacute;tait mari&eacute;e, et me le
+disait. Et, depuis
+lors, nous nous &eacute;crivons tous les ans, au 1er janvier. Elle me
+raconte
+sa vie, me parle de ses enfants, de ses soeurs, jamais de son mari!
+Pourquoi? Ah! pourquoi?... Et, moi, je ne lui parle que du
+<i>Marie-Joseph</i> ... C'est peut-&ecirc;tre la seule femme que j'aie
+aim&eacute;e ...
+non ... que j'aurais aim&eacute;e ... Ah!... voil&agrave; ...
+sait-on?... Les
+&eacute;v&eacute;nements vous emportent ... Et puis ... et Puis ...
+tout passe ...
+Elle doit &ecirc;tre vieille, &agrave; pr&eacute;sent ... je ne la
+reconna&icirc;trais pas ... Ah!
+celle d'autrefois ... celle de l'&eacute;pave ... quelle
+cr&eacute;ature ... divine!
+Elle m'&eacute;crit que ses cheveux sont tout blancs ... Mon Dieu!...
+&ccedil;a m'a
+fait une peine horrible ... Ah! ses cheveux blonds ... Non, la mienne
+n'existe plus ... Que c'est triste ... tout &ccedil;a!...&raquo;</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<br>
+<a name="Decouverte"></a>
+<h3>D&eacute;couverte</h3>
+<br>
+<p>Le bateau &eacute;tait couvert de monde. La travers&eacute;e
+s'annon&ccedil;ant fort belle,
+les Havraises allaient faire un tour &agrave; Trouville.</p>
+<p>On d&eacute;tacha les amarres; un dernier coup de sifflet
+annon&ccedil;a le d&eacute;part,
+et, aussit&ocirc;t, un fr&eacute;missement secoua le corps entier du
+navire, tandis
+qu'on entendait, le long de ses flancs, un bruit d'eau remu&eacute;e.</p>
+<p>Les roues tourn&egrave;rent quelques secondes,
+s'arr&ecirc;t&egrave;rent, repartirent
+doucement; puis le capitaine, debout sur sa passerelle, ayant
+cri&eacute; par
+le porte-voix qui descend dans les profondeurs de la machine: &laquo;En
+route!&raquo; elles se mirent &agrave; battre la mer avec
+rapidit&eacute;.</p>
+<p>Nous filions le long de la jet&eacute;e, couverte de monde. Des gens
+sur le
+bateau agitaient leurs mouchoirs, comme s'ils partaient pour
+l'Am&eacute;rique,
+et les amis rest&eacute;s &agrave; terre r&eacute;pondaient de la
+m&ecirc;me fa&ccedil;on.</p>
+<p>Le grand soleil de juillet tombait sur les ombrelles rouges, sur les
+toilettes claires, sur les visages joyeux, sur l'Oc&eacute;an &agrave;
+peine remu&eacute;
+par des ondulations. Quand on fut sorti du port, le petit
+b&acirc;timent fit
+une courbe rapide, dirigeant son nez pointu sur la c&ocirc;te lointaine
+entrevue &agrave; travers la brume matinale.</p>
+<p>A notre gauche s'ouvrait l'embouchure de la Seine, large de vingt
+kilom&egrave;tres. De place en place les grosses bou&eacute;es
+indiquaient les bancs
+de sable, et on reconnaissait au loin les eaux douces et bourbeuses du
+fleuve qui, ne se m&ecirc;lant point &agrave; l'eau sal&eacute;e,
+dessinaient de grands
+rubans jaunes &agrave; travers l'immense nappe verte et pure de la
+pleine mer.</p>
+<p>J'&eacute;prouve, aussit&ocirc;t que je monte sur un bateau, le
+besoin de marcher de
+long en large, comme un marin qui fait le quart. Pourquoi? Je n'en sais
+rien. Donc je me mis &agrave; circuler sur le pont &agrave; travers la
+foule des
+voyageurs.</p>
+<p>Tout &agrave; coup, on m'appela. Je me retournai. C'&eacute;tait un
+de mes vieux amis,
+Henri Sidoine, que je n'avais point vu depuis dix ans.</p>
+<p>Apr&egrave;s nous &ecirc;tre serr&eacute; les mains, nous
+recommen&ccedil;&acirc;mes ensemble, en parlant
+de choses et d'autres, la promenade d'ours en cage que j'accomplissais
+tout seul auparavant. Et nous regardions, tout en causant, les deux
+lignes de voyageurs assis sur les deux c&ocirc;t&eacute;s du pont.</p>
+<p>Tout &agrave; coup Sidoine pronon&ccedil;a avec une v&eacute;ritable
+expression de rage:</p>
+<p>&#8212;C'est plein d'Anglais ici! Les sales gens!</p>
+<p>C'&eacute;tait plein d'Anglais, en effet. Les hommes debout
+lorgnaient
+l'horizon d'un air important qui semblait dire: &laquo;C'est nous, les
+Anglais, qui sommes les ma&icirc;tres de la mer! Boum, boum! nous
+voil&agrave;!&raquo;</p>
+<p>Et tous les voiles blancs qui flottaient sur leurs chapeaux blancs
+avaient l'air des drapeaux de leur suffisance.</p>
+<p>Les jeunes misses plates, dont les chaussures aussi rappelaient les
+constructions navales de leur patrie, serrant en des ch&acirc;les
+multicolores
+leur taille droite et leurs bras minces, souriaient vaguement au
+radieux
+paysage. Leurs petites t&ecirc;tes, pouss&eacute;es au bout de ces
+longs corps,
+portaient des chapeaux anglais d'une forme &eacute;trange, et,
+derri&egrave;re leurs
+cr&acirc;nes, leurs maigres chevelures enroul&eacute;es ressemblaient
+&agrave; des
+couleuvres lof&eacute;es.</p>
+<p>Et les vieilles misses, encore plus gr&ecirc;les, ouvrant au vent
+leur
+m&acirc;choire nationale, paraissaient menacer l'espace de leurs dents
+jaunes
+et d&eacute;mesur&eacute;es.</p>
+<p>On sentait, en passant pr&egrave;s d'elles, une odeur de caoutchouc
+et d'eau
+dentifrice.</p>
+<p>Sidoine r&eacute;p&eacute;ta, avec une col&egrave;re grandissante:</p>
+<p>&#8212;Les sales gens! On ne pourra donc pas les emp&ecirc;cher de venir
+en France?</p>
+<p>Je demandai en souriant:</p>
+<p>&#8212;Pourquoi leur en veux-tu? Quant &agrave; moi, ils me sont
+parfaitement
+indiff&eacute;rents.</p>
+<p>Il pronon&ccedil;a:</p>
+<p>&#8212;Oui, toi, parbleu! Mais moi, j'ai &eacute;pous&eacute; une
+Anglaise. Voil&agrave;.</p>
+<p>Je m'arr&ecirc;tai pour lui rire au nez.</p>
+<p>&#8212;Ah! diable. Conte-moi &ccedil;a. Et elle te rend donc tr&egrave;s
+malheureux?</p>
+<p>Il haussa les &eacute;paules:</p>
+<p>&#8212;Non, pas pr&eacute;cis&eacute;ment.</p>
+<p>&#8212;Alors ... elle te ... elle te ... trompe?</p>
+<p>&#8212;Malheureusement non. &Ccedil;a me ferait une cause de divorce et
+j'en serais
+d&eacute;barrass&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Alors je ne comprends pas!</p>
+<p>&#8212;Tu ne comprends pas? &Ccedil;a ne m'&eacute;tonne point. Eh bien,
+elle a tout
+simplement appris le fran&ccedil;ais, pas autre chose! Ecoute:</p>
+<p>Je n'avais pas le moindre d&eacute;sir de me marier, quand je vins
+passer l'&eacute;t&eacute;
+&agrave; &Eacute;tretat, voici deux ans. Rien de plus dangereux que les
+villes d'eaux.
+On ne se figure pas combien les fillettes y sont &agrave; leur
+avantage. Paris
+sied aux femmes et la campagne aux jeunes filles.</p>
+<p>Les promenades &agrave; &acirc;nes, les bains du matin, les
+d&eacute;jeuners sur l'herbe,
+autant de pi&egrave;ges &agrave; mariage. Et, vraiment, il n'y a rien
+de plus gentil
+qu'une enfant de dix-huit ans qui court &agrave; travers un champ ou
+qui
+ramasse des fleurs le long d'un chemin.</p>
+<p>Je fis la connaissance d'une famille anglaise descendue au
+m&ecirc;me h&ocirc;tel
+que moi. Le p&egrave;re ressemblait aux hommes que tu vois l&agrave;,
+et la m&egrave;re &agrave;
+toutes les Anglaises.</p>
+<p>Il y avait deux fils, de ces gar&ccedil;ons tout en os, qui jouent
+du matin au
+soir &agrave; des jeux violents, avec des balles, des massues ou des
+raquettes;
+puis deux filles, l'a&icirc;n&eacute;e, une s&egrave;che, encore une
+Anglaise de bo&icirc;te &agrave;
+conserve; la cadette, une merveille. Une blonde, ou plut&ocirc;t une
+blondine
+avec une t&ecirc;te venue du ciel. Quand elles se mettent &agrave;
+&ecirc;tre jolies, les
+gredines, elles sont divines. Celle-l&agrave; avait des yeux bleus, de
+ces yeux
+bleus qui semblent contenir toute la po&eacute;sie, tout le r&ecirc;ve,
+toute
+l'esp&eacute;rance, tout le bonheur du monde!</p>
+<p>Quel horizon &ccedil;a vous ouvre dans les songes infinis, deux yeux
+de femme
+comme ceux-l&agrave;! Comme &ccedil;a r&eacute;pond bien &agrave;
+l'attente &eacute;ternelle et confuse de
+notre coeur!</p>
+<p>Il faut dire aussi que, nous autres Fran&ccedil;ais, nous adorons
+les
+&eacute;trang&egrave;res. Aussit&ocirc;t que nous rencontrons une
+Russe, une Italienne, une
+Su&eacute;doise, une Espagnole ou une Anglaise un peu jolie, nous en
+tombons
+amoureux instantan&eacute;ment. Tout ce qui vient du dehors nous
+enthousiasme,
+drap pour culottes, chapeaux, gants, fusils et ... femmes. Nous avons
+tort, cependant.</p>
+<p>Mais je crois que ce qui nous s&eacute;duit le plus dans les
+exotiques, c'est
+leur d&eacute;faut de prononciation. Aussit&ocirc;t qu'une femme parle
+mal notre
+langue, elle est charmante; si elle fait une faute de fran&ccedil;ais
+par mot,
+elle est exquise, et si elle baragouine d'une fa&ccedil;on tout
+&agrave; fait
+inintelligible, elle devient irr&eacute;sistible.</p>
+<p>Tu ne te figures pas comme c'est gentil d'entendre dire &agrave; une
+mignonne
+bouche rose: &laquo;J'aim&eacute; b&ocirc;coup la gigotte.&raquo;</p>
+<p>Ma petite Anglaise Kate parlait une langue invraisemblable. Je n'y
+comprenais rien dans les premiers jours, tant elle inventait de mots
+inattendus; puis, je devins absolument amoureux de cet argot comique et
+gai.</p>
+<p>Tous les termes estropi&eacute;s, bizarres, ridicules, prenaient sur
+ses l&egrave;vres
+un charme d&eacute;licieux; et nous avions, le soir, sur la terrasse du
+Casino,
+de longues conversations qui ressemblaient &agrave; des &eacute;nigmes
+parl&eacute;es.</p>
+<p>Je l'&eacute;pousai! Je l'aimais follement comme on peut aimer un
+R&ecirc;ve. Car les
+vrais amants n'adorent jamais qu'un r&ecirc;ve qui a pris une forme de
+femme.
+Te rappelles-tu les admirables vers de Louis Bouilhet:</p>
+<div style="margin-left: 120px;"><big>Tu n'as jamais &eacute;t&eacute;,
+dans tes jours les plus rares,<br>
+Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur,<br>
+Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares,<br>
+J'ai fait chanter mon r&ecirc;ve au vide de ton coeur.</big><br>
+</div>
+<p>Eh bien, mon cher, le seul tort que j'ai eu, &ccedil;a
+&eacute;t&eacute; de donner &agrave; ma femme
+un professeur de fran&ccedil;ais.</p>
+<p>Tant qu'elle a martyris&eacute; le dictionnaire et supplici&eacute;
+la grammaire, je
+l'ai ch&eacute;rie.</p>
+<p>Nos causeries &eacute;taient simples. Elles me
+r&eacute;v&eacute;laient la gr&acirc;ce surprenante
+de son &ecirc;tre, l'&eacute;l&eacute;gance incomparable de son geste;
+elles me la
+montraient comme un merveilleux bijou parlant, une poup&eacute;e de
+chair faite
+pour le baiser, sachant &eacute;num&eacute;rer &agrave; peu pr&egrave;s
+ce qu'elle aimait, pousser
+parfois des exclamations bizarres, et exprimer d'une fa&ccedil;on
+coquette, a
+force d'&ecirc;tre incompr&eacute;hensible et impr&eacute;vue, des
+&eacute;motions ou des
+sensations peu compliqu&eacute;es.</p>
+<p>Elle ressemblait bien aux jolis jouets qui disent &laquo;papa&raquo;
+et &laquo;maman&raquo;,
+en
+pronon&ccedil;ant&#8212;Ba&acirc;ba&#8212;et Ba&acirc;mban.</p>
+<p>Aurais-je pu croire que ...</p>
+<p>Elle parle, &agrave; pr&eacute;sent.... Elle parle ... mal ...
+tr&egrave;s mal.... Elle fait
+tout autant de fautes.... Mais on la comprend ... oui, je la comprends
+... je sais ... je la connais....</p>
+<p>J'ai ouvert ma poup&eacute;e pour regarder dedans ... j'ai vu. Et il
+faut
+causer, mon cher!</p>
+<p>Ah! tu ne les connais pas, toi, les opinions, les id&eacute;es, les
+th&eacute;ories
+d'une jeune Anglaise bien &eacute;lev&eacute;e, &agrave; laquelle je ne
+peux rien reprocher,
+et qui me r&eacute;p&egrave;te, du matin au soir, toutes les phrases
+d'un dictionnaire
+de la conversation &agrave; l'usage des pensionnats de jeunes personnes.</p>
+<p>Tu as vu ces surprises du cotillon, ces jolis papiers dor&eacute;s
+qui
+renferment d'ex&eacute;crables bonbons. J'en avais une. Je l'ai
+d&eacute;chir&eacute;e. J'ai
+voulu manger le dedans et suis rest&eacute; tellement
+d&eacute;go&ucirc;t&eacute; que j'ai des
+haut-le-coeur, &agrave; pr&eacute;sent, rien qu'en apercevant une de
+ses compatriotes.</p>
+<p>J'ai &eacute;pous&eacute; un perroquet &agrave; qui une vieille
+institutrice anglaise aurait
+enseign&eacute; le fran&ccedil;ais: comprends-tu?</p>
+<br>
+<hr style="width: 45%;"><br>
+<p>Le port de Trouville montrait maintenant ses jet&eacute;es de bois
+couvertes de
+monde.</p>
+<p>Je dis:</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; est ta femme?</p>
+<p>Il pronon&ccedil;a:</p>
+<p>&#8212;Je l'ai ramen&eacute;e &agrave; &Eacute;tretat.</p>
+<p>&#8212;Et toi, o&ugrave; vas-tu?</p>
+<p>&#8212;Moi? moi je vais me distraire &agrave; Trouville. Puis,
+apr&egrave;s un silence, il
+ajouta:</p>
+<p>&#8212;Tu ne te figures pas comme &ccedil;a peut &ecirc;tre b&ecirc;te
+quelquefois, une femme.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="Un_Parricide"></a>
+<h3>Un Parricide</h3>
+<br>
+<p>L'avocat avait plaid&eacute; la folie. Comment expliquer autrement
+ce crime
+&eacute;trange?</p>
+<p>On avait retrouv&eacute; un matin, dans les roseaux, pr&egrave;s de
+Chatou, deux
+cadavres enlac&eacute;s, la femme et l'homme, deux mondains connus,
+riches,
+plus tout jeunes, et mari&eacute;s seulement de l'ann&eacute;e
+pr&eacute;c&eacute;dente, la femme
+n'&eacute;tant veuve que depuis trois ans.</p>
+<p>On ne leur connaissait point d'ennemis, ils n'avaient pas
+&eacute;t&eacute; vol&eacute;s. Il
+semblait qu'on les e&ucirc;t jet&eacute;s de la berge dans la
+rivi&egrave;re, apr&egrave;s les
+avoir frapp&eacute;s, l'un apr&egrave;s l'autre, avec une longue pointe
+de fer.</p>
+<p>L'enqu&ecirc;te ne faisait rien d&eacute;couvrir. Les mariniers
+interrog&eacute;s ne
+savaient rien; on allait abandonner l'affaire, quand un jeune menuisier
+d'un village voisin nomm&eacute; Georges Louis, dit Le Bourgeois, vint
+se
+constituer prisonnier.</p>
+<p>A toutes les interrogations, il ne r&eacute;pondait que ceci:</p>
+<p>&#8212;Je connaissais l'homme depuis deux ans, la femme depuis six mois.
+Ils
+venaient souvent me faire r&eacute;parer des meubles anciens, parce que
+je suis
+habile dans le m&eacute;tier.</p>
+<p>Et quand on lui demandait:</p>
+<p>&#8212;Pourquoi les avez-vous tu&eacute;s?</p>
+<p>Il r&eacute;pondait obstin&eacute;ment:</p>
+<p>&#8212;Je les ai tu&eacute;s parce que j'ai voulu les tuer.</p>
+<p>On n'en put tirer autre chose.</p>
+<p>Cet homme &eacute;tait un enfant naturel sans doute, mis autrefois
+en nourrice
+dans le pays, puis abandonn&eacute;. Il n'avait pas d'autre nom que
+Georges
+Louis, mais comme, en grandissant, il devint singuli&egrave;rement
+intelligent,
+avec des go&ucirc;ts et des d&eacute;licatesses natives que n'avaient
+point ses
+camarades, on le surnomma &laquo;le bourgeois&raquo;, et on ne
+l'appelait plus
+autrement. Il passait pour remarquablement adroit dans le m&eacute;tier
+de
+menuisier qu'il avait adopt&eacute;. Il faisait m&ecirc;me un peu de
+sculpture sur
+bois. On le disait aussi fort exalt&eacute;, partisan des doctrines
+communistes
+et nihilistes, grand liseur de romans &agrave; drames sanglants,
+&eacute;lecteur
+influent et orateur habile dans les r&eacute;unions publiques
+d'ouvriers ou de
+paysans.</p>
+<br>
+<hr style="width: 45%;"><br>
+<p>L'avocat avait plaid&eacute; la folie.</p>
+<p>Comment pouvait-on admettre, en effet, que cet ouvrier e&ucirc;t
+tu&eacute; ses
+meilleurs clients, des clients riches et g&eacute;n&eacute;reux (il les
+connaissait),
+qui lui avaient fait faire depuis deux ans pour trois mille francs de
+travail (ses livres en faisaient foi). Une seule explication se
+pr&eacute;sentait: la folie, l'id&eacute;e fixe du
+d&eacute;class&eacute; qui se venge sur deux
+bourgeois de tous les bourgeois, et l'avocat fit une allusion habile
+&agrave;
+ce surnom de &laquo;<i>le bourgeois</i>&raquo;, donn&eacute; par le
+pays &agrave;
+cet abandonn&eacute;; il
+s'&eacute;criait:</p>
+<p>&#8212;N'est-ce pas une ironie, et une ironie capable d'exalter encore ce
+malheureux gar&ccedil;on qui n'a ni p&egrave;re ni m&egrave;re? C'est
+un ardent r&eacute;publicain.
+Que dis-je? il appartient m&ecirc;me &agrave; ce parti politique que la
+R&eacute;publique
+fusillait et d&eacute;portait nagu&egrave;re, qu'elle accueille
+aujourd'hui &agrave; bras
+ouverts, &agrave; ce parti pour qui l'incendie est un principe et le
+meurtre un
+moyen tout simple.</p>
+<p>Ces tristes doctrines, acclam&eacute;es maintenant dans les
+r&eacute;unions publiques,
+ont perdu cet homme. Il a entendu des r&eacute;publicains, des femmes
+m&ecirc;me,
+oui, des femmes! demander le sang de M. Gambetta, le sang de M.
+Gr&eacute;vy;
+son esprit malade a chavir&eacute;; il a voulu du sang, du sang de
+bourgeois!</p>
+<p>Ce n'est pas lui qu'il faut condamner, messieurs, c'est la Commune!</p>
+<p>Des murmures d'approbation coururent. On sentait bien que la cause
+&eacute;tait
+gagn&eacute;e pour l'avocat. Le minist&egrave;re public ne
+r&eacute;sista pas.</p>
+<p>Alors le pr&eacute;sident posa au pr&eacute;venu la question d'usage:</p>
+<p>&#8212;Accus&eacute;, n'avez-vous rien &agrave; ajouter pour votre
+d&eacute;fense?</p>
+<p>L'homme se leva.</p>
+<p>Il &eacute;tait de petite taille, d'un blond de lin, avec des yeux
+gris, fixes
+et clairs. Une voix forte, franche et sonore sortait de ce fr&ecirc;le
+gar&ccedil;on
+et changeait brusquement, aux premiers mots, l'opinion qu'on
+s'&eacute;tait
+faite de lui.</p>
+<p>Il parla hautement, d'un ton d&eacute;clamatoire, mais si net que
+ses moindres
+paroles se faisaient entendre jusqu'au fond de la grande salle:</p>
+<p>&#8212;Mon pr&eacute;sident, comme je ne veux pas aller dans une maison de
+fous, et
+que je pr&eacute;f&egrave;re m&ecirc;me la guillotine, je vais tout
+vous dire.</p>
+<p>J'ai tu&eacute; cet homme et cette femme parce qu'ils &eacute;taient
+mes parents.</p>
+<p>Maintenant, &eacute;coutez-moi et jugez-moi.</p>
+<p>Une femme, ayant accouch&eacute; d'un fils, l'envoya quelque part en
+nourrice.
+Sut-elle seulement en quel pays son complice porta le petit &ecirc;tre
+innocent, mais condamn&eacute; &agrave; la mis&egrave;re
+&eacute;ternelle, &agrave; la honte d'une
+naissance ill&eacute;gitime, plus que cela: &agrave; la mort, puisqu'on
+l'abandonna,
+puisque la nourrice, ne recevant plus la pension mensuelle, pouvait,
+comme elles font souvent, le laisser d&eacute;p&eacute;rir, souffrir de
+faim, mourir
+de d&eacute;laissement!</p>
+<p>La femme qui m'allaita fut honn&ecirc;te, plus femme, plus grande,
+plus m&egrave;re
+que ma m&egrave;re. Elle m'&eacute;leva. Elle eut tort en faisant son
+devoir. Il vaut
+mieux laisser p&eacute;rir ces mis&eacute;rables jet&eacute;s aux
+villages des banlieues,
+comme on jette une ordure aux bornes.</p>
+<p>Je grandis avec l'impression vague que je portais un
+d&eacute;shonneur. Les
+autres enfants m'appel&egrave;rent un jour &laquo;b&acirc;tard&raquo;.
+Ils ne
+savaient pas ce que
+signifiait ce mot, entendu par l'un d'eux chez ses parents. Je
+l'ignorais aussi, mais je le sentis.</p>
+<p>J'&eacute;tais, je puis le dire, un des plus intelligents de
+l'&eacute;cole. J'aurais
+&eacute;t&eacute; un honn&ecirc;te homme, mon pr&eacute;sident,
+peut-&ecirc;tre un homme sup&eacute;rieur, si
+mes parents n'avaient pas commis le crime de m'abandonner.</p>
+<p>Ce crime, c'est contre moi qu'ils l'ont commis. Je fus la victime,
+eux
+furent les coupables. J'&eacute;tais sans d&eacute;fense, ils furent
+sans piti&eacute;. Ils
+devaient m'aimer: ils m'ont rejet&eacute;.</p>
+<p>Moi, je leur devais la vie&#8212;mais la vie est-elle un pr&eacute;sent?
+La mienne,
+en tous cas, n'&eacute;tait qu'un malheur. Apr&egrave;s leur honteux
+abandon, je leur
+devais plus que la vengeance. Ils ont accompli contre moi l'acte le
+plus
+inhumain, le plus inf&acirc;me, le plus monstrueux qu'on puisse
+accomplir
+contre un &ecirc;tre.</p>
+<p>Un homme injuri&eacute; frappe; un homme vol&eacute; reprend son
+bien par la force. Un
+homme tromp&eacute;, jou&eacute;, martyris&eacute;, tue. Un homme
+soufflet&eacute; tue; un homme
+d&eacute;shonor&eacute; tue. J'ai &eacute;t&eacute; plus vol&eacute;,
+tromp&eacute;, martyris&eacute;, soufflet&eacute;
+moralement, d&eacute;shonor&eacute;, que tous ceux dont vous absolvez
+la col&egrave;re.</p>
+<p>Je me suis veng&eacute;, j'ai tu&eacute;. C'&eacute;tait mon droit
+l&eacute;gitime. J'ai pris leur
+vie heureuse en &eacute;change de la vie horrible qu'ils m'avaient
+impos&eacute;e.</p>
+<p>Vous allez parler de parricide! &Eacute;taient-ils mes parents, ces
+gens pour
+qui je fus un fardeau abominable, une terreur, une tache d'infamie;
+pour
+qui ma naissance fut une calamit&eacute;, et ma vie une menace de
+honte? Ils
+cherchaient un plaisir &eacute;go&iuml;ste; ils ont eu un enfant
+impr&eacute;vu. Ils ont
+supprim&eacute; l'enfant. Mon tour est venu d'en faire autant pour eux.</p>
+<p>Et pourtant, derni&egrave;rement encore, j'&eacute;tais pr&ecirc;t
+&agrave; les aimer.</p>
+<p>Voici deux ans, je vous l'ai dit, que l'homme, mon p&egrave;re,
+entra chez moi
+pour la premi&egrave;re fois. Je ne soup&ccedil;onnais rien. Il me
+commanda deux
+meubles. Il avait pris, je le sus plus tard, des renseignements
+aupr&egrave;s
+du cur&eacute;, sous le sceau du secret, bien entendu.</p>
+<p>Il revint souvent; il me faisait travailler et payait bien. Parfois
+m&ecirc;me
+il causait un peu de choses et d'autres. Je me sentais de l'affection
+pour lui.</p>
+<p>Au commencement de cette ann&eacute;e il amena sa femme, ma
+m&egrave;re. Quand elle
+entra, elle tremblait si fort que je la crus atteinte d'une maladie
+nerveuse. Puis elle demanda un si&egrave;ge et un verre d'eau. Elle ne
+dit
+rien; elle regarda mes meubles d'un air fou, et elle ne
+r&eacute;pondait que
+oui et non, &agrave; tort et &agrave; travers, &agrave; toutes les
+questions qu'il lui
+posait! Quand elle fut partie, je la crus un peu toqu&eacute;e.</p>
+<p>Elle revint le mois suivant. Elle &eacute;tait calme,
+ma&icirc;tresse d'elle. Ils
+rest&egrave;rent, ce jour-l&agrave;, assez longtemps &agrave; bavarder,
+et ils me firent une
+grosse commande. Je la revis encore trois fois, sans rien deviner; mais
+un jour voil&agrave; qu'elle se mit &agrave; me parler de ma vie, de
+mon enfance, de
+mes parents. Je r&eacute;pondis: &laquo;Mes parents, madame,
+&eacute;taient
+des mis&eacute;rables
+qui m'ont abandonn&eacute;.&raquo; Alors elle porta la main sur son
+coeur, et
+tomba
+sans connaissance. Je pensai tout de suite: &laquo;C'est ma
+m&egrave;re!&raquo;
+mais je me
+gardai bien de laisser rien voir. Je voulais la regarder venir.</p>
+<p>Par exemple, je pris de mon c&ocirc;t&eacute; mes renseignements.
+J'appris qu'ils
+n'&eacute;taient mari&eacute;s que du mois de juillet
+pr&eacute;c&eacute;dent, ma m&egrave;re n'&eacute;tant
+devenue veuve que depuis trois ans. On avait bien chuchot&eacute;
+qu'ils
+s'&eacute;taient aim&eacute;s du vivant du premier mari, mais on n'en
+avait aucune
+preuve. C'&eacute;tait moi la preuve, la preuve qu'on avait
+cach&eacute;e d'abord,
+esp&eacute;r&eacute; d&eacute;truire ensuite.</p>
+<p>J'attendis. Elle reparut un soir, toujours accompagn&eacute;e de mon
+p&egrave;re. Ce
+jour-l&agrave;, elle semblait fort &eacute;mue, je ne sais pourquoi.
+Puis, au moment
+de s'en aller, elle me dit: &laquo;Je vous veux du bien, parce que vous
+m'avez
+l'air d'un honn&ecirc;te gar&ccedil;on et d'un travailleur; vous
+penserez sans doute
+&agrave; vous marier quelque jour; je viens vous aider &agrave; choisir
+librement la
+femme qui vous conviendra. Moi, j'ai &eacute;t&eacute; mari&eacute;e
+contre mon coeur une
+fois, et je sais comme on en souffre. Maintenant, je suis riche, sans
+enfants, libre, ma&icirc;tresse de ma fortune. Voici votre dot.&raquo;</p>
+<p>Elle me tendit une grande enveloppe cachet&eacute;e.</p>
+<p>Je la regardai fixement, puis je lui dis: &laquo;Vous &ecirc;tes ma
+m&egrave;re?&raquo;</p>
+<p>Elle recula de trois pas et se cacha les yeux de la main pour ne
+plus me
+voir. Lui, l'homme, mon p&egrave;re, la soutint dans ses bras et il me
+cria: &laquo;Mais vous &ecirc;tes fou!&raquo;</p>
+<p>Je r&eacute;pondis: &laquo;Pas du tout. Je sais bien que vous
+&ecirc;tes
+mes parents. On ne
+me trompe pas ainsi. Avouez-le et je vous garderai le secret; je ne
+vous
+en voudrai pas; je resterai ce que je suis, un menuisier.&raquo;</p>
+<p>Il reculait vers la sortie en soutenant toujours sa femme qui
+commen&ccedil;ait
+&agrave; sangloter. Je courus fermer la porte, je mis la clef dans ma
+poche, et
+je repris: &laquo;Regardez-la donc et niez encore qu'elle soit ma
+m&egrave;re.&raquo;</p>
+<p>Alors il s'emporta, devenu tr&egrave;s p&acirc;le,
+&eacute;pouvant&eacute; par la pens&eacute;e que le
+scandale &eacute;vit&eacute; jusqu'ici pouvait &eacute;clater soudain;
+que leur situation,
+leur renom, leur honneur seraient perdus d'un seul coup; il balbutiait:
+&laquo;Vous &ecirc;tes une canaille qui voulez nous tirer de l'argent.
+Faites
+donc
+du bien au peuple, &agrave; ces manants-l&agrave;, aidez-les,
+secourez-les!&raquo;</p>
+<p>Ma m&egrave;re, &eacute;perdue, r&eacute;p&eacute;tait coup sur
+coup: &laquo;Allons-nous-en,
+allons-nous-en!&raquo;</p>
+<p>Alors, comme la porte &eacute;tait ferm&eacute;e, il cria: &laquo;Si
+vous
+ne m'ouvrez pas
+tout de suite, je vous fais flanquer en prison pour chantage et
+violence!&raquo;</p>
+<p>J'&eacute;tais rest&eacute; ma&icirc;tre de moi; j'ouvris la porte
+et je les vis s'enfoncer
+dans l'ombre.</p>
+<p>Alors il me sembla tout &agrave; coup que je venais d'&ecirc;tre
+fait orphelin,
+d'&ecirc;tre abandonn&eacute;, pouss&eacute; au ruisseau. Une tristesse
+&eacute;pouvantable, m&ecirc;l&eacute;e
+de col&egrave;re, de haine, de d&eacute;go&ucirc;t, m'envahit; j'avais
+comme un soul&egrave;vement
+de tout mon &ecirc;tre, un soul&egrave;vement de la justice, de la
+droiture, de
+l'honneur, de l'affection rejet&eacute;e. Je me mis &agrave; courir
+pour les rejoindre
+le long de la Seine qu'il leur fallait suivre pour gagner la gare de
+Chatou.</p>
+<p>&#8212;Je les rattrapai bient&ocirc;t. La nuit &eacute;tait venue toute
+noire. J'allais &agrave;
+pas de loup sur l'herbe, de sorte qu'ils ne m'entendirent pas. Ma
+m&egrave;re
+pleurait toujours. Mon p&egrave;re disait: &laquo;C'est votre faute.
+Pourquoi
+avez-vous tenu &agrave; le voir? C'&eacute;tait une folie dans notre
+position. On
+aurait pu lui faire du bien de loin, sans se montrer. Puisque nous ne
+pouvons le reconna&icirc;tre, &agrave; quoi servaient ces visites
+dangereuses?&raquo;</p>
+<p>Alors, je m'&eacute;lan&ccedil;ai devant eux, suppliant. Je
+balbutiai: &laquo;Vous voyez
+bien que vous &ecirc;tes mes parents. Vous m'avez d&eacute;j&agrave;
+rejet&eacute; une fois, me
+repousserez-vous encore?&raquo;</p>
+<p>Alors, mon pr&eacute;sident, il leva la main sur moi, je vous le
+jure sur
+l'honneur, sur la loi, sur la R&eacute;publique. Il me frappa, et comme
+je le
+saisissais au collet, il tira de sa poche un revolver.</p>
+<p>J'ai vu rouge, je ne sais plus, j'avais mon compas dans ma poche; je
+l'ai frapp&eacute;, frapp&eacute; tant que j'ai pu.</p>
+<p>Alors elle s'est mise &agrave; crier: &laquo;Au secours! &agrave;
+l'assassin!&raquo; en
+m'arrachant la barbe. Il para&icirc;t que je l'ai tu&eacute;e aussi.
+Est-ce que je
+sais, moi, ce que j'ai fait &agrave; ce moment-l&agrave;?</p>
+<p>Puis, quand je les ai vus tous les deux par terre, je les ai
+jet&eacute;s &agrave; la
+Seine, sans r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+<p>Voil&agrave;.&#8212;Maintenant, jugez-moi.</p>
+<br>
+<hr style="width: 45%;"><br>
+<p>L'accus&eacute; se rassit. Devant cette r&eacute;v&eacute;lation,
+l'affaire a &eacute;t&eacute; report&eacute;e &agrave;
+la session suivante. Elle passera bient&ocirc;t. Si nous &eacute;tions
+jur&eacute;s, que
+ferions-nous de ce parricide?</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="Le_Rendez-vous"></a>
+<h3>Le Rendez-vous</h3>
+<br>
+<p>Son chapeau sur la t&ecirc;te, son manteau sur le dos, un voile noir
+sur le
+nez, un autre dans sa poche dont elle doublerait le premier quand elle
+serait mont&eacute;e dans le fiacre coupable, elle battait du bout de
+son
+ombrelle la pointe de sa bottine, et demeurait assise dans sa chambre,
+ne pouvant se d&eacute;cider &agrave; sortir pour aller &agrave; ce
+rendez-vous.</p>
+<p>Combien de fois, pourtant, depuis deux ans, elle s'&eacute;tait
+habill&eacute;e ainsi,
+pendant les heures de Bourse de son mari, un agent de change
+tr&egrave;s
+mondain, pour rejoindre dans son logis de gar&ccedil;on le beau vicomte
+de
+Martelet, son amant!</p>
+<p>La pendule derri&egrave;re son dos battait les secondes vivement; un
+livre &agrave;
+moiti&eacute; lu b&acirc;illait sur le petit bureau de bois de rose,
+entre les
+fen&ecirc;tres, et un fort parfum de violette, exhal&eacute; par deux
+petits bouquets
+baignant en deux mignons vases de Saxe sur la chemin&eacute;e, se
+m&ecirc;lait &agrave; une
+vague odeur de verveine souffl&eacute;e sournoisement par la porte du
+cabinet
+de toilette demeur&eacute;e entr'ouverte. L'heure sonna&#8212;trois heures&#8212;et
+la
+mit debout. Elle se retourna pour regarder le cadran, puis sourit,
+songeant: &laquo;Il m'attend d&eacute;j&agrave;. Il va
+s'&eacute;nerver&raquo;.
+Alors, elle sortit,
+pr&eacute;vint le valet de chambre qu'elle serait rentr&eacute;e dans
+une heure au
+plus tard&#8212;un mensonge&#8212;descendit l'escalier et s'aventura dans la rue,
+&agrave; pied.</p>
+<p>On &eacute;tait aux derniers jours de mai, &agrave; cette saison
+d&eacute;licieuse o&ugrave; le
+printemps de la campagne semble faire le si&egrave;ge de Paris et le
+conqu&eacute;rir
+par-dessus les toits, envahir les maisons, &agrave; travers les murs,
+faire
+fleurir la ville, y r&eacute;pandre une gaiet&eacute; sur la pierre des
+fa&ccedil;ades,
+l'asphalte des trottoirs et le pav&eacute; des chauss&eacute;es, la
+baigner, la griser
+de s&egrave;ve comme un bois qui verdit.</p>
+<p>Mme Haggan fit quelques pas &agrave; droite avec l'intention de
+suivre, comme
+toujours, la rue de Provence o&ugrave; elle h&eacute;lerait un fiacre,
+mais la douceur
+de l'air, cette &eacute;motion de l'&eacute;t&eacute; qui nous entre
+dans la gorge en
+certains jours, la p&eacute;n&eacute;tra si brusquement, que, changeant
+d'id&eacute;e, elle
+prit la rue de la Chauss&eacute;e-d'Antin, sans savoir pourquoi,
+obscur&eacute;ment
+attir&eacute;e par le d&eacute;sir de voir des arbres dans le square de
+la Trinit&eacute;.
+Elle pensait: &laquo;Bah! il m'attendra dix minutes de plus.&raquo;
+Cette
+id&eacute;e, de
+nouveau, la r&eacute;jouissait, et, tout en marchant &agrave; petits
+pas, dans la
+foule, elle croyait le voir s'impatienter, regarder l'heure, ouvrir la
+fen&ecirc;tre, &eacute;couter &agrave; la porte, s'asseoir quelques
+instants, se relever,
+et, n'osant pas fumer, car elle le lui avait d&eacute;fendu les jours
+de
+rendez-vous, jeter sur la bo&icirc;te aux cigarettes des regards
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s.</p>
+<p>Elle allait doucement, distraite par tout ce qu'elle rencontrait,
+par
+les figures et les boutiques, ralentissant le pas de plus en plus et si
+peu d&eacute;sireuse d'arriver qu'elle cherchait, aux devantures, des
+pr&eacute;textes
+pour s'arr&ecirc;ter.</p>
+<p>Au bout de la rue, devant l'&eacute;glise, la verdure du petit
+square l'attira
+si fortement qu'elle traversa la place, entra dans le jardin, cette
+cage
+&agrave; enfants, et fit deux fois le tour de l'&eacute;troit gazon, au
+milieu des
+nounous enrubann&eacute;es, &eacute;panouies, bariol&eacute;es,
+fleuries. Puis elle prit une
+chaise, s'assit, et levant les yeux vers le cadran rond comme une lune
+dans le clocher, elle regarda marcher l'aiguille.</p>
+<p>Juste &agrave; ce moment la demie sonna, et son coeur tressaillit
+d'aise en
+entendant tinter les cloches du carillon. Une demi-heure de
+gagn&eacute;e, plus
+un quart d'heure pour atteindre la rue Miromesnil, et quelques minutes
+encore de fl&acirc;nerie,&#8212;une heure! une heure vol&eacute;e au
+rendez-vous! Elle y
+resterait quarante minutes &agrave; peine, et ce serait fini encore une
+fois.</p>
+<p>Dieu! comme &ccedil;a l'ennuyait d'aller l&agrave;-bas! Ainsi qu'un
+patient montant
+chez le dentiste, elle portait en son coeur le souvenir
+intol&eacute;rable de
+tous les rendez-vous pass&eacute;s, un par semaine en moyenne depuis
+deux ans,
+et la pens&eacute;e qu'un autre allait avoir lieu, tout &agrave;
+l'heure, la crispait
+d'angoisse de la t&ecirc;te aux pieds. Non pas que ce f&ucirc;t bien
+douloureux,
+douloureux comme une visite au dentiste, mais c'&eacute;tait si
+ennuyeux, si
+ennuyeux, si compliqu&eacute;, si long, si p&eacute;nible que tout,
+tout, m&ecirc;me une
+op&eacute;ration, lui aurait paru pr&eacute;f&eacute;rable. Elle y
+allait pourtant, tr&egrave;s
+lentement, &agrave; tous petits pas, en s'arr&ecirc;tant, en
+s'asseyant, en fl&acirc;nant
+partout, mais elle y allait. Oh! elle aurait bien voulu manquer encore
+celui-l&agrave;, mais elle avait fait poser ce pauvre vicomte deux fois
+de
+suite le mois dernier, et elle n'osait point recommencer si t&ocirc;t.
+Pourquoi y retournait-elle? Ah! pourquoi? Parce qu'elle en avait pris
+l'habitude, et qu'elle n'avait aucune raison &agrave; donner &agrave;
+ce malheureux
+Martelet quand il voudrait conna&icirc;tre ce pourquoi! Pourquoi
+avait-elle
+commenc&eacute;? Pourquoi? Elle ne le savait plus! L'avait-elle
+aim&eacute;e? C'&eacute;tait
+possible! Pas bien fort mais un peu, voil&agrave; si longtemps! Il
+&eacute;tait bien,
+recherch&eacute;, &eacute;l&eacute;gant, galant, et repr&eacute;sentait
+strictement, au premier coup
+d'oeil, l'amant parfait d'une femme du monde. La cour avait dur&eacute;
+trois
+mois&#8212;temps normal, lutte honorable, r&eacute;sistance suffisante&#8212;puis
+elle
+avait consenti, avec quelle &eacute;motion, quelle crispation, quelle
+peur
+horrible et charmante &agrave; ce premier rendez-vous, suivi de tant
+d'autres,
+dans ce petit entresol de gar&ccedil;on, rue de Miromesnil. Son coeur?
+Qu'&eacute;prouvait alors son petit coeur de femme s&eacute;duite,
+vaincue, conquise,
+en passant pour la premi&egrave;re fois la porte de cette maison de
+cauchemar?
+Vrai, elle ne le savait plus! Elle l'avait oubli&eacute;! On se
+souvient d'un
+fait, d'une date, d'une chose, mais on ne se souvient gu&egrave;re,
+deux ans
+plus tard, d'une &eacute;motion qui s'est envol&eacute;e tr&egrave;s
+vite, parce qu'elle
+&eacute;tait tr&egrave;s l&eacute;g&egrave;re. Oh! par exemple, elle
+n'avait pas oubli&eacute; les autres,
+ce chapelet de rendez-vous, ce chemin de la croix de l'amour, aux
+stations si fatigantes, si monotones, si pareilles, que la
+naus&eacute;e lui
+montait aux l&egrave;vres en pr&eacute;vision de ce que ce serait tout
+&agrave; l'heure.</p>
+<p>Dieu! ces fiacres qu'il fallait appeler pour aller l&agrave;, ils ne
+ressemblaient pas aux autres fiacres, dont on se sert pour les courses
+ordinaires! Certes, les cochers devinaient. Elle le sentait rien
+qu'&agrave; la
+fa&ccedil;on dont ils la regardaient, et ces yeux de cochers de Paris
+sont
+terribles! Quand on songe qu'&agrave; tout moment, devant le tribunal,
+ils
+reconnaissent, au bout de plusieurs ann&eacute;es, des criminels qu'ils
+ont
+conduits une seule fois, en pleine nuit, d'une rue quelconque &agrave;
+une
+gare, et qu'ils ont affaire &agrave; presque autant de voyageurs qu'il
+y a
+d'heures dans la journ&eacute;e, et que leur m&eacute;moire est assez
+s&ucirc;re pour qu'ils
+affirment: &laquo;Voil&agrave; bien l'homme que j'ai charg&eacute; rue
+des
+Martyrs, et
+d&eacute;pos&eacute;, gare de Lyon, &agrave; minuit quarante, le 10
+juillet de l'an dernier!&raquo;
+n'y a-t-il pas de quoi fr&eacute;mir, lorsqu'on risque ce que risque
+une jeune
+femme allant &agrave; un rendez-vous, en confiant sa r&eacute;putation
+au premier venu
+de ces cochers! Depuis deux ans elle en avait employ&eacute;, pour ce
+voyage de
+la rue Miromesnil, au moins cent &agrave; cent vingt, en comptant un
+par
+semaine. C'&eacute;taient autant de t&eacute;moins qui pouvaient
+d&eacute;poser contre elle
+dans un moment critique.</p>
+<p>Aussit&ocirc;t dans le fiacre, elle tirait de sa poche l'autre
+voile, &eacute;pais et
+noir comme un loup, et se l'appliquait sur les yeux. Cela cachait le
+visage, oui, mais le reste, la robe, le chapeau, l'ombrelle, ne
+pouvait-on pas les remarquer, les avoir vus d&eacute;j&agrave;? Oh!
+dans cette rue de
+Miromesnil, quel supplice! Elle croyait reconna&icirc;tre les passants,
+tous
+les domestiques, tout le monde. A peine la voiture
+arr&ecirc;t&eacute;e, elle sautait
+et passait en courant devant le concierge toujours debout sur le seuil
+de sa loge. En voil&agrave; un qui devait tout savoir, tout,&#8212;son
+adresse,&#8212;son
+nom,&#8212;la profession de son mari,&#8212;tout,&#8212;car ces concierges sont les
+plus subtils des policiers! Depuis deux ans elle voulait l'acheter, lui
+donner, lui jeter, un jour ou l'autre, un billet de cent francs en
+passant devant lui. Pas une fois elle n'avait os&eacute; faire ce petit
+mouvement de lui lancer aux pieds ce bout de papier roul&eacute;! Elle
+avait
+peur.&#8212;De quoi?&#8212;Elle ne savait pas!&#8212;D'&ecirc;tre rappel&eacute;e, s'il
+ne
+comprenait point? D'un scandale? D'un rassemblement dans l'escalier?
+D'une arrestation peut-&ecirc;tre? Pour arriver &agrave; la porte du
+vicomte, il n'y
+avait gu&egrave;re qu'un demi-&eacute;tage &agrave; monter, et il lui
+paraissait haut comme
+la tour Saint-Jacques! A peine engag&eacute;e dans le vestibule, elle
+se
+sentait prise dans une trappe, et le moindre bruit devant ou
+derri&egrave;re
+elle, lui donnait une suffocation. Impossible de reculer, avec ce
+concierge et la rue qui lui fermait la retraite; et si quelqu'un
+descendait juste &agrave; ce moment, elle n'osait pas sonner chez
+Martelet et
+passait devant la porte comme si elle allait ailleurs! Elle montait,
+montait, montait! Elle aurait mont&eacute; quarante &eacute;tages!
+Puis, quand tout
+semblait redevenu tranquille dans la cage de l'escalier, elle
+redescendait en courant avec l'angoisse dans l'&acirc;me de ne pas
+reconna&icirc;tre
+l'entresol!</p>
+<p>Il &eacute;tait l&agrave;, attendant dans un costume galant en
+velours doubl&eacute; de soie,
+tr&egrave;s coquet, mais un peu ridicule, et depuis deux ans, il
+n'avait rien
+chang&eacute; &agrave; sa mani&egrave;re de l'accueillir, mais rien,
+pas un geste!</p>
+<p>D&egrave;s qu'il avait referm&eacute; la porte, il lui disait:
+&laquo;Laissez-moi baiser vos
+mains, ma ch&egrave;re, ch&egrave;re amie!&raquo; Puis il la suivait
+dans la
+chambre, o&ugrave;
+volets clos et lumi&egrave;res allum&eacute;es, hiver comme
+&eacute;t&eacute;, par chic sans doute,
+il s'agenouillait devant elle en la regardant de bas en haut avec un
+air
+d'adoration. Le premier jour &ccedil;a avait &eacute;t&eacute;
+tr&egrave;s gentil, tr&egrave;s r&eacute;ussi, ce
+mouvement-l&agrave;! Maintenant elle croyait voir M. Delaunay jouant
+pour la
+cent vingti&egrave;me fois le cinqui&egrave;me acte d'une pi&egrave;ce
+&agrave; succ&egrave;s. Il fallait
+changer ses effets.</p>
+<p>Et puis apr&egrave;s, oh! mon Dieu! apr&egrave;s! c'&eacute;tait le
+plus dur! Non, il ne
+changeait pas ses effets, le pauvre gar&ccedil;on! Quel bon
+gar&ccedil;on, mais
+banal!...</p>
+<p>Dieu, que c'&eacute;tait difficile de se d&eacute;shabiller sans
+femme de chambre!
+Pour une fois, passe encore, mais toutes les semaines cela devenait
+odieux! Non, vrai, un homme ne devrait pas exiger d'une femme une
+pareille corv&eacute;e! Mais s'il &eacute;tait difficile de se
+d&eacute;shabiller, se
+rhabiller devenait presque impossible et &eacute;nervant &agrave;
+crier, exasp&eacute;rant &agrave;
+gifler le monsieur qui disait, tournant autour d'elle d'un air
+gauche:&#8212;Voulez-vous que je vous aide.&#8212;L'aider! Ah oui! &agrave; quoi?
+De quoi
+&eacute;tait-il capable? Il suffisait de lui voir une &eacute;pingle
+entre les doigts
+pour le savoir.</p>
+<p>C'est &agrave; ce moment-l&agrave; peut-&ecirc;tre qu'elle avait
+commenc&eacute; &agrave; le prendre en
+grippe. Quand il disait: &laquo;Voulez-vous que je vous aide!&raquo;
+elle l'aurait
+tu&eacute;. Et puis &eacute;tait-il possible qu'une femme ne
+fin&icirc;t point par d&eacute;tester
+un homme qui, depuis deux ans, l'avait forc&eacute;e plus de cent vingt
+fois &agrave;
+se rhabiller sans femme de chambre?</p>
+<p>Certes il n'y avait pas beaucoup d'hommes aussi maladroits que lui,
+aussi peu d&eacute;gourdis, aussi monotones. Ce n'&eacute;tait pas le
+beau baron de
+Grimbal qui aurait demand&eacute; de cet air niais: &laquo;Voulez-vous
+que je
+vous
+aide?&raquo; Il aurait aid&eacute;, lui, si vif, si dr&ocirc;le, si
+spirituel. Voil&agrave;!
+C'&eacute;tait un diplomate; il avait couru le monde, r&ocirc;d&eacute;
+partout, d&eacute;shabill&eacute;
+et rhabill&eacute; sans doute des femmes v&ecirc;tues suivant toutes
+les modes de la
+terre, celui-l&agrave;!...</p>
+<p>L'horloge de l'&eacute;glise sonna les trois quarts. Elle se dressa,
+regarda
+le cadran, se mit &agrave; rire en murmurant &laquo;Oh! doit-il
+&ecirc;tre
+agit&eacute;!&raquo; puis
+elle partit d'une marche plus vive, et sortit du square.</p>
+<p>Elle n'avait point fait dix pas sur la place quand elle se trouva
+nez &agrave;
+nez avec un monsieur qui la salua profond&eacute;ment.</p>
+<p>&#8212;Tiens, vous, baron?&#8212;dit-elle, surprise. Elle venait justement de
+penser &agrave; lui.</p>
+<p>&#8212;Oui, madame.</p>
+<p>Et il s'informa de sa sant&eacute;, puis, apr&egrave;s quelques
+vagues propos, il
+reprit:</p>
+<p>&#8212;Vous savez que vous &ecirc;tes la seule&#8212;vous permettez que je dise
+de mes
+amies, n'est-ce pas?&#8212;qui ne soit point encore venue visiter mes
+collections japonaises.</p>
+<p>&#8212;Mais, mon cher baron, une femme ne peut aller ainsi chez un
+gar&ccedil;on!</p>
+<p>&#8212;Comment! comment! en voil&agrave; une erreur quand il s'agit de
+visiter une
+collection rare!</p>
+<p>&#8212;En tout cas, elle ne peut y aller seule.</p>
+<p>&#8212;Et pourquoi pas? mais j'en ai re&ccedil;u des multitudes de femmes
+seules,
+rien que pour ma galerie! J'en re&ccedil;ois tous les jours.
+Voulez-vous que je
+vous les nomme&#8212;non&#8212;je ne le ferai point. Il faut &ecirc;tre discret
+m&ecirc;me
+pour ce qui n'est pas coupable. En principe, il n'est inconvenant
+d'entrer chez un homme s&eacute;rieux, connu, dans une certaine
+situation, que
+lorsqu'on y va pour une cause inavouable!</p>
+<p>&#8212;Au fond, c'est assez juste ce que vous dites-l&agrave;.</p>
+<p>&#8212;Alors vous venez voir ma collection.</p>
+<p>&#8212;Quand?</p>
+<p>&#8212;Mais tout de suite.</p>
+<p>&#8212;Impossible, je suis press&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Allons donc. Voil&agrave; une demi-heure que vous &ecirc;tes assise
+dans le square.</p>
+<p>&#8212;Vous m'espionniez?</p>
+<p>&#8212;Je vous regardais.</p>
+<p>&#8212;Vrai, je suis press&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Je suis s&ucirc;r que non. Avouez que vous n'&ecirc;tes pas
+press&eacute;e.</p>
+<p>Mme Haggan se mit &agrave; rire, et avoua:</p>
+<p>&#8212;Non ... non ... pas ... tr&egrave;s....</p>
+<p>Un fiacre passait &agrave; les toucher. Le petit baron cria:
+&laquo;Cocher!&raquo; et la
+voiture s'arr&ecirc;ta. Puis, ouvrant la porti&egrave;re:</p>
+<p>&#8212;Montez, madame.</p>
+<p>&#8212;Mais, baron, non, c'est impossible, je ne peux pas aujourd'hui.</p>
+<p>&#8212;Madame, ce que vous faites est imprudent, montez! On commence
+&agrave; nous
+regarder, vous allez former un attroupement; on va croire que je vous
+enl&egrave;ve et nous arr&ecirc;ter tous les deux, montez, je vous en
+prie!</p>
+<p>Elle monta, effar&eacute;e, abasourdie. Alors il s'assit
+aupr&egrave;s d'elle en
+disant au cocher: &laquo;rue de Provence&raquo;.</p>
+<p>Mais soudain elle s'&eacute;cria:</p>
+<p>&#8212;Oh! mon Dieu, j'oubliais une d&eacute;p&ecirc;che tr&egrave;s
+press&eacute;e, voulez-vous me
+conduire, d'abord, au premier bureau t&eacute;l&eacute;graphique?</p>
+<p>Le fiacre s'arr&ecirc;ta un peu plus loin, rue de Ch&acirc;teaudun,
+et elle dit au
+baron:</p>
+<p>&#8212;Pouvez-vous me prendre une carte de cinquante centimes? J'ai promis
+&agrave;
+mon mari d'inviter Martelet &agrave; d&icirc;ner pour demain, et j'ai
+oubli&eacute;
+compl&egrave;tement.</p>
+<p>Quand le baron fut revenu, sa carte bleue &agrave; la main, elle
+&eacute;crivit au
+crayon:</p>
+<br>
+<p>&laquo;Mon cher ami, je suis tr&egrave;s souffrante; j'ai une
+n&eacute;vralgie atroce qui me
+tient au lit. Impossible sortir. Venez d&icirc;ner demain soir pour que
+je me
+fasse pardonner.</p>
+<p>&laquo;JEANNE.&raquo;</p>
+<br>
+<p>Elle mouilla la colle, ferma soigneusement, mit l'adresse:
+&laquo;Vicomte
+de
+Martelet, 240, rue Miromesnil&raquo;, puis, rendant la carte au baron:</p>
+<p>&#8212;Maintenant, voulez-vous avoir la complaisance de jeter ceci dans la
+bo&icirc;te aux t&eacute;l&eacute;grammes.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<br>
+<a name="Bombard"></a>
+<h3>Bombard</h3>
+<br>
+<p>Simon Bombard la trouvait souvent mauvaise, la vie! Il &eacute;tait
+n&eacute; avec une
+incroyable aptitude pour ne rien faire et avec un d&eacute;sir
+immod&eacute;r&eacute; pour ne
+point contrarier cette vocation. Tout effort moral ou physique, tout
+mouvement accompli pour une besogne lui paraissait au-dessus de ses
+forces. Aussit&ocirc;t qu'il entendait parler d'une affaire
+s&eacute;rieuse il
+devenait distrait, son esprit &eacute;tant incapable d'une tension ou
+m&ecirc;me
+d'une attention.</p>
+<p>Fils d'un marchand de nouveaut&eacute;s de Caen, il se
+l'&eacute;tait coul&eacute; douce,
+comme on disait dans sa famille, jusqu'&agrave; l'&acirc;ge de
+vingt-cinq ans.</p>
+<p>Mais ses parents demeurant toujours plus pr&egrave;s de la faillite
+que de la
+fortune, il souffrait horriblement de la p&eacute;nurie d'argent.</p>
+<p>Grand, gros, beau gars, avec des favoris roux, &agrave; la normande,
+le teint
+fleuri, l'oeil bleu, b&ecirc;te et gai, le ventre apparent
+d&eacute;j&agrave;, il
+s'habillait avec une &eacute;l&eacute;gance tapageuse de provincial en
+f&ecirc;te. Il riait,
+criait, gesticulait &agrave; tout propos, &eacute;talant sa bonne
+humeur orageuse
+avec une assurance de commis-voyageur. Il consid&eacute;rait que la vie
+&eacute;tait
+faite uniquement pour bambocher et plaisanter, et sit&ocirc;t qu'il
+fallait
+mettre un frein &agrave; sa joie braillarde, il tombait dans une sorte
+de
+somnolence h&eacute;b&eacute;t&eacute;e, &eacute;tant m&ecirc;me
+incapable de tristesse.</p>
+<p>Ses besoins d'argent le harcelant, il avait coutume de
+r&eacute;p&eacute;ter une
+phrase devenue c&eacute;l&egrave;bre dans son entourage:</p>
+<p>&#8212;Pour dix mille francs de rente, je me ferais bourreau.</p>
+<p>Or, il allait chaque ann&eacute;e passer quinze jours &agrave;
+Trouville. Il appelait
+&ccedil;a &laquo;faire sa saison&raquo;.</p>
+<p>Il s'installait chez des cousins qui lui pr&ecirc;taient une
+chambre, et, du
+jour de son arriv&eacute;e au jour du d&eacute;part, il se promenait
+sur les planches
+qui longent la grande plage de sable.</p>
+<p>Il allait d'un pas assur&eacute;, les mains dans ses poches ou
+derri&egrave;re le dos,
+toujours v&ecirc;tu d'amples habits, de gilets clairs et de cravates
+voyantes,
+le chapeau sur l'oreille et un cigare d'un sou au coin de la bouche.</p>
+<p>Il allait, fr&ocirc;lant les femmes &eacute;l&eacute;gantes, toisant
+les hommes en gaillard
+pr&ecirc;t &agrave; se <i>flanquer une tripot&eacute;e</i>, et
+cherchant ... cherchant ... car il
+cherchait.</p>
+<p>Il cherchait une femme, comptant sur sa figure, sur son physique. Il
+s'&eacute;tait dit:</p>
+<p>&#8212;Que diable, dans le tas de celles qui viennent l&agrave;, je
+finirai bien par
+trouver mon affaire. Et il cherchait avec un flair de chien de chasse,
+un flair de Normand, s&ucirc;r qu'il la reconna&icirc;trait, rien qu'en
+l'apercevant, celle qui le ferait riche.</p>
+<p>Ce fut un lundi matin qu'il murmura:</p>
+<p>&#8212;Tiens&#8212;tiens&#8212;tiens.</p>
+<p>Il faisait un temps superbe, un de ces temps jaunes et bleus du mois
+de
+juillet o&ugrave; on dirait qu'il pleut de la chaleur. La vaste plage
+couverte
+de monde, de toilettes, de couleurs, avait l'air d'un jardin de femmes;
+et les barques de p&ecirc;che aux voiles brunes, presque immobiles sur
+l'eau
+bleue, qui les refl&eacute;tait la t&ecirc;te en bas, semblaient dormir
+sous le grand
+soleil de dix heures. Elles restaient l&agrave;, en face de la
+jet&eacute;e de bois,
+les unes tout pr&egrave;s, d'autres plus loin, d'autres tr&egrave;s
+loin, sans remuer,
+comme accabl&eacute;es par une paresse de jour d'&eacute;t&eacute;,
+trop nonchalantes pour
+gagner la haute mer ou m&ecirc;me pour rentrer au port. Et,
+l&agrave;-bas, on
+apercevait vaguement, dans la brume, la c&ocirc;te du Havre portant
+&agrave; son
+sommet deux points blancs, les phares de Sainte-Adresse.</p>
+<p>Il s'&eacute;tait dit:</p>
+<p>&#8212;Tiens, tiens, tiens! en la rencontrant pour la troisi&egrave;me
+fois et en
+sentant sur lui son regard, son regard de femme m&ucirc;re,
+exp&eacute;riment&eacute;e et
+hardie, qui s'offre.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; il l'avait remarqu&eacute;e les jours
+pr&eacute;c&eacute;dents, car elle semblait aussi
+en qu&ecirc;te de quelqu'un. C'&eacute;tait une Anglaise assez grande,
+un peu maigre,
+l'Anglaise audacieuse dont les voyages et les circonstances ont fait
+une
+esp&egrave;ce d'homme. Pas mal d'ailleurs, marchant sec, d'un pas
+court, v&ecirc;tue
+simplement, sobrement, mais coiff&eacute;e d'une fa&ccedil;on
+dr&ocirc;le, comme elles se
+coiffent toutes. Elle avait les yeux assez beaux, les pommettes
+saillantes, un peu rouges, les dents trop longues, toujours au vent.</p>
+<p>Quand il arriva pr&egrave;s du port, il revint sur ses pas pour voir
+s'il la
+rencontrerait encore une fois. Il la rencontra et il lui jeta un coup
+d'oeil enflamm&eacute;, un coup d'oeil qui disait:</p>
+<p>&#8212;Me voil&agrave;.</p>
+<p>Mais comment lui parler?</p>
+<p>Il revint une cinqui&egrave;me fois, et comme il la voyait de
+nouveau arriver
+en face de lui, elle laissa tomber son ombrelle.</p>
+<p>Il s'&eacute;lan&ccedil;a, la ramassa, et, la pr&eacute;sentant:</p>
+<p>&#8212;Permettez, madame ...</p>
+<p>Elle r&eacute;pondit:</p>
+<p>&#8212;A&ocirc;h, vos &ecirc;tes fort gracious.</p>
+<p>Et ils se regard&egrave;rent. Ils ne savaient plus que dire. Elle
+avait rougi.</p>
+<p>Alors, s'enhardissant, il pronon&ccedil;a:</p>
+<p>&#8212;En voil&agrave; un beau temps.</p>
+<p>Elle murmura:</p>
+<p>&#8212;A&ocirc;h, d&eacute;licious!</p>
+<p>Et ils rest&egrave;rent encore en face l'un de l'autre,
+embarrass&eacute;s, et ne
+songeant d'ailleurs &agrave; s'en aller ni l'un ni l'autre. Ce fut elle
+qui eut
+l'audace de demander.</p>
+<p>&#8212;Vos &eacute;t&eacute; pour longtemps dans cette pays.</p>
+<p>Il r&eacute;pondit en souriant:</p>
+<p>&#8212;Oh! oui, tant que je voudrai!</p>
+<p>Puis, brusquement, il proposa:</p>
+<p>&#8212;Voulez-vous venir jusqu'&agrave; la jet&eacute;e? c'est si joli par
+ces jours-l&agrave;!</p>
+<p>Elle dit simplement:</p>
+<p>&#8212;Je vol&eacute; bien.</p>
+<p>Et ils s'en all&egrave;rent c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, elle de
+son allure s&egrave;che et droite,
+lui de son allure balanc&eacute;e de dindon qui fait la roue.</p>
+<p>Trois mois plus tard les notables commer&ccedil;ants de Caen
+recevaient, un
+matin, une grande lettre blanche qui disait:</p>
+<p style="font-weight: bold;"><i>Monsieur et Madame Prosper Bombard ont
+l'honneur de vous faire
+part du
+mariage de Monsieur Simon Bombard, leur fils, avec Madame veuve Kate
+Robertson.</i></p>
+<p>Et, sur l'autre page:</p>
+<p style="font-weight: bold;"><i>Madame veuve Kate Robertson a
+l'honneur de vous faire part de son
+mariage avec Monsieur Simon Bombard.</i></p>
+<p>Ils s'install&egrave;rent &agrave; Paris.</p>
+<p>La fortune de la mari&eacute;e s'&eacute;levait &agrave; quinze
+mille francs de rentes bien
+claires. Simon voulait quatre cents francs par mois pour sa cassette
+personnelle. Il dut prouver que sa tendresse m&eacute;ritait ce
+sacrifice; il
+le prouva avec facilit&eacute; et obtint ce qu'il demandait.</p>
+<p>Dans les premiers temps tout alla bien. Mme Bombard jeune
+n'&eacute;tait plus
+jeune, assur&eacute;ment, et sa fra&icirc;cheur avait subi des
+atteintes; mais elle
+avait une mani&egrave;re d'exiger les choses qui faisait qu'on ne
+pouvait les
+lui refuser.</p>
+<p>Elle disait avec son accent anglais volontaire et grave: &laquo;Oh!
+Simon,
+n&ocirc;
+allons n&ocirc; coucher&raquo;, qui faisait aller Simon vers le lit
+comme un
+chien &agrave;
+qui on ordonne &laquo;&agrave; la niche&raquo;. Et elle savait vouloir
+en tout, de
+jour
+comme de nuit, d'une fa&ccedil;on qui for&ccedil;ait les
+r&eacute;sistances.</p>
+<p>Elle ne se f&acirc;chait pas; elle ne faisait point de
+sc&egrave;nes; elle ne criait
+jamais; elle n'avait jamais l'air irrit&eacute; ou bless&eacute;, ou
+m&ecirc;me froiss&eacute;.
+Elle savait parler, voil&agrave; tout, et elle parlait &agrave; propos,
+d'un ton qui
+n'admettait point de r&eacute;plique.</p>
+<p>Plus d'une fois Simon faillit h&eacute;siter; mais devant les
+d&eacute;sirs imp&eacute;rieux
+et brefs de cette singuli&egrave;re femme, il finissait toujours par
+c&eacute;der.</p>
+<p>Cependant comme il trouvait monotones et maigres les baisers
+conjugaux,
+et comme il avait en poche de quoi s'en offrir de plus gros, il s'en
+paya bient&ocirc;t &agrave; sati&eacute;t&eacute;, mais avec mille
+pr&eacute;cautions.</p>
+<p>Mme Bombard s'en aper&ccedil;ut, sans qu'il devin&acirc;t &agrave;
+quoi; et elle lui annon&ccedil;a
+un soir qu'elle avait lou&eacute; une maison &agrave; Nantes o&ugrave;
+ils habiteraient dans
+l'avenir.</p>
+<p>L'existence devint plus dure. Il essaya des distractions diverses
+qui
+n'arrivaient point &agrave; compenser le besoin de conqu&ecirc;tes
+f&eacute;minines qu'il
+avait au coeur.</p>
+<p>Il p&ecirc;cha &agrave; la ligne, sut distinguer les fonds qu'aime
+le goujon, ceux
+que pr&eacute;f&egrave;re la carpe ou le gardon, les rives favorites de
+la br&egrave;me et
+les diverses amorces qui tentent les divers poissons.</p>
+<p>Mais en regardant son flotteur trembloter au fil de l'eau, d'autres
+visions hantaient son esprit.</p>
+<p>Il devint l'ami du chef de bureau de la sous-pr&eacute;fecture et du
+capitaine
+de gendarmerie; et ils jou&egrave;rent au whist, le soir, au
+caf&eacute; du Commerce,
+mais son oeil triste d&eacute;shabillait la reine de tr&egrave;fle ou
+la dame de
+carreau, tandis que le probl&egrave;me des jambes absentes dans ces
+figures &agrave;
+deux t&ecirc;tes embrouillait tout &agrave; fait les images
+&eacute;closes en sa pens&eacute;e.</p>
+<p>Alors il con&ccedil;ut un plan, un vrai plan de Normand rus&eacute;.
+Il fit prendre &agrave;
+sa femme une bonne qui lui convenait; non point une belle fille, une
+coquette, une par&eacute;e, mais une gaillarde, rouge et
+r&acirc;bl&eacute;e, qui
+n'&eacute;veillerait point de soup&ccedil;ons et qu'il avait
+pr&eacute;par&eacute;e avec soins &agrave; ses
+projets.</p>
+<p>Elle leur fut donn&eacute;e en confiance par le directeur de
+l'octroi, un ami
+complice et complaisant qui la garantissait sous tous les rapports. Et
+Mme Bombard accepta avec confiance le tr&eacute;sor qu'on lui
+pr&eacute;sentait.</p>
+<p>Simon fut heureux, heureux avec pr&eacute;caution, avec crainte, et
+avec des
+difficult&eacute;s incroyables.</p>
+<p>Il ne d&eacute;robait &agrave; la surveillance inqui&egrave;te de sa
+femme que de tr&egrave;s courts
+instants, par-ci par-l&agrave;, sans tranquillit&eacute;.</p>
+<p>Il cherchait un truc, un stratag&egrave;me, et il finit par en
+trouver un qui
+r&eacute;ussit parfaitement.</p>
+<p>Mme Bombard qui n'avait rien &agrave; faire se couchait t&ocirc;t,
+tandis que Bombard
+qui jouait au whist, au caf&eacute; du Commerce, rentrait chaque jour
+&agrave; neuf
+heures et demie pr&eacute;cises. Il imagina de faire attendre Victorine
+dans le
+couloir de sa maison, sur les marches du vestibule, dans
+l'obscurit&eacute;.</p>
+<p>Il avait cinq minutes au plus, car il redoutait toujours une
+surprise;
+mais enfin cinq minutes de temps en temps suffisaient &agrave; son
+ardeur, et
+il glissait un louis, car il &eacute;tait large en ses plaisirs, dans
+la main
+de la servante, qui remontait bien vite &agrave; son grenier.</p>
+<p>Et il riait, il triomphait tout seul, il r&eacute;p&eacute;tait tout
+haut, comme le
+barbier du roi Midas, dans les roseaux du fleuve, en p&ecirc;chant
+l'ablette:</p>
+<p>&#8212;Fichue dedans, la patronne.</p>
+<p>Et le bonheur de ficher dedans Mme BomBard &eacute;quivalait,
+certes, pour lui,
+&agrave; tout ce qu'avait d'imparfait et d'incomplet sa conqu&ecirc;te
+&agrave; gages.</p>
+<br>
+<hr style="width: 45%;"><br>
+<p>Or, un soir, il trouva comme d'habitude Victorine l'attendant sur
+les
+marches, mais elle lui parut plus vive, plus anim&eacute;e que
+d'habitude, et
+il demeura peut-&ecirc;tre dix minutes au rendez-vous du corridor.</p>
+<p>Quand il entra dans la chambre conjugale, Mme Bombard n'y
+&eacute;tait pas. Il
+sentit un grand frisson froid qui lui courait dans le dos et il tomba
+sur une chaise, tortur&eacute; d'angoisse.</p>
+<p>Elle apparut, un bougeoir &agrave; la main.</p>
+<p>Il demanda, tremblant:</p>
+<p>&#8212;Tu &eacute;tais sortie?</p>
+<p>Elle r&eacute;pondit tranquillement:</p>
+<p>&#8212;Je &eacute;t&eacute; dans la cuisine boire un verre d'eau.</p>
+<p>Il s'effor&ccedil;a de calmer les soup&ccedil;ons qu'elle pouvait
+avoir; mais elle
+semblait tranquille, heureuse, confiante; et il se rassura.</p>
+<p>Quand ils p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent, le lendemain, dans la
+salle &agrave; manger pour
+d&eacute;jeuner, Victorine mit sur la table les c&ocirc;telettes.</p>
+<p>Comme elle se relevait, Mme Bombard lui tendit un louis qu'elle
+tenait
+d&eacute;licatement entre deux doigts, et lui dit, avec son accent
+calme et
+s&eacute;rieux:</p>
+<p>&#8212;Ten&eacute;, ma fille, voil&agrave; vingt francs dont j'av&eacute;
+priv&eacute; v&ocirc;, hier au soir.
+Je v&ocirc; les rend&eacute;.</p>
+<p>Et la fille interdite prit la pi&egrave;ce d'or qu'elle regardait
+d'un air
+stupide, tandis que Bombard, effar&eacute;, ouvrait sur sa femme des
+yeux
+&eacute;normes.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<br>
+<a name="Le_Pain_maudit"></a>
+<h3>Le Pain maudit</h3>
+<h4>I</h4>
+<br>
+<p>Le p&egrave;re Taille avait trois filles. Anna,
+l'a&icirc;n&eacute;e, dont on ne parlait
+gu&egrave;re dans la famille, Rose, la cadette, &acirc;g&eacute;e
+maintenant de dix-huit
+ans, et Claire, la derni&egrave;re, encore gosse, qui venait de prendre
+son
+quinzi&egrave;me printemps.</p>
+<p>Le p&egrave;re Taille, veuf aujourd'hui, &eacute;tait ma&icirc;tre
+m&eacute;canicien dans la
+fabrique de boutons de M. Lebrument. C'&eacute;tait un brave homme,
+tr&egrave;s
+consid&eacute;r&eacute;, tr&egrave;s droit, tr&egrave;s sobre, une
+sorte d'ouvrier mod&egrave;le. Il
+habitait rue d'Angoul&ecirc;me, au Havre.</p>
+<p>Quand Anna avait pris la clef des champs, comme on dit, le vieux
+&eacute;tait
+entr&eacute; dans une col&egrave;re &eacute;pouvantable; il avait
+menac&eacute; de tuer le
+s&eacute;ducteur, un blanc-bec, un chef de rayon d'un grand magasin de
+nouveaut&eacute;s de la ville. Puis, on lui avait dit de divers
+c&ocirc;t&eacute;s que la
+petite se rangeait, qu'elle mettait de l'argent sur l'&Eacute;tat,
+qu'elle ne
+courait pas, li&eacute;e maintenant avec un homme d'&acirc;ge, un juge
+au tribunal
+de commerce, M. Dubois; et le p&egrave;re s'&eacute;tait calm&eacute;.</p>
+<p>Il s'inqui&eacute;tait m&ecirc;me de ce qu'elle faisait; demandait
+des renseignements
+sur sa maison &agrave; ses anciennes camarades qui avaient
+&eacute;t&eacute; la revoir; et
+quand on lui affirmait qu'elle &eacute;tait dans ses meubles et qu'elle
+avait
+un tas de vases de couleur sur ses chemin&eacute;es, des tableaux
+peints sur
+les murs, des pendules dor&eacute;es et des tapis partout, un petit
+sourire
+content lui glissait sur les l&egrave;vres. Depuis trente ans il
+travaillait,
+lui, pour amasser cinq ou six pauvres mille francs! La fillette
+n'&eacute;tait
+pas b&ecirc;te, apr&egrave;s tout!</p>
+<p>Or, voil&agrave; qu'un matin, le fils Touchard, dont le p&egrave;re
+&eacute;tait tonnelier au
+bout de la rue, vint lui demander la main de Rose, la seconde. Le coeur
+du vieux se mit &agrave; battre. Les Touchard &eacute;taient riches et
+bien pos&eacute;s; il
+avait d&eacute;cid&eacute;ment de la chance dans ses filles.</p>
+<p>La noce fut d&eacute;cid&eacute;e; et on r&eacute;solut qu'on la
+ferait d'importance. Elle
+aurait lieu &agrave; Sainte-Adresse, au restaurant de la m&egrave;re
+Jusa. Cela
+co&ucirc;terait bon, par exemple, ma foi tant pis, une fois
+n'&eacute;tait pas
+coutume.</p>
+<p>Mais un matin, comme le vieux &eacute;tait rentr&eacute; au logis
+pour d&eacute;jeuner, au
+moment o&ugrave; il se mettait &agrave; table avec ses deux filles, la
+porte s'ouvrit
+brusquement et Anna parut. Elle avait une toilette brillante, et des
+bagues, et un chapeau &agrave; plume. Elle &eacute;tait gentille comme
+un coeur avec
+tout &ccedil;a. Elle sauta au cou du p&egrave;re, qui n'eut pas le
+temps de dire &laquo;ouf&raquo;, puis elle tomba en pleurant dans les
+bras de ses deux soeurs,
+puis elle s'assit en s'essuyant les yeux et demanda une assiette pour
+manger la soupe avec la famille. Cette fois, le p&egrave;re Taille fut
+attendri jusqu'aux larmes &agrave; son tour, et il r&eacute;p&eacute;ta
+&agrave; plusieurs reprises: &laquo;C'est bien, &ccedil;a, petite,
+c'est bien, c'est bien.&raquo; Alors, elle
+dit tout
+de suite son affaire.&#8212;Elle ne voulait pas qu'on f&icirc;t la noce de
+Rose &agrave;
+Sainte-Adresse, elle ne voulait pas, ah! mais non. On la ferait chez
+elle, donc, cette noce, et &ccedil;a ne co&ucirc;terait rien au
+p&egrave;re. Ses
+dispositions &eacute;taient prises, tout arrang&eacute;, tout
+r&eacute;gl&eacute;; elle se chargeait
+de tout, voil&agrave;!</p>
+<p>Le vieux r&eacute;p&eacute;ta: &laquo;&Ccedil;a, c'est bien, petite,
+c'est
+bien&raquo;. Mais un scrupule
+lui vint. Les Touchard consentiraient-ils? Rose, la fianc&eacute;e,
+surprise,
+demanda: &laquo;Pourquoi qu'ils ne voudraient pas, donc? Laisse faire,
+je
+m'en
+charge, je vais en parler &agrave; Philippe, moi&raquo;.</p>
+<p>Elle en parla &agrave; son pr&eacute;tendu, en effet, le jour
+m&ecirc;me; et Philippe
+d&eacute;clara que &ccedil;a lui allait parfaitement. Le p&egrave;re et
+la m&egrave;re Touchard
+furent aussi ravis de faire un bon d&icirc;ner qui ne co&ucirc;terait
+rien. Et ils
+disaient: &laquo;&Ccedil;a sera bien, pour s&ucirc;r, vu que monsieur
+Dubois
+roule sur
+l'or&raquo;.</p>
+<p>Alors ils demand&egrave;rent la permission d'inviter une amie, Mlle
+Florence,
+la cuisini&egrave;re des gens du premier. Anna consentit &agrave; tout.</p>
+<p>Le mariage &eacute;tait fix&eacute; au dernier mardi du mois.</p>
+<br>
+<h4>II</h4>
+<br>
+<p>Apr&egrave;s la formalit&eacute; de la mairie et la
+c&eacute;r&eacute;monie religieuse, la noce se
+dirigea vers la maison d'Anna. Les Taille avaient amen&eacute;, de leur
+c&ocirc;t&eacute;,
+un cousin d'&acirc;ge, M. Sauvetanin, homme &agrave; r&eacute;flexions
+philosophiques,
+c&eacute;r&eacute;monieux et compass&eacute;, dont on attendait
+l'h&eacute;ritage, et une vieille
+tante, Mme Lamondois.</p>
+<p>M. Sauvetanin avait &eacute;t&eacute; d&eacute;sign&eacute; pour
+offrir son bras &agrave; Anna. On les
+avait accoupl&eacute;s, les jugeant les deux personnes les plus
+importantes et
+les plus distingu&eacute;es de la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+<p>D&egrave;s qu'on arriva devant la porte d'Anna, elle quitta
+imm&eacute;diatement son
+cavalier et courut en avant en d&eacute;clarant: &laquo;Je vais vous
+montrer
+le
+chemin.&raquo;</p>
+<p>Elle monta, en courant, l'escalier, tandis que la procession des
+invit&eacute;s
+suivait plus lentement.</p>
+<p>D&egrave;s que la jeune fille eut ouvert son logis elle se rangea
+pour laisser
+passer le monde qui d&eacute;filait devant elle en roulant de grands
+yeux et en
+tournant la t&ecirc;te de tous les c&ocirc;t&eacute;s pour voir ce luxe
+myst&eacute;rieux.</p>
+<p>La table &eacute;tait mise dans le salon, la salle &agrave; manger
+ayant &eacute;t&eacute; jug&eacute;e
+trop petite. Un restaurateur voisin avait lou&eacute; les couverts, et
+les
+carafes pleines de vin luisaient sous un rayon de soleil qui tombait
+d'une fen&ecirc;tre.</p>
+<p>Les dames p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent dans la chambre &agrave;
+coucher pour se d&eacute;barrasser de
+leurs ch&acirc;les et de leurs coiffures, et le p&egrave;re Touchard,
+debout sur la
+porte, clignait de l'oeil vers le lit bas et large, et faisait aux
+hommes des petits signes farceurs et bienveillants. Le p&egrave;re
+Taille, tr&egrave;s
+digne, regardait avec un orgueil intime l'ameublement somptueux de son
+enfant, et il allait de pi&egrave;ce en pi&egrave;ce, tenant toujours
+&agrave; la main son
+chapeau, inventoriant les objets d'un regard, marchant &agrave; la
+fa&ccedil;on d'un
+sacristain dans une &eacute;glise.</p>
+<p>Anna allait, venait, courait, donnait des ordres, h&acirc;tait le
+repas.</p>
+<p>Enfin, elle apparut sur le seuil de la salle &agrave; manger
+d&eacute;meubl&eacute;e, en
+criant: &laquo;Venez tous par ici une minute.&raquo; Les douze
+invit&eacute;s se
+pr&eacute;cipit&egrave;rent et aper&ccedil;urent douze verres de
+mad&egrave;re en couronne sur un
+gu&eacute;ridon.</p>
+<p>Rose et son mari se tenaient par la taille, s'embrassaient
+d&eacute;j&agrave; dans les
+coins. M. Sauvetanin ne quittait pas Anna de l'oeil, poursuivi sans
+doute par cette ardeur, par cette attente qui remuent les hommes,
+m&ecirc;me
+vieux et laids, aupr&egrave;s des femmes galantes, comme si elles
+devaient par
+m&eacute;tier, par obligation professionnelle, un peu d'elles &agrave;
+tous les m&acirc;les.</p>
+<p>Puis on se mit &agrave; table, et le repas commen&ccedil;a. Les
+parents occupaient un
+bout, les jeunes gens tout l'autre bout. Mme Touchard la m&egrave;re
+pr&eacute;sidait
+&agrave; droite, la jeune mari&eacute;e pr&eacute;sidait &agrave;
+gauche. Anna s'occupait de tous et
+de chacun, veillait &agrave; ce que les verres fussent toujours pleins
+et les
+assiettes toujours garnies. Une certaine g&ecirc;ne respectueuse, une
+certaine
+intimidation devant la richesse du logis et la solennit&eacute; du
+service
+paralysaient les convives. On mangeait bien, on mangeait bon, mais on
+ne
+rigolait pas comme on doit rigoler dans les noces. On se sentait dans
+une atmosph&egrave;re trop distingu&eacute;e, cela g&ecirc;nait. Mme
+Touchard, la m&egrave;re, qui
+aimait rire, t&acirc;chait d'animer la situation; et, comme on arrivait
+au
+dessert, elle cria: &laquo;Dis donc, Philippe, chante-nous quelque
+chose.&raquo;
+Son
+fils passait dans sa rue pour poss&eacute;der une des plus jolies voix
+du
+Havre.</p>
+<p>Le mari&eacute; aussit&ocirc;t se leva, sourit, et se tournant vers
+sa belle-soeur,
+par politesse et par galanterie, il chercha quelque chose de
+circonstance, de grave, de comme il faut, qu'il jugeait en harmonie
+avec
+le s&eacute;rieux du d&icirc;ner.</p>
+<p>Anna prit un air content et se renversa sur sa chaise pour
+&eacute;couter. Tous
+les visages devinrent attentifs et vaguement souriants.</p>
+<p>Le chanteur annon&ccedil;a &laquo;Le pain maudit&raquo;, et
+arrondissant le bras
+droit, ce
+qui fit remonter son habit dans son cou, il commen&ccedil;a:</p>
+<div style="margin-left: 120px;"><big>Il est un pain b&eacute;ni
+qu'&agrave; la terre &eacute;conome<br>
+Il nous faut arracher d'un bras victorieux.<br>
+C'est le pain du travail, celui que l'honn&ecirc;te homme,<br>
+Le soir, &agrave; ses enfants, apporte tout joyeux.<br>
+Mais il en est un autre, &agrave; mine tentatrice,<br>
+Pain maudit que l'Enfer pour nous damner sema <i>(bis)</i><br>
+Enfants, n'y touchez pas, car c'est le pain du vice!<br>
+Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-l&agrave;! <i>(bis.)</i></big><br>
+</div>
+<p>Toute la table applaudit avec fr&eacute;n&eacute;sie. Le p&egrave;re
+Touchard d&eacute;clara: &laquo;&Ccedil;a,
+c'est tap&eacute;.&raquo; La cuisini&egrave;re invit&eacute;e tourna
+dans sa
+main un cro&ucirc;ton
+qu'elle regardait avec attendrissement. M. Sauvetanin murmura:
+&laquo;Tr&egrave;s
+bien!&raquo; Et la tante Lamondois s'essuyait d&eacute;j&agrave; les
+yeux
+avec sa serviette.</p>
+<p>Le mari&eacute; annon&ccedil;a: &laquo;Deuxi&egrave;me
+couplet&raquo; et le
+lan&ccedil;a avec une &eacute;nergie
+croissante:</p>
+<div style="margin-left: 120px;"><big>Respect au malheureux qui, tout
+bris&eacute; par l'&acirc;ge,<br>
+Nous implore en passant sur le bord du chemin,<br>
+Mais fl&eacute;trissons celui qui, d&eacute;sertant l'ouvrage,<br>
+Alerte et bien portant, ose tendre la main.<br>
+Mendier sans besoin, c'est voler la vieillesse.<br>
+C'est voler l'ouvrier que le travail courba <i>(bis.)</i><br>
+Honte &agrave; celui qui vit du pain de la paresse,<br>
+Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-l&agrave; <i>(bis.)</i></big><br>
+</div>
+<p>Tous, m&ecirc;me les deux servants rest&eacute;s debout contre les
+murs, hurl&egrave;rent en
+choeur le refrain. Les voix fausses et pointues des femmes faisaient
+d&eacute;tonner les voix grasses des hommes.</p>
+<p>La tante et la mari&eacute;e pleuraient tout &agrave; fait. Le
+p&egrave;re Taille se mouchait
+avec un bruit de trombone, et le p&egrave;re Touchard affol&eacute;
+brandissait un
+pain tout entier jusqu'au milieu de la table. La cuisini&egrave;re amie
+laissait tomber des larmes muettes sur son cro&ucirc;ton qu'elle
+tourmentait
+toujours.</p>
+<p>M. Sauvetanin pronon&ccedil;a au milieu de l'&eacute;motion
+g&eacute;n&eacute;rale: &laquo;Voil&agrave; des
+choses saines, bien diff&eacute;rentes des gaudrioles.&raquo;</p>
+<p>Anna, troubl&eacute;e aussi, envoyait des baisers &agrave; sa soeur
+et lui montrait
+d'un signe amical son mari, comme pour la f&eacute;liciter.</p>
+<p>Le jeune homme, gris&eacute; par le succ&egrave;s, reprit:</p>
+<div style="margin-left: 120px;"><big>Dans ton simple r&eacute;duit,
+ouvri&egrave;re gentille,<br>
+Tu sembles &eacute;couter la voix du tentateur!<br>
+Pauvre enfant, va, crois-moi, ne quitte pas l'aiguille.<br>
+Tes parents n'ont que toi, toi seule es leur bonheur.<br>
+Dans un luxe honteux trouveras-tu des charmes<br>
+Lorsque, te maudissant, ton p&egrave;re expirera? <i>(bis)</i><br>
+Le pain du d&eacute;shonneur se p&eacute;trit dans les larmes.<br>
+Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-l&agrave;, <i>(bis.)</i></big><br>
+</div>
+<p>Seuls les deux servants et le p&egrave;re Touchard reprirent le
+refrain. Anna,
+toute p&acirc;le, avait baiss&eacute; les yeux. Le mari&eacute;,
+interdit, regardait autour
+de lui sans comprendre la cause de ce froid subit. La cuisini&egrave;re
+avait
+soudain l&acirc;ch&eacute; son cro&ucirc;ton comme s'il &eacute;tait
+devenu empoisonn&eacute;.</p>
+<p>M. Sauvetanin d&eacute;clara gravement, pour sauver la situation:
+&laquo;Le dernier
+couplet est de trop.&raquo; Le p&egrave;re Taille, rouge jusqu'aux
+oreilles,
+roulait
+des regards f&eacute;roces autour de lui.</p>
+<p>Alors Anna, qui avait les yeux pleins de larmes, dit aux valets
+d'une
+voix mouill&eacute;e, d'une voix de femme qui pleure: &laquo;Apportez
+le
+champagne.&raquo;</p>
+<p>Aussit&ocirc;t une joie secoua les invit&eacute;s. Les visages
+redevinrent radieux.
+Et comme le p&egrave;re Touchard, qui n'avait rien vu, rien senti, rien
+compris, brandissait toujours son pain et chantait tout seul, en le
+montrant aux convives:</p>
+<div style="margin-left: 120px;"><big>Chers enfants, gardez-vous de
+toucher ce pain-l&agrave;,</big><br>
+</div>
+<p>toute la noce, &eacute;lectris&eacute;e en voyant appara&icirc;tre
+les bouteilles coiff&eacute;es
+d'argent, reprit avec un bruit de tonnerre:</p>
+<div style="margin-left: 120px;"><big>Chers enfants, gardez-vous de
+toucher ce pain-l&agrave;.</big><br>
+</div>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<br>
+<a name="Les_Sabots"></a>
+<h3>Les Sabots</h3>
+<br>
+<p>Le vieux cur&eacute; bredouillait les derniers mots de son sermon
+au-dessus des
+bonnets blancs des paysannes et des cheveux rudes ou pommad&eacute;s
+des
+paysans. Les grands paniers des fermi&egrave;res venues de loin pour la
+messe
+&eacute;taient pos&eacute;s &agrave; terre &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+d'elles; et la lourde chaleur d'un jour de
+juillet d&eacute;gageait de tout le monde une odeur de b&eacute;tail,
+un fumet de
+troupeau. Les voix des coqs entraient par la grande porte ouverte, et
+aussi les meuglements des vaches couch&eacute;es dans un champ voisin.
+Parfois
+un souffle d'air charg&eacute; d'aromes des champs s'engouffrait sous
+le
+portail et, en soulevant sur son passage les longs rubans des
+coiffures,
+il allait faire vaciller sur l'autel les petites flammes jaunes au bout
+des cierges &laquo;... Comme le d&eacute;sire le bon Dieu. Ainsi
+soit-il!&raquo;
+pronon&ccedil;ait le pr&ecirc;tre. Puis il se tut, ouvrit un livre et
+se mit, comme
+chaque semaine, &agrave; recommander &agrave; ses ouailles les petites
+affaires
+intimes de la commune. C'&eacute;tait un vieux homme &agrave; cheveux
+blancs qui
+administrait la paroisse depuis bient&ocirc;t quarante ans, et le
+pr&ocirc;ne lui
+servait pour communiquer famili&egrave;rement avec tout son monde.</p>
+<p>Il reprit: &laquo;Je recommande &agrave; vos pri&egrave;res
+D&eacute;sir&eacute; Vallin, qu'est bien
+malade et aussi la Paumelle qui ne se remet pas vite de ses
+couches.&raquo;</p>
+<p>Il ne savait plus; il cherchait les bouts de papier pos&eacute;s
+dans un
+br&eacute;viaire. Il en retrouva deux enfin, et continua: &laquo;Il ne
+faut
+pas que
+les gar&ccedil;ons et les filles viennent comme &ccedil;a, le soir,
+dans le cimeti&egrave;re,
+ou bien je pr&eacute;viendrai le garde-champ&ecirc;tre.&#8212;M.
+C&eacute;saire Omont voudrait
+bien trouver une jeune fille honn&ecirc;te comme servante.&raquo; Il
+r&eacute;fl&eacute;chit
+encore quelques secondes, puis ajouta: &laquo;C'est tout, mes
+fr&egrave;res,
+c'est la
+gr&acirc;ce que je vous souhaite au nom du P&egrave;re, et du Fils, et
+du
+Saint-Esprit.&raquo;</p>
+<p>Et il descendit de la chaire pour terminer sa messe.</p>
+<br>
+<hr style="width: 45%;"><br>
+<p>Quand les Malandain furent rentr&eacute;s dans leur
+chaumi&egrave;re, la derni&egrave;re du
+hameau de la Sabli&egrave;re, sur la route de Fourville, le
+p&egrave;re, un vieux
+petit paysan sec et rid&eacute;, s'assit devant la table, pendant que
+sa femme
+d&eacute;crochait la marmite et que sa fille Ad&eacute;la&iuml;de
+prenait dans le buffet
+les verres et les assiettes, et il dit: &laquo;&Ccedil;a s'rait
+p't'&ecirc;tre bon, c'te
+place chez ma&icirc;tr' Omont, vu que le v'l&agrave; veuf, que sa bru
+l'aime pas,
+qu'il est seul et qu'il a d'quoi. J'ferions p't'&ecirc;tre ben d'y
+envoyer
+Ad&eacute;la&iuml;de.&raquo;</p>
+<p>La femme posa sur la table la marmite toute noire, enleva le
+couvercle,
+et, pendant que montait au plafond une vapeur de soupe pleine d'une
+odeur de choux, elle r&eacute;fl&eacute;chit.</p>
+<p>L'homme reprit: &laquo;Il a d'quoi, pour s&ucirc;r. Mais qu'il
+faudrait
+&ecirc;tre
+d&eacute;gourdi et qu'Ad&eacute;la&iuml;de l'est pas un brin.&raquo;</p>
+<p>La femme alors articula: &laquo;J'pourrions voir tout
+d'm&ecirc;me.&raquo; Puis,
+se
+tournant vers sa fille, une gaillarde &agrave; l'air niais, aux cheveux
+jaunes,
+aux grosses joues rouges comme la peau des pommes, elle cria:
+&laquo;T'entends, grande b&ecirc;te. T'iras chez ma&icirc;t' Omont
+t'proposer
+comme
+servante, et tu f'ras tout c'qu'il te commandera.&raquo;</p>
+<p>La fille se mit &agrave; rire sottement sans r&eacute;pondre. Puis
+tous trois
+commenc&egrave;rent &agrave; manger.</p>
+<p>Au bout de dix minutes, le p&egrave;re reprit: &laquo;&Eacute;coute
+un
+mot, la fille, et
+t&acirc;che d'n' point te mettre en d&eacute;faut sur ce que j'vas te
+dire....&raquo;</p>
+<p>Et il lui tra&ccedil;a en termes lents et minutieux toute une
+r&egrave;gle de
+conduite, pr&eacute;voyant les moindres d&eacute;tails, la
+pr&eacute;parant &agrave; cette conqu&ecirc;te
+d'un vieux veuf mal avec sa famille.</p>
+<p>La m&egrave;re avait cess&eacute; de manger pour &eacute;couter et
+elle demeurait, la
+fourchette &agrave; la main, les yeux sur son homme et sur sa fille
+tour &agrave;
+tour, suivant cette instruction avec une attention concentr&eacute;e et
+muette.</p>
+<p>Ad&eacute;la&iuml;de restait inerte, le regard errant et vague,
+docile et stupide.</p>
+<p>D&egrave;s que le repas fut termin&eacute; la m&egrave;re lui fit
+mettre son bonnet, et elles
+partirent toutes deux pour aller trouver M. C&eacute;saire Omont. Il
+habitait
+une sorte de petit pavillon de briques adoss&eacute; aux
+b&acirc;timents
+d'exploitation qu'occupaient ses fermiers. Car il s'&eacute;tait
+retir&eacute; du
+faire-valoir, pour vivre de ses rentes.</p>
+<p>Il avait environ cinquante-cinq ans; il &eacute;tait gros, Jovial et
+bourru
+comme un homme riche. Il riait et criait &agrave; faire tomber les
+murs,
+buvait du cidre et de l'eau-de-vie &agrave; pleins verres, et passait
+encore
+pour chaud, malgr&eacute; son &acirc;ge.</p>
+<p>Il aimait &agrave; se promener dans les champs, les mains
+derri&egrave;re le dos,
+enfon&ccedil;ant ses sabots de bois dans la terre grasse,
+consid&eacute;rant la lev&eacute;e
+du bl&eacute; ou la floraison des colzas d'un oeil d'amateur &agrave;
+son aise, qui
+aime &ccedil;a, mais qui ne se la foule plus.</p>
+<p>On disait de lui: &laquo;C'est un p&egrave;re Bontemps, qui n'est
+pas bien
+lev&eacute; tous
+les jours.&raquo;</p>
+<p>Il re&ccedil;ut les deux femmes, le ventre &agrave; table, achevant
+son caf&eacute;. Et, se
+renversant, il demanda:</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que vous d&eacute;sirez?</p>
+<p>La m&egrave;re prit la parole:</p>
+<p>&#8212;C'est no't fille Ad&eacute;la&iuml;de que j'viens vous proposer
+pour servante, vu
+c'qu'a dit &ccedil;u matin monsieur le cur&eacute;.</p>
+<p>Ma&icirc;tre Omont consid&eacute;ra la fille, puis, brusquement:</p>
+<p>&#8212;Quel &acirc;ge qu'elle a, c'te grande bique-l&agrave;?</p>
+<p>&#8212;Vingt-un ans &agrave; la Saint-Michel, monsieur Omont.</p>
+<p>&#8212;C'est bien; all'aura quinze francs par mois et l'fricot.
+J'l'attends
+d'main, pour faire ma soupe du matin.</p>
+<p>Et il cong&eacute;dia les deux femmes.</p>
+<p>Ad&eacute;la&iuml;de entra en fonctions le lendemain et se mit
+&agrave; travailler dur,
+sans dire un mot, comme elle faisait chez ses parents.</p>
+<p>Vers neuf heures, comme elle nettoyait les carreaux de la cuisine,
+monsieur Omont la h&eacute;la.</p>
+<p>&#8212;Ad&eacute;la&iuml;de!</p>
+<p>Elle accourut.</p>
+<p>&#8212;Me v'l&agrave;, not' ma&icirc;tre.</p>
+<p>D&egrave;s qu'elle fut en face de lui, les mains rouges et
+abandonn&eacute;es, l'oeil
+troubl&eacute;, il d&eacute;clara:</p>
+<p>&#8212;&Eacute;coute un peu, qu'il n'y ait pas d'erreur entre nous. T'es
+ma
+servante, mais rien de plus. T'entends. Nous ne m&ecirc;lerons point
+nos
+sabots.</p>
+<p>&#8212;Oui, not' ma&icirc;tre.</p>
+<p>&#8212;Allons, c'est bien, va &agrave; ton ouvrage.</p>
+<p>Et elle alla reprendre sa besogne.</p>
+<p>A midi elle servit le d&icirc;ner du ma&icirc;tre dans sa petite
+salle &agrave; papier
+peint, puis, quand la soupe fut sur la table, elle alla pr&eacute;venir
+M.
+Omont.</p>
+<p>&#8212;C'est servi, not' ma&icirc;tre.</p>
+<p>Il entra, s'assit, regarda autour de lui, d&eacute;plia sa
+serviette, h&eacute;sita
+une seconde, puis, d'une voix de tonnerre:</p>
+<p>&#8212;Ad&eacute;la&iuml;de!</p>
+<p>Elle arriva, effar&eacute;e. Il cria comme s'il allait la massacrer.</p>
+<p>&#8212;Eh bien, nom de D ... et t&eacute;, ousqu'est ta place?</p>
+<p>&#8212;Mais ... not'ma&icirc;tre ...</p>
+<p>Il hurlait:</p>
+<p>&laquo;&#8212;J'aime pas manger tout seul, nom de D ...; tu vas te mett'
+l&agrave; ou bien
+foutre le camp si tu n'veux pas. Va chercher t'n assiette et ton
+verre.&raquo;</p>
+<p>&Eacute;pouvant&eacute;e, elle apporta son couvert en balbutiant:</p>
+<p>&#8212;Me v'l&agrave;, not' ma&icirc;tre.</p>
+<p>Et elle s'assit en face de lui.</p>
+<p>Alors il devint jovial; il trinquait, tapait sur la table, racontait
+des
+histoires qu'elle &eacute;coutait les yeux baiss&eacute;s, sans oser
+prononcer un mot.</p>
+<p>De temps en temps elle se levait pour aller chercher du pain, du
+cidre,
+des assiettes.</p>
+<p>En apportant le caf&eacute;, elle ne d&eacute;posa qu'une tasse
+devant lui, alors,
+repris de col&egrave;re, il grogna:</p>
+<p>&#8212;Eh bien, et pour t&eacute;?</p>
+<p>&#8212;J'n'en prends point, not' ma&icirc;tre.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi que tu n'en prends point?</p>
+<p>&#8212;Parce que je l'aime point.</p>
+<p>Alors il &eacute;clata de nouveau:</p>
+<p>&#8212;J'aime pas prend' mon caf&eacute; tout seul, nom de D ... Si tu
+n'veux pas
+t'mett' &agrave; en prendre itou, tu vas foutre le camp, nom de D ...
+Va
+chercher une tasse et plus vite que &ccedil;a.</p>
+<p>Elle alla chercher une tasse, se rassit, go&ucirc;ta la noire
+liqueur, fit la
+grimace, mais, sous l'oeil furieux du ma&icirc;tre, avala jusqu'au
+bout. Puis
+il fallut boire le premier verre d'eau-de-vie de la rincette, le second
+du pousse-rincette, et le troisi&egrave;me du coup-de-pied-au-cul.</p>
+<p>Et M. Omont la cong&eacute;dia.</p>
+<p>&#8212;Va laver ta vaisselle maintenant, t'es une bonne fille.</p>
+<p>Il en fut de m&ecirc;me au d&icirc;ner. Puis elle dut faire sa
+partie de dominos,
+puis il l'envoya se mettre au lit.</p>
+<p>&#8212;Va te coucher, je monterai tout &agrave; l'heure.</p>
+<p>Et elle gagna sa chambre, une mansarde sous le toit. Elle fit sa
+pri&egrave;re,
+se d&eacute;v&ecirc;tit et se glissa dans ses draps. Mais soudain elle
+bondit,
+effar&eacute;e. Un cri furieux faisait trembler la maison:</p>
+<p>&#8212;Ad&eacute;la&iuml;de?</p>
+<p>Elle ouvrit sa porte et r&eacute;pondit de son grenier:</p>
+<p>&#8212;Me v'l&agrave;, not' ma&icirc;tre.</p>
+<p>&#8212;Ousque t'es?</p>
+<p>&#8212;Mais j'suis dans mon lit, donc, not' ma&icirc;tre.</p>
+<p>Alors il vocif&eacute;ra:</p>
+<p>&#8212;Veux-tu bien descendre, nom de D ... J'aime pas coucher tout seul,
+nom
+de D ..., et si tu n'veux point, tu vas me foutre le camp, nom de D ...</p>
+<p>Alors, elle r&eacute;pondit d'en haut, &eacute;perdue, cherchant sa
+chandelle:</p>
+<p>&#8212;Me v'l&agrave;, not' ma&icirc;tre!</p>
+<p>Et il entendit ses petits sabots d&eacute;couverts battre le sapin
+de
+l'escalier; et, quand elle fut arriv&eacute;e aux derni&egrave;res
+marches, il la prit
+par le bras, et d&egrave;s qu'elle eut laiss&eacute; devant la porte
+ses &eacute;troites
+chaussures de bois &agrave; c&ocirc;t&eacute; des grosses galoches du
+ma&icirc;tre, il la poussa
+dans sa chambre en grognant:</p>
+<p>&#8212;Plus vite que &ccedil;a, donc, nom de D ...!</p>
+<p>Et elle r&eacute;p&eacute;tait sans cesse, ne sachant plus ce
+qu'elle disait:</p>
+<p>&#8212;Me v'l&agrave;, me v'l&agrave;, not' ma&icirc;tre.</p>
+<br>
+<hr style="width: 45%;"><br>
+<p>Six mois apr&egrave;s, comme elle allait voir ses parents, un
+dimanche, son
+p&egrave;re l'examina curieusement, puis demanda:</p>
+<p>&#8212;T'es-ti point grosse?</p>
+<p>Elle restait stupide, regardant son ventre, r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+<p>&#8212;Mais non, je n'crois point.</p>
+<p>Alors, il l'interrogea, voulant tout savoir:</p>
+<p>&#8212;Dis-m&eacute; si vous n'avez point, qu&eacute;que soir,
+m&ecirc;l&eacute; vos sabots?</p>
+<p>&#8212;Oui, je les ons m&ecirc;l&eacute;s l'premier soir et puis l's
+autres.</p>
+<p>&#8212;Mais t'es pleine, grande futaille.</p>
+<p>Elle se mit &agrave; sangloter, balbutiant:</p>
+<p>&#8212;J'savais ti, m&eacute;? J'savais ti, m&eacute;?</p>
+<p>Le p&egrave;re Malandain la guettait, l'oeil &eacute;veill&eacute;,
+la mine satisfaite. Il
+demanda:</p>
+<p>&#8212;Qu&eacute;que tu ne savais point?</p>
+<p>Elle pronon&ccedil;a, &agrave; travers ses pleurs:</p>
+<p>&#8212;J'savais ti, m&eacute;, que &ccedil;a se faisait comme &ccedil;a
+d's'&eacute;fants!</p>
+<p>Sa m&egrave;re rentrait. L'homme articula, sans col&egrave;re:</p>
+<p>&#8212;La v'l&agrave; grosse, &agrave; c't'heure.</p>
+<p>Mais la femme se f&acirc;cha, r&eacute;volt&eacute;e d'instinct,
+injuriant &agrave; pleine gueule
+sa fille en larmes, la traitant de &laquo;manante&raquo; et de
+&laquo;tra&icirc;n&eacute;e&raquo;.</p>
+<p>Alors le vieux la fit taire. Et comme il prenait sa casquette pour
+causer de leurs affaires avec ma&icirc;t' C&eacute;saire Omont, il
+d&eacute;clara:</p>
+<p>&#8212;All' est tout d'm&ecirc;me encore pu sotte que j'aurais cru. All'
+n'savait
+point c'qu'all' faisait, c'te niente.</p>
+<p>Au pr&ocirc;ne du dimanche suivant, le vieux cur&eacute; publiait
+les bans de M.
+Onufre-C&eacute;saire Omont avec C&eacute;leste-Ad&eacute;la&iuml;de
+Malandain.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<br>
+<a name="La_Buche"></a>
+<h3>La B&ucirc;che</h3>
+<br>
+<p>Le salon &eacute;tait petit, tout envelopp&eacute; de teintures
+&eacute;paisses, et
+discr&egrave;tement odorant. Dans une chemin&eacute;e large, un grand
+feu flambait;
+tandis qu'une seule lampe pos&eacute;e sur le coin de la
+chemin&eacute;e versait une
+lumi&egrave;re molle, ombr&eacute;e par un abat-jour d'ancienne
+dentelle, sur les deux
+personnes qui causaient.</p>
+<p>Elle, la ma&icirc;tresse de la maison, une vieille &agrave; cheveux
+blancs, mais une
+de ces vieilles adorables dont la peau sans rides est lisse comme un
+fin
+papier et parfum&eacute;e, tout impr&eacute;gn&eacute;e de parfums,
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e jusqu'&agrave; la chair
+vive par les essences fines dont elle se baigne, depuis si longtemps,
+l'&eacute;piderme: une vieille qui sent, quand on lui baise la main,
+l'odeur
+l&eacute;g&egrave;re qui vous saute &agrave; l'odorat lorsqu'on ouvre
+une bo&icirc;te de poudre
+d'iris florentine.</p>
+<p>Lui &eacute;tait un ami d'autrefois, rest&eacute; gar&ccedil;on, un
+ami de toutes les
+semaines, un compagnon de voyage dans l'existence. Rien de plus
+d'ailleurs.</p>
+<p>Ils avaient cess&eacute; de causer depuis une minute environ, et
+tous deux
+regardaient le feu, r&ecirc;vant &agrave; n'importe quoi, en l'un de
+ces silences
+amis des gens qui n'ont point besoin de parler toujours pour se plaire
+l'un pr&egrave;s de l'autre.</p>
+<p>Et soudain une grosse b&ucirc;che, une souche h&eacute;riss&eacute;e
+de racines enflamm&eacute;es,
+croula. Elle bondit par-dessus les chenets, et, lanc&eacute;e dans le
+salon,
+roula sur le tapis en jetant des &eacute;clats de feu tout autour
+d'elle.</p>
+<p>La vieille femme, avec un petit cri, se dressa comme pour fuir,
+tandis
+que lui, &agrave; coup de botte, rejetait dans la chemin&eacute;e
+l'&eacute;norme charbon et
+ratissait de sa semelle toutes les &eacute;claboussures ardentes
+r&eacute;pandues
+autour.</p>
+<p>Quand le d&eacute;sastre fut r&eacute;par&eacute;, une forte odeur
+de roussi se r&eacute;pandit; et
+l'homme se rasseyant en face de son amie, la regarda en souriant:
+&laquo;Et
+voil&agrave;, dit-il en montrant la b&ucirc;che replac&eacute;e dans
+l'&acirc;tre, voil&agrave; pourquoi
+je ne me suis jamais mari&eacute;.&raquo;</p>
+<p>Elle le consid&eacute;ra, tout &eacute;tonn&eacute;e, avec cet oeil
+curieux des femmes qui
+veulent savoir, cet oeil des femmes qui ne sont plus toutes jeunes,
+o&ugrave;
+la curiosit&eacute; est r&eacute;fl&eacute;chie, compliqu&eacute;e,
+souvent malicieuse; et elle
+demanda: &laquo;Comment &ccedil;a?&raquo;</p>
+<p>Il reprit: &laquo;Oh! c'est toute une histoire, une assez triste et
+vilaine
+histoire.</p>
+<p>Mes anciens camarades se sont souvent &eacute;tonn&eacute;s du froid
+survenu tout &agrave;
+coup entre un de mes meilleurs amis qui s'appelait, de son petit nom,
+Julien, et moi. Ils ne comprenaient point comment deux intimes, deux
+ins&eacute;parables comme nous &eacute;tions, avaient pu tout &agrave;
+coup devenir presque
+&eacute;trangers l'un &agrave; l'autre. Or, voici le secret de notre
+&eacute;loignement.</p>
+<p>Lui et moi, nous habitions ensemble, autrefois. Nous ne nous
+quittions
+jamais; et l'amiti&eacute; qui nous liait semblait si forte que rien
+n'aurait
+pu la briser.</p>
+<p>Un soir, en rentrant, il m'annon&ccedil;a son mariage.</p>
+<p>Je re&ccedil;us un coup dans la poitrine, comme s'il m'avait
+vol&eacute; ou trahi.
+Quand un ami se marie, c'est fini, bien fini. L'affection jalouse d'une
+femme, cette affection ombrageuse, inqui&egrave;te et charnelle, ne
+tol&egrave;re
+point l'attachement vigoureux et franc, cet attachement d'esprit, de
+coeur et de confiance qui existe entre deux hommes.</p>
+<p>Voyez-vous, madame, quel que soit l'amour qui les soude l'un
+&agrave; l'autre,
+l'homme et la femme sont toujours &eacute;trangers d'&acirc;me,
+d'intelligence; ils
+restent deux bellig&eacute;rants; ils sont d'une race
+diff&eacute;rente; il faut qu'il
+y ait toujours un dompteur et un dompt&eacute;, un ma&icirc;tre et un
+esclave; tant&ocirc;t
+l'un, tant&ocirc;t l'autre; ils ne sont jamais deux &eacute;gaux. Ils
+s'&eacute;treignent
+les mains, leurs mains frissonnantes d'ardeur; ils ne se les serrent
+jamais d'une large et forte pression loyale, de cette pression qui
+semble ouvrir les coeurs, les mettre &agrave; nu, dans un &eacute;lan
+de sinc&egrave;re et
+forte et virile affection. Les sages, au lieu de se marier et de
+procr&eacute;er, comme consolation pour les vieux jours, des enfants
+qui les
+abandonneront, devraient chercher un bon et solide ami, et vieillir
+avec
+lui dans cette communion de pens&eacute;es qui ne peut exister qu'entre
+deux
+hommes.</p>
+<p>Enfin mon ami Julien se maria. Elle &eacute;tait jolie, sa femme,
+charmante,
+une petite blonde frisott&eacute;e, vive, potel&eacute;e, qui semblait
+l'adorer.</p>
+<p>D'abord, j'allais peu dans la maison, craignant de g&ecirc;ner leur
+tendresse,
+me sentant de trop entre eux. Ils semblaient pourtant m'attirer,
+m'appeler sans cesse, et m'aimer.</p>
+<p>Peu &agrave; peu je me laissai s&eacute;duire par le charme doux de
+cette vie commune;
+et je d&icirc;nais souvent chez eux; et souvent, rentr&eacute; chez moi
+la nuit, je
+songeais &agrave; faire comme lui, &agrave; prendre une femme, trouvant
+bien triste &agrave;
+pr&eacute;sent ma maison vide.</p>
+<p>Eux, paraissaient se ch&eacute;rir, ne se quittaient point. Or, un
+soir, Julien
+m'&eacute;crivit de venir d&icirc;ner. J'y allai. &laquo;Mon bon,
+dit-il, il
+va falloir que
+je m'absente, en sortant de table, pour une affaire. Je ne serai pas de
+retour avant onze heures; mais &agrave; onze heures pr&eacute;cises, je
+rentrerai.
+J'ai compt&eacute; sur toi pour tenir compagnie &agrave; Berthe.&raquo;</p>
+<p>La jeune femme sourit: &laquo;C'est moi, d'ailleurs, qui ai eu
+l'id&eacute;e de vous
+envoyer chercher&raquo;, reprit-elle.</p>
+<p>Je lui serrai la main: &laquo;Vous &ecirc;tes gentille comme
+tout.&raquo; Et je
+sentis sur
+mes doigts une amicale et longue pression. Je n'y pris pas garde. On se
+mit &agrave; table; et, d&egrave;s huit heures, Julien nous quittait.</p>
+<p>Aussit&ocirc;t qu'il fut parti, une sorte de g&ecirc;ne
+singuli&egrave;re naquit
+brusquement entre sa femme et moi. Nous ne nous &eacute;tions encore
+jamais
+trouv&eacute;s seuls, et, malgr&eacute; notre intimit&eacute;
+grandissant chaque jour, le
+t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te nous pla&ccedil;ait dans une situation
+nouvelle. Je parlai d'abord
+de choses vagues, de ces choses insignifiantes dont on emplit les
+silences embarrassants. Elle ne r&eacute;pondit rien et restait en face
+de moi,
+de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la chemin&eacute;e, la t&ecirc;te
+baiss&eacute;e, le regard ind&eacute;cis, un
+pied tendu vers la flamme, comme perdue en une difficile
+m&eacute;ditation.
+Quand je fus &agrave; sec d'id&eacute;es banales, je me tus. C'est
+&eacute;tonnant comme il
+est difficile quelquefois de trouver des choses &agrave; dire. Et puis,
+je
+sentais du nouveau dans l'air, je sentais de l'invisible, un je ne sais
+quoi impossible &agrave; exprimer, cet avertissement myst&eacute;rieux
+qui vous
+pr&eacute;vient des intentions secr&egrave;tes, bonnes ou mauvaises,
+d'une autre
+personne &agrave; votre &eacute;gard.</p>
+<p>Ce p&eacute;nible silence dura quelque temps. Puis Berthe me dit:
+&laquo;Mettez donc
+une b&ucirc;che au feu, mon ami, vous voyez bien qu'il va
+s'&eacute;teindre.&raquo;
+J'ouvris le coffre &agrave; bois, plac&eacute; juste comme le
+v&ocirc;tre, et je pris une
+b&ucirc;che, la plus grosse b&ucirc;che, que je pla&ccedil;ai en
+pyramide sur les autres
+morceaux aux trois quarts consum&eacute;s.</p>
+<p>Et le silence recommen&ccedil;a.</p>
+<p>Au bout de quelques minutes, la b&ucirc;che flambait de telle
+fa&ccedil;on qu'elle
+nous grillait la figure. La jeune femme releva sur moi ses yeux, des
+yeux qui me parurent &eacute;tranges. &laquo;Il fait trop chaud,
+maintenant,
+dit-elle; allons donc l&agrave;-bas, sur le canap&eacute;.&raquo; Et
+nous
+voil&agrave; partis sur
+le canap&eacute;. Puis tout &agrave; coup, me regardant bien en face:
+&laquo;Qu'est-ce que
+vous feriez si une femme vous disait qu'elle vous aime?&raquo;</p>
+<p>Je r&eacute;pondis, fort interloqu&eacute;: &laquo;Ma foi, le cas
+n'est
+pas pr&eacute;vu, et puis,
+&ccedil;a d&eacute;pendrait de la femme.&raquo;</p>
+<p>Alors, elle se mit &agrave; rire, d'un rire sec, nerveux,
+fr&eacute;missant, un de ces
+rires faux qui semblent devoir casser les verres fins, et elle ajouta:</p>
+<p>&laquo;Les hommes ne sont jamais audacieux ni malins.&raquo;</p>
+<p>Elle se tut, puis reprit:</p>
+<p>&laquo;Avez-vous quelquefois &eacute;t&eacute; amoureux, monsieur
+Paul?&raquo;</p>
+<p>Je l'avouai, oui, j'avais &eacute;t&eacute; amoureux.</p>
+<p>&laquo;Racontez-moi &ccedil;a,&raquo; dit-elle.</p>
+<p>Je lui racontai une histoire quelconque. Elle m'&eacute;coutait
+attentivement,
+avec des marques fr&eacute;quentes d'improbation et de m&eacute;pris;
+et soudain: &laquo;Non, vous n'y entendez rien. Pour que l'amour
+f&ucirc;t bon, il
+faudrait, il
+me semble, qu'il boulevers&acirc;t le coeur, tord&icirc;t les nerfs et
+ravage&acirc;t la
+t&ecirc;te; il faudrait qu'il f&ucirc;t&#8212;comment dirai-je?&#8212;dangereux,
+terrible
+m&ecirc;me, presque criminel, presque sacril&egrave;ge, qu'il f&ucirc;t
+une sorte de
+trahison; je veux dire qu'il a besoin de rompre des obstacles
+sacr&eacute;s,
+des lois, des liens fraternels; quand l'amour est tranquille, facile,
+sans p&eacute;rils, l&eacute;gal, est-ce bien de l'amour?&raquo;</p>
+<p>Je ne savais plus quoi r&eacute;pondre, et je jetais en
+moi-m&ecirc;me cette
+exclamation philosophique: O cervelle f&eacute;minine, te voil&agrave;
+bien!</p>
+<p>Elle avait pris, en parlant, un petit air indiff&eacute;rent,
+sainte-nitouche;
+et, appuy&eacute;e sur les coussins, elle s'&eacute;tait
+allong&eacute;e, couch&eacute;e, la t&ecirc;te
+contre mon &eacute;paule, la robe un peu relev&eacute;e, laissant voir
+un bas de soie
+rouge que les &eacute;clats du foyer enflammaient par instants.</p>
+<p>Au bout d'une minute: &laquo;Je vous fais peur&raquo;, dit-elle. Je
+protestai.
+Elle
+s'appuya tout &agrave; fait contre ma poitrine et, sans me regarder:
+&laquo;Si je
+vous disais, moi, que je vous aime, que feriez-vous?&raquo; Et avant
+que
+j'eusse pu trouver ma r&eacute;ponse, ses bras avaient pris mon cou,
+avaient
+attir&eacute; brusquement ma t&ecirc;te, et ses l&egrave;vres
+joignaient les miennes. Ah! ma
+ch&egrave;re amie, je vous r&eacute;ponds que je ne m'amusais pas!
+Quoi! tromper
+Julien? devenir l'amant de cette petite folle perverse et rus&eacute;e,
+effroyablement sensuelle sans doute, &agrave; qui son mari
+d&eacute;j&agrave; ne suffisait
+plus! Trahir sans cesse, tromper toujours, jouer l'amour pour le seul
+attrait du fruit d&eacute;fendu, du danger brav&eacute;, de
+l'amiti&eacute; trahie! Non, cela
+ne m'allait gu&egrave;re. Mais que faire? Imiter Joseph! r&ocirc;le
+fort sot et, de
+plus, fort difficile, car elle &eacute;tait affolante en sa perfidie,
+cette
+fille, et enflamm&eacute;e d'audace, et palpitante et acharn&eacute;e.
+Oh! que celui
+qui n'a jamais senti sur sa bouche le baiser profond d'une femme
+pr&ecirc;te &agrave;
+se donner, me jette la premi&egrave;re pierre ...</p>
+<p>... Enfin, une minute de plus ... vous comprenez, n'est-ce pas? Une
+minute de plus et ... j'&eacute;tais ... non, elle &eacute;tait ...
+pardon, c'est lui
+qui l'&eacute;tait!... ou plut&ocirc;t qui l'aurait &eacute;t&eacute;,
+quand voil&agrave; qu'un bruit
+terrible nous fit bondir.</p>
+<p>La b&ucirc;che, oui, la b&ucirc;che, madame,
+s'&eacute;lan&ccedil;ait dans le salon, renversant la
+pelle, le garde-feu, roulant comme un ouragan de flamme, incendiant le
+tapis et se g&icirc;tant sous un fauteuil qu'elle allait
+infailliblement
+flamber.</p>
+<p>Je me pr&eacute;cipitai comme un fou, et pendant que je repoussais
+dans la
+chemin&eacute;e le tison sauveur, la porte brusquement s'ouvrit!
+Julien, tout
+joyeux, rentrait. Il s'&eacute;cria: &laquo;Je suis libre, l'affaire
+est
+finie deux
+heures plus t&ocirc;t!&raquo;</p>
+<p>Oui, mon amie, sans la b&ucirc;che, j'&eacute;tais pinc&eacute; en
+flagrant d&eacute;lit. Et vous
+apercevez d'ici les cons&eacute;quences!</p>
+<p>Or, je fis en sorte de n'&ecirc;tre plus repris dans une situation
+pareille,
+jamais, jamais. Puis je m'aper&ccedil;us que Julien me battait froid,
+comme on
+dit. Sa femme &eacute;videmment sapait notre amiti&eacute;; et peu
+&agrave; peu il m'&eacute;loigna
+de chez lui; et nous avons cess&eacute; de nous voir. Je ne me suis
+point
+mari&eacute;. Cela ne doit plus vous &eacute;tonner.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<br>
+<a name="Magnetisme"></a>
+<h3>Magn&eacute;tisme</h3>
+<br>
+<p>C'&eacute;tait &agrave; la fin d'un d&icirc;ner d'hommes, &agrave;
+l'heure des interminables
+cigares et des incessants petits verres, dans la fum&eacute;e et
+l'engourdissement chaud des digestions, dans le l&eacute;ger trouble
+des t&ecirc;tes
+apr&egrave;s tant de viandes et de liqueurs absorb&eacute;es et
+m&ecirc;l&eacute;es.</p>
+<p>On vint &agrave; parler du magn&eacute;tisme, des tours de Donato et
+des exp&eacute;riences
+du docteur Charcot. Soudain ces hommes sceptiques, aimables,
+indiff&eacute;rents &agrave; toute religion, se mirent &agrave;
+raconter des faits &eacute;tranges,
+des histoires incroyables mais arriv&eacute;es, affirmaient-ils,
+retombant
+brusquement en des croyances superstitieuses, se cramponnant &agrave;
+ce
+dernier reste de merveilleux, devenus d&eacute;vots, &agrave; ce
+myst&egrave;re du
+magn&eacute;tisme, le d&eacute;fendant au nom de la science.</p>
+<p>Un seul souriait, un vigoureux gar&ccedil;on, grand coureur de
+filles et
+chasseur de femmes, chez qui une incroyance &agrave; tout
+s'&eacute;tait ancr&eacute;e si
+fortement qu'il n'admettait m&ecirc;me point la discussion.</p>
+<p>Il r&eacute;p&eacute;tait en ricanant: &laquo;Des blagues! des
+blagues!
+des blagues! Nous ne
+discuterons pas Donato qui est tout simplement un tr&egrave;s malin
+faiseur de
+tours. Quant &agrave; M. Charcot qu'on dit &ecirc;tre un remarquable
+savant, il me
+fait l'effet de ces conteurs dans le genre d'Edgar Poe, qui finissent
+par devenir fous &agrave; force de r&eacute;fl&eacute;chir &agrave;
+d'&eacute;tranges cas de folie. Il a
+constat&eacute; des ph&eacute;nom&egrave;nes nerveux inexpliqu&eacute;s
+et encore inexplicables, il
+marche dans cet inconnu qu'on explore chaque jour, et ne pouvant
+toujours comprendre ce qu'il voit, il se souvient trop peut-&ecirc;tre
+des
+explications eccl&eacute;siastiques des myst&egrave;res. Et puis je
+voudrais
+l'entendre parler, ce serait tout autre chose que ce que vous
+r&eacute;p&eacute;tez.&raquo;</p>
+<p>Il y eut autour de l'incr&eacute;dule une sorte de mouvement de
+piti&eacute;, comme
+s'il avait blasph&eacute;m&eacute; dans une assembl&eacute;e de moines.</p>
+<p>Un de ces messieurs s'&eacute;cria:</p>
+<p>&#8212;Il y a eu pourtant des miracles autrefois.</p>
+<p>Mais l'autre r&eacute;pondit:</p>
+<p>&#8212;Je le nie. Pourquoi n'y en aurait-il plus?</p>
+<p>Alors chacun apporta un fait, des pressentiments fantastiques, des
+communications d'&acirc;mes &agrave; travers de longs espaces, des
+influences
+secr&egrave;tes d'un &ecirc;tre sur un autre. Et on affirmait, on
+d&eacute;clarait les faits
+indiscutables, tandis que le nieur acharn&eacute;
+r&eacute;p&eacute;tait: &laquo;Des blagues! des
+blagues! des blagues!&raquo;</p>
+<p>A la fin il se leva, jeta son cigare, et les mains dans les poches:
+&laquo;Eh
+bien, moi aussi, je vais vous raconter deux histoires, et puis je vous
+les expliquerai. Les voici:</p>
+<p>&laquo;Dans le petit village d'&Eacute;tretat les hommes, tous
+matelots,
+vont chaque
+ann&eacute;e au banc de Terre-Neuve p&ecirc;cher la morue. Or, une
+nuit, l'enfant
+d'un de ces marins se r&eacute;veilla en sursaut en criant que son
+&laquo;p&eacute; &eacute;tait
+mort &agrave; la m&eacute;&raquo;. On calma le mioche qui se
+r&eacute;veilla
+de nouveau en hurlant
+que son &laquo;p&eacute; &eacute;tait ney&eacute;&raquo;. Un mois
+apr&egrave;s on
+apprenait en effet la mort du
+p&egrave;re enlev&eacute; du pont par un coup de mer. La veuve se
+rappela les r&eacute;veils
+de l'enfant. On cria au miracle, tout le monde s'&eacute;mut; on
+rapprocha les
+dates; et il se trouva que l'accident et le r&ecirc;ve avaient
+co&iuml;ncid&eacute; &agrave; peu
+pr&egrave;s; d'o&ugrave; l'on conclut qu'ils &eacute;taient
+arriv&eacute;s la m&ecirc;me nuit, &agrave; la m&ecirc;me
+heure. Et voil&agrave; un myst&egrave;re du magn&eacute;tisme.&raquo;</p>
+<p>Le conteur s'interrompit. Alors un des auditeurs fort &eacute;mu
+demanda:&#8212;Et
+vous expliquez &ccedil;a, vous?</p>
+<p>&#8212;Parfaitement, Monsieur, j'ai trouv&eacute; le secret. Le fait
+m'avait surpris
+et m&ecirc;me vivement embarrass&eacute;; mais moi, voyez-vous, je ne
+crois pas par
+principe. De m&ecirc;me que d'autres commencent par croire, je commence
+par
+douter; et quand je ne comprends nullement, je continue &agrave; nier
+toute
+communication t&eacute;l&eacute;pathique des &acirc;mes, s&ucirc;r que
+ma p&eacute;n&eacute;tration seule est
+suffisante. Eh bien, j'ai cherch&eacute;, cherch&eacute;, et j'ai fini,
+&agrave; force
+d'interroger toutes les femmes des matelots absents, par me convaincre
+qu'il ne se passait pas huit jours sans que l'une d'elles ou l'un des
+enfants r&ecirc;v&acirc;t et annon&ccedil;&acirc;t &agrave; son
+r&eacute;veil que le &laquo;p&eacute; &eacute;tait mort &agrave; la
+m&eacute;&raquo;.
+La crainte horrible et constante de cet accident fait qu'ils en parlent
+toujours, y pensent sans cesse. Or, si une de ces fr&eacute;quentes
+pr&eacute;dictions
+co&iuml;ncide, par un hasard tr&egrave;s simple, avec une mort, on crie
+aussit&ocirc;t au
+miracle, car on oublie soudain tous les autres songes, tous les autres
+pr&eacute;sages, toutes les autres proph&eacute;ties de malheur,
+demeur&eacute;s sans
+confirmation. J'en ai pour ma part consid&eacute;r&eacute; plus de
+cinquante dont les
+auteurs, huit jours plus tard, ne se souvenaient m&ecirc;me plus. Mais
+si
+l'homme, en effet, &eacute;tait mort, la m&eacute;moire se serait
+imm&eacute;diatement
+r&eacute;veill&eacute;e, et l'on aurait c&eacute;l&eacute;br&eacute;
+l'intervention de Dieu selon les uns,
+du magn&eacute;tisme selon les autres.</p>
+<p>Un des fumeurs d&eacute;clara:</p>
+<p>&#8212;C'est assez juste, ce que vous dites l&agrave;, mais voyons votre
+seconde
+histoire?</p>
+<p>&#8212;Oh! ma seconde histoire est fort d&eacute;licate &agrave; raconter.
+C'est &agrave; moi
+qu'elle est arriv&eacute;e, aussi je me d&eacute;fie un rien de ma
+propre
+appr&eacute;ciation. On n'est jamais &eacute;quitablement juge et
+partie. Enfin la
+voici:</p>
+<p>&laquo;J'avais dans mes relations mondaines une jeune femme &agrave;
+laquelle je ne
+songeais nullement, que je n'avais m&ecirc;me jamais regard&eacute;e
+attentivement,
+jamais remarqu&eacute;e, comme on dit.</p>
+<p>&laquo;Je la classais parmi les insignifiantes, bien qu'elle ne
+f&ucirc;t
+pas laide;
+enfin elle me semblait avoir des yeux, un nez, une bouche, des cheveux
+quelconques, toute une physionomie terne; c'&eacute;tait un de ces
+&ecirc;tres sur
+qui la pens&eacute;e ne semble se poser que par hasard, ne se pouvoir
+arr&ecirc;ter,
+sur qui le d&eacute;sir ne s'abat point.</p>
+<p>&laquo;Or, un soir, que j'&eacute;crivais des lettres au coin de mon
+feu
+avant de me
+mettre au lit, j'ai senti au milieu de ce d&eacute;vergondage
+d'id&eacute;es, de cette
+procession d'images qui vous effleurent le cerveau quand on reste
+quelques minutes r&ecirc;vassant, la plume en l'air, une sorte de petit
+souffle qui me passait dans l'esprit, un tout l&eacute;ger frisson du
+coeur,
+et imm&eacute;diatement, sans raison, sans aucun encha&icirc;nement de
+pens&eacute;es
+logique, j'ai vu distinctement, vu comme si je la touchais, vu des
+pieds
+&agrave; la t&ecirc;te, et sans voile, cette jeune femme &agrave; qui
+je n'avais jamais
+song&eacute; plus de trois secondes de suite, le temps que son nom me
+travers&acirc;t
+la t&ecirc;te. Et soudain je lui d&eacute;couvris un tas de
+qualit&eacute;s que je n'avais
+point observ&eacute;es, un charme doux, un attrait langoureux; elle
+&eacute;veilla
+chez moi cette sorte d'inqui&eacute;tude d'amour qui vous met &agrave;
+la poursuite
+d'une femme. Mais je n'y pensai pas longtemps. Je me couchai, je
+m'endormis. Et je r&ecirc;vai.</p>
+<p>&laquo;Vous avez tous fait de ces r&ecirc;ves singuliers, n'est-ce
+pas,
+qui vous
+rendent ma&icirc;tres de l'impossible, qui vous ouvrent des portes
+infranchissables, des joies inesp&eacute;r&eacute;es, des bras
+imp&eacute;n&eacute;trables?</p>
+<p>&laquo;Qui de nous dans ces sommeils troubl&eacute;s, nerveux,
+haletants,
+n'a tenu,
+&eacute;treint, p&eacute;tri, poss&eacute;d&eacute; avec une
+acuit&eacute; de sensation extraordinaire,
+celle dont son esprit &eacute;tait occup&eacute;? Et avez-vous
+remarqu&eacute; quelles
+surhumaines d&eacute;lices apportent ces bonnes fortunes du r&ecirc;ve!
+En quelles
+ivresses folles elles vous jettent, de quels spasmes fougueux elles
+vous
+secouent, et quelle tendresse infinie, caressante,
+p&eacute;n&eacute;trante, elles
+vous enfoncent au coeur pour celle qu'on tient d&eacute;faillante et
+chaude, en
+cette illusion adorable et brutale, qui semble une
+r&eacute;alit&eacute;.</p>
+<p>&laquo;Tout cela, je l'ai ressenti avec une inoubliable violence.
+Cette
+femme
+fut &agrave; moi, tellement &agrave; moi que la ti&egrave;de douceur de
+sa peau me restait
+aux doigts, l'odeur de sa peau me restait au cerveau, le go&ucirc;t de
+ses
+baisers me restait aux l&egrave;vres, le son de sa voix me restait aux
+oreilles, le cercle de son &eacute;treinte autour des reins, et le
+charme
+ardent de sa tendresse en toute ma personne, longtemps apr&egrave;s mon
+r&eacute;veil
+exquis et d&eacute;cevant.</p>
+<p>&laquo;Et trois fois en cette m&ecirc;me nuit, le songe se renouvela.</p>
+<p>&laquo;Le jour venu, elle m'obs&eacute;dait, me poss&eacute;dait, me
+hantait la t&ecirc;te et les
+sens, &agrave; un tel point que je ne restais plus une seconde sans
+penser &agrave;
+elle.</p>
+<p>&laquo;A la fin, ne sachant que faire, je m'habillai et je l'allai
+voir.
+Dans
+son escalier j'&eacute;tais &eacute;mu &agrave; trembler, mon coeur
+battait, un d&eacute;sir
+v&eacute;h&eacute;ment m'envahissait des pieds aux cheveux.</p>
+<p>&laquo;J'entrai. Elle se leva toute droite en entendant prononcer
+mon nom;
+et
+soudain nos yeux se crois&egrave;rent avec une surprenante
+fixit&eacute;. Je m'assis.</p>
+<p>&laquo;Je balbutiai quelques banalit&eacute;s qu'elle ne semblait
+point
+&eacute;couter. Je
+ne savais que dire ni que faire; alors brusquement je me jetai sur
+elle,
+la saisissant &agrave; pleins bras; et tout mon r&ecirc;ve s'accomplit
+si vite, si
+facilement, si follement, que je doutai soudain d'&ecirc;tre
+&eacute;veill&eacute; ... Elle
+fut pendant deux ans ma ma&icirc;tresse ...&raquo;</p>
+<p>&#8212;Qu'en concluez-vous? dit une voix.</p>
+<p>Le conteur semblait h&eacute;siter.</p>
+<p>&#8212;J'en conclus ... je conclus &agrave; une co&iuml;ncidence, parbleu!
+Et puis, qui
+sait? C'est peut-&ecirc;tre un regard d'elle que je n'avais point
+remarqu&eacute; et
+qui m'est revenu ce soir-l&agrave; par un de ces myst&eacute;rieux et
+inconscients
+rappels de m&eacute;moire qui nous repr&eacute;sente souvent des choses
+n&eacute;glig&eacute;es par
+notre conscience, pass&eacute;es inaper&ccedil;ues devant notre
+intelligence!</p>
+<p>&#8212;Tout ce que vous voudrez, conclut un convive, mais si vous ne
+croyez
+pas au magn&eacute;tisme apr&egrave;s cela, vous &ecirc;tes un ingrat
+mon cher monsieur!</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<br>
+<a name="Divorce"></a>
+<h3>Divorce</h3>
+<br>
+<p>Ma&icirc;tre Bontran, le c&eacute;l&egrave;bre avocat parisien,
+celui qui depuis dix ans
+plaide et obtient toutes les s&eacute;parations entre &eacute;poux mal
+assortis,
+ouvrit la porte de son cabinet et s'effa&ccedil;a pour laisser passer
+le
+nouveau client.</p>
+<p>C'&eacute;tait un gros homme ventru, sanguin et vigoureux. Il salua:</p>
+<p>&#8212;Prenez un si&egrave;ge, dit l'avocat</p>
+<p>Le client s'assit et apr&egrave;s avoir touss&eacute;:</p>
+<p>&#8212;Je viens vous demander, monsieur, de plaider pour moi dans une
+affaire
+de divorce.</p>
+<p>&#8212;Parlez, monsieur, je vous &eacute;coute.</p>
+<p>&#8212;Monsieur, je suis un ancien notaire.</p>
+<p>&#8212;D&eacute;j&agrave;!</p>
+<p>&#8212;Oui, d&eacute;j&agrave;. J'ai trente-sept ans.</p>
+<p>&#8212;Continuez.</p>
+<p>&#8212;Monsieur, j'ai fait un mariage malheureux, tr&egrave;s malheureux.</p>
+<p>&#8212;Vous n'&ecirc;tes pas le seul.</p>
+<p>&#8212;Je le sais et je plains les autres; mais mon cas est tout &agrave;
+fait
+sp&eacute;cial et mes griefs contre ma femme d'une nature tr&egrave;s
+particuli&egrave;re.
+Mais je commence par le commencement. Je me suis mari&eacute; d'une
+fa&ccedil;on tr&egrave;s
+bizarre. Croyez-vous aux id&eacute;es dangereuses?</p>
+<p>&#8212;Qu'entendez-vous par l&agrave;?</p>
+<p>&#8212;Croyez-vous que certaines id&eacute;es soient aussi dangereuses
+pour certains
+esprits que le poison pour le corps?</p>
+<p>&#8212;Mais, oui, peut-&ecirc;tre.</p>
+<p>&#8212;Certainement. Il y a des id&eacute;es qui entrent en nous, nous
+rongent, nous
+tuent, nous rendent fou, quand nous ne savons pas leur r&eacute;sister.
+C'est
+une sorte de phylloxera des &acirc;mes. Si nous avons le malheur de
+laisser
+une de ces pens&eacute;es-l&agrave; se glisser en nous, si nous ne nous
+apercevons pas
+d&egrave;s le d&eacute;but qu'elle est une envahisseuse, une
+ma&icirc;tresse, un tyran,
+qu'elle s'&eacute;tend heure par heure, jour par jour, qu'elle revient
+sans
+cesse, s'installe, chasse toutes nos pr&eacute;occupations ordinaires,
+absorbe
+toute notre attention, change l'optique de notre jugement, nous sommes
+perdus.</p>
+<p>Voici donc ce qui m'est arriv&eacute;, monsieur. Comme je vous l'ai
+dit,
+j'&eacute;tais notaire &agrave; Rouen, et un peu g&ecirc;n&eacute;, non
+pas pauvre, mais pauvret,
+mais soucieux, forc&eacute; &agrave; une &eacute;conomie de tous les
+instants, oblig&eacute; de
+limiter tous mes go&ucirc;ts, oui, tous! et c'est dur &agrave; mon
+&acirc;ge.</p>
+<p>Comme notaire, je lisais avec grand soin les annonces des
+quatri&egrave;mes
+pages des journaux, les offres et demandes, les petites
+correspondances,
+etc., etc.; et il m'&eacute;tait arriv&eacute; plusieurs fois, par ce
+moyen, de faire
+faire &agrave; quelques clients des mariages avantageux.</p>
+<p>Un jour je tombe sur ceci:</p>
+<p>&laquo;Demoiselle jolie, bien &eacute;lev&eacute;e, comme il faut,
+&eacute;pouserait homme
+honorable et lui apporterait deux millions cinq cent mille francs bien
+nets. Rien des agences.&raquo;</p>
+<p>Or, justement, ce jour-l&agrave;, je d&icirc;nais avec deux amis, un
+avou&eacute; et un
+filateur. Je ne sais comment la conversation vint &agrave; tomber sur
+les
+mariages, et je leur parlai, en riant, de la demoiselle aux deux
+millions cinq cent mille francs.</p>
+<p>Le filateur dit: &laquo;Qu'est-ce que c'est que ces
+femmes-l&agrave;?&raquo;</p>
+<p>L'avou&eacute; plusieurs fois avait vu des mariages excellents
+conclus dans ces
+conditions, et il donna des d&eacute;tails; puis il ajouta, en se
+tournant vers
+moi:</p>
+<p>&laquo;&#8212;Pourquoi diable ne vois-tu pas &ccedil;a pour
+toi-m&ecirc;me?
+Cristi, &ccedil;a t'en
+enl&egrave;verait, des soucis, deux millions cinq cent mille
+francs.&raquo;</p>
+<p>Nous nous m&icirc;mes &agrave; rire tous les trois, et on parla
+d'autre chose.</p>
+<p>Une heure plus tard je rentre chez moi.</p>
+<p>Il faisait froid cette nuit-l&agrave;. J'habitais d'ailleurs une
+vieille
+maison, une de ces vieilles maisons de province, qui ressemblent
+&agrave; des
+champignonni&egrave;res. En posant la main sur la rampe de fer de
+l'escalier,
+un frisson glac&eacute; m'entra dans le bras, et comme
+j'&eacute;tendais l'autre pour
+trouver le mur, je sentis, en le rencontrant, un second frisson
+m'envahir, plus humide, celui-l&agrave;, et ils se joignirent dans ma
+poitrine,
+m'emplirent d'angoisse, de tristesse et d'&eacute;nervement. Et je
+murmurai,
+saisi par un brusque souvenir: &laquo;Sacristi, si je les avais, les
+deux
+millions cinq cent mille!&raquo;</p>
+<p>Ma chambre &eacute;tait lugubre, une chambre de gar&ccedil;on
+rouennais faite par une
+bonne charg&eacute;e aussi de la cuisine. Vous la voyez d'ici, cette
+chambre!
+un grand lit sans rideaux, une armoire, une commode, une toilette, pas
+de feu. Des habits sur les chaises, des papiers par terre. Je me mis
+&agrave;
+chantonner, sur un air de caf&eacute;-concert, car je fr&eacute;quente
+quelquefois ces
+endroits-l&agrave;:</p>
+<div style="margin-left: 120px;"><big>Deux millions,<br>
+Deux millions<br>
+Sont bons<br>
+Avec cinq cent mille<br>
+Et femme gentille.</big><br>
+</div>
+<p>Au fait, je n'avais pas encore pens&eacute; &agrave; la femme et j'y
+songeai tout &agrave;
+coup en me glissant dans mon lit. J'y songeai m&ecirc;me si bien que je
+fus
+longtemps &agrave; m'endormir.</p>
+<p>Le lendemain, en ouvrant les yeux, avant le jour, je me rappelai que
+je
+devais me trouver &agrave; huit heures &agrave; Darn&eacute;tal pour
+une affaire importante.
+Il fallait me lever &agrave; six heures&#8212;et il gelait.&#8212;Cristi de cristi,
+les
+deux millions cinq cent mille!</p>
+<p>Je revins &agrave; mon &eacute;tude vers dix heures. Il y avait
+l&agrave; dedans une odeur de
+po&ecirc;le rougi, de vieux papiers, l'odeur des papiers de
+proc&eacute;dure
+avanc&eacute;s&#8212;rien ne pue comme &ccedil;a&#8212;et une odeur de
+clercs&#8212;bottes,
+redingotes, cheveux et peau, peau d'hiver peu lav&eacute;e, le tout
+chauff&eacute;e &agrave;
+dix-huit degr&eacute;s.</p>
+<p>Je d&eacute;jeunai, comme tous les jours, d'une c&ocirc;telette
+br&ucirc;l&eacute;e et d'un
+morceau de fromage. Puis je me remis au travail.</p>
+<p>C'est alors que je pensai tr&egrave;s s&eacute;rieusement &agrave;
+la demoiselle aux deux
+millions cinq cent mille. Qui &eacute;tait-ce? Pourquoi ne pas
+&eacute;crire? Pourquoi
+ne pas savoir?</p>
+<p>Enfin, monsieur, j'abr&egrave;ge. Pendant quinze jours cette
+id&eacute;e me hanta,
+m'obs&eacute;da, me tortura. Tous mes ennuis, toutes les petites
+mis&egrave;res dont
+je souffrais sans cesse, sans les noter jusque-l&agrave;, presque sans
+m'en
+apercevoir, me piquaient &agrave; pr&eacute;sent comme des coups
+d'aiguille, et
+chacune de ces petites souffrances me faisait songer aussit&ocirc;t
+&agrave; la
+demoiselle aux deux millions cinq cent mille.</p>
+<p>Je finis par imaginer toute son histoire. Quand on d&eacute;sire une
+chose,
+monsieur, on se la figure telle qu'on l'esp&egrave;re.</p>
+<p>Certes, il n'&eacute;tait pas naturel qu'une jeune fille de bonne
+famille,
+dot&eacute;e d'une fa&ccedil;on aussi convenable, cherch&acirc;t un
+mari par la voie des
+journaux. Cependant, il se pouvait faire que cette fille f&ucirc;t
+honorable
+et malheureuse.</p>
+<p>D'abord, cette fortune de deux millions cinq cent mille francs ne
+m'avait pas &eacute;bloui comme une chose f&eacute;erique. Nous sommes
+habitu&eacute;s, nous
+autres qui lisons toutes les offres de cette nature, &agrave; des
+propositions
+de mariage accompagn&eacute;es de six, huit, dix ou m&ecirc;me douze
+millions. Le
+chiffre de douze millions est m&ecirc;me assez commun. Il pla&icirc;t.
+Je sais bien
+que nous ne croyons gu&egrave;re &agrave; la r&eacute;alit&eacute; de
+ces promesses. Elles nous font
+cependant entrer dans l'esprit ces nombres fantastiques, rendent
+vraisemblables, jusqu'&agrave; un certain point, pour notre
+cr&eacute;dulit&eacute;
+inattentive, les sommes prodigieuses qu'ils repr&eacute;sentent et nous
+disposent &agrave; consid&eacute;rer une dot de deux millions cinq cent
+mille francs
+comme tr&egrave;s possible, tr&egrave;s morale.</p>
+<p>Donc, une jeune fille, enfant naturelle d'un parvenu et d'une femme
+de
+chambre, ayant h&eacute;rit&eacute; brusquement de son p&egrave;re,
+avait appris du m&ecirc;me coup
+la tache de sa naissance, et pour ne pas avoir &agrave; la
+d&eacute;voiler &agrave; quelque
+homme qui l'aurait aim&eacute;e, faisait appel aux inconnus par un
+moyen fort
+usit&eacute; qui comportait en lui-m&ecirc;me une sorte d'aveu de tare
+originelle.</p>
+<p>Ma supposition &eacute;tait stupide. Je m'y attachai cependant. Nous
+autres,
+notaires, nous ne devrions jamais lire des romans; et j'en ai lu,
+monsieur.</p>
+<p>Donc j'&eacute;crivis, comme notaire, au nom d'un client, et
+j'attendis.</p>
+<p>Cinq jours plus tard, vers trois heures de l'apr&egrave;s-midi,
+j'&eacute;tais en
+train de travailler dans mon cabinet, quand le ma&icirc;tre clerc
+m'annon&ccedil;a:</p>
+<p>&#8212;Mlle Chantefrise.</p>
+<p>&#8212;Faites entrer.</p>
+<p>Alors apparut une femme d'environ trente ans, un peu forte, brune,
+l'air
+embarrass&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Asseyez-vous, mademoiselle.</p>
+<p>Elle s'assit et murmura:</p>
+<p>&#8212;C'est moi, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Mais, mademoiselle, je n'ai pas l'honneur de vous conna&icirc;tre.</p>
+<p>&#8212;La personne &agrave; qui vous avez &eacute;crit.</p>
+<p>&#8212;Pour un mariage?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Ah! tr&egrave;s bien!</p>
+<p>&#8212;Je suis venue moi-m&ecirc;me, parce qu'on fait mieux les choses en
+personne.</p>
+<p>&#8212;Je suis de votre avis, mademoiselle. Donc vous d&eacute;sirez vous
+marier?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Vous avez de la famille?</p>
+<p>Elle h&eacute;sita, baissa les yeux et balbutia:</p>
+<p>&#8212;Non, monsieur ... Ma m&egrave;re ... et mon p&egrave;re ... sont
+morts.</p>
+<p>Je tressaillis.&#8212;Donc j'avais devin&eacute; juste,&#8212;et une vive
+sympathie
+s'&eacute;veilla brusquement dans mon coeur pour cette pauvre
+cr&eacute;ature. Je
+n'insistai pas pour m&eacute;nager sa sensibilit&eacute;, et je repris:</p>
+<p>&#8212;Votre fortune est bien nette?</p>
+<p>Elle r&eacute;pondit, cette fois, sans h&eacute;siter:</p>
+<p>&#8212;Oh! oui, monsieur.</p>
+<p>Je la regardais avec grande attention, et, vraiment, elle ne me
+d&eacute;plaisait pas, bien qu'un peu m&ucirc;re, plus m&ucirc;re que
+je n'avais pens&eacute;.
+C'&eacute;tait une belle personne, une forte personne, une
+ma&icirc;tresse femme. Et
+l'id&eacute;e me vint de lui jouer une jolie petite com&eacute;die de
+sentiment, de
+devenir amoureux d'elle, de supplanter mon client imaginaire, quand je
+me serais assur&eacute; que la dot n'&eacute;tait pas illusoire. Je lui
+parlai de ce
+client que je d&eacute;peignis comme un homme triste, tr&egrave;s
+honorable, un peu
+malade.</p>
+<p>Elle dit vivement:&#8212;Oh! monsieur, j'aime les gens bien portants.</p>
+<p>&#8212;Vous le verrez, d'ailleurs, mademoiselle, mais pas avant trois ou
+quatre jours, car il est parti hier pour l'Angleterre.</p>
+<p>&#8212;Oh! que c'est ennuyeux, dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Mon Dieu! oui ou non. &Ecirc;tes-vous press&eacute;e de retourner
+chez vous?</p>
+<p>&#8212;Pas du tout.</p>
+<p>&#8212;Eh bien, restez ici. Je m'efforcerai de vous faire passer le temps.</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes trop aimable, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Vous &ecirc;tes descendue &agrave; l'h&ocirc;tel?</p>
+<p>Elle nomma le premier h&ocirc;tel de Rouen.</p>
+<p>&#8212;Eh bien, mademoiselle, voulez-vous permettre &agrave; votre futur
+... notaire
+de vous offrir &agrave; d&icirc;ner, ce soir.</p>
+<p>Elle parut h&eacute;siter, inqui&egrave;te, ind&eacute;cise; puis
+elle se d&eacute;cida:</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Je vous prendrai chez vous &agrave; sept heures.</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Alors, &agrave; ce soir, mademoiselle?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>Et je la reconduisis jusqu'&agrave; ma porte.</p>
+<br>
+<hr style="width: 45%;"><br>
+<p>A sept heures, j'&eacute;tais chez elle. Elle avait fait des frais
+de toilette
+pour moi et me re&ccedil;ut d'une fa&ccedil;on tr&egrave;s coquette.</p>
+<p>Je l'emmenai d&icirc;ner dans un restaurant o&ugrave; j'&eacute;tais
+connu, et je commandai
+un menu troublant.</p>
+<p>Une heure plus tard, nous &eacute;tions tr&egrave;s amis, et elle me
+contait son
+histoire. Fille d'une grande dame s&eacute;duite par un gentilhomme,
+elle avait
+&eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e chez des paysans. Elle
+&eacute;tait riche &agrave; pr&eacute;sent, ayant h&eacute;rit&eacute;
+de
+grosses sommes de son p&egrave;re et de sa m&egrave;re, dont elle ne
+dirait jamais
+les noms, jamais. Il &eacute;tait inutile de les lui demander, inutile
+de la
+supplier, elle ne le dirait pas. Comme je tenais peu &agrave; les
+savoir, je
+l'interrogeai sur sa fortune. Elle en parla aussit&ocirc;t en femme
+pratique,
+s&ucirc;re d'elle, s&ucirc;re des chiffres, des titres, des revenus,
+des int&eacute;r&ecirc;ts et
+des placements. Sa comp&eacute;tence en cette mati&egrave;re me donna
+aussit&ocirc;t une
+grande confiance en elle, et je devins galant, avec r&eacute;serve
+cependant;
+mais je lui montrai clairement que j'avais du go&ucirc;t pour elle.</p>
+<p>Elle marivauda, non sans gr&acirc;ce. Je lui offris du champagne, et
+j'en bus,
+ce qui me troubla les id&eacute;es. Je sentis alors clairement que
+j'allais
+devenir entreprenant, et j'eus peur, peur de moi, peur d'elle, peur
+qu'elle ne f&ucirc;t aussi un peu &eacute;mue et qu'elle ne
+succomb&acirc;t. Pour me
+calmer, je recommen&ccedil;ai &agrave; lui parler de sa dot, qu'il
+faudrait &eacute;tablir
+d'une fa&ccedil;on pr&eacute;cise, car mon client &eacute;tait homme
+d'affaires.</p>
+<p>Elle r&eacute;pondit avec gaiet&eacute;:&#8212;Oh! je sais. J'ai
+apport&eacute; toutes les
+preuves.</p>
+<p>&#8212;Ici, &agrave; Rouen?</p>
+<p>&#8212;Oui, &agrave; Rouen.</p>
+<p>&#8212;Vous les avez &agrave; l'h&ocirc;tel?</p>
+<p>&#8212;Mais oui.</p>
+<p>&#8212;Pouvez-vous me les montrer?</p>
+<p>&#8212;Mais oui.</p>
+<p>&#8212;Ce soir.</p>
+<p>&#8212;Mais oui.</p>
+<p>Cela me sauvait de toutes les fa&ccedil;ons. Je payai l'addition, et
+nous voici
+rentrant chez elle.</p>
+<p>Elle avait, en effet, apport&eacute; tous ses titres. Je ne pouvais
+douter, je
+les tenais, je les palpais, je les lisais. Cela me mit une telle joie
+au
+coeur que je fus pris aussit&ocirc;t d'un violent d&eacute;sir de
+l'embrasser. Je
+m'entends, d'un d&eacute;sir chaste, d'un d&eacute;sir d'homme content.
+Et je
+l'embrassai, ma foi. Une fois, deux fois, dix fois ... si bien que ...
+le champagne aidant ... je succombai ... ou plut&ocirc;t ... non ...
+elle
+succomba.</p>
+<p>Ah! monsieur, j'en fis une t&ecirc;te, apr&egrave;s cela ...&#8212;et elle
+donc! Elle
+pleurait comme une fontaine, en me suppliant de ne pas la trahir, de ne
+pas la perdre. Je promis tout ce qu'elle voulut, et je m'en allai dans
+un &eacute;tat d'esprit &eacute;pouvantable.</p>
+<p>Que faire? J'avais abus&eacute; de ma cliente. Cela n'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; rien si j'avais
+eu un client pour elle, mais je n'en avais pas. C'&eacute;tait moi, le
+client,
+le client na&iuml;f, le client tromp&eacute;, tromp&eacute; par
+lui-m&ecirc;me. Quelle situation!
+Je pouvais la l&acirc;cher, c'est vrai. Mais la dot, la belle dot,
+palpable,
+s&ucirc;re! Et puis avais-je le droit de la l&acirc;cher, la pauvre
+fille, apr&egrave;s
+l'avoir ainsi surprise? Mais que d'inqui&eacute;tudes plus tard!</p>
+<p>Combien peu de s&eacute;curit&eacute; avec une femme qui succombait
+ainsi!</p>
+<p>Je passai une nuit terrible d'ind&eacute;cision, tortur&eacute; de
+remords, ravag&eacute; de
+craintes, ballott&eacute; par tous les scrupules. Mais, au matin, ma
+raison
+s'&eacute;claircit. Je m'habillai avec recherche et je me
+pr&eacute;sentai, comme onze
+heures sonnaient, &agrave; l'h&ocirc;tel qu'elle habitait.</p>
+<p>En me voyant, elle rougit jusqu'aux yeux.</p>
+<p>Je lui dis:</p>
+<p>&#8212;Mademoiselle, je n'ai plus qu'une chose &agrave; faire pour
+r&eacute;parer nos
+torts. Je vous demande votre main.</p>
+<p>Elle balbutia:</p>
+<p>&#8212;Je vous la donne.</p>
+<p>Je l'&eacute;pousai.</p>
+<br>
+<hr style="width: 45%;"><br>
+<p>Tout alla bien pendant six mois.</p>
+<p>J'avais c&eacute;d&eacute; mon &eacute;tude, je vivais en rentier,
+et vraiment je n'avais pas
+un reproche, mais pas un seul &agrave; adresser &agrave; ma femme.</p>
+<p>Cependant je remarquais peu &agrave; peu que, de temps en temps,
+elle faisait
+de longues sorties. Cela arrivait &agrave; jour fixe, une semaine le
+mardi,
+l'autre le vendredi. Je me crus tromp&eacute;, je la suivis.</p>
+<p>C'&eacute;tait un mardi. Elle sortit &agrave; pied vers une heure,
+descendit la rue de
+la R&eacute;publique, tourna &agrave; droite, par la rue qui suit le
+palais
+archi&eacute;piscopal, prit la rue Grand-Pont jusqu'&agrave; la Seine,
+longea le pont
+de Pierre, traversa l'eau. A partir de ce moment, elle parut
+inqui&egrave;te,
+se retournant souvent, &eacute;piant tous les passants.</p>
+<p>Comme je m'&eacute;tais costum&eacute; en charbonnier, elle ne me
+reconnut pas.</p>
+<p>Enfin, elle entra dans la gare de la rive gauche; je ne doutais
+plus,
+son amant allait arriver par le train d'une heure quarante-cinq.</p>
+<p>Je me cachai derri&egrave;re un camion et j'attendis. Un coup de
+sifflet ... un
+flot de voyageurs ... Elle s'avance, s'&eacute;lance, saisit dans ses
+bras une
+petite fille de trois ans qu'une grosse paysanne accompagne, et
+l'embrasse avec passion. Puis elle se retourne, aper&ccedil;oit une
+autre
+enfant, plus jeune encore, fille ou gar&ccedil;on, port&eacute; par une
+autre
+campagnarde, se jette dessus, l'&eacute;treint avec violence, et s'en
+va,
+escort&eacute;e des deux mioches et des deux bonnes, vers la longue et
+sombre
+et d&eacute;serte promenade du Cours-la-Reine.</p>
+<p>Je rentrai effar&eacute;, l'esprit en d&eacute;tresse, comprenant et
+ne comprenant
+pas, n'osant point deviner.</p>
+<p>Quand elle revint pour d&icirc;ner, je me jetai vers elle, hurlant:</p>
+<p>&#8212;Quels sont ces enfants?</p>
+<p>&#8212;Quels enfants?</p>
+<p>&#8212;Ceux que vous attendiez au train de Saint-Sever?</p>
+<p>Elle poussa un grand cri et s'&eacute;vanouit. Quand elle revint
+&agrave; elle, elle
+me confessa, dans un d&eacute;luge de larmes qu'elle en avait quatre.
+Oui,
+monsieur, deux pour le mardi, deux filles, et deux pour le vendredi,
+deux gar&ccedil;ons.</p>
+<p>Et c'&eacute;tait l&agrave;&#8212;quelle honte!&#8212;c'&eacute;tait l&agrave;
+l'origine de sa fortune.&#8212;Les
+quatre p&egrave;res!... Elle avait amass&eacute; sa dot.</p>
+<p>Maintenant, monsieur, que me conseillez-vous de faire?</p>
+<p>L'avocat r&eacute;pondit avec gravit&eacute;:</p>
+<p>&#8212;Reconna&icirc;tre vos enfants, monsieur.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<br>
+<a name="Une_Soiree"></a>
+<h3>Une Soir&eacute;e</h3>
+<br>
+<p>Le mar&eacute;chal des logis Varajou avait obtenu huit jours de
+permission pour
+les passer chez sa soeur, Mme Padoie. Varajou, qui tenait garnison
+&agrave;
+Rennes et y menait joyeuse vie, se trouvant &agrave; sec et mal avec sa
+famille, avait &eacute;crit &agrave; sa soeur qu'il pourrait lui
+consacrer une semaine
+de libert&eacute;. Ce n'est point qu'il aim&acirc;t beaucoup Mme
+Padoie, une petite
+femme moralisante, d&eacute;vote, et toujours irrit&eacute;e; mais il
+avait besoin
+d'argent, grand besoin, et il se rappelait que, de tous ses parents,
+les
+Padoie &eacute;taient les seuls qu'il n'e&ucirc;t jamais
+ran&ccedil;onn&eacute;s.</p>
+<p>Le p&egrave;re Varajou, ancien horticulteur &agrave; Angers,
+retir&eacute; maintenant des
+affaires, avait ferm&eacute; sa bourse &agrave; son garnement de fils
+et ne le voyait
+gu&egrave;re depuis deux ans. Sa fille avait &eacute;pous&eacute;
+Padoie, ancien employ&eacute; des
+finances, qui venait d'&ecirc;tre nomm&eacute; receveur des
+contributions &agrave; Vannes.</p>
+<p>Donc Varajou, en descendant du chemin de fer, se fit conduire
+&agrave; la
+maison de son beau-fr&egrave;re. Il le trouva dans son bureau, en train
+de
+discuter avec des paysans bretons des environs. Padoie se souleva sur
+sa
+chaise, tendit la main par-dessus sa table charg&eacute;e de papiers,
+murmura: &laquo;Prenez un si&egrave;ge, je suis &agrave; vous dans un
+instant&raquo;, se
+rassit et
+recommen&ccedil;a sa discussion.</p>
+<p>Les paysans ne comprenaient point ses explications, le receveur ne
+comprenait pas leurs raisonnements; il parlait fran&ccedil;ais, les
+autres
+parlaient breton, et le commis qui servait d'interpr&egrave;te ne
+semblait
+comprendre personne.</p>
+<p>Ce fut long, tr&egrave;s long. Varajou consid&eacute;rait son
+beau-fr&egrave;re en songeant: &laquo;Quel cr&eacute;tin!&raquo; Padoie
+devait avoir pr&egrave;s de cinquante ans;
+il &eacute;tait
+grand, maigre, osseux, lent, velu, avec des sourcils en arcade qui
+faisaient sur ses yeux deux vo&ucirc;tes de poils. Coiff&eacute; d'un
+bonnet de
+velours orn&eacute; d'un feston d'or, il regardait avec mollesse, comme
+il
+faisait tout. Sa parole, son geste, sa pens&eacute;e, tout &eacute;tait
+mou. Varajou
+se r&eacute;p&eacute;tait: &laquo;Quel cr&eacute;tin!&raquo;</p>
+<p>Il &eacute;tait, lui, un de ces braillards tapageurs pour qui la vie
+n'a pas de
+plus grands plaisirs que le caf&eacute; et la fille publique. En dehors
+de ces
+deux p&ocirc;les de l'existence, il ne comprenait rien. H&acirc;bleur,
+bruyant,
+plein de d&eacute;dain pour tout le monde, il m&eacute;prisait
+l'univers entier du
+haut de son ignorance. Quand il avait dit: &laquo;Nom d'un chien,
+quelle
+f&ecirc;te!&raquo; il avait certes exprim&eacute; le plus haut
+degr&eacute;
+d'admiration dont f&ucirc;t
+capable son esprit.</p>
+<p>Padoie, ayant enfin &eacute;loign&eacute; ses paysans, demanda:</p>
+<p>&#8212;Vous allez bien?</p>
+<p>&#8212;Pas mal, comme vous voyez. Et vous?</p>
+<p>&#8212;Assez bien, merci. C'est tr&egrave;s aimable d'avoir pens&eacute;
+&agrave; venir nous voir.</p>
+<p>&#8212;Oh! j'y songeais depuis longtemps; mais, vous savez, dans le
+m&eacute;tier
+militaire, on n'a pas grande libert&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Oh! je sais, je sais; n'importe, c'est tr&egrave;s aimable.</p>
+<p>&#8212;Et Jos&eacute;phine va bien?</p>
+<p>&#8212;Oui, oui, merci, vous la verrez tout &agrave; l'heure.</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; est-elle donc?</p>
+<p>&#8212;Elle fait quelques visites; nous avons beaucoup de relations ici;
+c'est une ville tr&egrave;s comme il faut.</p>
+<p>&#8212;Je m'en doute.</p>
+<p>Mais la porte s'ouvrit. Mme Padoie apparut. Elle alla vers son
+fr&egrave;re
+sans empressement, lui tendit la joue et demanda:</p>
+<p>&#8212;Il y a longtemps que tu es ici?</p>
+<p>&#8212;Non, &agrave; peine une demi-heure.</p>
+<p>&#8212;Ah! je croyais que le train aurait du retard. Si tu veux venir dans
+le
+salon.</p>
+<p>Ils pass&egrave;rent dans la pi&egrave;ce voisine, laissant Padoie
+&agrave; ses chiffres et &agrave;
+ses contribuables.</p>
+<p>D&egrave;s qu'ils furent seuls:</p>
+<p>&#8212;J'en ai appris de belles sur ton compte, dit-elle.</p>
+<p>&#8212;Quoi donc?</p>
+<p>&#8212;Il para&icirc;t que tu te conduis comme un polisson, que tu te
+grises, que
+tu fais des dettes.</p>
+<p>Il eut l'air tr&egrave;s &eacute;tonn&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Moi! Jamais de la vie.</p>
+<p>&#8212;Oh! ne nie pas, je le sais.</p>
+<p>Il essaya encore de se d&eacute;fendre, mais elle lui ferma la
+bouche par une
+semonce si violente qu'il dut se taire.</p>
+<p>Puis elle reprit:</p>
+<p>&#8212;Nous d&icirc;nons &agrave; six heures, tu es libre jusqu'au
+d&icirc;ner. Je ne puis te
+tenir compagnie parce que j'ai pas mal de choses &agrave; faire.</p>
+<p>Rest&eacute; seul, il h&eacute;sita entre dormir ou se promener. Il
+regardait tour &agrave;
+tour la porte conduisant &agrave; sa chambre et celle conduisant
+&agrave; la rue. Il
+se d&eacute;cida pour la rue.</p>
+<p>Donc il sortit et se mit &agrave; r&ocirc;der, d'un pas lent, le
+sabre sur les
+mollets, par la triste ville bretonne, si endormie, si calme, si morte
+au bord de sa mer int&eacute;rieure, qu'on appelle &laquo;le
+Morbihan&raquo;. Il
+regardait
+les petites maisons grises, les rares passants, les boutiques vides, et
+il murmurait: &laquo;Pas gai, pas folichon, Vannes. Triste id&eacute;e
+de
+venir ici!&raquo;</p>
+<p>Il gagna le port, si morne, revint par un boulevard solitaire et
+d&eacute;sol&eacute;,
+et rentra avant cinq heures. Alors il se jeta sur son lit pour
+sommeiller jusqu'au d&icirc;ner.</p>
+<p>La bonne le r&eacute;veilla en frappant &agrave; sa porte.</p>
+<p>&#8212;C'est servi, monsieur.</p>
+<p>Il descendit.</p>
+<p>Dans la salle humide, dont le papier se d&eacute;collait pr&egrave;s
+du sol, une
+soupi&egrave;re attendait sur une table ronde sans nappe, qui portait
+aussi
+trois assiettes m&eacute;lancoliques.</p>
+<p>M. et Mme Padoie entr&egrave;rent en m&ecirc;me temps que Varajou.
+On s'assit, puis
+la femme et le mari dessin&egrave;rent un petit signe de croix sur le
+creux de
+leur estomac, apr&egrave;s quoi Padoie servit la soupe, de la soupe
+grasse.
+C'&eacute;tait jour de pot-au-feu.</p>
+<p>Apr&egrave;s la soupe vint le boeuf, du boeuf trop cuit, fondu,
+graisseux, qui
+tombait en bouillie. Le sous-officier le m&acirc;chait avec lenteur,
+avec
+d&eacute;go&ucirc;t, avec fatigue, avec rage.</p>
+<p>Mme Padoie disait &agrave; son mari:</p>
+<p>&#8212;Tu vas ce soir chez M. le premier pr&eacute;sident?</p>
+<p>&#8212;Oui, ma ch&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Ne reste pas tard. Tu te fatigues toutes les fois que tu sors. Tu
+n'es
+pas fait pour le monde avec ta mauvaise sant&eacute;.</p>
+<p>Alors elle parla de la soci&eacute;t&eacute; de Vannes, de
+l'excellente soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; les
+Padoie &eacute;taient re&ccedil;us avec consid&eacute;ration,
+gr&acirc;ce &agrave; leurs sentiments
+religieux.</p>
+<p>Puis on servit des pommes de terre en pur&eacute;e, avec un plat de
+charcuterie, en l'honneur du nouveau venu.</p>
+<p>Puis du fromage. C'&eacute;tait fini. Pas de caf&eacute;.</p>
+<p>Quand Varajou comprit qu'il devait passer la soir&eacute;e en
+t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec
+sa soeur, subir ses reproches, &eacute;couter ses sermons, sans avoir
+m&ecirc;me un
+petit verre &agrave; laisser couler dans sa gorge pour faire glisser
+les
+remontrances, il sentit bien qu'il ne pourrait pas supporter ce
+supplice, et il d&eacute;clara qu'il devait aller &agrave; la
+gendarmerie pour faire
+r&eacute;gulariser quelque chose sur sa permission.</p>
+<p>Et il se sauva, d&egrave;s sept heures.</p>
+<p>A peine dans la rue, il commen&ccedil;a par se secouer comme un
+chien qui sort
+de l'eau. Il murmurait: &laquo;Nom d'un nom, d'un nom, d'un nom, quelle
+corv&eacute;e!&raquo;</p>
+<p>Et il se mit &agrave; la recherche d'un caf&eacute;, du meilleur
+caf&eacute; de la ville. Il
+le trouva, sur une place, derri&egrave;re deux becs de gaz. Dans
+l'int&eacute;rieur,
+cinq ou six hommes, des demi-messieurs peu bruyants, buvaient et
+causaient doucement, accoud&eacute;s sur de petites tables, tandis que
+deux
+joueurs de billard marchaient autour du tapis vert o&ugrave; roulaient
+les
+billes en se heurtant.</p>
+<p>On entendait leur voix compter: &laquo;Dix-huit,&#8212;dix-neuf.&#8212;Pas de
+chance.&#8212;Oh! joli coup! bien jou&eacute;!&#8212;Onze.&#8212;Il fallait prendre par
+la
+rouge.&#8212;Vingt.&#8212;Bille en t&ecirc;te, bille en t&ecirc;te.&#8212;Douze. Hein!
+j'avais
+raison?&raquo;</p>
+<p>Varajou commanda: &laquo;Une demi-tasse et un carafon de fine, de la
+meilleure.&raquo;</p>
+<p>Puis il s'assit, attendant sa consommation.</p>
+<p>Il &eacute;tait accoutum&eacute; &agrave; passer ses soirs de
+libert&eacute; avec ses camarades,
+dans le tapage et la fum&eacute;e des pipes. Ce silence, ce calme
+l'exasp&eacute;raient. Il se mit &agrave; boire, du caf&eacute;
+d'abord; puis son carafon
+d'eau-de-vie, puis un second qu'il demanda. Il avait envie de rire
+maintenant, de crier, de chanter, de battre quelqu'un.</p>
+<p>Il se dit: &laquo;Cristi, me voil&agrave; remont&eacute;. Il faut
+que je
+fasse la f&ecirc;te.&raquo; Et
+l'id&eacute;e lui vint aussit&ocirc;t de trouver des filles pour
+s'amuser. Il appela
+le gar&ccedil;on.</p>
+<p>&#8212;H&eacute;, l'employ&eacute;!</p>
+<p>&#8212;Voil&agrave;, m'sieu.</p>
+<p>&#8212;Dites, l'employ&eacute;, ousqu'on rigole ici?</p>
+<p>L'homme resta stupide &agrave; cette question.</p>
+<p>&#8212;Je n'sais pas, m'sieur. Mais ici!</p>
+<p>&#8212;Comment ici? Qu'est-ce que tu appelles rigoler, alors, toi?</p>
+<p>&#8212;Mais je n'sais pas, m'sieu, boire de la bonne bi&egrave;re ou du
+bon vin.</p>
+<p>&#8212;Va donc, moule, et les demoiselles, qu'est-ce que t'en fais?</p>
+<p>&#8212;Les demoiselles! ah! ah!</p>
+<p>&#8212;Oui, les demoiselles, ousqu'on en trouve ici?</p>
+<p>&#8212;Des demoiselles?</p>
+<p>&#8212;Mais, oui, des demoiselles!</p>
+<p>Le gar&ccedil;on se rapprocha, baissa la voix:</p>
+<p>&#8212;Vous demandez ousqu'est la maison?</p>
+<p>&#8212;Mais oui, parbleu!</p>
+<p>&#8212;Vous prenez la deuxi&egrave;me rue &agrave; gauche et puis la
+premi&egrave;re &agrave;
+droite.&#8212;C'est au 15.</p>
+<p>&#8212;Merci, ma vieille. V'l&agrave; pour toi.</p>
+<p>&#8212;Merci, m'sieu.</p>
+<p>Et Varajou sortit en r&eacute;p&eacute;tant: &laquo;Deuxi&egrave;me
+&agrave; gauche, premi&egrave;re &agrave; droite,
+15.&raquo; Mais au bout de quelques secondes, il pensa:
+&laquo;Deuxi&egrave;me
+&agrave;
+gauche,&#8212;oui,&#8212;Mais en sortant du caf&eacute;, fallait-il prendre
+&agrave; droite ou &agrave;
+gauche? Bah? tant pis, nous verrons bien.&raquo;</p>
+<p>Et il marcha, tourna dans la seconde rue &agrave; gauche, puis dans
+la premi&egrave;re
+&agrave; droite, et chercha le num&eacute;ro 15. C'&eacute;tait une
+maison d'assez belle
+apparence, dont on voyait, derri&egrave;re les volets clos, les
+fen&ecirc;tres
+&eacute;clair&eacute;es au premier &eacute;tage. La porte
+d'entr&eacute;e demeurait entr'ouverte, et
+une lampe br&ucirc;lait dans le vestibule. Le sous-officier pensa:</p>
+<p>&#8212;C'est bien ici.</p>
+<p>Il entra donc et, comme personne ne venait, il appela:</p>
+<p>-Oh&eacute;! Oh&eacute;!</p>
+<p>Une petite bonne apparut et demeura stup&eacute;faite en apercevant
+un soldat.
+Il lui dit:</p>
+<p>&#8212;Bonjour, mon enfant. Ces dames sont en haut?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;Au salon?</p>
+<p>&#8212;Oui monsieur.</p>
+<p>&#8212;Je n'ai qu'&agrave; monter?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>&#8212;La porte en face?</p>
+<p>&#8212;Oui, monsieur.</p>
+<p>Il monta, ouvrit une porte et aper&ccedil;ut, dans une pi&egrave;ce
+bien &eacute;clair&eacute;e par
+deux lampes, un lustre et deux cand&eacute;labres &agrave; bougies,
+quatre dames
+d&eacute;collet&eacute;es qui semblaient attendre quelqu'un.</p>
+<p>Trois d'entre elles, les plus jeunes, demeuraient assises d'un air
+un
+peu guind&eacute;, sur des si&egrave;ges de velours grenat, tandis que
+la quatri&egrave;me,
+&acirc;g&eacute;e de quarante-cinq ans environ, arrangeait des fleurs
+dans un vase;
+elle &eacute;tait tr&egrave;s grosse, v&ecirc;tue d'une robe de soie
+verte qui laissait
+passer, pareille &agrave; l'enveloppe d'une fleur monstrueuse, ses bras
+&eacute;normes
+et son &eacute;norme gorge, d'un rose rouge poudrederiz&eacute;. Le
+sous-officier
+salua:</p>
+<p>&#8212;Bonjour, mesdames.</p>
+<p>La vieille se retourna, parut surprise, mais s'inclina:</p>
+<p>&#8212;Bonjour, monsieur.</p>
+<p>Mais, voyant qu'on ne semblait pas l'accueillir avec empressement,
+il
+songea que les officiers seuls &eacute;taient sans doute admis dans ce
+lieu; et
+cette pens&eacute;e le troubla. Puis il se dit: &laquo;Bah! s'il en
+vient un,
+nous
+verrons bien.&raquo; Et il demanda:</p>
+<p>&#8212;Alors, &ccedil;a va bien?</p>
+<p>La dame, la grosse, la ma&icirc;tresse du logis sans doute,
+r&eacute;pondit:</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s bien! merci.</p>
+<p>Puis il ne trouva plus rien, et tout le monde se tut.</p>
+<p>Cependant il eut honte, &agrave; la fin, de sa timidit&eacute;, et
+riant d'un rire
+g&ecirc;n&eacute;:</p>
+<p>&#8212;Eh bien, on ne rigole donc pas. Je paye une bouteille de vin ...</p>
+<p>Il n'avait point fini sa phrase que la porte s'ouvrit de nouveau, et
+Padoie, en habit noir, apparut.</p>
+<p>Alors Varajou poussa un hurlement d'all&eacute;gresse, et, se
+dressant, il
+sauta sur son beau-fr&egrave;re, le saisit dans ses bras et le fit
+danser tout
+autour du salon en hurlant: &laquo;V'l&agrave; Padoie ... V'l&agrave;
+Padoie
+... V'l&agrave; Padoie
+...&raquo; Puis, l&acirc;chant le percepteur &eacute;perdu de surprise,
+il
+lui cria dans
+la figure:</p>
+<p>&#8212;Ah! ah! ah! farceur!... farceur. Tu fais donc la f&ecirc;te, toi,
+... Ah!
+Farceur.... Et ma soeur!... Tu la l&acirc;ches, dis!...</p>
+<p>Et songeant &agrave; tous les b&eacute;n&eacute;fices de cette
+situation inesp&eacute;r&eacute;e, &agrave;
+l'emprunt forc&eacute;, au chantage in&eacute;vitable, il se jeta tout
+au long sur le
+canap&eacute; et se mit &agrave; rire si fort que tout le meuble en
+craquait.</p>
+<p>Les trois jeunes dames, se levant d'un seul mouvement, se
+sauv&egrave;rent,
+tandis que la vieille reculait vers la porte, paraissait pr&ecirc;te
+&agrave;
+d&eacute;faillir.</p>
+<p>Et deux messieurs apparurent, d&eacute;cor&eacute;s, tous deux en
+habit. Padoie se
+pr&eacute;cipita vers eux:</p>
+<p>&#8212;Oh! monsieur le pr&eacute;sident ... il est fou ... il est fou ...
+On nous
+l'avait envoy&eacute; en convalescence ... vous voyez bien qu'il est
+fou....</p>
+<p>Varajou s'&eacute;tait assis, ne comprenant plus, devinant tout
+&agrave; coup qu'il
+avait fait quelque monstrueuse sottise. Puis il se leva, et se tournant
+vers son beau-fr&egrave;re:</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; donc sommes-nous ici? demanda-t-il.</p>
+<p>Mais Padoie, saisi soudain d'une col&egrave;re folle, balbutia:</p>
+<p>&#8212;O&ugrave; ... o&ugrave; ... o&ugrave; nous sommes.... Malheureux
+... mis&eacute;rable ...
+inf&acirc;me.... O&ugrave; nous sommes ... Chez monsieur le premier
+pr&eacute;sident!...
+chez monsieur le premier pr&eacute;sident de Mortemain ... de Mortemain
+... de
+... de ... de ... Mortemain.... Ah!... ah!... canaille!... canaille!...
+canaille!...</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="TABLE"></a>
+<h2>TABLE</h2>
+<div style="margin-left: 120px;"><big><a href="#BOULE_DE_SUIF">Boule de
+Suif</a><br>
+<a href="#L%27Epave">L'&Eacute;pave</a><br>
+<a href="#Decouverte">D&eacute;couverte</a><br>
+<a href="#Un_Parricide">Un Parricide</a><br>
+<a href="#Le_Rendez-vous">Le Rendez-vous</a><br>
+<a href="#Bombard">Bombard</a><br>
+<a href="#Le_Pain_maudit">Le Pain Maudit</a><br>
+<a href="#Les_Sabots">Les Sabots</a><br>
+<a href="#La_Buche">La B&ucirc;che</a><br>
+<a href="#Magnetisme">Magn&eacute;tisme</a><br>
+<a href="#Divorce">Divorce</a><br>
+<a href="#Une_Soiree">Une Soir&eacute;e</a></big><a href="#Une_Soiree">
+</a><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Boule de Suif, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOULE DE SUIF ***
+
+***** This file should be named 10746-h.htm or 10746-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/0/7/4/10746/
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Wilelmina MalliEre and PG
+Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously
+made available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>